The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19), by 
Jules Michelet

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Title: Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: July 27, 2013 [EBook #43321]

Language: French

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                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




                 NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                            TOME DEUXIME




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                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
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                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1876

         Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




HISTOIRE DE FRANCE




CHAPITRE III

Suite du chapitre II

DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN


C'est sous Louis le Dbonnaire, ou, pour traduire plus fidlement son
nom, sous saint Louis, que devait s'oprer le dchirement et le
divorce des parties htrognes dont se composait l'Empire. Toutes
souffraient d'tre ensemble. Le mal, c'tait la solidarit d'une
guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de
l'Ostrasie; c'tait le tyrannique effort d'une centralisation
prmature. Plus Charlemagne s'en tait approch, plus il avait pes.
Sans doute Pepin, et son pre _au marteau de forge_, avaient durement
battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les
ramener, diverses et hostiles qu'elles taient encore,  cette
intolrable unit; unit administrative d'abord; mais Charlemagne
mditait celle de la lgislation. Son fils consomma l'unit religieuse
en nommant Benot d'Aniane rformateur des monastres de l'Empire, et
les ramenant tous  la rgle de saint Benot.

C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie
par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent
est puni. Son crime,  l'innocent, c'est de continuer un ordre
condamn  prir, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice
qui pse au monde.  travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale
est frappe. Les moyens sont odieux; contre Louis le Dbonnaire, ce
fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations
diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.

L'infortun qui vient prter sa vie  cette immolation d'un monde
social, qu'il s'appelle Louis le Dbonnaire, Charles Ier, ou Louis
XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa
catastrophe toucherait moins s'il tait au-dessus de l'homme. Non,
c'est un homme de chair et de sang comme nous, une me douce, un
esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livr  ce qui
l'entoure, et vendu par les siens.

       *       *       *       *       *

Le saint Louis du neuvime sicle[1], comme celui du treizime, fut
nourri dans les penses de la croisade. Jeune encore, il conduisit
plusieurs expditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit
la grande ville de Barcelone aprs un sige de deux ans. lev par le
Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille,
il eut de mme dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du
Nord. Les prtres qui l'avaient form firent plus qu'ils ne voulaient;
leur lve se trouva plus prtre qu'eux et, dans son intraitable
vertu, il commena par rformer ses matres. Rforme des vques: il
leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs perons[2].
Rforme des monastres: Louis les soumit  l'inquisition du plus
svre des moines, saint Benot d'Aniane, qui trouvait que la rgle
bndictine elle-mme avait t donne pour les faibles et pour les
enfants[3]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et
Wala[4], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de Charles
Martel, qui dans les dernires annes avaient gouvern Charlemagne. Et
le palais imprial eut aussi sa rforme: Louis chassa les concubines
de son pre, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs
elles-mmes[5].

[Note 1: Il y a une singulire ressemblance entre les portraits que
l'histoire nous a laisss de Louis le Dbonnaire et de saint Louis.
Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis longis et ad
mensuram gracilibus, pedibus longis. Theganus, de Gest. Ludov. Pii,
C. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.--Ludovicus (saint Louis) erat subtilis
et gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum
anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam. Salimbeni, 302; ap.
Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, IV, 271.--L'un et l'autre se
gardaient soigneusement de rire aux clats. Nunquam in risu imperator
exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad ltitiam populi
procedebant themelici, scurr et mimi cum choraulis et citharistis ad
memsam coram eo: tunc ad mensuram coram eo ridebat populus; ille
nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit. Thegan. ibid.--Sur
la gravit de saint Louis et son horreur pour les baladins et les
musiciens, _V._ le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montr le mme
dsir de rparer par des restitutions les injustices de leurs pres.]

[Note 2: L'Astronome.]

[Note 3: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. Regulam B.
Benedicti tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati
Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens. Astronom., c.
XXVIII, ap. Scr. Fr. VI, 100: Ludovicus... fecit componi ordinarique
librum, canonic vit normam gestantem; misit... qui transcribi
facerent... itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo
monachos strenu vit per omnia monachorum euntes redeuntesque
monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quam
feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.]

[Note 4: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. Invidia... pulsus prsentibus
bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione foedatus... exilium
tulit.--Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: Wala... cujus
Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius
esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet instinctu,
et redigi inter infimos.--P. 492. Un jour il dit  Louis le
Dbonnaire: Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis tuis
quid est quod tantum propriis interdum relictis officiis, ad divina te
transmittis. Astronom., c. XXI: Timebatur quam maxime Wala, summi
apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid sinistri
contra imperatorem moliretur.]

[Note 5: Astronom., c. XXI: Moverat ejus animum jamdudum, quamquam
natura mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio
exercebatur paterno; quo solo domus paterna inurebatur nvo...
Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbi fastu, reos
majestatis caute ad adventum usque suum adservarent, C. XXIII: Omnem
coetum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi judicavit prter
paucissimas. Sororum autem quque in sua, qu a patre acceperat,
concessit.]

Les peuples, opprims par Charlemagne, trouvrent en son fils un juge
intgre, prt  dcider contre lui-mme. Roi d'Aquitaine, il avait
accueilli les rclamations des Aquitains, et s'tait rduit  une
telle pauvret, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, 
peine sa bndiction[6]. Empereur, il couta les plaintes des Saxons,
et leur rendit le droit de succder[7], tant ainsi aux vques, aux
gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire passer les
hritages  qui ils voulaient. Les chrtiens d'Espagne, rfugis dans
les Marches, taient dpouills par les grands et les lieutenants
impriaux des terres que Charlemagne leur avait attribues; Louis
rendit un dit qui confirmait leurs droits[8]. Il respecta le
principe des lections piscopales, constamment viol par son pre; il
laissa les Romains lire, sans son autorisation, les papes tienne IV
et Pascal Ier.

[Note 6: Astronom., c. VII. Le roi Louis donna bientt une preuve de
sa sagesse, et fit voir la tendresse de misricorde qui lui tait
naturelle. Il rgla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux
diffrents; aprs trois ans couls, un nouveau sjour devait le
recevoir pour le quatrime hiver; ces habitations taient: Dou,
Chasseneuil, Audiac et breuil. Ainsi chacune, quand son tour
revenait, pouvait suffire  la dpense du service royal. Aprs cette
sage disposition, il dfendit qu' l'avenir on exiget du peuple les
approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_.
Les gens de guerre furent mcontents; mais cet homme de misricorde,
considrant et la misre de ceux qui payaient cette taxe, et la
cruaut de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des
autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser
subsister un impt si dur pour ses sujets.  la mme poque, sa
libralit dchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de
bl... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son pre, qu' son
exemple il supprima en France l'impt des approvisionnements
militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres rformes, flicitant
son fils de ses heureux progrs.--_Voy._ aussi Thegan., de gestis,
etc.]

[Note 7: Astronom., c. XXIV. Saxonibus atque Frisonibus jus patern
hreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant,
imperatoria restituit clementia... Post hc easdem gentes semper sibi
devotissimas habuit.]

[Note 8: Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486,
487: jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri
prceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de
deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui
postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus
suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub
quali convenientia atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et
ipsi possideant, et su posteritati derelinquant, etc.]

Ainsi, cet hritage de conqutes et de violences tait tomb aux mains
d'un homme simple et juste qui voulait  tout prix rparer. Les
barbares, qui reconnaissaient sa saintet, se soumettaient  son
arbitrage[9]. Il sigeait au milieu des peuples, comme un pre facile
et confiant. Il allait rparant, soulageant, restituant; il semblait
qu'il et volontiers restitu l'Empire.

[Note 9: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui se
disputaient l'hritage de Godfried, et dcida en faveur d'Harold.]

Dans ce jour de restitution, l'Italie rclama aussi. Elle ne voulait
rien moins que la libert[10]. Les villes, les vques, les peuples se
ligurent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi
d'Italie Bernard, le fils de son an Pepin. Bernard, lve d'Adalhard
et Wala, longtemps gouvern par eux dans sa royaut d'Italie, croyait
avoir droit  l'empire comme fils de l'an.

[Note 10: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier
essai de l'Italie pour se dlivrer des _barbares_.

Omnes civitates regni et principes Itali verba conjuraverunt, sed et
omnes aditus, quibus in Italiam intratur; positis obicibus et
custodiis obserarunt.--Astronom., c. XXIX.--_V._ aussi Eginh. Annal.,
ap. Scr. F. VI, 177.]

Cependant, le droit du frre pun prvaut chez les barbares sur
celui du neveu[11]. Charlemagne d'ailleurs avait dsign Louis; il
avait consult les grands un  un, et obtenu leurs voix[12]. Enfin,
Bernard lui-mme avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui
l'usage, la volont de son pre, enfin l'lection.

[Note 11: Ils veulent pour roi un homme plutt qu'un enfant, et
ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors,
longtemps avant le neveu.]

[Note 12: Thegan., c. VI. Cum intellexisset appropinquare sibi diem
obitus sui, vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu,
episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans
omnes a maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id
est imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes
responderunt Dei esse admonitionem illius rei.--Il avait aussi
consult Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: Quod in loco
tenens manum Albini, ait secrete: Domine magister, quem de his filiis
meis videtur tibi in isto honore quem indigno quanquam dedit mihi
Deus, habere me successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens,
novissimum illorum, sed humilitate clarissimum, ob quam a multis
despicabilis notabatur, ait: Habebis Ludovicum humilem successorem
eximium. Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.]

Aussi, Bernard, abandonn d'une grande partie des siens, fut oblig de
s'en remettre aux promesses de l'impratrice Hermengarde, qui lui
offrait sa mdiation. Il se livra lui-mme  Chlon-sur-Sane, et
dnona tous ses complices; un d'eux avait jadis conspir la mort de
Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamns  mort.
L'empereur ne pouvait consentir  l'excution[13]. Hermengarde obtint
du moins qu'on privt Bernard de la vue; mais elle s'y prit de faon
qu'il en mourut au bout de trois jours.

[Note 13: Astron., c. XXX. Cum lege judicioque Francorum deberent
capitali invectione feriri, suppressa tristiori sententia, luminibus
orbari consensit, licet multis obnitentibus, et animadverti in eos
tota severitate legali cupientibus. Thegan., ibid., 79. Judicium
mortale imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum
luminibus privarunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator,
magno cum dolore flevit multo tempore.]

L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient
pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux
de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre
tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mmes.
Tous furent rprims. Les Bretons virent leur pays compltement
envahi, peut-tre pour la premire fois; les Basques furent dfaits,
et les Sarrasins repousss; les Slaves vaincus aidrent contre les
Danois: un roi de ces derniers embrassa mme le christianisme.
L'archevch de Hambourg fut fond; la Sude eut un vque, dpendant
de l'archevque de Reims[14]. Il est vrai que ces premires conqutes
du christianisme ne tinrent pas: le roi chrtien des Danois fut chass
par les siens.

[Note 14: S. Anscharrii vita, ibid., 305. In civitate Hammaburg sedem
constituit archiepiscopalem.--Ibid., 306. Ebo (archiep. Remensis)
quemdam... pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum,
etc.]

Jusqu'ici le rgne de Louis tait, il faut le dire, clatant de force
et de justice. Il avait maintenu l'intgrit de l'Empire, tendu son
influence. Les barbares craignaient ses armes et vnraient sa
saintet. Au milieu de ses prosprits, l'me du saint mollit, et se
souvint de l'humanit. Sa femme tant morte, il fit, dit-on, paratre
devant lui les filles des grands de ses tats et choisit la plus
belle[15]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des
nations les plus odieuses aux Francs; sa mre tait de Saxe, son pre,
Welf, de Bavire, de ce peuple alli des Lombards, et par qui les
Slaves et les Avares furent appels dans l'Empire[16]. Savante[17],
dit l'histoire, et plus qu'il n'et fallu, elle livra son mari 
l'influence des hommes lgants et polis du Midi. Louis tait dj
favorable aux Aquitains, chez qui il avait t lev. Bernard, fils de
son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et
encore plus celui de l'impratrice. Belle et dangereuse ve, elle
dgrada, elle perdit son poux.

[Note 15: Astron., c. LXXX. Undecumque adductas procerum filias
inspiciens, Judith.--Thegan., c. XXVI. Accepit filiam Welfi ducis,
qui erat de nobilissima stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith,
qu erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam
constituit. Erat enim pulchra valde.--L'vque Friculfe lui crit:
Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas
visus vel auditus nostr parvitatis comperit, reginas. Scr. Fr. VI,
355.]

[Note 16: En outre, ils avaient t allis de l'Aquitain Hunald.]

[Note 17: _V._ les ptres ddicatoires du clbre Raban de Fulde et
de l'vque Friculfe. Celui-ci crit: In divinis et liberalibus
studiis, ut tu eruditiones cognovi facundiam, obstupui. Script. Fr.
VI, 355, 356.--Walafridi versus, ibid., 268:

  Organa dulcisomo percurrit pectine Judith.
  O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda,
  Ludere jam pedibus...
  Quidquid enim tibimet sexus subtraxit egestas.
  Reddidit ingeniis culta atque exercita vita.

--Annal. Met., ibid., 212. Pulchra nimis et sapienti floribus optime
instructa.]

Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cess d'tre
pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'tait plus saint,
ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminu,
_une vertu tait sortie de lui_. Il commena  se repentir de sa
svrit  l'gard de son neveu Bernard,  l'gard des moines Wala et
Adalhard, qu'il s'tait pourtant content de renvoyer aux devoirs de
leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint
d'tre soumis  une pnitence publique. C'tait la premire fois
depuis Thodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation
volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mrovingiens, aprs les
plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pnitence
de Louis est comme l're nouvelle de la moralit, l'avnement de la
conscience.

Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit, pour la
royaut, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son
humanit. Il leur sembla que celui qui avait baiss le front devant le
prtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui
aussi, dgrad, dsarm. Les premiers malheurs qui commencrent une
dissolution invitable furent imputs  la faiblesse d'un roi
pnitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents
lieues de ctes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent
obligs de relcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'arme
des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme  Roncevaux. En
829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques taient
si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reurent ordre
de se tenir prts  marcher en masse. Ainsi s'accumula le
mcontentement public. Les grands, les vques le fomentaient; ils
accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir
central les gnait; ils taient impatients de l'unit de l'Empire; ils
voulaient rgner chacun chez soi.

Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres
fils. Ds le commencement de son rgne, il leur avait donn, avec le
titre de roi, deux provinces frontires  gouverner et  dfendre: 
Louis la Bavire,  Pepin l'Aquitaine, les deux barrires de l'Empire.
L'an, Lothaire, devait tre empereur, avec la royaut d'Italie.
Quand Louis eut un fils de Judith, il donna  cet enfant, nomm
Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette
concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais
beaucoup  leurs esprances. Ils prtrent leur nom  la conjuration
des grands. Ceux-ci refusrent de faire marcher leurs hommes contre
les Bretons, dont Louis voulait rprimer les ravages. L'empereur se
trouva seul, Franc de naissance, mais gouvern par un Aquitain, il ne
fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons dj vu Brunehaut
succomber dans cette position quivoque. Le fils an, Lothaire, se
crut dj empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son pre
dans un monastre; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne
trouva point de Cordelia.

Cependant ni les grands, ni les frres de Lothaire n'taient disposs
 se soumettre  lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux
Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillrent  son
rtablissement. Les Francs s'aperurent que Louis leur tait l'Empire;
les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur libert,
s'intressrent pour lui. Une dite fut assemble  Nimgue au milieu
des peuples qui le soutenaient. Toute la Germanie y accourut pour
porter secours  l'empereur[18]. Lothaire se trouva seul  son tour,
et  la discrtion de son pre; Wala, tous les chefs de la faction,
furent condamns  mort. Le bon empereur voulut qu'on les pargnt.

[Note 18: Astron., c. XLV. Hi qui imperatori contraria sentiebant,
alicubi in Francia conventum fieri generalem volebant. Imperator autem
clanculo obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens
Germanis. Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi
convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio
futura. Louis se rconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace
de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--Quos
postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique
imperatoris judicio legali, tamquam reos majestatis, decernerent
capitali sententia feriri, nullum ex eis permisit occidi.--_Voy._
aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.]

Cependant l'Aquitain Bernard, supplant dans la faveur de Louis par le
moine Gondebaud, l'un de ses librateurs, rallume la guerre dans le
Midi; il anime Pepin. Les trois frres s'entendent de nouveau.
Lothaire amne avec lui l'Italien Grgoire IV, qui excommunie tous
ceux qui n'obiront pas au roi d'Italie. Les armes du pre et des
fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font
agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant
abandonn d'une partie des siens, dit aux autres: Je ne veux point
que personne meure pour moi[19]. Le thtre de cette honteuse scne
fut appel le champ du Mensonge.

[Note 19: Thegan., c. XLII. Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus
propter me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant
ab eo.]

Lothaire, redevenu matre de la personne de Louis, voulut en finir une
fois, et achever son pre. Ce Lothaire tait un homme  qui le sang ne
rpugnait pas: il fit gorger un frre de Bernard et jeter sa soeur
dans la Sane; mais il craignait l'excration publique s'il portait
sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dgrader en lui
imposant une pnitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en pt
jamais relever. Les vques de Lothaire prsentrent au prisonnier une
liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de
Bernard (il en tait innocent); puis les parjures auxquels il avait
expos le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir
fait la guerre en carme; puis d'avoir t trop svre pour les
partisans de ses fils (il les avait soustraits  la mort); puis
d'avoir permis  Judith et autres de se justifier par serment;
siximement, d'avoir expos l'tat aux meurtres, pillages et
sacrilges, en excitant la guerre civile; septimement, d'avoir excit
ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin
d'avoir ruin l'tat qu'il devait dfendre[20].

[Note 20: De tous ces griefs, le septime est grave. Il rvle la
pense du temps. C'est la rclamation de l'esprit local, qui veut
dsormais suivre le mouvement matriel et fatal des races, des
contres, des langues, et qui dans toute division politique ne voit
que violence et tyrannie.]

Quand on eut lu cette confession absurde dans l'glise de Saint-Mdard
de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout,
s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable,
pleura et demanda la pnitence publique pour rparer les scandales
qu'il avait causs. Il dposa son baudrier militaire, prit le cilice,
et son fils l'emmena ainsi, misrable, dgrad, humili, dans la
capitale de l'empire,  Aix-la-Chapelle, dans la mme ville o
Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-mme la couronne sur
l'autel.

Le parricide croyait avoir tu Louis. Mais une immense piti s'leva
dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-mme, trouva des larmes
pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils
l'avait tenu  l'autel pleurant et balayant la poussire de ses
cheveux blancs; comment il s'tait enquis des pchs de son pre,
nouveau Cham qui livrait  la rise la nudit paternelle; comment il
avait dress sa confession; quelle confession! toute pleine de
calomnies et de mensonges. C'tait l'archevque Ebbon, condisciple de
Louis et son frre de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait
tant[21], qui lui avait arrach le baudrier et mis le cilice. Mais en
lui enlevant la ceinture et l'pe, en lui tant le costume des tyrans
et des nobles, ils l'avaient fait apparatre au peuple comme peuple,
comme saint et comme homme. Et son histoire n'tait autre que celle de
l'homme biblique: son ve l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces
filles des gants qui, dans la _Gense_, sduisent les enfants de
Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de
patience, dans cet homme injuri, conspu, et bnissant tous les
outrages, on croyait reconnatre la patience de Job, ou plutt une
image du Sauveur; rien n'y avait manqu, ni le vinaigre ni l'absinthe.

[Note 21: Plusieurs faits tmoignent de la prdilection de Louis pour
les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous
les habits qu'il portait  un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall.
(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les
Aquitains; il avait dans sa jeunesse port le costume de ces derniers.
Le jeune Louis, obissant aux ordres de son pre, de tout son coeur
et de tout son pouvoir, vint le trouver  Paderborn, suivi d'une
troupe de jeunes gens de son ge, et revtu de l'habit gascon,
c'est--dire portant le petit surtout rond, la chemise  manches
longues et pendantes jusqu'au genou, les perons lacs sur les
bottines, et le javelot  la main. Tel avait t le plaisir et la
volont du roi. (L'Astronome.)--De plus, et se trouvant absent, le
roi Louis voulut que les procs des pauvres fussent rgls de manire
que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait dou de
plus d'nergie et d'intelligence que les autres, connt de leurs
dlits, prescrivt les restitutions de vols, la peine du talion pour
les injures et les voies de fait, et pronont mme, dans les cas plus
graves, l'amputation des membres, la perte de la tte, et jusqu'au
supplice de la potence. Cet homme tablit des ducs, des tribuns et des
centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermet la tche
qui lui tait confie. (Moine de Saint-Gall.)

Thegan., c. XLIV. Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium
servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te
purpura et pallio, et tu eum induicti cilicio... Patres tui fuerunt
pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi
principis..... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job
insultabant, reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant,
legales servi ejus erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi
molesti fuerunt ei, et maxime hi quos ex servili conditione honoratos
habebat, cum his qui ex barbaris notionibus ad hoc fastigium perducti
sunt.--Id., c. XX: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex
vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit...
Puis vient une longue invective contre les parvenus.]

Ainsi le vieil empereur se trouva relev par son abaissement mme:
tout le monde s'loigna du parricide. Abandonn des grands (834-5), et
ne pouvant cette fois sduire les partisans de son pre[22], Lothaire
s'enfuit en Italie. Malade lui-mme, il vit, dans le cours d'un t
(836), mourir tous les chefs de son parti, les vques d'Amiens et de
Troyes, son beau-pre Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert
de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, prfet de ses chasses, une
foule d'autres. Ebbon, dpos du sige de Reims, passa le reste de sa
vie dans l'obscurit et dans l'exil. Wala se retira au monastre de
Bobbio, prs du tombeau de saint Colomban; un frre de saint Arnulf de
Metz, l'aeul des Carlovingiens, avait t abb de ce monastre. Il y
mourut l'anne mme o prirent tant d'hommes de son parti, s'criant
 chaque instant: Pourquoi suis-je n un homme de querelle, un homme
de discorde[23]? Ce petit-fils de Charles Martel, ce moine politique,
ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionn, enferm par
Charlemagne dans un monastre, puis son conseiller, et presque roi
d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer un nom,
jusque-l sans tache, aux rvoltes parricides des fils de Louis.

[Note 22: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mcontentement
contre Lothaire, c'est--dire contre l'unit de l'Empire. Bernard
semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est--dire
pour l'Aquitaine, mme contre l'empereur.

Nithardi histori, l. I, c. IV, ap Scr. Fr. VII, 12. Occurrebat
univers plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem
dimiserant.--C. V: Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant,
poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.--Tous
les peuples revenaient  Louis: Gregatim populi tam Franci quam
Burgundi, necnon Aquitani sed et Germani coeuntes, calamitatis
querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc. Astronom., c.
XLIX.]

[Note 23: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: Virum rix
virumque discordi se progenitum frequenter ingemuerit.--Pascase
Radbert, auteur de la vie de Wala, qui crivait sous Louis le
Dbonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de
dguiser ses personnages sous des noms supposs. Wala s'appelle
_Arsenius_; Adhalard, _Antonius_; Louis le Dbonnaire, _Justinianus_;
Judith, _Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis le Germanique,
_Gratianus_; Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et
_Amisarius_.]

Cependant le Dbonnaire, domin par les mmes conseils, faisait ce
qu'il fallait pour renouveler la rvolte et tomber de nouveau. D'une
part, il sommait les grands de rendre aux glises les biens qu'ils
avaient usurps; de l'autre, il diminuait la part de ses fils ans,
qui, il est vrai, l'avaient bien mrit, et dotait  leurs dpens le
fils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants
de Pepin, qui venait de mourir, taient dpouills. Louis le
Germanique tait rduit  la Bavire. Tout tait partag entre
Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: Voil,
mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles
choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons[24]. Lothaire prit
l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavire armait
pour empcher l'excution de ce trait, et par une mutation trange,
le pre cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne.
Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues de cette
guerre nouvelle. Je pardonne  Louis, dit-il, mais qu'il songe 
lui-mme, lui qui, mprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les
cheveux blancs de son pre. L'empereur mourut  Ingelheim dans une
le du Rhin prs Mayence, au centre de l'Empire, et l'unit de
l'Empire mourut avec lui.

[Note 24: Nithard., l. I., c. VII: Ecce, fili, ut promiseram, regnum
omne coram te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris,
partium electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus similiter
partium electio tua erit. Quod idem cum per triduum dividere vellet,
sed minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit,
deprecans ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi
concederetur.... Testati quod pro nulla re alia, nisi sola ignorantia
regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut grius valuit,
regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa partem
Australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam vero, ut Carolo
conferretur, consensit.]

C'tait une vaine entreprise que d'en tenter la rsurrection, comme le
fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards
qui avaient si mal dfendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre
Louis le Dbonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit  lui par
opposition  Charles le Chauve, amenait pour contingent l'arme
d'Aquitaine, si souvent dfaite par Pepin le Bref et Charlemagne.
Chose bizarre! c'taient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes
de langue latine qui voulaient soutenir l'unit de l'Empire contre la
Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que
l'indpendance.

Toutefois ce nom de fils an des fils de Charlemagne, ce titre
d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour
soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la
paix, de l'glise, des pauvres et des orphelins, que les rois de
Germanie et de Neustrie s'adressrent  Lothaire quand les armes
furent en prsence  Fontenai ou Fontenaille prs d'Auxerre: Ils lui
offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur arme,  l'exception
des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient  lui
cder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre
jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France
en portions gales, et lui laisseraient le choix. Lothaire rpondit,
selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il
lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Hribert, il leur
manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien propos de tel, et qu'il
voulait avoir du temps pour rflchir. Mais au fait Pepin n'tait pas
arriv, et Lothaire voulait l'attendre[25].

[Note 25: Nithard.]

Le lendemain, au jour et  l'heure qu'ils avaient eux-mmes indiqus 
Lothaire, les deux frres l'attaqurent et le dfirent. Si l'on en
croyait les historiens, la bataille aurait t acharne et sanglante;
si sanglante qu'elle et puis la population militaire de l'Empire,
et l'et laiss sans dfense aux ravages des barbares[26]. Un pareil
massacre, difficile  croire en tout temps, l'est surtout  cette
poque d'amollissement[27] et d'influence ecclsiastique. Nous avons
dj vu, et nous verrons mieux encore, que le rgne de Charlemagne et
de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps
dplorables qui suivirent, une poque hroque, dont ils aimaient 
rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il
tait d'ailleurs impossible aux hommes de cet ge d'expliquer par des
causes politiques la dpopulation de l'Occident et l'affaiblissement
de l'esprit militaire. Il tait plus facile et plus potique  la fois
de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient pri;
il n'tait rest que les lches.

[Note 26: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. In qua pugna ita
Francorum vires attenuat sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in
posteram sufficerent.--Dans cette bataille, dit une autre chronique
crite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la
France, de l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne,
se turent mutuellement. Hist. reg. Fr., 259.]

[Note 27: On en peut juger par la modration extraordinaire des jeux
militaires donns  Worms par Charles et Louis. La multitude se
tenait tout autour; et d'abord, en nombre gal, les Saxons, les
Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti,
comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se
prcipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes
de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs
boucliers, et feignant de vouloir chapper  la poursuite de l'ennemi;
mais, faisant volte-face, ils se mettaient  poursuivre ceux qu'ils
venaient de fuir, jusqu' ce qu'enfin les deux rois, avec toute la
jeunesse, jetant un grand cri, lanant leurs chevaux, et brandissant
leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantt
les uns, tantt les autres. C'tait un beau spectacle  cause de toute
cette grande noblesse, et  cause de la modration qui y rgnait. Dans
une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne
vit pas mme ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se
connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre.
(Nithard.)]

La bataille fut si peu dcisive, que les vainqueurs ne purent
poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui,  la campagne
suivante, serra de prs Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours
en pril, formrent une nouvelle alliance  Strasbourg, et essayrent
d'y intresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'glise,
seule en usage jusque-l dans les traits et les conciles, mais le
langage populaire, usit en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands
fit serment en langue romane, ou franaise; celui des Franais (nous
pouvons ds lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces
paroles solennelles prononces au bord du Rhin, sur la limite des deux
peuples, sont le premier monument de leur nationalit.

Louis, comme l'an, jura le premier. Pro Don amur, et pro christian
poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus
savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in
adjudha, et in cadhuna cosa, si cm om per dreit son fradre salvar
dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam
prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit. Lorsque
Louis eut fait ce serment, Charles jura la mme chose en langue
allemande: In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser
bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got
gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man
mit rehtu sinan brader seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit
Lutheren inno kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce
scadhen vverhen[28]. Le serment que les deux peuples prononcrent,
chacun dans sa propre langue, est ainsi conu en langue romane: Si
Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois,
ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contr
Lodhuwig nun lin iver[29].

[Note 28: Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrtien, et notre
commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de
savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frre Karle ici prsent, par
aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frre,
tant qu'il fera de mme pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai
aucun accord qui de ma volont soit au dtriment de mon frre.

Nithard., l. III. c. V, ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la
traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais
je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux
de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une
poque semblable. Le latin devait se trouver ml selon des
proportions diffrentes dans les langues naissantes de l'Europe.]

[Note 29: Si Lodewig garde le serment qu'il a prt  son frre
Karle, et si Karle, mon seigneur, de son ct ne le tient pas, si je
ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nul
aide contre Lodewig.--Les Allemands rptrent la mme chose dans
leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.]

En langue allemande: Oba Karl then eid then er sineno brodhuer
Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor
forbrihchit, ob ina ih nes irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh
hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne
wirdhit.

Les vques prononcrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de
Dieu avait rejet Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes.
Mais ils n'autorisrent Louis et Charles  prendre possession qu'aprs
leur avoir demand s'ils voulaient rgner d'aprs les exemples de
leur frre dtrn ou selon la volont de Dieu. Les rois ayant
rpondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et  leur
connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa
volont, les vques dirent: Au nom de l'autorit divine, prenez le
royaume et le gouvernez selon la volont de Dieu; nous vous le
conseillons, nous vous y exhortons et vous le commandons. Les deux
frres choisirent chacun douze des leurs (j'tais du nombre), et s'en
rfrrent, pour partager entre eux le royaume,  leur dcision.

Ce qui assura la supriorit  Charles et Louis, c'est que Lothaire et
Pepin ayant essay de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins,
l'glise se dclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se
contentt du titre d'empereur sans en exercer l'autorit. Les vques
ayant tous t d'avis que la paix rgnt entre les trois frres, les
rois firent venir les dputs de Lothaire, et lui accordrent ce qu'il
demandait. Ils passrent quatre jours et plus  partager le royaume.
On arrta enfin que tout le pays situ entre le Rhin et la Meuse[30],
jusqu' la source de la Meuse, de l jusqu' la source de la Sane, le
long de la Sane jusqu' son confluent avec le Rhne, et le long du
Rhne jusqu' la mer, serait offert  Lothaire comme le tiers du
royaume, et qu'il possderait tous les vchs, toutes les abbayes,
tous les comts, et tous les domaines royaux de ces rgions en de
des Alpes,  l'exception de[31]... (Trait de Verdun, 843.)

[Note 30: Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine
envoyrent des messagers  Charles (840), lui demandant de venir vers
eux avant que Lothaire occupt leur pays, et lui promettant d'attendre
son arrive. Charles, accompagn d'un petit nombre de gens, se hta de
se mettre en route, et arriva d'Aquitaine  Quiersy; il y reut avec
bienveillance les gens qui vinrent  lui de la fort des Ardennes et
des pays situs au-dessous. Quant  ceux qui habitaient au del de
cette fort, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, sduits par
Odulf, manqurent  la fidlit qu'ils avaient jure. Nithard.]

[Note 31: Nithard.]

Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes
sur le partage projet, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une
connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui
pt rpondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'tait dj
coul, ils n'avaient pas envoy des messagers pour parcourir toutes
les provinces et en dresser le tableau. On dcouvrit que c'tait
Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il tait
impossible de partager galement une chose qu'on ne connaissait pas.
On examina alors s'ils avaient pu prter loyalement le serment de
partager le royaume galement et de leur mieux, quand ils savaient que
nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question  la
dcision des vques[32].

[Note 32: Nithard.]

L'odieux secours que Lothaire avait demand aux paens[33], et dont
plus tard son alli Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla
porter malheur  sa famille. Charles le Chauve et Louis le Germanique,
appuys des vques de leurs royaumes, perpturent le nom de
Charlemagne, et fondrent au moins l'institution royale, qui,
longtemps clipse sous la fodalit, devait un jour devenir si
puissant. Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles le
Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de
Louis le Dbonnaire et de Judith, et qui ressemblait  Bernard[34],
parat avoir eu en effet l'adresse toute mridionale de ce dernier.
D'abord c'est l'homme des vques, l'homme d'Hincmar, le grand
archevque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'glise qu'il
fait la guerre  Lothaire,  Pepin, allis des paens. Celui-ci,
dirig par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hsit 
appeler les Sarrasins, les Normands[35] dans l'Aquitaine. Nous avons
vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un mir, que le
christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances
avec les mcrants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la
Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint
jusqu' renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais
de tels secours devaient lui tre plus funestes qu'utiles; les peuples
dtestrent l'ami des barbares, et lui imputrent leurs ravages. Livr
 Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier,
souvent fugitif, il n'tablit que l'anarchie.

[Note 33: Nithard. Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux
hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est
immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les
lois dont leurs anctres avaient joui au temps o ils adoraient les
idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnrent le nouveau nom
de Stellinga, se ligurent, chassrent presque du pays leurs
seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commena  vivre sous
la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appel les Northmans 
son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrtiens, et leur
avait mme permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis
craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se runissent, 
cause de la parent, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga,
qu'ils n'envahissent ses tats, et n'y abolissent la religion
chrtienne.

_Voy._ aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de
Fulde, an 842, la Chronique d'Hermann Contract, ap. Scr. Fr. VII, 232,
etc.]

[Note 34: Thegan., c. XXXVI. Impii... dixerunt Judith reginam
violatam esse a duce Bernhardo.--Vita venerab. Wal, ap. Scr. Fr. VI,
289.--Agobardi, Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr.
VII, 286: Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum
prodente.]

[Note 35: Annal. Bertin, ap, Scr. Fr. VII, 66.--Chronic. S. Benigini
Divion., ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. Nortmanni... a
Pippino conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam
adventaverant.]

La famille de Lothaire ne fut gure plus heureuse.  sa mort (855),
son an, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et
Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de
Provence. Charles mourut bientt. Louis, harcel par les Sarrasins,
prisonnier des Lombards[36], fut toujours malheureux, malgr son
courage. Pour Lothaire II, son rgne semble l'avnement de la
suprmatie des papes sur les rois. Il avait chass sa femme Teutberge
pour vivre avec la soeur de l'archevque de Cologne, nice de celui
de Trves, et il accusait Teutberge d'adultre et d'inceste. Elle nia
longtemps, puis avoua, sans doute intimide. Le pape Nicolas Ier, 
qui elle s'tait adresse d'abord, refusa de croire  cet aveu. Il
fora Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier  Rome, et
y reut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en
mme temps menac, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire
mourut dans la semaine, la plupart des siens dans l'anne. Charles le
Chauve et Louis le Germanique profitrent de ce jugement de Dieu; ils
se partagrent les tats de Lothaire.

[Note 36:

SUR LA CAPTIVIT DE LOUIS II.

  Audite omnes fines terre orrore cum tristitia,
      Quale scelus fuit factum Benevento civitas.
      Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto.
  Beneventani se adunarunt ad unum consilium,
      Adalferio loquebatur et dicebant principi:
      Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus.
  Celus magnum preparavit in istam provinciam,
      Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum,
      Plures mara nobis fecit, rectum est moriar.
  Deposuerunt sancto pio de suo palatio:
      Adalferio illum ducebat isque ad pretorium,
      Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium.
  Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio;
      Et ipse sancte pius incepiebat dicere:
      Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus,
  Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus,
      Modo vero surrexistis adversus me consilium,
      Nescio pro quid causam vultis me occidere.
  Generatio crudelis veni interficere,
      Ecclesieque sanctis Dei venio diligere,
      Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est.
  Kalidus ille temtador, ratum atque nomine
      Coronam imperii sibi in caput pronet et dicebat populo:
      Ecce sumus imperator, possum vobis regero.
  Leto animo habebat de illo quo fecerat;
      A demonio vexatur, ad terram ceciderat,
      Exierunt mult turm videre mirabilia.
  Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium:
      Multa gens paganorum exit in Calabria,
      Super Salerno pervenerunt, possidere civitas.
  Juratum est ad Surete Dei reliquie
      Ipse regum defendendum, et alium requirere.

coutez, limites de la terre, coutez avec horreur, avec tristesse,
quel crime a t commis dans la ville de Bnvent. Ils ont arrt
Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bnventins se sont assembls
en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le
renvoyons en vie, sans doute nous prirons tous. Il a prpar de
cruelles vengeances contre cette province: il nous enlve notre
royaume, il nous estime comme rien; il nous a accabls de maux: il est
bien juste qu'il prisse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont
fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prtoire, et lui,
il paraissait se rjouir de sa perscution comme un saint dans le
martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de
l'empire; lui-mme il disait au peuple: Vous venez  moi comme
au-devant d'un voleur avec des pes et des btons; un temps tait o
je vous ai soulags, mais  prsent vous avez complot contre moi, et
je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour dtruire la
race des infidles; je suis venu pour rendre un culte  l'glise et
aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait t
rpandu sur la terre. Le tentateur a os mettre sur sa tte la
couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous
pouvons vous gouverner, et il s'est rjoui de son ouvrage; mais le
dmon le tourmente et l'a renvers par terre, et la foule est sortie
pour tre tmoin du miracle. Le grand matre Jsus-Christ a prononc
son jugement: la foule des paens a envahi la Calabre; elle est
parvenue  Salerne pour possder cette cit: mais nous jurons sur les
saintes reliques de Dieu, de dfendre ce royaume et d'en reconqurir
un autre.]

Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps,
l'homme de l'glise. Depuis que cette contre avait chapp 
l'influence germanique, l'glise seule y tait puissante; les
sculiers n'y balanaient plus son pouvoir. Les Germains, les
Aquitains, des Irlandais mme et des Lombards, semblent avoir tenu
plus de place que les Neustriens  la cour carlovingienne. Gouverne,
dfendue par les trangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de
force et de vie que dans son clerg. Du reste, il semble qu'elle ne
prsentait gure que des esclaves pars sur les terres immenses et 
moiti incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus
riches, c'taient les vques et les abbs. Les villes n'taient rien,
except les cits piscopales; mais autour de chaque abbaye s'tendait
une ville, ou au moins une bourgade[37]. Les plus riches taient
Saint-Mdard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau
de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contre,
dominait, par la dignit du sige, par la doctrine et par les
miracles, la grande mtropole de Reims, aussi grande dans le Nord que
Lyon l'tait dans le midi. Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de
Poitiers taient bien dchues, au milieu des guerres et des ravages.
Reims succda  leur influence sous la seconde race, tendant ses
possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les
Vosges, jusqu'en Aquitaine[38]; elle fut la ville piscopale par
excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et
eut le triste honneur de dfendre les derniers Carlovingiens. Il
fallut que les ravages des Normands fussent passs, pour que nos rois
de la troisime race se hasardassent  descendre en plaine, et
vinssent s'tablir  Paris dans l'le de la Cit,  ct de
Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile,
choisi Laon  ct de Reims.

[Note 37: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'tait autre
chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses
classes d'esclaves et d'ouvriers attachs au service de la proprit
et du propritaire, avec les villes et les villages de leur
dpendance. Le Pre abb tait le Matre; les moines, comme les
affranchis de ce Matre, cultivaient les sciences, les lettres et les
arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possdait la ville de ce nom, treize
autres villes, trente villages, un nombre infini de mtairies. Les
offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'levaient
seules par an  prs de deux millions de notre monnaie.--Le monastre
de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possdait cependant, sous les
Mrovingiens, cent mille menses.]

[Note 38: Frodoard.]

Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des vques.
Avant, aprs la bataille de Fontenai, dans ses ngociations avec
Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas
l'glise[39]. Aussi Dieu le protge. Lorsque Lothaire arrive sur la
Seine avec son arme barbare et paenne, dont les Saxons faisaient
partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre Charles le
Chauve[40]. Les moines, avant de dlivrer Louis le Dbonnaire, lui
avaient demand s'il voulait rtablir et soutenir le culte divin; les
vques interrogent de mme Charles le Chauve et Louis le Germanique,
puis leur confrent le royaume. Plus tard les vques _sont d'avis que
la paix rgne entre les trois frres_[41]. Aprs la bataille de
Fontenai, les vques s'assemblent, dclarent que Charles et Louis ont
combattu pour l'quit et la justice, et ordonnent un jene de trois
jours.--Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan Nithard,
mprisrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. Mais les
moines de Saint-Mdard de Soissons vinrent  sa rencontre, et le
prirent de porter sur ses paules les reliques de saint Mdard et de
quinze autres saints que l'on transportait dans leur nouvelle
basilique. Il les porta en effet sur ses paules en toute vnration,
puis il se rendit  Reims[42]...

[Note 39: Nithard.]

[Note 40: Nithard: Sequana, mirabile dictu!... repent aere sereno
tumescere coepit.]

[Note 41: Nithard., l. I, c. III. Percontari... si respublica ei
restitueretur, an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum
divinum. Nithard, l. IV, c. I. Pallam illos percontati sunt... an
secundum Dei voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se
velle... aiunt: Et auctoritate divina ut illud suscipiatis, et
secundum Dei voluntatem illud regatis monemus, hortamur atque
prcipimus. Nithard, ibid., c. III. Solito more, ad episcopos
sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos
fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata
concedunt.]

[Note 42: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles le Chauve
voulut assister aux crmonies que firent les Angevins  leur rentre
dans la ville, pour remettre dans les chsses d'argent qu'ils avaient
emportes les corps de saint Aubin et de saint Lzin.]

Crature des vques et des moines, il dut leur transfrer la plus
grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'pernay (846)
confirme le partage des attributions des commissaires royaux[43]
entre les vques et les laques, celui de Kiersy (857) confre aux
curs un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[44]. Cette
lgislation tout ecclsiastique prescrit, pour remde aux troubles et
aux brigandages qui dsolaient le royaume, des serments sur les
reliques que prteront les hommes libres et les centeniers. Elle
recommande les brigands aux instructions piscopales, et les menace,
s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de
l'excommunication.

[Note 43: C'est par erreur qu'un historien rcent a dit que ce pouvoir
avait t transfr aux vques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31,
Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. Missos ex utroque ordine...
mittatis... Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. Ut
unusquisque presbyter imbreviet in sua parrochia omnes malefactores,
etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare noluerint ad
espiscopi prsentiam perducantur.]

[Note 44: En 851. Trait d'alliance et de secours mutuels entre les
trois fils de Louis le Dbonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui
fuiraient l'excommunication des vques d'un royaume  l'autre, ou
emmneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme
marie.]

Les matres du pays taient donc les vques. Le vrai roi, le vrai
pape de la France, tait le fameux Hincmar, archevque de Reims. Il
tait n dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de
saint Guillaume de Toulouse et de ce Bernard, favori de Judith, dont
on croyait que Charles tait le fils. Personne ne contribua davantage
 l'lvation de Charles et n'exera plus d'autorit en son nom dans
les premires annes. C'est Hincmar qui,  la tte du clerg de
France, semble avoir empch Louis le Germanique de s'tablir dans la
Neustrie et dans l'Aquitaine, o les grands l'appelaient. Louis ayant
envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya
trois dputs pour lui offrir l'indulgence de l'glise, pourvu qu'il
rachett, par une pnitence proportionne, le pch qu'il avait commis
en envahissant le royaume de son frre, et en l'exposant aux ravages
de son arme. Hincmar tait  la tte de cette dputation. Le roi
Louis, dirent les vques  leur retour au concile, nous donna
audience  Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je
vous ai offenss en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner,
pour que je puisse ensuite parler en sret avec vous.  cela Hincmar,
qui tait plac le premier  sa gauche, rpondit: Notre affaire sera
donc bientt termine, car nous venons justement vous offrir le pardon
que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'vque
Thodoric, ayant fait  Hincmar quelque observation, il reprit: Vous
n'avez rien fait contre moi qui ait laiss dans mon coeur une rancune
condamnable; s'il en tait autrement, je n'oserais m'approcher de
l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les vques
Thodoric et Salomon adressrent encore quelques mots  Hincmar, et
Thodoric lui dit:--Faites ce dont le seigneur roi vous prie:
pardonnez-lui.-- quoi Hincmar rpondit: Pour ce qui ne regarde que
moi et ma propre personne, je vous ai pardonn et je vous pardonne.
Mais quant aux offenses contre l'glise qui m'est commise, et contre
mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils,
et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez
l'absolution, si vous le voulez. Alors les vques s'crirent:
Certainement il dit bien.--Tous nos frres s'tant trouvs unanimes 
cet gard, et ne s'en tant jamais dpartis, ce fut toute l'indulgence
qui lui fut accorde, et rien de plus... car nous attendions qu'il
nous demandt conseil sur le salut qui lui tait offert, et alors nous
l'aurions conseill selon l'crit dont nous tions porteurs; mais il
nous rpondit, de son trne, qu'il ne s'occuperait point de cet crit
avant de s'tre consult avec ses vques.

Peu de temps aprs, un autre concile plus nombreux fut assembl 
Savonnires, prs de Toul, pour rtablir la paix entre les rois des
Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pres de ce concile (en 859),
pour leur demander justice contre Wnilon, clerc de sa chapelle, qu'il
avait fait archevque de Sens, et qui cependant l'avait quitt pour
embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi des
Franais est remarquable par son ton d'humilit. Aprs avoir
rcapitul tous les bienfaits qu'il avait accords  Wnilon, tous les
engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son
ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: D'aprs sa propre
lection et celle des autres vques et des fidles de notre royaume,
qui exprimaient leur volont, leur consentement par leurs
acclamations, Wnilon, dans son propre diocse,  l'glise de
Sainte-Croix d'Orlans, m'a consacr roi selon la tradition
ecclsiastique, en prsence des autres archevques et des vques; il
m'a oint du saint-chrme, il m'a donn le diadme et le sceptre royal,
et il m'a fait monter sur le trne. Aprs cette conscration, je ne
devais tre repouss du trne ou supplant par personne, du moins sans
avoir t entendu et jug par les vques, par le ministre desquels
j'ai t consacr comme roi. Ce sont eux qui sont nomms les trnes de
la Divinit; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements.
Dans tous les temps j'ai t prompt  me soumettre  leurs corrections
paternelles,  leurs jugements castigatoires, et je le suis encore 
prsent[45].

[Note 45: Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard
expressment qu'il a _lu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III. epist.
(ap. Hincm. op. II, 198): Ego cum collegis meis et cteris Dei ac
progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub
conditione debitas leges servandi.]

Le royaume de Neustrie tait rellement une rpublique thocratique.
Les vques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils
lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils
gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix.
Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annonc qu'il irait
au secours de Louis avec une arme telle qu'il avait pu la rassembler,
leve en grande partie par les vques. Le roi, dit l'historien de
l'glise de Reims, chargeait l'archevque Hincmar de toutes les
affaires ecclsiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple
contre l'ennemi, c'tait toujours  lui qu'il donnait cette mission,
et aussitt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les vques et
les comtes[46].

[Note 46: Frodoard.]

Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc runis
dans les mmes mains. Des vques, magistrats et grands propritaires,
commandaient  ce triple titre. C'est dire assez que l'piscopat
allait devenir mondain et politique, et que l'tat ne serait ni
gouvern ni dfendu. Deux vnements brisrent ce faible et
lthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigu et pu
s'endormir. D'une part, l'esprit humain rclama en sens divers contre
le despotisme spirituel de l'glise; de l'autre, les incursions des
Northmans obligrent les vques  rsigner, au moins en partie, le
pouvoir temporel  des mains plus capables de dfendre le pays. La
fodalit se fonda; la philosophie scolastique fut au moins prpare.

La premire querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de
la Grce et de la Libert: d'abord la question divine, puis la
question humaine; c'est l'ordre ncessaire. Ainsi, Arius prcde
Plage, et Brenger Abailard. Ce fut au IXe sicle le pangyriste de
Wala, l'abb de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna
d'une manire explicite cette prodigieuse posie d'un Dieu enferm
dans un pain, l'esprit dans la matire, l'infini dans l'atome. Les
anciens Pres avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'tait
pas venu. Ce ne fut qu'au IXe sicle,  la veille des dernires
preuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour
consoler le genre humain dans ses extrmes misres, et se laissa voir,
toucher et goter. L'glise irlandaise eut beau rclamer au nom de la
logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route 
travers le moyen ge.

La question de la libert fut l'occasion d'une plus vive controverse.
Un moine allemand, un Saxon[47], Gotteschalk (gloire de Dieu), avait
profess la doctrine de la prdestination, ce fanatisme religieux qui
immole la libert humaine  la prescience divine. Ainsi l'Allemagne
acceptait l'hritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrire
du mysticisme, d'o elle n'est gure sortie depuis. Le Saxon
Gotteschalk prsageait le Saxon Luther. Comme Luther, Gotteschalk alla
 Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses
voeux monastiques.

[Note 47: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande  prouver sa
doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de
poix, et en traversant un grand feu. (_Voy._ sur cette affaire les
textes qu'a runis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)]

Rfugi dans la France du Nord, il y fut mal reu. Les doctrines
allemandes ne pouvaient tre bien accueillies dans un pays qui se
sparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prdestinianisme s'leva un
nouveau Plage.

D'abord l'Aquitain Hincmar, archevque de Reims, rclama en faveur du
libre arbitre et de la morale en pril. Violent et tyrannique
dfenseur de la libert, il fit saisir Gotteschalk, qui s'tait
rfugi dans son diocse, le fit juger par un concile, condamner,
fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale
de Reims, sur laquelle elle et voulu faire valoir son titre de
mtropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes
minents dans l'glise gauloise, Prudence, vque de Troyes, Loup,
abb de Ferrires, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait
son matre, essayrent de le justifier, en interprtant ses paroles
d'une manire favorable. Il y eut des saints contre des saints, des
conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prvu cet
orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abb de Fulde,
chez lequel Gotteschalk avait t moine, et qui, le premier, avait
dnonc ses erreurs[48]. Raban hsitant, Hincmar s'adressa  un
Irlandais qui avait combattu Pascase Ratbert sur la question de
l'Eucharistie, et qui tait alors en grand crdit prs de Charles le
Chauve. L'Irlande tait toujours l'cole de l'Occident, la mre des
moines, et comme on disait l'_le des Saints_. Son influence sur le
continent avait diminu, il est vrai, depuis que les Carlovingiens
avaient partout fait prvaloir la rgle de saint Benot sur celle de
saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne mme, l'cole du Palais
avait t confie  l'Irlandais Clment; avec lui taient venus Dungal
et saint Virgile. Sous Charles le Chauve, les Irlandais furent mieux
accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mre Judith,
confia l'cole du Palais  Jean l'Irlandais (autrement dit le _Scot_
ou l'_rigne_). Il assistait  ses leons, et lui accordait le
privilge d'une extrme familiarit. On ne disait plus l'_cole du
Palais_, mais le _Palais de l'cole_.

[Note 48: Selon quelques-uns, Raban et son matre Alcuin auraient t
Scots (Low.)

Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: Jean tait
assis  table en face du roi, et de l'autre ct de la table. Les mets
ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai,
et aprs quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque
chose qui choquait la politesse gauloise, le tana doucement en lui
disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _scot_? (_Quid
distat inter sottum et scotum?_)--Rien que la table, rpondit Jean,
renvoyant l'injure  son auteur.]

Ce Jean, qui savait le grec et peut-tre l'hbreu, tait clbre alors
pour avoir traduit,  la prire de Charles le Chauve, les crits de
Denys l'Aropagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer
le manuscrit en prsent au roi de France. On s'imaginait que ces
crits, dont l'objet est la conciliation du noplatonisme alexandrin
avec le christianisme, taient l'ouvrage du Denys l'Aropagite dont
parle saint Paul, et l'on se plaisait  confondre ce Denys avec
l'aptre de la Gaule.

L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il crivit contre
Gotteschalk en faveur de la libert; mais il ne resta pas dans les
limites o l'archevque de Reims et voulu sans doute le retenir.
Comme Plage, dont il relve, comme Origne, leur matre commun, il
attesta moins l'autorit que la raison elle-mme; il admit la foi,
mais comme commencement de la science. Pour lui, l'criture est
simplement un texte livr  l'interprtation; la religion et la
philosophie sont le mme mot[49]. Il est vrai qu'il ne dfendait la
libert contre le prdestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber
et la perdre dans le panthisme alexandrin. Toutefois, la violence
avec laquelle Rome attaqua Jean le Scot prouve assez combien sa
doctrine effraya l'autorit. Disciple du breton Plage, prdcesseur
du breton Abailard, cet Irlandais marque  la fois la renaissance de
la philosophie et la rnovation du libre gnie celtique contre le
mysticisme de l'Allemagne.

[Note 49: Jean rigne: La vraie philosophie est la vraie religion,
et rciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.

J. Erig De nat. divis., l. I, c. LXVI... Il ne faut pas croire que,
pour faire pntrer en nous la nature divine, la sainte criture se
serve toujours des mots et des signes propres et prcis; elle use de
similitudes, de termes dtourns et figurs, condescend  notre
faiblesse, et lve, par un enseignement simple, nos esprits encore
grossiers et enfantins. Dans le Trait [Grec: Peri phuses merismou],
l'autorit est drive de la raison, nullement la raison de
l'autorit. Toute autorit qui n'est pas avoue par la raison parat
sans valeur, etc.]

Au mme moment o la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du
despotisme thologique, le gouvernement temporel des vques tait
convaincu d'impuissance. La France leur chappait; elle avait besoin
de mains plus fortes et plus guerrires pour la dfendre des nouvelles
invasions barbares.  peine dbarrasse des Allemands qui l'avaient si
longtemps gouverne, elle se trouvait faible, inhabile, administre,
dfendue par des prtres; et cependant arrivaient par tous ses
fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement
sauvages que ceux dont elle tait dlivre.

Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) taient fort
diffrentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du
IVe au VIe sicle. Les barbares de cette premire poque, qui
occuprent la rive gauche du Rhin, ou qui s'tablirent en Angleterre,
y ont laiss leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a
gard la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du
IXe et du Xe sicle, ont adopt la langue des peuples chez lesquels
ils s'tablissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik,
Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie nouvelle l'idiome
germanique. Cette diffrence essentielle entre les deux poques des
invasions me porterait  croire que les premires, qui eurent lieu par
terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de
leurs femmes et de leurs enfants; moins mls aux vaincus par des
mariages, ils purent mieux conserver la puret de leur race et de leur
langue. Les pirates de l'poque o nous sommes parvenus semblent avoir
t le plus souvent des exils, des bannis, qui se firent _rois de la
mer_, parce que la terre leur manquait. Loups[50] furieux, que la
famine avait chasss du gte paternel[51], ils abordrent seuls et
sans famille[52]; et lorsqu'ils furent sols de pillage, lorsqu'
force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la
terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines  ces nouveaux
Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive
ncessairement, parlrent la langue de leurs mres. Quelques-uns
conjecturent que ces bandes purent tre fortifies par les Saxons
fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine
que non-seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout
serf courageux, fut reu par ces pirates, ordinairement peu nombreux,
et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon
robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de
la mer, Hastings, ft originairement un paysan de Troyes[53]. Ces
fugitifs devaient leur tre prcieux comme interprtes et comme
guides. Souvent peut-tre la fureur des Northmans et l'atrocit de
leurs ravages, furent moins inspires par le fanatisme odinique, que
par la vengeance du serf et la rage de l'apostat.

[Note 50: _Wargr._, loup; _wargus_, banni, V. Grimm.]

[Note 51: La faim fut le gnie de ces rois de la mer. Une famine qui
dsola le Jutland fit tablir une loi qui condamnait tous les cinq ans
 l'exil les fils puns. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de
Mor. Duc de Normann., l. I. Guill. Gemetic., l. I, c. IV, 5.--Un Saga
irlandais dit que les parents faisaient brler avec eux leur or, leur
argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur
mer. Vatzdla, ap. Barth. 438.

Olivier Barnakall, intrpide pirate, dfendit le premier  ses
compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe
des lances: c'tait leur habitude. Il en reu le nom de Barnakall,
sauveur des enfants. Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme
guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu' la frnsie, ils
prenaient le nom de _Bersekir_ (insenss, fous furieux). La place du
Bersekir tait la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur
pour leur hros (V. l'Edda Smundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs
Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdla-Saga, le nom de Bersekir
devient un reproche. Barthol. 345.--Furore bersekico si quis
grassetur, relegatione puniatur. Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of
the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.]

[Note 52: La forme potique de la tradition qui leur donne pour
compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une
exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.]

[Note 53: Raoul Glaber: Dans la suite des temps naquit, prs de
Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nomm Hastings.
Il tait d'un village nomm Tranquille,  trois milles de la ville; il
tait robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira,
dans sa jeunesse, du mpris pour la pauvret de ses parents; et cdant
 son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint 
s'enfuir chez les Normands. L, il commena par se mettre au service
de ceux qui se vouaient  un brigandage continuel pour procurer des
vivres au reste de la nation, et qu'on appelait la _flotte_ (flotta).]

Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu
leur opposer  l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelrent
les barbares et les prirent pour auxiliaires Le jeune Pepin s'en
servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur
secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de
Toulouse, pillrent trois fois Bordeaux, saccagrent Bayonne et
d'autres villes au pied des Pyrnes. Toutefois les montagnes, les
torrents du midi les dcouragrent de bonne heure (depuis 864). Les
fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisment
comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et
dans l'Elbe.

Ils russirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut
obtenu du pieux Louis une province pour un baptme (826)[54], ils
vinrent tous  cette pture. D'abord ils se faisaient baptiser pour
avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les
nophytes qui se prsentaient.  mesure qu'on leur refusa le sacrement
dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrrent d'autant plus
furieux. Ds que leurs _dragons_, leurs _serpents_[55] sillonnaient
les fleuves; ds que le cor d'ivoire[56] retentissait sur les rives,
personne ne regardait derrire soi. Tous fuyaient  la ville, 
l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux;  peine en prenait-on
le temps. Vils troupeaux eux-mmes, sans force, sans unit, sans
direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des
saints. Mais les reliques n'arrtaient pas les barbares. Ils
semblaient au contraire acharns  violer les sanctuaires les plus
rvrs. Ils forcrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prs 
Paris, une foule d'autres monastres. L'effroi tait si grand qu'on
n'osait plus rcolter. On vit des hommes mler la terre  la farine.
Les forts s'paissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de
trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pt l'arrter.
Les btes fauves semblaient prendre possession de la France.

[Note 54: Tregan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80 ...Quem imperator
elevavit de fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit
ei. Astronom, c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal.
Bertin., ann. 870. Cependant furent baptiss quelques Normands,
amens pour cela  l'empereur, par Hugues, abb et marquis: ayant reu
des prsents, ils s'en retournrent vers les leurs; et aprs le
baptme, ils se conduisirent de mme qu'auparavant, en normands et
comme des paens.]

[Note 55: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.]

[Note 56: Le cor d'ivoire joue un grand rle dans les lgendes
relatives aux Normands, par exemple, dans la lgende bretonne de
Saint-Florent: Le moine Guallon fut envoy  Saint-Florent...
Lorsqu'il fut entr dans le couvent, il chassa des cryptes les laies
sauvages qui s'y taient tablies avec leurs petits... Ensuite il alla
trouver Hastings, le chef normand, qui rsidait encore  Nantes...
Lorsque le chef le vit venir  lui avec des prsents, il se leva
aussitt et quitta son sige, et appliqua ses lvres sur ses lvres;
car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il
donna au moine un cor d'ivoire, appel le Cor des tonnerres, ajoutant
que, lorsque les siens dbarqueraient pour le pillage, il sonnt de ce
cor, et qu'il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son
pourrait tre entendu des pirates.]

Que faisaient cependant les souverains de la contre, les abbs, les
vques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants
comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction,
sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs arms 
Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares,
ngocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres
d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abb
captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la ranon de
l'abb de Saint-Denis[57].

[Note 57: Le couvent se racheta lui-mme plusieurs fois et finit par
tre rduit en cendres.]

Ces barbares dsolrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le
Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs excursions.
Il me suffit d'en distinguer les trois priodes principales: celle des
incursions proprement dites, celle des stations, celle des
tablissements fixes. Les stations des Northmen taient gnralement
dans des les  l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire;
celles des Sarrasins  Fraxinet (la Garde Fraisnet) en Provence, et 
Saint-Maurice-en-Valais; telle tait l'audace de ces pirates qu'ils
avaient os s'carter de la mer et s'tablir au sein mme des Alpes, aux
dfils o se croisent les principales routes de l'Europe. Les Sarrasins
n'eurent d'tablissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus
disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'tablirent
sur plusieurs points de la France, particulirement dans le pays appel
de leur nom, Normandie.

Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire
connatre l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi
et des vques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou
pour les opposer les uns aux autres.

En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui
viendraient  s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou
rachets au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands
tait tu, on payerait une somme pour le prix de sa vie.

En 861, les Danois qui avaient dernirement incendi la cit de
Trouanne, revenant, sous leur chef Wland, du pays des Angles,
remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assigent les
Normands dans le chteau qu'ils avaient construit en l'le dite
d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux assigeants, 
titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une quantit
considrable de bestiaux et de grains,  prendre sur son royaume, afin
qu'il ne ft pas dvast; puis, passant la Seine, il se rendit 
Mhun-sur-Loire, et y reut le comte Robert avec les honneurs
convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait
reu Robert, l'abandonnrent cependant eux avec leurs compagnons,
selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives,
et se joignirent  Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois
entra par la Seine avec soixante navires dans la rivire d'Hires,
arriva de l vers ceux qui assigeaient le chteau, et se joignit 
eux. Les assigs, vaincus par la faim et la plus affreuse misre,
donnent aux assigeants six mille livres, tant or qu'argent; et se
joignent  eux.

En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant  faire la
guerre avec les Saxons contre les Wendes, qui sont dans le pays des
Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux
partis. En revenant de l, Roland, archevque d'Arles, qui (non pas
les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge
l'abbaye de Saint-Csaire, leva dans l'le de la Camargue, de tous
cts extrmement riche, o sont la plupart des biens de cette abbaye,
et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une
forteresse seulement de terre, et construite  la hte; apprenant
l'arrive des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins,
dbarqus  ce chteau, y turent plus de trois cents des siens, et
lui-mme fut pris, conduit dans leur navire et enchan. Auxdits
Sarrasins furent donns pour les racheter cent cinquante livres
d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes pes et
cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gr  gr.
Sur ces entrefaites, ce mme vque mourut sur les vaisseaux. Les
Sarrasins avaient habilement acclr son rachat, disant qu'il ne
pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il
fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa ranon,
ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reu, assirent l'vque
dans une chaise, vtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils
l'avaient pris, et, comme par honneur, le portrent du navire  terre;
mais quand ceux qui l'avaient rachet voulurent lui parler et le
fliciter, ils trouvrent qu'il tait mort. Ils l'emportrent avec un
grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le spulcre qu'il
s'tait fait prparer lui-mme.

       *       *       *       *       *

Ainsi fut dmontre l'impuissance du pouvoir piscopal pour dfendre
et gouverner la France. En 870, le chef de l'glise gallicane,
l'archevque de Reims, Hincmar, crivait au pape ce pnible aveu:
Voici les plaintes que le peuple lve contre nous: Cessez de vous
charger de notre dfense, contentez-vous d'y aider de vos prires, si
vous voulez notre secours pour la dfense commune... Priez le seigneur
apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin,
nous aider contre les frquentes et soudaines incursions des
paens...

Le pouvoir local des vques, le pouvoir central du roi, se trouvent
galement condamns par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien
dans l'glise, ne sera que plus faible en s'en sparant. Il peut
disposer de quelques vques[58], opposer le pape de Rome au pape de
Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de
Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu
Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble
quand il devient empereur. En 875, la mort de son autre neveu, Louis
II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignit impriale. Il
prvient  Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de vitesse,
et drobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour mme de
Nol o il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque[59], son
frre, matre un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans le
propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie 
l'approche d'un de ses neveux et meurt de maladie dans un village des
Alpes (877)[60].

[Note 58: Annal. Bertin., anne 859. Charles distribua aux laques
certains monastres, qui n'taient jamais accords qu' des
clercs.--Ann. 862: L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donne
draisonnablement  son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison
 Hubert, clerc mari. Pendant longtemps il avait laiss vacante la
place d'abb, et l'avait garde  son profit. En 861, il en avait fait
autant des abbayes de Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il
rcompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui
passaient dans son parti.--Ann. 865. Il nomma de sa pleine autorit,
avant que la cause et t juge, Vulfade  l'archevch de Bourges,
etc., etc.--Frodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait
dsapprouv la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu
de ses dlibrations. Charles exigea que la lettre lui ft remise, et
brisa pour la lire, les sceaux des archevques, etc.--_Voy._ aussi
dans les Annales de Saint-Bertin, en 876, sa conduite dure et hautaine
envers les vques assembls au concile de Ponthion.--En 867, il avait
exig des vques et des abbs un tat de leurs possessions, afin de
savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer  des
constructions. Dix ans aprs, il fit contribuer tout le clerg pour le
payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expditions
militaires, il se fit peu de scrupule de piller les glises. _Ibid._,
ann. 851.--On alla jusqu' douter de la puret de sa foi (Lotharius
adversus Karolum occasione suspect fidei queritur... Multa catholic
fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur.
_Ibid._, ann, 855).--Nous le voyons mme humilier l'archevque de
Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie  celui de
Sens.--Hincmar avait plusieurs cts faibles et vulnrables. D'une
part, il avait succd  l'archevque Ebbon, dont plusieurs
dsapprouvaient la dposition. De l'autre, il s'tait compromis dans
l'affaire de Gotteschalk, et par des procds illgaux envers
l'hrtique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait
aussi ses violences  l'gard de son neveu Hincmar, vque de Laon,
jeune et savant prlat, qu'il ne trouvait pas assez soumis  la
primatie de Reims.]

[Note 59: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. De Italia in Galliam
rediens, novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam
talari dalmatica indutus, et balteo desuper accinctus pendente usque
ad pedes, necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper
imposito, dominis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat...
Grcas glorias optimas arbitrabatur...]

[Note 60: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonn par
un mdecin juif.]

Son fils Louis le Bgue, ne peut mme conserver l'ombre de puissance
qu'avait eue Charles le Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la
Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord mme
de la France, il est oblig d'avouer aux prlats et aux grands, qu'il
ne tient la couronne que de l'lection[61]. Il vit peu, ses fils
encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste, jette en
passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'o la
France tait descendue: Il btit un chteau de bois; mais il servit
plutt  fortifier les paens qu' dfendre les chrtiens, car ledit
roi ne put trouver personne  qui en remettre la garde[62].

[Note 61: Annal. Bertin., ap, Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus
misericordia Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus...
polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.]

[Note 62: Annales de Saint-Bertin.]

Louis eut pourtant, en 881, un succs sur les Northmans de l'Escaut.
Les historiens n'ont su comment clbrer ce rare vnement. Il existe
encore en langue germanique un chant qui fut compos  cette
occasion[63]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur
chef Gotfried pousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit cder la
Frise; et quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut
consenti, il voulut encore un tablissement sur le Rhin, au coeur mme
de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui
fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur
dans une le du Rhin. L il levait de nouvelles prtentions au nom
de son beau-frre Hugues. Les impriaux perdirent patience et
l'assassinrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec
Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans
de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le
joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par
l'extinction de la branche franaise des Carlovingiens.

[Note 63:

  Einen Kuning weiz ich,
    Heisset er Ludwig
  Der gerne Gott dienet, etc.

Un chroniqueur, postrieur de deux sicles, ne craint pas d'affirmer
qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent
mille hommes. (Marianus Scotus.)]

Mais l'humiliation n'est pas complte jusqu' l'avnement du prince
allemand (884). Celui-ci runit tout l'empire de Charlemagne. Il est
empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique drision!
Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils
commencent  vouloir s'emparer des places fortes. Ils assigent Paris
avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaque,
n'avait jamais t prise. Elle l'et t alors, si le comte Eudes, fils
de Robert le Fort, l'vque Gozlin et l'abb de Saint-Germain-des-Prs,
ne se fussent jets dedans et ne l'eussent dfendue avec un grand
courage. Eudes osa mme en sortir pour implorer le secours de Charles le
Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta d'observer les
barbares, et les dtermina  laisser Paris, pour ravager la Bourgogne,
qui mconnaissait encore son autorit (885-886). Cette lche et perfide
connivence dshonorait Charles le Gros.

C'est une chose  la fois triste et comique, de voir les efforts du
moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les
exagrations ne cotent rien au bon moine. Il lui conte que son aeul
Pepin coupa la tte  un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme
auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut
que son pe; que le dbonnaire fils de Charlemagne tonnait de sa
force les envoys des Northmans, et se jouait  briser leurs pes
dans ses mains[64]. Il fait dire  un soldat de Charlemagne qu'il
portait sept, huit, neuf barbares embrochs  sa lance comme de petits
oiseaux[65]. Il l'engage  imiter ses pres,  se conduire en homme, 
ne pas mnager les grands et les vques. Charlemagne ayant envoy
consulter un de ses fils, qui s'tait fait moine, sur la manire dont
il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de
mauvaises herbes: Rapportez  mon pre, dit-il, ce que vous m'avez vu
faire... Son monastre fut dtruit. Pour quelle cause, cela n'est pas
douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard
ceint d'une pe.

[Note 64: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pices les armes que
lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait l'histoire
de l'arc d'Ulysse dans l'_Odysse_, de l'arc du roi d'thiopie dans
Hrodote.]

[Note 65: Mon. Sangall., l. II, c. XX. Is cum Behemanos, Wilzoz et
Avaros in modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili
suspenderet... aiebat: Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel
certe novem de illis hasta mea perforatos et nescio quid murmurantes,
huc illucque portare solebam.]

Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles
lui-mme rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme
devant la dite de 887, il semblait se proclamer impuissant; il
assurait qu'il n'avait point connu l'impratrice, quoiqu'elle lui ft
unie depuis dix ans en lgitime mariage. Il n'y avait que trop
d'apparence: l'empereur tait impuissant comme l'Empire.
L'infcondit de huit reines, la mort prmature de six rois, prouvent
assez la dgnration de cette race: elle finit d'puisement comme
celle des Mrovingiens. La branche franaise est teinte; la France
ddaigne d'obir plus longtemps  la branche allemande. Charles le
Gros est dpos  la dite de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui
composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau spars; et
non-seulement les royaumes, mais bientt les duchs, les comts, les
simples seigneuries.

L'anne mme de sa mort (877), Charles le Chauve avait sign
l'hrdit des comts; celle des fiefs existait dj. Les comtes,
jusque-l magistrats amovibles, devinrent des souverains hrditaires,
chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amene
par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire dfendu
d'abord aux seigneurs de btir des chteaux, dfense vaine et coupable
au milieu des ravages des Northmans. Il finit par cder  la
ncessit: il reconnut l'hrdit des comts (877)[66]; c'tait
rsigner la souverainet. Les comtes, les seigneurs, voil les
vritables hritiers de Charles le Chauve. Dj il a mari ses filles
aux plus vaillants d'entre eux,  ceux de Bretagne et de Flandre.

[Note 66: Il assure l'hritage au fils, lors mme qu'il est encore
enfant  la mort du pre. S'il n'y a point de fils, le prince
disposera du comt.]

