The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome
3, by Frdric Bastiat

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Title: Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome 3
       mises en ordre, revues et annotes d'aprs les manuscrits de l'auteur

Author: Frdric Bastiat

Editor: Prosper Paillottet

Release Date: July 26, 2013 [EBook #43315]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 3 ***




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OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT




LA MME DITION

EST PUBLIE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8

Prix des 6 volume: 30 fr.


CORBEIL, typ. et str. de CRT.




OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTES D'APRS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


Deuxime dition.


TOME TROISIME


COBDEN ET LA LIGUE

OU

L'AGITATION ANGLAISE POUR LA LIBERT DES CHANGES.

3e DITION




PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

diteurs du Journal des conomistes, de la Collection des principaux
conomistes, du Dictionnaire de l'conomie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.

RUE RICHELIEU, 14

1864




INTRODUCTION


La personne la plus expose  se faire illusion sur le mrite et la
porte d'un livre, aprs l'auteur, c'est certainement le traducteur.
Peut-tre n'chapp-je pas  cette loi, car je n'hsite pas  dire que
celui que je publie, s'il obtenait d'tre lu, serait pour mon pays une
sorte de rvlation. La libert, en matire d'changes, est considre
chez nous comme une utopie ou quelque chose de pis. On accorde bien,
abstraitement, la vrit du principe, on veut bien reconnatre qu'il
figure convenablement dans un ouvrage de thorie. Mais on s'arrte l.
On ne lui fait mme l'honneur de le tenir pour vrai qu' une
condition: c'est de rester  jamais relgu, avec le livre qui le
contient, dans la poudre des bibliothques, de n'exercer sur la
pratique aucune influence, et de cder le sceptre des affaires au
principe antagonique, et par cela mme abstraitement faux, de la
prohibition, de la restriction, de la protection. S'il est encore
quelques conomistes qui, au milieu du vide qui s'est fait autour
d'eux, n'aient pas tout  fait laiss chapper de leur coeur la sainte
foi dans le dogme de la libert,  peine osent-ils, d'un regard
incertain, en chercher le douteux triomphe dans les profondeurs de
l'avenir. Comme ces semences recouvertes d'paisses couches de terre
inerte et qui n'cloront que lorsque quelque cataclysme, les ramenant
 la surface, les aura exposs aux rayons vivifiants du soleil, ils
voient le germe sacr de la libert enfoui sous la dure enveloppe des
passions et des prjugs, et ils n'osent compter le nombre des
rvolutions sociales qui devront s'accomplir, avant qu'il soit mis en
contact avec le soleil de la vrit. Ils ne se doutent pas, ils ne
paraissent pas du moins se douter que le pain des forts, converti en
lait pour les faibles, a t distribu sans mesure  toute une
gnration contemporaine; que le grand principe, le droit d'changer,
a bris son enveloppe, qu'il s'est rpandu comme un torrent sur les
intelligences, qu'il anime toute une grande nation, qu'il y a fond
une opinion publique indomptable, qu'il va prendre possession des
affaires humaines, qu'il s'apprte  absorber la lgislation
conomique d'un grand peuple! C'est l la _bonne nouvelle_ que
renferme ce livre. Parviendra-t-elle  vos oreilles, amis de la
libert, partisans de l'union des peuples, aptres de l'universelle
fraternit des hommes, dfenseurs des classes laborieuses, sans
qu'elle rveille dans vos coeurs la confiance, le zle et le courage?
Oui, si ce livre pouvait pntrer sous la froide pierre qui couvre les
Tracy, les Say, les Comte, je crois que les ossements de ces illustres
philanthropes tressailliraient de joie dans la tombe.

Mais, hlas! je n'oublie pas la restriction que j'ai pose moi-mme:
_Si ce livre obtient d'tre lu._--COBDEN! LIGUE! AFFRANCHISSEMENT DES
CHANGES!--Qu'est-ce que Cobden? Qui a entendu parler, en France, de
Cobden? Il est vrai que la postrit attachera son nom  une de ces
grandes rformes sociales qui marquent, de loin en loin, les pas de
l'humanit dans la carrire de la civilisation; la restauration, non
du droit _au_ travail, selon la logomachie du jour, mais du droit
sacr _du_ travail  sa juste et naturelle rmunration. Il est vrai
que Cobden est  Smith ce que la propagation est  l'invention;
qu'aid de ses nombreux compagnons de travaux, il a vulgaris la
science sociale; qu'en dissipant dans l'esprit de ses compatriotes les
prjugs qui servent de base au monopole, cette spoliation au dedans,
et  la conqute, cette spoliation au dehors; en ruinant ainsi cet
aveugle antagonisme qui pousse les classes contre les classes et les
peuples contre les peuples, il a prpar aux hommes un avenir de paix
et de fraternit fond, non sur un chimrique renoncement  soi-mme,
mais sur l'indestructible amour de la conservation et du progrs
individuels, sentiment qu'on a essay de fltrir sous le nom d'intrt
bien entendu, mais auquel, il est impossible de ne pas le reconnatre,
il a plu  Dieu de confier la conservation et le progrs de l'espce;
il est vrai que cet apostolat s'est exerc de notre temps, sous notre
ciel,  nos portes, et qu'il agite encore, jusqu'en ses fondements,
une nation dont les moindres mouvements ont coutume de nous proccuper
 l'excs. Et cependant, qui a entendu parler de Cobden? Eh, bon Dieu!
nous avons bien autre chose  faire qu' nous occuper de ce qui, aprs
tout, ne tend qu' changer la face du monde. Ne faut-il pas aider M.
Thiers  remplacer M. Guizot, ou M. Guizot  remplacer M. Thiers? Ne
sommes-nous pas menacs d'une nouvelle irruption de barbares, sous
forme d'huile gyptienne ou de viande sarde? et ne serait-il pas bien
fcheux que nous reportassions, un moment, sur la libre communication
des peuples une attention si utilement absorbe par Noukahiva, Papti
et Mascate?

La _Ligue_! De quelle Ligue s'agit-il? L'Angleterre a-t-elle enfant
quelque Guise ou quelque Mayenne? Les catholiques et les anglicans
vont-ils avoir leur bataille d'Ivry?

L'agitation que vous annoncez se rattache-t-elle  l'agitation
irlandaise? Va-t-il y avoir des guerres, des batailles, du sang
rpandu? Peut-tre alors notre curiosit serait-elle veille, car
nous aimons prodigieusement les jeux de la force brutale, et puis nous
prenons tant d'intrt aux questions religieuses! nous sommes devenus
si bons catholiques, si bons papistes, depuis quelque temps.

_Affranchissement des changes!_ Quelle dception! quelle chute!
Est-ce que le droit d'changer, si c'est un droit, vaut la peine que
nous nous en occupions? Libert de parler, d'crire, d'enseigner,  la
bonne heure; on peut y rflchir de temps en temps,  moments perdus,
quand la question suprme, la question ministrielle, laisse  nos
facults quelques instants de rpit, car enfin ces liberts
intressent les hommes qui ont des loisirs. Mais la libert d'acheter
et de vendre! la libert de disposer du fruit de son travail, d'en
retirer par l'change tout ce qu'il est susceptible de donner, cela
intresse aussi le peuple, l'homme de labeur, cela touche  la vie de
l'ouvrier. D'ailleurs, changer, trafiquer, cela est si prosaque! et
puis c'est tout au plus une question de bien-tre et de justice. _Le
bien-tre!_ oh! c'est trop matriel, trop matrialiste pour un sicle
d'abngation comme le ntre! La _justice_! oh! cela est trop froid. Si
au moins il s'agissait d'_aumnes_, il y aurait de belles phrases 
faire. Et n'est-il pas bien doux de persvrer dans l'injustice, quand
en mme temps on est aussi prompt que nous le sommes  faire montre de
charit et de philanthropie?

Le sort en est jet, s'criait Kepler, j'cris mon livre; on le lira
dans l'ge prsent ou dans la postrit; que m'importe? il pourra
attendre son lecteur.--Je ne suis pas Kepler, je n'ai arrach  la
nature aucun de ses secrets; et je ne suis qu'un simple et
trs-mdiocre traducteur. Et cependant j'ose dire comme le grand
homme: Ce livre peut attendre; le lecteur lui arrivera tt ou tard.
Car enfin, pour peu que mon pays s'endorme quelque temps encore dans
l'ignorance volontaire o il semble se complaire,  l'gard de la
rvolution immense qui fait bouillonner tout le sol britannique, un
jour il sera frapp de stupeur  l'aspect de ce feu volcanique.....
non, de cette lumire bienfaisante qu'il verra luire au septentrion.
Un jour, et ce jour n'est pas loign, il apprendra, sans transition,
sans que rien la lui ait fait prsager, cette grande nouvelle:
l'Angleterre ouvre tous ses ports; elle a renvers toutes les
barrires qui la sparaient des nations; elle avait cinquante
colonies, elle n'en a plus qu'une, et c'est l'univers; elle change
avec quiconque veut changer; elle achte sans demander  vendre; elle
accepte toutes les relations sans en exiger aucune; elle appelle sur
elle l'_invasion_ de vos produits; l'Angleterre a affranchi le travail
et l'change.--Alors, peut-tre, on voudra savoir comment, par qui,
depuis combien de temps cette rvolution a t prpare; dans quel
souterrain impntrable, dans quelles catacombes ignores elle a t
ourdie, quelle franc-maonnerie mystrieuse en a nou les fils; et ce
livre sera l pour rpondre: Eh, mon Dieu! cela s'est fait en plein
soleil, ou du moins en plein air (car on dit qu'il n'y a pas de soleil
en Angleterre). Cela s'est accompli en public, par une discussion qui
a dur dix ans, soutenue simultanment sur tous les points du
territoire. Cette discussion a augment le nombre des journaux
anglais, en a allong le format; elle a enfant des milliers de tonnes
de brochures et de pamphlets; on en suivait le cours avec anxit aux
tats-Unis, en Chine, et jusque chez les hordes sauvages des noirs
Africains. Vous seuls, Franais, ne vous en doutiez pas. Et pourquoi?
Je pourrais le dire, mais est-ce bien prudent? N'importe! la vrit me
presse et je la dirai. C'est qu'il y a parmi nous deux grands
corrupteurs qui soudoient la publicit. L'un s'appelle _Monopole_, et
l'autre _Esprit de parti_. Le premier a dit: J'ai besoin que la haine
s'interpose entre la France et l'tranger, car si les nations ne se
hassaient pas, elles finiraient par s'entendre, par s'unir, par
s'aimer, et peut-tre, chose horrible  penser! par _changer_ entre
elles les fruits de leur industrie. Le second a dit: J'ai besoin des
inimitis nationales, parce que j'aspire au pouvoir; et j'y arriverai,
si je parviens  m'entourer d'autant de popularit que j'en arracherai
 mes adversaires, si je les montre vendus  un tranger prt  nous
envahir, et si je me prsente comme le sauveur de la patrie.--Alors
l'alliance a t conclue entre le monopole et l'esprit de parti, et il
a t arrt que toute publicit,  l'gard de ce qui se passe au
dehors, consisterait en ces deux choses: Dissimuler, dnaturer. C'est
ainsi que la France a t tenue systmatiquement dans l'ignorance du
fait que ce livre a pour objet de rvler. Mais comment les journaux
ont-ils pu russir? Cela vous tonne?--et moi aussi. Mais leur succs
est irrcusable.

Cependant, et prcisment parce que je vais introduire le lecteur (si
j'ai un lecteur) dans un monde qui lui est compltement tranger, il
doit m'tre permis de faire prcder cette traduction de quelques
considrations gnrales sur le rgime conomique de la
Grande-Bretagne, sur les causes qui ont donn naissance  la Ligue,
sur l'esprit et la porte de cette association, au point de vue
social, moral et politique.

On a dit et on rpte souvent que l'cole conomiste, qui confie 
leur naturelle gravitation les intrts des diverses classes de la
socit, tait ne en Angleterre; et on s'est ht d'en conclure, avec
une surprenante lgret, que cet effrayant contraste d'opulence et de
misre, qui caractrise la Grande-Bretagne, tait le rsultat de la
doctrine proclame avec tant d'autorit par Ad. Smith, expose avec
tant de mthode par J. B. Say. On semble croire que la libert rgne
souverainement de l'autre ct de la Manche et qu'elle prside  la
manire ingale dont s'y distribue la richesse.

Il avait assist, disait, ces jours derniers, M. Mignet, en parlant
de M. Sismondi, il avait assist  la grande rvolution conomique
opre de nos jours. Il avait suivi et admir les brillants effets des
doctrines qui avaient affranchi le travail, renvers les barrires que
les jurandes, les matrises, les douanes intrieures et les monopoles
multiplis opposaient  ses produits et  ses changes; qui avaient
provoqu l'abondante production et la _libre circulation_ des valeurs,
etc.

Mais bientt il avait pntr plus avant, et des spectacles moins
propres  l'enorgueillir des progrs de l'homme et  le rassurer sur
son bonheur s'taient montrs  lui, _dans le pays mme_ o les
thories nouvelles s'taient le plus vite et le plus compltement
dveloppes, _en Angleterre o elles rgnaient avec empire_. Qu'y
avait-il vu? Toute la grandeur, mais aussi tous les excs de la
production illimite,... chaque march ferm rduisant des populations
entires  mourir de faim, les drglements de la concurrence, cet
tat de nature des intrts, souvent plus meurtrier que les ravages de
la guerre; il y avait vu l'homme rduit  tre un ressort d'une
machine plus intelligente que lui, entass dans des lieux malsains o
la vie n'atteignait pas la moiti de sa dure, o les liens de famille
se brisaient et les ides de morale se perdaient... En un mot, il y
avait vu l'extrme misre et une effrayante dgradation racheter
tristement et menacer sourdement la prosprit et les splendeurs d'un
grand peuple.

Surpris et troubl, il se demanda si _une science qui sacrifiait_ le
bonheur de l'homme  la production de la richesse... tait la vraie
science... Depuis ce moment, il prtendit que l'conomie politique
devait avoir beaucoup moins pour objet la production abstraite de la
richesse que son quitable distribution.

Disons en passant que l'conomie politique n'a pas plus pour objet la
production (encore moins la production _abstraite_), que la
distribution de la richesse. C'est le travail, c'est l'change qui ont
ces choses-l pour objet. L'conomie politique n'est pas un art, mais
une science. Elle n'impose rien, elle ne conseille mme rien, et par
consquent elle ne _sacrifie rien_; elle dcrit comment la richesse se
produit et se distribue, de mme que la physiologie dcrit le jeu de
nos organes; et il est aussi injuste d'imputer  l'une les maux de la
socit qu'il le serait, d'attribuer  l'autre les maladies qui
affligent le corps humain.

Quoiqu'il en soit, les ides trs-rpandues, dont M. Mignet s'est
rendu le trop loquent interprte, conduisent naturellement 
l'arbitraire.  l'aspect de cette rvoltante ingalit que la thorie
conomique, tranchons le mot, que la libert est cense avoir
engendre, _l o elle rgne avec le plus d'empire_, il est tout
naturel qu'on l'accuse, qu'on la repousse, qu'on la fltrisse et qu'on
se rfugie dans des arrangements sociaux artificiels, dans des
organisations de travail, dans des associations _forces_ de capital
et de main-d'oeuvre, dans des utopies, en un mot, o la libert est
pralablement sacrifie comme incompatible avec le rgne de l'galit
et de la fraternit parmi les hommes.

Il n'entre pas dans notre sujet d'exposer la doctrine du libre-change
ni de combattre les nombreuses manifestations de ces coles qui, de
nos jours, ont usurp le nom de socialisme et qui n'ont entre elles de
commun que cette usurpation.

Mais il importe d'tablir ici que, bien loin que le rgime conomique
de la Grande-Bretagne soit fond sur le principe de la libert, bien
loin que la richesse s'y distribue d'une manire naturelle, bien loin
enfin que, selon l'heureuse expression de M. de Lamartine, chaque
industrie s'y fasse par la libert une justice qu'aucun systme
arbitraire ne saurait lui faire, il n'y a pas de pays au monde, sauf
ceux qu'afflige encore l'esclavage, o la thorie de Smith,--la
doctrine du laissez-faire, laissez-passer,--soit moins pratique qu'en
Angleterre, et o l'homme soit devenu pour l'homme un objet
d'exploitation plus systmatique.

Et il ne faut pas croire, comme on pourrait nous l'objecter, que c'est
prcisment la libre concurrence qui a amen,  la longue,
l'asservissement de la main-d'oeuvre aux capitaux, de la classe
laborieuse  la classe oisive. Non, cette injuste domination ne
saurait tre considre comme le rsultat, ni mme l'abus d'un
principe qui ne dirigea jamais l'industrie britannique; et, pour en
fixer l'origine, il faudrait remonter  une poque qui n'est certes
pas un temps de libert,  la conqute de l'Angleterre par les
Normands.

Mais sans retracer ici l'histoire des deux races qui foulent le sol
britannique et s'y sont livr, sur la forme civile, politique,
religieuse, tant de luttes sanglantes, il est  propos de rappeler
leur situation respective au point de vue conomique.

L'aristocratie anglaise, on le sait, est propritaire de toute la
surface du pays. De plus elle tient en ses mains la puissance
lgislative. Il ne s'agit que de savoir si elle a us de cette
puissance dans l'intrt de la communaut ou dans son propre intrt.

Si notre Code financier, disait M. Cobden, en s'adressant 
l'aristocratie elle-mme, dans le Parlement, si le _statute-book_
pouvait parvenir dans la lune, seul et sans aucun commentaire
historique, il n'en faudrait pas davantage pour apprendre  ses
habitants qu'il est l'oeuvre d'une assemble de seigneurs matres du
sol (_Landlords_).

Quand une race aristocratique a tout  la fois le droit de faire la
loi et la force de l'imposer, il est malheureusement trop vrai
qu'elle la fait  son profit. C'est l une pnible vrit. Elle
contristera, je le sais, les mes bienveillantes qui comptent, pour la
rforme des abus, non sur la raction de ceux qui les subissent, mais
sur la libre et fraternelle initiative de ceux qui les exploitent.
Nous voudrions bien qu'on pt nous signaler dans l'histoire un tel
exemple d'abngation. Mais il ne nous a jamais t donn ni par les
castes dominantes de l'Inde, ni par ces Spartiates, ces Athniens et
ces Romains qu'on offre sans cesse  notre admiration, ni par les
seigneurs fodaux du moyen ge, ni par les planteurs des Antilles, et
il est mme fort douteux que ces oppresseurs de l'humanit aient
jamais considr leur puissance comme injuste et illgitime[1].

[Note 1: Deux penses, que l'auteur devait dvelopper plus tard, en
crivant la seconde srie des _Sophismes_, apparaissent dans ce
paragraphe et ceux qui suivent. De l'une procde le chapitre _les Deux
morales_; de l'autre, le chapitre _Physiologie de la spoliation_. V.
t. IV, p. 127 et 148.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Si l'on pntre quelque peu dans les ncessits, on peut dire fatales,
des races aristocratiques, on s'aperoit bientt qu'elles sont
considrablement modifies et aggraves par ce qu'on a nomm le
principe de la population.

Si les classes aristocratiques taient stationnaires de leur nature;
si elles n'taient pas, comme toutes les autres, doues de la facult
de multiplier, un certain degr de bonheur et mme d'galit serait
peut-tre compatible avec le rgime de la conqute. Une fois les
terres partages entre les familles nobles, chacune transmettrait ses
domaines, de gnration en gnration,  son unique reprsentant, et
l'on conoit que, dans cet ordre de choses, il ne serait pas
impossible  une classe industrieuse de s'lever et de prosprer
paisiblement  ct de la race conqurante.

Mais les conqurants pullulent tout comme de simples _proltaires_.
Tandis que les frontires du pays sont immuables, tandis que le nombre
des domaines seigneuriaux reste le mme, parce que, pour ne pas
affaiblir sa puissance, l'aristocratie prend soin de ne les pas
diviser et de les transmettre intgralement, de mle en mle, dans
l'ordre de primogniture; de nombreuses famille de _cadets_ se forment
et multiplient  leur tour. Elles ne peuvent se soutenir par le
travail, puisque, dans les ides nobiliaires, le travail est rput
infme. Il n'y a donc qu'un moyen de les pourvoir; ce moyen, c'est
l'exploitation des classes laborieuses. La spoliation au dehors
s'appelle guerre, conqutes, colonies. La spoliation au dedans se
nomme impts, places, monopoles. Les aristocraties civilises se
livrent gnralement  ces deux genres de spoliation; les
aristocraties barbares sont obliges de s'interdire le second par une
raison bien simple, c'est qu'il n'y a pas autour d'elles une classe
industrieuse  dpouiller. Mais quand les ressources de la spoliation
extrieure viennent aussi  leur manquer, que deviennent donc, chez
les barbares, les gnrations aristocratiques des branches cadettes?
Ce qu'elles deviennent? On les touffe; car il est dans la nature des
aristocraties de prfrer au travail la mort mme.

Dans les archipels du grand Ocan, les cadets de famille n'ont aucune
part dans la succession de leurs pres. Ils ne peuvent donc vivre que
des aliments que leur donnent leurs ans, s'ils restent en famille;
ou de ce que peut leur donner la population asservie, s'ils entrent
dans l'association militaire des _arreoys_. Mais, quel que soit celui
des deux partis qu'ils prennent, ils ne peuvent esprer de perptuer
leur race. L'impuissance de transmettre  leurs enfants aucune
proprit et de les maintenir dans le rang o ils naissent, est sans
doute ce qui leur a fait une loi de les touffer[2].

[Note 2: Anderson, 3e _Voyage de Cook_.]

L'aristocratie anglaise, quoique sous l'influence des mmes instincts
qui inspirent l'aristocratie malaie (car les circonstances varient,
mais la nature humaine est partout la mme), s'est trouve, si je puis
m'exprimer ainsi, dans un milieu plus favorable. Elle a eu, en face
d'elle et au-dessous d'elle, la population la plus laborieuse, la plus
active, la plus persvrante, la plus nergique et en mme temps la
plus docile du globe; elle l'a mthodiquement exploite.

Rien de plus fortement conu, de plus nergiquement excut que cette
exploitation. La possession du sol met aux mains de l'oligarchie
anglaise la puissance lgislative; par la lgislation, elle ravit
systmatiquement la richesse  l'industrie. Cette richesse, elle
l'emploie  poursuivre au dehors ce systme d'empitements qui a
soumis quarante-cinq colonies  la Grande-Bretagne; et les colonies
lui servent  leur tour de prtexte pour lever, aux frais de
l'industrie et au profit des branches cadettes, de lourds impts, de
grandes armes, une puissante marine militaire.

Il faut rendre justice  l'oligarchie anglaise. Elle a dploy, dans
sa double politique de spoliation intrieure et extrieure, une
habilet merveilleuse. Deux mots, qui impliquent deux prjugs, lui
ont suffi pour y associer les classes mmes qui en supportent tout le
fardeau: elle a donn au monopole le nom de _Protection_, et aux
colonies celui de _Dbouchs_.

Ainsi l'existence de l'oligarchie britannique, ou du moins sa
prpondrance lgislative, n'est pas seulement une plaie pour
l'Angleterre, c'est encore un danger permanent pour l'Europe.

Et s'il en est ainsi, comment est-il possible que la France ne prte
aucune attention  cette lutte gigantesque que se livrent sous ses
yeux l'esprit de la civilisation et l'esprit de la fodalit? Comment
est-il possible qu'elle ne sache pas mme les noms de ces hommes
dignes de toutes les bndictions de l'humanit, les Cobden, les
Bright, les Moore, les Villiers, les Thompson, les Fox, les Wilson et
mille autres qui ont os engager le combat, qui le soutiennent avec un
talent, un courage, un dvouement, une nergie admirables? C'est une
pure question de libert commerciale, dit-on. Et ne voit-on pas que la
libert du commerce doit ravir  l'oligarchie et les ressources de la
spoliation intrieure,--les monopoles,--et les ressources de la
spoliation extrieure,--les colonies,--puisque monopoles et colonies
sont tellement incompatibles avec la libert des changes, qu'ils ne
sont autre chose que la limite arbitraire de cette libert!

Mais que dis-je? Si la France a quelque vague connaissance de ce
combat  mort qui va dcider pour longtemps du sort de la libert
humaine, ce n'est pas  son triomphe qu'elle semble accorder sa
sympathie. Depuis quelques annes, on lui a fait tant de peur des mots
libert, concurrence, sur-production; on lui a tant dit que ces mots
impliquent misre, pauprisme, dgradation des classes ouvrires; on
lui a tant rpt qu'il y avait une conomie politique anglaise, qui
se faisait de la libert un instrument de machiavlisme et
d'oppression, et une conomie politique franaise qui, sous les noms
de philanthropie, socialisme, organisation du travail, allait ramener
l'galit des conditions sur la terre,--qu'elle a pris en horreur la
doctrine qui ne se fonde aprs tout que sur la justice et le sens
commun, et qui se rsume dans cet axiome: Que les hommes soient
libres d'changer entre eux, quand cela leur convient, les fruits de
leurs travaux.--Si cette croisade contre la libert n'tait soutenue
que par les hommes d'imagination, qui veulent formuler la science sans
s'tre prpars par l'tude, le mal ne serait pas grand. Mais n'est-il
pas douloureux de voir de vrais conomistes, pousss sans doute par
la passion d'une popularit phmre, cder  ces dclamations
affectes et se donner l'air de croire ce qu'assurment ils ne croient
pas,  savoir: que le pauprisme, le proltariat, les souffrances des
dernires classes sociales doivent tre attribus  ce qu'on nomme
concurrence exagre, sur-production?

Ne serait-ce pas, au premier coup d'oeil, une chose bien surprenante
que la misre, le dnment, la privation des produits eussent pour
cause..... quoi? prcisment la surabondance des produits? N'est-il
pas singulier qu'on vienne nous dire que si les hommes n'ont pas
suffisamment de quoi se nourrir, c'est qu'il y a trop d'aliments dans
le monde? que s'ils n'ont pas de quoi se vtir, c'est que les machines
jettent trop de vtements sur le march? Assurment le pauprisme en
Angleterre est un fait incontestable; l'ingalit des richesses y est
frappante. Mais pourquoi aller chercher  ces phnomnes une cause si
bizarre, quand ils s'expliquent par une cause si naturelle: la
spoliation systmatique des travailleurs par les oisifs?

C'est ici le lieu de dcrire le rgime conomique de la
Grande-Bretagne, tel qu'il tait dans les dernires annes qui ont
prcd les rformes partielles, et  certains gards trompeuses,
dont, depuis 1842, le Parlement est saisi par le cabinet actuel.

La premire chose qui frappe dans la lgislation financire de nos
voisins, et qui est faite pour tonner les propritaires du continent,
c'est l'absence presque totale _d'impt foncier_, dans un pays grev
d'une si lourde dette et d'une si vaste administration.

  En 1706 (poque de l'Union, sous la reine Anne), l'impt foncier
    entrait dans le revenu public pour              1,997,379 liv. st.
  L'accise, pour                                    1,792,763
  La douane, pour                                   1,549,351

En 1841, sous la reine Victoria:

  Part contributive de l'impt foncier (_land tax_) 2,037,627
  Part contributive de l'accise                    12,858,014
  Part contributive de la douane                   19,485,217

Ainsi l'impt direct est rest le mme pendant que les impts de
consommation ont dcupl.

Et il faut considrer que, dans ce laps de temps, la rente des terres
ou le revenu du propritaire a augment dans la proportion de 1  7,
en sorte que le mme domaine qui, sous la reine Anne, acquittait 20
pour 100 de contributions sur le revenu, ne paie pas aujourd'hui 3
pour 100.

On remarquera aussi que l'impt foncier n'entre que pour un
vingt-cinquime dans le revenu public (2 millions sur 50 dont se
composent les recettes gnrales). En France, et dans toute l'Europe
continentale, il en constitue la portion la plus considrable, si l'on
ajoute  la taxe annuelle les droits perus  l'occasion des mutations
et transmissions, droits dont, de l'autre ct de la Manche, la
proprit immobilire est affranchie, quoique la proprit personnelle
et industrielle y soit rigoureusement assujettie.

La mme partialit se montre dans les taxes indirectes. Comme elles
sont uniformes au lieu d'tre gradues selon les qualits des objets
qu'elles frappent, il s'ensuit qu'elles psent incomparablement plus
sur les classes pauvres que sur les classes opulentes.

Ainsi le th Pekoe vaut 4 shillings et le Bohea 9 deniers; le droit
tant de 2 shillings, le premier est tax  raison de 50, et le second
 raison de 300 pour 100.

Ainsi le sucre raffin valant 71 shillings, et le sucre brut 25
shillings, le droit fixe de 24 shillings est de 34 pour 100 pour l'un,
et de 90 pour 100 pour l'autre.

De mme le tabac de Virginie commun, le tabac du pauvre, paie 1200
pour 100, et le Havane 105 pour 100.

Le vin du riche en est quitte pour 28 pour 100. Le vin du pauvre
acquitte 254 pour 100.

Et ainsi du reste.

Vient ensuite la loi sur les crales et les comestibles (_corn and
provisions law_), dont il est ncessaire de se rendre compte.

La loi-crale, en excluant le bl tranger ou en le frappant
d'normes droits d'entre, a _pour but_ d'lever le prix du bl
indigne, _pour prtexte_ de protger l'agriculture, et _pour effet_
de grossir les rentes des propritaires du sol.

Que la loi-crale ait pour but d'lever le prix du bl indigne,
c'est ce qui est avou par tous les partis. Par la loi de 1815, le
Parlement prtendait trs-ostensiblement maintenir le froment  80
shillings le quarter; par celle de 1828, il voulait assurer au
producteur 70 shillings. La loi de 1842 (postrieure aux rformes de
M. Peel, et dont par consquent nous n'avons pas  nous occuper ici) a
t calcule pour empcher que le prix ne descendt au-dessous de 56
shillings qui est, dit-on, strictement rmunrateur. Il est vrai que
ces lois ont souvent failli dans l'objet qu'elles avaient en vue; et,
en ce moment mme, les fermiers, qui avaient compt sur ce prix
lgislatif de 56 shillings et fait leurs baux en consquence, sont
forcs de vendre  45 shillings. C'est qu'il y a, dans les lois
naturelles qui tendent  ramener tous les profits  un commun niveau,
une force que le despotisme ne parvient pas facilement  vaincre.

D'un autre ct, que la prtendue protection  l'agriculture soit un
prtexte, c'est ce qui n'est pas moins vident. Le nombre des fermes 
louer est limit; le nombre des fermiers ou des personnes qui peuvent
le devenir ne l'est pas. La concurrence qu'ils se font entre eux les
force donc  se contenter des profits les plus borns auxquels ils
peuvent se rduire. Si, par suite de la chert des grains et des
bestiaux, le mtier de fermier devenait trs-lucratif, le seigneur ne
manquerait pas de hausser le prix du bail, et il le ferait d'autant
mieux que, dans cette hypothse, les entrepreneurs viendraient
s'offrir en nombre considrable.

Enfin, que le matre du sol, le _landlord,_ ralise en dfinitive tout
le profit de ce monopole, cela ne peut tre douteux pour personne.
L'excdant du prix extorqu au consommateur doit bien aller 
quelqu'un; et puisqu'il ne peut s'arrter au fermier, il faut bien
qu'il arrive au propritaire.

Mais quelle est au juste la charge que le monopole des bls impose au
peuple anglais?

Pour le savoir, il suffit de comparer le prix du bl tranger, _
l'entrept_, avec le prix du bl indigne. La diffrence, multiplie
par le nombre de _quarters_ consomms annuellement en Angleterre,
donnera la mesure exacte de la spoliation lgalement exerce, sous
cette forme, par l'oligarchie britannique.

Les statisticiens ne sont pas d'accord. Il est probable qu'ils se
laissent aller  quelque exagration en plus ou en moins, selon qu'ils
appartiennent au parti des spoliateurs ou des spolis. L'autorit qui
doit inspirer, le plus de confiance est sans doute celle des officiers
du bureau du commerce (_Board of trade_), appels  donner
solennellement leur avis devant la Chambre des communes runie en
comit d'enqute.

Sir Robert Peel, en prsentant, en 1842, la premire partie de son
plan financier, disait: Je crois que toute confiance est due au
gouvernement de S. M. et aux propositions qu'il vous soumet, d'autant
que l'attention du Parlement a t srieusement appele sur ces
matires dans l'enqute solennelle de 1839.

Dans le mme discours, le premier ministre disait encore:

M. Deacon Hume, cet homme dont je suis sr qu'il n'est aucun de nous
qui ne dplore la perte, tablit que la consommation du pays est d'un
quarter de bl par habitant.

Rien ne manque donc  l'autorit sur laquelle je vais m'appuyer, ni la
comptence de celui qui donnait son avis, ni la solennit des
circonstances dans lesquelles il a t appel  l'exprimer, ni mme la
sanction du premier ministre d'Angleterre.

Voici, sur la question qui nous occupe, l'extrait de cet
interrogatoire remarquable[3].

[Note 3: Voir la traduction de ce document, avant l'appendice.]

Le prsident: Pendant combien d'annes avez-vous occup des fonctions
 la douane et au bureau du commerce?

M. Deacon Hume: J'ai servi trente-huit ans dans la douane et ensuite
onze ans au bureau du commerce.

D. Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe
directe sur la communaut, en levant le prix des objets de
consommation?

R. Trs-dcidment. Je ne puis dcomposer le prix que me cote un
objet que de la manire suivante: une portion est le prix naturel;
l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que ce droit passe de
ma poche dans celle d'un particulier au lieu d'entrer dans le trsor
public...

D. Avez-vous jamais calcul quel est le montant de la taxe que paie la
communaut par suite de l'lvation de prix que le monopole fait
prouver au froment et  la viande de boucherie?

R. Je crois qu'on peut connatre trs-approximativement le montant de
cette charge additionnelle. On estime que chaque personne consomme
annuellement un quarter de bl. On peut porter  10 shellings ce que
la protection ajoute au prix naturel. Vous ne pouvez porter  moins du
double ce qu'elle ajoute, en masse, au prix de la viande, orge,
avoine, foin, beurre et fromage. Cela monte  36 millions sterling
par an (900 millions de francs); et, au fait, le peuple paie cette
somme de sa poche tout aussi infailliblement que si elle allait au
trsor, sous la forme de taxes.

D. Par consquent, il a plus de peine  payer les contributions
qu'exige le revenu public?

R. Sans doute; ayant pay les taxes personnelles, il est moins en tat
de payer des taxes nationales.

D. N'en rsulte-t-il pas aussi la souffrance, la restriction de
l'industrie de notre pays?

R. Je crois mme que vous signalez l l'effet le plus pernicieux. Il
est moins accessible au calcul, mais si la nation jouissait du
commerce que lui procurerait, selon moi, l'abolition de toutes ces
protections, je crois qu'elle pourrait supporter aisment un
accroissement d'impts de 30 shellings par habitant.

D. Ainsi, d'aprs vous, le poids du systme protecteur excde celui
des contributions?

R. Je le crois, en tenant compte de ses effets directs et de ses
consquences indirectes plus difficiles  apprcier.

Un autre officier du _Board of trade_, M. Mac-Grgor, rpondait:

Je considre que les taxes prleves, dans ce pays, sur la production
de la richesse due au travail et au gnie des habitants, par les
droits restrictifs et prohibitifs, dpassent de beaucoup, et
probablement de plus du double, le montant des taxes payes au
trsor.

M. Porter, autre membre distingu du _Board of trade_, et bien connu
en France par ses travaux statistiques, dposa dans le mme sens[4].

[Note 4: M. G. R. Porter, qui n'a pas survcu longtemps  Bastiat, a
publi une traduction anglaise de la premire srie des _Sophismes_.
Voir, au tome Ier, la notice biographique.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Nous pouvons donc tenir pour certain que l'aristocratie anglaise
ravit au peuple, par l'opration de cette seule loi (_corn and
provisions law_), une part du produit de son travail, ou, ce qui
revient au mme, des satisfactions lgitimement acquises qu'il
pourrait s'accorder, part qui s'lve  1 _milliard_ par an, et
peut-tre 2 _milliards_, si l'on tient compte des effets indirects de
cette loi. C'est l,  proprement parler, le lot que les
aristocrates-lgislateurs, les _ans_ de famille, se sont fait 
eux-mmes.

Restait  pourvoir les _cadets_; car, ainsi que nous l'avons vu, les
races aristocratiques ne sont pas plus que les autres prives de la
facult de multiplier, et, sous peine d'effroyables dissensions
intestines, il faut bien qu'elles assurent aux branches cadettes un
sort _convenable_,--c'est--dire, en dehors du travail, en d'autres
termes, par la spoliation,--puisqu'il n'y a et ne peut y avoir que
deux manires d'acqurir: Produire ou ravir.

Deux sources fcondes de revenus ont t ouvertes aux _cadets_: le
trsor public et le systme colonial.  vrai dire, ces deux
conceptions n'en font qu'une. On lve des armes, une marine, en un
mot des taxes pour conqurir des colonies, et l'on conserve les
colonies pour rendre permanentes la marine, les armes ou les taxes.

Tant qu'on a pu croire que les changes, qui s'oprent, en vertu d'un
contrat de monopole rciproque, entre la mtropole et ses colonies,
taient d'une nature diffrente et plus avantageuse que ceux qui
s'accomplissent entre pays libres, le systme colonial a pu tre
soutenu par le prjug national. Mais lorsque la science et
l'exprience (et la science n'est que l'_exprience mthodique_) ont
rvl et mis hors de doute cette simple vrit: _les produits
s'changent contre des produits_, il est devenu vident que le sucre,
le caf, le coton, qu'on tire de l'tranger, n'offrent pas moins de
dbouchs  l'industrie des regnicoles que ces mmes objets venus des
colonies. Ds lors ce rgime, accompagn d'ailleurs de tant de
violences et de dangers, n'a plus pour point d'appui aucun motif
raisonnable ou mme spcieux. Il n'est que le prtexte et l'occasion
d'une immense injustice. Essayons d'en calculer la porte.

Quant au peuple anglais, je veux dire la classe productive, il ne
gagne rien  la vaste extension de ses possessions coloniales. En
effet, si ce peuple est assez riche pour acheter du sucre, du coton,
du bois de construction, que lui importe de demander ces choses  la
Jamaque,  l'Inde et au Canada, ou bien au Brsil, aux tats-Unis, 
la Baltique? Il faut bien que le travail manufacturier anglais paie le
travail agricole des Antilles, comme il paierait le travail agricole
des nations du Nord. C'est donc une folie que de faire entrer dans le
calcul les prtendus _dbouchs_ ouverts  l'Angleterre par ses
colonies. Ces dbouchs, elle les aurait alors mme que les colonies
seraient affranchies, et par cela seul qu'elle y excuterait des
achats. Elle aurait de plus les dbouchs trangers, dont elle se
prive en restreignant ses approvisionnements  ses possessions, en
leur en confrant le monopole.

Lorsque les tats-Unis proclamrent leur indpendance, les prjugs
coloniaux taient dans toute leur force, et tout le monde sait que
l'Angleterre crut son commerce ruin. Elle le crut si bien, qu'elle se
ruinait d'avance en frais de guerre pour retenir ce vaste continent
sous sa domination. Mais qu'est-il arriv? En 1776, au commencement de
la guerre de l'Indpendance, les exportations anglaises  l'Amrique
du Nord taient de 1,300,000 liv. sterl., elles s'levrent 
3,600,000 liv. sterl. en 1784, aprs que l'indpendance eut t
reconnue; et elles montent aujourd'hui  12,400,000 liv. sterl., somme
qui gale presque celle de toutes les exportations que fait
l'Angleterre  ses quarante-cinq colonies, puisque celles-ci n'ont pas
dpass, en 1842, 13,200,000 liv. sterl.--Et, en effet, on ne voit
pas pourquoi des changes de fer contre du coton, ou d'toffes contre
des farines, ne s'accompliraient plus entre les deux peuples.
Serait-ce parce que les citoyens des tats-Unis sont gouverns par un
prsident de leur choix au lieu de l'tre par un lord-lieutenant pay
aux frais de l'chiquier? Mais quel rapport y a-t-il entre cette
circonstance et le commerce? Et si jamais nous nommions nos maires et
nos prfets, cela empcherait-il les vins de Bordeaux d'aller 
Elbeuf, et les draps d'Elbeuf de venir  Bordeaux?

On dira peut-tre que, depuis l'acte d'indpendance, l'Angleterre et
les tats-Unis repoussent rciproquement leurs produits, ce qui ne
serait pas arriv si le lien colonial n'et pas t rompu. Mais ceux
qui font l'objection entendent sans doute prsenter un argument en
faveur de ma thse; ils entendent insinuer que les deux pays auraient
gagn  changer librement entre eux les produits de leur sol et de
leur industrie. Je demande comment un _troc_ de bl contre du fer, ou
de tabac contre de la toile, peut tre nuisible selon que les deux
nations qui l'accomplissent sont ou ne sont pas politiquement
indpendantes l'une de l'autre?--Si les deux grandes familles
anglo-saxonnes agissent sagement, conformment  leurs vrais intrts,
en restreignant leurs changes rciproques, c'est sans doute parce que
ces changes sont funestes; et, en ce cas, elles auraient galement
bien fait de les restreindre alors mme qu'un gouverneur anglais
rsiderait encore au Capitole.--Si au contraire elles ont mal fait,
c'est qu'elles se sont trompes, c'est qu'elles ont mal compris leurs
intrts, et l'on ne voit pas comment le lien colonial les et rendues
plus clairvoyantes.

Remarquez en outre que les exportations de 1776 s'levant  1,300,000
liv. sterl., ne peuvent pas tre supposes avoir donn  l'Angleterre
plus de vingt pour 100, ou 260,000 liv. sterl. de bnfice; et
pense-t-on que l'administration d'un aussi vaste continent n'absorbait
pas dix fois cette somme?

On s'exagre d'ailleurs le commerce que l'Angleterre fait avec ses
colonies et surtout les progrs de ce commerce. Malgr que le
gouvernement anglais contraigne les citoyens  se pourvoir aux
colonies et les colons  la mtropole; malgr que les barrires de
douane qui sparent l'Angleterre des autres nations se soient, dans
ces dernires annes, prodigieusement multiplies et renforces, on
voit le commerce tranger de l'Angleterre se dvelopper plus
rapidement que son commerce colonial, comme le constate le tableau
suivant:

                  EXPORTATIONS.
             ____________________________
            /                            \           TOTAL.

         aux colonies.           l'tranger.

  1831   10,254,940 l. st.    26,909,432 l. st.     37,164,372 l. st.
  1842   13,261,436           34,119,577            47,381,023

Aux deux poques, le commerce colonial n'entre que pour un peu plus du
quart dans le commerce gnral.--L'accroissement, dans onze ans, est
de trois millions environ. Et il faut remarquer que les Indes
orientales, auxquelles ont t appliqus, dans l'intervalle, les
principes de la libert, entrent pour 1,300,000 liv. dans cet
accroissement, et Gibraltar,--qui ne donne pas lieu  un commerce
colonial, mais  un commerce tranger, avec l'Espagne,--pour 600,000
liv. sterl.; en sorte qu'il ne reste pour l'augmentation relle du
commerce colonial, dans un intervalle de onze ans, que 1,100,000 liv.
sterl.--Pendant ce mme temps, et en dpit de nos tarifs, les
exportations de l'Angleterre en France se sont leves de liv. sterl.
602,688  3,193,939.

Ainsi le commerce _protg_ a progress dans la proportion de 8 pour
100, et le commerce _contrari_ de 450 pour 100!

Mais si le peuple anglais n'a pas gagn, s'il a mme normment perdu
au systme colonial, il n'en est pas de mme des branches cadettes de
l'aristocratie britannique.

D'abord ce systme exige une arme, une marine, une diplomatie, des
lords-lieutenants, des gouverneurs, des rsidents, des agents de
toutes sortes et de toutes dnominations.--Quoiqu'il soit prsent
comme ayant pour but de favoriser l'agriculture, le commerce et
l'industrie, ce n'est pas, que je sache,  des fermiers,  des
ngociants,  des manufacturiers que ces hautes fonctions sont
confies. On peut affirmer qu'une grande partie de ces lourdes taxes,
que nous avons vues peser principalement sur le peuple, sont destines
 salarier tous ces instruments de conqute, qui ne sont autres que
les puns de l'aristocratie anglaise.

C'est un fait connu d'ailleurs que ces nobles aventuriers ont acquis
de vastes domaines dans les colonies. La protection leur a t
accorde; il est bon de calculer ce qu'elle cote aux classes
laborieuses.

Antrieurement  1825, la lgislation anglaise sur les sucres tait
trs-complique.

Le sucre des Antilles payait le moindre droit; celui de Maurice et des
Indes tait soumis  une taxe plus leve. Le sucre tranger tait
repouss par un droit prohibitif.

Le 5 juillet 1825, l'le Maurice, et, le 13 aot 1836, l'Inde anglaise
furent places avec les Antilles sur le pied de l'galit.

La lgislation simplifie ne reconnut plus que deux sucres: le sucre
colonial et le sucre tranger. Le premier avait  acquitter un droit
de 24 sh., le second de 63 sh. par quintal.

Si l'on admet, pour un instant, que le _prix de revient_ soit le mme
aux colonies et  l'tranger, par exemple, 20 sh., on comprendra
aisment les rsultats d'une telle lgislation, soit pour les
producteurs, soit  l'gard des consommateurs.

L'tranger ne pourra livrer ses produits sur le march anglais
au-dessous de 83 sh., savoir: 20 sh. pour couvrir les frais de
production, et 63 sh., pour acquitter la taxe.--Pour peu que la
production coloniale soit insuffisante  alimenter ce march; pour peu
que le sucre tranger s'y prsente, le prix vnal (car il ne peut y
avoir qu'un prix vnal), sera donc de 83 sh., et ce prix, pour le
sucre colonial, se dcomposera ainsi:

  20 sh.  Remboursement des frais de production.
  24      Part du trsor public ou taxe.
  39      Montant de la spoliation ou monopole.
  ------
  83      Prix pay par le consommateur.

On voit que la loi anglaise avait pour but de faire payer au peuple 83
sh. ce qui n'en vaut que 20, et de partager l'excdant, ou 63 sh., de
manire  ce que la part du trsor ft de 24, et celle du monopole de
39 sh.

Si les choses se fussent passes ainsi, si le but de la loi avait t
atteint, pour connatre le montant de la spoliation exerce par les
monopoleurs au prjudice du peuple, il suffirait de multiplier par 39
sh. le nombre de quintaux du sucre consomm en Angleterre.

Mais, pour le sucre comme pour les crales, la loi a failli dans une
certaine mesure. La consommation limite par la chert n'a pas eu
recours au sucre tranger, et le prix de 83 sh. n'a pas t atteint.

Sortons du cercle des hypothses et consultons les faits. Les voici
soigneusement relevs sur les documents officiels.

  +--------+------------+------------+--------------+--------------+
  |        |            |            |   PRIX       |   PRIX       |
  |        |CONSOMMATION|CONSOMMATION|    du        |    du        |
  |ANNES  |            |            |SUCRE COLONIAL|SUCRE TRANGER|
  |        |  TOTALE.   |PAR HABITANT| l'entrept. | l'entrept. |
  +--------+------------+------------+--------------+--------------+
  |        |            |            |   sh. d.     |   sh. d.     |
  |        |            |            |              |              |
  | 1837   | 3,954,810  |  16-12/13  |    34 7      |    21 3      |
  +--------+------------+------------+--------------+--------------+
  | 1838   | 3,909,365  |  16-8/13   |    33 8      |    21 3      |
  +--------+------------+------------+--------------+--------------+
  | 1839   | 3,825,599  |  15-12/13  |    39 9      |    22 2      |
  +--------+------------+------------+--------------+--------------+
  | 1840   | 3,594,834  |  14-7/9    |    48 1      |    21 6      |
  +--------+------------+------------+--------------+--------------+
  | 1841   | 4,058,435  |  16-1/2    |    39 8      |    20 6      |
  +--------+------------+------------+--------------+--------------+
  |MOYENNES| 3,868,668  |   16-1/6   |    39 5      |    21 5      |
  +--------+------------+------------+--------------+--------------+

De ce tableau, il est fort ais de dduire les pertes normes que le
monopole a infliges, soit  l'chiquier, soit au consommateur
anglais.

Calculons en monnaies franaises et en nombres ronds pour la plus
facile intelligence du lecteur.

 raison de 49 fr. 20 c. (39 sh. 5 d.), plus 30 fr. de droits (24
sh.), il en a cot au peuple anglais, pour consommer annuellement
3,868,000 quintaux de sucre, la somme de 306 millions et demi, qui se
dcompose ainsi:

  103-1/2  millions qu'aurait cots une gale quantit de
           sucre tranger au prix de 29 fr. 75 (21 sh. 5 d.).

  116      millions impt pour le revenu  30 fr. (24 sh.).

  86-1/2   millions part du monopole rsultant de la diffrence
           du prix colonial au prix tranger.
  --------
  306      millions.

Il est clair que, sous le rgime de l'galit et avec un impt
uniforme de 30 fr. par quintal, si le peuple anglais et voulu
dpenser 306 millions de francs en ce genre de consommation, il en
aurait eu, au prix de 26 fr. 75, plus 30 francs de taxe, 5,400,000
quintaux ou 22 kil. par habitant au lieu de 16.--Le trsor, dans cette
hypothse, aurait recouvr 162 millions au lieu de 116.

Si le peuple se ft content de la consommation actuelle, il aurait
pargn annuellement 86 millions, qui lui auraient procur d'autres
satisfactions et ouvert de nouveaux dbouchs  son industrie.

Des calculs semblables, que nous pargnons au lecteur, prouvent que le
monopole accord aux propritaires de bois du Canada cote aux classes
laborieuses de la Grande-Bretagne, _indpendamment de la taxe
fiscale_, un excdant de 30 millions.

Le monopole du caf leur impose une surcharge de 6,500,000 fr.

Voil donc, sur trois articles coloniaux seulement, une somme de 123
millions enleve purement et simplement de la bourse des consommateurs
en excdant du prix naturel des denres ainsi que des taxes fiscales,
pour tre verse, sans aucune compensation, dans la poche des colons.

Je terminerai cette dissertation, dj trop longue, par une citation
que j'emprunte  M. Porter, membre du _Board of trade_.

Nous avons pay en 1840, et sans parler des droits d'entre, 5
millions de livres de plus que n'aurait fait pour une gale quantit
de sucre toute autre nation. Dans la mme anne, nous avons export
pour 4,000,000 l. st. aux colonies  sucre; en sorte que nous aurions
gagn un million  suivre le vrai principe, qui est d'acheter au
march le plus avantageux, alors mme que nous aurions fait cadeau aux
planteurs de toutes les marchandises qu'ils nous ont prises.

M. Ch. Comte avait entrevu, ds 1827, ce que M. Porter tablit en
chiffres. Si les Anglais, disait-il, calculaient quelle est la
quantit de marchandises qu'ils doivent vendre aux possesseurs
d'hommes, pour recouvrer les dpenses qu'ils font dans la vue de
s'assurer leur pratique, ils se convaincraient que ce qu'ils ont de
mieux  faire, c'est de leur livrer leurs marchandises pour rien et
d'acheter,  ce prix, la libert du commerce.

Nous sommes maintenant en mesure, ce me semble, d'apprcier le degr
de libert dont jouissent en Angleterre le travail et l'change, et de
juger si c'est bien dans ce pays qu'il faut aller observer les
dsastreux effets de la libre concurrence sur l'quitable distribution
de la richesse et l'galit des conditions.

Rcapitulons, concentrons dans un court espace les faits que nous
venons d'tablir.

1 Les branches anes de l'aristocratie anglaise possdent toute la
surface du territoire.

2 L'impt foncier est demeur invariable depuis cent cinquante ans,
quoique la rente des terres ait septupl. Il n'entre que pour un
vingt-cinquime dans les recettes publiques.

3 La proprit immobilire est affranchie de droits de succession,
quoique la proprit personnelle y soit assujettie.

4 Les taxes indirectes psent beaucoup moins sur les objets de
qualits suprieures,  l'usage des riches, que sur les mmes objets
de basses qualits,  l'usage du peuple.

5 Au moyen de la loi-crale, les mmes branches anes prlvent,
sur la nourriture du peuple, un impt que les meilleures autorits
fixent  _un milliard_ de francs.

6 Le systme colonial, poursuivi sur une trs-grande chelle,
ncessite de lourds impts; et ces impts, pays presque en totalit
par les classes laborieuses, sont, presque en totalit aussi, le
patrimoine des branches cadettes des classes oisives.

7 Les taxes locales, comme les dmes (_tithes_), arrivent aussi 
ces branches cadettes par l'intermdiaire de l'glise tablie.

8 Si le systme colonial exige un grand dveloppement de forces, le
maintien de ces forces a besoin,  son tour, du rgime colonial, et ce
rgime entrane celui des monopoles. On a vu que, sur trois articles
seulement, ils occasionnent au peuple anglais une perte sche de 124
millions.

J'ai cru devoir donner quelque tendue  l'expos de ces faits parce
qu'ils me paraissent de nature  dissiper bien des erreurs, bien des
prjugs, bien des prventions aveugles. Combien de solutions aussi
videntes qu'inattendues n'offrent-ils pas aux conomistes ainsi
qu'aux hommes politiques?

Et d'abord, comment ces coles modernes, qui semblent avoir pris 
tche d'entraner la France dans ce systme de spoliations
rciproques, en lui faisant peur de la concurrence, comment, dis-je,
ces coles pourraient-elles persister  soutenir que c'est la libert
qui a suscit le pauprisme en Angleterre? Dites donc qu'il est n de
la spoliation, de la spoliation organise, systmatique, persvrante,
impitoyable. Cette explication n'est-elle pas plus simple, plus vraie
et plus satisfaisante  la fois? Quoi! La libert entranerait le
pauprisme! La concurrence, les transactions libres, le droit
d'changer une proprit qu'on a le droit de dtruire, impliqueraient
une injuste distribution de la richesse! La loi providentielle serait
donc bien inique! Il faudrait donc se hter d'y substituer une loi
humaine, et quelle loi? Une loi de restriction et d'_empchement_. Au
lieu de laisser faire, il faudrait _empcher_ de faire; au lieu de
laisser passer, il faudrait _empcher_ de passer; au lieu de laisser
changer, il faudrait _empcher_ d'changer; au lieu de laisser la
rmunration du travail  celui qui l'a accompli, il faudrait en
investir celui qui ne l'a pas accompli! Ce n'est qu' cette condition
qu'on viterait l'ingalit des fortunes parmi les hommes! Oui,
disiez-vous, l'exprience est faite; la libert et le pauprisme
coexistent en Angleterre. Mais vous ne pourrez plus le dire. Bien
loin que la libert et la misre y soient dans le rapport de cause 
effet, l'une d'elles du moins, la libert, n'y existe mme pas. On y
est bien libre de travailler, mais non de jouir du fruit de son
travail. Ce qui coexiste en Angleterre, c'est un petit nombre de
spoliateurs et un grand nombre de spolis; et il ne faut pas tre un
grand conomiste pour en conclure l'opulence des uns et la misre des
autres.

Ensuite, pour peu qu'on ait embrass dans son ensemble la situation de
la Grande-Bretagne, telle que nous venons de la montrer, et l'esprit
fodal qui domine ses institutions conomiques, on sera convaincu que
la rforme financire et douanire qui s'accomplit dans ce pays est
une question europenne, humanitaire, aussi bien qu'une question
anglaise. Il ne s'agit pas seulement d'un changement dans la
distribution de la richesse au sein du Royaume-Uni, mais encore d'une
transformation profonde de l'action qu'il exerce au dehors. Avec les
injustes privilges de l'aristocratie britannique, tombent videmment
et la politique qu'on a tant reproche  l'Angleterre, et son systme
colonial, et ses usurpations, et ses armes, et sa marine, et sa
diplomatie, en ce qu'elles ont d'oppressif et de dangereux pour
l'humanit.

Tel est le glorieux triomphe auquel aspire la LIGUE lorsqu'elle
rclame l'abolition totale, immdiate et sans condition de tous les
monopoles, de tous les droits protecteurs quelconques en faveur de
l'agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation, en
un mot la libert absolue des changes[5].

[Note 5: Rsolution du conseil de la Ligue, mai 1815.]

Je ne dirai que peu de chose ici de cette puissante association.
L'esprit qui l'anime, ses commencements, ses progrs, ses travaux, ses
luttes, ses revers, ses succs, ses vues, ses moyens d'action, tout
cela se manifestera plein d'action et de vie dans la suite de cet
ouvrage. Je n'ai pas besoin de dcrire minutieusement ce grand corps,
puisque je l'expose respirant et agissant devant le public franais,
aux yeux de qui, par un miracle incomprhensible d'habilet, la presse
subventionne du monopole l'a si longtemps tenu cach[6].

[Note 6: Bon nombre des publicistes enrls dans la presse quotidienne
eussent pu, mais seulement en s'avouant coupables de lgret et
d'ignorance, se laver de l'accusation de vnalit que l'auteur portait
contre eux, en 1845.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Au milieu de la dtresse que ne pouvait manquer d'appesantir sur les
classes laborieuses le rgime que nous venons de dcrire, sept hommes
se runirent  Manchester au mois d'octobre 1838, et, avec cette
virile dtermination qui caractrise la race anglo-saxonne, ils
rsolurent de renverser tous les monopoles par les voies lgales, et
d'accomplir, sans troubles, sans effusion de sang, par la seule
puissance de l'opinion, une rvolution aussi profonde, plus profonde
peut-tre que celle qu'ont opre nos pres en 1789[7].

[Note 7: Voici les noms de ces hommes bien dignes de notre sympathique
estime: Edward Baxter, W. A. Cunningham, Andrew Dalziel, James Howie,
James Leslie, Archibald Prentice, Philip Thomson. Il nous parat juste
d'ajouter  ces sept noms celui de M. W. Rawson, arriv un peu trop
tard au rendez-vous o la ligue fut rsolue, mais qui s'associa de
tout coeur  la rsolution que ses amis venaient de prendre en son
absence.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Certes, il fallait un courage peu ordinaire pour affronter une telle
entreprise. Les adversaires qu'il s'agissait de combattre avaient pour
eux la richesse, l'influence, la lgislature, l'glise, l'tat, le
trsor public, les terres, les places, les monopoles, et ils taient
en outre entours d'un respect et d'une vnration traditionnels.

Et o trouver un point d'appui contre un ensemble de forces si
imposant? Dans les classes industrieuses? Hlas! en Angleterre comme
en France, chaque industrie croit son existence attache  quelque
lambeau de monopole. La protection s'est insensiblement tendue 
tout. Comment faire prfrer des intrts loigns et, en apparence,
incertains  des intrts immdiats et positifs? Comment dissiper tant
de prjugs, tant de sophismes que le temps et l'gosme ont si
profondment incrusts dans les esprits? Et  supposer qu'on parvienne
 clairer l'opinion dans tous les rangs et dans toutes les classes,
tche dj bien lourde, comment lui donner assez d'nergie, de
persvrance et d'action combine pour la rendre, par les lections,
matresse de la lgislature?

L'aspect de ces difficults n'effraya pas les fondateurs de la Ligue.
Aprs les avoir regardes en face et mesures, ils se crurent de force
 les vaincre. L'_agitation_ fut dcide.

Manchester fut le berceau de ce grand mouvement. Il tait naturel
qu'il naqut dans le nord de l'Angleterre, parmi les populations
manufacturires, comme il est naturel qu'il naisse un jour au sein des
populations agricoles du midi de la France. En effet, les industries
qui, dans les deux pays, offrent des moyens d'change sont celles qui
souffrent le plus immdiatement de leur interdiction, et il est
vident que s'ils taient libres, les Anglais nous enverraient du fer,
de la houille, des machines, des toffes, en un mot, des produits de
leurs mines et de leurs fabriques, que nous leur paierions en grains,
soies, vins, huiles, fruits, c'est--dire en produits de notre
agriculture.

Cela explique jusqu' un certain point le titre bizarre en apparence
que prit l'association: ANTI-CORN-LAW-LEAGUE[8]. Cette dnomination
restreinte n'ayant pas peu contribu sans doute  dtourner
l'attention de l'Europe sur la porte de l'_agitation_, nous croyons
indispensable de rapporter ici les motifs qui l'ont fait adopter.

[Note 8: Association contre la loi-crale.]

Rarement la presse franaise a parl de la Ligue (nous dirons ailleurs
pourquoi), et lorsqu'elle n'a pu s'empcher de le faire, elle a eu
soin du moins de s'autoriser de ce titre: _Anti-corn-law_, pour
insinuer qu'il s'agissait d'une question toute spciale, d'une simple
rforme dans la loi qui rgle en Angleterre les conditions de
l'importation des grains.

Mais tel n'est pas seulement l'objet de la Ligue. Elle aspire 
l'entire et radicale destruction de tous les privilges et de tous
les monopoles,  la libert absolue du commerce,  la concurrence
illimite, ce qui implique la chute de la prpondrance aristocratique
en ce qu'elle a d'injuste, la dissolution des liens coloniaux en ce
qu'ils ont d'exclusif, c'est--dire une rvolution complte dans la
politique intrieure et extrieure de la Grande-Bretagne.

Et, pour n'en citer qu'un exemple, nous voyons aujourd'hui les
_free-traders_ prendre parti pour les tats-Unis dans la question de
l'Orgon et du Texas. Que leur importe, en effet, que ces contres
s'administrent elles-mmes sous la tutelle de l'Union, au lieu d'tre
gouvernes par un prsident mexicain ou un lord-commissaire anglais,
pourvu que chacun y puisse vendre, acheter, acqurir, travailler;
pourvu que toute transaction honnte y soit libre?  ces conditions
ils abandonneraient encore volontiers aux tats-Unis et les deux
Canada et la Nouvelle-cosse, et les Antilles par-dessus le march;
ils les donneraient mme sans cette condition, bien assurs que la
libert des changes sera tt ou tard la loi des transactions
internationales[9].

[Note 9: On se rappelle les discours de lord Aberdeen et de sir Robert
Peel  l'occasion du message du nouveau prsident des tats-Unis.
Voici comment s'exprimait  ce sujet M. Fox, dans un meeting de la
Ligue et aux applaudissements de six mille auditeurs:

Quel est donc ce territoire qu'on se dispute? 300,000 milles carrs
dont nous revendiquons le tiers; dsert aride, lave dessche, le
Sahara de l'Amrique, le Botany-Bay des Peaux-Rouges, empire des
buffles, et tout au plus de quelques Indiens fiers de s'appeler
Ttes-Plates, Nez-Fendus, etc. Voil l'objet de la querelle! Autant
vaudrait que Peel et Polk nous poussassent  nous disputer les
montagnes de la Lune! Mais que la race humaine s'tablisse sur ce
territoire, que les hommes qui n'ont pas de patrie plus hospitalire
en soumettent  la culture les parties les moins infertiles; et
lorsque l'industrie aura promen autour de ses frontires le char de
son paisible triomphe, lorsque de jeunes cits verront fourmiller dans
leurs murs d'innombrables multitudes, quand les montagnes Rocheuses
seront sillonnes de chemins de fer, que des canaux uniront
l'Atlantique et la mer Pacifique, et que le Colombia verra flotter sur
ses eaux la voile et la vapeur, alors il sera temps de parler de
l'Orgon. Mais alors aussi, sans bataillons, sans vaisseaux de ligne,
sans bombarder des villes ni verser le sang des hommes, le _libre
commerce_ fera pour nous la conqute de l'Orgon et mme des
tats-Unis, si l'on peut appeler conqute ce qui constitue le bien de
tous. Ils nous enverront leurs produits; nous les paierons avec les
ntres. Il n'y aura pas un pionnier qui ne porte dans ses vtements la
livre de Manchester; la marque de Sheffield sera imprime sur l'arme
qui atteindra le gibier; et le lin de Spitalfield sera la bannire que
nous ferons flotter sur les rives du Missouri. L'Orgon sera conquis,
en effet, car il travaillera volontairement pour nous; et que peut-on
demander de plus  un peuple conquis? C'est pour nous qu'il fera
crotre le bl, et il nous le livrera sans nous demander en retour que
nous nous imposions des taxes, afin qu'un gouverneur anglais contrarie
sa lgislature ou qu'une soldatesque anglaise sabre sa population. Le
libre commerce! voil la vraie conqute; elle est plus sre que celles
des armes. Voil l'empire, en ce qu'il a de noble, voil la domination
fonde sur des avantages rciproques, moins dgradante que celle qui
s'acquiert par l'pe et se conserve sous un sceptre impopulaire.
(Acclamations prolonges.)]

Mais il est facile de comprendre pourquoi les _free-traders_ ont
commenc par runir toutes leurs forces contre un seul monopole, celui
des crales: c'est qu'il est la clef de vote du systme tout entier.
C'est la part de l'aristocratie, c'est le lot spcial que se sont
adjug les lgislateurs. Qu'on leur arrache ce monopole, et ils feront
bon march de tous les autres.

C'est d'ailleurs celui dont le poids est le plus lourd au peuple,
celui dont l'iniquit est la plus facile  dmontrer. L'impt sur le
pain! sur la nourriture! sur la vie! Voil, certes, un mot de
ralliement merveilleusement propre  rveiller la sympathie des
masses.

C'est certainement un grand et beau spectacle que de voir un petit
nombre d'hommes essayant,  force de travaux, de persvrance et
d'nergie, de dtruire le rgime le plus oppressif et le plus
fortement organis, aprs l'esclavage, qui ait pes jamais sur un
grand peuple et sur l'humanit, et cela sans en appeler  la force
brutale, sans mme essayer de dchaner l'animadversion publique, mais
en clairant d'une vive lumire tous les replis de ce systme, en
rfutant tous les sophismes sur lesquels il s'appuie, en inculquant
aux masses les connaissances et les vertus qui seules peuvent les
affranchir du joug qui les crase.

Mais ce spectacle devient bien plus imposant encore, quand on voit
l'immensit du champ de bataille s'agrandir chaque jour par le nombre
des questions et des intrts qui viennent, les uns aprs les autres,
s'engager dans la lutte.

D'abord l'aristocratie ddaigne de descendre dans la lice. Quand elle
se voit matresse de la puissance politique par la possession du sol,
de la puissance matrielle par l'arme et la marine, de la puissance
morale par l'glise, de la puissance lgislative par le Parlement, et
enfin de celle qui vaut toutes les autres, de la puissance de
l'opinion publique par cette fausse grandeur nationale qui flatte le
peuple et qui semble lie aux institutions qu'on ose attaquer; quand
elle contemple la hauteur, l'paisseur et la cohsion des
fortifications dans lesquelles elle s'est retranche; quand elle
compare ses forces avec celles que quelques hommes isols dirigent
contre elle,--elle croit pouvoir se renfermer dans le silence et le
ddain.

Cependant la Ligue fait des progrs. Si l'aristocratie a pour elle
l'glise tablie, la Ligue appelle  son aide toutes les glises
dissidentes. Celles-ci ne se rattachent pas au monopole par la dme,
elles se soutiennent par des dons volontaires, c'est--dire par la
confiance publique. Elles ont bientt compris que l'exploitation de
l'homme par l'homme, qu'on la nomme esclavage ou protection, est
contraire  la charte chrtienne. Seize cents ministres dissidents
rpondent  l'appel de la Ligue. Sept cents d'entre eux, accourus de
tous les points du royaume, se runissent  Manchester. Ils
dlibrent; et le rsultat de leur dlibration est qu'ils iront
prcher, dans toute l'Angleterre, la cause de la libert des changes
comme conforme aux lois providentielles qu'ils ont mission de
promulguer.

Si l'aristocratie a pour elle la proprit foncire et les classes
agricoles, la Ligue s'appuie sur la proprit des bras, des facults
et de l'intelligence. Rien n'gale le zle avec lequel les classes
manufacturires s'empressent de concourir  la grande oeuvre. Les
souscriptions spontanes versent au fonds de la Ligue 200,000 fr. en
1841, 600,000 en 1842, un million en 1843, 2 millions en 1844; et en
1845 une somme double, peut-tre triple, sera consacre  l'un des
objets que l'association a en vue, l'inscription d'un grand nombre de
_free traders_ sur les listes lectorales. Parmi les faits relatifs 
cette souscription, il en est un qui produisit sur les esprits une
profonde sensation. La liste, ouverte  Manchester le 14 novembre
1844, prsenta,  la fin de cette mme journe, une recette de 16,000
livres sterling (400,000 francs). Grce  ces abondantes ressources,
la Ligue, revtant ses doctrines des formes les plus varies et les
plus lucides, les distribue parmi le peuple dans des brochures, des
pamphlets, des placards, des journaux innombrables; elle divise
l'Angleterre en douze districts, dans chacun desquels elle entretient
un professeur d'conomie politique. Elle-mme, comme une universit
mouvante, tient ses sances en public dans toutes les villes et tous
les comts de la Grande-Bretagne. Il semble d'ailleurs que celui qui
dirige les vnements humains ait mnag  la Ligue des moyens
inattendus de succs. La _rforme postale_ lui permet d'entretenir,
avec les comits lectoraux qu'elle a fonds dans tout le pays, une
correspondance qui comprend annuellement plus de 300,000 dpches; les
chemins de fer impriment  ses mouvements un caractre d'ubiquit, et
l'on voit les mmes hommes qui ont _agit_ le matin  Liverpool agiter
le soir  dimbourg ou  Glasgow; enfin la _rforme lectorale_ a
ouvert  la classe moyenne les portes du Parlement, et les fondateurs
de la Ligue, les Cobden, les Bright, les Gibson, les Villiers, sont
admis  combattre le monopole, en face des monopoleurs et dans
l'enceinte mme o il fut dcrt. Ils entrent dans la Chambre des
communes, et ils y forment, en dehors des Whigs et des Torys, un
parti, si l'on peut lui donner ce nom, qui n'a pas de prcdents dans
les annales des peuples constitutionnels, un parti dcid  ne
sacrifier jamais la vrit absolue, la justice absolue, les principes
absolus aux questions de personnes, aux combinaisons,  la stratgie
des ministres et des oppositions.

Mais il ne suffisait pas de rallier les classes sociales sur qui pse
directement le monopole; il fallait encore dessiller les yeux de
celles qui croient sincrement leur bien-tre et mme leur existence
attachs au systme de la protection. M. Cobden entreprend cette rude
et prilleuse tche. Dans l'espace de deux mois, il provoque quarante
meetings au sein mme des populations agricoles. L, entour souvent
de milliers de laboureurs et de fermiers, parmi lesquels on pense bien
que se sont glisss,  l'instigation des intrts menacs, bien des
agents de dsordre, il dploie un courage, un sang-froid, une
habilet, une loquence, qui excitent l'tonnement, si ce n'est la
sympathie de ses plus ardents adversaires. Plac dans une position
analogue  celle d'un Franais qui irait prcher la doctrine de la
libert commerciale dans les forges de Decazeville ou parmi les
mineurs d'Anzin, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, dans cet
homme minent,  la fois conomiste, tribun, homme d'tat, tacticien,
thoricien, et auquel je crois qu'on peut faire une juste application
de ce qu'on a dit de Destutt de Tracy:  force de bon sens, il
atteint au gnie. Ses efforts obtiennent la rcompense qu'ils
mritent, et l'aristocratie a la douleur de voir le principe de la
libert gagner rapidement au sein de la population voue 
l'agriculture.

Aussi le temps n'est plus o elle s'enveloppait dans sa morgue
mprisante; elle est enfin sortie de son inertie. Elle essaye de
reprendre l'offensive, et sa premire opration est de calomnier la
Ligue et ses fondateurs. Elle scrute leur vie publique et prive,
mais, force bientt d'abandonner le champ de bataille des
personnalits, o elle pourrait bien laisser plus de morts et de
blesss que la Ligue, elle appelle  son secours l'arme de sophismes
qui, dans tous les temps et dans tous les pays, ont servi d'tai au
monopole. _Protection  l'agriculture, invasion des produits
trangers, baisse des salaires rsultant de l'abondance des
subsistances, indpendance nationale, puisement du numraire,
dbouchs coloniaux assurs, prpondrance politique, empire des
mers_; voil les questions qui s'agitent, non plus entre savants, non
plus d'cole  cole, mais devant le peuple, mais de dmocratie 
aristocratie.

Cependant il se rencontre que les Ligueurs ne sont pas seulement des
agitateurs courageux; ils sont aussi de profonds conomistes. Pas un
de ces nombreux sophismes ne rsiste au choc de la discussion; et, au
besoin, des enqutes parlementaires, provoques par la Ligue, viennent
en dmontrer l'inanit.

L'aristocratie adopte alors une autre marche. La misre est immense,
profonde, horrible, et la cause en est patente; c'est qu'une odieuse
ingalit prside  la distribution de la richesse sociale. Mais au
drapeau de la Ligue qui porte inscrit le mot JUSTICE, l'aristocratie
oppose une bannire o on lit le mot CHARIT. Elle ne conteste plus
les souffrances populaires; mais elle compte sur un puissant moyen de
diversion, l'aumne. Tu souffres, dit-elle au peuple; c'est que tu as
trop multipli, et je vais te prparer un vaste systme d'migration.
(Motion de M. Butler.)--Tu meurs d'inanition; je donnerai  chaque
famille un jardin et une vache. (_Allotments._)--Tu es extnu de
fatigue; c'est que l'on exige de toi trop de travail, et j'en
limiterai la dure. (Bill de dix heures.) Ensuite viennent les
souscriptions pour procurer gratuitement aux classes pauvres des
tablissements de bains, des lieux de rcrations, les bienfaits d'une
ducation nationale, etc. Toujours des aumnes, toujours des
palliatifs; mais quant  la cause qui les ncessite, quant au
monopole, quant  la distribution factice et partiale de la richesse,
on ne parle pas d'y toucher.

La Ligue a ici  se dfendre contre un systme d'agression d'autant
plus perfide, qu'il semble attribuer  ses adversaires, entre autres
monopoles, le monopole de la philanthropie, et la placer elle-mme
dans ce cercle de justice exacte et froide qui est bien moins propre
que la charit, mme impuissante, mme hypocrite,  exciter la
reconnaissance irrflchie de ceux qui souffrent.

Je ne reproduirai pas les objections que la Ligue oppose  tous ces
projets d'institutions prtendues charitables, on en verra
quelques-unes dans le cours de l'ouvrage. Il me suffira de dire
qu'elle s'est associe  celles de ces oeuvres qui ont un caractre
incontestable d'utilit. C'est ainsi que, parmi les _free-traders_ de
Manchester, il a t recueilli prs d'un million pour donner de
l'espace, de l'air et du jour aux quartiers habits par les classes
ouvrires. Une somme gale, provenant aussi de souscriptions
volontaires, a t consacre dans cette ville  l'tablissement de
maisons d'cole. Mais en mme temps la Ligue ne s'est pas lasse de
montrer le pige cach sous ce fastueux talage de philanthropie:
Quand les Anglais meurent de faim, disait-elle, il ne suffit pas de
leur dire: Nous vous transporterons en Amrique o les aliments
abondent; il faut laisser ces aliments entrer en Angleterre.--Il ne
suffit pas de donner aux familles ouvrires un jardin pour y faire
crotre des pommes de terre; il faut surtout ne pas leur ravir une
partie des profits qui leur procureraient une nourriture plus
substantielle.--Il ne suffit pas de limiter le travail excessif auquel
les condamne la spoliation; il faut faire cesser la spoliation mme,
afin que dix heures de travail en valent douze.--Il ne suffit pas de
leur donner de l'air et de l'eau, il faut leur donner du pain ou du
moins le droit d'acheter du pain. Ce n'est pas la philanthropie mais
la libert qu'on doit opposer  l'oppression; ce n'est pas la charit
mais la justice qui peut gurir les maux de l'injustice. L'aumne n'a
et ne peut avoir qu'une action insuffisante, fugitive, incertaine et
souvent dgradante.

 bout de ses sophismes, de ses faux-fuyants, de ses prtextes
dilatoires, il restait une ressource  l'aristocratie: la majorit
parlementaire, la majorit qui dispense d'avoir raison. Le dernier
acte de l'agitation devait donc se passer au sein des collges
lectoraux. Aprs avoir popularis les saines doctrines conomiques,
la Ligue avait  donner une direction pratique aux efforts individuels
de ses innombrables proslytes. Modifier profondment les constituants
(_constituencies_), le corps lectoral du royaume, saper l'influence
aristocratique, attirer sur la corruption les chtiments de la loi et
de l'opinion: telle est la nouvelle phase dans laquelle est entre
l'_agitation_, avec une nergie que les progrs semblent accrotre.
_Vires acquirit eundo_.  la voix de Cobden, de Bright et de leurs
amis, des milliers de _free-traders_ se font inscrire sur les listes
lectorales, des milliers de monopoleurs en sont rays, et, d'aprs la
rapidit de ce mouvement, on peut prvoir le jour o le snat ne
reprsentera plus une classe, mais la communaut.

On demandera peut-tre si tant de travaux, tant de zle, tant de
dvouement, sont demeurs jusqu'ici sans influence sur la marche des
affaires publiques, et si le progrs des doctrines librales dans le
pays ne s'est pas rflchi  quelque degr dans la lgislation.

J'ai expos, en commenant, le rgime conomique de l'Angleterre
antrieurement  la crise commerciale qui a donn naissance  la
Ligue; j'ai mme essay de soumettre au calcul quelques-unes des
extorsions que les classes dominatrices exercent sur les classes
asservies par le double mcanisme des impts et des monopoles.

Depuis cette poque, les uns et les autres ont t modifis. Qui n'a
pas entendu parler du _plan financier_ que sir Robert Peel vient de
soumettre  la Chambre des communes, plan qui n'est que le
dveloppement de rformes commences en 1842 et 1844, et dont la
complte ralisation est rserve  des sessions ultrieures du
Parlement? Je crois sincrement qu'on a mconnu en France l'esprit de
ces rformes, qu'on en a tour  tour exagr ou attnu la porte. On
m'excusera donc si j'entre ici dans quelques dtails, que je
m'efforcerai du reste d'abrger le plus qu'il me sera possible.

La spoliation (qu'on me pardonne le retour frquent de ce terme; mais
il est ncessaire pour dtruire l'erreur grossire qui est implique
dans son synonyme _protection_), la spoliation, rduite en systme de
gouvernement, avait produit toutes ses naturelles consquences: une
extrme ingalit des fortunes, la misre, le crime et le dsordre au
sein des dernires couches sociales, une diminution norme dans toutes
les consommations, par suite, l'affaiblissement des recettes publiques
et le dficit, qui, croissant d'anne en anne, menaait d'branler le
crdit de la Grande-Bretagne. videmment il n'tait pas possible de
rester dans une situation qui menaait d'engloutir le vaisseau de
l'tat. L'_Agitation_ irlandaise, l'_Agitation_ commerciale,
l'Incendiarisme, dans les districts agricoles, le Rbeccasme dans le
pays de Galles, le Chartisme dans les villes manufacturires, ce
n'taient l que les symptmes divers d'un phnomne unique, la
souffrance du peuple. Mais la souffrance du peuple, c'est--dire des
masses, c'est--dire encore de la presque universalit des hommes,
doit  la longue gagner toutes les classes de la socit. Quand le
peuple n'a rien, il n'achte rien; quand il n'achte rien, les
fabriques s'arrtent, et les fermiers ne vendent pas leur rcolte; et
s'ils ne vendent pas, ils ne peuvent payer leurs fermages. Ainsi les
grands seigneurs lgislateurs eux-mmes se trouvaient placs, par
l'effet mme de leur loi, entre la banqueroute des fermiers et la
banqueroute de l'tat, et menacs  la fois dans leur fortune
immobilire et mobilire. Ainsi l'aristocratie sentait le terrain
trembler sous ses pas. Un de ses membres les plus distingus, sir
James Graham, aujourd'hui ministre de l'intrieur, avait fait un livre
pour l'avertir des dangers qui l'entouraient: Si vous ne cdez une
partie, vous perdrez tout, disait-il, et une tempte rvolutionnaire
balayera de dessus la surface du pays non-seulement vos monopoles,
mais vos honneurs, vos privilges, votre influence et vos richesses
mal acquises.

Le premier expdient qui se prsenta pour parer au danger le plus
immdiat, le dficit, fut, selon l'expression consacre aussi par nos
hommes d'tat, d'_exiger de l'impt tout ce qu'il peut rendre_. Mais
il arriva que les taxes mmes qu'on essaya de renforcer furent celles
qui laissrent le plus de vide au Trsor. Il fallut renoncer pour
longtemps  cette ressource, et le premier soin du cabinet actuel,
quand il arriva aux affaires, fut de proclamer que l'impt tait
arriv  sa dernire limite: _I am bound to say that the people of
this country has been brought to the utmost limit of taxation._
(Peel, discours du 10 mai 1842.)

Pour peu que l'on ait pntr dans la situation respective des deux
grandes classes, dont j'ai dcrit les intrts et les luttes, on
comprendra aisment quel tait, pour chacune d'elles, le problme 
rsoudre.

Pour les _free-traders_, la solution tait trs-simple: _abroger tous
les monopoles_. Affranchir les importations, c'tait ncessairement
accrotre les changes et par consquent les exportations; c'tait
donc donner au peuple tout  la fois du pain et du travail; c'tait
encore favoriser toutes les consommations, par consquent les taxes
indirectes, et en dfinitive rtablir l'quilibre des finances.

Pour les _monopoleurs_, le problme tait pour ainsi dire insoluble.
Il s'agissait de soulager le peuple sans le soustraire aux monopoles,
de relever le revenu public sans augmenter les taxes, et de conserver
le systme colonial sans diminuer les dpenses nationales.

Le ministre Whig (Russell, Morpeth, Melbourne, Baring, etc.) prsenta
un plan qui se tenait entre ces deux solutions. Il affaiblissait, sans
les dtruire, les monopoles et le systme colonial. Il ne fut accept
ni par les monopoleurs ni par les _free-traders_. Ceux-l voulaient le
monopole absolu, ceux-ci la libert illimite. Les uns s'criaient:
_Pas de concessions!_ les autres: _Pas de transactions!_

Battus au Parlement, les Whigs en appelrent au corps lectoral. Il
donna amplement gain de cause aux Torys, c'est--dire  la protection
et aux colonies. Le ministre Peel fut constitu (1841) avec mission
expresse de trouver l'introuvable solution, dont je parlais tout 
l'heure, au grand et terrible problme pos par le dficit et la
misre publique; et il faut avouer qu'il a surmont la difficult avec
une sagacit de conception et une nergie d'excution remarquables.

J'essayerai d'expliquer le plan financier de M. Peel, tel du moins que
je le comprends.

Il ne faut pas perdre de vue que les divers objets qu'a d se proposer
cet homme d'tat, eu gard au parti qui l'appuie, sont les suivants:

1 Rtablir l'quilibre des finances;

2 Soulager les consommateurs;

3 Raviver le commerce et l'industrie;

4 Conserver autant que possible le monopole essentiellement
aristocratique, la loi crale;

5 Conserver le systme colonial et avec lui l'arme, la marine, les
hautes positions des branches cadettes;

6 On peut croire aussi que cet homme minent, qui plus que tout autre
sait lire dans les _signes du temps_, et qui voit le principe de la
Ligue envahir l'Angleterre  pas de gant, nourrit encore au fond de
son me une pense d'avenir personnelle mais glorieuse, celle de se
mnager l'appui des _free-traders_ pour l'poque o ils auront conquis
la majorit, afin d'imprimer de sa main le sceau de la consommation 
l'oeuvre de la libert commerciale, sans souffrir qu'un autre nom
officiel que le sien s'attache  la plus grande rvolution des temps
modernes.

Il n'est pas une des mesures, une des paroles de Sir Robert Peel qui
ne satisfasse aux conditions prochaines ou loignes de ce programme.
On va en juger.

Le pivot autour duquel s'accomplissent toutes les volutions
financires et conomiques dont il nous reste  parler, c'est
l'_income-tax_.

L'income-tax, on le sait, est un subside prlev sur les revenus de
toute nature. Cet impt est essentiellement temporaire et patriotique.
On n'y a recours que dans les circonstances les plus graves, et
jusqu'ici, en cas de guerre. Sir Robert Peel l'obtint du parlement en
1842, et pour trois ans; il vient d'tre prorog jusqu'en 1849. C'est
la premire fois qu'au lieu de servir  des fins de destruction et 
infliger  l'humanit les maux de la guerre, il sera devenu
l'instrument de ces utiles rformes que cherchent  raliser les
nations qui veulent mettre  profit les bienfaits de la paix.

Il est bon de faire observer ici que tous les revenus au-dessous de
150 liv. sterl. (3,700 fr.) sont affranchis de la taxe, en sorte
qu'elle frappe exclusivement la classe riche. On a beaucoup rpt, de
ce ct comme de l'autre ct du dtroit, que l'_income-tax_ tait
dfinitivement inscrit dans le Code financier de l'Angleterre. Mais
quiconque connat la nature de cet impt et le mode d'aprs lequel il
est peru, sait bien qu'il ne saurait tre tabli d'une manire
permanente, du moins dans sa constitution actuelle; et, si le cabinet
entretient  cet gard quelque arrire-pense, il est permis de croire
qu'en habituant les classes aises  contribuer dans une plus forte
proportion aux charges publiques, il songe  mettre l'impt foncier
(_land-tax_), dans la Grande-Bretagne, plus en harmonie avec les
besoins de l'tat et les exigences d'une quitable justice
distributive.

Quoi qu'il en soit, le premier objet que le ministre Tory avait en
vue, le rtablissement de l'quilibre dans les finances, fut atteint,
grce aux ressources de l'income-tax; et le dficit qui menaait le
crdit de l'Angleterre a, du moins provisoirement, disparu.

Un excdant de recettes tait mme prvu ds 1842. Il s'agissait de
l'appliquer  la seconde et  la troisime condition du programme:
_Soulager les consommateurs; raviver le commerce et l'industrie_.

Ici nous entrons dans la longue srie des rformes douanires
excutes en 1842, 1843, 1844 et 1845. Notre intention ne peut tre de
les exposer en dtail; nous devons nous borner  faire connatre
l'esprit dans lequel elles ont t conues.

Toutes les prohibitions ont t abolies. Les boeufs, les veaux, les
moutons, la viande frache et sale, qui taient repousss d'une
manire absolue, furent admis  des droits modrs: les boeufs, par
exemple,  25 fr. par tte (le droit est presque double en France), ce
qui n'a pas empch M. Gauthier de Rumilly de dire en pleine Chambre,
en 1845, sans tre contredit par personne, tant les journaux ont eu
soin de nous tenir dans l'ignorance sur ce qui se passe de l'autre
ct de la Manche, que les bestiaux sont encore prohibs en
Angleterre.

Les droits furent abaisss dans une trs-forte proportion, et
quelquefois de moiti, des deux tiers et des trois quarts sur 650
articles de consommation: entre autres les farines, l'huile, le cuir,
le riz, le caf, le suif, la bire, etc., etc.

Ces droits, d'abord abaisss, ont t compltement abolis en 1845 sur
430 articles, parmi lesquels figurent toutes les matires premires de
quelque importance, la laine, le coton, le lin, le vinaigre, etc.,
etc.

Les droits d'exportation furent aussi radicalement abrogs. Les
machines et la houille, ces deux puissances dont, dans des ides
troites de rivalit commerciale, il serait peut-tre assez naturel
que l'Angleterre se montrt jalouse, sont en ce moment  la
disposition de l'Europe. Nous en pourrions jouir aux mmes prix que
les Anglais, si, par une bizarrerie trange, mais parfaitement
consquente au principe du systme protecteur, nous ne nous tions
placs nous-mmes, par nos tarifs, dans des conditions d'infriorit 
l'gard de ces instruments essentiels de travail, au moment mme o
l'galit nous tait offerte ou pour mieux dire confre sans
condition.

On conoit que l'abrogation totale d'un droit d'entre doit laisser un
vide dfinitif; et l'abaissement, un vide au moins momentan dans le
Trsor. C'est ce vide que les excdants de recette dus 
l'_income-tax_ sont destins  couvrir.

Cependant l'_income-tax_ n'a qu'une dure limite. Le cabinet Tory a
espr que l'accroissement de la consommation, l'essor du commerce et
de l'industrie ragirait sur toutes les branches de revenus de manire
 ce que l'quilibre des finances ft rtabli en 1849, sans que la
ressource de l'income-tax ft plus longtemps ncessaire. Autant qu'on
en peut juger par les rsultats de la rforme partielle de 1842, ces
esprances ne seront pas trompes. Dj les recettes gnrales de 1844
ont dpass celles de 1843 de liv. sterl. 1,410,726 (35 millions de
francs).

D'un autre ct, tous les faits concordent  tmoigner que l'activit
a repris dans toutes les branches du travail, et que le bien-tre
s'est rpandu dans toutes les classes de la socit. Les prisons et
les workhouses se sont dpeuples; la taxe des pauvres a baiss;
l'accise a fructifi; le Rbeccasme et l'Incendiarisme se sont
apaiss; en un mot, le retour de la prosprit se montre par tous les
signes qui servent  la rvler, et entre autres par les recettes des
douanes.

  Recettes de l'anne 1841 (sous le systme
                            ancien)                  19,900,000 l. st.
           --         1842                           18,700,000
           --         1843, premire anne de la
                            rforme                  21,400,000
           --         1844                           23,500,000

Maintenant si l'on considre que, pendant cette dernire anne, les
marchandises qui ont pass par la douane n'ont rien pay _ la sortie_
(abrogation des droits d'exportation), et n'ont acquitt _ l'entre_
que des taxes rduites, au moins pour 650 articles (abaissement des
droits d'importation), on en conclura rigoureusement que la masse des
produits imports a d augmenter dans une proportion norme pour que
la recette totale, non-seulement n'ait pas diminu, mais encore se
soit leve de cent millions de francs.

Il est vrai que, d'aprs les conomistes de la presse et de la tribune
franaises, cet accroissement d'importations ne prouve autre chose que
la dcadence de l'industrie de la Grande-Bretagne, l'_invasion_,
l'_inondation_ de ses marchs par les produits trangers, et la
stagnation de son _travail national_! Nous laisserons ces messieurs
concilier, s'ils le peuvent, cette conclusion avec tous les autres
signes par lesquels se manifeste la renaissante prosprit de
l'Angleterre; et, pour nous, qui croyons que _les produits s'changent
contre des produits_, satisfaits de trouver, dans l'accord des faits
qui prcdent, une preuve nouvelle et clatante de la vrit de cette
doctrine, nous dirons que Sir Robert Peel a rempli la seconde et la
troisime condition de son programme: _Soulager le consommateur;
raviver le commerce et l'industrie_.

Mais ce n'tait pas pour cela que les Torys l'avaient port, le
soutenaient au pouvoir. Encore tout mus de la frayeur que leur avait
cause le plan bien autrement radical de John Russell, et de l'orgueil
de leur rcent triomphe sur les Whigs, ils n'taient pas disposs 
perdre le fruit de leur victoire, et ils entendaient bien ne laisser
agir l'homme de leur choix, dans l'accomplissement de son oeuvre,
qu'autant qu'il ne toucherait pas ou qu'il ne toucherait que d'une
manire illusoire aux deux grands instruments de rapine que s'est
lgislativement attribus l'aristocratie anglaise: La loi-crale et
le systme colonial.

C'est surtout dans cette difficile partie de sa tche que le premier
ministre a dploy toutes les ressources de son esprit fertile en
expdients.

Lorsqu'un droit d'entre a fait arriver le prix d'un produit  ce
taux que la concurrence intrieure ne permet, en aucun cas, de
dpasser, tout son effet protecteur est obtenu. Ce qu'on ajouterait 
ce droit serait purement nominal, et ce qu'on en retrancherait, dans
les limites de cet excdant, serait videmment inefficace. Supposez
qu'un produit franais, soumis  la rivalit trangre, se vende  15
fr., et qu'affranchi de cette rivalit, il ne puisse,  cause de la
concurrence intrieure, s'lever au-dessus de 20 fr. En ce cas, un
droit de 5 ou 6 fr. sur le produit tranger donnera au similaire
national toute la protection qu'il soit au pouvoir du tarif de
confrer. Le droit, ft-il port  100 fr., n'lverait pas d'un
centime le prix du produit, d'aprs l'hypothse mme, et par
consquent toute rduction, qui ne descendrait pas au-dessous de 5 ou
6 fr., serait de nul effet pour le producteur et pour le consommateur.

Il semble que l'observation de ce phnomne ait dirig la conduite de
sir Robert Peel, en ce qui concerne le grand monopole aristocratique,
le bl, et le grand monopole colonial, le sucre.

Nous avons vu que la loi-crale, qui avait pour but avou d'assurer
au producteur national 54 sh. par quarter de froment avait failli dans
son objet. L'chelle mobile (_sliding scale_) tait bien calcule pour
atteindre ce but, car elle ajoutait au prix du bl tranger 
l'entrept un droit graduel qui devait faire ressortir le prix vnal 
70 sh. et plus. Mais la concurrence des producteurs nationaux, d'une
part, et, de l'autre, la diminution de consommation qui suit la
chert, ont concouru  retenir le bl  un taux moyen moins lev et
qui n'a pas dpass 56 sh. Qu'a fait alors sir Robert Peel? Il a
tranch dans cette portion de droit qui tait radicalement inefficace,
et il a baiss l'chelle mobile de manire,  ce qu'il pensait, 
fixer le froment  56 sh., c'est--dire au prix le plus lev que la
concurrence intrieure lui permette d'atteindre, dans les temps
ordinaires; en sorte qu'en ralit il n'a rien arrach 
l'aristocratie ni rien confr au peuple.

 cet gard, sir Robert n'a pas cach cette politique de
prestidigitateur, car  toute demande de droits plus levs, il
rpondait: Je crois que vous avez eu des preuves concluantes que vous
tes arrivs  l'extrme limite de la taxe utile (_profitable
taxation_), sur les articles de subsistances. Je vous conseille de ne
pas l'accrotre, car, si vous le faites, vous serez certainement
djous dans votre but. _Most assuredly you will be defeated in your
object._

Je n'ai parl que du froment, mais il est bon d'observer que la mme
loi embrasse les crales de toutes sortes. De plus, le beurre et le
fromage, qui entrent pour beaucoup dans les revenus des domaines
seigneuriaux, n'ont point t dgrevs. Il est donc bien vrai que le
monopole aristocratique n'a t que trs-inefficacement entam.

La mme pense a prsid aux diverses modifications introduites dans
la loi des sucres. Nous avons vu que la prime accorde aux planteurs,
ou le droit diffrentiel entre le sucre colonial et le sucre tranger,
tait de 39 sh. par quintal. C'est l la marge que la spoliation avait
devant elle; mais  cause de la concurrence que se font entre elles
les colonies, elles n'ont pu extorquer au consommateur, en excdant du
prix naturel et du droit fiscal, que 18 sh. (Voir ci-dessus, pages 24
et suiv.) Sir Robert pouvait donc abaisser le droit diffrentiel de 39
sh.  18 sans rien changer, si ce n'est une lettre morte, dans le
_statute-book_.

Or, qu'a-t-il fait? Il a tabli le tarif suivant:

  Sucre colonial, brut             14 sh.
              --  terr            16
  Sucre tranger (libre), brut     23
              --          terr    28
  Sucre tranger (esclave)         63

Il estime qu'il entrera en Angleterre, sous l'empire de ce nouveau
tarif, 230,000 tonnes de sucre colonial; et la protection tant de 10
sh. par quintal ou 10 liv. st. par tonne, la somme extorque au
consommateur, pour tre livre sans compensation aux planteurs, sera
de 2,300,000 liv. st., ou fr. 57,000,000, au lieu de 86 millions.
(Voir page 25.)

Mais d'un autre ct, il dit: La consquence sera que le Trsor
recevra du droit sur le sucre, par suite de la rduction, liv. st.
3,960,000. Le revenu obtenu de cette denre, l'anne dernire, a t
de 5,216,000 liv.; il y aura donc pour l'anne prochaine une perte de
revenu de 1,300,000 liv. sterl., soit fr. 32,500,000, et c'est
l'_income-tax_, c'est--dire un nouvel impt, qui est charg de
remplir le vide laiss  l'chiquier; en sorte que si le peuple est
soulag, en ce qui concerne la consommation du sucre, ce n'est pas au
prjudice du monopole, mais aux dpens du Trsor, et comme on rend 
celui-ci par l'_income-tax_ ce qu'il perd sur la douane, il en rsulte
que les spoliations et les charges restent les mmes, et c'est tout au
plus si l'on peut dire qu'elles subissent un lger dplacement.

Dans tout l'ensemble des rformes relles ou apparentes accomplies par
sir Robert Peel, sa prdilection en faveur du systme colonial ne
cesse de se manifester, et c'est l surtout ce qui le spare
profondment des _free-traders_. Chaque fois que le ministre a dgrv
une denre trangre, il a eu soin de dgrver, dans une proportion au
moins aussi forte, la denre similaire venue des colonies anglaises;
en sorte que la _protection_ reste la mme. Ainsi, pour n'en citer
qu'un exemple, le bois de construction _tranger_ a t rduit des
cinq siximes; mais le bois des colonies l'a t des neuf diximes. Le
patrimoine des branches cadettes de l'aristocratie n'a donc pas t
srieusement entam, pas plus que celui des branches anes, et,  ce
point de vue, l'on peut dire que le plan financier (_financial
statement_), l'audacieuse exprience (_bold experiment_), du ministre
dirigeant, demeurent renferms dans les bornes d'une question
anglaise, et ne s'lvent pas  la hauteur d'une question humanitaire;
car l'humanit n'est que fort indirectement intresse au rgime
intrieur de l'chiquier anglais, mais elle et t profondment et
favorablement affecte d'une rforme, mme financire, impliquant la
chute de ce systme colonial qui a tant troubl et menace encore si
gravement la paix et la libert du monde.

Loin que sir Robert Peel suive la Ligue sur ce terrain, il ne perd pas
une occasion de se prononcer en faveur des colonies, et, dans l'expos
des motifs de son plan financier, aprs avoir rappel  la Chambre que
l'Angleterre possde quarante-cinq colonies, aprs avoir mme demand
 ce sujet un accroissement d'allocations, il ajoute: On pourra dire
qu'il est contraire  la sagesse d'tendre autant que nous l'avons
fait notre systme colonial. Mais je m'en tiens au fait que vous avez
des colonies, et que, les ayant, il faut les pourvoir de forces
suffisantes. Je rpugnerais d'ailleurs, quoique je sache combien ce
systme entrane de dpenses et de dangers, je rpugnerais  condamner
cette politique qui nous a conduits  jeter sur divers points du globe
les bases de ces possessions animes de l'esprit anglais, parlant la
langue anglaise et destines peut-tre  s'lever dans l'avenir au
rang de grandes puissances commerciales!

Je crois avoir dmontr que sir Robert Peel a rempli avec habilet les
plus funestes parties de son programme. Il me resterait  justifier
les motifs des prvisions qui m'ont fait dire: On peut croire encore
que cet homme minent qui, plus que tout autre, sait lire dans les
_signes du temps_, et qui voit le principe de la Ligue envahir
l'Angleterre  pas de gant, nourrit au fond de son me une pense
personnelle, mais glorieuse, celle de se mnager l'appui des
_free-traders_ pour l'poque o ils auront conquis la majorit, afin
d'imprimer de ses mains le sceau de la consommation  l'oeuvre de la
libert commerciale, sans souffrir qu'un autre nom officiel que le
sien s'attache  la plus grande rvolution des temps modernes.

Comme il ne s'agit ici que d'une simple conjecture qui, vu l'humble
source d'o elle mane, ne peut avoir pour le lecteur qu'une faible
importance, je ne vois aucune utilit  la justifier  ses yeux[10].
Je ne crois pas qu'elle ait rien de chimrique pour quiconque a tudi
la situation conomique du Royaume-Uni, le dnoment probable des
rformes qu'il subit, le caractre de celui qui les dirige, le
mouvement et le dplacement, mme actuels, des majorits, et surtout
les rapides progrs de l'opinion dans les masses et au sein du corps
lectoral. Jusqu'ici sir Robert Peel s'est montr grand financier,
grand ministre, grand homme d'tat peut-tre; pourquoi n'aspirerait-il
pas au titre de grand homme, que la postrit ne dcernera plus sans
doute qu'aux bienfaiteurs de l'humanit?

[Note 10: Cette conjecture n'a pas tard  se vrifier compltement;
mais l'auteur, tout en applaudissant aux mesures librales prises
enfin par le grand ministre, ne l'a pas absous d'en tre venu l si
tard.(V. tome V, pag. 544 et suiv.)

                                               (_Note de l'diteur._)]

Il ne sera peut-tre pas sans intrt pour le lecteur d'entrevoir
l'issue probable des rformes dont nous ne connaissons encore que les
premiers linaments. Une brochure rcente vient de rvler un _plan
financier_ qui doit rallier les membres influents de la Ligue. Nous le
mentionnerons ici, tant  cause de son admirable simplicit et de sa
parfaite conformit aux principes les plus purs de la libert
commerciale, que parce qu'il est loin d'tre dpourvu de tout
caractre officiel. Il mane, en effet, d'un officier du _Board of
trade_, M. Mac-Grgor, comme la rforme postale eut pour promoteur un
employ du _post-office_, M. Rowland-Hill. On peut ajouter qu'il a
assez d'analogie avec les changements oprs par sir Robert Peel pour
laisser supposer qu'il n'a pas t jet dans le public  l'insu, et
moins encore contre la volont du premier ministre.

Voici le plan du secrtaire du _Board of trade_.

Il suppose que les dpenses s'lveront comme aujourd'hui,  50
millions st. Elles devront subir sans doute une grande diminution, car
ce plan entrane une forte rduction dans l'arme, la marine,
l'administration des colonies et la perception de l'impt; en ce cas,
les excdants de recettes pourront tre affects, soit au
remboursement de la dette, soit au dgrvement de la contribution
directe dont il va tre parl.

