The Project Gutenberg EBook of Les belles-de-nuit, tome I, by Paul Fval

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Title: Les belles-de-nuit, tome I
       ou les anges de la famille

Author: Paul Fval

Release Date: August 6, 2013 [EBook #43408]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME I ***




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    Au lecteur:

    L'orthographe d'origine a t conserve, mais quelques erreurs
    typographiques videntes ont t corriges. La liste de ces
    corrections se trouve  la fin du texte.

    Une table des matires a t ajoute.




                                  LES
                            BELLES-DE-NUIT.




                      IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.




                                  LES

                             BELLES-DE-NUIT

                                   OU

                        LES ANGES DE LA FAMILLE


                                  PAR

                              Paul Fval.


                                 TOME I


                               BRUXELLES.

                MELINE, CANS ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS.

                   LIVOURNE.                LEIPZIG.
                  MME MAISON.           J. P. MELINE.

                                  1850




PREMIRE PARTIE.

LE DRIS.




I

LE MOUTON COURONN.


En 1817, la principale auberge de la ville de Redon tait situe sur le
port et avait pour enseigne un blier noir, coiff d'une aurole.

On connaissait le _Mouton couronn_  Rennes,  Vannes et jusqu'
Nantes; bon logis  pied et  cheval, tenu par le pre Graud, ancien
cuisinier au long cours.

Redon est une cit de trois mille mes, assise sur les confins de la
Loire-Infrieure et de l'Ille-et-Vilaine, au bord mme de la rivire
qui donne son nom  ce dernier dpartement. Malgr son nom romain,
elle renferme peu de monuments remarquables, et la maison de matre
Graud, portant six fentres de faade, rivalisait avec les difices
affects aux plus illustres destinations; c'tait bti en bonnes
pierres comme la sous-prfecture, et grand comme la gendarmerie.

Devant la maison et au del de l'troite bande du quai, la Vilaine
roulait ses eaux marneuses et saumtres;  mare haute, les petits
navires caboteurs venaient jusque sous les fentres de l'auberge.

Les samedis au soir ou les jours de march, vous eussiez eu de la peine
 trouver une petite place dans l'tablissement de matre Graud. Il
avait la triple clientle des marins du port, des mtayers et des
gentilshommes. Bien souvent, quand toutes les chambres taient pleines,
la chaude et vaste cuisine servait de dortoir  un bataillon serr de
matelots et de marchands de boeufs.

Aussi le pre Graud faisait-il d'excellentes affaires. Bien qu'il ft
vieux dj, les demoiselles du petit commerce de Redon supputaient
parfois, dans leurs rves, la somme probable de ses conomies. Mais le
pre Graud semblait ennemi du mariage, et comme il n'avait point de
parents, chacun se demandait  qui profiteraient, un jour venant,
ses honntes et rondes pargnes.

On tait au milieu de l'automne, et ce n'tait ni jour de foire ni
veille de dimanche. Le _Mouton couronn_ chmait ou  peu de chose
prs. La cendre tait froide dans les fourneaux de la cuisine; les
crocs de fer des landiers ne soutenaient point de broches, et nulle
marmite ne pendait  la grande crmaillre.

Matre Graud pouvait fumer sa pipe  l'aise sur le parapet du port. Il
n'y avait dans toute son auberge qu'une seule chambre occupe; encore
tait-ce par des htes de hasard  qui le pre Graud, courtois envers
tout le monde, mais sachant graduer ses politesses, ne devait point
la respectueuse visite  laquelle s'attendaient ses vieux et fidles
habitus.

Ils taient arrivs on ne savait trop d'o: deux hommes et une jeune
dame. Leurs vtements et leur apparence de lassitude semblaient
annoncer une longue course  pied; mais le matre du _Mouton couronn_
n'avait point de dfiance, et les avait crus sur parole lorsqu'ils lui
avaient dit descendre de la voiture de Rennes.

Naturellement, leur bagage tait rest au bureau.

La jeune dame avait une mise plus que modeste. Malgr le froid
humide d'une journe de novembre, c'tait une robe d'indienne qui
dessinait la fine cambrure de sa taille. Un petit chle d'toffe lgre
et un chapeau de paille, o s'attachait un voile, compltaient sa
toilette.

Il y avait en tout cela quelque chose d'indigent et de malheureux;
mais vraiment la jeune femme relevait son costume. Bien qu'on ne pt
apercevoir son visage, on devinait la grce et la beaut derrire
les plis pais de son voile. Malgr ce grand air, un aubergiste des
environs de Paris et tir assurment de la robe d'indienne et du
chapeau de paille quelque ddaigneuse conclusion, mais notre hte tait
habitu aux moeurs conomes et prudentes des chtelaines d'alentour.
Il savait qu'en voyage, le long des routes de Bretagne, on trouve
parfois des comtesses et des marquises fort trangement accoutres.

L'un des deux hommes tait en blouse; l'autre portait un pantalon et
un habit de coupe lgante, mais qui gardaient de nombreuses traces de
boue  demi effaces.

En somme, ces trois voyageurs n'taient pas le Prou, mais le _Mouton
couronn_, auberge principale de la ville de Redon, en recevait encore
souvent de plus mal habills, qui avaient de bons cus de six livres
dans leurs poches.

En Bretagne, surtout, il est dangereux de juger les gens sur
l'apparence.

Il tait environ deux heures aprs midi. Nos voyageurs avaient t
installs dans une chambre  deux lits, donnant sur le port. Un feu
de bois vert fumait et petillait dans la chemine. Tandis qu'une
servante joufflue, coiffe du _pignon_ morbihanais, tendait une rude
nappe de chanvre sur la table, l'homme  la blouse et son compagnon
brlaient leurs pieds humides dans les cendres du foyer. On ne voyait
plus la jeune dame, dont le chle et le chapeau taient accrochs
 l'espagnolette d'une croise; mais, dans les moments de silence,
on entendait son souffle gal et doux derrire les rideaux de serge
paisse de l'un des deux lits.

--Faut-il mettre trois couverts? demanda la fille.

L'homme  la blouse ouvrait la bouche pour rpondre affirmativement,
mais son compagnon lui coupa la parole.

--N'en mettez que deux! dit-il avec un accent dur et railleur.

Puis il ajouta entre ses dents:

--Qui dort dne...

La servante sortit aprs avoir reu l'injonction de hter le repas.

Nos deux voyageurs, malgr la diffrence de leurs habits,
semblaient entre eux sur le pied d'une galit parfaite. A bien les
considrer mme, on aurait pu reconnatre, chez celui qui portait
un costume bourgeois, une sorte de dfrence combattue. Ils taient
jeunes tous les deux et assez beaux garons. Le bourgeois, qui avait
nom Blaise, tait un gaillard bien dcoupl, muni de larges paules,
et montrant, quand il souriait, deux ranges de dents blanches comme
l'ivoire. Il avait une grosse figure rougeaude et des cheveux blonds
crpus. Le caractre de sa physionomie tait une jovialit un peu
brutale, qui se voilait, en ce moment, sous un nuage de mauvaise humeur
non quivoque.

Les bons amis de Blaise ignoraient,  ce qu'il parat, son nom de
famille, car, pour le distinguer du commun des Blaises, on l'avait
surnomm _l'Endormeur_.

L'autre pouvait compter vingt-cinq ans tout au plus, ce qui ne
l'empchait pas d'avoir dans son pass cinq ou six romans d'un certain
intrt. Ceux qui le connaissaient intimement lui savaient plus d'un
nom; en ce moment il s'appelait Robert, dit _l'Amricain_. Il tait un
peu plus petit que son compagnon, et ses membres n'avaient pas la mme
apparence de vigueur; mais sa taille tait admirablement prise, et la
souplesse de ses mouvements n'excluait point la force.

Il avait les traits aquilins et sculpts nergiquement; son front
large et couvert d'une fort de cheveux noirs respirait la volont
patiente, et il y avait une sorte de puissance dans le dessin hardi
de sa lvre charnue, qui ressortait, rouge comme du sang, sur le fond
basan de son teint.

A le voir, quand ses paupires taient closes, on l'et jug pour un
de ces esprits robustes, audacieux, infatigables, qui cherchent la
lutte et se haussent  la taille de tout danger. On et admir la forme
ovale de son visage, et cette chaude pleur de sa joue, sous laquelle
jouaient des muscles d'acier. Mais s'il venait  ouvrir les yeux, le
caractre de sa physionomie changeait comme par enchantement. Il y
avait dans son regard, qui ne savait point se fixer, une agitation
nerveuse et inquite. C'tait quelque chose d'trange et de pnible: de
grandes prunelles noires, incessamment mobiles, jetant  et l leurs
oeillades aigus et manoeuvrant comme la pointe d'une pe qui
cherche  tromper la parade.

Ceci, bien entendu, lorsque M. Robert tait hors de garde et se croyait
 l'abri de toute investigation curieuse; car M. Robert mettait 
profit l'axiome de la philosophie antique: il se connaissait lui-mme
et n'ignorait aucun de ses petits dfauts. Il avait fait maintes
fois ses preuves en sa vie et pouvait se grimer  l'occasion aussi bien
que pas un comdien de mrite.

Ils taient l'un vis--vis de l'autre, aux deux coins de la chemine,
regardant fumer le feu de bois vert et plongs dans une rverie qui ne
paraissait point tre fort gaie.

--Satan voyage! dit tout  coup Blaise en donnant un grand coup de
pied dans les bches du foyer; c'est pourtant toi, Robert, qui as eu
l'ide de venir dans ce pays de loups!...

Robert prit les pincettes massives et rtablit la symtrie du feu.

--L'ide peut tre mauvaise, rpliqua-t-il, comme elle peut tre
bonne... Ce n'est pas une raison pour brler notre seule paire de
bottes.

Il y avait en effet la mme diffrence entre les chaussures de nos deux
voyageurs que dans le surplus de leur toilette; Robert avait de vieux
souliers culs et bants, tandis que Blaise, dit l'Endormeur, portait
des bottes en assez bon tat.

Ce dernier frappa violemment son talon contre terre.

--Il me prend des envies!... grommela-t-il en fronant ses gros
sourcils blonds, quand je t'entends parler comme a, M. Robert!... Dire
que voil des mois que nous courons la pretantaine, cherchant
toujours le pays o les mauviettes tombent toutes cuites du ciel!... A
Paris, au moins, avec Bibandier, on pouvait gagner sa vie...

--Mauvaise socit! interrompit Robert, qui restait toujours, les yeux
baisss, dans une attitude de chagrine insouciance; Bibandier est au
bagne  cette heure.

--Au bagne, on mange! murmura Blaise.

L'Amricain releva sur lui ses yeux mobiles et perants; leurs regards
se choqurent; Blaise tourna la tte en haussant les paules.

--Oui, oui..., pensa-t-il tout haut, tu as l'air comme a d'un malin
et c'est pour cela que je t'ai suivi! Mais tu n'en sais pas plus long
que les autres, mon garon!... Nous voil au bout de notre rouleau...
Qu'as-tu fait de bon pendant ces six mois?

--J'ai tch..., commena Robert.

--Peuh!... fit le gros blond; tu tcheras toute ta vie!... Moi, je
n'aime pas les gens qui ont des ides... avec eux, on n'a qu'une
chance, c'est de se casser le cou.

Robert ramena son regard vers le foyer o une flamme rougetre
commenait  courir parmi la fume.

--J'en ai une ide, pourtant!... murmura-t-il.

L'Endormeur fit comme s'il ne l'avait point entendu.

--Je peux bien te dire ce que tu as fait, moi!... reprit-il; tu m'as
empch de travailler, chaque fois que je l'ai voulu...

--Misres!... dit l'Amricain avec mpris.

--Tu m'as fait toujours pousser en avant, poursuivit Blaise, en me
montrant au bout du voyage je ne sais quelle chimre que j'ai eu la
sottise de prendre au srieux...

--Patience!...

--Patience!... mais nous voil maintenant  plus de cent lieues de
Paris, avec un habit pour deux et quelques francs!...

--Sept francs soixante, interrompit l'Amricain, qui compta dans le
creux de sa main le contenu de sa poche.

--Et, par-dessus le march, poursuivit encore Blaise, dont la colre
faisait place peu  peu  la tristesse, une grande fille que nous
tranons partout... et qui mange!...

Robert remit son argent sous sa blouse; ses paupires eurent un
battement rapide.

--Elle est bien belle!... murmura-t-il avec une emphase contenue.

--A quoi a peut-il nous servir?...

L'Amricain jeta un regard de ct vers le lit, dont les rideaux
de serge cachaient sa compagne de voyage.

Puis il prit un air de mystrieuse importance pour rpliquer:

--A tout!

Blaise mit ses deux coudes sur ses genoux et ne rpondit que par un
geste de fatigue ennuye.

Il y eut un silence, pendant lequel Robert, attentif et les sourcils
rapprochs par la rflexion, semblait poursuivre une pense chre.

Au bout de deux ou trois minutes, une bonne odeur de cuisine, montant
des profondeurs du rez-de-chausse, filtra par les fentes de la porte
et vint embaumer l'atmosphre de la chambre.

L'Endormeur se redressa et aspira une forte bouffe de cet air tout
plein de promesses. Ses narines se gonflrent; sa face s'panouit en un
gros sourire gourmand.

--Au diable! s'cria-t-il presque gaiement; nous aurons le temps
de nous battre quand les sept francs seront mangs!... Aide-moi 
rapprocher la table, Robert... Nous allons trinquer encore une fois,
les pieds au feu, comme de bons camarades!

L'Amricain ne fit pas plus d'attention  ce retour subit de joyeuse
humeur qu' la rcente colre de Blaise. Il prta son aide sans mot
dire, et la table fut pousse jusqu'auprs du foyer.

La servante revenait en ce moment avec une magnifique omelette et
une paule de mouton  peine entame.

Nos deux compagnons s'assirent l'un vis--vis de l'autre, et durant un
gros quart d'heure, leurs bouches pleines ne donnrent passage qu'
de rares paroles. C'taient deux vaillants mangeurs; Blaise surtout
engloutissait les morceaux avec un entrain au-dessus de tout loge.

L'omelette et l'paule de mouton s'vanouirent, arroses par un petit
vin nantais qui se buvait comme du cidre.

Il ne resta bientt plus sur la table qu'un os merveilleusement
nettoy, avec un tout petit morceau de fromage.

Blaise tendit le bras pour saisir cette dernire proie, mais il
rencontra la main de Robert, qui semblait vouloir dfendre l'assiette.

--Nous partagerons, dit-il en riant.

--Ce n'est pas pour moi, rpliqua l'Amricain. Lola n'a pas mang
depuis hier.

La figure de Blaise se rembrunit.

--Lola!... Lola!... grommela-t-il entre ses dents.

Puis il ajouta tout haut:

--M. Robert, tu es comme ces mendiants imbciles qui jenent pour
garder un morceau de pain  leur caniche... mais, cette fois, tu as
trop tard; il fallait conomiser sur ta part.

L'oeil de Robert eut un rayonnement hostile, mais sa main se retira.

--Tu n'as pas de coeur!... murmura-t-il.

--J'ai faim, rpliqua le gros garon.

Il vida dans le verre de son compagnon le reste de la dernire
bouteille, et frappa sur la table  grand bruit.

--D'autre vin! cria-t-il  la servante qui accourait; du tabac et des
pipes!...

Quelques secondes aprs, ils ne se voyaient plus qu' travers un nuage.
Blaise tait dans un tat de batitude incomparable; il ne songeait
ni  la veille ni au lendemain. Robert lui-mme avait videmment subi
l'influence heureuse du copieux repas qui venait aprs une longue
dite; son visage exprimait le bien-tre et le repos; mais il semblait
rflchir toujours.

--Est-ce que tu me gardes rancune? demanda l'Endormeur.

--Pourquoi?...

--Pour Lola.

--Non.

--A la bonne heure!... Vois-tu bien, Robert, si je te savais amoureux,
je te passerais pas mal de choses... Mais du diable si tu es capable
d'tre amoureux, toi!

Robert, qui venait de bourrer sa pipe, regardait machinalement les
lignes imprimes sur le papier du cornet  tabac.

Tout  coup ses yeux brillrent en mme temps que de profondes rides se
creusaient  son front.

--Comme cela ferait notre affaire!... murmura-t-il.

Et, au lieu de rpondre  la muette question que lui adressait le
regard de Blaise, il ajouta:

--Cinq mille francs de contributions directes!... a suppose bien
quarante mille livres de rente... n'est-ce pas, l'Endormeur?

--A peu prs.

--Quarante mille livres de rente en bons immeubles!... Toi qui as t
dans les affaires, Blaise, combien a peut-il valoir en capital?

--C'est selon les pays.

--En Bretagne... ici... aux environs de Redon?

Blaise compta sur ses doigts; il tait d'humeur  se prter  toute
fantaisie.

--Ici, rpliqua-t-il, on afferme mal. Il faut bien des bouts de terre
pour faire mille francs de rente... a doit valoir douze  quinze cent
mille francs.

Robert s'agita sur sa chaise et ses yeux brillrent davantage.

Il versa le tabac sur la nappe et droula le cornet, afin de lire
mieux.

On et dit que les lignes traces sur ce chiffon de papier avaient
un mystrieux pouvoir, tant l'motion de l'Amricain tait visible.

--Quinze cent mille francs! rptait-il en caressant le cornet du
regard; a vaut la peine, au moins!...

L'Endormeur se pencha en avant pour voir ce mystrieux papier qui
semblait jeter son camarade en de si profondes rveries.

C'tait tout simplement un rle de contributions pour l'anne 1816,
sign par M. le percepteur du canton de la Gacilly.

Blaise se renversa sur le dossier de son sige. A tout hasard, il avait
espr mieux.

L'Amricain, cependant, lisait lentement et  demi-voix:


Ren-Charles-Julien le Tixier, vicomte de Penhol, propritaire, pour
sa maison de Penhol et retenue, trois cent cinquante francs; pour
sa mtairie de la Lande-Triste, soixante et quatorze francs; pour sa
chanvrire du Port-Corbeau et dpendances, cent cinquante francs; pour
sa mtairie du Pr-Neuf, ensemble les taillis de Fontaine, cent francs.


--a t'amuse?... interrompit l'Endormeur.


Pour la maison dite de l'An, poursuivit Robert, qui s'absorbait de
plus en plus dans sa lecture, et les moulins des Houssayes, sous le
haut pays, cent vingt-cinq francs. Pour le petit Penhol avec la futaie
de Quintaine...


Blaise billa; puis il se prit  siffler un air de chanson  boire.

Robert interrompit sa lecture et se mit  contempler le papier avec de
grands yeux fixes.

--Dire que j'avais l'ide! murmura-t-il en appuyant un doigt sur son
front, et que cela me tombe justement sous la main!

--Le fait est que c'est un coup du ciel! rpliqua Blaise; nous avons
sept francs et je ne sais plus combien de centimes; si nous achetions
le chteau de Penhol, les moulins des _Broussailles_, la ferme de
n'importe quoi et la futaie de pretantaine?...

Robert le regarda fixement et secoua la tte d'un air srieux.

--Je ne ris pas, dit-il.

--Parbleu! je crois bien!...

--J'ai une ide.

Blaise fit la grimace.

--coute, reprit l'Amricain en rapprochant son sige et d'un ton si
positif que le gros blond perdit son sourire moqueur, nous n'avons
pas de quoi poursuivre notre voyage... nous n'avons pas de quoi
rebrousser chemin... Il faut nous tablir ici.

--Je ne demanderais pas mieux, commena Blaise.

--Ne m'interromps pas... Paris est bon pour les folies, et les voyages
conviennent aux jeunes gens. Mais te voil qui arrives  la maturit,
ami Blaise... et moi, je suis plus vieux que mon ge.

--D'o il faut conclure, murmura l'Endormeur, qu'il y aurait pour nous
avantage  devenir des provinciaux paisibles et payant de notables
contributions... Je suis de ton avis.

--Moi, je te dis de me laisser poursuivre... Nous sommes venus en
Bretagne sur sa rputation de bonne foi antique et de patriarcale
loyaut... De loin, j'avoue que je la regardais comme une terre
promise... j'ai perdu l-dessus quelques illusions... Mais, en somme,
si nous n'avons rien gagn, c'est que nous n'avons rien risqu...
J'attendais une occasion... je cherchais... nous tions trop riches...
Aujourd'hui nous sommes dans cette excellente situation qui gagna
toutes les grandes batailles: il nous faut vaincre ou mourir!

Il leva l'extrait du rle des contributions au-dessus de sa tte.

--Voil le prix de la victoire! s'cria-t-il avec un vritable
enthousiasme; le total est de cinq mille francs, ce qui, d'aprs ton
propre calcul, donne quarante mille livres de rente, soit cinq cent
mille cus de capital!... Eh bien, au pis aller, quand il ne nous en
reviendrait que la moiti!...

Le petit vin du Nantais n'abonde pas en principes alcooliques, mais nos
deux voyageurs en avaient bu une quantit considrable. Blaise tait
rouge comme une cerise, et le sang se montrait sous la peau basane de
Robert lui-mme.

Blaise se prit  rire  la conclusion du discours de son frre en
aventures; mais, sous ce rire, qui n'tait plus de la franche moquerie,
perait dj un vague et secret espoir.

Nous l'avons dit, Robert, quoique bien jeune, avait fait ses preuves.

--Je me contenterais du pis aller, dit Blaise.

--Le hasard est le plus fort de tous les dieux! reprit Robert et je
vois un augure dans ce chiffon qui me tombe du ciel... Veux-tu partager
l'aubaine?

L'Endormeur hsita un instant, car il restait en lui une bonne dose
d'incrdulit.

--Dcide-toi, poursuivit Robert;  la rigueur, je puis me passer
de ta compagnie... et, franchement, s'il n'tait pas pnible... et
dangereux... d'abandonner un bon camarade tel que toi, j'aimerais
 tenter seul l'aventure...

Blaise,  son tour, rapprocha son sige.

--Voyons ton ide? dit-il en mettant dfinitivement de ct son sourire.

--Acceptes-tu?

--Quand tu m'auras expliqu...

--C'est  prendre ou  laisser... Acceptes-tu?

--J'accepte.

--Touche l! dit l'Amricain dont le regard inquiet prit tout  coup
une fixit rsolue; et gare  celui qui renoncera!

Il se leva et alla ouvrir la porte de la chambre pour voir si par
hasard quelque oreille curieuse n'tait point aux coutes. Il n'y avait
personne dans le corridor.

En revenant vers le foyer, il s'arrta devant le lit o reposait sa
compagne de voyage, et en carta les rideaux doucement.

Le jour qui pntra par cette ouverture claira une charmante figure de
jeune femme.

C'tait un visage d'une rgularit parfaite, mais dont les traits,
fatigus dj et plis, avaient comme un voile de froideur morne.
Peut-tre tait-ce l'effet de la souffrance ou du sommeil. Lola dormait
profondment. Son front et sa joue se cachaient  moiti sous les
boucles prodigues d'une chevelure noire en dsordre.

Lola s'tait jete tout habille sur le lit. Elle y gardait la pose
que son extrme fatigue lui avait conseille au moment de l'arrive. Sa
tte s'appuyait sur son bras; tout son corps s'affaissait en un abandon
avide de repos. L'toffe use de sa robe dessinait ses formes exquises
et jeunes, comme ces indiscrtes draperies que le statuaire colle sur
le nu.

Robert avait raison: elle tait bien belle!

Il la contempla un instant dans son sommeil de plomb; puis il laissa
retomber les rideaux de serge.

Un sourire satisfait errait autour de sa lvre bombe.

L'Endormeur attendait; ses yeux disaient une curiosit impatiente.

Robert reprit sa place auprs du feu, et emplit les deux verres
jusqu'aux bords.




II

UNE REDINGOTE A DEUX.


Robert s'tait recueilli un instant.

--Suis-moi bien, dit-il d'un ton trs-froid et en sablant son vin de
Nantes  petites gorges. Il y a ici un jeune homme fort riche et de
bonne maison qui voyage avec son domestique.

--O a? demanda Blaise dont le regard fit ingnument le tour de la
chambre.

--Ne te donne pas la peine de chercher, rpliqua l'Amricain. Le jeune
homme riche et son domestique, c'est toi et c'est moi.

--Ah!... fit l'Endormeur dont la bouche large resta entr'ouverte.

--Nous n'avons qu'un habit, poursuivit Robert en forme d'explication;
et il faut pouvoir se prsenter si l'on veut faire quelque chose...

--C'est juste, dit l'Endormeur qui entrevoyait vaguement l'ide de
son camarade; mais c'est que a peut durer longtemps, et une fois la
comdie entame, nous ne pourrons plus changer de rle comme par le
pass.

Blaise faisait ici allusion aux rgles quitables et fraternelles qui
rgissaient l'association. Ils avaient quitt tous les deux Paris,
o leur industrie subissait peut-tre une de ces crises qui jettent
priodiquement sur la province une nue de bons garons de leur sorte.
On leur avait parl de la Bretagne, ce paradis de bonne foi antique,
o la dfiance n'a point encore pntr. Ils taient venus l'esprit
tout plein de penses de conqute, comme Pizarre ou Corts  la veille
de vaincre Montzume ou les Incas. Mais de Paris  Redon la route est
longue, et ils s'taient arrts plus d'une fois en chemin. On avait
fait argent de tout.

Depuis que le dernier habit avait t vendu pour subvenir aux frais du
voyage, les deux compagnons se partageaient loyalement les bnfices de
la redingote. Chacun avait son jour pour porter les bottes presque
neuves, le chapeau noir et le reste du costume bourgeois. Le lendemain
venaient les gros souliers invalides, la blouse et la casquette.

Robert mit son verre vide sur la table.

--Il s'agit d'une fortune! dit-il sans lever la voix, mais avec
emphase; voil des mois entiers que j'arrange tout cela dans ma tte...
J'aime  mrir un projet, vois-tu bien, et si nous n'tions pas au bord
du foss, j'attendrais volontiers encore...

--Quant  cela, interrompit Blaise, moi j'aime assez  faire les choses
en deux temps; mais reste  savoir qui sera le matre et qui sera le
domestique...

L'Amricain plongea sa main sous sa blouse et ramena un jeu de cartes
dont la couleur annonait un fort long usage.

--On peut jouer a, dit-il.

L'Endormeur regardait avec une certaine dfiance les doigts de son
compagnon, qui mettait  brouiller les cartes une surprenante agilit.

--Hum!... fit-il en secouant la tte; c'est que tu joues diablement
bien, M. Robert!

Celui-ci cessa de mler son paquet de cartes.

--Il y a un autre moyen, murmura-t-il; partageons et sparons-nous!

Blaise frona le sourcil et ne rpondit point.

--Mais, surtout, dcidons-nous! reprit l'Amricain d'un ton
dlibr. Tu pourras m'tre fort utile, sans doute; mais en somme, je
ne sais pas encore  quoi!... Pas de surprise!... si l'affaire ne te va
pas, je te rends ta parole!

--Bien oblig! grommela Blaise; j'aime mieux jouer.

--Rflchis bien!... Il ne s'agit ni d'un jour ni d'une semaine... a
peut durer longtemps, comme tu dis, et une fois l'affaire lance, je le
rpte, gare  qui reculera!

--Mais, objecta l'Endormeur, le perdant ne sera domestique que pour la
montre?

--Pas tout  fait!... Assurment, dans le tte--tte, nous resterons
deux bons amis comme autrefois... mais, pour tout ce qui regarde
l'affaire, il faudra que le matre puisse commander et que le
domestique obisse.

--Diable!... fit Blaise en se grattant l'oreille.

--Quant  la conduite  tenir devant les trangers, je n'ai pas besoin
de t'en parler...

--Sans doute...

--Tant que durera l'affaire, depuis le premier jour jusqu'au dernier,
respect et obissance!

--Mais, dit Blaise, en dfinitive, combien de temps a pourrait-il se
prolonger?...

--Je n'en sais rien.

--Un mois?

L'paule de l'Amricain eut un mouvement significatif.

--Six mois? reprit Blaise; pas possible!

--Six mois... un an... deux ans, rpliqua Robert; on ne peut rien
prciser.

--Ah ! s'cria Blaise en fixant sur lui ses gros yeux bleus, tu es
donc bien sr de gagner la partie?

Un imperceptible sourire releva la lvre de l'Amricain, qui retint sa
rponse durant deux ou trois secondes.

--J'y compte, dit-il enfin d'un ton de persuasive franchise. Pourquoi
m'en cacherais-je? Mais quand je devrais perdre dix fois, j'engagerais
encore la partie... Qu'est-ce qu'un an ou deux de travail et de
peine?... et le matre, d'ailleurs, n'aura-t-il pas plus de mal que
le domestique?... Vois-tu, je sens que je ne suis pas  ma place dans
cette vie d'aventures... J'ai des gots honntes et paisibles... Je
regarde le but avant de mesurer l'preuve... Que diable! mon garon, il
faut un peu de philosophie! Quand on a la perspective de mourir de faim
un jour ou l'autre, on ne raisonne pas comme un millionnaire... Je n'ai
rien, et je me demande ce que je ne ferais pas pour avoir quelque chose.

L'Endormeur approuva du bonnet.

--Je ne suis pas un voleur, moi, reprit Robert qui s'animait en
parlant. J'ai l'ambition d'tre un homme d'esprit et de ressources,
voil tout!... Avec cela et du courage, on trouve toujours un petit
trou par o passer... On cherche longtemps; les sots vous accusent
d'tre un songe-creux; puis l'occasion arrive, et vogue la galre!...

--a peut avoir son bon ct, dit Blaise.

--Qu'importe un an ou deux? poursuivit encore l'Amricain. Nous sommes
jeunes, et, pour ma part, quand le tour sera fait, je n'aurai pas mme
l'ge d'tre lecteur.

--lecteur!... rpta Blaise.

--Oui, je pense un peu  la politique... Mais c'est une autre
histoire... Y sommes-nous?

--Donne les cartes, rpliqua l'Endormeur non sans un reste de
rpugnance; et fais attention que tu ne joues pas contre un bourgeois!

L'Amricain lui jeta le paquet de cartes d'un air superbe.

--Donne toi-mme, dit-il, si tu as peur.

Et pendant que Blaise mlait, il ajouta:

--C'est bien entendu, n'est-ce pas?... Nous savons ce que nous jouons.

--Pas trop, repartit Blaise, et il faut tre bien bas perc pour
risquer comme a un an ou deux de sa vie, sans tre sr...

--Deux ans ou plus, interrompit Robert; je vois que tu comprends
parfaitement notre partie.

--Quel jeu?... demanda l'Endormeur.

--Celui que tu voudras.

--C'est que tu les sais tous trop bien!...

--Tu peux en inventer un nouveau.

Blaise rflchit un instant.

--Eh bien, reprit-il, je vais donner sept cartes sans atout, et celui
qui fera le moins de leves aura gagn.

--Convenu!

L'Amricain coupa sans avoir l'air d'y toucher, et Blaise fit les jeux.

Les quatorze cartes tombrent l'une aprs l'autre; Robert avait trois
leves et l'Endormeur quatre.

--Tu as trich! s'cria ce dernier en frappant son poing contre la
table.

Robert repoussa les cartes.

--J'ai jou franc jeu, rpondit-il, et je vais te dire pourquoi...
Il m'tait indiffrent de perdre ou de gagner, parce que, dans notre
affaire, le mtier de matre sera trs-difficile... Je ne t'aurais pas
donn trois jours pour me demander  changer de rle!... Allons, mon
fils, dshabille-toi!

Ce disant, l'Amricain ta sa blouse, son pantalon et ses vieux
souliers.

Blaise ne se pressait point.

--J'ai froid..., dit Robert. Ce serait dommage de casser les vitres
entre vieux amis!...

L'Endormeur tait d'une force musculaire videmment suprieure;
cependant cette menace dtourne fit quelque effet sur lui, car il se
prit  dpouiller lentement son costume fashionable.

Robert chaussa les bottes avec un vident plaisir.

--Te voil bien malade! disait-il en activant sa toilette; tu vas
tre bien log, bien nourri, bien vtu, et la fortune te viendra en
dormant... car nous partagerons en frres.

--Et si tout a tombe dans l'eau?... soupira Blaise.

Robert passait la redingote.

--coute, dit-il en jetant un coup d'oeil au petit miroir qui pendait
au-dessus de la chemine; a commence bien, et j'ai tant de confiance
que je te promettrais presque de te servir,  mon tour, si tu n'es pas
content aprs l'affaire faite!...

--Promets, dit Blaise.

--Eh bien, soit.

--Le mme temps que je t'aurai servi?...

--Le mme temps.

--Je te prviens, M. Robert, que je n'oublierai pas cela!...
Maintenant, explique-toi en grand, et plutt deux fois qu'une, car du
diable si je devine la fin de la farce!

L'change des costumes tait accompli; et, en vrit, les choses
semblaient ainsi bien plus logiquement arranges. Chacun des deux
compagnons tait dsormais  sa place: l'Amricain avait l'air
d'un monsieur dans toute la force du terme, et la blouse allait 
l'Endormeur comme un gant.

--a s'expliquera de soi-mme, rpondit Robert, et dans un quart
d'heure tu en sauras tout aussi long que moi; mais, avant tout, il nous
reste quelques petits dtails  rgler... D'abord, tu as trop d'esprit
pour prendre la chose en mauvaise part, j'aimerais  te voir mettre de
ct cette habitude que tu as de me tutoyer...

--Ah! fit Blaise.

--Mesure de prudence, tu m'entends bien?... a pourrait t'chapper
devant le monde.

--On te dira _vous_, M. Robert!

--A merveille!... A prsent ce nom-l lui-mme ne me convient plus
gure... Quand on est n un peu, on ne s'appelle pas Robert; il faut
prendre carrment son rang dans le monde... Voyons parmi mes
anciens noms... A Londres, je m'appelais Robert Wolf.

--C'est trop goddam! dit Blaise.

--En Italie, on m'appelait Gatano.

--C'est trop tnor!

--A Vienne, Belowski...

--C'est trop bottier!... Que diable! je veux au moins tre le valet
d'un homme d'importance... Appelle-toi le baron de quelque chose.

--Peuh! fit l'Amricain, on me prendrait pour un sous-prfet de
l'empire... Et puis les titres sont bien uss!... Je m'appellerai tout
bonnement M. Robert de Blois... C'est simple et a sonne la noblesse
historique... Encore un coup, ami Blaise, et puis nous allons commencer!

Il versa deux amples rasades et leva son verre comme s'il allait porter
un toast.

Ses yeux se fixaient  travers les carreaux de la fentre sur le port
Saint-Nicolas et les campagnes de la Loire-Infrieure qui s'tendaient,
 perte de vue, au del de la Vilaine. Le soleil d'automne,  son
dclin, jetait sa lumire rougetre sur le paysage. Robert semblait
pris par une subite rverie.

--Le pays est mauvais pour les pauvres diables, c'est vrai,
murmura-t-il; mais voil de bonnes terres et de jolies maisons!...
Un homme sage pourrait tre heureux l comme le poisson dans l'eau...
Qui sait si l'une d'elles n'appartient pas  notre brave M. de Penhol?

Blaise ne put retenir un sourire.

--Je ne sais pas ce que tu vas faire, dit-il; mais tu es fameusement
fort, aprs tout, pour entamer une drlerie, et j'ai bon espoir... Ce
brave monsieur campagnard!... Il me semble le voir!

--Et moi aussi!

--Cinquante-cinq  soixante ans!

--Plutt soixante.

--Front chauve...

--Deux touffes de cheveux gristres sur les tempes!

--Lunettes d'or...

--Tabatire dito!

--Habit marron...

--Souliers  boucles!

--Une femme respectable...

--Qui eut une grande rputation de beaut avant la constituante...

--Sche et roide comme un portrait de famille!...

--Et qui l'a rendu pre de huit  dix enfants, dcemment chelonns!

Blaise tendit son verre.

--A nos quarante mille livres de rente! dit-il.

Robert trinqua et but avec action.

Puis il se redressa tout  coup en secouant son paisse chevelure noire.

--A l'oeuvre! s'cria-t-il; suivant les circonstances, nous pourrons
avoir une soire laborieuse... A dater de ce moment, Blaise, vous
entrez en exercice.

--J'attends les ordres de monsieur, dit l'Endormeur qui gardait au
coin de sa lvre un reste de sourire sceptique, mais dont le regard
indiquait une singulire curiosit.

--Vous allez descendre, reprit l'Amricain d'un ton de commandement;
sans faire semblant de rien, vous sortirez dans la rue et vous lirez
l'enseigne de l'auberge.

--Jusqu' prsent, murmura Blaise, a ne me parat pas la mer  boire!

--Une fois pour toutes, rpondit Robert en reprenant sa familiarit
accoutume, il faut bien te mettre dans la tte que j'agis d'aprs un
plan raisonnable, et que les commissions dont je pourrais te charger
auront toute leur importance... Ris tant que tu voudras, mais excute
mes ordres  la lettre, ou je ne rponds de rien!... Tu vas donc lire
l'enseigne de l'auberge, et me rapporter le nom de notre hte...
En revenant, tu prieras le brave homme de monter me parler... va!

Blaise sortit.

Le jeune M. de Blois, rest seul, se prit  parcourir la chambre de
long en large.

Sa tte travaillait nergiquement, et des paroles sans suite tombaient
par instants de ses lvres.