Ces librateurs du pays occuperont les dfils des montagnes, les
passes des fleuves, ils y dresseront leurs forts, ils s'y
maintiendront  la fois, et contre les barbares, et contre le prince,
qui de temps en temps aura la tentation de ressaisir le pouvoir qu'il
abandonne  regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et mpris
pour un roi qui ne sait point les dfendre. Ils se serrent autour de
leurs dfenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien de plus
populaire que la fodalit  sa naissance. Le souvenir confus de cette
popularit est rest dans les romans o Grard de Roussillon, o
Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte hroque
contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la dsignation
commune des Carlovingiens.

Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la fodalit, est
le beau-frre mme de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de
roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[67] (879). Presqu'en mme
temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait
aussi un royaume. Voil la barrire de la France au sud-est. Les
Sarrasins y auront des combats  rendre contre Boson, contre Grard de
Roussillon, le clbre hros de roman, contre l'vque de Grenoble et
le vicomte de Marseille.

[Note 67: Il fut lu au concile de Mantaille par vingt-trois vques
du midi et de l'Orient de la Gaule.]

Au pied des Pyrnes, le duch de Gascogne est rtabli par cette
famille d'Hunald et de Guaifer[68], si maltraite par les
Carlovingiens, qui lui durent le dsastre de Roncevaux. Dans
l'Aquitaine, s'lvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne,
Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premires
veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le
vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et
d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles hroques de
la Grce, rois de Macdoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie,
Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.

[Note 68: _V._ la chartre de 845, par laquelle Charles le Chauve
refuse de _confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons
Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits 
l'glise d'Alahon (diocse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p.
688 et p. 85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien
patrimoine de ses aeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de
proprits et _de droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agnois_, le
_Quiercy_, le _pays d'Arles_, le _Prigueux_, la _Saintonge_ et le
_Poitou_. Les bndictins ne trouvent dans l'tat matriel et la forme
de cette pice aucun motif d'en suspecter l'authenticit. Ce serait le
testament de l'ancienne dynastie aquitanique, rfugie chez les
Basques, lguant  l'glise espagnole tout ce qu'elle a jamais possd
en France. Du tiers de la France, le don est rduit par Charles le
Chauve  quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas
grand'chose  prtendre. (1833.) M. Rabanis a constat l'authenticit
de la charte d'Alahon (1841).]

 l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux
Allemands, au froce Swintibald, fils du roi de Germanie.
Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse
luttant avec avantage contre la brutalit de la force.

Au nord, la France prend pour double dfense contre les Belges et les
Allemands les _forestiers_ de Flandre[69] et les comtes de Vermandois,
parents et allis, plus ou moins fidles des Carlovingiens.

[Note 69: Les comtes de Flandre portrent d'abord ce nom, ainsi que
les comtes d'Anjou.]

Mais la grande lutte est  l'ouest, vers la Normandie et la Bretagne.
L, dbarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton Nomno se
met  la tte du peuple, bat Charles le Chauve, bat les Northmans,
dfend contre Tours l'indpendance de l'glise bretonne, et veut faire
de la Bretagne un royaume[70]. Aprs lui, les Northmans reviennent en
plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un dsert, et quand l'un de
ses successeurs (937), l'hroque Allan Barbetorte, parvint  leur
reprendre Nantes, il faut, pour arriver  la cathdrale, o il va
remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'pe  la main  travers les
ronces. Mais, cette fois, le pays est dlivr; les Northmans, les
Allemands, appels par le roi contre la Bretagne, sont repousss
galement. Allan assemble pour la premire fois les tats du comt, et
le roi finit par reconnatre que tout serf rfugi en Bretagne devient
par cela seul homme libre.

[Note 70: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. ... In corde suo
cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius su
regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione  sedibus suis
expelleret, et alios concessione sua constitutos in locis illorum
subrogaret, et si sic fieri posset, faciliter per hoc ad regiam
dignitatem ascenderet.]

En 859, les seigneurs avaient empch le peuple de s'armer contre les
Northmans[71]. En 864, Charles le Chauve avait dfendu aux seigneurs
d'lever des chteaux. Peu d'annes s'coulent, et une foule de
chteaux se sont levs; partout les seigneurs arment leurs hommes.
Les barbares commencent  rencontrer des obstacles. Robert le Fort a
pri en combattant les Northmans  Brisserte (866). Son fils Eudes,
plus heureux, dfend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il
y rentre  travers le camp des Northmans[72]. Ils lvent le sige et
vont encore chouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie
Arnulf force leur camp prs de Louvain, et les prcipite dans la Dyle.
En 933 et 955, les empereurs saxons, Henri l'Oiseleur et Othon le
Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires de
Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la mme poque, l'vque Izarn chasse
les Sarrasins du Dauphin, et le vicomte de Marseille, Guillaume, en
dlivre la Provence (965, 972).

[Note 71: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: Vulgus promiscuum
inter Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in
Sequana consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est
eorum conjuratio,  potentioribus nostris facile interficiuntur.]

[Note 72: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: Nortmanni, ejus
reditum prscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille,
emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cdens, civitatem
ingressus.]

Peu  peu les barbares se dcouragent; ils se rsignent au repos. Ils
renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la
Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en
Toscane, sont repousss d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se
soucient point d'y mourir, comme leur hros Regnard Lodbrog, dans un
tonneau de vipres. Ils aiment mieux s'tablir en France, sur la belle
Loire. Ils possdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Thobald,
tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions
nouvelles, comme tout  l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la
Seine, sur laquelle il s'tablit (911), du consentement du roi de
France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'tait pas si sot pourtant de
s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onreuse suzerainet de
la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les
autres. Rollon reut le baptme et fit hommage, non en personne, mais
par un des siens; celui-ci s'y prit de manire qu'en baisant le pied
du roi, il le jeta  la renverse. Telle tait l'insolence de ces
barbares.

Les Northmans se fixent donc et s'tablissent. Les indignes se
fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu  peu. Sur
toutes ses frontires s'lvent, comme autant de tours, de grandes
seigneuries fodales. Elle retrouve quelque scurit dans la formation
des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la
destruction de l'unit. Mais quoi! cette grande et noble unit de la
patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins
donn l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour?
Avons-nous dcidment pri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de
la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous
les membres se rapprocheront, et formeront de nouveau un corps?

Si l'ide de l'unit subsiste, c'est dans les grands siges
ecclsiastiques qui conservent la prtention de la primatie. Tours est
un centre sur la Loire, Reims en est un dans le Nord. Mais partout le
pouvoir fodal limite celui des vques.  Troyes,  Soissons, le
comte l'emporte sur le prlat.  Cambrai et  Lyon il y a partage. Ce
n'est gure que dans le domaine du roi que les vques obtiennent ou
conservent la seigneurie de leur cit. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon,
Chlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en est de
mme des mtropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le
comte; le second lui rsiste. L'archevque de Reims, chef de l'glise
gallicane, est longtemps l'appui fidle des Carlovingiens[73]. Lui
seul semble s'intresser encore  la monarchie,  la dynastie.

[Note 73: Lorsque Charles le Simple appela ses vassaux contre les
Hongrois, en 919, aucun ne vint  son ordre, hors l'archevque de
Reims, Hrive, qui lui amena quinze cents hommes d'armes
(Frodoard).--Louis d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens
privilges de l'glise de Reims; ils furent confirms de nouveau par
Lothaire, en 955, et plus tard par les Othons.]

Cette vieille dynastie, sous la tutelle des vques, ne peut plus
rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares,
le titre de roi doit passer  quelqu'un des chefs qui ont commenc 
armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales.
L'ide de l'unit ne peut tre reprise et dfendue par les hommes de
la frontire. Cette unit leur est odieuse; ils aiment mieux
l'indpendance.

Le centre du monde mrovingien avait t l'glise de Tours. Celui des
guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi
sur la Loire, mais plus  l'occident, c'est--dire dans l'Anjou, sur
la marche de Bretagne. L, deux familles s'lvent, tiges des Capets
et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux
sortent de chefs obscurs qui s'illustrrent en dfendant le pays.

La seconde veut remonter  un Torthulf ou Tertulle, breton de Rennes,
simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il
trouvait dans les forts. Charles le Chauve le nomma forestier de la
fort de Nid-de-Merle[74]. Son fils du mme nom reut le titre de
snchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses
descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la
Bretagne.

[Note 74: Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256.
Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia
silvestri et venatico exercitio victitans, etc. _V._ aussi (_ibid._)
Pactius Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.]

Les Capets sont aussi d'abord tablis dans l'Anjou. Il semble que ce
soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve[75]. Il
confie  leur premier anctre connu, Robert le Fort, la dfense du
pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, 
Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus
heureux, les repousse au sige de Paris (885), et remporte sur eux une
grande victoire,  Montfaucon.  l'poque de la dposition de Charles
le Gros, il est lu roi de France (888).

[Note 75: Aimoin de Saint-Fleury, qui crivit en 1005, dit
formellement Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils
Eudes et Rotbert. Acta SS. ord. S. Bened., P. II. sec. IV. p. 357.
Albric des Trois-Fontaines, qui crivit deux sicles plus tard, n'a
donc pas t, comme l'a cru M. Sismondi, le premier  donner cette
gnalogie. Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort,
marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous
apprennent rien de plus sur cette race. Ibid., 285.--Guillaume de
Jumiges: Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux
fils, le prince Eudes et Robert, frre d'Eudes. Item. Chron. de
Strozzi, ap. Scr. Fr. X, 278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis
VIII: Le royaume passa de la race de Charles  celle des comtes de
Paris, qui provenaient d'origine saxonne.--Helgald, vie de Robert, c.
I. L'auguste famille de Robert, comme lui-mme l'assurait en saintes
et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie. (Ausonia, il faut
peut-tre lire Saxonia?)--Quelques historiens font natre Robert en
Neustrie; les uns  Sez (Saxia, civitas Saxorum), les autres 
Saisseau (Saxiacum). V. la prface du tome X des Historiens de France.
Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence
mme, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons tablis en
Neustrie, et particulirement  Bayeux. Tout le rivage s'appelait
_littus Saxonicum_. Les noms de _Sez_, de _Saisseau_, de la rivire
de _Se_, etc., ont videmment la mme origine.]

M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a
suivi avec beaucoup de sagacit les alternatives de cette longue lutte
qui, dans l'espace d'un sicle, fit prvaloir la nouvelle dynastie. Il
m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau rcit.
La question n'y est traite que sous un point de vue, mais avec une
nettet singulire.

 la rvolution de 888, correspond de la manire la plus prcise un
mouvement d'un autre genre, qui lve sur le trne un homme
entirement tranger  la famille des Carlovingiens. Ce roi, le
premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de
France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou, selon la
prononciation romaine, qui commenait  prvaloir, Eudes, fils du
comte d'Anjou Robert le Fort. lu au dtriment d'un hritier qui se
qualifiait de lgitime, Eudes fut le candidat national de la
population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un tat
par elle-mme, et son rgne marque l'ouverture d'une seconde srie de
guerres civiles, termines, aprs un sicle, par l'exclusion
dfinitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute
germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections
de parent, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait tre regarde
par les Franais que comme un obstacle  la sparation sur laquelle
venait de se fonder leur existence indpendante.

Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du
nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachs  l'intrt du pays,
violrent le serment prt par leurs aeux  la famille de Pepin, et
firent sacrer roi  Compigne, un homme de descendance saxonne.
L'hritier dpossd par cette lection, Charles, surnomm le Simple
ou le Sot[76], ne tarda pas  justifier son exclusion du trne, en se
mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. Ne pouvant
tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla
rclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemble
publique fut convoque dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et,
aprs avoir offert de grands prsents  Arnulf, il fut investi par lui
de la royaut dont il avait pris le titre. L'ordre fut donn aux
comtes et aux vques qui rsidaient aux environs de la Moselle de lui
prter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y
ft couronn; mais rien de tout cela ne lui profita.

[Note 76: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: Fuit in occiduis
partibus quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice
dictus Rad Glaber, l. I, c. I, ibid IV: Carolum _Hebetem_
cognominatum. Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum
_Simplicem_.--Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: Karolus
_Follus_. Richard. Pictav., ibid., 22: Karolus Simplex, sive
_Stultus_.]

Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique,
ne russit point  l'emporter sur le parti qu'on peut nommer franais.
Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, aprs chaque dfaite,
se mettait en sret derrire la Meuse, hors des limites du royaume.
Charles le Simple parvint cependant, grce au voisinage de
l'Allemagne,  obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine.
Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes
ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait
 rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins
du Rhin. Sous prtexte de soutenir les droits de la royaut lgitime,
Swintibald, fils naturel d'Arnulf, et roi de Lorraine, envahit le
territoire franais en l'anne 895. Il parvint jusqu' Laon avec une
arme compose de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut
bientt forc de battre en retraite devant l'arme du roi Eudes. Cette
grande tentative ayant ainsi chou, il se fit  la cour de Germanie
une sorte de raction politique en faveur de celui qu'on avait
jusque-l qualifi d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[77], et l'on
promit de ne plus donner  l'avenir aucun secours au prtendant. En
effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vcut, mais  la
mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en
question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le
descendant des rois francs.

[Note 77: Il ne faut pas se reprsenter cet Eudes comme assis dans de
paisibles possessions, ainsi que le furent aprs lui Hugues le Grand
et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutt qu'une
arme. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour  tour le
Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.]

Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui
avaient travaill  l'exclure, rgna d'abord vingt-deux ans sans
aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au
chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de
l'embouchure de la Seine, et lui confra le titre de duc (912). Le
duch de Normandie servit plus tard  flanquer le royaume de France
contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains
ou flamands. Le premier duc fut fidle au trait d'alliance qu'il
avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez
faiblement, contre Rotbert ou Robert, frre du roi Eudes, lu roi en
922. Son fils, Guillaume Ier, suivit d'abord la mme politique, et
lorsque le roi hrditaire eut t dpos et emprisonn  Laon, il se
dclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frre de Robert, lu et
couronn roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'annes
aprs, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple
et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, esprant qu'un retour  ses
premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une
manire nergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnomm
d'Outre-mer.

Le nouveau roi, auquel le parti franais soit par fatigue, soit par
prudence, n'opposa aucun comptiteur, pouss par un penchant
hrditaire  chercher des amis au del du Rhin, contracta une
alliance troite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le
prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'poque. Cette
alliance mcontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande
aversion pour l'influence teutonique. Le reprsentant de cette opinion
nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire,
tait Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, 
cause de ses immenses domaines. Ds que les dfiances mutuelles se
furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre
les deux partis, qui depuis cinquante ans taient en prsence, Hugues
le Grand, quoiqu'il ne prt point le titre de roi, joua contre Louis
d'Outre-mer le mme rle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient jou contre
Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever  la faction oppose
l'appui du duc de Normandie; il y russit, et, grce  l'intervention
normande, parvint  neutraliser les effets de l'influence germanique.
Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisrent, en 945,
contre le petit duch de Normandie. Le roi, vaincu en bataille range,
fut pris avec seize de ses comtes, et enferm dans la tour de Rouen,
d'o il ne sortit que pour tre livr aux chefs du parti national, qui
l'emprisonnrent  Laon.

Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les
Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage  leur
duc. Mais cette confdration des deux puissances gauloises les plus
voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des
puissances teutoniques dont les principales taient alors Othon et le
comte de Flandre. Le prtexte de la guerre devait tre de tirer le roi
Louis de sa prison; mais les coaliss se promettaient des rsultats
d'un autre genre. Leur but tait d'anantir la puissance normande, en
runissant ce duch  la couronne de France, aprs la restauration du
roi leur alli: en retour, ils devaient recevoir une cession de
territoire, qui agrandirait leurs tats aux dpens du royaume de
France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946.
 la tte de trente-deux lgions, disent les historiens du temps,
Othon s'avana jusqu' Reims. Le parti national, qui tenait un roi en
prison et n'avait pas de roi  sa tte, ne put rallier autour de lui
des forces suffisantes pour repousser les trangers. Le roi Louis fut
remis en libert, et les coaliss s'avancrent jusque sous les murs de
Rouen: mais cette campagne brillante n'eut aucun rsultat dcisif. La
Normandie resta indpendante, et le roi dlivr n'eut pas plus d'amis
qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l'invasion,
et, menac bientt d'tre pour la seconde fois dpos, il retourna au
del du Rhin pour implorer de nouveaux secours.

En l'anne 948, les vques de la Germanie s'assemblrent, par ordre
du roi Othon, en concile,  Inghelheim, pour traiter, entre autres
affaires, des griefs de Louis d'Outre-mer contre le parti de Hugues le
Grand. Le roi des Franais vint jouer le rle de solliciteur devant
cette assemble trangre. Assis  ct du roi de Germanie, aprs que
le lgat du pape eut annonc l'objet du synode, il se leva et parla en
ces termes: Personne de vous n'ignore que des messagers du comte
Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me trouver au pays
d'outre-mer, m'invitant  rentrer dans le royaume qui tait mon
hritage paternel. J'ai t sacr et couronn par le voeu et aux
acclamations de tous les chefs et de l'arme de France. Mais, peu de
temps aprs, le comte Hugues s'est empar de moi par trahison, m'a
dpos et emprisonn durant une anne entire; enfin, je n'ai obtenu
ma dlivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la
seule ville de la couronne que mes fidles occupassent encore. Tous
ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avnement, s'il y a
quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivs par ma faute, je suis
prt  me dfendre de cette accusation, soit par le jugement du synode
et du roi ici prsent, soit par un combat singulier. Il ne se
prsenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la
partie adverse, pour soumettre un diffrend national au jugement de
l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transfr  Trves, sur les
instances de Leudulf, chapelain et dlgu du Csar, pronona la
sentence suivante: En vertu de l'autorit apostolique, nous
excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis,  cause des maux de
tout genre qu'il lui a faits, jusqu' ce que ledit comte vienne 
rsipiscence, et donne pleine satisfaction devant le lgat du
souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le
voyage de Rome pour recevoir son absolution.

 la mort de Louis d'Outre-mer, en l'anne 954, son fils Lothaire lui
succda sans opposition apparente. Deux ans aprs, le comte Hugues
mourut, laissant trois fils, dont l'an, qui portait le mme nom que
lui, hrita du comt de Paris, qu'on appelait aussi le duch de
France. Son pre avant de mourir, l'avait recommand  Rikard ou
Richard, duc de Normandie, comme au dfenseur naturel de sa famille et
de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'anne 980.

Ce sommeil, que M. Thierry nglige d'expliquer, ne fut autre chose que
la minorit du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la
tutelle de leurs mres Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du
Saxon Othon, roi de Germanie[78]. Ce puissant monarque semble avoir
gouvern la France par l'intermdiaire de son frre, Bruno, archevque
de Cologne, et duc de Lorraine et des Pays-Bas[79]. Ces relations
expliquent suffisamment le caractre germanique que M. Thierry
remarque dans les derniers Carlovingiens. Il tait naturel que Louis
d'Outre-mer lev chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une
princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prpondrance de
l'Allemagne  cette poque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois
et matre de l'Italie, justifieraient d'ailleurs la prdilection de
ces princes pour la langue du roi. Pour tre parents des Othons, les
derniers Carlovingiens, les premiers Captiens, n'en furent pas plus
belliqueux. Hugues Capet, et son fils Robert, princes vous 
l'glise, ne rappellent gure le caractre aventureux de Robert le
Fort et d'Eudes, leurs aeux, qui s'taient fait si peu de scrupule de
guerroyer contre les vques, nommment contre l'archevque de Reims.
Mais reprenons le rcit de M. Thierry.

[Note 78: Louis d'Outre-mer pousa Gerberge, soeur de l'empereur
Othon; le duc Hugues le Grand voyant cela, afin de lui rendre coup
pour coup, et de contre-balancer le crdit que Louis avait obtenu
auprs d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux
soeurs sortirent la race impriale de Germanie et les races royales de
France et d'Angleterre. (Albric des Trois-Fontaines.)]

[Note 79: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection de
Bruno, et il rtablit la paix entre ses neveux (Frodoard). Les deux
soeurs vinrent rendre visite  Othon, lorsqu'il vint  Aix, en 965, et
jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. (Vie de
saint Bruno.)]

Aprs la mort d'Othon le Grand, le roi Lothaire, s'abandonnant 
l'impulsion de l'esprit franais, rompit avec les puissances
germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontire de son
royaume. Il entra  l'improviste sur les terres de l'Empire, et
sjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette
expdition aventureuse, qui flattait la vanit franaise, ne servit
qu' amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands,
Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre,
o cette grande arme chanta en choeur un des versets du _Te Deum_.
L'empereur Othon II, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il
arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les
Franais au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trve
conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontire. Ce
trait, conclu,  ce que disent les chroniques, contre le gr de
l'arme franaise, ranima la querelle des deux partis, ou plutt
fournit un nouveau prtexte  des ressentiments qui n'avaient point
cess d'exister.

Menac, comme son pre et son aeul, par les adversaires implacables
de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du ct du Rhin
pour obtenir un appui en cas de dtresse. Il fit remise  la cour
impriale de ses conqutes en Lorraine, et de toutes les prtentions
de la France sur une partie de ce royaume. Cette chose contrista
grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de
France. Nanmoins, ils ne firent point clater leur mcontentement
d'une manire hostile. Instruits par le mauvais succs des tentatives
faites depuis prs de cent ans, ils ne voulaient plus rien
entreprendre contre la dynastie rgnante,  moins d'tre srs de
russir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses
prdcesseurs[80], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un
compte exact des difficults de sa position, et ne ngligeait aucun
moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la
minorit de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait
conclue avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine; agression qui
devait lui rendre un peu de popularit. Aussi, jusqu' la fin du rgne
de Lothaire, aucune rbellion dclare ne s'leva contre lui. Mais
chaque jour son pouvoir allait en dcroissant; l'autorit, qui se
retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entire aux mains du fils
de Hugues le Grand, Hugues, comte de l'le-de-France et d'Anjou, qu'on
surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue franaise du temps.
Lothaire n'est roi que de nom, crivait dans une de ses lettres l'un
des personnages les plus distingus du Xe sicle[81]; Hugues n'en
porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.

[Note 80: Nous remarquerons,  l'occasion de cette observation de M.
Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dgnration, ne tombrent
pas si bas que les Mrovingiens. Si Louis le Bgue fut surnomm
_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne rgna que dix-huit mois;
et les Annales de Metz vantent sa douceur et son quit.--Louis III et
Carloman remportrent une victoire sur les Northmans (879).--Charles
_le Sot_ fit avec eux un trait fort utile (911). Il battit son rival
le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa main.--Louis d'Outre-mer
montra un courage et une activit qui n'auraient pas d lui attirer
cette satire: Dominus in convivio, rex in cubiculo.--Enfin, suivant
l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de Louis _le Fainant_
lui-mme, la brivet de son rgne, et la valeur dont il fit preuve au
sige de Reims, ne mritaient pas ce surnom des derniers
Mrovingiens.]

[Note 81: Gerbert.]

Les difficults de tout genre que prsentait, en 987, une quatrime
restauration des Carlovingiens effrayrent les princes d'Allemagne;
ils ne firent marcher aucune arme au secours du prtendant Charles,
frre de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzerainet
de l'Empire. Rduit  la faible assistance de ses partisans de
l'intrieur, Charles ne russit qu' s'emparer de la ville de Laon, o
il se maintint en tat de blocus,  cause de la force de la place,
jusqu'au moment o il fut trahi et livr par l'un des siens. Hugues
Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orlans, o il mourut. Ses
deux fils, Louis et Charles, ns en prison et bannis de France aprs
la mort de leur pre, trouvrent un asile en Allemagne, o se
conservait  leur gard l'ancienne sympathie d'origine et de parent.

Quoique le nouveau roi ft issu d'une famille germanique, l'absence
de toute parent avec la dynastie impriale, l'obscurit mme de son
origine dont on ne trouvait plus de trace certaine aprs la troisime
gnration, le dsignaient comme candidat  la race indigne, dont la
restauration s'oprait en quelque sorte depuis le dmembrement de
l'Empire.

L'avnement de la troisime race est, dans notre histoire nationale,
d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, 
proprement parler, la fin du rgne des Franks et la substitution d'une
royaut nationale au gouvernement fond par la conqute. Ds lors,
notre histoire devient simple; c'est toujours le mme peuple, qu'on
suit et qu'on reconnat malgr les changements qui surviennent dans
les moeurs et la civilisation. L'identit nationale est le fondement
sur lequel repose, depuis tant de sicles, l'unit de dynastie. Un
singulier pressentiment de cette longue succession de rois parat
avoir saisi l'esprit du peuple  l'avnement de la troisime race. Le
bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de
Paris, venait de faire transfrer les reliques, lui tait apparu en
songe et lui avait dit:  cause de ce que tu as fait, toi et tes
descendants vous serez rois jusqu' la septime gnration,
c'est--dire  perptuit[82].

[Note 82: Chronique de Sithiu.]

Cette lgende populaire est rpte par tous les chroniqueurs sans
exception, mme par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le
changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une
mauvaise cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de
rvolte contre les dcrets de l'glise[83]. C'tait une opinion
rpandue parmi les gens de condition infrieure, que la nouvelle
famille rgnante sortait de la classe plbienne; et cette opinion,
qui se conserva plusieurs sicles, ne fut point nuisible  sa
cause[84].

[Note 83: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.]

[Note 84: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de
dire: Hugues Capet tait fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de
Robert le Fort; mais j'ai diffr de rappeler son origine, parce qu'en
remontant plus haut elle est fort obscure.--Dante a reproduit
l'opinion populaire qui faisait descendre les Capet d'un boucher de
Paris.

  Di me son nati i Filippi i Luigi,
  Per cui novellamente  Francia retta.
  Figluol fui d'un beccaio di Parigi,
  Quando li regi antichi vener meno,
  Tutti fuor ih' un renduto in panni bigi.]

       *       *       *       *       *

L'avnement d'une dynastie nouvelle fut  peine remarque dans les
provinces loignes[85]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de
Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine
le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues Capet?

[Note 85: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique: .....
Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'tait
alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour
suzerain.]

Pendant longtemps le roi n'aura gure plus d'importance qu'un duc ou
un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins
l'gal des grands vassaux, que la royaut soit descendue de la
montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevque de
Reims[86]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutt avec peine
contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants seigneurs,
capables de faire tte par leurs propres forces au comte d'Anjou, au
comte de Poitiers. Ils ont runi plusieurs comts dans leurs mains. 
chaque avnement ils ont acquis un titre nouveau, pour ranon de la
royaut, pour ddommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne
pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duch de
Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine.

[Note 86: Dj Charles le Chauve, dans la premire poque de son
rgne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui
dirigea Louis le Bgue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait
lui-mme.--Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le
Simple en bas-ge. Il le couronna en 893,  l'ge de quatorze ans,
traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi
en 898.--Aprs lui, Herive ramena  Charles le Simple, en 920, ses
vassaux rvolts, et raffermit sa royaut chancelante. Seul il vint le
dfendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.--Louis
d'Outre-mer fit la guerre  Hribert avec l'archevque Arnoul, et lui
accorda le droit de battre monnaie.]

Dans l'abaissement o l'avaient rduite les derniers Carlovingiens, la
royaut n'tait plus qu'un nom, un souvenir bien prs d'tre teint;
transfre aux Capets, c'est une esprance, un droit vivant, qui
sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu  peu se
rveiller. La royaut recommence avec la troisime race, comme avec la
seconde, par une famille de grands propritaires, amis de l'glise. La
proprit et l'glise, la terre et Dieu, voil les bases profondes
sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et
refleurir.

       *       *       *       *       *

Parvenus au terme de la domination des Allemands,  l'avnement de la
nationalit franaise, nous devons nous arrter un moment. L'an 1000
approche, la grande et solennelle poque o le moyen ge attendait la
fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en
arrire. La France a dj parcouru deux ges dans sa vie de nation.

Dans le premier, les races sont venues se dposer l'une sur l'autre,
et fconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes
se sont placs les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du
monde. Voil les lments, les matriaux vivants de la socit.

Au second ge, la fusion des races commence et la socit cherche 
s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais
l'organisation d'un tel monde suppose la fixit et l'ordre. La fixit,
l'attachement au sol,  la _proprit_, cette condition impossible 
remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle
l'est  peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera compltement que
par la fodalit.

L'ordre, l'unit, ont t, ce semble, obtenus par les Romains, par
Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il t si peu durable? c'est
qu'il tait tout matriel, tout extrieur, c'est qu'il cachait le
dsordre profond, la discorde obstine d'lments htrognes qui se
trouvaient unis par force.

Diversit de races, de langues et d'esprits, dfaut de communication,
ignorance mutuelle, antipathies instinctives; voil ce que cachait
cette magnifique et trompeuse unit de l'administration romaine, plus
ou moins reproduite par Charlemagne. _Mortua quin etiam jungebat
corpora vivis, tormenti genus._ C'tait une torture que cet
accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la
promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples
s'efforcrent de s'arracher de l'Empire.

La matire veut la dispersion, l'esprit veut l'unit. La matire,
essentiellement divisible, aspire  la dsunion,  la discorde. Unit
matrielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit
seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout
dire, il aime.

L'glise elle-mme doit devenir une. L'aristocratie piscopale a
chou dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle
s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne 
connatre la subordination, qu'elle accepte la hirarchie, qu'elle
devienne, pour tre efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la
dispersion matrielle apparatra l'invisible unit des intelligences,
l'unit relle, celle des esprits et des volonts. Alors le monde
fodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie relle et
forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unit impriale ne
contenait que l'anarchie.

En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait souffl d'en haut,
la matire s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La
division se subdivise, le grain de sable aspire  l'atome. Ils
s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connatre. Chacun
dit: Qui sont mes frres? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche
avec l'aigle, l'autre se retranche derrire le torrent. L'homme ne
sait bientt plus s'il existe un monde au del de son canton, de sa
valle. Il prend racine, il s'incorpore  la terre. _Pes, modo tam
velox, pigris radicibus hret._ Nagure il se classait, il se jugeait
par la loi propre  sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne,
lombarde ou gothique. L'homme tait une personne, la loi tait
personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est
territoriale. La jurisprudence devient une affaire de gographie.

 cette poque, la nature se charge de rgler les affaires des hommes.
Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et
sur l'empire dessine les royaumes  grands traits. Les bassins de
Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Sane, du Rhne, voil quatre
royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si
vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de
Provence. On croit les runir, et, loin de l, ils se divisent encore.
Les rivires, les montagnes rclament contre l'unit. La division
triomphe, chaque point de l'espace redevient indpendant. La valle
devient un royaume, la montagne un royaume.

L'histoire devrait obir  ce mouvement, se disperser aussi, et suivre
sur tous les points o elles s'lvent toutes les dynasties fodales.
Essayons de prparer le dbrouillement de ce vaste sujet, en marquant
d'une manire prcise le caractre original des provinces o ces
dynasties ont surgi. Chacune d'elles obit visiblement dans son
dveloppement historique  l'influence diverse de sol et de climat. La
libert est forte aux ges civiliss, la nature dans les temps
barbares; alors les fatalits locales sont toutes-puissantes, la
simple gographie est une histoire.




LIVRE III

TABLEAU DE LA FRANCE


L'histoire de France commence avec la langue franaise. La langue est
le signe principal d'une nationalit. Le premier monument de la ntre
est le serment dict par Charles le Chauve  son frre, au trait de
843. C'est dans le demi-sicle suivant que les diverses parties de la
France, jusque-l confondues dans une obscure et vague unit, se
caractrisent chacune par une dynastie fodale. Les populations, si
longtemps flottantes, se sont enfin fixes et assises. Nous savons
maintenant o les prendre, et, en mme temps qu'elles existent et
agissent  part, elles prennent peu  peu une voix; chacune a son
histoire, chacune se raconte elle-mme.

La varit infinie du monde fodal, la multiplicit d'objets par
laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins
la rvlation de la France. Pour la premire fois elle se produit
dans sa forme gographique. Lorsque le vent emporte ce vain et
uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout
obscurci, le pays apparat, dans ses diversits locales, dessin par
ses montagnes, par ses rivires. Les divisions politiques rpondent
ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit,
confusion et chaos, c'est un ordre, une rgularit invitable et
fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six dpartements rpondent, 
peu de chose prs, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires,
d'o sont sorties la plupart des souverainets fodales, et la
Rvolution, qui venait donner le dernier coup  la fodalit, l'a
imite malgr elle.

Le vrai point de dpart de notre histoire doit tre une division
politique de la France, forme d'aprs sa division physique et
naturelle. L'histoire est d'abord toute gographie. Nous ne pouvons
raconter l'poque fodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la dsigne
aussi bien), sans avoir caractris chacune des provinces. Mais il ne
suffit pas de tracer la forme gographique de ces diverses contres,
c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par
les hommes et les vnements que doit offrir leur histoire. Du point
o nous nous plaons, nous prdirons ce que chacune d'elles doit faire
et produire, nous leur marquerons leur destine, nous les doterons 
leur berceau.

Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se
diviser d'elle-mme.

Montons sur un des points levs des Vosges, ou, si vous voulez, au
Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre
regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne
onduleuse, qui s'tend des collines boises du Luxembourg et des
Ardennes aux ballons des Vosges; de l, par les coteaux vineux de la
Bourgogne, aux dchirements volcaniques des Cvennes, et jusqu'au mur
prodigieux des Pyrnes. Cette ligne est la sparation des eaux: du
ct occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent 
l'Ocan; derrire s'coulent la Meuse au nord, la Sane et le Rhne au
midi. Au loin, deux espces d'les continentales: la Bretagne, pre et
basse, simple quartz et granit, grand cueil plac au coin de la
France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la
verte et rude Auvergne, vaste incendie teint avec ses quarante
volcans.

Les bassins du Rhne et de la Garonne, malgr leur importance, ne sont
que secondaires. La vie forte est au nord. L s'est opr le grand
mouvement des nations. L'coulement des races a eu lieu de l'Allemagne
 la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des
temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples
sont placs front  front comme pour se heurter; les deux contres,
dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de
l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule valle dont la Manche est le
fond. Ici la Seine et Paris; l Londres et la Tamise. Mais
l'Angleterre prsente  la France sa partie germanique; elle retient
derrire elle les Celtes de Galles, d'cosse et d'Irlande. La France,
au contraire, adosse  ses provinces de langue germanique (Lorraine
et Alsace), oppose un front celtique  l'Angleterre. Chaque pays se
montre  l'autre par ce qu'il a de plus hostile.

L'Allemagne n'est point oppose  la France, elle lui est plutt
parallle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la
Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec
l'Allemagne, sa mre. Pour la France romaine et ibrienne, quelle que
soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le
vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague
Ocan. Le mur des Pyrnes nous spare de l'Espagne, plus que la mer
ne la spare elle-mme de l'Afrique. Lorsqu'on s'lve au-dessus des
pluies et des basses nues jusqu'au _por_ de Vnasque, et que la vue
plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau
monde s'ouvre; devant, l'ardente lumire d'Afrique; derrire, un
brouillard ondoyant sous un vent ternel.

En latitude, les zones de la France se marquent aisment par leurs
produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de
Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur
vigne amre du Nord. De Reims  la Moselle commence la vraie vigne et
le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se
charge, s'alourdit en Languedoc pour se rveiller  Bordeaux. Le
mrier, l'olivier, paraissent  Montauban; mais ces enfants dlicats
du Midi risquent toujours sous le ciel ingal de la France[87]. En
longitude, les zones ne sont pas moins marques. Nous verrons les
rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les
provinces frontires des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comt et de
Dauphin. La ceinture ocanique, compose d'une part de Flandre,
Picardie et Normandie, d'autre part de Poitou et Guienne, flotterait
dans son immense dveloppement, si elle n'tait serre au milieu par
ce dur noeud de la Bretagne.

[Note 87: Arthur Young, Voyage agronomique, t. II de la traduction, p.
189: La France peut se diviser en trois parties principales, dont la
premire comprend les vignobles; la seconde, le mas; la troisime,
les oliviers. Ces plants forment les trois districts: 1 du nord, o
il n'y a pas de vignobles; 2 du centre, o il n'y a pas de mas; 3
du midi, o l'on trouve les vignes, les oliviers et le mas. La ligne
de dmarcation entre les pays vignobles et ceux o l'on ne cultive pas
la vigne, est, comme je l'ai moi-mme observ  Coucy,  trois lieues
du nord de Soissons;  Clermont dans le Beauvoisis,  Beaumont dans le
Maine, et  Herbignai prs Gurande, en Bretagne.--Cette limitation,
peut-tre trop rigoureuse, est pourtant gnralement exacte.

Le tableau suivant des importations dont le rgne vgtal s'est
enrichi en France, donne une haute ide de la varit infinie de sol
et de climat qui caractrise notre patrie:

Le verger de Charlemagne,  Paris, passait pour unique, parce qu'on y
voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des
chtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande
partie de la population, ne nous est venue du Prou qu' la fin du
XVIe sicle. Saint Louis nous a apport la renoncule inodore des
plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employrent leur autorit 
procurer  la France la renoncule des jardins. C'est  la croisade du
trouvre Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses
jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au
commencement du XVIIe sicle. Nous avons longtemps envi  la Turquie,
la tulipe, dont nous possdons maintenant neuf cents espces plus
belles que celles des autres pays. L'orme tait  peine connu en
France avant Franois Ier, et l'artichaut avant le XVIe sicle. Le
mrier n'a t plant dans nos climats qu'au milieu du XIVe sicle.
Fontainebleau est redevable de ses chasselas dlicieux  l'le de
Chypre. Nous sommes alls chercher le saule pleureur aux environs de
Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frne noir et le thuya, au
Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'hliotrope, aux Cordillres;
le rsda, en gypte; le millet altier, en Guine; le ricin et le
micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brsil;
la gourde et l'agave, en Amrique; le tabac, au Mexique; l'amomon, 
Madre; l'anglique, aux montagnes de la Laponie; l'hmrocalle jaune,
en Sibrie; la balsamine dans l'Inde; la tubreuse, dans l'le de
Ceylan; l'pine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, 
la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le bl sarrasin, en Grce; le lin
de la Nouvelle-Zlande, dans les terres australes. Depping,
Description de la France, t. I, p. 51.--Voy. aussi de Candolle, sur la
Statistique vgtale de la France, et A. de Humboldt, Gographie
botanique.]

       *       *       *       *       *

On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre, sont une mme ville dont la Seine
est la grand'rue_. loignez-vous au midi de cette rue magnifique, o
les chteaux touchent aux chteaux, les villages aux villages; passez
de la Seine-Infrieure au Calvados, et du Calvados  la Manche,
quelles que soient la richesse et la fertilit de la contre, les
villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pturages
augmentent. Le pays est srieux; il va devenir triste et sauvage. Aux
chteaux altiers de la Normandie vont succder les bas manoirs
bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le
bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les
filles des conqurants de l'Angleterre, s'vase vers Caen, s'aplatit
ds Villedieu;  Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantt
les ailes d'un moulin, tantt les voiles d'un vaisseau. D'autre part,
les habits de peau commencent  Laval. Les forts qui vont
s'paississant, la solitude de la Trappe, o les moines mnent en
commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougres et
Rennes (Rennes veut dire aussi fougre), les eaux grises de la Mayenne
et de la Vilaine, tout annonce la rude contre.

C'est par l, toutefois, que nous voulons commencer l'tude de la
France. L'ane de la monarchie, la province celtique, mrite le
premier regard. De l nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes,
aux Basques ou Ibres, non moins obstins dans leurs montagnes que le
Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux
pays mls par la conqute romaine et germanique. Nous aurons tudi
la gographie dans l'ordre chronologique, et voyag  la fois dans
l'espace et dans le temps.

La pauvre et dure Bretagne, l'lment rsistant de la France, tend
ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisires de
Chteaulin prs de Brest, jusqu'aux ardoisires d'Angers. C'est l son
tendue gologique. Toutefois, d'Angers  Rennes, c'est un pays
disput et flottant, un _border_ comme celui d'Angleterre et d'cosse,
qui a chapp de bonne heure  la Bretagne. La langue bretonne ne
commence pas mme  Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudac et
Chtelaudren. De l, jusqu' la pointe du Finistre, c'est la vraie
Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, pays devenu tout tranger au
ntre, justement parce qu'il est rest trop fidle  notre tat
primitif; peu franais, tant il est gaulois; et qui nous aurait
chapp plus d'une fois, si nous ne le tenions serr, comme dans des
pinces et des tenailles, entre quatre villes franaises d'un gnie
rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.

Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvs plus d'une
fois; souvent, lorsque la patrie tait aux abois et qu'elle
dsesprait presque, il s'est trouv des poitrines et des ttes
bretonnes plus dures que le fer de l'tranger. Quand les hommes du
Nord couraient impunment nos ctes et nos fleuves, la rsistance
commena par le breton Nomno; les Anglais furent repousss au XIVe
sicle par Duguesclin, au XVIIe, par Richelieu; au XVIIIe, poursuivis
sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la libert
religieuse, et celles de la libert politique, n'ont pas de gloires
plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le
premier grenadier de la Rpublique. C'est un Nantais, si l'on en croit
la tradition, qui aurait pouss le dernier cri de Waterloo: _La garde
meurt et ne se rend pas_.

Le gnie de la Bretagne, c'est un gnie d'indomptable rsistance et
d'opposition intrpide, opinitre, aveugle; tmoin Moreau,
l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans
l'histoire de la philosophie et de la littrature. Le breton Plage,
qui mit l'esprit stocien dans le christianisme, et rclama le premier
dans l'glise en faveur de la libert humaine, eut pour successeurs le
breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donn l'lan 
la philosophie de leur sicle. Toutefois, dans Descartes mme, le
ddain des faits, le mpris de l'histoire et des langues, indique
assez que ce gnie indpendant, qui fonda la psychologie et doubla les
mathmatiques, avait plus de vigueur que d'tendue[88].

[Note 88: Il a perc bien loin sur une ligne droite, sans regarder 
droite ni  gauche; et la premire consquence de cet idalisme qui
semblait donner tout  l'homme, fut, comme on le sait, l'anantissement
de l'homme dans la vision de Malebranche et le panthisme de Spinosa.]

Cet esprit d'opposition, naturel  la Bretagne, est marqu au dernier
sicle et au ntre par deux faits contradictoires en apparence. La
mme partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a
produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donn, de
nos jours, Chateaubriand et Lamennais.

Jetons maintenant un rapide coup-d'oeil sur la contre.

 ses deux portes, la Bretagne a deux forts, le Bocage normand et le
Bocage venden; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des
corsaires et celle des ngriers[89]. L'aspect de Saint-Malo est
singulirement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que
nous retrouverons par toute la presqu'le, dans les costumes, dans
les tableaux, dans les monuments[90]. Petite ville, riche, sombre et
triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour  tour le et presqu'le
selon le flux ou le reflux; tout bord d'cueils sales et ftides, o
le varech pourrit  plaisir. Au loin, une cte de rochers blancs,
anguleux, dcoups comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour
Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fte. Quand ils
ont eu rcemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il
fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues,
qui couvaient dj l'Ocan[91].

[Note 89: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il
pas ajouter, si l'on voulait rendre justice  ces deux villes, et leur
payer tout ce que leur doit la France?

Nantes a encore une originalit qu'il faut signaler: la perptuit des
familles commerantes, les fortunes lentes et honorables, l'conomie
et l'esprit de famille; quelque pret dans les affaires, parce qu'on
veut faire honneur  ses engagements. Les jeunes gens s'y observent,
et les moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.]

[Note 90: Par exemple, dans les clochers penchs, ou dcoups en jeux
de cartes, ou lourdement tags de balustrades, qu'on voit  Trguier
et  Landernau; dans la cathdrale tortueuse de Quimper, o le choeur
est de travers par rapport  la nef; dans la triple glise de Vannes,
etc. Saint-Malo n'a pas de cathdrale, malgr ses belles lgendes.]

[Note 91: L'auteur tait  Saint-Malo au mois de septembre 1831.]

 l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pense de
Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et
vaisseaux, armes et millions, la force de la France entasse au bout
de la France: tout cela dans un port serr, ou l'on touffe entre deux
montagnes charges d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce
port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux
vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir 
vous et que vous allez tre pris entre elles. L'impression gnrale
est grande, mais pnible. C'est un prodigieux tour de force, un dfi
port  l'Angleterre et  la nature. J'y sens partout l'effort, et
l'air du bagne et la chane du forat. C'est justement  cette pointe
o la mer, chappe du dtroit de la Manche, vient briser avec tant de
fureur que nous avons plac le grand dpt de notre marine. Certes, il
est bien gard. J'y ai vu mille canons[92]. L'on n'y entrera pas; mais
l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a pri  la passe
de Brest[93]. Toute cette cte est un cimetire. Il s'y perd soixante
embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle
n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos
ports[94].

[Note 92:  l'arsenal, sans compter les batteries (1833).]

[Note 93: Par exemple, le _Rpublicain_, vaisseau de cent vingt canons
en 1793.]

[Note 94: Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.]

Rien de sinistre et formidable comme cette cte de Brest; c'est la
limite extrme, la pointe, la proue de l'ancien monde. L, les deux
ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il
faut voir quand elle s'meut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues
elle entasse  la pointe de Saint-Mathieu,  cinquante,  soixante, 
quatre-vingts pieds; l'cume vole jusqu' l'glise o les mres et les
soeurs sont en prires[95]. Et mme dans les moments de trve, quand
l'Ocan se tait, qui a parcouru cette cte funbre sans dire ou sentir
en soi: _Tristis usque ad mortem!_

[Note 95:

          _Golans, golans,
  Ramenez-nous nos maris, nos amans!_]

C'est qu'en effet il y a l pis que les cueils, pis que la tempte.
La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre.
Ds que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent  la cte,
hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette cure. N'esprez pas
arrter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la
gendarmerie[96]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais
on assure qu'ils l'ont souvent prpar. Souvent, dit-on, une vache,
promenant  ses cornes un fanal mouvant, a men les vaisseaux sur les
cueils. Dieu sait alors quelles scnes de nuit! On en a vu qui, pour
arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient
le doigt avec les dents[97].

[Note 96: Attest par les gendarmes mmes. Du reste, ils semblent
envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible
droit de _bris_ tait, comme on sait, l'un des privilges fodaux les
plus lucratifs. Le vicomte de Lon disait, en parlant d'un cueil:
J'ai l une pierre plus prcieuse que celles qui ornent la couronne
des rois.]

[Note 97: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il est
superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparat
chaque jour.]

L'homme est dur sur cette cte. Fils maudit de la cration, vrai Can,
pourquoi pardonnerait-il  Abel? La nature ne lui pardonne pas. La
vague l'pargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il
va par les cueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son
champ strile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte
l'homme? L'pargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe
du Raz, aux rochers rouges o s'abme l'_enfer de Plogoff_,  ct de
la _baie des Trpasss_, o les courants portent les cadavres depuis
tant de sicles? C'est un proverbe breton: Nul n'a pass le Raz sans
mal ou sans frayeur. Et encore: Secourez-moi, grand Dieu,  la
pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si
grande[98]!

[Note 98: Voyage de Cambry.]

L, la nature expire, l'humanit devient morne et froide. Nulle
posie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet
fut l'aptre de Batz en 1648. Dans les les de Sein, de Batz,
d'Ouessant, les mariages sont tristes et svres. Les sens y semblent
teints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font,
sans rougir, les dmarches pour leur mariage[99]. La femme y travaille
plus que l'homme, et dans les les d'Ouessant, elle y est plus grande
et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au
bateau, berc et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi
s'altrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont
d'une trange petitesse dans ces les.

[Note 99: Voyage de Cambry.--Dans les Hbrides et autres les, l'homme
prenait la femme  l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas,
il la cdait  un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's
Hebrides, etc. Nagure encore, le paysan qui voulait se marier,
demandait femme au lord de Barra, qui rgnait dans ces les depuis
trente-cinq gnrations. Solin, c. XXII, assure dj que le roi des
Hbrides n'a point de femmes  lui, mais qu'il use de toutes.]

Asseyons-nous  cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher min, 
cette hauteur de trois cents pieds, d'o nous voyons sept lieues de
ctes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique.
Ce que vous apercevez par del la baie des Trpasss, est l'le de
Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques
familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans,
sauvent des naufrags. Cette le tait la demeure des vierges sacres
qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. L, elles clbraient
leur triste et meurtrire orgie; et les navigateurs entendaient avec
effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette le,
dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen ge.
Son tombeau est de l'autre ct de la Bretagne, dans la fort de
Broceliande, sous la fatale pierre o sa Vyvyan l'a enchant. Tous ces
rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est
Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont
toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les mes
du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux
de la tempte, sont les _crierien_, ombres des naufrags qui demandent
la spulture.

 Lanvau, prs Brest, s'lve comme la borne du continent, une grande
pierre brute. De l, jusqu' Lorient, et de Lorient  Quiberon et
Carnac, sur toute la cte mridionale de la Bretagne, vous ne pouvez
marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments
informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route
dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses
pierres basses, dresses et souvent un peu arrondies par le haut; ou
bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.
Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs
de quelque vnement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,
quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque
chose de singulirement rude et rebutant. On croit sentir dans ce
premier essai de l'art une main dj intelligente, mais aussi dure,
aussi peu humaine que le roc qu'elle a faonn. Nulle inscription, nul
signe, si ce n'est peut-tre sous les pierres renverses de Loc Maria
Ker, encore si peu distincts, qu'on est tent de les prendre pour des
accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils
rpondront brivement que ce sont les maisons des Korrigans, des
Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et
vous forcent de danser avec eux jusqu' ce que vous en mouriez de
fatigue. Ailleurs, ce sont les fes qui, descendant des montagnes en
filant, ont apport ces rocs dans leur tablier[100]. Ces pierres
parses sont toute une noce ptrifie. Une pierre isole, vers
Morlaix, tmoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphm, a
t aval par la lune[101].

[Note 100: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.
Transplante dans les belles provinces de la Loire, elle revt ainsi
un caractre gracieux, et toutefois grandiose dans sa navet.]

[Note 101: Cet astre est toujours redoutable aux populations
celtiques. Ils lui disent pour en dtourner la malfaisante influence:
Tu nous trouves bien, laisse-nous bien. Quand elle se lve, ils se
mettent  genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs
lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se dcouvrent quand
l'toile de Vnus se lve (Cambry, I, 193).--Le respect des lacs et
des fontaines s'est aussi conserv: ils y apportent  certain jour du
beurre et du pain. (Cambry, III, 35. _V._ aussi Depping, I,
76.)--Jusqu'en 1788,  Lesneven, on chantait solennellement, le
premier jour de l'an: GUY-NA-N. (Cambry, II, 26.)--Dans l'Anjou, les
enfants demandaient leurs trennes, en criant: MA GUILLANNEU. (Bodin,
Recherches sur Saumur.)--Dans le dpartement de la Haute-Vienne, en
criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'annes que dans les Orcades, la
fiance allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan,
II, 360.)--La fte du Soleil se clbrerait encore dans un village du
Dauphin, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphin,
p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait,  la Trinit, voir
paratre _trois soleils_.-- la Saint-Jean, on allait voir danser le
soleil levant, (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le
soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, Recherches sur l'Anjou,
I, 86.)]

Je n'oublierai jamais le jour o je partis de grand matin d'Auray, la
ville sainte des chouans, pour visiter,  quelques lieues, les grands
monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces
villages,  l'embouchure de la sale et ftide rivire d'Auray, _avec
ses les du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_,
regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre
mmoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces ctes la
moiti de l'anne. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et
sombre manoir avec la longue avenue de chnes qui s'est religieusement
conserve en Bretagne; des bois fourrs et bas, o les vieux arbres
mme ne s'lvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui
passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique
d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et
le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons
sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de
grandes landes, tristement pares de bruyres roses et de diverses
plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin.
Cette neige d't, ces couleurs sans clat et comme fltries d'avance,
affligent l'oeil plus qu'elles ne le rcrent, comme cette couronne de
paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avanant vers
Carnac, c'est encore pis. Vritables plaines de roc o quelques
moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont
plusieurs sont dresses d'elles-mmes, les alignements de Carnac
n'inspirent aucun tonnement. Il en reste quelques centaines debout;
la plus haute a quatorze pieds.

Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles
haines, de plerinages et de guerre civile, terre de caillou et race
de granit. L, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prtres
y sont trs-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces
populations de l'Ouest, bretonnes et vendennes, soient profondment
religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce
pas les prires risque d'tre vigoureusement fouett[102]. En
Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme
symbole de la nationalit. La religion y a surtout une influence
politique. Un prtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientt
chass du pays. Nulle glise, au moyen ge, ne resta plus longtemps
indpendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernire
essaya longtemps de se soustraire  la primatie de Tours, et lui
opposa celle de Dle.

[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arriv de mme dans les
guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obir un moment
aprs.]

La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne tait plus rapproche
du laboureur. Il y avait l aussi quelque chose des habitudes de clan.
Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;
quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fe Morgane, et
plantaient, dit-on, des pes pour limites  leurs champs. Ils
s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe
d'indpendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage
tait inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que ft leur
condition, taient libres de leur corps, si leur terre tait serve.
Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redresss en
disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et
moi aussi je suis Breton. Un mot profond a t dit sur la Vende, et
s'applique aussi  la Bretagne: _Ces populations sont au fond
rpublicaines_[104]; rpublicanisme social, non politique.

[Note 103: On connat les prtentions de cette famille descendue des
Mac Tiern de Lon. Au XVIe sicle, ils avaient pris cette devise qui
rsume leur histoire: _Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._]

[Note 104: Tmoignage de M. le capitaine Galleran,  la cour d'assises
de Nantes, octobre 1832.]

Ne nous tonnons pas que cette race celtique, la plus obstine de
l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour
prolonger encore sa nationalit; elle l'a dfendue de mme au moyen
ge. Pour que l'Anjou prvalt au XIIe sicle sur la Bretagne, il a
fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois
d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour
leur chapper, s'est donne  la France, mais il leur a fallu encore
un sicle de guerre entre les partis franais et anglais, entre les
Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut
runi la province au royaume, quand Anne eut crit sur le chteau de
Nantes la vieille devise du chteau des Bourbons (_Qui qu'en grogne,
tel est mon plaisir_), alors commena la lutte lgale des tats, du
Parlement de Rennes, sa dfense du droit coutumier contre le droit
romain, la guerre des privilges provinciaux contre la centralisation
monarchique. Comprime durement par Louis XIV[105], la rsistance
recommena sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest,
crivit avec un curedent son courageux factum contre les jsuites.

[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Svign, 1675, de septembre en
dcembre. Il y eut un trs-grand nombre d'hommes rous, pendus,
envoys aux galres. Elle en parle avec une lgret qui fait mal.]

Aujourd'hui la rsistance expire, la Bretagne devient peu  peu toute
France. Le vieil idiome, min par l'infiltration continuelle de la
langue franaise, recule peu  peu. Le gnie de l'improvisation
potique, qui a subsist si longtemps chez les Celtes d'Irlande et
d'cosse, qui chez nos Bretons mme n'est pas tout  fait teint,
devient pourtant une singularit rare. Jadis, aux demandes de mariage,
le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune
fille rpondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules
apprises par coeur qu'ils dbitent. Les essais, plus hardis qu'heureux
des Bretons qui ont essay de raviver par la science la nationalit de
leur pays, n'ont t accueillis que par la rise. Moi-mme j'ai vu 
T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne
connaissent que sous le nom de M. Systme). Au milieu de cinq ou six
volumes dpareills, le pauvre vieillard, seul, couch sur une chaise
sculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fivre
entre une grammaire irlandaise et une grammaire hbraque. Il se
ranima pour me dclamer quelques vers bretons sur un rhythme
emphatique et monotone qui, pourtant, n'tait pas sans charme. Je ne
pus voir, sans compassion profonde, ce reprsentant de la nationalit
celtique, ce dfenseur expirant d'une langue et d'une posie
expirantes.

[Note 106: Le bazvalan tait celui qui se chargeait de demander les
filles en mariage. C'tait le plus souvent un tailleur, qui se
prsentait avec un bas bleu et un blanc.]

Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux
limites gologiques de la Bretagne, aux ardoisires d'Angers; ou bien
jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important
peut-tre qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu' Tours, la mtropole
ecclsiastique de la Bretagne, au moyen ge.

Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, ml
d'opulence coloniale et de sobrit bretonne. Civilis entre deux
barbaries, commerant entre deux guerres civiles, jet l comme pour
rompre la communication.  travers passe la grande Loire,
tourbillonnant entre la Bretagne et la Vende; le fleuve des noyades.
_Quel torrent!_ crivait Carrier, enivr de la posie de son crime,
_quel torrent rvolutionnaire que cette Loire!_

C'est  Saint-Florent, au lieu mme o s'lve la colonne du venden
Bonchamps, qu'au IXe sicle le breton Nomno, vainqueur des
Northmans, avait dress sa propre statue; elle tait tourne vers
l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais
l'Anjou devait l'emporter. La grande fodalit dominait chez cette
population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable
petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conqute. La
_noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste chteau et
dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathdrale mme, ce caractre
fodal. Cette glise Saint-Maurice est charge, non de saints, mais de
chevaliers arms de pied en cap: toutefois ses flches boiteuses,
l'une sculpte, l'autre nue, expriment suffisamment la destine
incomplte de l'Anjou. Malgr sa belle position sur le triple fleuve
de la Maine, et si prs de la Loire, o l'on distingue  leur couleur
les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien
assez d'avoir quelque temps runi sous ses Plantagenets, l'Angleterre,
la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le
bon Ren et ses fils, possd, disput, revendiqu du moins les trnes
de Naples, d'Aragon, de Jrusalem et de Provence, pendant que sa fille
Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et
Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les
villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la
capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des
prdicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami
Henri IV btit la Flche aux jsuites. Son chteau de Mornay et son
prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique.
Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son
tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes
de la France, o les Mrovingiens venaient consulter les sorts, ce
grand et lucratif plerinage pour lequel les comtes de Blois et
d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne,
dpendaient de l'archevch de Tours; ses chanoines, c'taient les
Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre
et le patriarche de Jrusalem, les archevques de Mayence, de Cologne,
de Compostelle. L, on battait monnaie, comme  Paris; l, on fabriqua
de bonne heure la soie, les tissus prcieux, et aussi, s'il faut le
dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims
galement clbres; villes de prtres et de sensualit. Mais Paris,
Lyon et Nantes ont fait tort  l'industrie de Tours. C'est la faute
aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose
contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de
Chinon, dans cette patrie de Rabelais, prs du tombeau d'Agns Sorel.
Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris
et favorites de nos rois, ont leurs chteaux le long de la rivire.
C'est le pays du _rire_ et du _rien  faire_. Vive verdure en aot
comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord,
l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau rflchit
fidlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans
le fleuve; derrire, le peuplier, le tremble, le noyer, et les les
fuyant parmi les les; en montant, des ttes rondes d'arbres qui s'en
vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle
contre, c'est bien ici que l'ide dut venir de faire la femme reine
des monastres, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obissance,
mle d'amour et de saintet. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur
de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq glises. Plus d'un
roi voulut y tre enterr: mme le farouche Richard Coeur-de-Lion leur
lgua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide
finirait par reposer peut-tre dans une douce main de femme, et sous
la prire des vierges.

[Note 107: Charles le Chauve,  son tour, s'en fit lever une en
regard de la Bretagne.]

[Note 108: Du moins  l'poque mrovingienne.]

[Note 109: C'est une espce de grotte artificielle de quarante pieds
de long sur dix de large et huit de haut, le tout form de onze
pierres normes. Ce dolmen, plac dans la valle, semble rpondre  un
autre qu'on aperoit sur une colline. J'ai souvent remarqu cette
disposition dans les monuments druidiques, par exemple,  Carnac.]

[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois clotres, soutenus de
colonnes et de pilastres, cinq grandes glises et plusieurs statues,
entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard
Coeur-de-Lion, avait disparu.]

Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus
svre, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la
Seine, jusqu' la srieuse Orlans, ville de lgistes au moyen ge,
puis calviniste, puis jansniste, aujourd'hui industrielle. Mais je
parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au
midi; j'ai parl des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les
Ibres, vers les Pyrnes.

Le Poitou, que nous trouvons de l'autre ct de la Loire, en face de
la Bretagne et de l'Anjou, est un pays form d'lments trs-divers,
mais non point mlangs. Trois populations fort distinctes y occupent
trois bandes de terrains qui s'tendent du nord au midi. De l les
contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le
Poitou est le centre du calvinisme au XVIe sicle, il recrute les
armes de Coligny, et tente la fondation d'une rpublique protestante;
et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique
et royaliste de la Vende. La premire poque appartient surtout aux
hommes de la cte; la seconde, surtout, au Bocage venden. Toutefois
l'une et l'autre se rapportent  un mme principe, dont le calvinisme
rpublicain, dont le royalisme catholique n'ont t que la forme:
esprit indomptable d'opposition au gouvernement central.

Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est prs de Poitiers
que Clovis a dfait les Goths, que Charles-Martel a repouss les
Sarrasins, que l'arme anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi
Jean. Ml de droit romain et de droit coutumier, donnant ses
lgistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-mme
comme sa Mlusine[111], assemblage de natures diverses, moiti femme
et moiti serpent. C'est dans le pays du mlange, dans le pays des
mulets et des vipres[112], que ce mythe trange a d natre.

[Note 111: _Voy._ les claircissements.]

[Note 112: Les mules du Poitou sont recherches par l'Auvergne, la
Provence, le Languedoc, l'Espagne mme.--La naissance d'une mule est
plus fte que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un ne talon vaut
jusqu' 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Svres.

Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipres dans le
Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipres jusqu' Venise. Stat.
de la Vende, par l'ingnieur La Bretonnire.]

Ce gnie mixte et contradictoire a empch le Poitou de rien achever;
il a tout commenc. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,
aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la premire cole
chrtienne des Gaules. Saint Hilaire a partag les combats d'Athanase
pour la divinit de Jsus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous
quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du
christianisme. C'est de sa cathdrale que brilla pendant la nuit la
colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France
tait abb de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de
Tours. Toutefois cette dernire glise, moins lettre, mais mieux
situe, plus populaire, plus fconde en miracles, prvalut sur sa
soeur ane. La dernire lueur de la posie latine avait brill 
Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littrature moderne y parut au
XIIe sicle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume,
excommuni pour avoir enlev la vicomtesse de Chtellerault,
conduisit, dit-on, cent mille hommes  la terre sainte[113], mais il
emmena aussi la foule de ses matresses[114]. C'est de lui qu'un vieil
auteur dit: Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut
longtemps le monde pour tromper les dames. Le Poitou semble avoir t
alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert
de la Pore, n  Poitiers, et vque de cette ville, collgue
d'Abailard  l'cole de Chartres, enseigna avec la mme hardiesse, fut
comme lui attaqu par saint Bernard, se rtracta comme lui, mais ne se
releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine nat et
meurt avec Gilbert.

[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]

[Note 114: L'vque d'Angoulme lui disait: Corrigez-vous; le comte
lui rpondit: Quand tu te peignera. L'vque tait chauve.]

La puissance politique du Poitou n'eut gure meilleure destine. Elle
avait commenc au IXe sicle par la lutte que soutint, contre Charles
le Chauve, Aymon, pre de Renaud, comte de Gascogne, et frre de
Turpin, comte d'Angoulme. Cette famille voulait tre issue des deux
fameux hros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Grard de
Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,
et se trouva quelque temps  la tte du Midi. Ils prenaient le titre
de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les
populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les
Angevins leur enlevrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les
tournrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou
s'puisaient pour faire prvaloir dans le Midi, particulirement sur
l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se
ruinaient en lointaines expditions d'Espagne et de Jrusalem; hommes
brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouills avec
l'glise, moeurs lgres et violentes, adultres clbres, tragdies
domestiques. Ce n'tait pas la premire fois qu'une comtesse de
Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse lonore de Guyenne
fit prir la belle Rosemonde dans le labyrinthe o son poux l'avait
cache.

Les fils d'lonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent
jamais s'ils taient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette
lutte intrieure de deux natures contradictoires se reprsenta dans
leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouvern par
les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en cota 
l'Angleterre. Une fois runi  la monarchie, le Poitou du _marais_ et
de la plaine se laissa aller au mouvement gnral de la France.
Fontenai fournit de grands lgistes, les Tiraqueau, les Besly, les
Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles
(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Maulon). Le plus grand politique et
l'crivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou
oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, n  Paris, tait d'une
famille de Parthenay[115].

[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette
ville, au village de Saint-Loup.]

Mais ce n'est pas l toute la province. Le plateau des deux Svres
verse ses rivires, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la
Rochelle. Les deux contres excentriques qu'elles traversent, sont
fort isoles de la France. La seconde, petite Hollande[116], rpandue
en marais, en canaux, ne regarde que l'Ocan, que la Rochelle. La
_ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme
Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'glise aux juifs,
aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protgea l'une comme
l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de
dme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace
sans nom, exploitrent les mers comme marchands, comme pirates;
d'autres exploitrent la cour et mirent au service des rois leur gnie
dmocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf
Leudaste, de l'le de R, dont Grgoire de Tours nous a conserv la
curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma
les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX,
Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait  se servir de ces
intrigants, sauf  les loger ensuite dans une cage de fer.

[Note 116: Le marais mridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La
difficult  vaincre, c'tait moins le flux de la mer que les
dbordements de la Svre.--Les digues sont souvent menaces.--Les
_cabaniers_ (habitants de fermes appeles _cabanes_) marchent avec des
btons de douze pieds pour sauter les fosss et les canaux. Le _Marais
mouill_, au del des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La
Bretonnire.--Noirmoutiers est  douze pieds au-dessous du niveau de
la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de
onze mille toises.--Les Hollandais desschrent le _marais du
Petit-Poitou_, par un canal appel _Ceinture des Hollandais_.
Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de
la Vende, par M. Cavoteau, 1812.]

[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom  la Rochelle, 
cause du reflet de la lumire sur les rochers et les falaises.]

[Note 118: Raymond Perraud, n  la Rochelle, vque et cardinal,
homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles
qui dfendent  tout juge forain de les citer  son tribunal.]

La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny et
t le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siges contre
Charles IX et Richelieu, tant d'efforts hroques, tant d'obstination,
et ce poignard que le maire avait dpos sur la table de l'htel de
ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils
cdassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause
protestante et son propre intrt, laissa Richelieu fermer leur port;
on distingue encore  la mare basse les restes de l'immense digue.
Isole de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour
mieux la museler, Rochefort fut fond par Louis XIV  deux pas de La
Rochelle, le port du roi  ct du port du peuple.

Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait gure paru dans
l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-mme. Elle
s'est rvle par la guerre de la Vende. Le bassin de la Svre
nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage
venden, telle fut la principale et premire scne de cette guerre
terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vende qui a quatorze
rivires, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses
bois, n'tait, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus
royaliste que bien d'autres provinces frontires, mais elle tenait 
ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite
centralisation, les avait peu troubles; la Rvolution voulut les lui
arracher et l'amener d'un coup  l'unit nationale; brusque et
violente, portant partout une lumire subite, elle effaroucha ces fils
de la nuit. Ces paysans se trouvrent des hros. On sait que le
voiturier Cathelineau ptrissait son pain quand il entendit la
proclamation rpublicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit
son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_.
Et ce ne fut pas homme  homme, dans les bois, dans les tnbres,
comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et
en plaine. Ils taient prs de cent mille au sige de Nantes. La
guerre de Bretagne est comme une ballade guerrire du _border_
cossais, celle de Vende une iliade.

[Note 119: _Voy._ Statist. du dpart. de la Vienne, par le prfet
Cochon, an X.--Ds 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable
jusqu' Limoges; depuis, de la joindre  la Corrze qui se jette dans
la Dordogne; elle et joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la
Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable
jusqu' Poitiers, de manire  continuer la navigation de la Vienne.
Chtelleraut s'y est oppos par jalousie contre Poitiers.--Si la
Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette
navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de
guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier,
Haute-Vienne, et la Bretonnire, Vende.

J'ai cit dj le mot remarquable de M. le capitaine
Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vende, 1821: Les paysans disent: Sous
le rgne de M. Henri (de Larochejaquelein).--Ils appelaient _patauds_
ceux des leurs qui taient rpublicains. Pour dire le bon franais,
ils disaient _le parler noblat_.--Les prtres avaient peu de
proprits dans la Vende; toutes les forts nationales, dit la
Bretonnire (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des migrs; une
seule, de cent hectares, appartenait au clerg.]

[Note 120: Il rsulte de l'interrogatoire de d'Elbe que la vritable
cause de l'insurrection vendenne fut la leve de 300,000 hommes
dcrte par la Rpublique. Les Vendens hassent le service
militaire, qui les loigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un
contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouv un
seul volontaire.]

En avanant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et
ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de
Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais
salants. Nous traverserons mme rapidement le Limousin, ce pays lev,
froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines
granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forts de
chtaigniers, nourrissent une population honnte, mais lourde, timide
et gauche par indcision. Pays souffrant, disput si longtemps entre
l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le
caractre remuant et spirituel des mridionaux y est dj frappant.
Les noms des Sgur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour,
des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les
hommes de ces pays se sont rattachs au pouvoir central et combien ils
y ont gagn. Ce drle de cardinal Dubois tait de Brives-la-Gaillarde.

[Note 121: Proverbe: Le Limousin ne prira pas par scheresse.]

Les montagnes du haut Limousin se lient  celles de l'Auvergne, et
celles-ci avec les Cvennes. L'Auvergne est la valle de l'Allier,
domine  l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'lve entre le pic
ou Puy-de-Dme et la masse du Cantal. Vaste incendie teint,
aujourd'hui par presque partout d'une forte et rude vgtation[122].
Le noyer pivote sur le basalte, et le bl germe sur la pierre
ponce[123]. Les feux intrieurs ne sont pas tellement assoupis que
certaine valle ne fume encore, et que les _touffis_ du Mont-Dore ne
rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bties
de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle,
soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal
et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'le
basaltique o repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la
fertile Limagne et sur le Puy-de-Dme, ce joli _d  coudre_ de sept
cents toises, voil, dvoil tour  tour par les nuages qui l'aiment
et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet
l'Auvergne est battue d'un vent ternel et contradictoire, dont les
valles opposes et alternes de ses montagnes, animent, irritent les
courants. Pays froid sous un ciel dj mridional, o l'on gle sur
les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver
presque toujours blottie dans les tables, entoure d'une chaude et
lourde atmosphre[124]. Charge, comme les Limousins, de je ne sais
combien d'habits pais et pesants, on dirait une race mridionale[125]
grelottant au vent du nord, et comme resserre, durcie, sous ce ciel
tranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'o il
vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs
pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier
par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle
qu'ils prfrent; ils aiment le gros vin rouge, le btail rouge. Plus
laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres
fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi
qui gratigne  peine le sol[128]. Ils ont beau migrer tous les ans
des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'ides.

[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont
communs et grossiers, abondants il est vrai.]

[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche
paisse de pierres ponces, et n'en est pas moins trs-fertile.]

[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'table, et se lvent  huit ou
neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers dtails de
moeurs, dans les Mmoires de M. le comte de Montlosier, Ier
vol.--Consulter aussi l'lgant tableau du Puy-de-Dme, par M. Duch;
les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquits de
l'Auvergne; Delarbre, etc.]

[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble mridionale; de Brioude
jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crtins ou des mendiants
espagnols. (De Pradt.)]

[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit  la faon, soit 
la duret et l'aigreur de l'herbe, les pturages ne sont jamais
renouvels.]

[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les
pierreries grossires de l'Auvergne.]

[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie gure que
l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans
tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur
Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la
terre, et calomniait sa fertilit.]

