The Project Gutenberg EBook of Une Maladie Morale, by Paul Charpentier

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Title: Une Maladie Morale
       Le mal du sicle

Author: Paul Charpentier

Release Date: August 2, 2013 [EBook #43389]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    UNE
    MALADIE MORALE




    UNE
    MALADIE MORALE
    LE MAL DU SICLE

    PAR
    PAUL CHARPENTIER
    SUBSTITUT AU TRIBUNAL DE LA SEINE

    [Illustration]

    PARIS
    LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS, 35

    1880




    A LA MMOIRE DE MON PRE
    J.-P. CHARPENTIER
    INSPECTEUR DE L'ACADMIE DE PARIS, AGRG DE LA FACULT DES LETTRES.




INTRODUCTION




INTRODUCTION


Parmi les traits les plus saillants de nos moeurs, il en est un qui ne
peut, ce semble, chapper  personne: je veux dire un penchant trs
prononc pour les jouissances; et j'ajoute, surtout pour celles de
l'ordre matriel. Sans examiner ici si une pareille disposition tait
reste jusqu' prsent inconnue, il est permis d'affirmer que, de nos
jours, et parmi nous, elle se manifeste avec vidence. Ds le milieu
de ce sicle, et mme un peu avant, la France a donn des preuves
multiples de la considration dans laquelle elle tenait les biens de
ce monde. On y a vu la richesse, les grandeurs, les plaisirs, le
bien-tre sous toutes les formes, poursuivis avec pret, quelquefois
avec cynisme. Ces ardeurs se sont traduites dans des faits bien
connus, dont quelques-uns n'ont eu que trop d'clat; elles se sont
exprimes aussi, dans les arts, dans la littrature, par des
productions qu'on n'a point oublies. Non que la France tout entire
ait sacrifi  ces passions; grce  Dieu, elle n'a jamais perdu la
tradition des grands dvouements et des oeuvres leves. Mais il
certain que, depuis un certain nombre d'annes, nous n'avons point, en
gnral, montr un dtachement exagr de toutes choses, et qu'on ne
peut nous reprocher d'avoir estim au-dessous de sa vritable valeur
le prix de la vie.

Cependant, dans ces derniers temps, s'est produit un mouvement
simultan, directement oppos  cette tendance pratique. Une
philosophie qui a reu la dnomination de pessimiste, s'est donne 
tche de dmontrer que le bonheur si vivement convoit n'tait qu'un
rve, que la vie n'avait et ne pouvait jamais avoir pour l'homme que
de cruelles dceptions; en un mot, que tout tait pour le plus mal
dans le pire des mondes possibles. Cette philosophie, dont le premier
germe parat avoir t nagure transmis par l'Italie  l'Allemagne et
que l'Allemagne a grossie et corrobore par de laborieuses
lucubrations, recueille aujourd'hui en France une certaine faveur et
acquiert une importance croissante. Des travaux nombreux, plusieurs
tout rcents, lui ont t consacrs, qui lors mme qu'ils s'efforcent
de la rfuter, n'en ont pas moins pour effet de familiariser les
lecteurs avec une doctrine dsolante.

Par une association naturelle d'ides, le pessimisme rveille le
souvenir d'une poque de notre histoire morale qui a prcd
immdiatement celle de la jouissance  outrance, mais qui en est bien
diffrente.

En effet, de la fin du XVIIIe sicle  la seconde moiti du ntre,
s'est droule chez nous une grande priode de mlancolie. Amour de la
solitude, habitude de la rverie, impuissantes et vagues aspirations,
incurable scepticisme, ennui, dsenchantement, dsespoir mme, pouss
quelquefois jusqu'au suicide, tels taient les principaux signes qui,
tantt spars, tantt runis, et quelquefois plus apparents que
rels, rvlaient l'existence de cette disposition trange. On l'a
appele _le mal_ ou _la maladie du sicle_.

Loin de moi la pense d'en exagrer l'importance, et l'erreur de
croire que cette crise ait envahi tous les lments de notre socit.
Qui ne sait qu'au sein d'un affaissement trop commun se sont
conserves bien des nergies viriles, bien de fermes convictions? Ne
s'est-il pas aussi rencontr plus d'un homme qui ait chapp 
l'influence gnrale par sa lgret et son inconsistance? Et
d'ailleurs, ceux-l mme qui en furent atteints n'ont-ils pas connu
des moments d'intermittence ou de rmission? Toutefois on ne saurait
le contester, cet tat a prsent  l'poque indique plus haut, une
intensit et une tendue bien dignes de l'attention des moralistes.

Sans doute, il ne faudrait pas assimiler tous les mlancoliques aux
pessimistes. Il existe de ceux-ci  ceux-l la diffrence qui
distingue un tat de l'me d'une conception de la pense. Autre chose
est de sentir et d'exprimer un malaise intime; autre chose est de
prononcer sur le monde un anathme systmatique. Dans le premier cas,
c'est affaire de sentiment; dans le second, de raisonnement. Tel a pu
se juger malheureux, qui n'a pas ni la possibilit du bonheur pour
les autres hommes; peut-tre mme l'a-t-il volontiers concde  toute
la terre, pour ne voir dans sa propre souffrance qu'une exception
agrable  son orgueil. Et, d'un autre ct, l'on assure que les
philosophes allemands qui ont lev le savant chafaudage du
pessimisme, n'ont nullement ddaign certains avantages palpables, et
qu'ils ont su, comme on l'a dit, administrer,  la fois, leurs rentes
et leur gloire. Mais, malgr ces distinctions essentielles, il reste
une sorte de parent collatrale entre ceux qui ont crit la thorie
de la souffrance et ceux qui en ont fait l'exprience personnelle. Il
est bien peu vraisemblable que la plupart de ces derniers, mme de
ceux  qui leur infortune semblait tre un privilge flatteur, aient
conu une opinion optimiste d'un monde o leurs dsirs ne pouvaient
tre satisfaits; aussi, voit-on parfois, et comme  leur insu, leur
sentiment se gnraliser, et dpasser les bornes de leur propre
perception. En sens inverse, le pre du pessimisme dans notre sicle,
a t, nous le verrons, un de ceux qui ont trouv, pour peindre les
tourments de leur me, les accents les plus douloureux. En rsum, si
cette philosophie amre ne peut se confondre absolument avec la
disposition morale dont elle rappelle l'existence parmi nous, elle en
est la tardive conscration et comme le couronnement ncessaire.

Le moment parat donc venu d'tudier avec quelque dtail cette
disposition mme. teinte dans sa forme individuelle, mais revivant 
certains gards sous une autre forme plus abstraite, elle peut tre
apprcie  la fois, avec la libert qui appartient  la critique du
pass, et avec l'intrt qui s'attache  l'observation des faits
contemporains. C'est ce que je voudrais essayer de faire.

Je voudrais, aprs avoir recherch le vritable caractre de l'tat
dont il s'agit, et aprs avoir parcouru l'histoire de ses
manifestations anciennes, le suivre en France et mme, autant qu'il
sera ncessaire pour l'intelligence du sujet, en dehors de la France,
dans le cours de son plein dveloppement, de 1789  1848; puis,
marquer le moment et les circonstances de sa fin. Je voudrais, 
chacune des phases de son existence, en sonder les causes gnrales ou
particulires et en prciser les consquences. Enfin, je voudrais en
faire entrevoir le prservatif. Ce sujet n'a point encore t trait
dans son ensemble.

En mme temps qu'une tude morale, on trouvera ici une tude
littraire. Comment en serait-il autrement? L'tat que j'analyserai
est presque toujours accompagn du besoin de s'pancher, et de confier
au papier les secrets les plus intimes, les plus fugitives impressions
de l'me. Dans la recherche des documents de cette nature, nous
rencontrerons les auteurs les plus illustres, les Chateaubriand, les
Lamartine, les Victor Hugo, les Musset, les Georges Sand; mais on
aurait tort de ngliger des crivains plus modestes, et de ddaigner
de plus humbles tmoignages. Une simple lettre destine  un ami, une
note trace pour son auteur seul, en apprennent souvent, sur un homme
ou sur une poque, plus que des compositions apprtes, dont la
sincrit peut tre compromise par la proccupation de la publicit.
Je n'ai garde, d'ailleurs, de prtendre que la littrature
contemporaine relve sans exception de cette tude. Dans la prface
d'une traduction de Werther, M. Pierre Leroux a cru pouvoir crire
qu'une comparaison entre Werther et les oeuvres analogues qui l'ont
suivi, mme en se restreignant  celles qui ont le plus de rapport
avec lui, ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la
littrature depuis prs d'un sicle. Je ne tomberai point dans cette
hyperbole. De mme que toute une famille d'esprits s'est tenue en
dehors de l'pidmie rgnante, de mme, je le reconnais, toute une
partie de la littrature est muette  cet gard. Mais celle qui rentre
dans le cadre de ce travail est assez riche pour lui donner des
proportions trop considrables peut-tre au gr du lecteur.

Encore, cet lment d'information ne sera-t-il pas le seul 
consulter. L'art lui-mme et les faits sociaux peuvent fournir
d'utiles lumires et complter les rvlations de la plume. Je
m'efforcerai de puiser la vrit  toutes les sources.




I

CONSIDRATIONS GNRALES

ET

APERU RTROSPECTIF




I

Considrations Gnrales


Il importe avant tout de prciser le caractre gnral de l'tat moral
qui fait l'objet de ce travail. Qu'offre-t-il donc, cet tat, qui soit
particulier? Et pourquoi lui appliquer la dnomination de maladie?
Nous avons numr les principaux symptmes auxquels on reconnat son
existence: le besoin de l'isolement, la pratique de l'oisivet
contemplative, l'irrsolution, l'inquitude, la mobilit, le doute, le
dgot de toutes choses, le dcouragement absolu, enfin la mort
volontaire. Ces diffrents symptmes sont-ils tous et par eux-mmes
d'une nature pernicieuse? A ces questions, il faut rpondre par une
distinction.

Certes, que dans certaines conjonctures, sous l'influence d'une
vocation religieuse ou d'une grande douleur, on s'loigne de la
socit des hommes, il n'y a l aucun sujet d'tonnement. Qu'on aime
parfois  dtourner ses regards du monde extrieur et rel pour les
reporter au dedans de soi-mme ou les promener  travers les domaines
de l'imagination, rien de plus naturel encore. Que la volont ait ses
faiblesses et la facult de connatre, ses limites; que la vie enfin
nous rserve des dceptions et des douleurs de plus d'une sorte, qui
pourrait le nier? Et celui qui jouirait d'une srnit inaltrable ne
serait-il pas plac au-dessus des lois de l'humanit?

Mais si un homme se spare du monde sans autre motif que le dsir de
vivre seul; s'il se tient sans cesse repli sur lui-mme et se
renferme dans un milieu chimrique; si, avec une tendance instinctive
vers un idal lev, il se sent inhabile  y parvenir; si, avide de
croyance, il ne peut s'attacher avec persvrance  aucun principe
religieux ou philosophique; s'il est atteint d'une dsillusion
prcoce, et blas avant l'ge; si sa souffrance, quoiqu'ayant une
juste cause, dpasse toute mesure; si elle survit  sa cause, ou mme
si elle nat sans cause; si, loin de chercher  la dominer, il se
laisse vaincre par elle; s'il l'entretient  plaisir, s'y complat et
s'y endort; surtout si, au mpris de ses devoirs envers son Auteur,
envers ses semblables, envers lui-mme, il rejette un fardeau qu'il
juge trop lourd pour ses paules et met fin volontairement  ses
jours, alors on peut affirmer qu'en lui l'quilibre moral est rompu,
et qu'il est en proie  une vritable maladie, et, comme l'on dit
aujourd'hui,  une nvrose de l'me.

Ne nous y trompons pas cependant. Il ne s'agit pas d'une de ces
maladies mentales qui jettent dans les facults du malade une telle
perturbation qu'elles entranent son irresponsabilit. De pareils
troubles intressent le mdecin plutt que le moraliste et nous
n'avons point  nous en occuper. Ceux dont parle cet ouvrage laissent
subsister le libre arbitre. Par suite, ce serait en vain qu'on
chercherait  couvrir d'une sorte d'immunit les regrettables
dfaillances qui ont pu les accompagner, et en particulier le crime du
suicide. Mais, sous cette rserve, on doit reconnatre que nous sommes
ici en prsence d'un tat qu'on a pu justement qualifier de maladif.

A-t-on eu galement raison de complter cette qualification en y
rattachant l'ide du sicle actuel, et de dire la maladie du sicle?
Oui, car c'est dans notre sicle que cet tat a pris les proportions
les plus considrables. Mais, ne l'oublions pas, d'une part, il n'a
pas dur autant que le sicle, puisqu'il a cess depuis d'assez
nombreuses annes; et, d'autre part, c'est avant ce sicle qu'il avait
commenc, car la plupart des grands mlancoliques, qui attiraient
l'attention publique en 1800, s'taient dj fait connatre comme tels
un peu avant cette poque,  peu prs vers 1789. Bien plus, ils eurent
eux-mmes, dans la gnration prcdente, des anctres authentiques
et, pour tout dire, on retrouverait aussi des exemples de la
disposition qui leur tait ordinaire ds la plus haute antiquit, et
chez les nations les plus diffrentes. Parcourons ces divers exemples
plus ou moins anciens. Cette revue clairera l'tude de l'pidmie
mmorable qui les a suivis.




II

Antiquit et Moyen Age


Reportons-nous d'abord par la pense vers les temps et les contres
Bibliques. Le dsenchantement de Salomon nous revient aussitt  la
mmoire et nous nous rappelons ses sentences amres sur la vanit des
biens terrestres. On le sait, la tristesse moderne n'a pas ddaign de
leur faire de frquents emprunts.

Ailleurs, au fond de l'Inde, et cinq cents ans avant Jsus-Christ, un
jeune prince, combl des faveurs de la fortune, mais adonn  l'abus
de la contemplation, le fondateur mme du Bouddhisme, fait entendre
une de ces plaintes, qui se multiplieront plus tard  l'infini, sur la
maladie, sur la mort, sur la dcomposition incessante des tres. Mais
akya-Mouni ne s'attriste pas seulement sur la mort; il dplore la
vie: Par le fait de l'existence, dit-il, du dsir et de l'ignorance,
les cratures dans le sjour des hommes et des Dieux sont dans la voie
des trois maux... Les qualits du dsir toujours accompagnes de
crainte et de misre sont les racines des douleurs. Elles sont plus
redoutables que le tranchant de l'pe ou les feuilles de l'arbre
vnneux. Comme une image rflchie, comme un cho, comme un
blouissement ou le vertige de la danse, comme un songe, comme un
discours vain et futile, comme la magie et le mirage, elles sont
remplies de fausset; elles sont vides comme l'cume et la bulle
d'eau. A ses yeux, le vide apparat partout: Tout phnomne est
vide, toute substance est vide, en dehors il n'y a que le vide... Le
mal, c'est l'existence. Ce qui produit l'existence, c'est le dsir; le
dsir nat de la perception des forces illusoires de l'tre. On
s'accorde aujourd'hui  voir dans akya-Mouni le plus vieil inventeur
du pessimisme, et peut-tre, en effet, quelques-unes de ses ides
peuvent-elles tre regardes comme le point de dpart de cette
philosophie. Mais, dans les passages que je viens de reproduire, il
parle moins en philosophe qu'en rveur et en pote; il appartient
plutt au pessimisme individuel qu'au pessimisme abstrait et c'est
pour cette raison qu'il devait figurer ici.

Pour ne pas avoir  revenir  ces pays lointains plaons tout de suite
 ct de la tristesse de akya-Mouni celle du pote Sadi, qui crira
au moyen ge cette maxime: Ce qu'on peut connatre de plus intime et
de plus vrai dans la condition des mortels, c'est la douleur.

De pareils sentiments, pour avoir t rares dans l'antiquit
classique, n'y furent cependant pas inconnus. On en suit la trace en
Grce. On cite, chez Homre, la peinture de Mnlas se rassasiant de
sa douleur, de Bellrophon dvorant son coeur; chez Pindare, cette
question et cette rponse: Qu'est-ce que la vie? C'est le rve d'une
ombre. On a cru voir aussi dans Hsiode, Simonide, Euripide,
Sophocle, des indices de mlancolie. Peut-tre donne-t-on  ces
diffrents traits une valeur qui ne leur appartient pas entirement.
Il en est de plus srieux dans d'autres oeuvres, par exemple, cette
pense d'Aristote d'aprs laquelle une sorte de tristesse semblerait
tre le privilge du gnie. Quelle amertume aussi dans ce passage
d'Empdocle: Triste race des mortels, de quels dsordres, de quels
pleurs tes-vous sortie! De quelle haute dignit, de quel comble de
bonheur, je suis tomb parmi les hommes! J'ai gmi, je me suis lament
 la vue de cette demeure nouvelle. Et ne dirait-on pas qu'elle est
tire de quelque crivain moderne cette phrase sur les tourments de
notre intelligence: Nos moyens de connaissance sont borns et
disperss dans nos organes. Les expressions rsistent  nos penses et
les moussent. Les mortels phmres n'apercevant qu'une faible
parcelle de cette vie douteuse, ne saisissant qu'une vaine fume et
croyant aux choses seules qui leur tombent sous les sens, errent dans
toutes les directions, car ils dsirent dcouvrir cet ensemble des
choses que les hommes ne peuvent ni voir, ni entendre, ni saisir.
Platon n'est gure plus optimiste en certaine circonstance, tmoin ce
fragment de l'Apologie: Que quelqu'un choisisse une nuit passe dans
un sommeil profond que n'aurait troubl aucun songe, et qu'il compare
cette nuit avec toutes les nuits et tous les jours qui ont rempli le
cours de sa vie; qu'il rflchisse et qu'il dise combien dans sa vie
il y a eu de jours et de nuits plus heureux et plus doux que celle-l;
je suis persuad que non seulement un simple particulier, mais que le
grand roi de Perse lui-mme en trouverait un bien petit nombre et
qu'il serait ais de les compter.

Mais c'est surtout chez un philosophe grec de la Cyrnaque, chez
Hgsias, que s'accuse cette sombre disposition. Pour Hgsias, la vie
contient tant de maux que la mort qui nous en dlivre est un bien. Sa
doctrine se rsumait dans un livre intitul: [Grec: Apokartern], ce
qu'on peut traduire ainsi: Le dsespr, ou bien: La mort volontaire.
On y voyait un homme dtermin  se laisser mourir de faim, que des
amis rappelaient  la vie et qui leur rpondait en numrant les
peines dont elle est remplie. Thse pessimiste assurment, mais aussi,
sans doute, expression d'un sentiment de dsespoir personnel. C'est
ce sentiment qui s'exhale dans la conclusion de l'auteur; car le
pessimisme philosophique ne pousse pas, lui, au suicide de l'individu:
il juge ce moyen insuffisant pour corriger le vice radical dont le
systme du monde est infect selon lui. Hgsias, au contraire, y
voyait un moyen suprme d'chapper  tous les maux. Il parlait mme
sur ce sujet avec une loquence si persuasive qu'il avait reu le
surnom de Peisithanatos, que beaucoup de ses auditeurs, nous dit
Cicron, s'taient donn la mort en sortant de ses leons, et que le
roi Ptolme crut devoir fermer son cole pour arrter les progrs de
cette contagion menaante.

La mode du suicide n'tait pas, d'ailleurs, chose nouvelle dans ces
rgions. Bien avant Hgsias, elle s'tait dveloppe en Grce, et il
y existait une sorte d'association de la mort volontaire dans laquelle
s'enrlaient les gens fatigus de vivre ou peu soucieux de subir les
disgrces de la vieillesse. Deux sicles aprs le philosophe
Cyrnaque, on retrouvait  Alexandrie une sorte d'acadmie qui
perptuait la tradition cre par lui, la secte des co-mourants,
[Grec: tn sunapothanoumenn], qui a compt Antoine et Cloptre au
nombre de ses affilis.

Dans les divers exemples qui prcdent, la mlancolie ne se prsente
gure qu' l'tat de curieuse exception, due  des causes varies et
quelquefois obscures, mais qui ne paraissent se rattacher  aucun
fait gnral. Il en est diffremment chez les Romains, qui, malgr
leur rudesse native, ne sont pas non plus rests trangers  cet tat
de l'me.

Qui ne sait de quel accent de tranquille dsespoir Lucrce parle de la
condition humaine; comme il se plat  dpouiller l'homme de tous les
charmes, de toutes les consolations de la vie? Rien n'gale la
tristesse de son tableau du petit enfant jet nu sur la terre, comme
un naufrag sur une plage dserte et remplissant la demeure de ses
vagissements lugubres, comme il convient  un tre  qui il reste
tant de maux  traverser dans la vie! Enfin, quoi de plus frappant
que le vers immortel dans lequel il a dcrit la secrte angoisse qui
empoisonne toutes nos joies? Pline l'ancien, lui aussi, cet crivain
dont on a dit qu'il tait presque un moderne, parle de l'homme jet
nu sur la terre nue. Et Cicron n'a-t-il pas aussi sa note triste, et
en exposant dans les Tusculanes les douloureuses doctrines d'Hgsias,
n'y adhrait-il pas, quand il disait que la mort nous enlve plus de
maux que de biens, et qu'il lui eut t avantageux de mourir plus tt?
Qu'on n'oublie pas surtout la sensibilit douloureuse, et, pour ainsi
dire, ce don des larmes du pote qui a dit: _Sunt lacrym rerum_ et
qui a mrit d'tre choisi par Dante pour compagnon de son voyage dans
le royaume des douleurs; et,  ct du mot de Virgile, qu'on place
celui d'Ovide: _Est qudam flere voluptas_.

On peut affirmer qu'il y avait  Rome encore d'autres esprits
profondment souffrants, des hommes qui, sans avoir essuy aucune
adversit, prouvaient un mal indfinissable. Au milieu du palais de
Nron, on voit un citoyen obscur, un simple capitaine des Gardes
atteint, comme l'a trs bien dit l'historien de cet pisode, de cette
langueur douloureuse, de cette mort anticipe, ou plutt de cette
espce de sommeil o l'homme est livr  des agitations sans suite, 
des rves inquiets,  des terreurs sans cause. Il consulte Snque
qui devient son directeur de conscience et qui conduit avec habilet
cette oeuvre dlicate. Mais ce qui montre le mieux, ce me semble,
l'infirmit morale de ces temps, c'est la thorie du suicide professe
par les plus grands philosophes. Snque lui-mme, cet excellent
mdecin des mes, voit dans cet acte de dsespoir un refuge lgitime
contre les preuves de la vie et Pline l'ancien dclare que la facult
de se donner la mort est le plus grand bienfait qu'ait reu l'homme,
et il plaint le Dieu, dont il veut bien admettre un instant
l'hypothse, de ne pouvoir user de ce remde souverain. On peut
longtemps rflchir, dit loquemment M. Villemain, avant de trouver
dans la corruption de l'tat social et dans le dsespoir de la
philosophie, un plus triste argument contre la divinit, que cette
impuissance du suicide regarde comme une imperfection, et cette
jalousie du nant attribue mme aux dieux. A de telles
dfaillances, il tait impossible de ne pas reconnatre une socit en
dissolution, dj trouble par les convulsions qui annonaient sa fin
prochaine.

A ct du monde paen, qui s'en allait, s'en levait un autre d'o
devait sortir la rgnration. L encore, la mlancolie apparat; mais
combien diffrente de celle que nous venons d'observer! Qu'a de commun
cette humeur inquite et agite avec l'austrit, les gmissements,
les plaintes des mes chrtiennes, avec ces fuites au dsert, ces
clotres, ces thbades dans lesquelles la jeunesse et la beaut
cherchaient une spulture volontaire? Quelque rapprochement qu'on ait
voulu faire entre ces choses, leur contraste est complet. La
mlancolie paenne venait de l'absence de convictions: la mlancolie
chrtienne prend sa source dans les profondeurs de la foi. Au surplus,
le chrtien ne pourra jamais tre pessimiste absolu. Si la cit des
hommes offense ses yeux, il n'a qu' les lever vers la cit cleste.

Comme c'est aussi l'esprit religieux qui domine le moyen ge, je n'ai
gure  parler de cette poque. Dante lui-mme, malgr son masque
grave et sombre, malgr certaines pages de la Vita Nuova o l'on a cru
voir une confession morale du genre de celles qui se sont si souvent
produites dans notre sicle, Dante chappe  notre examen par le
caractre mystique de sa tristesse. Je me contenterai de mentionner
d'un mot, en Allemagne, un artiste, l'auteur de la clbre image de
la Mlancolie, et ces potes dont les Lieds chantent la mort associe
 l'amour. On y a remarqu cette interrogation: Cette vie l'ai-je
vcue, l'ai-je rve?, mot qui rappelle celui de Pindare sur le mme
sujet et qui atteste ainsi l'unit de l'esprit humain,  travers les
diffrences de temps et de races. M. Ozanam a dfini avec justesse la
posie des Minnesinger. Pour les Allemands la source potique est
dans cette dernire et plus secrte profondeur de la nature humaine
qu'on nomme le coeur. L, au milieu d'une continuelle alternative de
joie et de souffrance, clot la mlancolie qui est aussi l'aspiration
vers le beau, le dsir (Sehnsucht?). Mais, en gnral, le moyen ge
n'est point frapp par le mal dont j'tudie l'histoire. Arrivons donc
aux temps modernes.




III

Sicle de Louis XIV.--Jean-Jacques Rousseau et ses Disciples


Quand on se rapproche de notre poque, d'abord les monuments de la
mlancolie paraissent peu considrables. Cependant tous les germes
n'en sont pas dtruits; un oeil attentif les dcouvre mme sous Louis
XIV. Bien qu'avec le grand roi l'ordre et la discipline s'tablissent
dans les esprits comme dans l'tat, cette socit si bien rgle
recle encore quelques indices de trouble moral.

Bossuet, dans son admirable langage, dcouvre cet incurable ennui qui
fait le fond de la vie humaine depuis que l'homme a perdu le got de
Dieu. On sent sous l'apparente gat de Molire une certaine dose
d'amertume; son Don Juan laisse une impression de tristesse, et son
chef-d'oeuvre est le portrait du personnage svre qui va chercher
une solitude o d'tre homme d'honneur on ait la libert. Les
aperus de Larochefoucauld sur l'homme rvlent une philosophie
morose. Mais c'est chez un autre crivain du mme temps que la
souffrance morale se rvle avec le plus d'intensit. Malgr son dsir
de se soumettre aveuglment, en dpit de ses efforts pour conserver la
foi, Pascal est en proie au doute, aux agitations vagues, aux terreurs
sans cause, et c'est  ces angoisses que sont dus les cris puissants
qu'il jette dans le silence de son me. Aussi Pascal a-t-il la faveur
des mlancoliques modernes. Jean-Jacques Rousseau parle de ce penseur
malheureux avec une grande admiration; et Chateaubriand a dit: Les
sentiments de Pascal sont remarquables par la profondeur de leur
tristesse et par je ne sais quelle immensit.

Mais j'ai hte d'en venir  des figures dans lesquelles on verra une
plus vive ressemblance avec les types connus de la premire moiti du
sicle,  de vritables portraits de famille dont la place est
naturellement marque dans cette galerie. Je veux parler d'abord de
Jean-Jacques Rousseau et de son cole.

Ce qui frappe tout de suite dans Jean-Jacques Rousseau, c'est le
penchant  la rverie. Ds son enfance, la lecture des romans avait
dvelopp en lui cette habitude. Il n'avait aucune ide des choses,
que tous les sentiments lui taient dj connus... Il n'avait rien
conu, il avait tout senti. Il atteint le seuil de la jeunesse
inquiet, mcontent de tout et de lui, dvor de dsirs dont il
ignorait l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir
de quoi. Le monde de l'imagination se substitue pour lui  la
ralit; et non seulement il oublie la ralit pour la fiction, mais
plus la ralit est svre, plus son imagination est riante. Ce n'est
pas assez: il est une chose qu'il aime plus encore que la rverie,
c'est le souvenir de celle-ci; c'est, pour ainsi dire, la rverie de
sa rverie.

Le caractre factice d'une telle existence apparat bien dans ce qu'on
peut appeler les amours de Jean-Jacques. Aux Charmettes, il aime mieux
Mme de Warens de loin que de prs. A Venise, dans l'pisode de
Zanetta, on le voit s'ingniant  se gter  lui-mme sa bonne
fortune: non, s'crie-t-il,  la fin de ce rcit, la nature ne m'a
pas fait pour jouir; elle a mis dans ma mauvaise tte le poison du
bonheur ineffable dont elle a mis l'apptit dans mon coeur. Quant 
Thrse, il ne l'a jamais aime. Une fois cependant, il croit avoir
prouv la passion. Mais cet amour unique, de quoi se composait-il?
Rousseau, seul  l'Hermitage, avait peupl sa solitude des fantmes de
femmes dont il avait gard le souvenir. Dans ses continuelles
extases, il s'enivrait  torrents des plus dlicieux sentiments qui
soient jamais entrs dans un coeur d'homme. Sous l'influence de ces
songes, il conoit l'ide et le plan de sa nouvelle Hlose; il en
crit les premires pages. C'est alors que survient Mme d'Houdetot;
elle semble tre l'incarnation de ses illusions chries, et il l'aime.
Amour encore imaginaire, et que ne contribuait pas peu  enflammer,
chose bizarre, la certitude qu'il ne serait pas partag. Au fond,
Rousseau, amoureux surtout de chimres, ne fut jamais vraiment pris
que des crations de son intelligence.

Avec le got de la rverie, il avait celui de la solitude qui devint
bientt pour lui un besoin. Les Charmettes, l'Hermitage, Montmorency,
l'le de Saint-Pierre, Ermenonville, sont illustrs par ses retraites.
Il y employait ses heures  des excursions dans les lieux les plus
dserts, et, s'il se pouvait, les plus sauvages. Il est intressant de
rechercher les causes de cet amour de l'isolement.

L'origine en tait fort complexe. Il procdait d'abord du got mme de
Jean-Jacques pour la rverie, car l'habitude de la fiction inspire
l'loignement du monde. Il procdait aussi de son humeur
misanthropique; les hommes lui semblaient trop pervers pour qu'on pt
vivre avec eux. Il se mlait  ces sentiments une disposition
naturelle  la paresse. Rousseau l'avoue sans dtour: l'oisivet me
suffit, et pourvu que je ne fasse rien, j'aime mieux rver veill
qu'en songe. Vivre sans gne dans un loisir ternel, c'est la vie des
bienheureux dans l'autre monde. Il parle avec enchantement du
prcieux farniente, de l'occupation dlicieuse et ncessaire d'un
homme qui s'est dvou  l'oisivet. Vainement il avait cherch
d'abord  se le dissimuler  lui-mme, il y avait en lui un esprit de
libert que rien n'avait pu vaincre. Cet esprit de libert,
ajoute-il, me vient moins d'orgueil que de paresse, mais cette paresse
est incroyable; tout l'effarouche; les moindres devoirs de la vie
civile lui sont insupportables. Il se croit quitte envers les hommes
en leur donnant l'exemple de la vie qu'ils devraient mener. La
solitude a donc  ses yeux le mrite de le dlivrer de toute gne.
Elle y joint un dernier avantage: elle lui assure la pleine possession
de lui-mme. Parfaitement en repos, il le dit du moins, vis--vis de
sa conscience, il trouve dans le simple sentiment de son existence,
dans la perception des moindres mouvements de son me, une jouissance
douce et continue. Sur ce point, il tablit une distinction bien
subtile entre l'amour-propre et l'amour de soi-mme:
l'amour-propre c'est la vanit, il la blme; l'amour de soi-mme,
c'est le plaisir que prend l'individu dans la conscience de son tre.
De quoi jouit-on, dit-il, dans une pareille situation? De rien
d'extrieur  soi, de rien sinon de soi-mme et de sa propre
existence; tant que cet tat dure on se suffit  soi-mme comme Dieu.
Ce dernier sentiment, Jean-Jacques s'y livre tout entier.

Eh bien, la rverie, la solitude, la misanthropie, l'oisivet, la
contemplation de soi-mme, toutes ces choses lui ont-elles donn le
bonheur? Il s'en faut bien. coutons-le: quand tous mes rves se
seraient tourns en ralit, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais
imagin, rv, dsir encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable
que rien n'aurait pu remplir, un certain lancement de coeur vers une
autre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'ide et dont pourtant
je sentais le besoin. Il est vrai que ces aspirations mme taient, 
l'en croire, d'une tristesse attirante, mais voici un aveu
significatif: Il n'est pas possible qu'une solitude aussi complte,
aussi permanente, aussi triste en elle-mme, ne me jette quelquefois
dans l'abattement. Les agitations vaines, les terreurs sans cause le
viennent assaillir. Il attribue  ses ennemis de sourds complots, de
tnbreuses machinations. Ses terreurs vont jusqu' l'hallucination.
Au milieu de ces misres morales, il s'crie: Ma naissance fut le
premier de mes maux. A ce compte, il dut considrer sa mort comme le
premier bien qui lui chut. Il est mme permis de craindre qu'il n'ait
pas su l'attendre, et qu'il ait achet sa dlivrance par un crime.
Volontaire ou non, sa fin fut prmature;  dfaut de sa main, le
chagrin qui le minait avait assez de puissance pour briser
l'organisation dlicate qu'il avait rapidement use.

Je le demande, le caractre que je viens de rappeler ne runit-il pas
tous les signes du mal dont notre pays a tant gmi depuis Rousseau?
Est-il une forme de tristesse, une nuance de mlancolie qui ne soit
contenue dans ce type ou qui ne puisse s'y rattacher?

Et maintenant, s'il faut me prononcer sur les thories prches par
Rousseau, que puis-je faire de mieux que de leur opposer son propre
jugement et d'en appeler de Jean-Jacques  lui-mme? Vraiment sage
quand il est dsintress, il dclare que la vie contemplative ne
convient pas  tous les hommes, qu'il ne serait pas bon, dans la
parfaite constitution des choses, qu'avides de ces douces extases, ils
s'y dgotassent de la vie active, dont leurs besoins toujours
renaissants leur prescrivent le devoir. Un jeune homme lui ayant
demand la permission de s'tablir prs de lui, il l'en dtourne
vivement et lui dit: L'homme n'est point fait pour mditer, mais pour
agir. Enfin, consult sur un projet de suicide, il le combat avec une
ironie pleine de sens, et dvoile les sentiments de vanit et de haine
cachs sous l'appareil dclamatoire de la lettre  laquelle il rpond.
Mais de tous les enseignements qu'il a laisss aucun ne peut tre
compar  son exemple. Sa triste existence, sa fin plus triste encore,
sont la rfutation la plus clatante de ses trop spcieux systmes, et
la dmonstration douloureuse de cette vrit qu'on ne peut impunment
lutter contre l'instinct le plus profond de l'homme, la sociabilit;
qu'en voulant s'affranchir de toute contrainte, on trouve dans sa
propre pense un tyran impitoyable, et que l'gosme, auquel se rduit
en dfinitive l'amour de soi aussi bien que l'amour-propre, se
prpare  lui-mme de cruels chtiments. Par malheur, cette grande
leon est reste vaine, et l'exprience si chrement acquise par
Jean-Jacques n'a sauv aucun des disciples que lui suscita son gnie.

Ces disciples furent nombreux, mme de son vivant. Sans parler de
plusieurs de ses lectrices sur lesquelles il exera,  distance, un si
grand empire, de ces engouements fminins si ardents et si
romanesques, il eut parmi les jeunes hommes de fervents admirateurs.
On a vu tout  l'heure comment ses avis taient sollicits par eux. Je
ne sais si ceux qui l'entretenaient de projets de suicide eussent
suivi sans hsiter un conseil favorable  ces projets, mais les
consultations de ce genre n'taient pas rares. Un grand nombre des
contemporains de Rousseau l'ont considr comme leur matre. S'il y
avait, dit  ce propos M. Sainte-Beuve, les femmes de Jean-Jacques,
tant celles de la noblesse que de la bourgeoisie qui taient plus ou
moins d'aprs la Julie ou la Sophie d'Emile, il y eut aussi les hommes
 la suite de Rousseau, les mes tendres, timides, malades, atteintes
dj de ce que nous avons appel depuis la mlancolie de Ren et
d'Obermann.

Dans ce nombre on distingue Deleyre dont on a publi la correspondance
avec Rousseau. Dans son enthousiasme, il voit en lui plus qu'un
philosophe: un prophte; il compare la fuite de Jean-Jacques en
Suisse,  celle de Jsus-Christ en gypte. S'il ne partage pas les
principes spiritualistes de son matre, il lui ressemble par ses
souffrances intimes. Il prouve des regrets de sa pit perdue, des
dsirs de retour  la foi. Que ne donnerait-il pas pour en recouvrer
le bienfait? Ah! tombent sur moi tous les flaux de la fortune et de
la nature pour me rendre un remde si doux! Cet tat d'aspirations
striles est habituel  Deleyre. Il se plaint de ne pas savoir se
gouverner, il craint les moments de dsoeuvrement; il demande conseil
contre l'ennui, et il crit ces lignes significatives: Je pense 
vous avec autant de plaisir que j'eus de regret l'autre jour de vous
laisser dans la peine et l'inquitude. C'est notre lment; nous y
mourrons. Enfin il faut citer de lui ce mot d'une nergique
concision: A la fin de toutes les jouissances, est le rendez-vous de
toutes les douleurs.

Ces dtails me paraissent justifier l'exactitude de ce portrait que
Sainte-Beuve a trac de Deleyre: C'tait une me sensible, inquite,
dpayse, dclasse, tire du clotre o elle n'avait pu rester, et
souffrant dans la socit d'o il lui tardait toujours de s'enfuir;
une de ces organisations branles comme il ne s'en trouve pas sous
cette forme au XVII sicle et comme il devait s'en rencontrer beaucoup
au commencement du ntre. C'tait un athe vertueux, un M. de Wolmar,
mais qui n'avait pas tout  fait la force de l'tre, et qui se
dvorait lui-mme. Il unissait en lui bien des contrastes. De quatorze
ans plus jeune que Jean-Jacques Rousseau, il le suivait d'assez prs
en tout; il n'tait pas seulement le plus passionn de ses disciples,
c'tait en quelque sorte un Rousseau en second, un Rousseau affaibli,
non affadi, nullement copiste, bien naturel, bien sincre, j'allais
dire plus sincre quelquefois que l'autre.

Aprs ce proslyte peu connu, je dois parler d'un plus illustre
disciple, qui lui-mme est devenu un matre et qu'en le rapprochant de
Jean-Jacques, on a spirituellement appel l'lise de cet autre lie.

Bernardin de Saint-Pierre manifesta ds l'enfance le got de la
rverie. Il montra aussi dans diverses circonstances un vif penchant
pour la solitude. Les mcomptes et les preuves diverses de sa vie
augmentrent cette disposition mlancolique. On lui a mme reproch
une humeur inquite et ombrageuse. Il est certain que, pendant quelque
temps, il tomba dans une profonde misanthropie. Jouet de mille
terreurs, de mille illusions des sens, il ne pouvait supporter la
socit des humains. A la vue de quelques personnes de mon voisinage,
a-t-il dit dans le prambule de l'Arcadie, je me sentais tout agit,
je m'loignais, je me disais souvent: je n'ai cherch qu' bien
mriter des hommes; pourquoi est-ce que je me trouble  leur vue? En
vain j'appelais la raison  mon secours; ma raison ne pouvait rien
contre un mal qui lui tait ses propres forces. Sans doute, cette
crise ne fut pas de longue dure et dans les crits de B. de
Saint-Pierre, la mlancolie est rduite  des proportions bien
modestes et bien inoffensives. Il en fait plutt un plaisir qu'une
peine; on le voit par les exemples qu'il en donne. Il gote du
plaisir lorsqu'il pleut  verse, qu'il voit les vieux murs moussus
tout dgouttants d'eau, et qu'il entend les murmures des vents qui se
mlent aux frmissements de la pluie. Ces sensations qu'il aime 
dcrire, il les proclame les affections de l'me les plus
voluptueuses. Il traite aussi du plaisir de la ruine, du plaisir des
tombeaux, qui sont  ses yeux, surtout les tombeaux de nos parents,
les plus intressants de tous les monuments; du plaisir de la
solitude qui flatte notre instinct animal en nous offrant des abris
d'autant plus tranquilles que les agitations de notre vie ont t plus
grandes, et tend notre instinct divin en nous donnant des
perspectives o les beauts naturelles et morales se prsentent avec
tous les attraits du sentiment. Toutefois B. de Saint-Pierre a connue
une certaine tristesse maladive et par l, sans atteindre Rousseau,
il se rapproche de lui.

Mais tait-ce seulement dans le voisinage de Jean-Jacques que se
manifestait la mlancolie? Non, elle s'tendait plus loin. Sans parler
de la satire de l'optimisme contenue dans un roman de Voltaire,
rappelons les aveux de dsespoir secret que faisait une femme,
entoure de toutes les ressources de la socit et de tous les
plaisirs de l'esprit: Vous voulez que je vive quatre-vingt-dix ans,
crivait Mme du Deffand; quelle cruelle existence! ignorez-vous que je
dteste la vie; que je me dsole d'avoir tant vcu, et que je ne me
console pas d'tre ne. Et plus loin: Si la raison arrtait les
mouvements de notre me, ce serait vivre pour sentir le nant, et le
nant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent
pas. Ces sombres boutades chappes  l'humeur aigrie de Mme du
Deffand, ne sont pas un phnomne isol. On en rencontre de semblables
dans la correspondance d'une autre femme, attache d'abord  Mme du
Deffand, puis spare d'elle sans retour, d'une femme, chez laquelle
le coeur tait cependant bien ardent, mais qui, fatigue par une vie
de passions, exhalait, au milieu des effusions d'un amour agit, son
invincible mlancolie. Mon Dieu! crivait Mlle Lespinasse au
chevalier de Guibert, ne craignez pas d'tre triste avec moi; c'est
mon ton, c'est mon existence que la tristesse.--Mon me est un
dsert, ma tte est vide comme une lanterne. Tout ce que je dis, tout
ce que j'entends, m'est plus qu'indiffrent, et je dirai aujourd'hui
comme cet homme  qui on reprochait de ne pas se tuer, puisqu'il tait
si dtach de la vie: Je ne me tue pas, parce qu'il m'est gal de
vivre ou de mourir. Cela n'est pourtant pas tout  fait vrai: car je
souffre, et la mort serait un soulagement; mais je n'ai point
d'activit.--J'ai retrouv le calme, mais je ne m'y trompe point;
c'est le calme de la mort.--Bonsoir, je me sens triste; _la vie me
fait mal_.--J'en suis presque au dgot de l'esprit.--Oh! comme tout
le monde est malheureux!

Ainsi, chez Mlle Lespinasse, comme chez Mme du Deffand, et du ct des
encyclopdistes comme du ct de leurs adversaires, partout s'tablit
en France une rivalit de tristesse, ou, si l'on aime mieux, un
trange accord de plaintes contre les douleurs de la vie. Il en tait
de mme  l'tranger.




IV

L'Angleterre et l'Allemagne au XVIIIe sicle.


Au XVIIIe sicle, les oeuvres mlancoliques abondent dans la
littrature anglaise. Un crivain prend pour sujet les penses les
plus tristes qu'un homme frapp dans ses plus chres affections puisse
agiter au milieu du silence des nuits. O tristesse, s'crie Young,
c'est dans ton cole que la sagesse instruit le mieux ses disciples!
Reconnaissons-le, au milieu des dsordres d'une imagination sans
frein,  travers des bizarreries, qu'explique d'ailleurs le gnie
national, l'auteur trouvait des mots profonds. Ainsi, frapp de
l'inanit de l'tre humain si vite dtruit, il posait cette question:
O est la poussire qui n'ait pas vcu? Aprs lui, citons des gnies
moins sombres: C'est Thomson, qui clbre la solitude. C'est Pope dont
Lamartine n'a jamais oubli quelques strophes attristes. C'est aussi
cet aimable Thomas Gray, qui selon l'expression de Chateaubriand, a
trouv sur sa lyre, surtout dans son lgie du cimetire de campagne,
une srie d'accords et d'inspirations inconnues de l'antiquit, et 
qui commence cette cole de potes mlancoliques qui s'est transforme
de nos jours dans l'cole des potes dsesprs. C'est Battie qui,
d'aprs le mot du mme crivain a parcouru la srie entire des
rveries et des ides mlancoliques. C'est enfin le triste et un peu
sauvage Kirke-White, mort  vingt et un ans des fatigues d'un travail
excessif.

En mme temps, survenait en Angleterre un vnement littraire d'une
haute importance. Soit que les posies connues sous le nom d'Ossian
fussent l'oeuvre authentique d'un vieux barde, fidlement transmises
de gnration en gnration, dans les montagnes de l'cosse; soit
plutt, comme il parat certain aujourd'hui, qu'elles ne fussent que
le rsultat d'une supercherie savante, l'habile restauration de
quelques dbris antiques combins avec une cration rcente, sans
m'appesantir sur ce problme, je dois relever le caractre de la
publication de Macpherson. On n'y trouve que chants de guerre, hymnes
de mort, mlancolie rveuse et vague religiosit. De la nature, on ne
sent, on ne reproduit, que les spectacles les plus svres. Au milieu
de cette mise en scne un peu monotone, se meut un monde fantastique,
o les ombres des hros qui ne sont plus se mlent  la vague
personnalit de leurs descendants. Ces objets, ces figures tranges,
charmaient l'esprit des Anglais, et leur inspiraient une admiration
dont on verra plus tard la contagion se propager parmi nous.

N'oublions pas enfin de rappeler que, ds cette poque, on rencontre
en Angleterre, comme on l'avait vu chez les anciens, le suicide 
l'tat de mode. Cette mode funeste tait-elle chez les Anglais, selon
l'explication de Montesquieu, le rsultat d'une maladie physique, ou,
comme l'a pens Goethe, l'effet des passions politiques et de l'esprit
de parti? N'y faut-il pas plutt voir les suites d'un climat brumeux
qui dveloppe le spleen, affection qui semble si propre  l'Angleterre
que le mot qui la dfinit est emprunt  sa langue. Ce qu'on ne peut
nier, c'est l'anciennet de la tradition du suicide en Angleterre.

L'Allemagne, ou, pour employer une expression plus tendue, les pays
de langue allemande n'taient pas alors moins malades que
l'Angleterre. Il y rgnait parmi la jeunesse une tendance marque vers
le dsenchantement et le dsespoir. prise de posie, tout occupe de
chimres, elle se livrait, rapporte Goethe, aux regrets causs par des
passions malheureuses. Traner son existence dans les langueurs d'une
vie vulgaire, tait sa seule perspective. Un orgueil chagrin
saisissait donc avec empressement l'espoir de se dlivrer  volont de
ce fardeau, ds qu'il deviendrait trop pesant. Les contrarits, les
ennuis que chaque jour amne, ne pouvaient que fortifier cette
disposition. Elle tait gnrale. Elle se personnifiait d'une manire
frappante, en un jeune homme, qui, sous un autre nom, devait passer 
la postrit. C'tait le fils d'un thologien nomm Jrusalem. Il
tait artiste, ami de la solitude; on avait parl de sa passion pour
la femme d'un ami. Ce malheureux se tua; nous y reviendrons tout 
l'heure.

Les femmes n'avaient garde de rsister  l'pidmie de sensibilit
exalte qui rgnait alors. La lecture des romans avait au plus haut
point excit chez elles la puissance de l'imagination et dvelopp
dans leur coeur des passions sans objet prcis. Mlle Flachsland, la
fiance de Herder, en parlant d'une certaine demoiselle de Ziegler,
lui rend ce tmoignage que c'tait une jeune fille d'un sentiment
extraordinaire. Elle-mme, Mlle Flachsland, devenue plus tard une
femme trs positive, donnait entirement dans cette mode. Elle avait
fait btir dans son jardin un tombeau qu'elle entourait de rosiers;
elle levait un agneau dont elle faisait le compagnon de sa table, et
quand il mourut, elle donna sa place  un petit chien. Elle crivait 
son fianc qu'un soir, au fond des bois, elle tait tombe  genoux en
regardant la lune, qui brillait  travers les arbres, et elle
l'entretenait des vagues panchements d'un besoin d'aimer qu'Herder
aurait eu le droit de trouver un peu trop prodigue. L'intressant
commentateur de Goethe, M. Mzires, qui rapporte ces faits curieux,
fait aussi connatre que la mre de Maximiliana Brentano, la
grand'mre de la clbre Bettina, Mme de la Roche vogua toute sa vie
sur les eaux du sentiment. C'taient chez elle des attendrissements
continuels; on s'embrassait, on versait des pleurs. Pleurs et
attendrissements dont il aurait t difficile de dire la cause.

Fidle  sa mission, la littrature reproduit bien cet tat des
esprits. Le baron de Creuz crit un pome sur les tombeaux, o se
montre toute la tristesse d'Young. Hoelty, dans des posies fugitives,
clbre avec les charmes de la nature ceux de la mlancolie, et
consacre aussi sa plume aux spultures. Gerstemberg publie deux
volumes, intituls: l'_Homme morose ou le mlancolique_. Garve, donne
un remarquable trait sur la socit et la solitude. Le mme sujet est
abord par un admirateur de Garve, par Zimmermann, dans un ouvrage qui
n'est pas tout  fait oubli.

On rapporte que Zimmermann, n dans les tats helvtiques, aimait, ds
sa jeunesse, les bois et les montagnes au sein desquels il
grandissait. Ce got ainsi que l'tude des potes, l'avaient port 
la mlancolie. Ses ennuis, au milieu de la socit troite et jalouse
d'une petite ville, avaient accru ce penchant, que des chagrins
domestiques et des douleurs physiques vinrent transformer en une noire
misanthropie. Il mourut dsespr. Goethe, qui l'a connu et qui ne le
flatte pas, dclare qu'il tait le jouet et finit par devenir la
victime d'une sorte de sombre folie.

Les agitations de l'crivain se traduisent dans son oeuvre. Il prche
la solitude, d'abord celle qu'on peut se procurer mme au milieu du
monde en sachant se recueillir, puis aussi la retraite effective. Il
vante la vie au sein de la nature et pense qu'on peut trouver le
bonheur  se rjouir de ses harmonies. La solitude a selon lui cet
avantage, qu'elle dveloppe les forces de l'esprit, qu'elle cre des
loisirs en retranchant les soins inutiles, enfin qu'elle apaise le
coeur et lve les sentiments. D'un autre ct, il est le premier  en
proclamer les dangers. Il en indique mme plusieurs qui semblent en
contradiction avec les bienfaits qu'il lui attribue ailleurs; et il
avoue que l'isolement fomente les mauvaises passions, imprime 
l'esprit des allures trop absolues, irrite les forces du cerveau,
enfin veille ou fortifie le got de la mlancolie. Aux yeux de
Zimmermann, ce dernier effet devrait tre la condamnation de la
solitude, car personne n'a trac de la mlancolie un portrait plus
sombre que celui qu'il en a laiss. Il va jusqu' dire: De tous les
maux qui affligent l'humanit, il n'en est point qui approche de la
mlancolie! Mais, malgr cette imprcation violente, Zimmermann ne
sait pas rompre avec le mal qu'il dteste.

Peut-tre cependant ses contradictions apparentes peuvent-elles
trouver une explication. Peut-tre sa vritable pense se
rencontrait-elle dans un terme moyen, entre les solutions extrmes que
son imagination parcourait tour  tour, et je crois qu'en effet le
dernier mot de sa philosophie, le fruit suprme de sa cruelle
exprience, a t de proclamer que pour vaincre la mlancolie il ne
faut chercher ni les agitations du monde, ni la solitude absolue, mais
l'emploi rgulier des facults, le travail habituel, ou, comme il le
dit lui-mme, l'occupation dans le calme. Nous verrons plus d'une
fois, dans le cours de cette tude, des crivains qui avaient
longtemps cherch une autre solution au problme du bonheur, arriver 
la mme conclusion que Zimmermann.

A ct de la nature inquite, malheureuse et, somme toute, mdiocre,
que je viens d'esquisser, l'Allemagne, la vritable Allemagne, du
XVIIIe sicle, prsente  notre tude un bien plus vaste et plus
clatant sujet, l'auteur de Werther.

Goethe raconte dans ses mmoires qu'il eut l'amour prcoce de la
solitude, et qu' un ge o ces choses sont inconnues, il se montra
enclin aux penses srieuses et  la rverie. Trs jeune encore, il
ressent les premires atteintes d'une manie hypocondriaque. Il ne peut
supporter les regards des hommes et se plat  se retirer dans les
bois. Il aime surtout une vaste salle de verdure, forme par de vieux
frnes, aux environs de Francfort. Oh! s'crie-t-il avec exaltation,
que n'est-il enfonc dans la profondeur d'un dsert sauvage, ce
superbe palais de verdure! que ne pouvons nous y dresser une tente,
nous y sanctifier par la contemplation, y vivre spars du monde! Sa
sant mal gouverne s'altre; il subit une maladie grave. Quelques
essais d'amour ne lui laissent que des regrets ou des remords. Il se
lie,  Wetzlar, avec un jeune homme d'un caractre droit et positif,
lequel tait fianc  une jeune personne du nom de Charlotte, reste
aprs la mort de sa mre  la tte d'une nombreuse famille. Goethe se
prend  aimer cette jeune fille d'une amiti qui devient bientt
passion, et pour ne pas devenir tmoin de son mariage, il quitte ses
amis. Cette sparation accomplie, et rentr en possession de lui-mme,
il ressent le dsir de peindre, ce dgot de la vie, qui n'est le
rsultat ni du besoin, ni de la misre, et dont la principale cause
est l'instabilit en amour.

Pendant cette poque de sa jeunesse, il songe au suicide. Il rflchit
sur tous les moyens de s'ter la vie. Il repasse dans sa mmoire,
riche en souvenirs classiques, tous les exemples de suicide que nous a
laisss l'histoire, et celui qu'il admire le plus est le fait de
l'Empereur Othon, qui, aprs avoir perdu une bataille, avait soup
gaiement avec ses amis, et le lendemain avait t trouv perc d'un
poignard qu'il s'tait enfonc dans le coeur. Mais ces mditations
approfondies loin de pousser Goethe au suicide, l'en dtournent. La
perfection de la mort d'Othon lui paraissant inimitable, il est
conduit  penser que quiconque n'est pas appel  suivre son exemple,
ne doit pas se permettre d'attenter  sa vie. Goethe possdait bien
un poignard de prix, soigneusement affil; tous les soirs avant
d'teindre sa lumire, il se demandait s'il allait s'en servir, mais
il avoue que, n'ayant jamais pu s'y rsoudre, il finit par se moquer
de sa folie. Et il fit bien.

Il avait, d'ailleurs,  sa disposition un moyen plus doux de mettre
fin  son dsespoir. Depuis quelque temps, il tait tourment du
besoin de rpandre au dehors ses chagrins, la plume  la main. Il se
mit  crire une oeuvre potique runissant tous les lments de
tristesse qu'il avait rencontrs dans la vie. La fin dplorable du
jeune Jrusalem, dont la situation lui rappelait, d'ailleurs, ses
rapports personnels avec Charlotte, lui sembla s'adapter naturellement
au roman qu'il mditait et en indiquer le dnoment ncessaire. Au
lieu de se dtruire, il cra Werther (1774).

Qu'est-ce que Werther? un rveur, un dsoeuvr, un esprit nourri
d'illusions, plein d'aspirations vagues et de striles regrets,
incapable de vouloir avec force, laissant chapper le bonheur plac
sous sa main, et courant aprs celui qu'il ne saurait atteindre. Il
prend en piti le monde rel, et se renferme dans celui de
l'imagination. Il semble que son amour mme pour Charlotte soit un
amour de tte bien plutt que de coeur, et qu'il y entre beaucoup du
sentiment qui le porte  se heurter contre l'impossible. La tristesse
est l'tat habituel de son me; mais cette tristesse, il la chrit, il
l'alimente avec soin; il avoue qu'il a toujours savour jusqu' la
dernire goutte d'amertume que lui envoie le sort. Aussi, ne fait-il
nul effort pour s'arracher  ses maux imaginaires. Peintre, il ne
demande aucune consolation  son art; diplomate,  la vrit malgr
lui, il se rebute au premier incident qui blesse sa susceptibilit
jalouse. Et cependant, ces souffrances dans lesquelles il se complat,
il les juge, un jour, intolrables; il forme, il mrit le projet de
s'en affranchir par la mort. Ce triste dessein arrt, il en combine
tranquillement l'excution, et il l'accomplit froidement, sans souci
de ses devoirs divers, et sans gard pour la douleur qu'il va causer 
sa mre et  ses amis. Telle est la terminaison goste et funeste des
souffrances du jeune Werther.

Werther provient donc de deux sources diffrentes. Goethe en a tir
une partie de ses propres souvenirs. Tristesse vague, amour malheureux
pour une jeune et grave Charlotte, vellits de suicide, ces
sentiments avaient t les siens. Mais il les avait observs aussi
chez le malheureux Jrusalem, et le suicide de cet infortun
fournissait  son roman un dnoment pathtique. C'est aussi la
personne extrieure de Jrusalem que Goethe dcrit dans Werther. On y
retrouve jusqu'au costume de ce jeune homme, costume qui devait plus
tard devenir clbre, et qui d'aprs les mmoires de Goethe tait
celui de la basse Allemagne, frac bleu, gilet de peau jaune, et
bottes  revers bruns. La fiction n'tait donc pas le seul, ni mme
le principal lment de cet crit. Quoi qu'il en soit, le but qu'il
s'tait propos en crivant cet ouvrage, Goethe l'atteignit. Il trouva
dans cet enfantement un drivatif  ses chagrins. A mesure que sa
pense prenait un corps, sa passion maladive s'vanouissait, et quand
il eut achev de dcrire la folie de Werther, il tait guri de la
sienne. Mais  quel prix?

Je ne parle pas ici du coup que vint porter  des coeurs qu'il eut d
mnager davantage, l'indiscrtion de ses allusions transparentes. Un
dommage plus tendu, plus grave et plus durable, devait tre la
consquence de son oeuvre pour bien d'autres mes. Combien de
lecteurs, ds son apparition, accueillirent avec une ardeur
inconsidre les enseignements dsolants de ce livre! Tandis que
Goethe y avait reconquis sa srnit d'esprit un moment compromise,
ses contemporains y puisaient le trouble et le dsespoir. J'avais
russi, dit-il,  transformer la ralit en fiction et je me trouvais
soulag; mes amis, au contraire, se persuadrent que l'on pouvait
changer la fiction en ralit, convertir le roman en action et se
faire honneur du suicide. L'erreur de quelques personnes, s'tendit
bientt au public, et cet opuscule qui m'avait fait si grand bien fut
dcri comme un vnement dangereux. Dangereux, il l'tait en effet
et l'exprience ne l'a que trop prouv. A la suite de cet crit, svit
une dplorable pidmie de suicide. Lenz en fut atteint l'un des
premiers, Lenz, ce personnage que nous font connatre les mmoires de
Goethe, et qui poussa le fanatisme de l'imitation jusqu' vouloir
finir par la dmence et le suicide. On connat, a-t-on dit,
quelques-unes des victimes de Werther, on ne les connat pas toutes.
Un jeune homme, fils de Mme de Hohenhausen, femme de lettres, se tire
 Berne un coup de pistolet, aprs avoir lu Werther et soulign
quelques passages du livre. Toutes les classes de la socit payaient
leur tribut  la funeste contagion. A Halle, un apprenti cordonnier
qui se jeta par la fentre portait un Werther dans sa poche. Mais de
toutes ces morts volontaires, la plus lamentable fut celle de Mlle de
Lasberg, jeune personne de Weymar, qui se croyant abandonne par son
amant, le sudois Wrangel, se prcipita dans l'Ilm  l'extrmit du
jardin de Goethe, et dont le corps fut retir de l'eau presque devant
lui. On trouva sur elle un exemplaire de Werther. Je doute, avec M.
Mzires, que ces morts tragiques soient les seules qu'il faille
inscrire au martyrologe ouvert par Werther. Tout au moins est-il
certain que l'influence de cet crit s'est fait longtemps et
cruellement sentir.

Son auteur a-t-il une excuse? Quelle ncessit en dehors du besoin
d'apaisement intrieur dont il a fait l'aveu, poussait Goethe 
choisir un pareil sujet? Aux alarmes lgitimes que causait parmi ses
amis l'annonce de cette publication, il rpondait: Au pril de ma
vie, je ne voudrais pas rvoquer Werther. Il faut que Werther existe,
il le faut! Pour ma part, je ne connais aucune ncessit qui autorise
 jeter dans le public des germes de dsordre moral. Le gnie, et
c'est lui sans doute dont Goethe entendait revendiquer les droits, le
gnie, je le veux bien, a ses prrogatives, mais non pas celle de se
jouer du repos et de la vie des hommes, et la mre qui lui reprochait
la perte d'un fils, n'avait-elle pas raison de dire qu'il lui en
serait demand un compte svre devant Dieu?

Il nous reste  parler en quelques mots d'un drame de Goethe publi en
1790, mais compos un peu avant cette date, et qui appartient  la
mme inspiration que Werther, sa pice de Torquato Tasso. Dans cette
pice, le Tasse est reprsent sous des traits qui ont fait dire de
cette oeuvre  J.-J. Ampre que ce n'tait que du Werther renforc; et
Goethe lui-mme trouvait cette dfinition d'une justesse frappante.
Par cette cration, comme par celle de Werther, Goethe parat avoir
cherch  se dlivrer de soucis qui pesaient alors sur son me, et
qui taient ns, croit-on, de sa situation difficile d'artiste et de
pote dans une socit d'hommes de cour. Mais il convient d'ajouter
que Torquato ne prsente pas les dangers de Werther, que ce portrait
dfigur ne pouvait exercer une srieuse influence, et qu'enfin le
pote Italien y est montr se rconciliant avec le monde qui l'avait
abreuv d'amertume. Il nous reste aussi  parler de Faust, puisque la
premire partie de ce pome, la seule qui nous intresse au point de
vue o nous nous plaons, bauche ds 1773, avait paru presque
entire vers 1789.

Deux personnages y reprsentent la maladie contemporaine, bien que
l'un de ces personnages soit l'esprit mme du mal, ou Satan,
c'est--dire un tre qui est de tous les temps, et que l'autre soit le
hros d'une lgende qui remonte au XVIe sicle. Le premier rpand sur
toutes choses son ddain sarcastique et son ironie amre; il se plat
 fltrir toutes les illusions,  desscher toutes les croyances, 
tuer tous les bons sentiments, et comme le dit excellemment M. Caro,
il est la part du nant dans l'oeuvre divine. Le second est soumis 
l'influence du premier, tout en en gmissant. Dans son activit
toujours inassouvie, il poursuit un but qui le fuit sans cesse. Je le
sens, hlas! s'crie-t-il, l'homme ne peut atteindre  rien de
parfait. A ct de ces dlices qui me rapprochent des dieux, il faut
que je supporte le compagnon froid, indiffrent et hautain, qui
m'humilie  mes propres yeux, et d'un mot rduit au nant tous ces
dons que j'ai reus. Il allume dans mon sein un feu dsordonn qui
m'attire vers la beaut; je passe avec ivresse du dsir au bonheur;
mais, au sein du bonheur mme, bientt un vague ennui me fait
regretter le dsir. Qui ne se souvient de ce beau monologue de Faust,
quand assis, inquiet,  son pupitre, dans sa chambre gothique, aprs
une nuit de veille mditative, il reconnat l'inanit de ses efforts
vers la vrit, et se compare au ver qui fouille la poussire, qui
s'en nourrit, et que le pied du passant y crase et y ensevelit. Alors
il est tent de demander la fin et l'oubli de ces douleurs  ce flacon
dont la vue l'attire et le fascine; il l'invoque, il le porte  ses
lvres; mais le poison tombe de sa main; le son des cloches, la voix
des pieuses femmes, le choeur lointain des anges ont rappel Faust 
des sentiments d'espoir, et il s'crie: La terre m'a reconquis.

Goethe a reconnu que, dans ces peintures, il s'tait encore reprsent
lui-mme; que l'ironie de Mphistophls, aussi bien que l'agitation
du docteur, taient des parties de son propre caractre. Avouons 
notre tour, que prsentes sous cette forme potique et lgendaire, et
adoucies par l'abandon de la tentative de suicide, les scnes de
dsespoir contenues dans cette oeuvre ne pouvaient faire autant de mal
que celles qui avaient t si fatales aux lecteurs trop consciencieux
de Werther.




V

Ramond.--Andr Chnier.--Bonaparte.


Cependant en France l'esprit public continuait  suivre la direction
que lui avaient imprime Rousseau et ses disciples, et qu'avait
confirme l'influence trangre.

Je ne parle que pour mmoire d'un livre intitul: les _Soires de
Mlancolie_, publi en 1777, par un anonyme qui, d'aprs Barbier, est
un certain M. Loaisel de Trogate. Cet crit prtentieux ne contient
rien qui justifie vraiment son titre. Mais il faut prter plus
d'attention  un autre livre de la mme poque, que Charles Nodier a
rimprim avec loges en 1829, et  l'auteur duquel Sainte-Beuve a
consacr une tude approfondie et bienveillante.

Ramond, qui fut aussi connu sous le nom de Carbonnires, et qui plus
tard devait tre un homme d'tat considr et un publiciste
estimable, a commenc par sacrifier au sentiment qui dominait de son
temps. Diverses circonstances l'y avaient prpar. Il alliait  une
grande vivacit, une sensibilit facile  mouvoir, et qu'il
paraissait devoir  une mre d'origine allemande. Cette tendance avait
pu s'accrotre dans sa premire jeunesse, car il avait vcu 
Strasbourg prs de ce groupe de jeunes gens enthousiastes et rveurs
dont parle Goethe, et dont, encore jeune lui-mme, il tait alors le
centre. Son instinct l'avait ensuite pouss vers les voyages. Il
portait dans ses courses solitaires le chagrin d'un amour travers par
des preuves. Tel tait l'homme qui,  vingt-deux ans, publiait
l'ouvrage anonyme, dont on lui attribue, sans conteste aujourd'hui, la
paternit: Les _Dernires Aventures du jeune d'Olban_, fragment des
_Amours alsaciennes_ (Yverdun 1777).

Cet crit est une sorte de drame en prose, divis en trois journes
avec des intermdes potiques d'un caractre mlancolique. Il est
ddi  M. Lenz, cette victime de Werther, dont j'ai rappel plus haut
la fin tragique. On a retrouv l'exemplaire manuscrit dans lequel
l'auteur s'adresse  la mmoire de ce dsespr, avec une effusion de
sympathique commisration: Malheureux Lenz, innocente victime, tu n'a
pas voulu poursuivre une carrire hrisse de tant de ronces, et
ddaignant le repentir tardif des mchants qui t'avaient repouss, tu
t'es ht de chercher l'asile o l'on se repose des fatigues de la
vie. Cruel! en quittant le monde o tu nous laisses, tu ne nous a pas
dit un dernier adieu! Ddi aux mnes d'un suicid, ce drame est
sinon la glorification, au moins la dfense du suicide.