C'tait vritablement un cavalier assez remarquable. La redingote
indivise que bourrait nagure le gros corps de Blaise dessinait la
grce souple et forte de sa taille. Il y avait de l'intelligence et de
la volont sur les traits rguliers de son visage bruni; mais, dans
ce moment o il se savait  l'abri de tout regard, son oeil avait
plus que jamais cette trange expression d'inquitude qui dparait sa
physionomie. On lisait dans sa prunelle mobile et comme tremblante
une sorte d'agitation maladive, agissant  l'encontre d'une hardiesse
apprise.

Cet homme devait oser beaucoup, mais trembler en osant.

Deux ou trois fois, dans sa promenade, il s'arrta devant le lit
o reposait sa compagne de voyage. La belle Lola dormait toujours,
subissant l'effet d'une lassitude accablante. L'tape de la matine
avait t rude, puisque Robert et Blaise, jeunes et forts tous les
deux, taient arrivs haletants et briss de fatigue.

Il y avait bien longtemps que la pauvre Lola marchait ainsi chaque
jour, et que les cailloux des routes de Bretagne faisaient saigner ses
petits pieds charmants.

Chaque fois que Robert s'arrtait auprs du lit, il restait trois ou
quatre secondes en contemplation devant la beaut de la jeune femme.
Son regard semblait compter les bruns anneaux de la luxueuse chevelure
qui s'parpillait sur l'oreiller de Lola. Il admirait d'un oeil
connaisseur l'ovale pur et gracieux de son visage, la frange riche de
ses cils, et ce bel abandon que le sommeil gardait  sa pose.

Mais, dans la contemplation de Robert, il n'y avait pas un atome
d'amour. Sa prunelle restait froide, et vous eussiez dit quelque
marchand d'esclaves dtaillant les suprmes beauts d'une alme 
vendre sur le pont d'un corsaire de Turquie.

Quand il laissait retomber le rideau, un sourire content mais fugitif
errait autour de sa lvre.

Puis ses rflexions se renouaient, craintives et agites; sa paupire
frmissait  son insu; son regard s'agitait, cauteleux et inquiet.

La porte s'ouvrit, donnant passage  l'aubergiste et  Blaise.

Au bruit qu'ils firent en entrant, la physionomie de Robert se
remonta brusquement comme par l'effet d'un mystrieux ressort. Son
oeil devint calme et souriant: on et dit un de ces hommes heureux
qui passent dans la vie sans proccupation et sans soucis.

L'aubergiste, qui s'arrta auprs de la porte, la casquette  la main,
dut lui trouver assurment grande mine, car il excuta le plus beau de
ses saluts.

Robert lui envoya, en se rasseyant au coin du feu, un bonjour affable
et gracieux.

--Entrez, mon cher monsieur, dit-il.

Blaise, qui avait devanc l'aubergiste, passa tout auprs de Robert et
lui glissa ces seuls mots  l'oreille:

--M. Graud...

L'Amricain remercia par un signe de tte.

--Approchez donc..., reprit-il. Je vous demande pardon de vous avoir
drang ainsi sans compliment, mais c'est que j'ai beaucoup de choses 
vous demander, mon cher monsieur.

Les gens de la haute Bretagne sont presque aussi dfiants que des
Normands; c'est une rude tche que de leur accrocher la premire parole.

En revanche, une fois la glace rompue, on est souvent ddommag trop
amplement.

L'aubergiste tait un vieil homme bien couvert et d'apparence fort
honnte. Ses petits yeux gris avaient cette pointe sournoise
qui, chez les campagnards, n'est pas absolument inconciliable avec la
franchise.

Il se tenait debout entre Blaise et Robert. Sans faire semblant
de rien, son regard poussait  droite et  gauche de courtes
reconnaissances. Sa casquette, qu'il tortillait entre ses doigts avec
zle, lui servait de maintien, et le tuyau noir de sa pipe, sortant du
vaste gousset de son gilet, laissait chapper encore un mince filet de
fume.

--Ah! ah! fit-il en manire de rponse  l'exorde de Robert.

Et il salua.

--Beaucoup de choses, rpta l'Amricain. Vous ne vous doutez gure, je
parie, que vous tes ici en face d'une bien vieille connaissance?

--Oh! oh! fit le bonhomme en carquillant les yeux.

--a vous tonne! reprit l'Amricain qui redoublait de condescendante
gaiet. Vous ne vous souvenez pas de m'avoir jamais vu? Aussi n'est-ce
pas comme cela que je l'entends... Blaise, mon garon, tu peux
t'asseoir... En voyage on ne fait pas de faons... Mais, auparavant,
avance un sige  notre hte... Mon cher monsieur, pas de compliments;
il y a place pour trois.

L'aubergiste et Blaise s'assirent.

--Quand je dis que vous tes pour moi une vieille connaissance, reprit
Robert, c'est que j'ai entendu parler bien souvent de vous.

--Eh! eh!... fit le bonhomme.

--Le pre Graud, parbleu!... matre du _Mouton couronn_!

--Tout a est sur mon enseigne, grommela l'aubergiste.

Blaise, qui n'avait rien  faire, sinon  juger les coups, se dtourna
pour cacher un sourire.

L'Amricain fit comme s'il n'avait pas entendu.

--La meilleure auberge de Redon! poursuivit-il, et le plus franc
compre de tout le dpartement d'Ille-et-Vilaine!

L'aubergiste eut un demi-sourire; le compliment le flattait au vif;
mais sa vieille prudence lui conseillait la retenue.

--Et ce n'est pas tout prs d'ici qu'on me disait cela, pre Graud!
reprit encore Robert. Ce n'est ni  Vannes, ni  Nantes, ni mme 
Rennes.

--A Saint-Brieuc peut-tre?... murmura le bonhomme.

--Non pas!... c'est plus loin encore... Pre Graud, vous tes connu
jusqu' Paris!

Paris est le lieu magique que la province dteste et adore.

Le matre du _Mouton couronn_ releva ses yeux gris, o brillait un
orgueil modeste, mlang de curiosit.

--Ah! ah! fit-il,  Paris!... en la grand'ville!... et qui donc parle
du pre Graud de ce ct-l?

--C'est l le diable! pensa l'Endormeur.

Robert mit un reproche caressant dans son sourire.

--Oh! M. Graud! M. Graud!... dit-il. Le bon garon serait cruellement
mortifi s'il vous entendait faire cette question-l... Vous avez donc
bien des amis  Paris?

--Non fait! rpliqua l'aubergiste; je ne m'en connais mme pas du
tout...

--a se gte! pensa Blaise; mauvaise histoire!...

--Eh bien, poursuivit Robert,  l'entendre parler de vous, je ne me
serais jamais dout que vous eussiez pu l'oublier!

--Mais qui donc,  la fin?...

--Ainsi, vous me laisserez vous dire son nom? pronona Robert avec
lenteur, comme s'il et voulu laisser  l'ami ingrat le temps de se
souvenir.

Il n'y avait pas une ombre de trouble sur sa physionomie calme et
souriante. Blaise, au contraire, qui voyait l'audacieux mensonge sur
le point d'tre dcouvert, et la comdie tomber ds la premire scne,
cachait mal son dsappointement.

Tandis qu'il maugrait contre l'imprudence de son camarade, celui-ci
regardait toujours l'aubergiste, qui fouillait sa mmoire de la
meilleure foi du monde.

--Je veux que _Gripi_[1] me brle..., grommelait le bonhomme.

  [1] Petit nom de Satan dans les campagnes de l'Ille-et-Vilaine.

Robert l'interrompit en rptant:

--Ah! M. Graud!... M. Graud!...

Puis il ajouta d'un air presque svre:

--Si vous n'avez pas trouv dans une minute, je vous dirai son nom...
et vous aurez grande honte de l'avoir oubli!

Il y avait une sincrit si profonde dans l'accent de Robert, que
Blaise lui-mme ne savait plus que penser.

Quant  l'aubergiste, il se creusait la tte de tout son coeur.

--Je suis un gueux!... s'cria-t-il tout  coup en se frappant le front
d'un norme coup de poing.

A cet instant seulement, un observateur aurait pu deviner combien
grande avait t l'anxit de Robert. Il respira fortement. Ce fut
l'affaire d'une seconde, et sa physionomie ne trahit aucune surprise.

--Un gueux! disait cependant le bonhomme; c'est vrai tout de mme!...
sans Joseph Gautier, j'aurais pass l'arme  gauche dans la rade de
Brest! Je parie que c'est Joseph Gautier?

--Parbleu! s'cria Robert.

Blaise prouvait ce sentiment d'un dilettante expert qui coute un
talent de premier ordre.

--Enfin, pre Graud, continua l'Amricain, mieux vaut tard que
jamais!... Ce brave Joseph m'a-t-il souvent parl de vous au moins!...
Graud! ancien matelot.

--Artilleur de marine, puis cuisinier au long cours, rectifia le
bonhomme.

--A qui le dites-vous!... s'cria Robert; la langue m'a tourn...
Mettez-vous bien dans la tte que je sais votre histoire mieux que
vous-mme!

--C'est gal, dit l'aubergiste; j'aurais d penser  Gautier tout de
suite!... Mais comment va-t-il  prsent?

--A merveille... sa femme aussi.

--Sa femme!... depuis quand donc est-il mari?

--Depuis trois mois... Blaise, mon domestique, a t son garon de
noces...

--Oui..., dit l'Endormeur, et a a t assez bien!

La bonne figure de l'aubergiste exprima un peu de dfiance revenue.

--Tiens! tiens! murmura-t-il, c'est que Joseph Gautier tait un
monsieur, autrefois...

--Et a vous surprend qu'il ait choisi un domestique?... commena
Robert.

--Oh! oh!... dit le pre Graud, je n'ai pas voulu offenser M. Blaise.

--J'entends bien... mais tel que vous le voyez, Blaise n'est pas tout
 fait un domestique ordinaire... Il a t lev dans ma famille, et
c'est presque mon ami.

Le pre Graud salua Blaise.

--Comme a ou autrement, dit-il, je n'ai pas besoin de vous faire de
grandes phrases... Puisque vous venez de la part de mon vieux Gautier,
le pre Graud et sa case sont  votre disposition... Une poigne de
mains s'il n'y a pas d'offense?

Robert s'empressa de tendre sa main que le bonhomme serra en conscience.

--Et venez-vous comme a pour passer du temps par chez nous? reprit-il.

--Je viens de Paris, comme je vous l'ai dit, rpliqua Robert;
et mme de beaucoup plus loin... Le but de mon voyage est de visiter
un gentilhomme de vos environs que je ne connais pas du tout
personnellement, et au sujet duquel je serais bien aise de prendre
langue  l'avance.

Cette phrase, malgr sa simplicit apparente, tait de celles qui
sonnent toujours mal aux oreilles bretonnes. En ce temps-l, comme
avant et depuis, il y avait force dissidences politiques dans la
province; or, partout o la guerre civile a pass, le questionneur
curieux prend volontiers physionomie d'espion.

Le petit oeil gris du pre Graud se baissa, tandis qu'il murmurait
son prudent:

--Ah! ah!...

--Les dtails que je demande, reprit l'Amricain, sont en dfinitive
peu de chose, car je sais d'avance que la famille de Penhol est riche
et respectable...

--Oh! oh!... fit le bonhomme avec une certaine emphase; il s'agit des
Penhol?...

--Un message que j'ai pour le vicomte, et qui m'a fait prendre par
Redon au lieu d'aller tout droit  Nantes... Y a-t-il loin d'ici 
Penhol?

--Un bon bout de chemin, rpliqua le pre Graud.

--Et... le vicomte est-il aussi galant homme qu'on le dit?

Le matre du _Mouton couronn_ fut un instant avant de rpondre.

--Pour a, rpliqua-t-il enfin, Penhol a toujours t l'honneur du
pays depuis que le monde est monde! Monsieur est un bon chrtien,
madame est une sainte... Mais il y en a qui disent que le nom de
Penhol serait mieux port encore si l'an n'avait pas quitt le pays
pour aller le bon Dieu sait o...

--Ah! dit l'Amricain, comme s'il et t initi dj en partie aux
secrets de cette famille dont un chiffon de papier lui avait rvl
l'existence par hasard, on parle encore de l'an?

--On en parlera toujours, rpliqua l'aubergiste avec lenteur et d'un
accent de tristesse.

--Et cependant, reprit Robert, il y a longtemps dj qu'il est parti!...

--Voil bientt quinze ans... Mais qu'importent les annes quand on a
laiss un bon souvenir au fond de tous les coeurs?

Robert croisa ses mains sur ses genoux et hocha la tte d'un air
attendri.

--Pauvre cher Penhol!... murmura-t-il.

Le bonhomme Graud, qui s'tait inclin tout pensif, se redressa
vivement et jeta sur Robert un regard tonn.

Sa surprise n'tait pas plus grande que celle de Blaise, qui suivait
cette scne avec la curiosit d'un amateur de spectacle, savourant
les pripties imprvues d'une premire reprsentation.

Il connaissait le but de Robert, et, depuis l'arrive de l'aubergiste,
il devinait peu  peu la route que son compagnon voulait prendre; mais
comme il et t incapable lui-mme de suivre sans broncher cette voie
difficile et prilleuse, chaque pas fait en avant lui tait un sujet
d'admiration.

Robert grandissait  ses yeux et prenait pour lui, depuis quelques
minutes, des proportions hroques.

Il attendait, dissimulant de son mieux sa surprise et gardant l'air
indiffrent qui convenait  son rle.

--Ce sont de bonnes paroles que vous venez de prononcer, M. Graud,
poursuivait cependant Robert; je ne peux pas vous dire combien elles
m'ont rjoui l'me!... Ah! si le pauvre Penhol tait seulement l pour
les entendre!...

L'honnte figure de l'aubergiste devenait toute ple d'motion.

--De quel Penhol parlez-vous donc, monsieur?... murmura-t-il d'une
voix tremblante.

--De celui qui est bien loin de la Bretagne,  cette heure.

--De l'an? reprit le pre Graud, dont la voix trembla
davantage; de M. Louis?... il n'est donc pas mort?...

L'Amricain eut un gros rire joyeux et franc.

--Pas que je sache, rpliqua-t-il.

--Et vous le connaissez?

--Mon digne M. Graud, repartit Robert en clignant de l'oeil,
pourquoi toutes ces questions?... Depuis deux minutes, vous avez devin
que je vais au chteau de la part du pauvre Louis de Penhol.

Blaise se mit  tisonner le feu pour dissimuler son enthousiasme.

Une larme roula sur la joue du pre Graud.




III

L'ABSENT.


Robert dit l'Amricain, M. de Blois, tait un de ces fils du hasard
qui naissent on ne sait o et ne tiennent  rien sur la terre. tait-il
Franais d'origine ou tranger? Personne n'aurait pu le dire. Son
accent tait celui des Parisiens de Paris; mais Paris, tout grand qu'il
est, ne peut accepter la paternit des aventuriers innombrables qui s'y
arrangent une patrie. Ils viennent l, de prs, de loin, de partout,
attirs par un irrsistible instinct. Puis, de ce centre hroque o le
talent et l'audace sont dans l'atmosphre, o les expdients se
respirent, o chacun peut devenir valet de comdie rien qu' laisser
ses pores absorber le vent d'intrigue, on s'lance, arm de toutes
pices,  la conqute de l'innocente province.

Car pour briller  Paris mme, il faut tre de premire force.

Robert de Blois avait son mrite, mais il n'tait point pourtant un de
ces tincelants sujets qui blouissent de temps en temps la capitale,
et qui portent au bagne de grosses paulettes avec des titres de duc.
Il y a des degrs dans la profession. Robert ne pouvait gure prtendre
qu' la bonne bourgeoisie dans la hirarchie aigrefine.

Ce n'est pas qu'il ft dpourvu de qualits trs-minentes; seulement
il n'tait pas complet.

Pour faire en quelque mot son bilan moral, il avait,  son actif,
une scheresse de coeur extrmement dsirable, un grand tact et
beaucoup de cette adresse crochue qui sait harponner un secret au fond
de l'me la mieux close. Il avait, en outre, du sang-froid, de l'esprit
et de l'lgance. A son passif, il faut placer en premire ligne une
irrsolution native qui ne se gurissait qu'en face des situations
extrmes. Robert tait excellent pour entamer une guerre dsespre; au
moment o il fallait choisir entre la mort ou la victoire, la faim
lui donnait du gnie.

Mais ds qu'il avait quelque chose  perdre, son audace se changeait en
mollesse. Il s'arrtait  moiti chemin par une trop grande frayeur de
se voir enlever le bnfice dj conquis.

Retombait-il tout en bas de sa misre, il redevenait homme. Son esprit
subtil s'aiguisait, ses ides bouillonnaient de nouveau dans sa tte,
et gare aux cus mal gards!

En somme, c'tait un aventurier d'ordre videmment secondaire,
mais dangereux outre mesure, et capable d'atteindre,  ses heures,
l'habilet suprme du genre.

Il avait dj dix ans de service, ayant pris de l'emploi dans quelque
pendable troupe ds le commencement de sa quinzime anne.

Depuis lors, Dieu sait qu'il avait travaill tantt soldat, tantt
capitaine, tantt pauvre, tantt riche, exploitant parfois l'intrigue
de haute comdie, parfois descendant aux tours de l'escroquerie
vulgaire, et risquant sa libert pour quelques francs.

Il se formait, cependant, et prenait des ides rassises. Son but tait
de voler assez pour jouer  l'honnte homme dans un bon chteau lui
appartenant, avec une femme aimable et bien apparente.

Car Robert dtestait le petit monde.

Blaise et lui s'taient accols ensemble  Paris, par suite de
relations communes avec un recleur du nom de Bibandier qui, peu de
temps auparavant, tait all au bagne de Brest expier son obligeance.
Blaise tait un coquin  la douzaine, moins endurci que Robert
peut-tre, moins peureux de nature, mais n'ayant pas non plus ce
courage factice et  l'preuve que l'Amricain s'tait donn par la
force seule de sa volont.

Ils avaient gagn tous les deux leurs surnoms  la bataille, comme
Scipion l'Africain et le grand Fabius. Tous les deux avaient, sinon
invent, du moins perfectionn notablement des genres de vol qui sont
tombs, de nos jours,  la porte de tout le monde. Pour comprendre le
sens spcial de ces deux sobriquets, _l'Amricain_ et _l'Endormeur_, il
suffit d'avoir lu la _Gazette des Tribunaux_ trois fois en sa vie.

Quant  Lola, Robert l'avait prise sur une corde roide o elle dansait
pour ne pas tre battue. Elle avait dix-huit ans.

Personne n'avait pris souci de lui dire jamais: Ceci est bien, cela
est mal.

Il et t difficile de savoir ce qu'il y avait au fond du coeur
de cette pauvre belle fille. A contempler son front de marbre et la
hardiesse froide de ses grands yeux noirs, o s'allumait parfois
une volupt de commande, lascive et  la fois glace, on et dit que,
derrire tant de beaut, Dieu avait oubli de mettre une me...

Aujourd'hui Robert tait en une heure de vaillance. Sa poche vide et
la famine menaante le poussaient. Mais la lutte s'annonait rude,
et Robert ne se souvenait point d'en avoir affront jamais de plus
malaise. En ce moment, ses manires libres et sa physionomie sereine
cachaient le plus nergique effort qu'il et fait peut-tre de sa vie.

C'tait un travail de tous les instants, un sourd combat sans trve ni
relche. Il tait l, guettant, derrire son sourire, chaque parole du
bon aubergiste, interprtant chaque geste et prodiguant son adresse
consomme  se faire un levier de la moindre circonstance.

On ne peut dire qu'il et agi ds l'abord sans rflexion. Tout ce qu'il
avait os tait le rsultat d'un calcul; mais il est certain que sa
position extrme l'avait jet, trop brusquement,  son gr, dans cette
prilleuse preuve.

Il avait abord la bataille sans armes et avec le courage du dsespoir.
C'tait une partie que l'on pouvait gagner  la rigueur, mais qui,
considre de sang-froid, prsentait mille chances de perte.

Ces parties-l s'amendent parfois entre les mains d'un joueur
habile; une manoeuvre savante peut forcer le sort. A mesure que
l'entrevue avanait, Robert se sentait grandir et prendre de la force.
Sa tentative absurde et impossible se faisait presque raisonnable, tant
il avait tourn habilement les premires difficults.

Il n'tait dj plus ce fou qui voit le nom d'un homme par hasard, et
qui s'crie tourdiment: A moi cette proie! La porte close de la
maison de Penhol s'entr'ouvrait pour lui peu  peu...

Il avait dj la moiti d'un secret!

Bien des choses pouvaient encore dranger son plan fragile et rduire 
nant l'chafaudage de ses mensonges; mais, jusqu' prsent, il avait
march droit dans les tnbres, et son pied prudent avait tromp tous
les obstacles de la route inconnue.

A voir ce dbut inespr, Blaise se croyait dj hors d'affaire, et
avait peine  contenir sa joie.

L'Amricain, lui, n'avait pas encore le temps de se rjouir. Il
tait tout entier  son affaire, et son oeil de lynx interrogeait
constamment la physionomie du pre Graud, qui tait son unique
boussole.

Il lui restait tant de choses  deviner! Et cette route, o il
avait essay quelques pas, tait si mystrieuse encore!

Il fallait savoir. Que voulait dire, par exemple, cette larme qui
coulait silencieusement sur la joue du bonhomme?

Robert attendit quelques secondes, puis il avana son sige et prit
sans mot dire la main de l'aubergiste, qu'il serra entre les siennes.

--Vous l'aimez?... dit-il d'une voix contenue et qui jouait
admirablement l'motion.

Le pre Graud dtourna la tte pour cacher ses yeux humides:

--Tonnerre de Brest! murmura-t-il, je ne suis pas un pleurnicheur,
pourtant!... Mais c'est que M. Louis tait presque mon enfant!... Je
l'ai fait sauter si souvent sur mes genoux, quand le commandant venait
en cong au chteau... J'ai servi vingt ans sous les ordres du pre des
jeunes gens, monsieur; et quand on l'avait vu comme moi, le commandant,
deux ou trois douzaines de fois, debout sur son banc de quart,
dmolissant l'Anglais en grand costume de capitaine de vaisseau, on lui
aurait donn son corps et son me, voyez-vous bien!... Et si bon, avec
cela!

--J'ai entendu parler du commandant de Penhol, interrompit Robert.

--Je crois bien!... qui n'en a pas entendu parler!... Ah! c'tait
un bon temps!... mais il est mort, et celui de ses fils qui lui
ressemblait le mieux a quitt un beau jour notre Bretagne pour n'y plus
revenir... L'autre...

--L'autre n'est-il pas digne de son pre? demanda l'Amricain.

--Si fait! s'cria vivement le pre Graud. Dieu me garde d'avoir rien
dit qui puisse vous faire penser cela, monsieur!... Le cadet de Penhol
est un digne jeune homme... Mais votre Louis...

L'aubergiste s'interrompit et poussa un gros soupir.

Blaise se disait en remuant les cendres:

--Il parat que le brave vicomte aux quarante mille livres de rente n'a
pas tout  fait soixante ans comme nous l'avions pens!...

--Notre Louis! poursuivit l'aubergiste; c'est qu'on ne trouverait
pas un coeur comme le sien!..... Mais vous, qui venez de sa part,
monsieur, pouvez-vous me dire o il est et ce qu'il fait?

--Il est aux tats-Unis, rpondit l'Amricain sans hsiter,
lieutenant-colonel dans l'arme du congrs...

--Ah! fit l'aubergiste; le brave enfant!... et.... est-il heureux?

--Non, rpliqua Robert.

Le pre Graud leva les yeux au ciel.

--Il n'a dit son secret  personne! murmura-t-il; mais on ne s'exile
pas ainsi sans souffrir..... Que Dieu le protge!

Il y eut un silence, dont Robert profita pour mettre de l'ordre dans
ses batteries.

--Voyons!... reprit-il tout  coup en feignant de secouer sa prtendue
mlancolie, il ne s'agit pas seulement de s'attendrir.... Moi, je
passerais ma journe  parler de ce cher et bon Louis!... Mais je crois
qu'il vaut mieux faire ses affaires.

--S'il y a une lettre de lui  porter au manoir, dit l'aubergiste, je
monte ma jument grise et je pars tout de suite...

Robert secoua la tte.

--Est-ce qu'il a crit depuis son dpart? demanda-t-il.

Cette question, si importante pour lui, fut faite de ce ton grave qui
pose les prmisses d'un argument.

--Une seule fois, rpondit l'aubergiste; et c'tait une anne aprs son
dpart.

--Eh bien, pre Graud, il faut supposer qu'il a eu ses raisons pour se
taire si longtemps. Pourquoi crire aprs quatorze ans de silence?

--C'est juste... c'est juste, murmura le bonhomme; et pourtant il
aimait si tendrement son frre... Ah! il y a l dedans bien des
choses que je ne comprends pas!

Il s'arrta et passa la main sur son front, en homme qui recueille
involontairement ses souvenirs.

--Jamais on ne vit deux enfants s'aimer comme cela! reprit-il (et
l'Amricain, cette fois, n'eut garde de l'interrompre). Depuis le jour
de leur naissance jusqu' l'ge de vingt ans, on ne les avait jamais
vus l'un sans l'autre. On et dit qu'ils n'avaient  deux qu'un seul
coeur. Et puis tout  coup, du vivant mme du vieux monsieur et de
la vieille dame, qui sont maintenant un saint et une sainte dedans le
ciel, un mystrieux vent de malheur passa sur le manoir... Il y avait
une jeune fille belle comme les anges...

L'aubergiste s'interrompit encore et poussa un gros soupir.

L'Amricain tait tout oreilles.

--On ne sait pas ce qui eut lieu, poursuivit le pre Graud. Vers ce
temps, les Pontals revinrent au manoir. Et quand Pontals serre la
main de Penhol, le diable rit au fond de l'enfer!

Une question se pressa sur la lvre de Robert, qui fit effort pour
garder le silence.

Le bonhomme reprit:

--C'est l'eau et le feu!... Les Pontals avaient autrefois une
petite maison sur la lande... Mon pre a vu des sabots  leurs pieds...
A prsent la fort est  eux, la fort et le grand chteau!... Mais que
disais-je?... mademoiselle Marthe est la plus belle fille du pays... On
croyait qu'elle aimait M. Louis... Ah! cela tonna bien du monde!...
M. Louis partit, et ceux qui le rencontrrent en chemin virent bien
qu'il avait des larmes dans les yeux... Ce fut Ren, le cadet, qui
pousa mademoiselle Marthe... et depuis lors, au manoir, on ne pronona
plus gure le nom de M. Louis, ce nom qui est au fond de tous les bons
coeurs  dix lieues  la ronde...

Si l'Amricain avait eu sa bourse bien garnie, il aurait pay cher
cette courte et vague histoire.

--Louis m'avait parl de ces Pontals, dit-il, mais j'tais loin de les
croire si riches...

--Trois fois riches comme Penhol! s'cria le pre Graud avec colre;
et quatre fois aussi, pour sr!... Ah! le vieux Pontals est un fin
Normand avec sa figure de brave homme! Il y a plus de ruse sous ses
cheveux blancs que dans un demi-cent de ttes bretonnes... Heureusement
que monsieur l'a encore une fois chass du manoir, car il y a bien
assez de mauvais prsages comme cela autour de Penhol!

Il se tut. Un instant Robert attendit, esprant d'autres dtails
sur Louis de Penhol, mais l'aubergiste gardait le silence, et l'on
pouvait voir clairement qu'il n'en savait pas davantage.

Aussi Robert reprit:

--Pre Graud, je vous prie en grce de ne plus me parler de Louis!...
Je vous coute, voyez-vous, c'est plus fort que moi... et cependant
le temps me presse... dites-moi plutt ce qui se passe maintenant au
manoir... Si Penhol n'crit pas, il veut qu'on lui crive, et le
moindre dtail sera bien prcieux...

L'aubergiste n'en tait plus  la dfiance. Il et mis ce qu'il
avait de plus cher sous la garde de cet homme, qui lui apportait des
nouvelles du fils an de son matre.

--Au manoir, rpondit-il, je crois qu'on est heureux... En quinze ans
on peut oublier bien des choses quand on a la volont de ne plus se
souvenir!... Le cadet a recouvr une bonne part des biens de la famille
vendus pendant la rvolution... Si ce n'est pas la maison la plus riche
du pays  cause des Pontals, qui ont achet en 1793 le vieux chteau,
la fort du Cosquer et bien d'autres terres de la famille, c'est
encore, malgr ce qui a pu se passer, la maison la plus respecte...
Quand vous lui crirez, monsieur, vous lui direz que la fille de son
pre, la petite demoiselle Blanche de Penhol est si belle et si
douce que les bonnes gens l'appellent _l'Ange_, depuis Carentoir
jusqu' la monte de Redon!... Madame n'a point perdu sa beaut, bien
qu'il y ait depuis longtemps un voile de pleur sur son visage... Elle
ne se montre gure aux ftes des chteaux voisins, mais les pauvres
la connaissent et prient pour elle, car elle est la providence du
malheureux... Monsieur est bon mari et bon pre, quoique certains aient
dit dans le temps qu'il jetait parfois des regards tranges vers le
berceau de la petite demoiselle Blanche... Il sert l'glise, il aime le
roi et sa porte est toujours ouverte; c'est un Penhol, aprs tout!...
Mais il y a d'autres htes encore au manoir, et ce qui rjouirait le
coeur de l'an, j'en suis sr, ce serait de voir les deux filles de
l'oncle Jean!...

--Le brave oncle! interrompit Robert, qui cherchait l'occasion de
continuer son rle et de paratre au fait.

--L'oncle en sabots! s'cria Graud; je parie qu'il vous a parl de
l'oncle en sabots!...

--Plus de cent fois!

--Il l'aimait tant!... Oh! et celui-l ne l'a pas oubli!... Quand je
parlais du neveu Louis, combien de fois n'ai-je pas vu sa tte blanche
s'incliner et une larme venir sous sa paupire!... Si vous crivez 
notre jeune matre, il faudra lui dire tout cela, et lui dire encore
que l'oncle a eu deux filles, sur son vieil ge... Deux petites
demoiselles plus jolies encore, s'il est possible, que Blanche de
Penhol!... Elles sont l comme les bons gnies de la maison; leur gai
sourire rchauffe l'me; il semble que le malheur ne pourrait point
entrer sous le toit qu'elles habitent, et pourtant...

Il s'interrompit et ajouta en baissant la voix involontairement:

--Monsieur Louis vous a-t-il parl quelquefois de Benot Haligan?...

Robert fit semblant de chercher dans sa mmoire.

--Benot, le passeur..., reprit l'aubergiste.

--Attendez donc!... Benot?...

--Benot le sorcier!

--Mais certainement!... Un drle de corps!..

--Il y en a qui rient de lui... moi je sais qu'il connat d'tranges
choses!...

Le pre Graud secoua la tte, et baissant la voix davantage:

--Il ne faudra pas en parler  M. Louis, quand vous lui crirez,
murmura-t-il; mais Benot dit que le manoir perdra bientt ses douces
joies... Elles s'en iront toutes  Dieu, toutes ensemble!... l'Ange et
les deux filles de l'oncle... Cyprienne, la vive enfant... et Diane, la
jolie sainte!...

--Quelle folie!...

--Oui... oui! Benot les voit en songe, vtues de longues robes
blanches comme des belles-de-nuit... Mais Benot se sera tromp
peut-tre une fois en sa vie... Dieu le veuille! Dieu le veuille! et
puissent mes pauvres yeux se fermer avant de voir cela!

La tte de l'aubergiste se pencha sur sa poitrine. Il semblait rver.
Au bout de quelques secondes, un sourire triste vint  sa lvre.

--Les chres enfants!... reprit-il d'une voix plus mue; mais vous
verrez l'Ange, monsieur!... vous verrez Diane et Cyprienne, les perles
du pays, avec leurs jupes en laine raye et les petites coiffes de
paysannes qui couvrent leurs nobles chevelures... Car, bien qu'elles
soient du plus pur sang de Penhol, elles n'ont rien en ce monde, et
l'oncle Jean, leur pre, veut qu'elles soient habilles comme les
pauvres filles du bourg... mais vous les couvririez de haillons qu'il
faudrait bien encore les saluer quand elles passent... On dirait de
petites reines, monsieur!... Et comment ne seraient-elles pas belles
entre toutes? ajouta le bon aubergiste en souriant tristement; elles
lui ressemblent trait pour trait...

--A qui?

--A l'an de Penhol... comme deux filles pourraient ressembler 
leur pre.

--Oh! oh! fit Robert; ce pauvre oncle en sabots!...

La voix du pre Graud prit un accent svre:

--C'est une famille sainte, monsieur! dit-il, et notre Louis respectait
la mre des deux jeunes filles comme sa propre mre...

L'Amricain avait dj mis de ct son sourire grillard.

--Enfin, poursuivit l'aubergiste, quand vous lui aurez dit tout cela,
et le reste, s'il y a encore une petite place et que vous daigniez
prononcer le nom d'un pauvre homme, dites-lui qu'il y a sur le port de
Redon un vieux serviteur de la famille qui donnerait pour lui son sang
jusqu' la dernire goutte.

--Il y aura toujours de la place pour cela, mon brave monsieur Graud,
rpliqua Robert de Blois; mais m'avez-vous nomm tous les htes du
manoir?

--Pas encore... Le vieil oncle a un fils plus g que Diane et
Cyprienne... Il s'appelle Vincent: c'est, jusqu'ici, le seul hritier
mle du nom de Penhol, un brave enfant, un peu rude et sauvage, mais
le coeur sur la main!... Il y a enfin le fils adoptif du vicomte et
de madame, qui a nom Roger de Launoy... C'est une tte vive et
folle, capable de bien des tourderies...; mais je l'aime pour l'amour
sincre qu'il porte  madame...

--Et combien y a-t-il au juste d'ici jusqu'au chteau?

--Deux fortes lieues.

--La route est-elle bonne?

--Affreuse, mais toute droite jusqu'au bac de Port-Corbeau.

Robert regarda par la fentre et sembla mesurer la hauteur du soleil,
qui clairait d'une lueur jauntre les maisons du port Saint-Nicolas.

--Il faut que nous partions sur-le-champ, dit-il.

--A prsent! s'cria l'aubergiste. Il n'y a pas plus d'une heure de
jour... C'est impossible.

--Cependant, puisque la route est toute droite...

--Droite, oui, mais dfonce par les dernires pluies et coupe de
fondrires en plus de trente endroits.

--Avec de bons chevaux, dit Robert, on a raison des fondrires.

--Pas toujours..., rpliqua l'aubergiste... Et puis les chevaux ne
peuvent rien contre les uhlans...

--Les uhlans?...

--Une bande de coquins, venant on ne sait d'o, et qui se moquent
de la gendarmerie... Il y a tant de trous maudits dans nos landes!

--Ce serait bien le diable, dit l'Amricain, si les uhlans nous
guettaient justement au passage!

--Il y en a bien d'autres, murmura l'aubergiste, qui ont parl comme
vous, et qui s'en sont repentis!... Mais, j'y songe!... vous arrivez de
nuit au bac de Port-Corbeau, et les gens du haut pays disent que l'Oust
est dbord...

--Quel danger, une fois qu'on est averti?...

--Vous venez de la part de l'an, rpondit le pre Graud, et je
m'intresse  vous comme  un ami... Ne partez pas  cette heure,
monsieur, je vous en prie!... car si le _dris_ (inondation) vous
prenait l-bas, sous Penhol, vous n'auriez plus qu' recommander votre
me  Dieu!...

L'Amricain rflchit durant quelques instants.

L'Endormeur, que cette longue numration des dangers de la route
affriandait mdiocrement, avait bonne envie de venir en aide  la
prudence du pre Graud; mais il n'osait pas, parce que Robert venait
de conqurir vis--vis de lui une position tout  fait suprieure.

Il sentait que son rle tait de se taire, et il se taisait.

L'Amricain se leva.

--Peut-tre resterons-nous bien longtemps  Penhol, dit-il; mais, dans
telles circonstances donnes, il faut que nous en puissions repartir
demain avec le jour... D'un autre ct, mon message est de nature
 n'tre confi  personne... Vous devez sentir cela, pre Graud,
ajouta-t-il en baissant la voix; il ne s'agit pas seulement pour moi de
voir le matre de Penhol...

--Vous avez  parler  madame, peut-tre?... murmura l'aubergiste d'un
air timide, et comme s'il craignait d'exprimer trop clairement sa
pense.

Robert fit un signe de tte affirmatif.

L'aubergiste leva les yeux au ciel et cessa d'interroger.

Sa dernire question avait t comme le complment des dtails
prcdemment fournis. Elle ouvrait  Robert tout un horizon nouveau,
et il en savait  cette heure plus peut-tre que le brave aubergiste
lui-mme.

--Quelle que soit l'issue de notre excursion, dit-il, vous nous
reverrez demain, M. Graud,  moins que vos uhlans ne nous mangent en
route... Il faut, en effet, que je passe  Redon, soit pour prendre des
bagages assez importants que j'ai laisss au bureau des voitures, soit
pour continuer mon voyage, au cas o j'aurais mes raisons pour ne
point abuser de l'hospitalit de Penhol... Pour le moment, il me reste
 vous prier de faire seller deux bons chevaux.

--Vous tes donc bien dtermin  partir?...

