The Project Gutenberg EBook of Symbolistes et Dcadents, by Gustave Kahn

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Title: Symbolistes et Dcadents

Author: Gustave Kahn

Release Date: August 10, 2013 [EBook #43441]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SYMBOLISTES ET DCADENTS ***




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SYMBOLISTES & DCADENTS




DU MME AUTEUR


_Pomes_

    Les Palais nomades.
    Chansons d'Amant.
    Domaine de Fe.
    Limbes de Lumires.
    La Pluie et le beau temps.
    Livre d'Images.
    Premiers pomes (Les Palais nomades, Chansons d'amant,
      Domaine de fe avec une prface sur le vers libre).


    _Romans et Nouvelles_

    Le Roi Fou.
    Le Cirque Solaire.
    Les Petites Ames presses.
    Les Fleurs de la Passion.
    Le Conte de l'or et du silence.
    L'Adultre sentimental.


    _Critique_

    L'Esthtique de la rue.


    SAINT-AMAND, CHER.--IMPRIMERIE BUSSIRE.




    GUSTAVE KAHN

    SYMBOLISTES
    ET
    DCADENTS

    [Illustration]

    PARIS
    LIBRAIRIE LON VANIER, DITEUR
    19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

    1902

    Tous droits rservs




IL A T TIR DE CE LIVRE:

_10 exemplaires sur japon imprial numrots de 1  10._

_15 exemplaires sur hollande Van Gelder numrots 11  25._

No




LES ORIGINES DU SYMBOLISME




Symbolistes et Dcadents




LES ORIGINES DU SYMBOLISME


Ce sont les Goncourt, artistes rares, historiens consciencieux  qui
ne fut point pargn le nom de dcadents, qui affirmrent qu'il tait
beaucoup plus difficile de reconstituer une poque toute rcente que
de reconstruire, avec quelques chartes ou inscriptions, l'histoire
d'une poque mythique ou fodale. Il semblerait qu'ils ont raison si
l'on envisage la faon plutt maladroite, inexacte, incohrente dont
on a crit jusqu'ici l'histoire littraire de ces toutes dernires
annes[1]. Le temps que des fils couleur d'hiver viennent commencer 
se mler  leurs barbes, les vtrans du symbolisme ont entendu sur
leurs oeuvres plus de sottises que les tableaux de muse. Pourtant ce
n'est point ici le cas, comme pour les Goncourt, de s'crier devant la
multiplicit des textes qu'il faut lire et mme dcouvrir pour
arriver  la vrit. Au contraire, pour notre petit point d'histoire
littraire, petit en regard de la marche du monde, mais pas si petit
relativement et dont l'importance sera de jour en jour plus vidente,
les textes sont peu nombreux, tous faciles  se procurer (au moins 
la Bibliothque nationale).

  [1] Je n'excepte que les Propos de littrature de M. Albert
  Mockel des articles de M. Remy de Gourmont et des articles
  publis l'anne dernire et cette anne mme par M. Andr
  Beaunier.

Une objection plus grave  une histoire du symbolisme, et celle-l je
la dclare tout de suite trs valable, c'est que l'volution du
symbolisme n'est pas termine.

       *       *       *       *       *

On est d'accord, et j'ai vu que ces ides ont pntr jusque dans
certains entendements rputs durs de la rue d'Ulm,  ne plus
considrer le romantisme comme un bloc, mais  y admettre,  la suite
des critiques crivains, quatre bans, dont le premier serait celui de
Chateaubriand, le second d'Hugo, Vigny, Lamartine, le troisime de
Gautier, etc... le quatrime de Baudelaire, Banville, etc... plus un
supplment, le Parnasse[2]. De mme le Naturalisme, si on veut y
comprendre Flaubert et Daudet et Duranty, ne sera pas un bloc et mme,
si on le restreint  Emile Zola, on est forc de voir que ceux qui
n'ont pas attendu les _Trois Villes_ pour le caractriser, seront
forcs d'ajouter un chapitre  leurs travaux pour y tudier la
troisime manire de Zola. Le Symbolisme donc, dont les premiers
livres et revues datent de 1886, ne peut avoir, en 1901, accompli son
cycle. Il n'a pu en quinze ans ni raliser tout ce qu'il voulut ni
toucher  tous les points qu'il visait ni dcrire toute sa courbe. Ce
n'est point qu'en crivant ceci je demande l'indulgence; les crivains
de talent qui se sont plus ou moins groups, qui ont accept plus ou
moins dfinitivement cette tiquette le trouveraient singulier, et je
n'ai nullement la pense de la solliciter pour moi-mme, car si
j'espre faire mieux, sans esprer me rendre digne de tout mon rve,
je sais que le labeur de la premire partie de ma vie n'a pas t
inutile et je me connais des oeuvres viables puisqu'elles
engendrrent.

  [2] Voir dans ce volume: _de l'Evolution de la posie au_ XIXe
  _sicle_; page 283.

Avons-nous eu raison? nous, les premiers symbolistes, ceux qui vinrent
tout de suite vers nous, ceux qui voisinrent avec nous, s'tant
associs  certaines de nos ides, s'tant reconnus dans quelques-uns
de nos vouloirs? Le vers libre sera-t-il le chemin futur de la posie
franaise? pome en prose que nous avons dpass, et qui se retrouve
reprendre de la consistance d'aprs notre orientation, sera-t-il cette
forme intermdiaire entre la prose et le vers que recherchait,
qu'avait trouve Baudelaire et deviendra-t-il le Verbe de nos
successeurs? Y aura-t-il trois langages littraires: le vers, gardant
son allure parnassienne, ternellement, sur la chute des socits et
des empires, puis le pome en prose et la prose, ou bien le vers
libre, englobant dans sa large rythmique les anciennes prosodies,
voisinera-t-il avec le pome en prose baudelairien, et la prose
propre?

Ce sont nos successeurs qui rsoudront ce problme.

Ma conjecture est que se demandant de plus en plus et avec inquitude
sur quelles bases srieuses on s'appuierait pour boucler l'volution
rythmique et la rduire  des variations sur le principe binaire, on
ira au vers libre.

Et je vais dire toute ma pense: je crois que mme si une raction
condamnait le vers libre, si, pour des raisons multiples, excellentes,
irrfragables on en revenait  la pratique littraire d'avant 1884, si
on dcrtait nos innovations hasardes, inutiles, cela n'aurait qu'une
importance relative. Une volution faite dans le sens de la libert du
rythme et de son largissement est toujours destine,  la longue au
moins, malgr les ractions,  s'imposer; les ractions sont fatales,
l'action les cause. Et puis, les jeunes gens qui ne partagent point
nos ides thoriques sont tellement imbus de l'application pratique
que nous en avons faite, ont absorb assez de l'influence de l'un ou
l'autre de nous, ou bien sont assez fortement pntrs de l'influence
d'un de nos ans, de ceux qui ont travaill au dfrichement des
routes que nous avons traces, que leur vers libr et mme leur vers
parnassien profondment modifi n'est plus, sauf exception, l'ancien
vers, et que tel qui nie le symbolisme se sert du vers verlainien
comme un sourd, que tel qui se relie troitement au pass, dveloppe
et fait aboutir des conceptions que nous avions indiques. Je ne
discute pas les dtails; je ne veux pas dire que des jeunes gens venus
aprs nous sont nos vassaux littraires. Je dis simplement qu' les
lire on voit que nous sommes passs, l'un ou l'autre lu et consult
par eux avec plaisir, et s'ils font autre chose que nous, c'est non
seulement leur droit mais leur devoir; tout de mme nous avons compt
dans leur volution.

Donc, je crois, selon l'expression de Stphane Mallarm, le vers libre
viable; quoiqu'il arrive dsormais, il existe; il peut rgner, il peut
tre utilis occasionnellement; ceci c'est sa fortune, sa chance, son
hasard, en tout cas il est. _Une gamme_ est ajoute  notre posie.

Je crois aussi qu'il est prmatur d'crire l'histoire du symbolisme.
Aussi n'est-ce point son histoire que je donne aujourd'hui mais des
notes pour servir  l'histoire de ses commencements.

Elles seront  l'histoire littraire de notre poque ce que sont les
Mmoires du temps  l'histoire sociale et politique. Je veux bien
admettre que l'acteur d'une priode ne peut la dcrire compltement,
que l'impartialit est difficile pour parler de ses mules, de soi et
qu'il se peut que lorsqu'on croit l'atteindre on se trompe. C'est
possible; il est possible que l'histoire, mme des dbuts d'une
priode ne soit ralisable qu'avec un recul plus grand, et peut-tre
n'appartient-il pas  ceux qui posrent les prmisses de tirer la
conclusion. En tout cas, on a toujours admis volontiers le rle de
ceux qui sont venus dire: j'tais l, telle chose m'advint, c'est
leur droit, il y a intrt pour tous  ce qu'ils le disent, et qu'ils
disent aussi pourquoi ils ont agi de telle faon. Ce sera l'utilit de
ces notes.

       *       *       *       *       *

On est toujours le fils de quelqu'un, et de plus on dpend de son
pays, de son ambiance, de l'aspect gnral de l'poque o l'on nat,
et du contraste de cet aspect gnral. Vers ses dix-huit ans, le jeune
homme franchement libre du joug des humanistes, plutt parfois,
l'enfant qui sait grimper jusqu' la lucarne qu'on lui laisse sur la
vie, se pntre des nouveauts d'art. Elles sont de sortes diverses.
Il y a celles que l'on est en train de consacrer, celles qui
conquirent la faveur publique, celles dont l'on se dtourne, mais non
point avec simplicit et unanimit en laissant tomber le mdiocre
livre, mais celles qu'on discute, qu'on vitupre, qu'on honnit, le
chef-d'oeuvre de demain, ou quelque manire de beau livre, plein de
dfauts mais o le don a fait tinceler son clair d'aurore, ou
l'aigrette diamante d'une fe des crpuscules, cri jeune de coq pas
assez entendu, ou noble parole attriste qui tombe aux lacs d'oubli.

La jeunesse  Paris a l'oreille trs fine. Elle est trs distincte 
cet gard, et pour les nouveauts littraires, de la jeunesse de
province. Le petit provincial n'apprend pas grand chose en dehors de
ce que lui disent ses professeurs, le critique autoris du journal de
Paris qu'affectionnent son pre ou son petit caf, et le critique du
journal local, habituellement moins lumineux qu'un phare. Le filtre
est trs serr qui laisse pntrer jusqu' lui les efforts nouveaux.
Les revues provinciales actuelles qui renseignent plus ou moins les
jeunes gens, et toujours tendancieusement, c'est--dire inexactement,
sont de cration toute rcente. Elles sont faites pour faire connatre
aux ans de Paris un petit groupe qui veut  son tour conqurir le
monde, et non point pour renseigner sur Paris la province pensante.
Les dfenseurs de la dcentralisation artistique objectent,  des
centralisateurs qui voudraient enrichir le Louvre et le Luxembourg du
trsor d'art pars dans nos muses de province sous la serrure
rouille, la clef oisive, et la sieste tranquille d'un conservateur
qui est souvent un politicien cas et former ainsi une collection
d'art complte,--ils objectent le jeune homme pensif et sage dont la
vocation d'art pictural ou littraire s'veillerait au contact
frquent d'un beau chef-d'oeuvre, et l'objection est assez forte pour
que les centralisateurs n'insistent que platoniquement. Ce muse
d'art, o par le hasard peut se glisser une toile moderniste, n'a pas
d'quivalent littraire pour nos jeunes hommes de province. En tout
cas, il n'y verrait pas d'impressionnistes ou ils n'en ont vu de
longtemps; le garde qui veille en habit  palmes vertes  la barrire
du Luxembourg n'est point tolrant. C'est pourquoi, lorsqu' Paris, le
jeune homme a dj des clarts de tout et mdite des rvolutions, son
premier adversaire est le jeune homme du mme ge venu de sa ville
lointaine. Dans ma prime jeunesse, ces jeunes gens, ceux qui n'taient
plus Lamartiniens ou Hugoltres, se souciaient surtout de Coppe et de
Richepin; leurs cheveux taient longs sur des pensers antiques, et, en
somme, malgr que le temps qui marche a tout de mme produit quelques
modifications, les choses n'ont pas beaucoup chang.

A Paris, un jeune homme qui avait dix-huit ans vers 1878 ou 1879,
venait d'assister  une apothose d'Hugo, faite au thtre avec les
reprises d'_Hernani_, de _Manon_, de _Ruy-Blas_, avec Mounet en bandit
superbe et le prestige de Sarah et sa voix inoubliablement frache et
veloute. Les tragdiens italiens, Rossi et Salvini, taient venus sur
une scne vide, vide du dpart des rossignols italiens jugs oiseux
dans leur _Gazza Ladra_, et la leon de chant du _Barbier_, devant des
salles vides malgr leur talent, jouer les grands drames
shakespeariens, et Catulle Mends les remerciait, en vers, d'tre
venus nous donner le grand coup d'peron du drame.

C'tait un bel antidote contre les matines Ballande recommandes par
l'_Alma mater_  la jeunesse studieuse.

Ces jeunes gens virent aussi la raction contre tout ce romantisme.
C'tait la fille de Roland acclame, le nouveau Ponsard tait trs 
la mode, pas tant que Droulde exalt, pinaclis, mais enfin on
citait des mots du pauvre M. de Bornier, devenu le plus parisien des
bibliothcaires quasi-suburbains.

On disait des potes parnassiens d'alors, (Leconte de Lisle et
Banville, leurs ans, taient bien peu populaires), qu'ils avaient
forg un outil excellent dont ils ne savaient pas se servir, que la
coupe tait fort bien cisele, mais qu'ils n'y versaient que des vins
d'Horace assez surets, dfinition peu applicable  Lon Dierx, aux
autres non plus, et qu'on a toujours, malgr sa vieillesse, essuye et
mise en circulation pour toutes les coles potiques. Le Naturalisme
triomphait avec fracas, dans la rue; les acclamations se croisaient
parmi les claboussements d'injures. Charpentier couvrait Paris
d'affiches; les journaux engueulaient Zola qui ripostait, courtois,
calme, technique, entt, dans ses feuilletons du _Bien public_. Les
quais et l'Odon taient alors une joie; on n'y trouvait point Zola
accapar dj en placements de bibliothque, mais tous les livres de
Goncourt, _Manette_ si sduisante alors, o Chassagnol babille tant et
si finement d'art, d'Ingres, de Delacroix, de Decamps, o Anatole
bonimente, _Manette_, o un paysage de prose, alors encore tout neuf,
donne, comme un Rousseau, la fort de Fontainebleau, et _Demailly_ o
tant de portraits se coudoient depuis Champfleury jusqu' Banville, et
parmi eux Gautier, kalidoscope amusant d'une salle de rdaction, den
entrevu dans le mirage, et tous les bouquins sur le XVIIIe sicle; les
grands Flaubert, _La Tentation et l'Education_, jets inpuisablement
au rabais ou bien en donnant l'impression car les piles ne diminuaient
gure ou taient toujours renouvels par les fes bienveillantes, les
_Exils_ de Banville, tant qu'on en voulait, et d'autres beaux livres,
tout cela s'entassait  vil prix dans un petit casier des Marpon et
Flammarion, et les quais donnaient avec une abondance norme les
premires nouvelles de Mends, si propices  accompagner les premiers
cigares,--leurs hros fument toujours,--et _l'Usurpateur_, joli roman
japonisant; les Poulet Malassis, si chatoyants de talent en leur
diversit, on les vendait sous les portes  ct des faux Diaz et des
faux Coot, si frquents qu'on eut pu croire que chaque concierge tait
peintre. On avait lu le _Monde-Nouveau_ que publiait Charles Cros.

La presse, toujours la mme, avait accueilli d'un dferlement de rires
la _Pnultime_. Il y eut pourtant  ce moment,  peu prs, un article
de Jean Richepin qui disait fortement la beaut d'art des oeuvres de
Mallarm, de Verlaine, de Huysmans, et je crois de Villiers. C'tait
l'heure, l'aurore de Richepin, la _Chanson des Gueux_ avait remu la
jeunesse, et les _Chansons joyeuses_ de Bouchor comptaient.

On parlait aussi de Bourget, alors pote, dont on attendait,
paralllement  Coppe, le renouvellement du roman en vers; on
attendait sans vibration. Richepin surtout tait  la mode. Les
normaliens s'en enorgueillissaient, les candidats aux titres
universitaires l'adoraient de les avoir pitins, les futurs potes
aimaient sa saveur rude, et les tudiants admiraient sa lgende de
force et de bohmianisme.

La Rpublique des lettres, la revue de Mends tait morte du roman de
Cladel, _le Tombeau des lutteurs_. Elle avait t superbe, luxueuse
(dieu! qu'on avait ironis  propos de pomes en prose de Mallarm qui
ornaient la premire livraison, d'ailleurs fort bien faite), et puis
elle avait diminu, et comme un nageur qui s'allge pour remonter le
courant, elle avait jet peu  peu sa couverture bleue, son vtement,
elle s'tait faite menue, diminuant l'paisseur de ses vlins, elle
s'tait faite toute petite, toute lgre. Aprs elle, un journal, _La
Vie littraire_, qui lui succdait, sans la remplacer, jetait au
monde, toutes les semaines, un tourbillon de pomes et de gloire. Il y
avait l tous les petits Parnassiens qui crivaient aussi  _La
Renaissance_ de Blmont. Dans _La Vie littraire_, tous les pomes
n'taient pas de belles qualits, mais les critiques y jetaient des
poignes d'loges  tous les potes.

Un Briare, que dis-je, plusieurs, lanaient sans relche de l'encens
et des roses sur tous les rimeurs de Paris, de province, du Canada
sans doute. Un jour, M. Emmanuel des Essarts y assuma la tche
d'numrer, avec une sobre indication, trois mots au plus, tous les
potes de grand talent qui fleurissaient notre pays de France. La
chose ne tint pas dans un seul numro. C'tait charmant et beaucoup
mieux frquent tout de mme que les Muses Santones.

Mais il n'y avait pas que les potes, Shakespeare, Hugo, les
Parnassiens, les romanciers o l'on apprenait, frmissants, l'histoire
du second Empire, les romanciers qui refoulaient dans nos campagnes le
roman idaliste, _La Faute de l'abb Mouret_, donnant des feries,
ralistes, croyait-on, le Nabab enterrant, dans la tombe de Morny, M.
de Camors.

Il y avait la peinture, il y avait la musique. La peinture c'tait les
impressionnistes exposant des merveilles dans des appartements vacants
pour trois mois. C'tait,  l'exposition de 1878, un merveilleux
panneau de Gustave Moreau, ouvrant sur la lgende une porte nielle et
damasquine et orfvre, c'tait Manet, Monet, Renoir, de la grce, de
l'lgance, du soleil, de la vrit, et surtout c'tait la Musique qui
se rveillait en France d'un long sommeil.

Un tas d'oiseaux merveilleux taient entrs dans le palais de la Belle
au Bois dormant, aprs que Wagner en avait fait, de stupeur, et on
disait alors de fracas, clater les savantes coupoles. Au thtre, les
chos de Membre et de Mermet saluaient  leur faon la musique
nouvelle, en un bruit sonore de chutes de portants; et on commenait 
entendre les musiques de Bizet, de Guiraud, de Saint-Sans.

Naturellement, on allait surtout au concert, o le mlange tait moins
impur. Chez Pasdeloup et chez Colonne, il y avait des dimanches
hroques. C'taient les fragments wagnriens termins dans le potin
et le chahut. C'tait Berlioz rvl, impos, c'tait Franck cout en
billant, Liszt prsent dans ses petits cts, ses rhapsodies, sauf
une admirable soire organise par Saint-Sans. Massenet triomphait,
Saint-Sans tait discut, on se battait presque pour _la Danse
macabre_, c'tait le bon temps, comme disent les personnages
d'Erkmans-Chatrian, chaque fois qu'on dbouche une vieille bouteille,
ou qu'ils entendent sonner un vieux coucou histori.

Dirai-je qu'alors je rvais beaucoup, j'crivais un peu, et que
j'tais trs tent de donner  mes rveries une forme personnelle. Je
ne connaissais personne, personne n'avait d'influence sur moi, et je
ttonnais, plein de visions diverses et voyant tinceler confusment
devant moi une srie de projets  remplir plusieurs vies.

Les hasards de la vie d'tudiant m'avaient tout le moins mis au
contact avec quelques amis  proccupations littraires et qui n'ont
point fait de littrature, avec de jeunes savants, de futurs
historiens ou orientalistes, et le hasard me fit aussi connatre
quelques potes dont les uns aimaient Richepin, et d'autres Rollinat,
alors l'auteur des _Brandes_, qui vantait le paroxysme, la sincrit,
le dandysme et l'esprit d'ordre. O rencontrai-je pour la premire
fois Frmine qui, alors, gant blond, rcitait dj _Floral_, les
_Pommiers_, une ode  Robert Guiscard, que sais-je encore! et un jour
dambulant avec Frmine dans les alles du Luxembourg nous rencontrons
un petit homme sec, nerveux, les yeux d'aiguilles noires sous une
paisse chevelure, l'air frileux, troitement boutonn, au printemps,
dans un pardessus bleu triqu, pantalon un peu effrang, souliers de
roulier, gibus irrprochable; je l'avais souvent crois avec
curiosit, devinant que c'tait quelqu'un. Frmine nous prsente. Cros
me dit d'un brusque tutoiement: Tu es un pote, toi!--Vous ne vous
trompez pas. --Tu dois avoir des vers sur toi...--Pas des vers, des
pomes en prose.. seulement..;--seulement quoi?--je les fais  ma
manire...--Mais lis donc! J'avais tir un papier, je commence. Toute
mon me s'est envole, elle est alle se poser sur les violettes et
les roses que tu as respires jadis... Cros m'interrompt. a me
suffit, tu es pote, et nous causmes longtemps sous les grands
arbres, il fut convenu que le lendemain je lui lirais mes oeuvres
toutes indites, ou au moins une anthologie tire d'icelles. Mais, me
dit Cros, ce sont presque des vers, il faudrait un rien pour en faire
des pomes; j'y voyais moi, une diffrence; j'ai des vers aussi, lui
dis-je, et je lui lus un petit pome, des vers libres, les premiers
sans aucun doute et pas les meilleurs. Alors, me dit Cros, tu veux
faire des rformes. Tu as bien tort, comment feras-tu pour faire des
vers un drapeau  la main. Et les embtements! Je n'insistai pas.
Cros ne connut que peu de mes vers libres (de ce temps-l) et nous
passmes  des projets de collaboration, drames, comdies et surtout
traductions potiques d'oeuvres purement musicales. Il n'en fut que
quelques conversations, mais je garderai toujours le bon souvenir de
l'accueil du pauvre grand pote, dompt par la mtrique parnassienne,
gnial et sans mtier, dans ce salon carrel noir et blanc de la rue
de l'Odon, avec une petite table couverte d'un immense tapis de
velours rouge, des livres empils dans les coins, des fragments
d'appareils pour sa photographie des couleurs, disperss sur la
chemine et sur des chaises, et o je compris que Charles Cros tait
vraiment un grand homme et suprieur  la vie, c'est que lorsqu'il
voulut, le mme jour, me donner un exemplaire de son _Coffret de
Santal_, il fallut pour le trouver, dranger des bibliothques, des
muses, des estampes, des vtements, des enfants, des jouets, des
tables  ouvrage pour dnicher enfin,  la suite d'une chasse qui
seyait admirablement  son air de trappeur, le prcieux petit bouquin;
quant  nos projets communs, nous en recausmes, mais la vie est si
courte. Je parlais trs vite  Cros de mon admiration pour Mallarm,
il rpondit: C'est un Baudelaire cass en morceaux, qui n'a jamais pu
se recoller; je lui parlais de Verlaine, disparu, vanoui, et de
Rimbaud. Cros avait connu Rimbaud, il avait notion de beaux vers qu'il
avait oublis; il en voulait  Rimbaud de ceci: il avait donn
l'hospitalit  Rimbaud. Or, Rimbaud avait avis sur le coin d'une
commode une pile de livraisons de l'Artiste. Ces livraisons
contenaient les pomes qui forment le _Coffret de Santal_. Cros,
naturellement, ne les regarda que le jour o il fut question de les
remettre aux mains de Mme Tresse pour qu'elle imprimt le _Coffret_.
Il manquait  chaque numro une page ou deux, prcisment celles qui
contenaient les vers de Cros et que Rimbaud avait coutume, assez
priodiquement, de dchirer. Une brouille en tait rsulte.

Il se trouvait que j'avais connu sur les bancs de la rhtorique Guy
Tomel, candidat intermittent  l'Ecole normale. Avant de prendre part
de faon capitale au reportage contemporain (c'est lui qui imagina
d'interviewer l'picier du coin sur les incendies et accidents de son
quartier) Tomel jouait les Musset, d'aprs les Nuits. Nul ne fut plus
poitrinaire et plus dvast. Tomel dirigeait conjointement avec Harry
Alis une revue qui s'appelait la _Revue Moderne et Naturaliste_; je
crois que jamais on n'a dit plus justement qu'en cette revue:
l'abonn, l'abonn se plaint, rclame, crit, en se servant du
singulier; je crois bien que l'abonn tait le pote Georges Lorin, et
comme il publiait des vers dans cette revue, on pouvait dire aussi que
c'tait une revue rdige par l'abonn. Tomel, trs revenu du
romantisme depuis quelques semaines, avait bien fond la Revue avec
Alis, mais il tait immdiatement tomb en sous-ordre, pour avoir eu
la malchance de laisser dans sa chambre le ballot contenant les 1 200
exemplaires du tirage du premier numro, pendant une huitaine de
jours, sans l'ouvrir, et mme sans rentrer chez lui pour l'ouvrir,
durant qu'Alis se rpandait en notes et papillons dans _L'Abeille
d'Etampes_ et autres journaux de Paris et de province, et s'tonnait
que les libraires fissent si peu de cas d'une revue si bien lance;
Tomel tait, du fait de son insuffisance administrative, rduit  la
seconde place, et il formait l'cole no-naturaliste d'Harry Alis,
dont le principe tait que Zola tait certes un homme de talent, mais
que le vrai chef du naturalisme, bien suprieur  lui, c'tait M.
Jules Claretie. Sur le voeu de Tomel, je montrais mon manuscrit 
Harry Alis; il en carta d'emble les vers, pour le principe, sa revue
ne les recherchant pas; il s'intressa aux pomes en prose, mais en
cartant tous ceux qui pouvaient tre taxs, on ne disait pas encore
de symbolisme, et en choisit finalement trois des plus simples qui lui
parurent modernes et naturalistes; de plus, comme il avait tout son
temps, il me gratifia d'une confrence que j'coutais sans profit. Je
parus; deux pages in-8; il s'agissait de tirer parti de ce succs. Je
fis deux parts, l'une pour l'ambition, qui fut d'envoyer un exemplaire
 Mme Adam avec des vers qu'elle ajourna _sine die_, mais avec une
politesse infinie et peut-tre autographe, l'autre pour l'art et
j'envoyais le fascicule  Stphane Mallarm.

Mallarm m'attirait et par son talent et par son formidable insuccs.
Je me targue d'avoir port mes premiers respects  l'homme le plus
mconnu de la littrature mondiale, et d'avoir soutenu et aim par
dessus tout les inconnus et les perscuts. Ce n'tait point esprit de
singularit, mais de bonne solidarit. D'ailleurs, il faut le dire, et
trs haut, une des vertus du symbolisme naissant fut de ne pas se
courber devant la puissance littraire, devant les titres, les
journaux ouverts, les amitis de bonne marque, et de redresser les
torts de la prcdente gnration. Viel-Griffin a dit avec raison que
sa gnration a t entourer de respects justes, Villiers, Dierx,
Verlaine, Mallarm, qu'elle les a remonts, les a rtablis au rang
d'o les Parnassiens les avaient vincs. C'est trs juste; la
premire, et la seconde gnration des symbolistes, (celle de
Viel-Griffin), furent animes du mme et louable sentiment, d'un bel
esprit de justice.

Donc je voulais envoyer un exemplaire de la Revue  Mallarm. J'ignorais
son adresse. Mais Mallarm avait publi une traduction chez un diteur,
et l'diteur de Mallarm s'appelait Rothschild. Un petit vieux
casse-noisette me regarda derrire de souponneuses lunettes, derrire
un tiroir de ghetto, rue Bonaparte ou rue des Saints-Pres. A ma demande
d'adresse, Rothschild me dit: Pourquoi?--Pour lui envoyer une revue o
j'ai crit.--Votre nom.--Gustave Kahn.--Isralite?--Oui.--Ah...
Il considra avec surprise, ce coreligionnaire qui tournait si mal il
ajouta: 89, rue de Rome. Le lendemain Mallarm me priait de le venir
voir, et j'y fus sans craindre de paratre press.

Stphane Mallarm a bien voulu dire que j'avais t son premier
visiteur; il est inutile de dire que c'tait vrai, cette parole,
toujours certaine, tant la vrit et la mesure. Je trouvais pourtant
chez lui, je crois,  ma seconde visite, un jeune homme, Raoul de
l'Angle Beaumanoir qui faisait des vers, je ne dirai pas comme vous et
moi, parce qu'ils taient strictement Parnassiens. Ce jeune homme
venait voir Mallarm par pit filiale; il rparait le crime de son
pre, un de l'Angle Beaumanoir, prfet, qui, au vu des vers de
Mallarm, alors professeur dans un district cart, avait obtenu qu'on
impost une mutation au pote,  son gr, malencontreux et affichant.
Le premier soir o je vis Mallarm o nous causmes trs rapidement de
tout, de notre art, du but de l'art, des contemporains, du pass, du
prsent, Mallarm s'aperut trs vite que je connaissais assez peu
Aloysius Bertrand, parcouru trop vite  la Bibliothque, et presque
pas Villiers. Ce lui fut une peine, mais il fallait alors plus que de
la bonne volont pour dcouvrir Villiers, il y fallait de l'rudition.
Heureusement Mallarm possdait un Villiers unique alors, complet,
fait de volumes puiss, et de pages de revues dcoupes, que
j'emportais avec un Bertrand, et un Diex que, selon Mallarm, il
fallait non seulement aimer mais savoir par coeur, au mme titre que
dans Verlaine, au moins les _Ftes Galantes_.

Mallarm avait fort got ce qu'il appelait une faon nouvelle et si
musicale de traiter la prose; quand nous causmes vers, ce fut autre
chose; je lui parlais de la ncessit de desserrer l'instrument, il me
rpondit qu'il fallait,  son sens, resserrer l'instrument jusqu'aux
dernires possibilits. Ce ne fut que bien plus tard, deux ans avant
sa mort, que Mallarm reprenant la conversation, et me rappelant le
moment, me parla du pome, _Un coup de ds jamais n'abolira le
hasard_, que devaient suivre neuf autres pomes; il voulut bien me
dire avec une amicale condescendance qu'il se ralliait  moi,
politesse exquise et rendue  moi qui lui devais tant de m'avoir t
un tel exemple de hauteur, d'art et d'indiffrence au grognement des
gcheurs d'encre.

Je me suis quelquefois repenti de n'avoir pas plus insist auprs de
Mallarm sur toutes les bonnes raisons qui me poussaient  renouveler
le rythmique. Mais c'est un peu effarant d'tre tout seul  penser
quelque chose, et puis ds qu'il s'agissait du vers il semblait qu'en
y portant une main violente on commettait un sacrilge; le ton augural
toujours, mme en riant, de Mallarm se faisait plus lointain, j'avais
peur d'insister sur un point dlicat o toutes les fibres de la pense
concentraient leur sensibilit et puis Mallarm me disait tant de
bien, si poliment, avec de si adroites et bienveillantes rserves, des
pomes en prose, (je disais les proses, tout court) dont je lui
infligeais une lecture presque priodique, que mon audace novatrice
reculait; j'avais peur qu'il se crt forc  tendre sa bienveillance
 des essais qu'il ne gotait pas. Je ne crains pas d'ailleurs de dire
qu'il influa sur moi et que je fis en ce temps-l une paire de
sonnets.

Ceux que je vis dans ces soires du mardi de 1879, bien diffrentes
des glorieuses chambres que je retrouvais en 1885, ce furent outre de
l'Angle Beaumanoir, le bon Jean Marras, M. Henry Roujon, le musicien
Lopold Dauphin qui a fait de si jolis vers, Germain Nouveau.

Entre temps je m'occupai de la diffusion de mon oeuvre, et j'en
entrepris une lecture publique. La rive gauche, o je vivais porte 
porte avec mon ami le mathmaticien Charles Henry, tout hant dj
d'esthtique scientifique, et visit souvent par un homme qui savait
toutes les langues et est devenu vice-consul en Orient, traducteur
intermittent et excellent de difficiles textes de potes persans. H.
Fert offrait  cet gard une ressource. C'tait le club, si l'on peut
dire, des Hydropathes o Charles Cros frquentait. Il y disait
l'_Archet_ et on lui demandait beaucoup le _Hareng Saur_. On lui
prfrait gnralement dans ces milieux Emile Goudeau dont la verve
parisienne et gasconne tait l fort gote. C'tait un peu
caf-concert; cela n'tait pas pour tonner Cros qui avait commis pour
un lucre ncessaire, paroles et musiques, deux chansons, dont l'une,
_Paquita_, fut le modle du clbre Amant d'Amanda. C'tait l un jeu
Parnassien renouvel de Banville.

Il se dpensait  ce club beaucoup de franche gat,  laquelle
contribuait plus que tous autres Alphonse Allais, Jules Jouy et on
disait des vers. Champsaur y tait populaire, on y vit M. Le Bargy et
le bon Charles de Sivry faisait honneur au groupe quand il le
visitait, en plus Fragerolle, Rollinat parfois, et un hypothtique
savant qu'on dnommait l'Hydropathe-Melon. Goudeau tait prsident de
ce cercle, et Grenet-Dancourt vice-prsident; or, ce fut
Grenet-Dancourt, homme infiniment aimable, qui assuma de quitter un
soir sa sonnette vice-prsidentielle, pour dire aux foules surprises
un pome en prose de moi, et son autorit couvrit l'chec noir de mon
oeuvre brve. Paternellement Grenet-Dancourt m'engagea  persvrer et
 habituer le public  ma conception de la prose potique. Je le
remerciai et ajournai. Cros, naturellement, me flicita, et aprs lui
un jeune homme que j'avais dj entrevu par l, et dont j'avais
remarqu l'aspect un peu clergyman et correct un peu trop pour le
milieu; ce jeune camarade, intress par ces quelques pauvres lignes,
devait devenir mon meilleur ami d'art, c'tait Jules Laforgue.

Je l'avais un peu remarqu  cause de sa tenue, et aussi pour cette
particularit; qu'il semblait ne pas venir l pour autre chose que
pour couter des vers, ses tranquilles yeux gris s'clairaient et ses
joues se rosaient quand les pomes offraient le plus petit intrt.
Nous causmes, tandis que Joseph Gayda, sur le trteau, assurait qu'il
ne voulait plus aimer que des femmes de pierre, et  la dispersion
nous remontmes un peu par les rues. Il m'apprit qu'il se voulait
consacrer  l'histoire de l'art et il mditait aussi un drame sur
Savonarole. Il fut convenu que nous nous reverrions; nous nous
montrmes nos bagages littraires, le sien consistait en une petite
tude lyrique sur Watteau et quelques sonnets infiniment impeccables,
et crits sur des phnomnes de la rue, des enfants dont la chemise
passe, et les points les plus levs d'une srieuse cosmogonie. Il
prta une oreille attentive  mes ides de rhythmique,  qui il voulut
tout de suite considrer une grande porte; pourtant il continua
quelque temps encore  crire des sonnets, il en fit un petit volume,
je ne les connus pas tous, je crois que trop prcipitamment il les
dtruisit. Il m'en dit quelques-uns, en rciprocit de mes essais, en
de longues promenades  pied que nous faisions dans les coins
excentriques de Paris, trace indniable d'une influence naturaliste
qui s'apalissait.

C'est un de mes plus chers souvenirs que celui de ces aprs-midi de
l't 1880. Ce cerveau de jeune sage, d'une tonnante rceptivit,
d'une extrme finesse  saisir les rapports, les analogies,
m'intressait infiniment. Au cours des promenades, o un livre  la
main, quelque mauvais Taine d'art ou quelque bouquin de philosophie
lui paraissait ncessaire  son maintien, nous changemes des ides.

Il me montra des bouddhismes  travers Cazalis, je lui rvlais
Corbire que je venais de dcouvrir dans les conversations d'un de ses
petits cousins qui signait Pol Kalig des vers lgers, essayait de
faire connatre les _Amours Jaunes_, et y russissait plutt peu. Nous
le trouvmes admirable pour des raisons diverses. Laforgue me vantait
Anatole France dont il admirait le _Livre de mon ami_ et Bourget dont
il gotait des curiosits; il y avait bien des divergences mais
l'unit s'tait faite sur une rforme juge gnralement ncessaire de
toutes, d'un ct au nom du vers libre, de l'autre au nom de la
philosophie de l'Inconscient.

Au milieu de tous ces soucis littraires j'avais fort dlaiss les
coles du gouvernement qui devaient me couvrir du service militaire.
Aussi m'embarquai-je un beau jour avec une flope de mes concitoyens
pour aller servir ma patrie dans les Afriques. Laforgue m'crivait et
m'envoyait des vers, je lui en rtorquai plus rarement, le maniement
du fusil tant peu conciliable avec celui de la plume; mon vers
s'alourdissait, s'uniformisait, le sien se librait; mes corbeaux de
bagne ne valaient pas ses oiseaux libres, et mes corbeaux taient
rares; je ne les ai jamais publis, les voyant avec des yeux clairs.
Je n'eus gure l-bas de vie littraire, sauf un jour un brusque
rappel. Le service tlgraphique m'employait, et un jour, en
dpaquetant des ustensiles que me faisait parvenir l'administration,
imprims, ou bandes, je regardais les papiers d'enveloppe; une page
de la _Vie Moderne_ me tomba sous les yeux; la _Vie Moderne_ c'tait
le souvenir d'une exposition Monet, d'un journal o Emile Bergerat
m'avait accept un mchant article qu'il n'avait jamais fait passer.
Je regardais la feuille et j'y vis un pome en vers libres, ou
typographi tel, pome en prose ou en vers libres, selon le gr, trs
directement ressemblant  mes essais. Il tait sign d'une personne
qui me connaissait bien, et voulait bien, moi absent, se conformer
troitement  mon esthtique; je faisais cole.

Mais ce petit point tunisien, o je gotais quelque indpendance,
tant log assez loin du camp, dans un petit village arabe, tait si
tranquille, si loin de tout mouvement, de toute pense; la mer y tait
si belle et si tranquille, avec un chenal o on pouvait se promener
avec de l'eau jusqu'aux paules comme sur le boulevard; il avait une
si jolie petite place, avec un caf maure, dont le cafetier tait en
mme temps le gardien de la prison, laquelle diffrait des autres
prisons en ce que sa porte tait troue d'un trou o un homme de
corpulence moyenne pouvait facilement passer, que un quart d'heure
aprs ce heurt de sentiments divers je n'y pensais plus et je passais
une dpche o le mercanti X demandait au mercanti Z une certaine
quantit de denres, ou bien je donnais une leon de franais au fils
de mon surveillant de tlgraphe ou bien j'allais chasser  l'oiseau
de mer, je ne m'en souviens plus. Je chassais alors pour tuer le temps
beaucoup plus que le gibier, et entre temps je pouvais, dans la Syrte
creuse, me jouer du piano et me dchiffrer les partitions nouvelles
sur un clavecin que mettait obligeamment  ma disposition le chef du
service des renseignements, le lieutenant Du Paty de Clam.--C'tait ma
distraction avec la vue de la mer, le passage hebdomadaire d'un
steamer au large, et la vue d'indignes qui pchaient dans des claies,
avec des tridents mythologiques.

A ma rentre en France,  l'automne de 1885, Paris m'y parut un Eden
grelottant et quelque paradis o, dans la lumire indcise des cinq
heures, des lampes ardentes allumaient partout derrire les glaces des
mirages d'Hesprides. Littrairement, tout tait chang. Mallarm
montait les premiers degrs de la gloire, ses mardis soirs taient
suivis avec tant de recueillement qu'on et dit vraiment, dans le bon
sens du mot, une chapelle  son quatrime de la rue de Rome. Il y
avait un peu, dans l'empressement joyeux qu'on mettait  le visiter,
en mme temps que de la trs bien intentionne curiosit, un peu de la
joie qu'on prouve  aller voir un prestidigitateur trs suprieur, ou
un prdicateur clbre. Oui, on et cru,  certains soirs, tre dans
une de ces glises au cinquime, ou au fond d'une cour, o la manne
d'une religion nouvelle est communique  des adeptes qui doivent,
pour entrer, montrer patte blanche; la patte blanche l c'tait un
pome ou la prsentation par un accueilli dj depuis quelque temps.

Mallarm n'avait pas chang d'une ligne, il y avait seulement une
gnration nouvelle. On a, avec raison, expliqu cette influence de
Mallarm, en plus de la beaut de son oeuvre, par sa prestigieuse
conversation, souple, signifiante, chatoyante, colore. Elle tait
d'une abondance stylise, d'une lgance nourrie, d'une nouveaut
pleine de paillettes rares. De plus, Mallarm, et ce fut un des
secrets de l'affection qu'il provoqua, Mallarm savait admirablement
couter. Il n'est point de plan littraire, gnial ou biscornu, qui ne
lui ait t communiqu, et les beaux projets veillaient un
clairvoyant enthousiasme, les erreurs il les accueillait avec une
urbanit qui voilait trs peu un conseil toujours pratique et
bienfaisant. Mallarm me mit au courant; le vers, on n'y touchait
point, sauf Verlaine en quelques fantaisies qui allaient paratre dans
_Jadis et Nagure_, au contraire, on raffinait. On inscrivait des
rondels dans des sonnets, des sonnets dans des pomes; quant au pome
en prose, il y avait eu, me dit Mallarm, un mouvement de ce ct,
auquel je n'tais pas tranger, et sans qu'il prtendt que de beaux
pomes en prose, qui paraissaient alors dans les quotidiens, avec
quelques lments rythmiques pareils aux miens, me dussent quelque
chose dans les dtails, il voulait bien croire que les miens avaient
t comme le lger coup de doigt sur un tambour qui fait partir  ct
une foule de tambours sous des roulements savants.

Laforgue avait termin ses jolies _Complaintes_, si tendrement, si
gnreusement angoisses; Cros montait tous les jours vers le Chat
noir, il y avait suivi les Hydropathes et se laissait sombrer. Moi, je
rapportais quelques textes que, malgr les conseils ritrs de
Laforgue, je rsolus de ne point publier, les voulant considrer comme
des prludes insuffisants. Je rapportais aussi quelques ides trs
nettes.

D'abord, je m'tais rendu compte de la parfaite impermabilit des
masses populaires vis--vis de la littrature de nos ans, et leur
art m'apparaissait btard, incapable de satisfaire le populaire,
incapable de charmer l'lite; comme il fallait d'abord reforger
l'instrument, ce dont les masses s'occupent fort peu, les premiers
efforts pouvaient tre dirigs de faon, non pas  plaire  l'lite,
mais  la guider. De l, le manque de concessions, mme
typographiques, dans mes premiers crits publis. Le premier
critrium, le seul, tait de me satisfaire moi-mme; me satisfaisant
moi-mme j'tais sr de plaire, soit tout de suite, soit avec
d'invaluables dlais  ceux de ma sorte, et cela me suffisait. Cette
base esthtique, chez moi, n'a pas chang, et si je ne rencontre plus
le reproche d'incomprhensibilit, c'est que l'volution a march.

Une autre ide s'tait enracine en moi; c'est que l'art devait tre
social. J'entendais, par l, qu'il devait, autant que faire se
pouvait, ngliger les habitudes et les prtentions de la bourgeoisie,
s'adresser, en attendant que le peuple s'y intresst, aux proltaires
intellectuels,  ceux de demain, et pas  ceux d'hier; je ne pensais
pas un instant qu'on dt faire banal pour tre srement compris. On
pouvait donner au lecteur tout le temps ncessaire (il l'a pris
d'ailleurs), et lui faire observer que, de mme qu'il ne peut pas,
sans une certaine prparation, s'intresser  la science mme
lmentaire, il lui faut aussi quelque prparation pour s'y connatre
en littrature.

La troisime ide c'est que le pome en prose tait insuffisant et que
c'tait le vers, la strophe qu'il fallait modifier.

Une quatrime ide, c'est que le nouveau pote se devait et devait aux
autres, quoique l'occupation ne fut pas fort amusante, de faire de la
critique. Pour pouvoir crire l'oeuvre d'art pure, il fallait pouvoir
l'expliquer dans des travaux latraux.

Pourtant j'ajournai cette partie fatale de mon travail, car j'avais
rapport d'Afrique, outre des ides nettes, une certaine paresse, et
je ne me pressai point d'crire, n'tant pas ambitieux, hors des vers,
quand il me semblait que c'tait absolument ncessaire pour fixer
quelque papillon fugitif de l'ide. Et puis j'avais aussi des anciens
rves d'rudit  satisfaire, des muses  revoir, des livres  lire, 
relire, des lacunes d'instruction  combler, je ne me htais gure de
lancer une oeuvre ou des manifestes, j'avais envie de voyager,
d'errer, de sentir sous mes pieds une multiple Europe. Quant 
l'enseignement oral, aux longues parlottes, avec un peu de prche, je
ne les craignais point et m'y dcidai assez volontiers. C'tait encore
une trace de l'influence de Mallarm, et je ne pense pas que ces
sortes de confrences vagues, au hasard des rencontres et des
runions, furent toujours et pour tous inutiles. Mais il me tarde de
rentrer dans l'histoire gnrale du symbolisme.

       *       *       *       *       *

En 1885, il y avait des dcadents et des symbolistes, beaucoup de
dcadents et peu de symbolistes. Le mot de dcadent avait t
prononc, celui de symboliste pas encore; nous parlions de symbole,
nous n'avions pas cr le mot gnrique de symbolisme, et les
dcadents et les symbolistes c'tait tout autre chose, alors. Le mot
de dcadent avait t cr par des journalistes, quelques-uns
l'avaient, disaient-ils, ramass comme les gueux de Hollande avaient
arbor l'pithte injurieuse; pas si injurieuse et pas si inexacte.

On se souvient de l'admirable tude de Thophile Gautier qui prcde
l'dition des _Fleurs du Mal_ et o Gautier dveloppe la beaut
particulire et chatoyante du style aux poques de dcadence. Ce sont
des lignes qui ne tombrent pas dans les oreilles sourdes, et, quoique
le mot ft surtout applicable  ce qu'on dit de la dcadence latine,
on arriva  l'appliquer  notre poque, par drivation plutt
politique, l'Empire, le Bas-Empire, Paris, Byzance et autres
sornettes.

Mallarm, autrefois, m'avait parl du vicomte de Montesquiou avec des
loges pour son amnit, son dandysme, son lgance, (sans souffler
mot de son art).

Le raffinement particulier de M. de Montesquiou, son got pour le
chantournement, sa faon de dissimuler les portes de son appartement
et d'gayer les tapis aux frais de la sant des tortues orfvres,
avaient infiniment sduit l'intelligence avide de petites nouveauts
de M. J. K. Huysmans.

Notre grand dyspeptique avait aim notre grand fleuriste. M. J. K.
Huysmans, qui eut un beau talent un peu lourd et simple avant de se
jeter dans le bain trouble de Sainte-Lydwinne, venait de Gautier, de
Baudelaire, et aussi des Prcieuses, et aussi de Zola. Ses livres
naturalistes, en dehors du meilleur, _En Mnage_, jolie tude
sentimentale amre,  la Flaubert (_Education Sentimentale_),
prsentaient une curieuse tude de l'argot.

Las des Titines de Montparnasse et de leurs amis, las de ces
romanciers moyens et de ce Tibaille o il a mis joliment beaucoup de
lui-mme, fatigu, par avance, d'tre le triste commensal de M.
Folantin, hant de quelque mysticisme de riddeck qui lui faisait
paratre le naturalisme insuffisant, M. Huysmans saisit avec bonheur
l'occasion d'appliquer ses mthodes  un portrait aristocratique, et
au lieu d'tre un maussade Jordaens, il rva de s'lever  tre un Van
Dyck prophtique, et _A Rebours_, qui n'tait point un livre facile 
russir, qui n'est pas un bouquin mprisable, exera sur beaucoup de
gens une fort mauvaise influence. C'tait une grosse lanterne foraine
qui attira beaucoup de gros phalnes curieux, et, d'avoir contempl le
jeu capricieux de ses feux versicolores, certains lettrs en sont
demeurs encore en cet tat, que le style populaire fixe, sous ce
terme: baba, et qui veut dire berlu. On imita le duc des Esseintes;
il y donnait prise, il tait hermtique et se jouait dans des teintes
mourantes de cravates et de chaussettes; il enseignait la prciosit,
et tentait  dire rien avec pittoresque. Il faut diffrencier des
Esseintes et M. de Montesquiou; des Esseintes et, sous son masque, M.
de Montesquiou eurent quelque influence, mauvaise mais prcise,
surtout en Belgique. Depuis l'apparition de son premier volume, M. de
Montesquiou a perdu toute existence relle, et sa gloire mondaine
persiste seule pour ceux qui se soucient de cet ordre de faits
sociaux.

Verlaine avait donn les _Potes Maudits_, allait donner _Jadis et
Nagure_, rditer _Sagesse_ et dvelopp tout le spectacle de son me
enfantine et de sa sensibilit d'corch. Si instinctif fut-il, il
avait tout de mme brivement esthtis, et son art potique (_Jadis
et Nagure_) donnait bref et bien sa mthode. De la musique avant
toute chose: avant tout prfre l'impair, prends l'loquence et
tords-lui le cou... la rime, bijou d'un sou... Le fruit des annes de
recueillement de Verlaine concordait  merveille avec la germination
sourde et l'closion premire des ides paralllement en marche.

Verlaine, le crateur avec Rimbaud du vers libr, avait dans son
esthtique complexe et peu certaine, avec des clairs superbes, des
coins o rgnait encore du baudelairisme de l'ordre le moins
suprieur. Il lui demeurait quelques restes d'avoir t, parmi les
Parnassiens, le Saturnien; il tait croyant et satanique, avait
quelque ironique respect pour le Saint-Sulpice qui lui semblait, je
pense, aussi louable qu'une autre sorte d'imagerie populaire. Trs
clair, prcis, poignant, ds qu'il coutait sa sensibilit, laquelle
tait amoureuse, susceptible et mle de crdulit religieuse, il
tait trs embarrass sur les terrains d'exgse et de critique.
Encore qu'il ait,  mon souvenir, merveilleusement dvelopp dans une
conversation le type de Parsifal (ses ides en ont t vulgarises
sans ses soins) il brillait moins par la pntration critique que par
un don de se traduire tout entier dans une simple chanson, avec son
me douce, rodomontante et peureuse. Il mle donc au symbolisme
initial, dont il fut une forte colonne, du dcadentisme, c'est--dire
du satanisme, de l'innocente perversit, et du catholicisme potique;
le sonnet de Brnice, si clbre, si joli, ne veut pas peindre Rome
au temps de la dcadence, mais bien rythmer une sorte d'tat de
convalescence charmante, d'veil attnu, d'ides rafrachies par un
bref sommeil qui fut assez familier  Verlaine; ce fut comme beaucoup
de pomes symbolistes, l'tat allgoris ou le symbole, soit la
traduction bien prcise et sans oiseux commentaire, d'un tat d'me.
N'importe, le succs du sonnet aida  la fortune du mot dcadence; la
presse, dont nous nous souciions fort peu en gnral, rattrapa le mot
(dj Robert Caze et quelques autres portaient de l'attention  ce
mouvement) et l'cole dcadente eut plus de consistance aprs ce
sonnet.

Cette ide de dcadence, elle tenait encore  de vieux errements.
Baudelaire avait longuement parl d'une traduction de Ptrone qu'il
n'crivit pas, ce qui serait la perte irrparable d'un grand et
raffin plaisir d'art si mon cher ami, Laurent Tailhade, ne terminait
une traduction de Ptrone; tenant ainsi la promesse de notre grand
an, il rpare une des blessures qu'a faites la mort  la littrature
en lui fauchant si vite l'admirable pote des _Harmonies du soir_ et
des _Bienfaits de la lune_. On parlait assez couramment, entre autres
Paul Adam qui ralisa son dsir, de romancer sur Byzance. Jean
Richepin, dj, avait annonc un _Elagabal_, dont quelques rares
fragments parurent au _Courrier franais_. Il y avait certainement une
curiosit vers des poques qu'on disait faisandes, encore que leur
logique d'tre eut t depuis longtemps dmontre par Amede Thierry;
les recherches de Fustel n'tant pas sans cho, la petite pice latine
des _Fleurs du Mal_ portait ses fruits; de divers cts on
prparait des anthologies des pices de basse latinit; ce fut plus
tard M. de Gourmont qui ralisa, pour sa part, ces projets antrieurs
que sans doute il ignora. Il y avait aussi l'ide que les Prussiens de
70 avaient t les barbares, que Paris c'tait Rome ou Byzance; les
romans de Zola, _Nana_, avaient soulign la mtaphore, et il y avait
donc des dcadents; on parlait du roman de la pourriture, du roman
mdical; sous cette influence de Verlaine, de Huysmans, de Zola
surtout, et beaucoup aussi de Mends conteur, dont les tableautins
licencieux taient alors fort gots, marchait un groupe d'crivains
plus prosateurs que potes. Mme Rachilde tait le meilleur crivain en
prose de ce groupe.

Plus que le sonnet de Verlaine, plus que toute raison esthtique,
antrieurement  l'apparition du _Dcadent_, qui d'ailleurs fut de
quelques jours plus jeune que _La Vogue_, un petit opuscule fit la
fortune du mot: Dcadents; quelques-uns des potes dcadents ou de
ceux qui furent plus tard symbolistes avaient t parodis et le
groupe naissant avait subi son petit Parnassiculet. Ce furent les
_Dliquescences_ d'Ador Floupette, publi chez Lion Vann, bibliopole
 Byzance. Sous l'inspiration de Paul Arne, esprit charmant et
troit, qui avait t du Parnassiculet (avec le mme sentiment
d'ironie un peu mchante pour les confrres), un excellent pote,
Gabriel Vicaire, et un homme d'esprit, Henri Bauclair, maintenant
secrtaire au _Petit Journal_ et qui alors dmontrait, dans de brves
nouvelles, des qualits d'humour  la Baric, crivaient un petit
volume, qui se ressentait infiniment du patronage d'Arne, par ses
affinits avec le Parnassiculet, et la peinture de moeurs littraires
trop exactement transposes de la _Gueuse Parfume_, une oeuvre de
Paul Arne d'ailleurs fort joliette. Cette pochade dut tre faite dans
des conditions extraordinaires de rapidit; l'ironie des auteurs
s'attaquait  quelques manires trs extrieures de Verlaine, de
Mallarm, de Tailhade, de Laforgue; je noterai, ce qui est important,
qu'aucune espce d'allusion n'y est faite au vers libre alors non
divulgu; je confesse sans la moindre honte que je n'y suis pas vis,
d'autres non plus n'apparurent pas devant la rtine de Vicaire et de
Bauclair qui, en somme, dans leurs jeux d'esprit, n'usrent gure
d'autre document que _Lutce_, petit journal d'art trs amusant que
rdigeaient, en donnant surtout des vers de Verlaine, de Moras, et de
Morice, Lo Trzenick, l'ancien hydropathe Pierre Infernal,
dessinateur au chapeau breton, devenu imprimeur et directeur de
journal, au Quartier Latin, simultanment comme en province. Il y
avait un dner intitul les _Ttes de pipes_, o allaient certains
potes, qui donna  Vicaire et Bauclair des sources vagues. Willy y
dbutait alors dans un nuage de calembours et de mlancolie, avec un
bruit de sonnette folle, et tait la moiti de la direction.
Viel-Griffin y donnait des vers sign Alric Thom. On n'y trouverait
point de vers libres, mais beaucoup de bonnes choses, connues depuis
par l'impression en volume, pas mal de gaiet et de sarcasme. Tout
cela un peu bousingot, mais ce n'est la faute de personne, si les
ides nouvelles germent dans les cerveaux jeunes, et que la jeunesse
est un peu rive gauche. _Lutce_ et les _Dliquescences_ sont trs
rive gauche, et pour cela fort incompltes comme document 
consulter. Car enfin, il y a deux rives. Ces jeunes gens ne s'en
doutaient pas trop, et l'un d'eux, Stanislas de Guata, a donn la
note exacte d'un certain tat d'esprit, quand, aprs avoir numr
dans une prface  un volume de vers, tous les nouveaux potes
existant  sa connaissance, doutant de son universalit il termina en
disant: il y en a peut-tre d'autres, mais je ne les connais pas; en
tout cas, ils ne viennent pas  mon caf. Vicaire et Bauclair ne
tinrent point ce langage, n'tant ni nafs ni occultistes et mages,
mais ils agirent ainsi; et le gai djeuner de soleil qu'ils servirent
 leurs contemporains aux dpens de quelques potes, outre qu'il est
fan, parat incomprhensible,  force de peu parodier les vers connus
et classs du symbolisme. On trouvera dans ce volume une tude sur
Vicaire o j'explique, plus longuement que je ne puis le faire en
cette prface, les pourquois de sa parodie. Les _Dliquescences_ ont
eu la mme importance que le Parnassiculet; elles n'ont su ni
caractriser, ni prvoir, et le fait de railler quelques snobs pris,
 l'excs, de nouveaut n'a point d'importance. Ces snobs devenus plus
nombreux, cela forme le public. Tout rcemment, M. Andr Rivoire, un
charmant pote intimiste mais trop acadmique, dans une tude sur
Albert Samain, un parnassien clectique qui fit du symbolisme, disait
que notre public avait paru tre trs nombreux, beaucoup plus qu'en
ralit, qu'en somme il avait t mince. C'est une erreur profonde.
Nous avons eu avec nous,  un certain moment, tous les curieux du
vers, et de plus, nous avons eu tous les curieux de la littrature qui
s'taient dtachs du vers et qui y revenaient pour nous lire. Nous
avons fait une renaissance potique dans le rythme et la curiosit
sympathique des lettrs nous accompagna. Qu'il fut facile de rallier,
grce  nos discordes et en lui offrant des transactions, une partie
de ce public bienveillant mais indcis, c'est possible. Le jeu est
connu des traditionnistes qui s'appuient sur une gloire de tout un
pass  laquelle ils n'ajoutent qu'une faible glose, et dont ils
usurpent le rayonnement. Ce sont petites haltes sans importance et
ractions fatales et brves. La masse est toujours enchante de
couvrir des transactions qui prennent des nouveauts ce qu'elles ont
de plus simple et se rservent sur le reste; posture facile,
opportunisme toujours opportun! C'est mme un bien que ces ractions.
Elles servent plus tard singulirement  clarifier l'histoire
littraire.

Il y eut dans ces poques d'incertitude et de dveloppement mental
incertain, sur lesquelles je n'insiste si longtemps que parce qu'elles
ont donn beaucoup plus de rsultats que cela n'tait alors
gnralement prvu et que les crivains dont je parle se sont
dvelopps sur les mmes principes qu'ils nonaient alors, (toute
part faite au progrs), quelques tres falots, dont le souvenir ne
doit point tre banni, au contraire, pas plus que celui des petits
romantiques; ils furent le sourire de nos annes de lutte, si on peut
appeler lutte la production paresseuse et tranquille, au milieu de
sarcasmes qui ne nous touchaient point. Parmi ces hommes aimables je
voudrais citer au moins Baju, Anatole Baju qui fut un brave homme de
self-government. En effet, Baju, humble dbarqu de la Creuse
lointaine, sous couleur d'duquer les enfants de la laque de
Saint-Denis, loua une mansarde rue de la Victoire et non seulement il
y fonda un journal mais il y installa une imprimerie. Ses directeurs
de conscience littraire furent alternativement, ou tout ensemble, je
ne m'en souviens plus, M. Paterne Berrichon et M. Maurice Du Plessys;
le journal s'appelait le _Dcadent_. Encore qu'il fut dcadent, Baju
louchait du ct des Symbolistes. Il pourparla. Peut-tre emes-nous
tort, M. Jean Moras, qui se voyait grand, et moi-mme de l'autoriser
seulement  reproduire de nous ce que bon lui semblerait. Baju
s'entta, nous offrit son journal et la rdaction de _La Vogue_,
crivit un no du _Dcadent_. L'ide de Baju, ide juste au premier
chef, tait d'tre clectique dans un exclusivisme donn; nous fmes
trop exclusifs et le _Dcadent_ retourna aux _Dcadents_, ce qui tait
fort juste, et puis il mourut, car rien n'est ternel. Le
_Symboliste_, un hebdomadaire  deux sous, que nous avions cr, Adam,
Moras, Laforgue et moi pour tre accessible aux petites bourses et
avec les capitaux (parfaitement) de la maison Tresse et de la maison
Soirat ne vcut que quatre numros. Un vieux communard l'imprimait
dans les fonds de Vaugirard, pour une rtribution, je pense, un peu
stricte; le _Dcadent_ ne survcut gure au _Symboliste_. Etocle et
Polynice s'taient port des blessures mortelles, et puis la survie du
_Dcadent_ n'eut qu'une importance relative, il tait devenu petite
revue; c'tait bien gros pour Baju; il y perdait son arome de journal,
d'hebdomadaire, ce n'tait plus un lger papier drlet, o toutes les
lettres dansaient. Baju avait un imprimeur. Il fut touff par le
luxe, et depuis il eut des succs politiques; un arrondissement de la
Creuse lui donna un jour 2 000 voix, insuffisantes  l'installer parmi
nos parlementaires. Il se pourrait que Baju ait t un boulangiste de
marque.

_La Vogue_ tait plus srieuse; elle fut la premire revue symboliste,
et si elle mourut jeune, au moins ses collections furent-elles
presqu'immdiatement recherches. On sentit tout de suite combien on
avait eu tort de l'acheter si peu, et elle donna aux libraires aviss
et  des courtiers teints de littrature d'assez agrables bnfices.
Elle eut de la gloire mi-vivante mi-posthume. Pourtant, tout en
contenant de fort belles choses, et notamment les _Moralits
lgendaires_ de Jules Laforgue en grande partie, elle tait dirige
avec assez de paresse, et son directeur, c'est--dire moi, avait une
tendance excessive  juxtaposer  de la copie purement littraire des
textes d'rudition qui n'y taient point absolument ncessaires. Mais
on comptait sur l'avenir, et l'on voulait tre complet. La collection
de _La Vogue_, sur laquelle je n'insisterai point autrement, dmontre
pourtant deux choses: d'abord que le fameux dnigrement qu'on nous
reprocha n'tait point notre tendance, et que si nous dnigrmes nous
ne le fmes que pour notre lgitime dfense et aprs d'injustes
attaques, puisqu'on ne saurait trouver dans _La Vogue_ d'autres
articles critiques qu'un article trs camarade que je fis pour
l'apparition des _Cantilnes_ de Jean Moras, en dehors de ceux trs
intressants de Flix Fnon sur les _Impressionnistes_. Pourtant nous
avions le papier tout prt et la plume alerte et l'on ne nous
mnageait pas, mais nous tions fort pacifiques.

Tout rcemment, j'eus l'occasion de retracer le pass de _La Vogue_;
deux jeunes potes, Tristan Klingsor et Henry Degron, me demandrent
l'autorisation d'arborer mon vieux titre sur une jeune revue qui
devait se conformer, m'affirmait-on, aux traditions intransigeantes de
l'ancienne Vogue. Je leur donnai une lettre-prface, on pourrait dire,
tant donn l'pigraphe, Vogue la Galre, auteur Jules Laforgue,
parrain de la revue, des lettres de marque. Encore une fois, le petit
steamer partit, charg d'espoirs argonautiques, avec le salut amical
de son ancien pilote. Le rle grave de prfacier que j'avais assum
fait qu'il manque pourtant dans ces pages quelques dtails que le ct
d'apparat de ma besogne me commandait de passer sous silence. Et,
d'abord, je n'y pouvais faire remarquer combien le titre, il est vrai,
heureusement corrig par l'pigraphe, tait mauvais. C'est l'loge de
_La Vogue_ et des oeuvres qu'elle publia, dans sa premire srie,
qu'on ne pensa jamais en citant son titre, devenu une sorte de nom
propre,  la vulgarit du mot vogue conu en son sens ordinaire, et
 tout ce qu'il indique de plate poursuite du succs courant, et de
course  quatre pattes vers la vulgarit. Le titre avait t trouv
par M. Lo d'Orfer, un dcadent qui avait fond cette revue et m'en
avait confi le secrtariat de la rdaction,  cause de sa foi en mon
gnie et surtout parce qu'il me considrait trs apte, en cas de
difficults vitales,  assurer la vie de l'organe. M. Lo d'Orfer
avait dcouvert, c'est trop peu dire, invent un diteur, M. Barbou,
venu  Paris pour y acqurir un fonds de papeterie au quartier des
coles. M. d'Orfer, qui avait la pratique des affaires et le don
communicatif du mirage, transforma avec rapidit, semble-t-il, les
ambitions de M. Barbou. Quand je vis celui-ci, il ne demandait pas
mieux que de fonder une revue et d'diter tous les livres; il assurait
mme,  chaque auteur, qu'il tenait  ses oeuvres d'une faon toute
_espciale_; et comme les plus belles choses ont le pire destin, au
bout de cinq semaines M. Barbou lchait pied et repartait  la
campagne se refaire une sant. J'avais d dj annoncer  M. d'Orfer
que je partirais, que je dmissionnerais, s'il persistait  vouloir
publier,  ct de la revue, un supplment o son intention tait de
considrer avec indulgence les productions de l'abonn, ou d'amis dont
il jugeait indispensable, autrement que littrairement, de publier les
oeuvres. Ce n'tait point que toutes ces pages fussent sans intrt,
mais l'ensemble du choix ne me paraissait pas cadrer avec mes
intentions de revue intransigeante.

Nous choismes donc cette occasion de l'effacement de M. Barbou pour
nous sparer, et je fis reparatre, aprs trois semaines d'intervalle
qui me parurent opportunes, _La Vogue_, mieux  mon image. Ce fut
encore un petit pisode de la lutte entre les dcadents et les
symbolistes sur le mme tremplin.

Mallarm m'avait dit quand je lui avais cont l'apparition prochaine
de la revue, et son nom: C'est le dernier titre que je choisirais je
rpondis et moi donc, mais je pense bien le faire oublier. nous y
avons russi.

Ce fut  ce moment que deux excellents crivains, M. Jean Moras et
M. Paul Adam, jugrent que le moment tait venu de saisir le monde par
la voix des quotidiens de la nouvelle bonne nouvelle littraire. Les
tendances nouvelles se vulgarisaient, il se formait des groupes et des
sous-groupes, malgr qu'il y eut des individualits suffisantes; donc
MM. Jean Moras et Paul Adam s'en furent trouver, au _Figaro_, M.
Marcade et obtinrent l'insertion d'un manifeste littraire quelque peu
goste, o ils dpeignaient le mouvement symboliste  leurs couleurs,
en assumaient, de leur propre mandat, la tche et tentaient de se
constituer chefs d'cole. On leur en adressa de justes reproches, et
puis l'on en sourit. On se rendit compte que si M. Marcade avait voulu
considrer en MM. Moras et Adam les chefs de l'cole symboliste,
c'tait pour cette raison seule, qu'ignorant tout  fait du
symbolisme, comme de toute autre matire littraire, il en tait
rduit  se fier aux lumires des personnes qui prenaient la peine de
l'aller voir. Il faut dire aussi que M. Marcade tait sourd comme une
cave, et qu'il n'eut mme de M. Paul Adam, qu'une ide purement
visuelle. Seul M. Moras, dont la voix contenait des tonnerres, put
faire parvenir  l'entendement de M. Marcade quelques propos
esthtiques. M. Marcade, bon vieillard, portait, il est vrai, tout
prs de la bouche de son interlocuteur, sa conque auditive, mais pour
utiliser cet accueil amne, une voix de stentor tait au moins
ncessaire.

Le lendemain de la publication de ce manifeste M. Paul Adam dit  M.
Jean Moras On va vous traiter de Daudet et M. Moras assura que
cela lui tait gal; pour l'intelligence de ce propos on se
souviendra que Daudet, le plus faible et le moins inventeur des
crivains naturalistes, fut celui qui fora le premier le succs, avec
Fromont jeune, et plut aux masses en vulgarisant la formule
naturaliste. Nanmoins, on ne tint pas longtemps rigueur  ces
Messieurs de l'extension de pouvoirs qu'ils s'taient offerts, ou de
l'initiative abusive et usurpatrice qu'ils avaient prise. En tout cas,
j'y demeurais fort indiffrent; s'ils avaient le _Figaro_, n'avais-je
pas _La Vogue_, et sachant  quoi s'en tenir, on continuait  marcher
ensemble, la jeunesse cordiale tant chez tous (encore que M. Moras
nous devana tous d'un bon lustre), trop forte pour qu'on s'arrtt
longtemps  des misres de publicit.

Jules Laforgue tait alors  Berlin, ou aux villes d'eaux d'Allemagne,
lecteur de l'impratrice Augusta. Cette place lui avait t assure
par les soins de ce sans-patrie de Paul Bourget, charg par M. Amde
Pigeon, lecteur prcdent, de pourvoir  son remplacement. M. Pigeon
ayant appris par la voie du _Figaro_ qu'un petit hritage lui
incombait, voulait incontinent retrouver ses loisirs et ses travaux de
critique d'art. Il fallait un jeune homme aimable et doux, capable de
ne point s'occuper de politique. M. Bourget pensa avec raison que la
piti universelle de Laforgue pourrait tre assez forte pour s'exercer
au moins quelques annes au profit des pauvres puissants de ce monde,
et connaissant l'urbanit exquise de Jules Laforgue, il le fit
choisir; c'tait d'Allemagne que m'arrivait sur papier bleu cribl de
pattes d'abeilles tranes dans l'encre rouge, la copie de Laforgue;
sauf vacances.

M. Moras tait dj, depuis plusieurs annes, un pote intressant et
lgant. Aprs avoir fait de bons vers rguliers, il pratiquait le
vers libr, abondait en curiosits rhythmiques, intercalait des
pomes en prose dans des romans ralistes sans considrable porte, et
aprs les _Cantilnes_, o figuraient des assonnances d'aprs les
chansons populaires, recherchait une sorte de vers libre. Son dfaut
tait de tenir extrmement peu  l'originalit de ses ides; personne
ne pratiqua aussi fort le fameux: Je prends mon bien o je le
trouve, sans avoir l'excuse de Molire, qui, lorsqu'il disait cela, 
propos d'une scne du _Pdant jou_, faisait allusion  une vieille
collaboration avec Cyrano, et en effet reprenait une scne bauche
jadis par lui; c'tait de la reprise individuelle. Mais M. Moras
croyant peu  l'ide, et fru de la forme, l'entendait dans un autre
sens; outre que ses vers faisaient montre souvent de connaissances
tendues, il ne ddaignait pas d'intercaler dans ses oeuvres en grande
proportion des traductions, ou, selon son expression, des paraphrases.
Il y russissait fort bien. De l une antinomie avec les autres
promoteurs du symbolisme, qu'il rsolut en s'en dtachant lorsqu'il
fonda l'Ecole romane, remettant, en somme, lui-mme les choses en
place. M. Moras, alors, avait, parmi ses dfauts, dont le moindre
tait de vouloir tendre son importance au-del du vrai devant les
journalistes (nous pensions que c'tait aussi un dfaut de se soucier
des journalistes) une belle qualit, soit un trs sincre amour de
l'art, qui ne l'a pas quitt, et s'il s'en fait une conception un peu
troite, c'est bien son affaire.

M. Paul Adam nous arrivait du naturalisme, il avait subi une de ces
condamnations pour libert d'crire, fort bien portes depuis
Baudelaire et Flaubert. Il ne s'en faisait pas trop gloire, et ne se
targuait pas de _Chair molle_. Il tait aimable et dandy. Un grand
lvrier rhumatisant suivait ses pas; l'esthtique de Paul Adam tait
alors assez confuse, ainsi que ses rves politiques, littraires,
industriels, dramatiques, brummellesques. Il travaillait beaucoup et
avait une peine infinie  tirer un parti pratique d'une production
acharne. Il y avait, dans ses efforts, de l'inquitude et du
disparate, mais il tait dj plein de talent, encore qu'il n'en ft
pas toujours le meilleur usage et qu'il ne contrlt pas assez
l'intrt de son effort; il tait mage et reporter de temprament,
historien en plus, fantaisiste follement et ces quatre courants
d'ides n'taient point sans falotes synthses. Sa perptuelle
chimre, analogue aux rveries de Balzac, tait souvent distrayante.
Un bel amour de l'art le tenait comme nous tous et contribuait 
resserrer les liens d'amiti avec lui.

C'tait Flix Fnon qui assurait la bonne priodicit de la revue;
trs dvou aux potes, il corrigeait les preuves, mticuleusement,
artistement. Ce fut grce  lui que nous fmes rguliers; les articles
de critique d'art qu'il nous donna font regretter qu'il s'abstienne
depuis longtemps d'crire.

_La Vogue_ avait t une revue de combats et malgr qu'on n'ait pas
song  prendre de temps d'une exposition de thories, une revue
thorique, au moins par les exemples. Ces revues, purement
littraires, ne durent pas. La mienne eut trente et un numros, et
puis s'arrta. Il y eut une seconde srie, encore plus brve, en 1889.

_La Vogue_ avait fait le dpart entre les symbolistes et les
dcadents. Elle avait reu des adhsions et des sympathies multiples,
entre autres hors frontires celle d'Emile Verhaeren, alors le pote
des beaux alexandrins des _Flamandes_ et des _Flambeaux noirs_. Elle
ne faisait que camarader avec des esprits distingus, mais autrement
orients, comme M. Charles Morice dont un bon livre de critique (sauf
divergences) prsenta un bon tableau de la littrature de cette heure.
Laurent Tailhade n'y crivit pas, parce qu'absent en longue
villgiature durant ce semestre et demi que la revue vcut. Maurice
Barrs, alors rdacteur au _Voltaire_, prparait ses livrets et ses
proccupations n'taient pas identiques aux ntres; le ct art pur de
notre revue l'effarait un peu et nous nous tonnions de ses dsirs
multiples; nous emes aussi des ennemis, je ne m'arrte pas  numrer
des chroniqueurs, c'est  peu prs les mmes que maintenant; mais
parmi les potes, de ceux qu'on rencontrait chez Mallarm, nous
soulevmes un adversaire, M. Ren Ghil.