La cause d'un dnouement aussi violent est un chagrin de coeur.
D'ailleurs tous les personnages de cette pice, ou peu s'en faut, sont
malheureux en amour, et chacun d'eux a de fortes raisons de se
plaindre de sa destine  cet gard. Heureusement, de tous ces
personnages galement maltraits par la passion, d'Olban seul prend la
chose d'une faon absolument tragique.

Ds le dbut, l'infortun expose son mal: Mon coeur est ferm,
dit-il: la douleur y repose..... Si je suis tranger au monde, n'en
accusez que ma sensibilit. Il aime les promenades solitaires: Du
haut de mon rocher, isol, plus prs des cieux, je voyais avec
mlancolie le silence et la nuit planer sur vos campagnes et m'offrir
une faible image du sommeil ternel. Quand il apprend qu'il n'y a
plus d'espoir pour son amour: Tout est fini, dit-il; je regarde
autour de moi; le monde n'est qu'un dsert. Mort! mort! je dois
l'attendre, la chercher, cette mort si dsire, dans des antres
ignors, dans des lieux o l'oeil des hommes ne me retrouvera plus.
Le projet de se donner la mort ainsi conu dans son esprit, s'y
fortifie vite, et, malgr les efforts de ses amis, il le met 
excution. On le voit errer dans une sombre fort de sapins, sans
chapeau, les cheveux sur le visage, l'habit en dsordre, deux
pistolets  la ceinture. Il s'assied au pied d'un arbre et se livre 
un long monologue sur sa fin prochaine, puis il cache sa tte dans
ses mains et gmit sourdement. La dernire scne nous le montre au
chteau ruin de Honak,  la pointe d'un rocher. Il est appuy sur un
pan de mur, l'habit en lambeaux, sans chapeau, les cheveux sur la
face, la voix altre, mais l'air tranquille d'un homme rsolu, qui,
plein de son projet, chante au ciel un dernier hymne. Il invoque le
ciel dont il prtend bien avoir l'assentiment: O Dieu qui guide mon
bras, s'crie-t-il, reois-moi dans ton sein aprs vingt-deux ans
d'exil. A genoux, les mains tendues, il dit adieu  tout ce qu'il a
aim. Adieu tout! s'crie-t-il. Le coup part, et le suicide est
accompli.

Ainsi, ce jeune homme dpourvu d'nergie morale, a cru pouvoir
attenter  ses jours; il n'a pas eu piti des coeurs qu'il allait
briser. Chose plus grave encore, il a joint le sophisme  la faiblesse
en prtendant faire de Dieu mme le complice de son oeuvre, et
l'auteur a le dernier tort de nous montrer plus tard la lchet de
d'Olban excuse par deux plerins priant sur son tombeau.

Il faut le dire, du reste, ces excs tonnaient plus d'un lecteur sans
le sduire. Dorat qui publiait cette oeuvre presqu'entire dans le
journal des Dames o elle devait faire une assez singulire figure,
tout en y reconnaissant des beauts, la comparait au chaos des pices
anglaises. En tout cas, je ne sache pas que ses admirateurs eux-mmes
aient jamais t tents de la mettre en pratique. Ramond se trouvait
plus  l'unisson de l'esprit public, quand il s'en tenait  des
lgies, o l'on a vu, comme un prlude de l'accent de Lamartine, et
quand il disait:

    Je suis seul, mcontent, au sein de la nature;
    Quand tout chante l'amour,  mes sens moins mus
    Tout est muet, et l'onde et l'ombre et la verdure;
    Avec le monde, hlas! mon coeur ne s'entend plus.

Il est inutile de faire ressortir  quel degr le jeune d'Olban
tait parent du jeune Werther, plus g que lui de trois ans
seulement; mais cette parent ne pouvait gure flatter ce dernier.
D'autres imitations moins heureuses encore ont suivi cet essai de
traduction franaise du type germanique. Il est certain, dit Ch.
Nodier, dans la prface de sa rdition de d'Olban, que la plupart de
ces pastiches oublis aujourd'hui dclent la prcipitation et la
maladresse d'une main inhabile, et qu'ils sont plus ou moins empreints
ou de cette exagration pileptique ou de cette sentimentalit niaise,
qui trahissent ds le premier abord, un contrefacteur sans inspiration
et sans got. On peut citer, dans cette veine plus abondante que
prcieuse, le _Nouveau Werther_, imit de l'allemand par le soi-disant
marquis de Langle (1786) et le _Saint-Elme_ de Gorgy (1790). Nodier
qualifie ce dernier crit de ple et insignifiant, et quant au
premier, il le dfinit un Werther enthousiaste de tte qui aurait
brl le papier, si on le brlait avec des mots, mais dont l'me
apparat, froide et inanime,  travers l'expression factice de ses
phrases retentissantes, comme l'chafaudage de l'artificier derrire
ses fuses teintes. Enfin, il fait une allusion collective  dix
autres ouvrages du mme temps qu'il serait inutile de nommer  qui ne
les connat pas. Cet avis me parat bon. Il y aurait un mince profit
 descendre plus avant dans l'analyse d'ouvrages de seconde main et de
dernier ordre; mais il tait ncessaire de faire entrevoir combien la
littrature en France s'tait efforce de s'approprier le succs de
Werther et de s'assimiler cette oeuvre, peu en rapport avec notre
gnie national. C'tait un des symptmes les plus incontestables de
l'tat moral du temps.

Au point de vue littraire, on prend plus d'intrt  consulter sur
cet tat certaines oeuvres de Mme de Charrire; je la nomme ici, quoi
qu'elle soit ne en Hollande et qu'elle ait vcu en Suisse, parce
qu'elle s'est naturalise franaise en crivant dans notre langue, et
je ferai de mme dans la suite pour les cas analogues. On trouve dans
_Caliste_, ou _lettres crites de Lauzanne_ (1786), un certain
prcepteur anglais, d'un srieux prmatur et d'une tristesse
mystrieuse, qui gmit sur un malheur qu'il n'a pas eu le courage de
prvenir. Ce mme roman, dans son ensemble, a paru porter la trace des
souffrances intimes et des dcouragements de l'auteur. Le mme
sentiment apparat aussi dans un autre de ses crits, des _Lettres de
Mistriss Henley_, qui forment le complment du _Mari sentimental_ de
M. de Constant, un oncle de Benjamin; lettres o l'on voit une femme
qui se meurt, dit Mme de Stal, du dgot de vivre. Mais je
n'insisterai pas davantage sur cet crivain, et, de l'poque
antrieure  1789, je ne veux plus rapporter que quelques traits.

Le premier concerne Andr Chnier. Ce pote attique, ce courageux
citoyen,  qui la Terreur ne devait pardonner ni son talent, ni sa
gnrosit,  une poque o tout lui souriait encore, a eu, lui aussi,
son accs de mlancolie. Comme d'autres, il s'est mis  rcriminer
contre la socit,  vanter la nature. Il tait attach  l'ambassade
de Londres lorsqu'il crivit les lignes suivantes: London, covent
garden, hood's Tavern. Vendredi 3 avril 1780,  sept heures du soir.
Comme je m'ennuie fort ici, aprs y avoir assez mal dn, je vais
tcher de laisser fuir une heure et demie sans m'en apercevoir, en
barbouillant un papier que j'ai demand... Ceux qui ne sont pas
heureux aiment et cherchent la solitude. On s'accoutume  tout, mme 
souffrir; mais cette funeste habitude vient d'une cause bien sinistre:
elle vient de ce que la souffrance a fatigu la tte et fltri l'me.
Cette habitude n'est qu'un total affaiblissement: l'esprit n'a plus
assez de force pour peser chaque chose et l'examiner sous son point de
vue, pour en appeler  la sainte nature primitive, et attaquer de
front les dures et injustes institutions humaines... Voil ce que
c'est que s'accoutumer  tout, mme  souffrir. Dieu prserve mes amis
de cette triste habitude!... Je suis livr  moi-mme, soumis  ma
pesante fortune et je n'ai personne sur qui m'appuyer: Que
l'indpendance est bonne! Ici se placent des rflexions sur
l'humiliation, les ddains que les hauts rangs de la socit infligent
aux conditions plus modestes, et qui se terminent par ces mots:
Allons! voil une heure et demie de tue: je m'en vais: je ne sais
plus ce que j'ai crit, mais je ne l'ai crit que pour moi. Ces
lignes dclamatoires ne sont-elles pas ce qu'on a appel de nos jours
un signe du temps et ne peut-on pas dire qu'en dversant ce flot
d'humeur noire Chnier n'tait plus lui-mme, et que Jean-Jacques
Rousseau et Goethe parlaient par sa bouche? Un exemple analogue
presque de la mme date est plus saillant encore. Il est emprunt  la
jeunesse de Napolon Ier.

On sait qu'il avait vou de bonne heure  Ossian un culte auquel il
est toujours rest fidle. On sait de plus, par de rcents et
attrayants mmoires, que, jeune, il s'adonnait  la solitude et  la
rverie. Je vivais  l'cart de mes camarades, disait-il, dans ses
conversations avec Mme de Rmusat. Lorsque j'entrai au service, je
m'ennuyais dans mes garnisons; je me mis  lire des romans, et cette
lecture m'intressa vivement. J'essayai d'en crire quelques-uns.
Cette occupation mit du vague dans mon imagination; elle se mla aux
connaissances positives que j'avais acquises et souvent je m'amusais 
rver pour mesurer ensuite mes rveries au compas de mon
raisonnement... J'ai toujours aim l'analyse, et si je devenais
srieusement amoureux, je dcomposerais mon amour pice  pice.
N'est-ce pas l prcisment le procd de l'cole mlancolique? Mais
le jeune Bonaparte s'y rattachait encore par un ct plus fcheux.
Avant d'avoir srieusement commenc l'preuve de la vie, il en tait
fatigu, et ne voyant aucun intrt digne de l'y rattacher, il
songeait, comme il y songea, dit-on, plus tard, dans le dsastre de sa
fortune,  mettre un terme  ses jours. Une note crite par lui, le 3
mai de l'anne 1788, retrouve dans les papiers du cardinal Fesch, et
publie en 1812, contient ce passage: Un jour au milieu des hommes,
je rentre pour rver en moi-mme, et me livrer  toute la vivacit de
ma mlancolie. De quel ct est-elle tourne aujourd'hui? Du ct de
la mort. Dans l'aurore de mes jours, je puis encore esprer de vivre
longtemps et quelle fureur me porte  vouloir ma destruction? Sans
doute que faire dans ce monde? Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas
autant se tuer? Si j'avais pass soixante ans, je respecterais les
prjugs de mes contemporains et j'attendrais patiemment que la nature
eut achev son cours; mais puisque je commence  prouver des
malheurs; que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je
des jours o rien ne me prospre? Je laisse  d'autres le soin de
calculer les consquences qu'aurait eues pour l'histoire du monde
l'excution du projet dont on vient de voir les traces. Je n'y veux
voir que la preuve de l'influence du temps o il se produisait.
Combien cette influence devait-tre profonde pour touffer, dans un
tel homme, la conscience de sa force, sinon celle de sa valeur, en
mme temps que le pressentiment de ses destines!

J'en aurai fini avec cette poque quand j'aurai rappel qu' ce moment
en France, comme en Angleterre, et plus encore que dans ce pays, le
suicide exerait ses ravages. Mercier, dans son tableau de Paris
(1781-1790), signalait ce flau. Il n'a point tabli s'il tenait aux
sentiments dont j'ai parcouru l'histoire, mais par elle-mme,
l'extension du suicide indique assez un tat gnral de souffrance et
de dsespoir.

Il est temps de rsumer les faits dont j'ai prsent le tableau. La
France, l'Angleterre, l'Allemagne, presque toute l'Europe, donnent
vers la fin du XVIIIe sicle un trange spectacle. De tous cts, se
manifestent un malaise profond, un trouble douloureux. On entend
s'lever partout un murmure attrist. Une philosophie vague, des
aspirations indcises et inconsistantes, un besoin de nouveaut et de
paradoxe, travaillent les intelligences et les coeurs. Il semble que
la socit sentant approcher une crise dcisive s'agite comme un
malade, et demande  tous les expdients un salut qu'elle n'espre
mme pas.

Ce mouvement s'acclre encore en se communiquant. Il s'tablit entre
les diffrents peuples des courants d'influence qui activent la
tendance naturelle de chacun d'eux. C'est ainsi que Zimmermann faisait
des emprunts  Jean-Jacques Rousseau et  Bernardin de Saint-Pierre;
que Goethe, partageant le got de la jeunesse de son temps, se
passionnait pour le grand pote anglais dont il analysait, dans
Wilhelm Meister, la belle cration d'Hamlet; c'est ainsi que Goethe
encore ne trouvait rien de mieux pour inspirer  son Werther des ides
de mort, que de lui faire relire avec son amie quelques-unes des plus
sombres pages d'Ossian. Enfin, c'est ainsi qu' son tour, Werther
venait troubler les imaginations franaises, et revivait, par exemple,
dans le jeune d'Olban. Toutes ces causes runies prparaient la venue
de cette maladie du sicle dont nous devons suivre maintenant le
dveloppement.




II

1789-1815




I

Les Potes.

MICHAUD.--FONTANES.--LEGOUV.--MILLEVOYE. BAOUR-LORMIAN.


De toutes les formes que la pense peut revtir, aucune plus que la
posie ne parat propre  l'expression de la mlancolie. Il n'en est
pas qui semble mieux faite pour traduire dans leurs dtours ou dans
leurs lans de capricieuses rveries ou de vagues aspirations.
Cependant, par une anomalie assez bizarre, la posie de la Rvolution
et de l'Empire est reste, dans cet ordre d'ides, fort au-dessous de
la prose. Tandis que celle-ci a mis au service du mal que j'tudie une
langue nouvelle, la posie se cantonnant dans des souvenirs
classiques, ne lui a prt qu'un concours trs effac. Toutefois elle
lui a fait une place que, si petite qu'elle soit, il faut considrer.

On doit mentionner d'abord un petit pome compos par Michaud pendant
la terreur,  la suite d'une promenade solitaire, comme il en faisait
alors, rduit qu'il tait  se cacher pour se soustraire aux
recherches des ennemis que lui valait son courageux journal. Cet
ouvrage a pour titre _Ermenonville_, ou _le tombeau de Jean-Jacques_.
Michaud, aprs avoir crit dans sa prface qu' Ermenonville une
douce mlancolie, un enthousiasme divin dgagent l'me des liens qui
l'attachent  la terre, clbre les vertus de Jean-Jacques et termine
ainsi:

    Partout sur son trpas on versera des larmes,
    Partout de ses crits on sentira les charmes,
    Partout on bnira les vertus de Rousseau,
    Et l'univers sera son temple et son tombeau.

On doit citer aussi _Le cri de mon me_ par Fontanes, morceau
sentimental, dont l'auteur plus tard rougissait un peu; et surtout
_Le jour des morts dans une campagne_ (1790), o respire un
attendrissement plein de charmes, et qui rappelle la clbre lgie de
Gray. L'auteur avait t prpar  crire dans ce genre par les
difficults et les chagrins d'une vie dont les dbuts n'annonaient
gure la haute fortune qui la devait couronner. Il avait presque connu
l'indigence, et, naturellement port  la mlancolie, ses penses
avaient reu une teinte plus sombre encore de la perte d'un frre
prmaturment enlev  son affection.

Les posies publies par Legouv, de 1798  1800, nous offrent des
impressions de la mme nature. Dans la pice intitule la
_Mlancolie_, on sent que le pote s'est enivr de Rousseau, de
Bernardin de Saint-Pierre et de Goethe. Sa mlancolie n'a, d'ailleurs,
rien d'amer; elle est un plaisir plutt qu'une peine; elle est mme,
d'aprs lui, une volupt. Tout l'alimente: la fable et le roman,
Didon, Tancrde, Hlose, Werther, Paul et sa Virginie. Elle aime
l'ombre des bois, les bords d'un ruisseau, le coucher du soleil, les
aspects de l'automne; elle chrit les ruines, et plus particulirement
les cimetires.

    Un cimetire aux champs, quel tableau, quel trsor!

Du reste, elle-mme prte son charme  toute chose; elle embellit la
scne de l'univers. Enfin, si l'on veut savoir sous quelle figure
elle se prsente aux yeux du pote, voici le portrait qu'il en fait:

    ..... Une vierge assise sous l'ombrage,
    Qui, rveuse et livre  de vagues regrets,
    Nourrit au bruit des flots un chagrin plein d'attraits,
    Laisse voir, en ouvrant ses paupires timides,
    Des pleurs voluptueux dans ses regards humides
    Et se plat aux soupirs qui soulvent son sein,
    Un cyprs devant elle, et Werther  la main.

On voit combien le naturel fait dfaut  cette posie lgante. Celle
d'un autre pote, Millevoye, qui brilla quelques annes aprs d'un
doux clat, se prsenta avec moins d'apprt. _La demeure abandonne_,
_Le bois dtruit_, _Le pote mourant_, et surtout _La chute des
feuilles_ (1811), cette posie qui suffira pour faire vivre le nom de
son auteur, sont autant d'lgies aimables o l'motion parle un
langage d'autant plus touchant qu'il est plus simple.

En 1801, Baour-Lormian avait donn ses posies Ossianiques. Elles
furent accueillies par la faveur publique, et le futur empereur, qui
ne mnagea pas ses rcompenses  l'auteur, fut le premier  les lire
et  apprcier le mrite avec lequel elles faisaient passer dans notre
langue la posie vaporeuse et sombre des Anglais.

C'est  cela que se borne l'expression de la mlancolie par la posie,
de 1789  1814. Encore dans ce petit nombre d'oeuvres le mal que
j'tudie se trahit-il  peine. Pour prendre sur le fait la mlancolie
vraiment maladive, il faut arriver  des oeuvres moins potiques dans
la forme, quoiqu'elles le fussent peut-tre plus par le fond.




II

Mme de Stal.


Ce n'est pas, sans doute, par le ct mlancolique que Mme de Stal
attire au premier abord l'attention. On loue plutt en elle des
qualits nergiques et quelque peu viriles. L'enthousiasme paraissait
tre l'tat le plus habituel de son me et le mot qui l'exprime
revient frquemment sous sa plume. Mme Le Brun, dans ses Souvenirs, la
reprsente comme personnifiant en quelque sorte la muse de
l'improvisation, et Grard n'a pas cru s'carter de la vrit en la
peignant sous les traits de Corinne, l'Italienne inspire. Elle a
horreur de la solitude; elle recherche le monde, les triomphes que son
esprit suprieur y remporte, l'impulsion nouvelle qu'il en reoit;
elle aime la gloire, aiguillon puissant pour le talent; enfin son
coeur ne reste pas inactif.

Cependant on ne saurait nier qu'elle ait ressenti des atteintes de
maladie morale. Elle nous apprend que le fantme de l'ennui l'a
toujours poursuivie, qu'elle est dans son imagination, comme dans la
tour d'Ugolin... Et dans sa dernire maladie elle disait 
Chateaubriand: J'ai toujours t la mme, vive et triste.

On peut puiser,  cet gard, d'utiles claircissements dans ses
prfrences littraires. Son premier ouvrage considrable sont ses
_Lettres sur le caractre et les crits de Jean-Jacques Rousseau_,
qu'elle publiait  vingt-deux ans (1788). Leur lecture atteste que
l'auteur a profondment pntr son sujet. Elle analyse, par exemple,
avec une finesse remarquable, la singulire disposition de Rousseau
que j'ai rappele, de ne pouvoir se passionner que pour des illusions.
Mme de Stal ne se borne pas  comprendre Rousseau, elle l'admire. Ds
son enfance, elle avait conu pour lui, je rpte le mot qui lui tait
cher, un enthousiasme ardent. C'tait, avec Richardson, le seul
crivain dont elle emportt les ouvrages dans une retraite 
Saint-Ouen, que lui imposait sa sant altre par l'excs du travail;
ce fut  lui qu'elle voulut consacrer son premier essai srieux de
composition. Le prambule en est solennel, mais c'est surtout dans la
proraison que l'auteur se livre  la dclamation, et l'hyperbole
prodigue dans l'loge et dans la description de la spulture de
Rousseau, indique que Mme de Stal tait devenue l'lve en mme temps
que l'admiratrice de Jean-Jacques.

En acqurant plus de maturit, la raison de Mme de Stal a corrig ces
excs, mais elle est demeure fidle  ses premires sympathies pour
le genre mlancolique. Dans son ouvrage, publi en 1800, sur _La
littrature considre dans ses rapports avec les institutions
sociales_, elle proclame qu'il y a deux littratures tout  fait
distinctes: celle qui vient du Midi, et celle qui descend du Nord,
celle dont Homre est la premire source, celle dont Ossian est
l'origine. Elle range dans l'une les Grecs, les Latins, les Italiens,
les Espagnols et les Franais du sicle de Louis XIV; dans l'autre les
ouvrages Anglais, les ouvrages Allemands, quelques crits des Danois
et des Sudois et un certain nombre d'ouvrages modernes. Or, la base
de cette distinction c'est que la premire de ces littratures recle
une sensibilit rveuse et profonde qui n'appartient pas  la seconde.
Mme de Stal, tout en reconnaissant qu'on ne peut dcider de la
supriorit de l'un ou l'autre des deux genres par elle indiqus,
dclare que toutes ses impressions, toutes ses ides la portent de
prfrence vers la littrature du Nord. Et elle donne ainsi la raison
de ce choix: Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au
sentiment douloureux de l'incomplet de sa destine... L'hrosme de la
morale, l'enthousiasme de l'loquence, l'ambition de la gloire,
donnent des jouissances surnaturelles, qui ne sont ncessaires qu'aux
mes  la fois exaltes et mlancoliques, fatigues de tout ce qui se
mesure, de tout ce qui est passager, d'un terme enfin  quelque
distance qu'on le place. Enfin appliquant ces principes, dans son
ouvrage sur l'Allemagne (1810), Mme de Stal paye  toute la
littrature allemande et en particulier  Werther un large tribut de
louanges.

Il serait facile sans doute de contester le mrite de la thorie que
je viens de reproduire et qui divise en deux grandes parts toute la
littrature. Ds l'apparition de l'ouvrage o elle tait formule, Mme
de Stal, avait rencontr de puissants contradicteurs. Dans un article
du _Mercure_, M. de Fontanes avait rompu une lance avec l'auteur. Il
soutenait, avec raison, que les Grecs n'avaient t nullement
trangers  la mlancolie, qu'ils avaient parfaitement compris la
douleur rveuse dans les impressions solitaires. Enfin il rappelait
que les posies les plus tristes avaient t composes par un arabe il
y avait plus de trois mille ans. Un antagoniste plus redoutable
encore, M. de Chateaubriand, dans une rponse adresse  M. de
Fontanes, ne ddaignait pas d'entrer en lice contre Mme de Stal, et
mme il le faisait avec des formes qui tmoignaient de sa part plus de
malice que de gnrosit. Il est vrai que Chateaubriand, comme
Fontanes, tombait dans autre erreur en faisant de la mlancolie un
attribut exclusif de la religion chrtienne. Mais n'insistons pas sur
la valeur respective de ces thses brillantes. La seule chose que
j'aie voulu noter ici, c'est la tendance morale de Mme de Stal,
envisage comme critique littraire.

Cette tendance ne s'accuse pas moins dans les ouvrages o elle a su
crer  son tour. Dans un drame presque inconnu: _Sophie, ou les
sentiments secrets_, oeuvre de ses dbuts, toute empreinte de la
fausse sensibilit du temps, on voyait, au milieu d'un jardin anglais
(c'en tait alors la mode), prs d'une urne entoure de cyprs, une
jeune fille souffrant d'une tristesse prcoce. Son premier roman
(1802) nous offre une hrone d'un caractre nergique et dont les
troubles intimes ne proviennent que de la difficult qu'elle prouve 
choisir entre plusieurs genres de sacrifices, mais qui n'en sent pas
moins le fardeau de la vie: _Delphine_ parle de la fatigue
d'exister. Ce mot, un de ceux dont on a depuis tant abus, avait
alors une nouveaut relative. Dans _Corinne_ (1807), c'est Oswald qui
reprsente la maladie morale: Oswald, c'est--dire une nature
inquite, attriste, qui rappelle un personnage du roman de _Caliste_
par Mme de Charrire. Du reste, bien que ce sombre insulaire n'occupe
pas la premire place dans le roman, et que la figure de Corinne y
efface tout de son clat, celle-ci ne laisse pas de subir son charme
et c'est  lui qu'elle donne tout ce qu'elle peut donner d'un coeur o
rgne surtout l'amour de la gloire.

Ces peintures, il faut le reconnatre, taient  peu prs
inoffensives. Mme de Stal a eu le malheur, un jour, de faire de son
talent un plus funeste usage. Dans son trait de _l'Influence des
passions sur le bonheur des individus_, elle a t assez mal inspire
pour crire l'loge du suicide. La date de cet ouvrage (1796), en nous
reportant au souvenir des malheurs de notre patrie, pourrait attnuer
dans quelque mesure la gravit de cette erreur, si Mme de Stal
n'avait tmoign plus tard encore, dans _l'Allemagne_, une fcheuse
complaisance pour la doctrine du suicide. Mais il serait injuste
d'appuyer sur cette faiblesse, puisque l'crivain l'a dsavoue de son
mieux. Le souvenir en tait toujours rest comme un remords dans sa
conscience; elle a tenu  honneur de l'attnuer et elle s'est
acquitte de ce soin en publiant, en 1812, des rflexions sur le
suicide, o elle fltrissait l'abandon de la vie, du moins celui qui
n'est pas command par le dvouement ou par la vertu.

Mme de Stal a donc connu par elle-mme cette maladie du sicle
qu'elle a dfinie une maladie de l'imagination. leve dans une
socit engoue de Rousseau, elle avait partag  son sujet le dlire
gnral. Plus tard, les malheurs publics l'avaient atteinte. La
Rvolution, en bouleversant sa vie, y avait laiss un vide profond.
Jamais elle n'avait pu se consoler de l'exil ni de sa demi-solitude de
Coppet. Elle n'avait pu d'avantage s'accoutumer  la pense des maux
de la France livre tour  tour  l'anarchie ou au despotisme. Enfin
les littratures trangres, avec lesquelles son exil l'avait rendue
familire, avaient fourni  sa mlancolie un nouvel aliment. Ses
dfaillances d'ailleurs ont t courtes et bientt suivies de retour 
la pleine sant morale, et, sous quelques rapports, elle restera comme
un modle de l'indpendance et de la fermet du caractre.




III

Le Groupe de Coppet

BARANTE.--SISMONDI.


On n'est point un esprit suprieur, on n'a point en soi une
surabondance de force et de mouvement intellectuel, sans attirer, sans
grouper prs de soi d'autres intelligences moindres, mais qui peuvent
tre encore remarquables. Autour de Mme de Stal gravitaient quelques
hommes qui vivaient de sa vie morale et en partageaient les
souffrances.

Elle-mme, a trac le portrait de l'un deux, car cet Oswald, compagnon
trop froid de l'clatante Corinne, ne serait autre, d'aprs un juge
comptent, qu'un des amis de Mme de Stal, M. de Barante. Or, on l'a
vu plus haut, Oswald tait triste et sombre. La plus intime de toutes
les douleurs, la perte d'un pre, tait la cause de sa maladie; des
circonstances cruelles, des scrupules dlicats aigrissaient encore ses
regrets et l'imagination y mlait ses fantmes. A vingt-cinq ans, il
tait dcourag de la vie; son esprit jugeait tout d'avance, et sa
sensibilit blesse ne gotait plus les illusions du coeur... Rien ne
lui causait un sentiment de plaisir pas mme le bien qu'il faisait.
Il ne semble pas, d'ailleurs, que cette disposition amre ait eu chez
M. de Barante une longue dure. Elle a d cder  une vie active et
favorise par le succs.

Non loin de lui, dans la pnombre de Mme de Stal, on distingue la
figure d'un autre crivain, Suisse d'origine, mais Franais par le
langage et par le coeur.

M. de Sismondi, qui avait de bonne heure fait de la France sa patrie
d'adoption, avait pris sa part, pendant la Rvolution, des dsastres
qui atteignaient la France. Il tait  Lyon quand la tourmente s'y
dchana. Il avait cherch un refuge en Suisse, d'o la guerre vint le
chasser. Il s'tait alors rfugi en Angleterre, puis retir en Italie
(1793-94), et avait t de l porter ses hommages  la cour de Coppet.
Il n'avait pas tard  devenir un des admirateurs les plus dvous de
Mme de Stal. La socit de cette femme illustre tait devenue pour
lui un besoin imprieux. Il crivait: L'ennui, la tristesse, le
dcouragement, m'accablent ds que je suis loin d'elle. Il
l'accompagna dans ses voyages en Allemagne et en Italie, et pendant
toute la dure de l'Empire, qu'il n'a servi qu'au jour du malheur, il
s'est associ  la haine que Mme de Stal avait voue au pouvoir qui
pesait sur la France. Contre les chagrins que lui inspirait la vue des
vnements qui dsolaient alors l'Europe, il ne trouvait en lui-mme
aucun remde. Il rencontrait au contraire dans sa pense, sa
correspondance l'atteste, d'autres sujets d'angoisses. Le 28 mai 1809,
il crivait  Mme d'Albany: Vous pouvez juger quelle est notre
tristesse habituelle; aucun de nous n'a plus le courage de travailler.
Il prend un dgot de la littrature, de l'tude, de la pense,
lorsque la vie est si pesante; il prend un sentiment de mort
universelle, et je voudrais dormir toujours pour m'ter  la fin et
aux nouvelles du jour et aux retours sur soi-mme qu'une philosophie
impuissante nous fait faire sans rsultat. A charge  lui-mme, il
prouve une agitation fatigante qu'il ne peut apaiser qu'en s'oubliant
pour d'autres. Ce n'est que par ces affections, dit-il, le 30 juin
1810, que j'vite d'tre ennuy de moi-mme, et encore Dieu sait si je
l'vite entirement; il me semble que je tiens si peu de place, que
j'ai si peu de motif pour vivre, qu'il faut me dire ou me faire croire
que je suis ncessaire  un autre, pour que je sois ncessaire 
moi-mme, le dcouragement est sans cesse  la porte, et je n'ai plus
assez de vie intrieure pour me passer un instant de celle que les
autres me prtent. Une dernire citation montrera ce qu'il tait
encore deux ans plus tard: Pescia, 4 novembre 1812. Il y a dans la
pense mme, il y a dans la nature et le cours de la vie quelque chose
de triste, une mlancolie intrieure qui renat d'elle-mme et qu'on
ne chasse gure que par l'action et la dissipation. Ainsi la pense,
la nature, la vie mme, tout l'attriste et il ne peut supporter le
fardeau de l'existence qu'en en perdant la conscience par l'agitation;
il va plus loin, et estime qu'on peut s'en dfaire par la violence.
Mme de Stal, je l'ai dit, avait rtract l'opinion imprudente qu'elle
avait d'abord soutenue sur le suicide; Sismondi la blme de cette
rtractation qui, selon lui, ne pouvait qu'affaiblir l'autorit de sa
pense, et il considre le suicide comme un remde mis  notre porte,
et pour tout dire, le plus nergique. (Lettre du 27 mars 1814.)

Sismondi est une preuve frappante du mal qui svissait sur les esprits
 cette poque, et ce n'est pas une mince erreur et une faute lgre
de sa part d'avoir cru et d'avoir dit qu'on pouvait s'y soustraire en
quittant volontairement la vie. Du moins, il a cherch  le combattre
en lui par un travail intellectuel opinitre et dont les beaux
rsultats ont enrichi la littrature; et plus tard, il est revenu au
calme et  la srnit.

Cette sagesse tardive ne fut pas le partage de tous les amis de Mme
de Stal. L'un des plus illustres, Benjamin Constant, resta jusqu'
son dernier jour dans une agitation strile. Mais ce personnage a trop
d'importance pour tre apprci dans un rang secondaire et nous lui
consacrerons, en son lieu, un examen spcial. Nous arrivons, ds 
prsent,  un grand sujet, l'tude de Chateaubriand.




IV

Chateaubriand


Chateaubriand a dit quelque part que tous les grands gnies avaient
t mlancoliques. Cette loi comporte assurment plus d'une exception,
mais ce n'est pas par l'exemple de Chateaubriand lui-mme qu'on la
pourrait contredire. Loin de l, la mlancolie n'a jamais eu peut-tre
de personnification plus clatante que cet illustre crivain.

Elle apparat dj dans ses premiers crits. Son _Essai historique sur
les Rvolutions, dans leurs rapports avec la Rvolution Franaise_
(1797) contient, au milieu d'tudes historiques et potiques, des
considrations sur la mlancolie, la solitude, le suicide. L'auteur
parle avec motion des rcentes infortunes de ses compatriotes et
donne aux malheureux des conseils marqus du cachet de l'poque. Il
les engage  viter les jardins publics, le fracas, le grand jour, 
contempler de loin les feux qui brillent sous tous les toits habits:
ici le rverbre  la porte du riche, qui, au sein des ftes, ignore
qu'il y a des misrables: l-bas quelque petit rayon tremblant dans
une pauvre maison carte du faubourg; et  se dire: l, j'ai des
frres! Il leur indique encore les consolations qu'ils peuvent puiser
dans la nature. Dans un chapitre intitul: _Sujets et rflexions
dtaills_, il dploie une extrme violence d'amertume et une
misanthropie passionne; et sur des notes manuscrites, consignes par
l'auteur en marge de cet essai, on lit ces lignes: Ne dsirons point
survivre  nos cendres, mourons tout entiers de peur de souffrir
ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'tre. Mais nulle
part il n'a t si loin que dans _Ren_ (1802).

Cette oeuvre a laiss des traces si profondes dans l'histoire morale
du sicle que, bien qu'elle soit prsente  toutes les mmoires, je
dois en rappeler ici les principaux traits.

Ren se montre ds son enfance tel qu'il sera plus tard. Son humeur
est imptueuse, son caractre ingal. Il aime  contempler la nue
fugitive,  entendre la pluie tomber sur le feuillage, ou bien, se
promenant avec sa soeur dans les bois,  la chute des feuilles, il
prte l'oreille aux sourds mugissements de l'automne ou au bruit des
feuilles sches que tous deux tranent lentement sous leurs pas.
Aprs la mort de son pre, il s'arrte  l'entre des voies
trompeuses de la vie. Il se sent tent d'aller cacher ses jours dans
un clotre, mais il renonce  ce projet et prend le parti de voyager.

Il visite d'abord les peuples qui ne sont plus. Puis il se lasse de
fouiller dans des cercueils, o il ne remue trop souvent qu'une
poussire criminelle. Il veut voir si les races vivantes lui
offriront plus de vertus ou moins de malheur que les races
vanouies. Mais quel est le fruit de ses fatigantes recherches? Rien
de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes. Il
rentre enfin dans sa patrie, mais le grand sicle n'est plus.

A Paris, il se jette un instant dans le monde; il en est bien vite
dgot. Il se retire dans un faubourg de la grande ville. Souvent,
assis dans une glise peu frquente, il passe des heures entires en
mditation. Le soir venu, il reprend le chemin de sa retraite, et il
se dit que sous tant de toits habits, il n'a pas un ami. Enfin, il
se dcide  achever dans un exil champtre une carrire  peine
commence et dans laquelle il a dj dvor des sicles. Cette
solitude le plonge dans de nouveaux tourments. Quelquefois il rougit
subitement et sent couler dans son coeur comme des ruisseaux d'une
lave ardente; quelquefois il pousse des cris involontaires, et la nuit
est galement trouble de ses songes et de ses veilles. L'automne
arrive, il entre avec ravissement dans la saison des temptes.
L'exaltation de son coeur s'accrot chaque jour; il a peine  en
contenir la force inactive. Il se sent seul sur la terre; une
langueur secrte s'empare de son corps. Il ne s'aperoit plus de son
existence que par un profond sentiment d'ennui. Enfin dsesprant de
gurir il se dcide  quitter la vie. On connat les vnements qui
terminent ce rcit: la lettre que Ren crit  sa soeur; les alarmes
de celle-ci; son arrive prcipite chez son frre qu'elle force 
vivre; l'engagement d'Amlie dans la vie religieuse; le hasard qui
rvle le secret de son garement  celui qui en est l'objet; enfin le
dpart de Ren qui s'embarque pour l'Amrique o il trane une
existence dsenchante, et trouve la mort dans le massacre des
Franais  la Louisiane.

Telle est, dans ses lignes les plus saillantes, la figure de Ren.
Chateaubriand, dans un autre ouvrage, a suivi Ren au milieu des
Natchez; mais cette tude qui, publie seulement en 1825, est
cependant antrieure  Ren, n'ajoute rien  la physionomie du hros.
A la Louisiane ou en France, Ren est toujours le mme: Je m'ennuie
de la vie, dit-il, l'ennui m'a toujours dvor. Ce qui intresse les
autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, je me serais
galement fatigu de la gloire et du gnie, du travail et du loisir,
de la prosprit et de l'infortune. Je suis vertueux sans plaisir; si
j'tais criminel, je le serais sans remords; je voudrais n'tre pas
n ou tre  jamais oubli.

Quel sombre portrait, et quelle distance mme entre Ren et
l'infortun dcrit dans l'_Essai_! Ce dernier, en contemplant les
toits habits par la misre, pouvait du moins se dire: l j'ai des
frres! Ren s'crie: je n'ai pas un ami! L'un trouve des
adoucissements dans la vue de la nature; pour l'autre, elle n'est
qu'un objet d'indiffrence. Adonn  la rverie et  la solitude,
plein de mpris pour les hommes et de complaisance pour lui-mme,
sceptique, inquiet, dsoeuvr, inutile, ne sachant que nourrir les
troubles de son me et les communiquer  d'autres coeurs, Ren runit
tous les symptmes, de la maladie du sicle, il en constitue le type
le plus complet.

Quel tait donc le sentiment qui poussait Chateaubriand  caresser
avec tant de complaisance ce triste sujet? On ne peut en douter, sauf
quelques vnements imaginaires auxquels le hros se trouve ml,
l'auteur a voulu se peindre lui-mme. Il l'avoue, ses ouvrages sont
les preuves et les pices justificatives de ses mmoires: on y pourra
lire  l'avance ce qu'il a t. L'identit entre Ren et
Chateaubriand rsulte encore d'un rapprochement entre le passage des
_Natchez_ que je viens de citer plus haut, et une page des _Mmoires
d'outre-tombe_. Ce que Ren dit de son incorrigible dgot de toutes
choses, Chateaubriand l'applique  lui-mme dans ses mmoires, et
presque dans les mmes termes: Voil comme tout avorte dans mon
histoire; comme il ne me reste que des images de ce qui a pass si
vite..... la faute en est  mon organisation; je ne sais profiter
d'aucune fortune; je ne m'intresse  quoi que ce soit de ce qui
intresse les autres. Hors en religion, je n'ai aucune croyance.
Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? je
me serais galement fatigu de la gloire et du gnie, du travail et du
loisir, de la prosprit et de l'infortune. Tout me lasse; je remorque
avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout baillant ma
vie. Remarquons ici, d'ailleurs, que lorsqu'il excepte sa foi
religieuse du naufrage de ses croyances, Chateaubriand ne parle point
de tout son pass, et qu'en un autre endroit il a reconnu que
l'alternative du doute et de la foi avait fait longtemps de sa vie un
mlange de dsespoir et de dlices. Quoi qu'il en soit, tout ce que
nous savons de la vie de Chateaubriand, tout ce qu'il a rvl
lui-mme, vient dmontrer que Ren c'est lui. On va le voir de plus
prs par les dtails qui suivent.

Ds ses premires annes, Chateaubriand aime la solitude. Il fuit les
enfants de son ge pour devenir le compagnon des vents et des flots.
S'asseoir seul, dans la concavit d'un rocher, s'amuser  ber aux
lointains bleutres,  couter le refrain des vagues parmi les
cueils, tels sont ses plaisirs. Adolescent, il se plat aux longues
promenades dans la campagne, accompagn seulement par une jeune soeur.
Homme fait, il entreprend de lointains voyages et va se jeter au
milieu des solitudes de l'Amrique. Il rapporte qu'en partant pour ces
rgions alors mal connues il se proposait un but utile, la dcouverte
du monde polaire; et dans le rcit de ses voyages, il parle
srieusement de ce grand projet. Mais il se faisait, ce me semble,
illusion  lui-mme: ce qui l'entranait vers des cieux nouveaux,
c'tait, avec l'attrait de l'inconnu, un got de l'indpendance que
bien des circonstances de sa vie ont attest, parfois avec un clat
public. Hte, par choix, du dsert avant la Rvolution, migr et
errant sous la Terreur, exil volontaire sous l'Empire, enfin, retir
sous sa tente aprs avoir dirig les affaires de son pays; dans ces
diverses sortes d'isolement il se suffit  lui-mme; et l'on peut mme
dire qu'au milieu des hommes, et dans le moment le plus brillant de sa
vie active, il est toujours rest quelque peu solitaire.

Cette solitude, relle ou seulement intrieure, il la remplissait de
ses rveries et des fantmes de son imagination. Il s'tait cr des
tres fictifs, avec lesquels il vivait et qui devenaient l'objet de
ses passions encore indcises. Quand le charme tombait et qu'il
revenait  lui-mme, frapp de sa folie, il se prcipitait sur sa
couche, il se roulait dans sa douleur, il arrosait son lit de larmes
cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient misrables, pour un
nant. Un moment arriva o ces chagrins sans cause devinrent si amers
qu'il voulut en finir avec l'existence. Il se saisit d'un fusil de
chasse qu'il trouva sous sa main; heureusement l'arrive d'un tmoin
djoua cette tentative. A cette crise et  la maladie qui la suivit,
succda une sorte d'accalmie; mais son imagination n'tait pas
teinte. Ses vagues inquitudes, ses dsirs sans objet, le
poursuivirent jusque sous la hutte des sauvages de l'Amrique. Plus
tard, ses passions s'attachrent  des objets moins impalpables. Mais,
il porta toujours en lui un monde imaginaire, plus riche ou plus
dsol que l'autre.

En mme temps, un mal secret, pressant, l'ennui, empoisonnait pour lui
toutes les jouissances. J'ai le spleen, crit-il, tristesse physique,
vritable maladie. Je n'tais pas  une nage du sein de ma mre que
dj les tourments m'avaient assailli. J'ai err de naufrage en
naufrage; je sens une maldiction sur ma vie, poids trop pesant pour
cette cahute de roseaux.

Gardons-nous toutefois de rien exagrer; il y a souvent chez les
hommes une sorte de seconde nature, un double fond, quelque chose
d'analogue  ce que Pascal appelle: la pense de derrire. Chez
Chateaubriand, cette dualit, je n'ose dire cette duplicit, se fait
bien sentir. Son dsespoir ne l'a pas empch de vivre, et ne lui a
fait ddaigner ni l'amour ni la gloire. Il savait parfois descendre de
sa hauteur solitaire; il savait rire et plaisanter, non sans grce. M.
Joubert dit de lui, avant le temps des grandeurs, il est vrai, que
c'tait un aimable enfant. Jean-Jacques Ampre assure que sa
mlancolie qui demeurait relgue dans les hautes rgions de son
imagination, ou peut-tre se cachait dans les secrtes profondeurs de
son me, ne troubla jamais l'agrment de son commerce. Croyons donc
qu'il y avait deux faces dans Chateaubriand: l'une volontiers amre et
dsespre, l'autre plus sereine et enjoue  son heure.

D'ailleurs, le gnie mme qu'il a dploy dans la peinture de ses
tristesses, ne suppose-t-il pas qu'elles avaient des rpits et des
intervalles? Pour prsenter avec son art, avec son loquence, les
rsultats de ses observations sur lui-mme, il fallait qu'il ft sous
l'empire d'une de ces exaltations qui, tant qu'elles durent, loignent
l'ennui et l'abattement. Chateaubriand ne pouvait dcrire sa
mlancolie qu'en la dominant. Il nous rvle lui-mme ce secret, dans
une lettre que, bien des annes aprs, il crivait  Mme Rcamier.
Parlant d'une visite au chteau de Fontainebleau, il ajoute: J'tais
si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie 
Ren, au vieux Ren. Il m'a fallu me battre avec la muse pour carter
cette mauvaise pense; encore ne m'en suis-je tir qu'avec cinq ou
six pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte  la
tte. Une tristesse qui n'exclut pas la verve est, sans doute,
supportable, et contient de puissantes consolations. Je tenais 
tablir ces points pour ramener les choses  leur vritable mesure. La
mlancolie de Chateaubriand n'en est pas moins un fait incontestable,
et il importe d'en rechercher les causes.

Quand on se trouve en prsence d'un grand esprit, on est d'abord
dispos  croire que, tirant toute sa force de son propre fonds, il ne
relve que de lui-mme. En l'tudiant mieux, on s'assure qu'il n'est
pas affranchi de la loi commune, et qu'il a, comme un autre, sa
gense.

Pour Chateaubriand, l'influence qui apparat la premire, c'est celle
du milieu o il est n. Il vient au monde sur un rocher aride de la
Bretagne, avec une sant dbile, qui rend quelque temps son existence
incertaine. Les impressions qu'il reoit du spectacle et du bruit des
flots et des vents ne sont pas adoucies par celles qu'il rencontre au
foyer domestique. Un pre svre et taciturne, entour de plus de
respect que de tendresse, une mre indulgente et chrie, mais triste
elle-mme, tels sont les souvenirs de son enfance. Ils ont laiss leur
empreinte sur son me, et ce qui prouverait qu'il y a dans sa
mlancolie une rminiscence de son berceau, c'est qu'on retrouve chez
une de ses soeurs, dont j'aurai  parler plus loin, le mme sentiment,
avec une nuance plus vague et plus trouble encore qu'explique la
faiblesse de la femme.

Il n'chappe pas non plus entirement  l'esprit qui dominait au
moment o il faisait ses tudes. On ne peut nier qu'il ait eu certains
points de ressemblance avec Jean-Jacques Rousseau. Dans l'_Essai sur
les Rvolutions_, on reconnat parfois les formes dclamatoires,
l'attendrissement pompeux de Jean-Jacques, que Chateaubriand, dans ce
travail, n'hsite pas  appeler le grand Rousseau. Et n'est-ce pas 
lui encore qu'il doit la premire ide de ces confidences intimes, de
ces rcits personnels, o il dcouvre les plus subtils replis, les
modifications les plus fugitives de son me? Les _Confessions_, les
_Rveries d'un promeneur solitaire_, annonaient _Ren_ et les
_Mmoires d'outre-tombe_.

Une autre influence plus profonde encore devait agir sur
Chateaubriand, j'entends le trouble que la Rvolution a jet dans sa
vie. Sans l'croulement de la socit franaise, il aurait men
l'existence douce et rgle  laquelle sa condition le destinait. Au
lieu de cet avenir mdiocre, mais paisible, quel fut son sort? Errer
et combattre en Allemagne, avec la misre pour compagne; vivre dans la
gne  Londres; plus tard, s'exiler encore pour chapper  une
domination trop lourde; souffrir toujours par la pense des maux de
la patrie, par le retentissement des coups que la mort frappait parmi
ses proches, atteints tantt par la hache populaire, tantt par les
balles de la dictature. A un certain moment,--c'tait en 1793--ces
douleurs se compliquaient pour lui de la menace d'une fin prmature.
D'habiles mdecins lui avaient dclar qu'il ne devait pas compter sur
une longue carrire. C'est donc, a-t-il dit plus tard, sous le coup
d'un arrt de mort, et pour ainsi dire, entre la sentence et
l'excution, que j'ai crit l'_Essai historique_. L'amertume de
certaines rflexions n'tonnera plus. Un crivain qui croyait toucher
au terme de sa vie, et qui, dans le dnment de son exil, n'avait pour
table que la pierre de son tombeau, ne pouvait gure promener des
regards riants sur le monde. Cette vie nomade, indigente et prcaire
est, sans doute, pour beaucoup dans la direction que suit alors la
pense de Chateaubriand.

Elle eut, en outre, par son instabilit mme un autre effet indirect
sur son imagination. Ce ne fut pas en vain que des vicissitudes
diverses le conduisirent en Amrique, puis en Angleterre,  l'poque
o Ossian, rcemment publi, passionnait la socit anglaise, et o
florissait l'cole des Lacs. C'est  Londres, c'est sous les arbres de
ses grands parcs que Ren lui apparut pour la premire fois. J'tais
Anglais, dit-il, de manires, de got et, jusqu' un certain point, de
penses; car si, comme on le prtend, Lord Byron s'est inspir
quelquefois de _Ren_ dans son _Child-Harold_, il est vrai de dire
aussi que huit annes de rsidence en Grande-Bretagne, prcdes d'un
voyage en Amrique, qu'une longue habitude de parler, d'crire et mme
de penser en anglais, avaient ncessairement influ sur le tour et
l'expression de mes ides. Aveu d'autant plus digne de foi, qu'il a
d coter davantage  l'amour-propre de l'auteur.

Les premires impressions de l'enfance, la contagion de l'esprit
sentimental du XVIIIe sicle, l'branlement caus par les malheurs
publics et les infortunes prives, le libre change d'ides avec
l'Angleterre, suffiraient, peut-tre, pour rendre compte de la
tristesse habituelle, quoique intermittente, de Chateaubriand. Est-ce
tout cependant? et ne faut-il pas indiquer ici une autre raison encore
de cette tristesse? D'aprs le Ren du roman, le dsenchantement chez
lui n'aurait pas attendu l'exprience. Mais est-ce bien la vrit? M.
Sainte-Beuve attribue  Chateaubriand cette phrase qui lui serait
chappe, dit-il, dans un moment de franchise: Quand je peignis Ren,
j'aurais d demander  ses plaisirs le secret de ses ennuis.
Rtablissons dans son exactitude le passage auquel il est fait
allusion. Chateaubriand a dit seulement: J'ai perdu de vue Ren
depuis maintes annes, mais je ne sais s'il cherchait dans ses
plaisirs le secret de ses ennuis. Cette confidence n'a pas la porte
que, dans sa malice, le critique lui prte en la dnaturant.
Seulement, ailleurs, Chateaubriand a reconnu que c'taient les
entranements de son coeur qu'il avait peints, dans _les Martyrs_,
mls aux syndrses chrtiennes. Ren, le vritable Ren n'aurait
donc reconnu l'amertume de la vie qu'aprs en avoir got les
douceurs. En cela, au lieu d'tre une orgueilleuse exception il
n'aurait fait que suivre un sort assez vulgaire. Il faut en convenir,
une mlancolie qui s'alimente  des sources si diverses ne peut tre
approuve sans rserve, et il faut dire avec M. de Fletz qu'on en
voudrait la cause et plus pure et plus intressante. Et-elle, en
effet, ce caractre, il resterait  savoir si l'oeuvre dans laquelle
elle est si magnifiquement dpeinte est salutaire ou funeste.

A ne considrer que l'intention affiche par l'auteur de Ren, cet
crit tendait  un but d'une haute moralit. On sait qu'il faisait
originairement partie de ce grand monument appel le _Gnie du
christianisme_ (2e partie, liv. IV). Il suivait un chapitre intitul:
_Du vague des passions_, et semblait ne renfermer qu'un exemple de ce
genre d'affection. Chateaubriand s'tait propos d'en dmontrer les
dangers et l'action qu'il avait choisie lui semblait particulirement
approprie  ce but. Afin d'inspirer plus d'loignement pour des
rveries criminelles, il avait pens qu'il devait prendre la punition
de Ren dans le cercle des malheurs pouvantables, qui appartiennent
moins  l'individu qu' la famille de l'homme et que les anciens
attribuaient  la fatalit. Il voulait que le malheur naqut du sujet,
et que la punition sortt de la faute. Cette moralit, l'auteur ne se
contentait pas de la tirer de l'vnement, il la formulait encore par
la bouche du Pre Soul, condamnant l'isolement orgueilleux de l'homme
et disant  Ren: Quiconque a reu des forces doit les consacrer au
service de ses semblables; s'il les laisse inutiles, il en est d'abord
puni par une secrte misre, et tt ou tard le ciel lui envoie un
chtiment effroyable.

Du reste, au moment de son apparition, Ren fut regard comme une
oeuvre difiante. Un article insr dans le _Mercure_ du 15 floral an
X, s'exprimait ainsi: La moralit de ce roman est malheureusement
d'une application trs tendue. Elle s'adresse  ces nombreuses
victimes de l'exemple du jeune Werther et de Rousseau, qui ont cherch
le bonheur loin des affections naturelles du coeur et des voies
communes de la socit. Le 1er thermidor an XIII, un autre article
publi dans le mme journal, sous les initiales Ch. D. (Dussault?)
louait fort M. de Chateaubriand d'avoir appliqu une forme romanesque
 l'analyse d'une vrit svre, et estimait que s'il rgnait parfois
dans Ren, une force d'imagination et un charme de tendresse et de
mlancolie trop vifs, la sduction de ces peintures tait combattue
par la morale et le pathtique du dnouement.

Je ne puis partager, je l'avoue, ni les illusions de l'auteur, ni
celle de ses critiques. A part mme l'tranget choquante de son
principal incident, que d'objections le roman de Ren ne soulve-t-il
pas? Qu'importe son cadre dogmatique et religieux? Se souvient-on en
lisant ces pages brlantes qu'elles visent  la dmonstration d'une
vrit morale? Oui, les paroles prononces par le Pre Soul ne
laissent rien  dsirer au moraliste le plus svre. Mais suffit-il
d'une rprimande place  la fin de l'ouvrage pour dtruire
l'impression pernicieuse qu'il a pu causer? Croit-on que le sermon du
jsuite sera mieux cout que le rcit du sduisant jeune homme qu'on
est si dispos  plaindre? N'est-il trop tard pour parler le langage
de la vertu, quand on a nerv l'me par la peinture potique du vice?
et aprs avoir prodigu toutes les merveilles de l'imagination et du
talent sur une figure qui ne reprsente, en somme, que l'gosme, ne
risque-t-on pas de trouver le lecteur insensible quand on prsente 
son esprit l'image austre du dvouement?

Chateaubriand lui-mme l'a reconnu. En voyant une foule d'esprits
drgls, s'autoriser de son exemple pour s'abandonner  de folles
rveries, il a mis le regret d'avoir fourni un aliment  leurs
erreurs. Si Ren n'existait pas, a-t-il dit, dans ses Mmoires, je
ne l'crirais plus; s'il m'tait possible de le dtruire, je le
dtruirais. Une famille de Ren (_sic_) potes et de Ren prosateurs a
pullul: on n'a plus entendu que des phrases lamentables et dcousues:
il n'a plus t question que de vents et d'orages, que de mots
inconnus livrs aux nuages et  la nuit. Il n'y a pas de grimaud
sortant du collge, qui n'ait rv tre le plus malheureux des hommes;
de bambin qui,  seize ans, n'ait puis la vie, qui dans l'abme de
ses penses ne se soit livr au _vague de ses passions_, qui n'ait
frapp son front ple et chevel, et n'ait tonn les hommes
stupfaits, d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non
plus. On voit ici se produire ce qui s'est dj prsent pour
Werther. Goethe aussi s'tait donn la satisfaction pour apaiser son
coeur inquiet d'crire le roman de la tristesse et du dsespoir, et
une fois soulag par cet enfantement, il avait raill les disciples
qui avaient eu la navet de le prendre au srieux, et de traduire en
pratique ses potiques fictions. Comme lui, Chateaubriand s'est spar
aprs coup de son hros: il a dsavou les enfants dont il tait le
pre, mais les liens qui le rattachent  eux ne peuvent tre briss
ainsi, et comme Goethe, il garde la responsabilit de son oeuvre. Sa
seule dissemblance avec Goethe, c'est qu'il en a senti le poids.
Goethe n'et pas voulu, au pril de sa vie, rvoquer _Werther_.
Chateaubriand a dclar que, s'il le pouvait, il anantirait _Ren_.
Si ce voeu tait sincre, il lui en doit tre tenu compte.




V

Le Groupe de Chateaubriand

   PH. GUENEAU DE MUSSY.--M. MOL.--CHNEDOLL.--Mme DE CAUD
     (LUCILE).--Mme DE BEAUMONT.--BALLANCHE.--ANDR-MARIE AMPRE.


L'observation place plus haut  propos de Mme de Stal, s'applique 
plus forte raison  Chateaubriand. Plus qu'elle encore, il devait
avoir son entourage de fidles, s'attachant  lui et s'inspirant de
ses sentiments. Cet entourage ne lui a pas fait dfaut. Sainte-Beuve a
tudi et analys avec sa sagacit ordinaire le groupe littraire de
Chateaubriand. Je dois parcourir ici ce qu'on peut appeler son
groupe moral. Ces deux groupes se confondent en quelques points et
se distinguent  d'autres gards.

Dans celui que j'tudie, on remarquait  un certain moment, pendant
la priode qui suit la Terreur, deux hommes que Sainte-Beuve nous
reprsente comme ayant, par le penchant  la rverie, par le got de
la vie contemplative, quelque ressemblance avec Ren, qu'ils voyaient
beaucoup. C'taient M. Philibert Gueneau de Mussy, et M. Mol. Ils
faisaient partie d'une socit d'hommes et de femmes d'un mrite
distingu, dbris d'un monde dtruit, rapprochs par le sort aprs de
longs orages, et dont quelques membres s'appelaient entre eux les
corbeaux. Le souvenir des vnements qu'ils avaient traverss ne
contribuait pas peu  donner  leurs penses une teinte sombre. Ils
taient, de plus, dans cet tat que Chateaubriand indique avec raison
comme particulirement accessible  la mlancolie, celui qui prcde
le dveloppement des passions, lorsque nos facults jeunes et actives,
mais renfermes, ne se sont exerces que sur elles-mmes sans but et
sans objet. Leur souffrance, d'ailleurs, ne devait pas se prolonger.
Elle tenait en grande partie  une inaction force, si lourde pour les
intelligences qui sentent leur valeur, et devait disparatre quand
viendrait la vie active. De ces deux hommes, la science gurit le
premier; le second dut son salut  la politique. Le mal fut plus grave
et plus durable chez un autre homme dont la vie fut aussi en contact
avec celle de Chateaubriand.

On connat Chnedoll par sa posie leve et noble. Elle ne porte
l'empreinte d'aucune faiblesse morale. Mais quelle tait sa vie
intime? Il aimait la solitude des champs; il allait souvent rver prs
d'un tang, ou errer dans les prs en lisant un roman ou des posies.
Comme la plupart des rveurs, il avait pris l'habitude de tenir
registre de ses penses: il crivait un journal de sa vie. Ce soin de
s'observer sans cesse, d'analyser ses moindres impressions, lui devint
funeste; il sentit le danger de cette attention incessante sur
soi-mme, de cette exagration du _nosce te ipsum_. Il n'est pas bon,
a-t-il dit, que l'homme soit trop solitaire et qu'il se livre trop 
sa pense et  sa douleur. Il dvore alors son propre coeur et il se
tue ou devient fou.

migr pendant la Terreur, Chnedoll parcourut la Hollande et
l'Allemagne; il visita,  Coppet, Mme de Stal, et ce fut par son
entremise que plus tard il put revenir en France. A Paris, il entre en
rapport, et bientt en amiti, avec Chateaubriand; prsent  sa soeur
Lucile, veuve alors, il conoit pour elle une affection profonde et
forme le voeu de s'unir  cette femme si digne d'tre aime. Mais ce
projet auquel, sans l'encourager ouvertement, Chateaubriand n'tait
pas dfavorable, ayant chou par suite d'hsitations dlicates et
d'un scrupule invincible de Mme de Caud, le pote retombe dans les
cruelles agitations de son me isole.

Au mois de janvier 1804, il crit  son ami Philibert Gueneau de
Mussy: Pendant plus de trois mois, j'ai pass les jours entiers 
bcher la terre, et ce n'tait que par ce moyen que je pouvais rendre
un peu de repos  une imagination malade et sortie des voies de la
nature. Maladie de l'imagination, tel tait le terme auquel
aboutissait une vie trop solitaire et trop renferme dans la
contemplation intrieure. Cette affection fut grave; cependant elle
trouva de l'adoucissement dans le sentiment du devoir et dans la
courageuse acceptation de l'preuve.

J'ai nomm tout  l'heure Lucile. Il faut parler ici avec plus
d'tendue de cette femme malheureuse. Elle avait partag l'ducation
svre et la mlancolie prcoce de son illustre frre. Par nature,
elle tait srieuse, triste mme; elle s'tait de bonne heure rfugie
dans les ides religieuses. Il lui prenait, dit Chateaubriand, des
accs de penses noires que j'avais peine  dissiper. A dix-sept ans,
elle dplorait la perte de ses jeunes annes; elle se voulait
ensevelir dans un clotre. Tout lui tait souci, chagrin, blessure:
une expression qu'elle cherchait, une chimre qu'elle s'tait faite,
la tourmentaient des mois entiers. Dans le triste manoir de Combourg,
o Lucile et son frre taient l'un pour l'autre un soutien et une
consolation, ses distractions taient celles que Chateaubriand a
dcrites avec tant de charme en retraant ses propres souvenirs:
Jeunes comme les primevres, tristes comme la feuille sche, purs
comme la neige nouvelle, il y avait harmonie entre nos rcrations et
nous. Sans prtention, et seulement pour donner un libre cours  un
besoin de son esprit, Lucile s'essayait  la posie, mais  une posie
toujours mlancolique. Elle traduisait de Job, de Lucrce, les
passages les plus empreints de tristesse; elle adressait  l'aurore et
aux astres des invocations ossianiques que Chateaubriand nous a
conserves.

Dans toute cette partie de sa vie, la destine et le caractre de
Lucile sont les mmes que le caractre et la destine de son frre. On
aime  suivre dans les _Mmoires_ ce dveloppement parallle de deux
existences sorties de la mme source. Mais l'union si douce des
premires annes se relcha bientt. Pendant que Chateaubriand est
entran au loin par sa fortune et son humeur, sa soeur reste en
France et y continue obscurment l'existence  laquelle elle a t
initie avec son frre. La Rvolution passe sur ceux qui lui sont
chers; sa mre finit ses jours en prison; d'autres, parmi les siens,
prissent sur l'chafaud; des dceptions de coeur viennent s'ajouter 
ces douleurs.

C'est alors que, reste veuve, Mme de Caud rencontre dans la socit
de son frre, M. de Chnedoll. Celui-ci fait d'elle  ce moment le
portrait suivant: Son visage exprimait toujours la plus profonde
mlancolie, et ses yeux se tournaient naturellement vers le ciel
comme pour lui dire: Pourquoi suis-je si malheureuse? Quelquefois elle
sortait de cette profonde tristesse, et se livrait  des accs de
gat et  de grands clats de rire, mais ces clats de rire faisaient
sur moi la mme impression que le rire d'un homme attaqu par la
folie: ils conservaient par un contraste terrible toute l'amertume de
la tristesse, et sur ce visage si mlancolique la gat mme semblait
malheureuse. On put cependant croire un instant qu'elle allait
consentir  rpondre aux voeux de Chnedoll; mais elle s'effrayait 
cette pense, et se htait de reprendre  son ami dsol l'espoir
qu'elle avait pu lui laisser entrevoir. Quand le pauvre Chnedoll
insiste et tente un dernier effort, Lucile ne lui rpond plus.
Singulire maladie, trange renversement de la nature humaine que cet
loignement pour son propre bonheur! Lorsque la religion touffe la
voix de la nature, qui tend  sa conservation et  son bien-tre,
cette oeuvre ne s'accomplit pas sans efforts et sans sacrifices; ici
l'effort serait en sens contraire; pour Mme de Caud le sacrifice
serait de consentir  tre heureuse!

Maintenant elle fait chaque jour un pas de plus vers l'abme. Aprs
l'amour, elle veut se dpouiller de l'amiti, elle l'crit  son
frre. Elle trouve cependant encore du charme dans son affection, dans
sa prsence; sa vue ranime ce coeur bris par la souffrance, mais
elle ne s'abandonne qu' demi  ce bonheur, et une pense de dfiance,
une crainte secrte d'tre importune, trouble la douceur de cette
amiti. Dans cet tat, tout flotte et tourbillonne dans son esprit, et
sa pense elle-mme lui chappe: Mon ami, j'ai dans la tte mille
ides contradictoires de choses qui me semblent exister ou n'exister
pas, qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans
une glace, dont on ne pourrait par consquent s'assurer, quoiqu'on les
vt distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela, de ce
moment-ci je m'abandonne.

On ne supporte pas longtemps un pareil vertige, et Lucile ne l'eut pas
dsir. Quand on lui parlait des soins qu'exigeait sa sant:
Pourquoi, ma sant? rpondait-elle; je suis comme un insens qui
difierait une forteresse au milieu d'un dsert. Elle se plaignait de
la longueur de son preuve dans ces termes, o la profondeur des
sentiments atteint la vritable loquence: Comment ce coeur qui est
un si petit espace peut-il renfermer tant d'existence et tant de
chagrins! Ses voeux furent entendus: le 9 novembre 1804, fut le terme
de ses douleurs.

Un don naturel de mlancolie, accru par une vie triste et solitaire,
par des chagrins privs et par les malheurs publics, telle est
l'explication de la tristesse de Mme de Caud. Les mmes causes et les
mmes effets se rencontrent, quoique avec moins de violence, chez une
jeune femme de son temps et de son monde, Mme de Beaumont.

Ne avec une sant frle et une organisation dbile, Mme de Beaumont
fut atteinte dans ce qu'elle avait de plus cher par les crimes de la
Terreur. Pendant ces jours lugubres, son pre, M. de Montmorin, ancien
ministre des affaires trangres, prit avec toute sa famille; elle
resta seule sur la terre. Son me avait ds lors, et  jamais,
contract le pli de la tristesse. La correspondance de M. Joubert
montre quel dcouragement, quelle indiffrence pour la vie, s'taient
empars d'elle. Je suis bien aise de vous dire, lui crit M. Joubert,
en 1795, que je ne pourrai vous admirer  mon aise et vous estimer
tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de
tous les courages, le courage d'tre heureuse. Il faudrait, pour y
atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le dsir de vous
bien porter et la volont de gurir. Je ne vous en croirai capable que
lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en
courant la poste, dans quelque auberge de village. Peut-tre, en
parlant ainsi, ne croyait-il pas prophtiser si exactement qu'il le
faisait la fin prochaine qui attendait Mme de Beaumont loin de sa
patrie. A ce moment, elle avait encore quelques annes  vivre. Quand
la Terreur eut cess, quand la France retrouva un peu d'ordre et de
calme, Mme de Beaumont rentra  Paris; elle ouvrit un salon dont
Chateaubriand fut bientt le centre.