--Trs-dtermin... L'heure avance... et plus tt les chevaux seront
prts, plus je vous aurai de reconnaissance.

Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait point de rplique. Le matre du
_Mouton couronn_ sortit en grommelant sa litanie d'objections:

La nuit qui allait tomber, les fondrires, les uhlans et le _dris_.

Quand il eut pass la porte, Blaise repoussa son sige et fit une
cabriole.

--Enlev! s'cria-t-il. Ah! fameux! fameux! M. Robert!... tu es encore
plus fort que je ne croyais!... Vrai, je ne donnerais pas ma part de
l'affaire pour mille cus!

--Tout n'est pas dit, murmura l'Amricain, dont le front restait
pensif; nous avons encore plus d'un obstacle  tourner...

--Les uhlans?... commena Blaise.

Robert haussa les paules.

--Au contraire, rpliqua-t-il; c'est ce qui me fait partir ce soir...
Les uhlans sont placs l tout exprs pour expliquer l'absence de notre
bagage... Nous aurons t dpouills en chemin, et le triste tat
o nous sommes n'inspirera plus que de la sympathie...

--C'est pourtant vrai, dit l'Endormeur. Je ne sais pas si tu as ton
pareil sous la calotte des cieux, M. Robert!

Un mouvement que fit Lola derrire ses rideaux sembla changer
brusquement le cours des ides de l'Amricain.

--Cours aprs M. Graud, s'cria-t-il; o diable avais-je l'esprit?...
Je n'ai command que deux chevaux, et il nous en faut trois!

Le front de Blaise se rembrunit.

--Voil l'cueil! murmura-t-il. Sans cette femme-l, tu serais le
Napolon de la chose!... Au nom de Dieu! que veux-tu que nous fassions
d'elle, l-bas avec ces bonnes gens?

--Va commander un troisime cheval!

Blaise hocha la tte d'un air de mauvaise humeur, et se dirigea
nanmoins vers la porte, afin d'obir.

Mais, avant qu'il et pass le seuil, l'Amricain parut se raviser.

--Reste! dit-il. Au fait, on peut attendre jusqu' demain; a nous
dispensera de rgler notre compte avec ce vieil innocent de pre
Graud...

--Mon opinion, rpliqua l'Endormeur, est que nous pourrions bien la
laisser ici tout  fait, en payement du petit vin de Nantes et de
l'omelette.

Robert tait auprs du lit, dont il souleva les rideaux. Les rayons du
soleil couchant envoyrent un ple reflet d'or au visage de la jeune
femme endormie.

Elle semblait sourire...

L'Amricain tendit sa main vers elle, et sa lvre gonfle eut un
mouvement de sarcastique gaiet.

--Fou que tu es! pronona-t-il d'une voix sourde et brve; il y a
l-bas un homme jeune encore, un homme simple et ardent sans doute
comme tous les sauvages de ce pays breton... La femme de cet homme ne
l'aime pas, car elle songe  l'absent... et vois comme notre Lola est
belle!...




IV

BOSTON DE FONTAINEBLEAU.


A trois lieues et demie de Redon, ce qui fait deux bonnes petites
lieues de pays, tout au plus, un peu  droite de la route de Vannes, la
rivire d'Oust coupe en deux une haute colline pour arriver dans les
marais de Glnac. Entre les deux moitis de la colline il n'y a d'autre
valle que le cours troit de la rivire; cela semble tranch de main
d'homme.

A l'orient de la double rampe, le pays est montueux et prsente un
aspect sauvage. Vers le nord-ouest, au contraire, la valle s'largit
brusquement, au sortir mme de la gorge creuse par le courant de
l'Oust, et forme une assez vaste plaine. Cette plaine s'tend  perte
de vue, entre deux ranges de petites montagnes paralllement alignes.

En t, c'est un immense tapis de verdure, o l'oeil suit au loin les
courants de l'Oust et de deux ou trois autres petites rivires qui se
rapprochent, qui s'loignent, qui s'enroulent, semblables  de minces
filets d'argent. L'hiver, c'est un grand lac qui a ses vagues comme la
mer, et o le pcheur de nacre poursuit son butin chanceux.

L't, aussi loin que le regard peut s'tendre, on voit, paissant le
gazon vert, des troupeaux de petits chevaux poilus, de gnisses folles
qui secouent en frmissant leur garde-vue de bois, et de moutons
nains dont la chair est fort tendrement apprcie par les gourmets
d'Ille-et-Vilaine.

Tous les bourgs et les hameaux environnants envoient leurs bestiaux
 ce pacage commun. Le pays est pauvre; chacun profite de l'aubaine,
et il y a tel mois de l'anne o l'innombrable troupeau s'tend sans
interruption depuis la gorge de l'Oust, qui a nom Port-Corbeau,
jusqu'aux environs de la Vilaine. Les marais de Glnac et de
Saint-Vincent, transforms en riantes prairies, prsentent alors
l'aspect d'une Arcadie fortune. On ne voit que bergers couchs sur
l'herbe et bergres filant la blonde quenouille. Il y a de longs
flageolets qui valent presque des pipeaux, et, d'une rivire  l'autre,
les couplets alterns de quelque rustique chanson bien souvent vont et
viennent...

L'hiver, les chalands glissent o paissaient les troupeaux. C'est 
peine si quelques lots de verdure tachent  de longs intervalles la
plate uniformit du grand lac, o les oiseaux d'eau, rassembls par
troupes innombrables, remplacent les bestiaux affams.

Au lieu de cette vie sereine qui animait la valle, c'est une solitude
silencieuse et morne, au centre de laquelle, par les froides matines,
se dresse le fantme colossal de la _femme blanche_[2].

  [2] Vapeur qui s'lve vers le milieu du marais de Glnac,
  au-dessus du dangereux tournant de Trmeul. Les bonnes
  gens voient dans cette brume paisse et blanche la forme
  d'une femme de taille colossale. Il y a dans le pays une
  longue lgende  ce sujet, et la mort de tous les malheureux
  engloutis par le gouffre passe sur le compte de la _femme
  blanche_.

La configuration mme des lieux fait que ce changement se produit
presque toujours avec une surprenante rapidit. Il suffit de quelques
heures parfois pour transformer compltement le paysage, et jamais
il ne faut plus d'une nuit.

C'est par la tranche du Port-Corbeau qu'arrivent les principaux
affluents de cette petite mer: l'Oust et la Verne runies.

L'Oust est une tranquille rivire, dont le cours se droule en anneaux
de serpent et qui semble copier les mandres de la Seine; mais la
Verne, qui descend du haut pays, s'enfle  la moindre pluie et change
son mince filet d'eau, chaque automne, en torrent redoutable.

A partir de l'tang o elle prend sa source,  quelques lieues de
l, jusqu'au Port-Corbeau, la nature montueuse du terrain dfie
l'inondation; mais, une fois passe la double colline, toute dfense
cesse et l'eau victorieuse ne trouve plus un seul obstacle. L'Oust
et la Verne franchissent en bouillonnant la gorge trop troite et
s'lancent dans la plaine, o les troupeaux fuient devant elles.

A l'heure de ces crues priodiques et si rapides, un messager  cheval
part des sources de la Verne et devance au grand galop la marche de
l'inondation. Il court le long des rives de la petite rivire et arrive
jusqu' la porte du marais, o sa trompe lugubre annonce de loin l'eau
menaante.

Une demi-heure aprs que la trompe a sonn, un grand bruit se fait dans
la gorge et une nappe d'cume s'lance sur la route de Redon, qui
disparat sous l'eau la premire.

Du haut de la colline, coupe en deux par le Port-Corbeau, le paysage
est toujours admirable, soit que l'Oust et la Verne coulent endormies
dans leurs lits sinueux, soit que le _dris_ tende  perte de vue sa
nappe bleutre. Du ct du marais, c'est un encadrement de collines
boises, sur la croupe desquelles s'tagent au loin les maisons de
quelques bons bourgs, domines par le clocher aigu et gris de la
paroisse. Dans la direction de Vannes, on aperoit la ligne noire de
l'antique fort de Penhol, au-devant de laquelle se dresse le beau
chteau qui portait autrefois le mme nom, et qui,  l'poque o se
passe notre histoire, appartenait  M. de Pontals.

De l'autre ct des deux collines, vers le nord et l'orient, c'est une
lande norme, rase comme velours, et qui va rejoindre  trois lieues
de l les bourgs de Renac et de Saint-Jean. On l'appelle la lande
Triste. Aussi loin que le regard peut se porter, on aperoit le rose
mlancolique de ses bruyres, o tranche  et l la voile blanche d'un
moulin  vent.

Au bord mme de l'Oust et sur la rive oppose  la route de Redon, se
trouve une petite cabane couverte en chaume,  demi cache par
les plants de chtaigniers qui tapissent la monte. C'est la cabane du
passeur de Port-Corbeau, dont le bac est amarr  la sortie de la gorge.

Au-dessus de cette cabane et le long de la gorge mme, court une
massive muraille en maonnerie, vieille comme les plus vieilles
traditions du pays. La muraille descend en biais, robuste encore et
sans lzardes sous son vtement de lierre, jusqu' une vingtaine de
pieds de l'eau. A son extrmit orientale s'lve un petit donjon 
demi ruin que les paysans connaissent sous le nom de la Tour-du-Cadet.

C'est l tout ce qui reste d'un chteau fort appartenant aux sires de
Penhol, et qui servait sans doute  garder le passage de l'Oust.

La massive muraille soutenait autrefois une ligne de fortifications
dont la Tour-du-Cadet faisait partie et qui dominait toute la contre.

En 1817, ces formidables fondements n'avaient plus dj leur couronne
de remparts crnels, et ne supportaient plus qu'un petit manoir
moderne, construit vers la fin du rgne de Louis XV.

C'tait l qu'avaient habit jusqu' la rvolution les cadets de la
riche famille de Penhol, tandis que les ans demeuraient au grand
chteau possd maintenant par les Pontals.

Le manoir tait en parfait tat de conservation et bti dans
un style assez gracieux; mais, pos comme il l'tait au-dessus d'un
vritable prcipice et sur l'extrme rebord d'une plate-forme nue, il
prenait un air de tristesse et d'abandon.

Sa faade, compose d'un petit corps de logis et de deux ailes
en retour, tait tourne vers le marais et semblait regarder
mlancoliquement, par del les verts coteaux de Glnac, le chteau
antique o rsidait jadis l'an des Penhol. Malgr la distance, on
pouvait distinguer encore la fire architecture du chteau qui se
dressait, superbe, au sommet de la plus haute colline des environs et
entour d'une magnifique ceinture de futaies.

       *       *       *       *       *

La nuit tait tombe depuis quelque temps dj; c'tait environ deux
heures aprs que M. Robert de Blois et son domestique avaient quitt
l'auberge du Mouton couronn, sur le port de Redon.

L'Oust coulait, silencieuse, entre les deux rampes de la gorge, et
malgr l'obscurit croissante on voyait encore les divers cours d'eau,
dissmins dans l'tendue du marais, trancher en blanc sur le gazon
noir.

La partie de la route de Redon qui descendait au Port-Corbeau
tait parfaitement sche, et les petits flots tranquilles qui
clapotaient doucement  l'arrivoir loignaient jusqu' l'ide du danger.

Cependant, une personne du pays mme et connaissant les coutumes des
alentours aurait senti d'instinct l'approche d'une crise imminente.

Le marais restait, en effet, bien plus silencieux que d'habitude 
cette heure. Les bestiaux taient videmment rentrs, et Dieu sait que
d'ordinaire les petits chevaux bretons ne craignent point de passer
les nuits d'automne  la belle toile. Ce soir, le marais tait une
solitude.

Un autre symptme d'alarme non moins significatif se prsentait sous
l'espce d'une petite lueur, brillant, parmi les chtaigniers, devant
la cabane du passeur.

Ce n'tait pas Benot Haligan, batelier de Port-Corbeau, qui et allum
ainsi sans ncessit une lanterne  sa porte.

A part cette lueur, on n'apercevait absolument rien dans la campagne,
et pour rencontrer une autre lumire, il fallait que le regard s'levt
jusqu'au fate de la colline, o brillaient faiblement les fentres du
manoir...

Au manoir, la famille de Penhol tait rassemble dans un salon d'assez
vaste tendue, dont les ornements modestes accusaient nanmoins le
style fleuri du XVIIIe sicle. Au fond de la grande chemine
en marbre brun brlait un bon feu de souches, dont la flamme vive
clairait la chambre presque autant que la terne lumire des chandelles.

Nous eussions trouv l, runis et tuant les heures lentes qui
prcdent le souper, tous les personnages mentionns par matre Graud
dans le prcdent chapitre.

A l'un des angles du foyer, autour d'une petite table carre, se
tenaient le matre de Penhol, l'oncle Jean et deux htes du manoir,
engags dans une partie de cartes.

Ren de Penhol tait un homme de trente-cinq ans  peu prs, robuste
de corps et pouvant prtendre au titre de beau cavalier. Ses traits
rguliers se chargeaient seulement d'un peu trop d'embonpoint, et les
boucles de ses cheveux chtains tombaient sur un front o manquait
l'nergie. L'aspect gnral de son visage peignait une humeur
paresseuse et lourde.

L'oncle Jean tait un vieillard. Impossible de voir une figure plus
vnrable et plus digne. La bont sans bornes se peignait dans ses
grands yeux bleus, baisss presque toujours timidement. Son front large
et un peu fuyant avait une couronne de cheveux blancs, lgers et fins.
Son sourire tait rveur et beau comme le sourire d'une femme.

Il parlait peu; quand il parlait, on s'tonnait d'our la voix douce et
musicale qui tombait de cette bouche sexagnaire.

Il portait la veste de futaine des paysans du Morbihan, et sa chaussure
consistait en gros sabots, bourrs de peau de mouton.

Les deux autres joueurs n'taient rien moins que le pre Chauvette,
matre d'cole au bourg de Glnac, et matre Protais le Hivain,
jurisconsulte rustique, charg de cultiver le got des procs  cinq ou
six lieues  la ronde.

La Bretagne aime les procs presque autant que la basse Normandie:
il y a des bourgades trop pauvres pour entretenir un mdecin et qui
jouissent de leur homme de loi.

Cela ressemble  ces petits arbres indigents, maigres, tiols, o se
prlasse quelque grosse et laide chenille...

Le pre Chauvette tait un petit homme gras, simple d'esprit, paisible
de moeurs et content de tout le monde, except de M. le Hivain,
son ennemi naturel. L'homme de loi avait une figure troite, sche,
bilieuse, qui essayait perptuellement de sourire. Malgr sa gaiet
humble et grimaante, on devinait en lui l'esprit envieux et mchant.
Sa longue tte osseuse, couronne de cheveux noirs et plats, lui
avait fait donner par le pre Chauvette le sobriquet scientifique de
Macrocphale, et chaque fois que le bon matre d'cole se livrait 
cette plaisanterie, il ajoutait en manire de note: Genre d'insectes
coloptres, dont le nom est tir du grec et qui ont la tte longue
comme M. le Hivain...

La table, dresse entre les quatre joueurs, supportait, outre les
cartes et les chandelles de suif, cinq petits paniers remplis de
fiches et une pancarte imprime contenant les rgles du _boston de
Fontainebleau_.

L'autre angle de la chemine tait occup par un groupe plus nombreux
o dominait l'lment fminin. Tout auprs du foyer, une femme, jeune
encore, et dont le visage rgulirement beau avait un caractre de
douce dignit, s'asseyait renverse dans une immense bergre  ramages.
Elle tenait entre ses bras une jeune fille de douze ans, dont la tte
blonde s'appuyait sur son sein.

C'taient la vicomtesse Marthe de Penhol et sa fille Blanche, que les
bonnes gens du pays entre Carentoir et Redon avaient surnomme _l'Ange_.

Les hommes de la campagne sont potes. On disait que l'Ange de Penhol
tait trop bonne et trop jolie pour cette terre, et que Dieu la
voudrait bientt dans son paradis...

Comme pour confirmer cette croyance, il y avait souvent une
maladive pleur sur le front de Blanche, et dans son idale beaut on
devinait la faiblesse et la mlancolie.

En ce moment, elle semblait reposer. On ne voyait point l'azur cleste
de ses grands yeux, et ses longs cils retombaient sur sa joue. Les
formes enfantines mais toutes gracieuses de son corps s'affaissaient
sur les genoux de sa mre, qui la tenait entre ses bras, et dont le
regard abaiss tait empreint d'une tendresse passionne.

La mre et la fille formaient ainsi un tableau charmant, tout plein
d'abandon et d'amour.

De temps  autre, le matre de Penhol quittait des yeux la partie
engage, et jetait vers elles une oeillade rapide. C'tait comme  la
drobe qu'il les contemplait ainsi, et l'on et difficilement dfini
le vague sentiment de malaise qui assombrissait alors son visage.

Son sourire, bauch dans la joie, se teignait d'amertume. Il posait
son jeu sur la table et versait une rasade d'eau-de-vie dans un petit
gobelet d'argent plac auprs de lui sur un guridon.

Il y avait dans la salle une autre personne qui regardait l'Ange bien
plus souvent encore: c'tait un jeune homme de dix-huit ans, portant
une veste en drap grossier et des culottes de toile crue.
D'normes cheveux d'un brun fauve se sparaient au sommet de son front
et retombaient jusque sur ses paules. Ses traits taient taills
firement, et son teint, bruni par le soleil, annonait la vigueur
prcoce. Il tait beau, malgr le feu sombre et presque sauvage qui
brlait au fond de son oeil.

C'tait Vincent, le fils du pauvre oncle Jean, et le seul hritier mle
du nom de Penhol.

Sa prunelle, large et ardente, semblait fixe sur sa cousine par une
force qui ne dpendait point de lui. Blanche, enfant qu'elle tait,
avait inspir dj un amour fougueux et pouss jusqu' l'enthousiasme.

Dans cet amour, il y avait de l'admiration, du respect, de l'extase.
C'tait un culte.

Et il y avait de la douleur aussi, car la robuste nature du jeune homme
semblait plier parfois sous de navrantes penses.

Il se tenait un peu  l'cart, entre les deux groupes, la tte appuye
sur sa main qui se perdait dans les masses incultes de sa grande
chevelure. Il gardait le silence. Son immobilit complte et pu faire
croire au sommeil, sans le brlant clat dont rayonnait toujours sa
prunelle.

Derrire la vicomtesse, que nous appellerons _Madame_, pour nous
conformer aux moeurs du manoir, une petite socit, compose
d'un jeune garon et de deux jeunes filles, chuchotait et riait tout
bas.

Le garon, qui se nommait Roger de Launoy, tait de l'ge de Vincent 
peu prs: un joli cavalier au visage tourdi,  la tournure leste et
dgage, un vrai page, pris  la veille du jour fatal o l'amour rend
les pages langoureux.

Ses deux compagnes, qui pouvaient avoir quatorze ou quinze ans, taient
bien les deux cratures les plus mignonnes que l'imagination d'un
peintre puisse rver.

Elles taient habilles toutes deux en paysannes, suivant la volont
de l'oncle Jean, leur pre; mais il y avait dans leurs costumes une
si dlicieuse coquetterie, que plus d'une belle dame et port envie
 leur toilette. Leurs longs cheveux d'une nuance pareille, tenant le
milieu entre le chtain sombre et le brun, s'chappaient en boucles
abondantes des bords troitement serrs de leurs bonnets collants. A
chaque mouvement qu'elles faisaient, on voyait ces riches chevelures
ondoyer et se jouer autour de leur cou blanc, o tranchait une petite
ganse noire, supportant une croix d'or. Leurs tailles, souples et
fines, taient emprisonnes dans des corsages de laine brune, autour
desquels s'attachaient de courtes jupes rayes. Il ne leur
manquait ni le tablier bleu ni les souliers  boucles d'tain de la
paysanne.

Elles taient grandes toutes les deux, et de taille  peu prs gale.
L s'arrtait la parit.

Vous avez vu souvent deux jeunes filles, dont les traits diffrent
essentiellement et que rapprochent nanmoins de mystrieux rapports;
elles ont, comme on dit, un air de famille; elles ressemblent toutes
deux  leur mre commune, et ne se ressemblent point entre elles.

Ainsi taient Diane et Cyprienne de Penhol. Seulement le terme commun
auquel on et pu comparer leurs gracieux visages manquait; leur mre
tait morte depuis bien des annes, et rien en elles ne rappelait la
grave et douce physionomie de l'oncle Jean, leur pre.

Ceux qui se souvenaient du frre an de Monsieur, absent du pays
depuis quinze ans, prtendaient que leurs sourires rappelaient son
sourire; mais la mmoire de Louis de Penhol tait adore dans le pays,
et quand on songe aux absents aims, on se fait, comme cela, bien
souvent des ides.

Cyprienne et Diane taient venues au monde alors que Louis de Penhol
avait quitt dj le manoir de ses pres.

Cyprienne avait de grands yeux noirs, des traits d'une finesse
extrme dont l'ensemble indiquait une gaiet mutine. Les yeux de Diane
taient d'un bleu obscur. Il y avait sur son jeune visage quelque chose
de pensif et  la fois d'intrpide. Quand sa physionomie, plus srieuse
que celle de sa soeur, s'clairait tout  coup par le sourire,
c'tait comme le ciel ouvert...

On ne voyait jamais l'une des soeurs sans que l'autre ft bien prs.
L'amour des bonnes gens de la contre ne les sparait point, et il
semblait  tous que la rencontre des deux jeunes filles prsageait du
bonheur. Leurs caractres diffraient et se ressemblaient comme leurs
visages, mais elles n'avaient,  deux, qu'un seul coeur.

Elles taient la gaiet de la maison de Penhol. Leurs innocentes et
vives joies combattaient la monotone tristesse du manoir.

Ce qu'elles aimaient le plus au monde avec leur pre le bon oncle Jean,
c'tait Madame; pour Madame toute seule, elles domptaient la ptulance
de leur nature. Elles auraient pass leur vie heureuse  servir Madame
et  l'adorer.

Marthe de Penhol, si bonne pour tout le monde, tait, chose trange,
svre et froide vis--vis des deux soeurs,  genoux devant
elle. On et dit souvent qu'elle s'impatientait de leur caressante
tendresse. D'autres fois, il est vrai, mais bien rarement, son oeil
s'attendrissait  les contempler si jolies, et une mystrieuse
motion semblait monter de son coeur  son visage. Diane et Cyprienne
comptaient chrement ces heures, o le baiser de Madame s'appuyait sur
leurs fronts, long et doux, presque maternel...

Hlas! ces heures taient lentes  revenir! Madame semblait regretter
ses caresses, comme si on lui et drob par surprise une part de
l'amour passionn qu'elle portait  sa fille.

Diane et Cyprienne, loin d'tre jalouses, tendaient  Blanche, leur
cousine, le tendre dvouement qu'elles portaient  Madame...

Tout en causant et en riant, le petit groupe compos des deux soeurs
et de Roger de Launoy prenait grand soin de ne pas faire de bruit et
respectait le sommeil de l'Ange. De temps en temps Roger se penchait
pour baiser la main de Madame, dont il tait le favori. Un peu de
mlancolie venait attrister le sourire des deux jeunes filles, qui se
sentaient moins aimes et qui n'osaient pas demander la mme faveur...

Autour du tapis vert, le boston de Fontainebleau allait son train
paisible et ne nuisait en rien  la conversation.

--Prussiens!... Prussiens! disait matre le Hivain, l'homme de loi,
pourquoi seraient-ils Prussiens?

--Leur nom de _uhlans_..., commena le pre Chauvette.

--Leur nom de uhlans ne prouve rien!... J'ai vu les Prussiens  Rennes,
et c'taient de braves militaires, malgr leur accent... Il ne manque
pas d'anciens soldats de Bonaparte...

--Prussiens ou soldats de Bonaparte, interrompit le matre d'cole,
ils ont brl la belle ferme de Pontals, l-bas, de l'autre ct de
Glnac...

--C'est bien fait! dit rudement Ren de Penhol; si le diable brlait
Pontals comme les uhlans ont brl sa ferme, ce serait mieux fait
encore!... Je demande six leves...

L'oncle Jean ne parlait point; il suivait le jeu avec distraction et
semblait combattre une pense pnible.

L'oncle Jean tait bien pauvre; personne ne faisait grande attention 
lui.

--Petite misre! dit le pre Chauvette.

--Huit leves! rpliqua M. de Penhol; ces coquins de Pontals sont-ils
au chteau, M. le Hivain?

--Ils sont revenus  cause de la ferme brle... et le vieux Pontals
a dit qu'il ferait la garde lui-mme avec son fusil autour de ses
mtairies, puisque les gendarmes ne sont bons  rien!...

Penhol eut un sourire sec et ddaigneux.

--Si les uhlans n'ont que lui  craindre, dit-il, ils engraisseront
cet hiver... Pontals est un lche!... comme son pre!... comme son
grand-pre!... comme tout ce qui est de son sang et de son nom!

Le matre d'cole baissa les yeux, et l'homme de loi approuva du bonnet.

L'oncle en sabots n'avait pas entendu.

Penhol but un grand verre d'eau-de-vie.

--On prtend l-bas, du ct de Rennes, murmura le Hivain d'un ton
doucereux, que le petit M. Alain de Pontals est un gentil garon tout
de mme!... Vous me devez quatre fiches, M. de Penhol.

Celui-ci avait du sang dans les yeux. Depuis qu'on avait prononc le
nom de Pontals, une sourde colre contractait sa lvre et plissait sa
joue. Le bon matre d'cole se creusait la tte pour trouver un moyen
de changer la conversation, mais c'tait en vain.

L'homme de loi, au contraire, prouvait un mchant plaisir  chauffer
le courroux de son hte.

L'oncle Jean se taisait toujours. Son oeil bleu, d'une douceur
presque fminine, regardait  peine ses cartes et se perdait  chaque
instant dans le vide. Quand son regard tombait sur ses deux
filles, par hasard, il se baissait tout  coup charg d'une mystrieuse
tristesse.

--Vous aviez un jeu  nous faire boston sur table, M. Jean, reprit le
Hivain; mais du diable si vous n'avez pas martel en tte!... Quant 
Pontals, on dit qu'il a fait le voyage de Paris... Il a rapport la
dcoration du Lis, et il aura l'an prochain la croix de Saint-Louis...

--Ce n'est pas vrai, gronda Penhol, dont la joue devint carlate; le
roi ne peut pas donner la croix de Saint-Louis  un voleur!

--Je rpte ce qui se dit dans le bourg... Une chose certaine, c'est
qu'il est noble, maintenant...

Penhol posa ses cartes sur la table, et ses sourcils se froncrent
violemment.

--Coquin de Macrocphale!... pensa le matre d'cole.

Il fit signe  l'homme de loi de se taire; celui-ci ne voulut point
comprendre et poursuivit:

--Noble comme Rieux ou Rohan, par ma foi!... Il nous faudra l'appeler
dsormais M. le marquis de Pontals.

--Et il prendra pour cusson, grommela Monsieur entre ses dents
serres, un pichet de cidre et un bouchon de buis en souvenir de son
grand-pre qui tait cabaretier  Carentoir!... J'enlve votre
_piccolo_, papa Chauvette... Grande misre d'cart!

Ces dernires paroles furent prononces d'un ton qui ferma
premptoirement la bouche  matre le Hivain. Le jeu se poursuivit en
silence durant quelques minutes.

Mais Ren buvait  chaque instant de l'eau-de-vie, ce qui est un
mauvais moyen pour recouvrer le calme perdu. L'impression produite
par les paroles de l'homme de loi ne s'effaait point, et il y avait
toujours un nuage sombre sur le front du matre de Penhol.

Cependant, la distraction de l'oncle Jean devenait un fait remarquable.
Depuis plus d'une demi-heure, il n'avait pas prononc une parole, et
son jeu allait  la grce de Dieu.

Penhol tait dans cette situation d'esprit o l'on cherche
instinctivement une victime sur qui dcharger sa colre. Il avait
accueilli les premires fautes de l'oncle en grondant sourdement.

Matre le Hivain, dit Macrocphale, se chargea, comme toujours, de
mettre le feu  la mine.

--Voil trois fois que vous mettez du coeur sur du carreau, M. Jean,
dit-il de sa voix schement doucereuse; c'est signe d'orage!

Ren de Penhol jeta ses cartes sur la table et se croisa les bras.

--Il parat que l'oncle est dcidment trop grand seigneur pour
faire la partie de pauvres gens comme nous! pronona-t-il avec amertume.

La raillerie tait d'autant plus rude que le pauvre vieillard, cadet de
famille sans hritage et sans patrimoine, vivait  peu prs  la charge
de son neveu.

Il tressaillit et leva vers ce dernier un regard tout plein de
tristesse, o se peignait la douce patience de son me.

--Je vous prie de m'excuser, Penhol, dit-il.

Ren haussa les paules. Il et voulu quelqu'un pour lui tenir tte.

--Vous avez donc des penses bien intressantes? reprit-il sans rien
perdre de sa mauvaise humeur.

L'oncle Jean ne rpondit point et sa paupire se baissa.

--Nous ferez-vous la grce de nous dire, poursuivit Ren de Penhol,
quel est le sujet de vos attachantes mditations?

L'oncle releva les yeux avec lenteur. Sa paupire tait humide.

--C'est que je me souviens, moi!... dit-il d'une voix basse et presque
solennelle.

--Et de quoi vous souvenez-vous?

L'oncle Jean croisa ses bras sur sa poitrine.

--Il y a aujourd'hui quinze ans, mon neveu, murmura-t-il, que Louis
de Penhol a quitt la maison de son pre pour n'y plus revenir...

Ce nom tomba au milieu du silence.

Le matre de Penhol tressaillit et devint ple.

Tous les htes du manoir taient muets.




V

CHANSON BRETONNE.


On et dit que ce nom de l'an de la famille, jet ainsi 
l'improviste, avait voqu un fantme. Un voile de tristesse tait
sur tous les visages, et durant une grande minute un silence presque
lugubre rgna dans le salon de Penhol.

Cet intrieur, tout  l'heure si calme et au bonheur duquel on ne
pouvait supposer d'autre ennemi que l'ennui monotone de la vie
campagnarde, se montrait tout  coup sous un autre aspect.

Il y avait un secret dans cette maison. Nagure encore, avant
que le nom de l'an et t prononc, rien n'expliquait dans la
physionomie du manoir les demi-mots et les mlancoliques rticences du
pre Graud, l'honnte aubergiste de Redon.

C'tait une famille paisible: deux poux, jeunes encore, qui s'aimaient
de la tendresse un peu trop calme du mariage.

Maintenant, les paroles de l'aubergiste prenaient un sens. Sous cette
paix, on dcouvrait une sourde souffrance, et le mystre d'un drame de
famille se montrait  demi derrire le rideau soulev.

Madame tait devenue ple comme une statue d'albtre, et ses yeux
baisss ne regardaient plus l'Ange, qui dormait toujours.

Le matre de Penhol, qui avait jet d'abord sur l'oncle Jean un coup
d'oeil de reproche, examinait maintenant sa femme avec une attention
sournoise. Ses sourcils se fronaient, et des rides se creusaient sous
ses cheveux.

L'oncle Jean appuyait sa tte blanche sur sa main. Le pass
l'absorbait; il semblait se perdre dans de lointains souvenirs, o il y
avait de la joie et des larmes.

Cyprienne et Diane, vaguement effrayes, avaient perdu leurs jolis
sourires. Elles regardaient,  la drobe, tantt le sombre visage
du matre, tantt la ple figure de Madame, et leur coeur se serrait.

Le reste de l'assemble tait immobile et muet. Personne n'osait rompre
le glacial silence.

Au dehors, il y avait tempte. Le vent hurlait dans les fentes des
croises et la grle battait contre les carreaux.

Deux personnes dans le salon restaient  l'abri du malaise gnral;
c'tait Blanche qui tait garde par son sommeil, et c'tait Vincent de
Penhol qui, perdu dans la contemplation de Blanche, n'entendait ni ne
voyait rien.

Tandis que ses deux soeurs et Roger de Launoy subissaient de plus
en plus l'effet de cette tristesse morne qui oppressait les htes du
manoir, Vincent se prit  sourire parce que l'Ange souriait  son rve.

Durant quelques secondes, la pure beaut de l'enfant s'claira d'un
rayon de joie. Une teinte rose vint colorer sa joue, et sa bouche
s'entr'ouvrit comme pour murmurer de caressantes paroles...

Vincent avait les mains jointes et retenait son souffle.

Puis le sourire de Blanche se voila peu  peu; un nuage douloureux
descendit sur son front. Elle s'agita faiblement contre le sein de sa
mre.

Puis encore, veille par le silence, peut-tre autant que par son
rve, elle se dressa, effraye, en poussant un faible cri.

En voyant s'ouvrir ses yeux bleus, doux comme l'amour d'un enfant, on
et compris pourquoi la posie des bonnes gens de Bretagne l'avait
surnomme l'Ange.

Elle jeta tout autour d'elle un regard o il y avait un reste de
crainte; puis elle tendit ses jolis bras demi-nus pour se pendre au
cou de sa mre.

--Oh!... dit-elle tout bas, comme cela m'a fait peur!... je l'ai vu! je
l'ai vu!...

Dans le silence contraint qui pesait sur la salle, sa voix arrivait aux
oreilles de chacun.

--Sais-tu de qui je parle?... reprit-elle voyant que sa mre ne
l'interrogeait pas; tu m'as dit souvent combien il tait beau et
bon!... oh! je l'ai bien reconnu tout de suite!...

La pleur de Madame devint plus mate. Sa paupire n'osait point se
relever.

Il y avait dans les yeux du matre de Penhol un feu trange et sombre.

La bouche pince de l'homme de loi remuait et disait malgr lui toutes
les penses d'ironie mchante qui traversaient son troite cervelle.

Les jeunes gens coutaient, curieux. Cyprienne et Diane s'taient
rapproches de Madame pour caresser les petites mains de Blanche.

--Tu ne veux pas me dire que tu devines? reprit cette dernire avec un
reproche enfantin; et pourtant tu sais bien de qui je parle, toi qui me
fais prier le bon Dieu tous les soirs pour mon oncle Louis!...

La respiration du matre de Penhol s'embarrassa dans sa poitrine.
Il passa le revers de sa main sur son front que mouillaient quelques
gouttes de sueur.

Madame restait immobile et froide en apparence.

--Je l'ai vu, reprit Blanche, et j'ai t bien heureuse, car il m'a
prise dans ses bras en me disant: Conduis-moi vers ta mre!... Oh!
mre! s'interrompit-elle, comme il avait l'air de nous aimer toutes les
deux!...

Ren de Penhol se leva d'un mouvement violent et se prit  parcourir
la chambre  grands pas.

Au bruit de sa marche, les yeux baisss de Madame s'ouvrirent, chargs
d'une tristesse profonde, mais fiers et calmes.

L'Ange ne prenait point garde et continuait:

--Comme j'allais le mener vers toi, mre, le beau soleil qui brillait
s'est cach derrire la montagne. Il a fait nuit tout  coup. Mon oncle
Louis est devenu ple... son corps s'allongeait, s'allongeait!...
il avait de grands bras maigres... Il s'est couch sur la terre, et
j'ai vu qu'il tait couvert d'un drap blanc...

Penhol venait de s'arrter en face de sa femme, les sourcils
contracts et les bras croiss sur sa poitrine. Ses lvres tremblaient
comme s'il et retenu des paroles prtes  s'lancer.

Blanche se taisait, presse contre sa mre. On entendit la voix de
l'oncle Jean touffe et lente qui disait:

--Qu'as-tu vu encore, ma fille?... Dieu parle parfois dans les rves
des enfants...

Blanche eut un frisson de peur.

--Oh! je ne voudrais pas revoir cela! murmura-t-elle. Comme il tait
tendu par terre, je me suis penche au-dessus de lui... O donc tait
son beau sourire? Ses yeux ne remuaient plus... je l'ai touch... il
tait froid comme du marbre...

La voix de l'oncle Jean rompit encore le silence.

--Dans tes prires du soir, ma fille, pronona-t-il lentement, tu
diras dsormais: Mon Dieu! prenez piti de l'me de mon pauvre oncle
Louis...

Depuis que le jeu de boston avait t interrompu, pas une parole
n'tait tombe de la bouche du matre de Penhol. Ses traits, dont
la rgularit lourde n'exprimait, d'ordinaire, que l'apathie et la
paresse de l'intelligence, refltaient maintenant d'nergiques motions.

On et suivi sur sa physionomie violemment agite les traces
successives de la colre, de la jalousie, de la douleur poignante, et
peut-tre aussi du remords.

Il avait bu la moiti du flacon d'eau-de-vie. L'alcool se joignait  la
passion excite pour fouetter la pesanteur paisse de son sang.

Un instant, son regard allum enveloppa sa femme et sa fille dans une
menace muette, mais terrible.

Ce ne fut qu'un instant. A la voix de l'oncle Jean, ses traits se
dtendirent, et sa paupire se baissa comme pour contenir une larme.

Durant deux ou trois secondes, il lutta contre lui-mme; puis il cacha
son visage entre ses deux mains.

--Mensonge!... mensonge!... murmura-t-il. Je suis le matre ici, et je
dfends  qui que ce soit de dire que mon frre Louis est mort!...

Personne ne rpliqua. Un sanglot souleva la forte poitrine de Penhol.