Les recettes se puiseraient aux sources suivantes:

  _Douane._--Les droits seraient uniformes, que les produits viennent
    des colonies ou de l'tranger.

  Il n'y aurait que huit articles soumis aux droits d'entre, savoir:

    1 Th; 2 sucre; 3 caf et cacao; 4 tabac; 5 esprits distills;
    6 vins; 7 fruits secs; 8 piceries.

  Produit                            21,500,000 l. st.}
  Esprits distills  l'intrieur     5,000,000       }  31,500,000 l. st.
  Drche tant indigne qu'importe    4,000,000       }

  Ces deux derniers impts runis  l'administration des douanes.

  _Timbre._--On en liminerait les droits sur les assurances
    contre les risques de mer et d'incendie, et l'on
    y runirait les licences, ci                          7,500,000
  Taxe foncire, non rachete                             1,200,000
  Dficit  couvrir, la premire anne, par un impt
    direct qui est une combinaison de l'_income-tax_ et du
    _land-tax_                                            9,800,000
                                                         ----------
  Total gal de la dpense                               50,000,000 l. st.

Quant  la poste, M. Mac-Grgor pense qu'elle ne doit pas tre une
source de revenus. On ne peut pas abaisser le tarif actuel, puisqu'il
est rduit  la plus minime monnaie usite en Angleterre; mais les
excdants de recettes seraient appliqus  l'amlioration du service
et au dveloppement des paquebots  vapeur.

Il faut observer que dans ce systme:

1 La protection est compltement abolie, puisque la douane ne frappe
que des objets que l'Angleterre ne produit pas, except les esprits et
la drche. Mais ceux-ci sont soumis  un droit gal  leurs similaires
trangers.

2 Le systme colonial est radicalement renvers. Au point de vue
commercial, les colonies sont indpendantes de la mtropole et la
mtropole des colonies, car les droits sont uniformes; il n'y a plus
de privilges, et chacun reste libre de se pourvoir au march le plus
avantageux. Il suit de l qu'une colonie qui se sparerait
politiquement de la mre patrie n'apporterait aucun changement dans
son commerce et son industrie. Elle ne ferait que soulager ses
finances.

3 Toute l'administration financire de la Grande-Bretagne se rduit 
la perception de l'impt direct,  la douane, considrablement
simplifie, et au timbre. Les _assessed taxes_ et l'accise sont
supprimes, et les transactions intrieures et extrieures laisses 
une libert et une rapidit dont les effets sont incalculables.

Tel est, trs en abrg, le plan financier qui semble tre comme le
type, l'idal vers lequel on ne peut s'empcher de reconnatre que
tendent de fort loin, il est vrai, les rformes qui s'accomplissent
sous les yeux de la France inattentive. Cette digression servira
peut-tre de justification  la conjecture que j'ai os hasarder sur
l'avenir et les vues ultrieures de sir Robert Peel.

Je me suis efforc de poser nettement la question qui s'agite en
Angleterre. J'ai dcrit et le champ de bataille, et la grandeur des
intrts qui s'y discutent, et les forces qui s'y rencontrent, et les
consquences de la victoire. J'ai dmontr, je crois, que, bien que
toute la chaleur de l'action semble se concentrer sur des questions
d'impt, de douanes, de crales, de sucre,--au fait il s'agit de
monopole et de libert, d'aristocratie et de dmocratie, d'galit ou
d'ingalit dans la distribution du bien-tre. Il s'agit de savoir si
la puissance lgislative et l'influence politique demeureront aux
hommes de rapine ou aux hommes de travail, c'est--dire si elles
continueront  jeter dans le monde des ferments de troubles et de
violences, ou des semences de concorde, d'union, de justice et de
paix.

Que penserait-on de l'historien qui s'imaginerait que l'Europe en
armes, au commencement de ce sicle, ne faisait excuter, sous la
conduite des plus habiles gnraux, tant de savantes manoeuvres  ses
innombrables armes que pour savoir  qui resteraient les champs
troits o se livrrent les batailles d'Austerlitz ou de Wagram? Les
dynasties et les empires dpendaient de ces luttes. Mais les triomphes
de la force peuvent tre phmres; il n'en est pas de mme de ceux de
l'opinion. Et quand nous voyons tout un grand peuple, dont l'action
sur le monde n'est pas conteste, s'imprgner des doctrines de la
justice et de la vrit, quand nous le voyons renier les fausses ides
de suprmatie qui l'ont si longtemps rendu dangereux aux nations,
quand nous le voyons prt  arracher l'ascendant politique  une
oligarchie cupide et turbulente, gardons-nous de croire, alors mme
que l'effort des premiers combats se porterait sur des questions
conomiques, que de plus grands et plus nobles intrts ne sont pas
engags dans la lutte. Car, si  travers bien des leons d'iniquit,
bien des exemples de perversit internationale, l'Angleterre, ce point
imperceptible du globe, a vu germer sur son sol tant d'ides grandes
et utiles; si elle fut le berceau de la presse, du jury, du systme
reprsentatif, de l'abolition de l'esclavage, malgr les rsistances
d'une oligarchie puissante et impitoyable; que ne doit pas attendre
l'univers de cette mme Angleterre, alors que toute sa puissance
morale, sociale et politique aura pass aux mains de la dmocratie,
par une rvolution lente et pnible, paisiblement accomplie dans les
esprits, sous la conduite d'une association qui renferme dans son sein
tant d'hommes, dont l'intelligence suprieure et la moralit prouve
jettent un si grand clat sur leur pays et sur leur sicle? Une telle
rvolution n'est pas un vnement, un accident, une catastrophe due 
un enthousiasme irrsistible, mais phmre. C'est, si je puis le
dire, un lent cataclysme social qui change toutes les conditions
d'existence de la socit, le milieu o elle vit et respire. C'est la
justice s'emparant de la puissance, et le bon sens entrant en
possession de l'autorit. C'est le bien gnral, le bien du peuple,
des masses, des petits et des grands, des forts et des faibles
devenant la rgle de la politique; c'est le privilge, l'abus, la
caste disparaissant de dessus la scne, non par une rvolution de
palais ou une meute de la rue, mais par la progressive et gnrale
apprciation des droits et des devoirs de l'homme. En un mot, c'est le
triomphe de la libert humaine, c'est la mort du monopole, ce Prote
aux mille formes, tour  tour conqurant, possesseur d'esclaves,
thocrate, fodal, industriel, commercial, financier et mme
philanthrope. Quelque dguisement qu'il emprunte, il ne saurait plus
soutenir le regard de l'opinion publique; car elle a appris  le
reconnatre sous l'uniforme rouge, comme sous la robe noire, sous la
veste du planteur, comme sous l'habit brod du noble pair. Libert 
tous!  chacun juste et naturelle rmunration de ses oeuvres! 
chacun juste et naturelle accession  l'galit, en proportion de ses
efforts, de son intelligence, de sa prvoyance et de moralit. Libre
change avec l'univers! Paix avec l'univers! Plus d'asservissement
colonial, plus d'arme, plus de marine que ce qui est ncessaire pour
le maintien de l'indpendance nationale! Distinction radicale de ce
qui est et de ce qui n'est pas la mission du gouvernement et de la
loi! L'association politique rduite  garantir  chacun sa libert et
sa sret contre toute agression inique, soit au dehors, soit au
dedans; impt quitable pour dfrayer convenablement les hommes
chargs de cette mission, et non pour servir de masque, sous le nom de
_dbouchs_,  l'usurpation extrieure, et, sous le nom de
_protection_,  la spoliation des citoyens les uns par les autres:
voil ce qui s'agite en Angleterre, sur le champ de bataille, en
apparence si restreint, d'une question douanire. Mais cette question
implique l'esclavage dans sa forme moderne, car, comme le disait au
Parlement un membre de la Ligue, M. Gibson: S'emparer des hommes pour
les faire travailler  son profit, ou s'emparer des fruits de leur
travail, c'est toujours de l'esclavage'; il n'y a de diffrence que
dans le degr.

 l'aspect de cette rvolution qui, je ne dirai pas se prpare, mais
s'accomplit dans un pays voisin, dont les destines, on n'en
disconvient pas, intressent le monde entier;  l'aspect des symptmes
vidents de ce travail humanitaire, symptmes qui se rvlent jusque
dans les rgions diplomatiques et parlementaires, par les rformes
successives arraches  l'aristocratie depuis quatre ans;  l'aspect
de cette _agitation_ puissante, bien autrement puissante que
l'agitation irlandaise, et bien autrement importante par ses
rsultats, puisqu'elle tend, entre autres choses,  modifier les
relations des peuples entre eux,  changer les conditions de leur
existence industrielle, et  substituer dans leurs rapports le
principe de la fraternit  celui de l'antagonisme,--on ne peut
s'tonner assez du silence profond, universel et systmatique que la
presse franaise semble s'tre impos. De tous les phnomnes sociaux
qu'il m'a t donn d'observer, ce silence, et surtout son succs, est
certainement celui qui me jette dans le plus profond tonnement. Qu'un
petit prince d'Allemagne,  force de vigilance, ft parvenu, pendant
quelques mois,  empcher le bruit de la rvolution franaise de
retentir dans ses domaines, on pourrait,  la rigueur, le comprendre.
Mais qu'au sein d'une grande nation, qui se vante de possder la
libert de la presse et de la tribune, les journaux aient russi 
soustraire  la connaissance du public, pendant sept annes
conscutives, le plus grand mouvement social des temps modernes, et
des faits qui, indpendamment de leur porte humanitaire, doivent
exercer et exercent dj sur notre propre rgime industriel une
influence irrsistible, c'est l un miracle de stratgie auquel la
postrit ne pourra pas croire et dont il importe de pntrer le
mystre.

Je sais que c'est manquer de prudence, par le temps qui court, que de
heurter la presse priodique. Elle dispose arbitrairement de nous
tous. Malheur  qui fuit son despotisme qui veut tre absolu! Malheur
 qui excite son courroux qui est mortel! Le braver, ce n'est pas
courage, c'est folie, car le courage affronte les chances d'un combat,
mais la folie seule provoque un combat sans chances; et quelle chance
peut vous accompagner devant le tribunal de l'opinion publique, alors
que, mme pour vous dfendre, il vous faut emprunter la voix de votre
adversaire, alors qu'il peut vous craser  son choix par sa parole ou
son silence?--N'importe! Les choses en sont venues au point qu'un acte
d'indpendance peut dterminer, dans le journalisme mme, une raction
favorable. Dans l'ordre physique, l'excs du mal entrane la
destruction, mais dans le domaine imprissable de la pense, il ne
peut amener qu'un retour au bien. Qu'importe le sort du tmraire qui
aura _attach le grelot_? Je crois sincrement que le journalisme
trompe le public; je crois sincrement en savoir la cause, et,
advienne que pourra, ma conscience me dit que je ne dois pas me taire.

Dans un pays o ne rgne pas l'esprit d'association, o les hommes
n'ont ni la facult, ni l'habitude, ni peut-tre le dsir de
s'assembler pour discuter au grand jour leurs communs intrts, les
journaux, quoi qu'on en puisse dire, ne sont pas les organes mais les
promoteurs de l'opinion publique. Il n'y a que deux choses en France,
des individualits isoles, sans relations, sans connexion entre
elles, et une grande voix, la presse, qui retentit incessamment 
leurs oreilles. Elle est la personnification de la critique, mais ne
peut tre critique. Comment l'opinion lui servirait-elle de frein,
puisqu'elle fait rgle, et rgente elle-mme l'opinion? En Angleterre,
les journaux sont les commentateurs, les rapporteurs, les vhicules
d'ides, de sentiments, de passions qui s'laborent dans les meetings
de Conciliation-Hall, de Covent-Garden et d'Exeter-Hall. Mais ici, o
ils dirigent l'esprit public, la seule chance qui nous reste de voir 
la longue l'erreur succomber et la vrit triompher, c'est la
contradiction qui existe entre les journaux eux-mmes et le contrle
rciproque qu'ils exercent les uns sur les autres.

On conoit donc que, s'il tait une question entre toutes que les
journaux de tous les partis eussent intrt  reprsenter sous un faux
jour, ou mme  couvrir de silence; on conoit, dis-je, que, dans
l'tat actuel de nos moeurs et de nos moyens d'investigation, ils
pourraient, sans trop de tmrit, entreprendre d'garer compltement
l'opinion publique sur cette question spciale.--Qu'aurez-vous 
opposer  cette ligue nouvelle?--Arrivez-vous de Londres? Voulez-vous
raconter ce que vous avez vu et entendu? Les journaux vous fermeront
leurs colonnes. Prendrez-vous le parti de faire un livre? Ils le
dcrieront, ou, qui pis est, ils le laisseront mourir de sa belle
mort, et vous aurez la consolation de le voir un beau jour

                               Chez l'picier,
  Roul dans la boutique en cornets de papier.

Parlerez-vous  la tribune? Votre discours sera tronqu, dfigur ou
pass sous silence.

Voil prcisment ce qui est arriv dans la question qui nous occupe.

Que quelques journaux eussent pris en main la cause du monopole et des
haines nationales, cela ne devrait surprendre personne. Le monopole
rallie beaucoup d'intrts; le faux patriotisme est l'me de beaucoup
d'intrigues, et il suffit que ces intrigues et ces intrts existent
pour que nous ne soyons pas tonn qu'ils aient leurs organes. Mais
que toute la presse priodique, parisienne ou provinciale, celle du
Nord comme celle du Midi, celle de gauche comme celle de droite, soit
unanime pour fouler aux pieds les principes les mieux tablis de
l'conomie politique; pour dpouiller l'homme du _droit d'changer_
librement selon ses intrts; pour attiser les inimitis
internationales, dans le but patent et presque avou d'empcher les
peuples de se rapprocher et de s'unir par les liens du commerce, et
pour cacher au public les faits extrieurs qui se lient  cette
question, c'est un phnomne trange qui doit avoir sa raison. Je vais
essayer de l'exposer telle que je la vois dans la sincrit de mon
me. Je n'attaque point les opinions sincres, je les respecte toutes;
je cherche seulement l'explication d'un fait aussi extraordinaire
qu'incontestable, et la rponse  cette question: Comment est-il
arriv que, parmi ce nombre incalculable de journaux qui reprsentent
tous les systmes, mme les plus excentriques que l'imagination puisse
enfanter, alors que le socialisme, le communisme, l'abolition de
l'hrdit, de la proprit, de la famille, trouvent des organes, le
droit d'changer, le droit des hommes  troquer entre eux le fruit de
leurs travaux n'ait pas rencontr dans la presse un seul dfenseur?
Quel trange concours de circonstances a amen les journaux de toutes
couleurs, si divers et si opposs sur toute autre question,  se
constituer, avec une touchante unanimit, les dfenseurs du monopole,
et les instigateurs infatigables des jalousies nationales,  l'aide
desquelles il se maintient, se renforce et gagne tous les jours du
terrain?

D'abord, une premire classe de journaux a un intrt direct  faire
triompher en France le systme de la protection. Je veux parler de
ceux qui sont notoirement subventionns par les comits monopoleurs,
agricoles, manufacturiers ou coloniaux. touffer les doctrines des
conomistes, populariser les sophismes qui soutiennent le rgime de la
spoliation, exalter les intrts individuels qui sont en opposition
avec l'intrt gnral, ensevelir dans le plus profond silence les
faits qui pourraient rveiller et clairer l'esprit public: telle est
la mission qu'ils se sont chargs d'accomplir, et il faut bien qu'ils
gagnent en conscience la subvention que le monopole leur paye.

Mais cette tche immorale en entrane une autre plus immorale encore.
Il ne suffit pas de systmatiser l'erreur, car l'erreur est phmre
par nature. Il faut encore prvoir l'poque o la doctrine de la
libert des changes, prvalant dans les esprits, voudra se faire jour
dans les lois; et ce serait certes un coup de matre que d'en avoir
d'avance rendu la ralisation impossible. Les journaux auxquels je
fais allusion ne se sont donc pas borns  prcher thoriquement
l'isolement des peuples. Ils ont encore cherch  susciter entre eux
une irritation telle qu'ils fussent beaucoup plus disposs 
_changer_ des boulets que des produits. Il n'est pas de difficults
diplomatiques qu'ils n'aient exploites dans cette vue: vacuation
d'Ancne, affaires d'Orient, droit de visite, Tati, Maroc, tout leur
a t bon. Que les peuples se hassent, a dit le monopole, qu'ils
s'ignorent, qu'ils se repoussent, qu'ils s'irritent, qu'ils
s'entr'gorgent, et, quel que soit le sort des doctrines, mon rgne
est pour longtemps assur!

Il n'est pas difficile de pntrer les secrets motifs qui rangent les
journaux dits de l'_opposition parlementaire_ parmi les adversaires de
l'union et de la libre communication des peuples.

D'aprs notre constitution, les contrleurs des ministres deviennent
ministres eux-mmes, s'ils donnent  ce contrle assez de violence et
de popularit pour avilir et renverser ceux qu'ils aspirent 
remplacer. Quoi qu'on puisse penser,  d'autres gards, d'une telle
organisation, on conviendra du moins qu'elle est merveilleusement
propre  envenimer la lutte des partis pour la possession du pouvoir.
Les dputs candidats au ministre ne peuvent gure avoir qu'une
pense, et cette pense, le bon sens public l'exprime d'une manire
triviale mais nergique: te-toi de l, que je m'y mette. On conoit
que cette opposition personnelle tablit naturellement le centre de
ses oprations sur le terrain des questions extrieures. On ne peut
pas tromper longtemps le public sur ce qu'il voit, ce qu'il touche, ce
qui l'affecte directement; mais sur ce qui se passe au dehors, sur ce
qui ne nous parvient qu' travers des traductions infidles et
tronques, il n'est pas indispensable d'avoir raison, il suffit, ce
qui est facile, de produire une illusion quelque peu durable.
D'ailleurs, en appelant  soi cet esprit de nationalit si puissant en
France, en se proclamant seul dfenseur de notre gloire, de notre
drapeau, de notre indpendance; en montrant sans cesse l'existence du
ministre lie  un intrt tranger, on est sr de le battre en
brche avec une force populaire irrsistible: car quel ministre peut
esprer de rester au pouvoir si l'opinion le tient pour _lche,
tratre et vendu  un peuple rival_[11]?

[Note 11: Voir, au tome V, les _Incompatibilits_ parlementaires, p.
516.

                                               _(Note de l'diteur.)_]

Les chefs de parti et les journaux qui s'attellent  leur char sont
donc forcment amens  fomenter les haines nationales; car comment
soutenir que le ministre est lche, sans tablir que l'tranger est
insolent; et que nous sommes gouverns par des tratres, sans avoir
pralablement prouv que nous sommes entours d'ennemis qui veulent
nous dicter des lois?

C'est ainsi que les journaux dvous  l'lvation d'un nom propre
concourent, avec ceux que les monopoleurs soudoient,  rendre toujours
imminente une conflagration gnrale, et par suite  loigner tout
rapprochement international, toute rforme commerciale.

En s'exprimant ainsi, l'auteur de cet ouvrage n'entend pas faire de la
politique, et encore moins de l'esprit de parti. Il n'est attach 
aucune des grandes individualits dont les luttes ont envahi la presse
et la tribune, mais il adhre de toute son me aux intrts gnraux
et permanents de son pays,  la cause de la vrit et de l'ternelle
justice. Il croit que ces intrts et ceux de l'humanit se confondent
loin de se contredire, et ds lors il considre comme le comble de la
perversit de transformer les haines nationales en _machine de guerre_
parlementaire. Du reste, il a si peu en vue de justifier la politique
extrieure du cabinet actuel, qu'il n'oublie pas que celui qui la
dirige employa contre ses rivaux les mmes armes que ses rivaux
tournent aujourd'hui contre lui.

Chercherons-nous l'impartialit internationale et par suite la vrit
conomique dans les journaux lgitimistes et rpublicains? Ces deux
opinions se meuvent en dehors des questions personnelles, puisque
l'accs du pouvoir leur est interdit. Il semble ds lors que rien ne
les empche de plaider avec indpendance la cause de la libert
commerciale. Cependant, nous les voyons s'attacher  faire obstacle 
la libre communication des peuples. Pourquoi? Je n'attaque ni les
intentions ni les personnes. Je reconnais qu'il y a, au fond de ces
deux grands partis, des vues dont on peut contester la justesse, mais
non la sincrit. Malheureusement, cette sincrit ne se manifeste pas
toujours dans les journaux qui les reprsentent. Quand on s'est donn
la mission de saper journellement un ordre de choses qu'on croit
mauvais, on finit par n'tre pas trs-scrupuleux dans le choix des
moyens. Embarrasser le pouvoir, entraver sa marche, le dconsidrer:
telles sont les tristes ncessits d'une polmique qui ne songe qu'
dblayer le sol des institutions et des hommes qui le rgissent, pour
y substituer d'autres hommes et d'autres institutions. L, encore, le
recours aux passions patriotiques, l'appel aux sentiments d'orgueil
national, de gloire, de suprmatie, se prsentent comme les armes les
plus efficaces. L'abus suit de prs l'usage; et c'est ainsi que le
bien-tre et la libert des citoyens, la grande cause de la fraternit
des nations, sont sacrifis sans scrupule  cette oeuvre de
_destruction pralable_, que ces partis considrent comme leur
premire mission et leur premier devoir.

Si les exigences de la polmique ont fait un besoin  la presse
opposante de sacrifier la libert du commerce, parce que, impliquant
l'harmonie des rapports internationaux, elle leur ravirait un
merveilleux instrument d'attaque, il semble que, par cela mme, la
presse ministrielle soit intresse  la soutenir. Il n'en est pas
ainsi. Le gouvernement, accabl sous le poids d'accusations unanimes,
en face d'une impopularit qui fait trembler le sol sous ses pieds,
sent bien que la voix peu retentissante de ses journaux n'touffera
pas la clameur de toutes les oppositions runies. Il a recours  une
autre tactique.--On l'accuse d'tre vou aux intrts trangers.... Eh
bien! il prouvera, par des faits, son indpendance et sa fiert. Il se
mettra en mesure de pouvoir venir dire au pays:--Voyez, j'aggrave
partout les tarifs; je ne recule pas devant l'hostilit des droits
diffrentiels; et, parmi les les innombrables du grand Ocan, je
choisis, pour m'en emparer, celle dont la conqute doit susciter le
plus de collisions et froisser le plus de susceptibilits trangres!

La presse dpartementale aurait pu djouer toutes ces intrigues, en
les dvoilant.

  Une pauvre servante au moins m'tait reste,
  Qui de ce mauvais air n'tait pas infecte.

Mais au lieu de ragir sur la presse parisienne, elle attend
humblement, niaisement son mot d'ordre. Elle ne veut pas avoir de vie
propre. Elle est habitue  recevoir par la poste l'ide qu'il faut
dlayer, la manoeuvre  laquelle il faut concourir, au profit de M.
Thiers, de M. Mol ou de M. Guizot. Sa plume est  Lyon,  Toulouse, 
Bordeaux, mais sa tte est  Paris.

Il est donc vrai que la stratgie des journaux, qu'ils manent de
Paris ou de la province, qu'ils reprsentent la gauche, la droite ou
le centre, les a entrans  s'unir  ceux que soudoient les comits
monopoleurs, pour tromper l'opinion publique sur le grand mouvement
social qui s'accomplit en Angleterre; pour n'en parler jamais, ou, si
l'on ne peut viter d'en dire quelques mots, pour le reprsenter,
ainsi que l'abolition de l'esclavage, comme l'oeuvre d'un
machiavlisme profond, qui a pour objet dfinitif l'exploitation du
monde, au profit de la Grande-Bretagne, par l'opration de la libert
mme.

Il me semble que cette purile prvention ne rsisterait pas  la
lecture de ce livre. En voyant agir les _free-traders_, en les
entendant parler, en suivant pas  pas les dramatiques pripties de
cette agitation puissante, qui remue tout un peuple, et dont le
dnoment certain est la chute de cette prpondrance oligarchique qui
est prcisment, selon nous-mmes, ce qui rend l'Angleterre
dangereuse; il me semble impossible que l'on persiste  s'imaginer que
tant d'efforts persvrants, tant de chaleur sincre, tant de vie,
tant d'action, n'ont absolument qu'un but: tromper un peuple voisin en
le dterminant  fonder lui-mme sa lgislation industrielle sur les
bases de la justice et de la libert.

Car enfin, il faudra bien reconnatre,  cette lecture, qu'il y a en
Angleterre deux classes, deux peuples, deux intrts, deux principes,
en un mot: aristocratie et dmocratie.

Si l'une veut l'ingalit, l'autre tend  l'galit; si l'une dfend
la restriction, l'autre rclame la libert; si l'une aspire  la
conqute, au rgime colonial,  la suprmatie politique,  l'empire
exclusif des mers, l'autre travaille  l'universel affranchissement;
c'est--dire  rpudier la conqute,  briser les liens coloniaux, 
substituer, dans les relations internationales, aux artificieuses
combinaisons de la diplomatie, les libres et volontaires relations du
commerce. Et n'est-il pas absurde d'envelopper dans la mme haine ces
deux classes, ces deux peuples, ces deux principes, dont l'un est, de
toute ncessit, favorable  l'humanit si l'autre lui est contraire?
Sous peine de l'inconsquence la plus aveugle et la plus grossire,
nous devons donner la main au peuple anglais ou  l'aristocratie
anglaise. Si la libert, la paix, l'galit des conditions lgales, le
droit au salaire naturel du travail, sont nos principes, nous devons
sympathiser avec la Ligue; si, au contraire, nous pensons que la
spoliation, la conqute, le monopole, l'envahissement successif de
toutes les rgions du globe sont, pour un peuple, des lments de
grandeur qui ne contrarient pas le dveloppement rgulier des autres
peuples, c'est  l'aristocratie anglaise qu'il faut nous unir. Mais,
encore une fois, le comble de l'absurde, ce qui serait minemment
propre  nous rendre la rise des nations, et  nous faire rougir plus
tard de notre propre folie, ce serait d'assister  cette lutte de deux
principes opposs, en vouant aux soldats des deux camps la mme haine
et la mme excration. Ce sentiment, digne de l'enfance des socits
et qu'on prend si bizarrement pour de la fiert nationale, a pu
s'expliquer jusqu'ici par l'ignorance complte o nous avons t tenus
sur le fait mme de cette lutte; mais y persvrer alors qu'elle nous
est rvle, ce serait avouer que nous n'avons ni principes, ni vues,
ni ides arrtes: ce serait abdiquer toute dignit; ce serait
proclamer  la face du monde tonn que nous ne sommes plus des
hommes, que ce n'est plus la raison, mais l'aveugle instinct qui
dirige nos actions et nos sympathies.

Si je ne me fais pas illusion, cet ouvrage doit offrir aussi quelque
intrt au point de vue littraire. Les orateurs de la Ligue se sont
souvent levs au plus haut degr de l'loquence politique, et il
devait en tre ainsi. Quelles sont les circonstances extrieures et
les situations de l'me les plus propres  dvelopper la puissance
oratoire? N'est-ce point une grande lutte o l'intrt individuel de
l'orateur s'efface devant l'immensit de l'intrt public? Et quelle
lutte prsentera ce caractre, si ce n'est celle o la plus vivace
aristocratie et la plus nergique dmocratie du monde combattent avec
les armes de la lgalit, de la parole et de la raison, l'une pour ses
injustes et sculaires privilges, l'autre pour les droits sacrs du
travail, la paix, la libert et la fraternit dans la grande famille
humaine?

Nos pres aussi ont soutenu ce combat, et l'on vit alors les passions
rvolutionnaires transformer en puissants tribuns des hommes qui, sans
ces orages, fussent rests enfouis dans la mdiocrit, ignors du
monde et s'ignorant eux-mmes. C'est la rvolution qui, comme le
charbon d'Isae, toucha leurs lvres et embrasa leurs coeurs; mais 
cette poque, la science sociale, la connaissance des lois auxquelles
obit l'humanit, ne pouvait nourrir et rgler leur fougueuse
loquence. Les systmatiques doctrines de Raynal et de Rousseau, les
sentiments suranns emprunts aux Grecs et aux Romains, les erreurs du
XVIIIe sicle, et la phrasologie dclamatoire, dont, selon l'usage,
on se croyait oblig de revtir ces erreurs, si elles n'trent rien,
si elles ajoutrent mme au caractre chaleureux de cette loquence,
la rendent strile pour un sicle plus clair: car ce n'est pas tout
que de parler aux passions, il faut aussi parler  l'esprit, et, en
touchant le coeur, satisfaire l'intelligence.

C'est l ce qu'on trouvera, je crois, dans les discours des Cobden,
des Thompson, des Fox, des Gibson et des Bright. Ce ne sont plus les
mots magiques mais indfinis, libert, galit, fraternit, allant
rveiller des instincts plutt que des ides; c'est la science, la
science exacte, la science des Smith et des Say, empruntant 
l'agitation des temps le feu de la passion, sans que sa pure lumire
en soit jamais obscurcie.

Loin de moi de contester les talents des orateurs de mon pays. Mais ne
faut-il pas un public, un thtre, une cause surtout pour que la
puissance de la parole s'lve  toute la hauteur qu'il lui est donn
d'atteindre? Est-ce dans la guerre des portefeuilles, dans les
rivalits personnelles, dans l'antagonisme des coteries; est-ce quand
le peuple, la nation et l'humanit sont hors de cause, quand les
combattants ont rpudi tout principe, toute homognit dans la
pense politique; quand on les voit,  la suite d'une crise
ministrielle, faire entre eux change de doctrines en mme temps que
de siges, en sorte que le fougueux patriote devient diplomate
prudent, pendant que l'aptre de la paix se transforme en Tyrte de la
guerre? est-ce dans ces donnes troites et mesquines que l'esprit
peut s'agrandir et l'me s'lever? Non, non, il faut une autre
atmosphre  l'loquence politique. Il lui faut la lutte, non point la
lutte des individualits, mais la lutte de l'ternelle justice contre
l'opinitre iniquit. Il faut que l'oeil se fixe sur de grands
rsultats, que l'me les contemple, les dsire, les espre, les
chrisse, et que le langage humain ne serve qu' verser dans d'autres
mes sympathiques ces puissants dsirs, ces nobles desseins, ce pur
amour et ces chres esprances.

Un des traits les plus saillants et les plus instructifs, entre tous
ceux qui caractrisent l'_agitation_ que j'essaye de rvler  mon
pays, c'est la complte rpudiation parmi les _free-traders_ de tout
_esprit de parti_ et leur sparation des Whigs et des Torys.

Sans doute l'_esprit de parti_ a toujours soin de se dcorer lui-mme
du nom d'_esprit public_. Mais il est un signe infaillible auquel on
peut les distinguer. Quand une mesure est prsente au Parlement,
l'esprit public lui demande: _Qu'es-tu?_ et l'esprit de parti: _D'o
viens-tu?_ Le ministre fait cette proposition,--donc elle est mauvaise
ou doit l'tre; et la raison, c'est qu'elle mane du ministre qu'il
s'agit de renverser.

L'esprit de parti est le plus grand flau des peuples
constitutionnels. Par les obstacles incessants qu'il oppose 
l'administration, il empche le bien de se raliser  l'intrieur; et
comme il cherche son principal point d'appui dans les questions
extrieures, que sa tactique est de les envenimer pour montrer que le
cabinet est incapable de les conduire, il s'ensuit que l'esprit de
parti, dans l'opposition, place la nation dans un antagonisme
perptuel avec les autres peuples et dans un danger de guerre toujours
imminent.

D'un autre ct, l'esprit de parti, aux bancs ministriels, n'est ni
moins aveugle ni moins compromettant. Puisque les existences
ministrielles ne se dcident plus par l'habilet ou l'impritie de
leur administration, mais  coup de boules, rsolues  tre noires ou
blanches _quand mme_, la grande affaire, pour le cabinet, c'est d'en
recruter le plus possible par la corruption parlementaire et
lectorale.

La nation anglaise a souffert plus que toute autre de la longue
domination de l'esprit de parti, et ce n'est pas pour nous une leon 
ddaigner que celle que donnent en ce moment les _free-traders_ qui,
au nombre de plus de cent  la Chambre des communes, sont rsolus 
examiner chaque mesure en elle-mme, en la rapportant aux principes de
la justice universelle et de l'utilit gnrale, sans s'inquiter s'il
convient  Peel ou  Russell, aux Torys ou aux Whigs qu'elle soit
admise ou repousse.

Des enseignements utiles et pratiques me semblent devoir encore
rsulter de la lecture de ce livre. Je ne veux point parler des
connaissances conomiques qu'il est si propre  rpandre. J'ai
maintenant en vue la tactique constitutionnelle pour arriver  la
solution d'une grande question nationale, en d'autres termes l'_art de
l'agitation_. Nous sommes encore novices en ce genre de stratgie. Je
ne crains pas de froisser l'amour-propre national en disant qu'une
longue exprience a donn aux Anglais la connaissance, qui nous
manque, des moyens par lesquels on arrive  faire triompher un
principe, non par une chauffoure d'un jour, mais par une lutte
lente, patiente, obstine; par la discussion approfondie, par
l'ducation de l'opinion publique. Il est des pays o celui qui
conoit l'ide d'une rforme commence par sommer le gouvernement de la
raliser, sans s'inquiter si les esprits sont prts  la recevoir. Le
gouvernement ddaigne, et tout est dit. En Angleterre, l'homme qui a
une pense qu'il croit utile s'adresse  ceux de ses concitoyens qui
sympathisent avec la mme ide. On se runit, on s'organise, on
cherche  faire des proslytes; et c'est dj une premire laboration
dans laquelle s'vaporent bien des rves et des utopies. Si cependant
l'ide a en elle-mme quelque valeur, elle gagne du terrain, elle
pntre dans toutes les couches sociales, elle s'tend de proche en
proche. L'ide oppose provoque de son ct des associations, des
rsistances. C'est la priode de la discussion publique, universelle,
des ptitions, des motions sans cesse renouveles; on compte les voix
du Parlement, on mesure le progrs, on le seconde en purant les
listes lectorales, et, quand enfin le jour du triomphe est arriv, le
verdict parlementaire n'est pas une rvolution, il n'est qu'une
constatation de l'tat des esprits; la rforme de la loi suit la
rforme des ides, et l'on peut tre assur que la conqute populaire
est assure  jamais.

Sous ce point de vue, l'exemple de la Ligue m'a paru mriter d'tre
propos  notre imitation. Qu'on me permette de citer ce que dit  ce
sujet un voyageur allemand.

C'est  Manchester, dit M. J. G. Kohl, que se tiennent les sances
permanentes du comit de la Ligue. Je dus  la bienveillance d'un ami
de pntrer dans la vaste enceinte o j'eus l'occasion de voir et
d'entendre des choses qui me surprirent au dernier point. George
Wilson et d'autres chefs renomms de la Ligue, assembls dans la salle
du Conseil, me reurent avec autant de franchise que d'affabilit,
rpondant sur-le-champ  toutes mes questions et me mettant au fait de
tous les dtails de leurs oprations. Je ne pouvais m'empcher de me
demander ce qui adviendrait, en Allemagne, d'hommes occups  attaquer
avec tant de talent et de hardiesse les lois fondamentales de l'tat.
Il y a longtemps sans doute qu'ils gmiraient dans de sombres cachots,
au lieu de travailler librement et audacieusement  leur grande
oeuvre,  la clart du jour. Je me demandais encore si, en Allemagne,
de tels hommes admettraient un tranger dans tous leurs secrets avec
cette franchise et cette cordialit.

J'tais surpris de voir les Ligueurs, tous hommes privs, marchands,
fabricants, littrateurs, conduire une grande entreprise politique,
comme des ministres et des hommes d'tat. L'aptitude aux affaires
publiques semble tre la facult inne des Anglais. Pendant que
j'tais dans la salle du conseil, un nombre prodigieux de lettres
taient apportes, ouvertes, lues et rpondues sans interruption ni
retard. Ces lettres, affluant de tous les points du Royaume-Uni,
traitaient les matires les plus varies, toutes se rapportant 
l'objet de l'association. Quelques-unes portaient les nouvelles du
mouvement des Ligueurs ou de leurs adversaires; car l'oeil de la Ligue
est toujours ouvert sur les amis comme sur les ennemis....

Par l'intermdiaire d'associations locales, formes sur tous les
points de l'Angleterre, la Ligue a tendu maintenant son influence sur
tout le pays, et est arrive  un degr d'importance vraiment
extraordinaire. Ses festivals, ses expositions, ses banquets, ses
meetings apparaissent comme de grandes solennits publiques.... Tout
membre qui contribue pour 50 l. (1,250 fr.) a un sige et une voix au
conseil... Elle a des comits d'ouvriers, pour favoriser la
propagation de ses doctrines parmi les classes laborieuses; et des
comits de dames, pour s'assurer la sympathie et la coopration du
beau sexe. Elle a des professeurs, des orateurs qui parcourent
incessamment le pays, pour souffler le feu de l'agitation dans
l'esprit du peuple. Ces orateurs ont frquemment des confrences et
des discussions publiques avec les orateurs du parti oppos, et il
arrive presque toujours que ceux-ci sortent vaincus du champ de
bataille.... Les Ligueurs crivent directement  la reine, au duc de
Wellington,  sir Robert Peel et autres hommes distingus, et ne
manquent pas de leur envoyer leurs journaux et des rapports
circonstancis et toujours fidles de leurs oprations. Quelquefois
ils dlguent auprs des hommes les plus minents de l'aristocratie
anglaise une dputation charge de leur jeter  la face les vrits
les plus dures.

On pense bien que la Ligue ne nglige pas la puissance de ce Briare
aux cent bras, la _Presse_. Non-seulement elle rpand ses opinions par
l'organe des journaux qui lui sont favorables; mais encore elle met
elle-mme un grand nombre de publications priodiques exclusivement
consacres  sa cause. Celles-ci contiennent naturellement les comptes
rendus des oprations, des souscriptions, des meetings, des discours
contre le rgime prohibitif, rptant pour la millime fois que le
monopole est contraire  l'ordre de la nature et que la Ligue a pour
but de faire prvaloir l'ordre quitable de la Providence.--....
L'association pour la libert du commerce a surtout recours  ces
pamphlets courts et peu coteux, appels _tracts_, arme favorite de la
polmique anglaise: c'est avec ces courtes et populaires
dissertations,  deux sous, dues  la plume d'crivains minents tels
que Cobden et Bright, que la Ligue attaque perptuellement le public,
et entretient comme une continuelle fusillade  petit plomb. Elle ne
ddaigne pas des armes plus lgres encore; des affiches, des placards
qui contiennent des devises, des penses, des sentences, des
aphorismes, des couplets, graves ou gais, philosophiques ou
satiriques, mais tous ayant trait  ces deux objets prcis: le
_Monopole_ et le _Libre-change_... La Ligue et l'anti-Ligue ont port
leur champ de bataille jusque dans les Abcdaires, semant ainsi les
lments de la discussion dans l'esprit des gnrations futures.

Toutes les publications de la Ligue sont non-seulement crites, mais
imprimes, mises sous enveloppe et publies dans les salles du comit
de Manchester. Je traversai une foule de pices o s'accomplissent ces
diverses oprations jusqu' ce que j'arrivai  la grande salle de
dpt, o livres, journaux, rapports, tableaux, pamphlets, placards,
taient empils, comme des ballots de mousseline ou de calicot. Nous
parvnmes enfin  la salle des rafrachissements, o le th nous fut
offert par des dames lgantes. La conversation s'engagea, etc...

Puisque M. Kohl a parl de la participation des dames anglaises 
l'oeuvre de la Ligue, j'espre qu'on ne trouvera pas dplaces
quelques rflexions  ce sujet. Je ne doute pas que le lecteur ne soit
surpris, et peut-tre scandalis, de voir la femme intervenir dans ces
orageux dbats. Il semble que la femme perde de sa grce en se
risquant dans cette mle scientifique toute hrisse des mots
barbares _Tarifs_, _Salaires_, _Profits_, _Monopoles_. Qu'y a-t-il de
commun entre des dissertations arides et cet tre thr, cet ange des
affections douces, cette nature potique et dvoue dont la seule
destine est d'aimer et de plaire, de compatir et de consoler?

Mais si la femme s'effraie  l'aspect du lourd syllogisme et de la
froide statistique, elle est doue d'une sagacit merveilleuse, d'une
promptitude, d'une sret d'apprciation qui lui font saisir le ct
par o une entreprise srieuse sympathise avec le penchant de son
coeur. Elle a compris que l'effort de la Ligue est une cause de
justice et de rparation envers les classes souffrantes; elle a
compris que l'aumne n'est pas la seule forme de la charit. Nous
sommes toujours prtes  secourir l'infortune, disent-elles, mais ce
n'est pas une raison pour que la loi fasse des infortuns. Nous
voulons nourrir ceux qui ont faim, vtir ceux qui ont froid; mais nous
applaudissons  des efforts qui ont pour objet de renverser les
barrires qui s'interposent entre le vtement et la nudit, entre la
subsistance et l'inanition.

Et d'ailleurs, le rle que les dames anglaises ont su prendre dans
l'oeuvre de la Ligue n'est-il pas en parfaite harmonie avec la mission
de la femme dans la socit?--Ce sont des ftes, des soires donnes
aux _free-traders_;--de l'clat, de la chaleur, de la vie, communiqus
par leur prsence  ces grandes joutes oratoires o se dispute le sort
des masses;--une coupe magnifique offerte au plus loquent orateur ou
au plus infatigable dfenseur de la libert.

Un philosophe a dit: Un peuple n'a qu'une chose  faire pour
dvelopper dans son sein toutes les vertus, toutes les nergies
utiles. C'est tout simplement d'_honorer ce qui est honorable et de
mpriser ce qui est mprisable_. Et quel est le dispensateur naturel
de la honte et de la gloire? C'est la femme; la femme, doue d'un tact
si sr pour discerner la moralit du but, la puret des motifs, la
convenance des formes; la femme, qui, simple spectateur de nos luttes
sociales, est toujours dans des conditions d'impartialit trop souvent
trangres  notre sexe; la femme, dont un sordide intrt, un froid
calcul ne glace jamais la sympathie pour ce qui est noble et beau; la
femme, enfin, qui dfend par une larme et qui commande par un sourire.

Jadis, les dames couronnaient le vainqueur du tournoi. La bravoure,
l'adresse, la clmence se popularisaient au bruit enivrant de leurs
applaudissements. Dans ces temps de troubles et de violences, o la
force brutale s'appesantissait sur les faibles et les petits, ce qu'il
tait bon d'encourager, c'tait la gnrosit dans le courage et la
loyaut du chevalier unie aux rudes habitudes du soldat.

Eh quoi! parce que les temps sont changs; parce que les sicles ont
march; parce que la force musculaire a fait place  l'nergie morale;
parce que l'injustice et l'oppression empruntent d'autres formes, et
que la lutte s'est transporte du champ de bataille sur le terrain
des ides, la mission de la femme sera termine? Elle sera pour
toujours relgue en dehors du mouvement social? Il lui sera interdit
d'exercer sur des moeurs nouvelles sa bienfaisante influence, et de
faire clore, sous son regard, les vertus d'un ordre plus relev que
rclame la civilisation moderne?

Non, il ne peut en tre ainsi. Il n'est pas de degr dans le mouvement
ascensionnel de l'humanit, o l'empire de la femme s'arrte  jamais.
La civilisation se transforme et s'lve; cet empire doit se
transformer et s'lever avec elle, et non s'anantir; ce serait un
vide inexplicable dans l'harmonie sociale et dans l'ordre providentiel
des choses. De nos jours, il appartient aux femmes de dcerner aux
vertus morales,  la puissance intellectuelle, au courage civil,  la
probit politique,  la philanthropie claire ces prix inestimables,
ces irrsistibles encouragements qu'elles rservaient autrefois  la
seule bravoure de l'homme d'armes. Qu'un autre cherche un ct
ridicule  cette intervention de la femme dans la nouvelle vie du
sicle; je n'en puis voir que le ct srieux et touchant. Oh! si la
femme laissait tomber sur l'abjection politique ce mpris poignant
dont elle fltrissait autrefois la lchet militaire! si elle avait
pour qui trafique d'un vote, pour qui trahit un mandat, pour qui
dserte la cause de la vrit et de la justice, quelques-unes de ces
mortelles ironies dont elle et accabl, dans d'autres temps, le
chevalier flon qui aurait abandonn la lice ou achet la vie au prix
de l'honneur!... Oh! nos luttes n'offriraient pas sans doute ce
spectacle de dmoralisation et de turpitude qui contriste les coeurs
levs, jaloux de la gloire et de la dignit de leur pays... Et
cependant il existe des hommes au coeur dvou,  l'intelligence
puissante; mais,  l'aspect de l'intrigue partout triomphante, ils
s'environnent d'un voile de rserve et de fiert. On les voit,
succombant sous la rpulsion de la mdiocrit envieuse, s'teindre
dans une douloureuse agonie, dcourags et mconnus. Oh! c'est au
coeur de la femme  comprendre ces natures d'lite.--Si l'abjection la
plus dgotante a fauss tous les ressorts de nos institutions; si une
basse cupidit, non contente de rgner sans partage, s'rige encore
effrontment en systme; si une atmosphre de plomb pse sur notre vie
sociale, peut-tre faut-il en chercher la raison dans ce que la femme
n'a pas encore pris possession de la mission que lui a assigne la
Providence.

En essayant d'indiquer quelques-uns des enseignements que l'on peut
retirer de la lecture de ce livre, je n'ai pas besoin de dire que j'en
attribue exclusivement le mrite aux orateurs dont je traduis les
discours, car, quant  la traduction, je suis le premier  en
reconnatre l'extrme faiblesse; j'ai affaibli l'loquence des Cobden,
des Fox, des George Thompson; j'ai nglig de faire connatre au
public franais d'autres puissants orateurs de la Ligue, MM. Moore,
Villiers et le colonel Thompson; j'ai commis la faute de ne pas puiser
aux sources si abondantes et si dramatiques des dbats parlementaires;
enfin, parmi les immenses matriaux qui taient  ma disposition,
j'aurais pu faire un choix plus propre  marquer le progrs de
l'_agitation_. Pour tous ces dfauts, je n'ai qu'une excuse 
prsenter au lecteur. Le temps et l'espace m'ont manqu, l'espace
surtout; car, comment aurais-je os risquer plusieurs volumes, quand
je suis si peu rassur sur le sort de celui que je soumets au jugement
du public?

J'espre au moins qu'il rveillera quelques esprances au sein de
l'cole des conomistes. Il fut un temps o elle tait raisonnablement
fonde  regarder comme prochain le triomphe de son principe. Si bien
des prjugs existaient encore dans le vulgaire, la classe
intelligente, celle qui se livre  l'tude des sciences morales et
politiques, en tait  peu prs affranchie. On se sparait encore sur
des questions d'opportunit, mais, en fait de doctrines, l'autorit
des Smith et des Say n'tait plus conteste.

Cependant vingt annes se sont coules, et bien loin que l'conomie
politique ait gagn du terrain, ce n'est pas assez de dire qu'elle en
a perdu, on pourrait presque affirmer qu'il ne lui en reste plus, si
ce n'est l'troit espace o s'lve l'Acadmie des sciences morales.
En thorie, les billeveses les plus tranges, les visions les plus
apocalyptiques, les utopies les plus bizarres ont envahi toute la
gnration qui nous suit. Dans l'application, le monopole n'a fait que
marcher de conqute en conqute. Le systme colonial a largi ses
bases; le systme protecteur a cr pour le travail des rcompenses
factices, et l'intrt gnral a t livr au pillage; enfin, l'cole
conomiste n'existe plus qu' l'tat, pour ainsi dire, historique, et
ses livres ne sont plus consults que comme les monuments qui
racontent  notre ge les penses d'un temps qui n'est plus.

Cependant un petit nombre d'hommes sont rests fidles au principe de
la libert. Ils y seraient fidles encore alors qu'ils se verraient
dans l'isolement le plus complet, car la vrit conomique s'empare de
l'me avec une autorit qui ne le cde pas  l'vidence mathmatique.

Mais, sans abandonner leur foi dans le triomphe dfinitif de la
vrit, il n'est pas possible qu'ils ne ressentent un dcouragement
profond  l'aspect de l'tat des esprits et de la marche rtrograde
des doctrines. Ce sentiment se manifeste dans un livre rcemment
publi, et qui est certainement l'oeuvre capitale qu'a produite depuis
1830 l'cole conomiste. Sans sacrifier aucun principe, on voit, 
chaque ligne, que M. Dunoyer en confie la ralisation  un avenir
loign; alors qu'une dure exprience,  dfaut de la raison, aura
dissip ces prjugs funestes que les intrts privs entretiennent et
exploitent avec tant d'habilet.

Dans ces tristes circonstances, je ne puis m'empcher d'esprer que
ce livre, malgr ses dfauts, offrira bien des consolations,
rveillera bien des esprances, ranimera le zle et le dvouement au
coeur de mes amis politiques, en leur montrant que si le flambeau de
la vrit a pli sur un point, il jette sur un autre un clat
irrsistible; que l'humanit ne rtrograde pas, mais qu'elle progresse
 pas de gant, et que le temps n'est pas loign o l'union et le
bien-tre des peuples seront fonds sur une base immuable: _La libre
et fraternelle communication des hommes de toutes les rgions, de
tous les climats et de toutes les races_.




COBDEN ET LA LIGUE

OU

L'AGITATION ANGLAISE


La Ligue fut fonde  Manchester en 1838. Ce ne fut qu'en 1843 qu'elle
commena ses oprations dans la mtropole, et nous n'avons pas cru
devoir remonter plus haut dans le compte rendu de ses travaux. C'et
t, sans doute, rclamer du lecteur plus d'attention qu'il n'est
dispos  nous en accorder.--Cependant, avant de suivre la Ligue 
Londres, nous avons jug utile de traduire le discours prononc 
Manchester, par M. Cobden, en octobre 1842, parce qu'il rsume les
progrs accomplis jusque-l et les plans ultrieurs de cette puissante
association.

     M. COBDEN.--Monsieur le prsident, ladies et gentlemen: C'est
     pour l'avenir de notre cause une circonstance d'un augure
     favorable que de voir tant de personnes distingues, et
     particulirement un si grand nombre de dames runies dans cette
     enceinte. Je me rjouis surtout d'y apercevoir de nombreux
     reprsentants de la classe ouvrire. (Applaudissements.) J'ai
     entendu avec satisfaction les rapports qui nous ont t lus et
     qui ne laissent aucun doute sur les progrs que nous avons faits,
     non-seulement dans cette cit, mais dans toutes les parties du
     royaume. Parmi ces rapports, il en est un qui exige que je m'y
     arrte un instant. M. Murray a fait allusion au mcontentement
     qu'a excit parmi les fermiers la baisse des produits agricoles.
     De graves erreurs ont prvalu  ce sujet. Les fermiers se
     plaignent amrement de ce qu'ils n'obtiennent plus, pour leurs
     bestiaux, le prix accoutum, et ils s'en prennent  ce que les
     changements introduits rcemment dans les tarifs par sir Robert
     Peel auraient amen du dehors une invasion de quadrupdes.--Je
     maintiens que c'est l une illusion. Tous les bestiaux que les
     trangers nous ont envoys ne suffiraient pas  alimenter la
     consommation de Manchester pendant une semaine. La baisse des
     prix provient d'une tout autre circonstance, qu'il est utile de
     signaler parce qu'elle a un rapport direct avec notre cause. La
     vritable raison de cette baisse, ce n'est pas l'importance des
     arrivages du dehors, mais la ruine complte  l'intrieur de la
     clientle des fermiers. (coutez! coutez!) J'ai fait des
     recherches  ce sujet, et je me suis assur qu' Dundee, Leeds,
     Kendal, Carlisle, Birmingham, Manchester, la consommation de la
     viande, compare  ce qu'elle tait il y a cinq ans, a diminu
     d'un tiers; et comment serait-il possible qu'une telle dpression
     dans le pouvoir de consommer n'ament une dpression relative
     dans les prix? Pour nous, manufacturiers, qui sommes accoutums 
     nous enqurir du sort de nos acheteurs,  dsirer leur
     prosprit,  en calculer les effets sur notre propre bien-tre,
     nous n'aurions point conclu comme les fermiers. Quand notre
     clientle dcline, quand nous la voyons prive des moyens de se
     pourvoir, nous savons que nous ne pouvons qu'en souffrir comme
     vendeurs. Les fermiers n'ont point encore appris cette leon. Ils
     s'imaginent que la campagne peut prosprer quand la ville
     dcline. (coutez! coutez!)  la foire de Chester, le fromage
     est tomb de 20 sh. le quintal, et les fermiers de dire: Il y a
     du Peel l-dessous. Mais l'absurdit de cette interprtation
     rsulte videmment de ce que rien n'a t chang au tarif sur ce
     comestible. Le prix du fromage, du lait, du beurre a baiss, et
     pourquoi? parce que les grandes villes manufacturires sont
     ruines et que Stockport, par exemple, paie en salaires 7,000 l.
     s. (175,000 fr.) de moins, par semaine, qu'il ne faisait il y a
     quelques annes. Et en prsence de tels faits qui leur crvent
     les yeux, comment les fermiers peuvent-ils aller quereller sir
     Robert Peel, et chercher dans son tarif la cause de leur
     adversit? Au dernier meeting de Waltham, le duc de Rutland a
     essay de nier cette dprciation. Il a eu tort; elle est relle,
     et nous ne devons pas mconnatre les souffrances des fermiers,
     mais leur en montrer les vraies causes.--Il peut paratre trange
     que ce soit moi qui vienne ici exonrer sir Robert des reproches
     que lui adressent ses propres amis. Nous ne sommes pas plus
     opposs  sir Robert Peel qu' tout autre ministre. Nous ne
     sommes pas des hommes de parti, et s'il se rencontre des partis
     politiques, qu'ils s'intitulent whigs ou torys, qui s'efforcent
     d'attribuer  sir Robert des maux rsultant de la mauvaise
     politique commerciale adopte par toutes les administrations
     successives qui ont dirig les affaires de ce pays, il est de
     notre devoir de rendre justice  sir Robert Peel lui-mme, et de
     remettre les fermiers sur la bonne voie. (Applaudissements.)

L'orateur dcrit ici la dtresse des villes manufacturires et
continue ainsi:

     On s'en prend encore, de nos souffrances, au tarif rcemment
     adopt par les tats-Unis, et les journaux du monopole ne se font
     faute de railler,  ce sujet, la lgislation amricaine. Mais
     s'ils taient sincres lorsqu'ils professent que nous devons nous
     suffire  nous-mmes, et pourvoir directement  tous nos besoins
     par le travail national, assurment ils devraient reconnatre que
     cette politique, qui est bonne pour nous, est bonne pour les
     autres, et en saluer avec joie l'avnement parmi toutes les
     nations du globe. Mais les voil qui invectivent les Amricains
     parce qu'ils agissent d'aprs nos propres principes.
     (Applaudissements.) Eh bien! qu'ils plaident notre cause au point
     de vue amricain s'ils le trouvent bon. Nous les laisserons dans
     le bourbier de leur inconsquence. (Applaudissements.) Mais
     quelle a t l'occasion de ce tarif? Nous ne devons pas perdre de
     vue que ce sont nos fautes qui nous ont ferm les marchs
     d'Amrique. Remontons jusqu' 1833.  cette poque, une grande
     excitation existait aux tats-Unis au sujet des droits levs
     imposs aux produits de nos manufactures; le mcontentement
     tait extrme, et dans un des tats, la Caroline du Sud, il fut
     jusqu' se manifester par la rbellion. Il s'ensuivit qu'en 1833,
     la lgislature adopta une loi selon laquelle les droits d'entre
     devaient tre abaisss d'anne en anne, de manire  ce qu'au
     bout de dix ans il n'y en et aucun qui dpasst le maximum fix
      20 pour cent. Ce terme est expir cet t. Eh bien! qu'a fait
     notre gouvernement? qu'a fait notre pays pour rpondre  cette
     politique librale et bienveillante? Hlas! un fait si important
     n'a pas plus excit l'attention de nos gouvernements successifs,
     et je suis fch de le dire, du peuple lui-mme, que s'il se ft
     pass dans une autre plante. Nous n'avons eu aucun gard aux
     tentatives qu'ont faites les Amricains pour raviver nos changes
     rciproques. Maintenant ils se mettent  considrer les effets de
     leur politique, et qu'aperoivent-ils? c'est qu'au bout des dix
     ans, leur commerce avec ce pays est moindre qu'il n'tait avant
     la rduction. Leur coton, leur riz, leur tabac a baiss de prix,
     et ce sont les seules choses que nous consentons  recevoir
     d'eux. Nous avons repouss leurs crales. Les Amricains ont
     donc pens qu'ils n'avaient aucun motif de persvrer dans leur
     politique, et il a t facile  un petit nombre de leurs
     monopoleurs manufacturiers d'obtenir de nouvelles mesures dont
     l'effet sera d'exclure du continent amricain les produits de nos
     fabriques. Cela ne ft point arriv, si nous avions tendu,  nos
     frres d'au del de l'Atlantique, la main de rciprocit, sous
     forme d'une loi librale qui, admettant leurs crales, aurait
     intress les tats agricoles de l'Union  voter pour nous, au
     lieu de voter contre nous. Nous eussions ouvert  leurs crales
     un dbouch dcuple de celui que leur offrent leurs
     manufacturiers monopoleurs. Les Amricains sont gens aviss et
     clairvoyants; et quiconque les connat sait bien que jamais ils
     n'eussent support le tarif actuel, si nous avions rpondu 
     leurs avances, et reu leurs produits agricoles en change de nos
     produits manufacturs. (Applaudissements.) Je ne veux point dire
     que les Amricains ont agi sagement en adoptant ce tarif; il n'a
     pour rsultat,  leur gard, que de dtruire leur propre revenu.
     Mais enfin les voil, d'un ct, se tordant les mains  l'aspect
     de leurs greniers pliant sous le poids des rcoltes prcdentes,
     tandis que le vent agite dans leurs vastes plaines des rcoltes
     nouvelles; et voici, d'un autre ct, les Anglais contemplant,
     les bras croiss, leurs magasins encombrs et leurs usines
     silencieuses. L, on manque de vtements, ici on meurt de faim,
     et des lois aussi absurdes que barbares s'interposent entre les
     deux pays pour les empcher d'changer et de devenir l'un pour
     l'autre, un dbouch rciproque. (coutez! coutez!) Oh! cela ne
     peut pas continuer. Un tel systme ne peut durer.
     (Applaudissements.) Il rpugne trop  l'instinct naturel, au sens
     commun,  la science,  l'humanit, au christianisme.
     (Applaudissements.) Un tel systme ne peut durer. (Nouveaux
     applaudissements.) Croyez que, lorsque deux nations telles que
     l'Amrique et l'Angleterre sont intresses  des changes
     mutuels, il n'est au pouvoir d'aucun gouvernement de les isoler 
     toujours. (Applaudissements.) Et je crois sincrement que dans
     dix ans tout ce mcanisme de restriction, ici comme au del des
     mers, ne vivra plus que dans l'histoire. Je ne demande que dix
     ans pour qu'il devienne aussi impossible aux gouvernements
     d'intervenir dans le travail des hommes, de le restreindre, de le
     limiter, de le pousser vers telle ou telle direction, qu'il le
     serait pour eux de s'immiscer dans les affaires prives,
     d'ordonner les heures des repas, et d'imposer  chaque mnage un
     plan d'conomie domestique. (coutez! coutez!) Il y a
     prcisment le mme degr d'absurdit dans ce systme, que dans
     celui qui prvalait, il y a deux sicles, alors que la loi
     rglait la grandeur, la forme, la qualit du linge de table,
     prescrivait la substitution d'une agrafe  un bouton, et
     indiquait le lieu o devait se tisser la serge, et celui o
     devait se fabriquer le drap (Rires et applaudissements.) C'est l
     le principe sur lequel on agit encore. Alors on intervenait dans
     l'industrie des comts: aujourd'hui on intervient dans
     l'industrie des nations. Dans l'un et l'autre cas, on viole ce
     que je soutiens tre le droit naturel de chacun:--changer l o
     il lui convient. (Applaudissements.)--Messieurs, ce systme, cet
     abominable systme ne peut pas durer. (Acclamations.) C'est
     pourquoi je me rjouis que nous ayons entrepris de venger les
     lois et les droits de la nature, en employant tous nos efforts
     pour le renverser. (Applaudissements.) Mais, pour arriver au
     triomphe de notre principe, il faut d'abord que nous dtruisions,
     en nous-mmes et dans le pays, les prjugs qui lui font
     obstacle, car, quoique la doctrine que nous combattons nous
     apparaisse,  nous, comme videmment funeste et odieuse, nous ne
     devons pas oublier qu'elle prvaut, dans ce monde,  peu prs
     depuis qu'il est sorti des mains du Crateur. Notre rle est
     vritablement celui de rformateurs; car nous sommes aux prises
     avec le monopole, systme qui, sous une forme ou sous une autre,
     remonte, je crois,  la priode adamique, ou du moins aux temps
     diluviens. (Rires.) Ce ne sera pas la moindre gloire de
     l'Angleterre, qui a donn au monde des institutions libres, la
     presse, le jury, les formes du gouvernement reprsentatif, si
     elle est encore la premire  lui donner l'exemple de la libert
     commerciale. (Bruyantes acclamations.) Car, ne perdez pas de vue
     que ce grand mouvement se distingue, parmi tous ceux qui ont
     agit le pays, en ce qu'il n'a pas exclusivement en vue, comme
     les autres, des intrts locaux, ou l'amlioration intrieure de
     notre patrie. Vous ne pouvez triompher dans cette lutte, sans que
     les rsultats de ce triomphe se fassent ressentir jusqu'aux
     extrmits du monde; et la ralisation de vos doctrines
     n'affectera pas seulement les classes manufacturires et
     commerciales de ce pays, mais les intrts matriels et moraux de
     l'humanit sur toute la surface du globe. (Applaudissements.) Les
     consquences morales du principe de la libert commerciale, pour
     lequel nous combattons, m'ont toujours paru, parmi toutes celles
     qu'implique ce grand mouvement, comme les plus imposantes, les
     plus dignes d'exciter notre mulation et notre zle. Fonder la
     libert commerciale, c'est fonder en mme temps la paix
     universelle, c'est relier entre eux, par le ciment des changes
     rciproques, tous les peuples de la terre. (coutez! coutez!)
     C'est rendre la guerre aussi impossible entre deux nations,
     qu'elle l'est entre deux comts de la Grande-Bretagne. On ne
     verra plus alors toutes ces vexations diplomatiques, et deux
     hommes,  force de protocoliser, par un combat de dextrit entre
     un ministre de Londres et un ministre de Paris, finir par
     envelopper deux grandes nations dans les horreurs d'une lutte
     sanglante. On ne verra plus ces monstrueuses absurdits, alors
     que dans ces deux grandes nations, unies comme elles le seront
     par leurs mutuels intrts, chaque comptoir, chaque magasin,
     chaque usine, deviendra le centre d'un systme de diplomatie qui
     tendra  la paix, en dpit de tout l'art des hommes d'tat pour
     faire clater la guerre. (Tonnerre d'applaudissements.) Je dis
     que ce sont l de nobles et glorieux objets qui, s'ils rclament
     toute l'nergie du sexe  qui reviennent le poids et la fatigue
     de la lutte, mritent aussi le sourire et les encouragements des
     dames que je suis heureux de voir autour de moi.
     (Applaudissements prolongs.) C'est une oeuvre qui devait nous
     assurer, et qui nous a valu, en effet, l'active coopration de
     tout ce qu'il y a dans le pays de ministres chrtiens.
     (Acclamations.) Tel est l'objet que nous avons en vue, et
     gardons-nous de le considrer jamais, ainsi qu'on le fait trop
     souvent, comme une question purement pcuniaire, et affectant
     exclusivement les intrts d'une classe de manufacturiers et de
     marchands.

     Dans le cours des oprations qui ont eu lieu au commencement de
     la sance, j'ai appris, avec une vive satisfaction, que, sous les
     auspices de notre infatigable, de notre indomptable prsident
     (acclamations), la Ligue se prpare  une campagne d'hiver plus
     audacieuse, et j'espre plus dcisive qu'aucune de celles qu'ait
     jamais entreprises cette grande et influente association. En
     entrant dans les bureaux, j'ai t frapp  l'aspect de quatre
     normes colis emballs et cords comme les lourdes marchandises
     de nos magasins. J'ai pris des informations, et l'on m'a dit que
     c'taient des brochures,--environ cinq quintaux de
     brochures--adresses  quatre de nos professeurs, pour tre
     immdiatement et gratuitement distribus. (On applaudit.) J'ai
     t curieux de vrifier dans nos livres o en sont les affaires,
     en fait d'impressions.--L'impression sur coton, vous le savez, va
     mal, et menace d'aller plus mal encore; mais l'impression sur
     papier est conduite avec vigueur, sous ce toit, depuis quelque
     temps. Depuis trois semaines la Ligue a reu des mains des
     imprimeurs trois cent quatre-vingt mille brochures. C'est bien
     quelque chose pour l'oeuvre de trois semaines, mais ce n'est rien
     relativement aux besoins du pays. Le peuple a soif d'information;
     de toutes parts on demande des brochures, des discours, des
     publications; on veut s'clairer sur ce grand dbat. Dans ces
     circonstances, je crois qu'il nous suffit de faire connatre au
     public les moyens d'excution dont nous pouvons disposer,--que la
     moisson est prte, qu'il ne manque que des bras pour
     l'engranger,--et le public mettra en nos mains toutes les
     ressources ncessaires pour conduire notre campagne d'hiver, avec
     dix fois plus d'nergie que nous n'en avons mis jusqu'ici. Nous
     dpensons 100 l. s. par semaine,  ce que je comprends, pour
     _agiter_ la question. Il faut en dpenser 1,000 par semaine d'ici
      fvrier prochain. Je crains que Manchester ne se soit un peu
     trop attribu le monopole de cette lutte. Quel que soit l'honneur
     qui lui en revienne, il ne faut pas que Manchester monopolise
     toutes les invectives de la Presse privilgie. Ouvrons donc
     cordialement nos rangs  ceux de nos nombreux concitoyens des
     autres comts, qui dsirent, j'en suis sr, devenir nos
     collaborateurs dans cette grande oeuvre. Leeds, Birmingham,
     Glasgow, Sheffield ne demandent pas mieux que de suivre
     Manchester dans la lice. Cela est dans le caractre anglais. Ils
     ne souffriront pas que nous soyons les seuls  les dlivrer des
     treintes du monopole; ce serait s'engager d'avance  se
     reconnatre redevables envers nous de tout ce qui peut leur
     choir de libert et de prosprit, et il n'est pas dans le
     caractre des Anglais de rechercher le fardeau de telles
     obligations. Que font nos compatriotes dans les luttes moins
     glorieuses de terre et de mer? Avez-vous entendu dire, avez-vous
     lu dans l'histoire de votre pays, qu'ils laissent  un vaisseau
     ou  un rgiment tout l'honneur de la victoire? Non, ils se
     prsentent devant l'ennemi, et demandent qu'on les place 
     l'avant-garde.--Il en sera ainsi de Leeds, de Glasgow, de
     Birmingham; offrons-leur une place honorable dans nos
     rangs.--Messieurs, la premire considration, c'est le nerf de la
     guerre. Il faut de l'argent pour conduire convenablement une
     telle entreprise. Je sais que notre honorable ami, qui occupe le
     fauteuil, a dans les mains un plan qui ne va  rien moins, vous
     allez tre surpris, qu' demander au pays un subside de 50,000 l.
     s. (coutez! coutez!) C'est juste un million de shillings; et,
     si deux millions de signatures ont rclam l'abrogation de la
     loi-crale, quelle difficult peut prsenter le recouvrement
     d'un million de shillings?...--Ladies et gentlemen, ce  quoi
     nous devons aspirer, c'est de dissminer  profusion tous ces
     trsors d'informations enfouis dans les enqutes parlementaires
     et dans les oeuvres des conomistes. Nous n'avons besoin ni de
     force, ni de violence, ni d'exhibition de puissance matrielle
     (applaudissements); tout ce que nous voulons, pour assurer le
     succs de notre cause, c'est de mettre en oeuvre ces armes bien
     plus efficaces, qui s'attaquent  l'esprit. Puisque j'en suis sur
     ce sujet, je ne puis me dispenser de vous recommander la rcente
     publication des oeuvres du colonel Thompson (applaudissements);
     c'est un arsenal qui contient plus d'armes qu'il n'en faut pour
     atteindre notre but, si elles taient distribues dans tout le
     pays. Il n'est si chtif berger qui, pour abattre le Goliath du
     monopole, n'y trouve un caillou qui aille  son bras. Je ne
     saurais lever trop haut ceux de ces ouvrages qui se rapportent 
     notre question. Le colonel Thompson a t pour nous un trsor
     cach. Nous n'avons ni apprci ni connu sa valeur. Ses crits,
     publis d'abord dans la _Revue de Westminster_, ont pass
     inaperus pour un grand nombre d'entre nous. Il vient de les
     runir en corps d'ouvrage, en six volumes complets, au prix de
     sacrifices pcuniaires trs-considrables, dont je sais qu'il n'a
     gure de souci, pourvu qu'ils fassent progresser la bonne cause.
     Je n'hsite pas  reconnatre que tout ce que nous disons, tout
     ce que nous crivons aujourd'hui, a t mieux dit et mieux crit,
     il y a dix ans, par le colonel Thompson. Il n'est que
     lieutenant-colonel dans l'arme,  ce que je crois, mais c'est un
     vrai Bonaparte dans la grande cause de la libert. Cette cause,
     nous la ferons triompher en propageant les connaissances qui sont
     exposes dans ses ouvrages, en les publiant par la voie des
     journaux et des revues, en les placardant aux murs de tous les
     ateliers, afin que le peuple soit forc de lire et de comprendre.
     Qu'on ne dise pas que de tels moyens manquent d'efficacit. Je
     sais qu'ils sont tout-puissants. (Applaudissements.) Je ne suis
     certainement pas entr  la chambre des communes sous l'influence
     de prventions favorables  cette assemble, mais je puis dire
     qu'elle n'est pas une reprsentation infidle de l'opinion
     publique. Cette assertion vous tonne; mais songez donc que, sur
     cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne concourent
     en rien  la formation de l'opinion publique; elles ne veulent
     pas penser par elles-mmes. (Applaudissements.)  ce point de
     vue, je dis que la chambre des communes reprsente assez
     fidlement l'esprit du pays. Ne rpond-elle pas d'ailleurs aux
     moindres changements de l'opinion, avec autant de sensibilit et
     de promptitude qu'en met le vaisseau  obir au gouvernail?
     Voulez-vous donc emporter, dans la chambre des communes, quelque
     question que ce soit? Instruisez le peuple, levez son
     intelligence au-dessus des sophismes qui sont en usage au
     Parlement sur cette question; que les orateurs n'osent plus avoir
     recours  de tels sophismes, dans la crainte d'une juste
     impopularit au dehors, et la rforme se fera d'elle-mme.
     (Applaudissements.) C'est ce qui a t fait dj  l'occasion de
     grandes mesures, et c'est ce que nous ferons encore.
     (Applaudissements.) Ne craignez pas que, pour obir  la voix du
     peuple, le Parlement attende jusqu' ce que la force matrielle
     aille frapper  sa porte. Les membres de la Chambre ont coutume
     d'interroger de jour en jour l'opinion de leurs constituants, et
     d'y conformer leur conduite. Ils peuvent bien traiter, avec un
     mpris affect, les efforts de cette association, ou de toute
     autre, mais soyez srs qu'en face de leurs commettants ils seront
     rampants comme des pagneuls. (Rires et bruyants
     applaudissements.)

     Tout nous encourage donc  faire, pendant cette session, un
     effort herculen.--Je m'entretenais aujourd'hui avec un gentleman
     de cette ville qui arrive de Paris. Il a travers la Manche avec
     un honorable membre, crature du duc de Buckingham. Dans mon
     opinion, disait l'honorable dput, le droit actuel sur les
     crales sera converti en un droit fixe, dans une trs-prochaine
     session, et j'espre que ce droit sera assez modr pour tre
     permanent.--Mais quant  nous, veillons  ce qu'il n'y ait pas
     de droit du tout. (Applaudissements.) Si nous avons pu amener une
     crature du duc de Buckingham  dsirer une taxe assez modre
     pour que ces messieurs soient srs de la conserver, quelques
     efforts de plus suffiront pour convaincre les fermiers qu'ils
     n'ont  attendre ni stabilit, ni loyale stipulation de rentes,
     ni apaisement de l'agitation actuelle, jusqu' ce que tous droits
     protecteurs soient entirement abrogs. C'est pourquoi je vous
     dis: Attachez-vous  ce principe: _abrogation totale et
     immdiate_. (Applaudissements.) N'abandonnez jamais ce cri de
     ralliement: _abrogation totale et immdiate!_ Il y en a qui
     pensent qu'il vaudrait mieux transiger; c'est une grande erreur.
     Rappelez-vous ce que nous disait sir Robert Peel,  M. Villiers
     et  moi: Je conviens, disait-il, que, comme avocats du
     rappel[12] total et immdiat, vous avez sur moi un grand avantage
     dans la discussion. Nous sparer de ce principe absolu, ce
     serait donc renoncer  toute la puissance qu'il nous donne,--etc.

[Note 12: Le mot anglais repeal a t mal traduit en franais par le
mot _rappel_. Repeal signifie; abrogation, rvocation, cessation.
L'usage ayant maintenant donn le mme sens au mot _rappel_, j'ai cru
pouvoir le maintenir.]


MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.

16 mars 1843.

Une brillante dmonstration a eu lieu hier soir au thtre de
Drury-Lane.  peine le bruit s'est-il rpandu que la Ligue devait
tenir dans cette vaste enceinte sa premire sance hebdomadaire, que
les cartes d'entres ont t enleves. La foule encombrait les avenues
et les couloirs de l'difice longtemps aprs que la salle, les
galeries et le parterre taient occups par la runion la plus
distingue et la mieux choisie dont il nous ait jamais t donn
d'tre les tmoins.--Les dames assistaient en grand nombre  la sance
et paraissaient en suivre les travaux avec le plus vif intrt.

Nous avons remarqu sur l'estrade MM. Cobden, m. P.[13], Williams, m.
P., Ewart, m. P., Thomely, m. P., Bowring, m. P., Gibson, m. P.,
Leader, m. P., Ricardo, m. P., Scholefield, m. P., Wallace, m. P.,
Chrestie, m. P., Bright, m. P., etc.

[Note 13: m. P., abrviation qui signifie membre du parlement.]

M. George Wilson occupe le fauteuil.

Le prsident annonce qu'il est prvenu que quelques perturbateurs se
sont introduits dans l'assemble avec le projet d'occasionner du
dsordre, soit en teignant le gaz ou en criant au feu; si de
pareilles manifestations ont lieu, que chacun se tienne sur ses gardes
et reste calme  sa place.

M. Ewart parle le premier.

M. Cobden lui succde (bruyants applaudissements). Il s'exprime ainsi:

     Monsieur le prsident, ladies et gentlemen: J'ai assist  un
     grand nombre de meetings contre les _lois-crales_[14]. J'en ai
     vu d'aussi imposants par le nombre, le bon ordre et
     l'enthousiasme; mais je crois qu'il y a dans cette enceinte la
     plus grande somme de puissance intellectuelle et d'influence
     morale qui se soit jamais trouve runie dans un difice
     quelconque, pour le progrs de la grande cause que nous avons
     embrasse. Plus cette influence est tendue, plus est grande
     notre responsabilit  l'gard de l'usage que nous en saurons
     faire. Je me sens particulirement responsable des quelques
     minutes pendant lesquelles j'occuperai votre attention, et je
     dsire les faire servir au progrs de la cause commune. Je n'ai
     jamais aim, dans aucune circonstance,  faire intervenir des
     personnalits dans la dfense d'un grand principe. On m'assure
     cependant qu' Londres on est assez enclin  ranger les opinions
     politiques sous la bannire des noms propres. Peut-tre, au
     milieu du perptuel mouvement d'ides qui s'agitent dans cette
     vaste mtropole, cet usage a-t-il prvalu, afin de fixer
     l'attention, par un intrt plus incisif, sur les questions
     particulires. Mais, ce dont je suis sr, c'est que ce qui a fait
     notre succs  Manchester, le fera partout o la nature humaine a
     acquis ces nobles qualits, qui la distinguent au sein de la
     capitale industrielle du Royaume-Uni, je veux dire, la ferme
     conviction que, si l'on se renferme dans la dfense des
     principes, on acquerra,  la longue, d'autant plus d'influence,
     qu'on se sera, avec plus de soin, interdit le dangereux terrain
     des personnalits. (coutez! coutez!) Je suis pourtant forc de
     revenir, contre ma volont, sur ce qui vient de se passer  la
     chambre haute. Nous avons t assaillis--violemment, amrement,
     malicieusement assaillis,--par un personnage (lord Brougham) qui
     fait profession de partager nos doctrines, d'aimer, d'estimer les
     membres les plus minents de la Ligue. Je vois, dans les journaux
     de ce matin, un long discours dont les deux tiers sont une
     continuelle invective contre la Ligue, dont l'autre tiers est
     consacr  dfendre ses principes. (coutez!) Je pense que le
     plus juste chtiment que l'on pourrait infliger  l'homme minent
     qui s'est rendu coupable de la conduite  laquelle je fais
     allusion, ce serait de l'abandonner  ses propres rflexions;
     car, ce qu'on peut dcouvrir de plus clair dans la longue
     diatribe du noble lord, c'est que, quelque mcontent qu'il soit
     de la Ligue, il est encore plus mcontent de lui-mme. Il est
     vrai que le noble et docte lord n'a pas t trs-explicite quant
     aux personnes contre lesquelles il a entendu diriger ses attaques
     ritres. Eh bien, je lui pargnerai l'embarras de dsignations
     plus spciales, en prenant pour moi le poids de ses invectives et
     de ses sarcasmes. (Applaudissements.) Bien plus, il a attaqu la
     conduite des membres de notre dputation; il a blm les actes
     des ministres de la religion qui cooprent  notre oeuvre. Eh
     bien, je me porte fort pour cette conduite et pour ces actes. Il
     ne s'est pas prononc une parole,--et je dsire qu'on comprenne
     bien toute la porte de cette dclaration,--il n'a pas t
     prononc une seule parole par un ministre de la religion dans nos
     assembles et nos confrences, dont je ne sois prt  accepter
     toute la responsabilit, pourvu qu'on ne lui prte qu'une
     interprtation honnte et loyale..... J'ai t blm de n'avoir
     pas rcus le langage du Rv. M. Bailey de Sheffield. J'ai t
     accus d'tre son complice, parce que je ne m'tais pas lev pour
     rpudier l'imputation dirige contre lui d'avoir excit le peuple
     de ce pays  commettre un meurtre.--Eh, mon Dieu! cela ne m'est
     pas plus venu dans la pense que d'aller trouver le lord-maire,
     pour cautionner M. Bailey contre une accusation de cannibalisme.
     M. Bailey, objet de ces imputations,  travers lesquelles perce
     le dsir d'atteindre et de dtruire la Ligue, est environn de
     respect et de confiance par une nombreuse congrgation de
     chrtiens qui le soutiennent par des cotisations volontaires.
     (Bruyants applaudissements.) C'est un homme de zle ardent, de
     sentiments levs, un coeur chaud et ami du bien public. Il y a
     longtemps qu'il s'est dvou  une oeuvre qui n'a pas d'exemple
     dans ce pays, la fondation d'un collge pour les classes
     laborieuses. C'est un homme d'un talent remarquable,
     suprieur.--Mais  travers ces belles qualits, il peut manquer
     de ce tact, de cette discrtion qui nous est si ncessaire, 
     nous qui savons  quelle sorte d'ennemis et de faux amis nous
     avons affaire. Il n'eut pas plutt prononc le discours, qui a
     t si insidieusement comment, que je l'avertis de ce qui
     l'attendait. Mais ne souffrons pas que ses paroles soient
     dfigures. M. Bailey venait d'avancer que la dpression morale
     du peuple de Sheffield tait la consquence de sa dtrioration
     physique. Pour tablir son argumentation, pour montrer la
     profonde dsaffection des basses classes, il a dit qu'un homme
     s'tait vant d'appartenir  une socit de cent personnes, qui
     devaient tirer au sort pour savoir qui serait charg d'assassiner
     le premier ministre. M. Bailey a exprim son indignation  cet
     gard, en termes nergiques, et cela tait  peine ncessaire. Et
     voil ce dont on s'empare pour insinuer, par une basse calomnie,
     que M. Bailey est engag dans une socit d'assassins? Il est
     temps de rejeter,  la face des calomniateurs de haut et de bas
     tage, ces fausses imputations; et j'ai honte de ne l'avoir pas
     fait plus tt. (Approbation.)--La Ligue, le pays, l'univers
     entier, doivent une reconnaissance profonde aux ministres
     dissidents pour leur coopration  notre grande cause. (Bruyantes
     acclamations.) Il y a deux ans, sur l'invitation de leurs frres,
     sept cents ministres de ce corps respectable se runirent 
     Manchester pour protester contre les _lois-crales_, contre ce
     Code de la famine; et il est  ma connaissance, que quelques-uns
     d'entre eux se sont loigns de plus de deux cents milles de
     leurs rsidences pour concourir  cette protestation. Quand des
     hommes ont montr un tel dvouement, je rougirais de moi-mme si,
     par la considration d'obligations passes, j'hsitais  me lever
     pour les dfendre. (Acclamations.) Mais nous avons perdu assez de
     temps au sujet du noble lord. Je pourrais gmir sur sa destine,
     quand je compare ce qu'il est  ce qu'il a t. (coutez!
     coutez!) Je n'ai pas oubli ce temps o, encore enfant, je me
     plaisais  frquenter les cours de judicature, pour contempler,
     pour entendre celui que je regardais comme un fils prdestin de
     la vieille Angleterre. Avec quel enthousiasme ne me suis-je pas
     abreuv de son loquence! avec quel orgueil patriotique n'ai-je
     pas suivi, mesur tous ses pas vers les hautes rgions o il est
     parvenu! Et qu'est-il maintenant? hlas! un nouvel exemple, un
     triste, mais clatant exemple du naufrage qui attend toute
     intelligence que ne prserve pas la rectitude morale.
     (Applaudissements.) Oui, nous pourrions le comparer  ces ruines
     majestueuses, qui, dsormais, loin d'offrir un sr abri au
     voyageur, menacent de destruction quiconque ose se reposer sous
     leur ombre. J'en finis avec ce sujet, sur lequel je n'aurais pas
     dtourn votre attention, si je n'y avais t provoqu, et
     j'arrive  l'objet principal de cette runion.

     [Note 14: J'ai cru pouvoir, pour abrger, transporter dans notre
     langue quelques-uns de ces mots composs de deux substantifs, si
     frquents en anglais, et sacrifier la logique grammaticale  la
     commodit.]

     Qu'est-ce que les _lois-crales_? Vous ptes le comprendre 
     Londres, le jour o elles furent votes. Il n'y eut pas alors
     (1815) un ouvrier qui ne pressentt les maux horribles qui en
     sont sortis. Il en est beaucoup parmi vous  qui je n'ai pas
     besoin de rappeler cette funbre histoire; la chambre des
     communes, sous la garde de soldats arms, la foule se pressant
     aux avenues du Parlement, les dputs ne pouvant pntrer dans
     l'enceinte lgislative qu'au pril de leur vie.....

     Mais sous quel prtexte maintient-on ces lois? On nous dit: Pour
     que le sol soit cultiv, et que le peuple trouve ainsi de
     l'emploi. Mais, si c'est l le but, il y a un autre moyen de
     l'atteindre.--Abrogez les lois-crales, et s'il vous plat
     ensuite de faire vivre le peuple par le moyen des taxes, ayez
     recours  l'impt, et non  la disette des choses mmes qui
     alimentent la vie. (Applaudissements.)-- supposer que la mission
     du lgislateur soit d'assurer du travail au peuple, et,  dfaut
     de travail, du pain, je dis: Pourquoi commencer par imposer ce
     pain lui-mme? Imposez plutt les revenus, et mme, si vous le
     voulez, les machines  vapeur (rires), mais ne gnez pas les
     changes, n'enchanez pas l'industrie, ne nous plongez pas dans
     la dtresse o nous succombons, sous prtexte d'occuper dans le
     Dorsetshire quelques manouvriers  7 sh. par semaine. (Rires et
     applaudissements.) Le fermier de ce pays est  son seigneur ce
     qu'est le fellah d'gypte  Mhmet-Ali. Traversant les champs de
     l'gypte, arm d'un fusil et accompagn d'un interprte, je lui
     demandais comment il rglait ses comptes avec le pacha.
     Avez-vous pris des arrangements? lui demandai-je.--Oh! me
     rpondit-il, nos arrangements ont  peu prs la porte de votre
     fusil (rires); et quant aux comptes, il n'y a pas d'autre manire
     de les rgler, sinon que le pacha prend tout, et nous laisse de
     quoi ne pas mourir de faim. (Rires et bruyantes acclamations.)

L'orateur continue pendant longtemps.--M. Bright lui succde.-- 10
heures le prsident ferme la sance.


MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.

30 mars 1843.

Le troisime meeting de la Ligue contre les lois-crales s'est tenu
hier au thtre de Drury-Lane. La vaste enceinte avait t envahie de
bonne heure par une socit des plus distingues.

Nous avons remarqu sur l'estrade les personnages dont les noms
suivent: MM. Villiers, Cobden, Napier, Scholefield, James Wilson,
Gisborne, Elphinstone, Ricardo, etc.

La sance est ouverte  7 heures, sous la prsidence de M. George
Wilson.

Le prsident justifie le comit de s'tre vu forc de refuser un
grand nombre de billets. La salle et-elle t deux fois plus vaste,
elle n'aurait pas pu contenir tous ceux qui dsiraient assister  la
sance. Des arrangements sont pris pour que ceux qui n'ont pu tre
admis aujourd'hui aient leur tour la semaine prochaine.--L'intention
de votre prsident tait de vous prsenter ce soir un rapport sur
les progrs de notre cause. Mais la liste des orateurs qui doivent
prendre la parole contient des noms trop connus de vous pour que je
veuille retarder le plaisir que vous vous promettez  les entendre.
La tribune sera occupe d'abord par M. James Wilson de Londres
(applaudissements), ensuite par M. W. J. Fox, de Finsburg
(applaudissements), Th. Gisborne (applaudissements), et enfin, en
l'absence de M. Milner Gibson (reprsentant de Manchester), que de
douloureuses circonstances empchent d'assister  la runion,
j'aurai le plaisir de vous prsenter l'honorable M. Richard Cobden.
(Applaudissements bruyants et prolongs.)

     M. JAMES WILSON se lve.--Aprs l'annonce que vous venez
     d'entendre, je me sens oblig d'tre aussi concis que possible
     dans les remarques que j'ai  vous prsenter, et je me
     renfermerai strictement dans mon sujet, ayant une trop haute
     opinion de ceux qui m'coutent, pour croire qu'un autre but que
     celui que la Ligue a en vue, les a dtermins  se runir dans
     cette enceinte. Je ne m'carterai donc pas des principes et des
     faits qu'implique cette grande cause nationale. (Approbation.) La
     question est celle-ci: Les lois qui affectent l'importation des
     crales et le prix des aliments du peuple, doivent-elles, ou
     non, tre maintenues? Je ne fais aucun doute que l'opinion
     publique, quelle que soit celle de la lgislature, ne les regarde
     comme incompatibles avec l'tat de choses actuel. Qu'un
     changement dans cette lgislation soit devenu indispensable,
     c'est ce qui est admis par toute la communaut, sinon par le
     Parlement. Il est vrai que l'opinion se divise sur la nature de
     ce changement. Le commerce des crales sera-t-il entirement
     affranchi, ou soumis  un _droit fixe_? Dans ces derniers temps,
     le systme du _droit fixe_ a rencontr beaucoup de
     dfenseurs[15]. La _protection_ a t par eux abandonne, et le
     principe auquel ils adhrent est celui du _droit fixe_, non point
     en tant que _droit protecteur_, mais en tant que _droit fiscal_.
     Mais la Ligue lve contre ce droit, renferm dans ces limites,
     une objection premptoire, savoir qu'il viole les principes
     d'aprs lesquels doit se prlever le _revenu public_. Le premier
     de ces principes, c'est que l'impt doit donner la plus grande
     somme possible de revenus  l'tat, avec la moindre charge
     possible sur la communaut. Mais, sous l'un et l'autre rapport,
     le but est manqu par le _droit fixe_, car il ne peut produire un
     revenu sans agir comme _protection_, en levant le prix des
     crales de tout le montant du droit lui-mme. Aux poques o il
     serait efficace, il produirait du revenu, mais il lverait le
     prix des grains. Aux poques o il ne serait pas efficace, il
     n'influerait pas sur le prix, mais il ne remplirait pas non plus
     le but du chancelier de l'chiquier. On a dit que le droit serait
     support par l'tranger et non par les habitants de ce pays;
     alors, je demande pourquoi fixer le droit  8 sh.? Pourquoi pas
     10, 15, 20 sh.? C'est une grande inconsquence que de rpondre:
     Au del de 8 sh., le droit restreindrait l'importation;  20 sh.,
     il quivaudrait  une prohibition. Car, n'en rsulte-t-il pas
     ceci: que 8 sh. laisse plus de place  l'importation que 10 sh.?
     et ds lors ne suis-je pas fond  dire que l'importation serait
     plus grande avec le droit de 5 sh.; plus grande encore avec celui
     de 2 sh., et la plus grande possible avec la libert absolue?
     (Approbation.) Il n'y a pas en conomie politique de proposition
     mieux tablie que celle-ci: Le prix varie suivant la proportion
     de l'offre  la demande.--Si la libert amne de plus grands
     approvisionnements que le _droit fixe_, il est clair que celui-ci
     restreint l'offre, lve le prix et agit dans le sens de la
     _protection_. C'est pourquoi je comprendrais qu'on dfendt le
     _droit fixe_ en tant que _protecteur_, mais je ne puis comprendre
     qu'on le soutienne au point de vue du _revenu public_, et comme
     indiffrent  toute action protectrice.--Un droit fixe serait
     certainement quelquefois une source de revenus; autant on en peut
     dire du _droit graduel_ (_sliding scale_). Mais la question, pour
     le public, est prcisment de savoir si c'est l un mode juste et
     conomique de prlever l'impt. (Approbation.) Les partisans
     eux-mmes du droit fixe conviennent que lorsque le froment serait
     arriv  70 sh. le quarter, il faudrait renoncer  la taxe et
     affranchir l'importation. C'est avouer qu'il implique tous les
     inconvnients de l'chelle mobile, qu'il nous rejette dans les
     embarras des _prix-moyens_, et dans tous les dsavantages du
     systme actuel[16].--Je crois tre l'interprte fidle des
     membres de la Ligue, en disant que le bl n'est pas une matire
     qui se puisse convenablement imposer; mais s'il doit tre impos,
     la taxe doit retomber aussi bien sur le bl indigne, que sur le
     bl tranger. (Applaudissements). Les Hollandais mettent une taxe
     de 9 deniers sur le bl,  la mouture. Une taxe semblable
     donnerait autant de revenu  l'chiquier que le droit de 8 sh.
     sur le bl tranger, et elle n'lverait le prix du bl pour le
     consommateur, que de 9 deniers au lieu de 8 sh.--Mais le bl,--ce
     premier aliment de la vie,--est la dernire chose qu'un
     gouvernement doive imposer. (Approbation.)--C'est un des premiers
     principes du commerce, que les matires premires ne doivent pas
     tre taxes. C'est sur ce principe que notre lgislature a
     rduit les droits sur toutes les matires premires. L'honorable
     reprsentant de Dumfries (M. Ewart) a tabli, dans une des
     prcdentes sances, que le bl est matire premire, et cela est
     vrai. Mais il y a plus, c'est la principale matire premire de
     toute industrie.--Prenez, au hasard, un des articles qui
     s'exportent le plus de ce pays, l'acier poli, par exemple, et
     considrez l'extrme disproportion qu'il y a entre la valeur de
     la matire premire et le prix de l'ouvrage achev.--Depuis le
     moment o le minerai a t arrach de la terre, jusqu' celui o
     il s'est transform en brillant acier, la quantit de travail
     humain qui s'est combine avec le produit est vraiment immense.
     Or, ce travail reprsente des aliments. Les aliments sont donc de
     la matire premire. (Approbation.) La classe agricole est
     aveugle  cet gard, comme aussi sur l'intrt dont sont pour
     elle le commerce et l'industrie de ce pays. C'est pourtant ce que
     lui montrent clairement les faits qui se sont passs l'anne
     dernire. En 1842, nos exportations sont tombes de 4,500,000 l.
     s. C'est l la vraie cause de la dtresse qui rgne dans nos
     districts agricoles; car, pour combien les produits de
     l'agriculture entrent-ils dans ce chiffre? Le fer, la soie, la
     laine, le coton, dont ces objets auraient t faits, ne peuvent
     tre estims  plus de 1,500,000 l. Le reste, ou trois millions
     de livres auraient t dpenses en travail humain; et le
     travail, je le rpte, reprsente des aliments ou des produits
     agricoles; en sorte que, sur un dficit de 4,500,000 l. dans nos
     exportations, la part de perte supporte par l'agriculture est de
     trois millions. (Assentiment.)

     [Note 15: Le cabinet whig avait propos un droit de 8 sh. par
     quarter. Le droit actuel est progressif; de 1 sh., quand le bl
     est  73 sh., il s'lve  20 sh., quand le bl est  50 sh. ou
     au-dessous.]

     [Note 16: On comprend que le droit se proportionnant au prix, il
     faut connatre  chaque instant ce prix, ce qui exige un appareil
     administratif considrable.]

     On a beaucoup parl de la dpendance o les importations nous
     placeraient  l'gard des nations trangres. Mais l'Angleterre
     devrait tre la dernire des nations  recourir  un tel
     argument; car, mme aujourd'hui, il est bien peu de choses que
     nous ne tirions pas du dehors, et le commerce extrieur est
     certainement la base de notre prosprit et de notre grandeur. Je
     suis heureux de voir que le prsident du conseil, lord
     Wharncliffe, abandonnant enfin cet insoutenable terrain,
     reconnaisse que la protection ne peut plus tre soutenue par des
     motifs tirs d'une fausse vue sur ce qui constitue l'indpendance
     nationale. Cependant le noble lord, arguant de ce que
     l'agriculture s'est amliore depuis vingt-cinq ans, sous
     l'empire des lois-crales, a conclu en gnral que la protection
     tait ncessaire au perfectionnement de l'industrie nationale.
     Mais, en fait, depuis vingt-cinq ans, il n'est aucune branche
     d'industrie qui soit demeure aussi stationnaire que
     l'agriculture. Et qui a jamais entendu parler d'amliorations
     agricoles, si ce n'est depuis l'poque rcente o la protection
     est menace? On peut voir maintenant que la libre concurrence a
     effectu ce que la protection n'avait pu faire, et que la Ligue a
     t plus utile  l'agriculture que la prohibition. Je crois
     sincrement que lorsque l'agitation actuelle sera arrive au jour
     de son triomphe, les intrts territoriaux s'apercevront qu'il
     n'est rien  quoi ils soient plus redevables qu'aux efforts de la
     Ligue. (Approbation.) L'argument fond sur la ncessit de
     protger l'industrie nationale me parat reposer sur une
     illusion. Je ne puis faire aucune distinction entre du bl
     d'Amrique ou du comt de Kent, pour s'changer contre des objets
     manufacturs en Angleterre. Il est un autre argument dont s'est
     servi lord Wharncliffe et que je dois relever. C'est celui tir
     de la _sur-production_. Nos adversaires attribuent toutes nos
     souffrances  la sur-production. Je pense que c'est l une
     maladie dont nous sommes en bon train de gurir
     radicalement.--Reportons-nous en 1838, alors que survint la
     premire mauvaise rcolte, et que, par suite, la loi-crale fut
     de fait ressuscite, puisqu'une longue succession de bonnes
     annes l'avait pour ainsi dire enterre. Le pays a mis en oeuvre:

       En 1838, 4,800,000 l. de soie brute.      En 1842, 4,300,000 l.
       En 1838, 1,600,000 quintaux de lin.       En 1842, 1,100,000 q.
       En 1838, 56 millions de l. de laines tr. En 1842, 44 millions.

     C'est l, je pense, une grave atteinte  cette surabondance de
     production qui est l'objet de tant de plaintes; et si elle tait
     la vraie cause de nos maux, certes, ils commenceraient 
     disparatre. Malheureusement, il se trouve qu' mesure que la
     production diminue, la misre et l'inanition s'tendent sur le
     pays.

     Il est ensuite devenu de mode de parler de rciprocit, et un
     sentiment hostile a t excit contre les peuples trangers comme
     s'ils taient des rivaux dangereux et non d'utiles amis. De l
     est ne cette politique de notre gouvernement, qui consiste  ne
     confrer des avantages au pays, qu' la condition de dcider les
     autres nations  en faire autant. Mais l'Angleterre ne devrait
     pas oublier la grande influence que ses lois et son exemple
     exercent sur le reste du monde. Il n'est pas possible  ce pays
     d'accrotre ses importations sans accrotre dans le mme rapport
     ses exportions sous une forme ou sous une autre. Que ce soit en
     produits manufacturs, en denres coloniales ou trangres, ou en
     numraire, il ne se peut pas que ces changes n'augmentent
     l'emploi de la main-d'oeuvre, et mme, lorsque nous payons les
     marchandises trangres en argent, cet argent reprsente le
     produit d'un travail national. Il est tellement impossible de
     prvenir les transactions internationales, lorsqu'elles sont
     avantageuses que, pendant la dernire guerre, lorsque les armes
     de Napolon et les flottes de l'Angleterre taient leves pour
     s'opposer  toutes communications entre les deux peuples,
     cependant, dans cette mme anne 1810, le Royaume-Uni importa
     plus de bl de France qu'il n'avait fait  aucune autre poque.
     D'un autre ct, c'est un fait historique que le prince de
     Talleyrand, chef du cabinet, non-seulement tolra la fraude des
     marchandises anglaises, mais encore la conseilla, l'encouragea,
     et mme en tira un grand profit personnel; en sorte que les
     Franais taient vtus de draps anglais, comme les Anglais
     taient nourris de bls franais, tmoignage remarquable de la
     faiblesse et de l'impuissance des gouvernements quand ils
     prtendent contrarier les grands intrts des nations.
     (Applaudissements.)

     On a rcemment fait une proposition qui, je le crois, ne
     rencontrera pas beaucoup de sympathie dans cette enceinte. On a
     parl d'organiser une migration systmatique (murmures), afin de
     se dlivrer des embarras d'une excessive multiplication de nos
     frres. (Honte! honte!) Je n'incrimine pas les intentions. Au bas
     du mmoire adress  ce sujet  sir Robert Peel, j'ai vu figurer
     le nom de personnes que je sais tre incapables de rien faire
     sciemment qui soit de nature  infliger un dommage, soit au pays,
     soit  une classe de nos concitoyens. Mais il s'agit ici d'une
     question qui veut tre aborde avec prudence, d'une question
     d'o peuvent sortir des dangers et des maux sans nombre. Avant de
     vous faire une opinion  cet gard, laissez-moi mettre sous vos
     yeux quelques documents statistiques. Depuis dix ans, six cent
     mille Anglais ont migr, moiti vers les tats-Unis, moiti vers
     nos autres possessions rpandues sur la surface du globe. C'est
     une chose surprenante qu'aprs deux sicles d'migration, on
     songe aujourd'hui pour la premire fois  transformer les
     migrants en acheteurs, pour leur avantage comme pour celui de la
     mre-patrie. Il y a, dans les tablissements de l'Union
     amricaine, une population compose d'hommes qui taient nagure
     nos compatriotes; une population qui, tout entire, se rattache 
     nous par les liens d'une langue et d'une origine communes; elle
     est active, industrieuse, capable de beaucoup produire et de
     beaucoup consommer; n'est-ce pas une chose tonnante qu'avant de
     penser  la renforcer, on n'ait pas d'abord song  tablir entre
     elle et nous un systme d'changes libres? J'en dirai autant de
     Java avec ses sept millions, du Brsil avec ses huit millions
     d'habitants. Ce sont l des pays riches et fertiles, et tout ce
     qu'il y a  faire, c'est de leur offrir des transactions fondes
     sur la base d'une juste rciprocit. Il n'en faudrait pas
     davantage pour absorber rapidement tout le travail national qui
     se trouve maintenant sans emploi. (Applaudissements.)