Mme de Beaumont confiait au papier ses penses et ses impressions. Ce
manuscrit montre chez elle une vie intrieure qui ressemble, avec
moins d'agitation cependant,  celle de Mme de Caud, qui tait aussi
son amie. Mme de Beaumont analysait, dans les lignes suivantes d'une
lettre  M. Joubert, l'tat de son me vers cette poque: Je vous
ferais piti: j'ai retrouv ma solitude avec humeur; je m'occupe avec
dgot, je me promne sans plaisir; je rve sans charme, et je ne puis
trouver une ide consolante. Et ailleurs: Le repos! j'en sens tout
le mrite aujourd'hui, sans en excepter celui qui est voisin de
l'anantissement.

Comme Lucile, Mme de Beaumont dsirait la mort: elle fut exauce la
premire. Partie  l'automne de 1803 pour Rome, elle n'en devait pas
revenir; elle mourut le 4 novembre. M. de Chateaubriand lui fit lever
une magnifique spulture o elle tait reprsente couche sur le
marbre et indiquant du doigt, au-dessous du nom de ses proches tombs
sous la hache rvolutionnaire, cette plainte suprme, qu'elle avait
acquis le droit de rpter aprs Rachel: _Quia non sunt._ On lit
aussi sur ce mausole un verset de Job, qu'elle rappelait souvent:
_Quare misero data est lux et vita his qui in amaritudine anim
sunt?_

Lucile de Chateaubriand, Pauline de Montmorin, rapproches par les
malheurs de leur vie, unies par une fin prmature, ont pass peu de
jours sur la terre; mais leur trace, conserve par l'amiti, par
l'amour et par le gnie, ne s'effacera pas. En elles, nul sentiment
qui ne brave la critique. Leur tristesse est exempte de cet gosme,
qui, chez tant d'autres, rabaisse ce sentiment. Loin de se rechercher
elles-mmes, elles se sont oublies et perdues dans leurs chagrins. La
mlancolie ne serait jamais une faiblesse coupable, si elle tait
toujours pratique ainsi. Mais aussi, est-il beaucoup d'mes assez
pures pour tre compares aux leurs?

Il en est une, peut-tre, qui peut figurer ici sans former un
contraste avec elles. M. Ballanche fait videmment partie, ds
l'poque dont je m'occupe ici, du groupe de Chateaubriand. Il l'avait
connu en 1801, dans un voyage qu'il avait fait  Paris. Il lui avait
demand sa collaboration pour la publication d'une bible franaise
avec des discours. En 1804, il l'avait accompagn dans une excursion 
la Grande-Chartreuse avec Mme de Chateaubriand. Les tendances non
moins que les incidents de sa vie le conduisaient, d'ailleurs, vers
Chateaubriand.

Son enfance et sa premire jeunesse furent souffrantes et casanires.
Arriv  dix-huit ans, il resta trois annes entires sans sortir de
chez lui. Il lisait beaucoup Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de
Saint-Pierre, et aimait  crire. Il supporta sans trop d'angoisses le
temps du sige de Lyon, mais la Terreur qui suivit l'accabla. Il
s'enfuit  la campagne avec sa mre et il y subit toutes les
privations. Revenu  Lyon aprs le 9 thermidor, il eut  traverser une
maladie pnible et une convalescence plus cruelle encore. Il parat
avoir fait allusion  ces preuves dans un passage de la _Vision
d'Hbal_,  propos de ce jeune cossais que Sainte-Beuve dit tre  M.
Ballanche ce qu'Obermann, Adolphe et Ren sont  leurs auteurs.

Un biographe, qui fut en mme temps pour lui un ami, malgr la
diffrence des ges, et qui tait bien fait pour le comprendre, M.
Jean-Jacques Ampre s'exprime ainsi sur lui: Une adolescence
maladive, coule sous l'oppression de la Terreur, dans une ville
dcime par elle, et dans un des plus sombres quartiers de Lyon,
laissa dans l'organisation de M. Ballanche, quelque chose de
douloureux et d'branl. Les souvenirs de ces jours nfastes lui
inspirrent une pope en prose sur les martyrs de Lyon pendant la
Rvolution. Il publia aussi, en 1801, un volume intitul: _Du
Sentiment, considr dans la littrature et dans les arts_. On y
remarque, quoique souvent l'esprance y domine, dit Sainte-Beuve, une
pense lugubre qui est commune  Jean-Jacques et  certains de ses
disciples,  M. de Senancour en particulier: c'est que la civilisation
europenne et les cits dont elle s'honore, destines  prir, feront
place  des dserts, et que les voyageurs futurs s'y viendront asseoir
avec mlancolie, comme aux ruines de Palmyre et de Babylone.

Ce travail avait soutenu le jeune Ballanche. Mais  l'exaltation qui
l'avait produit, succda une priode de tristesse et un grand
abattement de coeur. Le public, distrait des choses littraires par
la guerre d'Italie, ne s'tait pas occup de son livre. Des douleurs
physiques taient venues se joindre  ses ennuis, et il est certain
que ce fut le temps o cette me si douce fut le plus prs de
l'amertume.

La disposition morale qu'il prouvait alors se montre dans son rcit
d'une rencontre  la Grande-Chartreuse. Il rapporte une conversation
entre un jeune mlancolique qui repousse toute science, toute
tentative humaine, et un prtre tolrant qui maintient la science et
la croit conciliable avec une religion leve. Il prte au jeune
homme les penses les plus dsolantes sur la vie, et il montre bien
qu'elles lui taient habituelles  lui-mme, quand il ajoute: Le fond
de cette me n'avait pas chapp  tous. Ceux qui avaient pass par
les mmes preuves l'avaient compris. A la mme poque, d'ailleurs,
il jetait un cri de dtresse qui ne pouvait laisser de doute sur la
gravit de ses souffrances: Nous sommes deux misrables cratures,
crivait-il  un ami: un brasier est dans votre coeur; le nant s'est
log dans le mien.

Sous l'empire de ces tristesses, il fut tent de chercher un asile
suprme dans le sein de la religion. Ce projet n'eut pas de suite, non
plus qu'un autre bien diffrent, un projet de mariage qu'il vit avec
chagrin chouer, et dont le regret lui a dict cette sorte d'lgie en
prose qu'il a nomme _les Fragments_ (1808). Jugez de la profondeur de
cette blessure: Nous serions bien moins tonns de souffrir, dit-il,
si nous savions combien la douleur est plus adapte  notre nature que
le plaisir. Il n'y a de rel que les larmes.... Montrez-moi celui qui
a pu arriver  trente ans sans tre dtromp... montrez-le moi! Un
dluge de maux couvre la terre, une arche flotte au-dessus des eaux,
comme jadis celle qui portait la famille du Juste; mais cette arche-ci
est demeure vide, nul n'a t digne d'y entrer. Plus tard, Ballanche
revint  une tristesse plus calme. Et lui-mme, dans une belle
composition, _le Vieillard et le Jeune Homme_, s'est fait un devoir de
combattre le penchant auquel il avait jadis cd. Mais il avait
souffert, comme l'a crit M. Ampre, du mal de Ren.

J'ai parl de M. Ampre. C'est  son pre lui-mme,  l'illustre
savant, que Ballanche crivait: Un brasier est dans votre coeur.
Et, en effet, Andr-Marie Ampre avait une me passionne, mais aussi
tourmente. Ayant perdu la foi religieuse, il n'avait pas tard 
sentir le vide de son absence. Descendu, on l'a trs bien dit, au
fond de l'abme, il chercha  remonter vers le ciel, et c'est un des
spectacles moraux les plus intressants que celui qu'offrent les
lettres o il nous peint ses regrets, ses angoisses et ses aspirations
renaissantes vers la religion. Il y a dans ses doutes, dans ses
souffrances, dans ses affirmations retrouves, quelque chose de cette
crise qu'prouva Pascal et qui l'puisa. Enfin, il retrouva la foi
pour ne la plus quitter.

Chez lui, de mme que chez les autres personnes d'lite auxquelles il
m'a paru naturel de l'associer, le mal du sicle tait dpouill de
ses lments mauvais. Pur dans son origine, il resta toujours
inoffensif dans ses effets, et ne se traduisit jamais par les audaces,
les rvoltes ou les faiblesses que nous avons eu, que nous aurons
encore,  signaler dans le cours de ce travail.




VI

Senancour et ses disciples


Si la physionomie des deux principaux crivains que nous ayons jusqu'
prsent tudis, Mme de Stal et Chateaubriand, prsente des aspects
varis, si leur caractre et leurs oeuvres comportent des nuances
nombreuses, il n'en est pas de mme de M. de Senancour. En lui tout
est uniforme, et une ombre de mlancolie enveloppe sa vie entire et
ses crits.

Sa vie d'abord. Enfant maladif et ennuy, il est confi  un cur de
campagne, aux environs d'Ermenonville: l, il se plat aux souvenirs,
encore rcents alors, que Jean-Jacques Rousseau a laisss dans ces
lieux tmoins de ses derniers moments. Il se prend d'un got prcoce
pour la solitude. Ce got, il le nourrit plus tard  Fontainebleau, o
pendant le temps des vacances il promne ses jeunes rveries. Puis
son humeur indpendante se trahit par un acte important. Ne se sentant
aucune vocation pour l'tat ecclsiastique auquel on le destinait, il
se sauve en Suisse, pour y vivre d'une vie purement contemplative.
Bientt la Terreur qui rend la France inhabitable, le fixe dans son
pays d'adoption. Dans le mme temps, il perd ses parents, sa femme, sa
sant et sa fortune, et se voit rduit  chercher des moyens de vivre
dans un travail qui lui rpugne. Cependant il retrouve assez de
libert pour crire, de 1798  1804, ses _Rveries sur la nature
primitive de l'homme_, et, en 1804, son livre d'_Obermann_, ouvrages
qui, par l'esprit gnral qui les anime, par leur forme, par le titre
de l'un d'eux, par l'emploi frquent de l'apostrophe, rappellent
l'influence de Rousseau. Mais, crire n'tait pour lui qu'un drivatif
insuffisant  ses douleurs. On ne saurait dire de ses ouvrages comme
de ceux de Chateaubriand, que leur auteur y soulageait ses chagrins
par la verve qu'il dployait  les dcrire. Philosophe plutt que
pote, il se contentait d'analyser fidlement ses impressions, et des
deux conditions que runissait l'auteur de _Ren_ en composant son
roman, l'entrain et la tristesse, Senancour n'a connu que la seconde.
J'achverai d'indiquer ici ce qu'il fut dans le reste de son
existence. Il a continu sous la Restauration sa vie cache et ses
travaux philosophiques. Il a publi, en 1819, les _Libres mditations
d'un solitaire inconnu_, et, en 1833, le roman d'_Isabelle_. Il
resta toujours dans le gris a dit Sainte-Beuve. Mais plus il avanait
en ge, plus il se tournait vers les sentiments religieux. Il est mort
 St-Cloud, en 1846, comme il avait vcu, obscur, isol; on lit sur sa
tombe ces mots: ternit, deviens mon asile!

Je l'ai dit, la triste monotonie de son existence se retrouve dans ses
crits, qui ne sont souvent qu'un journal de sa vie morale. Dans ses
_Rveries_, quand il quitte les rgions abstraites pour faire un
retour sur lui-mme, on voit quel tait son esprit de rsignation, et
de dtachement. Douce et mlancolique automne, s'crie-t-il, saison
chrie des coeurs sensibles et des coeurs infortuns, tu conserves et
adoucis les sentiments tristes et prcieux de nos pertes et de nos
douleurs; tu nous fais reposer dans le mal mme, en nous apprenant 
souffrir facilement, sans rsistance et sans amertume; tout ton aspect
dlicieux et funbre attache nos coeurs aux souvenirs des temps
couls, aux regrets des impressions aimantes... Automne, doux soir de
la vie, tu soulages nos coeurs attendris et pacifis, tu portes avec
nous le fardeau de la vie. Ces sentiments apparaissent surtout dans
son ouvrage capital, dans ce livre d'_Obermann_, qui, ce titre
l'indique, est, je ne dirai pas le pome ou le roman, mais la
monographie de la solitude.

Le solitaire qui en fait le sujet a quitt le monde pour se mieux
conformer aux vues de la nature, pour rompre avec tout ce qui peut, au
milieu de la socit, contrarier la destine vritable de l'homme. Il
a chapp par la fuite au joug d'une profession pratique qu'on lui
voulait imposer; il n'a pu renoncer  tre homme pour tre homme
d'affaires. Il s'est retir en Suisse et il crit  un ami rest en
France.

Il jouit d'abord de la libert qu'il a conquise, en mme temps que de
la beaut des lieux qu'il parcourt; mais ce moment d'esprance et de
bonheur passe vite. Une secrte inquitude se glisse dans son coeur;
son indpendance mme, ses loisirs lui psent; l'inaction de ses
facults devient pour lui une cause de souffrance. On le voit passant
une nuit entire, absorb dans ses penses, sur le bord d'un lac
clair par la lune. Indicible sensibilit, s'crie-t-il, charme et
tourment de nos vaines annes, vaste conscience d'une nature partout
accablante et partout inspire, trouble, passion universelle, sagesse
avance, voluptueux abandon, tout ce qu'un coeur mortel peut contenir
de besoins et d'ennuis profonds, j'ai tout senti, tout prouv dans
cette nuit mmorable, j'ai fait un pas sinistre vers l'ge
d'affaiblissement, j'ai dvor dix annes de ma vie. Heureux l'homme
simple dont le coeur est toujours jeune!

C'taient sans doute des heures funestes que celles qui s'coulaient
ainsi; mais peut-tre dans la violence mme de ces orages intrieurs
existait-il encore je ne sais quelle pre jouissance. Aprs cette
crise, il n'y a plus pour Obermann qu'un tat presque continu de
langueur et d'ennui. Je ne veux plus de dsirs, dit-il; ils ne me
trompent point. Je ne veux pas qu'ils s'teignent; ce silence absolu
serait plus sinistre encore. Cependant c'est la vaine beaut d'une
rose devant l'oeil qui ne s'ouvre plus. Si l'esprance semble encore
jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce rien que
l'amertume qu'elle exhale en s'clipsant; elle n'claire que l'tendue
de ce vide o je cherchais et o je n'ai rien trouv! Je suis seul,
les forces de mon coeur ne sont point communiques, elles ragissent
dans lui, elles attendent. Me voil dans le monde, errant, solitaire
au milieu de la foule qui ne m'est rien, comme l'homme frapp ds
longtemps d'une surdit accidentelle et dont l'oeil avide se fixe sur
tous ces tres muets qui passent et s'agitent devant lui.

Cependant cette vie  la fois inutile et malheureuse, Obermann ne
comprend que trop qu'il lui importe d'en sortir. Le renversement subit
de sa fortune lui fait, d'ailleurs, une loi de l'activit. Mais aucune
considration ne peut triompher de son apathie et de son indcision.
Dans le cours de ses mditations sur le meilleur parti  prendre, le
dcouragement s'empare de lui, et il en arrive  envisager une
solution suprme qui conviendrait  son dsespoir. Il crit  son ami:
Des ides sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familires.
Je songe  ceux qui, le matin de leurs jours, ont trouv leur
ternelle nuit; ce sentiment me repose et me console, c'est l'instinct
du soir. Il examine alors les objections qui s'lvent contre le
suicide: les devoirs envers l'amiti, la patrie, l'humanit. Il croit
les rfuter par cette raison que, quand on se sent incapable de
remplir un rle dans le monde, on peut quitter volontairement la vie,
et que le pouvoir de la socit ne va pas jusqu' interdire  l'homme
de disposer de lui-mme. Comme si l'tre le plus humble ne pouvait
faire quelque bien sur la terre, et si,  dfaut de la socit, Dieu
ne lui imposait pas de rester  la place o il l'a mis! Toutefois, il
ne dcide rien, content de savoir qu'il lui reste, contre l'excs de
ses maux, une ressource toujours prte. Il ne se peut dterminer ni 
vivre ni  mourir. Il continue  vgter. Sans doute, il a encore de
nobles aspirations, mais il manque de la force ncessaire pour les
raliser. Si quelque lueur inespre de bonheur brille un instant 
ses yeux, elle s'vanouit bientt. Sa volont se soulve un instant,
puis retombe, puise de son effort.

Ainsi, flottant sans cesse entre des aspirations striles et des
dsirs impuissants, le triste Obermann parat prs de toucher au fond
de l'abme. Toutefois, il ne doit pas prir. Le salut lui apparat
quand il renonce  le chercher en lui-mme, quand il songe
srieusement  ses semblables. Les projets utiles qu'il n'a pas encore
eu le courage d'excuter, il veut enfin les accomplir. Redevenu riche,
il forme un tablissement agricole qui fournit un noble aliment et 
son activit et  sa bienfaisance. Outre ce gnreux emploi d'une
partie de ses heures, il en consacre une autre  crire des leons de
morale, de philosophie, qui puissent tre de quelque profit pour les
hommes. C'est alors que, dpouill de toute illusion, de toute passion
intresse, il trouve le calme et la paix qu'il avait si longtemps
cherchs en vain dans la satisfaction de ses gots personnels.

Tel est le remarquable trait d'Obermann. Il ne clt pas les travaux
de Senancour sur la solitude, et pour ne pas scinder l'tude de cet
crivain, je dirai quelques mots de ses derniers crits.

_Les libres mditations d'un solitaire inconnu_ renferment un grand
nombre de pages consacres  la description,  l'loge de la vie
solitaire et  l'analyse de ses effets sur l'me. L'ouvrage est
prcd par le rcit de la vie d'un homme qui aurait habit, jusqu'
l'ge avanc o il mourut, une grotte de la fort de Fontainebleau,
dans laquelle on aurait trouv le manuscrit mme des _Mditations_. Ce
vieillard convie chacun  l'imiter. Il invite ceux qui sont rests
dans le monde  enfuir les bruyantes passions; il voudrait voir se
dvelopper des tablissements toujours ouverts aux hommes dsireux de
la vie cnobitique. Cette solitude ne peut cependant tre que le
partage du petit nombre; il en est une autre plus accessible. Le
philosophe inconnu en raconte les charmes; selon lui, elle procure 
l'esprit la modration et la sant, l'oubli des choses vaines, la
continuit dans la possession de soi-mme. Voil sans doute de grands
avantages, et celui qui parle ainsi semble entirement satisfait de
son tat. Cependant, il ne le dissimule pas, il reste en lui un fond
d'inquitude, un levain de chagrin et d'ennui toujours prt  se
soulever. Il ne peut l'touffer que par le travail, quelquefois le
plus rude; pour dompter son me, il faut qu'il puise ses forces
physiques. Je me hterai, dit-il, de saisir la bche ou le rabot: je
ne les quitterai pas avant d'y tre contraint par le sommeil. Que de
fois je me flicitai d'une vigueur qui me rendait cette diversion
facile. Je plains celui dont la pense n'est pas moins active, mais 
qui ces occupations et cette lassitude ne sauraient convenir; c'est
celui-l dont la vie est un pnible combat. Enfin, au moment mme o
il vient de se rjouir d'avoir pris le parti de la retraite, il fait
des aveux qui jettent un jour inattendu sur la fragilit du bonheur
qu'il y a trouv. Je n'ai pas su me garantir de tous les carts de la
pense: la paix dont je jouis est prcaire; je l'prouve quelquefois
avec autant de honte que de dcouragement. L'ennui revient, il
surmonte tout; il renouvelle de faux besoins, et je me sens inond
d'amertume. Mais de tels instants sont rares; la fatigue du corps
puise l'activit trompeuse qui ne me laisserait apercevoir autour de
moi que l'abandon et l'uniformit.

Pas plus que dans les _Libres mditations_, le portrait de la solitude
n'est flatt dans le roman d'_Isabelle_. Isabelle est un pendant au
livre d'_Obermann_; et on l'a justement appel un Obermann en jupons.
La donne du roman est d'une grande simplicit. A la suite
d'vnements qu'il est inutile de rapporter, une jeune fille du monde
a rsolu de vivre dans une solitude complte. Elle espre y trouver un
soulagement  des regrets trs naturels. Sans compter sur le bonheur,
elle cherche du moins  viter son contraire. Elle croit qu'elle n'est
pas faite pour la vie ordinaire des femmes, qu'elle n'a pas les dons
ncessaires pour vivre dans l'tat de mariage, et elle se promet de
n'aimer jamais. Mais l'preuve de cette existence anormale est pnible
pour elle, et elle est bien loin d'y trouver la paix qu'elle en
attendait. Bien vite dsabuse sur les suites de sa bizarre tentative,
elle ne fait rien cependant pour rentrer dans la vie commune. Elle ne
sait pas plus supporter la situation qu'elle s'est faite, que la
rompre. Elle n'accepte ni ne repousse, soit l'amour, soit l'amiti, et
elle meurt n'ayant su remplir ni compltement, ni  temps, les devoirs
qui lui taient imposs. Sans entrer dans une analyse plus tendue,
citons quelques fragments de ses lettres: Que je souffre plus ou
moins, ce ne sera pas une diffrence relle dans le cours du monde.
Que te dirai-je? Comment me faire entendre? je ne connais pas bien ce
que j'prouve, et il est possible que j'aie peu de raison de croire ce
dont je reste persuade... tout m'obsde, tout m'irrite. C'est une
fatigue qui redouble par intervalles; c'est un dcouragement
universel... tout vient de ma faute, ma perte sera mon ouvrage.
J'appartiens au malheur, l'effroi me pntre, je gagnerais maintenant
 cesser de vivre... Le rve dont je suis fatigue va-t-il finir?...
Ds que nous avons pass la premire jeunesse, ce n'est plus qu'un
long dsastre: ces regrets forment l'histoire du monde. Ces fragments
suffisent pour faire connatre la triste Isabelle. Personnage trange,
dont le caractre n'est pas d'accord avec le sexe, cration confuse
qui s'explique moins par le besoin, chez Senancour, de peindre un type
rel, que par le penchant qui porte un auteur  reproduire, 
renouveler, sous des aspects quelquefois peu varis, le premier objet
de son tude et de ses gots.

On aperoit maintenant l'unit qui prside  l'existence et  l'oeuvre
de Senancour. On peut juger l'une et l'autre.

Que dirai-je de sa vie? Sans doute, des infirmits prcoces, des
pertes de famille et d'argent, s'ajoutant au sentiment des malheurs
publics, taient de nature  assombrir son caractre. Mais n'a-t-il
pas travaill lui-mme  son infortune, en s'isolant volontairement,
en se drobant au train commun des choses pour lequel il ne se croyait
pas fait, et en se consacrant  un genre de vie exceptionnel et
contraire  la destination de l'homme? De ces premires fautes est ne
peut-tre, par une juste punition, la srie ininterrompue des ennuis
qui ont us les ressorts de son me.

Toutefois, s'il est dans une certaine mesure l'artisan de son malheur,
on ne peut l'accuser de s'y complaire. Sa solitude n'est pas oisive;
elle est, au contraire, remplie de labeurs o le travail du corps
alterne avec celui de l'intelligence. Elle n'est pas non plus
orgueilleuse, car loin d'avoir la conscience de facults suprieures,
Senancour souffre du sentiment de son insuffisance.

Quant aux pages qui ont t le fruit de cette existence solitaire, il
faut blmer leur auteur de n'avoir pas repouss nettement la tentation
du suicide et d'tre rest dans le doute sur cette question qui exige
une rponse formelle. Mais, reconnaissons-le, jamais il n'attnue
aucun des arguments qu'on lui peut opposer, et il ne cherche pas 
pallier les cts faibles de ses thories. A ct de son opinion sur
le suicide, il expose consciencieusement celle de son correspondant
inconnu, comme, aprs avoir dcrit les bienfaits de la solitude, il en
rvle tous les maux, avec une exactitude qui enlve au tableau qu'il
en trace le prestige dangereux de ce sujet.

Enfin, une grande leon est rappele, avec beaucoup de force dans ces
livres de bonne foi. Chose remarquable: tous les esprits sur lesquels
la maladie du sicle a pass paraissent avoir compris, aprs bien des
recherches, des aspirations et des fatigues, que le bonheur qu'ils
souhaitaient ne pouvait exister que dans un tat de l'me, rgl par
des habitudes fixes et paisibles. Jean-Jacques Rousseau l'a crit le
premier: J'ai remarqu, dans les vicissitudes d'une longue vie, que
les poques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs,
ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le
plus. Ces courts moments de dlire et de passion, quelques vifs qu'ils
puissent tre, ne sont cependant, et par leur vivacit mme, que des
points bien clair-sems dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares
et trop rapides pour constituer un tat; et le bonheur que mon coeur
regrette n'est point compos d'instants fugitifs, mais un tat simple
et permanent, qui n'a rien de vif en lui-mme, mais dont la dure
accrot le charme, au point d'y trouver enfin la suprme flicit.
Aprs lui, Zimmermann prconisait aussi, comme le grand moyen de
bonheur, l'occupation dans le calme. Mais, mieux encore que ces deux
crivains, Chateaubriand a dit la mme chose par la bouche de Ren:
On m'accuse d'avoir des gots inconstants, de ne pouvoir jouir
longtemps de la mme chimre, d'tre la proie d'une imagination qui se
hte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle craignait d'tre
accable de leur dure; on m'accuse de passer toujours le but que je
puis atteindre, hlas! je cherche seulement un bien inconnu dont
l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des
bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant, je
sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais
encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans
l'habitude. C'est cette mme solution de la paix par l'ordre que
Senancour vient apporter au problme du bonheur. Il nous faudrait,
fait-il dire  Obermann, il nous faudrait une volupt habituelle et
non des motions extrmes et passagres. Il nous faudrait la
tranquille possession qui se suffit  elle-mme dans sa paix
domestique, et non cette fivre de plaisir dont l'ivresse consumante
anantit dans la satit nos coeurs ennuys de ses retours, de ses
dgots, de la vanit de son espoir, de la fatigue de ses regrets.
Rencontre bien significative, de plusieurs intelligences minentes 
des degrs divers. Mais chez Rousseau, chez Zimmermann et chez
Chateaubriand, cette conclusion n'est propose qu'avec timidit.
Rousseau et Zimmermann ont fini dsesprs, et Chateaubriand nous
montre Ren mourant dans l'impnitence finale de la mlancolie.
Senancour ne tombe pas dans ces excs. Il fait plus qu'entrevoir la
vrit qu'il a exprime, il la dgage par une application pratique.
Son Obermann gurit en sortant de l'oisivet, en rentrant en
communication avec les hommes, en travaillant pour eux, en sacrifiant
ses intrts  leur bonheur; et, dans ses _Mditations_, on voit
encore Senancour combattre courageusement le dmon de la tristesse,
et, quoiqu'il succombe quelquefois sous ses coups, se relever, du
moins, et se fortifier par la lutte.

Malgr le caractre modeste de la vie et des crits que je viens
d'apprcier, une clbrit tardive n'a pas compltement fait dfaut 
Senancour. Un ple rayon de gloire posthume est venu visiter son
tombeau. Lui, dont les oeuvres n'avaient occup jusque-l que quelques
hommes de loisir et d'esprit dlicat, a t, enfin, prsent au vrai
public. Mme Sand lui a consacr une tude enthousiaste qui a eu du
retentissement et qui a donn, en quelque sorte, le mouvement 
l'opinion. Plus tard, Sainte-Beuve a parl de lui avec tendue, avec
loge. Un pote anglais, M. Arnold, lui a rendu hommage en de belles
stances. M. Auguste Barbier a pris pour sujet d'une posie celui qu'il
appelle _Le noble Obermann_; et, plus rcemment, un autre crivain,
M. Ren Bimont, a intitul _Le petit-fils d'Obermann_, un roman
dans lequel il raconte les souffrances d'une me inquite.

Quoiqu'il en soit, Senancour avait jet d'abord trop peu d'clat pour
avoir, de son vivant, des disciples. Cependant, si l'on n'avait tant
abus de cette expression, je dirais qu'il eut,  son insu, des frres
obscurs qui, loin de lui et par une sorte d'inconsciente sympathie,
rappelaient ses moeurs et ses sentiments.

L'un de ces hommes tait Maine de Biran, dont le nom a grandi depuis,
et, comme celui de Senancour lui-mme, a fini par recueillir, dans le
monde philosophique, une certaine illustration. Les affaires publiques
qui ont pris une part considrable de la vie de Maine de Biran, ne
l'ont pas, en effet, occupe toute entire, et mme dans les fonctions
de l'tat, et sur la scne politique, il eut toujours un regard tourn
en dedans de lui-mme.

A la vrit, ces habitudes mditatives ne furent pas chez lui le
rsultat d'un choix entirement libre: elles furent en partie la
raction force de la dissipation qui avait marqu sa jeunesse. Les
rcentes publications dont il a t le sujet nous font connatre qu'il
avait,  cette poque, men une existence trs frivole. Sa mauvaise
sant l'avait engag  changer sa manire d'tre, et il avait suivi ce
conseil.

Les vnements publics l'avaient aussi dtourn de la vie du dehors,
et ramen davantage  la vie intrieure. Pendant la Terreur, il
s'tait rfugi dans une terre loigne de Paris. Cet asile lui
offrait un double avantage: il lui voilait le spectacle des folies
sanguinaires qui dsolaient la France, et il lui permettait de se
consacrer  l'tude de lui-mme. Il fut heureux de le retrouver en
1797, lorsque le coup d'tat du 18 fructidor l'eut loign des
assembles politiques, o son opposition royaliste l'avait fait
remarquer.

Maine de Biran s'occupe donc  se voir vivre, et cette contemplation
ne lui donne pas toujours sujet de se rjouir. Il se plaint de n'avoir
pas la direction de son me, d'tre plutt passif qu'actif: sa volont
est chose variable; il est oblig de reconnatre qu'elle est
subordonne  la partie matrielle de son tre, qu'elle dpend
quelquefois du temps ou de sa sant. Il est aussi un certain tat
qu'il gmit d'prouver trop souvent: En cet tat, dit-il, absolument
incapable de penser, dgot de tout, voulant agir sans le pouvoir, la
tte lourde, l'esprit nul, je suis modifi de la manire la plus
dsagrable. Je me rvolte contre mon ineptie, j'essaie pour m'en
sortir de m'appliquer  diverses choses, je passe d'un objet  un
autre; mais tous mes efforts ne font que rendre ma nullit plus
sensible. Il parle ailleurs de l'agitation ordinaire de sa vie
intrieure, de sa monotone existence; enfin plus tard, en 1811, il
constate avec regret l'affaiblissement de son imagination et il crit
ce triste mot: Ma vie se dcolore peu  peu.

A ces analyses d'impressions fugitives et de nuances dlicates,  ces
confessions d'insuffisance morale, ne reconnat-on pas le lien qui
existe entre Maine de Biran et Senancour? Comme Senancour, il aspirait
 la stabilit de l'me,  la permanence des sentiments intimes. Comme
lui aussi, il n'a trouv le calme qu'en donnant plus de place dans ses
penses  l'lment religieux, en s'levant davantage vers l'esprit du
christianisme; et, bien qu'il prouvt encore quelquefois de la
difficult  vivre au dedans comme au dehors il eut la consolation,
avant de mourir, de saisir une foi  laquelle il se tint fortement
attach.

A ct de Biran, on peut mentionner Gleizs, personnage connu par son
originalit et sa vie solitaire et indpendante, qui a publi, en
1794, les _Mlancolies d'un solitaire_; en 1800, les _Nuits
lysennes_. Ces crits sont des mditations sentimentales sur les
clairs de lune, les cimetires, les ruines, prsentes dans une prose
potique et charge d'images exagres, souvent tires de souvenirs
bibliques.

Un autre crivain, qui s'est signal par son hostilit contre le
gouvernement imprial et avait mme cru devoir s'exiler aprs le 18
brumaire, pour viter d'tre compris parmi les victimes du coup
d'tat, Thibaut de Berneaud doit aussi trouver sa place ici. Avant
ses nombreux ouvrages sur les sciences et surtout sur l'agriculture,
Thibaut avait, en 1798, fait paratre _Un voyage  l'Ile des
Peupliers_, hommage ardent  la mmoire et au gnie de Rousseau, dans
le got de celui que lui avaient dj rendu Mme de Stal et M.
Michaud. On en prendra une juste ide par cet loge qu'en fait, dans
un style qui porte bien sa date, un catalogue de libraire de son temps
(Lepetit, palais du Tribunat): Les amis de la nature, de Rousseau,
des lettres et de la vertu, ne liront pas sans motion ce petit
ouvrage o respire une me honnte, et o se manifeste le talent de
peindre la campagne et d'exprimer le sentiment.

Enfin, il convient de rappeler le nom oubli de Cousin de Grainville,
l'auteur du _Dernier homme_ (1803). Dans cet ouvrage qui nous montre
le globe dessch, us, teint, tendant  une mort prochaine, et le
gnie de la terre fatigu de sa longue existence, mais condamn 
vivre encore jusqu' ce que, par la mort du dernier homme, la terre
entre enfin dans l'ternel repos, dans ce vaste et sombre tableau, on
a retrouv l'expression agrandie de la tristesse d'Obermann. Cette
oeuvre, du reste, quoiqu'elle ft fort estime par Bernardin de
Saint-Pierre, et qu'elle ait eu plus tard de nombreux admirateurs,
avait t,  son apparition, mal juge par le public, et dans l'un des
accs d'une maladie violente, occasionne par son insuccs, Grainville
s'tait prcipit dans la Somme qui coulait au pied de sa maison et y
avait trouv la mort.

Tels sont les contemporains de Senancour qui prsentent avec lui le
plus de ressemblance, et constituent ainsi son entourage ncessaire.




VII

Les Romanciers

CH. NODIER.--Mme DE FLAHAUT.--Mme DE KRUDENER.


De ces esprits philosophiques aux romanciers proprement dits, la
distance est sensible, bien que quelques-unes des oeuvres que nous
avons dj parcourues soient dsignes sous le titre de romans. Mais
les vritables romans eux-mmes offrent pour nous de l'intrt et ne
doivent pas chapper  notre examen.

On connat la vie de Charles Nodier. On sait quelles furent son
ducation intellectuelle, et les vicissitudes de sa jeunesse. Avec le
got des sciences naturelles, il avait celui des lettres, et il
s'attacha aux littratures anglaise et allemande. Il se nourrit de
Shakespeare, d'Ossian, d'Young, et se prit d'enthousiasme pour
Werther. Nodier a singulirement exagr les tribulations auxquelles
l'exposa son attitude vis--vis du pouvoir. Cependant envelopp 
diffrentes reprises dans de petites chauffoures politiques, et
auteur de la violente satire intitule _La Napolone_, il dut, tantt
se retirer comme intern  Besanon, tantt, peut-tre par une
prcaution inutile, s'enfuir et errer dans le Jura franais et en
Suisse. Au commencement de 1806, il sjourna  Dle, et y ouvrit un
cours de littrature. Ce fut l qu'il connut Benjamin Constant, qui
avait dans cette ville une partie de sa famille. Leurs esprits
souples et brillants, dit Sainte-Beuve, leurs sensibilits promptes et
 demi-brises devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. Que
de sujets communs d'entretien entre eux! Que de gots semblables! Ils
se virent beaucoup et il est permis de penser que ce ne fut pas sans
une influence rciproque de l'un sur l'autre. Ils devaient se
rencontrer encore plus tard pour se sparer de nouveau. Longtemps
aprs, Nodier acheva, loin de la politique, une existence dsormais
exempte de secousses, et entoure d'une croissante clbrit. Dans la
premire partie de cette carrire ingale, il avait mis au jour de
nombreux crits, dont plusieurs doivent fixer pour quelques instants
notre attention.

Les _Penses de Shakespeare_ (1801), comme les _Essais d'un jeune
Barde_ (1804), sont tires de la mmoire et non de l'imagination de
l'auteur. L'pigraphe de ce dernier ouvrage est emprunte  Ossian; le
livre contient un chant funbre sur le tombeau d'un chef scandinave,
une traduction d'un chant de Ramond intitul: _Le Suicide et les
Plerins_, et une sorte de romance de Goethe, _La Violette_, prcde
d'une pense de Senancour. Ce n'est qu'aprs ces diffrentes
rminiscences que se lit un morceau sur _la solitude_ compos par
Nodier. Encore, cette pice ne se distingue-t-elle pas par une haute
originalit.

Le genre des _Tristes_ (1806) ne diffre pas de celui des _Essais_.
C'est aussi un recueil de pices en prose ou en vers, le plus souvent
imites de l'allemand ou de l'anglais, et qui sentent le lecteur
familier d'Ossian et d'Young, le mlancolique glaneur dans les champs
de la tombe. Toujours mmes couleurs parses, mmes complaintes
gares, mme affreuse catastrophe. La principale part d'invention
dans cet crit consiste  supposer que son auteur inconnu s'est tu
d'un coup de lime au coeur. En somme, ces diffrents opuscules
n'taient en quelque sorte pour Nodier que des rserves dans
lesquelles il semblait dposer des matriaux pour l'avenir. Sut-il
s'affranchir de ces souvenirs quand il prit la plume pour son propre
compte? Russit-il  tre tout  fait lui-mme? On en va juger en
examinant _Les Proscrits_ (1802) et _Le Peintre de Saltzbourg_ (1803).

Le cadre du roman de _Stella ou les Proscrits_ a cot peu de frais
 l'imagination de l'auteur. Un jeune homme fuit sa patrie, pour
chapper  la proscription de la Terreur. Dans les montagnes o il
cherche un asile, il rencontre une jeune personne, victime comme lui,
des fureurs rvolutionnaires, et qui se cache dans une chaumire, sous
la garde d'une vieille servante. Comme on peut le prvoir, il aime
cette jeune personne qui rpond  son amour, et qui, trop tard, lui
rvle qu'elle n'tait pas libre, et meurt d'amour et de remords.
Mais, si la fable est peu complique, les sentiments sont des plus
violents, et le dsespoir clate en manifestations outres: J'ai
beaucoup vcu, nous dit le proscrit, beaucoup souffert, beaucoup aim,
et j'ai fait un livre avec mon coeur... C'est pour vous que j'cris,
tres imptueux et sensibles, dont l'me s'est nourrie des leons de
l'infortune.

Dans cet appareil dclamatoire, qui nous laisse assez froids, il est
bien facile de constater l'imitation. Werther est le vritable
inspirateur du _Proscrit_. L'auteur ne se dfend pas de l'avoir pris
pour modle, et, dans le cours du roman, il en parle en plusieurs
endroits. Introduit dans la demeure d'un ami, le proscrit y trouve
d'abord la Bible, Klopstock, Shakespeare, Richardson, Rousseau; mais
coutons la suite: Lovely me pressa doucement la main, me fixa d'un
air mystrieux, tira de son rayon une boite d'bne, l'ouvrit avec
prcaution et en ta un volume envelopp dans un crpe.--Encore un
ami, dit-il, en me le prsentant: c'tait Werther. Je l'avouerai,
j'avais vingt ans et je voyais Werther pour la premire fois! Lovely
remua la tte et soupira.--Je lirai ton Werther, m'criai-je!--Vois,
dit-il, comme ces pages sont uses. Quand je vins parcourir ces
montagnes, cet ami m'tait rest; je le portais sur mon coeur, je le
mouillais de mes larmes; j'attachais tour  tour sur lui mes yeux et
mes lvres brlantes, je le lisais tout haut et il peuplait ma
solitude. Ainsi sur trois ou quatre personnages que contient le roman
en voici dj deux qui adorent ou vont adorer Werther; Stella
appartient au mme culte. Bien plus, c'est le livre de Werther qui
devient le trait d'union entre Stella et le proscrit. La premire fois
que celui-ci rencontre la jeune femme, elle tait assise dans la
campagne et lisait; en le voyant, elle avait laiss tomber son livre;
mais la conversation engage tant devenue embarrassante, elle l'avait
repris et le volume intelligent s'tait ouvert justement  l'endroit
o Werther voit Charlotte pour la premire fois. Le proscrit qui
n'tait pas en retard, lui prsente aussitt l'exemplaire dont il
tait toujours muni depuis la scne prcdente. Encore Werther,
dit-il.--L'ami des malheureux, rplique Stella; et grce  cette
communaut de lecture, l'intimit fait entre eux de rapides progrs.
En un mot, ce roman n'est qu'une glorification de Werther; on n'y
parle, on n'y sent que d'aprs Werther, et les malheurs particuliers
des hros du livre de Nodier ne sont gure qu'un prtexte pour crire
un pastiche littraire.

Les mmes observations peuvent s'appliquer au _Peintre de Saltzbourg_.
Ici encore, l'imitation de Werther est flagrante. Le hros, qui est
Allemand, parle de sa rsolution de consacrer  son cher Werther une
fosse d'herbe ondoyante comme il l'a souvent dsire. Il y a plus,
dans une prface de 1840, Nodier a reconnu que le type de Charles
Munster tait emprunt  cette merveilleuse Allemagne, la dernire
patrie des posies et des croyances de l'Occident, dont l'influence
littraire commenait  se faire sentir en 1803 malgr un
gouvernement peu sentimental et dispos  traiter de ridicule le
langage de la rverie et des passions, cette expression mlancolique
d'une me tendre qui cherche sa pareille en pleurant et qui pleure
encore aprs l'avoir trouve parce que toutes les joies du coeur ont
des larmes, et cet lan de sensibilit qui est tente de tout et que
rien ne satisfait. Il est vrai que Nodier affirme aussi qu'il
s'identifiait alors avec son modle, et qu'il y avait tant de vrit
au fond de cette fiction, dans ses rapports avec son organisation
particulire, qu'elle lui faisait prvoir jusqu' des malheurs qu'il
se prparait, mais qu'il n'avait pas encore subis. Cependant, en
crivant ce livre, il parat avoir obi surtout au besoin de
reproduire un genre littraire allemand. Mais il faut noter que, dans
cette circonstance, il voyait un peu l'Allemagne  travers une
contrefaon franaise, puisque son roman fut plus particulirement
inspir, nous dit-il, par la lecture du chant de Schwarzbourg de
Ramond, qu'il a mme traduit presque littralement en vers.

Pour justifier les remarques qui prcdent, il suffit de rsumer
quelques traits de ce _Journal d'un coeur souffrant_, sous-titre qui
rappelle encore les souffrances du jeune Werther. Rien  dire des
rles secondaires, si ce n'est qu'un des comparses a recours au
suicide pour chapper  ses chagrins; le principal personnage seul
mrite une courte analyse. Charles Munster est une victime des
discordes politiques; il est exil; de plus, il souffre d'un amour
malheureux. Il se dpeint ainsi lui-mme: A vingt-trois ans, je suis
cruellement dsabus de toutes les choses de la terre, et je suis
entr dans un grand ddain du monde et de moi-mme, car j'ai vu qu'il
n'y avait qu'affliction dans la nature et que le coeur de l'homme
n'tait qu'amertume. Son chagrin, d'ailleurs, est le plus souvent
calme; il ne s'arrte pas  la tentation du suicide, et, s'il forme
quelque voeu d'amour dsespr, il l'oublie vite. Il vit le plus
souvent seul avec la nature. Renouvelant l'expression de Ren sur le
retour de la saison des temptes, il se promet plus de ravissement
de l'hiver que des beaux jours, et il se plat  en tracer le
tableau. Cependant,  la fin, le malheur use ses forces, et
l'pilogue, ajout  son journal par une main amie, nous le montre se
rendant  une abbaye o il veut finir ses jours ayant les cheveux
pars, la barbe longue, le teint hve, les yeux gars, et, malgr la
rigueur de la saison, ne portant pour vtement qu'une espce de
tunique grossire, ferme sur la poitrine avec une ceinture de laine
en un mot, portant les traces d'une profonde alination d'esprit.
Enfin, l'auteur nous apprend qu' la suite d'un dbordement du Danube,
on a retrouv son corps inanim aux pieds des murs du couvent, dans
lequel il allait chercher un dernier asile.

Je ne jugerai pas le _Peintre de Saltzbourg_. Charles Nodier l'a fait
mieux que personne ne le saurait faire. Aux gens d'esprit, c'est peine
perdue de conter leurs dfauts. Ils les savent de reste, et sont les
premiers, sinon  s'en corriger, du moins  s'en accuser. Il est donc
convenu, de bonne grce, que son roman pchait en runissant au
suprme degr les deux grands dfauts de l'cole germanique, la
navet manire et l'enthousiasme de la tte. Et n'a-t-il pas fait
mieux? Ne s'est-il pas amus  nous donner de sa propre main la
parodie des Werther et des d'Olban? Dans un rcit, d'ailleurs beaucoup
trop libre, intitul: _Le dernier chapitre de mon Roman_, et qui est
de la mme anne que le _Peintre de Saltzbourg_, il nous introduit
dans une runion de ce temps, un bal  la Socit Olympique, et aprs
avoir pass en revue quelques personnages remarquables, il en dcrit
un autre qui, le chapeau rabattu, les bras croiss et l'air pensif,
s'gare tristement de groupe en groupe sans adresser la parole  qui
que ce soit. Ce jeune homme porte un pantalon jaune et un habit bleu
de ciel, pour avoir une conformit de plus avec Werther dont il a fait
son hros. Le roman de Goethe tant tomb dans ses mains alors qu'il
avait vingt ans, il conut le projet d'en faire le guide de sa
conduite. Ds ce moment, il s'occupa exclusivement de toutes les
tudes qui pouvaient le rapprocher de son modle. A une Charlotte
prs, l'imitation tait dj frappante de vrit; mais il tait bien
dcid  complter la ressemblance, et son imagination spleenetique se
familiarisait tous les jours de plus en plus avec le fatal dnoment.
Enfin, il ne s'agissait plus que de dcouvrir son hrone et de fixer
la dure de l'attaque. Il compulsa toutes les ditions de Werther pour
se dterminer sur ce point essentiel. Mais ce plan si bien conu n'a
pu s'excuter. Le pauvre jeune homme n'a pas russi  tre malheureux
en amour. Il lui a donc fallu renoncer  devenir tout  fait un
Werther. Tel est le badinage o se joue Nodier, et qui prouve la
justesse de ce qu'on a dit de lui: Il y a de l'Arioste dans ce
Werther. Sachons-lui gr, d'ailleurs, de n'avoir pas pouss
l'imitation de Goethe et de Ramond jusqu' clbrer avec eux le
suicide. Contre cette coupable folie, il cherche une arme dans la
religion; et, dans un autre crit de cette mme anne 1803, les
_Mditations du clotre_, signalant les ravages qu'ont faits parmi ses
contemporains la hache des bourreaux et le pistolet de Werther, il
s'adresse au pouvoir, et, dans un mouvement, cette fois parti du
coeur, il jette,  peu prs comme l'avait fait Senancour, ce cri des
temps troubls: Cette gnration se lve et vous demande des
clotres!

Concluons: si Nodier appartient  l'cole de la mlancolie, il n'y
appartient que sous certaines rserves. Nanmoins, il conserva
toujours quelque rminiscence de ses dbuts. A l'poque mme o,
dgag des liens dans lesquels il s'tait plu  s'envelopper, il
exprime des ides et des sentiments plus originaux, lorsque, sous la
Restauration et depuis, il donne au public des romans, des nouvelles
tirs de son propre fonds, on y retrouve la trace de ses anciennes
habitudes. Dans le roman de _Clmentine_, il dclare tre en sympathie
de sentiments avec un certain Maxime Odin, dont il retrace l'ardeur
inquite. Il n'est presque aucun de ses ouvrages qui ne se termine par
un dnouement violent; la mort inopine est le _Deus ex machin_ de
tous ces rcits, et la liste de ses hrones n'est gure qu'un long
martyrologe. Il est certain que, dans l'imagination de l'aimable
conteur, il tait toujours rest un petit coin pour le lugubre et le
tnbreux.

Si la mesure et le naturel manquent souvent  Nodier, ces qualits se
retrouvent chez deux femmes qui, comme lui, et  la mme poque, se
sont fait connatre par des romans.

L'une est l'auteur d'_Adle de Snanges_ (1793) et je n'en veux dire
qu'un mot. Dans ce rcit compos en Angleterre, au milieu des plus
cruels chagrins de famille, des douleurs de l'migration et des
treintes de la gne, Mme de Flahaut met en scne un anglais, le jeune
lord Sydenham, qui se dclare atteint d'une mlancolie qui le
poursuit et lui rend importuns les plaisirs de la socit. Ce
caractre est un mlange de l'anglais de _Caliste_ qui l'avait
prcd, et d'_Oswald_ qui l'a suivi. Mais il est  peine indiqu. En
traitant un sujet  peu prs semblable, Mme de Krudener y apporta plus
de dveloppement. C'est d'elle que j'ai maintenant  parler.

Mme de Krudener tait ne  Riga. leve dans ce pays un peu sauvage,
elle en avait beaucoup aim la nature svre et triste. Elle vint 
Paris au mois de juin 1789. Elle avait alors vingt-trois ans. Elle
tait  la fois amie du luxe et de la simplicit, et au milieu de sa
vie lgante, elle trouvait le temps d'aller visiter Bernardin de
Saint-Pierre, dans son humble retraite du faubourg Saint-Marceau. Plus
tard, elle fit un sjour  Lauzanne, et bientt se lia avec la
socit qui entourait Mme de Stal. Mais les vnenements du dehors
devaient venir la poursuivre dans cet asile bienveillant. Comme tant
d'autres trangers illustres, elle ressentit les effets de nos
malheurs. L'invasion franaise de 1798 la fora  s'loigner de la
Suisse. Elle y revint cependant quand le torrent eut pass; elle
revint aussi en France, et ce fut  Paris qu'elle publia, au mois de
dcembre 1803, avec un brillant succs, le roman de _Valrie_. Plus
tard, et de retour dans sa patrie, cette femme qui avait connu tous
les orages de la passion, tonna le monde par une conversion
clatante, et aprs des incidents divers qui lui donnrent, dans
quelques grands faits de l'histoire de l'Europe, un rle important,
elle succomba, en 1824,  l'excs de rigueurs asctiques qui avaient
min sa sant. Mais au moment o elle crivait _Valrie_, Mme de
Krudener tait loin de ces hauteurs mystiques, et les divers incidents
de sa vie pouvaient expliquer une disposition mlancolique.

Cette disposition se personnifie dans ce roman moins en Valrie
elle-mme, qu'en celui qui l'aime, Gustave de Linar. Ce jeune homme a
toujours eu le got de la vie solitaire. Un fragment du journal que
tenait sa mre nous le dpeint ainsi: Il se promne souvent seul,
beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par coeur. Un singulier
mlange d'exaltation guerrire et d'une indolence abandonne aux
longues rveries, le fait passer tour  tour d'une vivacit extrme 
une extrme tristesse qui lui fait rpandre des larmes. Plus tard,
lui-mme crit: Le comte trouve que je ressemble beaucoup  mon pre,
que j'ai dans mon regard la mme mlancolie; il me reproche d'tre,
comme lui, presque sauvage, et de craindre trop le monde. En effet,
son imagination le reporte vers les montagnes o s'est coule son
adolescence. Ernest, crit-il, de Luben,  son fidle ami, plus que
jamais elle est dans mon coeur, cette secrte agitation qui tantt
portait mes pas vers les sommets escarps des Roullen, tantt sur nos
grves dsertes. Ah! tu le sais, je n'y tais pas seul: la solitude
des mers, leur vaste silence ou leur orageuse activit, le vol
incertain de l'alcyon, le cri mlancolique de l'oiseau qui aime nos
rgions glaces, la triste et douce clart de nos aurores borales,
tout nourrissait les vagues et ravissantes inquitudes de ma jeunesse.
Que de fois dvor par la fivre de mon coeur, j'eusse voulu, comme
l'aigle des montagnes, me baigner dans un nuage et renouveler ma vie!
Que de fois, j'eusse voulu me plonger dans l'abme de ces mers
dvorantes, et tirer de tous les lments, de toutes les secousses une
nouvelle nergie, quand je sentais des feux qui me consumaient! Et il
ajoute: Ernest, j'ai quitt tous ces tmoins de mon inquite
existence, mais partout j'en retrouve d'autres; j'ai chang de ciel,
mais j'ai emport avec moi mes fantastiques songes et mes voeux
immodrs.

Une nature si ardente et si tendre devait tre pour l'amour une proie
facile: Gustave subit le charme de Valrie, et la violence de l'amour
combattu altre gravement sa sant. La maladie du corps cde enfin,
mais le mal moral n'est pas guri. Il se plaint d'tre inutile et
incompris, de porter avec lui un principe qui le dvore. Il entrevoit
sa mort prochaine; elle lui sourit comme le terme de son malheur. Mais
ce dnouement, il ne cherche pas  le prcipiter. Son affection
filiale, ses sentiments religieux le lui dfendent. Il supportera donc
la vie, mais il ne peut plus soutenir la vue de Valrie: la prudence,
l'honneur lui ordonnent de la fuir. Il cherche et trouve un instant de
repos  la Grande-Chartreuse de B... d'o il repart pour les Apennins.
Il y crit ces lignes: Ne me plains pas, Ernest, la douleur sans
remords porte en soi une mlancolie qui a pour elle des larmes qui ne
sont pas sans volupt. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon
coeur; souvent il y a des repos, des intervalles o une espce
d'attendrissement, une vague rverie qui n'est pas sans charme vient
me bercer. Mais pour avoir son charme et sa volupt, la tristesse
n'en brise pas moins le coeur, et Gustave rend enfin le dernier
soupir, soutenu par la religion et par l'amiti.

Ce ne fut un mystre pour personne dans le monde o vivait Mme de
Krudener, que les personnages du roman de _Valrie_ taient emprunts,
pour la plus grande partie,  la ralit. Comme Valrie est Mme de
Krudener elle-mme, Gustave de Linar est un certain Alexandre de
Stakief qui prouva pour elle une grande passion. Il se peut que
plusieurs des impressions que l'auteur prte  ce jeune homme, quand
il parle de ses vieux souvenirs et de son got pour la nature, soient
des rminiscences des impressions que Mme de Krudener avait gardes de
sa propre enfance, et qu'elle se soit plus d'une fois exprime par la
bouche de Gustave aussi bien que par celle de Valrie; mais on ne peut
douter que son mlancolique Scandinave, comme on l'a appel, n'ait
vraiment exist avec la physionomie que lui donne le roman; et c'est 
cela que le hros de _Valrie_ doit ce cachet de personnalit qui le
distingue de ses devanciers et de ses successeurs. Mais en prenant
pour sujet de son oeuvre ce type nouveau de la maladie du sicle, Mme
de Krudener n'a pas suivi les inspirations du hasard; elle a obi 
ses prfrences intimes, et l'on peut en conclure qu'elle appartenait
au mme ordre d'esprits que celui dont elle a trac un si vivant
tableau. Reconnaissons d'ailleurs  son roman, comme  celui de Mme de
Flahaut, ce mrite que leur morale est irrprochable, qu'ils ont su
concilier la mlancolie et la vertu, et que dans la lutte entre le
devoir et la passion, c'est au devoir qu'ils ont donn l'avantage.
Cette exception, rare dans la littrature que nous tudions, mritait
d'tre signale. On ne la retrouve pas dans l'crit clbre que je
vais examiner.

L'tude des romanciers m'amne, en effet,  parler de Benjamin
Constant. Dj, j'ai prononc son nom  propos des amis de Mme de
Stal; mais par la nature et par la date de celui de ses ouvrages que
je veux surtout examiner, c'est ici seulement que je devais m'en
occuper avec quelque tendue.




VIII

Benjamin Constant


Benjamin Constant est n  Lausanne. lev d'abord par un pre dont la
froideur apparente comprimait la tendresse, il suit les universits
d'Angleterre et d'Allemagne. De bonne heure il se trouve introduit
dans l'intimit d'une femme distingue, mais alors morose, isole,
dont il a t question plus haut, Mme de Charrire; avec elle il
aborde dans de longues conversations et sous toutes ses faces le
problme de notre destine. Sa jeunesse, d'ailleurs, n'est pas exempte
de folies. Instruit par une exprience prcoce des tristesses de la
vie comme de ses charmes, il en est dj rassasi, et l'abus de
l'analyse le conduit  railler tous ses sentiments, et sa raillerie
elle-mme.

Un jour en 1787, il s'chappe de la maison paternelle pour courir en
Angleterre. De Douvres, il crit  Mme de Charrire: Je me
reprsentai, moi, pauvre diable, ayant manqu tous mes projets, plus
ennuy, plus malheureux, plus fatigu que jamais de ma triste vie. Je
me figurai ce pauvre pre tromp dans toutes ses esprances, n'ayant
pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme aux yeux duquel, 
vingt ans, tout tait dcolor, sans activit, sans nergie, sans
dsirs, ayant le morne silence de la passion contrarie, sans se
livrer aux lans de l'esprance qui nous ranime et nous donne de
nouvelles forces. J'tais abattu, je souffrais, je pleurais. Si
j'avais eu l mon consolant opium, c'et t le bon moment pour
achever, en l'honneur de l'ennui, le sacrifice manqu par l'amour.
Mais ces paroles amres qui se terminent par une allusion  une
rcente aventure de jeunesse, sont bientt corriges par une sorte de
dmenti orgueilleux que Benjamin Constant donne  l'aveu de sa
faiblesse: Ne vous inquitez absolument pas de ma situation: moi je
m'y amuse comme si c'tait celle d'un autre.

L'anne suivante on le retrouve chambellan d'un prince allemand et se
faisant plus d'un ennemi par la libert de son humeur. Puis il se
marie. Quel est l'tat de son me en ces annes? Je sens plus que
jamais le nant de tout... Je suis quelquefois mlancolique  devenir
fol, d'autres fois mieux, jamais gai ni mme sans tristesse pendant
une heure... Je suis parvenu  un point de dsabusement tel, que je ne
saurais que dsirer si tout dpendait de moi, et que je suis convaincu
que je ne serais dans aucune situation, plus heureux que je le suis
(1790 et 1791). A propos d'orangers que Mme de Charrire voulait
planter, il lui dit: Je ne veux rien voir fleurir prs de moi; je
veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant et fan. Et
ailleurs: J'ai crit il y a longtemps au malheureux Knecht: je
passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'ennui. (17
septembre 1791). Mais ces sentiments taient-ils bien sincres? non,
et il l'avoue ailleurs: Je suis las, s'crie-t-il, le 17 mai 1792, je
suis las d'tre goste, de persifler mes propres sentiments, de me
persuader  moi-mme que je n'ai plus ni l'amour du bien, ni la haine
du mal. Puisqu'avec toute cette affectation d'exprience, de
profondeur, de machiavlisme, d'apathie, je ne suis pas plus heureux,
au diable la gloire de la satit! Je rouvre mon me  toutes les
impressions; je veux redevenir confiant, crdule, enthousiaste, et
faire succder  ma vieillesse prmature, qui n'a fait que tout
dcolorer  mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me
rende le bonheur. Cependant, il revient vite aux habitudes
contraires,  la seconde nature qu'il s'est donne. Le 17 dcembre
1792, il se dpeint encore blas de tout, ennuy de tout, amer,
goste, avec une sorte de sensibilit qui ne sert qu' le tourmenter;
mobile au point d'en passer pour fol, et sujet  des accs de
mlancolie qui interrompent tous ses plans. Et Chnedoll qui le
rencontrait  Coppet, en 1797, disait de lui: Il n'y a plus l ni
coeur, ni enthousiasme. Le reste de cette vie agite appartient 
l'histoire. Je rappellerai seulement qu'exil en 1803, il se rfugia
en Allemagne, o il frquenta les crivains en vogue. Ce fut pendant
la dure de l'Empire et pendant les loisirs qu'elle lui fit, qu'il
conut et qu'il composa le roman d'_Adolphe_, publi seulement en
1816.

Adolphe est un jeune Allemand. Il vient d'achever  l'Universit de
Goettingue de brillantes tudes menes de front avec une vie mal
dirige. Ds cette poque, il porte en lui un germe de tristesse et
d'ennui qu'il attribue  la socit de son pre, homme gnreux, mais
rigide auprs duquel il n'prouvait que de la contrainte, et surtout 
de longs entretiens avec une femme ge et mcontente de la vie,
vivant retire dans son chteau n'ayant que son esprit pour ressource
et analysant tout avec son esprit.--Pendant prs d'un an, dit
Adolphe, dans nos conversations inpuisables, nous avions envisag la
vie sous toutes ses faces et la mort toujours pour terme de tout, et
aprs avoir tant caus de la mort avec elle, j'avais vu la mort la
frapper  mes yeux. Cet vnement m'avait rempli d'un sentiment
d'incertitude sur la destine et d'une rverie vague qui ne
m'abandonnaient pas. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine
d'aucun effort. C'est dans cette disposition qu'il consume au fond
d'une petite ville une existence sans utilit et sans attrait. Son
esprit ironique lui attire des inimitis dans un monde o la
convention et l'usage dcident de tout. Mais en mme temps il y
rencontre une Polonaise clbre par sa beaut, quoiqu'elle ne ft
plus de la premire jeunesse. Par un sentiment de vanit, joint  un
vague dsir de bonheur, il dsire lui plaire, et mme, entran par
son imagination, il croit l'aimer. trange contradiction,  peine se
voit-il aim lui-mme qu'il pressent le terme de ce qu'il a pris pour
de l'amour. Dans la liaison qu'il a contracte, il ne tarde pas  voir
moins le bonheur qu'il a souhait, que la dpendance  laquelle il
s'est soumis. L'assiduit qu'Ellnore demande lui devient une gne.
Pourtant il ne s'loigne pas d'elle, et quand son pre le rappelle
auprs de lui, sur les instances d'Ellnore, il sollicite un dlai de
quelques mois. Mais  peine a-t-il obtenu ce sursis qu'il le regrette,
et n'y voit plus que la prolongation de son esclavage. Alors clate
entre eux un change de dures rcriminations et une scne violente
qu'il dplore aussitt qu'il l'a provoque. Cependant le terme fix
par son pre est arriv. Il part. Se rjouit-il de sa libert
reconquise? Nullement. Il n'a jamais mieux senti le prix d'une
intimit qui est devenue ncessaire  son existence, et bientt il
renoue dans un autre lieu les liens qu'il avait tant souhait de
rompre. _Clum non animum mutat._ Faut-il suivre pas  pas l'histoire
de cette triste union? Alternatives incessantes de disputes et de
rconciliations; fatigue, chez l'un, d'un joug qu'il n'a pas la force
de secouer; chez l'autre, amertume d'un amour qu'elle sait n'tre pas
partag; opposition toujours renaissante de deux caractres
incompatibles fatalement runis, de deux existences inconciliables qui
ne se peuvent sparer: tel est le thme sur lequel se droulent les
variations du livre.

Le dnouement fatal arrive enfin; Adolphe crit  son pre qu'il
consent  se sparer d'Ellnore. Cet engagement pris, il en redoute
dj l'accomplissement. Mais la lettre mme qui le contient est remise
 Ellnore. Celle-ci ne peut survivre  ce coup, et ne tarde pas
expirer.

Adolphe retrouve alors toute l'tendue de sa solitude; tranger 
toute la terre, il regrette le temps o sa vie avait un intrt et se
rflchissait dans une autre. Une sorte de conclusion de l'ouvrage
nous apprend qu'il ne ft plus que vgter, qu'il ne st faire aucun
usage de la libert qu'il avait si souvent invoque, prouvant ainsi
qu'on peut bien changer de situation, mais qu'on transporte dans
chacune le tourment dont on esprait se dlivrer; et que, comme on ne
se corrige pas en se dplaant, l'on se trouve seulement avoir ajout
des remords aux regrets, et des fautes aux souffrances.

Quelle est la porte de ce rcit? Je ne m'arrterai pas  l'assertion
de l'auteur qui dclare n'avoir eu d'autre prtention que de
convaincre deux ou trois amis runis  la campagne de la possibilit
de donner une sorte d'intrt  un roman dont les personnages se
rduiraient  deux, et dont la situation serait toujours la mme.
Fausse modestie, coquetterie d'crivain qu'il est facile de dmasquer.
Adolphe n'est pas une oeuvre de fantaisie, mais une composition
rpondant  un sentiment profond. Quand au sujet mme de ce roman, il
importe de le prciser. Or Benjamin Constant ne nous cache pas qu'il a
voulu montrer le mal que font prouver mme aux coeurs arides les
souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte  se
croire plus lgers ou plus corrompus qu'ils ne le sont. Le caractre
que l'auteur a voulu peindre est donc l'aridit du coeur.

Qu'on ne s'y trompe pas en effet, l'loignement d'Adolphe pour
Ellnore n'est pas un accident vulgaire, un simple prtexte pour
mettre en oeuvre le combat qui s'agite chez Adolphe entre l'gosme et
le dvouement; c'est le trait distinctif, c'est le fond mme d'une
personnalit. Les querelles quotidiennes qui rendent intolrables les
rapports d'Adolphe et d'Ellnore n'ont rien de commun avec les
dissensions qui punissent souvent les unions irrgulires si
exploites de nos jours par le roman et le thtre et qu'on est
convenu de qualifier du nom de chane. Ce qui rend souvent ces sortes
d'associations si pesantes pour l'une des deux parties, et quelquefois
pour toutes les deux, c'est le besoin de recouvrer son indpendance
pour l'aliner de nouveau, c'est l'inconstance plus que la satit.
Mais reprendre son coeur  peine donn, sans arrire-pense de le
donner ailleurs, voir l'amour s'teindre en soi avant d'avoir puis
sa flamme, et s'efforcer en vain de le ranimer, c'est un destin bien
diffrent et un sujet nouveau dans la littrature.

Pendant longtemps l'amour, ses motions, ses joies, sa puissance,
n'avaient-ils pas dfray la prose et la posie? Ne le montrait-on pas
toujours suprieur aux obstacles qui se dressaient contre lui? Aussi
il semblait qu'il ne pt tre utilement combattu que par lui-mme, et
que l'amour de Dieu pt seul vaincre l'amour humain. L'cole des
mlancoliques avait bien commenc  affaiblir le prestige de l'amour
par son ddain plus ou moins affect pour les motions communes.
Toutefois l'altration maladive de nos facults aimantes n'avait pas
t directement tudie avant l'apparition d'Adolphe. Ce livre est par
excellence le roman de l'impuissance du coeur.