--Louis!... mon frre Louis!... reprit-il  voix basse; tout le monde
sait combien je l'aimais!... Non, non, il n'est pas mort!... Dieu
m'aurait envoy des songes  moi aussi... Je suis son frre... Qui donc
a le droit ici de l'aimer plus que moi?

A ces derniers mots, son oeil eut encore un clair farouche, et son
regard fit le tour de la chambre comme pour chercher un contradicteur.
Il ne rencontra que des visages mornes et dociles, sa colre tomba.

Il s'approcha de sa femme et lui baisa la main d'un air qui demandait
pardon; puis il prit Blanche entre ses bras et la pressa passionnment
contre son coeur, tandis que le regard jaloux de Vincent suivait tous
ses mouvements.

On et dcouvert dans les yeux de Madame un sentiment analogue  celui
de Vincent. Elle aussi semblait inquite, comme si l'enfant n'et pas
t en sret dans les bras de son pre.

Tout cela et paru bien bizarre  l'tranger qu'on aurait introduit
pour la premire fois dans la maison de Penhol. Il y avait dans la
conduite du matre une nigme inexplicable. L'lan de tendresse qui
l'entranait maintenant s'adressait  sa femme autant qu' sa fille,
et contredisait nergiquement ce sombre regard dans lequel il les
enveloppait nagure.

Une chose non moins trange, c'tait la froideur gale avec laquelle
Madame accueillait les colres, puis le repentir de son mari.

Il y avait pourtant sur la noble et belle figure de Marthe tous les
indices d'un coeur dvou...

Chacun cependant restait silencieux. Roger de Launoy, Cyprienne et
Diane dtournaient leurs regards avec une sorte de respectueuse pudeur.
L'oncle rvait toujours. Le bon matre d'cole battait machinalement
les cartes pour se donner une contenance, et l'homme de loi, lorgnant 
la drobe le flacon d'eau-de-vie  moiti vide, y trouvait videmment
l'explication de l'incohrente conduite de Penhol. Un seul tre parmi
les htes du manoir aurait pu l'expliquer autrement et mieux; mais
c'tait une me discrte et loyale, dans laquelle mouraient les secrets
confis.

Penhol s'tait assis auprs de sa femme et caressait les cheveux
blonds de l'Ange qui lui souriait doucement.

--Marthe, disait-il d'une voix basse et tremblante d'motion, je suis
un fou!... j'ai trop de bonheur!... et Dieu me punira, car je suis
ingrat envers sa misricorde.

Il pressait la main de Madame contre ses lvres, et son regard voil
par un reste d'garement la parcourait avec adoration.

--Sais-je pourquoi je souffre tant? reprit-il. Oh! Marthe!...
Marthe!... je vous en prie, dites-moi que vous m'aimez.

--Je vous aime, murmura Madame avec une tranquille docilit.

Le charitable matre le Hivain, surnomm Macrocphale, se disait avec
une conviction de plus en plus arrte:

--Il est ivre comme la monture du diable!...

La physionomie de Penhol s'tait encore une fois transforme, tandis
qu'il poursuivait d'un accent triste et dcourag:

--Comme vous me dites cela, Marthe!... Oh! vous avez un bon coeur...
et vous ne voulez pas me dsesprer!

Blanche perdait son sourire  voir le nuage sombre qui voilait de
nouveau le front de son pre.

La voix de celui-ci se fit rude, et ses sourcils rapprochs couvrirent
le feu de son regard.

--Madame!... madame!... reprit-il, j'ai beau me dire que je suis fou,
le pass me rpond: Tu es sage... Je me souviens!... et je crois que
vous vous souvenez mieux encore!...

Et repoussant d'un geste brutal la pauvre Blanche effraye, il regagna
la table de jeu o il se versa sans reprendre son sige une large
rasade d'eau-de-vie.

Blanche tremblait, ple et faible, contre le sein de sa mre. Dans la
salle, personne n'osait faire un mouvement.

Ren leva son verre plein et l'avala d'un trait.

Il se redressa; une rougeur paisse couvrit sa joue et ses yeux eurent
un sourire hagard.

--Qu'avons-nous donc? s'cria-t-il en interrogeant de l'oeil tour 
tour chacun de ses htes; on dirait un soir d'enterrement!... Ne rit-on
plus, morbleu! au bon manoir de Penhol?...

--J'ai peur, murmura l'Ange qui frissonnait.

Les dlicates couleurs de sa joue avaient fait place  la pleur. Sa
mre l'entourait de ses bras comme pour la protger, et de loin Vincent
la contemplait avec plus d'inquitude encore que sa mre, et autant
d'amour.

La voix du matre criait dans l'obstin silence:

--Petites filles, prenez vos harpes et chantez-nous gaiement un air
breton!... C'est piti! la cloche du souper n'a pas encore sonn et
dj tout le monde s'endort.

Cyprienne et Diane se levrent obissantes. Dans un coin du salon il y
avait deux harpes  main, montes sur leur petit pidestal en bois dor.

Avec l'aide de Roger, Cyprienne et Diane les approchrent de la
chemine.

--Que voulez-vous entendre? demanda Diane.

--Un air  boire, rpondit Penhol. Mais vous n'en savez pas!...
Chantez ce que vous voudrez.

--Ma chanson, murmura l'Ange.

Les deux filles de l'oncle Jean n'avaient jamais rien refus  Blanche
de Penhol.

Quelques notes tristes et douces vibrrent. L'Ange ferma les yeux, et
l'on vit errer autour de sa bouche comme un reflet effac de son joli
sourire.

Les harpes poursuivaient le simple et mlodique prlude de la chanson
bretonne.

Puis deux voix jeunes et pures se mlrent aux accords voils des
harpes. Cyprienne et Diane chantaient:

    Anges de Dieu qui souriez dans l'ombre,
        Blanches toiles, vierges, fleurs,
    Vous qui des nuits semez le manteau sombre,
    Anges aims, pour gurir nos terreurs...

C'tait un de ces airs trouvs dans la veille triste par les bardes
de Bretagne, quelques notes lentes, des larmes chantes qui savent le
chemin du coeur.

Le vent glac qui pesait sur toutes les poitrines s'attidit. Une
expression de repos se rpandit sur le charmant visage de Blanche.
Madame et Vincent de Penhol, qui la regardaient, eurent comme un
contre-coup de ce soudain bien-tre. L'oncle Jean avait rejet ses
cheveux blancs en arrire; ses yeux se perdirent au ciel; il semblait
parler  Dieu.

Le matre du manoir lui-mme subissait  son insu l'effet
bienfaisant de cette mlodie; ses sourcils se dtendaient, et sa tte
appuye sur sa main n'exprimait dj plus de colre.

Quant  Roger de Launoy, il contemplait tour  tour les deux
chanteuses, cherchant la plus jolie, et s'tonnant  compter les vagues
battements de son coeur.

Elles ravissaient l'oeil et l'oreille. Scheffer ne rva rien de plus
charmant lorsqu'il jeta ses Mignon sur la toile; Cumberworth n'eut
point de plus dlicieuse vision quand il tailla dans le marbre les
pleurs enfantins de sa Lesbia ou le candide sourire de sa Virginie.

Elles taient belles comme la posie nave et suave du peuple le plus
pote qui soit sur la terre, et le simple chant de Bretagne prenait une
harmonie sainte en passant par leurs bouches d'enfants...

Les harpes marirent quelques accords, puis les deux jeunes filles
dirent le premier couplet:

    Belle-de-nuit, fleur de Marie,
            La plus chrie
    De celles que l'ange avait mis
            Au paradis!
    Le frais parfum de ta corolle
            Monte et s'envole
    Aux pieds du Seigneur, dans le ciel,
            Comme un doux miel.

La tte de l'Ange se renversa parmi ses grands cheveux blonds sur
le sein de sa mre.

Les deux jeunes filles chantrent encore:

    Belle-de-nuit, pourquoi ce voile,
            Petite toile
    Que le grand nuage endormi
            Couvre  demi?
    Montre-nous la vive tincelle
            De ta prunelle,
    Qui semble au bleu du firmament
            Un diamant.

--Laquelle voudra m'aimer?... se demandait Roger de Launoy.

Penhol avait repouss son flacon d'eau-de-vie.

Le matre d'cole et l'homme de loi lui-mme coutaient. Il est vrai
que l'homme de loi billait en coutant.

Cyprienne et Diane reprirent:

    Belle-de-nuit, ombre gentille,
            O jeune fille!
    Qui ferma tes beaux yeux au jour?
            Est-ce l'amour?
    Dis, reviens-tu sur notre terre
            Chercher ta mre?
    Ou retrouver le lieu si doux
            Du rendez-vous?...

    C'est bien toi qu'on voit sous les saules:
            Blanches paules,
    Sein de vierge, front gracieux
            Et blonds cheveux...
    Cette brise, c'est ton haleine,
            Pauvre me en peine,
    Et l'eau qui perle sur tes fleurs,
            Ce sont tes pleurs[3]...

  [3] Les bonnes gens de la campagne morbihanaise confondent,
  sous le nom de _belles-de-nuit_, les fleurs que nous appelons
  ainsi, les toiles, et les jeunes filles mortes avant le
  mariage. Cette romance, oeuvre de quelque troubadour indigne,
  n'est qu'une imitation insuffisante du chant original en
  langue bretonne. Nous citons tout au long la traduction
  littrale de ce chant, d'autant plus volontiers qu'elle ne se
  trouve point dans l'admirable recueil des posies bretonnes,
  publi par M. Thodore de la Villemarqu.

  LES BELLES-DE-NUIT.

  Petite fille, petite toile, petite fleur!...

  La belle-de-nuit est la fleur aime de la Vierge Marie.

  La petite fleur plus rose que la rose, plus blanche que le
  lis, bleue comme l'azur du paradis.

  La fleur qui se penche, au matin, semblable  la chrtienne
  qui prie...

                       *       *       *

  La belle-de-nuit est la petite toile, pur diamant du ciel.

  L'toile qui donne du courage quand on chemine avant le
  soleil par les sentiers froids, encore pleins de fantmes...

                       *       *       *

  La belle-de-nuit est la jeune fille morte, la jolie et la
  douce! morte d'amour...

  La pauvre fille ple, qui pleure le long de l'eau et que les
  coeurs tristes coutent.

  La jolie et la douce qui avait seize ans, hlas! quand nous
  la couchmes sous l'herbe...

  Le soir elle est derrire les saules, tout habille de blanc
  comme une fiance. Ce vent qui se plaint dans les branches,
  c'est son haleine...

  Cette perle que le soleil du matin fait luire sur la feuille
  tombe, c'est une larme de ses pauvres yeux...

  Petite fille, petite toile, petite fleur!...

Les notes de la ritournelle vibrrent, puis moururent. Le silence se
fit.

Blanche entr'ouvrait maintenant sa jolie bouche. Le chant avait berc
sa fatigue; elle dormait. Madame baissait les yeux comme si ce
chant et veill au fond de son coeur des motions nouvelles.

--Voil qui est bien, mes filles, dit Penhol; chantez-nous quelque
chose de plus gai maintenant.

Les harpes rsonnrent de nouveau; pendant que Cyprienne et Diane
prludaient, Ren de Penhol, sur qui la musique avait produit l'effet
d'un vritable calmant, tendit la main  l'oncle Jean.

--Vous n'tes pas fch contre moi, notre oncle? demanda-t-il.

Le vieillard sembla s'veiller d'un songe.

--A quoi diable pensez-vous donc? reprit gaiement Penhol.

--Je songeais, rpondit l'oncle Jean de sa voix pntrante
et douce,  la premire fois que nous entendmes ce chant... Vous
souvenez-vous, Ren?... Ce fut notre Louis qui nous l'apporta du pays
de Vannes.

Sous la paupire baisse de Madame, une larme furtive se cachait.

--C'tait, en ce temps-l, une heureuse famille que celle de notre
pre, mon neveu Ren, reprit l'oncle; comme Louis vous aimait
tendrement!... et qu'il faisait bon vous voir ensemble tous deux,
beaux, forts, joyeux!

Le poing ferm du matre de Penhol, frappant la table avec violence,
fit danser cartes et jetons.

--Encore!... s'cria-t-il; veut-on me donner la fivre chaude?...
Taisez-vous, petites filles!... votre musique me fait mal!

Cyprienne et Diane obirent aussitt. On n'entendit plus dans le salon
que le bruit de la tempte qui grandissait au dehors.

La porte s'ouvrit, et un domestique, en costume de paysan, parut sur le
seuil.

Matre le Hivain eut un instant l'espoir lgitime de voir les
tribulations de cette soire se terminer enfin par l'annonce du souper.

--Notre monsieur, dit le domestique, c'est le petit du meunier des
Houssayes qui est venu en courant depuis le barrage.

--Que veut-il? demanda Penhol.

--Il dit que l'eau descend du haut pays... On n'a jamais vu un _dris_
pareil!... Les pieux du pont tremblent, et ils ont grand'peur l-bas de
voir leur maison emporte...

Penhol repoussa son sige prcipitamment. L'observateur le moins
clairvoyant et dcouvert que cette diversion ne lui dplaisait point.

--Que le petit s'en retourne, dit-il, je vais aller voir a...

--Par le temps qu'il fait?... murmura Madame.

Penhol haussa les paules.

--Par le temps qu'il fait, rpta-t-il rudement, ce qui pourrait
m'arriver de pis, ce serait de rester au fond de l'eau... et je suis 
me demander le nom de ceux qui me regretteraient, madame!

--Ah!... Ren!... Ren!... dit Marthe avec reproche.

--Personne ne m'aime!... poursuivit Penhol; personne!...

Il s'avanait vers la porte. Madame fit un signe  Roger et  Vincent.

--Nous allons aller avec vous aux Houssayes, dirent-ils en mme temps.

--Vous allez rester ici! rpliqua Penhol, je vous dfends de me
suivre!

Il passa par-dessus ses habits une veste  capuchon en peau de
loup, qui pendait auprs de la porte, et sortit sans prononcer un mot
de plus.

--Il est bon, murmura l'oncle Jean comme en se parlant  lui-mme; et
son coeur entend encore l'appel des malheureux...

--C'est qu'il n'y a gure, au pays, de fille aussi belle que la grande
Jeanne des Houssayes! grommela le sceptique Macrocphale...

La grle fouettait les carreaux. Le vent et le tonnerre grondaient.

Ren de Penhol venait de franchir seul la porte du manoir. Le petit
garon du moulin courait dj sous la pluie au bas de la montagne.

Ren descendait  pas lents la rampe escarpe. Il avait rejet en
arrire le capuchon de sa peau de loup et ressentait une sorte de
bien-tre  livrer sa tte nue aux torrents de pluie que rendait
l'orage. Sous ce dluge son front restait brlant.

Il allait la tte baisse, relevant de temps en temps d'un geste
machinal ses cheveux ruisselants qui l'aveuglaient. Et il murmurait
sans savoir:

--Louis!... Louis!... mon frre!...

La nuit tait sombre; seulement,  de longs intervalles, un clair
dchirait le ciel noir.

On voyait alors, pendant une seconde, le marais, immense prairie,
o serpentaient de minces filets d'eau, et les collines lointaines qui
surgissaient pour se replonger soudain dans les tnbres.

Penhol laissa derrire lui le logement de Benot Haligan, le passeur,
 la porte duquel brlait toujours une petite lanterne. Il avait  sa
droite le Port-Corbeau,  sa gauche cette antique muraille fodale qui
semblait tayer la colline et qui se terminait par la Tour-du-Cadet.

Le moulin des Houssayes tait situ  un quart de lieue de l, en amont.

A cet endroit, l'Oust coulait encore lente et tranquille entre ses
hautes rives.

Avant de tourner l'angle de la muraille, Penhol jeta un regard vers le
sommet de la colline o brillaient faiblement les croises du manoir.

Ses deux mains pressrent ses tempes ardentes.

--Ma femme et mon enfant!... murmura-t-il d'une voix dcourage;
sais-je si je suis heureux ou misrable?...

Il demeura un instant immobile, puis il reprit:

--Je les aime!... Je n'aime qu'elles en ce monde!... et Marthe songe
toujours  l'absent... oh! toujours! toujours!... Et parfois je me
demande si Blanche...

Il s'interrompit. La nuit cachait la pleur livide de son visage. Une
pense affreuse venait de lui traverser le coeur.

--Louis!... Louis!... mon frre!... pronona-t-il encore en reprenant
sa marche vers le haut pays.

On n'et point su dire si l'motion qui faisait trembler sa voix tait
l'angoisse de la tendresse qui regrette ou un amer mouvement de colre
jalouse.

Durant quelques secondes, il marcha d'un pas rapide, puis il s'arrta
tout  coup.

Le son lointain d'une trompe se faisait entendre en avant de lui dans
la direction du cours de la Verne. Des cris, dont il devinait la
signification connue, arrivaient faibles et mouraient  son oreille.

Ils disaient:

--L'eau!... l'eau!... l'eau!...

Quand le vent cessait de mugir, il entendait un bruit sourd, semblable
 un lointain tonnerre.

C'tait l'inondation qui arrivait...

Penhol s'veilla de sa navrante rverie et se souvint du motif qui
l'avait fait sortir du manoir.

Il allait se hter vers le moulin des Houssayes, lorsque des voix
s'levrent derrire lui, de l'autre ct de l'Oust.

--Hol! le passeur! disaient-elles, au bac!... au bac!...

Ces voix taient gaillardes et gaies. Elles sonnrent  l'oreille du
matre de Penhol comme un cri d'agonie. Son coeur battit avec force.

Le son de la trompe se rapprochait, ainsi que ce grand murmure
ressemblant aux roulements du tonnerre.

Et l'on entendait aussi, plus proche, la voix qui criait:

--L'eau!... l'eau!... l'eau!...




VI

DEUX PROPRITAIRES.


Ce qui faisait battre le coeur de Ren de Penhol, ce n'tait ni la
trompe lugubre, jetant ses notes rauques dans les tnbres, ni les cris
annonant de loin l'inondation, ni la tonnante menace de l'eau luttant
contre ses rives; c'taient ces voix joyeuses et insouciantes qui
demandaient le bac de l'autre ct de la rivire.

Il y avait l des hommes qui ne se doutaient de rien, et dans quelques
secondes le sol o s'appuyaient leurs pieds allait disparatre sous le
_dris_.

La mort allait les saisir  l'improviste.

Penhol prouvait cette angoisse qu'on aurait  voir un malheureux
aller, souriant et sans crainte, tandis que derrire lui, dans l'ombre,
s'lve la main arme d'un meurtrier.

Sa premire ide fut de les avertir du danger. Il se fit un porte-voix
de ses deux mains et lana quelques paroles; mais le vent qui fouettait
violemment son visage ne lui laissa point de doute sur l'inutilit
de cet expdient. Ce mme vent qui apportait si nettes les paroles
cries sur l'autre rive opposait  la voix du matre de Penhol une
infranchissable barrire.

Il hsita. Le fracas de l'orage redoublait, et l'on n'entendait plus ni
le son de la trompe ni le bruit de l'eau.

--J'aurai le temps..., pensa-t-il; le messager est loin encore...

Revenant aussitt sur ses pas, il longea de nouveau la muraille et
se dirigea en courant vers la loge de Benot Haligan, dont la petite
lanterne jetait ses lueurs faibles  travers les branches dpouilles
des chtaigniers.

Les voyageurs inconnus, arrts sur la route de Redon, semblaient
s'impatienter fort et criaient:

--Hol! le passeur!... au bac!... au bac!...

La route tait difficile; la pluie, qui tombait toujours 
torrents, dtrempait la terre et rendait la pente glissante.

Penhol n'tait pas encore  moiti chemin lorsque, pendant une seconde
de calme o l'orage semblait reprendre haleine, il crut our derrire
lui le galop pesant d'un cheval du pays. Presque au mme instant, la
trompe sonnait  vingt pas de lui clatante et criarde.

Il vit un cavalier glisser dans l'ombre au-dessous de lui.

--Messager! cria-t-il.

--C'est vous, notre monsieur? rpondit le cavalier qui s'arrta; que
Dieu vous bnisse!... Vous allez voir passer tout  l'heure les roues
de votre moulin des Houssayes.

--Combien as-tu d'avance sur le _dris_?

--Il va plus vite que mon cheval!... et si je ne suis pas arriv avant
lui au bourg de Glnac, on ouvrira plus d'une fosse neuve dans le
cimetire...

Le cheval reprit sa course, tandis que le cavalier jetait  pleins
poumons sa clameur sinistre:

--L'eau!... l'eau!... l'eau!...

Penhol atteignit la loge du passeur, qui tait ferme en dedans.

--Benot!... dit-il, Benot Haligan!... debout!

A l'intrieur, une voix creuse rpondit:

--J'ai mis deux amarres neuves au grand bac et une chane au
petit... Vous n'avez rien  craindre pour ce qui est  vous, Penhol.

--Ouvrez-moi, reprit celui-ci; il y a des hommes de l'autre ct, sur
la route de Redon...

--Oui... oui! grommela tranquillement le batelier; je ne suis pas
encore sourd, et je les entends bien faire leur tapage... mais j'ai
entendu aussi la trompe du messager... Il faudrait tre possd du
dmon, notre monsieur, pour dmarrer le bac  cette heure!

L'oncle Jean avait raison: Ren de Penhol tait bon au fond de l'me,
et l'appel des malheureux trouvait encore le chemin de son coeur.

Il secoua la porte de la loge avec colre.

--Ouvre!... rpta-t-il d'un ton imprieux; si tu as peur, donne-moi la
clef du petit bac et j'irai les sauver moi-mme!

--Quant  a, rpliqua le batelier, dont la voix baissa jusqu'au
murmure, j'aimerais mieux oublier le _Pater_ et l'_Ave_... Voyons,
soyez sage, Penhol!... Vous voyez bien que ce sont des trangers,
puisqu'ils restent l sur le bord  crier comme des possds aprs
le son de la trompe... au lieu de se sauver  toutes jambes!... Les
trangers, c'est la ruine du pays!

Penhol entendit  l'intrieur la voix creuse qui murmurait:

--Patience!... patience!... pour vous, dsormais, la nuit ne sera
pas bien longue... Mais, Jsus Dieu! quel orage!... quel orage!...

Ce que Benot entendait tait bien en effet l'orage qui redoublait de
fracas, mais c'tait aussi l'eau qui arrivait du haut pays, mugissante
et furieuse.

L'clair qui venait d'arracher au batelier sa dernire exclamation
avait en quelque sorte ptrifi Penhol.

L'clair lui avait montr d'un ct les deux inconnus debout sur la
rive et sans dfiance encore, tandis que leurs chevaux, les jarrets
tendus, les naseaux au vent, semblaient flairer de loin le pril; de
l'autre, un flux cumant et plus blanc que la neige qui se prcipitait
imptueusement dans la gorge.

L'instant d'aprs, les deux voyageurs poussrent  la fois un grand cri
de dtresse.

Penhol prit un lan terrible et jeta en dedans la porte du passeur.

L'intrieur de la loge tait clair faiblement par la lueur d'une
mince rsine qui brlait en crpitant contre le mur. Il n'y avait pour
meubles qu'un grabat, surmont d'un petit crucifix en os, et un bahut
o schait un carrelet de pche.

Benot Haligan tait debout au milieu de la chambre.

C'tait un grand vieillard, maigre et osseux, dont les yeux hagards
avaient quelque chose d'inspir. Les longues mches de ses cheveux gris
taient parses sur son front. La fivre des marais avait creus sa
joue ple, mais il se tenait droit encore, et sa haute taille avait une
sorte de thtrale majest.

Benot Haligan exerait, entre Glnac et le bourg de Bains, sa triple
profession de passeur, de _reboutoux_ (rebouteur, chirurgien) et de
sorcier. Suivant la renomme, le don de seconde vue existait de pre en
fils dans sa famille depuis des sicles. On ne savait trop s'il tait
bon chrtien, ou serviteur du mchant esprit, mais il inspirait une
grande confiance et une crainte plus grande encore.

Il avait t chouan du temps des guerres.

Quand les bonnes gens revenaient de Redon aprs la brune, et qu'il
leur fallait passer le bac  Port-Corbeau, la peur les prenait une
demi-heure  l'avance, et tout le long du chemin, par prudence, ils
rcitaient leurs meilleures prires.

Mais,  tout prendre, c'tait un vrai Breton, qui avait donn de son
sang  son roi et  ses matres.

En voyant sa porte tomber, brise, Benot ne bougea pas et garda ses
bras croiss sur sa poitrine.

--La clef!... la clef!... s'cria Penhol en s'lanant vers lui.

--La porte de la maison de votre pre a t brise comme cela une fois,
du temps des bleus, dit le passeur d'un ton de reproche froid; mais
j'tais derrire pour la dfendre.

--La clef! rpta Penhol haletant d'motion; n'entends-tu pas leurs
cris d'agonie?... C'est tre un assassin que de laisser mourir ainsi
des chrtiens sans secours!

--J'entends leurs cris, rpliqua Benot; et je prie Dieu de prendre
leurs mes.

De temps en temps, la voix des malheureux arrivait parmi les mille
fracas du dehors.

Ils disaient:

--Au secours!... au secours!...

Le matre de Penhol secouait le vieillard qui demeurait immobile.

--Je te promets dix cus si tu me donnes la clef, reprit-il d'une voix
touffe; vingt cus!... trente cus!...

Benot Haligan hocha la tte avec lenteur.

--Je n'ai ni femme ni enfants, rpliqua-t-il; que m'importe votre
argent? Dieu ne veut pas que les trangers viennent dvorer le pauvre
pain de la Bretagne!

Ren roulait ses yeux avec fureur, et ses doigts crisps menaaient le
cou du vieillard.

--Penhol, reprit ce dernier d'une voix adoucie, vous pouvez me
tuer... vous savez bien que je ne me dfendrai pas contre vous... mais
je ne laisserai pas le fils de votre pre aller  son malheur!...
N'y a-t-il donc pas assez de menaces dans l'air autour de vous,
notre monsieur? De vos fentres, l-haut, ne pouvez-vous pas voir le
chteau de votre nom habit par un ennemi mortel? Vous tes jeune,
voil vos doigts forts qui s'enfoncent dans les chairs d'un pauvre
vieillard!... Brisez ce bras qui vous a servi soixante ans, Penhol,
vous n'empcherez pas Benot Haligan de parler!

--Mais, misrable!... s'cria Ren, tu n'as donc pas d'entrailles?...

--Votre fille tait toute ple ce matin, Penhol!... voil bien
longtemps que je l'ai dit pour la premire fois... Avant de mourir,
vous les verrez toutes trois glisser, la nuit, sous les saules... trois
pauvres petites saintes, notre monsieur!... Blanche, Cyprienne et
Diane!... Oh! a fera trois belles-de-nuit de plus au bord de l'eau...

--Tu ne veux pas me donner la clef?... cria Ren menaant.

--Et qui sait, reprit le passeur avec sa tristesse calme, qui sait
si ce n'est pas leur mort qui vient l-bas du ct de la ville?...
coutez-moi, Penhol, ajouta-t-il d'un ton sentencieux et plein
d'emphase, quand la main de Dieu est sur un tranger, prenez garde!...
laissez mourir l'tranger, ou il vous prendra le salut de votre me et
la vie de votre corps!...

Les cris s'entendaient encore, mais  chaque instant plus faibles.

--Une dernire fois, dit Ren dont les paroles avaient peine  passer
entre ses dents serres, la clef!... ou gare  toi!

Et comme le passeur n'obissait point encore, Penhol le saisit  la
gorge et le terrassa.

L'instant d'aprs il se relevait, tenant  la main la clef conquise, et
s'lanait prcipitamment au dehors.

Benot Haligan se dressa sur ses pieds  son tour et sortit de la loge.

--Penhol! criait-il, mon bon matre!... n'allez pas!... au nom de
Dieu!... Nos pres le disaient avant nous... L'tranger qu'on sauve
nous prend le salut de notre me et la vie de notre corps!...

Ren ouvrait le cadenas qui retenait le bac fix au tronc d'un arbre.

Les eaux avaient une violence terrible. Il lui fallut toute son
habilet d'homme robuste et jeune pour sauter dans le bateau
qu'emportait dj le courant.

Et cependant, quand il se retourna pour saisir la perche, le vieux
Benot Haligan tait debout auprs de lui.

--J'ai mang pendant soixante ans le pain de Penhol, murmurait-il avec
une sombre rsignation; que Dieu me garde seulement le salut de mon
me... Je puis bien donner au fils de mon matre la vie de mon pauvre
vieux corps!...

       *       *       *       *       *

Il restait une heure de jour environ, quand le jeune M. Robert de Blois
et son cuyer Blaise quittrent l'auberge du _Mouton couronn_. Matre
Graud, chapeau bas et la pipe dans la poche, leur fit la conduite
jusqu' cinquante pas de son tablissement.

--Nous rglerons notre petit compte demain, dit Robert.

--Pour a, rpliqua l'aubergiste, demain ou dans un an... quand vous
voudrez!... Quant  votre jeune dame, on en aura soin comme si elle
tait la fille du roi!...

--Bien oblig, mon bon M. Graud... et au revoir!...

--Bon voyage!...

L'aubergiste fit un beau salut; et tandis que Robert et Blaise
remontaient la grande rue, le brave aubergiste leur criait encore de
loin:

--Surtout, gare aux fondrires!... et aux uhlans! et au _dris_!...

Robert et Blaise mirent leurs chevaux au trot, et sortirent de la
ville.

Quand ils se trouvrent en pleine campagne, le jour commenait 
baisser. Il faisait un temps magnifique, mais le soleil se couchait
dans un lit de nuages sombres aux franges empourpres, et de temps en
temps de brusques bouffes de vent secouaient les feuilles sches sur
les branches des arbres.

Robert rflchissait, mais sa mditation tait joyeuse, et un
triomphant sourire relevait sournoisement les coins de sa lvre. Blaise
ne se sentait pas d'allgresse. Pendant que son compagnon rvait,
il se prlassait sur son gros cheval et prenait des poses dignes du
Cirque-Olympique.

Une seule chose le molestait, c'tait le silence.

--Ah ! dit-il enfin d'une voix soumise et caressante, on ne peut donc
pas causer, M. Robert?...

--Cause, si tu veux...

--A la bonne heure!... Eh bien! mon fils, je te dirai que cette fois-ci
je suis content... mais l, en grand!... Paris ne vaut pas deux sous:
vive la Bretagne!

Robert pensait toujours.

Blaise reprit avec un enthousiasme croissant:

--Bonne affaire, saperlotte, bonne affaire!... Je n'ai jamais vu
entamer une histoire comme a!... Pendant que tu parlais au vieux
Graud, M. Robert, j'avais envie de t'embrasser... Comme il donnait l
dedans, tout de mme!... Dsormais, je n'ai pas d'inquitude... Tu vas
me tourner tous ces campagnards-l en deux temps... Ils n'y verront que
du feu!

--Ne chantons pas trop tt victoire!... murmura Robert.

--Et de la modestie aussi!... s'cria l'Endormeur attendri. Vrai,
c'est encore de l'honneur pour moi que d'tre ton domestique! Veux-tu
que je te dise, nous sommes en veine, c'est clair... et si l'affaire
de Penhol manquait, par impossible, il nous resterait toujours une
centaine d'cus ou deux dans la poche!...

--Comment cela? demanda Robert avec distraction.

--Nous sommes propritaires de deux bons chevaux, rpliqua Blaise en
riant de tout son coeur, et le pre Graud a pouss la prcaution
jusqu' mettre des pistolets dans nos fontes... Tout a peut se vendre.

--C'est juste, dit Robert qui ne put s'empcher de sourire; tu as, toi
aussi, tes talents, ami Blaise... mais nous n'en sommes pas l, Dieu
merci!

--Enfin, voulut rpliquer l'Endormeur, une poire pour la soif ne
fait jamais de mal...

--Laissons cela!... interrompit Robert; nous avons du travail pour
notre route... sans compter mme les fondrires, les uhlans, _et
ctera_... Tous ces renseignements que nous a donns l'excellent pre
Graud forment notre catchisme... n'en perdons pas un seul!

--Diable!... murmura Blaise, si tu comptes sur moi...

Robert lui coupa la parole.

--Pendant qu'on prparait les chevaux, dit Robert en tirant un calepin
de sa poche, j'ai fait mes petites provisions... Voyons cela pendant
qu'il reste encore un peu de jour.

Il leva le calepin  la hauteur de ses yeux et se prit  lire:

Louis de Penhol (l'an), parti depuis quinze ans, colonel au service
des tats-Unis d'Amrique...

--Vois-tu, dit-il en s'interrompant, j'ai not mes propres paroles
tout aussi bien que celles de notre hte... Oublier ce que disent les
autres, c'est malheureux... mais oublier ce qu'on a dit soi-mme, c'est
terrible!

Blaise coutait avec l'attention respectueuse d'un colier qui se
nourrit de la parole de son matre.

--Ce Louis de Penhol, poursuivit Robert, est videmment l'aigle
de la famille... Une manire de hros de roman!... Il y a dix  parier
contre un qu'il est mort: ce personnage-l, vois-tu, me semble une
vritable trouvaille... Je n'ai point not ce qui a trait  lui et  la
femme du matre de Penhol... On n'oublie que les dtails, et ceci est
le fond mme de notre affaire!...

Il tourna la page de son calepin et reprit, mlant  sa lecture les
observations qu'il s'adressait  lui-mme:

Famille de Pontals, haine hrditaire...

--Cela peut nous servir normment!... Quand on veut des armes contre
Montaigu, on se fait l'ami de Capulet...

--Qui sont ces gens-l? demanda l'Endormeur.

--Des Penhol et des Pontals de l'ancien temps, rpondit Robert.
Maintenant: L'oncle en sabots... Quelque fossile!... C'est peu
intressant! M. et madame de Penhol... Connus! La petite Blanche,
leur fille (l'Ange)... On ne sait pas... une enfant fade et blonde...
Enfin, nous verrons!... Les deux filles de l'oncle en sabots et leur
frre Vincent, le sauvage... le fils adoptif, Roger de Launoy. Je
n'aime pas tout ce petit monde-l!... ce sera gnant... et puis a
fera bien des bouches inutiles!...

--Tu plaisantes! interrompit Blaise, est-ce que nous garderons tout
cela?

L'imagination de l'Endormeur avait travaill; il se croyait sincrement
et du fond de l'me l'un des matres de Penhol.

--Le fait est, dit Robert, que a deviendrait ruineux!... Sans ces
quatre jeunes gens, le manoir semblait fait tout exprs pour nous...
Mais, pendant que j'y pense, il me manque un nom ici... Le pre Graud
me reparlera peut-tre de ce brave camarade qui lui a sauv la vie dans
la rade de Brest.

--Et  qui j'ai servi de garon de noce, dit Blaise.

--Prcisment!... Je ne me souviens pas du tout...

L'Endormeur se gratta le front et fit semblant de chercher.

--Est-ce que c'est bien important? demanda-t-il.

--Trs-important!

--Eh bien, mon bonhomme, s'cria Blaise en se frottant les mains, a
me fait plaisir! En ce cas-l, je vais sauver la patrie... car je m'en
souviens, moi! Notre nouveau mari s'appelle Gautier!

Robert crivit ce nom sur son calepin, qu'il remit ensuite dans sa
poche.

La nuit tombait rapidement, et  mesure que l'obscurit venait, les
grands nuages noirs o s'tait couch le soleil montaient lentement 
l'horizon.

Ils couvraient dj le tiers du ciel du ct de l'occident, tandis qu'
l'orient et au nord les toiles commenaient  briller.

Les rafales devenaient de plus en plus rares, et bien qu'on ft  la
fin de l'automne, l'atmosphre lourde semblait charge d'lectricit.

La route, qui avait suivi jusqu'alors les sommets d'une petite chane
de collines, s'enfonait au loin dans une valle sombre et boise.

Nos deux voyageurs descendirent la cte au trot de leurs chevaux. Ils
gardaient maintenant tous les deux le silence et se perdaient  plaisir
dans des rves charmants.

Aprs bien des traverses, la fortune leur souriait enfin. Adieu les
jours de misre! plus jamais d'inquitude pour le pain du lendemain!
Ils allaient devenir des gens paisibles et honors, des propritaires!

Chacun d'eux, suivant sa nature, btissait ses chteaux. Blaise
hsitait franchement entre la bonne vie de la campagne et les plaisirs
de la ville. Robert songeait  utiliser son influence; il faisait
manoeuvrer ses capitaux. D'aprs le succs de ses spculations
habilement combines, la popularit ne pouvait lui faire dfaut,
et pour qu'on lui refust la dputation, il et fallu supposer une
ingratitude qui n'est certes point dans les moeurs bretonnes...

Une fois dput, avec de l'adresse et de la prudence, on a devant soi
une vaste carrire. Robert n'tait point gn par ces convictions
politiques qui sont un embarras et un obstacle. C'tait un homme sans
prjugs. En conscience, l'avenir lui appartenait, et il ne savait
point assigner lui-mme la limite o s'arrterait son essor...

Ils songeaient ainsi. Leur route se poursuivait sans ennui et sans
fatigue. Ils ne s'apercevaient mme pas que tout, autour d'eux, avait
chang d'aspect.

Le chemin troit et fangeux courait maintenant tout au fond de la
valle; la nuit tait noire; les grands nuages s'taient largis comme
un voile sombre sur toute l'tendue du ciel. Des deux cts de la route
encaisse deux taillis pais arrtaient le regard.