     Il rgne de grandes prventions en faveur des colonies. Pendant
     la guerre, on les regarde comme les soutiens de nos forces
     navales. En temps de paix, on les considre comme offrant au
     commerce les dbouchs les plus tendus et les mieux assurs.
     Mais qu'y a-t-il de vrai en cela? Le quart seulement de nos
     exportations va aux colonies, les trois quarts sont destins 
     l'tranger. Je ne suis point antipathique aux colonies, mais je
     proteste contre un systme qui courbe la mtropole sous le joug
     d'une vidente oppression. (Applaudissements.) La production des
     Antilles est tombe de trois  deux millions de quintaux de
     sucre. Ce n'est pas, comme on l'a dit, une consquence de
     l'mancipation des noirs; car quoique nos exportations dans ces
     les aient d'abord descendu  2 millions de livres sterling,
     elles se sont depuis releves  3 millions et demi. Mais il est
     absurde que ces les prtendent au privilge exclusif
     d'approvisionner de sucre notre population toujours croissante.
     Aussi qu'est-il arriv? Cet approvisionnement s'est
     considrablement rduit, et tandis qu'il y a vingt ans, la
     consommation moyenne tait de vingt-quatre livres par habitant,
     elle n'est plus que de quinze livres, ce qui est infrieur  ce
     qu'on accorde aux matelots et mme aux indigents dans les maisons
     de travail. Veut-on savoir ce que cote  ce pays le privilge de
     faire le commerce de l'le Maurice? Nous payons le sucre de
     Maurice 15 shil. plus cher que le sucre tranger que nous
     pourrions acheter dans les docks de Londres et de Liverpool, ce
     qui constitue pour nous un excdant de dbourss de 450,000 liv.
     sterl. par an. En retour, nous avons le privilge de vendre 
     cette colonie pour 350,000 liv. sterl. d'objets
     manufacturs.--J'arrive  nos possessions des Indes occidentales.
     En 1840, nous y avons export pour 3,500,000 liv. sterl., et nos
     importations ont t de deux millions de quintaux de sucre et
     treize millions de livres de caf. Le cot diffrentiel de ces
     articles, si nous les eussions achets ailleurs, nous aurait
     pargn 2,500,000 liv. sterl. Sur ces bases, il est clair que
     nous payons aux planteurs des Antilles 2 millions et demi par an
     le privilge de leur livrer pour 3 millions et demi des produits
     de notre travail.--Voil pour quels avantages illusoires nous
     ngligeons nos meilleurs dbouchs, nous sacrifions les contres
     o ils existent, et nous nous efforons ensuite de les remplacer,
     en poussant, par des lois restrictives et la famine artificielle,
     le peuple de ce pays  une migration gnrale. (Approbation.) Je
     crains de fatiguer l'attention de l'assemble. (Non, non,
     continuez.) Si elle me le permet, je terminerai par la rfutation
     d'un reproche qu'on a adress  la Ligue. Quelle que soit
     l'opinion du moment, la postrit reconnatra, j'en suis
     convaincu, que l'agitation actuelle, qui est irrprochable en
     principe, aura tourn principalement  l'avantage des classes
     agricoles. Quelle a t la conduite de la Ligue? En a-t-elle
     appel aux passions de la multitude? (Non, non.) Tous ses efforts
     n'ont-ils pas tendu  amliorer l'esprit public,  rpandre la
     lumire parmi les classes laborieuses? N'a-t-elle pas cherch par
     l  redresser, relever et clairer l'opinion? Ne s'est-elle pas
     applique  encourager les sentiments les plus moraux? Et
     n'a-t-elle pas cherch son point d'appui dans la classe moyenne,
     dans cette classe qui est le plus ferme soutien du gouvernement,
     qui seule a su jusqu'ici faire triompher les grandes rformes
     constitutionnelles? (Applaudissements.) Quiconque a visit les
     nations trangres et a pu les comparer  cette grande
     communaut, a sans doute remarqu que ce qui caractrise les
     habitants de ce pays, c'est le respect, je dirai presque le culte
     des lois et des institutions, sentiment si profondment enracin
     dans le coeur de nos concitoyens. Il a t choqu, sans doute, 
     l'tranger, de l'absence des sentiments de cette nature. Il ne
     faut pas douter que ce respect dont les Anglais entourent la
     constitution ne soit n parmi nous de ce que le peuple possde
     des pouvoirs et des privilges, ce qui l'accoutume  respecter
     les pouvoirs et les privilges des autres classes. Je crois que
     le respect que montre le peuple d'Angleterre, pour la proprit
     des classes aristocratiques, est fond sur cette profonde
     conviction, que ceux  qui elle est chue en partage ont des
     devoirs  remplir aussi bien que des droits  exercer. (M. Wilson
     reprend sa place au bruit d'applaudissements ritrs. Ces
     applaudissements se renouvellent lorsque le prsident annonce que
     la parole est  M. Fox.)

     M. J. W. Fox.--L'orateur qui vient de s'asseoir a relev
     plusieurs reproches qui ont t adresss  la Ligue et  nos
     meetings, mais il en a oubli un, savoir, que les arguments que
     nous apportons  cette tribune n'ont rien de nouveau. J'admets,
     en ce qui me concerne, la vrit de cette accusation. Je crois
     que les arguments contre la loi-crale sont entirement puiss,
     et tout ce que nous devons attendre, c'est que ces vieux
     arguments se renouvellent aussi longtemps que se renouvellera
     dans le pays le progrs de la misre et du mcontentement,
     l'accroissement du nombre des banqueroutes, et l'extension de la
     souffrance et de la famine. (Bruyantes acclamations.) Il n'est,
     en tout cela, aucun argument nouveau contre le monopole, parce
     qu'on ne saurait rien dire de neuf contre l'oppression et le vol,
     contre l'injustice inflige  la classe pauvre et dnue, contre
     cette lgislation, plus meurtrire que la guerre et la peste, qui
     restreint l'alimentation du peuple et couvre le pays de longs
     dsordres et de tombeaux prmaturs. Il n'y a pas de nouveaux
     arguments, parce que le moment est venu o il faut agir plus que
     parler, et c'est le sentiment profond de cette vrit qui attire
     vers ces meetings d'innombrables multitudes. C'est l ce qui
     soumet  l'aristocratie un problme  rsoudre,--problme qui
     implique tout ce que la question renferme de nouveaut,--et ce
     problme est celui-ci: Jusqu'o peut aller la force de l'opinion
     publique et la rsistance du gouvernement? (Acclamations.) Ce
     n'est pas la discussion qui rsoudra ce problme; si cela tait
     en son pouvoir, il y a longtemps qu'il serait rsolu. La
     discussion a commenc dans les revues et les journaux; elle s'est
     continue dans des joutes orales; elle a t claire par les
     recherches des statisticiens et les mditations des conomistes;
     elle a fait pntrer des convictions profondes dans les esprits
     aussi bien que des sentiments nergiques dans les coeurs, 
     l'gard de ces sinistres intrts dont la dtresse publique ne
     rvle que trop la prsence. (Applaudissements.) Je reviendrai
     pourtant encore sur quelques-uns de ces vieux arguments, bien
     qu'ils se prsentent naturellement  quiconque a un peu de
     logique dans la cervelle. J'aurais voulu pargner  nos seigneurs
     terriens et  leurs organes des objections qui les fatiguent.
     S'il leur plaisait de mnager nos poches, nous mnagerions leur
     attention. (Rires.) Mais aussi longtemps qu'ils lveront une taxe
     sur le pain du peuple, le peuple en lvera une sur leur patience.
     (Nouveaux rires et applaudissements.)--Les arguments sont
     puiss, dit-on, mais le sujet ne l'est pas; sans cela, que
     ferions-nous ici?--Les arguments sont puiss! et pourquoi? parce
     que le principe de la libert du commerce a surgi, a surmont
     tous les tmoignages qu'on a produits contre lui. De toutes
     parts, au dedans comme au dehors, ce grand et irrsistible
     principe a t oppos  des intrts de caste. Si vous considrez
     nos relations extrieures, qu'a fait la loi-crale, si ce n'est
     provoquer l'inimiti et la guerre? Comme question extrieure,
     elle a mis en mouvement contre nous, sinon des armes, du moins
     des tarifs hostiles; elle a dtruit les relations amicales des
     gouvernements et ces sentiments de bienveillance et de fraternit
     qui devaient cimenter l'union des peuples. (Acclamations.) Comme
     question intrieure, les lois-crales font que l'Angleterre
     n'est plus la patrie des Anglais (applaudissements prolongs; les
     cris de bravo retentissent dans toute l'assemble); car, forcer
     les hommes  s'expatrier, plutt que de laisser importer des
     aliments, n'est-ce pas systmatiser la dportation des tres
     humains? (Acclamations.) L'esprit de cette loi ne diffre pas de
     ce qui se pratiquait en Angleterre, il y a plusieurs sicles,
     alors que les seigneurs saxons levaient de jeunes hommes pour
     les vendre comme esclaves. Ils les exportaient vers des terres
     lointaines, mais ils les nourrissaient du moins pour accomplir
     leurs desseins. Ils leur donnaient des aliments afin d'en lever
     le prix, tandis que les lois-crales affament le peuple pour
     lever le prix des aliments. (Bruyantes acclamations; on agite
     les chapeaux et les mouchoirs dans toutes les parties de la
     salle.)--Au point de vue financier, la question est aussi
     puise. Et que faut-il penser d'un chancelier de l'chiquier qui
     ne s'aperoit pas qu'arracher 40 millions de livres sterling au
     peuple, pour l'avantage d'une classe, c'est diminuer la puissance
     de ce peuple  contribuer aux dpenses nationales? (Approbation.)
     En outre, des tats statistiques montrent distinctement qu'
     mesure que le prix du bl s'lve, le revenu public diminue. Dans
     cet tat de choses, je plains les personnes qui voient sans
     s'mouvoir les souffrances du pays, l'augmentation rapide du
     nombre des faillites, la diminution des mariages, l'accroissement
     des dcs parmi les classes pauvres, l'extension du crime et de
     la dbauche; oui, ce sont l de vieux arguments contre les
     lois-crales. Si l'aristocratie en veut d'autres, elle les
     trouvera sous l'herbe paisse qui couvre les tombeaux de ceux
     dont un honnte travail et d soutenir l'existence.--Eh quoi! la
     charit elle-mme est engage dans la question; car nous ne
     saurions soulager le pauvre sans payer tribut aux seigneurs, et
     il n'est pas jusqu'au pain de l'aumne dont ils ne s'adjugent une
     fraction. Notre gracieuse souveraine a beau ouvrir une
     souscription en faveur des pauvres de Paisley et d'ailleurs,
     lorsque les 100,000 liv. sterl. seront recueillies, la rapacit
     de la classe dominante viendra en prlever le tiers ou la moiti;
     la charit en sera restreinte et bien des infortunes resteront
     sans soulagement. C'est ainsi que la commisration elle-mme est
     soumise  la taxe, et que des limites sont poses aux meilleurs
     sentiments du coeur humain. Ce n'est pas l la leon que nous
     donne ce livre sacr que les monopoleurs eux-mmes font
     profession de rvrer. Il nous enseigne  demander le pain de
     chaque jour. Mais les seigneurs taxent au contraire le pain de
     chaque jour. Le mme livre nous montre un jeune homme qui demande
     ce qu'il doit faire. Et il lui est rpondu: Vendez votre bien et
     distribuez-le aux pauvres. Mais notre lgislation prend ce
     prcepte au rebours, car elle procde de ce principe: ter au
     pauvre pour donner au riche. (Applaudissements.) Si je viens 
     considrer la question du ct politique, je dirai que
     l'oppression ne cesse pas d'tre oppression pour se cacher sous
     des formes lgales. Un peuple dont le pain est tax est un peuple
     esclave, de quelque manire que vous le preniez. La prpondrance
     aristocratique a pass sur les esprits comme la herse sur le
     champ vide, et la corruption y a fait germer une ample moisson de
     votes antipathiques, mais infods. C'est donc une question de
     classes, comme toutes celles qui s'agitent dans ce pays. Mais
     quelle est la classe d'habitants intresss au maintien de ces
     lois? Ce ne sont pas les fermiers, car la rente leur arrache
     jusqu'au dernier shilling qu'elles ajoutent au prix du bl! Ce
     n'est pas la classe ouvrire, puisque les salaires sont arrivs 
     leur dernire expression. Ce n'est pas la classe marchande, car
     nos ports sont dserts et nos usines silencieuses. Ce n'est pas
     la classe littraire, car les hommes ont peu de got  la
     nourriture de l'esprit quand le corps est puis d'inanition. Eh
     quoi! ce ne sont pas mme les seigneurs terriens, si ce n'est un
     petit nombre d'entre eux qui possdent encore la proprit
     nominale de domaines chargs d'hypothques. Et c'est dans le seul
     intrt de ce petit nombre de privilgis, pour satisfaire 
     leurs exigences, pour alimenter leur prodigalit, que tant de
     maux seront accumuls sur les masses, et que la valeur mme du
     sol sera ravie  leurs descendants! Et que gagnent-ils  ce
     systme? Ne faut-il pas qu'ils en rachtent les avantages
     passagers en s'endurcissant le coeur? Car ils sentent bien qu'il
     ne sera pas en leur pouvoir de dtourner les consquences
     terribles qui menacent eux-mmes et le pays; et dj ils voient
     les classes industrieuses, dont les travaux infatigables et la
     longue rsignation mritaient plus de sympathies, se lever, non
     pour les bnir, mais pour les maudire. Ils n'chapperont pas
     toujours aux lois de cette justice distributive qui entre dans
     les desseins de l'ternelle Providence..... (Applaudissements.)

     On dit que la loi-crale doit tre continue pour maintenir le
     salaire de l'ouvrier. Mais, comme ce philosophe d'autrefois, qui
     dmontra le mouvement en se prenant  marcher, l'ouvrier rpond
     en montrant son mtier abandonn et sa table vide.
     (Applaudissements.)--On dit encore que nous devons nous rendre
     indpendants de l'tranger; mais la dpendance et l'indpendance
     sont toujours rciproques, et rendre la Grande-Bretagne
     indpendante du monde, c'est rendre le monde indpendant de la
     Grande-Bretagne. (Bruyantes acclamations.) Le monopole isole le
     pays de la grande famille humaine; il dtruit ces liens et ces
     avantages mutuels que la Providence avait en vue le jour o il
     lui plut de rpandre tant de diversit parmi toutes les rgions
     du globe. La loi-crale est une exprience faite sur le peuple;
     c'est un dfi jet par l'aristocratie  l'ternelle justice;
     c'est un effort pour lever artificiellement la valeur de la
     proprit d'un homme aux dpens de celle de son frre. Ceux qui
     taxent le pain du peuple taxeraient l'air et la lumire s'ils le
     pouvaient; ils taxeraient les regards que nous jetons sur la
     vote toile; ils soumettraient les cieux avec toutes les
     constellations, et la chevelure de Cassiope, et le baudrier
     d'Orion, et les brillantes Pliades, et la grande et la petite
     Ourse au jeu de l'chelle mobile. (Rires et applaudissements
     prolongs.)--On a fait valoir en faveur de la nouvelle loi un
     autre argument. Elle est jeune, a-t-on dit, exprimentez-la
     encore quelque temps. Oh! l'exprience a dj dpass tout ce
     que le peuple peut endurer; et il est temps que ceux qui la font
     sachent bien qu'ils assument sur eux, non plus seulement une
     responsabilit ministrielle, mais ce qui est plus solennel et
     plus srieux, une responsabilit toute personnelle.
     (Applaudissements prolongs.) La Ligue fait aussi son exprience.
     Elle est venue de Manchester pour exprimenter _l'agitation_. Il
     fallait bien que l'exprience des landlords et sa
     contre-preuve; il fallait bien savoir s'ils seront  tout jamais
     les oppresseurs des pauvres. (Applaudissements.) La Ligue et sir
     Robert Peel ont, aprs tout, une cause commune. L'une et l'autre
     sont les sujets ou plutt les esclaves de l'aristocratie.
     L'aristocratie, en vertu de la possession du sol, rgne sur la
     multitude comme sur les majorits parlementaires. Elle commande
     au peuple et  la lgislature. Elle possde l'arme, donne la
     marine  ses enfants, s'empare de l'glise et domine la
     souveraine. Notre Angleterre, grande, libre et glorieuse, est
     attele  son char. Nous ne pouvons nous enorgueillir du pass et
     du prsent, nous ne saurions rien augurer de l'avenir; nous ne
     pouvons nous rallier  ce drapeau qui, pendant tant de sicles,
     a brav le feu et l'ouragan; nous ne pouvons exalter cet
     audacieux esprit d'entreprise qui a promen nos voiles sur toutes
     les mers; nous ne pouvons faire progresser notre littrature, ni
     rclamer pour notre patrie ce que Milton appelait le plus lev
     de ses privilges: enseigner la vie aux nations. Non, toutes
     ces gloires n'appartiennent pas au peuple d'Angleterre; elles
     sont l'apanage et comme les dpendances domaniales d'une classe
     cupide.... La dgradation, l'insupportable dgradation, sans
     parler de la dtresse matrielle, qu'il faut attribuer  la
     loi-crale, est devenue horrible, intolrable. C'est pourquoi,
     nous, ceux d'entre nous qui appartiennent  la mtropole, nous
     accueillons avec transport la Ligue au milieu de nous; nous
     devenons les enfants, les membres de la Ligue; nous vouons nos
     coeurs et nos bras  la grande oeuvre; nous nous consacrons 
     elle, non point pour obir  l'aiguillon d'un meeting
     hebdomadaire, mais pour faire de sa noble cause le sujet de nos
     mditations journalires et l'objet de nos infatigables efforts.
     (Bruyantes acclamations.) Nous adoptons solennellement la Ligue;
     nous nous engageons  elle comme  un _covenant religieux_
     (applaudissements enthousiastes); et nous jurons, par celui qui
     vit dans tous les sicles des sicles, que la loi-crale, cette
     insigne folie, cette basse injustice, cette atroce iniquit,
     sera radicalement abolie. (Tonnerre d'applaudissements.
     L'assemble se lve d'un mouvement spontan. Les mouchoirs et les
     chapeaux s'agitent pendant longtemps.)

M. GISBORNE succde  M. FOX.

Le Prsident: Avant de donner la parole  M. Cobden, je dois informer
l'assemble qu' l'occasion du dernier dbat du parlement, des
ptitions nombreuses sont parvenues  l'honorable gentleman, celle de
Bristol tant revtue de quatorze mille signatures.

     M. COBDEN: Aprs les remarquables discours que vous venez
     d'entendre, et quoique je sois un vieux praticien de semblables
     meetings, je dois dire que je n'en ai jamais entendu qui les
     aient surpasss; aprs le discours si philosophique de M. Wilson,
     l'loquence mouvante de M. Fox, l'ingnieuse et satirique
     allocution de mon ami, M. Gisborne, il et mieux valu, sans
     doute, et j'aurais dsir que vous eussiez t laisss  vos
     mditations; mais l'autorit de votre prsident est absolue, et,
     si je lui cde, c'est qu'elle constitue la meilleure forme de
     gouvernement, le despotisme infaillible. (Rires...)

     Il est difficile, aprs ce que vous venez d'entendre, de dire
     quelque chose de neuf sur le sujet qui nous occupe; mais M.
     Wilson a parl d'migration. C'est une question qui se lie aux
     lois-crales, et cette connexit n'est pas nouvelle, car chaque
     fois que le rgime restrictif a jet le pays dans la dtresse, on
     n'a jamais manqu de dire: Transportez les hommes au loin. Cela
     fut ainsi dans les annes 1819, 1829 et 1839. C'est encore ainsi
     en 1843.  toutes ces poques, on entendit la mme clameur:
     Dfaisons-nous d'une population surabondante.--Les boeufs et
     les chevaux maintiennent leur prix sur le march; mais quant 
     l'homme, cet animal surnumraire, la seule proccupation de la
     lgislation parat tre de savoir comment on s'en dbarrassera,
     mme  perte. (Approbation.) Je vois maintenant que les banquiers
     et les marchands de Londres commencent aussi  se montrer. Ils ne
     sont plus les froids et apathiques tmoins de la misre du pays,
     et les voil qui se prsentent avec un plan pour la soulager.
     Ils proposent une migration systmatique opre par les soins du
     gouvernement. Mais qui veulent-ils expatrier? Si l'on demandait
     quelle est la classe de la communaut qui contient le plus grand
     nombre d'tres inutiles, il ne faudrait certes pas aller les
     chercher dans les rangs infrieurs. (coutez! coutez!)--Je
     demandais  un gentleman, signataire de la ptition, si, par
     hasard, les marchands avaient dessein d'migrer.--Oh! non; aucun
     de nous, me rpondit-il.--Qui donc voulez-vous renvoyer? lui
     demandai-je.--Les pauvres, ceux qui ne trouvent pas d'emploi
     ici.--Mais ne vous semble-t-il pas que ces pauvres devraient au
     moins avoir une voix dans la question? (coutez!) Ont-ils jamais
     ptitionn le parlement pour qu'il les ft transporter?
     (coutez!)  ma connaissance, depuis cinq ans, cinq millions
     d'ouvriers ont prsent des ptitions, pour qu'on laisst les
     aliments venir  eux, mais je ne me souviens pas qu'ils aient
     demand une seule fois  tre envoys vers les aliments.
     (coutez!) Les promoteurs de ce projet s'imaginent-ils que leurs
     compatriotes n'ont aucune valeur? Je leur dirai ce qu'on en pense
     aux tats-Unis. J'ai lu dernirement, dans les journaux de
     New-York, un document qui tablit que tout Anglais qui dbarque
     sur le sol de l'Union y porte une valeur intrinsque de 2,000
     dollars. Un ngre s'y vend 1,000 dollars. Ne pensez-vous pas
     qu'il vaut mieux garder notre population, qui a une valeur double
     de toute autre,  nombre gal? Ne vaut-il pas mieux que
     l'Angleterre conserve ses enfants pour l'enrichir et la dfendre,
     plutt que de les expatrier? Mais on dit: Ces pauvres
     tisserands! (tant on a de sympathie pour les pauvres tisserands)
     certainement il faut les renvoyer.--Mais qu'en disent les
     tisserands eux-mmes?--Voici M. Symons, commissaire intelligent,
     qui a t charg de faire une enqute sur la condition des
     ouvriers. Il rapporte leur avoir frquemment demand s'ils
     taient favorables au systme de l'migration, et qu'ils ont
     constamment rpondu: Il serait bien plus simple et bien plus
     raisonnable de porter les aliments vers nous, que de nous porter
     vers les aliments. (Applaudissements.) Car pourquoi expatrier le
     peuple? quel est le but de cette mesure? C'est littralement pour
     le nourrir; il n'y a pas d'autre raison de le jeter sur des
     plages trangres.--Mais recherchons un moment la possibilit
     pratique de ce systme d'migration. Nous sommes dans une priode
     de dtresse accablante; dans quelle mesure l'migration
     pourrait-elle y remdier? Et d'abord, comment transporter un
     million et demi de pauvres  travers les mers? Consultez
     l'histoire; fait-elle mention qu'aucun gouvernement, quelque
     puissant qu'il ft, ait jamais fait traverser l'Ocan  une arme
     de cinquante mille hommes? Et puis, que ferez-vous d'un million
     et demi de pauvres, dans le Canada, par exemple? Mme en
     Angleterre, malgr l'accumulation des capitaux et des ressources
     de dix sicles, vous trouvez que les maintenir est dj une
     charge assez lourde. Qui donc les maintiendra au Canada? Ceux qui
     s'adressent  sir Robert Peel imaginent-ils qu'il soit possible
     de jeter sur une terre dserte une population succombant sous le
     poids d'une dtresse invtre, sans apporter sur cette terre le
     capital par lequel cette population sera employe? Si vous
     transportez dans de vastes solitudes une population nombreuse,
     elle doit comprendre tous les lments de socit et de vie qui
     la composent dans la mre patrie. Vous voyez bien qu'il vous
     faudra transporter en mme temps des fermiers, des armateurs, des
     fabricants et mme des banquiers... (Applaudissements prolongs
     qui ne nous permettent pas de saisir la fin de la phrase.)
     N'est-il pas dplorable de voir, dans cette mtropole, proposer
     de tels remdes  de telles souffrances? Je crois apercevoir
     devant moi quelques-uns des signataires de la ptition, et je
     m'en rjouis; ce sera peut-tre l'occasion d'imprimer une autre
     direction  l'esprit de la cit de Londres. (coutez!) Ces
     messieurs ont t circonvenus. Ainsi que je l'ai dit souvent,
     tout se fait moutonnirement dans cette cit. Il semble que ses
     habitants ont renonc  penser par eux-mmes. Si j'avais  faire
     prvaloir quelque rsolution, comment pensez-vous que je m'y
     prendrais? Je m'adresserais  M. tel, puis  M. tel, et, quand
     j'aurais une demi-douzaine de signatures, les autres viendraient
      la file. Personne ne lirait le mmoire, mais chacun le
     signerait. (Rires et cris: Oui, cela se ferait ainsi.)--Je dois
     quelques mots d'avis  ceux de mes amis, parmi les membres de la
     Ligue, qui ont attach leur nom  cette ptition. Qu'ils se
     donnent la peine de remonter  sa source, qu'ils recherchent
     quels en sont les principaux colporteurs. Ne sont-ce point des
     armateurs habitus  passer avec le gouvernement des contrats de
     transport? des propritaires de terres dans le Canada, ou des
     actionnaires dans les spculations onreuses de la
     Nouvelle-Zlande ou de la Nouvelle-Galles du Sud? Oh!
     laissons-les suivre leurs plans tant qu'ils ne font des dupes que
     parmi les monopoleurs. Mais je tiens  voir les membres de la
     Ligue passer pour des hommes trop aviss pour tomber dans ces
     piges grossiers. Oh! comme le gouvernement et les monopoleurs se
     riraient de nous, si nous leur apportions ce moyen de diversion,
     ce prtexte pour ajourner l'affranchissement du commerce! Sans
     doute, sir Robert Peel, qui, vous le savez, est un admirable
     tacticien, ne se ferait pas personnellement le patron de la
     ptition, mais avec quel empressement ne saisirait-il pas cette
     excellente occasion de venir dire: Je suis forc de reconnatre
     que la question est grave, entoure de grandes difficults, et
     qu'elle exige, de la part du gouvernement de Sa Majest, une
     prudente rserve (rire gnral); quelles que soient mes vues
     personnelles sur ce sujet, on ne peut s'empcher d'admettre
     qu'une proposition de cette nature, mane du corps respectable
     des banquiers et ngociants de cette vaste mtropole, mrite une
     considration lentement mrie, laquelle ne lui manquera pas.
     (L'orateur excite les applaudissements et les rires de toute
     l'assemble par la manire heureuse dont il contrefait la pose,
     les gestes et jusqu' l'organe du trs-honorable baronnet  la
     tte du gouvernement.) Qui sait alors si la Chambre ne se formera
     pas en comit, et ne nommera pas un commissaire pour rechercher
     lentement jusqu' quel point l'exportation des hommes est
     praticable et peut suppler  l'importation du bl? Quelle joie
     pour les monopoleurs! Je suis bien sr que la moiti des
     ptitionnaires ont donn leurs signatures sans en connatre la
     porte.

     Il y a d'ailleurs  ce systme d'migration systmatique par les
     soins du gouvernement un obstacle auquel ses promoteurs n'ont
     probablement pas song; c'est que le peuple ne consentira pas 
     se laisser transporter. Je puis dire du moins que les habitants
     de Stockport[17], quoique arrivs au dernier degr de misre,
     seraient unanimes pour rpondre: Nous savons trop bien ce qu'est
     la tendre clmence du gouvernement chez nous pour nous mettre 
     sa merci de l'autre ct de l'Atlantique. (Applaudissements.) Je
     n'ai aucune objection  faire contre l'migration volontaire.
     Dans un pays comme celui-ci, il y a toujours des hommes que leur
     got ou les circonstances poussent vers d'autres rgions. Mais
     l'migration, lorsqu'elle provient de la ncessit de fuir la
     _famine lgale_, c'est de la dportation et pas autre chose.
     (Bruyantes acclamations.) Si l'on venait vous raconter qu'il
     existe une le dans l'ocan Pacifique,  quelques milles du
     continent, dont les habitants sont devenus les esclaves d'une
     caste qui s'empara du sol il y a quelque sept sicles; si l'on
     vous disait que cette caste fait des lois pour empcher le peuple
     de manger autre chose que ce qu'il plat au conqurant de lui
     vendre; si l'on ajoutait que ce peuple est devenu si nombreux,
     que le territoire ne suffit plus  sa subsistance, et qu'il est
     rduit  se nourrir de racines; enfin, si l'on vous apprenait que
     ce peuple est dou d'une grande habilet, qu'il a invent les
     machines les plus ingnieuses, et que nanmoins ses matres l'ont
     dpouill du droit d'changer les produits de son travail contre
     des aliments; si ces dtails vous taient rapports par quelque
     voyageur philanthrope, par quelque missionnaire rcemment arriv
     des mers du Sud, et s'il concluait enfin en vous annonant que la
     caste dominante de cette le s'apprte  en transporter l'habile
     et industrieuse population vers de lointaines et striles
     solitudes, que diriez-vous, habitants de Londres? que dirait-on 
     Exeter-Hall[18], dans cette enceinte dont l'usage a t refus 
     la ligue? (Honte! honte!) Oh! Exeter-Hall retentirait des cris
     d'indignation de ces philanthropes dont la charit ne s'exerce
     qu'aux antipodes! On verrait la foule des dames lgantes tremper
     leurs mouchoirs brods de larmes de piti, et le clerg
     appellerait le peuple  souscrire pour que des flottes anglaises
     aillent arracher ces malheureux aux mains de leurs oppresseurs!
     (Applaudissements.) Mais cette hypothse, c'est la ralit pour
     nos compatriotes! (Nouveaux applaudissements.) Rendez au peuple
     de ce pays le droit d'changer le fruit de ses labeurs contre du
     bl tranger, et il n'y a pas en Angleterre un homme, une femme
     ou un enfant qui ne puisse pourvoir  sa subsistance et jouir
     d'autant de bonheur, sur sa terre natale, qu'il en pourrait
     trouver dans tout autre pays sur toute la surface de la terre.

     [Note 17: M. Cobden reprsente au parlement la ville de
     Stockport.]

     [Note 18: C'est la salle o se tiennent les assembles de
     l'association pour la propagation des missions trangres.]

     Mais puisqu'il s'agit de plans, j'en ai aussi un  proposer aux
     monopoleurs-gouvernants.--Qu'ils laissent les manufacturiers
     travailler _en entrept_, qu'ils mettent la population du
     Lancastre _en entrept_;--non pour qu'elle chappe aux
     contributions dues  la reine,--non, nous ne voulons pas
     soustraire un farthing au revenu public,--mais qu'ils tirent un
     cordon autour du Lancastre, afin que le duc de Buckingham soit
     bien assur qu'aucun grain de cet infme bl tranger ne pntre
     dans le Cheshire et le Buckinghamshire. L, les fabricants
     travailleront _ l'entrept_, payant exactement leur subside  la
     reine, mais affranchis des exactions des monopoleurs oligarques.
     Si l'on nous permet de suivre ce plan, nous ne serons pas
     embarrasss pour obtenir des subsistances abondantes pour la
     population du Lancastre, quelque dense qu'elle soit; et bien loin
     de redouter de la voir s'augmenter, nous la verrons avec joie
     crotre de gnration en gnration. Le plan que je propose, au
     lieu de dissoudre le lien social, donnera de l'emploi et du
     bien-tre  tous; il montrera combien ragirait sur le commerce
     intrieur un peu d'encouragement donn au commerce extrieur par
     l'admission du bl tranger. Cela ne vaut-il pas mieux que
     d'expatrier les hommes?

     Mais la question a encore des aspects moraux qu'il est de notre
     devoir d'examiner. L'homme, a-t-on dit, est de tous les tres
     crs le plus difficile  dplacer du lieu de sa naissance.
     L'arracher  son pays est une tche plus lourde que celle de
     draciner un chne. (Applaudissements.) Oh! les signataires de la
     ptition se sont-ils jamais trouvs au dock de Sainte-Catherine
     au moment o un des navires de l'migration s'apprtait 
     entreprendre son funbre voyage? (coutez!) Ont-ils vu les
     pauvres migrants s'asseoir pour la dernire fois sur les dalles
     du quai, comme pour s'attacher jusqu'au moment suprme  cette
     terre o ils ont reu le jour? (coutez! coutez!) Avez-vous
     considr leurs traits? Oh! vous n'avez pas eu  vous informer de
     leurs motions, car leur coeur se peignait sur leur visage! Les
     avez-vous vus prendre cong de leurs amis? Si vous l'aviez vu,
     vous ne parleriez pas lgrement d'un systme d'migration
     force. Pour moi, j'ai t bien des fois tmoin de ces scnes
     dchirantes. J'ai vu des femmes vnrables disant  leurs enfants
     un ternel adieu! J'ai vu la mre et l'aeule se disputer la
     dernire treinte de leurs fils. (Acclamations.) J'ai vu ces
     navires de l'migration abandonner la Mersey pour les tats-Unis;
     les yeux de tous les proscrits se tourner du tillac vers le
     rivage aim et perdu pour toujours, et le dernier objet qui
     frappait leurs avides regards, alors que leur terre natale
     s'enfonait  jamais dans les tnbres, c'taient ces vastes
     greniers, ces orgueilleux entrepts (vhmentes acclamations),
     o, sous la garde, j'allais dire de notre reine,--mais non,--sous
     la garde de l'aristocratie, taient entasses comme des
     montagnes, des substances alimentaires venues d'Amrique, seuls
     objets que ces tristes exils allaient chercher au del des mers.
     (Applaudissements enthousiastes.) Je ne suis pas accoutum 
     faire du sentiment; on me dpeint comme un homme positif, comme
     un homme d'action et de fait, tranger aux impulsions de
     l'imagination. Je raconte ce que j'ai vu. J'ai vu ces
     souffrances, oui, et je les ai partages! et c'est nous, membres
     de la Ligue, nous qui voulons aider ces malheureux  demeurer en
     paix auprs de leurs foyers, c'est nous qu'on dnonce comme des
     gens cupides, comme de froids conomistes! Quelles seraient vos
     impressions, si un vote du Parlement vous condamnait 
     l'migration, non point  une excursion temporaire, mais  une
     ternelle sparation de votre terre natale! Rappelez-vous que
     c'est l, aprs la mort, la plus cruelle pnalit que la loi
     inflige aux criminels! Rappelez-vous aussi que les classes
     populaires ont des liens et des affections comme les vtres, et
     peut-tre plus intimes; et si vous ressentez au coeur ces vives
     impressions, que le cri qui a provoqu le gouvernement 
     organiser l'migration soit comme un tocsin qui rallie tous vos
     efforts contre cette cruelle calamit. (Applaudissements.) Je
     terminerai en rptant que vous ne devez pas venir ici comme  un
     lieu de diversion. L'objet que nous avons en vue rclame des
     efforts personnels, nergiques et persvrants. Parler sert de
     peu, et j'aurais honte de paratre devant vous, si la parole
     n'tait pas le moindre des instruments que j'ai mis au service de
     notre cause. (Applaudissements.) On a dit que c'tait ici
     l'agitation de la classe moyenne. Je n'aime pas cette dfinition,
     car je n'ai pas en vue l'avantage d'une classe, mais celui de
     tout le peuple. Que si, cependant, c'est ici l'agitation de la
     classe moyenne, je vous adjure de ne pas oublier ce qu'est cette
     classe. C'est elle qui nomme les lgislateurs; c'est elle qui
     soutient la presse. Il est en son pouvoir de signifier sa volont
     au Parlement; il est en son pouvoir, et je l'engage  en user, de
     soutenir cette portion de la presse par qui elle est soutenue.
     (Acclamations vhmentes.) Faites cela, et vous dtournerez la
     ncessit de transporter sur des terres lointaines la plus
     prcieuse production des domaines de Sa Majest, le peuple;
     faites cela, et le peuple vivra en paix et en joie,  l'ombre de
     sa vigne et de son figuier, sans qu'aucun homme ose l'affliger.
     (Vhmentes acclamations.)

Le prsident, en proposant un vote de remercment envers les orateurs,
saisit cette occasion pour engager les assistants  propager dans tout
le pays les journaux qui contiendront le compte rendu le plus fidle
du prsent meeting.


MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.

5 avril 1843.

L'assemble est aussi nombreuse qu'aux sances prcdentes, et nous
n'y avons jamais remarqu autant de dames. L'attention soutenue prte
aux orateurs, l'ordre et la dcence qui rgnent dans toutes les
parties de la salle, tmoignent que la Ligue agit avec calme, mais
avec efficacit sur l'esprit de cette mtropole.

Nous avons remarqu sur l'estrade MM. Villiers, Gibson Hume, Cobden,
Ricardo, le cap. Plumridge, Malculf, Scholefield, Holland, Bowring,
tous membres du Parlement; Moore, Heyworth, l'amiral Dundas, Pallison,
etc., etc.

Le prsident, M. Georges Wilson, en ouvrant la sance, annonce que
plusieurs meetings ont t tenus sur divers points du territoire: un
 Salford, prsid par le premier officier de la municipalit; un
autre  Doncastre, o plusieurs propritaires du voisinage se sont
fait entendre. Dans tous les deux, des rsolutions ont t prises
contre le monopole. Vendredi dernier, un meeting a eu lieu 
Norwich, auquel assistait une dputation de la Ligue, compose du
col. Thompson, de M. Moore et de M. Cobden. Plus de 4,000 personnes
assistaient  cette runion, et les applaudissements dont elles ont
salu la dputation tmoignent assez de leur sympathie pour notre
cause. Samedi, un autre meeting, spcialement destin  la classe
des agriculteurs, a t tenu dans la mme ville avec l'assistance de
la mme dputation. Aucun murmure de dsapprobation, aucune parole
hostile, ne se sont fait entendre[19].  la fin de la sance, le
clbre philanthrope M. John-Joseph Gurney de Norwich a invit le
peuple  mettre de ct tout esprit de parti, toutes prventions
politiques, et  ne voir dans cette cause qu'une question de justice
et d'humanit. (Applaudissements.) Le prsident se flicite de voir
aussi l'Irlande entrer dans le mouvement. La semaine dernire un
grand meeting a eu lieu  Newtownards, sur la proprit de lord
Londonderry. (Bruyante hilarit.) Faute d'un local assez vaste, la
runion a eu lieu en plein air, malgr la rigueur du temps.--Quelque
importantes que soient ces grandes assembles, la Ligue n'a pas
nglig ses autres devoirs. Les professeurs d'conomie politique ont
continu leurs cours. Ds l'origine, la Ligue a senti combien il
tait dsirable qu'elle concourt de ses efforts  l'avancement d'un
bon systme d'ducation librale. Elle aspire  se prparer, pour
l'poque o elle devra se dissoudre, d'honorables souvenirs, en
guidant le peuple dans ces voies d'utilit publique qu'elle a eu le
mrite d'ouvrir. On l'a accuse d'tre rvolutionnaire; mais les
trois quarts de ses dpenses ont pour but la diffusion des saines
doctrines conomiques. Si la Ligue est rvolutionnaire, Adam Smith
et Ricardo taient des rvolutionnaires, et le bureau du commerce
(_board of trade_) est lui-mme rempli de rvolutionnaires[20].
(Approbation.) Ce n'est pas ses propres opinions, mais les opinions
de ces grands hommes, que la Ligue s'efforce de propager; elles
commencent  dominer dans les esprits et sont destines  dominer
aussi dans les conseils publics, dans quelques mains que tombent le
pouvoir et les portefeuilles.--Il faut excuser les personnes que
leur intrt aveugle sur la question du monopole; mais il est
pnible d'avoir  dire que, dans quelques localits, le clerg de
l'glise tablie n'a pas craint de dgrader son caractre en
maudissant les crits de la Ligue, auxquels il n'a ni le talent ni
le courage de rpondre[21]. (Bruyantes acclamations.) Le doyen de
Hereford a abandonn la prsidence de la _Socit des ouvriers_,
parce que l'excellent secrtaire de cette institution avait dpos
dans les bureaux quelques exemplaires de notre circulaire contre la
_taxe du pain_ (bread-tax). M. le doyen commena bien par offrir la
facult de retirer le malencontreux pamphlet; mais le secrtaire
ayant prfr son devoir  un acte de courtoisie envers le haut
dignitaire de l'glise, il en est rsult que la circulaire est
reste et que c'est le doyen qui est sorti. (Rires.) J'ai devant moi
une lettre authentique qui tablit un cas plus grave. Dans un bourg
de Norfolk, un gentleman avait t charg de faire parvenir, par
l'intermdiaire du sacristain, quelques brochures de la Ligue au
cur et  la noblesse du voisinage. Le sacristain dposa ces
brochures sur la table du vestiaire; mais lorsque le ministre entra
pour revtir sa robe, il s'en empara, les porta  l'glise et en fit
le texte d'un discours violent, o il traita les membres de la Ligue
d'assassins (clats de rires), ajoutant qu'un certain Cobden (on rit
plus fort) avait menac sir Robert Peel d'tre assassin s'il ne
satisfaisait aux voeux de la Ligue; aprs quoi il fit brler les
brochures dans le pole, disant qu'elles exhalaient une odeur de
sang. (Nouveaux rires.) Je conviens qu'une telle conduite mrite
plus de compassion que de colre, compassion pour le troupeau confi
 la garde d'un tel ministre; compassion surtout pour le ministre
lui-mme, qui demande  son Crateur le pain de chaque jour avec
un coeur ferm aux souffrances de ses frres; pour un ministre qui
oublie  ce point la saintet du sabbat et la majest du temple,
que de convertir le service divin en diffamation et le sanctuaire en
une scne de scandale[22].--La parole sera d'abord  M. Joseph Hume,
cet ami prouv du peuple. Vous entendrez ensuite MM. Brotherton et
Gibson. Nous comptions aussi sur la coopration de M. Bright, mais
il est all samedi  Nottingham et  Durham pour prendre part, dans
l'intrt de la libert du commerce, aux luttes lectorales de ces
bourgs.

[Note 19: On conoit qu'en Angleterre c'est la classe agricole qui
s'oppose  la libert des changes, comme en France la classe
manufacturire.]

[Note 20: Le _Board of trade_ est une sorte de ministre du commerce.
Son prsident est membre du cabinet.--C'est dans ce bureau, c'est
grce aux lumires de ses membres, MM. Porter, Deacon Hume, M'Gregor,
que s'est prpare la rvolution douanire qui s'accomplit en
Angleterre. Nous traduisons  la fin de ce volume le remarquable
interrogatoire de M. Deacon Hume, sur lequel nous appelons l'attention
du lecteur.]

[Note 21: Le clerg d'Angleterre se rattache au monopole par la dme.
Il est vident que plus le prix du bl est lev, plus la dme est
lucrative. Il s'y rattache encore par les liens de famille qui
l'unissent  l'aristocratie.]

[Note 22: J'ai conserv ces dtails comme peinture de moeurs et aussi
pour faire connatre la chaleur de la lutte et l'esprit des diverses
classes qui y prennent part.]

M. HUME se lve au bruit d'acclamations prolonges. Lorsque le silence
est rtabli, il s'exprime en ces termes:

     Je suis venu  ce meeting pour couter et non pour parler; mais
     le comit a fait un appel  mon zle, et ne pouvant comme
     d'autres allguer le prtexte de l'inhabitude[23] (rires), j'ai
     d m'excuter malgr mon insuffisance. C'est avec plaisir que
     j'obis, car je me rappelle un temps, qui n'est pas trs-loign,
     o les opinions aujourd'hui gnralement adoptes, non-seulement
     au sein de la communaut, mais encore parmi les ministres de la
     couronne, taient par eux vivement controverses. Mais ces
     hommes, autrefois si opposs  la libert du commerce,
     reconnaissent enfin la vrit des doctrines de la Ligue, et c'est
     avec une vive satisfaction que j'ai rcemment entendu tomber de
     la bouche mme de ceux qui furent nos plus chauds adversaires,
     cette dclaration: Le principe du libre-change est le principe
     du sens commun[24]. (Acclamations.) Je me prsente  ce meeting
     sous des auspices bien diffrents de ceux qui auraient pu m'y
     accompagner  l'poque  laquelle je fais allusion. Il y a
     quelque quatorze ans que je fis une motion devant une assemble
     compose de six cent cinquante-huit gentlemen. (Rires. coutez,
     coutez!) qui n'taient pas des hommes ignorants et illettrs,
     mais connaissant, ou du moins censs connatre leurs devoirs
     envers eux-mmes et envers le pays. Je proposai  ces six cent
     cinquante-huit gentlemen de retoucher la loi-crale, de telle
     sorte que l'chelle mobile ft graduellement transforme en droit
     fixe, et que le droit fixe ft place en dfinitive  la libert
     absolue. (Applaudissements.) Mais sur ces six cent cinquante-huit
     gentlemen, quatorze seulement me soutinrent. (coutez, coutez.)
     Chaque anne, depuis lors, des efforts sont tents par
     quelques-uns de mes collgues, et il est consolant d'observer que
     chaque anne aussi notre grande cause gagne du terrain. Je suis
     fch de voir que les landlords, et ceux qui vivent sous leur
     dpendance, persistent  ne considrer la question que par le
     ct qui les touche. Plusieurs d'entre eux font partie de la
     lgislature, et, se plaant  leur point de vue personnel, ils
     ont fait des lois dont le but avou est de favoriser leurs
     intrts privs sans gard  l'intrt public. C'est l une
     violation des grands principes de notre constitution, qui veut
     que les lois embrassent les intrts de toutes les classes.
     (Approbation.) Malheureusement la chambre des communes ne
     reprsente pas les opinions de toutes les classes. (Approbation.)
     Elle ne reprsente que les opinions d'une certaine classe, celle
     des lgislateurs eux-mmes, qui ont fait tourner la puissance
     lgislative  leur propre avantage, au dtriment du reste de la
     communaut. (Applaudissements.) Je voudrais demander  ces
     hommes, qui sont riches et possdent plus que tous autres les
     moyens de se protger eux-mmes, comment ils peuvent, sans que
     leur conscience soit trouble, trouver sur leur chevet un
     paisible sommeil aprs avoir fait des lois, tellement injustes et
     oppressives, qu'elles vont jusqu' priver de moyens d'existence
     plusieurs millions de leurs frres. (Applaudissements.) C'est sur
     ce principe que j'ai toujours plaid la question, et voici la
     seule rponse que j'aie pu obtenir: Si nous croyions mal agir,
     nous n'agirions pas ainsi. (Rires.) Vous riez. Messieurs, et
     cependant je puis vous assurer qu'il y a beaucoup de personnes,
     et mme de personnages, qui sont si ignorants des plus simples
     principes de l'conomie politique, qu'ils n'hsiteraient pas 
     venir rpter cette assertion devant la portion la plus claire
     du peuple de ce pays. Mais une lumire nouvelle s'est leve 
     l'horizon des intelligences, et il y a dans les temps des signes
     capables de rveiller ceux-l mmes qui sont les plus attachs 
     leurs sordides intrts. (Applaudissements.) Il est temps qu'ils
     regardent autour d'eux et qu'ils s'aperoivent que le moment est
     venu, o, en toute justice, la balance doit enfin pencher du ct
     de ceux qui sont pauvres et dnus.--L'tat de dtresse qui pse
     sur le pays est la consquence d'une injuste lgislation; c'est
     pour la renverser que nous sommes unis, et j'espre qu'en dpit
     de la calomnie, la Ligue ne tardera pas  tre considre comme
     l'amie la plus claire de l'humanit. Cette grande association,
     j'en ai la confiance, se montrera suprieure aux traits qu'il
     plaira  la malignit de lui infliger; elle apprendra, comme une
     longue exprience me l'a appris  moi-mme, que plus elle se
     tiendra dans le sentier de la justice, plus elle sera en butte 
     la perscution. (Applaudissements.) Lorsqu'il m'est arriv que
     quelque portion de la communaut m'a assailli par des paroles
     violentes, ma rgle invariable a t de considrer attentivement
     les imputations diriges contre moi. Si je leur avais trouv
     quelque fondement, je me serais empress de changer de conduite.
     Dans le cas contraire, j'y ai vu une forte prsomption que
     j'tais dans le droit sentier et que mon devoir tait d'y rester.
     Je ne puis que conseiller  la Ligue de faire de mme. Vous tes
     noblement entrs dans cette grande entreprise; vous n'avez
     pargn ni votre argent ni votre temps; vous avez fait pour le
     triomphe d'une noble cause tout ce qu'il est humainement possible
     de faire, et le temps approche o le succs va couronner vos
     gnreux efforts. (Applaudissements.) C'est une ide
     trs-rpandue que les intrts territoriaux font la force de ce
     pays; mais les intrts territoriaux puisent eux-mmes leur force
     dans la prosprit du commerce et des manufactures, et ils
     commencent enfin  comprendre ce qu'ils ont gagn  priver le
     travail et l'industrie de leur juste rmunration. L'ouvrier ne
     trouve plus de salaire, les moyens d'acheter les produits du sol
     lui chappent: de l, ces plaintes sur l'impossibilit de vendre
     le btail et le bl. La souffrance pse en ce moment sur les
     dernires classes, mais elle gagne les classes moyennes, elle
     atteindra les classes leves, et le jour, peu loign, o
     celles-ci se sentiront froisses, ce jour-l elles reconnatront
     qu'un changement radical au prsent systme est devenu
     indispensable. (Approbation.) En me rappelant ce qui s'est pass
     aux dernires lections gnrales, je ne puis m'empcher de
     remarquer combien le peuple s'est gar, lorsqu'il a cru, en
     appuyant les monopoleurs, soutenir les vrais intrts du pays.
     Les dfenseurs de la libert du commerce voient aujourd'hui avec
     orgueil que ceux-l mmes qui les accusaient d'tre des novateurs
     et qui combattaient la doctrine du libre-change, ne sont pas
     plutt arrivs au pouvoir, qu'ils se sont retourns contre leurs
     amis pour devenir les champions de nos principes.
     (Applaudissements.) Tout ce que je leur demande, c'est de suivre
     ces principes dans leurs consquences. Il n'y a pas un homme,
     dans la chambre des communes ni dans toute l'Angleterre, plus
     capable que sir Robert Peel d'exposer clairement et distinctement
     les doctrines qui devraient rgir notre commerce, et qui sont les
     mieux calcules pour promouvoir les intrts et la prosprit de
     ce pays. (Marques d'approbation.) Le trs-honorable baronnet a
     fait un pas dans cette voie, mais ce n'est qu'un pas. Il
     s'attarde et s'alanguit sur la route, sans doute parce que son
     parti ne lui permet pas d'avancer. Il a proclam le principe, il
     ne lui reste qu' l'appliquer pour assurer au pays une paix
     solide et une prosprit durable. (Applaudissements.)--Il y a un
     grand nombre de personnes bien intentionnes qui ne peuvent
     comprendre pourquoi une rforme commerciale est plus urgente
     aujourd'hui qu' des poques antrieures. Les fermiers
     s'imaginent que, parce que au temps de la guerre, ils ont obtenu
     des prix levs en mme temps que les fabriques ralisaient de
     grands profits, il ne s'agit que d'avoir encore la guerre pour
     ramener et ces prix et ces bnfices. Cette illusion existe mme
     parmi quelques manufacturiers; dans les classes agricoles elle
     est presque universelle; mais il est ais d'en montrer l'inanit.
     Si les circonstances taient les mmes qu'aux poques qui ont
     prcd 1815, elles amneraient sans doute les mmes rsultats.
     Bien heureusement, sous ce rapport du moins, la situation de
     l'Angleterre a tellement chang, qu'il est impossible que des
     consquences semblables dcoulent d'une lgislation identique.
     Pendant la guerre, qui a rempli ce quart de sicle qui s'est
     termin en 1815, il n'y avait pas de manufactures sur le
     continent, et  la paix, l'Angleterre, qui tait en possession de
     pourvoir tous les marchs du monde, put maintenir pour un temps
     les hauts prix occasionns par la guerre. C'est ce qu'elle fit,
     bien que le prix des aliments ft alors plus lev de 50 p. 100,
     dans ce pays que partout ailleurs. Mais quel est l'tat actuel
     des choses? La paix rgne en Europe et en Amrique, et la
     population s'y partage entre l'industrie et l'agriculture. Elle
     rivalise, sur les marchs neutres, avec le fabricant anglais, et
      moins que celui-ci ne puisse tablir les mmes prix, il lui est
     impossible de soutenir la concurrence. Que veut-il donc quand il
     demande l'abrogation des lois restrictives? Il veut que les ports
     de l'Angleterre soient ouverts aux denres du monde entier, afin
     qu'elles s'y vendent  leur prix naturel, et que les Anglais
     soient placs sur le mme pied que toutes les autres nations.
     Craignez-vous qu' ces conditions le gnie industriel, le capital
     et l'activit de la Grande-Bretagne aient rien  redouter?
     (Acclamation.) Vos acclamations rpondent, _Non_. Ne nous lassons
     donc pas de rclamer la libert du commerce.--J'adresserai
     maintenant quelques paroles  ceux qui jouissent du privilge
     d'envoyer des reprsentants au Parlement. Une grande
     responsabilit pse sur eux; car ils ne doivent pas oublier que
     le mandat qu'ils confrent dure sept ans, et pendant ce temps,
     quelles que soient leurs souffrances, ft-ce une ruine totale,
     ils ne peuvent plus rien pour eux-mmes. C'est l un grave sujet
     de rflexions pour tous les lecteurs. Tous sont intresss 
     voir le pays florissant, et ce n'est certes pas son tat actuel.
     Le seul moyen d'y arriver, c'est d'ouvrir nos ports  toutes les
     marchandises du monde. Je pourrais nommer plusieurs nations dont
     les produits nous conviennent: je n'en citerai qu'une.  un
     meeting tenu en septembre dernier, sous la prsidence du duc de
     Rutland, M. Everett, ministre plnipotentiaire de l'Union
     amricaine, fut appel  prendre la parole, et dit en substance:
     Mon pays dsire changer ses produits contre les vtres. Vous
     avez beaucoup d'objets qui lui manquent, et il a pour vous payer
     des marchandises qui encombrent ses quais, jusqu' ce point qu'on
     a t oblig de se servir de salaisons comme de combustibles.
     (Et en effet un citoyen des tats-Unis m'a confirm qu'il y avait
     sur les quais de la Nouvelle-Orlans des amas de salaisons qu'on
     pourrait vendre  6 deniers la livre, et qu'on employait en guise
     de charbon,  bord des bateaux  vapeur.) Nous avons, ajoutait
     M. Everett, du bl qui pourrit dans nos magasins, et nous
     manquons de vtements et d'instruments de travail. Qui s'oppose
      l'change de ces choses? Le gouvernement britannique: ce que
     nous rclamons, c'est cette libert d'changes avec le monde
     entier. Chaque climat, chaque peuple a ses productions spciales.
     Que toutes puissent librement arriver dans ce pays, pour s'y
     changer contre ce qu'il produit en surabondance, et tout le
     monde y gagnera. Le manufacturier tendra ses entreprises; les
     salaires hausseront; la consommation des produits agricoles
     s'accrotra; la proprit foncire et le revenu public sentiront
     le contre-coup de la prosprit gnrale. Mais avec notre
     lgislation restrictive, les usines sont de moins en moins
     occupes, les salaires de plus en plus dprims, les productions
     du sol de plus en plus dlaisses, et le mal s'tend  toutes les
     classes. Que ceux donc qui ont  coeur le bien-tre de la patrie
     consacrent  ces graves sujets leurs plus srieuses mditations.
     N'est-il pas vrai que le pays dcline visiblement, et ne
     donneriez-vous pas  cette assertion votre tmoignage unanime?...

     [Note 23: On sait qu'au Parlement M. Hume est toujours sur la
     brche. Il laisse rarement passer un article du budget des
     dpenses sans demander une conomie.]

     [Note 24: Ce mot est sir James Graham, ministre secrtaire d'tat
     au dpartement de l'intrieur.]

     On a dit que la loi-crale tait ncessaire pour soutenir les
     fermiers; mais voil la quatrime fois que les fermiers sont
     dupes de cette assertion. Le prix de leurs produits s'avilit et
     ne se relvera pas tant que le travail manquera au peuple. Les
     propritaires leur disent: Si vous ne pouvez payer la rente,
     prenez patience, la dprciation ne sera pas permanente; le cours
     de vos denres se relvera, comme il fit aprs les crises de 1836
     et 1837. Mais comment pourrait-on assimiler la dtresse actuelle
      celle d'aucune autre poque antrieure? J'ai reu aujourd'hui
     mme d'un fermier de Middlesex, nomm M. Fox, un document qui
     tablit que le capital des tenanciers tait tomb de 25 p. 100
     dans ces cinq dernires annes. Il a calcul que 32 millions de
     btes  laine, sept millions de btes  cornes et 60 millions de
     quarters de bl, formant ensemble une valeur de 468 millions de
     livres sterling, ont perdu 25 p. 100, ce qui constitue pour les
     fermiers une perte de 117 millions de livres. Ce n'est pas l un
     tableau imaginaire, et, si les capitaux dcroissent dans une
     aussi effrayante proportion, comment le pays pourra-t-il
     supporter 55  56 millions de subsides?

     Les _lois-crales_ ont pour objet l'avantage des landlords;
     mais, dans mon opinion, elles ne leur ont pas plus profit qu'aux
     autres classes de la communaut. Tout ce qu'on peut dire d'eux,
     c'est qu'aprs tout ils n'ont que ce qu'ils mritent, puisque ces
     lois sont leur oeuvre. (Rires.) Soyez certains que les rentes
     tomberont aussitt qu'interviendront entre les fermiers et les
     seigneurs de nouveaux arrangements; car, si le prix des denres
     dcline, il faut bien que les fermages diminuent. Quelle sera
     alors la situation du propritaire? Le sol est grev d'une
     premire charge, qui est le pauvre; avant que le seigneur touche
     sa rente, il faut que le pauvre soit nourri. Or, il est de fait
     que, dans ces derniers temps, la taxe des pauvres a doubl et
     mme tripl! Dans ma paroisse, Mary-le-Bone, qu'on pourrait
     croire une des plus trangres  la crise actuelle, elle s'est
     leve de 8,500  17,000 l. s. Ainsi une portion considrable de
     la rente rduite passera aux pauvres. Vient ensuite le clerg; et
     l'on sait que depuis la dernire commutation de la loi des dmes,
     le seigneur ne saurait toucher un farthing de sa rente, que les
     ministres ne soient pays. Voil une seconde charge.--Et puis,
     voici venir Sir Robert Peel, avec son _income-tax_, qui dit:
     Vous ne palperez pas un shilling sur vos baux que l'chiquier ne
     soit satisfait. Cette taxe a produit un million huit cent mille
     livres sterling pendant ce quartier; mais selon toute apparence,
     une faible partie de cette somme aura t acquitte par les
     seigneurs, car ils sont toujours les derniers  payer. (Rires.)
     C'est une troisime charge de la proprit.--Enfin, s'il est
     vrai, comme je l'ai ou dire, qu'une grande portion du sol est
     hypothque, c'est une quatrime charge.--Que reste-t-il donc aux
     propritaires campagnards? Je leur conseille d'y regarder de
     prs. La difficult est le fruit de leur impritie, et elle ne
     fera que s'accrotre jusqu' ce qu'ils viennent eux-mmes offrir
     leur assistance  la Ligue. (coutez! coutez!) Gentlemen, les
     circonstances travaillent pour vous; l'income-tax plaide pour
     vous; l'abaissement des revenus tmoigne pour vous, et il le
     fallait peut-tre, car il y en a beaucoup qui ne s'meuvent que
     lorsque leur bourse est compromise.--D'un autre ct, les prisons
     regorgent; cent cinquante mille personnes y passent tous les ans,
     chacune desquelles suffit ensuite pour en corrompre cinquante
     autres. C'est pourquoi je dis que c'est ici une question qui
     touche  vos devoirs de chrtiens. Nous demandons justice! Nous
     demandons que le gouvernement ne persvre pas dans une voie qui
     conduit le pays dans un tat de ruine et de mendicit capable de
     faire frissonner le coeur de tout homme honnte!
     (Applaudissements.)

     M. BROTHERTON: Ce n'est pas ici la cause d'un parti, mais celle
     de tout un peuple, ce n'est pas la cause de l'Angleterre, mais
     celle du monde entier; car c'est la cause de la justice et de la
     fraternit. Mon honorable ami a dit que la Ligue soutenait le
     principe du sens commun, et il a t reconnu au Parlement, par le
     premier ministre de la couronne, que vendre et acheter aux prix
     les plus avantageux, taient le droit de tous les Anglais et de
     tout homme. Lui aussi a proclam que le principe de la libert
     des changes tait le principe du sens commun, mais ce qu'il faut
     faire sortir de ce principe, c'est un peu de commune honntet.
     (Acclamation.) Les lgislateurs savent bien ce qui est juste;
     tout ce que le peuple demande, c'est qu'ils le mettent en
     pratique. J'aurai bientt l'honneur de prsenter  la Chambre des
     communes une ptition de mes commettants pour le retrait de la
     loi-crale (rires), et je crains bien qu'elle n'y reoive qu'un
     froid accueil. Mes commettants nanmoins veulent que j'en appelle
     non-seulement  la Chambre, mais  ce meeting. C'est au peuple de
     cette mtropole que la nation doit en appeler. Le peuple de la
     mtropole tient dans ses mains les destines de l'empire. Il y a
     longtemps que les provinces _agitent_ cette grande question;
     elles en comprennent toute l'importance. C'est la condition la
     plus favorable  une prochaine solution; car dans mon exprience,
     j'ai toujours reconnu que comme toute corruption descend de haut
     en bas, toute rforme procde de bas en haut. (Applaudissements.)
     L'agitation actuelle a commenc parmi de pauvres tisserands.
     Leurs sentiments furent d'abord mconnus, mme par les
     manufacturiers, mais ils reconnaissent aujourd'hui que les
     pauvres tisserands avaient raison...

     J'ai toujours combattu les lois-crales au point de vue de la
     justice; car je les considre comme injustes, inhumaines et
     impolitiques. Je dis qu'une loi qui protge une classe de la
     communaut aux dpens des autres classes est une loi injuste. Je
     ne conteste pas aux landlords le droit de disposer de leurs
     proprits  leur plus grand avantage, et mme d'exporter le bl
     s'ils le peuvent produire  meilleur march qu'au dehors; mais
     les landlords ont fait une loi qui dpouille l'ouvrier du droit
     de disposer du produit de son travail selon sa convenance; et
     c'est pourquoi je dis qu'une telle loi ne saurait se maintenir,
     voyant qu'elle est si manifestement injuste.--La loi-crale a
     encore le tort d'affecter les diverses classes de la socit
     d'une manire fort ingale; si elle te cinq pour cent au riche,
     elle arrache cinquante pour cent aux pauvres, et moi qui ne suis
     tax qu' cinq pour cent, je finis par oublier jusqu'au sens du
     mot _justice_. Ce qui fait que beaucoup d'hommes ne comprennent
     pas toute la signification de ce mot, c'est que l'intrt
     personnel les aveugle. Je me rappelle qu'un gentleman, discutant
     au milieu d'un grand nombre de gens d'glise, ne pouvait leur
     faire comprendre le sens d'un terme que je supposerai tre ce mot
     _justice_. Il crivit ce mot et demanda: Qu'est-ce que cela
     signifie? Un des ministres s'cria: _Justice_. Le gentleman posa
     une guine sur le mot et dit: Que voyez-vous maintenant? et le
     ministre rpondit: Rien,--car l'or lui interceptait la vue.
     (Rires.)--On dit que ces lois ont t faites, non pour l'avantage
     des landlords, mais pour celui des fermiers et des ouvriers des
     campagnes. Mais il n'est personne qui, aprs avoir observ les
     effets de ces lois, ne soit arriv  cette conclusion, qu'elles
     ont profit aux manouvriers des districts agricoles; et quant aux
     fermiers, s'ils taient appels en tmoignage, ils dclareraient
     qu'ils n'en ont tir certainement aucun bnfice. Les seigneurs
     sont donc les seuls auxquels on pourrait supposer qu'elles ont
     profit; mais on reconnatra  la fin qu'il n'en a pas t ainsi.
     Je suis assez vieux pour me rappeler les dmonstrations
     d'enthousiasme avec lesquelles les seigneurs terriens
     accueillirent la guerre de France, dclarant que, pour la
     soutenir, ils dpenseraient leur dernire guine et leur dernire
     acre de terre; et chacun se hta de faire honneur de leur
     dsintressement  leur patriotisme. Tant que dura la guerre, ils
     empruntrent comme ils purent. Enfin, la paix revint, et avec
     elle l'abondance et le bon march; mais les landlords qui avaient
     emprunt de l'argent commencrent  rechercher comment ils
     pourraient en viter le payement. Quoiqu'ils eussent engag leur
     dernire acre et leur dernier cu  cette cause glorieuse, payer
     n'tait jamais entr dans leurs intentions. (coutez! coutez!)
     Leur premier soin fut de dbarrasser leurs paules de 14 millions
     d'impts fonciers, et puis ils firent la _loi-crale_, afin de
     maintenir le taux lev des rentes. Ils savaient bien que les
     rentes flchiraient naturellement comme le prix des bls, et ils
     inventrent les lois-crales. Lorsqu'elles furent portes pour
     la premire fois devant la lgislature, lord Liverpool admit avec
     franchise et loyaut qu'elles auraient pour effet, et par voie
     d'induction, qu'elles avaient pour but, d'empcher la dpression
     des rentes. Ainsi, l'aristocratie qui avait hypothqu ses
     domaines, dans des vues soi-disant patriotiques, au lieu de payer
     elle-mme ses dettes, saisit la premire occasion d'en reporter
     le fardeau sur les classes laborieuses; et aprs avoir emprunt
     jusqu' concurrence de la valeur des terres, elle en a
     lgislativement doubl la rente, en levant le prix du pain,
     c'est--dire que c'est le peuple et non elle qui paye les
     arrrages. Voil comment on en a agi envers le peuple de ce pays;
     c'est  lui de dire si cela doit continuer. Le duc de Newcastle a
     demand s'il n'avait pas le droit d'user comme il l'entendrait de
     sa proprit. (Rires.) Je n'ai pas d'objection  faire contre
     cette doctrine convenablement dfinie; mais puisque nous nous
     donnons pour un peuple loyal et religieux, nous devons bien
     reconnatre que nul n'a le droit de faire de sa proprit ce
     qu'il veut,  moins que ce qu'il veut ne soit juste. Il me semble
     qu'il nous est command de faire aux autres ce que nous voudrions
     qui nous ft fait. Les landlords cependant ont fait des lois pour
     obtenir un prix artificiel des fruits de leurs terres, et en mme
     temps pour empcher le peuple de recevoir le prix naturel de son
     travail. C'est l une grande injustice, et il n'est personne dont
     ce ne soit le devoir d'en poursuivre le redressement. La dtresse
     publique est profonde, quoique plusieurs puissent ne pas
     l'prouver. Elle ne s'est pas encore appesantie sur Londres dans
     toute son intensit, ou plutt elle y est moins aperue
     qu'ailleurs, parce que les hautes classes s'y proccupent peu du
     sort du peuple. Je suis dispos  croire, comme M. Hume, qu'il
     rgne ici une grande apathie; mais il n'en est pas moins vrai que
     la population souffre, et nous venons demander aide et assistance
     aux habitants de cette mtropole. Il est de leur devoir de
     rpondre  cet appel, et de faire tous leurs efforts pour ramener
     la prosprit dans le pays. La dtresse a gagn les classes
     agricoles, et elles s'aperoivent enfin que les meilleurs
     dbouchs consistent en une clientle prospre, ou dans le
     bien-tre gnral. Il est des personnes qui s'imaginent qu'en
     poursuivant le retrait des lois-crales, les manufacturiers
     travaillent pour leur avantage au dtriment des autres classes.
     C'est l une illusion; la chose est impossible. Il n'est pas
     possible que l'activit et l'extension des affaires profitent aux
     uns au prjudice des autres. (Cris: Non, non!) Notre population
     s'accrot de trois cent mille habitants chaque anne. Il faut que
     cet excdant soit occup et nourri. S'il n'est pas nourri au
     dehors des _workhouses_, il faudra qu'il soit nourri au dedans.
     Mais s'il trouve de l'emploi, des moyens de subsistance, par cela
     mme il ouvrira aux produits du sol de nouveaux dbouchs.
     Aujourd'hui la lgislation prive les ouvriers de travail, en
     s'interposant dans leurs changes; elle en fait un fardeau pour
     la proprit. Ainsi que l'a dit M. Hume, il faut bien que ces
     ouvriers soient secourus, et  mesure que leur masse toujours
     croissante psera de plus en plus sur la proprit,
     l'aristocratie reconnatra que l'honntet et t une meilleure
     politique. (coutez! coutez!) Voulez-vous le maintien des
     lois-crales? (Non, non!) Eh bien! j'en appelle  tout homme qui
     s'intresse  l'amlioration du sort du peuple, au progrs de son
     ducation intellectuelle et morale,  la prosprit de
     l'industrie et du commerce, rallions-nous  la Ligue! unissons
     nos efforts pour effacer de nos codes ces lois iniques et
     dtestables. (Applaudissements prolongs.)

M. MILNER GIBSON se lve, et aprs quelques considrations il continue
en ces termes:

     Je ne puis jeter les yeux sur cette nombreuse et brillante
     assemble, sans me sentir assur que nous agitons ici une
     question nationale. On a parl de _meetings_ runis par surprise;
     mais tant d'hommes distingus ne sauraient se runir que pour une
     cause qui proccupe  un haut degr l'esprit public.
     (Assentiment.) Certes, s'il s'agissait de discourir sur le flau
     de l'abondance, sur les charmes de la disette, sur les bienfaits
     des restrictions industrielles et commerciales, une plus troite
     enceinte suffirait[25]. (Rires.) Un autre trait caractristique
     de ces assembles, et dont je dois vous fliciter, c'est d'tre
     sanctionnes et embellies par la plus gracieuse portion de la
     communaut. Comment expliquer la prsence du beau sexe dans cette
     enceinte? Il n'est pas dispos d'ordinaire  s'intresser  de
     pures questions d'argent, et  d'arides problmes d'conomie
     politique. Pour avoir mrit son attention, il faut bien que
     notre cause renferme une question de philanthropie, une question
     qui touche aux intrts de l'humanit,  la condition morale et
     physique du plus grand nombre de nos frres! et si les dames
     viennent applaudir aux efforts de la Ligue, c'est qu'elles
     entendent soutenir ce grand principe vanglique, ce dogme de la
     fraternit humaine que peuvent seuls raliser l'affranchissement
     du commerce et la libre communication des peuples.
     (Applaudissements prolongs.) Une autre leon qui drive de cette
     grande dmonstration, c'est que la philanthropie n'a pas besoin
     de s'garer dans les rgions lointaines pour trouver un but  ses
     efforts. La dtresse rgne autour de nous; c'est notre propre
     patrie maintenant qui rclame ces nobles travaux humanitaires par
     lesquels elle se distingue avec autant d'honneur.
     (Applaudissements.) J'apprcie les motifs et la gnrosit de
     ceux qui s'efforcent de rpandre jusqu'aux extrmits du globe
     les bienfaits de la foi et de la civilisation; mais je dois dire
     qu'il y a tant de souffrances autour de nos foyers, qu'il n'est
     plus ncessaire d'aller chercher aux antipodes ou en Chine un
     aliment  notre bienveillance. (Applaudissements.) Je regrette
     l'absence d'un gentleman qui devait prendre ce soir la parole.
     (De toutes parts: il est arriv. En effet, M. Bright vient de
     monter sur l'estrade.) Je veux parler du colonel Thompson, et je
     suis fch de n'avoir pas plus tt prononc son nom. Je regrette
     l'absence de ce gentleman, qui, par ses crits et ses discours, a
     plus que tout autre fourni des arguments contre le monopole.
     C'est de ses nombreuses publications, et particulirement de son
     Catchisme contre les lois-crales que j'ai tir les matriaux
     dont je me suis servi pour combattre ces lois. On raconte que
     Georges III rencontra par hasard un mot heureux. Une personne lui
     disait que les avocats taient des gens habiles, possdant dans
     leur tte une immense provision de science lgale pour tous les
     cas. Non, dit Georges III, les avocats ne sont pas plus habiles
     que d'autres et ils n'ont pas plus de lois dans la tte: mais ils
     savent o en trouver quand ils en ont besoin. (Rires.) Dans les
     ouvrages du colonel Thompson, vous trouverez la solution de
     toutes les questions qui se rattachent  notre cause, et vous
     vous rendrez matres des arguments qu'il faut opposer aux
     lois-crales. Que sont ces lois, aprs tout? On a dit qu'elles
     taient ncessaires,--pour protger l'industrie nationale,--pour
     assurer de l'emploi aux ouvriers des campagnes,--pour placer le
     pays dans un tat d'indpendance  l'gard de
     l'tranger.--D'abord, en ce qui touche le _travail national_, la
     protection n'est qu'un mot spcieux. Il implique une faveur
     confre par la lgislature aux personnes protges. Quand on y
     regarde de prs, en effet, on s'aperoit que tout se rduit 
     dcourager quelques branches d'industrie pour en encourager
     d'autres, c'est--dire  gratifier de certaines faveurs des
     classes dtermines. (Ici l'orateur examine l'influence des lois
     restrictives sur la proprit, le fermage et la main-d'oeuvre.)
     Si l'on considre les consquences des lois-crales relativement
      l'industrie, on ne peut nier qu'elles n'aient pour objet direct
     de la contenir dans de certaines limites. Le but qu'on se
     propose, avec une intention bien arrte, c'est de prvenir
     l'mancipation et l'accroissement des classes industrieuses,
     d'abord pour conserver aux landlords des rentes exagres,
     ensuite pour les maintenir dans leur position au plus haut degr
     de l'chelle sociale. (Applaudissements.) Je rpte que les
     landlords ont pour but de conserver cet ascendant qu'ils exercent
     sur le pays, ascendant qu'ils ne doivent certes pas  leurs
     talents ou  leur supriorit; ils le veulent conserver nanmoins
     pour demeurer  toujours les dominateurs des classes moyennes et
     laborieuses. (Applaudissements.) Ils voient d'un oeil d'envie les
     progrs de la richesse et de l'intelligence parmi les classes
     rivales, et, dans leur fol amour des distinctions fodales, ils
     ont fait des lois pour assurer leur domination. (Bravos
     prolongs.) On a dit encore que nous proposions une mesure
     violente, et que, eu gard aux tenanciers et aux capitaux engags
     dans l'agriculture, il ne fallait pas, par trop de prcipitation,
     ajouter aux embarras de la situation actuelle. Je rponds, dans
     l'intrt des tenanciers eux-mmes, que rien ne saurait leur tre
     plus profitable que l'abrogation absolue et immdiate de la loi.
     (Assentiment.) C'est dans leur intrt surtout qu'il faut
     renouveler entirement les bases de notre police commerciale. Des
     changements priodiques et successifs ne feraient, pour ainsi
     dire, qu'organiser le dsordre. Il vaut mieux pour eux que la
     rvolution s'opre compltement et d'un seul coup. Puisqu'on
     reconnat la justice du principe de la libert commerciale, je le
     demande, pourquoi refuse-t-on de le mettre en pratique? C'est en
     rclamant, d'une manire absolue, l'abrogation immdiate et
     totale de toutes les lois restrictives; c'est en suivant cette
     ligne de conduite, la seule qui ait pour elle l'autorit des
     principes, que la Ligue a ralli autour d'elle tout ce qu'il y a
     dans le pays d'intelligence, d'enthousiasme et de dvouement. Ce
     n'est pas que je veuille nier qu'une mesure de transaction, telle
     que le droit fixe de 8 shillings, si le dernier cabinet l'et
     fait prvaloir, n'et confr au pays de grands avantages et
     rsolu pour un temps de graves questions, etc.....

     [Note 25: Allusion aux meetings des prohibitionnistes qui se
     tiennent dans le salon d'une maison particulire de
     _Bond-Street_.]


     Puisque j'ai parl du droit fixe, je dois rpondre  cette
     trange assertion, que le droit sur le bl est pay par
     l'tranger. S'il en est ainsi, il ne s'agirait que d'augmenter ce
     droit pour rejeter sur l'tranger tout le fardeau de nos taxes.
     (Rires et applaudissements.) Si toutes nos importations
     provenaient d'une petite le comme Guernesey, je pourrais
     comprendre qu'elles seraient trop disproportionnes avec la
     consommation du pays, pour qu'un droit prlev sur ce faible
     supplment pt affecter le prix du bl indigne. Dans cette
     hypothse, abolir le droit, ce serait en faire profiter le
     propritaire de Guernesey. Mais avec la libert du commerce, les
     arrivages nous viendraient de tous les points du globe, et
     feraient au bl indigne une concurrence suffisante pour le
     maintenir  bas prix. Dans de telles circonstances, une taxe sur
     le bl tranger ne peut qu'lever le prix du bl national, et
     soumettre par consquent le peuple  un impt beaucoup plus lourd
     que celui qui rentre  l'chiquier.....


     On dit encore que, si nous supprimons la taxe sur le bl
     exotique, l'tranger pourra le soumettre  un droit
     d'exportation, et attirer vers son trsor public une source de
     revenu, qui maintenant va  notre trsor. Si les trangers
     interrompaient ainsi le commerce du bl, nos agriculteurs du
     moins ne devraient pas s'en plaindre, puisque c'est ce qu'ils
     font eux-mmes.--Mais commenons par mettre de notre ct la
     chance que l'tranger s'abstiendra d'tablir de tels droits.
     (Approbation.) Ouvrons nos ports, et s'il se rencontre un
     gouvernement qui taxe le bl destin  l'Angleterre, il sera
     victime de son impritie, car nous irons chercher nos
     approvisionnements ailleurs.

     Il est un autre sophisme qui a fait son entre dans le monde sous
     le nom de _traits de commerce_[26]. On nous dit: N'abrogez pas
     les lois-crales jusqu' ce que l'tranger rduise les droits
     sur nos produits manufacturs. Ce sophisme repose sur l'opinion
     que le gouvernement d'un pays est dispos  modifier son tarif 
     la requte des trangers; il tend  subordonner toute rforme
     chez un peuple  des rformes chez tous les autres.

     [Note 26: En 1842, sir Robert Peel, en prsentant au Parlement la
     premire partie de cette rforme commerciale que nous voyons se
     dvelopper en 1845, disait qu'il n'avait pas touch  plusieurs
     articles importants, tels que le sucre, le vin, etc., pour se
     mnager les moyens d'obtenir des traits de commerce avec le
     Brsil, la France, l'Espagne, le Portugal, etc.; mais il
     reconnaissait en principe, que si les autres nations refusaient
     de recevoir les produits britanniques, ce n'tait pas une raison
     pour priver les Anglais de la facult d'aller acheter l o ils
     trouveraient  le faire avec le plus d'avantage. Ses paroles
     mritent d'tre cites:

     We have reserved many articles from immediate reduction in the
     hope that ere long we may attain what is just and right, namely
     increased facilities for our exports in return; at the same time,
     I am bound to say, that it is for the interest of this country to
     buy cheap, whether other countries will buy cheap from us or no.
     We have right to exhaust all means to induce them to do justice,
     but if they persevere in refusing, the penalty is on us if we do
     not buy in the cheapest market. (Speech of Sir Robert Peel, 10th
     May 1842.)

     Toute la science conomique, en matire de douanes, est dans ces
     dernires lignes.]

     Mais quelle est, au sein d'un peuple, la force capable de
     dtruire la protection? Ce n'est pas les prtentions de
     l'tranger, mais l'union et l'nergie du peuple, fatigu d'tre
     victime d'intrts privilgis. Voyez ce qui se passe ici.
     Qu'est-ce qui maintient les lois restrictives? C'est l'gosme et
     la rsolution de nos monopoleurs, les Knatchbull, les Buckingham,
     les Richmond. Si l'tranger venait leur demander l'abandon de ces
     lois, adhreraient-ils  une telle requte? Certainement non. Les
     exigences de l'tranger ne rendraient nos seigneurs ni plus
     gnreux, ni plus indiffrents  leurs rentes, ni moins soucieux
     de leur prpondrance politique. (Applaudissements.) Eh bien, en
     cela les autres pays ne diffrent pas de celui-ci; et si nous
     allions rclamer d'eux des rductions de droits, ils ont aussi
     des Knatchbull et des Buckingham engags dans des privilges
     manufacturiers, et on les verrait accourir  leur poste pour y
     dfendre vigoureusement leurs monopoles. Ailleurs, comme ici, ce
     n'est que la force de l'opinion qui affranchira le commerce.
     (coutez! coutez!) Je vous conseille de ne pas vous laisser
     prendre  ce vieux conte de _rciprocit_; de ne point vous
     laisser dtourner de votre but par ces histoires d'ambassadeurs
     allant de nation en nation pour ngocier des traits de commerce
     et des rductions rciproques de tarifs. Le peuple de ce pays ne
     doit compter que sur ses propres efforts pour forcer
     l'aristocratie  lcher prise. (Acclamations.)--La question
     maintenant est de savoir sous quelle forme nous nous adresserons
      la lgislature. Demanderons-nous aux landlords l'abrogation des
     lois restrictives comme un acte de charit et de condescendance?
     solliciterons-nous  titre de faveur, ou exigerons-nous comme un
     droit la libre et entire disposition des fruits de notre
     travail, soit que nous les devions  nos bras ou  notre
     intelligence? (Bravos prolongs.) On a dit, je le sais, que le
     joug de l'oppression avait pes si longtemps sur la classe
     moyenne, qu'elle avait perdu jusqu'au courage de protester, et
     que son coeur et son esprit avaient t dompts par la servilit.
     Je ne le crois pas. (Applaudissements.) Je ne puis pas croire que
     les classes moyennes et laborieuses, du moment qu'elles ont la
     pleine connaissance des maux que leur infligent les nombreuses
     restrictions imposes  leur industrie par la lgislature,
     reculent devant une dmonstration chaleureuse et unanime
     (bruyantes acclamations), pour demander d'tre places, avec les
     classes les plus favorises, sur le pied d'une parfaite
     galit.--Les propritaires terriens me demanderont si, lorsque
     je rclame l'abolition de leurs monopoles, je suis autoris par
     les manufacturiers  abandonner toutes les protections dont ils
     jouissent. Je rponds qu'ils sont prts  faire cet abandon
     (applaudissements), et je rougirais de paratre devant cette
     assemble pour y plaider la cause de l'abrogation des
     lois-crales, si je ne rclamais en mme temps l'abolition
     radicale de tous les droits protecteurs, en quoi qu'ils puissent
     consister. (Applaudissements.) C'est sur ce terrain que nous
     avons pris position et que nous entendons nous maintenir. Les
     lois-crales, aussi bien que les autres droits protecteurs, ont
     pass au Parlement alors que les classes manufacturires et
     commerciales n'y taient pas reprsentes,  une poque o ce
     corps nombreux et intelligent, qui forme la grande masse de la
     communaut, ne pouvait s'y faire entendre par l'organe de ses
     dputs. Vainement reproche-t-on aux manufacturiers de jouir des
     bienfaits de la protection, comme par exemple de droits 
     l'entre des toffes de coton  Manchester, ou de la houille 
     Newcastle. (Rires.) N'est-il pas clair que les landlords ont
     admis ces privilges illusoires pour faire passer les leurs?
     (Approbation.) Ce ne sont pas les manufacturiers qui ont tabli
     ces droits, c'est l'aristocratie, qui, pntrant dans leurs
     comptoirs, a la prtention de leur dicter quand, o et comment
     ils doivent accomplir des importations et des changes. Il est
     puril de reprocher  l'industrie ces droits protecteurs, car les
     lois existantes n'manent pas d'elle; et la responsabilit en
     appartient tout entire, ainsi que celle de la dtresse
     nationale, au Parlement britannique. (Acclamations prolonges.)
     On a dit que, si la cit de Londres tait lente  entrer dans ce
     mouvement, c'est qu'elle ne voulait pas recevoir de lois. Je n'ai
     jamais compris que la Ligue ait cherch  s'imposer  qui que ce
     soit. Nous sommes ici pour un objet commun, le bien-tre de la
     communaut, et, par-dessus tout, celui du commerce de Londres.
     Est-il possible, par une interprtation absurde, de nous accuser
     d'outrecuidance, lorsque nous nous bornons  venir dire aux
     classes laborieuses: Votre industrie sera mieux place sous
     votre direction que sous celle des chasseurs de renards de la
     Chambre des communes (rires et applaudissements); elle prosprera
     mieux sous le rgime de la libert que sous le contrle
     oppresseur de ces gentilshommes que des votes corrompus ont
     transforms en lgislateurs. (Tonnerre
     d'applaudissements.)--J'arrive maintenant  cette question:
     L'abrogation de la loi-crale est-elle une mesure praticable? Si
     nous pouvons convaincre le premier ministre et l'administration
     que l'opinion publique est favorable  cette mesure, je suis
     convaincu qu'elle sera propose au Parlement; elle n'est pas
     hors de notre porte, nous ne courons pas aprs un objet
     impraticable. Des rformes plus profondes ont t prpares et
     amenes par la discussion, par l'appel  la raison publique et au
     moyen de ce qu'on nomme aujourd'hui _agitation_. Je crois que
     l'aristocratie elle-mme, si elle voit que le pays est dcid,
     acquiescera par pudeur, et, sinon par pudeur, du moins par
     crainte. (Bruyantes acclamations.) Vous redoutez la Chambre des
     lords. Mais, quoi! il n'y a pas dans tout le pays un corps plus
     complaisant! (Rires.) Il n'y a pas dans toute la mtropole quatre
     murs qui renferment une collection d'hommes si timides! Que le
     pays manifeste donc sa rsolution, et l'administration proposera
     la mesure, les communes la renverront aux lords qui la voteront 
     leur tour. Peut-tre n'obtiendra-t-elle pas les suffrages du banc
     des vques, mais Leurs Rvrences en seront quittes pour aller
     se promener un moment en dehors de la salle. (Rires.) Les grands
     propritaires ont dj montr d'autres sympathies de docilit,
     par exemple en votant l'admission des bestiaux trangers, ce
     qu'ils se sont hts de faire lorsqu'ils ont vu qu'abandonner le
     ministre, c'tait renoncer  la portion d'influence que, par
     certains arrangements, le cabinet actuel leur a assure. Les
     promesses solennelles faites aux fermiers ne les ont pas arrts.
     En parcourant ces jours derniers un livre d'histoire naturelle,
     je suis tomb sur la description d'un oiseau, et j'en ai t
     frapp, tant elle s'applique aussi  ces gentilshommes
     campagnards envoys au Parlement comme monopoleurs, et qui
     nanmoins admettent enfin les principes de la libert
     commerciale. Le naturaliste dit, en parlant du rouge-queue
     (bruyants clats de rires): Son chant sauvage n'a rien
     d'harmonieux; mais lorsqu'il est apprivois, il devient d'une
     docilit remarquable. Il apprend des airs  la serinette; il va
     mme jusqu' parler. (Rires prolongs.) Que l'administration
     prsente donc une mesure dcisive, et les grands seigneurs s'y
     soumettront, car tout le monde peut avoir remarqu que, dans la
     dernire session, leurs discours ont eu une teinte apologtique,
     et semblent avoir t calculs plutt pour excuser que pour
     soutenir les lois-crales. Quelques personnes pourront penser
     que je vais trop loin en demandant l'abrogation totale (non,
     non); mais je les prie d'observer qu'une _protection modre_
     empcherait l'entre d'une certaine quantit de bl, et que,
     relativement  cette quantit, elle agirait comme une
     _prohibition absolue_. C'est donc un sophisme de dire que la
     protection diffre en principe de la prohibition. La diffrence
     n'est pas dans le principe, mais dans le degr. La Ligue a
     rpudi le principe mme de la protection. Elle proclame que
     toutes les classes ont un droit gal  la libert des changes et
      la rmunration du travail. (Approbation.) Je sais qu'on me
     dira que l'Angleterre est un pays favoris, et qu'elle devrait se
     contenter de ses avantages; mais je ne puis voir aucun avantage 
     ce que les ouvriers de l'Angleterre ne soient pas pourvus des
     choses ncessaires  la vie aussi bien que ceux des tats-Unis ou
     d'ailleurs. On peut se laisser blouir et sduire par les parties
     ornementales de notre constitution et l'antiquit vnrable de
     nos institutions; mais la vraie pierre de touche du mrite et de
     l'utilit des institutions, c'est,  mon sens, que le grand corps
     de la communaut atteigne  une juste part des ncessits et du
     confort de la vie. Je dis que, dans un pays comme celui-ci, qui
     possde tant de facilits industrielles et commerciales, tout
     homme sain de corps et de bonne volont, doit pouvoir atteindre
     non-seulement  ce qui soutient, mais encore  ce qui amliore,
     je dis plus,  ce qui embellit l'existence. (Applaudissements.)
     C'est ce qu'admet la cit de Londres, dans le mmoire qu'elle a
     rcemment soumis au premier ministre, au sujet de la
     colonisation. N'ayant pas lu ce mmoire, je ne m'en fais pas le
     juge, mais je sais qu'il a t sign par des adversaires comme
     par des partisans de la libert commerciale. Quant aux premiers,
     je leur demanderai, avec tout le respect que je leur dois,
     comment ils peuvent, sans tomber en contradiction avec eux-mmes,
     nous engager  crer au loin et  gros frais de nouveaux marchs
     pour l'avenir, quand ils nous refusent l'usage des marchs dj
     existants. Je ne puis concilier le refus qu'on nous fait du
     libre-change avec les tats-Unis, o il existe une population
     nombreuse, qui a les mmes besoins et les mmes gots que celle
     de ce pays, avec l'ardeur qu'on montre  crer de nouveaux
     marchs, c'est--dire  provoquer l'existence d'une population
     semblable  celle des tats-Unis, et cela pour ouvrir dans
     l'avenir des dbouchs  notre industrie. C'est l une
     inconsquence manifeste. Quant  ceux qui soutiennent  la fois
     et les principes de la Ligue et le projet de colonisation,
     n'ont-ils pas  craindre de s'tre laiss entraner  appuyer une
     mesure que le monopole considre certainement comme une porte de
     secours, comme une diversion de ce grand mouvement que la Ligue a
     excit dans le pays? (coutez!) Je ne veux pas contester les
     avantages de la colonisation; mais il me semble qu'il faut
     savoir, avant tout, si l'ouvrier veut ou ne veut pas vivre sur sa
     terre natale. (Approbation.) Je sais bien que les personnes
     auxquelles je m'adresse n'entendent pas appuyer l'_migration
     force_; je suis loin de leur imputer une telle pense. Mais il y
     a deux manires de forcer les hommes  l'exil. (coutez!
     coutez!) La premire, c'est de les prendre pour ainsi dire corps
      corps, de les jeter sur un navire, et de l sur une plage
     lointaine; la seconde, c'est de leur rendre la patrie si
     inhospitalire qu'ils ne puissent pas y vivre (acclamation), et
     je crains bien que l'effet des lois restrictives ne soit de
     pousser  l'expatriation des hommes qui eussent prfr le foyer
     domestique. (Applaudissements.) Messieurs, j'ai abus de votre
     patience. (Non, non, parlez, parlez.) On vous dira que les autres
     nations sont, comme celle-ci, charges d'entraves et de droits
     protecteurs; cela n'affaiblit en rien mon argumentation. Nous
     devons un exemple au monde. C'est  nous, par notre foi en nos
     principes,  dterminer les autres peuples  se dbarrasser des
     liens dont les gouvernements les ont chargs. Notre exemple
     sera-t-il suivi? C'est ce que nous ne saurions prdire. Notre but
     est le bien gnral, notre moyen un grand acte de justice. C'est
     ainsi que dj nous avons mancip les esclaves; et puisque les
     lois-crales sont aussi l'esclavage sous une autre forme, je ne
     puis mieux terminer que par ces paroles de Sterne, car il n'y en
     a pas de plus vraies: Dguise-toi comme il te plaira, esclavage,
     ta coupe est toujours amre, et elle n'a pas cess de l'tre
     parce que des milliers d'tres humains y ont tremp leurs
     lvres. (L'orateur s'assoit au bruit d'applaudissements
     prolongs.)

Le prsident, en introduisant M. Bright, dit que quoiqu'il ne puisse
pas le prsenter  l'assemble comme reprsentant de Durham, il n'est
personne qui mrite plus de sa part un chaleureux et gracieux accueil.

M. Bright raconte qu'tant  Nottingham pour y poser en face des
lecteurs la question commerciale, qui, selon toute apparence,
triomphera dans la personne d'un membre de la Ligue, M. Gisborne
(applaudissements), il apprit qu'une rlection allait avoir lieu 
Durham, o un grand nombre d'lecteurs taient disposs en faveur d'un
candidat _free-trader_[27]. Je m'empressai de m'y rendre, continue M.
Bright, sans la moindre intention de me prsenter moi-mme aux
suffrages des lecteurs, mais pour appuyer tout candidat qui
professerait nos principes. Par suite de quelques malentendus, aucun
candidat libral ne se prsentant, des hommes graves et rflchis me
pressrent de me porter moi-mme. Le temps me manquait pour prendre
conseil de mes amis politiques; je me dterminai  publier une adresse
qui parut  huit heures;  onze l'lection commena.--Lorsqu'on
considre que Durham est une ville piscopale (rires); que le marquis
de Londonderry exerce sur ce bourg une influence norme quoique
trs-inconstitutionnelle, disposant de cent lecteurs qui votent comme
un seul homme sous ses inspirations; que mon adversaire est un homme
d'un rang lev; qu'il a dj reprsent Durham, et qu'il a eu tout le
temps qu'il a voulu pour prparer l'lection, je crois qu'on peut voir
dans ce qui vient de se passer le prsage certain d'un prochain
triomphe, puisque j'ai obtenu 406 suffrages contre 507, ce qui
constitue la plus forte minorit que le parti libral ait jamais
obtenue  Durham depuis le bill de rforme, etc.

[Note 27: _Free-trader_, partisan de la libert commerciale.]

L'orateur continue son discours au milieu d'applaudissements
ritrs.

Le prsident, en fermant la sance, renouvelle  tous les assistants
la recommandation de propager autant que possible les journaux qui
insreront le procs-verbal dans leurs colonnes.


MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE

13 avril 1843.

Il devient maintenant inutile de parler de l'immense concours
qu'attirent ces runions. Quelque vaste que soit le thtre de
Drury-Lane, il est  notre connaissance qu'un grand nombre de
personnes n'ont pu tre admises. Le bruit s'tant rpandu qu'il n'y
aurait pas d'autres meetings jusqu'aprs les ftes de Pques, une
foule considrable affluait dans les rues adjacentes. Il nous a sembl
que les dames taient plus nombreuses que dans les occasions
prcdentes, et l'assemble prsentait un air de distinction bien
propre  soutenir le caractre de ces meetings, qui est de reprsenter
la classe moyenne. Nous avons remarqu sur la plate-forme un grand
nombre de membres du Parlement.

Le prsident annonce qu'il n'y aura pas de runion la semaine
prochaine. Dans l'intervalle, les membres de la Ligue se
disperseront dans le pays pour exciter cette _agitation_ dont les
rsultats sont sensibles  Londres. Il rend compte de plusieurs
meetings tenus dans les comts par les adversaires et par les
partisans de la libert commerciale, et particulirement de celui de
Somerset, dans lequel se sont fait entendre MM. Cobden, Bright et
Moore. De semblables runions auront lieu successivement dans chaque
comt du royaume tous les samedis. M. Cobden s'est engag  y
assister. (Bruyantes acclamations.) Ce systme d'agitation ne sera
plus abandonn tant qu'il restera  visiter un coin du territoire.
Nous commenons  prouver les bons effets de la distribution des
brochures dans les districts agricoles. La faiblesse de nos
adversaires y devient visible. Nous sommes dtermins  porter la
guerre jusque dans leurs propres citadelles, et  arracher de leurs
mains cette influence politique dont ils ont tant abus.
(Acclamations.) Vous aurez le plaisir d'entendre ce soir mon
excellent ami, le docteur Bowring, m. P. (applaudissements), ensuite
M. Elphinstone, m. P. (applaudissements), et enfin votre estimable
concitoyen, le rvrend John Burnet. (Bruyantes acclamations.) Avant
la clture de la sance, M. Heyworth, de Liverpool, vous soumettra
une proclamation qui a t approuve par le conseil de la Ligue, et
que nous nous proposons d'adresser au peuple d'Angleterre.

Le procs-verbal de la dernire sance est lu et adopt.