Cet tat chez Adolphe avait plusieurs causes: sa jeunesse avait
d'abord t austre, puis trs dissipe et la ralit trop tt connue
avait tu en lui l'idal. Il avait, de plus, reu aprs les
enseignements de l'esprit allemand les leons d'une femme sceptique,
et cette fleur d'illusion, qui est peut-tre indispensable dans
l'amour, n'avait pas rsist au souffle d'une impitoyable analyse.
Ainsi se trouve explique l'infirmit morale d'Adolphe. Il ne reste
qu' rechercher si ce personnage est un tre fictif ou s'il a t
copi d'aprs nature.

On a sur ce point un tmoignage dcisif. Une lettre crite au moment
de l'apparition du roman, le 14 octobre 1816, par M. de Sismondi  la
comtesse d'Albany, nous donne la clef des pseudonymes du livre. Aprs
avoir parl du plaisir qu'il prenait  le lire, il ajoutait: Je crois
bien que j'en ressens plus encore, parce que je reconnais l'auteur 
chaque page, et que jamais confession n'offrit  mes yeux un portrait
plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses dfauts, mais il ne les
excuse pas, et il ne semble point avoir la pense de les faire aimer.
Il est trs possible qu'autrefois il ait t plus rellement amoureux
qu'il ne se peint dans son livre: mais quand je l'ai connu, il tait
tel qu'Adolphe, et, avec tout aussi peu d'amour, non moins orageux,
non moins amer, non moins occup de flatter ensuite et de tromper de
nouveau, par un sentiment de bont, celle qu'il avait dchire. Il a
videmment voulu loigner le portrait d'Ellnore de toute
ressemblance. Il a tout chang pour elle, patrie, condition, figure,
esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la passion n'ont
aucune identit; il en rsulte qu' quelques gards, elle se montre
dans le cours du roman tout autre qu'il ne l'a annonce. Cette
apparente intimit, cette domination passionne, pendant laquelle ils
se dchiraient par tout ce que la colre et la haine peuvent dicter de
plus injurieux, est leur histoire  l'un et  l'autre. Cette
ressemblance seule est trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous
les autres dguisements.

De ces rvlations curieuses, que Sismondi poursuit et applique aux
personnages secondaires du roman, on me permettra de ne retenir que ce
qui concerne Adolphe, et de laisser de ct ce qui regarde Ellnore,
bien que le masque de ce personnage ait t souvent lev par d'autres
mains. Qu'importe ici le nom de cette femme? La supposition de
Sismondi  son gard est-elle, d'ailleurs, certaine? Il est oblig de
convenir que tout a t chang dans les circonstances qui entouraient
le modle. Qui empche de supposer que ce modle ait t emprunt 
quelque autre souvenir de la vie de Benjamin Constant? Quand on
questionnait celui-ci sur les originaux d'_Adolphe_, il rpondait
qu'il s'agissait d'une femme, qu'il nommait, que Chateaubriand a
appele la dernire des Ninon, qui avait t lie, sous le Consulat,
 un homme du monde et  laquelle Benjamin Constant avait t lui-mme
attach. Il parat qu'en effet la situation tait bien la mme que
celle attribue  Ellnore. Gardons-nous donc de dsignations
indiscrtes et tmraires. Mais le mme scrupule ne saurait nous
arrter dans l'indication du hros du livre; hros que Sismondi avait
assez approch pour le reconnatre avec sret: quoique le cadre
adopt par l'auteur soit de tout point imaginaire, Adolphe est son
portrait. Benjamin Constant a souffert du mal qu'il a dcrit. Il n'a
pu aimer, et il a jou la comdie de la passion. Il l'a joue
peut-tre par commisration pour la femme qui l'aimait, car comme
l'indique Sismondi et comme le dit aussi Mme de Stal qui, dans
_Delphine_, a reprsent Benjamin Constant sous les traits d'Henri de
Lebensei, il tait plus accessible que personne  la piti; mais
cette piti tait strile: elle s'usait en vaines motions, et en
voeux superflus. Nous pouvons ajouter qu'il resta toujours ce que nous
l'avons vu jusqu'ici, plein de contrastes et de versatilit; que son
me fltrie ne refleurit jamais; qu'il porta l'amer souvenir de cette
vie si dvaste, si orageuse qu'il avait lui-mme mene contre tous
les cueils avec une sorte de rage; que, sous l'influence de Mme de
Krudener, il voulut croire et essaya de prier; qu'il se soumit mme,
selon le prcepte de Pascal, aux formes extrieures de la pit; mais
qu'il demeura jusqu'au bout partag entre des aspirations phmres
et des regrets impuissants. On l'a vu, pour Benjamin Constant, comme
pour Adolphe, et sauf les diffrences qui existent entre le roman et
la biographie, cet tat tait le rsultat d'une philosophie
dissolvante, d'une jeunesse trop mancipe succdant  une enfance
trop comprime, enfin d'une existence nomade souvent mle au
mouvement mlancolique de l'Angleterre ou de l'Allemagne.

numrer les lments divers qui ont concouru  la formation de ce
caractre, c'est prononcer sur l'homme en qui on les voyait runis.
Une distinction s'tablit naturellement entre ceux qu'apportrent les
circonstances extrieures, et ceux que des fautes personnelles y ont
ajouts. Benjamin Constant ne peut chapper au blme qu'il a encouru 
certains gards que parce qu'il se l'est inflig lui-mme  l'avance
dans quelques-unes des lignes que nous avons cites. Cet homme minent
est donc un nouvel et irrcusable exemple de la maladie du sicle, et
je puis dire qu'il n'en est pas le moins douloureux.




IX

Les jeunes Gens


Nous avons parcouru une double srie de personnages, les uns qu'on
peut appeler les princes de la mlancolie, les autres formant 
ceux-ci comme un cortge. Avons-nous cependant tout dit sur leur
poque? Non, derrire les figures plus ou moins illustres dj cites,
on dcouvre toute une foule innome, marque du mme sceau qu'elles.
_Proxima deinde tenent moesti loca._

Plusieurs documents viennent jeter de la lumire sur cette lgion
d'inconnus qui appartiennent tous  la jeunesse. Dans un ouvrage
intitul: _Lettres Westphaliennes_,  Mme de H., publi sous les
initiales R. M., le chevalier de Romance-Mesmon crivait,  la date du
5 juillet 1796, les lignes suivantes: Toutes les imaginations sont en
feu..... Pas de jeune fille qui ne veuille tre une Julie, pas un
amant qui ne se croie un Werther,  sa mort prs cependant, que peu
s'empressent d'imiter.... Jamais cette affection de l'me qu'on nomme
sensibilit ne fut exalte autant que dans notre sicle; jamais le
sentiment ne fut aussi analys, aussi dlicat; cela peut se remarquer
mme dans ses influences physiques, par la prodigieuse quantit de
maladies nerveuses qui se voit tous les jours. Les gens qui sont
organiss d'une manire si irritable ont les passions plus vives.....
On pourrait les nommer la secte des sentimentaux. A leur tte, je
placerais Jean-Jacques Rousseau. Nodier dit aussi, qu'alors une jeune
fille romanesque, sentimentale et nerveuse n'tait pas une
exception. Tel tait l'tat de beaucoup de jeunes esprits pendant la
Rpublique. Fut-il diffrent sous l'Empire? coutons le langage d'un
juge comptent: Maintenant, dit M. Gueneau de Mussy, dans une _Vie de
Rollin_, publie en 1805, maintenant, le jeune homme, jet comme par
un naufrage  l'entre de sa carrire, en contemple vainement
l'tendue. Il n'enfante que des dsirs mourants et des projets sans
consistance. Il est press de souvenirs et il n'a plus le courage de
former des esprances. Il se croit dsabus et il n'a plus
d'exprience. Son coeur est fltri et il n'a point eu de passions.
Comme il n'a pas rempli les diffrentes poques de sa vie, il ressent
toujours, au dedans de lui-mme, quelque chose d'imparfait qui ne
s'achvera pas. Ses gots et ses penses, par un contraste affligeant,
appartiennent  la fois  tous les ges, mais sans rappeler le charme
de la jeunesse, ni la gravit de l'ge mr. Sa vie entire se prsente
comme une de ces annes orageuses et frappes de strilit, o l'on
dirait que le cours des saisons et l'ordre de la nature sont
intervertis; et, dans cette confusion, les facults les plus heureuses
se sont tournes contre elles-mmes. La jeunesse a t en proie  des
tristesses extraordinaires, aux fausses douceurs d'une imagination
bizarre et emporte, au mpris superbe de la vie,  l'indiffrence qui
nat du dsespoir; une grande maladie s'est manifeste sous mille
formes diverses. Ceux-mmes, qui ont t assez heureux pour chapper 
cette contagion des esprits, ont attest toute la violence qu'ils ont
soufferte; ils ont franchi brusquement toutes les poques du premier
ge qu'ils ont tonn par une maturit prcoce, mais sans y trouver ce
qui avait manqu  leur jeunesse.

Ce que M. de Mussy dit de la jeunesse des collges peut, dans une
certaine mesure, s'appliquer galement  celle des tablissements
d'ducation trangers  l'tat. M. de Lamartine nous a ouvert un jour
intressant sur le collge de Belley o il fut lev, et o il se
trouvait avec Raymond de Virieu et Louis de Vignet. Il rapporte qu'un
jour, c'tait en 1806, Xavier de Maistre avait envoy de Russie  Mme
de Vignet le manuscrit de son _Lpreux de la cit d'Aoste_, qu'il
venait de composer, mais qui ne devait tre publi en Russie qu'en
1811, et vritablement connu en France qu'en 1817. Celle-ci l'avait
communiqu  son fils Louis; et les trois amis, Lamartine, Virieu et
Vignet, avaient emport dans une promenade le prcieux manuscrit et en
avaient dvor les pages mouvantes. Lamartine avait termin la
lecture au milieu d'un profond silence. Nous nous levmes alors,
ajoute-t-il, nous rejoignmes nos camarades, et nous reprmes avec eux
la descente de Virieu-le-Grand. Mais cette lecture nous avait mis sur
le front un sceau de mlancolie et de gravit qui n'tait pas de notre
ge et qui distinguait notre poque de celles qui nous prcdaient et
qui nous suivaient. Il y avait donc, dans l'motion des jeunes
lecteurs du _Lpreux_, plus que l'impression cause par le rcit d'une
grande infortune; on y sentait l'effet d'une disposition intime et
permanente qu'il tait intressant de noter. Nous verrons plus tard
combien cela tait vrai pour Lamartine; il nous apprend qu'il en tait
de mme pour Louis de Vignet. Celui-ci savait par coeur, nous
rapporte son illustre ami, _Les Nuits d'Young_ et les sublimes
passages de _Werther_, d'_Atala_, de _Ren_.... En tout, c'tait la
figure de Werther, amoureux, pensif, dsespr, tel que le capricieux
gnie de Goethe venait de le jeter dans l'imagination de l'Europe,
pour y vivre longtemps de ses larmes et de son sang. Jamais la
mlancolie maladive n'incarna son image plus complte sur des traits
humains que dans cette figure. On ne pouvait rester ni lger, ni
indiffrent en le voyant; il semblait porter un secret de tristesse.
Ailleurs, Lamartine est encore revenu  la mmoire de Vignet, et en a
fait un portrait potique, o ce jeune homme, n dans les jours
sombres, et lev au milieu des paysages svres de la Savoie, nous
apparat dans l'attitude d'une plaintive rverie.

Ces rvlations prouvent qu'une sorte de nostalgie s'tait empare de
la jeunesse, sans distinction entre le caractre des maisons o
l'instruction lui tait distribue. Il parat qu' cet gard, du
moins, on y rencontrait un mme esprit. Mais je ne pense pas qu'une si
triste unit puisse tre regrette par personne.

Il ne faudrait pas croire, qu'chapps des collges, les jeunes gens
entrassent dans une phase dfinitive de sant morale. Si beaucoup
d'entre eux se jetaient dans la vie militaire et si des ides de
gloire chassaient de leur cerveau les rveries maladives, il en tait
aussi qui, dans l'oisivet qui les touffait, conservaient, comme l'a
dit Nodier, un besoin profond et douloureux d'preuves, d'agitations,
de souffrances et surtout de changement.

Sans doute, dans les manifestations de cette maladie, il faut faire la
part de l'exagration, de la mode. Il parat bien que, parmi ceux qui
se montraient atteints du mal du temps, un assez grand nombre
cherchait seulement  exciter l'intrt. L'observateur, dont j'ai
reproduit un passage sur la secte des sentimentaux, ajoutait: Les
sentimentaux ont leurs hypocrites, comme les vrais dvots ont leurs
Tartuffes. Plus tard, dans le numro, dat du 3 octobre 1812, de
l'_Hermite de la Chausse-d'Antin_, M. de Jouy, parlant de la demeure
de Jean-Jacques Rousseau  Montmorency, et constatant les hommages
priodiques dont elle tait l'objet, faisait ces curieuses remarques:
J'aurais assez mauvaise opinion, je l'avoue, de celui qui
parcourerait avec indiffrence cette habitation d'un grand homme, mais
ce respect pour l'auteur de quelques beaux crits empche-t-il de
trouver excessivement ridicule cette dame qui vient tous les ans, 
pareil jour,  cet hermitage clbre pour s'y rouler par terre avec
des spasmes convulsifs, comme en prouvaient certains dvots sur le
tombeau du diacre Pris? Empche-t-il de trouver un peu d'exagration
dans ces larmes que j'ai vu verser par une jeune mre et sa fille dans
la chambre d'un homme qui mit ses enfants  l'hpital? Empche-t-il de
rire de cette foule de plerins qui ne sont venus l que pour inscrire
leurs noms sur les murailles du jardin, et jusque sur le buste du
hros, dont la joue droite est couverte tout entire par le nom de M.
Thot? La mme affectation se retrouve dans certaines habitudes
sociales, par exemple dans le costume. En gnral, on imitait les
vtements autant, ou plus que les passions de ses hros. Le plus
flatteur triomphe d'un jeune France en ce temps-l (1797), consistait
 obtenir des parents de porter l'habit bleu de ciel et la culotte
jaune de Werther. Ainsi, la convention se substituait souvent au
naturel, mais, au fond, le mal n'existait que trop rellement.




X

Les Etrangers

ANGLETERRE.--ALLEMAGNE.--ITALIE.


Pendant que la France prsentait ce regrettable spectacle, quel tait
au dehors l'tat des esprits? C'est ce qu'il importe de rechercher
ici, pour tre  mme d'apprcier l'influence que notre pays a pu
recevoir du dehors.

L'Angleterre voyait alors fleurir un pote illustre qui devenait le
chef incontest de l'cole de la mlancolie, et qui fondait mme celle
du dsespoir. J'ai nomm lord Byron.

Investi encore enfant d'un titre aristocratique, il prend possession 
dix-huit ans d'un vaste manoir, d'une antique abbaye solitaire.
D'abord, il s'abandonne  toute la fougue de son naturel; mais il
parat vite se lasser de ses folies, et tout jeune encore, il se
montre dj blas. Ayant prodigu tout son t dans le beau mois de
mai, ne pouvant plus voir refleurir en lui la fracheur du coeur, il
contemple avec une triste indiffrence le monde qui s'ouvre devant
lui. Profondment irritable, avide d'originalit, il rompt en visire
avec quiconque gne ou contrarie ses gots; il brave, il excite 
plaisir l'opinion publique. Il affecte de n'avoir jamais eu qu'un ami
qu'il a perdu, et cet ami qu'tait-il? un chien.

Adolescent, il aimait les courses vagabondes  travers les bois et les
montagnes de son pays; homme fait, un instinct inquiet, un besoin de
mouvement et de nouveaut, l'aiguillon enfin de l'ennui le poussent
vers des pays lointains. Il parcourt la France, la Suisse, l'Italie,
la Grce. Tantt on le voit sur une frle embarcation dfier la
tempte au milieu du lac Lman; tantt, au galop de son cheval, il
dvore les plages de l'Adriatique; tantt, il tente  la nage la
traverse de l'Hellespont, fatale  Landre. Mais ni le plaisir, ni
les voyages ne l'arrachent  son incurable tristesse. Il ne fait que
changer le thtre de ses chagrins, et pour achever cette existence
courte et trouble il va se battre pour la libration de la Grce, et
il meurt au moment o il se prpare  attaquer la citadelle de
Lpante. Homme extraordinaire par la hauteur, par l'nergie du
caractre autant que par le don de posie, mais se rapprochant du
vulgaire par ses passions, il prsente un mlange d'lments
disparates qui ne sont pas galement avouables, mais il a cherch 
s'entourer aux yeux du public d'une grandeur idale et n'a pas craint
d'en emprunter le caractre  un type maudit.

coutez comme  dix-huit ans il parle de sa destine: Ah! dit-il,
quoique je sois d'un naturel hautain, bizarre, imptueux, domin par
le caprice, la proie de mille erreurs qui prparent ma chute, je
voudrais tomber seul. Ainsi  ses yeux sa perte est invitable; il
est l'instrument d'une puissance surnaturelle et il s'y rsigne. Les
tmoins de son sjour  Coppet, ont remarqu qu'il tenait  paratre
amer, sarcastique, prenant plaisir  scandaliser par des propos
irrligieux le puritanisme de la socit de Genve, enfin qu'il
s'amusait  se donner des airs sataniques. Lui-mme raconte qu'un
jour  son apparition dans le salon de Mme de Stal, une dame anglaise
s'vanouit, ou prtendit s'vanouir, et que toutes les personnes
prsentes firent une mine, comme si sa majest satanique tait entre
dans la chambre. Quand Mme Lamb eut compos son _Glenarvon_ o elle
peint Byron sous les traits d'un Don Juan insolent et cruel et comme
une figure infernale, Byron n'hsita pas  autoriser la publication de
ce roman qui flattait en lui un amour-propre bien singulirement
plac. Du reste, son genre de beaut favorisait cette transfiguration.
Son front noble et lev semblait le sige d'une intelligence plus
qu'humaine, et il n'tait pas jusqu' cette difformit lgre qui
dparait un de ses pieds, qui ne concourt  son prestige, en
rappelant l'ide de quelque ange foudroy, gardant les marques de la
chute qui l'a prcipit du ciel.

C'est aussi pour le type infernal que sa prdilection s'accuse dans
ses premiers crits. On connat son portrait de _Conrad_ dans le
_Corsaire_; il y avait dans son ddain le sourire d'un dmon que
suscitaient  la fois des motions de rage et de crainte, et l o
s'adressait le geste farouche de sa colre, l'esprance s'vanouissait
et la piti fuyait en soupirant..... Solitaire, farouche et bizarre,
si son nom rpandait l'effroi, si ses actions tonnaient, ceux qui le
craignaient n'osaient le mpriser.

_Lara_ est le digne frre de Conrad. Il y avait en lui un mpris
continuel de tout, comme s'il avait essuy dj ce qui peut survenir
de pire. Il vivait tranger sur la terre, comme un esprit errant et
rejet d'un autre monde. Livr  des passions ardentes, leurs ravages
avaient sem la dsolation sur ses pas, et n'avaient laiss  ses
meilleurs sentiments qu'un trouble intrieur et les rflexions
cruelles qu'inspire une vie agite par les temptes.

Quand  _Manfred_, que je ne puis sparer de Conrad et de Lara, bien
qu'il n'ait vu le jour qu'aprs 1815, son dsespoir est plus immense
encore. Le pote l'a plac au milieu d'une scne fantastique. C'est au
sommet des Alpes, c'est dans la rgion des glaces et de la foudre que
Manfred agit et parle. Il ose dfier les lments et entrer en lutte
avec les esprits. C'est une sorte de Faust auquel celui de Goethe n'a
pas t inutile, quoique Byron s'en soit dfendu, et n'ait avou pour
son oeuvre de rapport de filiation qu'avec le promthe d'Eschyle;
mais c'est un Faust gigantesque et dmesur. Au dbut, dirai-je de ce
pome ou de ce drame? Manfred veut en finir avec la vie. Il fait appel
aux forces destructives de la nature: il montre les vapeurs qui
s'amoncellent autour des glaciers; les nuages qui se forment sous ses
pas en flocons blanchtres et sulfureux, semblables  l'cume qui
jaillit au-dessus des abmes infernaux, dont chaque vague
bouillonnante va se briser sur un rivage o les damns sont runis
comme les cailloux sur celui de la mer. Tromp dans l'accomplissement
de son voeu d'anantissement, Manfred voit apparatre la fe des
Alpes, il lui raconte sa vie passe, sa jeunesse solitaire, comment il
descendait dans les caveaux pour interroger la mort, et par quelle
tude des sciences secrtes, il s'tait familiaris avec les esprits
qui peuplent l'infini. Il prit enfin, mais conservant jusque dans la
mort son indomptable fermet, et son arrogance monstrueuse. Manfred,
Lara, le Corsaire, forment donc une trilogie qui, avec quelques
variantes, offre un personnage unique tenant plus du dmon que de
l'homme.

On ne saurait en douter, dans ces productions tranges, Byron a voulu
placer quelques-uns des traits sous lesquels il aimait  se montrer
lui-mme. Sans doute, on peut dire avec M. Montgut qu'il est
impossible de voir en elles des types humains, ni des types du temps
prsent. Sans doute, les proportions de ces personnages sont
excessives. Mais en les dpouillant des exagrations de forme dont
l'auteur les a entours, ils figurent le caractre ennuy, chagrin et
hautain qu'affichait lord Byron.

Dans ses autres oeuvres, le pote a tempr sa manire. Il a renonc 
l'appareil de la terreur; mais ses hros sont toujours attrists. Qui
ne connat ce portrait de _Childe Harold_? Avant que le premier terme
de sa vie fut pass, Harold prouva le got de la satit. Il avait
parcouru tous les ddales du vice, sans jamais rparer ses torts. Or,
Childe Harold avait le coeur malade. Il voulait s'loigner de ses
compagnons de dbauche; on dit que parfois une larme brillait dans ses
yeux sombres et humides, mais l'orgueil l'y glaait souvent. Il allait
errer seul  l'cart et dans une rverie sans charme. Il rsolut enfin
de quitter sa patrie... Rassasi de plaisirs, il soupirait presque
aprs le malheur: pour changer de thtre, il serait descendu
volontiers mme dans le sjour des ombres. Tel est l'tat de spleen
dans lequel il entreprend son plerinage o je ne le suivrai pas. Je
remarquerai seulement que son passage en Suisse fournit au pote
l'occasion d'exprimer son admiration pour Rousseau dont il recueille
pieusement les traces dans les lieux illustrs par son souvenir.
Inutile d'ajouter, d'ailleurs, que Childe Harold par son ennui
reprsente Byron lui-mme.

Le mme type apparatra plus tard dans son _Don Juan_. Au premier
aspect, le Don Juan de Byron ne parat tre qu'un jeune homme amoureux
du plaisir et de l'action. Il ne court pas, comme d'autres Dons Juans,
 la recherche d'un idal de bonheur qui le fuit sans cesse. Cependant
au milieu du rcit de ses entranements divers, combien il sme
d'amres rflexions! Quelle ironie intarissable vis--vis des
principes de la morale universelle, des convictions communes, de
toutes ces choses qui font battre le coeur des simples honntes gens!
Dans ces panchements de verve sarcastique, est-ce le pote qui parle?
Est-ce seulement le personnage auquel il donne la vie? C'est ce que la
trame du pome ne permet pas toujours de distinguer. Mais, qu'importe?
Au fond, et quoiqu'il s'en dfende, Byron et Don Juan se tiennent par
des liens troits, et l'on doit mme dire que l'auteur s'est bien
mieux et plus fidlement dpeint dans cette cration et dans celle de
Childe Harold, que dans les conceptions violentes et drgles sorties
d'abord de son ardente imagination. Ainsi, sous des formes diverses,
c'est toujours le mme sentiment que dcrit Byron, et il est vrai de
dire, comme Macaulay: Jamais crivain n'eut  sa disposition une
aussi vaste source de mpris, d'loquence et de dsespoir.

Ce qui est moins vident c'est la sincrit de ce dsespoir. L'minent
compatriote de Byron, que je viens de citer, a dit  ce sujet: Il est
permis de douter qu'il ait jamais exist, ou qu'il puisse jamais
exister un homme rpondant  la description qu'il nous a laisse de
lui-mme; mais il est incontestable que Byron n'tait pas cet
homme-l. Il est ridicule de supposer qu'un homme dont l'esprit aurait
t vritablement imbu de mpris pour ses semblables, aurait publi
chaque anne trois ou quatre volumes pour le leur dire, ou qu'un homme
qui aurait pu affirmer en toute sincrit qu'il ne recherchait la
sympathie de personne, aurait permis  l'Europe toute entire
d'entendre ses adieux  sa femme et la bndiction qu'il adressait 
ses enfants... Je suis pourtant bien loin de croire que sa tristesse
fut entirement feinte... Mais il dcouvrit bientt qu'en faisant
parade de son malheur devant le public, il produisait une immense
sensation. L'intrt qu'excitrent ses premires confessions le
conduisit  affecter une tristesse fort exagre, et l'affectation
agit probablement sur ses sentiments. Il aurait vraisemblablement t
fort embarrass lui-mme, s'il avait t forc de faire la part de la
vrit et celle de la mise en scne dans le caractre qu'il se
plaisait  s'attribuer. La vrit parat tre dans cette apprciation
humoristique. Byron fut triste, mais bien moins qu'il ne l'a dit.

Par malheur, le rle qu'il n'a cess de jouer ne fut que trop pris au
srieux par le public, et il exera sur ses contemporains une
remarquable influence. Le sentiment qu'prouvaient  son gard les
jeunes amateurs de posie ne peut tre compris que par ceux qui l'ont
prouv. La popularit de Byron fut sans bornes parmi la masse des
jeunes gens qui ne lisent  peu prs que des ouvrages d'imagination.
Ils achetaient son portrait; ils faisaient collection de ses moindres
reliques; ils apprenaient par coeur ses pomes; ils faisaient les plus
grands efforts pour crire comme lui et pour se donner les mmes airs
que lui. Beaucoup d'entre eux tudirent devant leur glace dans
l'espoir d'attraper le pli de la lvre suprieure et les sourcils
froncs qu'on remarque dans quelques-uns de ses portraits. Quelques
fanatiques allrent mme jusqu' bannir leur cravate,  l'imitation de
leur grand modle. Pendant quelques annes la presse de la _Minerve_
ne fit pas paratre un seul roman sans un noble personnage mystrieux
et infortun comme Lara. On ne saurait se faire une ide de la
quantit d'tudiants pleins d'esprance et d'lves en mdecine qui
devinrent de sombres infortuns pour lesquels la fracheur de l'me ne
retombait plus en rose, dont les passions taient rduites en cendre,
et qui ne pouvaient mme plus se soulager par des larmes. Jusque-l
il n'y avait gure que du ridicule. Mais, ajoute lord Macaulay, il
s'tablit bientt dans le coeur d'un grand nombre de ces enthousiastes
une association pernicieuse et absurde entre la vigueur intellectuelle
et la dpravation morale. Ils finirent par extraire de la posie de
lord Byron, un systme de morale, compos  la fois de misanthropie et
de got pour la volupt. Byron est donc une preuve nouvelle de ce que
nous avaient dj montr Goethe et Chateaubriand: la facilit avec
laquelle le gnie sduit les jeunes intelligences, et le danger de
jeter dans des imaginations tendres des germes d'garement qui s'y
dveloppent avec une force imprvue, et que ceux qui les ont sems ne
sont plus matres d'anantir.

En Allemagne, aucun grand nom  opposer en ces temps  celui de Byron.
Mentionnons cependant Henri de Kleist, pote et auteur dramatique qui,
 la suite des dsastres de sa patrie, tomb dans une mlancolie
profonde, se donna la mort, et que M. Mundt, dans son histoire
littraire, dfinit le Werther politique de son poque; Jean-Paul
Richter qui, aprs une enfance solitaire dans les montagnes de la
Bavire et de la Bohme tait devenu fantasque et misanthrope, et dont
Mme de Stal a dit: La mlancolie continuelle de son langage branle
quelquefois jusqu' la fatigue; Justin Kerner, crivain quelque peu
maladif, remarquable, a dit M. H. Blaze, par une ardeur vague et
saisissante, par cette indicible aspiration qui refuse de s'expliquer
ouvertement, ce dsir sans fin que les Allemands appellent Sehnsucht;
enfin, l'auteur des _Contes fantastiques_. Hoffmann, dont l'existence
fut souvent agite par les vnements publics, nous montre dans un de
ses plus intressants rcits Don Juan  la recherche de l'ternel
fminin, s'irritant de ne pas rencontrer l'idal qu'il poursuit,
ddaignant le bonheur selon les ides bourgeoises, mais cras par les
plaisirs de la vie relle, et n'en rapportant en dfinitive qu'un
immense mpris pour l'humanit et pour les dceptions de la vie, type
dangereux que nous retrouverons ailleurs dans le cours de cette tude.

Mais que la littrature ne nous fasse point oublier les autres
manifestations des sentiments de cette poque, et n'omettons pas de
dire qu'alors, en Allemagne, la musique portait la mme marque que les
autres oeuvres de l'imagination. Rappelons Schubert et ses mlodies,
surtout son beau chant de l'_Adieu_, celui de l'_loge des larmes_,
si pntr de mlancolie.

Jusqu' prsent nous avons vu ces sentiments se manifester surtout
chez les peuples du Nord. Voici que le phnomne d'une oeuvre maladive
dans une contre mridionale vient donner un dmenti aux thories trop
absolues de Mme de Stal que j'ai rappeles plus haut. Mais tel tait,
au commencement du sicle, le trouble des esprits, que toutes les
rgions de l'Europe paraissent en avoir ressenti quelque chose. _Les
dernires lettres de Jacopo Ortis_, par Ugo Foscolo (1802), ne
laissent,  ce sujet, aucun doute pour l'Italie.

Le hros de ce roman est un jeune homme souffrant d'un double amour
malheureux: il aime une jeune fille fiance  un autre; il aime sa
patrie, et il a la douleur de la voir livre  la domination d'un
conqurant. Aussi il maudit l'humanit; pour lui tous les hommes sont
ennemis et le monde n'est qu'une fort peuple de btes froces.
Accabl par ces deux douleurs, son coeur se gonfle et gmit, comme
s'il voulait s'chapper de sa poitrine. Mais il ne veut pas gurir.
Je te l'avoue, crit-il  son confident, je me plais dans mon
malheur. Je touche moi-mme mes blessures  l'endroit o elles sont le
plus mortelles, je les rouvre et je les regarde saigner. Et
cependant, en mme temps, il dclare son mal insupportable. Renonant
 tout effort comme  toute esprance, et sans s'arrter aux conseils
du devoir,  la pense du dsespoir invitable d'une mre, il se
dcide  mourir. Aprs avoir longuement discut ce projet, il
l'excute froidement.

La ressemblance d'Ortis et de Werther est manifeste. Je ne vois dans
Ortis qu'un trait nouveau, cette souffrance patriotique qui se mle 
son chagrin d'amour, et, par ce ct, il ressemble au Werther
politique dont je parlais plus haut,  ce malheureux Kleist, victime
trop relle de son dsespoir de citoyen. Sauf cette addition, Werther
et Ortis sont bien frres; sans parler des ressemblances de forme
entre les deux ouvrages, on trouve dans tous deux le mme amour qui ne
peut tre ni satisfait, ni teint, la mme haine des hommes, le mme
got de la solitude, la mme complaisance  se nourrir de sa douleur,
la mme impuissance  la supporter, enfin le mme dnouement tragique
d'une existence inutile. Seulement Werther se tue d'un coup de
pistolet dans la tte, et Ortis d'un coup de lime au coeur.

Aussi les mmes critiques s'adressent aux deux ouvrages; et pour Ortis
la condamnation est d'autant plus facile qu'il l'a prononce lui-mme.
Il y aurait plus de courage sans doute, dit-il,  supporter ses maux;
mais le malheureux entran par un torrent et qui a la force d'y
rsister, sans savoir l'employer, en est-il plus mprisable pour
cela? Ainsi nous avons son aveu: c'est le courage et non la force qui
lui manque. Plus sincre que le hros de Goethe, qui repoussait pour
le suicide la qualification de lchet, celui de Foscolo semble
l'accepter. C'est ce dernier avis qu'on partagera.

Le dnouement par le suicide s'explique, d'ailleurs, moins
naturellement dans le roman italien que dans l'ouvrage allemand. Cet
acte de dsespoir n'tait gure dans les moeurs d'une nation lgre et
amoureuse de la vie. Goethe, qui la visitait, en 1786, remarquait
qu'on y entendait presque tous les jours parler de meurtres; mais
qu'on faisait trop de cas de sa propre vie dans ce pays pour s'en
dlivrer comme d'un fardeau; et rien mme n'autorisait  penser que
l'on y crt  la possibilit d'un acte semblable. En tout cas, on
doit croire qu' raison de ce trait des moeurs nationales, l'exemple
de mort volontaire propos par Foscolo ne rencontra gure d'imitateurs
chez ses compatriotes, et l'on pourrait voir un indice du peu de
popularit de son ouvrage en Italie, dans un fait tir de l'_pisode
de Graziella_, qui parat pris dans la ralit. Lamartine y raconte
que dans l'le de Procida, o l'avait jet une tempte, il s'tait mis
 lire  la famille de pcheurs qui lui donnait asile les livres
chapps  son naufrage, mais que, tandis que ces gens simples
suivaient avec motion les malheurs de _Paul et Virginie_, ils ne
pouvaient parvenir  comprendre le dsespoir de _Jacopo Ortis_.

J'ignore si l'auteur de ce dernier ouvrage eut  subir sous ses deux
formes le mme martyre que son hros, mais on sait qu'il le subit au
moins en partie; qu'il fut le tmoin dsol de la dchance de Venise,
sa patrie, de sa chute au pouvoir des armes trangres; qu'il passa
par toutes les horreurs du sige de Gnes; enfin qu'il et une
existence agite et ne trouva le bonheur ni dans les affaires, ni dans
la retraite, ni dans l'tude, ni dans les plaisirs.

Sa physionomie rpondait  son caractre et  son talent. Au rapport
de Sismondi, il avait une superbe figure mlancolique et passionne,
tout  fait semblable  celle qu'on aurait suppose  son hros Jacopo
Ortis. Outre ce roman, il avait crit plusieurs ouvrages parmi
lesquels il faut distinguer les _Sepolcri_ (1808), o il clbre les
grands hommes et o l'on retrouve les traces de sa mlancolie
habituelle. Il a, d'ailleurs, laiss peu d'imitateurs dans son pays.
Son illustre compatriote, Silvio Pellico, bien qu'il prsente avec lui
quelques rapports, n'a rien donn qui soit de nature  tre not 
cette place.

Quoi qu'il en soit, en Angleterre, en Allemagne, en Italie mme, se
produisait alors  des degrs divers un mouvement d'esprit analogue 
celui qui agissait sur la France.




XI

Caractre et causes du mal du sicle de 1789  1815.


Ce mal tait grave. Il l'tait par son tendue: il frappait l'ge mr
comme la jeunesse, les crivains brillants comme les penseurs
austres, les femmes du monde comme les hommes. Il tait grave aussi
par sa profondeur; quoique parfois ml d'exagration, le plus souvent
il tait sincre. Il attaquait toutes les puissances de l'me, la
pense, la volont, l'amour, la foi. Il branlait les plus hautes
intelligences, et troublait les plus claires notions du vrai et du
bien. Cette gravit s'explique, indpendamment des raisons que j'ai
indiques pour chaque cas particulier, par plusieurs raisons
gnrales.

Il tait impossible qu'une explosion de scepticisme et de mlancolie
aussi violente que celle qui avait clat dans le cours du XVIIIe
sicle, tant en France qu' l'tranger, ne se ft pas ressentir
pendant un certain temps. Et en effet, pour ne rappeler que les
principaux sujets de cette tude, l'influence de Jean-Jacques Rousseau
est visible chez Mme de Stal, Chateaubriand, Senancour, Byron; celle
d'Ossian et d'autres potes anglais chez Baour-Lormian et
Chateaubriand; celle de Goethe chez Legouv, Mme de Stal, Senancour,
Nodier, Ugo Foscolo.

Mais si certaines thories de Jean-Jacques Rousseau et de quelques-uns
de ses disciples en France ou ailleurs, si leur culte excessif pour la
vie solitaire ont pu entraner beaucoup d'esprits, la Rvolution fit
bien davantage en ce sens pour les Franais; et j'entends par l, non
seulement ceux que la naissance avait faits tels, mais aussi ceux qui
l'taient devenus par le langage, par les habitudes et par
l'affection. Elle fora une partie de la socit dont je parle 
pratiquer, bon gr mal gr, ce qui n'tait jusque-l qu'un got libre
et une mode facultative. Elle se chargea d'accomplir par la violence
le rve des philosophes. Combien de Franais ont t rduits, pour
chapper aux dangers qui les menaaient,  chercher en France des
retraites inaccessibles ou mme  recourir  l'exil. Delille l'a dit
dans le _Pome de la Piti_ (1809).

        Des malheurs o l'tat est plong,
    Le plus affreux n'est pas l'Empire ravag;
    Ses enfants disperss aux quatre coins du monde,
    De toutes ses douleurs, voil la plus profonde.


Lui-mme rfugi en Suisse, payait plus tard  ce pays un tribut de
reconnaissance et s'criait:

                            Eh! comment oublier
    Tes cascades, tes rocs, ton sol hospitalier?
    O bords infortuns! En vain nos oppresseurs
    Nous ont de votre asile envi les douceurs,
    Et menaant de loin vos frles Rpubliques,
    Ont lanc contre nous leurs arrts tyranniques!
    Chacun de vos rochers cachait un malheureux!

Les mmes sentiments, inspirs par les mmes souvenirs se montrent
dans un autre pome publi  la mme poque par M. Michaud, _le
Printemps d'un Proscrit_. Ces tmoignages qu'il serait facile de
multiplier tablissent que le rgime de la Terreur a t, pour un
grand nombre de Franais, le rgime de la solitude obligatoire. Cette
solitude plus ou moins complte avait d'ordinaire pour compagne
l'inaction, l'inquitude, les agitations de l'me. Ce n'est pas tout:
les malheureux qui avaient d fuir leur patrie se trouvaient en
rapports forcs avec des peuples chez lesquels la mlancolie avait
dj plus ou moins fortement tabli son empire. Dans cette vie
nouvelle, ils pntraient mieux leurs habitudes et devaient contracter
eux-mmes  ce contact quelque pli qui ne s'effaait plus. Enfin pour
toutes ces victimes de la Rvolution il y avait une cause permanente
de tristesse dans le spectacle ou dans la pense des maux qui
dsolaient le pays de leur naissance ou de leur adoption.

C'est ainsi que la Rvolution et ses consquences directes ou
lointaines ont t une grande cause de souffrance pour Mme de Stal,
par Sismondi, Chateaubriand, Chnedoll, Mmes de Caud et de Beaumont,
Ballanche, Maine de Biran, Mmes de Flahaut et de Krudener.

L'Empire dans une certaine mesure a produit les mmes effets. A Dieu
ne plaise que je confonde le rgime de la Terreur et le rgime du
gouvernement imprial; que je place sur la mme ligne leurs
intentions, leurs oeuvres respectives. Mais il est ais de dmontrer
que, sous l'Empire comme sous la Rpublique, il y eut pour les
Franais plus d'une retraite, volontaire ou force, plus d'une
oisivet impose par les vnements, plus d'une intimit, qu'on n'et
peut-tre pas choisie, avec les littratures trangres, enfin plus
d'une patriotique tristesse. Le nombre des prisonniers d'tat n'a pas
laiss d'tre assez considrable. L'exil a jou aussi son rle.
Benjamin Constant fut exil par le premier Consul qui allait devenir
l'Empereur. On peut dire que Mme de Stal subit la mme peine, car sa
patrie vritable tait Paris, et la rduire au sjour de Coppet,
c'tait en ralit l'expatrier. Charles Nodier n'eut  supporter qu'un
demi-exil. Il fut seulement, ou se tint par prudence, loign de
Paris. Paris devint  son tour un lieu d'internement, mais il ne fut
pas choisi pour les Parisiens; il fut rserv  une femme que tout
rappelait  Florence, et  ce propos Bonstetten lui crivait: Vous
voil, Madame, comme le pcheur de l'vangile, forc d'entrer en
Paradis. Je suis dans un pays o l'on vous envie vos pchs, si tant
est que vous en ayez commis, et encore plus votre purgatoire.
Plusieurs crurent, d'ailleurs, devoir prvenir la disgrce du matre;
Chateaubriand donna cet exemple. D'autres, comme Sismondi, ne purent
supporter l'absence de la libert, et allrent chercher ailleurs un
pays o l'on pt parler et crire  l'aise. En gnral, le parti des
mlancoliques est aussi le parti de l'opposition au gouvernement
imprial, et le retour de quelques-uns d'entre-eux  des ides plus
riantes concide avec la fin de leur hostilit politique.

Pendant toute la dure de la Rpublique et de l'Empire, on ne voit
qu'un moment, un seul, o nulle cause de dsunion n'apparaisse en
France, et o l'esprance semble briller  tous les yeux. Ce fut
l'heure o succdait aux excs sanglants de la tyrannie de
Robespierre,  la corruption du Directoire, un pouvoir soucieux de
force et de dignit. Alors la patrie renat, les bannis sont rappels.
Tout meurtri qu'on est encore des coups de la tempte, et quels que
soient les deuils qu'on porte en son coeur, on se rapproche avec
confiance; les hommes appartenant  l'ancienne France se rconcilient
avec la nouvelle. C'est le moment o Chateaubriand accepte de servir
le premier Consul, et o Joubert parlant du hros de Marengo s'crie:
Je l'aime! sans lui on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme
pour quelque chose de vivant et de puissant. L'admiration a reparu et
rjoui une terre attriste. Hors cette courte trve, cette heureuse
conjonction d'astres favorables, la France n'a connu pendant
vingt-cinq ans que des alternatives d'agitations sanglantes, ou
d'nervante compression, qui paraissaient presque galement
intolrables  des hommes pris  la fois d'ordre et de libert, et
qui,  quelques gards, entranaient de semblables rsultats.

Mais si, dans cet espace de temps la France a t plus maltraite que
le reste de l'Europe, elle n'a pas seule souffert. Les perturbations
qui l'ont travaille s'tendaient  la plupart des peuples, prouvs
comme elle, de prs ou de loin, par les soucis politiques et par les
grandes guerres; et l'on aperoit bien le contre-coup de ces
secousses, par exemple, dans Henri de Kleist et dans Ugo Foscolo. Les
mmes causes, ou peu s'en faut, ont donc produit les mmes effets en
France et  l'tranger pendant le cours de la Rpublique et de
l'Empire.

Cette continuit explique pourquoi beaucoup de personnages qui
figurent dans cette tude se retrouvent et sous l'Empire et sous la
Rpublique, et pourquoi aussi j'ai compris dans un examen unique,
l'poque qui renferme ces deux rgimes.

Voil pourquoi enfin cette poque tout entire, du moins sous le
rapport dont je m'occupe, doit tre juge d'aprs un mme principe.
Oui, la gnration qui l'a remplie peut invoquer comme excuse de son
mal, quand il est srieux, d'une part, le douloureux hritage qu'elle
avait reu de celle qui l'avait prcde, et d'autre part, les
nouveaux sujets de plainte qu'ont crs pour elle les malheurs
publics. Toutefois cette excuse ne saurait justifier toutes ses
faiblesses et amnistier des torts qui n'taient pas le fait d'une
invitable fatalit.




III

1815-1830




I

Les potes.

CH. LOYSON.--DIVERS.


Avec la Restauration s'ouvre en France une re littraire nouvelle. Un
travail inattendu se produit dans les esprits. C'est l'heure de
l'closion du romantisme. Ce n'est pas sans raison que je parle de cet
vnement littraire. Le romantisme se rattache par un lien intime 
la maladie du sicle. Ce que fut exactement le romantisme, ce n'est
pas chose facile de le dire, mais il n'est pas ncessaire de rsoudre
ici ce problme. Je me contenterai d'avancer que l'un des aspects de
ce genre littraire se confond avec l'objet de cette tude.

Mme de Stal a dit que le nom de romantique avait t introduit
nouvellement en Allemagne pour dsigner la posie dont les chants des
troubadours ont t l'origine, celle qui est ne de la chevalerie et
du christianisme.

L'minent auteur de l'_Allemagne_ oubliait que le mot dont il s'agit
n'avait pas t invent dans cette circonstance; que Jean-Jacques
Rousseau s'en tait dj servi pour caractriser un paysage de la
Suisse; mais quelle que soit l'origine du mot, Mme de Stal mettait
une observation juste, quand elle ajoutait que la posie romantique
tait volontiers complique, replie sur elle-mme, et empreinte de
cette rflexion inquite qui nous dvore souvent comme le vautour de
Promthe; enfin quand elle estimait que le romantisme descendait de
ce qu'elle appelait les littratures du nord, c'est--dire des
littratures mlancoliques.

Plus tard, un crivain peu connu, dont on retrouve un discours
couronn par l'acadmie des jeux floraux, dans un recueil intitul les
_Annales romantiques_, et qui comprend les annes 1826, 1827 et 1828,
M. de Servire, s'exprimait ainsi: Il n'est pas douteux que le genre
romantique, ne doive entrer aujourd'hui dans toute la littrature, et
y apporter une source de richesses potiques: les tableaux de la
nature anims du souffle de Dieu, et la peinture de tant d'affections
nouvelles; cette inquitude secrte de l'homme, cet instinct
mlancolique qui le met en rapport avec les scnes de la nature; ce
mystre plein d'attraits, ce vague o l'me se complat, qui est comme
l'absence de sensations, et qui pourtant est une sensation
dlicieuse. Une autorit plus haute et plus incontestable vient
s'ajouter  ces tmoignages. Goethe l'a dit, en 1829, reprenant la
thorie qui ferait de la querelle des classiques et des romantiques
une nouvelle phase, un dernier incident de la querelle des anciens et
des modernes: La plupart des modernes sont romantiques non parce
qu'ils sont rcents, mais parce qu'ils sont faibles, maladifs,
malades; l'antique n'est pas classique parce qu'il est antique, mais
parce qu'il est vigoureux, frais et serein. Selon lui, il n'aurait
tenu qu' notre sicle d'tre antique; il ne lui fallait pour cela
qu'tre sain d'esprit. L'examen des monuments de la priode romantique
confirme ces apprciations. On y voit mainte trace de ces tendances
morbides que Goethe caractrisait et blmait  si bon droit, quoiqu'il
et contribu lui-mme puissamment  les rpandre.

Romantisme et mal du sicle vont donc souvent de pair, et la posie de
ce temps en fournit mainte preuve.

Il est impossible de mentionner toutes les productions potiques, se
rapportant  notre sujet, que la Restauration vit clore et prir
aussitt. La _Muse franaise_, le premier des recueils romantiques,
en contient un grand nombre. On y remarque surtout une srie de pices
telles que _la jeune Malade_, _la Soeur malade_, _la jeune Fille
malade_, _la Mre mourante_. Cette veine alla si loin qu' la fin la
_Muse_ elle-mme voulut ragir, et qu'un de ses critiques osa
provoquer, pour la clture dfinitive de toutes les posies
pharmaceutiques, la publication d'une lgie intitule: _l'Oncle 
la mode de Bretagne en pleine convalescence._ Les _Annales
romantiques_, ce recueil dont j'ai parl plus haut, abondrent aussi
dans le mme sens. Je citerai quelques titres: _la Mort_, _la Feuille
morte_, _le Dsenchantement_, _la Plainte_. Ce sont des rveries
vagues et vides dont on ne peut rien dtacher de saillant.

Avant Lamartine, il n'est sous la Restauration qu'un pote qui, dans
le mme ordre d'ides, soit digne d'tre signal. Je le range parmi
les disciples de la nouvelle cole, parce qu'tant, comme on l'a dit
un intermdiaire entre Millevoye et Lamartine, il est beaucoup plus
rapproch de ce dernier. Je veux parler de Charles Loyson.

Ds l'anne 1817, Loyson publie un recueil de posies o il se
reprsente comme arriv au terme de sa vie, et o il chante lui-mme
son hymne funbre. Une gravure place en tte de l'dition montre le
pote tendu sur sa couche, et maniant une lyre en prsence de deux
hommes et d'une femme assis  son chevet et vtus du plus pur costume
de la Restauration; au-dessous de ce frontispice on lit ce vers
emprunt au volume qu'il prcde.

    Placez, placez ma lyre en mes tremblantes mains.

En 1819, Loyson fait paratre un nouveau recueil. L encore, il suit
le cours de ses tristes penses. Il a des vers pour clbrer _le Lit
de mort_, et s'il chante aussi _le Retour  la vie_, combien ce retour
est phmre, et dj assombri par la pense d'une fin prochaine! On
lui doit aussi des articles insrs dans le journal _Le Lyce_, sur
les oeuvres de Millevoye et sur celles d'Andr Chnier. L'un de ces
articles se termine par la description d'un lieu qu'il rvait de
consacrer aux potes morts prmaturment, depuis Tibulle jusqu'
Millevoye. Chacun y devait tre l'objet d'un monument appropri  sa
mmoire; Jean Second, par exemple, aurait eu une tombe orne de deux
colombes et abrite sous un saule pleureur; Chatterton aurait repos
sur un rocher nu. Loyson n'indique pas le genre de spulture qu'il
prfrerait; mais les proccupations qu'il exprime au sujet de ses
devanciers semblent n'avoir t qu'un pressentiment du sort qui lui
tait rserv: il tait enlev par la maladie  vingt-neuf ans.

On sait que la socit parisienne montra d'abord peu d'engouement pour
la posie romantique, mme modre comme elle l'tait chez Loyson.
Lamartine eut seul la puissance de remuer profondment ce public
rebelle, et bientt aprs la France et l'Europe entire.




II

Lamartine.


Quelques personnes peuvent se rappeler encore l'effet que produisit
l'apparition des premires posies de Lamartine. Ceux dont les
souvenirs ne remontent pas si loin, savent, par la renomme avec
quelle admiration elles furent accueillies. Quel n'tait pas surtout
l'enthousiasme des privilgis auxquels il tait donn d'entendre le
pote lui-mme rciter ses vers. Un tmoin bien autoris, M.
Villemain, nous a laiss le tableau de ces bonnes fortunes. Rien
n'galait, dit-il, le tressaillement d'admiration, la flatterie
sincre dont il tait entour, lorsque le soir, dans un salon de cent
personnes, au milieu des plus gracieux visages et des plus clatantes
parures, dans l'intervalle des flicitations ou des allusions jetes
 quelques dputs prsents, sur leurs discours de la veille ou du
matin, lui bien jeune et reconnaissable entre tous, debout, la tte
incline avec grce, d'une voix mlodieuse que nul dbat n'avait
encore fatigue, rcitait _le Doute_, _l'Isolement_, _le Lac_, ces
premiers ns de son gnie, ces chants qu'on n'avait nulle part
entendus et que la langue franaise n'oubliera jamais. Il faut
renoncer  peindre le ravissement que tant de beaux vers, si bien
dits, excitaient dans une part de l'auditoire, la plus vive et la
moins distraite alors; mais tous taient presque galement mus.

Ces premiers ns du gnie, dont parle M. Villemain, eurent des frres
qui, bien que portant peut-tre dj quelques signes d'affaiblissement,
ne parurent point dgnrs. Aux premires _Mditations_ (1820) en
succdrent de nouvelles (1823) et plus tard, les _Harmonies potiques
et religieuses_ (1830). Dans ces trois oeuvres, rapproches par le
temps et par l'inspiration, plusieurs points intressent notre tude.

Chantre de la nature, Lamartine l'est aussi de la solitude. Sa
premire _Mditation_ a pour titre: _l'Isolement_; une autre, _la
Solitude_. On lit, dans les _Harmonies_, _la bndiction de Dieu dans
la Solitude_. Plus loin il clbre _la vie du Solitaire_. En mille
endroits, il vante les avantages de la retraite, le mpris de la
socit, de ses aspirations striles et de ses mesquines passions.
C'est dans le monde de la rverie, dans le monde idal qu'il tablit
son domaine.

Il ne s'y nourrit pas de penses riantes. Quel dcouragement! quelle
tristesse dans ces vers:

    Mon coeur lass de tout mme de l'esprance
    N'ira plus de ses voeux importuner le sort...
          Pourquoi gmis-tu sans cesse,
          O mon me, rponds-moi....
          Tristesse qui m'inondes,
          Coule donc de mes yeux....

En tte de l'une des _Harmonies_, on lit mme ces mots: _Novissima
verba_, ou _mon me est triste jusqu' la mort_.

La mort, tel est souvent le terme de ses rflexions. Elle lui apparat
au milieu des sductions de la vie ou des merveilles de la nature;
elle s'interpose entre le bonheur et lui. On dirait qu'il se sent
atteint dj par sa main glace. On le voit

          Prt  quitter l'horizon de la vie.
    Pleurant de ses longs jours l'espoir vanoui.

Ailleurs il s'crie:

    Mon horizon se borne, et mon oeil incertain
    Ose l'tendre  peine au-del d'une anne.

Il va plus loin, il se suppose mourant, il nous fait assister  son
agonie; bientt, dit-il, je vais avec la lyre des sraphins, guider
des cieux suspendus  ma voix. Enfin, dans _l'Hymne  la mort_, il
se reprsente comme ayant franchi le seuil de l'ternit et s'adresse
 sa dpouille mortelle dont il ne sent dj plus le poids.

N'allons pas croire cependant que le pote soit un dsespr. Quelque
triste qu'il se montre, il rencontre de douces consolations. Il a de
mystrieuses sympathies, il a mme de profonds amours. Lui qui fait
profession de mpriser hautement la gloire, les honneurs, les
richesses, lui qui ddaigne tous les prix de la vie, il est une
passion qu'il excepte de son indiffrence superbe, l'amour; il le
proclame dans les moments les plus solennels. Son seul grief contre ce
sentiment c'est qu'il n'est point ternel, et que ce n'est qu'un
songe que le bonheur qui doit finir. Ce n'est pas tout, au-dessus des
amours terrestres le pote sent en lui un autre amour plus pur, plus
vaste, l'amour de Dieu lui-mme. S'il connat le doute, il n'en fait
pas l'tat habituel de son me;  ct du dsespoir de l'homme qui
cherche  deviner l'nigme du monde et dont la raison se trouble
devant l'existence du mal, il place le secours de la foi. Il se fait
mme auprs d'un grand esprit sceptique l'aptre de la croyance; il
gourmande l'incrdulit de Byron. Dj trs prononce dans les
_Mditations_, cette disposition s'accuse plus nettement encore, leur
titre mme l'indique, dans les _Harmonies potiques et religieuses_.
L, ce ne sont plus seulement des dsirs qui s'lvent vers le ciel,
c'est un culte accompagn d'extases et d'une sorte de mysticisme.
L'auteur dclare lui-mme qu'il a voulu rpondre aux besoins religieux
de certaines mes. Et quand, dans son dernier chant du _Plerinage de
Childe Harold_ (1825), Lamartine reproduit par instants le scepticisme
de Byron, il a soin de faire remarquer que, tout en se conformant aux
opinions trop connues de son hros, il n'a point voulu blesser des
convictions pieuses qui sont les siennes. Aussi, en le recevant au
sein de l'acadmie franaise, M. Cuvier put-il dire au pote que,
tandis qu'on avait vu dans Byron l'Ange du Dsespoir le monde avait
salu en lui le Chantre de l'Esprance.

Mais si Lamartine n'est tomb dans aucun des excs de l'cole du
dsespoir, il a cependant consacr souvent sa posie  des sentiments
vagues, des aspirations mal dfinies,  je ne sais quel instinct de
rverie sans objet et de tristesse sans cause, et c'est par l surtout
qu'il s'emparait de l'me des lecteurs qui voyaient, avec
reconnaissance, leurs penses les plus secrtes prendre dans ses vers
une forme palpable d'une incomparable beaut. Passionn et religieux,
mais aussi parfois mlancolique, tel tait le pote. Qu'tait l'homme?

Pour l'tudier, les documents abondent, et ils manent de M. de
Lamartine lui-mme. Dans ce sicle o le got des rvlations
personnelles a pris tant de dveloppements, il est un de ceux qui ont
le plus donn l'exemple de cette faiblesse. Il est donc ais, grce 
lui, de rpondre  la question que je viens de poser. Au surplus,
est-il besoin de le dire? je ne rglerai pas aveuglment mes
apprciations sur les siennes et je m'efforcerai de le juger avec
impartialit.

Arriv au monde le 21 octobre 1792 (ce chiffre a son importance),
Alphonse de Lamartine appartenait  une famille ancienne. Sous la
Terreur, son pre fut conduit avec tous les siens en prison. De la
fentre d'une chambre qui faisait face au cachot, sa mre qui
l'allaitait le montrait de loin au prisonnier et dj il jouait un
rle,  son insu, dans ce lugubre drame.

Son enfance s'coula dans une demeure modeste, retraite de sa famille,
 laquelle la fin de la Terreur avait rendu son chef si menac. Dans
cette terre de Milly, qu'il a plus d'une fois clbre avec une
motion vraie, il jouissait avec bonheur de l'air pur de la libert.
Il aimait  faire au loin des excursions dans les montagnes. Il y
avait surtout dans les environs une grotte qui l'attirait. L'eau y
coulait avec un tintement sonore. L'eau, dit-il, est l'lment
triste. _Super flumina Babylonis sedimus et flevimus._ Pourquoi? C'est
que l'eau pleure avec tout le monde. Tous, enfants que nous sommes,
nous ne pouvons nous empcher d'en tre mus. Il portait dans les
distractions de son ge une gravit prcoce. S'il s'adonnait 
l'exercice du patinage, il y cherchait un sentiment de dlire
mlancolique. Il fallut cependant un jour s'arracher  cette douce
indpendance,  cette chre solitude, et s'en aller faire
l'apprentissage de la discipline dans une maison d'ducation de Lyon.
Mais il parat que cet essai fut au-dessus de ses forces. Il conut
pour cette prison une telle horreur, que les ides de suicide dont il
n'avait jamais entendu parler, vinrent l'assaillir et qu'il passa des
jours et des nuits  chercher par quels moyens il pourrait se
soustraire  une vie qu'il ne pouvait plus supporter. Grce  Dieu,
comme nagure Chateaubriand, il n'accomplit pas ce projet sinistre et
eut recours  une solution moins violente; il s'vada. Bientt
retrouv, il fut plac cette fois dans une maison religieuse, au
collge de Belley (1803).

A Belley, le jeune Lamartine nouait avec quelques-uns de ses
condisciples, srieux comme lui, des amitis que le temps ne devait
pas relcher; ce fut aussi l'poque o il prouva le plus vivement les
lans et les tendresses du sentiment religieux. Mais, en 1807, il
quittait son collge bien aim, pour une vie encore plus douce, la vie
de famille  la campagne. L, il reprend avec bonheur ses habitudes de
libert, de rverie et de contemplation. Ses lectures sont en rapport
avec ces habitudes et les fortifient. Dans la bibliothque paternelle,
il trouve un nombre restreint de volumes parmi lesquels figurent les
romans de Mme de Flahaut, de Mme de Stal, les crits de Jean-Jacques
Rousseau et _Paul et Virginie_, oeuvres brlantes qu'il dvore et qui
attisent en lui le foyer d'une sensibilit prte  clater. Pope le
frappe aussi fortement. Il avait lu dans ce pote trois strophes
mlancoliques qui laissrent dans son imagination et dans son coeur
des traces si durables que plus tard il en tira le sujet du _Pote
mourant_, qui fait partie du second volume des _Mditations_. Mais le
livre auquel il donne la part la plus importante dans la formation de
son gnie, c'est le _Recueil des posies ossianiques_. C'tait le
moment de leur plus grande faveur, et par un rare privilge elles
avaient conquis  la fois l'admiration discrte des coeurs solitaires
et le culte officiel qu' l'exemple du matre leur rendait le monde de
la cour et de l'arme. Le jeune Lamartine ne rsista pas  cet
ascendant. Je m'abmai, dit-il, dans cet ocan d'ombres, de sang, de
larmes, de frimas et d'images dont l'immensit, le demi-jour et la
tristesse correspondaient si bien  la mlancolie grandiose d'une me
de seize ans, qui ouvre ses premiers rayons sur l'infini. Dans son
enthousiasme pour les hros de cette sombre posie, il croyait vivre
de leur vie mme. Le caractre du pays qu'il habitait se prtait 
cette illusion. Il voulut un jour pousser l'assimilation jusqu' son
dernier terme, et essayer un amour ossianique. Mais le bruit de cette
aventure tant arriv aux oreilles de sa famille, on crut devoir
loigner Lamartine. Il inaugura ds lors une vie moins intrieure et
moins sdentaire, et se rendit en Italie o l'attendait l'pisode de
Graziella.

A son retour d'Italie, on voit Lamartine, tantt continuer  se
nourrir de posie et de rves, tantt se jeter avec ardeur dans la vie
relle, entrant  la chute de l'Empire dans la vie militaire, en
sortant pendant les Cent-Jours, puis y rentrant encore avec la seconde
Restauration, et s'affranchir enfin pour toujours des liens du service
par une retraite volontaire. Divers aveux nous font connatre quel
tait en ces temps son tat moral.

Il crivait un jour sur les pages d'un Tacite les lignes suivantes,
qu'il retrouva longtemps aprs et qu'il a conserves: J'entre
aujourd'hui dans ma vingt et unime anne, et je suis fatigu comme si
j'en avais vcu cent. Je ne croyais pas que ce ft une chose si
difficile que de vivre. Voyons, pourquoi est-ce si difficile? un
morceau de pain, une goutte d'eau y suffisent. Mes organes sont sains,
j'ai un ciel blouissant sur la tte, et cependant je n'ai plus aucune
passion ici-bas; mais le coeur n'est jamais si lourd que quand il est
vide. Pourquoi? c'est qu'il se remplit d'ennui. Oh! oui j'ai une
passion, la plus terrible, la plus pesante, la plus rongeuse de
toutes, l'ennui. Dans cette prostration de son me se dresse devant
lui le souvenir de Graziella, et press d'chapper  ce dsert de
l'indiffrence,  cette scheresse de la vie, il aurait voulu mourir
tout de suite pour retrouver son ombre. Sauf ce regret, et peut-tre
ce remords, qui se mle  son ennui, la note crite par Lamartine ne
rappelle-t-elle pas celles que traaient dans des moments de
dcouragement Andr Chnier, et celui qui devait tre Napolon Ier? et
ce rapprochement ne prouve-t-il pas que, malgr certaines diffrences
inhrentes  la diversit des situations et des personnes, l'esprit
humain prsente  certaines poques des aspects uniformes, et que les
mmes penses s'y revtent du mme langage?

Dans une autre circonstance et  propos d'un sjour qu'il avait fait
en Suisse pour viter de servir l'Empire aprs le retour de l'le
d'Elbe, il parle de la joie qu'il a gote dans la solitude ce
linceul volontaire de l'homme o il s'enveloppe pour mourir
voluptueusement  la terre. Ailleurs encore revenant sur ses
souvenirs de Milly il dit: La compression de ma vie morale dans cette
aridit et cet isolement, l'intensit de ma pense creusant sans cesse
en moi le vide de mon existence, les palpitations de mon coeur brlant
sans aliment rel et se rvoltant contre les dures privations d'air,
de lumire et d'amour dont j'tais altr, finirent par me mutiler,
par me consumer jusque dans mon corps, et par me donner des langueurs,
des spasmes, des abattements, des dgots de vivre, des envies de
mourir, que je pris pour des maladies du corps et qui n'taient que la
maladie de mon me.

Le livre de _Raphal_ nous prsente avec plus de dveloppements encore
l'analyse de cette maladie. Raphal est dvor par l'ennui, et
cependant il ne veut rien tenter pour sortir de son inaction, parce
que rien ne lui parat valoir son ambition. Il se drape dans sa
tristesse et dit adieu aux affections humaines, comme s'il avait perdu
sans retour la facult d'aimer. Il accuse les hommes d'injustice,
d'aveuglement, il se dit mconnu, mais au lieu de donner la preuve de
sa force, il s'enferme dans un paresseux isolement; il analyse les
mlancolies dont il est dvor, son dsir de mourir, son
dsenchantement de tout, enfin la langueur physique, rsultat de la
lassitude de l'me et qui sous des cheveux et sous des traits de
vingt-quatre ans cachait la prcoce snilit et le dtachement de la
terre d'un homme mr et fatigu de jours. Or, Raphal, on le sait,
c'est Lamartine presque en tout; et personne n'a t dupe de
l'artifice par lequel l'auteur feint d'avoir reu des mains d'un ami
mourant le manuscrit des _Pages de la vingtime anne_.

Cette amertume de coeur, ce prcoce dsenchantement quelles en taient
les causes? Les unes taient anciennes, les autres rcentes. Et
d'abord il tait n dans les plus mauvais jours de la Rvolution, au
milieu du deuil de sa famille. On s'tonne, a-t-il dit, que les
hommes dont la vie date de ces jours sinistres aient apport en
naissant, un got de tristesse et une empreinte de mlancolie dans le
gnie franais. Virgile, Cicron, Tibulle (?) Horace lui-mme (?) qui
imprimrent ce caractre au gnie Romain, n'taient-ils pas ns comme
nous, pendant les grandes guerres de Marius, de Sylla, de Csar? Que
l'on songe aux impressions de terreur ou de piti qui agitrent les
flancs des femmes romaines pendant qu'elles portaient ces hommes dans
leur sein! Que l'on songe au lait aigri de larmes, que je reus
moi-mme de ma mre, pendant que ma famille entire tait dans une
captivit qui ne s'ouvrait que par la mort; pendant que l'poux
qu'elle adorait tait sur les degrs de l'chafaud, et que captive
elle-mme dans sa maison dserte, des soldats froces piaient ses
regards pour lui faire un crime de sa tendresse et pour insulter  sa
douleur!

De plus, l'enfance de Lamartine s'tait coule solitaire, et son
adolescence s'tait alimente de la lecture de grands auteurs
mlancoliques franais ou trangers.

Ajoutez  cela que, pendant plusieurs annes,  l'ge o se produisent
d'ordinaire chez les jeunes gens les efforts srieux, et o se dcide
l'avenir, il n'avait, sauf quelques courts essais de carrire
militaire, tent aucune entreprise utile, ni fait aucun acte de
volont; et ce n'est pas impunment qu'un jeune homme s'abandonne  la
vie contemplative, ft-elle berce par les plus potiques rveries.
Enfin il avait travers une priode de dissipation dont il tait
sorti, dit-il, le coeur plein de cendres. Toutefois, cette priode
avait t courte et bientt il tait remont vers les hautes cmes de
l'idal et de l'amour. Ce fut prcisment  l'incident qui fait le
sujet du livre de _Raphal_ qu'il dt son salut. Ce fut la Julie de ce
livre, la mme qu'il a clbre, et, je pourrais dire, immortalise
dans les _Mditations_ sous le nom d'Elvire, qui lui apprit qu'il
avait encore le coeur capable d'une grande passion.