--Ce qui est affligeant, dit Blaise rpondant  ses propres penses et
avec un gros soupir, ce sont ces coquins d'impts!...

--J'y songeais, rpliqua Robert; cinq mille francs pour nos
pauvres quarante mille livres de rente!

--C'est absurde!

--Les gouvernements ne comprendront jamais que leurs appuis naturels
sont les propritaires du sol!

--Cela nous crase!...

--Cela nous ruine!... Avec les rparations et les non-valeurs, c'est 
peine si nous toucherons une trentaine de mille francs tous les ans!...

Robert prononait ces paroles avec une conviction triste et profonde.

Avant que Blaise lui et donn la rplique, une voix clatante et
gaillardement timbre s'leva dans la nuit.

--Halte-l!... dit-elle.

Puis elle ajouta d'un accent imprieux, en s'adressant  des
personnages invisibles:

--Vous autres, attention, s'il vous plat!...

A ce commandement, il se fit un bruit soudain dans le taillis, parmi
les feuilles sches.

Robert et Blaise, brusquement veills de leur songe, regardrent
autour d'eux avec effroi.

A travers les tnbres paisses ils aperurent un homme debout au
milieu de la route. A droite et  gauche, d'autres hommes stationnaient
immobiles. Et le bruit de feuilles sches continuait dans le taillis.

Robert et Blaise n'essayrent mme pas de se le dissimuler, la
menace du pre Graud s'accomplissait. Ils taient cerns de tous cts
par les terribles uhlans.




VII

LES RESSOURCES DE BIBANDIER.


Le rveil de nos deux voyageurs fut d'autant plus rude que leur rve
avait t plus sduisant. Ce coup tombait sur eux  l'improviste.
Nanmoins, ils n'en furent point trop abattus.

Malgr le nombre imposant des bandits, Blaise eut mme une vellit de
rsistance.

--Si nous essayions les pistolets du pre Graud? murmura-t-il.

Le chef des brigands l'entendit, car il s'cria prcipitamment:

--Martin!... Michel!... Pierre!... Jean! et tous les autres!... ne
bougez pas... Mais si ce monsieur-l fait mine d'armer son pistolet,
fusillez-le-moi comme un livre!

Personne ne rpondit. Seulement le bruit de feuilles sches augmenta
dans le taillis.

--C'est bien, mes fils, reprit le chef; pas un mot!... c'est la
consigne!... Quand on parle, les voix se reconnaissent, et il en
revient toujours quelque chose  la cour d'assises.

Tandis que le chef bavard des bandits taciturnes faisait  ses
subordonns cette leon de morale, Robert avanait la tte par-dessus
le cou de sa monture et tchait d'apercevoir ses traits; mais la nuit
tait trop profonde.

Le uhlan reprit en s'adressant aux deux voyageurs:

--Ah! ah! mes pauvres messieurs!... vous n'avez que quarante mille
francs de rente, et le gouvernement n'a pas honte de vous demander des
impts!... Savez-vous bien que c'est pouvantable?

Il s'interrompit pour crier  sa troupe toujours immobile:

--Vous autres, ne bougez pas!...

Robert tendait l'oreille et regardait de tous ses yeux.

Il et pay dix louis un rayon de lune, sur son aisance future.

--Allons, mes bons amis, poursuivit le bandit, je ne serai pas si
mchant que le gouvernement, moi... Je ne vous demande rien, sinon ce
que vous avez dans vos poches.

Il arma le fusil qu'il tenait  la main, et ajouta:

--Vous autres, mes enfants, ne bougez pas, mais tenez-vous prts 
faire feu.

Ses soldats, modles de discipline militaire, ne firent pas un
mouvement.

Robert et Blaise ne rpondaient point.

--Eh bien! s'cria le uhlan d'une voix terrifiante, pour avoir votre
bourse, faudra-t-il prendre votre vie?

Un bruyant et franc clat de rire accueillit cette sanglante menace.
Blaise ne comprenait point. Quant aux brigands subalternes, ils
gardaient imperturbablement leur immobilit grave.

--Ah! Bibandier! mon pauvre Bibandier!... s'cria enfin Robert, comme
tu es vol!

--Bibandier!... rpta Blaise stupfait. Pas possible!

Le gnral en chef des brigands avait tressailli  ce nom.

--Il me semble que je connais cette voix-l..., grommela-t-il. Ah!
satan pays!... on y trouve jusqu' des amis!...

Plus il parlait, plus Robert riait de tout coeur.

Le brigand posa son fusil par terre et tira un briquet de sa poche.

--Ah ! mon brave, reprit Robert, dis un peu  tes hommes que nous
sommes des camarades...

--Vous autres, ne bougez pas! commanda Bibandier qui alluma une petite
lanterne de poche.

Il en claira successivement le visage des deux voyageurs.

--L'Endormeur! s'cria-t-il, et ce diable d'Amricain!... Ah ! vous
croyez peut-tre que je suis content de vous voir?...

--Une poigne de main, mon bonhomme, dit Robert.

--Quand je pense que je les suivais depuis dix minutes, grommela
Bibandier, et que je les entendais parler de leurs rentes!...

--Et de ces coquines d'impositions, dit Blaise que la gaiet de Robert
gagnait enfin.

--Ah ! s'cria Bibandier, vous jouez donc la comdie pour vous tout
seuls?

--Il y a une chose certaine, mon brave, rpliqua Robert, c'est que nous
ne parlions pas  ton intention... Nous te croyions  Brest.

--J'en viens.

--claire-toi donc un peu que nous te regardions...

Bibandier retourna complaisamment l'oeil rond de sa petite lanterne,
et nos deux voyageurs virent son visage, qui exprimait en ce moment le
dsappointement le plus douloureux.

C'tait un homme de trente-cinq  quarante ans, maigre et long comme
une gaule. D'normes favoris, taills  la Cartouche, essayaient en
vain de lui donner une physionomie froce. Il avait eu beau mler sa
barbe et ses cheveux d'une faon sauvage, c'tait videmment un brigand
assez dbonnaire.

--Mon pauvre Bibandier, dit Robert, comme te voil triste!... Il
me semble pourtant que quand on a la clef des champs et une troupe
superbe...

Bibandier poussa un gros soupir.

--Je mange du pain noir et je bois de l'eau, rpliqua-t-il d'un accent
plaintif; depuis un mois que je suis dans ces affreuses landes, je n'ai
pas une seule pice d'argent blanc... je regrette le bagne!

--Que dis-tu l?

--Ah! Paris!... Paris!... s'cria Bibandier avec attendrissement;
une heure de faction dans n'importe quelle rue, aprs minuit sonn,
vous donne de quoi passer joyeusement la quinzaine... c'est
pour retourner  Paris que je travaille... et si vous saviez comme
je me donne du mal!... Ce soir, en vous voyant arriver, je flairais
une aubaine... je me disais: Au moins, ce ne sont pas de ces rustres
du bourg de Bains, du bourg de Glnac ou du bourg de Saint-Vincent,
portant de lourds btons pour dfendre la demi-douzaine de gros sous
qu'ils ont dans leurs poches... Quand je vous ai entendus parler
de vos rentes, mon coeur a battu... j'ai revu Paris... mon garni
de la Chapelle!... J'ai senti l'odeur de la cuisine bourgeoise o
nous dnions ensemble quand les eaux taient basses... Mais non! la
_dveine_ est la _dveine_!... et je commence  croire que je mourrai
de faim dans mon trou!...

--Y a-t-il encore de l'eau-de-vie dans la gourde? demanda Robert.

--Le pre Graud l'a remplie, rpondit Blaise.

--Alors descends... il est de bonne heure... et on peut bien fumer une
pipe avec un ancien.

Nos deux voyageurs mirent pied  terre, et attachrent leurs montures
aux branches du taillis.

Les feuilles sches cependant ne remuaient plus. L'arme de Bibandier
gardait son immobilit modle et semblait attendre un ordre du chef
pour rompre les rangs.

Un grand chien maigre comme son matre tait sorti du bois et
tournait autour des chevaux, la queue basse et d'un air affam.

--Ah ! mon brave, dit Robert en prsentant la gourde  Bibandier, je
ne te comprends pas!... Il n'y a pas un pays au monde o une douzaine
de bons garons ne puissent se tirer d'affaire... Que diable fais-tu
donc de tous ces grands gaillards?

Le pauvre bandit but une norme lampe d'eau-de-vie. Cela parut lui
rendre un peu de coeur, et il reprit en essayant de sourire:

--Cela fait donc de l'effet tout de mme?

Robert et Blaise regardrent les silencieux brigands.

--Un effet superbe! rpondit Blaise.

--Avec a, ajouta Robert, on aurait de quoi arrter une caravane!...

Le sourire de Bibandier se changea en un bon gros rire.

--Oh! oh! oh! fit-il; je ne suis pourtant pas en train de foltrer!...
Ne bougez pas, vous autres!... Ah! dame! c'est bien obissant!... Et
puis a ne cote pas cher de nourriture!

Il remit la gourde dans sa bouche, puis il ajouta en secouant la tte:

--Martin, Michel, Jean, Bonaventure et les autres sont des manches 
balai dvous que j'habille comme je peux...

--Bah! firent en mme temps Blaise et Robert. Nous les avons
entendus remuer dans le taillis.

--Ici, Mdor!... cria Bibandier.

Le chien maigre s'approcha en rampant.

--C'est Mdor qui est charg de ce rle, reprit le malheureux brigand;
il fouille les feuilles sches avec ses pattes... et il est dress  se
dmener comme un diable quand je crie: Attention! vous autres!...

Robert prit la lanterne et alla reconnatre les bandits subalternes,
qui taient en effet des piquets de bois plants le long de la route et
affubls de guenilles.

--Et ne pas gagner sa vie avec une imagination comme cela! murmura
Blaise; il y a des gens qui n'ont pas de chance!...

--Eh bien! dit Robert, j'aurais cru que le pays tait bon pour ce genre
de commerce... on m'a tant parl des uhlans!...

--C'est moi qui suis les uhlans, rpondit Bibandier; moi et Mdor...
c'est--dire, il y en a bien d'autres, l-bas, au del des marais de
Glnac... mais ce sont des poules mouilles qui ne savent rien de
rien!... J'ai voulu m'enrler parmi eux... pas moyen!... Et maintenant
ils me cherchent partout pour m'trangler, sous prtexte que je leur
fais une mauvaise rputation. Je ne tue personne, pourtant, car
mon fusil lui-mme n'est qu'une trique de chtaignier.

--Bourre ta pipe, mon pauvre Bibandier, dit Robert, et asseyons-nous un
petit instant.

--Attendez, rpliqua le chef des uhlans; l'herbe est mouille, et je
vais vous prter mes hommes pour vous asseoir.

Il arrangea en effet les haillons de ses prtendus soldats sur le
talus, dposa son prtendu fusil contre un arbre, et prit place  ct
de nos deux voyageurs.

D'aprs les choses qui se dirent dans cette runion, il et t facile
de comprendre que Blaise et mme le jeune M. Robert de Blois avaient
men rcemment  Paris une vie peu exemplaire.

On se rappela en commun d'assez bons tours. Nos deux voyageurs et
Bibandier faisaient un trio d'excellents compagnons.

La gourde se vidait rondement.

Bibandier ne tarissait pas sur les traverses qu'il avait prouves
depuis son vasion du bagne de Brest.

--Vous voyez bien pourtant que je fais de mon mieux, disait-il avec
mlancolie; je ne demande qu' travailler honntement... mais je crois
que je serai forc un beau jour, pour viter la famine, de manger
mon pauvre ami Mdor.

--Triste rti!... fit observer Blaise.

Mdor hurla plaintivement.

--Avec mes hommes et mon industrie, reprit l'infortun bandit, je ne
gagne pas cinq sous par jour... Mdor m'apporte parfois une poule
tique que je mets au pot... Ce sont les jours de fte!... Nous
mangeons cela en famille... Le reste du temps il faut jener...

--O demeures-tu? demanda Robert.

--Pour a, je ne suis pas trop mal log... Il y aura bien o nous
mettre tous trois si vous voulez vous associer  mon commerce... J'ai
un vieux moulin  vent pour moi tout seul... et l'on y est trs-bien,
except les jours de pluie.

--La toiture est troue?

--Non pas... il n'y a plus de toiture... Mais parlez-moi donc un peu de
vous, mes anciens!... Que venez-vous tramer par ici?

Robert se leva au lieu de rpondre, et secoua les cendres de sa pipe.

--Il me semble que je sens des gouttes de pluie, dit-il.

--Ce ne sera rien, mon fils... Tu ne veux donc pas me dire...?

--J'espre bien que nous nous reverrons!... Mais du diable si ce n'est
pas un orage!... Allons, Blaise!... en route!...

--En route pour quel pays? demanda encore Bibandier; voulez-vous
m'emmener?

Robert se mit lestement en selle.

--Nous voulons faire mieux, rpliqua-t-il; quant  moi, je ne peux
pas digrer l'ide de te laisser dans la misre... Il nous reste sept
francs cinquante...

--Et tu vas partager? s'cria Bibandier attendri.

--Je te laisse tout!

Bibandier n'eut que la force de tendre la main, tant il restait
abasourdi devant cet excs de magnanimit.

--Mais..., voulut dire Blaise.

--Tais-toi! rpliqua Robert; il entrait dans mon plan d'tre dvalis...

--Voil un ami! s'criait cependant le fanatique uhlan avec
componction; y avait-il longtemps que je n'avais palp de ces pices
blanches!... Amricain! tu es un vrai!... Donne-moi ton adresse et
j'irai te voir au bout du monde!...

Robert allongea un coup de houssine au cheval de Blaise, et ils
partirent tous les deux au grand trot.

Bibandier fit un paquet de ses camarades et les emporta sous son bras.
Grce aux largesses de Robert, il avait de quoi nourrir toute sa troupe
pendant une semaine.

--Voil pourtant ce qu'on peut devenir, disait le jeune M. de Blois
 son domestique, quand on n'a pas de tenue!... Ce garon-l aurait
pu faire quelque chose, mais quelles manires!... Si nous gagnons la
partie, je lui donnerai de quoi retourner  Paris...  moins qu'il n'y
ait  faire quelque besogne dsagrable, auquel cas je lui promets la
prfrence.

Blaise tait occup  relever le collet de sa blouse pour se dfendre
contre le vent qui lui envoyait de larges gouttes de pluie au visage.

--a s'annonce drlement bien! grommela-t-il; nous allons en voir de
rudes!...

La tempte avait, en effet, clat avec une violence soudaine. A
peine taient-ils  trois ou quatre cents pas de l'endroit o ils
avaient fait halte, que dj leurs habits ruisselaient de pluie. Le
vent grondait furieusement dans les taillis. De temps en temps un
clair s'allumait dans l'obscurit profonde, et leur montrait la route
fangeuse qui s'allongeait  perte de vue.

Blaise grelottait et se plaignait. Robert, au contraire, gardait son
imperturbable bonne humeur.

--Bravo! disait-il; j'aurais command cet orage qu'il ne serait pas
tomb plus  propos... Au moins arriverons-nous  Penhol dans un tat
convenable...

Une demi-heure se passa. La tempte semblait redoubler de rage.
Tout  coup les deux chevaux s'arrtrent en mme temps.

Robert voulut pousser le sien, mais l'animal ne bougea pas.

--Il y a de l'eau l, devant nous, dit l'Endormeur.

Un clair se chargea de confirmer son assertion. Durant le quart d'une
seconde ils virent le cours tranquille de l'Oust, la double colline et
la silhouette du manoir de Penhol.

--Nous sommes au bout de nos peines! dit Robert. Ah ! voici un
ruisseau qu'on sauterait  pieds joints... Cette fameuse inondation
dont on nous parlait tant ressemble un peu aux terribles uhlans,
rsums dans la personne de notre ami Bibandier.

--C'est le pays des btons flottants, repartit Blaise ranim  l'espoir
prochain d'un bon gte; si nous appelions le passeur?...

--Au bac!... au bac!... cria Robert.

Personne ne rpondit sur l'autre rive.

Ils rptrent leur cri, et durant deux ou trois minutes, ils
s'enrourent  l'unisson.

--En dfinitive, dit Robert que rien ne pouvait entamer, il ne serait
peut-tre pas mauvais de passer ce ruisseau  la nage... Les uhlans, la
tempte, et, pour finir, un bain... avec cela on peut se prsenter tout
nus!

Blaise criait:

--Au bac!... hol le passeur!... au bac!

Ils avaient mis pied  terre tous les deux.

Depuis quelques minutes, ils entendaient derrire les collines le son
rauque d'une trompe et des clameurs lointaines dont ils ne saisissaient
point le sens.

Blaise tait vaguement effray.

--coute!... murmura-t-il; la trompe se rapproche...

--C'est un homme  cheval, rpliqua Robert.

--Que diable signifie tout cela?...

En ce moment le messager passa au grand galop sur l'autre rive en
jetant son cri:

--L'eau!... l'eau!... l'eau!...

Blaise eut un frisson.

--Rebroussons chemin, pronona-t-il d'une voix dj effraye.

Robert haussa les paules.

--Quand le ruisseau crotrait d'un pied, dit-il, nous en aurions
jusqu'au genou... La belle affaire!...

Un fracas sourd se faisait derrire les collines.

Bientt une masse blanche et phosphorescente se prcipita dans la gorge
avec un mugissement.

Les deux chevaux se dressrent sur leurs jarrets et reniflrent
bruyamment; puis ils firent en mme temps un bond en arrire et
s'enfuirent au grand galop.

--Nous sommes perdus!... balbutia Blaise qui essaya de s'enfuir  son
tour.

Mais il sentit un froid subit  ses pieds, puis tout le long de son
corps: il perdait plante.

Il y avait six pieds d'eau  l'endroit o Robert et lui taient debout
nagure, et l'inondation furieuse les entranait avec une violence
inoue.

Ils ne voyaient rien dans les tnbres profondes, sinon cette
phosphorescence faible qui est  la surface de l'eau bouillonnante.

Ils criaient au secours de toutes leurs forces, mais il leur semblait
que ces cris impuissants devaient se perdre parmi les mille bruits qui
les entouraient.

Ils luttaient, mais sans espoir. C'tait l'heure de la mort.




VIII

LE DRIS.


Le bac o Ren de Penhol venait de monter, en compagnie de Benot
Haligan le sorcier tait un lourd et grossier chaland qui avait fait un
long service, et dont les ais mal joints donnaient passage  l'eau.

Le courant l'entranait rapidement dans la direction des marais de
Glnac. La perche de Ren, trop courte, touchait  peine le fond du lit
de l'Oust. Le chaland tournait sur lui-mme et allait  la grce de
Dieu.

Benot Haligan se tenait debout et immobile au centre du bateau,
comme s'il lui et suffi, pour l'acquit de sa conscience, de partager
le danger de son matre.

Depuis que Ren de Penhol se trouvait au milieu de l'inondation,
le travail dsespr auquel il se livrait et les mille bruits qui
l'entouraient l'empchaient de reconnatre la direction des cris de
dtresse.

Il les entendait bien encore, mais faiblement, et ces cris, loin de se
rapprocher, semblaient s'loigner sans cesse.

Le matre de Penhol faisait des efforts incroyables pour arrter ou
changer la marche du bateau, mais il tait toujours dans le lit de
l'Oust, et le fond lui manquait.

Le premier clair qui ouvrit les nuages lui montra Penhol et la double
colline dj dans le lointain. Autour de lui l'inondation tendait une
vaste nappe d'eau.

Il cessa de percher et prta l'oreille. Les cris de dtresse ne
parvenaient plus jusqu' lui.

Alors il jeta la perche au fond du chaland et s'assit, dcourag, sur
le bord. La sueur inondait son front, ses penses se mlaient confuses,
et il n'avait plus de force.

--Notre monsieur, dit auprs de lui la voix tranquille du passeur de
Port-Corbeau, nous allons comme a tout droit au tournant de la
_Femme Blanche_.

Penhol releva la tte et sentit comme un superstitieux mouvement de
frayeur en voyant auprs de lui la haute et sombre stature de Benot
Haligan. Il ne croyait point aux sorciers, mais on n'est pas pour
rien fils des campagnes bretonnes. Une heure vient o l'homme fait se
rappelle les terribles histoires qui bercrent son enfance. La fibre
du merveilleux, cette mystrieuse corde tendue au fond du coeur de
tout Breton et qui ne s'agite qu' la pense des choses de l'autre
monde, peut rester muette bien longtemps et vibrer tout  coup dans la
conscience tonne.

Le passeur prenait aux yeux de Penhol, en ce moment, une taille
surhumaine. Penhol avait un voile sur la vue, au travers duquel il
pensait apercevoir l'norme fantme de la _Femme Blanche_, planant
au-dessus du gouffre avide.

--Les pauvres malheureux y sont arrivs peut-tre avant nous!
murmura-t-il en frissonnant.

--Non, rpondit le passeur.

Sa voix, que la vieillesse brisait d'ordinaire, semblait ferme et grave
en ce moment solennel.

Un sentiment dont Penhol n'aurait point su se rendre compte
l'empchait d'implorer l'aide de son lugubre compagnon.

--Savez-vous donc o ils sont? demanda-t-il enfin pourtant.

--Oui, rpliqua Benot.

--Eh bien! pourquoi ne prenez-vous pas la perche?

--Parce que vous ne me l'avez pas ordonn.

--Qu'est-il besoin?...

Le passeur l'interrompit.

--Penhol, dit-il d'un ton triste, je n'ai pas beaucoup de jours 
vivre dsormais... mon corps est  vous, mais je veux garder mon me...
Je vous ai donn un bon conseil, c'est tout ce qu'un serviteur peut
faire... Voulez-vous encore sauver ces trangers au risque de votre vie
sur cette terre et de votre salut dans l'autre monde?

--Je le veux!... pronona Penhol  voix basse.

--Eh bien! donnez-moi vos ordres tout haut, afin que Dieu et le dmon
les entendent... Je sais bien que je ne sauverai pas mon corps... ces
gens me tueront: c'est la loi mystrieuse... Mais la Vierge aura piti
de ma pauvre me!

--Et moi?... murmura involontairement Penhol.

--Vous?... Avant de vous tuer, ils vous damneront!

Il y eut un silence dans le bateau qui fuyait toujours emport par
l'eau bouillonnante.

Ren de Penhol eut honte de lui-mme.

--Folie que tout cela! s'cria-t-il; prends la perche et travaille.

--Vous m'ordonnez de les sauver? dit le vieux Benot d'une voix lente
et emphatique.

--Je te l'ordonne!

--Une fois...

--Oui!

--Deux fois...

--Oui!

--Trois fois...

Penhol frappa de son pied les planches vermoulues du chaland.

--Cent fois! s'cria-t-il; c'est en laissant mourir des chrtiens sans
secours qu'on livre son me  Satan; marche!

Le passeur prit dans un coin du bac la pelle  puiser l'eau et s'en
servit comme d'une rame pour quitter enfin le lit de la rivire o sa
perche n'aurait point trouv fond. La lourde barque cda lentement 
l'effort, tourna une dernire fois sur elle-mme et entra dans des eaux
plus tranquilles.

Haligan saisit alors la perche et trouva aisment le fond. Le
chaland nageait au-dessus de ces grandes prairies que nous avons vues
nagure couvertes de troupeaux.

--Prends garde de faire fausse route, dit Penhol; nous devons tre
bien loin!...

--Nous sommes en face du bourg de Glnac, rpliqua le passeur; juste 
moiti chemin du Port-Corbeau et de la _Femme Blanche_... Si je peux
tomber sur un contre-courant, nous ne mettrons pas plus de temps 
monter que nous n'en avons mis  descendre...

Tout en parlant, il perchait avec zle. La nuit tait si profonde
qu'on n'apercevait absolument rien autour du bateau, et pourtant nulle
hsitation ne se trahissait dans la manoeuvre de Benot le sorcier.
Il allait, suivant dans les tnbres une route directe et invisible.
Nul autre que lui n'aurait pu reconnatre les indices vagues et
mystrieux qui lui servaient de boussole.

Penhol, debout au milieu du bateau, tremblait de froid et dvorait son
impatience.

--Depuis le temps que nous marchons, murmura-t-il, nous devrions
entendre leurs cris.

--a ne va pas tarder, rpliqua le passeur; je sais o je vais comme
s'il faisait grand soleil... et je sais o ils sont comme si je les
voyais... coutez!

Penhol tendit l'oreille avec avidit; mais il ne saisit d'autre
bruit que le sourd fracas de l'orage.

--Il y a trois choses possibles, reprit le passeur: ils ont t
entrans vers le tournant... ils ont gagn l'autre rive  la nage...
ou bien ils se sont accrochs aux grands saules qui bordent la prairie
sous la route de Redon... S'ils sont dans les saules, nous allons les
entendre tout  l'heure... coutez encore!

Cette fois, un cri faible et perceptible  peine arriva jusqu'aux
oreilles de Penhol.

--En avant! s'cria-t-il veill tout  coup par cette voix de la
dtresse.

Ses mains ttaient le fond du chaland pour chercher une seconde perche.

--Vous pouvez bien patienter quelques minutes..., murmura le vieillard,
car vous aurez toute votre vie pour regretter notre besogne de cette
nuit!

--En avant!... en avant!...

Le passeur n'en travaillait ni moins ni davantage. Il allait, tantt
 droite, tantt  gauche, se couchant sur sa perche flexible et
louvoyant avec une adresse incroyable au milieu des mille courants qui
se croisent sur l'tendue des marais.

Le vent portait. On entendait maintenant, distincts et fatigus,
les cris des malheureux en souffrance. Penhol se faisait un porte-voix
de ses deux mains pour leur rpondre.

Deux ou trois minutes encore, et le chaland touchait les branches
baignes des saules.

Robert et Blaise taient dans l'eau jusqu'aux aisselles. Ils
s'accrochaient des deux mains aux troncs chancelants des deux plus
grands saules, et sentaient le niveau de l'inondation monter lentement
le long de leurs poitrines.

Depuis que la premire irruption du _dris_ les avait emports
violemment, aucune voix n'avait rpondu  leurs cris de dtresse.

Nulle part le moindre rayon d'espoir ne se montrait dans ces tnbres
terribles qui les environnaient.

Ils ne voyaient rien, sinon l'cume tournoyante; et l'cume montait,
montait aux troncs des saules, qui flchissaient sous le poids de la
nappe d'eau comme des roseaux battus par le vent.

Leurs mains se crispaient autour de leurs appuis frles. Ils ne se
parlaient point; ils criaient.

Quand la voix de Ren de Penhol arriva jusqu' eux pour la premire
fois, leur agonie durait depuis bien longtemps. Leurs bras tendus
faiblissaient, et ils sentaient venir avec dsespoir le moment
prochain o il leur faudrait lcher prise.

Ils se turent tous les deux  la fois.

--As-tu entendu? demanda Robert qui n'osait point croire au tmoignage
de ses oreilles.

--Oui, rpondit Blaise, mais vont-ils nous trouver?...

--Ils sont bien loin encore, et je n'ai plus de forces!

--Il me semble que mes doigts sont morts!...

Ils prirent haleine et poussrent ensemble un appel retentissant.

Cet appel eut comme un cho, faible encore, mais distinct.

--Ils viennent!... dit Robert avec un lan de joie; si Dieu nous sauve,
Blaise, il faudra faire pnitence et vivre en chrtiens!

--Pour ma part, je le promets, dit Blaise du fond du coeur.

--Et moi je le jure!

La voix du sauveur invisible se rapprochait.

--Hol!... disait-elle, courage!... tenez-vous ferme!

--Au secours!... au secours!... rpliqurent  l'unisson Robert et
Blaise.

Ils commenaient  entendre le bruit de la perche frappant contre les
bords du chaland.

--Oh! oui, reprit Robert, je veux changer de vie!... plus de
mensonges!...

--Plus de mauvais coups! dit l'Endormeur repentant et pntr.

--Une vie honnte!

--Qu'importe la pauvret, quand on a une bonne conscience?

L'eau montait toujours et passait par-dessus leurs paules. Ils
parlaient bien sincrement.

Quelques secondes s'coulrent. Robert distingua le premier dans
l'ombre la forme noire du chaland. Cette bienheureuse vision porta une
notable atteinte  son esprit de pnitence.

--Attention! murmura-t-il, tout est peut-tre pour le mieux... et nous
allons arriver  Penhol par la bonne porte...

--Est-ce que tu penses encore  a? dit Blaise qui gardait son accent
contrit.

--Regarde!... reprit Robert.

L'Endormeur aperut le chaland  son tour.

--Ah diable!... fit-il, c'est diffrent!...

Benot Haligan poussa le bateau jusqu'au saule o se retenaient nos
deux voyageurs; puis il planta sa perche  l'arrire et se tint le plus
loin possible des trangers. Le matre de Penhol opra tout seul le
sauvetage.

Robert et Blaise, cependant, ne voyaient point leur sauveur et le
prenaient pour quelque fermier du pays.

Robert, en touchant du pied le bateau, avait repris son rle avec un
sang-froid hroque.

--Que Dieu vous rcompense, mon brave ami! dit-il en s'asseyant,
puis, sur l'un des bancs. Vous avez sauv la vie  un homme qui, ce
matin encore, aurait pu vous rcompenser royalement et faire de vous le
mtayer le plus riche de la contre... Mais,  l'heure qu'il est, me
voil plus pauvre qu'un mendiant.

--Mon malheureux matre!... soupira Blaise en domestique fidle et
dvou.

--Ne murmurons point, reprit Robert, le ciel pouvait nous prendre aussi
nos vies.

--Vous avez perdu quelque chose?... demanda le matre de Penhol,
tandis que Benot Haligan perchait en silence dans la direction de
Port-Corbeau.

--J'ai perdu de bien grosses sommes, mon brave ami, rpondit Robert
tristement; et pour les remplacer il me faudra attendre longtemps,
car mon pays est au del de l'Ocan... Mais pour ce qui vous regarde,
j'espre que vous ne perdrez pas tout, et que M. le vicomte de Penhol
me viendra en aide pour payer cette dette sacre.

--Vous connaissez le vicomte de Penhol?... demanda Ren avec
tonnement.

Benot Haligan se prit  couter de toutes ses oreilles.

Un faux pas pouvait perdre ici  tout jamais le jeune M. Robert de
Blois et son cuyer fidle. Mais sa bonne toile le servit.

--Je suis tranger, rpliqua-t-il, et je n'ai jamais vu le vicomte
de Penhol. Mais je venais dans cette partie de la Bretagne pour une
affaire qui le regarde, ainsi que sa famille; j'avais lieu de penser
qu'il serait mon oblig... Dsormais les rles sont intervertis, et
je vais tre contraint d'implorer son hospitalit, qui est ma seule
ressource.

Une foule de questions se pressaient sur la lvre de Ren, mais il les
contint pour rpondre seulement:

--L'hospitalit de Penhol ne manque  personne, monsieur; nous allons
vous conduire au manoir.

Le chaland touchait l'arrivoir du Port-Corbeau. Ren de Penhol aida
successivement les deux voyageurs  dbarquer.

--Prenez mon bras, dit-il  Robert; la cte est rude; Benot, soutiens
l'autre tranger.

--Pas pour tout l'or de la terre!... rpondit le passeur qui s'loigna
de Blaise comme on et fait d'un homme atteint de la peste.

Il gagna sa loge situe  une centaine de pas de l, et dcrocha
la petite lanterne suspendue au-dessus de la porte. Puis il revint vers
Penhol et ses deux htes qui montaient lentement la colline.

Il porta la lumire de sa lanterne sur le visage de Robert, puis sur
celui de Blaise, et les examina durant quelques secondes en silence.

--Penhol! Penhol! dit-il ensuite de sa voix creuse et pleine
d'emphase, vous l'avez voulu!... Que Dieu vous pardonne!

Une de ses mains touchait l'paule du matre, l'autre dsignait Robert
de Blois.

--C'est lui!... ajouta-t-il plus bas. La ruine et le crime sont l!...
Je suis bien vieux... mais je verrai trois belles-de-nuit de plus sous
mes saules avant de mourir... trois nobles filles!... Penhol! Penhol!
le malheur est sur votre maison!... Prenez garde!...

Robert n'avait pu s'empcher de tressaillir en apprenant ainsi 
l'improviste le nom de son sauveur.

Ren, que la surprise avait tenu d'abord immobile, se tourna vers le
passeur avec colre; mais celui-ci se dirigeait  grands pas dj vers
sa loge.

Et tout en marchant il grommelait:

--Le malheur est sur lui!... et le malheur est sur moi. Mais moi,
la sainte Vierge aura piti de mon me!

Il entra dans sa cabane et replaa tant bien que mal la porte sur ses
gonds.

Quand Penhol et ses htes passrent devant le seuil, la loge tait
solidement barricade.




IX

UN HOTE CHARMANT.


Il y avait une demi-heure environ que Robert de Blois et son domestique
Blaise avaient franchi le seuil du manoir de Penhol.

La famille et ses htes taient rassembls dans la salle  manger
autour d'une grande table en bois de chne dont la nappe couvrait 
peine une moiti.

On tait en train de souper sur le haut bout de cette table. L'autre
extrmit demeurait nue et dserte.

Sur la nappe d'une blancheur clatante, il y avait abondance de
mets. Aux quatre coins, de hautes et belles cruches en faence brune,
pleines de cidre nouveau, avaient encore leur couronne de mousse.

Le _bndicit_ avait t prononc par Madame; les assiettes taient
pleines; on mangeait d'excellent apptit.

Robert de Blois s'asseyait  la droite du matre de Penhol; il avait
 sa gauche Madame, qui, dans les jours froids de l'hiver, abandonnait
volontiers son poste d'honneur au centre de la table pour se rapprocher
de la chemine.

Derrire Robert, se tenait Blaise,  qui l'on avait donn, comme  son
matre, un habillement sec.

L'Endormeur faisait son apprentissage de valet de chambre. Il y allait
de bon coeur, et se trouvait assurment mieux l qu'entre les
branches de son saule. Nanmoins son oeil comptait avec mlancolie
les excellents morceaux dvors par Robert.

Il se demandait peut-tre si c'tait un prsage, et si, en toutes
choses, lui, Blaise,  cause de la position qu'il avait accepte, ne
serait point contraint  vivre sur les restes de Robert...

Celui-ci, tout en mangeant d'un merveilleux apptit, employait son
temps le mieux qu'il pouvait.

Grce aux renseignements du pre Graud, il avait mis un nom, ds
le premier coup d'oeil, sur chacune de ces figures inconnues.

La description de l'aubergiste, exacte et complte, lui tait un garant
de l'exactitude des autres dtails puiss  la mme source.

Et pourtant, si l'on passait des personnes  l'ensemble de cet
intrieur campagnard, les notes fournies par matre Graud semblaient
tourner un peu  l'exagration.

Robert, qui travaillait de l'oeil presque autant que de la mchoire,
cherchait en vain autour de lui ces symptmes annoncs de drame latent
et intime, qui lui et donn tant de facilit pour pcher en eau
trouble.

Toutes les figures lui semblaient d'un calme dsesprant. Il ne voyait
l qu'une jeune mre, heureuse entre son mari et son enfant. Le reste
de l'assemble, l'oncle Jean, ses filles, Vincent et Roger compltaient
pour lui une de ces belles et bonnes familles, dont la flicit
uniforme, et lgrement ennuyeuse, ferait l'effroi de nombre de gens
malheureux dans nos villes.

Le lecteur, rest sous l'impression de la scne du salon de Penhol,
aurait lui-mme prouv, pour un peu, la surprise de Robert. L'aspect
avait en effet chang. Ce n'tait plus ce sombre silence, pesant
nagure sur les htes du manoir et coup,  de rares intervalles,
par des paroles de triste augure.

L'arrive d'un tranger, qui est toujours un vnement dans ce coin
recul de la Bretagne, empruntait ici aux circonstances qui l'avaient
accompagne une motion d'intrt et de curiosit. Il ne faut pas
entrer brusquement dans le ruisseau dont on veut scruter le cours
tranquille. L'eau se trouble, le poisson se cache, et ce luisant
caillou que vous vouliez voir de plus prs a disparu sous la vase
souleve par votre pied imprudent.

Robert se faisait cran  lui-mme.

En outre, il faut bien le dire,  l'heure o nous avons pntr pour
la premire fois dans le manoir, Ren avait auprs de lui un flacon
d'eau-de-vie  moiti vide. Or Penhol  jeun tait un mari confiant et
doux, mais il avait l'ivresse farouche, et l'alcool changeait en noires
visions les souvenirs douloureux qui taient au fond de son me.

L'expdition sur le marais avait entirement dissip les fumes de
l'eau-de-vie. Son cerveau tait libre, et la conscience qu'il avait
d'avoir sauv la vie  deux hommes lui mettait du contentement au
coeur.

Seul, parmi les convives qui entouraient la table, l'oncle Jean avait
gard la mlancolie que nous avons vue nagure sur son vnrable
visage. Seul il songeait encore  celui dont le nom, prononc 
l'improviste, avait produit une sensation si pnible, une heure
auparavant, parmi les htes de Penhol. Mais le coeur de l'oncle Jean
n'oubliait jamais l'absent, et il ftait silencieusement au fond de
son me aimante et bonne ce jour anniversaire du dpart de l'an de
Penhol.