M. Ren Ghil se partageait alors entre le sonnet, l'esthtique et
l'pope. Ses sonnets, il y en a de pires, son pope, je n'en parle
pas, parce que si je ne l'aime pas ce n'est pas une raison pour en
dgoter les autres, et aussi parce que je n'y attache point une
extrme importance. Son esthtique c'tait l'instrumentation colore
ou l'instrumentation verbale, un commentaire extraordinaire du sonnet
des voyelles d'Arthur Rimbaud, une adaptation d'Helmholtz, tmraire
hroque. M. Ren Ghil tait d'une parfaite bonne foi, et l'allure du
symbolisme, en ce manifeste de M. Moras et de M. Adam, et dans _La
Vogue_, lui parut attentatoire; il voulut avoir sa tribune, et fonda,
avec M. d'Orfer, la _Renaissance_, ainsi nomme, je pense,  cause des
similitudes que M. Ghil a de tout temps reconnues entre lui et
Guillaume-Salluste Du Bartas. De l, il fulmina contre tous
l'excommunication majeure, puis la _Renaissance_ ayant t phmre
parmi les phmres, il fonda les _Ecrits pour l'art_, o l'on se
publiait entre amis, oeuvres et portraits. M. de Rgnier et M.
Viel-Griffin y parvinrent pour la premire fois, de faon publique 
l'hliogravure.

Le mot symbolisme avait pris ds lors sa carrure et son sens. Ce
n'tait pas qu'il fut trs prcis, mais il est bien difficile de
trouver un mot qui caractrise bien des efforts diffrents, et
symbolisme valait  tout prendre, romantisme. Paul Adam proposait
d'crire un dogme dans le symbole; le mot dogme rpugnait  des
tempraments plutt anarchistes et critiques comme le mien; c'tait
Mallarm qui avait surtout parl du symbole, y voyant un quivalent au
mot synthse et concevant que le symbole tait une synthse vivante et
orne, sans commentaires critiques. L'union entre les symbolistes,
outre un indniable amour de l'art, et une tendresse commune pour les
mconnus de l'heure prcdente, tait surtout faite par un ensemble de
ngations des habitudes antrieures. Se refuser  l'anecdote lyrique
et romanesque, se refuser  crire  ce va-comme-je-te-pousse, sous
prtexte d'appropriation  l'ignorance du lecteur, rejeter l'art
ferm des Parnassiens, le culte d'Hugo pouss au ftichisme, protester
contre la platitude des petits naturalistes, retirer le roman du
commrage et du document trop facile, renoncer  de petites analyses
pour tenter des synthses, tenir compte de l'apport tranger quand il
tait comme celui des grands Russes ou des Scandinaves, rvlateur,
tels taient les points communs. Ce qui se dtache nettement comme
rsultat tangible de l'anne 1886, ce fut l'instauration du vers
libre. Elle est prsente trs judicieusement et trs exactement par
M. Albert Mockel dans ses _Propos de littrature_, et trop bien pour
que je n'y renvoie pas le lecteur.

Ce fut au dbut de la publication de _La Vogue_ que j'allais voir Paul
Verlaine. Si Verlaine et t en France, avant 1880, alors qu'il tait
parfaitement mconnu, nul doute que je n'eusse cherch  lui tmoigner
mon admiration, parmi celles peu nombreuses qu'il comptait. Mais, 
mon retour en France, il tait en pleine gloire. Il ne m'attirait pas
d'ailleurs aussi compltement que Mallarm; on pouvait penser que le
meilleur et mme tout de lui tait dans ses livres. Quoiqu'il en soit,
j'attendis une occasion et ce fut pour lui demander sa collaboration 
_La Vogue_ que je l'allai voir.

C'tait Cour Saint-Franois, presque Cour des Miracles. Sous le
tonnerre intermittent du chemin de fer de Vincennes,  ct des
boutiques aux devantures  plein cintre, une petite impasse; un
chantier de bois appuyait contre le viaduc de longs madriers et des
chafaudages savants de poutres quarries dcorait l'horizon d'une
petite boutique de marchands de vins, o je trouvais Verlaine uniment
plac devant un verre; il m'en offrit la rime, car sa plaisanterie
tait demeure banvillesque. Il voulut bien me dire, en exagrant
amicalement, qu'il connaissait ma jeune rputation, et  ma demande de
copie, il rpondit par des phrases modestes; pourtant il constata que
c'tait l une conscration, et que c'tait la rcompense de la vie,
au dbut d'une vieillesse infirme, de s'entendre dire par des jeunes
hommes qu'on avait bien fait, et qu'on pouvait tre revendiqu par
eux, en tant qu'exemple quoiqu'indigne, et presque trait de dieu,
comme un anctre. Je voulus lui spcifier ce que j'attendais de lui,
c'tait une suite  ses _Potes maudits_ que je savais en train.
Verlaine, d'abord, rompit les chiens, biaisa, me parla de Mallarm
dont il me savait le fidle, me rcita des vers de Mallarm avec de
curieuses intonations grandiloquentes, et nous esthtismes pour le
plaisir d'esthtiser, et de se trouver des points communs. Il me
raconta son retour  Paris, et puis ses chagrins, une partie au moins;
l dessus un petit bonhomme, un gosse passait, fin et svelte, grle
mme. Verlaine l'appela, lui donna un sou pour en user avec
magnificence, me dit: j'en ai fait un Pierrot, et rcita une courte
pice fort jolie; craignant d'avoir paru trop homme de lettres, et
soucieux d'offrir la rciprocit, comme excuse, il s'informa de mes
derniers vers, mais je le ramenais  notre sujet qui tait lui, et ce
qu'il voudrait bien donner  _La Vogue_. Verlaine me parla de son
portrait de Desbordes Valmore, et alla qurir non point son article,
mais les oeuvres de Desbordes Valmore, mit son lorgnon, leva la tte
et, paraissant lire par dessus son lorgnon, droit  l'orifice de son
corridor, dans une vieille redingote bleue qui avait des aspects de
lvite, il me lut en pleurant quelques beaux pomes. Cette affaire
conclue et des vers promis, une lettre donne pour prendre chez Vanier
le manuscrit de l'article, je pris cong, trop tt  mon gr et ne
songeais qu'au dernier moment  assurer Verlaine d'une infime
rtribution, unique dans les habitudes de la Revue; il n'y avait pas
pens, et m'affirma qu'il n'en touchait pas d'habitude de suprieure.

Je le revis souvent Cour Saint-Franois. Dans ce pittoresque quartier
populaire, il s'tait cr une vie, il contait ses joies matinales 
aller clopin-clopant chercher ses journaux place de la Bastille, et
assister au chass-crois, alors dj considrable, des omnibus, au
passage ouvrier du faubourg Saint-Antoine. Il m'expliqua un jour, et
je regrette de ne m'en point souvenir exactement, le plan d'un Louis
XVII. Il n'tait point tous les jours d'humeur gale et je dclinai de
publier des pamphlets trs courts et trs vifs qu'il eut aim dcocher
 qui de droit, c'est--dire  Mme Verlaine. Il me conta beaucoup de
ce qu'il a crit dans les _Confessions_ (je sais bien que je ne suis
pas le seul  avoir recueilli ces confidences) mais avec un brio, un
relief que je n'ai pas retrouv dans son livre, notamment une
promenade au matin dans Paris insurg, et une lecture de la
proclamation du gouvernement de la Commune,  son gr si belle, si
fire et tout mane d'anonymes, ce qui en rehaussait la valeur. Il
avait rencontr ces jours-l Goncourt en garde national (a lui
paraissait trs drle). Nous tions compatriotes, tant tous deux ns
 Metz, lui par accident; car son pre tait capitaine du gnie qui
avait alors comme garnisons Arras, Metz et Montpellier, en sorte que
Paul Verlaine eut pu natre flibre; son vrai pays tait l'Ardenne.

Il se rappelait fort bien impressions d'enfance, assez identiques aux
miennes (la ville de province change si peu) de l'Esplanade, dont,
hasard amusant, c'est Grard de Nerval qui parla le premier dans la
littrature, de l'Esplanade, superbe terrasse sur la plus jolie
valle, actuellement si bouleverse, hrisse de forts et de glacis,
sur les ossuaires de 1870, qu'un Messin ne saurait retrouver aprs
tant de terrassements une seule des mottes de terre qu'il a jadis
foules, et qu'il y a suppression totale de la petite patrie pour lui.
Nous causmes des rues silencieuses o poussait l'herbe prs de
l'Evch, et des gens qui eurent comme nous le sort de natre dans
cette ville; l'ide que Pilatre des Roziers, l'aronaute, fut notre
compatriote, lui fut agrable, mais le voisinage futur dans le
Bouillet avec Ambroise Thomas le laissa plus froid.

C'est Nancy qui a assum la tche de remplacer Metz et d'en recueillir
les nationaux illustres. Nous fmes, de ce chef, un certain nombre
runis un jour chez M. Poincar, sous la prsidence de M. Andr
Theuriet, de l'Acadmie franaise; il s'agissait d'avoir des ides et
de dresser vite les bustes de Goncourt et celui de Verlaine dans ce
beau jardin de la Ppinire, encore que ces hommes de valeur n'avaient
point par l'Acadmie de leur reflet plus radieux que celui des
palmes vertes. M. Roger Marx avait acquis le concours de Carrire
pour un buste de Verlaine qui eut t digne du beau portrait qu'il a
peint. Mais dans cette ville, livre aux plus basses menes
nationalistes et  un dgotant antismitisme, on n'a pas le temps de
fter des artistes.

Je fis part  Verlaine de mon intention de publier dans _La Vogue_ des
oeuvres de Rimbaud autres que celles qui figuraient dans les _Pactes
Maudits_, et suprieures aux _Premires Communions_ que le premier
numro de _La Vogue_ avait donnes d'aprs une copie. Il s'agissait de
retrouver le manuscrit des _Illuminations_. Verlaine l'avait prt
pour qu'il circult, et il circulait. Au dire de Verlaine, ce devait
tre dans les environs de Le Cardonnel qu'on pouvait trouver une piste
srieuse; c'tait vague; heureusement Fnon, consult par moi, se
souvint que le manuscrit avait t aux mains de M. Znon Fire, pote
et son collgue aux bureaux de la guerre dont Fnon faisait alors un
petit muse impressionniste et un bureau d'esprit  parois vertes,
avant qu'il en ft un arsenal, comme asserment, des anarchistes.
Entre temps Fnon apprenait  tous ses confrres, comme lui commis au
bon ordre du recrutement,  trousser cordialement le sonnet, et ce
n'est pas une ide sans valeur que d'avoir voulu rendre le sonnet
corporatif et bureaucratique. Fnon apprit de M. Znon Fire que le
manuscrit tait entre les mains de son frre, le pote Louis Fire;
nous l'emes le soir mme, le lmes, le classmes et le publimes avec
empressement. Verlaine fit une petite prface, pour le tirage  part,
tant le seul ayant droit, et ce fut parce qu'il ne se dpcha point
 en crire une pour la _Saison en enfer_ que le tirage  part,
prpar, n'en fut point fait; les _Illuminations_, sous leur forme de
brochure, aprs qu'un service assez copieux en et t fait, n'eurent
de quelques semaines qu'un seul acheteur; ce fut M. Paul Bourget,  ce
que m'apprit le dpositaire, M. Stock.

Concurremment  la publication de _La Vogue_ ou un peu aprs, diverses
plaquettes paraissaient dont le but tait de rpondre  des attaques
de juges svres, ou de fournir quelques explications, car il arrivait
que nous en sentions l'opportunit. Ces cahiers parurent pour la
plupart chez Lon Vanier, alors le grand diteur des symbolistes, des
dcadents, avec Verlaine en toile sur son catalogue. Ainsi fut donn
l'_Art symboliste_ de Georges Vanor qui contient des renseignements
techniques sur l'esthtique symboliste. Le brillant confrencier tait
alors un ade jeune et enthousiaste, trs intelligent et son petit
bouquin, qui demeurera une pice curieuse, et t parfait, s'il
n'avait jug ncessaire de couronner le livre par une glose  lui
spciale du symbolisme qu'il dsirait chrtien. Cette vue a un peu
contribu, ainsi que certaines des thories d'antan de Paul Adam, 
entacher le symbolisme, pour certains, de mysticisme occultiste.
Mystiques, nous l'tions dans un certain sens, par notre poursuite de
l'inconnaissable et de la nuance imprcise; occultistes non pas, au
moins ni M. Jean Moras ni moi. Mais de mme que pour le gros public
les dcadents, les auteurs difficiles, c'tait tout un norme groupe,
un peuple d'crivains qui englobait Goncourt, Villiers de l'Isle-Adam,
Poictevin, Rosny, tous les discuts, tous les mconnus, tous les
passionns d'criture artiste, ou plutt d'criture expressive et de
forme nouvelle, les occultistes, les symbolistes, les anarchistes
aussi ce fut, pour ce mme public, une masse en marche. La foule
apercevait un brouillard bariol, avec des lueurs indcises de fanal
au-dessus d'une marche naturellement un peu cahotante, et voyait
passer sa gnration montante, comme dit Rosny, en groupes voisins,
mls par des conversations engages, plus indistincts  des haltes o
on confrontait des ides et o l'on discutait ensemble, plus confus de
la prsence d'indpendants gaills au long des groupes. Longtemps
nous ne pmes esprer prouver  un critique que nous n'tions pas des
Rose-Croix; on nous objectait que les Rose-Croix se dclaraient
symbolistes, que Pladan c'tait presque Paul Adam. Il fallait
expliquer qu'il y avait symbole et symbole, symbole religieux, symbole
pour Rose-Croix, symbole pour symboliste, varit de symboles pour
chaque symboliste; le critique hagard reculait, et s'en allait
rptant: les symbolistes sont des occultistes; plus tard, en 1895,
lorsque parut mon livre _La Pluie et le beau Temps_ qu'pigraphiait
une belle phrase de La Mettrie, le matrialiste pur, dont j'aimai
fixer le nom sur un de mes livres, des interviewers qui, justement,
venaient d'tre chargs de savoir si la littrature tait mystique,
religieuse ou pas, vinrent me voir; et quoique je leur en ai dit,
quoique je leur ai fait remarquer le nom de La Mettrie, et que j'ai
cru devoir leur expliquer  peu prs ce qu'il avait t, rentrs 
leur journal ils se recueillirent, et conclurent que, plein de
mysticisme religieux, je le prouvai en parant ma couverture d'une
phrase de La Mettrie, minemment religieuse et occultiste. Tant le
prjug a de force et roule l'vidence comme paille dans le torrent.

A un autre temps, nous fmes d'un bloc, des anarchistes; on le crut de
tous, sans nuance, avec une gale fermet, avec cette certitude
infrangible qui caractrise les reporters. Aprs l'acte de Vaillant,
un journal boulevardier, celui qui rgne sur les lgances, le
_Gaulois_, crut bon de runir dans sa salle des dpches les portraits
des anarchistes intellectuels.

Une des lumires du journal, j'aime  le croire, fut dtache chez
Vanier,  cette fin d'y prendre et d'en rapporter une collection des
_Hommes d'Aujourd'hui_, intressante publication hebdomadaire o
Verlaine crivit passablement, qui donnait des biographies et des
portraits-charges des hommes du jour, avec plus ou moins de prcision
et de certitude; l'antichambre publique du _Gaulois_ offrit plusieurs
jours  la foule,  ct des images de Laurent Tailhade et de moi,
pour lesquels cette attribution d'ides tait juste, celle, par
exemple, de M. Jean Moras, qui je pense n'nona jamais la moindre
opinion politique, et s'loigne de toute question sociale de toute la
vitesse de sa trirme. Ceci dit, pour rduire  ses proportions
exactes la responsabilit de Georges Vanor dans la comdie des erreurs
qui se joua toujours, en ces temps lointains,  propos de nous.

Le _Glossaire de Plowert_, petit dictionnaire  l'usage des gens du
monde, moins curieux  certains gards, le fut beaucoup plus 
d'autres. Plowert est le nom d'un manchot qui volue non sans grce
dans un roman de Moras et Paul Adam, de leur plus vieille manire. Il
parut piquant sans doute  Paul Adam de mettre le nom d'un hros  un
seul bras, sur la couverture d'un petit volume qui allait tre crit
par une demi-douzaine de dextres, car Paul Adam n'entendait pas se
risquer  donner des nologismes de ses collgues, des interprtations
hasardes et loignes de la plus exacte prcision. Il avait la
connaissance des bonnes mthodes rudites et aussi des habitudes du
journalisme (il y fut toujours expert), il rsolut donc d'avoir
recours  l'interview, et de nous demander  chacun le choix de nos
mots nouveaux, mais point de cette faon verbale de l'interview
ordinaire qui laisse tomber des dtails, mais de faon scripturaire
et, pour ainsi dire, ferme.

L'ide de ce glossaire avait t engendre chez Paul Adam par une
commande  moi faite. Un jeune diteur, M. Dupret, qui, aprs avoir
mis au jour quelques plaquettes curieuses, s'alla retremper dans un
fructueux commerce de bois, avait reu de moi l'offre d'une sorte de
grammaire franaise, avec rhythmique, projet que je reprendrai quelque
jour de loisir un peu large. Comme il n'ditait rsolument que de
petites plaquettes in-32, M. Dupret me proposa d'en diter les
derniers chapitres (nous raisonnions sur plan) ceux qui auraient trait
 l'poque que nous traversions, c'et t une petite grammaire et
rhythmique symboliste. Mon indolence tait alors assez grande pour
qu'il n'existt, de longtemps, de ce petit livre, qu'un schma
dtaill. J'avais cont le fait de la prochaine closion de ce livre
 mes camarades, et par consquent  Paul Adam.

Le lendemain, Adam vint nous trouver, quelques-uns, dans un caf du
boulevard d'o nous aimions voir s'couler les passants de l'heure; on
vit bien  son approche qu'il s'tait pass quelque chose; le paletot
mastic de notre ami, paletot alors clbre, flottait avec des plis
d'tendard. Sur la hampe de cet tendard son chapeau avait une
inclinaison martiale comme s'il se ft dout de la victoire d'Uhde.

Notre ami abordait avec des performances de galion. Il s'assit et tous
ses gestes clatrent en munificence. Il nous confia alors que Vanier,
consult par lui sur l'opportunit d'un petit dictionnaire de nos
nologismes, complment plus qu'indispensable de mon futur travail,
avait adhr avec empressement  ses projets, et qu'un fort lexique
allait natre. Il demandait notre concours avec une face rayonnante,
et il et t criminel d'adresser des objections  un ami aussi
heureux. Plowert naquit et besogna dare-dare.

Nous n'attachmes pas  son oeuvre assez d'importance. A le faire, il
et fallu fondre nos projets et donner, d'un coup, importants, cette
grammaire et ce dictionnaire des symbolistes qui eussent t des
documents curieux, et qui auraient t fort utiles. Nous rigions
ainsi notre monument en face celui qu'laborent sans cesse les doctes
ralentisseurs du Verbe qui s'vertuent  l'Acadmie. Tel qu'il est et
malgr l'abondance de ses fautes d'impression le petit volume, qui ne
contient que nos nologismes alors parus, qui n'est qu'un petit
rpertoire, offre cet intrt, qu'en le parcourant on pourra voir que
tous nos postulats d'alors ont t accueillis, et sont entrs dans le
courant de la langue et ne drangent plus que de trs prims
dilettantes.

L'automne de 1886, j'allais prendre, au dbarqu de l'Orient-Express,
Jules Laforgue qui revenait d'Allemagne, dcid  n'y point retourner;
il se mariait et essayait de vivre  Paris de sa plume. Par un abandon
de ses droits  de petites soeurs trs cadettes, Laforgue se trouvait
sans fortune aucune, et il n'avait aucune espce d'conomies. Quelques
fonds que lui prtrent les siens lui fournirent juste de quoi
s'installer. Sa sant, assez faible, avait souffert d'un voyage
d'hiver en Angleterre, o il tait all se marier, et d'un retour
brusque dans un appartement pas prpar en plein froid dcembre. Sauf
quelques articles au supplment du _Figaro_,  la _Gazette des
Beaux-Arts_, une chronique mensuelle  la _Revue Indpendante_,
maigrement paye et sans fixit dans les dates, il n'avait rien. La
librairie ne voulait point de ses _Moralits lgendaires_, malgr mes
conseils il ajournait la publication de ses _Fleurs de bonne volont_
(que j'ai publies dans l'anne 1888 de la _Revue Indpendante_); ce
livre d'ailleurs ne lui et rien rapport pratiquement. Laforgue ne
trouva pas, dans Paris, trois cent cinquante francs pour ses
_Moralits lgendaires_, et ce fut bientt la misre entire  deux,
sans remde, sans amis, qui fussent en mesure de l'aider efficacement.
C'tait la dtresse fire et dcente, le mnage soutenu par la vente
lente d'albums, de collections, de bouquins rares, et puis la maladie
aggrave. Il tait  peu prs certain d'obtenir un poste suffisamment
rtribu dans un pays chaud, en Algrie ou en Egypte (il ne pouvait
s'agir pour lui de passer un nouvel hiver  Paris, M. Charles Ephrussi
et M. Paul Bourget s'taient employs  le lui pargner), lorsque la
mort arriva, une nuit, soudaine, Mme Laforgue, au rveil, trouvait son
mari mort  cot d'elle.

Ah! le funbre enterrement! dans un jour saumtre, fumeux, un matin
jauntre et moite; enterrement simple, sans aucune tenture  la porte,
htivement parti  huit heures, sans attendre un instant quelque ami
retardataire, et nous tions si peu derrire ce cercueil: Emile
Laforgue, son frre, Th. Ysaye le pianiste, quelques parents lointains
fixs  Paris, dans une voiture, avec Mme Jules Laforgue; Paul
Bourget, Fnon, Moras, Adam et moi; et la monte lente, lente 
travers la rue des Plantes,  travers les quartiers sales, de misre,
d'incurie et de nonchalance, o le crime social suait  toutes les
fentres pavoises de linge sale, aux devantures sang de boeuf, rues
fermes, muettes, obscures, sans intelligence, la ville telle que la
rejette sur ses barrires les quartiers de luxe, sourds et gostes;
on avait dpass si vite ces quartiers de couvents gostes et clos o
quelques baguettes dpouilles de branches accentuent ces tristesses
de dimanche et d'automne qu'il avait dites dans ses Complaintes et,
parmi le demi-silence, nous arrivons  ce cimetire de Bagneux, alors
neuf, plus sinistre encore d'tre vide, avec des morts comme sous des
plates-bandes de croix de bois, concessions provisoires, comme dit
btement le langage officiel, et sur la tombe frache, avec
l'empressement, auprs du convoi, du menuisier  qui on a command la
croix de bois, et qui s'informe si c'est bien son client qui passe,
avec trop de mots dits trop haut, on voit, du fiacre, Mme Laforgue,
riant d'un gloussement dchirant et sans pleurs, et, sur cet
effondrement de deux vies, personne de nous ne pensait  de la
rhtorique tumulaire.

La mort de Laforgue tait, pour les lettres, irrparable; il emportait
la grce de notre mouvement, une nuance d'esprit vari, humain et
philosophique; une place est demeure vide parmi nous. C'tait le
pauvre Yorik qui avait eu un si joli sourire, le pauvre Yorik qui
avait profess la sagesse  Wittemberg, et en avait fait la
comparaison la plus srieuse avec la folie; c'tait un musicien du
grand tout, un passereau tout transperc d'infini qui s'en allait, et
qu'on blotissait dans une glaise froide et collante--la plus pauvre
mort de grand artiste, et le destin y eut une part hostile, qui ne
laisse vivre les plus dlicats que s'ils paient  la socit la ranon
d'un emploi qui les rend semblables  tous, connaissant le bien et le
mal  la faon d'un comptable, et ne leur jette pas, des mille
fentres indiffrentes  l'art, de la presse, un sou pour subsister
pauvrement et firement, en restant des artistes-- moins qu'une
robustesse sans tare morbide ne leur permette de franchir, en les
descendant et en les remontant ensuite, tous les cycles de l'enfer
social.

La _Revue Indpendante_ qu'avaient dirige en 1884 Flix Fnon et M.
Chevrier dans un sens trs intelligemment naturaliste, avait laiss de
brillants souvenirs, et des personnes songeaient  la ressusciter. M.
Dujardin, crivain des plus mdiocres et qui pensait faire une affaire
du symbolisme et des symbolistes, ancien directeur de la _Revue
Wagnrienne_, entreprit de la refonder avec MM. Flix Fnon et Todor
de Wyzewa comme inspirateurs et rdacteurs en chef. Flix Fnon
s'tant presque immdiatement retir, M. de Wyzewa en demeura le
principal moteur et y appliqua ses ides qui consistaient  y faire
crire des crivains dj nantis du succs, mais pas encore accueillis
par le triomphe. On y voulait servir cette ide du bourgeois lettr
que nous indiquions plus haut, que le _Mouvement nouveau_ comprenait
Goncourt et Verlaine et Mallarm, et M. Anatole France, et M. Robert
de Bonnires, et M. Octave Mirbeau, en somme ceux que le journalisme
littraire ne mettait pas en premire ligne. Il y avait d'ailleurs, 
cette poque, un groupe de romanciers psychologues qu'on runissait
dans une sorte de communion intellectuelle, Bourget, Bonnires,
Hervieu, Mirbeau, il y avait Huysmans un peu  part, Becque trs 
part, dont l'heure allait approximativement sonner avec les dbuts
d'Antoine. M. Anatole France n'avait pas encore pris tout son
dveloppement ni toute l'ampleur de srnit qui ont mis si haut son
gnie ardent et calme. C'tait l'auteur gracieux de _Sylvestre
Bonnard_, et le critique littraire, le meilleur d'un temps o ils ne
furent pas extraordinaires; on peut penser sans injustice que chez M.
Anatole France, le critique des faits, l'historien de la vie
contemporaine, selon la belle mthode neuve qu'il s'est instaure et
l'crivain original sont plus importants que le critique littraire.
Il tait englob dans cette conception de revue,  ct des
prcurseurs du symbolisme, dj connus au moins de nom du grand
public, Mallarm et Verlaine, et que Villiers de l'Isle-Adam,
qu'admettaient ou plutt qu'admiraient tous les novateurs. Laforgue y
avait sa place, et moi aussi, mais on entendait ne pas effaroucher le
public et ne pas montrer trop tt les symbolistes, et donner d'eux
comme des chantillons importants avant de proclamer toute la
sympathie qu'on disait savoir pour nous.

Pour des raisons diverses M. Dujardin m'offrit la rdaction en chef de
sa revue qui devint ds lors plus nette et plus progressiste et
accepta tout le symbolisme en tenant compte, ainsi qu'il me paraissait
ncessaire, des efforts intressants de romanciers comme les Rosny. La
revue qui marchait fort bien littrairement prit de la gestion plus
que chimrique de son directeur et administrateur, ou du moins passa
chez le libraire Savine aux mains de M. de Nion qui en fit la revue
des no-naturalistes, et elle ne fit plus que dcliner, passant de
mains en mains, sans retrouver un instant l'importance que j'avais pu
lui donner en 1888.

Le symbolisme avait alors acquis sa pleine importance, car il n'tait
plus reprsent seulement par ses promoteurs, il avait reu des
adhsions prcieuses. C'tait Francis Viel-Griffin et Henri de
Rgnier, sortis avec clat des premiers ttonnements, apportant l'un
des visions lgantes et hiratiques, l'autre un sentiment trs vif de
la nature, une sorte de lakisme curieux de folk-lore, avec une libert
encore hsitante du rhythme, mais une dcision complte sur cette
libert rythmique. Albert Mockel qui donnait sa jolie Chantefable, et
Ajalbert, Albert Saint-Paul Adolphe, Rett; il y eut beaucoup de
symbolistes, et puis plus encore, et un instant tous les potes furent
symbolistes.

C'est alors que chacun tira de son cot, dgageant son originalit
propre, compltant les donnes premires du premier groupe, dont les
demeurants Moras, Adam et moi, eurent  dvelopper et  faire
prvaloir chacun sa manire propre; les divergences, qu'on ne s'tait
jamais tues, mais qui ne pouvaient clater lors des premires luttes
contre des adversaires communs, devenaient ncessairement plus
visibles puisque nous avions des idaux diffrents. Moras, d'esprit
classique, redevenait classique, Adam reprenait, aprs une course dans
la politique, ses ambitions balzaciennes. Ma faon particulire de
comprendre le symbolisme avait ses partisans; bref, nous entrions dans
l'histoire littraire: les prmisses poses allaient donner leurs
effets, des surgeons vivaces allaient se projeter, des originalits
curieuses s'affirmer  ct de nous, Maurice Maeterlinck, Charles Von
Lerberghe, Remy de Gourmont, etc. Ce serait dpasser le sujet de ces
notes que de dcrire tout le mouvement de 1889 et des annes
suivantes, encore que certains articles runis dans ce volume
prsenteront l-dessus ce que, comme critique, j'en ai pu penser.

Un mot encore.

M. Henri de Rgnier crivait rcemment dans un article que j'tais
demeur  peu prs le seul symboliste, presque tous ceux qui furent du
premier ou du second ban du symbolisme ayant vari, sur une foule de
points, leur faon de voir. C'est leur affaire, et je n'y ai rien 
voir qu' constater, lorsque l'occasion s'en impose, au hasard de mon
mtier de critique, les variations sur lesquelles je puis donner mon
simple avis. Si M. Moras est arriv au classicisme pur, non sans le
parer de beaut--si M. Paul Adam ne trouve pas l'tiquette assez large
pour son effort multiple (ce qu'il n'a point dit, je pense)--si, parmi
les autres du second ban, encore que je ne vois qu'un dveloppement et
non un changement chez M. Francis Viel-Griffin, M. Henri de Rgnier
prsente une formule combine, entre autres lments, de classicisme,
de symbolisme et de romantisme,--si M. Maeterlinck n'appelle pas
symbolistes ses beaux drames symboliques, ce qui est son droit, tout
cela ne constitue pas des raisons pour que je modifie mon art; je fais
de mon mieux pour suivre un dveloppement logique, et ne peux me
froisser d'tre considr comme d'accord avec moi-mme.

Il m'a paru ncessaire de reformer l'instrument lyrique. On m'a cru.
La bibliothque du vers libre est nombreuse, et de belles oeuvres
portent aux dos de leurs reliures des noms divers, illustres ou
notoires. Depuis le symbolisme il existe,  ct du roman romanesque
et du roman romantique, une manire de roman qui n'est pas le roman
naturaliste, qu'on peut appeler le roman symboliste; j'en ai donn qui
valent ce qu'ils valent, mais ils ne sont pas ceux du voisin.

De mme que j'ai toujours dit que je n'entendais pas fournir, en
crant les vers libres, un canon fixe de nouvelles strophes, mais
prouver que chacun pouvait trouver en lui sa rythmique propre,
obissante toujours, malgr qu'il en aie, sauf clowneries, aux lois du
langage, je n'ai jamais pens  enfermer le symbolisme dans une trop
troite dfinition.

Il y a place pour beaucoup d'efforts sur le terrain de l'analyse
caractristique et de la synthse du nouveau roman. Un jour peut-tre
dvelopperai-je avec exemples ce que peut tre le roman symboliste; il
y en a, et qui ne ressemblent pas aux miens. Mais je passe, et ferai
simplement observer  M. Henri de Rgnier, qui le sait d'ailleurs, que
si je suis rest  peu prs le seul symboliste, c'est que j'tais un
des rares qui l'taient vraiment de fond, parce que le symbolisme
tait l'expression de leur temprament propre et de leur opinion
critique.

Et puis, aussi, il faut en tenir compte, les temps ont chang. En
1886, et aux annes suivantes, nous tions plus attentifs  notre
dveloppement littraire qu' la marche du monde. Nous avons difi
une partie de ce que nous voulions difier, et il est moins important
que nous n'ayons renvers qu'une partie de ce que nous voulions
renverser. Si l'on voquait le pass de notre littrature et ses
coles varies, comme on fait aux expositions, pour les peuples par
des sries de pavillons, le pavillon du symbolisme ne serait point
indigne des autres, et pourrait lancer ses clochetons et ses minarets,
firement auprs des coupoles du Parnasse. Les beauts de l'entre et
du hall central, pour lesquelles, je le dclare avec joie, beaucoup de
peintres, de dcorateurs, d'harmonistes auraient t convoqus autour
de chefs d'quipe, dont je serais, je pense, seraient augmentes de
l'inconnu de salles encore non termines, et dont nous annoncerions
l'ouverture pour la prochaine exposition. Le Symbolisme n'a qu'une
vingtaine d'annes, il lui faut du temps pour produire encore, et
qu'on tudie chez lui les symptmes de vieillesse en mme temps qu'on
en pourra dnombrer et rsumer les complexits et les influences.

De plus, nous fmes amens,  un certain moment, tous les symbolistes,
 comparer notre dveloppement particulier  la marche du monde, nous
avons tir des opinions diffrentes et personnelles, mais  moi il m'a
paru ncessaire d'accorder, dans nos proccupations d'aujourd'hui, une
prminence  l'art social, mais sans rien aliner des droits de la
synthse et du style.

Le peuple comprendra; ce sont ses Acadmies, et ses critiques jurs
qui l'abusent et lui affadissent l'intellect de boissons tides. Notre
bourgeoisie est sature de Coppe, elle n'coute que par exception,
elle ne comprend que par hasard et par surprise. Il y a un Quatrime
tat qui saura couter et comprendre. Il se peut que cette certitude
fasse sourire des chroniqueurs lgants et des penseurs mondains; quoi
soumettre au peuple, ces choses que tous jugrent hermtiques! elles
le parurent, elles ne le sont pas en ralit; la preuve est faite, nos
jeunes amis de l'Art social le savent, comme ils savent leurs contacts
avec le Symbolisme, le vrai, le plus large. La preuve fut faite dans
les runions populaires. Elle le fut aux samedis de l'_Odon_ et du
thtre _Sarah Bernhardt_, o les pomes symbolistes, et les pomes
des vers libristes reurent un bel accueil, qui et t plus grand si
le spectacle et pu tre plus populaire. La preuve fut faite aussi
dans des runions purement populaires,  but social, o tonnait la
voix gnreuse de Laurent Tailhade qui, aprs avoir donn  la
bibliothque du symbolisme, aprs le jardin des Rves, ses admirables
Vitraux, a ddi  l'art social des pomes anims d'un rire  la
Daumier. C'est devant ces publics nouveaux que les oeuvres d'art
nouvelles, coutes avec sincrit, sont applaudies, seront
applaudies, et ce qui ne sera pas compris demain le sera aprs-demain.




    Une campagne du Symbolisme.
    _Articles de la Revue Indpendante_
    1888


Les pages qui suivent sont extraites _passim_ de douze Chroniques de
la littrature et de l'art, publies dans la _Revue Indpendante_
durant l'anne 1888.

Elles prcisent, sur quelques points, le mouvement. Elles expliquent
des tats d'esprit.

J'ai choisi dans ces articles ce qui se rapportait davantage aux
potes, aux circonstances adventices du mouvement, soit les linaments
d'influence trangre qui se sont prsents concurremment au
symbolisme et ont contribu  son aspect gnral. De l des tudes sur
Tolsto.

J'ai conserv des pages sur Poictevin qu'on oublie trop.

J'ai donn une chronique entire, parce que le groupement des livres
de ce mois-l permettait d'esquisser tout le groupement littraire du
moment, avant et en dehors des Symbolistes, au moins d'indiquer une
esquisse, de Hugo  Lavedan.

Je n'ai pas retouch ni comme fond ni comme forme ces tudes. Leur
seule valeur tant d'tre documentaire sur l'tat d'esprit des
novateurs, et l'essence du Symbolisme en 1888, prs des dbuts; je
resignerais d'ailleurs, en des articles d'aujourd'hui, presque tout ce
qui se trouve au cours de ces pages.


Paysages

PAR FRANCIS POICTEVIN

Entre tous, M. Francis Poictevin est un artiste sincre et mu.
Tourment, perptuellement inquiet du but mme de son art, trs
soucieux des moyens d'expression, inquiet des lignes gnrales de la
sensation, il est de ceux qui poussent le plus vers l'achvement
dfinitif une page, et non par la surprise du mot, ou l'accord fortuit
des sonorits, mais par la recherche d'un ordre logique des mots
tiquetant chacun une des variations de la sensation.

L'ordre de sensations qui se meut  travers ses livres est une
contemplation des choses de la nature en leur accord avec l'me
humaine; avec la sienne surtout, prise comme exemple, car c'est la
seule qu'il puisse connatre  fond; non qu'il ne se permette hors de
lui-mme des divinations, qu'il ne tente de se rendre compte de ce qui
peut se passer derrire les grilles perptuellement closes d'un htel
vieilli, qu'il ne tente d'animer des profils de jeunes filles, ou des
silhouettes d'tres rencontrs au hasard des courses  travers les
paysages; mais ces tres sont silhouettes ou symboles destins 
marquer les diffrences entre lui et les autres hommes, et  faire
comprendre sa faon diffrente de saisir et de traduire les phnomnes
d'aspect qui,  travers sa rtine, arrivent  son cerveau.

A cela, que l'on joigne une grande inquitude de l'tre vrai, latent
sous les apparences et les illusions de prsences fminines; puis, que
chez l'crivain, homme avant tout de foi, s'est lentement faonne une
manire de panthisme mystique qui empreint de mouvements quasi
humains les eaux, les arbres et les lignes d'horizons: et l'on aura la
clef de la disposition des ides chez l'auteur des _Songes_.

Le drame tant ainsi compris, c'est--dire un personnage unique
jouissant ou souffrant par la variation des minutes de la vie
extrieure, il est fort inutile  M. Poictevin de donner  ses livres
une affabulation complique; l'extriorit du drame est toujours, en
tous ses livres, homologue: un tre souffre ou jouit de la raction
des choses; deux tres unis souffrent ou jouissent de la raction du
prsent et des souvenirs et des sites sur eux, et vivent d'une vie
commune remplie par les rves divergents qu'inspirent les mmes faits
et les mmes lignes vues par des cerveaux diffrents.

L'historiette qui fait le fond du roman est en gnral quasi
superflue; et M. Poictevin arrive en ce livre de _Paysages_  la
supprimer et se lier  la juxtaposition des sensations pour voquer,
par leur srie, le symbole d'une anne de vie sans incidents autres
que les dplacements de Paris  divers littorals.

Deux parties: d'abord, les _Paysages_--c'est--dire des essais de
rendre en quelques lignes un aspect fugace.

C'tait, sous un jour pluvieux, le jaune mouill du phare du Cap,
vers Bordighre, dans le ciel une nappe citrine laissant transparatre
 son milieu un vert d'iris. Au-dessus de la mer se dveloppait une
bande gris lilas  dchiquetures. Peu  peu des nues  gauche se
trempant fanes, elle s'tendit devant le ciel mme, plus doucement
que lividement violtre. Et la mer se mouvait en une somptuosit
vieux-vert teinte d'amthystes.

Et s'animent ainsi des coins de Paris, de Menton, de Toulouse, des
salles d'attente o l'attention se fixe sur tel ou tel tre
caractristique autour duquel s'brouent des formes vagues, des sites
de Luchon, des Pyrnes, de Fontarabie, du pays basque, de la
Bretagne, de la Suisse, du Rhin, de la Hollande, des notations au Bois
de Boulogne, sur les cygnes du parc Monceau, et, brusques, des
thories sur le choix des fleurs, puis un t en Normandie dtaillant
de longues courses, des haltes pour pntrer l'accord de l'autochthone
et du paysage, etc...

A cette forme,  ce rendu strict de la nature cherche par l'artiste,
l'cueil se prsente que devant les variations infinies et menues du
dcor le mot trs prcis et juste ne se trouve pas, ou que le mot
trouv, quelque peu technique et lourd, ne rende qu'insuffisamment les
lgres diffrences qu'il note; encore, ce danger, qu' tudier aussi
consciencieusement qu'un peintre impressionniste les intimits des
choses et les variations de leur couleur, l'oeil ne s'hypnotise et ne
traduise plus que de pures impressions mentales et un peu dvies.
Mais M. Poictevin se tire presque toujours de ces complexes
difficults.

Toutefois nous prfrons infiniment  ses _Paysages_ les _Nouveaux
Songes_ dont la chatoyante thorie clt le volume. Ici plus de rendu
strict; l'auteur est en son pur domaine du rve vcu.

Sur le vapeur de Honfleur au Hvre.--Dans cette foule bigarre,
rellement gnante, qui semblait empcher toute contemplation, car
cette rumeur et ce trpignement couvraient le silence si peu
frissonnant des eaux, une jeune fille se distinguait. Elle
s'abstenait--cela  son insu, on le sentait bien--de ce qui et pu
prter  une remarque mme la plus favorable.--Un costume laissant une
impression avenante, sans clat gai. Je ne sais quelle pudeur baignait
son regard, ne le noyait pas; les joues avaient un jaune rose moite o
hsitaient de percer quelques grains de beaut, flavescences d'aurore.
Les sourcils carts, clairsems, un peu irrguliers  leur naissance,
mais non sans douceur, indiquaient dans leur courbe une imagination
qui ne se rabaisse. Le nez fut ne se relevait trop accommodant. Les
dents serres sans heurt gardaient une pleur nacre. Et le menton
mignon, sans avancer, disait quelque volont, muettement exprime par
les incarnadines lvres,  intervalles, presses, mordilles  peine.
Sous le chapeau de paille  bords relevs je voyais le front se
bomber, les tempes plutt creuses, les petites oreilles s'ourler
esthtiques, comme transparentes, la chevelure se dessiner chtaine
plus que blonde.

Si gracieuse surtout demeurait la pose, tout gentiment,
tranquillement changeante. Parfois, la tte avait un joli mouvement
minime en avant dans une attentivit non tendue. Etait-elle nubile,
cette jeune fille? point que n'lucidait qu'avec un mystre une
rougeur indcise, pntrante et charmeuse, teinte dernire de ce
visage, ne contrariant pas, tout au contraire, l'humide brume bruntre
des vifs yeux, presque tendrement rservs sous leurs longs cils
soyeux. Lorsqu'elle dut s'loigner, la jeune fille, je crois--foi plus
chre, plus positive que toute science--qu'un prompt regard intact a
coul d'elle furtif vers l'admirateur comme vers ce qu'on ne voudrait
laisser supposer oubli.

Dans ces _Nouveaux Songes_, vision plus personnelle adapte aux
traductions des paysages, comme dans le livre dj paru des _Songes_,
l'oeuvre matresse de M. Poictevin, toujours une profonde rflexion
des lieux, des peintures, des aspects de foule, en une me qui sait en
ouvrer un entrelac sr et personnel. Parfois, l'crivain s'attarde 
cette quasi-impossibilit de lutter avec des mots contre les couleurs
et les lignes (les couleurs et les lignes tant vues comme des
directions intellectuelles de sa pense). Ces visions de civilis trs
compliqu, trs analyste, hant de besoins d'abstraction, sont-elles
bien les traductions des tableaux qu'il tudie? Les hvres qu'il se
cre en des paysages presque lyriques, et fminins et imaginaires,
sont-ils des paysages rels? Il importe d'ailleurs fort peu.

Parmi ceux qui croient que la ralit subsiste surtout dans les rves,
peut-tre uniquement dans les rves, et que les choses et les tres
seraient cration nulle et tout au plus mauvaise sans un large
instinct de solidarit, M. Poictevin est un des plus dous
intellectuellement, un des mieux munis pour traduire son
intelligence.

Il voque, une manire de Lucrce mystique, et aussi de Thocrite
ayant remarqu que les ptres font tache dans le paysage choisi o les
artistes paens les placrent. Au moins sait-il qu'ils ne comprennent
pas la fminit de ces lignes naturistes, et qu'il vaut mieux les en
laguer, eux et leurs aspirations. Son livre actuel est un des plus
complets dans une oeuvre o, sauf les livres de dbut, tout a chance
de rester de par la conscience et la sincrit de l'crivain et par la
valeur des phnomnes tudis.


Paul Verlaine.

A PROPOS D'UN ARTICLE DE M. JULES LEMAITRE[3]

Voici le premier grand article qu'un critique officiel, dcor,
consacre  Paul Verlaine. Ce que dit M. Lematre sur les potes
symbolistes et les potes dcadents ne nous parat qu'une entre en
matire, une mise en milieu de Verlaine, bien inutile et bien
inexacte; le sagace critique est mal renseign; il n'a pas tout lu; il
a souvent mal lu; tomber sur le pauvre M. Ghil, ses aspects de
pythonisse, ses thories peu littraires et pas du tout scientifiques,
est vraiment simple; taxer les gens de talent de ce groupe (si l'on
veut absolument que ce soit un groupe) d'tre des lves de Baudelaire
est encore bien abrviatif; il y a des lves de Baudelaire, tels mme
qui encaquent des variations dans le moule exactement conserv des
sonnets du matre, mais ce ne sont gure des novateurs, si ce sont des
symbolistes; et vraiment si M. Lematre a raison, il a raison trop
facilement, et sans fruit.

  [3] Article paru  la _Revue Bleue_.

Pourquoi accuser des crivains de noctambulisme et d'alcoolisme? Qu'en
sait-il? de quels renseignements use-t-il ou abuse-t-il? Ce ne serait
de la critique que s'il tait plus complet et dmontrait chez ces
crivains des drivations de pense sous l'influence de l'alcool; mais
il ne l'a pas voulu, et peut-tre ne le pourrait-il pas.

Il n'y a ni alcoolisme, ni noctambulisme, ni nvrose en jeu, ici, du
moins, pas plus que dans la plupart des oprations intellectuelles de
notre temps. Ce malheureux temps est bien loin d'tre normal; et, si
l'on admet que c'est une des gloires du Moyen Age, que dans cette
priode de force et de guerre, il ait exist de purs mystiques affols
d'amour de Dieu et d'espoir en Dieu, pourquoi ne point vouloir qu'en
notre priode d'affaires, strictement d'affaires, il soit des potes
se confinant dans l'intellect pur et disant pour eux, pour les initis
existants, pour les initis  venir, la chanson de leurs sensations,
sans s'occuper des exigences populaires, sans travestir le schma de
leur pense sous la forme de conversation qu'utilisent les potes et
les romanciers classs; et si parfois le but peut-tre est dpass, si
le livre ou le pome ne contiennent pas toute la srnit qui pare
l'oeuvre d'un classique, peut-tre cela vient-il de ceci, que:

Si l'on dveloppe une ide, en voulant enfermer dans sa traduction ses
origines et son mouvement et l'accent personnel d'motion qu'elle eut
en mergeant de votre inconscience, on est expos  faire un peu
embrouill en croyant faire complet;

Que si l'on se borne  donner de cette ide la grosse carrure, presque
le fait matriel dont elle est la reprsentation, on a bien des
chances de la traduire sans nouveaut: car, comme dit M. Lematre,
toutes choses ont bien prs de six mille ans, elles ont peut-tre
davantage.

Le premier jour o un ptre arya modula une onomatope admirative ou
joyeuse ou clata en sanglots, le pome tait fond, et le pome ne
servit depuis qu' dvelopper le cri de joie et le cri de douleur de
l'humanit. Or, les srnits pures se traduisirent habituellement par
les architectures thoriques des Mose, des Pythagore, des Platon,
etc., les besoins de certitude par les Euclide, les Galile, etc.
Toute l'exprience, toute la science des formes tangibles s'analysa.
Le pome fut sans cesse ou l'vocation de la lgende (la concrtion
des aspirations d'une race) ou son cri d'amour joyeux ou triste.
Ajouter  cela qu'alternativement ce pome fut en son criture
abstrait et quasi blanc, soit que le mysticisme humain ft, dans le
plus large sens du mot, religieux (charit, solidarit, passion), soit
qu'il ft idoltre (color, paen, raliste); au premier cas la
recherche d'une forme fluide, libre, musicale et vraie, car en
l'essence mme de l posie elle s'adresse  l'oreille tout en
cherchant  fixer des attitudes; en l'autre cas, souvent rocailleuse
et dure un peu, proccupe de figer de simples et lmentaires
polychromies. Mais ces deux formes d'art qui parfois en des poques
troubles peuvent tre manies par le mme pote, sont surtout et avant
tout diffrentes et de la forme exprimentale de la science courante,
et de l'allure explicative de la littrature courante. En somme, la
marque de cette posie serait d'tre purement intuitive et
personnelle, en opposition aux formes traditionnelles, qui sont
simples car dj vues, claires parce qu'explicatives. Or, le lyrisme
est exclusivement d'allure intuitive et personnelle, et la posie va
dans ce sens depuis cinquante ans (Hugo, Gautier, Nerval, Baudelaire,
Heine), et rien d'tonnant  ce qu'un nouveau pas en avant fasse
paratre le pote comme chantant pour lui-mme, tandis qu'il ne fait
au fond que syllabiser son moi d'une faon assez profonde pour que ce
moi devienne un soi, c'est--dire l'me de tous; et si tous ne s'y
reconnaissent pas tout de suite, c'est peut-tre que les formes
sensationnelles perues par le pote ne se sont pas encore produites
en eux, que peut-tre il fallait que le pote les pert le premier
pour qu'une gnration nouvelle inconsciemment s'en imprgnt et fint
par s'y reconnatre. En face, la littrature traditionnelle continue
son train-train, de concessions en concessions, et dtient
l'intelligence populaire, ravie d'entrer sans efforts dans des oeuvres
d'apparence renouvele.

Ces thories ici trop rapides, vagues  force d'tre condenses
expliqueront-elles  M. Lematre la prtendue obscurit de certains
vers? Faut-il ajouter qu'en un art serr, une technique bien comprise
du vers, il faut viter toute explication, toute parenthse inutile,
et que peut-tre ces ncessits imposent au lecteur de se placer
d'abord, par une premire lecture, en l'tat d'esprit du pote, et de
ne comprendre compltement qu' une seconde lecture.

Quant au symbole, trs justement le critique remarque sa perptuelle
utilisation; tout beau pome est un symbole; une tragdie de Racine
peut, tant une tude du jeu des passions, tre considre comme
symbolique. Mais il y a des mauvais pomes, des mauvais genres de
pome qui ne sont pas symboliques et que l'volution de la posie
branche, on a vu disparatre l'ptre, le conte, la satire; M. de
Banville n'admet plus, en somme, qu'une ode multiforme; Baudelaire
n'admet plus que la notation brve de multiples sensations concourant
 former un livre de pomes crits dans les mmes tonalits.
J'inclinerais  ne plus admettre qu'un pome voluant sur lui-mme,
prsentant toutes les facettes d'un sujet, chacune isolment traite,
mais troitement et strictement enchanes par le lien d'une ide
unique.

Mais toutes ces choses ne proccupent pas essentiellement Verlaine. Il
n'est ni dcadent (personne ne l'est), ni symboliste au sens actuel du
mot (si ce mot n'est pas pure inutilit). Il est avant tout lui-mme,
un lgiaque, un spontan, de la ligne des Villon et des Heine. Il
n'a point cru qu'il fallt enfermer sa pense dans le moule d'un plan
de drame ou de pome unique; il interprte, il cliche ses sensations
au passage en toute sincrit; et son critrium est sa sincrit mme.
Toute ide qui traverse son cerveau est  ses yeux une ide humaine et
naturelle: autrement d'o la percevrait-il? or, il l'crit, et son
seul devoir est de la nettifier, de la clarifier le plus possible, et
quoi qu'on en puisse dire il y arrive toujours. Rien de plus net, de
plus joli, comme un Watteau, que _les Uns et les Autres_; rien de plus
charmant que les _Ftes Galantes_. M. Lematre l'accuse de ne point
rappeler Bernis et Dorat; mais que sont au XVIIIe sicle Bernis et
Dorat? Voyez dans les lettres de Mlle de Lespinasse l'admirable
pisode de Mme de la Moussetire, toute la vie de Mlle de Lespinasse;
voyez dans Casanova l'pisode de la Charpillon; regardez les Watteau
et croyez ce sicle autrement complexe dans sa sensation amoureuse,
que ne le traduisent les petits potes comme Bernis. Verlaine a
surtout regard les Watteau, il a considr les personnages des
bergeries et de la Comdie Italienne comme des types immortels,
pouvant contenir toute fantaisie; et si vous voulez qu'il y ait
symbole, ce serait dans les _Ftes Galantes_, toutes les gaiets et
les petits pas du dbut se terminant par le si triste colloque
sentimental. Il y a l un jeu de Verlaine, parant de costumes amusants
des penses  lui, et nullement un pastiche des temps teints, ni un
air de flte.

Cette faon de prendre, d'objectiver son me en formes tangibles et
extrieures, Verlaine l'abandonna. Dans _Sagesse_, c'est un dialogue
entre lui et Dieu, bien plus encore un dialogue entre deux instants
perptuels de sa conscience, l'instant trouble, humain, souffrant des
choses, l'instant calme, renouvel, rajeuni; et le dcor, c'est la
pure mentalit du pote.

Est-il ncessaire pour comprendre le merveilleux sonnet:

    _L'espoir luit comme un brin de paille dans l'table._

de supposer la relle entre du pote dans un cabaret? la gupe
est-elle une gupe relle? n'est-ce pas la mmoire d'un instant de
vie, revenant se figer par quelques inflexions simplifiantes, et par
l symboliques.

Rien n'est inintelligible; c'est en embrouillant de commentaires et
d'explications la sensation franche et si compltement sortie du pome
qu'on le rend  peu prs incomprhensible.

En matire technique, M. Lematre reproche surtout  Verlaine, que son
oreille  lui, M. Lematre, n'est pas habitue aux liberts prises
avec le vieil alexandrin.

Je crois l'oreille de M. Lematre destine  en entendre bien
d'autres, je la crois mme destine  accueillir bientt non seulement
les rythmes de Verlaine, mais d'autres rythmes nouveaux. Puis M.
Lematre conclura  la libert du rythme, quand, plus familiaris avec
le nouveau vers, il en saisira lui-mme la musique, sans qu'on ait
besoin de la lui expliquer thoriquement. Ses opinions sur l'ancienne
posie qui ressemblait trop  de la belle prose sont trs fondes et
l'amneront  dcouvrir que la posie est une musique spciale dont
les moyens d'expression, diffrents de ceux de la musique pure,
peuvent tre, un  un, intuitivement dcouverts; bien des potes
antrieurs, reconnus par M. Lematre, l'ont pens, et ils ont chacun
apport  la posie quelque lment nouveau de musique.

La voie ouverte est illimite, car les combinaisons des mots et des
rythmes sont innombrables comme celles des nombres.


Amour.

PAUL VERLAINE

Sous ce titre, _Amour_, Verlaine a group nombre de pices toutes d'un
ordre sentimental. Ce sont, ces vers, des moments de douceur, des
heures comme tides et calmes aprs de violentes souffrances, des
heures comme de renaissance de l'esprit pendant que le corps
convalescent s'alanguit; et ce mot AMOUR ne veut pas dire ici
seulement l'lan fatal et physique de l'homme vers la femme, ni le
dsir pre et exaspr d'un thme  suggestions personnelles qui est
la forme suprieure de ce dsir, c'est pour Verlaine une rsignation,
une tendresse recueillie pour les paysages sus, les rythmes entendus,
la foi qu'il professe, les blancs symboles qu'il prfre, les amitis
dont il a gard le regret; cet amour, c'est un tat constitu,
ncessaire, que dicte l'tat des nerfs et que dirigent les souvenirs;
c'est une accueillance toute prte  tout sentiment bienveillant et
qui en soi se dsaltre.

Chacun sait l'volution potique de Verlaine; comment le fantaisiste
mu des _Ftes Galantes_ est devenu le primitif de _Sagesse_; et deux
manires principales peuvent se distinguer en lui. L'une qui produisit
les _Ftes Galantes_, _les Uns et les Autres_, nombre de petits
pomes charmeurs et caressants, l'autre qui inspira les cris de foi de
_Sagesse_, le dialogue avec Dieu, et ceux o la passion poignante et
clairvoyante pour la femme sa soeur, s'affirme en tant de sonnets qui
resteront aux mmoires humaines. Au fond mme cette diffrence que
nous voulons voir, cette sorte de diffrence physique entre les gammes
et les couleurs de ses pomes n'est en sorte que deux manires d'tre,
que deux vestitures diffrentes de sa sensation, de son sentiment
fondamental; dans le premier cas Verlaine, en des moments--comme de
sant absolue et d'indulgence corporelle--agite les marionnettes  la
Watteau, et dans une langue exquisement dcorative, agile, il leur
fait passer aux lvres sans cesse ce sourire mouill, cette gaiet
tendre que lui et Heine ont su,  ces heures, voquer en eux. Au
second cas, abstraitement, sans dcors, ou en tel dcor qui n'est
qu'un rythme, il synthtise sa douleur spciale et personnelle non
telle qu'elle fut subie, mais telle qu'elle demeure  travers les
transfigurations de tant d'errances et de stagnances  la vie et dans
les ides; et c'est ce point spcial de s'tre refus  toujours dire
ses sensations dans les modes amples mais roides d'une anecdote ou
d'une fresque, de faire parler sa voix par celle d'une effigie de
comdien, qui fait la grandeur de Verlaine, et le caractrise, et fixe
sa place parmi l'volution des vrais potes.

Car s'il est logique et lgitime de penser que tous les phnomnes
humains peuvent, en leur tat essentiel, tre ramens  un petit
nombre de faits gnraux, et que, ceci admis, l'oeuvre littraire 
faire consiste  grouper les plus essentiels de ces faits gnraux
dans un spectacle intgralement esthtique (et ce serait le but en art
de M. Stphane Mallarm), il est galement logique et lgitime de
penser que ces quelques phnomnes, essentiels par la seule raison
qu'ils sont mis en jeu, provoquent immdiatement des actions et des
ractions, soit des contrastes; ces contrastes qui sont l'effet le
plus apprciable  tous, le plus tangible, sont modifis par les
circonstances, et, si l'on veut se pencher vers le phnomne, tudier
spcialement en quoi ce phnomne, connu videmment et rpercut de
tous les tats prcdents du mme phnomne se prsente pourtant et
toujours avec des aspects de nouveaut, avec des modifications de
conscience, on peroit une infinie diversit.

Un paysage, par exemple, frappe et conquiert d'abord par la svrit
ou l'inflexion douce de ses lignes. Une impression nette se produit:
l'homme est intress ou attendri; s'il passe rapidement, il
n'emportera que ce heurt bref sur sa rtine et son cerveau, dj
diffrent d'ailleurs, selon l'heure qui irradie ou assombrit le
paysage; si quelque instant il s'arrte, se pntre des conditions
partielles de la beaut de ce paysage, soit les petits rythmes de ses
courbes, soit l'architecture de ses arbres, soit la disposition des
tapis de verdure, la prsence ou l'absence de l'eau, la rigidit des
branches ou le rythme gnral du vent dans les feuilles, aussi la
cadence ou le bruit qui se dgage du demi-silence du paysage, il se
crera en lui des associations d'ides; le paysage ne sera plus ce
qu'il est exactement, mais l'heure du rve du passant. Ce rve sera
modifi par ceci que le passant sera heureux ou malheureux, simplement
de bonne ou de mauvaise humeur, affair ou oisif; et l'tat complet de
sa sensation ne sera constitu que lorsque, l'ayant quitt, il verra
soit un fait de nature soit un phnomne humain qui, par un contraste,
lui apprenne que la vision de tout  l'heure est finie. Alors, un
instant, la perception est nette; mais trs rapidement le nouveau
point du paysage excite son attention, de nouvelles ractions entrent
en jeu, la sensation redevient mixte et se continue ainsi jusqu' ce
qu'un fait d'ordre purement matriel interrompe le courant d'ides,
l'ordre de succession des ides engendres par la vue du paysage et
enterre les perceptions latentes et qui allaient natre, sous un choc
plus violent s'levant dans l'individu.

Or, si un paysage est donc  toute minute modifiable en toutes les
impressions qu'il suggre par ses conditions mme d'existence, que
plus complexe, plus modifiable encore est un phnomne humain, un
phnomne psychique, dont nous ne pouvons gure percevoir le heurt que
lorsqu'il s'est produit et va s'effaant. Nous ne ressentons une
impression mentale ou affective, qu'en vertu de l'existence antrieure
d'une autre impression; ces phnomnes sont varis par l'heure de la
vie, la disposition initiale, l'atavisme, la sant gnrale de
l'individu, sa sant momentane, ses conditions de force, de
normalit, le nombre des expriences acquises, l'essence de
l'individu, plus toutes les mmes conditions de variations chez l'tre
ou les tres avec lequel il est en contraste.

Il faut donc admettre que ces quelques phnomnes gnraux contiennent
en puissance et ncessairement autant de combinaisons possibles que
les lettres de l'alphabet contiennent de mots, les dix chiffres de
nombres, les sept notes de combinaisons harmoniques. Or, nous ne
pouvons percevoir toute la srie des phnomnes; prendre le fait sous
son aspect le plus simple est peut-tre insuffisant; ne pouvant
connatre que ce qui se passe en nous, il nous faut nous rsoudre  le
clicher le plus rapidement et le plus sincrement possible en son
essence, sa forme et son impulsion. De l, la ncessit d'une posie
extrmement personnelle, cursive et notante. Verlaine est un des
potes qui se rattachent  ce courant de penses, courant large qui a
constitu le rpertoire et le fonds de vraie posie, en face et avec
les oeuvres plus architecturales et philosophiques.

Le livre s'ouvre sur une prire comme une journe de croyant. Le
catholicisme de Verlaine, c'est surtout un besoin de paix languide et
de charit, un peu aussi de solidarit; c'est, sous une forme de
primitif, l'instinct social actuel: le dieu de Verlaine c'est un _Soi_
meilleur:

    Place  l'me qui croie et qui sente et qui voie
    Que tout est vanit fors elle-mme en Dieu.

Il a, comme les mystiques, le culte de la Vierge  laquelle il adresse
de pntrants cantiques; mais l encore c'est la religion
anthropomorphique, la cration d'un idal fminin, l'vocation
crbrale d'une femme avec laquelle il ne faille point dbattre les
choses de la vie. Puis s'grnent des coins de Londres aux senteurs
de rhum, et des pchs abolis, des ballades lgres et chantonnantes,
des lieds mlancoliques:

    Je vois un groupe sur la mer,
    Quelle mer? Celle de mes larmes.

et des sonnets: au Parsifal, triomphateur des appels et des luxures;
d'autres sonnets, bibelots prcieux faits pour des amis du pote; puis
des sonnets chrtiens, puis des paysages, enfin _Lucien Ltinois_, une
tentative de pome intime et familier, comme un petit roman de pote,
conu sans la banalit des dtails, pas pouss  l'hrosme, vrais
vers bien pris en leur taille, d'un sincre et pntrant timbre
lyrique.

C'est, aprs la mort d'un ami pris tout jeune, prim  l'hpital, le
regret qui s'veille en celui qui demeure; et tout d'abord l'action de
grces  Dieu, l'action de grces quand mme:

    Vous me l'aviez donn, vous me le reprenez:
    Gloire  vous.....
    Vous me l'aviez donn, je vous le rends trs pur,
    Tout ptri de vertu, d'amour et de simplesse.

Attrist et attendri, et plus seul, le pote fait un retour sur
lui-mme et toute la souffrance antrieure, il sent qu'il doit marcher
bless au milieu des hommes:

    Mes frres pour de bon, les Loups,
    Que ma soeur, la femme, dvaste.
et ces blessures il les sent toutes infliges par des mains de femme:

    O la femme! prudent, sage, calme ennemi,
    N'exagrant jamais la victoire  demi,
    Tuant tous les blesss, pillant tout le butin.

et quand il sut, quand ses premires certitudes en l'idal fminin
furent ruines, l'amiti d'un enfant intelligent lui fut la
consolation, et il l'aima comme un fils dont il est fier. Les litanies
se droulent:

    Mon fils est brave, il va sur son cheval de guerre
    Sans reproche et sans peur par la route du bien,
    Un dur chemin d'embche et de pige o nagure
    Encore il fut bless et vainquit en chrtien.

Son fils est fier, bon, fort, beau. Puis se retrace  lui le souvenir
de tristesses communes, puis l'ide du convoi blanc qu'il fut sinistre
de suivre; et aprs ces ides de deuils anciens, qui ont amen l'ide
de tristesse et la mmoire de la mort, par une naturelle raction le
souvenir de la grce et de la valeur de celui qui est mort, et de l
l'ide des minutes heureuses passes ensemble, dans des ts ou des
printemps d'une beaut de contes de fes, o la fatigue des marches se
fait bienfaisante et soulve les pitons en feries, et puis aprs ces
temps, les sparations et la mort. Cette mort n'est-elle pas un
chtiment? A-t-on le droit de se faire un fils hors la nature?...
Enfin! ce qui reste au pote de l'ami regrett, c'est un pastel
vocateur et ces quelques sensations grenes, et le souvenir de
rves faits pour l'panouissement dtruit de l'ami et le souvenir de
sa mort, de ce qui fut son me, et des minutes de pense devant la
pierre tombale qui symbolise maintenant le vivant, et aussi  cette
pierre tombale le souvenir de tous les autres morts de l'artiste, de
ceux dont il dit ses morts, puisque c'est en sa joie et sa douleur
qu'ils ont vcu et qu'ils sont morts.

Toutes ces choses crites dans une forme classique, aux dfaillantes
douceurs, qui fait penser aux mditations de quelque solitaire grave
et depuis si longtemps triste, errant en quelque Port-Royal plein de
douceur et de vague, et s'asseyant le soir pour rver aux effigies
disparues, avec la rsignation d'un Job doux.


tre.

M. PAUL ADAM

M. Paul Adam voque dans son livre, parmi les dtails de civilisation,
d'armures, de guerre et d'apparat du XVe sicle, une me fminine,
anxieuse de l'autonomie de sa conscience, dsireuse de la puissance et
de la force, et luttant perptuellement entre ces deux recherches, que
leur coexistence en son cerveau rend toutes deux vaines, la recherche
de la science et la recherche de l'amour. La recherche de la science
aboutit  l'acquisition de l'influence; la recherche de l'amour
aboutit au dtraquement des sens, et tant que lorsqu'accuse de magie,
la comtesse Mahaud apparat devant le tribunal ecclsiastique, la
honte de ses sens lui interdit l'affirmation de sa puret, la
puissance de son cerveau lui fait rejeter les dcisions canoniques et
exalter sa foi; puis un immense repentir la saisit et la livre sans
force aux bourreaux et au bcher.

La science acquise meurt en elle, l'influence dploye pousse ceux qui
vcurent prs d'elle  partir par routes opposes  la poursuite de
quelque inconnaissable qu'ils contiennent et qui les fuit; les moines
s'absorbent en l'extase, les soldats s'abment dans les guerres et le
rythme peru et initialement droul par la comtesse Mahaud disparat
dans la mort et les lments, n'ayant fait que victimes puisque,
n'aboutissant pas, il ne fut qu'agitation.

Telle la contexture du livre: l'effort intellectuel prissant par la
lutte avec le dveloppement physique, l'me aspirant  l'_tre_,
incline par la mauvaise utilisation des forces vers la vie corporelle
qui est le _non-tre_, puisque la force mentale s'accrot par son
effort et subsiste en toute apparence ternelle d'espace et de dure
et que la force corporelle dpense est irrmdiablement perdue et le
temps d'effort qu'a cot la dpense de force, aboli.

Et d'abord pourquoi une restitution du XVe sicle? car il faut
admettre que les jeunes crivains utilisent un temps coul pour y
drouler, en une tapisserie dcorative, l'essence toute moderne de
leur pense.--C'est que ce temps infiniment trouble, temps de lutte
pour la vie absolument gnrale, lutte contre la guerre, lutte contre
le pillage, lutte pour la libert de vivre matriellement, accomplit
ses vnements physiques avec des heurts singuliers. Coexistent
tienne Marcel, Gerson, Armagnac, Louis d'Orlans, Jean de Bourgogne;
la chevalerie meurt; la perscution, c'est--dire l'adoption d'une
ide avec assez de force pour l'imposer par tout moyen, fleurit. Entre
toutes ces causes de dsordre, les esprits s'affolent; c'est le temps
des danses de Saint-Guy, des danses macabres; les gens affols et
saturs de souffrance rentrent en eux pour y chercher un coin de calme
ou d'oubli; or, ils ne le trouvent pas, le malheur leur ayant durci le
coeur, les sciences ou les arts n'existant que pour quelque lite.
C'est donc une des plus belles priodes du dveloppement de
l'initiative particulire chouant toute, c'est un des plus beaux
temps de dtraquement gnral, constitu par tous ces checs
particuliers; et ceci lgitime dans la tentative de M. Adam l'emploi
d'une vocation quasi lgendaire du XVe sicle et de la force y
adhrant.

Voici les dtails du livre: Mahaud chevauche, s'loignant de la
demeure familiale au ct de Jacques de Horps qu'elle a choisi. Ce
jour-l a eu lieu l'enlvement, prcd dj du don de son corps qui
ne trouva point, en l'change de leurs caresses, le secret de
l'impulsion qui les poussait l'un vers l'autre. A l'abbaye, o ils
arrivent et doivent passer la nuit, une danse de Saint-Guy vire sa
ronde, entranant les convulsionnaires et, de sa force attractive,
saisit un des cavaliers de l'escorte. Une charge dissipe la ronde,
mais au seuil de l'amour dj un dgot physique s'est lev, et
Mahaud, pour tre seule ce soir-l, hypnotise et rejette dormant sur
le lit Jacques de Horps.

Cette force magntique, Mahaud l'avait acquise en tudiant sous son
pre, le vieil Edam, savant alchimiste, qui, encolr de savoir sa
fille abandonner la recherche pour choir en la matire, l'a maudite,
et veut guerroyer contre Jacques de Horps et Mahaud, de toutes les
ressources de la magie et de toutes les forces de la guerre.

Aussitt donc il faut se prparer  combattre et chercher du secours
et convoquer les vassaux.

C'est pour Mahaud une grande joie que lorsque Jacques tient sa
justice; des gens qui ont brav la comtesse de leurs regards, expient
en souffrant des rigueurs de son mari; les potences et les glaives
font oeuvre, et l'impassible justicire satisfait les griefs des uns
du sang des autres, et abandonne aux premiers chtis les ttes des
seconds pour payer la forme trop vive de leurs rclamations. Puis, ce
sont promenades, festins, chevauches, nuites d'amour, bonnes et
promptes et sanglantes justices et, fte suprme, le rassemblement de
l'arme, o Mahaud voit toute sa force absorbant ces hommes, leurs
armes et leurs vies, qui vont partir pour la dfendre.

Qu'arrivera-t-il de cette arme? aprs le dpart, Mahaud consultera
les forces magiques; quarante jours et quarante nuits elle prpare les
rites et se prpare aux rites. A-t-elle gard sa puissance? ou
l'enfant qu'elle porte en elle l'a-t-il absorbe? Dans l'hallucination
sa race meurt en elle et les prsages sinistres se font. En effet, le
comte est mort; sa postrit avorte et bientt le chteau est assig;
des soldats qui reviennent d'une sortie rapportent la tte d'Edam, son
pre.

Mais la prolongation du sige affole les dfenseurs; une meute les
jette sur les filles; ils refusent obissance et se rebellent contre
la comtesse; par moquerie, ils lui tendent l'pe et l'tendard. Les
nerfs de la femme s'exaltent; elle accepte les emblmes, enlve ses
gens de son lan et culbute l'ennemi; et ds lors elle entre dans la
joie d'orgueil et de puissance; elle s'assimile, par la domination de
son esprit plus complet, le chapelain du chteau; ses prches, c'est
elle qui, de sa place, par son regard, les lui dicte; elle domine les
gens de guerre par l'or qu'elle leur abandonne et les objets et les
dtails qu'elle leur fait aimer; pour sa joie profonde elle
entreprendra la science de l'avenir.

Le dcor extrieur se droule toujours, des hrauts, des pages, des
chevaliers aux tournois, et toujours la guerre, et la finale et
dcisive bataille qui met fin aux siges et fait Mahaud sans conteste
libre d'elle et de son comt.

Mais tout cela n'est point le repos; l'instinct de la connaissance ne
trouve pas sa pture, et la vie corporelle, non satisfaite, s'use en
phnomnes d'extase. Tandis que Mahaud continue sa magie suprieure,
sa suivante et prparatrice, la vieille Torinelle, pratique pour elle
et les gens du bourg une plus grossire et physique sorcellerie;  la
comtesse dchue de son rve de haute magie et qui regrette, elle offre
l'usage de l'homme infrieur et simplement fort; puis, de factices
dsirs troublent Mahaud: elle a dans son entour immdiat un coquet et
fminin personnage, elle le prend, mais ne trouve dans cette union
sans contraste aucun plaisir; et, furieuse de cette faiblesse qui
ressemble  du mpris, elle envote le pauvre sire.

Puis, les cauchemars, les hantises, les sabbats, et la recherche
d'Asmoda, le plaisir anti-physique et strile, l'inassouvissable
recherche de la sensation quand mme, l' rebours des temps navrs,
jusqu' ce que s'meuve l'Eglise, voulant justice de la mort du
malheureux envot. On trouve l'androgyne aux caves du chteau; et
dans toute une faiblesse, une mollesse qui la fond  la parole du
confesseur  qui nagure elle suggrait sa puissance, dans une douceur
mystique et un anantissement dvot elle meurt; trop tard arrivent ses
soldats qui ne peuvent que la venger. La femme, malgr toute science,
est retombe  sa misre initiale, au geste de petite fille qui ne
sait; l'effort est rompu et perdu en elle. Les moines qui la
condamnrent vont chercher le pardon en Palestine, et les soldats vont
par bandes guerroyer et s'anantir.

L'criture de M. Paul Adam, dans un sujet o perptuellement il faut
montrer tangible un phnomne psychique et concrter cette raction de
l'tre de faon  ce qu'il semble une action de lui, malgr de
nombreuses pages accomplies, choue parfois. Dans la partie
dcorative, tout maille de tournures de phrases et de termes Moyen
Age, elle rappelle parfois de trop prs la phrase trop nette de
Flaubert. A part les quelques points du livre o ces dfauts se
manifestent, les quelques trous qui gtent en cette trame complexe de
dcor et d'idalit, c'est une sobre et nette et belle forme.

Les anciens livres de M. Paul Adam taient des livres de notations
intressantes; mais _Soi_ tait trop long, et _la Glbe_ tait trop
brve et cursive. _Etre_ nous montre l'arrive de l'crivain  la
conscience exacte d'une littrature soucieuse avant tout du phnomne
passionnel ambiant tudi  la clart d'une conscience, d'un crivain
aussi suffisamment muni pour suivre les oscillations du phnomne et
les rsumer en de nobles lignes.


A propos de Baudelaire.