Et pourtant il y a une force relle dans les hommes de cette race, une
sve amre, acerbe peut-tre, mais vivace comme l'herbe du Cantal.
L'ge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les
Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octognaire, qui gouverne ses
ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui btit, et qui
crirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prtre_ ou pour
la fodalit, ami, et en mme temps ennemi du moyen ge[129].

[Note 129: 1833.]

Le gnie inconsquent et contradictoire que nous remarquions dans
d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apoge dans
l'Auvergne. L se trouvent ces grands lgistes[130], ces logiciens du
parti gallican, qui ne surent jamais s'ils taient pour ou contre le
pape: le chancelier de l'Hpital; les Arnaud; le svre Domat,
Papinien jansniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le
christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe sicle qui
ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, me
souffrante o apparat si merveilleusement le combat du doute et de
l'ancienne foi.

[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat
et Barillon, son secrtaire, d'Issoire; l'Hpital, d'Aigueperse; Anne
Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier prsident du Parlement de
Paris, au XVIe sicle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]

Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande valle du Midi.
Cette province en marque le coin d'un accident bien rude[131]. Elle
n'est elle-mme, sous ses sombres chtaigniers, qu'un norme monceau
de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[132] y brle sur
plusieurs lieues, consume d'incendies sculaires qui n'ont rien de
volcanique. Cette terre, maltraite et du froid et du chaud dans la
varit de ses expositions et de ses climats, gerce de prcipices,
tranche par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu  envier 
l'pret des Cvennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. L tout se
revt de vignes. Les mriers commencent avant Montauban. Un paysage de
trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste ocan
d'agriculture, masse anime, confuse, qui se perd au loin dans
l'obscur; mais par-dessus s'lve la forme fantastique des Pyrnes
aux ttes d'argent. Le boeuf attel par les cornes laboure la fertile
valle, la vigne monte  l'orme. Si vous appuyez  gauche vers les
montagnes, vous trouvez dj la chvre suspendue au coteau aride, et
le mulet, sous sa charge d'huile, suit  mi-cte le petit sentier. 
midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout
bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste
ville, si vous voulez,  Toulouse.  cet accent sonore, vous vous
croiriez en Italie; pour vous dtromper, il suffit de regarder ces
maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et
vive vous rappelleront aussi que vous tes en France. Les gens aiss
du moins sont Franais; le petit peuple est tout autre chose,
peut-tre Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si
grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donn
encore la royaut, la tyrannie du Midi. Ces lgistes violents, qui
portrent  Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en
justifirent souvent aux dpens des hrtiques; ils en brlrent
quatre cents en moins d'un sicle. Plus tard, ils se prtrent aux
vengeances de Richelieu, jugrent Montmorency et le dcapitrent dans
leur belle salle marque de rouge[133]. Ils se glorifiaient d'avoir le
capitole de Rome, et la cave aux morts[134] de Naples, o les cadavres
se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la
ville taient gardes dans une armoire de fer, comme celles des
flamines romains; et le snat gascon avait crit sur les murs de sa
curie: _Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat_[135].

[Note 131: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait pay au
roi (Louis VII) un droit pour qu'il y ft cesser les guerres prives.
_Voy._ le Glossaire de Laurire, t. I, p. 164, au mot _Commun de
paix_, et la Dcrtale d'Alexandre III sur le premier canon du concile
de Clermont, publi par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et
Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de
M. Monteil.]

[Note 132: La houille forme plus des deux tiers de ce dpartement.]

[Note 133: Elle l'tait encore au dernier sicle. (Piganiol de la
Force.)]

[Note 134: On y conservait des morts de cinq cents ans.]

[Note 135: Millin.]

Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est l ou 
peu prs, que viennent les eaux des Pyrnes et des Cvennes, le Tarn
et la Garonne, pour s'en aller ensemble  l'Ocan. La Garonne reoit
tout. Les rivires sinueuses et tremblotantes du Limousin et de
l'Auvergne y coulent au nord, par Prigueux, Bergerac; de l'est et des
Cvennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec
quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord
donne les rivires, le Midi les torrents. Des Pyrnes descend
l'Arige; et la Garonne dj grosse du Gers et de la Baize, dcrit au
nord-ouest une courbe lgante, qu'au midi rpte l'Adour dans ses
petites proportions. Toulouse spare  peu prs le Languedoc de la
Guyenne, ces deux contres si diffrentes sous la mme latitude. La
Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et
gothique, et, grandissant toujours, elle s'panouit comme une mer en
face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de
la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tourne, par
l'intrt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Ocan, vers
l'Amrique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois
plus large que la Tamise  Londres.

Quelque belle et riche que soit cette valle de la Garonne, on ne peut
s'y arrter; les lointains sommets des Pyrnes ont un trop puissant
attrait. Mais le chemin y est srieux. Soit que vous preniez par
Nrac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long
de la cte, vous ne voyez qu'un ocan de landes, tout au plus des
arbres  lige, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans
autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[136] qui suivent
leur ternel voyage des Pyrnes aux Landes, et vont, des montagnes 
la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur
landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractres
pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du
Languedoc aux Cvennes, aux Pyrnes, et de la Crau provenale aux
montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec
eux, compagnons des toiles, dans leur ternelle solitude,
demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie
de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les
laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'troites
routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la
campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la libert du monde
antique. En Espagne, ils rgnent; ils dvastent impunment le pays.
Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la _Mesta_, qui
emploie de quarante  soixante mille bergers, le triomphant mrinos
mange la contre, de l'Estramadure  la Navarre,  l'Aragon. Le berger
espagnol, plus farouche que le ntre, a lui-mme l'aspect d'une de
ses btes, avec sa peau de mouton sur son dos, et aux jambes son
_abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec des cordes.

[Note 136: Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons
noirs dans le Roussillon (_V._ Young, t. II, p. 59) et en Bretagne.
Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.

Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'migration des moutons
est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de
Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix
mille  quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc,
Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)--Statistique de la Lozre,
par M. Jerphanion, prfet de ce dpartement, an X, p. 31. Les moutons
quittent les Basses-Cvennes et les plaines du Languedoc vers la fin
de floral, et arrivent par les montagnes de la Lozre et de la
Margride, o ils vivent pendant l't. Ils regagnent le Bas-Languedoc
au retour des frimas.--Laboulinire, I, 245. Les troupeaux des
Pyrnes migrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.

_A year in Spain, by an American, 1832._ Au XVIe sicle, les troupeaux
de la _Mesta_ se composaient d'environ sept millions de ttes. Tombs
 deux millions et demi au commencement du XVIIe sicle, ils
remontrent sur la fin  quatre millions, et maintenant ils s'lvent
 cinq millions,  peu prs la moiti de ce que l'Espagne possde de
btail.--Les bergers sont plus redouts que les voleurs mme; ils
abusent sans rserve du droit de traduire tout citoyen devant le
tribunal de l'association, dont les dcisions ne manquent jamais de
leur tre favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des
_entregadors_, des _achagueros_, qui, au nom de la corporation,
harclent et accablent les fermiers.]

La formidable barrire de l'Espagne nous apparat enfin dans sa
grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un systme compliqu de
pics et de valles, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse
aux deux bouts[137]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures,
et ferm au mulet,  l'homme mme, pendant six ou huit mois de
l'anne. Deux peuples  part, qui ne sont rellement ni Espagnols ni
Franais, les Basques  l'Ouest,  l'est les Catalans et
Roussillonnais[138], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et
ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'ternel passage
des nations, ils ouvrent  Abdrame, ils ferment  Roland; il y a bien
des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel.

[Note 137: Le mot basque _murua_ signifie muraille, et Pyrnes. (_V._
de Humboldt.)]

[Note 138: A. Young. I. Le Roussillon est vraiment une partie de
l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les
villes font exception; elles ne sont gure peuples que d'trangers.
Les pcheurs des ctes ont un aspect tout moresque.--La partie
centrale des Pyrnes, le comt de Foix (Arige), est toute franaise
d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.]

Ce n'est pas  l'historien qu'il appartient de dcrire et d'expliquer
les Pyrnes. Vienne la science de Cuvier et d'lie de Beaumont,
qu'ils racontent cette histoire anthistorique... Ils y taient, eux,
et moi je n'y tais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse
pope gologique, quand la masse embrase du globe souleva l'axe des
Pyrnes, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la
torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et
chauve _Maladetta_. Cependant une main consolante revtit peu  peu
les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font plir
celles des Alpes[139]. Les pics s'moussrent et s'arrondirent en
belles tours; des masses infrieures vinrent adoucir les pentes
abruptes, en retardrent la rapidit, et formrent du ct de la
France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont[140].

[Note 139: Ramond. Ces pelouses des hautes montagnes, prs de qui la
verdure mme des valles infrieures a je ne sais quoi de cru et de
faux.--Laboulinire. Les eaux des Pyrnes sont pures, et offrent la
jolie nuance appele _vert d'eau_.--Dralet. Les rivires des
Pyrnes, dans leurs dbordements ordinaires, ne dposent pas, comme
celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...]

[Note 140: Dralet, I, 5.--Ramond: Au midi tout s'abaisse tout d'un
coup et  la fois. C'est un prcipice de mille  onze cents mtres,
dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie
de l'Espagne. Elles dgnrent bientt en collines basses et
arrondies, au del desquelles s'ouvre l'immense perspective des
plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchanent
troitement et forment une bande de plus de quatre myriamtres
d'paisseur... Cette bande se compose de sept  huit rangs, de hauteur
graduellement dcroissante. Cette description, contredite par M.
Laboulinire, est confirme par M. lie de Beaumont. L'axe granitique
des Pyrnes est du ct de la France.]

Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[141], mais
seulement au por de Paillers, o les eaux se partagent entre les deux
mers, ou bien entre Bagnres et Barges, entre le beau et le
sublime[142]. L vous saisirez la fantastique beaut des Pyrnes, ces
sites tranges, incompatibles, runis par une inexplicable
ferie[143]; et cette atmosphre magique, qui tour  tour rapproche,
loigne les objets[144]; ces gaves cumants ou vert d'eau, ces
prairies d'meraude. Mais bientt succde l'horreur sauvage des
grandes montagnes, qui se cache derrire, comme un monstre sous un
masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le
long du gave de Pau, par ce triste passage,  travers ces entassements
infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les
rochers aigus, les neiges permanentes, puis les dtours du gave,
battu, rembarr durement d'un mont  l'autre; enfin le prodigieux
Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le
gave, qui mugit sous des _ponts de neige_, et cependant tombe de
treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde[145].

[Note 141: On sait que le grand pote des Pyrnes, Ramond, a cherch
le Mont-Perdu pendant dix ans.--Quelques-uns, dit-il, assuraient que
le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu
qu' l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept degrs. Le
Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrnes franaises, comme
le Vignemale, la plus haute des Pyrnes espagnoles.]

[Note 142: C'est entre ces deux valles, sur le plateau appel la
_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira
prs de son quart de cercle, en s'criant: Grand Dieu! que cela est
beau!]

[Note 143: Ramond.  peine on pose le pied sur la corniche, que la
dcoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication
entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder
sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en
perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient rels  la fois;
et s'ils n'taient point lis par la chane du Mont-Perdu, qui en
sauve un peu le contraste, on serait tent de regarder comme une
vision, ou celui qui vient de disparatre, ou celui qui vient de le
remplacer.]

[Note 144: Laboulinire.]

[Note 145: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur
(Dralet.)]

Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez l-haut, ce
passage temptueux, o, comme ils disent, le fils n'attend pas le
pre[146], c'est la porte de l'Espagne. Une immense posie historique
plane sur cette limite des deux mondes, o vous pourriez voir  votre
choix, si le regard tait assez perant, Toulouse et Sarragosse. Cette
embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en
deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat ternel de la
France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de
l'Afrique. Roland prit, mais la France a vaincu. Comparez les deux
versants: combien le ntre a l'avantage[147]. Le versant espagnol,
expos au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage; le
franais, en pente douce, mieux ombrag, couvert de belles prairies,
fournit  l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin.
Barcelone vit de nos boeufs[148]. Ce pays de vins et de pturages est
oblig d'acheter nos troupeaux et nos vins. L, le beau ciel, le doux
climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, mais l'intelligence,
la richesse et la libert. Passez la frontire, comparez nos routes
splendides et leurs pres sentiers[149]; ou seulement, regardez ces
trangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignit
du manteau, sombres, ddaigneux de se comparer. Grande et hroque
nation, ne craignez pas que nous insultions  vos misres!

[Note 146: Dralet.]

[Note 147: L'bre coule  l'est, vers Barcelone; la Garonne  l'ouest,
vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV rpond celui de
Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.]

[Note 148: Dralet, II, p. 197.--Le territoire espagnol, sujet  une
vaporation considrable, a peu de pturages assez gras pour nourrir
les btes  cornes; et comme les nes, les mules et les mulets se
contentent d'une pture moins succulente que les autres animaux
destins aux travaux de l'agriculture, ils sont gnralement employs
par les Espagnols pour le labourage et le transport des denres. Ce
sont nos dpartements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui
leur fournissent ces animaux; et la quantit en est considrable.
Quant aux animaux destins aux boucheries, c'est nous qui en
approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulirement
la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec
des fournisseurs franais pour lui fournir chaque jour cinq cents
moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs chtrs, et
elle reoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos
dpartements mridionaux pendant l'automne de chaque anne. Ces
fournitures cotent  la ville de Barcelone deux millions huit cent
mille francs par an, et l'on peut valuer  une pareille somme celles
que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye
en piastres et quadruples, en huile et liges, en bouchons. Les
choses ont d, toutefois, changer beaucoup depuis l'poque o crivait
Dralet (1812).]

[Note 149: A. Young. Entre Jonquires et Perpignan, sans passer une
ville, une barrire, ou mme une muraille, on entre dans un nouveau
monde. Des pauvres et misrables routes de la Catalogne, vous passez
tout d'un coup sur une noble chausse, faite avec toute la solidit et
la magnificence qui distinguent les grands chemins de France: au lieu
de ravines, il y a des ponts bien btis; ce n'est plus un pays
sauvage, dsert et pauvre.]

Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrnes,
c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient prs de dix
mille mes: on s'y rend de plus de vingt lieues. L vous trouvez
souvent  la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le
rouge du Roussillon, quelquefois mme le grand chapeau plat d'Aragon,
le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[150]. Le
voiturier basque y viendra sur son ne, avec sa longue voiture  trois
chevaux: il porte le berret du Barn; mais vous distinguerez bien vite
le Barnais et le Basque; le joli petit homme smillant de la plaine,
qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne,
qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et
fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver
quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne,
d'cosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, an des
races de l'Occident, immuable au coin des Pyrnes, a vu toutes les
nations passer devant lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et
Sarrasins. Nos jeunes antiquits lui font piti. Un Montmorency disait
 l'un d'eux: Savez-vous que nous datons de mille ans?--Et nous, dit
le Basque, nous ne datons plus.

[Note 150: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. Nous rencontrmes des
montagnards _qui me rappelrent ceux d'cosse_; nous avions commenc
par en voir  Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de
grandes culottes. On trouve des flteurs, des bonnets bleus, et de
la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne
et en Souabe, ainsi qu' Lochabar.--Toutefois, indpendamment de la
diffrence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre
les montagnards d'cosse et ceux des Pyrnes; c'est que ceux-ci sont
plus riches, et sous quelques rapports plus polics que les diverses
populations qui les entourent.

Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8. Le peuple
basque qui a conserv avec ses pturages le moyen d'amender ses
champs, et avec ses chnes celui de nourrir une multitude infinie de
cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des
Pyrnes....... Laboulinire, t. III, p. 416:

  Bearnes
  Faus et courtes.
  Biaodan
  Pir que can.

Le Barnais est rput avoir plus de finesse et de courtoisie que le
Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture
mle d'un peu de rudesse. Dralet, I, 170. Ces deux peuples _ont
d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Barnais, forc par les neiges de
mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et
perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimul et curieux, il
conserve nanmoins sa fiert et son amour de l'indpendance... Le
Barnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la
crainte de la fltrissure et de la perte de ses biens le fait recourir
aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de
mme des autres peuples des Pyrnes, depuis le Barn jusqu' la
Mditerrane: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit
nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du
Comminges, du Couserans, du comt de Foix et du Roussillon, qui sont
bties le long de cette chane de montagnes.]

Cette race a un instant possd l'Aquitaine. Elle y a laiss pour
souvenir le nom de Gascogne. Refoule en Espagne au IXe sicle, elle y
fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous
les trnes chrtiens d'Espagne (Galice, Asturie et Lon, Aragon,
Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les
Navarrois, isols du thtre de la gloire europenne, perdirent tout
peu  peu. Leur dernier roi, Sanche l'_Enferm_, qui mourut d'un
cancer, est le vrai symbole des destines de son peuple. Enferme en
effet dans ses montagnes par des peuples puissants, ronge pour ainsi
dire par les progrs de l'Espagne et de la France, la Navarre implora
mme les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Franais.
Sanche anantit son royaume en le lguant  son gendre Thibault, comte
de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire 
l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes
de Foix, saisit la Navarre  son tour, la donna un instant aux Albret,
aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par
un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris
non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entire. Ainsi s'est vrifie
l'inscription mystrieuse du chteau de Coaraze, o fut lev Henri
IV: _Lo que a de ser no puede faltar_: Ce qui doit tre ne peut
manquer. Nos rois se sont intituls rois de France et de Navarre.
C'est une belle expression des origines primitives de la population
franaise comme de la dynastie.

Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la
Bretagne et la Navarre, devaient cder aux races mixtes, la frontire
au centre, la nature  la civilisation. Les Pyrnes prsentent
partout cette image du dprissement de l'ancien monde. L'antiquit y
a disparu; le moyen ge s'y meurt. Ces chteaux croulants, ces tours
_des Maures_, ces ossements des Templiers qu'on garde  Gavarnie, y
figurent, d'une manire toute significative, le monde qui s'en va. La
montagne elle-mme, chose bizarre, semble aujourd'hui attaque dans
son existence. Les cmes dcharnes qui la couronnent tmoignent de
sa caducit[151]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappe de tant
d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de
forts qui couvraient la nudit de la vieille mre, il l'arrache
chaque jour. Les terres vgtales, que le gramen retenait sur les
pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gerc,
exfoli par le chaud, par le froid, min par la fonte des neiges, il
est emport par les avalanches. Au lieu d'un riche pturage, il reste
un sol aride et ruin: le laboureur, qui a chass le berger, n'y gagne
rien lui-mme. Les eaux, qui filtraient doucement dans la valle 
travers le gazon et les forts, y tombent maintenant en torrents, et
vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantit de hameaux
ont quitt les hautes valles faute de bois de chauffage, et recul
vers la France, fuyant leurs propres dvastations[152].

[Note 151: Plusieurs espces animales disparaissent des Pyrnes. Le
chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents
ans, selon Buffon.]

[Note 152: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois
jusqu'en Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait
une branche d'arbre dans une grande fort qui domine Cauterets, et la
dfend des neiges.--Diodore de Sicile disait dj (lib. II): Pyrnes
vient du mot grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant t
mis par les bergers, toutes les forts brlrent.--Procs-verbal du 8
mai 1670. Il n'y a aucune fort qui n'ait t incendie  diverses
reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois
en prs ou terrains labourables.]

Ds 1673, on s'alarma. Il fut ordonn  chaque habitant de planter
tous les ans un arbre dans les forts du domaine, deux dans les
terrains communaux. Des forestiers furent tablis. En 1669, en 1756,
et plus tard, de nouveaux rglements attestrent l'effroi qu'inspirait
le progrs du mal. Mais  la Rvolution, toute barrire tomba; la
population pauvre commena d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils
escaladrent, le feu et la bche en main, jusqu'au nid des aigles,
cultivrent l'abme, pendus  une corde. Les arbres furent sacrifis
aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de
sabots[153]. En mme temps le petit btail, se multipliant sans
nombre, s'tablit dans la fort, blessant les arbres, les arbrisseaux,
les jeunes pousses, dvorant l'esprance. La chvre, surtout, la bte
de celui qui ne possde rien, bte aventureuse, qui vit sur le commun,
animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dvastatrice, la
Terreur du dsert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte
de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chvres n'taient
plus le dixime de leur nombre en l'an X[154]. Il n'a pu arrter
pourtant cette guerre contre la nature.

[Note 153: Dralet.]

[Note 154: Ibid.]

Tout ce Midi, si beau, c'est nanmoins, compar au Nord, un pays de
ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de
Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetes l par les fes;
passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes
prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, 
recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce
pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombrages d'oliviers,
au chant monotone de la cigale. L, point de rivires navigables; le
canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppler; mais force tangs
sals, des terres sales aussi, o ne crot que le salicor[155];
d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une
autre Jude. Il ne tenait qu'aux rabbins des coles juives de Narbonne
de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas mme  regretter la
lpre asiatique; nous en avons eu des exemples rcents 
Carcassonne[156].

[Note 155: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des
glaces de Venise.]

[Note 156: Trouv.]

C'est que, malgr le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un
autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pse sur ce pays. Les plaies
aux jambes ne gurissent gure  Narbonne[157]. La plupart de ces
villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour
d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodve, Agde _la noire_[158], 
ct de son cratre. Montpellier, hritire de feue Maguelone, dont
les ruines sont  ct. Montpellier, qui voit  son choix les
Pyrnes, les Cvennes, les Alpes mme, a prs d'elle et sous elle une
terre malsaine[159], couverte de fleurs, tout aromatique, et comme
profondment mdicamente; ville de mdecine, de parfums et de
vert-de-gris.

[Note 157: Selon le mme auteur, il en est de mme des plaies  la
tte,  Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en
Languedoc. Le cers (_cyrch_, imptuosit, en gallois) est le vent
d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le
vent d'Afrique, lourd et putrfiant.

Senec. qust, natur I, III, c. XI. Infestat..... Galliam Circius: cui
dificia quassanti, tamen incol gratias agunt, tanquam salubritatem
coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in
Gallia moraretur, et vovit et fecit.]

[Note 158: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs_. Elle est
btie de laves. Lodve est noire aussi.]

[Note 159: Montpellier est clbre par ses distilleries et
parfumeries. On attribue la dcouverte de l'eau-de-vie  Arnaud de
Villeneuve, qui cra les parfumeries dans cette ville.--Autrefois
Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves
de Montpellier y taient seules propres.]

C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout
les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les
Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibres. Les murs
de Narbonne sont btis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[160].
L'amphithtre de Nmes est perc d'embrasures gothiques, couronn de
crneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce
sont encore les plus vieux qui ont le plus laiss; les Romains ont
enfonc la plus profonde trace; leur maison carre, leur triple pont du
Gard, leur norme canal de Narbonne qui recevait les plus grands
vaisseaux[161].

[Note 160: Sous Franois Ier, les murs de Narbonne furent rpars et
couverts de fragments de monuments antiques. L'ingnieur a plac les
inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, prs des
portes et sur les votes. C'est un muse immense, amas de jambes, de
ttes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a
prs d'un million d'inscriptions presque entires, et qu'on ne peut
lire, vu la largeur du foss, qu'avec une lunette.--Sur les murs
d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptes, provenant
d'un thtre.]

[Note 161: Le canal tait large de cent pas, long de deux mille, et
profond de trente.]

Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante.
C'est  lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le
Languedoc a d de faire exception  la maxime fodale: Nulle terre
sans seigneur. Ici la prsomption tait toujours pour la libert. La
fodalit ne put s'y introduire qu' la faveur de la croisade, comme
auxiliaire de l'glise, comme _familire_ de l'Inquisition. Simon de
Montfort y tablit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie
fodale, gouverne par la Coutume de Paris, n'a fait que prparer
l'esprit rpublicain de la province  la centralisation monarchique.
Pays de libert politique et de servitude religieuse, plus fanatique
que dvot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit
d'opposition. Les catholiques mme y ont eu leur protestantisme sous
la forme jansniste. Aujourd'hui encore,  Alet, on gratte le tombeau
de Pavillon, pour en boire la cendre qui gurit la fivre. Les
Pyrnes ont toujours fourni des hrtiques, depuis Vigilance et Flix
d'Urgel. Le plus obstin des sceptiques, celui qui a cru le plus au
doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chnier[162], les frres
rivaux, non pourtant comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de
Carcassonne, Fabre d'glantine. Au moins l'on ne refusera pas  cette
population la vivacit et l'nergie. nergie meurtrire, violence
tragique. Le Languedoc, plac au coude du Midi, dont il semble
l'articulation et le noeud, a t souvent froiss dans la lutte des
races et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable
catastrophe du XIIIe sicle. Aujourd'hui encore, entre Nmes et la
montagne de Nmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai,
tient de moins en moins  la religion: ce sont les Guelfes et les
Gibelins. Ces Cvennes sont si pauvres et si rudes; il n'est pas
tonnant qu'au point de contact avec la riche contre de la plaine, il
y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de
Nmes n'est qu'un combat de taureaux.

[Note 162: Les deux Chnier naquirent  Constantinople, o leur pre
tait consul gnral; mais leur famille tait de Limoux, et leurs
aeux avaient occup longtemps la place d'inspecteur des mines de
Languedoc et de Roussillon.]

Le fort et dur gnie du Languedoc n'a pas t assez distingu de la
lgret spirituelle de la Guyenne et de la ptulance emporte de la
Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la mme
diffrence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et
Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La
conviction est forte, intolrante en Languedoc, souvent atroce, et
l'incrdulit aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et
de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fnelon, l'homme
le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hrtique. C'est
bien pis en avanant vers la Gascogne, pays de pauvres diables,
trs-nobles et trs-gueux, de drles de corps, qui auraient tous dit,
comme leur Henri IV: _Paris vaut bien une messe_; ou comme il crivait
 Gabrielle, au moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut
prilleux!_[163] Ces hommes veulent  tout prix russir, et
russissent. Les Armagnacs s'allirent aux Valois; les Albret, mls
aux Bourbons, ont fini par donner des rois  la France.

[Note 163: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se ddire
trois fois. (_Tout boun Gascoun qus pot rprenqu trs cops._)]

Le gnie provenal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec
le gnie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les
peuples d'une mme zone sont alterns ainsi; par exemple, l'Autriche,
plus loigne de la Souabe que de la Bavire, en est plus rapproche
par l'esprit. Riveraines du Rhne, coupes symtriquement par des
fleuves ou torrents qui se rpondent (le Gard  la Durance, et le Var
 l'Hrault), les provinces de Languedoc et de Provence forment 
elles deux notre littoral sur la Mditerrane. Ce littoral a des deux
cts ses tangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est
un systme complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux
pentes: c'est lui qui verse les fleuves  la Guyenne et  l'Auvergne.
La Provence est adosse aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les
sources de ses grandes rivires; elle n'est qu'un prolongement, une
pente des monts vers le Rhne et la mer; au bas de cette pente, et le
pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En
Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont
la cte est moins favorable, tient ses villes en arrire de la mer et
du Rhne. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point tre des
ports[164]. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que
maritime; ses grands vnements sont les luttes de la libert
religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence
y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble lance aux
courses maritimes, aux croisades, aux conqutes d'Italie et d'Afrique.

[Note 164: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de
Louis XIV.]

La Provence a visit, a hberg tous les peuples. Tous ont chant les
chants, dans les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrts
aux passages du Rhne,  ces grands carrefours des routes du
Midi[165]. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur
ont bti des ponts[166], et commenc la fraternit de l'Occident. Les
vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre,
ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gr
mal gr, men la farandole[167]. Et ils n'ont plus voulu se
rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques,
italiennes. Ils ont prfr les figues fivreuses de Frjus[168] 
celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultiv en
terrasses les pentes rapides, exig le raisin des coteaux pierreux qui
ne donnent que thym et lavande.

[Note 165: Ce pont d'Avignon, tant chant, succdait au pont de bois
d'Arles qui, dans son temps, avait reu ces grandes runions d'hommes,
comme depuis Avignon et Beaucaire.]

[Note 166: Le berger saint Benezet reut, dans une vision, l'ordre de
construire le pont d'Avignon; l'vque n'y crut qu'aprs que Benezet
eut port sur son dos, pour premire pierre, un roc norme. Il fonda
l'ordre des _frres pontifes_, qui contriburent  la construction du
pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commenc un sur la Durance.]

[Note 167: L'une des quatre espces de farandoles que distingue
Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms, et
les rapports de plusieurs de ces danses avec le _bolro_, doivent
faire prsumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laiss l'usage en
France.]

[Note 168: Millin, II, 487. Sur l'insalubrit d'Arles; _id._, III,
645.--Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum
vento fastidiosa.--En 1213, les vques de Narbonne, etc., crivent 
Innocent III, qu'un concile provincial ayant t convoqu  Avignon:
Multi ex prlatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat,
nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario
negotium differetur. Epist. Innoc. III (d. Baluze, II, 762).--Il y
eut des lpreux  Martigues jusqu'en 1731;  Vitrolles, jusqu'en 1807.
En gnral, les maladies cutanes sont communes en Provence. Millin,
IV, 35.

Il y a quatre cent mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire,
Statistique des Bouches-du-Rhne. _Voy._ aussi la grande Statistique
de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4.--Les marais d'Hyres rendent cette
ville inhabitable l't; on respire la mort avec les parfums des
fruits et des fleurs. De mme  Frjus. Statistique du Var, par
Fauchet, prfet, an IX, p. 52, sqq.]

Cette potique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler
de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacit de tigre
du paysan de Toulon, ce vent ternel qui enterre dans le sable les
arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux  la cte, n'est gure
moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et
subits, saisissent mortellement. Le Provenal est trop vif pour
s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la
fte ordinaire de ce pays de ftes, il donne rudement sur la tte,
quand d'un rayon il transfigure l'hiver en t. Il vivifie l'arbre, il
le brle. Et les geles brlent aussi. Plus souvent des orages, des
ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ
au bas de la colline, ou le suit voguant  grande eau, et s'ajoutant 
la terre du voisin. Nature capricieuse, passionne, colre et
charmante.

Le Rhne est le symbole de la contre, son ftiche, comme le Nil est
celui de l'gypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne ft
qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhne tait de la
colre[169], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres
tourbillonnants. Le monstre c'est le _drac_, la _tarasque_, espce de
tortue-dragon, dont on promne la figure  grand bruit dans certaines
ftes[170]. Elle va jusqu' l'glise, heurtant tout sur son passage.
La fte n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras cass.

[Note 169: On trouve le long de tout le cours du Rhne des traces du
culte sanguinaire de Mithra.--On voit  Arles,  Tain et  Valence,
des autels tauroboliques; un autre  Saint-Andol.  la
Btie-Mont-Salon, ensevelie par la formation d'un lac, et dterre en
1804, on a trouv un groupe mithriaque.-- Fourvires, on a trouv un
autel mithriaque consacr  Adrien; il y en a encore un autre  Lyon
consacr  Septime-Svre. Millin, _passim_.

Millin, III, 453. Cette fte se retrouve, je crois, en
Espagne.--L'Isre est surnomme le _serpent_, comme le _Drac_ le
_dragon_; tous deux menacent Grenoble:

  Le serpent et le dragon
  Mettront Grenoble en savon.

-- Metz, on promne le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le
_graouilli_; les boulangers et les ptissiers lui mettent sur la
langue des petits pains et des gteaux. C'est la figure d'un monstre
dont la ville fut dlivre par son vque, saint Clment.-- Rouen,
c'est un mannequin d'osier, la _gargouille_,  qui on remplissait
autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait
dlivr la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme
saint Marcel dlivra Paris du monstre de la Bivre, etc.]

[Note 170: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mne le monstre
enchan  l'glise pour qu'il meure sous l'eau bnite qu'on lui
jette.]

Ce Rhne, emport comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner
contre son delta de la Camargue, l'le des taureaux et des beaux
pturages. La fte de l'le, c'est la _Ferrade_. Un cercle de
chariots est charg de spectateurs. On y pousse  coups de fourche les
taureaux qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le
jeune animal, et pendant qu'on le tient  terre, on offre le fer rouge
 une dame invite; elle descend et l'applique elle-mme sur la bte
cumante.

Voil le gnie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais
non sans grce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la
moresque, les sonnettes aux genoux, ou excuter  neuf,  onze, 
treize, la danse des pes, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins
de Gap; ou bien  Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des
Sarrasins[171]. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des
Crillon; pays des marins intrpides; c'est une rude cole que ce golfe
de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce rengat qui mourut
capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais
connu d'autre nom); n sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque
battue par la tempte, il devint amiral et donna sur son bord une fte
 Louis XIV; mais il ne mconnaissait pas pour cela ses vieux
camarades, et voulut tre enterr avec les pauvres, auxquels il laissa
tout son bien.

[Note 171: Dans les Pyrnes, c'est Renaud, mont sur son bon cheval
Bayard, qui dlivre une jeune fille des mains des infidles.]

Cet esprit d'galit ne peut surprendre dans ce pays de rpubliques,
au milieu des cits grecques et des municipes romains. Dans les
campagnes mme, le servage n'a jamais pes comme dans le reste de la
France. Ces paysans taient leurs propres librateurs et les
vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline
abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle
nature des mains libres, intelligentes.

Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littrature,
dans la philosophie. La grande rclamation du breton Plage en faveur
de la libert humaine fut accueillie, soutenue en Provence par
Faustus, par Cassien, par cette noble cole de Lerins, la gloire du Ve
sicle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de
l'influence thologique, le provenal Gassendi tenta la mme
rvolution au nom du sensualisme. Et au dernier sicle, les athes de
Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrrent chez Frdric,
avec un athe provenal (d'Argens).

Ce n'est pas sans raison que la littrature du Midi au XIIe et au
XIIIe sicles, s'appelle la littrature provenale. On vit alors tout
ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le gnie de cette contre.
C'est le pays des beaux parleurs, passionns (au moins pour la
parole), et, quand ils veulent, artisans obstins de langage; ils ont
donn Massillon, Mascaron, Flchier, Maury, les orateurs et les
rhteurs. Mais la Provence entire, municipes, Parlement et noblesse,
dmagogie et rhtorique, le tout couronn d'une magnifique insolence
mridionale s'est rencontr dans Mirabeau, le col du taureau, la force
du Rhne.

Comment ce pays-l n'a-t-il pas vaincu et domin la France? Il a bien
vaincu l'Italie au XIII sicle. Comment est-il si terne maintenant,
en exceptant Marseille, c'est--dire la mer? Sans parler des ctes
malsaines, et des villes qui se meurent, comme Frjus[172], je ne vois
partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de
l'antiquit, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de
Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans
l'esprit du peuple, dans sa fidlit aux vieux usages[173], qui lui
donnent une physionomie si originale et si antique; l aussi je
trouve une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps pass au
srieux, et qui pourtant en conserve la trace[174]. Un pays travers
par tous les peuples aurait d, ce semble, oublier davantage; mais
non, il s'est obstin dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il
appartient, comme l'Italie,  l'antiquit.

[Note 172: Cette ville devient plus dserte chaque jour, et les
communes voisines ont perdu, depuis un demi-sicle, neuf diximes de
leur population. Fauchet, an IX, _loc. cit._]

[Note 173: Dans ses jolies danses mauresques, dans les _romrages_ de
ses bourgs, dans les usages de la bche _calendaire_, des pois chiches
 certaines ftes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, 346. La
fte patronale de chaque village s'appelle _Romna-Vagi_, et par
corruption _Romerage_, parce qu'elle prcdait souvent un voyage de
Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)--Millin, III, 336.
C'est  Nol qu'on brle le _caligneau_ ou _calendeau_; c'est une
grosse bche de chne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait
autrefois en la plaant: _Calene ven_, _tout ben ven_, calende vient,
tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu  la
bche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On trouve le mme
usage en Dauphin. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle _chalendes_
le jour de Nol. De ce mot on a fait _chalendat_, nom que l'on donne 
une grosse bche que l'on met au feu la veille de Nol au soir, et qui
y reste allume jusqu' ce qu'elle soit consume. Ds qu'elle est
place dans le foyer, on rpand dessus un verre de vin en faisant le
signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _batisa la chalendal_.
Ds ce moment cette bche est pour ainsi dire sacre, et l'on ne peut
pas s'asseoir dessus sans risquer d'en tre puni, au moins par la
gale.--Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois chiches
 certaines ftes, non-seulement  Marseille, mais en Italie, en
Espagne,  Gnes et  Montpellier. Le peuple de cette dernire ville
croit que, lorsque Jsus-Christ entra dans Jrusalem, il traversa une
_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mmoire de ce
jour que s'est perptu l'usage de manger des _sess_.  certaines
ftes, les Athniens mangeaient aussi des pois chiches (aux
Panepsies.)]

[Note 174: La procession du bon roi Ren,  Aix, est une parade
drisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible.

Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux gnral du roi
Ren) et la duchesse Urbain, monts sur des nes; on y voyait une me
que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en
carton; le roi Hrode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et
l'toile des Mages au bout d'un bton, ainsi que la Mort, l'_abb de
la jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.]

Franchissez les tristes embouchures du Rhne, obstrues et
marcageuses, comme celles du Nil et du P. Remontez  la ville
d'Arles. La vieille mtropole du christianisme dans nos contres
mridionales avait cent mille mes au temps des Romains; elle en a
vingt mille aujourd'hui; elle n'est riche que de morts et de
spulcres[175]. Elle a t longtemps le tombeau commun, la ncropole
des Gaules. C'tait un bonheur souhait de pouvoir reposer dans ses
champs lysiens (les Aliscamps). Jusqu'au XIIe sicle, dit-on, les
habitants des deux rives mettaient, avec une pice d'argent, leurs
morts dans un tonneau enduit de poix qu'on abandonnait au fleuve; ils
taient fidlement recueillis. Cependant cette ville a toujours
dclin. Lyon l'a bientt remplace dans la primatie des Gaules; le
royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a pass rapide et
obscur; ses grandes familles se sont teintes.

[Note 175:

  Si comme ad Arli, ove'l Rodano stagna,
  Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.

  DANTE, Inferno. c. IX.]

Quand de la cte et des pturages d'Arles, on monte aux collines
d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique
la ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes
villes qu' ses frontires. Ces villes taient en grande partie des
colonies trangres; la partie vraiment provenale tait la moins
puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhne, les
Catalans de la cte et des ports; les Baux, les Provenaux indignes,
qui avaient jadis dlivr le pays des Maures, eurent Forcalquier,
Sisteron, c'est--dire l'intrieur. Ainsi allaient en pices les tats
du Midi, jusqu' ce que vinrent les Franais qui renversrent
Toulouse, rejetrent les Catalans en Espagne, unirent les Provenaux
et les menrent  la conqute de Naples. Ce fut la fin des destines
de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un mme matre. Rome
prta son pape  Avignon; les richesses et les scandales abondrent.
La religion tait bien malade dans ces contres, surtout depuis les
Albigeois; elle fut tue par la prsence des papes. En mme temps
s'affaiblissaient et venaient  rien les vieilles liberts des
municipes du Midi. La libert romaine et la religion romaine, la
rpublique et le christianisme, l'antiquit et le moyen ge, s'y
teignaient en mme temps. Avignon fut le thtre de cette
dcrpitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que
Ptrarque ait tant pleur  la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut
sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque
jour[176].

[Note 176: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du
pote sur les destines de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a
perdu Laure. Je ne rsiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable
o le pauvre vieux pote s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une
ombre:

Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les
voil, les douces collines o naquit la belle lumire, qui tant que le
ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de dsir, et maintenant
les gonfle de pleurs.

 fragile espoir!  folles penses!... l'herbe est veuve, et troubles
sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid
o j'aurais voulu vivre et mourir!

J'esprais, sur ses douces traces, j'esprais de ses beaux yeux qui
ont consum mon coeur, quelque repos aprs tant de fatigues.

Cruelle, ingrate servitude! j'ai brl tant qu'a dur l'objet de mes
feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.

  Sonnet CCLXXIX.]

La Provence, dans son imparfaite destine, dans sa forme incomplte,
me semble un chant des troubadours, un canzone de Ptrarque; plus
d'lan que de porte. La vgtation africaine des ctes est bientt
borne par le vent glacial des Alpes. Le Rhne court  la mer, et n'y
arrive pas. Les pturages font place aux sches collines, pares
tristement de myrte et de lavande, parfumes et striles.

La posie de ce destin du Midi semble reposer dans la mlancolie de
Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume,
d'o l'on voit les Alpes et les Cvennes, le Languedoc et la
Provence, au del, la Mditerrane. Et moi aussi, j'y pleurerais comme
Ptrarque au moment de quitter ces belles contres.

       *       *       *       *       *

Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura,
aux chnes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines dcolores du
Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir,
isoles par leur originalit mme, ne me pourraient servir  composer
l'unit de la France. Il y faut des lments plus liants, plus
dociles; il faut des hommes plus disciplinables, plus capables de
former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes
invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est
pas trop pour cela des populations serres du centre, des bataillons
normands, picards, des massives et profondes lgions de la Lorraine et
de l'Alsace.

Les Provenaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphin
appartient dj  la vraie France, la France du Nord. Malgr la
latitude, cette province est septentrionale. L commence cette zone de
pays rudes et d'hommes nergiques qui couvrent la France  l'est.
D'abord le Dauphin, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis
le marais de la Bresse; puis dos  dos la Franche-Comt et la
Lorraine, attaches ensemble par les Vosges, qui versent  celle-ci la
Moselle,  l'autre la Sane et le Doubs. Un vigoureux gnie de
rsistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut tre
incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'tranger. Elles
donnent aussi  la science des esprits svres et analytiques: Mably
et Condillac son frre, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois
par sa mre; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le
grand anatomiste[177].

[Note 177: Mme esprit critique en Franche-Comt; ainsi Guillaume de
Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le
grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des
plus distingus de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles
Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier tait de Montbliard; mais le
caractre de son gnie fut modifi par une ducation allemande.]

Leur vie morale et leur posie,  ces hommes de la frontire, du reste
raisonneurs et intresss[178], c'est la guerre. Qu'on parle de passer
les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayards ne manqueront pas au
Dauphin, ni les Ney, les Fabert,  la Lorraine. Il y a l, sur la
frontire, des villes hroques o c'est de pre en fils un invariable
usage de se faire tuer pour le pays[179]. Et les femmes s'en mlent
souvent comme les hommes[180]. Elles ont dans toute cette zone, du
Dauphin aux Ardennes, un courage, une grce d'amazones, que vous
chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, srieuses et soignes
dans leur mise, respectables aux trangers et  leurs familles, elles
vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mmes, veuves,
filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que
c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les
leurs, fortes et rsignes; au besoin elles iraient elles-mmes. Ce
n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une
femme: en Dauphin, Margot de Lay dfendit Montlimart, et Philis La
Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontire au duc de Savoie (1692). Le
gnie viril des Dauphinoises a souvent exerc sur les hommes une
irrsistible puissance: tmoin la fameuse madame Tencin, mre de
d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari,
finit par pouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays
avec Mlusine et la fe de Sassenage.

[Note 178: On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, des
traces singulires de leur vieil esprit processif. Les propritaires
qui jouissent de quelque aisance parlent le franais d'une manire
assez intelligible, mais ils y mlent souvent les termes de l'ancienne
pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la
Rvolution, quand les enfants avaient pass un an ou deux chez un
procureur,  mettre au net des exploits et des appointements, leur
ducation tait faite, et ils retournaient  la charrue.
Champollion-Figeac, patis du Dauphin, p. 67.]

[Note 179: La petite ville de Sarrelouis, qui compte  peine cinq
mille habitants, a fourni en vingt annes cinq ou six cents officiers
et militaires dcors, presque tous morts au champ de bataille.]

[Note 180: On conserve, au Muse d'artillerie, la riche et galante
armure des princesses de la maison de Bouillon.]

Il y a dans les moeurs communes du Dauphin une vive et franche
simplicit  la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers
les Alpes surtout, vous trouverez l'honntet savoyarde[181], la mme
bont, avec moins de douceur. L, il faut bien que les hommes s'aiment
les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime gure[182]. Sur
ces pentes exposes au nord, au fond de ces sombres entonnoirs o
siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon
coeur et le bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par
les communes supplent aux mauvaises rcoltes. On btit gratis pour
les veuves, et pour elles d'abord[183]. De l partent des migrations
annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maons, des porteurs
d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin,
l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs
ambulants[184] qui descendent tous les hivers des montagnes de Gap et
d'Embrun. Ces matres d'cole s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais,
et de l'autre ct du Rhne. Les familles les reoivent volontiers;
ils enseignent les enfants et aident au mnage. Dans les plaines du
Dauphin, le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel
esprit: il fait des vers et des vers satiriques.

[Note 181: Cette simplicit, ces moeurs presque patriarcales, tiennent
en grande partie  la conservation de traditions antiques. Le
vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux
ou trois gnrations exploitent souvent ensemble la mme ferme.--Les
domestiques mangent  la table des matres.--Au 1er novembre (c'est le
_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de
farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on
clbre encore la fte du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve
en Dauphin, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.]

[Note 182: Malgr la pauvret du pays, leur bon sens les prserve de
toute entreprise hasardeuse. Dans certaines valles, on croit qu'il
existe de riches mines; mais une vierge vtue de blanc en garde
l'entre avec une faux.]

[Note 183: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de
btail, etc., on se cotise pour la rparer.]

[Note 184: Sur quatre mille quatre cents migrants, sept cents
instituteurs. (Peuchet.)]

Jamais dans le Dauphin la fodalit ne pesa comme dans le reste de la
France. Les seigneurs, en guerre ternelle avec la Savoie[185],
eurent intrt de mnager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent
moins des arrire-vassaux que des petits nobles  peu prs
indpendants[186]. La proprit s'y est trouve de bonne heure divise
 l'infini. Aussi la Rvolution franaise n'a point t sanglante 
Grenoble; elle y tait faite d'avance[187]. La proprit est divise
au point que telle maison a dix propritaires, chacun d'eux possdant
et habitant une chambre[188]. Bonaparte connaissait bien Grenoble,
quand il la choisit pour sa premire station en revenant de l'le
d'Elbe[189]; il voulait alors relever l'empire par la rpublique.

[Note 185: Ces guerres jetrent un grand clat sur la noblesse
dauphinoise. On l'appelait l'_carlate des gentilhommes_. C'est le
pays de Bayard, et de ce Lesdiguires qui fut roi du Dauphin, sous
Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de
Terrail_, comme _loyaut de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Prs
de la valle du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la valle
Chevallereuse_.]

[Note 186: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois  genoux et
baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi 
genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De
mme  Metz, le matre chevin parlait au roi debout, et non 
genoux.]

[Note 187: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec un
courage et une humanit admirables,  peu prs comme  Florence le
cardeur de laine, Michel Lando, dans l'insurrection des Ciampi.]

[Note 188: Perrin Dulac. (Grenoble.)]

[Note 189: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat,
qui lui avait donn une orange dans la campagne d'gypte.]

 Grenoble, comme  Lyon, comme  Besanon, comme  Metz et dans tout
le Nord, l'industrialisme rpublicain est moins sorti, quoi qu'on ait
dit, de la municipalit romaine que de la protection ecclsiastique;
ou plutt l'une et l'autre se sont accordes, confondues, l'vque
s'tant trouv, au moins jusqu'au IXe sicle, de nom ou de fait, le
vritable _defensor civitatis_. L'vque Izarn chassa les Sarrasins du
Dauphin en 965; et jusqu'en 1044, o l'on place l'avnement des
comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques,
avait toujours t un franc-alleu de l'vque. C'est aussi par des
conqutes sur les vques que commencrent les comtes poitevins de Die
et de Valence. Ces barons s'appuyrent tantt sur les Allemands,
tantt sur les mcrants du Languedoc[190].

[Note 190: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le
seul dpartement de la Drme, il y a environ trente-quatre mille
calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des
Adrets et de Montbrun.--Le plus clbre des protestants dauphinois fut
Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, n en
1559; il est enterr  Westminster.]

Besanon[191], comme Grenoble, est encore une rpublique
ecclsiastique, sous son archevque, prince d'empire, et son noble
chapitre[192]. Mais l'ternelle guerre de la Franche-Comt contre
l'Allemagne, y a rendu la fodalit plus pesante. La longue muraille
du Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis
les replis du Doubs, c'taient de fortes barrires[193], Cependant
Frdric Barberousse n'y tablit pas moins ses enfants pour un sicle.
Ce fut sous les serfs de l'glise,  Saint-Claude, comme dans la
pauvre Nantua de l'autre ct de la montagne, que commena l'industrie
de ces contres. Attachs  la glbe, ils taillrent d'abord des
chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont
libres, ils couvrent les routes de la France de rouliers et de
colporteurs.

[Note 191: L'ancienne devise de Besanon tait: _Plt  Dieu!_--
Salins, on lisait sur la porte d'un des forts o taient les salines,
la devise de Philippe le Bon: _Autre n'auray_. Plusieurs monuments de
Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: _Moult me tarde_.--
Besanon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de
Charles-Quint, mort en 1564.]

[Note 192: De mme  l'abbaye de Saint-Claude, transforme en vch
en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu' leur
trisaeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize
quartiers, huit de chaque ct.]

[Note 193: La Franche-Comt est le pays le mieux bois de la France. On
compte trente forts, sur la Sane, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup de
fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs,
peu de moutons; mauvaises laines.]

Sous son vque mme, Metz tait libre, comme Lige, comme Lyon; elle
avait son chevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande
Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes
ecclsiastiques, Metz, Toul et Verdun[194], places en triangle,
formaient un terrain neutre, une le, un asile aux serfs fugitifs. Les
juifs mme, proscrits partout, taient reus dans Metz. C'tait le
_border_ franais entre nous et l'Empire. L, il n'y avait point de
barrire naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphin et en
Franche-Comt. Les beaux ballons des Vosges, la chane mme de
l'Alsace, ces montagnes  formes douces et paisibles, favorisaient
d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marque des
monuments carlovingiens[195], avec ses douze grandes maisons, ses
cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, o
Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, o
l'on portait l'pe devant l'abbesse[196], la Lorraine offrait une
miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y tait partout
ple-mle avec la France, partout se trouvait la frontire. L aussi
se forma, et dans les valles de la Meuse et de la Moselle, et dans
les forts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne
savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le
prtre, qui les prenaient tour  tour  leur service. Metz tait leur
ville,  tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut
jamais. On a essay en vain de rdiger en une coutume les coutumes
contradictoires de cette Babel.

[Note 194: Sur les moeurs des habitants des Trois-vchs et de la
Lorraine en gnral, voyez le Mmoire manuscrit de M. Turgot, qui se
trouve  la bibliothque publique de Metz: _Description exacte et
fidle du pays Messin, etc._--Les trois vques taient princes du
Saint-Empire.--Le comt de Grange et la baronnie de Fenestrange
taient deux francs-alleus de l'Empire.]

[Note 195: On voyait  Metz le tombeau de Louis le Dbonnaire et
l'original des Annales de Metz, mess. de 894.--Les abeilles, dont il
est si souvent question dans les capitulaires, donnaient  Metz son
hydromel si vant.]

[Note 196: Pour tre _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux
cents ans de noblesse des deux cts.--Pour tre chanoinesse, ou
_demoiselle_  pinal, il fallait prouver quatre gnrations de pres
et mres nobles.

Piganiol de la Force, XIII. Elle tait pour moiti dans la justice de
la ville, et nommait, avec son chapitre, des dputs aux tats de
Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre
cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la
justice (val de Joux), consistant en dix-neuf villages; tous les
essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit.
L'abbaye avait un grand prvt, un grand et un petit chancelier, un
grand _sonzier_, etc.]

La langue franaise s'arrte en Lorraine, et je n'irai pas au del. Je
m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
germanique est dangereux pour moi. Il y a l un tout-puissant lotos
qui fait oublier la patrie. Si je vous dcouvrais, divine flche de
Strasbourg, si j'apercevais mon hroque Rhin, je pourrais bien m'en
aller au courant du fleuve, berc par leurs lgendes[197], vers la
rouge cathdrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'
l'Ocan; ou peut-tre resterais-je enchant aux limites solennelles
des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque
fameuse glise de plerinage, au monastre de cette noble religieuse
qui passa trois cents ans  couter l'oiseau de la fort[198].

[Note 197: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au VIIe sicle, souhaitait
un fils; il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui
vint plus tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et
triste, solitairement retir dans le chteau d'Hohenbourg. Il la
repoussa d'abord, puis se laissa flchir, et fonda pour elle un
monastre, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On dcouvre
de la hauteur Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y
venaient en plerinage: l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion,
un roi de Danemark, un roi de Chypre, un pape... Ce monastre reut la
femme de Charlemagne et celle de Charles le Gros.-- Winstein, au nord
du Bas-Rhin, le diable garde dans un chteau taill dans le roc de
prcieux trsors.--Entre Haguenau et Wissembourg, une flamme
fantastique sort de la _fontaine de la poix_ (Pechelbrunnen); cette
flamme, c'est le _chasseur_, le fantme d'un ancien seigneur qui expie
sa tyrannie, etc.--Le gnie musical et enfantin de l'Allemagne
commence avec ses potiques lgendes. Les mntriers d'Alsace tenaient
rgulirement leurs assembles. Le sire de Rapolstein s'intitulait le
_Roi des Violons_. Les violons d'Alsace dpendaient d'un seigneur, et
devaient se prsenter, ceux de la Haute-Alsace  Rapolstein, ceux de
la Basse  Bischwiller.]

[Note 198:  ct de cette belle lgende, o l'extase produite par
l'harmonie prolonge la vie pendant des sicles, plaons l'histoire de
cette femme qui, sous Louis le Dbonnaire, entendit l'orgue pour la
premire fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les lgendes
allemandes, la musique donne la vie et la mort.]

Non, je m'arrte sur la limite des deux langues, en Lorraine, au
combat des deux races, au _Chne des Partisans_, qu'on montre encore
dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse
hroque et de la force brutale, s'est personnifie de bonne heure
dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Franais Rainier (Renier,
Renard?), d'o viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du
Renard est la grande lgende du nord de la France, le sujet des
fabliaux et des pomes populaires: un picier de Troyes a donn au XVe
sicle le dernier de ces pomes. Pendant deux cent cinquante ans, la
Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, cratures des empereurs, et
qui, au dernier sicle, ont fini par tre empereurs. Ces ducs furent
presque toujours en guerre avec l'vque et la rpublique de
Metz[199], avec la Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant
pous, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Franais par
leur mre, ils secondrent vivement la France contre les Anglais,
contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous
tuer ou prendre en combattant pour la France,  Courtray,  Cassel, 
Crcy,  Auray. Une fille des frontires de Lorraine et Champagne, une
pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralit
nationale; en elle apparut, pour la premire fois, la grande image du
peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se
trouvait attache  la France. Le duc mme, qui avait un instant
mconnu le roi et li les pennons royaux  la queue de son cheval,
maria pourtant sa fille  un prince du sang, au comte de Bar, Ren
d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donn dans les Guise
des chefs au parti catholique contre les calvinistes allis de
l'Angleterre et de la Hollande.

[Note 199:  Metz naquirent le marchal Fabert, Custine, et cet
audacieux et infortun Piltre des Rosiers, qui le premier osa
s'embarquer dans un ballon. L'dit de Nantes en chassa les Ancillon.]

En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse,
d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun
et Stenay, Sedan, Mzires et Givet, Mastricht, une foule de places
fortes, matrisent son cours. Elle leur prte ses eaux, elle les
couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est bois, comme pour
masquer la dfense et l'attaque aux approches de la Belgique. La
grande fort d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'tend de tous
cts, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des
bourgs, des pturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne
sont l que des clairires. Les bois recommencent toujours; toujours
les petits chnes, humble et monotone ocan vgtal, dont vous
apercevez de temps  autre, du sommet de quelque colline, les
uniformes ondulations. La fort tait bien plus continue autrefois.
Les chasseurs pouvaient courir, toujours  l'ombre, de l'Allemagne, du
Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert  Notre-Dame-de-Liesse. Bien
des histoires se sont passes sous ces ombrages; ces chnes tout
chargs de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis
les mystres des druides jusqu'aux guerres du Sanglier des Ardennes,
au XVe sicle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit
saint Hubert, jusqu' la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur
la mousse, quand l'poux d'Iseult les surprit; mais il les vit si
beaux, si sages, avec la large pe qui les sparait, il se retira
discrtement.

Il faut voir, au del de Givet, le Trou du Han, o nagure on n'osait
encore pntrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs
rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis,
l'ineffaable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de
Renaud. Les quatre fils Aymon sont  Chteau-Renaud comme  Uzs, aux
Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant
son travail, tient sur les genoux le prcieux volume de la
Bibliothque bleue, le livre hrditaire, us, noirci dans la
veille[200].

[Note 200: L se lit comment le bon Renaud joua maint tour 
Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'tant fait
humblement de chevalier maon, et portant sur son dos des blocs
normes pour btir la sainte glise de Cologne.]

Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement  la
Champagne. Il appartient  l'vch de Metz, au bassin de la Meuse, au
vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez pass les blanches et
blafardes campagnes qui s'tendent de Reims  Rethel, la Champagne est
finie. Les bois commencent avec les bois, les pturages, et les petits
moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile
fait place au sombre clat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de
limaille de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisires, tout
cela n'gaye pas le pays. Mais la race est distingue: quelque chose
d'intelligent, de sobre, d'conome; la figure un peu sche, et taille
 vives artes. Ce caractre de scheresse et de svrit n'est point
particulier  la petite Genve de Sedan; il est presque partout le
mme. Le pays n'est pas riche, et l'ennemi  deux pas; cela donne 
penser. L'habitant est srieux. L'esprit critique domine. C'est
l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur
fortune.

       *       *       *       *       *

Derrire cette rude et hroque zone de Dauphin, Franche-Comt,
Lorraine, Ardennes, s'en dveloppe une autre tout autrement douce, et
plus fconde des fruits de la pense. Je parle des provinces du
Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de posie
inspire, d'loquence, d'lgante et ingnieuse littrature. Ceux-ci
n'avaient pas, comme les autres,  recevoir et renvoyer sans cesse le
choc de l'invasion trangre. Ils ont pu, mieux abrits, cultiver 
loisir la fleur dlicate de la civilisation.

D'abord, tout prs du Dauphin, la grande et aimable ville de Lyon,
avec son gnie minemment sociable, unissant les peuples comme les
fleuves[201]. Cette pointe du Rhne et de la Sane semble avoir t
toujours un lieu sacr. Les Segusii de Lyon dpendaient du peuple
druidique des dues. L, soixante tribus de la Gaule dressrent
l'autel d'Auguste, et Caligula y tablit ces combats d'loquence o le
vaincu tait jet dans le Rhne, s'il n'aimait mieux effacer son
discours avec sa langue.  sa place, on jetait des victimes dans le
fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre au pont
de Saint-Nizier l'_arc merveilleux_ d'o l'on prcipitait les
taureaux.

[Note 201: La Sane jusqu'au Rhne, et le Rhne jusqu' la mer,
sparaient la France de l'Empire. Lyon, btie surtout sur la rive
gauche de la Sane, tait une cit impriale; mais les comtes de Lyon
relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de
Saint-Irne.]

La fameuse table de bronze, o on lit encore le discours de Claude pour
l'admission des Gaulois dans le snat, est la premire de nos antiquits
nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilis. Une
autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes
de Saint-Irne, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvires, la
montagne des plerins. Lyon fut le sige de l'administration romaine,
puis de l'autorit ecclsiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon,
Tours, Sens et Rouen), c'est--dire pour toute la Celtique. Dans les
terribles bouleversements des premiers sicles du moyen ge, cette
grande ville ecclsiastique ouvrit son sein  une foule de fugitifs, et
se peupla de la dpopulation gnrale,  peu prs comme Constantinople
concentra peu  peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les
Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien
que ses bras et son Rhne; elle fut industrielle et commerante.
L'industrie y avait commenc ds les Romains. Nous avons des
inscriptions tumulaires: _ la mmoire d'un vitrier africain_ habitant
de Lyon. _ la mmoire d'un vtran des lgions, marchand de
papier_[202]. Cette fourmilire laborieuse, enferme entre les rochers
et la rivire, entasse dans les rues sombres qui y descendent, sous la
pluie et l'ternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa
posie. Ainsi notre matre Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les
meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers,
forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rvrent
dans leurs cits obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau
soleil qui leur tait envi. Ils martelrent dans leurs ateliers des
idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs.  Lyon, l'inspiration
potique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une jeune
marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrire-boutique, crivit,
comme Louise Labb, comme Pernette Guillet, des vers pleins de tristesse
et de passion, qui n'taient pas pour leurs poux. L'amour de Dieu, il
faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un caractre
lyonnais. L'glise de Lyon fut fonde par l'_homme du dsir_ ([Grec:
Potheinos], saint Pothin). Et c'est  Lyon que, dans les derniers temps,
saint Martin, l'_homme du dsir_, tablit son cole[203]. Ballanche y
est n[204]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean Gerson, voulut y
mourir[205].

[Note 202: Millin.]

[Note 203: Il tait n  Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps
encore, on chantait l'office  Lyon, sans orgues, livres, ni
instruments, comme au premier ge du christianisme.]

[Note 204: Ainsi que Ampre, Degerando, Camille Jordan, de Snancour.
Leurs familles du moins sont lyonnaises.]

[Note 205: En 1429.--Saint Remi de Lyon soutint contre Jean Scot le
parti de Gotteschalk et de la grce.--Selon Du Boulay, c'est  Lyon
que fut enseign d'abord le dogme de l'Immacule Conception.--Sous
Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda  Lyon quinze
couvents.]

C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le
mysticisme ait aim  natre dans ces grandes cits industrielles,
comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le
coeur de l'homme n'a plus besoin du ciel. L o toutes les volupts
grossires sont  porte, la nause vient bientt. La vie sdentaire
aussi de l'artisan, assis  son mtier, favorise cette fermentation
intrieure de l'me. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurit des
rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave o il
vivait, se crrent un monde, au dfaut du monde, un paradis moral de
doux songes et de visions; en ddommagement de la nature qui leur
manquait, ils se donnrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de
plus de victime les bchers du moyen ge. Les Vaudois d'Arras eurent
leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand
Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tchaient de
revenir aux premiers jours de l'vangile. Ils donnaient l'exemple
d'une touchante fraternit; et cette union des coeurs ne tenait pas
uniquement  la communaut des opinions religieuses. Longtemps aprs
les Vaudois, nous trouvons  Lyon des contrats o deux amis s'adoptent
l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie[206].

[Note 206: Aprs avoir rdig cet acte, les frres adoptifs
s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.]

Le gnie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui
de la Provence; cette ville appartient dj au Nord. C'est un centre
du Midi, qui n'est point mridional, et dont le Midi ne veut pas.
D'autre part la France a longtemps reni Lyon, comme trangre, ne
voulant point reconnatre la primatie ecclsiastique d'une ville
impriale. Malgr sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de
provinces, elle ne pouvait s'tendre. Elle avait derrire, les deux
Bourgognes, c'est--dire la fodalit franaise, et celle de l'Empire;
devant, les Cvennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble.

En remontant de Lyon au Nord, vous avez  choisir entre Chlon et
Autun. Les Segusii lyonnais taient une colonie de cette dernire
ville[207]. Autun, la vieille cit druidique[208], avait jet Lyon au
confluent du Rhne et de la Sane,  la pointe de ce grand triangle
celtique dont la base tait l'Ocan, de la Seine  la Loire. Autun et
Lyon, la mre et la fille, ont eu des destines toutes diverses. La
fille, assise sur une grande route des peuples, belle, aimable et
facile, a toujours prospr et grandi; la mre, chaste et svre, est
reste seule sur son torrentueux Arroux, dans l'paisseur de ses
forts mystrieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui
amena les Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'lever
Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacr de Bibracte pour
s'appeler Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle dposa sa
divinit[209], et se fit de plus en plus romaine. Elle dchut
toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se dcidrent autour
d'elle et contre elle. Elle ne garda pas mme ses fameuses coles. Ce
qu'elle garda, ce fut son gnie austre. Jusqu'aux temps modernes,
elle a donn des hommes d'tat, des lgistes, le chancelier Rolin,
les Montholon, les Jeannin, et tant d'autres. Cet esprit svre
s'tend loin  l'ouest et au nord. De Vzelai, Thodore de Bze,
l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.

[Note 207: Gallia Christiana, t. IV.--Dans un diplme de l'an 1189,
Philippe-Auguste reconnat que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre,
quand un des siges vient  vaquer, le droit de rgale et
d'administration.--L'vque d'Autun tait de droit prsident des tats
de Bourgogne. On se rappelle les liaisons qui existaient entre
Saint-Lger, le fameux vque d'Autun, et l'vque de Lyon.]

[Note 208: Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique,
puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.]

[Note 209: Inscription trouve  Autun:

      DEAE BIBRACTI
    P.  CAPRIL PACATUS
  I------I VIR AUGUSTA.
    II  I.

        V.  S.  L. M.

                     MILLIN, I, 337.

Il semble que l'aristocratie se livra entirement  Rome, tandis que
le parti druidique et populaire chercha  ressaisir l'indpendance.
Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la rvolte des
bandes fanatiques de Maricus, Boie de la lie du peuple, qui se donnait
pour un dieu et pour le librateur des Gaules (Annal., l. II, c. LXI).
On a vu, au Ier vol., la rvolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes
saccagrent deux fois Autun. Alors furent fermes les coles
Moeniennes, que le Grec Eumne rouvrit sous le patronage de Constance
Chlore.--Franois Ier visita Autun en 1521, et la nomma sa Rome
franaise. Autun avait t appele la soeur de Rome, selon Eumne,
ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717.

Elle fut presque ruine par Aurlien, au temps de sa victoire sur
Ttricus qui y faisait frapper ses mdailles.--Saccage par les
Allemands en 280, par les Bagaudes sous Diocltien, par Attila en 451,
par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on
ne put en loigner les Hongrois qu' prix d'argent. Histoire d'Autun,
par Joseph de Rosny, 1802.]

La sche et sombre contre d'Autun et du Morvan n'a rien de l'amnit
bourguignonne. Celui qui veut connatre la vraie Bourgogne, l'aimable
et vineuse Bourgogne, doit remonter la Sane par Chlon, puis tourner
par la Cte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon
pays, o les villes mettent des pampres dans leurs armes[210], o tout
le monde s'appelle frre ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux
nols[211]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches,
plus fcondes en colonies lointaines: Saint-Bnigne  Dijon; prs de
Mcon, Cluny; enfin Cteaux,  deux pas de Chlon. Telle tait la
splendeur de ces monastres que Cluny reut une fois le pape, le roi
de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans
que les moines se drangeassent. Cteaux fut plus grande encore, ou du
moins plus fconde. Elle est la mre de Clairvaux, la mre de saint
Bernard; son abb, l'_abb des abbs_, tait reconnu pour chef
d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux monastres.
Ce sont les moines de Cteaux qui, au commencement du XIIIe sicle,
fondrent les ordres militaires d'Espagne, et prchrent la croisade
des Albigeois, comme saint Bernard avait prch la seconde croisade de
Jrusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse
et solennelle loquence. C'est de la partie leve de la province, de
celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbard, que sont parties
les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint
Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais l'aimable sentimentalit de la
Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grce au
nord, plus d'clat au midi. Vers Semur, Mme de Chantal, et sa
petite-fille, Mme de Svign;  Mcon, Lamartine, le pote de l'me
religieuse et solitaire;  Charolles, Edgar Quinet, celui de
l'histoire et de l'humanit[212].

[Note 210: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. Un bas-relief de
Dijon reprsente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est
local.--La culture de la vigne, si ancienne dans ce pays, a
singulirement influ sur le caractre de son histoire, en multipliant
la population dans les classes infrieures. Ce fut le principal
thtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se
rvoltrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le
roi Machas.

La _Fte des Fous_ se clbra  Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines
jouaient  la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la
cathdrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au
doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.]

[Note 211: Voir le curieux recueil de la Monnoye.--Piron tait de
Dijon (n en 1640, mort en 1727.)]

[Note 212: Notre cher et grand Quinet, n  Bourg, a t lev 
Charolles. N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite
ville de Paray-le-Monial, o naquit la dvotion du Sacr-Coeur, o
mourut Mme de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le
pays du traducteur de la Symbolique, et de l'auteur de l'Histoire de
la Libert de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.]

La France n'a pas d'lment plus liant que la Bourgogne, plus capable
de rconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux
branches des Capets, ont donn, au XIIe sicle, des souverains aux
royaumes d'Espagne; plus tard,  la Franche-Comt,  la Flandre, 
tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la valle de la Seine,
ni s'tablir dans les plaines du centre, malgr le secours des
Anglais. Le pauvre _roi de Bourges_[213], d'Orlans et de Reims, l'a
emport sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui
avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallirent peu  peu contre
l'oppresseur des communes de Flandre.

[Note 213: Charles VII.]

Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France.
Cette province fodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et
dmocratique  laquelle elle tendait. Le gnie de la France devait
descendre dans les plaines dcolores du centre, abjurer l'orgueil et
l'enflure, la forme oratoire elle-mme, pour porter son dernier fruit,
le plus exquis, le plus franais. La Bourgogne semble avoir encore
quelque chose de ses Burgundes; la sve enivrante de Beaune et de
Mcon trouble comme celle du Rhin. L'loquence bourguignonne tient de
la rhtorique. L'exubrante beaut des femmes de Vermanton et
d'Auxerre n'exprime pas mal cette littrature et l'ampleur de ses
formes. La chair et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la
sentimentalit vulgaire. Citons seulement Crbillon, Longepierre et
Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus svre
pour former le noyau de la France.

C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la
Champagne, de voir, aprs ces riants coteaux, des plaines basses et
crayeuses. Sans parler du dsert de la Champagne-Pouilleuse, le pays
est gnralement plat, ple, d'un prosasme dsolant. Les btes sont
chtives; les minraux, les plantes peu varis. De maussades rivires
tranent leur eau blanchtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La
maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tche de dfendre un peu
sa frle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises,
au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise,
sous sa peinture dlave par la pluie, perce la craie, blanche, sale,
indigente.

De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Chlons n'est
gure plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide
qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses
rues, qui fait paratre les maisons plus basses encore; ville
autrefois de bourgeois et de prtres, vraie soeur de Tours, ville
sacre et tant soit peu dvote; chapelets et pains d'pice, bons
petits draps, petit vin admirable, des foires et des plerinages.

Ces villes, essentiellement dmocratiques et anti-fodales, ont t
l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui
consacrait l'galit des partages, a de bonne heure divis et ananti
les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours
se divisant put se trouver morcele en cinquante, en cent parts,  la
quatrime gnration. Les nobles appauvris essayrent de se relever en
mariant leurs filles  de riches roturiers. La mme coutume dclare
que _le ventre anoblit_[214]. Cette prcaution illusoire n'empcha pas
les enfants des mariages ingaux de se trouver fort prs de la roture.
La noblesse ne gagna pas  cette addition de nobles roturiers. Enfin
ils jetrent la vraie honte, et se firent commerants.

[Note 214: Cette noblesse de mre se trouve ailleurs aussi en France,
et mme sous la premire race. (_Voy._ Beaumanoir.) Charles V (15
novembre 1370) assujettit les nobles de mre au droit de franc fief. 
la deuxime rdaction de la coutume de Chaumont, les nobles de pres
rclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La
coutume de Troyes consacrait l'galit de partage entre les enfants;
de l l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de
Dampierre, vicomte de Troyes, dcda, laissant plusieurs enfants qui
partagrent entre eux la vicomt. Par l'effet des partages successifs,
Eustache de Conflans en possda un tiers, qu'il cda  un autre
chapitre de moines. Le second tiers fut divis en quatre parts, et
chaque part en douze lots, lesquels se sont diviss entre diverses
maisons et les domaines de la ville et du roi.]

Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par
la forme. Ce n'tait point le ngoce lointain, aventureux, hroque,
des Catalans ou des Gnois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'tait
pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands
et Petits Arts de Florence, o des hommes d'tat, tels que les
Mdicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de
soie, de fourrures, de pierres prcieuses. L'industrie champenoise
tait profondment plbienne. Aux foires de Troyes, frquentes de
toute l'Europe, on vendait du fil, de petites toffes, des bonnets de
coton, des cuirs[215]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont
originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si ncessaires
 tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne
grce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient,
dans ce tourbillon d'trangers qui affluaient aux foires, s'informer
de la gnalogie des acheteurs, et disputer du crmonial. Ainsi peu 
peu commena l'galit. Et le grand comte de Champagne aussi, tantt
roi de Jrusalem, et tantt de Navarre, se trouvait fort bien de
l'amiti de ces marchands. Il est vrai qu'il tait mal vu des
seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-mme, tmoin
l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au
visage.

[Note 215: Urbain IV tait fils d'un cordonnier de Troyes. Il y btit
Saint-Urbain, et fit reprsenter sur une tapisserie son pre faisant
des souliers.]

Cette dgradation prcoce de la fodalit, ces grotesques
transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu
contribuer  gayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour
ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi,
navet[216] dans nos fabliaux. C'tait le pays des bons contes, des
factieux rcits sur le noble chevalier, sur l'honnte et dbonnaire
mari, sur M. le cur et sa servante. Le gnie narratif qui domine en
Champagne, en Flandre, s'tendit en longs pomes, en belles histoires.
La liste de nos potes romanciers s'ouvre par Chrtien de Troyes et
Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays crivent eux-mmes
leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous
ont cont eux-mmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la
satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut
faisait peindre ses posies sur les murailles de son palais de
Provins, au milieu des roses orientales, les piciers de Troyes
griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allgoriques et
satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la
langue est d en grande partie  des procureurs de Troyes[217]; c'est
la _Satyre Mnippe_.

[Note 216: L'ancien type du paysan du nord de la France est l'honnte
Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le mme, considr
comme simple et dbonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe dans un
dsespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom de
Jocrisse. Enrl par la Rvolution, il s'est singulirement dniais,
quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de
Jean-Jean.--Ces mots divers ne dsignent pas des ridicules locaux,
comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le
plus communment ports par les domestiques, dans la vieille France
aristocratique, taient des noms de province: Lorrain, Picard, et
surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus
disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicit apparente il
y ait beaucoup de malice et d'ironie.]

[Note 217: Passerat et Pithou. L'esprit railleur du nord de la France
clate dans les ftes populaires.

En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumne_ (bourgeois lu pour
dlivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'teuf_ (ou de la balle)
(Dupin, Deux-Svres), _roi des Arbaltriers_ avec ses chevaliers
(Cambry, Oise, II); _roi des gutifs_ ou pauvres, encore en 1770
(almanach d'Artois, 1770); _roi des rosiers_ ou des jardiniers,
aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.-- Paris,
_ftes des sous-diacres_ ou _diacres sols_, qui faisaient un vque
des fous, l'encensaient avec du cuir brl; on chantait des chansons
obscnes; on mangeait sur l'autel.-- vreux, le 1er mai, jour de
Saint-Vital, c'tait la _fte des cornards_, on se couronnait de
feuillages, les prtres mettaient leur surplis  l'envers, et se
jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs
lanaient des _casse-museaux_ (galettes).-- Beauvais, on promenait
une fille et un enfant sur un ne...  la messe, le refrain chant en
choeur tait _hihan_!-- Reims, les chanoines marchaient sur deux
files, tranant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de
l'autre...-- Bouchain, fte du _prvt des tourdis_; 
Chlon-sur-Sane, des _guillardons_;  Paris, des _enfants
sans-souci_, du _rgiment de la calotte_, et de la _confrrie de
l'aloyau_.-- Dijon, procession de la _mre folle_.-- Harfleur, au
mardi gras, _fte de la scie_. (Dans les armes du prsident
Coss-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents
de la scie. Deux masques portent le _bton friseux_ (montants de la
scie). Puis on porte le _bton friseux_  un poux qui bat sa
femme.--Ds le temps de la conqute de Guillaume existait
l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.]

Ici, dans cette nave et maligne Champagne, se termine la longue ligne
que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la
Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littraire, l'esprit de l'homme
a toujours gagn en nettet, en sobrit. Nous y avons distingu trois
degrs: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; l'loquence et la
rhtorique bourguignonne[218]; la grce et l'ironie champenoise. C'est
le dernier fruit de la France et le plus dlicat. Sur ces plaines
blanches, sur ces maigres coteaux, mrit le vin lger du Nord, plein
de caprice[219] et de saillies.  peine doit-il quelque chose  la
terre; c'est le fils du travail, de la socit[220]. L crt aussi
cette _chose lgre_[221], profonde pourtant, ironique  la fois et
rveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.

[Note 218: Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la
transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il runit les deux
caractres.]

[Note 219: Cela doit s'entendre, non-seulement du vin, mais de la
vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent
capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pice de trois
arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent que celui du milieu
qui donne de bon vin.]

[Note 220: Une terre, qui seme de froment occuperait cinq ou six
mnages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes,
femmes et enfants, lorsqu'elle est plante de vignes. On sait combien
le vin de Champagne exige de faons.]

[Note 221: La Fontaine dit de lui-mme:

  Je suis chose lgre, et vole  tout sujet,
  Je vais de fleur en fleur; et d'objet en objet.
   beaucoup de plaisir je mle un peu de gloire.
  J'irais plus haut peut-tre au temple de mmoire,
  Si dans un genre seul j'avais us mes jours;
  Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours.

Le pote, dit Platon, est chose lgre et sacre.]

Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le
fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine
avec la Marne son acolyte. Ils vont mais grossissant, pour arriver
avec plus de dignit  la mer. Et la terre elle-mme surgit peu  peu
en collines dans l'le-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie.
La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tte
basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forts et de villes
superbes, elle enfle ses rivires, elle projette en longues ondes de
magnifiques plaines, et prsente  sa rivale cette autre Angleterre de
Flandre et de Normandie[222].

[Note 222: Du ct de Coutances particulirement, les figures et le
paysage sont singulirement anglais.]

Il y a l une mulation immense. Les deux rivages se hassent et se
ressemblent. Des deux cts, duret, avidit, esprit srieux et
laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille
triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles
existent pourtant encore les tables o se lisent les noms des Normands
qui conquirent l'Angleterre. La conqute n'est-elle pas le point d'o
celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art,  qui le doit-elle?
Existaient-ils avant la conqute, ces monuments dont elle est si
fire? Les merveilleuses cathdrales anglaises que sont-elles, sinon
une imitation, une exagration de l'architecture normande? Les hommes
eux-mmes et la race, combien se sont-ils modifis par le mlange
franais? L'esprit guerrier et chicaneur, tranger aux Anglo-Saxons,
qui a fait de l'Angleterre, aprs la conqute, une nation d'hommes
d'armes et de scribes, c'est l le pur esprit normand. Cette sve
acerbe est la mme des deux cts du dtroit. Caen, la _ville de
sapience_, conserve le grand monument de la fiscalit anglo-normande,
l'chiquier de Guillaume le Conqurant. La Normandie n'a rien 
envier, les bonnes traditions s'y sont perptues. Le pre de famille,
au retour des champs, aime  expliquer  ses petits, attentifs,
quelques articles du Code civil[223].

[Note 223: Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-prsident
d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait 
quatre frres, il serait  l'instant coup par quatre haies. Tant il
est ncessaire, ici, que les proprits soient nettement
spares.--Les Normands sont si adonns aux tudes de l'loquence,
dit un auteur du XIe sicle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants
parler comme des orateurs...]

Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour
l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus ngatif, est moins
avide et moins absorbant. La Bretagne est la rsistance, la Normandie
la conqute; aujourd'hui conqute sur la nature, agriculture,
industrialisme. Ce gnie ambitieux et conqurant se produit
d'ordinaire par la tnacit, souvent par l'audace et l'lan; et l'lan
va parfois au sublime: tmoin tant d'hroques marins[224], tmoin le
grand Corneille. Deux fois la littrature franaise a repris l'essor
par la Normandie, quand la philosophie se rveillait par la Bretagne.
Le vieux pome de Rou parat au XIIe sicle avec Abailard; au XVIIe
sicle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la
grande et fconde idalit est refuse au gnie normand. Il se dresse
haut, mais tombe vide. Il tombe dans l'indigente correction de
Malherbe, dans la scheresse de Mzerai, dans les ingnieuses
recherches de la Bruyre et de Fontenelle. Les hros mmes du grand
Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent
volontiers d'insipides plaideurs, livrs aux subtilits d'une
dialectique vaine et strile.

[Note 224: Il parat que les Dieppois avaient dcouvert avant les
Portugais la route des Indes; mais ils en gardrent si bien le secret,
qu'ils en ont perdu la gloire.]

Ni subtil, ni strile,  coup sr, n'est le gnie de notre bonne et
forte Flandre, mais bien positif et rel, bien solidement fond;
_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses
campagnes, uniformment riches d'engrais, de canaux, d'exubrante et
grossire vgtation, herbes, hommes et animaux, poussent  l'envi,
grossissent  plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent,  jouer
l'lphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un
peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force
musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du
dpartement du Nord.

La force prolifique des Bolg d'Irlande se trouve chez nos Belges de
Flandre et des Pays-Bas. Dans l'pais limon de ces riches plaines,
dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand,
de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes aprs l'orage.
Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilires. Ils en
sortaient  l'instant, piques baisses, par quinze, vingt, trente
mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vtus, bien arms.
Contre de telles masses la cavalerie fodale n'avait pas beau jeu.

Avaient-ils si grand tort d'tre fiers, ces braves Flamands? Tout gros
et grossiers qu'ils taient[225], ils faisaient merveilleusement leurs
affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie,
l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du rel, ne
fut plus remarquable. Nul peuple peut-tre au moyen ge ne comprit
mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La
Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter
pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans
Froissart, et dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses
empereurs-historiens de Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont
encore des historiens, au moins en ce qui concerne les moeurs
publiques.

[Note 225: Cette grossiret de la Belgique est sensible dans une
foule de choses. On peut voir  Bruxelles la petite statue du
_Mannekenpiss_, le plus vieux bourgeois de la ville; on lui donne un
habit neuf aux grandes ftes.]

Moeurs peu difiantes, sensuelles et grossires. Et plus on avance au
nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphre,
plus la contre s'amollit, plus la sensualit domine, plus la nature
devient puissante[226]. L'histoire, le rcit ne suffisent plus 
satisfaire le besoin de la ralit, l'exigence des sens. Les arts du
dessin viennent au secours. La sculpture commence en France mme avec
le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture
aussi prend l'essor; non plus la sobre et svre architecture
normande, aiguise en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de
Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes.
L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements voluptueux.
La courbe tantt s'affaisse et s'avachit, tantt se boursoufle et tend
au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante
tour d'Anvers s'lve doucement tage, comme une gigantesque
corbeille tresse des joncs de l'Escaut.

[Note 226: _Voy._ les coutumes du comt de Flandre, traduites par
Legrand, Cambrai, 1719, 1er vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26;
(Niemandt en sal bastaerdi wesen van de moeder...); _personne ne sera
btard de la mre_; mais ils succderont  la mre avec les autres
lgitimes (non au pre). Ceci montre bien que ce n'est pas le motif
religieux ou moral qui les exclut de la succession du pre, mais le
doute de la paternit. Dans cette coutume, il y a communaut, partage
gal dans les successions, etc.

Vous y retrouvez la prdilection pour le cygne, qui, selon Virgile,
tait l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Ds
l'entre de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme
l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En
Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.]

Ces glises, soignes, laves, pares, comme une maison flamande,
blouissent de propret et de richesse, dans la splendeur de leurs
ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs.
Elles sont plus propres que les glises italiennes, et non pas moins
coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaque,  qui manquent la
vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperoit
en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de
plain-pied dans les cathdrales; sculpture conomique qui ne remplace
pas le peuple de marbre des cits d'Italie[227]. Par-dessus ces
glises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon,
l'honneur et la joie de la commune flamande. Le mme air jou d'heure
en heure pendant des sicles, a suffi au besoin musical de je ne sais
combien de gnrations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixs
sur l'tabli[228].

[Note 227: La seule cathdrale de Milan est couronne de cinq mille
statues et figurines.]

[Note 228: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est
dvelopp d'une manire remarquable, surtout dans la partie wallonne.
_Voy._ t. VI, p. 120.]

Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce
n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de
vives et vraies couleurs, des reprsentations vivantes de la chair et
des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes ftes, o des
hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent
lourdement[229]. Il faut des supplices atroces, des martyrs indcents
et horribles, des Vierges normes, fraches, grasses, scandaleusement
belles. Au del de l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux
profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et
srieuse peinture; Rembrandt et Grard Dow peignent o crivent rasme
et Grotius[230]. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle
Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la
peinture. Tous les mystres seront travestis[231] dans ses tableaux
idoltriques qui frissonnent encore de la fougue et de la brutalit
du gnie[232]. Cet homme terrible, sorti du sang slave[233], nourri
dans l'emportement des Belges, n  Cologne, mais ennemi de
l'idalisme allemand, a jet dans ses tableaux une apothose effrne
de la nature.

[Note 229: _Voy._ au Muse du Louvre le tableau intitul: _Fte
Flamande_. C'est la plus effrne et la plus sensuelle bacchanale.]

[Note 230: Selon moi, la haute expression du gnie belge, c'est pour
la partie flamande, Rubens, et pour la wallonne ou celtique, Grtry.
La spontanit domine en Belgique, la rflexion en Hollande. Les
penseurs ont aim ce dernier pays. Descartes est venu y faire
l'apothose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois
la philosophie propre  la Hollande, c'est une philosophie pratique
qui s'applique aux rapports politiques des peuples: Grotius.]

[Note 231: Son lve, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un ne 
genoux devant une hostie.]

[Note 232: Nous avons ici la belle suite des tableaux commands 
Rubens par Marie de Mdicis, mais cette peinture allgorique et
officielle ne donne pas l'ide de son gnie. C'est dans les tableaux
d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir 
Anvers la Sainte Famille, o il a mis ses trois femmes sur l'autel, et
lui, derrire, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au
vent. Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est
horrible de brutalit; l'un des flagellants, pour frapper plus fort,
appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par-dessous
sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de Van-Dyck semble bien
ple  ct du tableau original. Au Muse de Bruxelles, il y a le
Portement de Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige.
La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mre
qui dbarbouille son enfant.--On peut voir au mme Muse le Martyre de
saint Livin, une scne de boucherie; pendant qu'on dchiqute la
chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une
pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dgoutte de sang.
Au milieu de ces horreurs, toujours un talage de belles et immodestes
carnations.--Le Combat des Amazones lui a donn une belle occasion de
peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnes;
mais son chef-d'oeuvre est peut-tre cette terrible colonne de corps
humains qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.]

[Note 233: Sa famille tait de Styrie. Ce qu'il y a de plus imptueux
en Europe est aux deux bouts:  l'orient, les Slaves de Pologne,
Illyrie, Styrie, etc.;  l'occident, les Celtes d'Irlande, cosse,
etc.]

Cette frontire des races et des langues[234] europennes, est un
grand thtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes
poussent vite, multiplient  touffer; puis les batailles y
pourvoient. L se combat  jamais la grande bataille des peuples et
des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux
funrailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique
entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les
Germains. C'est l le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres.
Voil pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le
temps d'y scher! Lutte terrible et varie!  nous les batailles de
Bouvines, Roosebeck, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus,
Jemmapes;  eux celles des perons, de Courtray. Faut-il nommer
Waterloo[235]!

[Note 234: La Flandre hollandaise est compose de places cdes par le
trait de 1648 et par le _trait de la Barrire_ (1715). Ce nom est
significatif.--La Marche, ou Marquisat d'Anvers, cre par Othon II,
fut donne par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire,  Godefroi
de Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un
foss qui sparait l'Empire de la France.-- Louvain, dit un voyageur,
la langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine
franaise.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques
(_Al-ost_, _Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations
celtiques, les noms sont emprunts  la terre (Lille, _l'le_).

Avant l'migration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait
 Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364.  Ypres (sans
doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en
1342.--En 1380, ceux de Gand sortirent avec trois armes.
Oudegherst, Chronique de Flandre, folio 301.--Ce pays humide est dans
plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme
blme, on disait: Il ressemble  la mort d'Ypres.--Au reste, la
Belgique a moins souffert des inconvnients naturels de son territoire
que des rvolutions politiques. Bruges a t tue par la rvolte de
1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le trait de 1648, qui fit
la grandeur d'Amsterdam en fermant l'Escaut.]

[Note 235: La grande bataille des temps modernes s'est livre
prcisment sur la limite des deux langues,  Waterloo.  quelques pas
en de de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le
monticule qu'on a lev dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare,
celtique ou germanique.]

Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-l seul 
seul: vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous
toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant 
s'enorgueillir, si le reste mutil de cent batailles, si la dernire
leve de la France, lgion imberbe, sortie  peine des lyces et du
baiser des mres, s'est brise contre votre arme mercenaire, mnage
dans tous les combats, et garde contre nous comme le poignard _de
misricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?

Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse
Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[236], et
d'Anvers en ruines[237]. Tous les autres pays, Russie, Autriche,
Italie, Espagne, France, ont leurs capitales  l'ouest et regardent au
couchant; le grand vaisseau europen semble flotter, la voile enfle
du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue 
l'est, comme pour braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernire
terre du vieux continent est la terre hroque, l'asile ternel des
bannis, des hommes nergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la
servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chasss par
les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affams,
Normands avides, et l'industrialisme flamand perscut, et le
calvinisme vaincu, tous ont pass la mer, et pris pour patrie la
grande le: _Arva, beata petamus arva, divites et insulas_.... Ainsi
l'Angleterre a engraiss de malheurs, et grandi de ruines. Mais 
mesure que tous ces proscrits, entasss dans cet troit asile, se sont
mis  se regarder,  mesure qu'ils ont remarqu les diffrences de
races et de croyances qui les sparaient, qu'ils se sont vus Kymrys,
Gals, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. 'a
t comme ces combats bizarres dont on rgalait Rome, ces combats
d'animaux tonns d'tre ensemble: hippopotames et lions, tigres et
crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque ferm de l'Ocan,
se sont assez longtemps mordus et dchirs, ils se sont jets  la
mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intrieure, croyez-le
bien, n'est pas finie encore. La bte triomphante a beau narguer le
monde sur son trne des mers. Dans son amer sourire se mle un furieux
grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus  tourner l'aigre
et criante roue de Manchester, soit que le taureau de l'Irlande,
qu'elle tient  terre se retourne et mugisse.

[Note 236: Les magistrats de Dunkerque supplirent vainement la reine
Anne; ils essayrent de prouver que les Hollandais gagneraient plus
que les Anglais  la dmolition de leur ville. Il n'est point de
lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Franais.
Cherbourg n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire,
d'Ostende  Brest.]

[Note 237: J'ai l, disait Bonaparte, un pistolet charg au coeur de
l'Angleterre. La place d'Anvers, disait-il  Sainte-Hlne, est une
des grandes causes pour lesquelles je suis ici; la cession d'Anvers
est un des motifs qui m'avaient dtermin  ne pas signer la paix de
Chtillon.]

La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de
l'Angleterre et de la France; le reste est pisode. Les noms franais
sont ceux des hommes qui tentrent de grandes choses contre l'Anglais.
La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur
arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de
Dunkerque et d'Anvers[238], voil, quoique ces hommes aient fait du
reste, des noms chers et sacrs. Pour moi, je me sens personnellement
oblig envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers
ceux qu'ils armrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf,
ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient
secouer tristement la tte  ces Anglais, qui les tiraient de leur
taciturnit, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.

[Note 238: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.]

La lutte contre l'Angleterre a rendu  la France un immense service.
Elle a confirm, prcis sa nationalit.  force de se serrer contre
l'ennemi, les provinces se sont trouves un peuple. C'est en voyant de
prs l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles taient France. Il en est
des nations comme de l'individu, il connat et distingue sa
personnalit par la rsistance de ce qui n'est pas elle, il remarque
le moi par le non-moi. La France s'est forme ainsi sous l'influence
des grandes guerres anglaises, par opposition  la fois, et par
composition. L'opposition est plus sensible dans les provinces de
l'Ouest et du Nord, que nous venons de parcourir. La composition est
l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste  parler.

Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout
devait s'agrger, il ne faut pas prendre le point central dans
l'espace; ce serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la
dynastie; il ne faut pas chercher la principale sparation des eaux,
ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de
la Sane, de la Seine et de la Meuse; pas mme le point de sparation
des races, ce serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la
Touraine. Non, le centre s'est trouv marqu par des circonstances
plus politiques que naturelles, plus humaines que matrielles. C'est
un centre excentrique, qui drive et appuie au Nord, principal thtre
de l'activit nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la
Flandre et de l'Allemagne. Protg, et non pas isol, par les fleuves
qui l'entourent, il se caractrise selon la vrit par le nom
d'le-de-France.

On dirait,  voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes
de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux  l'Ocan.
Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils
n'ont point empch la libre action de la politique de grouper les
provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens
le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.
Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la
brusquerie de la Garonne, ni la terrible imptuosit du Rhne, qui
tombe comme un taureau chapp des Alpes, perce un lac de dix-huit
lieues, et vole  la mer, en mordant ses rivages. La Seine reoit de
bonne heure l'empreinte de la civilisation. Ds Troyes, elle se laisse
couper, diviser  plaisir, allant chercher les manufactures et leur
prtant ses eaux. Lors mme que la Champagne lui a vers la Marne, et
la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se
laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les
manufactures de Troyes, et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De
Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la voir entre
Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivire, comme elle s'gare dans
ses les innombrables, encadres au soleil couchant dans des flots
d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits,
jaunes et rouges sous des masses blanchtres. Je ne puis comparer  ce
spectacle que celui du lac de Genve. Le lac a de plus, il est vrai,
les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac ne marche
point; c'est l'immobilit, ou du moins l'agitation sans progrs
visible. La Seine marche, et porte la pense de la France, de Paris
vers la Normandie, vers l'Ocan, l'Angleterre, la lointaine Amrique.

Paris a pour premire ceinture, Rouen, Amiens, Orlans, Chlons,
Reims, qu'il emporte dans son mouvement.  quoi se rattache une
ceinture extrieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon,
Besanon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour
atteindre par le Rhne l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la
vie nationale a toute sa densit au Nord; au Midi les cercles qu'il
dcrit se relchent et s'largissent.

Le vrai centre s'est marqu de bonne heure; nous le trouvons dsign
au sicle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commenc
notre jurisprudence: TABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLANS;--COUTUMES
DE FRANCE ET DE VERMANDOIS[239]. C'est entre l'Orlanais et le
Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise,
entre Orlans et Saint-Quentin, que la France a trouv enfin son
centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherch en
vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les
chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum_, _urbs
Arvernorum_). Elle l'avait cherch dans les capitales de l'glise
Mrovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims[240].

[Note 239:  Orlans, la science et l'enseignement du droit romain; en
Picardie, l'originalit du droit fodal et coutumier; deux Picards,
Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.]

[Note 240: Bourges tait aussi un grand centre ecclsiastique.
L'archevque de Bourges tait patriarche, primat des Aquitaines, et
mtropolitain. Il tendait sa juridiction comme patriarche sur les
archevques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de
Bordeaux et d'Auch (mtropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme
mtropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les vques de
Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres,
Castres, Cahors. Mais l'rection de l'vch d'Albi en archevch ne
lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de ces siges.]

La France captienne du _roi de Saint-Denys_, entre la fodale
Normandie et la dmocratique Champagne, s'tend de Saint-Quentin 
Orlans,  Tours. Le roi est abb de Saint-Martin de Tours, et premier
chanoine de Saint-Quentin. Orlans se trouvant place au lieu o se
rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a t
souvent celui de la France; les noms de Csar, d'Attila, de Jeanne
D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siges et de
guerres. La srieuse Orlans[241] est prs de la Touraine, prs de la
molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colrique Picardie 
ct de l'ironique Champagne. L'histoire de l'antique France semble
entasse en Picardie. La royaut, sous Frdgonde et Charles le
Chauve, rsidait  Soissons[242],  Crpy, Verbery, Attigny; vaincue
par la fodalit, elle se rfugia sur la montagne de Laon. Laon,
Pronne, Saint-Mdard de Soissons, asiles et prisons tour  tour,
reurent Louis le Dbonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale
tour de Laon a t dtruite en 1832; celle de Pronne dure encore.
Elle dure, la monstrueuse tour fodale des Coucy[243].

  Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,
          Je suis le sire de Coucy.

[Note 241: La raillerie orlanaise tait amre et dure. Les Orlanais
avaient reu le sobriquet de _gupins_. On dit aussi: La glose
d'Orlans est pire que le texte.--La Sologne a un caractre analogue:
Niais de Sologne, qui ne se trompe qu' son profit.]

[Note 242: Pepin y fut lu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.]

[Note 243: La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et
trois cent cinq de circonfrence. Les murs ont jusqu' trente-deux pieds
d'paisseur. Mazarin fit sauter la muraille extrieure en 1652, et, le
18 septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en
bas.--Un ancien roman donne  l'un des anctres de Coucy neuf pieds de
hauteur. Enguerrand VII, qui combattit  Nicopolis, fit placer aux
Clestins de Soissons son portrait et celui de sa premire femme, de
grandeur colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement Thomas de Marle,
auteur de la Loi de Vervins (lgislation favorable aux vassaux), mort en
1130. Raoul Ier, le trouvre, l'amant, vrai ou prtendu, de Gabrielle de
Vergy, mort  la croisade en 1191.--Enguerrand VII, qui refusa l'pe de
conntable et la fit donner  Clisson, mort en 1397.--On a prtendu 
tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trne pendant la
minorit de saint Louis. Art de vrifier les dates, XII, 219, sqq.]

Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande
pense de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes
de Lorraine, dfendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux
Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de
Louis XIV fut dite et juge par le Picard Saint-Simon[244].

[Note 244: Cette famille rcente, qui prtendait remonter 
Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands
crivains du XVIIe sicle, et l'un des plus hardis penseurs du ntre.]

Fortement fodale, fortement communale et dmocratique fut cette
ardente Picardie. Les premires communes de France sont les grandes
villes ecclsiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon.
Le mme pays donna Calvin, et commena la Ligue contre Calvin. Un
ermite d'Amiens[245] avait enlev toute l'Europe, princes et peuples,
 Jrusalem, par l'lan de la religion. Un lgiste de Noyon[246] la
changea, cette religion, dans la moiti des pays occidentaux; il fonda
sa Rome  Genve, et mit la rpublique dans la foi. La rpublique,
elle, fut pousse par les mains picardes dans sa course effrne, de
Condorcet en Camille Desmoulins, en Gracchus Baboeuf[247]. Elle fut
chante par Branger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France:
Je suis vilain et trs-vilain. Entre ces vilains, plaons au premier
rang notre illustre gnral Foy, l'homme pur, la noble pense de
l'arme[248].

[Note 245: Pierre l'Ermite.]

[Note 246: Calvin, n en 1509, mort en 1564.]

[Note 247: Condorcet, n  Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille
Desmoulins, n  Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, n 
Saint-Quentin, mort en 1797.--Branger est n  Paris, mais d'une
famille picarde.]

[Note 248: N  Pithon ou  Ham.--Plusieurs gnraux de la Rvolution
sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons 
la liste de ceux qui ont illustr ce pays fcond en tout genre de
gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tu  la Saint-Barthlemy;
Boutillier, l'auteur de la _Somme rurale_; l'historien Guibert de
Nogent; Charlevoix; les d'Estres et les Genlis.]

Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilge
de l'loquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans
le coeur. On peut dire qu'en avanant du centre  la frontire belge
le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[249]. La
plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin,
Lesueur[250], Goujon, Cousin, Mansart, Lentre, David, appartiennent
aux provinces septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous
regardons cette petite France de Lige, isole au milieu de la langue
trangre, nous y trouvons notre Grtry[251].

[Note 249: J'en dis autant de l'Artois, qui a produit tant de
mystiques. Arras est la patrie de l'abb Prvost. Le Boulonnais a
donn en un mme homme un grand pote et un grand critique, je parle
de Sainte-Beuve.]

[Note 250: Claude le Lorrain, n  Chamagne en Lorraine, en 1600, mort
en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, n aux Andelys en 1594,
mort en 1665.--Lesueur, n  Paris en 1617, mort en 1655.--Jean
Cousin, fondateur de l'cole franaise, n  Soucy, prs Sens, vers
1501.--Jean Goujon, n  Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, n 
Lou,  six lieues du Mans, mort  la fin du XVIe sicle.--Pierre
Lescot, l'architecte  qui l'on doit la fontaine des Innocents, n 
Paris en 1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste
qui grava quatorze cents planches, n  Nancy en 1593, mort en
1635.--Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, n 
Paris en 1645, mort en 1708.--Lentre, n  Paris en 1613, mort en
1700, etc.]

[Note 251: N en 1741, mort en 1813.]

Pour le centre du centre, Paris, l'le-de-France, il n'est qu'une
manire de les faire connatre, c'est de raconter l'histoire de la
monarchie. On les caractriserait mal en citant quelques noms propres;
ils ont reu, ils ont donn l'esprit national; ils ne sont pas un
pays, mais le rsum du pays. La fodalit mme de l'le-de-France
exprime des rapports gnraux. Dire les Montfort, c'est dire
Jrusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et
d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est
dire la fodalit rattache au pouvoir royal, d'un gnie mdiocre,
loyal et dvou. Quant aux crivains si nombreux, qui sont ns 
Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont
sortis, ils appartiennent surtout  l'esprit universel de la France
qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molire et Regnard, en
Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus gnral dans le gnie franais;
ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera
tout au plus un reste de cette vieille sve d'esprit bourgeois, esprit
moyen, moins tendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma
de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire entre le parvis
Notre-Dame et les degrs de la Sainte-Chapelle.

Mais ce caractre indigne et particulier est encore secondaire; le
gnral domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entire. Comment
s'est form en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il
faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de
Paris en serait le dernier chapitre. Le gnie parisien est la forme la
plus complexe  la fois et la plus haute de la France. Il semblerait
qu'une chose qui rsultait de l'annihilation de tout esprit local, de
toute provincialit, dt tre purement ngative. Il n'en est pas
ainsi. De toutes ces ngations d'ides matrielles, locales,
particulires, rsulte une gnralit vivante, une chose positive, une
force vive. Nous l'avons vu en Juillet[252].

[Note 252: crit en 1833.]

C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du
centre aux extrmits, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant
organisme, o les parties diverses sont si habilement rapproches,
opposes, associes, le faible au fort, le ngatif au positif; de voir
l'loquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique navet de la
Champagne, et l'pret critique, polmique, guerrire, de la
Franche-Comt et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien
entre la lgret provenale et l'indiffrence gasconne; de voir la
convoitise, l'esprit conqurant de la Normandie contenus entre la
rsistante Bretagne et l'paisse et massive Flandre.

Considre en longitude, la France ondule en deux longs systmes
organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et
crbro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et
Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de
Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de
Flandre, o les deux systmes se rattachent. Paris est le sensorium.

La force et la beaut de l'ensemble consistent dans la rciprocit des
secours, dans la solidarit des parties, dans la distribution des
fonctions, dans la division du travail social. La force rsistante et
guerrire, la vertu d'action est aux extrmits, l'intelligence au
centre; le centre se sait lui-mme et sait tout le reste. Les
provinces frontires, cooprant plus directement  la dfense, gardent
les traditions militaires, continuent l'hrosme barbare, et
renouvellent sans cesse d'une population nergique le centre nerv
par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrit de
la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la
politique; il transforme tout ce qu'il reoit. Il boit la vie brute,
et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui
elles s'aiment et s'admirent sous une forme suprieure; elles se
reconnaissent  peine:

  Miranturque novas frondes et non sua poma.

Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle
attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrmits;
l'intermdiaire est faible et ple. Entre la riche banlieue de Paris
et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie;
c'est le sort des provinces centralises qui ne sont pas le centre
mme. Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies,
attnues. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont
grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette
proccupation de l'intrt central, que les provinces excentriques ne
peuvent l'tre par l'originalit qu'elles conservent. La Picardie
centralise a donn Condorcet, Foy, Branger, et bien d'autres, dans
les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de
nos jours des noms comparables  leur opposer? Dans la France, la
premire gloire est d'tre Franais. Les extrmits sont opulentes,
fortes, hroques, mais souvent elles ont des intrts diffrents de
l'intrt national; elles sont moins franaises. La Convention eut 
vaincre le fdralisme provincial avant de vaincre l'Europe.

C'est nanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses
frontires elle ait des provinces qui mlent au gnie national quelque
chose du gnie tranger.  l'Allemagne, elle oppose une France
allemande;  l'Espagne une France espagnole;  l'Italie une France
italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et
nanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent
souvent moins que les couleurs opposes; les grandes hostilits sont
entre parents. Ainsi la Gascogne ibrienne n'aime par l'ibrienne
Espagne. Ces provinces analogues et diffrentes en mme temps, que la
France prsente  l'tranger, offrent tour  tour  ses attaques une
force rsistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par
quoi la France touche le monde, par o elle a prise sur lui. Pousse
donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux
territoire au Rhin,  la Mditerrane,  l'Ocan. Jette  la dure
Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie;  la grave et
solennelle Espagne, oppose la drision gasconne;  l'Italie la fougue
provenale; au massif Empire germanique, les solides et profonds
bataillons de l'Alsace et de la Lorraine;  l'enflure,  la colre
belge, la sche et sanguine colre de la Picardie, la sobrit, la
rflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la
Champagne!

Pour celui qui passe la frontire et compare la France aux pays qui
l'entourent, la premire impression n'est pas favorable. Il est peu de
cts o l'tranger ne semble suprieur. De Mons  Valenciennes, de
Douvres  Calais, la diffrence est pnible. La Normandie est une
Angleterre, une ple Angleterre. Que sont pour le commerce et
l'industrie, Rouen, le Havre,  ct de Manchester et de Liverpool?
L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de
l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la navet
potique[253]. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pice 
pice, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce
que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et
nergique, que la vie locale est faible. Je dirai mme que c'est l la
beaut de notre pays. Il n'a pas cette tte de l'Angleterre
monstrueusement forte d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non
plus le dsert de la haute cosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y
trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science
et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un
empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne.

[Note 253: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,
mais seulement qu'elle l'a gnralement dans un degr infrieur 
l'Allemagne. Elle a produit, elle possde encore plusieurs illustres
philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutt pratique et
politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche
sont alsaciennes d'origine.]

La personnalit, l'unit, c'est par l que l'tre se place haut dans
l'chelle des tres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en
reproduisant le langage d'une ingnieuse physiologie.

Chez les animaux d'ordre infrieur, poissons, insectes, mollusques et
autres, la vie locale est forte. Dans chaque segment de sangsue se
trouve un systme complet d'organes, un centre nerveux, des anses et
des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des
organes respiratoires, des vsicules sminales. Aussi a-t-on remarqu
qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique spar des
autres.  mesure qu'on s'lve dans l'chelle animale, on voit les
segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et l'individualit
du grand tout se prononcer davantage. L'individualit dans les animaux
composs ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les
organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un nombre de
parties, nombre qui devient plus grand  mesure qu'on approche des
degrs suprieurs. La centralisation est plus complte,  mesure que
l'animal monte dans l'chelle[254]. Les nations peuvent se classer
comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties,
la solidarit de ces parties entre elles, la rciprocit de fonctions
qu'elles exercent l'une  l'gard de l'autre, c'est l la supriorit
sociale. C'est celle de la France, le pays du monde o la nationalit,
o la personnalit nationale, se rapproche le plus de la personnalit
individuelle.

[Note 254: Dugs.]

Diminuer, sans la dtruire, la vie locale, particulire, au profit de
la vie gnrale et commune, c'est le problme de la sociabilit
humaine. Le genre humain approche chaque jour plus prs de la solution
de ce problme. La formation des monarchies, des empires, sont les
degrs par o il arrive. L'Empire romain a t un premier pas, le
christianisme un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la
Rvolution, l'Empire franais qui en est sorti, voil de nouveaux
progrs dans cette route. Le peuple le mieux centralis est aussi
celui qui par son exemple, et par l'nergie de son action, a le plus
avanc la centralisation du monde.

Cette unification de la France, cet anantissement de l'esprit
provincial est considr frquemment comme le simple rsultat de la
conqute des provinces. La conqute peut attacher ensemble, enchaner
des parties hostiles, mais jamais les unir. La conqute et la guerre
n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donn aux
populations isoles l'occasion de se connatre; la vive et rapide
sympathie du gnie gallique, son instinct social ont fait le reste.
Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de
langage, se sont comprises, se sont aimes; toutes se sont senties
solidaires. Le Gascon s'est inquit de la Flandre, le Bourguignon a
joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrnes; le Breton, assis
au rivage de l'Ocan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.

Ainsi s'est form l'esprit gnral, universel de la contre. L'esprit
local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la
race, a cd  l'action sociale et politique. La fatalit des lieux a
t vaincue, l'homme a chapp  la tyrannie des circonstances
matrielles. Le Franais du Nord a got le Midi, s'est anim  son
soleil, le Mridional a pris quelque chose de la tnacit, du srieux,
de la rflexion du Nord. La socit, la libert, ont dompt la nature,
l'histoire a effac la gographie. Dans cette transformation
merveilleuse, l'esprit a triomph de la matire, le gnral du
particulier, et l'ide du rel. L'homme individuel est matrialiste,
il s'attache volontiers  l'intrt local et priv; la socit humaine
est spiritualiste, elle tend  s'affranchir sans cesse des misres de
l'existence locale,  atteindre la haute et abstraite unit de la
patrie.

Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'loigne de cette
pure et noble gnralisation de l'esprit moderne. Les poques barbares
ne prsentent presque rien que de local, de particulier, de matriel.
L'homme tient encore au sol, il y est engag, il semble en faire
partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-mme, si
puissamment influence par la terre. Peu  peu la force propre qui est
en l'homme le dgagera, le dracinera de cette terre. Il en sortira,
la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village
natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il
compte lui-mme dans les destines du monde. L'ide de cette patrie,
ide abstraite qui doit peu aux sens, l'amnera par un nouvel effort 
l'ide de la patrie universelle, de la cit de la Providence.

       *       *       *       *       *

 l'poque o cette histoire est parvenue, au Xe sicle, nous sommes
bien loin de cette lumire des temps modernes. Il faut que l'humanit
souffre et patiente, qu'elle mrite d'arriver... Hlas!  quelle
longue et pnible initiation elle doit se soumettre encore! quelles
rudes preuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va
s'enfanter elle-mme! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour
amener au monde le moyen ge, et qu'elle le voie mourir, quand elle
l'a si longtemps lev, nourri, caress. Triste enfant, arrach des
entrailles mmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui
grandit dans la prire et la rverie, dans les angoisses du coeur, qui
mourut sans achever rien; mais il nous a laiss de lui un si poignant
souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des ges modernes
ne suffiront pas  nous consoler.




CLAIRCISSEMENTS

SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GSITAINS, ETC.


On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques dbris d'une
population opprime, dont nos anciens monuments font souvent mention,
et que poursuivent encore une horreur et un dgot traditionnels. Les
savants qui ont cherch  en dcouvrir l'origine ne sont arrivs,
jusqu' ce jour, qu' des conjectures contradictoires plus ou moins
plausibles, mais peu dcisives.

Ducange drive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. Il
semble, dit-il, que les Colliberts n'taient ni tout  fait esclaves,
ni tout  fait libres. Leur matre pouvait, il est vrai, les vendre ou
les donner, et confisquer leur terre.--Iratus graviter contra eum,
dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere,
et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei
(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.) On les
affranchissait de la mme manire que les esclaves (vid. Tabul.
Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap.
Ducange). Enfin un auteur dit:

  Libertate carens Colibertus discitur esse;
  De servo factus liber, Libertus, etc.

(Ebrardus Betum; Ibid. Vid. Acta pontific. Cenomann, ap. Scr. Fr. X,
385.) Mais, d'un autre ct, la loi des Lombards compte les Colliberts
parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XVI, XXVIII, LV). Ils
taient sans doute en gnral _serfs sous conditions_, et dans une
situation peu diffrente de celle des _homines de capite_. Le Domesday
Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets  des
redevances: De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere
debent de capite tres denarios. (Liber chart. S. Cyrici Nivern., n
83, ap. Ducange.)

C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on
trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'le de
Maillesais les reprsente comme une peuplade de pcheurs qui s'taient
tablis sur la Svre, et donne de leur nom une tymologie
singulire.--In extremis quoque insul, supra Separis alveum quoddam
genus hominum, piscando quritans victum, nonnulla tuguria confecerat,
quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a
_cultu imbrium_ descendere putatur. Il ajoute que les Normands en
dtruisirent une grande quantit, et qu'on chante encore cet
vnement: Deleta cantatur maxima multitudo.

Dans la Bretagne, c'taient les _Caqueux_, _Caevas_, _Cacous_[255],
_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager
dans le duch que vtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten.
Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut oblig d'intervenir
pour leur faire accorder la spulture. Il leur tait dfendu de
cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition,
qui rduisait ceux qui n'avaient pas de terre  mourir de faim, fut
modifie en 1477 par le duc Franois.

[Note 255: Le chef suprme des Truands s'appelait dans leur langage
_corse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppts.]

En Guyenne, c'taient les _Cahets_; chez les Basques et les Barnais,
dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_,
_Capots_, _Caffos_, _Crtins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_.

D'aprs l'ancien for de Barn, il fallait la dposition de sept Cagots
ou Crtins pour valoir un tmoignage (Marca, Barn, p. 73). Ils
avaient une porte et un bnitier  part,  l'glise, et un arrt du
parlement de Bordeaux leur dfendit, sous peine du fouet, de paratre
en public autrement que chausss et habills de rouge (comme en
Bretagne). En 1460, les tats du Barn demandrent  Gaston qu'il leur
ft dfendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les
pieds percs d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur
ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne rpondit
pas  cette demande. En 1606, les tats de Soule leur interdisent
l'tat de meunier (Marca, p. 71).

Marca drive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient
alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la
nouvelle coutume de Barn, rforme en 1551, tandis que les anciens
fors manuscrits donnent celui de _Chrestinas_, ou chrtiens; dans
l'usage on les appelle plus souvent Chrtiens que Cagots. Le lieu o
ils habitent s'appelle le quartier des Chrtiens.

Oihenart conjecture que les Cagots taient autrefois appels Chrtiens
(crtins) par les Basques, lorsque ceux-ci taient encore paens. On
les appelait aussi _pelluti_ et _comati_; cependant les Aquitains
laissaient galement crotre leurs cheveux.

Ce qui pourrait encore les faire considrer comme les dbris d'une
race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques,
sont gnralement blondes et belles. Selon M. Barraut, mdecin, les
Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinire, I, 89).

Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, rests aprs la
retraite des infidles, surnomms peut-tre _Caas-Goths_, par
drision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appels
Chrtiens en qualit de nouveaux convertis. L'isolement o ils vivent
semble rappeler la retraite des catchumnes. Il est dit dans les
actes du comit de Mayence, chap. V: Les catchumnes ne doivent
point manger avec les baptiss ni les baiser; encore moins les
gentils. Et d'un autre ct, une lettre de Benot XII, adresse en
janvier 1340  Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des
Sarrasins, comme celles des Cagots, taient situes dans des lieux
carts. Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs
fidles habitants de vos tats, que les Sarrasins, qui y sont en grand
nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure,
des habitations spares et enfermes de murailles, pour tre loigns
du trop grand commerce avec les chrtiens et de leur familiarit
dangereuse: mais  prsent ces infidles tendent leur quartier ou le
quittent entirement, et logent ple-mle avec les chrtiens, et
quelquefois dans les mmes maisons. Ils cuisent aux mmes feux, se
servent des mmes bancs, et ont une communication scandaleuse et
dangereuse. (_Voy._ Laboulinire, I, 82.)

Le mot de Crtin, selon Fodr (ap. Dralet, t. I), vient de Chrtien,
bon Chrtien, Chrtien par excellence, titre qu'on donne  ces idiots,
parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun pch. On
leur donne encore le nom de Bienheureux, et aprs leur mort on
conserve avec soin leurs bquilles et leurs vtements.

Dans une requte qu'ils adressrent en 1514  Lon X, sur ce que les
prtres refusaient de les our en confession, ils disent eux-mmes que
leurs anctres taient Albigeois. Cependant, ds l'an 1000, les Cagots
sont appels Chrtiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et
l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient  l'appui de leur
tmoignage, c'est que dans le Dauphin et les Alpes, les descendants
des Albigeois sont encore appels _Caignards_, corruption de
_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le
pied de canard dont il est parl dans l'histoire des Cagots de Barn.
Rabelais, pour la mme raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois
Savoyards[256].

[Note 256: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec
l'histoire de Berthe la _reine pdauque_ (pes auc, pied d'oie. _Voy._
le chapitre suivant.) Un passage de Rabelais indique que l'on voyait
une image de la reine Pdauque  Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous
apprennent qu'on jurait  Toulouse _par la quenouille de la reine
Pdauque_. Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine
Berthe filait_ (Bullet, Mythologie franaise).]

Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient t aussi
nomms _Gsitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frapp de la
lpre pour son avarice. Les Juifs et les Agarniens ou Sarrasins
croyaient, selon les crivains du moyen ge, chapper  la puanteur
inhrente  leur race en se soumettant au baptme chrtien, ou en
buvant le sang des enfants chrtiens.--Le P. Grgoire de Rostrenen
(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lpreux. En
espagnol: _gafo_, lpreux; _gafi_, lpre. L'ancien for de Navarre,
compil vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_
et les traite comme ladres. Le for de Barn distingue pourtant les
Cagots des lpreux: le port d'armes leur est dfendu, et il est permis
aux ladres.

De Bosquet, lieutenant gnral au sige de Narbonne, dans ses notes
sur les lettres d'Innocent III, croit reconnatre les _Capots_ dans
certains marchands juifs, dsigns dans les Capitulaires de Charles le
Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. app. 877, c. XXXI).

Dralet pense que ce furent des gotreux qui formrent ces races. Les
premiers habitants, dit-il, durent tre plus sujets aux gotres, parce
que le climat dut tre alors plus froid et plus humide. En effet, on
trouve peu de gotreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins
froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud
adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce
qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, o elles sont
soumises  une trs-faible pression atmosphrique et ne peuvent
s'imprgner d'air. (De mme on voit beaucoup de gotres  Chantilly,
parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains o la pression de
l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, fvrier 1832.)

Au reste, peut-tre doit-on admettre  la fois les opinions diverses
que nous avons rapportes; tous ces lments entrrent sans doute
successivement dans ses races maudites, qui semblent les parias de
l'Occident.




LIVRE IV




CHAPITRE PREMIER

L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANAIS. ROBERT ET
GERBERT.--FRANCE FODALE

1000-1031


Cette vaste rvlation de la France, que nous venons d'indiquer dans
l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au Xe
sicle,  l'avnement des Capets. Chaque province a ds lors son
histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-mme. Cet immense
concert de voix naves et barbares, comme un chant d'glise dans une
sombre cathdrale pendant la nuit de Nol, est d'abord pre et
discordant. On y trouve des accents tranges, des voix grotesques,
terribles,  peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la
naissance du Sauveur, ou la Fte des fous, la Fte de l'ne.
Fantastique et bizarre harmonie,  quoi rien ne ressemble, o l'on
croit entendre  la fois tout cantique, et des _Dies ir_, et des
_Alleluia_.

C'tait une croyance universelle au moyen ge, que le monde devait
finir avec l'an 1000 de l'incarnation[257]. Avant le christianisme,
les trusques aussi avaient fix leur terme  dix sicles, et la
prdiction s'tait accomplie. Le christianisme, passager sur cette
terre, hte exil du ciel, devait adopter aisment ces croyances. Le
monde du moyen ge n'avait pas la rgularit extrieure de la cit
antique, et il tait bien difficile d'en discerner l'ordre intime et
profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait  l'ordre,
et l'esprait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de
lgendes, o tout apparaissait bizarrement color comme  travers de
sombres vitraux, on pouvait douter que cette ralit visible ft autre
chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune. L'arme
d'Othon avait bien vu le soleil en dfaillance et jaune comme du
safran[258]. Le roi Robert, excommuni pour avoir pous sa parente,
avait,  l'accouchement de la reine, reu dans ses bras un monstre. Le
diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu  Rome se
prsenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant
d'apparitions, de visions, de voix tranges, parmi les miracles de
Dieu et les prestiges du dmon, qui pouvait dire si la terre n'allait
pas un matin se rsoudre en fume, au son de la fatale trompette? Il
et bien pu se faire alors que ce que nous appelons la vie ft en
effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint lgendaire,
_comment de vivre et cesst de mourir_. Et tunc vivere incepit,
morique desiit.

[Note 257: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). Dum jam
jamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum
gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris terni,
etc.--Trithemii chronic. ann. 960: Diem jamjam imminere dicebat
(Bernhardus, eremita Thuringi) extremum, et mundum in brevi
consummandum.--Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141):
De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi,
quod statim finito mille annorum numero Antechristus adveniret, et non
longo post tempore universale judicium succederet.--Will. Godelli
chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; Ann. Domini MX, in multis locis per
orbem tali rumore audito, timor et moeror corda plurimorum occupavit,
et suspicati sunt multi finem sculi adesse.--Rad. Glaber, I, IV,
ibid. 49: stimabatur enim ordo temporum et elementorum prterita ab
initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, atque humani
generis interitum.]

[Note 258: Raoul Glaber.]

Cette fin d'un monde si triste tait tout ensemble l'espoir et
l'effroi du moyen ge. Voyez ces vieilles statues dans les cathdrales
du Xe et du XIe sicle, maigres, muettes et grimaantes dans leur
roideur contracte, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la
mort. Voyez comme elles implorent, les mains jointes, ce moment
souhait et terrible, cette seconde mort de la rsurrection, qui doit
les faire sortir de leurs ineffables tristesses, et les faire passer
du nant  l'tre, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre
monde sans espoir aprs tant de ruines. L'empire romain avait croul,
celui de Charlemagne s'en tait all aussi; le christianisme avait cru
d'abord devoir remdier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient.
Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vnt autre
chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon,
dans le spulcral _in pace_; le serf attendait sur son sillon, 
l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les abstinences du
clotre, dans les tumultes solitaires du coeur, au milieu des
tentations et des chutes, des remords et des visions tranges,
misrable jouet du diable qui foltrait cruellement autour de lui, et
qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement  l'oreille:
Tu es damn[259]!

[Note 259: Raoul Glaber, I. V, c. I. Astitit mihi ex parte pedum
lectuli forma homunculi teterrim speciei. Erat enim statura
mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte
rugosa et contracta, depressis naribus, os exporrectum, labellis
tumentibus, mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas
et pracutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis,
occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus,
vestibus sordidis, conatu stuans, ac toto corpore prceps;
arripiensque summitatem strati in quo cubabam, totum terribiliter
concussit lectum.........]

Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe  quel prix! Il leur
valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer 
jamais, ft-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir
aussi son charme, ce moment o l'aigu et dchirante trompette de
l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du
clotre, du sillon, un rire terrible et clat au milieu des pleurs.

Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamits
qui prcdrent l'an 1000, ou suivirent de prs. Il semblait que
l'ordre des saisons se ft interverti, que les lments suivissent des
lois nouvelles. Une peste terrible dsola l'Aquitaine; la chair des
malades semblait frappe par le feu, se dtachait de leurs os, et
tombait en pourriture. Ces misrables couvraient les routes des lieux
de plerinage, assigeaient les glises, particulirement
Saint-Martin,  Limoges; ils s'touffaient aux portes, et s'y
entassaient. La puanteur qui entourait l'glise ne pouvait les
rebuter. La plupart des vques du Midi s'y rendirent, et y firent
porter les reliques de leurs glises. La foule augmentait, l'infection
aussi; ils mouraient sur les reliques des saints[260].

[Note 260: Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic.
Ademari Cabannens., ibid. 147.

Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de
l'Amrique du Sud et les ngres de Guine mangent habituellement de la
glaise ou de l'argile pendant une partie de l'anne. On la vend frite
sur les marchs de Java.--Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature,
trad. par Eyris (1808), I, 200.]

Ce fut encore pis quelques annes aprs. La famine ravagea tout le
monde depuis l'Orient, la Grce, l'Italie, la France, l'Angleterre.
Le muid de bl, dit un contemporain[261], s'leva  soixante sols
d'or. Les riches maigrirent et plirent; les pauvres rongrent les
racines des forts; plusieurs, chose horrible  dire, se laissrent
aller  dvorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts
saisissaient les faibles, les dchiraient, les rtissaient et les
mangeaient. Quelques-uns prsentaient  des enfants un oeuf, un fruit,
et les attiraient  l'cart pour les dvorer. Ce dlire, cette rage
alla au point que la bte tait plus en sret que l'homme. Comme si
c'et t dsormais une coutume tablie de manger de la chair humaine,
il y en eut un qui osa en taler  vendre dans le march de Tournus.
Il ne nia point, et fut brl. Un autre alla pendant la nuit dterrer
cette mme chair, la mangea, et fut brl de mme.

[Note 261: Glaber.--Sur soixante-treize ans, il y en eut quarante-huit
de famines et d'pidmies.--An 987, grande famine et pidmie.--989,
grande famine.--990-994, famine et mal des _ardents_.--1001, grande
famine.--1003-1008, famine et mortalit.--1010-1014, famine, mal des
_ardents_, mortalit.--1027-1029, famine (anthropophages).--1031-1033,
famine atroce.--1035, famine, pidmie.--1045-1046, famine en France et
en Allemagne.--1053-1058, famine et mortalit pendant cinq ans.--1059,
famine de sept ans, mortalit.]

.... Dans la fort de Mcon, prs l'glise de Saint-Jean de
Castanedo, un misrable avait bti une chaumire, o il gorgeait la
nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalit. Un homme y aperut des
ossements, et parvint  s'enfuir. On y trouva quarante-huit ttes
d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim tait si
affreux que, plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la
mlaient  la farine. Une autre calamit survint; c'est que les
loups, allchs par la multitude des cadavres sans spulture,
commencrent  s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu
ouvrirent des fosses, o le fils tranait le pre, le frre son frre,
la mre son fils, quand ils les voyaient dfaillir; et le survivant
lui-mme, dsesprant de la vie, s'y jetait souvent aprs eux.
Cependant les prlats des cits de la Gaule, s'tant assembls en
concile pour chercher remde  de tels maux, avisrent que, puisqu'on
ne pouvait alimenter tous ces affams, on sustentt comme on pourrait
ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne
demeurt sans culture.

Ces excessives misres brisrent les coeurs et leur rendirent un peu
de douceur et de piti. Ils mirent le glaive dans le fourreau,
tremblants eux-mmes sous le glaive de Dieu. Ce n'tait plus la peine
de se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on
allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait
bien que son ennemi, comme lui-mme, avait peu  vivre.  l'occasion
de la peste de Limoges, ils coururent de bon coeur aux pieds des
vques, et s'engagrent  rester dsormais paisibles,  respecter les
glises,  ne plus infester les grands chemins,  mnager du moins
ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prtres ou des religieux.
Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi
matin), toute guerre tait interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_,
plus tard _la trve de Dieu_[262].

[Note 262: Glaber, I, V, c. I. On vit bientt aussi les peuples
d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules,  leur exemple, cdant
 la crainte ou  l'amour du Seigneur, adopter successivement une
mesure qui leur tait inspire par la grce divine. On ordonna que,
depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne
n'et la tmrit de rien enlever par la violence, ou de satisfaire
quelque vengeance particulire, ou mme d'exiger caution; que celui
qui oserait violer ce dcret public payerait cet attentat de sa vie,
ou serait banni de son pays et de la socit des chrtiens. Tout le
monde convient aussi de donner  cette loi le nom de _treugue_
(trve) _de Dieu_.]

Dans cet effroi gnral, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'
l'ombre des glises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur
l'autel des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes
portent l'empreinte d'une mme croyance: Le soir du monde approche,
disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou
baron, j'ai donn  telle glise pour le remde de mon me... Ou
encore: Considrant que le servage est contraire  la libert
chrtienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants
et ses hoirs...

Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point. Ils aspiraient 
quitter l'pe, le baudrier, tous les signes de la milice du sicle; ils
se rfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs
demandaient dans leurs couvents une toute petite place o se cacher.
Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empcher les grands du monde, les
ducs et les rois, de devenir moines, ou frres convers. Guillaume Ier,
duc de Normandie, aurait tout laiss pour se retirer  Jumiges, si
l'abb le lui et permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un
capuchon et une tamine, les emporta avec lui, les dposa dans une
petit coffre, et en garda toujours la clef  sa ceinture[263]. Hugues
Ier, duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien
voulu aussi se faire moines. Hugues en fut empch par le pape. Henri,
entrant dans l'glise de l'abbaye de Saint-Vanne,  Verdun, s'tait
cri avec le psalmiste: Voici le repos que j'ai choisi, et mon
habitation aux sicles des sicles! Un religieux l'entendit, et avertit
l'abb. Celui-ci appela l'empereur dans le chapitre des moines, et lui
demanda qu'elle tait son intention. Je veux, avec la grce de Dieu,
rpondit-il en pleurant, renoncer  l'habit du sicle, revtir le vtre,
et ne plus servir que Dieu avec vos frres.--Voulez-vous donc, reprit
l'abb, promettre, selon nos rgles et  l'exemple de Jsus-Christ,
l'obissance jusqu' la mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien!
je vous reois comme moine, ds ce jour j'accepte la charge de votre
me; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte
du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de
l'empire que Dieu vous a confi; et de veiller de tout votre pouvoir,
avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume[264].
L'empereur, li par son voeu, obit  regret. Au reste, il tait moine
depuis longtemps; il avait toujours vcu en frre avec sa femme.
L'glise l'honore sous le nom de saint Henri.

[Note 263: Guillaume de Jumiges.]

[Note 264: Vie de saint Richard.]

Un autre saint, qu'elle n'a pas canonis, est notre Robert, roi de
France. Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, tait
trs-pieux, sage et lettr, passablement philosophe, et excellent
musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_,
les rhythmes _Juda et Hierusalem_, _Concede nobis qusumus_, et
_Cornelius centurio_, qu'il offrit, mis en musique et nots, sur
l'autel de Saint-Pierre  Rome, de mme que l'antiphone _Eripe_, et
plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui
demanda un jour de faire quelque chose en mmoire d'elle; il crivit
alors le rhythme _O constantia martyrum_, que la reine,  cause du nom
de Constantia, crut avoir t fait pour elle. Le roi venait  l'glise
de Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronn de sa couronne,
pour diriger le choeur  matines,  vpres et  la messe, chanter avec
les moines, et les dfier au combat du chant. Aussi, comme il
assigeait certain chteau le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il
avait une dvotion particulire, il quitta le sige pour venir 
Saint-Denis diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il
chantait dvotement avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les
murs du chteau tombrent subitement, et l'arme du roi en prit
possession; ce que Robert attribua toujours aux mrites de saint
Hippolyte[265].

[Note 265: Chronique de Sithiu.]

Un jour qu'il revenait de faire sa prire, o il avait, comme
d'habitude, rpandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par
sa vaniteuse pouse d'ornements d'argent. Tout en considrant cette
lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un  qui cet
argent fut ncessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il lui
demande prudemment quelque outil pour ter l'argent. Le pauvre ne
savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit
d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait  la prire.
L'autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment
ensemble, et enlvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-mme
de ses saintes mains dans le sac du pauvre en lui recommandant, selon
sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vt. Lorsque la
reine vint, elle s'tonna fort de voir sa lance ainsi dpouille; et
Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait
comment cela s'tait fait[266].

[Note 266: Helgaud.]

Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier
ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-mme, il avait
fait faire une chsse de cristal tout entoure d'or, o il eut soin de
ne mettre aucune relique: c'est sur cette chsse qu'il faisait jurer
ses grands, qui n'taient point instruits de sa fraude pieuse. De
mme, il faisait jurer les gens du peuple sur une chsse o il avait
mis un oeuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent  ce saint homme
les paroles du Prophte: Il habitera dans le tabernacle du Trs-Haut,
celui qui dit la vrit selon son coeur, celui dont la langue ne
trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal  son prochain[267]!

[Note 267: Helgaud.]

La charit de Robert s'tendait  tous les pcheurs. Comme il
soupait  tampes, dans un chteau que Constance venait de lui btir,
il ordonna d'ouvrir la porte  tous les pauvres. L'un d'eux vint se
mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le
pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or
de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite.
Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dpouill, et,
indigne, se laissa emporter contre le saint  des paroles violentes:
Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a dshonor votre robe
d'or?--Personne, rpondit-il, ne m'a dshonor; cela tait sans
doute ncessaire  celui qui l'a pris plus qu' moi, et, Dieu aidant,
lui profitera.--Un autre voleur lui coupant la moiti de la frange de
son manteau, Robert se retourna, et lui dit: Va-t-en, va-t-en;
contente-toi de ce que tu as pris; un autre aura besoin du reste. Le
voleur s'en alla tout confus.--Mme indulgence pour ceux qui volaient
les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un
clerc nomm Ogger qui montait furtivement  l'autel, posait un cierge
par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les clercs se
troublent, qui auraient d empcher ce vol. Ils interrogent le
seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles
de la reine Constance; enflamme de fureur, elle jure par l'me de son
pre qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce
qu'on a vol au trsor du saint et du juste. Ds qu'il le sut, ce
sanctuaire de pit, il appela le larron, et lui dit: Ami Ogger,
va-t-en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que
tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur
soit avec toi! Il lui donna mme de l'argent pour faire sa route; et
quand il crut le voleur en sret, il dit gaiement aux siens:
Pourquoi tant vous tourmenter  la recherche de ce chandelier? Le
Seigneur l'a donn  son pauvre.--Une autre fois enfin, comme il se
relevait la nuit pour aller  l'glise, il vit deux amants couchs
dans un coin: aussitt il dtacha une fourrure prcieuse qu'il portait
au cou, et la jeta sur ces pcheurs. Puis il alla prier pour
eux[268].

[Note 268: Helgaud.]

Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi captien. Je dis le
premier roi; car son pre, Hugues Capet[269], se dfia de son droit
et ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la
chape, comme abb de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert
que se passa cette terrible poque de l'an 1000; et il sembla que la
colre divine ft dsarme par cet homme simple, en qui s'tait comme
incarne la paix de Dieu. L'humanit se rassura et espra durer encore
un peu; elle vit, comme zchias, que le Seigneur voulait bien ajouter
 ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit  vivre, 
travailler,  btir:  btir d'abord les glises de Dieu. Prs de
trois ans aprs l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers,
surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des glises
furent renouveles, quoique la plupart fussent encore assez belles
pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrtiens
semblaient rivaliser  qui lverait les plus magnifiques. On et dit
que le monde se secouait et dpouillait sa vieillesse, pour revtir la
robe blanche des glises[270].

[Note 269: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet tait une injure,
et venait de _Capito_, grosse tte. On sait que la grosseur de la tte
est souvent un signe d'imbcillit. Une chronique appelle Capet
Charles le Simple (Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent.,
ap. Scr. fr. IX, 55).--Mais il est vident que Capet est pris pour
_Chapet_, ou _Cappatus_.--Plusieurs chroniques franaises, crites
longtemps aprs, ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X,
293, 303, 313.)--Chronic., S. Medard. Suess., ibid. IX, 55. Hugo,
cognominatus _Chapet_. _Voy._ aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et
Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albric. Tr.-Font., IX, 286: Hugo
_Cappatus_, et plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang. IX, 82: Hugo
_Capucii_.--Chron. Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo
_Caputius_.--Cette dernire chronique ajoute que le fils d'Hugues, le
pieux Robert, chantait les vpres revtu d'une chape.--L'ancien
tendard des rois de France tait la chape de saint Martin; c'est de
l, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donn  leur oratoire
le nom de _Chapelle_. Capella, quo nomine Francorum reges propter
cappam S. Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem
jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant. L. I, c.
IV.]

[Note 270: Glaber.]

Et en rcompense il y eut d'innombrables miracles. Des rvlations,
des visions merveilleuses firent partout dcouvrir de saintes
reliques, depuis longtemps enfouies, et caches  tous les yeux: Les
saints vinrent rclamer les honneurs d'une rsurrection sur la terre,
et apparurent aux regards des fidles, qu'ils remplirent de
consolations[271]. Le Seigneur lui-mme descendit sur l'autel; le
dogme de la prsence relle, jusque-l obscur et cach  demi dans
l'ombre, clata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau
d'immense posie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord.
Tout cela se trouvait annonc comme par un prsage certain dans la
position mme de la croix du Seigneur quand le Sauveur y tait
suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que l'Orient avec ses
peuples froces tait cach derrire la face du Sauveur, l'Occident,
plac devant ses regards, recevait de ses yeux la lumire de la foi
dont il devait tre bientt rempli. Sa droite toute-puissante, tendue
pour le grand oeuvre de misricorde, montrait le Nord qui allait tre
adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche tombait
en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi[272].

[Note 271: Id.]

[Note 272: Glaber.]

La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande ide qui vient de
tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la
pense de l'avenir, et le mouvement de l'humanit. De grands signes
clatent, des multitudes d'hommes s'acheminent dj un  un, et comme
plerins,  Rome, au mont Cassin,  Jrusalem. Le premier pape
franais, Gerbert, proclame dj la croisade; sa belle lettre, o il
appelle tous les princes au nom de la cit sainte[273], prcde d'un
sicle les prdications de Pierre l'Ermite. Prche alors par un
Franais et sous un pape franais, Urbain II, excute surtout par des
Franais, la grande entreprise commune du moyen ge, celle qui fit de
tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle rvlera la
profonde sociabilit de la France. Mais il faut encore un sicle, il
faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique
fonde la papaut, un saint fonde la royaut: je parle de deux
Franais, de Gerbert et de Robert.

[Note 273: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. Ea qu est
Hierosolymis, universali Ecclesi sceptris regnorum imperanti: Cum
bene vigeas, immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor,
spes mihi maxima per te caput attollendi jam pene attritum. An
quicquam diffiderem de te, rerum domina, si me recognoscis tuam?
Quisquamne tuorum famosam cladem illatam mihi putare debebit ad se
minime pertinere, utque rerum infima abhorrere? Et quamvis nunc
dejecta, tamen habuit me orbis terrarum optimam sui partem: penes me
Prophetarum oracula, Patriarcharum insignia; hinc clara mundi lumina
prodierunt Apostoli; hinc Christi fidem repetit orbis terrarum, apud
me redemptorem suum invenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate,
tamen hic humanitate natus, passus, sepultus, hinc ad coelos elatus.
Sed cum propheta dixerit: Erit sepulchrum ejus gloriosum, paganis
loca cuncta subvertentibus, tentat Diabolus reddere inglorium. Enitere
ergo, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis
nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cui
das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne quod habes gratis dedit,
nec tamen gratis recipit; et hic eum multiplicat et in futuro
remunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata
relaxat, ut secum regnando vivas.--Les Pisans partirent sur cette
lettre, et massacrrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidles en
Afrique. Scr. fr. X, 426.

Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. Non absurdum, si
litteris mandemus qu per omnium ora volitant..... Divinationibus et
incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus
perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium
portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras..... Per
incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.--Fr.
Andre chronic, ibid. 289: A quibusdam etiam nigromancia
arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.--Chronic.
reg. Francorum, ibid., 301..... Gerbertum monachum philosophum, quin
potius nigromanticum.]

Ce Gerbert, disent-ils, n'tait pas moins qu'un magicien. Moine 
Aurillac, chass, rfugi  Barcelone, il se dfroque pour aller
tudier les lettres et l'algbre  Cordoue. De l,  Rome; le grand
Othon le fait prcepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il
professe aux fameuses coles de Reims; il a pour disciple notre bon
roi Robert. Secrtaire et confident de l'archevque, il le fait
dposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut
une grande chose pour les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils
aident  le faire archevque, il aide  les faire rois.

Oblig de se retirer prs d'Othon III, il devient archevque de
Ravenne, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie,
Pologne), donne des rois aux rpubliques; il rgne par le pontificat
et par la science. Il prche la croisade; un astrologue a prdit qu'il
ne mourra qu' Jrusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il sigeait 
Rome dans une chapelle qu'on appelait Jrusalem, le diable se prsente
et rclame le pape. C'est un march qu'ils ont pass en Espagne chez
les musulmans. Gerbert tudiait alors; trouvant l'tude longue, il se
donna au diable pour abrger. C'est de lui qu'il apprit la merveille
des chiffres arabes, et l'algbre, et l'art de construire une horloge,
et l'art de se faire pape. Et-il pu sans cela? Il s'est donn; donc
il est  son matre. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne
savais pas que j'tais logicien[274]!_

[Note 274: Dante, Inferno, c. XXVIII:

  Tu non pensavi ch'io loico fossi!

Les deux grands mythes du savant identifi avec le magicien, ce sont,
dans les lgendes du moyen ge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est
remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative
de deux sicles. En rcompense, le sorcier allemand laisse une plus
forte trace, et ressuscite au XVe sicle dans Faust.]

Sauf leur amiti pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les
premiers Capets aucune mchancet. Le bon Robert, indulgent et pieux,
fut un roi homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient
gnralement pour une race plbienne, Saxonne d'origine. Leur aeul
Robert le Fort avait dfendu le pays contre les Normand: Eudes
combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers
Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu' Louis le Gros n'ont
rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, 
l'avnement de chacun de ces princes, qu'il tait fort chevalereux;
nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent gure que par le secours
des Normands et les vques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement
les vques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes,
amis des prtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient
sans doute par leur conseil  se rattacher au pass, et, par de
lointaines alliances avec le monde grec,  primer les Carlovingiens en
antiquit. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse
de Constantinople[275]. Son petit-fils Henri Ier pousa la fille du
czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aeules, qui
appartenait  la maison macdonienne. La prtention de cette maison
tait de remonter  Alexandre le Grand,  Philippe, et par eux 
Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est
rest jusqu' nous commun parmi les Capets. Ces gnalogies flattaient
les traditions romanesques du moyen ge, qui expliquait  sa manire
la parent relle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des
Troyens et les Saxons des Macdoniens, soldats d'Alexandre[276].

[Note 275: Lettre de Gerbert.]

[Note 276: Dans le pangyrique allemand d'Hannon, archevque de
Cologne, Csar, excutant les ordres du Snat, envahit la Germanie,
bat les Souabes, les Bavarois, les Saxons, anciens soldats
d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des
Troyens, les gagne, les ramne en Italie, chasse de Rome Caton et
Pompe, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.]

L'lvation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage
des prtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes;
l'ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-peur. Celui-ci,
trait si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer[277], plus d'une
fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de har les
Carlovingiens. Hugues Capet tait son pupille et son beau-frre. Il
convenait d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti
ecclsiastique et  la dynastie que ce parti levait; il esprait
sans doute y primer par l'pe. C'tait de mme l'esprance de la
maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui possdaient
en outre les tablissements loigns de Provins, Meaux et Beauvais,
descendaient d'un Thibolt, selon quelques-uns, parent de Rollon, mais
li avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le Simple. Thibolt
avait pous une soeur d'Eudes, s'tait fait donner Tours, et avait
acquis Chartres du vieux pirate Hastings[278]. Son fils, Thibault le
Tricheur, pousa une fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des
Carlovingiens, et soutint les Capets contre les empereurs d'Allemagne.
Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de Blois
refusrent quelque temps de reconnatre Hugues Capet, en haine de ceux
qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant pouser  son
fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes Ier de Blois
(fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, hritire du royaume de
Bourgogne par le roi Rodolphe, son frre, pouvait donner aux Capets
quelques prtentions sur ce royaume, lgu par Rodolphe  l'Empire.
Aussi, le pape allemand, Grgoire V, crature des empereurs, saisit-il
le prtexte d'une parent loigne pour forcer Robert de quitter sa
femme et l'excommunier sur son refus. On connat l'histoire ou la
fable de l'abandon de Robert, dlaiss de ses serviteurs, qui jetaient
au feu tout ce qu'il avait touch, et la lgende de Berthe qui
accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs cathdrales la
statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble dsigner
l'pouse de Robert[279].