Tout le reste de l'assemble s'occupait normment de l'tranger.
L'homme de loi et le bon matre d'cole le considraient avec cette
attention curieuse que nos badauds de Paris mettent  lorgner un
thiopien ou un O-jib-be-was. Les jeunes filles admiraient sa tte
expressive et belle. Roger voyait,  tout hasard, en lui un hros de
roman. Vincent, au contraire, prouvait  le contempler un sentiment
hostile, et tchait en vain de s'expliquer  lui-mme cette instinctive
aversion.

Ses yeux allaient incessamment de l'tranger  Blanche de Penhol,
comme s'il et redout pour l'enfant un danger inconnu...

--A votre sant, mon cher hte! dit Robert en portant son verre  ses
lvres; et, pour la centime fois, recevez mes actions de grces...
Sans vous, Dieu sait o je serais  cette heure!

--Je n'ai fait que mon devoir, rpliqua le matre de Penhol.

--Ce n'tait pas ainsi que l'entendait votre sombre pilote! reprit
Robert en souriant.

--Benot Haligan est un digne coeur! dit Madame; il a sauv bien des
malheureux en danger de mort... mais son esprit est faible... et nos
campagnes ont des prjugs un peu sauvages...

Robert s'inclina respectueusement.

--C'est un pays heureux et bni, madame, murmura-t-il, que celui o
Dieu a mis dans le coeur des puissants le remde  l'ignorance du
pauvre...

Bien que nous ayons vu Robert en parfait compagnonnage avec le gros
Blaise et Bibandier, il n'avait pas t sans frquenter probablement
meilleure compagnie; car,  l'occasion, il savait prendre des manires
lgantes et courtoises. Peut-tre, dans un de ces salons modles
qui font la gloire de nos aristocratiques faubourgs, les habiles
eussent-ils distingu quelques taches lgres dans son jeu: nous disons
peut-tre; mais  Penhol, son ton semblait exquis, et  chacune de ses
paroles haussait, en quelque sorte, le pidestal de sa supriorit.

Si quelqu'un prouvait un peu de gne, ce n'tait pas lui assurment,
mais bien le matre de Penhol.

Quant  Madame, ses grces simples et nobles valaient pour le moins
cet ensemble de conventions subtiles qui est la science du monde.

--On m'avait bien dit, reprit Robert, ce que je trouverais 
Penhol!... Mais certaines gens ont le bonheur d'tre ainsi faits que,
pour eux, la renomme est toujours au-dessous de la vrit... Peut-tre
ne dois-je pas rester en France bien longtemps dsormais... Quoi qu'il
en soit, j'aurai vu ce que d'autres cherchent en vain parfois toute
leur vie... la maison d'un vrai gentilhomme!...

Penhol rougit d'orgueil.

Robert tendit son assiette vide par-dessus son paule, et Blaise la
prit en poussant un gros soupir.

Robert se retourna vivement.

--Comment! s'cria-t-il avec une bont charmante, c'est toi qui es l,
mon pauvre garon?

--J'ai voulu servir monsieur..., commena Blaise.

--Va-t'en bien vite! interrompit Robert. Madame, veuillez me pardonner,
je vous en prie... mais Blaise est un domestique comme on n'en voit
gure... J'ose rclamer pour lui une part des bonts dont vous voulez
bien me combler.

Tout le monde,  commencer par le matre de Penhol et Madame, sut
gr  Robert de ce bon mouvement. Ce n'tait pas seulement un homme
d'une distinction rare, c'tait encore un gnreux coeur.

On prouve un plaisir vritable  dcouvrir ainsi des qualits
srieuses chez l'homme qui a su plaire au premier aspect. Les jeunes
filles et Madame remercirent l'tranger du regard, et Blaise
reconnaissant gagna l'office.

Le souper durait depuis vingt minutes, et il y avait bien une heure que
Robert tait entr  Penhol; nanmoins, et malgr cette circonstance
que Robert avait parl, dans le bateau, d'une mission dont il tait
charg pour le matre du manoir, aucune question ne lui avait t
adresse.

C'tait,  coup sr, de la fine fleur d'hospitalit. Mais Robert
ne l'apprciait point. Il et prfr un empressement indiscret et
curieux, parce qu'il avait son histoire toute prte.

Voyant, cependant, que la question ne venait point, il se rsigna 
prendre la parole.

--Vicomte, dit-il en tendant la main au matre de Penhol avec un
laisser-aller tout aimable, il ne me convient pas de me prvaloir de
votre rserve, et je veux que vous sachiez,  tout le moins, le nom de
l'hte que le hasard vous envoie... Je m'appelle Robert de Blois.

Penhol s'inclina.

--C'est un vieux nom breton, dit-il; vous devez connatre cela, mon
oncle?

L'oncle Jean, comme presque tous les vieux gentilshommes de campagne,
tait un vivant armorial.

--Certes, rpliqua-t-il, nous avons plusieurs familles... et sans
parler de la maison ducale dont un membre porta ce nom, il y a les de
Blois de Quimper et les de Blois de Moncontour...

--Ma famille tait, en effet, originaire de basse Bretagne, reprit
Robert; mais je ne puis prtendre qu' une parent bien loigne avec
les races honorables dont vous me parlez, monsieur... car mes pres
habitent l'Amrique depuis fort longtemps dj.

L'oncle Jean murmura en recueillant ses souvenirs.

--J'y suis!... ce doit tre cela!... Un chevalier de Blois, du nom
d'mery, fut contraint d'migrer lors de l'dit de Nantes...

Robert regarda l'oncle avec admiration.

--Il est de fait, dit-il, que mon bisaeul portait le nom d'mery!...
Quoi qu'il en soit, j'ai quitt Boston, rsidence de mon pre, pour
venir traiter en France des affaires assez considrables... Une
de ces affaires m'appelait dans ce pays... Depuis mon arrive en
France, je n'avais pas eu d'aventures... Paris et ses filous
m'avaient laiss ma bourse... Ma chaise de poste avait roul, de nuit
comme de jour, sans tre arrte jamais par aucun de ces bandits
classiques qui deviennent presque aussi rares que les revenants...
mais, aujourd'hui, je me suis ddommag, je vous jure!... Voici mon
histoire en deux mots... Je suis arriv ce matin  Redon, porteur de
valeurs importantes... j'avais une mission  remplir dans l'intrieur
du pays... Le bon aubergiste de Redon, matre Graud, ne m'a pas
laiss ignorer les dangers de la route... mais je n'y voulais point
croire... et d'ailleurs je tenais essentiellement  remplir moi-mme
mon message... Je suis parti;  une lieue de Redon, j'ai rencontr des
bandits qui m'ont dvalis.

--Les uhlans!... murmura-t-on  la ronde.

--Je ne saurais pas vous dire au juste... C'tait une arme entire de
coquins  mines pouvantables!

--Et ils vous ont tout pris?... demanda Madame.

--Tout mon argent... Mais ces brigands ne me paraissent pas arrivs 
un degr trs-avanc de civilisation, car ils laissrent dans ma valise
mon portefeuille, bourr de bank-notes.

--Ah!... fit-on avec contentement autour de la table.

--Permettez!... je n'en suis pas beaucoup plus riche... Ma valise et
tous les papiers qu'elle contenait sont maintenant bien loin si votre
infernale rivire a continu de courir le mme train...

--C'est vrai!... le _dris_!... murmura l'assemble qui prenait au
rcit et  l'homme un intrt de plus en plus vif.

Les deux charmantes filles de l'oncle Jean oubliaient de manger pour
le regarder. Elles coutaient, bouche bante, et ne dtachaient point
de l'tranger leurs yeux hardis  force de candeur. Elles prouvaient
au mme degr toutes les deux un sentiment trange et nouveau. Une
corde, qui tait reste muette jusque-l, vibrait nergiquement au fond
de leur me. Un horizon inconnu s'largissait tout  coup au-devant
d'elles.

On et dit qu'elles entrevoyaient le monde...

Au nom de Paris, elles avaient chang un rapide regard, et un clair
s'tait allum dans leurs prunelles.

Blanche, timide enfant, se cachait  demi derrire sa mre et regardait
 la drobe. Roger admirait de tout son coeur; il n'avait jamais
rien vu de comparable  ce brillant cavalier, garant tout  coup
sa fine lgance au milieu des landes bretonnes.

Quant  Vincent, il gardait toujours sa physionomie rude et sombre.

Le matre d'cole et l'homme de loi, placs cte  cte au bas bout de
la table, avaient surtout envie de savoir ce que contenait d'argent la
fameuse valise.

--On a retrouv plus d'une fois sur le gazon du marais, dit le
pre Chauvette avec modestie, des objets perdus dans le trajet de
Port-Corbeau.

--Je promettrais de grand coeur mille louis, s'cria Robert vivement,
 celui qui me rapporterait ma valise!

L'homme de loi prit note de cet engagement, et fit dessein d'aller le
lendemain de grand matin  la pche.

Robert poursuivit en souriant:

--Mais il ne faut jamais compter sur les miracles, et j'aurais mauvaise
grce  me plaindre du sort!... Je ne puis pas dire que je ne regrette
point les sommes perdues, car je suis loin de ma famille, et la
position d'un tranger sans argent me parat peu enviable... mais, en
dfinitive, ce sont quelques milliers de louis de moins, voil tout!...
Se laisser abattre pour si peu serait indigne d'un gentleman... Mon
cher hte, je bois  votre sant!

Tout parlait en faveur de cet homme. Ses derniers mots avaient t
prononcs avec une franche bonne humeur. Cela indiquait d'abord une
grande fortune, ce que personne ne ddaigne; en outre, ce qui faisait
plus d'impression encore sur la plupart des convives, cela dnotait une
vritable hauteur d'me. On ne rencontre pas tous les jours un homme
parlant avec gaiet d'une perte semblable. Robert gagnait  chaque
instant dans l'estime des htes de Penhol.

--Une chose dont je me console moins facilement, reprit-il, c'est de
n'avoir plus entre les mains certaine correspondance qui m'avait t
bien chrement recommande... Il y avait dans cette valise, M. de
Penhol, de quoi payer avec du bonheur la vie que vous m'avez rendue.

Une nuance de curiosit plus vive se peignit dans tous les regards. On
ne comprenait point encore.

Robert gardait le silence, et paraissait attendre une question.

Le matre de Penhol, au contraire, semblait craindre d'interroger.

--L-bas, sur le chaland, dit-il enfin cependant, je crois que vous
avez parl d'un message dont vous tiez charg pour le vicomte de
Penhol?

--Cela est vrai, mon cher hte.

--M'est-il permis de vous demander...?

--Un message qui venait de bien loin!

--D'o venait-il?

--De New-York.

Penhol fit un geste de surprise. La belle et calme figure de Madame
exprima enfin un mouvement de curiosit.

--New-York?... rpta Penhol. Je ne connais personne  New-York.

La paupire du jeune M. de Blois se baissa. Son regard, furtif et
rapide, fit  la drobe le tour de la table.

--En tes-vous bien sr?... murmura-t-il.

Il examinait  la fois Madame, qui gardait son sourire doux et
courtois, le matre du manoir et le vieil oncle Jean, dont la rverie
inclinait de nouveau la tte pensive.

Avant que Penhol et rpondu, Robert poursuivit d'une voix lente et
basse:

--L'an de Penhol serait-il oubli dans la maison de son pre?

Si Robert avait voulu frapper un coup violent, il dut tre satisfait de
l'effet produit.

Un nuage voila tous les fronts  la fois. Tous les regards se
baissrent.

Penhol, qui portait en ce moment son verre  ses lvres, le laissa
chapper, et le verre se brisa.

Madame tremblait, immobile et ple.

L'oncle Jean ressemblait  un homme qui n'en croit pas le
tmoignage de ses oreilles.

Il s'tait lev  demi, et s'appuyait des deux mains  la table. Ses
yeux bleus, timides et doux d'ordinaire, se fixaient maintenant sur
l'tranger avec une inquitude avide.

Robert mettait toute sa force  contenir l'expression de triomphe qui
voulait envahir ses traits. A voir la tranquillit heureuse de la
famille, il avait dout un instant de l'arme qu'il avait entre les
mains.

A prsent, plus de doutes! L'arme tait bonne et savait le dfaut de
tous ces coeurs!

Il releva la tte. Son oeil tait svre et froid comme celui d'un
juge.

On entendait, dans le silence, les respirations courtes et oppresses.

--Ai-je bien entendu?... dit enfin l'oncle Jean dont l'motion
touffait la voix; a-t-on parl de Louis de Penhol?

--J'ai parl de l'an de Penhol, rpondit Robert de Blois.

--Et vous avez prononc le mot d'oubli?... reprit le vieillard dont les
yeux se mouillrent de larmes. Oh! il y a ici plus d'un coeur qui
garde son souvenir!

Ren l'interrompit; l'effort qu'il faisait pour parler tait visible.

--Monsieur, dit-il en s'adressant  Robert, tout le monde ici aime
le chef de la maison de Penhol... Je ne suis que le cadet... et le
jour o Louis voudra revenir, je lui rendrai avec joie la place de
notre pre.

L'oncle Jean avait quitt sa place et faisait d'un pas chancelant le
tour de la table pour se rapprocher de l'tranger. On entendait le bois
de ses sabots rsonner contre les dalles, et les longs cheveux blancs
qui couronnaient son front vnrable tombaient sur la bure grossire de
sa veste de paysan.

--Bien parl, mon neveu!... dit-il en touchant la main de Ren qui
dtourna les yeux; Dieu vous bnira, car vous tes un digne fils de
Penhol... Moi, je ne suis qu'un pauvre vieillard, poursuivit-il en se
tournant vers le jeune M. de Blois, mais j'aimais mon neveu Louis comme
on aime le plus cher de ses enfants!... Parlez, monsieur... Est-ce une
bonne nouvelle que vous apportez?... ou me faut-il prendre le deuil
jusqu'au dernier jour de ma vie?...

Robert entendit un soupir d'angoisse soulever la poitrine de Madame.

Penhol l'entendit aussi, peut-tre, car il se pencha en avant, puis
en arrire, pour interroger le visage de Marthe. Mais le jeune M.
de Blois, soit hasard, soit bonne volont, fit deux mouvements
pareils, et le matre de Penhol ne put rien voir.

Autour de la table, on songeait au rve de l'Ange qui avait vu l'an
couch sur l'herbe et blme comme un mort.

Quand Robert de Blois reprit la parole, chacun retint son souffle pour
couter mieux.

--J'apporte de bonnes nouvelles, dit-il, et heureusement ma msaventure
n'y peut rien changer... Louis de Penhol, qui est mon ami, m'a charg
d'embrasser son frre et m'a pri de lui renvoyer des dtails sur toute
la famille.

L'observateur le plus clairvoyant n'aurait point su dfinir les
sentiments contraires qui venaient en quelque sorte se heurter sur la
physionomie du matre de Penhol; d'abord un lan d'affection revenue,
un mouvement vif et sincre de tendresse fraternelle; puis quelque
chose de glacial, de la dfiance et de la peine.

Le bon oncle Jean avait pris la main de Robert et la serrait en
pleurant, parce que Robert avait dit:

--Je suis son ami...

Ce fut lui qui fit ces questions obliges qu'on aurait voulu entendre
tomber de la bouche du matre du manoir:

--O est-il? que fait-il? va-t-il nous revenir?... Pense-t-il  nous,
lui qu'on aime tant?... Est-il toujours beau, noble, fort?...
Est-il heureux?...

Autour de la table, les convives se rappelaient  voix basse tout ce
qu'on disait dans le pays sur l'absent.

On parlait de lui aux veilles, et son nom s'entourait de ce mystrieux
respect que les Bretons accordent aux hros de leurs lgendes...

Il tait si gnreux!...

L'amour que lui portaient les vieillards arrivait aux jeunes gens 
travers les merveilleux rcits du coin du feu. Ce sont des potes,
ces rustiques conteurs assis au foyer des chaumires bretonnes; leurs
regrets faisaient  l'absent un pidestal, et ceux qui ne l'avaient
point connu se le figuraient sous des couleurs presque surnaturelles.

--C'est pourtant moi qui ai t son premier matre! murmura le pre
Chauvette attendri.

--Quel dmon! grommelait l'homme de loi; je n'ai jamais pu lui
apprendre le latin!...

--Il me semble que je le reconnatrais, disait Diane, tant j'ai rv
souvent de lui!...

--Oh!... pas plus que moi! rpondait Cyprienne.

--Moi, s'criait Roger, s'il ne revient pas, j'irai le chercher, ft-il
au bout du monde!...

Les filles de l'oncle Jean auraient voulu tre de jeunes garons,
pour faire et dire comme Roger de Launoy.

Et tandis que toutes ces paroles se croisaient mues, c'tait miracle
de voir l'immobilit morne du matre de Penhol et de Madame.

Robert rpondait  peu de chose prs comme il l'avait fait au pre
Graud dans la salle du _Mouton couronn_.

--Il fera jour demain, ajouta-t-il, et je vous donnerai tous les
dtails... Seulement, peut-tre y avait-il dans les lettres perdues des
choses que je ne pourrai pas vous dire.

--Ces lettres taient pour moi?... demanda Penhol.

--Il y en avait une pour vous, rpliqua Robert.

--Et pour moi?... demanda timidement l'oncle Jean.

--Une aussi.

--Et encore?... dit Penhol.

Robert sembla hsiter. Le souffle de Madame s'arrta dans sa poitrine,
jusqu'au moment o le jeune M. de Blois rpondit enfin:

--Il n'y avait que cela.

Un peu de sang revint alors aux joues ples de Marthe de Penhol. Sa
paupire trembla, et, sous ses longs cils abaisss, on et pu voir
briller une larme.

Robert reprit:

--Il est tard et je suis bien las... Mais je ne voulais pas me reposer
sans savoir les sentiments que l'on gardait ici pour mon pauvre ami
Penhol. Ce que j'ai vu m'a rjoui le coeur... Et la lettre o je lui
parlerai de son frre, de son oncle... de tout le monde, ajouta-t-il
en se tournant lgrement vers Madame, le rendra bien heureux!...
Maintenant, mon trs-cher hte, je vous demande la permission de me
retirer... Et avant de monter  ma chambre, si ce n'est pas abuser de
votre obligeance, je rclame quelques minutes d'entretien particulier.

Penhol se leva vivement, comme si cette requte et rpondu chez lui 
un secret dsir.

--Je suis  vos ordres, dit-il.

Robert de Blois avait retrouv son gracieux sourire. Il salua les
convives  la ronde de la plus galante faon, et serra cordialement la
main de l'oncle Jean.

Mais ce qui enleva surtout les suffrages des jeunes filles et de Roger
de Launoy, ce fut la respectueuse aisance qu'il mit  porter la main de
Madame  ses lvres.

Pourtant ni les deux jeunes filles ni Roger ne pouvaient deviner le
mrite de ces baise-mains-l.

Robert, en effet, en effleurant de ses lvres les doigts blancs de
la chtelaine, avait prononc quelques paroles d'une voix si basse que
Marthe elle-mme eut de la peine  en saisir le sens.

--Madame, avait-il murmur, il y avait trois lettres...

Le visage de Marthe ne changea point, mais sa main devint froide, et
longtemps aprs que Robert eut disparu avec le matre de Penhol,
Marthe restait encore sans mouvement et comme ptrifie.

Autour de la table, les langues dlies se ddommageaient amplement de
leur longue contrainte. On ne tarissait pas en loges sur le jeune M.
de Blois, et Vincent, tout seul, protestait par son silence contre ce
concert de louanges.

On attendit le matre du manoir d'abord sans impatience. Dix heures
sonnrent  la grande pendule, enferme dans son coffre de noyer, puis
onze heures. C'tait une veille inusite.

Penhol, cependant, ne reparaissait point, et les convives durent se
sparer avant son retour.

Les jeunes filles, Roger et Vincent vinrent tendre successivement leurs
fronts au baiser de Madame, qui resta seule avec l'oncle Jean.

Le vieillard s'assit auprs d'elle,  la place occupe nagure par
l'tranger.

Ils demeurrent longtemps ainsi sans changer une parole.

Les grands yeux bleus de l'oncle Jean, fixs sur sa nice avec
mlancolie, disaient une piti profonde et un amour de pre.

Au bout de quelques minutes, deux larmes silencieuses roulrent sur la
joue de Madame.

Le vieillard lui prit la main et la pressa contre son coeur.

--Marthe!... murmura-t-il, ma pauvre Marthe!... que de bonheur perdu!...

--Pour toujours!... balbutia la jeune femme tout en pleurs.

Le vieillard sembla chercher une parole de consolation, mais peut-tre
n'y avait-il point de consolation possible. Il appuya son front
dcourag sur sa main.

--Et que de menaces encore dans l'avenir!... reprit Madame avec
dsespoir.

L'oncle releva sur elle son oeil inquiet.

--Vous ne savez pas, reprit Marthe, cet homme me fait peur!

--Pourquoi?

--Il m'a parl tout bas... et peut-tre sait-il...

Le vieillard eut un sourire confiant.

--C'est un noble coeur que celui de notre Louis! dit-il, et il est
des secrets qu'on ne dit qu' Dieu seul!

       *       *       *       *       *

Il tait plus de minuit lorsque le jeune M. Robert de Blois mit fin
 son entrevue avec le matre de Penhol pour gagner la chambre qui lui
avait t prpare.

Dans un cabinet voisin de cette chambre, on avait dress un lit 
Blaise, qui dormait de tout son coeur.

Robert, au lieu de se coucher, se prit  parcourir sa chambre  grands
pas. Son esprit travaillait; les heures de la nuit s'coulaient; il ne
s'en apercevait point.

Les premiers rayons de l'aube mirent des lueurs grises derrire les
carreaux. La lumire de la lampe plit. Le jour tait venu...

Robert ne se lassait point de mditer.

Il fallut, pour le distraire de ses rflexions profondes, la riante
visite du soleil matinier, qui vint se jouer dans les hauts rideaux de
la croise.

Robert ouvrit la fentre; sa poitrine fatigue respira l'air vif et
frais avec avidit.

C'tait une magnifique matine d'automne. Robert avait devant lui le
grand jardin de Penhol, qui rejoignait de riches gurets, des bois,
des prairies courant le long de la colline jusqu'au bourg de Glnac. Au
bas du coteau, le marais tendait son immense nappe d'eau, qui tait
maintenant tranquille et unie comme une glace. Au loin, le soleil
dorait les sommets des collines de Saint-Vincent et des Fougerays. Sur
l'extrme pointe de la plus haute de ces collines, au milieu d'une
vieille fort majestueusement tage, se dressait l'ancien chteau
seigneurial de Penhol, possd maintenant par la famille de Pontals.

La belle et frache lumire du matin inondait l'opulent paysage.
Impossible de rver un coup d'oeil plus gracieux et plus riche  la
fois.

Robert souriait. Il comptait les gurets, les taillis, les prairies; et
c'tait un regard de conqurant qu'il promenait sur la contre.

Il entra dans le cabinet de Blaise, qui dormait toujours comme un
bienheureux.

--Lve-toi, dit-il en le secouant brusquement.

Le gros garon se frotta les yeux et sauta sur le plancher.

--Diable!... grommela-t-il, je rvais que nous avions emport
l'argenterie du chteau, et que Bibandier, habill en gendarme, nous
conduisait  la prison.

Robert le prit par le bras en haussant les paules, et l'entrana
jusqu' la croise.

--Regarde!... dit-il d'un ton emphatique.

--Tiens, tiens!... s'cria Blaise, dont les yeux taient tombs
tout d'abord sur le marais; ce n'tait pas pour rire tout de
mme!... et il y avait o nous noyer dans cet tang-l!... Vois donc,
M. Robert... on n'aperoit presque plus les saules o nous tions
accrochs... Tout de mme, quelle bonne touche tu avais, en promettant
au ciel de devenir un honnte homme!

Robert fit un geste d'impatience.

--Il s'agit bien de cela! dit-il, c'est par ici que je te dis de
regarder.

--Une jolie campagne, ma foi!

--Oui, rpta Robert en lchant la bride  son enthousiasme, une belle
campagne, mon fils!... Depuis le pied du manoir jusqu' moiti chemin
de ce village que tu aperois l-bas, tout cela fait partie du domaine
de Penhol!

--Notre patrimoine? dit Blaise; c'est assez gentil... Mais ce beau
chteau?... ajouta-t-il en montrant du doigt la maison des Pontals.

Robert hocha la tte d'un air mystrieux.

--Ce sont nos allis naturels, rpliqua-t-il, et la journe ne se
passera pas sans que je fasse une visite  ces braves gens-l... En
attendant, songeons  nos petites affaires.

Il tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, et mit une vingtaine
de louis dans la main de Blaise bahi.

--O as-tu pch cela? murmura ce dernier.

--Pendant que tu ronflais, je travaillais, mon bonhomme... Je
t'expliquerai cela plus tard, si j'ai le temps... Tu vas te rendre 
Redon, ce matin, afin de payer notre dpense et celle de Lola...

--Ah!... fit l'Endormeur, Lola revient sur l'eau?...

--Tu la mneras chez tous les marchands de Redon, reprit Robert,
afin qu'elle se choisisse une toilette superbe!... Le prix n'y fait
rien!... Quand elle aura achev ses emplettes, tu la mettras dans la
plus belle voiture que tu pourras trouver l-bas, et tu me la ramneras
lestement... Tu m'entends bien?... Je veux qu'elle arrive ici avec un
train de princesse!


FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




DEUXIME PARTIE.

LE MANOIR.




I

L'RBE.


Nous sommes aux confins de l'ancien monde, sur une rampe abrupte,
jetant du haut de la falaise jusqu' la grve les degrs gigantesques
d'un escalier de rochers.

La mer est devant nous. A droite et  gauche, les ctes du Finistre
dcoupent leurs bizarres festons de granit noir, sur lesquels tranche,
comme une range sans fin de dents blanches, l'cume de l'Ocan
tourment.

Au dire d'crivains srieux et bien dignes de foi, quand la
tempte gronde sur cette mer houleuse et terrible, c'est jour de
grande fte pour les gens de ce pays. Derrire ces rocs noirs, il y a
une population qui vit de naufrages, et qui, selon le thtre de la
Porte-Saint-Martin, habite d'immenses galeries souterraines o il se
passe un nombre infini de choses dramatiques.

Dans ces grottes surprenantes, qui forment un curieux dcor, tout
acteur reprsentant un Breton doit ramper ou bondir, mais non pas
marcher; hurler ou glapir, mais non pas parler. Ces Bretons sont
des sauvages et des cannibales. Volontiers nos romanciers leur
donneraient-ils la massue et l'oeil farouche de Polyphme; volontiers
nos faiseurs de vignettes, pour raffiner un peu sur la couleur locale,
les dessineraient velus des pieds  la tte comme des orangs-outangs.

Leur rputation est faite dsormais, et quelque jour, sur un thtre
quelconque, nous les verrons manger des femmes et des petits enfants,
au grand plaisir de notre public parisien.

Pauvre Bretagne! elle a pourtant des maires et des adjoints, et des
conseillers municipaux! En conscience, a-t-on le droit de calomnier
ainsi, sans pudeur, des gens qui sont jurs et qui font partie de
la garde nationale? Ah! si seulement la basse Bretagne savait lire,
messieurs les mlodramaturges rendraient bon compte de leurs antiques
fadaises et de leurs balourdises hontes!

L-bas, tout au bout de ce cap aigu qui termine la France, la
civilisation marche peut-tre moins vite que chez nous; mais, au moins,
ne recule-t-elle pas comme aux environs de nos barrires.

Elle marche. Cacus n'est pas plus fabuleux que les prtendus fabricants
de naufrages de la baie des Trpasss. Ceux qui exploitent ces
excentricits formidables se trompent tout bonnement de sicle: ils
auraient plus tt fait de chercher dans notre Paris actuel la cour des
Miracles ou l'htel du roi des ribauds...

Il nous a fallu poser ces prmisses pour avoir le droit de dire que, le
jour o notre rcit se reprend, les rivages d'Ouessant et les falaises
de la cte taient bords d'un rang de curieux, parmi lesquels on n'et
pas trouv un seul de ces froces pcheurs qui sucent le sang tide des
riches ngociants surpris par un naufrage, pas une seule prtresse de
l'le de Sein, pas l'ombre d'un druide.

C'taient tous de bonnes gens, travaillant  la terre ou  la mer,
vivant du poisson conquis dans la baie terrible, ou du bl noir
arros de leurs sueurs; des paysans comme vous en avez tous vu, sauf
que les visages taient ici nergiquement marqus de cette empreinte
mlancolique et  la fois vaillante, particulire  la race bretonne.

Les hommes, avec leurs longs cheveux incultes, les femmes, avec leurs
coiffes blanches o se jouait le vent du large, regardaient de tous
leurs yeux un spectacle qui ne ressemblait  rien de ce qu'on avait vu
de mmoire d'homme, depuis Saint-Pol jusqu' Douarnenez.

Entre la plage, dfendue par d'innombrables brisants, et le soleil qui
s'inclinait de plus en plus vers le niveau de la mer, mettant  la
crte de chaque vague mille tincelles mouvantes, on apercevait quelque
chose d'inconnu et d'inou: une sorte de monstre, nageant sans rame ni
voile au milieu de cette mer flamboyante, et laissant flotter derrire
lui comme une norme chevelure de fume.

Les gens posts sur les falaises du continent voyaient cela confusment
et de trop loin, mais les riverains d'Ouessant, plus rapprochs,
pouvaient distinguer, quand le soleil se voilait  demi sous quelque
nuage, le corps noir et bas d'un navire, d'un vrai navire courant par
le calme avec une vitesse d'enfer.

Ses mts faibles et nus avaient toutes leurs voiles cargues; ils
ne prsentaient pas un seul pouce de toile au vent.

Et pourtant il courait, il courait! Son flanc semblait vomir une longue
trane d'cume, et les rayons du soleil ne pouvaient point percer ce
noir panache de fume qui se droulait au loin derrire lui.

Qu'tait-ce? On se signait avec terreur sur les falaises et le long des
rivages de l'le. On interrogeait les vieillards, qui ne savaient point
rpondre. Et comme l'ide des choses de l'autre monde vient tout de
suite aux esprits bretons, on se disait bien bas que ce navire inconnu,
pouss par une force mystrieuse, tait le fameux vaisseau fantme,
dont les matelots parlent tant aux veilles et que personne n'a vu
jamais.

Le vaisseau qui n'a ni gouvernail ni voiles, et qui, remorqu par la
main de Satan, va plus vite que le vent des temptes...

C'tait sans nul doute le prsage d'un grand malheur. Celles dont
les frres ou les fils taient sur l'Ocan,  la grce de Dieu,
s'agenouillaient et priaient...

Le navire cependant glissait sur la mer tincelante, et semblait se
jouer des mille cueils parsems le long de sa route.

Il suivait une ligne presque parallle au rivage, et sa marche
sinueuse vitait les rochers sous-marins, comme si l'tre qui tenait le
gouvernail avait eu le don de voir clair au fond de l'eau.

De prs, le mystrieux btiment prsentait un aspect pour le moins
aussi trange que de loin; et si les gens de la cte avaient pu jeter
un coup d'oeil sur le pont, ils n'auraient point chang d'ide
touchant la nature diabolique du navire.

C'tait une embarcation assez grande, longue, effile, noire. Le pont
tait propre et luisant comme le parquet d'un salon fashionable.

A l'avant et au pied du grand mt, dont la taille tait tout  fait
en dsaccord avec les proportions du navire, quelques matelots
travaillaient, et nul franc marin n'aurait su donner un nom  leur
besogne. A l'arrire, outre le timonier, on ne voyait qu'un groupe
compos de trois hommes d'un aspect vritablement extraordinaire.

Ils taient abrits contre les rayons du soleil couchant par une
manire de tente dont chaque pan tait form par un grand chle de
cachemire aux douces et chatoyantes couleurs.

L'un des trois hommes tait couch sur une pile de coussins, et tenait
entre ses lvres le bout d'ambre d'une longue pipe indienne.

Les Anglais appellent _nababs_ une sorte d'aventuriers, enrichis
dans l'Inde, et qui reviennent en Europe avec des fortunes, pour la
plupart du temps princires, qu'ils dpensent selon les moeurs
asiatiques.

Notre inconnu n'tait en ralit qu'un nabab; mais les bonnes gens de
la cte l'auraient pris assurment pour le roi des enfers en personne.

C'tait un homme jeune encore, d'une taille haute,  la fois robuste
et gracieuse, mais que semblaient amollir des habitudes d'indolente
paresse. Ses traits merveilleusement fins, et rguliers dans leur
mle ensemble, avaient subi nergiquement l'influence du soleil des
tropiques; mais la teinte de bronze qui couvrait son visage allait bien
 ses yeux noirs, frangs de longs cils soyeux. Ses cheveux relevs
se cachaient presque entirement sous un bonnet de cachemire; sa
barbe, taille  la mode des Persans, tombait en masses flexibles et
brillantes jusque sur sa poitrine. Il portait une robe de soie lgre
qu'une ceinture lche retenait autour de ses reins.

Il fumait lentement, aspirant  et l une bouffe de son tabac 
la cendre perle, dont les vapeurs embaumaient la tente. Ses yeux
nageaient dans le vide. On et dit qu'un divin sommeil le berait.

Dans la mollesse profonde de ce repos, il y avait de la force;
sous cette rverie lourde, on devinait l'intelligence et l'audace
engourdies. Mais ce qui frappait surtout en cet homme, c'tait la
beaut.

Loin de voiler cette beaut hautaine, la nonchalance o il s'endormait
 plaisir lui tait comme une de ces fires draperies qui, tout en
recouvrant la ligne antique, l'accusent et en font saillir aux yeux les
nobles perfections.

L'un de ses deux compagnons, agenouill  ses pieds, entretenait le
feu dans le fourneau sculpt de sa pipe, et lui offrait de temps en
temps une petite tasse du Japon pleine de sorbet glac; l'autre, debout
derrire les coussins, agitait au-dessus de son front un ventail de
plumes.

Ils taient noirs tous les deux comme des statues d'bne, mais leurs
traits ne prsentaient point ces lignes obtuses et camardes qui
distinguent les ngres de la cte de Guine. C'taient deux profils
grecs, taills dans du marbre noir, et sous le jais luisant de leur
peau il fallait reconnatre le type pur de la race caucasienne.

Les matelots, dissmins sur le pont, semblaient craindre de franchir
la ligne qui sparait en deux le navire. Le nabab et ses sombres
serviteurs excitaient constamment l'attention curieuse de
l'quipage, mais on ne jetait vers eux que des regards timides.

Le capitaine, gros Anglais  la figure honnte et froide, se promenait
 pas compts le long du plat-bord. De l'autre ct du navire, un jeune
marin s'asseyait, les bras croiss, sur les bastingages. Il avait la
tte penche contre sa poitrine, et sa figure disparaissait presque
tout entire sous ses grands cheveux pars. Malgr ce voile, on sentait
en quelque sorte sur ses traits ples une douleur morne. Il y avait du
dsespoir dans cette pose insouciante et affaisse qui le penchait en
quilibre au-dessus de l'abme.

S'il y avait un pril, le jeune matelot ne s'en inquitait gure.
Parfois mme, il s'inclinait davantage en dehors de la balustrade, et
ses yeux, o brillait alors un feu subit, semblaient regarder avec
envie l'eau transparente...

On ne faisait nulle attention  lui. Tous les regards taient pour
le nabab. Pour ne point troubler son repos, les ordres se donnaient
presque  voix basse; on menait la manoeuvre sans bruit, et le navire
creusait silencieusement son sillage.

Si quelque barque de pcheur venait  couper la ligne blanche qu'il
semait loin derrire lui, l'quipage breton, envelopp soudain dans un
nuage de fume, se signait en tremblant comme les gens de la cte,
et tchait d'peler sur la poupe de l'trange navire les lettres d'or
qui composaient le mot inconnu:

EREBUS.

Mise  part toute ide superstitieuse, les pcheurs de la cte et
les paysans rassembls sur le rivage voyaient l une des plus rares
merveilles qu'il et t donn  l'homme de contempler. De moins
ignorants et de moins crdules eussent prouv  cet aspect une
surprise pareille.

L'oeuvre hardie et miraculeuse du gnie humain leur apparaissait 
l'improviste.

_L'rbe_ tait le premier btiment  vapeur qui et coup encore les
vagues de l'Ocan.

On niait, en ce temps, la vapeur, non-seulement parmi le peuple, mais
dans les classes les plus claires, comme on pourrait nier, de nos
jours, la possibilit des voyages ariens.

_L'rbe_ avait t essay dans la Tamise, puis frt par notre nabab
pour le trajet de Londres  Bordeaux.

On se faisait alors une opinion fort exagre des prils d'une
semblable navigation, et c'tait peut-tre pour cela que notre nabab
l'avait entreprise.

Il y a des hommes qui n'aiment point  enfourcher la selle, sinon
sur des chevaux sauvages et fougueux, que nul cuyer n'a su dompter
encore.

Ce nabab tait un personnage remarquable: en dehors mme de sa richesse
et de ses moeurs bizarres, il mritait  plus d'un titre l'attention
curieuse que lui portait l'quipage de _l'rbe_.