M. de Bonnires collectionne de rapides visions sur ses contemporains,
mais non pas en la formule libre et dgage de M. de Goncourt. Ce sont
de petits articles qui se suivent sans autre lien que la srie de
proccupations qu'ils rappellent. Leur intrt le plus vari serait de
n'tre point uniquement consacr  la littrature et aux littrateurs;
on y rencontre M. de Saint-Vallier, M. Tissot, M. de Courcel, un
Edmond About politique, un abb Loyson, un Darwin, pisodique, et un
Jules Ferry savamment tudi, prsent comme un phnomne de vulgarit
et de force, une terrible Mme Greville, etc... Comme lettrs, on
peroit Musset dans un rapport avec M. Jules Grvy, un M. Jules Grvy
inconnu, farci de latin et ami de potes. Il s'y trouve une courte
tude sur Charles Baudelaire, et curieuse comme impression produite
par le grand pote sur un des cerveaux les plus cultivs de la
gnration qui nous prcda. C'est d'abord Baudelaire entrevu dans le
dtail de la tenue, mystificateur et doux; le Baudelaire conventionnel
nous importe peu; le vrai est dans _Mon coeur mis  nu_, en telles
mmorables phrases... l'horreur du domicile... j'ai eu du talent
parce que j'ai eu des loisirs... dans des vers: Ah! Seigneur,
donnez-moi la force et le courage de contempler mon corps et mon coeur
sans dgot, dans cette phrase: tre un saint et un grand homme pour
soi-mme.

S'il ne le fut, c'est qu'il ne put l'tre et que le malheur des temps
l'en empchait. Ce pote, M. de Bonnires, qui parle d'ailleurs avec
toute la sincrit et le respect dus, ne nous parat pas le voir
compltement. Baudelaire, dit-il, n'exprime que des choses rares, et
ce rare de la sensation n'est pas suffisamment expliqu par la forme;
il faut, dit M. de Bonnires, du simple en art et de l'ordinaire pour
enchasser le rare; tant il est vrai que cette esthtique spciale du
pome, du pome concentr en ses parcelles purement potiques, est
difficile  faire admettre; or, le vers ne peut avoir lieu que pour
dire une sensation en sa formule musicale, en sa formule abstraite,
dire tout ce qu'un tat d'me contient et qui ne pourrait s'expliquer
en prose. La posie commence aux confins de l'me humaine; dbarrasse
de toute occupation de vie, pour une heure, oisif, l'homme peut un
instant se bercer  un souvenir,  un paysage, et non l'analyser et le
dmontrer, ce qui serait oeuvre du roman d'analyse, mais le
concentrer, le dpouiller de tout ce qu'il a d'phmre et de
circonstantiel, il peut dans un vers donner l'accord qui existe entre
le rythme fondamental de son me, et les rythmes horaires et
essentiels des choses. Le pome c'est la clbration du mystre qui se
passe en un soi douloureux, ou un soi attendri, et rien d'autre. Ce
qu'il faut demander  cette suprme forme d'art, c'est non surtout la
clart, mais l'intensit et la musique; la clart se fait en vers
autrement qu'en prose: en prose c'est par la nettet d'un terme connu
correspondant  des ides connues que vous assimilez le lecteur 
l'auteur; dans un pome, il faut d'abord l'assimiler  lui-mme,
mettre sa voix intrieure au rythme ncessaire par le groupement des
voyelles et des consonnes, assimiler sa vision intrieure par le
coloris gnral du pome et ainsi lui imposer l'ide que l'on
dveloppe, ide qui est en lui, mais qu'il en faut faire jaillir, dont
il faut au moins le faire resouvenir. C'est d'avoir entrevu cette
destination du pome que s'ennoblissent les plus beaux pomes de
Baudelaire, _l'Invitation au voyage_, _la Mort des amants_, _l'Ame du
vin_, _le Vin du solitaire_, _Recueillement_, le pome en prose, _les
Bienfaits de la Lune_, etc...

La caractristique spciale de Baudelaire serait une vue trs lasse de
la vie, et des antinomies profondes qui ne permettent le bonheur qu'en
quelques minutes d'excitation o l'on peut s'lever par l'extase et
qu'on peut rechercher par des moyens artificiels, en les payant
ensuite de terribles abattements; il y a dans son oeuvre la force de
l'habitude qui gche jour par jour la vie et ternise le mal, le
manque de l'extase intellectuelle, de ce qu'il a dnomm la sant
potique, aussi cette vision triste de la femme goste et futile,
animal cruel ou animal lass, bte  volupts ruminantes, de l'homme
accagnard  des actes identiques, dont il connat la sottise, mais y
revenant par la puissance de l'heure; il pense que l'tre, qui
pourrait aller vers le clair et le sain, se sent comme tir vers
l'obscur et le putride, et s'enlise. C'est ce qu'il faut voir 
travers les mots religieux de pch, de Satan, et les apostrophes  un
Dieu; Baudelaire n'a rien d'un croyant, il tait au contraire plein
d'amour, et l'amour dut se taire devant les voix indiffrentes ou
mauvaises des choses.


De Victor Hugo  M. Lavedan.

_Toute la lyre_: encore deux lourds in-octavo qui viennent grossir la
bibliothque indite laisse par Victor Hugo; norme anthologie, sans
lien entre les pomes, kalidoscope, vers faits au hasard des
circonstances, essais dans des notes familires, chansons inattendues
de la part du solennel pote, et aussi la note politique (Corbire et
dit la note garde-nationale?), toutes les utilisations de la posie et
des versifications admises ou cres par Victor Hugo. Il y a de tout
dans ce livre, des sayntes, des chansons, des ballades qui voquent
celles des premires annes, des pices contemporaines des
_Chtiments_, des notes naturalistes comme aux _Contemplations_, des
strophes qui sont des conseils, dbitant d'une voix large des
prceptes connus, de purs dveloppements oratoires soutenus par la
connaissance des mots et l'habilet rythmique d'Hugo dans le mtier
qu'il fonda; aussi des vers qui font trou, aussi des pices
crpusculaires, aux saisissantes brivets, puis brusquement le nom
inutile de M. Thiers, aussi le Dieu perptuel d'Hugo, le Dieu bon,
calme et large, Dieu sourd et contemplateur, des califes qui viennent
de la _Lgende des Sicles_, des cheiks qui ont voisin avec _les
Orientales_, des Suzon migres de _la Chanson des rues et des
bois_...

    Ah! prenez garde  ceux que vous jetez au bagne.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Un jour, terrifiant le ptre et la vachre,
    Un de ces bonzes l prorait dans sa chaire.
       . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
      La vie et la mort, qu'est-ce? abme
      O va l'homme ple et troubl.
      Est-il l'autel ou la victime,
      Est-il le soc, est-il le bl?...

Pour bien comprendre Victor Hugo et l'enthousiasme qu'il excita, qu'il
excite encore chez certains crivains, et comprendre aussi le refus
d'obissance et d'inclinaison absolue devant cette gloire dont on
voulut faire une religion, d'crivains plus rcents (encore que Beyle
dj parmi les contemporains lui ft carrment hostile), il faut se
figurer la double et divergente direction des cerveaux capables de
littrature, et de progrs, l'volution si l'on prfre, la dcadence
si l'on veut,--ces trois mots ne sont que des opinions contraires,
dsignant un phnomne inluctable, qui serait la course  la vie de
la littrature, sa course vers une intellectualit plus entire; il
faut aussi se demander quelles furent pour Hugo jeune, entrant dans la
littrature avec le sentiment de sa force, les besoins de rnovation
les plus urgents, le rle que lui crait son ambition d'tre le
rformateur et le rgnrateur de la posie franaise. Or, on sait:
plus de thtre, plus de pomes, uniquement des carrs d'alexandrins
didactiques occupaient la vie des potes; aux intervalles, ils
excellaient dans la posie fugitive; en somme, rien; en prose, la
grande voix d'orateur de Chateaubriand se dvouait  la politique;
donc rien que Stendhal et Benjamin Constant, travaillant dans un ordre
de recherches autres, issues du besoin de science et de conscience du
sicle prcdent. Hugo, lui, ressentait surtout qu'une langue flasque
recouvrait des banalits identiques depuis trente ans, et qu'il
fallait remuer les vers immobiles et mettre sur les scnes du
mouvement et de la couleur, chercher des sujets partout hors dans
l'antiquit rgulire et trahie des classiques; plaquer de la couleur,
faire virer des personnages espagnols, Moyen Age, Louis XIII, de tous
les styles et de toutes varits, pourvu qu'ils n'aient pas de peplum,
et qu'ils puissent hurler, crier, gesticuler, pleurer, rire dans la
mme pice o l'on pleurait, causer rellement entre eux, au lieu de
s'avancer  deux, vers l'avant-scne et parler  la salle; en somme,
une foule de rformes, celles indiques et ce qu'elles englobent, et
qui taient radicalement rvolutionnaires et toutes bouleversantes.
Une cole nouvelle, de mme qu'elle apporte une esthtique, contient
une modification de la pense mme et des besoins de civilisation de
l'poque qui la peroit. Hugo apportait plus de piti, une foi
panthiste qui mettait en doute la philosophie courante en se bornant
au tmoignage de la nature pour reconnatre un Dieu; il crait des
sensations de bois, d'ombre, de rivires; aussi il cherchait  rendre
en des rythmes des sensations de musique et d'orchestre entendus. Les
proccupations des premiers pomes sont complexes; c'est de crer
comme un cycle napolonien, d'tre le pote qui entend venir les
rvolutions, d'tre la voix revendicatrice de tout un peuple, aussi un
peu l'arbitre, et de pouvoir dire au flot des rvolutions quelle est
son heure; le pote conu comme une sorte de voix tendre et magistrale
de toute la foule contenant la plus grande somme d'amour et de gravit
et de naturisme que puisse contenir une me humaine, c'et t le rle
du Vats, ou chantre populaire unissant dans sa personnalit Homre,
Horace, Parmnide et Juvnal et Eschyle et Aristophane. Les vnements
modifirent cette conception du pote qu'avait conu de lui-mme Hugo;
la forme du roman s'imposait; la pousse des romans de langues
germaniques et anglo-saxonne, leur fantastique que l'on ne connaissait
gure que par ses pires adaptateurs anglais, le roman  couleur
historique qu'imposait le got des masses pour les chroniques de
Walter Scott et le got des lites pour les restitutions de
Chateaubriand et de Thierry, induisirent Hugo au roman. C'est aussi
aux milieux d'une histoire romanesque qu'il emprunta ses sujets de
drame, ou plutt les cadres, o des porte-paroles dclament, mais non
plus froidement, comme chez les pseudo-classiques, mais violemment, en
vers hachs, martels et parfois bouffons, des drames qui sont plutt
des comdies d'intrigues revtues d'une phrasologie large et munis
d'une fin terrifiante. Mais au thtre Hugo est surtout un orateur
sonore et parfois grle, si son lyrisme reste tantt naturiste, tantt
historique. Ds _les Misrables_, son roman devient un roman  base de
piti, aux ambitions sociologiques et surtout politiques; les
vnements, l'exil, les ambitions dues feront longtemps prdominer
Juvnal. Et se dessine ainsi un Hugo de la seconde manire; rien n'est
chang dans la forme; la phrase de prose, la tirade de vers procdent
par accumulation, la phrase potique tantt une tirade, sorte de
longue phrase en prose, coupe et rime avec rejets, tantt la
strophe, une strophe dont les parents s'accusent souvent avec celle
de J.-B. Rousseau et des lyriques classiques, ou bien avec les potes
du XVIe sicle. Puis enfin quand, l'empire tomb et Hugo rentr en
France, sa parole politique pourra se satisfaire par des discours, il
donnera des oeuvres surtout empreintes de ce spiritualisme
panthistique vague, conviction ou foi bien plus qu'opinion, qu'il
professa sans cesse.

A travers ces variations, cette volution sur les mmes rythmes,
toujours ce caractre fondamental du prdicateur sociologique,
religieux ou historien; ce caractre principal dans la forme, du
dveloppement, ce qui le constitue rhteur, et des plus dous.

Or, pour le rhteur, tout est mode  dveloppement selon un canon
indiqu; Hugo dveloppe tout par amas de mtaphores beaucoup plus que
par association d'ides; il a besoin d'une volute large et pleine de
la phrase revenant  son point de dpart, pour repartir en une phrase
nouvelle; ne dveloppant  la fois qu'une seule ide, ide de
littrature ou de politique, et non sentiment, il saisit cette ide
par ses contours extrieurs et donne les analogies avec d'autres
contours extrieurs, sans avoir (par cela mme qu'il s'occupe de
l'ide et non du sentiment dont elle est le signe)  creuser le sens
intime du sentiment et par consquent de l'ide. C'est ce qui donne 
son oeuvre ce caractre d'extriorit, soit qu'on la compare  de
vastes sries de frontons rigs et cisels avec un art norme et
dlicat, srie de frontons et de faades s'tendant sur toute la
largeur visible d'une grande plaine, mais frontons et faades derrire
lesquels on ne dcouvre qu'une plaine exactement semblable  celle
qu'on vient de traverser, soit que, comparant dans un ordre plus
immatriel, vous ayez la sensation d'une voix large, norme, apportant
dans la nuit toutes les rumeurs connues mais avec une infinie varit
de sons de gongs, de cuivre, de vents dans les harpes qui la font
exceptionnelle et spciale. Je parle l du bon Hugo, du Hugo trs bon,
car il y a dans ses oeuvres, et dans _Toute la lyre_, des fantaisies
oiseuses; il y a des plaisanteries inutiles et lourdes comme dans la
_Chanson des rues et des bois_; il y a, comme dans _la Lgende des
sicles_, la banalit gnrale des thmes; il y a les pires
incorrections de pense et des monotonies de formes perptuelles, mais
il y a parfois, souvent l'accent magnifiquement amplificateur, la
pompe rhtoricienne dj entendue en France de la chaire de Bossuet.

Or, nous avons dit que le cerveau humain susceptible du luxe de l'art,
cerveau des fondateurs et des potes, cerveaux entrans dans leurs
rythmes ou purement rcepteurs des vrais lecteurs, diverge en deux
essentielles sries. Les uns, dous et adroits, s'arrtant aux joies
extrieures, aux caprices imprvus des clinquants et des paillons,
essentiellement dcorateurs, et prparant toujours, et toujours bien,
la salle des ftes, en installant et dcrivant les arcades et les
tentures, sans que jamais le cortge qu'on attend, le cortge des
ides fondamentales n'y paraisse, et distrayant le populaire, accouru
sur la foi des renommes, par des parades, des entres de danse, et
des discours qui rsorbent une de ses opinions antrieures. Les
autres, ambitieux de moins creux, ngligent tous ces lumineux
prparatifs, dont l'attente toujours leurrante leur semble oiseuse, et
cherchent en des coins, en des caveaux d'eux-mmes,  trouver la trace
de ce cortge des ides, sachant bien que la premire obtenue et
vaincue attire  soi les autres. Mais chez ces contemplateurs absorbs
en eux, souvent les fentres sont ternes, ou, comme dans les maisons
maures, le jardin clatant, plein de vasques, d'enfants en pourpre,
d'eaux jaillissantes, de mlancoliques mlopes de guitare, de parfum
de roses, est au centre de la maison et gard contre le vulgaire par
un quadrilatre de murs gristres: la foule impatiente se porte vers
le prdicant et vers les prestigieux jongleurs, et seuls quelques
dlicats entrent  la maison rserve.

Quels que soient les dfauts et les qualits d'Hugo, quelque
prdominance qu'on veuille ajouter  ses qualits sur ses
infriorits, Hugo est de la premire de ces races d'hommes, la plus
puissante en contemporanit, mais la moins haute, la moins
mtaphysique, la moins noble. Avoir rappel ces deux courants de
pense me ramne aux diffrences d'enthousiasme entre les
contemporains de Hugo et aussi entre les crivains ou publics des
gnrations succdantes. De son temps; trs nettement, Nerval fut
vaincu, c'est--dire obscurci. Stendhal fut galement obscurci, et
Gautier infod. Nerval, mort au moment du suprme dveloppement, n'a
pu faire cole et lutter; il aimait peut-tre Hugo, mais Stendhal,
diffrent, oppos, dclarait nettement l'oeuvre de son rival de
mauvais got et infrieure. Or, le mouvement qui a port aux nues
Stendhal est de date rcente. Balzac, temprament oppos, reprsentait
en tout l'antithse mme des opinions de Victor Hugo, et la mort
empcha une conscration gale.

Voil bien les lments principaux de la littrature du commencement
de ce sicle, se refusant  admettre les mthodes de pense et
d'criture et l'apparence de doctrine d'Hugo: les lments de la
gnration suivante l'admirent-ils plus compltement? Voyez
Baudelaire; ses premires admirations positives vont  Gautier; son
art est l'ennemi de la conception Hugoltre; autant son devancier
s'pand, verbalise, entasse le vocable sur le terme, et le nom propre
sur le mot rare, autant Baudelaire est froid, retenu; autant son
devancier joue de tous les tams-tams politiques et anecdotiques,
autant il se les refuse srieusement. Son me recherche les grands
synthtiques, Poe ou Quincey, l'admirable reporter de l'tat
pathologique d'un grand soi. Il va vers l'me humaine au lieu d'aller
 la prdication; au lieu du dcor des bois en massifs d'ombre, des
gerbes, des drapeaux, des chevauches de hros, ce sont, en des soirs
frmissants d'un coeur largi, des sanglots de fontaines et des
dsespoirs intimes d'une me; le mtier de Baudelaire, qui n'est
rhteur qu'en ses pices faibles, et faible rhteur, est solide,
serr; toute son oeuvre porte un caractre de protestation du nouveau
matre contre l'ancien; Baudelaire comme Nerval est mort de l'art.

Demeurrent en prsence, le rel principat de Baudelaire tant prim
dans la vie, deux potes, MM. Leconte de Lisle et Thodore de
Banville.

M. Leconte de Lisle parat, ds ses oeuvres de dbut, avoir obi  une
des proccupations qui hantrent le plus Baudelaire, et par contraste
avec celui qui remplissait l'horizon, il a voulu tre bref, serr; son
terrain, il le choisit comme en un tertre lev; d'une baguette
magique, il dirige un cortge de fresques impersonnelles et ples;
soit que ces effigies d'esprits manent du Nord Odinique ou de l'Inde,
ou de la Grce (une Grce immobile que le pote s'est constitue
patrie), ces effigies sont amples, dcoratives, plausibles; elles
disent d'un ton monotone, mais si grave, le doigt lev comme pour
imposer le respect auquel elles ont droit. Dans _l'Apollonide_, son
oeuvre rcente, comme dans _les Erinnyes_, comme partout, d'une grave
voix de baryton, dans une langue doue de splendeur, des personnages
rigides comme des marbres gintes parlent et s'inflchissent, un peu
raides. A chaque vers de M. Leconte de Lisle, que vous preniez _Kan_
ou _Midi_, ou _le Manchy_ ou _l'Apollonide_, on sent une protestation
contre toutes les qualits de hraut populaire de Victor Hugo. M.
Leconte de Lisle n'est pas, n'est nullement issu d'Hugo; il est
contraire comme temprament, et Olympien  la faon des grands potes.

M. Thodore de Banville  premire apparence semblerait procder
davantage de Victor Hugo; mais ce n'est gure applicable qu'
certains livres de vers, pas ses meilleurs, comme les premiers et
rcemment _le Forgeron_; c'est visible, mais parodiquement, dans les
tonnantes _Odes Funambulesques_, surtout les _Occidentales_, un
chef-d'oeuvre de farce phrasologique et de sonorits; dans son
thtre on percevait des analogies, mais ce thtre contient tellement
la note particulire de la crbralit de M. de Banville, qu'il me
faut admettre que si, dans _la Fort mouille_, on trouve des
ressemblances avec _Riquet_, c'est que c'est du Banville qu'on trouve
dans les volumes ultimes d'Hugo, comme on y voit parfois du Leconte de
Lisle.

En prose, M. de Banville apporte  son criture ce caractre qu'on
dnommait au XVIIIe sicle inimitable; c'est--dire que la srie des
ides de dtail qui composent la faon d'crire de M. de Banville met
en harmonie l'ide gnrale dveloppe dans les brefs contes auxquels
il se complat d'une faon complte, adquate et toujours originale.

Cette criture en prose de M. de Banville est quasi immatrielle;
c'est comme une poussire de penses, de dcors, d'encadrements
micaant les parois d'une cassette bien ouvrage; le contenu de la
cassette (c'est l'ide premire) est parfois un peu balzacienne, mais
toujours doue de cette atmosphre particulire, heureuse et sereine
qui est le propre de M. de Banville nouvelliste. _Les Belles Poupes_,
son dernier recueil, ont toutes les qualits des _Contes feriques_,
et en relisant ces histoires qui se suspendent au fil tnu de
la fabrication de petites Olympias, en un Paris vieillot,
par un Coppelius dbonnaire, on a la sensation d'un suspens
d'oiseaux-mouches,  quelque branche d'arbre de crpon japonais.

Parmi les Parnassiens--sans compter ceux qui, rapides, s'affranchirent
de toutes tutelles, pour la cration d'un art indpendant, MM.
Stphane Mallarm et Paul Verlaine--trs peu gardrent en eux
l'influence de Victor Hugo; la dilection de ceux qui restaient des
disciples se portait plus gnralement sur Baudelaire ou M. de
Banville; des vnrations saluaient M. Leconte de Lisle. Victor Hugo
tait l'anctre respect et moins relu; la facture de M. de Heredia se
rapproche plus des souvenirs de Gautier; aussi M. Renaud; M. Coppe
rappelle la _Lgende des Sicles_ en quelques-unes de ses posies
infrieures et dans son thtre; la facture grise de M.
Sully-Prudhomme se rapproche seulement de l'Hugo didactique; presque
seul, M. Dierx, dans quelques pices philosophiques, semble se
souvenir des _Contemplations_; encore les beaux pomes de M. Dierx
sont-ils des sensations de nature rendues en des rythmes  lui
spciaux. M. Jean Lahor, si chez lui la technique oscille et parfois
voque l'ide d'Hugo, comme aussi celle de Heine, est d'un esprit et
d'un ordre de recherches diffrent. Techniquement mme, ses pices
orientales ont, dans la monotonie de l'ancienne strophe, de
personnelles variations de forme, M. Jean Lahor est imbu des Hindous,
imbu aussi des philosophes allemands, des potes anglais; il apporte
en des pices brves (les longues sont souvent des dclamations en
vers isols de sens et s'agrafant mal en la strophe) des notations
curieuses. En outre, sur les littrateurs plus jeunes, il faut
reconnatre que M. Jean Lahor ne fut pas absolument sans influence,
et que beaucoup lurent plus souvent et avec plus d'intrt que telles
autres oeuvres plus bruyantes, _l'Illusion_ et le _Livre du Nant_.
Mais M. Jean Lahor, esprit distingu et cultiv, curieux, comme le
prouve son _Histoire de la littrature hindoue_, n'a pas le sens
absolu de l'criture, soit en prose, soit en vers.

M. Catulle Mends, qui fut un pote abondant, reflet trs intressant
tantt de l'influence de Victor Hugo, tantt de celle de Leconte de
Lisle, de Gautier, etc., parat s'tre dvou  la prose. Outre des
recueils de pomes en prose (pour se servir du terme le plus large) ou
plutt de courtes fantaisies en prose, il apporte annuellement son
contingent de romans. M. Mends parat professer le roman romanesque.
Sur une intrigue d'une tessiture immobile--des natures vicieuses que
l'acclration de leurs vices pousse aux crimes--il mne des
variations, et parsme ses livres de strophes amoureuses. Parfois
quelques phrases crites rompent la monotonie de la diction gristre
du livre. La plupart de ces tomes doucement exasprs sont des succs
de librairie. _Grande Maguet_, son dernier roman, est un succs de
librairie. Un tre fantomatique et irresponsable accomplit une
vengeance d'artiste sur une jeune femme passablement innocente mais
qui appartient  un mari criminel et peut-tre excusable parce que
passionnel. Pas plus que les prcdents, ce roman n'est dpourvu de
qualits d'art; pas plus que les prcdents, il n'est une grande
oeuvre d'art.

Si le hasard des publications du mois a group dans le dbut de cette
chronique un certain nombre des reprsentants d'coles lyriques qui
se rclament d'Hugo, les adversaires apportent bon contingent de
volumes. Les adversaires sont les naturalistes. Le mot est vague et
indistinct comme toute tiquette et s'applique  des esprits de
tempraments trs diffrents, autant que les mots romantiques et
parnassiens couvraient d'ambitions d'art ou d'habilets diffrentes.
Je disais tout  l'heure qu'il existait deux classes d'artistes et
deux classes de lecteurs; ces deux classes, je les dterminais pour
les lyriques; elles existent  un tage diffrent pour les crivains
naturalistes qui se baptisent aussi ralistes ou humoristes, selon des
diffrences d'esprit et de temprament. Si les principes mme du
ralisme, ne raconter que des faits de vie sans les interprter et
expliquer un dcor rel sans le transposer, sont la forme la plus
expresse de la haine de l'art, si les fondateurs du ralisme, M.
Champfleury par exemple ont, sans relche, donn des preuves de cette
haine de l'art, il faut convenir que tous ceux qui les ont suivis dans
cette voie ont absolument modifi les manires de voir des initiateurs
et de prdcesseurs tels que Furetire, Restif, Fielding, Dickens,
etc.; il faudrait d'abord ranger Flaubert parmi les potes animateurs
de symboles, admettre que M. de Goncourt, dilettante, s'est surtout
proccup de traduire les choses lgamment et intensment; les
paysages de M. de Goncourt et la transfiguration des _Frres Zemganno_
ne sont pas du naturalisme; il faut admettre que chez M. Daudet une
proccupation de faire un ensemble en tradition avec les habitudes des
lettrs de son temps varie sa transposition de la ralit; que chez
M. Zola, qui fut le thoricien,  tout instant et  son grand regret,
des chappes de lyrisme s'vadent, et que ce livre imprgn de
soleil, _la Fortune des Rougon_, n'est pas d'un pur naturaliste. Le
type du livre raliste resterait _l'Accident de M. Hbert_, comme le
type de la pice naturaliste serait _la Fin de Lucie Pellegrin_ que M.
Paul Alexis a fait reprsenter au _Thtre-Libre_. Aprs _Rene_ et
_Germinal_, avant _Germinie Lacerteux_, la tentative tait
intressante.

M. Paul Alexis est un consciencieux. Il a choisi une situation
scabreuse de la vie, une situation qui, habituellement, se revt
d'lgance, mais qui, dans certains quartiers de Paris,  Montmartre
par exemple, apparat avec une certaine dsinvolture: cette situation,
prise  un moment extrme, l'agonie de la coryphe du drame, il l'a
raconte simplement, sauf quelques phrases prdicatoires et
humanitaires. L'indignation a t assez profonde, et je la conois
chez de purs artistes pris de lyrisme, qui jugent la ralit un
simple lment d'art, ou plutt un ensemble de conditions dont
quelques-unes peuvent permettre de faire de l'art; mais je ne saisis
pas bien la pudeur gnrale des critiques. Est-ce parce que dans toute
pice moderne l'adultre tant le sujet gnral, on a t drout? Que
la pice de M. Alexis soit bonne, je ne le pense pas; mais puisqu'on a
accueilli et applaudi le naturalisme, il est bon de le laisser voluer
dans ses strictes consquences. La partie semble perdue par le
naturalisme au thtre; _Germinal_ dversait un sinistre ennui;
videmment dpouilles des coins d'art qu'introduisent, de par leurs
virtualits potiques et passionnelles, les crivains ralistes dans
leurs oeuvres, elles sont, en tant que reproduction de la vie,
insoutenables.

Les crivains d'esprit et de talent, qui, peu passionns de posie, se
sont vous  la nouvelle et au roman, ont d remonter les origines et
s'orienter d'aprs un symbolisme discret, ou une tude minutieuse de
la vie, des dcompositions de mouvement, des tudes prcises d'allures
fugaces, ou d'informations sur des milieux peu connus.

M. Paul Hervieu, dans ses deux nouvelles, _Deux Plaisanteries_,
analyse d'abord avec une aimable cruaut un duel de gens du monde
compromis vivement par leurs tmoins; puis il nous fait assister aux
heureuses msaventures d'un attach aux affaires trangres (Bureau
adjoint des services supplmentaires) que des sottises mnent malgr
lui  une vie plus intressante que son antrieur avatar. C'est, en un
art de pince-sans-rire, nourri des crivains anglais et des
caricatures anglaises, aussi possesseur d'une optique pessimiste et
froide, d'une gaiet documente et d'une plaisante amertume.
L'irresponsabilit des fantoches humains conus comme machines
pensantes, sceptiques et cramponnes  la lutte pour la vie,
l'irresponsabilit de tous, accomplissant tous soit des sottises, soit
de petites lchets avec inconscience, plus encore, avec la conscience
satisfaite, car les ides directrices de leur conscience les mnent
l, produit le trs amusant effet de pantomimes o des clowns
d'intellect accomplissent, comme malgr eux, le rle de leurs
fonctions physiques et d'une petite me spcialement fabrique pour un
service de relations et de mutualits, tandis que quelqu'un
expliquerait simplement leurs gestes et leurs substances de faits.
C'est de la littrature spirituelle.

M. Jean Ajalbert, dans _le P'tit_, ne tmoigne non plus pour les tres
une estime extraordinaire; mais avec un nonchalant recueillement, il
se console en admirant les quais, les bateaux et les soleils
couchants; les douleurs du P'tit, peu graves pour l'volution mais
trs sincres chez le P'tit, s'encadrent, comme d'un choeur antique,
de propos rythms sur son passage par les dames de son quartier: les
douleurs du P'tit ont lieu dans des paysages de banlieue et de petite
ville. Toute l'allure du livre est d'une ironique mlancolie; c'est,
dans cet art aux menues proportions de la nouvelle, un aimable livre
de sceptique attendri. Pour ses dbuts dans la prose, M. Jean Ajalbert
fait preuve d'un style agile et artiste; dans sa voie de romancier on
peut prdire une interprtation trs fine des humbles conus en leurs
sensations rares et leurs sentiments dlicats;--mais M. Ajalbert est
bien loin d'tre un naturaliste, c'est un imaginatif du ralisme.

M. Henri Lavedan semble se rapprocher surtout de M. de Villiers de
l'Isle-Adam; quoique son sujet, sa manire de dveloppement, son mot
de la fin, tout cela soit bien  lui et spcial, l'humour dont il fait
preuve, la formule de ses phrases rappelle invinciblement celles des
contes de M. de Villiers. Dans un mode cruel de concevoir la vie, s'il
n'a ni une forme encore personnelle, ni le haut sang-froid de M.
Hervieu, ni la discrte motion de M. Ajalbert, M. Lavedan dmontre
de l'habilet  faire tenir, dans l'troit cadre d'une nouvelle, de
curieuses anecdotes, de jolies silhouettes, des passages de vie
lgante dans les sites urbains, et un grand srieux  manier
l'imprvu de ses plaisanteries.


Crime et chtiment.

C'est sans doute le dsir de populariser _Crime et Chtiment_ et
Dostoevski, assez peu connus des foules, qui a dcid MM. Ginisty et
Le Roux  adapter le fameux roman; les lettrs le possdent et point
ne serait besoin de parler d'autre chose que de l'habilet scnique
des adaptateurs, si les opinions souleves sur _Crime et Chtiment_ et
les ides sociales contingentes  sa fabulation ne nous paraissaient
errones, et si le caractre de Raskolnikoff ressortait nettement de
l'adaptation scnique qu'en de suffisants dcors et quelque musique
l'_Odon_ a reprsente.

L'tudiant Raskolnikoff, rduit par la misre  de longues rveries
dans une chambre dsole, affam, fivreux, hypresthsi, se
familiarise avec l'ide thorique du crime: pour un homme pauvre et
puissant d'intelligence, le crime compliqu de vol serait un acte
social comme la guerre suivie de pillage; et si le crime, ou plutt
l'acte de guerre, accompli, lui donne les moyens de travail dont il a
besoin, ce ne sera nullement une mauvaise action, ni socialement, ni
moralement; puis l'acte peut s'accomplir au dpens d'un tre peu
intressant, d'une de ces fourmis amasseuses qui sont une des mille
tumeurs de l'tat social dont elles ankylosent le mouvement et
paralysent les tats intellectuels; et cela, dogmatiquement pens, il
l'crit; l'avoir crit ne lui cause aucun regret; sa certitude
philosophique a rsist  cette premire preuve: le concept  l'tat
pur d'une rvolte violente de l'individu contre l'tat social,
aboutissant  la destruction d'un autre individu; cela pens, il en
arrive  la conception particulire d'un crime. Il existe, dans le
cercle humain qui lui est contingent, une vieille usurire, fille
dessche, procureuse rapace, synthse de toute difformit morale. Il
la tue.

Aussitt commence la lutte avec le corps social, les terreurs causes
par les moindres concidences et la maladie survient, dnouement fatal
d'un tat de crise intellectuelle. Il est souponn, sans preuves, il
est vrai; trs  propos pour lui, un autre malade, un simple ouvrier,
se persuade avoir commis le crime, et dans un tat d'exaltation
mystique, une soif de mort, il vient se livrer. Une raction se fait
dans l'tat d'esprit de Raskolnikoff, et l'ide de justice vient se
poser  lui dans un autre tat; car s'il a pu discuter en lui-mme
s'il tait juste de tuer ou de ne pas tuer la vieille usurire,
lgitime ou non d'utiliser  son lvation vers le travail les
ressources acquises sans but par la rapacit de la vieille, il est
videmment injuste que le proltaire Mitka soit pendu  sa place;
l'acte ou le crime appelle dans la conscience de l'tudiant
d'irrductibles responsabilits. S'il s'est cru le droit de tuer en
esprant que l'oubli viendrait couvrir cet acte qui n'aurait eu ni
tmoin ni confident que sa conscience, et que sa conscience resterait
calme devant les vagues perquisitions de la justice humaine, il ne
s'tait pas attendu  ceci, qu'il lui faudrait accomplir tacitement un
nouveau crime, celui-l crime social d'abord et puis crime particulier
et odieux, parce qu'il reposerait sur un mensonge.

De l des perplexits; s'il se livre, c'est le dshonneur sur son nom
rejaillissant sur des innocents, sa mre et sa soeur, c'est sa vie
croule sur un faux raisonnement; sinon c'est un second crime
indniable; et, quelque exemple de facilit  vivre avec le remords
que lui donnent les comparses du roman, il est irrparablement
troubl. Dans ce dsarroi, il cherchera  faire un aveu qui ne
s'attire comme rponse qu'un conseil, et ce conseil il le demandera
presque instinctivement  un tre faible, Sonia, une pauvre petite
prostitue, vivant dans cet tat illogique, de faire son mtier pour
nourrir sa famille, pure crbralement, dchue physiquement. Elle le
pousse  l'aveu, parce que l'aveu soulage puis  chercher toute
l'expiation; elle le suivra, le consolera et l'aimera; tous deux
pouvant renatre heureux de leur commune chute par la connaissance
vraie qu'ils auront d'eux-mmes, et le mutuel pardon qu'ils auront
obtenu et de leur conscience et de la socit.

Ce dnouement, ce concept de l'expiation par le chtiment visible et
complet, concept qui drivait autrefois de l'ide religieuse base sur
la sanction, et qui voulait que l'me se mit en tat de grce devant
les hommes, pour paratre devant un juge, est ici conclu au nom d'une
morale indpendante. Mais le fait et des tortures qui mnent
l'assassin  l'aveu, et de l'aveu mme drive du remords purement
humain. Sonia, peut-tre, pense  l'ide religieuse, et non
Raskolnikoff. C'est la diffrence  constater entre l'issue de _Crime
et Chtiment_, et celle de _la Puissance des Tnbres_; Nikita est
hant de remords, mais c'est un moujick, et des ides de crainte de
Dieu se mlent  son cas, il fait pnitence; Raskolnikoff avoue, pour
ne pas tre complice d'une injustice, ne pas devenir ainsi un criminel
vulgaire et ne plus se taire; le fantme du remords est directement de
conscience et d'incertitude. Ce n'est pas absolument une tare dans _la
Puissance des Tnbres_ que de reprsenter le moujick croyant encore
entendre piauler le petit tre qu'il a tu; c'est une faute dans
l'adaptation de _Crime et Chtiment_ que cette scne o Raskolnikoff
croit voir le fantme de l'usurire, comme Macbeth le spectre de
Banquo. Dans _Crime et Chtiment_, les hallucinations de Raskolnikoff
finissent avec sa maladie; mme son dlire ne fut pas dlateur, au
moins gravement;--c'est de propos dlibr, presque hors de danger,
qu'il se livre, comme Nikita, alors il tait presque sr d'chapper 
la sanction.

Le propre d'ailleurs du grossissement du drame est de faire
disparatre presque toute l'action psychologique et physiologique du
roman russe, et de n'en conserver que la carcasse et pour ainsi dire
l'imagerie; or, cette carcasse est la part la moins intressante, tout
va trop vite, tout est  peine indiqu, et nulle part ne se pose la
question capitale du roman, la responsabilit envers soi-mme: les
deux crimes, l'un accompli, l'autre  permettre.

Or, ce n'est plus absolument le remords qui agite Raskolnikoff, soit
le remords en son sens thologique, ou son sens pratique, le regret;
c'est le dsespoir d'avoir fait un faux raisonnement, l'amenant  un
raisonnement  faire du mme ordre, de la mme essence de faits, mais
se prsentant tout autrement; ce serait bien une preuve de l'erreur
des crivains qui, comme les dramatistes, ramnent toute pense ou
tout mouvement humain  quelques grossires catgories, peu
nombreuses; le fait est le mme, un assassinat, mais le premier se fit
comme irresponsablement, parce que le criminel sait la victime peu
intressante, et que l il est personnage agissant, intress (je dis
intress au sens de regardant avec intrt) car il se regarde vivre
et il vit, les deux plus puissants lments d'intrt de la vie. Dans
le second cas il n'agit pas et il ne connat pas Mitka; le fait seul
s'impose  lui d'une erreur sociale, dont il serait le principe. Or,
toute sa vie le pousse  tre un rvolt--donc ce premier crime est
l'exagration logique de lui-mme--le second est le dmenti  toutes
ses croyances; il ne peut le commettre; mais alors la solution qui
serait l'aveu devient pnible parce qu'il faut lutter contre
l'instinct de conservation, ce qui est difficile pour tout tre; la
question se repose fatalement: La vie d'un lment sans intrt
vaut-elle la vie d'un cerveau? Et Rodion pense souvent la ngative;
il y vient lentement, parce que ce retour cyclique des quelques ides
logiques qu'il contient, aboutissant, en leurs diffrences
essentielles,  des manifestations semblables, le met en tat
d'indcision; or, l'indcision est une halte impose, plutt une
srie de mouvements divers, pousss  droite et  gauche, dans des
sens diffrents, c'est de l'effort ou de la force perdue sur les mmes
lignes opposes, mieux sur les deux directions intellectuelles de la
mme ligne de pense, donc pitinement sur place et fatigue mortelle;
aussi, par suite de cette fatigue, affaiblissement; c'est alors que
Rodion, devenu d'autant plus dbile qu'il s'est cru ou a t plus
fort, est contraint de chercher ailleurs, en dehors de soi, quelque
dynamique.--O la trouverait-il, chez des hommes, des Marmeladoff?
intelligences dchues; ses amis? de gros garons qui vivent heureux en
s'en tenant aux nomenclatures; ceux qui l'ont aim? pour tre aim il
faut aimer en tat de franchise, et, quand ils sauront, l'aimeront-ils
encore? s'il dissimule, l'aimeront-ils, car ils peuvent souponner
quelque secret en sa vie et on se dtourne des nigmes. Il lui reste
l'inconnu, soit l'amour  rencontrer. Or, il n'a pas le choix de par
sa misre; Sonia l'attire parce qu'il voit en elle comme un problme,
ou plutt l'nigme qui vient aussi de ce que ses actes, inspirs de
ses principes, sont la complte raillerie des dits principes, et puis
parce qu'il cherche un tre faible et vaillant et qu'il trouve cela
dans Sonia; Sonia, comme beaucoup de femmes, est courageuse, mais
lmentaire d'ides; elle conseille de s'en remettre au consentement
universel, avouer, et de relever du mysticisme, expier. Or, dans
l'tat d'indcision de Rodion, n'importe quel dterminant peut
suffire, et il obit; Rodion et Sonia s'aiment, naturellement ils ont
eu un instant confiance, puis ils se rencontrent dans des
circonstances extraordinaires, cela suffit pour faire un amour; pour
le perptuer, il y a ceci, que Sonia devra se dvouer; or, la femme
adore se dvouer; elle y passe sa vie, surtout quand c'est inutile; l
ce sera fort utile, car pour les forats et les opprims rien n'est
meilleur et plus ncessaire que la prsence d'une femme; ils peuvent
tre matres ou gaux de quelque chose, et chappent ainsi  la sphre
basse de penses que suscite l'esclavage, ou mme le groupement des
hommes en un rythme suprieur  eux, sous l'impulsion de la force.

Cet amour nat logiquement, en des circonstances extraordinaires, et
se dveloppe dans la tristesse; donc il parat aux contractants
lgitime et sera solide. Telle, cette idylle. On a prouv le besoin
de rappeler la Goualeuse, Fleur-de-Marie et je ne sais quoi d'un
Eugne Sue, jadis clbre au boulevard et chez les portires, et que
quelques-uns admirent encore pour sa roublardise  avoir vendu des
trucs dmods et des coq--l'ne motionnants. Il serait bon de
reconnatre dans les oeuvres d'intellect, compltes ou partielles, ce
caractre d'intelligence qu'elles ont; l'allgation que tel pourrait
faire, qu'il n'tait encore que comateux lorsque florissait Sue,
suffit  expliquer son dire mais non  lgitimer son parallle.

Je discute rarement dans cette chronique les opinions mises au
courant des quotidiens; mais en cette occurrence quelques-unes
mritent l'attention et d'abord voici Bruscambille. L'opinion de
Bruscambille vaut par le talent que Jean Lorrain met dans ses livres,
et par le nombre de lecteurs du journal o il crit. Or, Lorrain, vous
lancez dans le monde une forte erreur; vous dites que Rodion est un
schopenhauerien, et que, comme tel, il est assommant. Vous utilisez
mme un nologisme d'allure picaresque et cambronnesque. Mais d'abord
Rodion n'est pas schopenhauerien; un disciple de Schopenhauer ne tue
pas, ni personne, ni lui-mme. Tout au plus renonce-t-il. Son apptit
de la mort, s'il l'nonce (et c'est la sienne propre qu'il attend et
n'avance gure), n'a rien de violent; au contraire, prvenu que tout
est malheur et que tout est nant ou apparence, ce qui est  la fois
le contraire pour un temps donn et la mme chose en somme, il peut
s'viter bien des heurts, passer entre les catastrophes et prolonger
ainsi une vie que son indiffrence pour les choses transitoires peut
rendre plus fconde pour les phases srieuses de l'volution de
l'apparence, soit l'tude scientifique de ces illusions, soit leur
vocation artistique. Raskolnikoff est autre, il s'occupe de choses
pratiques, sociales, il croit au dveloppement de l'individu, au
devenir de la volont, mais au devenir social surtout; il a pu tre
Hegelien, tous les disciples allemands d'Hegel, beaucoup du moins,
sont partisans du dveloppement de la force, et mme brutale au nom de
leur concept de justice; il a pu lire Malthus, dont le remde, ou du
moins la prophylaxie contre l'assassinat, en restreignant le nombre
des facteurs possibles de cette sorte d'opration, est assez spcieux.
Malthus ignorait Schopenhauer, il viendrait de Hobbes; or, si vous
voulez vous souvenir de _Que faire_ et _Ce qu'il faut faire_, du comte
Tolsto, vous verrez que l'crivain russe se plaint que la Russie ait
t envahie par les hegeliens, que pendant quarante ans on a cru
aveuglment aux systmes prcits (hegelianisme, malthusisme). En plus
Raskolnikoff est pntr des ides darwiniennes surtout qui n'ont rien
 voir avec Schopenhauer. M. Henry Fouquier, qui s'est mu aussi de
_Crime et Chtiment_, dplore: Voil la question du droit au crime
pose. Ce qui est faux, car Dostoevski rsout au contraire cette
question, en prouvant qu'il ne faut pas se poser la question du droit
au crime, parce que la conscience humaine n'y rsiste pas; pour parler
vulgairement, un homme mme bien tremp manque d'estomac pour le
crime. Puis je relve, en passant, une erreur grave de M. Fouquier:
l'ide du crime, dit-il, a ceci d'inquitant que la science lgitime
un peu, par ses lois prouves de slection naturelle, etc... Mais non.

1 Les espces qui disparaissent, disparaissent plutt par
dgnrescence et mort naturelle;

2 Si la science prouve la vrit d'une lutte pour la vie, que
fait-elle? elle constate avec toutes les formes du raisonnement, et
l'uniforme de la vrit, qu'il y a en cette priode de l'humanit,
lutte brutale pour l'existence, soit en une priode de l'humanit,
dont elle est impuissante  dterminer la dure dans le pass,
relativement  ses ges antrieurs, et dont elle ne peut dterminer la
dure future; moins encore affirme-t-elle que les choses doivent se
passer ainsi, que ce soit ou lgitime ou dfinitif; la science
constate simplement que nous sommes dans une priode de force brutale,
et ceci constat, appelle en gnral de ses voeux une priode
meilleure, priode de conscience doue d'une morale de solidarit,
base sur cet axiome: ne faites pas aux autres ce que vous ne
voudriez pas qu'on vous ft, qui s'ornerait de ce corollaire: parce
que transgresser ce principe est dfavorable au dveloppement de
l'espce, que ce qui est dfavorable au dveloppement de l'espce est
peu hyginique et dangereux pour l'individu.--Voici ce que dit et dira
la science, et pas autre chose. Si elle mettait une opinion sur le
meurtre d'Alena, elle dplorerait ce meurtre parce que personne ne
doit, de son autorit, dtruire un organisme, puis elle prouverait 
Rodion qu'en dtruisant la vieille, il s'impose le remords,
c'est--dire une hypnotisation devant une ide fixe qui l'annihile et
le dtruit en son hygine et son utilit sociale, soit comme homme
intrieur et comme homme extrieur.

Les rapprochements entre Tolsto et Dostoevski qui s'imposent 
propos de la _Puissance des Tnbres_ et de _Crime et Chtiment_
seraient nombreux; c'est en tous leurs personnages cette troublante
recherche de la conscience, au fond du moi; Bolkonsky, Besukow,
Raskolnikoff, etc., cherchent leur tre intime et le trouvent
difficilement, au milieu des influences trangres, du spleen natal,
et comme inhrent  leur tre; leurs instincts de charit et de
rsignation luttent avec leurs instincts de domination; mais chez
Tolsto, cerveau plus lev et calme, cette recherche d'un bonheur
rationnel, d'une simplicit conciliable avec la finalit de la vie
humaine et la dignit de l'homme enfantent d'amples et larges
fresques, livres d'une motion surtout crbrale, et des livres de
pure thorie. Chez Dostoevski, plus souffrant, moins quilibr, et
plus attentif aux souffrances et au choc des souffrances sur les
individus qu'aux destinations qu'elles leur prparent, plus enclin 
dramatiser, les choses prennent souvent ce caractre un peu outr,
qu'on trouve dans _la Femme d'un autre_, etc. De par leur vie, et cela
se reflte en leurs oeuvres, Tolsto fut plus tmoin, et Dostoevski
plus ml aux misres de son temps et de son pays, d'o ce dernier,
plus nerveux, douloureux et remuant, et moins mental.

Un autre Russe, dont depuis longtemps on avait ou parler, et que la
_Revue des Deux-Mondes_ avait autrefois un peu entrebill  la
curiosit, Nekrassov, un lyrique fcond (30 000 vers) nous est
prsent par M. de Vogu, avec traductions de M. Charles Morice, tay
de M. Halprine. Il appert de l'introduction de M. de Vogu que
Nekrassov fut infiniment malheureux, que son enfance fut dure, sa
jeunesse seme d'preuves et des plus fortes pour l'orgueil humain;
que les vers irrits du pote peignirent surtout la misre des
pauvres, des serfs, leur misre d'tre serf, et qu'il fut une voix
populaire; comme ombre au tableau, que, ds qu'il le put, Nekrassov
s'enrichit par des spculations sur lesquelles, parat-il, mieux vaut
ne pas insister, puis que lorsque le servage fut aboli et le paysan
rendu au bonheur, le pli tait pris, et il continua imperturbablement
 le plaindre; ceci pourrait s'expliquer en somme, car peut-tre
l'abolition du servage ne fut-elle qu'un progrs relatif, et les
douleurs antrieures demeurrent-elles; le malheur de la race humaine
a ceci d'obstinment caractristique qu'il rsiste aux dcrets,
ordonnances et ukases, et peut-tre Nekrassov avait-il raison de
plaindre encore les paysans.

Les pomes qu'on nous donne sont conus  la faon des pomes
occidentaux, des pomes allemands surtout. Un paysan meurt, on
l'enterre, dfil des choses intimes, en version triste,  l'opposite
d'Hermann et Dorothe; puis la veuve s'en va dans la fort, et un
gnie du gel et du givre, un roi Frimas (qui rappelle un peu le roi
des Aulnes de Goethe), vient s'tendre sur elle et l'enliser de sa
puissance; elle meurt. D'autres pomes plus ralistes, mais sans le
quelque charme du premier; mais rien de bien neuf ou de spcialement
russe; non qu'on doive blmer l'introduction de la lgende dans la vie
courante, que le mlange de ces deux gammes, raliste et mythologique,
ne produise l un heureux effet, mais ce fut ds longtemps mis en
pratique et mieux. Si Nekrassov est en sa langue, ce dont nous ne
pouvons juger, un artiste, c'est bien; s'il ne fut qu'une voix
populaire, il n'est intressant que pour les Russes, et ne le sera
pour eux,  un moment encore imprcisable, qu'archologiquement; mais
laissons les exotiques pour revenir  Paris.


Les Potes Maudits.

J'aime presqu'autant Verlaine critique que Verlaine pote. N'ai-je pas
en une prcdente chronique essay d'tablir: que faute de base
scientifique pour riger un systme de critique scientifique, il
fallait s'en remettre  la divination des crivains de valeur, qui se
prouvaient tels par les vers ou la prose, et sur ce garant accepter
avec plaisir, avec recueillement un peu, les opinions qu'ils mettent
et comme une stnographie de leur conversation. Or, Verlaine tant un
prestigieux lyrique, le cas se prsente en toute son ampleur. Aussi
vous dirais-je seulement que ce livre, _les Potes maudits_, contient
six portraits littraires o Verlaine dcouvre ou explique ceux qu'il
admire et aime. Corbire, Rimbaud, Mme Desbordes-Valmore, Villiers de
l'Isle-Adam, Stphane Mallarm et lui-mme Paul Verlaine, dit Pauvre
Llian. C'est je crois Corbire, parmi ces hommes, qui serait le moins
excellent pote, ou plutt le moins pote au sens rgl du mot; maudit
il le fut bien, plus que beaucoup, car je me souviens, ds la
jeunesse, que non seulement son livre ne fut pas signal et demeura
peu trouvable, mais ceux qu'on trouvait avaient la malechance; la
beaut de l'dition tentait les bouquinistes, et au lieu de le mettre
ngligemment avec tout le reste, o l'on cherche, et o quelques
lettrs eussent fini par le dcouvrir, feuilleter, lire et relire, les
_Amours jaunes_ se rencontraient derrire d'infranchissables glaces ou
cachetes, ou encordes solidement; par exemple elles ne bougeaient
pas de derrire la vitrine; et, comme une affiche sans dtails,
restait dans les ttes de ceux qui hantaient les rues de Seine,
Bonaparte, etc., ce titre: Tristan Corbire--_Les Amours jaunes_.

Je voudrais aussi rappeler que lorsque parurent les Complaintes de
Jules Laforgue, volume drement accueilli alors par ceux qui
n'admettent pas encore son auteur et bonne partie de ceux qui le
glorifient maintenant (je ne parle que d'opinions crites), lors,
dis-je, de l'apparition des Complaintes, un certain nombre
d'individualits sans mandats, qui faisaient de la critique
littraire, en entrevoyant vaguement le mme principe et s'attribuant
les mmes droits que Verlaine, mais bien moins doues que Verlaine,
accusrent Laforgue d'avoir UTILIS Corbire. Contre cette hypothse
militaient deux raisons--c'est que les complaintes attendaient depuis
un an chez Vanier de voir le jour quand parurent les _Potes maudits_,
et Laforgue ne connaissait presque pas Corbire qu'il aima, ds qu'il
le connut, tout particulirement et mit en bonne place en son Walhall
admiratif; puis une autre, celle-l dterminante pour lui attirer
cette accusation de lecture utile, il n'y avait, absolument,  quelque
point de vue que ce soit, aucun rapport entre les complaintes et les
Amours jaunes. Cette histoire  titre de document. Disons aussi
(encore du document) qu'au moment o Laforgue glissa timidement ses
complaintes, moment o personne, sauf Verlaine, ne publiait et
peut-tre n'crivait de vers dsemmaillots, un savant de ses amis,
dans une note publie en Belgique, dfendait le libre lyrisme de
Laforgue, en l'excusant: en ce genre de complaintes, la tenue
prosodique conventionnelle n'tait pas de rigueur; on a march
depuis.

Autant Laforgue fut un doux (et c'est bien Laforgue un pote maudit),
un patient alambic de recherches philosophiques et de quintessences de
cant mtaphysique, autant il est soucieux de n'crire que des femmes
traduites, trs traduites de la vie, librement menes en paennes
d'autrefois, ou en misses Anglaises, autant Corbire est vivant,
vibrant, masculin en ses sonnets aux hasards des rencontres, des
ironies contre les choses, plus que contre soi-mme excellent pote au
demeurant; et si,  ct des trs beaux vers que cite Verlaine, et
d'autres encore, tels la _Litanie au sommeil_, des pices graves et
mlancoliques, mme des contes intressants comme le _Bossu Bittor_,
on trouve bien des pomes quelque peu infrieurs, c'est que ce lent
travail qui consiste  isoler le vers de la prose,  le considrer,
ainsi que dit M. Stphane Mallarm, comme le produit de l'instrument
humain, ce travail n'tait pas assez avanc du temps de ce charmant
irrgulier qui professait envers les solennels imitateurs qui
fleurissaient de son temps le plus profond mpris et le disait.

M. Stphane Mallarm, lui, n'a jamais mpris personne; quant 
lui-mme il fut parfois peu compris et on le disait: un certain
moment on entreprit des traductions en prose vulgaire de ses sonnets,
et si cela ne rpondait  aucun besoin, cela rpondait  de nombreuses
demandes; on avait dit logogriphe, un journaliste qui rdigeait les
passe-temps et jeux d'adresse, simplifia; ce fut rbus. Tous les vers
que cite Verlaine sont choisis en ceux de la premire partie de la vie
littraire de Stphane Mallarm; ils sont non pas clairs, comme ceux
de la seconde partie, mais vraiment simples, et pourtant au temps o
Mallarm publiait ces vers, il y avait la Pnultime, cette fameuse
Pnultime, dont on parlait il y a dix ou douze ans de la rive gauche
 partout; la Pnultime tait alors le nec plus ultra de
l'incomprhensible, le Chimborazo de l'infranchissable, et le
casse-tte chinois. Enfin les temps sont passs et Mallarm est
admir; quoi qu'tre admir puisse parfois s'crire, tre en butte 
l'admiration de... et mme servir de cible  l'admiration de..., la
position littraire de M. Mallarm n'est pas mauvaise, il est
certainement estim de M. Brunetire qui, quoi qu'en disant moins
qu'il n'en pense, sait bien ce que c'est qu'une langue forte, pour
avoir frquent des classiques et doit reconnatre M. Mallarm. M.
Jules Lematre lui-mme, a discern en M. Mallarm un bon platonicien.
M. France sait; M. Sarcey, ce doit lui tre profondment, oh!
profondment gal. C'est bien simple pourtant, du Mallarm; je ne
parlerai pas du Placet, si on ne comprend pas, on ne comprendrait pas
M. Coppe; mais le sonnet  Edgar Poe! est-il possible de rendre plus
strictement et simplement la pense, et c'est, justement, cette haute
concentration et cette vidence, c'est--dire une seule faon de
comprendre laisse au lecteur, qui vaut au pote cet attribut
d'obscurit, de la part des lecteurs ou critiques presss, ennuys de
ne pouvoir en un rapide feuilletage numroter n'importe quoi sous les
rimes. Ce Mallarm, dcrit par Verlaine, est incomplet et ancien; on y
trouve peu les proccupations dernires du pote et du critique, mais
c'est de vieille date cet essai, et au moment il tait bien que
Verlaine crivt de Mallarm, et la rciproque le serait aussi.

Rimbaud, de tous, en ce livre, est le plus rvl par Verlaine; il
l'est surtout anecdotiquement, et il est largement cit; d'entires
pices qu'il fallait connatre. Dans certaines qui sont d'un Rimbaud
fort jeune, quelques menues tares, non dans la parfaite technique
symtrique, mais en des dtails adventices  la pense.

En 1886, je pus, grce  Verlaine, exhumer les _Illuminations_ et
republier la _Saison en enfer_, deux chefs-d'oeuvre d'un art qui
rejette le sujet ou le thme tranger  la personnalit qu'on peut
dvelopper avec de la simple rhtorique, qui utilise pour l'tude du
soi la parabole, l'apologie, le paysage non pourvu d'une existence
relle, mais largissant tel phnomne intrieur dont le jaillissement
concide avec la rencontre du paysage; puis des paysages de villes et
campagnes rvs et prophtiss, les tudes des illusions d'optique, en
vertu de ce principe que Rimbaud n'a point formul mais senti, qu' la
science seule incombe le devoir d'tre vraie absolument, que la
littrature peut n'tre vraie que d'accord avec le caractre spcial
de l'crivain, la certitude ne pouvant lui tre donne que par la
sensation franche de sa normalit. Rimbaud probablement pntr,
intuitivement, de cette ide que nous ne savons nullement quelle est
l'importance de cet agent dans les combinaisons mcaniques ou
humaines, organiques des choses, s'abstient de croire au progrs; le
monde lui apparut cyclique ainsi que sa destination, et nul doute pour
lui qu' travers les atavismes, les ttonnements, l'homme reviendra
par l'observation des lois scientifiques et de la morale de solidarit
qui en dcoulera,  rgir le chaos humain et ses forces utilisables,
d'aprs les feries des premiers paysages et la franchise des
premires races, entre individus infiniment moins nombreux. A travers
ses livres circule la foi  un ge d'or scientifique  venir, une re
de conscience dont la possibilit lui parat dmontre par sa foi en
l'volution de la conscience intuitive, et cet antique et ubiquitaire
tmoignage d'un ge d'or pass, qui traverse le berceau des races: ge
de peu de besoin et de pure conscience intuitive, et de vertu;
faudrait-il en croire les lgendes qui attestent toutes que c'est par
les crimes de l'homme que ces ges paradisiaques primrent; comme
aussi on peut supposer qu'aprs n'importe quel cataclysme effondrant
une organisation et lui dtruisant ses points de repre et ses outils
de travail, la race frappe s'humilie, et cherche en le chtiment de
ses fautes l'explication du phnomne brutal et destructeur. Il y a
bien autre chose encore chez Rimbaud. Il y a une sve de pense, comme
un circulus perptuel d'intuitions mtaphysiques; on sent la pense de
Rimbaud nourrie des plus pures valeurs de la pense humaine, et ses
hochets ordinaires de contemplations, les vrits ou les hypothses
de science, dont la destination est de se rvler plus compltes  de
suivants intuitifs et s'exprimenter par les travaux collectifs des
secondaires; il y a de la dsinvolture, une grande bravoure dans
l'excution, une recherche de suivre les ides par ordre analogique,
et les mtaphores par succession intellectuelle, bien plus que de
s'attacher au canon qui embote soigneusement un terme  l'autre, et
une proposition  l'autre, exactement comme un jeu de patience, avec
la ncessit de dtruire tout bond et raccourci de la pense,
c'est--dire son essence mme; car les penses humaines sont-elles de
telle valeur et de telle complexit qu'il en faille soigneusement
gravir chaque chelon, et ne vaut-il pas mieux sacrifier quelques
chanons vidents du raisonnement par juxtaposition, pour prsenter
l'ordre de la pense, c'est--dire la mthode d'intuition, la seule
chose vraiment fconde.

Mme Desbordes-Valmore est un aimable pote, un charmant pote, et
Verlaine explique trs bien pourquoi il la chrit. Il cite bien aussi,
pour faire partager sa dilection: il y a vraiment dans ces vers une
absence de cabotinage charmante, et des notes fminines avec une
partie seulement des dfauts des oeuvres fminines, soit de la
mivrerie et trop de petits gestes, mais jamais la grosse caisse et
les ouragans des Amazones qui montent sur les grands chevaux de
l'autre sexe. C'est trs dat, classique volutif, se garant des coups
de gong et de voix du romantisme, aussi cela charrie de menues
inutilits, des fables par exemple, auxquelles Verlaine trouve un
grand charme (quand on est le retrouveur, on ne s'arrte pas au
chemin du charme) et puis le pote, Verlaine le prouve, est du Nord,
et pas du tout, du tout du Midi; il tait temps, heureusement temps;
et Verlaine pourrait remarquer qu'aucun des potes maudits n'est du
Midi, Corbire et Villiers de l'Isle-Adam bretons, Rimbaud ardennais,
Mallarm originaire de Sens, croyons-nous, du Nord certes, lui-mme
Verlaine messin[4], Laforgue que j'ajoutais  la liste des potes
maudits naquit  Montevideo[5], ce qui est tellement le Sud...

  [4] Ardennais de race.

  [5] Origine Tarbaise et Bretonne.

M. Villiers de l'Isle-Adam, que Verlaine prsente comme pote maudit,
est,  l'tiquette, surtout, un prosateur. Des vers tout anciens, trs
anciens; depuis longtemps, il n'a publi que de la prose, avec un peu
partout et parfois tout le long de l'oeuvre un large style aux solides
accords, pleins de dessous musicaux; bref ce n'est pas le moment de
parler d'_Axel_, ou des _Contes Cruels_. Les vers de M. de Villiers de
l'Isle-Adam sont trs nobles, ceux que cite Verlaine sont nobles, il y
a peut-tre plus de musique dans un autre pome connu, o la lourde
clef du rve, etc... dans un Parnasse, mais M. de Villiers, malgr
cela et la strophe solitaire de l'_ve future_, est un pote en prose;
ce n'est pas le seul pote qui se trouve en ce cas; quant  la
proposition que fait Verlaine, d'attribuer le fauteuil du pote, celui
actuellement de M. Leconte de l'Isle,  M. de Villiers, cette
proposition d'abord est prmature, et puis un peu perfide,  un temps
o, sauf en la plupart des milieux, siger  l'Acadmie est quelque
peu notant, dprim, et trop gaulois.

Pour finir cette srie qui pouvait tre innombrable des potes
maudits, mais que Verlaine a d borner et a bien fait de borner, il
clt la srie, c'est lui le mlancolique Pauvre Llian, un nom d'une
bonne comdie de Shakespeare, pour dsigner quelque pauvre et brillant
et un peu vaincu prince, cheminant sous dguisement forc  la
conqute de son royaume. Il y prsente un Verlaine, doux pote, et qui
se met en peine de prouver l'unit de son art, aux doubles voltes
catholiques et paennes; il nous semble que le catholicisme de
Verlaine se compose du fort mysticisme inhrent  tout pote, surtout
qui a pratiquement et virtuellement souffert, que ce mysticisme imbib
de tendresse et de charit envers le prochain c'est du bon socialisme,
chez ceux qui ne tiennent pas  appeler Dieu cet tat de croyance 
des entits philosophiques. Verlaine, qui admet la sanction, une main
tantt lourde tantt caressante, et comme immensment personnelle,
pouvant s'appesantir sur lui ou le mnager, a tout naturellement
(gnie  part) le lyrisme plus tendre que des rsigns n'attendant
rien dans la vie que la dispersion finale, et occups  graver leur
nom sur le sable; cette tendance mystique ne doit nullement l'empcher
de dvelopper et traduire des cts plus jeunes et frivoles, ou plus
charnels, qui sont la vraie voie aux mysticismes par les repentirs;
mais nous avons dvelopp cela ailleurs.


Les Pomes de Poe.

TRADUITS PAR STPHANE MALLARM

La traduction intgrale d'Edgar Poe par des artistes dvous  la
gloire de ses ides s'achve, et quelques pages d'esthtique et de
critique, seules manquent encore. Aprs Baudelaire voici M. Stphane
Mallarm. La traduction des pomes avec scolies a paru, en une
luxueuse et amusante typographie, fleuronne d'un profil de corbeau,
orn d'un intellectuel portrait par Manet; et, dans un calque aux
lignes hiratiques et comme d'bne, voici la transposition des rares
pomes, des rares pomes en vers--car que serait-ce qu'_Ombre_ ou
_Silence_, sinon des pomes en prose--qu'a laisss la vie brve de
Poe.

Louer les qualits de traducteur de M. Mallarm serait chose
singulire. Pour un artiste tel que lui la traduction est quelque
chose comme un hommage rendu  une glorieuse mmoire, et aussi comme
un soin prventif que quelque ngociant ne s'vertue  trahir un des
gnies prfrs. La traduction est faite en prose, en calque, d'un
vocabulaire qui rend les lignes comme d'horizons nocturnes de
l'original, et souple aussi, assez pour noter les quelques passages
ironiques d'une ide  l'autre et les points de repre en termes
familiers qui s'y trouvent imbriqus; on entend comme un rappel
d'harmonies autres, que l'on pressent distantes et formules d'un
diffrent syllabaire avec de diverses notations.--La gloire de cette
traduction est en somme qu'on la peut lire avec la joie que donnerait
un livre original, et qu'on ressent la communication quasi directe
avec l'artiste crateur.

Sur le seuil le clbre et classique sonnet:

    Tel qu'en lui-mme enfin l'ternit le change...

qui sera reconnu lumineux quand l'ensemble des oeuvres actuelles, dont
la rputation d'intelligibilit repose sur ce monstrueux pacte que le
lecteur croit comprendre les vocables auxquels il n'attache pas de
sens prcis et que l'auteur se fie au lecteur pour leur communiquer un
sens quelconque, quand ces oeuvres seront dfuntes et porteront 
juste titre le titre de livres de dcadence dont on a fustig en ces
temps ceux de tout crivain novateur, et mme d'autres.

Puis le _Corbeau_, _Hlne_, le _Palais hant_, _Ulalume_, des
romances les unes dj publies (en cette mme traduction) aux cours
des revues mortes de littrature, et les Scolies indites, 
l'rudition et la vrit desquelles on n'a qu' souscrire.

Le pome--et le pome anglais est depuis bien longtemps plus affranchi
que ne l'tait le ntre avant les derniers efforts--avait tent bien
souvent Poe. Il est quelque part un regret de ne s'tre point plus
obstin en ce genre de traduction rythmique et synthtise et
suppressive de dtails d'ambiance, qu'met Poe lui-mme, regret un peu
semblable  celui de Nerval publiant ses excellents sonnets et se
plaignant de n'tre plus qu'un prosateur endurci. Il pensait que la
posie mourait en l'homme aprs un certain automne de la vie;
peut-tre plus justement cette sensation lui tait venue qu'il est
difficile et inutile  un homme de pense de faire concorder les ides
qu'il veut traduire en leur luxe de dcors et leur intrt de
circonstances, avec les rgles d'une troite tabulature tablie
toujours par une individualit sans mandat et d'autant plus coute
qu'elle est plus dnue de mandat et plus encore draconienne. Poe
s'tonne, en une page thorique, que personne n'ait os toucher  la
forme du vers; et n'est-il pas assez tonnant qu'au milieu de
l'volution perptuelle des formes, des ides, des frontires, des
ngoces, des forces motrices, des hgmonies, d'un perptuel
renouvellement du langage tel qu'un grammairien intitule quelques
essais _la Vie des mots_ (conforme en ce sens  Horace), seul le vers
reste en gnral immobile et immuable, et qu'il faille des cataclysmes
populaires et des invasions de barbares et dix mille maux pour qu'il
se modifie. Serait-ce que les grands esprits comme Poe, Nerval,
s'cartent du mtier d'esclaves, que de vrais potes comme Flaubert
fuient loin des chanes redoutables, que Baudelaire hsite recherche
une forme de pome en prose plus musicale et moins thme  menuiserie
que le vers de son temps, dont il tirait le possible; quelles que
soient les raisons de ces successives ankyloses, il a fallu, aprs
l'mancipation romantique, une cinquantaine d'annes pour que des
potes eussent la franchise de leurs sensations et pussent s'noncer
en relatifs annonciateurs.

Cette question multiple (car librer le vers n'est pas encore
l'utiliser) a sous tous aspects reu, dans l'oeuvre de Poe, des
contributions. D'abord la Gense d'un Pome dclare plus tard par
lui-mme une fantaisie, puis une Confrence sur la posie et quelques
potes anglo-amricains. De ces deux textes--car si Poe a dsavou la
forme dogmatique de cet essai, il ne l'a pas moins crit--il
rsulterait la conception suivante:

La posie n'a que mdiocrement et mme nullement  se soucier de
vrit; elle n'a pas non plus  se soucier de passion--naturellement
donc, ni moralit, ni sentimentalit; elle a comme essence l'amour.
Pour diffrencier la passion et l'amour, Poe voque les images de la
Vnus Uranienne et de la Vnus Dionenne.

Plus loin il dveloppe quels sont les lments constitutifs de la
posie; il numre les calmes nocturnes, les hasards crpusculaires,
les splendeurs visibles de la femme, la vie et les parfums que
dgagent ses allures et ses vestitures, les instants o l'on s'veille
au bord du souvenir, comme aux confins du rve, etc... Ce qui,
dvelopp, indique une recherche de traduction de la sensation pure,
de l'amour sans les contingences qui le dterminent pour tel ou tel
tre, avec l'vocation de toutes courbes et tous aspects y
correspondant et pour ainsi dire en compltant la gamme dans la nature
vraie et dans les aspects des choses dites civilises; le devoir du
pote consisterait  purer sa sensation des petits rythmes
passagers, colre, jalousie, agrments, etc... qui forment le fonds
habituel des petits lgiaques, et de considrer l'amour comme un jeu
ncessaire, au moins d'aprs les contingences de la vie, des facults
et des robustesses de l'homme. Cet amour, il l'tudie en ses phases
essentielles, soit, comme dans _le Corbeau_, en son aspect le plus
dfinitif et le plus complet, le regret de la perte dfinitive d'une
femme aime, soit dans la forme que reprend cette femme dans la pense
de l'amant (_Ulalume_), soit dans la suggestion manant d'un paysage,
dont les mlancolies s'alliant au souvenir immanent, imposent 
l'esprit un regret plus amer de l'tre perdu et provoquent une douleur
physique, cardiaque.

Deux de ces pomes, _le Palais hant_ et _le Ver_, se trouvent
enchasss dans les contes _la Maison Usher_ et _Ligeia_; voyons
l'utilisation du pome considr l comme facette d'un rcit.

Nous considrons _la Maison Usher_ comme la dramatisation d'un fait
psychique, intrieur, personnel  Poe.--Dans un dcor satur d'une
tristesse sombre et comme sulfureuse, un chteau crevass d'une
imperceptible lzarde comme une me tombe au deuil profond,
contagieux, emmure en son existence de rves anormaux--le visiteur
rencontre un trs ancien ami qu'il a peine  reconnatre et dont il
dpeint les intimes phnomnes, la perception de silence et de
conscience, comme d'un autre lui-mme; cet tre  la fois si semblable
et diffrent du visiteur occupe un chteau dont les murs sont orns de
dcorations qui sont au visiteur familires, mais un peu renouvels
par le bizarre des circonstances, soit la raret de la sensation; une
femme passe grande, supra humaine, MUETTE--on ne la reverra plus;
cette me incluse en l'me du visiteur, voque par ces circonstances
du chteau, de l'atmosphre, du passage de la femme, cette me
dlimite par ses facults de perception extraordinaire, extatique, et
le don de bizarres perversions de thmes musicaux connus, il faut la
faire entirement vivre et pour ainsi dire marcher; ici Poe place le
pome du _Palais hant_, donnant en symbole l'tat exact de cette me
suprieure, autrefois rgie d'une belle conscience sans regret,
maintenant proie de la foule des sensations mauvaises rsurgentes en
joies inutiles; puis  travers cette me hante,  travers telle
contemplation,  travers telle oiseuse lecture, la mmoire de la femme
s'impose, de la femme trop tt mure, et qui vient remourir sur le
coeur de l'amant, et tout s'croule, et bien des fois s'croulera. Le
rle exact ici du _Palais hant_ ce serait  la fois de concrtiser et
d'affiner l'ide principale de Poe: la concrtiser en la prsentant
sous un symbole plus simple, plus facile  reconnatre, car
l'introduction de ces vers est un appel, un avertissement  l'me du
lecteur prvenu par la tradition que le lyrisme est la traduction des
vrits essentielles: l'affiner en ce que la vrit qui fait l'objet
du rcit, de l'allgorie, du symbole complexe et revtant les
apparences et le milieu d'un fait de vie, se prsente en ce court
pome dpouille des laborieux apprts sous lesquels le premier tat
de cette vrit se prsente. J'emploie ici le mot de vrit, aprs
avoir dit prcdemment que Poe excluait de la posie toute vrit;
c'est affaire de mots. Poe exclut rellement tout ce qui aurait
l'apparence d'une dmonstration didactique de la vrit, aussi ce qui
serait le sec dveloppement d'un principe scientifique ou
philosophique o ses contemporains croyaient tenir la vrit; il
utilise ce terme en un sens relatif comme celui de longueur, quand il
bannit les longs pomes et dit avec raison que _le Paradis Perdu_ ne
peut soutenir la lecture que par fragments, et qu'il est inutile de
construire ainsi de longues popes que la cervelle humaine ne saurait
apprcier, l'effort fait pour en prendre connaissance blasant l'esprit
au bout d'un petit nombre de vers. Mais ce terme de vrit est
essentiellement relatif et veut dire ici didactique et enseignant, car
il est difficile d'admettre que l'auteur d'_Eurka_ ne ft sensible 
l'attrait des relles vrits jusqu' se passionner pour leur
recherche. Si, incontestablement, le pote n'a pas  se proccuper
d'apporter un rglement des questions pratiques et sociales ou des
opinions fixes et neuves sur la thermo-dynamique, du moins lui est-il
ncessaire de connatre les vrits mentales et personnelles qu'il
contient, pour raliser ce qu'entendait Poe par posie, soit la mise
en oeuvre du sentiment en son essence, c'est--dire pur du milieu et
des ambiances qui sont des causes d'erreur; or, chercher  isoler un
sentiment de ses causes d'erreur, qu'est-ce sinon en poursuivre
l'exacte et sincre vocation, c'est--dire chercher  le connatre en
sa vrit. De mme pour la moralit de la posie, c'est le caractre
didactique et prcheur de la morale courante et philosophique que Poe
lui interdit, car qui dit vrit dit moralit, le bien pour l'individu
comme pour l'espce consistant simplement  mettre de la logique et
de l'accord entre sa destination perptuelle et les phases momentanes
de sa vie. Or, tudier les phnomnes de conscience comme en _William
Wilson_, _le Coeur rvlateur_, _l'Homme des foules_, _la Double
Bote_, etc..., c'est faire oeuvre de moralit. Des exemples extraits
d'une confrence de Poe, o il prsente aux lecteurs de ses extraits
favoris des potes anglo-amricains qu'il prfre, le dmontrent; la
jeune fille de _Thomas Hood_ est comme un plaidoyer social, mais
fonde sur un fait humain et concluant  l'motion; autant le petit
pome de _Willis_, la cantilne cite de Shelley est une sorte de
srnade d'amour, etc...