Le docteur BOWRING se lve au bruit des applaudissements
enthousiastes. L'honorable gentleman s'exprime en ces termes:

     Ladies et gentlemen: Il est permis d'prouver quelque embarras et
     quelque anxit en prsence d'un auditoire aussi imposant. Quant
      moi, qui ai vu les commencements de la Ligue et ses premiers
     combats, quand je compare cette multitude assemble avec le petit
     nombre d'hommes qui rsolurent d'veiller l'attention publique
     sur cette grave question, et de renoncer  tout repos jusqu' ce
     qu'ils eussent vaincu le grand abus dont ils voyaient souffrir
     leurs concitoyens, je vous assure, mes amis, que je me sens
     encourag, car j'prouve que d'honorables et vertueux efforts
     trouvent toujours une digne rcompense. (Applaudissements.) Nous
     avons tous une mission qui nous a t confie par la Providence.
     Comme hommes, comme chrtiens, comme citoyens, nous avons des
     devoirs  remplir. La femme aussi a sa mission, sa haute et
     sainte mission! Sa prsence dans cette enceinte nous prouve
     qu'elle en comprend toute l'tendue et qu'elle se sent appele 
     porter l'efficace tribut de son concours dans la grande lutte o
     nous sommes engags. (Bruyantes acclamations.) Les peuples ont
     aussi leur mission; et l'Angleterre, la plus grande des
     nations,--l'Angleterre, qui possde plus de pouvoir et
     d'influence qu'il n'en avait jamais t confi  aucune
     association d'tres humains,--l'Angleterre, plus grande que la
     Phnicie, alors que Tyr et Sidon remplissaient le monde du bruit
     de leur renomme,--cette noble Angleterre, qui tend ses bras
     jusqu'aux extrmits du globe, qui a fait pntrer son influence
     parmi les hommes de tous les climats, de toutes les races, de
     toutes les langues, de toutes les religions,--l'Angleterre a
     aussi la plus haute et la plus noble des missions, celle
     d'enseigner au monde que le commerce doit tre libre
     (acclamations),--que tous les hommes sont faits pour s'aimer et
     s'entr'aider les uns les autres,--pour se communiquer
     rciproquement les avantages et les bienfaits divers qui leur ont
     t dpartis par la nature,--pour vivre en bon voisinage comme
     des frres, sans gard aux fleuves ou aux montagnes qui les
     sparent. Oui, c'est la mission de l'Angleterre de montrer aux
     hommes qu'ils remplissent un devoir commun, qu'ils font un moral
     usage des prrogatives qui leur ont t confres par la
     Providence, qu'ils tmoignent de leur fraternit comme enfants
     d'un mme pre, lorsqu'ils consacrent leurs efforts  manciper
     le travail, lorsqu'ils ouvrent toute la terre aux libres et
     amicales communications des peuples, lorsqu'ils renversent ces
     barrires leves, non dans l'intrt de tous, mais dans
     l'intrt du petit nombre, dans le sinistre intrt d'une
     aristocratie qui, pour le malheur de l'humanit, ayant usurp le
     pouvoir lgislatif, n'en usa jamais que dans des vues gostes et
     personnelles. (Applaudissements.) Que si les peuples ont leur
     mission, les cits ont aussi la leur. Birmingham a _agit_ pour
     le bill de rforme lectorale, pour l'mancipation politique de
     l'Angleterre. (Acclamations.) Manchester s'est leve  son tour
     pour l'accomplissement d'un devoir plus lev, d'une oeuvre plus
     grande et plus sainte; Manchester s'est leve pour manciper le
     monde industriel; et Manchester,--honneur  cette cit!--a
     produit des hommes dignes que cette sublime mission leur ft
     confie! (Acclamations prolonges.) Mes amis, je l'ai dj dit,
     nous ne reprsentons point ici un goste et sinistre intrt.
     Les doctrines que nous enseignons ici n'intressent pas nous
     seuls, elles intressent toute la grande confraternit humaine;
     car la voix de l'Angleterre, cette voix majestueuse, quand elle
     s'lve, retentit jusqu'aux confins de la terre, et les vrits
     que nous proclamons, revtues de notre belle langue, sont portes
     sur les ailes de tous les vents du ciel. (Applaudissements.) J'ai
     devant moi un document venu de la Chine, cette terre fleurie du
     Cleste Empire; il est rempli des oprations de la Ligue.
     (Acclamations.) L, vous avez fond un nouveau pouvoir; vous avez
     port la terreur de votre nom au milieu d'un peuple innombrable,
     et que vous dit l'cho qui revient de ce lointain pays? Il vous
     dit: Si vous voulez tirer parti de votre influence, affranchissez
     votre commerce, mettez-nous  mme d'changer avec vous, ralisez
     les opinions que votre premier ministre a proclames devant votre
     Chambre des communes; prouvez-nous que lorsque sir Robert Peel a
     dclar que acheter  bon march et vendre cher, tait la
     politique du sens commun, il croyait  ses propres paroles;
     faites pntrer dans vos lois cette thorie qu'il a exalte comme
     celle de tout homme consciencieux et de toute nation intelligente
     et honnte. (Applaudissements.) J'ai encore devant moi une longue
     lettre d'Ava, le royaume du seigneur au pied d'or et de
     l'lphant blanc, et cette lettre m'annonce que ce qui se passe
     en Angleterre produit une telle excitation dans ces lointaines
     contres, que l'on s'y est soulev contre les monopoles. Le
     peuple s'est aperu que son souverain le pille sous prtexte de
     le protger, et il est en train de lui donner une leon qui
     promet des modifications dans les conseils de l'empire. (Rires et
     applaudissements.) Voyez l'gypte! Il y a dans cette assemble
     des hommes distingus venus des bords du Nil. Ils dsirent savoir
     si on laissera enfin les surabondantes productions de cette terre
     privilgie venir rassasier le peuple affam de l'Angleterre. Les
     patriarches des anciens temps descendirent en gypte pour y
     trouver du soulagement contre les maux de la famine,  une poque
     que nous qualifions de barbare, et cependant aucune loi n'empcha
     les fils de Jacob d'aller sur les rives du Nil, et de rapporter
     en Palestine la nourriture dont ils avaient besoin. Au temps de
     la rvlation mosaque, et mme dans les temps antrieurs, aucun
     obstacle ne s'opposait  ces communications. Sera-t-il dit que le
     christianisme a laiss dgnrer les hommes au-dessous du niveau
     moral auquel ils taient parvenus ds ces temps reculs! Est-ce
     ainsi que nous devons appliquer le commandement de faire aux
     autres ce que nous voudrions qui nous ft fait? Est-ce l
     l'interprtation que nous donnons  la plus sublime de toutes les
     leons: Aimez-vous les uns les autres comme des frres? Ah!
     l'enseignement du monopole est: Hassez-vous, dpouillez-vous
     les uns les autres. (Bruyantes acclamations.)--Mais la libert
     du commerce enseigne une tout autre doctrine. Elle introduit
     parmi les hommes et dans leurs transactions journalires la
     religion de l'amour. La libert du commerce, j'ose le dire, c'est
     le christianisme en action. (Applaudissements.) C'est la
     manifestation de cet esprit de bnignit, de bienveillance et
     d'amour qui cherche partout  loigner le mal, qui s'efforce en
     tous lieux d'augmenter le bien. (Immenses acclamations.)--On
     parle de l'Orient. Il a t dans ma destine d'errer parmi les
     ruines de ces anciennes cits auxquelles je faisais tout 
     l'heure allusion. J'ai vu les colonnes de Tyr dans la poussire.
     J'ai vu ce port vers lequel affluaient jadis les vaisseaux de ses
     marchands fastueux, princes et dominateurs de la terre, vtus de
     pourpre et de lin, et maintenant, il n'y a pas une colonne qui
     soit reste debout; elles sont caches sous le flot et sous le
     sable; la gloire s'est exile de ces lieux!--Et qui en a
     recueilli l'hritage? qui, si ce n'est les enfants de
     l'Angleterre? Quand je compare ces vicissitudes et ces destines,
     quand je me rappelle qu'au temps de la prosprit de Tyr et de
     Sidon, au temps o la Phnicie reprsentait tout ce qu'il y avait
     de grand et de glorieux sur la terre, notre le n'tait qu'un
     dsert habit par une poigne de sauvages, je puis bien me
     demander  quelle cause l'une doit son dclin, et l'autre sa
     prodigieuse lvation. C'est le commerce qui nous a faits grands;
     c'est le travail de nos mains industrieuses qui a lev notre
     puissance. L'industrie a cr nos richesses, et nos richesses ont
     cr cette influence politique qui attire sur nous les regards de
     l'humanit. Et maintenant le monde se demande quel enseignement
     nous allons lui donner. Ah! nous n'avons que trop dissmin sur
     le globe des leons de folie et d'injustice! Le temps n'est-il
     pas venu o il est de notre devoir de donner des leons de vertu
     et de sagesse?--Et cette cit,--cette cit qui dans ces temps
     reculs chappait aux regards de la renomme; cette cit qui
     surpasse par le nombre des habitants plusieurs des nations et
     royaumes qui se sont fait un nom dans l'histoire,--ne
     voudra-t-elle pas aussi se montrer digne de sa destine?
     (Applaudissements.) Non, elle ne restera pas en arrire.
     (Nouveaux applaudissements.) Des runions comme celle-ci ne
     laissent aucune incertitude, et rpondent loquemment  ceux qui
     disent que la Ligue travaille en vain, qu'elle se lassera de son
     oeuvre, et que le monopole peut dormir en paix  l'ombre du
     mancenillier qu'il a plant sur le sol de la patrie. Oh! qu'il ne
     compte pas sur un tel avenir! Si l'effort que nous faisons
     maintenant, pour affranchir le commerce, le travail et l'change,
     ne suffit pas, nous en ferons un plus grand (acclamations), et
     puis un plus grand encore. (Tonnerre d'applaudissements.) Nous
     creuserons de plus en plus la mine sous le temple du monopole;
     nous y amoncellerons de plus en plus les matires explosibles,
     jusqu' ce que le Parlement en approche l'tincelle fatale, et
     que l'orgueilleux difice vole en clats dans les airs. Alors de
     libres relations existeront entre toutes les nations de la terre,
     et ce sera la gloire de l'Angleterre d'avoir ouvert la noble
     voie. S'il fallait des exemples pour prouver les fatales
     consquences du monopole, l'histoire nous en fournirait de toutes
     parts. Considrez les plus belles portions du globe. Voyez
     l'Espagne. Vous avez entendu parler de ses fleuves, qui, selon
     les potes, roulent des sables d'or; vous avez entendu parler de
     ses riches valles, de ses huiles, de ses vins et de ses
     troupeaux; vous avez entendu raconter ses gloires navales et
     militaires, alors que ses grands hommes, marchant de conqutes en
     conqutes, ajoutaient des mondes entiers aux domaines de ses
     souverains. L'Espagne ne manifesta pas moins sa supriorit
     intellectuelle par la voix de ses potes, de ses fabulistes et de
     ses romanciers. Et maintenant qu'est-elle devenue? Vainement elle
     a subjugu un monde, plant ses bannires au nord et au sud des
     continents amricains, acquis des les innombrables, rapport de
     l'hmisphre occidental des trsors qu'elle ne comptait pas,
     exerc en Europe une prpondrance  laquelle aucune nation
     n'tait parvenue,--l'Espagne a adopt le systme prohibitif et
     protecteur, et la voil plonge dans l'ignorance et la
     dsolation. (Applaudissements.) Ses marchands sont des fraudeurs,
     ses ngociants des contrebandiers; et ces grandes cits, d'o
     s'lancrent les Pizarre et les Cortez, voient l'herbe crotre
     dans leurs rues et le lzard familier se rchauffer sur leurs
     murs.--Reportez maintenant vos regards vers une autre contre 
     qui la nature avait refus tant d'avantages. Regardez la
     Hollande, votre voisine. Son sol est plac au-dessous du niveau
     de la mer; il n'a pu tre arrach aux flots de l'Atlantique que
     par la plus haute intelligence et la plus active industrie, unies
     au plus ardent patriotisme. Mais la Hollande a dcouvert le
     secret de la grandeur des nations: la libert. Par la libert du
     commerce, bientt elle soumit, dompta, enchana l'Espagne; et
     tant qu'elle fut fidle  ses principes, tant qu'elle professa et
     mit en pratique les doctrines de ses grands hommes, elle fut,
     malgr ses troites limites, assez influente pour tre compte
     parmi les plus puissantes associations humaines. Et voyez
     combien, dans des rgions loignes, la tradition porte haut le
     nom de la Hollande! Parmi les importations rcemment arrives de
     la Chine, se trouve un exemplaire de la gographie enseigne dans
     les coles du Cleste Empire. Comment croyez-vous qu'on y dcrit
     l'Angleterre? le voici: L'Angleterre est une petite le de
     l'Occident, subjugue et gouverne par les Hollandais. (Hilarit
     prolonge.) D'aprs cette exhibition de l'tat de l'instruction
     en Chine, vous ne serez point surpris que l'Empereur ait t
     saisi d'une inconcevable stupfaction, lorsque son commissaire
     Ke-Shen lui apprit qu'une poigne de ces barbares avait mis en
     droute la plus forte arme qu'il lui et t possible de
     rassembler. Vous vous rappelez qu'il ordonna que Ke-Shen ft sci
     en deux quand celui-ci arriva avec la malencontreuse nouvelle.
     Mais je ne doute pas qu'avant que la prsente anne ait fini son
     cours, une nouvelle gographie, ou du moins une dition revue et
     corrige ne soit introduite dans les coles du Royaume du Milieu.
     (Rires et applaudissements.)--Portez maintenant vos yeux vers
     l'Italie; il n'est pas de pays plus fertile en utiles
     enseignements. Ses pieds sont baigns par la Mditerrane, tous
     ses habitants ont une commune origine; mais les uns sont livrs
     aux bienfaisantes influences de la libert commerciale, tandis
     que les autres reoivent les secours et la protection du
     monopole. Comparez la situation de la Toscane  celle des tats
     Pontificaux. En Toscane, tout prsente l'aspect d'une riante
     flicit.--Le coeur s'y rjouit  la vue d'une population
     satisfaite, d'une moralit leve, d'un commerce florissant et
     d'une production toujours croissante; car depuis le temps de
     Lopold, elle a t fidle aux principes poss par cet admirable
     souverain.--Passez la frontire.--Entrez dans les tats Romains.
     C'est le mme sol, le mme climat, le mme soleil radieux et
     vivifiant; ce sont les mmes puissances de production; les hommes
     s'y vantent d'une plus haute origine, et s'y proclament avec
     orgueil les fils des plus illustres hros qui aient jamais foul
     la surface de ce globe. Je me rappelle avoir t introduit auprs
     du Pape par son secrtaire qui se nommait Publio-Mario. Il
     affirmait descendre de Publius-Marius, et il vivait, disait-il,
     sur les mmes terres que ses anctres occupaient avant la venue
     de Jsus-Christ. (Rires.) Eh bien! dans quel tat est l'industrie
     de Rome? Pourriez-vous croire qu' l'heure qu'il est, sous le
     rgime protecteur, les Romains foulent la laine de leurs pieds
     nus, et que les moulins  farine sont d'un usage peu rpandu dans
     les tats du Pape infaillible?

     En fait, que faut-il entendre par l'mancipation du commerce?
     Pourquoi combattons-nous? pourquoi sommes-nous runis? Nous
     voulons donner  tout homme,  tout ouvrier,  toute entreprise,
     les plus grandes raisons possibles de marcher de perfectionnement
     en perfectionnement. Nous dsirons que les Anglais disent au
     monde: Nous n'apprhendons rien dans la carrire o nous
     entrons. Nous ne demandons qu' tre dlivrs des liens qui
     psent sur nos membres. Brisez ces chanes; et nous, race de
     Saxons, nous qui avons port notre langue, la langue de
     Shakespeare et de Milton aux quatre coins de la terre; nous qui
     avons enseign le grand droit de reprsentation au monde altr
     de libert; nous qui avons sem des nations destines  nous
     surpasser nous-mmes en nombre, en puissance, en gloire et en
     dure, nous ne craignons aucune rivalit (bruyants
     applaudissements), pourvu, car il faut toujours en venir  cette
     simple proposition, que nous soyons libres de _vendre aussi cher
     et d'acheter  aussi bon march_ que nous pourrons le faire.
     (Applaudissements.) Et quelle est, mes amis, la signification de
     ces magnifiques meetings, tels que celui auquel je m'adresse? Ils
     signifient que vous avez compris ce langage du premier ministre
     de la Grande-Bretagne; que vous ne souffrirez pas que ce langage
     se dissipe aux vents comme une oiseuse thorie qui ne doit tre
     l'hritage de personne; que vous l'avez relev; que vous avez
     conquis sir Robert Peel; que vous lui ferez de sa dclaration un
     cercle de fer (applaudissements); que vous rclamerez du
     Parlement d'Angleterre, au dedans de l'enceinte lgislative, la
     mme vigueur, la mme nergie que le peuple dploie au dehors.
     (Applaudissements.) Mes amis, on dit que, dans cette Chambre des
     communes, nous ne sommes qu'une minorit dsesprante. Mais, l
     aussi, il y en a plusieurs qui ont rendu d'admirables services 
     la cause populaire, dont l'nergie n'a jamais fait dfaut, dont
     les voix n'ont jamais t touffes, dont les votes ne se sont
     jamais gars, et qui en appellent toujours  vous pour marcher,
     sans cesse et sans relche, vers le noble but plac au bout de la
     carrire. (Applaudissements.) Mais aprs tout, mes amis, nous ne
     sommes, nous, que le petit nombre, et vous, vous tes le grand
     nombre, et c'est  vous de dcider s'il appartient aux intrts,
      la voix,  la volont du grand nombre, de prdominer, ou si la
     Chambre continuera  rester aveugle, sourde, insoucieuse et
     indiffrente  la dtresse qui l'entoure de toutes parts. En ce
     qui me concerne, je nourris dans mon coeur des esprances plus
     hautes et plus consolantes, car je crois fermement que
     l'nergique volont de l'Angleterre n'a qu' se dclarer, comme
     elle le fait en ce moment, pour que toute rsistance
     s'vanouisse. (L'orateur reprend son sige au bruit des
     applaudissements enthousiastes.)

MM. ELPHINSTONE, BURNET et HEYWORTH se font entendre; une
proclamation au peuple est vote  l'unanimit, et la sance est leve
 10 heures.


MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.

26 avril 1843.

L'affluence est aussi considrable que dans les prcdentes occasions.
On remarque dans l'assemble plusieurs des membres les plus
respectables de la socit des wesleyens.

 7 heures, le prsident, M. Georges Wilson, ouvre la sance. Il
expose les travaux et les progrs de la Ligue depuis la dernire
runion.--Nous avons distribu, dit-il, des plis contenant douze
brochures (_tracts_),  chacun des lecteurs de 160 bourgs et de 24
comts.--Pendant la lecture de la liste de ces bourgs et comts,
l'assemble applaudit avec vhmence, principalement quand il s'agit
de circonscriptions lectorales places sous l'influence de
l'aristocratie.--Le prsident annonce que ce systme de distribution
sera tendu  tout le pays, jusqu' ce qu'il n'y ait pas un seul
lecteur dans tout le royaume qui ne soit sans excuse, s'il met un
vote contraire aux intrts de ses concitoyens.--Depuis notre dernire
runion, de nombreux meetings ont eu lieu, auxquels assistait la
dputation de la Ligue, lundi  Plymouth, mardi  Devonport, mercredi
 Tavistock, jeudi  Devonport, samedi  Liskeard, dans le comt de
Cornouailles. En outre, mardi, les ouvriers de Manchester ont donn
une soire  laquelle assistaient quatre mille personnes, et qui a eu
lieu dans les salons de la Ligue (_free-trade hall_). Elle avait pour
objet la prsentation d'une adresse  M. Cobden. Jeudi il y a eu
meeting  Sheffield, vendredi  Wakefield, lundi  Macclesfield. Il y
a eu aussi des runions dans le Cheshire et dans le Sunderland,
prsides par les premiers officiers municipaux, et j'ai la
satisfaction d'annoncer qu'elles seront suivies de beaucoup
d'autres.--C'est le 9 mai prochain que M. Pelham Villiers portera  la
Chambre des communes sa motion annuelle pour le retrait des
lois-crales. (Bruyantes acclamations.) Des dlgus de toutes les
associations du royaume affilies  la Ligue seront  Londres pour
surveiller les progrs de notre cause pendant la discussion[28]. La
parole est au Rvrend Thomas Spencer. (Applaudissements.)

[Note 28: On comprendra aisment et j'ai senti moi-mme que ces brves
analyses tent au compte rendu des sances ce que les dtails leur
donnent toujours de piquant et quelquefois de dramatique. Oblig de me
borner, j'ai prfr sacrifier ce qui pouvait plaire  ce qui doit
instruire.]

     M. SPENCER: Je n'ai jamais port la parole devant une aussi
     imposante assemble, quoique je sois habitu aux grandes
     runions, ce dont je me flicite en ce moment; car si je n'tais
     enhardi par l'exprience, le courage me manquerait en prsence
     d'un tel auditoire. Je me prsente ici comme un tmoin
     indpendant dans la lutte entre la classe manufacturire et la
     classe agricole. Je n'appartiens ni  l'une ni  l'autre. J'ai
     observ la marche de toutes les deux, sans intrt personnel dans
     leur conflit; je n'ai de prfrence pour aucune, et je respecte
     dans tous les partis les hommes bien intentionns. C'est pourquoi
     j'espre que ce meeting me permettra d'exposer ce qui est ma
     conviction sincre dans cette grande lutte nationale.
     (Approbation.)--J'ai observ depuis son origine les procds de
     la Ligue; j'ai entendu beaucoup de discours, j'ai lu beaucoup
     d'crits mans de cette puissante association, et, du
     commencement  la fin, je n'y ai rien vu qui ne ft juste, loyal
     et honorable; rien qui tendt le moins du monde  sanctionner la
     violence, et quoiqu'on ait accus les membres de la Ligue de
     vouloir ravir la _protection_ aux fermiers, tout en la conservant
     pour eux-mmes, je dois dire que je les ai toujours entendus
     repousser cette imputation, et proclamer qu'ils n'entendaient ni
     laisser profiter personne ni profiter eux-mmes de ce systme de
     privilges. (Applaudissements.) Spectateur dsintress de ce
     grand mouvement, je me suis efforc de le juger avec impartialit
     d'esprit, et de rechercher s'il portait en lui-mme les lments
     du succs.--J'ai vu natre des entreprises qui ne pouvaient
     russir, et des projets placs sous le patronage de prjugs que
     le temps devait dissiper.--Mais, quant  cette grande
     _agitation_, j'aperois clairement qu'il est dans sa nature de
     triompher, et je vous en dirai la raison. Je vois des changements
     dans mon pays, et l'histoire m'enseigne qu'il ne recule pas, mais
     qu'il avance; qu'il ne se modifie pas dans un sens rtrograde,
     mais dans un sens progressif. Sans remonter bien loin, dans mon
     enfance on ne connaissait ni l'clairage au gaz, ni les bateaux 
     vapeur, ni les chemins de fer, et maintenant le gaz illumine
     toutes nos rues, la vapeur parcourt toutes nos rivires, les
     rails sillonnent toutes les provinces de l'empire.
     (Applaudissements.) Dans mon enfance, un catholique romain,
     quelles que fussent sa bonne foi et ses lumires, ne pouvait
     entrer au Parlement, il n'en est pas de mme aujourd'hui; dans
     mon enfance, nul ne pouvait tre charg d'une fonction publique,
     s'il n'avait reu les sacrements de l'glise tablie, il n'en est
     pas de mme aujourd'hui; dans mon enfance, aucun Anglais,
     n'importent ses scrupules, ne pouvait tre mari que par un
     ministre de cette glise, il n'en est pas de mme aujourd'hui.
     (Applaudissements.) De cette progression, qui n'est pas, si l'on
     veut, arithmtique ou gomtrique, mais qui certes est une
     progression intellectuelle, politique et nationale, je tire cette
     conclusion, que non-seulement d'autres progrs nous attendent,
     mais qu'on en pourrait presque calculer la rapidit. Le temps
     pass tant donn, on pourrait presque dire ce que sera le temps
     qui le suit. En astronomie, des savants avaient remarqu dans le
     systme solaire un mystre qui leur semblait inexplicable: ils
     avaient vu que les distances du soleil aux plantes taient entre
     elles comme des nombres harmoniques, sauf qu'il y avait dans la
     srie une lacune qui les confondait.  tel point du ciel,
     disaient-ils, il devrait y avoir une plante.--Et en effet, les
     astronomes modernes, arms de plus puissants tlescopes, ont
     dcouvert  la place indique quatre petites plantes qui
     compltent la srie des nombres harmoniques et prouvent la
     justesse du raisonnement qui avait souponn leur existence. Et
     moi, je dis qu'en considrant la srie des progrs dans les
     affaires humaines, j'y vois aussi une place vide, quelque chose
     qui manque, et jugeant par le pass, je dis que si le principe de
     la libert des transactions est vrai, il doit triompher.
     (Applaudissements.) J'ai un autre motif pour esprer ce triomphe:
     quiconque est engag dans une grande entreprise doit avoir foi
     dans le succs, sous peine de sentir ses mains faiblir et ses
     genoux plier. C'est l d'ailleurs un rsultat qu'il est dans les
     lois de la civilisation d'amener. Plusieurs personnes agitaient,
     il y a quelque temps, la question de savoir si la civilisation
     tait favorable au bonheur de l'homme; quelques-unes se
     prononaient pour la ngative. Je leur demandai ce qu'elles
     entendaient par _civilisation_, et je dcouvris, bien plus, elles
     avourent qu'elles avaient donn  ce mot une interprtation
     errone. Il y a plusieurs degrs de civilisation: si vous
     enseignez  un sauvage quelque chose des moeurs de la vieille
     Europe, il mettra probablement son honneur dans ses vtements; il
     s'adonnera  la mollesse, aux liqueurs spiritueuses, et votre
     civilisation lui donnera la mort. Il en sera de mme si vous
     prodiguez l'or  un indigent. Mais regardez dans les rangs levs
     de la socit; considrez un membre de vos nobles familles, qui
     toute sa vie a t accoutum  ces jouissances et  ce luxe, et
     remarquez cet autre niveau de civilisation qui prvaut dans les
     classes suprieures; et,  cet gard, je puis dire avec sincrit
     que l'aristocratie anglaise donne un grand et utile exemple 
     toutes les aristocraties du monde; elle les a devances de bien
     loin dans la saine entente de la vie civilise. Les lords
     d'Angleterre ont abandonn l'orgueil des vtements, et ils ont
     jet leurs livres  leurs domestiques; fuyant la mollesse et les
     excs, ils couchent sur la dure et ont introduit la simplicit
     sur leurs tables; ils ont renonc aux excs de la boisson. Plus
     vous vous levez dans l'chelle sociale, plus vous trouverez que
     les hommes agissent sur ce principe, de conserver un esprit sain
     dans un corps vigoureux. Le bonheur de l'homme ne consiste pas
     dans les jouissances des sens, mais dans le dveloppement des
     facults physiques, intellectuelles et morales, qui le rendent
     capable de faire du bien pendant une longue vie.
     (Applaudissements.) S'il est dans la nature de la civilisation de
     tendre  tout simplifier, qu'y a-t-il de plus simple, en matire
     d'changes, que la libert; et si l'Angleterre est le pays du
     monde le plus civilis, ne dois-je pas m'attendre  voir, dans un
     temps prochain, ce grand rsultat du progrs, la
     _simplification_, s'introduire dans nos lois commerciales? Il est
     une autre chose qui doit rsulter aussi du progrs de la
     civilisation, c'est que le Parlement se rende un compte plus
     clair de sa propre mission. Les membres du Parlement, dans les
     deux Chambres, ont blm, et quelquefois dans un langage brutal,
     les ministres de la religion, pour avoir pris part  cette
     _agitation_ au sujet d'une chose aussi temporelle, disent-ils,
     que les lois-crales. Ils demandent ce qu'il y a de commun entre
     ces lois et le saint ministre; mais ils savent bien que tout
     tre humain qui paye une taxe, et qui travaille pour subsister,
     est profondment affect par ces lois; ils savent bien que tout
     homme qui aime son frre, et qui voit ce qui se passe dans le
     pays, est tenu en conscience de prendre part  cette grande
     agitation. (Approbation.) Eh quoi! les ministres de la religion
     n'ont-ils pas t spcialement appels  considrer cette
     question? et la lettre de la reine, qui leur a t envoye pour
     tre lue dans toutes les paroisses, ne leur en fait-elle pas,
     pour ainsi dire, un devoir? (Approbation.) Cette lettre, que je
     dois moi-mme lire dans l'glise de ma paroisse, tablit qu'une
     profonde dtresse rgne sur les districts manufacturiers, que
     cette dtresse a pour cause la stagnation du commerce, et elle
     provoque des souscriptions pour subvenir aux besoins des
     indigents. Certes il n'appartient pas  un tre intelligent,
     aprs avoir appris que la dtresse pse sur son pays, de rentrer
     dans l'inaction sans s'inquiter des causes qui l'ont amene.
     L'criture nous dit: Occupez votre esprit de tout ce qui est
     juste, vrai, honnte et aimable. Mais pourquoi en occuper votre
     esprit? Qui voudrait penser, sans jamais raliser sa pense dans
     quelque effet pratique? S'il est bon de penser, il est bon
     d'agir, et s'il est bien d'agir, il est bien de se lever pour
     prendre part  ce grand mouvement. (Bruyantes acclamations.) Je
     suis enclin  croire que les personnes, dans l'une et l'autre
     Chambre, qui accusent les ministres de la religion de sortir de
     leur sphre pour s'immiscer dans cette agitation, sont  moiti
     envahies par les erreurs du Pusisme. (Applaudissements.) Le
     Pusisme tablit une profonde dmarcation entre l'ordre du clerg
     et les autres ordres, distinction injuste et indigne de tout
     esprit libral et clair. Ne voyez-vous pas d'ailleurs que le
     mme argument par lequel on voudrait m'empcher d'intervenir,
     servirait galement  prvenir l'intervention de toute autre
     personne,  moins qu'elle n'intervnt du ct du monopole, auquel
     cas on est toujours bien reu. (Applaudissements prolongs.)
     N'ont-ils pas dit, dans leurs assembles, que M. Bright n'avait
     que faire de parcourir et d'enseigner le pays, et qu'il ferait
     mieux de rester dans son usine? N'en ont-ils pas dit autant des
     dames qui assistent  ces runions? Avec cet argument, il n'est
     personne qu'ils ne puissent exclure de toute participation  la
     vie publique. Nous avons tous un emploi, une profession spciale;
     mais notre devoir n'en est pas moins de nous occuper en commun de
     ce qui intresse la communaut. Je crains bien que le Parlement
     ne cherche  endormir le peuple par cette argumentation. Et lui
     aussi a sa mission spciale qui est de faire des lois pour le
     bien de tous; et lorsqu'il fait des lois au dtriment du grand
     nombre, ne peut-on pas lui reprocher de se mler de ce qui ne le
     regarde pas? Ce n'est pas le clerg dissident qui sort de sa
     sphre, c'est le Parlement. Nous supportons le poids des taxes,
     en temps de paix comme en temps de guerre; nous partageons les
     souffrances et le bien-tre du peuple. Nous sommes donc justifis
     dans notre rsistance; mais le Parlement n'est pas justifi
     lorsqu'il entrave le commerce et envahit le domaine de l'activit
     prive. (Applaudissements.) Lorsqu'il intervient et dit: Je
     connais les intrts de cet homme mieux qu'il ne les connat
     lui-mme; je lui prescrirai sa nourriture et ses vtements, je
     m'enquerrai du nombre de ses enfants et de la manire dont il les
     lve (applaudissements prolongs), les citoyens seraient fonds
      rpondre: Laissez-nous diriger nos propres affaires et lever
     nos enfants, ces choses-l ne sont point dans vos attributions;
     autant vaudrait que nous nommions aussi des commissions
     d'enqute pour savoir si les membres de l'aristocratie gouvernent
     convenablement leurs domaines et leurs familles. Mais c'est l
     un jeu dans lequel le droit n'est pas plus d'un ct que de
     l'autre. Que l'aristocratie sache donc qu'il ne lui appartient
     pas de restreindre les changes et le commerce de la nation.

     J'ai dit que je me prsentais comme un tmoin indpendant et
     impartial dans cette lutte entre les intrts manufacturiers et
     les intrts agricoles; mais je dclare que, dans ma conviction,
     les intrts, bien compris, ne font qu'un. Ce qui affecte l'un
     affecte l'autre.

     Supposez qu'il n'y et au monde qu'une seule famille. Un des
     membres laboure la terre, un autre garde et soigne les troupeaux,
     un troisime confectionne les vtements, etc.--Si, pendant que le
     laboureur porte la nourriture au berger, il rencontre des
     entraves et des taxes, ne regarderiez-vous pas ces taxes et ces
     entraves comme un dommage pour toute la famille? Tout ce qui
     empche, tout ce qui retarde, tout ce qui entrane des dpenses,
     est une perte pour la communaut. Le mme raisonnement s'applique
     aux nations, quelles que soient la multiplicit des professions
     et la complication des intrts.

     En ce qui concerne l'tat actuel de ce pays, vous avez t
     informs par une haute autorit, par un ministre d'tat, que la
     misre, le pauprisme et le crime rgnaient sur cette terre
     dsole. C'est  celui qui admet l'existence de ces maux 
     prouver que la Ligue en mconnat la cause lorsqu'elle les
     attribue  cette lgislation qui s'interpose entre l'homme et
     l'homme; lorsqu'elle affirme que la libert du commerce
     entranerait l'augmentation des salaires, que l'augmentation des
     salaires amnerait la satisfaction des besoins et la diffusion
     des connaissances, et enfin que l'extinction du pauprisme serait
     suivie de l'extinction de la criminalit. (Applaudissements.) Si
     la Ligue a raison, que la lgislation soit change; si elle a
     tort, que ses adversaires le prouvent.

     Je sais qu'il est de mode de railler les manufacturiers et leur
     prtendu gosme; de dire qu'ils exploitent  leur profit des
     milliers d'ouvriers. J'ai visit les districts manufacturiers
     aussi bien que les districts agricoles, et je demande quels sont
     ceux qui fournissent les cotisations les plus abondantes quand il
     s'agit d'une souscription nationale? O recueille-t-on 1,000 l.
     s. dans une seule sance?  Manchester. J'ai dans les mains la
     liste de plusieurs individus qui donnent 63 liv. par an aux
     missions trangres, c'est--dire de quoi entretenir un
     missionnaire. Je ne vois rien de semblable dans les districts
     agricoles, je ne connais aucun gentilhomme campagnard qui
     maintienne  ses frais un de ces hommes utiles qui s'expatrient
     pour faire le bien. La semaine dernire, j'ai visit une des
     grandes manufactures de Bolton, et je n'ai jamais rencontr nulle
     part une sollicitude plus claire pour le bien-tre,
     l'instruction et le bonheur des ouvriers.

L'orateur continue  examiner le systme restrictif dans ses rapports
avec l'union des peuples, et termine au milieu des applaudissements.

M. EWART et M. BRIGHT prennent successivement la parole. Ce dernier
rend compte des nombreux meetings auxquels il a assist dans les
districts agricoles.


SEPTIME MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.

5 mai 1843.

Longtemps avant l'ouverture de la sance, toutes les places sont
envahies et l'entre a d tre refuse  plus de trois mille
personnes.

Le prsident annonce que, par suite d'une nouvelle rsolution prise
par le directeur du thtre de Drury-Lane, cet difice ne sera plus 
la disposition de la Ligue! Mais les intrigues du monopole seront
encore djoues.  Manchester nous avons construit en six semaines une
salle capable de contenir dix mille personnes. Nous ferons de mme 
Londres, s'il le faut.--Il rend compte des meetings tenus dans les
provinces pendant cette semaine.

     LE RV. DOCTEUR COX: Si l'on me demandait pourquoi je me prsente
     devant vous, moi, ministre protestant, tranger aux pompes du
     thtre (rires), quoique familier avec la chaire, je rpondrais:
     _Homo sum, nil humani alienum puto_; je suis homme, et, comme
     tel, je ne suis tranger  rien de ce qui intresse mon pays et
     l'humanit. (Approbation.) J'ai eu ma part de blme pour m'tre
     runi avec mes confrres  Manchester, il y a deux
     ans.--J'entendis alors, je ne dirai pas les murmures, mais les
     clameurs d'une partie de la presse (honte!), qui nous reprochait
     de nous tre rassembls  l'occasion d'une loi trangre  notre
     position et  nos tudes. Maintenant l'on dit qu'en se runissant
      Manchester, les ministres protestants avaient fait tout ce
     qu'ils avaient  faire. Monsieur, je ne puis adhrer  ces
     sentiments. Je dis que notre cause rclame toujours nos efforts,
     et j'adopte sans hsiter la maxime de Csar: Rien n'est fait
     tant qu'il reste quelque chose  faire! (Applaudissements.) Il
     ne m'appartient pas de dcider si une nouvelle Convention des
     Ministres dissidents serait convenable; mais engags, comme nous
     le sommes, au nombre de sept cents, dans notre caractre
     collectif, je ne vois pas pourquoi nous ne nous efforcerions pas
     individuellement de faire triompher cette cause que nous avons
     embrasse avec vous, Monsieur, avec M. Cobden, avec les membres
     de la Ligue, cause que nous regardons comme intressant au plus
     haut degr le bien-tre de nos frres. (Approbation.) Et quel est
     mon frre? Ce n'est pas celui qui vit dans mon voisinage, dans la
     rue ou la ville prochaine,--mais c'est l'homme.
     (Applaudissements.) L'homme, quelles que soient les circonstances
     dans lesquelles il se trouve. Le christianisme m'enseigne la
     sympathie pour toute la race humaine, et d'atteindre, si je le
     puis, par mon influence morale, jusqu'aux extrmits du monde. On
     nous dit que comme Ministres nous devons nous en tenir  nos
     fonctions spirituelles;--que nous ne sommes point prsums
     comprendre des questions d'conomie politique. Ma rponse est
     celle-ci: Je ne me reconnais pas plus incomptent pour
     comprendre une question, si je veux l'tudier, que tout autre
     individu dou d'honntet et de quelque sens commun. J'ai
     d'ailleurs prsent  l'esprit que le Sauveur du monde,
     Notre-Seigneur, ne montra pas moins de sollicitude pour les
     intrts temporels que pour les intrts spirituels des hommes.
     (coutez, coutez.) Il ne se borna pas  enseigner son ternel
     vangile, mais il eut aussi compassion de la multitude et lui
     donna une nourriture miraculeuse; ce qui doit me dterminer 
     faire tous mes efforts pour lui donner une nourriture naturelle;
     et si ceux qui font profession d'tre les disciples de
     Jsus-Christ, je veux dire les vques de ce pays (grands cris de
     honte! honte!), qui occupent une si haute position et qui
     s'assoient sur les siges de velours du Parlement, si les
     vques, dis-je, combattaient au lieu de les soutenir ces
     lois-crales qui ont inflig tant de maux  la communaut, je
     leur pardonnerais d'occuper une situation que je regarde comme
     incompatible avec leur caractre sacr (applaudissements), et
     j'oublierais, pour un moment, que j'ai vu la pompe de l'hermine
     et l'clat de la mitre, l o je me serais attendu  rencontrer
     le manteau de bure et la couronne d'pines! (coutez, coutez.)
     J'ai fait allusion au Parlement, c'est pour moi un sujet dlicat
      traiter; je crois que nous sentons tous que c'est l que nos
     intrts ont t sacrifis  l'esprit de parti. (Bruyantes
     acclamations.) C'est l, je crois, que les luttes et les
     rivalits pour le pouvoir et l'influence, pour les places et les
     honneurs, ont fait obstacle  plusieurs des grands principes que
     nous voulons faire prvaloir; et cependant nous pouvons tourner
     nos regards vers cette enceinte leve avec quelque esprance,
     dans la conviction que le sentiment populaire, qui ne peut y tre
     toujours mconnu, y fera tt ou tard assez d'impression pour
     dterminer le triomphe des principes que nous avons  coeur.

     Monsieur, je dfendrai la cause de la Ligue au point de vue de
     l'humanit, du patriotisme et de la religion. (Applaudissements.)
     Je dis d'abord, quant  la question d'humanit, que la population
     de ce pays s'est accrue et s'accrot tous les jours, et que la
     premire loi de la socit est que l'homme doit gagner son pain 
     la sueur de son front. Mais ici, pendant que la population
     s'accrot d'anne en anne, pendant que le travail de l'homme
     s'accrot de jour en jour, l'ouvrier ne peut gagner son pain  la
     sueur de son front, parce qu'il y a des obstacles sur son chemin,
     et ce sont ces obstacles que la Ligue a pour but de renverser.
     (Applaudissements.) Je plaide cette cause sur le terrain de
     l'humanit, parce que si les intrts manufacturiers souffrent,
     tous les autres ne peuvent manquer de souffrir aussi, et la
     dtresse s'tend sur tout le pays. Je me souviens qu'il y a bien
     des annes, M. Fox, combattant dans la Chambre des communes les
     mesures de son antagoniste, M. Pitt, disait ces paroles
     prophtiques: Si vous persistez dans ce que vous appelez des
     guerres justes et ncessaires, vous finirez par tre charg d'une
     dette nationale de huit cents millions et d'un fardeau de taxes
     qui crasera et ruinera le pays. Les lgislateurs de l'poque se
     moqurent de M. Fox; ils riaient de ses prvisions et de ce
     qu'ils appelaient ses folles prophties; qu'est-il arriv
     cependant? N'avons-nous pas cette dette nationale qui avait t
     prdite? N'avons-nous pas cette taxe que les citoyens ne peuvent
     supporter,  moins d'avoir quelques moyens extraordinaires,
     quelques proprits hrditaires--ou, ce qui est la proprit du
     peuple, le droit de chercher et d'obtenir du travail?--Je plaide
     cette cause sur le terrain de l'humanit, car sans m'appesantir
     sur la condition profondment misrable des habitants des comts
     septentrionaux, je pourrais signaler dans cette mtropole,-- nos
     portes,--des circonstances de la nature la plus affligeante. J'ai
     en main un rapport qui me vient de la source la plus authentique,
     qui constate que dans le mois de mars dernier et dans une seule
     semaine, il y a eu quatre cas de mort provenant d'inanition.
     (coutez, coutez.) Il est tabli par les verdicts que deux de
     ces malheureux sont morts d'puisement; un  la suite d'un
     complet dnment, et le quatrime d'inanition absolue. (coutez,
     coutez.) Mais au fait, tous ces mots sont synonymes, et ils
     signifient que, dans Londres, au sein du luxe et de l'abondance,
     quatre personnes dans une semaine sont mortes littralement de
     faim. (Honte! honte!) Vous faites allusion  l'enceinte o se
     tiennent nos sances; vous parlez de tragdies! Voil
     certainement de la tragdie, non point de celle qui a pour but
     de distraire le peuple, mais de la tragdie faite pour arracher
     des larmes et veiller la sympathie la plus profonde. Me plaant
     donc sur le terrain de l'humanit, lorsqu'il a t prouv
     surabondamment que, par l'effet des lois-crales, des milliers
     et des millions d'hommes sont dnus, non-seulement des moyens de
     vivre dans l'aisance, mais encore,  strictement parler, des
     moyens de vivre, quand le peuple souffre depuis le centre de
     cette mtropole jusques aux districts les plus reculs du
     royaume,--lorsque le dnment, la stagnation du travail, la
     famine, avec tous les maux qu'elles engendrent, psent de tout
     leur poids sur le pays,--lorsque l'humanit saigne par tous les
     pores, alors, Monsieur, je ne regarde pas si je suis un ministre
     de la religion, mais je me lve en dpit du blme et de la
     calomnie pour dfendre la cause de l'homme, qui est
     essentiellement la cause de Dieu. (Tonnerre d'applaudissements.)

     J'ai dit, en second lieu, que je soutiendrais la cause de la
     Ligue sur le terrain du patriotisme, et ici je devrais me
     rpter, car les souffrances des manufactures ne sont-elles pas
     les souffrances de la masse? La dtresse du centre ne
     s'tend-elle pas aux extrmits? Je maintiens qu'en principe il
     est faux qu'une partie de la communaut prosprera par la
     dtresse d'une autre partie de cette mme communaut; que
     l'aristocratie, par exemple, s'lvera par l'abaissement des
     classes ouvrires. Que j'entende ou non l'conomie politique,
     j'en sais assez sur cette matire, j'en sais assez surtout sur la
     morale du christianisme, pour dire que la vraie prosprit d'un
     peuple consiste en ce que chacun trouve le contentement de son
     coeur dans la prosprit de tous; en ce que les volonts soient
     unanimes pour porter le pays au plus haut degr de gloire et de
     flicit temporelle. Ce n'est qu'alors que l'Angleterre s'lvera
     comme un monument digne d'attirer les regards de l'univers; ce
     n'est qu'alors qu'elle apparatra brillante  la clart du jour,
     et rpandra sa gloire sur toutes les nations; ce n'est qu'alors,
     quand tout privilge aura disparu, quand chaque classe, chaque
     parti se rjouira du bonheur des autres, quand ils travailleront
     tous  leur mutuelle satisfaction, que l'Angleterre sera pour
     l'tranger un objet d'tonnement et d'envie, et pour ses enfants
     un objet d'orgueil et de dlices!

Aprs quelques autres considrations, l'orateur continue ainsi:

     Enfin, je dfends la cause de la libert commerciale au point de
     vue religieux; je dis que la misre engendre l'gosme, les
     mauvais penchants, les dissensions domestiques.--Elle engendre
     l'abattement d'esprit; elle aboutit au suicide et trop souvent au
     meurtre. Les liens les plus tendres, les sympathies les plus
     douces de la vie domestique ont t brises par la pression de la
     dtresse, par l'impuissance de se procurer des moyens de
     subsistance au sein du pays ruin. L'insanit s'en est suivie, et
     le tombeau prmatur s'est ferm sur ses victimes
     infortunes[29]. Dans ces circonstances je dis, Monsieur, que les
     dominateurs de ce monde se sont placs sous une effrayante
     responsabilit. (coutez, coutez.) C'est pour nous un devoir de
     chrtiens de secourir le pauvre dans sa souffrance et dans sa
     dtresse; mais prier pour son soulagement et son bien-tre, n'est
     que la moiti de notre devoir. Nous devons encore plaider sa
     cause et faire tous nos efforts pour relever sa condition.  cet
     gard, permettez-moi une citation que je recommande  vos
     mditations. Les affections qui cimentent la socit ne sont
     gure moins importantes que les affections domestiques. Le
     sentiment de l'indpendance et de la dignit personnelle, l'amour
     de la justice, le respect des droits de la proprit, la
     satisfaction de notre position sociale, l'attachement clair aux
     institutions qui nous rgissent,--ce sont l des lments
     essentiels au corps politique, et dont la destruction ne peut
     tre considre que comme une calamit nationale. Cependant nous
     les voyons prir autour de nous. Quelque noble rpugnance que les
     classes ouvrires aient montre  accepter le secours de la
     paroisse, il n'est que trop vrai que le coeur de plusieurs a t
     courb par un long dsespoir devant cette humiliation; le
     sentiment du droit s'est vanoui aux approches de la famine, et
     les hommes ont appris  se demander s'il n'existait pas un droit
     primordial, antrieur au droit de proprit, qui les justifie de
     prendre l o ils le rencontrent, ce qui est indispensable au
     soutien de la vie; et finalement, nos institutions nationales si
     longtemps et si cordialement vnres, ont t accuses, sinon
     d'tre la source incurable du mal, du moins de constituer toute
     la force agressive et dfensive de ceux qui perptuent cet abus
     intolrable. (coutez, coutez.) Nous sommes dans un temps
     d'agitation, de grande et juste agitation parmi le peuple, le
     tonnerre commence  gronder; des bruits prophtiques se font
     entendre sur tous les points de l'horizon, cris pleins d'agonie,
     de dsespoir et de dtermination; l'lectricit s'accumule et la
     tempte commence  clater. Le peuple est rsolu,--non comme tant
     d'autres fois l'pe  la main et en esprit de rbellion, mais en
     esprit de paix et de lgalit,-- revendiquer les droits qu'il
     tient de l'auteur des choses, et dont il a t si injustement
     dpouill. Le peuple veut vaincre et il vaincra. Le flot
     s'avance, les vagues grossissent, et rien ne pourra les
     arrter.--Les effets de ces lois ont t  un haut degr
     prjudiciables aux intrts de la religion. En beaucoup
     d'endroits, les hommes du peuple, faute de vtements convenables,
     se sont loigns du service divin. (coutez.) Les lois-crales
     tendent en outre directement  restreindre les effets de ces
     institutions charitables, dont l'tendue et la bienveillance ont
     jet tant de gloire sur le nom britannique, car  mesure que la
     dtresse gagne du terrain, toutes les classes sont successivement
     envahies, toutes, except celles que dfendent la naissance
     aristocratique et les possessions hrditaires. Ces lois ont
     encore un plus funeste rsultat en prvenant l'extension de
     l'ducation, ce grand objet que le gouvernement pourrait
     abandonner  lui-mme si la misre ne forait  avoir recours 
     lui. (coutez, coutez.) Je n'ajouterai qu'un mot, comme ami de
     la libert en toutes choses. Libert d'action, libert de pense,
     libert d'change,--car tout ce qu'il y a de bon sur cette terre
     est n de la libert,--je dfendrai cette grande cause tant que
     j'aurai un coeur pour sentir, une voix pour parler et un bras
     pour agir. (Bruyantes acclamations.)

[Note 29: On sait que le suicide est presque toujours attribu dans
les verdicts  la dmence, _insanity_.]

M. COBDEN s'avance au bruit des applaudissements et s'exprime en ces
termes:

     Le Rvrend Ministre qui vient de s'asseoir s'est rendu coupable
     au moins d'une oeuvre de surrogation (rires) lorsqu'il a jug
     ncessaire de dfendre les Ministres du culte pour la noble part
     qu'ils ont prise  cette agitation. (Bruyantes acclamations.) Si
     je regrette quelque chose dans le cours de nos oprations
     relatives aux lois-crales, c'est de ne les avoir peut-tre pas
     suffisamment considres comme affectant les moeurs, la religion
     et l'ducation. On parle d'ducation; l'on demande si le peuple
     dsire l'ducation. Je puis affirmer qu'il n'est aucune classe,
     mme la plus humble, o les hommes, s'ils en avaient les moyens,
     ne se montrassent aussi empresss de procurer  leurs enfants le
     bienfait de l'ducation qu'on peut l'tre dans les classes
     suprieures. Dans les annes 1835 et 1836, lorsque le nord de
     l'Angleterre florissait, lorsque l'nergie du peuple n'tait pas
     assoupie, lorsque nous n'tions pas engags comme aujourd'hui
     dans un humiliant combat pour du pain.--Je me rappelle qu'il y
     eut plusieurs magnifiques meetings  Manchester pour l'avancement
     de l'ducation, et dans l'espace de quelques mois on recueillit
     12,000 livres parmi les classes manufacturires, dans le but de
     construire des maisons d'cole convenables. (Applaudissements.)
     Mais la loi-crale s'lve comme un obstacle sur le seuil de
     toute amlioration morale. Qu'elle soit abroge, et les classes
     industrieuses auront le moyen, comme elles ont la volont,
     d'lever leurs enfants. Je regarde encore la question de la
     libert commerciale comme impliquant la question de la paix
     universelle. Si, comme on peut me l'objecter, de grandes
     puissances, de grandes cits commerciales ont t renommes pour
     leurs guerres et leurs conqutes, c'est parce qu'elles ne
     pouvaient accrotre leur commerce que par l'agrandissement du
     territoire. Il est certain cependant que toutes les fois que les
     villes commerciales se sont confdres, elles ont eu pour but de
     conserver la paix et non de faire la guerre. (Approbation.)
     Telle fut la confdration des villes Ansatiques. Nous nous
     efforons maintenant de raliser une re nouvelle; nous
     cherchons, par la libert du commerce,  accrotre nos richesses
     et notre prosprit, tout en accroissant les richesses et la
     prosprit de toutes les nations du monde. (Bruyantes
     acclamations.) Introduisez le principe de la libert commerciale
     parmi les peuples, et la guerre sera aussi impossible entre eux
     qu'elle l'est entre Middlesex et Surrey. Nos adversaires ont
     cess de nous opposer des arguments, du moins des arguments
     dignes d'une discussion srieuse. Mais, quoiqu'ils en soient
     venus  admettre  peu prs nos principes, ils refusent de les
     mettre en pratique, sous prtexte que ces principes, quelque
     justes et incontestables qu'ils soient, ne sont pas encore
     adopts par les autres nations. Ces Messieurs se lvent  la
     Chambre des communes et nous disent que nous ne devons pas
     recevoir le sucre du Brsil et le bl des tats-Unis jusqu' ce
     que ces peuples admettent, sur le pied de l'galit, nos fers et
     nos tissus. Mais ce que nous combattons, ce n'est point les
     marchands brsiliens ou amricains, c'est la peste des monopoles
     intrieurs. (Acclamations prolonges.) La question n'est pas
     brsilienne ni amricaine, elle est purement anglaise, et nous ne
     la laisserons pas compliquer par des considrations extrieures.
     Telle qu'elle est, notre tche a assez de difficults.--Que
     demandons-nous? Nous demandons la chute de tous les monopoles, et
     d'abord, et surtout, la destruction de la loi-crale, parce que
     nous la regardons comme la clef de vote de l'arche du monopole.
     Qu'elle tombe, et le lourd difice s'croulera tout entier.
     (coutez, coutez.) Et qu'est-ce que le monopole? C'est le droit
     ou plutt le tort qu'ont quelques personnes de bnficier par la
     vente exclusive de certaines marchandises. (coutez, coutez.)
     Voil ce que c'est que le monopole. Il n'est pas nouveau, dans ce
     pays. Il florissait en Angleterre il y a deux cent cinquante ans,
     et la _loi-crale_ n'en est qu'une plus subtile varit. Le
     systme du monopole avait grandi au temps des Tudors et des
     Stuarts, et il fut renvers, il y a deux sicles et demi, au
     moins dans ses aspects les plus odieux, sous les efforts de nos
     courageux anctres. Il est vrai qu'il revtait, dans ces temps
     reculs, des formes navement grossires; on n'avait pas encore,
      cette poque, invent les ruses de l'_chelle mobile_ (coutez,
     coutez); mais ce n'en taient pas moins des monopoles, et des
     monopoles trs-lourds. Voici en quoi ils consistaient: les ducs
     de ces temps-l, un Buckingham, un Richmond, sollicitaient de la
     reine lisabeth ou du roi Jacques des lettres-patentes en vertu
     desquelles ils s'assuraient le monopole du sel, du cuir, du
     poisson, n'importe. Ce systme fut pouss  une exagration si
     dsordonne que le peuple refusa de le supporter, comme il le
     fait aujourd'hui. Il s'adressa  ses reprsentants au Parlement
     pour appuyer ses dolances. Nous avons les procs-verbaux des
     discussions auxquelles ces rclamations donnrent lieu, et
     quoique les discours n'y soient point rapports assez au long
     pour nous faire connatre les arguments qu'on fit valoir de part
     et d'autre, il nous en reste quelques lambeaux qui ne manquent
     pas d'intrt. Voici ce que disait un M. Martin, membre de la
     Ligue, assurment (rires), et peut-tre reprsentant de Stockport
     (nouveaux rires,) car il s'exprimait comme j'ai coutume de le
     faire. Je parle pour une ville qui souffre, languit et succombe
     sous le poids de monstrueux et intolrables monopoles. Toutes les
     denres y sont accapares par les sangsues de la rpublique. Tel
     est l'tat de ma localit, que le commerce y est ananti; et si
     on laisse encore ces hommes s'emparer des fruits que la terre
     nous donne, qu'allons-nous devenir, nous qu'ils dpouillent des
     produits de nos travaux et de nos sueurs, forts qu'ils sont des
     actes de l'autorit suprme auxquels de pauvres sujets n'osent
     pas s'opposer? (Acclamations.) Voil ce que disait M. Martin, il
     y a deux cent cinquante ans, et je pourrais aujourd'hui tenir
     pour Stockport le mme langage.--On nous fait ensuite connatre
     la liste des monopoles dont le peuple se plaignait. Nous y voyons
     figurer drap, fer, tain, houille, verre, cuir, sel, huile,
     vinaigre, fruit, vin, poisson. Ainsi ce que lord _Stanhope_ et le
     _Morning-Post_ appellent _protection de l'industrie nationale_,
     s'tendait  toutes ses branches. (Rires et acclamations
     prolongs.) Le malin journaliste ajoute: Lorsque la liste des
     monopoles a t lue, une voix s'est crie: _et le monopole des
     cartes  jouer!_ ce qui a fait rougir sir Walter Raleigh, car
     les cartes sont un de ses monopoles. Les hommes de cette poque
     taient dlicats sans doute; car, quoique nous ayons un lustre
     puissant  la Chambre des communes, jamais, depuis que j'en fais
     partie, je n'ai vu le rouge monter au front de nos monopoleurs.
     (clats de rire.) Le journal continue: Aprs la seconde lecture
     de la liste des monopoles, M. Hackewell (autre ligueur sans
     doute) (rires) se lve et dit: Le pain ne figure-t-il point dans
     cette liste?--Le pain! dit l'un;--Le pain! s'crie un
     second.--Cela est trange, murmure un troisime.--Eh bien,
     reprend M. Hackewell, retenez mes paroles, si l'on ne met ordre 
     tout ceci, _le pain y passera_. (Bruyantes acclamations.)--_Et
     le pain y a pass_, et c'est pour cela, Messieurs, que nous
     sommes runis dans cette enceinte. (Applaudissements prolongs.)
     Le journaliste continue: Quand la reine lisabeth eut
     connaissance des plaintes du peuple, elle se rendit au Parlement
     et le remercia d'avoir attir son attention sur un si grand
     flau. S'indignant ensuite d'avoir si longtemps t trompe par
     ses _varlets_ (c'est le terme dont elle jugea  propos de se
     servir  l'gard de ses ministres monopoleurs), pensent-ils,
     s'cria-t-elle, demeurer impunis, ceux qui vous ont opprims, qui
     ont mconnu leurs devoirs et l'honneur de la reine? Non,
     assurment. Je n'entends pas que leurs actes oppressifs chappent
     au chtiment qu'ils mritent. Je vois maintenant qu'ils en ont
     agi envers moi comme ces mdecins (rires, coutez, coutez) qui
     ont soin de relever par une saveur aromatique le breuvage amer
     qu'ils veulent faire accepter, ou qui, voulant administrer une
     pilule (cris rpts: coutez, coutez, c'est le docteur
     Tamworth), ne manquent pas de la dorer. (Rires universels et
     applaudissements.) Vraiment, on pourrait presque souponner dans
     ces paroles quelques rapports prophtiques avec un certain
     docteur homme d'tat de notre poque. (Nouveaux clats de rire.)
     Telle fut, Messieurs, la conduite de la reine lisabeth. Nous
     vivons maintenant sous une reine qui occupe dignement le trne de
     cette souveraine. (Acclamations.) J'ai la conviction que Sa
     Majest ne voudrait pas sanctionner personnellement un tort fait
     au plus pauvre ou au plus humble de ses sujets, et quoiqu'elle
     ne soit pas dispose, sans doute,  venir  la Chambre des lords
     pour y dnoncer ses ministres comme des varlets (rires), je crois
     qu'elle donnerait sans difficult son assentiment  l'abolition
     absolue des lois-crales. (Applaudissements et cris rpts:
     Dieu sauve la reine!) Tels taient les privilges autrefois;
     aujourd'hui les monopoleurs, agissant suivant des principes
     identiques, si ce n'est pires, ont introduit de grands
     raffinements dans les dnominations des choses; ils ont invent
     l'_chelle mobile_ et le mot _protection_. En reconstruisant ces
     monopoles, l'aristocratie de ce pays s'est forme en une grande
     socit par actions pour l'exploitation des abus de toute espce;
     les uns ont le bl, les autres le sucre, ceux-ci le bois, ceux-l
     le caf, ainsi de suite. Chacune de ces classes de monopoleurs
     dit aux autres: Aidez-moi  arracher le plus d'argent possible
     au peuple, et je vous rendrai le mme service. (coutez.) Il n'y
     a pas, en principe, un atome de diffrence entre le monopole de
     nos jours et celui d'autrefois. Et si nous n'avons pas russi 
     nous dbarrasser des abus qui psent sur nous, il faut nous en
     prendre  notre ignorance,  notre apathie,  ce que nous n'avons
     pas dploy ce mle courage que montrrent nos anctres dans des
     circonstances bien moins avantageuses,  une poque o il n'y
     avait pas de libert dans les communes, et o la Tour de Londres
     menaait quiconque osait faire entendre la vrit. (coutez.)
     Quelle diffrence pourrait-on trouver dans les deux cas? Voici
     des hommes qui se sont rendus possesseurs de tout le bl du pays,
     qui ne suffit pas, selon eux-mmes,  la consommation. Cependant
     ils n'admettent de bl tranger que ce qu'il leur plat, et
     jamais assez pour ne pas retirer le plus haut prix possible de
     celui qu'ils ont  vendre. (coutez, coutez.) Que faisaient de
     plus les monopoleurs du temps d'lisabeth? Les monopoleurs de
     sucre ne fournissent pas au peuple d'Angleterre la moiti de
     celui qu'il pourrait consommer, s'il tait libre de s'en procurer
     au Brsil,  prix dbattu, et en change de son travail. Il en
     est de mme pour le caf et autres articles de consommation
     journalire. Combien de temps faudra-t-il donc au peuple
     d'Angleterre pour comprendre ces choses et pour faire ce que
     firent ses anctres il y a plus de deux sicles? Ils
     renversrent l'oppression: pourquoi ne le ferions-nous pas?
     (Applaudissements.)

     Vraiment, je sens qu'il y a quelque chose de vrai dans ce que
     disait hier soir mon ami John Bright: Nous ne sommes,  la
     Chambre des communes, que de beaux diseurs  la langue mielleuse
     et dore. Nous ne savons pas parler comme les Martin et les
     Hackewell d'autrefois. (coutez! coutez!) Bien que, aprs tout,
     ce n'est point dans de rudes paroles mais dans de fortes actions
     qu'il faut placer notre confiance. (Applaudissements.) Ainsi que
     je vous le disais tout  l'heure, lorsque nous demandons au
     gouvernement de mettre un terme  ce systme, il nous envoie au
     dehors, au Brsil par exemple, et nous dit de dcider ce peuple 
     recevoir nos marchandises contre son sucre; mais quelle est donc
     cette dception dont on nous berce depuis si longtemps? Quel est
     l'objet pratique de ces traits de commerce si attendus? Y a-t-il
     quelque pays,  un degr de latitude donn, qui produise des
     choses que ne puissent produire d'autres pays dans la mme
     latitude? Pourquoi, je le demande, devons-nous nous adresser au
     Portugal, et lui donner le privilge exclusif de nous vendre ses
     vins, lui confrant ainsi un monopole contre nous-mmes? Pourquoi
     nous priver de l'avantage de la concurrence de notre voisine, la
     France, dont le Champagne est dcidment suprieur, dans mon
     opinion, au vin pais de Porto? (Applaudissements.) On nous dit
     qu'en donnant la prfrence au Portugal, nous forcerons la France
      rduire ses droits sur nos fils et tissus de lin. Mais cela ne
     pourrait-il pas avoir l'effet contraire? l'exprience en est
     faite. Voil plus de cent ans que nous avons conclu le fameux
     trait de Methuen, et au lieu de concilier les peuples il les a
     diviss, et a, plus que toute autre chose, provoqu ces guerres
     dsastreuses qui ont dsol l'Europe. Au lieu de forcer cette
     brave nation de l'autre ct du canal  venir acheter nos
     produits, il n'a eu d'autre effet que de la dcider  doubler les
     droits sur nos marchandises. (Approbation.) Non, non, agissons 
     la faon des ligueurs du temps d'lisabeth. Renversons nos
     propres monopoles; montrons aux nations que nous avons foi dans
     nos principes; que nous mettons ces principes en pratique, en
     admettant, _sans condition_, le bl, le sucre et tous les
     produits trangers. S'il y a quelque chose de vrai dans nos
     principes, une prosprit gnrale suivra cette grande mesure, et
     lorsque les nations trangres verront, par notre exemple, ce que
     produit le renversement des barrires restrictives, elles seront
     infailliblement disposes  le suivre. (Applaudissements.) Ce
     sophisme, qu'un peuple perd l'excdant de ses importations sur
     ses exportations, ou qu'un pays peut toujours nous donner sans
     jamais recevoir de nous, est de toutes les dceptions la plus
     grande dont j'aie jamais entendu parler. Elle dpasse les cures
     par l'eau froide et les machines volantes. (clats de rires.)
     Cela revient tout simplement  dire qu'en refusant les produits
     des autres pays, de peur qu'ils n'acceptent pas nos retours, nous
     obissons  la crainte que l'tranger, saisi d'un soudain accs
     de philanthropie, ne nous inonde jusqu'aux genoux de bl, de
     sucre, de vins, etc. (Applaudissements.) Au lieu de mesurer
     l'tendue de notre prosprit commerciale par nos exportations,
     j'espre que nous adopterons la doctrine si admirablement expose
     hier  la Chambre des communes par M. Villiers, et que c'est par
     nos importations que nous apprcierons les progrs de notre
     industrie. (Approbation.) Quels sont les pays qui aient adopt le
     systme des libres importations, et qui ne tmoignent pas, par
     leur prosprit, de la bont de ce systme! Parcourez la
     Mditerrane. Visitez Trieste et Marseille, et comparez leurs
     progrs. Le commerce de Marseille est protg et encourag, comme
     on dit, depuis des sicles par la plus grande puissance du
     continent. Mais il n'a fallu que quelques annes  Trieste pour
     dpasser Marseille.--Et pourquoi? parce que Trieste jouit de la
     libert d'importation en toutes choses. (Bruyants
     applaudissements.) Voyez Hambourg; c'est le port le plus
     important de toute la partie occidentale de l'Europe.--Et
     pourquoi? parce que l'importation y est libre! La Suisse vous
     offre un autre exemple de ce que peut la libert. J'ai pntr
     dans ce pays par tous les cts: par la France, par l'Autriche et
     par l'Italie, et il faut vouloir tenir ses yeux ferms pour ne
     pas apercevoir les remarquables amliorations que la libert du
     commerce a rpandues sur la rpublique; le voyageur n'a pas
     plutt travers la frontire, qu'elles se manifestent  lui par
     la supriorit des routes, par l'activit et la prosprit
     croissante des habitants. D'o cela provient-il? de ce que, en
     Suisse, aucune loi ne dcourage l'importation. Les habitants des
     pays voisins, les Italiens, les Franais, les Allemands y
     apportent leurs produits sans qu'il leur soit fait la moindre
     question, sans prouver ni empchement ni retard. Et pense-t-on
     que pour cela le sol ait moins de valeur en Suisse que dans les
     pays limitrophes? J'ai constat qu'il valait trois fois plus
     qu'au del de la frontire, et je suis prt  dmontrer qu'il y
     vaut autant qu'en Angleterre, acre par acre, et  galit de
     situation et de nature, quoiqu'en Suisse la terre seule paye la
     moiti de toutes les taxes publiques. (coutez! coutez!) Et d'o
     vient cette grande prosprit? de ce que tout citoyen qui a
     besoin de quelques marchandises, de quelque instrument, ou de
     quelque matire premire, est libre de choisir le point du globe
     sur lequel il lui convient de s'en approvisionner. Je me souviens
     d'avoir visit, avec un ami, le march de Lausanne, un samedi. La
     ville tait remplie de paysans vendant du fruit, de la volaille,
     des oeufs, du beurre et toute espce de provisions. Je m'informai
     d'o ils venaient?--De la Savoie, pour la plupart, me dit mon
     ami, en me montrant du doigt l'autre rive du lac de Genve.--Et
     entrent-ils sans payer de droit? demandai-je.--Ils n'en payent
     d'aucune espce, me fut-il rpondu, ils entrent librement et
     vendent tant que cela leur convient. Je ne pus m'empcher de
     m'crier: Oh! si le duc de Buckingham voyait ceci, il en
     mourrait assurment. (Rires et acclamations.) Mais comment ces
     gens-l reoivent-ils leur payement? demandai-je, car je savais
     que le monopole fermait hermtiquement la frontire de Savoie, et
     que les marchandises suisses ne peuvent y pntrer. Pour toute
     rponse, mon ami me mena en ville dans l'aprs-dne, et l, je
     vis les paysans italiens fourmillant dans les boutiques et
     magasins, o ils achetaient du tabac, des tissus, etc., qu'on
     arrangeait en paquets du poids de 6 livres environ, pour en
     faciliter l'entre en fraude en Italie. (Rires.) Eh bien, si vous
     ouvrez les ports d'Angleterre, et si les autres nations ne
     veulent pas retirer les droits qui psent sur nos produits, j'ose
     prdire que les trangers qui nous porteront du bl ou du sucre
     rapporteront de nos marchandises en ballots de 6 livres, pour
     viter la surveillance de leur douane. Mais, aprs tout, ce ne
     sont l que des excuses et de vains prtextes; nous y sommes
     accoutums, nous y sommes prpars, on ne peut plus nous y
     prendre; et le mieux est de ne pas les couter. Sommes-nous
     d'accord sur ce point, qu'il est juste de renverser le monopole?
     Qu'on ne nous parle pas de la Russie, du Portugal ou de
     l'Espagne; nous nous en occuperons plus tard (bien, bien); nous
     ne manquons pas chez nous d'ennemis d'une pire espce (bravos);
     ne perdons pas de vue l'objet de notre association, qui est
     d'emporter le retrait des lois-crales, _absolument,
     immdiatement et sans condition_[30]. Si nous renoncions au mot
     _sans condition_, nous aurions un nouveau dbordement de
     prtextes  chaque semaine.

[Note 30: Le mot: _unconditional_ (sans condition), adopt par la
Ligue, se rapporte  l'tranger et signifie: sans demander des
concessions rciproques.]

Ici l'orateur rend compte de la tourne qu'il a faite dans les
districts agricoles et de l'tat de l'opinion parmi les fermiers.

     J'ai assist dans le comt de Hertford,  un meeting o taient
     runis plus de deux mille fermiers; il avait t annonc
     longtemps  l'avance. Je m'y suis prsent seul
     (applaudissements) sans tre accompagn d'un ami, sans avoir une
     seule connaissance dans tout le comt. (Bravos.) Nous nous
     runmes d'abord dans le _Shire Hall_ (salle du comt); mais
     n'tant pas assez spacieuse, nous tnmes le meeting  ciel
     ouvert,  Plough-Meal o se font ordinairement les lections. Je
     pris ma place sur un wagon; je dbitai mon thme pendant prs de
     deux heures (rires et applaudissements); et sur le champ mme o,
     il y a prs de deux ans, la fine fleur de la chevalerie du comt,
     sous la bannire du _conservatisme_, fit lire par les fermiers
     trois partisans du monopole et de la protection, sur ce mme
     champ, je plaidai, il y a une semaine, la cause de l'abrogation
     totale et immdiate des lois-crales. (Applaudissements.)... Les
     fermiers se divisrent; les uns parlrent pour, les autres
     contre; je ne pris plus aucune part aux dbats et abandonnai
     entirement la discussion  elle-mme. Vous avez su qu'au moment
     du vote, la motion en faveur du maintien de la protection n'avait
     pas runi plus de douze suffrages.

Ici M. Cobden annonce qu'un des fermiers de Hertford, M. Latimore, est
auprs de lui et se fera entendre pendant la sance. L'assemble
applaudit avec enthousiasme. M. Cobden continue:

     Saisissons cette occasion, puisque nous avons parmi nous un
     reprsentant de cette digne et excellente classe d'hommes, de lui
     exprimer les sentiments dont nous sommes anims pour l'ordre dont
     il est un membre si distingu. Disons  la _landocratie_ du pays,
     qui prtend maintenir son injuste suprmatie,--je dis injuste,
     parce qu'elle se fonde sur le monopole,--disons-lui qu'il n'est
     plus en son pouvoir de sparer, d'exciter l'une contre l'autre
     ces deux grandes classes industrieuses, les manufacturiers et les
     fermiers (applaudissements), identifis dsormais dans les mmes
     intrts publics, conomiques et sociaux. Prsentons la main de
     l'amiti  M. Latimore et  l'ordre auquel il appartient, et
     qu'il soit bien convaincu que toute la puissance qu'exerce la
     Ligue sur l'opinion publique, sera employe  obtenir pour les
     fermiers la mme justice que nous rclamons pour nous-mmes. Le
     temps approche o, industriels et fermiers, serrant leurs rangs,
     marcheront cte  cte  l'attaque des monopoles.
     (Applaudissements.) Souvenez-vous de mes paroles! le temps
     approche o la foule des fermiers, mle  la foule des Ligueurs,
     tous anims de la mme ardeur, tous sous le poids de la mme
     anxit, attendront dans les couloirs de la Chambre des communes
     le dnoment de cette grande question; et j'avertis la
     landocratie qu'elle se trompe compltement si elle compte sur le
     concours de ses tenanciers pour combattre la population urbaine,
     quand elle se lve pour la cause de la justice. J'en ai vu assez
     pour tre assur que c'est autour des chteaux de l'aristocratie
     que se trouvent les penchants les moins aristocratiques. Que les
     lois-crales oprent quelque temps encore leur oeuvre
     destructive parmi les fermiers, et je ne voudrais pas tre charg
     de braver l'indignation morale qui s'lvera des districts
     agricoles... Je voudrais bien savoir o les landlords iront
     dsormais chercher leur appui. Je les ai combattus jusque dans
     leurs places fortes. (Applaudissements.) Je les ai rencontrs
     dans les comts de Norfolk, de Hertford et de Somerset.
     (Applaudissements.) La semaine prochaine je serai dans le
     Buckinghamshire, la semaine d'aprs  Dorchester, et le samedi
     suivant dans le Lincoln. (Applaudissements.) Je l'annonce ici
     publiquement. Je sais que les landlords n'ont pas vu jusqu'ici
     mes prgrinations avec indiffrence, et quand ils n'ont pas
     dtourn nos fermiers d'assister  nos meetings, ils les ont
     engags  y occasionner du dsordre. Je leur dis publiquement o
     je vais, et ils n'osent pas venir m'y regarder en face. S'ils
     n'osent pas justifier leur loi en prsence de leurs propres
     tenanciers, o donc pouvons-nous esprer de les rencontrer, si ce
     n'est  la chambre des communes et  la chambre des lords?...

     J'ai eu un attachement si passionn pour la libert du commerce,
     que je n'ai jamais regard au del; mais il y a des hommes qui
     regardent au del et qui comptent sur la Ligue pour une oeuvre
     bien autrement radicale que celle qu'elle a en vue. Je n'ai pas
     d'avis  donner  l'aristocratie de ce pays; mon affection pour
     elle ne va pas jusque-l; mais si elle ferme les yeux, dans son
     orgueil, sur le travail qui s'opre au-dessous d'elle, elle verra
     peut-tre la question se porter fort au del d'une simple lutte
     de libert commerciale, par des hommes qui, aprs avoir accompli
     une utile rforme, en poursuivront une autre bien autrement
     profonde. (Acclamations.) Si l'on persvre dans ce systme,
     alors que le pays rend contre lui un tmoignage unanime, je
     rpte ici ce que j'ai dit dans une autre enceinte (bruyantes
     acclamations), la responsabilit tout entire en retombera sur le
     pouvoir excutif (applaudissements), et cette responsabilit
     deviendra tous les jours plus terrible. (Nouveaux
     applaudissements.) Sir Robert Peel dirige le gouvernement en
     sens contraire de ses propres opinions. (Assentiment.) Je
     n'incrimine les intentions de personne; j'observe la conduite des
     hommes publics, et c'est sur elle que je les juge. Mais quand je
     trouve qu'un ministre suit une marche diamtralement oppose 
     ses opinions avoues, j'ai le droit de m'enqurir de ses
     intentions, parce qu'alors sa conduite n'est pas dirige par les
     rgles ordinaires. Et de qui se sert-il pour faire triompher ses
     rsolutions? il les obtient d'une majorit brutale. Je dis
     _brutale_, parce qu'elle est irrationnelle; et je ne l'appelle
     pas irrationnelle parce qu'elle ne s'accorde pas avec moi, mais
     parce qu'elle suit un chef qui s'accorde avec moi en principe, et
     adopte une autre marche en pratique. Le ministre qui dirige
     l'administration avec un tel instrument, sachant qu'il est le
     produit de l'intrigue, de l'erreur et de la corruption, lorsqu'il
     voit les mmes hommes, autrefois tromps par ses cratures,
     s'assembler aujourd'hui  la clart du jour, et, au milieu de
     l'aristocratie  cheval, voter comme un seul homme contre cet
     odieux systme, ce ministre, dis-je, encourt une immense
     responsabilit.

L'orateur annonce que le thtre de Drury-Lane n'est plus  la
disposition de la Ligue; et rpondant aux personnes qui voudraient que
les meetings se tinssent en plein air, il dit:

     Les personnes se mprennent sur ce qui constitue l'opinion
     publique, qui disent que des meetings  Islington-Green auraient
     plus d'influence que ceux-ci. Ce ne sont pas les tacticiens de
     l'cole moderne qui pensent qu'une grande question d'intrt
     public peut tre rsolue devant une arme de trente  quarante
     mille hommes rassembls  Islington ou ailleurs. Mon opinion est
     que depuis la rforme lectorale, qui a mis la puissance
     politique aux mains de plus d'un million de personnes appartenant
      la classe claire de ce pays, si cette classe veut agir, sa
     puissance ne sera pas branle, ni par les efforts de
     l'aristocratie d'un ct, ni par les dmonstrations populaires de
     l'autre.--Sans vouloir ngliger la coopration d'aucune classe,
     je pense que ceux qui veulent emporter une grande question,
     doivent le faire prcisment par cette classe dont je suis en ce
     moment entour. Les applaudissements de la foule, l'enthousiasme
     manifest par un grand choeur de voix humaines,  Islington,
     pourraient bien nous amuser ou flatter notre amour-propre, mais
     si nous sommes anims d'une passion sincre, si nous voulons
     faire triompher la libert, ainsi que nous y avons engag nos
     fortunes, et s'il le faut, nos vies, alors nous prendrons conseil
     de quelque chose de mieux que de la vanit, et nous choisirons
     parmi nos moyens ceux qui sont les plus propres  amener le
     succs. Rien n'est plus propre  le garantir que de semblables
     runions. C'est un axiome parmi les auteurs dramatiques, que le
     jugement du public est sans appel. Au foyer, les critiques
     peuvent diffrer et se combattre. Mais si la pice a russi 
     Drury-Lane, elle russira dans tout le royaume. Vous devez bien
     penser que ce n'est pas sans quelque anxit que nous avons port
     notre oeuvre devant vous. Mais forts de nos prcdents, nous
     rappelant que le succs n'avait jamais manqu  nos dmarches les
     plus hardies, nous rsolmes d'affronter votre jugement 
     Drury-Lane. Vous l'avez prononc, ce jugement, aprs plusieurs
     preuves ritres. De semaine en semaine votre enthousiasme a
     grandi; de sance en sance, les dames, cette meilleure partie de
     la cration, sont venues en plus grand nombre sourire  nos
     efforts. (Acclamations.) Maintenant, qu'ils nous retirent l'usage
     de cette enceinte privilgie!--Nous les remercions de ce qu'ils
     ont fait.--Vous avez condamn le monopole; votre verdict est
     prononc.... Il n'en sera pas fait appel. (L'honorable gentleman
     s'assoit au milieu des acclamations enthousiastes. L'assemble se
     lve dans un tat d'excitation tumultueux qui se prolonge
     plusieurs minutes.)

MM. LATIMORE et MOORE prennent successivement la parole.


MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE  LA SALLE DE L'OPRA.

13 mai 1843.

 l'occasion de la discussion sur les lois-crales, discussion qui a
occup cinq sances entires de la Chambre des communes et qui n'est
pas encore termine, la Ligue s'est runie, samedi 13 mai,  la salle
de l'Opra. Aprs un discours loquent de M. Fox, la parole est  M.
Cobden.

     M. COBDEN: C'est avec surprise que j'ai vu figurer mon nom sur
     l'affiche de la distribution des rles. (Rires.) Notre prsident
     est d'un despotisme achev, et ne laisse ni voix dlibrative ni
     voix consultative  ce sujet. Si j'tais libre, j'aimerais mieux,
     pardonnez-le-moi, aller me reposer, car il tait cinq heures ce
     matin quand je suis sorti du Parlement, aprs avoir assist  une
     scne..... comment la qualifierai-je?..... Une scne digne des
     btes sauvages d'phse. (Rires et applaudissements.) Ce n'est
     pas d'ailleurs une tche aise que de succder  M. Fox. Je
     regrette qu'il ne puisse pas rpter, lundi prochain, l'loquent
     discours que vous venez d'entendre,  la Chambre des communes, o
     son grand talent, vous en conviendrez avec moi, devrait lui
     assurer une place. Mais quoique l'occasion lui en soit refuse,
     je pense qu'il en sera dit quelque chose lundi soir, car autant
     les membres du Parlement sont impatients de la critique qui
     s'attache  leurs _reprsentations_ de Saint-Stephen, autant ils
     aiment  critiquer nos _reprsentations_ de Drury-Lane et de
     l'Opera-House. Il n'a gure t question d'autre chose dans les
     derniers dbats, et nos oprations sont devenues le thme favori
     du Parlement. Un autre sujet inpuisable pour ces Messieurs,
     c'est le blme et les plaintes dirigs contre le reprsentant de
     Stockport. (Rires.) Je ne suis pas surpris que les membres des
     communes supportent impatiemment la critique du public, et
     puisque leurs belles manires devaient se manifester par une
     violence si inusite, ils ont agi prudemment d'exclure de
     l'enceinte lgislative les trangers et les journalistes.--Je
     voudrais que mes compatriotes de la classe ouvrire eussent t
     derrire les coulisses pour voir comment se comportent, en
     quelques occasions, ceux qui se disent leurs suprieurs. (Rires
     et applaudissements.)

     Je ne sais vraiment que vous dire sur le fond de la question; je
     me sens tout  fait dans la thse de sir Robert Peel. Je n'ai pas
     de nouveaux arguments  faire valoir, et je ne puis que vous
     chanter toujours le mme refrain. (Rires.) Mais, croyez-moi bien,
     les plus vieux arguments sont les meilleurs. (coutez! coutez!)
     Le tout est de les bien comprendre. Je ne suis pas bien sr que
     vous ayez aucune raison, ni mme aucun droit  obtenir la libert
     des changes, si vous ne la comprenez parfaitement, si vous ne la
     dsirez avec ardeur. Mais, une chose dont je suis sr, c'est
     qu'en l'absence de cette intelligence et de cette volont, vous
     l'auriez aujourd'hui, que vous la perdriez demain.--Je vais donc
     continuer mon cours; ce sera sans doute toujours le vieux
     refrain. Mais je vois parmi vous des jeunes gens; pourquoi ne les
     instruirions-nous pas? pourquoi ne les mettrions-nous pas  mme
     de convertir les vieux monopoleurs, en retournant  leurs foyers?
     (Approbation.) Qu'est-ce que le monopole du pain? c'est la
     disette du pain. Vous tes surpris d'apprendre que la lgislation
     de ce pays,  ce sujet, n'a pas d'autre objet que de produire la
     plus grande disette de pain qui se puisse supporter? et cependant
     ce n'est pas autre chose. (coutez! coutez!) La lgislation ne
     peut atteindre le but qu'elle poursuit que par la disette. Ne
     vous semble-t-il pas que c'est assez clair?--Quelle chose
     dgotante de voir la Chambre des communes....., je dis
     dgotante ici, ailleurs le mot ne serait pas parlementaire. Mon
     ami, le capitaine Bernal, leur a dit le mot en face; mais rappel
      l'ordre par le prsident, il a d s'excuser et retirer
     l'expression. Mais allez, comme je l'ai fait, d'abord  la barre
     de la Chambre des lords, et puis  la Chambre des communes, et
     vous verrez que le fond de leurs discours c'est: rentes! rentes!
     rentes! chert! chert! chert! rentes! rentes! rentes! (Rires et
     applaudissements.) Qu'est-ce que cela signifie? Voil une
     collection de grands seigneurs, de dignes gentilshommes
     assurment, et faisant figure sur les coussins de soie de la
     Chambre des lords, mais, du reste, ne dpassant gure le niveau
     de l'intelligence ordinaire, et fort peu au-dessus de la
     mdiocrit, selon ce que j'en puis savoir, en vertus et en
     connaissance;--mais enfin les voil. Et que sont-ils?--des
     marchands de bl et de viande. (Bruyants applaudissements.) C'est
     l ce qui les fait vivre, et ils vont  la lgislature, pour
     assurer, par acte du parlement, un prix lev, un prix de
     monopole,  la chose qu'ils mettent en vente. C'est l leur
     grande affaire. Ce que je dis peut n'tre pas parlementaire, mais
     c'est la vrit. (Applaudissements.) Voil encore de grands
     seigneurs  la Chambre des communes, trs-dignes gens sans doute,
     et qui reprsentent fidlement les lumires et les vertus de
     leurs commettants. Cependant, je suis fch de le dire, la
     plupart d'entre eux tirent leurs revenus de la vente des bls et
     des bestiaux; et quelle a t leur occupation pendant toute cette
     semaine? de combattre vigoureusement pour maintenir, par acte du
     Parlement, le prix de leurs marchandises. (Applaudissements.)
     S'il y avait un Pasquin sur les murs de Saint-Stephen, j'crirais
     en vers, au-dessus de son effigie: _Ici rsident les marchands de
     grains_.--Vous ne voyez pas les hommes qui ont des cotons, des
     draps, des soieries, ou des fers  vendre, quelle que soit la
     dtresse de leur commerce, entrer d'un pas dlibr  la Chambre
     des communes, et y faire des lois pour s'assurer des prix levs;
     pourquoi les matres de forges, les imprimeurs sur toffes,
     n'auraient-ils pas aussi leur chelle mobile? Ils pourraient
     s'adjuger 1 sh. 2 d. de protection. Et pourquoi pas 1 sh. 6 d.?
     on peut bien tre gnreux quand on l'est envers soi-mme. Mais
     il n'y a pas jusqu'aux grooms qui gardent leurs chevaux  la
     porte de la Chambre qui ne riraient aprs eux. Pourquoi donc
     tolrez-vous que les grands seigneurs aillent  la Chambre des
     communes, et convertissent en une halle ce qui devrait tre le
     temple de la justice? (Approbation.) Pourquoi le peuple
     tolre-t-il cela? parce que, fascin par le vieux systme fodal,
     il voit avec indulgence, que dis-je? avec vnration, de la part
     des possesseurs du sol, des actions pour lesquelles il honnirait
     les hommes qui dirigent, dans la boutique ou l'atelier, une
     honnte industrie. (Applaudissements.) Mais mon devoir est
     d'instruire les enfants mmes, afin que, rentrs chez eux, ils
     catchisent jusqu' leurs grand'mres. (clats de rire.) Ces
     enfants entendront dire sans doute que la protection n'a pas pour
     but d'lever le prix du bl, mais d'en augmenter la production
     intrieure. Et comment veut-on arriver  ce rsultat? d'abord le
     moyen est bizarre, et le sens commun peut trouver trange qu'on
     essaye de procurer l'abondance en excluant l'abondance.
     (coutez!) Mais voyons les effets. Le peuple est-il nourri de
     pain blanc? Selon le docteur Marsham, cinq millions d'habitants
     vivent de pain d'avoine, et cinq autres millions de pommes de
     terre. Que l'enfant revienne donc vers sa grand'mre, et qu'il
     lui dise: Le plan a failli, car le peuple n'est pas nourri.
     Quelle objection peut-on faire alors  l'essai de notre plan, en
     laissant entrer le bl tranger? Qui le mangera? Ce ne sont pas
     sans doute ceux qui assistent  ce meeting; ils en ont plus qu'il
     ne leur en faut. Si donc il en entre davantage, il sera consomm
     par ceux qui n'en mangent pas assez ou ceux qui n'en mangent pas
     du tout. (Applaudissements.) Donc, laissez arriver le bl. Mais
     ici vous tes assaillis d'un dbordement d'arguments tirs des
     charges qui psent sur le sol, du danger de dpendre de
     l'tranger, du dveloppement exagr des machines, etc. La
     rponse  laquelle l'enfant doit se tenir attach, est celle-ci:
     Toutes ces choses peuvent tre trs-fcheuses, mais rien n'est
     plus fcheux que la raret des aliments; il pourrait tre bon de
     ne pas dpendre de l'tranger, si nous ne dpendions pas de gens
     qui nous traitent plus mal chez nous. Mes malheureux commettants
     de Stockport dpendent de la production intrieure, et ils se
     trouvent si mal nourris, depuis tantt cinq ans, qu'ils
     aimeraient mieux dpendre des Russes, des Polonais, des Allemands
     ou des Amricains, ou de quelque nation que ce soit sur la
     surface de la terre, plutt que de se fier aux nobles marchands
     qui ont rig le systme exclusif. Mais les landlords objectent
     qu'ils payent de plus lourdes taxes que les autres classes de la
     socit. En admettant que, possdant le pouvoir de manipuler les
     taxes, ces anges de dsintressement les aient toutes places sur
     leurs propres paules, comme Sancho Pana; eh bien! dans ce cas
     mme, qu'ils les rectifient, qu'ils les fassent passer sur
     d'autres; mais cela ne justifie point la raret des aliments. Il
     y a une autre grande duperie mise en avant par l'ennemi, et qui a
     tromp beaucoup d'enfants de tous ges. C'est la question des
     machines. Mais une aiguille est une machine, un d  coudre est
     une machine, c'est un grand progrs sur l'ongle du pouce.
     (Rires.) J'ai toujours trouv que les plus grandes clameurs
     contre les machines partent de gens qui, d'une faon ou d'une
     autre, se servent de machines pour leurs propres affaires. Mais
     ils ont entendu parler de quelque merveilleuse invention dans le
     nord de l'Angleterre, et les monopoleurs se sont empresss de les
     mettre sur une fausse qute, en leur persuadant que c'est l ce
     qui nuit au peuple, et non la taxe du pain. J'ai rencontr 
     Yarmouth un de ces hommes qui vont vocifrant contre les
     machines. Je lui demandai de quelle espce de machine il se
     plaignait; il me rpondit: Du power-loom. Vous en servez-vous 
     Yarmouth? lui dis-je.-- Yarmouth, nous ne tissons ni ne filons,
     mais nous prenons du poisson.--Et quel poisson?--Du hareng.--De
     quoi vous servez-vous pour le prendre?--De filets, et de
     trs-grands filets encore.--Pourquoi ne vous servez-vous pas de
     lignes et d'hameons? (Acclamations.)--La rponse me prouva qu'il
     est dangereux de s'immiscer dans les affaires des autres, car un
     vieux pcheur prit ma question en trs-mauvaise part, et me dit:
     Nous n'avons que faire d'hameons.--Mais pourquoi?
     insistai-je.--Parce que ce serait trop de peine, rpondit le
     vieux pcheur.--Voil tout le secret; voil aussi la raison pour
     laquelle on ne file plus avec la quenouille et le fuseau.--Ce
     serait trop de peine.

     En ce qui concerne le manque d'emploi occasionn par les
     machines, il n'y a jamais eu de plus grande mprise depuis le
     commencement du monde. Il y a dans le comt de Lancastre un
     million cinq cent mille habitants, dont cinq cent mille n'y sont
     pas ns, mais sont venus des comts o les machines sont
     inconnues, vers celui o les inventions les plus merveilleuses
     pargnent de plus en plus le travail de l'homme. C'est l que la
     population s'est le plus rapidement accrue depuis vingt ans. Que
     pensez-vous que soient devenus les enfants dans les villages o
     la population se montre stationnaire? Il y a, dans les districts
     ruraux du Lancastre, des villages qui ne sont pas maintenant plus
     populeux qu' l'poque o Guillaume le Conqurant fit dresser le
     doomsday-book. Cela peut paratre tonnant, mais cela est vrai.
     Un de mes amis, qui est  ct de moi, s'est beaucoup occup de
     rfuter cette erreur. Il a pris la peine de parcourir une grande
     partie du Lancastre, principalement l o les machines n'ont pas
     t introduites; il a compuls les registres des baptmes et des
     funrailles, et il a trouv, en gnral, trois naissances contre
     deux dcs; qu'est donc devenue cette population excdante? Elle
     a afflu vers Blackburn, vers Bolton, vers les villes o elle a
     t employe par ces mmes machines qu'on accuse de dtruire
     l'emploi des bras. Je vous dirai quelle est l'utilit des
     machines: c'est d'accrotre la puissance de la production; mais 
     mesure qu'elles se multiplient, il faut que le march du monde
     s'ouvre devant nous. Si nous avions la libert du commerce,
     chaque perfectionnement mcanique serait suivi d'une diminution
     dans le prix de revient du produit, diminution qui mettrait le
     marchand  mme de lui trouver de nouveaux dbouchs. Le bon
     march toujours croissant pousserait toujours nos produits plus
     loin vers les extrmits du globe.-- 1 shilling, tel article
     peut tre envoy en Allemagne;--rduisez-le  8 d., et il ira en
     Italie; diminuez-le jusqu' 6 d., et il pntrera en Turquie;--
     4, il se montrera en Perse;  2, il pntrera jusque dans les
     rgions les plus loignes de l'Asie centrale. (Bruyants
     applaudissements.) Mais comment le marchand pourrait-il tendre
     ses oprations, s'il ne lui tait pas permis de rapporter chez
     nous, en change de nos produits, les produits que les autres
     peuples ont  nous donner? Le _statute-book_ laisse nos
     ngociants exploiter le monde entier, y chercher des objets de
     convenance et de luxe pour la classe riche; mais il ne permet pas
     qu'ils rapportent cette denre, qui, parmi toutes les autres,
     pourrait contribuer au bien-tre et au bonheur des ouvriers et de
     leurs familles, et cependant c'est le rude travail de leurs mains
     calleuses qui paye ces superfluits qu'on tolre, comme il
     payerait les denres utiles qu'on exclut. Les lgislateurs
     donnent un libre accs aux objets de luxe qui peuvent dcorer
     leurs personnes et embellir leurs fastueux palais: mais pourquoi
     dfendent-ils l'entre du bl? Pourquoi empchent-ils la Russie,
     la Pologne, l'Amrique de nous fournir du bl? Pourquoi? Parce
     qu'ils sont marchands de bl! Ils devraient inscrire sur la porte
     de leurs demeures ces mots: Marchands de bl; aucune concurrence
     n'est permise. (Bruyantes acclamations.)--Je vous ai dit que
     les tourdis qui se laissent prendre  de pareilles jongleries,
     ne sont que des enfants, quel que soit leur ge, et en effet, ne
     faut-il pas tre bien novice, que ce soit faute d'annes ou faute
     d'intelligence, pour tomber dans des piges aussi grossiers? Les
     lois-crales affectent galement toute la communaut, et la
     _taxe du pain_ cote plus aux habitants de Londres qu' tous ceux
     du Lancastre; et n'est-ce point une vritable purilit que de se
     laisser mettre sur une fausse qute, et d'aller chercher la cause
     du mal dans le Lancastre, sans regarder autour de nous et chez
     nous? Mais enfin, admettons que les machines aient l'effet qu'on
     leur attribue;--condamnons ces puissantes inventions, ces
     merveilleuses applications de la science, qui ont arrach
     l'espce humaine  l'tat sauvage, et qui ont fait, pour ainsi
     dire, le fer lui-mme participant de la vie; ne voyons dans ces
     merveilles que maldictions pour le pays; levons-nous contre la
     Divinit elle-mme: reprochons-lui d'avoir souffl dans l'esprit
     humain le dsir et la facult de s'lever dans le champ indfini
     des dcouvertes; accordons tout cela. Qu'en rsultera-t-il?
     Est-ce que les choses en iront mieux, parce qu'une _taxe sur le
     pain_ viendra ajouter ses nuisibles effets aux nuisibles effets
     de ces machines maudites? (Vhmentes acclamations.) Je le
     rpte, il n'y a que l'enfance, l'enfance morale, qui puisse tre
     dupe de ces clameurs contre les machines, puisque nos maux sont
     les mmes, que les machines soient une maldiction, ou qu'elles
     soient un bienfait; puisqu'ils psent galement sur nous tous,
     soit que nous travaillions avec nos dents et nos ongles, soit que
     nous appelions  notre aide les forces des vents et de la
     vapeur,--et ce que je dis des machines, je le dis aussi de toutes
     autres clameurs leves pour faire perdre de vue le grand flau,
     la grande iniquit:--la raret des aliments.

     Quelques personnes parlent d'un changement dans la valeur des
     espces mtalliques. Nous ne nous y opposons pas; mais ce dont
     souffre le pays, ce n'est pas la raret du numraire, c'est la
     raret des _aliments_, et jamais nos efforts ne se ralentiront,
     jusqu' ce que nous ayons renvers toutes les barrires qui nous
     en sparent. (Bruyantes acclamations.) J'appelle une lourde
     responsabilit, comme chrtien et comme citoyen, sur quiconque
     nglige de plaider l'abrogation de la loi-crale. Je ne veux pas
     qu'on infre de mes paroles qu'il n'y a pas, selon moi, des
     hommes consciencieux parmi nos adversaires; mais, dans l'tat
     prsent du pays, la neutralit n'a pas d'excuse. Une loi, parmi
     les Spartiates, condamnait  mort les citoyens qui ne prenaient
     pas parti dans les grandes questions d'intrt public. Quoique la
     Ligue n'entende pas infliger  ceux qui restent neutres
     d'exclusion physique, il est une exclusion civile dont elle
     frappera les citoyens qui n'entrent pas dans ses rangs. Si les
     banquiers, les armateurs et les marchands de la cit de Londres
     ne trouvent pas de loisirs pour tudier cette grande question,
     qu'ils soient moralement dposs du rang qu'ils occupent dans
     l'opinion publique, qu'ils descendent dans l'estime de leurs
     concitoyens au niveau de leurs commis et de leurs portiers; ils
     ne mritent pas d'tre levs sur un pidestal d'or pour tre
     vnrs comme des idoles. Qu'ils soient jugs selon leur mrite.
     (Applaudissements.) Tout homme qui comprend la question doit
     sortir de l'inaction et s'efforcer de rallier ses semblables  la
     vrit, car ce n'est que par la force de l'opinion que cette
     grande rforme peut tre rsolue. Il n'est personne qui ne puisse
     beaucoup pour l'avancement de notre cause. Des hommes, dont les
     noms taient jusqu'ici inconnus, ont rendu de grands services en
     propageant autour d'eux les doctrines de la libert commerciale.
     Je citerai un membre de la Socit des Amis, qui, depuis deux
     annes, a mis  distribuer les pamphlets de la Ligue une
     prodigieuse activit. Il a parcouru  pied tout le pays, depuis
     le comt de Warwick jusqu'au Hampshire, et a dissmin partout
     les vrits et les lumires. Avec le secours de tels auxiliaires,
     il nous est bien permis d'entretenir l'espoir d'un triomphe
     prochain et dfinitif. Cet humble serviteur de notre oeuvre n'a
     t dirig que par la conscience d'accomplir envers ses frres un
     grand devoir de charit. (Bruyantes acclamations.) Voil un homme
     qui ne verserait pas une goutte de sang, mme pour dfendre sa
     propre vie, qui a visit plus de vingt mille maisons, y a dpos
     le germe de la vrit et de la justice, et qui, pour cette grande
     cause, a support plus de fatigues et de travaux que ne fit
     jamais le duc de Wellington lui-mme. (Nouvelles acclamations.)
     Et quand le monde saura apprcier la vraie moralit des actions,
     c'est  la mmoire de ce quaker obscur et modeste, plutt qu'
     celle de Wellington, qu'il dressera des statues. (Bravos.) Cet
     homme excellent, de mme que beaucoup d'autres de ses frres en
     religion, s'est efforc de propager les principes de la Ligue,
     non-seulement parce qu'il croit que la libert commerciale fera
     descendre l'aisance et le bien-tre dans la masse du peuple, mais
     encore parce qu'il la considre comme le seul moyen humain d'unir
     toutes les nations par les liens d'une paix durable, de faire
     cesser  jamais le flau de la guerre et d'extirper du sein des
     nations cette force brutale qui, maintenue sous prtexte de les
     dfendre, retombe sur elles d'un poids accablant, sous la forme
     de marine militaire et d'arme permanente, funestes et
     prodigieuses crations qui n'ont servi jusqu'ici qu' lever par
     une route sanglante les Clives et les Wellington. (Acclamations
     prolonges.) Vous avez entendu dire, dans le dernier dbat du
     Parlement, que le principe de la libert des changes, quoique
     vrai, ne s'adaptait pas aux circonstances actuelles. Un honorable
     membre a dit que c'tait la vrit abstraite et sans application
     aux temps modernes. (coutez! coutez!) Quoi donc! Faut-il
     conclure de l que nos chambres lgislatives n'ont rien de commun
     avec la justice et la vrit? La mission du Parlement est de
     faire justice; et depuis quand la justice n'est-elle point
     applicable  la population de ce pays? Voulez-vous savoir
     pourquoi la justice n'est pas applicable? C'est que la plupart
     des membres de cette assemble sont intresss au maintien de
     l'injustice. Le chef des monopoleurs s'est lev dans la chambre
     et il a dit en propres termes au ministre de sa cration: Tu
     iras jusque-l, tu n'iras pas plus loin. Que penser d'un premier
     ministre qui se soumettrait  une telle domination? (Tonnerre
     d'applaudissements.) Pour moi, si je me complais dans la dfense
     du grand principe de la libert, c'est que, dans ma profonde
     conviction, il implique les plus chers intrts de l'humanit; il
     tend  unir de plus en plus les nations de la terre,  faire
     prvaloir la paix, la moralit, la sage administration;  saper
     la domination des classes privilgies. J'en appelle  mon pays,
     j'adjure tous nos concitoyens de se rallier  ce grand mouvement
     contre le monopole, s'ils veulent partager la douce satisfaction
     qui nat de l'accomplissement d'un devoir et de la conscience
     qu'on n'a point refus aide et assistance  la cause de
     l'humanit. (Applaudissements.)

Au mois d'octobre 1843, la ville de Londres dut procder  l'lection
d'un membre de la Chambre des communes. Le candidat tait M. Baring,
chef de la premire maison de banque d'Angleterre, frre de lord
Ashburton, appuy tout  la fois par l'aristocratie, la banque, le
haut commerce, le monopole et le gouvernement. C'est dans ces
circonstances que la Ligue voulut essayer ses forces et son influence.
Elle suscita pour concurrent  M. Baring un de ses membres, M.
Pattison. Un grand meeting tenu  Liverpool, le 4 octobre, prit 
l'unanimit la rsolution suivante: Qu'une vacance ayant lieu dans la
reprsentation de la cit de Londres, ce meeting remontrera
srieusement aux lecteurs de la mtropole qu'ils sont appels 
exercer leurs droits dans un moment dcisif; qu'il importe que la
premire cit commerciale du monde dise si elle entend soutenir un ami
ou un ennemi de ce commerce qui est la base de sa grandeur; que ce
meeting fera un appel aux citoyens de Londres pour qu'ils accordent
leurs suffrages  un avocat de _l'abolition totale, immdiate et sans
condition des lois-crales, et de tous les monopoles_, et pour qu'ils
aident ainsi les amis de la libert commerciale  faire consacrer le
droit, pour tout Anglais, de disposer du fruit de son travail sur le
march du monde.

Ds que cette rsolution fut prise, la Ligue commena  _agiter_,
comme elle a coutume de le faire dans toutes les circonstances
importantes. Il n'entre pas dans notre sujet de consigner ici tous
les pisodes cette lutte. Les principaux traits s'en sont reproduits
dans la sance tenue  Covent-Garden le 10 octobre, sance dont nous
donnons un extrait. On sait d'ailleurs que la Ligue remporta un
signal triomphe par la nomination de M. Pattison.


GRAND MEETING  COVENT-GARDEN.

Octobre 1843.

L'objet spcial de ce meeting explique l'affluence extraordinaire
qu'il attire. Malgr qu'il ait t construit des galeries
supplmentaires, la salle ne peut contenir la moiti des personnes qui
se prsentent.

 sept heures, M. Villiers, m. P., monte au fauteuil et prononce un
discours frquemment interrompu par les applaudissements.

     M. COBDEN ....... Le prsident vous a clairement expliqu l'objet
     de ce meeting. Nous ne cherchons pas  cacher que notre but est
     d'en appeler  vos suffrages, de rclamer votre concours
     lectoral.  vrai dire, tous nos meetings ont un caractre
     lectoral. Mais, dans cette circonstance, tous les lecteurs de
     Londres ont t invits  assister  la sance..... Nous sommes
     venus vous demander si vous voulez donner vos voix au _monopole_
     ou  la _libert_. Par libert, nous n'entendons pas l'abolition
     de tous droits de douane, ainsi que l'un de vos candidats, M.
     Baring, nous l'impute, sans doute par ignorance. Nous avons
     rpt mille fois que nous n'aspirons point  arracher de la
     douane les agents de Sa Majest, mais les agents que des classes
     particulires y ont introduits dans leur intrt priv, et pour y
     percevoir des droits qui ne vont pas au trsor public.
     (Applaudissements.) Il y a quelque chose de si videmment juste
     et honnte dans notre cause, que tout crivain qui se recueille
     dans le silence du cabinet, et qui aspire  voir son oeuvre
     survivre au terme d'une anne, est d'accord avec nous en
     doctrine. Bien plus, nous avons assez vcu pour voir les hommes
     d'tat les plus pratiques, pendant qu'ils sont aux affaires,
     amens par la force de la logique et les lumires de leur sicle,
      admettre la justesse de notre principe, quoiqu'ils
     condescendent bassement  gouverner par le principe oppos. Il y
     a plus encore; vos candidats, aussi bien M. Baring que M.
     Pattison, se placent en thorie sur le mme terrain. Il n'y a
     entre eux que cette diffrence: l'un promet d'tre consquent
     avec lui-mme, et l'autre s'y refuse. (Bruyants
     applaudissements.) Eh bien! nous venons demander si vous voulez
     choisir pour votre reprsentant un homme qui, reconnaissant la
     justice de la libert en matire d'changes, nous la refuse
     nanmoins. Le prfrez-vous  un homme qui s'engage  mettre
     d'accord sa conduite et ses opinions?--M. Baring admet que nos
     principes sont vrais, _in abstracto_; cela veut dire que sa
     pratique sera fausse _in abstracto_. (Applaudissements.) Quoi!
     avez-vous jamais ou parler d'un pre qui enseigne  ses enfants
     l'obissance aux commandements de Dieu, _in abstracto_? Avez-vous
     jamais entendu un accus, aprs le verdict de condamnation,
     s'crier: J'ai vol ce mouchoir, mais c'est une abstraction.

