Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0052, 24 Fvrier 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0052, 24 Fvrier 1844

Author: Various

Release Date: August 10, 2013 [EBook #43436]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           L'ILLUSTRATION,
                          JOURNAL UNIVERSEL

[Illustration]

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prx de
chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
l'tranger.           -   10        -     20        -   40

N 52. VOL. II.-SAMEDI 24 FEVRIER 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.


SOMMAIRE. Histoire de la Semaine. _Portrait de Marie-Christine_.--De la
Question de l'Enseignement.--Le Vsuve. _Maison de l'Ermitage du Vsuve;
Coupe du Cratre du Vsuve._--Algrie. Escadron de dromadaires.
_Manoeuvres de Dromadaires; Bride et Selle du Dromadaire._--Paris
souterrain. _Une rue souterraine._--Don Graviel l'Alfrez. Fantaisie
maritime par M. de la Landelle. (Suite),--Courrier de Paris. _Descente
de la Courtille; un Sergent de Ville le mercredi des cendres; l'Ami
Carme, fils du Mardi Gras; Mort et Enterrement du Mardi
Gras._--Thtres. Opra-Comique, Cagliostro. _Une Scne de
Magntisme_.--Fragments d'un Voyage en Afrique (Suite.)--Musique. Entre
Pise et Florence. Paroles de M. Philippe Busoni, Musique de M. Gustave
Hequet.--Bulletin bibliographique.--Modes.
_Travestissements_.--Amusements des Sciences. _Une Gravure_.--Rbus.


Histoire de la Semaine.

La discussion de la loi sur la chasse a encore occup les trois premiers
jours de la semaine parlementaire. Cette loi a ouvert ses articles et
ses paragraphes  une foule d'amendements qui ne la rendront  coup sr
pas bonne, qui lui auraient t surtout l'esprit d'ensemble, si elle en
avait eu, mais qui lui ont valu en dfinitive d'tre adopte  une assez
forte majorit.

Il tait peu de membres de la Chambre qui n'eussent fait admettre, dans
le cours de cette interminable discussion, leur amendement ou leur
sous-amendement: chacun tait donc pouss par une sorte d'amour-propre
d'auteur  donner une boule blanche  cette fille de ses oeuvres. Son
sort  cependant t un instant douteux. Dans la sance de lundi, un
amendement abrogeant par le fait la lgislation spciale aux forts du
domaine, de 1790, a fait ranger celles-ci dans la catgorie des forts
particulires et a soumis le prince qui en a la jouissance et les siens
aux mmes et svres rgles qu'elle impose aux citoyens.

Cette disposition, que le ministre absent ou distrait n'a pas su faire
rejeter, a, sans aucun doute, attir d'un cte  la loi des antipathies,
tandis qu'elle lui assurait quelques suffrages de l'autre. Mais en
dfinitive elle aura t la cause de son adoption, car les suffrages
conquis lui sont rests et les antipathies se sont tues dans l'espoir
que la Chambre des Pairs n'admettrait pas cet amendement, et qu'une fois
supprim, la Chambre des Dputs ne le rtablirait pas.

Est venue ensuite la discussion sur la prise en considration de la
proposition de M. de Rmusat, relative aux incompatibilits. Il tait
difficile de penser que ce dbat, qui tant de fois dj s'est engag
devant la Chambre, verrait se produire aujourd'hui de nouveaux motifs.
Mais les questions personnelles sont venues l'animer et le rajeunir. En
effet, c'est peut-tre le seul qui les comporte ou plutt les ncessite.
Pour les partisans de la proposition, l o ils voient un abus ils
doivent voir ncessairement un argument, et la situation d'un
fonctionnaire menace parce qu'il a vot, dans tel ou tel sens comme
dput, ou le vote d'un autre reprsentant passant du blanc au noir par
la force de motifs secrets qu'ils ont la curiosit de connatre, tout
cela trouve naturellement place dans leurs discours. Quelques faits
rcents avaient fourni des arguments de ce genre; il en a t fait usage
pour la plus grande satisfaction des spectateurs avides d'agitation,
plutt que pour l'dification de ceux qui croient  la bont du
gouvernement reprsentatif, honntement et sincrement pratiqu, et qui
seraient profondment dsols qu'on arrivt  l'user sans s'en tre
servi. MM. Barrot, Thiers et Guizot, sont successivement monts  la
tribune, qu'ont aussi occupe MM. Dugab et de Salvandy. La prise en
considration a t repousse par une majorit que quelques de membres
regardent comme douteuse.

[Illustration: Marie-Christine, ex-reine d'Espagne.--Voir  la page
suivante.]

La loi sur le roulage n'a pas t beaucoup plus heureuse  la Chambre
des Pairs que la loi sur la chasse  la Chambre des Dputs. Ce que l'on
avait fait il y a deux ans au palais du Luxembourg, il y a un an au
palais Bourbon, on l'a dfait cette anne en grande partie. Dans les
prcdentes discussions, on avait paru trs-frapp du rsultat des
expriences faites par M. Morin, par ordre du gouvernement, et de la
ncessit d'imposer, dans l'intrt des routes et de leur conservation,
des conditions svres et d'tablir des distinctions tranches pour la
largeur des jantes des voitures, selon qu'elles taient  deux ou quatre
roues. Cette anne on a paru croire beaucoup moins aux rsultats des
expriences de M. Morin, sur lesquels tait fond le projet de loi, et
beaucoup plus  l'utilit de la libert en matire de roulage, sinon
complte encore et illimite, du moins beaucoup moins restreinte que par
le pass et que ne l'tablissait le projet. Ainsi, sur la proposition
de M. le comte Daru, cette distinction a disparu pour le minimum des
jantes des voitures  quatre et des voitures  deux roues; il sera pour
les unes comme pour les autres indistinctement de 6 centimtres, et le
maximum de 17. Du reste, et par contre, si l'industrie a t bien
traite par ce changement, l'agriculture a vu restreindre les facilits
que la Chambre des Dputs avait voulu lui accorder l'an pass, en
adoptant un amendement de M. Darblay par lequel les voitures de
l'agriculture taient affranchies dans tous les cas, c'est--dire
qu'elles allassent au march ou qu'elles en revinssent, qu'elles
transportassent des matriaux pour les constructions de la ferme,
qu'elles allassent de la ferme aux champs ou des champs  la ferme, des
rgles relatives  la largeur des bandes et  la limitation du poids. La
Chambre des Pairs a cru devoir restreindre cette exemption au cas
seulement o les vhicules agricoles vont de la ferme aux champs ou en
reviennent. Cet amendement oblige, on le voit, les fermiers et les
agriculteurs  avoir des voitures de plusieurs sortes. Cette loi doit
revenir de nouveau  la Chambre des Dputs.

Nous dplorions dans notre dernier bulletin la vivacit que la
discussion avait prise dans un des bureaux de cette Chambre, 
l'occasion de l'admission  la lecture de la proposition de M. de
Rmusat. Mais ce que nous avons vu ici n'est qu'une gentillesse en
comparaison de ce qui se passait presque en mme temps  la Chambre des
Reprsentants des tats-Unis et  la Chambre des Lords d'Angleterre. A
tout seigneur tout honneur: nous commenons par la Chambre anglaise.
Dans la dernire discussion,  l'occasion des affaires d'Irlande, lord
Campbell a dit en rpondant  lord Brougham:

Le discours de mon noble et savant ami est parfaitement irrgulier:
cela ne m'tonne pas, car tout ce qu'il fait dans cette Chambre est
irrgulier. J'ai demand hier l'ajournement, parce que je croyais qu'il
parlerait, et que je voulais lui rpondre. J'tais bien pardonnable de
croire cela, car voil bien, autant que je m'en souviens, le premier
dbat de quelque importance dans lequel il n'ait parl, et parl au
moins sept fois... Toutes les fois qu'il prchera les principes qu'il
condamnait autrefois, je ne me gnerai pas pour le lui rappeler, et pour
lui remettre devant les yeux ceux qu'il dfendait avec moi et qu'il
abandonne aujourd'hui. Lord Brougham lui a rpondu avec le ton de la
plus violente colre: Mylords, on dit que j'ai commis une irrgularit.
Jamais je n'ai vu dire une aussi grosse absurdit, mme par mon noble et
savant ami. Je ne me laisserai pas faire la leon par d'ignorants
nouveaux venus, qui ne connaissent pas l'A B C du rglement, et qui
montrent une ignorance si _crasse_ que je n'aurais jamais cru personne
capable d'en montrer une semblable sur quoi que ce soit. Je serai
heureux qu'on me donne l'occasion de repousser en face cette fausse,
vile et calomnieuse accusation que l'on me fait, d'avoir abandonn mes
principes. Je dfie qu'on me le prouve, et je jette ce dfi avec
l'assurance que je saurai le justifier.

En Amrique on est infiniment moins parlementaire encore. M. Stewart,
membre de la Chambre des Reprsentants des tats-Unis, avait t, il y
a quelque temps, en butte  une attaque trs-vive d'un de ses collgues,
M. Waller. Un neveu de M. Stewart, M. Schriver, correspondant du
_Baltimore-Patriot_, et ayant,  ce titre, une place rserve dans
l'enceinte de la Chambre, avait rendu compte de cette sortie en termes
qui avaient bless M. Waller. Celui-ci, rencontrant M. Schriver  la
Chambre, l'apostropha, et, aprs l'change de quelques mots, le frappa.
Aussitt ils se prirent au corps. Dans la lutte, les deux combattants
tombrent dans une croise et la dfoncrent. Plusieurs membres de la
chambre accoururent et essayrent de les sparer, tandis que d'autres
criaient: _Laissez-les se battre comme il faut._ Un membre dmocrate
dit mme, en s'adressant au banc des whigs: S'il y a quelqu'un qui
veuille prendre part au combat, je pourrai bien m'en mler un peu.
Enfin, aprs que quelques horions eurent encore t changs, un membre
se hasarda  sparer dfinitivement les deux champions. Plainte fut
porte par M. Schriver, et caution fournie par M. Waller.

D'importantes nouvelles sont arrives de Tati, et quoique depuis
plusieurs jours le gouvernement ait gard un silence diversement, mais
en gnral peu favorablement interprt, il est impossible de ne pas
accorder toute confiance aux dtails trs-concordants qu'ont donns
plusieurs correspondances particulires sur les vnements dont la
nouvelle Cythre a t le thtre. La reine Pomar, cdant aux
suggestions de M. Pritchard, missionnaire, ngociant et consul anglais,
se refusait obstinment  excuter le trait du 9 septembre, aprs
l'avoir ratifi, et affectait le plus grand mpris pour le gouvernement
provisoire institu par l'amiral Dupetit-Thouars, en vertu du
protectorat de la France, accept puis mconnu par la reine. Notre
pavillon avait t amen et remplac par un chiffon bizarre qu'elle
avait dclar tre le pavillon tatien. Cette rsistance avait t, nous
ne dirons pas provoque, mais trs-ostensiblement appuye par le
commandant de la frgate anglaise la _Vindictive_, lequel menaa mme de
recourir  la force pour faire prvaloir les nouvelles faons d'agir de
la reine. Nous n'avions en ce moment que deux corvettes dans ces
parages; mais leurs officiers et leurs quipages n'hsitrent pas un
seul instant, malgr l'ingalit des forces,  prendre l'attitude qui
convenait  la marine franaise, en rponse  cet insolent langage. Les
menaces demeurrent alors sans effet, et l'amiral anglais Thomas, pour
viter un conflit que rendait imminent la prsence du commodore
Nicholas, qui montait _la Vindictive_, la remplaa par la frgate _le
Dublin_, qui se borna  demeurer spectatrice de nos dmls avec la
reine Pomar. Instruit de cette situation et des faits qui l'avaient
prcde, l'amiral Dupetit-Thouars se prsenta, le 4 novembre dernier,
devant Papeiti avec les trois frgates _la Reine-Blanche, l'Uranie, la
Dana_, dans la pense que ce dploiement de forces pargnerait une
lutte dplorable pour l'humanit et enlverait mme  la reine, on
plutt  ses imprudents conseillers, toute ide de rsistance. Le calcul
de l'amiral n'tait pas compltement exact. Il accorda un premier dlai
qu'on laissa s'couler sans rentrer dans l'ordre. Alors il en fixa un
dfinitif, expirant le 6  midi, et au terme duquel le trait devait
avoir t excut sous peine de dchance de la reine. Le capitaine de
la frgate anglaise, oubliant un moment les recommandations de
modration et de neutralit que son amiral lui avait faites, se laissa
aller  dclarer  l'amiral Dupetit-Thouars, sur le pont mme de _la
Reine-Blanche_, qu'il allait faire venir  son bord la reine Pomar,
hisser le pavillon tatien et le saluer de vingt et un coups de canon.
Justement bless de cette intervention injustifiable et hautaine, M.
Dupetit-Thouars rpondit au commodore: A votre aise, monsieur; menez,
tant qu'il vous plaira cette femme  votre bord, mais gardez-vous de
hisser le pavillon tatien; et, si vous le saluez de vingt et un coups
de canon, vous assumerez sur vous toutes les consquences qui pourront
en rsulter. Maintenant que vous tes prvenu, agissez comme il vous
plaira. On comprend que la matine du 6 ait tenu l'escadre franaise
dans une attente pleine d'motions. Mais l'heure dite arriva sans que la
reine et arbor le pavillon tricolore; l'ordre du dbarquement fut
aussitt excut que donn, et Pomar a cess de rgner. Un gouvernement
a t install par l'amiral, dont la conduite a t digne de son nom et
des couleurs sous lesquelles il sert.

La situation de l'Espagne, c'est--dire la lutte entre un gouvernement
qui s'est mis en dehors de toutes les rgles constitutionnelles et une
insurrection qui n'offre pas beaucoup plus de garanties aux hommes qui
appellent de leurs voeux un gouvernement rgulier, cette situation se
prolonge, et l'on se demande si le retour de la reine Christine en
Espagne (voir la page, prcdente) y mettra fin. Bien des yeux, de
l'autre ct des Pyrnes, sont tourns vers cette princesse.
Dsavouera-t-elle franchement les actes dictatoriaux du gnral Narvaez?
les dsapprouvera-t-elle seulement pour la forme, ou enfin le
suivra-t-elle ouvertement dans cette voie? Voil les questions que les
Espagnols s'adressent, et que beaucoup, dans leurs prventions ou dans
leur confiance, rsolvent dans le sens qui justifie ou les unes ou
l'autre.

Mais la fivre de l'insurrection et celle des mesures extraordinaires de
gouvernement ont pass la frontire d'Espagne, et travaillent  leur
tour et de nouveau le royaume de dona Maria. Une conspiration militaire
a clat en Portugal. Un gnral considr, ancien ministre de la
guerre, le comte de Boulin, est  la tte de ce mouvement, qui fait
valoir comme griefs les violations qu'on a fait subir au principe de la
souverainet nationale, en faisant revivre, sans la faire rviser par
une Chambre constitutionnelle, la Charte que don Pedro avait octroye.
L, connue en Espagne, les Chambres ont t fermes, la libert de la
presse, la libert individuelle suspendues, et le royaume entier mis en
tat de sige. C'est bien mal commencer; attendons la fin.

Les feuilles franaises et trangres ont vu cette semaine leurs
colonnes attristes par le rcit de nombreux et dplorables malheurs. Le
_Standard_ du 17 annonce qu'un terrible accident est arriv la veille
dans la houillre de Landshipping. Des mineurs, au nombre de
cinquante-huit, travaillaient dans l'une des galeries qui passent sous
la rivire, lorsque tout  coup l'eau fit irruption dans la mine avec
une telle violence que dix-huit de ces ouvriers seulement eurent le
temps de se sauver. Les quarante autres ont t noys.--A Granville,
dans la nuit du 14 au 15, par un temps fort calme, un canot mont par
dix hommes ayant chavir  une brasse ou deux tout au plus du bord du
quai, sept de ces matelots allrent au fond, o ils restrent engags
dans des vases molles qui se sont accumules dans cet endroit.--

Quel douloureux spectacle s'offrit le matin aux regards lorsque la mer
se fut retire. Les cadavres de ces sept malheureux gisaient ple-mle,
dans un espace de quelques mtres, les uns retenus par les pieds,
d'autres engags jusqu'aux paules dans la boue noire et ftide du port.
Pour ceux-ci, l'asphyxie a d tre instantane, et la position de l'un
d'eux, qui avait les mains dans les poches ne son paletot, le prouvait
assez. Six de ces hommes sont pres de famille et le laissent,
assure-t-on, sans aucune ressource plus de vingt orphelins.--Un des plus
anciens et des plus justement clbres de nos gnraux, le
lieutenant-gnral Pajol, a fait, dans le grand escalier du chteau des
Tuileries, une chute affreuse, qui a caus la fracture de la cuisse au
col du fmur, et donne de vives inquitudes.--Le savant M. Gay-Lussac,
qui a la simplicit de faire encore son cours, et qui ne croit pas que
le rle d'un professeur doive consister uniquement  se choisir un
supplant, a pens tre victime de l'explosion d'un flacon dont le
contenu s'est enflamm par le contact subit de l'air, au moment o il
prparait une exprience de laboratoire du Jardin-des-Plantes.
L'illustre professeur et son jeune prparateur ont t blesss, le
premier grivement, le second plus lgrement. L'tat de M. Gay-Lussac
est aujourd'hui compltement rassurant.--On a annonc, cette semaine, la
mort d'un homme excellent, d'un homme dont la vie a t voue aux
oeuvres utiles, de M. Cassin, agent gnral des socits savantes et de
bienfaisance.--Un des plus minents publicistes de la Suisse, le docteur
Charles Schnell, rdacteur du _Volksfreund_, depuis longtemps en proie 
une profonde mlancolie, par suite d'un tat obstin de souffrances
physiques, a mis fin  ses jours. C'tait un des plus formidables
antagonistes de l'aristocratie suisse et de l'aristocratie bernoise en
particulier.--Le 15 fvrier est mort  White-Lodge (Richmond-Barker),
dans sa quatre-vingt-septime anne, Henry Addington, vicomte de
Sydmouth. Il avait t prsident de la Chambre des Communes de 1789 
1801, premier lord de la trsorerie et chancelier de l'chiquier de 1801
 1804, lord prsident du conseil en 1805, lord du sceau priv en 1806,
secrtaire d'tat de l'intrieur de 1812  1822.--Les nouvelles de
Stockholm peignent l'tat du roi de Sude comme s'aggravant de jour en
jour, et nous devons craindre que la notice biographique que nous lui
avons consacre ne devienne bientt une notice ncrologique.



De la Question de l'Enseignement.

_L'Illustration_ ne saurait se proposer d'entrer dans toutes les
discussions qui s'engagent chaque jour sur les questions d'organisation
que le lgislateur a encore  rsoudre. Mais elle regarde comme un
devoir, auquel elle ne manquera pas, d'exposer l'tat de chacune de ces
questions au fur et  mesure qu'elles arriveront  l'examen des
Chambres. L'abb Sieys a laiss en mourant un manuscrit volumineux
ayant pour titre cette proposition,  la dmonstration de laquelle
l'ouvrage entier est consacr; _Il n'y a point de questions insolubles,
il n'y a que des questions mal poses_. Nous pourrons donc croire avoir
contribu pour notre part  la solution de celles qui seront agites
quand nous aurons clairement fait connatre la difficult qu'il faut
trancher ou les diffrents intrts qu'il s'agit de mettre d'accord.

En remontant dans notre histoire, aux premiers temps o le rgne des
lois rgulires commena  s'tablir, mme au temps o la science tait
presque uniquement clricale, aux premires annes du quatorzime sicle
(1312), sous Philippe le Bel, on trouve dj admis et en vigueur le
principe que l'instruction publique dpend de l'tat. Celui-ci eut sans
aucun doute  dfendre son droit contre plus d'une tentative
empitement; mais, d'une part, les dits, les ordonnances, etc., de
l'autre l'action de la magistrature, fixrent et maintinrent son
influence. Ainsi, en 1446, une ordonnance de Charles VII vint donner
juridiction aux Parlements sur les Universits, qui prtendaient ne
relever que du pouvoir royal et du pape. En mme temps, de leur ct,
les Parlements tablissaient par des arrts le droit d'autorisation et
d'inspection des Universits sur les coles particulires, et
l'obligation pour les matres d'tre gradus dans les le lettres qu'ils
enseignaient.--La collation des grades et leur indispensabilit furent
encore l'objet de prescriptions nouvelles dans l'dit de Blois de mai
1579.--Elles furent confirmes par l'dit rglementaire de Henri IV sur
l'Universit de Paris, de septembre 1598, dit marquant davantage la
scularisation commence de l'enseignement public.--Une ordonnance
royale de janvier 1629 dispose galement que nul ne sera reu aux
degrs qu'il n'ait tudi l'espace de trois ans en l'Universit o
seront confrs lesdits degrs, ou en une autre pour partie dudit temps,
et en ladite Universit pour le surplus, dont il rapportera certificat
suffisant; mais elle va plus loin encore, et, ne se contentant pas
d'imposer des conditions aux hommes qui se vouaient  l'enseignement ou
aux jeunes gens qui voulaient entrer dans certaines carrires, elle
subroge en quelque sorte l'tat  tous les droits des pres de famille:
Nous dfendons, y est-il dit,  tous nos sujets, de quelque tat et
condition qu'ils soient, d'envoyer leurs enfants tudier hors de notre
royaume, pays et terres de notre obissance, sans notre permission et
cong.