Si nous tudions _Ligeia_, une construction analogue  celle de _la
Maison Usher_ apparat; comme un burg recul en pays de merveilleux,
avec de lourdes draperies non attenantes aux murs et non essentielles,
de lourdes draperies d'un prcieux mtal o des arabesques forment 
l'oeil qui les voit d'un angle diffrent de divers et dissemblables
entrelacs de monstres; des sarcophages de granit noir forment les
angles de la salle; et l se passe le phnomne de la prsence
toujours renouvele des yeux inoubliables de lady Ligeia. Quand allait
mourir lady Ligeia, aprs que les circonstances de la rencontre et de
l'amour ont t rendues suffisamment nigmatiques, et que le lecteur
est prvenu qu'un aggrgat de choses prcieuses, rares et
extraordinaires va disparatre, l'horreur s'augmente du pome qui rend
ce cas de disparition si gnral, humain, ordinaire, que des anges
d'esprance ne peuvent que se voiler et se lamenter quand
d'inluctables lois de destruction s'accomplissent. Encore l,
concrtion et affinement du symbole qui sert de thme au conte de
_Ligeia_.

La vie de Poe, si elle et t moins brve et, grce  quelques
rentes, plus homogne, et certes fourni une volution du pome. Chez
lui et chez Baudelaire, consquemment, on trouve ce que Baudelaire
appelait les minutes heureuses, les minutes d'altitude de conscience,
de la conscience en elle-mme, cho des phnomnes passionnels, de la
conscience acceptant l'influence des phnomnes de paysage et les
adaptant  sa couleur d'me momentane, empreinte de douleur puisque
tel est ce temps et ces circonstances qui rduisent la littrature
digne de ce nom  n'tre que de la pathologie passionnelle; on y
trouve un art savant, savant en lui-mme et non riche d'exemples
antrieurs (ce qui est le point pour toute technique potique); il n'y
a ni enseignement, ni bric--brac, ni remploi des dsutudes; les
pomes de Poee arrivent  tre des pomes purs; mais cette utilisation
spciale du vers, dans les contes, qui pouvait tre le dbut d'une
srie d'utilisation de formes nouvelles, dmontre l'artiste fort
proccup des tendances gnrales du rythme potique et sur ce point
spcial, au bord de dcouvertes qui se sont ensevelies, de mme qu'il
est impossible d'admettre que Baudelaire, aprs les pomes en prose,
n'et pas trouv une srieuse rvolte contre l'uniforme potique de
ses contemporains et leur certitude en des cadences simples qu'ils
poursuivent en les dclarant les seules bonnes, mais en ralit faute
de mieux, et par ignorance, d'abord de leur art, ensuite de leur
mtier.


Le socialisme du comte Tolsto.

Art et science, qu'est-ce, au fond? quelle est la ncessit de l'art
et de la science, leur destination, leur utilit dans cette humanit
qui semble entirement ddie  chercher, les uns  se gurir, les
autres  prserver leurs richesses acquises, des revendications
populaires? Le comte Tolsto est arriv  se le demander plus
profondment qu'encore cela n'avait t fait. Les deux livres: _Que
faire?_ et _Ce qu'il faut faire_, sont la traduction d'un manuscrit
autographi qui s'appelle le _Recensement  Moscou_.

C'est de soi, en tant que l'on se connat en se dlimitant par le
contact des autres, que le comte Tolsto est parti pour se crer un
principe de recherche et une mthode qui le mne  l'ide de justice
et  la science de la justice.

Il a vu des mendiants demander avec prcaution l'aumne; ils feignent
saluer; si on s'arrte, ils tendent la main, sinon ils passent en
continuant quelque geste machinal et indiffrent; tandis que son
attention est sollicite par ce mange, il en voit qu'on saisit et
qu'on arrte.

A sa question, pourquoi arrte-t-on ceux qui demandent au nom du
Christ? on lui rpond que c'est par ordre et que ce que l'on fait est
bien fait probablement, puisqu'il en est ainsi ordonn. Chez les gens
de sa caste  qui il parle de cette misre, il rencontre de
l'indiffrence et presqu'une fiert que Moscou possde une aussi belle
misre, aussi complte. On lui indique o sont les refuges, les
quartiers misrables, les hospitalits de nuit; il s'y rend. Au
premier abord il est navr de la vue de ces dnuments.

Il s'inquite, visite, crit pour obtenir le concours de ses amis et
des autorits, pour arriver, grce  leur aide,  vtir et habiller
ces tres. L'occasion de se bien renseigner sera le recensement.

Une habitude plus grande qu'il contracte ainsi des gtes de nuit et de
la foule qui y grouille, lui dmontre que peu de ces gens sont
absolument dnus de ressources, et que ce n'est pas tant d'argent,
mais d'ducation qu'ils ont besoin. Il numre leurs promiscuits,
leurs manies; quelques msaventures de sa charit personnelle le
convainquent, de plus en plus, que ces tres sont surtout malheureux
de par les maladies morales et intellectuelles, dshabitude du
travail, inclinaison  l'ivrognerie,  l'union grossire des sexes;
d'o vient ce mal? de la contagion manant des classes riches.

Ces moujiks quittent la campagne, o ils pourraient pniblement mais
dignement vivre, pour venir dans les villes, vivre des miettes de la
corruption des raffins.

Il voit les humains partags en deux castes; ceux de la caste
suprieure, dont l'ambition est de vivre du travail d'autrui, le
payant et ainsi l'avilissant, crant autour d'eux les domestiques et
les vices inhrents  cette condition; ces gens de la caste suprieure
occupent des logis, revtent des toilettes, obissent  des moeurs,
qui crent entre eux et les dshrits une infranchissable barrire.

Ces dshrits qui forment la caste infrieure n'ont qu'un but,
arriver, par un moyen quelconque, par une similitude dans les
vtements, les bijoux, la facilit du travail,  ressembler  ceux de
la classe suprieure. Donc le branle est donn autour d'une ide
vicieuse, et, comme des cercles concentriques, toutes les classes
gravitent autour de cette ambition: chapper  la loi du travail. Le
travail physique, c'est l'exercice libre et attrayant des bras et des
jambes dont la nature a dou l'homme pour qu'il s'en serve; le laisser
sans exercice est, pour l'homme civilis des classes suprieures,
aussi grave que, pour le populaire, laisser dprir son intelligence.

Or, vers quoi ce populaire disgraci orientera-t-il les efforts de son
intellect? Partant d'une loi, que Tolsto considre comme fausse, de
la division du travail, tout art et toute science sont combins de
faon  lgitimer le mauvais ordre qui rgne dans le monde. Les
systmes les moins fonds, tays sur quelques apparences
scientifiques, sduisent pour des demi-sicles les gnrations.

Un pdant incapable, Malthus, enseigne qu'il faut sacrifier la
gnration humaine  l'aggrgat du capital: il plane sur son temps un
demi-sicle. Hegel, qui ne sait pas les sciences, professe que tout
marchant vers un devenir qu'on ne peut prvoir, toute manifestation
humaine et empirique est sacre, que tout se lgitimera plus tard, et
que tout est ainsi parce qu'il n'en peut tre autrement: voil pour un
demi-sicle de croyance chez les prtendus intellectuels. Or, ce
populaire, qu'a-t-il  faire de l'art, de la science qui ne s'adresse
pas  lui? Que signifie cette prtendue abolition des castes, qui cre
des riches et des ilotes et ceci au nom de sciences qui, sous leurs
noms de sophisme, mysticisme, gnosticisme, scholastique, Kabbale,
Talmuds, n'ont rien su crer? Cette science purement d'rudition,
accessible aux riches seulement, cette science qui touffe les voix de
la conscience, est-ce vraiment la science? et cet art de mandarins,
est-ce l'art? et ce luxe, rsultat d'habitudes invtres, et
encombrement d'inutilits,  quoi sert-il? En cette socit affaiblie
par le mauvais emploi des ressources intellectuelles, que faut-il
faire? La gurir; et comment? car on sait que la charit individuelle
ne gurit pas la pauvret, et que la prdication n'entrane pas les
riches au renoncement.

Il faut, pour tous, les soigner, leur rendre l'hygine et par
consquent la connaissance de leurs besoins et de leurs sentiments; le
meilleur moyen apparat au comte Tolsto le travail physique; il s'y
est mis lui-mme, d'abord parce que sa conscience l'y induit, et que
l'exemple d'un seul peut, en dterminant d'abord quelques adeptes,
puis par ceux-ci un nombre plus grands d'adhrents, transformer l'tat
de choses existant.

De ces thories sociales, dont on doit d'abord accepter la justesse
des intentions et ce grand point reconnu qu'il faut soigner l'humanit
et non la rvolutionner, que reste-t-il acquis?

Les lecteurs du livre devront, dans les points de dtail, se souvenir
que l'auteur est russe, profondment russe, que son champ
d'expriences a t la ville et la campagne russe. Non point que je
veuille dire que nos classes suprieures vaillent mieux, et que nos
classes infrieures soient plus heureuses que celles qu'il a pu voir;
mais dans sa mdication  l'ordre de choses, pour la possibilit
d'lever des malheureux  une ide plus haute d'eux-mmes, il compte
certainement sur des lments de mysticisme et de religion plus
profonds en des races plus neuves que nos races occidentales.

Sa solution du travail personnel est applicable surtout en Russie,
pays norme avec infiniment de petits centres; applique en France,
elle n'arriverait qu' de la surproduction. Cependant remarquons qu'
l'inverse du courant actuel qui favorise les grands centres et divise
 l'infini le travail dans les industries, chose  quoi ces grands
centres sont favorables, des thoriciens ont dj oppos l'ide de
cration de petits centres ruraux et manufacturiers, de villages
ouvriers qui pourront se suffire  eux-mmes ds que la question du
transport de la force sera rsolue. Savoir si consacrer une partie de
la journe  un travail physique entraverait l'art et la science en
leur dveloppement chez un cerveau, peut se rsoudre en un sens
favorable aux ides de Tolsto; si vous remplacez le mot travail, qui
implique fabrication ou soins rguliers et toujours les mmes
apports  une profession, par le mot exercice, vous dcouvrirez que
l'opinion est vraie.

Or, la crbralit d'un savant ou d'un artiste n'occupant pas toute sa
journe, le temps libre est donn soit  des plaisirs qui
compromettent l'oeuvre possible, soit  des ncessits financires;
l'crivain y subvient avec de la copie, le savant avec de
l'enseignement.

Or, tout le monde sait et peroit qu'il se fait un pouvantable
gchage de copie, que cette copie est en gnral dvolue aux pires
crivains, que le succs de certains, qui y trouvent leur pain et leur
plaisir, dvoie vers la littrature un tas de gens dont la place
serait derrire quelque appareil tlgraphique ou quelque machine 
crire ou  tisser. Pour l'crivain de talent ou de franchise, la
copie rtribue est un leurre; il a donc tout intrt  chercher dans
quelque travail autre le moyen de vivre, et, s'il peut, vivre dans
l'exercice physique, le temps qu'il consacrait  vulgariser et  se
vulgariser. Quant aux autres dnus de talent ou de franchise, et dont
les nombres incalculables s'amplifient tous les jours et se recrutent
soit de victimes de l'Universit, soit de gens sans autre aptitude que
l'mission des ides d'autrui, ce serait pour eux seuls qu'en un tat
bien polic, on pourrait, pour une fois, lgitimer la dportation
coloniale. Les savants, eux, enseignent; un vrai savant est une
raret; ils sont une vingtaine au maximum pars en divers pays et
diverses spcialits; les autres rabchent  la jeunesse, mettent au
courant de vieux traits et ructent  l'heure ou  la page ce qu'ils
ont appris en leur enfance. Voyez dans de solides maisons
universitaires, inattaquables sur leurs bases de dictionnaires,
thesaurus, manuels, favoriss par les programmes, toujours identiques,
les thesaurus, les manuels de M. un tel, remanis par un tel, remis au
courant par MM. tels et autres, le tout pour la plus grande prosprit
commerciale des diteurs et des fortes maisons.

Contre cette coalition d'intrts que voulez-vous que fasse la science
dont la mobilit est la loi, tant qu'elle n'aura pas trouv
d'indestructibles assises. Pour ces professeurs et savants, le travail
manuel ou l'exercice, l'hygine par quel moyen que ce soit serait plus
profitable  l'espce et  eux-mmes que ce qu'ils font. Qu'on
n'objecte pas que c'en serait fait de la jeunesse, prive de ces
Mentors, ou tout au moins les possdant moins prs d'elle; la
jeunesse, sauf les bons moutons de Panurge dont on fait le calque d'un
programme et que l'on dresse  remplir des fonctions qu'ils
remplissent mal, perd un temps prcieux  se dfarcir la tte des
opinions errones, dfinitions falotes, admirations mal motives, et,
ce qui est plus grave, mthodes de recherches qu'on lui a inculques.
Qu'y a-t-il d'essentiel dans une mthode d'ducation qui habitue
sans cesse l'esprit au petit effort sur lui-mme, petit effort
de traduction, petit effort d'ornement et d'lgance, sur des
bases indiscutables et axiomatiques, avec interdiction de
gnralisation--heureusement d'ailleurs, car que gnraliseraient-ils?

Donc Tolsto a raison; la civilisation et l'volution est ligotte de
paralogismes et de parti-pris o l'on s'arrte avec complaisance,
parce qu'ils lgitiment l'tat existant. Or, Tolsto ne se borne pas 
attaquer les prjugs qui vivent aux corps constitus, il rsout 
rien ou peu de chose des systmes qui eurent la rputation d'tre
progressistes, l'hegelianisme, le positivisme, la faon dont on a
appliqu Kant, l'tude exprimentale du fait, qui ne s'claire de la
lumire d'aucune thorie intuitive, la mdecine moderne dirigeant des
soins vers la gurison spciale des classes riches, il eut pu dire
vers la transmutation de leurs maladies. A l'art il demanderait plus
d'motion et de vie, et non point la fourniture donne aux loisirs ou
aux besoins de comparaison de telle classe assez riche pour acheter
les livres, et certes il a raison.

Il en est jusqu'ici de tout systme sociologique comme des thories
littraires et scientifiques; on ne peut qu'approuver le thoricien
quand il montre nergiquement les vices de l'tat social, la part que
l'homme prend  l'entretien de ces vices, la dpression que sa
cervelle trique de privilgi sans droit impose  la science et 
l'art. Tant qu'on signale le mal, tous les rformateurs, et ceux qui
sentent la ncessit des rformes, sont d'accord sur la nature du mal
et ses diagnostics; les divergences se montrent quand il s'agit
d'installer l'hygine nouvelle des races diverses, et par quel moyen
les y habituer, car nous savons que rien de ce qui se fait violemment
n'a de durable existence; il faut que l'humanit vienne  son meilleur
devenir. Nous savons aussi que par une fatale loi d'impulsion, tout
malade est port  accomplir spcialement les actes qui peuvent
empirer son tat, jusqu' ce qu'un choc rveille sa volont et
l'incite  remonter le courant de la vie nuisible. Toute rforme ne
pourra s'tablir que sur de compltes bases scientifiques, et c'est
ce qui manque aux livres du comte Tolsto, mais ils offrent du mal
d'mouvants tableaux; son instinct d'artiste minent lui a bien
indiqu le mal social et ses phases dlicates, et c'est d'un trs bel
instinct de rformateur qu'manent ses vues.


A M. Brunetire.--Bourget.--Un sensitif: Francis Poictevin.

Les diffrentes manifestations littraires groupes, si l'on veut,
sous les vocables du symbolisme et de dcadence, deviennent fait
accompli pour la _Revue des Deux-Mondes_. Sans m'garer dans une
discussion de dtail, je voudrais donner  M. Brunetire[6] une ide
plus nette des tendances techniques de ce mouvement, et surtout de la
tendance vers la littrature du vers, au moins en mon avis spcial.

  [6] M. Brunetire, alors, demandait ces claircissements, parlait
  du Symbolisme, sans clart mais avec sympathie. Encore que ce fut
  par haine du Naturalisme et du Parnasse, il fallait lui tenir
  compte de cette mme bonne intention.

Il faut bien admettre que, ainsi des moeurs et des modes, les formes
potiques se dveloppent et meurent; qu'elles voluent d'une libert
initiale  un desschement, puis  une inutile virtuosit; et qu'alors
elles disparaissent devant l'effort des nouveaux lettrs proccups,
ceux-ci, d'une pense plus complexe, par consquent plus difficile 
rendre au moyen de formules d'avance circonscrites et fermes.

On sait aussi qu'aprs avoir trop servi, les formes demeurent comme
effaces; leur effet primitif est perdu et les crivains capables de
les renouveler considrent comme inutile de se soumettre  des rgles
dont ils savent l'origine empirique et les dbilits. Ceci est vrai
pour l'volution de tous les arts, en tous les temps. Il n'y a aucune
raison pour que cette vrit s'infirme en 1888, car notre poque
n'apparat nullement la priode d'apoge du dveloppement
intellectuel.--Ceci dit pour tablir la lgitimit d'un effort vers
une forme nouvelle de la posie.

Comment cet effort fut-il conu?--brivement, voici:

Il fallait d'abord comprendre la vrit intrinsque de tentatives
antrieures et se demander pourquoi les potes s'taient borns dans
leurs essais de rforme. Or, il appert que si la posie marche trs
lentement dans la voie de l'mancipation, c'est qu'on a nglig de
s'enqurir de son _unit_ principale (analogue de l'_lment_
organique), ou que, si on perut quelquefois cette unit lmentaire,
on ngligea de s'y arrter et mme d'en profiter. Ainsi les
romantiques, pour augmenter les moyens d'expression de l'alexandrin,
ou, plus gnralement, des vers  jeu de syllabes pair (10, 12),
inventrent le _rejet_ qui consiste en un trompe-l'oeil transmutant
deux vers de douze pieds en un vers de quatorze ou de quinze et un de
neuf ou dix. Il y a l dissonance et brve rsolution de la
dissonance. Mais s'ils avaient cherch  analyser le vers classique
avant de se prcipiter sur n'importe quel moyen de le varier, ils
eussent vu que dans le distique:

    Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel,
    Je viens selon l'usage antique et solennel...

le premier vers se compose de deux vers de six pieds dont le premier
est un vers blanc:

    Oui, je viens dans son temple...

et dont l'autre:

    adorer l'Eternel...

serait galement blanc si, par habitude, on n'tait sr de trouver la
rime au vers suivant, c'est--dire au quatrime des vers de six pieds
groups en un distique.

Donc,  premier examen, ce distique se compose de quatre vers de six
pieds, dont deux seulement riment. Si l'on pousse plus loin
l'investigation on dcouvre que les vers sont ainsi scands:

         3       |       3         |   3    |              3
    Oui je viens | dans son temple | adorer | l'ternel

        2    |       4       |    2    |                   4
    Je viens | selon l'usage | antique | et solennel

soit un premier vers compos de quatre lments de trois pieds, ou
ternaires; et un second vers scand: 2, 4, 2, 4.--Il est vident que
tout grand pote ayant peru d'une faon plus ou moins thorique les
conditions lmentaires du vers, Racine a, empiriquement ou
instinctivement, appliqu les rgles fondamentales et ncessaires de
la posie, et que c'est selon notre thorie que ses vers doivent se
scander. La question de csure, chez les matres de la posie
classique, ne se pose mme pas.

Dans les vers prcits, l'unit vraie n'est pas le _nombre_
conventionnel du vers, mais _un arrt simultan du sens et de la
phrase sur toute fraction organique des vers et de la pense_. Cette
unit consiste en: _un nombre (ou rythme) de voyelles et de consonnes
qui sont cellule organique et indpendante_. Il en rsulte que les
liberts romantiques dont l'exagration funambulesque se trouverait
dans des vers comme ceux-ci:

    Les demoiselles chez Ozy
                Menes.
    Ne doivent plus songer aux hy-
                Mnes.

sont faux dans leur intention de libert parce qu'ils comprennent un
arrt pour l'oreille que ne motive aucun arrt du sens.

L'_unit_ du vers peut se dfinir encore: _un fragment le plus court
possible figurant un arrt de voix et un arrt de sens_.

Pour assembler ces units et leur donner la cohsion de faon qu'elles
forment un vers, il les faut apparenter. Ces parents s'appellent
allittrations (soit: union de voyelles similaires par des consonnes
parentes). On obtient par des allittrations des vers comme celui-ci:

    Des mirages | de leurs visages | garde | le lac | de mes yeux.

Tandis que le vers classique ou romantique n'existe qu' la condition
d'tre suivi d'un second vers ou d'y correspondre  brve distance,
ce vers pris comme exemple possde son existence propre et intrieure.
Comment l'apparenter  d'autres vers? Par la construction logique de
la strophe se constituant d'aprs les mesures intrieures et
extrieures du vers qui, dans cette strophe, contient la pense
principale ou le point essentiel de la pense.

Ce que j'aurais  dire sur l'emploi des strophes fixes, soit les plus
anciennes, et des strophes libres, serait la rptition de ce que je
viens d'noncer  propos du vers fixe; il est aussi inutile de
s'astreindre au sonnet ou  la ballade traditionnels que de
s'astreindre aux divisions empiriques du vers.

L'importance de cette technique nouvelle (en dehors de la mise en
valeur d'harmonies forcment ngliges) sera de permettre  tout vrai
pote de concevoir en lui son vers, ou plutt sa strophe originale, et
d'crire son rythme propre et individuel au lieu d'endosser un
uniforme taill d'avance et qui le rduit  n'tre que l'lve de tel
glorieux prdcesseur.

D'ailleurs, employer les ressources de l'ancienne potique reste
souvent loisible. Cette potique avait sa valeur, et la garde en tant
que cas particulier de la nouvelle, comme celle-ci est destine 
n'tre plus tard qu'un cas particulier d'une potique plus gnrale;
l'ancienne posie diffrait de la prose par une certaine ordonnance,
la nouvelle voudrait s'en diffrencier par la musique. Il se peut trs
bien qu'en un pome libre on trouve des alexandrins et mme des
strophes en alexandrins, mais alors ils sont en leur place sans
exclusion de rythmes plus complexes.

M. Brunetire veut bien reconnatre,  travers ses perptuelles
accusations d'incomprhensibilit, que le vers se trouvera ainsi
libr de rgles tyranniques et inutiles; cela prouve que s'il ne
comprend pas tout il comprend un peu. En revanche, peu logiquement, il
me reproche de n'avoir pas publi de sonnet sans dfaut; si j'mettais
le voeu qu'il me prouvt son excellence de critique par un bon article
 la mode de La Harpe, il me traiterait de mauvais plaisant.

Enfin que l'on approuve ou blme de modifier les formules reconnues de
la posie, encore doit-on consentir  ce que les pomes soient
strictement construits sur les seules bases esthtiques et
scientifiques que le pote admet.

M. Paul Bourget runit en deux massifs volumes des notes de voyage et
des portraits d'crivains. Pour tudier des livres ainsi faits en un
long espace d'annes, il faudrait une place aussi vaste que le livre
lui-mme. Notons. M. Bourget aime et admire la phrase d'Amiel: un
paysage est un tat de l'me. Cette phrase, trs auparavant, fut dite
par M. Mallarm; elle fait le fond de l'art de Poe; _l'harmonie du
Soir_, de Baudelaire, n'en est qu'un reflet. Amiel arriva bon dernier.
M. Bourget aime l'Angleterre et le dit. Il y a dans ses croquis de
Londres de jolies visions, des pomes en prose insuffisamment rythms,
un dsir d'ailleurs et de plus large. Les curiosits intelligentes qui
font le fond du talent de M. Paul Bourget se retrouvent toutes dans sa
critique, et l'on n'y saisit pas le dfaut de ses romans, mais rien
n'est concluant, et nulle part dans ses deux volumes, sur quelque fait
de vie ou quelque crivain, une page dfinitive. On croirait que M.
Bourget se garde d'tre dfinitif. Il est le protagoniste et le matre
de toute une cole dont feraient partie MM. France et Loti, par
exemple, cole qui confesse un dilettantisme exagr. Aprs le grand
coup de voix de M. Zola, les crivains intellectuels en recherche
d'originalit inaugurrent une patiente enqute du Moi. Ils suivaient
en cela la voie de M. de Goncourt, dont la perptuelle analyse d'tres
diffrents se concentre en somme en une tude des reflets des
personnalits sur lui. Ils se rattachaient ainsi  la svre et belle
ligne des Nerval, des Constant, etc... Mais  ces crivains a fait
dfaut le lyrisme. Il serait  souhaiter, chez l'crivain imbu de
traditions et de critique qu'est M. Paul Bourget, un livre plus
sensationnel et plus emball que mme la _Physiologie de l'Amour
moderne_.

       *       *       *       *       *

M. Francis Poictevin manque galement d'nergie. Dans tous les livres
de M. Francis Poictevin on pressent comme un trs beau drame de
conscience, patiemment fouill, de conscience intressante, parce que
conscience d'art et devant aboutir  quelque drame. Or, le drame ne se
passe pas.

Il est sensitif  l'excs, tudiant avec pertinacit sa conscience 
l'tat de veille,  l'tat de rve,  l'tat de contemplation du
paysage, et mme de fusion presque avec le paysage; une des
caractristiques de cette recherche du mot et de la notation de ses
alliances avec les choses c'est l'absolue sincrit de cette
recherche; tandis que l'ordinaire psychologie contient un grand fonds
de cabotinage et un certain plaisir  tudier et revivre les aimables
fleurs que les psychologues regardent abonder dans leurs vergers
intrieurs, M. Francis Poictevin est peut-tre plus proccup des
choses que de lui-mme. Devant les saveurs d'un paysage du midi, le
mystre d'une matine marine, l'essence de rve d'une fleur plie;
l'crivain tend surtout  se considrer comme un reflecteur.

A l'tude de ses phnomnes intrieurs, dont on peroit qu'il sait ne
pas s'exagrer l'importance, il apporte le mme sentiment de
douloureuse abngation; c'est la mditative promenade d'un seul en une
terre de brume en ples floraisons.--Comme beaucoup des grands
crivains de la ligne desquels il est, mais dont il exagre le
procd, il diminue et simplifie  la fois l'importance de sa
personnalit.--Je m'explique: comme un comdien, l'crivain d'ordre
secondaire, qui se sent plus pauvre de ressources propres que de
recherches accumules, s'tudie  jouer un personnage et le fter
d'une toilette; son rle et son ambition tant de tirer de peu de
fonds le plus possible de moissons, ou au moins le plus possible
d'illusions, il tudie les petits moyens de l'art, et tente le plus
possible de les accommoder  son existence propre. Or, c'est surtout
de cette existence propre qu'il doute. Plus sr qu'il est que nul
autre de la provenance de ses originalits, il tente d'riger une
personnalit en trompe-l'oeil, au premier abord et pour les yeux
ignorants, personnalit bien tranche et  vous arrter--c'est bien
tel et non tel autre comdien qui parcourt emphatiquement une menue
scne.--Chez l'artiste de premier ordre, au contraire, quelle que soit
sa force de production ou sa franchise d'excution, la certitude
existe que ce moi profond, dont il est dj dou et dont il n'a nul
besoin de se pourvoir, est un vaste champ d'expriences, champ sans
limites, o certes il trouvera longtemps  inventorier, et  glaner;
il sait que toute transposition de son me amnera sans qu'il y tche
un autre dcor d'imagination, et que son originalit se renouvellera
de sources vraies, d'autant plus vraies qu'il ne fera qu'en claircir
le flot, sans en tre entirement le crateur. A ces mes sres de
jaillissement inattendu, peu importe le factice de l'attitude, et les
facilits des silhouettes affectes.

Or Poictevin, trs concentr en son moi, trs sr des analogies de
sensation de ses ges, les prend un  un, et son but serait de les
bien dtacher et faire transparatre en un rythme crit, tandis que ce
qu'on attendrait de lui maintenant qu'il a montr sa finesse
psychologique et son intelligente attention des phnomnes
physiologiques, ce serait quelque oeuvre plus entire et plus debout.
Au moins est-il naturel de constater que si chez cet artiste l'oeuvre
n'aboutit pas absolument, c'est par l'intensit mme de son amour de
l'art.




PORTRAITS


Ces portraits parurent  la _Revue Blanche_,  la _Socit Nouvelle_,
 la _Nouvelle Revue_. Les uns datent de 1895, d'autres de 1897, le
dernier est tout rcent. Ils donnent des ges un peu divers du
symbolisme. Il en manque, mais les dimensions du volume dj gros,
nous restreignent  suivre surtout la ligne gnrale que nous y
voulons donner, des origines du symbolisme pour la prface, et de ses
possibilits, pour les articles qui suivent.




PORTRAITS


Paul Verlaine.

Nous avons dit, sur la tombe encore ouverte de Paul Verlaine,
l'expression de nos regrets et notre affection pour le grand pote
prmaturment enlev  son oeuvre. Si c'et t,  notre sens, le lieu
d'une explication de sentiments, nous eussions pu dvelopper que la
fin de sa prsence relle impose aux hommes qui ont dpass la
trentaine et qui firent du vers franais l'instrument de leur musique
intrieure, le sentiment d'une disparition brusque dans leurs
souvenirs de jeunesse littraire. Avec lui, outre lui, s'en va, une
fois de plus, la mmoire de Rimbaud, celle de Corbire, celle de
Charles Cros; c'tait le Pote Maudit qui vivait encore, puisqu'il
voulut se nommer ainsi, et que ce titre demeurera  ce groupe puissant
d'crivains, tiquette pour l'histoire littraire, comme celle de
Romantiques ou de Parnassiens--pithte un peu emphatique, mais qu'il
voulut lorsqu'il tait le Pauvre Llian. Qu'on en sourie plus tard,
lorsqu'on aura oubli leurs droits  se plaindre, c'est possible; le
mot pourra rester un des meilleurs pour les dfinir (sauf M. Mallarm
qui est autre).

Quant  l'oeuvre, il n'est nullement trop tt pour la caractriser et
en fixer les traits principaux, Verlaine tant dj dans la gloire,
d'un consentement, diversement motiv, mais unanime, de tous les
potes.

Cette gloire n'est pas constitue de par une heureuse adaptation de
son genre  des faits actuels, elle n'est pas prouve par des succs
de pices de thtre, qu'une reprise pourrait dmolir. Elle est parce
qu'il fit de fort beaux vers, et qu'il sut tout entier se traduire,
qu'il l'osa et y russit. La posie personnelle, quand elle fut
sincre et qu'elle fut crite avec l'intensit de la gnralisation
qu'il faut, est moins entamable aux outrages du temps, que toute autre
oeuvre littraire.

Parmi ces tomes lgers, mais si pleins de trouvailles et de pages
compltes qu'ils clipsent de tout leur clat tant de massifs romans
(quoi qu'on accust ce pote, comme tant d'autres, de ne publier que
des plaquettes), deux manires se succdrent. Non qu'il faille trop
catgoriser, car les _Pomes Saturniens_, par la pice clbre Mon
rve familier, les _Ftes Galantes_, par leur merveilleux finale,
prparent dj les vers de _Sagesse_ et _d'Amour_ Dans _Jadis et
Nagure_ les deux faons d'crire et de concevoir l'unit de la pice
alternent. Les diffrences dans ce dernier livre sont justes assez
importantes pour nous faire assister  cette volution du vers
parnassien parfait jusqu' un vers modifi, libr, assoupli, qui
n'est pas le vers libre, mais qui s'en rapproche.

La rythmique de Verlaine s'affranchit d'autant que le sentiment 
traduire est intime, et aussi qu'il le veut aborder directement. Quand
il se sert, et c'est son droit, d'un personnage quasi-dramatique qui
apparat un moment dans le tissu de son livre pour montrer son geste
essentiel, sa forme est serre, trs rapproche des vers classiques.
Ainsi les jolis personnages des _Ftes Galantes_ et de _les Uns et les
Autres_, n'ont pas besoin qu'on leur invente des strophes nouvelles:
par exemple ils ne peuvent se passer de jouer sur les anciens rythmes
de toute leur lgret, ils les tendent, ils accumulent les
dissonances avant d'arriver  la rsolution de l'accord; ils
choisissent aux _Ftes Galantes_ les plus coquettes des petites
coupes, ils errent dans _les Uns et les Autres_ au long de
l'alexandrin, cherchant un peu  s'vader, puis prfrant en somme
montrer que, s'ils sont captifs, c'est bien leur bon plaisir qui les y
fait consentir. Mais quand Verlaine veut se montrer lui-mme, parler
en son propre nom, sans voile de fictions, gnralement le vers et la
strophe s'largissent plus musicaux encore et dbarrasss des petites
mticuleuses proccupations; gnralement, mais pas toujours, car le
dialogue avec Dieu dans _Sagesse_, un de ses plus beaux pomes, est
construit  l'aide de sonnets, ou plutt de jeux sur le sonnet; mais
c'est encore librer le vers que d'utiliser une forme fixe  une
destination jusqu'alors non signale.

Ce n'est pas une mtrique nouvelle qu'apportait Verlaine; ceux qui le
disent se trompent, c'tait autre chose, c'tait l'assertion que le
pote doit assouplir la langue potique  son gnie propre et
ddaigner d'y plier son gnie; c'tait de prfrer nettement une
hrsie au code potique accessoire de la rime et de la symtrie, 
une faute contre l'essence potique,  une dviation de la phrase
chante; c'tait la trouvaille de procds pour peindre l'intime de
l'me humaine sans droger  la majest du lyrisme, mais en en rendant
les plus frles nuances.

Considrez cette mme tentative de faire aboutir la Muse pdestre et
familire, chez M. Franois Coppe, et comparez: mieux que toute
explication la confrontation des oeuvres indiquera de quel art
Verlaine sait ennoblir le sujet en y touchant avec de menues
ressources, mais avec son rythme particulier d'une ligne si noble que
toute vulgarit est impossible; ce n'tait pas seulement la vulgarit
qu'il chassait du vers, mais la pointe, mais l'loquence ou, mieux, la
rhtorique, et la rime folle et ce qui n'tait que littrature.

En cela il se ralliait au grand mouvement potique o passrent Poe et
Baudelaire, dont le but fut de resserrer les attributs de la posie,
de ne lui permettre de chanter que des instants vraiment dignes d'un
style d'apparat. Les minutes heureuses de Baudelaire sont les mmes
que les minutes de tremblement, devant la divinit ou l'amour, de Paul
Verlaine. Qu'on n'objecte pas que Baudelaire contribua plus que tout
autre  difier les murs solides o Verlaine fit brche. Lui aussi
cherchait  s'vader, il n'osa toucher au vers et choisit le pome en
prose; s'il et vcu, peut-tre et-il largi ses tendances de
libert.

Mais je n'ai voulu qu'indiquer la nature de l'volution du vers chez
Verlaine; prmisses et principes d'largissement dans le fonds et dans
la forme, voil ce qu'il apportait: ce qui est plus important, c'est
qu'il fut toute une me complexe et nombreuse, pleine d'apparitions
sombres  faces d'assassins, pleines de vierges Marie long-voiles
et de Christs aimables et s'inclinant vers sa faiblesse d'homme,
abondante en masques varis et clairs, avec les voix si mlancoliques,
dans des Trianons que menace l'automne, et que cette me resta
toujours frache, qu'il nous la montra sans cesse en plus de douze
recueils de chansons, o le temps fera peu de dchet (sauf quelques
pices de circonstance en _Sagesse_), sans dfaillance d'artiste, sans
redites, avec long bonheur. Et s'il ne fut un prosateur
qu'occasionnellement, de quelle jolie allure s'en va sa phrase,
butante, objectante, serpentine, pleine d'aparts et de rflexions,
dans les coins de Paris qu'il affectionnait. C'tait une me trs
sensible, trs diverse, trs vibrante, non pas une me femme, comme
dit M. Zola, mais capable de recueillir l'cho des plus fines
sensations, ce que doit tre l'me d'un pote.


Jules Laforgue.

C'tait un jeune homme  l'allure calme, adoucie encore par une
extrme sobrit de tons dans le vtement. La figure, soignement
rase, s'clairait de deux yeux gris-bleu trs doux, contemplatifs.
Nul n'apparut avec un geste moins dominateur et un langage plus uni;
nul ne fut moins comdien, moins personnage littraire; ce qui
n'empcha la littrature d'tre toute sa vie. La littrature, il la
concevait non pas comme une chose par elle-mme existante, mais comme
un reflet, une traduction d'une philosophie. Non point qu'il et
jamais tent des posies didactiques, ou qu'il se ft jamais prt 
plaider une thse; il existait,  son sens, il existait dans sa nature
d'me, un art, un besoin de saisir la philosophie comme une chose
vitale; les phnomnes et les ides se simplifiaient en lui. L'ide de
l'tre ou du devenir se ramenait  des questions personnelles, et les
grandes inquitudes sur la destine taient ses problmes de tous les
jours et la matire de ses soliloques. Au dbut de sa jeunesse, cette
tendance lui assura comme un bonheur; aux dernires annes, il en
vcut anxieux.

Aprs les premires recherches, il avait trouv les fondements de sa
doctrine dans les livres de Hartmann. Sa joie d'ailleurs tait de
vivre par le regard. C'tait un fidle du Louvre et du Cabinet des
estampes, un dvot du tableau et de l'image. Deux attirances nettes le
tiraillaient, l'une de curiosit d'art, l'autre d'apostolat. Il et
aim enseigner, instruire, prouver par de la puret les bonnes
intentions du grand Tout qui se cre lui-mme; il tait adepte du
bouddhisme moderne,--comme un aptre, du christianisme. Mais sa
dilection allait aussi toute aux Primitifs qui peignirent des mes, et
sa curiosit  tout ce nouveau dcor de Paris que la vie lui offrait
libre  parcourir, puis il fut conquis par l'art exquis de Watteau et
ses ftes aux discrtes mlancolies, de sorte que sa premire oeuvre
imprime fut ddie  la gloire de Watteau et que la littrature
l'emporta en lui sur la philosophie.

Aprs un volume de vers philosophiques qui fut peu montr, qui fut
annul, voici les _Complaintes_; la prface des _Complaintes_ peut
donner une ide du ton du volume dtruit, c'en est, pour ainsi dire,
un peu de la substance; c'est ce qu'il gardait du ton de ce volume par
lui jug insuffisant. Pourquoi ce titre et cette forme chez le moins
anecdotier de nos potes?

Ceux qui savent, en leur me, saisir l'tendue et la varit des
phnomnes sont exempts d'orgueil ou de vanit. La complexit des
choses finies et le silence de l'infini leur imposent une voix claire
et distincte, mais sans cris. Ils hsiteraient  mettre des
hypothses,  tenter de divulguer l'inconnu,  gravir les premiers
degrs de l'inconnaissable d'un ton trop oratoire. On ne peut, dans
la qute du vrai, prendre  son compte le langage des hros
grandiloquents.

D'autre part, bien des intangibles vrits ne sont saisissables que
par leurs contrastes qui sont, dans la vie, les douleurs, les misres,
les ridicules. Un sentiment qu'un personnage de drame trouvera grand
et exaltant, le philosophe le jugera petit et humble, non  cause de
son essence, mais par la forme brve et incomplte qu'il prend en
lui-mme, en face de l'ide qu'il se forme de l'essence mme de ce
sentiment. Le philosophe ne peut oublier les contingences et les
relativits et les points de contact cosmogoniques qui,  la
rencontre, heurtent et abaissent l'enflure des mes (il y en a
toujours). Puis, tant qu'on ne peut conclure, et produire une vrit
nouvelle forte d'vidence et qu'on doive prcher, ne vaut-il pas mieux
ne pas faire trop parade du srieux de sa science et l'exprimer en
souriant? Donc c'est  travers le Paris mental et passionnel,
contrastant avec le Paris quotidien et d'affaires, que Laforgue va en
mditant, en coutant, en rptant. Lors sa complainte est tantt une
srnade  l'impossible, ou la parade du clown qui pourrait expliquer
le sens des choses du cirque, mais ne veut qu'y faire rflchir par un
trait topique, encore un bilan de recueilli qui rentre en sa chambre
de travail, et rcapitule, d'une ironie un peu triste, les
disproportions (d'autres diront monstruosits) qu'il entrevit tout le
jour.

C'est tudier la disparate entre le possible et le rel que composer
ainsi; cette disparate est source d'effets comiques, oui, au premier
degr; mais elle est aussi tragique ou, mieux, triste, triste pour le
contemplateur; la ncessit de traduire ces deux nuances exigeait un
ton spcial,  crer; donc, pas ou peu d'lans d'loquence, des vers
trs soucieux de l'allure du langage contemporain, des strophes
nettes, calques, non sur la dure rythmique, mais sur la dure de la
phrase qui saisit un fait, une sensation; le livre devait tre comme
un ensemble de chansons mlancoliques; pourtant comme Laforgue voulait
faire voir, et non chanter, il s'arrta  ce titre,  cette gamme des
_Complaintes_. Un errant, plus ou moins musicien, raconte aux
passants, en langage populaire et potique, avec des refrains, des
faits, et il appuie son dire en exhibant une image populaire. Tel est
le personnage principal qui se dtaille dans ces _Complaintes_ qui
demeureront et comme une date et comme une oeuvre.

_L'Imitation de Notre-Dame la Lune_ est une multiforme lgie
cosmogonique. C'est l'tude des reflets de la Lune  la Terre dans
l'me d'un songeur. C'est l'tude de sentiments modernes semblables,
quoique diminus,  ceux des anciens pour Phoeb ou Tanit. Ce n'est
jamais Hcate. Le rgne de l'astre nocturne est pacifiant. Le plus
rvolt de ses sujets, c'est le pote rvant qui la considre, comme
autrefois l'astrologue, mais sans plus y chercher le chiffre de son
mystre. Elle est l,--elle est diverse, pourquoi? et comment le
savoir. Elle se mire dans des blancheurs  son image, me pure ou
coeur de romances, Pierrots mlancoliques et malins, sceptiques sauf
vis--vis la blanche existence dans des carrires de craie, o ils
passent le temps  figurer sans parole des reprsentations du monde.
Elle se mire dans les profondeurs sous-marines, son reflet est comme
un blanc cierge sortant des silencieux laboratoires o les tres
glissent ou rampent sur des feries de vgtaux pourpres, recouverts
de l'onde opaque, prs des polypiers, des assises madrporiques de
mondes en formation. Elle sait tout, et elle ignore tout, puisque
teinte, puisque dserte, puisque seulement rflecteur. Quelle leon
pour cette Terre, ronde comme un pot-au-feu! comme il est dit dans _le
Concile ferique_.

Si l'_Imitation de Notre-Dame la Lune_ dpeint le dcor de la nuit, et
dcore les vitraux de la Basilique du Silence, le _Concile ferique_
met en scne ceux qui viennent dtruire cette paix des choses par
leurs vouloirs et la contorsion de leurs allures en qute de vie et de
sensations. La Dame cherche le dcor de gala et de ftes amusantes
qu'elle exige autour d'elle, et le ciel absolument nu se pare pour
elle de toute son animation intrieure. Le Monsieur n'aperoit, lui,
que le monde monotone, sans spectateur ternel. Que faire en ce monde
sans alles relles, sans imprvu que les frles embches de
l'illusion? rien de mieux que de les croire relles, et tous deux y
croient  demi, se comportent comme s'ils y croyaient tout  fait;
c'est le destin des philosophies que d'tre oublies dans la pratique
de la vie;  ce prix, au lieu de la dsoler, elles en sont ornements
et parures, et les deux protagonistes reconnaissent que la Terre est
bonne, en acceptant simplement les multiples conseils du Choeur et de
l'Echo. Vivre en toute simplicit et ne plus trop creuser, vivre  la
bonne franquette, selon l'illusion de fte gnrale et panouie de la
Dame, ou bien les trteaux disparatraient pour ne plus laisser voir
que des dserts gris.

En ces mmes temps d'o date le _Concile ferique_, Laforgue terminait
les _Moralits lgendaires_. L'essence en est semblable  celle de ses
posies, mais ici, au lieu que le pote parle, supposant  peine
parfois comme porte-parole son Pierrot,  la fois madr et de bonne
foi, impulsif et philosophe, ce Pierrot nourri de mtaphysique et
discuteur (avec la bonne terminologie) qu'il a invent et qu'il faut
mettre  ct des autres Pierrots clbres, celui de la chanson et
celui de Banville. Laforgue choisit des personnages, et c'est Salom,
Andromde, Ophlie, le prince Hamlet, Pan, le socialiste Jean-Baptiste
qui se jouent dans les vnements, parmi les dcors de rves ou de
ralit transpose.

Oh! l'adorable livre de variations personnelles! C'est Laforgue qui se
transfigure dans ce capricieux Hamlet dont l'ide vitale est  tous
moments balaye par le plaisir qu'il prouve  rimer la plus petite
facette de son chagrin; c'est lui encore, le bon monstre d'Andromde,
dont l'me s'veille en belle parure, ds que les caresses de la jeune
Andromde, enfin apprivoise, l'ont dbarrass de sa forme extrieure
et gauche; c'est lui, le Pan qui poursuit la Syrinx en lui expliquant
son rve de vie; et les silhouettes fminines qui y passent
reprsentent sa notion de la femme,  partir de l'ide un peu trop
effarouche et _a priori_ qu'en dessinent les _Complaintes_ et le
_Concile ferique_. Salom est un futur petit Messie fminin, la femme
qui a abord les hautes sciences; son boudoir est une coupole
d'observatoire, son piano une lyre pour accompagner non des romances,
mais la traduction lyrique de ses hauts concepts philosophiques; c'est
la femme qui sait, non pas d'aprs les manuels, mais se confronta avec
les sciences biologiques et astronomiques; quoi d'tonnant que cette
jeune fille  la si suprme beaut soit savante comme un savant de
vingt ans dou de gnie, et que ses points de comparaison elle les
tablisse, non avec les autres petites filles, mais avec les
nbuleuses qui se crent dans l'infini? Salom, ce serait peut-tre la
compagne due au prince Hamlet, une union qui serait collaborative et
pensante.

Elsa, la petite Elsa, n'est qu'une jeune fille de la foule, pare
seulement de beaut. Sa science de la vie, prcoce quoique sommaire,
sa prescience plutt, non documente mais si bien aiguille vers les
routes des sens, dconcerte le jeune Lohengrin, chapp des bureaux de
Mont Salvat, comme souvent les jeunes filles pousses en pleine serre
chaude du monde tonnent le bachelier encore engourdi d'humanits. Et
Ruth, du Miracle des Roses, joint Salom et Elsa. Elle n'a pas les
penses de Salom ni les curiosits, elle en a le calme et les
obstinations, et la dernire figure, la plus douce, est celle de la
Syrinx si fire d'elle, de son intangibilit, qu'elle prfre
s'vanouir au miroir des eaux pour laisser entier le rve de Pan, lui
soustrayant la dsillusion du tous les jours en le hantant de la
musique de sa voix.

Et, autour de ces silhouettes de pense pure, quel admirable dcor
tout d'invention, depuis la fte  l'Alcazar des Iles Esotriques,
avec ses clowns philosophes et ses acrobates sentencieux, jusqu'au
triste Elseneur, jusqu' la valle du Gazon Diapr irradie de
printemps.

Ce livre fait foi des beaux livres que nous et donns Laforgue. Cela
et ses pomes suffisent  constituer sa physionomie,  nous faire
regretter les dveloppements des ides consignes dans les notules
fragmentaires publies aprs sa mort.

Pour dire toutes ces choses tnues, il s'tait forg un style d'une
extrme souplesse, sa phrase a l'allure d'un bel entrelacs. Point de
parures ni de surcharge. Elle chemine trs vite, presse d'arriver 
une autre ide, mais sa hte ne l'empche point d'enclore tous les
mots essentiels; ces mots sont choisis de faon  provoquer dans
l'esprit de multiples rappels d'ides analogues; des parenthses sont
indiques, contenant le germe d'un alina que le lecteur peut se
construire; cette phrase est vivante, ondoyante. Peu de musique, mais
une plastique perptuellement mobile, perptuellement vocatrice,
parfois des allitrations, des rappels de sonorit, mais toujours pour
le sens. Voyez le commencement de Perse et Andromde, la crmonie de
Lohengrin, les monologues d'Hamlet, et le chant  l'Inconscient, les
conseils de Salom, et pensez que le matre alors qui dominait toute
prose tait Flaubert, et qu'il fallait chercher, chacun de son ct,
une formule qui n'et pas cette implacable beaut, et cette trop
rsistante certitude, cet absolu de nettet incommode pour exprimer
les nouvelles ides complexes dont c'tait l'heure de natre  la
littrature.

Sa perte est irrparable dans notre volution littraire, car il fut
avec nous un de ceux de la premire heure, un de ceux qui fondrent le
mouvement potique actuel. Et sa manire de hardiesse philosophique et
de libre style, qui pourrait dire l'avoir reprise? Je lui vois des
lecteurs qui l'imitent de trop prs, je ne lui vois pas de successeur,
dans cette note moyenne entre le lyrisme et l'ironie, claire de
grandes chappes de lyrisme pur o il excella. Nous tions alors fort
peu nombreux, la perte d'un d'entre nous diminuait fort notre
effectif, et nous nous comptmes facilement en l'accompagnant jusqu'au
cimetire perdu, quatre au plus, car Paul Bourget, venu l comme son
ami des plus anciens, n'tait pas des ntres, esthtiquement parlant,
et mon regret contre l'injurieuse sottise de la destine s'accrot,
quand je songe aux affections nombreuses dont l'entoureraient
maintenant tant de jeunes crivains de talent.


Georges Rodenbach.

Ni forts ni collines ne bosslent la largeur plate des Flandres. La
terre arable s'y enchane aux dunes sablonneuses, et la plaine
continue par la rive mobile de l'Ocan. Des tours d'glise, des
chapelles de couvent minent seules, sous le ciel brouill, du niveau
des maisons basses, individuelles, au plus familiales qui se pressent
autour d'elles, ouailles, comme autour d'un doigt lev, initiateur et
guide; et dans ce pays tout prairies et champs, jardins et
maracheries, la race ancienne, blonde et ttue, robuste et lourde,
prudente et avocassire, oscille des frairies aux prires, des
kermesses aux bguinages. La race est sans nuances. Qu'elle contient
peu de types qu'on pourrait se reprsenter mditant, comme dans les
panneaux des primitifs, aux fentres  croisillons d'o s'entrevoit un
long canal rectiligne et muet, avec sa chausse d'herbe rase broute
par de prospres moutons, et sur ses eaux, une lourde barque, ou bien
le bateau de voyageurs, fumeux et poussif, glissant  travers les
tranes recourbes que jettent, d'une rive  l'autre, les nnufars et
tant de plantes d'eau.

La Flandre est reste nationalise, ses communes ont rsist  la
pousse d'un gouvernement central, mais la machine et l'industrie
l'ont profondment modifie. Si le ciel de Flandre est demeur cette
chose prodigieusement sensible  toutes variations de couleur et dme
encore le paysage d'un successif kalidoscope, vari de toutes feries
de l'humidit, la tuile a chass le chaume; des cubes blancs de
briques crpies ont remplac l'ancienne maison basse, et des musiques
triviales et modernes sonnent aux carillons. L'art de ces provinces
est ds longtemps en dchance. Il n'y a plus gure de bons peintres
flamands; il n'y avait plus, ds longtemps, de potes.

Georges Rodenbach est le premier qui ait rveill la Muse qui dormait
en ce pays. Elle sortait d'un long hiver de songes, quand elle revit
autour d'elle le vieux dcor, la huche, le rouet, l'alcve profonde
dont le mur est gaiement bariol de plaques de faence, et le mtier
de dentellire, o elle crivait jadis de si douces arabesques. Elle
se frotta les yeux et sortit, pour regarder la faade de la vieille
maison qui se rpercutait encore, comme en un miroir d'tain poli,
dans le calme canal rectiligne et muet. La faade de bois, fouille
industrieusement, comme par un taret artiste, tait d'un gris plus
noirtre, et les fleurs polychromes s'taient fanes. L'ornement d'or
emblmatique tait vert-de-gris au pignon. Cela tenait pourtant
encore, mais tout autour de sa propre demeure des teintes crues
s'taient peintes sur toute la face des maisons voisines. Les
heurtoirs ouvrags avaient disparu. Au lieu des mariniers et des
bourgeois riches, en file heureuse, des pauvresses en longues mantes
noires, des paysans en blouses bleues et des prtres noirs marchaient
sur les dalles silencieuses du quai, o autrefois la bonne Muse avait
vu tant de richesses sur les galiotes, tant de velours et d'or sur les
femmes et de si belles plumes  la toque des hommes; et la Muse avait
les cheveux gris. Elle rejeta comme disparate d'elle son ancien
manteau de fte, et triste se remit  son mtier de dentellire, et
quand elle rechercha en elle-mme les vieux refrains populaires, elle
ne les retrouva plus. On parlait bien parfois de Tiel Ulenspiegel,
mais si peu! L'usine fumait, les artisans chantaient des grossirets;
aux coins joliets de la rverie, l'araigne avait amoncel ses toiles,
et la pauvre Muse vit bien que le pass tait enterr sans autre
survie qu'elle, et ne pouvant guider les hommes par l'ancienne mlope
dont ils avaient perdu le sens, elle se mit  rflchir sur le
prsent, elle chercha  l'expliquer. Elle rva, en marchant  petits
pas sur le gazon des bguinages, en parcourant lentement les glises,
fermant les yeux aux bondieuseries de pltre peint, pour ne les
rouvrir qu' de vieilles toiles familires. Elle rva sur son propre
silence, sur sa lampe sereine dans la chambre sans murmures, prs la
rue frigide et calme comme la neige de la nuit au premier veil du
matin. Elle se perdit  suivre les mandres des broderies. Elle ne
chanta plus, elle parla, d'une voix prcise, mais lointaine, comme
attnue. Elle expliqua en rattachant sans cesse le prsent  ses
vieux souvenirs, comme deux fils qui furent rompus et qu'elle runit
en rvant, tristement et doucement.

       *       *       *       *       *

Depuis _la Jeunesse blanche_ l'estime de ses confrres a donn 
Rodenbach ses grandes lettres de naturalisation franaise; c'est un de
nous. Le causeur qu'il est, fin, abondant en notations aigus, est
vivace de notre terreau de Paris, et son pays n'est  ces moments pour
ceux qui l'coutent que comme un fond discret qu'il voque ou dissipe
 sa guise. L'crivain est rest fidle aux voix d'autrefois, aux
horizons plaqus sur les yeux de son enfance. Il est, ce qui est assez
peu frquent chez nous, un intimiste. Il enlumine les missels d'un
vieil vangile, d'un commentaire vivant, o prient des recluses, de
scolies, o chante un contemplateur. Dans sa terre d'exil, des
personnages taciturnes se dfinissent le silence et leurs rares
mouvements, et se perfectionnent entre eux les ides fines que leur
inspire l'assiduit presque monacale de leurs rflexions sur l'me des
choses; il y a l un dcor teint exprs, mi-jour, d'une chapelle 
la Vierge o pendent les ex-votos de plerins selon l'Inconscient. Les
humbles croyants qui lui parlent rencontrent un confesseur un peu
bouddhiste. Mais c'est aprs s'tre gris de la joie des couleurs d'un
Chret, du ballet de la rue parisienne qu'il entre en la cellule o il
soupse, sur une balance  lui, les infiniment petits de la rouille
des choses. Le glas du Voile, les mains lunaires d'Ophlie et ses
cheveux inextricables, il les rencontre partout parce qu'il les porte
en lui. Il sait les vies brillantes et fanfarantes, mais
volontairement il entoure d'une tamine ou d'une mousseline brode de
dessins blancs l'enfant de son rve, et il a lu terre d'vocation
Bruges, la ville aux carillons, la ville mi-dserte, la ville o les
Memling brillent comme chsses d'amthyste dans le silence propre d'un
hpital. Il a choisi Bruges, non tant le Bruges rel qu'un
Bruges-Muse qui est  lui et qu'il dveloppe.

Or, Bruges-la-Morte sort du suaire des ans. Bruges-la-Morte s'en va
pour laisser place  une rsurgence,  la venue,  l'infiltration
d'une vie plus moderne  travers les vieilles pierres, et tel est le
sujet du _Carillonneur_.

Il y a dans toute ville morte, mais riche de la gloire de l'art, des
gens de vrai bon sens, curieux de beaut, amoureux de mlancolie, qui
adorent les pierres saures, l'encens dans l'glise silencieuse, la
douceur rsigne d'une vie nonchalante, bouscule  peine un jour
par le brouhaha d'un march, et revivant le dimanche de sobres
pompes de cloches et de processions, et la joie d'une quitude
encore plus parfaite. Ceux-ci,  Bruges, eussent dsir qu'il y ait
chez eux, un point spcial en Europe, une ville vocatoire, galerie
d'architectures, avec une vie d'anctres accroche aux murs et conte
par toutes les boiseries et les meubles d'antan; et ce beau qu'ils
eussent cr et t le but de visites de rveurs, de plerinages de
sages. Les arts graphiques et la pense des philosophes se fussent
jouis de cette ville-asile, de ce havre de tranquillit. Quelle belle
chose en notre Europe financire et militaire, o la meilleure
hypothse de demain ne nous offre que la vision horrible d'une arme
industrielle, d'un peuple de comptables mts par la machinalit du
calcul et d'ouvriers peinant prs des hauts-fourneaux, quelle belle
chose qu'un train stoppant dans une gare dnue de wagons de
marchandises, tranquille comme une station de petit village, et qu'on
entrt dans une cit, o tout serait luxe, calme et beaut et aussi
rverie prs de l'ombre du pass, ville vivotante sauf les voix amies
de l'art, ville-chronique, fabuleuse presque d'irralit par le
contraste avec les turbulences circonvoisines, et que le sable des
minutes se concrtt en un coin distinct des multitudes, et qu'un
exemple ft d'une cit de recueillement.

Mais intervient l'usinier, l'homme d'affaires, le perceur d'isthmes,
le combleur de rivires, et l'on trouve plus facile de transformer que
d'aller crer au loin. Ceux-ci  Bruges, insoucieux de l'esthtique,
poursuivent une rsurrection, le retour des nefs sous forme de
steamers, et la cration du monstrueux cabaret qu'est un port de
commerce. Comme ils promettent l'or, ils entranent l'acclamation de
la foule. Donc Bruges, munie d'un port, luttera contre Anvers, contre
Hambourg. Les piles de charbon, les entassements des ballots, toute la
broussaille sale des docks s'installera; les bordes cosmopolites des
matelots s'jouiront de l'orgue mcanique  ct des grossires danses
des paysans devenus mercantis. La chose n'est pas faite encore, mais
elle est commence. C'est l'effritement d'une tranquillit pieuse que
considre Borluut de cette cage de carillonneur, o il entreprit de
dsapprendre aux timbres la valse de Faust pour y restaurer l'cho des
antiques Nols. C'est la vieille heure, l'heure de la rverie, de la
mditation, l'heure longue du repliement sur soi-mme qu'il coute 
la cadence voile des vieilles horloges que collectionne Van Hulle.
Mais cette chanson menue comme la sonorit d'une vieille argenterie
dlicatement manie est trop frle pour lutter avec le bruit nouveau
de fanfares, d'orchestrions, de clameurs de bourse. Son rve se
dmolit sur la terre; cependant qu'il s'isole de plus en plus haut
jusqu' la dernire plate-forme du beffroi les formes parentes de
celles  son image ne vivent plus que dans les nues; sur le pav des
places on fait des affaires. Le carillonneur est le seul habitant
mental de la ville qu'il s'est cre. Non! il a trouv son analogue,
l've de ce tide milieu de mmoire rflchie. Mais si l'treinte du
songe laisse Borluut bris, elle la rejette, cette douce Godelieve,
dans la file des pnitents qui, au jour anniversaire, venus d'un
proche couvent, marchent pieds nus sur le pav ingal et dur. Les mes
fidles sont broyes, les mes de pass se clotrent, dans le
monastre ou l'abdication du bonheur, car elles ne peuvent vivre,
froisses de bourrades, insultes, lapides dans le tohu-bohu de la
ville qui se rue au march et hurle vers les banques. Borluut et
Godelieve sont des dsesprs. Ils apportent en tout acte une foi
srieuse et haute, et l'amour leur semble, quand ils se rejoignent
hors la lgalit quotidienne, les divines pousailles. Godelieve pour
Borluut, c'est la femme et c'est l'agneau. Borluut pour Godelieve,
c'est le seul homme, parce que seul il coute et peroit les
vibrations de la pense; ce seraient les amants heureux dans les
Vrones o a parl l'Esprit, les blancs catchumnes enchans par
leur mutuel regard, dansant nus et innocents devant les phalanges
clestes. Mais quelle impossibilit de vivre dans la ville du port de
commerce, parmi les marteaux qui clouent les caisses, et les tenailles
acharnes  dballer les lointaines pices, et la voix des crieurs
d'additions. Borluut et Godelieve peuvent tre la vraie vertu; comme
ils parlent une simple langue d'extase, ils ne pourront passer
inaperus dans une Babel du chiffre. Godelieve pleurera, Borluut
mourra, un pote entendra leur lgie.

Lgende du Nord, fragment de la nouvelle Vie des Saints pareille 
l'ancienne, en ce sens qu'elle enregistre les miracles de
dsintressement, et la vie simple de ceux qui ne sont sensibles qu'
l'Infini se manifestant en eux et autour d'eux. Les lentes prires
accompagnent les quenouilles dans les veilles des nafs mus, et
quand la prire est finie, avant de recommencer, une voix douce conte
une illustration de l'acte de foi, d'un accent d'amour et de dsir,
une histoire trempe de larmes. Un trs court dtail des circonstances
accompagne le rcit probant comme un apologue, un peu mystrieux comme
un lied. On cherche  faire saisir la nuance des mes dont on parle,
prochaines de celles des auditeurs, mais qui ont dj vcu toute leur
vie. Ce sont narrs semblables  celui des amours de Borluut et de
Godelieve. A travers le dcor local et le ton qu'il commande, une part
de vrit gnrale le runit aussi  la longue complainte des mes
sentimentales et crucifies,  cette grande laisse qui commence aux
amours de Tristan,  cette grande phrase  laquelle chaque pote unit
une parenthse, la chanson de l'amour bni et savoureux que les
circonstances brutales modifient en martyrs.

Ils sont touchants, ces amoureux ples, dans la cit o les moteurs et
les dynamos vont faire irruption. Le carillon de Borluut est comme
l'orgue d'un vieux matre de chapelle, qu'on taxe de folie, parce
qu'il se souvient toujours de quelque fulgurante apparition de sainte
Ccile descendue sur des rayons de mlope, pour ajouter l'ivresse de
la beaut entrevue  celle des vingt ans sonores du musicien. Et la
pauvre Godelieve aux yeux de lac, au teint de lait, n'est-elle pas de
la famille de ces douces femmes closes dans une quotidienne
simplicit, enrichissant de profondeur tout dtail de vie qu'elles
touchent,  travers qui les peintres primitifs ont effigi les saintes
femmes, celles qui pleurent aux pieds du Christ et les madones un peu
lourdes et gauches, mais d'un si intime recueillement, auprs de qui
l'enfant Jsus tourne les pages d'un livre? Elle est d'une tendresse,
sans lans de paroles, profonde et victorieuse comme l'habitude, avec
des tnacits d'hrditaires passions, des souplesses caches de tiges
de lierre sous l'paisseur des feuillures. C'est une passionne aux
mains jointes, mais si ardente que les feuillets de l'Evangile lui
apparaissent sems des lettres pourpres de l'amour, et sa logique
extase la mne aux portes de fer rougi de la passion.

I

Rodenbach s'est beaucoup souvenu. C'tait son droit. Il s'est remmor
la terre natale et l'a dmaillote de l'oubli. Une partie de son
talent vient de ses solides attaches avec le pass. C'est par l qu'il
a exerc sur la littrature de sa petite patrie, tout en se fondant
dans la ntre (car il n'y a qu'une littrature franaise et on peut y
voquer les Flandres au mme titre que les villages cvenols), une
grosse influence. Il a retrouv des clefs perdues pour rouvrir la
chartre de l'glise des anctres. Il a indiqu la voie  ses
compatriotes. Ils ne le disent pas tous, mais tous le savent. Et
songez qu'il fut seul en cette province immense et dcuple par
l'indiffrence littraire que fut la Belgique. Si un homme a triomph
de son milieu, c'est bien lui. Le seul De Coster avait crit l-bas,
au milieu d'acadmiques patoisements, bouffons, comme si de beaux
esprits de canton avaient pratiqu la littrature franaise, ou
qu' la cour de Soulouque le petit ngre et brill dans les
crmonies officielles. Sans doute Paris n'tait pas loin, mais,
intellectuellement, aussi loign qu'au temps des plus somnolentes
diligences. Rodenbach a rapproch les distances et donn aux siens un
salutaire exemple. C'est le moindre de ses mrites, mais c'en est un,
et actuellement, je tiens  le dire, nos lettres et nos lettrs n'ont
pas, lorsqu'il quitte Paris pour retourner l-bas, d'ami plus chaud,
plus sincre, plus sr et plus prt, sans accentuer un seul de nos
dfauts,  vanter haut et ferme ce que nous pouvons avoir de qualits.


Villiers de l'Isle-Adam.

_Notes  propos d'un livre rcent._

I

A un temps convenable aprs la mort de Villiers de l'Isle-Adam, M. du
Pontavice de Heussey met au jour un volume anecdotique touchant la
biographie de l'crivain disparu, et quelques dates de production de
ses oeuvres. Les premiers chapitres de ce livre sont pieux en ce
qu'ils fixent la gnalogie dont l'crivain fut fier, curieux en ce
qu'ils dissipent plausiblement les ombres que quelques contestations
laissaient planer sur ce droit aux aeux dont il fut si jaloux,
intressants parce qu'ils nous content des priodes de prime jeunesse
sur lesquels peu de documents, sauf celui le plus intressant, du
commencement de l'_Avertissement_ (_Chez les Passants_, p. 287). Aprs
ces bonnes pages sur les annes d'apprentissage, le biographe entame
l'histoire des annes de matrise, et l rien n'est  glaner d'indit,
rien qui n'eut t cont par le matre ou quelques-uns de ses vieux
amis, et rien de saillant  relever, que quelques erreurs lgres et,
il est vrai, sans nocivit pour la mmoire du biographi.

La lgende d'ailleurs dont l'anecdote et le racontar ont ensabl le
souvenir de cette vie, n'est de nul intrt; fonde sur tels passagers
avatars imposs  l'crivain par sa dtresse, tels rcits de
concessions  la grande presse dtermines par ce mme urgent motif,
sur telle prodigue loquacit  propos de ses prochaines oeuvres,
naturelle si l'on pense qu'elles taient, ces oeuvres, sa vie mme,
cette lgende est purile et,  vrai dire, ne narre rien.

Le seul point peut-tre qui offrirait quelque intrt, mais celui-l
se retrouve en la vie de presque tout crivain d'exception, serait
d'numrer et d'expliquer quels furent les diteurs, inconnus,
besogneux, fantastiques parfois, phmres presque toujours qui
osrent seuls risquer les responsabilits financires de ces livres,
et dmontrer que sauf vers la fin de la vie de Villiers, ce furent
dans les plus jeunes et les moins pcuniaires des revues, dans des
papiers de lettres aussi audacieux qu'phmres, que furent publis
contes, romans et drames, dont ils comptrent parmi les meilleurs
ornements et sacrifices, dont ils demeurent pour les bibliographes les
plus efficaces curiosits.

Ainsi _passim_ existent ces pages dans la _Revue fantaisiste_, la
_Revue des lettres et des arts_, revue fonde par Villiers, la
_Rpublique des lettres_, devenues classiques, et d'autres si
inconnues comme le _Spectateur_, revue franco-russe o parut par
exemple l'_Inconnue_ (des _Contes cruels_).

Comme date (il est inutile de le redire), Villiers de l'Isle-Adam
appartint et frquenta au groupe dit le Parnasse contemporain; dans
une explication plus large que celle qui enferme cette dnomination de
groupe sur quelques personnalits qui dfendent encore, attards, les
vieux rythmes de la posie romantique, les Parnassiens de ce temps
taient, en somme, des novateurs sinon de fait, du moins de got.
L'Ecole rclamait, contre un modernisme assez lche, le droit 
l'vocation des mythes,  la rsurrection historique,  l'exotisme;
ses alliances allaient vers les peintres symboliques et les
prraphalites, et aussi dfendaient les premiers impressionnistes;
son engouement se prcisait musicalement vers Wagner; en prose les
adeptes voulaient suivre Thophile Gautier et Banville dans leur art
de la nouvelle un peu aile, contemporaine, mais de haut. L'influence
de Flaubert fcondait leurs rves piques.

Villiers fut presque l'un d'eux par quelques-uns de ces points
communs, mais il s'en distinguait minemment par la possession d'une
philosophie personnelle et par le don d'ironie, rarement dparti aux
jeunes crivains de ce moment, et aussi par une souplesse  manier
diffrentes formes d'art, rarement exerces dans le cnacle.
Dramatiste, nouvelliste il le fut avant eux; pote en leur gamme, il
le fut peu et peu de temps; ces brodequins lui furent-ils trop
troits, c'est probable, et, en ce cas, il rentrerait dans cette
nombreuse catgorie des potes franais qui rejetrent le rche et
strict instrument de l'alexandrin pour confier alors leur rve  la
prose cadence. Le pome en prose aux proportions tendues tout au
long d'un conte, souvent aussi le pome en prose pris, laiss, repris
au long d'un conte pour en interprter les musiques principales et
thmatiques, la large phrase rythme du pome en prose applique  la
farce, pour y donner nette la configuration d'un personnage et, en
face, de vives et cursives railleries crites  plaisir dans
l'impersonnel et presque le plus administratif des styles, tels sont
les deux points les plus opposs, contrastants de la manire de
Villiers. Idalement des faons d'aborder les sujets aux amples
dveloppements issues de Poe, d'Hoffmann et de Flaubert, des faons de
dvelopper (le premier) les risibilits d'une certaine science
moderne, pratique et opaque, procdant en cela de Poe mais avec toute
l'invasion d'un procd de plaisanterie rsidant en la gravit de
l'intonation et la pompe des lignes de phrases pour enchsser la
calembredaine, et des faons d'insrer en des pages narratives et
coupes en petits intervalles, des crissements secs de formules brves
frappes en mdailles, dduites en illusoires proverbes et en bouffons
aphorismes. Ces caractres marquent une srie d'oeuvres diverses,
soit, parmi tant, _l'Amour suprme_, _la Maison du bonheur_, _Vra_,
_le Phantasme de M. Redoux_, _la Machine  gloire_, _le Plus beau
dner du monde_, _la Couronne prsidentielle_, et, dans de plus amples
proportions, mais dans une semblable gense du procd, _Tribulat
Bonhomet_ et _l've future_.

_Bonhomet_, _l've future_, _Axel_, sont les trois points levs de
cette srie d'oeuvres, de ce laborieux travail de trente ans.
_Bonhomet_ (ici ouvrons une parenthse); en toute oeuvre, si parfaite
qu'ait cru l'riger l'auteur, si peu vaniteux que ft, il semble,
Villiers, il dut, lui, le correcteur perptuel, croire des pages
menes compltement  bien, puisqu'il les donna, et ceci dit, en
faisant toute restriction, puisque la dtresse en pouvait hter les
publications,--en toute oeuvre, se produisent bientt des fanures,
apparaissent des lzardes, des draperies s'liment, des ors
s'mincent, des opales meurent. Il semble qu'en le livre ci-tudi une
part surtout souffre dj l'injure du temps, et cela parce qu'elle fut
plus vivement crite, plus imprgne du souffle contemporain. C'est la
comdie, ou plutt l'intermde comique qui s'entrelace aux ides
srieuses, lyriquement dites; et s'il reste de Bonhomet l'image
puissante d'un Prudhomme, d'un Prudhomme dvelopp, devenu fort, car
son ignorance et son incapacit d'intellect peuvent  cette heure
diriger et utiliser les ressources pratiques de la science,
quelques-uns, beaucoup des _mots_ qui maillent le texte ont pli.
Mais il reste une puissante caricature d'un certain esprit, ou plutt
d'une certaine allure d'existence scientifique. Bonhomet est avec
justesse le reprsentant d'une science qui est beaucoup plus une
nomenclature qu'une science pure, et qu'il sait d'ailleurs rduire 
la pure nomenclature; il est le mdecin fier et ignorant et solennel.
Il n'est pas l'homme de la science; il est le ftichiste des rsultats
grossiers de quelques spciales mthodes; il est  la science ce que
les perroquets des _plagiaires de la foudre_ (_Histoires insolites_)
sont  la littrature.

Aussi dans _l've future_, ce rve de si loin, qui peut venir, comme
le raconte M. du Pontavice, d'une anecdote touchant quelque lord
anglais dont le singulier suicide fut frappant, du propos un peu
tonnant au moins d'un ingnieur amricain, qu'on aperoit l, ou
plaisant  froid, ou un peu exalt d'enthousiasme pour Edison, mais
qu'on pourrait aussi voir issu d'un esprit proccup longtemps du
joueur d'checs de Maelzel aussi ayant longtemps sond le mystre de
quelques-unes des plus poignantes nouvelles d'Hoffmann (car il existe
le mythe de Copplia), dans _l've future_, dans cette production bien
nouvelle les fanures sont la place presque maintenant vacante qu'y ont
prise les lazzis, aussi des manques dans l'intrt, au premier abord
toujours croissant, lorsqu'on repasse par les longues prparations
scientifiques, par o Villiers veut donner  son songe les allures de
la vraisemblance et de la probabilit (soin inutile), tandis que
s'ajeunit le long dveloppement de l'ide mre Ah! qui m'tera cette
me de ce corps dont l'incantation s'tend en longues et lentes
musiques captivantes dans les chapitres _Par un soir d'clipse_,
_l'Androsphynge_, _l'Auxiliatrice_, _Incantation_, _Idylle nocturne_,
_Penseroso_.