     --Et le monopole est-il une abstraction? S'il en est ainsi, je
     cde volontiers la place  M. Baring et  son lection. Mais
     c'est l une abstraction qui se montre sous la forme
     trs-corporelle de certains monopoleurs, qui se permettent
     d'abstraire ou de soustraire la moiti de votre sucre et de votre
     pain. (Rires et applaudissements.)--Mais plaons-nous un moment
     sur le terrain de nos adversaires et examinons leur raisonnement,
     quoiqu' vrai dire ils se sont eux-mmes interdit la facult de
     raisonner en admettant que ce qui est vrai en principe est faux
     en consquence. Sur quel fondement refusent-ils de mettre leur
     thorie en pratique? Si vous abandonnez le monopole, disent-ils
     d'abord, il vous sera impossible de prlever des taxes
     suffisantes. Mais, si je comprends bien l'objection, elle
     signifie que nous serons hors d'tat de payer  la reine des
     impts pour la marine, l'arme, la magistrature,  moins que nous
     ne nous mettions sur le dos des taxes  peu prs gales en faveur
     du duc de Buckingham, du duc de Richmond et compagnie.
     (Rires.--coutez! coutez!) L'objection signifie cela, ou elle
     ne signifie rien. C'est un pauvre compliment  faire  notre
     sicle que de lui attribuer la dcouverte de cet argument, car il
     n'tait certes venu  l'esprit de personne quand on tablit les
     monopoles. Mais voyons comment les monopoles favorisent les
     recettes publiques. En 1834, 35, 36 et 37, le prix du bl fut en
     moyenne  45 sh. Il arriva que le chancelier de l'chiquier eut
     des excdants de recettes, et put diminuer les impts. En 1838,
     39, 40 et 41, lorsque le monopole, s'il froissait le peuple,
     devait au moins, selon nos adversaires, favoriser le trsor,
     qu'est-il arriv? les recettes ont baiss; et pendant que le bl
     tait  65 sh., nous avons entendu le premier ministre dclarer
     que la puissance contributive du peuple tait puise, et qu'il
     ne lui restait d'autre ressource que de mettre un _income-tax_
     sur les classes moyennes. J'avoue que les faits et l'exprience
     me paraissent des guides plus srs, pour se faire une opinion,
     que l'autorit, et notamment l'autorit de M. Baring.--Venons au
     sucre. Que fait le sucre pour le trsor?--quel est le prix du
     sucre  l'entrept? 21 sh. Que le payez-vous? 41 sh.[31]. Vous
     payez donc un excdant de 20 sh. par quintal, sur 4 millions de
     quintaux. Il vaut la peine de lutter, n'est-ce pas?
     (Applaudissements.) Et vous, boutiquiers, artisans, ouvriers,
     boulangers de Londres, que vous revient-il de ce monopole? Le
     monopole! oh! c 'est un personnage mystrieux qui s'assoit avec
     votre famille autour de la table  th, et quand vous mettez un
     morceau de sucre dans votre coupe, il en prend vitement un autre
     dans le sucrier (rires et applaudissements); et lorsque votre
     femme et vos enfants rclament ce morceau de sucre qu'ils ont
     bien gagn et qu'ils croient leur appartenir, le mystrieux
     filou, le monopole, leur dit: je le prends pour votre protection.
     (clats de rire.) Et combien prend le trsor sur le sucre? M.
     Mac-Grgor, secrtaire du _Board of trade_, dans l'enqute de
     1840, affirme que si le droit protecteur tait aboli, la
     consommation serait double, et le trsor gagnerait trois millions
     sterling. M. Mac-Grgor est encore secrtaire du _Board of
     trade_, position qu'il est certes bien digne d'occuper, et son
     tmoignage est l qui nous condamne aux yeux du monde. Quel est
     donc le prtexte du monopole du sucre? On ne peut pas dire qu'il
     est tabli dans l'intrt du trsor, ni dans celui des fermiers
     anglais, ni dans celui des ngres des Antilles? Quel est donc le
     prtexte qu'on met en avant? que nous ne devons pas acheter du
     _sucre-esclave_[32].

     [Note 31: Non compris le droit fiscal de 24 sh.]

     [Note 32: _Slave-grown sugar, free-grown sugar._ Il faudrait
     traduire sucre produit par les esclaves, ou par les hommes
     libres. Pour abrger, je me suis permis ces nologismes:
     Sucre-esclave, sucre-libre.]

     Je crois que l'ambassadeur du Brsil est ici prsent, et sans le
     blesser, je puis lui faire jouer un rle dans une petite scne
     avec le ministre du commerce. Son Excellence est admise  une
     audience avec toute la courtoisie due  son rang. Il prsente ses
     lettres de crance, et annonce qu'il vient pour arranger un
     trait de commerce. Il me semble voir le ministre prendre une
     attitude recueillie, solennelle et religieuse[33] (rires) et
     dire: Vous tes du Brsil. Nous serions heureux de faire des
     changes avec votre pays, mais nous ne pouvons, en conscience,
     recevoir des produits-esclaves. Son Excellence entend bien les
     affaires (cela est assez ordinaire aux gens qui viennent du
     dehors pour traiter avec nous). (coutez! coutez!) Eh bien,
     dit-elle, nous verrons  vous payer de quelque autre manire.
     Qu'avez-vous  nous vendre?--Des toffes de coton, dit le
     ministre, nous sommes en ce genre les plus grands pourvoyeurs du
     monde.--Du coton, s'crie l'ambassadeur, et d'o le
     tirez-vous?--Des tats-Unis.--Et est-il produit par des esclaves
     ou par des hommes libres? Je vous laisse  penser la rponse et
     la contenance de notre prsident du _Board of trade_.
     (Applaudissements.) (Ici quelque confusion se manifeste dans la
     salle par suite de la chute d'un banc.) Ne vous effrayez pas, dit
     M. Cobden, c'est le prsage et le symbole de la chute des
     monopoleurs. (clats de rire.)--Y en a-t-il quelques-uns parmi
     vous dont l'humanit et les sympathies se soient laiss prendre 
     ces clameurs contre le sucre-esclave! Connaissez-vous la loi 
     cet gard? Nous envoyons nos produits manufacturs au Brsil, par
     exemple; nous les changeons contre du sucre-esclave. Ce sucre,
     nous le raffinons dans des entrepts, c'est--dire dans des
     magasins o les Anglais seuls ne peuvent pas acheter. De l, il
     est envoy par nos marchands, par ces mmes marchands qui
     dclament aujourd'hui contre le sucre-esclave, et envoy en
     Russie, en Chine, en Turquie, en gypte, en un mot, aux quatre
     coins de la terre. Il se distribue parmi cinq cents millions
     d'hommes, et vous seuls ne pouvez y toucher; et pourquoi? parce
     que vous tes ce que ne sont pas les autres hommes, les esclaves
     de votre oligarchie. Oh! hypocrites! hypocrites!...

     [Note 33: Ce ministre tait M. Gladstone, que l'on sait tre
     sorti depuis des affaires pour des scrupules religieux.]

     M. Baring a dit,  ce que m'apprennent les journaux du jour, que
     nous, hommes du Lancastre, nous n'avons rien  voir dans
     l'lection de Londres. Je voudrais bien savoir s'il se fait une
     loi qui n'oblige pas dans le Lancastre aussi bien que dans le
     Middlesex? L'oligarchie du sucre se borne-t-elle  piller ses
     commettants?--Au reste, cette prtention va bien aux monopoleurs.
     Il est assez naturel que les hommes qui prtendent isoler les
     nations, veuillent aussi isoler les provinces. Ils sont
     consquents, et nous montrent jusqu'o ils portent leurs vues.
     (Applaudissements.)

Ici, M. Cobden dit qu'en parlant de l'opposition que certains
ngociants font  l'lection de M. Pattison, il n'entend pas prtendre
que toute la classe des ngociants est contraire  la libert
illimite du commerce. Il cite l'opinion de MM. Rothschild,
Samuel-Jones Lloyd et autres riches banquiers. Il continue ainsi:

     De toutes parts on alarme, on stimule les propritaires; on les
     appelle  venir dfendre les droits de la proprit qu'on accuse
     la Ligue de vouloir renverser, et je suis personnellement l'objet
     de ces vaines clameurs. J'ose dire que s'il est un homme en
     Angleterre qui plaide la cause de la proprit, cet homme, c'est
     moi. Et que fais-je autre chose depuis cinq ans?  quoi sont
     consacrs tous les travaux de ma vie publique, si ce n'est 
     rendre leurs droits de proprit  ceux qui en ont t
     injustement dpouills? (Vhmentes acclamations.) Comme il y a
     une espce particulire de proprit, que M. Baring semble perdre
     entirement de vue, je ne crois pas pouvoir mieux faire que de le
     renvoyer  Ad. Smith. Cet crivain s'exprime ainsi: La proprit
     du travail, tant le fondement de toutes les autres, est la plus
     sacre et la plus inviolable. Le patrimoine du pauvre consiste
     dans la vigueur et la dextrit de ses bras. L'empcher
     d'employer cette vigueur et cette dextrit, comme il l'entend,
     sans nuire  autrui, c'est une violation de la plus sacre de
     toutes les proprits; c'est une usurpation manifeste des droits
     de l'ouvrier et de ceux qui pourraient l'occuper. Fort de
     l'autorit d'Adam Smith, je dis que M. Baring et ceux qui
     l'appuient, en tant qu'ils soutiennent les monopoles, violent le
     droit de proprit dans la personne des ouvriers, et en agissant
     ainsi, je rpte ici ce que je leur ai dit au dernier meeting, je
     les avertis qu'ils sapent les fondements mmes de la proprit de
     quelque espce qu'elle soit. (Applaudissements.)

Ici, l'orateur dmontre par des faits nombreux que la prosprit de
chaque industrie dpend de la prosprit de toutes les autres.

Il vient  parler ensuite de la corruption lectorale. Nous traduirons
un extrait de cette partie du discours de M. Cobden, pour montrer
l'importance et la hardiesse des rsolutions de la Ligue.

     Notre adversaire, si l'on en croit le bruit public, a eu recours
     ailleurs  des pratiques que nous ne devons pas tolrer 
     Londres. Il faut que l'on sache ce qui se passa  Yarmouth en
     1835. On me dira que tout se fit  l'insu du candidat. Mais alors
     cette question se prsente naturellement: Qui dirigeait ces
     manoeuvres? (coutez! coutez!) C'est ma ferme conviction
     qu'aucun acte corrupteur n'a lieu sans que le candidat l'autorise
     et le paye... Je dis cela aprs avoir t candidat moi-mme. Je
     n'ai jamais dpens 10 l. s. sans savoir pourquoi, et je ne
     prsume pas que d'autres avancent des 12,000 l. sans en recevoir
     la contre-valeur en suffrages. (Rires et approbation.) Je vois
     dans les journaux que vraisemblablement on aura recours aux mmes
     manoeuvres dans un quartier de Londres. Le corps lectoral
     (_constituency_) de Londres est le plus honnte parce qu'il est
     le plus nombreux. Mais il y a un cancer rongeur  l'une des
     extrmits de la mtropole. Je crois utile de prvenir les
     personnes qui pourraient se laisser envelopper dans ces
     intrigues, qu'elles courent aujourd'hui un danger plus grand que
     par le pass, en acceptant des prsents, ou d'tre dfrayes de
     leurs dpenses. Que si l'on dit  un pauvre lecteur: Allez en
     avant; tout s'arrangera quand le terme prescrit par la loi sera
     pass, je le prviens qu'il n'y a pas de prescription pour la
     fraude. La Ligue, parmi les objets qu'elle a en vue, considre,
     comme un des plus importants, de vaincre la corruption
     lectorale; et elle est bien dcide  mettre en oeuvre, dans la
     prsente lection, le plan qu'elle a conu pour atteindre ce but.
     C'est notre intention de poursuivre criminellement quiconque
     pourra tre convaincu d'avoir offert, reu, donn ou demand un
     prsent. De plus, l'intention de la Ligue est d'accorder une
     rcompense de 100 l. s.  celui dont le tmoignage aura amen la
     condamnation du coupable. Que l'lecteur pauvre sache que s'il
     offre son suffrage pour une somme d'argent, ou si quelqu'un lui
     offre de l'argent pour sa voix, ce sont l deux actes criminels
     passibles d'une peine. Je conseille donc au pauvre lecteur, si
     on lui offre de l'argent, de saisir le corrupteur au collet, de
     le livrer  l'officier de police et de le suivre devant le
     premier magistrat, veillant bien  ce que, dans le trajet,
     l'accus ne se dfasse d'aucun objet, ou ne dtruise aucun
     papier. (Rires et applaudissements.) Je crois que nous
     parviendrons ainsi  prvenir la corruption dans la Cit. Je ne
     dis rien des ptitions contre l'lection frauduleuse, parce que
     nous entendons bien que M. Baring ne sera pas lu; mais, lu ou
     non, tout homme que l'on pourra esprer de convaincre d'un acte
     corrupteur, sera poursuivi criminellement devant la Cour de
     justice. (Applaudissements.) Dans les cas ordinaires, la pnalit
     est d'un an de prison.--Nous prfrerions de beaucoup poursuivre
     celui qui offre que celui qui reoit un don corrupteur; c'est
     pourquoi nous disons au pauvre lecteur d'y aviser et de voir
     s'il ne vaut pas mieux, pour lui, gagner 100 l. s. honntement,
     que 30 sh. en vendant son suffrage. Il est surprenant que l'on
     ait fait lois sur lois contre la corruption, qu'on les ait
     entasses jusqu' en faire la rise du peuple, sans qu'on se soit
     jamais avis d'un moyen aussi simple de la djouer. On raconte
     que le chancelier Thurlow, s'embarrassant au milieu des
     dfinitions techniques qu'il voulait donner de la corruption,
     comme les gens de sa profession ont coutume de le faire, un
     plaisant de la Chambre s'cria: Ne prenez pas tant de peine; il
     n'est aucun de nous qui ne sache fort bien ce que c'est. (clats
     de rire.)--Voil, Messieurs, ce que nous ferons pour en finir
     avec la corruption lectorale. Nous ne nous adresserons pas au
     Parlement, nous ne lui demanderons pas de casser l'lection; nous
     en appellerons directement  un jury de nos concitoyens. Y a-t-il
     quelqu'un qui puisse dire qu'il n'y a pas autant de puret dans
     notre but que dans nos moyens? Qu'on parle tant qu'on voudra de
     notre violence, du caractre rvolutionnaire de nos procds,
     nous ne nous sommes jamais carts des voies lgales et
     paisibles, etc.

L'orateur, aprs quelques autres considrations, termine au milieu des
applaudissements.

M. BRIGHT lui succde. Le caractre chaleureux de son loquence a,
comme toujours, le privilge d'exciter au plus haut degr
l'enthousiasme de l'assemble.

     M. W. J. FOX: Dans le choix important que les lecteurs de la
     cit de Londres vont tre appels  faire sous peu de jours, il
     est remarquable que le plus solide argument, en faveur d'un des
     candidats, a t fourni par l'autre. Si l'on me demandait, a dit
     M. Baring, vendredi dernier, dans son exposition de principes aux
     lecteurs: Reconnaissez-vous abstractivement la justice de la
     doctrine de la libert en matire d'changes? je rpondrais: Oui.
     Si l'on me demandait: Dsirez-vous voir le commerce dgag de
     toutes les entraves qui le restreignent? je rpondrais: Oui.
     Voil les principes proclams par M. Baring, voil ses voeux
     avous. Ce sont prcisment les principes que M. Pattison
     s'engage  faire pntrer dans la pratique; ce sont prcisment
     les voeux que sa carrire parlementaire aurait pour objet de
     transformer en ralits. (Applaudissements.) Pourquoi donc M.
     Baring ne se trouve-t-il pas parmi les partisans de M. Pattison?
     (Rires et applaudissements.) Pourquoi n'agit-il pas dans le sens
     de ses propres dsirs? Pourquoi repousse-t-il l'application de
     ses propres principes? Est-ce lchet? est-ce hypocrisie? Est-il
     de ceux qui mettent toujours un je n'ose aprs un je
     voudrais; ou bien qui jettent en avant des phrases sonores pour
     leurrer les simples et les dbonnaires? tale-t-il le principe
     pour capter vos votes, et l'exception pour rserver le sien?
     (Applaudissements.)

     C'est la vulgaire stratgie des sophistes, quand ils s'lvent
     directement contre un grand principe, de lui rendre en paroles un
     hommage rvrencieux, et d'envelopper le principe antagonique
     sous la forme d'une exception, et c'est l la stratgie qui est
     l'me de tout le discours de M. Baring. Il adhre d'abord
     largement et clairement au principe de la libert des changes;
     mais ensuite tout le discours est calcul de manire  montrer
     comment et pourquoi ce principe ne doit pas tre appliqu,
     comment et pourquoi il faut transiger dans l'intrt d'une
     classe, d'un parti, du trsor, de la dfense nationale, ou sous
     prtexte d'humanit envers les noirs. Mais la chose qu'il plaide,
     et qu'il nomme _protection_, tandis que le vrai nom est
     _monopole_, n'est pas une exception au principe de la libert,
     c'est un autre principe antagonique  celui-l. Ce qu'il nomme
     protection, c'est ce qui lve le prix des subsistances.
     Protection signifie ce qui diminue la capacit d'acheter.
     Protection signifie ce qui arrache  l'honnte ouvrier une part
     de son juste salaire. Protection dsigne toutes les formes
     varies du monopole, et, entre autres choses en ce moment, le
     fardeau de l'_income-tax_. (Applaudissements.) Et  qui entend-il
     accorder protection? Voyez ses votes. Il protge les
     tablissements ecclsiastiques dans leur orgueil et leur
     splendeur, mais il ne protge pas le pauvre dissident contre la
     saisie de son lit et de sa Bible, pour parfaire la taxe de
     l'glise. Il protge le riche lecteur qui peut se prsenter au
     Poll, sr de ne souffrir ni dans ses moyens pcuniaires, ni dans
     sa position sociale, mais il ne protge pas celui que la duret
     des temps a arrir d'un terme dans le paiement des taxes, et qui
     aurait besoin de la protection du scrutin contre les menaces et
     les perscutions des puissants du jour. (Applaudissements.) En un
     mot, sa protection est acquise aux riches, mais non aux pauvres;
     au petit nombre des oppresseurs, mais non aux multitudes
     opprimes et mises au pillage. (Applaudissements.) J'essaierai,
     si vous le permettez, de poursuivre, dans cette argumentation, la
     srie des exceptions qu'il oppose  son propre principe. Il dit:
     Les principes de la libert du commerce doivent tre modifis
     par les besoins de la dfense nationale, par les ncessits du
     trsor, par l'intrt de quelques classes et par les exigences de
     l'humanit et de la philanthropie. D'o il suit que ces
     principes de libert auxquels il fait profession d'adhrer, il
     les croit en mme temps en collision avec la sret du pays, avec
     ses ressources, avec quelques-unes de ses classes les plus
     importantes, et enfin avec les devoirs de la charit,--trange
     manire de recommander un principe.... Je crains bien que son
     but, sous prtexte de la dfense nationale, ne soit de favoriser
     quelques intrts monopoleurs. Il cite Adam Smith, pour prouver
     que l'acte de navigation fut un des meilleurs rglements
     commerciaux de l'Angleterre. Mais il ne cite qu'une partie de
     l'opinion de ce grand homme, et ce n'est certainement pas celle
     qui a le mieux rsist  l'preuve de l'examen et de
     l'exprience, car la loi dont parle Adam Smith n'est pas celle
     qui nous rgit. L'intervention et les reprsailles de l'Amrique
     et de la Prusse nous forcrent  la modifier profondment; les
     hommes d'tat que M. Baring fait profession de rvrer l'ont
     juge inexcutable, l'ont efface du _statute-book_, et M. Peel
     lui-mme,  ce que je crois, a contribu  la rduire  ses
     minimes dimensions actuelles. Si M. Baring et cit le passage
     entier, la porte de l'argument et t toute diffrente, et il
     me semble que c'est manquer de probit logique que d'omettre ce
     membre de phrase. L'acte de navigation n'est pas favorable au
     commerce extrieur, ni au dveloppement de la richesse qui en
     provient. L'intrt d'une nation, dans ses relations
     commerciales, comme l'intrt du marchand dans ses transactions,
     est d'acheter au prix le plus bas et de vendre au prix le plus
     haut possible. En diminuant le nombre de nos vendeurs, nous
     diminuons ncessairement le nombre de nos acheteurs, et nous nous
     plaons dans cette position, non-seulement d'acheter les produits
     trangers plus cher, mais encore de vendre les ntres  meilleur
     march que si l'change et t libre.--Aprs tout, que gagne la
     dfense nationale  cette premire exception au principe, en
     faveur de la navigation? La marine marchande d'Angleterre
     doit-elle sa supriorit au monopole? La chert artificielle du
     bois de construction nous donne-t-elle de plus grands et de plus
     solides vaisseaux? La chert artificielle des subsistances nous
     met-elle  mme de les mieux approvisionner, et la libert
     empcherait-elle qu'il n'y et des marins sur nos rivages? Qu'a
     donc fait l'acte de navigation pour notre puissance maritime, si
     ce n'est d'engendrer cette loi violente, opprobre de notre
     civilisation, la presse des matelots? La dfense nationale en est
     rduite  ce qu'on peut arracher dans les rangs de l'industrie,
     par la pratique de la presse des matelots. (Applaudissements.)
     Nous n'avions pas besoin de l'intervention de cet usage odieux
     pour repousser les agressions du dehors, et un moyen beaucoup
     plus sr de pourvoir, en tout temps et en toutes circonstances, 
     notre sret, c'et t de laisser au peuple quelque chose 
     dfendre de plus qu'il ne possde en ce moment. (Bruyantes
     acclamations.) Il ne se battra pas pour dfendre la taxe du pain;
     il ne se battra pas pour servir l'oligarchie qui le foule aux
     pieds; il ne se battra pas pour maintenir des institutions qui
     favorisent le riche, mais qui crasent le pauvre. Dans
     l'extension, la vaste et rapide extension d'affaires qui natrait
     de l'abolition de toutes les entraves commerciales, nous
     trouverions une dfense plus sre que celle des armes: la
     dpendance rciproque des peuples, et par l leur mutuelle
     bienveillance. Cela est plus sr que l'acte de navigation et la
     loi sur la presse des matelots. La rponse d'un vieux matre de
     boxe trouve ici son application. Quelle est, lui demandait un
     jeune homme querelleur, quelle est la meilleure pose
     dfensive?--La meilleure pose de dfense, rpondit le vtran,
     c'est de n'avoir jamais dans votre bouche qu'une langue prudente
     et honnte. (Rires.) Le commerce travaillant sans cesse 
     entrelacer et galiser les intrts, les besoins et les
     jouissances des peuples, le progrs vers cette unit de sentiment
     et d'esprit, qui nat d'une communication universelle, d'un
     perptuel change de produits, de capitaux, d'nergies et
     d'ides, voil pour la sret des nations des garanties plus
     solides que les armes, les marines, l'esprit de lutte et de
     jalousie. Et si Burke a pu dire que l'honneur tait pour les
     nations le plus conomique des moyens de dfense, nous pouvons le
     dire  plus forte raison du commerce. Ce n'est pas seulement une
     dfense conomique, c'est une dfense qui tend  abolir la
     pauvret,  distribuer dans les masses des satisfactions et du
     bien-tre. La seconde exception que fait M. Baring au principe de
     la libert est fonde sur les intrts du revenu public. Elle
     dnote une ignorance grossire qui a t souvent expose dans
     cette enceinte. On vous a dit et rpt bien souvent que cette
     agitation n'a rien  dmler avec les taxes qui ont pour but, qui
     ont honntement et prudemment pour but le revenu public, mais
     bien avec les taxes qui sont imposes au peuple pour satisfaire
     la rapacit de quelques classes particulires. Ses exemples me
     semblent d'ailleurs mal choisis. Il a dit qu'avec la libert du
     commerce il serait impossible de taxer le tabac  1,000 pour
     cent, et le th  300 pour cent. Une telle impossibilit le fait
     frissonner, et il y trouve une raison suffisante de modifier son
     principe (coutez! coutez!); car ne s'ensuivrait-il pas cet
     horrible vnement, que vous ne payeriez plus quatre guines pour
     un sou valant de tabac, et que vous auriez pour six sous le th
     qui vous cote aujourd'hui 2 sh.? Voil un dnouement, un tat de
     choses qui ne saurait tre endur, et il vient vous demander de
     l'envoyer au Parlement, pour s'opposer  ce que ses propres
     principes ne ralisent de si terribles rsultats.
     (Rires.)--Arrivant ensuite  la troisime exception  son
     principe tire des intrts particuliers, M. Baring, candidat de
     la grande cit commerciale de Londres,--dsigne cette classe
     qu'il s'agit de favoriser. Et quelle classe pensez-vous qu'il en
     a vue? les ngociants de cette mtropole? ses marchands, ses
     ouvriers? C'est la classe agricole dont il signale les intrts
     particuliers, comme tant de ceux devant qui les principes de la
     libert doivent courber la tte et passer outre, reconnaissant
     qu'ils sont sans aucune application en cette matire. Mais ce
     n'est l qu'un des traits de cette disposition que montre en
     toutes circonstances le candidat dont je commente les prtentions
     parlementaires. L'esprit des Ashburton vit en lui. Si vous
     l'envoyez au Parlement, il aura le pied sur le premier degr de
     cette chelle de Jacob, qui s'lve au-dessus des barons et des
     chevaliers, et le portera un jour au troisime ciel parmi les
     pairs du royaume. (Rires.) Dans sa premire adresse, il exalte
     des services qu'il rendrait, comme membre de la Chambre des
     communes, aux intrts commerciaux, qui ont dans ce pays,
     dit-il, une importance nationale. Il en parle comme d'une chose
     qui a assez grandi pour mriter son patronage, une chose 
     laquelle on peut tendre une main condescendante, tandis que,
     citoyen de Londres, il n'en devrait parler qu'avec fiert. Il ne
     comprend pas cette virile indpendance, cette noble franchise que
     l'industrie a souffle dans l'esprit de l'homme, et qui valut
     nagure  un monarque de ce royaume cette fire rponse. Dans un
     moment d'humeur, il menaait de s'loigner avec sa cour, comme si
     la destruction de la cit avait d s'ensuivre. J'espre, lui dit
     respectueusement un citoyen, qu'il plaira  Sa Majest de laisser
     la Tamise derrire elle. (Rires.) Mais cette cit a nourri des
     hommes qui connaissent leurs droits et qui les maintiendront.....

L'orateur, avec une force de logique et une vigueur d'loquence qui
nous fait regretter d'tre forc d'abrger ce discours, discute ici
les opinions de M. Baring, et le poursuit  travers ses nombreuses
contradictions. Nous nous bornerons  citer quelques extraits, o il
combat des sophismes qui ont aussi bien cours de ce ct que de
l'autre ct de la Manche.

     ..... Nous produisons (dit M. Baring, et c'est un de ses
     arguments pour maintenir le monopole des aliments); j'ose dire
     que, grce  nos machines, les manufacturiers de ce pays
     disposent d'une puissance de production capable de rpondre 
     tous les besoins des contres qui pourraient nous fournir du
     bl. S'il en est ainsi, ce doit tre en effet une puissance
     merveilleuse que celle qui peut accrotre indfiniment la
     production, sans exiger plus de travail humain. Je n'ai jamais
     ou parler de machines, quelque ingnieuses qu'elles soient, qui
     se passent de la direction de l'homme, et qui, ayant produit
     jusqu'ici des rsultats dtermins avec un travail humain
     dtermin, soient en tat de doubler ces rsultats sans rclamer
     l'intervention d'un travail additionnel. Mais admettons ce
     phnomne. Quel en est le remde? Tant qu'il y aura des besoins 
     satisfaire, et que cette puissance de production sera le moyen
     d'atteindre ce but, on serait tent de la considrer comme le don
     le plus prcieux du ciel.--Mais admettant qu'elle soit funeste,
     quel en est le remde? L'arrter, l'anantir. Nous avons un
     excdant de pouvoir producteur qu'il ne faut pas mettre en
     exercice. N'est-ce point un singulier tat de choses qu'une
     immense puissance de production, que la cration de choses utiles
     doivent tre rprimes et forces  l'inertie? Eh quoi! si nous
     voulions suivre les consquences logiques de cette doctrine, 
     quelles absurdits ne nous conduirait-elle pas? Elle nous
     induirait  remplacer une machine puissante par une machine moins
     puissante, et pourquoi pas diminuer aussi la puissance de la
     machine humaine qui met en oeuvre toutes les autres? Si les
     hommes travaillent trop, s'ils ont le pouvoir d'acheter du pain
     au dehors et l'audace de rclamer ce droit, eh bien, diminuez
     cette puissance, coupez-leur les bras et qu'ils ne travaillent
     dsormais que dans des limites raisonnables qui satisfassent le
     systme protecteur. Je m'imagine que nous serions quelque peu
     surpris si un voyageur nous racontait que, dans ses
     prgrinations, il a vu un pays o tous les ouvriers avaient subi
     l'amputation de deux doigts, et notre tonnement ne diminuerait
     pas sans doute si un homme politique,--un reprsentant de cette
     mtropole, ou qui aspire  l'tre, disait: Je devine que ces
     hommes s'taient rendus coupables de sur-production. (Rires.)
     Ils travaillaient tant avec leurs cinq doigts infatigables que
     cela ne pouvait plus se tolrer. Le pays ne produisait pas assez
     de bl pour les satisfaire, et la production du bl devant tre
     protge, les propritaires ont jug  propos de couper les
     doigts aux ouvriers, en sorte que ce peuple _tridigite_ nous
     offre le plus bel exemple de la sagesse du rgime protecteur, et
     combien il est beau d'exclure les _principes abstraits_ de la
     lgislation commerciale. (Applaudissements.)

L'orateur dit que M. Baring se contredit encore en manifestant sa
prfrence pour le _droit fixe_ tout en s'engageant  soutenir
l'_chelle mobile_.

     ..... Ainsi, dit-il, son opinion est pour le droit fixe, et sa
     volont pour l'chelle mobile. Son opinion contredit sa volont,
     et toutes deux violent le principe de la libert, auquel M.
     Baring fait profession d'adhrer aussi.--Et voil l'homme que
     soutiennent ceux qui mettaient nagure toute leur nergie 
     renverser l'administration whig parce qu'elle avait os proposer
     un droit fixe!

     Je passe  sa quatrime exception, fonde sur les exigences de
     ses sentiments philanthropiques. Je comprends qu'un homme hsite
     quand il sent qu'il y a contradiction entre les principes et les
     sentiments d'humanit, bien qu'une telle contradiction soit
     certainement une chose trange. Mais ici quel est le prtexte de
     cet talage de charit? On veut que le sucre consomm dans ce
     pays soit pur de la tache de l'esclavage. M. Baring a tant de
     sympathie pour les noirs qu'il exclut de l'Angleterre le
     sucre-esclave, tandis qu'il souffre trs-bien que ces mmes noirs
     adoucissent leur grog avec du sucre-esclave, venu du Brsil en
     Angleterre pour y tre raffin et en tre rexport. (coutez
     coutez!) Singulire philanthropie, vraiment! Oh! ce ne sont pas
     les noirs, ce sont les planteurs qui vous proccupent. Vous ne
     trouvez pas leurs profits satisfaisants. Le noir n'a que faire
     d'une sympathie de cette nature. Il ne regrette pas le fouet et
     la canne  sucre. Sa condition actuelle lui convient. Eh quoi! ne
     se plaint-on pas dj de ce qu'il devient trop riche? de ce que
     sa femme porte des robes de soie, de ce que lui-mme figure dans
     son cabriolet comme un homme respectable, et de ce qu'il
     marchande aujourd'hui la proprit qu'il bchait autrefois?....
     Et voil sous quel vain prtexte on maintient un systme qui
     restreint la consommation du sucre dans ce pays,  tel point que,
     malgr la population toujours croissante, elle est aujourd'hui ce
     qu'elle tait il y a vingt ans, au dtriment des jouissances et
     du bien-tre des classes pauvres! Non, non,  travers toutes ces
     exceptions, rgne un mme esprit, un mme principe. Dchirez le
     masque, et vous trouverez derrire la hideuse et dgotante
     figure du monopole.--Monopole de la navigation, monopole du bl,
     monopole du sucre, les voil, se couvrant du manteau de la
     dfense nationale, du revenu public, de l'humanit, mais au fond
     ne signifiant qu'une seule et mme chose, la spoliation de la
     multitude laborieuse par le petit nombre. Et c'est pour maintenir
     un tel systme qu'on nous invite  sacrifier nos principes, comme
     M. Baring mprise les siens. C'est pour maintenir ces anomalies,
     ces absurdits, cette oppression et ces abus que nous
     abandonnerions l'homme qui veut mettre de l'accord entre ses
     opinions et ses actes, pour nommer celui qui dclare publiquement
     que sa conduite politique ne sera qu'une perptuelle exception,
     bien plus, une flagrante violation des principes que lui-mme
     reconnat fonds sur la justice et la vrit? Gentlemen, je ne
     suis pas un de ces hommes qui ont leurs foyers dans le Lancastre,
     ce qui, dans certains lieux, semble tre une fcheuse
     recommandation. Mais j'aimerais mieux tre du Lancastre et avoir
     fait  mes compatriotes de Londres ce noble appel que leur
     adressent les citoyens de Liverpool, que d'tre de Londres, et
     d'mettre, au mpris de cet appel, un vote favorable au monopole
     et funeste  mes frres. Eh! qu'importe d'o viennent ceux qui
     vous adjurent de nommer M. Pattison? J'augurerais mal de Londres,
     si je pouvais croire qu'on y sera arrt par cette frivole
     objection. Londres s'est-il tellement rtrci et rapetiss qu'il
     n'y ait pas place, qu'il n'y ait pas droit de bourgeoisie pour
     quiconque porte un coeur dvou et travaille avec ardeur au
     triomphe de la justice? La patrie de ces hommes du Lancastre est
     partout o prvaut l'amour du bien et du vrai. En quelque lieu
     que la science pntre, en quelque lieu que parviennent leurs
     innombrables crits, partout o leurs discours ont clair les
     intelligences et passionn les coeurs, c'est l qu'est la Ligue.
     Partout o un infatigable travail est priv de sa juste
     rmunration, partout o dans nos populeuses cits l'ouvrier n'a
     qu'une insuffisante nourriture  distribuer  sa famille, partout
     o, dans nos campagnes, le laboureur ne peut donner  sa femme et
      ses enfants des habits dcents qui leur permettent la
     frquentation de l'glise, c'est l qu'est la Ligue, pour relever
     l'abattement par l'esprance et inspirer  l'affliction la
     confiance en des jours meilleurs. Partout o, dans des contres
     lointaines, la fertilit du sol est frappe d'inertie, partout o
     la terre est condamne  une strilit artificielle, parce que le
     monopole s'interpose entre les libres et volontaires changes des
     hommes, c'est l qu'est la Ligue, promettant au moissonneur de
     plus abondantes rcoltes et au vigneron de plus riches vendanges.
     Et partout aussi o se livrera cette grande lutte sur le terrain
     lectoral, partout o le gnie du monopole opposera ses derniers
     et convulsifs efforts au gnie de la libert, c'est l que la
     Ligue plantera sa tente pour stimuler les forts et encourager les
     faibles, saluer le candidat dvou aux intrts sociaux, et
     montrer que ce pays a encore une longue carrire de gloire 
     parcourir. (Applaudissements.) Et j'espre bien que le rsultat
     de cette lection sera de montrer au monde que partout o il y a
     une reprsentation qui tient en mains les destines d'un grand
     empire, c'est l que sera aussi l'esprit de la Ligue pour
     tmoigner que la JUSTICE,--non point la justice abstraite, mais
     la justice relle envers toutes les classes, depuis la plus
     leve jusqu' la plus infime,--que la justice, dis-je, est le
     guide le plus sr de la lgislation, comme elle est la source la
     plus abondante de la prosprit nationale. (Applaudissements
     prolongs.)




L'AGITATION EN COSSE


Nous croyons devoir donner ici un compte rendu succinct des travaux de
la Ligue en cosse, du 8 au 18 janvier 1844.

Rien ne nous semble plus propre  donner une ide de la puissance de
l'association, de la vie politique qu'elle fait circuler dans le corps
social, et de son influence sur la diffusion des lumires. Comment ne
pas admirer l'activit prodigieuse, le dvouement infatigable des
Cobden, des Bright, des Thompson? Et quel est le but de tant
d'efforts? propager, vulgariser un grand principe.

Nous aurions pu choisir toute autre semaine de l'anne: elle nous
aurait montr la mme nergie. On devinera aisment pourquoi nous
avons prfr suivre la Ligue en cosse.--Il existe en France un
prjug contre les conomistes anglais. On y est imbu de l'ide que
s'ils proclament le principe de la libert commerciale, s'ils
paraissent mme travailler  la raliser dans la pratique, tout cela
n'est que ruse, hypocrisie, machiavlisme. On rpte contre
l'agitation commerciale ce qu'on a dit contre l'agitation
abolitionniste. Ce sont des dmonstrations, dit-on, qui cachent un but
secret et funeste aux intrts des nations. Le caractre cossais est
beaucoup moins impopulaire, et c'est le motif pour lequel j'ai, de
prfrence, rendu compte de l'agitation en cosse. On sera peut-tre
bien aise de voir comment sont accueillis les principes de la libert
du commerce, sur cette terre loyale, parmi ce peuple clair, qui a le
premier entendu la grande voix d'Adam Smith.


CARLISLE.

Extrait du _Carlisle Journal_, 8 janvier 1844.

Lundi soir, 8 janvier, il y a eu un th  la salle de l'Athne.
L'objet de cette runion tait de recevoir une dputation du conseil
de la Ligue, et d'activer la souscription nationale (_the League fund
of l. s. 100,000_).

Le meeting a commenc  6 heures, sous la prsidence de M. Joseph
Fergusson. Vers 8 heures, M. John Bright, m. P., est entr dans la
salle et a t reu par des applaudissements enthousiastes. On
remarquait dans cette runion les principaux ngociants et
manufacturiers de la cit, et un grand nombre de dames.

Le prsident, aprs avoir expos l'objet de la runion, donne la
parole  M. Bright.

M. BRIGHT s'exprime avec sa vigueur et son loquence accoutume. Le
cadre que nous nous sommes impos ne nous permet pas de donner ici ce
remarquable discours.

M. Pierre Dixon soumet au meeting la rsolution suivante:

     Le meeting exprime son inaltrable confiance en la Ligue, et
     s'engage  l'aider de tous ses efforts dans sa grande lutte pour
     la libert commerciale.

Nous remarquons dans le discours de M. Dixon le passage suivant:

     J'ai t grandement dsappoint par le bill de rforme
     lectorale qui a tant agit ce pays. Nous avons eu un Parlement
     rform, et qu'a-t-il fait? Au lieu de veiller aux intrts des
     masses, les reprsentants n'ont paru s'occuper que de leurs
     propres intrts. Qu'a fait lord Grey, si ce n'est procurer des
     places  ses cousins? (Rires; coutez!) Nous lui devons sans
     doute le bill de rforme, mais on en a fait un mauvais usage, et
     cette mesure m'a, je le rpte, extrmement dsappoint. Mais
     pendant que le Parlement oublie les souffrances du peuple, la
     Ligue s'est leve pure de tout esprit de parti. C'est l'esprit de
     parti qui ruine le pays, et nous venons d'entendre les membres de
     la Ligue dclarer leur ferme dtermination d'en finir avec toutes
     ces questions de factions et de personnes. Le bon sens et la
     vrit prvaudront.  eux appartient l'empire du monde. Je sens
     une profonde reconnaissance envers ces hommes qui sacrifient
     gnreusement leur temps et leur tranquillit  l'avancement de
     notre cause.  peine M. Bright a-t-il vu ses foyers depuis un an.
     Nous ne saurions trop honorer de tels services, puisqu'ils sont
     au-dessus de nos forces.

Plusieurs autres orateurs se font entendre.-- la fin de la sance, on
procde  la souscription. Elle s'lve  403 l. s.--Nous remarquons
sur la liste M. Marshal, m. P., pour 40 l. s.


GLASGOW.

BANQUET POUR LE SOUTIEN DES PRINCIPES DE LA LIBERT COMMERCIALE.

Extrait du _Glasgow-Argus_, 10 janvier 1844.

Cette grande et imposante dmonstration, en faveur de la libert
commerciale, et spcialement du rappel des lois-crales, a eu lieu
mercredi soir, 10 de ce mois, dans la salle de la Cit (_City hall_).
Ainsi que nous l'avions prvu, jamais l'ouest de l'cosse n'avait vu
une semblable manifestation de l'opinion publique; jamais,  Glasgow,
runion n'avait prsent de tels caractres de distinction, d'ordre,
de lumires et d'nergie. La vaste salle contenait plus de deux mille
personnes, cent cinquante dames occupaient la galerie de l'ouest.

Le fauteuil tait tenu par l'honorable lord prvt.

Nous avons remarqu sur l'estrade MM. Fox Maule, m. P., James Oswald,
m. P., le col. Thompson, le Rv. M. Moore, John Bright, m. P., Arch.
Hastie, m. P., le prvt Bain, et une foule d'autres personnages.

Lecture est faite des lettres d'excuses adresses par MM. Dunfermline,
m. P., lord Kinnaird, m. P., Villiers, m. P., Stewart, m. P., Georges
Duncan, m. P.

Ces honorables reprsentants ont t empchs, malgr leur dsir,
d'assister au banquet de Glasgow, soit parce qu'ils sont appels 
d'autres meetings, qui ont pour objet la mme cause, soit pour
d'autres motifs.

Sur la demande du lord prvt, le doct. Wardlaw, dans une belle et
touchante prire, appelle sur l'assemble la bndiction divine.

Le lord prvt est accueilli par des applaudissements enthousiastes,
lorsqu'il se lve pour proposer le premier toast.

     Messieurs, dit-il, c'est avec une profonde satisfaction que
     j'occupe le fauteuil dans cette circonstance. Il y a longtemps
     que les principes de la libert commerciale ont prvalu parmi les
     citoyens de Glasgow et beaucoup d'entre eux, vers la fin du
     dernier sicle, soutinrent avec zle les saines doctrines si
     admirablement exposes et dveloppes par l'immortel Adam Smith,
     lorsqu'il occupait une des chaires de notre Universit.
     (Applaudissements.) Je suis heureux de voir qu'aujourd'hui les
     ngociants et les manufacturiers si clairs de cette cit
     prennent un intrt toujours croissant  cette grande cause qui
     embrasse toutes les autres, savoir: l'abolition de tous les
     monopoles,--et rien ne peut m'tre plus agrable que de remplir
     mon devoir de premier magistrat de la cit, en prtant aide et
     assistance, quand l'occasion s'en prsente,  ces rformes qui
     ont pour objet le bien-tre des classes ouvrires et la
     prosprit de cette mtropole commerciale de l'cosse.

Aprs quelques observations, le lord prvt conclut en ces termes:

     Je vous invite  vous joindre  moi pour rendre hommage  notre
     gracieuse souveraine. La vie de son pre, ses propres sentiments
     ne nous laissent aucun doute que nous avons en elle une amie
     claire de toute mesure qui tend au bien-tre,  la prosprit
     et au bonheur du peuple.  la reine! (Applaudissements
     prolongs. Toute l'assemble se lve et reste debout pendant que
     l'orchestre excute l'hymne national.)

M. FOX MAULE, reprsentant de Perth,--aprs quelques rflexions, porte
le second toast:

     _ la libert des changes!_ Messieurs, je ne m'tendrai pas sur
     ces grands principes qui, s'ils vivent quelque part, doivent
     vivre surtout dans cette cit qui, la premire, entendit les
     leons d'Adam Smith. Ils pntrent de jour en jour, et avec tant
     de force dans les esprits, qu'il serait inutile et pour ainsi
     dire dplac, de les dvelopper devant vous. Je considre que le
     but de cette runion est d'examiner en commun les ides pratiques
     qui pourront nous tre soumises sur le mode  la fois le plus
     prompt, le plus efficace et le plus sr de faire enfin pntrer
     ces principes dans notre gouvernement et notre lgislature. Vous
     admettez, je crois, que le vieux systme des _protections
     spciales_, alors mme qu'on pourrait lui attribuer quelques
     effets momentanment favorables, n'est pas la base sur laquelle
     doivent reposer les grands intrts permanents de ce pays. Le
     monopole est une plante qu'on peut  la rigueur lever en serre
     chaude, mais qui ne saurait enfoncer profondment ses racines
     dans notre sol, et exposer ses branches  tous les vents de notre
     climat. Nous sommes des hommes libres. Pourquoi n'aurions-nous
     pas un commerce libre? (Bruyants applaudissements.) La raison dit
     que ce systme est le meilleur, le plus propre  rpandre le
     bien-tre parmi les hommes, qui met toutes les denres du monde 
     notre porte et laisse refluer les produits de notre travail sur
     tous les points de la terre.

L'orateur traite la question dans ses rapports avec l'agriculture; il
tmoigne toute son admiration pour les utiles efforts de la Ligue, et
termine en portant ce toast:

      la libert du commerce;  la chute du monopole qui est le
     flau du pays et du peuple. (Applaudissements enthousiastes.)

Le lord prvt porte la sant de la dputation de la Ligue. M. Cobden
remercie et prononce un discours qui fait sur l'assemble une
profonde impression.

     M. Alexandre GRAHAM: Aux ministres de la religion qui se sont
     runis  la cause de la libert du commerce. Dans le cours de ces
     dernires annes, deux appels ont t faits au clerg. La
     premire fois, sept cents ministres dissidents de toutes les
     dnominations se sont runis  Manchester, et plus de neuf cents,
     dans leurs lettres d'excuse, ont donn leur approbation  l'objet
     de la Ligue. La seconde runion de plus de deux cents ministres,
     eut lieu  dimbourg.

L'orateur, dans un discours que nous supprimons  regret, examine les
causes qui tiennent le clerg de l'glise tablie loign de ce grand
mouvement.--Il traite ensuite la question de la libert commerciale,
au point de vue religieux.

     Le Rv. doct. HEUGH: Au progrs des connaissances, ncessaire et
     seule garantie de l'extension et de la permanence des
     institutions libres. (Immenses applaudissements. Ce magnifique
     texte fait le sujet d'un discours du rv. ministre, qui est
     cout avec recueillement.)

D'autres discours sont prononcs par MM. Bright, Thompson, Oswald,
Hastie. La souscription de Glasgow, au fonds de la Ligue, parat
devoir s'lever  plus de 5,000 l. s. (125,000 fr.)

L'assemble se spare  8 heures du soir.


GRAND MEETING D'DIMBOURG POUR LE SOUTIEN DE LA LIGUE.

Extrait du _Scotchman_, 11 janvier 1844.

Mardi, 11 de ce mois, un grand meeting a eu lieu dans cette cit, pour
recevoir la dputation de la Ligue, compose de MM. Cobden, Bright, le
col. Thompson et Moore.--L'objet spcial de la runion tait de
concourir  la souscription au fonds la Ligue (_the_ 100,000 l.
_League fund_). La salle de la Socit philharmonique, la plus vaste
d'dimbourg, tait entirement occupe, et, faute de places, plus de
mille billets d'entre ont d tre refuss.

On remarquait dans l'assemble les citoyens les plus clairs et les
plus influents, un grand nombre de dames et trente-quatre ministres du
culte. Le trs-honorable lord prvt occupait le fauteuil. Les villes
de Leith, Dalkeith, Musselburgh avaient envoy des dputations.

Nous ne fatiguerons pas le lecteur par la traduction des discours
prononcs dans cette mmorable sance. Nous nous bornerons 
reproduire un passage du discours de M. Cobden, parce qu'il rpond 
un argument que l'on oppose souvent  l'affranchissement du commerce,
aussi bien de ce ct que de l'autre ct de la Manche.

     Tout le monde, ou du moins toutes les personnes dont l'opinion a
     quelque poids, s'accordent sur ce point, que le principe de la
     libert des changes est le principe du sens commun, et que,
     considr d'une manire abstraite, il est aussi juste
     qu'incontestable. (Assentiment.) Mais lorsque vous sommez ces
     personnes de raliser dans la pratique des principes dont, en
     thorie, elles reconnaissent si volontiers la justice et la
     vrit, on vous objecte que les circonstances du pays s'y
     opposent. Quelles sont ces circonstances? D'abord, nous dit-on,
     par l'anciennet de la protection, le pays se trouve dans une
     situation conomique tout artificielle.  cela je rponds que si
     nous sommes dans une situation artificielle, c'est que nous y
     avons t amens par des lois arbitraires contraires aux lois de
     la nature. Nous ne pouvons remdier  ce mal qu'en revenant aux
     lois naturelles et en mettant notre lgislation en harmonie avec
     les desseins visibles de la divine Providence.--Ensuite, on
     allgue que la dette publique et l'chiquier imposent 
     l'Angleterre de lourdes charges, etc.


PERTH.

Extrait du _Perthshire-Advertiser_, 12 janvier 1844.

Selon l'avis qui en avait t donn, un grand meeting public a eu lieu
mercredi, 12 de ce mois, dans une des glises de cette ville
(_North-United secession church_), pour entendre MM. Cobden, Thompson
et Moore, dputs de la Ligue nationale. Plus de deux mille personnes
taient prsentes, presque toutes appartenant aux classes moyennes, et
l'on a remarqu l'attention soutenue que les fermiers et les
agriculteurs, venus de tous les points du comt, ont prte aux
discours qui ont occup une sance de plus de quatre heures.

M. Maule, m. P., occupait le fauteuil.

Nous ne pouvons rapporter ici les discours prononcs par MM. Maule,
Cobden, lord Kinnaird, M'Kinloch, Moore, etc.--Cependant, comme les
arguments qu'on fait valoir en faveur du monopole, sous le nom de
protection, sont les mmes en France qu'en Angleterre, nous croyons
devoir citer de courts extraits du discours de M. Cobden, o
quelques-uns de ces arguments sont heureusement rfuts.

     Les fermiers et les ouvriers de campagne ont plus souffert que
     tous autres des lois-crales, et,  cet gard, j'invoque le
     tmoignage de ceux d'entre eux qui m'coutent. Depuis 1815,
     poque o passa cette loi, la Chambre des communes ne s'est pas
     runie moins de six fois en comit pour s'enqurir de la dtresse
     agricole, et, depuis 1837, elle a t solennellement proclame
     cinq fois dans le discours de la reine  l'ouverture du
     Parlement. J'ai parcouru le pays dans tous les sens; j'ai assist
      une multitude de meetings; partout j'ai pos aux fermiers cette
     question: Avez-vous, dans un certain nombre d'annes, et avec un
     capital donn, ralis autant de profits que les personnes
     engages dans des industries qui ne reoivent pas de protection,
     tels que les drapiers, carrossiers, piciers, etc.--Partout,
     invariablement, on m'a fait la mme rponse: Non, l'industrie
     agricole est la moins rmunre. Si le fait est incontestable,
     il doit avoir une cause, et comme ce ne peut tre l'absence de la
     protection, c'est sans doute la protection elle-mme. Pour moi,
     je crois qu'il est mauvais de taxer l'industrie; il n'y a qu'une
     chose qui soit pire, c'est de la _protger_. (Applaudissements.)
     Montrez-moi une industrie _protge_, et je vous montrerai une
     industrie qui languit. Si l'on accordait, par exemple, des
     privilges aux piciers qui habitent tel quartier, pensez-vous
     que les propritaires des maisons n'en exigeraient pas de plus
     forts loyers? Ils le feraient indubitablement; et c'est ce qu'ont
     fait les landlords,  l'gard des fermiers, sous le manteau de la
     loi-crale. Un pauvre fermier gallois, nomm John Jonnes, a
     parfaitement expliqu le jeu de cette loi. Il disait: La loi a
     promis aux fermiers des prix parlementaires. Sur cette promesse,
     les fermiers ont promis aux seigneurs des rentes parlementaires.
     Mais  la halle, le prix parlementaire ne s'est presque jamais
     ralis, et il n'en a pas moins fallu acquitter la rente
     parlementaire. Toute la question-crale est l.

     Pour persuader aux fermiers qu'ils ne peuvent soutenir la
     concurrence trangre, on leur dit qu'ils ont de lourdes taxes 
     payer, et cela est vrai. Ils payent la taxe des routes, mais ils
     ont les routes, et je puis vous assurer que les fermiers russes
     et polonais voudraient bien en avoir au mme prix. Essayez de
     porter vos denres au march, par monts et par vaux et  dos de
     mulet, et vous vous convaincrez que l'argent mis sur les chemins
     n'est pas perdu, mais plac, et plac  bon intrt.--Ils payent
     encore la taxe des pauvres et les taxes ecclsiastiques; mais il
     y a aussi des prtres et des pauvres sur le continent.

M. Cobden cite plusieurs exemples pour dmontrer que les industries
libres prosprent mieux que les industries protges.

     Voyez la laine; c'est un fait notoire que c'est, depuis qu'elle
     n'est plus favorise, une branche beaucoup plus lucrative que la
     culture du froment.--Voyez le lin. Pendant que M. Warnes se
     donnait beaucoup de mouvement, dpensait beaucoup d'encre et de
     paroles pour prouver que le fermier anglais ne pouvait soutenir
     la concurrence du dehors, lui-mme substituait, et avec succs,
     la culture du lin, qui n'est pas protge,  celle du froment,
     qui est l'objet de tant de prdilections lgislatives.....

     Quant aux avantages que la loi-crale est cense confrer aux
     simples ouvriers des campagnes, j'avance ce fait, et je dfie qui
     que ce soit de le contredire: c'est que les salaires vont
     toujours diminuant  mesure qu'on s'loigne des districts
     manufacturiers et qu'on s'enfonce au coeur des districts
     agricoles. En arrivant dans le Dorsetshire, le plus agricole et
     par consquent le plus protg de tous les comts, on trouve le
     taux des salaires fix  6 sh. par semaine. Pour moi, je donne 12
     sh. au moindre de mes ouvriers. J'en ai qui gagnent 20, 30 et
     mme 35 sh. Mais quant  ceux qui ne donnent que le travail le
     plus brut, qui ne font que ce que tout homme peut faire, ils
     reoivent au moins 12 sh.--Je n'en tire pas vanit. Ce n'est ni
     par plaisir ni par philanthropie que j'accorde ce taux; je le
     fais parce que c'est le taux tabli par la libre concurrence.
     Voil un fait gnral qui ne permet plus de dire que la
     loi-crale favorise l'ouvrier des campagnes. (coutez!
     coutez!)--Mais j'aperois ici bon nombre d'ouvriers des
     fabriques. Quant  eux, il est certain que la loi-crale les
     dpouille, sans aucune compensation, et j'expliquerai comment
     cela se fait. Il y a une certaine doctrine  l'usage des
     ignorants imberbes, selon laquelle les salaires peuvent tre
     fixs par acte du Parlement. Je mettrai en lumire et cette
     doctrine et le caractre de la loi-crale, par une anecdote qui
     se rapporte  un fait parlementaire qui m'est personnel. Lorsque
     sir Robert Peel prsenta la dernire loi-crale  la Chambre des
     communes, loi qui avait pour but avou de maintenir le prix du
     bl  56 sh., ainsi que l'auteur le dclare expressment, je fis,
     par voie d'amendement, cette motion: Qu'il est expdient, avant
     de fixer le prix du pain par acte du Parlement, de rechercher les
     moyens de fixer aussi un taux relatif des salaires qui soit en
     harmonie avec ce prix artificiel des aliments. Proposition bien
     raisonnable,  ce qu'il me parat, mais qui fut combattue par MM.
     Peel, Gladstone et leurs collgues, au dedans et au dehors des
     Chambres, par cette rponse: Oh! nous ne pouvons rgler ou fixer
     le prix du travail, cela est au-dessus de notre puissance. Le
     taux des salaires s'tablit par la concurrence sur le march du
     monde.--Nanmoins, quoique je reconnusse la validit de ce
     raisonnement, comme je le crois aussi bien applicable au bl
     qu'au travail, et que je n'aime pas  voir des rgles diffrentes
     appliques  des cas intrinsquement identiques, j'insistai pour
     que ma motion ft mise aux voix; et elle fut soutenue par vingt
     ou trente membres qui pensaient, comme moi, que le taux des
     salaires devait tre positivement fix, si l'on tait dcid 
     dpouiller l'ouvrier, par un prix des aliments artificiellement
     lev. Mais, ainsi que je m'y attendais, les monopoleurs de la
     Chambre refusrent de faire une franche et loyale application de
     leur propre principe, et tous, jusqu'au dernier, votrent contre
     ma motion.--Sans doute, il est incontestable que le rgulateur
     naturel des salaires, c'est le march, la concurrence, le rapport
     de l'offre  la demande. Mais n'est-il pas vident que le bl
     doit tre soumis  la mme rgle, et valoir plus ou moins, selon
     les besoins d'une part et la facult de payer de l'autre? Qu'on
     laisse donc le prix du bl s'tablir dans le mme march o le
     travail est contraint de chercher sa rmunration. Oh! qui
     pourrait sonder la profonde immoralit de ces hommes qui
     s'adjugent  eux-mmes un certain prix pour leur bl, et qui
     nanmoins refusent de fixer un prix proportionnel pour les
     salaires qui doivent acheter ce bl? (Applaudissements
     prolongs.)


GREENOCK.

Extrait du _Greenock-Advertiser_, 15 janvier 1844.

Lundi, 15 de ce mois, une dputation de la Ligue, compose de M.
Bright, m. P., et du col. Thompson, a assist  un grand meeting tenu
 la chapelle de...

Le prvt occupait le fauteuil.

Des discours ont t prononcs par MM. Steete, Stewart, m. P., col.
Thompson, Bright, Robert Wallace, m. P.

Nous avons remarqu, dans le discours du colonel Thompson, la
dmonstration suivante, qui prsente, sous une forme sensible, les
inconvnients des lois restrictives.

     Suivons vos marchandises sur les marchs trangers, et observons
     ce qui arrive. Je suppose que vous les envoyez  Hambourg. Le
     capitaine dbarque, et, s'adressant  un ngociant de cette
     ville, il lui dit: J'amne de Greenock tant de balles de
     marchandises que je dsire vendre.--Bien, dit le marchand, je
     vous en donnerai dix thalers.--J'accepte, rpond le capitaine; et
     maintenant que pourrais-je acheter avec dix thalers, car je
     dsire revenir  Greenock avec un chargement de retour?--Je
     trouve, dit le Hambourgeois, que le bl est  meilleur march ici
     qu'en Angleterre; achetez du bl.--Oh! rpond le capitaine, je ne
     puis pas rapporter du bl, car nous avons dans notre pays une loi
     qui le dfend.--Eh bien! prenez du bois de construction.--Nous
     avons encore une loi qui l'empche.--Dieu me pardonne! s'crie le
     Hambourgeois, je crois que, vous autres Anglais, vous repoussez
     les choses qui vous sont les plus ncessaires, et n'admettez que
     ce qui ne vous est bon  rien, des sifflets et des cure-dents,
     peut-tre. (clats de rire.)--Je crains bien qu'il n'en soit
     ainsi, reprend l'Anglais, et je vois que ce que j'ai de mieux 
     faire, c'est de m'en retourner sur lest et de ne plus remettre
     les pieds  Hambourg.--C'est ainsi que prennent fin nos
     relations avec Hambourg, et successivement avec les autres ports
     trangers.--Et ne voyez-vous pas que le chargeur de Greenock sera
     forc de limiter sa fabrication plus qu'il n'aurait fait, si son
     capitaine lui et port de meilleures nouvelles? Que si la
     fabrication se ralentit, le travail est moins demand, les
     salaires sont plus dprcis, en mme temps que les subsistances
     renchrissent? etc........


ABERDEEN.

Extrait de l'_Aberdeen-Herald_, 15 janvier 1844.

La dmonstration en faveur de la Ligue a dpass tout ce que l'on
pouvait attendre. Lundi, 15 de ce mois, deux meetings ont t tenus,
l'un le matin, l'autre le soir, et, dans l'un et l'autre, l'accueil le
plus enthousiaste a t fait  MM. Cobden et Moore. Le meeting du
matin a eu lieu dans la vaste salle du thtre, qui s'est trouve
cependant trop troite pour le grand nombre de citoyens distingus qui
dsiraient assister  la sance. Rien n'gale l'intrt qu'a excit le
discours clair et nerveux de M. Cobden, et nous avons pu remarquer que
des hommes, qui prennent rarement part  des dmonstrations publiques,
joignaient chaleureusement leurs applaudissements  ceux de la foule.

Le soir, les classes ouvrires et laborieuses affluaient  la salle de
la Socit de Temprance, et nous avons entendu dire  M. Cobden qu'il
n'avait jamais parl devant un auditoire plus attentif et plus
intelligent.

Nous avons assist  bien des meetings publics, nous avons entendu
tous les grands orateurs de l'poque, mais nous devons dire que jamais
nous n'avons assist  un spectacle plus imposant et plus instructif
que celui qui a t offert aujourd'hui  la population d'Aberdeen.
(Suit le compte rendu de la sance.)


DUNDEE.

16 janvier 1844.

Mardi soir, 16 du courant, une _soire_ a t donne, dans le cirque
royal,  MM. Cobden et Moore, dputs de la Ligue nationale. M.
Edouard Baxter, esquire, occupait le fauteuil.

Les orateurs qui se sont fait entendre, outre MM. Cobden et Moore,
sont MM. Baxter, James Brow, lord Kinnaird, Georges Duncan, m. P.,
etc.


PAISLEY.

Extrait du _Glasgow-Argus_, 16 janvier 1844.

Mardi soir, 16 de ce mois, une _soire_ a eu lieu, dans une des
glises dissidentes de Paisley (_secession church_),  l'effet
d'accueillir MM. Thompson et Bright, membres de la Ligue, et sous la
prsidence du prvt Henderson. Nous avons remarqu sur l'estrade MM.
Stewart, Wallace et Hastie, membres du Parlement, et un grand nombre
de ministres du culte.

Nous croyons devoir nous dispenser de donner en dtail le compte rendu
de ce meeting, ainsi que de ceux qui suivent, pour viter de dpasser
les bornes que nous nous sommes prescrites.


AYR.

Extrait de _l'Ayr-Advertiser_.

Mardi matin, 16 de ce mois, un grand meeting public a t tenu au
thtre de cette ville, sous la prsidence du prvt Miller pour
entendre MM. Bright et Thompson, membres de la Ligue.


MONTROSE.

Extrait du _Montrose-Review_, 16 janvier 1844.

MM. Cobden et Moore, de passage dans cette ville, pour se rendre
d'Aberdeen  Dundee, ont t sollicits de s'arrter quelques heures
dans l'objet de tenir un meeting public. Malgr la brivet du temps
qu'avaient devant eux les amis de la libert commerciale, une telle
affluence s'est porte  _Guild-Hall_,  l'heure dsigne, que le
meeting a d immdiatement se transporter  _George Free Church_. Le
prvt Paton a t unanimement appel au fauteuil.

Aprs un discours de M. Cobden, qui a fait sur l'assemble une
profonde impression, M. Alexandre Watson fait cette motion:

     Que le meeting approuve hautement les infatigables travaux de la
     Ligue, et en particulier les virils et nobles efforts de MM.
     Cobden et Moore, pour propager les principes de la libert
     commerciale; et que, pour offrir aux citoyens de Montrose
     l'occasion de contribuer au fonds de la Ligue, il nomme, 
     l'effet de recueillir les souscriptions, une commission compose
     de MM. etc.

La motion est vote  l'unanimit.


FORFAR.

Le mme journal rend compte du meeting tenu  Forfar, le samedi 10
janvier,  l'occasion de la prsence en cette ville, de MM. Cobden et
Moore. Les honorables dputs de la Ligue n'ont pas eu plutt accd
aux vives instances qui leur taient adresses pour qu'ils
s'arrtassent un moment  Forfar, que toute la population a t
convoque  l'glise de la paroisse au son du tambour. Les fonctions
de prsident taient remplies par le Rv. ministre, M. Lowe, etc.


KILMARNOCK.

Un grand meeting a t tenu dans cette ville, le mardi 16 janvier
1844,  l'effet d'entendre M. Bright et le colonel Thompson, membres
de la Ligue.


CUPAR.

Extrait du _Fife-Sentinel_, 18 janvier 1844.

L'annonce de la visite d'une dputation de la Ligue avait excit au
plus haut degr l'intrt du comt. Des dlgations de toutes les
villes environnantes s'taient rendues  Cupar.--MM. Cobden et Moore
sont arrivs le 18,  2 heures. Le meeting avait t convoqu 
l'glise de Westport; mais cet difice tant insuffisant  contenir la
foule qui se pressait, il a t dcid qu'on se transporterait dans
Old-Church.

Le prvt Nicol occupait le fauteuil.


LEITH.

Extrait du _Caledonian-Mercury_, 19 janvier 1844.

Un meeting nombreux a t tenu, vendredi soir 19 du courant, dans
Relief-Church. MM. Cobden, Thompson, Moore, ont t couts avec
l'intrt le plus manifeste et la plus vive sympathie, etc.


DUMFRIES.

Extrait du _Dumfries-Courrier_, 17 janvier 1844.

Ce journal rend compte du meeting tenu le mercredi 17 janvier, 
l'occasion de la visite de MM. Bright et Thompson; il prsente le mme
caractre que les prcdents.

Si nous avons donn au lecteur cette nomenclature aride des nombreux
meetings que la dputation de la Ligue a provoqus en cosse, pendant
un sjour de si courte dure, c'est que nous sommes nous-mme
convaincu qu'en France, comme en Angleterre, comme dans tous les pays
constitutionnels, le seul moyen d'emporter une grande question, c'est
d'clairer et de passionner le public. Notre but a t d'appeler
l'attention sur l'activit et l'nergie que dploie la Ligue, et dont
les premiers rsultats se montrent aujourd'hui aux yeux de l'Europe
tonne dans le _plan financier_ de sir Robert Peel.


GRAND MEETING DE COVENT-GARDEN.

25 janvier 1844.

Aprs une interruption de deux mois, la Ligue a repris ses meetings au
thtre de Covent-Garden. Jeudi soir, la foule avait envahi le vaste
difice. Dans aucune des prcdentes occasions elle n'avait montr
plus de sympathie et d'enthousiasme.

 7 heures, le prsident, M. George Wilson, monte au fauteuil. Il
ouvre la sance par le rapport des travaux de la Ligue, dont nous
extrayons quelques passages.

     Ladies et gentlemen: Je ne doute pas que la premire question
     que vous m'adresserez au moment de la reprise de nos sances, ne
     soit: Qu'a fait la Ligue depuis la dernire session? D'abord,
     je n'ai pas besoin de vous dire _qu'elle n'est pas morte_, ainsi
     que ses ennemis l'ont tant de fois rpt. Il est vrai que le duc
     de Buckingham ne s'y est pas encore ralli; le duc de Richmond ne
     nous a pas signifi son approbation; sir Edward Knatchbull compte
     toujours sur le monopole pour payer des dots et des hypothques,
     et le colonel Sibthorp a gratifi de 50 l. s. l'association
     protectionniste. (Rires.) Mais d'un autre ct, le marquis de
     Westminster a donn 500 l. s.  la Ligue. (Applaudissements.) Que
     nous ayons fait quelques progrs, c'est ce que nos adversaires ne
     pourront nier, et ce dont vous jugerez vous-mmes d'aprs les
     meetings qui ont eu lieu et dont je vais vous faire
     l'numration.

Ici le prsident nomme les villes o ont t tenus les meetings et les
sommes qui y ont t souscrites.

       Liverpool,     6,000 l. s.
       Ashton,        4,300
       Leeds,         2,700; la maison Marshall a souscrit pour 800 l. s.
       Halifax,       2,000
       Huddersfield,  2,000
       Bradford,      2,000
       Bacup,         1,345
       Bolton,        1,205
       Leicester,       800
       Derby,         1,200; la maison Strutt a donn 500 l. s.
       Nottingham,      520
       Burnley,       1,000
       Oldham,        1,000
       Todmorden,       611
       Strond,          558

     (M. Wilson cite encore une douzaine de meetings o des sommes
     moindres ont t recueillies.)

     En outre, une dputation de la Ligue, compose de MM. Cobden,
     Bright, Thompson, Moore, Ashworth a parcouru l'cosse. Nous avons
     reu:

       Glasgow,       3,000 l. s.
       dimbourg,     1,500
       Dundee,          500
       Leith,           350
       Paisley,         230
       Hawick,           70

     (De bruyants applaudissements accompagnent cette lecture.) Tel
     est le tmoignage que nous avons  rendre des progrs que fait
     notre cause dans l'esprit public. C'est un nouveau gage d'union,
     un nouveau pacte, un nouveau _covenant_ auquel les amis de la
     Ligue en cosse et dans le nord de l'Angleterre ont attach leur
     nom, s'engageant tous envers eux-mmes, envers vous et envers le
     pays,  persvrer dans la voie qu'ils se sont trace, et  ne
     prendre aucun repos tant qu'ils se sentiront un reste de force
     et que la Ligue n'aura pas atteint le but qu'elle a en vue......

M. Bouverie prononce un discours instructif sur la situation
financire de l'Angleterre et sur la rpartition des taxes entre les
diverses classes de la socit.

M. W. J. Fox s'avance au bruit des applaudissements; quand le silence
est rtabli, il s'exprime en ces termes:

     Je suis appel  prendre la parole  l'entre de cette nouvelle
     anne d'agitation, dans un moment o la confusion, l'anxit et
     l'incertitude rgnent dans le pays. La lgislature est convoque;
     le peuple attend plutt qu'il n'espre; la Ligue a recrut des
     adhrents, augment ses moyens et disciplin ses forces; les
     partis politiques pient les chances de se maintenir dans leur
     position ou de conqurir celle de leurs adversaires; des
     anti-Ligues se forment dans plusieurs comts. Dans ces
     circonstances, il est  propos d'tablir le _principe_ autour
     duquel se rallie notre association, ce principe que nous avons
     tant de fois, mais pas encore assez proclam; ce principe qui est
     l'objet et le but d'efforts et de travaux qui ne cesseront qu'au
     jour de son triomphe:--la libert absolue des changes,--et, en
     ce qui concerne sa ralisation pratique et
     actuelle,--l'abrogation immdiate, totale et sans condition[34]
     de la _loi-crale_! (Bruyants applaudissements.) Voil notre
     toile polaire; voil le point unique vers lequel nous naviguons,
     sans nous proccuper d'aucune autre considration. Nous n'avons
     rien de commun avec les factions politiques; nous n'avons aucun
     gard aux dmarcations qui sparent les partis de vieille ou de
     frache date; peu nous importent les inconsquences de tel ou tel
     meneur d'une portion de la Chambre des communes.--L'abrogation
     totale, immdiate, sans condition des _lois-crales_, voil ce
     que nous demandons, tout ce que nous demandons.--Nous n'exigeons
     pas plus, nous n'accepterons pas moins--de Robert Peel ou de John
     Russell,--de lord Melbourne d'un ct, ou de lord Wellington de
     l'autre, ou de lord Brougham de tous les cts. (Rires et
     approbation.) Nous sommes en paix avec tous ceux qui
     reconnaissent ce principe. Mais nous ferons une guerre ternelle
      ceux qui ne l'accordent pas.--Et prcisment parce que c'est un
     _principe_, il n'admet, dans nos esprits, aucune _transaction_
     quelconque. (Applaudissements.) C'est l notre mot d'ordre. Il y
     a une classe dans le pays qui ne cesse de crier: _Pas de
     concessions._ Et nous, nous lui rpondons: _Pas de
     transaction._ Si ce mouvement, ainsi qu'on l'a quelquefois
     faussement reprsent, n'tait qu'une pure combinaison
     industrielle; s'il avait pour objet de relever telle ou telle
     branche de fabrication ou de commerce;--ou bien s'il tait
     l'effort d'un parti et s'il aspirait  dplacer le pouvoir au
     dtriment d'une classe et au profit d'une autre classe d'hommes
     politiques; ou encore si notre cri: _Libert d'changes_, n'tait
     qu'un de ces cris populaires, mis en avant dans des vues
     personnelles ou politiques, comme le cri: _ bas le papisme!_ et
     autres semblables, qui ont si souvent gar la multitude et jet
     la confusion dans le pays, oh! alors, nous pourrions transiger.
     Mais nous soutenons un _principe_  l'gard duquel notre
     conviction est faite, et qui est comme la substance de notre
     conscience; nous revendiquons pour l'homme un droit antrieur
     mme  toute civilisation, car s'il est un droit qu'on puisse
     appeler naturel, c'est certainement celui qui appartient  tout
     homme d'changer le produit de son honnte travail, contre ce
     qu'il juge le plus utile  sa subsistance ou  son bien-tre.
     (Approbation.) Ce n'est pas l une question qui admette des
     degrs, ni qui se puisse arranger par des fractions. Nous
     respectons tous les droits; mais nous ne respectons aucun abus.
     (Applaudissements.) Nous ne comprenons pas cette doctrine qui
     consiste  tolrer un certain degr de vol, d'iniquit ou
     d'oppression, au prjudice d'un individu ou de la communaut.
     Nous considrons au point de vue du _juste_ et de l'_injuste_ la
     proprit, quelle qu'elle soit, ralise par le travail et
     sanctionne par les lois et les institutions humaines. Nous
     proclamons notre profond respect pour la proprit de cette
     classe qui est la plus ardente  s'opposer  nos rclamations.
     Les domaines du seigneur lui appartiennent, nous ne prtendons
     pas y toucher, mettre des limites  leur agglomration et  leur
     division. Nous n'intervenons pas dans l'administration de ce qui
     lui est acquis par achat ou par hritage. Qu'il en fasse ce qu'il
     jugera  propos; il est justiciable de l'opinion s'il viole les
     lois des convenances ou de la moralit. Tant qu'il se renferme
     dans les limites que lui prescrivent les ncessits des socits
     humaines, nous respectons tous ses droits. Qu'il proscrive ou
     tolre la chasse; qu'il abatte ou conserve ses forts; qu'il
     accorde ou refuse des baux, nous ne nous en mlons pas. Les
     produits de ses domaines sont  lui ou  ceux  qui il les loue.
     Mais il y a une chose qui n'est pas  lui, et c'est le travail
     d'autrui, c'est l'industrie de ses frres, et leur habilet, et
     leur persvrance, et leurs os et leurs muscles, et nous ne lui
     reconnaissons pas le droit de diminuer, par des taxes  son
     profit, le pain qui est le fruit de leurs travaux et de leurs
     sueurs. (Bruyantes acclamations.) Ils sont ses frres, et non pas
     ses esclaves. Les bras de l'ouvrier sont sa proprit, et non pas
     celle du landlord. Nous rclamons pour nous ce que nous accordons
     aux seigneurs, et notre _principe_ exige le mme respect, la mme
     vnration pour la proprit de celui qui n'a au monde que sa
     force physique pour se procurer le pain du soir par le travail du
     jour, que pour celle de l'hritier du plus vaste domaine dont on
     puisse s'enorgueillir dans la Grande-Bretagne.
     (Applaudissements.) Dans notre attachement  ce principe, nous
     nous opposons  tout empitement sur la proprit de la classe
     industrieuse, de quelque forme qu'on le revte, quel que soit le
     but auquel on veuille le faire servir. Notre principe exclut le
     _droit fixe_ aussi bien que le _droit graduel_. (Approbation.)
     L'un est aussi bien que l'autre une invasion sur les droits du
     peuple, car quelle est leur commune tendance? videmment d'lever
     le prix des aliments, et tout ce qui lve le prix des aliments,
     diminue le lgitime bien-tre des classes laborieuses. Lorsque
     nous nous rappelons la condition de ces classes; quand nous
     venons  songer que l'ouvrier se lve avant le jour, et qu'il est
     dj bien tard quand il peut goter quelque repos et manger le
     pain de l'anxit; quand nous nous rappelons par quels fatigants
     efforts il obtient dans ce monde sa chtive pitance, et combien
     il y a de malheureuses cratures autour de nous dont toute
     l'histoire est rsume dans ces tristes vers si populaires:

             Travaillons, travaillons, travaillons
       Jusqu' ce que nos yeux soient rouges et obscurcis;
             Travaillons, travaillons, travaillons
       Jusqu' ce que le vertige nous monte au cerveau.

     [Note 34: _Unconditional_; la Ligue entend par l que l'abolition
     des droits d'entre, sur les grains trangers, ne doit pas tre
     subordonne  des dgrvements accords par les autres nations
     aux produits anglais.]

     Quand nous sommes tmoins d'une telle destine, nous disons que
     le _droit fixe_ ne doit pas prendre mme un farthing sur la part
     exigu du pauvre pour augmenter les trsors d'un duc de
     Buckingham ou de Richmond. (Applaudissements prolongs.) Bien
     plus, il est des cas o le droit fixe aurait plus d'inconvnients
     que l'chelle mobile elle-mme. On a dj fait cette objection
     contre le droit fixe, et je crois qu'elle a dj frapp ses
     partisans. Que ferez-vous de votre droit de 10, de 8, de 5 sh.
     lorsque le bl s'lvera, comme cela peut et doit quelquefois
     arriver,  un prix de famine, _a famine price_? (coutez!
     coutez!) Et l'on a rpondu: Alors, on le suspendra.--Mais quel
     est le pouvoir qui dcidera cette suspension, et sur quelle
     preuve? Ralisez dans votre imagination la situation d'un
     premier ministre oblig d'observer le pays pour dcider si le
     temps approche, si le temps est arriv o le droit fixe sur le
     bl sera remis, parce que les aliments ont atteint le prix de
     famine! Il faudra qu'il compte dans les journaux combien d'tres
     humains ont t relevs dans nos rues, tombs par dfaut de
     nourriture. Combien faudra-t-il de cas de _morts par inanition_?
     quelle somme de maladies, de typhus, de mortalit sera-t-il
     ncessaire de constater pour justifier la remise du droit? Voil
     donc les occupations d'un premier ministre! Il faudra donc qu'il
     veille auprs du pays, qu'il compte ses pulsations, comme fait le
     mdecin d'un rgiment quand on flagelle un soldat,--la main sur
     son poignet, l'oeil sur la blessure saignante, l'oreille
     attentive au bruit du fouet tombant sur les paules nues, prt 
     s'crier: Arrtez; il se meurt! (Acclamations.) Est-ce l le rle
     du premier ministre du gouvernement d'un peuple libre? (Non,
     non.)--La pente est glissante quand on quitte le sentier de la
     justice. Oubliez la justice, et vous oublierez bientt la
     charit, et l'humanit vous trouvera sourde  ses cris.--Un droit
     fixe! Mais c'est toujours la protection sous un autre nom, et la
     protection, c'est cela mme que la Ligue est rsolue de combattre
     et d'anantir  jamais.--Et qu'entend-on protger? L'agriculture,
     dit-on; mais quelle branche d'agriculture? quelle classe de
     personnes? Non, non, dpouille de sophismes, d'nigmes, de
     circonlocutions, cette protection, c'est _la protection des
     rentes_, et rien de plus. (Approbation.) Protection aux
     fermiers!--Et quel fermier s'est jamais enrichi par
     elle?--Protection  l'ouvrier des campagnes! Oh! oui! vous l'avez
     protg jusqu' ce qu'il ait descendu tous les degrs de
     l'chelle sociale; jusqu' ce que ses vtements aient t
     convertis en haillons; sa chaumire en une hutte; jusqu' ce que
     sa femme et ses enfants, faute de vtements, aient t forcs de
     fuir le service divin. Votre protection l'a poursuivi du champ 
     la maison de travail, et de la maison de travail  la cour de
     justice, et de la cour de justice au cachot, et du cachot  la
     tombe. C'est sous la froide pierre qu'il trouvera enfin plus de
     protection relle qu'il n'en obtint jamais de vos lois.
     (Acclamations prolonges).....

     Et pourquoi privilgier une classe? Qu'y a-t-il dans la
     condition d'un rentier qui lui donne droit  tre protg aux
     dpens de la communaut? Pourquoi pas protger aussi le
     philosophe, l'artiste, le pote?  pareil jour naquit un pote,
     et les cossais qui m'entendent savent  qui je fais allusion,
     car beaucoup de leurs compatriotes sont runis aujourd'hui pour
     clbrer l'anniversaire de Robert Burns. La nature en avait fait
     un pote; la protection aristocratique en fit un employ. Mais la
     seule protection qui lui convint, c'est celle qu'il devait  ses
     bras vigoureux et  son me leve. Le servilisme lui faisait
     dire:

       Je n'ai pas besoin de me courber si bas,
       Car, grce  Dieu, j'ai la force de labourer;
       Et quand cette force viendra  me faire dfaut,
       Alors, grce  Dieu, je pourrai mendier.

     Et il se sentait l'indpendance du mendiant, et, en ralit,
     elle est plus digne et plus respectable que l'indpendance
     pcuniaire de ceux qui l'ont acquise par la rapine et
     l'oppression.

     ..... Et pourquoi la Ligue transigerait-elle aujourd'hui? Si
     elle n'y a pas song quand elle tait faible, comment y
     songerait-elle quand elle est forte? Si nous avons repouss toute
     transaction quand nous n'tions qu'un petit nombre, pourquoi
     l'accepterions-nous quand nous sommes innombrables? Habitants de
     Londres, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez pas l'ide de
     la puissance de la Ligue, et il serait  dsirer que vous
     envoyassiez dans les comts du Nord une dputation charge
     d'observer la nature de cette puissance, sa progression, son
     intensit. (coutez! coutez!) L, vous verriez les multitudes,
     hommes, femmes, enfants, accourir, s'assembler et mettre la main
      cette oeuvre si bien faite pour veiller les plus intimes
     sympathies du coeur humain; les matres et les ouvriers porter
     leur cordiale contribution; les femmes payer leur tribut, car
     elles ont compris qu'il leur appartient de soulager ceux qui
     souffrent, et de sympathiser avec les opprims, et l'enfant mme,
     respirer comme une atmosphre d'_agitation_ patriotique,
     pressentant qu'un jour viendra,--alors que tant de glorieux
     dvouements auront assur le triomphe de la libert
     commerciale,--o il pourra dire avec orgueil:--Et moi aussi
     j'tais, encore enfant, un soldat de la Ligue! Oh! si vous
     pouviez voir l'ardeur qui les anime, vous comprendriez que
     l'arrt de mort du monopole est prononc; oui, le jour o Londres
     prendra le rle qui lui revient, le jour o la voix des provinces
     rveillera l'cho de la mtropole, le jour o votre libralit,
     votre enthousiasme, votre ferme rsolution, votre foi dans la
     vrit galera la libralit, l'enthousiasme, la dtermination et
     la foi de vos frres du Nord, ce jour-l, l'oeuvre sera consomme
     et le monopole ananti. (Acclamations prolonges.) L'ide de
     transiger n'entrerait pas dans la tte des chefs de la Ligue,
     alors mme qu'ils seraient seuls dans la lutte. Rappelez-vous
     qu'ils n'taient que sept quand ils proclamrent pour la premire
     fois le principe de l'abrogation immdiate et totale. Ils
     persvreraient encore, quand bien mme l'opinion publique
     n'aurait pas t veille, quand bien mme ces vastes meetings
     n'auraient pas encourag leurs efforts, car, lorsqu'une fois un
     principe s'empare de l'me, il est indomptable. C'est ce qui fait
     le martyre ou la victoire! Il peut y avoir des victimes, mais il
     n'y a pas de dfaite.--C'est  cette foi individuelle,  cette
     rsolution de ne jamais transiger sur un principe, que nous
     devons tout ce qu'il y a de grand et de beau sur cette terre.
     Sans cette foi, nous n'aurions pas eu la libert politique, la
     rformation, la religion chrtienne. Si la Ligue pouvait flchir
     dans sa marche; si ceux qui la dirigent pouvaient la trahir, eh
     bien! qu'importe? ils ne sont que l'avant-garde, la grande arme
     leur passerait sur le corps et marcherait toujours jusqu' la
     grande consommation. (Acclamations.)

     Je le rpte donc, pas de transactions. On nous dfie, on nous
     appelle au combat; les seigneurs nous jettent le gant et ils
     veulent, disent-ils, abattre la Ligue. (Rires ironiques.) Eh
     bien, nous en ferons l'preuve.--Ce ne sont plus les fiers barons
     de Runnymde. Le temps de la chevalerie est pass; il est pass
     pour eux surtout, car il n'y a rien de chevaleresque  se faire
     marchand de bl et  fouler le pays pour grossir son lucre.--Mais
     o veulent-ils en venir en s'isolant ainsi au milieu de la
     communaut? Ils crent la mfiance parmi les fermiers, la haine
     et l'insubordination parmi les ouvriers; ils se dclarent en
     guerre avec tous les intrts nationaux; ils rejettent les
     Spencer, les Westminster, les Ducie, les Radnor; ils se
     dpouillent de ce qui constitue leur force et leur dignit; o
     veulent-ils en venir, en se sparant du mouvement social, en
     rvant qu'ils seront toujours assez forts pour craser leurs
     concitoyens? Ils n'ont rien  attendre de cette politique, si ce
     n'est ruine et confusion! S'ils y persistent, ils ne tarderont
     pas  s'apercevoir qu'ils n'ont d'autre perspective qu'une vie de
     dangers et d'apprhensions; ils sentiront la terre trembler sous
     leurs pas, comme on dit qu'elle tremblait partout o se posait le
     pied du fratricide Can. Qu'ils parcourent l'univers; nulle part
     ils ne rencontreront la sympathie de l'affection et le sourire de
     la bienveillance. Ah! qu'ils se joignent  nous; qu'ils
     s'unissent  la nation; c'est l que les attendent le respect, la
     richesse, le bonheur; mais s'ils lui dclarent la guerre, la
     destruction menace cette caste orgueilleuse.

L'orateur discute quelques-uns des sophismes sur lesquels s'appuie le
rgime restrictif, et en particulier le prtexte tir de
l'_indpendance nationale_. Il poursuit en ces termes:

     _tre indpendants de l'tranger_, c'est le thme favori de
     l'aristocratie. Elle oublie qu'elle emploie le _guano_ 
     fertiliser les champs, couvrant ainsi le sol britannique d'une
     surface de sol _tranger_ qui pntrera chaque atome de bl, et
     lui imprimera la tache de cette _dpendance_ dont elle se montre
     si impatiente. Mais qu'est-il donc ce grand seigneur, cet avocat
     de l'indpendance nationale, cet ennemi de toute dpendance
     trangre? Examinons sa vie. Voil un cuisinier _franais_ qui
     prpare _le dner pour le matre_, et un valet _suisse_ qui
     apprte le _matre pour le dner_. (clats de rire.) Milady, qui
     accepte sa main, est toute resplendissante de perles qu'on ne
     trouve jamais dans les hutres britanniques, et la plume qui
     flotte sur sa tte ne fut jamais la queue d'un dindon anglais.
     Les viandes de sa table viennent de la Belgique; ses vins, du
     Rhin et du Rhne. Il repose sa vue sur des fleurs venues de
     l'_Amrique du Sud_, et il gratifie son odorat de la fume d'une
     feuille apporte de l'_Amrique du Nord_. Son cheval favori est
     d'origine _arabe_, son petit chien de la race du _Saint-Bernard_.
     Sa galerie est riche de tableaux _flamands_ et de statues
     _grecques_. Veut-il se distraire, il va entendre des chanteurs
     _italiens_ vocifrant de la musique _allemande_, le tout suivi
     d'un ballet _franais_. S'lve-t-il aux honneurs judiciaires,
     l'hermine qui dcore ses paules n'avait jamais figur jusque-l,
     sur le dos d'une bte britannique. (clats de rire.) Son esprit
     mme est une bigarrure de contributions exotiques. Sa philosophie
     et sa posie viennent de la Grce et de Rome; sa gomtrie,
     d'Alexandrie; son arithmtique d'Arabie, et sa religion de
     Palestine. Ds son berceau, il presse ses dents naissantes sur le
     corail de l'ocan Indien, et lorsqu'il mourra, le marbre de
     Carrare surmontera sa tombe. (Bruyants applaudissements.) Et
     voil l'homme qui dit: Soyons indpendants de l'tranger!
     Soumettons le peuple  la taxe; admettons la privation, le
     besoin, les angoisses et les treintes de l'inanition mme; mais
     soyons indpendants de l'tranger! (coutez!) Je ne lui dispute
     pas son luxe; ce que je lui reproche c'est le sophisme,
     l'hypocrisie, l'iniquit de parler d'indpendance, quant aux
     aliments, alors qu'il se soumet  dpendre de l'tranger pour
     tous ces objets de jouissance et de faste. Ce que les trangers
     dsirent surtout nous vendre, ce que nos compatriotes dsirent
     surtout acheter, c'est le bl; et il ne lui appartient pas, 
     lui, qui n'est de la tte aux pieds que l'oeuvre de l'industrie
     trangre, de s'interposer et de dire: Vous serez indpendants,
     moi seul je me dvoue  porter le poids de la dpendance. Nous
     ne transigeons pas avec de tels adversaires, non, ni mme avec la
     lgislature. Nous ne recourrons pas  la lgislature dans cette
     session. (coutez! coutez!) Plus de ptitions. (Approbation.)
     Membres de la Chambre des communes, membres de la Chambre des
     lords, faites ce qu'il vous plaira et comme il vous plaira,--nous
     en appelons _ vos matres_. (Tonnerre d'applaudissements qui se
     renouvellent  plusieurs reprises.) La Ligue en appelle  vos
     commettants, aux crateurs des lgislateurs; elle leur dit qu'ils
     ont mal rempli leur tche, elle leur enseigne  la mieux remplir
      la premire occasion. (Nouveaux applaudissements.) C'est sur ce
     terrain que nous transportons la lutte; et nos moyens sont, non
     point, comme on l'a dit faussement, la calomnie, l'erreur, la
     corruption, mais de persvrants efforts pour faire pntrer dans
     ceux qui possdent le pouvoir politique, l'intelligence et
     l'indpendance qui ennoblissent l'humanit. Remarquons qu'un
     notable changement s'est dj manifest dans les lections,
     depuis que la Ligue a adopt cette nouvelle ligne de conduite.
     Tandis que ses adversaires recherchent tous les sales recoins,
     toutes les taches de boue qui peuvent se trouver dans le
     caractre de l'homme, pour btir l-dessus; tandis que les gens
     qui exploitent en grand le monopole du sol britannique, vont
     chassant au tailleur et au cordonnier et lui disent: N'avez-vous
     pas aussi quelque petit monopole? Soutenez-nous, nous vous
     soutiendrons. Tandis qu'ils gouvernent avec les mauvaises
     passions, avec ce qu'il y a de folie et de bassesse dans la
     nature humaine, la Ligue s'efforce de mettre en oeuvre les
     principes, la vrit; et rveillant, non la partie brutale, mais
     la partie divine de l'me, de raliser cet esprit d'indpendance
     sans lequel ni les institutions, ni les garanties politiques, ni
     les droits de suffrage, ne firent et ne feront jamais un peuple
     grand et libre. C'est pour cela qu'ils nous appellent des
     _trangers_ et des _intrus_...

L'orateur tablit ici des documents statistiques qui prouvent que la
_mortalit_ et la _criminalit_ ont toujours t en raison directe de
l'lvation du prix des aliments. Il continue ainsi:

     Voil l'exprience d'un grand nombre d'annes rsume en
     chiffres. Elle fait connatre les rsultats de ce systme,
     horrible calcul, qui montre l'me succombant aussi bien que les
     corps, les tendances les plus gnreuses et les plus naturelles
     conduisant au crime, l'amour de la famille transform en un
     irrsistible aiguillon au mal, et la perversit dcrte pour
     ainsi dire par acte de la lgislature. (coutez! coutez!) Oh! je
     le dclare  la face du ciel et de la terre, j'aimerais mieux
     comparatre  la barre d'Old-Bailey comme prvenu d'un de ces
     crimes auxquels poussent fatalement ces lois iniques, que d'tre
     du nombre de ceux qui profitent de ces lois pour extraire de l'or
     des entrailles, du coeur et de la conscience de leurs frres.
     (Immenses acclamations, l'auditoire se lve en masse, agitant les
     chapeaux et les mouchoirs.)

     Nous dira-t-on qu'il faut attendre une plus longue exprience?
     Qu'il faut prouver encore le tarif de R. Peel ou de nouvelles
     formes du monopole? Mais, c'est exprimenter la privation,
     l'incertitude, la souffrance, la faim, le crime et la mort. C'est
     un vieil axiome mdical que les expriences doivent se faire sur
     la vile matire. Mais voici des lois qui exprimentent
     cruellement sur le corps mme d'une grande et malheureuse nation.
     (Applaudissements.) Oh! c'en est assez pour rveiller tous les
     sentiments de l'me; hommes, femmes, enfants, levons-nous,
     prchons la croisade contre cette horrible iniquit, et fermons
     l'oreille  toute proposition jusqu' ce qu'elle soit anantie 
     jamais. Habitants de cette mtropole, prenez dans nos rangs la
     place qui vous convient. Combinons nos efforts, et ne nous
     accordons aucun repos jusqu' ce que nos yeux soient tmoins de
     ce spectacle si dsir: le gant du _travail libre_ assis sur les
     ruines de tous les monopoles. (Applaudissements.) C'est pour cela
     que nous _agitons_ d'anne en anne, et tant qu'il restera un
     atome de restriction sur le _statute-book_, tant qu'il restera
     une taxe sur la nourriture du peuple, tant qu'il restera une loi
     contraire aux droits de l'industrie et du travail; nous ne nous
     dsisterons jamais de l'_agitation_, jamais! jamais! jamais!
     (Applaudissements enthousiastes.) Nous marchons vers la
     consommation de cette oeuvre, convaincus que nous ralisons le
     bien, non de quelques-uns, mais de tous, mme de ceux qui
     s'aveuglent sur leurs vrais intrts, car l'universelle libert
     garantit aussi bien le plus vaste domaine que l'humble travail de
     celui qui n'a que ses bras. Nous croyons que la libert
     commerciale dveloppera la libert morale et intellectuelle,
     enseignera  toutes les classes leur mutuelle dpendance, unira
     tous les peuples par les liens de fraternit, et ralisera enfin
     les esprances du grand pote qui fut donn,  pareil jour, 
     l'cosse et au monde:

       Prions, prions pour qu'arrive bientt
           Comme il doit arriver, ce jour
       O, sur toute la surface du monde,
           L'homme sera un frre pour l'homme!

(Longtemps aprs que l'honorable orateur a repris son sige, les
acclamations enthousiastes retentissent dans la salle.)

MM. Milner Gibson et le Rv. J. Burnett parlent aprs M. Fox. La
sance est leve  11 heures.


SECOND MEETING AU THTRE DE COVENT-GARDEN.

1er fvrier 1844.

Le second meeting hebdomadaire de la Ligue avait attir, mardi soir,
au thtre de Covent-Garden, une foule nombreuse et enthousiaste. Le
nom de lord Morpeth circule dans toute la salle. On parle d'une
entrevue qui eut lieu  Wakefield, hier, entre le noble lord, membre
de la dernire administration, et M. Cobden. Cette nouvelle provoque
une vive satisfaction,  laquelle succde le dsappointement lorsqu'on
apprend que Sa Seigneurie n'a pas compltement rpondu aux esprances
que la Ligue avait fondes sur son noble caractre, son humanit et
son patriotisme.

Le prsident rend compte des nombreux meetings qui ont t tenus dans
les provinces depuis la dernire sance, ainsi que des sommes qui ont
t recueillies.

Au moment o nous sommes parvenus, un grand changement s'est opr
dans l'attitude de l'aristocratie. Jusqu'ici nous l'avons vue
ddaigner le rveil de l'opinion publique, et chercher  l'garer en
lui prsentant, comme remde aux souffrances du peuple, des plans plus
ou moins _charitables_, plus ou moins ralisables, tantt le travail
limit par la loi (le bill des dix heures), tantt l'migration
force.

Aujourd'hui que l'action intellectuelle et morale de la Ligue menace
de devenir irrsistible, l'aristocratie sort enfin de sa ddaigneuse
apathie. L'apaisement de l'agitation irlandaise et la dissolution du
meeting de Clontarf lui donnent l'esprance d'touffer l'agitation
commerciale par l'intervention de la loi. Et en mme temps qu'elle
dnonce, comme dangereux et illgaux, les meetings de la Ligue, par
une contradiction manifeste, elle organise un vaste systme
d'associations affilies entre elles, ayant pour but, sous le nom
d'anti-Ligue, le maintien des monopoles et de la protection.--La lutte
devient donc plus serre, plus personnelle, plus anime. Chacune de
son ct, la Ligue et l'anti-Ligue avaient espr que leurs efforts,
influant sur la marche des affaires, trouveraient quelque cho dans le
discours de la reine. Les _free-traders_ espraient que Sir Robert
Peel donnerait, dans la prsente session, quelque dveloppement  son
plan de rforme financire et commerciale. Les prohibitionnistes ne
doutaient pas, au contraire, que le premier ministre, cdant  la
pression de cette majorit qui l'a port au pouvoir, ne revnt sur
quelques-unes des mesures librales adoptes en 1842. Mais le discours
du trne, prononc dans la journe mme, a tromp l'attente des deux
partis. Le ministre y garde le silence le plus absolu  l'gard de la
dtresse publique et des moyens d'y remdier.

Tels sont les objets qui servent de texte aux discours prononcs, dans
le meeting du 1er fvrier, par le docteur Bowring, le col. Thompson et
M. Bright. Bien qu'ils doivent avoir pour le public anglais un intrt
plus actuel, plus incisif, que des dissertations purement conomiques,
fidles  la loi que nous nous sommes impose de sacrifier ce qui peut
plaire  ce qui doit instruire, nous nous abstenons d'appeler
l'attention du public franais sur cette nouvelle phase de
l'agitation.

Nous croyons utile, cependant, de donner une relation succincte de
l'entrevue de lord Morpeth avec M. Cobden. Lord Morpeth, ayant t un
des chefs influents de l'administration whig, renverse en 1841 par
les torys, on comprend que son adhsion aux principes absolus de la
Ligue devait tre considre comme un fait grave, et de nature 
exercer une grande influence sur le mouvement des majorits et des
partis. L'attitude de ces deux hommes d'ailleurs, la franchise de
leurs explications, leur fidlit aux principes, nous ont sembl une
peinture de moeurs constitutionnelles, dignes d'tre proposes pour
exemple  nos hommes politiques.


WAKEFIELD.

Extrait du _Morning-Chronicle_, 31 janvier 1844.

La dmonstration des _free-traders_ du West-Riding du Yorkshire a eu
lieu ce soir dans la vaste salle de la Halle aux bls, qui tait
magnifiquement dcore de draperies et orne de fleurs. Six cent
trente-trois siges avaient t prpars autour de la table du
banquet.

Vingt-cinq villes du Yorkshire avaient envoy des dlgus  la
sance.--Le fauteuil est occup par M. Marshall, qui a,  sa droite,
lord Morpeth, et  sa gauche M. Cobden.

Aprs les toasts d'usage, le prsident se lve et dit:

     Nous sommes runis aujourd'hui, en dehors de toute distinction
     de partis et d'opinions politiques, pour discuter les avantages
     de la libert absolue de l'industrie, du travail et du commerce.
     Nous reconnaissons ce grand principe comme l'unique objet du
     meeting. Il y a dans cette enceinte des hommes qui reprsentent
     toutes les nuances des opinions politiques, et ils entendent bien
     se rserver,  cet gard, toute leur indpendance. Quand nous
     jetons nos regards autour de nous, quand nous voyons ce qu'est
     l'Angleterre, ce que l'industrie l'a faite, et que nous venons 
     penser que le peuple, qui a lev la nation  ce degr de
     grandeur, travaille sous le poids des chanes, sous la pression
     des monopoles, au milieu des entraves de la restriction, ne
     sentons-nous pas la honte nous brler le front? Pouvons-nous tre
     tmoins d'un phnomne aussi trange, sans sentir profondment
     grav dans nos coeurs le dsir de vouer toute notre nergie 
     combattre une telle servitude, jusqu' ce qu'elle soit
     radicalement dtruite, jusqu' ce que notre industrie soit aussi
     libre que nos personnes et nos penses? Je ne m'tendrai pourtant
     pas sur ce sujet qu'il appartient  d'autres que moi de traiter.
     Je me bornerai  rapporter une preuve, et de la bont de notre
     cause, et de l'efficacit avec laquelle elle a t soutenue; et
     cette preuve, c'est le nombre toujours croissant de nouveaux
     adhrents  nos principes qui, de toutes les classes de la
     socit, et de tous les points du royaume, accourent en foule
     dans notre camp. Ces conqutes n'ont t acquises  la ligue par
     aucune concession, par aucune transaction sur son principe. C'est
     au principe qu'il faut nous attacher; il est le gage de notre
     union et de notre force. Ce n'est pas un de nos moindres
     encouragements que de voir maintenant nos plus fermes soutiens
     sortir des rangs les plus nobles et des plus opulents
     propritaires terriens (applaudissements), des plus habiles et
     des plus riches agriculteurs, aussi bien que des classes
     manufacturires. Mais si nous offrons notre accueil hospitalier 
     tant de nouveaux adhrents, il en est un surtout dont nous devons
     saluer la bienvenue, lord Morpeth. (Ici l'assemble se lve comme
     un seul homme, et des salves d'applaudissements se succdent
     pendant plusieurs minutes. Parfois, il semble que le silence va
     se rtablir, mais les acclamations se renouvellent  plusieurs
     reprises avec une nergie croissante.) Lord Morpeth n'est pas un
     nouveau converti aux principes de la libert du commerce; ce
     n'est pas la premire fois qu'il assiste aux meetings du
     West-Riding. C'est parce que nous le connaissons bien, parce que
     nous apprcions en lui l'homme priv aussi bien que l'homme
     d'tat, parce que nous admirons la puissance de son intelligence
     comme les qualits de son coeur, c'est pour ce motif que le
     retour de lord Morpeth parmi nous est accueilli avec ce respect,
     cette cordialit que devait exciter la coopration  notre oeuvre
     d'un nom aussi distingu. Gentlemen, je propose la sant du
     trs-honorable vicomte Morpeth.