Nous pourrions montrer galement la constante surveillance de l'tat sur
les Universits; sa vigilance  ne laisser tablir aucun collge, qu'il
ft fond par une dotation particulire, ou entretenu par une ville, ou
mme dot sur des biens ecclsiastiques, sans une autorisation spciale
et l'intervention d'une ordonnance du roi. Nous pourrions rappeler
comment,  diverses reprises, furent refouls les empitements des
jsuites et montrer comment, ds 1708, fut impose l'obligation de
frquenter les collges aux lves de tout tablissement particulier
d'instruction; mais l'historique de l'instruction publique en France et
la prexistence presque immmoriale de toutes les prescriptions dont
Napolon, en les coordonnant, a fait le code de Universit, sont trop
clairement et trop compltement dduits et dmontrs dans l'expos des
motifs du projet de loi que M. Villemain vient de prsenter  la Chambre
des Pairs, pour que nous n'y renvoyions pas ceux de nos lecteurs qui
voudraient,  ce sujet plus de preuves et de dtails que l'espace ne
nous permet d'en donner ici.

Si la libert de l'enseignement n'exista jamais au profit des
particuliers sous l'ancienne monarchie; et le clerg lui-mme, malgr
ses immenses privilges, vit continuellement dans cette matire la
lgislation et la jurisprudence lui dicter des rgles et lui imposer des
obligations, cette libert n'exista pas davantage de fait aprs 1789 et
sous la Rpublique elle-mme. L'Assemble constituante en pronona le
nom, mais ne la constitua point. La Convention la proclama, mais y mit
d'abord des conditions qui assuraient qu'il n'en serait point us sans
l'agrment de l'autorit; et si la constitution de l'an III ne semblait
pas imposer les mmes limites, ds l'anne suivante elles furent en
quelque sorte traces par le dcret du 3 brumaire, et, un peu plus tard,
la loi du 1er mai 1802 statua positivement que il ne pourrait tre
tabli d'cole secondaire sans l'autorisation du gouvernement.

Enfin vint l'Empire, qui, par la loi du 10 mai 1806 et les dcrets du 17
mars 1809 et du 15 novembre 1811, codifia avec ensemble tout ce que les
ordonnances des rois et les arrts des Parlements avaient accumul de
prcautions et de garanties, les complta, et faisant des anciennes
universits autant d'acadmies, les relia toutes  une seule et puissante
Universit, dpendante de l'tat, qui, selon l'expression de M.
Boyer-Collard, n'tait autre chose que le gouvernement appliqu  la
direction universelle de l'instruction publique, et qui avait le
monopole de l'ducation  peu prs comme les tribunaux ont le monopole
de la justice, et l'arme celui de la force publique.

Cette organisation puissante fut maintenue par la Restauration, qui ne
consentit de drogation  cette rgle gnrale qu'en faveur des coles
secondaires ecclsiastiques ou petits sminaires. Ds 1802, les besoins
du service religieux avaient fait crer par plusieurs vques, avec des
secours particuliers, quelques coles prparatoires  l'enseignement des
sminaires mtropolitains ou diocsains, reconnus par un article du
Concordat, et, plus tard, organiss par la loi du 14 mars 1804. Un
dcret du 9 avril 1809 mentionna pour la premire fois ces coles
prparatoires. Un titre spcial du dcret du 15 novembre 1811, les
assimila tout  fait aux coles ordinaires, leur interdisant de plus de
s'tablir autre part que dans les localits o se trouvait plac un
collge communal ou un lyce, dont leurs lves taient tenus de suivre
les cours. Un ordonnance royale du 5 octobre 1814 vint dispenser ces
tablissements de ces obligations et autorisa l'augmentation de leur
nombre. Ces facilits amenrent un tat de choses auquel on crut devoir
porter remde en 1828. L'exemption de toute obligation de grades quant
aux matres, la dispense de toute rtribution envers l'tat quant aux
levs, favorisaient les petits sminaires au dtriment des collges et
des institutions universitaires, et mettant ces derniers tablissements
dans l'impossibilit de soutenir une lutte rendue trop ingale.

C'est alors que, sur la proposition de M. le comte Portalis, ministre de
la justice, fut institue, pour constater les faits et proposer les
mesures  prendre, une commission compose de neuf membres, qui
choisirent pour rapporteur M. de Quleu, archevque de Paris. Son
travail remarquable constate que, outre le nombre des coles secondaires
ecclsiastiques port  126, 53 autres tablissements s'taient forms
comme succursales ou coles clricales; que plusieurs taient diriges,
non par des prtres, mais par des membres de corporations religieuses
non autorises par les lois; qu'enfin le but de l'institution des petits
sminaires tait tout a fait dpass. Il conclut  ce que nulle nouvelle
cole secondaire ecclsiastique ne ft tablie sans une autorisation
spciale;  ce qu'on ne ft dans ces coles que des tudes compatibles
avec l'tat ecclsiastique; que l'habit y ft pris par les lves ayant
deux ans d'tudes; qu'il leur ft interdit de recevoir des externes, et
enfin  ce que tous les lves qui auraient abandonn l'tat
ecclsiastique aprs leurs cours d'tudes, fussent tenus, pour obtenir
le diplme de bachelier s-lettres, _de se soumettre de nouveau aux
tudes et aux examens, selon les rglements de l'Universit._

Les ordonnances du 16 juin 1828 ne furent que la mise en pratique et en
vigueur de ces principes et de ces conclusions. Elles furent prsentes
 la signature de Charles X par M. Feutrier, vque de Beauvais,
ministre des affaires ecclsiastiques,  la suite d'un rapport au roi o
ce prlat faisait ressortir la ncessit de conserver aux coles
ecclsiastiques un caractre tout spcial, de le maintenir par la
condition relative, au baccalaurat, par l'obligation de porter le
vtement ecclsiastique; et o il tablissait, par des calculs bien
dduits, que le nombre de vingt mille lves tait largement suffisant
pour rpondre  tous les besoins  venir du culte, et devait tre fix
comme une limite lgale.

Ces ordonnances furent excutes immdiatement; mais vint la rvolution
de 1830, qui, dans un des articles de sa Charte nouvelle, consacra le
principe de la libert de l'enseignement, et promit la prsentation d'un
projet de loi pour rglementer l'exercice de cette libert En 1836, en
1841, deux projets furent ports aux Chambres; mais,  l'une comme 
l'autre de ces poques, beaucoup de personnes voulurent voir dans la
dmarche ministrielle plutt un acte conservatoire pour empcher la
prescription de la promesse de la Constitution que la pense bien
srieuse de fixer immdiatement et dfinitivement la lgislation. On ne
fit rien pour dmentir ces suppositions, car ni l'un ni l'autre de ces
projets n'arriva  la sanction royale, et il allrent reposer dans les
archives des Chambres. L'hsitation  rsoudre une question difficile, 
prononcer entre des prtentions amines tait explicable; mais ce qui
devait tre d'une vidence non moins grande, c'est qu'il ne pouvait tre
sans de nombreux inconvnients de prolonger la situation dans laquelle
on se trouvait: car les lois dont la Charte de 1830 avait promis la
rvision d'aprs un principe qui n'tait pas celui qui avait inspir
leur rdaction, ces lois avaient invitablement, par cette promesse
mme, perdu de leur empire; les parties intresses mettaient de
l'empressement  s'y soustraire comme  une lgislation caduque, et
l'administration incitait peut-tre trop de faiblesse  faire excuter
leurs plus importantes prescriptions; car, enfin, bien que condamnes 
une refonte,  ses yeux, elles devaient former encore le code de
l'enseignement jusqu' la promulgation d'un code nouveau. En
lgislation, un interrgne c'est l'anarchie.

De cette situation prolonge il est rsult que, tandis que l'Universit
se bornait  lever quelques collges communaux au titre de collge
royal, il s'est form  ct d'elle une sorte d'Universit
ecclsiastique, jouissant du privilge de ne pas payer le droit
universitaire, auquel les lves des collges, internes et externes,
sont tous tenus, et multipliant ses tablissements grce  cet avantage
et  son activit. Il n'y a aujourd'hui, en France, que 46 collges
royaux et 312 collges communaux, tandis que l'on compte 1,137
tablissements particuliers et sminaires indpendants de l'Universit.
Les tablissements de l'Universit ne sont frquents que par 45,581
lves, sur lesquels 25,000 sont externes, et soumis pour l'ducation
morale  toute l'influence de la famille. Les tablissements
particuliers, au contraire, comptent 63,000 lves.

On comprend que si la libert de l'enseignement et t rglemente en
1830, aussitt que le principe fut proclam, l'enseignement
ecclsiastique, qui tait  cette poque renferm dans les limites
traces par les ordonnances de 1828, se ft montr de facile composition
pour un tat de choses qui serait venu rendre plus favorable sa
situation. Mais quatorze annes se sont passes depuis lors, quatorze
aimes durant lesquelles la libert promise par la Charte a t  peu
prs accorde dans le fait  cette nature d'tablissements, et accorde
par l'tat, gardant pour les siens toute la charge dont il exemptait ses
rivaux; le point de dpart n'est plus le mme, et les exigences ont
chang comme lui.

Les prtentions aujourd'hui sont celles-ci:

Une partie du clerg, en demandant pour les tablissements qu'il a
fonds, et pour ceux qu'il serait matre de fonder encore, une complte
libert, semble vouloir se rserver une sorte de censure sur les
tablissements universitaires, en en retirant ou en y laissant  son gr
les aumniers.

Une autre partie se borne  rclamer la libert, mais la libert
entire, c'est--dire le droit d'lever non-seulement les jeunes gens
qui se destinent au culte, mais tous ceux qu'elle amnerait les parents
 lui confier, et sans que ces jeunes gens, pour tre reus bacheliers
s-lettres, fussent tenus, comme le prescrivent les ordonnances de 1828,
de se soumettre aux tudes et aux examens selon les rglements de
l'Universit.

L'opinion la plus gnrale demande au gouvernement de fixer les
conditions auxquelles toute personne les remplissant pourra ouvrir un
tablissement d'ducation, mais de traiter chacun galement, de
n'accorder de privilge particulier et d'exemption de faveur  personne.
De ce ct on est tout dispos  reconnatre l'action suprieure et la
surveillance constante de l'tat; on ne prtend point qu'elle ne doive
s'exercer sur les maisons d'ducation que comme celle de la police
s'exerce sur les lieux publics; on reconnat qu'il est du droit, du
devoir du gouvernement d'exiger des garanties particulires des
tablissements o se forment de jeunes citoyens, les intrts de l'tat
et ceux des pres de famille ne sauraient, aux yeux des hommes clairs
et de bonne foi, tre des intrts opposs. On ne demande pas qu'on
soumette les coles ecclsiastiques  la rtribution universitaire, mais
qu'on exempte toutes les institutions de cet impt fort malentendu, fort
lourd, et arbitrairement assis. On ne demande pas que les grades ne
soient pas dlivrs par l'tat, et qu'il ne soit pas appel  juger, par
l'intervention de ses fonctionnaires, de la capacit de ceux qui se
prsentent pour les obtenir, mais que ce soit lui, dsintress dans la
question d'amour-propre, et non des hommes que leur situation de
rivalit rend juges et parties, qui reconnaisse et proclame la capacit;
en un mot, que le grand-matre de l'Universit et le ministre de
l'instruction publique soient deux fonctionnaires distincts, l'un
dirigeant, sous les ordres de ce dernier, les tablissements dont l'tat
aura pris le patronage spcial, et o il placera ses boursiers; l'autre
surveillant et gouvernant tous les tablissements, qu'ils dpendent de
l'Universit ou qu'ils soient dirigs par les hommes qui les auront
ouverts  leur compte, aprs avoir rempli les formalits voulues et
satisfait aux conditions imposes.

Voil les exigences, les prtentions et les demandes en prsence
desquelles se trouve M. Villemain. Comment y a-t-il rpondu, et quelle
transaction a-t-il su trouver? C'est ce qui demandera de notre part ou
de celle de l'historien de la Semaine un examen  part, et quelques
dveloppements nouveaux, quand le projet prsent arrivera  la
discussion dfinitive, car nous ne sommes pas de ceux qui pensent que ce
projet n'a t port d'abord  Chambre des Pairs que pour qu'il ne
revint pas, en temps utile,  la Chambre de Dputs, et pour qu'une
solution, difficile sans doute, se trouvt encore une fois diffr.
Mais, aujourd'hui, nous ne nous sommes propos que d'exposer la
question. Une autre fois nous examinerons de quelle faon on entreprend
de la trancher.



Le Vsuve.

Nous empruntons  un ouvrage qui paratra prochainement quelques dtails
curieux sur le Vsuve. Quoique le sujet ait fourni la matire de
beaucoup de volumes, chaque nouveau rcit prsente encore de l'intrt,
surtout quand il contient, comme les extraits suivants, les impressions
et les expriences de deux savants tels que les docteurs Magendie et
Constantin James, auxquels nous devons cette communication.

Depuis le bas de la montagne jusqu' l'Ermitage, les substances qui
proviennent de la dcomposition des cendres vomies par le cratre
recouvrent la lave d'un terreau extrmement fertile. C'est l qu'on
rcolte le fameux vin de Lacryma-Christi. Triste fcondit cependant que
celle qui est achete au prix d'incessantes alarmes!

Il tait une heure quand j'arrivai  l'Ermitage. Je m'attendais 
rencontrer l quelqu'un de ces vnrables religieux qui inspirent  la
fois l'admiration et le respect. Je fus bien dsappoint. L'ermite du
Vsuve est tout bonnement un cabaretier qui a pris  ferme l'Ermitage,
et vend fort cher de trs-mauvais vin. Il n'a d'un ermite que la robe de
bure, le capuchon et un gros trousseau de clefs, auxquelles il manque
des serrures  ouvrir.

A partir de l'Ermitage, le chemin cesse bientt d'tre praticable pour
nos montures. Nous nous trouvons au milieu d'une nature aride, dsole,
morte, sans trace aucune de vgtation. Le sol, boulevers affreusement,
est partout hriss de masses volcaniques d'un gris plomb, miroitantes,
jetes ple-mle les unes  ct des autres, et unies entre elles par un
ciment de lave. Il nous faut marcher sur les asprits des roches, et
souvent sauter par-dessus de larges crevasses. A notre gauche est le
cratre  demi croul de l'ancien volcan, aujourd'hui teint et appel
_Monte di summa_, le mme qui a enseveli Pompi, Herculanum et Stabia
(1). Sur la droite, l'paisse coule de lave de la dernire ruption,
celle de 1839. En face de nous, le cne de cendre qui nous reste 
gravir.

      [Note 1: L'an 79 de notre re. Parti du cap Visene pour aller
      tudier de plus prs le phnomne de l'ruption, Pline fut touff
       Herculanum sous les cendres vomies par le volcan. Voir
      l'admirable lettre de Pline le jeune  Tacite, dans laquelle il
      raconte la mort de son oncle, et les dtails de la catastrophe.]

Mon thermomtre indique 19 degrs. On aperoit de distance en distance
des fumaroles, et on commence  entendre les dtonations du volcan.

Notre marche devient de plus en plus pnible. La cendre superpose par
couches molles et fines constitue un plancher mouvant qui s'affaisse
sous les pas, et dans lequel on peut craindre  chaque instant de rester
embourb. Nous enfoncions quelquefois jusqu'au-dessus du genou. A mesure
qu'on s'approche de la cime du cne, cette cendre s'chauffe et fume.
J'ai vu le thermomtre, que j'y plongeais, s'lever jusqu' 55 degrs.

Enfin, nous voici au sommet du volcan, dont la hauteur totale est de
1,207 mtres. Il est trois heures. Mon oeil plonge dans le cratre. Quel
imposant spectacle!

Reprsentez-vous un large gouffre, profond de plus de cent pieds,
irrgulirement circulaire, d'o s'chappe un nuage de fume suffocante
et rousstre. Envelopp de tnbres, il s'illumine par intervalle de
jets de lumire, accompagns d'explosions, qui sont immdiatement
suivies d'une chute de pierres sur des surfaces retentissantes. On
dirait souvent d'un bouquet d'artifices. Ainsi, au fond de l'abme,
l'clair a brill; une fuse s'lance, s'irradie  une certaine hauteur,
retombe verticalement, et ruisselle en filons tincelants sur les
facettes sonores d'une pyramide. La base de cette pyramide repose au
milieu d'une nappe de feu seme de fissures en zigzag, qui refltent
ingalement la lueur de l'incendie. Cependant le sol que nous foulons
est brlant. Dans certains endroits, la chaleur est si forte qu'elle
pntr la chaussure, l'attaque, et oblige de changer de place
frquemment.

Ce gouffre, ces vapeurs, l'horreur des tnbres, ces conflagrations
constituent un panorama dont aucune expression ne pourrait traduire la
terrible harmonie. Aussi le premier sentiment que j'prouvai fut-il un
sentiment de stupeur mle de crainte. J'osais  peine circuler autour
du cratre; je sentais la poussire crpiter sous mes pas, et il me
fallait prendre garde aux ingalits du terrain.

Le jour parat. Il claire peu  peu l'intrieur du volcan; les objets
se dessinent; les scnes de la nuit s'expliquent et diminuent le
prestige.

Le cratre a la forme d'un immense entonnoir, dont l'orifice vas
couronne la crte de la montagne, et se continue insensiblement avec les
parois de l'infundibulum. Des parois aboutissent  un troite enceinte,
qu'elles circonscrivent.

Au centre est la bouche du cratre. Celle-ci n'occupe pas la partie la
plus dclive de l'excavation, mais au contraire le sommet tronqu d'un
cne qui se dresse comme une le au milieu de la lave, et dont la
formation est facile  comprendre.

Supposons une surface plane perce d'un trou. Des pierres sortent de ce
trou par jets alternatifs et retombent les unes dans le trou, les autres
autour. Ces dernires, s'entassant graduellement, finissent par figurer
un cne ou pyramide, dont le conduit central se continue avec le trou
d'mission. Vous diriez presque d'un tuyau de chemine. Telle est, sur
une plus grande chelle, la manire dont se forme et s'accrot la
pyramide du volcan.

En effet, le sommet de cette pyramide vomit des matires
incandescentes. Des matires retombent les unes perpendiculairement dans
la bombe du cratre, les autres sur son pourtour, d'autres enfin roulent
jusqu' la base ou bondissent, en se brisant sur les artes de la
pyramide. A mesure qu'elles se refroidissent, elles passent par diverses
nuances de coloration, dont on n'apprcie bien la teinte que pendant la
nuit.

Ces ruptions se succdent toutes les huit ou dix secondes. Elles sont
prcdes d'un murmure profond, et la bouche du volcan parat embrasse.
Puis on entend une explosion pareille  un coup de pistolet,  un coup
de canon ou mme au roulement de la foudre. C'est la lave qui jaillit.
La hauteur du jet dpasse rarement trente ou quarante pieds. Court
moment de silence; puis un ptillement sec,  grains nombreux et gros,
indique que la lave retombe en pluie sur la pyramide.

La quantit et le volume des matires lances ainsi par chaque ruption
sont trs-variables. Tantt il n'y a que quelques scories de la grosseur
du poing; d'autres fois, des fragments de roches fondues en nombre
considrable.

Je ne suis encore qu' la moiti de mes explorations. Il s'agit
maintenant de descendre dans le cratre.

Il n'y a pas de chemin trac. Les parois du cratre me rappelaient
assez ces grandes falaises qui bordent le rivage de certaines ctes,
excepte qu'au lieu d'tre tailles  pic, elles reprsentent un plan
inclin dont la surface est ingalement onduleuse. La pente est trop
rapide pour qu'on puisse, suivre une ligne directe. Je marchais donc en
biaisant, tantt  droite, tantt  gauche, revenant souvent sur mes
pas, en un mot obissant  tous les caprices du terrain. Le guide allait
devant moi, sondant avec son bton les endroits suspects. On ne peut pas
se traner sur les genoux, ni se cramponner avec les mains, car le sol
n'est form que de cendres et de roches brlantes. Des roches sont de
nature sulfureuse. Elles offrent, suivant leur degr plus ou moins
avanc de combustion, toutes les nuances possibles de couleur, depuis le
jaune safran jusqu'au jaune paille.