[Note 277: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le
sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de
Jumiges.)]

[Note 278: Albric. ad ann. 904.]

[Note 279: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: Ex qua
suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos
etiam, virum scilicet et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi
simul excommunicavere sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus
omnem undique populum terror invasit, ut ab ejus universi societate
recederent, etc.--_Voy._ la Dissertation de Bullet, sur la reine
_Pdauque_ (pied-d'oie).]

Berthe avait eu du comte de Blois, son premier poux, un fils nomm
Eudes, comme son pre, et surnomm _le Champenois_, parce qu'il ajouta
 ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes
osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession
du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mre; il soumit
tout jusqu'au Jura, et fut reu dans Vienne. Appel  la fois par la
Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi[280], il prtendit
relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers
Aix-la-Chapelle, o il comptait se faire couronner aux ftes de Nol.
Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les vques de Lige et de
Metz, tous les grands du pays vinrent  sa rencontre et le dfirent.
Tu en fuyant, il ne put tre reconnu que par sa femme, qui retrouva
sur son corps un signe cach[281] (1037).

[Note 280: Glaber.]

[Note 281: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa matresse
dith. Elle se reproduit  la mort de Charles le Tmraire.]

Ses tats, diviss ds lors en comts de Blois et de Champagne,
cessrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable
que guerrire, potes, plerins, croiss, les comtes de Blois et
Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la tnacit de leurs
rivaux de Normandie et d'Anjou.

La maison d'Anjou n'tait ni Normande comme celles de Blois et de
Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigne. Elle dsignait
comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort
chasseur[282]. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et
combattit vaillamment les Normands; il eut en rcompense quelques
terres dans le Gtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger,
petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite,
furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie,
aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la
Touraine et le Maine; aux troisimes ce qui s'tend d'Angers  Nantes.
Plus unis et plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que
les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportrent au midi de
grands avantages, s'tendirent de l'autre ct de la Loire, et
poussrent jusqu' Saintes. Ils succdrent  la prpondrance
qu'avaient eue un instant les comtes de Blois et de Champagne. Quand
le roi Robert fut oblig de quitter Berthe, veuve et mre de ces
comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit pouser sa nice Constance,
fille du comte de Toulouse[283]. Le frre de Foulques, Bouchard,
tait dj comte de Paris, et possdait les chteaux importants de
Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint vque de Paris. Ainsi
le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile  sa femme
Constance et  son oncle Bouchard, put  son aise composer des hymnes
et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui
essaya de rappeler Berthe, fut tu impunment sous ses yeux[284].
Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe tait la veuve
et la mre. L'vque de Chartres, Fulbert, crivit  Foulques une
lettre o il le dsignait comme auteur de ce crime. Foulques, dj
fort mal avec l'glise pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour,
partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du
pape, fit un plerinage  Jrusalem, et btit au retour l'abbaye de
Beaulieu prs Loches: un lgat la consacra, au refus des vques.
Toute la vie de ce mchant homme fut une alternative de victoires
signales, de crimes et de plerinages; il alla trois fois  la terre
sainte. La dernire fois, il revint  pied et mourut de fatigue 
Metz. De ses deux femmes, il avait relgu l'une  Jrusalem et brl
l'autre comme adultre. Mais il fonda une foule de monastres
(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), btit force chteaux
(Montrichard, Montbazon, Mirebeau, Chteau-Gonthier). On montre encore
 Angers sa noire TOUR DU DIABLE. C'est le vrai fondateur de la
puissance des comtes d'Anjou. Son fils, Geoffroi Martel, dfit et tua
le comte de Poitiers, prit celui de Blois et exigea la Touraine pour
ranon. Il gouvernait aussi le Maine comme tuteur du jeune comte.
Malgr ses discordes intrieures, la maison d'Anjou finit par
prvaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes deux se lirent par
mariage aux Normands conqurants de l'Angleterre. Mais les comtes de
Blois n'occuprent le trne d'Angleterre qu'un instant, tandis que les
Angevins le gardrent du XIIe au XIIIe sicle, sous le nom de
_Plantagenets_[285], y joignirent quelque temps tout notre littoral de
la Flandre aux Pyrnes, et faillirent y joindre la France.

[Note 282: _V._ p. 59 du prsent volume.]

[Note 283: Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus,
ibid. 262. Cognomento, ob su pulchritudinis immensitatem, Candidam.
Rad. Glaber, l. III, c. II.--Guillaume Taille-Fer l'avait eue
d'Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de
Foulques.

Rad. Glaber, l. III, c. II. Missi  Fulcone... Hugonem ante regem
trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto
tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors regin fuit.]

[Note 284: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire 
la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, pleins de frivolit,
bizarres d'habits comme de moeurs, rass comme des histrions, sans foi
ni loi.]

[Note 285: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.]

L'le-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque
temps dans leurs mains, leur chapprent de bonne heure. Ds l'an
1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer  l'abbaye de
Saint-Maur-des-Fosss, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci
dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner
la Bourgogne. Ce qui les et rendus matres de tout le cours de la
Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui
les vques et les abbs de Bourgogne[286], leur demandait pardon
de leur faire la guerre. La liaison tait ancienne entre les Capets
et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, pre
de Boson, roi de la Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui
fit roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite
lui-mme; puis un gendre de Richard fit passer le duch de Bourgogne
 deux frres de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frres adopta
le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son pre, mais
Bourguignon par sa mre. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison
de Franche-Comt, attaqu par les Normands et Robert, menac d'un
autre ct par l'empereur, qui rclamait le royaume de Bourgogne,
fut oblig de renoncer au titre de duch. Je dis au titre, car les
seigneurs taient si puissants dans ce pays, que la dignit ducale
n'tait gure alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nomm
comme lui, fut le premier duc captien de Bourgogne (1032). On sait
que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de
Franche-Comt  la Castille.

[Note 286: Il allait entreprendre le sige du couvent de
Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard pais s'leva de la
rivire; le roi crut que saint Germain venait le combattre en
personne, et toute l'arme prit la fuite. (Glaber.)]

 l'poque o les Angevins gouvernaient les Captiens, sous Hugues
Capet et Robert, ils semblent avoir essay de se servir d'eux contre
le Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la
Bourgogne. Mais, malgr ce que l'on nous conte d'une prtendue
victoire d'Hugues Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort
indpendant du Nord. C'est mme plutt le Midi qui exera quelque
influence sur les moeurs et le gouvernement de la France
septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nice de celui
d'Anjou, rgna, comme on a vu, sous Robert. Pour prolonger cette
domination aprs la mort de son mari (1031), elle voulait lever au
trne son second fils Robert, au prjudice de l'an, Henri; mais
l'glise se dclara pour l'an. Les vques de Reims, Laon, Soissons,
Amiens, Noyon, Beauvais, Chlons, Troyes et Langres, assistrent  son
sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des
Normands le prit sous sa protection, et fora Robert de se contenter
du duch de Bourgogne. C'est la tige de cette premire maison de
Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne
donna la royaut  Henri qu'affaiblie et dsarme pour ainsi dire. Il
se fit cder le Vexin, et se trouva ainsi tabli  six lieues de
Paris. Henri essaya en vain d'chapper  cette servitude et de
reprendre le Vexin,  la faveur des rvoltes qui eurent lieu contre le
nouveau duc de Normandie, Guillaume le Btard. Ce Guillaume, dont nous
parlerons tout au long dans le chapitre suivant, battit ses barons et
battit le roi. Ce fut peut-tre le salut de celui-ci, que le duc ait
tourn contre l'Angleterre ses armes et sa politique.

Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restrent spectateurs
inertes et impuissants des grands vnements qui bouleversrent
l'Europe sous leur rgne. Ils ne prirent part ni aux croisades
normandes de Naples et d'Angleterre, ni  la croisade europenne de
Jrusalem, ni  la lutte des papes et des empereurs; ils laissrent
tranquillement l'Empereur Henri III tablir sa suprmatie en Europe,
et refusrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et
Lorraine, dans la grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La
royaut franaise n'est gure qu'une esprance, un titre, un droit. La
France fodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement
tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il dtourne
les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste  la grande lutte
de l'Empire et du Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en
Angleterre, sous le drapeau de l'glise, qu'enfin il s'achemine  la
terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps de revenir aux
Capets, et de voir comment l'glise les prit pour instruments  la
place des Normands, trop indociles; comment elle fit leur fortune, et
les leva si haut, qu'ils furent en tat de l'abaisser elle-mme.




CHAPITRE II

XIe SICLE.--GRGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE
L'GLISE.--CONQUTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE.

1026-1095


Ce n'est pas sans raison que les papes ont appel la France la fille
ane de l'glise. C'est par elle qu'ils ont partout combattu
l'opposition politique et religieuse au moyen ge. Ds le XIe sicle,
 l'poque o la royaut captienne, faible et inerte, ne peut les
seconder encore, l'pe des Franais de Normandie repousse l'empereur
des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de
Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et lorsque
les papes parviennent  entraner l'Europe  la croisade, la France a
la part principale dans cet vnement, qui contribue si puissamment 
leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la lutte du
Sacerdoce et de l'Empire.

Au XIe sicle, la querelle est entre le saint pontificat romain et le
saint empire romain. L'Allemagne, qui a renvers Rome par l'invasion
des barbares, prend son nom pour lui succder; non-seulement elle veut
lui succder dans la domination temporelle (dj tous les rois
reconnaissent la suprmatie de l'empereur), mais elle affecte encore
une suprmatie morale; elle s'intitule le _Saint-Empire_; hors de
l'Empire, point d'ordre ni de saintet. De mme que l-haut les
puissances clestes, trnes, dominations, archanges, relvent les unes
des autres; de mme l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les
ducs, ceux-ci sur les margraves et les barons. Voil une prtention
superbe, mais en mme temps une ide bien fconde dans l'avenir. Une
socit sculire prend le titre de socit sainte, et prtend
rflchir dans la vie civile l'ordre cleste et la hirarchie divine,
mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le globe dans sa main
aux jours de crmonies; son chancelier appelle les autres souverains
les _rois provinciaux_[287], ses jurisconsultes le dclarent la _loi
vivante_[288]; il prtend tablir sur la terre une sorte de paix
perptuelle, et substituer un tat lgal  l'tat de nature qui existe
encore entre les nations.

[Note 287: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous les
rois dans une dite solennelle, sous Frdric Barberousse: _Reges
provinciales_.]

[Note 288: Imperator est _animata lex_ in terris.]

Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En
est-il digne, ce prince fodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe?
Lui appartient-il d'tre, sur la terre, l'instrument d'une si grande
rvolution? Cet idal de calme et d'ordre, que le genre humain
poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui
va le donner, ou bien serait-il ajourn  la fin du monde,  la
consommation des temps?

Ils disent que leur grand empereur Frdric Barberousse n'est pas
mort; il dort seulement. C'est dans un vieux chteau dsert, sur une
montagne. Un berger l'y a vu, ayant pntr  travers les ronces et
les broussailles; il tait dans son armure de fer, accoud sur une
table de pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe
avait cr autour de la table et l'avait embrasse neuf fois.
L'empereur, soulevant  peine sa tte appesantie, dit seulement au
berger: Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne?--Oui,
encore.--Ah! bon, je puis me rendormir.

Qu'il dorme, ce n'est ni  lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au
saint-empire du moyen ge, ni  la sainte-alliance des temps modernes
qu'il appartient de raliser l'idal du genre humain: la paix sous la
loi, la rconciliation dfinitive des nations.

Sans doute, c'tait un noble monde que ce monde fodal qui s'endort
avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, mme aprs la Grce
et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait l des
compagnons bien fidles, bien loyalement dvous  leur seigneur et 
la dame de leur seigneur; joyeux  sa table et  son foyer, tout aussi
joyeux quand il fallait passer avec lui les dfils des Alpes, ou le
suivre  Jrusalem et jusqu'au dsert de la mer Morte; de pieuses et
candides mes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes
empereurs de la maison de Souabe, cette race de potes et de parfaits
chevaliers, avaient-ils si grand tort de prtendre  l'empire du
monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les
reconnaissait partout  leur beaut. Ceux qui cherchaient Enzio, le
fils fugitif de Frdric II, le dcouvrirent sur la vue d'une boucle
de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi
Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds[289]. Ces beaux cheveux
blonds, et ces posies, et ce grand courage, tout cela ne servit de
rien. Le frre de saint Louis n'en fit pas moins couper la tte au
pauvre jeune Conradin, et la maison de France succda  la
prpondrance des empereurs.

[Note 289: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils eurent
un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est,
selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.]

L'empereur doit prir, l'Empire doit prir, et le monde fodal, dont
il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-l quelque
chose qui le condamne et le voue  la ruine; c'est son matrialisme
profond. L'homme s'est attach  la terre, il a pris racine dans le
rocher o s'lve sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur
sans terre. L'homme appartient  un lieu; il est jug, selon qu'on
peut dire qu'il est de _haut_ ou _de bas lieu_. Le voil localis,
immobile, fix sous la masse de son pesant chteau, de sa pesante
armure.

La terre, c'est l'homme;  elle appartient la vritable personnalit.
Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer 
l'an. Personne immortelle, indiffrente, impitoyable, elle ne
connat point la nature ni l'humanit. L'an possdera seul; que
dis-je? c'est lui qui est possd: les usages de sa terre le dominent,
ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la
forte expression du moyen ge, il faut _qu'il serve son fief_.

Le fils aura tout, le fils an. La fille n'a rien  demander;
n'est-elle pas dote du petit chapeau de roses et du baiser de sa
mre[290]? Les puns, oh! leur hritage est vaste! Ils n'ont pas
moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la vote du
ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront
de l, les soirs d'hiver, grelottants et affams, voir leur an seul
au foyer o ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur
enfance, et peut-tre leur fera-t-il jeter quelques morceaux,
nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont
mes frres; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.

[Note 290: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.]

Je conseille aux puns de se tenir contents, et de ne pas risquer de
s'tablir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien
devenir serfs. Au bout d'un an de sjour, ils lui appartiendraient
corps et biens. _Bonne aubaine_ pour lui, ils deviendraient ses
_aubains_; autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_.
Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau qui se brise au
rivage, appartient au seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_.

Il n'est qu'un asile sr, l'glise. C'est l que se rfugient les
cadets des grandes maisons. L'glise, impuissante pour repousser les
barbares, a t oblige de laisser la force  la fodalit; elle
devient elle-mme peu  peu toute fodale. Les chevaliers restent
chevaliers sous l'habit de prtres. Ds Charlemagne, les vques
s'indignent qu'on leur prsente la pacifique mule, et qu'on veuille
les aider  monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils
s'lancent d'eux-mmes[291]. Ils chevauchent, ils chassent, ils
combattent, ils bnissent  coups de sabre, et _imposent avec la
masse d'armes de lourdes pnitences_. C'est une oraison funbre
d'vque: _bon clerc et brave soldat_.  la bataille d'Hastings, un
abb saxon amne douze moines, et tous les treize se font tuer. Les
vques d'Allemagne dposent un des leurs, comme pacifique et _peu
vaillant_[292]. Les vques deviennent barons, et les barons vques.
Tout pre prvoyant mnage  ses cadets un vch, une abbaye. Ils
font lire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands siges
ecclsiastiques. Un archevque de six ans monte sur une table,
balbutie deux mots de catchisme[293], il est lu; il prend charge
d'mes, il gouverne une province ecclsiastique. Le pre vend en son
nom les bnfices, reoit les dmes, le prix des messes, sauf  n'en
pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester,
lguer, bon gr, mal gr, et recueille. Il frappe le peuple des deux
glaives: tour  tour il combat, il excommunie; il tue, damne  son
choix.

[Note 291: Moine de Saint-Gall. Un jeune clerc venait d'tre nomm
par Charlemagne  un vch. Comme il s'en allait tout joyeux, ses
serviteurs, considrant la gravit piscopale, lui amenrent sa
monture prs d'un perron; mais lui, indign, et croyant qu'on le
prenait pour infirme, s'lana  cheval si lestement, qu'il faillit
passer de l'autre ct. Le roi le vit par le treillage du palais, et
le fit appeler aussitt: Ami, lui dit-il, tu es vif et lger, fort
leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la
srnit de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortge
ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux. _Voy._ un
chant suisse insr dans le Des Knaben Wunderhorn.--_V._ aussi Actes
du concile de Vernon, en 845, article 8. (Baluze, II, 17.)--Dithmar,
chron., I, II, 34: Un vque de Ratisbonne accompagna les princes de
Bavire dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille
et fut laiss parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. Tunc
ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis luctamen victor
hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates incolumis
notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et omni
Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et
servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad
dedecus sed ad honorem magis.--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p.
I, 197.]

[Note 292: C'tait Christian, archevque de Mayence; il eut beau citer
ces mots de l'vangile: _Mets ton pe au fourreau_; on obtint du pape
sa dposition.]

[Note 293: Atto de Verceil.]

Il ne manquait qu'une chose  ce systme. C'est que ces nobles et
vaillants prtres n'achetassent plus la jouissance des biens de
l'glise par les abstinences du clibat[294]; qu'ils eussent la
splendeur sacerdotale, la dignit des saints, et, de plus, les
consolations du mariage; qu'ils levassent autour d'eux des
fourmilires de petits prtres; qu'ils gayassent du vin de l'autel
leurs repas de famille, et que du pain sacr ils gorgeassent leurs
petits. Douce et sainte esprance! ils grandiront ces petits, s'il
plat  Dieu! ils succderont tout naturellement aux abbayes, aux
vchs de leur pre. Il serait dur de les ter de ces palais, de ces
glises; l'glise, elle leur appartient, c'est leur fief,  eux. Ainsi
l'hrdit succde  l'lection, la naissance au mrite. L'glise
imite la fodalit et la dpasse; plus d'une fois elle fit part aux
filles, une fille eut en dot un vch[295]. La femme du prtre
marche prs de lui  l'autel; celle de l'vque dispute le pas 
l'pouse du comte.

[Note 294: Nicol. a Clemangis, de prsul. simon., p. 165. Denique
laci usque adeo persuasum nullos clibes esse, ut in plerisque
parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam
habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, qu nec sic quidem
usquequaque sunt extra periculum.--_Voy._ aussi Muratori, VI, 335. On
avait dclar que les enfants ns d'un prtre et d'une femme libre
seraient serfs de l'glise; ils ne pouvaient tre admis dans le
clerg, ni hriter selon la loi civile, ni tre entendus comme
tmoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand,
als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815.

  Rex immortalis! quam longo tempore talis
  Mundi risus erunt, quos presbyterii ganuerunt?

                    Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.

D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en tait de mme
en Normandie, d'aprs les biographes des bienheureux Bernard de Tiron
et Harduin, abb du Bec: Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri
publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus
hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui
traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.]

[Note 295: Il y avait en Bretagne quatre vques maris; ceux de
Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prtres et
vques; celui de Dle pillait son glise pour doter ses filles.
(Lettres du clerg de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conserves par
Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce
qu'on refusait l'ordination  leurs enfants. Ils donnaient mme leurs
bnfices en dot  leurs filles (au IXe sicle). Leurs femmes
prenaient publiquement la qualit de prtresses.]

C'tait fait du christianisme[296], si l'glise se matrialisait dans
l'hrdit fodale. Le sel de la terre s'vanouissait, et tout tait
dit. Ds lors plus de force intrieure, ni d'lan au ciel. Jamais une
telle glise n'aurait soulev la vote du choeur de Cologne, ni la
flche de Strasbourg; elle n'aurait enfant ni l'me de saint Bernard,
ni le pntrant gnie de saint Thomas:  de tels hommes, il faut le
recueillement solitaire. Ds lors, point de croisade. Pour avoir droit
d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualit
asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrtienne.

[Note 296: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours
l'humanit pendant les ges chrtiens. Elle les a traverss et
dpasss. (1860.)]

L'glise en pril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra
au coeur. Le monde, depuis la tempte de l'invasion barbare, s'tait
rfugi dans l'glise et l'avait souille; l'glise se rfugia dans
les moines, c'est--dire dans sa partie la plus svre et la plus
mystique; disons encore la plus dmocratique alors; cette vie
d'abstinences tait moins recherche des nobles. Les clotres se
peuplaient de fils de serfs[297]. En face de cette glise splendide et
orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se dressa
l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'glise des souffrances contre
celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui
donna l'unit.  l'aristocratie piscopale succda la monarchie
pontificale: l'glise s'incarna dans un moine.

[Note 297: Le clerg de Laon reprocha un jour  son vque d'avoir dit
au roi: Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent
servitute progeniti. Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. III, c.
VIII.--_Voy._ plus haut comment l'glise se recrutait sous Charlemagne
et Louis le Dbonnaire. L'archevque de Reims, Ebbon, tait fils d'un
serf.--_Voy._ un passage de Thegan, page 15 du prsent volume.]

Le rformateur, comme le fondateur, tait fils d'un charpentier.
C'tait un moine de Cluny, un Italien, n  Saona; il appartenait 
cette potique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel.
Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.

Lorsqu'il tait encore  Cluny, le pape Lon IX, parent de l'empereur,
et nomm par lui, passa par ce monastre; et telle tait l'autorit
religieuse du moine, qu'il dcida le prince  se rendre  Rome pieds
nus, et comme plerin,  renoncer  la nomination impriale pour se
soumettre  l'lection du peuple. C'tait le troisime pape que
l'empereur nommait, et il semblait  peine que l'on pt s'en plaindre;
ces papes allemands taient exemplaires. Leur nomination avait fait
cesser les pouvantables scandales de Rome, quand deux femmes
donnaient tour  tour la papaut  leurs amants; quand le fils d'un
juif, quand un enfant de douze ans fut mis  la tte de la chrtient.
Toutefois, c'tait peut-tre encore pis que le pape ft nomm par
l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi runis. Il
devait arriver, comme  Bagdad, comme au Japon, que la puissance
spirituelle fut anantie: la vie, c'est la lutte et l'quilibre des
forces, l'unit, l'identit, c'est la mort.

Pour que l'glise chappt  la domination des laques, il fallait
qu'elle cesst d'tre laque elle-mme, qu'elle recouvrt sa force par
la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plonget dans
les froides eaux du Styx, qu'elle se trempt dans la chastet. C'est
par l que commena le moine. Dj sous les deux papes qui le
prcdrent au pontificat, il fit dclarer qu'un prtre mari n'tait
plus prtre. L-dessus grande rumeur; ils s'crivent, ils se liguent,
enhardis par leur nombre, ils dclarent hautement qu'ils veulent
garder leurs femmes. Nous quitterons plutt, dirent-ils, nos vchs,
nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bnfices. Le rformateur ne
recula pas; le fils du charpentier n'hsita pas  lcher le peuple
contre les prtres. Partout la multitude se dclara contre les
pasteurs maris, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois
dbrid, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir 
outrager ce qu'il avait ador,  fouler aux pieds ceux dont il baisait
les pieds,  dchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus,
soufflets, mutils dans leurs cathdrales; on but leur vin consacr,
on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prchaient: un hardi
mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait  mpriser la
forme,  la briser comme pour en dgager l'esprit. Cette puration
rvolutionnaire de l'glise lui communiqua un immense branlement. Les
moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou
concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorte farouche,
courut l'Italie au milieu des menaces et des maldictions, sans souci
de sa vie, dvoilant avec un pieux cynisme la turpitude de
l'glise[298]. C'tait dsigner les prtres maris  la mort. Le
thologien Manegold enseigna que les adversaires de la rforme taient
tuables sans difficult. Grgoire VII lui-mme approuva la mutilation
d'un moine rvolt[299]. L'glise, arme d'une puret farouche,
ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la
Tauride.

[Note 298: Damiani: Lorsqu' Lodi les boeufs gras de l'glise
m'entourrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincrent des
dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage,
ils se fondrent sur le canon d'un concile tenu  Tribur, qui
permettait le mariage aux prtres; mais je leur rpondis: Peu
m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les
conciles qui ne s'accordent pas avec les dcisions des vques de
Rome. Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit:
C'est  vous que je m'adresse, sductrices des clercs, amorce de
Satan, cume du paradis, poison des mes, glaive des coeurs, huppes,
bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.]

[Note 299: Il dclara qu'il tait satisfait de la conduite de l'abb,
et peu de temps aprs le fit vque.]

Il y eut alors dans le monde une chose trange. De mme que le moyen
ge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de
Jsus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrire du genre humain: la
pauvre ve paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui
avait lch les maux sur la terre. Les docteurs enseignrent que le
monde tait assez peupl, et dclarrent que le mariage tait un
pch, tout au moins un pch vniel[300].

[Note 300: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un
peu plus tard.]

Ainsi s'accomplit cette violente rforme de l'glise; elle se rdima
de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire.
Alors, dans la fiert sauvage de sa virginit, ayant repris sa vertu
et sa force, elle interrogea le sicle, et le somma de lui rendre la
primatie qui lui tait due. L'adultre et la simonie du roi de
France[301], l'isolement schismatique de l'glise d'Angleterre, la
monarchie fodale elle-mme personnifie dans l'empereur, furent
appels  rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose infoder aux
vques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la
matire entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompt la nature; il
faut que l'idal commande au rel, l'intelligence  la force,
l'lection  l'hrdit. Dieu a mis au ciel deux grands luminaires,
le soleil, et la lune qui emprunte sa lumire au soleil; sur la terre,
il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape[302]; simple
reflet, ombre ple, qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde
revenant  l'ordre vritable, Dieu rgnera, et le vicaire de Dieu: il
y aura hirarchie selon l'esprit et la saintet. L'lection lvera le
plus digne. Le pape mnera le monde chrtien  Jrusalem, et sur le
tombeau dlivr du Christ son vicaire recevra le serment de
l'empereur, et l'hommage des rois.

[Note 301: Gregor. VII, epist. ad episc. Francorum vester qui non
rex, sed tyrannus dicendus est, omnem tatem suam flagitiis et
facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam
Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.--Bruno,
de Bello Sax., p. 121, ibid.: Quod si in his sacris canonibus
noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum
anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesi minabatur
abscindere.]

[Note 302: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: Sicut ad mundi
pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus reprsentandam,
Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit (Deus) luminaria,
sic.....--_V._ aussi Innocent III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII,
epist., ibid. 197: Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id
est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et
imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole,
sic...--La glose des Dcrtales fait le calcul suivant: Cum terra
sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut
pontificatus dignitas quadragies septies sit major regali
dignitate.--Laurentius va plus loin: .....Papam esse millies
septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem. Gieseler, II,
p. II, p. 98.]

Ainsi se dtermina dans l'glise, sous la forme du pontificat et de
l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'tait le
fougueux Henri IV, aussi emport dans la nature, que Grgoire VII fut
dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien ingales. Henri
III avait lgu  son fils de vastes tats patrimoniaux, la
toute-puissance fodale en Allemagne, une immense influence en Italie,
et la prtention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas mme Rome;
il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit
de n'occuper aucun lieu. Chass partout et triomphant, il n'eut pas
une pierre  mettre sous sa tte, et dit en mourant ces paroles:
J'ai suivi la justice et fui l'iniquit; voil pourquoi je meurs dans
l'exil[303]. (1073-86.)

[Note 303: Il crivait  l'abb de Cluny: Ma douleur et ma dsolation
sont au comble lorsque je vois l'glise d'Orient spare, par la
fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards
vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque
plus d'vques qui le soient lgitimement, soit par leur conduite dans
l'piscopat, soit par la manire dont ils y sont parvenus. Ils
gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jsus, mais par une
ambition toute profane, et parmi les princes sculiers je n'en trouve
aucun qui prfrt l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice 
son intrt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels
je vis, seront bientt (et je le leur dis souvent) plus excrables que
les juifs et les paens. Et lorsque mes regards se reportent sur
moi-mme, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces;
de sorte que je dois perdre toute esprance d'assurer jamais le salut
de l'glise, si la misricorde de Jsus-Christ ne vient  mon secours;
car si je n'esprais une meilleure vie, et si ce n'tait pour le salut
de la sainte glise, j'en prends Dieu  tmoin, je ne resterais plus 
Rome, o je vis dj depuis vingt ans malgr moi. Je suis donc comme
frapp de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui
se renouvelle sans cesse, et dont toutes les esprances ne sont
malheureusement que trop loignes.]

On a accus l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce
n'tait pas l une lutte d'hommes. Les hommes essayrent de se
rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en
chemise, sur la neige, dans les cours du chteau de Canossa[304], il
fallut bien que le pape l'admt. Des deux cts on voulait la paix.
Grgoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il tait
coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne dcida pas. Le
jugement, comme la rconciliation, tait impossible. Rien ne
rconciliera l'esprit et la matire, la chair et l'esprit, la loi et
la nature.

[Note 304: Gregor. ep.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras tendus
en croix, et demandant pardon.--C'tait la premire fois, dit Otton de
Freysingen, qu'un pape avait os excommunier un empereur. J'ai beau
lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.]

La nature fut vaincue, mais d'une faon dnature. Ce fut le fils
d'Henri IV qui excuta l'arrt de l'glise. Quand le pauvre vieil
empereur fut saisi  l'entrevue de Mayence, et que les vques qui
taient rests purs de simonie lui arrachrent la couronne et les
vtements royaux[305], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait
encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intrt de son
salut ternel. Dpouill, abandonn, en proie au froid et  la faim,
il vint  Spire,  l'glise mme de la Vierge, qu'il avait btie,
demander  tre nourri comme clerc; il allguait qu'il savait lire et
qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La
terre mme fut refuse  son corps; il resta cinq ans sans spulture
dans une cave de Lige.

[Note 305: Il crivit au roi de France, en 1106: Sitt que je le vis,
touch jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection
paternelle, je me jetai  ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom
de son Dieu, de sa foi, du salut de son me, lors mme que mes pchs
auraient mrit que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir,
lui du moins, de souiller,  mon occasion, son me, son honneur et son
nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'tablit les fils
vengeurs des fautes de leurs pres. Sigebert de Gembloux.]

Dans cette lutte terrible que le saint-sige poursuivit dans toute
l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels:
d'abord la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la
fidle amie de Grgoire VII. Cette princesse, franaise d'origine,
avait grandi dans l'exil et sous la perscution des Allemands. Elle
tait allie  la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi tait
pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire  la bataille o fut
tu Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde
au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'glise. Elle
rhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme
Grgoire lui-mme, cette femme hroque faisait la grce et la force
de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et
intercdait pour lui[306].

[Note 306:  l'entrevue de Canossa.]

Aprs cette princesse franaise, les meilleurs soutiens du pape
taient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la
croisade de Jrusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par
toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands
devinrent les soldats du saint-sige.

J'ai parl ailleurs de l'origine des Normands. C'tait un peuple
mixte, o l'lment neustrien dominait de beaucoup l'lment
scandinave. Sans doute  les voir sur la tapisserie de Bayeux avec
leurs armures en forme d'cailles, avec leurs casques pointus et leurs
nazaires[307], on serait tent de croire que ces poissons de fer sont
les descendants lgitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant
ils parlaient franais ds la troisime gnration, et n'avaient plus
alors parmi eux personne qui entendt le danois; ils taient obligs
d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[308].
Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Btard sont purement
franais[309]. Les conqurants de l'Angleterre abhorraient, dit
Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur prfrence tait pour la
civilisation romaine et ecclsiastique. Ce gnie de scribes et de
lgistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons
chez eux ds le Xe et le XIe sicles. C'est ce qui explique en partie
cette multitude prodigieuse de fondations ecclsiastiques chez un
peuple qui n'tait pas autrement dvot. Le moine Guillaume de Poitiers
nous dit que la Normandie tait une gypte, une Thbade pour la
multitude des monastres. Ces monastres taient des coles
d'criture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui
donna tant d'clat  l'cole du Bec, avant de passer le dtroit avec
Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'tait un
lgiste italien.

[Note 307: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]

[Note 308: Guill. Gemetic. l. III, c. VIII. Quem (Richard I)
confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis
exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.--_Voy._ Depping,
Hist. des Expditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans
un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquits des
Anglo-Normands.--On trouve aux environs de Bayeux, _Saon_ et _Saonet_.
Plusieurs familles portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire
de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) dsigne le canton de Bayeux
par le mot d'_Otlingua Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi:
_Cathim_, maison du conseil. Mm. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI,
p. 242.--Beaucoup de Normands m'ont assur que dans leur province on
ne rencontrait gure le blond prononc et le roux que dans le pays de
Bayeux et de Vire.

Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259.

  Corpora derident Normannica, qu breviora
  Esse videbantur.

Gibbon, XI, 151.

Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.

Gaufred. Malaterra, l. I, c. III. Est gens astutissima, injuriarum
ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, qustus et
dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et
avaritiam quoddam modium habens.--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185.
Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare sententiam.--Guill.
Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.

  Audit... quia gens semper Normannica prona
  Est id avaritiam; plus, qui plus prbet, amatur.

--Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient
 encourir la disgrce de leur duc, partaient aussitt pour l'Italie.
Guill. Gemetic., l. VII, XIX, XXX. Guill. Apul., l. I, p. 259.]

[Note 309: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barbason, Blundel,
Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine,
Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes,
Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose,
Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Lger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut,
Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette
liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste
encore plusieurs autres listes.]

Les historiens de la conqute d'Angleterre et de Sicile se sont plu 
prsenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des
hros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le
cheval de l'envoy grec[310]. En Sicile, Roger, combattant cinquante
mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est renvers sous son
cheval, mais se dgage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis
des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces
forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie,
se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs
et les Vnitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se montrent
peu marins, et fort effrays des temptes de l'Adriatique.

[Note 310: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chvre,
et les jette par-dessus une muraille.]

Mlange d'audace et de ruse, conqurants et chicaneurs comme les
anciens Romains, scribes et chevaliers, rass comme les prtres et
bons amis des prtres (au moins pour commencer), ils firent leur
fortune par l'glise et malgr l'glise. La lance y fit, mais aussi la
_lance de Judas_, comme parle Dante[311]. Le hros de cette race,
c'est Robert l'AVIS (Guiscard, _Wise_).

[Note 311: Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia
corrumpere. (Guillaume de Malmesbury.)]

La Normandie tait petite, et la police y tait trop bonne pour qu'ils
pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[312]. Il leur
fallait donc aller, comme ils disaient _gaaignant_[313] par l'Europe.
Mais l'Europe fodale, hrisse de chteaux, n'tait pas, au XIe
sicle, facile  parcourir. Ce n'tait plus le temps o les petits
chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu' la Provence.
Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; 
chaque dfil, on voyait descendre de la montagne quelque homme
d'armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait page ou
bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part,
quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas
beaucoup  _gaaigner_ en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient
mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien monts, bien arms,
mais de plus affubls en plerins de bourdons et coquilles; ils
prenaient mme volontiers quelque moine avec eux. Alors,  qui et
voulu les arrter, ils auraient rpondu doucement, avec leur accent
tranant et nasillard, qu'ils taient de pauvres plerins, qu'ils s'en
allaient au mont Cassin, au Saint-Spulcre,  Saint-Jacques de
Compostelle: on respectait d'ordinaire une dvotion si bien arme. Le
fait est qu'ils aimaient ces lointains plerinages: il n'y avait pas
d'autre moyen d'chapper  l'ennui du manoir. Et puis c'taient des
routes frquentes; il y avait de bons coups  faire sur le chemin, et
l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces plerinages
taient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et
gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[314]. Le meilleur
ngoce tait celui des reliques: on rapportait une dent de saint
Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait  s'en dfaire  grand
profit; il y avait toujours quelque vque qui voulait achalander son
glise, quelque prince prudent qui n'tait pas fch  tout vnement
d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.

[Note 312: Guillaume de Jumiges raconte que le bracelet d'une jeune
fille resta suspendu pendant trois ans  un arbre au bord d'une
rivire, sans que personne y toucht.]

[Note 313: Wace, Roman de Rou.]

[Note 314: Baronius.]

C'est un plerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie
du sud, o ils devaient fonder un royaume. Il y avait l, si je puis
dire, trois dbris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les
montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et
d'Afrique qui voltigeaient sur les ctes. Vers l'an 1000, des plerins
normands aident les habitants de Salerne  chasser les Arabes qui les
ranonnaient. Bien pays, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec
de Bari, nomm Melo ou Mels, en loue pour combattre les Grecs
byzantins et affranchir sa ville. Puis la rpublique grecque de Naples
les tablit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards
de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du
Cotentin[315], Tancrde de Hauteville. Tancrde avait douze enfants;
sept des douze taient de la mme mre.

[Note 315: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: Wiscardus... cum
generis esset ignoti et pauperculi. Richard. Cluniac.: Robertus
Wiscardi, vir pauper, miles tamen. Alberic. ap. Leibnitzii access.
histor., p. 124. Mediocri parentela.

Gaufred. Malaterra, l. I, c. V. Per diversa loca militariter lucrum
qurentes.

[Grec: Kata pan], commandant gnral. C'est ce que Guillaume de
Pouille exprime par ces vers:

  Quod _Catapan_ Grci, nos _juxta_ dicimus _omne_.

                                               L. I, p. 254.

Chacun des douze comtes y avait  part son quartier et sa maison:

  Pro numero comitum bis sex statuere plateas,
  Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.

                                         Id. Ibid., p. 256.]

Pendant la minorit de Guillaume, lorsque tant de barons essayrent
de se soustraire au joug du Btard, les fils de Tancrde
s'acheminrent vers l'Italie, o l'on disait qu'un simple chevalier
normand tait devenu comte d'Aversa. Ils s'en allrent sans argent, se
dfrayant sur les routes avec leur pe (1037?). Le gouverneur (ou
_kata pan_) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais 
mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts,
ils tournrent contre ceux qui les payaient, s'emparrent de la
Pouille et la partagrent en douze comts. Cette rpublique de
condottieri avait ses assembles  Melphi. Les Grecs essayrent en
vain de se dfendre. Ils runirent contre les Normands jusqu'
soixante mille Italiens. Les Normands, qui taient, dit-on, quelques
centaines d'hommes bien arms, dissiprent cette multitude. Alors les
Byzantins appelrent  leur secours les Allemands leurs ennemis. Les
deux empires d'Orient et d'Occident se confdrrent contre les fils
du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir
(Henri III), chargea son pape Lon IX, qui tait un Allemand de la
famille impriale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux
quelques Allemands et une nue d'Italiens. Au moment du combat les
Italiens s'vanouirent, et laissrent le belliqueux pontife entre les
mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils
s'agenouillrent dvotement aux pieds de leur prisonnier, et le
contraignirent de leur donner comme fief de l'glise, tout ce qu'ils
avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de
l'autre ct du dtroit. Le pape devint, malgr lui, suzerain du
royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scne bizarre fut
renouvele un sicle aprs. Un descendant de ces premiers Normands fit
encore un pape prisonnier; il le fora de recevoir son hommage, et se
fit de plus dclarer, lui et ses successeurs, lgats du saint-sige en
Sicile. Cette dpendance nominale les rendait effectivement
indpendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par
toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire.

La conqute de l'Italie mridionale fut acheve par Robert l'_Avis_
(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgr ses
neveux[316], qui rclamaient comme fils d'un frre an. Robert ne
traita pas mieux le plus jeune de ses frres, Roger, qui tait venu un
peu tard rclamer part dans la conqute. Roger vcut quelque temps en
volant des chevaux[317], puis il passa en Sicile et en fit la conqute
sur les Arabes, aprs la lutte la plus ingale et la plus romanesque.
Malheureusement nous ne connaissons ces vnements que par les
pangyristes de cette famille. Un descendant de Roger runit l'Italie
mridionale  ses tats insulaires, et fonda le royaume des
Deux-Siciles.

[Note 316: Gauttier d'Arc. Guiscard fit dire  son neveu Abailard
qu'il venait de s'emparer de son jeune frre, mais que, si sa place de
San-Severino tait remise  ses troupes, il rendrait le captif  la
libert, aussitt que lui, Guiscard, serait arriv au mont Gargano.
Abailard n'hsita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par
ses ordres; et il alla trouver en toute hte son oncle pour le prier
d'excuter sa promesse, en se rendant  Gargano: Mon neveu, lui dit
Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.]

[Note 317: Gaufridus Malaterra.]

Ce royaume fodal au bout de la pninsule, parmi des cits grecques,
au milieu du monde de l'Odysse, fut de grande utilit  l'Italie. Les
mahomtans n'osrent plus gure en approcher avant la cration des
tats barbaresques au XVIe sicle. Les Byzantins en sortirent, et leur
empire lui-mme fut envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les
Allemands enfin, dans leur ternelle expdition d'Italie, vinrent plus
d'une fois heurter lourdement contre nos Franais de Naples. Les papes
vraiment italiens, comme Grgoire VII, fermrent les yeux sur les
brigandages des Normands et s'unirent troitement avec eux contre les
empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV
victorieux, et recueillit Grgoire VII, qui mourut chez lui  Salerne.

Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes
inspira de l'mulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume _le
Btard_ (il s'intitule ainsi lui-mme dans ses chartes) tait de basse
naissance du ct de sa mre. Le duc Robert l'avait eu par hasard de
la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura
volontiers des autres fils de sa mre[318]. Il eut d'abord bien de la
peine  mettre  la raison ses barons qui le mprisaient, mais il en
vint  bout. C'tait un gros homme chauve, trs-brave, trs-avide et
trs-_saige_,  la manire du temps, c'est--dire horriblement
perfide. On prtendait qu'il avait empoisonn le duc de Bretagne son
tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine tait mort en sortant d'un
dner de rconciliation, et il avait mis la main sur cette province.
L'Anjou et la Bretagne, dchires par des guerres civiles, le
laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte
habituelle de la Flandre et de la Normandie, en pousant sa cousine
Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force,
aussi il entra dans une grande colre quand il apprit que le fameux
thologien et lgiste lombard, Lanfranc, qui enseignait  l'cole
monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna
de brler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser
Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de
s'enfuir, il vint trouver le duc. Il tait mont sur un mauvais cheval
boiteux: Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il,
fournissez-m'en un autre. Guillaume comprit le parti qu'il pouvait
tirer de cet homme; il l'envoya lui-mme  Rome, et le chargea de
faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prch.
Lanfranc russit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder
 Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.

[Note 318: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait gure les
outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des
assigs, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs:
La peau! la peau! Il fit couper les pieds et les mains  trente-deux
d'entre eux. Guill. de Jumiges. Ego Guillelmus, cognomento
Bastardus... _Voy._ une charte cite au douzime volume du Recueil
des Historiens de France, page 568.--Ce nom de Btard n'tait sans
doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. IV, c.
VI (ap. Scr. fr., X, 51): Robertus ex concubina Willelmum genuerat...
cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit
sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in
Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes
extitisse.

Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. Just fuit statur,
immens corpulenti: facie fera, fronte capillis nuda, roboris
ingentis in lacertis, magn dignitatis sedens et stans, quanquam
obesitas ventris nimium protensa.]

C'est que l'amiti de Guillaume tait prcieuse pour l'glise romaine,
dj gouverne par Hildebrand, qui fut bientt Grgoire VII. Leurs
projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre
ct de la Manche, une autre Sicile  conqurir[319]. Celle-ci, pour
n'tre pas occupe par les Arabes, n'en tait gure moins odieuse au
saint-sige. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposs
par eux  l'glise indpendante d'cosse et d'Irlande, avaient pris
bientt cet esprit d'opposition, qui tait, ce semble, ncessaire et
fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'tait point
philosophique, comme celle de la vieille glise irlandaise, au temps
de saint Colomban et de Jean l'Erigne. L'glise saxonne, comme le
peuple, semble avoir t grossire et barbare[320]. Cette le tait,
depuis des sicles, un thtre d'invasions continuelles. Toutes les
races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y tre donn
rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient
domin cinquante ans, vivant  discrtion chez les Saxons; les plus
vaillants de ceux-ci s'taient enfuis dans les forts, taient devenus
_ttes de loup_, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des
vainqueurs avaient permis le retour et le rtablissement d'douard le
Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et lev en
Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour tre rest
vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple
lui a su gr de son bon vouloir, et a regrett en lui son dernier
souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de
Bretagne, et la Provence du roi Ren. Son rgne ne fut qu'un court
entr'acte qui spara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami
des Normands plus civiliss et chez qui il avait pass ses belles
annes, il fit de vains efforts pour chapper  la tutelle d'un
puissant chef saxon, nomm Godwin, qui l'avait rtabli en chassant les
Danois, mais qui dans la ralit rgnait lui-mme; possdant par lui
ou par ses fils le duch de Wessex, et les comts de Kent, Sussex,
Surrey, Hereford et Oxford, c'est--dire tout le midi de l'Angleterre.
On accusait Godwin d'avoir autrefois appel Alfred, frre d'douard,
et de l'avoir livr aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait
ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tu son
cousin Beorn, et le pauvre roi douard n'avait pu venger ce meurtre.
Les Normands qu'il opposait  Godwin furent chasss  main arme; les
fils de Godwin devinrent matres et l'un d'eux, nomm Harold, qui
avait en effet de grandes qualits, prit assez d'empire sur le faible
roi pour se faire dsigner par lui pour son successeur.

[Note 319: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur 
l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoy une expdition contre les
Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient
le duc de Normandie: Nous n'avons point vu le duc, rpondirent-ils,
mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population
d'un seul comt. Nous n'y avons pas seulement trouv de vaillants gens
de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tte avec
leurs cruches aux plus robustes ennemis.  ce rcit, le roi,
reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur. Will. Gemetic, l. V,
c. IV, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de
Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred
moiti de l'Angleterre. Id., l. V, c. XII; ibid. XI, 37.]

[Note 320: Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient,
longtemps avant l'arrive des Normands, abandonn les tudes des
lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une
instruction tumultuaire;  peine balbutiaient-ils les paroles des
sacrements, et ils s'merveillaient tous si l'un d'eux savait la
grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'tait l l'tude 
laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs
revenus  table, dans de petites et misrables maisons. Bien
diffrents des Franais et des Normands, qui, dans leurs vastes et
superbes difices, ne font que trs-peu de dpense. De l tous les
vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui effminent le coeur des
hommes. Aussi, aprs avoir combattu Guillaume avec plus de tmrit et
d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une
seule bataille, ils tombrent eux et leur patrie dans un dur
esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au
milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rase;
leurs bras taient chargs de bracelets d'or, leur peau tait releve
par des peintures et des stigmates colors, leur gloutonnerie allait
jusqu' la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'
l'abrutissement. Ils communiqurent ces deux derniers vices  leurs
vainqueurs; et,  d'autres gards, ce furent eux qui adoptrent les
moeurs des Normands. De leur ct, les Normands taient et sont encore
(au milieu du XIIe sicle, poque o crivait Guillaume de Malmesbury)
soigneux dans leurs habits, jusqu' la recherche, dlicats dans leur
nourriture, mais sans excs, accoutums  la vie militaire, et ne
pouvant vivre sans guerre; ardents  l'attaque, ils savent, lorsque la
force ne suffit pas, employer galement la ruse et la corruption. Chez
eux, comme je l'ai dit, ils font de grands difices et une dpense
modre pour la table. Ils sont envieux de leurs gaux; ils voudraient
dpasser leurs suprieurs, et, tout en dpouillant leurs infrieurs,
ils les protgent contre les trangers. Fidles  leurs seigneurs, la
moindre offense les rend pourtant infidles. Ils savent peser la
perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous
les peuples, ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils
rendent aux trangers autant d'honneur qu' leurs compatriotes, et ils
ne ddaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets.
Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr.
fr. XI, 185.--Matth. Paris (d. 1644), p. 4. Optimates (Saxonum)...
more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter
uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero
festinantes auribus tantum prlibabant... Clerici... ut esset stupori
qui grammaticam didicisset.--Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI,
242: Anglos agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.]

Les Normands, qui comptaient bien rgner aprs douard, persvrrent
avec la tnacit qu'on leur connat. Ils assurrent qu'il avait
dsign Guillaume. Harold prtendait que son droit tait meilleur,
qu'douard l'avait nomm sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on
regardait comme valables les donations faites au dernier moment.
Guillaume dclara cependant qu'il tait prt  plaider selon les lois
de Normandie ou celles d'Angleterre[321]. Un hasard singulier avait
donn  leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur
Harold, son nouveau roi.

[Note 321: Guillaume de Poitiers.]

Harold, pouss par une tempte sur les terres du comte de Ponthieu,
vassal de Guillaume, fut livr par lui  son suzerain. Il prtendit
qu'il tait parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son
frre et son neveu, qu'il retenait comme tages. Guillaume le traita
bien, mais il ne le laissa pas aller si aisment. D'abord, il le fit
chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit
jurer sur des reliques qu'il l'aiderait  conqurir l'Angleterre[322]
aprs la mort d'douard. Harold devait en outre pouser la fille de
Guillaume, et marier sa soeur  un comte normand. Pour mieux confirmer
cette promesse de dpendance et de vasselage, Guillaume le mena avec
lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen,
Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[323].
Dans les ides du moyen ge, Harold s'tait donc fait l'_homme_ de
Guillaume.

[Note 322: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. Heraldus ei
fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi,
quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut
anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur;
traditurum interim... castrum Doveram. (_Voy._ aussi Guill. Malmsb...
ibid. 176, etc.)--Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr.
fr. XIII, 223), le roi douard dtourna Harold de ce voyage, lui
disant que Guillaume le hassait et lui jouerait quelque tour. (_Voy._
aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer
au duc la promesse du trne d'Angleterre:

  N'en sai mie voire ocoison,
  Mais l'un et l'autre escrit trovons.

Guillaume de Jumiges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid.,
154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII,
222), etc., affirment qu'douard avait dsign Guillaume pour son
successeur. Eadmer mme ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort,
Edward, obsd par les amis d'Harold, rtracta sa promesse. (Roger de
Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie,
t. XIII, p. 224.)]

[Note 323: C'est ce que la femme de Gunther rappelle  celle de
Siegfried, pour l'humilier.]

 la mort d'douard, comme Harold s'tablissait tranquillement dans
sa nouvelle royaut, il vit arriver un messager de Normandie qui lui
parla en ces termes: Guillaume, duc des Normands, te rappelle le
serment que tu lui as jur de ta bouche et de ta main, sur de bons et
saints reliquaires[324]. Harold rpondit que le serment n'avait pas
t libre, qu'il avait promis ce qui n'tait pas  lui; que la royaut
tait au peuple. Quant  ma soeur, dit-il, elle est morte dans
l'anne. Veut-il que je lui envoie son corps? Guillaume rpliqua sur
un ton de douceur et d'amiti, priant le roi de remplir au moins une
des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille
qu'il avait promis d'pouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors
Guillaume jura que dans l'anne il viendrait exiger toute sa dette et
poursuivre son parjure jusqu'aux lieux o il croirait avoir le pied le
plus sr et le plus ferme.

[Note 324: Chronique de Normandie: Sire, je suis message de
Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous
fait savoir que vous ayez mmoire du serment que vous lui feistes en
Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.]

Cependant, avant de prendre les armes, le Normand dclara qu'il s'en
rapporterait au jugement du pape[325], et le procs de l'Angleterre
fut plaid dans les rgles au conclave de Latran. Quatre motifs
d'agression furent allgus: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin,
l'expulsion d'un Normand port par douard  l'archevch de
Kenterbury, et remplac par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une
promesse qu'douard aurait faite  Guillaume de lui laisser la
royaut. Les envoys normands comparurent devant le pape: Harold fit
dfaut. L'Angleterre fut adjuge aux Normands. Cette dcision hardie
fut prise  l'instigation d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs
cardinaux. Le diplme en fut envoy  Guillaume avec un tendard bnit
et un cheveu de saint Pierre.

[Note 325: Quant  Harold, il ne se souciait gure du jugement du
pape. Ingulf.]

L'invasion prenant ainsi le caractre d'une croisade, une foule
d'hommes d'armes afflurent de toute l'Europe prs de Guillaume. Il en
vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Pimont, de
l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hsitaient  aider leur
seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succs pouvait faire
de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie tait
d'ailleurs menace par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait
adress  Guillaume le plus outrageant dfi. Toute la Bretagne s'tait
mise en mouvement comme pour conqurir la Normandie, pendant que
celle-ci allait conqurir l'Angleterre. Conan, amenant une grande
arme, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et
sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il
sonnait, les forces lui manqurent peu  peu, il laissa aller les
rnes, le cor tait empoisonn. Cette mort vint  point pour
Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons
prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent
en Angleterre.

Le succs de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons
taient diviss. Le frre mme de Harold appela les Normands, puis
les Danois, qui en effet attaqurent l'Angleterre par le nord, tandis
que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois
fut aisment repousse par Harold, qui les tailla en pices. Celle de
Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre
ne pouvait lui chapper. D'abord les Normands avaient sur leurs
ennemis une grande supriorit d'armes et de discipline; les Saxons
combattaient  pied avec de courtes haches, les Normands  cheval avec
de longues lances[326]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les
plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[327]; c'est
peut-tre lui qui a cr ainsi la belle et forte race de nos chevaux
normands. Les Saxons ne btissaient point de chteaux[328]; ainsi une
bataille perdue, tout tait perdu, ils ne pouvaient plus gure se
dfendre; et cette bataille, il tait probable qu'ils la perdraient,
combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une
flotte seule pouvait dfendre l'Angleterre; mais celle d'Harold tait
si mal approvisionne, qu'aprs avoir crois quelques temps dans la
Manche, elle fut oblige de rentrer pour prendre des vivres.

[Note 326: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]

[Note 327: Guillaume de Poitiers.]

[Note 328: Orderic Vital.]

Guillaume, dbarqu  Hastings, ne rencontra pas plus d'arme que de
flotte. Harold tait alors  l'autre bout de l'Angleterre, occup de
repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses,
mais fatigues, diminues, et, dit-on, mcontentes de la parcimonie
avec laquelle il avait partag le butin. Lui-mme tait bless.
Cependant le Normand ne se hta point encore. Il chargea un moine
d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume
avec lui: S'il s'obstine, ajouta Guillaume,  ne point prendre ce que
je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure
et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommunis
de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle[329]. Ce message
produisit son effet. Les Saxons doutrent de leur cause. Les frres
mme d'Harold l'engagrent  ne pas combattre de sa personne, puisque
aprs tout, disaient-ils, il avait jur[330].

[Note 329: Chronique de Normandie.]

[Note 330: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.]

Les Normands employrent la nuit  se confesser dvotement, tandis que
les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants
nationaux. Le matin, l'vque de Bayeux, frre de Guillaume, clbra
la messe et bnit les troupes, arm d'un haubert sous son rochet.
Guillaume lui-mme tenait suspendues  son col les plus rvres des
reliques sur lesquelles Harold avait jur, et faisait porter prs de
lui l'tendard bnit par le pape.

D'abord les Anglo-Saxons, retranchs derrire des palissades,
restrent, sous les flches des archers de Guillaume, immobiles et
impassibles. Quoique Harold et l'oeil crev d'une flche, les
Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le
bruit courait que le duc tait tu; il est vrai qu'il eut dans cette
bataille trois chevaux tus sous lui. Mais il se montra, se jeta
devant les fuyards et les arrta. L'avantage des Saxons fut justement
ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la cavalerie
normande reprit le dessus. Les lances prvalurent sur les haches. Les
redoutes furent enfonces. Tout fut tu ou se dispersa (1066).

Sur la colline o la vieille Angleterre avait pri avec le dernier roi
saxon, Guillaume btit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la
Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait  saint Martin, patron des
soldats de la Gaule. On y lisait nagure encore les noms des
conqurants, gravs sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse
d'Angleterre. Harold fut enterr par les moines sur cette colline, en
face de la mer. Il gardait la cte, dit Guillaume, qu'il l'a garde
encore.

Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques gards
pour les vaincus. Il dgrada un des siens qui avait frapp de son pe
le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de
garder les bonnes lois d'douard le Confesseur; il s'attacha Londres,
et confirma les privilges des hommes de Kent. C'tait le plus
belliqueux des comts, celui qui avait l'avant-garde dans l'arme
anglaise, celui o les vieilles liberts celtiques s'taient le mieux
conserves. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevque de Kenterbury,
rclama contre la tyrannie du frre de Guillaume, les privilges des
hommes de Kent, il fut cout favorablement du roi. Le conqurant
essaya mme d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne
justice aux hommes de cette langue[331]. Il se piquait d'tre
justicier, jusqu' dposer son oncle d'un archevch pour une conduite
peu difiante. Cependant il fondait une garde de chteaux, et
s'assurait de tous les lieux forts.

[Note 331: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. Anglicam locutionem
plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior tas
illum compescebat. Il avait commenc par rprimer par des rglements
svres la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101.
Tut erant a vi mulieres; etiam illa delicta qu fierent consensu
impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non multum
concessit... seditiones interdixit, cdem et omnem rapinam, etc.
Portus et qulibet itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam
fieri jussit. Ce passage du pangyriste de Guillaume a t copi par
le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.--L'homme faible et sans
armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son
cheval, partout o il lui plaisait, sans trembler  la vue des
escadrons des chevaliers.--Une jeune fille charge d'or, dit
Huntingdon, et impunment travers tout le royaume.--(Scr. fr. XI,
211.) Plus tard, la rsistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et
le poussa  ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.]

Peut-tre Guillaume n'et-il pas mieux demand que de traiter les
vaincus avec douceur. C'tait son intrt. Il n'et t que plus
absolu en Normandie. Mais ce n'tait pas le compte de tant de gens
auxquels il avait promis des dpouilles, et qui attendaient. Ils
n'avaient pas combattu  Hastings pour que Guillaume s'arranget avec
les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs annes, sans
doute pour luder, pour ajourner, pour donner aux trangers qui
l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais,
pendant son absence, clata une grande rvolte. Les Saxons ne
pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent t vaincus
sans retour. Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes,
et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout entire fut
mesure, dcrite; soixante mille fiefs de chevaliers y furent crs
aux dpens des Saxons, et le rsultat consign dans le livre noir de
la conqute, le _Doomsday book_, le livre du jour du Jugement. Alors
commencrent ces effroyables scnes de spoliation dont nous avons une
si vive et si dramatique histoire[332]. Toutefois il ne faudrait pas
croire que tout fut t aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservrent
des biens, et cela dans tous les comts. Un seul est port pour
quarante et un manoirs dans le comt d'York[333].

[Note 332: _Voy._ l'ouvrage de M. Augustin Thierry.]

[Note 333: Hallam.]

On ne verra pas sans intrt comment les Saxons eux-mmes jugrent le
conqurant:

Si quelqu'un dsire connatre quelle espce d'homme c'tait, et quels
furent ses honneurs et possessions, nous allons le dcrire comme nous
l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvs
quelquefois  sa cour. Le roi Guillaume tait un homme trs-sage et
trs-puissant, plus puissant et plus honor qu'aucun de ses
prdcesseurs. Il tait doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu,
et svre  l'excs pour ceux qui rsistaient  sa volont. Au lieu
mme o Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il leva un noble
monastre, y plaa des moines et les dota richement... Certes, il fut
trs-honor; trois fois chaque anne, il portait sa couronne,
lorsqu'il tait en Angleterre:  Pques, il la portait  Winchester; 
la Pentecte,  Westminster, et  Nol,  Glocester. Et alors il tait
accompagn de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevques et
vques diocsains, abbs et comtes, thanes et chevaliers. Il tait au
surplus trs-rude et trs-svre; aussi personne n'osait rien
entreprendre contre sa volont. Il lui arriva de charger de chanes
des comtes qui lui rsistaient. Il renvoya des vques de leurs
vchs, des abbs de leurs abbayes, et mit des comtes en captivit;
enfin, il n'pargna pas mme son propre frre Odon: il le mit en
prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le
bon ordre qu'il tablit dans cette contre; toute personne
recommandable pouvait voyager  travers le royaume avec sa ceinture
pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en aurait os tuer
un autre, en et-il reu la plus forte injure. Il donna des lois 
l'Angleterre, et par son habilet il tait parvenu  la connatre si
bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne st  qui il tait
et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses registres. Le
pays de Galles tait sous sa domination, et il y btit des chteaux.
Il gouverna aussi l'le de Man: de plus, sa puissance lui soumit
l'cosse; la Normandie tait  lui de droit. Il gouverna le comt
appel Mans; et s'il et vcu deux ans de plus, il et conquis
l'Irlande par la seule renomme de son courage et sans recourir aux
armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des
douleurs et mille injustices. Il laissa construire des chteaux et
opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit  ses
sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines;
quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans
ncessit. Il tait fort avare et d'une ardente rapacit. Il donnait
ses terres  rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se prsentait
quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donn, le roi lui
adjugeait  l'instant; un troisime venait-il encore enchrir, le roi
cdait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manire
criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien
de choses ils faisaient illgalement. Car plus ils parlaient de loi,
plus ils la violaient. Il tablit plusieurs deer-friths[334], et il
fit  cet gard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une
biche perdrait la vue. Ce qu'il avait tabli pour les biches, il le
fit pour les sangliers; car il aimait autant les btes fauves que s'il
et t leur pre. Il en fit autant pour les livres, qu'il ordonna de
laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres
murmuraient; mais il tait si dur, qu'il n'avait aucun souci de la
haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volont du roi si l'on
voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hlas! un homme
peut-il tre aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire
lui-mme autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu
tout-puissant avoir merci de son me, et lui accorder le pardon de ses
fautes[335]!

[Note 334: Les _deer-friths_ taient des forts dans lesquelles les
btes fauves taient sous la protection ou _frith_ du roi.]

[Note 335: Chronic. Saxon.]

Quels qu'aient t les maux de la conqute, le rsultat en fut, selon
moi, immensment utile  l'Angleterre et au genre humain. Pour la
premire fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lche et
flottant en France et en Allemagne, fut tendu  l'excs en Angleterre.
Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les
barons furent obligs de se serrer autour du roi. Guillaume reut le
serment des arrire-vassaux comme celui des vassaux, mais il n'et pas
t bien venu  demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui
des barons, des chevaliers qui dpendaient d'eux. Tout tait l
cependant; une royaut qui ne portait que sur l'hommage des grands
vassaux tait purement nominale. loigne, par son lvation dans la
hirarchie, des rangs infrieurs qui faisaient la force relle, elle
restait solitaire et faible  la pointe de cette pyramide, tandis que
les grands vassaux, placs au milieu, en tenaient sous eux la base
puissante.

Ce danger continuel o se trouvait l'aristocratie normande dans le
premier sicle lui faisait supporter d'tranges choses de la part du
roi. Dpositaire de l'intrt commun de la conqute, dfenseur de
cette immense et prilleuse injustice, on lui laissa tout moyen de
s'assurer que la terre serait bien dfendue. Il fut le tuteur
universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles hritires 
qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout[336],
mangeant le bien des enfants dont il avait la garde-noble, tirant
finance de ceux qui voulaient pouser des femmes riches, et des femmes
qui refusaient ses protgs. Ces droits fodaux existaient sur le
continent, mais sous forme bien diffrente. Le roi de France pouvait
rclamer contre un mariage qui et nui  ses intrts, mais non pas
imposer un mari  la fille de son vassal; la garde-noble des mineurs
tait exerce, mais conformment  la hirarchie fodale; celle des
arrire-vassaux l'tait au profit des vassaux et non du roi.

[Note 336: L'vque de Winchester payait une pice de bon vin pour
n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture  la
comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure
espce pour que le mme roi tnt sa paix avec la femme de Henri Pinel;
un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro
licentia comedendi_). Hallam.]

Indpendamment du _danegeld_, lev sur tous, sous prtexte de pourvoir
 la dfense contre les Danois, indpendamment des tailles exiges des
vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse mme
un impt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'tait une dispense
d'aller  la guerre. Les barons, fatigus d'appels continuels,
aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux
souverain dans les entreprises o il s'embarquait; et lui, il
s'arrangeait fort de cet change. Au lieu du service capricieux et
incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires,
Gascons, Brabanons, Gallois et autres. Ces gens-l ne tenaient qu'au
roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait
payer la bride et le mors que le roi lui mettait  la bouche.

Ainsi la royaut se constitua, et l'glise  ct: une glise forte
et politique, comme celle que Charlemagne avait fonde en Saxe pour
discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clerg n'et si forte
part; aujourd'hui encore le revenu de l'glise anglicane surpasse 
lui seul ceux de toutes les glises du monde mis ensemble. Cette
glise eut son unit dans l'archevque de Kenterbury. Ce fut comme une
espce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des
ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa souvent
entre le roi et le peuple, quelquefois mme au profit des Saxons, des
vaincus[337]. L'archevque Lanfranc, conseiller et confesseur de
Guillaume, anim et arm de la faveur du pape et de celle du roi,
attaqua, crasa les prlats et les grands qui se montraient rebelles 
l'autorit royale[338]. C'est lui qui gouvernait l'Angleterre,
lorsque Guillaume passait sur le continent.

[Note 337: _Voy._ plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et.
Langton, etc.]

[Note 338: Mathieu Paris.]

Cette forte organisation de la royaut et de l'glise anglo-normande
fut un exemple pour le monde. Les rois envirent la toute-puissance de
ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais rgulire
qui rgnait dans la Grande-Bretagne.

Les vaincus avaient, il est vrai, chrement pay cet ordre et cette
organisation. Mais  la longue les villes se peuplrent de la
dsolation des campagnes[339]. Leur forte et compacte population
prpara  l'Angleterre une destine nouvelle. Le roi avait maintenu
les tribunaux saxons des comts et des _hundred_, pour resserrer
d'autant les juridictions fodales, qui, d'autre part, rencontraient
par en haut un obstacle dans l'autorit souveraine de la cour du roi.
Ainsi l'Angleterre, enferme par la conqute dans un cadre de fer,
commena  connatre l'ordre public. Cet ordre dveloppa une
prodigieuse force sociale. Dans les deux sicles qui suivirent la
conqute, malgr tant de calamits, s'levrent ces merveilleux
monuments que toute la puissance du temps prsent pourrait  peine
galer. Les basses et sombres glises saxonnes s'lancrent en flches
hardies, en majestueuses tours. Si la diversit des races et des
langues retarda l'essor de la littrature, l'art du moins commena.
C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils rvlent, qu'il
faut juger la conqute, et non sur les calamits passagres qui l'ont
accompagne.

[Note 339: Hallam.]

       *       *       *       *       *

Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'glise de
Rome s'tait promis de leurs victoires, elle y gagna nanmoins
infiniment. Ceux de Naples ds leur origine, ceux d'Angleterre au
temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du
saint-sige. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les
empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux
formidables du roi de France, l'obligrent longtemps de se livrer sans
rserve aux papes.

En mme temps, les Captiens de Bourgogne concouraient aux victoires
du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient
celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'glise
triomphait dans l'Europe par l'pe des Franais. En Sicile et en
Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient commenc ou
accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi.

Toutefois, ces entreprises avaient t trop indpendantes les unes des
autres, et aussi trop gostes, trop intresses, pour accomplir le
grand but de Grgoire VII et de ses successeurs: l'unit de l'Europe
sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce
grand but de l'unit, il fallait que l'glise s'en mlt, que le
christianisme vnt au secours.

Le monde du XIe sicle avait dans sa diversit un principe commun de
vie, la religion; une forme commune, fodale et guerrire. Une guerre
religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversits
de races et d'intrts politiques qui le dchiraient qu'en prsence
d'une diversit gnrale et plus grande; si grande qu'en comparaison
toute autre s'effat. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir
qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est  quoi travaillrent les
papes, ds l'an 1000.

Un pape franais, Gerbert, Sylvestre II, avait crit aux princes
chrtiens, au nom de Jrusalem. Grgoire VII et voulu se mettre  la
tte de cinquante mille chevaliers pour dlivrer le Saint-Spulcre. Ce
fut Urbain II, Franais comme Gerbert, qui en eut la gloire.
L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-mme. La
guerre sainte de Jrusalem, rsolue en France au concile de Clermont,
prche par le Franais Pierre l'Ermite, fut accomplie surtout par
des Franais. Les croisades ont leur idal en deux Franais: Godefroi
de Bouillon les ouvre; elles sont fermes par saint Louis. Il
appartenait  la France de contribuer plus que tous les autres au
grand vnement qui fit de l'Europe une nation.




CHAPITRE III

LA CROISADE

1095-1099


Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitis de
l'humanit, l'Europe et l'Asie, la religion chrtienne et la musulmane
s'taient perdues de vue, lorsqu'elles furent replaces en face par la
croisade, et qu'elles se regardrent. Le premier coup d'oeil fut
d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et
que le genre humain s'avout son identit. Essayons d'apprcier ce
qu'elles taient alors, de fixer quel ge elles avaient atteint dans
leur vie de religion.

L'islamisme tait la plus jeune des deux, et dj pourtant la plus
vieille, la plus caduque. Ses destines furent courtes; ne six cents
ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des
croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme
vide, d'o la vie s'est retire, et que les barbares hritiers des
Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.

L'islamisme, la plus rcente des religions asiatiques, est aussi le
dernier et impuissant effort de l'Orient pour chapper au matrialisme
qui pse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition hroque
du royaume de la lumire contre celui des tnbres, d'Iran contre
Turan. La Jude n'a pas suffi, tout enferme qu'elle tait dans
l'unit de son Dieu abstrait, et toute concentre et durcie en soi. Ni
l'une ni l'autre n'a pu oprer la rdemption de l'Asie. Que sera-ce de
Mahomet, qui ne fait qu'adopter ce dieu judaque, le tirer du peuple
lu pour l'imposer  tous? Ismal en saura-t-il plus que son frre
Isral? Le dsert arabique sera-t-il plus fcond que la Perse et la
Jude?

Dieu est Dieu, voil l'islamisme; c'est la religion de l'unit.
Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point
d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut
tre seul  seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui
suffise. La famille est  peu prs dtruite, la parent, la tribu
encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cache au harem;
quatre pouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre
les frres, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les
familles sans nom commun, sans signes propres[340], sans perptuit,
semblent se renouveler  chaque gnration. Chacun se btit une
maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni  l'homme
ni  la terre. Isols et sans trace, ils passent comme la poussire
vole au dsert; gaux devant les grains de sable, sous l'oeil d'un
Dieu niveleur, qui ne veut nulle hirarchie.

[Note 340: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles, et non
hrditaires.]

Point de Christ, point de mdiateur, de Dieu-homme. Cette chelle, que
le christianisme nous avait jete d'en haut, et qui montait vers Dieu
par les saints, la Vierge, les anges et Jsus, Mahomet la supprime;
toute hirarchie prit: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le
ciel  une profondeur infinie, ou bien pse sur la terre, s'y applique
et l'crase. Misrables atomes, gaux dans le nant, nous gisons sur
la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-mme. Le
ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du
ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dme
impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brlant casque
d'acier.