Lord MORPETH se lve (applaudissements), et aprs avoir remerci, il
s'exprime ainsi:

     Si je ne me trompe, le principal objet de cette runion est, de
     la part du West-Riding du Yorkshire, d'honorer et d'encourager la
     Ligue, ainsi que sa dputation ici prsente, et de dterminer,
     autant que cela dpend d'elle, l'abrogation totale et immdiate
     des lois-crales. (Bruyants applaudissements.) Vous m'informez
     que c'est bien l le but de cette assemble. (Oui, certainement.)
     Eh bien, je sais qu'il me sera demand par les amis comme par les
     ennemis: tes-vous prpar  aller aussi loin? La dernire
     fois, ainsi que vous vous le rappelez sans doute, que je me suis
     occup des lois-crales, c'tait en 1841, alors que, comme
     membre du cabinet de cette poque, j'tais un des promoteurs du
     droit fixe de 8 shillings. (coutez! coutez!) Cette proposition
     entrana notre chute, parce que les dfenseurs du systme actuel,
     qui taient nos adversaires alors, comme ils sont les vtres
     aujourd'hui, pensrent que nous accordions trop, et que notre
     mesure tait surabondamment librale envers le consommateur. Mais
     bien loin que l'insuccs m'ait chang et que notre chute m'ait
     branl, je crois qu'il est maintenant trop tard pour transiger
     sur ces termes (ici l'assemble se lve en masse et applaudit
     avec enthousiasme), et que ce qui tait alors considr comme
     _trop_ par les constituants de l'empire, serait _trop peu_
     aujourd'hui. En outre, le fait mme de ma prsence dans cette
     enceinte, libre de toute influence, sans avoir pris conseil de
     personne, sans m'tre entendu avec qui que ce soit, agissant
     entirement et exclusivement pour moi-mme, tout cela, gentlemen,
     vous donne la preuve que je ne refuse pas de reconnatre le zle
     et l'nergie dploys par la Ligue (sans accepter naturellement
     la responsabilit de tout ce qu'elle a pu dire ou pu faire); que
     je ne refuse pas ma sympathie  cette lutte que vous, mes
     commettants du Yorkshire, vous soutenez avec tant de courage, et
     comme vous l'avez prouv rcemment, avec tant de libralit, dans
     une cause o vous pensez, et vous pensez avec raison
     (applaudissements), que vos plus chers intrts sont profondment
     engags. Mais, gentlemen, quoiqu'il me ft facile de m'envelopper
     dans de vagues gnralits, et de m'abstenir de toute expression
     contraire mme  ceux d'entre vous dont les ides sont les plus
     absolues, cependant en votre prsence, en prsence de vos htes
     distingus, duss-je rprimer ces applaudissements que vous avez
     fait retentir autour de moi, et refroidir l'ardeur qui se montre
     dans votre accueil, je me fais un devoir de dclarer que je ne
     suis pas prpar  m'interdire pour l'avenir,--soit que je vienne
      penser que l'intrt bien entendu du trsor le rclame, ou que
     je ne voie pas d'autre solution plus efficace  la question qui
     nous agite, soit encore que je le considre comme un grand pas
     dans la bonne voie,--dans ces hypothses et autres semblables, je
     ne m'interdis pas la facult d'acquiescer  un droit fixe et
     modr. (Grands cris: Non, non, cela ne nous convient pas.
     Marques de dsapprobation.) Je m'attendais  ce que la libert
     que je dois nanmoins me rserver provoquerait ces signes de
     dissentiment. Mais aprs m'tre prononc comme je crois qu'il
     appartient  un honnte homme, qui ne saurait prvoir dans quel
     concours de circonstances il peut se trouver engag, je dclare,
     avec la mme franchise, que je ne suis nullement infatu du
     _droit fixe_.  vrai dire, rduit au taux modr que j'ai
     indiqu, je ne lui vois plus cette importance qu'y attachent ses
     dfenseurs et ses adversaires; et je suis sr au moins de ceci:
     que je prfrerais l'abrogation, mme l'abrogation totale et
     immdiate,  la permanence de la loi actuelle pendant une anne.
     (Tonnerre d'applaudissements.) Et mme, si dans le cours de la
     prsente anne l'abrogation totale et immdiate pouvait tre
     emporte,--comme je me doute que cela arriverait, gentlemen, si
     la dcision dpendait de vous,--je ne serais certainement pas
     inconsolable, ni bien longtemps  en prendre mon parti.
     (Applaudissements.)--Sa Seigneurie dclare qu'elle a partag la
     satisfaction de l'assemble lorsque M. Plint a rendu compte des
     progrs de la cause de la libert. Elle annonce qu'elle va porter
     ce toast:  la prosprit du West-Riding; puissent les classes
     agricoles, manufacturires et commerciales, reconnatre que leurs
     vrais et permanents intrts sont indissolublement unis et ont
     leur base la plus solide dans la libert du travail et des
     changes. Aprs avoir peint en termes chaleureux les heureux
     rsultats du commerce libre, le noble lord ajoute: Je ne veux
     pas, gentlemen, dvelopper ici une argumentation srieuse et
     solennelle, peu en harmonie avec le caractre de cette fte,
     quoique je ne doute pas que votre dtermination ne soit calme,
     mais srieuse. (Oui! oui! nous sommes dtermins.) Mais ce que
     je voudrais faire pntrer dans l'esprit de nos adversaires, des
     adversaires de la libert de l'industrie, c'est que leur systme
     lutte contre la nature elle-mme et contre les lois qui rgissent
     l'univers. (Applaudissements.) Car, gentlemen, quelle est
     l'vidente signification de cette diversit rpandue sur la
     surface du globe, ici tant de besoins, l tant de superflu; tant
     de dnment sur un point, et, sur un autre, une profusion si
     librale? Les potes se sont plu quelquefois  peupler de voix
     les brises du rivage, et  prter un sens aux chos des
     montagnes; mais les mots rels que la nature fait entendre, dans
     l'infinie varit de ses phnomnes, c'est: _Travaillez,
     changez_, etc.

Le maire de Leeds porte la sant de MM. Cobden, Bright et des autres
membres de la dputation de la Ligue.

     M. COBDEN. (Pendant plusieurs minutes les acclamations qui
     retentissent dans la salle empchent l'orateur de se faire
     entendre. Quand le silence est rtabli, il dclare qu'il
     n'accepte pour lui et pour M. Bright qu'une partie des loges qui
     ont t exprims par le maire de Leeds. Il y a dans la Ligue
     d'nergiques ouvriers dont le nom n'est gure entendu au del de
     la salle du conseil, et qui cependant ne travaillent pas avec
     moins de dvouement et d'efficacit que ceux qui, par la nature
     de leurs fonctions, sont plus en contact avec le public. Aprs
     quelques autres considrations, l'orateur continue ainsi): On
     nous a object dans une autre enceinte que le bl tait une
     _matire imposable_. Gentlemen, comme _free-traders_, nous
     n'entendons pas nous immiscer dans le systme des taxes leves
     sur le pays, et si l'on proposait de lever loyalement et
     quitablement un impt sur le bl, sans que cet impt, par une
     voie insidieuse, impliqut un odieux monopole, je ne pense pas
     qu'en tant que membres de la Ligue nous soyons appels 
     intervenir, quoique une taxe sur le pain soit une mesure dont je
     ne connais aucun exemple dans l'histoire des pays mme les plus
     barbares. Mais que nous propose-t-on? De taxer le bl tranger
     sans taxer le bl indigne; et l'objet notoire de ce procd,
     c'est de confrer une _protection_ au producteur national. Eh
     bien! nous nous opposons  cela, parce que c'est du monopole;
     nous nous opposons  cela en nous fondant sur un principe, et
     notre opposition est d'autant plus nergique, qu'il s'agit d'une
     taxe qui n'offre aucune compensation  la trs-grande majorit de
     ceux qu'elle frappe. Il n'est pas au pouvoir du gouvernement, en
     effet, de donner _protection_ aux manufacturiers et aux ouvriers;
     et, quant  eux, le monopole du pain est une pure injustice. S'il
     y a quelques personnes qui dsirent, en toute honntet, asseoir
     une taxe sur le bl, qu'elles proposent, afin de montrer la
     loyaut de leur dessein, de prlever cette taxe, par l'accise, et
     sur le bl, _ la mouture_. Personnellement, je rsisterai  cet
     impt. Mais parlant comme _free-trader_, je dis que si l'on veut
     une loi crale qui n'inflige pas un monopole au pays, il faut
     taxer les crales de toutes provenances  la mouture, et laisser
     entrer librement les grains trangers. Alors quiconque mangera du
     pain paiera la taxe; et quiconque produira du bl ne bnficiera
     pas par la taxe. Je crois que lorsque la proposition se
     prsentera sous cette forme, elle ne rencontrera pas
     _l'agitation_ dans le pays, pas plus que la taxe du sel qui ne
     confre  personne d'injustes avantages (Applaudissements.) S'il
     faut que le trsor public prlve un revenu sur le bl, il en
     tirera dix fois plus d'une taxe _ la mouture_ que d'un droit de
     douane, sans que le premier mode lve plus que le second le prix
     du pain[35].

[Note 35: Cela se comprend aisment. Supposons que la consommation du
bl en Angleterre soit de 60 millions d'hectolitres, dont 54 millions
de bl indigne et 6 millions de bl tranger.

Supposons encore que ce dernier vaut _ l'entrept_ 20 fr.
l'hectolitre. Un droit de 2 fr.  la mouture frapperait les 60
millions d'hectolitres et donnerait au trsor un produit de 120
millions. De plus, il tablirait le cours du grain sur le march  22
francs.

Un droit de douane de 2 fr. fixerait aussi le cours du bl  22 fr.,
puisque, d'aprs l'hypothse, l'tranger ne saurait vendre au-dessous.
Mais le droit, ne se prlevant que sur 6 millions d'hectolitres, ne
produirait  l'chiquier que 12 millions.

Ce sont les monopoleurs qui gagnent la diffrence.]

M. Cobden rpond  l'accusation qu'on a dirige contre la Ligue,
d'tre trop absolue. Il adjure le meeting de ne se sparer jamais de
la justice abstraite et des principes absolus. Nos progrs, dit-il,
dmontrent assez ce qu'il y a de force dans la ferme adhsion  un
principe. Nous avions  instruire la nation, et qu'est-ce qui nous a
soutenus? la vrit, la justice, le soin de ne nous laisser pas
dtourner par la sduction d'un avantage momentan, par aucune
considration de parti, ou de stratgie parlementaire.

     M. COBDEN continue ainsi: Nous ne sommes point des hommes
     politiques; nous ne sommes point des hommes d'tat, et n'avons
     jamais aspir  l'tre. Nous avons t arrachs  nos occupations
     presque sans nous y attendre. Je le dclare solennellement, si
     j'avais pu prvoir il y a cinq ans que je serais graduellement et
     insensiblement port  la position que j'occupe, et dont je ne
     saurais revenir par aucune voie qui se puisse concilier avec
     l'honneur (bruyantes acclamations), si j'avais prvu, dis-je,
     tout ce que j'ai eu  sacrifier de temps, d'argent et de repos
     domestique  cette grande cause, quel que soit le dvouement
     qu'elle m'inspire, je crois que je n'aurais pas os, considrant
     ce que je me dois  moi-mme, ce que je dois  ceux qui tiennent
     de la nature des droits sacrs sur mon existence, accepter le
     rle qui m'a t fait. (Acclamations.) Mais notre cause s'est peu
      peu leve  la hauteur d'une grande question politique et
     nationale; et maintenant que nous l'avons porte au premier rang
     entre toutes celles qui proccupent le snat, il nous manque des
     hommes dans ce snat;--des hommes dont le caractre comme hommes
     d'tat soit tabli dans l'opinion,--des hommes qui, par leur
     position sociale, leurs privilges et leurs prcdents, soient en
     possession d'tre considrs par le peuple comme des chefs
     politiques. Il nous manque de tels hommes dans la Chambre  qui
     nous puissions confier le dnoment de cette lutte.
     (Applaudissements.) Et s'il est un sentiment qui, dans mon
     esprit, ait prvalu sur tous les autres, quand je suis entr dans
     cette enceinte, sachant que j'allais y rencontrer cet homme
     d'tat distingu que ses commettants considrent autant et plus
     que tout autre, comme le chef prdestin  la conduite des
     affaires publiques de ce pays, si, dis-je, un sentiment a prvalu
     dans mon esprit, c'tait l'espoir de saluer le nouveau Mose qui
     doit,  travers le dsert, nous faire arriver  la terre de
     promission. (Acclamations longtemps prolonges.) Je le dclare de
     la manire la plus solennelle, en mon nom, comme au nom de mes
     collgues, c'est avec bonheur que nous remettrions notre cause
     entre les mains d'un tel homme, s'il se faisait  la Chambre des
     communes le dfenseur de notre principe; c'est avec bonheur que
     nous travaillerions encore aux derniers rangs, l o nos services
     seraient le plus efficaces, afin d'aider loyalement un tel homme
     d'tat  attacher son nom  la plus grande rforme, que dis-je? 
     la plus grande rvolution dont le monde ait jamais t tmoin.
     (Applaudissements.)--Gentlemen, je ne dsespre pas (les
     acclamations redoublent); nous travaillerons une autre anne.
     (Applaudissements.) Je crois que le noble lord a parl d'une
     anne, il a demand une anne. Eh bien, nous travaillerons
     volontiers pour lui encore une anne. (Applaudissements.) Et
     alors, quand il aura rflchi sur nos principes; quand il se sera
     assur de la justice de notre cause; quand ses calmes
     mditations, guides par la dlicatesse de sa conscience,
     l'auront amen  cette conviction que le droit et la justice sont
     de notre ct, j'espre qu'au terme de l'anne qu'il se rserve,
     il se lvera courageusement, pour imprimer  notre cause, au sein
     des communes, le sceau du triomphe. (Bruyantes acclamations.)
     Mais, aprs avoir exprim cette sincre esprance, je dois vous
     rappeler que nous sommes ici comme membres de la Ligue. Nous
     sommes engags  un principe, et je dois vous dire, habitants du
     West-Riding, qu'il est de votre devoir de montrer une entire
     loyaut dans votre attachement  ce principe. Vous pouvez tre
     appels  faire le sacrifice d'une affection personnelle aussi
     bien place que bien mrite,  consommer, comme lecteurs de ce
     pays, le plus douloureux sacrifice qui puisse vous tre command.
     Je ne cherche ni  sduire ni  menacer le noble lord. Je sais
     qu'il est comptent, par l'tendue de son esprit et l'intgrit
     de son caractre,  juger par lui-mme. Mais quant  nous, nos
     engagements ne sont pas envers les whigs ou envers les torys,
     mais envers le peuple. Je n'ajouterai qu'un mot. Le noble lord
     nous a dit: Dieu vous protge; vous tes dans la bonne voie, et
     j'espre que vous y avancerez sous votre bannire triomphante.
     Et moi je lui dis: Vous tes dans le droit sentier, et Dieu vous
     protge tant que vous n'en dvierez pas!...

Quelle que soit l'loquence dploye par les orateurs qui se sont
succd, l'assemble demeure longtemps encore sous l'impression de
cette confrence qui laisse indcis un vnement d'une haute
importance.--Elle se spare  minuit, des trains spciaux ayant t
retenus sur tous les chemins de fer, pour ramener chacun des
assistants  son domicile.


MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.

15 fvrier 1844.

Le meeting hebdomadaire de la Ligue a eu lieu jeudi soir au thtre de
Covent-Garden.--En l'absence du prsident, M. George Wilson, M.
Villiers, membre du Parlement, occupe le fauteuil. Nous avons extrait
de son discours les passages suivants:

     Messieurs, notre estimable ami, M. Wilson, forcment retenu  la
     campagne, m'a requis d'occuper le fauteuil. Malgr mon
     inexprience, j'ai accept cette mission, parce que je crois que
     le temps est venu o il n'est permis  personne de rejeter le
     fardeau sur autrui, et de refuser sa cordiale assistance 
     l'oeuvre de cette grande et utile association. L'objet de la
     Ligue est identifi avec le bien-tre de la nation, mais le
     sinistre intrt que nous combattons est malheureusement
     identifi avec le pouvoir et les majorits parlementaires. La
     Ligue a donc  surmonter de graves difficults, et il lui faut
     redoubler d'nergie. (Applaudissements.) Nous vivons dans un
     temps o l'on ne manque pas de tirer avantage de ce qu'il reste
     au peuple d'ignorance et d'apathie  l'gard de ses vrais
     intrts, et il ne faut pas esprer d'arriver  un gouvernement
     juste et sage, autrement que par la vigoureuse expression d'une
     opinion publique claire. C'est  ce rsultat, c'est  rprimer
     le sordide abus de la puissance lgislative que la Ligue a
     consacr ses efforts incessants et dvous. Le soin que mettent
     ses adversaires  calomnier ses desseins, montre assez combien
     ils redoutent ses progrs, et combien sa marche ferme et loyale
     trompe leur attente. L'objet que la Ligue a en vue a toujours t
     clair et bien dfini; je ne sache pas qu'il ait chang. Elle
     aspire  populariser,  rendre manifestes, aux yeux de tous, ces
     doctrines industrielles et commerciales, qui ont t proclames
     par les plus hautes intelligences. (coutez! coutez!) Doctrines
     dont la vrit est accessible aux intelligences les plus
     ordinaires, dont l'application, commande d'ailleurs par les
     circonstances de ce pays, a t conseille par tout ce qu'il
     renferme d'hommes pratiques, prudents et expriments. Ce but, de
     quelque manire qu'il plaise aux monopoleurs et aux ministres qui
     leur obissent de le prsenter, mrite bien l'appui et la
     sympathie de quiconque porte un coeur ami du bien et de la
     justice. Depuis notre dernire runion, je comprends que ce mot
     que l'autorit a mis  la mode, et sur lequel elle compte pour
     touffer les plaintes de nos frres d'Irlande (immenses
     acclamations), je veux dire le mot _conspiration_, a t appliqu
      ces meetings. (Rires ironiques.) Jusqu' quel point ce mot
     s'applique-t-il avec quelque justesse  nos runions? Je
     l'ignore. Ce que je sais, c'est que considrant le but pour
     lequel on allgue que nous sommes associs, il n'y a pas lieu de
     s'tonner si nos travaux ont rpandu la colre et l'alarme dans
     le camp ennemi, et si nous sommes dsigns comme des
     conspirateurs, sur l'autorit de celui  qui l'on attribue
     d'avoir proclam que les doctrines que nous cherchons  faire
     prvaloir sont les doctrines du _sens commun_[36]. (Rires.) Car,
     certes, on ne saurait rien concevoir de plus funeste que le _sens
     commun_,  ceux qui ont fond leur puissance sur les prjugs,
     l'ignorance et les divisions du peuple,  ceux qui ont tout 
     redouter de sa sagesse, et rien  gagner  son perfectionnement.
     (Applaudissements.) S'ils dploient maintenant contre la Ligue
     une nouvelle nergie, peut-tre faut-il les excuser, car elle
     nat de cette conviction qui a envahi leur esprit, que nos
     doctrines font d'irrsistibles progrs, et que le temps approche
     o ce sentiment profond qu'on appelle _sens commun_ prvaudra
     enfin dans le pays. En cela, du moins, je crois qu'ils ont
     raison, et tout--jusqu'aux procds de l'anti-Ligue, qui a sans
     doute en vue autre chose que le sens commun,--concourt  ce
     rsultat. Lorsqu'il s'agit de disculper une loi qui a provoqu
     contre elle cette puissante agitation, il faut autre chose, le
     _sens commun_ rclame autre chose que l'invective, qui fait le
     fond de leur loquence. Il faut autre chose pour disculper une
     loi accuse de n'avoir t faite  une autre fin que d'infliger
     la famine  une terre chrtienne (coutez! coutez!), alors
     surtout que cette loi, condamne par les hommes de l'autorit la
     plus comptente, par les Russell et les Fitzwilliams, condamne
     par le spectacle des maux qu'elle rpand au sein d'une population
     toujours croissante, est maintenue par des lgislateurs qui ont 
     la maintenir un intrt direct et pcuniaire. Je le rpte, si
     l'invective grossire est la seule rponse que l'on sait faire 
     des imputations si graves et si srieuses, c'est qu'il n'y en a
     pas d'autre; et alors le peuple est bien prs de comprendre que
     demander pour le travail honnte sa lgitime rmunration, pour
     les capitaux leurs profits naturels, sans la funeste intervention
     de la loi, que vouloir rduire la classe oisive et improductive 
     sa proprit, c'est proclamer non-seulement la doctrine du _sens
     commun_, mais la doctrine de l'ternelle justice. Les
     _conspirateurs_ qui se sont unis pour rpandre cette doctrine
     parmi le peuple, recueilleront, en dpit de l'injuste censure de
     l'autorit, l'honnte et cordial assentiment d'une nation
     reconnaissante. (Applaudissements prolongs.)

[Note 36: Prtendre enrichir un peuple par la disette artificielle,
c'est une politique en contradiction avec le sens commun. (Sir James
Graham, ministre de l'intrieur.)]

Le meeting entend MM. Hume et Christie, membres du Parlement. La
parole est ensuite  M. J. W. Fox.

     M. FOX: Si les honorables membres du Parlement que vous venez
     d'entendre taient condamns  subir cet arrt qui, grces au
     ciel, se prsente plus rarement qu'autrefois sur les lvres du
     juge: Qu'on les ramne d'o ils sont venus, ils pourraient, je
     crois, annoncer  la Chambre des communes que _la Ligue vit
     encore_; car, pas plus tard qu'hier, on y affirmait que, depuis
     la dclaration de sir Robert Peel, au premier jour de la session,
     notre _agitation_ tait _tombe dans l'insignifiance_[37].
     (Rires.) Oui, elle est tombe de chute en chute, d'un revenu de
     50,000 liv. sterl.  un revenu de 100,000 liv.;--de petits
     meetings provinciaux  de splendides runions comme celle qui
     m'entoure, et de l'humiliation de ptitionner la Chambre 
     l'honneur de guider dans la lutte les matres de cette assemble.
     (Acclamations.) Quelle ide confuse, imparfaite, trange, ne
     faut-il pas se faire de la Ligue, pour imaginer qu'elle va
     s'anantir au souffle des membres du Parlement ou des ministres
     de la couronne! Eh quoi! les lgislateurs du monopole ne
     verraient-ils dans la Ligue qu'une mesquine coterie, qu'une
     pitoyable manoeuvre de parti, choses qui leur sont beaucoup plus
     familires que les grands principes de la vrit et de la
     justice, que les puissants mouvements de l'opinion nationale? Et
     celui, entre tous, devant la volont de qui la Ligue est le moins
     dispose  se courber, c'est ce ministre dont la bouche a si
     souvent souffl le chaud et le froid, et qui dnonait jadis,
     comme destructives de la constitution politique et de
     l'tablissement religieux du royaume, ces mmes mesures dont il
     se soumet maintenant  se faire l'introducteur. L'existence de la
     Ligue, le triomphe prochain qui l'attend, ne dpendent ni de Sir
     Robert Peel, ni d'aucun autre chef de parti. Nous abjurons toute
     alliance avec les partis. L'anti-Ligue s'enorgueillissait
     rcemment d'avoir ralli  elle un grand nombre de whigs. Tant
     pis pour les whigs, mais non pas pour la Ligue. (coutez!) Notre
     force est dans notre principe; dans la certitude que la libert
     du commerce est fatalement arrte dans les conseils de Dieu
     comme un des grands pas de l'homme dans la carrire de la
     civilisation. Les droits de l'industrie  la libert des
     changes peuvent tre momentanment viols, confisqus par la
     ruse ou la violence; mais ils ne peuvent tre refuss d'une
     manire permanente aux exigences de l'humanit.
     (Applaudissements.)... Mais ce que le monopole n'a pu faire avec
     toutes les ressources d'une constitution partiale, il espre le
     raliser par le concours d'associations volontaires et d'efforts
     combins. Non content de cette grande anti-Ligue, la Chambre des
     lords, et de cette anti-Ligue supplmentaire, la Chambre des
     communes, il couvre le pays de petites associations qui vont
     s'criant:

       Oh! laissez mon petit navire tendre aussi sa voile,
       Partager la mme brise et courir au mme triomphe.

     [Note 37: Sir Robert Peel avait annonc que son intention n'tait
     pas de reviser la _loi-crale_.]

     Et voyez jusqu'o les conduit l'esprit d'imitation! Elles se
     prennent  nous copier nous-mmes. Elles commencent  ptitionner
     le Parlement, justement quand nous en avons fini avec les
     ptitions.--Elles dnoncent l'_agitation_. L'agitation est
     immorale, s'crie le duc de Richmond, et disant cela, il se met
      la tte d'une agitation nouvelle... Les monopoleurs dclarent
     que nous sommes passibles des peines de la loi. Mais s'il y a
     quelque impartialit dans la distribution de la justice, que
     font-ils autre chose, en nous imitant, que nous garantir contre
     ces peines? Non que je prenne grand souci du mot
     _conspiration_[38]; et en dbutant tout  l'heure, j'aurais pu
     aussi bien choisir ce terme que tout autre et vous apostropher
     ainsi: _Mes chers conspirateurs._ Je ne tiens pas  dshonneur
     qu'on m'applique cette expression ou toute autre, quand j'ai la
     conscience que je poursuis un but lgitime par des moyens
     lgitimes. (Applaudissements.) Quel que soit l'objet spcial de
     notre runion, je rougirais de moi-mme et de vous, si nous
     usions du privilge de la libre parole et du libre meeting, sans
     exprimer notre sympathie envers ceux de nos frres d'Irlande que
     menacent des chtiments pour avoir us des mmes droits.
     (Acclamations enthousiastes et prolonges.) Je dis que c'est de
     la sympathie pour nous-mmes et non pour eux. Car, entre tous
     les hommes, _celui-l_, sans doute, a moins besoin de sympathie
     que nul autre, qui, du fond de son cachot, si on l'y plonge,
     rgnera encore sur la pense, sur le coeur, sur le dvouement de
     la nation  laquelle il a consacr ses services. (Les
     acclamations se renouvellent.) C'est  nous-mmes qu'elle est
     due, c'est au plus sacr, au plus cher des droits que possde le
     peuple de ce pays,--le droit de s'assembler librement,--en nombre
     proportionn  la grandeur de ses souffrances,--pour exposer ses
     griefs et en demander le redressement. Ce droit ne doit tre
     menac, o que ce soit,  l'gard de qui que ce soit, sans
     qu'aussitt une protestation nergique et passionne mane de
     quiconque apprcie la libert publique et les intrts d'une
     nation qui n'a d'autres garanties que la hardiesse de sa parole
     et son esprit d'indpendance. (Acclamations.)--Mais je reviens
     aux associations des prohibitionnistes. Incriminer la Ligue,
     semble tre leur premier besoin et leur premire pense. Mais de
     quoi nous accusent-ils? Parmi leurs plates et mesquines
     imputations, les plus pitoyables figurent toujours au premier
     rang. La premire rsolution prise par une de ces associations
     agricoles consiste  dclarer que la Ligue fait une chose
     intolrable en envoyant dans le pays des professeurs salaris.
     Mais au moins elles ne peuvent pas nous accuser de salarier des
     rustres pour porter le dsordre dans leurs meetings. Elles
     oublient aussi que la Ligue dispose d'une puissance
     d'enseignement qu'aucune richesse humaine ne saurait payer;
     puissance invisible, mais formidable, descendue du ciel pour
     pntrer au coeur de l'humanit; puissance qui ouvre l'oreille de
     celui qui coute et enflamme la lvre de celui qui parle;
     puissance immortelle, partout engage  faire triompher la
     libert,  renverser l'oppression; et le nom de cette puissance,
     c'est l'_amour de la justice_. (Applaudissements.) Elles se
     plaignent aussi de nos ptitions, maintenant que nous y avons
     renonc. Une foule d'anecdotes nous sont attribues, parmi
     lesquelles celle d'un homme qui aurait inscrit de faux noms au
     bas d'une ptition contre la loi-crale. Ils racontent, avec
     assez peu de discernement dans le choix de leur exemple, qu'un
     homme a t vu dans les cimetires inscrivant sur la ptition
     des noms relevs sur la pierre des tombeaux. (Rires.) Il ne
     manquait pas de subtilit, le malheureux, s'il en a agi ainsi, et
     il faut que le sens moral de nos adversaires soit bien mouss
     pour qu'ils osent citer un tel fait  l'appui de leur accusation;
     car combien d'tres inanims peuplent les cimetires de nos
     villes et de nos campagnes, qui y ont t pousss par l'effet de
     cette loi maudite. Ah! si les morts pouvaient se mler  notre
     oeuvre, des myriades d'entre eux auraient le droit de signer des
     ptitions sur cette matire. Ils ont t victimes de ce systme
     qui pse encore sur les vivants, et s'il existait une puissance
     qui pt souffler sur cette poussire aride pour la rveiller, si
     ces penses et ces sentiments d'autrefois pouvaient reprendre
     possession de la vie, si la tombe pouvait nous rendre ceux
     qu'elle a reus sans cortge et sans prires:

       Car elle est petite la cloche qui annonce  la hte le convoi
       du pauvre;

     s'ils accouraient du champ de repos vers ce palais o l'on
     codifie sur la mort et sur la vie, oh! la foule serait si presse
     que les avenues du Parlement seraient inaccessibles; il faudrait
     une arme, Wellington en tte, pour frayer aux snateurs un
     passage  travers cette multitude, et peut-tre ils ne
     parviendraient  l'orgueilleuse enceinte que pour entendre le
     chapelain de Westminster prcher sur ce texte: Le sang de ton
     frre crie vers moi de la terre. (Vive sensation.)

     [Note 38: Il faut se rappeler que ce discours fut prononc 
     l'poque du procs d'O'Connell.]

     Aprs cette folle disposition  calomnier la Ligue, ce qui
     caractrise le plus les socits monopolistes, c'est une
     avalanche de professions d'_attachement  l'ouvrier_. Cette
     tendresse dfraye leurs rsolutions et leurs discours; il semble
     que le bien-tre de l'ouvrier soit la cause finale de leur
     existence. (Rires.) Il semble,  les entendre, que les landlords
     n'ont t crs et mis au monde que pour aimer les ouvriers.
     (Nouveaux rires). Ils aiment l'ouvrier avec tant de tendresse,
     qu'ils prennent soin que des vtements trop amples et une
     nourriture trop abondante ne dguisent pas sa grce et n'altrent
     pas ses belles proportions. Ils aiment sans doute, sur le
     principe invoqu par certain pasteur  qui l'on reprochait une
     douteuse orthodoxie. Que voulez-vous? disait-il, je ne puis
     croire qu' raison de 80 liv. sterl. par an, tandis que mon
     vque croit sur le taux de 15,000 livres. (clats de rires.)
     C'est ainsi que, dans leurs meetings, les landlords font montre
     envers les ouvriers d'un amour de 50 et 80,000 livres par an,
     mais ceux-ci ne peuvent les payer de retour que sur le pied de 7
      8 shillings par semaine. (Rires prolongs...) Mais quand donc a
     commenc cet amour? Quelle est l'histoire de cette tendresse
     ardente et passionne de l'aristocratie pour l'habitant des
     campagnes? Dans quel sicle est-elle ne? Est-ce dans les temps
     reculs o le vieux cultivateur tait tenu de dnoncer sur son
     bail le nombre d'_attelages de boeufs_ et le nombre d'_attelages
     d'hommes_? Lorsque l'on engraissait les esclaves dans ce pays
     pour les vendre en Irlande, jusqu' ce qu'il y et sur le march
     engorgement de ce genre de produits? Est-ce dans le quatorzime
     sicle, lorsque la peste ayant dpeupl les campagnes, et que le
     manque de bras et pu lever le taux de la main-d'oeuvre,
     l'aristocratie dcrta le _Code des ouvriers_,--loi dont on a
     fait l'loge de nos jours,--qui ordonnait que les ouvriers
     seraient forcs de travailler sous le fouet et sans augmentation
     de salaires? Est-ce dans le quinzime sicle, quand la loi
     voulait que celui qui avait t cultivateur douze ans, ft pour
     le reste de sa vie attach aux manches de sa charrue, sans qu'il
     pt mme faire apprendre un mtier  son fils, de peur que le
     matre du sol ne perdt les services d'un de ses serfs? Est-ce
     dans le seizime sicle, quand un landlord pouvait s'emparer des
     vagabonds, les forcer au travail, les rduire en esclavage et
     mme les _marquer_, afin qu'ils fussent reconnus partout comme sa
     proprit? Est-ce  l'poque plus rcente qui a prcd
     immdiatement la naissance de l'industrie manufacturire, priode
     pendant laquelle les salaires mesurs en froment, baissrent de
     moiti, tandis que le prix de ce mme froment haussa du double et
     plus encore? Est-ce dans les temps postrieurs, sous l'ancienne
     ou la nouvelle loi des pauvres, qui, tantt assujettissait
     l'ouvrier  la dgradation de recevoir de la paroisse,  titre
     d'aumne, un salaire honntement gagn, tantt lui disait: Tu
     arrives trop tard au banquet de la nature, il n'y a pas de
     couvert pour toi; sois _indpendant_? Est-ce maintenant enfin,
     o l'ouvrier est gratifi de 2 shillings par jour quand il fait
     beau, qu'il perd s'il vient  pleuvoir, et o sa vie se consume
     en un travail incessant, jour aprs jour, et de semaine en
     semaine?  quelle poque donc trouvons-nous l'origine, o
     lisons-nous l'histoire, o voyons-nous les marques de cette
     paternelle sollicitude, qui,  en croire l'aristocratie, a plac
     la classe ouvrire sous sa tendre et spciale protection?
     (Acclamations bruyantes et prolonges.) Si tels sont les
     sentiments de l'aristocratie envers les ouvriers, pourquoi ne
     donne-t-elle pas une attention plus exclusive  leurs intrts?
     Les lgislateurs de cette classe ne s'abstiennent pas,
     d'habitude, de se mler des affaires d'autrui. Ils se proccupent
     des manufactures, o les salaires sont pourtant plus levs que
     sur leurs domaines; ils rglementent les heures de travail et les
     coles; ils sont toujours prts  s'ingrer dans les fabriques de
     soie, de laine, de coton, en toutes choses au monde; et, sur ces
     entrefaites, voil ces ouvriers qu'ils aiment tant, les voil les
     plus misrables et les plus abandonns de toutes les cratures!
     Quelquefois peut-tre on distribuera  ceux d'entre eux qui
     auront servi vingt ans le mme matre un prix de 10 shillings,
     toujours accompagn de la part du rvrend prsident du meeting
     de cette allocution: Mfiez-vous des novateurs, car la Bible
     enseigne qu'il y aura toujours des pauvres parmi vous. (Honte!
     honte!)

     Et que dirons-nous de la prtention des propritaires au titre
     d'agriculteurs? On n'est pas savant parce qu'on possde une
     bibliothque; et comme l'a dit nergiquement M. Cobden: on n'est
     pas marin parce qu'on est armateur. Les propritaires de grands
     domaines n'ont pas davantage droit au titre honorable
     d'agriculteurs. Ils ne cultivent pas le sol; ils se bornent 
     en recueillir les fruits, ayant soin de s'adjuger la part du
     lion. Si un tel langage prvalait en d'autres matires, s'il
     fallait juger des qualits personnelles et des occupations d'un
     homme, par l'usage auquel ses proprits sont destines, il
     s'ensuivrait qu'un noble membre de la Ligue, le marquis de
     Westminster[39] serait le plus grand tuilier de Londres (rires),
     que le duc de Bedfort[40] en serait le musicien et le dramatiste
     le plus distingu, et que les membres du clerg de l'abbaye de
     Westminster, dont les proprits sont affectes  un usage fort
     quivoque, seraient d'minents professeurs de prostitution.
     (Rires et applaudissements.) Entre la Ligue et ses adversaires
     toute la question, dgage de ces vains sophismes, se rduit 
     savoir si les seigneurs terriens, au lieu de n'tre dans la
     nation qu'une classe respectable et influente, absorberont tous
     les pouvoirs et seront la nation, toute la nation, car c'est 
     quoi ils aspirent. Ils reconnaissent la reine, mais ils lui
     imposent des ministres; ils reconnaissent la lgislature, mais
     ils constituent une Chambre et tiennent l'autre sous leur
     influence; ils reconnaissent la classe moyenne, mais ils
     commandent ses suffrages et s'efforcent de nourrir dans son sein
     les habitudes d'une dgradante servilit; ils reconnaissent la
     classe industrielle, mais ils restreignent ses transactions et
     paralysent ses entreprises; ils reconnaissent la classe ouvrire,
     mais ils taxent son travail, et ses os, et ses muscles, et
     jusqu'au pain qui la nourrit. (Applaudissements.) J'accorde
     qu'ils furent autrefois la nation. Il fut un temps o les
     possesseurs du sol en Angleterre formaient la nation, et o il
     n'y avait pas d'autre pouvoir reconnu. Mais qu'tait-ce que ce
     temps-l? Un temps o le peuple tait serf, tait chose,
     pouvait tre fouett, marqu et vendu. Ils taient la nation!
     Mais o taient alors tous les arts de la vie? o taient alors
     la littrature et la science? Le philosophe ne sortait de sa
     retraite que pour tre, au milieu de la foule ignorante, un objet
     de dfiance et peut-tre de perscution; bon tout au plus 
     vendre au riche un secret magique pour gagner le coeur d'une dame
     ou paralyser le bras d'un rival. Ils taient la nation! et on les
     voyait s'lancer dans leur armure de fer, conduisant leurs
     vassaux au carnage, tandis que les malheureux qu'ils foulaient
     aux pieds n'avaient d'autres chances pour s'en dfaire que de les
     craser, comme des crustacs dans leur caille. Ils taient la
     nation! et quel tait alors le sort des cits? Tout citoyen qui
     avait quelque chose  perdre tait oblig de chercher auprs du
     trne un abri contre leur tyrannie, et de renforcer le despotisme
     pour ne pas demeurer sans ressources devant ces oligarques; en ce
     temps-l, s'il y avait eu un Rothschild, ils auraient eu sa
     dernire dent pour arriver  son dernier cu. Quand ils taient
     la nation, aucune invention n'enrichissait le pays, ne faisait
     excuter au bois et au fer l'oeuvre de millions de bras; la
     presse n'avait pas dissmin les connaissances sur toute la
     surface du pays et fait pntrer la lumire jusque dans la
     mansarde et la cabane; la marine marchande ne couvrait pas la mer
     et ne prsentait pas ses voiles  tous les vents du ciel, pour
     atteindre quelque lointain rivage et en rapporter le ncessaire
     pour le pauvre et le superflu pour le riche. Non, non, la
     domination du sol n'est pas la nationalit; la pairie n'est pas
     la nation. Les coeurs et les cerveaux entrent pour quelque chose
     dans la constitution d'un peuple. Le philosophe qui pense,
     l'homme d'tat qui agit, le pote qui chante, la multitude qui
     travaille; voil la nation. (Applaudissements.) L'aristocratie y
     prend noblement sa place, lorsque, ainsi que plusieurs de ses
     membres qui appartiennent  notre association, elle coopre du
     coeur et du bras  la cause de la patrie et au perfectionnement
     de l'humanit. De tels hommes rachtent l'ordre auquel ils
     appartiennent et le couvrent d'un lustre inhrent  leur propre
     individualit. Nous regardons comme membre de la communaut
     quiconque travaille, soit par l'intelligence, soit d'une main
     calleuse,  rendre la nation grande, libre et prospre! Certes,
     si nous considrons la situation des seigneurs terriens dans ce
     pays, nous les voyons dots de tant d'avantages, dont ils ne
     sauraient tre dpouills par aucune circonstance, aucun
     vnement,  moins d'une convulsion sociale, terrible et
     universelle, qu'en vrit ils devraient bien s'en contenter,
     trop heureux s'ils connaissaient leur bonheur. Car il est vrai,
     comme on l'a dit souvent, que l'Angleterre est le paradis des
     propritaires, grce  l'indomptable nergie,  l'audacieux
     esprit d'entreprise de ses enfants. Que veulent-ils de plus? Le
     sol n'est-il pas  eux d'un rivage  l'autre? N'est-il pas  eux,
     l'air que sillonnent les oiseaux du ciel? Il n'est pas un coin de
     la terre o nous puissions enfoncer la charrue sans leur
     permission, btir une chaumire sans leur consentement; ils
     foulent le sol anglais comme s'ils taient les dieux qui l'ont
     tir du nant, et ils veulent encore lever artificiellement le
     prix de leurs produits! Matres du sol, ils veulent encore tre
     les matres de l'industrie et s'adjuger une part jusque sur le
     pain du peuple! Que leur faut-il donc pour les contenter? Ils ont
     affranchi de toutes charges ces domaines acquis non par une
     honnte industrie, mais par l'pe, la rapine et la violence.
     Jadis ils avaient  soutenir l'glise et l'tat,  lever les
     corps de troupes, quand il plaisait au roi de les requrir, pour
     la conqute, ou pour la dfense nationale. Maintenant
     l'aristocratie a su convertir en sources d'moluments les charges
     mmes qui pesaient sur ses terres, et elle tire de l'arme, de
     l'glise et de toutes nos institutions, des ressources pour ses
     enfants et ses cratures; et cependant elle veut encore craser
     l'industrie sous le poids d'un fardeau plus lourd qu'aucun de
     ceux qui pesrent jamais sur ses domaines!--Libre change! ce
     fut, il y a des sicles, le cri de Jean Tyler et de ses
     compagnons, que le flau des monopoles avait pousss 
     l'insurrection. L'pe qui le frappa brille encore dans l'cusson
     de la corporation de Londres, comme pour nous avertir de fuir
     toute violence, nous qui avons embrass la mme cause et lev le
     mme cri: Libre change! (Applaudissements enthousiastes.) Libre
     change, non pour l'Angleterre seulement, mais pour tout
     l'univers. (Acclamations.) Quoi! ils trafiquent librement de la
     plume, de la parole et des suffrages lectoraux, et nous ne
     pouvons pas changer entre nous le fruit de nos sueurs? Nous
     demandons que l'change soit libre comme l'air, libre comme les
     vagues de l'Ocan, libre comme les penses qui naissent au coeur
     de l'homme! (Applaudissements.) Ne prennent-ils pas aussi leur
     part, et la part du lion, dans la prosprit commerciale? Qu'ont
     fait les machines, les bateaux  vapeur, les chemins de fer, pour
     le bien-tre du peuple, qui n'ait servi aussi  lever la valeur
     du sol et le taux de la rente? Leurs journaux font grand bruit
     depuis quelques jours de ce qu'ils appellent un grand fait. Le
     froment, disent-ils, n'est pas plus cher aujourd'hui qu'en 1791,
     et comment le cultivateur pourrait-il soutenir la concurrence
     trangre, lorsque, pendant cette priode, ses taxes se sont
     accrues dans une si norme proportion? Mais ils omettent de dire
     que, quoique le prix du bl n'ait pas vari depuis 1791, la rente
     a doubl et plus que doubl. (coutez!) Et voil le vrai fardeau
     qui pse sur le fermier, qui l'crase, comme il crase tout notre
     systme industriel.--Oh! que l'aristocratie jouisse de sa
     prosprit, mais qu'elle cesse de contrarier, d'enchaner
     l'infatigable travail auquel elle la doit. Nous ne la craignons
     pas, avec ses forfanteries et ses menaces. Nous sommes ici
     librement, et ils sigent  Westminster par mandat royal; nos
     assembles sont accessibles  tous les hommes de coeur, et leurs
     salles snatoriales ne sont que des enceintes d'exclusion. Ici,
     nous nous appuyons sur le _droit_; l, ils s'appuient sur la
     _force_; ils nous jettent le gant, nous le relevons et nous leur
     jetons le dfi  la face. (Acclamations, l'assemble se lve
     saisie d'enthousiasme; on agite pendant plusieurs minutes les
     chapeaux et les mouchoirs.) Nous marcherons vers la
     lutte,--opinion contre force,--respectant la loi, _leur loi_, en
     esprit d'ordre, de paix et de moralit; nous ferons triompher
     cette grande cause, et ainsi nous affranchirons,--_eux_, de la
     maldiction qui pse toujours sur la tte de
     l'oppresseur,--_nous_, de la spoliation et de l'esclavage,--le
     pays, de la confusion, de l'abattement, de l'anarchie et de la
     dsolation. (Applaudissements.) Le sicle de la fodalit est
     pass; l'esprit de la fodalit ne peut plus gouverner ce pays.
     Il peut tre fort encore du prestige du pass; il peut briller
     dans la splendeur dont les efforts de l'industrie l'ont
     environn; il peut se retrancher derrire les remparts de nos
     institutions; il peut s'entourer d'une multitude servile; mais
     l'esprit fodal n'en doit pas moins succomber devant le gnie de
     l'humanit. L'esprit, le gnie, le pouvoir de la fodalit, ont
     fait leur temps. Qu'ils fassent place aux droits du travail, aux
     progrs des nations vers leur affranchissement commercial,
     intellectuel et politique! (L'orateur reprend sa place au milieu
     d'applaudissements enthousiastes qui se renouvellent longtemps
     avec une nergie dont il est impossible de donner une ide.)

     [Note 39: Propritaire d'une partie de Londres.]

     [Note 40: Propritaire du thtre de Covent-Garden.]

     LE PRSIDENT: Ladies et gentlemen, les travaux du meeting sont
     termins. Aprs l'admirable discours que vous venez d'entendre,
     je suis fch de vous retenir un moment; mais un fait vient de
     parvenir  ma connaissance et je crois devoir le communiquer au
     meeting avant qu'il se disperse.--L'homme minent auquel M. Fox a
     fait allusion dans son loquent discours, ce grand homme qui, par
     la cause qu'il reprsente et le traitement qu'il a reu, excite,
     j'ose le dire, plus d'intrt et de sympathie que tout autre
     sujet de la reine, M. O'Connell (tonnerre d'applaudissements), a
     t pri d'assister au prochain meeting, et toujours fidle 
     notre cause, il a dclar qu'il saisirait la premire occasion de
     manifester son attachement inbranlable aux principes de la
     Ligue. (Acclamations.)

Le meeting se spare aprs avoir pouss trois hurrahs en faveur de M.
O'Connell.


MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE AU THTRE DE COVENT-GARDEN.

21 fvrier 1844.

Le meeting mtropolitain de la Ligue, tenu mercredi dernier au thtre
de Covent-Garden, formera certainement un des traits les plus
remarquables dans l'histoire de l'_agitation_ commerciale.

Le nombre des billets demands pendant la semaine a dpass trente
mille. Il n'y a aucune exagration  dire que si la salle et pu
contenir ce nombre d'assistants, elle aurait t encore bien troite
relativement aux besoins de la circonstance. Longtemps avant cinq
heures, la foule encombrait toutes les avenues du thtre; elle est
devenue telle, en peu de temps, qu'on a jug  propos d'ouvrir toutes
les portes. Aussitt toutes les parties de la salle ont t envahies,
une foule paisse a stationn pendant toute la soire dans les rues
adjacentes, rpondant par des applaudissements enthousiastes aux
acclamations qui s'levaient dans l'enceinte du meeting.  sept
heures, le prsident, accompagn des membres du conseil et d'un grand
nombre de personnages de distinction, s'est prsent sur l'estrade,
mais M. O'Connell n'est arriv qu' prs de 8 heures. Lorsque
l'honorable membre a fait son entre, l'enthousiasme de l'assemble
n'a plus connu de bornes. Les acclamations de l'auditoire, rptes au
dehors, ont dur un quart d'heure, et il n'a fallu rien moins pour les
apaiser que l'puisement des forces physiques. Une autre circonstance,
qui a excit au plus haut degr l'intrt du meeting, c'est la
prsence de M. Georges Thompson, rcemment arriv de l'Inde. Nous
avons remarqu, sur la plate-forme, des Aldermen, plusieurs gnraux
et une trentaine de membres du Parlement.

M. James Wilson a la parole. Malgr l'excitation de l'assemble, ce
profond conomiste traite avec sa vigueur accoutume quelques points
relatifs  la libert du commerce. Il est plusieurs fois interrompu
par la fausse annonce de M. O'Connell. Enfin on apprend que le grand
patriote irlandais va paratre. Toute l'assemble se lve spontanment
et branle les votes de Covent-Garden par des salves ritres
d'applaudissements. Les acclamations durent sans interruption pendant
dix minutes conscutives. Toutes les voix s'unissent, tous les bras
sont tendus, on agite les chapeaux, les mouchoirs, les shalls. M.
O'Connell s'avance et salue l'assemble  plusieurs reprises, mais
chacun de ses saluts ne fait que provoquer de nouvelles manifestations
d'enthousiasme. Enfin l'honorable gentleman prend sa place, et M.
Wilson continue son discours. Mais c'est surtout quand M. O'Connell se
prsente devant la table des orateurs que l'enthousiasme atteint son
paroxysme. Covent-Garden en est branl jusques aux fondements. Il est
impossible d'exprimer ce qu'il y a d'imposant dans les acclamations de
six mille voix auxquelles rpondent du dehors les applaudissements
d'une multitude innombrable. M. O'Connell parat trs-mu. Il essaye
en vain de se faire entendre. Enfin le silence s'tant fait, il
s'exprime en ces termes:

     En me prsentant au milieu de vous, mon intention tait de faire
     ce soir un discours loquent; mais j'en cde la partie la plus
     sonore  un autre, et je commence par vous prsenter 100 l. s. de
     la part d'un de mes amis qui est aussi un _ami de la justice_.
     (Applaudissements.) De telles souscriptions ont aussi leur
     loquence, et si vous en obtenez 999 semblables, vous aurez vos
     100,000 l. s. (Rires d'approbation.) Mais hlas! l s'arrte mon
     loquence, car o trouverais-je des expressions, de quel langage
     humain pourrais-je revtir les sentiments de gratitude et de
     reconnaissance dont mon coeur est en ce moment pntr? On dit
     que ma chre langue irlandaise excelle  exprimer les affections
     tendres, mais il n'est pas au pouvoir d'une langue humaine, il
     n'est pas au pouvoir de l'loquence, ft-elle imprgne de la
     plus sraphique douceur, de rendre ces lans de gratitude,
     d'orgueil, d'excitation d'me que votre accueil me fait prouver.
     (Nouvelles acclamations.) Oh! cela est bien  vous! et c'est pour
     cela que vous l'avez fait. Cela est gnreux de votre part, et
     vous avez voulu me donner cette consolation!  toute autre poque
     de ma vie j'aurais t justement fier de votre rception; mais je
     puis dire que je me trouve dans des circonstances, auxquelles je
     ne ferai pas autrement allusion[41],--qui dcuplent et centuplent
     ma reconnaissance.--Je suis venu ici ce soir rsolu  garder
     cette neutralit politique qui est le caractre distinctif de
     votre grande lutte. Il doit m'tre permis de dire cependant,
     puisqu'aussi bien cela ne s'carte pas de la question des
     lois-crales, que je me rjouis de voir les ducs de Buckingham
     et de Richmond commencer  souponner qu'ils pourraient bien, eux
     aussi, tre des conspirateurs[42]. (Approbation et rires.)
     C'est pourquoi ils sont partis--couple de vaillants
     chevaliers,--et de peur de se laisser entraner par trop de
     vaillance, ils s'adressent  un magicien, dans le temple--un
     certain M. Platt--bonne crature--et lui demandent humblement:
     Dites, sommes-nous des _conspirateurs_?--Non, dit M. Platt, vous
     ne l'tes pas.--Il les regarde et voit qu'ils n'appartiennent
     pas  cette classe qui produit les conspirateurs, car le
     conspirateur penche toujours quelque peu du ct populaire.
     (Nouveaux rires.)--Non, rpte M. Platt, vous n'tes pas des
     conspirateurs. Mais malgr cette dcision, je ne conseille pas
     aux nobles ducs de tenter l'preuve de l'autre ct du canal.
     (Rires prolongs et acclamations.) Oui, votre rception m'est
     dlicieuse, et je sens mon coeur prt  clater sous le sentiment
     de la joie,  l'aspect de cette sympathie entre les enfants de
     l'Angleterre et de l'Irlande. (Bruyantes acclamations.) Je vous
     ai dit que votre gnrosit me touche. Ah! croyez bien que s'il
     existe sous le ciel une vertu qui surpasse la virile gnrosit
     des Anglais, on ne pourrait la trouver que dans la reconnaissance
     des Irlandais.--Oui, je le rpte, votre conduite est noble, mais
     elle ne s'adresse pas  un ingrat.

     [Note 41: M. O'Connell parut au meeting de
     L'Anti-corn-law-league, dans l'intervalle qui spara sa
     condamnation de son emprisonnement (21 fvrier 1844).]

     [Note 42:  cette poque, l'aristocratie anglaise organisait une
     _agitation_ en faveur des monopoles; la loi lui tait aussi bien
     applicable qu' l'agitation irlandaise.]

     Votre vnr prsident a daign m'introduire auprs de vous par
     quelques paroles bienveillantes. Il m'a rendu justice en disant
     que je suis, que j'ai toujours t un constant ami de la Ligue.
     Je le suis non par choix ou par prdilection, mais par la
     profonde conviction que ses principes sont ceux du bien gnral.
     (coutez! coutez!) J'ai t lu au prsent Parlement par deux
     comts d'Irlande qui prsentent ensemble une population agricole
     de plus de 1,100,000 habitants: les comts de Meath et de Cork.
     Je reprsente le comt de Cork qui contient 756,000 habitants
     vous  l'agriculture. Je n'avais aucun moyen d'acheter ou
     d'intimider leurs suffrages, aucun ascendant seigneurial pour
     influencer leurs convictions consciencieuses; mon lection ne m'a
     pas cot un shilling, et une majorit de 1,100 votants, dans un
     district agricole, m'a envoy au Parlement, sachant fort bien
     mes sentiments  l'gard des lois-crales, et que j'tais
     l'ennemi trs-dcid de toute taxe sur le pain du peuple.
     (Acclamations.) Bien plus, non-seulement mon opinion tait
     connue, mais je l'avais si souvent mise et dveloppe, que la
     mme conviction s'tait tendue dans tout le pays,  tel point
     que les monopoleurs n'ont pas essay d'un seul meeting dans toute
     l'Irlande.--Je me trompe, ils en ont eu un o ils furent battus
     (rires); milord Mountcashel y assistait. (Murmures et sifflets.)
     Le pauvre homme! il y tait, et en vrit il y faisait une triste
     figure; car il disait: Nous autres, de la noblesse, nous avons
     des dettes, nos domaines sont hypothqus, et nous avons des
     charges domestiques. Un pauvre diable s'cria dans la foule:
     Que ne les payez-vous? (Rires.) Quelle fut la rponse, ou du
     moins le sens de la rponse? Grand merci, dit milord, je ne
     paierai pas mes dettes, mais les classes laborieuses les
     paieront. J'obtiens un prix lev de mes bls sous le rgime
     actuel. Je serais dispos  tre un bon matre et  rduire les
     fermages, si je le pouvais. Mais j'ai des dettes, je dois
     maintenir mes rentes, pour cela assurer  mes bls un prix lev,
     et, au moyen de cette extorsion, je paierai mes cranciers...
     quand il me plaira. (Rires.)--Il n'y a en tout cela qu'une
     proposition qui soit parfaitement assure, c'est que milord
     Mountcashel obtiendra un grand prix de son bl; quant 
     l'acquittement des dettes, il reste dans ce qu'on appelle 
     l'cole le _paul post futurum_, c'est--dire cela arrivera une
     fois ou autre. (Rires.)

     Et, pas plus tard qu'hier, voici que le duc de Northumberland
     s'crie, dans une proclamation  ses tenanciers: Vous devez
     former des associations pour le maintien des lois-crales; car
     ces misrables et importuns conspirateurs de la Ligue vous disent
     que si ces lois sont abroges, vous aurez le pain  bon march.
     N'en croyez pas un mot, ajoute-t-il.--Je pense pouvoir vous
     prouver qu'il ne s'en croit pas lui-mme. Ne serait-ce pas une
     chose curieuse de voir un noble duc forc de reconnatre qu'il ne
     croit pas  ses propres paroles? (Rires.) Cependant en voici la
     preuve. Il a conclu par ces mots: La protection nous est
     ncessaire. Mais quel est le sens de ce mot: _protection_?
     Protection veut dire 6 deniers de plus pour chaque pain. C'est l
     la vraie traduction irlandaise. (Rires et applaudissements.)
     Protection, c'est le mot anglais qui signifie 6 deniers
     additionnels, et, qui plus est, 6 deniers _extorqus_.--Vous
     voyez bien que _protection_, c'est _spoliation_
     (applaudissements) et spoliation du pauvre par le riche; car si
     le pauvre et le riche paient galement ce prix additionnel de 6
     deniers par chaque pain, le pain n'entre pas pour la millime
     partie dans la dpense d'un Northumberland, tandis qu'il
     constitue les neuf diximes de celle de la pauvre veuve et de
     l'ouvrier; mais c'est un de vos puissants aristocrates, un de vos
     excessivement grands hommes, et son ombre ose  peine le suivre.
     (Rires bruyants et prolongs.) En voici un autre qui est un
     _Ligueur_, mais de cette Ligue qui a pour objet la chert du
     pain; c'est un autre protectionniste, c'est un autre homme de
     rapine. (Rires.) Il dit: Oh! ne laissez pas baisser le prix du
     pain, cela serait horrible! (Ici quelque confusion se manifeste
     au fond du parterre.)--Je crois qu'il y a l-bas quelques
     mangeurs de gens qui viennent troubler nos oprations.--Ce grand
     homme dit donc: Cela serait horrible de vendre le pain  bon
     march, car alors les bras seraient moins employs, et le taux
     des salaires baisserait. Voyons comment cela peut tre. Si le
     pain tait  bon march, ce serait parce que le bl viendrait des
     pays o on l'obtient  bas prix. Pour chaque livre sterling de
     bl que vous achteriez dans ces pays, vous y enverriez pour une
     livre sterling d'objets manufacturs, de manire qu'au lieu de
     voir les salaires diminus, vous verriez certainement les bras
     plus recherchs. Cela est clair comme 2 et 2 font 4, et
     l'objection tombe compltement. Je parle ici comme un
     reprsentant de l'Irlande, et fort de la connaissance que j'ai de
     ce pays essentiellement agricole. Si votre lgislation devait
     avoir pour effet d'lever le taux des salaires, cet effet se
     serait fait sentir surtout en Irlande. Oserait-on dire qu'il en a
     t ainsi? Oh! non, car vous pouvez y faire travailler un homme
     tout un jour pour 4 deniers. (Honte! honte!) L'ouvrier regarde
     comme son bienfaiteur le matre qui lui paie 6 deniers, et il
     croit atteindre la flicit suprme quand il obtient 8
     deniers.--Tel est l'effet de la loi-crale, elle agit en
     Irlande dans toute sa force, elle fait pour ce pays tout ce
     qu'elle peut faire, et cependant voil le taux des salaires, et
     ce qu'il y a de pis, c'est que l'on n'y trouve pas d'emploi, mme
      ce taux.--Voil pourquoi le peuple d'Irlande, et ceux mme de
     la noblesse qui tudient en conscience les affaires publiques,
     voient cette question au mme point de vue que je la vois
     moi-mme; en sorte que bien loin que l'Irlande soit un obstacle
     sur votre route, bien loin qu'elle soit _une de vos difficults_
     (rires), elle est  vous tout entire, et de coeur et d'me.
     (Applaudissements enthousiastes.) N'en avons-nous pas une preuve
     dans la prsence au milieu de nous du reprsentant de Rochdale
     (acclamations), qui est un des plus grands propritaires de
     l'Irlande, et un ami, vous le savez, de la libert partout et
     pour tous. Je fais allusion  M. Crawford, qui reprsentait un
     comt d'Irlande avant de reprsenter un bourg d'Angleterre, et
     qui tait Ligueur dans l'me avant d'tre membre du Parlement.
     (Bruyantes acclamations.) Il est donc clair que vous avez pour
     vous l'assentiment et les voeux de l'Irlande, et vous n'aurez pas
     peu de part dans sa reconnaissance, quand elle apprendra
     l'accueil que je reois de vous. Non, Anglais, le bruit des
     acclamations dont vous avez salu ma prsence n'expirera pas dans
     les murs de cette enceinte. Il retentira dans votre mtropole;
     les vents d'orient le porteront en Irlande; il remontera les
     rives du Shannon, de la Nore, de la Suir et du Barrow; il
     rveillera tous les chos de nos valles; l'Irlande y rpondra
     par des accents d'affection et de fraternit; elle dira que les
     enfants de l'Angleterre ne doivent pas tre affams par la loi.
     (Acclamations qui durent plusieurs minutes.)--Je vous dclare que
     l'injustice et l'iniquit de l'aristocratie m'accablent d'une
     horreur et d'un dgot que je suis incapable d'exprimer. Eh quoi!
     si la loi-crale actuelle n'existait pas; si le ministre osait
     prsenter un bill de taxes sur le pain; s'il plaait un agent 
     la porte du boulanger, charg d'exiger le tiers du prix de chaque
     pain, taxe que le boulanger se ferait naturellement rembourser
     par le consommateur, y a-t-il un homme dans tout le pays qui
     supporterait une telle oppression? (Grands cris: coutez!
     coutez!) Il ne servirait de rien au ministre de dire: Cet
     argent est ncessaire  mes plans financiers; j'en ai besoin pour
     l'quilibre des recettes et des dpenses. John Bull
     vocifrerait: Taxez ce qu'il vous plaira, mais ne taxez pas le
     pain. Mais ne voit-on pas que, par le chemin dtourn de la
     _protection_, ils font absolument la mme chose? Ils taxent le
     pain, non pour le bien de l'tat,--du moins chacun y
     participerait,--non pour repousser l'invasion trangre et pour
     maintenir la paix intrieure, mais pour le profit d'une classe,
     pour mettre l'argent dans la poche de certains individus.
     (coutez! coutez!) Vritablement, c'est trop mauvais pour que
     vous le supportiez et prtendiez passer pour un peuple jaloux de
     ses droits. (Rires.)

     Je ne voudrais pas sans doute en ce moment vous manquer de
     respect; mais tout ceci dnote quelque chose de dur et d'pais
     dans les intelligences que je ne m'explique pas. (Murmures
     d'approbation.) Duc de Northumberland! vous n'tes pas mon roi!
     je ne suis pas votre homme-lige, je ne vous paierai pas de taxes.
     (Bruyantes acclamations.) Duc de Richmond! il y a eu des Richmond
     avant vous, vous pouvez avoir du sang royal dans vos veines; vous
     n'tes pas mon roi cependant, je ne suis pas votre homme-lige, et
     je ne vous paierai pas de taxes! (Applaudissements.) Qu'ils
     s'unissent tous; c'est  nous de nous unir aussi,--paisibles,
     mais rsolus,--tranquilles, mais fermes, dcids  en finir avec
     ces sophismes, ces tromperies et ces extorsions.--J'aimerais 
     voir un de ces nobles ducs prlever sa taxe en
     nature.--J'aimerais  le voir, pntrant dans une des troites
     rues de nos villes manufacturires, et s'avanant vers le pauvre
     pre de famille qui, aprs le poids du jour, affecte d'tre
     rassasi pour que ses enfants affams se partagent une bouche de
     plus,--ou vers cette malheureuse mre qui s'efforce en vain de
     donner un peu de lait  son nourrisson, pendant que son autre
     fils verse des larmes parce qu'il a faim.--J'aimerais, dis-je, 
     voir le noble duc survenir au milieu de ces scnes de dsolation,
     s'emparer de la plus grosse portion de pain, disant: Voil ma
     part, la part de ma taxe, mangez le reste si vous voulez. Si la
     taxe se prlevait ainsi, vous ne la tolreriez pas, et cependant,
     voil ce que fait le lord, sous une autre forme. Il ne vous
     laisse pas entrevoir le fragment de pain, avant de l'emporter,
     seulement il prend soin qu'il ne vous arrive pas, et il vous fait
     payer de ce pain un prix pour lequel vous pourriez avoir et ce
     pain et le fragment en sus, si ce n'tait la loi. (coutez!
     coutez!) Oh! j'aurais mieux augur de l'ancienne noblesse
     d'Angleterre; je me serais attendu  quelque chose de moins vil
     de la part de ces hommes qui, je ne dirai pas _conspirent_, car
     ils ne sont pas _conspirateurs_,--je ne dirai pas _se
     concertent_, quoique ce soit un crime qu'on ne punit gure que
     chez les pauvres,--mais qui _se runissent_ pour dcider que le
     peuple paiera le pain plus cher qu'il ne vaut. Je rpterai ma
     proposition encore et encore, parce que je dsire la fixer dans
     l'esprit de ceux qui m'coutent; c'est du vol, c'est du pillage.
     Ne nous laissons pas prendre  l'appt de l'_augmentation des
     salaires_. Augmentation des salaires! mais ouvrez le premier
     livre venu d'conomie politique, vous y verrez que chaque fois
     que le pain a t  bas prix, les salaires ont t levs; ils
     ont t doublement levs puisque l'ouvrier avait plus d'argent
     et achetait plus de choses avec le mme argent. Tout cela est
     aussi clair que le soleil--et nous nous laissons embarrasser par
     ces sophismes! Il semble que nous soyons des bipdes sans tte et
     qui pis est sans coeur. Oh! finissons-en avec ce systme!
     (Applaudissements.)

     Le Parlement n'est-il pas compos de monopoleurs? n'y sont-ils
     pas venus en grande majorit, non-seulement des comts, grce 
     la clause Chandos, moins encore en achetant des bourgs[43]!

     [Note 43: Il y a  la Chambre des communes deux classes de
     reprsentants, ceux des comts et ceux des bourgs.--Pour tre
     lecteur de comt, il suffit d'avoir une proprit (_freehold_)
     de 40 sh. de rente. C'est ce qu'on nomme la clause Chandos. Il
     est ais de comprendre que les possesseurs du sol ont pu faire
     autant d'lecteurs qu'ils ont voulu. C'est en mettant en oeuvre
     cette clause sur une grande chelle qu'ils acquirent, en 1841,
     cette majorit qui renversa le cabinet whig. Jusqu'ici la Ligue
     n'avait pu porter la bataille lectorale que dans les villes et
     bourgs. On verra plus loin que M. Cobden a propos et fait
     accepter un plan qui semble donner des chances aux _free-traders_
     mme dans les comts. Ce plan consiste  dcider tous les amis de
     la libert du commerce, et particulirement les ouvriers, 
     consacrer en acquisitions de _freeholds_ toutes leurs
     conomies.]

     Il y a deux ans, on admettait ouvertement, aux deux cts de la
     Chambre, que jamais la corruption n'avait autant influenc
     l'lection d'un Parlement. M. Roebuck le proclamait d'un ct;
     sir R. Peel l'admettait de l'autre sans difficult. Quoique
     opposs en toute autre chose, ils taient au moins parfaitement
     d'accord sur ce point. (Rires.)--Et voil vos modles de vertu et
     de pit; voil les soutiens de l'glise; voil les hommes qui
     puniraient volontiers un malheureux s'il venait  se tromper le
     dimanche sur le chemin qui conduit au temple; oui, ces grands
     modles de moralit lvent vers le ciel le blanc des yeux,
     contrists qu'ils sont par l'iniquit d'autrui, lorsqu'eux-mmes
     mettent les mains dans les poches du malheureux qui a besoin de
     nourrir sa famille! (Immenses acclamations.) Oh! cela est trop
     mauvais. Voil ce qu'il faudrait proclamer dans tout le pays.
     Voil ce qui doit inspirer aux hommes justes et sages de la
     dfiance, de la dsaffection et du dgot. Si les nobles
     seigneurs pousent la cause du pauvre et du petit, oh! que toutes
     les bndictions du ciel se rpandent sur eux; mais s'ils
     persistent  appauvrir le pauvre,  augmenter la souffrance de
     celui qui souffre,  accrotre la misre et le dnment,--afin
     que le riche devienne plus riche et fasse servir la taxe du pain
      librer ses domaines, alors je dis: Honte  eux, qui pratiquent
     l'iniquit; et honte  ceux qui ne font pas entendre leurs
     dolances, jusqu' ce que la grande voix de l'humanit, comme un
     tonnerre, effraye le coupable, et donne au pays et au peuple la
     libert. (Bruyantes acclamations.) Oui, mes seigneurs, vous
     entrez dans la bonne voie et je suis convaincu que vos efforts
     pour contre-balancer ceux de la Ligue auront un effet contraire.
     Nous voici donc  mme d'argumenter avec eux. Amenez-les 
     raisonner, et ils sont perdus. Qu'ils viennent  l'cole primaire
     (et beaucoup d'entre eux n'ont gure jamais t au del), nous
     leur disputerons le terrain pied  pied; nous les combattrons de
     point en point. Plus ils entraneront de monde  leurs meetings,
     plus nous aurons de chances de voir la vrit se rpandre, et
     les fermiers surmonter l'illusion dont on les aveugle.--Pourquoi
     les seigneurs n'accordent-ils pas de baux aux fermiers? Ceux-ci
     ne seraient-ils pas mis  mme par l de nourrir leurs ouvriers
     et de prendre part dans leur voisinage aux associations de
     bienfaisance? Mais non; le seigneur veut tout avoir. Son nom est
     Behemoth, et il est insatiable. (Rires et applaudissements.) Vous
     tes engags dans une lutte glorieuse, et je suis fier qu'il me
     soit donn d'y prendre part avec vous. C'est avec une joie
     profonde que j'y apporte la coopration de mes talents, quelque
     faibles qu'ils soient, et le secours d'une voix fatigue par de
     longues preuves. Tels qu'ils sont, je les consacre de grand
     coeur  votre cause sacre. (Applaudissements.) Je me hasarderai
      dire de moi-mme qu'on m'a trouv du ct de la libert dans
     toutes les questions qui ont t agites, depuis que je fais
     partie du Parlement. Je ne demande pas  quelle race,  quelle
     caste,  quelle couleur appartient une crature humaine, je
     rclame pour elle les privilges et les droits de l'homme, et la
     protection, non du vol et du pillage, mais la protection contre
     l'iniquit quelle qu'elle soit. (Bruyantes acclamations.) Je ne
     puis donc que m'unir  vous; et, quel que soit le sort qui
     m'attend,--que ce soit la prison ou mme l'chafaud (grands cris:
     Non, non, jamais! jamais!)--je suis convaincu que si cela
     dpendait de vos votes, il n'en serait pas ainsi. (Une voix: Nous
     ne sommes pas contre vous.) Je crois  votre sincrit
     (rires),--je me flicite d'tre engag avec vous dans cette
     lutte. J'en comprends toute la porte. Je sais combien la libert
     des changes favoriserait votre commerce en vous ouvrant des
     dbouchs; je sais combien elle contribuerait  renverser
     l'ascendant politique d'une classe, ascendant qui me semble avoir
     sa racine dans la loi-crale. C'est l un stimulant  tous les
     genres d'iniquit. L'aristocratie comprend l'injustice de sa
     position, et elle appelle  sa dfense toute la force, toutes les
     formalits de la lgislation. Mais elle ne russira pas,--les
     yeux du peuple sont ouverts; l'esprit public est veill. Jamais
     l'Angleterre n'a voulu et voulu en vain.--Jadis elle poussa sa
     volont jusqu' l'extravagance, et fit tomber sur l'chafaud la
     tte d'un monarque insens. Ce fut une folie, car elle amena le
     despotisme militaire qui suit toujours la violence. Plus tard, le
     fils de ce roi viola les lois du pays, et le peuple, instruit par
     l'exprience, n'abattit pas sa tte, mais se contenta de l'exiler
     pour avoir foul aux pieds les droits de la nation.--Ces
     violentes mesures ne sont plus ncessaires; elles ne sont plus en
     harmonie avec notre poque. Ce qui est ncessaire, c'est un
     effort concert et public; cet effort commun qui nat de la
     sympathie, de l'lectricit de l'opinion publique. Oh oui! cette
     puissante lectricit de l'opinion s'tendra sur tout l'empire.
     L'cosse partagera notre enthousiasme; les classes
     manufacturires sont dj debout, les classes agricoles
     commencent  comprendre qu'elles ont les mmes intrts. Le temps
     approche... il est irrsistible. Ils peuvent tromper  et l
     quelques lecteurs; d'autres peuvent tre intimids; mais
     l'intelligence publique marche, comme les puissantes vagues de
     l'Ocan. Le tyran des temps anciens ordonna aux flots de
     s'arrter, mais les flots s'avancrent malgr ses ordres et
     engloutirent l'insens qui voulait arrter leurs progrs.--Pour
     nous, nous n'avons pas besoin d'engloutir les grands seigneurs,
     nous nous contenterons de leur mouiller la plante des pieds.
     (Rires.) Mais, vraiment, cette lutte offre un spectacle
     magnifique; quel pays sur la surface de la terre aurait pu faire
     ce que vous avez fait? L'anne dernire, vous avez souscrit
     50,000 liv. sterl., c'est le revenu de deux ou trois petits
     souverains d'Allemagne. Cette anne vous aurez 100,000 liv.
     sterl., et, s'il le faut, vous en aurez le double l'anne
     prochaine. (Applaudissements.) Oui, ce mouvement prsente le
     spectacle d'un majestueux progrs. Chaque jour de nouvelles
     recrues grossissent nos rangs; et nous, vtrans de cette grande
     cause, nous contemplons avec dlices et la force toujours
     croissante de notre arme et l'esprit de paix qui l'anime.--La
     puissance de l'opinion se manifeste en tous lieux. Les plus
     violents despotes,  l'exception du monstre Nicolas,
     s'interdisent ces actes cruels qui leur taient autrefois
     familiers. L'esprit de l'Angleterre veille, il ne s'endormira
     plus jusqu' ce que le pauvre ait reconquis ses droits et que le
     riche soit forc d'tre honnte. (L'honorable et docte gentleman
     s'assoit au bruit d'acclamations vhmentes et prolonges.)

     M. GEORGE THOMPSON s'avance au bruit des applaudissements et
     s'exprime en ces termes: M. le prsident, quand je suis venu ce
     soir dans cette enceinte pour assister  la rception de M.
     O'Connell, je ne pensais pas  tre appel  prendre la parole,
     et je sens bien que je ne puis gure tre que cette ombre dont
     parlait M. O'Connell, qui ne suivait de loin son matre qu'avec
     crainte.

     Messieurs, le spectacle dont je suis tmoin est bien fait pour
     enivrer mon coeur. Depuis deux ans, j'ai t absent de mon pays,
     et j'ai parcouru des rgions lointaines qui n'ont jamais vu des
     scnes, qui n'ont jamais entendu des accents tels que ceux qui
     viennent de rjouir ma vue et mes oreilles. Mais quoique je me
     sois loign de plus de 15,000 milles de l'endroit o nous sommes
     runis, jamais je ne suis parvenu en un lieu o ne soit pas
     arriv le bruit de vos glorieux travaux; partout j'ai entendu
     parler de cette association gigantesque, qui a entrepris de
     purifier, de diriger et de prparer pour un grand et dfinitif
     triomphe les sentiments et l'opinion publique de la
     Grande-Bretagne. Il a t dans ma destine, sinon de m'associer
     intimement aux efforts de la Ligue, du moins de suivre ses
     progrs depuis son origine, et de compter mes meilleurs et mes
     plus vieux amis parmi ceux qui ont accept avec tant de
     dvouement le poids du travail et la chaleur du jour. De retour
     sur ma terre natale, je me plais  comparer la situation de cette
     cause  ce qu'elle tait quand je pris cong  Manchester d'un
     meeting rassembl pour le mme objet qui vous runit dans cette
     enceinte. Je me sparai de la Ligue au milieu d'une assemble
     provinciale de douze cents personnes, et je la retrouve
     reprsente par six fois ce nombre dans le plus vaste difice de
     la mtropole. Alors, vous luttiez contre des adversaires
     silencieux,--pleins de confiance en leur rang, en leurs
     richesses, en leurs grandeurs,--spectateurs muets de vos progrs
     parmi les classes laborieuses.--Maintenant je vous retrouve
     combattant ouvertement et  armes courtoises ces mmes
     adversaires; mais ils ont rompu le silence; leurs plans sont
     dconcerts, leurs esprances vanouies, leurs forces diminues,
     et les voil forcs, dans l'intrt de leur dfense, de recourir
      ces mmes mesures qu'ils ont tant de fois blmes.
     (Acclamations.) Faut-il mal augurer de votre cause parce qu'ils
     imitent vos procds? Non, certainement. Je crois au contraire
     que rien ne peut vous tre plus favorable que d'tre mis  mme
     de connatre tous les _arguments_,--si on peut leur donner ce
     nom,--par lesquels ils s'efforcent de soutenir, au dedans comme
     au dehors des Chambres, les monopoles dont ils profitent.
     Gentlemen, je vous flicite de vos progrs; je vous flicite de
     la fermet avec laquelle vous avez toujours adhr aux vrais
     principes, et de l'assentiment que vous avez obtenu des
     intelligences les plus claires. Je vous flicite d'avoir
     maintenant runi autour de votre bannire  peu prs tout ce
     qu'il y a d'estimable et d'excellent dans notre chre
     patrie.--Partout o j'ai port mes pas, en gypte comme dans
     l'Inde, j'ai vu le plus vif intrt se manifester pour les
     travaux de cette association; partout j'ai entendu exprimer le
     plus profond tonnement de la folie et de l'infatuation de ceux
     qui prtendent fonder leur prosprit sur les dsastres et la
     pauvret, et la faim, et la nudit et le crime du peuple,
     prosprit bien odieuse et bien coupable achete  ce prix! Il
     n'y a qu'une opinion  cet gard parmi les hommes que n'aveuglent
     pas l'esprit de parti ou l'intrt personnel. Ils ne peuvent
     traverser des plaines incommensurables, en calculer les
     ressources, estimer la facilit avec laquelle on pourrait
     transporter sur le rivage, et de l  travers l'Ocan, vers notre
     pays, des objets propres  soutenir la vie de tant de nos frres
     qui prissent jusque sous nos yeux; ils ne peuvent savoir que la
     valeur de ces aliments reviendrait vers les lieux de leur origine
     sous une autre forme galement avantageuse; ils ne peuvent,
     dis-je, voir et comprendre ces choses sans tre frapps
     d'tonnement  l'aspect de la monstrueuse et rvoltante
     spoliation qui se pratique dans ce pays. (Acclamations.)
     Gentlemen, je n'ai jamais eu qu'une vue sur le rgime restrictif,
     et c'est une vue qui les embrasse toutes; qui satisfait
     pleinement mon esprit et qui a fait de moi ce que je suis: un
     ennemi dclar absolu, universel, ternel des lois qui
     circonscrivent les bienfaits de la divine Providence, et disent
     aux dons que Dieu a rpandus avec tant de libralit sur la
     surface de la terre: Vous irez jusque-l, vous n'irez pas plus
     loin. (Tonnerre d'applaudissements.) Tout point de vue
     troit,--je dirai mme national,--de la question,--perd  mes
     yeux de son importance, quand je viens  penser qu'il n'a pu
     entrer dans les desseins de Dieu, qu'un peuple toujours
     croissant, dans l'enceinte de frontires immuables, dpendt de
     son sol pour sa subsistance; tandis que les routes de l'Ocan, le
     gnie des hommes de science, la bravoure de nos marins, l'audace
     de nos armateurs, la fcondit des rgions lointaines, la
     prosprit du monde, et la varit qui se montre dans la
     dispensation et dans la paternelle sollicitude de notre Crateur,
     rvlent assez qu'il a voulu que les hommes changeassent entre
     eux les dons divers qu'ils tiennent de sa munificence, et que
     l'abondance d'une rgion contribut au bien-tre et au bonheur de
     toutes. (Acclamations.)  mes yeux, l'offense commise par les
     promoteurs de ces lois, est une de celles qui atteint le trne de
     Dieu mme. Le monopole, c'est la ngation pratique des dons que
     le Tout-Puissant destinait  ses cratures. Il arrte ces dons au
     moment o ils s'chappaient des mains de la Providence pour aller
     rjouir le coeur et ranimer les forces dfaillantes de ceux  qui
     elle les avait destins. Sur une rive, les aliments surabondent;
     sur l'autre, voil des hommes affams qui commettraient un crime
     s'ils touchaient un grain de ces moissons jaunissantes qui ont
     t prodigues  la terre pour le bien de tous. Que me parle-t-on
     d'intrts engags, de droits acquis, du droit exclusif de
     l'aristocratie  ces moissons? Je connais ces droits. Je respecte
     le rang de l'aristocratie, alors surtout qu'elle y joint ce qui
     est plus respectable que le rang, cette sympathie pour ses frres
     qui doit s'accrotre en proportion de ce que Dieu a t bon pour
     elle, et qu'il a jug  propos de leur retirer ses bienfaits
     temporels. (Acclamations.) Que le seigneur garde ce qui lui
     appartient loyalement; qu'il possde ses enclos, ses parcs et ses
     chasses; qu'il les entoure de murs, s'il le veut, et qu'il fasse
     inscrire sur les poteaux: Ici on a tendu des piges aux hommes.
     Je n'entreprendrai pas sur ses domaines, je ne regarderai pas
     par-dessus ses murs, je me contenterai de suivre la route
     poudreuse, pourvu qu'arriv au terme de mon voyage, je puisse
     acheter pour ma famille le pain que la bont de Dieu lui a
     destin. (Applaudissements.) L'opulent seigneur demande
     _protection_! Mais il la possde. Il la possde dans la
     supriorit de ses domaines, dans leur proximit des centres de
     population; il la possde dans l'loignement des plaines rivales,
     dans les temptes et les naufrages auxquels sont exposs sur
     l'Ocan les vaisseaux qui apportent dans ce pays les productions
     trangres; dans les frais de toutes sortes, assurances,
     magasinages, commissions dont ces produits sont grevs. Voil ce
     qui constitue en sa faveur une protection naturelle aussi durable
     que l'Ocan et dont personne ne peut le priver. Mais il veut
     plus; il veut que la loi lve encore artificiellement le prix de
     son bl, et que le pauvre lui-mme soit forc de le lui acheter,
     ne lui rendant le droit de se pourvoir dans le march du monde
     que lorsque la possibilit lui chappe de bnficier par la
     confiscation de ce droit.

     ..... Gentlemen, la lgislation de ce pays a beaucoup pris sur
     elle. On parle de dsaffection, d'insubordination, de
     conspiration! Je demande o sont les causes de ces maux. Je
     cherche le coupable; je m'adresse  celui qui tient en ses mains
     le chtiment, et je lui dis: c'est toi! (coutez!) Une loi
     injuste, c'est un germe rvolutionnaire. Suivez-la dans son
     action jusqu' ce qu'elle commence  fltrir, appauvrir, fouler
     et provoquer l'humanit. Puis vient le temps de l'appel des
     patriotes; puis celui de l'cho populaire; puis l'attitude de la
     dtermination et du dfi, et puis enfin les perscutions, la
     prison, l'chafaud, les martyres. (Acclamations.) Mais je remonte
     aux criminels originaires, aux hommes qui ont conu la funeste
     loi, et je leur dis: Vous avez foment la dsaffection, vous avez
     popularis la rsistance patriotique; vous avez provoqu les
     plaintes du peuple; vous avez organis la perscution; c'est vous
     qui commettez le crime, c'est vous qui devez subir le chtiment.
     Gentlemen, telle est mon opinion; si les gouvernements taient
     justes, l'esprit de sdition mourrait faute d'aliment (coutez),
     et si les lois taient quitables, les chanes seraient livres 
     la rouille. C'est pourquoi je m'en prends aux mauvaises lois, et
     j'en vois beaucoup dans cette le et plus encore dans une le
     voisine. Elles nous avertissent que si nous voulons rtablir la
     paix et l'amiti, maintenir l'union et la loyaut, si nous
     voulons que la Grande-Bretagne soit ce qu'elle a toujours t,
     matresse des mers, invincible dans les combats, nous devons
     faire justice au peuple, et non-seulement rendre la libert aux
     noirs des Antilles, mais encore affranchir le pain de l'ouvrier
     anglais. (Applaudissements.)


     Sance du 28 fvrier 1844.

     M. ASHWORTH: Ce n'est pas une chose ordinaire que de voir un
     manufacturier du Nord abandonner ses foyers et ses occupations
     pour se montrer devant une telle assemble. Un manufacturier a
     autre chose  faire, et il est peu enclin  recourir  ses
     concitoyens alors mme qu'il se sent ls. Il rpugne
     naturellement  l'_agitation_; et absorb par l'tude pratique
     des sciences et des arts qui se lient  l'accomplissement de son
     oeuvre, il aimerait  ne pas s'loigner de ses intrts
     domestiques, s'il n'y tait forc par des lois pernicieuses.
     Messieurs, c'est avec une pleine confiance que j'en appelle 
     vous, comme manufacturier, parce que j'ai la conviction que
     j'appartiens  une classe d'hommes qui ne rclame que ses droits.
     (Applaudissements.) On les a accuss d'tre difficiles dans leurs
     marchs; ils ont cela de commun avec tous les hommes prudents, et
     vous comme les autres, sans doute. (Rires.) Mais on ne peut au
     moins leur imputer d'avoir une grande maison commerciale, sous le
     nom de Parlement, de s'en servir pour circonvenir les intrts de
     la communaut, et fixer eux-mmes le prix de leur marchandise.
     Messieurs, les manufacturiers ne jouissent d'aucune protection;
     ils n'en demandent pas; ils repoussent le systme protecteur tout
     entier, et tout ce qu'ils rclament, c'est que tous les sujets de
     S. M. soient placs  cet gard, ainsi qu'eux-mmes, sur le pied
     de l'galit. (coutez! coutez!) Est-ce l une exigence
     draisonnable? (Bien.) Les landlords vous disent qu'ils ont
     besoin de protection; qu'ils ont droit  tre protgs par
     certaines considrations. Je ne vous dirai pas quelles sont ces
     considrations. Je laisse ce soin  lord Mountcashel et sir
     Edward Knatchbull. Ils ne vous l'ont pas laiss ignor[44].
     (Rires et applaudissements.) Ils disent encore qu'ils ont besoin
     de protection pour lutter contre l'tranger. Pour ce qui me
     regarde, je ne sais pas sous quels rapports le peuple anglais est
     infrieur aux autres peuples. Je suis convaincu que les fermiers
     anglais, et notamment les ouvriers des campagnes, sont capables
     d'autant de travail que toute autre classe de la communaut; et
     il n'en est pas qui soient plus en mesure de soutenir la
     concurrence trangre, pourvu que les landlords leur permettent
     de se procurer les aliments  un prix naturel.
     (Applaudissements.) Les manufacturiers sont bien exposs  cette
     concurrence. Pourquoi les landlords en seraient-ils affranchis?
     (Trs-bien.) Je le rpte, les manufacturiers ne jouissent
     d'aucuns privilges; ils n'en veulent pas. Ils n'ont, sous le
     rapport des machines, aucun avantage qui ne soit commun au monde
     entier. (coutez! coutez!) Nous empruntons aux autres peuples
     leurs inventions et leurs perfectionnements; nous les appliquons
      nos machines et en augmentons ainsi la puissance; et si
     l'exportation de ces machines perfectionnes fut autrefois
     prohibe, elle est libre aujourd'hui, et il n'est aucun peuple
     qui ne puisse se les procurer  aussi bon march que nous-mmes.
     La loi prohibitive de l'exportation des machines a t abroge,
     il y a un an ou deux; et quoique  cette poque notre industrie
     ft dans une situation dplorable,--quoiqu'il ne manqut pas de
     bons esprits qui regardaient la libre exportation de nos belles
     machines, comme une mesure hasardeuse pour le maintien de notre
     supriorit manufacturire,--cependant, nous ne fmes aucune
     opposition  cette mesure, et nous la laissmes s'accomplir sans
     hsiter, sans incidenter, en esprit de justice et de loyaut.
     (Acclamations.) Ainsi, aprs avoir confr  l'tranger tous les
     avantages que nous pouvions retirer de la supriorit de nos
     machines, nous demandons  tre affranchis de toutes
     restrictions, et nous posons en principe que, puisque les
     manufacturiers sont abandonns  l'universelle concurrence, ils
     ont le droit de dire qu'il leur est fait injustice si une autre
     classe--et notamment l'opulente classe des landlords--jouit
     d'avantages exclusifs, d'avantages qui ne soient pas communs 
     toutes les autres.

     [Note 44: Allusion  l'aveu fait par ces deux personnages que la
     protection leur tait ncessaire pour payer leurs dettes, dgager
     leurs domaines et doter leurs filles.]

     On a dit que le march intrieur tait le plus important pour
     l'industrie manufacturire.--Je suis en mesure d'valuer
     l'importance du march intrieur en ce qui concerne ma propre
     industrie, l'industrie cotonnire. Elle s'alimente principalement
     par l'exportation. On voit dans l'ouvrage de Brom, qu'une balle
     seulement de coton sur sept est mise en oeuvre pour la
     consommation du pays, et, par consquent, cette consommation ne
     paie qu'un septime de la main-d'oeuvre britannique qui est
     consacre  cette branche, ou environ un jour par semaine.
     (coutez! coutez!) Ne perdez pas de vue que c'est l la totalit
     de la consommation du pays. Ainsi, cette clientle de
     l'aristocratie terrienne, qu'on nous dpeint en termes si
     pompeux, se rduit, quand nous venons  l'examiner de prs, 
     payer une fraction d'un jour pour une semaine de travail; et
     quant aux dbouchs que nous offrent les autres classes,--car les
     landlords ne sont pas nos seuls acheteurs,--je me bornerai  dire
     que cette mtropole seule consomme plus que toute l'Irlande; et
     la ville de Manchester, plus que le comt de Buckingham.
     (coutez! coutez!)--Venons aux exportations.--Je viens de vous
     dire qu'elles s'lvent aux six septimes de ce que nous
     fabriquons. Il en rsulte que nous dpendons de l'tranger pour
     les six septimes de notre travail, et comme nous n'avons aucun
     empire sur la lgislation trangre, nous sommes incapables de
     recevoir aucune protection, dans cette mesure, alors qu'elle nous
     serait offerte.--Considrons maintenant l'intrt agricole. La
     _fabrication des aliments_ n'est pas, dans ce pays, une industrie
     d'exportation. Elle possde, dans le pays mme, le meilleur
     march du monde, et jouit encore de la protection. Il fut un
     temps o les produits agricoles de l'Angleterre taient exports,
     o les landlords vendaient leurs crales au dehors. Ce temps
     n'est plus. Aujourd'hui notre population consomme tous les grains
     que le pays peut produire, et ses besoins en rclameraient bien
     davantage, s'il lui tait permis d'en recevoir. (coutez!
     coutez!) Ainsi, les propritaires, voyant que notre population
     manufacturire consomme tous leurs produits, ont cess de les
     exporter, car ils ont l'avantage de vendre cet insuffisant
     produit sur un march o l'offre est constamment infrieure  la
     demande. Ce n'est point l, comme je viens de le dmontrer, la
     situation de l'industrie manufacturire. Les six septimes de ses
     produits sont exports. Arrtez un moment votre attention aux
     consquences de cet tat de choses, _les aliments sont la matire
     premire du travail_, prcisment comme le coton est la matire
     premire de l'toffe. Il s'ensuit que les balles de produits
     fabriqus que nous exportons contiennent _virtuellement_ du
     froment et autres produits agricoles aussi bien que du coton.
     (coutez! coutez!) C'est ainsi que les propritaires du sol,
     tout en cessant de vendre directement au dehors, se sont
     dchargs de ce soin sur les manufacturiers, et se sont mis en
     possession d'un moyen indirect d'exportation beaucoup plus
     commode et surtout plus profitable. Ils se sont pargn les
     embarras de convertir leurs denres en argent sur les marchs
     trangers, et les manufacturiers, par la circulation que je viens
     de dcrire, ont pris cette peine  leur charge. (coutez!
     coutez!) Ainsi le manufacturier anglais, qui accomplit ses
     oprations sous l'influence des lois-crales, est d'abord
     contraint de payer un prix _lgislativement artificiel_ pour ses
     aliments et ceux de ses ouvriers; ensuite, puisque ses produits
     sont destins  l'exportation, et puisqu'ils sont une sorte
     d'incarnation de denres agricoles anglaises, combines, sous
     forme de travail, avec le coton et autres matires premires, il
     devient l'intermdiaire malheureux de la revente de ces mmes
     aliments, livr  la concurrence du monde entier, sur des marchs
     lointains, o les produits similaires se vendent peut-tre pour
     la moiti du prix qu'ils lui ont cot dans la Grande-Bretagne.
     (Applaudissements.) Ainsi, nous sommes devenus les instruments du
     propritaire pour la dfaite de ses denres, et, ce qu'il y a de
     pire, l'opration nous constitue en perte pour la moiti de leur
     valeur. (coutez! coutez!) Comme manufacturier travaillant pour
     l'exportation, je m'arrterai encore un moment sur cette partie
     de mon sujet. Vous n'aurez pas de peine  comprendre cet axiome
     gnral: _Les importateurs sont des acheteurs_. Donc, le
     criterium de la prosprit d'un pays ce n'est pas ses
     _exportations_, mais ses _importations_. Je le rpte, _les
     importateurs sont des acheteurs_. Permettez-moi d'clairer ceci
     par un exemple. Le navire qui aborde nos rivages charg de
     marchandises, n'importe la provenance, est la personnification
     d'un marchand tranger  la bourse bien garnie; car le chargement
     est bientt converti en argent, et cet argent est  la
     disposition du consignataire pour tre de nouveau converti en
     marchandises d'exportation. Plus donc il nous arrive de ces
     navires, plus il nous arrive d'acheteurs.--Au sujet de nos
     impts, je vous ferai observer que les marchandises qui nous
     viennent du dehors ne passent pas directement du rivage au
     magasin du ngociant. Elles s'arrtent d'abord  la douane, et
     l, elles payent un droit fiscal. Comme _free-traders_ nous
     n'avons pas d'objection contre un tel droit. Il est juste et
     convenable d'asseoir une partie des recettes publiques sur les
     marchandises trangres. Mais ici nous distinguons et nous
     disons: S'il est juste que nous payions un droit pour le revenu
     public, il ne l'est pas que nous en payions un autre pour des
     avantages personnels, et notamment pour grossir les rentes des
     propritaires du sol. Messieurs, nos importations devraient tre
     libres. Dans un pays clair, elles seraient libres comme les
     vents qui les poussent vers nos rivages. (Applaudissements.)
     Supposez-vous transports par la pense dans un autre pays,--car
     je ne veux pas vous offenser inutilement en citant votre propre
     patrie,--supposez que vous voyez sur les ctes des hommes en
     uniforme, allant et venant, un mousquet d'une main et une lunette
     de l'autre. Si l'on vous disait qu'il s'agit d'un service
     prventif, d'un service destin par le gouvernement  empcher
     l'arrivage des navires, et, par suite, l'introduction des
     produits trangers, ne dclareriez-vous pas que c'est l pour ce
     pays, l'indice d'une ignorance qui va jusqu'au suicide? et ne
     jugeriez-vous pas que ses lois commerciales remontent aux sicles
     les plus barbares? C'est pourtant l'esprit, je regrette de le
     dire, qui caractrise notre lgislation. Nos lois admettent les
     objets de luxe, les vins, les soieries, les rubans  l'usage des
     grands et des riches; elles laissent librement entrer ces choses
     moyennant un droit fiscal, et elles prohibent l'importation des
     aliments, c'est--dire de ce qui affecte le plus les classes
     pauvres et laborieuses. De telles lois sont le fruit de
     l'injustice, et nous nous levons contre leur partialit. Les
     seigneurs disent que c'est l une question manufacturire. S'ils
     l'ont ainsi stigmatise, c'est qu'ils ont surtout trouv les
     manufacturiers prompts et persvrants  combattre leurs
     privilges. Mais nous repoussons leur imputation. Non, ce n'est
     pas la cause des manufacturiers; c'est _votre_ cause; c'est la
     _mienne_, c'est la cause de _tous_. Ce n'est pas une question
     _individuelle_, c'est une question _gnrale_, qui intresse
     toute la communaut! Le manufacturier voit son industrie lse,
     ses ouvriers affams, et ds lors il lui appartient, il
     appartient  tout homme dans cette situation, de se
     plaindre.--Cette vaine clameur des landlords est suivie d'une
     autre. C'est la _sur-production_[45], disent-ils, qui fait tout
     le mal. On les entend crier: Ces manufacturiers prtendent vtir
     l'univers entier. Peut-tre feraient-ils mieux de nous laisser
     d'abord vtir l'univers, et si, par l, nous portions le trouble
     et la misre dans le pays, ils seraient  temps de gmir. (Rires
     et approbations.) Cependant examinons la question de plus prs.
     Supposez que nous parvinssions  habiller l'univers entier, nous
     n'avons pas encore trouv le secret de faire des calicots
     ternels (rires), ils s'usent, et ds lors ceux que nous avons
     accoutums  en porter en rclameront d'autres. Voil donc une
     source permanente de travail. (coutez!) Ne serait-ce point une
     chose plaisante de voir venir  cette tribune un manufacturier du
     Lancastre, pleurant comme Alexandre, de ce qu'il ne lui reste
     point un autre monde, non  _conqurir_, mais  _habiller_?
     (clats de rire.) En tout cas, au milieu de son chagrin, il
     aurait au moins cette consolation, fondement d'une esprance
     lgitime, que s'il parvient  vtir l'univers, c'est bien le
     moins qu'il ait le droit d'tre nourri. (Acclamations.) Je n'ai
     encore entendu personne se plaindre qu'il avait trop de
     vtements. (Une voix dans les galeries: Je suis sans. Rire
     universel.) Quel que soit leur bas prix, nul ne se fche de les
     avoir  trop bon march. Les landlords se runissent de temps 
     autre, et on les entend se flatter d'tre de bons patriotes,
     parce qu'ils font deux coupes de foin l o ils n'en faisaient
     qu'une autrefois. Gentlemen,  ce compte, je puis aussi, comme
     manufacturier, rclamer le titre de patriote, car je fais
     maintenant deux chemises pour moins qu'une seule ne me cotait il
     y a quelques annes. (Rires). Mais je n'accepte ni pour les
     landlords ni pour moi-mme la qualification de patriote ou de
     philanthrope  ce titre. La mme cause, la mme impulsion nous
     fait agir, et c'est notre _intrt clair_. (coutez! coutez!)
     Mais voici une autre clameur de l'aristocratie. Elle s'en prend
     aux machines.

[Note 45: Sur-production, autre nologisme pour traduire le mot
_over-production_, excs de production. Ici au moins je puis m'tayer
de l'autorit de M. de Sismondi.]

Ici l'orateur combat l'erreur qui fait considrer les machines comme
nuisibles  l'emploi du travail humain. Il tablit, par des faits
nombreux, qu'il y a dans tous les comts o les machines ne sont pas
employes, une tendance  migrer vers ceux o elles sont le plus
multiplies. Ce sujet ayant dj t trait par d'autres orateurs, et
notamment par M. Cobden, nous supprimons, quoiqu' regret, cette
partie du remarquable discours de M. Ashworth.


Sance du 17 avril.--Prsidence de M. Cobden.

Le prsident rend compte des nombreux meetings auxquels les
dputations de la Ligue ont assist, depuis la dernire runion de
Covent-Garden,  Bristol, Wolwerhampton, Liverpool, etc.--Il parle
aussi des mesures prises par l'association pour porter principalement
la discussion partout o se font des lections, afin de rpandre la
lumire prcisment au moment o l'excitation, qui accompagne toujours
les luttes lectorales, dispose le public  la recevoir. C'est
pourquoi dornavant la Ligue portera toutes ses forces dans tout
bourg o un certain nombre d'lecteurs, quelque petit qu'il soit, sera
dispos  appuyer la candidature d'un _free-trader_.

M. WARD, membre du Parlement, prononce un discours plein de faits
curieux, de donnes statistiques et de solides arguments.

Le colonel THOMPSON succde  M. Ward. Ce vtran de la cause de la
libert commerciale s'est acquis en Angleterre une immense rputation
par ses discours et ses nombreux crits. Nous aurions beaucoup dsir
le faire connatre au public franais. Malheureusement pour nous, le
brave officier est dans l'usage de revtir des penses profondes de
formes originales, et d'un langage incisif et populaire entirement
intraduisible.--Nous essayerons peut-tre,  la fin de cet ouvrage, de
faire passer dans notre langue, au risque de les affaiblir,
quelques-unes de ses _penses_.

     LE PRSIDENT. J'ai l'honneur de vous prsenter un des orateurs
     les plus accomplis de l'poque, un homme qui a dj dploy des
     talents de l'ordre le plus lev dans une grande cause
     humanitaire, gale en importance  celle qui nous runit
     aujourd'hui. Il a puissamment contribu  l'mancipation des
     esclaves de nos colonies des Indes occidentales et, quant  moi,
     je n'ai jamais pu apercevoir la moindre diffrence entre spolier
     l'homme tout entier en le forant au travail et le dpouiller du
     fruit de son travail. J'introduis auprs de vous M. George
     Thompson. (Tonnerre d'applaudissements.)

Les vnements qui se passent dans la Grande-Bretagne ont
naturellement leur retentissement dans les meetings de la Ligue,
surtout quand ils ont quelque connexit avec la cause qu'elle dfend.
On a pu voir dj l'opinion qui s'tait manifeste au sein de cette
puissante association au sujet de l'migration force (_compulsory
emigration_), quand cette question tait traite au Parlement. On a vu
aussi l'effet qu'avait produit sur la Ligue l'accusation de
conspiration dirige contre O'Connell et l'agitation irlandaise.--
l'poque o nous sommes parvenus, une seconde modification dans les
tarifs tait soumise aux Chambres par le cabinet Peel, et comme elle
servira dornavant de texte  plusieurs orateurs, il n'est pas sans
utilit de dire ici en quoi ces modifications consistent.

Le droit sur le sucre colonial tait de 24 sh., et sur le sucre
tranger de 63. La diffrence ou 39 sh. tait ce qui constituait
proprement la _protection_.--Le gouvernement proposait, tout en
maintenant le droit sur le sucre des colonies  24, de rduire le
droit sur le sucre tranger  34, c'est--dire de limiter la
protection  10 sh.--C'et t un grand pas dans la voie de la libert
commerciale, si le cabinet anglais n'et en mme temps restreint le
dgrvement au sucre _produit par le travail libre_ (_free-grown
sugar_). Mais en laissant peser le droit de 63 sh. sur le sucre
produit dans les pays  esclaves (_slave-grown sugar_), on excluait
les sucres du Brsil, de Cuba, etc. Cette distinction tant videmment
un moyen indirect de maintenir le monopole, autant que la diffusion
des lumires et les circonstances le permettaient, elle avait la
chance de rallier beaucoup d'hommes honntes, en leur prsentant la
mesure propose comme dirige contre l'esclavage; et la preuve que les
monopoleurs avaient bien calcul, c'est qu'ils sont parvenus  rallier
 leurs vues un grand nombre d'abolitionnistes, et de se crer ainsi
en Angleterre un appui sur lequel ils ne pouvaient compter que grce 
cette distinction hypocrite.--On verra dans la suite l'opinion des
_free-traders_ et les pripties de ce dbat.