On rencontre  chaque pas des fumaroles. Ce sont autant de bouches de
vapeur dont les manations, semblables  celles du soufre qui brle,
provoquent la toux et oppressent. La temprature de ces fumaroles est
d'environ 60 degrs. Quand on plonge le thermomtre dans les points d'o
la fume s'chappe, le mercure monte rapidement jusqu' 90 et 95 degrs.
Il faut retirer l'instrument, de peur que le tube n'clate.

J'arrive ainsi non sans peine, jusqu'au fond du cratre. Il est six
heures. Nous avions mis prs de quarante minutes  descendre.

Pour bien comprendre l'endroit o je pose actuellement le pied, qu'on
se figure un cirque, et au milieu de l'arne une pyramide. Il rgne un
espace libre entre la base de la pyramide et les premiers gradins du
cirque. Or, c'est dans cet espace que me voici parvenu. La chemine, du
cratre reprsente la pyramide de l'arne, et le pourtour des parois les
gradins du cirque.

La largeur de cet espace est d'environ trois mtres. Son plancher,
qu'on me pardonne l'expression, est uni et lgrement granuleux comme
l'asphalte d'un trottoir. Et, en effet, ce n'est autre chose qu'une
couche de lave refroidie. Cette lave a la solidit de la dalle.
Frappez-la avec le talon de la chaussure ou l'extrmit ferre d'un
bton, vous ne russirez pas  l'entamer.

Peut-on circuler autour de la chemine du cratre? Oui, mais seulement
dans un tiers de sa circonfrence, car dans les deux autres tiers la
lave est en pleine bullition.

Maintenant que nous nous sommes occups de ce qui est  nos pieds,
levons les yeux vers la pyramide du cratre (2).

      [Note 2: Il y a quelques annes un Franais gravit cette pyramide,
      et se prcipita volontairement dans la bouche du cratre. Il fut
      rejet quelques instants aprs entirement calcin.]

Cette pyramide ressemble  un norme tas de coke, seulement sa couleur
est d'un gris plus fonc. Ce n'est pourtant pas tout  fait celle du
charbon de terre, ni surtout son reflet luisant. Les dtritus
volcaniques qui la composent sont entasss grossirement les uns
au-dessus des autres, de manire  laisser des creux o l'air pntre.
C'est  cette disposition que la pyramide doit sa sonorit, alors que
les matires lances par le cratre pleuvait  sa surface.

Des matires arrivaient quelquefois en roulant jusqu' nous. On les
vite aisment; car, arrtes en chemin  tout instant par leur
viscosit, elles laissent derrire elles une trane de feu qui en
diminue et ralentis la masse. Jamais elles ne sont venues d'emble de
notre ct. Pour franchir d'un seul bond la pyramide, il et fallu
qu'elles dcrivissent dans l'air une parabole, que leur projection
verticale rendait impossible.

La lave lance par le volcan est plus liquide et a une temprature plus
leve que celle qui baigne la base de la pyramide. En voici la preuve.

Je m'tais amus  dtacher du fond des crevasses des fragments de lave
liqufie dans lesquels j'enfonais avec mon bton de petites pices en
argent. Je rapprochais ensuite l'orifice du trajet, de manire  n'y
laisser qu'un simple pertuis. La lave, en se refroidissant, acqurait
bientt la duret de la pierre. Quant  la pice, elle restait
emprisonne sans pouvoir ressortir, puisque son diamtre se trouvait
devenu plus large que celui du trou qui lui avait livr passage.

Je veux rpter la mme exprience sur un morceau de lave que venait de
lancer le cratre. La pice y pntre par son propre poids, mais 
l'instant mme elle fond, brle et disparat. Il me fallut, pour
prvenir la fusion du mtal, laisser s'couler prs d'une demi-minute
avant d'introduire d'autres pices dans la lave.

Ces deux laves, quand elles sont refroidies, ont la mme teinte, la
mme consistance, le mme poids. J'en ai rapport plusieurs
chantillons, que j'ai fait examiner par des personnes trs-comptentes.
On leur a trouv une composition parfaitement identique. Elles sont en
trs-grande partie formes par du granit fondu, ce qui explique pourquoi
leur pesanteur est si considrable.

Chaque ruption du volcan faisait vibrer notre plancher, de lave. Au
moment des plus fortes dtonations, je sentais des oscillations
vritables. Ces phnomnes taient produits par l'branlement de l'air
et la conductivit du sol.

[Illustration: Maison de l'Ermitage du Vsuve.]

Il me sembla aussi plusieurs fois, mme en l'absence de l'ruption,
entendre une suite de mugissement souterrain. Ayant recouvert de mon
mouchoir un endroit refroidi de la lave, j'y appliquai l'oreille.
D'abord, il me fut impossible de rien distinguer. J'tais comme assourdi
par le frtillement des couches voisines en bullition. Mais bientt,
concentrant toute mon attention, j'entendis par intervalle, dans la
profondeur du volcan, une sorte de clapotement humide, de gargouillement
tumultueux, qui indiquait des dplacements de gaz et de matires
liquides.

[Illustration: Coupe du Cratre du Vsuve.]



Algrie.--Escadron de Dromadaires.

L'excessive mobilit des tribus arabes et la rapidit avec laquelle
leurs cavaliers franchissent de grandes distances ont t jusqu'ici de
srieux obstacles  l'affermissement de notre domination en Algrie.
Comment, en effet, triompher d'un ennemi presque insaisissable, et
imposer une obissance durable  des populations fugitives? Ds 1843,
cependant, on avait eu recours, pour les atteindre,  lui expdient
couronn de succs. Un corps expditionnaire fut organis sous les
ordres du colonel Jusuf, et compos de quelques escadrons de spahis avec
environ deux mille fantassins monts sur des mulets. Ce corps se mit 
la poursuite des tribus rfugies dans le petit Dsert, o elles se
croyaient  l'abri de nos coups. Il ne tarda pas  les rejoindre, et les
fora  rentrer dans le Tell, pour y rester soumises  l'autorit de la
France.

Dans le courant de la mme anne, un autre essai fut tent afin de
remplacer les mulets par des dromadaires. Un mulet, en filet, revient en
Afrique  850 fr.; il cote 1 fr. 50 c. par jour de nourriture, et ne
peut servir, terme moyen, que dix-huit mois; taudis qu'un dromadaire ne
cote que 200 fr., vit avec ce qu'il trouve, porte le triple du fardeau
d'un mulet, peut servir vingt ans, parcourt de grands espaces, sans
prouver les besoins des autres btes de somme, et supporte pendant
plusieurs jours les privations de boisson et d'aliments. Sous tous les
rapports, l'usage du dromadaire est donc plus conomique et plus
avantageux que celui du mulet.

[Illustration: Bride du Dromadaire.]

Il existe deux varits de dromadaires; les uns, trs-grands, trs-gros,
trs-forts  la marche pesante, sont destins exclusivement au transport
des marchandises; les autres, moins grands, de forme moins paisse,
sveltes et lancs, sont extrmement agiles et servent spcialement de
monture. Ils sont,  l'gard des premiers, comme des chevaux de selle
auprs des chevaux de trait. Les dromadaires de la grosse espce portent
des poids normes et jusqu' cinq ou six cents kilogrammes. Comme ils
sont trs-hauts, ils sont dresss  s'accroupir pour recevoir les
charges normes que l'on met sur leur dos. Ce sont ceux que l'on a
appels avec raison les vaisseaux du dsert, et qui le traversent avec
les caravanes o on les compte souvent par centaines. Les seconds ne
portent que les hommes; ils sont galement dresss  s'accroupir sur les
genoux, lorsqu'on veut les monter; le cavalier se place alors sur une
espce de bt creus vers le milieu, et garni  chacun des arons d'un
morceau de bois arrondi, plant verticalement, qu'il saisit fortement
avec les mains pour se tenir.

Les dromadaires ne sont pas conduits par le mors. Dans les villes, on
leur passe aux narines, partie chez eux fort sensible, un anneau auquel
on attache un bridon. Dans le dsert, on se contente de les retenir par
un licou, et on les frappe avec un kourbach (fouet) du ct o on veut
les faire avancer. Leur plus grand mrite est d'avoir un trot allong et
doux. Leur allure pourtant, trs-fatigante pour ceux qui n'y sont pas
accoutums, produit sur le cavalier l'effet du roulis.

[Manoeuvres de Dromadaires]

Dj, dans la clbre expdition d'gypte, les dromadaires furent
enrgiments avec succs. Les Arabes bdouins inquitaient les derrires
de l'arme, venaient jusque dans les faubourgs du Caire commettre des
vols et des assassinats, et parvenaient presque toujours, grce  la
vitesse suprieure de leurs chevaux,  chapper aux poursuites de la
cavalerie franaise. Le gnral Bonaparte, voulant mettre un terme  ces
incursions, ordonna, par un arrt du 9 janvier 1799, la formation d'un
rgiment de dromadaires, compos de deux escadrons  quatre compagnies
de soixante hommes. Chaque dromadaire portait des vivres et de l'eau
pour cinq ou six jours; il tait mont par deux hommes places dos  dos
et arms d'un fusil de dragon avec baonnette et d'un sabre de hussard.
Les officiers avaient des pistolets, et ils taient munis de boussoles
pour se diriger dans le dsert. L'uniforme, dessin par Klber dans le
got oriental, tait trs-brillant. Lorsque, dans les engagements qui
avaient lieu autour du Caire, une tribu arabe tait parvenue  chapper
 la cavalerie europenne, on dirigeait sur ses traces un dtachement du
corps des dromadaires, et il tait rare qu'il ne parvint pas 
l'atteindre. Les chameaux flchissant alors le genou, les cavaliers
descendaient avec leurs armes, entravaient leurs moulures, les
pelotonnaient toutes ensemble, en laissant au milieu un espace vide
pour placer quelques hommes chargs de les dfendre; puis le reste,
manoeuvrant en dehors de ce groupe, engageait l'action avec les Arabes,
dj dcourags par cette attaque inattendue, et ne tardant pas  les
vaincre.

Au mois d'aot 1843, M. le chef de bataillon Carluccia, du 33e de ligne,
a obtenu, sur sa demande, du gouverneur-gnral, l'autorisation
d'organiser  la Maison-Carre un escadron de cent dromadaires, avec
deux ceins hommes d'lite du 33e de ligne et du 6e bataillon de
chasseurs d'Orlans. Il y a ainsi deux hommes pour un dromadaire: un
seul monte, un autre conduit; ils se relayent  chaque halte; tous deux
peuvent monter au besoin. C'est sur l'arrire du bt que le cavalier est
assis; le devant est occup par les deux sacs des soldats, par deux
outres contenant de quatre  cinq litres d'eau chaque, ainsi que par un
grand sac en toile renfermant pour un mois de vivres des deux soldats en
biscuit, sel, sucre, caf et riz.

Le bt se maintient au moyen d'une corde fortement sangle. A
l'extrmit d'une des traverses du bt,  laquelle s'attachent les
bagages ci-dessus mentionns, vient s'enrouler une double corde que
traversent deux triers en bois. Le cavalier est, de cette manire,
libre de mettre ses pieds  la position qui lui convient le mieux, et de
se servir des triers pour monter et descendre.

Le licol est  la fois simple et ingnieux. Au moyen de deux anneaux
fixs en dessus et en dessous du museau, on fait passer en sens
contraire une double corde attache  l'anneau suprieur. A l'aide de
ces brides, on matrise le dromadaire le plus mchant et le plus rtif.

Le soldat monte habituellement sur le dromadaire en faisant agenouiller
sa monture et en lui mettant le pied sur une des jambes de devant; pour
descendre, il passe les deux jambes du mme ct, et se laisse glisser
au commandement _ terre!_

Le dimanche 28 janvier 1811, le marchal gouverneur-gnral passait en
revue la gendarmerie, l'artillerie et le gnie sur le champ de
manoeuvres de Mustapha, prs d'Alger, quand tout  coup des cris
sauvages se firent entendre. Aussitt on vit dboucher par le chemin de
la Maison-Carre, en une masse noire et compacte, un groupe de cavaliers
d'une espce toute nouvelle, levant dans les airs, du haut de leurs
montures africaines, leurs fusils reluisant au soleil; c'tait
l'escadron de dromadaires. La premire vue de cette cavalerie provoqua
un mouvement d'hilarit, que le gouverneur-gnral rprima en s'criant:
Ne riez pas; la chose est plus srieuse que vous ne pensez. En effet,
l'escadron de dromadaires excuta sur-le-champ diverses manoeuvres avec
une extrme prcision, marchant tantt en colonne, tantt en bataille,
se formant sur la droite, sur la gauche et en avant en bataille, tantt
au pas, tantt au trot. Bientt,  un commandement, les hommes sautrent
lestement  terre et se portrent en avant, excutant des feux de
tirailleurs, tandis qu'un quart d'entre, eux suivaient le mouvement
offensif, chaque homme conduisant quatre dromadaires par les rnes.

La promptitude de toutes ces volutions, la facilit avec laquelle nos
braves et intelligents fantassins ont appris  manier leurs dromadaires,
ont vivement frapp toute l'assistance. Aux plaisanteries a succd
l'admiration, et chacun a compris tout l'avantage qu'il sera possible de
retirer de cette institution. Grce aux escadrons de dromadaires, aucune
population arabe ne saurait plus dsormais trouver dans l'migration un
asile o elles soient assures d'chapper  l'atteinte de nos colonnes
expditionnaires.



Paris souterrain.

[Illustration: Une rue souterraine de Paris.]

I.

Du temps de nos bons aeux, lorsqu'on croyait encore aux esprits,--car
nous sommes aujourd'hui trop raisonnables pour y croire,--on avait
divis notre momie en trois parties habites par des tres de nature
diverse. L'air et les nues taient le domaine des sylphes, esprits
lgers, toujours beaux, toujours jeunes, ns pour la posie et le
plaisir, habitant des palais brillants forms de nuages dors par le
soleil, tincelants comme l'arc-en-ciel.--Au-dessous d'eux,  la surface
de la terre, c'tait la race humaine, notre domaine  nous, tel que nous
l'habitons.--et puis, au-dessous encore, dans les entrailles de la
terre, se trouvait un troisime monde, celui des gnomes, esprits
souterrains, relgus au dernier degr de l'univers. Ceux-ci, on le
conoit, taient encore moins connus. Des hommes dous de bons yeux, et
surtout d'une bonne dose de crdulit, pouvaient bien avoir entrevu, par
intervalles, dans les nuages, les palais fantastiques et les armes
lgres des sylphes ranges en bataille dans le ciel; de graves
historiens en rapportent mille tmoignages. Mais nul regard, si
complaisant qu'il ft, ne pouvait percer jusqu'aux cavernes
inaccessibles des gnomes. L'imagination, qui ne fait jamais dfaut, y
supplait; tantt, selon le caprice du rveur, on peignait ces pauvres
gnomes comme des dmons malfaisants, difformes, rabougris, accaparant
les trsors de la terre, et les enfouissant avec eux par une insatiable
avarice; tantt, au contraire, on trouve des palais d'or, de pierres
prcieuses, qui s'ouvrent dans les longues galeries souterraines  la
lueur tincelante des escarboucles et des ruisseaux de phosphore; pays
merveilleux o rgnent des esprits irrsistibles, vifs et sduisants,
mais capricieux et fugitifs comme ces feux errants qui scintillent dans
l'obscurit des cavernes.

Sans doute nos lecteurs ne sont pas sans avoir entendu quelquefois, et
mme avec plaisir, ces rcits fantastiques. Eh bien! sans rouvrir les
vieux contes de la _Bibliothque bleue_, ou les graves entretiens du
comte de Gabalis sur les tres lmentaires, nous allons faire aussi des
histoires de l'autre monde. Nous allons dcrire des rgions
souterraines; nous allons nous promener  vingt pieds,  cent pieds, 
cent cinquante pieds sous terre, avec les habitants de ces domaines,
dans le royaume des gnomes et des farfadets; tout cela, sans dire autre
chose que ce qui est, que ce que nous avons vu et touch,--et sans
sortir, qui plus est, de l'enceinte de Paris et de sa banlieue.

Nous allons conduire nos lecteurs dans le Paris souterrain. Nous leur
ferons faire, j'en suis presque certain, d'invitables dcouvertes dans
ce monde nouveau et presque inconnu. Cela ne doit pas surprendre, car la
superficie du pav de Paris est souvent assez boueuse pour qu'on ne soit
gure tent de regarder dessous. Cependant,  chaque pas, de nombreux
tmoignages viennent rvler l'existence de cette seconde ville enfouie
sous les pieds de la premire. Chacun a sans doute remarqu ces paisses
et larges plaques de fonte cisele, parpilles  et l au milieu des
chausses, tremblant et rsonnant sous les roues des voitures; ce sont
les portes et les fentres des rues souterraines. Il n'est personne qui
n'ait rencontr, de temps en temps, un escadron de ces hommes arms
d'chelles, de cordes, de rteaux, et chausss de ces redoutables bottes
qui broient le pav; ou bien encore, ceux que l'on entend et que l'on
voit le soir, courant sur les trottoirs, fouillant  l'angle des murs et
des soupiraux, et faisant retentir par intervalles, d'un son stridont et
cadenc, la barre de fer poli dont ils sont arms?--Ce sont les
habitants, ou les ambassadeurs de la ville invisible que vous foulez aux
pieds.

On a dcrit, on a peint souvent avec talent l'aspect du Paris  vol
d'oiseau; nous allons faire le contraire, et donner l'aspect de Paris 
course de taupe. Au lieu de nous lever, nous descendrons; au lieu de
voir Paris au-dessus des toits, nous le verrons au-dessous des caves. Ce
sera peut-tre moins facile, moins lumineux; mais ce sera peut-tre
aussi intressant, et sans doute ce sera plus neuf.

Avant de nous engager dans les dtails de ce voyage, prenons d'abord une
ide gnrale du pays; et, en voyageurs rudits, prenons-en la
configuration gnrale, la disposition et les limites.

De mme que ces villes difies au pied des volcans et construites sur
d'autres villes enfouies qui leur servent de base, le Paris souterrain
compte plusieurs tages de rgions souterraines, superposes les unes
aux autres et descendant ainsi de degr en degr depuis la surface du
pav jusqu' d'immenses profondeurs. Chaque tage caverneux, bien
distinct de celui qui le prcde et de celui qui s'enfonce au-dessous de
lui, a sa physionomie particulire et ses habitants qui lui
appartiennent. Aussi, pour procder par ordre, nous commencerons notre
voyage par la rgion la plus.--rapproche de nous pour descendre ensuite
de plus en plus. Et, plac d'abord en simple piton sur le pav de la
rue, nous allons, tout  coup, changer de place, et, glissant plus bas,
regarder dessous...--Voici le premier tage de Paris souterrain.--Que
vous en semble?

Depuis quelque temps on a beaucoup parl de travaux d'assainissement, de
distribution d'eau, d'clairage public; et on sait bien vaguement que
toutes ces dispositions exigent des constructions souterraines. Mais,
malgr tout ce qu'on peut avoir su et entendu, sans doute on ne se
figure pas ce ddale de cavernes obscure, ce tissu crois et recrois de
tuyaux, de conduites enchevtres les unes dans les autres, et les unes
sur les autres; il est facile de comprendre  cet aspect tout ce
qu'exige de combinaisons et de travaux le placement, l'entretien et le
renouvellement d'un semblable appareil.

Il faut penser qu'il existe sous le sol de Paris environ cent vingt
kilomtres d'gouts, qui reprsentent par consquent trente lieues de
rues souterraines, et environ autant de lieues de conduites d'eau. Quant
aux conduites de gaz, elles sont encore bien plus tendues. Nous ne
comptons pas, en outre, tous les embranchements particuliers qui coupent
les conduites matresses pour distribuer droite et  gauche l'eau et le
gaz dans les maisons ou sur la voie publique.

Nous avons cherch  prsenter dans cet aspect du sol de la rue un
aperu des principales dispositions adoptes pour l'agencement et le
service de ces conduites. En voici rapidement l'indication et
l'explication.

A est la coupe d'un gout. Les balayeurs-goutiers y descendent  l'aide
d'une chelle par le tampon de regard B.--C'est une bouche sous
trottoir, qui absorbe les eaux du ruisseau; et D est un tuyau de chute,
par lequel les eaux mnagres et pluviales de la maison voisine tombent
directement dans l'gout. L'administration accorde en effet aux
propritaires qui le demandent, l'autorisation de se dbarrasser ainsi
de leurs eaux, moyennant l'apposition de grilles convenablement
tablies, et certaines dispositions qu'exigent la prudence et la sret
publique.--De distance en distance, des trappes de regard sont ouvertes
sous la vote de l'gout, afin de pouvoir en oprer la ventilation au
besoin, et y faire parvenir les ouvriers.