L'islamisme, n pour s'tendre, ne demeurera pas dans ce sublime et
strile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer.
Ce Dieu que Mahomet a vol  Mose, il pouvait rester abstrait, pur et
terrible sur la montagne juive ou dans le dsert arabique; mais voil
que les cavaliers du Prophte le promnent victorieusement de Bagdad 
Cordoue, de Damas  Surate. Ds que la rotation du sabre, la
ventilation du cimeterre n'allumera plus son ardeur farouche, il va
s'humaniser. Je crains pour son austrit les paradis du harem, et ses
roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La
chair maudite par cette religion superbe[341] s'obstine  rclamer;
la matire proscrite revient sous une autre forme, et se venge avec la
violence d'un exil qui rentre en matre. Ils ont enferm la femme au
srail, mais elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la
Vierge, et ils se battent depuis deux mille ans pour Fatema. Ils ont
rejet le Dieu-homme et repouss l'incarnation en haine du Christ; ils
proclament celle d'Ali. Ils ont condamn le magisme, le rgne de la
lumire; et ils enseignent que Mahomet est la lumire incarne; selon
d'autres, Ali est cette lumire; les imans, descendants et successeurs
d'Ali, sont des rayons incarns. Le dernier de ces imans, Ismal, a
disparu de la terre; mais sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir
de la chercher. Les califes fatemites d'gypte taient les
reprsentants visibles de cette famille d'Ali et de Fatema. Avant eux,
ces doctrines avaient prvalu dans les montagnes orientales de
l'ancien empire persan, o l'islamisme n'avait pu touffer le
magisme[342]. Elles clatrent au VIIIe et au IXe sicles, lorsque les
fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mmes ISMALITES, se
mirent  courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le sabre  la
main. Les Abassides les exterminrent par centaines de mille; mais
l'un d'eux, rfugi en gypte, fonda la dynastie fatemite, pour la
ruine des Abassides et du Coran.

[Note 341: Chez les musulmans, les mots femme et objet dfendu par la
religion peuvent se dire l'un pour l'autre. Bibl. des Croisades, t.
IV, p. 169.

Fatema entrera dans le Paradis la premire aprs Mahomet; les
musulmans l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes
(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mre Fatema n'en est pas
moins reste vierge, et que Dieu s'est incarn dans ses
enfants.--Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de
Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.

Aujourd'hui encore, des provinces entires, en Perse et en Syrie, sont
dans la mme croyance. Ceux mmes des Schyytes qui n'ont pas os dire
qu'_Ali tait Dieu_ ont t persuads que peu s'en fallait: et les
Persans disent souvent: Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne
crois pas qu'il en soit loin.--Les Schyytes disent  ce sujet que tel
tait l'clat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il tait
impossible de soutenir ses regards. Ds qu'il paraissait, le peuple
lui criait: _Tu es Dieu!_-- ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite
il les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu
es Dieu! De l ils l'ont surnomm le Dispensateur des lumires; et,
quand ils peignent sa figure, ils lui couvrent le visage. Reinaud, II,
163.

Suivant quelques docteurs, au moment de la cration, l'ide de Mahomet
tait sous l'oeil de Dieu, et cette ide, substance  la fois
spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu cra le
ciel; du second, la terre; du troisime, Adam et toute sa race. Ainsi
la Trinit rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les
Occidentaux crurent y voir aussi la hirarchie chrtienne. Ces
nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous. L. V, ap.
Bonars, p. 312-13.]

[Note 342: Hammer.]

La mystrieuse gypte ressuscita ses vieilles initiations. Les
Fatemites fondrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_;
immense et tnbreux atelier de fanatisme et de science, de religion
et d'athisme[343]. La seule doctrine certaine de ces protes de
l'islamisme, c'tait l'obissance pure. Il n'y avait qu' se laisser
conduire; ils vous menaient par neuf degrs de la religion au
mysticisme, du mysticisme  la philosophie au doute,  l'absolue
indiffrence. Leurs missionnaires pntraient dans toute l'Asie, et
jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de
ce dissolvant destructif. La Perse tait prpare de longue date  le
recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides,
des sectaires avaient prch la communaut des biens et des femmes, et
l'indiffrence du juste et de l'injuste.

[Note 343: Hammer, Histoire des Assassins, p. 4.--La _maison de la
sagesse_ n'est peut-tre qu'une mme chose avec ce palais du Caire
dont Guillaume de Tyr nous a laiss une si pompeuse description. La
progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre  des
degrs d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de
ce prcieux monument:

Hugues de Csare et Geoffroi, de la milice du Temple, entrrent dans
la ville du Caire, conduits par le soudan, pour s'acquitter de leur
mission; ils montrent au palais, appel _Casher_, dans la langue du
pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant,
l'pe  la main et  grand bruit; on les conduisit  travers des
passages troits et privs de jour, et  chaque porte, des cohortes
d'thiopiens arms rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts
rpts. Aprs avoir franchi le premier et le second poste, introduits
dans un local plus vaste, o pntrait le soleil, et expos au grand
jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrisses
d'or, et enrichies de sculptures en relief, paves en mosaque, et
dignes dans toute leur tendue de la magnificence royale; la richesse
de la matire et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et
le regard avide, charm par la nouveaut de ce spectacle, avait peine
 s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau
limpide; on entendait les gazouillements varis d'une multitude
d'oiseaux inconnus  notre monde, de forme et de couleur tranges, et
pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le got de son
espce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques,
ils trouvent des difices aussi suprieurs aux premiers en lgance
que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. L tait une
tonnante varit de quadrupdes, telle qu'en imagine le caprice des
peintres, telle qu'en peuvent dcrire les mensonges potiques, telle
qu'on en voit en rve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de
l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident n'a rien vu et presque
jamais rien ou de pareil.--Aprs beaucoup de dtours et de corridors
qui auraient pu arrter les regards de l'homme le plus occup, on
arriva au palais mme, o des corps plus nombreux d'hommes arms et de
satellite proclamaient par leur nombre et leur costume la magnificence
incomparable de leur matre; l'aspect des lieux annonait aussi son
opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrs dans
l'intrieur du palais, le soudan, pour honorer son matre selon la
coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui rendit en suppliant
un culte qui ne semblait d qu' lui, une espce d'adoration. Tout 
coup s'cartrent avec une merveilleuse rapidit les rideaux, tissus
de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle et voilaient
ainsi le trne; la face du calife fut alors rvle: il apparut sur un
trne d'or, vtu plus magnifiquement que les rois, entour d'un petit
nombre de domestiques et d'eunuques familiers. Willelm. Tyrens., l.
XIX, c. XVII.

Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer  la dvotion
le langage de l'amour, comme il leur a donn une tendance  s'lever
de l'amour du rel  celui de l'idal.

Un pote persan dit en s'adressant  Dieu:

C'est votre beaut,  Seigneur! qui, toute cache qu'elle est
derrire un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;

C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de
Medjnoun; c'est par le dsir de vous possder que Vamek poussa tant de
soupirs pour celle qu'il adorait. Reinaud, I, 52.

Le principe de la doctrine sotrique tait: _Rien n'est vrai et tout
est permis_. Hammer, p. 87. Un imam clbre crivit contre les
Hassanites un livre intitul: _De la Folie des partisans de
l'indiffrence en matire de religion_.]

Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replace
dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu mme d'o
sortirent les anciens librateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux
tablier de cuir, et le hros Feridun, avec sa massue  tte de buffle.
Ce protestantisme mahomtan, port au milieu de ces populations
intrpides, s'y associa avec le gnie de la rsistance nationale, et
leur enseigna un excrable hrosme d'assassinat. Ce fut d'abord un
certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejet des Abassides et des
Fatemites, qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut
(c'est--dire _Repaire des vautours_); il l'appela, dans son audace,
la _Demeure de la fortune_. Il y fonda une association dont le
fatemisme tait le masque, mais dont la secrte pense semble avoir
t la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge
du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut tait plein de livres
et d'instruments de mathmatiques. Les arts y taient cultivs; les
sectaires pntraient partout sous mille dguisements, comme mdecins,
astrologues, orfvres, etc. Mais l'art qu'ils exeraient le plus,
c'tait l'assassinat. Ces hommes terribles se prsentaient un  un
pour poignarder un sultan, un calife, et se succdaient sans peur,
sans dcouragement,  mesure qu'on les taillait en pices[344]. On
assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef les
fascinait par des breuvages enivrants, les portait endormis dans des
lieux de dlices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient got les
prmices du paradis promis aux hommes dvous[345]. Sans doute  ces
moyens se joignait le vieil hrosme montagnard, qui a fait de cette
contre le berceau des vieux librateurs de la Perse, et celui des
modernes Wahabites. Comme  Sparte, les mres se vantaient de leurs
fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le chef des Assassins
prenait pour titre celui de _scheick de la montagne_; c'tait de mme
celui des chefs indignes qui avaient leurs forts sur l'autre versant
de la mme chane.

[Note 344: Pour assassiner un sultan, il en vint, un  un, jusqu'
cent vingt-quatre.]

[Note 345: Henri, comte de Champagne, tant venu rendre visite au
grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une
tour leve, garnie  chaque crneau de deux _fedavis_ (dvous); il
fit un signe, et deux de ces sentinelles se prcipitrent du haut de
la tour. Si vous le dsirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en
faire autant.]

Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois
d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en tendit pas moins sa
domination sur la plupart des chteaux et lieux forts des montagnes
entre la Caspienne et la Mditerrane. Ses assassins inspiraient un
inexprimable effroi. Les princes somms de livrer leurs forteresses
n'osaient ni les cder ni les garder; il les dmolissaient. Il n'y
avait plus de sret pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir  chaque
instant du milieu de ses plus fidles serviteurs s'lancer un
meurtrier. Un sultan qui perscutait les Assassins voit le matin, 
son rveil, un poignard plant en terre,  deux doigts de sa tte: il
leur paya tribut, et les exempta de tout impt, de tout page.

Telle tait la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave
sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui
de Cordoue, dmembr et tomb en pices. Une seule chose tait forte
et vivante dans le monde mahomtan; c'tait cet horrible hrosme des
Assassins, puissance hideuse, plante fermement sur la vieille
montagne persane en face du califat comme le poignard prs de la tte
du sultan.

Combien le christianisme tait plus vivant et plus jeune au moment
des croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le
balanait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la
chastet monastique, par le clibat des prtres. Le califat tombait,
et la papaut s'levait. Le mahomtisme se divisait, le christianisme
s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en
effet, il ne rsista qu'en recevant les Mongols et les Turcs,
c'est--dire en devenant barbare.

Ce plerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni trange.
L'homme est plerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et
je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut
pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mne comme un enfant en lui
montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne
d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[346], ou bien
c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt
est la premire conqute. C'est la belle Hlne, puis, la moralit
s'levant, la chaste Pnlope, l'hroque Brynhild ou les Sabines.
L'empereur Alexis, en appelant nos Franais  la guerre sainte, ne
ngligeait pas de leur vanter la beaut des femmes grecques. Les
belles Milanaises taient, dit-on, pour quelque chose dans la
persvrance de Franois Ier pour la conqute d'Italie.

[Note 346: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _dsir des figues_,
pour un ardent dsir.]

La patrie est une autre amante aprs laquelle nous courons aussi.
Ulysse ne se lassa point qu'il n'et vu fumer les toits de son
Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchrent en vain leur
Asgard, leur ville des Ases, des hros et des dieux. Ils trouvrent
mieux. En courant  l'aveugle, ils heurtrent contre le christianisme.
Nos croiss, qui marchrent d'un si ardent amour  Jrusalem,
s'aperurent que la patrie divine n'tait point au torrent de Cdron,
ni dans l'aride valle de Josaphat. Ils regardrent plus haut alors,
et attendirent dans un espoir mlancolique une autre Jrusalem. Les
Arabes s'tonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le
vainqueur leur dit tristement: La terre n'est-elle pas bonne pour
nous servir de sige, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans
son sein[347]? Ils se retirrent pleins d'admiration. L'Occident et
l'Orient s'taient entendus.

[Note 347: Guillaume de Tyr.]

Il fallait pourtant que la croisade s'accomplt. Ce vaste et multiple
monde du moyen ge, qui contenait en soi tous les lments des mondes
antrieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes
les luttes du genre humain. Il fallait qu'il reprsentt sous la forme
chrtienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie
par les Grecs et la conqute de la Grce par les Romains, en mme
temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient relis et
soulevs au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux
ariens de nos cathdrales.

Il y avait dj longtemps que l'branlement avait commenc. Depuis
l'an 1000 surtout, depuis que l'humanit croyait avoir chance de vivre
et esprait un peu, une foule de plerins prenaient leur bton et
s'acheminaient, les uns  Saint-Jacques, les autres au mont Cassin,
aux Saints-Aptres de Rome, et de l  Jrusalem. Les pieds y
portaient d'eux-mmes. C'tait pourtant un dangereux et pnible
voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait prs du tombeau
du Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un
contemporain: Seigneur, vous tes mort pour moi, je suis mort pour
vous[348]!

[Note 348: Pierre d'Auvergne.]

Les Arabes, peuple commerant, accueillaient bien d'abord les
plerins. Les Fatemites d'gypte, ennemis secrets du Coran, les
traitrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils
d'une chrtienne, se donna lui-mme pour une incarnation. Il maltraita
cruellement les chrtiens qui prtendaient que le Messie tait dj
venu, et les Juifs qui s'obstinaient  l'attendre encore. Ds lors, on
n'aborda gure le saint tombeau qu' condition de l'outrager, comme
aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant
sur la croix. On sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou,
Foulques Nerra, qui avait tant  expier, et qui alla tant de fois 
Jrusalem. Condamn par les fidles  salir le saint tombeau, il
trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin prcieux[349]. Il revint
 pied de Jrusalem, et mourut de fatigue  Metz.

[Note 349: Gest Consulum Andegav.]

Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient pas. Ces hommes
si fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des
torrents de sang, se soumettaient pieusement  toutes les bassesses
qu'il plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes
de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le XIe sicle
ce rude plerinage. L'empressement augmentait avec le pril; seulement
les plerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'vque
de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put
arriver. Treize ans aprs, les vques de Mayence, de Ratisbonne, de
Bamberg et d'Utrecht, s'associrent  quelques chevaliers normands et
formrent une petite arme de sept mille hommes. Ils parvinrent 
grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant
les Turcs, matres de Bagdad et partisans de son calife, s'tant
empars de Jrusalem, y massacrrent indistinctement tous les
partisans de l'incarnation, Alides et Chrtiens. L'empire grec,
resserr chaque jour, vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en
face de Constantinople. D'autre part, les Fatemites tremblaient
derrire les remparts de Damiette et du Caire. Ils s'adressrent,
comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis Comnne tait dj
li avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli magnifiquement 
son passage; ses ambassadeurs clbraient, avec le gnie hableur des
Grecs, les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes qu'on
pouvait y conqurir: les lches allaient jusqu' vanter la
beaut[350] de leurs filles et de leurs femmes, et semblaient les
promettre aux Occidentaux.

[Note 350: Guibert de Nogent.]

Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour mouvoir le peuple, et lui
communiquer cet branlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y
avait dj longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de
l'Espagne n'tait qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque
victoire du Cid, la prise de Tolde ou de Valence, bien autrement
importantes que Jrusalem. Les Gnois, les Pisans, conqurants de la
Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis
un sicle? Lorsque Sylvestre II crivit sa fameuse lettre au nom de
Jrusalem, les Pisans armrent une flotte, dbarqurent en Afrique, et
massacrrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien
que la religion tait pour peu de chose dans tout cela. Le danger
animait les Espagnols, l'intrt les Italiens. Ces derniers
imaginrent plus tard de couper court  toute croisade de Jrusalem,
de dtourner et d'attirer chez eux tout l'or que les plerins
portaient dans l'Orient: ils chargrent leurs galres de terre prise
en Jude, rapprochrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent
une terre sainte dans le Campo-Santo de Pise.

Mais on ne pouvait donner ainsi le change  la conscience religieuse
du peuple, ni le dtourner du saint tombeau. Dans les extrmes misres
du moyen ge, les hommes conservaient des larmes pour les misres de
Jrusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacs de la
fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine
pour s'acquitter du rpit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que
la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait
que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait,
disait-on, fraye autrefois[351], de marcher sans se lasser vers le
soleil levant, de recueillir la dpouille toute prte, de ramasser la
bonne manne de Dieu. Plus de misre ni de servage; la dlivrance tait
arrive. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches.
D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en tait besoin; c'et t
tenter Dieu. Ils dclarrent qu'ils auraient pour guides les plus
simples des cratures, une oie et une chvre[352]. Pieuse et touchante
confiance de l'humanit enfant!

[Note 351: Des prophtes annonaient que Charlemagne viendrait
lui-mme commander la croisade.]

[Note 352: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes
sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une vache mena
Cadmus en Botie, etc.]

Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Pitre_
(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, _ Cucullo_), contribua, dit-on,
puissamment par son loquence  ce grand mouvement du peuple[353]. Au
retour d'un plerinage  Jrusalem, il dcida le pape franais Urbain
II  prcher la croisade  Plaisance, puis  Clermont (1095). La
prdication fut  peu prs inutile en Italie; en France tout le monde
s'arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents vques ou abbs
mitrs. Ce fut le triomphe de l'glise et du peuple. Les deux plus
grands noms de la terre, l'Empereur et le roi de France, y furent
condamns, aussi bien que les Turcs, et la querelle des investitures
mle  celle de Jrusalem. Chacun mit la croix rouge  son paule;
les toffes, les vtements rouges furent mis en pices et n'y
suffirent pas[354].

[Note 353: Guibert. Nov., l. II, c. VIII: Le petit peuple, dnu de
ressources, mais fort nombreux, s'attacha  un certain Pierre
l'Hermite, et lui obit comme  son matre, du moins tant que les
choses se passrent dans notre pays. J'ai dcouvert que cet homme,
originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait men
d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, dans je ne sais
quelle partie de la Gaule suprieure. Il partit de l, j'ignore par
quelle inspiration; mais nous le vmes alors parcourant les villes et
les bourgs, et prchant partout: le peuple l'entourait en foule,
l'accablait de prsents, et clbrait sa saintet par de si grands
loges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu  personne
de pareils honneurs. Il se montrait fort gnreux dans la distribution
de toutes les choses qui lui taient donnes. Il ramenait  leurs
maris les femmes prostitues, non sans y ajouter lui-mme des dons, et
rtablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui taient
dsunis, avec une merveilleuse autorit. En tout ce qu'il faisait ou
disait, il semblait qu'il y et en lui quelque chose de divin: en
sorte qu'on allait jusqu' arracher les poils de son mulet, pour les
garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme louable, mais
pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne
portait qu'une tunique de laine et, par-dessus, un manteau de bure qui
lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pieds nus,
ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin
et de poissons.]

[Note 354: Il y en eut qui s'imprimrent la croix avec un fer rouge.
(Albric des Trois-Fontaines).]

Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du
monde. On vit les hommes prendre subitement en dgot tout ce qu'ils
avaient aim. Leurs riches chteaux, leurs pouses, leurs enfants,
ils avaient hte de tout laisser l. Il n'tait besoin de
prdications; ils se prchaient les uns les autres, dit le
contemporain, et de parole et d'exemple. C'tait, continue-t-il,
l'accomplissement du mot de Salomon: _Les sauterelles n'ont point de
rois, et elles s'en vont ensemble par bandes_. Elles n'avaient pas
pris l'essor des bonnes oeuvres, ces sauterelles, tant qu'elles
restaient engourdies et glaces dans leur iniquit. Mais ds qu'elles
se furent chauffes aux rayons du soleil de justice, elles
s'lancrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute
me fidle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de
guerre... Bien que la prdication ne se ft fait entendre qu'aux
Franais, quel peuple chrtien ne fournit aussi des soldats? Vous
auriez vu les cossais couverts d'un manteau hriss, accourir du fond
de leurs marais... Je prends Dieu  tmoin qu'il dbarqua dans nos
ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait
leur langue: eux, plaant leurs doigts en forme de croix, ils
faisaient signe qu'ils voulaient aller  la dfense de la foi
chrtienne.

Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui
se moquaient de ceux qui se dfaisaient de leurs biens, leur prdisant
un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les
moqueurs eux-mmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur
avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'taient
d'abord raills. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes
qui se prparaient  la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les
vieillards tremblant sous le poids de l'ge?... Vous auriez ri de voir
les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, tranant dans des
chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces
petits,  chaque ville ou chteau qu'ils apercevaient, demandaient
dans leur simplicit: N'est ce pas l cette Jrusalem o nous
allons[355]?

[Note 355: Guibert de Nogent.]

Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes dlibrer,
s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne
s'inquitaient de rien de tout cela: ils taient srs d'un miracle.
Dieu en refuserait-il un  la dlivrance du saint spulcre? Pierre
l'Ermite marchait  la tte, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres
suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient
_Gautier-sans-avoir_. Dans tant de milliers d'hommes, ils n'avaient
pas huit chevaux. Quelques Allemands imitrent les Franais et
partirent sous la conduite d'un des leurs, nomm Gottesschalk. Tous
ensemble descendirent la valle du Danube, la route d'Attila, la
grande route du genre humain[356].

[Note 356: Les environs du Rhin prirent peu de part  la
croisade.--Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos
propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hc
expedito minus permovit Alberic., ap. Leibniz. Acces., p.
119.--_Voyez_ Guibert, l. II, c. I.]

Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur
sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les
faisaient prir dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les
meurtriers du Christ avant de dlivrer son tombeau. Ils arrivrent
ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec.
Ces bandes froces y firent horreur; on les suivit  la piste, on les
chassa comme des btes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur
fournit des vaisseaux, et les fit passer en Asie, comptant sur les
flches des Turcs. L'excellente Anne Comnne est heureuse de croire
qu'ils laissrent dans la plaine de Nice des montagnes d'ossements et
qu'on en btit les murs d'une ville.

Cependant s'branlaient lentement les lourdes armes des princes, des
grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part  la croisade, mais
bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frre du roi de
France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche
tienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le
Conqurant, enfin le comte de Flandre, partirent en mme temps. Tous
gaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le
plus gaiement un royaume, n'allait  Jrusalem que par dsoeuvrement.
Hugues et tienne revinrent sans aller jusqu'au bout.

Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, tait, sans comparaison,
le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de runir les
comts de Rouergue, de Nmes et le duch de Narbonne. Cette grandeur
lui donnait bien d'autres esprances. Il avait jur qu'il ne
reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses[357]; tout
le Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon,
de Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef
ecclsiastique de la croisade, l'vque du Puy, lgat du pape, qui
tait sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerants, industrieux et
civiliss comme les Grecs, n'avaient gure meilleure rputation de
pit ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de
savoir-faire, trop de loquacit. Les hrtiques abondaient dans leurs
cits demi-mauresques; leurs moeurs taient un peu mahomtanes. Les
princes avaient force concubines. Raymond, en partant, laissa ses
tats  un de ses btards.

[Note 357: Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l.
VII, c. VIII: Au sige de Jrusalem il fit crier dans toute l'arme
par les hrauts, que quiconque apporterait trois pierres pour combler
le foss recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour achever cet
ouvrage, trois jours et trois nuits. Radulph. Cadom., c. XV, ap.
Muratori, V, 291: Il fut tout d'abord un des principaux chefs, et
plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut all, le sien arriva
et lui donna le pas. C'est qu'en effet toute cette nation est conome
et non point prodigue, mnageant plus son avoir que sa rputation;
effraye de l'exemple des autres, elle travaillait non comme les
Francs  se ruiner, mais  s'engraisser de son mieux.--Raymond reut
aussi force prsents d'Alexis (... quibus de die in diem de domo regis
augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap. Bongars, p. 205.) Godefroi
en reut galement, mais il distribua tout au peuple et aux autres
chefs. Willelm. Tyr., l. II, c. XII.

Guibert. Nov., l. II, c. XVIII. L'arme de Raymond ne le cdait 
aucune autre, si ce n'est  cause de l'ternelle loquacit de ces
Provenaux.--Radulph. Cadom., c. LXI: Autant la poule diffre du
canard, autant les Provenaux diffraient des Francs par les moeurs,
le caractre, le costume, la nourriture; gens conomes, inquiets et
avides, pres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux...
Leur prvoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout
le courage du monde  bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute
de pain, ils se contentaient de racines, ne faisaient pas fi des
cosses de lgumes; ils portaient  la main un long fer avec lequel ils
cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de l ce dicton
que chantent encore les enfants: Les Francs  la bataille, les
Provenaux  la victuaille. Il y avait une chose qu'ils commettaient
souvent par avidit et  leur grande honte; ils vendaient aux autres
nations du chien pour du livre, de l'ne pour de la chvre; et, s'ils
pouvaient s'approcher sans tmoin de quelque cheval ou de quelque
mulet bien gras, ils lui faisaient pntrer dans les entrailles une
blessure mortelle, et la bte mourait. Grande surprise de tous ceux
qui, ignorant cet artifice, avaient vu nagure l'animai gras, vif,
robuste et fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les
spectateurs, effrays de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en,
l'esprit du dmon a souffl sur cette bte. L-dessus, les auteurs du
meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on
les prvenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils,
mourir de cette viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la
perte s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de
lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre, chacun
arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au march.]

Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers  la croisade. Moins
riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs
affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas
quitt leur conqute pour cette hasardeuse expdition; mais un certain
Bohmond, btard de Robert l'Avis, et non moins avis que son pre,
n'avait rien eu en hritage que Tarente et son pe. Un Tancrde,
Normand par sa mre, mais,  ce qu'on croit, Pimontais du ct
paternel, prit aussi les armes. Bohmond assigait Amalfi, quand on
lui apprit le passage des croiss. Il s'informa curieusement de leurs
noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[358];
puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux
de voir le portrait qu'en fait Anne Comnne, la fille d'Alexis, qui le
vit  Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observ
avec l'intrt et la curiosit d'une femme. Il passait les plus
grands d'une coude; il tait mince du ventre, large des paules et de
la poitrine; il n'tait ni maigre ni gras. Il avait les bras
vigoureux, les mains charnues et un peu grandes.  y faire attention,
on s'apercevait qu'il tait tant soit peu courb. Il avait la peau
trs-blanche, et ses cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient
pas les oreilles, au lieu de flotter, comme ceux des autres barbares.
Je ne puis dire de quelle couleur tait sa barbe; ses joues et son
menton taient rass; je crois pourtant qu'elle tait rousse. Son
oeil, d'un bleu tirant sur le vert de mer ([Grec: glaukon]), laissait
entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses larges narines aspiraient
l'air librement, au gr du coeur ardent qui battait dans cette vaste
poitrine. Il y avait de l'agrment dans cette figure, mais l'agrment
tait dtruit par la terreur. Cette taille, ce regard, il y avait en
tout cela quelque chose qui n'tait point aimable, et qui mme ne
semblait pas de l'homme. Son sourire me semblait plutt comme un
frmissement de menace... Il n'tait qu'artifice et ruse: son langage
tait prcis, ses rponses ne donnaient aucune prise[359].

[Note 358: Guibert, l. III, c. I. Lorsque cette innombrable arme,
compose des peuples venus de presque toutes les contres de
l'Occident, eut dbarqu dans la Pouille, Bohmond, fils de Robert
Guiscard, ne tarda pas  en tre inform. Il assigeait alors Amalfi.
Il demanda le motif de ce plerinage, et apprit qu'ils allaient
enlever Jrusalem, ou plutt le spulcre du Seigneur et les lieux
saints,  la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus
combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant,
pour ainsi dire, l'clat de leurs honneurs, se portaient  cette
entreprise avec une ardeur inoue. Il demanda s'ils transportaient des
armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptes pour ce
nouveau plerinage; enfin quels taient leurs cris de guerre. On lui
rpondit qu'ils portaient leurs armes  la manire franaise; qu'ils
faisaient coudre  leurs vtements sur l'paule ou partout ailleurs,
une croix de drap ou de toute autre toffe, ainsi que cela leur avait
t prescrit; qu'enfin, renonant  l'orgueil des cris d'armes, ils
s'criaient tous humbles et fidles: Dieu le veut!]

[Note 359: Anne Comnne.]

Quelque grandes choses que Bohmond ait faites, la voix du peuple, qui
est celle de Dieu, a donn la gloire de la croisade  Godefroi[360],
fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de
Lothier, roi de Jrusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de
Charlemagne, tait dj signale par de grandes aventures et de grands
malheurs. Son pre, Eustache de Boulogne, beau-frre d'douard le
Confesseur, avait manqu l'Angleterre, o les Saxons l'appelaient
contre Guillaume le Conqurant. Son grand-pre maternel, Godefroi le
Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui choua de mme
en Lorraine, combattit trente ans les empereurs  la tte de toute la
Belgique, et brla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens.
Il fut plusieurs fois chass, banni, captif; sa femme, Batrix d'Este,
mre de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue
prisonnire par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et
donner la Lorraine  la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur
Henri IV fut perscut par les papes, et que tant de gens
l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la
croisade, ne manqua pas  son suzerain. L'empereur lui confia
l'tendard de l'Empire, cet tendard que la famille de Godefroi avait
fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'glise.
Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-Csar,
Rodolphe, le roi des prtres (1080), et le porta ensuite, son
victorieux drapeau, sur les murs de Rome, o il monta le premier[361].
Toutefois, d'avoir viol la ville de saint Pierre et chass le pape,
ce fut une grande tristesse pour cette me pieuse. Ds que la croisade
fut publie, il vendit ses terres  l'vque de Lige, et partit pour
la terre sainte. Il avait dit souvent, tant encore tout petit, qu'il
voulait aller avec une arme  Jrusalem[362]. Dix mille chevaliers le
suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Franais, Lorrains,
Allemands.

[Note 360: N  Bzi, prs Nivelle, dans un chteau qu'on montrait
encore  la fin du dernier sicle.]

[Note 361: La fatigue lui causa une fivre violente, il fit voeu de se
croiser et fut guri. (Albric.)]

[Note 362: Guibert de Nogent.--Sa mre, sainte Ida, rva un jour que
le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe
contemporain, que des rois sortiraient d'elle.]

Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il
n'tait pas grand de taille, et son frre Baudouin le passait de la
tte; mais sa force tait prodigieuse. On dit que d'un coup d'pe il
fendait un cavalier de la tte  la selle; il faisait voler d'un
revers la tte d'un boeuf ou d'un chameau[363]. En Asie, s'tant
cart, il trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un
ours: il attira la bte sur lui, et la tua, mais resta longtemps alit
de ses cruelles morsures. Cet homme hroque tait d'une puret
singulire. Il ne se maria point, et mourut vierge  trente-huit
ans[364].

[Note 363: Robert le Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le
milieu du corps... Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in
urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret. Raoul de Caen.]

[Note 364: Il avait amen une colonie de moines qu'il tablit 
Jrusalem.]

Le concile de Clermont s'tait tenu au mois de novembre 1095. Le 15
aot 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa
route par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils
de Guillaume le Conqurant, le comte de Blois, son gendre, le frre du
roi de France et le comte de Flandre; ils allrent par l'Italie
jusqu' la Pouille; puis les uns passrent  Durazzo, les autres
tournrent la Grce. En octobre, nos Mridionaux, sous Raymond de
Saint-Gille, s'acheminrent par la Lombardie, le Frioul et la
Dalmatie. Bohmond, avec ses Normands et Italiens, pera sa route par
les dserts de la Bulgarie. C'tait le plus court et le moins
dangereux; il valait mieux viter les villes, et ne rencontrer les
Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croiss,
sous Pierre l'Ermite, avait pouvant les Byzantins; ils se
repentaient amrement d'avoir appel les Francs, mais il tait trop
tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les valles, par
toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous tait  Constantinople.
L'empereur eut beau leur dresser des piges, les barbares s'en
jourent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de Vermandois
se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'arme, qu'il avait cru
dtruire, arriver un  un devant Constantinople, et saluer leur bon
ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamns  voir dfiler devant eux
cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire que le
torrent passt sans les emporter. Tant de langues, tant de costumes
bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarit mme de
ces barbares, leurs plaisanteries grossires, dconcertaient les
Byzantins. En attendant que toute l'arme ft runie, ils
s'tablissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux,
prenant dans leur simplicit tout ce qui leur plaisait: par exemple
les plombs des glises pour les revendre aux Grecs[365]. Le sacr
palais n'tait pas plus respect. Tout ce peuple de scribes et
d'eunuques ne leur imposait gure. Ils n'avaient pas assez d'esprit et
d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au
crmonial tragique de la majest byzantine. Un beau lion d'Alexis,
qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusrent  le
tuer.

[Note 365: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu' la troupe conduite
par Pierre l'Ermite.]

C'tait une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople
pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre
Occident. Ces dmes d'or, ces palais de marbre, tous les
chefs-d'oeuvre de l'art antique entasss dans la capitale depuis que
l'empire s'tait tant resserr; tout cela composait un ensemble
tonnant et mystrieux qui les confondait; ils n'y entendaient rien:
la seule varit de tant d'industries et de marchandises tait pour
eux un inexplicable problme. Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils
avaient grande envie de tout cela; ils doutaient mme que la ville
sainte valt mieux. Nos Normands et nos Gascons auraient bien voulu
terminer l la croisade; ils auraient dit volontiers comme les petits
enfants dont parle Guibert: N'est-ce pas l Jrusalem?

Ils se souvinrent alors de tous les piges que les Grecs leur avaient
dresss sur la route: ils prtendirent qu'ils leur fournissaient des
aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur
imputrent les maladies pidmiques que les alternatives de la famine
et de l'intemprance avaient pu faire natre dans l'arme. Bohmond et
le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de mnagements
 ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre
Constantinople. On pourrait ensuite  loisir conqurir la terre
sainte. La chose tait facile s'ils se fussent accords; mais le
Normand comprit qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner
seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi dclara qu'il
n'tait pas venu pour faire la guerre  des chrtiens. Bohmond parla
comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce
qu'il voulut par l'empereur[366].

[Note 366: On le mena dans une galerie du palais, o une porte,
ouverte comme par hasard, lui faisait voir une chambre remplie du haut
en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles prcieux. Quelles
conqutes, s'cria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trsor! Il est 
vous, lui dit-on aussitt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne
Comnne).]

Telle fut l'habilet d'Alexis, qu'il trouva moyen de dcider ces
conqurants, qui pouvaient l'craser[367],  lui faire hommage et lui
soumettre d'avance leur conqute. Hugues jura d'abord, puis Bohmond,
puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains
dans les siennes et se fit son vassal. Il en cota peu  son humilit.
Dans la ralit, les croiss ne pouvaient se passer de Constantinople;
ne la possdant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour allie
et pour amie. Prts  s'engager dans les dserts de l'Asie, les Grecs
seuls pouvaient les prserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce
que l'on voulut pour se dbarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des
vaisseaux surtout pour faire passer au plus tt le Bosphore.

[Note 367: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mpris...
Grculos istos omnium inertissimos, etc. Guibert de Nogent.]

Godefroi ayant donn l'exemple, tous se runirent pour prter
serment. Alors un d'entre eux, c'tait un comte de haute noblesse, eut
l'audace de s'asseoir dans le trne imprial. L'empereur ne dit rien
connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte
Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ta de sa place, lui
faisant entendre que ce n'tait pas l'usage des empereurs de laisser
assis  ct d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui taient
devenus leurs hommes; il fallait, disait-il, se conformer aux usages
du pays o l'on vivait. L'autre ne rpondait rien, mais il regardait
l'empereur d'un air irrit, murmurant en sa langue quelques mots qu'on
pourrait traduire ainsi: Voyez ce rustre qui est assis tout seul,
lorsque tant de capitaines sont debout! L'empereur remarqua le
mouvement de ses lvres, et se fit expliquer ses paroles par un
interprte, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement,
lorsque les comtes, ayant accompli la crmonie, se retiraient et
saluaient l'empereur, il prit  part cet orgueilleux, et lui demanda
qui il tait, son pays et son origine: Je suis pur Franc, dit-il, et
des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays, il
y a  la rencontre de trois routes une vieille glise, o quiconque a
envie de se battre en duel vient prier Dieu, et attendre son
adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre  ce carrefour, personne n'a
os venir.--Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore
trouv d'ennemi, voici le temps o vous n'en manquerez pas[368].

[Note 368: Anne Comnne.]

Les voil dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse
avance, harcele sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nice.
Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menrent les croiss.
Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siges, auraient pu, avec toute leur
valeur, y languir  jamais. Ils servirent du moins  effrayer les
assigs, qui traitrent avec Alexis. Un matin les Francs virent
flotter sur la ville[369] le drapeau de l'empereur et il leur fut
signifi du haut des murs de respecter une ville impriale.

[Note 369: Il envoya en mme temps de grands prsents aux chefs,
sollicitant leur bienveillance par ses lettres et par la voix de ses
dputs; il leur rendit mille actions de grces pour ce loyal service,
et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner  l'empire.
Willelm. Tyr., l. III, c. XII.--Il envoya, dit Guibert, l. III, c.
IX, des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes
aumnes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition
moyenne, dont sa munificence semblait se dtourner. _Voy._ aussi
Raymond d'Agiles, p. 142.]

Ils continurent donc leur route vers le midi, fidlement escorts par
les Turcs, qui enlevaient tous les traneurs. Mais ils souffraient
encore plus de leur grand nombre.

Malgr les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau
manquait  chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte,
cinq cents personnes moururent de soif. Les chiens de chasse des
grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirrent sur la
route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de
ceux qui les portaient. Des femmes accouchrent de douleur; elles
restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants
nouveau-ns[370].

[Note 370: Albert d'Aix.]

Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie
lgre contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment
arms contre ces nues de vautours? L'arme des croiss voyageait, si
je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une
seule fois les Turcs essayrent de les arrter et leur offrirent la
bataille. Ils n'y gagnrent pas; ils sentirent ce que pesaient les
bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec tant
d'avantage; toutefois la perte des croiss fut immense.

Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu' Antioche. Le peuple aurait
voulu passer outre, vers Jrusalem, mais les chefs insistrent pour
qu'on s'arrtt. Ils taient impatients de raliser enfin leurs rves
ambitieux. Dj ils s'taient disput l'pe  la main la ville de
Tarse; Baudouin et Tancrde soutenaient tous deux y tre entrs les
premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle,
fut dmolie par le peuple, qui se souciait peu des intrts des chefs,
et ne voulait pas tre retard[371].

[Note 371: Raymond d'Agiles.]

La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante glises, quatre
cent cinquante tours. Elle avait t la mtropole de cent
cinquante-trois vchs[372]. C'tait l une belle proie pour le comte
de Saint-Gille et pour Bohmond. Antioche pouvait seule les consoler
d'avoir manqu Constantinople. Bohmond fut le plus habile. Il
pratiqua les gens de la ville. Les croiss, tromps comme  Nice,
virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands[373]. Mais
il ne put les empcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y
fortifier dans quelques tours. Ils trouvrent dans cette grande ville
une abondance funeste aprs tant de jenes. L'pidmie les emporta en
foule. Bientt les vivres prodigus s'puisrent, et ils se trouvaient
rduits de nouveau  la famine, quand une arme innombrable de Turcs
vint les assiger dans leur conqute. Un grand nombre d'entre eux,
Hugues de France, tienne de Blois, crurent l'arme perdue sans
ressources, et s'chapprent pour annoncer le dsastre de la croisade.

[Note 372: Trois cent soixante glises (Guibert de Nogent).--Albric
ne compte que trois cent quarante glises.]

[Note 373: Foulcher de Chartres.]

Tel tait en effet l'excs d'abattement de ceux qui restaient, que
Bohmond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons o
ils se tenaient blottis que d'y mettre le feu. La religion fournit un
secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision,
annona aux chefs qu'en creusant la terre  telle place, on trouverait
la sainte lance qui avait perc le ct de Jsus-Christ[374]. Il
prouva la vrit de sa rvlation en passant dans les flammes, s'y
brla, mais on n'en cria pas moins au miracle[375]. On donna aux
chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs
jouaient et buvaient, croyant tenir ces affams, ils sortent par
toutes les portes, et en tte la sainte lance. Leur nombre leur
sembla doubl par les escadrons des anges. L'innombrable arme des
Turcs fut disperse, et les croiss se retrouvrent matres de la
campagne d'Antioche et du chemin de Jrusalem.

[Note 374: Raymond de Agil., p. 155. Vidi ego hc qu loquor, et
Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.--Foulcher de Chartres
s'crie: _Audite fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit
lanceam, fallaciter occultatam forsitan_, c. X.]

[Note 375: Raymond d'Agiles: Il se brla, parce que lui-mme il avait
dout un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et le
peuple glorifia Dieu. Selon Guibert de Nogent, il sortit du bcher
sain et sauf, mais le peuple se prcipita sur lui pour dchirer ses
habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre
homme, ballott et meurtri, mourut de fatigue et d'puisement.]

Antioche resta  Bohmond, malgr les efforts de Raymond pour en
garder les tours[376]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part
de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'arme, et
de l'aider  prendre Jrusalem. Cette prodigieuse arme tait, dit-on,
rduite alors  vingt-cinq mille hommes. Mais c'taient les chevaliers
et leurs hommes. Le peuple avait trouv son tombeau dans l'Asie
Mineure et dans Antioche.

[Note 376: Tancrde, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord
grande envie de tomber sur les Provenaux; mais il se souvint qu'il
est dfendu de verser le sang chrtien; il aima mieux recourir aux
expdients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et,
lorsqu'ils furent en nombre, ils tirrent leurs pes et chassrent
les soldats de Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette
haine, ajoute-t-il, c'tait une querelle pour du fourrage, au sige
d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'taient trouvs
ensemble au mme endroit, et s'taient battus  qui aurait le
bl.--Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils dposaient
leurs fardeaux et se chargeaient d'une grle de coups de poings; le
plus fort emportait la proie. C. 98, 99, p. 316.--Ensuite Raymond et
les siens soutinrent l'authenticit de la sainte lance, parce que les
autres nations, dans leur simplicit, y apportaient des offrandes; ce
qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rus Bohmond (_non
imprudens, multividus_. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon., ap. Bongars,
p. 40) dcouvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle. C. 101,
102.]

Les Fatemites d'gypte qui, comme les Grecs, avaient appel les
Francs contre les Turcs, se repentirent de mme. Ils taient parvenus
 enlever aux Turcs Jrusalem, et c'taient eux qui la dfendaient. On
prtend qu'ils y avaient runi jusqu' quarante mille hommes.

Les croiss qui, dans le premier enthousiasme o les jeta la vue de la
cit sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repousss
par les assigs. Il leur fallut se rsigner aux lenteurs d'un sige,
s'tablir dans cette campagne dsole, sans arbres et sans eau. Il
semblait que le dmon et tout brl de son souffle,  l'approche de
l'arme du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcires qui
lanaient des paroles funestes sur les assigeants.

Ce ne fut point par des paroles qu'on leur rpondit.

Des pierres lances par les machines des chrtiens frapprent une des
magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[377].

[Note 377: Guillaume de Tyr.]

Le seul bois qui se trouvt dans le voisinage avait t coup par les
Gnois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction
du vicomte de Barn. Deux tours roulantes furent construites pour le
comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croiss
ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jrusalem, toute
l'arme attaqua; la tour de Godefroi fut approche des murs, et le
vendredi 15 juillet 1099,  trois heures,  l'heure et au jour mme de
la passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les
murailles de Jrusalem. La ville prise, le massacre fut
effroyable[378]. Les croiss, dans leur aveugle ferveur, ne tenant
aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidle qu'ils
rencontraient  Jrusalem, frapper un des bourreaux de Jsus-Christ.

[Note 378: Les chrtiens indignes avaient prouv, pendant le sige,
les plus cruels traitements de la part des infidles (Guillaume de
Tyr).]

Quand il leur sembla que le Sauveur tait assez veng, c'est--dire
quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allrent avec
larmes et gmissements, en se battant la poitrine, adorer le saint
tombeau.

Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conqute, qui
aurait le triste honneur de dfendre Jrusalem. On institua une
enqute sur chacun des princes, afin d'lire le plus digne; on
interrogea leurs serviteurs, pour dcouvrir leurs vices cachs. Le
comte de Saint-Gille, le plus riche des croiss, et t lu
probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui 
Jrusalem, n'hsitrent pas  noircir leur matre, et lui pargnrent
la royaut. Ceux du duc de Lorraine, interrogs  leur tour, aprs
avoir bien cherch, ne trouvrent rien  dire contre lui, sinon qu'il
restait trop longtemps dans les glises, au del mme des offices,
qu'il allait toujours s'enqurant aux prtres des histoires
reprsentes dans les images et les peintures sacres, au grand
mcontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas[379].

[Note 379: Guillaume de Tyr.]

Godefroi se rsigna, mais il ne voulut jamais prendre la couronne
royale dans un lieu o le Sauveur en avait port une d'pines. Il
n'accepta d'autre titre que celui d'avou et baron du saint spulcre.
Le patriarche rclamant Jrusalem et tout le royaume, le conqurant ne
fit point d'objection; il cda tout devant le peuple, se rservant la
jouissance seulement, c'est--dire la dfense. Ds la premire anne
il lui fallut battre une arme innombrable d'gyptiens, qui vinrent
attaquer les croiss  Ascalon. C'tait une guerre ternelle, une
misre irrmdiable, un long martyre que Godefroi se trouvait avoir
conquis. Ds le commencement, le royaume se trouvait infest par les
Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait  peine cultiver
les campagnes. Tancrde fut le seul des chefs qui voulut bien rester
avec Godefroi. Celui-ci put  peine garder en tout trois cents
chevaliers[380].

[Note 380:  Antioche, Tancrde avait jur qu'il n'abandonnerait pas
la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)]

C'tait cependant une grande chose pour la chrtient d'occuper ainsi,
au milieu des infidles, le berceau de sa religion. Une petite Europe
asiatique y fut faite  l'image de la grande. La fodalit s'y
organisa dans une forme plus svre mme que dans aucun pays de
l'Occident. L'ordre hirarchique, et tout le dtail de la justice
fodale, y fut rgl dans les fameuses Assises de Jrusalem par
Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galile, un marquis de
Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen ge attachs aux noms
les plus vnrables de l'antiquit biblique semblent un
travestissement. Que la forteresse de David ft crnele par un duc de
Lorraine, qu'un gant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tte
blonde masque de fer, s'appelt le marquis de Tyr, voil ce que
n'avait pas vu Daniel.

La Jude tait devenue une France. Notre langue, porte par les
Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade.
La langue franaise succda, comme langue politique,  l'universalit
de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu' l'Irlande. Le nom de
Francs[381] devint le nom commun des Occidentaux. Et quelque faible
encore que ft la royaut franaise, le frre du triste Philippe Ier,
ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en tait pas moins
appel par les Grecs le frre du chef des princes chrtiens, et du roi
des rois.

[Note 381: Guibert, l. II, c. I: L'anne dernire je m'entretenais
avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rbellion des siens, et
je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que
le roi avait bien accueilli et bien trait partout le seigneur pape
Pascal, ainsi que ses princes: il se moquait des Franais  cette
occasion, jusqu' les appeler par drision _Francons_. Je lui dis
alors: Si vous tenez les Franais pour tellement faibles ou lches
que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries  un nom dont
la clbrit s'est tendue jusqu' la mer indienne, dites-moi donc 
qui le pape Urbain s'adressa pour demander du secours contre les
Turcs? N'est-ce pas aux Franais?--Id., l. IV, c. III: Nos princes,
ayant tenu conseil, rsolurent alors de construire un fort sur le
sommet d'une montagne qu'ils avaient appele _Malreguard_, pour s'en
faire un nouveau point de dfense contre les agressions des Turcs. La
langue franaise dominait donc dans l'arme des croiss. _Voyez_ aussi
les suites de la quatrime croisade.

[Grec: O basileus tn basilen, kai archgos tou Phraggikou stratou].
Matthieu Pris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au
roi de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois
chrtiens.--Les Turcs eux-mmes voulurent descendre des Francs:
Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo
naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci. Gesta Francorum,
ap. Bongars, p. 7.]




CHAPITRE IV

SUITES DE LA CROISADE--LES COMMUNES

--ABAILARD

--PREMIRE MOITI DU XIIe SICLE

1100-1135


Il appartient  Dieu de se rjouir sur son oeuvre, et de dire: Ceci
est bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne,
quand il a bien travaill, qu'il a bien couru et su, quand il a
vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet ador, il ne le reconnat
plus, le laisse tomber des mains, le prend en dgot, et soi-mme.
Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a russi, avec
tant d'efforts, qu' s'ter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de
tristesse quand il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris
Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutt la terre sainte qu'il
s'assit dcourag sur cette terre, et languit de reposer dans son
sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre et
Godefroi. L'historien comme le hros. Le sec et froid Gibbon lui-mme
exprime une motion mlancolique, quand il a fini son grand
ouvrage[382]. Et moi, si j'ose aussi parler, j'entrevois, avec autant
de crainte que de dsir, l'poque o j'aurai termin la longue
croisade  travers les sicles, que j'entreprends pour ma patrie.

[Note 382: Je songeai que je venais de prendre cong de l'ancien et
agrable compagnon de ma vie. Mm. de Gibbon.]

La tristesse fut grande pour les hommes du moyen ge, quand ils furent
au but de cette aventureuse expdition, et jouirent de cette Jrusalem
tant dsire. Six cent mille homme s'taient croiss. Ils n'taient
plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent
pris la cit sainte, Godefroi resta pour la dfendre avec trois cents
chevaliers: quelques autres  Tripoli, avec Raymond;  Edesse, avec
Baudouin;  Antioche, avec Bohmond. Dix mille hommes revirent
l'Europe. Qu'tait devenu tout le reste? Il tait facile d'en trouver
la trace; elle tait marque par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie,
sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel rsultat!
Il ne faut pas s'tonner si le vainqueur lui-mme prit la vie en
dgot. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[383].

[Note 383: Guibert. Nov., l. VII, 22: Un prince d'une tribu voisine
de Gentils lui envoya des prsents infects d'un poison mortel.
Godefroi s'en servit sans dfiance, tomba tout  coup malade, s'alita,
et mourut bientt aprs. Selon d'autres, il mourut de mort
naturelle....]

C'est qu'il ne se doutait pas du rsultat vritable de la croisade.
Ce rsultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en tait pas moins
rel. L'Europe et l'Asie s'taient approches, reconnues; les haines
d'ignorance avaient dj diminu. Comparons le langage des
contemporains avant et aprs la croisade.

C'tait chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les
Turcs, presss de tous cts par les ntres, se jeter en fuyant les
uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les prcipices:
c'tait un spectacle assez amusant et dlectable[384].

[Note 384: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: Jocundum spectaculum
tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis
nobis jocundum atque delectabile.--Il raconte encore que le comte de
Toulouse fit un jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et
le nez  ses prisonniers, et il ajoute: Quanta ibi fortitudine et
consilio comes claruerit non facile referendum est.]

Tout est chang aprs la croisade[385]. Le frre et successeur de
Godefroi, le roi Baudouin pouse une femme issue d'une famille
illustre parmi les gentils du pays. Lui-mme adopte leurs usages,
prend une robe longue, laisse crotre sa barbe, et se fait adorer 
l'orientale. Il commence  compter les Sarrasins pour des hommes.
Bless, il refuse  ses mdecins la permission de blesser un
prisonnier pour tudier son mal[386]. Il a piti d'une prisonnire
musulmane qui accouche dans son arme: il arrte sa marche, plutt que
de l'abandonner dans le dsert[387].

[Note 385: Guibert reconnat que les Sarrasins peuvent atteindre un
certain degr de vertu. Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud
aliquem... vit, quantum ad eos, sanctioris.]

[Note 386: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers
croiss:

Dieu les punit d'avoir exerc d'affreuses violences contre les juifs;
car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour
contraindre personne  venir  lui.]

[Note 387: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. (Guillaume
de Tyr.)]

Que sera-ce des chrtiens eux-mmes? Quels sentiments d'humanit, de
charit, d'galit, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acqurir dans cette
communaut de prils et d'extrmes misres! La chrtient, runie un
instant sous un mme drapeau, a connu une sorte de patriotisme
europen[388]. Quelques vues temporelles qui se soient mles  leur
entreprise, la plupart ont got de la vertu et rv la saintet. Ils
ont essay de valoir mieux qu'eux-mmes, et sont devenus chrtiens, au
moins en haine des infidles[389].

[Note 388: On a vu plus haut que les barons avaient tous renonc 
leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le
veut!--Foulcher de Chartres: Qui jamais a entendu dire qu'autant de
nations, de langues diffrentes, aient t runies en une seule arme,
Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains,
Allemands, Bavarois, Normands, cossais, Anglais, Aquitains, Italiens,
Apuliens, Ibres, Daces, Grecs, Armniens? Si quelque Breton ou Teuton
venait  me parler, il m'tait impossible de lui rpondre. Mais,
quoique diviss en tant de langues, nous semblions tous autant de
frres et de proches parents unis dans un mme esprit, par l'amour du
Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui
appartenait, celui qui l'avait trouv le portait avec lui bien
soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu' ce qu' force de
recherches il et dcouvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait
de son plein gr, comme il convient  des hommes qui ont entrepris un
saint plerinage.]

[Note 389: Guib. Nov., l. IV, c. XV. Unde fiebat, ut nec mentio
scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: prsertim cum pro hoc
ipso scelere, gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam
inveniri constitisset aliquam earum mulierum qu probabantur carere
maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.--Les moeurs
sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chastet chrtienne.
Aprs la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les
bois des enfants nouveau-ns dont les femmes turques taient
accouches pendant le cours de l'expdition. Guibert, l. V.]

Le jour o, sans distinction de libres et de serfs, les puissants
dsignrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l're de
l'affranchissement[390]. Le grand mouvement de la croisade ayant un
instant tir les hommes de la servitude locale, les ayant mens au
grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchrent Jrusalem, et
rencontrrent la libert. Cette trompette libratrice de l'archange,
qu'on avait cru entendre en l'an 1000, elle sonna un sicle plus tard
dans la prdication de la croisade. Au pied de la tour fodale, qui
l'opprimait de son ombre, le village s'veilla. Cet homme impitoyable,
qui ne descendait de son nid de vautour que pour dpouiller ses
vassaux, les arma lui-mme, les emmena, vcut avec eux, souffrit avec
eux; la communaut de misres amollit son coeur. Plus d'un serf put
dire au baron: Monseigneur, je vous ai trouv un verre d'eau dans le
dsert; je vous ai couvert de mon corps au sige d'Antioche ou de
Jrusalem.

[Note 390: Raym. d'Agiles. Pauperes nostri...]

Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes tranges.
Dans cette mortalit terrible, lorsque tant de nobles avaient pri,
ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survcu. L'on sut alors ce
que valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire hroque.
Les parents de tant de morts se trouvrent parents de martyrs. Ils
appliqurent  leurs pres,  leurs frres, les vieilles lgendes de
l'glise. Ils surent que c'tait un pauvre homme qui avait sauv
Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frres
des rois s'taient sauvs d'Antioche. Ils surent que le pape n'tait
point all  la croisade, et que la saintet des moines et des prtres
avait t efface par la saintet d'un laque, de Godefroi de
Bouillon.

L'humanit recommena alors  s'honorer elle-mme dans les plus
misrables conditions. Les premires rvolutions communales prcdent
ou suivent de prs l'an 1100. Ils s'avisrent que chacun pouvait
disposer du fruit de son travail, et marier lui-mme ses enfants; ils
s'enhardirent  croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de
vendre et d'acheter, et souponnrent, dans leur outrecuidance, qu'il
pouvait bien se faire que les hommes fussent gaux.

Jusque-l cette formidable pense de l'galit ne s'tait pas
nettement produite. On nous dit bien que ds avant l'an mil les
paysans de la Normandie s'taient ameuts; mais cette tentative fut
rprime sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes,
dispersrent les vilains, leur couprent les pieds et les mains; il
n'en fut plus parl[391]. Les paysans, en gnral, taient trop
isols. Leurs _jacqueries_ devaient chouer dans tout le moyen ge.
Ils taient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dgrads par
l'esclavage, trop brutes, trop effarouchs par l'excs de leurs maux:
leur victoire et t celle de la barbarie.

[Note 391: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: Rustici unanimes
per diversos totius normanic patri plurima agentes conventicula,
juxta suos libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum
compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti
juris obice, legibus uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus,
inutiles suis remisit... His rustici expertis, festinato concionibus
omissis, ad sua aratra sunt reversi.]

Mais c'tait surtout dans les bourgs populeux, qui s'taient forms au
pied des chteaux, que fermentaient les ides d'affranchissement. Les
seigneurs laques ou ecclsiastiques avaient encourag la population
de ces bourgades par des concessions de terre, dsireux d'augmenter
leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'tait pas de grandes et
commerantes cits, comme dans le midi de la France et dans l'Italie;
mais il y avait un peu d'industrie grossire, quelques forgerons,
beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers, dans les villes
de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles,
au moins pour broder l'toffe ou forger l'armure. Il fallait bien
laisser un peu de libert  ces hommes; ils portaient tout dans leurs
bras, ils auraient quitt le pays.

C'tait donc par les villes que devait commencer la libert, par les
villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes
privilgies ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arrach leurs
franchises. L'occasion, en gnral, fut la dfense des populations
contre l'oppression et les brigandages des seigneurs fodaux; en
particulier, la dfense de l'le-de-France contre le pays fodal par
excellence, contre la Normandie.  cette poque, dit Orderic Vital,
la communaut populaire fut tablie par les vques, de sorte que les
prtres accompagnassent le roi aux siges ou aux combats, avec les
bannires de leurs paroisses et tous les paroissiens. Ce fut, selon
le mme historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au sicle
suivant, dtruire les liberts du midi de la France et fonder celle
d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla  Louis le
Gros, aprs sa dfaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les
hommes des communes marchant sous la bannire de leurs paroisses
(1119). Mais ces communes, rentres dans leurs murailles, devinrent
plus exigeantes. Ce fut pour leur humilit un coup mortel d'avoir vu
une fois fuir devant leur bannire paroissiale les grands chevaux et
les nobles chevaliers, d'avoir, avec Louis le Gros, mis fin aux
brigandages des Rochefort, d'avoir forc le repaire des Coucy. Ils se
dirent avec le pote du XIIe sicle: Nous sommes hommes comme ils
sont; tout aussi grand coeur nous avons; tout autant souffrir nous
pouvons[392]. Ils voulurent tous quelques franchises, quelques
privilges; ils offrirent de l'argent; ils surent en trouver,
indigents et misrables qu'ils taient, pauvres artisans, forgerons ou
tisserands, accueillis par grce au pied d'un chteau, serfs rfugis
autour d'une glise; tels ont t les fondateurs de nos liberts. Ils
s'trent les morceaux de la bouche, aimant mieux se passer de pain.
Les seigneurs, le roi, vendirent  l'envi ces diplmes si bien pays.

[Note 392: Rob. Wace, Roman du Rou, vers 5979-6038.

  Li pasan e li vilain
  Cil del boscage et cil del plain,
  Ne sai par kel entichement,
  Ne ki les meu premierement;
  Par vinz, par trentaines, par cenz
  Unt tenuz plusurs parlemenz...
  Priveement ont porparl
  Et plusurs l'ont entre els jur
  Ke jamez, par lur volont,
  N'arunt seingnur ne avo.
  Seingnur ne lur font se mal nun;
  Ne poent aveir od elss raisun,
  Ne lur gaainz, ne lur laburs;
  Chescun jur vunt a grant dolurs...
  Tute jur sunt lur bestes prises
  Pur aes e pur servises...
  Pur kei nus laissum damagier!
  Metum nus fors de lor dangier;
  Nus sumes homes cum il sunt,
  Tex membres avum cum ils unt,
  Et altresi grans cor avum,
  Et altretant sofrir poum.
  Ne nus faut fors cuer sulement;
  Alium nus par serement,
  Nos aveir e nus defendum,
  E tuit ensemble nus tenum.
  Es nus voilent guerreier;
  Bien avum, contre un
  Trente u quarante pasanz
  Maniables e cumbatans.]

Cette rvolution s'accomplit partout sous mille formes et  petit
bruit. Elle n'a t remarque que dans quelques villes de l'Oise et de
la Somme, qui, places dans des circonstances moins favorables,
partages entre deux seigneurs, laque et ecclsiastique,
s'adressrent au roi pour faire garantir solennellement des
concessions souvent violes, et maintinrent une libert prcaire au
prix de plusieurs sicles de guerres civiles. C'est  ces villes qu'on
a plus particulirement donn le nom de _communes_. Ces guerres sont
un petit, mais dramatique incident de la grande rvolution qui
s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans
toutes les villes du nord de la France.

C'est dans la vaillante et colrique Picardie, dont les communes
avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de
tant d'autres esprits rvolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions.
Les premires communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois
pairies ecclsiastiques[393]. Joignez-y Saint-Quentin. L'glise avait
jet l les fondements d'une forte dmocratie. Que l'exemple ait t
donn par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous
examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les rvolutions tout
autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici
que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des
proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon  ct de
cette terrible et orageuse cit de Bruges, qui faisait sortir trente
mille soldats de ses portes, battait le roi de France et emprisonnait
l'Empereur[394]. Toutefois, grandes ou petites, elles furent
hroques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles
eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas incline et revtue de
marbre, comme les _miranda_ d'Italie[395], mais pare d'une cloche
sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois  la bataille contre
l'vque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les hommes.
Quatre-vingts femmes voulurent prendre part  l'attaque du chteau
d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[396]; ainsi plus tard Jeanne
Hachette au sige de Beauvais. Gaillarde et rieuse population
d'imptueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs lgres,
des fabliaux sals, des bonnes chansons et de Branger. C'tait leur
joie, au XIIe sicle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval se
risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les
cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et
effarouchaient de leurs rises la bte fodale[397].

[Note 393: _Voy._ Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]

[Note 394: Maximilien, en 1492.]

[Note 395: _Miranda_, c'est--dire _les merveilles_.]

[Note 396: Guibert de Nogent.]

[Note 397: Guibert de Nogent.]

On a dit que le roi avait fond les communes. Le contraire est plutt
vrai[398]. Ce sont les communes qui ont fond le roi. Sans elles, il
n'aurait pas repouss les Normands. Ces conqurants de l'Angleterre et
des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les
communes, ou pour employer un mot plus gnral et plus exact, ce sont
les _bourgeoisies_, qui, sous la bannire du saint de la paroisse,
conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi 
cheval portait en tte la bannire de l'abbaye de Saint-Denis[399].
Vassal comme comte de Vexin, abb de Saint-Martin de Tours, chanoine
de Saint-Quentin, dfenseur des glises, il guerroyait saintement le
brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'excrable
frocit des Coucy.

[Note 398: Louis VI s'tait oppos  ce que les villes de la couronne
se constituassent en communes. Louis VII suivit la mme politique; 
son passage  Orlans, il rprima des efforts qu'il regardait comme
sditieux: L, apaisa l'orgueil et la forfennerie d'aucuns musards de
la cit, qui, pour raison de la commune, faisoient semblant de soi
rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en eut de ceux
qui cher le comparrent (payrent); car il en fit plusieurs mourir et
dtruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi. Gr.
Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de Vzelay.]

[Note 399: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'tendard de rois de
France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin, qui relevait de
l'abbaye de Saint-Denis.]

Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'glise. La fodalit
avait tout le reste, la force et la gloire. Il tait perdu, ce pauvre
petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs
de ceux-ci taient des grands hommes, au moins des hommes puissants
par la vaillance, l'nergie, la richesse. Qu'tait-ce qu'un Philippe
Ier, ou mme le brave Louis VI, le gros homme ple[400], entre _les
rouges_ Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre,
conqurants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les
Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou
historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrpides antagonistes
des empereurs, sanctifis devant toute la chrtient par la vie et la
mort de Godefroi de Bouillon?

[Note 400: Il fut empoisonn dans sa jeunesse, et en resta ple toute
sa vie. (Orderic Vital.)]

Le roi qu'opposait-il  tant de gloire et de puissance? pas
grand'chose,  ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le
droit. Un vieux droit, rafrachi de Charlemagne, mais prch par les
prtres, et renouvel par les pomes qui commencent alors. En face de
ce droit royal, les droits fodaux semblaient usurps. Tout fief sans
hritier devait revenir au roi, comme  sa source. Cela lui donnait
une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage  tre
bien avec celui qui confrait les fiefs vacants. Cette qualit
d'hritier universel tait minemment populaire. En attendant,
l'glise le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef
militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit 
l'poque o Philippe Ier pousa scandaleusement Bertrade de Montfort,
qu'il avait enleve  son mari, Foulques d'Anjou. L'vque de
Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape lana
l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute l'glise du
Nord lui resta favorable; il eut pour lui les vques de Reims, Sens,
Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Senlis, Arras, etc.

Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appel le Gros, avait t
d'abord surnomm l'_veill_. Son rgne est en effet le rveil de la
royaut. Plus vaillant que son pre, plus docile  l'glise, c'est
pour elle qu'il fit ses premires armes, pour l'abbaye de Saint-Denis,
pour les vchs d'Orlans et de Reims. Si l'on songe que les terres
d'glise taient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on
sentira combien leur dfenseur faisait oeuvre charitable et humaine.
Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les vques,  leur tour,
armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protgeait leurs
plerins, leurs marchands, qui affluaient  leurs foires,  leurs
ftes; il assurait la grande route de Tours et d'Orlans  Paris, et
de Paris  Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne
s'efforaient de mettre un peu de scurit entre la Loire, la Seine et
la Marne, petit cercle resserr entre les grandes masses fodales de
l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avanait jusqu' la
Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la premire arne
de la royaut, le thtre de son histoire hroque. C'est l que le
roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux
de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs
prosaques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les Montfort
et les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les seigneurs
de Rochefort, du Puiset surtout, taient contre lui; tous les environs
taient infests de leurs brigandages. On pouvait aller encore avec
quelque sret de Paris  Saint-Denis; mais au del on ne chevauchait
plus que la lance sur la cuisse; c'tait la sombre et malencontreuse
fort de Montmorency. De l'autre ct, la tour de Montlhry exigeait
un page. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une arme, de sa ville
d'Orlans  sa ville de Paris.

La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhry
prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les
chrtiens y furent assigs, il laissa l ses compagnons d'armes, ses
frres de plerinage, se fit descendre des murs avec une corde, 
l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le
surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna 
l'un des fils du roi sa fille et son chteau[401]. C'tait lui donner
la route entre Paris et Orlans.

[Note 401: Philippe Ier disait  son fils, Louis le Gros: Age, fili,
serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo et
fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.
Suger.]

L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. tienne de
Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhry, voulut retourner
en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le rou et le troubadour,
sentit qu'on n'tait point un chevalier accompli sans avoir t  la
terre sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et
matire  quelques bons contes[402]. De son duch d'Aquitaine, ne lui
souciait gure. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui cder pour
quelque argent comptant. Il partit avec une grande arme, tous ses
hommes, toutes ses matresses[403]. Pour les Languedociens, c'tait
une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse
_Jourdain_ tait comte de Tripoli. Son pre avait manqu la royaut de
Jrusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y
ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les
populations commerantes et industrielles du Languedoc,  la bonne
heure, c'tait un excellent march; ils en tiraient les denres du
Levant,  l'envi des Pisans et des Vnitiens.

[Note 402: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.]

[Note 403: Guibert de Nogent. Examina contraxerat puellarum.]

Ainsi la lourde fodalit s'tait mobilise, dracine de la terre.
Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la
croisade, entre la France et Jrusalem. Pour les Normands, ils
n'avaient pas besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait
bien  les occuper. Le roi seul restait fidle au sol de la France,
plus grand chaque jour par l'absence et la proccupation des barons.
Il commena  devenir quelque chose dans l'Europe. Il reut, lui cet
adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de
l'empereur Henri IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la
violence du pape[404]. Son titre faisait une telle illusion sur ses
forces, que, des Pyrnes, le comte de Barcelone lui demanda du
secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaaient
l'Espagne et l'Europe. De mme, quand le hros de la croisade, ce
glorieux Bohmond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du
peuple pour les chrtiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en
pousant la soeur de Louis le Gros[405]. Bohmond n'avait garde de
solliciter les secours des Normands, ses compatriotes: le comte de
Barcelone se dfiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se
dfiait du roi de France.

[Note 404: Sigebert de Gemblours.]

[Note 405: Suger.]

Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux
glises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'tait le
voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mpris des
conventions, et de l dominaient le Vexin presque jusqu' Paris. Ces
conqurants ne respectaient rien. La toute petite royaut de France ne
leur aurait pas tenu tte sans la jalousie de la Flandre et de
l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de snchal du
roi de France. C'tait le droit de mettre les plats sur la table; mais
la fodalit ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte
d'Anjou tait trop puissant pour croire qu'on pt tirer jamais parti
contre lui de cette domesticit volontaire, qui quivalait  une
troite ligue contre les Normands.

Les Normands n'eurent aucun avantage dcisif; ils n'employaient
contre le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la
ralit, la Normandie n'tait pas chez elle, mais en Angleterre. Leur
victoire  Brenneville, dans un combat de cavalerie o les deux rois
se rencontrrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de
rsultat. Dans cette clbre bataille du XIIe sicle, il y eut, dit
Orderic Vital, trois hommes de tus. Qu'on dise encore que les temps
chevaleresques sont les temps hroques (1119).

Cette dfaite fut cruellement venge par les milices des communes qui
pntrrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles
taient conduites par les vques eux-mmes, qui ne craignaient rien
tant que de tomber sous la fodalit normande. Le roi esprait tirer
un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclsiastique,
lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims,
o sigeaient quinze archevques et deux cents vques. Louis s'y
prsenta, accusa humblement devant le pape le roi normand
d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des gens,
et l'alli des seigneurs qui dsolaient les campagnes. Les vques,
dit-il, dtestaient avec raison Thomas de Marne, brigand sditieux qui
ravageait toute la province; aussi m'ordonnrent-ils d'attaquer cet
ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux barons de
France se runirent  moi pour rprimer les violateurs des lois, et
ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemble de
l'arme chrtienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon
cong, de cette expdition, a t pris et retenu jusqu' ce jour par
le comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait suppli Thibaut de
ma part de le remettre en libert, et que les vques aient mis toute
sa terre sous l'anathme. Lorsque le roi eut parl, les prlats
franais attestrent qu'il avait dit la vrit. Mais le pape avait
bien assez de sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un
ennemi du roi d'Angleterre.

Quoi qu'il en soit, le roi de France tait tellement l'homme de
l'glise, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit
d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[406]. Ce
droit n'avait pas d'inconvnient dans la main du protg des vques.
Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'tait un prince selon
Dieu et selon le monde.

[Note 406: Les moines de Saint-Denis lurent Suger pour abb sans
attendre la prsentation royale. Louis s'en montra fort irrit, et mit
en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la
rgle.]

Henri Beauclerc avait supplant son frre Robert. Louis le Gros prit
sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain
de l'tablir en Normandie, mais il l'aida  se faire comte de Flandre.
Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut t massacr par les
hommes de Bruges, Louis entreprit cette expdition lointaine, vengea
le comte d'une manire clatante, et dcida les Flamands  prendre
pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi 
regarder le roi de France comme le ministre de la Providence.

Plus lointaines encore, et non moins clatantes, furent ses
expditions dans le Midi.  l'poque de la croisade, le comte de
Bourges avait vendu au roi son comt[407]. Cette possession, dont le
roi tait spar par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de
l'importance lorsqu'en 1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du
Berry, appela le roi  son secours contre le frre de son
prdcesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y
passa avec une arme, et le protgea efficacement. Ds lors, il eut
pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espce de croisade en
faveur de l'vque de Clermont, qui se disait opprim par le comte
d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de
Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers.
C'tait un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi.
Les rclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du
comte d'Auvergne, ne furent point coutes. Quelques annes aprs,
l'vque du Puy-en-Vlay demanda un privilge au roi de France,
prtextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui tait
alors  la terre sainte (1134).

[Note 407: Il le lui avait achet 60,000 liv. Foulques le Rechin avait
aussi cd le Gtinais, pour obtenir sa neutralit.]

On vit ds l'an 1124 combien le roi de France tait devenu puissant.
L'empereur Henri V, excommuni au concile de Reims, gardait rancune
aux vques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait
d'ailleurs  envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on,  la
ville de Reims.  l'instant toutes les milices s'armrent[408]. Les
grands seigneurs envoyrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le
comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte mme de Champagne qui
faisait alors la guerre  Louis le Gros en faveur du roi normand, les
comtes de Flandre, de Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent
contre les Allemands, qui n'osrent pas avancer. Cette unanimit de la
France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, semblait
annoncer un sicle d'avance la victoire de Bouvines, comme son
expdition en Auvergne fait dj penser  la conqute du Midi au XIIIe
sicle.