Pour le dire en passant, Julie, de son ct, tait malade d'esprit
aussi bien que de corps; quelque chose du souffle aride du sicle
avait pass sur elle et y avait fait mourir la foi. Elle approchait de
sa mort prmature sans espoir d'un autre avenir, et mme une fois
avec Raphal elle avait eu la tentation de devancer le terme de ses
jours, et le livre nous raconte cet essai de suicide  deux. Mais elle
aussi trouve sa rgnration dans l'amour et revient  la foi par la
passion. Quant  lui, je le rpte, cet amour marque la fin du mal
dont il souffrait, en mme temps que la fin de sa jeunesse.

Avec la maturit (1820), sa vie se transforme. Jusque-l dsoeuvre et
solitaire, elle devient active et mle au mouvement des affaires
publiques. Le bonheur du foyer, la gloire, tout lui sourit. Au milieu
de tous ces dons inattendus peut-il rester place  la tristesse? Elle
se montre encore chez lui, mais il semble que dj ce soit plus par
imitation que par une inspiration naturelle, ou qu'elle dcoule de la
plnitude mme de son bonheur et du sentiment de sa brivet.

Et maintenant si, dpassant l'poque de la publication des
_Mditations_ et des _Harmonies_, nous suivons leur auteur au del de
la Restauration, il nous apparat chaque jour moins adonn  la
rverie et, bien qu'on ait pu lui reprocher d'avoir introduit la
posie partout et mme dans la politique, profondment ml aux grands
vnements de notre histoire. Plus tard encore, quand il quitte la vie
publique, il puise dans de cruelles ncessits d'existence un nouveau
principe d'activit. Pendant toute cette phase de son dclin, sa
mlancolie s'vanouit; lui qui,  vingt ans, se croyait arriv au bout
de sa carrire et pleurait sur sa mort prochaine,  soixante ans ne
croyait plus avoir parcouru que la moiti de son existence et il le
disait ingnument. De ces deux illusions, la seconde tait la plus
noble puisqu'elle soutenait son courage et secondait son nergie. Mais
revenons au pote d'avant 1830. Si le mal du sicle ne l'a pas envahi
tout entier, il s'en faut qu'il l'ait tout entier pargn. De l ce
mlange de tristesse et d'enthousiasme, de dcouragement et de
consolations, dont les _Mditations_ et les _Harmonies_ ont livr au
monde sduit les merveilleux chos. Si dans cette oeuvre inattendue
tout n'est pas galement fortifiant, cependant, en se rappelant tant
de beaux vers dans lesquels Lamartine a consacr des penses leves
ou des sentiments gnreux, on est port envers lui  l'indulgence et
tent de lui appliquer ce qu'il a crit  propos des flaux de Dieu,
en disant:

          Qui sait si le gnie
    N'est pas une de ses vertus?




III

Sainte-Beuve.


Ce sont encore des posies que nous allons tudier, mais des posies
qui ne peuvent soutenir aucune comparaison avec celles de Lamartine,
et qui viennent, d'ailleurs, d'un crivain beaucoup moins connu comme
pote que comme prosateur, de M. Sainte-Beuve. Le grand critique dont
j'ai eu, dont j'aurai encore l'occasion de citer tant de mots justes,
de fines apprciations sur des hommes ou sur des oeuvres compris dans
cette tude, l'crivain habile qui a si bien pntr chez autrui les
replis cachs de la maladie du sicle, en a t atteint, lui aussi, et
peut-tre n'en parle-t-il avec tant de sagacit que pour l'avoir
personnellement prouve. Il s'en est guri, sans doute, et la
mobilit inhrente  son caractre ne lui permettait pas de rester
longtemps sous la mme influence, mais il avait commenc par la subir.
C'est pendant la Restauration, dans le volume intitul: _Vie, posies
et penses de Joseph Delorme_ (1829), et dans les posies qui ont pour
titre _les Consolations_ (1830) qu'il a donn le plus de signes de
cette affection.

L'ouvrage consacr  Joseph Delorme dbute par une vie du prtendu
auteur. Ce rcit, prend Joseph Delorme depuis sa naissance, qui eut
lieu vers le commencement du sicle, dans un bourg voisin d'Amiens,
jusqu' sa mort qui survint  Meudon et qui fut cause par une
phthisie pulmonaire complique  ce qu'on croit d'une affection du
coeur. lev au bruit des miracles de l'Empire, amoureux des
splendeurs militaires, combien de longues heures il passait  l'cart,
loin des jeux de son ge, le long d'un petit sentier, dans des
monologues imaginaires! A quatorze ans, il vient  Paris pour y
achever ses tudes. L, le got de la science l'emporte en lui sur le
got de la posie. Que faire d'une lyre en ces jours d'orage? La lyre
ft brise. La philosophie le sduit aussi. Abjurant les simples
croyances de son ducation chrtienne, il s'tait pris de l'impit
audacieuse du dernier sicle. C'est alors qu'il devient mdecin. Pour
se livrer plus librement  son art, et pour ne pas s'emprisonner dans
des affections trop troites, il rompt avec une jeune personne 
laquelle il pouvait esprer s'unir. Ce qu'il souffrit pendant deux
ou trois annes d'preuves continuelles et de luttes journalires avec
lui-mme nous est en partie rvl par le journal qu'il rdigeait
habituellement. On y apprend que sa sant s'tait assez profondment
altre et que ses facults sans expression avaient engendr  la
longue un malaise inexprimable. Il se promenait quelquefois  la
nuit tombante sur un boulevard extrieur prs duquel il demeurait.
Les protections qu'on lui offre, il les repousse comme des entreprises
sur son indpendance, comme des tentatives d'exploitation. Il crit
alors les lignes suivantes: Ce vendredi, 14 mars 1820. Dix heures et
demie du matin. Si l'on vous disait: il est un jeune homme,
heureusement dou par la nature et form par l'ducation; il a ce
qu'on appelle du talent, etc., etc. Et si l'on ajoutait: ce jeune
homme est le plus malheureux des tres! Depuis bien des jours, il se
demande s'il est une seule minute o l'un de ses gots ait t
satisfait, et il ne la trouve pas, etc., etc. Oh! qui ne le plaindrait
cet homme de vingt ans, etc., etc. Mais moi qui cris ceci, je me sens
dfaillir; mes yeux se voilent de larmes, et l'excs de mon malheur
m'te la force ncessaire pour achever de le dcrire... _Miserere!_
Enfin il reconquiert sa libert, mais incapable de rien poursuivre,
renonant  tout but, s'enveloppant de la pauvret comme d'un manteau,
il ne pense qu' vivre chaque jour en condamn de la veille qui doit
mourir le lendemain, et  se bercer de chants monotones pour endormir
la mort. Il ne sort plus de chez lui qu' la nuit close. L commence
son lent et profond suicide. Rien que des dfaillances et des
frnsies d'o s'chappaient de temps  autre des cris et des
soupirs. Il ne lit plus que les romans de la famille de _Werther_ et
de _Delphine_: _le peintre de Saltzbourg_, _Adolphe_, _Ren_,
_douard_, _Adle_, _Thrse Aubert_ et _Valrie_; _Senancour_,
_Lamartine_ et _Ballanche_; _Ossian_, _Cooper_ et _Kirke White_. Son
me n'offre plus dsormais qu'un inconcevable chaos, o de
monstrueuses imaginations, de fraches rminiscences, des fantaisies
criminelles, de grandes penses avortes, de sages prvoyances suivies
d'actions folles, des lans pieux aprs des blasphmes, jouent et
s'agitent confusment sur un fond de dsespoir. Un instant, ce
dsespoir semble supportable; Joseph jouit de quelques intervalles de
calme; les beauts de la nature, la socit de ses amis adoucissent un
peu ses chagrins; on le dirait presque gai; mais le mal a dj pouss
trop loin ses ravages, et Joseph succombe. Du reste, ses notes le
prouvent, si la maladie s'tait prolonge quelque temps, il en et
prcipit le dnouement. Compltons ce rcit en disant qu'ailleurs,
dans un article du _Globe_, du 4 novembre 1830, Sainte-Beuve nous
apprend que Joseph Delorme, si indiffrent en toutes choses, avait
conu une ardente hostilit contre le gouvernement de son pays, et
que, s'il avait vcu jusqu'en 1830, il aurait tout fait pour
contribuer  renverser le trne.

Tel est le triste personnage qui nous est prsent sous le nom de
Joseph Delorme. Les _OEuvres_ qu'on lui attribue sont en harmonie avec
le caractre qu'on lui donne. A ct de posies et de penses qui ne
redisent d'autres soucis que des soucis littraires ou artistiques, on
y rencontre plus d'une confidence sur la nature intime de leur auteur;
et le point qui s'en dtache le plus nettement, c'est l'impossibilit
pour lui d'aimer d'un amour vrai et profond, de se dvouer, de croire
 ce qu'il aime; c'est la bizarrerie qui lui fait voir le
dsenchantement au milieu de l'enthousiasme, et rver la rupture avant
la liaison. Oh! que l'amour est loin, s'crie-t-il! Mais pourquoi
cette paralysie du coeur? Est-ce la marque d'une fatalit
particulire? Est-ce le signe d'une nature tristement privilgie?
Non, c'est seulement la consquence d'une conduite assez vulgaire.
Joseph a poursuivi de vaines amours, et aujourd'hui il ne peut plus
vraiment aimer.

Personne n'ignore que, dans quelques parties de la vie de Joseph
Delorme, Sainte-Beuve ait voulu se mettre lui-mme en scne. En
imaginant de se produire sous ce nom et cette personnalit, il ne
faisait qu'obir au got d'un temps qui aimait les petites
supercheries, les innocents dguisements littraires. Plusieurs des
traits qu'il a prts  Joseph Delorme sont emprunts  sa propre
physionomie. M. de Lamartine, parlant de ce qu'tait Sainte-Beuve en
1829, le dcrit ainsi: un jeune homme ple, blond, frle, sensible
jusqu' la maladie, pote jusqu'aux larmes. Et il a t reproduit
sous cet aspect mlancolique par le pinceau de Chenavard, sur une
toile que plus tard il ne montrait qu' quelques rares amis, disant
pour expliquer ce mystre que: c'tait un peu trop Joseph Delorme.
Et puis, lui aussi avait tudi la mdecine, et il avait puis dans
ces travaux des habitudes d'analyse et, pour ainsi dire, de
dissection, qui, appliques  un autre ordre de choses le conduisaient
 faire sur lui-mme de l'anatomie morale. Ce qu'il avait encore de
commun avec Joseph Delorme c'tait une disposition  la rverie,  la
tristesse vague et sans cause. Sainte-Beuve, a dit M. Henri Fournier,
prouva sincrement les dsespoirs  la Werther et  l'Obermann qui
n'taient gure qu'une affectation et une mode chez les romantiques
bien portants et bien en chair de 1830. Il crivait  vingt ans  son
ami M. Loudire qui s'ennuyait et le lui avait dit: L'ennui ne doit
pas t'tonner: rsigne-toi  n'avoir ni jeunesse, ni pass, ni avenir;
je ne te dis pas de ne pas en souffrir, de ne pas en mourir mme  la
longue, mais je te dis de ne pas en enrager...... Je me souviens bien
que j'ai eu au collge, comme aujourd'hui, de terribles accs de
mlancolie et de dgot de tout. Plus tard, en 1839, il crivait  un
pote: J'ai besoin de ce qui console, mais je me fais moins
d'illusions que vous, et je ne cherche plus, par dsespoir de
trouver. Enfin, on l'a dit, il aimait chez autrui certaines
tristesses dans lesquelles il retrouvait une maladie qui avait t la
sienne. Ajoutons que Sainte-Beuve souffrait, comme Joseph Delorme,
d'un prcoce dsenchantement en amour, rsultant de ce qu'il avait
laiss trop souvent s'garer ses affections. Je n'en veux pas dire
davantage sur ce sujet dont on comprend la dlicatesse.

On voit donc que la nostalgie de Joseph Delorme n'tait pas trangre
 Sainte-Beuve. Toutefois entre l'auteur et la cration, les
diffrences taient encore nombreuses. Non seulement, comme le fait
remarquer M. d'Haussonville, au bout de leurs infortunes, la
ressemblance cesse: Joseph Delorme en meurt; Sainte-Beuve en gurit.
Mais encore, dans le livre, la note vraie est souvent force; les
chagrins sont grossis  plaisir, et, en maint endroit, on voit percer
le dsir de copier un modle plutt que de peindre d'aprs nature.
L'crivain s'est inspir de plusieurs types bien connus. Tantt, c'est
Ren tranant sa mlancolie le long des promenades dsertes; tantt
c'est Obermann cachant son impuissance morale dans une solitude
oisive. Le passage o il jette un cri de dtresse sur son malheur
n'est-il pas copi sur certaines lignes trouves dans les papiers de
Bonaparte, ou de celles crites par Chnier dans une taverne de
Londres? Enfin n'est-ce pas surtout Werther qui a fourni le ton
gnral de la vie du malheureux Joseph, et M. Guizot n'a-t-il pas eu
raison de qualifier celui-ci de Werther carabin et jacobin?

Ce ct volontairement exagr de la pseudo-biographie de Joseph
Delorme ne pouvait chapper  la malice de la critique. L'occasion
tait belle pour les classiques si malmens de prendre une revanche
sur leurs adversaires, et ce fut M. Jay, l'un des plus corrects
d'entre-eux, qui se chargea de ce soin. Dans un livre aujourd'hui peu
connu, intitul _La conversion d'un romantique; manuscrit de Jacques
Delorme_ (1830), M. Jay rtablissait la vrit sur Joseph Delorme
d'aprs des renseignements fournis par un prtendu frre de celui-ci.
Selon lui, Joseph, n dans une famille des plus humbles, aprs avoir
pass son enfance dans des conditions heureuses, mais ordinaires,
tait devenu mdecin. Mais un jour il s'tait mis en fantaisie qu'il
tait pote. Ds ce moment, il avait nglig ses devoirs pour faire
une rvolution en posie, et dtrner les membres de l'Acadmie
franaise, et les hommes de lettres du temps de l'Empire, qu'on devait
regarder comme des perruques. Nous vous donnerons, disait-il, de
l'incroyable, de l'affreux, du terrible, de l'extravagant, et s'il le
faut, le diable lui-mme remplacera votre vieux Apollon. Nous aurons
comme les Anglais notre cole satanique. Toutefois, et tout  coup,
il s'tait guri de sa folie, avait jet au feu ses anciennes idoles
et dsavou le recueil d'extravagances rimes et de penses ridicules
publi sous son nom, pour en revenir aux chefs-d'oeuvre de nos vieux
classiques, et  l'exercice srieux de sa profession. Loin de mourir
prmaturment, il avait constamment joui de la meilleure sant du
monde, aimant, dit-on,  bien dner et digrant toujours parfaitement.

Sans apprcier, au point de vue de la forme, le mrite de la raillerie
de M. Jay et tout en tant oblig de convenir que la rectification
n'tait pas moins fantaisiste que la biographie rectifie, on ne peut
contester la sagesse de la leon qu'elle renferme. Il est permis
plutt de la trouver incomplte. M. Jay ne s'est attaqu qu'aux
ridicules de Joseph Delorme; combien plus justement encore il aurait
pu s'lever, au nom de la morale, contre l'affaissement de son
caractre, contre son indiffrence et son inertie, et contre les
causes de cet tat!

On pourrait faire les mmes remarques  propos des _Consolations_
(1830); car le pote y exprime sur l'aridit prcoce de son coeur les
mmes plaintes dues au mmes motifs que dans les oeuvres de Joseph
Delorme. Seulement, dans le nouveau recueil on entrevoit une tendance
croissante  chercher dans la religion un moyen de relvement, un
instrument de rgnration morale. En effet,  cette poque,
Sainte-Beuve, dont la nature, comme l'a dit son rcent et intressant
biographe, tait  la fois amoureuse et mystique cherchait  se
rattacher aux ides religieuses, et, quoique plus tard il l'ait ni,
il est certain que le conflit qu'il dpeint entre les tendances
malsaines et les pieuses aspirations tait la fidle reprsentation de
ce qui se passait alors dans son me.

Sainte-Beuve ne s'en est pas tenu l. Dans un roman qui ne date plus
de la Restauration, mais du gouvernement qui l'a suivie, il a cru
pouvoir prendre pour sujet, non plus la mlancolie, mais l'une de ses
causes possibles. Il a pens qu'il y avait une utilit morale 
tudier tous les degrs par lesquels passe le dbauch, avant
d'arriver au fond de l'abme o ses plus nobles facults
s'engloutissent. C'est le but de _Volupt_ (1834). L'trange hros de
ce roman, quoiqu'on le donne comme naturellement faible et inquiet,
comme un fils de Ren, n'est frapp du mal dont il souffre, que pour
s'tre livr  de prcoces excs. Ces excs sont la cause encore plus
que l'effet de son caractre que Sainte-Beuve nous dcrit:
languissant, oisif, attachant, sec et priv, mystrieux et furtif,
rveur jusqu' la sensibilit, tendre jusqu' la mollesse, voluptueux
enfin.

Il me sera permis de m'tonner, malgr l'enseignement sens qu'il
contient, que ce livre de _Volupt_ ait fait, on l'affirme du moins,
une conversion, et d'estimer qu'une telle oeuvre tait plus dangereuse
qu'utile. Le sujet exigeait une touche plus rude et en mme temps plus
discrte. Mais je n'ai pas  faire l'examen de ce roman. La mlancolie
qui provient directement de la sensualit sort du cadre de notre
tude. C'est une maladie physique, plutt que morale, et qui relve
moins de la philosophie que de la pathologie.

Laissons donc _Volupt_, et son auteur mme qui, en dehors des deux
ouvrages dont j'ai parl plus haut, n'appartient plus au mal du
sicle.




IV

Le monde philosophique et religieux.

JOUFFROY.--G. FARCY.--LAMENNAIS.--LE P. LACORDAIRE.


Si maintenant, quittant la posie, nous interrogeons la pense
philosophique ou religieuse du temps, y trouvons-nous la srnit que
nous n'avons pas rencontre jusqu'ici? Qu'on en juge.

M. Jouffroy avait montr, tout enfant, une nature curieuse, rveuse
et recueillie. Ce sont les expressions dont s'est servi pour le
dfinir un autre philosophe, son ami le plus cher peut-tre, qui s'est
dvou  sa mmoire, et qui sait parfaitement inspirer l'intrt qu'il
prouve pour son sujet. M. Damiron ajoute que cette me d'lite tait
ds lors inquite de ces tourments de la pense dont plus tard,  sa
gloire sans doute, mais aussi trop souvent au prix de son repos, elle
fut si profondment agite et travaille. Jouffroy fut admis comme
lve  l'cole Normale,  vingt ans  peine (1816), et commena 
s'occuper de philosophie. Il nous apprend lui-mme qu'il avait t
accoutum  considrer l'avenir de l'homme et le soin de son me
comme la grande affaire de sa vie, et que pendant longtemps les
croyances du christianisme avaient pleinement rpondu  tous les
besoins et  toutes les inquitudes que de telles dispositions jettent
dans l'me. Mais, ajoute-t-il, dans le temps o j'tais n, il tait
impossible que ce bonheur ft durable, et le jour tait venu o, du
sein de ce paisible difice de la religion qui m'avait recueilli  ma
naissance, et  l'ombre duquel ma premire jeunesse s'tait coule,
j'avais entendu le vent du doute qui de toutes parts en battait les
murs et l'branlait jusque dans ses fondements. Il n'avait pu
rsister  la contagion de l'esprit d'examen et d'objection. Il tait
devenu sceptique. Cette mlancolique rvolution ne s'tait point
opre, dit-il, au grand jour de ma conscience, elle s'tait accomplie
sourdement par un travail involontaire dont je n'avais pas t
complice. Toutefois, la vie studieuse et solitaire de l'cole
fortifiant les dispositions mditatives de son esprit, il ne devait
pas tarder  se rendre un compte exact du vritable tat de ses
croyances.

Rien de plus poignant, on peut dire de plus dramatique, que le rcit
de cette rvlation; de cette nuit d'hiver dans une chambre troite et
nue de l'cole Normale,  la clart d'une lune  demi voile par les
nuages; de cette funeste nuit pendant laquelle fut dchir le voile
qui drobait  Jouffroy sa propre transformation. Ce moment fut
affreux, dit-il, et quand vers le matin, je me jetai puis sur mon
lit, il me sembla sentir ma premire vie, si riante et si pleine,
s'teindre, et derrire moi s'en ouvrir une autre, sombre et
dpeuple, o dsormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale
pense qui venait de m'y exiler et que j'tais tent de maudire. Les
jours qui suivirent cette dcouverte furent les plus tristes de ma
vie... Mon me ne pouvait s'accoutumer  un tat si peu fait pour la
faiblesse humaine; par des retours violents, elle cherchait  regagner
les rivages qu'elle avait perdus; elle retrouvait dans la cendre de
ses croyances passes des tincelles qui semblaient par intervalles
rallumer sa foi. Mais ces lueurs s'teignaient bientt. Quel lugubre
tableau! Quelles images sinistres! Ne croirait-on pas lire une page
arrache aux annales des naufrages clbres? Et les malheureux chous
sur une plage dserte taient-ils plus dsols que le philosophe jet
par la tempte de sa pense sur les bords arides de l'incrdulit?

Si, ajoute-t-il, en perdant la foi, j'avais perdu le souci des
questions qu'elle m'avait rsolues, ce violent tat n'aurait pas dur
longtemps, la fatigue m'aurait assoupi, et ma vie se serait endormie
comme tant d'autres, dans le scepticisme... Mais il sentait mieux que
jamais l'importance des problmes dont il n'avait plus la clef; et ce
fut l ce qui dcida de la direction de sa vie. Ne pouvant supporter
l'incertitude sur l'nigme de la destine humaine,  dfaut de la foi,
il fit appel  la raison, et rsolut de consacrer sa vie  rsoudre le
problme qui l'obsdait. Ce fut ainsi qu'il se voua  la philosophie.
Le mauvais tat de sa sant et la suppression, par suite du
licenciement de l'cole Normale, d'un cours qu'il y faisait, lui
permirent de s'y consacrer tout entier. Au bout de plusieurs annes de
patientes recherches, il affirmait qu'il voyait clairement la route 
suivre, pour retrouver la solution perdue du problme et qu'il avait
dj reform en lui bien des convictions qui lui avaient rendu, sinon
tout son premier bonheur, du moins le calme de l'esprit et le repos du
coeur. (_Mmoire sur l'organisation des sciences philosophiques_,
premire partie, 1836).

Cependant la priode de dtresse qu'il avait traverse, en 1816 et
dans les annes suivantes, avait-elle entirement pris fin? Une
priode de calme absolu s'tait-elle ouverte pour lui? Il l'affirme.
Mais un de ses auditeurs de la Sorbonne nous le montre sous un jour
bien diffrent. Hier, dit cet auditeur, qui n'est autre que M.
Ozanam, dans une lettre du 15 mars 1832, il confessait que les besoins
intellectuels sont immenses, que la science loin de les combler ne
sert qu' en faire voir toute l'tendue et conduit l'homme au
dsespoir, en lui montrant l'impossibilit d'arriver  la perfection.
Il confessait que les connaissances matrielles ne suffisent point 
notre esprit et qu'aprs les avoir puises, il prouvait un grand
vide et se trouvait invinciblement pouss  chercher des lumires
surnaturelles. Il ne se pouvait donc empcher de tourner un regard de
regret vers le joug qu'il avait bris. Et Ozanam ajoute: ils font
peine ces philosophes du rationalisme! Si tu les voyais au milieu de
leurs fantaisies, reconnatre  chaque instant leur faiblesse et
proclamer le dsespoir qui les ronge: _le dsespoir!_

Quand il se plaignait du vide de son me, Jouffroy pouvait, du moins,
se rendre cette justice que toute son existence tait celle d'un
vritable sage. On ne s'tonnera donc pas que la philosophie ait t
impuissante  protger contre les souffrances intimes, un de ses
adeptes qui n'avait pas, comme lui, la garantie d'une vie exempte
d'orages.

On connat assez peu aujourd'hui celui qui fut Georges Farcy. Comme
Jouffroy, et peu de temps aprs lui, il avait t lve  l'cole
Normale. Il s'tait ensuite retir prs de M. Cousin qui avait t son
matre et qui tait rest son ami, et il avait continu, sous cette
minente direction, des travaux auxquels ses aptitudes semblaient le
destiner. Trop indpendant pour l'Universit, il entreprit une
ducation particulire; puis il avait, en 1826, fait une excursion en
Italie o il avait rencontr Lamartine et crit quelques posies
philosophiques. L'anne suivante, il tait all en Angleterre et au
Brsil. Revenu en France aprs d'amres dceptions, il avait d se
contenter d'une place de professeur de philosophie, non pas, comme
Jouffroy, dans les premires chaires de l'tat, mais dans une modeste
institution de Fontenay-aux-Roses. Cette vie traverse par tant de
difficults, et dj mal ordonne par Farcy lui-mme, ne devait pas
compter de longs jours. Elle fut brusquement termine, prcisment 
la date qui clt la priode de la Restauration et par l'vnement mme
qui a mis fin  cette priode. Pendant l'une des journes de Juillet,
Georges Farcy sortit, avec un fusil, de l'htel de Nantes qu'il
habitait, et fut frapp mortellement d'un coup de feu  l'angle d'une
rue. Sa mort fut clbre comme celle d'un martyr de la libert. A
l'anniversaire de cet vnement tragique, M. Cousin pronona son loge
et dclara que rien ne pouvait lui ravir l'immortalit que lui avait
donne une heure d'une nergie divine. La postrit n'a pas ratifi
cette sentence, et Cousin a fait plus pour la mmoire de Farcy en lui
ddiant sa belle traduction des _Lois de Platon_, que le pays en
inscrivant son nom sur un monument parmi ceux des combattants de
juillet. Farcy laissait en mourant, outre une traduction partielle
des _lments de philosophie de l'esprit humain_ de Dugald Stewart,
des fragments de posies didactiques et de rflexions morales et
politiques. On en a compos un volume sous ce titre: _Farcy Reliqui_.

Quelques traits nous font bien apprcier son caractre. Dans son
voyage en Italie, quelles furent ses impressions? Ce qu'il aima
seulement de Rome, ce fut ce sublime silence de mort quand on en
approche; ce furent ces vastes plaines dsoles o plus rien ne se
laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de briques, ces
ruines au dedans et au dehors ce soleil d'aplomb sur des routes
poudreuses, ces villas svres et mlancoliques dans la noirceur de
leurs pins et de leurs cyprs. Au Brsil, au milieu d'une splendide
nature, il se sent envahi par une invincible mlancolie qu'il exprime
dans la pice intitule _Tristesse_. D'o vient, dit-il, que mon coeur
est prt  se briser? C'est que tout m'abandonne, le pass comme
l'avenir; c'est que je me rveille d'un songe dcevant de bonheur, et
que je retrouve en moi mes ennuis languissants et mes dlires vains.
A son retour d'Amrique, il manifeste contre la socit une aversion
profonde: La socit! s'crie-t-il; moi qui ne vaux rien que seul et
inconnu, moi qui n'aime et qui n'aimerai peut-tre plus jamais que la
solitude _et le sombre plaisir d'un coeur mlancolique_! Mais ce
n'est pas seulement le sort qu'il accuse; il fait ce triste aveu: Je
me plains de moi-mme qui ai dissip mon temps, dispers mes forces,
tu en moi la foi et l'amour. D'aprs Sainte-Beuve, Farcy tait une
nature timide, rserve, un peu sauvage, d'une ardeur inquite et
fatigue, se manifestant par des mouvements plutt que par des
rayons, capable au besoin de stocisme, mais ingale et maladive.
Lamartine a dit de lui quelque chose de semblable: C'tait une de ces
mes concentres, quoique errantes, qui dsesprent de trouver dans
les autres mes ce qu'elles rvent de perfection en elles-mmes. On en
fait, ajoute-t-il, un hros de Juillet, ce n'tait pas cela, c'tait
un hros de je ne sais quoi, un hros de l'ennui, du vide, de
l'inspiration maladive de l'me.

Tel tait cet infortun, professeur d'une philosophie qui le guidait
si mal, et qui lui assurait si peu de calme et de paix. Avec lui,
comme avec Jouffroy, quoique pour des causes diffrentes, la
mlancolie avait donc envahi ces retraites qui semblaient lui devoir
tre inaccessibles et dont le pote avait dit:

    Edita doctrin sapientm templa serena.

Mais il y avait plus, et la contagion avait pntr jusque dans le
monde religieux. Lamennais ne l'atteste que trop.

Quoi! peut-on dire, l'_Essai sur l'indiffrence en matire de
religion_ (1817-1824), est-il un des indices du mal moderne? N'a-t-il
pas eu prcisment pour but de donner  nos opinions flottantes une
base dsormais inbranlable? Ne se montre-t-il pas svre pour le
sicle? De quel ton parle-t-il de ce sicle o tout passe, o tout
s'en va, o la terre fuit sous nos pas? coutez-le: Le sicle le
plus malade n'est pas celui qui se passionne pour l'erreur, mais celui
qui nglige, qui ddaigne la vrit. Non, jamais rien de semblable ne
s'tait vu, n'aurait pu mme s'imaginer. Il a fallu de longs et
persvrants efforts, une lutte infatigable de l'homme contre sa
conscience et sa raison, pour parvenir enfin  cette brutale
insouciance. Contemplant avec un gal dgot la vrit et l'erreur, il
affecte de croire qu'on ne les saurait discerner, afin de les
confondre dans un commun mpris: dernier degr de dpravation
intellectuelle o il lui serait donn d'arriver. L'auteur s'attaque
mme directement  la mlancolie. Quand le coeur, dit-il, n'a point
au dehors un objet d'amour ou de terme de son action, il agit sur
lui-mme; et que produit-il? de vagues fantmes, comme l'esprit qui
est seul produit de chimriques abstractions. L'un se nourrit de
rves, l'autre de rveries; ou plutt ils essaient inutilement de s'en
nourrir. Dans sa solitude et dans ses dsirs, le coeur se tourmente
pour jouir de lui-mme. C'est l'amour de soi ou l'gosme  son plus
haut degr. Ce genre de dpravation, ce vice honteux du coeur,
l'affaiblit, l'puise et conduit  une espce particulire d'idiotisme
qu'on appelle la mlancolie.

Rien de plus juste en mme temps que de plus loquent. Cependant,
qu'on ne s'y trompe pas. En faisant la guerre  l'indiffrence et 
ses consquences funestes, Lamennais n'chappe pas au danger qu'il
prtend combattre. Et, avant tout, quel moyen emploie-t-il pour
assurer  l'homme le bienfait de la certitude? A l'aide de quel
flambeau veut-il nous guider dans la recherche qu'il se propose?
Arrire la raison humaine, instrument trop imparfait; selon lui, et
qui se brise entre nos mains dbiles! Sans doute,  ses yeux, la
crature n'est pas dnue de tout secours pour arriver au vrai. Si
l'homme, par ses seules ressources, est incapable de conqurir ce bien
inestimable, il le peut rencontrer dans l'ensemble des lumires
rpandues sur la surface du globe. En d'autres termes, si l'homme est
sujet  l'erreur, l'humanit est infaillible. Donc, les diffrentes
traditions, dont on recueille les vestiges  l'origine de toutes les
nations, constituent, dans ce qu'elles ont de commun entre elles, le
trsor de la vrit; et le christianisme tant la plus pure de ces
traditions, sa divinit est dmontre. Mais quelle est la valeur de
cette argumentation? Par quelle illusion de son imagination puissante
le philosophe a-t-il cru pouvoir tayer la foi par le scepticisme?
Comment n'a-t-il pas senti qu'en ruinant la raison individuelle, il
sapait du mme coup la raison universelle, puisque celle-ci ne se
compose, en dernire analyse, que de la runion des intelligences
particulires? Descartes, du moins, dans son doute mthodique, avait
eu le soin de mettre en rserve un principe inattaquable, que
l'observation lui faisait toucher au fond de sa conscience, et grce
auquel il pouvait reconstruire tous les autres lments de la vrit.
Mais prcipiter l'homme dans un abme et vouloir l'en tirer sans point
d'appui, c'est une entreprise vaine et dont tout le talent qu'on y met
ne peut dissimuler l'inanit. Hlas! la meilleure preuve de l'erreur
de ce procd est dans l'histoire de son auteur. Il n'a pas russi 
se convaincre lui-mme. Son intelligence ardente n'a pas tard 
substituer d'autres conceptions  la premire, et de chute en chute on
sait jusqu'o il est tomb.

Nous venons de voir Lamennais combattre l'indiffrence par un remde
illusoire; voyons-le maintenant victime de ce mal de la mlancolie
qu'il a si fortement stigmatis. Ds sa jeunesse, taciturne et
mfiant, il fuit le monde et recherche la solitude de sa sauvage
Bretagne. Il se passionne pour Rousseau, dont il semble avoir pris,
avec le got de la campagne et de la rverie, le style clatant et
large, et la dialectique si entranante, alors mme qu'elle s'gare.
Sa vocation religieuse ne se dcide pas sans de longues hsitations.
En 1812, lorsqu'il vient de recevoir les ordres mineurs, un prtre de
Saint-Sulpice lui crit: Je crains que vous ne vous livriez trop 
une certaine mlancolie qui vous dvore. Les vnements politiques
viennent aussi le troubler. Aux Cent-Jours, il croit prudent
d'migrer. Il se rend alors en Angleterre, o il a le bonheur de
rencontrer l'abb Caron, mais les conseils mme que lui adresse ce
prtre vnrable indiquent la persistance des souffrances de
Lamennais. Mon bon ami, lui crit-on, je suis bien inquiet de votre
sant qui nous est si chre, mais je le suis encore plus de l'tat de
votre me. Je ne saurais trop vous dire, mon cher fils: Paix,
confiance, abandon  la volont divine, douce assurance des secours du
ciel. Et quelques mois plus tard: Pourquoi cette vilaine mlancolie?
Est-ce que le bon chrtien n'est pas comme dans un festin continuel?
Est-ce que le simple souvenir de Dieu ne nous donne pas de la joie?
Exhortations perdues: cette humeur triste, que deux hommes verss dans
l'exprience des mes avaient dmle en Lamennais ds ses premires
annes, devait rsister  leurs efforts. Il resta toujours mobile et
tourment; oscillant sans cesse d'un ple  l'autre, il usa sa gloire
et sa vie dans de striles agitations. Quel que soit le jugement qu'on
porte sur lui on ne peut se dfendre d'un sentiment de piti, en
pensant que ses erreurs n'ont pas apport moins d'amertume  lui-mme
que de scandale aux autres.

Son illustre lve, le P. Lacordaire a aussi connu, quoiqu'avec moins
de violence, les troubles et les inquitudes de l'me. Avant d'tre le
grand Dominicain que l'on admire, il cherchait pniblement sa voie
(1822). Il tait malade, dit Sainte-Beuve, du mal du temps, du mal de
la jeunesse d'alors; il pleurait sans cesse comme Ren; il disait: Je
suis rassasi de tout sans avoir rien connu. Son nergie refoule
l'touffait. Ses ides taient celles du XVIIIe sicle; il tait
diste, mais avec une sorte de scepticisme, et un peu de cette
indiffrence dont Lamennais cherchait  combattre l'influence
mortelle. La solution chrtienne apparut un jour  son intelligence,
et, vers 1824, il entrait au sminaire de Saint-Sulpice. Mais s'il a
de bonne heure triomph de l'esprit du sicle dans ce qu'il avait de
malsain, n'en a-t-il pas cependant conserv quelque chose,
non-seulement dans cette forme potique et mme romantique qu'il a
donne  l'loquence chrtienne, mais encore dans cette sympathie
qu'il exprime pour certaines tendances de son temps? Dans la chaire de
Notre-Dame, parlant du sicle mme, il avouera que c'est un sicle
dont il a tout aim. Et ne pourrait-on pas voir, en mme temps qu'une
vue leve des choses humaines, une allusion  des impressions
intimes,  de vagues chagrins non effacs, dans ces lignes o le
langage de la charit s'empreint  demi d'une sensibilit profane:
Par la charit il n'y a pas de coeur o l'glise ne pt pntrer,
car le malheur est le roi d'ici-bas, et tt ou tard tout coeur est
atteint de son sceptre... Dsormais l'glise pouvait aller avec
confiance conqurir l'univers, car il y a des larmes dans tout
l'univers, et elles nous sont si naturelles qu'encore qu'elles
n'eussent pas de cause, elles couleraient sans cause par le seul
charme de cette indfinissable tristesse dont notre me est le puits
profond et mystrieux.

C'est par l que Lacordaire se trouvait en communion de sentiments
avec tant d'hommes de sa gnration, et c'est, avec son incontestable
talent, un des secrets de la sduction qu'il a exerce sur son poque.




V

Les Romanciers.

Mme DE RMUSAT.--Mme DE DURAS.--BEYLE.--Mlle HORTENSE ALLARD.


Du monde potique, philosophique et religieux, il faut descendre  un
monde plus pratique. Il faut consulter sur la vie ceux qui se sont plu
 en raconter les vicissitudes. Il faut aborder les romanciers.

Les premiers romans qui s'offrent ici  notre examen nous en
rappellent d'autres que nous avons analyss dans la partie prcdente
de ce travail, ceux de Mme de Flahaut et de Mme de Krudener. Empreints
comme ceux-ci de dlicatesse et de grce ils portent galement quelque
marque de l'esprit de leur temps; les uns et les autres ont t crits
par des femmes appartenant  la socit la plus leve; et ces femmes
prsentaient entre elles, par leur existence et leur caractre plus
d'une ressemblance.

Mme de Rmusat qui avait vu son pre prir sur l'chafaud
rvolutionnaire, qui avait travers les plus mauvais jours de la
Terreur sans quitter la France, a crit, en 1814, un roman intitul:
_Charles et Claire_ ou _la Flte_. Cet crit n'a jamais t publi; il
n'tait destin qu' un petit cercle d'amis. Mais Sainte-Beuve qui en
avait reu communication, nous en a donn l'analyse. On y voit un
jeune migr qui aime une jeune fille rfugie comme lui dans une
ville d'Allemagne, mais qui l'aime sans l'avoir jamais rencontre, et
qui ne l'entrevoit que pour s'en sparer  jamais; le hros est bien
de son temps; il lit Werther, sa tte et son style s'en ressentent.

Mme de Duras avait eu aussi  pleurer son pre, parmi les victimes de
la Rvolution. De la Martinique o elle avait d sjourner quelque
temps, elle tait passe en Angleterre, puis rentre en France au
Consulat. Sous la Restauration, son salon devint le point de runion
de bien des personnages qui ont laiss de vifs souvenirs;
Chateaubriand en tait le centre clatant. Ce fut pour ce public
d'lite que Mme de Duras crivit les romans d'_Ourika_ (1823) et
d'_douard_ (1825), auxquels il faut ajouter une nouvelle indite,
_Olivier_. Ce dernier ouvrage a pour sujet l'tat douloureux d'un
jeune homme qu'une cause mystrieuse, quelque disgrce secrte,
condamne  l'isolement. _douard_ et _Ourika_ qui ont t dans leur
temps trs rpandus, et qui sont encore gots des lecteurs
difficiles, nous prsentent une situation qui n'est pas sans analogie
avec celle d'_Olivier_. Analyser _douard_ marquerait bien peu de
got, a dit Sainte-Beuve. Il en aurait pu dire autant d'_Ourika_ qui,
de mme qu'_douard_, repose sur une ide dlicate, et se recommande
moins par l'action que par la finesse des sentiments. Je ne m'tendrai
donc ni sur _douard_ ni sur _Ourika_. Je dirai seulement que dans
tous les sujets choisis par Mme de Duras il est facile de dcouvrir
une pense unique qui sert de lien entre ses diffrents crits, et
cette pense c'est l'impossibilit d'tre heureux. L'infirmit
d'Olivier, la couleur d'Ourika, la naissance d'douard ne sont que des
preuves d'ordres divers  l'appui de cette proposition dsolante.

Une si triste philosophie venait chez Mme de Duras, des souvenirs de
la Rvolution qu'elle avait traverse, plus encore que d'un tat de
sant de bonne heure altr. Ces souvenirs apparaissent ouvertement
dans certains passages d'_Ourika_, et l'on sait que Mme de Duras
n'avait jamais pu se soustraire  l'influence des premires
impressions de sa vie. On entendait en elle comme l'cho d'une lutte
non encore termine avec le sentiment de grandes catastrophes en
arrire. Une de ses penses habituelles tait que pour ceux qui ont
subi jeunes la Terreur, le bel ge a t fltri, qu'il n'y pas eu de
jeunesse, et qu'ils porteront jusqu'au tombeau cette mlancolie
premire, ce mal qui date de la Terreur, mais, ajoute d'une faon trop
absolue M. Sainte-Beuve, qui sort de bien d'autres causes, qui s'est
transmis  toutes les gnrations venues plus tard. Ce mal de
Delphine, de Ren, elle l'avoue, elle le peint avec nuance, elle le
poursuit dans ses varits, elle tche de le gurir en Dieu.

Dieu fut, en effet, le dernier terme de ses aspirations. Elle accepta,
en esprit de sacrifice chrtien, des souffrances physiques devenues
presque intolrables, et des froissements intrieurs que le monde ne
lui avait point pargns; et des rflexions et prires qu'elle traait
peu de temps avant sa mort (1829) nous montrent qu'elle s'est teinte
au milieu des esprances les plus consolantes. C'est dans ces
sentiments qu'aprs avoir partag les mmes preuves, les mmes
impressions, les mmes souvenirs, se sont rencontres au bout de leur
courte existence Mme de Duras et Mme de Rmusat.

On a vu plus haut que l'un des exemples choisis par Mme de Duras pour
dmontrer l'impossibilit d'arriver au bonheur tait le mal secret et
inexplicable du jeune _Olivier_. La nouvelle qui portait ce nom, lue
en manuscrit dans son salon, avait vivement excit la curiosit. Les
commentaires s'taient donn carrire sur la nature du mal mystrieux
du hros. M. de Latouche, qui avait connu le mot de l'nigme, fit
paratre un _Olivier_ qui fut attribu  Mme de Duras. Henri Beyle
voulut faire aussi le sien. Il publia, en 1827, _Armance ou quelques
scnes d'un salon de Paris_. Dans ce roman, o il maltraite vivement
la haute socit du temps, dont il ne faisait pas partie, je ne
m'attacherai qu'au personnage d'Octave de Malivert, et je n'indiquerai
que pour faire ressortir son caractre les vnements auxquels il fut
ml.

Beaucoup d'esprit, une taille leve, des manires nobles, de grands
yeux noirs les plus beaux du monde, auraient marqu la place d'Octave
parmi les jeunes gens les plus distingus de la socit, si quelque
chose de sombre empreint dans ces yeux si doux n'et port  le
plaindre plus qu' l'aimer. Ils semblaient quelquefois regarder au
ciel et rflchir le bonheur qu'ils y voyaient. Un instant aprs on y
lisait les tourments de l'enfer. Il et fait sensation s'il et dsir
parler. Mais Octave ne disait rien; rien ne semblait lui causer ni
peine ni plaisir... Quelle que ft la cause de sa profonde mlancolie,
Octave semblait misanthrope avant l'ge... Des mdecins, gens
d'esprit, dirent  Mme de Malivert inquite, que son fils n'avait
d'autre maladie que cette sorte de tristesse mcontente et jugeante
qui caractrise les jeunes gens de son poque et de son rang. Dans
son htel opulent, prs de son pre qu'il respecte et de sa mre
qu'il chrit, Octave s'ennuie. Il se plonge dans les livres et dans la
rverie. Il pense un instant  consacrer sa vie  Dieu; mais l'tude
de la philosophie le dtourne de ces ides. Il reste dans le monde et
n'y voyant que bassesse, alors qu'il ne rve que grandeur d'me, il le
prend en ddain. Par sa hauteur, il s'y fait des ennemis dont il se
soucie peu. Quelquefois mme il se laisse aller  des mouvements de
fureur. Il croit voir partout percer l'intrt personnel, et ne rpond
aux avances qu'il reoit que par l'ironie la plus amre. Dgot de
tout, il veut en finir avec la vie; mais le sentiment du devoir est
assez fort en lui pour le retenir. Cette victoire sur lui-mme lui
apporte un peu de calme. D'un autre ct, il s'est pris d'une
sympathie profonde pour une jeune fille qu'il voit chaque jour, dans
le salon d'une de ses parentes, mais par suite de malentendus
dplorables ou d'engagements imprudents, il ne peut s'unir  elle.
Pendant sa lutte contre ces difficults, Octave se rconcilie avec la
vie. Le monde lui semble moins hassable, et surtout moins occup de
lui nuire... Il redevient juste et mme indulgent, et il en arrive 
dserter ses raisonnements svres sur bien des choses. Cependant il
nourrit encore quelques ides excentriques et son mpris pour les
hommes n'est pas vaincu pour toujours. Enfin les obstacles qui
s'taient multiplis sont carts; il se marie avec Armance. Mais ce
mariage est condamn  un dnouement prompt et fatal. En effet,
Octave, avant d'pouser la femme qu'il adorait, avait rsolu de lui
confier un secret terrible; il lui avait dclar qu'il tait un
monstre, mais sans s'expliquer davantage, et il jugeait, de son devoir
de tout lui dire. Il allait le faire, quand une machination ourdie par
des parents, intresss  s'opposer au mariage projet, avait entrav
cette confession; mais il s'tait fait le serment de se tuer peu de
temps aprs son mariage pour ne pas enchaner Armance  un homme qu'il
jugeait indigne d'elle. Le mariage accompli, Octave se tient parole,
et sous prtexte d'aller se joindre aux dfenseurs de l'indpendance
hellnique, il quitte sa femme, et pendant la traverse, il
s'empoisonne, emportant dans la mort le secret qui pesait sur lui.

Ainsi aprs avoir vcu hors des voies communes Octave finit par un
acte inutilement coupable. Il n'a eu de bon dans sa vie morale que les
moments dus  un amour pur. Noble et grand, mais sans discernement, et
sans justice, il se sacrifie  une loi qu'il s'est impose peut-tre
sans cause, et en se sacrifiant il atteint des tres innocents et
chers. Un critique du temps, dans la _Revue des Deux-Mondes_, a dit
qu'Octave tait une caricature indchiffrable. Je reconnais qu'en
plusieurs points il est pour nous un problme, mais l'obscurit qui
plane sur sa nature entrait dans le plan de l'auteur, et rien ne
m'autorise  penser que ce type, tout en tant peut-tre exagr, ne
ft pas vrai  l'poque o Beyle le dessinait. En tout cas,
l'amertume d'Octave dpasse de beaucoup celle des personnages de Mme
de Duras, quoiqu'il doive  l'un d'eux son origine. Chez ceux-ci, la
tristesse nat d'une difficult trangre  celui qui la subit; le
hros de Beyle, au contraire, ajoute par les inquitudes de son
caractre aux malheurs de sa destine. Mais chez tous, la premire
donne est un fond de tristesse et de dsenchantement.

Ce mot de dsenchantement nous rappelle par contraste un roman qui a
pour titre le mot oppos, mais qui contient aussi, dans son dsordre
capricieux, plus d'une allusion  l'tat maladif dont je suis les
traces. Je veux parler des _Enchantements de Prudence_ publis sous le
pseudonyme de Mme de Saman, par Mlle Hortense Allard.

Cette femme, dont le nom a fait quelque bruit dans ces dernires
annes, et a t ml  des indiscrtions rtrospectives sur un grand
crivain, avait dj publi des lettres sur les ouvrages de Mme de
Stal, vers laquelle elle s'tait sentie vivement attire. Son nouveau
livre est une confession, du moins on peut le croire, car l'auteur n'a
pas cherch  s'idaliser ni  dissimuler aucune de ses impressions,
quelle qu'en ft la nature. Cette confession embrasse environ quarante
annes  partir de 1820. Le type qui s'en dgage est ardent, mais en
mme temps rveur et inquiet. Ce sont surtout les premiers souvenirs
de Prudence qui accusent ce ct mlancolique. Elle aime la solitude
de la campagne: J'allais dans le parc, dit-elle, m'enivrer du bruit
grandiose du feuillage perdu, de cette mlancolie secrte, de cette
tristesse loquente qui signale l'automne, dans la pompe de ses
inspirations et de ses rveries. Elle dcrit bien l'agitation de son
me passant d'une tristesse sans cause  une flicit que rien ne
motive: Un trouble, un tourment qui attaque la raison mme, le
dcouragement de la vie et de ce qui la fait aimer: ennui profond;
regret amer et douloureux; besoin de s'affliger et de rpandre des
larmes. Puis, tranquillit douce et parfaite, contentement passager.
Notons, entre plusieurs, un de ces jours pleins d'motions rapides,
qu'aucune cause apparente ne justifie et o les tats d'me les plus
diffrents se succdent avec une rapidit qui ferait douter de la
persistance de la personnalit, chez l'tre tmoin et sujet de ces
variations. C'est le lundi 30 juin 1822: Le matin, agitation et
souffrance insupportables; ensuite calme plein de douceurs; puis
tristesse profonde et ides douloureuses. Enfin  dner et le soir
vifs sentiments de plaisir et joie complte d'exister. Ce jour,
ajoute-t-elle, a t une vie entire. Cette mobilit maladive,
Prudence la porte dans sa vie relle, dans ses enchantements dont je
ne ferai pas l'histoire. Je dirai seulement qu'ils eurent pour premier
objet, ce qui tait bien fait pour lui plaire, un homme d'un gnie
sombre, en proie  mille impressions diverses, fatigu  l'avance de
ce qu'il avait le plus vivement dsir, et souffrant par l'imagination
des maux inous. Mme de Saman mle, d'ailleurs, aux sentiments les
plus profanes, les aspirations d'une vague religiosit.

Sous cette sensibilit drgle, sous cette inquitude d'une me qui
ne trouve pas de repos, je dcouvre une nouvelle victime du mal du
sicle. Elle l'a gagn sans doute, ce mal, dans son got pour des
crivains qui, en tant atteints eux-mmes, l'ont propag par leurs
crits. Je crois retrouver Jean-Jacques Rousseau en plus d'un endroit
des _Enchantements_. J'y retrouve surtout Senancour dont Mme de Saman
se rapproche encore plus par la libre allure de la pense et par la
forme quelquefois heureuse, mais plus souvent nglige, de son style.
Il y a donc peu d'originalit chez elle. Mais elle devait figurer ici,
ne ft-ce qu' titre de disciple.




VI

Les Artistes.

GRICAULT.--DELACROIX.


Ce n'est pas seulement dans les oeuvres littraires qu'on voit la
maladie du sicle ctoyer sur certains points l'histoire du
romantisme. Les arts,  leur tour, nous offrent le mme rapprochement.
Gricault, dont tout le monde connat la clbre toile du _Radeau de
la Mduse_ qui parut au salon de 1819, et qui fut l'occasion d'une
lutte ardente entre les classiques et les romantiques, Gricault a
demand au pote du dsespoir quelques sujets de croquis; il a su
rendre avec sa puissance habituelle les passions farouches de Conrad
et de Lara.

Au reste, la nature intime de ce grand peintre rpondait au caractre
de ses oeuvres. Un critique M. G. Planche nous a fait connatre que
l'amour trs-vif du plaisir s'alliait en lui  de frquents accs de
mlancolie. Par une sorte de pressentiment de l'accident qui devait
l'enlever dans la force de l'ge (1824), l'image de la mort tenait une
grande place dans ses penses. Une lettre crite par le peintre
Charlet, lettre dont l'authenticit ne peut tre conteste, nous
apprend mme que Gricault a plus d'une fois song au suicide, et que
sans la vigilance de ses camarades, il est probable qu'il et accompli
son sinistre projet. Charlet raconte qu'il l'a sauv.

On trouve ainsi dans l'minent auteur du _Naufrage_ les deux faits que
nous avons dj si souvent observs, la tristesse et l'obsession du
suicide.

Sans partager des sentiments aussi violents, un autre peintre clbre,
Delacroix, fut aussi, sous la Restauration, le reprsentant de
l'alliance du romantisme et de la mlancolie. On remarque qu'il
choisit alors volontiers ses sujets dans les crits dont l'analyse a
dj fait partie de ce travail. Il dbute par le groupe de _Dante et
Virgile_ (1822), et il enveloppe le front de ces deux potes d'un
nuage de tristesse. Ensuite il aborde Goethe (1826) et personne n'a
mieux exprim que lui le caractre trange et douloureux de la
fantastique lgende de Faust. Il se mesure aussi avec Byron, (1829,
1835) et il reproduit avec sa fougue merveilleuse les types de ses
sombres hros. Plus tard (1839, 1843), quand il sera tent par
Shakespeare, il imprimera un cachet de dsolation  la srie de ses
dessins sur l'impntrable Hamlet, sur l'apparition lugubre de son
pre, sur la mort de l'infortune Ophlie? Qui ne se sentirait surtout
saisi d'motion en face de ce tableau o le jeune prince contemple le
crne d'Yorick d'un air indcis, qui tient le milieu entre les
apparences de la mditation philosophique et celles de la folie?
Toutes ces oeuvres se rapportaient  un mme ordre d'ides,  un mme
genre d'impressions qui dnotent bien quelle tait la tendance
habituelle de l'artiste, et qui forment un trait d'union entre ces
deux grands reprsentants de l'cole moderne, Gricault et Delacroix.




VII

Les Jeunes Gens.

J.-J. AMPRE ET SES AMIS.


En prsence du concert mlancolique que formaient alors la posie, la
philosophie, le roman, l'art enfin, quelle tait l'attitude de la
jeunesse de la Restauration?

J'ai dj parl en un autre endroit d'une composition de Ballanche
intitule: _le Vieillard et le jeune Homme_; elle date de cette
poque. L'auteur met en scne un jeune homme qui dsespre de son
sicle et ne sait o se prendre, et un vieillard qui cherche  relever
son courage, et  lui rendre la foi en l'avenir. Le vieillard
s'adresse au jeune homme en ces termes: Mon fils, vous portez dans
votre sein une secrte inquitude qui vous dvore... Eh quoi! vous
avez  peine quelques souvenirs fugitifs, et dj vous trouvez qu'ils
vous suffisent... Les livres seuls vous ont tout appris. Vous cherchez
la solitude comme l'infortun qui a essuy mille maux... Caractre
bien singulier de l'poque o nous sommes placs! Le jeune homme n'a
pas le temps de former des affections; il franchit sans l'apercevoir
le moment fugitif o elles devaient natre en lui: le sourire de la
beaut n'atteindra pas son coeur, n'enchantera pas son imagination...
Les plus hautes conceptions des sages qui pour y parvenir ont eu
besoin de vivre de longs jours sont devenues le lait des enfants... Je
veux essayer, mon fils, de gurir en vous une si triste maladie, tat
fcheux de l'me, qui intervertit les saisons de la vie, et place
l'hiver dans un printemps priv de fleurs.

Singulire interversion des rles! Bien souvent on avait vu en face
l'un de l'autre le jeune enthousiaste et le vieillard dsabus. Ici
les situations sont changes; c'est le vieillard plein encore
d'esprance qui rconforte le jeune homme dj dsenchant. Mais en
formulant ce contraste, Ballanche n'a pas cd au dsir de se livrer 
un piquant paradoxe, il a seulement constat un fait dont l'exprience
multipliait autour de lui les exemples. Il tait en cela d'accord avec
un autre observateur sagace.

Dans un morceau indit jusqu'en 1847, mais crit en 1817, sous ce
titre: _De la jeunesse_, M. de Rmusat traait des jeunes gens de
cette poque un portrait qu'il est intressant de rappeler. Aprs
avoir signal chez eux une tendance  se singulariser, le dgot du
train commun des choses, il s'arrte sur une figure qui lui parat
reproduire la physionomie de plusieurs de ses jeunes contemporains.

_Clon_ est n avec des facults qui donnaient de grandes esprances.
Il a reu une ducation leve. Mais non content de l'avenir auquel
ces avantages lui donnaient le droit d'aspirer, il se croit appel 
des destines suprieures, et se fait pour son usage un monde
imaginaire dans lequel il se complat. Il vient  aimer, et, sous ce
rapport, il parat se distinguer du jeune homme de Ballanche; mais
s'il n'est pas encore aussi glac que lui, combien il reste tide! Il
a bien le dsir de rendre sa situation dans le monde digne de l'objet
de son amour, mais pour y parvenir il ne tente rien de srieux, et
ajourne indfiniment toute entreprise. Il essaie enfin d'crire un
ouvrage, mais sans but prcis, sans volont arrte; aussi ne
tarde-t-il pas  l'abandonner. Cependant il ne se rsigne pas non plus
 entrer dans la voie vulgaire et  vivre comme tous les membres de la
socit. Il continua, dit M. de Rmusat, de se croire une exception,
malheur grave pour qui n'est pas une supriorit... Il fit sentir 
qui l'approchait un ddain que ne justifiait aucun succs brillant.
Son ton tait sec, son langage amer. Il se jouait de tous les
sentiments naturels, raillait toutes les croyances, prenait piti de
tous les scrupules, insultait  toutes les ides reues... Il semblait
dfier la malveillance qui rpondit  l'appel... Il s'endurcit par
souffrance et se desscha bientt par calcul. Il se disait dsespr;
en dfinitive, il s'ennuya... Il mourut jeune, mais cependant ayant
assez vcu pour dcevoir jusqu' la dernire esprance et tarir
d'avance jusqu'au dernier regret. Une telle destine n'est possible
que de nos jours.

Une dernire apprciation doit s'ajouter  ces jugements. Dans un
crit sur lequel je reviendrai en son lieu, Alfred de Musset, lui
aussi, a dcrit la gnration qui dbutait dans le monde avec la
Restauration. Il l'a dpeinte ardente, ple, rveuse, incrdule,
livre aux apptits matriels.--Qui osera jamais, s'crie-t-il,
raconter ce qui se passait alors dans les collges? Les hommes
doutaient de tout: les jeunes gens nirent tout; les potes chantaient
le dsespoir: les jeunes gens sortirent des collges avec le front
serein, le visage frais et vermeil et le blasphme  la bouche.
Enfin, selon lui, la jeunesse au lieu d'avoir l'enthousiasme du mal
n'avait que l'abngation du bien; au lieu du dsespoir,
l'insensibilit. Sans disputer sur certains dtails, il faut
reconnatre  l'opinion d'Alfred de Musset  l'gard de ses
contemporains quelque autorit.

Est-ce  dire qu' ct du type de jeunes gens dpeint par Ballanche,
Rmusat et Musset, il n'en existt pas d'autres? Ne sait-on pas, au
contraire, que beaucoup, loin de s'endormir dans une apathie strile,
se livraient avec ardeur  de laborieuses tudes, et se prparaient
noblement pour l'avenir; que plusieurs mme taient enflamms d'une
passion prcoce pour les choses politiques, manquant la classe,
a-t-on dit, le jour o l'on chassait Manuel, amoureux indiffremment
de Napolon et de la Rpublique, de Mme de Stal et de Mme Roland,
fous de Ren et des lettres de Mirabeau  Sophie, emportant sous le
bras Diderot  la classe de rhtorique et Branger  la classe de
philosophie? Sans doute; mais ces faits ne contredisent pas ceux qui
prcdent.

Le mal tait du reste, ici encore, ml de quelque affectation. Cette
dsillusion profonde, ce ddain amer, ce dsespoir superbe, cet
orgueilleux ennui, cette audace de ngation que montrait la jeunesse,
n'taient-ils pas imits de Chateaubriand, de Senancour, de Goethe et
surtout de Byron? Les livres vous ont tout appris, disait Ballanche;
et en effet, les sentiments dont je viens de parler taient trop
prcoces et trop outrs pour tre parfaitement sincres. Nous allons
les examiner de plus prs, dans quelques personnalits remarquables.

Un mot d'abord d'un homme qui plus tard est devenu un grand
publiciste, qui ne s'est jamais compltement guri d'un certain fonds
de tristesse et d'inquitude, mais qui alors tait particulirement
atteint de ce qu'on a appel le mal de la jeunesse. M. de Tocqueville
crivait, le 16 septembre 1823,  un ami, M. Eugne Stoffels: Mon
cher ami, tche de t'occuper fortement, chasse, danse, remue-toi;
enfin substitue, autant que possible, l'activit du corps  celle de
l'me. La premire peut fatiguer la machine, mais ne l'use jamais; la
seconde,  notre ge surtout, ne peut pas tre en action sans se
retourner sur elle-mme, et produire des maux qui, quoique sans cause
relle, n'en sont pas moins bien vifs. J'en sais, malheureusement,
quelque chose pour ma part.

J'arrive  d'autres noms qui ont eu aussi, avec plus ou moins d'clat,
leur clbrit.

En 1818, il y avait  Paris un petit cnacle d'amis, lis entre eux
par des tudes analogues et par des gots semblables. Ils sortaient du
collge, et ils entraient  peine dans le monde. Le premier d'entre
eux tait Jean-Jacques Ampre. Autour de lui se groupaient Jules
Bastide, Albert Stapfer, Alexis de Jussieu, Franck-Carr, et quelques
autres encore. Les circonstances ayant spar ces fidles amis, ils
avaient suppl  l'absence par les lettres. La correspondance
d'Ampre nous dvoile le coeur de ces jeunes gens.

Ampre, loign de son ami Bastide, lui crit en janvier 1820: Ah! il
y a des moments o il me semble, comme  Werther, que Dieu a dtourn
sa face de l'homme et l'a livr au malheur, sans secours, sans appui.
L'homme est ici-bas pour s'ennuyer et souffrir. Le 20 mai 1820, la
note est encore plus sombre. Mon cher Jules, la semaine dernire, le
sentiment de maldiction a t sur moi, autour de moi, en moi. Je dois
cela  Lord Byron; j'ai lu deux fois de suite le Manfred anglais.
Jamais, jamais de ma vie, lecture ne m'crasa comme celle-l. J'en
suis malade. Dimanche, j'ai t voir coucher le soleil sur la place de
l'esplanade: il tait menaant comme les feux de l'enfer. Je suis
entr dans l'glise, o les fidles en paix chantaient l'alleluia de
la rsurrection. Appuy contre une colonne, je les ai regards avec
ddain et envie. J'ai compris pourquoi la maldiction de Lord Byron
finissait par ces mots:

    L'univers tout entier sur ton coeur a pass:
    Que ce coeur dsormais soit aride et glac.

Le soir j'ai dn chez Edmond; il a fallu parler avec Mme Morel de
papiers peints et d'appartements. A neuf heures, je n'en pouvais plus;
j'tais dans un dsespoir amer et violent, les yeux ferms, la tte
penche en arrire, me dvorant moi-mme. Je laissai tomber quelques
mots de douleur et d'ironie aux consolations de la douce Lydia. Un
autre jour, il s'en prend  la philosophie et il veut rompre avec la
socit: Que je maudis, que j'excre la philosophie! C'est elle qui
m'a amen au dgot de toutes choses; je crois que je donnerai ma
dmission de la socit... Oui, il faut que je parte, je ne sais ce
qui m'arrte; mais o aller? Dans cette mme lettre du 1er juin 1820,
il avoue qu'il cde encore  la tentation des choses du monde, mais il
s'en accuse aussitt: Croirais-tu que ces jours-ci j'ai eu des
ambitions de gloire, des rves potiques! Pauvre fou!... J'ai mme
fait quelques vers; j'en ferai quelques autres dans ma vie, mais je ne
sais pas si je pourrai rien finir. Que m'importe! Deux jours aprs,
il raconte  son ami qu'il vient de subir une nouvelle crise: Mon
cher Jules, lundi je t'avais crit une lettre satanique, mais je la
dchire; cet accs de rage contre le destin a fait place  un ddain
profond de toute chose, de l'avenir et de moi-mme. Je veux partir.
Il part, en effet. De Vevay, il crit le 10 aot: Je relis _Werther_,
au fond duquel je n'avais jamais pntr, et deux volumes de
Lamennais; dans le second, il y a des passages absolument faits pour
nous. Dieu, que cet homme a le sentiment de la ruine! Enfin, dans une
lettre de Berne, du 20 septembre 1820, il crit ces lignes: Mon ami,
aie soin de toi. _Obermann_ nous crie: Serrez-vous, hommes simples
qui avez le sentiment de la beaut des choses naturelles. Nous tous
qui souffrons, aidons-nous.

Celui  qui s'adressaient ces confidences et ces exhortations tait
fait pour comprendre les unes et avait besoin des autres. Il souffrait
comme Ampre. Il lui crivait que la solitude n'tait pas bonne dans
leur commune situation; il n'attendait, d'ailleurs, de consolation
d'aucun ct; atteint dans sa sant, il envisageait la mort sans les
esprances sublimes qui l'adoucissent et qu'il eut cependant dsir
possder. Il faisait entendre des lamentations d'un caractre plus
philosophique que celles de son ami, mais d'une philosophie
tourmente. Que les jours et les nuits sont tristes! crivait-il...
Ah! pourquoi suis-je loin de vous? Seul, les fantmes m'assigent...
Ah! si aprs la mort nous devions nous retrouver un jour, combien je
serais tranquille! Mais non, toute affection sera brise, il faut se
contenter de cette misrable vie de la terre o l'on voit des rochers,
des nuages;... non, je ne comprendrai jamais que mon me qui possde
l'infini, puisse s'anantir. Je me perds dans ces mystres terribles!
(19 aot 1820).

Les autres membres du groupe d'Ampre n'taient pas moins blesss.
Aprs avoir dit  Bastide tu souffres autant que moi, Ampre ajoutait:
Et Franck! et Stapfer! Ce dernier, traducteur des oeuvres
dramatiques de Goethe, prononait des paroles amres que son ami nous
a rapportes: Albert me disait l'autre soir: il y aura toujours
quelque chose de sombre, de dsenchant au fond de notre existence
(Lettres de 1820 et 1821). Enfin, un autre jeune homme qui n'apparat
dans ce cercle qu'en 1822, mais qui appartenait comme Ampre  une
famille de savants et que cette circonstance devait rapprocher de lui,
s'y rattachait encore par des affinits de sentiments et de caractre.
C'tait Alexis de Jussieu. Il crivait  Ampre, en juin 1822: J'ai
l'esprit calme et repos par quelques heures de tristesse. J'ai
travaill tout le jour  mon tat, car j'ai un tat dans le monde.--Je
suis trs mlancolique; encore deux ans  peine, et je n'aurai mme
plus la prsomption de la jeunesse pour me faire rver une petite
renomme. Cette ide me dcourage. Et l'anne suivante, le 25
octobre, aprs avoir fait  son ami le rcit d'une passion
malheureuse, il ajoutait, non sans loquence: L'irrparable, le
pass, l'impossible, tout est ngation dans le monde. La vie n'est
qu'un long refus du bonheur, et nous autres, vils mendiants que nous
sommes, nous le demandons toujours.