     M. George THOMPSON, aprs avoir rclam, vu l'tat de sa sant,
     l'indulgence de l'assemble, s'exprime ainsi: Comme l'honorable
     et brave officier qui vient de s'asseoir, je pense que la
     question de la libert commerciale, et notamment de l'abrogation
     des lois-crales, en tant qu'elle touche au bien-tre et au
     bonheur de la race humaine,  la stabilit et  l'honneur de
     l'empire britannique, ne le cde point en grandeur et en
     solennit  cette autre question  laquelle, dans d'autres temps,
     je consacrai mes efforts. Si je rclamais alors la libert de
     l'homme, je rclame aujourd'hui la franchise de ses aliments.
     (Acclamations.) Dieu a voulu que l'homme ft libre; et je crois
     qu'il a voulu aussi que l'homme vct. C'est un crime de lui
     ravir la libert, mais c'est aussi un crime d'lever le prix,
     d'altrer la qualit ou de diminuer la quantit de ses aliments;
     et quand je viens  considrer que la loi-crale affecte les
     salaires, rompt l'quilibre entre l'offre et la demande des bras,
     jette hors d'emploi des millions d'ouvriers, ne laisse  ceux qui
     sont assez heureux pour s'en procurer que la moiti d'une juste
     rmunration, et les force en outre de payer le pain  un prix
     double de celui qu'il aurait sans son intervention, alors je dis
     qu'une telle loi m'apparat comme une monstrueuse spoliation
     (applaudissements), et comme la violation de cette charte
     descendue du ciel sur la terre: Homme, tu mangeras les fruits de
     la terre; la saison de semer et la saison de moissonner, l'hiver
     et l't se succderont  perptuit, afin que les cratures de
     Dieu ne soient pas prives de nourriture. Quel est le grand
     principe d'conomie sociale dont nous confions la propagation 
     nos concitoyens, pour leur bonheur, celui de la patrie et du
     monde? Quelle est cette doctrine que la Ligue, comme une mouvante
     universit, prche et enseigne en tous lieux? C'est que toutes
     les classes de la communaut doivent tre abandonnes  leur
     libre action, dans la conduite de leurs transactions
     commerciales, tout autant que ces transactions soient en
     elles-mmes honntes et honorables;--c'est qu'on ne doit souffrir
     aucune intervention, aucun contrle, et moins encore aucune
     contrainte lgislative en matire de travail, d'industrie et
     d'changes. (coutez! coutez!) Nous avons foi dans la vrit de
     cette doctrine; mais nous ne nous bornons pas  l'riger en un
     systme abstrait, qu'on prend et qu'on laisse  volont. Nous la
     regardons comme d'une importance pratique et capitale pour ce
     pays et pour tous les pays, pour ce temps et pour tous les temps.
     Dans son application honnte et impartiale, elle implique la
     chute de toutes les restrictions qui ont t si souvent dnonces
     dans cette enceinte; elle ouvre le monde au travail de l'homme;
     elle soustrait au domaine de la loi anglaise l'change des fruits
     de notre travail et de notre habilet avec les nations du globe;
     elle appelle sur nos rivages les innombrables tribus rpandues
     sous tous les climats. Comme la pit, elle est deux fois bnie;
     bnie dans celui qui donne, bnie dans celui qui reoit.
     (coutez!) Ce n'est pas sans un sentiment profond de douleur que
     nous pouvons, comme Anglais, contempler les scnes de dsolation
     qui se sont passes sous nos yeux depuis deux ans; et si la
     situation de ce pays est pour nous un juste sujet d'orgueil, d'un
     autre ct elle est bien propre  exciter notre compassion. Notre
     grandeur comme nation est incontestable. Des rivages de cette
     le, nous nous sommes lancs sur le vaste Ocan; nous y avons
     promen nos voiles aventureuses; nous avons visit et explor les
     rgions les plus recules de la terre; nous avons fait plus, nous
     avons cultiv et colonis les plus belles et les plus riches
     contres du globe; aux hommes qui reconnaissent l'empire de notre
     gracieuse et bien-aime souveraine, nous avons ajout des hommes
     de tous les climats et de toutes les races; par la valeur de nos
     soldats et de nos marins, l'habilet de nos officiers de terre et
     de mer, l'esprit d'entreprise de nos armateurs et de nos
     matelots, les talents de nos hommes d'tat au dedans et de nos
     diplomates au dehors, nous avons soumis bien des nations, form
     des alliances avec toutes, fait reconnatre en tous lieux notre
     prminence industrielle, et c'est ainsi que la puissance
     combine de notre influence morale, physique et politique a rendu
     l'univers notre tributaire, le forant de jeter  nos pieds ses
     innombrables trsors. (Acclamations prolonges.) En ce moment,
     nos capitaux surabondent, nos vaisseaux flottent sur toutes les
     eaux et n'attendent que le signal de cette nation,--que de voir
     se drouler au vent le drapeau de la libert illimite du
     commerce pour amener et verser sur nos rivages les produits de
     notre mre commune. Des millions d'tre humains ne demandent qu'
     changer les fruits de leur jeune civilisation contre les
     produits plus coteux, plus labors de notre civilisation
     avance. (Nouvelles acclamations.) Ici la puissance de la
     production est incommensurable; sous nos pieds gisent
     d'insondables couches de minraux divers, dans un si troit
     voisinage, que des mtaux plus prcieux que l'or peuvent tre
     extraits, fondus et faonns sur place pour l'usage des hommes de
     tous les pays. Dans nos vertes valles, se prcipitent des
     rivires capables de mouvoir dix mille fois dix mille machines,
     et l'homme rgne sur cette le, qui est comme un diadme de
     gloire sur la cration. Le premier, quoique entr le dernier
     dans la carrire de la civilisation, montrant au monde combien
     est vaste sa capacit et combien il doit  la libralit de la
     nature; apprciant la valeur et la destination de toutes les
     puissances qui l'entourent, il a un oeil pour la beaut, une
     intelligence pour la science, un bras pour le travail, un coeur
     pour la patrie, une me pour la religion. (Applaudissements.)
     L'air, la terre, l'ocan lui sont familiers dans tous leurs
     aspects, leurs changements, leurs usages et leurs applications.
     Chacun d'eux paye  ses investigations le tribut qu'il refuse 
     une apathique ignorance; chacun d'eux lui rvle ses secrets avec
     certitude, quoique avec une lente rserve. Le voil debout,
     ternel objet d'tonnement et de terreur pour les peuples lches,
     objet d'une noble mulation pour les nations dignes de la
     libert.  la hauteur o il est parvenu, s'lever encore ou
     tomber, voil sa seule alternative. Il ne peut s'arrter, et il
     ddaigne de tomber, car la trempe de son esprit le soutient et la
     vigueur de son gnie le pousse en avant. Telles sont
     quelques-unes des circonstances que j'avais  l'esprit quand je
     vous disais que, comme Anglais, nous sommes justifis de nous
     complaire dans des sentiments d'orgueil national. Mais, hlas!
     combien de causes ne viennent-elles pas froisser ces sentiments
     et les convertir en une profonde humiliation! Car pourrait-on
     jamais croire que cette Angleterre, si illimite dans son empire,
     si riche de ressources, si suprieure par ses armes et sa
     marine, si fire de ses alliances, si incomparable dans son gnie
     productif, quelles que soient l'abondance de ses capitaux, la
     surabondance de ses bras et de son habilet, orgueilleuse de sa
     littrature puise aux sources les plus pures, de sa moralit qui
     respire la bienveillance universelle, et de sa religion qui est
     divine,--que l'Angleterre ne peut pas, ne veut pas nourrir ses
     propres enfants; mais qu'elle les voit errer dans l'oisivet,
     s'accroupir dans l'abattement, et languir et mourir d'inanition
     sous les murs de ses monuments, sur les marches de ses palais,
     sous les portiques et jusque dans le sanctuaire de ses temples!
     Quel est l'tranger connaissant notre position gographique,
     l'tendue et les ressources de notre empire, le gnie, l'habilet
     et l'nergie de nos concitoyens, qui pourrait jamais croire
     qu'ici o sige le gouvernement, dans ce pays, la grande usine du
     monde, le centre du commerce; dans ce pays o s'entreposent tant
     de richesses, o s'laborent tant d'ides et d'intelligence, il y
     a plus d'oisivet, de misre, de privation, de souffrances
     physiques et morales, qu'on n'en pourrait trouver,  population
     gale, dans aucune autre contre du monde? Et pourtant voil o
     en est la puissante Angleterre. Peut-tre les choses se
     sont-elles un peu amliores dans quelques comts de la
     Grande-Bretagne, et, s'il en est ainsi, nous en remercions le
     Dieu tout-puissant, au nom des malheureux et des indigents. Mais
     mme en ce moment, vous pouvez rencontrer des multitudes d'hommes
     oisifs tout le jour, tandis que ceux qui sont occups ne
     reoivent que d'insuffisants salaires et n'obtiennent, aprs une
     longue semaine de travail incessant, qu'une chtive pitance 
     peine suffisante au soutien de la vie... Oh! si vous cherchez,
     vous trouverez bien des intrieurs dsols,--o le feu s'est
     teint au foyer,--o la coupe est vide,--o les couches ont t
     dpouilles et les couvertures vendues pour du pain,--o la mre
     a laiss sur la paille l'enfant s'endormir au bruit de ses
     propres vagissements,--o le pre de famille qui, s'il et t
     libre, aurait pu et voulu tre un artisan honnte, actif et
     satisfait, n'est qu'un vagabond affam, sans ressources, sans
     courage et sans espoir;--triste famille, ou plutt, quand elle
     est runie dans sa sale nudit, triste juxtaposition de cratures
     dgrades, dont l'irrsistible action de la misre a dtruit les
     mutuelles sympathies. L, vous ne rencontrerez plus le sentiment
     de la dignit personnelle. L, le murmure s'lve contre Dieu,
     comme la maldiction contre les gouvernants et les lgislateurs.
     L, s'est teinte toute vnration pour les lois sociales ou pour
     les divins commandements. L, des projets de rapine se
     complotent sans remords. L, enfin, des cratures proscrites, se
     croyant abandonnes de Dieu et de l'homme, se regardent comme les
     victimes de la lgislation, ou sentant du moins qu'elle n'est
     pour elles ni une protection ni un refuge, s'insurgent contre la
     socit, puisque aussi bien le sort qui les attend ne saurait
     tre pire que celui qu'elles endurent. (Bruyantes acclamations.)
     Voil ce qui se passe en Angleterre.--Je veux que vous compreniez
     bien que l'existence d'un tel tat de choses rvle l'existence
     de quelque mauvaise loi, qui touffe le commerce de ce pays, qui
     nous ferme les marchs du monde, en empchant les produits des
     autres contres de venir ici pour satisfaire  nos besoins. Une
     misre aussi profonde, une indigence aussi abjecte, une
     souffrance aussi incurable n'existe ailleurs nulle part. Quoi
     qu'aient pu faire dans d'autres pays le despotisme et la
     superstition, ils ne sont point parvenus, comme nos lois, 
     affamer une population active et laborieuse,  qui il reste au
     moins la facult d'changer ce qu'elle produit contre ce dont
     elle a besoin. (Acclamations bruyantes et prolonges.)--J'ai
     beaucoup voyag; j'ai vu l'ignorance la plus profonde; la
     superstition la plus sombre et la plus terrible; le despotisme le
     plus illimit et le plus rigoureux; la thocratie la plus
     orgueilleuse et la plus tyrannique; mais une misre semblable 
     celle que je vois ici et qui nous entoure, je ne l'ai vue nulle
     part. (Applaudissements.)

Ici l'orateur discute le principe et les effets des lois-crales, et
arrivant  la question des sucres, il continue en ces termes:

     Je viens de vous parler des lois-crales; permettez-moi de vous
     entretenir de la loi des sucres.--Personne ne me souponnera, je
     pense, de dsirer le maintien de l'esclavage. S'il se trouvait
     dans cette enceinte quelque personne dispose  diriger contre
     moi une telle accusation, il me suffirait de lui dire, en
     signalant l'histoire de mes actes et de ma vie passe:--Voil ma
     rponse. (Acclamation.)--J'ai le regret de diffrer d'opinion
     avec d'anciens amis, qui, dirigs par les plus pures intentions,
     croient maintenant devoir s'opposer au triomphe de la libert
     commerciale dans la question des sucres. J'ai examin la question
     maturment, pendant de longues annes; je me suis efforc
     d'arriver  une saine et juste conclusion, et je combattrai
     nergiquement, sans m'carter du respect et de l'affection que je
     leur ai vous, cette doctrine qu'il appartient au gouvernement de
     fermer au sucre produit par les esclaves l'accs de notre march
     national. Nous sommes d'accord sur l'esclavage; nous l'avons
     galement en horreur; nous croyons que rduire ou retenir les
     hommes dans l'esclavage, les forcer au travail, tout en retenant
     le juste salaire qui leur est d, ce sont des crimes aux yeux de
     Dieu, et d'horribles empitements sur les droits et l'galit des
     hommes. Nous croyons aussi que c'est le devoir de tout homme
     clair et de tout chrtien d'lever la voix contre l'esclavage
     sous toutes ses formes, et d'employer tous les moyens moraux et
     lgitimes pour avancer le jour o cessera la servitude et avec
     elle le trafic sur l'espce humaine. (coutez! coutez!) Il faut
     donc se demander, d'abord, quels sont les droits du peuple de ce
     pays; ensuite, quels sont les moyens de saper l'esclavage qu'on
     peut considrer comme honntes et lgitimes, c'est--dire qui,
     tout en ayant pour fin la justice due aux hommes des autres
     contres, n'interviennent pas cependant dans l'action de la
     libert civile et dans les justes prrogatives de nos
     concitoyens.--J'admets la vrit de cette proposition: que les
     hommes ont droit  la libert personnelle; qu'ils doivent
     demeurer en plein exercice de leur libert, dans le choix de
     leurs chefs[46], de la nature et du lieu de leurs occupations, et
     du march sur lequel ils jugent  propos d'apporter ou leur
     travail, ou les rsultats de leur travail.--Mais il est galement
     clair  mon esprit que les hommes de ce pays et de tous les pays
     doivent tre libres aussi (je veux dire libres par rapport 
     l'intervention de la loi civile) de choisir, comme consommateurs,
     parmi tous les produits ports des diverses rgions du globe sur
     le march commun. (Bruyantes acclamations.) Je ne vois pas qu'ils
     puissent avec justice tre empchs d'acheter les produits du
     Brsil et de Cuba sur le fondement que ces produits sont le fruit
     de l'esclavage. Je ne vois pas qu'ils puissent, avec justice tre
     placs dans l'alternative ou d'acheter les produits des Antilles
     britanniques, ou de se passer d'une chose qui leur est
     ncessaire.

     [Note 46: Employers.]

     J'admets que c'est un droit et un devoir de dnoncer l'esclavage,
     et de propager les saines ides parmi toutes les classes,
     relativement  la criminalit de ce systme. C'est un droit et un
     devoir de mettre en lumire l'obligation, pour chacun, de retirer
     tout encouragement  ceux qui commettent le crime de retenir les
     hommes en servitude. Chaque fois que, par le raisonnement, la
     persuasion et la prire, nous amnerons un homme  agir comme
     nous, en cette matire, on pourra dire, dans le langage de
     l'criture: Tu as gagn ton frre! C'est l un moyen lgitime
     de dtourner les hommes d'une pratique mauvaise et un pas fait
     dans la bonne voie, vers l'extinction d'un systme que nous avons
     en gale excration. Mais la prohibition lgislative, c'est de la
     violence et non du raisonnement; c'est de la force et non de la
     raison; de la tyrannie et non de la persuasion. De tels actes
     sont la perversion et l'abus de la puissance lgislative. Il n'y
     a pas de garantie contre un tel exercice de l'autorit. C'est, de
     la part du Parlement, une usurpation sur la conscience des
     hommes, dans un sujet o ils ont le droit de juger par eux-mmes
     et de se conduire comme des tres moraux et responsables. Une loi
     telle que celle  laquelle je fais allusion, et qui est en ce
     moment en pleine vigueur dans ce pays, ne peut tre considre
     comme mane du peuple ou comme un acte conforme  sa volont;
     car, s'il en tait ainsi, la loi elle-mme serait superflue, et
     le produit qu'elle prohibe, dbarqu sur nos rivages et expos en
     vente, ne trouverait pas d'acheteurs et serait dlaiss comme
     fltri de la pollution morale qui y est attache.--Mme, en tant
     qu'impose par des hommes parlementaires, cette loi prohibitive
     manque manifestement de sincrit; car ces mmes hommes
     permettent que le sucre-esclave soit dbarqu et raffin dans ce
     pays,--ils en encouragent l'exportation sur des btiments
     anglais; ils sanctionnent le commerce qu'en font nos ngociants
     avec les nations trangres.--Ils savent bien qu'il est consomm
     au dehors,  l'tat raffin, et malgr cette coteuse
     prparation,  un prix moins lev que le sucre brut dans notre
     le. Ils encouragent ce commerce, jusqu' ce qu'il approche de
     cette limite o il affecterait leur propre monopole, et alors
     seulement ils le prohibent sous le prtexte qu'il porte la tache
     de la servitude... Malheureusement pour la sincrit de ces
     hommes, ils sont les mmes qui, dans les temps passs, mirent
     tant d'loquence au service de la cause de l'esclavage. (coutez!
     coutez!) J'ouvre le livre bleu; il mentionne les noms de ceux
     qui ont reu indemnit sur le fonds de vingt millions vot pour
     oprer l'mancipation, et je trouve qu'ils taient les principaux
     copartageants de ce qu'ils appellent maintenant le prix de
     l'injustice. Je scrute leurs votes au Parlement, et je les vois
     rsistant opinitrement, d'anne en anne,  toute tentative pour
     adoucir les horreurs de l'esclavage des ngres, jusque-l qu'ils
     repoussaient l'abolition de cette coutume barbare, la
     flagellation des femmes. (coutez!) Je rencontre les mmes hommes
     imposant des droits monstrueux sur le sucre de l'Inde, quoique
     produit par un travail libre; je les rencontre encore prodiguant
     annuellement des millions sous la forme de _drawbacks_, de
     primes, de protection, aux planteurs des Antilles, possesseurs
     d'esclaves.--Eh quoi! ils taient alors producteurs de sucre
     comme ils le sont aujourd'hui; ils taient, comme ils le sont
     encore, producteurs de crales. Montrez-leur un article qu'ils
     ne produisent pas, et ils en permettront volontiers l'importation
     et la consommation, ft-il satur des larmes et du sang des
     malheureux esclaves (acclamations): mais montrez-leur un article
     qu'ils produisent, et ils prohibent les articles similaires, que
     ce soit du bl de l'Ohio ou des Indes, ou du sucre du Brsil ou
     de Cuba. (coutez! coutez!)--Est-ce l de la philanthropie
     sincre? (coutez! coutez!) Tout homme dou de sentiments droits
     ne peut qu'prouver les nauses d'un indicible dgot, en voyant
     ces hommes se poser au Parlement comme les lises de
     l'abolition, et verser des larmes de feinte compassion sur les
     souffrances des travailleurs du Brsil. Voil pourtant les hommes
     qui vous contestaient le droit d'intervenir dans leurs proprits
     quand ils taient possesseurs d'esclaves. Ils nous arrtaient 
     chaque pas, quand nous nous efforcions de dtruire par la loi ce
     qui avait t cr par la loi. (coutez!) Ils dfendirent
     jusqu'au dernier moment les prtendus droits des planteurs, et
     refusrent d'accorder la libert aux ngres jusqu' ce qu'on leur
     et jet et qu'ils se fussent partag la plus grande somme
     d'argent qui ait jamais t vote dans des vues d'humanit! Alors
     comme aujourd'hui, ils taient les organes du monopole; ils
     parlaient et agissaient comme des hommes profondment intresss
     au maintien des restrictions. Le sentiment public tait contre
     eux alors; le sentiment national est encore contre eux
     maintenant.--Ils n'taient pas sincres alors, ou ils pratiquent
     la dception aujourd'hui. Ils parlent et votent contre leur
     conscience maintenant, ou ils doivent tre prpars  dire qu'ils
     parlaient et votaient contre leur conscience autrefois.
     (coutez!) Pour nous, nous sommes sur le terrain o nous tions
     il y a quatorze ans. Nous disons que l'esclavage est un crime;
     que travailler par des moyens honntes  son abolition, c'est le
     devoir des individus et des nations. C'tait notre droit de
     ptitionner contre l'esclavage; c'tait le droit de la
     lgislature de l'abolir par acte du Parlement pass en conformit
     de la volont nationale.--Mais forcer trente millions de citoyens
     de payer des sommes normes sous forme de prix additionnel pour
     une denre de premire ncessit;--diminuer de moiti, par
     l'emploi de la force brutale, l'approvisionnement de cette
     denre;--dpouiller les hommes du droit d'acheter ce qui est
     port sur le march, parce que dans les oprations de la
     production une injustice a t commise en pays trangers,--ce
     n'est pas du droit, c'est de la rapine (bruyants
     applaudissements); et agir ainsi sous le prtexte de prendre en
     main la cause de la libert et de l'humanit, quand nous savons
     (autant qu'il est possible d'avoir cette certitude) que ce
     prtexte est faux, vide et hypocrite, c'est ajouter la fraude
     mentale  la tyrannie lgislative, et pratiquer la dissimulation
     aux yeux de Dieu en mme temps que l'injustice  l'gard des
     hommes. Ce serait au moins faire montre de quelque honntet que
     d'appliquer le principe avec impartialit; mais c'est ce qu'on ne
     fait pas. Le droit sur le sucre du Brsil est prohibitif.
     Pourquoi n'augmentent-ils pas aussi le droit sur le tabac jusqu'
     ce qu'il produise le mme effet que pour le sucre, c'est--dire
     jusqu' ce qu'il en prvienne la consommation?--Parce que ces
     hommes ne produisent pas le tabac, et qu'ils sont  cet gard
     sans intrt personnel.--Pourquoi n'appliquent-ils pas leur
     principe au coton, produit par des esclaves, et ne se
     contentent-ils pas du coton excru sur ces vastes plaines que je
     viens de parcourir? Nous admettons le coton des tats-Unis, et
     nous repoussons leur bl!  triste inconsquence! S'ils
     permettent  nos armateurs de porter du coton, produit de
     l'esclavage,  nos courtiers de le vendre,  nos capitalistes de
     le filer et de le tisser dans de vastes usines, aux femmes et aux
     enfants de ce pays de le faonner pour l'usage des citoyens,
     depuis la reine sur le trne jusqu'au mendiant de la rue;
     pourquoi, lorsque nos industrieux compatriotes ont gagn par le
     travail de la semaine un chtif salaire, leur dfendent-ils d'en
     employer une partie, le samedi soir,  l'achat d'un peu de sucre
      bon march? Pourquoi? Parce qu'ils ne sont pas producteurs de
     coton, tandis qu'ils sont producteurs de sucre; il n'y a pas
     d'autre raison. Voici trente annes que nous affirmons, que nous
     essayons de prouver que le travail libre revient moins cher que
     le travail des esclaves; que les mettre loyalement aux prises,
     c'est le moyen le plus pacifique et le plus efficace de dtruire
     l'esclavage. C'est pour propager cette vrit que nous avons
     distribu  profusion les crits de Fearon, de Hodgson, de
     Cropper, de Jrmie, de Conder, de Dickson et de bien d'autres.
     Donnerons-nous maintenant un dmenti pratique  nos affirmations
     antrieures en invoquant la prohibition, funeste mme au travail
     libre, et l'intervention arbitraire de la loi dans le domaine de
     la raison individuelle et de la libre action de l'homme?--J'ai lu
     avec plaisir une dclaration solennelle et officielle mane des
     chefs des abolitionnistes, par laquelle ils expriment que, dans
     leur conviction, il est funeste et dispendieux, dangereux et
     criminel, de faire intervenir les armes dans la cause de
     l'abolition. Je partage cette conviction[47]. L'arithmtique et
     l'histoire prouveront la premire partie de cette proposition; le
     sens commun et le christianisme se chargent de la seconde. Mais
     l'analogie n'est-elle pas parfaite entre l'intervention arme et
     des actes du Parlement, qui seraient vains et de nul effet, s'ils
     ne puisaient leur force dans les peines, les chtiments, le
     blocus de nos ctes et les armes permanentes? Qu'est-ce qui
     communique quelque puissance  cette loi, naturellement oppose
     aux droits et aux sentiments du peuple? N'est-ce point
     l'irrsistible force physique du gouvernement? Quelles seraient
     les suites de la dsobissance? Nous savons tous que peu de
     personnes respectent une loi qui force le peuple  assister au
     rembarquement du sucre du Brsil, raffin ici pour tre vendu
     ailleurs  4 d., tandis que lui-mme ne peut obtenir le sucre
     brut qu' 8 d.; mais chacun craint d'enfreindre la loi  cause
     des consquences terribles attaches  cette infraction. Aussi,
     ce n'est point aux vues et aux ides des monopoleurs que l'on
     croit; mais c'est le douanier, la cour de l'chiquier, l'amende
     et le cachot que l'on craint. (Approbation.) Est-ce ainsi qu'il
     convient de rendre les hommes abolitionnistes? Est-ce ainsi qu'il
     faut rendre l'esclave  la libert? Toutes nos anciennes maximes
     d'conomie politique sont-elles changes? N'est-il pas possible
     d'atteindre l'objet que nous avons en vue par l'action combine
     du travail libre au dehors, et d'un loyal appel  la conscience
     des hommes au dedans?

     [Note 47: Ceci prouve, pour le dire en passant, que le droit de
     visite n'tait pas, de l'autre ct du dtroit, aussi populaire
     qu'on le suppose en France, puisqu'il tait repouss par deux
     puissantes associations: les _abolitionnistes_ et les
     _free-traders_.]

     Je comprends, qu'autant pour se montrer consquents avec leurs
     principes que pour dcourager l'esclavage, les hommes
     s'abstiennent de l'usage des produits du travail des noirs; mais
     je dnie formellement  la lgislature (alors surtout qu'elle ne
     s'appuie pas sur la voix du peuple) le droit de forcer qui que ce
     soit  une semblable privation. C'est  nos yeux, je l'avoue, une
     choquante inconsquence de prtendre maintenir un principe par la
     violation d'un autre principe;--de dfendre dans un sens les
     droits des hommes et de les usurper et de les dtruire dans un
     autre sens. (coutez!) Combien il serait plus noble de dire: Nos
     ports sont ouverts;--ouverts aux produits de tous les climats,
     afin que notre peuple se procure toutes choses au meilleur march
     possible. Nous n'intervenons dans la conscience de personne. Nous
     ne forons qui que ce soit  acheter ceci,  s'abstenir de cela.
     Aux nations qui conservent des esclaves nous disons: Nous ne nous
     battrons pas avec vous, car ce serait faire le mal pour que le
     bien se fasse; nous n'imposerons pas des droits prohibitifs, car
     ce serait violer le principe de la libert des changes, et
     employer  l'gard de nos citoyens des mesures coercitives. Mais
     nous ne cesserons jamais de vouer votre systme d'esclavage  la
     censure et  l'excration universelles; de faire retentir nos
     protestations comme individus, comme associations, comme peuple.
     (Applaudissements.) Nous encouragerons dans tous les recoins du
     globe le travail libre, votre rival. Nous rendrons enfin, comme
     gouvernement, justice et libert  nos magnifiques possessions.
     Au lieu d'arrter le dveloppement de l'industrie indigne dans
     l'Inde, nous l'encouragerons par de nobles rcompenses. Nous
     accueillerons le sucre, le riz, le coton, le tabac des contres
     o les soupirs de l'esclave ne se mlent pas au murmure des
     vents, mais o la joyeuse voix du travailleur volontaire retentit
     sur des champs aims, autour de foyers indpendants et
     heureux.--Vendez comme vous pourrez vos sucres et vos cafs. En
     attendant, nous travaillerons la conscience des hommes jusqu' ce
     qu'ils rejettent volontairement tout ce qui porte la tache de
     l'esclavage. (Applaudissements.) Oui, et nous attaquerons aussi
     vos consciences. Nos canons sont enclous et livrs  la rouille;
     mais nous aurons recours aux armes morales, et nous porterons des
     coups qui, s'ils ne brisent pas les membres et ne rpandent pas
     le sang, pntrent nanmoins jusqu'au coeur des hommes, les
     forcent  cder  la voix de la justice, et leur enseignent que
     l'honntet est la meilleure politique. (coutez! coutez! et
     applaudissements.) Nous ne tomberons pas dans cette contradiction
     de blmer chez vous la spoliation des facults humaines, pendant
     que nous tolrons chez nous la spoliation du produit de ces
     facults; nous n'aurons donc point de lois restrictives. Nous
     avons foi dans les principes universels d'une saine et honnte
     conomie sociale. Nous avons foi dans la puissance de l'exemple,
     que n'affaiblissent pas la restriction et la contrainte. Nous
     avons foi dans la fcondit de ces rgions o l'esclavage n'a pas
     port sa rouille et ses maldictions. Nous avons foi dans cette
     doctrine qu'un but honnte n'a pas besoin de la coopration de
     moyens dshonntes. Nous nourrissons d'autres esprances; et,
     tant que nous pourvoirons aux besoins et veillerons sur les
     droits de nos laborieux enfants; tant que nous donnerons un grand
     exemple au monde en renversant les barrires qui environnent
     cette maison de servitude, en ouvrant nos ports aux produits de
     tous les climats, afin que ceux qui ont faim soient rassasis, et
     que ceux qui sont oisifs soient occups; tant que nous
     prfrerons le fruit du travail libre au produit du travail
     servile, nous esprons que Dieu rpandra sur nous ses
     bndictions, et nous choisira entre tous les peuples pour
     arracher les nations aux voies tortueuses et mauvaises, et les
     replacer dans le droit sentier de la justice et de la libert.
     (Applaudissements.) Que si nos adversaires nous menacent des
     consquences de la libert commerciale, nous acceptons ces
     consquences, car nous avons foi en nos principes; nous avons foi
     dans la parole de Dieu; nous avons foi dans la rciprocit des
     intrts humains; nous croyons que le systme le plus simple, le
     plus quitable, le plus juste, est aussi celui qui rpandra le
     plus de bienfaits sur les habitants de ce pays. (Acclamations.)
     loignons donc de nous toute impression de doute ou de
     dcouragement  l'gard de l'issue de notre entreprise. Un
     progrs rapide et sans prcdent a t fait. Des difficults
     normes ont t vaincues et tout nous prsage un prochain
     triomphe. Des sicles d'obscurit et d'ignorance, d'erreurs et de
     mprises, quant aux effets des lois protectrices, se sont
     couls. Notre pernicieux exemple, il est vrai, a entran les
     autres peuples, par de fausses inductions,  adopter nos
     suicides[48] thories. Tout le mcanisme des luttes de parti,
     tout le poids de l'influence gouvernementale, ont t engags en
     faveur de la cause du monopole.--Mais enfin le jour se fait. Des
     vrits caches pendant des sicles ont t mises en lumire. Le
     monde, dans ses belles et infinies varits de sols, de climats,
     de productions et d'intrts, a t observ  la lumire du sens
     commun, et sous l'impression du dsir sincre et respectueux de
     discerner la volont de Dieu, rvle par les oeuvres de ses
     mains et par les dispensations de sa providence. On a constat
     une consolante harmonie entre les maximes les plus profondes de
     l'conomie sociale et les plus nobles desseins de la
     philanthropie et d'une religion d'amour et de paix. Ce n'est pas
     tout. Des hommes ont apparu, qu'on peut avec justice signaler
     comme les aptres de la libert commerciale. (coutez! coutez!)
     Ils ont rvl des vrits dcouvertes dans le silence du cabinet
     par le philosophe, ou dduites par l'homme du monde de
     l'observation claire de la situation, des circonstances
     spciales et de la dpendance mutuelle des hommes et des nations,
     et ils ont parcouru le pays dans tous les sens proclamant et
     vulgarisant ces grandes vrits. Leur voix vibrante a frapp
     l'oreille de millions de nos concitoyens. La chaire, la bourse,
     la place publique, le salon du riche, le parloir du fermier, le
     boudoir, et jusqu'aux chemins et aux sentiers de l'Empire, tout
     est devenu le thtre de cette discussion anime et instructive.
     Aucune portion de la population n'a t oublie, ou mprise, ou
     nglige. L'almanach du _free-trader_ est suspendu au mur de la
     chaumire; le pamphlet du _free-trader_ se trouve sur la table du
     plus humble citoyen, et celui mme qui ne sait pas lire a t
     instruit par des peintures loquentes. Chacun a pu tudier et
     comprendre la philosophie du travail, de l'change, des salaires,
     de l'offre et de la demande. La lumire a pntr l o elle
     tait le plus ncessaire,--dans le Snat. Un conomiste s'est
     rencontr qui a revtu la vrit du langage le plus convaincant,
     qui a su disposer son argumentation dans un degr de simplicit
     et de clart qui n'avait jamais t gal, qui a fait dominer
     les principes sur le tumulte des luttes parlementaires. Son
     loquence et sa modration ont arrach l'admiration de ses
     adversaires, et on les aurait vus accourir sous son drapeau s'ils
     n'eussent t retenus par les liens des hypothques et par la
     soif indomptable des rentes leves. Cet homme a demand audience
     aux monopoleurs, et il les a forcs d'entendre sa voix retentir
     sous les votes de leurs orgueilleux palais; ils ont t muets
     pendant qu'il parlait, et ils sont rests muets quand il cessait
     de parler; car, triste alternative! ils ne savaient point
     rpondre et ils ne voulaient pas cder. (Bruyantes acclamations.)
     Ayez donc bon courage. Fuyez les piges, les manoeuvres et les
     expdients de l'esprit de parti. Laissez aux principes leur
     propre poids et leur lgitime influence. Quand le jour de
     l'preuve sera venu, soyez justes et ne craignez rien.--Le devoir
     est  nous; les consquences appartiennent  Dieu. Celui qui suit
     les inspirations de sa conscience, les lois de la nature et les
     commandements du ciel, peut en toute scurit abandonner le
     reste. Au lit de mort, son esprit revenant sur ses actions
     passes, prononcera ce verdict consolant: Tu as vu ton devoir et
     tu l'as rempli.--(Applaudissements prolongs.)

[Note 48: On a fait des adjectifs des mots homicides, rgicides,
liberticides. On peut dire une thorie homicide. Pourquoi ne ferait-on
pas aussi un adjectif du mot _suicide_.--Qu'on me permette donc encore
ce nologisme, sans lequel il n'est pas possible de traduire ces mots:
_suicidal_, _self-destructing_.]


Sance du 1er mai 1844.

Le fauteuil est occup par un membre de l'aristocratie, lord Kinnaird,
un des plus grands propritaires et des plus savants agronomes de la
Grande-Bretagne. Cette circonstance rpand un nouvel intrt sur cette
sance. Je n'ai pourtant pas cru devoir traduire le discours du noble
lord, tant parce que l'espace et le temps me font dfaut, qu' cause
du caractre agricole et pratique de ce discours, qui, quoique
trs-adapt au but de la Ligue, n'offrirait que peu d'intrt au
public franais.

     M. RICARDO. (L'orateur se livre  quelques rflexions gnrales
     et continue ainsi:) Je viens ici sous l'impression du dgot et
     n'esprant plus rien de cette autre enceinte o je me suis
     efforc de soutenir votre cause. Je viens ici pour en appeler de
     l'oppresseur  l'opprim,--de ceux qui font la loi  ceux qui
     sont victimes de la loi. (Bruyante approbation). Ce n'est pas
     qu'en quelques occasions, je n'aie entendu dvelopper au
     Parlement d'excellentes doctrines conomiques. J'y ai entendu
     professer les plus saines doctrines  propos de _liges_ (rires),
     et je me suis d'abord tonn de l'unanime accueil qu'elles y ont
     reu. (coutez! coutez!) Mais en regardant autour de moi, j'ai
     vu qu'il n'y avait pas de fabricants de bouchons dans la Chambre.
     (Nouveaux rires.) J'ai vu encore taler d'excellents principes au
     sujet de _paille tresse_; mais il n'y a pas d'ouvriers
     empailleurs derrire les bancs de la trsorerie (on rit plus
     fort), et cette nuit mme, j'ai t surpris de voir comme a t
     bien reu le dogme de la libert  propos de raisins de Corinthe.
     Seulement, je me suis pris  penser que, dans tous mes voyages en
     chemin de fer dans le pays, je n'ai jamais travers une
     plantation de cette espce. De tout cela je conclus que vous
     pouvez en user sans faon avec les pauvres bouchonniers,
     empailleurs, et renverser toute la niche des petits monopoles;
     mais tez un brin de paille  la ruche des grands monopoles, et
     vous serez assailli par une nue de frelons (bruyants
     applaudissements), qui vous feraient un mauvais parti si leur
     aiguillon rpondait  leur bourdonnement. (Rires et
     acclamations.) Il n'est pas hors de propos de dire comment nous
     avons t traits dans cette Chambre. Je me souviens que les
     seuls arguments qu'on opposa  M. Villiers, la premire fois
     qu'il porta la question au Parlement, ce furent des murmures et
     des ricanements. Mais quand l'opinion publique a t veille
     dans le pays, ils ont jug prudent de rompre le silence, et,
     descendant de leur ddaigneuse position, ils se sont mis  parler
     de _droits acquis_. Plus tard, et  mesure que le public a pris
     la question avec plus de chaleur, ils ont commenc  argumenter.
     Battus sur tous les points, chasss de position en position,
     incapables de rester debout, les voil maintenant qui reviennent
     sur leurs pas et ne savent plus qu'invoquer les _droits acquis_.
     Notre noble Prsident a dj fort bien dvoil la nature de ces
     droits acquis. Excusez-moi si je m'arrte un moment  expliquer
     en quoi ils consistent.  ma manire de voir, possder un droit
     acquis, c'est avoir drob quelque chose  quelqu'un. (Rires.)
     C'est avoir vol la proprit d'autrui et prtendre qu'on y a
     droit parce qu'on l'a vole depuis _longtemps_.
     (Acclamations.)--Il en est beaucoup d'entre vous qui ont t en
     France, et ils savent qu'on n'y connat pas cette classe d'hommes
     que nous appelons _boueurs_ (Rires.) On est dans l'usage de
     dposer les cendres et les balayures devant les maisons. Certains
     industriels, qu'on nomme _chiffonniers_ viennent remuer cette
     ordure pour y ramasser les chiffons et autres objets de quelque
     valeur, et se procurent ainsi une chtive subsistance.  l'poque
     du cholra, le gouvernement franais pensa que ces tas
     d'immondices contribuaient  tendre le flau et ordonna leur
     enlvement; mais en cela il touchait aux _droits acquis_ des
     chiffonniers. Ceux-ci se soulevrent; ils avaient des droits
     acquis sur les immondices, si bien que l'administration,
     craignant une meute, ne put prendre des mesures de salubrit et
     ne les a pas prises encore. (Rires.) La mme chose est arrive 
     Madrid. Il est d'usage dans cette capitale d'approvisionner les
     maisons d'eau apporte d'une distance considrable. Il fut
     question de construire un aqueduc; mais les porteurs d'eau
     trouvrent que c'tait toucher  leurs _droits acquis_. Ils
     avaient un droit acquis sur l'eau et nul ne pouvait s'en procurer
     qu'en la leur achetant  haut prix. Eh bien! quelque absurdes et
     ridicules que paraissent ces exemples de droits acquis, je dis
     qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils soient aussi absurdes, aussi
     dshonntes, aussi funestes que les _droits acquis_ qu'invoque
     l'aristocratie de ce pays. (Approbation.) Quelle fut l'origine de
     ces prtendus droits? Une guerre longue et terrible, et le prix
     lev auquel elle porta les aliments ne fut pas le moins
     dsastreux de ses effets. Elle fut un flau pour le pays, mais un
     bienfait pour les propritaires terriens. Aussi, quand elle fut
     termine, au prix des plus grands sacrifices, ils vinrent  la
     Chambre des communes, et, s'appuyant sur ces mmes baonnettes
     qui avaient combattu l'ennemi, ils firent passer une loi qui
     avait pour but de maintenir la disette artificielle des aliments
     et de dpouiller le pays du plus grand bienfait que la paix
     puisse confrer. (Approbation.) Ils ont, eux aussi, des droits
     acquis  la disette. Mais le pays a des droits acquis 
     l'abondance, droits fonds sur une loi antrieure  celles qui
     manent du Parlement, car les produits sont rpandus dans le
     monde, non pour l'avantage exclusif des lieux o ils naissent,
     mais afin que tous les hommes, par des changes rciproques,
     puisent  la masse commune une juste part des bienfaits qu'il a
     plu  la Providence de rpandre sur l'humanit. (Acclamations.)
     Quand nous voyons ces choses, quand nous ne pouvons nous empcher
     de les voir, quand il n'est pas un ngociant, un manufacturier,
     un fermier, un propritaire, un ouvrier  qui elles ne sautent
     aux yeux, ne faut-il pas s'tonner, je le demande, de voir tout
     un peuple demeurer dans l'apathie  l'aspect de ses droits fouls
     aux pieds,  l'aspect de milliers de cratures humaines pousses
     par la faim dans les maisons de travail? Ne devons-nous pas tre
     frapps de surprise, quand nous entendons un membre du parti
     protectionniste dire (et pour tout l'univers je ne voudrais pas
     qu'on et  me reprocher ces insolentes paroles) que, pour ceux
     qui n'ont pas de pain, il y a de l'avoine et des pommes de terre?
     et lorsque, pour toute rponse, un ministre d'tat vient nous
     affirmer que plusieurs millions de quarters de bl pourrissent,
     en ce moment, dans les greniers de l'Amrique, et qu'il
     considrerait leur introduction dans ce pays comme une calamit
     publique? (Applaudissements.) Quoi! les citoyens des tats-Unis,
     les habitants de l'Ukraine et de Pultawa voient leur bl se
     pourrir; et on vient nous dire que l'change de ce bl, dont nous
     manquons, contre des marchandises, dont ils ont besoin, serait
     une calamit universelle! mais quand ils proclament ouvertement
     de telles doctrines, en ont-ils bien pes toutes les
     consquences? Ne s'aperoivent-ils pas que pendant qu'ils
     croient, par des lois de fer, environner leurs proprits d'un
     mur impntrable, il est fort possible qu'ils ne fassent que
     susciter des ennemis  la proprit elle-mme? Qu'ils se
     rappellent les paroles qui ont t prononces, non par un
     ligueur, non dans cette enceinte, mais par un serviteur du
     pouvoir: Le peuple de ce pays reconnat le droit de proprit.
     Mais si quelqu'un vient nous dire qu'il y a dans sa proprit
     quelque attribut particulier qui l'autorise  envahir la ntre,
     que nous avons acquise par le travail de nos mains, il est
     possible que nous nous prenions  penser qu'il y a, dans cette
     nature de proprit, quelque anomalie, quelque injustice que nous
     devons loyalement nous efforcer de dtruire. (Approbation.) Ce
     sont l des sujets sur lesquels je n'aime pas  m'appesantir. Il
     n'a fallu rien moins pour m'y dcider que le souvenir du
     traitement qu'on nous fait prouver. (coutez!) Je ne vous
     retiendrai pas plus longtemps; mais avant de m'asseoir, je
     rclamerai votre assistance, car vous pouvez et vous pouvez seuls
     nous assister. Nous prsentons le clou, mais vous tes le marteau
     qui l'enfonce. (Bruyants applaudissements.) Vos anctres vous ont
     lgu la libert civile et religieuse. Ils la conquirent  la
     pointe de l'pe, au pril de leur vie et de leur fortune. Je ne
     vous demande pas de tels sacrifices; mais n'oubliez pas que vous
     devez aussi un hritage  vos enfants, et c'est _la libert
     commerciale_. (Tonnerre d'applaudissements.) Si vous l'obtenez,
     vous ne regretterez pas vos efforts et vos sacrifices.
     Rappelez-vous que vos noms seront inscrits dans les annales de la
     patrie, et, en les voyant, vos enfants et les enfants de vos
     enfants diront avec orgueil: Voil ceux qui ont affranchi le
     commerce de l'Angleterre. (L'honorable membre reprend sa place au
     bruit d'applaudissements prolongs.)

M. SOMMERS, fermier du comt de Somerset, succde  M. Ricardo, et
traite la question au point de vue de l'intrt agricole.

La parole est ensuite  M. Cobden.  peine le prsident a prononc ce
nom, que les applaudissements clatent dans toute la salle et
empchent pendant longtemps l'honorable orateur de se faire entendre.
Le calme tant enfin rtabli, M. COBDEN s'exprime en ces termes:

     ..... Que vous dirai-je sur la question gnrale de la libert du
     commerce, Messieurs, puisque vous tes tous d'accord  ce sujet?
     Je ne puis que me borner  vous fliciter de ce que, pendant
     cette semaine, notre cause n'a pas laiss que de faire quelque
     progrs en haut lieu. Nous avons eu la prsentation du
     budget,--je ne puis pas dire que ce soit un budget _free-trader_,
     car lorsque nous autres, ligueurs, arriverons au pouvoir, nous en
     prsenterons un beaucoup meilleur (Rires; coutez! coutez!);
     mais enfin, il a t fait quelques petites choses lundi soir  la
     Chambre des communes, et tout ce qui a t fait, a t dans le
     sens de la libert du commerce. Que faisaient pendant ce temps-l
     le duc de Richmond et les protectionnistes? Runis dans le
     parloir de Sa Grce, ils ont,  ce que je crois, dclar que le
     premier ministre tait all si loin, qu'il ne lui sera pas permis
     de passer outre. Mais il est vident pour moi que le premier
     ministre ne s'inquite gure de leur ardeur chevaleresque, et
     qu'il compte plus sur nous qu'il ne les redoute. (coutez!)--Il y
     a une mesure prise par le gouvernement, et qui est excellente en
     ce qu'elle est _totale_ et _immdiate_[49]. Je veux parler de
     l'abolition du droit protecteur sur la laine.--Il y a vingt-cinq
     ans qu'il y eut une leve en masse de tous les Knatchbulls,
     Buckinghams et Richmonds de l'poque, qui dirent: Nous exigeons
     un droit de 6 d. par livre sur la laine trangre, afin de
     protger nos produits. Leur volont fut faite.  cinq ans de l,
     M. Huskisson dclara que, selon les avis qu'il recevait des
     manufactures de Leeds, si ce droit n'tait pas profondment
     altr et presque aboli, toutes les fabriques de drap taient
     perdues, et que, ds lors, les fermiers anglais verraient se
     fermer pour leurs laines le march intrieur.  force d'habilet
     et d'loquence, M. Huskisson rduisit alors ce droit de 6  1
     denier, et c'est ce dernier denier dont nous nous sommes
     dbarrasss la semaine dernire.--Lorsqu'il fut propos de
     toucher  ce droit, les agriculteurs (j'entends les Knatchbulls
     et les Buckinghams d'alors) exposrent que, s'il tait aboli, il
     n'y aurait plus de bergers ni de moutons dans le pays.  les
     entendre, les bergers seraient contraints de se rfugier dans les
     workhouses, et quant aux pauvres moutons, on aurait dit qu'ils
     portaient sur leurs dos toute la richesse et la prosprit du
     pays. Enfin il ne resterait plus qu' pendre les chiens.--Les
     voil forcs maintenant d'exercer l'industrie pastorale sans
     protection. Pourquoi ne pratiqueraient-ils pas la culture et la
     vente du bl sur le mme principe? Si l'abolition _totale_ et
     _immdiate_ des droits sur le bl est draisonnable, pourquoi le
     gouvernement opre-t-il l'abolition _totale_ et _immdiate_ du
     droit sur la laine? Ainsi, chaque pas que font nos adversaires,
     nous fournit un sujet d'esprance et de solides arguments. Voyez
     pour le caf! nous n'en avons pas _entirement fini_, mais _
     moiti fini_ avec cette denre. Le droit tait primitivement et
     est encore de 4 d. sur le caf colonial et de 8 d. sur le caf
     tranger. Cela confrait justement une prime de 4 d. par livre
     aux monopoleurs, puisqu'ils pouvaient vendre  4 d. plus cher
     qu'ils n'auraient fait sans ce droit. Sir Robert Peel a rduit la
     taxe sur le caf tranger, sans toucher  celle du caf colonial,
     ne laissant plus  celui-ci qu'une prime de 2 deniers par livre.
     Je ne puis donc pas dire: _C'en est fait_, mais _c'est  moiti
     fait_. Nous obtiendrons l'autre moiti en temps et lieu.
     (Trs-bien.) Vient ensuite le sucre. Mesdames, vous ne pouvez
     faire le caf sans sucre, et toute la douceur de vos sourires ne
     parviendrait pas  le sucrer. (Rires.) Mais nous nous trouvons
     dans quelque embarras  ce sujet, car il est survenu au
     gouvernement de ce pays des _scrupules de conscience_. Il ne peut
     admettre le sucre tranger, parce qu'il porte la _tache de
     l'esclavage_. Gentlemen, je vais divulguer un secret d'tat. Il
     existe sur ce sujet une correspondance secrte entre les
     gouvernements anglais et brsilien. Vous savez que les hommes
     d'tat crivent quelquefois  leurs agents au dehors des lettres
     et des instructions confidentielles, qui ne sont publies qu'au
     bout de _cent ans_, quand elles n'ont plus qu'un intrt de
     curiosit. Je vais vous en communiquer une de notre gouvernement
      son ambassadeur au Brsil, qui ne devait tre publie que dans
     cent ans. Vous n'ignorez pas que c'est sur la question des sucres
     que le cabinet actuel vina l'administration antrieure. Lord
     Sandon, lorsqu'il s'opposa, par un amendement,  l'introduction
     du sucre tranger propose par le ministre whig, se fonda sur ce
     qu'il serait impie de consommer du sucre-esclave. Mais il ne dit
     pas un mot du caf. La lettre dont je vais vous donner
     connaissance vous expliquera le reste: Informez le gouvernement
     brsilien que nous avons des engagements relativement au sucre,
     et qu'en prsentant le budget, nous nous verrons forcs de dire
     au peuple d'Angleterre, trs-crdule de sa nature et dispos 
     accueillir tout ce qu'il nous plaira, de lui dire de dessus nos
     siges de la Chambre des communes, qu'il serait criminel
     d'encourager l'esclavage et la traite par l'admission du sucre du
     Brsil.--Mais afin de prouver au gouvernement brsilien que nous
     n'avons aucune intention de lui nuire, nous aurons soin de faire
     prcder nos rserves,  l'gard du sucre, de la dclaration que
     nous admettons le caf brsilien sous la rduction de 2 d. par
     livre du droit actuel.--Et comme quatre esclaves sur cinq sont
     employs au Brsil sur les plantations de caf, et que cet
     article forme les trois cinquimes de toutes les exportations de
     ce pays (toutes choses que le peuple d'Angleterre ignore
     profondment), le gouvernement auprs duquel vous tes accrdit
     demeurera convaincu que nous ne voulons aucun mal  ses
     plantations, que l'esclavage et la traite ne nous proccupent
     gure, mais que nous sommes contraints d'exclure leur sucre par
     les exigences de notre parti et de notre position particulire.
     Mais faites-lui bien comprendre en mme temps avec quelle adresse
     nous avons dsaronn les whigs par cette _manoeuvre_. (Rires et
     applaudissements.) Telle est la teneur de la dpche du cabinet
     actuel  son envoy extraordinaire et ministre plnipotentiaire
     au Brsil, dpche qui sera publie dans cent ans d'ici. Il n'est
     pas douteux que beaucoup de gens se sont laiss prendre  cet
     talage d'intrt affect au sujet de l'esclavage; bons et
     honntes philanthropes, si tant est que ce ne soit pas trop
     s'avancer que de dcerner ce titre  des hommes qui se
     complaisent dans la pure satisfaction d'une conscience aveugle,
     car la bienveillance du vrai philanthrope doit bien tre guide
     par quelque chose qui ressemble  la raison. Il y a une classe
     d'individus qui se sont acquis de nos jours une certaine
     renomme, qui veulent absolument nous assujettir, non aux
     inspirations d'une charit claire, mais au contrle d'un pur
     fanatisme. Ces hommes, sous le prtexte d'tre les avocats de
     l'_abolition_, ptitionnent le gouvernement pour qu'il interdise
     au peuple de ce pays l'usage du sucre,  moins qu'il ne soit
     prouv que ce sucre est pur de la _tache de l'esclavage_, comme
     ils l'appellent. Y a-t-il quelque chose dans l'ordre moral,
     analogue  ce qui se passe dans l'ordre physique, d'o l'on
     puisse infrer que certains objets sont _conducteurs_, d'autres
     _non conducteurs_ d'immoralit? (Rires.) Que le caf, par
     exemple, n'est pas _conducteur_ de l'immoralit de l'esclavage;
     mais que le _sucre_ est trs-_conducteur_, et qu'en consquence
     il n'en faut pas manger? J'ai rencontr de ces philanthropes sans
     logique, et ils m'ont personnellement appel  rpondre  leurs
     objections contre le _sucre-esclave_. Je me rappelle, entre
     autres circonstances, avoir discut la question avec un
     trs-bienveillant gentleman, envelopp d'une belle cravate de
     mousseline blanche. (Rires.) N'ajoutez pas un mot, lui dis-je,
     avant d'avoir arrach cette cravate de votre cou. (clats de
     rire.) Il me rpondit que cela n'tait pas praticable. (Oh! oh!)
     J'insiste, lui rpondis-je, cela est praticable, car je connais
     un gentleman qui se refuse des bas de coton, mme en t (rires),
     et qui ne porterait pas des habits cousus avec du fil de coton
     s'il le savait. (Nouveaux rires.) Je puis vous assurer que je
     connais un philanthrope qui s'est impos ce sacrifice.--Mais,
     ajoutai-je, s'il n'est pas praticable pour vous, qui tes l
     devant moi avec du produit esclave autour de votre cou, de vous
     passer de tels produits, cela est-il praticable pour tout le
     peuple d'Angleterre? Cela est-il praticable pour nous comme
     nation? (Applaudissements.) Vous pouvez bien, si cela vous plat,
     dfendre par une loi l'introduction du sucre-esclave en
     Angleterre. Mais atteindrez-vous par l votre but? Vous recevez
     dans ce pays du sucre-libre; cela fait un vide en Hollande ou
     ailleurs qui sera combl avec du _sucre-esclave_.
     (Applaudissements.) Avant que des hommes aient le droit de
     prcher de telles doctrines et d'appeler  leur aide la force du
     gouvernement, qu'ils donnent, par leur propre abngation, la
     preuve de leur sincrit. (coutez! coutez!) Quel droit ont les
     Anglais, qui sont les plus grands consommateurs de coton du
     monde, d'aller au Brsil sur des navires chargs de cette
     marchandise, et l, levant les yeux au ciel, versant sur le sort
     des esclaves des larmes de crocodile, de dire: Nous voici avec
     nos chargements de cotons; mais nous prouvons des scrupules de
     conscience, des spasmes religieux, et nous ne pouvons recevoir
     votre sucre-esclave en retour de notre coton-esclave? (Bruyants
     applaudissements.) Il y a l  la fois inconsquence et
     hypocrisie. Croyez-moi, d'habiles fripons se servent du fanatisme
     pour imposer au peuple d'Angleterre un lourd fardeau. (coutez!
     coutez!) Ce n'est pas autre chose. Des hommes russ et gostes
     exploitent sa crdulit et abusent de ce que sa bienveillance
     n'est pas raisonne. Nous devons en finir avec cette dictature
     que la raison ne guide pas. (Applaudissements.) Oseront-ils dire
     que je suis l'avocat de l'esclavage, parce que je soutiens la
     libert du commerce? Non, je proclame ici, comme je le ferai
     partout, que deux principes galement bons, justes et vrais, ne
     peuvent jamais se contrarier l'un l'autre. Si vous me dmontrez
     que la libert du commerce est calcule pour favoriser, propager
     et perptuer l'esclavage, alors je m'arrterai dans le doute et
     l'hsitation, j'examinerai laquelle des deux, de la libert
     personnelle ou de la libert des changes, est la plus conforme
     aux principes de la justice et de la vrit; et comme il ne peut
     y avoir de doute que la possession d'tres humains, comme choses
     ou marchandises, ne soit contraire aux premiers principes du
     christianisme, j'en conclurai que l'esclavage est le pire flau,
     et je serai prpar  abandonner la cause de la libert
     commerciale elle-mme. (Applaudissements enthousiastes.) Mais
     j'ai toujours t d'opinion avec les grands crivains qui ont
     trait ce sujet, avec les Smith, les Burke, les Franklin, les
     Hume,--les plus grands penseurs du sicle,--que le travail
     esclave est plus coteux que le travail libre, et que s'ils
     taient livrs  la libre concurrence, celui-ci surmonterait
     celui-l.

[Note 49: On a vu ailleurs que c'est la formule employe par la Ligue
dans ses rclamations.]

L'orateur dveloppe cette proposition. Il dmontre par plusieurs
citations d'enqutes et de dlibrations manes de la socit contre
l'esclavage (_anti-slavery society_), que cette grande association a
toujours considr la libre concurrence comme le moyen le plus
efficace de dtruire l'esclavage, en abaissant assez le prix des
produits pour le rendre onreux.

     Et maintenant, continue-t-il, j'adjure les abolitionnistes de
     faire ce que font les _free-traders_, _d'avoir foi dans leurs
     propres principes_ (applaudissements), de se confier,  travers
     les difficults de la route,  la puissance de la vrit. Comme
     _free-traders_, nous ne demandons pas l'admission du
     sucre-esclave, parce que nous prfrons le travail de l'esclave 
     celui de l'homme libre, mais parce que nous nous opposons  ce
     qu'un injuste monopole soit inflig au peuple d'Angleterre, sous
     le prtexte d'abolir l'esclavage. Nous nions que ce soit l un
     moyen loyal et efficace d'atteindre ce but. Bien au contraire,
     c'est assujettir le peuple de la Grande-Bretagne  un genre
     d'oppression et d'extorsion qui n'est dpass en iniquit que par
     l'esclavage lui-mme. Nous soutenons, avec la Convention des
     abolitionnistes (_anti-slavery convention_), que le libre
     travail, mis en concurrence avec le travail esclave, ressortira
     moins cher, sera plus productif, qu'il l'touffera  la fin, 
     force de rendre onreux au planteur l'affreux systme de retenir
     ses frres en servitude. (Applaudissements.) Eh quoi! ne
     serait-ce point une chose monstrueuse que, dans la disposition du
     gouvernement moral de ce monde, les choses fussent arranges de
     telle sorte que l'homme ft rmunr pour avoir exerc
     l'injustice envers son semblable! L'abondance et le bon march:
     voil les rcompenses promises ds le commencement  ceux qui
     suivent le droit sentier. Mais si un meilleur march, une plus
     grande abondance, sont le partage de celui qui s'empare de son
     frre et le force au travail sous le fouet, plutt que de celui
     qui offre une loyale rcompense  l'ouvrier volontaire; s'il en
     est ainsi, je dis que cela bouleverse toutes les notions que nous
     nous faisions du juste, et que c'est en contradiction avec ce que
     nous croyons du gouvernement moral de l'univers. (Bruyants
     applaudissements.) Si donc il est dans la destine de la libre
     concurrence de renverser l'esclavage, je demande aux
     abolitionnistes qui ont proclam cette vrit, comment ils
     peuvent aujourd'hui, en restant consquents avec eux-mmes,
     venir ptitionner la Chambre des communes, lui demander
     d'interdire cette libre concurrence, c'est--dire d'empcher que
     les moyens mmes qu'ils ont proclams les plus efficaces contre
     l'esclavage ne soient mis en oeuvre dans ce pays. Je veux bien
     croire que beaucoup de ces individus sont honntes. Ils ont
     prouv leur dsintressement par les travaux auxquels ils se sont
     livrs; mais qu'ils prennent bien garde de n'tre pas les
     instruments aveugles d'hommes subtils et gostes; d'hommes qui
     ont intrt  maintenir le monopole du sucre, qui est aussi pour
     ce pays l'esclavage sous une autre forme, d'hommes qui, pour
     arriver  leur fin personnelle et inique, s'empareront
     effrontment des sentiments de ce peuple, et exploiteront sans
     scrupule cette vieille horreur britannique contre l'esclavage.

Le reste de ce discours a trait aux mesures prises par l'association
pour largir et purifier les cadres du corps lectoral. La Ligue
s'tant plus tard exclusivement occupe de cette oeuvre, nous aurons
occasion de faire connatre ses plans et ses moyens d'excution.

On remarquera les efforts auxquels sont obligs de se livrer les
_free-traders_ pour prmunir le peuple contre l'exploitation par les
monopoleurs du sentiment public  l'gard de l'esclavage; ce qui
prouve au moins l'existence, la sincrit et mme la force aveugle de
ce sentiment.


Sance du 14 mai 1844.

Le fauteuil est occup par M. John Bright, m. P., qui ouvre la sance
par l'allocution suivante, dont nous donnons ici des extraits,
quoiqu'elle n'ait qu'un rapport indirect avec la question de la
libert commerciale, mais parce qu'elle nous parat propre  initier
le lecteur franais dans les moeurs anglaises, sous le rapport
lectoral.

     Ladies et gentlemen, le prsident du conseil de la Ligue devait
     aujourd'hui occuper le fauteuil; mais quand je vous aurai
     expliqu la cause de son absence, vous serez, comme moi,
     convaincus qu'il ne pouvait pas tre plus utilement occup dans
     l'intrt de notre cause. Il est en ce moment engag dans les
     dispositions qu'exige la grande lutte lectorale qui se prpare
     dans le Sud-Lancastre; et connaissant, comme je le fais,
     l'habilet extraordinaire de M. G. Wilson en cette matire, je
     suis certain qu'il n'est aucun homme dont on et plus mal 
     propos nglig les services. (Bruyantes acclamations.) Lorsque je
     promne mes regards sur la foule qui se presse dans ce vaste
     difice, quand je considre combien de fois elle y a dploy son
     enthousiasme, combien de fois elle y est accourue, non pour
     s'abreuver des charmes de l'loquence, mais pour montrer au monde
     qu'elle adhre pleinement aux principes que la Ligue veut faire
     prvaloir, je suis certain aussi qu'en ce moment des milliers de
     coeurs battent dans cette enceinte, anims du vif dsir de voir
     la lutte qui vient de s'ouvrir dans le Lancastre se terminer par
     le triomphe de la cause de la libert commerciale. (Acclamations
     prolonges.) Il y a des bourgs de peu d'importance o nous ne
     pouvons compter sur aucune ou presque aucune voix indpendante,
     et, sous ce rapport, les rsolutions du Lancastre ont plus de
     poids que celles d'une douzaine de bourgs tels que Woodstock ou
     Abingdon. C'est pourquoi les vives sympathies de ce meeting se
     manifestent au sujet de la lutte actuelle, et il dsire que les
     lecteurs du Lancastre sachent bien toute l'importance qu'il y
     attache. Et quelle que soit notre anxit, je crains encore que
     nous ne voyons pas ce grand dbat avec tout l'intrt qu'il
     mrite (coutez!) J'ai souvent rencontr des personnes dans le
     sud de l'Angleterre qui parlent du Lancastre comme d'un comt
     d'une importance ordinaire; comme n'en sachant pas autre chose,
     si ce n'est--qu'il renferme un grand nombre de manufacturiers
     avares et cupides, dont quelques-uns trs-riches, et une
     population compacte d'ouvriers brutaliss, mal pays et
     dgrads;--qu'il contient un grand nombre de villes
     considrables, de morne apparence, relies entre elles par des
     chemins de fer (rires); que chaque trait de ce pays est plus
     fait pour inspirer la tristesse que le contentement; qu'il n'a
     de valeur que par ce qu'on en retire; que c'est une terre, en un
     mot, dont le touriste et l'amateur du pittoresque doivent
     soigneusement s'loigner. (Rires et applaudissements.)--Je suis
     n dans ce comt, j'y ai vcu trente ans; j'en connais la
     population, l'industrie et les ressources, et j'ai la conviction,
     j'ai la certitude qu'il n'y a pas en Angleterre un autre comt
     qui puisse lui tre compar, et dont l'importance influe au mme
     degr sur le bien-tre et la grandeur de l'empire. (Bruyantes
     acclamations.) C'est certainement le plus populeux, le plus
     industrieux, le plus riche comt de l'Angleterre. Comment cela
     est-il arriv? Il fut un temps o il prsentait un aspect bien
     diffrent. On le considrait comme un dsert, il y a deux cent
     quarante ans. Cambden, dans son voyage, traversa le pays de York
      Durham, et sur le point de pntrer dans le Lancastre, son
     esprit se remplit d'apprhension. J'approche du Lancastre,
     crivait-il, avec une sorte de terreur. (De notre temps il ne
     manque pas de gens qui ne pensent aussi au Lancastre qu'avec
     terreur.) (Rires et applaudissements.) Puisse-t-elle n'tre pas
     un triste prsage! cependant pour n'avoir pas l'air d'viter ce
     pays, je suis dcid  tenter les hasards de l'entreprise, et
     j'espre que l'assistance de Dieu, qui m'a accompagn jusqu'ici,
     ne m'abandonnera pas en cette circonstance. (coutez! coutez!)
     Il parle de Rochdale, Bury, Blackburn, Preston, Manchester, comme
     de villes de quelque industrie; il mentionne
     _Liverpool_--_Litherpool_, et par abrviation _Lerpool_, comme
     une petite place sur le rivage, bien situe pour faire voile vers
     l'Irlande. Mais il ne dit pas un mot de Ashton, Bolton, Oldham,
     Salford et autres villes, et il n'y a aucune raison de croire
     qu'elles taient connues  cette poque. (coutez! coutez!) Il
     n'est pas inutile de consacrer quelques instants  examiner le
     prodigieux accroissement de valeur qu'a acquis la proprit dans
     ce comt. En 1692, il y a un sicle et demi, la valeur annuelle
     tait de 7,000 liv. sterl. En 1841, elle tait de 6,192,000 liv.
     sterl. (Bruyantes acclamations.) Ainsi l'accroissement moyen dans
     ce comt, pendant cent cinquante ans, a t de 6,300 pour cent.
     Par l les landlords peuvent apprcier combien l'industrie
     ragit favorablement sur la proprit.

L'orateur entre ici dans quelques dtails statistiques sur les
tonnants progrs du Lancastre, et poursuit ainsi:

      qui sont dus ces grands changements? (Acclamations.) Est-ce aux
     seigneurs terriens? (Non, non.) Il y a quarante-quatre ans que
     l'antiquaire Whittaker, dans son histoire de Whalley, dpeignait
     l'tat des propritaires terriens du Lancastre, comme n'ayant
     subi aucun changement depuis deux sicles. Ils aiment,
     disait-il, la vie de famille; sont sans curiosit et sans
     ambition. Ils demeurent beaucoup chez eux, et s'occupent
     d'amusements domestiques peu dlicats, mais aussi peu coteux.
     Il ajoute qu'il ne rencontra parmi eux qu'un homme ayant de la
     littrature. (Rires.) Si tels taient les propritaires du
     Lancashire, ce ne sont donc pas eux qui l'ont fait ce qu'il est.
     Il existe dans ce comt beaucoup de vieilles demeures, rsidences
     d'anciennes familles, maintenant teintes pour la plupart; elles
     se sont vu dpasser dans la carrire par une autre classe
     d'hommes. Leurs habitations sont transformes en manufactures, et
     elles-mmes ont t balayes de toute la partie mridionale du
     comt; non qu'elles aient souffert la perscution ou la guerre,
     car elles ont eu les mmes chances ouvertes  tous les citoyens;
     mais, _fruges consumere nati_, elles n'ont pas jug ncessaire de
     cultiver leur intelligence, elles n'ont cru devoir se livrer 
     aucun travail. D'autres hommes se sont levs, qui, s'emparant
     des inventions de Watt et d'Arkwright, ddaignes par les classes
     nobles, ont effac les anciens magnats du pays et se sont mis 
     la tte de cette grande population. (Acclamations.) C'est
     l'industrie, l'intelligence et la persvrance de ces gnrations
     nouvelles qui, en se combinant, ont fait du Lancastre ce que nous
     le voyons aujourd'hui. Ses minraux sont inapprciables; mais
     gisant depuis des sicles sous la surface de son territoire, il a
     fallu que des races nouvelles, pleines de sve et de jeunesse,
     les ramenassent  la lumire, pour les transformer en ces
     machines puissantes si mprises par d'autres classes; machines
     qui sont comme les bras de l'Angleterre, dont elle se sert pour
     dissminer dans le monde les richesses de son industrie,
     rapporter et rpandre avec profusion, au sein de l'empire, les
     trsors accumuls dans tout l'univers. (Tonnerre
     d'applaudissements.) Ce souple et lger duvet arrach  la fleur
     du cotonnier, telle est la substance  laquelle cette grande
     nation doit sa puissance et sa splendeur. (Applaudissements.)
     Ainsi, le Lancastre est l'enfant du travail et de l'industrie
     sous leurs formes les plus magnifiques. Nagure il essayait
     encore ses premiers pas dans la vie; il est maintenant plein de
     force et de puissance, et dans le court espace de temps qui
     suffit  l'enfant pour devenir homme, il est devenu un gant aux
     proportions colossales. Et pourtant, malgr sa vigueur, ce gant
     languit comme abattu sous les liens et les chanes qu'une
     politique imprvoyante, ignorante et arrire a imposs  ses
     membres musculeux. (Applaudissements prolongs.) La question,
     pour les lecteurs du Lancastre, est donc de savoir si ces
     entraves doivent durer  toujours. (coutez! coutez!)
     Riveront-ils eux-mmes ces fers par leurs suffrages, ou
     sauront-ils s'en dgager comme des hommes? Si les lecteurs
     savaient tout ce qui dpend de leurs votes, quel est l'homme,
     dans ce comt, ou ailleurs, qui oserait aller leur demander leurs
     voix en faveur de ce flau pestilentiel--la loi-crale, et tous
     les monopoles qui l'accompagnent? (Bruyantes acclamations.) S'ils
     taient pntrs de cette conviction (et je crois qu'elle a gagn
     beaucoup d'entre eux) que la dtresse des cinq dernires annes
     doit son origine  cette loi; s'ils savaient qu'elle a prcipit
     bien des ngociants de la prosprit  la ruine, et bien des
     artisans de l'aisance  la misre; qu'elle a pouss le peuple 
     l'expatriation, port la dsolation dans des milliers de
     chaumires, la douleur et le dcouragement dans le coeur de
     millions de nos frres; s'ils savaient cela, croyez-vous qu'ils
     iraient appuyer de leurs suffrages la plus aveugle, la plus
     hypocrite folie qui soit jamais entre dans l'esprit de la
     lgislation d'aucun peuple de la terre? (Acclamations
     prolonges.) Oh! si les lecteurs pouvaient voir ce meeting; si
     chacun d'eux, debout sur cette estrade, pouvait sentir les
     regards de six mille de ses compatriotes se fixer sur son coeur
     et sur sa conscience et y chercher si l'on y dcouvre quelque
     souci du bien public, quelque trace de l'amour du pays, je vous
     le demande, en est-il un seul assez dur et assez stupide pour se
     prsenter ensuite aux hustings et y lever la main en faveur de
     cet effroyable flau?--Mais je conois d'autres et de meilleures
     esprances. J'espre que le rsultat de cette lutte tournera  la
     gloire de notre grande cause. Le principe de la libert gagne du
     terrain de toutes parts.--Il peut arriver encore, pendant quelque
     temps, que vous ne russirez pas dans les lections; il se peut
     que votre minorit actuelle dans le Parlement ne soit pas prs de
     se transformer en majorit; il peut se rencontrer encore des
     organes de la presse qui nient nos progrs, raillent nos efforts
     et cherchent  les paralyser.--Tout cela peut tre; mais le flot
     est en mouvement; il s'enfle, il s'avance et ne reculera pas.
     Dans les assembles publiques, comme au sein des foyers
     domestiques, partout o nous allons, partout o nous nous mlons,
     nous voyons le prjug de la protection mis  nu, et le
     principe de la libert dominer les intelligences.
     (Applaudissements bruyants et prolongs.)

     La lutte actuelle du Lancashire nous offre encore un sujet de
     satisfaction. Le candidat des _free-traders_ est le chef d'une
     des maisons de commerce les plus puissantes de ce royaume, et
     peut-tre du monde. C'est un homme de haute position, de longue
     exprience, de vastes richesses, et de grand caractre. Il a
     d'normes capitaux engags, soit dans des entreprises
     commerciales, soit dans des proprits territoriales. Ses
     principales relations sont aux tats-Unis, et c'est ce qui me
     plat dans sa candidature. Il a vcu longtemps en Amrique; il y
     a un tablissement considrable; il sent avec quelle profusion la
     Providence a accord  ce pays les moyens de satisfaire les
     besoins de celui-ci, et combien, d'un autre ct, le gnie,
     l'industrie et le capital de l'Angleterre sont merveilleusement
     calculs pour rpandre sur nos frres d'outre-mer les bienfaits
     de l'aisance et du bien-tre. (Acclamations.) Il est un de ces
     hommes qui sont debout, pour ainsi dire, sur les rivages de cette
     le, comme reprsentant les classes laborieuses, et qui
     changent, par-dessus l'Atlantique, les vtements que nous
     produisons contre les aliments qui nous manquent. Si ce n'tait
     cette loi, que sa mission au Parlement sera de draciner 
     jamais; si ce n'tait cette loi, il ne rapporterait pas seulement
     d'Amrique du coton, du riz, du tabac, et d'autres produits de
     cette provenance, mais encore et surtout ce qui les vaut tous,
     l'_aliment_, l'aliment substantiel pour les millions de nos
     concitoyens rduits  la plus cruelle des privations. (Les
     acclamations se renouvellent avec un enthousiasme toujours
     croissant.) L'accueil que vous faites aux sentiments que
     j'exprime prouve qu'il y a dans cette assemble une anxit
     profonde quant au rsultat de cette grande lutte lectorale, et
     que nous, qu'elle concerne plus spcialement, dans les meetings
     que nous tiendrons dans le Lancastre, dans les discours que nous
     y prononcerons, dans les crits que nous y ferons circuler, nous
     sommes autoriss  dire aux 18,000 lecteurs de ce comt que les
     habitants de cette mtropole, reprsents par la foule qui
     m'entoure, les prient, les exhortent, les adjurent, par tout ce
     qu'il y a de plus sacr au monde, de rejeter au loin toute
     manoeuvre, tout prjug, tout esprit de parti; de mpriser les
     vieux cris de guerre des factions; de marcher noblement et
     virilement sous la bannire qui fait flotter dans les airs cette
     devise: _Libert du commerce pour le monde entier; pleine justice
     aux classes laborieuses de l'Angleterre_.

 la fin de ce brillant discours, l'assemble se lve en masse et fait
retentir pendant plusieurs minutes des applaudissements enthousiastes,
au milieu desquels M. Bright reprend le fauteuil. Au bout d'un moment,
il s'avance encore et dit: Le meeting entendra maintenant M. James
Wilson que j'ai le plaisir d'introduire auprs de vous comme un des
plus savants conomistes de l'poque.

M. JAMES WILSON s'avance et est accueilli par des marques de
satisfaction. Il s'exprime en ces termes:

     Monsieur le prsident, ladies et gentlemen, pour ceux qui, depuis
     plusieurs annes, ont suivi avec un profond intrt les progrs
     de cette question, il n'est peut-tre pas de spectacle plus
     consolant  la fois et plus encourageant que celui que nous
     offrent ces vastes runions. Nous ne devons pas perdre de vue
     cependant que la forte conviction qui nous anime n'a pas encore
     gagn l'ensemble du pays, la grande masse des lecteurs du
     royaume, et malheureusement la plus grande portion de la
     lgislature; et nous devons nous rappeler que, sur le sujet qui
     nous occupe, les esprits flottent encore au gr d'un grand nombre
     de prjugs spcieux, qu'il est de notre devoir de combattre et
     de dissiper par tous les moyens raisonnables. Un de ces
     sophismes, qui peut-tre en ce moment nuit plus que tout autre au
     progrs de la cause de la libert commerciale, c'est l'accusation
     d'inconsquence qui nous est adresse, relativement  une double
     assertion que nous avons souvent  reproduire. Cette imputation
     est souvent rpte au dedans et au dehors des Chambres; elle est
     dans la bouche de toutes les personnes qui soutiennent des
     doctrines opposes aux ntres, et je crois que, prsente sans
     explication, elle ne manque pas d'un certain degr de raison
     apparente. Par ce motif, nous devons nous attacher  dtruire ce
     prjug. J'ai l'habitude de considrer ces meetings comme des
     occasions d'instruction plutt que d'amusement. Lors donc que je
     me propose d'lucider une ou deux difficults qui me paraissent,
     dans le moment actuel, agir contre le progrs de notre cause,
     j'ai la confiance que vous m'excuserez si je renferme mes
     remarques dans ce qui est capable de procurer une instruction
     solide, plutt que dans ce qui serait de nature  divertir les
     esprits ou exciter les passions. Cette inconsquence,  laquelle
     je faisais allusion, et qu'on nous attribue trop souvent,
     consisterait en ceci: que, lorsque nous nous adressons aux
     classes manufacturires et commerciales, nous reprsentons les
     effets des lois-crales comme dsastreux, en consquence de la
     _chert des aliments qu'elles infligent au consommateur_; tandis
     que d'un autre ct, quand nous nous adressons  la population
     agricole, nous lui disons que la libert commerciale ne _nuira
     pas  ses intrts quant aux prix actuels_, et moins encore
     peut-tre, quant aux _prix relatifs_.--Ces assertions, j'en
     conviens, paraissent se contredire, et cependant je crois
     pouvoir prouver qu'elles sont toutes deux exactes.--Il faut
     toujours avoir prsent  l'esprit que la chert et le bon
     march peuvent tre l'effet de deux causes distinctes.--La
     _chert_ peut provenir ou de la raret, ou d'une grande puissance
     de consommation dans la communaut. Si la chert provient de la
     raret, alors les prix s'lvent pour les consommateurs au-dessus
     de leurs moyens relatifs d'acquisition. Si la chert est l'effet
     d'un accroissement dans la demande, cela implique une plus grande
     puissance de consommation, ou, en d'autres termes, le progrs de
     la richesse publique. D'un autre ct, le bon march drive aussi
     de deux causes. Il peut tre le rsultat de l'_abondance_, et
     alors c'est un bien pour tous; mais il peut tre produit aussi,
     ainsi que nous en avons eu la preuve dans ces deux dernires
     annes, par l'impuissance du consommateur  acheter les objets de
     premire ncessit.--Maintenant, ce que je soutiens, c'est que
     les restrictions et les monopoles tendent  crer cette sorte de
     _chert_ qui est prjudiciable, parce qu'elle nat de la
     _raret_; tandis que la libert du commerce pourrait bien aussi
     amener la chert, mais seulement cette sorte de chert qui suit
     le progrs de la richesse et accompagne le dveloppement de la
     puissance de consommation.--De mme, il peut arriver que les
     mesures restrictives soient suivies du bon march, non de ce bon
     march qui est l'effet de l'_abondance_, mais de ce bon march
     qui prouve l'absence de facults parmi les consommateurs. C'est
     pourquoi je dis que la premire tendance des lois-crales,
     l'objet et le but mme de notre lgislation restrictive, c'est de
     _limiter la quantit_. Si elles limitent la quantit, leur
     premier effet, j'en conviens, est d'lever le prix.--Mais l'effet
     d'approvisionnements restreints, c'est diminution d'industrie,
     suivie de diminution dans l'emploi, suivie elle-mme de
     diminution dans les moyens de consommer, d'o rsulte, pour effet
     dernier et dfinitif, diminution de prix. (Bruyants
     applaudissements.) Sur ce fondement, je soutiens que les
     lois-crales, ou toutes autres mesures restrictives, manquent
     leur propre but, et cessent,  la longue, de profiter  ceux-l
     mmes dont elles avaient l'avantage en vue. En effet, ce systme
     produit d'abord des prix levs, mais trompeurs, parce qu'il ne
     peut les maintenir. Il entrane dans des marchs qu'on ne peut
     tenir, dans des contrats qui se terminent par le dsappointement;
     il sape dans leur base mme les ressources de la communaut,
     parce qu'il lse les intrts et dtruit les facults de la
     consommation. Combien est clair et palpable cet enchanement
     d'effets, en ce qui concerne la restriction, qui nous occupe
     principalement, la _loi-crale_! Sa tendance est d'abord de
     limiter la quantit des aliments, et par consquent d'en lever
     le prix; mais sa seconde tendance est de dtruire
     l'industrie.--Cependant, le fermier a stipul sur son bail une
     rente calcule sur le haut prix promis par la lgislature; mais,
     dans la suite des vnements, l'industrie est paralyse, le
     travail dlaiss, les moyens de consommer diminuent, et en
     dfinitive, le prix des aliments baisse, au dsappointement du
     fermier et pour la ruine de tout ce qui l'entoure.
     (Approbation.)--Raisonnons maintenant dans l'hypothse d'une
     parfaite libert dans le commerce des crales. L'argument serait
     le mme pour toute autre denre, mais bornons-nous aux
     crales.--Si l'importation tait libre, la tendance immdiate
     serait d'augmenter la quantit, et il s'ensuivrait peut-tre une
     diminution de prix. Mais avec des quantits croissantes vous
     auriez un travail croissant, et avec un travail croissant, plus
     d'emploi pour vos navires et vos usines, vos marins et vos
     ouvriers, plus de communications intrieures, une meilleure
     distribution des aliments parmi les classes de la communaut,
     finalement plus de travail, afin de crer prcisment les choses
     que vous auriez  donner en payement du bl ou du sucre. Je dis
     donc que, quoique la premire tendance de la libert commerciale
     soit de rduire les prix, son effet ultrieur est de les relever,
     de les maintenir  un niveau plus gal et plus rgulier que ne
     peut le faire le systme restrictif. Il n'y a peut-tre pas
     d'erreur plus grossire que celle qui consiste  attribuer trop
     d'importance aux _prix absolus_. Quand nous parlons de diminuer
     les droits, on nous dit sans cesse: Cela fera tout au plus une
     diffrence d'un farthing ou d'un penny par livre, et qu'est-ce
     que cela dans la consommation d'un individu? Mais quand la
     diffrence serait nulle, quand le sucre conserverait son prix
     actuel, s'il est vrai que la diminution du droit doit amener dans
     le pays une quantit additionnelle de sucre, cela mme est un
     grand bien pour la communaut. En un mot si la nation peut
     importer plus de sucre, et payer, la plus grande quantit au mme
     prix qu'elle payait la plus petite, c'est l prcisment ce qui
     tmoigne de son progrs, parce que cela prouve que son travail
     s'est assez accru pour la mettre en mesure de consommer, au mme
     taux, des quantits additionnelles.

     Nous avons eu, l'anne dernire, des preuves remarquables de la
     vrit de ces principes. Au commencement de l'an, les prix en
     toutes choses taient extraordinairement rduits. Les produits
     agricoles de toute nature, les objets manufacturs de toute
     espce taient  trs-bon march, et les matires premires de
     toute sorte,  des prix plus bas qu'on ne les avait jamais vues.
     La consquence de ce bon march (et ces faits se suivent toujours
     aussi rgulirement que les variations du mercure suivent, dans
     le baromtre, les variations de la pesanteur de l'air), la
     consquence de ce bon march, dis-je, fut de donner  l'industrie
     une impulsion qui ragit sur les prix. Pendant l'anne, vous avez
     vu s'accrotre l'importation de presque toutes les matires
     premires, et spcialement de cet article (la laine) dont
     s'occupe maintenant la lgislature et qui tmoigne si hautement
     de la vrit de nos principes. Le duc de Richmond se plaint
     amrement de ce que sir Robert Peel se propose d'abolir le droit
     sur la laine. Il est persuad que la libre introduction de la
     laine trangre diminuera la valeur des toisons que lui
     fournissent ses nombreux troupeaux du nord de l'cosse. Mais si
     le noble duc s'tait donn la peine d'examiner la statistique
     commerciale du pays (et il n'a certes pas cette prtention), il
     aurait trouv que nos plus fortes importations ont toujours
     concid avec l'lvation du prix des laines indignes, et que
     c'est quand nous cessons d'importer que ces prix s'avilissent. En
     1819, la laine trangre tait assujettie  un droit de 6 d. par
     livre, et nos importations taient de 19,000,000 livres. M.
     Huskisson dcida le gouvernement et la lgislature  rduire le
     droit  1 d., et depuis ce moment, l'importation s'accrut
     jusqu' ce qu'elle a atteint, en 1836, le chiffre de 64,000,000
     liv.; durant cette priode, le prix de la laine indigne, au lieu
     de baisser par l'effet d'importations croissantes, s'leva de 12
      19 d. par livre. Depuis 1836 (et ceci est  remarquer), pendant
     les annes des crises commerciales, l'importation de la laine est
     tombe de 64 millions  40 millions de livres (1842), et pendant
     ce temps, bien que la laine indigne n'ait eu  lutter que contre
     une concurrence trangre rduite de 20 millions de livres, elle
     a baiss de 19 d.  10 d.--Enfin, l'anne dernire, l'tat des
     affaires s'est amlior. J'ai dans les mains un document qui
     constate l'importation des trois premiers mois de l'anne
     dernire, compare  celle de la priode correspondante de cette
     anne. Je trouve qu'elle fut alors de 4,500,000 livres, et
     qu'elle a t maintenant de 9,500,000 livres; et dans le moment
     actuel, le producteur anglais, malgr une importation plus que
     double, reoit un prix plus lev de 25 pour 100. Ces principes
     sont si vrais, que les faits viennent, pour ainsi dire, les
     consacrer de mois en mois. J'en rappellerai encore un bien propre
      rsoudre la question, et je le soumets au noble duc et  tous
     ceux qui s'opposent  la mesure propose par le ministre. Je
     viens de dire qu'en 1842 l'importation fut de 4,500,000 livres,
     et le prix de 10 d.,--en 1843, l'importation a t de 9,500,000
     livres et le prix de 13 d. Mais il faut examiner l'autre face de
     la question; il faut s'enqurir de nos exportations d'toffes de
     laine, car c'est l qu'est la solution du problme. Nous ne
     pouvons en effet acheter au dehors sans y vendre; y augmenter vos
     achats, c'est y augmenter vos ventes. Il est vident que
     l'tranger ne vous donne rien pour rien, et si vous _pouvez_
     importer, cela prouve que vous _devez_ exporter. (Bruyantes
     acclamations.) Je trouve que, dans les trois premiers mois de
     1842, quand vous importiez peu de laines et que les prix taient
     avilis, vos exportations ne s'levrent qu' 1,300,000 l. st.
     Mais cette anne, avec une importation de 9,500,000 l. st., avec
     des prix beaucoup plus levs, vous avez export pour 1,700,000
     l. st. C'est l qu'est l'explication. Vos croissantes
     importations ont amen de croissantes exportations et une
     amlioration dans les prix. (coutez! coutez!) Je voudrais bien
     demander au duc de Richmond et  ceux qui pensent comme lui en
     cette matire,  quelle condition ils amneraient l'industrie de
     ce pays, s'ils donnaient pleine carrire  leurs principes
     restrictifs? S'ils disent: Nous circonscrirons l'industrie de la
     nation  ses propres produits, il s'ensuit que nous aurons de
     moins en moins de produits  changer, de moins en moins
     d'affaires, de moins en moins de travail, et finalement de plus
     en plus de pauprisme.--Au contraire, si vous agissez selon les
     principes de la libert, plus vous leur laisserez d'influence,
     plus leurs effets se feront sentir. Tout accroissement
     d'importation amnera un accroissement correspondant
     d'exportation et rciproquement, et ainsi de suite sans limite et
     sans terme. Plus vous ajouterez  la richesse et au bien-tre de
     la race humaine, dans le monde entier, plus elle aura la
     puissance et la volont d'ajouter  votre propre richesse, 
     votre propre bien-tre. (Applaudissements.)  chaque pas, le
     principe de la restriction s'aheurte  une nouvelle difficult;
     tandis qu' chaque pas le principe de la libert acquiert plus
     d'influence sur le bonheur de la grande famille humaine. (Les
     applaudissements se renouvellent.) Il y a, dans les doctrines que
     les gouvernements ont de tous temps appliques et appliquent
     encore au commerce, une inconsquence dont il est difficile de se
     rendre compte. Ce n'est pas que le principe pour lequel nous
     combattons soit nouveau, car il n'est pas d'hommes d'tat, de
     philosophes, d'hommes d'affaires et mme de grands seigneurs,
     dous d'une vaste intelligence, qui ne rptent depuis des
     sicles, dans leurs crits et leurs discours, les mmes paroles
     qu' chaque meeting nous faisons retentir  cette tribune. Nous
     en trouvons partout la preuve; hier encore, il me tomba par
     hasard sous les yeux un discours prononc il y a quatre-vingts
     ans  la Chambre des communes, par lord Chatam, et le langage
     qu'il tenait alors ne serait certes pas dplac aujourd'hui dans
     cette enceinte. En parlant de l'extension du commerce, il disait:
     Je ne dsespre pas de mon pays, et je n'prouve aucune
     difficult  dire ce qui, dans mon opinion, pourrait lui rendre
     son ancienne splendeur. Donnez de la libert au commerce, allgez
     le fardeau des taxes, et vous n'entendrez point de plaintes sur
     vos places publiques. Le commerce tant un change de valeurs
     gales, une nation qui ne veut pas acheter ne peut pas vendre, et
     toute restriction  l'importation fait obstacle  l'exportation.
     Au contraire, plus nous admettrons les produits de l'tranger,
     plus il demandera de nos produits. Que notre absurde systme de
     lois-crales soit graduellement, prudemment aboli; que les
     productions agricoles de l'Europe septentrionale, de l'Amrique
     et de l'Afrique entrent librement dans nos ports, et nous
     obtiendrons, pour nos produits manufacturs, un dbouch
     illimit. Une conomie svre, efficace, systmatique des deniers
     publics, en nous permettant de supprimer les taxes sur le sel, le
     savon, le cuir, le fer et sur les principaux articles de
     subsistance, laissera toute leur influence  nos avantages
     naturels; et par notre position insulaire, par l'abondance de nos
     mines, de nos combustibles, par l'habilet et l'nergie de notre
     population, ces avantages sont tels, que, si ce n'taient ces
     restrictions absurdes et ces taxes accablantes, la
     Grande-Bretagne serait encore pendant des sicles le grand
     atelier de l'univers. (Pendant la lecture de cette citation, les
     applaudissements clatent  plusieurs reprises.)

     Ainsi, ces principes ont t proclams par tous les hommes qui se
     sont fait un nom dans l'histoire comme hommes d'tat et comme
     philosophes. Cependant, nous trouvons que jusqu' ce jour, ces
     mmes principes sont rpudis par tous les gouvernements sur la
     surface de la terre. Quel tmoignage plus clatant de
     l'inconsquence de leur politique que ce principe qui la dirige,
     savoir: _La chose dont le pays manque le plus sera le plus
     rigidement exclue; la chose que le pays possde en plus grande
     abondance sera le plus librement admise._ (coutez! coutez!) La
     France nous donne un remarquable exemple de cette inconsquence,
     et il vaut la peine de le rapporter, car nous jugeons toujours
     avec plus de sang-froid, de calme et d'impartialit la folie
     d'autrui que la ntre. Il y a environ trois ans, un de mes amis
     fut envoy sur le continent par le dernier cabinet pour conclure
     un trait avec la France. Elle consentait  admettre nos fers
     ouvrs, notre coutellerie et nos tissus de lin,  des droits
     plus modrs. Mais la principale chose que les Franais
     stipulrent en retour, c'est qu'ils pourraient recevoir nos
     machines  filer et tisser le lin. Cela tait regard par la
     France comme une grande concession. Elle se souciait peu des
     _machines_  filer le coton, ayant appris depuis longtemps  les
     faire aussi bien que nous. Mais elle dsirait ardemment recevoir
     nos _machines linires_, branche d'industrie dans laquelle nous
     faisions de rapides progrs.--La stipulation fut arrte, nos
     manufacturiers consults acquiescrent libralement 
     l'exportation des _machines linires_.--Sur ces entrefaites,
     l'ancien cabinet fut renvers et le trait de commerce n'eut pas
     de suite.--Cependant, l'anne dernire, notre gouvernement, sans
     avoir en vue aucun trait, affranchit le commerce des machines,
     comme il devrait faire de tous les autres. Il purgea notre Code
     commercial, notre tarif, de ce flau, la prohibition de
     l'exportation des machines.--Eh bien, quoique la libre
     exportation des machines linires de ce pays pour la France ft
     prcisment la stipulation qui lui tenait tant au coeur, il y a
     trois ans, quelle a t sa premire dmarche alors que nous avons
     affranchi ces machines de tous droits? Dans cette session, dans
     ce moment mme, elle fait des lois pour exclure nos machines; et
     ce qui est le comble de l'inconsquence, elle va mettre un droit
     de 30 fr. par cent kilog. sur les machines cotonnires dont elle
     ne s'inquitait pas, et un droit de 50 fr. sur les machines
     linires dont elle dsirait avec tant d'ardeur la libre
     introduction. (coutez! coutez!) Et comment justifie-t-on une
     conduite si draisonnable? Si vous parlez de cela  un Franais,
     il vous dira: L'Angleterre est devenue puissante par ses
     machines; donc il importe  un pays d'avoir des machines, et par
     ce motif nous exclurons les vtres afin d'encourager nos propres
     mcaniciens. Voil une manire d'agir qui nous semble bien
     inconsquente, bien extravagante dans les Franais; mais il n'est
     pas une des restrictions que nous imposons  notre commerce qui
     ne soit entache de la mme inconsquence, d'une semblable
     absurdit. (coutez! coutez!) Passez en revue tous les articles
     de notre tarif; choisissez les articles dont nous avons le plus
     grand besoin, et vous les verrez assujettis aux plus svres
     restrictions. Prenez ensuite les objets qui ne nous sont pas
     ncessaires, et vous les trouverez affranchis de toute entrave.
     (coutez! coutez!) Il est notoire que ce pays-ci manque de
     produits agricoles et que nous sommes obligs d'en importer
     priodiquement des quantits normes. Eh bien, ce sont ces
     produits qui sont exclus avec le plus de rigueur.  peine
     laisse-t-on  cette branche de commerce comme une soupape de
     sret, sous la forme de l'chelle mobile (_sliding scale_), de
     peur que la chaudire ne s'chauffe trop et ne vole en clats.
     (Approbation.) L'importation est donc tolre dans les annes de
     cruelles dtresses.--Mais les choses que vous avez en abondance
     ne sont assujetties  aucune restriction. Ainsi, cette mme
     inconsquence que nos ministres reprochent aux gouvernements
     trangers, et au sujet de laquelle ils crivent tant de notes
     diplomatiques, ils la pratiquent sur nous-mmes. (Acclamations.)
     Ils la pratiquent non-seulement  l'gard des choses que nous ne
     produisons pas au dedans en assez grande abondance, mais aussi 
     l'gard des produits insuffisants de nos colonies. S'il est une
     denre dont les colonies nous laissent manquer, c'est celle-l
     mme que l'on repousse par de fortes taxes. Voyez le sucre, objet
     de premire ncessit, dont la production coloniale ne rpond pas
      notre consommation; c'est prcisment l'article que notre
     gouvernement exclut avec le plus de rigueur et soumet  la plus
     forte taxe. Mais enfin, la libert commerciale obtient en ce
     moment ce que je considre comme un triomphe signal. Le
     ministre actuel, aprs avoir renvers le cabinet whig  propos
     de la question des sucres, entran maintenant par les ncessits
     du pays et par le progrs de l'opinion publique, prsente une
     mesure dans le sens de la libert. (coutez! coutez!) Je suis
     loin de vouloir dprcier le changement propos[50], et je serais
     plutt dispos  lui attribuer plus d'importance que ne semblent
     l'admettre les ministres et les planteurs des Antilles. Je
     regarde cette mesure comme aussi librale, plus librale mme (en
     tant qu'un droit de 34 sh. est moindre qu'un droit de 36 sh.) que
     celle  l'occasion de laquelle lord Sandon et sir Robert Peel
     renversrent lord John Russell et ses collgues. Il est bien vrai
     qu'il y a entre les deux mesures une prtendue diffrence. La
     dernire aspire  tablir une distinction entre le _sucre-libre_
     et le _sucre-esclave_. (coutez! coutez!) Mais la moindre
     investigation suffit pour dmontrer que cette distinction n'a
     rien de rel. Si le ministre et prsent le plan que M. Hawes
     soumit l'anne dernire  la Chambre des communes, et qui ne
     parlait ni de sucre-libre ni de sucre-esclave, le rsultat et
     t absolument le mme; et en ce qui me concerne, je me rjouis
     que cela n'ait pas t aperu; car, si cela et t aperu, il
     n'est pas douteux qu'on n'et fait une plus large part  la
     protection. Examinons, en effet, la porte de cette prtendue
     diffrence. On nous dit que nous ne pouvons, sans nous mettre en
     contradiction avec les principes de moralit que nous professons
     et avec ce que nous avons fait pour abolir l'esclavage, recevoir
     du sucre produit  l'tranger par le travail des esclaves. Je
     crois que ceux qui soutiennent aujourd'hui la libert
     commerciale, furent aussi les plus ardents dfenseurs de la
     libert personnelle. (Acclamations.) C'est pourquoi, dans les
     observations que j'ai  prsenter, veuillez ne pas supposer un
     seul instant que je sois favorable au maintien de l'esclavage
     dans aucune partie du monde. Seulement, je pense que la mesure
     propose ne tend point directement ni efficacement  l'abolition;
     je crois que, comme peuple, nous nous livrons au mpris du monde,
     lorsque, sous prtexte de poursuivre un but louable, que nous
     savons bien ne pouvoir atteindre par ce moyen, nous en avons en
     vue un autre moins honnte, auquel nous tendons par voie
     dtourne, n'osant le faire ouvertement. (Applaudissements.) On
     nous dit que nous pourrons porter sur le march autant de
     sucre-libre que nous voudrons. En examinant de prs quelle est la
     quantit de sucre-libre dont nous pouvons disposer, je trouve que
     Java, Sumatra et Manille en produisent environ 93,000 tonnes
     annuellement. En mme temps, j'ai la conviction que, sous
     l'empire du droit propos, nous ne pouvons, sur ces 93,000
     tonnes, en consommer plus de 40,000. Il en restera donc plus de
     50,000 tonnes qui devront se vendre sur le continent ou ailleurs
     et au cours. Vous voyez donc que celui qui arrivera ici sera
     prcisment au mme prix que le sucre-esclave sur le continent.
     Chaque quintal de ce sucre que nous importons, lequel aurait t
     en Hollande, en Allemagne ou dans la Mditerrane, y sera
     remplac par un quintal de sucre-esclave que nous aurons refus
     de l'Amrique. Ainsi, bornons-nous  dire que nous recevons le
     sucre destin  la Hollande et  l'Allemagne, o cela occasionne
     un vide qui sera combl par du sucre-esclave. Transport sur
     _nos_ navires, achet de _notre_ argent, chang contre _nos_
     produits, ce sucre-esclave sera _ntre_, entirement _ntre, sauf
     qu'il ne nous sera pas permis de le consommer_. Nous l'enverrons
     remplacer ailleurs le sucre-libre que nous aurons port ici. Ne
     serons-nous donc pas les agents de toutes ces transactions, tout
     comme si nous introduisions ce sucre-esclave dans nos magasins?
     (coutez! coutez!) Eh quoi! nous le portons dans nos magasins,
     nous l'y entreposons pour le raffiner! Nous nous rendrons la
     rise de l'Europe continentale, etc.

[Note 50: Les droits sur les sucres taient:

                          Sucre tranger.   Sucre colonial.

  En 1840                     69 sh.           24 sh.
  Proposition Russell         36               24
  Proposition Peel            34               24

Mais selon le projet de M. Peel, converti en loi, on n'admet au droit
de 34 sh. que le sucre produit du travail libre.]

L'orateur continue  discuter la question des sucres. Il traite
ensuite avec une grande supriorit la question du numraire et des
instruments d'change,  propos du bill de renouvellement de la Banque
d'Angleterre, prsent par sir Robert Peel. Cette question n'ayant pas
un intrt actuel pour le public franais, nous supprimons, mais non
sans regret, cette partie du discours de M. Wilson.

La parole est prise successivement par M. TURNER, fermier dans le
Somersetshire, et le Rv. JOHN BURNET.

La sance est leve.


Sance du 22 mai 1844.--Prsidence du gnral Briggs.

Le meeting entend d'abord le Rv. SAM. GREENE; ensuite M. RICHARD
TAYLOR, common-councilman de Faringdon. Le prsident donne la parole 
M. George Thompson.