[Note 408: Suger.]

Telle fut, aprs la premire croisade, la rsurrection du roi et du
peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannire de
Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France.
Saint-Denis et l'glise, Paris et la royaut, en face l'un de l'autre.
Il y eut un centre et la vie s'y porta, un coeur de peuple y battit.
Le premier signe, la premire pulsation, c'est l'lan des coles, et
la voix d'Abailard. La libert, qui sonnait si bas dans le beffroi des
communes de Picardie, clata dans l'Europe par la voix du logicien
breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'cho qui
rveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en
douter, des soeurs dans les cits lombardes, et dans Rome, cette
grande commune du monde antique.

La chane des libres penseurs rompue, ce semble, aprs Jean le
Scot[409], s'tait renoue par notre grand Gerbert, qui fut pape en
l'an mil. lve  Cordoue et matre  Reims[410], Gerbert eut pour
disciple Fulbert de Chartres, dont l'lve, Brenger de Tours, effraya
l'glise par le premier doute sur l'eucharistie. Peu aprs, le
chanoine Roscelin de Compigne osa toucher  la Trinit. Il enseignait
de plus que les ides gnrales n'taient que des mots: L'homme
vertueux est une ralit, la vertu n'est qu'un son. Cette rforme
hardie habituait  ne voir que des personnifications dans les ides
qu'on avait ralises. Ce n'tait pas moins que le passage de la
posie  la prose. Cette hrsie logique fit horreur aux contemporains
de la premire croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut
touff pour quelque temps.

[Note 409: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les
plus distingus qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon
de Freysingen, pour clbrer les grands empereurs de la maison de
Saxe, puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra,
Guillaume de Jumiges, et le chapelain du conqurant de l'Angleterre,
Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel
Raoul Glaber, et un sicle aprs, entre une foule d'historiens de la
croisade, l'loquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au
Midi.]

[Note 410: Depuis longtemps des coles de thologie s'taient formes
aux grands foyers ecclsiastiques: D'abord  Poitiers,  Reims, puis
au Bec, au Mans,  Auxerre,  Laon et  Lige. Orlans et Angers
professaient spcialement le droit. Des coles juives avaient os
s'ouvrir  Bziers,  Lunel,  Marseille. De savants rabbins
enseignaient  Carcassonne; dans le Nord mme, sous le comte de
Champagne,  Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orlans.]

Les champions ne manqurent pas  l'glise contre les novateurs. Les
lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevques de
Kenterbury, combattirent Brenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit
original, trouva dj le fameux argument de Descartes pour
l'existence de Dieu. Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le
concevoir[411]. Ce fut pour lui une grande joie d'avoir fait cette
dcouverte aprs une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre:
L'insens a dit: Il n'y a pas de Dieu. Un moine osa trouver la
preuve faible, et intituler sa rponse: Petit Livre pour
l'insens[412]. Ces premiers combats n'taient que des prludes.
Grgoire VII dfendit qu'on inquitt Brenger[413]. C'tait alors la
querelle des investitures, la lutte matrielle, la guerre contre
l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la
sphre de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la
politique  la thologie,  la morale, et que la moralit mme du
christianisme serait mise en question. Ainsi Plage vint aprs Arius,
Abailard aprs Brenger.

[Note 411: Proslogium, c. II.]

[Note 412: Libellus pro insipiente.]

[Note 413: Les partisans de l'empereur accusrent Grgoire d'avoir
ordonn un jene aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrt qui
avait raison sur le corps du Christ, Brenger ou l'glise romaine?]

L'glise semblait paisible. L'cole de Laon et celle de Paris taient
occupes par deux lves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de
Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes
apparaissaient: les Vaudois avaient traduit la Bible en langue
vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseign
en face de la thologie,  Orlans et  Angers. L'existence de l'cole
de Paris tait pour l'glise un danger. Les ides, jusque-l
disperses, surveilles dans les diverses coles ecclsiastiques,
allaient converger vers un centre. Ce grand nom d'_Universit_
commenait dans la capitale de la France, au moment o l'universalit
de la langue franaise semblait presque accomplie. Les conqutes des
Normands, la premire croisade, l'avaient port partout, ce puissant
idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile,  Jrusalem. Cette
circonstance seule donnait  la France,  la France centrale,  Paris,
une force immense d'attraction. Le franais de Paris devint peu  peu
proverbial[414]. La fodalit avait trouv dans la ville royale son
centre politique; cette ville allait devenir la capitale de la pense
humaine.

[Note 414: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: Elle
parlait franais parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne 
Stratford-Athbow, car pour le franais de Paris, elle n'en savait
rien.]

Celui qui commena cette rvolution n'tait pas un prtre; c'tait un
beau jeune homme[415] brillant, aimable, de noble race[416]. Personne
ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les
chantait lui mme. Avec cela, une rudition extraordinaire pour le
temps: lui seul alors savait le grec et l'hbreu. Peut-tre avait-il
frquent les coles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou
les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orlans. Il y avait alors deux
coles principales  Paris, la vieille cole piscopale du parvis
Notre-Dame, et celle de Sainte-Genevive, sur la montagne o brillait
Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses lves, lui
soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui, et le condamna au
silence. Il en et fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur,
qui tait vque, ne l'et chass de son diocse. Ainsi allait ce
chevalier errant de la dialectique, dmontant les plus fameux
champions. Il dit lui-mme qu'il n'avait renonc  l'autre escrime, 
celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole[417].
Vainqueur ds lors et sans rival, il enseigna  Paris et  Melun, o
rsidait Louis le Gros et o les seigneurs commenaient  venir en
foule. Ces chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait
battu les prtres sur leur propre terrain, et qui rduisait au silence
les plus suffisants des clercs.

[Note 415: Epistola I, Heloiss ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid.
Duchesne): Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat
adolescentiam?--Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: Juventutis
ei form grati.

Abel. liber Calam., p. 12. Jam ( l'poque de son amour) si qua
invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophi secreta.
Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti,
frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul
oblectabat.--Heloiss epist. I: Duo autem, fateor, tibi specialiter
inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras;
dictandi videlicet, et cantandi gratia. Qu cteros minime philosophos
assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem
exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo
composita reliquisti carmina, qu pr nimia suavitate tam dictaminis
quam cantus spius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter
tenebant: ut etiam illiteratos melodi dulcedo tui non sineret
immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum femin suspirabant.
Et cum horum pars maxima carminum nostros decantaret amores, multis me
regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me feminarum
accendit invidiam.

Liber Calam., p. 4. Et quoniam dialecticorum rationum armaturam
omnibus philosophi documentis prtuli, his armis alia commutavi et
trophis bellorum conflictus prtuli disputationum. Prinde diversas
disputando perambulans provincias.....

Liber. Calam., p. 5. Quoniam de potentibus terr nonnullos ibidem
habebat (Guillelmus Campellensis) mulos, fretus eorum auxilio, voti
mei compos extiti.]

[Note 416: N en 1079, prs de Nantes, il tait fils an, et renona
 son droit d'anesse.]

[Note 417: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord tudi
les lois.]

Les prodigieux succs d'Abailard s'expliquent aisment. Il semblait
que pour la premire fois l'on entendait une voix libre, une voix
humaine. Tout ce qui s'tait produit dans la forme lourde et
dogmatique de l'enseignement clrical, sous la rude enveloppe du moyen
ge, apparut dans l'lgance antique, qu'Abailard avait retrouve. Le
hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait,
humanisait[418].  peine laissait-il quelque chose d'obscur et de
divin dans les plus formidables mystres. Il semblait que jusque-l
l'glise et bgay, et qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et
facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais
elle lui fondait dans la main. Il ramenait la religion  la
philosophie,  la morale,  l'humanit[419]. _Le crime n'est pas dans
l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_, dans la conscience. Ainsi
plus de pch d'habitude ni d'ignorance. _Ceux-l mme n'ont pas pch
qui ont crucifi Jsus, sans savoir qu'il ft le Sauveur._ Qu'est-ce
que le pch originel? _Moins un pch qu'une peine._ Mais alors
pourquoi la rdemption, la passion, s'il n'y a pas eu pch? _C'est un
acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour  celle
de la crainte._

[Note 418: De l l'enivrement des laques et la stupfaction des
docteurs. Nouveau Pierre l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il
entranait aprs lui une jeunesse tourmente de l'inextinguible soif
de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'lancer vers un
autre Orient inconnu, et d'y conqurir, non pas le tombeau du Christ,
mais le Verbe ternellement vivant et Dieu lui-mme. De l'Europe
entire accouraient par milliers ces jeunes et ardents plerins de la
pense, tout bards de logique et tout hrisss de syllogismes. Rien
ne les arrtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur
des valles, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni
la mer et ses temptes. La France, la Bretagne, la Normandie, le
Poitou, la Gascogne, l'Espagne, l'Angleterre, la Flandre, les Teutons
et les Sudois clbraient ton gnie, t'envoyaient leurs enfants; et
Rome, cette matresse des sciences, montrait en te passant ses
disciples, que ton savoir tait encore suprieur au sien. (Foulques,
prieur de Deuil.) Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs,
savait tout ce qu'il est possible de savoir. De son cole, o cinq
mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine  prix
d'or, sortirent successivement un pape (Clestin II), dix-neuf
cardinaux, plus de cinquante vques ou archevques, une multitude
infinie de docteurs, et avec eux une espce de rgnration intrieure
de l'glise d'Occident. Les Rformateurs au XIIe sicle, par M. N.
Peyrat, p. 128, 1860.]

[Note 419: C'est, comme on le sait,  Sainte-Genevive, au pied de la
tour (trs-mal nomme) de Clovis, qu'ouvrit cette grande cole. De
cette montagne sont descendues toutes les coles modernes. Je vois au
pied de cette tour, une terrible assemble, non-seulement les
auditeurs d'Abailard, cinquante vques, vingt cardinaux, deux papes,
toute la scolastique; non-seulement la savante Hlose, l'enseignement
des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Rvolution.

Quel tait donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets?
Certes, s'il n'et t rien que ce qu'on a conserv, il y aurait lieu
de s'tonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre
chose. C'tait plus qu'une science, c'tait un esprit, esprit surtout
de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interprter la
sombre et dure thologie du moyen ge. C'est par l qu'il enleva le
monde, bien plus que par sa logique et sa thorie des universaux.]

Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer
et les Alpes[420]; elle descendit dans tous les rangs. Les laques se
mirent  parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans
les coles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et
petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystres. Le tabernacle
tait comme forc; le Saint des saints tranait dans la rue. Les
simples taient branls, les saints chancelaient, l'glise se
taisait.

[Note 420: Guil. de S. Theodor. epist. ad S. Bern. (ap. S. Bernardi
opera, t. I, p. 302): Libri ejus transeunt maria, transvolant
Alpes.--Saint Bernard crit en 1140, aux cardinaux de Rome: Legite,
si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologi; ad manum enim
est, cum, sicut gloriatur, a pluribus lectitetur in Curia.

Les vques de France crivaient au pape, en 1140: Cum per totam fere
Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum
inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis
tantum, sed a pucris et simplicibus, aut certe stultis, de S.
Trinitate, qu Deus est, disputaretur... T. Bernardi opera, I,
309.--S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: Irridetur simplicium fides,
eviscerantur arcana Dei, qustiones de altissimis rebus temerarie
ventilantur.]

Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il tait attaqu
par la base. Si le pch originel n'tait plus un pch, mais une
peine, cette peine tait injuste, et la Rdemption inutile. Abailard
se dfendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le
christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'branlait plutt
davantage en dclarant qu'il ne savait pas de meilleures rponses. Il
se laissait pousser  l'absurde, et puis il allguait l'autorit et la
foi.

Ainsi l'homme n'tait plus coupable, la chair tait justifie,
rhabilite. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'taient
immols, elles taient superflues. Que devenaient tant de martyrs
volontaires, tant de jenes et de macrations, et les veilles des
moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes verses
devant Dieu? Vanit, drision. Ce Dieu tait un Dieu aimable et
facile, qui n'avait que faire de tout cela[421].

[Note 421: Tel est le point de vue chrtien au moyen ge. Je l'ai
expos dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa
lutte avec saint Bernard, fut condamn sans tre examin, sans tre
entendu.]

L'glise tait alors sous la domination d'un moine, d'un simple abb
de Clairvaux, de saint Bernard. Il tait noble, comme Abailard.
Originaire de la haute Bourgogne[422], du pays de Bossuet et de
Buffon, il avait t lev dans cette puissante maison de Cteaux,
soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prdicateurs illustres, et
qui fit, un demi-sicle aprs, la croisade des Albigeois. Mais saint
Bernard trouva Cteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans
la pauvre Champagne et fonda le monastre de Clairvaux, dans la
_valle d'Absinthe_. L, il put mener  son gr cette vie de douleurs,
qu'il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre
 tre autre chose qu'un moine. Il et pu devenir archevque et pape.
Forc de rpondre  tous les rois qui le consultaient, il se trouvait
tout-puissant malgr lui, et condamn  gouverner l'Europe. Une
lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l'arme du roi de
France. Lorsque le schisme clata par l'lvation simultane
d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut charg par l'glise de
France de choisir, et choisit Innocent[423]. L'Angleterre et l'Italie
rsistaient: l'abb de Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis,
prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes
d'Italie, qui le reurent  genoux. On s'touffait pour toucher le
saint, on s'arrachait un fil de sa robe; toute sa route tait trace
par des miracles.

[Note 422: Sa mre tait de Montbar, du pays de Buffon. Montbar n'est
pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il tait n en 1091.]

[Note 423: _Voy._ sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux
villes d'Italie ( Gnes,  Pise,  Milan, etc.),  l'impratrice, au
roi d'Angleterre et  l'empereur.]

Mais ce n'taient pas l ses plus grandes affaires; ses lettres nous
l'apprennent. Il se prtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour
et son trsor taient ailleurs. Il crivait dix lignes au roi
d'Angleterre, et dix pages  un pauvre moine. Homme de vie intrieure,
d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux
s'isoler.

Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son
biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda
o tait le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang
cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la
Bible qu'il se nourrissait, et il se dsaltrait de l'vangile. 
peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prcher
la croisade  cent mille hommes. C'tait un esprit plutt qu'un homme
qu'on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec
sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et
faible,  peine un peu de vie aux joues[424]. Ses prdications taient
terribles; les mres en loignaient leurs fils, les femmes leurs
maris; ils l'auraient tous suivi aux monastres. Pour lui, quand il
avait jet le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite 
Clairvaux, rebtissait prs du couvent sa petite loge de rame et de
feuilles[425], et calmait un peu dans l'explication du Cantique des
cantiques, qui l'occupa toute sa vie, son me malade d'amour.

[Note 424: Gaufridus: Subtilissima cutis in genis modice rubens.]

[Note 425: Guill. de S. Theod. Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans les
saintes critures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu en
mditant et en priant dans les champs et dans les forts, et il a
coutume de dire en plaisantant  ses amis, qu'il n'a jamais eu en cela
d'autres matres que les chnes et les htres.--Saint Bernard crivit
 un certain Murdach qu'il engage  se faire moine: Experto crede;
aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides
docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes
stillant dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant
frumento?]

Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrs
d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la
prosaque victoire du raisonnement sur la foi... C'tait lui arracher
son Dieu!

Saint Bernard n'tait pas un logicien comparable  son rival; mais
celui-ci tait parvenu  cet excs de prosprit o l'infatuation
commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui russissait.
Les hommes s'taient tus devant lui; les femmes regardaient toutes
avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et
trs-puissant d'esprit, tranant aprs soi tout le peuple. J'en tais
venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honor de mon
amour, je n'aurais eu  craindre aucun refus. Rousseau dit
prcisment le mme mot en racontant dans ses _Confessions_ le succs
de la _Nouvelle Hlose_.

L'Hlose du XIIe sicle tait une pauvre orpheline, d'origine
incertaine, mais de naissance clricale et monastique[426]. Ne vers
1101, elle tait de l'ge de la renomme d'Abailard. Le prieur
d'Argenteuil fut l'asile de son enfance dlaisse. De ce clotre, o
elle apprit le latin, le grec et mme l'hbreu, elle vint  l'ge de
dix-sept ans dans la maison de son oncle, prs de la cathdrale de
Paris. Toute jeune, belle, savante, dj clbre, elle reut les
leons d'Abailard. On sait le reste.

[Note 426: Elle tait fille,  ce qu'on croit, d'Hersendis, premire
abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, prs de Szanne, en Champagne; ou,
selon d'autres suppositions, d'une autre mre inconnue et d'un vieux
prtre, qui la faisait passer pour sa nice, de Fulbert, chanoine de
Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)]

Il renona au monde, et se fit bndictin  Saint-Denis (vers 1119).
Les dsordres des religieux le rvoltrent. Une occasion se prsenta
pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent rclamer son
enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il
reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularit, ses
triomphes. Le prieur de Maisoncelle[427], qui lui avait t offert
pour rouvrir son cole, ne pouvait plus contenir les clercs accourus
dans ses murs. Ils dvoraient le pays, ils desschaient les ruisseaux.
Les coles piscopales taient dsertes. On attaqua son droit
d'enseigner. On attaqua sa mthode. L'archevque de Reims, ami de
saint Bernard, assembla contre lui un concile  Soissons. Abailard
faillit y tre lapid par le peuple. Opprim par le tumulte de ses
ennemis, il ne put se faire entendre, brla ses livres et lut, 
travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamn sans tre
examin, ses ennemis prtendirent qu'il suffisait qu'il et enseign
sans l'autorisation de l'glise.

[Note 427: Sur les terres de Thibauld, comte de Champagne.]

Enferm  Saint-Mdard de Soissons, puis rfugi  Saint-Denis, il fut
oblig de fuir cet asile. Il s'tait avis de douter que saint Denys
l'aropagite ft jamais venu en France. Toucher  cette lgende,
c'tait s'attaquer  la religion de la monarchie[428]. La cour, qui le
soutenait, l'abandonna ds lors. Il se sauva sur les terres du comte
de Champagne, se cacha dans un lieu dsert, sur l'Arduzon,  deux
lieues de Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec
lui, il se btit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de
la Trinit, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le
Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris o il tait
afflurent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville
s'leva dans le dsert,  la science,  la libert: il fallut bien
qu'il remontt en chaire et recomment d'enseigner. Mais on le fora
encore de se taire, et d'accepter le prieur de Saint-Gildas, dans la
Bretagne bretonnante, dont il n'entendait pas la langue. C'tait son
sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il voulait
rformer, essayrent de l'empoisonner dans le calice. Ds lors,
l'infortun mena une vie errante, et songea mme, dit-on,  se
rfugier en terre infidle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer
une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son
zle et de sa saintet.  l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il
demanda  saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens.
Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'vques
devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec
rpugnance[429], sentant son infriorit. Mais les menaces du peuple
et les cruelles inimitis ecclsiastiques le tirrent d'affaire.

[Note 428: Il voulut aussi rformer les moeurs du couvent. Cela dplut
 la cour, dit-il lui-mme.]

[Note 429: Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis
abbatia illa esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum
videlicet ad lucra temporalia. Liber Calamit., p. 27.]

Abailard tait condamn d'avance. On se borne  lui lire les passages
incrimins extraits de ses livres par ses ennemis, au gr de leur
haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le dsaveu ou la
soumission. Entre ces seigneurs prvenus, ces docteurs inexorables, et
le peuple ameut dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se
trouble, s'irrite, s'gare; il dnie la comptence du concile dont il
avait sollicit la convocation et se contente d'en appeler au pape.
Innocent II devait tout  saint Bernard, et il hassait Abailard dans
son disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie, et
appelait les villes  la libert. Il ordonna d'enfermer Abailard.
Celui-ci l'avait prvenu en se rfugiant de lui-mme au monastre de
Cluny. L'abb Pierre-le-Vnrable rpondit d'Abailard; il y mourut au
bout de deux ans.

Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen ge, fils
de Plage, pre de Descartes, et Breton comme eux[430]. Sous un autre
point de vue, il peut passer pour le prcurseur de l'cole _humaine
et sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fnelon et Rousseau[431].
On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fnelon, lisait assidment
saint Bernard. Quant  Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il
faut considrer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Hlose, le
rpublicanisme et l'loquence passionne. Dans Arnaldo est le germe du
_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Hlose_, on
entrevoit la _Nouvelle_.

[Note 430: S. Bern. epist. 189: Abnui, tum quia puer sum, et ille vir
bellator ab adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei
humanis committi ratiunculis agitandam.

S. Bern. epist. ad papam, p. 182: Procedit Golias (Ablardus)...
antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnaldo de Brixia. Squama
squam conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem
sibilavit apis, qu erat in Francia, api de Italia, et venerunt in
unum adversus Dominum.--Epist. ad episc. Constant., p. 187: Utinam
tam san esset doctrin quam district est vit! Et si vultis scire,
homo est neque manducans, neque bibens, solo cum diabolo esuriens et
sitiens sanguinem animarum.--Epist. ad Guid., p. 188: Cui caput
columb, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit,
Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.--Il
avait eu aussi pour matre Pierre de Brueys. Bulus, Hist. Universit.
Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prtre, moine ou
ermite.--Trithemius rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant
aux cardinaux: Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem
invoco coelum et terram quod annuntiaverim vobis ea qu mihi Dominus
prcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si
hominem me peccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri
estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra qu
nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis. Ibid.,
106.]

[Note 431: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'aprs la
dispersion de l'cole d'Abailard et la victoire du mysticisme,
plusieurs s'enterrrent dans les clotres. D'autres, Jean lui-mme,
qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournrent vers le
nant des cours (nugis curialibus). D'autres plus srieux partirent
pour Salerne ou Montpellier, o les croyants de la nature et de la
science trouvaient un abri. _Voir_ Renaissance, Introduction.]

Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de
l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen
ge se trouve si compltement efface, ce peuple qui se souvient des
dieux de la Grce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oubli
Hlose. Il visite encore le gracieux monument qui runit les deux
poux[432], avec autant d'intrt que si leur tombe et t creuse
d'hier. C'est la seule qui ait survcu de toutes nos lgendes d'amour.

[Note 432:  Paris, au cimetire de l'Est.]

La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur
d'Abailard, Hlose et t ignore; elle ft reste obscure et dans
l'ombre; elle n'et voulu d'autre gloire que celle de son poux. 
l'poque de leur sparation, elle prit le voile, et lui btit le
Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande cole de
thologie, de grec et d'hbreu. Plusieurs monastres semblables
s'levrent autour, et quelques annes aprs la mort d'Abailard,
Hlose fut dclare chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans
son amour si constant et si dsintress.

La froideur d'Abailard fait un trange contraste avec l'exaltation des
sentiments exprims par Hlose: Dieu le sait! en toi, je ne cherchai
que toi! rien de toi, mais toi-mme, tel fut l'unique objet de mon
dsir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas mme le lien de l'hymne;
je ne songeai, tu ne l'ignores pas,  satisfaire ni mes volonts, ni
mes volupts, mais les tiennes. Si le nom d'pouse est plus saint, je
trouvais plus doux celui de ta matresse, celui (ne te fche point) de
ta concubine (_concubin vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi,
plus j'esprais gagner dans ton coeur. Oui! quand le matre du monde,
quand l'empereur et voulu m'honorer du nom de son pouse, j'aurais
mieux aim tre appele ta matresse que sa femme et son impratrice
(_tua dici meretrix, quam illus imperatrix_). Elle explique d'une
manire singulire pourquoi elle refusa longtemps d'tre la femme
d'Abailard: N'et-ce pas t chose msante et dplorable, que celui
que la nature avait cr pour tous, une femme se l'approprit et prt
pour elle seule... Quel esprit tendu aux mditations de la philosophie
ou des choses sacres, endurerait les cris des enfants, les bavardages
des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des
servantes[433]?

[Note 433: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.]

La forme seule des lettres d'Abailard et d'Hlose indique combien la
passion d'Hlose obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les
lettres de son amante, il y rpond avec mthode et par chapitres. Il
intitule les siennes:  l'pouse de Christ, l'esclave de Christ. Ou
bien:  sa chre soeur en Christ, Abailard, son frre en Christ. Le
ton d'Hlose est tout autre:  son matre, non,  son pre;  son
poux, non,  son frre; sa servante, son pouse, non, sa fille, sa
soeur;  Abailard, Hlose[434]! La passion lui arrache des mots qui
sortent tout  fait de la rserve religieuse du XIIe sicle: Dans
toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus
que Dieu mme; je dsire te plaire plus qu' lui. C'est ta volont, et
non l'amour divin, qui m'a conduite  revtir l'habit religieux[435].
Elle rpta ces tranges paroles  l'autel mme. Au moment de prendre
le voile, elle pronona les vers de Cornlie dans Lucain:  le plus
grand des hommes,  mon poux, si digne d'un si noble hymne! Faut-il
que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tte illustre?
C'est mon crime, je t'pousai pour ta ruine! je l'expierai du moins,
accepte cette immolation volontaire[436]!

[Note 434: Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla
sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.]

[Note 435: In omni (Deus scit!) vit me statu, te magis adhuc
offendere quam Deum tereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua
me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.]

[Note 436:

  . . . . . O maxime conjux!
  O thalamis indigne meis! hoc juris habebat
  In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,
  Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas,
  Sed quas sponte luam.]

Cet idal de l'amour pur et dsintress, Abailard, avant les
mystiques, avant Fnelon, l'avait pos dans ses crits comme la fin de
l'me religieuse[437]. La femme s'y leva pour la premire fois dans
les crits d'Hlose, en le rapportant  l'homme,  son poux,  son
dieu visible. Hlose devait revivre sous une forme spiritualiste en
sainte Catherine et sainte Thrse.

[Note 437: Comment. in epist. ad Romanos.]

La restauration de la femme eut lieu principalement au XIIe sicle.
Esclave dans l'Orient, enferme encore dans le gynce grec, mancipe
par la jurisprudence impriale, elle fut dans la nouvelle religion
l'gale de l'homme. Toutefois le christianisme,  peine affranchi de
la sensualit paenne, craignait toujours la femme et s'en dfiait. Il
reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme
d'autant plus qu'il avait plus ni la nature. De l, ces expressions
dures, mprisantes mme, par lesquelles il s'efforce de se prmunir.
La femme est communment dsigne dans les crivains ecclsiastiques
et dans les capitulaires par ce mot dgradant _Vas infirmius_. Quand
Grgoire VII voulut affranchir le clerg de son double lien, la femme
et la terre, il y eut un nouveau dchanement contre cette dangereuse
ve, dont la sduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans
ses fils.

Un mouvement tout contraire commena au XIIe sicle. Le libre
mysticisme entreprit de relever ce que la duret sacerdotale avait
tran dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui
remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du
Christ, fonda pour elles des asiles, leur btit Fontevrault, et il y
eut bientt des Fontevrault pour toute la chrtient[438].
L'aventureuse charit de Robert s'adressait de prfrence aux grandes
pcheresses; il enseignait dans les plus odieux sjours la clmence
de Dieu, son incommensurable misricorde. Un jour qu'il tait venu 
Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se
chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il est
venu pour faire folie. Lui, il prche les paroles de vie, et promet la
misricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres lui
dit:--Qui es-tu, toi qui dit de telles choses? Tiens pour certain que
voil vingt ans que je suis entre en cette maison pour commettre des
crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlt de Dieu et de
sa bont. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies!...--
l'instant, il les fit sortir de la ville, il les conduisit plein de
joie au dsert, et l, leur ayant fait faire pnitence, il les fit
passer du dmon au Christ[439].

[Note 438: L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en
Bretagne.--Fond vers 1100, il comptait dj, selon Suger, en 1145,
prs de cinq mille religieuses.--Les femmes taient clotres,
chantaient et priaient; les hommes travaillaient.--Malade, il appelle
ses moines, et leur dit: Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum
permanere velitis in vestro proposito; ut scilicet, pro animarum
vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi prcepto. Scitis enim
quia qucumque, Deo cooperante, alicubi dificavi, earum potentatui
atque dominatui subdidi... Quo audito, pene omnes unanimi voce
dixerunt: Absit hoc, etc. Avant de mourir il voulut donner un chef
aux siens. Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo
dificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem
omnem facultatum marsum prbui: et quod his majus est, et me et meos
discipulos, pro animarum nostrarum salute, earum servitio submisi.
Quamobrem disposui abbatissam ordinare. Considrant qu'une vierge
leve dans le clotre, ne connaissant que les choses spirituelles et
la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extrieures, et se
reconnatre au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et
lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes
leves dans le clotre.--Il recommande aussi de parler peu, de ne
point manger de chair, de se vtir grossirement.

Lettre de Marbodus, vque de Rennes,  Robert d'Arbrissel: Mulierum
cohabitationem, in quo genere condam peccasti, diceris plus amare...
Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per
noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut
inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges
prfigas. D. Morice, I, 499. Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis
familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter
ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel
aliquando egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus
invenisti... Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante
diximus, spe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere
cruciaris. Lettre de Geoffroi, abb de Vendme,  Robert d'Arbrissel,
publie par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): Taceo
de juvenculis quas sine examine religionem professas, mutata veste,
per diversas cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti
temeritatem miserabilis exitus probat; ali enim, urgente partu,
fractis ergastulis, elaps sunt; ali in ipsis ergastulis pepererunt.
Clypeus nascentis ordinis Fontebraldensis, t. I, p. 69.]

[Note 439: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cit par Bayle).]

C'tait chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel
enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des
deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries
amres de ses ennemis, les dsordres mme auxquels ces runions
donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il
couvrait tout du large manteau de la grce.

La grce prvalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande
rvolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La
Vierge devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples
et tous les autels. La pit se tourna en enthousiasme de galanterie
chevaleresque. L'glise mystique de Lyon clbra la fte de
l'Immacule Conception (1134).

La femme rgna dans le ciel, elle rgna sur la terre. Nous la voyons
intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de
Montfort gouverne  la fois son premier poux Foulques d'Anjou, et le
second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se
trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[440].
Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adle[441]. Les
femmes, juges naturels des combats de posie et des cours d'amour,
sigent aussi comme juges,  l'gal de leurs maris, dans les affaires
srieuses. Le roi de France reconnat expressment ce droit[442].
Nous verrons Alix de Montmorency conduire une arme  son poux, le
fameux Simon de Montfort.

[Note 440: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.]

[Note 441: Chart. ann. 1115. Si quelque plainte est porte devant lui
ou devant son pouse...--La septime anne de notre rgne, et le
premier de celui de la reine Adle.--Adle prit la croix avec son
mari.--Philippe-Auguste,  son dpart pour la croisade, lui laissa la
rgence.]

[Note 442: En 1134, Ermengarde de Narbonne succdant  son frre,
demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation de juger, chose
interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _Voy._ dans
Duchesne, t. IV: la rponse du roi... apud vos deciduntur negotia
legibus imperatorum: benignior longe est consuetudo regni nostri, ubi
si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hreditatem
administrare conceditur.]

Exclues jusque-l des successions par la barbarie fodale, les femmes
y rentrent partout dans la premire moiti du XIIe sicle; en
Angleterre, en Castille, en Aragon,  Jrusalem, en Bourgogne, en
Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc.
La rapide extinction des mles, l'adoucissement des moeurs et le
progrs de l'quit, rouvrent les hritages aux femmes. Elles portent
avec elles les souverainets dans les maisons trangres; elles mlent
le monde, elles acclrent l'agglomration des tats, et prparent la
centralisation des grandes monarchies.

Une seule, entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut
point le droit des femmes; elle resta  l'abri des mutations qui
transfraient les tats d'une dynastie  une autre. Elle reut, et
elle ne donna point. Des reines trangres purent venir; l'lment
fminin, l'lment mobile put s'y renouveler; l'lment mle n'y vint
point du dehors, il y resta le mme, et avec lui l'identit d'esprit,
la perptuit des traditions. Cette fixit de la dynastie est une des
choses qui ont le plus contribu  garantir l'unit, la personnalit
de notre mobile patrie.

       *       *       *       *       *

Le caractre commun de la priode qui suit la croisade, et que nous
venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative
d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait t
une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu;
affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la
femme, affranchissement de la philosophie, de la pense pure. Ce
retentissement de la croisade elle-mme devait avoir toute sa
puissance et son effet en France, chez le plus sociable des peuples.




CHAPITRE V

LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE. LOUIS LE JEUNE, HENRI II
(PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE; HUMILIATION DE LOUIS.--THOMAS
BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITI DU XIIe SICLE).

1135-1180


L'opposition de la France et de l'Angleterre, commence avec Guillaume
le Conqurant au milieu du XIe sicle, n'atteignit toute sa violence
qu'au XIIe, sous les rgnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de
Richard Coeur de Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa catastrophe
vers 1200,  l'poque de l'humiliation de Jean et de la confiscation
de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un sicle et demi
(1200-1346).

Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois
anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Btard  Richard Coeur
de Lion, furent des hros, au moins selon le monde. Les hros furent
battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il faut
pntrer le vrai caractre du roi de France et du roi d'Angleterre,
tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen ge.

Le premier, suzerain du second, conserve gnralement une certaine
majest immobile[443]. Il est calme et insignifiant en comparaison de
son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la
triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de
France semble enfonc dans son hermine; il rgente le roi
d'Angleterre, comme son vassal et son fils; mchant fils qui bat son
pre. Le descendant de Guillaume le Conqurant[444], quel qu'il soit,
c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et
avide, sensuel et froce, glouton et ricaneur, entour de mauvaises
gens, volant et violant, fort mal avec l'glise. Il faut dire aussi
qu'il n'a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus
d'affaires; il gouverne  coups de lance trois ou quatre peuples dont
il n'entend pas la langue. Il faut qu'il contienne les Saxons par les
Normands, les Normands par les Saxons, qu'il repousse aux montagnes
Gallois et cossais. Pendant ce temps-l, le roi de France peut de son
fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est son suzerain d'abord; il est
fils an de l'glise, fils lgitime; l'autre est le btard, le fils
de la violence. C'est Ismal et Isaac. Le roi de France a la loi pour
lui, _cette vieille mre avec son frein rouill, qu'on appelle la
loi_[445]. L'autre s'en moque; il est fort, il est chicaneur, en sa
qualit de Normand. Dans ce grand mystre du XIIe sicle, le roi de
France joue le personnage du bon Dieu, l'autre celui du Diable. Sa
lgende gnalogique le fait remonter d'un ct  Robert le Diable, de
l'autre  la fe Mlusine. C'est l'usage dans notre famille, disait
Richard Coeur de Lion, que les fils hassent le pre; du diable nous
venons, et nous retournons au diable[446]. Patience, le roi du bon
Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute; il est n
endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme et ses
provinces[447]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui
poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout  l'heure
Philippe-Auguste ou Philippe le Bel.

[Note 443: Cela est trs-frappant dans leurs sceaux. Le roi
d'Angleterre est reprsent, sur une face, assis; sur l'autre, 
cheval, et brandissant son pe. Le roi de France est toujours assis.
Si Louis VII est quelquefois reprsent  cheval (_1137, 1138,
Archives du Royaume, K. 40_), c'est comme _Dux Aquitanorum_.
L'exception confirme la rgle.]

[Note 444: On sait l'norme grosseur de Guillaume le Conqurant
(_Voy._ plus haut). Quand donc accouchera ce gros homme? disait le
roi de France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop
troite et le corps creva. Il dpensait pour sa table des sommes
normes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat,
Guill. Malmsb. l. III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'Art de
vrifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'aprs une chronique
manuscrite, un trait de violence singulire. Lorsque Baudouin de
Flandre lui refusa sa fille Mathilde, il passa jusques en la chambre
de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les
trces, si la traisna parmi la chambre et dfoula  ses pis.--Son
fils an Robert tait surnomm _Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order.
Vit., ap. Scr. fr. XII, 596..... facie obesa, corpore pingui brevique
statura _Gambaon_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait
ruiner par les histrions et les prostitues (ibid., p. 602:
Histrionibus et parasitis ac meretricibus; item, p. 681.).--Le second
fils du Conqurant, Guillaume le Roux, tait de petite taille et fort
replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperos.
(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) Quand il mourut, dit Orderic
Vital, ce fut la ruine des routiers, des dbauchs et des filles
publiques, et bien des cloches ne sonnrent pas pour lui, qui avaient
retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes (Scr. rer.
fr. XII, 679).--Ibid. Legitimam conjugem nunquam habuit; sed
obscoenis fornicationibus et frequentibus moechiis inexplebiliter
inhsit. p. 635: Protervus et lascivus. p. 624: Erga Deum et
ecclesi frequentationem cultumque frigidus extitit.--Suger, ibid.,
p. 12: Lascivi et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis
exactor, etc.--Huntingd., p. 216: Luxuri scelus tacendum exercebat,
non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.--Henri Beauclerc, son
jeune frre, eut de ses nombreuses matresses plus de quinze btards.
Suivant plusieurs crivains, sa mort fut cause par sa voracit en
mangeant un plat de lamproies (Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume
et Richard, se souillaient des plus infmes dbauches. (Huntingd., p.
218: Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti. Gervas., p.
1339: Luxuri et libidinis omni tabe maculati.) Glaber (ap. Scr. fr.
X, 51) remarque que ds leur arrive dans les Gaules, les Normands
eurent presque toujours pour princes des btards.--Les Plantagenets
semblrent continuer cette race souille. Henri II tait roux,
dfigur par la grosseur norme de son ventre, mais toujours  cheval
et  la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il tait, dit son secrtaire,
plus violent qu'un lion (Leo et leono truculentior, dum vehementius
excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang,
son teint s'animait, sa voix tremblait d'motion (Girald. Cambr., ap.
Camden, p. 783.). Dans un accs de rage, il mordit un page  l'paule.
Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le poursuivit jusque
sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colre la
paille qui couvrait le plancher. Jamais, disait un cardinal, aprs
une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme mentir si
hardiment. (p. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et
Jean, voyez plus bas.--L'idal, c'est Richard III, de Shakespeare,
comme celui de l'histoire.]

[Note 445: The rusty curb of old father antic the law. Shakespeare.]

[Note 446: De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.]

[Note 447: Il enleva  Louis VII sa femme lonore, le Poitou, la
Guienne, etc.]

Il y a dans cette ple et mdiocre figure une force immense qui doit
se dvelopper. C'est le roi de l'glise et de la bourgeoisie, le roi
du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force
n'clate pas par l'hrosme; il grandit d'une vgtation puissante,
d'une progression continue, lente et fatale comme la nature.
Expression gnrale d'une diversit immense, symbole d'une nation tout
entire, plus il la reprsente, plus il semble insignifiant. La
personnalit est faible en lui; c'est moins un homme qu'une ide; tre
impersonnel, il vit dans l'universalit, dans le peuple, dans
l'glise, fille du peuple; c'est un personnage profondment
_catholique_ dans le sens tymologique du mot.

Le bon roi Dagobert, Louis le Dbonnaire, Robert le Pieux, Louis le
Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnte roi. Tous vrais
saints quoique l'glise n'ait canonis que le dernier[448], celui qui
fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est dj saint Louis, mais
moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et
conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois.
Par ce ct, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; c'est
presque l'unique intrt pour lequel ils se mettent quelquefois mal
avec l'glise; Louis le Dbonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour
Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade,
Philippe-Auguste pour Agns de Mranie. Dans saint Louis, forme pure
de la royaut du moyen ge, la domination de la femme est celle d'une
mre, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une
armoire quand sa mre, l'altire Espagnole, le surprenait chez sa
femme, la bonne Marguerite.

[Note 448: Encore Louis VII est-il saint lui-mme, suivant quelques
auteurs. On lit dans une chronique franaise, insre au douzime
volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: Il fu mors....;
sains est, bien le savons; et dans une chronique latine (ibid.):
..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vit su legimus.]

Louis le Gros, sur son lit de mort, reut le prix de cette rputation
d'honntet qu'il avait acquise  sa famille. Le plus riche souverain
de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait
aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille lonore et ses
vastes tats, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succda
bientt  son pre (1137). Sans doute aussi, il n'tait pas fch de
faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait t lev bien
dvotement dans le clotre de Notre-Dame[449]; c'tait un enfant sans
aucune mchancet, et fort livr aux prtres; le vrai roi fut son
prcepteur, Suger, abb de Saint-Denis[450]. Au commencement pourtant
l'agrandissement de ses tats, qui se trouvait presque tripls par son
mariage, semble lui avoir enfl le coeur. Il essaya de faire valoir
les droits de sa femme sur le comt de Toulouse. Mais ses meilleurs
amis parmi les barons, le comte mme de Champagne, refusrent de le
suivre  cette conqute du Midi. En mme temps le pape Innocent II,
croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi, avait risqu de
nommer son neveu  l'archevch de Bourges, mtropole des Aquitaines.
Saint Bernard et Pierre le Vnrable rclamrent en vain contre cette
usurpation. Le neveu du pape se rfugia sur les terres du comte de
Champagne, dont la soeur venait d'tre rpudie par un cousin de Louis
VII. Louis et son cousin, frapps d'anathme par le pape, se vengrent
sur le comte de Champagne, ravagrent ses terres et brlrent le bourg
de Vitry. Les flammes gagnrent malheureusement la principale glise,
o la plupart des habitants s'taient rfugis. Ils y taient au
nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientt
leurs cris; le vainqueur lui-mme ne pouvait plus les sauver, tous y
prirent.

[Note 449: _Voy._ une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90.....
Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali
gremio, incipientis vit et pueriti nostr exegimus tempora.]

[Note 450: Suger tait n probablement aux environs de Saint-Omer, en
1081, d'un homme du peuple nomm Hlinand.--Lorsque Philippe Ier
confia aux moines de Saint-Denis l'ducation de son fils Louis le
Gros, ce fut Suger que l'abb en chargea.--Sa conduite, comme celle de
ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (p. 78);
mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-mme (p. 309),
une vie exemplaire.--Il crivit lui-mme un livre sur les
constructions qu'il fit faire  Saint-Denis, etc. L'abb de Cluny
ayant admir pendant quelque temps les ouvrages et les btiments que
Suger avait fait construire, et s'tant retourn vers la trs-petite
cellule que cet homme, minemment ami de la sagesse, avait arrange
pour sa demeure, il gmit profondment, dit-on, et s'cria: Cet homme
nous condamne tous, il btit, non comme nous, pour lui-mme, mais
uniquement pour Dieu. Tout le temps, en effet, que dura son
administration, il ne fit pour son propre usage que cette simple
cellule, d' peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la
fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir sa vie, qu'il avouait
avoir dissipe trop longtemps dans les affaires du monde. C'tait l
que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait  la
lecture, aux larmes et  la contemplation; l, il vitait le tumulte
et fuyait la compagnie des hommes du sicle; l, comme le dit un sage,
il n'tait jamais moins seul que quand il tait seul; l, en effet, il
appliquait son esprit  la lecture des plus grands crivains, 
quelque sicle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, tudiait
avec eux; l, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la
paille sur laquelle tait tendue, non pas une fine toile, mais une
couverture assez grossire de simple laine, que recouvraient, pendant
le jour, des tapis dcents. Vie de Suger, par Guillaume, moine de
Saint-Denis.]

Cet horrible vnement brisa le coeur du roi. Il devint tout  coup
docile au pape, se rconcilia  tout prix avec lui. Mais sa conscience
tait partage entre des scrupules divers. Il avait jur de ne jamais
permettre au neveu d'Innocent d'occuper le sige de Bourges. Le
pontife avait exig qu'il renont  ce serment; et Louis se repentait
et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observ.
L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se
croyait responsable de tous les sacrilges commis pendant les trois
ans qu'avait dur l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une me
timore, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'desse,
gorg en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours
des Franais d'outre-mer. Ils dclaraient que s'ils n'taient
secourus, ils n'avaient  attendre que la mort. Louis VII fut mu; il
se crut d'autant plus oblig d'aller au secours de la terre sainte,
que son frre an, mort avant Louis le Gros, avait pris la croix, et
qu'en lui laissant le trne, il semblait lui avoir transmis
l'obligation d'accomplir son voeu (1147).

Combien cette croisade diffra de la premire, c'est chose vidente,
quoique les contemporains semblent avoir pris  tche de se le
dissimuler  eux-mmes. L'ide de la religion, du salut ternel,
n'tait plus attache  une ville,  un lieu. On avait vu de prs
Jrusalem et le saint spulcre. On s'tait dout que la religion et la
saintet n'taient pas enfermes dans ce petit coin de terre qui
s'tend entre le Liban, le dsert et la mer Morte. Le point de vue
matrialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger
dtourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-mme, qui la
prcha  Vzelai et en Allemagne, n'tait pas convaincu qu'elle ft
ncessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-mme, et de guider
l'arme, comme on l'en priait[451]. Il n'y eut point cette fois
l'immense entranement de la premire croisade. Saint Bernard exagre
visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait un
homme. Dans la ralit, on peut valuer  deux cent mille hommes les
deux corps d'arme qui descendirent le Danube sous l'empereur Conrad
et le roi Louis VII. Les Allemands taient en grand nombre cette fois.
Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les vques de
Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous les
seigneurs du royaume d'Arles, se runirent de prfrence  l'arme de
France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse,
de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon,
de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d'autres. On y
voyait aussi la reine lonore, dont la prsence tait peut-tre
ncessaire pour assurer l'obissance de ses Poitevins et de ses
Gascons. C'est la premire fois qu'une femme a cette importance dans
l'histoire.

[Note 451: En 1128, il dtourne un abb du plerinage de Jrusalem.
(Operum t. I, p. 85; _voy._ aussi p. 323.)--En 1129, il crit 
l'vque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nomm Philippe, qui, parti
pour la terre sainte, s'tait arrt  Clairvaux et y avait pris
l'habit: Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, compendium
vi invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt jam pedes
ejus in atriis Jerusalem; et quem audierat in Euphrata, inventum in
campis silv libenter adorat in loco ubi steterunt pedes ejus.
Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergo non curiosus tantum
spectator, sed et devotus habitator, et civis conscriptus Jerusalem,
non autem terren hujus, cui Arabi mons Sina conjunctus est, qu
servit cum filiis suis, sed liber illius, qu est sursum mater
nostra. Et si vultis scire, Clar-Vallis est (p. 64).--Voici un
passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les ides exprimes par
saint Bernard, une remarquable analogie: Ceux qui volent  la
recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs
fatigues, voient une maison de pierre, haute, rvre, au milieu d'une
valle sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le
cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils
ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs
ttes:  adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de
la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les lus! (Ce
beau fragment, d  un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a t
insr par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de
la premire dition.)]

Le plus sage et t de faire route par mer, comme le conseillait le
roi de Sicile. Mais le chemin de terre tait consacr par le souvenir
de la premire croisade et la trace de tant de martyrs. C'tait le
seul que pt prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection
de l'arme, voulaient visiter les saints lieux. Le roi de France
prfra cette route. Il s'tait assur du roi de Sicile, de l'empereur
d'Allemagne Conrad, du roi de Hongrie, et de l'empereur de
Constantinople Manuel Comnne. La parent des deux empereurs, Manuel
et Conrad, semblait promettre quelque succs  la croisade. Ainsi
l'expdition ne fut point entreprise  l'aveugle. Louis s'effora de
conserver quelque discipline dans l'arme de France. Les Allemands,
sous l'empereur Conrad et son neveu, taient dj partis; rien
n'galait leur impatience et leur brutal emportement. L'empereur
Manuel Comnne, dont les victoires avaient restaur l'empire grec, les
servit  souhait; il se hta d'expdier ces barbares au del du
Bosphore, et les lana dans l'Asie par la route la plus courte, mais
la plus montagneuse, celle de Phrygie et d'Iconium. L ils eurent
occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent
bientt puiss dans ces montagnes, sur ces pentes rapides o la
cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantt  leur ct, et
tantt sur leurs ttes. Ils prirent,  la grande drision des Grecs,
des Franais mme. _Pousse, pousse Allemand_, criaient ceux-ci. C'est
un historien grec qui nous a conserv ces deux mots sans les
traduire[452].

[Note 452: [Grec: Poutx, Alamane.]]

Les Franais eux-mmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord
la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais  force
d'en suivre les sinuosits, ils perdirent patience; ils s'engagrent
eux aussi dans l'intrieur du pays, et y prouvrent les mmes
dsastres. D'abord la tte de l'arme, ayant pris les devants, faillit
prir. Chaque jour, le roi bien confess et administr se lanait 
travers la cavalerie turque[453]. Mais rien n'y faisait. L'arme
aurait pri dans ces montagnes sans un chevalier nomm Gilbert auquel
le commandement fut remis comme au plus digne, et sur lequel nous ne
savons malheureusement aucun dtail. Les croiss accusaient de tous
leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides
et leur vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'tait
engag  fournir. L'historien Nictas avoue lui-mme que l'empereur
trahissait les croiss[454]. La chose fut visible lorsqu'ils
arrivrent  Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y
reurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'tait conduit
loyalement avec Manuel.  l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait
refus d'couter ceux qui lui conseillaient  son passage de s'emparer
de Constantinople.

[Note 453: Odon de Deuil: ... Et  son retour, il demandait toujours
vpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Omga de
toutes ses oeuvres.]

[Note 454: L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes le
sultan des Turcs  marcher contre les Allemands.]

Enfin ils arrivrent  Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait
encore quarante journes de marche pour aller par terre  Antioche en
faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zle des barons
taient  bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils
dclarrent qu'ils iraient par mer  Antioche. Les Grecs fournirent
des vaisseaux  tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonn
sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon, et d'un corps
de cavalerie grecque que le roi loua pour les protger. Il donna
ensuite tout ce qui lui restait  ces pauvres gens, et s'embarqua avec
lonore. Mais les Grecs qui devaient les dfendre les livrrent
eux-mmes, ou les rduisirent en esclavage; ceux qui chapprent le
durent au proslytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur
religion.

       *       *       *       *       *

Telle fut la honteuse issue de cette grande expdition. Ceux qui
s'taient embarqus formaient pourtant la force relle de l'arme. Ils
pouvaient tre de grande utilit aux chrtiens d'Antioche ou de la
terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des
malheureux qu'ils avaient abandonns en Cilicie. Louis VII ne voulut
rien entreprendre pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers,
oncle de sa femme lonore. C'tait le plus bel homme du temps, et sa
nice semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voult l'y
retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit  la terre
sainte. Il n'y fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur
rivalit leur fit manquer le sige de Damas, qu'ils avaient entrepris.
Ils retournrent honteusement en Europe, et le bruit courut que
Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, n'avait t
dlivr que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile.

C'tait une triste chose qu'un pareil retour et une grande drision.
Qu'taient devenus ces milliers de chrtiens abandonns, livrs aux
infidles! Tant de lgret et de duret en mme temps! Tous les
barons taient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le
pch  lui seul. Pendant la croisade, la fire et violente lonore
avait montr le cas qu'elle faisait d'un tel poux. Elle avait dclar
ds Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle
tait parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour
mari[455]. Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un
bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reu des prsents du
chef des infidles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de
Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup
les vastes provinces qu'lonore lui avait apportes. Voil le midi de
la France encore une fois isol du nord. Une femme va porter  qui
elle voudra la prpondrance de l'Occident.

[Note 455: Se monacho, non regi nupsisse.]

Il parat que la dame s'tait assure d'avance d'un autre poux. Le
divorce fut prononc le 18 mars; ds la Pentecte, Henri Plantagenet,
duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conqurant, duc de Normandie,
bientt roi d'Angleterre, avait pous lonore, et avec elle la
France occidentale, de Nantes aux Pyrnes. Avant mme qu'il ft roi
d'Angleterre, ses tats se trouvaient deux fois plus tendus que ceux
du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas  prvaloir sur
tienne de Blois, dont le fils avait pous une soeur de Louis VII.
Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout russissait  son rival.

Il faut savoir un peu ce que c'tait que cette royaut d'Angleterre,
dont la rivalit avec la France va nous occuper.

La spoliation de tout un peuple, voil la base hideuse de la puissance
anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque
baron avait exerce en petit autour de son manoir, elle se produisit
en grand de l'autre ct du dtroit. L le serf fut tout un peuple, et
le servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de
nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre
langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une excrable
frocit, nul respect humain, nul frein lgal; partout des seigneurs
presque gaux du roi, comme compagnons de sa conqute; le seul comte
de Moreton avait plus de six cents fiefs[456]. Ces barons voulaient
bien se dire hommes du roi. Mais rellement il n'tait que le premier
d'entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de
ce roi. Cependant ils auraient trop risqu  tre indpendants. Peu
nombreux au milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si
brutalement, ils avaient besoin d'un centre o recourir en cas de
rvolte, d'un chef qui pt les rallier, qui reprsentt la partie
normande au milieu de la conqute. Voil ce qui explique pourquoi
l'ordre fodal fut si fort dans le pays mme o les vassaux plus
puissants devaient tre plus tents de le mpriser.

[Note 456: Hallam. Il est vrai que ses possessions taient disperses:
248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en Yorkshire, 99 dans
le comt de Northampton, etc.]

La position de ce roi de la conqute tait extraordinairement critique
et violente. Cette socit nouvelle, btie de meurtres et de vols,
elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unit. C'est  lui
que remontait ce sourd concert de maldictions, d'imprcations  voix
basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Fort
nouvelle_[457] o le poursuivait le shriff, gardait sa meilleure
flche; les forts ne valaient rien pour les rois normands. C'est
contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait
btir ces gigantesques chteaux, dont l'insolente beaut atteste
encore combien peu on y a plaint la sueur de l'homme. Ce roi si
dtest ne pouvait manquer d'tre un tyran. Aux Saxons il lanait des
lois terribles, sans mesure et sans piti. Contre les Normands il y
fallait plus de prcautions; il appelait sans cesse des soldats du
continent, des Flamands, des Bretons; gens  lui, d'autant plus
redoutables  l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la
langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs
fois il n'hsita pas  se servir des Saxons eux-mmes[458]. Mais il y
renonait bientt. Il n'et pu devenir le roi des Saxons qu'en
renversant tout l'ouvrage de la conqute.

[Note 457: _Nove forest._ C'tait un espace de trente milles que le
conqurant avait fait mettre en bois, en dtruisant trente-six
paroisses et en chassant les habitants.]

[Note 458: Ainsi Guillaume le Roux et son successeur Henri Beauclerc
appelrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de
leur frre an, Robert Courte-Heuse.]

Voil la situation o se trouvait dj le fils du Conqurant,
Guillaume le Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui
rencontrait partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux
barons; passant et repassant la mer; courant, avec la roideur d'un
sanglier, d'un bout  l'autre de ses tats; furieux d'avidit,
_merveilleux marchand de soldats_[459], dit le chroniqueur;
destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanit, de la loi,
de la nature, l'outrageant  plaisir; sale dans les volupts,
meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colre montait sur son
visage rouge et couperos, sa parole se brouillait, il bredouillait
des arrts de mort. Malheur  qui se trouvait en face!

[Note 459: Mirabilis militum mercator et solidator. Suger.]

       *       *       *       *       *

Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvret incurable le
travaillait; il tait pauvre de toute sa violence, de toute sa
passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme
ingnieux et inventif qui savait trouver l'or, c'tait un certain
prtre, qui s'tait d'abord fait connatre comme dlateur. Cet homme
devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'tait un
rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela il fit
deux choses; il refit le _Doomsday book_, revit et corrigea le livre
de la conqute, s'assura si rien n'avait chapp. Il reprit la
spoliation en sous-oeuvre, se mit  ronger les os dj rongs, et sut
encore en tirer quelque chose. Mais aprs lui, rien n'y restait. On
l'avait baptis du nom de _Flambard_[460]. Des vaincus, il passa aux
vainqueurs, d'abord aux prtres; il mit la main sur les biens
d'glise. L'archevque de Kenterbury serait mort de faim, sans la
charit de l'abb de Saint-Alban. Les scrupules n'arrtaient point
Flambard. Grand justicier, grand trsorier, chapelain du roi encore
(c'tait le chapelain qu'il fallait  Guillaume), il suait
l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu' ce que
Guillaume et rencontr cette fin dans cette belle fort que le
Conqurant semblait avoir plante pour la ruine des siens. Tire donc,
de par le diable! dit le roi Roux  son bon ami qui chassait avec
lui. Le diable le prit au mot, et emporta son me qui lui tait si
bien due.

[Note 460: Orderic Vital.]

Le successeur, ce ne fut pas le frre an, Robert. La royaut du btard
Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume vol
appartenait  qui le volerait. Quand le Conqurant expirant donna la
Normandie  Robert, l'Angleterre  Guillaume: Et moi, dit Henri, le
plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?--Patience, mon fils, dit le
mourant, tout te viendra tt ou tard. Le plus jeune tait aussi le plus
avis. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le suffisant,
le scribe, le vrai Normand. Il commena par tout promettre aux Saxons,
aux gens d'glise; il donna par crit des chartes, des liberts, tout
autant qu'on voulut[461]. Il battit Robert avec ses soldats mercenaires,
l'attira, le garda, bien log, bien nourri, dans un chteau fort, o il
vcut jusqu' quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait que la
table, s'y serait consol, n'et t que son frre lui fit crever les
yeux[462]. Au reste, le fratricide et le parricide taient l'usage
hrditaire de cette famille. Dj les fils du Conqurant avaient
combattu et bless leur pre[463]. Sous prtexte de justice fodale,
Beauclerc, qui se piquait d'tre bon et rude justicier, livra ses
propres petites-filles, deux enfants,  un baron qui leur arracha les
yeux et le nez. Leur mre, fille de Beauclerc, essaya de les venger en
tirant elle-mme une flche contre la poitrine de son pre. Les
Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du ct
maternel, n'en dgnrrent pas.

[Note 461: Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos
anciennes liberts; j'en ferai, si vous le demandez, un crit sign de
ma main, et je le confirmerai par serment.--On dressa la charte, on
en fit autant de copies qu'il y avait de comts. Mais quand le roi se
rtracta, il les reprit toutes; il n'en chappa que trois. (Math.
Paris.)]

[Note 462: Math. Paris. Lingard en doute, parce qu'aucun contemporain
n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux  ses
petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans un
foss glac, mrite-t-il ce doute?]

[Note 463: C'tait Robert, rvolt contre son pre, et qui le
combattit sans le connatre. On les rconcilia, ils se brouillrent
encore, et Guillaume maudit son fils.]

Aprs Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, tienne de
Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du
comte d'Anjou. tienne appartenait  cette excellente famille des
comtes de Blois et de Champagne qui,  la mme poque, encourageait
les communes commerantes, divisait  Troyes la Seine en canaux, et
protgeait galement saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et
potes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le trouvre,
celui qui fit peindre ses vers  la reine Blanche dans son palais de
Provins, au milieu des roses transplantes de Jricho. tienne ne
pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des trangers, Flamands,
Brabanons, Gallois mme. Il n'avait pour lui que le clerg et
Londres. Quant au clerg, tienne ne resta pas longtemps bien avec
lui. Il dfendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des
vques. Alors Mathilde reparut. Elle dbarqua presque seule; vraie
fille du Conqurant, insolente, intrpide, elle choqua tout le monde,
et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit,  pied sur
la neige et sans ressources. tienne, qui la tint une fois assige,
crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage  son ennemie, et la
laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita pas mieux, quand elle
le prit  son tour, abandonn de ses barons (1152). Il fut contraint
de reconnatre pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet,
comte d'Anjou et fils de Mathilde,  qui nous avons vu tout  l'heure
lonore de Guienne remettre sa main et ses tats.

Telle tait la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de
France, humili par la croisade, perdit lonore et tant de provinces.
Cet enfant gt de la fortune fut en quelques annes accabl de ses
dons. Roi d'Angleterre, matre de tout le littoral de la France,
depuis la Flandre jusqu'aux Pyrnes, il exera sur la Bretagne cette
suzerainet que les ducs de Normandie avaient toujours rclame en
vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine  son frre, et le
laissa en ddommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il rduisit
la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en
l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il
aurait pris Toulouse elle-mme, si le roi de France ne s'tait pas
jet dans la ville pour la dfendre (1159). Le Toulousain fut du moins
oblig de lui faire hommage. Alli du roi d'Aragon, comte de Barcelone
et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de
Savoie, afin d'avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France
par le midi. Au centre, il rduisit le Berri, le Limousin, l'Auvergne,
il acheta la Marche[464]. Il eut mme le secret de dtacher les comtes
de Champagne de l'alliance du roi. Enfin  sa mort il possdait les
pays qui rpondent  quarante-sept de nos dpartements, et le roi de
France n'en avait pas vingt.

[Note 464: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le comte
partait pour Jrusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred
Vosiens.)]

Ds sa naissance, Henri II s'tait trouv environn d'une popularit
singulire, sans avoir rien fait pour la mriter. Son grand-pre,
Henri Beauclerc, tait Normand, sa grand'mre Saxonne, son pre
Angevin. Il runissait en lui toutes les races occidentales. Il tait
le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les
vaincus surtout avaient conu un grand espoir, ils croyaient voir en
lui l'accomplissement de la prophtie de Merlin, et la rsurrection
d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophtie, qu'il obtint
de gr ou de force l'hommage des princes d'cosse, d'Irlande, de
Galles et de Bretagne, c'est--dire de tout le monde celtique. Il fit
chercher et trouver le tombeau d'Arthur, ce mystrieux tombeau dont la
dcouverte devait marquer la fin de l'indpendance celtique et la
consommation des temps.

Tout annonait que le nouveau prince remplirait les esprances des
vaincus. Il avait t lev  Angers, l'une des villes d'Europe o la
jurisprudence avait t professe de meilleure heure. C'tait l'poque
de la rsurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait
tre celle du pouvoir monarchique et de l'galit civile. L'galit
sous un matre, c'tait le dernier mot que le monde antique nous avait
lgu. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi
de Bouillon, l'amie de Grgoire VII, avait autoris l'cole de
Bologne, fonde par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait
confirm cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir
imprial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc
d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce
mme empereur Henri V, trouva  Angers,  Rouen, en Angleterre, les
traditions de l'cole de Bologne. Ds 1214, l'vque d'Angers tait un
savant juriste[465]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de Guillaume
le Conqurant, le primat de la conqute, avait d'abord enseign 
Bologne, et concouru  la restauration du droit. Ce fut, dit un des
continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie et
son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouv  Bologne les lois de
Justinien, se mirent  les lire et  les commenter. Garnerius
persvra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule,  de nombreux
disciples, les arts libraux et les lettres divines, vint au Bec et
s'y fit moine[466].

[Note 465: Tout le clerg de cette ville tait compos de lgistes au
XIIIe et au XIVe sicles. Sous l'piscopat de Guillaume Le Maire
(1290-1314), presque tous les chanoines de son glise taient
professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf vques qui formrent
l'assemble du clerg en 1339, quatre avaient profess le droit 
l'Universit d'Angers.]

[Note 466: Robert de Monte.--Orderic Vital: La renomme de sa science
se rpandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples accoururent
pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de Flandre.]

Les principes de la nouvelle cole furent proclams prcisment 
l'poque de l'avnement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appels
par l'empereur Frdric Barberousse,  la dite de Roncaglia (1158),
lui dirent, par la bouche de l'archevque de Milan, ces paroles
remarquables: Sachez que tout le droit lgislatif du peuple vous a
t accord; votre volont est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu
au prince a force de loi: le peuple a remis tout son empire et son
pouvoir  lui et en lui_[467].

[Note 467: Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II,
P. 2, p. 72. Scias itaque omne jus populi in condendis legibus tibi
concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: Quod Principi
placuit, legis habet vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium
et potestatem concesserit.--Le conseiller de Henri II, le clbre
Ranulfe de Glanville, rpte cette maxime (de leg. et consuet. reg.
anglic., in proem.).]

L'empereur lui-mme avait dit en ouvrant la dite: Nous, qui sommes
investi du nom royal, nous dsirons plutt exercer un empire lgal
pour la conservation du droit et de la libert de chacun, que de tout
faire impunment. Se donner toute licence, et changer l'office du
commandement en domination superbe et violente, c'est la royaut, la
tyrannie[468]. Ce rpublicanisme pdantesque, extrait mot  mot de
Tite-Live, expliquait mal l'idal de la nouvelle jurisprudence. Au
fond, ce n'tait pas la libert qu'elle demandait, mais l'galit sous
un monarque, la suppression de la hirarchie fodale qui pesait sur
l'Europe.

[Note 468: Radevicus.]

Combien ces lgistes devaient tre chers aux princes, on le conoit
par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout dsormais,
nous les montrera prs d'eux et comme pendus  leur oreille, leur
dictant tout bas ce qu'ils doivent rpter. Guillaume le Btard
s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses frquentes
absences, il lui confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une
fois il lui donna raison contre son propre frre. L'Angevin Henri,
nouveau conqurant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un lve de
Bologne, qui avait aussi tudi le droit  Auxerre[469]. Thomas
Becket, c'tait son nom, tait alors au service de l'archevque de
Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prlat dans le
parti de Mathilde et de son fils. Ayant reu seulement les premiers
ordres, n'tant ainsi ni prtre ni laque, il se trouvait propre 
tout et prt  tout. Mais sa naissance tait un grand obstacle; il
tait, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon
revenu de la terre sainte[470]. Sa mre semblait lui fermer les
dignits de l'glise, et son pre celles de l'tat. Il ne pouvait rien
attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareils gens pour
excuter ses projets contre les barons. Ds son arrive en Angleterre,
Henri rasa, en un an, cent quarante chteaux. Rien ne lui rsistait,
il mariait les enfants des grandes maisons  ceux des familles
mdiocres[471], abaissant ceux-l, levant ceux-ci, nivelant tout.
L'aristocratie normande s'tait puise dans les guerres d'tienne. Le
nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de Poitou et
d'Aquitaine. Riche de ses tats patrimoniaux et de ceux de sa femme,
il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C'est
le conseil que lui avait donn Becket. Celui-ci tait devenu l'homme
ncessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et hardi,
homme de science, homme d'expdients, et avec cela bon compagnon,
partageant ou imitant les gots de son matre. Henri s'tait donn
sans rserve  cet homme, et non-seulement lui, mais son fils, son
hritier. Becket tait le prcepteur du fils, le chancelier du pre.
Comme tel, il soutenait prement les droits du roi contre les barons,
contre les vques normands. Il fora ceux-ci  payer l'_escuage_,
malgr leurs rclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi,
pour tre matre en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante,
il l'emmena dans le Midi de la France,  la conqute de Toulouse, sur
laquelle lonore de Guyenne avait des prtentions. Becket conduisait
en son propre nom, et comme  ses dpens, douze cents chevaliers, et
plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison,
assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi[472]. Il
est vident qu'un armement si disproportionn avec la fortune du plus
riche particulier tait mis sous le nom d'un homme sans consquence,
pour moins alarmer les barons.

[Note 469: Lingard.]

[Note 470: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les
habitants de l'Occident, c'tait _Londres_, et _Gilbert_, le nom de
son amant.  l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;
arrive  Londres, elle courut les rues en rptant: Gilbert! Gilbert!
et elle retrouva celui qu'elle appelait.]

[Note 471: Radulph. Niger.]

[Note 472: Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard,
p. 321: Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil
le chancelier voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le
cortge s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des
airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accoupls. Ils taient
suivis de huit chariots, trans chacun par cinq chevaux, et mens par
cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot tait couvert de peaux, et
protg par deux gardes et par un gros chien, tantt enchan, tantt
en libert. Deux de ces chariots taient chargs de tonneaux d'ale
pour distribuer  la populace; un autre portait tous les objets
ncessaires  la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier
de sa chambre  coucher, un troisime celui de sa cuisine, un
quatrime portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux
autres taient destins  l'usage de ses suivants. Aprs eux venaient
douze chevaux de somme sur chacun desquels tait un singe, avec un
valet (groom) derrire, sur ses genoux; paraissaient ensuite les
cuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de
leurs chevaliers; puis encore d'autres cuyers, des enfants de
gentilshommes, des fauconniers, les officiers de la maison, les
chevaliers et les ecclsiastiques, deux  deux et  cheval, et le
dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-mme conversant avec
quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants du pays
s'crier: Quel homme doit donc tre le roi d'Angleterre, quand son
chancelier voyage en tel quipage? Steph., 20. 2.

Le prdcesseur de Becket, au sige de Kenterbury, lui crivait: In
aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam (Bles.
epist. 78).--Petrus Gellensis: Secundum post regem in quatuor regnis
quis te ignorat? (Marten. Thes. anecd. III.)--Le clerg anglais crit
 Thomas: In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut
dominationis su loca qu boreali Oceano ad Pyrenum usque porrecta
sunt, prostestati vestr cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos
reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere. Epist.
S. Thom., p. 190.]

Une vaste ligue s'tait forme contre le comte de Toulouse, objet de
la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, rgent
d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Bziers, de
Carcassonne, taient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci
semblait prs de conqurir ce que Louis VIII et saint Louis
recueillirent sans peine aprs la croisade des Albigeois. Il fallait
donner l'assaut sur-le-champ  Toulouse, sans lui laisser le temps de
se reconnatre. Le roi de France s'y tait jet, et dfendait  Henri
comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protgeait.
Ce scrupule n'arrtait pas Becket; il conseillait de brusquer
l'attaque. Mais Henri craignait d'tre abandonn de ses vassaux, s'il
risquait une violation si clatante de la loi fodale. Le belliqueux
chancelier n'eut pour ddommagement que la gloire d'avoir combattu et
dsarm un chevalier ennemi.

L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseilles 
Henri, et qui lui taient si ncessaires contre ces barons, exigeait
des dpenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalit
normande eussent t insuffisantes. Le clerg seul pouvait payer; il
avait t richement dot par la conqute. Henri voulut avoir l'glise
dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la tte, je veux dire de
l'archevch de Kenterbury. C'tait presque un patriarcat, une papaut
anglicane, une royaut ecclsiastique, indispensable pour complter
l'autre. Henri rsolut de la prendre pour lui, en la donnant  un
second lui-mme,  son bon ami Becket; runissant alors les deux
puissances il et lev la royaut  ce point qu'elle atteignit au
XVIe sicle, entre les main d'Henri VIII, de Marie et d'lisabeth. Il
lui tait commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme
nagure il y avait mis une arme. C'tait, il est vrai, un Saxon; mais
le Saxon _Briakspear_[473] venait bien d'tre lu pape prcisment 
l'poque de l'avnement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-mme y
rpugnait: Prenez-garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand
ennemi[474]. Le roi ne l'couta pas, et le fit primat, au grand
scandale du clerg normand.

[Note 473: C'est le seul Anglais qui ait t fait pape.]

[Note 474: Citissime a me auferes animum; et gratia, qu nunc inter
nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.]

Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le sige de Kenterbury avait
t occup par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas os
confier  d'autres cette grande et dangereuse dignit. Les
archevques de Kenterbury n'taient pas seulement primats
d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractre
politique. Nous les trouvons presque toujours  la tte des
rsistances nationales, depuis le fameux Dunstan[475], qui abaissa si
impitoyablement la royaut anglo-saxonne, jusqu' tienne Langton, qui
fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevques se trouvaient
tre particulirement les gardiens des liberts de Kent, le pays le
plus libre de l'Angleterre. Arrtons-nous un instant sur l'histoire de
cette curieuse contre.

[Note 475: S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances 
Edgar, et lui fit faire pnitence. Il ajouta deux clauses  leur
trait de rconciliation, 1 qu'il publierait un code de lois qui
apportt plus d'impartialit dans l'administration de la justice; 2
qu'il ferait passer  ses propres frais dans les diffrentes provinces
des copies des saintes critures pour l'instruction du peuple.--Et
mme, selon Lingard, le vritable texte d'Osbern doit tre: ...
Justas legum rationes sanciret, _sancitas conscriberet, scriptas_ per
omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret, au lieu de
_sanctas conscriberet scripturas_.--Lingard, Antiquits de l'glise
anglo-saxonne, I, p. 489.]