Ces jeunes hommes, expression choisie du temprament moral alors si
rpandu, ressemblent assez, on le voit, aux portraits que j'ai cits
plus haut. Ils se prsentent seulement avec des traits moins
contracts, un sourire moins amer, un air plus aimable.

Avec plus de naturel? Je ne le prtends pas, et n'a-t-on pas dj
reconnu les influences avoues auxquelles obissaient ces jeunes
esprits? C'tait Werther, avec ses dclamations contre la socit;
c'taient les crations de Byron avec leur sombre ironie, leur froid
ddain et leurs prtentions sataniques; mais c'tait surtout Obermann,
avec ses habitudes rveuses, son got de la nature, ses vaines
aspirations et ses efforts vite dcourags. Tous et avec eux un autre
ami encore, nomm Sautelet, avaient conu, parat-il, pour Senancour
une admiration mystrieuse et concentre, qui ressemblait d'autant
plus  un culte, dit Sainte-Beuve, qu'elle tait le secret de
quelques-uns. Ce culte, d'ailleurs, ne s'exerait pas sans
opposition. M. Cousin,  qui ces jeunes gens taient galement
dvous, ne les approuvait pas, et ne leur cachait pas sa faon de
penser. Mais la chose est raconte de faon diffrente par
Sainte-Beuve et par Ampre lui-mme, et il faut entendre les deux
versions. M. Cousin, dit Sainte-Beuve, impatient peut-tre de ce
partage, et pour couper court  ce qui lui semblait un engouement,
leur avait dit un jour que l'auteur d'_Obermann_ avec sa mlancolie
strile ne pouvait tre qu'un mauvais coeur. Ce mot d'un matre et qui
lui tait chapp un peu  l'aventure tonna et troubla profondment
les adeptes, mais sans toutefois les dsenchanter. Voici le rcit
d'Ampre: Nous avons quitt Cousin  Lyon, il parat qu'Albert
(Stapfer) a eu avec lui en route une prise violente touchant
Senancour, Byron, Lamennais, qu'il appelle des polissons, des degrs
du nant, des gens qui ramassent de la boue et en font des petits tas,
et autres gentillesses philosophiques, dont il m'avait dj rpt une
partie; mais je n'ai pu m'empcher de lui rire au nez quand il m'a dit
 moi: M. Senancour, c'est une bte. Je crois plus volontiers 
l'authenticit de ce dernier mot, qui nous est rapport par un tmoin
direct et qui est bien conforme  la verve imptueuse de celui auquel
il est attribu. Au surplus, si l'un de ces jugements tait dur pour
le caractre de M. de Senancour, l'autre n'tait pas flatteur pour son
esprit, et tous deux devaient froisser grandement ses admirateurs.
Mais les deux narrations sont d'accord pour dire que leurs convictions
n'en furent nullement branles.

Cependant le mal chez ces jeunes gens ne devait pas avoir une longue
dure. Sa gurison prochaine se devine dans la correspondance
d'Ampre. On peut noter le moment o, fatigu de son rle de
dsespr, il laisse percer la pense qu'il ne refusera pas de se
laisser consoler. A propos de ce que disait son ami Albert, de ce
quelque chose de sombre et de dsenchant qu'on trouve au fond de
notre existence, il rpondait (10 novembre 1821): Je commence 
croire que toutes les joies n'en seront pas bannies... je pleurerai
l'idal impossible, sans mconnatre les biens rels; et l'anne
suivante (juin 1822), il crit de Vanteuil  Mme Rcamier: Je ne me
plais pas dans la scheresse; je ne demande pas mieux que d'tre
heureux. Bientt aprs, il reprend sur lui assez d'empire pour
composer, du souvenir de ses exaltations juvniles ml  des tableaux
Teutoniques et Scandinaves, une nouvelle, intitule _Christian_ ou
_l'Anne romaine_. Chacun sait, du reste, qu'il a pleinement russi 
dompter ses dcouragements imaginaires, et que, dans le cours d'une
existence trop borne mais bien remplie, il a prodigu des trsors
d'ardeur curieuse, de laborieuse activit et d'affection passionne,
qui ont attest en lui, mme aprs l'ge normal, cette jeunesse
d'esprit et de coeur qu'il se dfendait d'avoir en sa vraie saison.

La plupart de ses amis ont donn  leur tour le spectacle d'une
transformation non moins profonde. J'ignore ce que sont devenus
Stapfer et Sautelet, mais Bastide, Franck-Carr et Jussieu sont entrs
dans la vie pratique. La Rvolution de 1830 leur a ouvert diverses
voies, et ils n'ont plus parl de leurs souffrances. J'imagine que
plus d'un de leurs semblables moins connus a suivi la mme marche, et
n'a pas tard  dpouiller sa premire forme. Aussi serait-on tent de
dire aprs tout: douce tristesse encore que celle de ces jeunes gens;
mlancolie d'imagination qui semble une sorte de coquetterie 
l'adresse du bonheur qui les attendait, mais qui le plus souvent ne
les a pas empchs  une certaine heure de jouir de la vie, et qui
n'a servi peut-tre qu' en rehausser le prix  leurs yeux.

Quoi qu'il en soit, et tout au moins en apparence, la jeunesse ne
faisait pas exception  l'tat maladif trs commun parmi nous pendant
la Restauration et qu'on va retrouver encore hors de la France.




VIII

Les trangers.

ITALIE.--ALLEMAGNE.--ANGLETERRE.--RUSSIE.


En effet, le mouvement que nous avons suivi dj  l'tranger jusqu'en
1815 ne s'tait pas ralenti aprs cette date. Il prsentait mme cette
particularit remarquable qu'il se faisait surtout sentir chez une
nation, l'Italie, peu dispose, par son caractre national  s'y
prter, et chez laquelle nous n'en avons encore rencontr qu'un seul
exemple.

C'est une figure importante au point de vue o nous nous plaons que
celle de Leopardi. On s'accorde  voir en lui le crateur du
pessimisme dans sa forme moderne. C'est lui qui a inaugur la thorie,
devenue depuis clbre, des trois stades de l'illusion, l'illusion du
bonheur parfait, l'illusion de l'ternit bienheureuse, l'illusion de
la transformation du monde par le progrs de la science. Il n'aurait
cependant pas des titres suffisants  notre attention dans une tude
qui n'a pas pour objet direct le pessimisme philosophique, s'il
n'avait fait qu'exposer la thorie de _l'Infelicit_. Mais on voit si
bien qu'il ne fait qu'un avec son systme, et qu'il n'a pas su se
faire, comme d'autres, une rserve secrte de bonheur, qu'on ne doit
pas hsiter  le ranger non seulement parmi les pessimistes, mais
aussi parmi les mlancoliques. Et pouvait-il ne pas l'tre? En vain,
lui-mme affirme que ce n'est pas dans des chagrins intimes qu'il a
puis ses ides dsespres; il n'est pas possible que le sentiment de
sa disgrce physique, le dlabrement de sa sant ruine de bonne heure
par un travail excessif, les douleurs de son patriotisme bless par
l'oppression de l'Italie, les peines d'un amour malheureux, n'aient
pas contribu  assombrir sa pense. Mais supposons, je le veux bien,
cette disposition inne en lui.

En tout cas, quel sentiment d'amertume rellement prouve dans ces
lignes du dialogue de Tristan et de son ami: Je me garde bien de rire
des desseins et des espoirs des hommes de mon temps; je leur dsire,
de toute mon me, le meilleur succs possible; mais je ne les envie ni
eux, ni nos descendants, ni ceux qui ont  vivre longuement. En
d'autres temps, j'ai envi les fous et les sots, et ceux qui ont une
grande opinion d'eux-mmes, et j'aurais volontiers chang avec
n'importe qui d'entre eux; aujourd'hui, je n'aime plus ni les fous, ni
les sages, ni les grands, ni les petits, ni les faibles, ni les
puissants: j'envie les morts, et ce n'est qu'avec les morts que je
changerais! La suprme esprance de Leopardi est le nant. Bien des
crivains ont parl de l'ennui d'exister, de la fatigue de vivre; lui,
il a trouv un mot qui les dpasse: _la Gentilezza del morir_. En
maint endroit, sa correspondance rvle les angoisses de sa pense. Il
en est de mme de sa posie. On a surtout retenu de lui une pice qui
a pour titre _l'Amour et la Mort_. On y lit ces vers que je cite dans
la traduction qu'en a donne Sainte-Beuve:

    Et toi, qu'enfant dj j'honorais si prsente,
    Belle mort, ici-bas seule compatissante
    A mes tristes ennuis, si jamais je tentai
    Aux vulgaires efforts d'arracher ta beaut
    Et de venger l'clat de ta pleur divine,
    Ne tarde plus, descends, et que ton front s'incline
    En faveur de ces voeux trop inaccoutums.
    Je souffre et je suis las; endors mes yeux calms,
    Souveraine du temps.

De telles inspirations justifient le surnom de sombre amant de la
mort que Musset dcerna plus tard au pauvre Leopardi et les vers
qu'il lui a consacrs.

Comme philosophe Leopardi avait,  son insu, en Allemagne, un disciple
qui, ainsi qu'il arrive parfois, devait dpasser son matre.
Schopenhauer connaissait les posies de Leopardi quand il composa son
_Trait du monde comme volont et comme reprsentation_. Les vues de
Leopardi sur le monde sont le point de dpart de celles de
Schopenhauer; mais celui-ci leur donne une forme savante et tablit
l'impossibilit du bonheur par des raisonnements. Tout, dit-il, dans
l'homme aboutit  la volont; le dsir lui-mme est une volont; or le
dsir est une souffrance; mais la satisfaction du dsir est la fin de
la volont, et la fin de la volont, c'est la mort; donc le bonheur
n'est pas ralisable;  la diffrence de la douleur qui est positive,
le bonheur est ngatif, et le non-tre est prfrable  l'tre, ce
qu'il fallait dmontrer. Mais si Schopenhauer a donn  la doctrine de
Leopardi des dveloppements inattendus, il est rest bien au-dessous
de lui dans l'expression de la tristesse. Il n'a pas mis dans son
oeuvre l'accent personnel et convaincu qu'on observe dans celle du
grand pote italien, et sa biographie nous apprend qu'il tait loin de
porter dans la vie les sombres ides auxquelles aboutit sa doctrine.
Il n'appartient donc qu'indirectement  la maladie du sicle.

Du reste,  l'poque de sa publication, son livre produisit peu
d'effet, mme sur ses compatriotes. L'heure du pessimisme abstrait
n'avait pas encore sonn pour eux. Ils s'en tenaient au pessimisme
individuel. Ils restaient vous au culte de Goethe et _Werther_
poursuivait parmi eux ses ravages. Au nombre des suicides les plus
retentissants inspirs alors par cette oeuvre funeste, il faut placer
celui de Charlotte Stieglitz. Femme d'un pote dou de plus
d'amour-propre que de talent, et voyant l'imagination potique languir
en lui, cette malheureuse chercha  la ranimer par un grand coup, et
ne trouva rien de mieux que de se donner la mort, sacrifice qui serait
hroque s'il n'tait criminel, et qui dcouvre bien la profondeur du
mal dont souffrait ce monde de gens de lettres, vaniteux, puis,
livr  des besoins artificiels, et dpourvu de rgle et de principes!

De son ct, l'Angleterre continuait  suivre les mmes errements. Le
dsespoir de Byron y tait toujours un objet d'mulation et d'envie.
Certaines gens ne se lassaient pas de mettre leur gloire  paratre
profondment tristes. Chateaubriand qui a pu observer, pendant qu'il
reprsentait la France en Angleterre, cette singulire manie, nous en
a laiss le tableau suivant: En 1822, dit-il, le fashionable devait
offrir au premier coup d'oeil un homme malheureux et malade; il devait
avoir quelque chose de nglig dans sa personne, les ongles longs, la
barbe non pas entire, non pas rase, mais grandie un moment par
surprise, par oubli, par les proccupations du dsespoir; mche de
cheveux au vent, regard profond, sublime, gar et fatal; lvres
contractes en ddain de l'espce humaine; coeur ennuy, byronien,
noy dans le dgot et le mystre de l'tre. L'auteur de _Ren_
avait-il bien le droit de railler ainsi les disciples de Byron?
N'tait-il pas lui-mme le pre d'une famille de jeunes dsesprs, et
le fashionable de 1822 ne rappelle-t-il pas un portrait clbre qui
nous montre prcisment le vicomte de Chateaubriand la main sur la
poitrine, l'oeil sombre, le front soucieux et les cheveux jets au
vent? Il est vrai que, d'un ct, il y avait le gnie et
l'originalit, de l'autre, seulement l'imitation purile. Toujours
est-il que l'Anglais mlancolique dont nous parle Chateaubriand est
peint d'aprs nature et porte bien sa date.

En mme temps, une nouvelle puissance entrait dans ce qu'on pouvait
appeler la confdration europenne de la mlancolie. La Russie, en y
prenant rang, agissait d'abord, en quelque sorte, comme allie de la
France. Sans aller, comme l'a fait le comte Labinski, sous le nom de
Jean Polonius, dans des posies, d'ailleurs assez dpourvues de
caractre, jusqu' lui emprunter son idime mme, le comte Kamorinski
s'inspirait de son gnie nouveau, surtout des mditations de
Lamartine. Cette importance donne aux oeuvres intellectuelles de
notre pays mrite d'autant plus d'tre remarque que, jusqu' prsent,
j'ai eu  signaler bien plutt l'influence de l'tranger sur la
France. Notons donc un fait qui peut tre flatteur pour notre orgueil
national.

Toutefois, d'autres encore que nous pouvaient revendiquer un honneur
semblable. L'Angleterre et, dans une certaine mesure, l'Allemagne ont
eu  ce moment sur la Russie leur part d'influence. Pouchkine a t
appel le Byron russe. Marlinski avait aussi du Byron dans le sang.
Les deux potes russes que je viens de nommer ont exerc sur la
jeunesse de leur temps une action profonde, le dernier surtout. Les
hros  la Marlinski, a dit M. Tourguneff, se rencontraient  chaque
pas, surtout en province, et en particulier dans l'arme et dans
l'artillerie; ils parlaient et correspondaient dans sa langue; ils
gardaient dans le monde un air sombre, renferm, l'orage dans l'me et
le feu dans le sang, comme le lieutenant Belozor de la frgate
Naddja. Ils dvoraient les coeurs des femmes; c'est  eux que
s'adressait la dnomination de fatal. Ce type s'est conserv
longtemps, et il est reproduit dans un roman de Lermontoff. Que de
choses, dit encore M. Tourguneff, ne trouve-t-on pas dans ce type? le
byronisme, le romantisme, les souvenirs de la Rvolution franaise,
des dcembristes, et l'adoration de Napolon; la foi au destin,  une
toile,  la force du caractre, de la pose et de la phrase; et
l'angoisse du vide, les inquitantes fluctuations d'un troit
amour-propre, en mme temps que l'audace et la force agissante,
etc...

En passant  la Pologne, et ce n'est pas hlas! sortir de la Russie,
nous rencontrons encore un pote, qu'on a nomm le Byron polonais.
Mais cette qualification est trop exclusive, car, dans son pome des
_Dziady_ (anctres), Mickiewicz procde autant de Faust que de
Manfred. Enfin, allant toujours plus loin et remontant jusqu'aux
rgions glaces de l'Islande, nous y trouvons encore quelque trace du
mouvement romantique dans ce qu'il avait de favorable aux tendances
mlancoliques. Un pote trs apprci dans son pays, M. Thorarensen,
rappelle par ses tendances nos potes del Restauration, et l'on a
dfini sa posie la voix d'une me rveuse et aimante, qui a souvent
caress maint prestige et pleur mainte dception.

Du reste, ses oeuvres sont, dans la littrature trangre, le dernier
des documents que j'avais  mentionner ici, entre 1815 et 1830, et
nous pouvons maintenant jeter un regard sur l'ensemble de l'poque
comprise entre ces deux dates, soit en France, soit au dehors.




IX

Caractre et causes du mal du sicle de 1815  1830.


De 1789  1815, le mal que j'tudie avait souvent prsent une
intensit profonde, une sorte de fougue et de vhmence; il clatait
en amres explosions, en violentes manifestations; il n'acceptait
gure le remde des consolations religieuses, et ne reculait pas
devant la pense du suicide.

Pendant l'poque suivante, la mlancolie perd quelque peu son aspect
farouche; sans cesser de faire entendre une voix plaintive, elle prend
d'ordinaire un accent plus attendri et plus doux; rarement elle a
recours aux actes de dsespoir; elle s'empreint assez facilement d'un
sentiment religieux sans doute bien flottant, sujet  beaucoup de
dfaillances et d'angoisses, mais cependant rel. Cet tat diffrait
donc par son caractre de celui qui l'avait prcd. Il en diffrait
aussi par ses causes.

Nous avons vu que, dans notre pays, pendant le cours de la Rvolution
et de l'Empire, et en faisant abstraction de certains cas
particuliers, la mlancolie provenait, en partie, de l'influence de
Jean-Jacques Rousseau et de Goethe, mais surtout des impressions
douloureuses rsultant des vnements publics, de la dispersion de la
socit franaise, et des consquences de l'exil sur l'esprit et
l'ducation littraire de beaucoup de membres de cette socit. Et
nous avons pu constater que, pendant la dure de ces deux rgimes, les
mlancoliques avaient t presque tous hostiles aux gouvernements que
la France avait subis.

Sous la Restauration, les circonstances ont chang. L'influence de
Jean-Jacques Rousseau s'est affaiblie chez nous en s'loignant. Celle
de Goethe a subi le mme sort; le culte de Werther s'est trouv
relgu au fond de l'me de quelques fidles discrets. La socit
avait cess d'tre battue par les orages; elle s'tait reconstitue
sous les auspices d'un gouvernement rparateur, et elle jouissait de
cette re nouvelle de scurit.

Toutefois, les anciennes causes de tristesse n'avaient pas entirement
disparu. L'esprit de doute que le XVIIIe sicle avait dchan n'tait
pas assoupi: Jouffroy et d'autres en sont tmoins. Puis, le
contre-coup des calamits qui avaient, aux dbuts de ce sicle,
dsol notre patrie, s'y faisait encore sentir. Mme de Rmusat et Mme
de Duras en portrent toujours le cruel souvenir; quant aux plus
jeunes, ils en avaient reu l'impression indirecte et en quelque sorte
inconsciente de ceux dont ils tenaient le jour. On a lu plus haut  ce
sujet l'opinion de Lamartine qui attribue  cette communication intime
et mystrieuse, la tristesse des hommes dont la vie date de ces jours
funestes. Du reste, en pourrait-il tre autrement? Mme Le Brun
rapporte dans ses _Souvenirs_ que, pendant la Terreur, les femmes
grosses qu'elle rencontrait lui faisaient peine, que la plupart
avaient la jaunisse de frayeur; et elle ajoute: J'ai remarqu, au
reste, que la gnration ne pendant la Rvolution est, en gnral,
beaucoup moins robuste que la prcdente: que d'enfants, en effet, 
cette triste poque, ont d natre faibles et souffrants!
Chateaubriand confirme ces apprciations quand il parle de cette
jeunesse sur laquelle des malheurs qu'elle n'a pas connus ont
nanmoins rpandu une ombre et quelque chose de grave. Ajoutons qu'
l'ge mme o l'avenir se dcide d'ordinaire, et dans les annes les
mieux faites pour l'activit, les vnements ont pu imposer 
plusieurs, comme il est arriv pour Lamartine, une oisivet
dangereuse.

En outre, on l'a vu presque chez tous, la littrature trangre
n'avait pas perdu toute son influence en France. Sans doute, les
Franais n'taient plus conduits par l'migration ou l'exil  chercher
des inspirations au dehors. Mais, par un singulier renversement des
choses, ce fut l'esprit tranger qui s'introduisit directement en
France. A la chute de l'Empire, beaucoup de Franais, en rentrant dans
leur patrie, y rapportaient des souvenirs recueillis, des gots
contracts chez les nations qui leur avaient donn asile. Chose plus
triste, et qui pourrait l'oublier? l'tranger lui-mme envahit alors
le sol franais. A la suite des armes, un grand nombre d'Allemands et
d'Anglais distingus dans leur pays par l'intelligence, accoururent
vers ce pays que la guerre leur avait si longtemps ferm, et qui tait
rest aprs la dfaite l'objet de leur admiration curieuse. Les salons
de Paris, toujours prts  se rouvrir, les recevaient  leur tour avec
empressement. Dans ce rapprochement inattendu, l'esprit franais, par
quelques cts, devenait anglais et allemand. Cette action tait
facilite par des souvenirs vivaces de haine contre l'Empire. Quelque
jugement qu'il faille porter sur ce fait au nom du patriotisme, il
n'est pas douteux qu'alors le gnie tranger put s'introduire en
France, non seulement sans rsistance vive, mais avec faveur. Mme de
Stal s'en tait fait dj le propagateur puissant par son livre _De
l'Allemagne_, qui traduisait pour le grand nombre et qui popularisait
des richesses encore presque ignores. Mais le pilon du duc de Rovigo
avait longtemps priv les lecteurs franais de la connaissance de ce
bel ouvrage, et il avait fallu pour nous le rendre la Charte et la
libert de la presse. L'Angleterre tait reste plus longtemps encore
peu connue. Byron avait t  peine abord: On rdait en quelque
sorte, dit M. Sainte-Beuve, autour de son oeuvre de mystre, sans bien
savoir. Cette oeuvre, elle s'est rvle pendant la Restauration, et
c'est alors que Byron a commenc  devenir  nos yeux, comme Goethe
l'avait t nagure, le pote idal, le modle souverain.

Mais pour marcher du mme pas que la littrature trangre, la ntre
n'avait pas besoin de l'imiter, elle n'avait qu' suivre ses propres
exemples. Les crivains franais du commencement de ce sicle dont
j'ai rappel les ouvrages et qui eux-mmes avaient d beaucoup  leurs
devanciers, taient  leur tour devenus pour nous des matres; Mme de
Stal, Chateaubriand et Senancour avaient laiss des disciples que
j'ai cits, et qui perptuaient, bien qu'avec moins de vigueur, les
enseignements de leur cole.

C'en est assez pour expliquer que le mal du sicle se soit maintenu,
quoiqu'affaibli, chez nous pendant la Restauration. Alfred de Musset
en donne encore une autre raison,  savoir, le prtendu abaissement
d'un gouvernement, incapable, selon lui, de satisfaire un grand peuple
partag entre les regrets de sa gloire vanouie et les esprances
d'une libert sans cesse ajourne. Quoique ces critiques soient
gnralement tenues pour injustes aujourd'hui, il est vrai que les
prjugs avaient soulev contre la Restauration des passions
implacables, et que plusieurs de ceux que nous avons nomms dans cette
partie de notre tude voyaient ce rgime avec aversion. Tel fut le cas
de Joseph Delorme, de Farcy, et un peu des amis d'Ampre. Mais encore
une fois, les principales causes du mal taient ailleurs. Elles
taient dans des impressions du berceau ou des souvenirs de
l'adolescence; dans l'action du gnie tranger sur le gnie franais,
enfin dans la fidlit du gnie franais lui-mme  ses anciennes
traditions. De ces trois causes, auxquelles se mlrent  et l
certaines circonstances particulires, quelquefois peu honorables, que
j'ai indiques quand elles se prsentaient, la premire fut la plus
puissante, et c'est celle dont on doit tenir le plus de compte, quand
on veut apprcier l'poque que nous venons de parcourir.

Mais ces considrations ne s'appliquent qu' notre pays. Il est plus
difficile de dterminer les causes du mal hors de la France, et de
ramener  des lois gnrales des phnomnes rpartis sur des points du
globe fort diffrents.

Cependant, on peut croire que le fait dont j'ai dj parl plus haut
et dont a vu certains effets sur la France, n'a pas t sans exercer
aussi son influence sur une partie de l'Europe. Tandis qu' la suite
de l'invasion de notre sol par les armes allies nous tions
conduits  prendre aux trangers des manires de sentir et des formes
pour les exprimer, les trangers  leur tour devaient nous faire les
mmes emprunts. Enfin, rapprochs les uns des autres, comme ils
l'taient de nous, par cet vnement, ils devaient tre par l mme
ports  s'imiter mutuellement, besoin qui, d'ailleurs, est toujours
naturel  l'esprit humain. Ainsi la mlancolie de quelques-uns tendait
 devenir l'attribut de tous, et il ne faut plus s'tonner de voir que
divers peuples de l'Europe tantt suivent nos traces, tantt se
copient rciproquement, et que, si Kamorinski et Thorarensen
s'inspirent de Lamartine, Schopenhauer reproduise Leopardi, Pouchkine
et Marlinski prennent Byron pour modle, enfin Mickiewicz relve  la
fois de Byron et de Goethe.

Tels taient le caractre et les causes du mal du sicle pendant la
priode qui va de 1825  1830. Il nous reste  retracer ce qu'il fut
dans la dernire phase de son existence.




IV

1830-1848




I

M. Victor Hugo.


En parlant de la posie sous la Restauration, j'ai indiqu les
rapports qui unissaient le romantisme au mal du sicle. Cette alliance
ne s'est pas rompue sous la monarchie de Juillet, et M. Victor Hugo en
est une premire preuve.

Si je n'ai point encore parl de ce grand pote, bien que l'apparition
de ses premires oeuvres date de 1819, c'est que celles-ci n'avaient
rien, ou presque rien,  dmler avec le sujet de ce travail. A peine
peut-on noter dans les _Odes et Ballades_ une mditation sur la
solitude, un accs de mlancolie, une protestation contre la duret de
notre destin. En gnral, dans ses posies crites sous la
Restauration, Victor Hugo recherche des sujets tout diffrents. Sa
muse s'prend de gloire, de libert, de dvouement; elle s'chauffe
aux grands souvenirs de l'histoire, elle adore tout ce qui luit et
tout ce qui retentit. Mais  partir de 1839, au dbordement de la
fougue juvnile succde une phase d'inspiration plus calme; le pote
se recueille davantage, et se consacre plus volontiers  la
description des sentiments intimes de l'me. Les titres de ses
ouvrages: _Feuilles d'automne_ (1831), _Chants du crpuscule_ (1835),
_Voix intrieures_ (1837), _Rayons et ombres_ (1840), _Contemplations_
(1830-1855), ouvrage qu'on pourrait appeler, dit-il, _les Mmoires
d'une me_, veillent l'ide d'impressions voiles par une teinte de
tristesse, et plusieurs des pices de vers qu'ils renferment rpondent
 cette donne.

Et d'abord, on a dj vu plus haut que l'cole romantique avait mis en
honneur les dshrits de la nature. M. Victor Hugo est fidle  cette
tradition. Il a des sympathies douloureuses pour l'araigne et
l'ortie. Il les aime parce qu'on les hait, parce qu'elles sont
maudites et chtives; parce qu'elles sont voues  un sort fatal,
toutes deux victimes de la sombre nuit, enfin, parce qu'il n'est
rien qui n'ait sa mlancolie; et il pense que si l'on montrait 
l'araigne et  l'ortie un peu plus de mansutude, on entendrait la
vilaine bte et la mauvaise herbe murmurer: Amour! Passons  des
choses plus srieuses.

Ici, il adresse  une jeune femme qu'il avait vue pleurer en secret,
une pice,  laquelle il donne pour pigraphe le mot dj cit:
_Flebile nescio quid_, et dans laquelle on trouve un loge des
larmes, qui peut tre compar  celui que la musique de Schubert a
rendu clbre. Dans la pice suivante, il se plaint des chagrins et
des dceptions que nous garde la vie, et il s'crie:

    O donc est le bonheur? disais-je,--Infortun!
    Le bonheur,  mon Dieu, vous me l'avez donn.

Ironique action de grces envers la Providence! Ce bonheur dont il la
remercie, quel est-il? Il ne se compose que de quelques impressions
fugitives, et de souvenirs qui ne peuvent rendre la ralit disparue!
Hlas! ajoute-t-il,

    Hlas! natre pour vivre en dsirant la mort!
    Grandir, en regrettant l'enfance o le coeur dort,
    Vieillir, en regrettant la jeunesse ravie,
    Mourir, en regrettant la vieillesse et la vie!

Encore un soupir  ajouter  tous ceux que provoque, depuis le
commencement du monde, le malheur de vivre! Quelle triste vue aussi du
monde, et de l'humanit dans la Contemplation qui a pour titre:
_Melancholia_, dans laquelle il parcourt les misres de chaque tat!
Femme abandonne, pote mconnu, enfant orphelin, vieux soldat rduit
 un labeur dur et ingrat, tous excitent en lui une douloureuse
piti; il n'est pas jusqu' la bte de somme, mourant sous la charge
et sous les coups, qui n'ait droit  sa commisration. Et,  ct de
la faiblesse opprime, il montre la force triomphante, le vice goste
et la richesse impitoyable; et rsume sa pense sur le mal social, par
cette invocation:

    O forts! bois profonds! solitudes! asiles!

Si l'on quitte ces gnralits et qu'on descende davantage dans la
pense personnelle du pote, on voit qu'elle tait travaille par de
cruelles anxits. Il souffre du mal du doute et il le dcrit avec un
profond accent de vrit. Sous ce titre: _Que nous avons le doute en
nous_, il s'crie:

    Je vous dirai qu'en moi je porte un ennemi,
    Le doute!...
    Le doute! mot funbre!....

La posie intitule: _Pensar-Dudar_, ddie comme la prcdente  Mlle
Louise Bertin, n'est pas moins expressive  cet gard. Longtemps
encore, cette angoisse obsdera son esprit, et, dans les
_Contemplations_, on en trouvera plus d'une trace  une date loigne
de celle o nous nous plaons en ce moment. Les _Pleurs dans la nuit_
le montrent, en 1855 comme en 1830, absorb dans la recherche inquite
de l'inconnu:

    Mon esprit qui du doute a senti la piqre
    Habite, pre songeur, la rverie obscure
          Aux flots plombs et bleus,
    Lac hideux o l'horreur tord ses bras, ple nymphe,
    Et qui fait boire une eau morte comme la nymphe
          Aux rochers scrofuleux.

Dans la mme pice, le doute est aussi pour lui le fils btard de
l'aeule sagesse, le morne abri dans nos marches sans nombre et le
mancenillier  l'ombre duquel l'homme s'endort. Et c'est encore le
mme sujet qu'on retrouve dans quelques-unes des pices suivantes:
_Horror_, _Dolor_, _Spes_. Sans doute,  aucune poque de la vie de M.
Hugo, le doute n'quivaut chez lui  la ngation; il prouve, au
contraire, le besoin de croire, et ce besoin s'affirme en lui par des
lans religieux, et par de puissantes lvations vers le Crateur.
Mais ces alternatives mme constituent un des aspects du mal du
sicle, et l'on peut ainsi affirmer que, sur plusieurs points, M.
Victor Hugo n'a pas t tranger  ce mal.

Cependant, ce que nous savons de sa vie n'explique pas de sa part une
disposition  la tristesse. A l'heure o il s'exprimait comme on l'a
vu sur la destine humaine, il n'avait pas encore prouv les grands
malheurs de famille qui l'ont atteint depuis; et il runissait, ce
semble, toutes les garanties de bonheur. Il faut donc penser qu'il
subissait une influence secrte qui dominait les conditions mme de
son existence. Pour son scepticisme intermittent, la chose est
certaine; il l'a puis dans l'air qu'il respirait. Si le doute qui le
fatiguait n'est pas malheureusement une infirmit exceptionnelle dans
l'intelligence humaine, il est surtout le lot des gnrations
semblables  celle dont le pote faisait partie. Voyez comme il la
reprsente: Son berceau risqu sur un abme, vogue sur le flot noir
des rvolutions; c'est une poque o les tnbres partout se mlent
aux lueurs, o rien n'est dans le grand jour et rien n'est dans la
nuit; enfin, une poque en travail, fossoyeur ou nourrice, qui
prpare une crche ou qui creuse un tombeau. M. Victor Hugo, il le
reconnat, n'a pas rsist aux fluctuations qui agitaient l'esprit de
son temps. On voit donc en lui un nouvel exemple de l'action
dissolvante du sicle sur la fermet des croyances et sur la solidit
des convictions.

Il n'entre pas dans mon intention de pousser plus loin l'application
de cette remarque et de rechercher dans la longue carrire de M.
Victor Hugo les faits qui la justifieraient encore. De tous les hommes
illustres qui figurent dans ce travail, M. Victor Hugo est le seul
survivant. Il a donc droit doublement  nos gards. Contentons-nous
d'avoir rappel ce qu'il tait  un moment de son existence ondoyante,
entre 1830 et 1848.




II

Potes divers.

DONDEY.--BOULAY-PATY.--TH. GAUTIER.--E. ROULLAND. LES POTES SUICIDES.


Au-dessous de lui, se range une cohorte innombrable de moindres
crivains, les _pot minores_ de l'poque. Tous ne sont pas cependant
les disciples de M. Victor Hugo; plusieurs sont plutt lves de
Lamartine, beaucoup, de Goethe et de Byron. Mais quelle que soit sa
nuance, le romantisme atteint alors sa plus large extension, et il
nous faut demander encore  cette phase de son histoire les nouveaux
documents qui doivent servir  celle de la maladie du sicle.

Il n'est peut tre pas, dans l'histoire littraire, de priode plus
fconde en productions potiques que celle qui va de 1830  1848. La
premire moiti surtout de cette priode se distingue par l'abondance
des volumes qu'elle a jets sur le march littraire. De 1830  1840,
sans parler des pices de thtre, on n'a pas compt, en moyenne,
moins de 382 recueils de vers par an, et en 1830 ce chiffre s'tait
lev  498. Or, beaucoup de ces ouvrages, dont les auteurs ne valent
mme pas, on peut l'affirmer, l'honneur d'tre nomms, appartenaient
 l'cole mlancolique. Leurs titres dj sont bien significatifs.
_Mlodies nocturnes_; _Chants de l'me_; _Chants du coeur_; _Deuil_;
_Souffrances_; _Soupirs_; _Dsespoirs_; telles taient les annonces
attrayantes qui devaient sduire les acheteurs. La marchandise
rpondait  l'tiquette. Le pote psychologue, dit M. Ch. Louandre,
dans un article du mois de juin 1842, travaille de prfrence sur les
individualits souffrantes qui ont gagn au contact de Manfred quelque
plaie incurable et profonde. S'agit-il de pomes en dialogues ou de
pomes drames, forme assez frquemment employe  cette poque, les
hros sont d'ordinaire des collatraux de Werther et de Don Juan. Ils
participent de la double nature de leurs aeux, et, par ncessit
d'origine, par tradition de famille, ils sont tout  la fois
mystiques, blass, rveurs et mauvais sujets. Ils boivent l'orgie,
broient les femmes, dbitent de longues tirades au clair de lune et
finissent ordinairement par le clotre ou le suicide. Enfin on
exploite la mort et ses terreurs, on ouvre les tombeaux, on voque
les spectres, et tout un monde de dmons, de gnmes, de farfadets
vient remplacer le monde des vivants.

Pour bien faire, le pote devait ressembler  ses hros. Il tait de
mode alors dans l'cole romantique nous rapporte Th. Gautier, un
romantique qui n'a pas laiss de se rendre compte des ridicules de son
parti, il tait de mode d'tre ple, livide, verdtre, un peu
cadavreux, s'il tait possible. Cela donnait l'air fatal, byronien,
giaour, dvor par les passions et les remords. Je trouve deux autres
descriptions des potes d'alors et de leurs admirateurs, dans un livre
qui vient du camp classique, et dont j'ai dj parl. A propos de
Joseph Delorme, M. Jay a dcrit une soire romantique. L'escalier de
la maison dans laquelle il nous fait pntrer est garni des deux
cts de cyprs et d'picas en caisse et en pots, surmonts  la
dernire marche de deux saules pleureurs. Un domestique en livre
rouge et noire nous introduit dans un grand salon surnomm le salon de
la mlancolie. L'ameublement en est sombre et svre. Ce salon est
orn de quelques tableaux de la nouvelle cole, parmi lesquels on
distingue, le _Cauchemar_, une _Expdition de Vampires_, le _Massacre
de Scio_, l'_Apparition d'un Revenant_, une vole de _Chauves-Souris_,
et la _Ronde du Sabbat_. Les personnages rpondent au dcor. La
matresse du lieu, en dpit d'un embonpoint un peu gnant, est vtue
d'une robe blanche garnie de roses noires, et sa chevelure est
arrange en forme de papillons de nuit; une jeune dame est habille en
Vellda. Plusieurs auteurs, quelques-uns encore indits, nous sont
prsents. Je remarque, continue le narrateur, l'un d'eux que l'on a
surnomm le Bel Obscur, parce qu'il ne s'exprime qu' demi-mots, et ne
se dride jamais; Jrme, dit le Mlancolique, parce que, bien que la
nature l'ait dou d'une figure triviale et joyeuse, il excelle 
dcrire l'agonie des mourants; sa muse ne sort pas des ruines et des
tombeaux; il a chant le ver du cercueil; ses vers et sa prose sont
pleins de tnbres. Un jeune homme a t baptis le Terrible; en
effet personne ne peint mieux que lui la dcomposition des cadavres et
les phnomnes de la putrfaction.--Pench prs de la baronne
Mdora, muse de la rue Bleue, qui agite, en guise d'ventail, une
petite branche de cyprs, quel est cet homme qui cache en vain son ge
sous des prtentions de jeunesse? c'est le comte de la Roche-noire,
auteur de nombreux romans, et d'une ballade intitule: _le Spectre_,
mont sur un fantme de cheval, qui va chercher sa fiance, et la
ramne au grand galop  son cercueil. Telle est la runion qui
s'apprte  fter une grande solennit: la conversion d'un classique.
Ajoutons que chacun, en attendant ce moment, fait honneur 
d'excellents rafrachissements, ce qui prouve que si le cachet de la
nouvelle littrature est que les potes doivent paratre toujours
tristes, languissants, et prts  mourir, cela n'est que pour la
forme. Seulement les muses prsentes lvent les yeux au ciel en
mangeant leurs gteaux, et chaque verre de punch est accompagn d'un
soupir. Ces plaisanteries ne nous font-elles pas suffisamment
connatre ce qu'tait la socit des potes subalternes de l'cole de
1830? Quittons cette multitude obscure et arrivons  des personnalits
plus dignes d'intrt.

J.-P. Veyrat qui, exil de Chambry en 1832, s'tait tabli  Paris
prcisment dans la maison habite par Hgsippe Moreau, adressait 
Byron des vers pleins d'admiration, et l'interpellait en ces termes:
O Job de la pense,  grand dsespr! Mais, plus heureux que
Moreau, il trouva un remde  ses misres de toute nature en se
retirant au milieu des Alpes, o, malgr quelques retours d'anciennes
inquitudes d'esprit, malgr des moments d'agitation pendant lesquels
il se comparait  Manfred, secouant ses cheveux au vent des glaciers,
il finit, consol comme Obermann.

Aim de Loy, un pote errant et inquiet, dans des recueils imprims en
1827 et en 1840, le dernier sous le titre de _Feuilles au vent_,
laissait chapper des plaintes fugitives sur la vie, et parlait de la
consolation qu'il trouvait  cultiver au pied d'un coteau

    La fleur de Nodier, l'ancolie,
    Si chre  la mlancolie,
    Et la pervenche de Rousseau...

Mme Louise Colet publiait en 1836 les _Fleurs du midi_. Voyons comment
ces fleurs taient apprcies  leur apparition, et comment on
jugeait, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'auteur qui les prsentait
au public. Ces vers, y disait-on, ne sont vtus de deuil que par pure
coquetterie. Cette dame se dsespre indfiniment, parce que ses
jouissances sont mles de tristesse, parce qu'elle est destine 
souffrir et que le bonheur s'enfuit, que sais-je encore? parce que
Dieu a ptri son me d'amour et de posie et qu'elle doit lutter avec
ce double feu:

    Seule, sans rencontrer la source o l'on s'tanche,
    Seule, sans une autre me o son me s'panche.

Mme Louise Colet souhaiterait de ces malheurs puissants qui prouvent
ici-bas le pote pour le rgnrer, mais elle est excde des
souffrances vulgaires que le monde ne prend point en piti; elle ne se
rsigne pas  voir plir son printemps comme plit l'automne; enfin sa
grande douleur par-dessus toutes les autres, c'est de vivre l'me
ardente de foi, dans un sicle incrdule. En 1840, sous le titre de
_Penserosa_, elle donne de nouvelles posies sur la mort de Gros, sur
celle de Lopold Robert, sur l'Hamlet de Shakespeare; sur le Faust de
Goethe, sur une jeune femme triste au bal, selon la mode du temps. Et
pourquoi donnait-elle  ces posies le titre de Penserosa? C'est qu'un
jour, la voyant elle-mme dans une attitude mditative, qui rappelait
le marbre de Michel-Ange, ce symbole sacr de la mlancolie
quelqu'un lui dit: _Siete penserosa_;

    De ce marbre inspir l'image se reflte
    Sur votre jeune front de femme et de pote,
    Vous avez son air triste et son regard penseur,
    Et Michel-Ange en vous eut reconnu sa soeur.

Ce qu'on reconnat plus srement ici chez l'auteur, c'est la
prtention et la pose. Combien j'aime mieux l'attitude plus efface
d'une autre femme, Mlle Louise Bertin qui, dans ses _Glanes_ (1842), a
dcrit avec talent nos ternelles aspirations vers un idal qui nous
chappe sans cesse, et le sentiment de la fragilit et de
l'imperfection des bonheurs humains. On remarque surtout une pice
adresse  _la Nuit_ o l'auteur exprime d'une manire bien distingue
la lassitude secrte de son coeur et de son esprit.

On a vu plus haut que deux pices de vers de M. Victor Hugo sur les
tourments du doute taient adresses  Mlle Bertin. Ce n'tait pas
sans raison. Mlle Bertin tait agite des mmes proccupations. Le
grand problme de notre destine inquitait son intelligence, et si
elle revenait d'ordinaire aux ides religieuses, ce n'tait pas sans
dtour et sans angoisses:

    Il est aussi pour moi des heures o le doute
    Vient abaisser son voile  ma paupire en pleurs.

On le voit, cette femme si heureusement doue, n'tait pas exempte
d'une mlancolie, respectable parce qu'elle tait pure et sincre.

Ici j'aperois deux potes que je puis placer sur le mme rang. Ils
ont crit dans le mme temps, dans des circonstances analogues; tous
deux sous des pseudonymes, selon la mode romantique; avec un certain
mrite tous deux; et tous deux nanmoins peu connus, bien qu'un savant
distingu ait pris rcemment le soin de nous restituer la physionomie
complte de l'un d'eux, Thophile Dondey.

Celui-ci avait choisi le pseudonyme, ou si l'on veut l'anagramme de
Philote O'neddy auquel il substituait quelquefois le nom de Vidame de
Tyannes, autre anagramme tir d'un nom que sa famille ajoutait  celui
de Dondey. Le Vidame ou Philote n'tait qu'un modeste fonctionnaire
attach  un ingrat travail de bureau, et chappant par la rverie aux
ennuis de son labeur quotidien. En 1833, il publie un volume de
posies avec ce titre: _Feu et flammes._ On y remarque un tableau
curieux des moeurs de la jeunesse du temps. C'tait le bonheur de
cette jeunesse, de ceux qu'on appelait alors la jeune France, de se
runir pour se livrer  des libations prolonges autour d'un punch
flamboyant. Les discours prenaient une allure plus ou moins
capricieuse, et on arrivait  une sorte de surexcitation dsordonne;
mais, pour obir au got prtentieux de l'poque, il fallait donner 
ces parties de jeunesse un caractre solennel; on les appelait des
orgies, on y jouait la comdie de l'ironie et du dsenchantement, et
on se donnait des airs sataniques. Le _Pandmonium_ de Dondey nous
fait assister  une de ces scnes, dans l'atelier de Jehan du
Seigneur, encore un nom artistement modifi. Le punch traditionnel

                            aux prismatiques flammes
    Semble un lac sulfureux qui fait houler les lames...
    Aprs quelque silence, un visage mauresque
    Leva tragiquement sa pleur pittoresque
    Et faisant osciller son regard de maudit
    Sur le conventicule, avec douleur il dit...

L'orateur, qui n'est autre que Petrus Borel, que ses amis appelaient
le Lycanthrope, s'abandonne alors  des divagations auxquelles
d'autres amis rpondent.

    Et jusques au matin les damns Jeunes-Frances
    Nagrent dans un flot d'indicibles dmences.

Dans cette dbauche, qui est surtout une dbauche de paroles,
l'affectation saute aux yeux. C'est entre tous ces jeunes gens une
rivalit purile, une lutte ridicule d'excs et de folies froidement
calcules. Le pote est plus touchant quand il nous entretient de ses
amours, o la volupt se tourne aisment en souffrance et en
dsespoir, ou quand il nous dpeint la tristesse et mdite sur le
suicide.

Dans ses posies posthumes, publies par M. Havet, celles qui sont
dates de 1834  1846 doivent aussi attirer notre attention. Il y a
bien exprim cette manie de son temps, qui tait aussi la sienne, et
qui consiste  s'analyser sans cesse,  s'occuper constamment de sa
personnalit et  en entretenir le public. C'est le sujet de la pice
intitule: _Une fivre de l'poque_.

    Il est depuis longtemps avr que nous sommes
    Dans le sicle environ six mille jeunes hommes...
    Qui du fatal Byron copiant les allures
    De solennels manteaux drapons nos encolures.
    A l'excs pour ma part j'ai ce temprament,
    Je prends mon moi pour thme avec emportement.

En effet, c'est son moi qu'il dcrit dans ce recueil, et surtout son
moi amoureux; mais c'est aussi, comme dans les sonnets de _Dclin
prcoce_, _Pathologie_, _Spleen_, son moi attrist et gmissant de la
dcadence du corps  ct de la vigueur persistante de l'me. Aprs
ces vers, il se fait dans la vie potique de Dondey un grand
intervalle de silence; un profond chagrin, la perte d'une personne
bien chre, en est la cause, et quand plus tard le pote retrouve la
voix, il la consacre  des mditations philosophiques empreintes
d'amertume. Rien ne prouve mieux combien il a souffert que la
conclusion  laquelle il arrive: le nant envisag comme sa meilleure
esprance.

Comme lui, Boulay-Paty a chant sa passion; comme lui, il a vu la mort
la briser; il parat seulement s'tre relev enfin de l'abattement o
ce coup l'avait plong. Il avait, d'ailleurs, t toujours plus en
dehors, moins contenu que Dondey, diffrences qui n'excluent pas les
ressemblances que j'ai signales, et qui se retrouvent dans les
oeuvres comme dans la vie des deux potes.

C'est en 1834 que Boulay-Paty publiait sous le nom d'_lie Mariaker_
un volume de posies. L'dition tait orne d'une eau-forte
reprsentant un jeune homme vtu d'une longue redingote  la coupe de
1830, appuy sur son coude, au sommet d'un pic dominant une ville
sombre. Un dmon grimaait  ses cts, tandis que lui regardait un
ange monter vers la partie lumineuse du ciel. Ce dtail, que j'ai
voulu rapporter, malgr son apparente frivolit, confirme bien la
faveur particulire dont les dmons, on l'a vu plus haut, jouissaient
dans l'cole romantique. La mode du temps n'est pas moins manifeste
dans le long morceau en prose consacr  la vie d'lie Mariaker.

lie, y est-il dit, naquit en Bretagne... Son premier ge se
ressentit de cette nature grande et sauvage; nul doute que cette
tendue de flots et de ciel ne comment dj  faire dans son me
cette immensit que rien ne put remplir. Il se sent entran vers la
posie, mais il est forc de faire, dans l'tude d'un homme de loi, un
rebutant apprentissage des affaires. Il aborde le monde avec des
illusions bientt dues sur l'amiti des hommes et la tendresse des
femmes. Mais chaque anne pendant les vacances, il se retrempe dans la
vie de famille. L, il lit les potes, _Ossian_ surtout dont il porte
toujours un volume. Il se plat aussi  contempler  minuit, de sa
fentre, le spectacle de la nature. Un premier amour tromp lui
suggre la pense du suicide, mais un vieux pistolet emprunt pour ce
funeste usage trahit son dessein; lie rentre donc dans le monde;
mais il y rentre dcourag. En mme temps, il se jette dans
l'tourdissement des plaisirs. Il tait dans le vague de la vie, il
avait cette mlancolie noire, maladie de jeunesse, engendre par la
science prcoce de notre civilisation avance, espce de folie cause
au cerveau par les rayons brlants d'une exprience trop htive.

En ce temps l, il se lie avec un jeune homme, Frdric, d'une
imagination effrne, un frre inconnu de Rousseau, d'Obermann, un
grand pote  qui il ne manquait, en effet, que la voix des vers.
Avec lui, il s'adonnait  ces ftes dcrites dans le _Pandmonium_ de
Dondey. La potique de l'orgie leur souriait, la flamme du punch leur
semblait leur me use, prte  s'teindre sur leur vie brlante. Les
deux amis prenaient alors les costumes les plus varis; ils se
justifiaient  eux-mmes ces dbordements par des autorits
littraires. Ainsi il s'arracha violemment  la dsillusion de ses
rves romanesques par les garements, par les dsordres; il y usa son
enthousiasme sans y puiser du repos. Les effets de ses carts ne se
firent pas attendre. Ennuis fades, irritants caprices, transports
fous, fivreuses dceptions, ironies amres, tranges esprances,
doutes tnbreux, foudroyants dsespoirs, voil ce qu'il y avait en
lui.

Toutefois, au milieu mme de ses erreurs, il n'avait cess d'aspirer 
un amour meilleur, d'attendre une femme inconnue qui devait le
rgnrer. Il la rencontra enfin, cette femme,  un bal que donnait sa
mre. Leurs serments furent vite changs. N'tait-elle pas bien faite
pour captiver un coeur triste comme le sien? Elle tait srieuse, et
lie estimait que le rire dpare la plus noble figure humaine; elle
tait ple et sans cela il n'aurait pu l'aimer car il pensait que
sur les visages frais et arrondis il n'y a rien, parce que la mer
s'tire et se ride quand il y a un orage. Quels ont t les incidents
de cette liaison? Je n'ai pas ici  le dire. Qu'on sache seulement que
sa courte dure est traverse par diverses preuves, que pendant les
absences auxquelles il doit se soumettre, lie retrouve quelque peu sa
mlancolie, et qu'enfin une catastrophe inattendue vient interrompre
ses amours. D'abord fou de douleur, lie, aprs une crise plus
violente, se rveille guri, et abandonnant nos tristes rgions,
prives de soleil, il va recommencer une nouvelle existence sous le
ciel de l'Amrique.

Ce que la vie d'lie Mariaker vient de nous rvler, ses posies le
reproduisent sous une autre forme. _Amour_, _absence_, _retour_,
_dsespoir_, _folie_, telles sont les divisions de la partie potique
du volume; cette partie est traite dans le mme esprit que celle qui
la prcde. On y retrouve le mme besoin de l'effet, le mme dsir de
se rapprocher de certains modles. D'abord les pigraphes qui, selon
la mode du temps, dcorent, non seulement chaque division de l'oeuvre,
mais chacune des pices qui la composent, sont souvent empruntes 
Byron,  Ossian,  Foscolo,  Goethe. C'est ce dernier qui parat
avoir le plus attir Boulay-Paty. lie en est encore au culte de
Werther:

    J'tais comme Werther et j'avais un frac bleu
    Qui m'tait rest cher par-dessus toute chose.

Il imite aussi son devancier Joseph Delorme; cependant il va plus loin
que ses matres dans la voie lugubre. Ainsi par un singulier dsordre
d'imagination, il rve l'amour avec un cadavre, l'intimit avec un
squelette, et cette passion d'outre-tombe n'est trouble que par un
souci, l'ennui d'avoir pour rivaux les vers qui rongent le corps de la
femme aime.

Cette sinistre conception, nous conduit  un autre pote qui, lui
aussi, est entr  un certain moment dans la mme voie. On sait que
Thophile Gautier a crit une _Comdie de la mort_, avec ces deux
sous-titres: _La Vie dans la Mort_; _la Mort dans la Vie_ (1838). Dans
la premire pice, il suppose que tous les morts d'un cimetire sont
vivants dans leurs cercueils, et il se complat  dcrire les noires
penses, les rves effrayants de ces malheureux qui survivent  leur
destruction. Dans la seconde, il parcourt toutes les douleurs, toutes
les misres qui accablent les hommes et qui empoisonnent leur
existence. Cette vie posthume et cette mort anticipe sont peintes
avec les couleurs les plus sombres qui puissent s'offrir  une
imagination affole. La pense de cette oeuvre trange parat lui
avoir t inspire par les tableaux d'Holbein et d'Albert Durer;
Thophile Gauthier a mme consacr une pice de vers  ce dernier;
mais, aux traits prts par la peinture allemande, le pote a ajout
toutes les ressources que fournissait la mlancolie moderne.

On peut supposer qu'il n'y avait l qu'un jeu d'imagination bizarre,
et, en effet, cette fantaisie satisfaite, Thophile Gauthier est
rentr dans des habitudes bien diffrentes. Mais il ne manqua pas,
dans le mme temps, de potes qui prssent au srieux l'ide de la
mort, soit en l'appelant de leurs voeux, soit mme en allant au-devant
d'elle.

mile Roulland en est rest au premier de ces deux degrs. Il a laiss
des _Posies_ (1838) dans lesquelles on peut remarquer une ptre 
Byron, et des fragments empreints de tristesse, par exemple celui-ci:

    Il est des fronts que l'infortune
    A ceints de son bandeau de fer, etc.

Port  la rverie, contemplateur assidu de la nature, admirateur
passionn de Lamartine, il fut vite aigri par des checs rpts dans
la poursuite d'emplois dont il se croyait digne. Il tait triste sous
une apparence de gaiet, et comme l'a dit Boulay-Paty qui s'est fait
son diteur: le coin de marbre froid s'apercevait sous les fleurs.
Il tait un de ces jeunes hommes qui promenaient dans le monde, et au
milieu des ftes, une mlancolie, dont on a pu souvent suspecter la
sincrit. Il disait:

    Au souffle harmonieux du bal qui tourbillonne
    Comme la feuille au vent, mon me s'abandonne.
    Femmes, n'en croyez pas mon visage trompeur,
    J'ai le rire  la bouche et la tristesse au coeur.

Pris par moments, ajoute Boulay-Paty, de la funeste pidmie morale
du sicle, du mal rongeur enfin, il ne levait le regard vers le ciel
que pour douter de la bont divine.

Toutefois, ces garements n'taient pas de longue dure. Il revenait
vite  des ides douces et religieuses, mais alors il s'abandonnait
surtout  la pense de la mort. La mort tait pour lui l'asile
suprme, le refuge assur contre l'infortune. Ce refuge ne lui fut pas
longtemps refus. Il mourut le 12 fvrier 1835, date qui concidait,
nous le verrons plus loin, avec la reprsentation d'une oeuvre
dramatique, offrant avec cette mort, une douloureuse analogie.

Un peu plus d'un mois avant Roulland, s'teignait la jeune lisa
Mercoeur, dont on a publi, en 1843, les oeuvres, peu originales et
visiblement inspires de la littrature de l'poque. Plus impatiente
que Roulland, lisa Mercoeur n'avait pas attendu pour tenter de sortir
du monde qu'elle y eut accompli sa tche. Elle avait, mais vainement,
essay de s'asphyxier avec des fleurs. On s'tonne de la profondeur du
mal qui s'tait empar des jeunes intelligences, quand on songe que
cette enfant n'avait pas de griefs srieux contre la vie, que ses
dbuts avaient t encourags par le pouvoir, et que le seul motif de
sa tentative dsespre fut, de son propre aveu, le dsir
d'immortaliser son nom par le suicide. Cette aberration tait le fruit
malsain de la publicit que les journaux du temps donnaient  l'envi
aux actes de cette nature. Elle-mme avait trouv bon, dans un roman,
auquel elle donna le titre de _Quatre amours_, de montrer une femme
qui cherchait et trouvait la mort dans l'exhalaison de dangereux
parfums. Comme pour mieux attester le pril inhrent  ces sortes
d'oeuvres, elle s'tait prise  son propre pige et elle avait rsolu
de mourir de la mme mort que son hrone. Heureusement la tentative
avait chou, et, il faut le dire, elle en avait tmoign elle-mme le
regret et l'horreur.

Deux malheureux jeunes gens furent, hlas! vers le mme temps, mieux
servis dans leur dsespoir. Victor Escousse et Auguste Lebras avaient
ardemment embrass les principes de l'cole romantique. Ils avaient
crit des posies fugitives; Escousse avait fait reprsenter, avec
des succs ingaux, deux oeuvres dramatiques, et il avait compos, en
collaboration avec Lebras, une tragdie que le public avait fort mal
traite. Ils ne voulurent pas survivre  la chute de leurs esprances,
et prirent le parti de se donner ensemble la mort. Les prparatifs de
cet acte furent accomplis avec un grand calme. Tous deux prirent
asphyxis par le charbon qu'ils avaient allum (24 fvrier 1832).
Escousse avait dix-neuf ans, Lebras en avait seize! Lebras avait
conserv quelque souci de sa famille; il s'tait efforc d'adoucir le
coup qu'il lui portait; Escousse, au contraire, en ce moment suprme
n'eut qu'une proccupation, le besoin d'un clat posthume et d'une
clbrit funbre. Lisez cette sorte de testament  la fois passionn
et sceptique: Je dsire que les journaux qui annonceront ma mort
ajoutent cette dclaration  leur article: Escousse s'est tu parce
qu'il ne se sentait pas  sa place ici, parce que la force lui
manquait  chaque pas qu'il faisait en avant ou en arrire, parce que
l'amour de la gloire ne dominait pas assez son me, si me il y a. Je
dsire que l'pitaphe de mon livre soit:

    Adieu trop infconde terre,
    Flaux humains, soleil glac;
    Comme un fantme solitaire,
    Inaperu j'aurai pass.
    Adieu, couronnes immortelles,
    Vrai songe d'une me de feu;
    L'air manquait; j'ai ferm mes ailes;
                Adieu!

Branger a consacr  ce double suicide quelques stances trop
indulgentes. Il n'a pas vu qu'il n'tait que le fait de la vanit
blesse et de l'ambition impuissante, et qu'il n'avait pas droit aux
honneurs d'une oraison funbre.

Que si maintenant, rassemblant les traits pars dans les pages qui
prcdent, nous cherchons  reconstituer la physionomie gnrale de la
posie que nous avons analyse, que trouvons-nous? Peu d'originalit;
peu de sincrit; des douleurs presque toujours sans cause prcise;
des fantaisies lugubres plutt qu'un sentiment profond de mlancolie;
enfin des aspirations vers la mort qui, grce  Dieu, ont rarement
pass dans le domaine des faits. Nous allons nous trouver en face
d'une posie plus haute et plus digne d'attention, en abordant Alfred
de Musset, qui, d'ailleurs, n'est pas seulement pote, et qui nous
touche aussi comme romancier.




III

Alfred de Musset.


Si, depuis le commencement de ce sicle, un homme, en entrant dans la
vie, sembla devoir tre affranchi du mal commun, ce fut, sans doute,
Alfred de Musset. Tout lui souriait; tout l'invitait  tre heureux.
Comme le Don Juan dont il nous a fait le portrait, le voil jeune et
beau, sous le ciel de la France, le coeur plein d'espoir, aimant,
aim de tous; et par-dessus tout cela la sainte posie

    Retourne en souriant la coupe d'ambroisie
    Sur ces cheveux plus doux et plus blonds que le miel.

Aussi quel clat dans ses dbuts! Comme ses premiers vers tincellent
de verve et de jeunesse! Quelle aimable folie! Quel badinage
blouissant! Ce n'est pas lui qui flatterait les mlancoliques 
froid et par systme; il ne mnage pas les pleurards, les rveurs 
nacelles, les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles.

Et cependant quelques annes plus tard il s'teindra jeune encore,
mais dj puis, ananti par le sentiment de sa misre intrieure; et
dans les derniers vers tracs par sa main dfaillante, il se
reprsentera entendant de tous cts l'heure de sa mort sonner  ses
oreilles, souffrant dans sa lutte inutile contre l'instinct du
malheur, souffrant mme dans son repos, et sentant son courage
chanceler et s'abattre comme un coursier bris de fatigue!

Entre ces deux termes extrmes, que s'tait-il pass qui pt expliquer
un tel contraste? Quelles avaient t les tapes d'une route si
fleurie au point de dpart, si aride et si dsole au point d'arrive?
Ces tapes, personne ne les ignore. Musset, d'abord, avait fait
l'apprentissage de la vie au milieu d'une socit, dj presque
dpourvue de croyances, et dans laquelle une rvolution nouvelle
venait de jeter une perturbation plus profonde encore. Il avait bu
avidement les sucs les plus pernicieux de la littrature. De plus, il
n'avait pas su bien ordonner sa vie. Enfin une grande passion l'avait
saisi, mais sans calmer son coeur incapable de repos, et cette
liaison, condamne  l'avance  une prompte rupture, ne lui avait
laiss qu'un vide irrparable et un besoin nouveau de s'tourdir. Les
torts de son poque, ses torts personnels taient donc les deux
principales causes d'une mlancolie dont on suit  travers ses oeuvres
les diverses vicissitudes.

Ds 1831, aussitt aprs _les Contes d'Espagne et d'Italie_, aprs _la
Ballade  la Lune_ et _Mardoche_, on voit une pense triste surgir au
milieu de sa fougue fantaisiste. _Les Voeux striles_ renferment, avec
de douloureuses rflexions sur la vocation du pote, des retours
pnibles sur sa propre condition. A moiti de sa route, il se sent
dj las de marcher. La vie mdiocre, prosaque et mercantile, telle
que la fait la socit moderne, lui rpugne; il lui faudrait tout ou
rien, et il se demande comment il ne s'est pas trouv dans cette
loterie un joueur assez abattu par le sort pour lui dire en sortant:
N'entrez pas, j'ai perdu. Cependant, il veut aller jusqu'au bout, et
faire rougir la destine des maux qu'elle peut lui rserver encore.

Dans le pome de _Rolla_ (1833), Alfred de Musset, nous rvle ses
tourments religieux. Il regrette la foi du pass. Le paganisme
n'tait-il pas heureux, lui qui avait des Dieux partout? Le moyen ge
aussi n'tait-il pas heureux? Tout venait de renatre sous la main du
Christ. Pour lui, venu trop tard dans un monde trop vieux, pour
lui, le moins crdule enfant de ce sicle sans foi, il demande qu'il
lui soit permis de baiser la poussire du crucifix bris et de
pleurer sur cette froide terre dchue de ses esprances suprmes. Il
adresse  Voltaire d'amers reproches pour l'oeuvre de destruction
qu'il a accomplie; il l'accuse de tous nos maux, de notre scepticisme,
de notre gosme, et de ce vide du coeur, qui,  dfaut des clotres
dont le monde ne veut plus, ne nous laisse dans le malheur d'autre
alternative que le suicide.

_Les Nuits_ (1835-1837), sous un titre qui rappelle l'oeuvre
mlancolique de Young, contiennent bien des soupirs et bien des
larmes. Dans la nuit de Mai, la muse qui l'a vu triste et silencieux
et qui descend du ciel pour pleurer avec lui, cherche  l'arracher 
son ennui solitaire et  rveiller son gnie abattu par le chagrin.
Rien ne nous rend si grands, lui dit-elle, qu'une grande douleur; et
les chants les plus dsesprs sont les plus beaux. Dans la nuit
d'Aot, la muse consolatrice s'crie: Hlas! toujours un homme,
hlas! toujours des larmes! Dans la nuit d'Octobre, parlant au pote,
dont l'me dchire frmit et palpite encore au souvenir d'un amour
malheureux, elle lui conseille la rsignation par des motifs tirs des
vues de la Providence: elle lui dmontre que l'homme est un apprenti,
et que la douleur est son matre; et que c'est une dure loi, mais
une loi inexorable, vieille comme le monde et la fatalit, qu'il nous
faut recevoir le baptme du malheur. Mais c'est surtout dans la nuit
de Dcembre (1er dcembre 1835), que le pote met  nu la misre de
son me. Il se plaint de son isolement au milieu du monde: colier,
dans sa salle d'tude; adolescent, dans ses premires visites aux bois
et aux collines; jeune homme, pleurant son premier amour trahi;
portant un toast dans un festin joyeux, ou agenouill au chevet du lit
o vient de mourir son pre; toujours il retrouve un inconnu qui lui
ressemble comme un frre, un mystrieux fantme, qui n'est autre que
celui de la solitude; et dans un dveloppement potique qui contient
une longue numration de ses douleurs, il nous montre ce fantme lui
apparaissant partout o il a promen son coeur saignant d'une
ternelle plaie, sa fatigue, son ennui, sa soif d'un monde ignor,
ses rves et ses dceptions.

La _Lettre  Lamartine_, qui date de 1836, nous montre encore Musset
sous le mme jour. S'adressant  celui qu'il nomme le Chantre de la
souffrance, il lui rappelle qu'un jour Byron reut des vers d'un
jeune pote qui ne le connaissait que par ses douleurs, et que
celui-ci accueillit avec un sourire triste ce tmoignage d'un coeur
inconnu. A son tour, Musset s'entretient avec Lamartine dont il ne
connaissait alors que les vers mus, et lui raconte les chagrins de
son coeur bris. Il gmit de ce que la nature humaine,

    Qui marche  pas compts vers une fin certaine,
    Doive encore s'y traner en portant une croix,
    Et qu'il faille ici-bas mourir plus d'une fois.

Il dplore le caractre passager de nos affections, leur incessante
mobilit, et l'accumulation de ruines qui se fait dans notre me
jusqu'au dernier moment de notre existence. Cependant sa tristesse
n'est pas du dsespoir. L'exemple de Lamartine lui-mme le relve;
comme lui, il veut esprer; et sa lettre se termine par un _sursum
corda_, et par un acte de foi dans l'immortalit de l'me.