C'est la conduite d'eau qui dessert la rue  main droite; au point F
elle porte une concession particulire servie au moyen d'une bourbe 
clef, dont la manoeuvre peut avoir lieu  travers le madrier perfor G,
 l'affleurement du pav. Cette conduite d'embranchement E a sa prise
d'eau sur la conduite matresse H, qui dessert la rue  main gauche et
fournit la borne-fontaine I; comme elle est place au niveau de l'gout,
elle rencontre sur sa route les reins de la vote, et la traverse sur
une espce de chevalet en fonte qui la soutient dans ce passage.

La prise d'eau d'embranchement a lieu dans le regard par un double
systme, de manire  pouvoir arrter l'eau de la matresse conduite en
amont ou en aval sans arrter le service de l'embranchement. Le regard
en maonnerie y est ainsi tabli, afin que les agents des eaux de Paris
puissent faire la manoeuvre des robinets d'coulement et d'arrt.

Les conduites E et H ont t poses dans de simples tranches, et ne
sont  dcouvert que dans le regard. Il n'en est pas de mme de celles
qui sont figures aux lettres K. L. Celles-ci sont poses sur
encorbellement dans des galeries. Ce systme, qui permet de s'assurer 
chaque instant de l'tat des conduites, et de les rparer sans
intercepter la circulation et remuer le pavage, peut tre adopt pour
les conduites d'eau. Mais cette mthode ne pourrait tre employe pour
les tuyaux de gaz,  cause des dangers qui en rsulteraient.

Notre, gravure reprsente la mise en communication de deux conduites, de
diamtre diffrent par le tuyau circulaire M, garni de ses robinets
d'coulement et de vanne.

Nous n'entrerons pas dans les dtails explicatifs sur la forme et la
manoeuvre de ces robinets; ils seraient longs et exigeraient des
dveloppements techniques qui n'intresseraient qu'un petit nombre de
nos lecteurs. Nous dirons seulement que cette mise en communication des
tuyaux a lieu pour remdier aux irrgularits du service. On tient ainsi
les conduites en charge l'une par l'autre, on supple au besoin aux eaux
de l'Ourcq, lorsqu'elles font dfaut, par les eaux de la Seine, et
rciproquement. Lors d'un accident, la seule manoeuvre d'un robinet
suffit pour procurer l'eau  tout un quartier, que sans cela pourrait en
rester priv fort longtemps.

Aprs les conduites d'eau viennent les conduites de gaz. Les tuyaux N.
O. desservent la rue  droite, et les tuyaux P. R. la rue  gauche. Dans
les rues dont la largeur est assez considrable, et qui surtout sont
divises dans le milieu par un gout, il est d'usage de placer une
conduite de gaz de chaque ct, afin d'viter les inconvnients qui
rsulteraient pour les branchements particuliers des deux cts de la
rue, s'il fallait  chaque fois traverser toute la largeur de la
chausse et la maonnerie de l'gout. Notre gravure ne prsente donc que
les conduites ncessaires; les petits tuyaux S sont ceux qui desservent
la borne-fontaine, l'clairage public, et quelques concessions
particulires d'eau, de gaz, etc.

Quelquefois le nombre de ces tuyaux est plus considrable. La grosseur
en varie aussi beaucoup, il y en a dont l'norme diamtre est de 0,50 
0,60 c. sont de vritables tonneaux; la matresse conduite des eaux de
Chaillot est de ce nombre. D'autres, au contraire, n'ont que 0,08 c. Les
petits tuyaux en plomb sont aussi exigus qu'on le dsire.

Les gouts varient galement de largeur; ils sont de petite ou de grande
section, pour se servir du terme administratif, selon l'importance et la
longueur de leur parcours, selon le volume des eaux qu'ils sont appels
 recevoir. Les gouts-galeries sont ceux qui reoivent en outre une
conduite supporte par encorbellement.

Voil donc l'aperu rapide de ce que l'on trouve sous le pav, de ce qui
constitue le premier tage de Paris souterrain. Quant au peuple qui
anime et gouverne cette cit suburbaine, sans doute il vaut mieux
n'avoir pas de frquents rapports avec ses rteaux mal odorants, ses
lampes fumeuses et ses grosses bottes; mais cette existence d'un travail
pnible et rebutant mrite bien aussi quelque intrt. Passer les jours
entiers dans ces troites et humides cavernes, sans lumire, sans
soleil, et sans autre air que les manations ftides des immondices,
gagner sa vie  remuer la fange produite par un million d'individus qui
s'agitent sur leurs tte, certes le salaire de ceux qui se dvouent 
une semblable profession est rudement gagn. D'ailleurs cette existence,
triste toujours, n'est souvent pas sans pril. Ces ddales obscurs ont
vu de sanglantes catastrophes, de terribles agonies, et la funeste
histoire de la galerie des Martyrs n'est pas la seule que les gouts de
Paris aient  dplorer.

Pour achever cette rapide description du premier plan de la ville
souterraine, nous devons dire qu'elle possde deux fleuves: l'un au
nord, sur la rive droite; l'autre, au sud, sur la rive gauche de la
Seine.--Le premier, que l'on appelle l'aqueduc de ceinture, est une
large galerie vote qui reoit les eaux du canal  la Vilette, et les
mne jusqu'au faubourg du Roule. C'est une rivire claire, limpide et
tranquille.--L'autre..., hlas! elle fut jadis clbre, et, non contente
de traverser la grande cit aux rayons du soleil, elle la menaait sans
cesse de sa puissance et de ses colriques dbordements. En 1579, la
nuit du 1er avril, elle inonda Paris, et ses eaux montrent jusqu'au
deuxime tage des maisons. O gloire!  vanit des puissances dchues!
depuis, la Bivre n'a menac que d'empester, par l'infection de sa vase,
les quartiers qu'elle inondait autrefois. On l'a emprisonne, mure,
vote..., et elle n'est plus qu'un gout obscur!

Mais ce premier tage souterrain est bien prs encore de la surface. En
suivant les conduites, en traversant les galeries, nous avons pu heurter
le sol des caves, et mettre la tte aux soupiraux pour demander et
recevoir des nouvelles du monde suprieur. Toutefois, en descendant plus
bas par intervalles, nous avons pu our quelques bruits tranges,
quelques signes prcurseurs de demeures plus profondes encore. Nous
avons pu voir que quelques-unes de ces trappes, mystrieuses ouvertures
places  la superficie du pav comme les fentres de ces habitations
obscures, ne s'taient pas ouvertes  notre approche. Elles
appartiennent  nue autre cit enfouie. C'est de ce ct que nous allons
diriger notre voyage.

_(La suite  un prochain numro.)_



                           Don Graviel l'Alfrez.

                            FANTAISIE MARITIME.

(Suite.--Voir page 39.)

II.

La veille de Nol, tous les officiers de la frgate voulurent aller
passer la nuit  terre, car, aprs la messe, le gouverneur devait donner
 toutes les autorits civiles et militaires un rveillon suivi d'un
grand bal, qui se prolongerait jusqu'au jour. Don Graviel et son ami
Fernando se chargrent seuls du service  bord de _la Santa-F_.

Vers minuit, toutes les cloches de la ville commencrent  carillonner 
qui mieux mieux; les rues, sillonnes par des milliers de torches,
semblaient embrases; l'obscurit n'en tait que plus paisse dans la
baie de la Havane. Les trois chefs de complot se tenaient  l'arrire de
la frgate.

Les armes sont-elles dans la chaloupe? demanda don Graviel au
contre-matre Brombollio.

--Oui, capitaine.

--Eh bien! fais embarquer tous nos gens sans bruit; combien sont-ils en
tout?

--Cinquante; je n'ai pas pu en prendre un de moins, tous des amis, des
matelots achevs, des enrags premier choix.

--C'est dix de trop; mais allons toujours.

Don Graviel avait eu soin d'expdier tous les canots en corve pour la
nuit entire; il ne restait plus que la chaloupe et une lgre yole
rserves aux dserteurs. Fernando et quarante marins, arms jusqu'aux
dents, partirent avec la premire; elle dborda mystrieusement, longea
les quais non sans motif, et se perdit ensuite au milieu des btiments
de commerce. La yole fut monte par don Graviel, matre Brombollio et
les dix plus robustes matelots. Un poignard en ceinture, un pistolet
cach sous leurs vtements, des biscaens estrops au bout de longs
btons en manire de flaux, tel tait l'quipement de la bande d'lite.
Ils abandonnrent la frgate  la garde de Dieu et sans canots. Puis ils
nagrent droit au rivage, o l'on accosta dans un troit canal situ
entre deux hautes tes maisons. La petite embarcation, cache par
l'obscurit la plus profonde touchait cependant le bord; deux hommes y
restrent; en cas de malheur, ils avaient ordre de s'enfuir, et de
prvenir au plus vite leurs camarades de la chaloupe.

--Eh bien! Brombollio, le d est en l'air, disait l'enseigne.

--La peste touffe les filles! rpondit le matre; cette terre me brle
les pieds!

L'glise n'tait pas loigne; les marins y pntrrent  la suite de don
Graviel, travesti en matelot; ils se confondirent dans la foule sans
perdre leur officier de vue.

Du ct des femmes, Dona Juana occupait la place d'honneur. Dans le
choeur taient groups don Antonio Barzon, ses aides de camp, le
commandant de _la Santa-F_, les officiers de la rade, ceux de la
garnison, l'intendant colonial et tous les dignitaires de la cit.

Par quelle porte sortira-t-elle? se demandait don Graviel avec anxit,
tandis que matre Brombollio continuait  maugrer tout bas contre les
filles et les amoureux.

Dona Juana priait dvotement; et, certes, les gais propos du dernier bal
taient loin de sa mmoire.

Si elle eut une distraction, ce fut quand elle remarqua, bien malgr
elle, que don Graviel n'tait pas venu  la messe avec son commandant;
elle ne conclut qu'il tait de service  bord. La fte de la
_Media-noche_ devait suivre l'office, elle regretta peut-tre l'absence
du tmraire alfrez; mais, htons-nous d'ajouter que ces penses
mondaines n'effleurrent qu' peine l'esprit de la jeune fille; encore
se les reprocha-t-elle en faisant son examen de conscience.

Enfin, la foule s'coula lentement; don Antonio Barzon sortit du choeur,
s'avana vers sa fille, lui offrit le bras et se dirigea vers la porte
latrale. Un carrosse attendait dehors. Les officiers se pressaient en
foule  la suite du gouverneur; l'issue allait tre obstrue. Don
Graviel fit un signe, s'ouvrit passage de vive force  travers les
autorits galonnes, et fut imit par ses compagnons. Une certaine
confusion s'ensuivit. Les dignitaires coloniaux s'indignaient de
l'insolence des rustres qui les coudoyaient, mais les rustres gagnaient
du terrain.

Dj le marquis de las Hermaduras prsentait la main  sa fille pour la
faire, monter en voiture quand le bouillant alfrez le poussa rudement
en arrir, enleva Juana  bras le corps, et se prit  courir en criant
Nol! C'tait le mot de ralliement.

Au secours! aux armes! soldats et citoyens,  moi! hurlait avec fureur
don Antonio Barzon. Les officiers tirrent leurs pes, la garde du
gouverneur croisa la baonnette.

Nol! Nol! en avant les biscaens! rpondirent les matelots.

Brombollio et ses huit camarades couvraient la retraite de l'enseigne,
le terrible moulinet de leurs flaux enferrs tenait en respect la
multitude effraye. Dona Juana, perdue, se dbattait inutilement entre
les bras de son ravisseur, qui la dposa bientt dans la yole, s'y jeta
ainsi que ses gens, et poussa au large.

Tout cela dura moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

Mille clameurs partaient du rivage, o rgnait un dsordre inexprimable.
Cent torches clairrent bientt l'troite ruelle par laquelle les
marins s'taient enfuis; les soldats avaient charg leurs armes, mais
comment tirer? on aurait pu blesser la fille du gouverneur. La yole
d'ailleurs filait plus vite qu'un trait, elle ne tarda pas  s'effacer
dans l'ombre.

Des canots! des canots! mort de ma vie! ou je vous fais tous pendre 
l'instant! Des canots! sang et tonnerre! rptait d'une voix
tourdissante l'illustrissime don Antonio Barzon.

Les officiers de marine, ceux de _la Santa-F_ entre autres,
parcouraient les quais en cherchant des canots partout: mais la
chaloupe, en passant, avait entran les uns, engrav les autres, jet
les avivons  la mer, dmont les gouvernails; et grce aux prcautions
de don Graviel, la frgate,  qui l'on fit en vain des signaux de nuit,
ne put expdier le moindre batelet  terre.

Pendant que le gouverneur et tous les siens se trouvaient ainsi clous
au rivage, la yole rejoignait la chaloupe entre deux pontons abandonns,
lieu convenu de rendez-vous.

On doit rendre cette justice  l'entreprenant alfrez, que son plan
tait habilement combin. L'amour, par exception  l'adage du fabuliste,
n'a point exclu toute prudence, bien que matre Brombollio, qui murmure,
soit loin de partager notre opinion.

Dona Juana, effraye, n'avait pas encore reconnu son audacieux
adorateur, qui crut devoir laisser au contre-matre le soin de la
rduire au silence. La mantille de soie de la jeune fille fut galamment
convertie en billon: un petit mal pour un grand bien; don Graviel avait
permis cette violence assez peu chevaleresque. Du reste, il gouvernait
et n'ouvrit la bouche que quand il s'agit de donner le mot de passe 
son complice Fernando, et mme eut-il la prcaution de contrefaire sa
voix. Puis les deux embarcations vogurent de conserve; les aventuriers
visitrent leurs amorces de pistolet, et l'on se dirigea, toujours  la
muette, vers le _Caprichoso_ dont on connat suffisamment la physionomie
extrieure, mais sur lequel de nouveaux dtails deviennent ncessaires.

_Le Caprichoso_ n'tait pas navire de guerre; seulement, il portait sur
pivot une longue pice de 24 en bronze; par son travers grimaaient dans
la ligne rouge une dizaine de canons en fonte d'un moindre calibre: de
distance en distance,  l'arrire,  l'avant, jusque dans la hune,
s'panouissaient, comme les fleurs dores d'un parterre, bon nombre
d'espingoles et de petters de deux  six livres de balles. Le tout tait
merveilleusement fourbi et reluisait de la faon la plus apptissante.

_Le Caprichoso_ n'tait pas non plus un navire marchand; seulement, il
tait en rapports suivis, avec les gros ngociants de la Havane, on
l'avait vu livrer commercialement superbes cargaisons de ngres qui,
disait-on, n'avaient pas d lui coter cher. On assurait que son
excellence don Antonio Barzon s'intressait paternellement aux
oprations de cet estimable spculateur, dont quarante gaillards de
mauvaise mine composaient l'quipage. Un certain Bertuzzi, assez mal
fam dans ta colonie, quoique fort bien reu chez le gouverneur, le
commandait.

Ho! de la chaloupe! hla d'une voix clatante un homme qui se dressa
sur le couronnement; et pourquoi ne dirions-nous pas tout de suite que
cet homme tait simplement le capitaine Bertuzzi?

Ronde d'officier! rpondit militairement Fernando en longeant le
brick-golette illumin de bout en bout, car les ngriers aussi
faisaient rveillon. Ils buvaient, dansaient, hurlaient et riaient aux
clats. Le talia coulait  flots, et le pote de la bande,--o n'y
a-t-il point un pote?--improvisait une chanson de circonstance sur la
capture de quelques traitants dont on avait, le mois dernier, pris les
noirs et brl les navires.

A la rponse rassurante du garde-marine, le capitaine Bertuzzi se
recoucha nonchalamment  plat-pont. Tout en fumant le cigare, et
attendait, le digne homme, que ses jurons en fussent aux coups de
couteau pour mettre le hol et les envoyer dans leurs hamacs. Mais, il
n'avait pas eu le temps de fumer trois bouffes, que son bord fut tout 
coup envahi par les cinquante dserteurs de _la Santa-F_, et que lui
personnellement se trouvait aux prises avec quatre vigoureux matelots
dont le dogmatique Fernando dirigeait les mouvements.

Capitaine Bertuzzi, pas de colre, je vous en prie, disait posment le
garde-marine; voyez, ce pistolet, si vous faites le mchant, il vous
cassera la tte.

Pris au pige o tant de fois il avait fait tomber ses confrres, le
ngrier-pirate fut artistement garrott, billonn et dpos dans la
chaloupe. Inutile d'ajouter que les marins de la frgate n'avaient pas
laiss  ceux du brick le temps de courir aux armes. Leurs arguments,
aussi simples que celui de Fernando, eurent un gal succs. Sur ces
entrefaites, par les soins de don Graviel, dona Juana, qui maintenant
pleurait  chaudes larmes, avait t enferme dans la cabine du
capitaine; enfin, lorsqu'une bonne moiti des ngriers eurent t
rangs, pieds et poings lis,  ct du capitaine Bertuzzi, l'enseigne,
dpouillant sa cape de matelot, fit briller son uniforme et s'adressa
aux autres en ces termes:

Gens du _Caprichoso_. nous sommes les plus forts et les plus nombreux;
le premier de vous qui tmoignera le moindre mcontentement sera jet 
la mer avec un boulet aux pieds. Soyez donc sages et mignons comme des
brebis. Secondement, si l'un de vous s'avise de toucher une arme, sans
ma permission, il aura le droit d'tre immdiatement hiss au bout de la
grand'vergue. D'ailleurs, vous faisiez la course avec Bertuzzi, vous la
ferez avec moi, voil toute la diffrence. _Range  larguer les voiles!_

--Bien parl! dit matre Brombollio en disposant son monde pour
l'appareillage.

La chaloupe, pleine des hommes dont les capteurs avaient jug prudent de
se dbarrasser, fut abandonne en drive, sans avirons. On leva l'ancre,
on tablit les voiles, et  l'aide d'une lgre bris on navigua sur
l'entre du port.

Durant ces diverses oprations, l'alarme allait croissant dans la ville,
l'on y battait la gnrale, la garnison prenait les armes, le gouverneur
avait enfin des canots  ses ordres, les officiers de terre et de mer se
multipliaient, les forts se mettaient sur la dfensive, des coups de
canon de signaux retentissaient sur l'une et l'autre rive du port.

Maudite donzelle! murmurait matre Brombollio. Sans elle pourtant
personne ne se douterait de rien, nous filerions notre petit noeud au
large, et, au point du jour, on pourrait nous courir aprs.

--Ne me parlez pas des femmes! rptait dogmatiquement Fernando
Ribalosa.

Don Graviel tait trop occup de la manoeuvre pour descendre dans la
cabine o l'infortune Juanita ne cessait de se lamenter, toujours sans
rien comprendre de ce qui lui arrivait. L'entrevue promettait d'tre
dlicate; elle exigeait du calme, du sang-froid, du temps surtout. D'un
autre ct, la brise de terre mollissait. Le canon de la frgate se fit
entendre  son tour, preuve certaine que le commandant de _la Santa-F_
soit enfin parvenu  rejoindre son bord. La position devenait critique.

Il serait dommage de manquer l'affaire aprs avoir si bien commenc,
murmura l'enseigne.

--D'autant plus que nous serions invitablement mis au croc, rpondit
matre Brombollio.

--Comme des goujons au bout d'une ligne, ajouta le garde-marine.

--Armez les avirons de galre, mes petits coeurs! commanda don Graviel,
et si vous tenez  votre peau, nagez, ventre bleu! nagez, les camans,
enlevez-moi  connue des tigres!

Le brick-golette ne tarda pas  glisser sur la mer unie,  l'aide de
ses longues rames.

Fernando, sans perdre de temps, faisait charger  double projectile,
boulet et mitraille, toutes les pices d'artillerie du _Caprichoso_. Les
ngriers, voyant qu'on ne leur faisait aucun mal, se prtrent  tout de
fort bonne grce.

Cependant les embrasures du fort du Morro, sous lequel il faut
ncessairement passer pour sortir, s'illuminaient peu  peu. On voyait
les canonniers apprter leurs pices; les murailles du fort de la Puota,
qui dfend galement l'entre du port, se garnissaient aussi de soldats.
La frgate _la Santa-F_ sembla faire des mouvements: les dserteurs
crurent reconnatre le son de ses trompettes appelant l'quipage aux
postes de combat; bientt aprs elle largua ses voiles. Tous les
btiments lgers de la station, canonnires, golettes, pataches,
tartanes, se mettaient en route. Les commandements marins rsonnaient
d'un bout  l'autre du port, et, chose plus douloureuse encore, le bruit
cadenc des avirons de la flottille de chasse devenait plus distinct de
minute en minute. On avait,  bbord, le fort du Morro;  tribord,
devant et derrire, des ennemis flottants.