A quoi doit-on attribuer ces lgres tares de _l've future_, cette
inutile dmonstration de la machine de l'Andride, et les quelques
vains soliloques d'Edison, et mme le superflu de quelques dialogues
avec lord Ewald;  ct des chapitres prcits,  ct de cette
dfinition de l'Andride dont le propre est d'annuler en quelques
heures, dans le plus passionn des coeurs, ce qu'il peut contenir pour
le modle de dsirs bas et dgradants, ceci par le seul fait de les
saturer d'une solennit inconnue, et dont nul, je crois, ne peut
imaginer l'irrsistible effet avant de l'avoir prouv. A ct de il
nous est permis de raliser, dsormais, de puissants fantmes, de
mystrieuses prsences mixtes... cependant ce n'est encore que du
diamant brut, c'est le squelette d'une ombre attendant que l'ombre
soit, pourquoi les inutiles descriptions de la chair artificielle,
etc. La raison qui nous en apparatrait la plus claire, c'est que
Villiers, peu confiant en l'intelligence philosophique des lecteurs 
qui il s'adressait, a cherch  crer pour eux un livre philosophique
et lyrique qui ft en mme temps amusant; de l le dcoupage des
chapitres; de l des contrastes et des moyens de dramaturgie facile;
de l la concentration superflue de toute l'ide du livre en tout ce
rcit des aventures de Mme Any Anderson, aussi le portrait-charge de
Miss Alicia Clary, parfois pouss trop au grotesque, maill de mots
d'une condensation plutt apparente. Villiers a voulu tre amusant, et
dpasser, sur le terrain de la littrature fantastique, les
adaptateurs heureux, comme il esprait en galer les matres rels;
les taches de l'OEuvre d'art mtaphysique, de la lgende moderne dont
il avait conu l'ide, appartiennent en propre autant au milieu
ambiant, au milieu qui ne sait tolrer l'ide pure qu'enguirlande
d'anecdotes plaisantes, qu'au temprament de l'auteur et  son
penchant vers la raillerie.

II

L'esthtique particulire de Villiers de l'Isle-Adam quelle est-elle?

Le gnie pur est essentiellement silencieux, sa rvlation rayonne
plutt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime; pour se
rendre sensible aux autres esprits, il est contraint de s'amoindrir
pour passer dans l'accessible.

Il est oblig d'accepter un voile extrieur, une fiction, une trame,
une histoire dont la grossiret est ncessaire  la manifestation de
sa puissance et  laquelle il reste compltement tranger; il ne
dpend pas, il ne cre pas, il transparat.

Il faut une mche au flambeau, et quelque grossier que soit en
lui-mme ce procd de la lumire, ne devient-il pas absolument
admirable lorsque la lumire se produit... Le gnie n'a point pour
mission de crer mais d'claircir ce qui, sans lui, serait condamn
aux tnbres. C'est l'ordonnateur du chaos; il appelle, spare et
dispose les lments aveugles, et quand nous sommes enlevs par
l'admiration devant une oeuvre sublime, ce n'est pas qu'elle cre une
ide en nous, c'est que, sous l'influence divine du gnie, cette ide
qui tait en nous, obscure  elle-mme, s'est rveille comme la fille
de Jare, au toucher de celui qui vient d'en haut (Hamlet, _Chez les
Passants_, p. 40, un article dj paru dans la _Revue des Lettres et
des Arts_, vers 1863.)

Mon art, c'est ma prire, et, croyez-moi, nul vritable artiste ne
chante que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'crit que
ce qu'il pense; car ceux-l qui mentent se trahissent en leur oeuvre
ds lors strile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir oeuvre
d'art vritable sans dsintressement, sans sincrit.

Il faut  l'artiste vritable,  celui qui cre, unit et transfigure
ces deux dons indissolubles dans la science et la foi. (Souvenir,
_Chez les Passants_, p. 43.)

La littrature proprement dite, n'existant pas plus que l'espace pur,
ce que l'on se rappelle d'un grand pote, c'est l'impression dite de
sublimit qu'il nous a laisse, par et  travers son oeuvre, plutt
que l'oeuvre elle-mme, et cette impression, sous le voile des
langages humains, pntre les traductions les plus vulgaires (_La
Machine  gloire_).

La philosophie, nous la trouvons aussi parse au long de son oeuvre en
quelques phrases.

Mon mgaphone mme, s'il peut augmenter la dimension, pour ainsi
dire, des oreilles humaines, ne saurait toutefois augmenter de _Ce_
qui coute en ces mmes oreilles--... Quand bien mme j'arriverais 
faire flotter au vent les pavillons auriculaires de mes semblables,
l'esprit d'analyse ayant aboli dans le tympan les existences modernes,
le sens intime des rumeurs du pass (sens qui en constituait encore un
coup la vritable ralit), j'eusse beau clicher en d'autres ges
leurs vibrations, celles-ci ne reprsenteraient plus aujourd'hui, sur
mon appareil, que des sons morts, en un mot que des bruits _autres_
qu'ils furent, et que leurs tiquettes phonographiques les
prtendraient tre, _puisque c'est en nous que s'est fait le silence_.

Ainsi tu oubliais cependant que la plus certaine de toutes les
ralits, celle, tu le sais bien, en qui nous sommes perdus, et dont
l'invitable substance en nous n'est qu'idale (je parle de l'infini)
n'est pas seulement que raisonnable. Nous en avons une lueur si
faible, au contraire, que nulle raison, bien que constatant cette
inconditionnelle ncessit, ne saurait en imaginer l'ide autrement
que par un pressentiment, un vertige; ou un dsir. (_ve future_).

Matre, je sais que selon la doctrine ancienne, pour devenir tout
puissant, il faut vaincre en soi toute passion, oublier toute
convoitise, dtruire toute trace humaine, assujettie par le
dtachement. Homme, si tu cesses de limiter une chose en toi,
c'est--dire de la dsirer, si, par l, tu te retires d'elle, elle
t'arrivera, fminine, comme l'eau vient remplir la place qu'on lui
offre dans le creux de la main. Car tu possdes l'tre rel de toutes
choses en ta pure volont, et tu es le dieu que tu peux devenir.

Les dieux sont ceux qui ne doutent jamais. Echappe-toi comme eux par
la foi dans l'Incr. Accomplis-toi dans ta lumire astrale, surgis,
moissonne, monte. Deviens ta propre fleur. Tu n'es que ce que tu
penses, pense donc ternel...

Ce qui passe ou change vaut-il qu'on se le rappelle? Qui peut rien
connatre sinon ce qu'il reconnat. Tu crois apprendre, tu te
retrouves, l'univers n'est qu'un prtexte  ce dveloppement de toute
conscience. La loi, c'est l'nergie des tres, c'est la notion vive,
libre, substantielle qui, dans le sensible et l'invisible, meut,
anime, immobilise ou transforme la totalit des devenirs. Tout en
palpite. Te voici incarn sous des voiles d'organisme dans une prison
de rapports. Attir par les aimants du dsir, attrait originel, si tu
leur cdes, tu paissis les liens pntrants qui t'enveloppent. La
sensation que ton esprit caresse va changer tes nerfs en chanes de
plomb. Et toute cette vieille extriorit, maligne, complique,
inflexible--qui te guette pour se nourrir de la volition vive de ton
entit--te smera bientt, poussire prcieuse et consciente, en ses
chimismes et ses contingences, avec la main dcisive de la mort. La
mort c'est avoir choisi. L'impersonnel c'est le devenir... Ayant
conquis l'ide, libre enfin de ton tre, tu redeviendras, dans
l'Intemporel, esprit purifi, distincte essence en l'esprit absolu, le
consort mme de ce que tu appelles une dit... Saches, une fois pour
toujours, qu'il n'est d'univers pour toi que la conception mme qui
s'en rflchit au fond de tes penses... Si, par impossible, tu
pouvais, un moment, embrasser l'omnivision du monde, ce serait encore
une illusion l'instant d'aprs, puisque l'univers change comme tu
changes toi-mme et qu'ainsi son apparatre, quel qu'il puisse tre,
n'est en principe que fictif, mobile, illusoire, insaisissable... Tu
es ton futur crateur... Ta vrit sera ce que tu l'auras conue..
_Axel._

Partout, dans l'oeuvre de Villiers, contes ironiques, contes
philosophiques, drames  longs pans allgoriques, cet hglianisme
pouss au nihilisme presque vis--vis du monde extrieur.

Prsente, ironiquement, en charge, en longues phrases
grandiloquentes, partout la mme ide; dans un monde d'ombre et
d'illusion, des passants vont, irresponsables, sans lumire, sans
bton, sans guides, emmurs dans leurs sens, la sottise humaine
n'tant que l'ignorance ou le mpris par ignorance d'anciennes et
immuables vrits; les passants circulent autour de rares initis, qui
se doivent reconnatre seuls en leurs cerveaux, seuls en leurs
volitions, et dont le devoir est de se crer sans cesse suprieurs par
l'affinement de leurs dsirs vers la puret et l'ide. Ces gens
d'lite portent dans leur me le reflet des richesses striles d'un
grand nombre de rois oublis (_Souvenirs occultes_); si vous
largissez le sens de cette phrase, vous aurez l'ide-mre d'_Axel_.

A cette constatation quasi dsespre dans sa noblesse,-- savoir
qu'il n'est nul but que l'existence mme,  condition qu'elle soit
crbrale,--pour adoucir le dur chemin solitaire, Villiers offre la
foi, la foi en des tres de limbes, semi-existants vers la limite du
monde rel, fantmes de bont, anges perceptibles  qui les peut
apercevoir. Impntrable  des yeux d'argile, la face du messager ne
peut tre perue que par l'esprit. Efflux et assises de la ncessit
divine, les anges ne sont, en substance, que dans la libre sublimit
des cieux absolus, o la ralit s'unifie avec l'Idal. Ce sont des
pensers de Dieu discontinus en tres distincts par l'effectualit de
la toute-puissance.

--Rflexes, ils ne s'extriorisent que dans l'extase qu'ils suscitent
et qui fait partie d'eux-mmes.

Ces tres de limbes apparaissent aux prdestins,  ceux qui ont su
garder le libre tat de leur conscience et de leur sens, dans le
sommeil, dans la vision, dans des minutes rares et brves
d'exaltation; les contacts qu'ils font subir tant de nature toute
spciale, et n'engendrant que des vibrations tout intellectuelles, il
faut, pour prouver le choc et ne le point laisser passer comme une
lthargique minute, y tre prpar, pour le comprendre, il faut y
avoir, ds l'abord, rflchi, savoir que tout dans la matire est
complexe, que dans la vie intellectuelle tout est tnbres, sauf ce
point fixe auquel il faut croire, qu'elle est ternelle et mane d'un
Dieu.

C'est la foi, la foi philosophique que Villiers admet comme constat de
la vie, avec ses troubles et ses lacunes, et comme solide bton
d'appui, il offre la foi en Dieu, sous les auspices du christianisme.
Il aime le christianisme, de race, de foi, d'admiration pour ses
martyrs et aussi de dilection pour l'habilet de ses ministres. Grands
ils sont  ses yeux comme consolateurs, grands comme impeccablement
obissants  des maximes dont ils n'ont d'autre clef pour les bien
comprendre que de les connatre suprieures  leurs cerveaux par
l'tranget pousse  l'absurde de leurs propositions; si l'homme les
pouvait comprendre, seraient-elles d'origine divine, Villiers ne le
croit pas. Donc, en principe, deux choses sont tablies, l'homme n'est
qu'un cerveau refltant des penses, sa joie est rve (_Vra_), sa
douleur est dception (_La Torture par l'esprance_), et son phmre
existence, si elle n'est celle d'un _passant_, ne peut se rsoudre que
dans l'affirmation par le talent ou la vertu d'une identit du vivant,
ou d'une recherche de ressemblance tente par lui vers une belle
minute d'ternit, c'est--dire une minute de Dieu.

Sa foi, sa philosophie, qui se confondent sont, en ses oeuvres,
parses. Descendant de ses principes, Villiers, s'il considre le
monde vivant, le traduira dans les _Contes cruels_, et sous ce titre:
_Chez les Passants_. Des fantaisies politiques alterneront avec des
peintures de natures infrieures, un peu par-ci, par-l, pour le
contraste, mailles de belles apparitions d'me. Son dcouragement se
traduira par _l've future_, noeuds d'impossibilit sur impossibilits
dnoues par un impossible savant, pour un homme tax  l'avance
d'tre unique. S'il incarne un rve plus lev, plus prs de la raison
pure et de l'ternelle passion, ce sera _Axel_.

L'Eglise et toutes ses promesses de paix, la science et tous ses
infinis de connaissances, l'or fantastique en ses puissances et ses
quantits les plus hautes, si dmesures qu'il en devient un
sceptre, l'amour de deux tres prdestins, exceptionnels, plus
qu'uniques, fruit de la recherche de deux races l'une vers l'autre
aides par d'occultes presciences, les sciences d'Orient, les
traditions des Rose-Croix, la noblesse, et la beaut, ne peuvent
aboutir qu' un dialogue et  la mort--l'or et l'amour n'auront pu
servir par leur chec qu' crer un signe nouveau; les deux
renonciateurs qui se seront trouvs par la prdestination, et la
ferie du devenir, exposeront ainsi la dsertion des Idals.

Cette oeuvre d'_Axel_, ce beau pome dramatique (car ft-il avec ses
larges dveloppements du discours conu pour quelque scne?), on nous
la prsente volontiers, comme le testament littraire et philosophique
de Villiers. Et de fait, toutes ses ides antrieures s'y reprsentent
revtues de plus mystiques et plus ouvrs vtements, ses symboles y
apparaissent plus dtachs de la trame anecdotique; nous la devons
donc accepter ainsi comme oeuvre capitale et caractristique, surtout,
seulement mme parce que la mort est venue interrompre le dfil des
oeuvres; ces tables de promesse en tte des livres, et des phrases
parses dans les textes dmontrent clairement qu'_Axel_ n'tait pas
l'expression de sa pense dfinitive. Au moment du duel, Axel dit au
commandeur: Vous avez, j'imagine, entendu parler d'un jeune homme des
jours de jadis qui, du fond de son chteau d'Alamont, bti sur ce
plateau syrien surnomm le Toit du monde, contraignait les rois
lointains  lui payer tribut. On l'appelait, je crois, le vieux de la
Montagne, eh bien... je suis, moi, le vieux de la Fort.

Nul doute que ce vieux de la Montagne indiqu comme en prparation, 
tel dbut du livre, n'et apport, paralllement  Axel, une autre
note, et nous et dmontr dans l'me de Villiers de l'Isle-Adam plus
encore de complexit.

Sa mtaphysique dont nous ne connaissons que les rsultantes par ces
quelques phrases qu'changent Hadaly et lord Ewald, Matre Janus et
Axel, phrases pousses ncessairement  la pompe du drame, et quoique
explicites non trs dveloppes, nous en eussions eu le commentaire
dans ces trois tomes: _De l'Illusionnisme_, _De la Connaissance de
l'Utile_, _L'Exgse divine_. Evidemment, d'avoir lu, on peut
s'imaginer quelles ides ce seraient, sous ces trois titres,
construites et expliques, mais la certitude ne se pourrait tablir
que si des notes ou des fragments de ces livres sont un jour dcels 
la curiosit.

III

La formation intellectuelle de Villiers, la date de ses oeuvres,
l'heure des influences et quelles sur sa pense et sa production; nul
n'en ignore; rcapitulons qu'aprs les premires posies dj deux
drames: _Elen_ et _Morgane_, affirmaient un auteur dramatique, et que
le faire d'_Axel_ s'y trouve embryonnaire. Dans _Elen_, drame de cape
et d'pe, avec les romantiques pourpoints et les pes des tudiants
du Tugendbund, s'isole, fragment gal  des oeuvres futures, un rve
d'opium. _Isis_, l'oeuvre interrompue, amne, avec un art complet et
complexe, tout le livre, vers une trs large et belle scne finale;
_Bonhomet_, qui fut long  paratre en librairie, la _Revue des
Lettres et des Arts_ en donnait dj _Claire Lenoir_, le fragment le
plus important, et non dpass par les additions postrieures; les
_Contes cruels_ s'parpillaient depuis cette date au long des revues;
puis ce fut _L've future_, plusieurs fois rcrite, puis
_Akdysseril_, puis _L'Amour suprme_, les _Histoires insolites_ et
_Axel_.

L'influence la plus profonde qu'on puisse dterminer est celle d'Edgar
Poe. Dans les hautes conceptions de ses personnages fminins, d'une si
stricte lgance et de sobre loquence, on entrevoit des souvenirs de
_Ligeia_. Aussi, dans le tour plaisant des contes grotesques, Hoffmann
lui fut inspirateur par cette double vision de la personnalit
humaine; des mes pures presque invisibles, circulant au milieu de
caricaturales et presque animales apparences. De Baudelaire sans doute
sont venues  lui de belles visions de nuit, et de tristesse sous les
toiles, et de Wagner, la mthode symphonique de ses dernires oeuvres
et le culte de la cadence dans les phrases initiales des tirades.
Certaines sont scandes, dveloppes, rythmes comme de la musique. Le
procd clate surtout dans _l've future_. Dans _Axel_, la recherche
de la cadence musicale est moins profonde, et fait place le plus
souvent  une recherche de proportions serres dans les rpons
dramatiques et les scnes antithtiques les unes aux autres. A ct de
cette influence sur la faon d'crire (car il n'en est gure trace
dans l'intime pense que refltent les livres), Wagner eut encore pour
l'crivain franais le prestige de celui qui avait fait son oeuvre,
toute son oeuvre, grce au concours des circonstances et de sa volont
(voir la _Lgende moderne_, _Histoires insolites_), et peut-tre
l'exemple du rformateur allemand arriv, aprs transes, au fate de
toute gloire, soutint-il souvent, dans la pnible vie littraire,
Villiers, et l'aida-t-il vers la force qui permet les oeuvres de
longue haleine.

La langue de Villiers est pure et son style ample; sa nouveaut en
franais est sa rythmique musicale, non pas neuve en son existence
mme, puisque _Les Bienfaits de la Lune_ l'indiquaient, mais en son
harmonieux arrangement, sur la longue surface d'un livre ou d'un
drame. S'il fallait, en faisant la part des influences cites plus
haut, du temps et des matires de penses nouvelles, que Villiers
apporte, voquer l'crivain duquel il dresse le souvenir, nous
penserions  Chateaubriand, au Chateaubriand des dernires oeuvres,
_Les Mmoires d'Outre-Tombe_, et le _Discours  la Chambre des pairs_,
et ce n'est pas la rythmique seule de l'loquence qui les runit, en
l'esprit du lecteur, mais l les rapprochements sont si vidents et
d'un ordre tellement simple, que mieux vaut se borner  juxtaposer ces
deux noms.


Gabriel Vicaire.


    J'ai vu le cimetire
    Du bon pays d'Ambrieux,
    Qui m'a fait le coeur joyeux
        Pour la vie entire.

    Et sous la mousse et le thym,
    Prs des arbres de la cure,
    J'ai marqu la place obscure
        O quelque matin

    Quand, dans la farce commune,
    J'aurai jou mon rlet
    Et rcit mon couplet
        Au clair de la lune,

    Libre, enfin, de tout fardeau,
    J'irai tranquillement faire,
    Entre mon pre et ma mre,
        Mon dernier dodo.

    Pas d'pitaphe superbe,
    Pas le moindre tralala,
    Seulement, par-ci, par-l,
        Des roses dans l'herbe,

    Et de la mousse  foison,
    De la luzerne fleurie,
    Avec un bout de prairie,
        A mon horizon.

Ainsi Gabriel Vicaire, dans son premier recueil, les _Emaux Bressans_,
indique son voeu d'outre-vie! Le pote tait n en 1848. Les _Emaux
Bressans_ virent le jour en 1884. Vicaire avait alors trente-six ans.
Cette pice n'est sans doute pas une des dernires crites; aussi,
faut-il y voir, plutt qu'une ombre jete sur l'me du pote par
l'apptit de la mort, la proccupation du tombeau ou quelque
pessimisme, le souci simplement d'crire une pice aimable sur un
sujet triste, ou mme quelque narquoiserie de bon vivant en face de la
Camarde. Le pote aussi a pu vouloir, par un pome, en apparence sans
faon, au fond trs de rhtorique, se rattacher plus fortement au sol
qu'il chantait, en y fixant par avance sa demeure dernire. Ce n'est
point de ces pitaphes comme s'empressent, ds leurs premiers chants,
les potes romans de s'en confectionner mutuellement; c'est plus
simple de ton, c'est tout de mme artificiel. Cela appelle comme
pendant un _hoc erat in votis_, et si nous le trouvons, ce sera, sur
l'esprit de l'auteur, une clart. Sans feuilleter beaucoup, le voil
cet _hoc erat in votis_. Il s'appelle Bonheur Bressan. L'auteur
dclare refaire  sa manire le rve de Jean-Jacques:

    Avoir, prs d'un pcher qui fleurirait  Pques,
    Un bout de maison blanche au fond d'un chemin creux.

prs des bois, et l vivre en paysan calme et rflchi, avec quelque
beuverie et ripaille saine, de temps en temps, sous une tonnelle
fleurie.

    Ainsi je vieillirai et j'attendrai mon tour,
    A ne jamais rien faire occup tout le jour,
    Je n'en demanderais, ma foi, pas davantage,
    Mais s'il venait, rveuse, un soir  l'Ermitage,
    Quelque fillette blonde avec de jolis yeux,
    Pour la bien recevoir on ferait de son mieux.

Il y a l non de la banalit, mais de l'extrme simplicit, avec une
pointe de sentiment. Voil une des caractristiques du pote: assez
peu difficile sur le choix de son sujet, et sur l'ordre de l'motion,
il sait colorer d'expression son fond un peu terne et il sait dominer,
et concrter sobrement une sentimentalit sans grand raffinement, au
moins  ce dbut de sa vie littraire. Le pote dit avoir crit, loin
des foules, l o l'inspiration le prit, o le dsir de traduire une
allure jolie de vie rustique s'est impos en lui, soit qu'il vagut
dans une cour de ferme, qu'au cours d'une flnerie il se soit arrt,
dans quelque bouchon,  goter ce petit vin blanc perfide et follet,
dont il crivit qu'il est dur au pauvre monde, et que, sous son air
trs doux, il vous mne tambour battant voir du paysage. Vicaire a
voulu donner non des Kohinnors radieusement sertis, mais des maux
tels que les portent, aux jours de loisir et de ftes, les fermires
cossues de sa Bresse bien-aime: c'est un tout petit peu d'or qui
fournit le substrat de ces croix ou de ces broches, et tout autour
c'est du bleu, du vert, du rose, et il a cherch l'quivalent de ces
couleurs fixes au feu sur les joyaux rustiques, dans le bleu clair
d'un ciel doux, dans le vert d'un verger; il y ajouta des opales qui
font songer au lait qui court parmi les gaudes. Chemin faisant, non
seulement il regardait fort les belles filles, mais aussi il coutait
et notait leurs chansons. Il en a retenu de joliettes, qu'il a
rptes en maniant ses maux. Tandis qu'il chante les louanges de la
petite Annette:

    La rose du pays bressan,
    Le merle et la bergeronnette
    Lui font la conduite en dansant.
    La voici frache, gaie, alerte,
    Ainsi que le furet des bois,
    A ses pieds la mousse est plus verte,
    Le buisson fleurit  sa voix.

qu'il chante aussi Claudine, car il ne faut pas se piquer de ridicule
fidlit, ou bien Rose, Rosette  qui il redit en son style les vers 
Cassandre, de Ronsard, ou telle ballade de Villon:

    Que c'tait donc chose lgre,
    Ce coeur joli, ce coeur, bergre,
    Dont si gament tu faisais don;
    Vois, ce n'est plus qu'une amusette,
          Rose, Rosette,
          A l'abandon.

il s'amuse aussi  noter des silhouettes un peu balourdes, de gaies
silhouettes du pays de tous les jours: le cur de chez nous, fort
bonhomme, mais savant incomplet, et toujours cout avec respect par
ses ouailles qui n'en constatent pas moins avec quelle srnit il
s'embrouille dans ses allocutions, la mre Gagnoux, l'aubergiste chez
qui tout arrive  point; la danse, l'omelette et bien des gens de
Bresse, gras et dodus qu'il compare aux poulardes de leurs pays. Il
chante une berceuse  de vaillants poupards aux faces bien rondes qui
puisent leurs nourrices et donnent lieu  ce pronostic, qu'ils ne
seront pas des penseurs, mais de bons vivants. Il chante aussi avec
luxe, varit et prcision tout ce qui se mange et tout ce qui se
boit. Il ne s'arrte pas, comme d'autres potes de la rusticit, 
dcrire les pintes flores, les assiettes o se hrissent des
coquelets, les bassines reluisantes, les marmites aux panses
profondes, il va  l'essentiel,  la bonne chre. Il dit la louange de
la vie facile, et sa morale et son pittoresque il les rsumerait:

    Que faut-il pour tre heureux en ce monde,
    Avoir  sa droite un pot de vin vieux,
    En poche un cu, du soleil aux yeux
    Et sur les genoux sa petite blonde...

Ce serait, avec, en plus, la comprhension et le got des beauts de
Nature, une sagesse un peu  la Duclos, que nous apporteraient les
_Emaux Bressans_. Un de plus alors, parmi les potes de la joie
lgre, du cabaret, presque du Caveau!

Heureusement que la sensibilit du pote le conduit, malgr un dessein
arrt de terre  terre, de terre  terre de terroir,  plus
d'motion, et voici dans les _Emaux Bressans_ une pice qui lve
singulirement le volume, une pice d'anthologie, au meilleur sens du
mot: la _Pauvre Lise_: c'est rustique, c'est familier, c'est
loquent, c'est sobre, c'est de la beaut simple. Lise est une fille
qui aima: la voici dans l'glise sous le drap noir. Les amoureux sont
ingrats, ou du moins sont-ils amoureux ailleurs avec la mme dvotion
qu'ils eurent pour Lise, et le soin d'Annette ou de Claudine les a
tenus absorbs loin de tout souvenir de la petite morte. Aussi pas de
cierges. L'glise se vide de gens presss, qui viennent de se
confesser, et ont hte d'aller restaurer leur coeur allg; le cur,
aussi, craint que son djeuner ne brle; mauvaise disposition pour
convoquer une me vers Dieu! et il bcle sa messe:

    Aux malheureux courte prire,
    a ne rapporte presque rien,
    Pas une me autour de la bire,
    On dirait qu'on enterre un chien.

et le pote se met  rver  Lise, telle qu'il l'aima (car lui, est
venu honorer son souvenir),  ses cheveux que le soleil venait dorer,

    A ses yeux bleus de violette,
    Si doux lorsque je l'aimais.

et outr de cet abandon il s'en ira, pour le repos de Lise, en
plerinage vers Notre-Dame de Fourvires; pour mieux capter sa
bienveillance, il n'offrira pas  la Vierge un _ex-voto_, mais il
donnera au petit Jsus qu'elle porte,

    Un moulin aux ailes d'ivoire
    Pour qu'il rie en soufflant dessus,

ce qui sera un peu l'image de l'me lgre, pure tout de mme, mais
si sensible au vent de tout caprice que fut Lise, et lorsque la
Vierge, la seule peut-tre, avec lui, qui se souciera de Lise
dsormais, pensera  la pauvrette, ce sera avec une compassion mle
d'un sourire, avec un sentiment lger, gai  la fois et mouill, et
tendre comme furent ceux de l'amoureuse morte. Tout ce petit pome, en
sa brivet, est parfait. C'est dans ce livre de dbuts o une
personnalit s'affirme malgr, des tics et des imitations, la page
d'amour qui permet de conclure  un artiste vritable, plus encore que
le _Pome du paysan_, d'ambition plus grande, mais moins russi. La
_Pauvre Lise_ donne le gage que Gabriel Vicaire peut prendre rang par
la sincrit et l'motion parmi les petits matres, et que s'il
n'apporte pas une manire de sentir et de s'exprimer toute neuve, il
peut placer,  ct des belles choses du pass, des choses originales,
originelles de lui, graves avec le burin que lui laissrent des
matres disparus. Un peu de Villon, un peu d'un Branger qui serait
lyrique! Ce n'est pas germain du tout, ce pome de Lise; c'est, dans
une langue rajeunie, un peu de l'esprit de nos vieux auteurs; ce n'est
pas lyrique par expansion mais par concision, marque de bons esprits
de notre littrature classique.

       *       *       *       *       *

Je viens de parler d'imitations, de modes suivies, et je voudrais
expliquer, car les _Emaux Bressans_ diffrent fortement des volumes de
vers qui parurent  la mme poque. Si loigns pourtant que ces
Emaux soient, au premier aspect, de la production ambiante, ils y
tiennent par bien des liens, et s'il n'y a pas,  proprement parler,
des imitations de pomes d'autrui, dfinies, des influences
s'exercrent sur Vicaire. Gabriel Vicaire dbute dans les lettres au
moment o le Parnasse, aprs une longue lutte, commence  tre reconnu
par le public. Aprs les plaisanteries du dbut, Leconte de Lisle et
Banville sont dans la gloire; on prise  leur valeur les vers de
Catulle Mends et de Dierx et trs au-dessus de leur valeur ceux de
Coppe et de Sully Prudhomme. L'opinion ne fait pas, des Parnassiens,
cas de grands potes; le dire du lecteur de got ou de l'universitaire
au courant se synthtise en phrases de ce genre. Ils ont cr un
merveilleux outil pour la posie, ils ont amnag de belles ressources
pour un grand pote, qui viendra peut-tre, qui n'est pas parmi eux,
c'est sr, c'est la phrase typique qu'on sert aux groupes de potes,
 la veille d'une conscration, durant une priode plus ou moins
longue, d'une faon plus ou moins gnrale, et  cela que rpondre du
camp des potes, sinon: faites mieux que nous. A ce moment, en
gnral, il y a dj, parmi l'cole, des dissidences, et les
gnrations plus jeunes sont dj  la recherche d'un idal autre que
celui qui guida leurs ans de vingt ans, et que ces jeunes
gnrations viennent  peine, en quittant les bancs de l'cole, de
cesser d'aimer. A ce moment, o Vicaire publiait, le Parnasse avait
reu le premier heurt. Il lui venait de Jean Richepin, et de ses
acolytes: Maurice Bouchor et Raoul Ponchon. Ils taient les vivants,
parce que nous tions les impassibles, a dit Catulle Mends en
prcisant la lutte du moment entre ses amis et les nouveaux venus.

Evidemment, ils manifestaient leur parfait loignement des Dieux
hindous et tout ce qui dcoule des Runes, leur animadversion pour
Pallas, leur prfrence pour des Aphrodites toutes modernes; ils
dsiraient s'loigner de l'Acropole vers les Pantins et les _fortifs_!
Il y avait bien des Parnassiens qui allaient  la guinguette et  la
flne dans Paris, des Albert Mrat, des Antony Valabrgue, mais
Richepin voulait des promenades plus truculentes, et le voisinage des
gueux, et l'interprtation de leurs enthousiasmes, de leurs siestes,
de leur langue. Il donnait le modle, assez souvent repris depuis,
d'une posie argotique. Il voulait tre robuste et se servir d'une
forme plus libre, plus forte, plus frondante que celle des
Parnassiens.

Dans ces voyages,  la qute du pittoresque, on s'attardait sous des
tonnelles et on faisait attention aux refrains de la route, aux
complaintes des chemineaux, aux rengaines des compagnons. Les potes
voulaient de la vie, rapide et fruste, et ils chantaient le vin des
aeux, le vin de l'ouvrier, presque le vin du trimardeur. Richepin
disait les _Gueux_, Bouchor chantait les _Chansons Joyeuses_, et
modulait des odelettes shakespeariennes, Ponchon s'extasiait devant la
truffe, la poularde et le piot. Ils mettaient  dmnager l'Olympe le
mme zle que les Parnassiens donnrent  empiler de ct le
Saint-Sulpice des Lamartiniens et les petites terres cuites des
Mimi-Pinson d'aprs Musset.

Ce furent ces nouveaux venus qui influencrent Gabriel Vicaire, et le
dcidrent  un rythme dou d'abandon,  une langue qui recherche le
savoureux plus que l'lgant, ne se refuse pas une trivialit
pittoresque, vise le truculent, le haut en couleurs, le sain, le
quotidien; ils le guidrent vers une enqute sur le tout ordinaire 
mettre en valeur, vers le chemin des fermes, prs des haies o
murmurent les oiselets, vers la chanson populaire et le vin qu'on boit
en la chantant, et dont on chante aussi l'agrment.

C'est  ce groupe de Richepin, de Maupassant, pote phmre, dduit
de Flaubert moderniste, qu'il appartient; il est de ceux qui lourent
avec joie le _Ventre de Paris_, et la symphonie des fromages, comme on
disait alors; il fut un des potes ralistes, il fut un pote de
terroir, parce qu'aussi  ce moment on dcouvrait de ce ct; on
formait les bibliothques du folk-lore, on coutait, publiait et
compilait les belles fleurs des champs des provinces franaises; il
choisit la sienne, fleurant le bon-vivre parce que tel tait le got
d'alors et sa propre inclination, il se trouva une sorte de patron
bressan, Faret, qui crayonnait de ses vers les murs d'un cabaret,
Faret, l'ami de Saint-Amant, ce qui est son meilleur titre de gloire.

En fraternisant avec Faret et Saint-Amant, il fraternisait aussi avec
Richepin, dans le prsent, et dans le pass avec les matres aims de
ce nouveau groupe de potes, Mathurin Rgnier et les vieux auteurs de
fabliaux, Ruteboeuf, et les anonymes dont la gloire s'est marque en
un trait, en un dicton, sans clairer leurs noms. Il y et, certes,
influence; il gardait une personnalit parce qu'il se dlimitait; sa
personnalit tait de chanter sa province, et aussi cette petite note
de sensitivit brve, tout de mme un peu contemplative, dont il
resserrait l'expression  la fin de ses pomes  la bonne chre et 
la joie de vivre. Ses deux qualits n'taient point disparates. Il y
avait en ce moment-l plus de potes locaux qu'il n'y en avait eu
auparavant; maintenant, aprs un intervalle, le mme phnomne se
renouvelle, et les potes locaux refleurissent nombreux. Mais n'est-ce
point choisir, pour chanter la province natale, le moment o elle va
cesser d'tre particulire et tranche, de par les communications
nombreuses, et la centralisation des intelligences  Paris. Il semble
que si les potes mettent grand souci  conter les villes et les
campagnes d'autour de leurs berceaux, c'est qu'il est temps d'enclore
d'un dernier regard des choses qui vont disparatre; la campagne
natale leur apparat avec cette absolue nettet que prennent les tres
et les dcors  l'heure d'un peu avant le crpuscule. Il n'y a plus l
d'ensoleillement qui rend confuses les fortes pousses des
frondaisons. Tout devient calme, tout prend sa stature exacte; c'est
un bon moment pour inventorier; et puis arrivent les premiers
attendrissements de la sensibilit du soir; dans le silence qui apaise
toute la contre, il y a une marche dolente des gens qui ont laiss le
labeur, et une gravit sur l'aspect de tout, de tout qui va se
simplifier dans le soir, s'unifier. Les gestes particuliers tombent,
on va ne plus percevoir qu'une silhouette gnrale; c'est alors que
les potes pieux recueillent toutes ces particularits vieillotes,
mouvantes et charmantes, et loin du soleil de la grande ville, et du
disque de feu des trains, ils en font des chansons; mais s'ils se
htent de les crire, c'est qu'ils sentent bien que les pourpres du
couchant vont ensevelir leurs visions, et que rien n'est moins sr que
d'esprer les retrouver  l'aube du prochain matin. C'est pourquoi, je
crois, que la gauloiserie de Vicaire tient de fort prs  cette petite
et aimable sensitivit qui fait le grand mrite des meilleurs pomes
des _Emaux Bressans_, que mme ce sont l deux faces du mme sentiment
qui vibre sous la truculence de l'ode  la victuaille.

       *       *       *       *       *

L'volution marche toujours, et l'volution de la posie lyrique, dans
le dernier quart de ce sicle, fut plus active en transformations
qu'en aucun autre temps;  peine Vicaire s'tait-il signal bon pote
en un genre, non sans nouveaut, que voici surgir de nouvelles
nouveauts, de nouveaux potes, des hommes jeunes qui se dclaraient
vers-libristes et symbolistes. Leur arrive notoire en pleine lumire
de l'art, concidait avec un sursaut d'activit et d'admirable
production de Paul Verlaine, revenu d'exil, retour de passion et de
tristesse, redonnant des ditions puises, les _Ftes Galantes_ et la
_Bonne chanson_ et les _Romances sans paroles_, et _Sagesse_, publiant
_Jadis et Nagure_, et formulant un art potique qui voisinait avec
certaines des recherches de ses admirateurs. La jeunesse avait  payer
 Verlaine un arrir de gloire, elle le fit; la presse s'en exagra
l'influence exacte de Verlaine. Ces crivains nouveaux aimaient aussi
 porter  Stphane Mallarm l'hommage d  sa belle vie
contemplative, toute ddie  l'art pur, ddaigneuse des besognes. Ils
admiraient la beaut verbale de ses pomes et sa didactique lorsqu'il
esthtisait, et son exgse du beau difficile, du rare, de l'absolu.
Le pote bern de la Pnultime devenait le visionnaire radieux de
_l'Aprs-midi d'un Faune_. Gabriel Vicaire ne comprit pas. Il eut t
digne de mieux accueillir un effort d'art trs lev que par des
quolibets. Ce ne fut pas la plus haute partie de son esprit qui lui
dicta l'ide des _Dliquescences_ d'Ador Floupette, chez _Lion Vann
 Byzance_, plaisanterie d'ailleurs courtoise et inoffensive. Vicaire
ne se donna pas le temps de voir, d'apprendre, de savoir; lui et son
collaborateur Bauclair, l'auteur estim de jolies nouvelles, partirent
sur quelques dtails d'extriorit. Ils firent des confusions parmi
les crivains, prenant un peu lgrement les uns pour les autres,
mlant pour ainsi dire bousingots et romantiques et de l ce petit
volume, pas mchant, pas amusant non plus, qui fit en son temps un
assez joli bruit. On prfra croire que d'aller voir et l'on fut
d'accord pour admettre, sans examen, que les parodies de Floupette
taient presque des calques. Ce n'tait que farce lgre prcde
d'une prface. Le titre en tait presque tout le piquant: _Lion Vann
 Byzance!_ Vann tait un mot populaire, rcent, il avait pass par
les petits thtres, par le langage populaire, il tait expressif et
vrai; Vicaire et pu le recueillir dans une chanson de Paris, ce mot
qui dit le vide de l'pi travaill et battu, et assimile  une cosse
vide le cerveau lass, mais il le trouvait dans les complaintes de
Laforgue, employ dans son sens d'argot demi-mondain,

    Ah! vous m'avez trop, trop vann,
    Bals blancs, hanches roses.

et ce qui et d lui paratre tout naturel lui parut comique. Byzance
synthtisait les accusations de dcadence. Cela avait un reflet des
paroles tonnantes de politiciens fltrissant les bleus et les verts,
ceux qui discutaient des vertus thologales pendant que les Turcs
taient aux portes de Constantinople, et appariant  ces Grecs des
gens de Paris. L'affabulation de ce livret est simple: elle rappelle
assez une partie de _Jean des Figues_, un roman de Paul Arne, qui
alors tait sur la rive gauche, (car Vicaire, trs Bressan, tait
aussi trs Rive-Gauche,) un des champions violents de la clart, de la
simplicit, de l'atticisme oppos au byzantinisme; c'tait, cette
prface, l'arrive  Paris d'un provincial mis en prsence des jeunes
potes du temps, par un autre provincial arriv  Paris un peu avant
lui, pour pouvoir l'introduire, d'abord, pour y tenir une pharmacie
ensuite, et lui soumettre un cahier de vers imbus des nouveaux et
dplorables principes. Plaisanterie lgre! cela soulignera par
contraste une date; qu'importe que Mallarm ait t pris  partie sous
le nom d'Etienne Arsenal, l'important c'est que la posie plaisante
ait eu la vie plus dure que la plaisanterie et l'ait vue, tout de
suite, se faner. Vicaire, d'ailleurs, depuis, avait chang des
sonnets ddicatoires avec Verlaine, il en avait subi l'influence
rythmique. Vicaire avait mieux  faire que de mchantes parodies, et,
 cette poque mme, il faisait mieux. C'tait une petite chose trs
jolie, trs touchante, une trs aimable fleur d'art, le _Miracle de
saint Nicolas_, son oeuvre matresse.

       *       *       *       *       *

Gabriel Vicaire s'est de nouveau adress  ce qui fut son fond le plus
ferme, la lgende aimable et jolie; souvent, lorsqu'il s'agit pour lui
de posie populaire et de chansons populaires, il se trompe; sa
fidlit,  des refrains entendus, est trop complte; il lui manque
sur ce point d'tre un symboliste. En bon symbolisme, on tenterait de
se mettre au point de vue mme des auteurs de chansons populaires et
d'extraire l'essence du dict qu'on leur _supposerait_; il faudrait
donner le charme et l'motion d'une chanson du vieux temps, sans en
traduire les rides, sans reproduire les tics. On a agit cette
question dans le camp symboliste et sans grande justesse. Certains ont
cru que se rclamer de la chanson populaire, c'tait rditer, et
rafrachir; il ne s'agit point de cela: on a fait un chant populaire,
lorsque l'on a cr une chanson dont la spontanit de jet et la
gnralit d'inspiration est suffisante pour que, si elle n'tait
date et si elle n'tait signe, on la pt croire un lied ou une
chanson populaire crite en style moderne. Vicaire, trop souvent (en
dehors de ces discussions) a crit des chansons populaires en en
reproduisant les refrains; tantt ce refrain est joli, vole, mon
coeur vole, et rien  dire  ce qu'il y enguirlande des variations,
tantt il est nul, c'est des drelin, din, din, et autres onomatopes
qu'il est bien inutile de retirer de la dsutude et qui n'ajoutent 
la strophe qu'une laideur. Beaucoup de ses chansons sont ainsi
alourdies.

Dans le _Miracle de saint Nicolas_, il a tent ce que nous venons de
dire tre le devoir, la tche du pote qui s'inspire de la chanson
populaire; il a voulu donner l'essence d'une lgende en une oeuvre 
lui d'un ton personnel, en bien des pages il y a russi, et c'est
avant la lettre, un Hnsel et Gretel franais qu'il a cr l.

La lgende, on la connat, Nerval l'avait recueillie, et bien d'autres
aprs lui en donnrent des variations. Saint Nicolas, c'est dans tout
l'Est, en Flandre, en Brabant, en Lorraine, au pays Rhnan, vers le
Jura jusqu'au Rhne, le patron des enfants. Il arrive  la date de sa
fte, vers dcembre, avec les premiers froids, avec les premiers
givres, tout couvert de beaux habits et menant avec lui un grand train
de cadeaux. Il prcde de quelques semaines le bonhomme Nol; il a le
mme rle que lui; c'est un peu le mme. Comme saint Michel a terrass
le Dragon, saint Nicolas a billonn Croquemitaine; il est l'ami de
l'homme au sable qui est utile, mais lors de ses visites dans le
monde, il lui donne tous les ans un jour de repos; c'est un bon saint
chenu et doux, trs fertile en tours ingnieux ds qu'il s'agit de
fabriquer des jouets. Nulle n'excelle comme lui  enfermer de beaux
moutons dans une petite bergerie. Il a des ateliers  Nuremberg et 
Paris du ct de la rue des Archives. Avant que ses allures ne se
rgularisassent devant les progrs de l'esprit moderne qui l'a un peu
cantonn, il parcourait les contres pour porter remde aux peines des
enfants. Il semble qu'il alla toujours  pied, respectant la charge de
jouets de son bourriquet, qu'il ne se hta jamais car il laissa sept
ans dans le saloir les enfants qui l'avaient invoqu avant de mourir
et que tua le mchant Cagnard, la dernire formule de l'ogre, dans le
pome de Gabriel Vicaire; mais, pendant sept ans, il leur envoya de
doux rves.

Un joli prlude commence ce pome dramatique, ce mystre si l'on veut;
c'est le los du vieux moine enlumineur qui mettait sur le parchemin
des clarts de verrire, qui crivait de toute son me de pieuses et
naves complaintes, et qui a fleuri de fracheur ce pass
mlancolique ami du pauvre monde et contribu  dresser ce dcor de
rve o

    Parmi les croix, les ifs et les cyprs moroses,
    L'abeille erre et bourdonne en qute de son miel,
    Un rayon bleu descend des profondeurs du ciel
    Et la maison des morts s'veille dans les roses.

Puis, c'est le petit drame des enfants perdus parmi la fort sous
l'orage et la description de l'aube de leur voyage, et leurs
invocations et leurs prires. Tout en veillant  la simplicit ou
plutt au fondu du ton, le pote ne fait pas parler les enfants comme
des enfants. Descriptions lyriques et invocations au Saint et  la
Vierge sont amenes un peu comme des cavatines; aussi c'est en choeur
que les enfants prient, et quand ils frappent  la porte de Cagnard,
c'est toute une chanson qu'ils lui disent en choeur pour montrer leur
gentillesse, et obtenir que l'huis s'ouvre. Quand ils sont  l'abri,
le pote quitte cette allure de cantique moderne et trs doux qu'il a
pris, et c'est le ton du fabliau, le petit vers press de huit pieds,
sans formule de strophe, qu'il prte au Cagnard pour dire ses misres
et expliquer son crime. C'est au fabliau aussi qu'il emprunte
l'acrimonie rciproque des deux poux, et leurs justes, rciproques
aussi, griefs. Il garde pour les enfants le ton du cantique, et certes
l Vicaire a trouv une de ses plus belles, de ses plus franches et
simples inspirations: c'est avec Lise (dans _Emaux Bressans_) et le
portrait d'Aelis, dans _Rainouart au Tinel_, ce que Vicaire a fait de
mieux, c'est un cantique  la Vierge qui lave les langes de l'Enfant
divin.

    La vierge Marie,
    La mre de Dieu,
    Sort au matin bleu
    De sa mtairie.

    Et va sous le pont
    Pour laver ses langes,
    Tandis que les Anges
    Gardent le poupon.

Le battoir d'argent bat les langes que saint Joseph se hte d tendre,
la rivire chante et cela enchante les peupliers de la rive, les vieux
ais du pont et l'aube veille les fleurs qui sont comme des pleurs
dans l'herbe mouille.

    Saint Pierre des cieux,
    Ouvrez votre porte,
    Voici que j'apporte
    L'enfant gracieux.

    Et la vierge blonde
    Comme l'Orient,
    Embrasse en riant
    Le Matre du Monde.

C'est encore de la Madone que les enfants rveront quand saint
Nicolas, aprs avoir pardonn  la Cagnarde et impos une pnitence au
Cagnard, rveille du saloir les enfants, et tout se termine non pas en
chanson, mais en un frissonnant et frais ensemble de cantiques. Cela
s'apaise en clart pure et nave comme cela s'est ouvert, et c'est une
pure goutte de lumire embrase de mille douces transparences qu'a
laiss l tomber de sa plume Gabriel Vicaire. Il n'a point dpass
dans toute son oeuvre son Miracle de saint Nicolas, il l'a rarement
gal, il s'en est mme rarement approch.

       *       *       *       *       *

L'oeuvre de Vicaire est abondante. Outre les _Emaux Bressans_ et le
_Miracle de saint Nicolas_, voici s'chelonner ses livres de vers, car
le pote fut (sauf la prface des Dliquescences) rebelle  toute
prose. Ces recueils de vers, de titres simples et heureux sont
l'_Heure enchante_,  la _Bonne Franquette_, au _Bois-Joli_, le _Clos
des fes_. Il fit jouer, en collaboration avec M. Truffier, une farce
rajeunie, la _farce du Mari refondu_, qui est bien mdiocre et une
petite comdie, _Fleurs d'Avril_, o les jolis couplets abondent, et
dont le scnario fin et naf est bien de sa veine. Dans ses volumes de
vers il y a des chansons qui sont charmantes, et des chansons qui ne
sont point assez lgres. Il y a ce que Viel-Griffin appelait des
jeux parnassiens, d'assez inutiles ballades. _A la Bonne Franquette_
s'ouvre par vingt-cinq de ces amusettes; on ne voit pas pourquoi ce
pote mu,  qui l'motion russit si bien, s'amuse  rechercher de
ces vers simples et btas dont on dit qu'ils sont de bons refrains de
ballades. Oyez plutt ces vers refrains... Rions donc un peu...

    Chacun avocasse
    En vrai madecasse.
    Rions donc un peu.

ou bien le vers refrain est: Je me fiche du reste... A la grce de
Dieu... Elle est du faubourg Antoine... Banville lui-mme, avec son
clair gnie et ses habilets de clown, n'a pu rendre une vie
intelligente  ce vieux genre. Vicaire y devait chouer. Il y a des
sonnets qui n'ajoutent rien  sa gloire; il y a un pome sur la
Belle-au-Bois-Dormant qui ne rajeunit pas le mythe, mais qui est fort
joliment dit. Il y a un pome: Quatre-vingt-neuf, couronn par un jury
 propos de l'Exposition de 1889, et sur lequel il vaut mieux ne pas
s'arrter; la cantate, c'en est une, n'tait pas de son ressort. Il y
a un pome auquel il dut attacher de l'importance, car il le publia 
part, c'est une Marie-Madeleine, conte selon l'imagerie populaire et
comme un conte tout moderne, avec un Christ apparaissant, comme Uhde,
le peintre bavarois, en peignit dans des intrieurs modernes
d'ouvriers et de paysans, tout prs, il est vrai, d'Oberammergau.
L'intention tait amusante, pas toute neuve, mais intressante, et on
ne l'avait pas tent en vers. Vicaire est rest, en le faisant,
au-dessous de lui-mme. Cela n'a ni relief, ni vie, malgr des
alternances de rythmes, par facettes, par plans, par sries du pome,
on dirait par chants, si ce n'tait si court; il n'a pas retrouv dans
le ton voulu artificiel et tendre, la note charmante de saint Nicolas.
Il y a, dans cette gamme de recherches du pome populaire, une fort
jolie chose, qui serait exquise, qui serait avec un peu plus de beaut
verbale, un petit chef-d'oeuvre. C'est l'histoire de Fleurette:
l-bas, en Bourgogne, Fleurette a aim. Qui? Le plus galant, le plus
brave, mais aussi le plus inconstant des rois, Henry IV. C'est lui, le
prince, qui l'a rencontre prs de la fontaine o elle gardait ses
moutons; il l'a regarde, elle l'a aim, il l'a caresse, elle s'est
donne, et tout le village a envi sa gloire grande d'tre la mie du
roi. Et puis le roi s'est en all, vers d'autres amours; le village
alors a retrouv sa svrit, le village l'a honnie, et la pauvre
Fleurette est alle  la plus claire des fontaines, celle o elle fut
aime, pour s'y noyer. Or, le roi Henry qui n'a quitt Fleurette que
pour courtiser Margot revient dans le pays, et assez gaillardement il
veut montrer  Margot cet endroit o il a t vainqueur, et dont il a
gard un joli parfum; au moment o il conte sa prouesse, voici le fil
de l'eau qui amne devant le couple amoureux, Fleurette morte, ses
longs cheveux noirs et son corps d'argent; le roi se trouble, Margot
pleure un peu, et Fleurette passe; tant apparue elle retourne au
nant. C'est fort joli et trs tendre et trs pitoyable, du bon
Gabriel Vicaire. Il y a de petits pomes dans le sens des contes en
vers, des contes en vers de La Fontaine, de Snec, des contes dans la
manire du XVIIe et du XVIIIe sicle, comme la _Journe de Javotte_,
ils ont quelque lgance, mais ne sont pas trs frappants. Il y a
mieux; des recherches dans le sens des vieux fabliaux, et surtout une
tentative pour tirer de la vieille chanson de geste franaise un pome
moderne. C'est tout au moins une tentative d'un grand intrt et un
beau but que le pote s'est proposs; comment y est-il arriv. Voyons
le dernier des efforts considrables de Vicaire qui soit publi:
_Rainouart au Tinel_.

Rainouart au Tinel est une courte pope d'un millier de vers, insre
au courant des pages du _Clos des Fes_. Rien n'annonce que cette
oeuvre fut plus chre  Vicaire qu'une autre; il tait d'ailleurs tout
dpourvu de charlatanisme et ne soulignait pas l'importance plus ou
moins grande de ses tentatives; seule, une note, toute brve au bas
d'une page  propos d'un nom propre, renvoie au clbre pome mdival
d'Aliscans.

Le pote a voulu traduire la verve hroque et grossire des anciens
trouvres. Son Rainouart est un Sarrasin pris tout jeune; il
appartient au roi Louis (le Dbonnaire) et vgte dans un coin des
cuisines, toujours bfrant, toujours saoul, l'air vacant, les mains
inoccupes, servant de plastron  la foule des marmitons sans avoir
l'air de s'en soucier. Cette apathie mme excite la colre du matre
cuisinier Ansas, qui se dit qu'avec une telle chiffe on peut bien
aller jusqu' la voie de fait et qui le frappe au visage. Rainouart
sort de sa lthargie et crase Ansas contre un pilier. La gent
marmitonne se prcipite sur lui, et malgr une belle dfense il serait
touff sous le nombre, si le roi Louis et la reine Blanchefleur,
suivis de Garin de Raimes, du sage duc Nayme, de Salan de Bretagne,
de Guillaume au Court-Nez ne passaient pas l. Guillaume au Court-Nez
s'prend de la belle dfense de Rainouart, et le dgage. Le roi Louis
qui n'aime point ce grand fainant de Rainouart, le lui donne. Le
comte pense le mettre  ses cuisines. Mais, de s'tre battu, Rainouart
se sent un autre homme. Le sang de son pre, l'empereur sarrasin
Desram, et de ses aeux bouillonne en lui; mais s'il veut, comme ceux
de sa ligne, porter les armes, en tant que chrtien c'est contre eux
qu'il veut lutter et il demande  Guillaume d'aller se battre contre
les infidles. Guillaume consent; alors Rainouart s'en va dans la
fort, il avise un magnifique sapin, sous lequel le roi Louis a
coutume de s'asseoir pour rendre la justice, il hle un bcheron et
lui ordonne d'abattre l'arbre. Les efforts du bcheron sont
infructueux, il s'y met lui-mme. Survient un forestier qui veut
dfendre l'arbre du roi. Rainouart le fracasse et l'envoie se promener
dans les branches. Muni du tronc de l'arbre, il va chez un charron, le
fait doler sur sept plans, le fait dorer aux extrmits, il a
maintenant son tinel (levier-massue) qui deviendra son arme, et en
revenant vers Guillaume au Court-Nez, cet hercule terrible et bon
enfant joue abondamment du tinel sur des bourgeois. Sur ces
entrefaites il voit, en passant prs d'une tour, Aelis la fille du roi
Louis. Aelis est charmante.

    Parfois rveuse,  sa fentre, elle se penche,
    Elle a l'air de chercher et d'appeler son coeur.
    Et la lune foltre entre dans la tour blanche,
    Aux yeux de cette rose elle met sa langueur.

A la vue d'Aelis (le portrait en est dlicieux), Rainouart sent de
plus en plus en lui le dsir de guerroyer et d'acqurir de la gloire.
L'occasion est excellente. Desram a envahi le midi de la France.

Rainouart marche contre lui, tue ses frres, son pre Desram, qu'on
va chercher  table, pour lui dire qu'un ennemi terrible couche son
arme par terre. Ici, se place une assez jolie chose. Rainouart a fort
frapp, le tinel a fait merveille; mais Rainouart se souvient que tous
ceux qu'il a navrs, ce sont les siens, et une grande tristesse le
prend. Il n'a pas le temps d'y dfaillir, car toute une arme est sur
lui.

Enfin, il est vainqueur. Il retourne avec Guillaume au Court-Nez et
l'arme vers la cit impriale, vers Laon, la cit de fer; il prcde
l'arme, portant le tinel. Il arrive, Guillaume prsente le hros au
roi Louis et  Blanchefleur. Mais celui-ci n'a cure d'eux; sans rien
demander  personne, il se jette aux pieds d'Aelis, lui dit que c'est
elle qui avait combattu par son bras, qu'elle tait sa force, et qu'il
l'adore; si elle consent  tre sa femme, il se fait fort de lui
conqurir un empire. La jeune fille l'a reconnu, elle consent; le roi
consent, et voici Rainouart heureux et plong dans les dlices de
l'amour; de temps  autre il quitte un instant sa femme et va voir son
cher tinel qui, dans une chambre haute, repose sur un lit de houx et
de branchages. Le tinel le gourmande (il parle, et pourquoi pas dans
un conte lyrique), lui reproche de s'endormir dans l'oisivet et
l'amour, et l'accuse de se rouiller, force et courage. Rainouart le
croit et repart combattre l'infidle.

L, comme toujours, Vicaire russit moins dans ce qu'il recherche, les
choses truculentes, violentes, familires, que dans la simple
expression de son don d'motion naturelle, de tendresse devant la
beaut de la femme, et ce qu'il y a de remarquable dans Rainouart au
Tinel, ce n'est pas Rainouart mais la douce Aelis.

       *       *       *       *       *

De cet examen rapide d'une oeuvre considrable, il ressort que Gabriel
Vicaire, crivain dou d'une grande originalit de dtails sans avoir
su se trouver un fond propre, crivain prcieux et tendre, qui se
voulut parfois violent, restera par quelques centaines de beaux vers
qu'il n'a peut-tre pas cru des meilleurs, et lgue (ce qui est
beaucoup) une petite oeuvre charmante et acheve, le _Miracle de saint
Nicolas_; cette oeuvre plus que toute autre prouve qu'il y eut en lui
l'toffe d'un primitif, attendri, bien suprieur au rieur ingnieux
qu'il voulut tre. N  une poque o la posie franaise se
transforme, Vicaire ne put prendre parti, conformment  sa nature.
Il voulut tre un mainteneur de traditions et c'est pour cela que,
malgr d'heureuses trouvailles et bien des jolies choses, il ne fut
pas un crivain de premier plan. Il ne compte pas parmi les novateurs
de cette fin de sicle, et non plus il n'occupe un des premiers rangs
parmi les Parnassiens; il est un Parnassien (car il se rangeait
davantage  eux en vieillissant) de seconde ligne, de second
mouvement, non un des chefs de file, mais un de leurs bons soutiens.
La place n'est pas norme; sa stature, quoique bien prise, n'est pas
trs leve.

Mais dans chaque anthologie bien faite qui voudra tenir compte, non
seulement des lignes essentielles du dveloppement de la posie
franaise, mais des beauts principales qu'elle contient, on devra
donner la _Pauvre Lise_, le _Cantique de Marie_, du _Miracle de saint
Nicolas_, le Portrait _d'Aelis_ et peut-tre _Fleurette_; c'est dj
un joli bagage qu'on pourra augmenter de quelques lgres chansons et
Vicaire sera un pote d'anthologie, ce qu'on appelle un petit matre.
Il n'aura point perdu une vie trop courte toute ddie  l'art le plus
noble, le plus gnreusement desservi, et il fut, pour citer un de ses
pomes et non des moindres, le beau page qui servit la Reine Posie,
n'ayant d'yeux que pour elle et ne vivant que pour elle. Et en
change, sur sa mmoire, la posie entretiendra toujours, frais et
joyeux, un brin du vert laurier.


Arthur Rimbaud.

Quand furent publis, il y a quelque douze ans, les vers et les proses
d'Arthur Rimbaud, il parut simple  la critique littraire de
circonscrire un peu le sujet; il fut de mode de considrer Rimbaud
comme uniquement le nfaste auteur du _Sonnet des Voyelles_. Rimbaud
devenait ainsi une sorte d'Arvers,  rebours. Il tait l'homme qui
avait perptr le mauvais sonnet, le sonnet fou, le sonnet pervers.
Certains, plus veills, ngligrent l'oeuvre avec une prudence
respectueuse et prfrrent butiner des anecdotes. On s'tonna
gnralement qu'un homme qui avait eu de la facilit et nglig les
belles heures du succs, qu'il et certainement obtenu, sitt assagi,
ce qui n'et t videmment qu'une question de peu d'annes
d'apprentissage. Pour quelques-uns, les plus futs, il parut certain
que, Rimbaud tant l'ami de Verlaine, il tait difficile que Verlaine,
tout en faisant la part de l'affection, se ft tout  fait tromp sur
la valeur d'art de Rimbaud. Donc on plaignait quelques belles facults
perdues dans le dsert; on gotait, sauf taches, ellipses et
gongorismes  contre-poil, _Les Effars_ et le _Bateau Ivre_. Et puis,
chez des gens mme un peu lettrs, on prfra lire la notice de
Verlaine dans _Les Potes maudits_ que l'oeuvre mme, ce qui n'a rien
d'tonnant dans un pays comme le ntre, o l'horreur de l'rudition
est pousse jusqu' l'amour de la confrence.

M. Paterne Berrichon nous a cont ce qu'il savait (et il est le mieux
inform) sur les dtails de la vie de Rimbaud, vie d'ailleurs prdite
thoriquement dans ses oeuvres; malheureusement, M. Berrichon n'a pu,
malgr son zle, nous renseigner que trs incompltement sur la pense
d'Arthur Rimbaud une fois que celui-ci eut tourn le dos  la vieille
Europe. Il n'est pas impossible que, grce  son activit, des
manuscrits soient retrouvs, et de quelle curiosit heureuse nous les
accueillerions! Il est fort possible aussi que Rimbaud, en quittant
l'Europe, ait renonc  la littrature, que cet esprit visionnaire,
qui n'avait pas besoin de l'criture pour se formuler ses propres
ides compltement, pour se manifester soi-mme  soi-mme, ait
ddaign d'crire, ou qu'il en ait remis la proccupation jusqu' son
retour en Europe, ou encore qu'il ait subi cette fascination du grand
silence qui tombe  rayons droits du soleil d'Orient, leon de mutisme
que donne aussi l'immobilit de la nuit ple et presque crpusculaire
de ton, et que puisqu'il quittait l'Europe, hant d'un certain dgot,
il ait pris en piti,  l'gal de nos autres coutumes, notre in-12
courant et toutes les habitudes de littrature, tire  la ligne et
dveloppe pour le libraire, que cet in-12 implique ordinairement. Une
autre opinion a t nonce,  savoir que Rimbaud, ayant donn
l'essentiel de sa pense, ne se soucia pas de se reproduire avec plus
ou moins d'amlioration ou de dveloppement. J'aime mieux croire que
l'Orient fit de lui quelque contemplateur ddaigneux du calame et de
l'critoire.

En tout cas, l'oeuvre toute de Rimbaud tient dans cet in-12 qu'a
publi le _Mercure_; l'dition, trs soigneusement faite, est fort
sobrement prsente; s'il n'y avait parmi les lecteurs que des potes,
tout commentaire serait oiseux; mais, tout en trouvant parfaitement
risibles ceux qui dclarent ne rien voir en cette oeuvre, nous
admettons qu' certains gards Rimbaud est un auteur difficile; de
plus, il y a peut-tre quelque chose  dire sur la gense et sur les
buts de ces posies, de ces _Illuminations_ de cette _Saison en
Enfer_, bref de ce livre o Rimbaud apparat, selon le vers admirable
de Stphane Mallarm:

    _Tel qu'en lui-mme enfin l'Eternit le change._

I

LES PREMIRES POSIES

Les posies proprement dites d'Arthur Rimbaud, celles que ne
contiennent pas les _Illuminations_ et la _Saison en Enfer_, sont fort
ingales, prcieuses toutes, parce qu'elles permettent d'tudier les
influences littraires qui se refltent dans le dbut de cet esprit si
rapidement original. D'abord, fugitive, indique par un petit pome
intitul _Roman_, assez mauvais, et par _Soleil et Chair_, o dj se
trouvent de belles strophes chantantes et de vraiment beaux vers,
l'influence de Musset. Un peu de mrgrisme trane fcheusement dans
_Ce qui retient Nina_. Voici, dans _Le Forgeron_, du Hugo
grandiloquent amalgam avec du Barbier ou du Delacroix (celui du
tableau des Barricades de Juillet); du Hugo des _Pauvres gens_, ou
mme de certaines pices, les moins bonnes, des _Feuilles d'automne_,
dans _Les Etrennes des Orphelins_. Et, tout de suite, ces traces
effaces, ds le _Bal des Pendus_ et la _Vnus Anadyomne_, voici que
Rimbaud entrevoit l'me de Baudelaire, et s'il en imite un peu la
manie satanique et le pessimisme anti-fministe de certaines pices,
il se hausse bientt jusqu' l'essence mme de l'oeuvre. Au regard du
_Voyage_, voici le _Bateau ivre_, et c'est dans _les Paradis
artificiels_ qu'il faut chercher l'ide premire du fond des
_Illuminations_, de mme qu' des vers nostalgiques de Baudelaire
correspondent des lignes d'_Une Saison en Enfer_, de mme que le
_Sonnet des Voyelles_ a des similitudes avec la Nature est un temple
o de vivants piliers, de mme aussi que l'appareillage constant des
mlancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a peut-tre dpos chez
Rimbaud son got des soleils d'Orient: et quoi d'tonnant  cela chez
un enfant prodigue qui sans doute lisait _les Fleurs du Mal_  l'ge
o les autres ont  peine ferm _Robinson_ ou ses innombrables
transcriptions?

Quelle ne devait pas tre la sduction de l'oeuvre de Baudelaire sur
un esprit de cette vigueur; le vers mentalis, spiritualis, d'une
matire presque minralise  l'excution, des strophes o, comme sur
un fond de Vinci, des cieux tranges apparaissent:

    _Adona, dans les terminaisons latines,
    Des Cieux moirs de vert baignent les Fronts vermeils._

a dit Rimbaud, de mme que Baudelaire a dit:

    _Lonard de Vinci, miroir profond et sombre
    O des anges charmants, avec un doux souris.
    Tout charg de mystre, apparaissent  l'ombre
    Des glaciers et des pins qui ferment leur pays._

La forme du pome en prose, souple, fluide, picturale, rinvente,
pousse--de l'estampe fantaisiste et linaire, harmonieuse sans doute,
de Bertrand--jusqu' la beaut musicale des _Bienfaits de la lune_, et
le rayonnement d'une intelligence large comme celle d'un Diderot,
analytique comme celle d'un Constant, intuitive  la faon d'un
Michelet, une intelligence sagace  dcouvrir Poe, claire  serrer en
trente pages les mirages de l'ivresse, lucide  comprendre  la fois
Delacroix et Guys, clairvoyante  se mfier dj d'une technique
potique pourtant si amliore par lui-mme, tels taient les titres
de gloire de Baudelaire, tout rcemment mort, alors que Rimbaud
commena  crire. Joignez que la destine du grand homme tait
tragiquement interrompue, qu'il n'occupait point sa place parmi les
rputations, qu'on sentait l'oeuvre admirable non termine, que la
tombe s'tait ferme et qu'avant elle la maladie avait mis le sceau
sur peut-tre des penses bien plus belles encore, ds lors rayes, et
vous comprendrez ce que _devait_ voquer  cette heure-l,  un jeune
homme gnial, le nom de Charles Baudelaire.

Et, dans ces posies, nulle trace encore de l'influence de Paul
Verlaine.

Quand je parle ici d'influence de Baudelaire et de Verlaine, je ne
veux nullement dire que Rimbaud ft un esprit imitateur; bien loin de
l. Mais il entrait dans la vie, il reconnaissait au loin, dans la
distance et le pass, des esprits avec lesquels il avait des points de
contact. Si le _Bateau ivre_ rappelle en intention l'intention du
_Voyage_, cela n'empche pas l'oeuvre d'tre personnelle, d'tre
jaillie du fond mme de Rimbaud et d'avoir en elle l'originalit
inhrente et ncessaire au chef-d'oeuvre. L, Rimbaud est comme sur le
seuil de sa personnalit: sorti des limbes et des ducations, il
s'aperoit et s'apparat en grandes lignes, d'un coup. C'est
videmment de beaucoup le plus beau de ses pomes, des quelques-uns
destins  vivre, avec _les Effars_ si indpendants et si jolis de
ton, des quelques froces caricatures, _Les Assis_ et _Les Premires
Communions_. Et,  ct de ces quelques pomes, dj si tonnants dans
une oeuvre de prime jeunesse, voici les pices qui nous paraissent
intressantes au point de vue de la formation du talent de Rimbaud: la
pice raliste _A la Musique_ (encore baudelairienne); _l'Eclatante
Victoire de Sarrebruck_, une amusante transcription d'imagerie, qui
n'est pas la seule dans son oeuvre; _Mes Petites Amoureuses_, d'une
langue paradoxale et cherche, indication d'une proccupation de
Rimbaud vers une traduction  la fois argotique et prcieuse des
truandailles, (_Ftes de la Faim_), qui prcdent toute une srie de
pomes en la mme note libre et paroxyste.

Et _Oraison du Soir_, et _Les Chercheuses de Poux_? J'avoue les moins
apprcier que le _Bateau ivre_ et _Les Effars_, c'est d'une
dsinvolture un peu trop jeune, d'amusant contraste avec la sret de
la forme, mais pas plus.

Et le _Sonnet des Voyelles_?

Le _Sonnet des Voyelles_? ceci demande quelque dveloppement.

Il est vraisemblable qu'un homme extrmement dou, prcoce, instruit,
qui se destine aux mathmatiques ou  quelques branches des sciences
aura surtout l'ambition d'ajouter quelque chose  un patrimoine acquis
et de mettre son nom  ct de noms justement clbres ou justement
classs. Il tendra  dcouvrir une loi non entrevue, au moins 
perfectionner une dcouverte,  tirer d'un fait connu des corollaires
nouveaux et imprvus. En tout cas, ce jeune savant n'aura pas de
raison de nier la tradition. Un jeune homme prcoce, gnial, instruit,
qui songe  s'exprimer par l'art, ressentira presque toujours, aux
premires heures de sa vie, un immense besoin d'originalit. A tort ou
 raison, il se croira appel  des modifications radicales dans la
manire de sentir et de penser des hommes de son temps. A tort, parce
qu'il ne se rend pas assez compte de la complexit mme de son esprit,
et de ce qu'il contient,  son insu, d'acquis; avec raison, parce que
ce qui fait sa force, sa valeur, sa sve, c'est justement une faon
vierge de comprendre les choses; il devine son univers, s'y perd et le
croit sans frontires. On repasse mille fois par ses sentiers de
jeunesse, sans s'apercevoir que c'est le mme sentier, car l'humeur
du matin y a, comme une nature prodigieusement vivace et rapide,
dispos d'autres fleurettes. La difficult mme qu'a un jeune homme
d'teindre et de traduire ce qu'il a de vraiment personnel, qui est
son regard sur les choses et le timbre de sa voix pour en parler, lui
fait apparatre ses penses existantes, mais difficilement
saisissables, parce que embryonnaires, comme compliques  l'excs,
rares et profondes. Les coteaux o mrit son vin lui paraissent des
Himalayas, et la route serpentine qu'il suit, en musant, quoi qu'il en
ait, pour aller cueillir ses grappes, prend des lointains  ses
lenteurs. Une fois sur sa colline, il aperoit des horizons si
candidement clairs qu'il est sr qu'aucun oeil humain ne les a
entrevus; il faut bien des noms nouveaux pour les fruits des nouvelles
Amriques qui surgissent  une contemplation toute neuve, et de l des
trouvailles et des exagrations, des chefs-d'oeuvre d'impulsion jeune,
et des thories qui attendront confirmation, le plus souvent la
trouveront dans l'ge mr, en se dpouillant de l'acquis qui les
gnait, les notions antrieures une fois mieux classes. Rimbaud,
comme tous les jeunes gens de gnie, et certes dsir renouveler
entirement sa langue, trouver, pour y serrer ses ides, des gangues
d'un cristal inconnu. Sans doute Rimbaud tait au courant des
phnomnes d'audition colore; peut-tre connaissait-il par sa propre
exprience ces phnomnes. Je ne suis pas assez sr de la date exacte
du _Sonnet des Voyelles_ pour avancer autrement qu'en hypothse que:
Rimbaud a parfaitement pu crire ce sonnet, non en province, mais 
Paris; que, s'il l'a crit  Paris, un de ses premiers amis dans
cette ville ayant t Charles Cros, trs au fait de toutes ces
questions, il a pu contrler, avec la science, relle et imaginative 
la fois, de Charles Cros, certaines ides  lui, se clarifier certains
rapprochements  lui personnels, noter un son et une couleur. Les vers
du sonnet sont trs beaux--tous font image. Rimbaud n'y attache pas
d'autre importance, puisqu'on ne retrouve plus de notations selon
cette thorie dans ses autres crits. Ce sonnet est un amusant
paradoxe dtaillant une des correspondances _possibles_ des choses,
et,  ce titre, il est beau et curieux. Ce n'est pas la faute de
Rimbaud si des esprits lourds, fcheusement logiques, s'en sont fait
une mthode plutt divertissante; c'est encore moins sa faute si on a
attribu  ce sonnet, dans son oeuvre et en n'importe quel sens, une
importance exorbitante.

II

UNE SAISON EN ENFER.--LES ILLUMINATIONS

_Les Illuminations_ sont-elles postrieures ou antrieures  _Une
Saison en Enfer_? Paul Verlaine n'tait pas trs fix sur ce point. On
pourrait induire l'antriorit des _Illuminations_, et, au premier
aspect, d'une faon irrfutable, de ce qu'un chapitre d'_Une Saison en
Enfer_, Alchimie du Verbe, traite d'une mthode littraire
applique en quelques pomes et pages en prose des _Illuminations_. Il
y a l le dsaveu (au point de vue thortique) du fameux _Sonnet des
Voyelles_, et un blme, des ironies mme,  l'gard de certains pomes
des _Illuminations_. Notons pourtant que le dgot de l'auteur pour
ces pomes n'est pas suffisant pour l'empcher de les publier l, pour
la premire fois. Il serait difficile d'admettre que c'est par une
humilit toute chrtienne que Rimbaud, se frappant la poitrine, offre,
en exemple  ne pas suivre, ces vers terriblement mauvais; il vaut
mieux croire que, tout en abandonnant une technique extrmement
difficile et dangereuse (ce n'est point de la coloration des voyelles
que je parle, mais des recherches pour fixer les silences, et aussi
atteindre par la sonorit seule la satisfaction des cinq sens, voir p.
239). Rimbaud jugeait alors les pomes en eux-mmes dignes de mieux
que le panier. Condamner la _Chanson de la Plus Haute Tour_ et t
d'un auto-criticisme un peu trop svre.