Mais ces lans taient phmres et Musset ne les prouvait qu'au prix
de longues anxits. _L'espoir en Dieu_ qui suit la lettre  Lamartine
nous permet d'assister  ces douloureux mouvements de son me. Il
aurait aim, nous dit-il,  se laisser aller doucement au cours de la
vie,  jouir des biens de la terre  regarder le ciel sans s'en
inquiter. Il ne le peut, malgr lui, l'infini le tourmente; il n'y
saurait songer sans crainte et sans espoir. Le doute ne lui parat
pas, comme  Montaigne, un oreiller commode pour une tte bien faite.
Il croit que les indiffrents sont de vrais athes, qu'ils ne
dormiraient pas s'ils doutaient un seul jour. En dpit de sa volont,
sa raison l'entrane  la recherche de la solution des plus graves
problmes. Il la demande d'abord  la religion; mais elle lui semble
au-dessus de ses forces. Et cependant il a besoin de connatre la
vrit. Si son coeur fatigu du rve qui l'obsde revient un
instant  la ralit, il trouve au fond des vains plaisirs un tel
dgot qu'il se sent mourir. Toutes les volupts ne peuvent endormir
sa souffrance:

    Malgr nous vers le ciel, il faut lever les yeux.

Il interroge donc la philosophie; il passe en revue, le manichisme,
le thisme, Aristote, Platon, Pythagore, Leibnitz, Descartes, Pyrrhon,
Znon, Voltaire, Spinosa, Locke et Kant; mais il trouve toutes leurs
thories creuses et vides; et alors se jetant  genoux, il prie; il
prie un peu au hasard, sans tre certain que quelqu'un l'entende,
mais avec un profond dsir d'tre entendu et exauc; il chante le
sentiment qu'il a de la divinit; il la supplie de se dvoiler tout
entire, pour que l'humanit sche enfin ses larmes, qu'au bruit d'un
concert de louanges s'levant vers Dieu on voie s'enfuir le doute et
le blasphme, et que la mort elle-mme y joigne ses derniers
accents.

Le mme sentiment est prsent avec plus de concision et de force
encore, dans le sonnet intitul _Tristesse_ (1840), o Musset fait un
amer retour sur sa force, sa jeunesse, sa gaiet perdues, sur ses
aspirations vers la vrit si vite trahies; o il proclame cependant
la ncessit de rpondre  Dieu qui nous parle et trouve pour
dernire consolation le souvenir des larmes qu'il a verses. Enfin
nous retrouvons ces strophes navrantes, ces _novissima verba_ que j'ai
rappels plus haut et qui marquent le dernier stade de son triste
plerinage.

Telle qu'il s'est dpeint dans ces posies, Musset tait donc une
nature inquite, incapable de vivre ni dans le tourbillon des
plaisirs, ni dans l'austrit de la philosophie, sensible  l'excs,
trangement mobile, s'levant parfois d'un essor soudain vers les plus
hautes sphres, mais retombant bientt dans la rgion ingrate et nue
des ralits, et avanant chaque jour vers le dsespoir. Mais ce n'est
pas toujours sous ses traits qu'il a fait le portrait de la
mlancolie, et nous avons  rechercher comment il a trait ce sujet
sous une forme plus indirecte.

Dans l'ptre  Lamartine on voit Musset consacrer au grand Byron
des vers pleins d'un sentiment d'admiration pour l'homme qui devait
finir en hros son immortel ennui pour le grand inspir de la
mlancolie. Ailleurs, sous ce titre: _Aprs une Lecture_ (novembre
1842), il adresse une loquente invocation, dont j'ai eu  parler plus
haut, au malheureux Leopardi qu'il montre l'me dsole, mais
toujours calme et bon s'avanant dans sa route solitaire jusqu' ce
que son heure dernire arrivt, et qu'il goutt enfin le charme de la
mort.

Dans le conte spirituel et capricieux de _Namouna_, (1832), il prend
plaisir  dessiner un portrait qui rappelle une des crations de
Byron. Hassan, son hros, est un sceptique, un blas. Il aime le
plaisir, mais il ne croit pas  l'amour, c'est une sorte de Don Juan.
A ct de lui, d'ailleurs, Musset en a esquiss un autre.

    Que personne n'a vu, que Mozart a rv,
    Qu'Hoffmann a vu passer au son de la musique,
    Et que de notre temps Shakspeare aurait trouv.

Ce Don Juan l poursuit  travers mille amours un idal insaisissable
et meurt, sans avoir assouvi son immense besoin d'aimer.

Qui ne connat _la Confession d'un enfant du sicle_ (1836)? La
clbrit de ce roman me permet de n'en donner qu'une courte analyse.

_Octave_ sort du collge; il apporte dans le monde qui s'ouvre devant
lui, un esprit atteint dj par le souffle du scepticisme. Mais il
croit encore  l'amour. L'infidlit d'une premire matresse lui
enlve cette illusion, et, pour s'tourdir sur sa douleur, il se jette
dans tous les excs. Ses dernires convictions morales sombrent
bientt dans cet abme et, tout jeune encore, il prouve un
dsenchantement que pourrait seule justifier une longue preuve du
malheur et de la mchancet des hommes. Cependant, ce jeune homme
blas, fatigu d'avance de la vie, incapable d'illusions, retrouve un
jour au fond de son coeur un sentiment qu'il croyait  jamais teint
en lui; il se reprend  aimer et Brigitte Pierson rpond  son
affection. Mais cet amour poursuivi par les rminiscences du pass n'a
ni calme ni scurit; il se trane pniblement  travers des mfiances
et des secousses incessantes, jusqu' ce qu'puis par ses vaines
agitations, il s'teigne en ne laissant que le vide aprs lui.
_Octave_, n'est donc,  beaucoup d'gards, et sans parler de ses
ressemblances sur certains points, qui sortent des limites de notre
travail, avec l'_Amaury_ de Volupt, qu'une nouvelle dition de
l'_Adolphe_ de Benjamin Constant. S'il est un peu plus amoureux que
lui, il n'est pas moins hsitant, et surtout il n'est pas plus
heureux.

Tout le monde sait, et Musset ne l'a jamais dissimul, que le
caractre inquiet et tourment qu'il nous a dcrit dans _la Confession
d'un enfant du sicle_ tait en grande partie le sien. Chez lui, comme
chez Octave, ce caractre tait-il surtout le fruit d'une jeunesse
corrompue? La forme romanesque qu'il a choisie pour s'exprimer, laisse
cette question dans un certain vague; mais,  cet gard, il me semble
suffisant de rpter ce que disait Mme Georges Sand avant la
publication de la _Confession_, dans les _Lettres d'un Voyageur_
(1834), et de dire, sans prciser davantage, que le souvenir des
faiblesses dgradantes que le pote avait contemples, tait venu
empoisonner de doutes cruels et d'amres penses, les pures
jouissances de son me hsitante et craintive. Il me parat galement
inutile de rouvrir la polmique regrettable qui s'est leve sur sa
tombe et dans laquelle on a vu l'ancienne amie, la Brigitte du roman,
en rveillant imprudemment des feux encore mal teints, s'attirer une
rplique brlante, dicte par une susceptibilit fraternelle vivement
blesse. Entre _Elle et Lui_, d'une part, _Lui et Elle_, de l'autre,
je n'ai pas  me prononcer. Encore moins ai-je  examiner d'autres
oeuvres secondaires sur le mme sujet. Mais ce que je ne veux pas
oublier, c'est le tableau que Musset a trac dans la _Confession_ des
ravages exercs par la volupt sur les facults de l'me. Dj dans le
drame bizarre de _La Coupe et les Lvres_ (1832), sous la figure de
Franck qui voit sa fiance, la pure Deidamia, prir de la main de son
ancienne matresse, la courtisane Belcolor, il avait prsent
l'allgorie de l'me punie de ses anciens vices par la ruine de tout
amour lev. C'est dans cette pice qu'il a crit ces deux vers
terribles:

    Ah! malheur  celui qui laisse la dbauche
    Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!

Octave confirme hautement cette vrit par le spectacle de ses
tristesses, de ses suspicions, de ses angoisses et de ses remords. De
tous les genres de mlancolie, le plus douloureux, en effet, n'est-il
pas celui qui rsulte de nos propres torts? Aussi la leon contenue
dans les oeuvres dont je parle mrite-t-elle d'tre coute; et, en
supposant qu'on pt, comme excuse de certaines dfaillances, invoquer
l'exemple fcheux d'un homme qui avait le prestige du plus beau
talent, la logique exigerait qu'on se souvnt aussitt des svres
enseignements de ce pote, et ceux-ci devraient suffire pour dtourner
de celles-l.

On peut maintenant juger Musset. Sous beaucoup de rapports, il a
sacrifi aux tendances mlancoliques; il leur a donn place dans ses
oeuvres tantt en son nom, tantt sous des formes plus ou moins
fantaisistes. Il a t bien compltement de son temps; il a t
l'enfant de son sicle. Dou d'une merveilleuse facilit
d'assimilation, il s'en est appropri l'esprit troubl, sceptique,
tantt moqueur, et tantt attendri. On trouve en lui, selon l'heureuse
expression de M. Vitet, dans les paroles mues qu'il a prononces sur
sa tombe, un mlange indfinissable de chimre et de raison,
d'ironique scheresse et d'mouvante mlancolie, la grce, la passion,
l'lgant badinage. Ces traits divers il les emprunte aussi bien 
l'tranger qu' sa patrie. Son me, ouverte,  toutes les impressions,
de quelque part qu'elles vinssent, s'est confondue avec l'me de toute
une gnration.

Par l s'explique la faveur toute particulire dont il a joui parmi
ses contemporains. Chaque poque se personnifie dans l'homme qui
reprsente le plus complment ses qualits ou ses dfauts. Dans
l'ordre d'ides o se renferme cette tude, la Rpublique et l'Empire
s'incarnent en Chateaubriand; la Restauration s'identifie avec
Lamartine; Musset est le type suprme du gouvernement de Juillet. Il a
runi  leur plus haut degr les symptmes qui ont caractris le mal
du sicle pendant cette priode de notre histoire;  son tour, cette
poque ne lui a pas marchand sa reconnaissance et s'est plu  se
dcerner  elle-mme, en les posant sur la tte de son pote
bien-aim, les plus flatteuses couronnes.

Je ne l'imiterai pas sans quelque rserve; certes je ne pousserai pas
la svrit, jusqu'o Musset l'a pousse lui-mme, quand il a dit:

                                Il n'existe qu'un tre
    Que je puisse en entier et constamment connatre,
    Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi,
    Un seul--je le mprise,--et cet tre, c'est moi.

Mais comment s'empcher de regretter qu'il ait souvent mal employ les
dons minents qui lui avaient t si largement dpartis et que des
aspirations insuffisantes vers le bon et le vrai soient le seul
monument respectable qui nous reste de son admirable talent.




IV

Maurice et Eugnie de Gurin.


Sur les confins de la posie et de la prose, on rencontre un crivain
dont le nom a fait d'abord peu de bruit, et n'a conquis que dans ces
derniers temps une relle clbrit, mais qui doit trouver sa place
ici. Pote et prosateur, quelques-unes mme de ses oeuvres en prose
ont reu la qualification de pomes, et peut-tre, en effet, pour tre
des vers excellents, ne leur manque-t-il que la rime. L'un de ces
pomes doit attirer notre attention, ainsi que quelques productions
plus intimes du mme auteur. Je les comparerai ensuite  certains
crits d'une autre plume qui ne peuvent en tre spars. Je veux
parler de Maurice de Gurin, et de sa soeur Eugnie.

Maurice tait n dans une famille o la pauvret et le malheur
semblaient hrditaires. Retir  la campagne avec ma famille,
a-t-il dit, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni
cette joie qui accompagnent nos premires annes. Ses plaisirs, il
les trouvait dans la rverie et la contemplation de la nature: il
tait atteint d'une tristesse secrte, sa sant d'ailleurs tait
dbile, et il y avait en lui, a dit M. de Pontmartin, une disposition
maladive o les souffrances du corps ragissaient sur les rsolutions
de l'me.

A Paris, il tenta la carrire des lettres et celle de l'enseignement.
Le succs ne vint pas. Il se maria, et parut un instant devoir tre
heureux, mais la phthisie qui le minait l'emporta  moins de
vingt-neuf ans. Il mourut le 17 juillet 1839.

Son crit le plus connu est un morceau de prose potique auquel il a
donn pour titre _le Centaure_. C'est le rcit des impressions d'un de
ces tres fabuleux, depuis sa naissance dans la profondeur d'une
caverne, jusqu' sa vieillesse qui approche de son dernier terme.
_Macare_ dpeint les progrs de son dveloppement, la vigueur de sa
jeunesse, ses courses enivrantes  travers les montagnes ou les
valles, les rochers ou les fleuves, soit sous les feux du jour, soit
 la clart des toiles, l'inconstance sauvage et aveugle qui dispose
de ses pas, son mpris pour cet tre infrieur, l'homme, qu'il
rencontre en parcourant la nature, les entretiens qu'il eut dans sa
jeunesse avec le vieux centaure Chiron; enfin il annonce sa fin en
ces mots: Je reconnais que je me rduis et me perds rapidement comme
une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mler
aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre.

Sainte-Beuve n'a pas hsit  rattacher  l'cole mlancolique cette
oeuvre originale et puissante dans sa brivet. Gurin, sous forme de
_Centaure_, dit-il, a fait l son _Ren_ et racont sa propre
histoire, sa source relle d'impressions, en la projetant dans les
horizons fabuleux. Il a fait son _Ren_, son _Werther_, sans y mler
d'gosme, et en se mtamorphosant tout entier dans une
personnification qui reste idale, mme dans ce qu'elle a de
monstrueux: il n'a pris la croupe du Centaure que pour qu'elle pt le
porter plus vite et plus loin. Il y a en effet, dans ce personnage
solitaire, dans ce sage adonn au culte de la nature, comme une
allgorie discrte des sentiments et des gots que nourrissait
l'auteur de cette fiction.

Mais pour mieux connatre Maurice de Gurin, il faut le chercher dans
les lettres o il se montrait tel qu'il tait, sans tude et sans
apprt, et dans le journal o il s'panchait dans toute la sincrit
de son me, enfin dans le souvenir de ceux qui l'aimaient. On y trouve
 chaque pas un triste contraste: personne plus que Maurice n'a eu le
dsir d'tre heureux, personne ne l'a moins t. On dirait qu'il
cherche  s'assimiler tout ce qui dans l'univers peut contenir une
jouissance. La vie et ses manifestations diverses sont le Dieu de son
imagination, le tyran qui le fascine et l'attire. Eh bien! ce bonheur
dont il se forme une si vive ide, il ne peut le trouver en lui-mme,
et sans cesse il se plaint de l'indigence de son esprit, de la misre
de son coeur.

L'esprit, ai-je dit. De ce ct, il voit en lui, un vice organique,
un dlabrement irrparable; son lment craintif, inquiet,
analytique ne le laisse jamais en repos. J'avance bien lentement du
ct de l'intelligence; j'ai le pressentiment de mille choses, mais
c'est plutt un tourment qu'un progrs (_Journal_, 13 mars 1833).
Ailleurs:--je sais bien que je suis une pauvre crature qui ai peu
d'esprit.--Oh! que c'est bien dit, mon cher Bernardin! comme tu as
bien rendu le sentiment d'une me qu'on s'efforce d'lever au-dessus
de sa sphre, et qui pntre de son impuissance s'crie: Je sais bien
que je suis une pauvre crature! comme tu fais dire  Virginie. Il y a
bien longtemps que je me rpte ces paroles. C'est le rsum de tous
mes travaux, de toute ma vie (_Journal_, 23 juin 1834). L'anne
suivante, mmes gmissements: Je m'chappe  moi-mme; un trouble
funeste bouleverse ma tte; elle bat la campagne  travers je ne sais
quelles imaginations. (_Journal_, 27 mars 1835). Enfin, encore une
anne aprs, on peut constater la marche ininterrompue du mal dont il
se plaint: Le mal-tre d'abord assez resserr a gagn rapidement; ma
tte se dessche. Comme un arbre qui se couronne, je sens, lorsque le
vent souffle, qu'il passe dans mon fate  travers bien des branches
dpries. Ainsi son intelligence est pour lui la source de tourments
qui se renouvellent et se diversifient  l'infini, tourments vagues,
souvent indfinissables, mais  coup sr, cruels. Il en est de mme de
son coeur.

Par une funeste infirmit, dj souvent observe dans le cours de ce
travail, il ne sait pas saisir le bonheur qui s'offre  lui, il ne
jouit que par l'imagination. La prsence du bonheur me trouble et je
souffre mme d'un certain froid que je ressens; mais je n'ai pas fait
deux pas au dehors que l'imagination me prend; un regret infini, une
ivresse de souvenir, des rcapitulations qui exaltent tout le pass,
et qui sont plus riches que la prsence mme du bonheur; enfin ce qui
est,  ce qu'il semble, une loi de ma nature, toutes choses mieux
ressenties que senties.

La vie de son coeur ne s'accuse que par des souffrances sans cause
apparente. Il est atteint d'un ennui profond. Il crit le 1er Mai
1833: Je suis plus triste qu'en hiver. Par ces jours-l, se rvle au
fond de mon me, dans la partie la plus intime, la plus profonde de la
substance, une sorte de dsespoir, tout  fait trange; c'est comme
le dlaissement et les tnbres hors de Dieu.

Quelques semaines aprs, il parat devenu tranger aux influences du
dehors, mais son bonheur n'y a rien gagn; il consigne cette note, le
17 juillet: J'cris sur le dclin d'une belle journe.... mais ce
beau soleil, qui me fait ordinairement tant de bien, a pass sur moi
comme sur un astre teint; il m'a laiss comme il m'a trouv, froid,
glac, insensible  toute impression extrieure, et souffrant, dans le
peu de moi qui vit encore, des preuves striles et misrables. Ma vie
intrieure dprit chaque jour, je m'enfonce je ne sais dans quel
abme, et je dois tre arriv dj  une grande profondeur, car la
lumire ne m'arrive presque plus et je sens le froid qui me gagne. Il
y a  et l, dans son manuscrit, des mots qui pntrent d'effroi et
de piti pour cette nature malheureuse: 18 mai 1834. Ma misre
intrieure gagne, je n'ose plus regarder au dedans de moi.--26 aot.
Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens,
solitaire et excommuni de la nature. Je citerai encore les lignes
qu'il traait, le 22 juin 1835, et qui dcrivaient bien son obscur
martyre: Ce qui me fait, dans des moments, dsesprer de moi, c'est
l'intensit de mes souffrances pour de petits sujets, et l'emploi
toujours malentendu et aveugle de mes forces morales. J'use
quelquefois  rouler des grains de sable, une nergie propre 
pousser un rocher jusqu'au sommet des montagnes. Je supporterais mieux
des fardeaux normes que cette poussire lgre et presque impalpable,
qui s'attache  moi. Je pris chaque jour secrtement; ma vie
s'chappe par des piqres invisibles. Aprs cette date, le manuscrit
s'arrte, mais l'angoisse continue. En avril 1838, sa femme crit:
Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche 
dissiper; je la lis dans ses yeux. Et sa soeur ajoute ce commentaire
navrant: Mon pauvre ami, qu'as-tu donc, si ce n'est pas la fivre qui
t'accable? Il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne,
te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en dlivre. J'ai de tristes
pressentiments. Ces pressentiments n'taient point trompeurs. L'heure
suprme avait sonn; heure des larmes pour la famille, pour le patient
heure de la dlivrance.

Dans un article de la _Revue des deux Mondes_ du 15 mai 1840, Mme
Sand, qui a t la premire  rendre justice au jeune talent qui
venait de s'teindre, ignor du public et de lui-mme, dfinissait
ainsi Maurice de Gurin: C'tait une de ces mes froisses par la
ralit commune, tendrement prises du beau et du vrai,
douloureusement indignes contre leur propre insuffisance  la
dcouvrir, voues, en un mot,  ces mystrieuses souffrances dont
Ren, Obermann et Werther, offrent sous des faces diffrentes, le
rsum potique. Les quinze lettres de M. de Gurin que nous avons
entre les mains (on ne connaissait pas alors la plus grande partie de
ses crits intimes), sont une monodie non moins touchante et non moins
belle, que les plus beaux pomes psychologiques destins et livrs 
la publicit. Il est certain, en effet, que par son besoin de
s'analyser sans cesse, par sa facilit  gmir sur lui-mme, Gurin
prsente une analogie frappante avec les grands mlancoliques dont on
vient de rappeler les noms, par-dessus tout avec Obermann. Comme
Obermann, il se dfie de ses propres forces, il prouve un secret
ennui, et il s'puise dans des efforts inutiles pour vaincre son
imagination, et pour arriver  vivre d'une vie pleine et vraie. Mme
Sand a bien indiqu ce caractre de l'crivain qu'elle tudiait, mais
son jugement est plus contestable, quand elle revendique Gurin, comme
l'un des partisans des dangereuses doctrines dont la maladie du sicle
est souvent complice; quand elle le reprsente comme un sceptique,
comme un pote Byronien. La soeur de Maurice a protest contre cette
partie du portrait; et l'on doit reconnatre que Gurin, par la
moralit leve de son oeuvre, mrite d'tre distingu de l'cole dont
il est  d'autres gards le disciple. Ce n'est pas le scepticisme que
je lis dans ses crits intimes, c'est plutt le mysticisme; il pousse
le dsir de la perfection jusqu'au scrupule. Il tait chrtien; il
est rest tel, malgr quelques dfaillances provenant du trouble jet
dans son esprit par la dfection de Lamennais, dont il avait t
l'lve; seulement sa religion tait inquite et tourmente. Nous
connaissons Maurice de Gurin. C'est dj connatre sa soeur Eugnie.

Ne serait-ce qu' cause de l'affection qu'elle avait voue  son
frre, on pourrait dire que Mlle Eugnie de Gurin ne formait avec lui
qu'une seule me. C'est pour son frre qu'elle crit son journal, elle
veut qu' son retour, en lisant ce manuscrit, il puisse reconstituer
la douce vie de famille coule sans lui. Je ne pense pas qu'on puisse
imaginer une union de sentiments plus parfaite; mais aussi, rarement
a-t-on vu plus d'affinits morales qu'entre ce frre et cette soeur.

Eugnie de Gurin avait pass comme Maurice dans la maison paternelle
une enfance solitaire; comme Maurice, elle aspire  un idal lev,
accuse la prtendue pauvret de son esprit, le vide de sa vie
intrieure, l'ennui qui l'atteint; enfin n'est soutenue que par le
sentiment religieux. En maint endroit, on pourrait rapprocher le
_Journal_ d'Eugnie de celui de Maurice; on trouverait dans l'un et
l'autre les mmes impressions intimes, et on les trouverait presque
aux mmes dates.

Je ne vais pas jusqu' prtendre que les deux manuscrits pourraient
tre confondus, et indiffremment attribus  la soeur ou au frre; la
femme ici ne perd pas son caractre propre. Au milieu de sa
mlancolie, elle conserve son charme et sa grce. D'un autre ct, je
ne dois pas omettre de remarquer que chez elle la religion est plus
nette, plus pratique que chez Maurice de Gurin, que par ce ct
encore, sa tristesse est moins pesante. Mais, rptons-le, cette me
traverse les mmes angoisses, se plaint des mmes scheresses et s'use
dans les mmes souffrances que nous venons d'tudier. On en suit
l'histoire jour par jour:

13 avril 1835: Il y a de ces moments de dfaillance o l'me se
retire de toutes ses affections, et se replie sur elle-mme comme bien
fatigue. Cette fatigue sans travail, qu'est-ce autre chose que
faiblesse. Il la faut surmonter.--22 mai 1835: L'ennui est le fond
et le centre de mon me aujourd'hui...--19 juin 1835: Ma tte est
vide  prsent; il y a de ces moments o je me trouve  sec, o mon
esprit tarit comme une source, puis il recoule.--1837: (sans autre
date): Je souffrais, je souffre encore, mais ce n'est qu'un reste, un
malaise qui va finir; mme je ne sais pas ce que c'est ni ce que j'ai
de malade: ce n'est ni tte, ni estomac, ni poitrine, rien du corps;
c'est dans l'me, pauvre me malade!--1er fvrier 1838: jour
nbuleux, sombre, triste, au dehors et au dedans.--27 mai 1838: Ce
n'est pas facile de bien faire, d'atteindre le beau, si haut, si loin
de notre pauvre esprit; on sent que c'est fait pour nous, que nous
avons t l, que cette grandeur tait la ntre et que nous ne sommes
plus que les nains de l'intelligence; chute, chute qui se retrouve
partout!

Pour calmer ces agitations de son esprit, Eugnie de Gurin cherche 
s'endormir dans des habitudes rgulires, monotones mme s'il le faut.
Elle crit le 13 mai 1839: Si je pouvais croire au bonheur, a dit M.
de Chateaubriand, je le chercherais dans l'habitude, l'uniforme
habitude qui lie le jour au jour, et rend presque insensible la
transition d'une heure  l'autre, d'une chose  une autre chose; il y
a repos dans cette vie mesure, dans cet arrangement que s'imposent
les religieux... Il n'attendent pas, ou ils savent ce qu'ils attendent
ces hommes d'habitude; et voil l'inquitude, l'agitation, le chercher
de moins pour ces mes. J'en conclus qu'il est bon de savoir ce que
l'on veut faire... Ici jetons un regard en arrire. Nous l'avons vu,
non seulement Chateaubriand, mais encore Jean-Jacques Rousseau et
Senancour, ont vant le pouvoir salutaire de l'habitude, les
ressources qu'on y trouve contre les tourments de l'me; et voil qu'
trente ans d'intervalle une jeune femme solitaire vient ajouter  ces
autorits son tmoignage modeste mais prcieux!

Mais, quand elle crivait ces lignes, le mal dont souffrait Eugnie
de Gurin n'tait dj plus gurissable. La mort de son frre ne tarda
pas  venir lui porter le dernier coup, et elle disait, le 2 mai 1840:
Je n'ai plus d'intrt  rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout
meurt; je meurs  tout. Je meurs d'une lente agonie morale, tat
d'indicible souffrance.

L'agonie de l'me, plus cruelle que celle du corps, tel est l'tat
qu'ont prouv Maurice et Eugnie de Gurin. Intelligences d'lite,
nobles coeurs, ils n'ont got dans leur plnitude aucune jouissance.
Une tristesse secrte s'tendait comme un voile funbre sur toute leur
existence. On et dit qu'en eux avait t bris de bonne heure le
ressort qui met en mouvement toutes les forces de l'me, et que ces
organisations dlicates manquaient du principe mme de la vie.

A voir se reproduire, chez deux tres, issus de la mme source, un
phnomne identique, on ne peut s'empcher de penser que ce phnomne
a prcisment pour cause leur commune origine. Les influences
transmises avec le sang sont peut-tre, en effet, la meilleure
explication des troubles dont ils ont souffert tous deux. Ajoutons-y
les impressions d'une enfance austre, et nous aurons toutes les
raisons d'une tristesse qui prsente un caractre respectable. Il faut
remonter assez loin dans cette tude, pour trouver d'aussi parfaits
exemples de dtachement et de modestie. Ces douces images reposent de
tant de figures dans lesquelles se dissimulent mal l'amour-propre et
la proccupation de l'effet, mais il est temps de nous en sparer afin
de reprendre et d'achever, quelles qu'en puissent tre les fcheuses
rencontres, la srie de documents que nous avons encore  parcourir.




V

Georges Sand.


Quittons le domaine mixte o la posie s'associe avec la prose; le
roman seul doit nous occuper en ce moment, et nous devons l'envisager
tout d'abord dans son plus glorieux reprsentant. Je n'entends pas
faire ici de Mme Georges Sand une tude complte. Parler de toutes les
phases que son existence a parcourues, de toutes les influences que
son esprit a subies, de toutes les transformations qui se sont
accomplies dans son tre moral, c'est une tche considrable et qui
dpasse beaucoup les bornes de ce travail. Je dois me renfermer dans
la priode de sa vie o elle a suivi le mouvement imprim par l'cole
mlancolique. Cette priode atteint, vers 1833, son point culminant;
c'est l surtout que je l'observerai. Mais il est ncessaire de
remonter tout d'abord  son point de dpart.

Dans un ouvrage sur le roman contemporain, M. Nettement a dit avec
esprit, en rappelant que Georges Sand appartenait  une famille
romanesque, qu'au milieu de ces romans qui s'agitaient autour d'elle,
elle tait le plus chimrique et le plus passionn de tous. Place
dans un couvent  Paris, de 1817  1820, son premier rve fut de se
croire appele  la vie monastique; et elle se trouva plus tard une
vocation pour l'existence pastorale et solitaire. A Nohant, elle lut,
outre Byron et Shakespeare, dont elle devint ds lors l'admiratrice,
deux crivains qui exercrent sur elle une influence plus profonde
encore, Chateaubriand et Jean-Jacques Rousseau. Tout le monde sait que
par le style elle procde de ces deux grands modles; le second
surtout lui a inspir un culte qu'elle n'a jamais cherch  nier; et
bien longtemps aprs la date  laquelle je me place en ce moment, elle
a dclar qu'elle lui tait reste fidle, fidle, ajoutait-elle,
comme au pre qui m'a engendr, car s'il ne m'a pas lgu son gnie,
il m'a transmis, comme  tous les artistes de mon temps, l'amour de la
nature, l'enthousiasme du vrai, le mpris de la vie factice, et le
dgot des vanits du monde. Mme Sand, ou plutt Aurore Dupin, tait
ds lors proccupe des plus hautes questions. Ce qui m'absorbait 
Nohant, comme au couvent, a-t-elle dit, c'tait la recherche anxieuse
ou mlancolique, mais assidue, des rapports qui doivent exister entre
l'me individuelle et cette me universelle que nous appelons Dieu.
Recherche mlancolique ou mme anxieuse, dit Mme Sand, et, en effet,
cette recherche avait ses chances et ses fortunes diverses, car entre
des phases de satisfaction et de srnit pour la raison, il y avait
des intervalles de doute dsespr. D'un autre ct, le milieu dans
lequel vivait Mme Sand lui semblait si peu gai, la svrit dont elle
se sentait entoure de la part des bourgeois de la Chtre, et qu'elle
bravait d'ailleurs, tait si dure, son existence domestique tait si
morne et si endolorie, son corps si irrit par une lutte continuelle
contre l'accablement, qu'elle en arriva  tre fatigue de la vie et
tente de s'en dbarrasser.

L'_Histoire de sa vie_ dont nous tirons ces dtails nous apprend que,
pour raliser ce sombre dessein, c'tait l'eau surtout qui l'attirait.
Elle se promenait au bord de la rivire, jusqu' ce qu'elle et trouv
un endroit  sa convenance. L, elle se demandait si le moment tait
venu de disparatre. Un jour, traversant un gu, elle lana son cheval
vers la partie la plus profonde et la plus dangereuse. Heureusement
l'animal la ramena vers la rive, et la jeune fille en qui cet incident
rveilla l'instinct de la conservation se trouva gurie de ses
vellits de suicide.

Tels furent les dbuts de cet esprit bizarre. Passion de la solitude
et de la rverie, tendances  la fois mystiques et sceptiques,
attrait momentan vers la mort volontaire, presque tous les principaux
traits de la maladie du sicle se reconnaissent alors en elle. Son
mariage en 1822, la nouvelle vie qui en rsulte pour elle jusqu'en
1831, son arrive  Paris  ce moment, ses efforts pour se crer par
sa plume l'indpendance, toutes ces circonstances qui changeaient
profondment son existence et la mettaient en contact journalier avec
le monde, ont-elles modifi ses premiers sentiments? On trouve la
preuve du contraire dans quelques-unes de ses plus anciennes
crations.

Qu'est-ce, en effet, qu'_Indiana_ (1832)? Une femme qui aspire, dans
une attente fivreuse, ennuye et dsespre,  l'amour qui doit
ranimer sa vie. Georges Sand a ni qu'_Indiana_ ft son portrait; elle
a, d'ailleurs, prtendu qu'elle ne s'tait jamais mise en scne sous
des traits fminins. Mais j'ai peine  croire que l'ide des soucis
d'Indiana n'ait pas t suggre  l'crivain par une disposition
quelque peu analogue qu'il trouvait en lui-mme. Au surplus, si Mme
Sand ne s'est jamais peinte dans le costume de son sexe, il faut la
chercher, dans ses oeuvres comme dans sa vie relle, sous des
vtements virils; et alors n'est-ce pas elle que, dans le roman de
_Valentine_ (1832), on doit voir sous les traits d'un jeune tudiant,
n ennuy, rempli d'aspirations vagues, de dsirs d'indpendance, de
haine et de mpris pour les conventions sociales et les situations
vulgaires? Mais un ouvrage plus clatant vient jeter une pleine
lumire sur ce qu'tait Mme Sand en 1833. Je veux parler du roman de
_Llia_ qui parut en cette anne. Quoi qu'elle ait pu dire, ici il est
impossible de ne pas la reconnatre.

Quel est, tout d'abord, le sujet de _Llia_? Dans l'intention de Mme
Sand les personnages de ce roman reprsentent chacun une fraction de
l'intelligence philosophique du XVIIIe sicle: Pulchrie,
l'picurisme, hritier des sophismes du sicle dernier; Stnio,
l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps o l'intelligence monte trs
haut, entrane par l'imagination, et tombe trs bas, crase par une
ralit sans posie et sans grandeur; Magnus, les dbris d'un clerg
corrompu et abruti, et ainsi des autres. Quant  Llia, je dois
avouer, dit-elle, que cette figure m'est apparue au travers d'une
fiction plus saisissante que celles qui l'entourent. Je me souviens de
m'tre complu  en faire la personnification encore plus que l'avocat
du spiritualisme de ces temps-ci; spiritualisme qui n'est plus chez
l'homme  l'tat de vertu, puisqu'il a cess de croire au dogme qui le
lui prescrivait, mais qui reste et restera  jamais, chez les nations
claires,  l'tat de besoin et d'aspiration sublimes, puisqu'il est
l'essence mme des intelligences leves. Et elle ajoute, que ces
aspirations sont accompagnes de souffrance, et, aprs avoir parcouru
les oeuvres, sceptiquement religieuses ou religieusement sceptiques,
expression puissante et sublime de l'effroi, de l'ennui, et de la
douleur dont cette gnration est frappe elle s'crie: combien
sommes-nous qui avons pris la plume pour dire les profondes blessures
dont nos mes sont atteintes, et pour reprocher  l'humanit
contemporaine de ne nous avoir pas bti une arche o nous puissions
nous rfugier dans la tempte!--Nous tions tant qu'on ne pouvait pas
nous compter. Le doute et le dsespoir sont de grandes maladies que la
race humaine doit subir pour accomplir ses progrs religieux.
Acceptons donc comme une grande leon les pages sublimes o Ren,
Werther, Obermann, Conrad, Manfred, exhalent leur profonde amertume
avec le sang de leur coeur; elles ont t trempes de leurs larmes
brlantes; elles appartiennent plus encore  l'histoire philosophique
du genre humain qu' ces annales potiques.

Ainsi le type qui donne  la pense de l'auteur sa vritable
expression, comme il donne son nom  l'ouvrage, est celui de _Llia_,
et _Llia_ signifie l'angoisse philosophique, les tourments de la
recherche de la vrit, ou plus simplement le doute; non pas le doute
raisonnant qui avait t une arme de combat pour le XVIIIe sicle,
mais le doute inquiet et maladif. M. G. Planche, dans une tude sur
Mme Sand, a traduit _Llia_ par cette formule: l'incrdulit du coeur
ne de l'amour tromp. Il me semble qu'il a nglig le ct dominant
de la physionomie de _Llia_ pour s'attacher  un dtail secondaire.
Le grand mal de _Llia_ c'est l'incrdulit de l'esprit, l'impuissance
de la raison, et la disproportion cruelle qui dans la recherche de la
vrit existe entre la violence de nos efforts et la pauvret de leurs
rsultats.

Pour exprimer cette infirmit, Mme Sand trouve d'loquents accents et
des formes remarquablement varies. Par exemple,  Stnio qui lui
demande l'explication de son attitude  la fois hautaine et pieuse
dans une glise, elle rpond: Que t'importe cela, jeune pote?
pourquoi veux-tu savoir qui je suis et d'o je viens? je suis ne
comme toi, dans la valle des larmes, et tous les malheureux qui
rampent sur la terre sont mes frres..... tous deux condamns 
souffrir, tous deux faibles, incomplets, blesss par toutes nos
jouissances, toujours inquiets, avides d'un bonheur sans nom toujours
hors de nous, voil notre destine commune.

Une autre fois, comme Stnio cherche  la consoler: Eh bien!
s'crie-t-elle, je souffre mortellement  l'heure qu'il est; la colre
fermente dans mon sein. Voulez-vous blasphmer pour moi? cela me
soulagera peut-tre? Voulez-vous, jeune homme pur et pieux, vous
plonger dans le scepticisme jusqu'au cou et rouler dans l'abme o
j'expire? je souffre et je n'ai pas de force pour crier. Allons,
blasphmez pour moi! Eh bien! vous pleurez! vous pouvez pleurer vous!
heureux! heureux cent fois ceux qui pleurent! mes yeux sont plus secs
que les dserts de sable o la rose ne tombe jamais, et mon coeur est
plus sec que mes yeux.

Du reste, si elle souffre surtout par l'intelligence, elle n'est
gure, j'en conviens, plus heureuse par le coeur. Elle ne trouve pas
de ce ct la pleine vie qui lui manque de l'autre. Les cratures lui
paraissent trop chtives pour son immense besoin d'amour; elle ne veut
pas s'exposer  d'amres dsillusions. Cependant elle regrette de
sentir son coeur moins ardent que son cerveau, ses esprances plus
faibles que ses rves, et comme elle a dit: heureux ceux qui
pleurent, elle s'crie aussi: heureux ceux qui peuvent aimer!

Sans m'tendre sur les vnements un peu incohrents que renferme le
roman, je dois rappeler deux phases de la vie de Llia, qui, sous deux
formes diffrentes, la montrent aux prises avec la solitude. Nous
avons maintes fois remarqu le rle important que la solitude joue
dans la maladie du sicle. Pour ne citer,  cet gard, que le plus
mmorable exemple qui se soit produit depuis Jean-Jacques Rousseau, on
sait que son Senancour a pratiqu la vie du solitaire et l'a dcrite
dans deux ouvrages. Le moins considrable des deux, le roman
d'_Isabelle_, offre mme ce caractre spcial de ressemblance avec
celui de _Llia_, que dans l'un et l'autre il s'agit de femmes, de
jeunes femmes, se vouant  la solitude par un sentiment tranger  la
vocation religieuse. Les deux romans ayant paru dans la mme anne, je
ne saurais dire si l'un d'eux a eu cependant assez d'avance sur
l'autre, pour que la premire publication ait pu inspirer la seconde.
A dfaut d'indice contraire, j'incline  penser que Senancour, qui
avait dj profit de _Ren_ en donnant _Obermann_, a tir aussi, dans
la cration d'_Isabelle_, quelque parti de _Llia_. Quoiqu'il en soit,
le roman d'Isabelle, comme les differents ouvrages sur le mme sujet
que nous avons rencontrs, tendent  dmontrer le danger de la
solitude, surtout pour les imaginations portes  la tristesse et  la
rverie. La mme leon rsulte encore de certains dveloppements de
Llia.

Dans une premire retraite, Llia perd le sommeil; elle n'a de repos
que dans des rveries qui puisent son imagination, et qui lui font
prendre en dgot la ralit. Seule en prsence de la pense de Dieu,
elle se trouble et faiblit. Dieu, rien que Dieu, dit-elle, c'est trop
ou trop peu! Dans l'isolement c'est une pense trop immense.
Nanmoins, aprs un retour momentan dans le monde, elle rend sa
solitude plus complte encore, en se rfugiant dans un monastre
abandonn et y faisant un voeu temporaire de claustration. Le calme
suit d'abord cette grande rsolution; mais bientt le doute l'assige
de nouveau. A peine si la contemplation de la nature lui donne parfois
quelques courtes joies. Tantt redoutant l'avenir qui l'attend quand
elle rentrera parmi les hommes, tantt supportant mal d'tre loigne
de ses semblables, sa force se consume dans ces alternatives. Aprs
des nuits de douleur aigu, elle a des jours de morne stupeur,
rarement des claircies de tranquillit et de raison. Pendant le
second hiver de sa squestration, sa rsignation dgnre en apathie,
l'activit des penses devient le drglement; et elle rsume ainsi
son tat: Je me dbattais alternativement contre l'apprhension de
l'idiotisme et celle de la folie. Sans doute elle aurait trouv la
mort dans les ruines qu'elle habitait, si elle n'en avait t arrache
malgr elle.

Sa seconde retraite est moins svre. Elle s'enferme dans un couvent
au sein d'une communaut entire. Elle a pens que ce genre de vie
avait les avantages sans les inconvnients de l'isolement; et cette
opinion est juste sans doute, applique  des personnes que la foi
soutient dans leur preuve; mais Llia qui,  ce moment de sa vie,
dclare qu'elle croit en Dieu, et qu'elle l'aime d'un amour insens,
n'a cependant pas de lui des notions constantes et sres. Le Dieu
qu'elle aime est un Dieu bien abstrait; c'est tout ce qui n'est pas la
ralit visible. Pour devenir religieuse et bientt abbesse,
singulire transformation que ne faisait pas prvoir le dbut du
roman, elle a prononc des voeux quivoques, et esquiv une vritable
profession de foi. Elle a embrass la religion catholique faute de
mieux, et ainsi qu'elle prend soin de le dire, c'est le clotre et
non pas l'glise qui l'a adopt. Eh bien! dans ce clotre qu'elle a
voulu, que devient cette abbesse invraisemblable? elle y pleure ce
qu'elle a volontairement sacrifi. Sachez-le bien, dit-elle, ma vie
est un martyre, car si les grandes rsolutions enchanent nos
instincts, elles ne les dtruisent pas. J'ai rsolu de ne pas vivre;
je ne cde pas au dsir de la vie, mais mon coeur n'en vit pas moins,
ternellement jeune, puissant, plein du besoin d'aimer et de l'ardeur
de la vie. J'aime, mais je n'aime personne, car l'homme que je
pourrais aimer n'est pas n, et il ne natra peut-tre que plusieurs
sicles aprs ma mort! Je ne sache pas que les effets de l'isolement
sur l'me, l'exaltation ou la dpression qu'il imprime  ses
puissances, les ravages de toutes sortes qu'il y exerce, aient jamais
t dcrits avec plus d'amertume et de vigueur. L'autorit de Llia
s'ajoute donc  celle des solitaires dont j'ai dj rappel la vie et
les crits.

En somme, cette femme extraordinaire finit comme elle a vcu. Chasse
du clotre par l'Inquisition, qui avait trouv en elle, il faut le
dire, une victime assez naturelle, elle promne au hasard sa tristesse
dans la montagne, et meurt en exhalant avec la vie cette dlirante
imprcation: Oh! oui! oui, hlas! le dsespoir rgne, et la
souffrance et la plainte manent de tous les pores de la cration....
Il y a un tre malheureux, maudit, un tre immense, terrible, et tel
que ce monde o nous vivons ne peut le contenir. Cet tre invisible
est dans tout, et sa voix remplit l'espace d'un ternel sanglot. Quel
est-il? d'o vient-il?.... Les hommes t'ont donn mille noms
symboliques, moi je t'appelle Dsir, moi, Sibylle, mais Sibylle
dsole; depuis dix mille ans j'ai cri dans l'infini: Vrit! vrit!
depuis dix mille ans l'infini me rpond: Dsir! dsir! O Sibylle
dsole!  muette Pythie, brise donc ta tte aux rochers de ton antre,
et mle ton sang fumant de rage  l'cume de la mer; car tu crois
avoir possd le Verbe tout-puissant, et depuis dix mille ans tu le
cherches en vain!

Tel est le dernier cri de la femme qui, dans la pense de l'auteur,
personnifie l'excs de douleur produit par l'abus de la pense.
D'aprs l'crivain, Llia n'a t que le type commun de la souffrance
de toute une gnration maladive et faible. Il y a du vrai, en mme
temps que de l'exagration dans cette parole, mais c'est surtout en
elle-mme que Mme Sand a pris l'ide principale de cette composition;
c'est surtout en elle qu'elle trouvait et le got de la rverie et de
la solitude, et cette proccupation ardente et passionne des plus
graves problmes.

Dans une lettre crite de Nohant, le 15 janvier 1854, elle a crit
qu'elle avait compos _Llia_ sous le poids d'une souffrance
intrieure quasi-mortelle, souffrance toute morale et qui lui crait
des angoisses, inexplicables pour les gens qui vivent sans chercher la
cause et le but de la vie. Et elle ajoutait: Ceux qui liront plus
tard l'histoire de ma vie intellectuelle ne s'tonneront plus que le
doute ait t pour moi une chose si srieuse et une crise si
terrible. Et n'tait-ce pas aussi d'aprs ses souvenirs que Mme Sand
dcrivait une faiblesse qu'elle attribue, non plus  Llia, mais  un
des personnages secondaires du roman,  Stnio?

En effet, Stnio, le pote d'abord pur, plus tard corrompu par les
volupts, Stnio prche ouvertement le suicide. Il mdite longuement
le sien, il le justifie par des sophismes: J'ai accompli ma tche
d'homme, dit-il  Dieu; si tu es un matre vindicatif et colre, la
mort ne me sera pas un refuge et je n'chapperai pas, quoi que je
fasse, aux expiations de l'autre vie; si tu es juste et bon, tu
m'accueilleras dans ton sein et tu me guriras des maux que j'ai
soufferts; si tu n'es pas, oh! alors je suis moi-mme mon dieu et mon
matre, et je peux briser le temple et l'idole. Il oublie, au milieu
de ces diffrentes hypothses, que la svrit de Dieu peut tre
dsarme par le repentir de l'homme, et que sa bont peut tre
dcourage par une faute suprme et irrparable de la crature; et sur
la foi de son raisonnement imparfait, il se jette dans les eaux d'un
lac, au fond duquel il va rencontrer peut-tre une terrible rfutation
de son systme. On le voit, il est permis de penser que pour cet
incident de son roman, Mme Sand s'est reporte aux impressions de sa
premire jeunesse,  cette tentative de suicide que je viens de
rappeler et aux raisons qui l'y avaient pousse.

Faut-il toutefois dans les tristesses de _Llia_ ou de _Stnio_, voir
l'expression absolument fidle et nullement force de l'tat d'me de
Mme Sand vers 1833? C'est ce qu'un de ses amis, M. Sainte-Beuve
lui-mme, avait cru navement; mais elle ne voulut pas le laisser sous
l'empire de cette illusion. Aprs avoir cout _Llia_, lui
crit-elle en mars 1833, vous m'avez dit une chose qui m'a fait de la
peine, vous m'avez dit que vous aviez peur de moi. Chassez cette
ide-l, je vous en prie, et ne confondez pas trop l'homme avec la
souffrance. C'est la souffrance que vous avez entendue, mais vous
savez bien comme, en ralit, l'homme se trouve souvent au-dessous, et
par consquent moins potique, moins mchant et moins damn que son
dmon. Voil la vrit rduite  ses simples proportions, et je le
regrette, du moins pour la considration de Georges Sand. En
grossissant son mal aux yeux d'autrui, en forant sa plainte pour
augmenter la piti, elle a imit ces supercheries de la mendicit qui,
pour mouvoir plus srement la charit du public, tale devant lui des
infirmits simules, ou invoque des catastrophes imaginaires. C'est un
jeu dangereux et cruel, une triste spculation sur la crdulit et la
sympathie de trop faciles lecteurs.

Il est fcheux aussi d'avoir  reconnatre que ces violents
panchements de verve amre, si funestes d'ordinaire pour autrui, ont
souvent pour l'crivain qui s'y livre d'heureux effets d'apaisement,
et qu'au paroxysme de l'exaltation, ils font succder une priode de
calme. C'est ce que nous avons vu pour _Goethe_ aprs _Werther_; c'est
ce qui s'est produit pour Mme Sand aprs _Llia_. Sa pense, soulage
par cette cration, est entre dans une sphre plus sereine. Mais l
encore, elle n'a pas t exempte de nombreuses fluctuations.

C'est ainsi qu'au milieu d'une srie de charmantes compositions,
inspires par son sjour en Italie, elle donne, en 1834, son roman de
_Jacques_, o apparat de nouveau la thorie et la justification du
suicide, dont elle va jusqu' faire, comme l'a dit M. Poitou dans un
livre sur le roman contemporain, un acte sublime et un sacrifice
hroque. C'est ainsi qu' la mme poque, elle nous montre, dans
_Sylvia_, une femme orgueilleuse, qui ne croyant personne digne de son
amour, se renferme dans une indiffrence universelle. Faut-il
rapporter  la mme inspiration un roman crit bien plus tard,  une
poque qui dpasse la premire moiti de ce sicle (1861), et au cours
d'une veine nouvelle et abondante de belles et graves productions, le
roman de _Valvdre_? Sans doute, dans ce livre, il y a un personnage,
Francis Obernay, qui n'est autre chose qu'un revenant de 1830; et, de
plus, Mme de Valvdre qu'il aime a bien des rminiscences de cette
poque. L'un est un pote, et il se dcrit ainsi: J'avais dj
beaucoup lu, et bien que je n'eusse aucune exprience de la vie,
j'tais un peu atteint de ce que l'on a nomm la maladie du sicle,
l'ennui, le doute, l'orgueil. L'autre est une femme ennuye, rvant
un idal que le monde entier ne lui fournit pas, qu'elle aurait pu,
peut-tre, en cherchant mieux, trouver tout simplement dans son mari,
et qu'elle croit rencontrer en Francis. Entre ces deux tres, unis par
des tendances communes, clatent des scnes dont la violence rappelle
certains traits d'_Adolphe_, d'_Amaury_ ou d'_Octave_, ou des
explications dsolantes, dans lesquelles leur scepticisme commun, leur
mutuelle dsillusion, leur gosme  deux, leur apparat sous un jour
effrayant. Ces scnes ne les sparent point cependant, et ces deux
forats reprennent une chane qui ne sera rompue que par la mort de
Mme de Valvdre. On voit combien ces caractres se rapprochent des
types qui nous sont si connus. Mais, remarquons-le, Francis n'est pas
le vrai sujet du livre; il est bien infrieur au mari qu'il supplante
dans le coeur de sa femme; et rien ne semble plus misrable que cet
amant sans autorit sur celle-l mme qu'il a entrane dans sa vie
inutile, surtout quand on le compare  Valvdre, au mari dlaiss,
mais grand dans son isolement, au savant,  l'homme ferme et digne, 
la fois pratique et gnreux, que Mme Sand reprsente comme le modle
achev de la gnration virile et intelligente qui doit diriger notre
poque claire et industrieuse. C'est dans cette figure, plutt que
dans le caractre us de Francis, qu'il faut chercher la pense et les
prdilections de Mme Sand dans sa dernire phase.

En matire religieuse surtout Mme Sand arrive dans cette suprme
priode  une relle pacification. Quelles qu'aient t les variations
de son esprit sur certains points, sur certains systmes, quoiqu'elle
ait embrass tour  tour des thories bien diverses, non seulement en
politique, mais en philosophie, elle s'est attache de plus en plus 
une croyance consolante, qui est devenue le fond solide de sa pense.
Les formes du pass se sont vanouies pour moi, a-t-elle dit alors, 
la lumire de l'tude et de la rflexion; mais la doctrine ternelle
des croyants, le Dieu bon, l'me immortelle et les esprances de
l'autre vie, voil ce qui en moi a rsist  tout examen,  toute
discussion, et mme  des intervalles de doute dsespr.--J'ai
besoin d'un Dieu, disait-elle souvent. Et peu de temps avant sa mort,
elle crivait: Je sens Dieu, j'aime, je crois.

Mais ce dernier tat de son me se rapporte  une poque que nous
n'avons pas  tudier ici; redisons seulement qu'en 1833, ainsi que
dans les annes voisines de cette date, Mme Sand, a fait dans le
roman, une large place  la maladie du sicle, qu'elle a mme eu le
tort de l'exagrer; et qu'elle semble avoir pris un dangereux plaisir
 raviver, en les retraant, des douleurs auxquelles on ne doit
toucher que si l'on a l'esprance de les adoucir.




VI

Romanciers divers.

GAVARNI.--ULRIC GUTTINGUER.--FRDRIC SOULI.--EUGNE SUE.


Dans la voie o elle s'avanait avec tant d'clat, Mme Sand ne
marchait pas seule. Les romanciers, et Dieu sait s'ils furent nombreux
entre 1830 et 1848, s'y prcipitaient  l'envi.

Le premier que je rencontre est surtout connu  un titre tout
diffrent. Longtemps on a ignor que Gavarni et un autre talent que
celui de crayonner les passions, les ridicules ou les vices de son
temps. On savait bien que cet artiste cachait sous une apparence
frivole un fonds de philosophie morose. Les lgendes de ses spirituels
dessins contiennent souvent des mots d'une profondeur qui font
frissonner; mais, en somme, on ne connaissait que l'auteur de
brillantes fantaisies, le Gavarni caricaturiste. Il tait rserv  M.
Sainte-Beuve de dcouvrir le Gavarni romancier, rcompense bien
lgitime de tant de recherches curieuses. M. Sainte-Beuve n'a pas
gard pour lui cette dcouverte; il a publi, en 1863, une analyse et
des fragments de l'oeuvre indite et mme inacheve, sur laquelle il
avait mis la main. Or, cette oeuvre nous reprsente prcisment une
jeune femme du meilleur monde, atteinte de la maladie du sicle.

_Marie***_ est une nature agite et bizarre; elle se penche sur
l'abme de l'amour coupable, mais elle se cramponne  ses bords; elle
analyse tous ses sentiments, elle doute d'elle-mme, et dtruit par
ses exigences, ses raffinements en matire d'idal, le bonheur auquel
la convie celui qui l'aime. Elle parle de ce besoin d'aimer qui ne
peut tre effac par rien. Elle dit  son amant: Tout ce qui est
grand est triste. Enfin, elle crit  Michel: Je vous aime de toutes
les puissances de mon coeur et je ne veux pas de votre amour. En
prenant cette attitude et en tenant ce langage, elle cde  je ne sais
quel besoin de tourmenter elle-mme et ceux qui l'approchent, de se
jouer au milieu du danger, de jouir et de souffrir  la fois. La
principale cause de cet tat anormal, ce sont, selon l'auteur, les
habitudes d'esprit contractes dans la socit moderne et la lecture
des crits et surtout des romans de l'poque. Que n'tes-vous Marie,
lui dit Michel, une pauvre fille habitant quelque mansarde! Vous
auriez honorablement travaill toute la semaine... Vous n'auriez vu
que moi en moi, comme je ne chercherais que vous en vous. Et vous ne
sauriez pas lire, Marie! heureusement! Vous dites que vous m'aimez,
Marie! vous aimez l'amour, l'amour qui se lit dans les livres... O
avez-vous t prendre toute cette tristesse? Vous vous proccupez des
rves creux de votre hrone. Ce roman--il ne le nomme pas--est un
bien plus mauvais livre que beaucoup d'autres. Son moindre tort est de
faire croire  un malheur de plus. Ce livre dispose l'imagination
d'une certaine faon, pour la dsoler ensuite, selon la fantaisie de
l'auteur, grand artiste mais pauvre philosophe! Le monde rel, le
prsent n'est pas si dsenchant que vous voulez le voir, allez!...
Pourquoi se faire un tourment de l'esprit? Pourquoi n'tre pas
doucement joyeux? Avec les lettres, les sciences, les arts, nous avons
encore l'amour, l'amour qui vaut tout cela, cent fois tout cela!

J'abrge ces conseils dont la moralit glisse sur une pente trop
facile, mais qui ont le mrite d'tre intelligibles, tandis que la
vertu de Marie est faite de contradictions et de nuages. Aussi, entre
elle et lui, l'illusion ne tarde pas  se dissiper; Michel reconnat
qu'il ne peut se faire aimer de Marie, et,  une lettre dcisive sur
ce point, il rpond par un dernier adieu: Je commence  voir clair en
nous. Vous me disiez si fermement que j'tais froid et que
j'analysais, que parfois je croyais que vous m'aimiez beaucoup et que
je vous aimais un peu. Vous m'auriez fait croire que je ne vous aimais
pas! Votre orgueil est d'une loquence trange. N'crivez jamais,
Marie,  l'homme qui vous aimera!

Le caractre de _Marie_ est-il sorti de l'imagination seule de
l'auteur? N'est-il point le rsultat d'observations faites sur la
socit de son temps? Sainte-Beuve qui l'a si bien connue, cette
socit, a constat l'exactitude historique de ce portrait et y a
appos sa date. Cette femme, dit-il, est bien de son temps: il y a
mlange et conflit en elle; elle a le got des beaux sentiments, des
grands sentiments, un peu de mlancolie, de la mtaphysique; elle lit
le roman du jour, Georges Sand et Balzac... elle n'est pas non plus
sans une teinte marque de religion, elle observe les dimanches et ne
manque pas les sermons du carme. C'est une figure d'une grande
vrit; plus d'une jeune femme du faubourg Saint-Germain devait tre
ainsi vers 1835..... Il y a chez elle des restes d'Elvire; il y a des
commencements de Llia. La maladie de 1834 agit sur cette imagination
de femme; l'esprit aussi a ses modes. Elle a des Pres de l'glise et
du Voltaire, et du roman noir dans la tte, et du Byron, et avec cela
de brusques clats de joie enfantine, mais ils sont courts, Marie lit
trop, je l'ai dit, elle est pleine de ces livres du temps o l'on ne
parlait jamais d'amour sans parler de croyance et sans faire
intervenir l'humanit. Marie n'est donc pas un personnage de pure
fantaisie, mais ce personnage n'aurait jamais peut-tre exist sans
Llia.

A ct de la figure fminine esquisse par Gavarni on peut placer un
portrait d'homme du monde du mme temps, que nous devons  Ulric
Guttinguer.

Les dbuts d'Ulric Guttinguer datent de la Restauration et mme de
l'Empire, mais les oeuvres qu'il a publies  cette poque, plutt
tendres que maladives, n'ont rien  dmler avec le mal du sicle.
L'ouvrage par lequel il nous appartient vraiment est le roman
d'_Arthur_, publi seulement en 1836.

D'abord partisan des classiques, Guttinguer s'tait hautement ralli
au romantisme. Il s'tait pris d'affection pour ses plus mlancoliques
reprsentants. De leur ct, ceux-ci lui rendaient avec usure sa
sympathie. Ils admiraient en lui cette aurole qui brille, aux yeux
des jeunes gens, sur le front des hommes qui ont dj travers les
orages de la passion; ils s'inclinaient devant le prestige d'une
tristesse dont on se rptait mystrieusement l'origine.

Alfred de Musset lui a adress des vers o il le peint comme un ange
tomb du ciel, s'en allant triste et courb et portant dans son coeur
un abme de douleurs dont nul oeil n'a pntr les ondes.
Sainte-Beuve a parl de lui dans des termes analogues (dcembre 1836).
Il avait reu ses confidences, et en avait gard une impression si
profonde qu'il avait rv avec lui, prs de lui, sous ces ombrages
qu'Arthur (c'est--dire Guttinguer) sait si bien dcrire, un grand
roman potique, et qui tait dj commenc, quand _Juillet_ est venu
pour toujours l'interrompre, et dont le hros n'tait autre qu'Arthur
lui-mme. Sainte-Beuve cite mme un fragment de ce roman bauch, qui
dpeint l'invasion de la satit dans un coeur fatigu d'avoir trop
aim. Cet essai n'a pas t achev. Mais nous pouvons y suppler en
partie, car nous en avons un aperu dans le roman mme de _Volupt_.
Sainte-Beuve nous apprend, en effet,  travers quelques dtours, que
si l'auteur de _Volupt_ avait connu l'auteur d'_Arthur_ (et il
l'avait en effet connu), il semblerait avoir song expressment  lui
dans le portrait de l'ami de Normandie, c'est--dire d'un homme qui
s'est longtemps adonn  de frivoles amours, qui cherche  rompre ses
liens sans y parvenir, et se dcourage de la vanit de ses tentatives.
Ces indications font dj connatre la nature aussi tendre que
mlancolique de Guttinguer. Cette nature se montre mieux encore dans
_Arthur_.

Ce roman est divis en deux parties, l'une intitule _Mmoires_,
l'autre _Religion et Solitude_. La premire contient le rcit des
folies du hros, la seconde, celui de sa conversion. Aux incidents des
diverses passions qui ont agit son coeur, on voit succder de pieuses
effusions et des mditations religieuses. De mme, _si parva licet_,
saint Augustin a runi dans ses confessions, d'une part l'aveu de ses
erreurs, et de l'autre des dissertations sur les plus hautes questions
religieuses. Du reste, le romancier de 1836 ne se propose pas un but
moins difiant que le grand vque du quatrime sicle. Il ambitionne
pour son hros une place qui n'tait pas prise, selon lui, dans la
littrature contemporaine. _Werther_, _Saint-Preux_, _Ren_,
_Obermann_, dit-il, sont des types sublimes mais dangereux de l'homme
sensible. Leur exemple a fait du mal, tout en intressant vivement et
noblement les coeurs. Quand nous avons eu admir, applaudi, nous avons
gmi, et voil tout. _Werther_, c'est le suicide; _Saint-Preux_, c'est
la philosophie; _Ren_, le vague, l'abandon; _Obermann_, le
dcouragement; _Arthur_ voudrait tre la religion. Cette prtention
peu modeste, je n'ai point  rechercher si elle est justifie par
l'oeuvre de Guttinguer. Ce qui me touche, c'est l'tat qui prcde la
conversion d'Arthur. Jusque-l, en effet, il est bien, lui aussi, un
fils du sicle. Il a quelque chose du vague de Ren, du dcouragement
d'Obermann; il a de plus, l'impuissance de coeur que Benjamin Constant
nous a fait voir dans _Adolphe_, et Alfred de Musset dans _la
Confession_. Arthur recueille comme eux le fruit d'une jeunesse mal
gouverne, et Guttinguer entend montrer par son exemple que, mme
avant l'ge de la caducit, la fatigue de l'esprit, la perte de la
jeunesse, enfin toute la misre des amours teints et des sductions
vanouies peut vous apparatre.

Cependant Arthur conserve quelques traits de caractre qui le
distinguent de ses ans. Au physique, comment est-il reprsent? Il
n'a plus de jeunesse, dit de lui une femme dont il s'occupe, et n'a
rien de l'ge mur. Ses traits sont ples et fltris, et sa physionomie
vive et par moment trop anime, contraste avec la fatigue de cet tre
courb sous les ravages des motions passes... C'est un mlange du
gymnase, de Corinne et de la comdie franaise; le Werther s'y montre
par instants, mais avec une certaine pudeur. C'est un lgant, c'est
un beau. Au contraire, Octave et Adolphe taient plus potes qu'hommes
du monde. Au moral, Arthur est moins agit qu'eux, moins fivreux,
moins violent; mais  voir le fond des choses, il est tout aussi
puis. Quoiqu'il cherche d'abord  lutter contre l'envahissement de
la lassitude, et qu'il veuille  tout prix rester debout, le mal gagne
sourdement. Il lui monte au coeur comme des dgots de sa position
d'homme sentimental dont les chagrins ont affaibli et dcourag les
facults, troubl la conscience, fltri le coeur. Il sent en lui
l'ennemi cruel et implacable:

    Le coeur aimant qui ne peut plus aimer.

Ce dgot croissant, il l'analyse avec profondeur. On a beaucoup
vant, au temps de la publication d'_Arthur_, une scne, remarquable
en effet, le dpart d'Arthur en automne par un temps triste, sur une
route boueuse, ces misres du cantonnier qui casse son caillou du
matin au soir, ce jurement et ces coups de fouet du roulier, ce rveil
hideux d'une diligence qu'on rencontre, toute cette nause du mal
dont est saisi l'oisif et le voluptueux, lui-mme dvor dans son
coeur. Citons la conclusion de ce triste tableau, le cri qu'il
arrache  la poitrine d'Arthur: O solitude, solitude, loignement,
sparation des hommes! comment n'tes-vous pas recherchs avec avidit
par ceux qui pouvaient marcher dans vos dlices et dans votre
indpendance? Jouissance divine de l'isolement, quand donc me viendra
tout  fait votre amour cleste? Mais il n'y a qu' vos prdestins
que vous en accordez le got et le besoin! Ce mouvement loquent, M.
Victor Hugo n'a-t-il pas voulu l'imiter, quand deux ans aprs
_Arthur_, dans la pice qui a pour titre: _Mlancholia_,  la suite
d'une numration de toutes les misres du monde, il s'criait en
forme de conclusion: O forts, bois profonds, solitudes, asiles!
Enfin, au prix de longs efforts, Arthur triomphe de lui-mme; il se
retire dans cette solitude appele de tous ses dsirs;  tant de vide,
de trouble, d'ennui, succde pour lui une priode de repos. Il
s'abandonne  de pieux panchements, au milieu du silence des bois,
en face des magnifiques spectacles de l'Ocan. Tantt, il consacre de
longues heures  la lecture de quelques livres pieux, auxquels il se
permet d'ajouter les oeuvres de Lamartine, et les _Consolations_ de
M. Sainte-Beuve. Tantt, comme un Obermann chrtien, il emploie son
temps  des travaux rustiques. Mais,  partir de ce moment, il est
guri et ne doit plus nous occuper.

Jusqu' prsent, je n'ai parl, en dehors de l'oeuvre de Georges Sand,
que de romans exempts de dclamations et de thories funestes. Mais ce
genre littraire n'a pas toujours t aussi inoffensif. Il est tomb
dans bien des excs, auxquels il nous faut venir.

Frdric Souli, qu'on nous reprsente comme une nature mlancolique
et rveuse, a, comme chacun sait, dvers son humeur sombre dans de
longues et lugubres histoires. Il n'y aurait cependant pas lieu de
mentionner ici ses oeuvres, s'il n'avait crit que _Les deux Cadavres_
et les _Mmoires du Diable_, o l'on trouve accumul tout ce que
l'imagination peut concevoir d'horreurs physiques et morales. Mais il
a fait plus; lui aussi, il a prconis le suicide. Dans le
_Conseiller d'tat_ (1835), il le dclare bon pour certaines
circonstances. Il en rserve bien le bnfice aux indigents ou aux
coupables: Le suicide, dit-il, n'est que le droit du crime, ou celui
de la misre; il n'y a que le remords et la pauvret qui soient
insupportables. Cependant, pour tre restreint dans son usage, le
suicide comporte encore, chez l'auteur, une large application, et,
chose grave, dans ces limites, il est consacr comme un droit. Sans
doute, les hros du roman dont je parle, Mme de Lubois et Maurice,
aprs avoir successivement conu le projet de se donner la mort, et en
avoir prpar l'excution, l'abandonnent pour se runir l'un 
l'autre, et remplacent le suicide par l'adultre; mais la thorie n'en
est pas moins pose, et c'est le cas de dire, en rappelant un mot bien
connu, qu'il faut har les mauvaises maximes, plus encore peut-tre
que les mauvaises actions.