Oh! les femmes, les filles, les mantilles, les basquines et les jupons
de malheur! je les voudrais  tous les cinq cent mille diables. Race de
femelles damnes! perdition des hommes! engeance maudite! rptait 
chaque coup de rame matre Brombollio, qui donnait l'exemple de nager
vigoureusement. Il mlait  ses maldictions des encouragements non
moins nergiques. Nagez donc, les agneaux! disait-il; souquez! hardi!
ferme, mille millions de tonnerres! ne dormons pas. Voil une satane
canonnire qui veut nous couper la route!

Fernando, sa longue-vue de nuit en main, examinait la baie, et toussait
 intervalles gaux; c'tait sa mthode pour tmoigner de l'inquitude.
Le grave garde-marine s'tait spcialement charg de la pice  pivot,
qu'il pointait sur la canonnire la plus rapproche.

Quant  don Graviel, il commenait  craindre de perdre la partie.

G. DE LA LANDELLE.

_(La suite  un prochain numro.)_



Courrier de Paris.

La semaine n'a produit que des oeuvres dramatiques mdiocrement
rcratives, et qui mritent  peine une rapide mention; _le Vieux
Consul_ aurait mieux fait, par exemple, d'attendre le carme; il est
d'un intrt assez maigre pour qu'on regrette qu'il n'ait point patient
jusqu' cette poque si conforme  son temprament. Ce vieux consul
n'est rien moins que Marius le proscripteur; or, je vous demande si les
proscriptions conviennent  la saison des bals masqus; quelques beaux
vers, une ou deux scnes nergiques, ont pu difficilement prserver
Marius du pril rsultant de son apparition en plein carnaval; il a eu
affaire  un parterre d'tudiants encore tout mus du galop de la veille
et qui riaient aux clats et jouaient, peu s'en faut, des scnes de
dbardeurs aux moments les plus pathtiques; pour rien au monde, nos
tourdis ne voulaient de tragdie ce jour-l. Le mercredi des cendres,
le _Marius_ de M. Ponroy aurait peut-tre mont aux nues! Il n'y a rien
de tel que de choisir son temps: arriver  propos est un grand art.

Vous parlerai-je des vaudevilles venus au monde  la mme poque,
pauvres cratures chtives, qui n'ont ni jeunesse ni gaiet et sont
peut-tre dj mortes, pour la plupart, au moment o je parle; _les
Oppressions de voyage_ enterres en une soire, sous les sifflets; _les
Comdiens ambulants_ reproduisant pour la centime fois, sans beaucoup
d'adresse ni d'esprit, le roman comique de Scarron; _le Nouveau
Rodolphe_, parodie des _Mystres de Paris_, que le parterre a siffl
sans mystre? Non, vraiment, je n'abuserai ni de mon temps ni du vtre
pour vous entretenir de ces fadaises; un seul vaudeville a survcu 
cette mortalit universelle: c'est _le Major Cravachon_. Ce brave major
ne manque ni de franchise ni de gaiet, il a servi sous Napolon; on
s'en aperoit  son ton vainqueur et  ses redoutables moustaches; et,
bien qu'il ait dpos son glaive, Cravachon n'en a pas moins l'humeur
terriblement belliqueuse; si vous n'avez pas pourfendu au moins trois ou
quatre chrtiens, vous n'tes pas son homme; imaginez, d'aprs cet
chantillon, ce que Cravachon exigerait de celui qui s'aviserait
d'aspirer  l'honneur d'tre son gendre;  moins d'tre un foudre de
guerre, ne vous y frottez pas; or, les Csars et les Cravachons sont
rares, et notre vaillant major en est rduit  conduire, l'un aprs
l'autre, une quantit de soupirants qui prtendent  la main de sa
fille. Quoi donc? faudra-t-il que la pauvre petite sche et dessche
dans les ennuis du clibat? Ne trouverons-nous pas,  la fin, un
fier--bras pour conclure ses noces? Cravachon commence  dsesprer; le
monde n'est plus rempli que de livres, pense-t-il; enfin, un lion lui
arrive; celui-l a le poignet fort, le coeur vaillant, le jarret
intrpide; il donne  Cravachon un grand coup d'pe pour premier
certificat. Cravachon ne se sent pas d'aise, lui tend les bras, le
caresse, l'embrasse et lui dit; Touchez l, vous avez ma fille!--Cette
recette pour le mariage n'est pas encore trs-rpandue, et fort peu de
beaux-pres s'accommoderaient de recevoir le coup d'pe reu par
Cravachon, au risque de rester comme lui six mois au lit  se faire
panser; mais ne sommes-nous pas dans un sicle original? Patience donc!
le got en viendra peut-tre, et ces demoiselles ne se marieront plus
autrement.--Les auteurs de cette petite pice comique sont MM. Lefranc
et Labiche.

La semaine du moins a t particulirement remarquable par l'apparition
d'un important personnage; pendant deux jours il a visit les quartiers
les plus frquents et les rues les plus fameuses, excitant partout une
curiosit immense, et recevant des honneurs magnifiques: des hrauts
d'armes, des gardes  pied, des cavaliers le casque en tte, lui
servaient de cortge, au roulement du tambour, au bruit d'une musique
militaire; son tat-major se composait de Grecs, de Romains, de
chevaliers arms de pied en cap, de gentilshommes ressuscits de la cour
de Louis XIII et de Louis XIV. C'est peu encore; les dieux et demi-dieux
s'taient mis  sa suite; Hercule, Hb, Vnus, Mars, Cupidon, Bacchus,
Junon, Minerve, Apollon, Jupiter lui mme, le terrible Jupiter, lui
faisaient escorte; et le vieux Saturne n'avait pas ddaign de monter
sur un char et d'en tenir les rnes.

Un autre aurait pu tirer vanit de ces honneurs inous, et attendre que
des gens qui dsiraient le visiter et le voir fissent auprs de lui les
premires dmonstrations; mais le personnage en question a montr qu'il
n'tait ni difficile ni exigeant sur l'affaire de l'tiquette; il a
tranch la difficult en faisant, de sa propre personne, des visites
empresses aux notables habitants de la ville. C'est ainsi qu'il est
all saluer successivement M. le ministre des finances, M. Sauzet,
prsident de la Chambre des Dputs, M. le marchal Soult, M.
l'ambassadeur d'Autriche, M. le prsident de la Chambre des Pairs, M.
Crinin-Gridame et M. Duchatel; mais son hommage le plus solennel a t
pour le chteau des Tuileries: c'est l qu'il s'est efforc surtout
d'tre agrable et de russir.

De quoi s'agit-il? dites-vous.--Mais d'un personnage de poids, du poids
de 1,370 kilogrammes.--Vous l'appelez?--Le boeuf gras, roi du carnaval;
son rgne a dur trois jours: commenc et inaugur dimanche  dix heures
du matin, il s'achevait mardi soir aux abattoirs Montmartre. Les
courtisans et les grands-officiers de carnaval, qui l'avaient servi et
flatt pendant sa puissance, l'ont mang en beefteack aprs sa chute; 
fragilit des grosseurs humaines!

Le boeuf gras mort, tout est dit, le carnaval est enterr. Un soleil
charmant, un ciel d'azur, ont clair son dernier jour; il est
impossible de finir plus gaiement, et surtout d'avoir pour cortge, et
pour tmoins de sa journe suprme, des amis plus nombreux et plus
empresss.--Ds midi, une moiti de Paris s'tait mise  ses fentres
pour voir passer le carnaval; l'autre moiti se rpandait dans les rues;
de la Madeleine  la bastille, le boulevard tait couvert d'une
population immense, qui s'agitait tumultueusement et se pressait sur les
dalles des contre-alles, tandis qu'une double haie de voitures occupait
les bas-cts, s'allongeant  perte de vue; c'tait l'image de l'galit
parfaite; l'quipage armori tait rang sur la mme ligne que le
fiacre plbien; l'lgante calche et l'humble vinaigrette marchaient
du mme pas monotone et lent; quant au carnaval, il tait difficile de
l'apercevoir. Les curieux ne manquaient pas; ils arrivaient par
milliers,  pied,  cheval, en voiture, pour assister aux exercices du
dieu burlesque; mais le dieu daignait  peine se manifester  et l,
sous la forme de quelques dbardeurs crotts, trottant pdestrement 
travers la foule, qui les saluait de ses hues; et  peine deux ou trois
calches charges de masques venaient-elles, de loin en loin, tmoigner
qu'en effet Paris tait en plein mardi-gras.

Le carnaval est encore une de ces vieilles institutions que le temps a
modifies, sinon compltement dtruites; autrefois, messire carnaval
s'veillait ds le matin, s'affublait de son costume bigarr, couvrait
son visage du masque joyeux ou grotesque, et s'en allait par toute la
ville agitant ses grelots et amusant les passants, les scandalisant
quelquefois de ses lazzi et de ses propos effronts; le carnaval
agissait en plein jour et  la face de tout le monde; ses desservants
innombrables, rpandus de tous cts, transformaient Paris, pendant deux
ou trois journes, en un immense magasin de masques en plein vent.

Le carnaval d'aujourd'hui a d'autres fantaisies et d'autres habitudes;
il trnait autrefois dans la rue; il envahissait les carrefours, les
boulevards, les places publiques; on le rencontrait  chaque pas;
c'tait lui, toujours lui; il tait matre de la cit et de ses
faubourgs. Maintenant la lumire lui dplat; la vie publique n'est plus
son affaire; d'anne en aime il s'est retir de la rue, et on peut
prdire que dans peu de temps il en aura compltement disparu; il ne
restera du carnaval en plein air que cette population ambulante et
curieuse,--qui viendra encore le chercher  travers la ville, longtemps
aprs qu'il n'y sera plus.

Il ne faut pas conclure de ce qui prcde que le carnaval est dfunt; il
n'a jamais eu, au contraire, une vie plus agite et plus furieuse; il ne
s'est jamais livr  sa folle passion avec moins de modration et de
retenue: mais, au lieu du jour, c'est la nuit qu'il recherche; le
carnaval est devenu noctambule. Honntes curieux dsappoints, qui avez
pass toute votre journe  courir vainement aprs le carnaval en
soufflant dans vos doigts, si le soir, minuit venu, vous tiez entrs
dans la salle de l'Opra-Comique ou de l'Opra, si vous vous tiez
glisss au Prado et dans tous les lieux nocturnes o le bal trouve
asile, c'est pour le coup que le carnaval vous aurait apparu dans toute
sa force et sa souverainet.--Oui, le voil! c'est bien le carnaval, on
le reconnat  ses cris,  son agitation,  ses traits convulsifs,  son
effronterie,  sa fureur pour le plaisir; c'est lui qui a revtu de ses
oripeaux cette multitude diapre; c'est lui qui la prcipite dans cette
joie violente, dans cette danse  tous crins, dans cete valse  tous
bras!--Tout s'explique; le carnaval se calme et se repose pendant le
jour, afin d'avoir assez de force pour soutenir le choc de ses nuits
terribles. Il fait comme ces gastronomes et ces dbauchs prudents qui
se prparent, par un peu de dite et d'abstinence aux excs d'un norme
repas et d'une orgie.

Quant  su mort et  sa spulture, le carnaval n'a rien chang aux
usages passs; c'est toujours le lendemain du mardi gras qu'il expire;
c'est toujours  la Courtille que se clbre, la crmonie funbre, et
que les adorateurs du carnaval viennent l'escorter en grande pompe et
assister  son dernier soupir.

Le carnaval de 1844 a t inhum avec un crmonial inaccoutum et une
si grande affluence de fidles que nous sommes obligs, en conscience,
d'en faire part aux abonns du _l'Illustration_, et de leur mettre sous
les yeux les traits principaux de cette fin mmorable.

Il est six heures du matin; les rverbres mlent au jour naissant leurs
dernires lueurs blafardes. Cette rue qui s'allonge devant vous se nomme
la rue du Faubourg-du-Temple. Il est ais de la reconnatre  l'enseigne
qui se fait voir  gauche avec ces mots; _Vendanges de Bourgogne._--Les
bals viennent de cesser; les danseurs, ples, haletants, les yeux caves,
harasss des joies de la nuit, se sont jets ple-mle, ceux-ci dans le
fiacre, ceux-l dans le cabriolet, d'autres dans la calche bante; ils
s'en vont tous  la Courtille user de leur dernire heure et saluer de
leurs derniers cris d'amour le carnaval qui finit,  la barbe du
mercredi des cendres.--Vous les voyez qui vont et viennent, montent et
descendent; la rue est encombre de voitures et de mascarades. En voici
une qui s'arrte. Quels gestes! Quelles attitudes! D'o vient cette
halte? Pourquoi cette pantomime nergique et cet air agressif? Eh! ne
faut-il pas que ces vaillants masques se dfendent? Se laisseront-ils
impunment railler par cette commre  l'loquence hasarde, qui leur
montre le poing et leur lance  bout portant des fragments de dialogue
qui n'ont rien d'attique? Ce n'est pas  cette heure, et dans la rue du
Temple, qu'il faut compter sur des voix mlodieuses comme la voix de
Cinti-Damoreau ou de Persiani; ce n'est pas  la descente de la
Courtille qu'on enseigne les belles manires et la modestie; ce n'est
pas entre dbardeurs qu'on tient cole de marivaudage. Cependant un
sergent de ville, las de cette rude campagne du carnaval, s'endort  ce
terrible vacarme, comme Tytire au doux murmure d'une source limpide.
Mais que vois-je prs de lui? Un enfant tout nu! c'est l'ami Carme,
fils posthume du Carnaval.

[Illustration: Descente de la Courtille.]

[Illustration: Un Sergent de Ville le mercredi des cendres.]

Puisque Carme vient de natre, il est clair que Carnaval est trpass.
Le pre n'a jamais pu vivre avec le fils. Et, en effet, Carnaval n'est
plus, voici qu'on le fait porter en terre, non pas comme feu M. de
Marlborough, par quatre-z-officiers, mais accompagn d'un cortge
digne du dfunt, et tout  fait de circonstance.

Le Mardi gras est couch sur le dos, comme il convient  un mort; on a
eu soin de le revtir de tous ses insignes, ordres de toute espce et
dcorations. Tandis que le pauvre hre, tout  l'heure si tapageur et si
bon vivant, garde cette position immobile, on voit  droite le Mercredi
_descendre_ de son chelle; Mercredi ne se dcide pas  cet exercice
sans quelque hsitation; il a peur du Mardi gras, tout mort qu'il parat
tre; tels les hritiers du grand Alexandre ne pouvaient approcher de
ses restes sans plir. Le Temps, qui n'entend pas raison sur cette
question et veut que ses affaires marchent, le Temps pousse
trs-positivement Mercredi par derrire pour lui donner de l'audace et
l'obliger  sauter le pas.

Mercredi mne  sa suite le cortge ordinaire et la cour de sa trs-ple
et trs-tique majest Carme: poissons de mer et d'eau douce, oeufs
frais, panais, carottes, choux, salades, oignons, pinards, chicores,
toute l'insipide nation des lgumes. Un peu plus loin, le dieu Mars
survient absolument comme mars en carme.

L'apparition du Mercredi des cendres et la mort du Mardi gras produisent
des motions diverses: chacun, selon ses intrts, fte l'avnement de
l'un ou regrette le trpas de l'autre. Les sergents de ville, ces
martyrs du carnaval, saluent avec joie l'arrive de Mercredi, comme le
signal du repos et de la dlivrance; cependant au son de la cloche que
Mercredi fait rsonner dans ses mains, les dbardeurs, effrays, sentant
leur fin prochaine, se dispersent avec effroi; c'est pour eux le
tintement du jugement dernier. Quelques intrpides s'efforcent de faire
bonne contenance et de dfendre pied  pied l'empire du Mardi gras; ils
forment un bataillon sacr et luttent jusqu' la dernire extrmit,
menaant Mercredi du geste et de la parole. Vain courage! hrosme
inutile! qui peut arrter le Temps? Mardi n'est plus; Mercredi s'empare
invariablement de son domaine et rgne  sa place, en attendant que
Jeudi le dtrne  son tour, et ainsi de suite jusqu' la fin du monde
et des calendriers.

[Illustration: l'Ami Carme, fils posthume de Mardi Gras]

[Illustration: Enterrement du Carnaval.]

Ce personnage qui pleure  chaudes larmes sent bien que le mal est
irrmdiable; c'est un garon de caf-restaurant: il est plus
particulirement frapp que d'autres par la mort du Mardi gras. Que de
petits soupers il y perd, et que de pourboires! aussi voyez ses yeux se
fondre en eau; est-il une plus belle oraison funbre? et que ce Mardi
gras est heureux d'tre si tendrement regrett!--_De profundis!_ de la
part du petit Carme, fils de Mardi gras, qu'on lve secrtement au
champagne-Darbo pour le fortifier et en faire le Mardi gras de l'anne
1845.

Adieu, cher lecteur, et au revoir; j'espre que tu vas passer ton carme
honntement et que tu rachteras tes pchs petits ou gros du carnaval
dernier.



Thtre royal de l'Opra-Comique.

CAGLIOSTRO, OPRA-COMIQUE EN TROIS ACTES, PAROLES DE MM. SCRIBE ET DE
SAINT-GEORGES, MUSIQUE DE M. ADOLPHE ADAM.

On connat l'histoire du grand Cagliostro, soi-disant fils d'un grand
matre de Malte, lev secrtement en Arabie par le sage _Althotas_,
initi aux sciences occultes dans les pyramides d'gypte, lequel
prdisait l'avenir, gurissait toutes les maladies, prolongeait la vie
indfiniment et voquait les morts. Le plus merveilleux n'est pas qu'un
homme ait imagin toutes ces absurdits, c'est qu'il soit parvenu  les
faire croire, et cela  Paris, au dix-huitime sicle, vingt-cinq ans
aprs la publication de l'Encyclopdie, huit ans aprs la mort de
Voltaire, quatre ans avant la convocation des tats-Gnraux, qui furent
l'Assemble nationale. Et qui avait-il pour adeptes? des couturires,
des blanchisseuses? Non pas, s'il vous plat, mais de belles dames et de
grands seigneurs, et  leur tte un archevque, prince de l'glise, et
longtemps ambassadeur du roi Trs-Chrtien, le cardinal de Rohan!

Ce hros singulier vient d'avoir son tour auprs de la muse de M.
Scribe, muse, comme on sait, d'humeur facile, et incapable de rebuter
qui que ce soit.

M. Scribe a mis sur le thtre le personnage, mais non son histoire, ou
du moins aucun acte qui nous soit positivement connu. Mais si Cagliostro
n'a pas fait ce que M. Scribe lui prte, du moins il a pu le faire. Que
peut-on exiger de plus du drame en gnral et de l'opra-comique en
particulier?

[Illustration: Opra-Comique: _Cagliostro_ 3e acte, scne du
magntisme.--Madame Anna Thillon, Corilla; madame Boulanger, la marquise
Pottier, Cecilli; M. Chollet, Cagliostro; M. Henri, Caracoli; M. Mocker,
le chevalier.]

Au moment o commence la pice, toutes les imaginations sont frappes
des prodiges accomplis par Cagliostro, Paris et Versailles ont  la fois
les yeux sur lui, et les journaux sont pleins de rcits merveilleux dont
il est le hros.

Parmi les personnes qui croient Cagliostro sur parole, il faut mettre en
premire ligne un prince bavarois tout rcemment dbarqu  Paris, et
une certaine marquise de Volmrange, femme jadis  la mode, qui doit
avoir t charmante du temps du cardinal de Fleury, et qui, j'en suis
sr, n'tait pas encore trop mal en point sous le rgne de madame la
marquise de Pompadour. Elle a vu longtemps  ses pieds,--c'est elle qui
le dit,--le roi Louis XV et toute sa cour; mais tout est bien chang
depuis le nouveau rgne. Ses beaux jours sont passs, ses honneurs sont
dtruits. Comment les faire renatre? comment remonter le cours des
annes? comment effacer les fcheuses traces que cet insolent vieillard
qu'on nomme le Temps a imprimes sur son visage? Assurment il faut
toute la science et tout le pouvoir d'un Cagliostro pour cela.

Le Bavarois n'est gure moins embarrass: il est amoureux, cet infortun
prince, amoureux d'une cantatrice appele Corilla, artiste clbre, qui,
depuis trois ans, occupe tous les _dilettanti_ et tous les badauds de
l'Italie. Mais il a eu beau lui peindre sa passion dans les termes les
plus pathtiques, et joindre  l'offre de sa fortune celle de sa main,
il n'a pu rien obtenir, Corilla lui rit au nez toutes les fois qu'il
entame le chapitre de son amour.--C'est donc une trange bgueule,
dites-vous, que cette Corilla?--Point du tout, lecteur; attendez la fin
de mon rcit, et ne faites pas de jugement tmraire.

Monsieur le comte, dit le prince au charlatan, ne pourriez-vous me
donner quelque secret, quelque philtre pour me faire aimer d'une
cruelle? Cagliostro, qui a vu jouer _le Philtre_  l'Acadmie royale de
Musique, et qui sait son Scribe par coeur, rpond sans hsiter:

--Dans notre tat, nous en tenons beaucoup.