Mais si _Alchimie du Verbe_ prouve que les vers y inclus et certaines
proses lui sont antrieurs (pas de beaucoup), nous verrons que les
vers des _Illuminations_ reprennent certains passages d'_Une Saison en
Enfer_ Mauvais Sang, que la langue des _Illuminations_ est plus
belle, plus ferme, plus concentre, que celle d'_Une Saison_.

Nous croyons que si _Une saison en Enfer_, qui forme  sa manire un
tout, est postrieure  certaines des _Illuminations_, elle fut
termine avant que toutes les _Illuminations_ fussent crites, et ces
_Illuminations_ (ce que nous en possdons) ne formaient pas un livre,
ne devaient pas former un livre enchan, mais un recueil de pomes en
prose, qui pouvait se grossir  l'infini, ou tout au moins en
proportion des ides nouvelles, ingnieuses, inattendues qui seraient
survenues dans le cerveau de Rimbaud; car si Verlaine entend
_Illuminations_, au sens de _Coloured plates_, en regrettant un titre
qui ft, non _Enluminures_, impliquant quelque fignolage, mais un
autre mot sorti du verbe _enluminer_, si Verlaine pense que Rimbaud a
cherch un titre emprunt  l'imagerie polychrome, il nous est bien
difficile, texte en main, d'aprs le titre choisi par Rimbaud et la
note des pomes, d'tre de son avis. _Illuminations_,  notre sens,
aurait signifi pour Rimbaud, outre la couleur d'Epinal  laquelle il
pensait un peu pour le procd (l'Epinal et les albums anglais,
surtout les albums anglais), le bariolage cherch des ftes 
lanternes japonaises et aussi le concours press des ides,
personnifies en passants accourant, le falot  la main, sur la petite
place de quelque ville, plus claires de l'obscurit ambiante, et
aussi ce mot _Illuminations_ rpondait  cette acception de _brusques
clairs de la pense_, aussitt nots, cursivement et tels quels. La
recherche d'impressions, l'acceptation d'intuitions aigus, imprvues,
la capture d'analogies curieuses, telle est la proccupation des
_Illuminations_, de ces improvisations parfois si heureusement
dfinitives, parfois indiques d'une phrase initiale, suivie d'un _et
ctera_ motiv, comme _Marine_ (p. 136 des _Illuminations_).

_UNE SAISON EN ENFER_

_Une saison en Enfer_ est l'explication de l'tat d'me de Rimbaud
gnralis en celui d'un jeune homme de son temps, issu du Tiers, gn
par ce qu'il sent en lui-mme de points d'inhibition dus  son
atavisme de bourgeoisie. a se passe en enfer, parce que l'enfer est
en bas, si le ciel est en haut, qu'aux yeux de Rimbaud il y a chez
lui, en ce moment de son esprit, grouillement et non vol, et aussi
parce que Baudelaire et,  ct de lui, Verlaine est saturnien qui
parle du seul rire encore logique des ttes de mort. Influence dans la
position du sujet, mais ensuite quelle indpendance!

Rimbaud cherche les couleurs de son me; il retrouve l'histoire de sa
race; il s'est tri en lui-mme les dfauts des Celtes; des instants
de mysticisme lui ont montr qu'il et pu tre un des compagnons de
Pierre l'Hermite, un des lpreux chauffant leurs plaies au soleil prs
des vieux murs, munis de l'ternel tesson; des instants de violence
lui montrent qu'il aurait pu tre un retre; il et volontiers
frquent les sabbats. Il ne se retrouve plus au XVIIIe. Traduisons:
il ne se retrouve plus d'atavisme hors d'un catholicisme un peu
idoltre. Il se revoit XIXe, il dplore que tout n'aboutisse comme
philosophie qu'au ravaudage des vieux espoirs (voil pour l'me) et 
la mdecine, codification des remdes de bonnes femmes (voil pour le
corps). Que faudrait-il pour que ce jeune homme du XIXe sicle ft
heureux? Qu'on aille  l'_Esprit_. Qu'entend-il par l? Qu'on retourne
au paganisme, qu'on coute le sang paen, qu'on rejette toute
influence de l'Evangile: tout le monde hros, et sur-homme, comme des
philosophes le diront aprs lui; redevenir l'homme qui est dieu par la
force et la splendeur, sur les dbris de l'homme-dieu par solidarit
et rsignation. Mais je ne pense point que, en son dsir de se
retremper au pass, ses dsirs d'Ante se bornent  la Grce. Sans
doute, il admettrait la dfinition de Michelet: la Grce est une
toile, elle en a la forme et le rayonnement; mais c'est vers le
soleil qu'il va, vers le soleil des vieilles races orientales, vers la
vie de tribu, et,  dfaut d'un impossible vieil Orient, il voudra
l'Orient des explorateurs, ou la prairie des Comanches, comme il sied
 quelqu'un qui devine Nietzsche et se souvient encore de Mayne-Reid:
puissance des images d'enfance chez un gnie de vingt ans, d'images,
ds lors, refltes piques, au point de coexister avec la dcouverte
de nouveaux terrains littraires. On me dira que c'est bizarre. Je
pense que l'incomprhension des critiques, devant cette oeuvre, prouve
suffisamment que nous sommes dans l'exceptionnel. Et son rve est de
se fondre avec des forats, comme Jean Valjean qu'il admire aussi,
parmi des pays o l'on vit d'autres vies. Foin de l'amour divin, et
des _chants raisonnables des anges_, foin de _l'anglique chelle du
bon sens_, de tout ce qui rend vieille fille, _la vie est la farce 
mener par tous_, et mieux vaut la guerre et le danger, malgr
qu'ironiquement on puisse se rappeler  soi-mme des refrains de
vieille romance--la _Vie franaise_, le _Sentier de l'honneur_. Tout
est ridicule, mme le salut. Alors l'alcool (j'ai aval une fameuse
gorge de poison) et les dlires.

Ecoutons la confession d'un compagnon d'enfer. C'est l'Epoux infernal
qui singe la voix, les gestes, les allures de la vierge folle qu'il
domine en son corps, et dont il tient toute l'me, sauf une
chappatoire, un sourire, une ironie, une restriction dans
l'admiration. Un jour, peut-tre, il disparatra merveilleusement;
mais il faut que je sache s'il doit remonter  un ciel, que je voie un
peu l'assomption de mon petit ami! Et cette simple restriction met
tout en question, annihile la vassalit de la femme, qui se rfugie en
son incomprhension de l'poux, comme l'poux croit devoir se garantir
par des menaces de dpart brusque. Equilibre instable de deux tres
qui se cherchent en eux-mmes, en faisant semblant de se chercher l'un
dans l'autre, et pour passer le temps et chapper  la psychologie qui
s'impose trop, des tournes dans les ruelles noires, et des charits 
deux, et des cabarets, des aspects d'idylle exquise dans
l'insuffisance de l'amour, des dsirs d'aventures o l'amour,
retrouvant toute sa libert, retrouverait toute sa saveur. Cette
confession de l'Epoux infernal, c'est un conte de jeune amour
complexe, trouble et charmant ( rapprocher d'Ouvriers,
_Illuminations_, p. 178). Et si l'amour ne comble pas cette me
inquite, ni l'art qu'il veut impossible, alors le travail, la
science--ce n'est point son affaire, _c'est trop simple et il fait
trop chaud_. Exister en s'amusant, histrionner  la Baudelaire, soit
peindre des fictions, rver des _amours monstres_ et des _univers
fantastiques_, regretter le _matin_, et les tonnements, ravis de
l'enfance et ses grossissements, avoir rv d'tre mage et retomber
paysan... Il faut chercher le salut vers des villes de rve. Sur le
seuil de l'enfer, il y a des clarts spirituelles vers o tendre; arm
d'une ardente patience, absorber des ralits; tre soi totalement,
me et corps, penseur indpendant et chaste.

Telle est cette oeuvre courte et touffue indiquant le dpart hors
d'une vie ordinaire vers quelque vie mentale et personnelle, sur
laquelle on ne nous donne pas plus de dtails.

_LES ILLUMINATIONS_

J'ai dit tout  l'heure ce qu'taient en gnral _les Illuminations_;
regardons-les maintenant de plus prs.

Voici le petit pome _Aprs le Dluge_, qui nous explique la vision de
l'crivain. Rien n'a chang, depuis le temps o l'ide du dluge se
fut rassise dans les esprits, c'est--dire peu ou beaucoup de temps
aprs un laps de temps inapprciable de cent ou de deux mille ans,
minute d'ternit. C'est presque en mme temps qu'il y eut
Barbe-Bleue, les gladiateurs, que les castors btirent, qu'on baptisa
le verre de caf mazagran, que les enfants admirent tourner les
girouettes et regardent les images, qu'il y a des sentiments frais et
des orgies, de mauvaise musique de piano, c'est presque en mme temps
qu'on btira un splendide htel dans la nuit du Ple. Tout est dans
tout, au sens de la dure, naissance des pierres prcieuses,
superstitions, glogues et aussi le mutisme de la nature qui cache
bien ses secrets. Peut-tre les montre-t-elle un peu, au lendemain
d'un dluge, dans sa hte  se retrouver. Alors on peut avoir des
visions fraches. Il serait bon que les dluges ne soient plus
dissips, qu'il en revienne un, pas tant pour qu'on sache, mais pour
qu'on voie. La vision du pote est monotone dans ces grands
changements, et, sauf un cataclysme, tout est pour elle quivalent et
contemporain. Les tableaux qui suivront sont pris des sentiments et
des monuments  la fois ternels et d'une minute de cette humanit 
la fois stable et kalidoscopique telle que la veut voir le pote.

Alors des mirages. Aprs le dernier jour du monde, le monde barbare
recommenant dans les glaces arctiques, et retrouvant, dans un
atavisme, par merveille de routine demeure, les fleurs qui n'existent
pas, les penses humaines; des paysages figurs o des anges dansent
tout prs des labours, un dcor de primitif donnant une terre de
Jouvence, des dcors d'tude de nature, faits de tout prs, en se
penchant, comme _Fleurs_, grossissement d'une motte de terre jusqu'
l'tendue, jusqu'au dsir de la mer et du ciel, et l'_Aube_, la joie
frache de saisir les joies de lumire des premiers rayons d't et
_Royaut_, une sorte de chanson en prose sur la royaut de l'amour, et
l'esquisse en trois lignes d'une ville esthtique adorant la beaut
des tres, des choses et des jardins.

Puis des sries.

Voici l'enfance. Des notations d'abord d'objets et, relatifs  ces
objets, des mots tranges, des noms propres bizarres qui ont frapp la
jeune imagination, le grossissement de la nature, le rapport que
l'enfant fait de tout, arc-en-ciel, fleur ou mer,  ce qui le touche
le plus immdiatement, et puis les livres et les images, leurs fastes,
et leur sentimentalit, et l'instinct veill chez l'enfant, un petit
monde visionnaire qui se lve en lui et que dtruit la parole
bienveillante et ennuyeuse de la sollicitude des parents.

Et puis le paysage s'anime: des revenants, qui ont t des mes
tendres et gnreuses, des maisons fermes le frappent. Qu'est-ce
qu'une absence, un deuil, une vente? Qu'est-ce que la tristesse et la
dsolation? Et les fleurs magiques bourdonnent, le besoin de fixer
couvre tout. Voici les peurs, qui lui arrivent de la lgende: il y a
un oiseau au bois, une cathdrale qui descend et un lac qui monte, et
la grande peur, celle d'une voix qu'on entend au loin et qui vous
chasse.

Puis le rve o l'on se retrouve, o l'on se configure  soi-mme par
ses desseins (V. _Mauvais Sang_). On est le saint des gravures
hagiographiques parmi les btes pacifiques et charmes, le savant de
l'estampe d'aprs Rembrandt, le piton de la dcouverte et de la
croisade, et, au bout du rve, la terreur du silence. Brve terreur;
on aime bientt le silence: Qu'on me loue enfin ce tombeau. Voici le
rve infantile d'une vie mystrieuse et contemplative au-dessous d'une
norme cit populeuse qu'on ddaigne, o l'on s'emmure.

Et dans _Vie_ (qu'il faut comprendre rveries), une deuxime preuve
du mme sujet, du dernier pome d'enfance, l'veil de l'imagination
par les textes: les dpassant, s'exaltant, les devinant, le cerveau de
l'enfant invente des vies, des drames, il sort de sa personnalit
troite, suscite des personnages; un brahmane, cr par lui, lui
explique les proverbes; les penses se pressent; il existe pour lui
des minutes radieuses et multiples d'intuitions gniales. Un envol de
pigeons carlates tonne autour de ma pense. Le roman de jeunesse, et
la satit d'avoir trop vite devin la vie, et de s'tre rpandu en
romans mentaux, et un peu de dgot: je suis rellement d'outre-tombe
et pas de commissions.

Les _Villes_ font partie du dfil des feries qu'a voulu Rimbaud:
luxe de mirages, paysages de rve. Bien des potes,  cette heure-l,
soit pris par la beaut de Paris, ses transformations, son sous-sol,
usine dissimule de constructions propres, soit touchs par le contact
babylonien de Londres, ont rv des villes normes, esthtiques,
pratiques aussi. Des utopistes d'avant la guerre en ont laiss des
opuscules, Tony Moilin par exemple. C'est cette proccupation que
deviendra Paris, que sera la ville future? que reprend Rimbaud: et il
dpeint des villes de joies et de ftes avec des cortges de Mabs et
des Ftes de la beaut, dos beffrois sonnant des musiques neuves et
idalistes; il y a des boulevards de Bagdad, des boulevards de Mille
et Une Nuits o l'on chante l'avnement de quelque chose de mieux que
la journe de huit heures. On synthtise les lignes architecturales:
on retrouve, par l'art, la nature primitive, et l'on fait, sur ce
modle, des jardins; des passerelles et des balcons traversent la
ville; un cirque, du genre de celui de Syssites de Flaubert, enserre
tout le commerce de la ville et en dbarrasse le demeurant; l'argent
n'y a plus de prix--plus de villages, des villes, des faubourgs, et
des campagnes pour la chasse.

A ct de cette srie, des pomes comme le _Conte_ du Prince et du
Gnie, de l'me inlassable de dsirs et se consumant, et des paysages,
violents de traduction figurative. Pour dire du Pas-de-Calais aux
Orcades, Rimbaud crira: du dtroit d'indigo aux mers d'Ossian. Il
btit son paysage de quelques traits principaux, accuss et mme
forcs d'importance: sur le sable rose et orange qu'a lav le ciel
vineux. Il a vu et dcrit les eaux rougetres, les fleurs vives, les
coins des Venises du nord; il a interprt des bousculades de nuages,
et tent de fixer les formes terrestres qu'ils affectent un instant
(p. 179). Et puis, au sortir de cet norme travail verbal, de cette
lutte avec le tnu, l'phmre, la nuance d'un rayon de soleil ou
d'une clart lunaire, voici des cantilnes toutes dpouilles, toutes
calmes, toutes simples, (verlainiennes en mme temps que les _Romances
sans Paroles_, moins belles peut-tre ou plutt moins touchantes, plus
intellectuelles souvent), et des efforts  traduire les phantasmes
d'ivresse, et de la satire touchant la magie bourgeoise, des feries
et de contrastantes notations de la rue, _Hortense_, _Dvotion_ des
plerinages  la ville de Circ. Mais, s'il est facile d'numrer et
de ramener la vision, on ne pourrait qu'en citant faire comprendre la
beaut complexe et sre, l'agile doigt touchant si rapidement tant
d'accords qui sont les phrases et les vues synthtiques de Rimbaud.

C'est par cette habilet verbale, et pour sa franchise  prsenter des
rveries feriques et hyperphysiques comme de simples tats d'me, 
les dmontrer tat d'me ou d'esprit, et justement puisque son esprit
les contenait, que Rimbaud vivra. Il a t un des beaux servants de la
Chimre. Il a t un idaliste, sans bric  brac de pass, sans tude
tranante vers des textes trop connus. Il a t neuf sans charabia. Il
a t un puissant crateur de mtaphores. On ne pourra regretter en
cette oeuvre que son absence de maturit et aussi sa brivet.


Le Monument d'Arthur Rimbaud.

Le 21 juillet, on inaugurait en belle place le buste d'Arthur Rimbaud
 Charleville, sa ville natale; ce petit fait n'est point sans
importance; il marque, dans l'histoire littraire, une date; c'est le
commencement des honneurs officiels pour cette pliade de potes qui
prcdrent les potes symbolistes, dont ils furent les ans
immdiats, pour ce groupe de potes que Paul Verlaine, un d'entre eux,
appela les potes maudits, non sans quelque ressouvenir, peut-tre un
peu surann, du romantisme.

Dans un volume qui contient six portraits littraires, Verlaine
analysait et vantait, outre Mme Desbordes-Valmore, quatre de ses
propres mules; c'tait Tristan Corbire, dont l'ironie neuve,
l'motion picaresque et la technique libre et fantasque n'taient
connues que de quelque dix personnes. Corbire venait de mourir 
trente-six ans. C'tait Villiers de l'Isle-Adam, Stphane Mallarm et
Arthur Rimbaud. Verlaine s'tait portraictur lui sixime, sous le nom
de Pauvre Lelian; cette fois, et c'tait mieux, l'influence
shakespearienne lui avait gliss cet anagramme.

La slection tait juste, significative; elle et t complte si
Verlaine et got  sa valeur la saveur des vers de Charles
Cros et le particulier de sa vie. Le choix mme de Marceline
Desbordes-Valmore, place dans ce livre, pour sa grce, pour un peu
d'oubli qui avait suivi une expansion trop restreinte de gloire,
n'tait pas malheureux. Marceline Desbordes-Valmore, en effet, avait
eu des sincrits et aussi des coquetteries de sincrit, des lans
simples et un loignement de la rhtorique qui la rapproche de
Corbire ou de Verlaine. L'hommage que lui adressait Verlaine lui
rendit les potes qui l'oubliaient un peu, depuis que Sainte-Beuve et
Baudelaire avaient cess de la vanter. D'ailleurs, entre ces potes
que groupait Verlaine, pas de ressemblance mais bien des affinits,
car rien n'est aussi dissemblable que l'art de Verlaine et celui de
Mallarm. Deux liens les unissaient; d'abord, tous deux ils taient
des vads du Parnasse, ensuite l'admiration des jeunes crivains les
citait ensemble; de plus, ils gotaient rciproquement leurs oeuvres.

Les malheurs de Paul Verlaine, sa pauvret, l'alternance de ses chants
mus, de ses lgies pieuses avec des pices bacchiques et mme
rotiques qui sont la tare de son oeuvre, l'idal de perfection
difficile d'criture que s'tait fix Stphane Mallarm, contrastant
avec une abondante et lucide causerie o il excella, fixent les traits
de leur physionomie. Villiers de l'Isle-Adam, clown et mage, prosateur
loquent, souvent grandiose, ironiste souvent exquis, trs rarement un
peu fatigant, leur ressemble en leur amour de l'art et la recherche de
l'originalit. Un point aussi les caractrise tous trois. Ils ont, en
quittant le Parnasse, laiss se diminuer de beaucoup leur admiration
pour Leconte de Lisle, moins celle qu'ils portaient  Thodore de
Banville. Ils admettent Hugo comme un trs grand pote, mais non point
comme les Parnassiens  l'tat de miracle, et ils sont rsolus 
sortir des routes qu'il a traces. Tous trois sont fortement
Baudelairiens, et ils continuent l'oeuvre de l'auteur des _Fleurs du
Mal_; par Baudelaire, ils ont subi l'empreinte de Poe. C'est Poe,
surtout, le matre de Villiers de l'Isle-Adam; c'est Baudelaire et Poe
qui apprennent aux potes qui les aiment,  resserrer le champ
d'action de la posie pour lui donner plus d'intensit; tous les
genres que la prose peut prendre, ils les lui abandonnent, surtout ils
lui laissent tout rcit, toute vocation pique. On venait d'crire
beaucoup de petites popes, et la prose de _Salammb_ paraissait plus
capable de chant hroque que le vers romantique ou parnassien. Encore
un autre souci hanta, parmi ce groupe, au cours de leur dveloppement,
deux potes, Verlaine et Rimbaud. Ils pensaient que si Baudelaire
avait eu raison de condenser le vers romantique que les lves de
Musset et d'Hugo avaient relch, il tait temps, la condensation de
Baudelaire ayant t  son tour exagre, de rendre ce vers plus
souple, plus mobile, et de le dbarrasser de ce qu'on pourrait appeler
les difficults d'amour-propre, les petits obstacles qui donnent  bon
compte de la _difficult vaincue_. Ils pratiquaient ce qu'on appelle
actuellement le vers libr (trs diffrent de ce qu'est le vers
libre, qui prend ailleurs ses moyens de structure), ils ngligeaient
de placer exactement la csure, admettaient l'hiatus, abolissaient
les rimes pour l'oeil, la diffrence faite entre les singuliers et les
pluriels, et se soustrayaient  l'obligation dicte par Banville de
rimer avec la consonne d'appui. En somme, ils voulaient la rime, moins
prvue, moins obligatoirement sonore, ils la cherchaient moins
rhtorique et plus musicale, et Verlaine a bien traduit sa pense en
traitant la rime de bijou d'un sou, c'est--dire d'affiquet sans
valeur, _en toc_, dont l'exhibition trop apparente tait preuve de
mauvais got. Un trait commun relie encore ces artistes, que Verlaine
groupait dans son livre des _Potes maudits_: ils ont tous des parties
de gnie, tous sont contrecarrs dans le dveloppement de ce gnie par
quelque ct de leur esprit. Suprieurs comme porte  leurs
adversaires littraires, ils n'en ont pas toujours eu l'abondance
heureuse, ou l'opinitret, ou le don de se prsenter en une formule
d'apparence dfinitive. Il leur a manqu quelque chose pour raliser
pleinement un idal trs lev. Ils ont trs bien vu ce qui manquait 
notre posie et  notre littrature, qu'elle avait trop d'action, pas
assez de rve, et qu'on y discourait trop; ils l'ont fortement marqu,
mais ils n'ont pas mis,  la place de l'idal qu'ils refusaient, un
idal complet; ils n'ont point dtrn les vieilles formules pour en
instituer une autre, comme c'tait leur rve. Ils n'ont pas fait
l'avenir, mais ils ont sur lui une influence considrable.

Parmi ces crivains exceptionnels, Arthur Rimbaud est un cas  part;
parmi ces figures de haute originalit, il est d'apparence lgendaire.
Sa prcocit est plus grande que toute autre connue: c'est  l'cole
qu'il fait ses premiers bons vers; il les envoie  des amis  Paris;
on lui fait fte, on l'appelle. Thodore de Banville, Cros, Verlaine
l'encouragent. Victor Hugo dit: C'est Shakespeare enfant. Il a
dix-huit ans quand il crit son pome le plus fameux: _Le Bateau
ivre_; il a vingt ans quand il note les _Illuminations_, srie de
pomes en prose mle de quelques pomes en vers, o il y a des
clairs ardents de lyrisme, des concisions extraordinaires, des
visions neuves, une mle d'images, de mtaphores qui se nuisent par
leur complexit touffue, puis brusquement il prend en haine la
littrature et va gagner sa vie loin de France, ayant pris en ddain
la vie d'Europe, soucieux d'autres horizons...

C'est un dpart bizarre, si on ne l'explique par la lassitude qu'il a
d'un monde littraire si loign de ses ides, si loign de dsirer
ce que lui veut exiger de l'art. Mais c'tait un dpart raisonn, car
dsormais aucune de ses lettres ne fera  la posie la plus lgre
allusion. En thiopie, o il donnera des soires en sa factorerie, il
distraira ses invits par des danses et des chansons des pays Gallas
ou Amhariques, et s'il crit, ce sont quelques notes prcises et
documentaires,  la Socit de gographie. Le pote marcha beaucoup et
fit des dcouvertes, mais personne n'et pu se douter qu'il avait eu
des ailes. Et encore, on ne pourrait dire que, lorsqu'il quitta
l'Europe, il allait se faire explorateur; non, il cherchait seulement
 aller le plus loin possible,  changer de milieu le plus souvent
possible, en vivant sur le pays, grce aux habilets diverses qu'un
Europen instruit apporte toujours, dans la mesure de sa culture
scientifique, dans les pays neufs. Si je reviens (en Europe),
crit-il  sa famille (en 1885), ce ne sera jamais qu'en t, et je
serai forc de redescendre, en hiver au moins, vers la Mditerrane.
En tout cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait moins
vagabonde. Au contraire. Si j'avais le moyen de voyager sans tre
forc de sjourner pour travailler et gagner l'existence, on ne me
verrait pas deux mois  la mme place. Le monde est plein de contres
magnifiques que les existences runies de mille hommes ne suffiraient
pas  visiter. Mais d'un autre ct, je ne voudrais pas vagabonder
dans la misre. Je voudrais avoir quelques milliers de francs de rente
et pouvoir passer l'anne dans deux ou trois contres diffrentes, en
vivant modestement, et en m'occupant d'une faon intelligente 
quelques travaux intressants. Vivre tout le temps au mme lieu, je
trouverai toujours cela trs malheureux. Enfin, le plus probable c'est
qu'on va plutt o l'on ne veut pas, et que l'on fait plutt ce qu'on
ne veut pas faire, et qu'on vit et dcide tout autrement qu'on ne le
voudrait jamais, cela sans espoir d'aucune espce de compensation.

Dans ses voyages, soit  Aden, soit aux plateaux du Harrar, o en
rapport avec M. Ilg, M. Chefneux et les conseillers europens du ngus
Mnlick il semble avoir exerc quelque influence, on peut croire
qu'il n'a jamais lu de livre littraire; les ouvrages qu'il fait venir
sont d'un ordre purement technique, soit les Constructions mtalliques
de Monge, les manuels du charron, du tanneur, du verrier, du
briquetier, du fondeur en tous mtaux, du fabricant de bougies (de
chez Roret), un trait de mtallurgie, une hydraulique. Sa
correspondance ne contient pas _un mot_ qui ait trait  la
littrature; il ne fut en rapport avec aucun crivain. Une seule
vellit et pas exclusivement littraire! En 1887, il proposa au
_Temps_ une correspondance relative aux oprations de l'arme
italienne en thiopie; la ngociation n'aboutit point. M. Paul Bourde,
son ancien condisciple  qui il s'tait adress, le mit au courant,
bien incomprhensivement d'ailleurs, du bruit qui se faisait autour de
ses oeuvres. Il ne semble pas s'en tre autrement proccup. C'tait
bien, et voulu obstinment, le plongeon dans l'ombre,  moins qu'il
n'ajournt tout aprs la conqute de cette indpendance qu'il se
rvait. C'est en tchant de la conqurir, qu'il tomba malade; il
revint en France pour y agoniser longuement.

       *       *       *       *       *

L'oeuvre potique d'Arthur Rimbaud, dont on a pu reconstituer une
notable partie, compte un peu plus d'un millier de vers. Les pomes de
la premire priode (il a quinze ans) ne sont point sans rminiscences
d'Hugo et de Musset, c'est  Hugo qu'il emprunte ce _Forgeron_:

      Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant,
    D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
    Comme un clairon d'airain avec toute sa bouche
    Et prenant ce gros-l dans son regard farouche,
    Le Forgeron parlait  Louis XVI, un jour
    Que le Peuple tait l, se tordant tout autour
    Et sur les lambris d'or tranant sa veste sale.

et c'est Musset, le Musset du dbut de _Rolla_ qui lui inspirera
_Soleil et chair_:

                      O Vnus, o desse,
    Je regrette les temps de l'antique jeunesse
    Des satyres lascifs, des faunes animaux,
    Dieux qui mordaient d'amour l'corce des rameaux
    Et dans les nnuphars baisaient la Nymphe blonde.
    Je regrette les temps o la sve du monde,
    L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
    Dans les veines de Pan mettaient un univers.

On notera, dans le mme pome, l'influence de Thodore de Banville, du
Banville des _Exils_, l'vocateur de dieux paens:

    O grande Ariadn, qui jettes tes sanglots
    Sur la rive, en voyant fuir l-bas sur les flots,
    Blanche sous le soleil, la voile de Thse;
    O douce vierge enfant qu'une nuit a brise,
    Tais-toi! Sur son char d'or bord de noirs raisins,
    Lysios, promen dans les champs phrygiens
    Par les tigres lascifs et les panthres rousses,
    Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.

Dans sa seconde priode (il a seize ans), aprs encore du Musset
libertin, une _Comdie en trois baisers_, des caricatures froces
comme les Assis, des tableaux de genre d'un ton doux, comme ces
Effars, qui lui appartiennent en propre avec leur mlange de
gaminerie et de tendresse, sorte d'image  la Teniers, mais mue:

    A genoux, cinq petits: misre!
    Regardent le boulanger faire
        Le lourd pain blond

    . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Et quand, tandis que minuit sonne,
    Faonn, ptillant et jaune
        On sort le pain.

    Quand, sous les poutres enfumes,
    Chantent les crotes parfumes
        Et les grillons.

    Que ce trou chaud souffle la vie,
    Ils ont leur me si ravie
        Sous leurs haillons,

    Ils se ressentent si bien vivre,
    Les pauvres petits pleins de givre,
        Qu'ils sont l tous.

    Collant leurs petits museaux roses
    Au grillage, chantant des choses
        Entre les trous.

    Mais bien bas, comme une prire,
    Replis vers cette lumire
        Du ciel rouvert.

    Si fort qu'ils crvent leur culotte
    Et que leur chemise tremblote
        Au vent d'hiver.

Mais surtout il faut dans cette oeuvre choisir le _Bateau ivre_, une
centaine de vers, d'une expansion lyrique alors toute neuve,
divination d'un adolescent qui n'avait point vu la mer, page
descriptive des plus curieuses, transposition aussi de certains tats
d'me, de certains apptits d'aventures qu'il avait dj, et de la
lassitude native. C'est le bateau  la drive,  qui il prte une
voix:

    Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
    L'eau verte pntra ma coque de sapin
    Et des taches de vins bleus et des vomissures
    Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

    Et ds lors, je me suis baign dans le pome
    De la mer . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    O teignant tout  coup les bleuits, dlires

    Et rythmes lents sous les rutilements du jour
    Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres
    Fermentent les rousseurs amres de l'amour.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    J'ai rv la nuit verte aux neiges blouies,
    Baisers, montant aux yeux des mers avec lenteur;
    La circulation des sves inoues
    Et l'veil jaune et bleu des phosphores chanteurs.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    J'ai vu des archipels sidraux, et des les
    Dont les cieux dlirants sont ouverts au vogueur,
    Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,
    Million d'oiseaux d'or,  future vigueur.

La curiosit publique nglige parfois les cts larges d'une oeuvre
nouvelle, pour s'arrter outre mesure  quelque dtail un peu criard.
Ce fut le cas pour Rimbaud et pour son _Sonnet des Voyelles_. Il faut
dire que ce ne fut pas tout  fait la faute du public, beaucoup de
jeunes artistes qui suivaient assez inconsidrment le mouvement
nouveau, et qui taient surtout sensibles  ses audaces qui furent,
pour le symbolisme, ce que furent pour le romantisme ses truculences,
attachrent eux-mmes un sens trop capital  ce sonnet et s'en firent
candidement une esthtique. Il faut remarquer que dans sa _Saison en
enfer_ Rimbaud, pour parler du _Sonnet des Voyelles_, dbute ainsi: A
moi, l'histoire d'une de mes folies.... j'inventai la couleur des
voyelles! A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. Je rglai la forme
et le mouvement de chaque consonne, et avec des rythmes instinctifs,
je me flattai d'inventer un verbe potique, accessible un jour ou
l'autre  tous les sens... Ce fut d'abord une tude; j'crivais des
silences, des nuits, je notais l'inexprimable; je fixais des vertiges.

Le texte est net. Le _Sonnet des Voyelles_ ne contient pas plus une
esthtique qu'il n'est une gageure, une gaminerie pour tonner les
bourgeois. Rimbaud traversa une phase o, tout altr de nouveaut
potique, il chercha dans les indications runies sur les phnomnes
d'audition colore, quelque rudiment d'une science des sonorits. Il
vivait prs de Charles Cros,  ce moment hant de sa photographie des
couleurs, et qui put l'orienter vers des recherches de ce genre. En
surplus il ne faut jamais oublier, avec Rimbaud, l'influence
fondamentale de Baudelaire dont les _Correspondances_ hantaient fort
les cerveaux de ses disciples. Rimbaud essaya de noter quelques
correspondances possibles, sur ce terrain de l'harmonie verbale; il
fit peut-tre fausse route, en tout cas il ne se servit point de sa
mthode. Il reste de cette tentative les belles analogies que
signalent quelques vers de son sonnet.

    E, candeur des vapeurs et des tentes,
    Lance des glaciers fiers, rois blancs, frisson d'ombelles;
    I, pourpres, sang crach, rires des lvres belles
    Dans la colre ou les ivresses pnitentes.

    U, cycles vibrements divins des mers virides,
    Paix des ptis sems d'animaux, paix des rides
    Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux.

Ce fut aprs ces recherches d'une posie infiniment complique, que
Rimbaud donna de douces cantilnes, analogues de ton  certaines qui
contriburent  la gloire de Verlaine; il disait dans sa chanson de La
plus haute Tour:

    Oisive jeunesse
    A tout asservie
    Par dlicatesse
    J'ai perdu ma vie.
    Ah! que le temps vienne
    O les coeurs s'prennent...

et d'autres pomes d'un charme neuf; c'tait le temps o il crivait
les _Illuminations_.

Paul Verlaine disait qu'Illuminations devait tre pris un peu en
synonyme d'enluminures, d'imageries, de ce que les Anglais appellent
_coloured plates_. L'ambition du titre et du livre apparaissent plus
grandes. Il s'est agi pour l'auteur de tirer des feux d'artifice
d'images. Le livre a paru difficile. Cette difficult apparente c'est
que, comme plus ou moins tous les potes qui ont dvelopp l'ide
romantique, en se gardant de la rhtorique et des longs
dveloppements, il supprime les transitions, et ddaigne de donner des
explications pralables. Ainsi ces facettes de prose, intitules
_Enfances_, qui procdent par phrases juxtaposes:

Je suis le saint en prires sur la terrasse, comme les btes
pacifiques paissent jusqu' la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre; les branches et la pluie se
jettent  la croise de la bibliothque.

Je suis le piton de la grande route par les bois nains; la rumeur
des cluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mlancolique lessive
d'or du couchant.

Je serais bien l'enfant abandonn sur la jete porte  la haute mer,
le petit valet suivant l'alle dont le front touche le ciel.

Les Sentiers sont pres; les monticules se couvrent de gents, l'air
est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin! Ce ne peut
tre que la fin du monde en avanant.

Les phrases forment un fragment indpendant d'une srie intitule
_Enfances_ o Rimbaud a voulu dcrire ses sensations d'enfance, mais
non point en les rsumant didactiquement, mais en essayant de donner,
par la juxtaposition des ides, l'impression de leur naissance rapide
et successive, l'impression d'images de lanterne magique qu'elles
purent avoir en passant dans son jeune esprit. Ce petit fragment
contient l'histoire de sa rverie dont les lments lui sont donns
par des illustrations de Vies de saints, par quelque Faust, quelque
conte du Petit Poucet, le tout ml  ses souvenirs de promenades, 
ses impressions personnelles de nature, ainsi que cela peut se faire
chez un enfant trs liseur et trs impressionnable.

Ailleurs, dans la _Saison en enfer_, il explique qu'il est un Celte,
qu'il a, de ses anctres gaulois, l'oeil bleu, la cervelle troite et
la maladresse dans la lutte. Il indiquera qu'il sent qu'il a toujours
t race infrieure et qu'_en sa race_ il se rappelle l'histoire de la
France, fille ane de l'glise. J'aurais fait, manant, le voyage de
Terre sainte; j'ai dans la tte des routes dans les plaines souabes,
des rues de Byzance, des remparts de Solyme; le culte de Marie,
l'attendrissement sur le Crucifi s'veillent en moi, parmi mille
feries profanes. Je suis assis, lpreux, sur les pots casss et les
orties, au pied du mur rong par le soleil; plus tard, retre,
j'aurais bivouaqu sous les nuits d'Allemagne.

Ah! encore, je danse le sabbat dans une rouge clairire, avec des
vieilles et des enfants.

Je crois qu'on ne trouvera l nulle obscurit; c'est une vocation
d'me de roturier, de vilain, selon un Michelet ou un Thierry, mais le
petit mot d'explication qui placerait tout de suite le lecteur sur le
terrain historique, l'auteur ne le dira pas. La gnralit des auteurs
cherche  pargner toute fatigue et toute intuition ncessaire  leurs
lecteurs. Rimbaud exige du sien un petit effort. Il ne veut pas
alourdir sa phrase par des dveloppements qui ne feraient pas corps
avec l'ide, qui ne seraient qu'explicatifs; le lecteur se refuse 
cet effort, et alors l'accusation d'obscurit adresse  l'auteur se
prcise.

       *       *       *       *       *

Je ne cite que des cas particuliers, de ces oeuvres en prose de
Rimbaud si courtes, mais trs touffues et profondment varies de page
en page. Il y aura toujours des auteurs difficiles, et il faut sans
doute qu'il y en ait puisqu'il y en a. L'volution de la littrature
n'est pas un phnomne de hasard. Il y a lien et logique entre les
phnomnes. C'est logiquement que le romantisme a produit Baudelaire,
que de Baudelaire ont procd les potes tels que Verlaine et Rimbaud
et que le symbolisme s'est produit.

C'est par un jeu fatal de contraste et d'quilibre qu'aprs la pousse
symboliste est intervenue une sorte de raction parnassienne; toute
action est suivie de raction. Quelle sera l'influence de Rimbaud,
nous ne pouvons encore le dlimiter. Elle sera. S'exercera-t-elle, par
dilution, chez des crivains plus abordables, sur le grand public?
l'oeuvre de Rimbaud ne sera-t-elle qu'un livre rare, o iront se
dlasser des blass, des amateurs de littrature sans concessions,
d'art pour l'art? C'est le temps qui fixera ces points. Mais notons
qu'en dehors de tout, c'est une prcieuse note psychologique pour
l'tude de la formation des cerveaux littraires, que cette sorte de
pousse de sve, chez un tout jeune homme, suivie d'un si long et
ddaigneux silence.

Rimbaud avait-il tout dit? C'est possible. Le doute o l'on en est, et
que rien ne permet de fixer, laisse sa figure plus nigmatique,
partant plus curieuse pour le critique. Mais pour ceux qui, plus
svres que Victor Hugo, ne lui concderaient pas le gnie, il reste
un tre trs exceptionnel; nier son expansion intellectuelle ne
signifierait rien; il vaut mieux tcher de la comprendre et d'tablir
entre soi et lui, au prix d'un peu d'effort, la relativit qu'on peut
avoir sans difficult, avec un crivain quelconque, plus normal ou
moins ambitieux, ou moins prophte, ou moins dou.




TUDES




TUDES


De l'Evolution de la posie au XIXe sicle.

Au commencement de ce sicle Ballanche qui fut un philosophe, et au
surplus un acadmicien, crivait, tant encore un dbutant qui cherche
sa voie:

La littrature romantique, cre par Jean-Jacques Rousseau, dfendue
par des crivains tels que Chateaubriand, Mme de Stal et l'abb
Delille, est destine  triompher de la littrature classique qui sera
bientt de l'archologie.

Opinion d'homme du public. On est tonn de trouver Delille aux cts
de Chateaubriand--opinion qui a pu sembler trs tranchante et pourtant
vraie. Avant la Restauration, la littrature classique tait morte au
contact des oeuvres de Chateaubriand et de Mme de Stal, et mme de
l'abb Delille, auquel il faudrait ajouter le timide Ducis et
Chnedoll,  placer avec beaucoup d'autres dans le groupe de
Chateaubriand. La littrature de cette toute premire priode est
pauvre numriquement de talents. La Rvolution a coup bien des
ttes, les guerres ont mang bien des hommes. Une sorte de
restauration humaniste et mlodieuse de l'antiquit a avort par la
mort de Chnier; l'art dlicat d'un Chamfort a t de mme interrompu;
un Rivarol, migr  Hambourg, perd dans une ambiance diffrente ses
plus claires qualits. C'est sur des dcombres d'o ne percent que
quelques voix mdiocres et acadmiques s'occupant de versifier des
_Eloges_, que monte le Romantisme prpar par l'influence de Rousseau,
des faux Ossian, des chevauches des Franais  travers l'Europe, de
leurs contacts avec des races diffrentes, et de leur connaissance
nouvelle d'une Allemagne toute neuve qui vient d'chapper aux tutelles
troites de notre art Louis XIV, et se rveille avec le _Faust_ de
Goethe. Les _Affinits Electives_ relient cet art  celui de notre
XVIIIe sicle franais. Parmi l'essaim nombreux des premiers
romantiques, s'lvent Hugo et Lamartine; Vigny s'y adjoint,
indpendant d'eux, juxtapos seulement. Hugo et Lamartine vont plus
vite et c'est eux les potes d'une gnration qui, par un singulier
contraste, admet toute leur beaut verbale, et rejette leurs ides,
comme le prouva juillet 1830. Rien de pauvre comme le fond de
philosophie clricale et ractionnaire d'o procdent Hugo et
Lamartine. Aussi le vrai triomphe du Hugo de la Restauration et du
temps de Charles X est dans la prparation et l'accomplissement de sa
rnovation dramatique en un genre infrieur au pome pur, tout
d'action, de cantilne, d'clat. Hugo donne des drames de mouvement,
d'extriorit. L'influence de Shakespeare s'universalise, et
l'influence de Corneille agrafe au patrimoine franais les premiers
drames d'Hugo; un gai et laborieux manoeuvre, Alexandre Dumas, en
monnaiera la bonne nouvelle. Vigny ajoutera quelques pages solides 
l'histoire de ce thtre romantique, mais sa belle oeuvre est ce
pome, tout  fait ralis: _Mose_, rivalisant avec les plus belles
_Mditations_ et les _Feuilles d'Automne_. Voici avec _Cromwel_ et
_Hernani_ le bilan de deuxime priode romantique, la premire ayant
t surtout illustre par Chateaubriand. Le romantisme allemand a eu
la fortune de s'appuyer tout de suite sur le jaillissement de la
posie populaire, d'o, chez lui, un pittoresque plus sr, mais moins
clatant et moins vari. Le romantisme allemand va vers l'intimit, le
romantisme franais emprunte davantage  la rhtorique et 
l'loquence. Des deux cts, l'influence toute puissante de Racine a
vcu.

La troisime priode romantique entoure Hugo et Lamartine d'une foule
de disciples; et Musset cre une alliance du vers franais nouveau
avec d'anciens genres du XVIIIe sicle comme le _Conte_. Les premiers
romantiques n'ont vu qu'_Hamlet_ et _Othello_, Musset dcouvre _Peines
d'amour perdues_ et _Beaucoup de bruit pour rien_, se runit 
Beaumarchais,  Marivaux et cre un romantisme classique, sage au
fond, dbraill en surface, pas toujours dans la mesure, rarement
audacieux et donnant partout l'impression de cette qualit. Les
Lamartiniens se perdent en des extases catholiques platement
versifies; Barbier s'impose, rude et classique de ton, semblable  un
Marie-Joseph de Chnier plus inspir et dou du mtier largi des
romantiques. La tentative de compromission entre le romantisme et le
classicisme de Casimir Delavigne, qui, par le choix de ses sujets et
leur maniement, se rattacherait plus qu'il ne le croyait  la tragdie
de Voltaire, a avort. C'est le grand temps de l'influence d'Hugo. Les
meilleurs se rangent prs de lui, dont Sainte-Beuve, qui, d'aprs
quelques indications anglaises, cre une posie personnelle, pdestre,
intime, et explique le romantisme par sa critique. Thophile Gautier,
critique et prosateur, romancier et nouvelliste, s'affirme aussi comme
pote, quoique sa rhtorique artiste ait donn surtout sa mesure plus
tard dans les _Emaux et Cames_. Grard de Nerval, plus instruit
qu'aucun des romantiques, laisse quelques sonnets montrant quel pote
en vers il et pu tre. Avec lui perce la premire lassitude visible
de l'instrument romantique du vers, adouci par Lamartine, fortifi par
Hugo, stylis par Vigny, enrichi par Gautier. Une jolie voix de femme
se fait entendre  l'cart du cnacle, celle de Mme Desbordes-Valmore.
Le thtre d'Hugo continue  s'affirmer; les _Contemplations_ et la
premire _Lgende des Sicles_ donnent le maximum de ce qu'a pu le
romantisme, et voici avec Baudelaire quelque chose de nouveau qui se
lve.

A ce moment, il y a contre la nouvelle cole une raction provoque
par l'anormal et l'excs de pittoresque facile de certains
romantiques; c'est Ponsard qui la formule par un retour inutile 
l'art racinien, avec des essais malencontreux de drame moderne dans la
forme classique, un retour agressif de la comdie en cinq actes et en
vers. Casimir Delavigne, Casimir Bonjour, Francis Ponsard, Emile
Augier, chanons qui aboutissent  M. de Bornier et Parodi, de nos
jours. Il y a contre le romantisme Lamartinien et Musstique, un peu
pleurard et faussement foltre, la raction de Leconte de Lisle qui
veut voquer, et non soupirer, dclamer et non chanter; et les visions
antiques et barbares apparatront, plus serres que chez Hugo, plus
volontairement plastiques et impassibles, sans que le pote
intervienne. Il y a la raction de Baudelaire qui pense que
l'instrument romantique est trop lche, que le fonds des ides
romantiques est banal. Baudelaire n'tiquette pas sa recherche, n'a
pas souci de choisir un adjectif pour fonder une cole; il est
romantique  la faon de Delacroix, et non selon Hugo, et il admire
Gautier  cause de sa grande souplesse artiste. Mais son art procde
de lui-mme. Avec plus de couleur et de rythme que les romantiques,
avec plus de sonorit intime, d'un verbe plus nourri de latinit, il
reprend leur proccupation de posie personnelle, et au lieu de la
cantonner dans le paysage agreste et l'amour, il coute les songes,
les cauchemars et les spleens. Il se rattache  Sainte-Beuve par un
souci de connaissance exacte et reprend l'oeuvre oublie de Bertrand.
Bertrand avait voulu par ses pomes en prose faire l'image stricte,
sans tre gn par la formule du vers--pas un mot de trop, et par
consquent pas de chevilles--Baudelaire largit dfinitivement la
forme d'Aloysius Bertrand. Il veut trouver  ct du vers, qu'il a
fait pourtant si plein et si souple, un instrument intermdiaire, une
forme _plus musicale_--second mouvement de lassitude contre la stricte
monotonie du vers franais classique insuffisamment libr par le
romantisme. Le premier de ces craquements dans la machine d'apparence
si solide, avait t provoqu inconsciemment par Nerval, prfrant
n'tre qu'un crivain en prose, plutt que de subir ces inutiles
prescriptions de Procuste--exemple que suivra le grand pote Flaubert.
Thodore de Banville nanmoins continue avec une expansion claire et
ensoleille et les plus beaux dons lyriques le jeu purement
romantique.

Le Romantisme disloqu  sa base, et voyant pour la premire fois
s'loigner de lui les plus dous, semble se chercher  nouveau;
l'volution des chefs continue. Si Gautier demeure le mme, toujours
panoui, savant, fier et imprvu, Hugo et Lamartine compliquent leur
art par un plus large emploi de la vie sociale. Ils vont tous deux,
avec des allures et succs diffrents, mais d'une mme noble allure,
vers les revendications populaires, vers la libert. Hugo crit
certains chapitres des _Misrables_, qui ne paratront que plus tard,
mais ses posies et ses discours indiquent son mouvement. Lamartine se
modifie, se transpose, se fortifie. Si le pote n'crit plus de vers,
l'historien des _Girondins_ est un pote.

Ce fut une belle priode, ce fut un beau Paris littraire que celui
qui contenait Hugo, Lamartine, Vigny, Musset, Gautier, Baudelaire,
Leconte de Lisle, Balzac, Banville, prs de Berlioz, de Delacroix, de
Decamps, et qui s'honorait de la prsence d'un auguste exil, Henri
Heine. Le romantisme franais et le romantisme allemand sont
rapprochs par la prsence  Paris et les amitis de ce grand pote.
Heine, Nerval, Gautier furent runis. Le romantisme franais et celui
d'Allemagne furent,  ce moment, frres en quelque ides gnreuses.
Le gnie franais avait imprgn Heine qui,  son tour, a laiss en
France des traces qui, bien plus tard, ont abouti dans les dernires
recherches d'art de ce sicle. Sur les confins des potes, durant
cette troisime priode, Michelet et Quinet crivent des vocations
qui,  dfaut de ce mot qui ne reprsente pas, au sens courant, un
genre, devraient tre traites de pomes. _Ahasverus_ est une oeuvre
loquente et isole.

A la quatrime priode romantique qui correspond  peu prs  la
priode du second Empire, il arrive d'abord que Branger meurt. La
critique de cette poque--Taine par exemple--le mettait auprs d'Hugo,
Lamartine et Musset, dans une classification en quatre grands potes
o Vigny tait oubli. Ngligence dure surtout pour le critique.
Branger emporte avec lui une forme bourgeoise, sans grand intrt. Un
autre no-classique, Soumet, donne  ce moment en une assez belle
pope le summum de ce que pouvait cette cole. Les pomes posthumes
de Vigny rendaient sa tombe plus majestueuse; il renaissait plus
grand. Baudelaire se dcourageait, et l'ombre paralysa des tentatives
de romans, de contes, de pomes de forme plus libre que celle qu'il
avait pratique. Ce fut alors la forte maturit de Leconte de Lisle et
de Thodore de Banville sous les auspices de qui se fonda _Le
Parnasse_. Les crivains qui dbutaient au moment de cette quatrime
priode romantique, aprs avoir adress un salut  Hugo l-bas dans
son le, avoir port leur premier livre  Sainte-Beuve, frquent
curieusement Charles Baudelaire qu'ils rencontraient chez l'diteur
Poulet-Malassis, ces jeunes potes voyaient surtout Gautier, le roi,
si Hugo tait le Dieu, en tous cas le doyen (Lamartine finissant
oubli) des potes de Paris et du romantisme. Ils furent, les
Parnassiens, bien accueillis par les romantiques dont ils taient la
continuation exactement; ils constituaient le triomphe du romantisme
d'Hugo sur celui de Lamartine et celui de Musset. La vie, l'exil,
l'oeuvre continue d'Hugo en furent les facteurs dterminants, et aussi
l'admiration reste intacte de Gautier pour son an. Ils ne virent
pas assez d'abord toute l'importance de Baudelaire. Le Parnasse cessa
d'tre une jeune cole et choisit comme chefs Leconte de Lisle et
Banville, les vrais matres par les sujets, la forme et les traditions
verbales--alors que Hugo tait dans l'apothose, que Baudelaire tait
mort aprs avoir esquiss son oeuvre, et Th. Gautier disparu, ayant
encore de belles choses  dire. On sait que Victor Hugo dsigna pour
ainsi dire Leconte de Lisle pour remplir, aprs lui, un peu de son
principat littraire, mais beaucoup de Parnassiens lui adjoignirent
toujours, comme autre consul, Thodore de Banville qui, dans ces temps
voisins de la mort de Victor Hugo, avait pris en tant que prosateur un
superbe dveloppement. L'Acadmie admit Leconte de Lisle pour siger
o avait t Hugo mais o se tenaient nagure Autran et encore
Laprade, Lamartinien sans envergure. Avec le Parnasse, voisine un
prosateur dou,  certains gards, de gnie: Villiers de l'Isle-Adam,
dont l'oeuvre haute, sans quelque inexplicable entichement du pass et
des traces de superstition, contiendrait des chefs-d'oeuvre.

Dans le premier groupement mme du Parnasse o MM. Mends, Coppe,
Dierx, Franco, des Essarts, de Heredia, Glatigny, Sully-Prud'homme
fraternisaient, le ferment de quelque chose de neuf se manifesta chez
deux potes, amis des Parnassiens, et trs temporairement des leurs:
Mallarm et Verlaine. Charles Cros y passa aussi, mais l'oeuvre de cet
homme trs dou, disperse et interrompue par la mort, est infrieure
aux trs belles esprances que donnaient son universalit et son
intelligence. Durant que M. Coppe, parti des vers de Sainte-Beuve,
non sans rapport avec Brizeux, chantait les Humbles et tentait
l'pope familire, que M. Sully-Prud'homme se rattachait  Lamartine
par ses essais d'ampleur religieuse dtourne  des entits sociales,
que M. Dierx alternait de belles sensations mlancoliques et des
lgendes lyriques, que M. Mends aux contes piques ajoutait une gamme
touffue d'anacrontismes, Mallarm et Verlaine obliquaient vers un
autre art plus distant du romantisme; Mallarm en se mirant librement
en ses ides, P. Verlaine en se courbant pour couter sa chanson
intrieure. Un trs grand pote, Rimbaud, entrevit un art libre,
touffu, plein de perceptions, d'analogies lointaines. Par la violence
et la simplesse alternes, il est tout prs de son ami Verlaine; par
ses ambitions d'ides transcrites en pomes en prose, de minutes rares
traduites, il se rapprocherait de Mallarm qui, je crois, ne le connut
pas. Les potes nouveaux doivent saluer, en ces trois hommes, des
prcurseurs, des indicateurs qui les relient  Baudelaire. L'oeuvre de
Rimbaud, c'est trois ou quatre clairs magnifiques, sur des paysages
de demain ou les grandes solitudes de la mer, ou les cubes
monotonement ajusts de Paris et de Londres. L'oeuvre de Mallarm,
c'est quelques pomes o la musique traditionnelle du franais est
pure, grandie, plus douce que chez Lamartine, profitant des
trouvailles nombreuses de Baudelaire, et arrivant  se faire entendre
toute personnelle--chant de flte ou musique d'orgue profonde, et
pages d'une prose qui dnude ou revt de pourpre l'ide.

Verlaine, en une oeuvre considrable, souvent hasardeuse, gniale
souvent, pire quelquefois, a donn les plus jolis rythmes et les cris
passionnels les plus vrais; Mallarm et Rimbaud ont pens, Verlaine,
jamais. C'est un chanteur des plus profondment charmants, ingnu, et,
d'autres fois, crdule et religieux--ce qui le gte. Verlaine laisse
beaucoup de beaux pomes. Mallarm en lgue aussi, en mme temps qu'un
grand exemple, car il s'tait mis, seul,  oser avoir sa pense propre
devant toute une littraire presque discipline. De 1886 (Verlaine et
Rimbaud avaient dj accompli pour l'assouplissement du vers les plus
intressants efforts) datent les premiers pomes des vers-libristes.
Une tiquette commune, le mot _Symboliste_, driv d'une des
proccupations de Mallarm, suffit pour dsigner momentanment un
certain nombre d'crivains pourvus d'idaux trs diffrents; il y eut
un trs court moment d'union effective sur des sympathies et des
orientations, dans le vague, apparentes entre des esprits trs
diffrents. Le point capital de cette dernire volution de la posie
franaise en ce sicle est l'instauration du vers libre, bien que
depuis les premires annes de l'volution actuelle, des ractions
aient dj t tentes, les unes voulant renouer l'art actuel  celui
de la Pliade du XVIe sicle, telle l'cole romane de M. Jean
Moras--d'autres se rattachant  l'oeuvre courte et interrompue
d'Andr Chnier, d'aprs l'indication de quelques sonnets de M. de
Heredia. Ainsi agissent MM. H. de Rgnier et Samain; ainsi tente, en
une forme drive du vers libre, M. Francis Viel-Griffin. Mais il est
prmatur d'indiquer--autrement que par quelques lignes--qu'il s'est
pass en 1885-86 et annes suivantes quelque chose qui tait la fin du
Romantisme ou plutt la lzarde dfinitive aprs les chocs donns
d'abord par Baudelaire, ensuite par Mallarm, Verlaine et Rimbaud. Le
Romantisme, aprs une pleine carrire de prs d'un sicle, volue et
devient cet Art Nouveau complexe, diffus et compliqu dans ses
orientations, mais qui a dj fait sonner le nom de plusieurs potes.

Je citerai un crivain disparu fort jeune, dont les vers et la prose
indiquent une me dlicate et trs artiste: Jules Laforgue. Il serait
difficile au signataire de cet article d'tudier par le menu les
quinze ans d'histoire de ce mouvement,  cause mme de la part qu'il y
prit.

Disons seulement que par del les rythmes anciens de la posie
classique, malgr les ractions d'archasme trop soumis, le Symbolisme
vivra par le vers libre au prochain sicle. Sa carrire commence. Quoi
qu'il en soit de l'avenir de la posie franaise que tout fait prvoir
beau, abondant et vari, si on veut la caractriser brivement au
cours du XIXe, on peut dire que ce sicle vit l'closion du
romantisme--prpare depuis le dernier quart du XVIIIe--, vit sa
croissance, sa grandeur, sa maturit, et sa mtamorphose en nouveaux
lments. Le romantisme naquit dans la tourmente et disparut aprs
avoir engendr. On verra plus tard ce que produira sa postrit. En
dtaillant avec trop de prcision la chronique du mouvement nouveau,
on risquerait de ressembler au Ballanche du commencement de ce sicle,
et d'assimiler  de rels novateurs de modernes abb Delille.


L'Art social et l'Art pour l'Art.

I

On rveille, depuis quelque temps, dans les revues o il est parl de
littrature, la vieille question des buts de l'art. On se demande si
l'art doit se suffire  lui-mme: doctrine de l'art pour l'art; s'il
doit belligrer au profit d'ides sociales, d'intrts contemporains
et gnraux: doctrine de l'art social. C'est dj un ancien dml
entre crivains, une recherche contradictoire souvent commence,
jamais termine.

A quoi tient la frquence des enqutes sur ces deux postulats, et leur
irrductibilit? Peut-tre  ce que la question est mal pose, que les
termes du problme ne sont pas nets. Pourtant on discute rarement si
longtemps,  reprises varies, uniquement sur des mots. Il y a donc
quelque chose l  lucider, mais peut-tre, et cela nous expliquerait
les vicissitudes des deux thses, faut-il plutt clarifier des
sentiments, dterminer des questions de mesure, qu'examiner la valeur
de deux thories adverses. Sans doute y a-t-il un courant d'opinions
et un peu des mots sonores  circonscrire, plutt que des thses
proprement dites  tayer ou un choix  faire entre deux propositions
se targuant chacune d'tre la vrit.

Ce sont les derniers vnements sociologiques, la puissance nouvelle
du socialisme, le dveloppement des ides anarchistes, la prsence de
belles utopies familires  des William Morris (et prenons le mot
utopie dans le meilleur sens), qui ont resservi de point de dpart 
des idalistes d'art social. Aussi bien le ralisme fatigu devait-il
tenter de se renouveler, de puiser une force nouvelle dans les
questions vives, faisant davantage corps avec la ralit quotidienne,
bref, inclinant encore la littrature vers sa forme courante du
journalisme, voquant pour elle les ressources de l'information bien
faite.

Dans tous les cas, il faudrait distinguer, et noter qu'on ne doit pas
englober parmi un groupe d'crivains d'art social tels ou tels
artistes que leurs opinions dterminrent  des articles purement
politiques, philosophiques, sur une question se posant brusquement
dans l'ordre des faits. Le fait de s'intresser  un phnomne qui se
passe, d'avoir quelque chose  dire, et de le dire, sur un fait
quotidien, sur les consquences d'une catastrophe, sur une ncessit
de clmence ou de justice, sur une organisation meilleure  donner 
la cit, n'implique pas que le but d'art d'un crivain soit social. Il
n'y a art social que lorsqu'il y a mlange, confusion des formes, que
la thse, dfendue par des moyens d'art tranger  son dveloppement
normal, conclut de plain pied sur des faits trop courants, surtout
lorsque l'oeuvre est de tendances prdicatrices.

C'est surtout cet lment vaticinant combin avec des professions de
foi politique qui caractrise les plus nombreux chantillons de l'art
 tendance sociale. Si quelques nouveaux crivains offrent des
exemples de cette faon d'aborder le sujet, ce sont surtout de doctes
moralistes un peu passs qui forment les rangs serrs de la lgion
utilitaire et moralisante. A ct des jeunes crivains, ardents, qui
stigmatisent le temps prsent et promettent des ges d'or, voici des
critiques  mi-voix qui, universitairement, dnoncent les prils de
l'art, et somment les crivains de vouer leur plume au dveloppement
des saines morales. Voici, bien loin apparemment et en ralit trs
prs d'eux, des romanciers qui, comme Bellamy, endorment leur
personnage principal pour le rveiller en l'an 2 000, et  quelle fin?
pour le faire vivre en un milieu perfectionn, que tout habitant de
capitale, un peu lecteur de journaux et de brochures, peut s'inventer
comme rve familier, mme sans effort. Le rve du thtrophone, du
grand dpt de denres de la cit, des beaux squares et de l'arme
industrielle, n'exigea jamais une forte imaginative, surtout chez qui
ne fit que les vulgariser. Et voici, des acadmiciens au doigt lev
vers la porte close de l'avenir, qu'ils n'entre-billent d'ailleurs
point, dont ils ne sauraient clairer nulle fente, et des pasteurs au
parler un peu glac et trop correct. Ils sont nombreux. On les
pourrait diviser en deux classes: les sociologues et les moralistes;
et, parmi ces deux classes, distinguer deux partis: ceux qui rglent
l'avenir d'aprs les hommes calmes et conservateurs du pass; ceux qui
l'entrevoient  la lumire des rveurs gnreux et des progressistes
dtermins du mme pass, avec autant de nuances que vous voudrez,
selon le got particulier que vous portez non  tel crivain, mais 
telle thorie, plus ou moins brillante. Ce sont des crivains d'art
utilitaire, d'apptit moralisant, des crivains d'art social.

Est-ce  dire qu'un art soucieux des dveloppements de l'existence
humaine, anxieux de quelques clarts sur ce que nous serons demain,
soit forcment gris, terne et dpourvu de ces rapides et elliptiques
perceptions qui constituent, aux yeux des partisans de l'art pour
l'art, le vritable artiste? Certes non; s'il est avr pour nous que
l'auteur de _l'An 2000_ n'est qu'un vulgarisateur, et si nous lui
savons peu de gr d'avoir group, sous forme romanesque, tant de
petites utopies d'organisation, parses dans les livres thoriques,
nous admettons qu'un penseur puisse donner, sans transition oblige,
de suite, la forme littraire du pome ou du roman,  ses ides sur le
dveloppement du monde encore que nous attendions davantage de sa
recherche de belles phrases, de nobles mouvements, et de la peinture
d'intressants tats de son cerveau, et de gnreuses et altruistes
mditations, que des formules et des lments tout prpars d'un
projet de loi. S'il en tait autrement, il y aurait confusion des
genres, et dans le seul cas o cela ne soit point du tout loisible,
car les vrits sociologiques ont besoin, pour tre exposes, du cadre
 rigueur scientifique, du livre de thorie, et doivent pouvoir
traverser des aridits ncessaires, dont ne s'accommoderait point une
oeuvre d'art.

II

La doctrine de l'art pour l'art est aussi difficile  dfinir
prcisment que la doctrine antagoniste. Elle est difficile  dfinir
 cause de son vidence mme; c'est trop clair. Pratique l'art pour
l'art tout artiste occup  dvelopper son rve de beaut, beaut
faite de ce que l'on appelle, sans quivoque possible, la beaut,
beaut physique, plastique, sculpturaire, architecturale, etc., puis
beaut dans le sens plus abstrait, des musiques, des tendresses, des
motions, des parfums. Tout artiste qui ne plaide ni ne prche
l'allocution morale, l'exemple, le conseil pratique, est un fal de
l'art pour l'art. La fidlit instinctive ou raisonne  cette thorie
est le lien d'unit de nos grands crivains. Sans doute Rousseau est
l'auteur de l'_Emile_ et du _Contrat social_, et Voltaire agitait des
ides politiques, mais pas toujours, et ces exceptions n'infirmeraient
point la ligne gnrale qui, de nos vieux crivains, arrive jusqu'
Flaubert. Sans doute d'autres que Rousseau et Voltaire vcurent la vie
des faits, Lamartine, Hugo; mais ne se gardrent-ils pas de confondre
les genres, et n'y eut-il point deux parts dans leur vie et dans leurs
livres? Il est vident que si l'on voulait restreindre l'ide de l'art
pour l'art  des crivains comme Gautier,  des conteurs,  des
lyriques purs, Vigny, Baudelaire, etc., on arriverait  en restreindre
le nombre et  en fausser la dfinition; mais pourrait-on
raisonnablement classer les autres parmi les prdicateurs d'art
social, et la plus grande partie, la plus belle de leurs oeuvres ne
protesterait-elle pas?

En se servant mme du svre critre de Poe et, d'aprs lui, de
Baudelaire, en retranchant de la posie ceux qui cdrent, un temps,
au dsir de promulguer des lois morales, on n'atteindrait que des
parties d'oeuvres et, pour abandonner quelques esprits, on ne
toucherait  rien d'essentiel ni parmi le romantisme, ni parmi les
coles suivantes.

Nous avons voqu le cas de Lamartine, d'Hugo. Il en est de mme pour
Michelet, voyant, vocateur, pote beaucoup plus que thoricien; pour
Quinet, qui, soigneusement, dlimite son oeuvre thorique et ses
pomes. Pour choisir un exemple vis--vis de celui de Poe presque
naturalis chez nous par Baudelaire, si nous pensons  Henri Heine, il
faut bien concder que c'est surtout un lyrique pur, et le fait
d'avoir vcu grce  des correspondances de journaux, qu'il faisait
admirables parce que tel tait son don d'ennoblir tout ce qu'il
touchait, prouve simplement qu'entre deux pomes il donnait son
opinion sur la vie courante, sur un ministre nouveau, le rle de M.
Thiers ou un concert de Liszt avec un gal talent.

Mais, objectera-t-on, son rle et ses vises politiques ne sont point
contestables, il y a _Germania_! Qu'importe! si les _Lieds_, si
_Atta-Troll_ en demeurent tout  fait purs. Il rentrerait comme Hugo
dans la catgorie de ceux qui ont fait deux choses  la fois.

Ceci d'ailleurs nous mne  l'essence de la question.

L'artiste tire tous ses lments d'art et de talent de sa
sensibilit, de son contact avec les contingences. Il y a des artistes
videmment qui les tirent de livres dj publis; mais ceux-ci
appartiendraient  une autre catgorie que les grands artistes, ce
seraient des manires d'rudits, des vulgarisateurs dous pour
l'exposition verbalement rafrachie de choses connues, nature
d'esprits en somme peu ncessaire; mais les vrais artistes, les
trouveurs, se dveloppent surtout grce  leur sensibilit au contact
des choses. Vivant sur le mme fonds que leurs contemporains, ils
peroivent mille images, mille possibilits, mille dtours
fantaisistes et vrais des choses, que les autres ne voient point. Tout
le monde fait de l'histoire, les artistes seuls font du rve et
peroivent les aspects divers qu'aurait pu prendre l'histoire, si les
masses, au lieu de marcher tout droit, avaient obliqu, ce qui est
toujours possible,  droite ou  gauche.

Il est donc vident que l'artiste dou d'une sensibilit trs fine,
s'il est d'habitude dispos  ngliger les importantes et usuelles
questions de tarifs, de douanes, de budgets, peut n'en tre pas moins
prt  saisir les lignes essentielles de l'avenir, les aspects fermes
ou mobiles du prsent, et noncer sur l'heure o il vit les plus sages
aperus. Il n'est nullement ncessaire que l'crivain soit goste ou
purement passionnel. Mais pour rendre bien sensible la diffrence de
l'artiste pur  l'artiste sociologue, supposons-les tous les deux
devant le mme sujet, pratique, quotidien, politique. Le premier, le
pote, donnera bref, large, son avis; il tchera de dpouiller son
sujet des contingences trop strictes, trop dtermines, il
gnralisera la question dont il s'occupe; l'crivain d'art social,
au contraire, prcisera et diminuera, et il plaidera, il laissera
entrer dans l'art ce que Poe en excluait si soigneusement, non pas la
morale, mais la confrence moralisante, le discours au peuple, la
propagande, la vulgarisation, qui ne va jamais sans entraner quelque
absence des tmoignages immdiats de l'art, la concentration et le
style.

III

Nous croyons avoir montr qu'il y a l surtout une question de forme;
en littrature c'est d'ailleurs  peu prs tout, car la forme n'est
pas seulement la phrase et sa coupe plus ou moins lgante, mais la
disposition des phrases, c'est--dire le groupement des dtails, celle
des chapitres ou fragments divers de l'oeuvre, c'est--dire le
processus des ides. Nul ne peut interdire  l'crivain des
dveloppements sociologiques, mais  la condition qu'il en fasse de
l'art; pour nettifier, concevons le mme exemple, celui de Bellamy,
qui ne fait point d'art puisqu'il ne nous donne aucune jouissance
esthtique, et qui ne fait point non plus de sociologie, puisqu'il
rpte des choses trop sues. Opposons-lui les tentatives rcentes de
Paul Adam, _le Mystre des Foules_ ou les _Coeurs nouveaux_. Il
apparatra que, dans les intressantes recherches d'Adam, ce n'est
point le fonds sociologique qui nous intresse, mais sa vigoureuse
prsentation, mais le dtail, mais la vie des personnages qui
reprsentent un fait, soit, mais qui se meuvent en types dramatiques;
art  tendances sociales, oui, mais art surtout dramatique, et ce
sont les qualits de couleur et de mouvement qui agrgent  l'art ces
romans. Ce n'est point le phalanstre des _Coeurs nouveaux_ qui peut
nous arrter une minute; l'ide de phalanstre nous est trop connue;
mais nous regarderons avec curiosit la forme, le dtail architectural
de ce phalanstre, les paysages qui l'entourent, le rve de l'homme
qui fit de l'dification de ce phalanstre le but de sa vie, et c'est
parce qu'il ne russit point, et qu'il souffre dans son me de la
ruine de son essai de matrialisation de son rve, que cet homme nous
intresse.

Si nous retournons aux grands exemples dj de pass qu'voquent les
partisans de l'art sociologique, est-ce que Tolsto, dans ses
chefs-d'oeuvre, et Dostoevski ne prsentent pas le mme phnomne. Je
pense que peu de gens, lisant _Anna Karnine_, songent  prendre parti
entre Lvine, qui n'aime pas la vie politique, et son frre, qui la
lui conseille et la lui vante. Aussi, les projets d'amlioration
agricole de Lvine nous laissent froids; mais la beaut du livre
rside dans la prsentation vive des bonheurs que l'homme peut
rencontrer sur la voie rectiligne et ordinaire (Lvine fauchant les
foins,--les joies et les douleurs de Lvine pendant l'accouchement de
sa femme) et, en face, du bonheur et des douleurs et des catastrophes
de la passion (vie de Wronsky et d'Anna). C'est en faisant ressortir,
avec une intensit toute nouvelle et particulire, le sens et l'allure
d'vnements quotidiens que Tolsto fut grand par ce livre, et non par
la solution qu'il offre et la morale qu'il prche, car elle est
simple et n'tait pas indite.

Considrons Dostoevski. En clairant ses livres par ce que l'on sait
de sa vie, en scrutant le livre dpourvu de tout corollaire critique,
on sent fort bien que les ides de libert, les anxits et les
espoirs pour l'avenir le passionnent; mais l'instinct d'art de
Dostoevski est bien trop grand pour que sa piti ou ses espoirs
dbordent en conseils, en chapitres  tendance; il provoque la piti
pour ses personnages et laisse rflchir et conclure.

Ibsen, plus nettement moraliste, aurait-il eu l'influence qu'il a
acquise si la formule de son drame, si ses savantes simplifications
n'avaient pas intress notre sens artiste, le vieil instinct qui aime
 voir poser et rsoudre lgamment un problme, beaucoup plus que sa
doctrine elle-mme? Ethique nouvelle! a-t-on dit. Je n'en crois rien.
Formule nouvelle, oui, sensation exotique et rajeunie de choses
entrevues et connues, prsentes avec une belle rigueur, oui! C'est
encore de l'art, de la littrature,  tendances si l'on veut, mais
prsente comme l'et fait un thoricien de l'art pour l'art.

D'ailleurs,  une certaine hauteur, la question cesse d'exister. Un
artiste pur, consciencieux et connaissant ses moyens d'action, ne
considrera jamais le dveloppement politique du monde que comme des
vestitures varies qui couvrent la vraie face d'Isis. En cartant
comme un lger rideau les faits proches, on retrouve l'ternelle et
infinie complexit des passions, qui sont tout l'homme, toute la
nature et qui ne varient gure que de mode. L'artiste, videmment, se
rangera  la thorie de l'art pour l'art, qui lui vite des
mouvements inutiles, des efforts disparates, et il aura volontiers
confiance aux purs savants pour dlimiter les dtails de l'existence
des socits, attach qu'il est  la contemplation des ressorts
principaux. Inversement, je n'aimerais pas voir conclure de ces lignes
que tous les partisans de l'art pour l'art sont des aigles et que tous
les partisans de l'art social sont des crivains infrieurs. Il y a
une faon de comprendre la posie, strictement littraire, qui
ressemble fort  l'art d'accommoder les restes, et il y a parmi des
oeuvres sociales, presque politiques, de beaux lans vraiment
littraires; l'homme est bien trop complexe, et l'crivain, en
gnral, trop pris de beaut pour ne pas passer  travers les mailles
des dfinitions dont il s'enveloppe, et personne, heureusement pour la
littrature, en son oeuvre de divulguer l'inconscient et d'embellir
l'ide, n'est profondment, exactement, compltement logique.

IV

M. Bernard Lazare, en une confrence, dveloppait un idal d'art
social, un de ceux qu'on peut concevoir, et je pense qu'il ne parlait
qu'en son propre nom; il est probable que M. Eekhoud, exposant son
idal d'art  lui, n'et pas dit les mmes choses, et certainement
leur conception diffre fortement de celle de M. Paul Adam. D'aprs
Bernard Lazare, l'art social reprendrait la tentative naturaliste, en
lui ajoutant les vertus qui lui manquaient.

Il considre certainement qu'il en manque beaucoup, et je doute qu'il
vnre M. Paul Alexis. Mais, pourtant, son jugement port sur quelques
potes, qu'il ne prcise pas en nom et en nombre, n'est pas trs
diffrent de celui de M. Alexis qui, dans un assez rcent article,
avant _Manette Salomon_[7], je crois, se plut  qualifier ce qu'il
appelle les dcadents de honte littraire, opprobre sur le sicle
finissant. Cette dclaration, cette boutade de M. Alexis, confie
(s'il vous plat) aux colonnes du _Figaro_ avait de quoi surprendre,
un peu comme une ruade imprvue d'un cheval trs calm. C'tait
amusant. Chez M. Lazare, l'opinion est plus srieuse, et, quoiqu'elle
ne soit pas trs circonstancie, elle est  constater, puisqu'elle est
mise  ct de promesses de renouvellement littraire.