A cet gard, Eugne Sue n'est pas plus irrprochable que Frdric
Souli. Il a mme encouru un blme plus svre.

Je dois cependant commencer par excepter de ce jugement une oeuvre
d'Eugne Sue, qui me parat devoir tre apprcie avec une certaine
indulgence: _Arthur, journal d'un inconnu_ (1838). Arthur,--est-ce le
roman de Guttinguer qui avait donn  Eugne Sue l'ide de ce
nom?--est la personnification de la mfiance de soi-mme, unie  des
qualits qui devraient loigner ce sentiment. Pourquoi cette infirmit
chez Arthur? Parce qu'ayant, nous dit l'auteur, conscience de sa
misre et de son gosme, et que, jugeant les autres d'aprs lui, il
se dfie de tout; parce qu'il doute de son propre coeur; que dou
pourtant de penchants gnreux et levs, auxquels il se laisse
parfois entraner, bientt il les refoule impitoyablement en lui de
crainte d'en tre dupe; parce qu'il juge ainsi le monde, qu'il les
croit sinon ridicules, du moins funestes  celui qui s'y livre.
Ajoutez  cette disposition des instincts charmants de tendresse, de
confiance, d'amour et de dvouement, sans cesse contraris par cette
dfiance incurable, ou fltris dans leur germe par une connaissance
fatale et prcoce des plaies morales de l'espce humaine; un esprit
souvent accabl, inquiet, chagrin, analytique, mais d'autres fois vif,
ironique et brillant; une fiert ou plutt une sensibilit,  la fois
si irritable, si ombrageuse et si dlicate, qu'elle s'exalte jusqu'
une froide et implacable mchancet, si elle se croit blesse, ou
qu'elle s'plore en regrets touchants et dsesprs, lorsqu'elle a
reconnu l'injustice de ses soupons. Vous avez ici tout _Arthur_, et
vous embrassez d'un seul coup d'oeil tous les incidents du roman,
qu'on peut dfinir, comme le hros le fait lui-mme: Une lutte
perptuelle entre son coeur qui lui disait: crois, aime, espre; et
son esprit qui lui disait: doute, mprise, crains. Ajoutons qu'Arthur
ne gurit pas, et que, s'il parat  la fin du roman avoir trouv le
repos et le bonheur, c'est que le temps seul lui manque pour retomber
dans ses agitations passes, et qu'un brusque et sanglant dnouement
vient mettre fin pour toujours  ses souffrances. On le voit, un tel
caractre appartient bien  la maladie du sicle; il en prsente les
principaux symptmes. Sainte-Beuve a dit que c'tait du La
Rochefoucauld dvelopp et senti, du Machiavel domestique. Il me
semble que c'est aussi, et surtout, de l'homme du XIXe sicle, de cet
tre compliqu, divers, contradictoire, souffrant de sentiments qui
s'entre-dtruisent, et incapable de raliser cette unit morale, sans
laquelle il n'est point de paix ni de flicit. Quelques pages du
livre rappellent, d'ailleurs, des passages de _Ren_, d'_Adolphe_, ou
de la _Confession d'un enfant du sicle_, et on peut mentionner,  ce
titre, le chapitre intitul: _Le Deuil_, qui raconte les entretiens
d'Arthur avec un pre sceptique, son sjour dans une terre de famille,
au sein de la solitude, et dans le silence des immenses alles de
charmille qui enveloppent le chteau. Ce roman fait donc bien partie
de la littrature mlancolique, mais non pas, il faut le reconnatre,
de la plus malsaine. Malheureusement, on ne peut en dire autant de
plusieurs autres oeuvres d'Eugne Sue.

Vivant, a dit un de ses biographes, au milieu d'une socit
spirituelle, ambitieuse, incrdule et blase, dont le don Juan de
Byron tait l'idal, il montra chez ses hros le ddain aristocratique
et le vice lgant unis  la misanthropie, au scepticisme  outrance,
au dsillusionnement systmatique. Szaffie, Vaudrey, l'abb de Cilly,
Falmouth, tous ces personnages, dont la persistante ironie nous
irrite, taient alors  la mode, et Eugne Sue leur dut son succs.
Sainte-Beuve exprime la mme pense en disant que le type de
prdilection d'Eugne Sue est une sorte de don Juan positif, un
caractre compos de dsillusionnement systmatique, de pessimisme
absolu, se traduisant par un jargon de rouerie, de socialisme et de
religiosit, par des prtentions au genre Rgence, par des orgies 
froid, ou une rvoltante brutalit.

Les diffrentes ditions de ce type dprav se ressemblent trop pour
qu'il soit utile d'en reproduire la srie complte. J'insisterai
seulement sur les captieuses thories, que l'auteur prte trop souvent
 ses personnages en matire de suicide, et sur la frquente et
dplorable application qu'il en fait.

Szaffie, qui, dans _la Salamandre_ (1832), est dpeint comme un tre
satanique, dgot de tout  trente ans, s'exprime ainsi: Le suicide,
et aprs? aprs, le nant,... que ma destine de mal s'achve d'abord!
et aprs?..... Eh bien, aprs, l'enfer... s'il y en a..... mais non,
il n'y en a pas!.... et il entrane dans l'abme un jeune homme,
Paul, dont il a ruin les convictions morales. Dans le _Juif errant_
(1844-45), le suicide rencontre sa rhabilitation aussi bien parmi les
classes leves de la socit, que dans les rangs les plus humbles.
D'un ct, nous entendons Cphise s'adresser  la Mayeux, en ces
termes, avec une sorte de tranquillit nave: Franchement, soeur,
entre une affreuse misre, l'infamie ou la mort, le choix peut-il tre
douteux? Et la Mayeux elle-mme avait dit quelque temps auparavant:
Qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me reposer? Je suis si
lasse! Le comte de Saint-Remy force son fils  se tuer pour chapper
 la honte d'une poursuite criminelle; et Mlle de Cardoville, qui a
dj encourag son amant  se dtruire pour un vain motif, se donne
elle-mme la mort entre ses bras. On le voit, depuis le _Conseiller
d'tat_ de Frdric Souli, la thorie a fait du chemin. Le suicide,
qui n'tait dans cet ouvrage que le privilge exclusif du remords ou
de la misre, est devenu l'expdient commode de toutes les situations
difficiles, ou le prservatif suprme de l'ennui et des dceptions
vulgaires. Cela montre bien avec quelle rapidit les erreurs se
dveloppent et se propagent dans les esprits, et combien il devient
difficile de leur barrer le passage, quand la porte leur a t une
fois entr'ouverte!

De telles doctrines sont toujours pernicieuses. Mais elles le sont
plus encore quand elles se prsentent sous un voile hypocrite. Cette
prcaution se rencontre dans un autre roman d'Eugne Sue, _Thrse
Dunoyer_ (1842). L, l'auteur a abord par voie dtourne la question
du suicide; pour rendre ce crime moins odieux, il l'a dguis. Il a
invent le suicide indirect. Le mme roman nous en fournit deux
espces: le marquis de Beauregard se livre dans un duel  une mort
certaine et volontairement cherche; ven et Thrse s'embarquent sur
une nacelle qui doit forcment sombrer en pleine mer; et dans un
entretien paisible, et en apparence entirement inoffensif, ces deux
tranges poux, si l'on peut leur donner ce titre, dissertent sur la
lgitimit de l'action qu'ils prparent, et se la pardonnent entre eux
 l'avance. Aux sophismes qu'ils dbitent, sur la prtendue innocuit
de leur suicide, il ne faut pas se lasser d'opposer ces belles paroles
de Jean-Jacques Rousseau: Philosophe d'un jour, ignores-tu que tu ne
saurais faire un pas sur la terre, sans trouver quelque devoir 
remplir, et que tout homme est utile  l'humanit par cela seul qu'il
existe? Il faut aussi redire bien haut qu'aucun faux-fuyant ne
saurait justifier une chose mauvaise en soi, et que le mal doit tre
combattu avec d'autant plus de vigueur qu'il n'a pas le courage de se
dmasquer.

Eugne Sue nous apprend que l'une des deux victimes du genre de
suicide quivoque qu'il expose dans _Thrse Dunoyer_, avait t,
pendant ses premires annes, une femme digne de tous les loges, mais
qu'elle avait t perdue par la lecture des romans contemporains,
appartenant  l'cole de _Ren_. Il proclame ainsi la dtestable
influence de cette littrature; mais lui-mme que fait-il, si ce n'est
y ajouter une nouvelle page, et des plus perfides, et apporter sa
pierre  l'oeuvre de dmoralisation dont il constate les tristes
effets? Il a beau se lamenter, quelque part dans une prface, sur la
perte des croyances, et l'abus de ce qu'il appelle le philosophisme:
ce n'tait pas par des peintures, comme celles que nous venons de
rappeler, qu'il pouvait travailler  restaurer la foi. Heureux s'il
n'a pas contribu  grossir le nombre des dsesprs imaginaires et
des suicides rels!

Quoiqu'au fond parfaitement sceptique, Balzac ne prsente pas au
public des tableaux aussi malfaisants. Sans doute, lui aussi, en
gnral, comme Frdric Souli, comme Eugne Sue, professe dans ses
romans un pessimisme outr, et chez lui, ainsi que l'a dit avec
justesse M. Poitou, le monde apparat comme livr au vice; le devoir
semble un mot, le dvouement une folie, l'abngation une sottise; la
loi est complice de toutes les infamies et sert  couvrir tous les
crimes. Mais cette vue misanthropique du monde n'altre pas sa
satisfaction intime et, je puis dire, sa robuste bonne humeur. Il a
bien aussi, dans son roman de _Sraphita_, dessin un certain Wilfrid
qui rappelle les figures de Manfred et de Childe Harold. Mais ce
personnage effac n'est qu'un prtexte  un ambitieux talage de
rveries philosophiques. Il est une question qui a le don de le
passionner bien plus vivement que les creuses imaginations de l'cole
romantique, c'est la question d'argent. Son gnie, a dit M. Thophile
Gautier, lui faisait pressentir le rle immense que devait jouer dans
l'art, ce hros mtallique plus intressant pour la socit moderne,
que les Grandisson, les Des Grieux, les Oswald, les Werther, les
Malek-Adhel, les Ren, les Lara, les Wawerley, les Quentin-Durward,
etc... C'est  ce hros, ou plutt  ce Dieu qu'il a sacrifi. Le
positif, plus ou moins dlicat, a pris chez lui la place de l'idal,
plus ou moins faux. Par l, il est moins l'homme de la premire moiti
du sicle, que le prcurseur de la seconde. Ce fut, non pas, sans
doute, son mrite, mais son originalit. Je n'ai donc  m'arrter ici,
ni  sa personne, ni  ses nombreuses productions. Encore moins ai-je
 parler de toute cette famille de romanciers, de 1830  1848, qui se
complut dans l'horreur et dans la terreur, et qui poussa le got du
sombre et du laid, au moral et au physique, jusqu' un point qu'on
n'aurait pas cru susceptible d'tre dpass, si quelques romans
rcents n'taient venus dmontrer que la chose tait possible. De
telles oeuvres sont trangres  l'histoire de la mlancolie, car
elles avaient pour but de produire, chez le lecteur, des motions
grossires et superficielles, et non de peindre un tat, qui mme
alors qu'il est peu srieux, touche aux points les plus dlicats et
les plus profonds de l'me. Mais si le roman n'a plus rien  nous
apprendre sur ce sujet, nous consulterons encore avec fruit, sur la
mme question, une autre forme de l'art.




VII

Les auteurs dramatiques.

ALEXANDRE DUMAS.--ALFRED DE VIGNY.


L'cole romantique ne pouvait ngliger un genre littraire qui pour le
retentissement et la popularit est suprieur  tous les autres. Elle
fit du drame sa chose propre et, plus d'une fois, elle l'employa 
l'exaltation de thories et  la reprsentation de tableaux, qui
rentrent dans notre domaine. Ici deux noms clbres, deux oeuvres
brillantes sollicitent notre attention: Alexandre Dumas et son
_Antony_ (1830), Alfred de Vigny et son _Chatterton_ (1835).

Peu de personnes aujourd'hui connaissent le drame d'_Antony_. Le plan
en est peu compliqu. Un jeune homme sans famille et sans nom,
retrouve un jour, marie, une jeune fille qu'il aimait. Il est assez
heureux pour la sauver au moment o elle est entrane par des
chevaux emports; mais, dans cet acte de dvouement, lui-mme est
bless. Transport chez Adle, en l'absence de son mari, le colonel
d'Hervey, il reoit de Mme d'Hervey les soins d'une soeur.
L'impossibilit d'unir sa vie  la sienne, la pense que l'ingalit
de leur condition sociale s'oppose  son bonheur, dvorent le
malheureux Antony, qu'aucune conviction religieuse ne soutient.
Tantt, il jure qu'il triomphera de ces obstacles, mme par le crime;
dans d'autres instants, il veut en finir avec ses tourments par sa
propre mort. Aprs plusieurs de ces alternatives cruelles, entremles
de quelques claircies heureuses, Antony veut enlever Adle hsitante,
mais le colonel est de retour; il approche, il va paratre: Antony
embrasse Adle et la tue. Puis il jette son poignard au pied du
colonel, en prononant, pour sauver l'honneur de son amie, ce mot si
souvent rpt: Elle me rsistait, je l'ai assassine!

De cette simple donne Alexandre Dumas a largement tir parti, pour le
dveloppement des ides si chres  la posie et au roman
contemporains, le doute et la glorification du suicide. Douter, dit
Antony, voil le malheur, mais lorsqu'on n'a plus rien  esprer ou 
craindre de la vie, que notre jugement est prononc ici-bas comme
celui d'un damn, le coeur cesse de saigner, il s'engourdit dans sa
douleur. Et le dsespoir a aussi son calme qui, vu par les gens
heureux, ressemble au bonheur. Il est probable que j'arriverais comme
les autres, aprs un certain nombre de pas, au terme d'un voyage dont
j'ignore le but, sans avoir devin si la vie est une plaisanterie
bouffonne ou une cration sublime... Quant au suicide, Antony y est
conduit par sa disposition naturelle  souffrir profondment des
preuves de la vie,  voir partout dans la socit une sorte de
fatalit inluctable. Il manque absolument de patience. A tout propos,
il s'irrite contre les traverses que rencontre son amour, avec une
violence qui dpasse toute raison. Un importun vient-il interrompre un
entretien: Malheur, s'crie-t-il sur le monde qui vient me chercher
jusqu'ici! Une porte se referme-t-elle trop tt sur ses pas, il
profre cette exclamation: Mille dmons! Enfin il adresse  Adle
d'Hervey ce propos peu sducteur: Tu es  moi, comme l'homme est au
malheur! Dans cet tat, il se dit que pour sortir de l'enfer de cette
vie il ne lui faudrait que la rsolution d'un moment. Pourquoi donc,
ajoute-t-il, ne le voudrais-je pas? Et se faisant lui-mme juge dans
une question o il est intress, il dclare que sa souffrance dpasse
la somme de douleur qui revient  chaque individu, et que Dieu
lui-mme doit avoir prvu qu'il succomberait sous ce fardeau. Ainsi,
toujours la mme erreur, consistant  soutenir que le suicide est
lgitime ds que la vie parat intolrable, au lieu de reconnatre que
la vie doit tre tolrable, puisque la mort ne vient pas d'elle-mme
nous en dlivrer! Toujours la mme prtention  mettre de son ct la
puissance divine, dans le moment o l'on transgresse le plus gravement
ses lois!

Cependant Antony ne se tue pas. Il fait pis: il tue Adle. Pour sauver
sa rputation? soit! Mais il n'en supprime pas moins une existence
humaine, il n'est pas suicide, mais homicide, et ce dnouement nous
fait faire un grand pas en dehors de notre terrain habituel. Il ne
s'agit plus seulement, d'une de ces dfaillances qui portent surtout
prjudice  celui en qui elles se produisent; mais bien d'un attentat
contre autrui. Il y aurait peut-tre une comparaison intressante 
faire entre Antony et un criminel trop connu, qui, cinq ans aprs
l'apparition de ce drame, de la mme main qui avait vers tant de
sang, et  la veille d'expier ses forfaits, essayait de les justifier
par de vains arguments, exprimait sous une forme prtentieuse
l'incertitude de ses ides sur Dieu, le nant, notre me, la nature
et terminait par ce vers insouciant: C'est un secret, je le saurai
demain... Il ne serait pas sans utilit, de chercher quels rapports
existent entre certains criminels et certaines productions
littraires. Mais ce rapprochement nous mnerait trop loin. Je me
contenterai de dterminer les consquences plus directes et plus
visibles de l'oeuvre d'Alexandre Dumas.

Ds la premire reprsentation de cette pice, l'effet en fut
irrsistible. C'tait, raconte Thophile Gautier, qui a en t
tmoin, une agitation, un tumulte, une effervescence dont on se ferait
difficilement une ide aujourd'hui. Il y avait l des mines tranges
et farouches, des moustaches en croc, des royales pointues, des
cheveux mrovingiens ou taills en brosse, des pourpoints
extravagants. Les jeunes femmes adoraient Antony, les jeunes hommes se
seraient brl la cervelle pour Adle d'Hervey. Le jeu des acteurs
attisait puissamment l'enthousiasme. Bocage, qui jouait Antony,
ralisait bien le caractre de ce personnage pour lequel il fallait
une certaine fiert ddaigneuse, un mystre  la faon de Lara et du
Giaour, en un mot, une fatalit byronienne. L'admiration alla
jusqu'au dlire; et des partisans trop fanatiques de l'auteur
dchirrent un certain habit vert qu'il portait, afin de conserver une
relique du grand homme.

Ces impressions persistrent, et elles taient encore assez vives en
1835, pour que Frdric Souli, dans son roman du _Conseiller d'tat_,
et bien que lui-mme ne ft pas le plus innocent des crivains,
trouvt encore de l'-propos  railler les admirateurs trop serviles
d'Antony. Il faisait ainsi le portrait de l'un d'eux: Un tout jeune
homme de vingt ans, d'un beau visage de femme; de longs cheveux noirs
 la moyen ge; l'air souffrant; parfaitement busqu et lgamment
habill, tout noir de satin. Cet adolescent converse au bal avec une
femme charmante qui ne peut tirer de lui que des phrases amres et de
ples sourires. Il lui confie enfin le secret de sa tristesse d'une
voix sombre et en fatalisant son regard:--Hlas! madame, dit-il, je
m'appelle Antony!--Tout est l: ce nom le prdestine au malheur. Et
pendant qu'il s'loigne, la femme  laquelle il parlait explique  son
amie ce qu'il est: M. Antony Leroux, dit-elle, est frapp
d'_Antoninisme_. Il est jeune, il est beau, il a un poignard dans sa
poche; il a un regard fatal, un amour qui tue, et par-dessus tout il
s'appelle Antony. La seule chose qui le gne dans la fatalit de son
existence, c'est d'tre si cruellement apparent; c'est d'avoir pre,
mre, frres, soeurs, tantes, oncles, cousins, cousines, de ne pas
marcher seul enfin dans le dsert du monde avec son me isole, et son
nom  qui ne rpond aucune voix amie. La conduite de ce jeune homme
est conforme  son extrieur, et, dans la suite du roman, il dbite 
Mme de Lubois, qui rit de lui, des rminiscences videntes du
cinquime acte d'_Antony_. Donc,  une certaine poque, l'Antoninisme
a t une varit nouvelle de la maladie du sicle, et, s'il n'en fut
pas la plus redoutable, il en fut l'une des plus curieuses.

Peut-tre, l'auteur d'_Antony_, en crivant cet ouvrage, ne pensait-il
pas faire une oeuvre nuisible. Personnellement loign de toute
mlancolie, il avait cru pouvoir s'emparer d'un sujet qui rpondait 
l'tat d'esprit de ses contemporains, et aprs y avoir appliqu son
talent, il tait revenu  ces crations plus riantes, dans lesquelles
son inpuisable imagination aimait  se jouer. Mais, en flattant le
got du public, il l'avait encore irrit, et l'avait faonn  l'image
de ses penses d'un jour. Alexandre Dumas ne songeait plus, sans
doute,  son oeuvre, quand l'affection bizarre qui en avait t la
suite tait encore sensible. Au reste, elle-mme devait se trouver
bientt absorbe par une affection similaire. A ct du mal
d'_Antony_, il faut parler du mal de _Chatterton_.

Avant d'crire le drame qui porte ce nom, Alfred de Vigny s'tait dj
fait connatre par d'autres ouvrages, ses posies d'abord. On a dit
que son _Mose_ (1822), tait l'expression par laquelle s'exhalaient
les angoisses du gnie, et la solitude du coeur du pote. Cependant
le sentiment de sa personnalit est si effac dans ces vers, qu'Alfred
de Vigny ne m'a pas paru devoir figurer dans le groupe des potes de
la Restauration vous  la mlancolie. Ce ne fut que bien plus tard
que sa posie (_Les Destines_, 1849-1862) laissa voir ouvertement le
scepticisme, le dcouragement de son me, et cette ide de fatalit
qui lui semblait alors tre le mot de l'nigme du monde. Toutefois,
ds 1832, dans une oeuvre en prose, il avait pos le problme que
soulve le drame de _Chatterton_. Dans son _Stello_, il avait runi 
la mort volontaire de Chatterton, la mort qui s'tait impose, sous
des formes diffrentes,  Gilbert et Andr Chnier. Dans sa pense,
cette trilogie de martyres n'avait qu'un but, faire peser sur la
socit la responsabilit de ces tristes vnements. L'auteur reprit
cette thse avec plus de force, en donnant son _Chatterton_ au Thtre
Franais, le 12 fvrier 1835.

Il y montrait un jeune homme dou d'un talent prcoce, mais mconnu
par un monde distrait ou intress; un jeune homme aimant, mais
honteux de sa misre qui, croyait-il, le dgradait aux yeux de la
femme aime; dsirant tre aim d'elle, mais malheureux d'apprendre
qu'il l'tait en effet, dchir par ces sentiments contraires, enfin
succombant sous le poids d'une dernire avanie que lui infligeait la
charit blessante d'un grand seigneur, et cherchant dans le poison un
remde  ses maux.

Rien de plus amer, de plus dsespr, que le langage de cet infortun.
Il n'a pas de termes assez forts pour maudire la socit. De croyances
propres  le retenir sur le bord de l'abme, il ne lui en reste
aucune; et sa voix ne prend quelque douceur que quand il s'adresse 
la mort, l'ange de la dlivrance, qu'il l'invoque et qu'il la salue.
Le fcheux effet de ce rle tait encore accru par les dclarations
contenues dans la prface du drame. L'auteur y exposait que le pote,
rpudi par la socit, condamn  une vie de privations, et en
quelque sorte  mourir en dtail, n'a plus qu' mourir d'un seul
coup. Oui, disait-il, le suicide est un crime religieux et social,
mais le dsespoir est plus fort que la raison, et, s'il l'emporte,
est-ce le pote ou la socit qui est coupable? Eh! n'entendez-vous
pas le bruit des pistolets solitaires? leur explosion est bien plus
loquente que ma faible voix. N'entendez-vous pas ces jeunes
dsesprs qui demandent le pain quotidien et dont personne ne paie le
travail? Il tait cependant, selon lui, bien facile de les
satisfaire: il ne leur fallait que deux choses, le pain et le temps.

Ces thories, cette mise en scne ne pouvaient frapper impunment
l'esprit d'un auditoire ardent, sceptique et dvor de la soif de la
gloire. Ce qu'elles y produisirent, on le sait. Une foule de
malheureux crivains se reconnut en Chatterton, l'homme  l'aspect
amer, romantique et fatal. Ils crurent avoir son talent, parce qu'ils
avaient sa misre; un d'eux avait mme rsolu de se tuer au thtre, 
l'instant mme o le hros de la pice s'empoisonne. On crivait au
ministre de l'intrieur: Des secours, ou je me tue! M. Thiers,
c'tait lui qui remplissait alors ces fonctions, disait qu'il lui
faudrait renvoyer toutes ces ptitions  M. de Vigny. Le mot tait
plus que spirituel, il tait juste.

Alfred de Vigny n'en voulut pas convenir. Il croyait, dit-on, n'avoir
fait qu'une oeuvre d'art inoffensive; il parut tonn et protesta
vivement, quand on lui dit que, malgr leur forme lgante et leur
rserve dlicate, de pareils plaidoyers ne tendaient  rien moins qu'
autoriser chez des gens, trop ports  se croire victimes, toutes
sortes de reprsailles, depuis la rvolte jusqu'au suicide. M. de
Pontmartin, qui nous rapporte ce fait, affirme que cet tonnement
tait vrai, et ces protestations sincres. Mais alors, comment
l'auteur n'a-t-il pas prvu que l'tincelle qu'il laissait tomber au
milieu d'mes charges de haines sourdes et d'ambitions refoules,
devait y provoquer d'invitables explosions? et qu'il suffisait d'un
exemple potique et sduisant pour dterminer, dans une socit ainsi
prpare, une vritable pidmie de suicide? D'ailleurs, pour faire de
Chatterton un objet d'admiration, il avait d altrer la vrit
historique. Le Chatterton anglais n'avait pas la candeur du Chatterton
franais. Pote prcoce, mais surtout habile imitateur des vieux
potes, il n'avait pas hsit  tromper, par des procds qui seraient
aujourd'hui svrement jugs, la bonne foi de ses concitoyens. Plus
tard, dans les luttes de la presse politique, il estimait que c'tait
tre un pauvre crivain de ne pouvoir crire pour deux partis
opposs. Port  la misanthropie, au sarcasme, il parlait, au moindre
mcompte, de quitter la vie. Un travail excessif, une grande
irritabilit nerveuse, une disposition spleentique, ont t les
raisons de son suicide. On voit qu'entre ce personnage et celui
d'Alfred de Vigny la diffrence est sensible. Le soin que l'auteur a
pris d'embellir cette figure ajoutait donc encore au danger que
reclait sa thse.

Tous, sans doute, n'ont pas subi le prestige de cette oeuvre. Comme
_Antony_, qu'il rappelle par tant de points, _Chatterton_ a rencontr
ses critiques. L'un d'eux, Thophile de Ferrire, un romantique
cependant, imagina d'enlever  Chatterton une partie de l'intrt dont
il tait entour, en dmontrant qu'il avait parfaitement survcu 
l'opium absorb par lui. Mais ces rsistances taient rares, et le
gros du public se laissait entraner dans une voie funeste. La
principale faute en revient  l'crivain, qui a fait de ses belles
facults un usage tmraire.

Alexandre Dumas et Alfred de Vigny, en ne prvoyant pas les suites
naturelles de leurs conceptions, ont certainement commis une
imprudence, d'autant moins excusable que leur pense empruntait une
forme plus saisissante.




VIII

Les artistes.


Les potes, les romanciers, les dramaturges, ne nous ont pas tout dit
sur le mal du sicle, pendant sa dernire priode. Nous avons encore 
considrer le monde artistique de cette poque, et  rechercher quel
tait son tat moral.

C'en est un indice qu'une femme dont il a dj t question plus haut,
et qui avait plus d'un talent, puisqu'elle tait  la fois pote,
peintre et musicienne, Mlle Bertin, ait pris le _Faust_ de Goethe pour
le sujet d'un opra, reprsent le 10 mars 1831. Mais c'tait surtout
Berlioz qui personnifiait alors, dans l'ordre musical, les ides, les
sentiments qui nous occupent. On trouvait dans ses oeuvres, dit un
critique comptent, la profondeur shakespearienne des passions, les
rveries amoureuses et mlancoliques, les nostalgies et les passions
de l'me, les sentiments indfinis et mystrieux que la parole ne peut
rendre, et ce quelque chose de plus que tout, qui chappe aux mots et
que font deviner les notes. Il traduisait Goethe dans ses mlodies,
le _Retour  la vie_, _la Ballade du pcheur_. L'un des morceaux les
plus gots de son _Benvenuto Cellini_, est l'air de _la Mlancolie_.
Enfin, dans sa belle symphonie de la _Damnation de Faust_ (1846), on a
pu voir, sans trop de complaisance, la profondeur sinistre et
mystrieuse, l'ombre o scintille vaguement l'toile du microcosme,
l'accablement du savoir humain en face de l'inconnu, l'ironie
diabolique de la ngation et la fatigue de l'esprit s'lanant vers la
matire.

Je ne puis parler du rle de la musique  cette poque, sans consacrer
une mention funbre non plus  l'un des matres de cet art, mais 
l'un de ses interprtes. Le 8 mai 1839, un habile chanteur se tuait en
se prcipitant d'une fentre. Le drangement de son esprit explique
cet acte de dsespoir; mais ce dsordre lui-mme ne se rattachait-il
pas  la perturbation qui s'tait alors introduite dans tant d'mes,
et qui en avait troubl l'quilibre?

La rflexion qu'inspire la mort volontaire qui, en 1839, attrista la
musique, peut s'appliquer au double suicide qui, quelque temps
auparavant, tait venu dsoler la peinture. Ce que Gricault avait
mdit de faire, deux autres grands peintres l'avaient excut, en
1835,  trois mois d'intervalle. Le 20 mars, Lopold Robert s'tait
coup la gorge,  Venise; le 25 juin, on retrouvait,  Meudon, le
cadavre de Gros, qui s'tait jet dans la Seine.

Le caractre de Lopold Robert, pouvait faire prsager sa fin
sinistre. Il tait naturellement empreint de mlancolie; une passion
malheureuse avait achev de l'garer et il n'est pas difficile
d'apercevoir dans son dernier tableau, le _Dpart des pcheurs_,
compos sous l'empire de ces sentiments, une profonde impression de
tristesse.

Gros n'avait gure donn de signes d'une si sombre disposition.
Cependant on pourrait citer en ce sens, la _Sapho_ qu'il exposa en
1802, et qui est un type de gracieuse mlancolie. C'tait, d'ailleurs,
une de ces natures qui ne se suffisent pas  elles-mmes, qui ont
besoin d'appui au dehors et, dans sa jeunesse, il avait eu des accs
de dcouragement. Devant les difficults relles ou imaginaires de la
vie, devant les invitables dceptions qu'elle renferme, il devait
vite s'affaisser et flchir. Quand vint l'heure des luttes ardentes,
des critiques acerbes, il n'eut pas la force de les supporter, et se
croyant dchu dans l'opinion, il se tua pour ne pas se survivre.
Cette faiblesse chez un homme que ses gots artistiques et les
tendances classiques de son talent paraissaient rendre moins
accessible que tout autre aux suggestions maladives de son poque,
nous claire, mieux encore que l'exemple des autres artistes que j'ai
nomms tout  l'heure, sur le mal qui minait alors notre pays.




IX

Les Jeunes Gens.


Comme dans les priodes prcdentes, ce mal atteignait
particulirement la jeunesse. On l'a vu dj par les dbuts de la
plupart des crivains ou artistes cits plus haut; on va le voir par
des faits plus nombreux encore.

On trouve, dans une pice de vers de M. Victor Hugo, le rcit du
suicide d'un jeune homme de la gnration de 1830. Le pote dfinit
ainsi ce dsespr qui n'avait pas vingt ans: il avait abus de tout;
il ne croyait  rien; il s'ennuyait; il n'avait que de l'ironie pour
les plus grandes choses; son gosme ramenait tout  lui; enfin,
nerv, blas, un soir qu'un pistolet se trouvait sous sa main, il
s'tait tu. Le dgot d'une vie rassasie de plaisir, le mpris de
tout ce qui fait battre le coeur de l'homme, l'orgueil, l'gosme,
l'ennui implacable, tels taient les sentiments qui poussaient ce
malheureux, je dirais presque cet enfant, au suicide.

Mais sans descendre dans ces abmes, ne trouve-t-on pas alors, dans
bien des jeunes mes, de curieux signes du temps? A propos d'un
magistrat regrettable, prmaturment enlev par la mort, un de ses
anciens et minents confrres du barreau, qui est en mme temps un
crivain distingu, M. Rousse, a trac un spirituel portrait de la
jeunesse qui sortait des bancs du collge en 1830. Il a peint son
enthousiasme pour les productions de l'cole romantique, le genre
bizarre de compositions que forgeait en ce temps-l, dit-il, cette
adolescence nave, mlange d'imitations puriles et d'inventions
dmesures, extravagantes rveries pousses  la drive par la brise
perfide du _Lac_, orages de _Manfred_ dbordant en enjambements
dsesprs dans des stances fatales. Il ajoute ce mot important 
recueillir: La maladie de Ren nous tenait presque tous.

Les jeunes gens mmes, a dit aussi M. Saint-Marc Girardin, visaient 
la misanthropie et se htaient de perdre l'illusion, sans prendre le
temps d'avoir de l'exprience. C'est ce travers des gnrations,
filles de la Rvolution franaise, que raillait avec une bonhomie
charmante M. Lacretelle, quand peignant dans ses vers ces Timons de
vingt ans, qui, au bal mme, prenaient des airs de pnitents noirs,
et dansaient avec une sorte de componction sentimentale, il s'criait
gaiement:

    Cdez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien.

Cette affectation de mlancolie se traduisait par certaines allures et
par une tenue particulire; elle s'est incarne dans le type des
Dvasts, dont M. About nous a trac le spirituel portrait.

Mais la mlancolie de la jeunesse n'tait pas toujours coupable ou
ridicule; elle pouvait avoir parfois son ct respectable, et j'en
trouve la preuve chez un jeune homme qui depuis a conquis une juste
clbrit, chez Frdric Ozanam. Ce nom nous indique qu'il ne s'agit
pas ici d'un de ces caractres faibles qui se prtent  toutes les
modes,  toutes les influences. Ozanam luttait contre le mal, et la
rsistance mme qu'il y opposait en montre bien la ralit.
Sommes-nous donc, crit-il le 5 janvier 1833, sommes-nous donc
irrvocablement condamns  ces inquitudes qui nous dvorent,  ces
tourments qui nous assigent, et n'est-il aucun moyen de rendre 
notre coeur un peu de paix et de consolation? Pour lui, il y a un
remde, la prsence de la pense catholique. Il blme, d'ailleurs, la
tristesse habituelle. A ses yeux, elle se confond souvent avec la
paresse, et mme il fait la remarque qu'elle occupe la place de cette
dernire dans les anciennes numrations des pchs capitaux. A
l'appui de son dire, il cite un passage de saint Grgoire de Naziance,
qu'on me pardonnera sans doute de reproduire, dans une tude o la
tristesse joue un si grand rle. _Initium omnis peccati superbia.
Prim autem ejus soboles, septem nimirum principalia vitia, ex hc
virulent radice proferuntur, scilicet tristitia.... De tristiti
rancor, pusillanimitas, desperatio, torpor circa prcepta, vagatio
mentis circa illicita nascitur._ Malgr ses efforts, Ozanam ne
russit pas toujours  chasser le dmon de la tristesse, et dans une
lettre qu'il crivait  son frre Charles, le 3 septembre 1850, il
disait encore: cette mlancolie qui te tourmente est une maladie que
je connais trop pour ne pas la plaindre, pour ne pas t'aider  la
combattre.

La correspondance dans laquelle je puise ces indications nous montre
que, dans le milieu auquel il appartenait, Ozanam n'tait pas le seul
dont l'esprit ft inquiet et attrist. On vient de voir que son frre
avait besoin de ses consolations. Il en tait de mme d'un ami qui lui
tait bien cher, qu'il dsigne seulement sous l'initiale L., mais dont
on connat le vrai nom. C'est  lui qu'est adresse la citation de
saint Grgoire de Naziance; c'est  lui encore qu'taient destines,
d'aprs une autre lettre du 5 novembre 1836, de longues
considrations, dans lesquelles Ozanam blmait en mme temps qu'il la
plaignait sa mlancolie, et qui furent rendues inutiles, par un
retour soudain de son ami  des penses plus sereines.

Ainsi, en 1830 comme en 1820, comme en 1800, on constate parmi la
jeunesse un certain malaise, qui se rattache au mal gnral du temps.
Du reste, cette fois encore, le malaise va diminuer en proportion de
l'activit dploye dans la vie. Ozanam deviendra le professeur
minent que l'on sait; son frre, un habile mdecin, et M. L., un
magistrat d'une haute autorit. Dans une nouvelle et utile existence,
chacun d'eux oubliera ses anciennes inquitudes, et trouvera le calme
d'esprit qui lui manquait. On conclura peut-tre de cette gurison,
que la plaie n'tait pas trs profonde; qu'on y voie plutt
l'efficacit d'un remde, qui pourrait s'appliquer  plus d'une
blessure rpute incurable.




X

Les trangers.

ALLEMAGNE.--BELGIQUE.--RUSSIE.--FINLANDE.--ESPAGNE.


On a vu jusqu' prsent le mal du sicle rgner non seulement en
France, mais encore dans la plupart des rgions de l'Europe. Il
convient d'examiner si cette loi s'est continue de 1830  1848.

Pendant cet espace de temps, l'Angleterre n'a rien produit qui mrite
d'tre relev  ce titre. L'Allemagne a fait davantage, mais bien peu.
Henri Heine, qui fut trs apprci parmi nous, et qui est presque
aussi franais qu'allemand n'est qu' demi mlancolique. Il mourait,
a-t-il dit, des secrtes angoisses et des affreuses jouissances de
notre poque, et pour lui notre poque, grande priode morbide de
l'humanit, commence  la croix du Calvaire. Ses posies, son
_Romancero_ surtout, unissent avec charme une piquante raillerie  une
vague sensibilit. Mais il me semble qu'en lui le ct moqueur
l'emporte sur le ct tendre, et que l'esprit gaulois, l'esprit
Voltairien, touffe le plus souvent l'esprit romantique, l'esprit de
Jean-Jacques Rousseau ou de Lamartine.

Un autre peuple plus voisin de nous, mais dont je n'ai pas encore eu 
parler, la Belgique, fournit,  son tour, un document  l'histoire de
la mlancolie; elle donne naissance  un ouvrage qui a prcisment
pour titre: _Le mal du sicle_. Dans ce roman de M. Henri Conscience,
on apprend que la jeunesse flamande, les jeunes-Flandre, si l'on me
permet cette expression, suivaient de leur mieux les jeunes-France,
qu'ils avaient la mme fureur d'imiter les hros de Byron et de
Goethe, et le mme got pour ces orgies dont on se faisait parmi
nous tant d'honneur vers 1830. Seulement,  en juger par la
description du romancier, cette mode en passant la frontire, tait
loin d'avoir gagn en dlicatesse et en lgance. D'ailleurs, le
Daniel du roman, si satanique qu'il veuille paratre, tourne vite au
bon jeune homme, et se convertit dfinitivement au bien. En somme, il
n'est qu'une purile et maladroite contrefaon de modles trop connus.

La Russie qui, durant la Restauration, avait trouv une veine de
littrature mlancolique n'a pas entirement cess de l'exploiter
dans les annes suivantes. C'est de l encore que le prince Metcherski
a tir quelques-unes de ses posies; mais ces oeuvres avaient peu de
relief ou de couleur.

En pntrant jusqu'en Finlande, on y trouve  la mme poque, un pote
plus original, M. Runeberg. Il ne faut pas s'tonner de sa tristesse,
dit M. Marmier: Ce qui n'est souvent dans d'autres pays que
l'expression d'une pense phmre, quelquefois un rve et quelquefois
une erreur, est malheureusement ici une ralit. Ses posies sont
vraies par cela mme qu'elles sont tristes. Il semble que ce jeune
crivain ait t saisi de bonne heure par la mlancolie de ses bois de
sapins, de ses lacs solitaires, de son ciel brumeux. Et puis, l'auteur
de ces posies a aim, il a perdu celle qu'il aimait, et parfois il
exprime ses regrets dans des lgies plus exaltes que celles d'Young,
plus douloureuses que celles de Kirke White; puis aprs ce cri de
dsolation le voil qui revient sur lui-mme, qui tche de se
matriser, et s'impose le douloureux repos de la rsignation. Sans
doute, il y avait l une motion sincrement mlancolique, mais ce
sentiment, en dpit des circonstances qui semblent le favoriser dans
la patrie de M. Runeberg, en dpit aussi de la thorie dj critique
de Mme de Stal, ne semble pas avoir t gnral et nous n'en
rencontrons pas d'autre vestige dans ces rgions.

Enfin parlerai-je d'un pays bien diffrent et, comme la Belgique,
nouveau dans cette tude, de l'Espagne? Nommerai-je le pote Larra,
qui tait poursuivi par une amre tristesse, qui disait que c'tait
dans ses moments de mlancolie qu'il travaillait pour l'amusement du
public, et qui pouss par une exaspration maladive, qu'aggravait le
chagrin d'une rupture avec une femme aime, se donna la mort en 1837?
Dirai-je que sous l'influence d'un autre pote, Zorrilla, disciple de
Chateaubriand et de Lamartine, la posie Espagnole prit  cette poque
la teinte du gnie Franais, qu'on y retrouvait avec les procds de
notre cole romantique les sujets mlancoliques qu'elle aimait 
traiter, des posies ayant par titres: _Mditation_, _Soir d'automne_,
_Nuit d'hiver_, _Indcision_, _Dernier jour_? Ces faits ne sont pas
sans importance, mais ils paraissent constituer ou des phnomnes
isols ou des manifestations plutt littraires que morales.

En somme, ce qui prcde n'autorise pas  affirmer que le mal du
sicle ait conserv, aprs 1830, au mme degr qu'avant cette date, un
caractre international.




XI

Caractre et causes du mal du sicle de 1830  1848.


Cependant on ne saurait dire que, pendant cette dernire priode, ce
mal trange ait cess d'exister hors de la France, et, tout au moins,
chez nous, il prsentait des proportions considrables. Tous les
documents que j'ai groups ici, sur les crivains, les artistes, les
jeunes gens, montrent quel tait alors, dans notre pays, l'tat de
bien des mes. Mais combien la funeste pidmie n'a-t-elle pas compt
de victimes qui ne rentrent dans aucune de ces divisions! M.
Saint-Marc Girardin, dans sa belle tude sur Jean-Jacques Rousseau, a
dit trs justement que les faux dsespoirs de cette poque avaient
fait invasion, non seulement dans la littrature, mais aussi dans la
socit. De son ct, dans une pice des _Penses d'aot_, qui
datent de 1837, M. Sainte-Beuve fait allusion  plusieurs hommes de ce
temps, rests entirement inconnus, et qu'il nous montre vivant, ou
plutt vgtant dans des sortes de limbes, incapables de vouloir,
d'agir, de faire emploi de leurs facults distingues, et condamns 
voir avorter tous leurs projets et toutes leurs esprances. M.
Montgut a publi aussi (_Revue des Deux-Mondes_, 15 aot 1849), sous
ce titre: _De la Maladie morale au_ XIXe _sicle_, une tude
intressante, dans laquelle il retrace la vie morale d'un de ses
contemporains, atteint de cette maladie. Cet homme a tout essay, puis
tout abandonn; aprs avoir poursuivi un idal insaisissable, il tombe
dans un ralisme o les notions mme du bien et du mal s'obscurcissent
 ses yeux. Il s'tend sous l'ombre opaque des choses terrestres;
mais il ne peut s'y endormir. Alors il se jette dans le culte, dans
l'adoration de l'esprit et du talent. Mais, comme il ne croit plus 
rien, l'intelligence ne lui sert qu' lui montrer les ombres, les
profondeurs et les abmes de la nuit et du nant. De plus en plus, la
solitude se fait dans son me; son coeur devient un dsert; sa volont
ne fait plus entendre aucun mouvement; toute action disparat, et
toute puissance s'teint. C'tait, ajoute M. Montgut, un type
symbolique de toutes les ides, de tous les mcomptes, de toutes les
illusions, de toutes les poursuites de notre temps. Enfin, il est un
fait qui dmontre, avec plus d'loquence que tous les discours, la
profondeur du mal qui svissait sur cette gnration; c'est
l'accroissement des suicides. De 1830  1850, leur nombre s'est lev
par une proportion continue jusqu'au double de celui qu'il atteignait
en 1830. Aucun commentaire n'ajouterait rien  la force de cette
statistique.

Ainsi le mal qui, sous la Rpublique et sous l'Empire, avait prsent
un si haut degr d'acuit, qui avait paru sous la Restauration se
relcher un peu de sa violence, s'est rveill sous le gouvernement de
Juillet avec une recrudescence imprvue. Jamais les tourments du doute
n'avaient t plus amers, ni le suicide plus clbr et plus pratiqu.
Assurment, cette poque ne doit pas tre tout entire juge avec
svrit. Comme dans les priodes prcdentes, la mlancolie n'y a pas
toujours t malsaine ou coupable. Maurice et Eugnie de Gurin, par
exemple, ne doivent pas tre mis sur la mme ligne que Musset ou
Georges Sand. Mais, envisag dans son ensemble, le mal offre dans
cette dernire phase un aspect plus pernicieux que dans la phase
prcdente; de plus, il a recours pour s'exprimer  une forme nouvelle
et dangereuse, le drame. On peut donc dire que ses deux points
extrmes, son commencement et sa fin, se rapprochent par la violence
qui les caractrise galement.

Le dernier tat des choses avait-il donc les mmes raisons d'tre que
le premier? En avait-il que n'avait point rencontres l'tat
intermdiaire? A cette question la rponse est facile.

Pour les trangers, qui, du reste, ont t alors moins prouvs que
nous, on ne voit dans l'tat gnral de l'Europe aprs 1830 aucun fait
de nature  expliquer un malaise universel, et il semble que cette
disposition n'ait plus t chez eux qu'un reste d'habitude, en mme
temps que l'effet d'un besoin d'imitation.

Quant  notre pays, vainement allguerait-on, comme on avait pu le
faire vers 1800, pour justifier son mal, l'influence philosophique ou
littraire du XVIIIe sicle, influence bien affaiblie en gnral; ou
le souvenir de nos grandes calamits publiques, dont il ne restait
plus depuis longtemps de victimes. On s'est donc tromp quand, dans un
roman dont Alfred de Musset est le sujet, on a crit qu'il ne fallait
pas s'tonner de l'impossibilit des amours vrais, et du divorce
incessant des coeurs, chez les rejetons tourments d'une socit
orageuse et corrompue, et aprs tant de discordes publiques et de
sanglantes excutions. Si, comme le dit Mme Louise Colet, le souffle
de la Rvolution a atteint jusqu' l'amour, ce souffle funeste n'a
pas conserv indfiniment sa puissance; il n'a pas pu fltrir
successivement le coeur de toutes les gnrations de ce sicle.

Pour comprendre la cause de notre tat depuis 1830, il faut regarder
ailleurs et considrer deux choses. En premier lieu, la France
trouvait, dans l'hritage de la Rpublique et de l'Empire, grossi des
monuments nombreux eux-mmes lgus par la Restauration, un fonds
d'impressions et d'motions qui la mettait en got d'motions et
d'impressions semblables, et dont elle ne devait se dprendre qu'aprs
en avoir us jusqu' la satit. Dans plusieurs des personnages que
j'ai nomms plus haut, surtout parmi les potes et les artistes, et
aussi chez Mme Sand, on aperoit bien cet entranement. En outre, les
circonstances politiques n'taient-elles pas faites pour jeter dans
les esprits une certaine perturbation? La monarchie de Juillet
n'a-t-elle pas assist, au grand dplaisir, assurment, des sages et
minents esprits qui la dirigeaient,  de dplorables excs
intellectuels? N'a-t-on pas vu surgir,  cette poque, dans le pays,
un esprit de critique et de destruction qui, aujourd'hui, sans doute,
peut paratre bien modr, mais qui tait dj singulirement hardi?
De tous cts, le principe d'autorit tait sap. En religion, en
philosophie, en conomie politique, en histoire, les thories les plus
audacieuses s'emparaient de la faveur du public. Parfois mme, elles
s'affirmaient dans le domaine des faits par quelque terrible explosion
qui venait clairer d'une lueur sinistre les bases vacillantes de
l'difice politique. C'est l, c'est dans cette profonde agitation de
la socit, que se trouve la cause la plus palpable et la plus
frquente des dfaillances que j'ai rappeles. M. V. Hugo et Alfred de
Musset n'ont pas hsit  en convenir en ce qui les concernait; mais
l'influence du temps o ils ont vcu n'tait pas moins relle sur ceux
qui ne l'avouaient pas; elle apparat bien, et chez les romanciers, et
chez Dumas, et chez Vigny.

Toutefois, ces deux considrations peuvent bien expliquer les torts
des uns et des autres; mais elles ne suffisent pas, mme la seconde,
pour les excuser. Je sais bien que c'tait l'usage des mcontents et
des dclasss de 1830 d'accuser la socit de tous leurs maux, de lui
demander compte de leurs propres excs. Mais il serait trop commode de
rejeter sur un tre abstrait et collectif ses fautes personnelles. Les
vices publics ne justifient pas les vices individuels, et la
dpravation gnrale n'est que la somme des dsordres particuliers.
D'ailleurs, si l'on pouvait, de quelque ct, admettre le bnfice de
l'irresponsabilit, ce serait plutt au profit de la foule banale qui
compose la socit, qu'en faveur des hommes suprieurs dont le devoir
est de l'clairer et de la conduire. Mais une immunit de cette sorte
n'existe pour personne. A chacun selon son oeuvre, tel a t le
principe que j'ai essay d'appliquer dans le cours de cette tude; tel
est le principe que je reproduis en la terminant.




CONCLUSION




CONCLUSION


Me voici en effet, arriv, avec les derniers moments du rgne de
Louis-Philippe,  la fin mme du mal dont j'ai tent de raconter
l'histoire, et par consquent au terme de cette trop longue
nosographie.

Est-ce  dire que l'affection qui en a fait l'objet ait tout  coup
disparu au point de ne laisser aucune trace? La vie intellectuelle ou
morale des nations ne connat gure d'aussi brusques accidents. En
gnral, les modifications qu'elle subit, prpares par quelques
signes prcurseurs, sont suivies par des manifestations tardives qui
renaissent quelque temps encore,  des intervalles de plus en plus
loigns, jusqu' ce que le mouvement acquis s'arrte dfinitivement,
et qu'une nouvelle manire d'tre ait remplac celle qui n'est plus.

Cette priode de transition n'a pas manqu  la maladie du sicle.
Elle s'est rvle, chez nous, par un certain nombre d'oeuvres dans
lesquelles on retrouvait quelque chose des anciennes rveries, des
anciennes tristesses, des anciens ennuis. La plupart de ces oeuvres
portent un caractre btard et ne valent pas qu'on s'y arrte.
Cependant, on peut en distinguer quelques-unes. Outre les _Destines_
d'Alfred de Vigny, dont j'ai dj parl ailleurs, on peut citer
quelques vers dsesprs d'Henri Murger; quelques pages de Grard de
Nerval; un roman de M. E. Lataye, _la Conqute d'une me_, o l'on
retrouve des mlancolies et des faiblesses qui rappellent l'_Arthur_
de Guttinguer; _la Mlancolie_ de M. H. Cazalis, posies qui chantent
les douleurs de l'homme et celles de la nature; _le Voyage de Martin 
la recherche de la vie_, par M. Louis Rambaud, rcit de quelques
aventures, entreml de dialogues pleins de scepticisme et de
dcouragement; et un pome de M. Durandeau, intitul _Bartholomo_ ou
_le Doute_, dans lequel l'auteur promne son hros  travers toutes
les dceptions et les preuves de la vie. Il faut aussi mentionner les
posies de Mme Ackermann qui, ainsi que l'a dit Th. Gauthier:
appartient  cette cole de grands dsesprs: Chateaubriand, Lord
Byron, Leopardi,  ces gnies ternellement tristes, et souffrant du
mal de vivre, qui ont pris pour inspiratrice la mlancolie.
Toutefois, la tristesse de Mme Ackermann se distingue de celle des
autres mlancoliques, en ce qu'elle repose moins sur ses impressions
intimes que sur des penses philosophiques et sur une opinion
pessimiste du monde.

Et le pessimisme lui-mme ne se ranimait-il, pas en mme temps, en
Allemagne avec une violence qu'on tait loin d'attendre? On sait
qu'aprs avoir sommeill prs de cinquante ans, cette doctrine s'est
brusquement rveille dans la _Philosophie de l'Inconscient_, et a
provoqu d'innombrables adhsions. Je n'ai pas  rechercher ici en
quoi l'ouvrage de M. de Hartmann diffre, au point de vue de la
thorie pure, de ceux du mme genre qui l'ont prcd, ni en quoi il
s'en rapproche; j'indiquerai seulement combien Hartmann distance ses
matres dans la conclusion de son systme. Leopardi, quoiqu'il ne
dsirt rien tant que le nant, n'avait pas conseill le suicide.
Schopenhauer ne proposait comme moyen d'arriver  la destruction d'un
monde infortun que l'abolition volontaire de la famille, et la ferme
rsolution de la part de l'espce humaine de mettre un terme  sa
reproduction. M. Hartmann a trouv mieux; il offre  l'univers un
instrument tout-puissant de libration: il demande que, par une
conjuration universelle, les habitants du globe entier se donnent la
mort au mme instant. Il est convaincu que l'anantissement de toutes
les vies humaines amnera tt ou tard la suppression mme du monde.
Sans doute, pour arriver au degr de civilisation perfectionne
qu'exige l'excution simultane d'un tel projet sur toute la surface
de la terre, il faut que la science fasse encore de grands pas; mais
on peut prvoir le jour o nos successeurs jouiront de cette
bienheureuse application des lumires. Tel est l'espoir de M. de
Hartmann. A ct d'un tel professeur, cette acadmie mme des
co-mourants, dont j'ai signal l'existence en Grce dans l'antiquit,
n'est plus qu'une cole enfantine, et ses enseignements plissent
auprs de cet essai grandiose de suicide cosmique. Et cependant,
peut-tre le pessimisme allemand est-il plus inoffensif que ne l'tait
le pessimisme d'Alexandrie. Nous savons trop que chez les Allemands le
dsespoir reste volontiers dans le domaine de la spculation, et
n'exclut nullement l'ambition des biens de ce monde. Leur pessimisme
n'est donc pas une preuve absolue de la persistance du mal du sicle,
et je n'ai ni  insister sur cette doctrine chez M. de Hartmann, ni 
parcourir les nuances et les varits qu'elle a prsentes chez ses
rcents disciples, tantt moins sombres que leur matre, tantt
renchrissant encore sur l'amertume au moins apparente de ses leons.
Je n'ai pas davantage  parler de quelques travaux dans lesquels la
mlancolie, ou, comme disent les Allemands, _der Weltschmerz_, n'a t
apprcie par eux qu'au point de vue critique, et qui n'accusent chez
leurs auteurs aucune trace de cette disposition mme.

Mais quel que ft alors l'tat des choses en Allemagne, chez nous,
dans les dernires annes, l'expression de la mlancolie individuelle
restait presque sans cho dans les mes; elle soulevait mme certaines
protestations. Sainte-Beuve, qui s'y connaissait, et qui pouvait dire
en parlant des mlancoliques: _quorum pars magna fui_, a t le
premier  constater ce mouvement de raction. Le monde, disait-il,
commence  tre rebattu de l'ternelle chanson. Il a cout non point
patiemment, mais passionnment tous les grands plaintifs, depuis Job?
jusqu' Childe Harold. Cela lui suffit, le reste lui parat faible.
Les pleureurs  la suite ont tort. La jeunesse elle-mme, qui s'tait
si longtemps montre avide d'motions douloureuses, tait repue des
faux dsespoirs et des vaines sentimentalits. Un critique, M.
tienne, le dclarait dans une tude sur Byron. Un pote le proclamait
 son tour. Parlant des jeunes hommes de son temps, M. Sully Prudhomme
crivait ces vers:

                      Leur fiert rpudie
    Du doute irrflchi le dsespoir ais;
    Ils sentent que le rire est une comdie,
    Que la mlancolie est un cercueil us.
    Le rve dgot commence  leur dplaire.

Enfin, on allait jusqu' prendre pour sujet de roman la critique du
type nagure si choy, et l'_ducation sentimentale_ de M. Flaubert
n'tait que la satire indirecte de la gnration rveuse qui avait
longtemps occup la scne. Reconnaissons le donc, une transformation
graduelle, mais profonde, s'est de nos jours opre dans notre tat
moral.

Les vnements l'expliquent dans une certaine mesure. D'un ct, les
anciennes causes de mlancolie, se rattachant  de funestes souvenirs
historiques, dj entirement effaces en 1830, devaient encore moins
subsister aprs 1848. D'un autre ct, les rgimes qui se sont succd
dans notre pays depuis cette date, n'ont pas troubl, autant que
l'avaient fait jadis les gouvernements dont ils reproduisaient les
formes et les dnominations, les conditions de la vie sociale.
Toutefois, leur tablissement n'a pas ralli toutes les sympathies.
L'un d'eux s'est d'ailleurs presque toujours appuy sur un systme de
compression qui pouvait blesser bien des convictions. L'autre, dans la
double preuve que nous en avons faite, nous a donn le spectacle de
doctrines menaantes et de crises redoutables. Mais, en gnral, ces
choses n'ont pas branl gravement les mes, et si elles ont provoqu
plus d'une de ces tristesses sans remde, parce qu'on ne voudrait pas
en gurir, elles ont peu touch la plus grande partie de la nation,
dcide  rsister  ces influences douloureuses, ou, plus souvent,
renferme dans une paresseuse indiffrence. Sans doute encore, la
mlancolie aurait pu continuer  s'entretenir  l'aide des ressources
qu'elle avait ds longtemps accumules. Dans toutes les priodes
prcdentes, la France s'tait inspire des oeuvres nationales ou
trangres pour en produire de nouvelles d'une nature analogue; mais
elle commenait  se fatiguer de ce procd. Tout a une fin; chacun
sentait que les habitudes mlancoliques avaient assez vcu; il fallait
en finir avec elles; et leur dure, qui avait pu tre d'abord la
raison de leur persistance, devenait le motif de leur condamnation.
Dans de telles circonstances, le sicle devait se gurir et s'est, en
effet, guri de son mal invtr.

Il semblerait qu'il n'y et qu' l'en applaudir et qu'on dt se
rjouir sans arrire-pense de la disparition d'un dsordre qui avait
t si long et souvent si cruel. Mais, avant de cder  ce sentiment,
il faut considrer quel a t l'tat du malade aprs sa gurison.

Oui, le sicle a perdu ce got immodr de la solitude qui avait
marqu ses commencements; mais les relations des hommes entre eux, en
se multipliant, ont-elles pris un caractre plus cordial? Le sicle a
rpudi les vaines rveries et les tristesses vagues; mais au profit
de quelles ralits et de quels engouements! Si ses aspirations ne
sont plus en dsaccord avec ses facults, est-ce parce qu'il a lev
ses facults? n'est-ce pas plutt parce qu'il a abaiss ses
aspirations? D'ailleurs, il est encore sceptique, et cette fois sans
regrets et sans intermittences. Il ne s'ennuie plus, d'accord; mais on
peut trouver qu'il s'amuse trop. Il s'est repris aux choses de la vie,
soit; mais il s'y est repris avec excs. Enfin depuis que le dsespoir
n'y exerce plus ses ravages, la passion immodre des jouissances n'y
fait-elle aucune victime? Il est donc permis de se demander si les
tendances actuelles sont prfrables  celles qu'elles ont remplaces.

Plusieurs inclinent  se prononcer en faveur de ces dernires. Il y
avait,--a dit M. Saint-Marc Girardin, qui n'est cependant pas suspect
de trop de tendresse pour la fausse mlancolie,--il y avait dans les
tristesses prtentieuses d'il y a trente ans, un reflet du
spiritualisme que la socit avait appris  l'cole du malheur; il y a
dans la jovialit qui a repris faveur, un reflet du matrialisme
moderne. Et dans une mtaphore qui continue celle qui s'est souvent
et forcment prsente  nous dans le cours de ce travail, parlant du
sicle comme d'une personne atteinte d'une affection dont elle finit
par gurir, Mme Sand a crit ces lignes: Les pres de famille se sont
beaucoup plaints de la _maladie du romantisme_; mais ceux
d'aujourd'hui devraient peut-tre la regretter. Peut-tre valait-elle
mieux que la raction qui l'a suivie, que cette soif d'argent, de
plaisirs sans idal et d'ambition sans frein, qui ne me parat pas
caractriser bien noblement la _sant du sicle_. Pour moi, je ne
voudrais pas, en haine d'un matrialisme que je rprouve, en venir 
une rhabilitation du faux spiritualisme, qui serait le dmenti de
toute cette tude, et je serais dispos  mettre sur le mme rang ces
deux systmes si opposs en apparence.

Au fond, ces deux erreurs ne sont, en effet, que les deux faces d'une
mdaille unique, les deux aspects d'un seul vice: l'gosme.
L'gosme, il apparat avec la dernire vidence dans le matrialisme
pratique; il se retrouve aussi, presque toujours, derrire l'habitude
d'une certaine mlancolie; seulement, il s'y dissimule sous des dehors
plus ou moins sduisants, et sait prendre plus d'un masque honnte.
Qu'on y prenne garde, n'est-ce pas trop souvent l'gosme qui inspire
l'loignement des hommes et le besoin de la solitude? Se complaire
dans des rveries sans objet, dans d'oisives contemplations, dans
l'analyse et la description minutieuse de ses moindres impressions,
n'est-ce pas se rechercher soi-mme? L'amour de soi n'est-il pas le
secret et l'origine de l'indiffrence qu'on prouve pour tout le
reste? La perte prmature des illusions fcondes, l'puisement de la
volont, la ruine des croyances, ne sont-ils pas quelquefois le
rsultat d'une vie qui n'a rien su refuser aux exigences des passions?
Enfin le suicide, cette lchet par laquelle l'homme se drobe  son
devoir, n'est-il pas le dernier mot de l'gosme? Donc,  tout
prendre, mlancolie et matrialisme remontent d'ordinaire  un mme
principe et mritent une mme fltrissure. C'est aussi par les mmes
moyens qu'ils doivent tre combattus. Or, ces moyens sont indiqus par
la logique des choses.

Le mal ne peut tre vaincu que par son contraire, l'gosme que par
l'abngation. Opposer  l'orgueilleux isolement l'habitude de la
solidarit, au clibat corrupteur le mariage et la vie de famille,
l'action  la rverie, le bon sens pratique aux subtilits d'un
scepticisme nervant, l'instinct naturel du coeur  l'indiffrence
rflchie, enfin la fermet aux dfaillances, et la lutte  la
dsertion, voil le contre-poison de la mlancolie malsaine; telle est
la vrit qui dcoule de toutes les pages de ce travail, de tous les
exemples qu'il rapporte. J'ignore ce que l'avenir tient en rserve;
mais si, par un de ces retours qui ne sont pas rares dans les choses
humaines, le mal qui nous a dcims longtemps devait s'abattre de
nouveau sur la socit, c'est encore par le mme remde qu'on en
triompherait. Quant  sa contre-partie actuelle, le matrialisme,
comment pourrait-on l'anantir, ou mme le rduire, sinon en
s'efforant de sacrifier au bien gnral les apptits envahissants et
de soumettre l'exigence des passions  l'autorit du devoir?

Ce progrs moral, dont personne n'est incapable, chacun de nous doit
tendre  le raliser. Nos plus chers intrts nous y poussent: c'est
en se pntrant d'un esprit de mutuel dvouement que le monde
s'approchera le plus vite de la solution de ce problme du bonheur
qu'il agite avec une fivreuse mobilit. Mais la rcompense nous
dt-elle manquer, il ne nous en faudrait pas moins rester attachs 
ce sentiment gnreux, et remplir jusqu'au bout l'obligation d'union
fraternelle que la Providence impose  l'humanit!


FIN




TABLE DES MATIRES


                                                                 Pages

   INTRODUCTION                                                      7


   I

   CONSIDRATIONS GNRALES ET APERU RTROSPECTIF

      I. =Considrations gnrales=                                 17

     II. =Antiquit et moyen ge=                                   21

    III. =Sicle de Louis XIV.--J.-J. Rousseau et ses disciples=    30

     IV. =L'Angleterre et l'Allemagne au XVIIIe sicle=             43

      V. =Ramond.--Andr Chnier.--Bonaparte=                       58


   II

   1789-1815

      I. =Les potes.=
         Michaud.--Fontanes.--Legouv. Millevoye.--Baour-Lormian    72

     II. =Mme de Stal.=                                            75

    III. =Le groupe de Coppet.= Barante.--Sismondi.                 82

     IV. =Chateaubriand=                                            87

      V. =Le groupe de Chateaubriand.=
         Ph. Gueneau de Mussy.--M. Mol.--Chnedoll--Mme de Caud
         (Lucile).--Mme de Beaumont.--Ballanche.--Andr-Marie
         Ampre                                                    105

    VI. =Senancour et ses disciples=                               119

   VII. =Les romanciers.=
        Ch. Nodier.--Mme de Flahaut.--Mme de Krudener              138

  VIII. =Benjamin Constant=                                        154

    IX. =Les jeunes gens=                                          166

     X. =Les trangers.=
        Angleterre.--Allemagne.--Italie                            173

    XI. =Caractre et causes du mal du sicle, de 1789  1815=     188


   III

   1815-1830

     I. =Les potes.= Ch. Loyson.--Divers                          197

    II. =Lamartine=                                                203

   III. =Sainte-Beuve=                                             218

    IV. =Le monde philosophique et religieux.=
        Jouffroy.--G. Farcy.--Lamennais.--Le P. Lacordaire         227

     V. =Les romanciers.=
        Mme de Rmusat.--Mme de Duras.--Beyle.--Mlle Hortense
        Allard                                                     243

    VI. =Les artistes.= Gricault.--Delacroix                      253

   VII. =Les jeunes gens.=
        J.-J. Ampre et ses amis                                   256

  VIII. =Les trangers.=
        Italie.--Allemagne.--Angleterre.--Russie                   270

    IX. =Caractre et causes du mal du sicle, de 1815  1830=     278


    IV

   1830-1848

     I. =M. Victor Hugo=                                           288

    II. =Potes divers.=
        Dondey.--Boulay-Paty.--Th. Gautier.--E. Roulland.--Les
        potes suicides                                            293

   III. =Alfred de Musset=                                         313

    IV. =Maurice et Eugnie de Gurin=                             326

     V. =Georges Sand=                                             339

    VI. =Romanciers divers.=
        Gavarni.--Ulric Guttinguer.--Frdric Souli.--Eugne Sue  357

   VII. =Les auteurs dramatiques.=
        Alexandre Dumas.--Alfred de Vigny                          376

  VIII. =Les artistes=                                             387

    IX. =Les Jeunes gens=                                          391

     X. =Les trangers.=
        Allemagne.--Belgique.--Russie.--Finlande.--Espagne         396

    XI. =Caractre et causes du mal du sicle, de 1830  1848=     400

  CONCLUSION                                                       409


FIN DE LA TABLE DES MATIRES


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     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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