--Il serait vrai?

--Chaque jour j'en compose, car on en demande partout.

--Et vous en vendez?

--Oui.

--Et combien?

--Peu de chose.

Dix mille livres le flacon, pour ne point vous faire marchander.--Ah!
c'est pour rien, en vrit, et je vous devrai la vie.

La consultation de la marquise, est bien plus importante encore.
Monsieur le comte, ne pourriez-vous me rendre mes beaux jours
d'autrefois, l'clat dont brillaient jadis les roses qui
s'panouissaient sur mon visage, et le timbre argentin de ma voix, qui
chevrote si misrablement aujourd'hui?--Oui, madame.--Oh! donnez,
donnez, et toute ma fortune...--Doucement! il faut du temps pour
composer ce breuvage; il se fait avec le suc de plantes qu'on ne peut
cueillir que sur les plus hautes montagnes du globe. Un de mes amis en a
consomm, il y a quelques jours, le dernier flacon; il n'en a rien
laiss. Ah! si fait! il en reste deux ou trois gouttes.--Ah!
donnez-les-moi, monsieur le comte!-Hlas! madame la marquise, il y a 
peine dix minutes de jeunesse au fond de cette petite bouteille.--Eh
bien! ce seront dix minutes pendant lesquelles j'oublierai mon
chagrin.--Au fait, dit tout bas Cagliostro en regardant autour de lui,
il n'y a pas de glaces dans ce salon, et quant  ce miroir, je puis m'en
dfaire. II jette le miroir par la fentre, et donne le prcieux
flacon.

La marquise boit, puis cherche partout son miroir, mais en vain. Quel
dsespoir! tre jeune, et ne pouvoir pas jouir de sa jeunesse, mme par
la vue! ne pouvoir pas s'assurer de sa mtamorphose! L'ide ne lui vient
pas,  cette pauvre marquise, qui n'a pas de glaces dans son salon,
d'aller consulter au moins sa toilette dans sa chambre  coucher, ou de
s'assurer avec ses deux mains si sa taille est redevenue fine et svelte
comme autrefois; elle ne sait que crier  tue-tte: Mon miroir! o est
donc mon miroir? Quand soudain le marquis de Caracoli se prsente,
s'incline devant elle, et dit d'un air tonn: Quelle est donc cette
jeune fille? Ah! pauvre marquise! quelle vieille, ne fut-elle qu'une
petite bourgeoise, ne se pmerait d'aise en entendant faire une pareille
question?

Ce Caracoli, vous l'avez, devin sans doute, clairvoyant lecteur, n'est
autre qu'un adroit compre, introduit dans la maison par Cagliostro,
pour l'aider  ses tours de passe-passe. Il a fort bien dbut, en
tombant de voiture tout exprs pour se faire gurir des suites de ce
terrible accident. Ah! monsieur le comte, s'crie la vieille, un flacon
de votre eau de Jouvence, et je n'aurai rien  vous refuser. Vous
n'aurez, qu' dire.--Madame, dit l'lve d'Althotas, vous savez que ce
n'est jamais l'intrt qui me guide. Il n'y a qu'une rcompense 
laquelle j'aspire; c'est la main de votre charmante nice.

La charmante nice a un million de dot.

Malheureusement, elle est peu dispose  jouer ce rle de lettre de
change, car elle aime de tout son coeur son cousin le chevalier de
Saint-Luc, qui le lui rend de son mieux. Mais Cagliostro a des moyens 
lui pour vaincre toutes les difficults, comme il a des remdes pour
gurir toutes les maladies.

Le compre Caracoli, trs-subtil espion, je vous le jure, a surpris une
conversation fort intressante entre le chevalier et une jeune trangre
qui est venue lui rappeler d'anciennes amours et d'anciens serments.
L'trangre est justement cette Corilla dont je vous ai dj parl, et
vous comprenez, maintenant, pourquoi le prince a toujours perdu auprs
d'elle son temps et son... bavarois. Caracoli va chez elle, lui apprend
la trahison du chevalier, et l'amne en secret dans un cabinet voisin du
laboratoire de son matre. L elle acquerra des preuves palpables de
l'infidlit de son muant. Bientt, en effet, le prince, la marquise, et
sa nice Ccile, arrivent dans ce laboratoire. Cagliostro dbute par
faire de l'or en leur prsence. C'est une des merveilles dont ils sont
le plus curieux.--Je donnerais mille louis, dit la marquise, pour voir
faire devant moi un grain d'or.--A ce prix-l, on comprend que
l'opration ne serait pas difficile; et, de fait il n'en cote pas tant
 Cagliostro. Il lui suffit de glisser adroitement dans le creuset
embras le lorgnon du compre Caracoli, lequel est cruellement mystifi
par ce tour de physique amusante. Le pauvre homme tenait beaucoup  son
lorgnon. Il faut vous dire que ce Caracoli, si spirituel et si fin au
premier acte, n'est plus, au deuxime, qu'un sot et qu'un poltron. Si
cette mtamorphose tait l'ouvrage de Cagliostro, ce serait la preuve la
plus incontestable qu'il pt donner de son savoir-faire.

Le _grand oeuvre_ accompli, Cagliostro parle mariage, et la marquise se
montre fort bien dispose en sa faveur, mais non le chevalier, et encore
moins Ccile, qui dclare aimer passionnment son cousin.--Bah! dit
Cagliostro, vous ne l'aimerez longtemps; passez, seulement cinq minutes
toute seule dans ce cabinet. Ccile y entre; elle y trouve Corilla, et
reparat bientt ple et agite.--Mon cousin, tout est fini entre
nous!... Monsieur, voici ma main.

Qui est tonn? Le chevalier; mais bientt Corilla se montre, et tout
s'explique.--Oui, tratre! oui, ingrat! c'est moi qui ai tout fait; je
lui ai rvl notre amour; je lui ai montr ton portrait, les lettres et
le poignard que tu m'as donn pour le percer le coeur, si jamais ce
coeur devenait infidle...--Ma foi, rpond tranquillement le chevalier,
je vous avoue, ma bonne, que vous n'en trouverez jamais une meilleure
occasion. Je ne vous aime plus du tout, parole d'honneur! mais, en
revanche, j'aime ma cousine comme je ne vous ai jamais aime.

La dclaration est tout  fait galante!

L-dessus vous croyez, que Corilla arrache les deux yeux au butor, ou
qu'au moins elle se trouve mal. Tant s'en faut! A la bonne heure,
monsieur. J'aime cette franchise; mon amour n'tait qu'un pur
enfantillage, n'en parlons plus. Pst!... le voil parti, et je ne veux
plus m'occuper que du vtre.

Voil un bel exemple, madame, et je vous conseille, dans l'occasion, de
ne pas manquer n'imiter Corilla.

A eux deux ils viennent bientt  bout du Caracoli, qui craint la
potence, et qui, pour se mettre en sret, vend, moyennant cinq cents
louis, tous les secrets de son matre. Ces secrets sont crits de la
propre main du charlatan sur un gros cahier de papier. Ces habiles de
comdie sont toujours prts  faire, quand l'auteur en a besoin, les
plus grosses maladresses et les plus insignes bvues.

Arm de ces terribles papiers, le chevalier aborde Cagliostro d'un air
triomphant. Vous allez, crire ici mme, tout de suite, et sous ma
dicte, votre renonciation  la main de Ccile.--Volontiers, dit
Cagliostro, et il crit. Puis, s'interrompant d'un air indiffrent et
lui prsentant sa tabatire: En usez-vous?--Volontiers, dit le
chevalier, lequel devient  son tour un sot, pour mnager  M. de
Saint-Georges nue priptie. Ce tabac, comme il devrait bien s'en
douter, n'est pas du tabac, mais de la belladone. Il ne tarde pus 
s'endormir, et Cagliostro reprend ses papiers. Puis il pousse un
ressort, et le trop confiant chevalier descend par une trappe... o il
vous plaira.

Voil Cagliostro  Versailles, chez la marquise, o le mariage doit
avoir lieu. Avant la noce, madame de Volmrange a promis aux convis de
les rgaler d'une scne de magntisme. Cagliostro a charg Caracoli de
lui amener une somnambule lucide, dont il a d'avance mis par crit les
rponses. Il vaudrait mieux sans doute qu'il fit ses affaires lui-mme;
mais les grands hommes sont toujours si occups!

La harpe rsonne; la porte retentit. Une femme voile s'avance et
s'assied sur le fauteuil prpar pour elle au milieu de la brillante
assemble. Cagliostro s'approche et excute autour de la tte du sujet
toutes les passes usites en pareil cas. Puis il carte le voile... O
surprise!  terreur!... C'est sa femme qu'il croyait bien loin et qu'il
retrouve  ce moment fatal. Et qui est cette femme qui revient si mal 
propos? Corilla en personne, qui l'avait quitt jadis, exaspre par ses
mauvais traitements, et n'avait fait qu'un saut du toit conjugal sur le
thtre! Or, la polygamie est un cas pendable: force est donc au grand
Cagliostro de se dsister de ses hautes prtentions. Mais du moins il se
vengera sur sa femme... Vain espoir! Corilla lui prsente un bref du
pape qui casse son mariage. Puis elle unit de sa main Ccile au
chevalier, et couronne enfin la constance du Bavarois, lequel ne manque
pas d'attribuer ce dnoment inespr au philtre qu'il a bu dans la
matine.

Tout cela forme un drame trs-compliqu, mais cependant trs-clair. On
reconnat toute l'habilet de M. Scribe  l'aisance avec laquelle il
dispose ces faits et amne les innombrables pripties au milieu
desquelles tout autre que lui se serait vingt fois perdu. Mais tout son
savoir-faire n'a pu russir  intresser le spectateur  cette
collection de sots, de fripons, ou de gens froidement honntes, et
dpourvus de sentiments nergiques et de passions sincres. Ces
messieurs et ces dames ont souvent de l'esprit, mais ils n'ont presque
jamais du coeur.

Quelle est cependant la mission de la musique, si ce n'est de traduire
en un langage harmonieux les mouvements du coeur?

Il n'est donc pas tonnant que M. Ad. Adam, charg d'ajuster de la
musique  ce drame, ait senti plus d'une fois son imagination dfaillir
et sa verve lui faire dfaut. Dans tout le cours du ces trois actes, il
n'a presque jamais  mettre en musique que de froides plaisanteries.
Tantt ce sont des couplets o le bavarois dresse l'inventaire des
prodiges accomplis par Cagliostro, tantt c'est un air o Cagliostro se
moque,  part lui, de la crdulit parisienne. Quand Corilla vient de
recevoir  bout portant la gracieuse dclaration que je vous ai
raconte, reste seule, elle se met  chanter _victoire! victoire!_ En
vrit il n'y a pas de quoi. Ccile et le chevalier n'changent pas, de
l'exposition au dnouement, une seule note qui ait pour objet de peindre
leurs froides amours. Le prince bavarois lui-mme, dont la passion est
ridicule, mais sincre, ne chante pas une seule mesure qui ait quelque
rapport  l'tat de son me.

Il ne faut donc pas reprocher trop rudement  M. Adam d'avoir produit
une partition froide, monotone et dcolore. C'tait la consquence
ncessaire de la position o il s'tait mis. La passion srieuse tait
d'avance exclue de sa partition. Il y restait  la vrit la passion
_bouffe_, et, sous ce rapport, il avait quelques scnes assez heureuses
 traiter, par exemple, celle o la marquise boit la prtendue eau de
Jouvence, et se croit rajeunie; celle o Cagliostro fait de l'or;
d'autres encore. Mais la gaiet vive et la verve bouffonne ne sont pas
le caractre du talent de M. Adam; et, bien qu'il ait mis dans ces
scnes-l, comme dans tout le reste, une habilet de dtails
incontestable, il me semble qu'il est presque toujours rest un peu
au-dessous des situations qu'il avait  peindre. Son ouvrage atteste, en
gnral, du soin et un travail assez consciencieux; le style en est
correct, l'instrumentation habile; chaque morceau pris en particulier
est trs-bien fait, mais presque tous manquent d'inspiration, de chaleur
et de vie.


Fragments d'un Voyage en Afrique(3).

(Suite.--Voir t. II, p. 354, 371 et 390.)

      [Note 3: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Tandis que j'habitais Tekedempt, je fus souvent appel auprs du l'mir,
soit pour lui servir d'interprte, soit pour l'entretenir de divers
projets. Sa confiance en moi tait extrme; aussi tions-nous fort bien
ensemble. Il a la parole familire et rapide, le geste expressif; sa
voix n'a rien de mle; il saisit facilement et se montre toujours avide
d'instruction; il ne s'exprime qu'en arabe et se croirait damn s'il
parlait la langue des chrtiens; cependant il connat un peu de franais
et prononce _chassurs_ lorsqu'il veut dsigner les chasseurs d'Afrique.
Son caractre est ferme dans toutes les circonstances; il est doux,
affable, charitable, mais d'une excessive svrit. Quand il a prononc
une sentence, il faut qu'elle s'excute. Vers la fin de 1839, il fit
publier que quiconque serait pris se rendant dans nos possessions ou
convaincu d'avoir assist  nos marchs, aurait la tte tranche. Deux
Arabes enfreignirent cet ordre: ils taient alls vendre des boeufs 
Bouffarick. A leur retour, ils furent mis  mort, et leurs corps
demeurrent exposs pendant trois jours au march de Mdah. En juillet
1840, tant au camp du Chlif, je vis arriver dix-sept Arabes pris en
flagrant dlit de commerce avec les franais. L'mir les condamna au
supplice, parmi eux tait un jeune homme de quatorze ans qui avait suivi
son pre; son jeune ge toucha plusieurs kalifats, qui demandrent grce
pour lui. L'mir fut insensible  leurs prires; on alla mme jusqu'
proposer 1.000 piastres fortes d'Espagne pour la ranon du jeune homme.
Peine inutile! Citez-moi, dit Abd-el-Kader  ses lieutenants un seul
exemple o j'ai rvoqu un ordre, et je pardonne. Cinq minutes aprs,
le yatagan d'un cavalier envoyait le fils rejoindre son pre!

Abd-el-Kader est n dans la province d'El-Beris,  l'est de Mascara, de
Sidi-Hadji-Muhydin, marabout trs-vnr dans le pays. Il pousse l'amour
de l'islamisme jusqu'au fanatisme. Depuis son retour de la Mecque, o il
se rendit  l'ge de vingt et un ans, il passe une grande partie des
nuits  lire le koran; il jene presque tous les jours, ce qui ruine sa
sant. Son tat est maladif, et pourtant son activit ne se ralentit
point. En voyage, il est toujours prt  marcher; je l'ai vu aller de
Tlemcem  Tekedempt en trois jours, tandis que ses courriers en mettent
huit. L'orgueil et l'ambition dirigent son coeur et sa tte; il
n'hsiterait pas, s'il le pouvait,  mettre un pied dans la rgence de
Tunis et l'autre dans l'empire de Maroc. Parlez-lui d'innovations, de
grands projets, d'entreprises hardies, et vous voyez, ses traits
s'animer et ses yeux lancer des clairs. J'ai parl plus haut de son
costume; il est d'une simplicit dont rien n'approche. Une culotte de
toile  voile ou de laine, une chemise d'escamile, une autre en laine,
un gilet et une veste de la mme toffe, un haick grossier et deux ou
trois burnous, voil toute sa garde-robe: sa tte est serre par une
corde en poil de chameau, son gilet est retenu par une ceinture rouge 
laquelle est suspendu un mauvais mouchoir. Ses habits, parfums au musc
du reste, forment un singulier contraste avec l'or et l'argent qui
brillent sur ceux des grands dignitaires.

Le marabout Hadji-Mahydin avait devin la haute fortune de son fils. Il
jouissait parmi les Arabes d'une grande influence qu'il devait  la
saintet de son caractre. Ses trois fils, Tidi-Sad, Abd-el-Kader et
Sidi-Mustapha, levs dans la crainte du Prophte, se partageaient avec
lui l'admiration des Arabes. Aprs la perte d'Alger, d'Oran, etc, les
habitants de ces villes qui s'talent rfugis dans l'intrieur allrent
demander un chef au vieux Mahydin; ils dsignrent mme son fils an
Tidi-Sad. Le marabout, aprs avoir rflchi quelques instants, leur
dit, en leur montrant son second fils: Voici votre chef; il est seul
capable de prendre les rnes d'un gouvernement naissant. L'vnement a
justifi sa prdilection. Abd-el-Kader avait vingt-six ans  l'poque o
on le salua du titre de Sultan. Son orgueil dut s'accrotre
naturellement lorsqu'il se vit, si jeune, appel  rgnrer l'Afrique,
l'nergie de son caractre et son dsir de renomme le rendirent propre
 de grandes choses. Il rechercha toutes les occasions de mettre en
vidence les qualits qui le distinguaient de ses frres. Les
commencements lui furent trs-pnibles. Il avait  combattre les
Franais d'un ct, et de l'autre les tribus rvoltes. Sans arme, sans
argent, il fallait qu'iI ne compromt point ses mandataires et qu'il
rpondt  leur confiance. Alors il fit appel aux hommes de bonne
volont, et contracta des emprunts considrables  Mascara. Avec
l'argent qu'il obtint, il acheta des armes et des munitions. Son toile
fit le reste. Il eut bientt runi quatre mille rguliers volontaires et
six mille auxiliaires. Cette arme envahit le territoire des tribus
insoumises et les mit  contribution. Il paya ses cranciers et organisa
sa cour. Son nom devint un pouvantail pour les Arabes; on se soumit et
on admira cet homme, qui venait de crer un empire sans autre ressource
que son gnie. Pendant quelque temps il put se reposer sur sa gloire;
mais les Franais l'inquitaient au dehors. Il les attaqua, et leur fit
prouver d'abord quelques pertes. Son triomphe ne fut pas de longue
dure; car, peu de temps aprs, au moment o il s'y attendait le moins,
nos troupes fondirent sur son camp, et massacrrent la moiti de son
arme. Il ne dut la vie qu' l'agilit de son cheval. Le danger qu'il
courut alors parut si imminent aux Arabes, qu'ils pensent tous que leur
chef est muni d'un talisman qui le met  l'abri des balles. Ce revers,
loin d'abattre son courage, ne fit que l'augmenter. Il attaqua les
Franais pendant l'expdition de Mascara. Vaincu pour la seconde fois,
il se replia sur Tlemcem, qu'il quitta bientt,  l'approche de l'arme
franaise, emportant avec lui ce que la ville contenait de plus
prcieux. Menac dans la dernire retraite qu'il s'tait mnage 
Tekedempt, il n'eut d'autre moyen de relever sa fortune que de faire la
paix. Des ngociations s'ouvrirent aussitt: le trait de la Tafna en
fut la suite. Nos troupes abandonnrent Mascara et Mdah; Tlemcem fut
rendue  l'mir. Celui-ci devait, en retour, fournir  nos troupes des
boeufs, de l'orge et du bl, tandis qu'il en recevrait deux cents fusils
et mille quintaux de poudre. Pendant qu'il traitait avec la France, les
tribus de l'intrieur se soulevrent de nouveau contre son autorit: il
profita de la trve pour les faire rentrer sous le joug. Sa gloire ne
fit que grandir dans toutes ces campagnes qu'il termina  son avantage.
Il a soumis les Oueuseris, les Ziben, les Ghronat, et beaucoup d'autres
tribus contre lesquelles avaient chou les efforts runis de plusieurs
beys. Il a bloqu pendant huit mois son redoutable rival Tedjini (le
lion du dsert) dans son inaccessible tanire d'Ain-Mahdin, que trois
beys ont vainement assige. Il s'en empara en sacrifiant  cette
conqute strile ses trsors et ses sujets. Son arme fut rduite de
moiti par les prils du sige, et la perte lui fut d'autant plus
sensible, qu'il comptait dans ses rangs un grand nombre de dserteurs
franais.