  [7] L'adaptation scnique du roman de Goncourt.

Mais prenons M. Bernard Lazare, sur un des rares points o il prcise.
Pourquoi reprocher  M. Maeterlinck d'avoir traduit Ruysbroeck et
Novalis?

Ce sont, dit M. Lazare, de pauvres esprits, des mystiques de nul
intrt, on n'a pas le droit de les reprsenter comme l'lite de
l'humanit...: ceci est de l'apprciation purement personnelle.

Il me semble, au contraire, que, pour les crivains de toutes nuances
de pense, fussent-ils des rveurs blancs, fussent-ils d'acharns et
patients analystes, de sincres modernistes, ou simplement des
critiques soucieux d'tre informs sur l'volution de l'esprit humain,
il est fort intressant que des Ruysbroeck, des Novalis et d'autres
semblables soient mis en bonne lumire et surtout par des gens qui
les aiment, parce que c'est eux qui s'acquittent le mieux de ce
travail; et si je croyais aux mmes dieux que M. Lazare, je serais
enchant de voir mes contradicteurs apporter avec zle leur part des
pices du procs qui se juge perptuellement, car une littrature doit
tre au courant de ses origines; pour tre au courant, les crivains
doivent connatre le plus possible d'mes d'crivains; et qui les
tentera davantage que les mes d'exception, que ceux qui pensrent 
part, autrement, et n'accordrent pas leurs mditations aux sujets
que, ncessairement, tous, et  tous instants, sont forcs de traiter?
Un courant littraire, qui contient toujours au moins une petite part
de vrit, qu'est-ce, sinon le sillon d'un esprit d'exception, que
suivent et gnralisent de leur dmarche adhsive un certain nombre
d'esprits rguliers?


LA LITTRATURE DES JEUNES ET SON ORIENTATION ACTUELLE

I

Le pome et le roman.

C'est peut-tre une illusion qui rgna  toutes les poques, que de
considrer la priode d'annes dont on est le spectateur, comme
l'exemple, en son dveloppement artistique et littraire, d'une
complexit jusque-l inconnue. C'est peut-tre faute de recul, et par
difficult d'tablir sur des contemporains un de ces classements
simples o excella l'ancienne critique. Ces classements ne prsentent
d'ailleurs qu'une simplicit trs artificielle due  des coupes
sombres dans le taillis ou la fort qu'on eut  inventorier.

La preuve en est que cette besogne n'est jamais dfinitive, qu' peine
les critiques-jurs ont termin leurs peses, organis leur mise en
place des gnies et corollairement des talents, les protestations
s'lvent.

D'une part, les rudits, tout en acceptant, en sa gnralit,
l'ordonnance que signifirent les critiques, leur apportent par
brasses ou par petits paquets des documents nouveaux ou au moins
tirs de l'oubli, et la ligne gnrale, si lgamment trace,
s'altre; d'autre part, les crivains, les potes s'insurgent; ils
apportent, avec preuves  l'appui, avec l'affirmation d'une admiration
qui trouve des chos, telles oeuvres ngliges, relgues, et font
reviser le procs de ces ddaignes. Cette double voie de protestation
n'est gure possible contre des jugements contemporains, phmres,
qui sont amends souvent par une volution intellectuelle des juges ou
infirms par de nouvelles oeuvres de ces mmes auteurs, pour lesquels
on avait tent, un peu prmaturment, un essai de classement. De plus,
les critiques n'aiment point formuler, sur le phnomne mouvant qu'est
la production contemporaine, une mise en place, qui serait fort
difficile, s'il fallait  toute oeuvre attribuer, au juste, sa valeur
de beaut; on pourrait plus facilement tracer autour des crivains et
des livres caractristiques leur sphre d'influence; mais encore il y
faudrait un large appareil dpassant le cadre d'une tude. C'est
pourquoi nous n'avons pas, sous forme brve, de carte, pour ainsi
dire, du ou des mouvements littraires actuels. On voudrait, ici,
indiquer  travers leur apparente confusion quelques lignes
d'ensemble.

       *       *       *       *       *

Quelque jugement qu'on porte sur la valeur, la beaut, l'opportunit
du mouvement symboliste, il est certain que ce furent les crivains
englobs sous ce nom qui produisirent (vers 1885 et 86) le premier
mouvement qui se dessina avec carrure depuis l'avnement, antrieur 
eux d'une quinzaine d'annes, du naturalisme. Ils trouvaient devant
eux le naturalisme triomphant sur le terrain du roman moderne, et
c'tait les Parnassiens qui crivaient des pomes.

Ici une parenthse me semble utile.

On a discut passablement sur l'alternance des coles, leur ncessit,
leur bien fond, leurs liens entre elles, leurs oppositions; il semble
que, de l'examen de ce sicle, une sorte de loi se dgage
ressortissant d'ailleurs des phnomnes de contraste. Elle est
applicable surtout aux priodes de dveloppement d'art libre, non gn
par des influences religieuses ou royales qui purent,  certaines
poques, modifier srieusement la marche des choses; elle pourrait se
rsumer ainsi: quand une lite a apport son oeuvre et qu'on est en
train de tirer de cette oeuvre le maximum d'effets qu'elle comporte,
une autre lite, plus jeune, prpare un canon de l'oeuvre d'art
absolument diffrent, et qui a son expansion pleine  la priode
suivante. Ce mouvement neuf est alors combattu ou par une raction
vers l'cole prcdente, ou par une formule nouvelle: c'est--dire
qu'au moment o une formule est en vigueur, o une cole est matresse
en apparence du champ littraire, un groupe compos d'artistes plus
jeunes se prpare obscurment  apporter aux hommes une matire de
joie ou d'ennui tout oppose, une modulation tout diverse des
sentiments. Au moment o cette nouvelle cole clate, souvent elle ne
trouve plus devant elle les protagonistes mme de l'cole prcdente,
mais plus gnralement des disciples intelligents. C'est l'cole
nouvelle qui compte des cerveaux crateurs, et aprs une lutte plus ou
moins longue, elle triomphe. Ainsi, durant que le Romantisme portait
l'attention sur le pome, le thtre en vers, le roman idaliste,
Stendhal et Constant avaient travaill avec moins d'clat (selon
l'opinion de leur temps) mais prparaient Balzac, dont l'expansion
glorieuse amena l'avnement du naturalisme. Or, tandis que le
naturalisme s'pandait en plein succs par Goncourt, et surtout par
Zola, le symbolisme se prparait, mditait le roman lyrique, comme il
prparait une refonte du vers, en dehors des hritiers du romantisme,
les Parnassiens. Quand le symbolisme victorieux aura sa pleine
expansion (qui ne se fera peut-tre pas dans les mmes modes que celle
du romantisme, ou du naturalisme, car ces aspects se modifient un peu
avec l'tat social), un autre groupe se prsentera qui fera droit 
des formes d'art,  des modes de penser que le symbolisme aura
ngligs; car, en principe, aucun groupement littraire ne peut donner
une formule, sur tous points satisfaisante et de plus il fatigue la
formule dont il se sert.

Il est vident qu'il y a toujours des isols et des indpendants, des
esprits libres et hants d'horizons divers, qu'on ne peut ranger dans
aucune cole et qui font prvoir les gnrations futures, pour
l'embryon de leur dveloppement. Ainsi furent Baudelaire, romantique
jusqu' un certain point, et Flaubert, dont le ralisme se doublait
d'une manire de romantisme, mais, comme celui de Baudelaire, pris de
concision et d'exactitude, tandis que le romantisme courant tait
d'abondance, d'hyperbole et de paroxysme; pourtant ils ne drangent
pas l'ensemble de la rgle et la rendent seulement plus complexe.

Les symbolistes avaient beaucoup lu Baudelaire et Flaubert, et les
rfractaires du Parnasse, Mallarm, Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam,
Charles Cros, et ce rfractaire du naturalisme, Huysmans. Les premiers
taient en marge par esprit de cration, et navement; le dernier
l'tait, en prenant le vent et par amalgame, trs influenc de
Thophile Gautier, par exemple; les jeunes crivains leur
reconnaissaient toute leur valeur; mais la grande route tait tenue
d'un ct par les Parnassiens, Leconte de Lisle, Banville, Mends, et
de l'autre par le naturalisme de Goncourt, de Daudet, de Zola. C'tait
Zola qui accaparait l'acclamation. Les autres naturalistes,  ct de
lui, trouvaient l'admiration, mais ce n'tait point eux qui l'avaient
force.

Les jeunes de ce temps-l avaient  reprocher au Parnasse qu'il
n'tait point une cole neuve, mais une fin de romantisme, une
variation sur le romantisme, un romantisme classicisant et
hellnisant; au naturalisme ils objectaient qu'il ne tenait aucun
compte des besoins d'vocations, de lgendes, de songe, de fantaisie
dont ils avaient la notion depuis les oeuvres trangres d'un Poe ou
d'un Heine. Des crivains eussent pu satisfaire ces dsirs nouveaux,
sans des tics spciaux venus d'habitudes d'esprit des temps qui
venaient de s'couler, tel Villiers de l'Isle-Adam, si grand par la
couleur verbale et de beaux paroxysmes nobles, mais si entach
d'occultisme et de religiosit combative. Verlaine rachetait la
frquence de ses oraisons par la sorte de candeur (malgr malices
parses) qu'il jetait sur tout ce qu'il produisait. Huysmans mettait,
 ses notations curieuses, toute la lourdeur et l'nervement
gastralgique de sa forme. Rimbaud tait inconnu et, malgr la beaut
de ses oeuvres, souvent trop schmatique et trop spcial. Lon Dierx
trop enferm dans son naturisme pessimiste. Mallarm eut une influence
de grand honnte homme; le dsintressement de son oeuvre et de sa
vie, et la hauteur de sa parole, devait plaire plus encore que la trs
grande beaut de son oeuvre restreinte,  des jeunes gens pris d'art,
et l'avoir aim est une bonne note pour ceux qui l'approchrent, des
premiers, pour confronter au sien leur idal d'art, et non plus, comme
cela se fit plus tard, pour glaner prs des javelles de ce causeur
charmant (qui, s'il ddaignait d'crire d'une foule de choses, les
clairait, en passant, d'un mot), des pis rares et prcieux.

       *       *       *       *       *

L'apport le plus net du symbolisme, c'est le vers libre. Si le mot de
Symbolisme est aussi confus que celui de romantisme, qui n'a pris,
qu'en fin de compte, sa signification trs claire, le vers librisme
est quelque chose de trs tranch. C'est le vers individualiste qui a
t trouv, non pas une formule plus large que celle du vers
romantique, mais une formule lastique qui, en affranchissant
l'oreille du ronron toujours binaire de l'ancien vers, et supprimant
cette cadence empirique qui semblait rappeler sans cesse  la posie
son origine mnmotechnique, permet  chacun d'couter la chanson qui
est en soi et de la traduire le plus strictement possible. C'est 
cause de la largeur mme de son ambition que le vers libre, s'il a des
dfinitions, n'a pas de prosodie, et quand il en aura une, ce ne
pourra tre un petit code fond sur des habitudes de l'oreille et la
tradition comme l'antrieure prosodie, mais une potique tenant compte
des lois du langage et de l'motion artiste.

Quant au symbolisme[8], la meilleure dfinition en est encore la plus
large; ce serait celle de M. de Gourmont dans sa prface du livre des
_Masques_: Admettons que le symbolisme c'est mme excessive, mme
intempestive, mme prtentieuse, l'expression de l'individualisme dans
l'art. Ajoutons que c'est un retour  la nature et  la vie, trs
accentu, puisqu'il s'agit pour l'crivain qui veut crer, de se
consulter lui-mme en sa propre intelligence, au lieu d'crire d'aprs
une tradition livresque, qui est le plus souvent, pour les dbutants
de toutes les poques, la tradition mise  la mode par les derniers
succs.

  [8] Voir sur cette question, _Les Propos de littrature_, de M.
  Albert Mockel et le livre des _Masques_ de M. Remy de Gourmont,
  _L'Art symboliste_, de M. Georges Vanor, contemporain de la
  naissance du mouvement.

Au plus lointain des revues symbolistes, on trouve auprs d'oeuvres de
Mallarm et Paul Verlaine et la rimpression ou impression premire
des oeuvres de Rimbaud, alors disparu, les noms de Jules Laforgue, de
M. Jean Moras, de M. Paul Adam et celui du signataire de cet article.
Trs rapidement de nouveaux symbolistes apportrent pomes et livres,
et la liste actuelle de ceux qui acceptrent cette appellation serait
nombreuse. Ce serait MM. Maurice Maeterlinck, Henri de Rgnier, Emile
Verhaeren, Francis Viel-Griffin, Stuart Merrill, Dubus, Charles
Morice, Remy de Gourmont, Saint-Pol Roux, Albert Mockel, Andr Gide,
Paul Claudel, Max Elskamp, Paul Fort, Charles Henry Hirsch, Andr
Fontainas, Charles van Lerberghe, Adolphe Rett, Robert de Souza,
Camille Mauclair, Robert Scheffer, Dumur, Albert Saint-Paul, Ferdinand
Herold, Y. Rambosson, Paul Grardy, Tristan Klingsor, Edmond Pilon,
Henry Degron, A. Thibaudet, Marcel Rja, etc... Paralllement au
mouvement symboliste, des artistes qui n'acceptaient point le vers
libre participaient par certaines nuances fondamentales au groupe
nouveau, tels Albert Samain, M. Pierre Quillard, M. Paul Valry. M.
Pierre Louys ne fut jamais un vers libriste, ni peut-tre tout  fait
un symboliste, il voisina. D'ailleurs l'ampleur du mouvement fut assez
grande pour que des groupes diffrents s'y pussent former, que de
nombreuses diversits s'y montrassent, ce qui est le cas d'un
mouvement individualiste, ayant pris en passant une tiquette, plutt
pour se diffrencier des coles en vigueur que pour se dsigner
effectivement.

Le symbolisme projeta ainsi d'abord l'cole romane, M. Jean Moras, M.
Raymond de la Tailhde, M. Raynaud, M. Du Plessys voulurent, ce qui
tait l'antithse d'un mouvement individualiste, se conformer 
l'union artificielle que fut la Pliade du XVIe sicle. La Pliade
recherchant un but commun, une modernisation, par archasme, de la
langue, pouvait affecter cet aspect ordonn et quasi-scolaire. Ces
messieurs imitrent la Pliade, par quelques-uns de ses dfauts les
plus apparents, par l'pitaphe commune et le sonnet ddicatoire, par
quelques archasmes, puis revinrent  leur nature de bons potes un
peu classiques et les _Stances_ que publie M. Jean Moras, dlivres
de ce jargon, semblent devoir tre la meilleure oeuvre du pote des
_Cantilnes_ et sa plus individuelle encore que certaine gracilit de
l'ide en dpare la pure forme.

Ensuite parut un groupement o figuraient surtout M. Andr Gide et
Henry Maubel, et qui parla d'un certain ido-ralisme qui et eu pour
but d'exprimer des sensations trs rares, de recrer la vie et le
rve, de donner des impressions de silence, de phnomnes d'mes, de
paysages d'mes, en prose ou en vers dans une forme plus unie que
celle des premiers symbolistes, le _Voyage d'Urien_, _Paludes_, _Dans
l'Ile_, tout rcemment la _Connaissance de l'Est_ de Paul Claudel
ressortent de cette esthtique.

Pendant ce temps le Parnasse continuait  vivre et les potes
parnassiens  publier. Ni M. Mends, ni Dierx n'apportrent  leur
esthtique potique de modification. M. de Heredia non plus; nanmoins
la publication, en 1892, des _Trophes_[9], cre une date d'influence
et une esthtique se prsenta sinon nouvelle, au moins dans toute sa
carrure; il semble que ce courant ait prvalu auprs de quelques
symbolistes qui ont joint  certaines de leurs anciennes
proccupations, des dsirs plus prciss de dcors antiques et de vers
plus classiques et plus rguliers. Ainsi M. H. de Rgnier, ainsi
l'auteur d'_Aphrodite_. En tant que sonnetiste exclusif, M. de Heredia
est surtout suivi par M. Lonce Depont, ou M. Legouis, artistes de
relle valeur. Mais une partie de l'impression antique et vocatrice
de dcors qui se dgage des _Trophes_ se retrouverait dans un sillon
plus large. Cette esthtique, en tenant compte en route d'admirations
romantiques et parnassiennes, se rattache surtout  Chnier, et par
lui au classique du XVIIe et  l'antique. Elle infirmerait, en tant
que tendance, la recherche romantique du pittoresque et les recherches
de ralit du ralisme et du naturalisme et en reviendrait aux belles
fables paennes, librement restitues du grec, avec quelques nuances
de symbole moderne. Paralllement au symbolisme, un pote trs
distingu, Georges Rodenbach, qui lors de ses dbuts avait mani un
vers parnassien souple et familier, progressait lentement vers un art
plus personnel et plus profond que celui de ses premiers volumes. Il
apportait un joli chant d'intimits, une attention douce et srieuse 
noter de la vie intime et douloureuse,  dcrire des sensations brves
et blanches,  analyser de la vie comme en rve. C'tait tantt de
calmes bguinages, des traductions de Vies muettes (comme dit si
joliment l'allemand au lieu de notre affreux mot nature morte, des
_stilleben_) des vies encloses, selon son expression. Certaines
contemplations ardentes de silence d'eau et de lune font penser 
Jules Laforgue, et le dernier livre de Georges Rodenbach, _le Miroir
du ciel natal_, est crit en vers libres. C'tait, pour le vers
librisme, la plus prcieuse des amitis nouvelles.

  [9] Voir une consciencieuse tude de M. Antoine Albalat sur M. de
  Heredia.

La liste des jeunes potes qui se sont adonns  crire des intimits
est d'ailleurs nombreuse et varie, et les talents ici abondent, chez
les vers libristes, et chez ceux qui conservent une forme rgulire;
c'est l d'ailleurs, dans ces visions courtes, que la forme rgulire
offre le moins de danger, car la rhtorique, sa consquence ordinaire,
y est plus difficile, et dtonne si fort qu'on peut mieux la
supprimer. Ce sont, ces potes: Francis Jammes qui sait, en des vers
trs parfums d'pithtes colorantes et exactes, dire tout le dtail
des beauts de nature, des feuilles, des fleurs, de l'ombre et tout
l'ardent soleil et tout le nonchaloir de son pays de Barn, et aussi
les joies et les tristesses des humbles. M. Henry Bataille (dont le
dveloppement dramatique est puissant) a donn, dans la _Chambre
Blanche_, les plus minutieuses sensations de convalescence; il a
publi aussi de trs curieuses notations versifies des oeuvres
peintes. M. Charles Gurin est un pote tendre et mu, dans sa forme
un peu grise et  trop longues tranes. M. Jules Laforgue, dans son
livre, _les Premiers Pas_, et des pomes pars, a traduit le soleil et
la glbe de son Quercy natal en des vers fermes ou attendris. MM. Ren
d'Avril et Paul Briquel ont fait dfiler des heures transparentes du
paysage lorrain. M. Henri Ghon, dans les _Chansons d'Aube_, a chant
 la beaut des choses une jolie srnade matinale.

C'est aussi parmi les intimistes, en notant qu'il est infiniment plus
curieux de l'me humaine et de la passion amoureuse que de son dcor,
qu'il faut ranger M. Andr Rivoire dont _le Songe de l'amour_, narre
par l'essentiel et au moyen de courtes pices serrant les crises
d'me, un roman de tendresse; il faudrait noter aussi de celui-ci, une
amusante tentative d'imagerie littraire, une _Berthe aux grands
pieds_, rajeunie et modernise de l'ancienne lgende, amusante et
lyrique: M. Andr Dumas se tient dans la mme rgion d'art que M.
Andr Rivoire.

D'autres jeunes potes vibrent au contact des choses et leur recherche
serait de chanter les forces sociales, et d'tre les potes du dsir
libertaire de fraternit et de solidarit. C'est videmment le but et
la fonction de tous les potes et les derniers venus n'ont pas plus
invent cette gamme gnreuse, que les naturistes n'ont retrouv le
sentiment de la nature, inlassablement gard  travers toutes les
coles depuis et y compris le romantisme; je veux dire que ces jeunes
potes s'y spcialisent et certes, non ennemis d'une certaine
rhtorique, qui, pour tre plus dissimule, n'en existe pas moins, ils
prcisent cette posie fraternelle et humanitaire, comme il est le
plus simple de le faire, en la restreignant. Ce sont M. Fernand Gregh,
et aussi M. Georges Pioch, et M. Jean Vignaud et M. Marcel Roland.
Aussi les toutes dernires annes ont vu se prsenter deux groupements
assez diffrents, quoique avec certains points d'attache avec cette
branche du symbolisme qui s'adonna  l'intimisme, ce qui n'est pas
trs tonnant, car ces catgories sont toujours un peu artificielles
ou les potes plus complexes que la dfinition qu'ils donnent
d'eux-mmes; c'est le groupement toulousain et le groupement des
Naturistes. Un point commun leur fut d'tre une raction contre le
symbolisme, plus prononce chez les Naturistes que chez les
Toulousains.

Ce groupe des Toulousains est d'ailleurs, des deux, de beaucoup le
moins artificiel; le lien qui unit MM. Delbousquet, Magre, Laforgue,
Viollis, Tallet, Marival, Camo, Frejaville, M. et Mme Nervat, etc.,
c'est un lien d'origine. Jeunes gens de Toulouse ou environ, ils
aiment  se tenir en grande union, et cela sans que la forme de leurs
vers soit ncessairement uniforme. Leur raction contre le symbolisme
est du reste faible. Un grand souci de pass simple les tient, les
amne  la rhtorique et  l'loquence quasi politique; ils ont aussi
presque en commun la proccupation de peindre les choses de tous les
jours, et la recherche d'un accent grand, et large et gnral. Je ne
dis pas qu'ils n'y russissent parfois. Mais si M. Magre pratique
obstinment l'alexandrin libr de quelques contraintes, M. Viollis ou
M. Laforgue sont les auteurs de pomes libres qui ne manquent ni de
cadence ni d'ingniosit. M. Delbousquet, leur an, tient au Parnasse
absolument. Beaucoup d'entre eux s'orientent vers la recherche d'une
simplicit excessive, qui ne dpasse pas en sincrit les recherches
les plus abstruses du symbolisme.

Mais, tout en faisant des rserves sur ce que les volitions de ces
jeunes gens contiennent encore de trop facile, on peut admettre que
les vers de M. Viollis ou de M. Laforgue, auxquels beaucoup se sont
plu, s'ils n'apportent rien de bien inattendu, apportent de la
fracheur, une certaine individualit et un parfum de terroir qui est
loin d'tre ngligeable. Mais pour eux comme pour les autres, je crois
qu'il doit y avoir une faon plus lyrique, plus profonde et moins
gte par des ronrons d'loquence, sinon plus gnreuse, d'aller vers
le peuple et de lui dire des pomes en ses runions du soir.

Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas trs distincts des
Toulousains, ou des potes vibrants comme M. Georges Pioch, ou de
potes de la nature comme M. Ghon, s'ils ne se cantonnaient (sauf M.
Albert Fleury), dans l'alexandrin libr et dans une formule de prose
tant soit peu vague, pompeuse et dclamatoire. C'est avec une
affection d'ingnuit, un peu trop de rhtorique et d'loquence. Ils
ont le tort d'abonder en programmes auxquels ils ne donnent pas toute
satisfaction ( dire vrai ils ne sont pas les seuls). M. de Bouhlier,
le chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre trop souvent ses
proclamations qui masqurent ce que laissait voir de talent ses
oeuvres de dbut et la valeur d'un rel labeur, aux fruits ingaux
mais intressants. M. Montfort dpense autour de ses motions trop de
mots. M. Abadie publie de jolis vers. Il faut, je crois, considrer
l'tat actuel du naturisme comme transitoire; il est probable que ces
jeunes crivains,  qui ne manquent point des dons d'abondance,
d'motion et de facilit, verront leur idal se prsenter  leurs yeux
plus complexe, et que leur dveloppement personnel dpassera leurs
doctrines prsentes. Tout groupe nouveau a besoin d'viter l'influence
de celui qui l'a prcd presque immdiatement et d'apporter d'autres
ambitions et une esthtique diffrente. C'est ce qui explique la
critique injuste qu'ils appliqurent  leurs immdiats prdcesseurs.
On leur doit surtout souhaiter de rver de progrs et non de raction
littraire.

Quoi qu'il en soit de l'avenir du naturisme, de son dveloppement
futur, de sa diffusion, on peut dire qu'il ne tenta rien que n'aient
auparavant tent des symbolistes, et que le naturisme n'est point trs
diffrent, sauf couleur verbale, de l'amour de la nature, selon MM.
Jammes, ou Paul Fort. M. Paul Fort, qui tient au symbolisme par sa
curiosit de formule neuve, a condens, sous le titre de ballades, un
grand luxe d'images, de mtaphores, de versets mus. Trs ingal,
quelquefois dou d'un ton de synthse jolie, parfois  ct et se
trompant  fond, il est rarement indiffrent. Il a compris la posie
populaire et s'en est heureusement servi. Sur les confins du
symbolisme nous trouvons un artiste des plus intressants et des plus
dous, M. Saint-Pol Roux. Gongoriste et prcieux souvent  l'excs,
exagrant des facults remarquables de vision aigu et prcise,
trouveur infatigable de mtaphores frquemment justes, toujours
hardies, souvent exquises, qu'il dveloppa en courts pomes en prose
dont la formule fut, il y a dix ans, presque imprvue, M. Saint-Pol
Roux sait aussi peindre de larges fresques, et son drame, _la Dame 
la faulx_, offre, dans une complication peut-tre trop touffue, des
scnes belles et grandes; c'est un des meilleurs efforts de ces
derniers temps.

Mais comme nous l'avons dit, le symbolisme est un mouvement si large
que ni le vers librisme seul, ni la recherche des symboles, vers
laquelle d'aucuns s'efforcent en se servant du vers traditionnel, ne
peuvent compltement l'enclore, et quoique fidle  la technique du
pass, et rnovant sa langue aux sources du XVIe sicle, c'est avec le
symbolisme que se compte le vaillant pamphltaire, et l'loquent
chanteur de la beaut, le pote de premier ordre qu'est M. Laurent
Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du mme ct un artiste
comme M. Albert Mockel, critique sincre et profond, pote dou, et un
artiste fougueux et violent comme M. Emile Verhaeren. C'est d'origine
symboliste qu'est M. Adolphe Rett, comme M. Robert de Souza; c'est un
symboliste, encore que son dernier livre se retrempe volontiers aux
sources de piti sociale que M. Stuart Merrill, qui ajouta aux formes
connues du vers quelques rythmes, particulirement un vers de quatorze
syllabes qui est un alexandrin plus long, et viable, dans son harmonie
galement balance. Symboliste, M. Valentin Mandelstamm, un esprit
trs libre dont le vers frissonne souvent d'images neuves et justes.
Aussi M. F. T. Marinetti, pote trs personnel et coloriste trs dou.
Aussi M. Tristan Klingsor qui a apport d'lgantes chansons de joie
et un Orient joli, et M. Edmond Pilon qui eut de trs tendres pages,
et des dons remarquables de rythmiste et une valeur de dcorateur
ingnieux. Aussi M. Henry Degron qui a de jolies chansons mues. De
mme M. Andr Fontainas qui use le plus souvent d'un alexandrin, puis
aux sources mallarmennes pour la concision, traditionnel nanmoins
pour la cadence, est un symboliste par l'essence mme de ses
recherches. C'est encore sous le nom du symbolisme bien des efforts
diffrents, mais si l'on se reporte au romantisme, on conviendra, je
pense, que Lamartine tait un romantique;--or, qu'y a-t-il de moins
romantique au sens qui s'imposa sur le tard, de par Hugo et Gautier,
que Lamartine et les potes lamartiniens.

Ainsi, parnassien par la forme, symboliste par le fond, M. Sbastien
Charles Leconte est fort difficile  classer, sauf parmi les potes de
grand talent, si l'on ne fait abstraction d'cole. Il y a une large
nuance entre lui et les Parnassiens nouveaux tels que M. de Guerne,
tels que tout diffrent M. Jacques Madeleine, l'auteur d'_Hellas_ et
_A l'Ore_, si curieusement sylvain. M. Henry Barbusse ne
s'associerait  aucun groupe, sauf  celui des intimistes,  Jammes, 
Rivoire, encore que bien loin d'eux en ses soucis de notation trs
claire, et de rythmique traditionnelle.

Maintenant que la libert du vers est admise, que la recherche des
analogies, l'imprvu de la mtaphore, les liberts de syntaxe, le
droit au srieux profond,  la traduction nette de la mditation, mme
un peu abstruse, que demandait le symbolisme en ses premires oeuvres,
le droit  la vie vraie sans rhtorique qu'il rclamait sont en
principe admis, le symbolisme se dveloppera encore, fera clater la
gaine si fragile de son titre, et se dcomposera encore en courants
divers qui n'ont pas de dsignations, mais  qui les noms des
principaux potes symbolistes peuvent en tenir lieu, et on marchera
vers une posie de plus en plus libre et ample. Tout mouvement qui
conclut vers une somme plus large de libert a raison. Le symbolisme
eut donc raison  son heure, il aura raison dans ses consquences, et
quand on aura compris qu'il n'avait rien de commun avec l'occultisme,
avec l'hermtisme, et des gageures maladroites, ou d'incomprhensifs
et compromettants disciples, on rendra pleine justice  sa tendance et
aux oeuvres qui le reprsentent.

Le Roman.

Le Naturalisme ne produisit pas ses oeuvres  l'image complte de sa
thorie, c'est--dire que l'enqute raliste de Zola se complique
toujours  l'excution du livre de belles scnes romantiques et de
fragments quasi-lyriques. L'influence d'Emile Zola ne cra pas
d'oeuvres de jeunes crivains, conues, soit suivant sa formule
thorique, soit suivant son excution livresque. L'idal qui sortit
des efforts de Zola et qu'admettait la moyenne des crivains tenait
davantage de Maupassant et de Daudet que de lui. Ce fut un ralisme
tempr ou brutal qu'exercrent ses disciples, un ralisme plus proche
qu'ils ne le pensrent du roman psychologique, qui suivit, en date, le
roman naturaliste et qui, tout en l'admettant comme son an, se
cherchait des pres lgitimes, plus loin que lui,  travers lui, chez
Balzac, Stendahl et Constant.

Le roman psychologique fut surtout l'apport de Paul Bourget. Nanmoins
la critique au temps de _Cruelle nigme_ aimait associer  son nom
ceux de MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnires. Ce groupement qui
put avoir son instant d'exactitude est bien dtruit et depuis
longtemps. Tandis que M. Bourget publiait ses livres dont le meilleur
avant son volution actuelle vers un catholicisme d'Etat et une
raction politique semble tre _Le Disciple_, M. Robert de Bonnires
ne donna au roman psychologique qu'une assez faible contribution; M.
Hervieu apportait des notes d'ironie qui distingurent trs rapidement
son oeuvre des sortes de discours et rcits moraux qu'crivait
Bourget. Quant  M. Octave Mirbeau, il serait fort difficile de
classer, plus d'un moment, plus que la priode d'excution d'un livre,
cette intelligence toujours en volution et en bullition.

_Le Calvaire_, roman passionn et douloureux, n'avait dj avec le
roman psychologique que de trs lgers points de contact: et M.
Mirbeau en est arriv trs vite au roman pamphlet,  une manire de
roman  lui personnel, o l'auteur, tout en s'effaant apparemment
selon la mthode raliste, ne se laisse pas oublier un seul instant;
il a donn le summum de cette ardente nergie et de cette vision
combative dans le _Journal d'une femme de chambre_, cette puissante et
violente exhibition des dessous d'une socit. C'est, parmi les
romanciers actuels, celui qui montre le plus de points de contacts
avec Zola, par sa violence thorique et pratique, par son amour de la
vie ambiante, sa mthode franche de l'tudier et de l'exposer et aussi
par le souci humanitaire et social qu'il y apporte, mais non par la
forte et harmonieuse mesure qui se dveloppe  travers un roman de
Zola.

En mme temps que le roman psychologique conqurait sa place, une
scission s'oprait dans le camp naturaliste.

Las de la prdication d'Emile Zola, las aussi que tout roman raliste
portt pour le public l'estampille de son influence, et aussi croyant
avoir  parler en leur propre nom, cinq romanciers renoncrent, par un
manifeste, aux thories du matre des Rougon-Macquart. Ce furent MM.
Bonnetain, Rosny, Descaves, Paul Margueritte et Guiches. Le manifeste
des cinq accusait Zola d'exclusivisme en sa recherche d'art et d'une
attention trop vive porte vers la vie animale dans l'homme. Des cinq
littrateurs qui signrent ce manifeste, le premier, M. Paul
Bonnetain, tait un crivain d'assez mince importance, dont le dbut,
un livre de scandale, paraissait la parodie mme des procds
naturalistes; c'tait surtout un journaliste assez bien plac. M.
Guiches, par toute son oeuvre laborieuse et parfois amusante,
ressortirait plutt du mouvement des psychologues. M. Lucien Descaves
a prouv dans les _Emmurs_, un livre de piti profonde et de porte
sociale, et par _la Colonne_ qu'il pouvait mener des oeuvres  bonne
fin. M. Margueritte prend surtout maintenant, par des livres sur la
guerre crits en collaboration avec son frre, Victor Margueritte,
toute son importance; si tout n'est point parfait dans le _Dsastre_
et les _Tronons du glaive_, si l'on en peut critiquer la manire un
peu anecdotique, on ne peut nier qu'il n'y ait l un effort
considrable et de bonnes pages. Mais le plus important des
manifestants tait M. Rosny, et c'tait lui, en somme, qui avait des
thories  mettre.

Il est difficile, en quelques lignes, de caractriser totalement les
frres Rosny. Comme beaucoup de romanciers fconds, ils sont ingaux;
comme beaucoup d'idologues, ils sont sujets  l'erreur, et quand ils
se trompent, ils se trompent d'une allure scientifique, c'est--dire
raisonne et pousse  ses limites, logiquement, c'est--dire  fond.
Parfois aussi, plus soucieux du dveloppement de l'ide que de sa
forme, ils laissent subsister de lgres macules, et sont trop
disposs  user sans mnagement de termes scientifiques; mais le
double courant de leur oeuvre, l'un moderniste et d'enseignement,
l'autre de science et d'vocation, leur mise en place des phnomnes
modernes et passionnels parmi l'universelle nature, leur science du
contact des psychologies individuelles avec les courants gnraux des
mes et l'allure du monde sont du plus haut intrt, et leur assigne
place de novateurs. Le courant naturaliste nous donne aussi, parmi
ceux qui furent le plus prs de Zola, Card, dont le long silence n'a
pas fait oublier les dbuts brillants, Lon Hennique, possesseur d'une
formule concise et pleine dont le livre le plus rcent, _Minnie
Brandon_, d'une forte toffe, d'une sobre excution, reste digne de
son roman le plus connu, _Un Caractre_. J. K. Huysmans, devenu
religieux, a abandonn la vision aigu qu'il donnait de Paris,
l'observation chagrine qui fait le prix d'_En Mnage_, pour construire
de fortes oeuvres presque hagiographiques, d'une charpente  la fois
solide et enchevtre; mais quel que soit le succs de ses efforts, et
quelque avis qu'on puisse avoir sur le fond de sa doctrine, il ne
semble point gagner  se spcialiser dans la foi et l'Eglise.

C'est au roman psychologique, combin avec des recherches qu'eut
autrefois le roman idaliste  la manire de Mme Sand ou de Feuillet,
qu'il faut rattacher les premires oeuvres de M. Marcel Prvost. M.
Marcel Prvost prconisait,  ce moment, le roman romanesque; il avait
l'ambition de rveiller la priptie et d'y associer l'observation
exacte. Y russit-il? le public a dit oui, les confrres ont fait
leurs rserves; on a reproch  juste titre  M. Marcel Prvost le peu
de luxe de sa forme et les allures endimanches qu'elle prit.
L'crivain semble d'ailleurs actuellement avoir subordonn ses anciens
buts  celui d'crire des romans  thse. Il est un des observateurs
les plus empresss du dveloppement du fminisme, et il alterne avec
M. Jules Bois les louanges de l've nouvelle; ce peut tre du roman
trs curieux que le roman de M. Prvost, ce n'est point du roman
artiste, et quelque problme nouveau qu'il agite, si imprvue soit la
solution qu'il en propose, ce n'est point de l'art neuf que le sien.
Avec infiniment de vigueur, de tact, d'honntet et de style sobre,
ardent et pouss, M. Jules Case a extrait de la doctrine raliste, les
mthodes d'instauration nouvelle d'un roman idaliste. Nul romancier
n'a plac si haut son idal et ne le poursuit de plus de conscience;
le roman de M. Case est tantt d'enqute sociale comme _Bonnet rouge_,
d'enqute spciale portant sur les liens de l'homme et de la femme,
comme l'_Amour artificiel_, sur l'me retranche des liens gnraux
comme celle du prtre, l'_Ame en peine_; mais ses meilleurs livres
sont deux pomes, presque, de tristesse et d'angoisse, _Promesses_ et
l'_Etranger_, ce dernier, en sa concision prcise, un chef-d'oeuvre,
et les _Sept Visages_ donnent en un court roman d'analyse, en mme
temps un conte de douleur et de remords qui atteint parfois, par des
moyens tout analytiques,  la hantise profonde des contes tragiques
d'Edgard Poe. L'oeuvre de M. Jules Case n'a point encore donn tout
son dveloppement, et le sillon d'influence qu'il trace ne se discerne
pas encore tout entier, mais c'est un dveloppement qui apparatra, un
matin de littrature pure, avec toute vidence.

Maurice Barrs, qui eut quelque temps contact avec le symbolisme, et
dont on aima les premiers livrets lgants et secs, ddis au culte du
moi, et  un amusant gotisme, s'est dvelopp en romancier social. Il
semble qu'il a pris l une tche un peu lourde pour lui, et que trs
capable d'voquer l'histoire d'une province et de la rsumer, il
n'excelle pas  la grande fresque sociale. Encore qu'il complique un
roman comme les _Dracins_, de politique courante, de portraits
actuels et qu'il sache placer d'intressants pisodes, il ne tient
point les promesses de ses premiers livres, et pour avoir voulu faire
plus vaste, il fait moins bien[10].

  [10] Il faudrait encore citer les nouvelles de Geffroy, les
  romans de Georges Lecomte, d'Albert Boissire, etc. Mais cette
  tude ne peut donner qu'une ligne gnrale; pour noter tous les
  bons efforts, il faudrait l'espace d'un livre.

Mais je voudrais arriver au roman de pote; le roman de pote se
diversifie toujours du roman de l'crivain, uniquement prosateur, par
des qualits spciales que certains jugent des dfauts et qui peuvent
le paratre, de par leur utilisation inopportune, mais n'en sont
point au fond. Le roman de pote pratique parfois la digression, prend
des envoles, suit quelquefois l'image plus que le hros; mais ce sont
les plus utiles, au fond, des coles buissonnires, et le lecteur
apprend plus en ses courses d'un instant dans la marge du sujet,
qu'auprs de bien des matres assidus et ternes, et ne quittant point
d'une semelle leur ide gnrale.

Durant la priode naturaliste, aprs les derniers romans de Victor
Hugo, aprs _Quatre-vingt-treize_, ce fut M. Catulle Mends qui tint
d'une robuste activit le roman de pote, et l'on sait la suite de
livres qui s'ajouta au _Roi Vierge_ et aux _Mres ennemies_, jusqu'aux
deux meilleurs et presque les plus rcents, _La Maison de la Vieille_
et _Gog_, oeuvre de pote, d'vocateur, de narrateur lyrique. L'_ve
future_, de Villiers de l'Ile-Adam, plaa un chef-d'oeuvre dans la
ligne de nos romans. M. Anatole France, dont le roman tient du roman
psychologique, du roman social, et dont les vers ne sont ni la part
abondante, ni la part la plus haute de l'oeuvre, est pourtant dans ses
romans un pote, et nul n'crivit davantage des romans de pote. Son
art, de proportions modestes dans ses premiers livres, plus ferme en
_Thas_, mouvant mais livresque, d'une beaut acheve mais sans
nouveaut absolue (puisque Flaubert...), d'une beaut plutt d'oeuvre
critique, s'est affirm tellement plus grand depuis le _Lys Rouge_ et
le _Mannequin d'Osier_ qu'on peut considrer son dveloppement comme
rcent. Et, de fait, M. Anatole France a infiniment plus de talent
depuis dix ans qu'auparavant. Il arrive actuellement  dpouiller le
roman de tout ce qui n'est point l'ornement essentiel, ne se sert du
fond que comme d'un prtexte  la variation philosophique, qui est
tout, et donne l'impression d'un sage mu, souriant, malin et casuiste
pour la bonne cause, celle de l'intelligence et de l'art.

M. Elmir Bourges n'est pas un pote; pourtant c'est tout prs des
potes auteurs de romans qu'il faut classer ce romancier; d'abord son
esthtique se rclame de celle de Shakespeare et des dramaturges de la
pliade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il voit l'homme 
la stature qu'il lui dsire, aussi  cause de l'ingnieux dcor o il
place l'action de ses romans. _Les oiseaux s'envolent et les fleurs
tombent_, son dernier et son plus beau livre, semble, dans une vision
moderne et tragique, une transcription grandiose du vieux rcit
d'Orient, tel le _Conte du Dormeur veill_. On aimerait que la
production de M. Bourges ft plus touffue pour avoir l'occasion d'en
jouir plus souvent, mais il faut s'incliner devant le srieux et la
haute porte de son effort.

       *       *       *       *       *

Le Symbolisme, quoique le plus important et le dbut mme de son
oeuvre collective consiste en oeuvres potiques, n'en a pas moins
contribu, pour une large part, au roman contemporain, en nombre, en
qualit et en direction d'ide.

M. Paul Adam, un des premiers champions du Symbolisme, le seul qui ft
exclusivement prosateur, s'est dvelopp en une large srie de volumes
qui enserrent tout sujet, depuis l'anecdote boulevardire et un peu
scabreuse jusqu' la restitution de la Byzance antique, en passant par
des romans de foules  tendances sociales, et des romans o il essaie
de dcrire les pompes et les courages militaires. _La Force_ de Paul
Adam commence une synthse historique du XIXe sicle dont le portique
spacieux et clair fait augurer une belle oeuvre; la brve nouvelle de
Paul Adam, plus encore que son roman, est attachante et souvent
imprvue, et donne une sensation d'art plus complte. Cela tient
souvent  ce que le style de M. Paul Adam, dans ses romans, est d'une
inutile tension et que les passages ternes y sont revtus pour
l'illusion d'une grandiloquence disproportionne.

Le labeur de M. Adam a dj enfant plus de vingt volumes divers,
relis au fil un peu empirique d'une sorte d'pope de la volont, et
par ce besoin de concentration de ses efforts partiels, M. Adam, tout
en restant symboliste, se rattache  Balzac.

M. Pierre Louys, qui n'est pas tout  fait un symboliste, mme
d'origine, a trac ce joli conte antique d'_Aphrodite_  qui tel
succs a t fait; il a t moins heureux dans la _Femme et le
Pantin_, o beaucoup de talent n'empchait point d'tre frapp du dj
vu de l'oeuvre et du dj dit; M. Pierre Louys, outre un clair talent
de styliste un peu froid, possde une varit de faons spirituelles
et compatissantes de regarder les petites Tanagrennes anciennes et
modernes, et s'il note leurs lgers caprices et leurs babils, il leur
prte parfois aussi de furieuses colres de figurines. Les _Chansons
de Bilitis_, si leur sous-titre de roman lyrique n'est point dpourvu
d'artifice, et si la juxtaposition de ces petits pomes en prose ne
ralise pas en sa structure l'ide que tout le monde peut se faire
d'un roman lyrique, sont nanmoins, runies et agrges, de sduisants
pomes.

Mme Rachilde est un crivain de valeur. Aprs quelques romans et
nouvelles mdiocres, elle s'est releve d'un vigoureux effort  des
fictions trs romantiquement dveloppes sur un fond de ralit
exceptionnelle ou de vraisemblance rare. L'ide fondamentale est
souvent rche et pre, elle est dveloppe toujours avec brio, et les
curieuses notations fminines alternent avec quelque chose de mieux,
avec des divinations sur le fond animal du bipde pensant et aimant,
qui sont souvent fort belles. De courts pomes en prose comme la
_Panthre_ donnent l'essence de ce talent robuste et flin.

M. Remy de Gourmont, un des plus curieux savants et subtils crivains
qui soit, si intelligemment complexe en ses dsirs de roman mythique
et de romans contemporains, rudit et critique de valeur, a donn,
dans les _Chevaux de Diomde_, des pages remplies de mtaphores neuves
et ardentes.

Dans les romans et les nouvelles de M. Henri de Rgnier, les jeux
mythologiques du XVIIIe sicle s'allient  l'accent large des Mmoires
d'Outre-Tombe, et les pages o il suit le plus nettement l'esprit des
anciens conteurs franais ne manquent ni d'agrment, ni d'intrt, ni
de bonnes images calmes.

M. Hugues Rebell est un robuste crivain, de verve audacieuse, parfois
lubrique, plein d'irrespect, dou suprieurement pour la
reconstitution historique des poques toutes proches et dont pourtant
seuls des vieillards demeurent les tmoins oculaires, tmoins d'avis
diffrent et qu'il faut la plus grande perspicacit pour couter. M.
Rebell a aussi remis sur pied, dans un livre norme et grouillant,
l'ancienne Venise du XVIe sicle, des grands artistes, des moines
sales, du vice local, du vice import d'Orient et il communique  tout
sujet qu'il touche un fort cachet de dramatique vhmence.

Et auprs de ces artistes la liste est longue des romanciers issus du
Symbolisme, ou s'y rattachant plus qu' tout autre groupe, et
voisinant par des proccupations de synthse ou de style: c'est Louis
Dumur, trs consciencieux crivain, dveloppant, avec une
impassibilit mue, des thses intressantes, plus auteur dramatique
d'ailleurs que romancier, et ayant obtenu au thtre avec son
collaborateur Virgile Josz, l'minent critique d'art, des succs de
relle estime; M. Albert Delacour, l'auteur d'un frntique roman, _le
Roy_, non ngligeable; M. Charles Henry Hirsch, pote distingu, pote
racinien, dont le roman de dbut _la Possession_, trop long et touffu,
contait une jolie lgende et dcrivait de beaux paysages; M. Eugne
Demolder, l'auteur d'un des meilleurs romans de ce temps, cette _Route
d'Emeraude_ toute chauffe du reflet des Rembrandt, excellente
reconstitution historique de la vie hollandaise au XVIe sicle, se
concluant sur un trs gracieux pisode d'amour: et ce roman vient,
dans l'oeuvre d'Eugne Demolder, aprs les plus curieuses notations de
lgendes vangliques d'aprs les primitifs de Flandres; M. Henry
Bourgerel dont le roman un peu lourd, _les Pierres qui pleurent_,
annoncent une oeuvre qu'on ne pourra juger qu'aprs son entier
dveloppement; M. Marcel Batilliat dont _la Beaut_ donne une
plnitude de satisfaction d'art, par l'alerte forme image dont il
sait se servir; M. Albert Lantoine qui,  ct de beaux pomes
bibliques, a crit sur la vie militaire le plus poignant, le plus
curieux, le plus vrai des romans et sans doute le meilleur des romans
de ce genre, _la Caserne_; M. Alfred Jarry, l'extraordinaire
dramaturge d'_Ubu Roi_, qui vient de dire en belles phrases  longues
tranes la Beaut de _Messaline_ et les Petites rues de Rome; M.
Eugne Morel, dont _Terre Promise_ et _la Prisonnire_ ont affirm la
haute valeur.

M. Eugne Veeck a ralis un curieux roman d'une thique singulire et
attachante.

       *       *       *       *       *

Les romanciers humoristes ne font point dfaut  notre priode. C'est
M. Jules Renard, qui a cet honneur d'avoir cr un type, _Poil de
carotte_, et d'avoir triomph de cette difficult d'accuser un type
d'enfant ni trop sentimental, ni trop convenu. M. Pierre Veber, d'une
gaiet assez grosse, mais communicative. Tristan Bernard, dont les
_Mmoires d'un jeune homme rang_ seront un document trs exact sur la
mdiocrit de la vie moderne, tout en restant un des plus amusants
d'entre les livres. M. Ren Boyslve, romancier spirituel et ardent,
qui redcouvre la vieille province franaise, et avec peut-tre un peu
de paradoxe en dessine d'un trait prcis les figures un peu oublies,
et par le naturalisme et par le symbolisme. M. Lucien Muhlfeld, qui
apporte un roman plus caus qu'crit, sans lyrisme aucun, sans
extraordinaire dans la bouffonnerie non plus, sans exceptionnelles
qualits littraires mais trs agile, et de note juste. Le premier
roman de M. Andr Beaunier, qui est aussi un trs clairvoyant
critique, peut se classer parmi les plus spirituels romans de ces
dernires annes; l'humour de M. Beaunier, trs alerte et signifiant,
pose dans les _Dupont-Leterrier_ son point de dpart de la faon la
plus significative et la plus alerte. M. Maurice Beaubourg, auteur
dramatique de grand talent, est un romancier trs spcial dont
l'oeuvre aigu a des frmissements sensitifs auprs de railleries
cruelles et trs pousses. M. Maurice Beaubourg est parmi les
humoristes celui qui parle la langue la plus artiste, et celui chez
qui l'humorisme sait confiner  quelque chose de profond et de
tragique. La liste serait longue des romanciers humoristes, de ceux
qui voient avec esprit dfiler la vie du boulevard, car c'est toujours
un peu le genre  la mode, et s'il ne produit pas de ces fortes
pousses qui accusent dans l'art des temps des lignes directrices, il
ne laisse pas: soit d'tre exerc par des gens de talent qui en font
leur genre unique, soit de servir pour une fois de dlassement  des
crivains vous  d'autres travaux; mais il faut citer aux confins du
terrain de l'humour, vers le roman utopique, qui participe du roman de
moeurs et de la fantaisie romanesque, le trs beau livre de Camille de
Sainte-Croix, _Pantalonie_, qui rappelle sans dsavantage les grands
noms des allgoristes railleurs du XVIIIe sicle. Ce ne sont pas des
humoristes tout  fait que M. Marcel Boulenger, Jean Roanne, leur
souple prestesse les y apparentent toutefois. Ils ont bien du talent.

       *       *       *       *       *

Il y a certes en ce moment une recrudescence de curiosit vers le
roman historique. Le naturalisme l'avait laiss aux vieilleries
romantiques; les derniers romantiques aimaient mieux la formule
fantaisiste de l'Homme qui rit, par exemple, et ddaignaient Walter
Scott, en souriant d'Alexandre Dumas. Les symbolistes furent plus
touchs de l'aspect gnral d'une poque ou d'une ide qui pouvait les
conduire  un roman mythique ou critique, qu' la reconstitution de
dtail que donne le roman historique; l'norme succs de M.
Sienkiewicz vient d'accentuer encore le succs du roman d'histoire
anecdotique, de la petite pope familire, o des amoureux traversent
un formidable choc de passions,  une poque clbre de l'histoire, ce
qui est la trame classique du roman historique.

Il serait injuste, lorsqu'on attribuera  M. Sienkiewicz une
renaissance du roman historique en France, d'oublier les efforts
rcents qui furent faits chez nous, en ce sens, et d'abord l'oeuvre un
peu lourde, barbare de terminologie, mais intressante aux points
essentiels de Jean Lombard, quelques romans de M. Paul Adam ayant
points de contact avec le roman historique, comme _la Force_ et
surtout _Basile et Sophia_ qui est dans le meilleur sens un roman
historique, et qui satisfait parfois aux exigences de reconstitution
difficile qui sont permises, depuis _Salammb_, au lecteur franais.
C'est du roman historique d'aprs la tradition indique par W. Scott,
et aussi d'aprs la tradition infiniment plus srieuse que lgua
Vitet, dans ses beaux romans dialogus sur la Ligue, que les romans de
M. Maindron, curieuses tudes trs informes  coup sr dans le XVIe
sicle, si elles sont discutables en tant qu'oeuvres d'art. C'est un
mlange du roman utopique et du roman historique que le _Voyage de
Shakespeare_ de M. Lon Daudet, et M. Elmir Bourges, dans le
_Crpuscule des Dieux_, a racont la plus curieuse histoire de prince
dchu, comme il a effleur l'apparition neuve de l'empire d'Allemagne.

C'est une lassitude du roman raliste qui prend en France cette forme
d'apptit du roman historique. Ce got de l'histoire anecdotique et
prsente en tableaux, nous l'avons vu se manifester ailleurs que chez
les lecteurs des romans, et il a fourni les plus clatants succs du
thtre le plus rcent. Quel avenir est rserv  cette curiosit
renouvele de nos premiers romantiques. C'est ce que les oeuvres des
annes proches nous apprendront.


Le Parnasse et l'Esthtique parnassienne.

I

Il semble que le moment soit venu o l'on peut, avec opportunit,
essayer d'mettre un jugement d'ensemble sur l'oeuvre des Parnassiens;
non point que l'impartialit ncessaire ait t jamais plus difficile
envers eux qu'envers tout autre groupe d'artistes; elle n'a point
manqu, en gnral, au jugement de ceux qui furent, quelque vingt ans
aprs eux, la jeunesse littraire, et qui ne partagrent pas leur
avis, sur une foule de dtails et bien des points du fond.
L'imptuosit mme des attaques des Parnassiens contre leurs mules,
contre leurs successeurs, et l'obstination (chez presque tous) du
dnigrement et du refus  essayer de comprendre n'oblitrrent pas la
vision de ceux qui avaient  les tudier, car il faut admettre chez
les ans ces robustes attachements  d'anciens principes, aims
durant toute une vie, et c'tait le droit des Parnassiens de se
serrer, lianes strictes autour de l'arbre Hugo. Hugo n'y pouvait
trouver  reprendre; aucun grand vieillard ne saurait se refuser  la
dification; puis Hugo n'a pas eu les lments ncessaires pour
prvoir la rnovation potique qui prtendit  modifier son oeuvre et
 retoucher sa technique du vers. On sait d'Hugo qu'il qualifia Arthur
Rimbaud de Shakespeare enfant, qu'il eut un mot aimable pour Stphane
Mallarm,  l'apparition de l'_Aprs-midi d'un Faune_, l'appelant le
pote impressionniste. Mais ce qu'il connaissait de Rimbaud et de
Mallarm ne modifiait pas l'instrument lyrique, n'interrompait point
le rgne du Romantisme potique, qui durait, non tel qu'il l'avait
fait, mais augment et embelli, en dehors de lui, par Gautier, Vigny,
Baudelaire, Leconte de Lisle et Banville.

Il vaut mieux d'ailleurs qu'il en ait t ainsi, et que le grand
survivant de l'admirable priode de 1830 soit mort sans avoir rien su
de l'volution qui se formulait, encore que Lon Cladel et, dit-on,
profit d'instants o les pigones favoris surveillaient de moins prs
la conversation pour lui apprendre l'ascension, dans les esprits
nouveaux, de Charles Baudelaire. Mais, encore une fois, ce
grandissement de Baudelaire n'tait point absolument un chec pour la
technique romantique, ni pour sa conception de la mise en oeuvre des
territoires lyriques.

Stphane Mallarm a dit excellemment:

   Hugo, dans sa tche mystrieuse, rabattit toute la prose,
   philosophie, loquence, histoire, au vers, et comme il tait le
   vers personnellement, il confisqua chez qui pense, discourt ou
   narre presque le droit  s'noncer... Le Vers, je crois, avec
   respect attendit que le gant, qui l'identifiait  sa main tenace
   et plus ferme toujours de forgeron, vnt  manquer, pour lui, se
   rompre. Toute la langue, ajuste  la mtrique y recouvrant ses
   coupes vitales, s'vade selon une libre disjonction aux mille
   lments simples; et, je l'indiquerai, pas sans similitude avec la
   multiplicit des cris d'une orchestration qui reste verbale.
   (_Divagations_, p. 230.)

La rforme potique tait prpare, bauche plusieurs annes avant la
mort d'Hugo, et il ne faudrait pas s'exagrer la concidence de sa
disparition et de la diffusion du mouvement vers-libriste: pour qu'on
ajoutt en proportions notables  sa vision,  sa disposition des
ressources de la langue (en matire potique) et qu'on francht un
degr de l'volution, il avait fallu que passt un certain nombre de
gnrations, et celle qui entreprit rsolument de substituer une
esthtique neuve  l'esthtique romantique ne fut tout  fait prte
qu' sa mort. Mais la phrase de Stphane Mallarm demeure trs juste
pour les Parnassiens et caractrise leur nuance de vnration.

Ici une remarque est ncessaire.

On peut admirer Hugo, sans l'admirer exactement de la mme faon, au
mme degr, ni identiquement au mme titre que le font les potes
parnassiens. Ce n'est que pour eux qu'il est exactement le Pre. De
plus, le fait d'admirer Hugo ne comporte point, pour un pote nouveau,
en rigoureux corollaire, un sentiment tout pareil pour ses
admirateurs, disciples ou imitateurs, pour les dfenseurs de ses
principes et de sa technique. Au contraire, cette admiration aveugle
et tendue mconnatrait gravement l'essence rnovatrice du gnie
d'Hugo. Si Hugo,  ses dbuts, avait t d'un autre avis que celui que
nous exprimons ici, il ne se ft pas cru le droit d'attaquer Luce de
Lancival,  cause du culte de ce pote pour Racine, ni Viennet, qui se
plaait sous l'gide de La Fontaine et des grands tragiques. Sans
tablir aucune parit entre Lancival, Viennet et les potes
parnassiens, il faut se rendre compte que Lancival et Viennet taient
des lves de Racine, de mme que les Parnassiens le furent d'Hugo, 
cela prs qu'ils n'aimrent point personnellement Racine, nuance
morale importante, mais nuance sans valeur, esthtiquement. Dans leur
lutte contre les Classiques, les Romantiques admirent qu'il valait
mieux renverser en bloc, et condamner Racine en mme temps que
Lancival plutt que de tenir compte  ce dernier de ses affinits
lectives avec le matre d'_Athalie_.

Nous n'avons point t si injustes; tout en prenant bonne note de tout
ce que les Parnassiens doivent  Hugo (ce qui est ncessaire pour les
tudier), nous isolons Hugo comme il doit l'tre, sauf rapports avec
ceux de son temps d'origine et de dveloppement, et ne le
reconnaissons responsable que de son oeuvre. On doit aux Parnassiens
de les juger en eux-mmes. Le fait qu'ils exercent une technique
traditionnelle n'augmente en rien leur valeur; un groupe n'est riche
que de ses inventions et de ses trouvailles, et si leur formule est la
mme (on doit faire nanmoins, vis--vis de cette assertion,
infiniment de rserves) que celle de Rutebeuf, de Villon, de Ronsard,
de Corneille, de Molire, de Chnier, de Musset, de Gautier, ainsi que
le faisait remarquer M. Mends en une occasion que je n'oublie pas,
cela ne prouve pas qu'ils eurent raison de ne rien ajouter  la
technique de leurs devanciers, de ne point chercher suffisamment 
diffrencier leur art, ni que cet amas de gloire traditionnelle leur
soit, mme d'un millimtre, un grandissement, car, s'il est bien de
maintenir, il est mieux d'augmenter, de trouver des domaines nouveaux,
et si l'anciennet d'une forme est une garantie de ses mrites, la
jeunesse pour une nouvelle formule et aussi la logique sont bien des
arguments et des vertus. Le raisonnement par l'accumulation des
gnrations glorieuses n'est pas assez scientifique pour tre admis en
matire de critique littraire. En transposant sur le terrain d'un
autre art le mme raisonnement, on aurait Auber ou Gounod opposant 
Wagner ou Berlioz toute la liste glorieuse des grands musiciens, et
Cabanel, qui n'avait mme pas le droit de se rclamer d'Ingres,
crasant les Impressionnistes sous toute la tradition de la peinture,
au moins de la faon qu'on a de concevoir les lignes historiques d'un
dveloppement d'art dans les milieux acadmiques, c'est--dire
inexactement, chimriquement et partialement. Je ne compare pas les
Parnassiens  tels peintres ou musiciens, mais leur raisonnement est
le mme.

II

Le Parnasse est la dernire priode du Romantisme. Le Symbolisme est
la rsultante du Romantisme en son volution. Le Romantisme a donn
avec le Parnasse sa floraison dernire, en sa forme maintenue, et il
s'est mu en Symbolisme en lguant au Symbolisme son apptit de
nouveaut, sa recherche d'un coloris neuf, sa tendance  l'volution
rythmique, c'est--dire son essence mme. Le Parnasse a jet comme
branche un groupe no-classique, qui ne tient du Romantisme que des
lments de couleur pittoresque, emprunts aux rsultats acquis par le
Romantisme et fortifis par le Parnasse. Ces lments contrastent
d'ailleurs avec l'esthtique du groupe. C'est un des faits qui bornent
la vie du Parnasse que cette volution ( base d'archasme) vers le
classicisme de Chnier (trs retouch, il est vrai, d'aprs les
nuances de Leconte de Lisle), qui est la route de M. de Heredia, et de
ceux qui suivent ou son exemple ou son enseignement.

Pour tre clair en dfinissant la formation du Parnasse, retraons que
le romantisme d'Hugo, aprs avoir vcu parallle  celui de Lamartine,
mitig de classicisme et qu'influence Chateaubriand,  celui de Vigny,
diffremment mais au mme degr ml de classicisme, a jet un surgeon
vivace dans le romantisme de Gautier, plus romantique qu'Hugo dans la
recherche de la couleur, dans le choix des sujets, mais plus classique
dans l'expression; quant  l'application du vers  l'ide, au choix du
sujet, Gautier se retranche les terroirs d'loquence, de politique,
etc. Aprs Gautier, Leconte de Lisle, d'essence romantique puisqu'il
marque une volution, se dbarrassant d'un prjug issu de la
dernire lutte, o l'on avait abandonn les sujets antiques, que
les classiques de la Restauration avaient ridiculiss, ajoute au
Romantisme l'Hellnisme retrouv  ses sources vraies par-dessus
l'interprtation du XVIIe sicle.

Ce fut galement un des labeurs de Thodore de Banville, qui, puisque
c'tait son don admirable, y mit de la fantaisie, et voqua des dieux
grecs  lui personnels (voir _les Exils_).

D'un autre ct, le romantisme d'Hugo n'avait point touff la veine,
presque purement classique dans le bon sens du mot, de Sainte-Beuve.
Son esprit aigu, son souple sens critique et ses quelques tudes
scientifiques dictaient  Sainte-Beuve un art mesur, prudent, non de
lyrisme, mais d'observation, d'auto-analyse, que le peu d'tendue de
ses facults potiques ne lui permit pas de raliser fortement.
Baudelaire apporta quelque attention  cette oeuvre, moins sans doute
qu' celle de Gautier, et il y trouva les premiers linaments de son
romantisme psychique et moderniste, gt,  quelques pomes, de ce
satanisme et de ce mauvais dandysme religieux qui justement, par une
bizarrerie du sort, donnent prise contre lui  quelque rcents pdants
de sacristie.

Quand le Parnasse se constitua, les autorits aimes et respectes par
les jeunes potes qui en firent partie taient de deux sortes et
formaient, pour ainsi dire, deux bans.

Ils avaient leurs prfrs parmi les fondateurs du Romantisme et leurs
mules immdiats. Les Parnassiens taient trangers  Lamartine et
suivaient (officiellement du moins)  propos de Musset l'indication de
Baudelaire,  savoir que c'tait un mauvais crivain. Il y eut,
pourtant, des filtrations nombreuses d'influence de Musset sur les
oeuvres. C'tait d'ailleurs plutt contre les lamartiniens et les
mauvais rejetons de Musset qu'ils taient en lutte. Ils admirent (Hugo
mis  part et au-dessus de tout, le Pre qui est l-bas dans l'Ile,
comme leur disait Banville, le Mancenilier, comme il fut dit plus
tard), ils respectrent Vigny, clbrrent fort Gautier; leur
sympathie alla, diversement chaude,  Auguste Barbier et aux frres
Deschamps.

Plus proches d'eux par l'ge, c'taient Leconte de Lisle, Banville et
Baudelaire. Baudelaire leur apprit beaucoup de choses, mais on ne
saurait  aucun degr le traiter de parnassien.

Il est  noter que, quoique les Parnassiens se soient toujours
rclams de Baudelaire, aucun n'affiche jamais pour lui une admiration
aussi lyrique, aussi expansive que celles dont furent honors Leconte
de Lisle et Banville. La cause en est que les rapports entre
Baudelaire et les jeunes potes du Parnasse taient fortuits.
Baudelaire, pris de musique autant que de plasticit, cherchant un
vers d'une sonorit encore plus suggestive que pleine, devait leur
plaire parce qu'il les avait devancs dans la lutte contre les
lamartiniens et les mussettistes aux expansions fluentes; ils le
gotrent aussi en tant que critique, mais ne le comprirent
entirement ou ne l'adoptrent pas  fond; l'indiffrence de
Baudelaire pour les dieux hindous, les urnes, les armures y fut pour
quelque chose. Ils ressentirent toujours envers lui un peu de ce
sentiment de gne qui dictait  Sainte-Beuve et  Thophile Gautier,
lorsqu'ils parlaient de Baudelaire, des paroles restrictives, disant
que Baudelaire s'tait fait, sur les confins du romantisme, une
yourte ou telle autre construction barbare: ceci provenant, chez
Sainte-Beuve, d'une dfiance contre le satanisme, dont il craignait
l'influence peu littraire, et  bon droit, et, chez Gautier,
d'tonnement devant un homme qui liminait du romantisme toute couleur
plaque et infirmait ainsi, pour son compte, une partie des
acquisitions d'Hugo, la plus visible, celle qu'adopte le plus Leconte
de Lisle. Nanmoins l'influence de Baudelaire exista, pour le fond et
les sonorits, chez M. Lon Dierx, s'affirma chez Villiers de
l'Isle-Adam, qu'on ne peut tenir pour un parnassien, et on la retrouve
sur des points de dtail que nous verrons tout  l'heure.

Leconte de Lisle et Banville, eux, furent bien les initiateurs du
Parnasse,  tel point qu'on les compta parmi et en tte des
Parnassiens.

Il est une indication pourtant qu'il faut tenir pour exacte,
puisqu'elle est  la fois d'un contemporain inform et d'un intress:
M. Catulle Mends, dont nous pouvons admettre comme source historique
_la Lgende du Parnasse contemporain_, les considre comme des ans,
comme des romantiques (d'un troisime ban du romantisme), et fait
dater l'existence du Parnasse de la rencontre des admirateurs de ces
derniers potes, admirateurs qui sont et Glatigny, et M. Mends
lui-mme, et M. Coppe, M. Dierx, Armand Silvestre, Verlaine,
Mallarm, ces deux derniers revendiqus  tort, puisqu'ils
s'vadrent, indiqus avec raison puisqu'ils dbutrent l, Villiers
de l'Isle-Adam, M. Sully Prudhomme, M. Xavier de Ricard, M. Lon
Valade, M. Albert Mrat, M. Ernest d'Hervilly.

M. Catulle Mends indique comme recrues, comme adhrents du lendemain,
M. Anatole France, M. Jean Aicard, M Andr Theuriet.

Ainsi donc, le premier parnassien, c'est Glatigny, le rel Brisacier
incarnant les lgendes du Chariot de Thespis, apprenant  lire par
amour, rencontrant par hasard les _Stalactites_ de Thodore de
Banville et s'en namourant, pote agile, aimable, mu, souriant et
dont on cherche, non sans raison,  crer dramatiquement la lgende.
M. Catulle Mends y trouvera vraisemblablement le Cyrano du Parnasse.

Puis ce fut M. Catulle Mends, et des potes qui se trouvrent aux
bureaux de sa _Revue fantaisiste_; ce furent des dbutants qu'on
adopta, comme M. Coppe, des potes qui frquentaient chez Leconte de
Lisle, comme M. Dierx et M. de Heredia, ou amens par Charles
Baudelaire, comme Lon Cladel. Bref, le Parnasse se constitua
d'admirateurs et d'amis de Leconte de Lisle, de Banville et de
Baudelaire. M. Emmanuel des Essarts, dans un article numratoire, dit
que ce fut sous ces trois grands arbres un semis de fleurettes
bizarres qui s'abritrent  leur ombre.

Postrieurement  _la Lgende du Parnasse contemporain_, tout
rcemment, dans le _Braises du cendrier_, M. Catulle Mends fait, non
sans fiert, le dnombrement de ses frres d'armes: il numre
Glatigny, M. Coppe, Stphane Mallarm, Villiers de l'Isle-Adam,
Armand Silvestre, M. Albert Mrat, M. Sully Prudhomme, Paul Verlaine,
M. Anatole France, M. de Heredia, M. Lon Dierx.

Il faut bien dire tout de suite que Villiers de l'Isle-Adam a plus
long le Parnasse qu'il n'en fit partie; que l'y ranger, c'est, de la
part des Parnassiens, transporter sur le terrain littraire une
amicale contemporanit. Villiers est un prosateur, il a fait peu de
vers, et ses premires posies, qu'on ne peut considrer comme
importantes dans son oeuvre, portent surtout l'empreinte d'Alfred de
Musset. M. Anatole France n'est point,  proprement parler, un
parnassien, tant devenu lui-mme un point de dpart et dans une
orientation si diffrente. Il voisine par _les Noces corinthiennes_ et
ses pomes, puis il bifurque. Il faut surtout dire et redire que c'est
indment que le Parnasse revendiquerait Mallarm et Verlaine. Ils ont
dbut avec les Parnassiens, d'accord; mais leur gloire douloureuse et
magnifique, ils l'acquirent pour s'en tre spars, en vue d'une vie
d'art particulire qui fit d'eux les prcurseurs du Symbolisme.
Stphane Mallarm rva la courbe d'art qui le mena, d'une volont de
faire aboutir logiquement l'idal du vers selon Gautier et Baudelaire,
au vers libre[11].

  [11] Malgr que de trs jeunes critiques l'ignorent la dernire
  publication potique de Stphane Mallarm est en vers libres.
  C'est: _Un coup de ds jamais n'abolira le hasard_, pome paru
  dans _Cosmopolis_, et qui devait tre le premier d'une srie de
  dix pomes en vers libres. La mort interrompit.

Paul Verlaine se prit  chanter  sa guise et  tordre
mtaphoriquement le cou  la rime, ce bijou d'un sou selon lui, ce
kohinnor d'aprs les Parnassiens. Il faut, d'ailleurs, admettre que le
Parnasse est, sur ce point, peu cohrent dans ses dires, car, dans _la
Lgende du Parnasse contemporain_, Verlaine et Mallarm ne sont admis
que trs sur la lisire. M. Catulle Mends, en reconnaissant la beaut
des _Fleurs_ de Mallarm ou des sonnets de Verlaine, dclare, en 1884,
qu'il conoit seulement la technique de Mallarm, sans l'admettre, et
dit,  propos de Verlaine, que les _Ftes Galantes_ font preuve d'une
meilleure sant intellectuelle que les _Pomes Saturniens_. C'est le
droit absolu de M. Catulle Mends d'indiquer une dmarcation, et cela
fait l'loge de sa critique d'avoir tout de suite senti une antinomie,
mais alors pourquoi, depuis, cette revendication obstine?

Cette coupe ncessaire faite, on trouverait comme principaux
Parnassiens: Glatigny, M. Mends, Armand Silvestre, M. Mrat, Lon
Valade, M. Coppe, M. Sully Prudhomme, M. de Heredia, M. Lon Dierx.

Thophile Gautier, dans son Rapport sur les Progrs de la Posie
franaise, en 1867, aprs les avoir cits (en leur joignant MM.
Winter, Luzarche et des Essarts), prononce: Il est bien difficile de
caractriser,  moins de nombreuses citations, la manire et le type
de ces jeunes crivains dont l'originalit n'est pas encore bien
dgage des premires incertitudes. Quelques-uns imitent la srnit
impassible de Leconte de Lisle, d'autres l'ampleur harmonique de
Banville, ceux-ci l'pre concentration de Baudelaire, ceux-l la
grandeur farouche de la dernire manire d'Hugo; chacun, bien entendu,
a son accent propre qui se mle  la note emprunte; et Gautier
louera M. Sully Prudhomme de la bonne composition de ses pomes, dira
de M. de Heredia que son nom espagnol ne l'empche pas de trouver de
beaux sonnets en notre langue, de Stphane Mallarm que son
extravagance un peu voulue est traverse de brillants clairs, de M.
Franois Coppe que son _Reliquaire_ est un charmant volume qui promet
et qui tient.

M. Coppe est celui qui reoit le plus beau compliment; il avait dj
ses deux gammes trs diverses, dont l'une vient de Gautier et l'autre
un peu de Musset et davantage de Murger. La premire lui dictait  ce
moment, dans _le Jongleur_, ce pome qui donna  M. Catulle Mends
l'impression que M. Coppe dominait dsormais son inspiration, des
vers comme ceux-ci, trs _Emaux et Cames_:

    Si la gitane de Cordoue,
    Qui sait se mettre sans miroir
    Des accroche-coeur sur la joue
    Et du gros fard sous son oeil noir,

    Trompant un hercule de foire,
    Stupide et fort comme un cheval,
    M'accorde un soir d't la gloire
    D'avoir un gant pour rival...

et, la seconde, des strophes comme celle-ci, contenant en germe le
Parnasse non hroque, ni farce, mitoyen, dirons-nous:

    Et c'est la fin; mon coeur, quitte des anciens voeux,
    Ne saura plus le charme infini des aveux
          Et le bonheur qui vous inonde,
    Parce qu'un soir de mai, dans le bois de Meudon,
    Sur votre paule, avec un geste d'abandon,
          Elle a pos sa tte blonde.