A bord on savait un peu son histoire. Il se nommait Berry Montalt et
portait le titre de major. Mais c'tait de sa part pure modestie, car
on n'ignorait point qu'il avait t gnral en chef des troupes de
l'iman de Mascate, prince souverain de cet empire africain confinant 
l'Asie, qui mesure plus d'tendue que la France runie  l'Angleterre.

Il tait arriv  Londres six ou huit mois auparavant, accompagn d'une
suite vraiment royale. Il avait achet un de ces rares palais qu'exclut
ordinairement la plate uniformit de Londres, et qui tait situ au
bout de Portland-Place, en face du parc du Rgent.

L son luxe avait tonn la ville qui ne s'tonne de rien. Dans cette
lutte de magnificence effrne qui commence tous les ans au mois de
mars pour finir vers la fin de juin, et qu'on appelle la _saison_, il
avait vaincu les plus riches et les plus fous. En quelques jours,
Londres avait su son nom, et connu ce visage indolent et hardi qu'on
n'oubliait point aprs l'avoir regard seulement une fois. A son insu,
il avait t proclam le roi de la mode, le lion, le dieu...

On parlait avec admiration de l'trange roman de sa vie: Montalt avait
gagn des batailles ranges et conquis des royaumes. Il ne manquait pas
de gens pour citer les noms baroques de ses victoires et suppler ainsi
au dfaut absolu de journaux qui se fait sentir dans l'empire de l'iman
de Mascate.

Avant de vaincre les hommes, il avait, disait-on, men une existence
solitaire et sauvage dans l'intrieur de l'Afrique. Il avait terrass
les grands tigres du Soudan et lutt corps  corps avec les lions de
l'Atlas...

C'tait un hros. Sa gloire, mrite ou non, s'enflait sans relche.
L'invention s'additionnait avec la ralit pour lui faire une bizarre
et romanesque renomme.

Et comme il passait, toujours insouciant et ddaigneux, au milieu de la
foule, l'invention s'chauffait jusqu' l'enthousiasme; car la foule,
semblable  une femme coquette, prodigue ses faveurs  qui ne les veut
point.

Montalt tait beau, jeune, noble. Il avait au plus haut degr ce
prestige que donnent les aventures. C'en tait assez, et pourtant
ce n'tait pas tout. Sa fortune atteignait, en outre, au dire des
nouvellistes, des proportions inusites, et ne consistait en rien de ce
qui constitue la fortune dans nos pays europens.

Il n'avait ni terres, ni chteaux, ni actions de mines, ni crances sur
le trsor. Sa richesse tait excentrique comme lui-mme. Ses millions
tenaient dans le creux de sa main.

Il possdait une bote dont personne n'avait vu jamais le contenu.

Cette bote, que le roi George n'aurait peut-tre pas pu acheter, tait
en bois de sandal, incruste de diamants, gros et petits, disposs
comme au hasard.

Il y avait dj des places vides sur le couvercle de la bote; car,
aussitt que l'or manquait dans sa caisse, Montalt arrachait un des
diamants les plus petits, et le vendait, comme un prodigue aline,
l'une aprs l'autre, les terres de son hritage.

Mais on croyait qu'il en restait encore assez pour fatiguer la
prodigalit la plus folle, pendant la plus longue de toutes les vies.

Aussi ne se gnait-il point. Son htel de Portland-Place ressemblait au
palais d'un souverain des _Mille et une Nuits_. On disait qu'il avait
cinquante chevaux sans prix dans son curie, une arme d'esclaves,
et un srail de cinquante femmes!

Ceci, nous devons le reconnatre, n'avait jamais t parfaitement
constat, mais le fait passait pour acquis, et personne ne songeait 
le rvoquer en doute.

De quoi Montalt n'tait-il pas capable?...

Ce luxe tait, quoi qu'il en soit, sans exemple dans l'histoire
de la fashion britannique. Les ladys scandalises en tenaient bon
compte au nabab. Le harem de Montalt faisait les frais de tous les
ths de la noblesse et du _gentry_ dans le prcieux _West-End_.

Cinquante femmes! Des beauts asiatiques et africaines. Des houris
de Circassie, des Vnus de Madagascar! Et aussi de belles filles
de Londres en vrit, des sylphides de Paris, des Italiennes, des
Espagnoles. On faisait, Dieu merci, la collection complte! Pour
comble, on ajoutait que Berry Montalt s'ennuyait profondment au
sein de ces dlices. Ceux qui prtendaient savoir disaient qu'il ne
franchissait jamais les portes closes de son paradis.

Quel inpuisable sujet d'entretien! Quel plaisir on aurait eu 
surprendre les secrets de ce coeur blas! Ce qu'on savait donnait si
extrme envie d'en savoir davantage!

Les on dit se croisaient. Quelques-uns prtendaient que le nabab
avait l'me dure comme les diamants de sa bote de sandal, et qu'il
prouvait un plaisir cruel  broyer sous ses pieds le bonheur d'une
femme. D'autres affirmaient qu'il aimait un tre mystrieux, cach 
tous les regards.

Pour les uns, il tait froid comme un Antinos de marbre; pour les
autres, il tait jaloux comme Othello...

Pour tous, le secret de son existence avait, sur le chapitre des
femmes, quelque chose de sombre et de terrible...

Mais il y avait une bien autre nigme! Ces femmes elles-mmes, qui
pouvait les retenir ainsi clotres dans un pays libre? tait-ce
l'avidit ou l'amour?...

Quant  la moralit de ce luxe fantastique, il y avait une chose
dsolante. Montalt n'avait pas mme, pour son srail, l'excuse de la
religion. Il ne connaissait point Mahomet, et se dclarait aussi bon
calviniste que le doyen de Saint-Paul.

Les ladys blmaient nergiquement et se dclaraient _choques_, ce qui
est le suprme plaisir des ladys; mais elles s'occupaient outre mesure
du major Berry Montalt, et chacune d'elles pouvait se persuader, _in
petto_, que si le nabab avait eu le bonheur de possder Sa Seigneurie
pour cinquante et unime aime, il aurait donn cong bien vite 
toutes les autres.

Un volume ne suffirait pas  rapporter tout ce qui se disait d'absurde
ou de raisonnable sur le major Berry Montalt. C'taient tantt des
louanges outres, tantt des calomnies folles. Ici on exaltait sa
charit prodigue qui rpandait autour de lui l'or  pleines mains; l
on prtendait tout bas qu'un grand crime pesait sur sa vie passe, et
que son opulence avait odeur de sang. Au dire des uns, il tait fier
et rserv au point de refuser orgueilleusement sa main d'aventurier 
un membre du haut parlement; au dire des autres, on l'avait vu attabl
dans quelque taverne des environs de Covent-Garden, fraternisant avec
les boxeurs et les entraneurs.

Les clectiques concluaient que tout cela tait vrai en masse. Montalt
tait gnreux et criminel comme les hroques brigands de thtre; il
tait  la fois superbe et curieux des bizarres joies du bas peuple.
Aroun-al-Raschid et son visir Giafar n'allaient-ils pas jadis courir la
pretantaine dans les cabarets de Bagdad?

La chose vidente, c'est que Montalt tait le plus capricieux des
nababs, tant accord que les nababs sont les plus capricieux des
hommes...

Berry Montalt quitta Londres comme il y tait entr, 
l'improviste, et d'une faon blouissante.

Le jour de son arrive, on avait vu sa litire indienne, suivie par
des quipages dignes d'un roi, monter lentement Regent-street, au
milieu d'une foule innombrable de _cockneys_, pour gagner son palais de
Portland-Place.

Le jour de son dpart, on vit sa magnifique voiture, entoure de ses
noirs  cheval, se diriger vers la Tamise o l'attendait _l'rbe_,
frt par lui seul.

Une circonstance dut quelque peu drouter les gloseurs qui avaient
colport de si belles histoires touchant le harem de Portland-Place.
Montalt n'emmenait avec lui qu'une seule femme, dont le visage se
cachait sous des voiles pais.

Mais en dfinitive, cela ne prouvait absolument rien. Les autres
sultanes du nabab avaient t sans doute congdies avec de riches
prsents.

Et les ladys avaient t trop doucement _choques_ pour avouer jamais
que le prtendu srail de Berry Montalt tait une pure et simple
chimre...

Quand les premiers flocons de fume sortirent des chemines de
_l'rbe_, on ne voyait pas le pav de London-Bridge, tant la
foule des badauds tait drue!

Au moment o l'eau de la Tamise se blanchit sous les premiers tours des
roues, il y eut de chaudes acclamations.

On saluait  la fois le premier steamer, affrontant les prils de
l'Ocan, et le roi des nababs!

Berry Montalt tait entr avec sa compagne sous la tente de cachemire
qui occupait l'arrire de _l'rbe_. Le navire s'branla. On aperut
durant quelques instants encore la noire crinire de fume, droulant
au soleil ses masses changeantes, puis tout disparut dans la direction
de Greenwich.

Londres tait veuf de son nabab cher, et retombait en proie  lord
Chesterfield, au marquis de Waterford et  tous ces pauvres seigneurs
qui se damnent, depuis des sicles, avec une tristesse hroque,
rossant le guet toujours, arrachant les marteaux des portes, ne se
lassant jamais de boxer les porteurs de charbon et de boire en billant
des tonneaux de xrs.

       *       *       *       *       *

Il y avait quarante-huit heures que les matelots de _l'rbe_ avaient
perdu de vue les tours jumelles de Westminster; aucun accident
n'avait signal jusqu'alors le voyage; malgr les hsitations de
manoeuvres insparables d'un premier essai, tout donnait  croire que
la traverse serait compltement heureuse, et que _l'rbe_ triomphant
ferait le lendemain son entre solennelle dans le port de Bordeaux.

La mer, calme et belle, semblait sourire  cet hte nouveau qui venait
tenter ses hasards. Les trois quarts des matelots taient oisifs, et
employaient leur temps  causer du nabab.

Tout ce que nous venons de dire tait racont par les plus savants
avec force addition et variantes. Les marins de tous les pays sont
d'intrpides romanciers. La vie de Montalt, dj si trange en
ralit, prenait, en passant par leur bouche, une couleur tout  fait
surnaturelle.

Et plus l'histoire gagnait en merveilles, plus les regards des
matelots, sans cesse attachs sur Montalt, devenaient curieux et
timides.

Il y avait pour eux, autour de son mle visage au repos, comme une
aurole fantastique. Dans la pense d'une runion de marins, un tel
tre ne pouvait pas rester sans influence sur le sort du btiment qui
le portait.

Les uns croyaient fermement que Berry Montalt tait le bonheur du
marin; les autres hochaient la tte en glissant une oeillade
craintive vers les deux noirs enfants de Madagascar et disaient:

--Que Dieu nous protge!...

Un seul matelot sur le pont de _l'rbe_ restait compltement en dehors
de ces proccupations. C'tait le jeune marin  la longue chevelure,
qui se tenait toujours  l'cart, appuy contre le bastingage.
Il ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui, et sans le
tressaillement douloureux qui agitait parfois le bas de sa figure ple,
on aurait pu croire que le sommeil l'avait surpris.

Aux matelots qui prenaient le soin d'arranger sa vie en nave pope,
Berry Montalt n'avait pas accord un coup d'oeil; mais son regard
tait tomb deux ou trois fois, par aventure, sur le jeune marin qui ne
s'occupait point de lui.

Il fallait assurment quelque chose de plus grave pour dranger la
paresseuse rverie du nabab; nanmoins, une fois, au moment o il
regardait le jeune matelot, celui-ci avait rejet en arrire son
paisse chevelure, dcouvrant tout  coup les traits ples et tristes
de son visage.

L'oeil de Montalt s'tait un instant anim, et une nuance d'intrt
s'tait fait jour sous sa nonchalante insouciance.

Ce visage inconnu faisait-il renatre en lui un lointain souvenir?

Le soleil se couchait parmi les vapeurs roses de l'horizon; l'air
tait tide, le ciel limpide. L'oeil de Montalt se perdit bientt de
nouveau dans le vide.

On avait doubl Ouessant, et l'le de Molne montrait, au sud-est, sa
cte rocheuse. Le nabab repoussa le tuyau de sa pipe et fit un geste de
fatigue.

--C'est long!... murmura-t-il en se parlant  lui-mme; et il n'y a
rien au bout du voyage!...

Sa tte s'enfona dans l'dredon des coussins, et ses yeux se fermrent.

--Sed!... dit-il.

Le noir qui tenait l'ventail se dressa sur ses pieds et demeura
immobile aux cts de son matre.

--Va me chercher Mirze, reprit le nabab sans ouvrir les yeux.

Sed s'lana vers l'escalier conduisant aux cabines.

Ses pieds nus effleuraient  peine le parquet brillant du pont.

Au moment o il atteignait l'coutille, la voix du nabab s'leva de
nouveau.

--Sed!...

Le noir revint, docile.

Montalt murmurait:

--Que lui dirai-je?... Je ne l'aime pas... Oh! ceux qu'on nomme les
malheureux ont un dsir, au moins, et parfois une esprance!...

Il y avait autour de ses lvres un sourire amer.

Les matelots disaient:

--C'est trop heureux!... a ne sait pas ce que a veut!...

--Rien!... poursuivait Montalt, c'est la vie!... et qu'y a-t-il aprs
la mort?...

Il rouvrit les yeux et vit Sed qui attendait ses ordres.

--Appelle le capitaine, dit-il.

Sed obit silencieusement comme toujours.

Le capitaine s'avana le chapeau  la main.

--O sommes-nous? demanda Montalt.

--Sur la cte du Finistre, s'il plat  Votre Seigneurie, milord,
rpondit l'Anglais avec respect.

--La Bretagne!... gronda Montalt; encore la Bretagne!... Nous verrons
donc toujours ce hassable pays!...

Le capitaine tait un bon vivant, un de ces Anglais doux, patients,
flegmatiques, entts, qui se rencontrent parfois, et dont le commerce
facile contraste avec la repoussante humeur du Saxon de sang pur. Il
n'tait pas fch de causer un peu avec son passager millionnaire.

--Avec la permission de Votre Seigneurie, rpondit-il, nous verrons les
ctes de Bretagne jusqu' la nuit, qui ne tardera pas  tomber...
et demain nous entrerons dans la rivire de Bordeaux.

--C'est long!... dit Montalt.

--Pas trop!... surtout pour Votre Seigneurie qui a fait le tour de
l'Afrique!... Mais ce n'est pas commun, milord, de trouver des gens
qui s'ennuient  regarder les ctes du Finistre! Voil dix ans que
je fais la traverse de Londres  Bordeaux deux fois par semaine,
sur les anciens paquebots  voiles, et j'ai toujours vu les
_gentlemen_ s'extasier sur la beaut du paysage. Mais milord a
peut-tre ses raisons pour ne pas aimer la Bretagne...

Montalt se souleva sur le coude; ses sourcils s'taient froncs.

--La Bretagne!... rpta-t-il, la Bretagne!... Il y a des choses qu'on
dteste sans les connatre... Il me tarde de ne plus voir cette cte
grise et aride que ne peuvent gayer le ciel bleu et le beau soleil...

Il jeta vers le rivage un regard o il y avait une vritable haine;
puis ses yeux se tournrent vers la haute mer.

--Tout a dpend des gots, murmura philosophiquement l'Anglais; moi la
Normandie, la Bretagne, la Vende, la Guienne... a m'est gal.

En changeant de direction, l'oeil du nabab avait rencontr le
jeune matelot, toujours immobile  la mme place.

--Qu'est-ce que c'est que cet enfant-l?... demanda-t-il.

--C'est le Breton, rpondit le capitaine.

Les sourcils de Montalt se froncrent davantage.

--Encore!... s'cria-t-il; c'est bien cela! on les trouve partout...
comme les juifs qui ont reni Dieu!

--Dcidment, milord n'aime pas la Bretagne, dit le capitaine... La
barre  tribord, toi!... ajouta-t-il en s'adressant au timonier, et
vous autres, chauffez!... Milord, nous allons gagner un peu au large
pour faire plaisir  Votre Seigneurie... Voici la brume qui s'lve du
ct de la terre... dans vingt minutes, nous ne verrons plus que le
ciel et l'eau.

On entendit grincer les gonds du gouvernail, et la chemine vomit une
vapeur plus noire. Le navire, changeant de direction, mit le cap sur la
haute mer.

Mais, au moment o il s'lanait dans cette ligne nouvelle, un fort
craquement se fit entendre sous la hanche droite du navire, et chacun,
sur le pont, prouva une brusque secousse. Presque au mme instant,
_l'rbe_ tourna sur lui-mme avec rapidit. La roue de gauche,
mue par une vapeur plus intense, faisait jaillir l'eau cumante, mais
la roue de droite ne fonctionnait plus.

_L'rbe_ avait touch contre un de ces nombreux cueils  fleur d'eau
qui dfendent les abords d'Ouessant.

--_Stop!_... cria le capitaine sans trop s'mouvoir.

La vapeur siffla dans la soupape, et _l'rbe_ cessa de tourner.

--Qu'y a-t-il donc?... demanda Montalt.

--S'il plat  Votre Seigneurie, rpondit l'Anglais tranquillement, il
y a que nous ne battons plus que d'une aile... Notre roue de tribord
est brise... et nous allons tre forcs, j'en suis dsol pour vous,
milord, de relcher dans le port de Brest.

--Je m'y oppose!... dit schement Montalt.

L'Anglais salua.

--Milord, rpliqua-t-il humblement, le navire est  ma garde... et
c'est en virant de bord pour complaire  Votre Seigneurie...

--Jamais je ne mettrai le pied sur cette terre maudite, interrompit
Montalt dont le front plissait sous le bronze de sa peau; jamais,
vivant!... jamais!

Il y avait sur son visage, tout  l'heure si froid, une motion
extraordinaire.

--Milord!... voulut dire le capitaine.

Montalt l'interrompit encore.

--Moi, toucher le sol de la Bretagne! reprit-il avec une exaltation
croissante; moi!... moi!... Vous ne savez donc pas?... Je suis l'ennemi
de tout ce qui porte un nom breton... Un Breton!... est-ce un homme?...
Moi qui jette l'or  pleines mains, je verrais un Breton me demander
l'aumne  genoux, sans lui donner un morceau de pain!... L!...
l!... tenez... sous mes yeux!... ajouta-t-il en montrant la mer avec
un geste d'une nergie terrible, je verrais un Breton prir... prir,
entendez-vous?... et je ne lui tendrais pas la main!...

Le capitaine regardait Montalt avec tonnement. Aux yeux des hommes
froids, ces colres soudaines dont le motif ne se devine point sont une
grande preuve de faiblesse.

Le capitaine se tourna vers le groupe des marins qui attendaient,
indcis, auprs de la machine, muette maintenant et immobile.

--Bordez les voiles! dit-il. Il y a un mois, milord, ajouta-t-il, si
vous m'aviez fait l'honneur de prendre mon ancien paquebot, je vous
aurais assur de grand coeur contre toutes ces misres... mais on
veut inventer toujours et faire mieux que le bien!... _L'rbe_
est un bateau  vapeur... Malgr tout le dsir que j'ai de vous montrer
mon respect, je ne peux pas le mener sous voiles jusqu' Bordeaux.

Les yeux noirs du nabab n'avaient plus dj cet ardent clat qui
nagure illuminait sa prunelle; ce puissant courroux, qui semblait
devoir briser tout obstacle, tombait peu  peu et s'affaissait sous le
poids de sa paresse.

--Quand j'ai mis le pied sur votre pont, dit-il pourtant, vous m'avez
affirm que j'y tais le matre... Jusqu' cette heure, je n'ai rien
ordonn.

--Milord, rpliqua l'Anglais, je rponds devant Dieu de votre vie et de
celle de mes hommes.

Les deux noirs coutaient et regardaient. Leurs sombres visages
disaient navement la surprise qu'ils prouvaient  voir une crature
humaine rsister  leur matre.

Le nabab avait remis sa tte sur les coussins.

--Si je vous donnais mille livres, murmura-t-il, iriez-vous tout droit
 Bordeaux?...

--Mille livres! rpta l'Anglais; quand la peste serait sur les ctes
de Bretagne, on n'en ferait pas davantage!...

--Deux mille livres, dit le nabab qui ferma ses yeux  demi.

--Impossible! milord.

Les sourcils de Montalt se rapprochrent lgrement. Ce fut tout.
Il donna cong au capitaine d'un geste insouciant et ennuy. Puis,
il ferma tout  fait les yeux, et demanda sa pipe. Un nuage odorant
s'leva bientt sous les tentures de cachemire, et, quelques secondes
aprs, le nabab semblait replong dans son indolence habituelle.

Les deux noirs taient l, l'oeil au guet, prts  deviner sa moindre
fantaisie. Sed soutenait la pipe d'ambre, tandis que son camarade
agitait doucement les plumes flexibles de l'ventail.

Impossible de se figurer un degr plus absolu de mollesse. A voir
cet homme, on songeait au somnolent gosme de la Sybaris antique.
L'apathie du corps et de la pense tendait comme un voile lourd sur sa
noble beaut. Il et fallu la foudre pour l'veiller de cet accablant
sommeil. On devait se dire que tout tait mort en lui, et qu'il aurait
vu sans bouger ni s'vanouir la fin du monde.

Tout tait mort, except cette haine bizarre contre un pays inconnu: la
Bretagne...

Depuis qu'il avait touch la terre d'Europe, son front basan ne
s'tait rougi qu'une fois: c'tait  l'ide de mettre le pied sur cette
cte de Bretagne!

tait-ce une folie? Et Dieu chtiait-il ainsi cette fire nature
qui semblait s'anantir dans l'inertie, aprs avoir sans doute us
toutes les dlices, puis toutes les ivresses?...

La brume tombait. Les gens d'Ouessant n'avaient pu voir la mtamorphose
qui changeait le brillant steamer en une pauvre barque  voiles.
_L'rbe_ louvoyait avec lenteur parmi les cueils et les courants qui
sont  l'ouest de Molne. Il gouvernait de son mieux vers la rade de
Brest.

Le soleil s'tait couch au loin dans la haute mer.

La nuit venait. Il n'y avait point de lune au ciel resplendissant
d'toiles.

Montalt, perdu dans un demi-sommeil, voyait glisser autour de lui les
matelots comme autant d'ombres silencieuses.

Tout  coup il lui sembla qu'une de ces ombres se dressait au-dessus
des autres,  tribord, pour disparatre bientt dans la nuit.

La mer rendit un bruit sourd.

En mme temps un cri s'leva:

--Un homme  la mer!

D'autres disaient:

--Le Breton!... c'est le Breton!...

Montalt tait sur ses pieds. C'et t merveille pour ceux qui
l'avaient vu nagure annihil, pour ainsi dire, dans sa prcdente
inertie, d'admirer maintenant l'lastique vigueur de sa taille.

On et dit un de ces beaux lions du dsert qui, s'veillant tout  coup
de leur superbe paresse, s'lancent d'un seul bond, franchissant des
espaces normes...

Avant que le capitaine et donn les ordres usits en pareil cas, le
pied de Montalt touchait du premier saut la barre de fer du bastingage,
et, l'instant d'aprs, il disparaissait sous les vagues.

En mme temps que le bruit de sa chute, on entendit deux bruits
pareils: c'taient Sed et son noir compagnon qui venaient de plonger 
leur tour.

Par le calme qu'il faisait, on n'avait pas eu de peine  rendre le
navire stationnaire. Deux minutes s'taient  peine coules que
Montalt, aid de ses noirs, ramenait le jeune matelot breton, qui
n'avait pas mme perdu connaissance.

Le capitaine tendit la main  Montalt pour l'aider  remonter sur le
pont. Il y avait sur les traits du brave Anglais une vritable motion.

--Milord, voulut-il dire, Votre Seigneurie a-t-elle honte de son
coeur gnreux et noble?... Vous disiez tout  l'heure...

Montalt lui imposa silence d'un geste brusque et froid, puis il se
dirigea vers sa cabine en donnant l'ordre qu'on lui ament le jeune
matelot.

On avait dcor avec un luxe exquis l'appartement que devait occuper le
nabab durant la traverse. Au milieu d'un petit salon, parfum selon la
coutume asiatique, et tendu de soie du haut en bas, comme ces coffrets
mignons destins  renfermer les objets prcieux, il y avait une femme
jeune et belle, couche, elle aussi, sur des coussins, et qui semblait
rver tristement. A l'entre de Montalt, elle appela sur ses lvres un
sourire qui, malgr elle, s'imprgna de mlancolie.

--Enfin!... murmura-t-elle; je ne vous ai pas vu de tout le jour,
Berry!... et je suis bien malheureuse quand je ne vous vois pas.

Montalt la baisa au front, et au moment o la jeune femme rougissait de
plaisir, il dit froidement:

--Je veux tre seul, Mirze, laissez-moi.

La pauvre Mirze courba la tte et se retira, obissante.

Sed introduisait en ce moment le jeune matelot breton.

Celui-ci avait rejet en arrire les mches mouilles de sa chevelure.
On dcouvrait maintenant son visage qui annonait une grande
jeunesse, bien qu'il ft amaigri dj et pli par la souffrance.

C'tait une physionomie pensive et hautaine o se devinait un coeur
droit, mais dfiant, et comme une sauvage ignorance de la vie.

--Monsieur, lui dit Montalt aprs avoir loign son noir du geste,
rpondez-moi franchement ou ne rpondez pas du tout... c'est par
l'effet de votre volont que vous tes tomb  la mer?

--Oui..., rpliqua le Breton qui tenait la tte haute et les yeux
baisss.

Montalt le considrait avec une attention croissante et son regard
arrivait  exprimer un degr d'intrt extraordinaire. On et dit que
tout au fond de son me engourdie de vifs souvenirs s'veillaient.

--Vous tes bien jeune, reprit-il, pour tre fatigu dj de la vie.

--J'ai plus de vingt ans, rpliqua le matelot.

--Vingt ans!... murmura Montalt comme si ces mots se rapportaient 
lui-mme dans le pass.

Puis il ajouta:

--Pourquoi vouliez-vous mourir?

Le Breton garda le silence.

--Est-ce parce que vous tes pauvre? poursuivit Montalt dont la
voix s'adoucissait jusqu' devenir paternelle.

La joue du jeune matelot se couvrit de rougeur.

--Vous m'avez sauv la vie..., dit-il comme pour excuser auprs de
lui-mme ce que pouvait avoir de blessant cet interrogatoire.

Ses yeux ne se relevrent point, mais sa physionomie tait un livre
ouvert o s'crivait lisiblement sa pense.

Comme Montalt ne rptait point sa question, il rpondit enfin  voix
basse:

--On ne se tue pas pour cela!...

--C'est vrai, dit Montalt. Mais pourquoi?...

La tte du jeune matelot s'inclina sur sa poitrine.

Montalt attendit un instant; puis il poursuivit encore:

--Vous tes Breton?

--Oui.

--On dit que les Bretons aiment leur pays, et voil bien peu de temps
que la France est en paix avec l'Angleterre... Comment se fait-il que
vous soyez sur un navire anglais?

Cette fois, le matelot rpondit sans hsiter:

--Quand je quittai mon pre, ce fut pour servir le roi... On me
fit novice  bord d'une frgate... Un des officiers m'insulta un jour
dans le port de Brest... je le tuai.

--En duel?

--Je suis gentilhomme.

Le sourire amical du nabab eut une lgre nuance d'amertume.

--Ah!... fit-il, vous tes gentilhomme!... Moi je ne le suis pas!...
Et serait-ce le remords d'avoir commis un meurtre qui vous poussait au
suicide?

Le Breton secoua la tte.

--Vous ne voulez pas vous confier  moi? reprit Montalt; c'est votre
droit... le mien est de vous parler comme un pre... Je n'aime ni votre
race ni votre caste, jeune homme... mais votre figure est comme le
miroir d'un brave coeur... vous me plaisez... A votre ge un malheur,
si grand qu'il soit, ne peut tre sans remde... Il faut que vous me
promettiez de vivre.

Le Breton releva sur Montalt son regard o il y avait encore un peu de
dfiance farouche et beaucoup de gratitude.

--Depuis que j'ai quitt mon pauvre vieux pre, murmura-t-il, je n'ai
trouv partout qu'indiffrence et duret... Merci, milord... je me
souviendrai de vous et je prierai pour vous... Quant  la promesse
que vous me demandez, je me la suis dj faite  moi-mme... Se tuer
est, dit-on, l'acte d'un lche et d'un impie... je suis chrtien et
j'ai du coeur!

Montalt avana involontairement sa main que le jeune matelot toucha
avec respect.

Il y eut un silence. L'motion qui tait sur le visage du nabab
s'effaait peu  peu pour faire place  cette nonchalante froideur de
l'homme qui ne croit plus et qui n'espre plus.

--J'avais vingt ans aussi..., murmura-t-il enfin sans savoir que ses
paroles taient entendues; je souffrais tant! je pensai  mourir...
Mais, moi aussi, j'tais chrtien et brave!...

--Oh! s'cria le matelot avec effusion, je rpondrais devant Dieu que
vous tes encore l'un et l'autre!...

Le regard que lui jeta Montalt glaa son effusion, et le fit presque
repentir de ses paroles.

--Le suis-je?... pronona le nabab d'un ton sec et froid qui semblait
couvrir un dcouragement profond.

Puis changeant d'accent avec brusquerie, il demanda tout  coup:

--Comment vous nommez-vous?

--Vincent.

--Vincent qui?...

Tout  l'heure, le jeune matelot aurait rpondu peut-tre, mais le
regard de Montalt lui avait rendu son ombrageuse dfiance.

--Je suis le premier de ma famille, dit-il, qui ait servi l'tranger...
j'aurais honte de prononcer ici le nom de mon pre.

Le nabab touffa un billement, et ses yeux prirent cette expression de
lassitude ennuye qui semblait leur tre devenue naturelle.

--Monsieur, dit-il, chacun est libre de placer comme il l'entend sa
confiance... Excusez-moi si je vous adresse une dernire question...
Puis-je faire quelque chose pour vous?

Ceci tait dit d'un ton trs-froid, qui et amen un refus sur la lvre
de tout homme d'une fiert mme ordinaire. Pourtant le jeune matelot,
dont la figure annonait tant de hauteur, hsita un instant. Quand il
prit enfin la parole, ce ne fut pas pour refuser.

--Milord..., balbutia-t-il le rouge au front et les yeux fixs au
plancher de la cabine, le capitaine m'a compt six livres sterling
pour mes services durant la traverse de Londres  Bordeaux et
retour... j'ai entendu dire que le btiment allait relcher dans le
port de Brest... Si je pouvais rendre les six livres au capitaine, je
retournerais dans mon pays, que je n'aurais pas d quitter peut-tre,
et o j'ai laiss tout ce que j'aime au monde...

Le nabab retrouva son sourire et tendit une bourse  Vincent avec
toutes les marques d'une franche satisfaction.

--A la bonne heure! murmura-t-il.

Vincent, dont la rougeur devenait de plus en plus paisse, prit la
bourse qui contenait une trentaine de souverains, et fit glisser dans
sa main six pices d'or.

--Si vous voulez me dire o vous allez, murmura-t-il, j'acquitterai
cette dette le plus tt possible.

Montalt frona le sourcil.

Et comme Vincent lui tendait toujours le restant de la bourse, il
s'cria en frappant du pied:

--Ne pouvez-vous prendre le tout?...

--Si vous le permettez, dit Vincent, je prendrai encore une livre pour
le voyage.

--Le tout!... le tout!... le tout!... rpta par trois fois le nabab
avec colre.

--Non..., dit Vincent qui posa la bourse sur une table; je ne pourrais
pas vous le rendre.

Montalt saisit la bourse avec violence et la lana dans la mer 
travers le carreau d'un sabord.

--Ah!... fit-il amrement, vous tes un Breton et vous tes un
gentilhomme, M. Vincent!... c'est bien cela, pardieu!... et je vous
reconnais, quoique j'aie eu la chance de ne pas rencontrer un seul
de vos pareils durant de longues annes!...

--Milord..., voulut dire le jeune matelot, tonn de ce courroux dont
il ne devinait point la cause.

Montalt s'tait lev et parcourait la cabine  grands pas.

--C'est bien cela!... rptait-il, pas de coeur!... pas de
coeur!... Quand un ami les interroge, le silence... est leur suprme
vertu; c'est cet orgueil hbt qui ne veut rien devoir, mme  un
sauveur!...

Il se jeta sur un divan  l'autre bout de la cabine. Vincent resta,
lui, immobile et stupfait  la mme place.

Les fantasques colres de cet homme bizarre s'allumaient et
s'teignaient avec une rapidit pareille. Avant que Vincent ft
revenu de sa surprise, le visage du nabab avait repris sa nonchalante
indiffrence.

Il s'tendit mollement sur son divan, et reprit au bout de quelques
secondes:

--M. Vincent, nous n'avons plus rien  nous dire... je vous souhaite
beaucoup de bonheur.

Bien qu'il ft difficile de trouver une forme de cong moins ambigu,
le jeune matelot ne bougea pas. Il s'tait fait en lui, durant cette
dernire minute, un travail rapide, et son coeur honnte lui
avait expliqu le courroux de Montalt.

--Milord, rpliqua-t-il en surmontant son embarras, il se peut que vous
n'ayez plus rien  me dire, mais moi je ne suis pas dans le mme cas...
j'ai compris que mon silence tait de l'ingratitude...

--Je vous dclare, M. Vincent, interrompit Montalt, que je n'ai aucune
espce d'envie d'entendre votre histoire.

Il fallait du courage pour passer outre.

Vincent franchit  pas lents la distance qui le sparait du nabab, et
prit sa main avec une respectueuse hardiesse.

--Vous m'avez fait un reproche cruel, dit-il doucement; c'est pour moi
que je vous prie de m'entendre... Je crois que vous avez rencontr
des hommes mauvais en votre vie, milord... Au moins, si vous vous
souvenez de moi, vous direz qu'il est en Bretagne un coeur confiant
et reconnaissant...

--Orgueil!... pensa tout haut Montalt dont la voix tait pourtant
radoucie; dites ce que vous voudrez, je vous coute.

Le jeune matelot se recueillit un instant; et  mesure qu'il faisait
retour vers le pass, un nuage de douleur profonde venait voiler son
regard.

--Nous sommes une famille autrefois puissante en Bretagne, dit-il;
son nom est dsormais tout ce que je vous cacherai, milord... La
branche ane de cette famille est reste riche, quoique bien dchue...
La branche cadette, dont je suis, est indigente jusqu' manger le pain
des autres...

Montalt renversa sa tte sur les coussins et ferma les yeux, suivant sa
coutume. Vincent avait pris la rsolution d'expier sa faute prtendue
et d'aller jusqu'au bout.

--Mes soeurs, mon pre et moi, poursuivit-il, nous habitions le
manoir de mon cousin germain, que j'appelais mon oncle  cause de la
diffrence d'ge... Il tait bon pour nous, et mon pre nous disait
sans cesse de l'aimer.

Mon oncle a une fille qu'on nomme Blanche... Avant de savoir ce que
c'est que l'amour, je l'aimais...

--Une idylle bretonne! grommela le nabab avec humeur.

--Je l'aimais..., continua Vincent qui parut ne point prendre garde 
l'interruption; je ne sais pas si vous avez aim ainsi en votre vie,
milord... Moi je n'avais qu'une pense la nuit et le jour... Sais-je
ce que j'aurais fait pour elle?... Quand elle tait triste, la pauvre
enfant, mon coeur saignait... Quand elle souriait, je sentais
dans mon me la joie que les bienheureux doivent avoir au ciel!...

Je n'esprais gure, car Blanche tait l'unique hritire des biens de
la famille, tandis que moi je n'avais rien... Je ne me demandais jamais
ce que serait l'avenir. Je la voyais: j'tais heureux...

Euss-je possd tous les trsors du monde, je n'aurais peut-tre pas
espr davantage. Il y avait tant de respect dans mon amour! C'tait
d'en bas toujours que je la contemplais, comme on adore les anges de
Dieu...

Vincent avait la tte penche sur sa poitrine. Sa voix tremblait et ses
yeux taient humides...

Ce n'tait plus de l'ennui qui tait sur le visage de Montalt. Une
amre pense plissait son front, et le rcit de Vincent lui causait
videmment une sensation pnible.

Le jeune matelot passa le revers de sa main sur son front o perlaient
quelques gouttes de sueur.

--Je ne peux pas vous dire, moi, milord, reprit-il avec une sorte de
brusquerie, tout ce qu'il y avait de respect timide au fond de mon
coeur!... La regarder seulement me semblait de l'audace... et quand
je me voyais dans mes rves effleurer sa douce main d'un baiser,
j'avais du froid dans les veines comme  la pense d'un crime.

Oh! il a fallu que Dieu me prt ma raison!... J'tais fou!... plus fou
mille fois que les malheureux qu'on enchane  leur grabat derrire des
grilles de fer!...

Le nabab coutait maintenant avec une attention croissante.

Vincent, au contraire, hsitait  poursuivre. Aprs s'tre arrt un
instant, il reprit nanmoins avec lenteur et en faisant sur lui-mme un
visible effort.

Un jour, on donnait fte au manoir... il y a de cela bientt six
mois... C'tait une de ces belles journes qui devancent la saison, et
qui prtent de brlants rayons au soleil du printemps.

L'atmosphre tait tide; pas un souffle d'air n'agitait la verdure
naissante.

J'tais malade depuis plusieurs semaines, et chaque nuit je
tremblais de cette fivre tenace qui semble s'exhaler de nos marais
d'Ille-et-Vilaine...