On lui doit la justice de dire qu'il est digne de commander aux Arabes.
Il a tout ce qui constitue le chef de gouvernement: la fermet, la
prudence, la bravoure, l'intelligence, l'activit. Son intrieur rpond
 son costume. Toutes ses habitudes trahissent une indiffrence profonde
 l'endroit des biens de la terre. Il habite rarement la ville. Son
douair est  quelques milles de Tekedempt. Lui et sa famille campent
sous une tente assez vaste et d'une lgante simplicit. C'est l qu'il
donne audience et runit son conseil. Tout ce qui touche 
l'administration passe par ses mains, et il n'appose son sceau sur
aucune lettre avant de l'avoir lue. Rien n'chappe  sa vigilance; mais
il ne traite les affaires srieuses qu'aprs avoir consult ses
ministres. Voici l'emploi ordinaire de sa journe: il sort de son
habitation vers neuf heures, pour se rendre  la tente d'audience. Aprs
une courte prire, il s'entretient avec ses conseillers, puis il
explique le Koran au peuple jusqu'au _dhoour_ (une heure d'aprs-midi);
il fait alors une nouvelle prire  haute voix,  laquelle s'associent
les assistants; puis il rentr sous la tente, o il se livre, jusqu'au
coucher du soleil, aux soins administratifs. Aprs le _meraoub_ (coucher
du soleil), il tient conseil, fait sa correspondance, mdite le livre
saint, et enfin se couche. Il est  remarquer que, depuis le matin, il
reste immobile sous sa tente, assis  l'orientale, les jambes croises.
Il ne prend aucune nourriture pendant tout ce temps, quoiqu'il ne cesse
point de parler, de crier et de lire. Ses repas se composent
ordinairement de couscoussou. Abd-el-Kader se couche ordinairement 
minuit pour se lever  quatre heures. A moins qu'il ne voyage ou ne
fasse la guerre, il ne change rien  l'emploi de sa journe. Quand les
affaire de son gouvernement l'exigent, il se retire  une heure avance
de la nuit, car il ne lve jamais la sance sans terminer les affaires
qui lui sont prsentes; dans ce cas il consacre  la prire et  la
lecture une partie de ses heures de repos.

Il fuit l'clat et le luxe extrieurs. Le service de sa maison est fait
par douze esclaves, qu'il a achets avec sa propre bourse. Il ne
dtourne jamais rien  son profit des fonds affects aux services
publics; il s'en considre comme l'administrateur, et non comme le
propritaire. Ses dpenses sont prleves sur les revenus de terres
qu'il fait cultiver dans l'intrieur. Le patrimoine de son pre suffit 
ses besoins domestiques. L'mir manque quelquefois d'argent, et je l'ai
vu vendre une de ses ngresses pour couvrir les dpenses de sa famille.

Abd-el-Kader est souvent visit par des musulmans, qui le consultent sur
leurs intrts et paient ses conseils. Il reoit tout ce qu'on lui
offre; mais cet argent passe presque aussitt entre les mains des
indigents qui assigent sa tente. Un jour il leur donna son burnous et
une de ses chemises. Chaque fois qu'il sort, une foule innombrable se
prcipite sur ses pas, le presse et baise tour  tour ses mains, ses
paules et ses habits: on l'empche mme d'avancer; alors les _tchiaoux_
(espce de gardes du corps) s'arment de btons et ouvrent un passage 
leur souverain en chassant le peuple devant eux. Que faites-vous?
s'crie l'mir; qui vous a ordonn de battre ces croyants? Sont-ce des
chrtiens? Laissez-les, puisque je ne me plains pas.

Tous les cadeaux que le gouvernement franais offrit, dans le temps, au
sultan, et qui consistaient en tapis, sabres, pistolets, fusils,
services de porcelaines, etc., etc., sont rests peu de temps chez lui;
il les a envoys  l'empereur de Maroc en change de quelques quintaux
de poudre. Son intrieur est moins soign que celui des Arabes aiss. Le
douair ne se compose que de deux grandes tentes en poil de chvre noir
et de six autres plus petites. Une palissade de branches sches et un
petit mur en pierres font le tour du douair. La famille de l'mir se
compose de sa mre, de sa femme, de sa fille et des esclaves. Il aime
beaucoup sa femme,  qui il n'a pas voulu donner de rivale,
contrairement  la coutume des Arabes, qui ont quelquefois jusqu'
quatre femmes lgitimes. Sa vnration pour si mre est inexprimable; il
n'est pas de soins qu'il ne lui prodigue. C'est une femme de
soixante-dix ans  peu prs, et d'un naturel maladif. Elle est fille
d'Alonet, de la province d'Elzeris. Elle est venue retrouver son fils 
la mort de son poux Mahydin, qui fut empoisonn il y a quelques annes.
Abd-el-Kader avait un fils qui mourut  l'ge de cinq ans, lors de la
signature du trait de Tafna. La mort de l'hritier de sa puissance
l'attriste beaucoup, et il y pense sans cesse. Depuis, il a report
toute son affection sur sa tille, qui compte  peine une douzaine de
printemps.

La femme de l'mir est ne dans la province de Mascara, d'un ngociant
nomm Sidi-Kratir. A l'poque dont je parle, elle pouvait avoir de
vingt-sept  vingt-huit ans; sa peau est d'une blancheur blouissante;
ses yeux sont grands et expressifs; elle a la taille lance, le pied
petit, les traits assez jolis; son caractre est doux et affectueux. Je
suis sr que les prisonnires qui sont attaches  sa personne doivent
tre bien traites. Elle est trs-curieuse des coutumes franaises. Son
costume est modeste comme celui des musulmanes d'Alger: elle emploie
rarement le velours et la soie; soit modestie, soit condescendance pour
son mari, elle leur prfre la percale et la laine. Ses bras sont orns
le plus souvent de deux bracelets en argent, et elle porte aux pieds des
anneaux de ce mtal. Ses oreilles sont encadres dans de lourds pendants
en or; elle ceint quelquefois sa tte d'un foulard de soie, mais elle ne
porte point de diadme comme le veut la mode d'Afrique. Une ceinture de
laine complte sa toilette.

Cet homme, qui vit sous la tente avec sa famille comme un patriarche de
l'antiquit, qui semble faire consister sa gloire  fuir l'clat et la
reprsentation, est le chef d'un immense empire. Abd-el-Kader, que nous
appelons le sultan des Arabes, et qui reoit de ces derniers le titre
d'mir des croyants, tend son administration de l'est  l'ouest, depuis
le Ziben jusqu' la Tafna, qui spare Tlemcem du royaume de Fez. Du nord
au sud, depuis nos limites jusque dans le dsert, au Ghronat, il a six
kalifats qui administrent en son nom une population de quatre  cinq
cents mille individus. Ses revenus ne s'lvent gure qu' 4,000,000 de
francs. Il lve encore quelques impts dans les tribus qui ne
reconnaissent pas son autorit.

En dveloppant, autant qu'il m'a t permis de le faire, le caractre de
l'mir, j'ai parl, je crois, de sa fidlit  sa parole. Que ses
intrts soient compromis ou lss, il tient toutes ses promesses.
J'aurais du le prvoir, dit-il, et ne pas m'engager follement. Mais
lorsqu'il s'agit des chrtiens, c'est bien diffrent: il signe des
traits auxquels il manque sans scrupule. Il s'appuie sur ce prcepte du
Koran: Employez tous les moyens en votre pouvoir, mettez en jeu toutes
vos ressources pour dtruire les infidles. Le trait de la Tafna est la
preuve clatante de ce qu'il fera plus tard s'il arrive  la France de
pactiser encore avec lui. Son inimiti pour les Franais durera autant
que sa vie. Voici ce qu'il me dit avoir crit autrefois au commandant de
la division, aprs la prise de Chercheh: Mande  ton sultan qu'il
cherche vainement  m'atteindre; il n'y parviendra jamais. Je n'ai point
de ville o sige ma puissance; je n'ai pas de trsor; mon gouvernement
est  dos de chameau. Quand tu marcheras vers un lieu o je serai,
j'irai plus loin; quand tu me poursuivras, j'irai plus loin encore, et
toujours, jusqu'au dsert. De l, je dfierai toutes les armes de la
terre, mais je ne le perdrai pas de vue; je serai toujours  tes
trousses, et je ne dposerai pas mes armes, quand j'en serais rduit 
combattre seul. A cette constance dans sa haine, Abd-el-Kader joint
aussi la ruse instinctive de l'Arabe. Il a toujours refus les secours
de ses voisins: l'empereur de Maroc lui a souvent propos d'envoyer 
son aide son fils an avec dix mille hommes; il lui a fait rpondre
qu'avec l'aide de Dieu et du Prophte, il se tirerait d'affaire sans le
secours de personne; mais il accepte toutes les munitions qu'on lui
envoie. J'ai vu arriver  Tekedempt plusieurs convois de poudre:
l'empereur n'tait alors que le commissionnaire de l'mir; celui-ci
payait les caravanes, et ne faisait de nouvelles demandes que lorsqu'il
avait runi les fonds ncessaires. Les deux milles fusils jets 
Milianah en 1838 avaient t dbarqus  Titouan. L'mir est aussi en
relation avec des Europens qui le visitent _incognito_, et vont faire,
pour son compte, des achats d'armes et de munitions; ces objets sont
dposs  Gibraltar, et de l on les dirige sur divers points du Maroc.

En campagne, l'mir emploie la ruse lorsqu'il voit l'ardeur des Arabes
se ralentir. Ainsi il fit, dans le temps, courir le bruit que la France
tait en guerre avec l'Angleterre, que nous ne pouvions nous maintenir
en Afrique, et que le moment tait venu de fondre sur nous. Ce sont des
insinuations de ce genre qui ont provoqu l'attaque de Mazagran.

Les populations sont, en gnral, lasses de la guerre; il est arriv
souvent que des rcoltes entires ont t dtruites, soit par les
colonnes franaises, soit par les cavaliers arabes. La misre est  son
comble dans les parties dvastes, et l'mir ne sait quelquefois o
donner de la tte: il vit au jour le jour, et ne parvient  satisfaire
ses besoins les plus urgents qu'en faisant irruption  main arme dans
les tribus, sous le prtexte le plus frivole. Les troupes rgulires ne
touchent pas exactement leur solde, dans ces cas-l; et les volontaires,
ou du moins ceux qu'on force de marcher sous cette dnomination,
appauvris par les exactions des kalifats et par les ravages de l'ennemi,
dsesprs d'abandonner leurs foyers et leurs femmes pour suivre l'mir
dans ses courses ne marchent qu'avec dgot  la guerre. Notre tactique
les blouit, du reste; ils redoutent surtout les chasseurs d'Afrique et
l'artillerie: un escadron de cavalerie et une pice de canon feraient
fuir des nues de bdouins, qui viendraient peut-tre tomber sans plir
sous le feu d'un bataillon carr.

Les kalifats ne sont pas tous entirement attachs  l'mir: El-Berkam
kalifat de Mdah ne paie jamais de sa personne, et n'inspire pas une
grande confiance  son matre; celui de Mascara,
Hadji-Mustapha-Ben-Thamy, est mou et paresseux comme un Turc;
Bou-Hamidy, kalifat de Tlemcem, et Ben-Allel (4), kalifat de Milianah,
sont les seuls homme sur lesquels Abd-el-Kader puisse compter. Le
premier, intrpide guerrier et le meilleur cavalier de la rgence,
gouverne brutalement ses tribus; comme Tarquin, il fait tomber les plus
hautes ttes, et la terreur qu'il inspire est gale  la haine qu'il
nous porte. Le second emploie  peu prs les mmes moyens, mais il
prouve une grande rsistance dans la tribu des Ouenseris, qui,
retranche sur sa montagne inaccessible, dfie de l ses sanglantes
fureurs.

      [Note 4: Ben-Allel est le mme qui a trouv la mort dans le combat
      livr rcemment par la division du gnral Tempoure.]

Observateur comme tous les Arabes, Abd-el-Kader dpeint lui-mme en
quelques mots le caractre de ses lieutenants:

Berkany, dit-il, me craint, mais ne craint pas Dieu;

Ben-Allel craint Dieu et me craint;

Ben-Thamy craint Dieu, mais ne me craint pas;

Bou-Hamidy ne me craint pas plus que Dieu.

Entre, autres bonnes fortunes, je fus invit un jour par le premier
ministre, Sidi-el-Kraroubi,  un grand dner que l'mir donnait aux
chefs de son arme. Les hostilits tant prs de commencer, Abd-el-Kader
voulut inaugurer la campagne par une revue gnrale des troupes; il les
avait rassembles  Tekedempt, dans le but de les diriger ensuite vers
les lieux qu'il avait  dfendre. Le repas tait le prlude de la
solennit militaire. Ds que j'arrivai dans sa tente, l'mir porta la
main  son coeur et  sa tte; je m'inclinai, suivant l'usage, en lui
disant: Tu es aussi bon pour moi que grand pour tes sujets. Mon
compliment le fit sourire; il m'indiqua du doigt la salle, o nous
trouvmes la table prpare: quand je dis la table, c'est par habitude,
car les plats taient tals sur le sol; nous prmes place tout autour
en assez grand nombre. L'mir seul reposait sur un coussin; quant 
nous, nous fmes ce que font nos soldats en campagne; la terre nous
servit de sige, et nous dvormes le dner avec un apptit qui enchanta
Abd-el-Kader.

Comme il n'est pas ordinaire de prendre part au repas d'un Arabe, et
encore moins  un festin d'apparat donn par le sultan, j'observai
attentivement les plats qui nous furent offerts, et la manire dont le
service s'excutait. Autour du cercle que nous formions, se tenaient
debout plusieurs Bdouins  l'air rbarbatif, dont les fonctions
consistaient  enlever les dbris des mets  mesure que les convives
paraissaient y renoncer. Le service se composait d'un boeuf coup en
deux parties gales, et places  chaque bout de la table, de deux
agneaux et de deux bliers rtis tout entiers, et qu'on avait
symtriquement arrangs sur le sol. Le couscoussou, quelques crpes
faites avec de l'huile et de la farine, du lait et du miel, qui, par
parenthse, taient excellents, formaient l'accompagnement oblig de ces
immenses difices de viande encore saignante. Au dessert, nous emes
quelques figues de Barbarie d'une fadeur rebutante, puis on nous versa
du caf bien noir dans de mauvaises cuelles de bois. Du reste, pas de
serviettes, pas de fourchettes, par de cuillers! c'est un luxe auquel
les Arabes ne sont pas encore faits. Les yatagans servaient  dpecer,
et nous dchirions avec nos ongles les morceaux de chair mal coups.
C'est  peine s'ils connaissent les assiettes, et encore les petits
morceaux de bois  peine polis sur lesquels nous tendmes le miel ne
mritent gure ce nom, quoique servant au mme usage.

Tel tait le menu de ce magnifique festin, qui fut servi au son des
instruments. Je ne manquai pas de remarquer qu'il tait loin de valoir
le plus mauvais dner dans la plus mauvaise gargote du plus mauvais
village de France; que la viande des animaux tait brle  l'extrieur
et  peine cuite  l'intrieur; que le cuisinier de l'mir n'tait pas
plus fort en cuisine que ses artistes en musique; mais, comme la faim
criait haut et ferme, je n'hsitai pas  la satisfaire; elle me fit mme
trouver le dner moins dtestable qu'il ne l'tait rellement, tant il
est vrai que l'apptit assaisonne tout! Abd-el-Kader prit sans doute ma
_razzia gastronomique_ pour un hommage rendu  son office, tandis que
tout l'honneur en revenait  mon apptit. J'avais endur dans la mme
journe les deux plus grands supplices qui puissent tre infligs  un
homme raisonnable, savoir; un concert d'amateurs et un repas  la
fortune du pot.

Dieu vous garde, ami lecteur, de pareil repas et de pareil concert!

Quand tout le monde eut bien dn, l'mir se leva, et chacun suivit son
exemple. On amena des chevaux  l'entre de la tente, et nous allmes
voir voluer les troupes.

_(La suite  un prochain numro.)_


        [Partition musicale.]

        ENTRE PISE
        ET FLORENCE.

        Paroles de M. Philippe BISONI.
        Musique de Gustave RIQUET.

        Entre Pise et Florence
        Aux vergers d'Empoli
        Vois la nuit qui s'avance
        Car le jour a pli.

        tranger quelle belle
        Languis-tu? Languis-tu de revoir?
        Entre sous ma tonnelle
        Si riante le soir.

        coute rien n'gale
        Mon raisin del Bosco
        Mes pommes de finale
        Mon Alatico.

        Mais  la fille trusque
        Qui rougissant sourit
        L'ingrat jette un mot brusque
        par Satan mme crit.

        Ah voyageur prends garde
        Prends garde voyageur
        La Madone regarde
        Elle a vu ma rougeur.

        Adieu la nuit s'avance
        Adieu la nuit s'avance
        Te voil sous sa main
        Te voil sous sa main.

        Et long est le chemin
        Entre Pise et Florence
        Long est le chemin
        Entre Pise et Florence.



Bulletin bibliographique.

_Histoire de France_, Louis XI et Charles le Tmraire, par M. MICHELET.
Tome VI, 1 vol. in-8 de 500 pages.--Paris, 1844. _Hachette_. 7 fr. 50.

M. Michelet, trop longtemps mconnu, commence enfin  tre apprci  sa
juste valeur, en France, les nombreux admirateurs de son beau talent,
qui ne peuvent pas trouver place dans l'amphithtre trop petit du
collge de France, attendent avec la plus vive impatience la publication
de ses leons. A chaque nouveau volume de l'_Histoire de France_, le
succs, d'abord faible et incertain, se consolide et grandit. De Paris,
o elle a pris naissance, la rputation de l'loquent professeur s'est
rpandue dans les dpartements, puis elle a franchi le Rhin, traverse
les Alpes, passe le dtroit; l'Allemagne, l'Italie et l'Angleterre
tudient et admirent M. Michelet, autant et plus peut-tre que la
France. Deux des revues trimestrielles de la Grande-Bretagne, la
_Foreign and British Review_ et l' _Edinburgh Review_, viennent de lui
consacrer (faveur bien rare), dans leurs derniers numros, deux longs
articles. Les critiques anglais, de mme que les critiques allemands,
dclarent et prouvent en mme temps que M. Michelet mrite d'tre plac
au premier rang parmi les historiens contemporains.

Ce grand et lgitime succs tient  plusieurs causes. M. Michelet runit
en effet de nombreuses qualits qui, spares, suffiraient encore pur
faire la fortune d'un historien. Savant et pote tout  la fois, il a
l'rudition patiente d'un bndictin et l'imagination vive et hardie
d'un artiste. De plus, il est philosophe; en d'autres termes, il ne se
contente pas d'essayer de nous reprsenter la vie du pass telle qu'elle
fut rellement, il cherche  la comprendre, il veut nous en rvler le
vritable sens. Enfin, et ce n'est pas son moindre mrite, il
n'appartient pas  cette catgorie d'crivains qui fabriquent des
ouvrages historiques  la douzaine, soit pour s'enrichir aux dpens du
public tromp, soit pour faire acheter par des ministres corrupteurs
leur plume vnale. L'histoire, tel a t, tel sera le noble but de sa
vie entire. En vain on lui offrirait l'autorit et les honneurs dont
tant d'autres hommes distingus sont si avides, il les refuserait.
Servir son pays, en lui apprenant  connatre le pass et en lui
montrant les grands enseignements qu'il contient, voil toute son
ambition, et cette ambition, heureusement pour la France et pour lui, il
a eu la gloire de la satisfaire.

M. Michelet a, qu'on nous permette cette expression, les dfauts de ses
qualits: il est parfois trop savant, trop pote et trop philosophe.
Ici, il donne une importance exagre  des dtails qu'il devrait, sinon
ignorer, du moins ngliger; l, son esprit aventureux l'emporte hors des
bornes de la raison et du bon got; plus loin, il se laisse entraner,
par son dsir de tout expliquer, dans d'incomprhensibles rveries. Du
reste, si bizarres que soient ses penses, quelque forme trange qu'elle
revtent, il ne cesse jamais de tenir son lecteur sous le charme
fascinateur de son gnie. On critique, mais on admire ces carts
extraordinaires qui dnotent un esprit vigoureux, dou des plus
minentes facults. L'loge suit toujours le blme, et, la lecture
acheve, le sentiment qu'elle ne peut manquer de faire natre est une
admiration passionne.

Le volume que vient de publier M. Michelet,--Louis XI et Charles le
Tmraire,--le tome sixime de cette grande histoire de France en douze
volumes qu'il a entreprise et qu'il terminera bientt, nous semble
d'ailleurs suprieur encore  ceux qui l'ont prcd. Parvenu  une
poque mieux connue, M. Michelet ne peut plus se livrer aussi souvent 
sa malheureuse passion pour les symboles; force lui est de croire  des
faits dont l'authenticit ne saurait tre srieusement rvoque en
doute. Le pote le plus hardi n'osera jamais mtamorphoser en mythes
Louis XI et Charles le Tmraire. Le style est aussi plus grave, plus
gal, moins saccad. Bien que certains chapitres y occupent peut-tre
une trop grande place, l'ensemble de ce volume parat plus complet et
mieux proportionn.