Si froidement que parle Gautier des Parnassiens, c'tait les dfendre
chaudement, tant donn l'tat de l'opinion courante  leur gard. Ce
toll de la presse est au surplus tout  leur honneur, et, s'ils en
ont un peu oubli la leon lors des dbuts du Symbolisme, nous devons
le leur compter comme preuve que leur art contenait une portion de
nouveaut, qui maintenant nous chappe un peu, qui tait toute de
forme, mais assez vive en sa substance pour faire comprendre les
colres qui les accueillaient. Gautier numre dans son Rapport les
potes qui en mme temps qu'eux, sous d'autres couleurs, abordaient la
posie et qui furent leurs adversaires; les louanges sont peut-tre
plus abondamment dparties aux non-Parnassiens et notamment 
Ratisbonne, Lacaussade, Maxime Du Camp, Andr Lefvre (qui tient une
grande place), Auguste Desplaces, Levavasseur, M. Prarond, Valry
Vernier, Eugne Grenier, Eugne Manuel, Stphane du Halga, Thals
Bernard, Max Buchon, Grandet, Bataille, Du Boys et Rolland. Il semble,
dans la juxtaposition des deux sries, avoir eu tort, comme dans une
exaltation un peu excessive d'Autran parmi les artistes plus anciens;
l'essentiel est la configuration qu'il fournit du groupe, et le fond
de son opinion.

Il y a encore une autre faon documentaire de dnombrer les
Parnassiens, c'est celle que fournit le _Parnasse contemporain_,
recueil paru chez Lemerre et qui, sauf npotismes et intercalations
amicales, donne toute la figure de l'cole, y compris, ce dont il
serait injuste de la priver en une tude srieuse, son rayonnement,
ses adeptes.

Dans le premier _Parnasse_, les ans admis sont Gautier, Banville,
Leconte de Lisle, Vacquerie, Baudelaire, Arsne Houssaye, Philoxne
Boyer, les frres Deschamps, Auguste Barbier.

Outre ces noms, outre ceux que rclame _la Lgende du Parnasse
contemporain_, on trouve Louis Mnard, qui n'apparut qu'une fois,
tranger au mouvement de par les faibles qualits de son vers, mais
dont on lut, de ce ct, avec profit, les oeuvres philosophiques en
prose et les vocations du polythisme hellnique, Andr Lemoyne,
pote aimable et bien diffrent, puis MM. Xavier de Ricard, Lon
Valade, Cazalis, Emmanuel des Essarts, Henry Winter, Armand Renaud,
Eugne Lefbure, Edmond Lapelletier, Auguste de Chatillon, Jules
Forni, Charles Coran, Eugne Villemin, Robert Luzarche, Alexandre
Pidagnel, F. Fertiault, Francis Tesson, Alexis Martin. Une srie
terminale de sonnets semble constituer une slection voulue.

La seconde srie du _Parnasse_ accueille Mme de Callias, Mme
Blanchecotte (une doyenne), MM. Ernest d'Hervilly, Henri Rey, Mme
Louise Colet, M. Anatole France, Lon Cladel, Alfred des Essarts,
Antony Valabrgue, MM. Armand Renaud, Andr Theuriet, Jean Aicard,
Georges Lafenestre, Frdric Plessis, Robinot-Bertrand, Lon Grandet,
Gustave Pradelle, Mme Penquer, Louis Salles, Eugne Manuel. Laprade et
Soulary y furent vraisemblablement invits, ainsi que Charles Cros,
pote trop autonome pour tre l autrement qu'en visiteur.

A la troisime srie du _Parnasse_, l'effectif s'accrot; d'autres
dfrentes invitations amnent Mme Ackermann, Autran, Jules Breton,
peintre critique et pote (o excella-t-il!), Edouard Grenier, pote
universitaire des plus mdiocres, dont quelques tudes sur Heine sont
curieuses  cause d'un ton d'galit comique, Paul de Musset,
Ratisbonne;  ct d'eux, des jeunes chez qui l'influence parnassienne
se manifeste vraiment, MM. Armand d'Artois, Emile Bergerat (chez qui
le chroniqueur clipse le pote), mile Blmont, Robert de Bonnires,
qui donna quelques sonnets du genre de ceux de M. de Heredia, puis
entreprit vainement la rhabilitation du conte en vers, Raoul Gineste,
Charles Grandmougin, Guy de Binos, Isabelle Guyon, Auguste Lacaussade,
dj connu par des pomes naturistes, crole comme Leconte de Lisle ou
Dierx, abordant les mmes paysages, Paul Marrot, pote plutt raliste
et fantaisiste, Achille Millien, Monnier, Amde Pigeon, Claudius
Popelin, Gustave Ringal, Gabriel Vicaire, comme aussi Rollinat et Paul
Bourget.

Mais ces trois derniers ne sont pas des Parnassiens: Rollinat, comme
Vicaire, tiendrait plutt au groupe de Richepin et de Maurice Bouchor
qui protesta vivement non pas tant contre la rythmique que contre le
fonds d'ides, l'impassibilit, le non-ralisme des Parnassiens et
aussi contre leur vocabulaire, et rclamrent avec quelque clat un
retour  la simplicit et  la dcouverte de la vie. L'intrusion du
Symbolisme a resserr ces deux groupes jadis ennemis, au moins sur un
point, et ceux qu'on accusa prement de vouloir disloquer le vers ont
t amnistis _de plano_. Ce fut nanmoins la premire fois qu'on
barrait la route au Parnasse depuis ses dbuts, la chose se passant
vers 1878. Richepin crivait _la Chanson des Gueux_, M. Paul Bourget
_Edel_, M. Bouchor les _Chansons joyeuses_ et ce fut d'avoir eu trop
confiance en leur rhtorique qui les empcha d'imposer une esthtique
qui s'appuyait d'ailleurs sur le naturalisme, dont on pensa quelque
temps qu'ils allaient devenir les potes. Ils ne manqurent point de
talent ni de truculence, mais bien d'indpendance et d'audace.

Il faut supprimer de la liste que fournit le _Parnasse contemporain_
le nom des potes qui tournrent court, aprs un ou deux volumes de
vers, entrrent dans la politique ou l'administration, et se turent;
certains furent des crations de M. Lemerre. Postrieurement au
_Parnasse contemporain_, on trouverait aussi de nouvelles recrues pour
le Parnasse, mais il faudrait distinguer, parmi ces fervents de l'art
traditionnel, ceux qui procdent du romantisme pur et les
lamartiniens, de ceux que directement tel ou tel des Parnassiens
influena. Si on peut porter  l'acquis du Parnasse des potes tels
que M. de Guerne, M. Jacques Madeleine, et trs  la rigueur M. Henry
Barbusse, on ne saurait lui attribuer ceux qui, quoique rsolus au
vers rgulier, ont d'autres attaches, comme M. Quillard, comme Albert
Samain. Ce n'est point sans arrire-pense que le Parnasse rclame
Verlaine: c'est non seulement  cause de sa gloire, c'est  cause des
verlainiens, car l'empreinte de Verlaine se trouve, et forte, chez des
suivants du rythme traditionnel.

L'art de M. Tailhade ne s'apparente intellectuellement qu' des
tentatives de rnovation, si strictement traditionnelle soit sa
mtrique, et on sent bien en lisant M. Sbastien-Charles Leconte
qu'il s'est pass quelque chose depuis le Parnasse, grce  quoi,
malgr la vive admiration du pote pour Leconte de Lisle et M. Dierx,
on ne peut le considrer comme un parnassien: ce serait un
no-classique, avec des recherches particulires de synthse et de
musique.

Quant  M. Rostand, quoique videmment ses sympathies d'art affiches
soient avec le Parnasse, il a trop le got de l'anachronisme,
l'indiffrence de la valeur du terme et de la solidit du vers pour
qu'on puisse le compter parmi eux. Son lavis est l'antithse de leur
eau-forte, au moins thorique. Dans la pratique, il y a avec certains
des Parnassiens plus de ressemblances relles.

Pour tre complet, il faut noter l'expansion belge du Parnasse.
Georges Rodenbach, dont toutes les volitions d'intimisme et de musique
discrte sont opposes  l'art parnassien, aboutissait au vers libre,
et sa mort prmature ne l'a point interrompu avant qu'il n'en ait
laiss pour tmoignage ce beau livre, _le Miroir du Ciel natal_. Il
demeure donc au Parnasse, de ce ct, M. Iwan Gilkin et M. Albert
Giraud, qui sont trs exactement de ses fidles, encore que M. Giraud
doive infiniment  Paul Verlaine.

III

Un livre technique apparat  la maturit du Parnasse: c'est le _Petit
Trait de posie franaise_ de Thodore Banville. Ce livre a paru
vers 1876[12]; il n'a pu servir  l'instruction potique d'aucun des
premiers Parnassiens, mais il rsume un enseignement oral qu'ils
coutrent.

  [12] La premire dition, chez Cinqualbre, diteur fugitif, qui
  donna aussi une rdition d'Arvers et _Ompdrailles le tombeau des
  lutteurs_.

D'ailleurs, en ajoutant  la prosodie de Tennint, et en la refondant,
et en la noyant autant que faire se pouvait dans de la fantaisie
lgante et joyeuse, Thodore de Banville est trs prudent: il ne
prsente son livre que comme un petit manuel destin aux gens du
monde. Il prconise, pour les potes, uniquement la lecture des
matres comme moyen d'instruction, et prtend s'adresser  un candidat
au Parnasse qui voudrait faire des vers malgr Minerve. Il y a
peut-tre l coquetterie d'un grand lyrique, ennuy de professer et de
donner des recettes. D'autres rserves, que le pote fait pour sa
conscience, sont plus importantes: il s'agit pour lui de ne pas fermer
son livre sans lui laisser une issue sur l'avenir. Plus prs que les
Parnassiens de la rvolution romantique, plus crateur qu'eux et de
beaucoup, il n'a pas, tant un inspirateur, la foi aveugle des
adeptes: c'est pourquoi il regrette que la rvolution d'Hugo soit
reste incomplte, que les romantiques n'aient rien ajout  cette
rvolution, que leur rle y ait t plutt restrictif. Ces concessions
faites  l'avenir, il pose son principe de la Rime puissance absolue,
le seul mot, dira-t-il, qu'on entende dans le vers; il la considre
comme une ncessit de technique, aussi comme un tremplin; sa nature
heureuse lui en avait fait une baguette magique, et il en vante aux
autres les puissances caches, la force inventive.

Trs louablement oppos aux licences qui dforment la phrase, par
exemple  l'inversion, il accuse la lchet humaine de s'opposer 
l'emploi de l'hiatus.

Il ressort de ses lignes qu'tant donne une technique dont il ne
discute pas la base scientifique ni la lgitimit, ceux qui l'abordent
doivent s'en tirer sans trucs et sans facilits convenues, obtenues
aux dpens du tour logique de la phrase; cela donne la main aux
thories des vers-libristes qui ne subordonnent jamais cette allure
ncessaire de la phrase au redoublement des sonorits,  la redondance
de la strophe, ni  la rotondit du rythme, comme dirait M. Mends.

Mais Banville ne persvre par sur cette indication qu'il a fait
luire, et, avec une belle franchise, facile  son norme et souriante
habilet dont l'acrobatisme n'est qu'un province, il conseille
nettement de cheviller. Il prend pour exemple un fragment du _Rgiment
du Baron Madruce_, en dispose les images principales, les mots
essentiels placs  la rime, et indique que la besogne, une fois le
premier travail fait, est de rejoindre avec lgance et sans qu'aucune
bavure dnonce le travail de mosaque, les images principales, les
rimes principales. Evidemment, il et t moins fcond et moins
lyrique s'il se ft toujours soumis  cette mthode. Enfin, chevillage
habile ou mosaque ingnieuse, et rime rare  consonne d'appui, voil
la base mme de son enseignement.

D'ailleurs, les influences de Banville et de Leconte de Lisle, les
plus importantes techniquement (celle de Baudelaire fut plutt
mentale), sauf sur ce point que toutes deux indiquent une ncessit de
serrer le vers relch par les lamartiniens et les mauvais lves
d'Hugo et de Musset, sont diverses et mme contradictoires. Le _Petit
Trait de posie_ de Banville contient, avec luxe de dtails
relativement  ses dimensions, l'tude des formes fixes. Toutes y
trouvent leur place, et Banville les tenta toutes; le grand pote des
_Exils_ perdit beaucoup de temps  tourner des babioles. Les
Parnassiens le suivirent dans cette voie, et,  son instar, firent
nombre de ballades, de rondels, de triolets. C'tait l'aboutissement
du mouvement de curiosit qui avait entran les Romantiques vers
l'tude assez dtaille du XVIe sicle, comme firent Sainte-Beuve et
Nerval. Aprs avoir joui des petits rythmes en curieux, trs dsireux
de trouver un terrain o Hugo n'eut pas mis le pied, les Parnassiens
se prcipitrent sur celui-l.

Leconte de Lisle avait des ambitions trop solennelles, je ne dis pas
hautes parce que celles de Banville taient aussi hautes, pour
s'amuser  ces gentillesses du vieil esprit franais, qui sont  la
posie lyrique ce que les vieux fabliaux sont au roman de moeurs on
d'vocation; il y eut l beaucoup de talent perdu. La fidlit  ces
deux influences--la marche au grandiose, selon Hugo et Leconte de
Lisle, la danse vers le plaisant et le spirituel, d'aprs
Banville,--communique aux premiers volumes des Parnassiens un aspect
un peu hybride. Catulle Mends, au dbut de sa carrire longue et
remplie, fait voisiner Kamadva,--

    L'ombre diminue
    Voit flotter la nue
    De tes parfums ravis
    Aux Madhvis--

les soutras, les aras, les roses radambas, les grands dieux de l'Inde,
les personnages de la Saga avec Tin-Si-O-Sai-Tsin, et aussi avec
Philis et les petits amours dbauchs qui veulent fonder des vchs
dans la Cythre libertine; il a des chansons espagnoles o luit du
clair de lune germanique, et il resserre, en de brefs contes piques,
des crises d'me hroque. M. Dierx racontera Hemrik le Veuf, en mme
temps qu'il parlera de la beaut des Yeux; et chez tous, c'est la mme
juxtaposition (sauf que M. Dierx n'a mani que le lyrisme soit en
effusion de posie personnelle, soit en courtes pices avec une nuance
pique), c'est le mme mlange de posie biblique, lgendaire,
funambulesque, libertine, descriptive et, plus tard, didactique, grce
 M. Sully Prudhomme, qui, lui, ne marivauda jamais.

Cette simultanit d'excursions dans des genres diffrents, ils la
tinrent pour varit, et, comme il la fallait expliquer, qu'ils
avaient rencontr la conception de Banville, d'aprs laquelle le
pote, artisan averti impeccablement d'un mtier, doit pouvoir fournir
tout pome pour toute circonstance, et tient en somme sur le Parnasse,
ou pour le journal ou pour les particuliers, une choppe d'crivain
public idal (conception qui a ses droits), ils se dclarrent non pas
des inspirs, mais des praticiens scrupuleux, savants et indiffrents.
C'est de ce temps  programme que datent les fires dclarations
d'impassibilit procdant de Leconte de Lisle:

    La grande Muse porte un pplos bien sculpt
    Et le trouble est banni des mes qu'elle hante

ou le

    Nous qui faisons des vers mus trs froidement.

Notons-le en passant, cet motif de Verlaine est,  cette date, bien
le plus rsolu  mater nergiquement l'inspiration et l'motion, et
son impassibilit du moment prte au sourire. Mais ces vers, ces
aphorismes, ces programmes sont de contenance. Les Parnassiens
travaillrent sous les influences prcites qui firent les uns
sataniques, les autres piques, les autres funambulesques, ou plutt
les dcidrent presque tous  toucher  ces cordes diverses, et 
alterner l'pope et le triolet. Souplesse profonde, oui, mais non
point don lyrique.

Les vers des Parnassiens ont entre eux des points communs, grce 
leur fidlit aux mmes principes; les individualits y font pourtant
des diffrences.

Le vers de M. Mends,--souple, clatant, oratoire, thtral, parfois
cursif (eu gard  sa rgle), offrant souvent, dans les pices
lgres, grce  un mtier bien tenu et quelque nonchalance touchant
la raret des rimes, un aspect d'improvisation heureuse, solide et
fort dans les contes piques, domin par la rime quand le pote
s'_esclaffe_,--diffre beaucoup du vers serr, avec des rsonances
d'intimit et des tranes de musique que fait M. Dierx. Ces deux
formules doivent tre trs diffrencies du systme de lignes de prose
exactement csures et ponctues par une rime avec consonne d'appui
qu'emploie le plus frquemment M. Franois Coppe. Un vers prosaque
sera toujours de la prose, malgr toutes les prosodies qui garantiront
le contraire, et ce membre de phrase,

    Que le bon directeur avait vers lui-mme,

ne saurait tre considr comme un vers. C'est l'erreur, toute
l'erreur du Parnasse, d'avoir considr la versification comme
indpendante de la pense. Cette formule de M. Coppe est dissemblable
de la forme souvent gauche, imprcise et sans clat, si elle n'est pas
toujours dpourvue d'un joli flou lamartinien, qui distingue M. Sully
Prudhomme, et de la technique serre, trop serre, encore qu'elle se
permette la cheville (Banville l'a permise) de M. de Heredia, prodigue
de rimes trop riches, trop monotones, coulant toute vision dans ce
moule unique et forcment monotone du sonnet.

Les diffrences, dj visibles au dbut, entre les potes parnassiens,
se sont accentues: les uns ont des dons d'image ou de musique;
d'autres en sont dpourvus. Le choix entre Leconte de Lisle et
Banville se manifeste encore; il tait d'ailleurs inspir au dbut par
des raisons profondes de temprament. Ces variations sont assez
grandes pour qu'on ait t parfois tent de voir dans le Parnasse,
plutt qu'un groupement logique, une coalition. On aurait tort: ce qui
donne au Parnasse cet aspect disparate, c'est qu'il constitue la fin
du Romantisme, et qu'il s'y rencontre, mls aux dons personnels, des
reflets de toutes les directions romantiques, potiquement s'entend,
car c'est une des infriorits de l'cole, comme du Naturalisme
d'ailleurs, de n'avoir pas galement abord la prose et le vers,
l'oeuvre lyrique et l'oeuvre d'analyse et de synthse; c'est ce qui la
rejette au second plan. Sans M. Catulle Mends, nous ne saurions pas
comment un Parnassien entend la prose, en dehors du pome en prose, et
encore, exception faite pour _le Livre de Jade_, en ngligeant les
oeuvres peu caractristiques de M. de Lyvron et ne pouvant attribuer
au Parnasse les pomes en prose de Mallarm, malgr que certains des
plus beaux aient paru  _la Rpublique des Lettres_, o M. Mends
largissait le Parnasse autant qu'il le pouvait, ni les jolies
fantaisies qui terminent _le Coffret de Santal_ de Charles Cros, c'est
M. Mends, aussi que nous trouvons occup  reprsenter le Parnasse
dans le maniement de cette forme cre par Bertrand, mais recre par
Baudelaire (qui y dposa le germe rvolutionnaire) et que le
Symbolisme a absorb, en ses cadences et en son respect de la phrase,
dans le vers libre. Muni de cette forme fconde, le Parnasse en avait
tir de coquettes babioles et de jolis divertissements. Il faudrait,
d'ailleurs, si l'on tudiait le pome en prose chez les Parnassiens,
faire trs attention aux dates et considrer que les Symbolistes ont
fortement influenc la faon qu'avaient les Parnassiens de le
concevoir ds les dbuts du groupe, bien antrieurement mme  1886.

Le livre de Thodore de Banville qui ouvre l're parnassienne, c'est
le lit de Procuste dissimul sous des amas de roses. M. Sully
Prudhomme donne au Parnasse finissant son livre thorique, qu'il
appelle son _Testament potique_. Ce n'est point que M. Sully
Prudhomme soit absolument qualifi pour cela, et nous ne pouvons
admettre cette extension de son livre, que par suite de l'affirmation,
souvent rpte par les Parnassiens, de leur admiration mutuelle et de
leur accord sur des principes gnraux, car M. Sully Prudhomme n'est
pas, il s'en faut, le plus reprsentatif des Parnassiens.

Le livre de M. Sully Prudhomme n'a pas non plus l'importance que
l'auteur a voulu lui dlguer par le titre choisi. Ce _Testament
potique_ contient infiniment de petits morceaux extraits de prfaces,
de toasts  des inaugurations,  des repas de corps. Fidle au systme
de la mosaque, M. Sully Prudhomme a rejoint, avec plus ou moins de
soin, des aphorismes mis  diverses priodes de sa vie au bnfice de
lecteurs de tel volume de M. Dorchain ou de Mme Marguerite Comert,
pour les membres de la Socit des gens de lettres (si pris de posie
pure), pour les admirateurs dcids de Corneille, groups en Socit,
etc... Mais il n'y en a pas moins, dans la premire partie du volume,
un rsum succinct et net du misonisme de M. Sully Prudhomme et de
ses opinions sur la technique potique. La haine que porte M. Sully
Prudhomme aux vers-libristes est clbre: elle se manifesta un jour
par des remerciements publics et commmoratifs qu'il adressa  Alfred
de Vigny, le louant de n'avoir point t un dcadent. Elle l'a men,
dans un de ces discours qui ornent le _Testament potique_,  indiquer
comme fondateur du vers-librisme Chateaubriand, qui, lui, du moins,
garde l'aspect de la prose, et ne va pas emprunter  la typographie
des ressources potiques. Je cite cela en passant, et je trouve
cette haine, non point comique, mais touchante; et cette valeur
d'motion, elle l'emprunte  la trs relle infriorit de M. Sully
Prudhomme, en tant qu'artiste verbal et qu'ouvrier du vers,  ct des
autres Parnassiens: il y a du martyre dans le cas de cet homme
distingu.

En dehors de ce dsir de nuire aux vers-libristes dans l'esprit des
personnes auxquelles il s'adresse, M. Sully Prudhomme a encore quelque
chose  expliquer avec insistance: c'est que la posie personnelle
peut avoir quelque importance, mais qu'il ne faut point oublier que le
summum de l'art, c'est la posie didactique et philosophique, dont il
faut sous-entendre que _Justice_ est un des ornements parfaits.
D'autres avertissements sont adresss aux confrres parnassiens. M.
Sully Prudhomme, aprs avoir regrett que le chemin du rire ait t
dsert par les Romantiques, fait observer que, _seul_, Banville a
ragaillardi la veine franaise, et demande: O sont ses lves? ce
qui n'est pas aimable pour l'auteur de _la Grive des Vignes_. Un autre
coin de mandement pourrait concerner M. de Heredia; je me reprocherais
d'interprter ce morceau d'loquence acadmique, au lieu de le citer.

   Une forme a persist, qui ne pouvait pas prir, car elle est
   admirablement assortie  la secrte horreur des compositions
   tendues, c'est le sonnet.

   Le sonnet prsente le rare avantage de s'adapter  toute espce de
   sujet simple. Il n'est donn qu'aux matres d'en sentir les intimes
   conditions, qui sont les plus laborieuses  remplir, mais il
   demeure difficile pour tous, ne ft-ce que par le choix des rimes
   redoubles. Il n'effraie pourtant pas les indolents, au contraire.
   A cet gard, la psychologie de sa confection est trs curieuse. Ce
   travail exige, outre l'habilet, beaucoup de persvrance; mais
   comme il n'engage pas l'activit mentale  long terme comme un
   grand pome, la persvrance peut prendre son temps et faciliter
   l'effort en le divisant par des relais; elle peut, en un mot, le
   concilier avec la nonchalance. La lenteur des points ne compromet
   pas l'achvement de cette exquise tapisserie, et n'et-on pas la
   patience de l'achever, on n'aurait pas  sacrifier un commencement
   trop considrable; mais on la termine, tout le canevas tient dans
   la main, et rien ne favorise mieux la constance. De l, vint qu'on
   n'a jamais fabriqu tant de sonnets qu'aujourd'hui. Mais combien en
   faut-il pour valoir un long pome?--Un seul, rpondent nos jeunes
   confrres! Oh! celui-l est rare, nous savons tous o il se trouve,
   mais ce n'est pas chez eux. Qu'ils l'accomplissent donc, et je
   pardonnerai de bon coeur,  cet ouvrage d'une valeur sans mesure,
   l'troite mesure de son cadre qui le rend complice de leur faible
   essor.

Ce filet n'est pas sans justesse, et, encore que le sonnet soit la
plus raisonnable des formes fixes, sa culture exclusive n'est pas
faite pour ne communiquer aucun tonnement, mais ce n'est point pour
les mmes raisons que M. Sully Prudhomme que nous serions d'un avis
semblable au sien; peut-tre mme avons-nous plus de sympathie que lui
et d'admiration pour le sonnet, quand il est mani, en passant, parmi
le labeur de l'oeuvre, par des sonnettistes tels que Baudelaire,
Mallarm ou Verlaine. Nous serions aussi d'accord avec M. Sully
Prudhomme, en dsirant que les questions de rythmique soient bien
poses, scientifiquement poses. Or, ce n'est point ce qu'il fait. En
appeler  la phontique, qui n'est pas une science trs scientifique,
du moins d'une rigueur mathmatique, est bien, mais M. Sully
Prudhomme ne tire pas de son intention un parti suffisant, et ce n'est
pas encore lui qui aura donn au vers parnassien un substrat
scientifique. Il s'efforce surtout  diffrencier l'aspiration
potique et la traduction verbale, ou versification. Il ne se rend pas
compte que notre effort a t surtout de rduire cette versification
artificielle au minimum, et d'effacer de la versification ce qu'elle
avait de mnmotechnique. Nous n'admettons mme pas qu'il y ait
versification, mais seulement revtement rythm de l'motion. Au
contraire, M. Sully Prudhomme, partant sur son ide spciale de
rhtorique potique qui permet d'exprimer n'importe quoi, mme une
gomtrie, sous forme de phrases de prose csures exactement et
ponctues d'une rime, regrette le vers-maxime, le vers-aphorisme,
le vers oratoire  la faon de la tragdie classique, et, le premier
depuis longtemps, il accuse Hugo d'excs de rvolte technique,
proteste contre l'enjambement, et donne d'excellents arguments
 ceux qui veulent tablir l'artificialit excessive du vers
traditionnel[13].

  [13] Il est  noter que M. Sully Prudhomme, aprs avoir fait
  grand talage de la phontique, dclare,  d'autres pages, qu'il
  ne faut pas toucher au vers traditionnel, fruit de tant de
  ttonnements; en parlant de ttonnements, il admet donc
  l'empirisme des mthodes qui le crrent.

IV

L'oeuvre du Parnasse n'est pas close, et demain apportera des oeuvres;
il est plus que probable que ces oeuvres n'infirmeront point les
caractres gnraux dj affirms, et ce sera dans la mme voie que
les Parnassiens nous donneront des oeuvres plus typiques. On peut donc
rsumer leur action.

Restitution faite aux autres groupes des personnalits qui leur
appartiennent mieux qu'au Parnasse, dduction tablie des non-valeurs
et des acceptations par camaraderie, et en ne comptant que les chefs
de file, le Parnasse demeure compos de Glatigny, d'Armand Silvestre,
de M. Coppe, de M. Sully Prudhomme, de M. Albert Mrat, de M. de
Heredia, de M. Lon Dierx, de M. Catulle Mends. On voit par cette
simple numration qu'il a fourni deux courants principaux. L'un,
familier, bourgeoisant, prosaste, est celui de MM. Coppe et Sully
Prudhomme. Quelques notables diffrences qu'il y ait entre le pote
des _Humbles_, le dramaturge de _Pour la Couronne_, et le pote des
_Solitudes_ et de _Justice_, ils sont  part des autres Parnassiens
par leur dvotion moins grande ou leur talent moins fortifi pour la
beaut de la forme. Fervents des principes parnassiens, ils n'arrivent
pas  les soutenir d'exemple. En outre, on ne retrouve pas chez les
autres Parnassiens la curiosit des fonds populaires, le got du pome
qui peut tre rcit par une jeune fille, presque du monologue, ni les
curiosits d'pope familire qui distinguent M. Coppe. La curiosit
philosophique des Parnassiens n'a jamais pris non plus le chemin
didactique o M. Sully Prudhomme a tent ses plus gros efforts; leur
philosophie, peu frquente, a des apparitions courtes, et si M. Sully
Prudhomme ne recule pas devant les scheresses, au moins vite-t-il
la galvanisation des dieux hindous. C'est presque par camaraderie que
MM. Coppe et Sully Prudhomme sont des Parnassiens; ils le veulent
nergiquement, ils l'ont proclam, raffirm: personne n'a rien  y
dire. Bornons-nous  constater que l'lve mental de Lamartine, de
Brizeux, de Gautier, d'Hugo, de Musset et de Murger qu'est M. Coppe,
et M. Sully Prudhomme, lamartinien scientifique, ont entre eux ce
point d'unit de trancher fortement sur les autres par quelque chose
qui leur est commun, et qui est le refus, en gnral, du grand geste
romantique, et une certaine tranquillit bourgeoise, qui fut longtemps
la marque de la posie acadmique depuis 1830[14] et qui fut
acadmise en eux, avant, bien que M. Leconte de Lisle ft admis dans
la Compagnie.

  [14] Sauf pour Hugo, Vigny, Musset, Leconte de Lisle qui
  tranchaient; voir, dans les _Souvenirs_ de Thodore de Banville,
  l'tude sur Alfred de Vigny, o sa vie acadmique est
  caractrise.

M. de Heredia se dtache du demeurant du groupe, par sa fidlit au
sonnet et par son got classique: c'est l une branche nouvelle du
Parnasse qui commence; elle s'appuie sur Chnier, sur Leconte de
Lisle. Elle sourit  certaines volonts du Symbolisme, pas les
essentielles; c'est l une cole en formation; on ne peut que
regretter ce maniement exclusif d'une forme et on ne la pourra juger
qu'aprs peut-tre de nouveaux travaux de M. de Heredia, de M. Lonce
Depont, de M. Legouis.

Il est probable que cette pliade de sonnettistes n'apportera  la
posie qu'un curieux et trs intressant intermde; mais il faut
attendre pour juger loyalement la porte du mouvement. Quant 
l'oeuvre originaire, _les Trophes_, il est simple d'y reconnatre ce
qu'elle contient: des beauts, de la monotonie, un jeu exagr des
richesses verbales et dcoratives, une ngligence absolue de ce qui
pourrait tre d'intrt fondamental; c'est une oeuvre de luxe et
d'vocations rsonnantes, courtes forcment et pas assez imprvues.

MM. Dierx, Catulle Mends, Silvestre, forment un groupe homogne; les
diffrences sont d'individualit de temprament.

Un pote tel que M. Lon Dierx, qui a pouss les plus beaux cris
pessimistes et qui a trouv le _Soir d'octobre_, honorerait toute
cole, et si son oeuvre manque de volume et aussi de varit, le
nombre des beaux fragments y est assez considrable pour compenser
tout regret.

M. Catulle Mends, c'est l'activit mme, et c'est le parnassien-type.
S'il y eut Parnasse, ce fut un peu par raction de son esprit sur des
esprits diffrents qu'il sut retenir un instant  l'couter et surtout
par sa frquente affirmation qu'il y avait Parnasse. La formule du
Parnasse, cette formule de recherche sur tous les terrains,
d'excursions fantaisistes, hroques, bouffonnes, varies surtout,
c'est la formule de son esprit apparent  celui de Banville. Il est
kalidoscopique. Il parcourt, toujours affair, ardent, et vraiment 
la chasse de l'ide, un parc aux mille sentiers; c'est parce qu'il est
si emball vers ses ralisations, qu'il ne s'aperoit pas qu'il les
retrouve sur les mmes chemins o il a dj pass. Critique, il est
plein de parti-pris, d'injustice, d'erreurs (je ne parle pas de sa
remarquable critique dramatique, mais de la critique littraire qu'il
y insre thtre-faisant); mais, quand il se trompe, c'est toujours
sincrement ou par fidlit  un idal auquel il s'est attach
perdument. Il est, en tout cas, la plus large ou la plus varie
personnalit parnassienne, car s'il a des dfauts de rhtorique et
d'affterie, il possde quelques-unes des belles qualits du
romantisme, et parmi ses romans romantiques, hritiers de la dernire
manire d'Hugo, additionne de Chamfort et de Crebillon fils,
assaisonne de lyrisme lgendaire, l'eau du Gange en gouttelettes
dans son vin de Champagne, quelques-uns compteront. C'est lui aussi
qui a cont le plus de beaux contes piques, chant le plus de jolies
chansons, et a publi le plus de rimes inutiles, qui a le plus
frquemment pli le vers  la chronique.

Armand Silvestre, improvisateur expditif et averti, trs matre d'un
mtier souple sans recherche, trs indulgent  sa facilit, laisse,
parmi tant de pomes dous d'un excessif air de famille, les beaux
vers de _la Gloire du Souvenir_ et des _Sonnets paens_, comme pour
montrer qu'il tait suprieur  sa production ordinaire. Il a eu de
francs accs de verve, qui lui marquent une belle place parmi les
conteurs _gaulois_; il a la verve, les procds, l'abondance et le
facile accueil aux bons mots de terroir et de corporation des
meilleurs crivains de ce genre.

A ct de ces potes, le Parnasse a ses _minores_, dont plusieurs
laissent ou laisseront au moins quelques pices d'anthologie. Le type
en est Glatigny, dont on lira longtemps _la Normande, Maritorne, la
Lettre  Mallarm_, pomes rims d'une certaine habilet. Il a servi
de type  cette leon du Parnasse sur l'agilit du versificateur et
sur le don spcial du pote, qui consiste  attribuer  Glatigny,
artiste mdiocre, un don rel, considrable, constituant le pote et
que n'aurait point eu un Flaubert, cart des vers par les
chinoiseries du mtier potique. Il est juste de citer M. Albert
Mrat, paysagiste de ville, que les jardinets des fentres de Paris,
les Asnires, les Meudon, les passages de canotiers sur une Seine
ensoleille ont intress et qui en a tir d'agrables pomes.

Prs de M. Mrat il faut citer, par similitude de genre, M. Antony
Valabrgue, qui fut un critique d'art instruit (les petits Parnassiens
furent parfois de bons critiques d'art, comme M. Lefbure qui donna un
judicieux volume sur la Dentelle; on peut aussi parler de M. Georges
Lafenestre, auteur de vers lgers et faciles). M. Valabrgue nota non
sans finesse bien des dcors de berge, de ftes, de soirs de banlieue.

Lon Valade, qui collabora avec M. Mrat pour une traduction de
l'_Intermezzo_ de Heine, est mort jeune; il laisse une oeuvre trop
brve, o des pices tendres sont tout  fait jolies, et, dans une
gamme restreinte, il donne une sincrit d'motion rare dans son
groupe et que ne dpare point la rhtorique. M. Ernest d'Hervilly a
brill dans la gamme funambulesque. Il amusa beaucoup, aux dbuts du
Parnasse, par son _Harem_, o les diverses beauts du monde, de
l'anglaise  la ngresse, sont caractrises avec quelque ironie. Rien
ne vieillit si vite qu'une pice gaie, mais des pomes descriptifs de
sensation exotique, sur la Louisiane entre autres, certifient la
valeur potique de M. d'Hervilly, qui semble avoir abandonn la posie
pour entasser une Babel d'histoires lgres et courtes dont certaines
sont fines et d'un vritable humour. M. Emmanuel des Essarts, pote
d'ambition et de bonne volont, a tent, dans ses _Pomes de la
Rvolution_, un gros effort qui l'a laiss au-dessous de son sujet. M.
Xavier de Ricard, dont le livre _Ciel, Rue et Foyer_ contient des
pages intressantes, l'inventeur ou au moins le fervent assidu, au
commencement du Parnasse, du sonnet estrambote qui eut les honneurs de
la parodie du _Parnassiculet_, s'est dirig depuis longtemps vers les
tudes politiques et sociales, et sa plume fut une des plus gnreuses
parmi celles des crivains des _Droits de l'homme_. M. Cazalis a tir
des pomes hindous et des pomes persans la matire d'adaptations
assez bien faites, et la beaut des modles n'a point perdu tous ses
rayons en passant par ses vers souples. Quelques pomes en prose
agrablement cadencs compltent son oeuvre courte que rehausse une
bonne histoire lmentaire de la littrature hindoue, trs sduisante
et attachante. Jean Marras, qui vient de mourir, tait un ami trs
chaud et trs dvou des Parnassiens, profondment pntr de la
vrit de leur esthtique, mais non un parnassien, non plus que
Cladel, dont les quelques vers (le sonnet  son ne et quelques courts
pomes) ne sont qu'une part insignifiante de l'oeuvre. M. Frdric
Plessis, d'un vers ferme et distingu, augmenta le nombre des pomes
antiques. C'est, parmi le premier ban des Parnassiens et leurs
immdiates recrues, ceux qu'on peut citer,  moins qu'on ajoute des
lves particuliers de MM. F. Coppe ou Sully Prudhomme, comme M.
Dorchain, pote de facture ple, mais non sans distinction, ou des
crivains tels que M. Andr Theuriet, qui n'a fait dans la posie
qu'un court passage et a dilu son sentiment de la nature et son
rudition florale et sylvestre dans des romans genre _Revue des
Deux-Mondes_, ou bien M. Jean Aicard; mais il n'est pas certain alors
que les Parnassiens ne m'accuseraient pas d'abuser de quelques
dclarations parnassiennes de M. Jean Aicard pour leur infliger un
lve dont ils se soucient peu; tout de mme, une fois au moins, M.
Catulle Mends l'a revendiqu.

V

Il semble que le reproche qu'on sera en droit d'adresser au Parnasse,
ce sera de n'avoir rien innov et que les quelques hommes de talent
qu'il compta ne se soient proccups que de tenir honorablement un
rang  la suite du Romantisme. Ils n'ont eu ni le souci ni
l'intelligence de l'volution littraire. Par leur maniement
particulier du vers faussement marmoren (il n'y a qu' lire M.
Coppe, M. Sully Prudhomme pour voir que ce vers est beaucoup plus
_garni_  la faon d'une poupe moderne que marmoren comme une statue
antique), par la dispersion du rythme sur toutes sortes de sujets peu
potiques, ils avaient rendu le public lettr franais indiffrent 
la posie, et il a fallu l'volution symboliste et la mise en
question de la prosodie traditionnelle pour provoquer un sursaut et un
retour d'attention, dont ils ont, d'ailleurs, pour leur part
bnfici.

Le mouvement symboliste a dplac la question pour le Parnasse qui
devenait, aux yeux de tous, dment ce qu'il tait, un parti, pour
ainsi dire conservateur; et contre les novateurs qui ont rform la
technique et rinfus de la vie  la posie, il s'est fait une
alliance,  peu prs, de tous les potes fidles au rythme
traditionnel; cela a rapproch du Parnasse une foule de fidles du
Classicisme ou du Romantisme, des lamartiniens ou des mussettistes
exactement pareils  ceux qu'on maudissait  l'htel du Dragon-Bleu et
qui auparavant niaient les Parnassiens, quoi que ceux-ci fussent alors
les plus intressants des potes de tradition ancienne. Il faut
pourtant se rendre compte que ces adeptes nouveaux, pas plus que les
jeunes crivains amis du Parnasse qui pratiquent le vers libr, ne
sont des Parnassiens, et il ne faut pas croire  un grandissement
subit et tardif de l'cole. C'est un beau coucher de soleil et non une
aurore. C'est la fin, dans le respect et l'attention admirative et
mue, d'un groupe qui fit son devoir, qui sut maintenir la gloire du
vers, et qui, s'il n'augmenta rien, ne laissa pas dchoir. Les
Anthologies tiendront grand compte de leur production. Il leur a
manqu que l'un d'eux, soit M. Mends, soit M. Dierx, crivt un livre
de vers qui s'impost tout entier comme _la Lgende des Sicles, les
Destines, les Fleurs du mal_ ou _les Exils_. Il est honorable pour
eux qu'on puisse penser que, s'ils ne l'ont pas fait, c'est par
esprit de discipline et par respect envers les matres.

M. Catulle Mends le dit dans sa _Lgende du Parnasse contemporain_
aprs qu'il a compar le groupe des Parnassiens aux Trois
Mousquetaires, M. Dierx tant Athos, Glatigny d'Artagnan (Glatigny a
dit:

    Pre de la savante escrime
    Qui prside au duel de la rime,

comparaison fcheuse et qui rsume assez clairement la technique
factice de l'cole) et M. Coppe Aramis, ce qui n'est point sans
dnoter chez M. Mends des dons psychologiques et mme prophtiques:
le but des Parnassiens tait de dvelopper leur originalit sur les
terrains, les mondes, si vous prfrez, conquis par Hugo. Ils s'y sont
borns.

En 1902, demain, lors du Centenaire d'Hugo, M. Catulle Mends et ses
amis d'art seront l; ils croiront, de bonne foi absolue, qu'ils sont
les hritiers directs d'Hugo et qu'ils le reprsentent. Ils auront
tort. Il n'a tenu qu' eux qu'ils eussent raison. Ils auraient pu
continuer l'volution romantique: ils l'ont fige. Ils clbreront
leur grand homme, leur Pre, mais parmi les pompes d'une Religion qui
s'en va justement parce qu'on l'a dclare ferme et qu'on n'y veut
plus rien changer.

L'Evolution passe et laisse les plus pures croyances devenir des
documents pour servir  l'histoire des religions et, dans le cas
prsent, des Ecoles potiques.


Le roman socialiste.

Il est assez particulier que le roman franais, une fois entr dans sa
phase exprimentale, n'ait pas, tout de suite, fix son attention sur
le socialisme, sur les questions ouvrires, sur la rvolte en armes ou
l'organisation militante du proltariat. Cela donnerait  croire que
nos grands romanciers furent plus habiles  noter des faits, 
constater des vnements qu' prvoir. Seul, Stendahl, dans un roman
que tout rcemment republiait M. de Milly, dans _Lucien Leuwen_,
place, dans les proccupations dsagrables d'un jeune officier de
service  Nancy, la crainte d'tre un jour forc d'aller sabrer des
ouvriers affams et mcontents dans des villages industriels de
Lorraine.

Balzac, si attentif, dans sa _Comdie humaine_,  dcrire le jeu des
institutions de la monarchie de Juillet, la pousse, vers les honneurs
et la fortune, de la bourgeoisie, ne s'est pas avis de prdire le
proltariat. Evidemment, les ides ractionnaires et catholiques de ce
grand crivain, qui regrettait le droit d'anessse, la pairie, les
majorats, et en somme, le faisceau des puissances aristocratiques, lui
masque cet avenir qui, pourtant, clatait dans le prsent, auprs de
lui,  coups de fusil souvent, ou avec le fracas des machines
infernales.

Il faut dire que, comme l'a si bien dmontr M. Paul Louis dans son
_Histoire du Socialisme franais_, le proltariat ne prend sa forme
complte qu'aprs l'installation dans tous les centres industriels de
la machine; n'importe, les meutes de Lyon en 1832, la rue
Transnonain, le souvenir vivant chez tant de groupes, de la
conspiration de Gracchus Baboeuf, aurait d veiller l'attention de
Balzac; le grand analyste qui a tant tudi les modes de puissance et
les modalits gnratrices de l'argent n'a point eu conscience ni
connaissance de tout un substrat de l'histoire qui se concrtait sous
ses yeux; M. Paul Louis nous indique bien qu'avant que ce ft
l'ouvrier qui ft l'acteur principal du drame socialiste, toute
l'attention des rformateurs se portait sur le paysan. L, Balzac, si
contestable soit sa thorie de la grande proprit, a jet son coup de
sonde, et la petite bourgeoisie rurale qui, au moyen des paysans,
exproprie par force et par astuce le gnral Moncornet, est dfinie de
main de matre; mais c'est surtout la dfense de la grande proprit
que Balzac a entreprise l.

Il y a vu un drame de foule, une rue de ce hros  mille ttes, un
canton, contre cette entit: le Chteau. Cette exception, dans son
oeuvre, n'empche que, tout proccup par l'imbroglio prsent de la
politique, par le coup de baguette de juillet, pour adapter son
expression sur le coup de baguette de la Restauration, Balzac ait
nglig d'ajouter  son ample comdie un acte social, et si sa
rputation d'historien en demeure intacte, sa gloire d'intuitif et de
divinateur ne s'en peut accrotre.

Ni Champfleury, ni Duranty, les chefs, aprs lui, du roman
d'observation, ne portent l leur attention. Flaubert en son gnie
synthtique s'aperut de ce mouvement. Flaubert n'tait pas homme 
traverser la tourmente de 1848 sans nous en garder une notation; et du
temps que Thophile Gautier passa  tourner ces admirables ronds de
serviettes potiques que sont les _Eaux et Cames_, Flaubert garda les
pages qui devinrent l'_Education sentimentale_. Mais Flaubert, peu
sociologue (le mot lui et dplu), vit la Rvolution de 1848  la
faon d'un Daumier. D'un oeil aussi exerc que le gnial
caricaturiste, d'un outil au moins aussi acr, il nous sertit tous
les fantoches btes ou cruels, versatiles, cupides, ambitieux, qui
furent les camlons de cette poque, et il nous laissa une fresque
admirablement brosse des terreurs de la bourgeoisie et de la frocit
de la rpression durant les meutes, de la chute du Roi au
rtablissement de l'Empire.

Du ct du roman idaliste, il y eut plus de clairvoyance. Georges
Sand, ce grand lac tranquille o se mirrent tant de reflets,
traduisit les ides de Pierre Leroux; l'intention du roman social et
du roman socialiste exista chez elle, aprs qu'elle eut termin sa
srie de romans fministes. Hugo avait, dans les _Misrables_, des
pages d'histoire,  la vrit, par le mode de prsentation et la
largeur voulue de la phrase, un peu visionnaires.

Mais c'est dans Zola que pour la premire fois le roman social,
inconnu  Goncourt, ferm  Daudet, prend de l'ampleur. Roman
politique encore quand il dit la rsistance des insurgs de province
au coup d'Etat, son roman s'lve au roman social avec _Germinal_, o
il tudie tout pittoresquement, il est vrai, mais avec profondeur,
l'tat de la mine et l'histoire de la grve. On trouve corollaire 
lui la mme tude dans le _Happe-Chair_ de Camille Lemonnier, dans
quelques nouvelles de Lon Cladel. Et tout rcemment dans _Travail_,
Zola abordait le roman purement socialiste, une des manires d'tre du
roman socialiste, l'hypothse du bonheur pour tous dans _Travail_.

Ce genre de roman, il ne l'a pas dvelopp le premier. Il existe un
certain nombre de ces romans utopiques, dont le sujet, gnralement
trait de faon similaire, suppose qu'un homme du XIXe sicle, qui
s'est endormi un beau soir de XIXe sicle, se rveille un beau matin
de l'an 2000, et assiste  une vie toute renouvele, avec laquelle il
confronte tous ses souvenirs de civilis arrir de notre temps. Ainsi
l'Amricain Bellamy fait assister son hros  une vie corporative et
communiste, dont (son imagination n'tant pas d'une dbordante
richesse) nous connaissons tous les lments. Thtres gratuits,
thtrophone chez soi, magasins gnraux o l'on paie en bons de
rmunration de travail, grands jardins o se dlassent les
enrgiments de l'arme industrielle et o se chauffent au soleil,
tant qu'ils le veulent, les invalides, les retraits de cette arme,
o le service est obligatoire pour tous les citoyens, et aussi l'union
libre dsormais gnralise, tel est le programme.

L'Anglais William Morris, artiste d'un tout autre talent, pote,
dessinateur, industriel, nous fait assister  un semblable rveil dans
une cit de verdure, de gnrosit, de richesse gnralise; la thse
contraire a t dveloppe, avec son grand talent, par l'Anglais
Wells, la thse pessimiste, qui met tous les capitaux aux mains de
quelques trusts, et enfourne dans des galeries souterraines la
population ouvrire ilotise et mme idiotise. Ce n'est plus le bagne
capitaliste, c'est l'Enfer capitaliste.

       *       *       *       *       *

De jeunes crivains se sont vous, ces temps-ci,  l'dification du
roman socialiste. Ce n'est point que, parmi leurs ans immdiats, le
roman politique n'ait point reu d'excellents apports, au premier rang
desquels je mettrais _Bonnet Rouge_, de Jules Case, qui a aussi, dans
l'_Ame en peine_, touch d'une main dlicate et forte, le problme
religieux. Paul Adam, dans le _Mystre des Foules_, a galement donn
une vision,  plusieurs gards remarquable, de la vie lectorale,
politique, militaire, et a donn, encore pittoresquement, des aspects
d'lections et d'orages politiques. Le gros effort historique et
romanesque de Maurice Barrs, les _Dracins_, doit tre signal. Il
est dpar par l'insertion d'articles de journaux, par de la politique
trop usuelle, par du pamphlet contre les parlementaires qui sent sa
petite presse, et aussi par la thse mme de la dracination, par une
sorte de fdralisme nuageux. Pas assez historique, ce n'est pas non
plus assez politique, et l'agrment de forme n'est pas assez
considrable pour parer aux dfauts des ides fondamentales. Les
jeunes romanciers qui abordent ces questions y sont plus libres et
d'une adaptation plus complte, qui s'explique par leur jeunesse plus
rcente et par une contemporanit plus exacte de leurs annes
d'apprentissage et de formation intellectuelle, avec le mouvement
socialiste, tel qu'il se prsente, thoris et urgent, ayant choisi
ses moyens, en voie d'excution de plusieurs parties du programme
socialiste.

M. Louis Lumet compte parmi ce jeune groupe de romanciers. M. Lumet
est un militant de l'art social et de l'art pour tous. Dans les coins
diffrents du Paris populaire, il convie, moyennant le plus bas droit
d'entre, de quoi payer la location de la salle choisie et la lumire,
les gens du quatrime Etat, dsireux d'entendre des vers, des
fragments de romans, et cette tentative d'ducation populaire, par
l'oeuvre d'art, donne de beaux rsultats moraux. Dans des romans dont
deux ont t accueillis par le succs, la _Fivre_ d'abord, et le
_Chaos_, il explique la vie du jeune homme de l'heure prsente dont
l'ambition est de vivre pour un but lev, de faire de l'art sous
forme cratrice ou sous forme applique, d'tre un promoteur d'ides,
ou au moins un remueur d'ides, ou un producteur intelligent dont
l'ordre artistique et industriel, et aussi de contribuer  rpandre
autour de lui la plus grande somme de bonheur et de lumire possible.

Louis Lclat, le hros de M. Lumet, nat dans une petite ville, d'une
souche de vignerons qui ont pris naissance politiquement et
intellectuellement lors de la Rvolution, lors de la cration des
magistratures municipales, et de la cration des juges de paix. La
famille Lclat est rpublicaine et les proscriptions ne l'ont pas
pargne. Ataviquement, Louis Lclat est rpublicain. Dans la
_Fivre_, il se dbat contre les mauvaises habitudes de notre vie
politique, dans sa petite ville de province, semblable  toutes. Il
fait la campagne lectorale et le journal rpublicain, pour le
candidat de son choix, ou au moins de son parti, car ce candidat ne le
satisfait gure. Il se rend compte que, sur cette petite scne, la vie
politique est tare de toutes les comptitions particulires, par des
formes nouvelles de candidature officielle, par toutes les ambitions
et toutes les manoeuvres suspectes que met en branle l'obtention, par
la faveur du suffrage, des fonctions de dput, et il part coeur
pour Paris, pour la ville large, au dsintressement plus grand.

Le _Chaos_ nous dcrit, et c'est sa meilleure qualit, de la faon la
plus vive, la plus nette et la plus colore, ces nouveaux milieux qu'a
crs dans la vie politique le mouvement ouvrier. Ce sont, dans les
nouveaux quartiers qui se sont ars sur l'emplacement des anciens
terrains vagues et des lots de btisses poudreuses et malsaines, des
runions populaires. Il nous y prsente, outre cette nouvelle classe
d'ouvriers avertis, affranchis, aptes  saisir le mouvement d'ides
gnrales, en tant qu'elles touchent  leur situation et  leur rle
politique, les meneurs des petits centres: petits patrons
ratiocinateurs, employs qui utilisent leurs loisirs  lire les
philosophes et les conomistes; il donne une ide juste de cette
classe qui se forme, rsultat de la diffusion des tudes primaires,
sur la lisire du proltariat et de la petite bourgeoisie. Ses
personnages sont dessins d'un contour trs net; ils ont de la vie, et
sont marqus d'un trait caractristique, soit qu'il note le vieil
ouvrier chez qui un amalgame de vieux fourririsme, d'un peu mme de
Saint-Simonisme, s'est ciment avec les opinions qu'a rpandues le
_Capital_ de Karl Marx, ou qu'il nous rvle les nouveaux agissants,
ceux de demain, ceux qui se prparent dans des runions et dans des
comits lectoraux, devant les syndicats runis,  paratre au congrs
socialiste et dans les grandes assembles dlibrantes que commence 
tenir le quatrime Etat.

Sans nous occuper ici de la valeur ni des chances de succs des
diverses thories sociales en prsence, en ce temps que trouble
justement l'indcision qui fait osciller entre tant de panaces et de
palliatifs proposs, il faut reconnatre tout l'intrt qui s'attache
 ces questions. Il est trs curieux d'assister ainsi  la gense de
groupes nouveaux, et  l'arrive au grand jour politique de ceux qui
contribueront  faire l'histoire de demain.


L'Acadmie et le vers libre[15]

La maison de Montyon, c'est l'Acadmie que je veux dire, a vari hier
la rcitation de son palmars par quelques aperus sur la contenance
qu'elle entend prendre avec le vers libre. A vrai dire, on ne le lui
avait pas demand, et il n'y avait pas urgence.

  [15] Article publi lors du prix dcern au premier volume de
  vers de M. Gregh.

Les vrais potes du vers libre se moquent un peu de l'Acadmie, mais
l'Acadmie voulait tant faire savoir qu'elle reste fidle  son rle
de vieille bonne femme sourde qu'elle s'est prcipite sur quelques
malheureux vers libres, pars et gns de leur prsence dans le sage
recueil de M. Fernand Gregh, et s'est hte d'en prendre texte! on a
par deux fois donn de la publicit  cette imposante dmonstration.
En laissant savoir qu'on primait M. Gregh, en le primant publiquement,
on a bien spcifi que c'est non parce que, mais quoique; on lui a
compt comme circonstances attnuantes qu'il n'tait pas le crateur
de ce dangereux systme.

Evidemment ce crateur n'est pas M. Gregh, puisque c'est moi; c'est
donc  moi que s'adressait M. Boissier, c'est  moi de lui rpondre;
et voici:

Personnellement, quoique jugeant que l'argent lgu  l'Acadmie pour
aider ou rcompenser les efforts d'art est assez mal distribu, je
n'en ai jamais demand et n'en demanderai jamais. Pourquoi? Parce
qu'il me faudrait le demander et par cela mme me soumettre  la
juridiction de l'Acadmie. Je m'y refuse et n'envoie aucun livre 
l'Acadmie. Pourquoi? 1 Parce que la compagnie de mdiocres, de
toujours mdiocres (en trs grande majorit), qui n'a reconnu ni
Balzac, ni Nerval, ni Gautier, ni Baudelaire, n'a pas qualit pour
juger les novateurs ni en leur esprit ni en leur langue. 2 Parce que
l'Acadmie actuelle en son assemblage de lettrs aimables, de
vaudevillistes  tout faire, de potes parnassiens (il en manque _et
les meilleurs_), d'historiens spcialistes et de critiques troits, ne
peut pas comprendre une thorie nouvelle. Eussent-ils isolment de
l'esprit et du jugement, ils le perdent tant runis. 3 Parce que
l'Acadmie, en cette occasion coutant la voix de ses potes
naturellement conservateurs, et de ses critiques naturellement
conservateurs, n'apporte en ces questions aucune impartialit, et que
ses moyens d'action, ses prix, sont utiliss comme moyens de combat,
au service de ce qu'ils appellent la bonne cause, sans voir assez
l'interprtation dfavorable qu'on peut avoir de leur conduite; car
l'admiration qu'on peut avoir pour eux est intimement dpendante de la
conservation du vieux systme.

Or, contre le flot montant des thories et surtout des pomes
nouveaux, contre l'influence indniable exerce pendant dix ans par le
vers libre, influence  laquelle aucun bon pote jeune, pas mme M.
Gregh, n'a chapp, on lutte  coup de rcompenses; on lutte avec ce
qu'on peut, et je ne dis pas que pour la majorit de la jeunesse cette
arme ne soit la meilleure. Il restera toujours une minorit qui se
fera gloire comme nous de son indpendance littraire, par-dessus
tout.

En tout cas, la jeunesse est prvenue. Des vers libres--pas de prix,
pas de vers libres--des prix.

Cela, je le rpte, promulgu sans occasion (car M. Gregh ne prtait
pas bien cette occasion), mais promulgu parce qu'on avait rsolu de
saisir la premire occasion.

L'Acadmie n'tant, comme nous l'avons dit, qu'une compagnie mdiocre
en got et en connaissances, et absolument esclave du gros got public
qui demande longtemps  tre conquis, nous n'avons jamais conu
l'esprance ni le dsir ni d'tre couronn par elle, ni d'tre admis 
en faire partie. Pour n'engager personne, je spcialiserai. Je ne
dsire de l'Acadmie aucune approbation d'une faon quelconque. Je
note seulement son avis sur le vers libre, pour plus tard.

L'Acadmie couronnera nos lves, et elle lira nos lves qui
couronneront les lves de nos lves, et elle demeurera ainsi dans sa
tradition, qui n'est pas une noble tradition.

J'en aurais fini si je ne voulais relever un petit mot de M. Gaston
Boissier, qui n'est d'ailleurs en cette occasion que le porte-parole
des potes et des critiques acadmiciens--ce que l'Acadmie refuse 
un systme dont il (M. Gregh) n'est pas le crateur et que
quelques-uns de ses amis ont dconsidr par leurs exagrations. On
aimerait tre fix. Qui vise-t-on ici. Si l'on avait affaire en M.
Boissier et ses amis,  des gens bien informs, il faudrait croire
qu'un ami de M. Gregh, un jeune homme comme lui de vingt-cinq ans, a
coupablement distendu et exagr la rythmique du vers libre. Mais ce
ne doit pas tre cela. Je penserai plutt que l'Acadmie adresse
habilement une tendresse  des potes qui ne sont pas entrs
franchement dans la voie du vers libre, et ne sont pas non plus rests
absolument fidles  l'ancienne technique. M. Henri de Rgnier
reprsente notamment ce compromis. Et alors, dans ce sens, ce seraient
les vrais vers libristes qui seraient accuss d'aller trop loin.
L'Acadmie, toujours fine, et instruite, au lieu de savoir qu'il y a
eu rforme, et qu'ensuite certains esprits ont jug sage de choisir
dans cette rforme les lments qui leur convenaient, et de les
juxtaposer  leurs connaissances traditionnelles, s'imagine qu'on a
commenc par de timides efforts pour se dganguer et qu'ensuite
certains, moi peut-tre, ont t excessifs, vraiment excessifs. Non,
Monsieur Boissier, le vers libre est all tout d'un coup, lors de sa
cration, jusqu'au bout de ses ncessaires audaces, et s'il y a eu des
assagissements et des arrangements, cela est postrieur.

L'histoire de cette question est, je crois, connue  l'Acadmie, au
rebours; ce n'est pas la seule question qui apparaisse ainsi  la
docte assemble. Cela n'a d'ailleurs pas d'importance. La conscience
d'avoir cr quelque chose en posie franaise nous suffit, et nous
n'avons pas besoin de lauriers officiels et conventionnels.

Nous avions eu dj cette anne quelques notions de l'opinion
acadmique, d'abord  la _Revue des Deux-Mondes_ o il serait parfois
curieux,  titre de document, d'avoir l'opinion de M. Brunetire.
Malheureusement, depuis qu'il s'exporte, on n'a que celle de M.
Doumic, inutile  garder. M. Doumic a crit sur la posie nouvelle,
cette anne, une petite drlerie trop sotte pour nous occuper. M.
Deschamps, du _Temps_, a vagu autour de ce terrain, et c'est  lui
que j'ai une observation  prsenter.

M. Deschamps cite des vers de M. de Souza; c'est son droit; il peut 
sa guise les citer et mme les aimer par-dessus tout; ce qu'il ne
peut, sans tre tax d'ignorance ou de mauvaise foi, c'est dcerner 
M. de Souza le titre peu enviable de Boileau de la nouvelle cole
potique, et le constituer de son plein droit un exemple thorique et
pratique (pour ses lecteurs) de ce que je fais, de ce que font
d'autres potes, Verhaeren, par exemple. Il y a l une nuance. M. de
Souza s'est rang dans les rangs de la nouvelle cole, quelques annes
aprs son closion. Il met  ct des vers-libristes plus anciens ses
opinions et publie ses pomes. Je ne discute nullement ici son talent,
j'infirme seulement, mais absolument, le rle extensif que M.
Deschamps, par simplisme ou par non-simplisme, veut lui attribuer aux
yeux des lecteurs du _Temps_, dans le mouvement du vers libre.


Doumic contre Verlaine.

M. Ren Doumic vient de publier, dans la _Revue des Deux-Mondes_, un
article sur Paul Verlaine.

Il y est dit--qu'il est fort heureux que nous possdions enfin une
dition complte et compacte de l'oeuvre de Paul Verlaine, que nous
l'avions lu, dans ces minces plaquettes qui paraissaient, du vivant de
Paul Verlaine, _tapageuses_ et _furtives_; maintenant, nous avons
tout, les _farces_, _les calembours_, _les jurons_, _les ordures_,
_les non-sens_, _tout le bavardage_, _tout le radotage_, _tout le
fatras_ o sont noys quelques vers d'un charme _morbide_. Cette
publication a l'avantage de remettre les choses au point et de faire
apprcier l'_gale platitude du personnage et de son oeuvre_. Le
succs de Verlaine serait d  une insolente mystification. Verlaine
tait un mauvais lve du Parnasse, qui tomba aux pires dchances,
et,  son retour en France, aprs quelques annes de Belgique, il fut
mis  la mode par ce petit fait, qu'tant l'homme qu'il tait, il fut
publi par un diteur catholique; il y eut dans son cas ce petit brin
d'originalit qui constitue, pour une grande part, le fait Paris. Les
Parnassiens clbres, auprs de qui il avait rim, eurent piti et
l'aidrent. En plus, la critique du temps, qui tait impressionniste
et s'amusait aux jeux d'ironie, saisit l'occasion pour s'amuser 
faire un grand pote, d'o le Choulette de M. Anatole France et des
articles de Jules Lematre.

Verlaine n'a jamais traduit que des tats de sensibilit; cet art est
le contraire d'un art nouveau. La jeunesse se tromperait en prenant un
Verlaine pour guide; il est la convulsion dernire du romantisme: on
ne pourrait, d'ailleurs, rien lui reprocher si l'on admettait les
thories du romantisme dont il est la snile expression. De plus,
Verlaine ne _sait pas sa langue_, il n'a jamais t qu'un _trs
mdiocre crivain_. Il y a chez lui de la _fumisterie_, de
l'_incohrence des ides_, _des mots_, incontinence de _verbiage_. Sa
prtendue primitivit n'est que de la _snilit_. Son art est tout 
fait strile, maigre floraison sur un arbuste puis.

Voici la conclusion aprs l'argumentation: Il est  craindre que
Verlaine ne soit pas compltement oubli... Qu'il ait pu grouper des
admirateurs, dont quelques-uns taient de bonne foi, que sa posie ait
pu trouver un cho dans des mes qui y reconnaissaient quelque chose
d'elles-mmes, c'est un exemple qu'on citera pour caractriser un
moment de notre littrature, et montrer  quelle dliquescence les
notions de morale et le sentiment artistique ont,  une certaine date
et dans un certain groupe, failli se dissoudre, se perdre et sombrer.


Je ne veux pas discuter cet article; ce serait peine perdue:
l'admiration des potes, soit qu'elle admette l'oeuvre en son
ensemble, soit qu'elle choisisse, et qu'elle carte quelques volumes
de la fin de vie malade et pauvre de Verlaine, soit qu'elle se limite
aux quatre ou cinq premiers recueils du pote, salue en lui une me
tendre, un pote charmant, un rythmiste trs habile et un novateur
dont on a pu exagrer l'apport, mais dont l'apport existe trs
considrable. Cette admiration des potes vaut bien le ddain de
quelques critiques, surtout quand ces critiques sont de purs
sectaires. Je ne relverai pas autrement que d'une indication ceci:
c'est que M. Doumic n'est pas,  fond, le fervent indign qu'il
parat. Il y a eu, dans son cas, beaucoup du dsir de tirer un ptard,
et aussi un dsir encore moins lev, qui a t d'imiter avec le plus
d'exactitude possible le _maniaque obscne_, glapi derrire l'ombre de
Baudelaire, par M. Brunetire. Mais enfin, mieux vaut prter aux gens
les motifs les plus nobles possible, et admettre, presque contre
l'vidence, que M. Doumic n'a insult la mmoire de Verlaine que parce
que, littrairement, il le trouve un pote infrieur, et ici la
question devient plus intressante parce que, tout en ne cessant point
de concerner Verlaine, elle s'largit au-dessus de M. Doumic, elle
concerne tous les grands potes morts et tous les petits critiques.

La critique bien entendue serait un art. Actuellement, elle est
surtout un mtier que des gens exercent sans aucune aptitude. Au lieu
d'tre une explication d'oeuvres et de courants d'oeuvres, elle
confine, d'un ct,  la publicit et, de l'autre, au pamphlet.

On a perdu de vue les ncessits intellectuelles de la critique, on ne
se rend pas compte qu'elle ncessite chez le critique une information
et aussi qu'elle ne peut tre exerce utilement, sauf exceptions
infiniment rares et toutes rcentes, que par un artiste sachant de
quoi il retourne et capable de mener  bonne fin lui-mme des oeuvres
d'art.

La _Revue des Deux-Mondes_ rsout le problme du choix du critique en
appelant  elle un professeur. Il y a l une insuffisance. Non que je
veuille proscrire d'un coup, hors la connaissance littraire, des
hommes instruits, rudits, comme il n'en manque pas dans l'Universit,
et certains crivent sur l'art et la littrature avec got et de faon
amusante, sinon rvlatrice. Mais le professeur, critique par
chappes, est professionnellement un peu manieur de frule. De l,
chez les meilleurs, une tendance  prfrer aux classifications
mthodiques un mode de palmars et de distributions de rcompenses. Le
professeur a un peu l'habitude de faire de l'esprit aux frais des
intelligences un peu lentes de sa classe; il transporte parfois dans
la critique ce ton lger et un peu discourtois. Le professeur devant
sa classe est infaillible, et devant ses suprieurs et ses doyens ne
parle que de ce qu'il sait. De l une habitude d'avoir raison, dont il
transporte dans sa critique le ton d'assurance.

Mais c'est qu'ici la question change. Le professeur se trouve devant
des phnomnes d'ordre nouveau, sur lesquels il n'a plus de lumires
spciales et acquises. Il lui arrive alors de se tromper d'un petit
ton d'assurance un peu gnant. De plus, il y a un point  fixer qui
est celui-ci:

Le professeur, nourri d'humanits, nourri de critique antrieure, au
fait de Sophocle et aussi de Nisard, se croit le gardien d'un
hritage prcieux. Du fait qu'il est un de ceux qui transmettent le
moyen d'tudier les textes des langues mortes, il se figure assez
volontiers que Sophocle lui appartient davantage qu' ceux qui ne
savent pas le grec. Et l il a un peu raison. Mais, ceci pos, il a
tort de deux faons.

D'abord, le fait de connatre Sophocle n'indique point qu'on participe
de ses mrites, et, s'il est beau d'tre le gardien d'une tradition
antique, il ne faut pas s'identifier, mme lgrement, aux crateurs
de cette tradition, et se croire leur gal en quoi que ce soit, et de
l prendre, envers les malheureux crivains d'ge rcent et de langue
vulgaire, l'attitude d'un anctre charg de gloire. Il ne faut pas
croire non plus, parce qu'on s'essaie  crire exactement comme les
gens du XVIIe sicle, qu'on est suprieur  Banville ou  Goncourt
(que M. Doumic traite avec un cocasse ddain). Il ne faut pas croire,
parce qu'on a tudi les sicles d'art, qu'on les reprsente. Ce
serait comme si l'ange plac  la porte du Paradis terrestre se
croyait Dieu, ou, pour nous exprimer  l'aide d'un souvenir d'un de
nos meilleurs classiques, imiter l'ne porteur de reliques du bon La
Fontaine.

Pas plus que le professeur ne doit se croire Eschyle ou La Bruyre, il
ne doit se figurer qu'il est leur reprsentant dsign de droit
d'examen, et qu'il tient la clef qui ouvre les portes du pass, et
que, seul, il porte les noms sur les listes de Mmoire. Les manuels
d'histoire littraire, qui ne sont pas toujours trs bien faits, ont
coutume, mme quand ils ont quelque valeur, de s'arrter  une
certaine date. Ce fut 1789, ce fut 1815. C'est maintenant aprs
l'closion dfinitive du Romantisme qu'on arrte ces travaux et on les
fait suivre d'un lger appendice, o se trouvent des noms et des
opinions sur ces noms qui n'ont plus la mme valeur de certitude, et
cette timide slection est en gnral mal faite. Mais le professeur se
tromperait en croyant qu'ainsi faisant, il a promu ou fait attendre.
On comprend que l'Universit n'tant pas cre pour mettre ses lves
au courant du dernier mouvement littraire, s'arrte aprs le dernier
mouvement bien dtermin et compte sur la vie pour que ses jeunes
gens, plus tard, apprennent le reste. Mais le professeur de l'ge
suivant, qui pousse de vingt ans plus loin le manuel, n'a pas toujours
l'occasion de ratifier compltement l'appendice de son prdcesseur,
et, le ferait-il, qu'importe? L'Universit fit  Victor Hugo la guerre
la plus ouverte. Actuellement, c'est au nom d'Hugo que les critiques
de provenance universitaire nous combattent. Si les choses vont
logiquement, c'est en notre nom qu'on combattra nos successeurs; mais
bien du temps encore s'coulera. En gnral, ce sont les petits-neveux
qui sont tmoins de cette agrgation posthume au patrimoine autoris
de l'esprit franais.

Tous ces dfauts qui infirment la critique professorale se rachtent
chez l'un ou l'autre par telle qualit, et puis il y a des exceptions;
mais quand la critique est manie par M. Doumic, tous ces dfauts
prennent des proportions normes, et l'on arrive  ce phnomne, de
voir un pur et simple essayiste traiter un grand pote comme un
colier et, sans notion des distances, l'insulter aprs sa mort. Je
pourrais dire ici  M. Doumic que si tous les gens qui s'habillent
irrprochablement, au lieu, comme Verlaine, de porter des loques, que
si tous les gens qui recherchent des notions morales dans la
littrature taient pareils  lui, Doumic, Verlaine aurait eu
parfaitement raison de mettre entre eux et lui, Verlaine, tout
l'intervalle de sa supriorit. Nous pouvons admettre le point de vue
prudent et mme ractionnaire de certaine critique o la bonne foi
n'est pas suffisamment aide de clairvoyance, nous pouvons admettre
l'erreur qui est humaine, mme quand elle prend un ton agressif qui
est de trop, nous pouvons hausser les paules devant les assertions de
critiques qui n'ont pas su se manifester autrement que sous les
espces d'articles de critique; tant pis pour eux s'ils sont en
baudruche, et malgr que l'homme devrait savoir le mtier qu'il
prtend exercer, nous pouvons ne pas nous soucier qu'un critique,
plac dans une chaire retentissante, ne dise que des pauvrets.

Ce que nous ne pouvons pas admettre, c'est ce ton d'insulte envers un
pote qui n'est plus l pour rpondre, c'est cette lche attaque  un
mort dans son talent et dans son caractre. On n'admettrait pas qu'un
homme quelconque qui n'a point fait de vers, qui a exerc une
profession quelconque ft ainsi vilipend par del le tombeau. Il ne
faudrait pas que le fait d'avoir eu du gnie engendrt comme
consquence naturelle qu'on est vou aux outrages ignominieux, et
c'est non tant la sottise de M. Doumic que son inconvenance que je
fltris ici.


NOTE FINALE

Ce livre, encore que compact, ne donne pas toute l'histoire du
symbolisme; il lui manque, pour tre complet, de contenir une tude
dtaille de l'oeuvre de chaque symboliste, et consquemment une tude
des nuances, des diffrences, et mme des contrastes entre les
nombreux crivains qui constituent le _Symbolisme_.

Cette tude dtaille, cette histoire du symbolisme depuis son
panouissement jusqu' l'anne qui s'coule sera la matire d'un
nouveau et prochain volume.

Il nous a paru que le mieux tait de commencer par le commencement,
c'est--dire, d'indiquer exactement les origines du symbolisme, puis
d'en donner la ligne gnrale, non tant par l'tude intrieure du
mouvement, que par ses entours, d'indiquer contre quoi il luttait, de
dire son milieu et son opportunit.

Ce volume, en somme, traite des prcurseurs, des origines et un peu de
l'avenir du mouvement. Le second traitera de ses individualits, de
son irradiation qui a t grande, et reviendra plus fortement sur son
avenir. De braves personnes vont disant que cet avenir n'existe pas.
C'est bien ce qu'on disait du Romantisme aprs le succs de la
_Lucrce_ de Ponsard. Il semble que ce jugement a t infirm; comme
tant d'autres! La critique passe son temps  rectifier ces pronostics
htifs et ces notations excessives d'aprs les petits phnomnes de
raction.

Certaines personnes se plaisent  croire que le symbolisme met
toujours en scne un chevalier qui s'adresse  une dame, ou qu'il
consiste uniquement dans la recherche d'une langue curieuse et rare;
d'autres reprochent au chevalier d'importance si accrue d'habiter une
Tour d'Ivoire o il entretient le sommeil de la Belle au Bois dormant.
Ce livre a suffi  prouver le contraire, et le suivant le confirmera
de plus de preuves.




TABLE DES MATIRES


    PRFACE: Les origines du symbolisme                    9


      =Une campagne du symbolisme en 1888.=

    Poictevin. Paysages                                   76

    Paul Verlaine:  propos d'un article                  81

                   Amour                                  88

    Paul Adam: Etre                                       96

    A propos de Baudelaire                               102

    De Victor Hugo  M. Lavedan                          106

    Crime et chtiment                                   123

    Les Potes maudits                                   135

    Les Pomes de Poe                                    145

    Le socialisme du comte Tolsto                       154

    A M. Brunetire                                      163


      =Portraits.=

    Paul Verlaine                                        175

    Jules Laforgue                                       181

    Georges Rodenbach                                    191

    Villiers de l'Isle Adam                              201

    Gabriel Vicaire                                      219

    Arthur Rimbaud                                       245

    (Le monument d'Arthur Rimbaud)                       265


      =tudes.=

    De l'Evolution de la Posie au XIXe sicle           283

    L'Art social et l'art pour l'art                     295

    La littrature des jeunes et son orientation         309

    Le Parnasse et l'Esthtique parnassienne             343

    Le Roman socialiste                                  381

    L'Acadmie et le vers libre                          389

    Doumic contre Verlaine                               394

    Note finale                                          401


FIN DE LA TABLE


Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIRE.





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Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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