Le pays de Kent, bien plus tendu que le comt qui porte ce nom,
embrasse une grande partie de l'Angleterre mridionale. Il est plac
en face de la France,  la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme
l'avant-garde; et c'tait en effet le privilge des hommes de Kent de
former l'avant-garde de l'arme anglaise. Leur pays a, dans tous les
temps, livr la premire bataille aux envahisseurs; c'est le premier 
la descente. L, dbarqurent Csar, puis Hengist, puis Guillaume le
Conqurant. L aussi commena l'invasion chrtienne. Kent est une
terre sacre. L'aptre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda son
premier monastre. L'abb de ce monastre et l'archevque de
Kenterbury taient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses
privilges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le
Conqurant. Lorsque celui-ci, vainqueur  Hastings, marchait de
Douvres  Londres, il aperut, selon la lgende, une fort mouvante.
Cette fort, c'tait les hommes de Kent, portant devant eux un rempart
mobile de branchages. Ils tombrent sur les Normands, et arrachrent 
Guillaume la garantie de leurs liberts. Quoi qu'il en soit de cette
douteuse victoire, ils restrent libres, au milieu de la servitude
universelle, et ne connurent gure d'autre domination que l'glise.
C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les vques de
Quimper, conservaient une libert relative, et insultaient tous les
ans la fodalit dans la statue du vieux roi Grallon.

La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore
aujourd'hui ce comt, c'est la loi de succession, le partage gal
entre les enfants. Cette loi, appele par les Saxons _gavel-kind_, par
les Irlandais _gabhal-cine_ (tablissement de famille) est commune,
avec certaines modifications,  toutes les populations celtiques, 
l'Irlande et  l'cosse, au pays de Galles, en partie mme  notre
Bretagne.

Les grands lgistes italiens, qui occuprent les premiers le sige de
Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent,
qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du
droit romain. Eudes, comte de Kent, frre de Guillaume le Conqurant,
voulant traiter les hommes de Kent comme l'taient les habitants des
autres provinces, Lanfranc lui rsista en face, et prouva devant tout
le monde la libert de sa terre par le tmoignage de vieux Anglais qui
taient verss dans les usages de leur patrie; et il dlivra ses
hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[476].
Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer sans dlai tout
le comt et de runir tous les hommes du comt, Franais et surtout
Anglais, verss dans la connaissance des anciennes lois et coutumes.
Arrivs  Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comt fut retenu
l pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honntes, il
fut dcid, accord et jug: que, tout aussi bien que le roi,
l'archevque de Kenterbury doit possder ses terres avec pleine
juridiction, en toute indpendance et scurit[477].

[Note 476: Vie de saint Lanfranc.]

[Note 477: Spence.]

Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus
favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg,
qui s'tait dvou pour dfendre, contre les Normands, les liberts du
pays: Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui
qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour
la vrit; de mme Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour
Christ, qui est la justice et la vrit. C'est Anselme qui contribua
le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nice d'Edgar, dernier
hritier de la royaut saxonne; cette union de deux races dut
prparer, quoi qu'on ait dit, la rhabilitation des vaincus. Le mme
archevque de Kenterbury reut, comme reprsentant de la nation, les
serments de Beauclerc, lorsqu'il jura, pour la seconde fois, sa charte
des privilges fodaux et ecclsiastiques.

Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que
Thomas Becket, sa crature, son joyeux compagnon, prenait au srieux
sa nouvelle dignit. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se
ressouvint tout  coup qu'il tait peuple. Le fils du Saxon redevint
Saxon, et fit oublier sa mre sarrasine par sa saintet. Il s'entoura
des Saxons, des pauvres, des mendiants, revtit leur habit grossier,
mangea avec eux et comme eux. Dsormais, il s'loigna du roi, et
rsigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des
pauvres, qui sigeait  Kenterbury, ne fut pas le moins puissant[478].

[Note 478: Les conseillers du roi attriburent  Becket le projet de
se rendre indpendant. On rapporta qu'il avait dit  ses confidents
que la jeunesse de Henri demandait un matre, et qu'il savait combien
il tait lui-mme ncessaire  un roi incapable de tenir sans son
assistance les rnes du gouvernement.]

Henri, profondment bless, obtint du pape une bulle qui rendait
indpendant de l'archevque l'abb du monastre de saint Augustin. Il
l'tait effectivement sous les rois saxons. Thomas, par reprsailles,
somma plusieurs des barons de restituer au sige de Kenterbury une
terre que leurs aeux avaient reue des rois en fief, dclarant qu'il
ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait t
pris sans bon titre devait tre rendu. Il s'agissait ds lors de
savoir si l'ouvrage de la conqute serait dtruit, si l'archevque
saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la
bataille d'Hastings. L'piscopat, que Guillaume le Btard avait rendu
si fort dans l'intrt de la conqute, tournait contre elle
aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les vques taient plus barons
qu'vques; l'intrt temporel touchait ces Normands tout autrement
que celui de l'glise. La plupart se dclarrent pour le roi, et se
tinrent prts  jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donne par
Becket  cette glise toute fodale, mettait le roi  mme de se faire
accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'et jamais os
demander.

Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon
(1164): La garde de tout archevch et vch vacant sera donne au
roi, et les revenus lui en seront pays. L'lection sera faite d'aprs
l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clerg de l'glise,
sur l'avis des prlats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un
procs, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclsiastiques, le
roi dcidera si la cause sera juge par la cour sculire ou
piscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier
civil. Et si le dfendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra
son bnfice de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommuni
sans que l'on se soit adress au roi, ou, en son absence, au grand
justicier.--Aucun ecclsiastique en dignit ne passera la mer sans la
permission du roi.--Les ecclsiastiques tenanciers du roi tiennent
leurs terres par baronnie, et sont obligs aux mmes services que les
laques.

Ce n'tait pas moins que la confiscation de l'glise au profit
d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait tre
sr que les siges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux,
qui avait afferm un archevch, quatre vchs, onze abbayes. Les
vchs allaient tre la rcompense non plus des barons peut-tre,
mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants.
L'glise, soumise au service militaire, devenait toute fodale. Les
institutions d'aumnes et d'coles, d'offices religieux, devaient
nourrir les Brabanons et les Cotereaux, et les fondations pieuses
payer le meurtre. L'glise anglicane, perdant avec l'excommunication
l'arme unique qui lui restait, enferme dans l'le sans relations avec
Rome, avec la communaut du monde chrtien, allait perdre tout esprit
d'universalit, de _catholicit_. Ce qu'il y avait de plus grave,
c'tait l'anantissement des tribunaux ecclsiastiques et la
suppression du _bnfice de clergie_. Ces droits donnaient lieu  de
grands abus sans doute, bien des crimes taient impunment commis par
des prtres; mais quand on songe  l'pouvantable barbarie,  la
fiscalit excrable des tribunaux laques au XIIe sicle, on est
oblig d'avouer que la juridiction ecclsiastique tait une ancre de
salut. L'glise tait presque la seule voie par o les races mprises
pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l'exemple des deux
Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.

Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'vque de Kent avec
courage et fidlit. Sa lutte pour la libert fut imite avec plus de
timidit et de modration en Aquitaine par l'vque de Poitiers[479],
et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud le Cambrien,
auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description
de l'Irlande[480]. Les Bas-Bretons taient pour Becket. Un Gallois le
suivit dans l'exil, au pril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de
Salisbury[481]. Il semblerait que les tudiants gallois aient port
les messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les coles, et
dfendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.

[Note 479: Henri II lui avait adress par deux de ses justiciers des
instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voyez la
lettre de l'vque, ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid. 572,
575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui crit pour le tenir
au courant de l'tat des affaires de Thomas Becket.--En 1166, l'vque
de Poitiers cda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. Saresber.
epist., ibid. 525.]

[Note 480: lu vque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le
comt de Pembroke (pays de Galles), et chass par Henri II, qui mit 
sa place un Normand; rlu en 1198 par les mmes moines, et chass de
nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il choua dans
sa lutte courageuse pour l'indpendance de l'glise galloise; mais sa
patrie lui en garde une profonde reconnaissance. Tant que durera
notre pays, dit un pote gallois, ceux qui crivent et ceux qui
chantent se souviendront de ta noble audace.]

[Note 481: Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comt de
ce nom. Du temps de l'archevque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury
qu'on accusa de toutes les tentatives de l'glise de Kenterbury pour
reconqurir ses privilges. Il crit, en 1159: Regis tota in me
incanduit indignatio... Quod quis nomen romanum apud nos invocat, mihi
imponunt; quod in electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis
examinandis, vel umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia
vindicare, mihi imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios
episcopos quid facere oporteat solus intruam..... J. Sareber, epist.,
ap. Scr. fr. XVI, 496.--Dans son Policraticus (Leyde, 1639, p. 206),
il avance qu'il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper,
et de le tuer. (Aures tyranni mulcere... tyrannum occidere... quum et
justum.)--Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un
caractre intress (il s'inquite toujours de la confiscation de ses
proprits, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrsolu et craintif, p.
509: il fait souvent intercder pour lui auprs de Henri II, p. 514,
etc., et donne  Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne
semble gure se piquer de consquence. Ce dfenseur de la libert
n'accorde au libre arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p.
97). Il ne faut pas se hter de rien conclure de ce qu'il reut les
leons d'Abailard; il vante saint Bernard et son disciple Eugne III.
(Ibid., p. 311.)]

Ce serait pourtant rtrcir ce grand sujet, que de n'y voir autre
chose que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans
Thomas Becket. L'archevque de Kenterbury ne fut pas seulement le
saint de l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais
tout autant celui de la France et de la chrtient. Son souvenir ne
resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore
la maison qui le reut  Auxerre, et, en Dauphin, une glise qu'il y
btit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visit, aucun
plerinage plus en vogue au moyen ge que celui de saint Thomas de
Kenterbury. On dit qu'en une seule anne il y vint plus de cent mille
plerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu' 950
livres sterling  la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de
la Vierge ne reut que quatre livres; Dieu lui-mme n'eut pas une
offrande.

Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen ge, parce
qu'il tait peuple lui-mme par sa naissance basse et obscure, par sa
mre sarrasine et son pre saxon. La vie mondaine qu'il avait mene
d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[482], ces
gots de jeunesse dont il ne gurit jamais bien, tout cela leur
plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prtre, une me de
chevalier, loyale et courageuse, et il n'en rprimait qu'avec peine
les lans. Dans une des plus prilleuses circonstances de sa vie,
lorsque les barons et les vques d'Henri semblaient prts  le mettre
en pices, un d'eux osa l'appeler tratre; il se retourna vivement et
rpliqua: Si le caractre de mon ordre ne me le dfendait, le lche
se repentirait de son insolence.

[Note 482: Lorsque dans la suite il dbarqua en France, il aperut des
jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empcher d'aller
voir l'oiseau; cela faillit le trahir.]

Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destine
de cet homme, c'est qu'il se trouva charg, lui faible individu et
sans secours, des intrts de l'glise universelle, qui semblaient
ceux du genre humain. Ce rle, qui appartenait au pape, et que
Grgoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en
avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frdric
Barberousse, le conqurant de l'Italie. Ce pape tait le chef de la
ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il animait les
partis, provoquait les dsertions, faisait des traits, fondait des
villes. Il se serait bien gard d'indisposer le plus grand roi de la
chrtient, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait dj contre lui
l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et
honteux mnagements; il ne cherchait qu' gagner du temps par de
misrables quivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant
au jour le jour, mnageant l'Angleterre et la France, agissant en
diplomate, en prince sculier, tandis que le roi de France acceptait
le patronage de l'glise, tandis que Becket souffrait et mourait pour
elle. trange politique qui devait apprendre au peuple  chercher
partout ailleurs qu' Rome le reprsentant de la religion et l'idal
de la saintet.

Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut  soutenir toutes
les tentations, la terreur, la sduction, ses propres scrupules. De
l, une hsitation dans les commencements, qui ressembla  la crainte.
Il succomba d'abord dans l'assemble de Clarendon, soit qu'il et cru
qu'on en voulait  sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses
obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de piti dans un
homme qui pouvait tre combattu entre deux devoirs. D'une part il
devait beaucoup  Henri, de l'autre, encore plus  son glise de Kent,
 celle d'Angleterre,  l'glise universelle, dont il dfendait seul
les droits. Cette incurable dualit du moyen ge, dchir entre l'tat
et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes
mes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.

Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'glise
anglicane, en punition de mes pchs, devenue servante  jamais! Cela
devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'glise; j'ai t
chasseur de btes, avant d'tre pasteur d'hommes. L'amateur des mimes
et des chiens est devenu le conducteur des mes... Me voil donc
abandonn de Dieu.

Une autre fois, Henri essaya la sduction, au dfaut de la violence.
Becket n'avait qu' dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout
 ses pieds; c'tait la scne de Satan transportant Jsus sur la
montagne, lui montrant le monde et disant: Je te donnerai tout cela,
si tu veux tomber  genoux et m'adorer. Tous les contemporains
reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image
des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les
hommes du moyen ge aimaient  saisir de telles analogies. Le dernier
livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des _Conformits du
Christ et de saint Franois_.

L'extension mme du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question,
devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut
pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que
toute cette puissance qui s'tendait sur tant de peuples, se brist
contre la volont d'un homme; qu'aprs tant de succs faciles, il se
prsentt un obstacle, c'tait aussi trop fort  supporter pour cet
enfant gt de la fortune. Il se dsolait, il pleurait.

Les gens zls ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et
tcher de satisfaire son envie. On essaya ds 1164. L'archevque fut
contraint, malade et faible encore, de se prsenter devant la cour des
barons et des vques. Le matin, il clbra l'office de saint tienne,
premier martyr, qui commence par ces mots: Les princes se sont assis
en conseil pour dlibrer contre moi. Puis il marcha courageusement
et se prsenta revtu de ses habits pontificaux et portant sa grande
croix d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayrent en vain de
lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils
l'accusrent d'avoir dtourn les deniers publics, puis d'avoir
clbr la messe sous l'invocation du diable, ils voulaient le
dposer. On l'aurait alors tu en sret de conscience. Le roi
attendait impatiemment. Les voies de fait commenaient dj;
quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevque
en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce
fut l la premire tentation, la comparution devant Hrode et Caphe.
Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des
tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et
fit comme la Cne avec eux[483]. La nuit mme il partit, et parvint
avec peine sur le continent.

[Note 483: Dixit: Sinite pauperes Christi.... omnes intrare nobiscum,
ut epulemur in Domino ad invicem. Et impleta sunt domus et atria
circumquaque discumbentium.]

Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie et chapp. Il mit
au moins la main sur ses biens, il partagea sa dpouille; il bannit
tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous,
vieillards, femmes enceintes et petits-enfants. Encore exigeait-on
d'eux au dpart le serment d'aller se montrer dans leur exil  celui
qui en tait la cause. L'exil les vit en effet, au nombre de quatre
cents, arriver les uns aprs les autres, pauvres et affams, le saluer
de leur misre et de leurs haillons; il fallut qu'il endurt cette
procession d'exils. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des lettres
des vques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le
flicitaient de la pauvret apostolique o il tait rduit; ils
espraient que ses abstinences profiteraient  son salut. Ce sont les
consolations des amis de Job.

L'archevque accepta son malheur, et l'embrassa comme pnitence.
Rfugi  Saint-Omer, puis  Pontigny, couvent de l'ordre de Cteaux,
il s'essaya aux austrits de ces moines[484]. De l il crivit au
pape, s'accusant d'avoir t intrus dans son sige piscopal, et
dclarant qu'il dposait sa dignit. Alexandre III, rfugi alors 
Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi
sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de
Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui crire
qu'il le rtablissait dans sa dignit piscopale. Allez, crivait-il
froidement  l'exil, allez apprendre dans la pauvret  tre le
consolateur des pauvres.

[Note 484: Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un
frre, qu'outre le repas dlicat qu'on lui servait, il lui apportt
secrtement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta 
l'avenir. Mais ce rgime, si contraire  ses habitudes, le rendit
bientt assez grivement malade. Vita quadrip.]

Le seul soutien de Thomas, c'tait le roi de France. Louis VII tait
trop heureux de l'embarras o cette affaire mettait son rival. C'tait
d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulirement doux et pieux.
L'vque, perscut pour la dfense de l'glise, tait pour lui un
martyr. Aussi l'accueillit-il avec ferveur, ajoutant que la protection
des exils tait un des anciens fleurons de la couronne de France. Il
accorda  Thomas et  ses compagnons d'infortune un secours journalier
en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya
demander vengeance contre l'_ancien archevque_: Et qui donc l'a
dpos? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis dposer dans
ma terre le moindre des clercs.

Abandonn du pape et nourri par la charit du roi de France, Thomas ne
recula point. Henri ayant pass en Normandie, l'archevque se rendit 
Vzelai, au lieu mme o vingt ans auparavant saint Bernard avait
prch la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du
plus solennel appareil, au son des cloches,  la lueur des cierges, il
excommunia les dfenseurs des constitutions de Clarendon, les
dtenteurs des biens de l'glise de Kenterbury, et ceux qui avaient
communiqu avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il dsignait
nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-mme, et
tenait encore le glaive suspendu sur lui.

Cette dmarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accs de
fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits,
arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bte
enrage la laine et la paille. Revenu un peu  lui, il crivit et fit
crire au pape par le clerg de Kent, se montrant prt  recourir aux
dernires extrmits, priant et menaant tour  tour. D'une part il
envoyait  l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnatre
l'antipape, et menaait mme de se faire musulman[485]; puis il
s'excusait auprs d'Alexandre III, assurait que ses envoys avaient
parl sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En mme
temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards,
allis d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de
lui donner une rponse contre l'archevque. Il allait jusqu' offrir
au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de
Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi!

[Note 485: Jean de Salisbury.]

Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'aprs
lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorit piscopale jusqu'
ce qu'il fut rentr en grce avec le roi. Henri montra publiquement
ces lettres, se vanta d'avoir dsarm Becket, et de tenir dsormais le
pape dans sa bourse[486]. Les moines de Cteaux, menacs par lui pour
les possessions qu'ils avaient dans ses tats, firent entendre
doucement  Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de
France, scandalis de la lchet de ces moines, ne put s'empcher de
s'crier:  religion, religion, o es-tu donc? Voil que ceux que
nous avons crus morts au sicle, bannissent en vue des choses du
sicle l'exil pour la cause de Dieu[487]?

[Note 486: Id.]

[Note 487: Louis envoya au-devant de l'archevque une escorte de trois
cents hommes.]

Le roi de France lui-mme finit par cder. Henri, dans la rage de sa
passion contre Becket, s'tait humili devant le faible Louis, s'tait
reconnu son vassal, avait demand sa fille pour son fils; et promis de
partager ses tats entre ses enfants[488]. Louis se porta donc pour
mdiateur; il amena Becket  Montmirail en Perche, o se rendit le roi
d'Angleterre. Des paroles vagues furent changes, Henri rservant
l'honneur du royaume, et l'archevque, l'honneur de Dieu.
Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voil la paix entre vos
mains. L'archevque persistant dans ses rserves, tous les assistants
des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons franais
s'cria que celui qui rsistait au conseil et  la volont unanime des
seigneurs des deux royaumes ne mritait plus d'asile. Les deux rois
remontrent  cheval sans saluer Becket, qui se retira fort
abattu[489].

[Note 488:  Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses terres,
ses hommes, ses trsors,  la discrtion de Louis.]

[Note 489: Mais Louis se repentit d'avoir abandonn Becket; peu de
jours aprs, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des
siens, pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la
France.--Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat,
archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius
facto silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam,
subito mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad
pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: Domine mi pater, tu solus
vidisti. Et congeminans cum suspirio: Vere, ait, tu solus vidisti.
Nos ommes cci sumus... Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac
culpa me miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac hora tibi
offero. Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p.
96.]

Ainsi furent complts l'abandon et la misre de l'archevque. Il
n'eut plus ni pain ni gte, et fut rduit  vivre des aumnes du
peuple. C'est peut-tre alors qu'il btit l'glise dont on lui
attribue la construction. L'architecture tait un des arts dont la
tradition se perptuait parmi les chefs de l'ordre ecclsiastique.
Nous voyons un peu aprs, dans la croisade des Albigeois, matre
Thodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, runir, comme Becket,
les titres de lgiste et d'architecte[490].

[Note 490: Ce fut Lanfranc qui btit, sur l'ordre de Guillaume le
Conqurant, l'glise de Saint-tienne de Caen, dernier et magnifique
produit de l'architecture romane.]

Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat,
essaya de transporter  l'archevque de York les droits de Kenterbury,
et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement il voulut, dans
l'ivresse de sa joie, servir lui-mme  table le jeune roi, et ne
sachant plus ce qu'il faisait, il lui chappa de s'crier que depuis
ce jour il n'tait plus roi, parole fatale, qui ne tomba pas en vain
dans l'oreille du jeune roi et des assistants.

Thomas, frapp par Henri de ce nouveau coup, abandonn et vendu par la
cour de Rome, crivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles,
des paroles de condamnation: Pourquoi mettez-vous dans ma route la
pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'pines?... Comment
dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-mme,
qui devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a
envahi les biens ecclsiastiques, renvers les liberts de l'glise,
port la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les
mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcs de se
justifier par le duel, ou par les prouves de l'eau et du feu. Et l'on
veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se
taisent, ils se tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai
pasteur de l'glise, se joindra  nous.

Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en dlices,
tre craint et honor de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a
appel, moi indigne et pauvre pcheur, au gouvernement des mes, j'ai
choisi par l'inspiration de la grce, d'tre abaiss dans sa maison,
d'endurer jusqu' la mort, la proscription, l'exil, les plus extrmes
misres, plutt que de faire bon march de la libert de l'glise.
Qu'ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui
trouvent dans leurs mrites l'esprance d'un temps meilleur. Moi, je
sais que le mien sera court, et que si je tais  l'impie son iniquit,
je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de
rien, ni les prsents, qui aveuglent mme les sages... Nous serons
bientt vous et moi, trs-saint pre, devant le tribunal du Christ.
C'est au nom de sa majest, et de son jugement formidable, que je vous
demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.

Il crivait encore: Nous sommes  peine soutenus de l'aumne
trangre. Ceux qui nous secouraient sont puiss: ceux qui avaient
piti de notre exil, dsesprent, en voyant comment agit le seigneur
pape... cras par l'glise romaine, nous qui, seuls dans le monde
occidental, combattons pour elle, nous serions forcs de dlaisser la
cause de Christ, si la grce ne nous soutenait... Le Seigneur verra
cela du haut de la montagne; elle jugera les extrmits de la terre,
cette Majest terrible, qui teint le souffle des rois. Pour nous,
morts ou vivants, nous sommes, nous serons  lui, prts  tout
souffrir pour l'glise. Plaise  Dieu qu'il nous trouve dignes
d'endurer la perscution pour sa justice.

... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit
toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve,
et que Christ soit mis  mort. Voil tout  l'heure six ans rvolus,
que, par l'autorit de la cour pontificale, se prolongent ma
proscription et la calamit de l'glise. Chez vous, les malheureux
exils, les innocents sont condamns pour cela seul qu'ils sont les
faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dvier de la
justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacrilges, les
homicides, les ravisseurs impnitents, des hommes dont j'ose dire
librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre mme, le
monde aurait beau les dfendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les
envoys du roi promettent nos dpouilles aux cardinaux, aux
courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prt  mourir.
Qu'ils arment pour ma perte le roi d'Angleterre, et s'ils veulent,
tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'carterai de ma
fidlit  l'glise, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je
remets  Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit;
qu'il remdie et pourvoie. J'ai dsormais le ferme propos de ne plus
importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent  elle, ceux qui se
prvalent de leur iniquit, et qui, dans leur triomphe sur la justice
et l'innocence, reviennent glorieux,  la contrition de l'glise. Plt
 Dieu que la voie de Rome n'et dj perdu tant de malheureux et
d'innocents!...

Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva
plus de danger  abandonner Thomas qu' le soutenir. Le roi de France
avait crit au pape: Il faut que vous renonciez enfin  vos dmarches
trompeuses et dilatoires, et il n'tait, en cela, que l'organe de
toute la chrtient. Le pape se dcida  suspendre l'archevque d'York
pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaa le roi, s'il ne
restituait les biens usurps. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu 
Chinon entre l'archevque et les deux rois. Henri promit satisfaction,
montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu' vouloir lui tenir
l'trier au dpart. Cependant l'archevque et le roi, avant de se
quitter, se chargrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils
avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la sparation, Thomas
fixa les yeux sur Henri d'une manire expressive, et lui dit avec une
sorte de solennit: Je crois bien que je ne vous reverrai plus.--Me
prenez-vous donc pour un tratre? rpliqua vivement le roi.
L'archevque s'inclina et partit.

Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa  Thomas le
baiser de paix, et pour messe de rconciliation, il fit dire une
messe des morts[491]. Cette messe fut dite dans une chapelle ddie
aux martyrs. Un clerc de l'archevque en fit la remarque, et dit: Je
crois bien, en effet, que l'glise ne recouvrera la paix que par un
martyre,  quoi Thomas rpondit: Plaise  Dieu qu'elle soit
dlivre, mme au prix de mon sang!--Le roi de France avait dit
aussi: Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous
conseiller de retourner en Angleterre, s'il vous refuse le baiser de
paix. Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: Ce n'est pas mme
assez du baiser.

[Note 491: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait pas
de baiser de paix  l'vangile, comme aux autres offices.]

Depuis longtemps Thomas prvoyait son sort et s'y rsignait.  son
dpart du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abb
lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'tonna, lui demanda
s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui tait en
son pouvoir. Je n'ai besoin de rien, dit l'archevque, tout est fini
pour moi. Le Seigneur a daign la nuit dernire apprendre  son
serviteur la fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abb en
badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre
et celui que vous venez de boire! L'archevque rpondit: Il est
vrai, j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps[492], mais le
Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie.

[Note 492: Voyez cependant dans Hoveden la vie austre et mortifie
que menait le saint. Sa table tait splendide, et cependant il ne
prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin
rveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq
coups de discipline, autant le jour, etc.]

Aprs avoir remerci le roi de France, Thomas et les siens
s'acheminrent vers Rouen. Ils n'y trouvrent rien de ce qu'Henri
avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de l, il apprenait que les
dtenteurs des biens de Kenterbury le menaaient de le tuer, s'il
passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous
les biens de l'archevch, avait dit: Qu'il dbarque, il n'aura pas
le temps de manger ici un pain entier. L'archevque inbranlable
crivit  Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait
voir plus longtemps l'glise de Kenterbury, la mre de la Bretagne
chrtienne, prir pour la haine qu'on portait  son vque. La
ncessit me ramne, infortun pasteur,  mon glise infortune. J'y
retourne, par votre permission; j'y prirai pour la sauver, si votre
pit ne se hte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je
suis et serai toujours  vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive 
moi ou aux miens, Dieu vous bnisse, vous et vos enfants!

Cependant il s'tait rendu sur la cte voisine de Boulogne. On tait
au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat
et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port
de Wissant, prs de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le
rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord
pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se prparer au
passage; mais cet homme leur rpondit qu'il tait clerc et doyen de
l'glise de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les
prvenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens arms
se tenaient en observation sur la cte d'Angleterre, pour saisir ou
tuer l'archevque. Mon fils, rpondit Thomas, quand j'aurais la
certitude d'tre dmembr et coup en morceaux sur l'autre bord, je ne
m'arrterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence
pour le pasteur et pour le troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il
encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y
trouverai ma Passion. La fte de Nol approchait, et il voulait, 
tout prix, clbrer dans son glise la naissance du Sauveur.

Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de
Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple
se prcipita, pour se disputer sa bndiction. Quelques-uns se
prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs
vtements sous ses pas, et criaient: Bni, celui qui vient au nom du
Seigneur! Les prtres se prsentaient  lui  la tte de leurs
paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour tre crucifi
encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme  Jrusalem il
avait souffert pour le monde[493]. Cette foule intimida les Normands
qui taient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tir leurs
pes. Pour lui, il parvint  Kenterbury au son des hymnes et des
cloches, et montant en chaire, il prcha sur ce texte: Je suis venu
pour mourir au milieu de vous. Dj il avait crit au pape pour lui
demander de dire  son intention les prires des agonisants[494].

[Note 493: Vit. quadrip.; Jean de Salisbury.]

[Note 494: Roger de Hoveden.]

Le roi tait alors en Normandie. Il fut bien tonn, bien effray
quand on lui dit que le primat avait os passer en Angleterre. On
racontait qu'il marchait environn d'une foule de pauvres, de serfs,
d'hommes arms; ce roi des pauvres s'tait rtabli dans son trne de
Kenterbury, et avait pouss jusqu' Londres. Il apportait des bulles
du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle tait en
effet la duplicit d'Alexandre III. Il avait envoy l'absolution 
Henri, et  l'archevque la permission d'excommunier. Le roi, ne se
connaissant plus, s'cria: Quoi, un homme qui a mang mon pain, un
misrable qui est venu  ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux
pieds la royaut! le voil qui triomphe, et qui s'assied sur mon
trne! et pas un des lches que je nourris n'aura le coeur de me
dbarrasser de ce prtre! C'tait la seconde fois que ces paroles
homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n'en tombrent pas
en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent dshonors s'ils
laissaient impuni l'outrage fait  leur seigneur. Telle tait la force
du lien fodal, telle la vertu du serment rciproque que se prtaient
l'un  l'autre le seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas
la dcision des juges que le roi avait commis pour faire le procs 
Becket. Leur honneur tait compromis, s'il mourait autrement que de
leur main.

Partis  diffrentes heures et de ports diffrents, ils arrivrent
tous en mme temps  Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand
nombre de soldats. Voil donc que le cinquime jour aprs Nol, comme
l'archevque tait vers onze heures dans sa chambre et que quelques
clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrrent les
quatre satellites. Salus par ceux qui taient assis prs de la porte,
ils leur rendent le salut, mais  voix basse, et parviennent jusqu'
l'archevque; ils s'assoient  terre devant ses pieds, sans le saluer
ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le
Christ du Seigneur se taisait aussi.

Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: Nous t'apportons d'outre-mer
des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre
en public ou en particulier. Le saint fit sortir les siens; mais
celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on
pt tout voir. Quand Renaud lui eut communiqu les ordres, et qu'il
vit bien qu'il n'avait rien de pacifique  attendre, il fit rentrer
tout le monde, et leur dit: Seigneurs, vous pouvez parler devant
ceux-ci.

Les Normands prtendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre
de faire serment au jeune roi, et lui reprochrent d'tre coupable de
lse-majest. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces
paroles, et  chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils
l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis,
saisissant  tout hasard un mot de l'archevque, ils s'crirent:
Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous
voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: Dieu me
garde! il ne le fera jamais; voil dj trop de gens qu'il a jets
dans les liens de l'anathme. Ils se levrent alors en furieux,
agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux
assistants, ils leur dirent: Au nom du roi, vous nous rpondez de cet
homme, pour le reprsenter en temps et lieu.--Eh quoi! dit
l'archevque, croiriez-vous que je veux m'chapper? je ne fuirais ni
pour le roi, ni pour aucun homme vivant.--Tu as raison, dit l'un des
Normands, Dieu aidant, tu n'chapperas pas. L'archevque rappela en
vain Hugues de Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui
semblait devoir tre le plus raisonnable. Mais ils ne l'coutrent
pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces.

       *       *       *       *       *

La porte fut ferme aussitt derrire les conjurs; Renaud s'arma
devant l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier
qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser.
Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplirent le
primat de se rfugier dans l'glise, qui communiquait  son
appartement par un clotre ou une galerie; il ne voulut point, et on
allait l'y entraner de force, quand un des assistants fit remarquer
que l'heure de vpres avait sonn. Puisque c'est l'heure de mon
devoir, j'irai  l'glise, dit l'archevque; et faisant porter sa
croix devant lui, il traversa le clotre  pas lents, puis marcha vers
le grand autel, spar de la nef par une grille entr'ouverte.

Quand il entra dans l'glise, il vit les clercs en rumeur qui
fermaient les verrous des portes: Au nom de votre voeu d'obissance,
s'cria-t-il, nous vous dfendons de fermer la porte. Il ne convient
pas de faire de l'glise une bastille. Puis il fit entrer ceux des
siens qui taient rests dehors.

 peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renaud
Fils-d'Ours parut  l'autre bout de l'glise revtu de sa cotte de
mailles, tenant  la main sa large pe  deux tranchants, et criant:
 moi,  moi, loyaux servants du roi! Les autres conjurs le
suivirent de prs, arms comme lui de la tte aux pieds et brandissant
leurs pes. Les gens qui taient avec le primat voulurent alors
fermer la grille du choeur; lui-mme le leur dfendit et quitta
l'autel pour les en empcher; ils le conjurrent avec de grandes
instances de se mettre en sret dans l'glise souterraine ou de
monter l'escalier par lequel,  travers beaucoup de dtours, on
arrivait au fate de l'difice. Ces deux conseils furent repousss
aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes
arms s'avanaient. Une voix cria: O est le tratre? Becket ne
rpondit rien. O est l'archevque?--Le voici, rpondit Becket,
mais il n'y a pas de tratre ici; que venez-vous faire dans la maison
de Dieu avec un pareil vtement? Quel est votre dessein?--Que tu
meures.--Je m'y rsigne; vous ne me verrez point fuir devant vos
pes; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous dfends de toucher 
aucun de mes compagnons, clerc ou laque, grand ou petit. Dans ce
moment il reut par derrire un coup de plat d'pe entre les paules,
et celui qui le lui porta lui dit: Fuis, ou tu es mort. Il ne fit
pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de
l'glise, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se dbattit contre eux,
et dclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait 
excuter sur la place mme leurs intentions ou leurs ordres[495].--Et
se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'pe nue, il lui dit:
Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai combl de bienfaits, et tu approches
de moi tout arm, dans l'glise? Le meurtrier rpondit: Tu es
mort.--Puis il leva son pe, et d'un mme coup de revers trancha la
main d'un moine saxon appel Edward Cryn, et blessa Becket  la tte.
Un second coup, port par un autre Normand, le renversa la face contre
terre, et fut assn avec une telle violence que l'pe se brisa sur
le pav. Un homme d'armes, appel Guillaume Mautrait, poussa du pied
le cadavre immobile, en disant: Qu'ainsi meure le tratre qui a
troubl le royaume et fait insurger les Anglais.

[Note 495: Thierry.]

Il disait en s'en allant: Il a voulu tre roi, et plus que roi, eh
bien! qu'il soit roi maintenant[496]! Et au milieu de ces bravades,
ils n'taient pas rassurs. L'un d'eux rentra dans l'glise, pour voir
s'il tait bien mort; il lui plongea encore son pe dans la tte, et
fit jaillir la cervelle[497]. Il ne pouvait le tuer assez  son gr.

[Note 496: Modo sit rex, modo sit rex. Et in hoc similes illis qui
Domino in cruce pendenti insultabant. Vit. quadrip.]

[Note 497: Ibid.]

C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le
dtruire. Le dlivrer du corps, le gurir de cette vie terrestre,
c'est le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux
que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frapp, les
partisans de Thomas taient las et refroidis, le peuple doutait, Rome
hsitait. Ds qu'il eut t touch du fer, inaugur de son sang,
couronn de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury
jusqu'au ciel. Il fut roi, comme avaient dit les meurtriers,
rptant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut
d'accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait
dlaiss, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tu,
reurent  Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une
componction hypocrite, et pleurant  chaudes larmes.

Au moment mme du meurtre, lorsque les assassins pillrent la maison
piscopale, et qu'ils trouvrent dans les habits de l'archevque les
rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consterns; ils
se disaient tout bas, comme le centurion de l'vangile:
Vritablement, cet homme tait un juste. Dans les rcits de sa mort
tout le peuple s'accordait  dire que jamais martyr n'avait reproduit
plus compltement la Passion du Sauveur. S'il y avait des diffrences,
on les mettait  l'avantage de Thomas. Le Christ, dit un
contemporain, a t mis  mort hors de la ville, dans un lieu profane
et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacr; Thomas a
pri dans l'glise mme, et dans la semaine de Nol, le jour des
Saints-Innocents.

Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui
attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne,
l'avaient solennellement accus par-devant le pape. L'archevque de
Sens, primat des Gaules, avait lanc l'excommunication. Ceux mmes
qui lui devaient le plus, s'loignaient de lui avec horreur. Il apaisa
la clameur publique  force d'hypocrisie. Ses vques normands
crivirent  Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger
ni boire: Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru
que nous aurions encore le roi  pleurer. La cour de Rome, qui
d'abord avait affect une grande colre, finit pourtant par
s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part  la mort de Thomas;
il offrit aux lgats de se soumettre  la flagellation; il mit aux
pieds du pape la conqute de l'Irlande, qu'il venait de faire; il
imposa, dans cette le, le denier de saint Pierre sur chaque maison,
il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea  payer pour la
croisade,  y aller lui-mme quand le pape l'exigerait, et dclara
l'Angleterre fief du saint-sige[498].

[Note 498: Prterea ego et major filius meus rex, juramus quod a
domino Alexandro papa et catholicis ejus successoribus recipiemus et
tenebimus regnum Angli. Baron. annal., XII, 637.-- la fin de la
mme anne il crivait encore au pape: Vestr jurisdictionis est
regnum Angli, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis
duntaxat teneor et astringor. Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI,
650.]

Ce n'tait pas assez d'avoir apais Rome; il et t quitte  trop bon
march. Voil bientt aprs que son fils an, le jeune roi Henri,
rclame sa part du royaume, et dclare qu'il veut venger la mort de
celui qui l'a lev, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs
qu'allguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne,
paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent
sembler aujourd'hui. D'abord, le roi lui-mme, en le servant  table
au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait.
Le moyen ge prenait toute parole au srieux. Celle d'Henri II
suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux
rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors
le principe de toute jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit_.

D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une
satisfaction incomplte. Aux uns, il paraissait encore souill du sang
d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se
soumettre  la flagellation, le voyant payer annuellement pour la
croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en tat de
pnitence. Un tel tat semblait inconciliable avec la royaut. Louis
le Dbonnaire en avait paru dgrad, avili pour toujours.

Les fils d'Henri avaient encore une excuse spcieuse. Ils taient
encourags, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur
pre. Le lien fodal passait alors pour suprieur  tous ceux de la
nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres
enfants  son vassal. Les fils d'Henri II prtendaient devoir
sacrifier leur pre mme  leur seigneur. Dans la ralit, Henri
lui-mme regardait apparemment le serment fodal comme le lien le plus
puissant, puisqu'il ne se crut sr de ses fils que quand il les et
forcs de lui faire hommage.

Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses
fils, sa femme lonore, s'chapper un  un, et disparatre. Le jeune
Henri se rendit auprs de son beau-pre, le roi de France, et quand
les envoys d'Henri II vinrent le rclamer au nom du roi d'Angleterre,
ils le trouvrent sigeant prs de Louis VII, dans la pompe des
habillements royaux. De quel roi d'Angleterre, me parlez-vous? dit
Louis: le voici le roi d'Angleterre; mais si c'est le pre de
celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre,  qui vous donnez ce titre,
sachez qu'il est mort depuis le jour o son fils porte la couronne;
s'il se prtend encore roi, aprs avoir,  la face du monde, rsign
le royaume entre les mains de son fils, c'est  quoi l'on portera
remde avant qu'il soit peu.

Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte
de Bretagne, vinrent joindre leur an et firent hommage au roi de
France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu,
avec une activit remarquable,  la dfense de ses tats continentaux.
Mais il entendait dire que son fils an allait passer le dtroit avec
une flotte et une arme du comte de Flandre, auquel il avait promis le
comt de Kent. D'autre part, le roi d'cosse devait envahir
l'Angleterre. Il se hta d'engager des mercenaires, des routiers
brabanons et gallois. Il acheta  tout prix la faveur de Rome. Il se
dclara vassal du saint-sige pour l'Angleterre comme pour l'Irlande,
ajoutant cette clause remarquable: Nous et nos successeurs, nous ne
nous croirons vritables rois d'Angleterre, qu'autant que les
seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques. Dans une autre
lettre, il prie Alexandre III de dfendre son royaume, comme fief de
l'glise romaine.

Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit  Kenterbury.
Du plus loin qu'il vit l'glise, il descendit de cheval, et s'achemina
en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au
tombeau, il s'y jeta  genoux, pleurant et sanglotant: C'tait un
spectacle  tirer les larmes des yeux de tous les assistants. Puis il
se dpouilla de ses vtements, et tout le monde, vques, abbs,
simples moines, fut invit  donner successivement au roi quelques
coups de discipline. Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le
chroniqueur; la diffrence, toutefois, c'est que l'un fut fouett pour
nos pchs, l'autre pour les siens[499]. Tout le jour et toute la
nuit il resta en oraison auprs du saint martyr, sans prendre
d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il tait
venu; il ne permit pas mme qu'on mt sous lui un tapis. Aprs
matines, il fit le tour des autels et des corps saints; puis de
l'glise suprieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau
de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda  entendre la messe;
il but de l'eau bnite du martyr, en remplit un flacon, et s'loigna
joyeux de Kenterbury.

[Note 499: Robert du Mont.]

Il avait raison, ce semble, d'tre joyeux: pour le moment, la partie
tait gagne. On lui apprit ce jour mme que le roi d'cosse tait
devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion.
Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcs dans leurs
chteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus varies. Les
jeunes princes y taient soutenus par le roi de France, et surtout
par la haine du joug tranger. Au XIIe sicle, comme au IXe, les
guerres des fils contre le pre ne firent que couvrir celles des races
diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire  leurs
intrts et  leur gnie. La Guienne, le Poitou, faisaient effort pour
se dtacher de l'empire anglais, comme la France de Louis le
Dbonnaire et de Charles le Chauve avait bris l'unit de l'empire
carlovingien.

La mobilit des Mridionaux, leurs rvolutions capricieuses, leurs
dcouragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'taient
point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le
centre d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur
dfendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui
tournaient  leur ruine. Mais c'taient moins le patriotisme que
l'inquitude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui
armaient les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du
plus clbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique
jouissance tait de jouer quelque bon tour  son seigneur le roi Henri
II, d'armer contre lui quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou
Richard, puis, quand tout tait en feu, d'en faire un beau sirvente
dans son chteau de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une
tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrase. S'il y avait
chance d'un peu de repos, vite ce dmon du trouble lanait aux rois
une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la
guerre.

Ce n'tait dans cette famille que guerres acharnes et traits
perfides. Une fois, le roi Henri venant  une confrence avec ses
fils, leurs soldats tirrent l'pe contre lui. C'tait la tradition
des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume le
Conqurant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirig l'pe contre
la poitrine de leur pre. Foulques avait mis le pied sur le cou de son
fils vaincu. La jalouse lonore, passionne et vindicative comme une
femme du Midi, cultiva l'indocilit et l'impatience de ses fils, les
dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant
de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en
eux, par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des
Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et
les discordes de ces races d'o ils sortaient. Ils ne surent jamais
s'ils taient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se
hassaient les uns les autres, et leur pre encore plus. Ils ne
remontaient gure dans leur gnalogie sans trouver  quelque degr le
rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-pre, comte de Poitou,
avait eu lonore d'une femme enleve  son mari, et un saint homme
leur avait dit: De vous, il ne natra rien de bon. lonore
elle-mme eut pour amant le pre mme d'Henri II, et les fils qu'elle
avait d'Henri risquaient fort d'tre les frres de leur pre. On
citait sur celui-ci le mot de saint Bernard[500]: Il vient du Diable,
au Diable il retournera. Richard, l'un d'eux, en disait autant que
saint Bernard[501]. Cette origine diabolique tait pour eux un titre
de famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc
vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se
rconcilier avec son pre, et de ne pas imiter Absalon: Quoi, tu
voudrais, rpondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit
de naissance?-- Dieu ne plaise, mon seigneur! rpliqua le prtre, je
ne veux rien  votre dtriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit
alors le comte de Bretagne. Il est dans la destine de notre famille
que nous ne nous aimions pas entre nous. C'est l notre hritage, et
aucun de nous n'y renoncera jamais.

[Note 500: J. Bromton.]

[Note 501: Id. Richardus.... asserens non esse mirandum, si de tali
genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo
revertentes et ad Diabolum transeuntes.]

Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou,
aeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqu qu'elle
n'allait gure  la messe et sortait toujours  la secrte. Il s'avisa
de la faire tenir  ce moment par quatre cuyers. Mais elle leur
laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants
qu'elle avait  sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait 
gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fentre et ne reparut
jamais[502]. C'est  peu prs l'histoire de la Mellusine de Poitou et
de Dauphin. Oblige de redevenir tous les samedis moiti femme et
moiti serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cache ce
jour-l. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'tait
Geoffroi  la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image  Lusignan,
sur la porte du fameux chteau. Toutes les fois qu'il devait mourir
quelqu'un de la famille, Mellusine paraissait la nuit sur les tours,
et poussait des cris.

[Note 502: J. Bromton.]

La vritable Mellusine, mle de natures contradictoires, mre et
fille d'une gnration diabolique, c'est lonore de Guienne. Son mari
la punit des rbellions de ses fils, en la tenant prisonnire dans un
chteau fort, elle qui lui avait donn tant d'tats. Cette duret
d'Henri II est une des causes de la haine que lui portrent les hommes
du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et potique, exprime
l'esprance qu'lonore sera bientt dlivre par ses fils. Selon
l'usage de l'poque, il applique  toute cette famille la prophtie de
Merlin[503]:

[Note 503: La prophtie tait: _Aquila rupti foederis tertia
nidificatione gaudebit._]

Tous ces maux-l sont arrivs depuis que le roi de l'Aquilon a frapp
le vnrable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Alinor que Merlin
dsigne comme l'Aigle du trait rompu... Rjouis-toi donc,
Aquitaine, rjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de
l'Aquilon va s'loigner. Malheur  lui! Il a os lever la lance contre
son seigneur, le roi du Sud.

Dis-moi, aigle double[504], dis-moi, o donc tais-tu quand tes
aiglons, s'envolant du nid paternel, osrent dresser leurs serres
contre le roi de l'Aquilon?... Voil pourquoi tu as t enleve de ton
pays et amene dans la terre trangre. Les chants se sont changs en
pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la libert
royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu
dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine
double, modre du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux,
reviens  tes villes, pauvre prisonnire.

[Note 504: _Aquila bispertita._ Il dsigne ainsi lonore.]

O est ta cour? o sont tes jeunes compagnes? o sont tes
conseillers? Les uns, trans loin de leur patrie, ont subi une mort
ignominieuse; d'autres ont t privs de la vue; d'autres, bannis,
errent en diffrents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'coute;
car le roi du Nord te tient resserre comme une ville qu'on assige.
Crie donc, ne te lasse point de crier; lve ta voix comme la
trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche o tes
fils te dlivreront, o tu reverras ton pays natal[505].

[Note 505: Richard de Poitiers.]

Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernires annes, d'tre le
perscuteur de sa femme et l'excration de ses fils. Il se plongeait
dans les plaisirs en dsespr. Tout vieilli qu'il tait, grisonnant,
charg d'un ventre norme, il variait tous les jours l'adultre et le
viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait
toujours les btards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[506],
hritire de Bretagne, qui lui avait t confie comme otage, et
lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui
n'tait pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[507].

[Note 506: Jean de Salisbury: Impregnavit, ut proditor, ut adulter,
ut incestus.]

[Note 507: Bromton: Quam post mortem Rosamund defloravit.]

Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait
repos son coeur dans le plaisir, dans la sensualit, dans la nature.
C'est comme amant et comme pre qu'il fut frapp. Une tradition veut
qu'lonore ait pntr le labyrinthe o le vieux roi avait cru cacher
Rosamonde[508], et qu'elle l'ait tue de sa main. Son indigne conduite
 l'gard des princesses de Bretagne et de France soulevrent des
haines qui ne s'teignirent jamais. Il aimait surtout deux de ces
fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'an avait souhait du moins
voir son pre et lui demander pardon, mais la trahison tait si
ordinaire chez ces princes que le vieux roi hsita pour venir, et il
apprit bientt qu'il n'tait plus temps[509].

[Note 508: Id: Huic puell fecerat rex apud Wodestoke mirabilis
architectur cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina
facile deprehenderetur.]

[Note 509: Peu de temps aprs la mort de son fils, il fit prisonnier
Bertrand de Born. Avant de prononcer l'arrt du vainqueur contre le
vaincu, Henri voulut goter quelque temps le plaisir de la vengeance,
en traitant avec drision l'homme qui s'tait fait craindre de lui, et
s'tait vant de ne pas le craindre. Bertrand, lui dit-il, vous qui
prtendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moiti de votre sens,
sachez que voici une occasion o le tout ne vous ferait pas
faute.--Seigneur, rpondit l'homme du Midi, avec l'assurance
habituelle que lui donnait le sentiment de sa supriorit d'esprit, il
est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vrit.--Et moi, je crois,
dit le roi, que votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, rpliqua
Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour o le vaillant jeune
roi, votre fils, est mort; ce jour-l j'ai perdu le sens, l'esprit et
la connaissance.--Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement
 entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et
s'vanouit. Quand il revint  lui, il tait tout chang; ses projets
de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui
tait en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au
lieu de reproches amers, et de l'arrt de mort ou de dpossession
auquel Bertrand et pu s'attendre: Sire Bertrand, sire Bertrand, lui
dit-il, c'est  raison et de bon droit que vous avez perdu le sens
pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu' homme qui ft au
monde: et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir,
et votre chteau. Je vous rends mon amiti et mes bonnes grces, et
vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que vous
avez reus. Thierry.]

Il lui restait deux fils. Le froce Richard, le lche et perfide Jean.
Richard trouvait que son pre vivait longtemps; il voulait rgner. Le
vieux Henri refusant de se dpouiller, Richard, en sa prsence mme,
abjura son hommage, et se dclara vassal du nouveau roi de France,
Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre,
une intimit fraternelle avec son fils rvolt. Ils mangeaient au mme
plat et couchaient dans le mme lit. La prdiction de la croisade
suspendit  peine les hostilits entre le pre et le fils. Le vieux
roi se trouva attaqu de toutes parts  la fois, au nord de l'Anjou,
par le roi de France;  l'ouest, par les Bretons; au sud, par les
Poitevins. Malgr l'intercession de l'glise, il fut oblig d'accepter
la paix que lui dictrent Philippe et Richard; il fallut qu'il
s'avout expressment vassal du roi de France, et se remt  sa
misricorde. Il aurait consenti  dclarer Jean son hritier pour
toutes ses provinces du continent; c'tait le plus jeune de ces fils,
et,  ce qui semblait, le plus dvou. Quand les envoys du roi de
France vinrent le trouver, malade et alit qu'il tait, il demanda les
noms des partisans de Richard dont l'amnistie tait une condition du
trait. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. En entendant
prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva
sur son sant, et promenant autour de lui des yeux pntrants et
hagards: Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon coeur, mon fils de
prdilection, celui que j'ai chri plus que tous les autres, et pour
l'amour duquel je me suis attir tous mes malheurs, s'est aussi spar
de moi?--On lui rpondit qu'il en tait ainsi, qu'il n'y avait rien
de plus vrai.--Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant
son visage contre le mur, que tout aille dornavant comme il pourra,
je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde[510].

[Note 510: Thierry.]

La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle
ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber
sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire
reconnatre deux fois sa souverainet sur l'Angleterre. Henri II et
Jean s'avourent expressment vassaux et tributaires du pape.

La puissance temporelle du saint-sige s'accrut; mais en peut-on dire
autant de son autorit spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose
dans le respect des peuples? Cette diplomatie ruse, patiente, qui
savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paratre au
moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer  coup sr une
autre ide du savoir-faire des papes, mais en mme temps quelque doute
sur leur saintet. Alexandre III avait dfendu l'Italie contre
l'Allemagne. Il s'tait fort habilement dfendu lui-mme contre
l'empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu
pour les liberts de l'glise? Qui avait parl, souffert pour la cause
chrtienne? Un prtre, tantt dlaiss par le pape et tantt trahi. Le
pape avait accept l'hommage d'un roi en change du sang d'un martyr.
Et maintenant, ce martyr, il tait devenu le grand saint de
l'Occident. Rome avait t oblige de lui rendre hommage et de le
proclamer elle-mme.

Au temps de Grgoire VII, la saintet s'tait trouve dans le pape, et
le sentiment religieux avait t d'accord avec la hirarchie. Puis
l'humanit, mancipe matriellement par la croisade que les papes ne
dirigrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frapprent
dans Arnaldo de Brixia, avait t remue par la voix d'Abailard dans
ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son mancipation
religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre  chercher
ailleurs qu' Rome l'hrosme sacerdotal et le zle des liberts de
l'glise.

Ce ne fut point au pape que profitrent rellement la mort de saint
Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutt au roi de France.
C'est lui qui avait donn asile au saint perscut; il ne l'avait
abandonn qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait
fait porter ses adieux par les siens, le dclarant son seul
protecteur. Le roi de France avait le premier dnonc  Rome le
meurtre de l'archevque; il avait immdiatement commenc la guerre, et
quoiqu'il et en cela suivi son intrt, les peuples lui en savaient
gr. Le pape lui-mme, lorsque l'empereur l'avait chass de l'Italie,
c'est en France qu'il tait venu chercher un asile. Aussi, quoique
plus d'une fois il protget l'Angleterre quand la France la menaait,
c'est avec celle-ci qu'taient ses relations les plus intimes, les
moins interrompues. Le seul prince sur qui l'glise pt compter,
c'tait le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand.
Ton royaume, crivait Innocent III  Philippe-Auguste, est si uni
avec l'glise, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre
galement. Dans les temps mmes o l'glise chtiait le roi de
France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de
Philippe Ier, pendant que le roi et le royaume taient frapps de
l'interdit pour l'enlvement de Bertrade, tous les vques du Nord
restrent dans son parti, et le pape Pascal II lui mme ne se fit pas
scrupule de le visiter.

En toute occasion, grande et petite, les vques lui prtaient leurs
milices. Sur les terres mme du duc de Bourgogne, Louis VII se vit
appuy des milices de neuf diocses contre Frdric Barberousse, dont
on craignait une invasion. Louis VI fut de mme soutenu  l'approche
de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste  Bouvines. Comment le
clerg n'et-il pas dfendu ces rois, levs par ses mains, et
recevant de lui une ducation toute clricale? Philippe Ier, couronn
 sept ans, lut lui-mme le serment qu'il devait prter[511]. Louis
VI fut lev  l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le clotre
de Notre-Dame. Trois de ses frres furent moines. Personne plus que
lui ne regarda avec respect et terreur les privilges de
l'glise[512]. Il rvrait les prtres, et faisait passer devant lui
le moindre clerc. Il faisait trois carmes, galant ou surpassant les
austrits des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua
un voyage prilleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint.
Que dis-je, le roi de France n'tait-il pas saint lui-mme? Philippe
Ier, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les crouelles, et ne
pouvaient suffire  l'empressement du simple peuple. Le roi
d'Angleterre ne se serait pas avis de revendiquer ainsi le don des
miracles[513].

[Note 511: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: Ipse legit, dum
adhuc septennis esset: Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo
regno unicuique episcopo et ecclesi sibi commiss... debet.]

[Note 512: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend 
Crteil. Il s'y arrte, et se fait dfrayer par les habitants, serfs
de l'glise de Paris. La nouvelle en tant venue aux chanoines, ils
cessent aussitt le service divin, rsolus de ne le reprendre qu'aprs
que le monarque aura restitu  leurs serfs de corps, dit tienne de
Paris, la dpense qu'il leur a occasionne. Louis fit rparation, et
l'acte en fut grav sur une verge que l'glise de Paris a longtemps
conserve en mmoire de ses liberts.]

[Note 513: Les rois d'Angleterre ne s'attriburent ce pouvoir qu'aprs
avoir pris le titre et les armes des rois de France.]

Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu, et selon le
monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il
plaait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme,  son avant-garde. Il
avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen ge
croyait voir la puret de sa foi. Comme protecteur des glises, il
touchait la rgale pendant les vacances, et s'essayait  imposer
quelques sommes au clerg, sous prtexte de croisade.

Philippe-Auguste ne dgnra pas. Sauf les deux poques de son
divorce, et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage
selon le coeur des prtres. C'tait un prince cauteleux, plus
pacifique que guerrier, quelles qu'aient t sous lui les acquisitions
de la monarchie.

La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'nide
par un chapelain du roi, nous a tromps sur le vritable caractre de
Philippe II. Les romans ont achev de le transfigurer en hros de
chevalerie. Dans le fait, les grands succs de son rgne, et la
victoire de Bouvines elle-mme, furent des fruits de sa politique, et
de la protection de l'glise.

Appel Auguste pour tre n dans le mois d'aot, nous le voyons
d'abord  quatorze ans malade de peur, pour s'tre gar la nuit dans
une fort[514]. Le premier acte de son rgne est minemment populaire
et agrable  l'glise. D'aprs le conseil d'un ermite, alors en
grande rputation dans les environs de Paris, il chasse et dpouille
les Juifs. C'tait dans l'opinion du temps une profession de pit, un
soulagement pour les chrtiens. Ceux que les Juifs ruinaient,
enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir.

[Note 514: Chronica reg. franc., ibid. 214: .... Remansit in silva
sine societate Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem
per carbonarium fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi
contigit infirmitas, qu distulit coronationem.

Ibid.... Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui
baptizari noluerunt. Ils donnrent pour se racheter 15,000 marcs.
Rad. de Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, Vita Phil. Aug.,
ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux dbiteurs des Juifs toutes leurs
dettes,  l'exception d'un cinquime qu'il se rserva. Voy. aussi la
chronique de Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.

Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. Dans tout son royaume il ne
permit pas de vivre  une seule personne qui contredit les lois de
l'glise, qui s'cartt d'un seul des points de la foi catholique, ou
qui nit les sacrements.]

Les blasphmateurs, les hrtiques furent impitoyablement livrs 
l'glise et religieusement brls. Les soldats mercenaires que les
rois Anglais avaient rpandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur
compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux
l'association populaire des _capuchons_[515].

[Note 515: Les membres de cette association n'taient lis par aucun
voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au
maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une
petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183,
ils envelopprent sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels
se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. Les coteriau
ardoient les mostiers et les glises, et tranoient aprs eux les
prtres et les gens de religion, et les appeloient _cantadors_ par
drision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils:
_cantadors, cantets_. Chroniq. de Saint-Denis.--Leurs concubines se
faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient
les calices  coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)]

Les seigneurs qui vexaient les glises eurent le roi pour ennemi.

Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger  mnager les
prlats de cette province. Il dfendit l'glise de Reims contre une
semblable oppression. Il crivit au comte de Toulouse pour l'engager
 respecter les saintes glises de Dieu. Enfin sa victoire de
Bouvines passa pour le salut du clerg de France. On publiait que les
barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclsiastiques et
spolier l'glise, comme faisaient les allis d'Othon, le roi Jean
d'Angleterre et les mcrants du Languedoc.


FIN DU DEUXIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

                                                                Pages.

CHAPITRE III

  DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN                               1

      L'empire Franc aspire  se diviser                             1

    814. Louis rforme les vques, les monastres, le palais
      imprial                                                       3

      Il se montre favorable aux vaincus, veut rparer et restituer  4

      Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis.
        Supplice de Bernard                                          7

      Soulvement des Slaves, des Basques, des Bretons               8

      Mariage de Louis avec Judith                                   8

    822. Il veut faire une pnitence publique                       10

    820-829. Incursions des Northmans                               10

    830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur,
      Lothaire, Louis, Pepin                                        11

      Lothaire enferme Louis dans un monastre                      11

      Les Germains le dlivrent                                     11

    833. Lothaire redevient matre de son pre                      12

      et lui impose une pnitence publique.                         13

      Indignation et soulvement de l'Empire                        14

    834-835. Lothaire abandonn s'enfuit en Italie                  16

    839. L'empereur partage ses tats entre ses fils.               17

      Il meurt, et avec lui l'unit de l'Empire                     18

    841. Pepin et l'Aquitaine se joignent  Lothaire contre les
      rois de Germanie et de Neustrie. Dfaite de Lothaire 
      Fontenaille                                                   18

    842. Alliance et serment de Charles et Louis.                   21

      Les vques leur confrent le droit de rgner                 22

    843. Partage de l'Empire. Trait de Verdun                      24

      L'appui de l'glise fait prvaloir Charles et Louis sur
        Lothaire et Pepin                                           25

      Puissance de l'glise dans la Neustrie. Reims, la ville
        piscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale      29

      Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir 
        l'glise                                                    30

      Le vrai roi est l'archevque de Reims, Hincmar                32

      Le royaume de Neustrie tait une rpublique thocratique      35

      Deux vnements brisent ce gouvernement spirituel et
        temporel: 1 les hrsies; 2 les incursions des Northmans  36

      Question de l'Eucharistie                                     36

      Question de la Prdestination. L'Allemand Gottschalk          37

      Hincmar dfend le libre arbitre, et appelle  son aide
        Jean le Scot                                                38

      Les Northmans. Caractre de leurs incursions                  40

      Impuissance du roi et des vques                             44

      Charles le Chauve s'loigne des vques et n'en est que
        plus faible                                                 48

    875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie                 49

      Louis le Bgue et ses fils                                    49

    884. Charles le Gros runit tout l'empire de Charlemagne        51

      Sige de Paris par les Northmans                              51

      Faiblesse et lchet de Charles le Gros                       51

    888. Dposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie
      carlovingienne                                                53

      Fondation des diverses dominations locales; fodalit         53

      Les fondateurs de la fodalit ferment la France aux
        incursions barbares                                         54

      Les Northmans renoncent au brigandage et s'tablissent
        en France (Normandie)                                       58

      Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres
        ecclsiastiques                                             59

      Les deux familles des Capets et des Plantagenets              59

      La famille populaire et nationale des Capets succde aux
        Carlovingiens                                               60

      Charles le Simple se met sous la protection du roi de
        Germanie                                                    62

      Le parti carlovingien l'emporte                               63

    898. Charles le Simple reconnu roi                              64

    936. Louis d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon.       64

      Opposition d'Hugues le Grand, soutenu par les Normands        65

    954. Minorit de Lothaire et d'Hugues Capet. Prpondrance
      de la Germanie                                                67

    987. Hugues Capet. Avnement de la troisime race               71


LIVRE III

TABLEAU DE LA FRANCE

    Les divisions fodales rpondent aux divisions naturelles et
      physiques                                                     79

    L'histoire de la fodalit doit donc sortir d'une
      caractrisation gographique et physiologique de la France    80

    La France se spare en deux versants, occidental et oriental    81

    La France peut se diviser par ses produits en zones
      latitudinales                                                 82

    Bretagne                                                        84

    Anjou                                                           99

    Touraine                                                       100

    Poitou                                                         102

    Limousin                                                       107

    Auvergne                                                       107

    Rouergue                                                       112

    Guyenne                                                        113

    Pyrnes                                                       115

    Languedoc                                                      126

    Provence                                                       130

    Dauphin                                                       141

    Franche-Comt                                                  146

    Lorraine                                                       147

    Ardennes                                                       152

    Lyonnais                                                       153

    Autunois et Morvan                                             157

    Bourgogne                                                      159

    Champagne                                                      162

    Normandie                                                      167

    Flandre                                                        169

    Centre de la France, Picardie, Orlanais, le de France        178

    Centralisation                                                 187


CLAIRCISSEMENTS.

    Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gsitains                 194


LIVRE IV

CHAPITRE PREMIER

    L'AN 1000. LE ROI DE FRANCE ET LE PAPE FRANAIS. ROBERT ET
      GERBERT. FRANCE FODALE                                      199

      Croyance universelle  la fin prochaine du monde             200

      Calamits qui prcdent l'an 1000                            203

      Le monde aspire  entrer dans l'glise                       204

      Le roi de France, Robert, est un saint                       207

      Espoir du monde aprs l'an 1000. lan de l'architecture;
        dogme de la Prsence relle; plerinages                   212

      Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets                     215

      Les Capets s'appuient sur l'glise et sur les Normands       216

      Rivalits des maisons normandes de Normandie et de Blois     218

      Robert pouse Berthe, de la maison de Blois                  219

    1037. Mauvais succs d'Eudes le Champenois, hritier de la
      maison de Blois                                              219

      La maison de Blois se divise en Blois et Champagne
        et reste infrieure aux Normands de Normandie              219

      La maison indigne d'Anjou succde  sa puissance            220

      Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra     220

    1012. Aprs eux les Normands de Normandie gouvernent Robert,
      et lui soumettent la Bourgogne                               222

    1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands              224

    1031-1108. Nullit d'Henri Ier et de Philippe Ier              225


CHAPITRE II

  XIe SICLE.--GRGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE
    L'GLISE.--CONQUTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE       226

      Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre
        la fodalit et l'glise                                   227

      Matrialisme profond du monde fodal                         228

      L'glise devient peu  peu fodale et se matrialise         232

      Grgoire VII entreprend de la relever. Clibat des prtres   235

      L'glise prtend  la domination universelle                 239

      L'Empire est vaincu                                          241

      Le pape s'allie aux Normands                                 242

      Caractre conqurant et chicaneur des Normands               245

    1000-26. Leurs plerinages en Italie                           246

    1026. Premiers tablissements des Normands en Italie           247

    1037-53. Les fils de Tancrde conquirent la Pouille et les
      Deux-Siciles                                                 249

      Guillaume le Btard, duc de Normandie                        250

      Grossiret et esprit d'opposition de l'glise
        anglo-saxonne                                              252

      douard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouvern par
        le saxon Godwin                                            253

      Guillaume, soutenu par le pape, prtend rgner aprs
        douard,  l'exclusion d'Harold, fils de Godwin            256

    1066. Bataille d'Hastings; conqute de l'Angleterre par les
      Normands                                                     260

      Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur    261

      Rvolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre            262

      Utilit de la conqute. Forte organisation sociale           266

      Puissance de la royaut et de l'glise anglaise              267

      Le saint-sige triomphe dans toute l'Europe par l'pe des
        Franais                                                   270


CHAPITRE III

  LA CROISADE. 1095-1099                                           272

      tat de l'Islamisme en Asie                                  272

      L'essence de l'Islamisme tait l'unit                       273

      La dualit y rentre. Alides. Ismalites                      276

      Doctrine mystique des Ismalites, ou Assassins. Puissance
        d'Hassan. 1090                                             277

      Faiblesse des Califats                                       280

      Jeunesse et vigueur du Christianisme                         280

      Plerinages arms; commencement des croisades                281

      Les Grecs appellent les princes de l'Occident                284

    1095. Le pape franais Urbain II prche la croisade 
      Clermont                                                     287

      Grandeur du mouvement populaire                              288

      Les chefs. Godefroi de Bouillon. Hugues de Vermandois,
        Raymond de Toulouse, etc.                                  290

      Les Provenaux et les Normands. Bohmond                     292

      Godefroi de Bouillon                                         294

    1096. Dpart des chefs. Arrive  Constantinople               296

      Haine mutuelle des croiss et des Grecs                      298

      Alexis Comnne reoit l'hommage des croiss                  299

      Les croiss passent en Asie Mineure. Prise de Nice          300

      Prise d'Antioche. Souffrances des croiss. Bohmond garde
        Antioche                                                   302

    1099. Prise de Jrusalem                                       305

      Godefroi, roi de Jrusalem. tablissement de la fodalit
        franaise en Palestine                                     307


CHAPITRE IV

  SUITES DE LA CROISADE.--LES COMMUNES.--ABAILARD.--PREMIRE
    MOITI DU XIIe SICLE                                          310

      Rsultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie
        a diminu                                                  313

      La pense de l'galit s'est dveloppe                      314

      Tentatives d'affranchissement. Communes                      316

      Le roi s'appuie sur les communes contre les barons           320

    1108. Louis VI. Il fait ses premires armes pour l'glise et
      les marchands                                                322

      La royaut avait gagn  l'absence des seigneurs, partis
        pour la croisade                                           323

      Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de
        Brenneville, 1119                                          326

    1115. Expdition dans le Midi                                  327

    1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la
      France s'arme pour Louis VI                                  328

      La libert se produit dans la philosophie                    329

      Mouvement de la pense. Gerbert, Brenger, Roscelin, cole
        de droit; universit de Paris                              330

      Le breton Abailard essaye de ramener le christianisme  la
        philosophie. Immense popularit de son enseignement        332

      Saint Bernard; sa puissance                                  337

      Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia       339

    1119. Abailard se retire  Saint-Denis                         340

      Il fonde le Paraclet pour Hlose                            341

      Il est condamn au concile de Sens                           342

      Hlose. La femme se relve par amour dsintress           344

      Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre
        de Fontevrault, 1106                                       347

      Progrs du culte de la Vierge                                350

      La femme rgne aussi sur la terre. Elle succde, etc.        350


CHAPITRE V

  LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE.--LOUIS LE JEUNE,
    HENRI II (PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE, HUMILIATION DE
    LOUIS.--THOMAS BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITI DU
    XIIe SICLE.)                                                  353

      Le roi d'Angleterre, violent, hroque, impie                354

      Le roi de France, figure ple et impersonnelle; mais il a
        pour lui le peuple et la loi, l'glise et la bourgeoisie   357

      Il est le symbole et le centre de la nation                  357

    1137. Dvotion de Louis VII                                    358

    1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry              360

    1147. Seconde croisade, prche par saint Bernard. Diffrence
      entre la seconde croisade et la premire                     361

      L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la croix  362

      Mauvais succs des croiss dans l'Asie Mineure               364

      Retour honteux de Louis VII                                  365

      La femme de Louis, lonore, obtient le divorce, se marie
         Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine             366

      Situation de la royaut anglaise. Oppression des vaincus;
        puissance de la fodalit                                  367

      Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires.
        Ncessit d'une fiscalit violente                         368

    1087. Guillaume le Roux                                        369

    1100. Henri Beauclerc                                          370

    1135. tienne de Blois. Il reconnat pour son successeur
      Henri Plantagenet, comte d'Anjou                             371

    1154. Henri II. Ses vastes possessions                         372

      Les vaincus esprent sous Henri II                           373

      Rsurrection du droit romain                                 375

      Le saxon Becket, lve de Bologne, favori et chancelier
        d'Henri II                                                 376

      Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse                378

      Henri II donne  Becket l'archevch de Kenterbury           380

      Rle populaire des archevques de Kenterbury. Ils dfendent
        les liberts de Kent                                       382

      Becket accepte ce rle et se brouille avec Henri             384

    1163. Henri fait signer aux vques les coutumes de Clarendon  385

      Les races vaincues soutiennent Becket                        387

      Becket, dfenseur de leur libert et de la libert de
        l'glise                                                   388

    1164. Il se rfugie en France                                  392

      Louis VII l'accueille et le protge                          393

      Il excommunie ses perscuteurs                               394

      Le pape se dclare contre lui                                395

      Entrevue de Becket et des deux rois  Chinon                 400

    1170. Menaces d'Henri II. Quatre chevaliers normands
      assassinent l'archevque dans son glise. _Passion_
      de Becket                                                    404

      Henri obtient son pardon du saint-sige                      410

      Rvolte de ses fils et de sa femme lonore                  411

      Il fait pnitence au tombeau de Thomas Becket                413

      Il reprend avec nergie la guerre contre ses fils            414

      Caractre impie et parricide de cette famille                415

      Attachement des Mridionaux pour lonore de Guyenne         416

    1189. Malheur et mort de Henri II                              420

      Le roi de France surtout profite de la chute du roi
        d'Angleterre                                               422

      Son dvouement  l'glise fait sa grandeur                   423

    1180. Philippe-Auguste                                         424


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End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume
2/19), by Jules Michelet

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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