Cette lutte terrible de la royaut et de la fodalit, reprsente,
l'une par Louis XI, et l'autre par Charles le Tmraire, M. Michelet l'a
admirablement comprise et raconte. On la lit, depuis l'avnement de
Louis XI jusqu' sa mort, avec tout l'intrt d'un des plus beaux
chefs-d'oeuvre de Walter Scott. Que de pripties imprvues et
sanglantes viennent chaque anne en retarder le dnoment fatal! D'abord
la Ligue du Bien public. Cette contre-rvolution Fodale qui s'oppose 
la rvolution royale; puis la guerre des Roses, le sac de Dinant,
l'entrevue de Pronne, la destruction de Lige, les excutions de
Jacques d'Armagnac, de Saint-Pol et de Nemours, l'empoisonnement du duc
de Guienne, les siges de Beauvais et de Neuss, la descente anglaise,
les batailles de Granson, de Morat et de Nancy, le mariage de Marie de
Bourgogne et de Maximilien d'Autriche... M. Michelet rsume, ainsi le
dnoment de ce grand drame:

Tout allait bien pour Louis XI, il tait combl de la fortune;
seulement il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquit
du jugement de l'avenir. Il se fit apporter les chroniques de
Saint-Denis, les voulut lire, et sans doute y trouva peu de chose. Le
moine chroniqueur pouvait encore moins que le roi, distinguer, parmi
tant d'vnements, les rsultats du rgne, ce qui en resterait.

Une chose restait d'abord, et fort mauvaise, c'est que Louis VI, sans
tre pire que la plupart des rois de cette triste poque, _avait port
une plus grave atteinte  la moralit du temps_. Pourquoi? il russit.
On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succs qui
finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour
longtemps l'admiration de la ruse et la religion du succs.

Un autre mal trs-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
fodalit, prissant sous une telle main, eut l'air de prir victime
d'un guet-apens. Le dernier de chaque maison resta le bon duc, le bon
Comte. La fodalit, ce Vieux tyran caduc, gagna fort  mourir de la
main d'un tyran.

Sous ce rgne, il faut le dire, le royaume, jusque-l tout ouvert,
acquit ses indispensables barrires, sa ceinture de Picardie, Bourgogne
et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la premire fois, et la
paix perptuelle fut fonde pour les provinces du centre.

En mettant en vente ce sixime volume, l'diteur des ouvrages de M.
annonce que les tome VII et VI sont sous presse et qu'ils paratront
prochainement.

M. J.


_Encyclopdie des Chemins de Fer et des machines  vapeur_,  l'usage
des praticiens et des gens du monde; par Flix TOURNEUX, ingnieur,
ancien lve de l'cole Polytechnique. I vol--1844. _Jules Renouard_.

Le titre d'encyclopdie, dans le sens acadmique du mot, est trop
gnral pour l'ouvrage de M Flix Tourneux; aussi l'a-t-il restreint en
indiquant qu'il ne traitait que des chemins de fer et des machines 
vapeur. Acceptons-le donc dans ses limites, et voyons comment M.
Tourneux s'est tir de la tache immense s'tait impose. On n'attend pas
de nous une analyse de cet ouvrage. En effet, si quelque chose se refuse
 l'analyse, c'est un livre de cette forme, un dictionnaire o l'on peut
aller chercher l'explication du terme qui embarrasse, du phnomne dont
on ne s'explique pas les causes.

Les deux plus grandes inventions industrielles des temps modernes sont
sans contredit la machine  vapeur comme agent, et la locomotion rapide
comme effet. De la premire datent les grands progrs dans toutes les
branches manufacturires, dans l'exploitation des mines, dans
l'alimentation et l'assainissement des villes. Les chemins de fer, qui
ne sont encore qu' leur aurore, ont dj ralis des merveilles, et
l'esprit se perd  suivre jusque dans leurs dernires consquences les
rsultats probables de leur emploi. Il tait donc important de fixer ds
 prsent l'tat de la science, de poser pour ainsi dire un jalon qui
pt, par la suite, servir de terme de comparaison pour constater le
progrs et l'amlioration. D'ailleurs, dans notre temps de paix, la
langue industrielle, la langue des travaux publics doit tre  la porte
de tous, et rien ne pouvait tre plus utile, pour la vulgariser, qu'un
livre qui en donnt les lments, et permt  chacun et  tous
d'employer les termes propres en connaissance de cause. Vous dire si
l'ouvrage est complet nous parat impossible: l'auteur doit le savoir
mieux que nous, et probablement il prpare dj les matriaux d'une
dition plus complte, si tant est qu'il ait omis quelque chose. Ce que
nous pouvons dire, c'est que nous nous sommes impos la tache de trouver
l'auteur en dfaut, que nous avons cherch tous les mots de la langue
des travaux publics qui nous sont venus  l'esprit et toujours nous
avons trouv le mot cherch, et, avec ce mot, une explication claire,
succincte et complte; une explication telle qu'aux praticiens elle
rappelle en quelques lignes les notions qui peuvent les intresser, et
qu'aux gens du monde elle donne la dfinition limpide d'un terme
technique trop souvent inintelligible pour eux, et la solution qu'ils
auraient en vain cherche ailleurs.

Vous ne pouvons mieux terminer qu'en transcrivant ce que dit l'auteur
lui-mme de l'esprit qui l'a guid dans la rdaction de son livre:
L'auteur est du nombre de ceux qui pensent que jamais, et sur quoi que
ce soit, l'humanit ne donnera son dernier mot. Peut-tre la machine 
vapeur et les chemins de fer ont-ils trac  l'industrie une voie dans
laquelle elle demeurera longtemps. Peut-tre, au contraire, doivent-ils
cder la place  d'autres agents de production et de mouvements plus
nergiques encore inconnus  cette heure. Quel que soit leur avenir, ils
auront contribu pour une forte part au progrs de la puissance morale
et matrielle de l'homme dans la gnration prsente; ils auront t une
manifestation nouvelle de la facult que Dieu a mise en nous de
dvelopper et d'tendre  notre profit les oeuvres, immortelles de sa
cration.

P. T.


_La France statistique_; par M. Alfred LEGOYT, sous-chef du bureau de
statistique au ministre de l'intrieur.--I vol. in-8. _Guillaumin_.

L'ouvrage qui fait l'objet de cet article se recommande principalement
par son utilit pratique. Les documents officiels, s'est dit l'auteur,
ne reoivent qu'une publicit trs-restreinte, et souvent mme ne
sortent pas de l'administration qui les a recueillis. D'un autre ct,
on ne saurait les tudier avec succs, sans avoir sur les matires
qu'ils embrassent des connaissances prliminaires assez tendues;
quelquefois ils laissent  dsirer pour l'ordre et la clart; enfin, ils
ne se relient point entre eux, parce qu'ils ne sont pas le fruit d'une
pense commune et unitaire. Un livre qui prsenterait une analyse
suffisamment dtaille de ces documents, qui les disposerait
mthodiquement et! les dvelopperait par un texte explicatif et
suppltif, ce livre rendrait certainement un service signal 
l'conomiste, au publiciste,  l'homme politique et  l'administrateur.

Tel est le but que s'est propos M. Legoyt.

Son livre est divise en deux parties: les _tableaux_ et le _texte_. Les
tableaux, au nombre de vingt environ, embrassent tous les documents qui
composent la statistique gnrale du royaume. Voici l'analyse succincte
des plus importants:

1 _Population du royaume d'aprs le recensement de 1811_. Ce tableau
comprend le chiffre des habitants par dpartement, leur subdivision par
sexe et par tat civil et leur rpartition en agglomrs et non
agglomrs. Ces deux derniers renseignements sont compltement indits.
Tout en se rfrant au dnombrement de 1811, comme le plus rcent, M.
Legoyt met des doutes qui nous paraissent fonds sur la sincrit des
rsultats qu'il a produits. On se rappelle, en effet, que cette
importante mesure partagea la dfaveur dont fut frapp,  tort ou 
raison, le recensement prescrit par le ministre des finances. Il est
certain, en effet, que l'augmentation de population constate em 1811
est infrieure  celle qui a t constate en 1826, 1834, 1836; et rien
ne saurait justifier, dans l'tat de paix et de prosprit o se trouve
le pays, ce temps d'arrt dans le mouvement de sa population, mme en
tenant compte des migrations pour l'Algrie et l'Amrique du Sud,
pertes largement compenses par de nombreuses immigrations d'trangers
venant apporter leurs capitaux, leurs bras et leur industrie en France.

2 _Mouvement de la population_. Naissances, dcs, mariages.
_Naissances_.--Sous ce titre. M. Legoyt donne le nombre moyen annuel des
naissances lgitimes, naturelles, la proportion de ces deux catgories
de naissances pour 1,000 habitants, le rapport des sexes, et le chiffre
des enfants trouvs et abandonns. Ses calculs ont t faits sur la
priode dcennale de 1831  1840.

_Dcs_. Les subdivisions de l'auteur, relativement aux dcs, ne sont
pas moins nombreuses: elles embrassent l'ensemble des renseignements
curieux ou utiles  connatre sur la mortalit en France; nous citerons
surtout celui qui est intitul: _Tableau des enfants morts-ns ou
dcds avant la dclaration de naissance._. M. Legoyt s'est livr  un
travail fort important sur cette nature de dcs. Il est parvenu 
dmontrer ce fait remarquable et qui nous parat devoir exercer une
certaine influence sur la question des enfants-trouvs, c'est que
partout o les tours ont t supprimes et les dplacements effectus,
le nombre des enfants morts-ns a augment dans les proportions les plus
considrables; nous renvoyons le lecteur aux dveloppements dans
lesquels l'auteur est entr  ce sujet et  la suite desquels il conclut
que cette augmentation doit tre attribue  des infanticides non
constats.

_Mariages_. Le tableau consacr  ce document indique leur nombre moyen
annuel total et leur nombre pour mille habitants, l'ge moyen des
contractants pour les deux sexes et le chiffre moyen des enfants pour
chaque mariage. M. Legoyt a complt ses recherches sur la population
par une nouvelle loi de la mortalit en France, qui nous a paru
s'loigner beaucoup des rsultats de la table de Duvillard, et se
rapprocher, au contraire, de celle de Price, et surtout de celle de M.
de Montferrand. D'aprs les calculs de M. Legoyt, la dure de la vie
moyenne, en France, serait considrablement accrue depuis un sicle,
puisqu'elle serait aussi longue aujourd'hui pour la population gnrale
qu'elle l'tait du temps de Price, pour des ttes choisies. Mais
l'auteur a soin de nous avertir que les documents officiels sur l'ge
par rapport aux dcs ne sont pas assez exacts pour donner  une table
de mortalit un caractre d'authenticit.

_3 France intellectuelle_--Ce tableau rsume les plus rcentes
publications des ministres de l'instruction publique et de la guerre,
instruction des conscrits, sur l'tat actuel de l'instruction primaire.
Nous aurions dsir que l'auteur et justifi plus compltement son
titre par une statistique de l'instruction secondaire et suprieure;
mais peut-tre son livre tait-il crit avant que la publication de M.
Villemain sur les collges et paru; dans ce cas, il serait possible que
les documents lui eussent manqu.

_4 France morale_.--C'est le bilan de la moralit officielle du pays;
on y voit figurer le nombre annuel des crimes et dlits, les modes de
perptration, l'ge', le degr d'instruction des accuss, des rcidives,
le rapport des condamns aux accuss, des accuss aux crimes commis, la
nature et le chiffre des peines prononces, rapport des crimes ou dlits
poursuivis aux crimes ou dlits constats; enfin l'influence sur le
chiffre des condamnations de l'application des circonstances
attnuantes. L'auteur apprcie encore la moralit de chaque dpartement
sur le nombre annuel des naissances naturelles, des suicides et des
sparation de corps. Ces faits divers, quoique d'une valeur ingale, ont
gnralement un grave intrt. Ils se compltent d'ailleurs l'un par
l'autre.

_5 France financire et industrielle._--Ce tableau se divise en deux
parties: dans l'une on trouve le chiffre des contributions de toute
nature que paie chaque dpartement; dans l'autre, une apprciation de
l'tat industriel et du pauprisme en France. Il est  regretter que,
pour cette seconde partie, l'auteur n'ait pu disposer que de documents
remontant dj  une poque loigne.

_6 France judiciaire._--C'est le classement des dpartements par le
nombre annuel des affaires civiles et commerciales. Les lments de
cette statistique ont moins d'intrt qu'on devrait s'y attendre. Ils
n'tablissent pas nettement, en effet, ce qu'on y cherche tout d'abord,
si le nombre des affaires est en rapport avec la population et le
chiffre des contributions. On aurait, en outre, besoin de connatre, non
pas seulement le nombre, mais encore l'importance des affaires. Une
pareille recherche prsente sans doute de graves difficults car il y a
des procs o l'valuation en argent des intrts qui y sont engags ne
peut tre que trs-hypothtiquement tablie. Nous ne croyons pas
toutefois cet obstacle insurmontable, et avec un peu de rsolution et de
constance, l'administration pourra enrichir de ce document ses
statistiques judiciaires.

_7 France politique_--Nous n'avons trouv nulle part encore une
statistique lectorale de la France; la _France statistique_ nous la
donne aussi complte que possible. Ce tableau, emprunt aux sources
officielles, indique le chiffre des lecteurs politiques dpartementaux
et communaux; il contient en outre, des renseignements dtaills sur le
_maximum_, le _minimum_, et la moyenne des divers cens lectoraux.

_8 France militaire:_--M. Legoyt a donn ce titre  une srie de
documents sur les ressources que le contingent annuel, les rserves,
l'effectif de l'arme, et la garde-nationale pourraient offrir au pays,
en cas de conflit extrieur. Parmi ces documents, il en est un que nous
croyons indit et qui a une vritable importance. C'est le nombre total
des gardes nationaux mobilisables, d'aprs le recensement prescrit par
le gouvernement, aprs la signature du trait du 13 juillet.

_9 France physique._--Les lments de ce tableau sont puiss, comme
ceux du prcdent, dans les excellentes publications du ministre de la
guerre; les dpartements y sont classs d'aprs le nombre des soldats
valides qu'ils fournissent au recrutement, par rapport au chiffre
demand. Rien de plus curieux et de plus instructif  la fois que
l'numration des diverses maladies et infirmits qui, dans chaque
dpartement, ont t des causes d'exemption. Il y aurait un sujet
d'tudes d'une haute porte dans le rapprochement l'tat _pathologique_
des diverses localits avec leur situation topographique, les causes
d'insalubrit et l'tat du pauprisme.

_10 France territoriale et agricole._--Il tait difficile de prsenter,
sous une meilleure forme et dans un cadre plus habilement dispos, les
volumineuses publications du ministre du commerce sur l'agriculture en
France. tendue du domaine arable, constitution du sol, nature, qualit,
prix des produits de toute espce, rapport des produits aux semences,
importance moyenne annuelle des rcoltes, animaux domestiques destins 
l'agriculture ou  la consommation, etc., M. Legoyt n'a rien oubli de
ce qui peut faire apprcier jusque dans ses moindres dtails cette
premire branche de la richesse nationale.

_11 Consommation annuelle par individu_--Ce tableau, qui clt la
premire partie de l'ouvrage, n'est pas moins digne d'attention que les
prcdents. Comme le titre l'annonce, il assigne pour chaque individu et
par dpartement, la mesure de sa consommation en bl, viandes et
poissons.

      [Note du transcripteur: Le reste de cette colonne, soit environ 20
      lignes, est illisible dans le document qui nous a t fourni.]



Modes.--Travestissements.

[Illustration.]



SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO.

I. Supposons que ces trois objets soient un anneau, un tui et un gant.
Affectez mentalement la lettre A au premier objet, la lettre E au
second, la lettre I au troisime.

Donnez aussi par la pense des numros aux trois personnes: l'une
portera le n 1, une autre le n 2, la troisime le n 5.

Prenez 24 jetons et donnez 1 jeton  la premire personne, 2  la
seconde, 5  la troisime; puis, laissant les 18 autres jetons  la
disposition de ces personnes, retirez-vous  l'cart en les invitant 
prendre chacune un des trois objets et une partie des jetons que vous
avez laisses, de manire que celle qui aura l'anneau prenne autant de
jetons que vous lui en avez donn d'abord; que celle qui a l'tui prenne
le double du nombre de jetons qu'elle a reus; enfin, que celle qui a le
gant prenne, sur le reste des jetons, quatre fois autant de jetons
qu'elle en a reu de vous.

Cela fait, regardez le nombre des jetons qui restent sur la table; ce
nombre ne peut tre que l'un des six suivants:

   1      2      3     5       6       7

au devant desquels vous mettrez, par la pense les mots suivants:

pAh-fEr cEsAr jAdIs dEvInt sI grAnd prIncE

dont voici l'usage:

Les deux voyelles A et E, que nous avons mises en capitales dans les
deux mots pAh-fEr, correspondant au chiffre 1, indiquent que lorsqu'il
ne reste qu'un jeton sur la table, c'est la premire personne qui a pris
l'anneau (A) et la seconde qui a pris l'tui (E); de sorte que la
troisime a ncessairement le gant.

On verrait de mme que les deux lettres E, A suivant l'ordre o elles se
prsentent dans le mot cEsAr, qui correspond  un reste de deux jetons,
indiquent que la premire personne a pris l'tui et la seconde l'anneau,
et ainsi de suite.

II. On sait que l'usage de tenir la pointe du pied en dehors n'a pas
toujours t de rigueur. Il parat que, dans l'ancienne Rome, on
marchait avec la pointe du pied en avant, sans l'incliner en dehors plus
qu'en dedans. Parmi les Orientaux, au contraire, la dignit de la
dmarche exige une position de jambe qui passerait pour ridicule
aujourd'hui chez les nations civilises.--On peut en dire  peu prs
autant de la dmarche des grands personnages du dix-septime et du
dix-huitime sicle, telle que nous la reprsentent les dessins de
l'poque.

Cependant on ne peut disconvenir que l'quilibre du corps ne devienne
plus stable dans la marche ordinaire ou dans la station, lorsque la
pointe du pied est tourne modrment en dehors. C'est un fait
d'exprience journalire que chacun peut vrifier  chaque instant.
Montuela, gomtre distingu du sicle dernier, raconte avec une
bonhomie pleine de sens qu'il a cherch  confirmer ce fait par le
calcul, et  justifier par les lois de la mcanique l'ide de grce que
nous attachons  l'usage de nous tenir avec les pieds en dehors. Voici
comment il a rsolu le problme: Il pose dans le cinquantime numro de
notre journal.

L'quilibre du corps sera d'autant plus stable que la base comprise
entre les points d'appui que nos pieds lui offrent sur le sol sera plus
considrable, car la verticale qui passe par notre centre de gravite
tombera plus difficilement en dehors de cette hase. Il s'agit donc,
tant donne la position des talons, de chercher l'inclinaison la plus
avantageuse de la ligne mdiane des pieds, pour que la surface de la
base qu'ils dterminent soit la plus grande possible. Or, ceci devient
un problme de gomtrie dont l'nonc serait le suivant: _Deux lignes
AD, BC, gales et mobiles sur les points A et B comme centres tant
donnes, dterminer leur position lorsque le quadrilatre ou trapze
ABCD sera le plus grand possible._ Ce problme se rsout avec la plus
grande facilit par les mthodes connues des gomtres pour les
problmes de ce genre, et l'on dduit de cette solution la construction
suivante.

[Illustration.]

Sur la ligne Ad, gale  AD ou BC, faites le triangle isocle HI;
ensuite, avant pris AI gal  AG ou un quart de AB, tirez la ligne KI et
prenez IE gale IK; puis sur GE levez une perpendiculaire indfinie qui
coupe en D le cercle dcrit de A, comme centre, avec le rayon Ad:
l'angle DAE sera l'angle cherch.

Si la ligne AB, et consquemment AG ou AI, est nulle, on trouvera que AE
sera gal  AH, et que l'angle DAE sera demi-droit. Ainsi, lorsqu'on a
les talons absolument appliqus l'un contre l'autre, l'angle que doivent
faire ensemble les lignes longitudinales de la plante des pieds est
demi-droit ou bien approchant du demi-droit,  cause de la petite
distance qu'il y a alors entre les deux points de rotation qui sont au
milieu des talons.

[Illustration.]

Supposons maintenant que la distance AB est gale  AD, on trouverait,
par le calcul, que l'angle DAE devrait tre de 60 degrs.

En supposant AH gal  deux AD, ce calcul donnera l'angle DAE de 70
degrs  trs-peu prs. En faisant AB gal  trois fois la ligne AD,
l'angle DAE se trouvera  bien peu prs de 74 30'.

Le calcul confirme donc ce fait d'exprience, que les pieds doivent
tendre vers le paralllisme  mesure qu'ils s'cartent davantage, ainsi
que l'habitude reue de les tourner lgrement en dehors pour un
cartement ordinaire.


NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Plusieurs nombres pris suivant leur suite naturelle tant disposs en
rond, deviner celui que quelqu'un aura pens.

II. Donner un moyen sr, au jeu de billard, pour amener la bille de son
adversaire dans une blouse en frappant obliquement cette blouse.



Rbus.

EXPLICATION DES DERNIERS RBUS:

I.

Tout ou rien.

II.

Tout passe avec le temps.

III.

Un grand homme appartient  l'univers.


[Illustration: nouveau rbus.]









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1844, by Various

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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