--Ah!... fit Montalt; vous tes d'Ille-et-Vilaine?

--Oui. Ce jour-l, je me souviens que je souffrais davantage... A
table, j'avais peine  me tenir droit sur mon sige.

--Allons, Vincent, me dit mon oncle, on n'apporte pas ainsi un
visage d'hpital parmi de joyeux convives!... Buvez comme un homme, ou
allez vous mettre au lit!...

Je fus sur le point de me retirer, mais Blanche tait en face de moi,
 ct de sa mre; elle souffrait, elle aussi, d'un mal pareil au mien;
son anglique visage avait comme un voile de pleur... Mon Dieu! si
vous saviez comme elle tait belle!...

Je restai: pouvais-je me priver volontairement de sa vue? Et, pour
avoir le droit de rester, je tendis mon verre, et je bus plus souvent
que de coutume.

Quand on se leva de table, il y avait une brume mouvante au-devant de
mes yeux, et je voyais les objets tourner confusment autour de moi.

Le jour baissait. Je sortis de la maison, et j'errai durant une heure
dans les alles du jardin.

Je fuyais la foule. Ma tte brlait, mon cerveau s'emplissait de rves
insenss, de rves comme je n'en avais jamais eu avant ce jour, comme
je n'en ai jamais eu depuis...

Les htes de mon oncle causaient et jouaient le long des charmilles.
Quand j'entendais le bruit de leurs voix, je m'loignais, parce que
leur gaiet me blessait le coeur.

Il y avait,  l'extrmit la plus recule du jardin de mon oncle,
un berceau pais o Blanche aimait  se retirer durant la chaleur du
jour.

Bien souvent, je passais de longues heures  contempler sa belle
rverie  travers les branches de la charmille.

D'instinct et sans le savoir, je m'tais dirig vers ce berceau.

La nuit tait sombre et lourde. Quand j'arrivai au seuil de la chambre
de verdure, je vis une forme blanche tendue sur le banc de gazon qui
en occupait le centre...

Le jeune matelot s'arrta encore. Les paroles tombaient une  une et
comme brises de sa lvre ple.

Une chose trange, c'est que le nabab semblait lutter avec lui
d'motion profonde. Sous le masque de bronze qui couvrait son visage,
Montalt tait d'une pleur livide.

Pendant le silence qui se fit, on et pu entendre sa respiration
pnible et oppresse.

Quand Vincent reprit la parole, sa voix sourde et voile arrivait 
peine jusqu'aux oreilles de Montalt.

--Il n'y avait en moi ni raisonnement ni pense, dit-il; j'entrai dans
le berceau; je m'agenouillai auprs de Blanche endormie et je l'adorai
silencieusement, comme on adore Dieu.

J'entendais, tout prs de mon oreille, son souffle gal et doux;
je comptais les battements de son coeur...

Les instants s'coulrent. La nuit avanait. Les voix rieuses des
convives n'arrivaient plus jusqu' nous.

Nous tions seuls, mon sang brlait mes veines...

Blanche dormait toujours, et mes yeux habitus  l'obscurit la
voyaient sourire  son rve.

Je ne sais si mon oreille me trompa. Jamais je ne lui avais dit mon
amour; et pourtant, il me sembla l'entendre prononcer mon nom dans son
sommeil...

Vincent tremblait et ses jambes manquaient sous le poids de son
corps. Le nabab demeurait immobile, mais de grosses gouttes de sueur
sillonnaient son front et ses tempes.

Vincent n'y prenait point garde.

--Le dmon!... le dmon!... murmura-t-il avec garement; le dmon prit
mon me!... Dieu m'abandonna... je me levai... mes lvres touchrent
les lvres de Blanche...

Blanche dormait toujours...

Oh! pourquoi la foudre ne m'a-t-elle pas frapp en ce moment?

La pauvre enfant s'veilla entre mes bras qui la pressaient
avec dlire. Elle poussa un grand cri. Le remords avait dj remplac
l'ivresse... moi, je m'enfuis comme un criminel...

Toute la nuit j'errai dans la campagne. L'enfer tait au fond de mon
coeur...

Montalt ne bougeait pas, mais son visage peignait une indicible torture.

Il n'coutait plus le jeune matelot, qui achevait sa confession d'une
voix navre.

--Je la revis le lendemain, disait-il; les anges ne devinent point
le mal... elle ne m'avait pas reconnu... elle ne savait pas... elle
souriait!...

Vincent se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot dchira sa
poitrine.

Il y eut un long silence.

Tout  coup le jeune matelot sentit une main de fer qui treignait son
bras; il laissa retomber ses deux mains, croises au-devant des yeux,
et vit la haute taille du nabab debout et immobile auprs de lui.

Montalt tait si ple qu'on et dit un fantme. Un sourire plein
d'amertume et de douleur relevait les coins de sa lvre. On lisait dans
son regard une sorte de folie froide et poignante.

--O donc avez-vous appris cette histoire?... demanda-t-il d'une voix
basse et saccade.

Vincent ouvrit de grands yeux tonns.

--Rpondez-moi!... rpondez-moi!... dit le nabab en secouant son
bras avec une violence terrible; saviez-vous  quoi vous vous exposiez
en venant jusque chez moi me dire que je suis un lche et un infme?...

--Vous!... balbutia Vincent stupfait.

--Moi!... moi!... rpta Montalt avec force.

Puis sa voix faiblit, puise, tandis qu'il ajoutait:

--Tout cela est vrai!... tout cela est bien vrai!... elle tait plus
belle que les anges!... et le dmon me frappa de folie... Mais n'ai-je
donc pas encore assez souffert pour expier mon crime?...

Vincent croyait rver; plus il s'efforait de comprendre, plus la nuit
se faisait paisse dans son esprit.

Montalt lui lcha le bras tout  coup, et se laissa tomber ananti sur
son divan.

Il resta l sans mouvement pendant plus d'une minute; puis il
tressaillit comme on fait  un brusque rveil.

--Laissez-moi!... dit-il  Vincent.

Le jeune marin s'loigna aussitt.

Quand il fut parti, Montalt mit ses deux mains sur son coeur qui
dfaillait; un gmissement sourd sortit de sa poitrine.

Puis il fit un effort pour se lever, et gagna en chancelant un meuble
de forme trangre, qu'il ouvrit  l'aide d'une petite clef
suspendue  son cou par une chane d'or.

Il prit une bote un peu plus large que la main, dont le couvercle
disparaissait sous une garniture de diamants d'une eau blouissante.

Ses doigts tremblaient, tandis qu'il hsitait  soulever le couvercle
de la bote.

Quiconque et assist  cette scne solitaire, se ft demand quel
trsor tait assez prcieux pour mriter une semblable enveloppe.

Car il y avait plusieurs millions sur le couvercle de cette bote.

Montalt l'ouvrit enfin: elle ne contenait qu'une boucle de cheveux
blonds, fins et doux comme des cheveux d'enfant ou de jeune fille.

Les traits de Montalt peignaient un recueillement grave et profond. Il
contempla durant plus d'une minute la boucle de cheveux. Une sorte de
religieuse extase l'absorbait...

Ses paupires battirent. Un nom murmur doucement s'chappa de ses
lvres, un nom de femme...

Il tomba sur ses genoux, et deux larmes roulrent le long de sa joue.




II

LA FTE.


Trois ans s'taient couls depuis ce soir d'orage o le jeune M.
Robert de Blois et son cuyer Blaise avaient franchi pour la premire
fois le seuil du manoir de Penhol.

La nuit tombait. Le marais cachait dj sa vaste pelouse coupe  et
l par quelques ruisseaux paisibles. A la place mme o nous avons vu
le bac de Benot Haligan tran par l'inondation furieuse, les maigres
troupeaux de Glnac paissaient tranquillement l'herbe parfume.

La rivire de l'Oust coulait silencieuse entre les deux collines
au passage de Port-Corbeau. Le ciel tait noir. La nuit venait, pesante
et chaude, aprs une touffante journe.

A mesure que l'ombre devenait plus paisse, on voyait s'allumer des
lueurs le long de ce cordon de petites montagnes qui font une ceinture
aux marais de Glnac.

Ces lueurs pouvaient se compter par le nombre des bourgs riverains du
marais. Chaque paroisse avait la sienne. Un tranger, arrivant de Redon
par la route de la Gacilly, aurait pu penser que cinq ou six incendies
s'taient allums  la mme heure dans tous les villages du canton.

Mais, pour les gens du pays, ces lointaines lumires n'avaient rien de
sinistre. Elles signifiaient, au contraire, battement et bombance;
pour les bons gars, course  l'oie, _papegault_[4], lutte corps  corps
et guerre des fouets; pour les filles, concert solennel et danses sur
la place de la mairie; pour tout le monde, le tonneau de cidre, orn
de fraches rames de chtaigniers, mis en perce devant la porte de
l'glise.

  [4] Tir au fusil.

C'tait le 25 aot 1820. On ftait la Saint-Louis, en l'honneur du roi
Louis XVIII.

De tous les feux de joie, le plus beau et le mieux flambant tait
sans contredit celui de la paroisse de Glnac, allum dans l'air de la
mtairie de Penhol, au-dessous du manoir.

Il y avait au moins cinquante fagots et une douzaine de ptards. Ren
de Penhol, maire de Glnac, en personne, y avait mis le feu  l'aide
d'une belle torche bleue fleurdelise d'argent. La flamme montait
gaiement vers le ciel, clairant  la fois le manoir neuf, les vieilles
murailles gothiques et la Tour-du-Cadet.

A l'entour, les paysans riaient, buvaient et dansaient.

Un peu plus loin, dans les jardins illumins du manoir, la population
noble et bourgeoise de la contre, la _socit_ avait aussi sa fte.
Penhol, tout en faisant dresser une table pour les paysans dans l'aire
de sa ferme, avait ouvert ses salons aux gentilshommes du voisinage. Il
y avait eu festin, et le bal allait commencer.

On ne voyait dans les alles du jardin que robes de soie antiques et
beaux habits campagnards. Le vin de Penhol tait bon; le cidre de la
mtairie tait excellent; les nobles htes du jardin rivalisaient de
belle humeur avec les convives de l'aire, de mme que les lampions
prodigus luttaient de clarts vives avec le feu de joie.

C'tait un bon jour pour tout le monde, et l'on n'en tait pas 
savoir que le matre de Penhol faisait bien les choses, quand il s'y
mettait.

Toutes ces lumires, rpandues  profusion au sommet de la cte
o s'levait le manoir, faisaient contraste avec les tnbres
environnantes, et jetaient dans une nuit plus profonde les versants
boiss de la colline.

La pente roide qui descendait au Port-Corbeau tait surtout plonge
dans une obscurit complte.

Le taillis de chtaigniers semblait un grand tapis noir, aux bords
duquel le cours tranquille de l'Oust mettait une troite frange
d'argent.

La rampe abrupte faisait ombre au bas de la montagne; nul reflet n'y
arrivait, et c'est  peine si quelques chos lointains des mille bruits
de la fte y descendaient comme un murmure perdu.

Au milieu de ces tnbres et de ce silence, on voyait pourtant, 
travers les branches des chtaigniers, une petite lueur rougetre, et
l'on entendait de temps en temps comme un cri sourd.

La lueur et le cri sortaient tous deux de la loge de Benot Haligan, le
sorcier, dont la porte tait grande ouverte.

C'et t piti que de voir, si prs de cette joie bruyante, la
scne solitaire et dsole qui avait lieu dans la loge du pauvre
passeur.

L'intrieur de la cabane tait tel que nous l'avons vu dans la premire
partie de cette histoire: un grabat entre quatre murailles nues et
humides, auxquelles pendaient  et l quelques instruments de pche.

Mais le grabat semblait plus misrable encore qu'autrefois; les
murailles s'taient lzardes, et les filets de pche tombaient en
lambeaux.

Benot Haligan paraissait avoir subi l'effet du temps plus cruellement
encore que sa loge ruine. Il tait tendu sur son grabat, hve comme
un spectre, la bouche bante et les yeux fixes. Son souffle rlait dans
sa gorge, et des gouttes de froide sueur brillaient sur sa joue livide
 travers les poils longs et clair-sems de sa barbe.

Il ne bougeait pas. Seulement, lorsqu'un ptard dtonait au haut de la
montagne, ses lvres se prenaient  remuer lentement.

Il murmurait une prire pour les _bleus_ qu'il avait tus sur la lande,
durant les guerres de la chouannerie...

Il y avait bien des mois que le vieux passeur gisait ainsi sur son
lit de souffrance. Depuis deux annes et plus, il n'avait pas mis le
pied sur son bac, dont la clef tait maintenant au manoir. Son
agonie, trop longue, avait us  la fois la compassion et la terreur
superstitieuse des bonnes gens du pays. On ne le craignait plus gure,
bien qu'il passt toujours pour sorcier, et ses voisins avaient oubli
la route de sa cabane.

Il se mourait tout seul, lentement et tristement. Sans les deux jeunes
filles de l'oncle Jean, Diane et Cyprienne de Penhol, qui venaient
chaque jour s'asseoir  son chevet, des semaines entires se seraient
coules sans qu'un tre humain passt le seuil de sa cabane.

Parfois,  les voir paratre belles et douces comme un rayon de
consolation divine, le passeur retrouvait un sourire. Mais d'autres
fois ses paupires se baissaient et un voile de douleur plus morne
tombait sur son visage.

Ses traits immobiles prenaient alors comme une expression de piti.

Il priait  voix basse, et au milieu de sa prire d'tranges paroles
s'chappaient de ses lvres. On et dit qu'il voyait les jeunes filles
dj mortes dans le mme cercueil, car, au lieu de demander  Dieu
leur bonheur en ce monde, il priait pour le repos de leurs mes durant
l'ternit.

Et il joignait ses mains amaigries en pronostiquant malheur  tout
ce qui portait le nom de Penhol.

Mais le vieux Benot Haligan tait fou depuis bien longtemps; chacun
savait cela.

Personne n'tait sans l'avoir entendu dire plus d'une fois que sa
maladie venait du jeune M. Robert de Blois et de son domestique Blaise.

Depuis ce soir d'orage o il avait mont dans le bac, pour ne point
abandonner le matre de Penhol, il ne s'tait pas relev.

Dieu merci, le matre de Penhol, qui aurait d partager le mme mal,
se portait  merveille, et jamais on n'avait vu paire d'amis s'entendre
mieux que lui et le jeune M. Robert de Blois.

On laissait dire l'ancien sorcier, qui se mourait tout bonnement de
vieillesse...

Assurment, parmi les joyeux danseurs qui se trmoussaient sur la terre
battue de l'aire, personne ne songeait  lui en ce moment. Le feu de
joie brlait, le cidre coulait: Vivent le roi et les jolies filles!

Et vive aussi l'absent! car cette fte de Louis n'tait pas pour le
roi tout seul. L'an de Penhol se nommait Louis comme le roi, et il
y avait l de vieux paysans qui vidaient leur cuelle  son souvenir,
bien plus souvent qu'en l'honneur de Sa Majest.

Devant la porte de la ferme, un groupe de graves mtayers, prsid
par le pre Graud, aubergiste de Redon, parlait de M. Louis sans
se lasser, avec ce mlancolique bonheur des gens qui aiment et qui
regrettent.

L, pas une voix qui ne ft mue en prononant le nom de l'an de
Penhol.

Chacun recueillait ses souvenirs: on rappelait une anecdote cent fois
raconte, un trait de courage, une preuve de bon coeur, une joyeuse
tourderie...

C'tait la Saint-Louis. Ce jour appartenait  Penhol, bien avant que
le roi de France et repris son trne. Depuis dix-huit ans que le
jeune monsieur tait parti, ce jour tait consacr tout entier  son
souvenir. Les vieux marins qui avaient servi sous le commandant, les
anciens compagnons de M. Louis se runissaient tous les ans pour parler
du bon temps pass.

Quel fier chasseur! On connaissait le son de sa trompe tout le long
du marais, jusqu'au confluent de l'Oust et de la Villaine. Il courait
mieux que les gars de Saint-Vincent! A la lutte, il faisait plier
les reins des glorieux de Saint-Pern et de Questemberg! C'tait lui
qui lanait la barre le plus haut et le plus loin, lui toujours! Au
_papegault_, c'tait la balle de son beau fusil qui allait se ficher
sur le clou!

Et quand il avait gagn le prix de la lutte, le prix de la course,
le prix du tir et encore le prix de la barre, ah! personne n'avait
oubli cela:

--Tiens, papa Graud, le mouchoir de cou est pour ta femme! Mathurin,
tu es le plus pauvre,  toi le mouton!

Et la bourse brode de laine rouge  l'un; et  l'autre, l'pinglette
d'acier avec ses belles touffes de soie!...

Oh! le cher jeune monsieur!...

A mesure qu'on parlait, le groupe devenait plus nombreux. Quelques
mnagres s'approchaient; elles avaient peut-tre, elles aussi, leurs
souvenirs. Les jeunes gens venaient couter les rcits des vieillards.
Et quand le pre Graud, l'oeil humide et la voix tremblante, levait
son verre  la mmoire de Louis de Penhol, les jeunes gens demandaient:

--M. Louis avait-il donc le poignet plus vigoureux que Vincent? le pied
plus alerte, la main plus sre, le coeur plus gnreux?...

Hlas! Vincent aussi avait quitt la maison de son pre. On disait
qu'il tait parti pour se faire matelot sur un btiment du roi.
Matelot, comme le fils d'un pauvre homme, Vincent, le propre neveu du
commandant de Penhol!

On avait beau fermer les yeux et vouloir douter, il y avait comme un
malheur autour de cette famille aime. Ren de Penhol restait bien
au manoir, riche encore et respect, mais ceux qui avaient connu
l'absent disaient tout bas que la vraie gloire de Penhol tait morte...

Au moment o l'on avait allum le feu de joie, les nobles htes
du manoir avaient daign se mler, suivant la coutume, aux danses
villageoises; puis la fte s'tait spare en deux camps: paysans
et paysannes avaient continu de sauter dans l'aire, tandis que les
cavaliers de bonne maison continuaient le bal avec leurs dames dans un
salon de verdure, mnag au milieu du jardin.

Notre ami Blaise, le teint fleuri et la mine imposante, prsidait
 la fte villageoise. Tout le monde l'appelait M. Blaise bien
respectueusement; il portait un costume d'apparat qui ressemblait plus
 l'habit d'un homme comme il faut qu' la livre d'un domestique.
Tandis qu'il dominait les paysans de l'aire de toute la hauteur de son
importance, son matre, M. Robert de Blois, tait, dans le jardin, le
roi du bal.

Personne, en vrit, ne pouvait lutter avec lui d'lgance et de
belles manires. C'tait lui qui donnait les ordres et qui faisait les
honneurs. Ren de Penhol ne paraissait point, et personne ne songeait
 s'en inquiter.

M. de Blois tait l; pouvait-on souhaiter un autre amphitryon? Il se
multipliait; il se montrait gracieux pour tous et pour toutes. Il
tait si bien l'ami de la maison qu'aisment on et pu l'en croire le
matre.

L'assemble tait fort bizarrement compose. Il y avait de charmantes
jeunes filles et des demoiselles d'un ridicule trs-avanc. Parmi les
premires, il fallait distinguer Blanche de Penhol, la plus jolie de
toutes.

Elle avait maintenant quinze ans. Sa jeunesse tenait compltement ce
qu'avait promis son enfance. Impossible de trouver une beaut plus
douce et plus harmonieuse. Son regard timide avait conserv cette
expression tendre et presque cleste qui lui avait valu de la part des
bonnes gens du pays le surnom de l'Ange de Penhol.

Elle portait une robe de mousseline blanche, borde par une guirlande
de petites fleurs bleues. Cette toilette allait  son visage et  la
grce languissante de sa taille.

Quand parfois elle quittait le salon de verdure pour aller chercher
sa mre au jardin, et qu'on la voyait se perdre dans le demi-jour des
longues alles, elle ressemblait  ces ples et belles visions que se
faisait la posie des bardes de Bretagne.

Il y avait des moments o le visage de Blanche exprimait le plaisir
naf de l'enfant qui se sent natre jeune fille: la joie inconnue du
premier bal. Ses traits rayonnaient alors; un clair s'allumait
dans l'azur de ses grands yeux. Puis sa paupire retombait, triste; le
sourire bauch mourait sur sa lvre. Dans ce coeur de quinze ans, y
avait-il dj une douleur cache?...

Robert de Blois s'empressait beaucoup autour d'elle, et y mettait mme
une sorte d'ostentation. Il ne cdait gure l'honneur de prendre sa
main pour la contredanse qu' un seul rival, auprs de qui ses manires
avaient un singulier mlange de cordialit feinte et d'inquitude
dissimule.

Ce rival n'tait autre que le jeune comte Alain de Pontals, hritier
unique de l'ancienne fortune des Penhol.

Car, nous devons le dire tout de suite, cette grande haine de famille,
qui existait autrefois entre Penhol et Pontals, avait pris fin,
grce  l'intervention de Robert. Le manoir et le chteau voisinaient
maintenant. Ren s'tait rsign  voir des trangers occuper le
domaine de ses pres.

En dfinitive, le vieux Pontals tait un brave homme, capable de
rendre service  l'occasion. Personne n'ignorait que Penhol avait
puis plus d'une fois, depuis trois ans, dans sa bourse toujours bien
garnie. Aussi passaient-ils tous les deux pour tre les meilleurs amis
du monde.

Penhol possdait, comme nous l'avons dit, par lui-mme et du chef
de son frre absent, une quarantaine de mille livres de rente. C'tait
plus qu'il n'en fallait pour soutenir honorablement le train de vie
adopt par la famille. Mais depuis trois ans les choses avaient chang.
Un lment nouveau avait t introduit au manoir. L'hospitalit grande
et simple s'tait transforme en un luxe prodigue, et les quarante
mille livres de rente, doubles tout  coup par miracle, n'auraient
plus suffi aux dpenses de Penhol.

Or, chaque fois que les dpenses d'un homme riche excdent de beaucoup
son revenu, quelque diabolique expdient lui vient en tte: il
faut tre sr que cet homme, sous prtexte d'arrter le dsastre,
prcipitera sa ruine. Penhol tait devenu joueur.

La cause de ces dsordres nouveaux tait une femme, jeune encore et
remarquablement belle, qui se promenait en ce moment au bras du jeune
Pontals, dans le salon de verdure, et dont la riche toilette excitait
la jalousie de toute la partie fminine de l'assemble.

Dans cette femme fire et portant au mieux sa riche parure, nous
eussions difficilement reconnu la pauvre fille que nous avons vue
arriver autrefois  l'auberge du _Mouton couronn_ avec une
robe poudreuse et des souliers en lambeaux. C'tait Lola pourtant,
la dormeuse  qui matre Blaise refusait jadis un petit morceau de
fromage, et qui avait maintenant assez de perles dans ses cheveux noirs
pour payer l'auberge du bon pre Graud.

Le matre de Penhol l'aimait d'une passion aveugle, et se ruinait pour
elle.

Il l'aimait en esclave... un regard de Lola l'et fait courir au bout
du monde. Et pourtant son amour tait plein de remords. La vue de sa
femme qui souffrait sans se plaindre le poursuivait comme un accablant
reproche. Sa fille, surtout, qui avait t si longtemps son adoration
et son orgueil, et t bien forte contre cet amour, s'il n'y avait eu
au fond du coeur du matre de Penhol un de ces doutes tenaces qui
empoisonnent la vie...

Il s'tait jet dans la passion qui l'absorbait maintenant avec fureur,
et comme on s'enivre pour fuir la voix de sa conscience...

La province a des anathmes bien amers pour les moeurs parisiennes.
Elle ressemble  ces femmes laides,  cheval sur leur vertu inattaque,
qui tourdissent les gens au dplaisant fracas de leur austrit. Mais
quand la province se met  faire du vice, elle va plus loin que Paris,
qui garde au moins la pudeur et ne jette jamais le voile. La
province n'y prend point tant de faons; elle va bonnement son chemin,
et voici ce qui arrive: si le vice est pauvre, on l'crase; si le vice
est riche, on l'accepte.

Point de milieu! La province ne sait ni fermer les yeux ni tourner la
tte. Elle voit tout, parce que son oeil curieux se colle au trou des
serrures. Quand elle a vu, elle compte. Suivant le rsultat du calcul,
elle va lever le pied pour craser le coupable, ou courber la tte pour
le saluer jusqu' terre.

Ren de Penhol tait riche; il avait droit de scandale. Parmi les
quelques hobereaux indigents et les quelques bourgeois, composant
la _socit_ du pays, personne n'ignorait sa conduite; et pourtant,
personne ne songeait  l'excommunier. On allait chez lui, on se faisait
mme grand honneur de ses invitations; mais pour moiti moins, on et
lapid un pauvre diable.

Seulement, comme certains bruits commenaient  courir dans les
environs, attaquant, non plus la rputation de Penhol, mais l'tat
de sa fortune, la _socit_, tout en gardant de prudents dehors de
respect, le dchirait tout bas  belles dents.

C'tait un acquit de conscience. La partie sage de l'assemble, les
maris graves, les dames dcidment trop lourdes pour danser encore et
les demoiselles aigries par un clibat dont le terme ne venait
point, avaient un vague remords de frquenter ce pcheur, et pensaient
expier leur faute en exagrant ses torts.

Tandis que les jeunes gens foulaient gaiement le gazon, la galerie
assise glosait, Dieu sait comme! La calomnie est une douce pnitence;
dans leur fureur d'expiation, ces dames et ces messieurs envenimaient
le mal et ne se faisaient point scrupule d'envelopper beaucoup
d'innocents dans leur tardif anathme.

On tait libre en ce moment. La danse avait loign du petit cercle
grave toutes les oreilles profanes. Ren de Penhol avait quitt le bal
pour s'enfermer avec M. de Pontals le pre, et l'homme de loi. Quant 
Madame, elle se promenait  l'cart, au bras du bon oncle Jean.

C'tait l'instant de mordre. On mordait. Robert, Lola, Penhol, Madame
elle-mme, tout le monde y passait. Parmi les htes du manoir, il n'y
avait qu'un seul homme infaillible et impeccable, c'tait le vieux
marquis de Pontals, lequel possdait soixante mille livres de rente au
soleil!

L'influence de cet honnte cnacle ne s'tendait point jusqu'au bal qui
se poursuivait, joyeux et rieur. L'orchestre campagnard jouait  tour
de bras, et le tapis de verdure ne chmait gure. Il y avait l surtout
deux couples dont la gaiet communicative et jeune ranimait 
chaque instant le plaisir et se chargeait de redonner l'lan  la fte:
c'taient Cyprienne et Diane de Penhol, les jolies filles de l'oncle
Jean, avec leurs cavaliers, deux enfants comme elles, deux beaux et
braves enfants dont le sourire vous et gay le coeur.

Cyprienne dansait avec Roger de Launoy, qui tait devenu un charmant
cavalier,  la figure hardie et sentimentale en mme temps; Diane
donnait sa petite main blanche  un jeune homme dont la mine rsolue et
spirituellement insoucieuse et t remarque par tous pays.

C'tait un peintre parisien que Penhol avait fait venir pour orner
dignement les appartements de Lola.

Depuis deux ans qu'il tait en Bretagne, le jeune peintre avait fait
une norme quantit de fresques et de portraits. Personne, dans la
socit, n'tait  mme de trancher la question de savoir s'il avait ou
non un talent artistique. Lui-mme n'en savait trop rien peut-tre. Il
peignait ce qu'on voulait et surtout tant qu'on voulait; il prenait la
vie comme on la lui donnait, riant au jour le jour et ne souponnant
point qu'on pt songer au lendemain.

Roger et lui taient amis jusqu'au dvouement, bien qu'ils ne se
fussent jamais fait de grandes protestations de tendresse.

Il se nommait tienne Moreau. Quand on ne lui donnait point de
salle de billard  orner ou des perdrix dfuntes  grouper avec des
livres assassins au-dessus des portes; quand il dsesprait de
trouver Diane au jardin et qu'il se lassait de courir la campagne avec
Roger, il se retirait seul parfois dans sa chambre. C'tait bien rare.
Dans sa chambre il n'y avait qu'une toile bauche.

La plupart du temps, il regardait cette toile, les bras croiss, sans
songer  prendre sa palette.

Mais parfois, lorsqu'un beau rayon de soleil venait jouer dans les
hauts chssis de sa fentre, il saisissait tout  coup ses pinceaux et
ajoutait quelques touches  la toile  peine commence.

Cela ne ressemblait point aux fresques de la salle de billard, ni aux
dessus de portes qu'il peignait avec une fcondit si obissante pour
le matre de Penhol. C'tait une peinture hardie et d'un style trange.

Le tableau reprsentait une jeune fille vtue en paysanne, et jouant de
la harpe. C'tait le portrait de Diane.

De sa vie, tienne n'avait rv, jusqu'au moment o les traits de Diane
de Penhol avaient surgi, vivants, de la toile, sous son pinceau timide
et comme incertain. Maintenant, quand il tait seul avec son tableau,
il rvait.

Il aimait Diane, Diane l'aimait. Ils ne se parlaient jamais d'amour.

Dans les longues causeries qu'ils cherchaient et qui les faisaient
heureux, ils n'avaient gure qu'un seul sujet d'entretien. C'tait un
choix bizarre; ils causaient de Paris.

L'artiste sans souci enseignait la grande ville  la jeune fille de
Bretagne.

La jeune fille coutait, curieuse, mue. Ce n'tait jamais elle qui
changeait de conversation, et c'tait toujours elle qui ramenait la
premire le nom de Paris pour interroger, pour savoir...

Ses yeux brillants s'animaient. Il y avait en elle un secret dont
tienne n'avait point sa part.

Paris! c'tait un conte de fes! la ville o la femme est reine, o
les rves se ralisent, o le vrai touche au merveilleux, o nulle
esprance n'est folle!...

tienne disait parfois en finissant:

--On y souffre comme ailleurs, Diane... plus qu'ailleurs... et Dieu
veuille que vous gardiez toujours votre douce vie de Bretagne!

Diane ne rpondait point. Elle retournait auprs de sa soeur dont la
nature, moins rflchie, avait aussi moins d'audace, mais qui pourtant
se laissait prendre aux fougueuses imaginations de Diane.

Paris! Paris! c'tait leur songe aim...

Mais si, tout  coup, on leur et montr la route ouverte et la
chaise de poste attele, eussent-elles os? eussent-elles voulu?
Madame, qu'il aurait fallu quitter! et Blanche, le pauvre ange!...

Roger de Launoy, leur compagnon d'enfance, songeait, lui aussi, 
Paris. Il tait fier. La douceur de son caractre ne l'empchait point
de ressentir profondment la froideur avec laquelle Penhol le traitait
depuis l'arrive des trangers au manoir.

Robert et Lola s'taient empars du matre, qui ne voyait plus que
par leurs yeux. Tous ceux qu'on aimait avant cela taient devenus
indiffrents, pour ne rien dire de plus. Sans Madame, qu'il chrissait
d'une tendresse respectueuse et dvoue, sans Cyprienne qu'il aimait
d'amour, Roger de Launoy aurait quitt le manoir dj depuis longtemps.

Que ft-il devenu? Il ne savait, mais il tait intelligent et il avait
du coeur...

Aujourd'hui ces proccupations taient mises de ct. On tait tout
 la fte; on riait, on se croyait heureux! Les deux jeunes filles
portaient toujours leurs costumes de paysannes, mais on et pu croire
que c'tait pure coquetterie, tant la jupe courte et le spencer collant
leur allaient  merveille. Leurs tailles charmantes ressortaient
sous la futaine; les souliers  boucles d'tain ne pouvaient grossir
leurs pieds dlicats et mignons; l'troit serre-tte lui-mme, qui
laissait chapper  profusion les masses boucles de leurs cheveux
chtains, tait  leur front comme un bandeau virginal, et mlait 
la distinction noble de leurs traits la nave sduction des beauts
rustiques.

C'tait plaisir de les voir sauter sur l'herbe, gracieuses et lgres
comme des fes. Il manait d'elles une gaiet vive et  la fois douce
qui gagnait de proche en proche et qui tait le charme du bal.

Chacun,  son insu, se ressentait de leur contact; la pauvre Blanche
elle-mme, si ple et si frle, souriait, entrane par leurs sourires.

Il y avait pourtant des moments o la joie des deux jeunes filles
semblait se voiler tout  coup; c'tait lorsque leurs yeux se
tournaient vers Madame, qui poursuivait lentement sa promenade au bras
de Jean de Penhol.

Ces trois dernires annes semblaient avoir pes cruellement
sur Madame. Sa belle tte s'inclinait maintenant fatigue, et
la rsignation morne qui tait sur son visage ressemblait  du
dcouragement.

L'oncle Jean la contemplait avec un amour de pre. Dans les grands yeux
bleus du vieillard, baisss mlancoliquement sur sa nice aime,
on lisait l'immense dsir de soulager et de consoler.

Mais la consolation tait impossible sans doute, car l'oncle Jean se
taisait comme s'il n'et point pu trouver de paroles.

Diane et Cyprienne voyaient cela, et le regard furtif qu'elles
changeaient alors donnait  penser que leur joie d'enfant n'avait que
les apparences de la franchise.

Elles voyaient encore autre chose, et c'tait bien trange!

Robert de Blois, qui dansait toujours avec Blanche, se tournait de
temps en temps vers Madame et lui faisait des signes.

Diane et Cyprienne avaient cru d'abord se tromper, mais il n'y avait
plus  douter. Madame,  deux ou trois reprises diffrentes, avait
rpondu du regard et du geste aux signes de Robert de Blois, de l'homme
dont la prsence au manoir empoisonnait sa vie et menaait l'avenir de
son enfant!...

C'tait inexplicable.

Mais le bal tait charmant par cette chaude soire, sous les arbres
touffus. A part Diane et Cyprienne, personne ne s'inquitait de ces
petits mystres qui s'agitaient sourdement sous la surface tranquille
de la vie du manoir.

Si la partie grave de la socit prvoyait, nous allions dire
esprait quelque malheur, c'tait dans un avenir lointain encore.
Le seul accident que l'on pt redouter ce soir, c'tait quelque
malencontreuse averse venant clore la fte au meilleur moment.

Aussi chacun tressaillit de surprise et d'effroi lorsqu'on entendit,
au milieu du bal, un de ces cris plaintifs qu'arrache la souffrance
soudaine et intolrable.

L'orchestre se tut; les danses cessrent, et la galerie se leva d'un
commun mouvement.

Tous les regards effrays, ou seulement curieux, se portrent  la fois
vers l'endroit d'o la plainte tait partie.

On vit Blanche de Penhol, immobile et comme morte, tendue tout de son
long sur l'herbe.

Robert de Blois tait  genoux auprs d'elle et appuyait sa main contre
son coeur.

Roger, Diane et Cyprienne s'lancrent en mme temps; mais ce fut
Madame qui arriva la premire auprs de sa fille.

Il faut renoncer  peindre tout ce qu'exprimait en ce moment le visage
dsol de Marthe de Penhol.

Un rouge ardent et fivreux avait remplac la pleur de sa joue.
L'pouvante qui glaait son me de mre tait dans ses yeux.
Sa main, forte en cet instant comme la main d'un homme, repoussa
brusquement Robert de Blois, que le choc fit chanceler.

Elle souleva Blanche sans effort apparent et la soutint, renverse,
entre ses bras. Blanche, vanouie, ne respirait plus.

Comme Cyprienne et Diane s'empressaient, inquites autour d'elle,
Madame les loigna d'un geste imprieux.

Robert se rapprocha et s'inclina jusqu' effleurer presque son oreille.

--N'oubliez pas!... murmura-t-il froidement.

Un clair de haine brilla au milieu de la dtresse dsespre qui
voilait le regard de Marthe de Penhol.

Mais elle fit sur elle-mme un effort violent et se contraignit 
sourire.

--Je n'oublie rien! dit-elle tout bas.

Puis elle reprit en s'adressant  Roger et aux deux filles de l'oncle
Jean:

--Amusez-vous, mes enfants... Voici Blanche qui rouvre les yeux... je
vais vous la ramener tout  l'heure bien gurie...


FIN DU TOME PREMIER.


       *       *       *       *       *


    TABLE DES MATIRES
    DU PREMIER VOLUME


    Premire partie
    Le dris

       I  Le Mouton couronn                 1
      II  Une redingote a deux              21
     III  L'absent                          47
      IV  Boston de Fontainebleau           69
       V  Chanson bretonne                  93
      VI  Deux propritaires               115
     VII  Les ressources de Bibandier      135
    VIII  Le dris                         151
      IX  Un hte charmant                 165

    Deuxime partie
    Le manoir

       I  L'rbe                          191
      II  La fte                          239


    Corrections:

    Page  88: Carantoir remplac par Carentoir (qui tait
                cabaretier  Carentoir).
    Page 129: Gauthier par Gautier (Notre nouveau mari
                s'appelle Gautier).
    Page 153: s par su (Un sentiment dont Penhol n'aurait
                point su).
    Page 193: Sen par Sein (le de Sein).
    Page 225: sais-je par suis-je (--Le suis-je?... pronona
                le nabab).
    Page 241: air par aire (allum dans l'aire de la mtairie).





End of Project Gutenberg's Les belles-de-nuit, tome I, by Paul Fval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME I ***

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