M. THOMPSON est accueilli par des salves ritres d'applaudissements.
Quand le silence est rtabli, il s'exprime en ces termes:

     Monsieur le prsident, ladies et gentlemen, en me levant devant
     ce splendide meeting, j'prouve un embarras qui prend sa source
     dans le sentiment de mon insuffisance; mais je me console en
     pensant que vous entendrez aprs moi un orateur qui vous
     ddommagera amplement du temps que vous m'accorderez. J'espre
     donc que vous m'excuserez si je me dcharge, sinon entirement,
     du moins en grande partie, du devoir qui vient de m'tre
     inopinment impos par le conseil de la Ligue. (Cris: non! non!)
     Monsieur le prsident, je regrette infiniment que cette assemble
     n'ait pas eu ce soir l'occasion d'entendre votre opinion sur la
     grande question qui nous rassemble. Je sais pertinemment qu'il
     est en votre pouvoir d'tablir devant ce meeting des faits et des
     arguments d'une grande valeur pour notre cause, des faits et des
     arguments qui ne sont pas  la disposition de la plupart de nos
     orateurs, parce qu'il en est bien peu qui aient eu, comme vous,
     l'occasion d'tudier les hommes et les choses dans les contres
     lointaines; il en est peu qui aient pass, comme vous, une grande
     partie de la vie l o le flau du monopole et les effets des
     lois restrictives se montrent d'une manire plus manifeste que
     dans ce pays; dans ce pays qui, quels que soient les liens qui
     arrtent son essor, est, grce au ciel, notre terre natale. Car,
     aprs tout, nous avons une patrie que, malgr ses erreurs et ses
     fautes, nous pouvons aimer, non-seulement parce que nous y avons
     reu le jour, mais encore parce qu'elle est riche de bndictions
     obtenues par le courage, l'intgrit et la persvrance de nos
     anctres. (Acclamations.) J'ai la confiance que vous n'avez
     qu'ajourn l'accomplissement d'un devoir dont j'esprais vous
     voir vous acquitter aujourd'hui, et que vous vous empresserez de
     remplir, j'en ai la certitude, dans une prochaine occasion. Je
     pensais ce soir combien c'est un glorieux spectacle que de voir
     une grande nation presque unanime, poursuivant un but tel que
     celui que nous avons en vue, par des moyens aussi conformes  la
     justice universelle que ceux qu'emploie l'_Association_. En 1826,
     le secrtaire d'tat, qui occupe aujourd'hui le ministre de
     l'intrieur, fit un livre pour persuader aux monopoleurs de
     renoncer  leurs privilges, et il les avertissait que, s'ils ne
     s'empressaient pas de cder et de subordonner les intrts privs
     aux grands et lgitimes intrts des masses, le temps viendrait
     o, dans ce pays, comme dans un pays voisin, le peuple se
     lverait dans sa force et dans sa majest, et balaierait de
     dessus le sol de la patrie et leurs honneurs, et leurs titres, et
     leurs distinctions, et leurs richesses mal acquises. Qu'est-ce
     qui a dtourn, qu'est-ce qui dtourne encore cette catastrophe
     dont l'ide seule fait reculer d'horreur? C'est l'intervention de
     la _Ligue_ avec son action purement morale, intellectuelle et
     pacifique, rassemblant autour d'elle et accueillant dans son sein
     les hommes de la moralit la plus pure, non moins attachs aux
     principes du christianisme qu' ceux de la libert, et dcids 
     ne poursuivre leur but, quelque glorieux qu'il soit, que par des
     moyens dont la droiture soit en harmonie avec la lgitimit de la
     cause qu'ils ont embrasse. Si l'ignorance, l'avarice et
     l'orgueil se sont unis pour retarder le triomphe de cette cause
     sacre, une chose du moins est propre  nous consoler et 
     soutenir notre courage, c'est que chaque heure de retard est
     employe par dix mille de nos associs  propager les
     connaissances les plus utiles parmi toutes les classes de la
     communaut. Je ne sais vraiment pas, s'il tait possible de
     supputer le bien qui rsulte de l'_agitation_ actuelle, je ne
     sais pas, dis-je, s'il ne prsenterait pas une ample compensation
     au mal que peuvent produire, dans le mme espace de temps, les
     lois qu'elle a pour objet de combattre. Le peuple a t clair,
     la science et la moralit ont pntr dans la multitude, et si le
     monopole a empir la condition physique des hommes, l'association
     a lev leur esprit et donn de la vigueur  leur intelligence.
     Il semble qu'aprs tant d'annes de discussions les faits et les
     arguments doivent tre puiss. Cependant nos auditeurs sont
     toujours plus nombreux, nos orateurs plus fconds, et tous les
     jours ils exposent les principes les plus abstraits de la science
     sous les formes les plus varies et les plus attrayantes. Quel
     homme, attir dans ces meetings par la curiosit, n'en sort pas
     meilleur et plus clair! Quel immense bienfait pour ce pays que
     la Ligue! Pour moi, je suis le premier  reconnatre tout ce que
     je lui dois, et je suppose qu'il n'est personne qui ne se sente
     sous le poids des mmes obligations. Avant l'existence de la
     _Ligue_, avais-je l'ide de l'importance du grand principe de la
     libert des changes? l'avais-je considr sous tous ses aspects?
     avais-je reconnu aussi distinctement les causes qui ont fait
     peser la misre, rpandu le crime, propag l'immoralit parmi
     tant de millions de nos frres? savais-je apprcier, comme je le
     fais aujourd'hui, toute l'influence de la libre communication des
     peuples sur leur union et leur fraternit? avais-je reconnu le
     grand obstacle au progrs et  la diffusion par toute la terre de
     ces principes moraux et religieux qui font tout  la fois la
     gloire, l'orgueil et la stabilit de ce pays? Non, certainement
     non. D'o est sorti ce torrent de lumire? _De l'association pour
     la libert du commerce._ Ah! c'est avec raison que les amis de
     l'ignorance et de la compression des forces populaires
     s'efforcent de renverser la _Ligue_, car sa dure est le gage de
     son triomphe, et plus ce triomphe est retard, plus la vrit
     descend dans tous les rangs et s'imprime dans tous les coeurs.
     Quand l'heure du succs sera arrive, il sera dmontr qu'il est
     d tout entier  la puissance morale du peuple. Alors ces vivaces
     nergies, devenues inutiles  notre cause, ne seront point
     perdues, dissmines ou inertes; mais, j'en ai la confiance,
     elles seront convoques de nouveau, consolides et diriges vers
     l'accomplissement de quelque autre glorieuse entreprise. Il me
     tarde de voir ce jour, par cette raison entre autres, que la
     lumire, qui a t si abondamment rpandue, a rvl d'autres
     maux et d'autres griefs que ceux qui nous occupent aujourd'hui.
     La rgle et le cordeau qui nous ont servi  mesurer ce qu'il y a
     de malfaisant dans le monopole des aliments du pauvre, ont
     montr aussi combien d'autres institutions, combien de mesures,
     combien de coutumes s'loignent des prescriptions de la justice
     et violent les droits nationaux, et j'ajouterai les droits
     naturels du peuple.

     Htons donc le moment o, vainqueurs dans cette lutte, sans que
     notre drapeau ait t terni, sans que nos armes soient teintes de
     sang, sans que les soupirs de la veuve, de l'orphelin ou de
     l'afflig se mlent  nos chants de triomphe, nous pourrons
     diriger sur quelque autre objet cette puissante arme qui s'est
     leve contre le monopole, et conduire  de nouveaux succs un
     peuple qui aura tout  la fois obtenu le juste salaire de son
     travail et fait l'preuve de sa force morale. Nous faisons une
     exprience dont le monde entier profitera. Nous enseignons aux
     hommes de tous les pays comment on triomphe sans intrigue, sans
     transaction, sans crime et sans remords, sans verser le sang
     humain, sans enfreindre les lois de la socit et encore moins
     les commandements de Dieu. J'ai la confiance que le jour approche
     o nous serons dlivrs des entraves qui nous gnent, et o les
     autres nations, encourages par les rsultats que nous aurons
     obtenus, entreront dans la mme voie et imiteront notre exemple.
     Quelle est en effet, monsieur, l'opinion qu'on a de nous en pays
     tranger, grce  ces funestes lois-crales? Un excellent
     philanthrope, dont le coeur embrasse le monde, fut, aux
     tats-Unis, charg d'une mission de bienfaisance en faveur des
     malheureux ngres de ce pays, je veux parler de M. Joseph Sturge.
     (Bruyantes acclamations.) Il n'y avait pas trente-six heures
     qu'il tait dbarqu, qu'un heureux hasard le conduisit  l'htel
     o j'tais avec ma femme et mes enfants. Mais quelles furent les
     paroles dont on le salua  son arrive  New-York? Ami, lui
     dit-on, retournez en Angleterre. Vous avez des lois-crales qui
     affament vos compatriotes. Regardez leurs ples figures et leurs
     formes extnues, et lorsque vous aurez aboli ces lois, lorsque
     vous aurez affranchi l'industrie britannique, revenez et laissez
     clater votre mpris pour notre systme d'esclavage.
     (Applaudissements.) Quel tait, il y a quelques jours, le langage
     d'un des grands journaux de Paris[51]? Angleterre, orgueilleuse
     Angleterre, efface de ton cusson le fier lion britannique et
     mets  la place un ouvrier mourant en implorant vainement du
     pain. (Acclamations prolonges.) Que rpondit Mhmet-Ali  un
     Anglais qui lui reprochait son systme de monopole, car il est le
     grand et universel monopoleur de l'gypte? Allez, dit le pacha,
     allez abolir chez vous le monopole des crales, et vous me
     trouverez prt ensuite  vous accorder toutes les facilits
     commerciales que vous pouvez dsirer. Ainsi, soit le grave pacha
     d'Alexandrie, soit l'Amricain susceptible ou le Franais aux
     formes polies, chacun nous jette  la face notre propre
     inconsquence; et on ne peut pas comprendre comment le peuple
     d'Angleterre, qui prtend se gouverner par un Parlement de son
     choix, tolre ce flau destructeur qu'on appelle _lois-crales_.
     (Acclamations.) Mais il est consolant de penser que nous sommes
     enfin aux prises avec la dernire difficult. La Chambre des
     communes n'tait pas notre plus grand obstacle. Je crois qu'on
     peut dire avec vrit de la plupart des grandes questions,
     qu'elles seront emportes, quelle que soit la composition de la
     Chambre des communes, aussitt que le peuple apprciera
     pleinement, gnralement et universellement la nature et la
     porte de ce qu'il demande. Je ne puis voir avec dcouragement la
     Chambre des communes, toute mauvaise qu'elle est. Considre en
     elle-mme et dans les lments de rforme qu'elle recle, elle
     est incurable, dpourvue qu'elle est de tout germe de
     restauration ou de rnovation. Mais je sais aussi, par l'histoire
     des trente dernires annes, que le peuple n'a qu' tre unanime
     pour russir. (Bruyants applaudissements.) Si nous avons obtenu
     le rappel de l'acte de coopration, d'un Parlement
     anglican,--l'mancipation catholique, d'une lgislature
     Orangiste,--la rforme lectorale d'une Chambre nomme par les
     bourgs-pourris,--l'abolition de la traite et de l'esclavage,
     d'une assemble de possesseurs d'hommes, eh bien! nous
     arracherons la libert commerciale  un Parlement de monopoleurs.
     (Applaudissements.)

     [Note 51: _Le National._]

     Permettez-moi de vous dire quelques mots sur la question des
     sucres. Je le fais avec quelque rpugnance, car dans une occasion
     rcente, o ma sant m'a empch d'assister  votre runion,
     vous avez entendu sur ce sujet un orateur dont je reconnais
     l'extrme supriorit; je veux parler de ce profond conomiste,
     qui, malgr sa modestie, quelque soin qu'il prenne de se cacher,
     n'en est pas moins un des plus utiles ouvriers de notre cause, M.
     James Wilson. (Applaudissements.) Mais j'ai plusieurs motifs pour
     dire ce soir quelques mots sur la question des sucres. D'abord,
     parce qu'il existe sur ce sujet une _honnte_ diffrence
     d'opinion parmi nous; je dis une _honnte_ diffrence, car je
     reconnais la sincrit de nos adversaires, comme je me plais 
     croire que la ntre n'est pas conteste.--Ensuite, parce que
     cette branche si importante de la question commerciale sera
     bientt discute au Parlement, et que les oprations de la
     lgislature, du moins quant aux rsultats, subissent toujours
     l'influence de l'opinion publique du dehors. J'ai peut-tre t
     plus  mme qu'un autre d'apprcier les scrupules de ceux de nos
     amis qui ont embrass l'autre ct de la question, ayant toujours
     t uni  eux, comme je le suis encore, en ce qui concerne
     l'objet gnral qu'ils ont en vue, quoique,  mon grand regret,
     je ne partage pas leur opinion sur l'objet spcial dont il s'agit
     maintenant. Je respecte leur manire de voir; je sais qu'ils n'en
     changeront pas si nous ne parvenons  les vaincre par de fortes
     et suffisantes raisons,--je retire le mot _vaincre_,--si nous ne
     parvenons  leur dmontrer que les sentiments d'humanit,
     auxquels ils croient devoir cder, trouveront une plus ample et
     prompte satisfaction dans le triomphe de nos desseins que dans
     l'accomplissement de leurs vues. Et enfin, parce que j'aime 
     rencontrer des occasions qui mettent nos principes  l'preuve.
     Voici une de ces occasions. Un abolitionniste me demande:
     tes-vous pour la libert commerciale, alors mme qu'elle
     donnerait accs dans ce pays aux produits du travail esclave? Je
     rponds formellement: Je suis pour la libert commerciale; si
     elle ne peut s'tablir universellement, ou si elle conduit 
     l'esclavage, le principe est faux; mais je l'adopte parce que je
     le crois juste; comme je m'unis aux abolitionnistes, parce que
     leur principe est juste.

     Deux principes justes ne peuvent s'entre-croiser et se combattre;
     ils doivent suivre des parallles pendant toute l'ternit. Si
     notre principe est bon pour ce pays, il est bon pour les hommes
     de toutes les races, de toutes les conditions, il engendre le
     bien dans tous les temps et dans tous les lieux.
     (Applaudissements.) Plusieurs de nos amis de l'association contre
     l'esclavage disent qu'ils ne peuvent s'accorder avec nous sur ce
     sujet. Je me suis fait un devoir d'assister au meeting
     d'Exeter-Hall, vendredi soir. (Applaudissements.) Je n'y aurais
     pas paru si je n'avais consult que mes sentiments personnels,
     l'amiti ou la popularit. J'ai gard le silence sur cette partie
     de la question. J'ai cru que mes amis taient dans l'erreur, et
     que, contre leur intention, ils faisaient tort  une noble cause
     en mettant des arguments dans la bouche de nos adversaires. Dans
     mon opinion, ils favorisaient, et en tant qu'ils agissent selon
     leur principe, ils favoriseront la perptration d'une fraude
     dplorable au sein du Parlement. J'aurais voulu voir le monopole
     s'y montrer dans sa nudit, dans sa laideur et dans son gosme.
     J'aurais voulu le voir rduit  ces arguments qui se rfutent
     d'eux-mmes, tant ils sont empreints d'avarice et de
     personnalit. Je regrette qu'il soit aujourd'hui plac dans des
     circonstances qui lui permettent de jeter derrire lui ces
     arguments et de leur en prfrer d'autres, qui lui sont fournis
     du dehors par une association estimable, et qui sont sanctionns
     par le principe de l'humanit. (Applaudissements.) Les feuilles
     publiques vous ont appris les rsultats de cette mmorable
     sance. (coutez! coutez!) Si j'prouve un sentiment de
     satisfaction du succs qu'a obtenu dans cette assemble un
     amendement dans le sens de la libert commerciale, je regrette
     encore plus peut-tre qu'une telle dmarche ait t ncessaire et
     qu'elle ait rencontr l'opposition d'une aussi forte minorit.
     Cependant, les membres de cette minorit ont mis un vote
     sincre. Ds qu'ils seront convaincus, ils seront avec nous; leur
     intgrit et leur inflexibilit seront de notre ct, ds qu'ils
     comprendront, ce qui, je l'espre, ne peut tarder, que le grand
     principe auquel ils veulent faire des exceptions dans des cas
     particuliers, doit rgner universellement pour le bien de
     l'humanit.

     J'ai reu bien des lettres de mes amis qui m'accusent
     d'inconsquence, parce qu'ayant t jusqu'ici l'avocat de
     l'abolition, je me prsente aujourd'hui, disent-ils, comme un
     promoteur de l'esclavage. Monsieur, en mon nom, au nom de tous
     ceux qui partagent mes vues, je proteste contre cette imputation.
     Je ne suis pas plus le promoteur de l'esclavage, parce que je
     dfends la libert commerciale, que je ne suis un ami de l'erreur
     parce que je m'oppose  ce que la peine de mort soit inflige 
     quiconque met ou propage de fausses opinions.
     (Applaudissements.) Je crois que l'esclavage est efficacement
     combattu par la libert des changes, comme je crois que la
     vrit n'a pas besoin pour se dfendre de gibets, de chanes, de
     tortures et de cachots. (Bruyantes acclamations.) Eh quoi!
     appeler le monopole en aide  l'abolition de l'esclavage! mais
     l'esclavage a sa racine dans le monopole. Le monopole l'a
     engendr; il l'a nourri, il l'a lev, il l'a maintenu et le
     maintient encore. _La mort du monopole, il y a cinquante ans,
     c'et t probablement, certainement, la mort de l'esclavage_
     (coutez! coutez!) et cela sans croisires, sans protocoles,
     sans traits, sans l'intervention de l'agitation abolitionniste,
     sans la dpense de 20 millions sterl. (coutez! coutez!) Je
     demande qu'il me soit permis de dire que je n'ai pas chang
     d'opinion  cet gard. Pour vous en convaincre, je vous lirai
     quelques lignes d'un discours que je prononai, en 1839,
     longtemps avant que j'eusse jamais pris la parole dans un meeting
     de la Ligue, parce qu'alors j'tais absorb par d'autres
     occupations et n'avais encore pris aucune part au mouvement
     actuel. Le discours auquel je fais allusion fut prononc 
     Manchester, au sujet de l'abolition de l'esclavage, et de
     l'amlioration de la condition des Indiens, dans le but de faire
     progresser simultanment leur bien-tre et celui de la population
     de ce pays. Veuillez me pardonner ce qu'il y a de personnel dans
     cette remarque, si j'ajoute que, dans le mme espace de temps, je
     ne sache pas qu'aucun homme ait travaill, avec plus d'ardeur et
     d'nergie que je ne l'ai fait,  veiller l'attention du peuple
     d'Angleterre sur la ncessit d'encourager le travail libre dans
     toutes les parties de l'univers. (coutez! coutez!) En plaidant
     la cause du travail libre, je disais: Quoique le dsir de mon
     coeur, et ma prire de tous les jours, soit que le jour arrive
     bientt o il n'y ait plus une fibre du coton travaill ou
     consomm dans ce pays, qui ne soit le produit du travail libre,
     cependant je ne demande ni restrictions, ni rglements, ni droits
     prohibitifs, ni rien qui ferme nos ports aux produits de quelque
     provenance et de quelque nature que ce puisse tre, que ce soit
     du coton pour vtir ceux qui sont nus, ou du bl pour nourrir
     ceux qui ont faim. Grce aux imprescriptibles lois qui gouvernent
     le monde social, de tels remdes ne sont pas ncessaires. Je ne
     demande que libert, justice, impartialit, convaincu que, si
     elles nous sont accordes, tout systme fond sur le monopole, ou
     mis en oeuvre par l'esclavage, s'croulera pour toujours. Je
     tenais ce langage dans un meeting mmorable de la _Socit des
     Amis_  Manchester, devant un auditoire compos en grande partie
     de membres de ce corps respectable de chrtiens. Le lendemain,
     dans la mme enceinte, je disais: Si nous laissons une libre
     carrire  la concurrence du travail libre de l'Orient et du
     travail esclave de l'Occident, nous pouvons ouvrir tous nos
     ports, laisser  toutes les nations du globe la chance de vendre
     leurs produits sur notre march, bien assurs que le gnie de la
     libert l'emportera sur la torpeur de la servitude. J'adhre
     encore  ce sentiment, je crois fermement que tout autre moyen
     est comparativement impuissant. Je ne veux pas dire que tous les
     autres doivent tre exclus. Je ne prsente pas la libert
     commerciale comme le seul agent de l'abolition. J'admets qu'il
     peut se combiner avec d'autres moyens, pourvu qu'ils soient
     justes, tels que la chaire, la tribune et la presse. Que le
     Parlement fasse son devoir, non en imposant, mais en dtruisant
     les restrictions, en affranchissant l'industrie, en lui laissant
     sa rmunration lgitime. Si je suis dans l'erreur sur ce sujet,
     c'est avec les hommes les plus remarquables de la Socit contre
     l'esclavage. (coutez! coutez!) Il fut un temps, et
     principalement vers l'poque de son triomphe, o j'tais
     intimement identifi  cette association estimable, qui avait
     avec la Ligue bien des traits de ressemblance. Je me souviens
     qu' cette poque elle me fournissait des ouvrages o je pus
     puiser des exemples et des arguments propres  dvoiler
     l'iniquit et le faux calcul de l'esclavage. Je conserve ces
     ouvrages et je les trouve encore minemment instructifs. J'y
     cherche quel tait alors notre symbole abolitionniste. Voici une
     lettre d'un grand mrite adresse en 1823  M. J. B. Say, par M.
     Adam Hodgson, chef d'une grande maison de Liverpool, sur la
     dpense du travail esclave compare  celle du travail libre.
     Cette lettre fut rpandue  profusion dans tout le royaume. Que
     disait M. Hodgson? La nation ne consentira pas longtemps 
     soutenir un ruineux systme de culture, au prix de ses plus chers
     intrts, sacrifiant pour cela ses transactions avec 100 millions
     de sujets de la Grande-Bretagne. Le travail esclave de l'ouest
     doit succomber devant le travail libre de l'est. (Approbation.)
     Voici encore un livre dont je dsire vous citer quelques
     extraits. J'espre que vous m'excuserez. Nous ne devons pas
     perdre de vue que les discours prononcs dans cette enceinte
     s'adressent aussi au dehors. Grce  ces messieurs, devant moi,
     dont les plumes rapides fixent en caractres indlbiles des
     penses qui, sans cela, s'vanouiraient dans l'espace, les
     sentiments que nous exprimons ici arrivent aux extrmits de la
     terre. Qu'il me soit donc permis de parler, de cette tribune, 
     des amis absents,  des hommes que j'honore et que j'aime, et
     puiss-je les convaincre qu'ils ne sauraient mieux faire que de
     venir grossir nos rangs; que nous marchons sur une ligne droite
     qui ne heurte aucun principe de rectitude et qui s'associe
     spcialement avec la grande cause qu'ils ont pris  tche de
     faire prvaloir.--Ce livre me fut donn, il y a bien des annes,
     par l'_Anti-slavery Society_. Il est crit avec soin, et a pour
     but de montrer que si le travail libre et le travail esclave
     taient laisss  une loyale concurrence, le dernier,  cause de
     sa chert, devrait succomber devant la perfection plus conomique
     du premier. L'auteur est M. Sturge, non point Joseph Sturge, mais
     son frre  jamais regrett, qui, s'il m'est permis de prononcer
     un jugement, est mort trop tt pour la cause de l'humanit et de
     la bienfaisance. Quel tait le principe fondamental sur lequel il
     s'appuyait? Aucun systme qui contredit les lois de Dieu, et qui
     blesse sa crature raisonnable, ne peut tre dfinitivement
     avantageux. Comme _free-traders_, ces paroles couvrent
     entirement notre position. (coutez! coutez!) Nous soutenons
     que les restrictions et les taxes, qui ferment nos ports aux
     productions des autres rgions, qui interdisent l'change entre
     un homme industrieux qui produit une chose et un autre homme
     industrieux qui en produit une autre,--sont contraires aux lois
     de Dieu et funestes  sa crature raisonnable, et que ce systme
     ne peut tre dfinitivement avantageux ni aux individus ni aux
     masses. Voyons ce qu'ajoute M. Sturge: Nous croyons que les
     faits que nous allons tablir convaincront tout observateur
     sincre et dgag de passion de la vrit de cet axiome: Le
     travail de l'homme libre est plus conomique que celui de
     l'esclave. En poursuivant les consquences de ce principe
     gnral, nous aurons frquemment l'occasion d'admirer la sagesse
     consomme qui a prpar par un moyen si simple un remde au plus
     dtestable abus qu'ait jamais invent la perversit humaine. Nous
     sentirons la consolation pntrer dans nos coeurs, lorsque,
     dtournant nos regards des crimes et des malheurs de l'homme, et
     de l'inefficacit de sa puissance, nous viendrons  contempler
     l'action silencieuse mais irrsistible de ces lois qui ont t
     assignes, dans les conseils de la Providence, pour mettre un
     terme  l'oppression de la race africaine. (coutez! coutez!)
     Monsieur le prsident, ce n'est pas la premire fois que je cite
     ces extraits. Ce livre est couvert de notes que j'y crivis il y
     a douze ans, quand il me fut remis alors que, pour la premire
     fois, ces nobles sentiments rveillant toutes les sympathies de
     mon coeur, je me levai pour proclamer ces glorieux principes et
     cette doctrine fatale au maintien de la servitude. Je pourrais
     multiplier les citations. Je me bornerai  une dernire. Veuillez
     remarquer le fait qu'tablit M. Sturge comme preuve de la vrit
     de son axiome: Il y a quarante ans, il ne s'exportait pas
     d'indigo des Indes orientales. Tout ce qui s'en consommait en
     Europe tait le produit du travail esclave. Quelques personnes
     employrent leur capital et leur intelligence  diriger
     l'industrie des habitants du Bengale vers cette culture,  leur
     enseigner  prparer l'indigo pour les marchs de l'Europe, et
     quoique de graves obstacles leur aient t opposs dans le
     commencement, cependant, les droits ayant t nivels, leurs
     efforts furent couronns d'un plein succs. Telle a t la
     puissance du capital et de l'habilet britannique, que, quoique
     les premires importations eussent  supporter un fret quintuple
     du taux actuel, l'indigo de l'Inde a graduellement remplac sur
     le march l'indigo produit par les esclaves, jusqu' ce qu'enfin,
     grce  la libert du commerce, il ne se vend plus en Europe une
     once d'indigo qui soit le fruit de la servitude. (Acclamations.)
     Vous savez trs-bien, monsieur, ce que M. Sturge appelle _libert
     du commerce_; le principe mme n'en tait pas reconnu  cette
     poque, etc.

L'orateur cite encore un passage dans lequel M. Sturge tablit que ce
qui est arriv pour l'indigo arriverait pour le sucre. Il se termine
ainsi:

     Ces faits sont de la plus haute importance, non-seulement parce
     qu'ils confirment le principe gnral que nous proclamons, mais
     encore parce qu'ils nous conduisent au but de nos recherches, et
     nous signalent le moyen spcifique d'abolir l'esclavage et la
     traite. Laissez sa libre action  ce principe, et il tendra sa
     bnigne influence sur toute crature humaine actuellement retenue
     en servitude. (coutez! coutez!) Et qui donc a abandonn ce
     principe? Trs-certainement ce n'est pas nous.--J'arrive
     maintenant  la Convention de 1840,  laquelle, dans une occasion
     rcente, faisait allusion ce grand homme qui dirige la Ligue,
     notre matre  tous, qui s'est cr lui-mme ou qui a t cr 
     cette fin, je veux parler de M. Cobden. (Des applaudissements
     enthousiastes clatent dans toute la salle.)

L'orateur cite ici des dlibrations, des rapports, des enqutes
mans de la Convention, et qui dmontrent que cette association
s'tait rattache au principe expos plus haut par M. Sturge. Il
continue ainsi:

     Je le demande encore: Qui rend maintenant hommage  ce principe?
     N'est-ce pas ceux qui disent: Nous ne reculons pas devant les
     rsultats; nous n'avons pas pos un principe comme tant la loi
     de la nature et de Dieu; nous n'avons pas prouv par les annales
     de l'humanit que le malheur et la ruine ont toujours suivi sa
     violation, pour venir, maintenant que le temps de l'application
     est arriv, dans les circonstances les plus favorables, reculer
     et dire: Nous n'en parlions que comme d'une abstraction; nous
     n'osons pas le mettre en oeuvre; nous contemplons avec horreur le
     moment o il va lutter loyalement contre le principe oppos!--Que
     l'on ne dise pas que nous voulons favoriser l'esclavage et la
     traite; car bien loin de l, quand nous plaidons la cause de la
     libert illimite du commerce, nous sommes influencs par cette
     ferme croyance qu'elle est le moyen le plus doux, le plus
     pacifique de raliser l'abolition de la traite et de l'esclavage.
     Nous marchons dans vos sentiers; nous adoptons vos doctrines;
     nous applaudissons  l'habilet avec laquelle vous avez rvl la
     beaut de cette loi divine qui a ordonn que, dans tous les cas
     o une franche rivalit est admise, les systmes fonds sur
     l'oppression doivent tre dtruits par ceux qui ont pour base
     l'honntet et la justice. Nous vous imitons en tout, except
     dans votre pusillanimit et dans ce que nous ne pouvons nous
     empcher de regarder comme votre inconsquence. Ne nous blmez
     pas de ce que notre foi est plus forte que la vtre. Nous
     honorons vos sentiments d'humanit. Votre erreur consiste, selon
     nous, en ce que vous vous laissez entraner par ces sentiments 
     quelque chose qui ressemble  la ngation de vos propres
     doctrines. Tout ce que nous vous demandons, c'est de rester
     attachs  vos principes; de les appliquer courageusement; et si
     vous ne l'osez, permettez-nous du moins de ne pas suivre les
     conseils d'hommes qui manquent de courage, quand le moment est
     venu de prouver qu'ils ont foi dans l'infaillibilit des
     principes qu'ils ont proclams eux-mmes.--Aujourd'hui nos amis
     fondent leur opposition  leur grand principe, sur ce qu'il ne
     saurait tre appliqu d'une manire absolue sans entraner des
     consquences dsastreuses. Mais je leur rappellerai que ce n'est
     point ainsi qu'ils raisonnaient autrefois. Ils en demandaient
     l'application immdiate sans gard aux consquences fatales que
     prdisaient leurs adversaires. Ils croyaient sincrement ces
     craintes chimriques, et fussent-elles fondes, ce n'tait pas
     une raison, disaient-ils, pour ajourner un grand acte de justice.
     On nous disait: Vous faites tort  ceux  qui vous voulez faire
     du bien, aux ngres. On nous opposait sans cesse le danger pour
     les noirs de leur affranchissement immdiat. Un membre du
     Parlement m'affirmait un jour, devant des milliers de nos
     concitoyens runis pour nous entendre discuter cette question,
     que si nous mancipions les ngres, ils rtrograderaient dans
     leur condition; qu'au lieu de se tenir debout comme des hommes,
     ils prendraient bientt l'humble attitude des quadrupdes.
     (Rires.) Il faisait un tableau effrayant de la misre qui les
     attendait, et y opposait la potique description de leur bonheur,
     de leur innocence et mme de leur luxe actuels. (Rires.) Si vous
     doutez de ce que je dis, informez-vous auprs du membre du
     Parlement qui parla le dernier, hier soir,  la Chambre. (Rires.)
     Oui, on nous disait gravement que l'mancipation empirerait le
     sort des noirs, et paralyserait les philanthropiques projets des
     planteurs. Les Antilles, d'ailleurs, allaient tre inondes de
     sang, les habitations incendies, et nos navires devaient pourrir
     dans nos ports. Vous pouvez, monsieur le prsident, attester la
     vrit de mes paroles. On calculait le nombre de vaisseaux
     devenus inutiles et les millions anantis. Au milieu de tous ces
     pronostics funbres, quelle tait notre devise? _Fiat justitia,
     ruat coelum._ Quelle tait notre constante maxime? Le devoir est
      nous; les vnements sont  Dieu. Non, le triomphe d'un grand
     principe ne peut avoir une issue funeste. Lancez-le au milieu du
     peuple, et il en est comme lorsqu'une montagne est prcipite
     dans l'Ocan: l'onde s'agite, tourbillonne, cume, mais bientt
     elle s'apaise et son niveau poli reflte la splendeur du soleil.
     (Applaudissements prolongs.) Avons-nous, ou n'avons-nous pas un
     principe dans ce grand mouvement? Si nous l'avons, poussons-le
     jusqu'au bout. Il a t loquemment dmontr dans une prcdente
     sance, par l'orateur qui doit me succder  cette tribune, que
     ce que nous dfendons, c'est la cause de la moralit; par des
     centaines de ministres accourus de toutes les parties du
     royaume, que c'est la cause de la religion; que c'est le droit de
     l'homme, le devoir de la lgislature, que l'honneur et la
     prosprit de ce pays, que les intrts des rgions lointaines
     sont attachs au triomphe de ce principe; eh bien, poussons-le
     jusqu'au bout. (Applaudissements.)

     Mais, disent quelques-uns de nos amis, nous exceptons Cuba et le
     Brsil. Je ne rpterai pas, avec M. Wilson, qu'il est
     indiffrent pour les ngres que vous consommiez du sucre-esclave
     ou du sucre-libre, car si c'est de ce dernier, il ne peut arriver
     sur notre march qu'en faisant quelque part un vide qui sera
     combl par du sucre-esclave; mais je demanderai  nos adversaires
     quel droit ils ont de rclamer l'intervention de la lgislature
     dans une matire aussi exclusivement religieuse que celle-ci, o
     il s'agit d'incriminer ou d'innocenter telle ou telle
     consommation? Ils n'en ont aucun. Je veux qu'on runisse des
     hommes appartenant  toutes les sectes religieuses, les hommes de
     la plus haute intelligence; je veux qu'ils aient le respect le
     plus profond pour la volont du Crateur et toute la dlicatesse
     imaginable en matire de moralit et de scrupules; et j'ose
     affirmer qu'ils ne s'accorderont pas sur la question de savoir
     s'il est criminel de se servir d'une chose, parce que sa
     production, dans des contres lointaines, a donn lieu  quelques
     abus, et je crois que la grande majorit d'entre eux dcidera
     qu'une telle question est entre la conscience individuelle et
     Dieu. Je suis certain du moins qu'elle n'est point du domaine de
     la Chambre des communes. (coutez! coutez!)

     Un mot encore, et je finis. Je voudrais conseiller  nos amis de
     bien rflchir avant de fournir de tels arguments au cabinet
     actuel ou  tout autre. Si sir Robert Peel n'avait pas t mis 
     mme de drouler sur le bureau de la Chambre le mmoire
     abolitionniste qui porte la vnrable signature de M. Thomas
     Clarkson, il et t priv du plus fort argument dont il s'est
     servi pour rsister au principe que nous soutenons, la libert
     d'changes avec le Brsil comme avec l'univers. Mais il a impos
     silence  ses adhrents. Il a dit aux planteurs des Antilles:
     Tenez-vous tranquilles. J'ai par devers moi quelque chose qui
     vaut mieux que tout ce que vous pourriez dire comme propritaires
     dans les Indes occidentales. Et s'adressant  la Chambre des
     communes, il a dit: Les abolitionnistes sont contre vous. Ils
     nous adjurent au nom de l'humanit d'exclure les produits du
     Brsil. Si nous le faisons, ce n'est pas parce que nous possdons
     de grandes plantations dans l'Inde et  Demerara; parce que les
     Chandos et les Buckingham ont de vastes proprits  la Jamaque.
     Non, nous ne cdons pas  de telles considrations. Ce n'est pas
     non plus parce que nous sommes obligs de mnager les colons,
     d'autant plus que si nous les blessions, ils renverseraient ds
     demain la loi-crale. Nous ne sommes dtermins par aucune de
     ces raisons; nous sommes parfaitement dsintresss, et nous
     ferions bon accueil au sucre du Brsil, s'il n'tait teint du
     sang des esclaves. Il est vrai que nous fmes toujours les
     adversaires de l'mancipation, et que lorsqu'il ne nous a plus
     t possible de reculer, nous avons impos  la nation une charge
     de vingt millions sterling que nous avons distribus non aux
     esclaves, mais  leurs oppresseurs. (Bruyantes acclamations.) Le
     sens du juste est si dlicat chez nous que nous avons indemnis
     le tyran et non la victime. (Nouvelles acclamations.) Nous avons
     pay les planteurs pour qu'ils s'abstinssent du crime; nous avons
     sauv leur rputation et peut-tre leur me. Nous avons fait tout
     cela, c'est vrai, mais nous sommes bien changs aujourd'hui.
     N'ai-je pas assist aux meetings d'Exeter-Hall? N'y ai-je point
     pror? N'y ai-je point entendu l'orgue saluer la prsence et la
     parole de Daniel O'Connell? Nous sommes bien changs. Nous sommes
     maintenant les disciples, les reprsentants des Grenville, des
     Sharpe, des Wilberforce, qui se reposent de leurs travaux. Nous
     nous couvrons de leur manteau, et nous vous adjurons, au nom de
     deux millions et demi d'esclaves, de ne pas manger de sucre du
     Brsil. (Applaudissements prolongs.) Aprs ce discours, il
     regardera sans doute les monopoleurs par-dessus les paules, et
     dira: Vous ne vous souciez gure du caf, n'est-ce pas?--Non,
     disent-ils.--Trs-bien, reprend sir Robert, nous rduirons le
     droit du caf de 25 p. 0/0, et nous prohiberons le sucre.--Et
     c'est ainsi que toute cette belle philanthropie passe de la
     cafetire dans le sucrier. (Rires.)

Aprs quelques autres considrations, M. Thompson, revenant  cette
ide, que l'abstention de la consommation du sucre-esclave est une
affaire de conscience, termine ainsi:

     Ma force est dans mes arguments, et je n'en appelle qu' la
     raison. Si je puis veiller votre conscience et convaincre votre
     jugement, vous m'appartenez. Si je ne le puis, que Dieu vous
     juge, quant  moi, je ne vous jugerai pas. Je m'efforcerai de
     vous persuader de bien faire, et vous plaindrai si vous faites
     mal. Je poursuivrai le bien moi-mme, et n'emploierai d'autres
     efforts pour conqurir mes frres que la raison, la tolrance et
     l'amour. ( la fin de ce discours, l'assemble se lve en masse,
     les chapeaux et les mouchoirs s'agitent, et les applaudissements
     retentissent pendant plusieurs minutes.)

       *       *       *       *       *

La sance du 29 mai fut prside par le comte Ducie, qui a trait
longuement la question de la libert commerciale au point de vue de
l'agriculture pratique. Le meeting a entendu MM. Cobden, Perronet
Thompson, Holland, propritaire dans le Worcestershire, et M. Bright,
m. P.


Sance du 5 juin 1844.

Le fauteuil est occup par M. George Wilson.

Le premier orateur entendu est M. EDWARD BOUVERIE, membre du Parlement
pour Kilmarnock.

L'honorable membre examine l'esprit de la lgislature actuelle
manifest par ses actes. La majorit ayant toujours maintenu les
lois-crales, sous le prtexte de faire fleurir l'agriculture, et
avec elle toutes les classes qui se livrent aux travaux des champs, M.
Cobden a demand qu'il ft fait une enqute dans les comts agricoles,
afin de savoir si la loi avait atteint son but, et si, sous l'empire
de cette loi, les fermiers et les ouvriers des campagnes jouissaient
de quelque aisance et de quelque scurit. Il semble que les amis du
monopole, qui s'intitulent exclusivement aussi les amis des
fermiers, auraient d saisir avidement cette occasion de montrer
qu'en appuyant la protection, ils suivaient une saine politique. Mais,
continue M. Bouverie, ils ont dit: Nous ne voulons pas d'enqute. Et
pourquoi? Parce qu'ils savent bien qu'elle dmontrerait l'absurdit et
la futilit de leurs doctrines; que la protection n'est que dception;
que ce n'est autre chose que le public mis au pillage. Ils prfrent
les tnbres  la lumire. Ils craignent la lumire, parce que leurs
actions ne sont pas pures.

Est venu ensuite le bill sur les travaux des manufactures, connu sous
le nom de bill des dix heures. Et qu'avons-nous vu? Une majorit
talant sa fastueuse sympathie pour les classes ouvrires, dclarant
que le peuple de ce pays est soumis  un trop rude travail, et que
l'intensit de ce travail, pour les femmes et les enfants, est
incompatible avec la sant de leur corps et mme de leur me. Mais
quoi! c'est cette mme majorit qui, en maintenant la loi-crale,
force le peuple  demander sa subsistance  un travail excessif. La
loi-crale dit au peuple: Tu n'auras pas  ta disposition les mmes
moyens d'existence que si le commerce des bls tait libre. Tu n'auras
pas les mmes moyens de travail que si de grandes importations
provoquaient des exportations correspondantes et augmentaient ainsi
l'emploi des bras. C'est donc cette loi qui broie le peuple et le
force  chercher une maigre pitance dans des sueurs excessives, dans
un travail incessant, incompatible avec le maintien de sa sant, de
ses forces et de son bien-tre. Mais nous avons vu autre chose. Nous
avons vu tomber cette philanthropie affecte; et ds l'instant que le
ministre eut dclar qu'il s'opposait  cette proposition et en
faisait une question de cabinet, nous avons vu la majorit dfaire ce
qu'elle avait fait, moins soucieuse de sa prtendue sympathie pour le
peuple que de maintenir le pouvoir aux mains des ministres de son
choix.

Ce n'est pas qu'il n'ait t fait quelques timides pas dans la voie de
la libert commerciale. On a diminu les droits sur les raisins de
Corinthe (_currants_). (Rires.) J'en flicite sincrement les amateurs
de _puddings_. (clats de rire.) Mais il faut autre chose que du
raisin pour faire du _pudding_. Il y entre aussi de la farine; et en
abrogeant la taxe sur le bl, on et mieux servi les intrts de ceux
qui mangent du _pudding_, et de l'immense multitude de nos frres qui
n'en ont jamais vu, mme en rve. C'est au peuple de leur dire: Vous
deviez faire ces choses, sans ngliger le reste.

L'orateur aborde la question des sucres et la distinction propose
entre le produit du travail libre et celui du travail esclave.--Si
nous adoptons cette distinction en principe, dit-il, o nous
arrterons-nous? Si nous devons nous enqurir de la tradition sociale,
morale et politique de tous les peuples avec lesquels il nous sera
permis d'entretenir des relations, o poserons-nous la limite? Une
grande partie du bl qui arrive dans ce pays, mme sous la loi
actuelle (et il en viendrait davantage si elle ne s'y opposait),
provient d'un pays o l'esclavage est dans toute sa force, je veux
parler de la Russie. (Grognements.) Vraiment, je suis surpris que les
socits en faveur de la protection, qui battent les buissons pour
chasser aux arguments, et ne sont pas difficiles, ne se soient pas
encore empares de celui-ci: Maintenons la loi-crale pour exclure
le bl russe.

M. MILNER GIBSON, m. P. pour Manchester. (Nous sommes forc par le
dfaut d'espace  nous renfermer dans l'analyse et quelques extraits
du remarquable discours de l'honorable reprsentant de Manchester.)

     Monsieur le prsident, c'est avec bonheur que je vous ai entendu
     dclarer,  l'ouverture de la sance, que vous tiez rsolu  ne
     jamais ralentir vos efforts jusqu'au triomphe de la libert
     commerciale. Je me rjouis de vous entendre exprimer que vous
     sentez profondment la justice de cette cause, car je sais que
     cette association et ces meetings ne surgissent pas d'une
     impulsion nouvelle et soudaine, mais qu'ils sont fonds sur la
     large et ternelle base de la justice immuable. (Acclamations.)
     La libert commerciale n'est pas une question de sous, de
     shillings et de guines. C'est une question qui implique les
     droits de l'homme, le droit, pour chacun, d'acheter et de vendre,
     le droit d'obtenir une juste rmunration du travail; et je dis
     qu'il n'est aucun des droits, pour la protection desquels les
     gouvernements sont tablis, qui soit plus prcieux que celui de
     vivre d'un travail libre de toute entrave et de toute
     restriction. (Acclamations.)

L'honorable orateur traite longuement la question  ce point de vue.

     Je me rappelle que le duc de Richmond disait dans une occasion:
     Si l'on abroge les lois-crales, je quitte le pays. (clats de
     rire.) On lui rpondit: Au moins vous n'emporterez pas vos
     terres. (Nouveaux rires.) Mais considrons la position o se
     place un homme qui fait une telle dclaration. Qu'est-ce que la
     loi-crale? Quelle est sa nature? Cela se rduit  ceci: Des
     gens qui tiennent boutique d'objets de consommation ne veulent
     pas que d'autres vendent des objets similaires. Le noble duc est
     grandement engag dans ce genre d'affaires, et il voudrait bien
     tre une sorte de marchand brevet. (Rires.) Mais je dis que tout
     Anglais a le mme droit que lui d'approvisionner le march de
     bl, pourvu qu'il l'ait acquis honntement. Comme Anglais, j'ai
     le droit de vendre du bl que je me suis procur par l'change,
     justement comme le duc de Richmond a le droit de vendre du bl
     qu'il s'est procur par la culture. Mais, me dit-on, vous ne
     devez pas le faire, parce que cela empcherait le noble duc de
     tirer un parti aussi avantageux de sa proprit. Et quel droit
     ce grand seigneur a-t-il sur moi? Je ne sache pas lui devoir
     quelque chose, qu'il existe des comptes entre lui et moi, et
     qu'il doive avoir un contrle sur mon industrie.-- ce point de
     vue, oh! combien est monstrueuse l'intervention de la loi-crale
     sur la libert civile des sujets de S. M. la reine!
     (Acclamations.) Quel est le but du gouvernement? quel est le but
     de la socit? L'objet unique du gouvernement est d'empcher les
     citoyens de se faire dloyalement du tort les uns aux autres,
     d'empcher une classe d'envahir les droits d'une autre classe.
     Or, je dis que le droit de suivre une branche d'affaires, le
     commerce, est  ma porte, que c'est une proprit que le
     gouvernement doit me garantir. Mais qu'a fait le gouvernement? Il
     a aid une classe de la communaut  me dpouiller de ce droit,
     de cette proprit,  m'interdire l'change du produit de mon
     travail; il s'est dparti de sa vraie et seule lgitime mission.
     (Acclamations.) J'espre, monsieur, que l'on me pardonnera
     d'insister autant sur ce sujet (Continuez, continuez!); mais je
     considre ce point de vue comme le plus important dans la
     question. Je crois qu'on n'a pas assez considr le systme
     protecteur au point de vue de la libert civile. Je soutiens que,
     comme vous avez aboli l'esclavage dans vos colonies, comme vous
     avez aboli, dans toute l'tendue des possessions britanniques, la
     facult pour l'homme de faire de son frre sa proprit, vous
     devez, pour tre consquent  ce principe, abolir aussi le
     monopole. (Acclamations.) Qu'est-ce que l'esclavage? La
     prtention, de la part d'une classe d'hommes, au contrle du
     travail d'une autre classe et  l'usurpation des produits de ce
     travail;--mais n'est-ce pas l le monopole? (Applaudissements
     prolongs.) En dtruisant l'un, vous vous tes engag  dtruire
     l'autre. La servitude reconnat, dans un homme, un droit
     personnel  s'emparer de l'esprit, du corps et des muscles de son
     semblable. Le monopole reconnat aussi le droit inhrent 
     l'aristocratie de s'emparer de la rmunration industrielle qui
     appartient et doit tre laisse aux classes laborieuses.
     (Applaudissements longtemps prolongs.) Entre l'esclavage et le
     monopole, je ne vois de diffrence que le degr. En principe,
     c'est une seule et mme chose. Car pourquoi le planteur avait-il
     des esclaves? Ce n'est pas pour en faire parade ou pour les
     garder comme des canaris en cage, mais pour consommer le fruit de
     leur travail. Or, c'est prcisment l le principe qui dirige les
     dfenseurs de la loi-crale. Ils veulent s'attribuer, sur le
     produit des classes manufacturires et commerciales, une plus
     grande part que celle  laquelle ils ont un juste droit...

     La question, dans ses rapports avec la libert civile, me parat
     donc aussi simple qu'importante. Cependant j'ai entendu de
     profonds thologiens, verss dans la philosophie ancienne, dans
     les mathmatiques, capables d'crire et de composer en hbreu et
     en sanscrit, dclarer que cette loi-crale tait si complique,
     si difficile, si inextricable, qu'ils n'osaient s'en occuper. Je
     crains bien que ces excellents thologiens de l'glise
     d'Angleterre n'aperoivent ces difficults que parce qu'ils
     oublient cette maxime, que pourtant ils citent souvent: Mon
     royaume n'est pas de ce monde. Je crains que l'acte de
     commutation des dmes ecclsiastiques n'ait introduit dans leur
     esprit des ides prconues, et que ce qu'ils redoutent surtout,
     c'est que l'abrogation des lois-crales, en diminuant le prix du
     pain, ne diminue aussi la valeur de leur dme. Si ce n'tait
     cette apprhension, j'ose croire que le clerg anglican serait
     pour nous, car le principe de la libert est en parfaite harmonie
     avec la morale chrtienne, et les meilleurs arguments qu'on
     puisse invoquer en sa faveur se trouvent encore dans la Bible.
     (Applaudissements.)

     ..... La libert commerciale tend  raliser par elle-mme tout
     ce qui fait l'objet des voeux du philanthrope. Elle offre les
     moyens de rpandre la civilisation et la libert religieuse,
     non-seulement dans les possessions britanniques, mais dans toutes
     les parties du globe. Si nous voulons voir le Brsil et Cuba
     affranchir leurs esclaves, il ne faut pas isoler ces contres des
     nations plus civilises o l'esclavage est en horreur. Quelle
     tait notre conduite, alors que nous tions nous-mmes
     possesseurs d'esclaves, alors que nous tous, hlas! et jusqu'aux
     vques de la Chambre des lords, soutenions la traite des ngres?
     Comment agissions-nous? Le gouvernement de ce pays connaissait
     bien l'influence des communications commerciales sur la
     propagation des ides, et il ne manqua pas d'interdire toutes
     relations entre nos colonies occidentales et Saint-Domingue de
     peur de leur inoculer le venin de la libert. Les transactions
     commerciales sont, croyez-le bien, les moyens auxquels la
     Providence a confi la civilisation du genre humain, ou du moins
     la diffusion des vrits civilisatrices. En ce moment, l'empereur
     de Russie est  Londres. (Grognements et sifflets.) Quand j'ai
     nomm ce souverain, je n'ai pas voulu provoquer des marques de
     dsapprobation. Je pense que nous ne devons voir en cette
     circonstance que la simple visite d'un homme priv, sans reporter
     notre pense sur l'tat de la Russie. Quoi qu'il en soit, ce
     monarque est parmi nous, ainsi que le roi de Saxe, et l'on attend
     le roi des Franais. On nous assure que les visites rciproques
     de ces augustes personnages tendent  affermir la paix du monde.
     Je me rjouis d'tre tmoin de ces communications amicales; mais
     pour tablir la paix sur des bases solides, il faut autre chose,
     il faut faire triompher les principes de la Ligue, il faut
     attacher les nations les unes aux autres par les liens d'un
     commun intrt, et touffer l'esprit d'antagonisme dans son
     germe, la jalousie nationale. (Acclamations.) Les empereurs et
     les ambassadeurs y peuvent quelque chose sans doute, mais leur
     influence est bien inefficace auprs de cet intrt commun qui
     natra parmi les peuples de la libert de leurs transactions. Que
     les hommes soient tous entre eux des clients rciproques, qu'ils
     dpendent les uns des autres pour leur bien-tre, pour la
     rmunration de leur travail; et vous verrez s'lever une opinion
     publique parmi les nations qui ne permettra pas aux souverains et
      leurs ambassadeurs de les entraner dans la guerre, comme cela
     est trop souvent arriv autrefois.....

Nous citerons un dernier extrait de ce discours pour montrer que la
question est plus prs de sa solution qu'on ne s'en doute en France.

     Le ministre demande  tre forc; il vous invite  le forcer.
     Plus vous le presserez, plus il vous accordera. Je suis persuad
     qu' aucune poque de notre histoire, on n'a vu les ministres de
     la couronne en appeler aussi directement  l'agitation et
     insinuer  l'opposition qu'ils ne demandent qu' avoir la main
     force. Vous les voyez frquemment emporter les questions, non
     par le secours de leurs amis qui ne sont que des dupes, mais par
     l'influence de leurs adversaires. Voyez, disent-ils, le bruit
     que font tous ces messieurs engags dans la Ligue; nous ne
     pouvons plus maintenir ces lois de protection. Vous devez y
     renoncer. Le pays est en danger; si vous n'abandonnez pas la
     protection, vous serez rduits  abandonner bien davantage. Soyez
     donc prudents  propos, car la pression est devenue trop forte
     pour pouvoir y rsister. Vous ne pouvez chercher les lments
     d'une administration dans la Socit centrale pour la protection
     de l'agriculture, ni dans l'association des Antilles. Elles ne
     prsentent pas des hommes assez forts. Pour avoir un cabinet
     conservateur, il vous faut avoir recours  nous, et (ajoute sir
     Robert Peel), je vous le dclare, gentlemen, la pression du parti
     _free-trader_ est devenue irrsistible, et je ne veux pas que de
     vaines considrations, une exagration de persistance, viennent
     me faire obstacle quand j'ai un grand devoir  remplir. Ainsi,
     acceptez la libert commerciale, ou renoncez  mon concours.
     (Rires prolongs.) C'est l un bon et prudent avis. Nous suivons,
     je le crois, une marche convenable et patriotique  tous gards,
     soit au point de vue des considrations morales, soit sous le
     rapport de l'accumulation des richesses. Je dis que nous suivons
     une marche convenable, quand nous nous efforons de former,
     autant qu'il est en nous, une opinion publique qui est
     l'instrument dont le ministre se servira pour abroger ces lois
     funestes. Quand il dit  l'aristocratie qu'elle doit renoncer 
     la protection, ou  bien d'autres privilges plus importants, il
     lui donne un sage conseil, car je me rappelle, et beaucoup
     d'entre vous se rappellent aussi, sans doute, l'loquente
     expression du rvrend Robert Stall, qui disait: Il y a une
     tache de putridit  la racine de l'arbre social qui gagnera les
     branches extrmes et les fltrira, quelque leves qu'elles
     puissent tre. (M. Gibson reprend sa place au bruit
     d'applaudissements enthousiastes.)

M. ROBERT MOORE lui succde.

       *       *       *       *       *

Les deux grandes questions sur lesquelles se portent les efforts
opposs des _free-traders_ et des prohibitionnistes, savoir: la
loi-crale et la loi des sucres, approchent enfin, sinon de leur
dnoment dfinitif, du moins de la solution provisoire qu'elles
doivent recevoir cette anne par un vote du Parlement. Nous
terminerons donc, du moins pour cette campagne, l'oeuvre que nous
avons entreprise, par l'analyse succincte des dbats et des pripties
parlementaires auxquels auront donn lieu ces votes mmorables.
Commenons par la loi des sucres.

Il semble que cette question n'a qu'un mdiocre intrt pour le public
franais; cependant elle a fait ressortir d'une manire si remarquable
les aberrations de l'esprit de parti, et le soin minutieux qu'ont pris
les membres de la Ligue de se dfaire de cette rouille, qui semblait
inhrente aux gouvernements constitutionnels, que l'on ne lira pas
sans intrt, nous le croyons, les phases de cette grande lutte, qui,
on se le rappelle, compromit un instant l'existence du ministre.

tablissons d'abord l'tat de la question.

La lgislation ancienne, et encore en vigueur au moment du vote,
frappait le sucre colonial d'un droit de 24 sh., et le sucre tranger
d'une taxe de 63 sh.--La diffrence, ou 39 sh., tait donc la part
faite  la _protection_.

Sous le ministre de lord John Russell, le gouvernement proposa de
modifier ainsi ces taxes:

Sucre colonial, 24 sh.--Sucre tranger, 36 sh. Ainsi, la protection
tait rduite  12 sh. au lieu de 39, et l'abandon de ce systme
colonial, auquel on croit l'Angleterre si attache, consomm dans
cette mesure. C'est  l'occasion de cette proposition que, par
l'influence combine des monopoleurs, le cabinet whig fut renvers.

Les torys arrivs au pouvoir avec la mission expresse de maintenir la
protection, forcs eux-mmes de cder aux exigences de l'opinion
publique claire par les travaux de la Ligue, proposrent, en 1844,
par l'organe de M. Peel, la modification suivante:

Sucre colonial, 24 sh.--Sucre tranger, 34 sh.

La protection est ainsi rduite  10 sh.

Il semble d'abord que cette mesure, prsente par les torys, soit plus
librale que celle qui les mit  mme de renverser les whigs.

Mais il faut prendre garde que la rduction de 63  34 sh. n'est
accorde par sir R. Peel qu'au sucre tranger produit par le _travail
libre_ (_free-grown sugar_). Ainsi, le monopole se trouve affranchi de
la concurrence de Cuba et du Brsil, qui tait pour lui la plus
redoutable.

Les monopoleurs, qui,  leur grand regret, ne peuvent marcher qu'avec
l'opinion publique, se sont empars ici, avec une habilet
incontestable, du sentiment d'horreur que l'esclavage inspire  toutes
les classes du peuple anglais. Ce sentiment foment, exalt pendant
les quarante annes de l'_agitation abolitionniste_, a servi, dans son
aveuglement,  la perptration d'une fraude grossire dans le
Parlement.

On a vu dans le compte rendu des meetings de la Ligue, l'opinion de
cette association relativement  cette distinction entre le
sucre-libre et le sucre-esclave.

Il est bon de dire ici, qu'en prsentant cette loi, sir Robert Peel a
dclar que, si l'tat du revenu public le permettait, il se proposait
de pousser beaucoup plus loin la rforme en 1845, mais qu'il tenait 
faire prvaloir en principe, et ds cette anne, la distinction entre
les deux sucres, afin de la faire reparatre lorsqu'il s'agirait d'un
nouvel abaissement des droits. Il est permis de croire que son
_arrire-pense_ tait de se mnager un moyen de conclure un trait de
commerce avec le Brsil, et nous savons en effet que des commissaires
anglais sont en ce moment chargs de cette mission.

Ainsi, la mesure soumise au Parlement tait celle-ci:

Sucre colonial, 24 sh.--Sucre-libre tranger, 34 sh.--Sucre-esclave
tranger, 63 sh.

Le premier amendement fut propos par lord John Russell. Il tendait 
faire disparatre la distinction entre le sucre-libre et le
sucre-esclave; en d'autres termes, il proposait 24 sh. pour le sucre
colonial, et 34 pour le sucre tranger, de toutes provenances.

Cet amendement fut repouss par 197 voix contre 128.

Un second amendement fut prsent par M. Ewart, membre de la Ligue. En
harmonie avec les doctrines de cette puissante association, il
n'allait  rien moins qu' la suppression de tous droits
diffrentiels, non point entre le sucre-libre et le sucre-esclave,
mais entre le sucre colonial et le sucre tranger. En un mot, M. Ewart
proposait le droit de 24 sh. pour tous les sucres, sans distinction
d'aucune espce.

Les Ligueurs ne pouvaient esprer de faire triompher leurs vues, mais
ils voulaient une discussion de principes; et en effet, dans cette
sance mmorable, les principes de la libert absolue, les vices du
systme colonial furent exposs avec une grande force par MM. Ewart,
Bright, Cobden, Roebuck et Warburton.

Cependant l'amendement fut repouss par 259 voix contre 36.

Enfin est venu le captieux amendement de M. Philips Miles, dput de
Bristol, qui a un moment branl le cabinet tory. Voici cet
amendement:

Sucre colonial, 20 sh.--Sucre-libre tranger, d'une certaine qualit,
30 sh. (_brown, muscovado or clayed_).--Sucre-libre tranger, d'une
autre qualit, 34 sh. (_white clayed or equivalent_).

Cet amendement tait parfaitement calcul pour jeter le trouble dans
toutes les dispositions de la Chambre des communes. Il laissait  la
protection une marge de 10 sh. dans un cas, et de 14 dans l'autre. Il
pouvait plaire aux _free-traders_, car il paraissait abaisser le
niveau gnral des droits de tous les sucres, mme coloniaux. Il
devait convenir aux monopoleurs qui le mettaient en avant, sachant
bien que dans la pratique il leur donnerait une prime de 14 sh.,
presque tout le sucre qui s'importe en Angleterre tant de cette
qualit spciale soumise au droit de 34 sh.

Aussi cet amendement passa-t-il  la premire preuve.

Mais la confusion fut bien plus grande encore lorsque le ministre
vint dclarer qu'il se retirerait si la Chambre persistait dans sa
rsolution.

On comprend facilement que l'_esprit de parti_ vint s'attacher
beaucoup plus  la question de cabinet qu' la question des sucres.

Par le fait, l'une et l'autre taient  la disposition de la Ligue.
Disposant de plus de cent voix, elle pouvait  son gr faire pencher
la balance en faveur des whigs ou des torys. Chacun avait les yeux
fixs sur les Ligueurs.

Quelle fut pourtant leur conduite? Quoique naturellement plus ports
pour Russell que pour Peel, ils se mirent  tudier la question,
abstraction faite de tout esprit de parti, de toute combinaison
parlementaire et ministrielle, et au seul point de vue de la _libert
commerciale_. Ils crurent que la proposition du gouvernement tait
plus _librale_ que celle de M. Miles. Ils repoussrent l'amendement,
et le ministre Peel fut maintenu.

On a beaucoup reproch aux ligueurs cette conduite. On a dit qu'ils
avaient sacrifi  une simple question d'argent une grande rvolution
ministrielle, qui aurait plus tard profit au principe de la libert
commerciale.

Le remarquable discours prononc par M. Cobden au meeting de la Ligue
du 19 juin, fera connatre les motifs de l'Association, et initiera le
lecteur  cet esprit nouveau qui surgit en Angleterre, et qui
touffera jusqu'aux derniers restes du flau destructeur qu'on nomme:
Esprit de parti.


Sance du 19 juin 1844.

M. Cobden est reu avec enthousiasme par une assemble des plus
nombreuses et des plus distingues qui ait jamais assist aux meetings
de Covent-Garden. Quand le silence est rtabli, il s'exprime en ces
termes:

     Monsieur le prsident, ladies et gentlemen, je viens d'apprendre
     que le docteur Bowring, que vous espriez entendre ce soir, avait
     t invitablement forc de s'absenter. Je me prsente donc pour
     remplir la place qu'il a malheureusement laisse vide. Des sujets
     nouveaux sur notre grande cause me feraient dfaut peut-tre, si,
     devenue prdominante dans tout le pays, elle ne prsentait chaque
     semaine quelque phase nouvelle pour servir de texte  nos
     entretiens. Gentlemen, la semaine dernire, nous avons eu deux
     discussions  la Chambre des communes, et si l'esprit de parti
     n'avait pas mis de ct la pauvre conomie politique, cette
     assemble serait devenue une grande cole bien propre  instruire
     le public sur une matire qui, je crois, n'est pas suffisamment
     comprise. Je veux parler de ce qu'on nomme _Droits
     diffrentiels_. (coutez! coutez!) Malheureusement aux deux
     cts de la Chambre, plusieurs personnages, au lieu de ne voir
     dans le dbat que 4 sh. de plus ou de moins  accorder  la
     protection du sucre, se sont persuads qu'il s'agissait de
     places, de pouvoir, d'influence  conqurir pour eux-mmes.
     (coutez! coutez!) La vraie question a t ainsi absorbe dans
     des rcriminations, des invectives, des reproches rtrospectifs,
      l'occasion d'actes qui remontent  1835. En un mot, ceux qui
     sont en dehors comme ceux qui sont au dedans du pouvoir,
     paraissaient sous l'influence d'une seule cause d'anxit,
     savoir, si les uns chasseraient les autres et se mettraient 
     leur place. (Applaudissements.) Ladies et gentlemen, cette
     enceinte est aussi une cole d'conomie politique, et si vous le
     permettez, je vous donnerai une leon sur le sujet qui tait le
     vrai texte du dbat  la Chambre des communes, et qui a t
     touff, au grand dtriment de l'intrt public, par d'autres
     matires, selon moi, beaucoup moins importantes. Je voudrais que
     le pays comprt bien la signification de ces expressions: _Droits
     diffrentiels_; et je crois pouvoir en donner une explication si
     simple, qu'aprs l'avoir entendue, un enfant sera en mesure de
     faire  son tour la leon  son vieux grand-pre auprs du
     foyer.--Vous savez que le march de Covent-Garden, o se vendent
     les lgumes pour la consommation de la mtropole, appartient au
     duc de Bedfort.--Je supposerai qu'un certain nombre de
     jardiniers, propritaires d'une tendue limite de terrain dans
     le voisinage, par exemple, la paroisse de Hammersmith, dcident
     le duc de Bedfort  tablir un droit de 10 sh. par charge sur
     tous les choux qui viendront des environs, comme Battersea et
     autres paroisses, en exceptant celle de Hammersmith. Quelle
     serait la consquence? Comme la paroisse  laquelle serait
     confr le privilge ne produit pas assez de choux pour la
     consommation de la mtropole, les jardiniers de Hammersmith
     s'abstiendraient de vendre jusqu' ce qu'ils pussent obtenir le
     mme prix que ceux de Battersea, lesquels, ayant  payer 10 sh.
     au duc de Bedfort, ajouteraient naturellement le montant de ce
     droit au prix naturel de leurs lgumes. Que rsulterait-il donc
     de l? Le voici: le noble duc de Bedfort recevrait 10 sh. par
     charge pour tous les choux venus de Battersea ou d'ailleurs.--Les
     jardiniers de Hammersmith vendraient aussi  10 sh. plus cher
     qu'autrefois, et n'ayant pas  payer le droit, ils
     l'empocheraient; quant au public, _il paierait 10 sh. d'extra,
     sur les choux de toutes les provenances_.

     Supposons maintenant que le noble duc a besoin de tirer de ces
     choux un peu plus de revenu, et que voulant nanmoins continuer 
     favoriser les jardiniers de Hammersmith, il propose de prlever
     sur leurs choux une taxe de 10 sh., mais en mme temps de porter
      20 sh., le droit sur les choux de Battersea et d'ailleurs.
     Voyons l'effet de cette mesure. Comme dans le cas prcdent, les
     hommes de Hammersmith tiendront la main haute, jusqu' ce que le
     prix des choux soit fix par les jardiniers de Battersea qui ont
      payer un droit de 20 sh., tandis que leurs concurrents ne
     paient que 10 sh. De quelle manire ces combinaisons
     affecteront-elles le public?--Il paiera 20 sh. au del de la
     valeur naturelle sur tous les choux qu'il achtera. Le duc de
     Bedfort recouvrera la totalit du droit de 20 sh. sur les choux
     de Battersea, il recouvrera aussi 10 sh. sur ceux de Hammersmith,
     et les jardiniers de Hammersmith empocheront les 10 autres
     shillings. Mais quant au public il paiera dans tous les cas une
     taxe de 20 sh.

     Quelque temps aprs, les jardiniers de Hammersmith dsirent avoir
     un peu plus de monopole. En ayant got les douceurs, ils veulent
     y revenir, cela est bien naturel (rires); et, en consquence, ils
     s'assemblent et mettent toutes leurs ruses en commun. Ils ne
     jugent pas  propos de rclamer du duc de Bedfort une nouvelle
     aggravation de droits sur les choux de Battersea, parce que la
     mesure serait extrmement impopulaire. Ils imaginent d'lever ce
     cri: _Les choux  bon march!_ et disent au noble propritaire de
     Covent-Garden: Rduisez le droit sur les choux de Hammersmith de
     10  6 sh., laissant la taxe sur ceux de Battersea telle qu'elle
     est maintenant  20 sh.

     Revtus du manteau du patriotisme, ils s'adressent  lord John
     Russell et le prient d'intervenir auprs de son frre, le duc de
     Bedfort, afin qu'il adopte cette admirable combinaison. Le noble
     duc, que je suppose un homme avis, rplique: Votre devise: _les
     choux  bon march!_ n'est qu'un prtexte pour cacher votre
     gosme.--Si je rduis votre taxe de 4 sh., laissant celle de
     Battersea  20 sh. comme  prsent, vous continuerez  vendre vos
     choux au mme prix que vos concurrents, et le seul rsultat,
     c'est que je perdrai 4 sh. que vous empocherez, et le public
     paiera prcisment le mme prix qu'auparavant.
     (Applaudissements.) Mettez le mot sucre  la place du mot
     chou, et vous aurez une complte intelligence de la motion
     rcemment propose par nos anciens adversaires, les planteurs des
     Indes occidentales. (coutez! coutez!) Le gouvernement avait
     propos de fixer le droit sur le sucre tranger  34 sh. et le
     sucre colonial  24 sh., c'tait donner au producteur de ce
     dernier un _extra-prix_ de 10 sh., parce que, comme dans
     l'hypothse des choux de Hammersmith, les fournitures des colons
     sont insuffisantes pour notre march, et ils ne vendront pas une
     once de leur sucre jusqu' ce qu'ils retirent le mme prix que
     les planteurs de Java, lesquels, sur ce prix, ont  payer un
     droit de 10 sh. plus lev que nos colons. Voyons  combien monte
     ce droit _protecteur_? Nos colonies fournissent, en nombre rond,
      ce pays, environ 4,000,000 quintaux de sucre; 10 sh. par
     quintal, sur cette quantit, cela fait bien, si je sais compter,
     2 millions sterling. Cette somme immense, c'est la prime, ou,
     comme on l'appelle, la _protection_ que le gouvernement propose
     d'accorder aux planteurs des Indes occidentales. Gentlemen,
     quelle a t la conduite des _free-traders_ par rapport  ce
     monopole? Nous avons mis en avant une motion pour l'galisation
     des droits sur tous les sucres, afin que tous les producteurs de
     sucre payassent une taxe gale, sous forme de droit,  la reine
     Victoria, et qu'il ne ft permis  aucun de mettre une portion de
     cette taxe dans sa poche. (Bruyants applaudissements.) Nous avons
     soutenu cette proposition  la Chambre des communes, et bien que,
      ce que je crois, nous les ayons indubitablement battus par les
     arguments, ils nous ont battus par les votes. Est venu alors
     l'amendement de M. Miles, qui proposait un droit de 20 sh. sur le
     sucre colonial, et 30 sh. sur le sucre tranger. Mais en mme
     temps, introduisant dans sa mesure une distinction omise dans le
     projet du gouvernement, il voulait que tout sucre tranger, d'une
     espce particulire appele _white-clayed_, payt 34 sh.--Je suis
     inform qu'un grand nombre de personnes, mme dans cette capitale
     claire, pensent que les _free-traders_ ont eu tort de rsister
      l'amendement de M. Miles. (coutez!) D'abord, un fort soupon,
     pour ne rien dire de plus, s'attachait  l'origine de cette
     proposition; cependant, je ne la juge pas d'aprs cette
     circonstance. Les planteurs des Antilles se plaignaient de ce que
     la motion de sir Robert Peel causait leur ruine, et c'est
     pourquoi ils lui opposaient l'amendement de M. Miles. Il y a
     pourtant des gens assez bnvoles pour croire que cette dernire
     mesure est moins protectrice que la premire. Mais ne jugeons pas
     sur l'apparence; n'apprcions pas la mesure par le caractre de
     ceux qui la proposent, mais examinons-en la porte et la tendance
     relle. La rduction de 4 sh. sur le sucre colonial embrasse tout
     le sucre colonial, quelle qu'en soit la qualit. La rduction de
     4 sh. sur le sucre tranger, c'est seulement la rduction sur une
     certaine qualit de sucre tranger. Recherchons donc quelle est
     la nature du sucre tranger que l'on excepte de cette rduction
     et sur lequel le droit de 34 sh. continuera  tre prlev, car
     c'est l qu'est toute la question. Les hommes qui ne sont pas
     verss dans le commerce du sucre, ne sont que des juges fort
     incomptents du mrite et des effets de l'exception propose.
     Quelques-uns d'entre nous, _free-traders_, nous avons pens qu'il
     valait la peine d'aller aux informations dans la Cit, pour
     savoir enfin ce que c'tait que ce _clayed sugar_, qui nous vient
     de pays trangers. Nous avons cru que nous n'avions rien de mieux
      faire, et, en consquence, nous avons consult une vingtaine de
     raffineurs et de marchands parmi lesquels, etc...

M. Cobden cite ici l'opinion d'un grand nombre d'hommes spciaux qui
s'accordent  dire que cette qualit de sucre tranger (_white
clayed_), qui est excepte par l'amendement de M. Miles du bnfice de
la rduction de 4 sh., forme en ce moment et formera en toutes
circonstances les trois quarts de l'importation trangre.

     D'aprs cela, messieurs, je n'hsite pas  dclarer que
     l'amendement de M. Miles n'tait autre chose qu'un pige tendu
     aux _free-traders_ inattentifs. (coutez! coutez!) Je n'accuse
     pas M. Miles d'tre l'inventeur ou le complice de cette dception
     calcule. Mais je crois que ce plan artificieux a t combin 
     Minenglane par des hommes qui savaient trs-bien ce qu'ils
     faisaient, et qui espraient enlacer les _free-traders_ de la
     Chambre des communes dans leurs spcieux artifices. Quel et t
     l'effet de l'amendement s'il et t adopt? Le droit sur le
     sucre colonial et t abaiss de 24  20 sh. La grande masse de
     sucre tranger et pay 34 sh. Ainsi, la prime de protection en
     faveur des intrts coloniaux et t de 14 sh. au lieu de 10 que
     leur accorde la proposition ministrielle. (coutez! coutez!)
     Cependant il y a des hommes simples qui nous disent: Pourvu que
     l'amendement Miles nous fasse obtenir le sucre  meilleur march,
     quel mal y a-t-il  ce que les planteurs y trouvent aussi quelque
     avantage? Mais le fait est qu'il ne nous fera pas avoir le sucre
      meilleur march. Une rduction de 4 sh. sur le sucre colonial
     se bornerait  faire passer une certaine somme du revenu public
     dans la poche des monopoleurs. 4 sh. sur 4,000,000 quintaux qui
     viennent annuellement de nos colonies, quivalent  800,000 1.
     st. qui seraient enleves  l'chiquier national et que vous vous
     verriez contraints d'y restituer par quelque autre impt. Prenez
     bien garde  ceci: le revenu public et le revenu national
     naviguent dans la mme barque; les monopoleurs sont dans une
     autre, et si vous tez au revenu public pour donner au monopole,
     il faut vous soumettre  des taxes nouvelles. Qu'est-ce que le
     plan de M. Miles? Rien autre chose que l'absorption par les
     monopoleurs d'un revenu destin  la reine Victoria, c'est le
     renouvellement de mesures qui nous ont dj conduits 
     l'_income-tax_. (Approbation.) Il y en a qui disent que la somme
     ainsi distraite de l'chiquier est insignifiante. Mais il faut se
     rappeler qu'il s'agit de 800,000 liv. st. par an, et que cette
     somme  4 pour 0/0 rpond  un capital de 20 millions de liv. st.
     Ainsi la proposition de M. Miles revient  ceci, ni plus ni
     moins: Prendre, pour la seconde fois, 20 millions dans les poches
     du public pour les livrer aux intrts coloniaux. J'ai dit  mes
     amis et je rpte ici,--car je reconnais  certains signes qu'il
     y en a parmi vous qui ont t dupes de cette proposition
     insidieuse,--je rpte qu'une rduction de droit sur le sucre
     colonial ne fera pas baisser le sucre d'un farthing tant que le
     droit sur le sucre tranger restera le mme.--Et puisqu'on nous
     a annonc qu' une poque trs-prochaine, probablement dans un
     an, il y aurait un changement profond dans les droits sur le
     sucre, profitons du temps pour bien apprendre d'ici l notre
     leon et savoir ce que c'est que les _droits diffrentiels_; et
     si nous parvenons  en bien faire comprendre au public la vraie
     nature, soyez certains qu'en fvrier prochain, il n'est pas de
     ministre qui ose les proposer. (Applaudissements.) Je vous
     rpte encore que, si le gouvernement venait  effacer
     radicalement le droit sur le sucre colonial, laissant subsister
     le droit actuel sur le sucre tranger, vous n'en payeriez pas
     votre sucre un farthing de moins. Vous ne pouvez obtenir cet
     article  meilleur march qu'en augmentant la quantit importe.
     Il n'y a pas d'autre moyen d'abaisser le prix des choses que d'en
     accrotre l'offre, la demande restant la mme. Ainsi, le seul
     rsultat de l'abolition totale du droit sur le sucre colonial
     serait de transfrer quatre ou cinq millions par an du trsor
     public aux monopoleurs, somme que vous auriez  restituer 
     l'chiquier par un autre _income-tax_. Que ces questions soient
     enfin bien comprises, que le public y voie ce qu'elles
     renferment; et nous en aurons bientt fini avec toutes ces
     impositions infliges au peuple dans des intrts privs, sous
     forme de droits diffrentiels. Quand les colons viennent au
     Parlement et proposent la protection comme le remde  tous
     leurs maux, enqurons-nous du moins si ce systme de protection
     profite mme  ceux qui le rclament. Eh quoi! j'ai vu les
     honorables gentlemen, propritaires aux Indes occidentales, se
     lever  la Chambre des communes, pleurer sur leur dtresse et
     celle de leurs familles. Nous sommes ruins, disaient-ils; notre
     proprit est sans valeur; au lieu de tirer du revenu de nos
     domaines, nous sommes forcs d'envoyer d'ici de l'argent pour
     leur entretien. Et dans quelles circonstances les frappe cette
     dtresse? Dans un moment o ils jouissent d'une protection
     illimite; o ils sont affranchis de toute concurrence trangre:
     car vous ne pouvez acheter du sucre  nul autre qu' eux qu'en
     vous soumettant au droit de 64 sh. qui quivaut  une
     prohibition. Si ce systme de monopole ne les a pas mis en tat
     de soutenir avantageusement leur industrie; s'ils dclinent et
     tombent sous une telle protection, cela ne prouve-t-il pas qu'ils
     sont dans une mauvaise voie, et que ce systme, si onreux pour
     les consommateurs, n'a pas eu les rsultats qu'en attendaient
     ceux-l mmes en faveur de qui il nous fut impos? Il faut voir
     les choses sous leur vrai jour. Mon honorable ami, M. Milner
     Gibson, dans sa manire ingnieuse, disait une chose bien juste.
     Au lieu d'envelopper subrepticement des primes aux monopoleurs,
     dans un acte du Parlement qui a pour but ostensible d'allouer des
     subsides  la couronne, votons sparment ces subsides, et si les
     colons ont de justes droits sur nous  faire valoir, qu'ils les
     tablissent clairement, et accordons-leur aussi sparment ce qui
     leur est lgitimement d. Mais ds qu'ils se prsenteront devant
     nous dans cette nouvelle attitude, nous aurons  pousser notre
     enqute au del du fait matriel de leur dtresse. Il faudra
     savoir s'ils ont convenablement gr leurs proprits. Quand un
     homme runit ses cranciers, et leur dclare qu'il ne peut faire
     honneur  ses engagements, ils s'enquirent naturellement des
     habitudes de cet homme, et ils examinent s'il a conduit ses
     affaires avec prudence et habilet. Nous poserons quelques
     questions semblables aux planteurs des Antilles, si vous le
     voulez bien. Je dis qu'ils sont au-dessous de leurs affaires
     parce qu'ils les ont diriges sans habilet et sans conomie. Je
     me rappelle avoir travers l'Atlantique, il y a sept ans, avec un
     voyageur trs-clair et qui avait parcouru toutes les rgions du
     globe o crot la canne  sucre; il me disait: Il y a entre la
     culture et la fabrication du sucre, dans nos colonies
     occidentales, et celles des pays qui ne jouissent pas du mme
     monopole, autant de diffrence qu'il peut y en avoir entre vos
     filatures actuelles et celles dont vous faisiez usage en 1815.
     Donc, s'il en est ainsi, je dis: Arrire cette tutelle de la
     protection qui rend paresseux et impotents ceux qui s'endorment
     sous son influence. Mettez ces colons sur le pied d'une loyale et
     parfaite galit avec leurs concurrents, et qu'ils luttent pour
     eux-mmes, sans faveurs et  armes gales, comme nous sommes
     obligs de le faire nous-mmes. Gentlemen, j'ai expos devant
     vous les motifs qui m'ont dtermin  voter contre l'amendement
     de M. Miles. Je vous avouerai franchement que je ne me suis pas
     dout du pige qu'on nous tendait jusqu' vendredi matin,
     c'est--dire jusqu'au jour mme du vote. Le jeudi encore, j'tais
     dcid  l'adopter, m'imaginant, simple que j'tais, que quelque
     chose de bon pouvait venir de l'honorable reprsentant de
     Bristol. (Rires.) Je veux croire, je ne doute mme pas que
     plusieurs _free-traders_, et des plus ardents, ont vot pour
     l'amendement, sous l'influence du mme malentendu qui me l'aurait
     fait accueillir moi-mme, si le dbat et eu lieu la veille du
     jour o les informations me sont parvenues. Mais, messieurs, si
     les _free-traders_ ont t gars de bonne foi, nous ne devons
     pas nous dissimuler que d'autres personnages, dans la Chambre des
     communes, n'ont vu en tout ceci qu'une question de parti.
     (coutez! coutez!) Je vois bien que les journaux, organes de ces
     partis, sont trs-mcontents de ce que nous, qui avons en vue des
     principes et non des combinaisons de partis et des desseins
     factieux, nous avons refus d'accueillir un amendement pire que
     la mesure, dj assez mauvaise, de sir Robert Peel, alors que,
     par ce moyen, nous pouvions contribuer  arrter le char
     politique. (Approbation.) Je ne vois pas, dans les oprations du
     Parlement, une occasion de lutte pour les partis. Je n'ai jamais
     mis au Parlement un vote factieux, et j'espre que je ne le
     ferai jamais. (Acclamations.) Je cherche  obtenir le mieux
     possible. Je ne proposerai jamais une mesure mauvaise, je
     n'appuierai jamais le pire quand le mieux se prsentera. Mais
     alors mme que je serais un homme de parti; quand je serais
     dispos  ne voir cette question que dans ses rapports avec la
     tactique des partis, et  travers le prisme de l'opposition, que
     devrais-je encore penser de la sagesse de cette tactique en cette
     occasion? Voici une coalition.--Et quelle coalition?--J'ai
     entendu dire  des hommes raisonnables que nous verrions bientt
     une coalition dans la Chambre des communes; qu'il y a 250 membres
     des plus modrs sur les bancs des Torys, et 100 membres des plus
     conservateurs du ct des Whigs, dont les vues politiques sont
     maintenant si prs d'tre homognes, qu'ils pourraient siger
     cte  cte sous la conduite du mme chef, si ce n'tait la
     difficult de concilier les prtentions personnelles. Il est des
     gens qui pensent qu'il y a du bon sens et de la politique dans
     une coalition de cette nature. Mais quelle sorte de coalition
     tait celle de lundi dernier, entre les libraux d'un ct et les
     ultra-monopoleurs de l'autre, entre lord John Russell avec ses
     Whigs et lord John Manners avec sa jeune Angleterre? Si
     l'esprit de faction n'aveuglait pas les hommes; s'il ne les
     empchait pas de voir plus loin que leur nez, ne se
     demanderaient-ils pas  quoi cela peut mener? En admettant que
     cette combinaison russt  renverser leur rival, o les
     conduirait-elle eux-mmes? Au premier vote, on verrait une
     majorit, compose de tels ingrdients, se dissoudre et se
     transformer en une impuissante minorit. Et qu'en rsulterait-il
     pour sir Robert Peel? Supposez que la reine envoie chercher lord
     John Russell et lui demande de former un cabinet, quel conseil
     donnerait lord John  Sa Majest? Probablement d'envoyer querir
     sir Robert de nouveau.

     Pense-t-on qu'avec une majorit de 90 voix, dans toutes les
     questions politiques, sir Robert peut tre dpossd par d'aussi
     misrables manoeuvres? Si les partis se balanaient  peu prs,
     s'ils prsentaient les mmes forces  10 ou 20 voix prs, il y
     aurait peut-tre ouverture  cette tactique des partis. Mais,
     avec une majorit de 90  100 voix du ct de sir Robert Peel,
     comment de telles intrigues porteraient-elles ses adversaires au
     pouvoir? Non, non, le moyen d'arriver au pouvoir, si lord John
     Russell et les Whigs le dsirent tant, ce n'est pas de
     s'associer, au mpris des principes, avec les ultra-monopoleurs;
     cette tactique ne russirait pas, mme en France, o les hommes
     politiques sont moins scrupuleux qu'en Angleterre, et moins
     retenus par le contrle clair de l'opinion publique; mais si ce
     noble lord veut arriver au pouvoir, qu'il dploie sa force au
     dehors, afin d'accrotre son influence dans la Chambre des
     communes. (Acclamations.) Et quel est pour lui, comme pour tout
     homme politique, le moyen d'acqurir du crdit au dehors? Ce
     n'est point de faire obstacle  cette libert commerciale qu'il
     fait profession d'admettre en principe, mais, au contraire,
     d'adhrer troitement  ce principe, prt  s'lever ou  tomber
     avec lui. Je suis fch de dire que telles sont les ides des
     deux grands partis parlementaires,--je veux parler des Whigs et
     des Torys,--que le peuple ne se soucie gure de l'un plus que de
     l'autre, (coutez! coutez!) et je crois vraiment qu'il les
     vendrait tous les deux pour une lgre rduction de taxes et de
     prohibitions. (Rires.) Gentlemen, la Ligue, au moins en ce qui me
     concerne, n'appartient  aucune de ces deux factions. Ni les
     Whigs ni les Torys ne sont des _free-traders_ pratiques. Nous ne
     tenons encore aucun gage du chef des Whigs non plus que du chef
     des Torys, duquel nous puissions infrer qu'il est prt  pousser
      bout le principe de la libert des changes. Nous avons bien
     entendu de vagues dclarations, mais cela ne peut nous suffire,
     et il nous faut des _votes_  l'appui. On trouve toujours quelque
     prtexte pour continuer la protection du sucre et quelque
     justification en faveur de la protection du bl. Tant que nous
     n'aurons pas amen l'un ou l'autre parti politique  embrasser,
     sans arrire-pense, la cause de la libert contre celle de la
     protection, qui n'est que le pillage organis, je ne crois pas
     que la Ligue, comme Ligue, agirait avec sagesse et politique, si
     elle s'identifiait avec l'un des deux. Gentlemen, mon opinion
     est, qu'encore que nous soyons isols comme corps, pourvu que
     nous soyons un corps, nous aurons plus de force  la Chambre et
     dans le pays, quoique privs de la force numrique, que si nous
     nous laissions absorber par les Whigs ou les Torys.
     (Acclamations.) Je vois la confusion des partis et le chaos dans
     lequel tombent les factions politiques; je ne m'en afflige pas.
     Mais je dis: Formons un corps compacte de _free-traders_, et plus
     sera grande la confusion et la complication entre les Whigs et
     les Torys, plus tt nous russirons  faire triompher notre
     principe. (Applaudissements enthousiastes.)

     Le rvrend T. SPENCER: Monsieur le prsident, ladies et
     gentlemen, comme vous tous, j'ai cout avec le plus grand
     intrt le discours de M. Cobden, et je me rjouis de voir
     l'esprit de parti tomber enfin dans le discrdit; je me rjouis
     de penser que bientt disparatront les vaines dnominations de
     Whigs et de Torys. J'espre,--et il y a longtemps que je nourris
     cette esprance,--que sur les ruines de ces partis, il s'en
     lvera un troisime que le peuple appellera le _parti de la
     justice_ (bruyants applaudissements), parce qu'il n'aura d'autre
     rgle que la justice, non justice pour quelques-uns, mais justice
     pour tous (acclamations); parce qu'il ne favorisera pas la classe
     riche, ou la classe pauvre, ou la classe moyenne, mais qu'il
     tiendra la balance gale, faisant ce qui est bien et ce qui est
     droit, en tout temps et en toutes circonstances. (Acclamations.)
     J'espre voir en mme temps changer l'esprit des journaux. Au
     lieu d'tre calculs et crits pour garer le public, ou pour
     acqurir de la popularit; au lieu d'en appeler constamment aux
     passions; au lieu de ces vieux journaux Whigs et Torys, j'espre
     voir les _journaux de la Vrit_, constater les vnements sans
     chercher  les colorer, enregistrer les faits tels qu'ils sont
     (applaudissements), de manire  ce que le peuple puisse croire
     ce qu'il lit, ce qu'il ne peut faire maintenant, oblig qu'il
     est, pour arriver  la vrit, de lire les journaux de tous les
     partis et de juger entre eux. (Acclamations.) Comme prtre de
     l'glise d'Angleterre, je dois me dfier de ma propre opinion
     quand je vois la grande majorit du clerg penser autrement que
     moi en matire politique. Cependant, il n'est pas impossible que
     la minorit ait raison. On a vu la vrit soutenue par le petit
     nombre, et mme un homme rester seul debout; et en tout cas
     penser pour soi-mme est le droit de chacun. Il s'agit de savoir
     de quel ct est la vrit et non de quel ct est le nombre.
     (Approbation.) Je suis fch d'tre,  cet gard, de l'avis de
     l'vque Butler, qui disait: La plupart des hommes pensent par
     les autres; je ne veux rien dire qui s'carte du respect que je
     dois  mes semblables, mais je crois que le prlat avait raison,
     et que beaucoup d'hommes sont moralement, sinon physiquement,
     indolents. Ils n'aiment pas  tudier,  travailler,  penser, et
     mme quand ils lisent, ils font souvent, comme il disait encore:
     acte de paresse. Nous les voyons dvorer un roman,--cela n'est
     pas une tude;--ou parcourir un journal;--il n'y a pas l travail
     intellectuel, investigation, recherche de la vrit. C'est ainsi
     qu'on se charge la mmoire, qu'on se bourre l'esprit, jusqu' ce
     qu'un accs d'indigestion vide l'un et l'autre; car,
     permettez-moi de vous le dire, rien n'affaiblit plus la mmoire
     que ces immenses lectures que la mditation ne transforme pas,
     par le travail intime de l'assimilation, en la substance mme de
     notre esprit. J'attribue le premier obstacle que rencontre la
     Ligue  ce dfaut de _pense_ de la part du peuple. La Ligue est
     oblige de penser pour lui. Il est comme ces hommes qui
     abandonnent leur sant au mdecin, leurs domaines  l'intendant,
     leurs discussions  l'avocat et leur me au prtre. (Rires et
     applaudissements.) Ils ne suivent pas l'criture, car elle dit:
     Examinez, et eux disent: Qu'un autre examine pour moi. (Rires.)
     C'est ainsi qu'ils se dchargent de toute responsabilit et ne
     font rien que par procuration. (Nouveaux rires.) Mais aussitt
     que le peuple de ce pays voudra penser par lui-mme,--surtout
     quand il examinera par lui-mme ce que c'est que la vraie
     religion, quand il comprendra qu'elle ne consiste pas en de
     vaines simagres,  montrer des figures allonges,  rciter des
     prires et  chanter des psaumes, mais  mettre la rectitude et
     la justice dans nos paroles et nos actions, alors la Ligue
     parcourra le pays, recrutant tant de proslytes, que ses
     triomphes de quelques semaines effaceront ceux qu'elle doit 
     plusieurs annes de labeurs. (Applaudissements.) La seconde
     raison qui empche la Ligue de faire des progrs plus rapides,
     c'est que parmi ceux-l mmes qui _pensent un peu_ (et penser
     mne ncessairement au principe de la libert commerciale), il en
     est beaucoup qui laissent  d'autres le soin d'_agir_. Ils
     disent: Il n'est pas ncessaire que je me donne tant de peine;
     voil M. Cobden (tonnerre d'applaudissements), voil M. Cobden,
     il pourvoira  tout. Voil notre reprsentant  la Chambre des
     communes; c'est un brave homme, il parlera pour moi. Voici des
     hommes qui tiennent des meetings et signent des ptitions. Voici
     des agents salaris et d'autres qui ne le sont pas, et voici la
     Ligue, et ses journaux, et ses pamphlets; tout cela fait
     merveille.  quoi bon dpenser mon temps, mes peines, mon argent,
     me faire des ennemis, ngliger mes affaires? Je m'en rapporte aux
     autres. (Applaudissements.) Voil ce qui a perdu plus d'une
     noble cause. (Cris: coutez!) L'homme vritablement grand se dit:
     _J'agirai_, fuss-je seul. Si les autres ngligent leur devoir,
     je ferai le mien, et quoique j'aie foi dans la suprme
     intervention de la Providence, je travaillerai comme si elle
     n'aidait que ceux qui s'aident eux-mmes.

L'orateur traite ici la question de la libert commerciale au point de
vue religieux. Il cherche des autorits dans la Bible, dans le livre
de prires, dans les opinions des sectaires les plus clbres. Nous
regrettons que le dfaut de temps et d'espace ne nous permette pas de
reproduire cette argumentation si trange pour des oreilles
franaises, et si propre  initier le lecteur dans le gnie de la
nation britannique. De la prire pour obtenir la pluie, l'orateur
conclut que l'glise demande l'abondance, ce qui est le but de la
libert commerciale. La prire en faveur du Parlement lui fournit
l'occasion d'interpeller sir Robert Peel.  Dieu, dit cette prire,
faites que tout s'ordonne et s'arrange par les efforts du Parlement
sur la base la plus solide, afin que la paix et le bonheur, la vrit
et la justice, la religion et la pit rgnent parmi nous jusqu' la
dernire gnration.--Or, sir Robert a reconnu que la plus solide
base du commerce tait de laisser chacun acheter et vendre au march
le plus avantageux; d'o l'orateur tire cette consquence que,
puisque sir Robert Peel ne donne pas la libert au commerce, il ne
peut honntement faire la prire du dimanche.

Il aborde ensuite la question  l'ordre du jour, la distinction entre
les deux sucres. Comme on devait s'y attendre, il dploie un grand
luxe d'rudition biblique pour dmontrer que le gouvernement n'a pas
le droit d'imposer au consommateur une telle distinction; et malgr
que tout semble avoir t dit par les prcdents orateurs, M. Spencer
ne laisse pas que d'opposer au projet du gouvernement une solide
argumentation.

     Je suis convaincu, dit-il, que le matre que nous servons, notre
     Crateur, n'a pas entendu nous assujettir  examiner l'origine
     de toutes les choses dont nous nous servons. Ce livre (montrant
     le livre de prires) est fait avec du coton produit par le
     travail esclave. Dieu n'attend pas de nous que nous tremblions 
     chaque pas, et ne nous imputera pas  pch l'usage de tels
     objets. C'est pourquoi je pense que le gouvernement a tort de
     s'emparer de telles ides, momentanment dominantes dans le
     public, pour s'en faire des arguments de circonstance. Je ne
     doute pas que chacun des membres qui composent le cabinet a des
     ides plus justes; mais ils ne veulent pas froisser les
     sentiments de ceux qui pensent diffremment. Il est  regretter
     que ce sentiment ait prvalu; il est  regretter qu'il existe
     dans l'esprit d'un grand nombre d'hommes honntes. Quand la piti
     et la charit prennent dans l'esprit la place de la justice, il
     en rsulte toutes sortes de mprises. Tout ce que je puis dire,
     c'est que la Bible ne sanctionne pas cette substitution de la
     charit  la justice. Elle dit: Soyez justes, et ensuite:
     Aimez la piti, fondez toutes choses sur la vrit, sur
     l'honntet, sur la loyaut, sur l'quit; payez ce que vous
     devez; faites ce qui est bien, et ensuite, si vous en avez les
     moyens, montrez-vous gnreux[52]. Et mme encore la charit de
     la Bible n'est pas la charit moderne,--cette charit qui
     s'exerce aux dpens du public,--qui dit aux hommes: Soyez bien
     vtus, bien chauffs, en ajoutant: Adressez-vous  la
     paroisse; non, la charit de la Bible est volontaire, et chacun
     la puise dans son coeur et dans sa bourse. (Applaudissements.) Je
     vous raconterai un acte de vraie charit dont j'ai eu hier
     connaissance. Un de mes amis me racontait qu'il voyageait dans
     une voiture publique, de compagnie avec un lord anglais, par une
     terrible nuit d'hiver. Il y avait sur la voiture la femme d'un
     soldat et son enfant exposs  une pluie battante et  un vent
     glacial. Le noble lord, ds qu'il apprit cette circonstance, et
     quoique le voyage ft long, tablit la femme du soldat et son
     enfant dans sa bonne place de l'intrieur, et supporta pendant de
     longues heures les assauts d'une violente tempte.
     (Applaudissements.) Ce gentleman est un noble _free-trader_ dont
     le nom est _Radnor_. (L'assemble se lve en masse et applaudit 
     outrance.)--Le principe que je voulais tablir devant vous est
     celui-ci: Quand la dtresse rgne dans le pays, il ne faut pas se
     contenter, selon le systme moderne, de repltrer, de corriger,
     de rapicer, il faut aller  la source du mal et en dtruire la
     cause.

[Note 52:  l'poque o ce discours fut prononc, le parti qui
soutenait le monopole des crales et la chert du pain proposait une
foule de plans philanthropiques pour le soulagement du peuple.]

Et ailleurs:

     Je n'admets pas qu'on puisse revenir sans cesse sur une rgle
     solidement tablie. Si un homme, par exemple, aprs avoir examin
     la Bible, s'est une fois assur, par l'vidence intrieure et
     extrieure, que ses pages sont pures et authentiques, il ne peut
     tre reu  pointiller sur chaque expression particulire, et il
     doit adhrer  sa conclusion gnrale et primitive. (coutez!
     coutez!) Chaque science prend pour reus un certain nombre
     d'axiomes et de dfinitions. Euclide commence par les tablir. Si
     vous les admettez  l'origine, vous devez les regarder comme
     tablis pendant tout le cours de la dmonstration. De mme, sir
     Isaac Newton pose des axiomes et des propositions simples 
     l'entre de son livre des _Principes_. Si nous les lui accordons
     une fois, il ne faut pas, plus tard, faire porter la discussion
     sur ce point. Il en est de mme pour la libert commerciale.
     Reconnaissons-nous que la libert d'changer est un des droits de
     l'homme; que chacun est admis  tirer pour lui-mme le meilleur
     parti de ses forces dans le march du monde; vous ne devez point
     ensuite dvier de ce principe  chaque occasion particulire.
     Vous ne pouvez plus dire au peuple: Tu n'changeras pas avec la
     Russie, parce que la conduite de son empereur envers les Polonais
     n'a pas notre approbation; tu n'changeras pas avec tel peuple,
     parce qu'il est mahomtan; avec tel autre, parce qu'il est
     idoltre, et ne rend pas  Dieu le culte qui lui est d. Le
     peuple anglais n'est pas responsable de ces choses. Ma question
     est celle-ci: Sommes-nous tombs d'accord que la libert des
     changes est fonde sur la justice? Si cela est, adhrez
     virilement  ce que vous avez une fois approuv, soyez
     consquents et ne revenons pas sans cesse sur les fondements de
     cette croyance. (Applaudissements.)

Qu'il me soit permis de faire ici une rflexion. La question des
sucres, telle qu'elle est pose en Angleterre, n'a pas pour le lecteur
franais un intrt actuel. Nous n'en sommes pas  savoir si nous
repousserons le sucre des Antilles comme portant la tache de
l'esclavage. J'ai cru pourtant devoir citer quelques-uns des arguments
qui se sont produits dans les meetings de la Ligue  ce sujet, et mon
but a t principalement de faire connatre l'tat de l'opinion
publique en Angleterre. Nous autres Franais, grce  l'influence
d'une presse priodique sans conscience, nous sommes imbus de l'ide
que l'horreur de l'esclavage n'est point, chez les Anglais, un
sentiment rel, mais un sentiment hypocrite, un sentiment de pure
parade, mis en avant pour tromper les autres peuples et masquer les
calculs profonds d'une politique machiavlique. Nous oublions que le
peuple anglais est, plus que tout autre peuple, peut-tre, sous
l'influence des ides religieuses. Nous oublions que, pendant quarante
ans, _l'agitation abolitionniste_ a travaill  susciter ce sentiment
dans toutes les classes de la socit. Mais comment croire que ce
sentiment n'existe pas, quand nous le voyons mettre obstacle  la
ralisation de la libert commerciale, admise en principe par tous les
hommes d'tat clairs du Royaume-Uni, quand nous voyons les chefs de
la Ligue occups, meeting aprs meeting,  en combattre l'exagration?
 qui s'adressent tous ces discours, tous ces arguments, toutes ces
dmonstrations? Est-ce  nos journaux franais qui ne s'occupent
jamais de la Ligue et en ont  peine rvl l'existence?  qui
fera-t-on croire que les monopoleurs, dans cette circonstance, se sont
empars,  leur profit, avec tant d'habilet, d'un sentiment public
qui n'existe pas?

On peut faire la mme rflexion sur l'agitation commerciale. Nos
journaux n'en parlent jamais, ou, s'ils sont forcs par quelque
circonstance imprieuse d'en dire un mot, c'est pour y chercher ce
qu'ils appellent le machiavlisme britannique.  les entendre, on
dirait que ces efforts presque surhumains, tous ces discours, tous ces
meetings, toutes ces luttes parlementaires et lectorales, n'ont
absolument qu'un but: tromper la France, en imposer  la France,
l'entraner dans la voie de la libert pour l'y laisser plus tard
marcher toute seule. Mais, chose extraordinaire, la France ne s'occupe
jamais de la Ligue, pas plus que la Ligue ne parat s'occuper d'elle,
et il faut avouer que, si l'agitation n'a que ce but hypocrite, elle
s'enferre niaisement, car elle aboutit  faire oprer en Angleterre
mme ces rformes qu'on l'accuse de redouter, sans faire faire un pas
 notre lgislation douanire.

Quand donc en finirons-nous avec ces purilits? Quand le public
franais se fatiguera-t-il d'tre trait par la _Presse_, par le
_Commerce_, par le comit _Mimerel_, comme une dupe, comme un enfant
crdule, toujours prt  se blesser,  s'avilir lui-mme, pourvu qu'on
fasse retentir  ses oreilles ces grands mots: la France, la gnreuse
France; l'Angleterre, la perfide Angleterre? Non, ils ne sont pas
Franais ceux qui, par leurs sophismes, retiennent les Franais dans
une enfance perptuelle; ils n'aiment pas vritablement la France,
ceux qui l'exposent sciemment  la rise des nations et travaillent de
tout leur pouvoir  abaisser notre niveau moral au plus bas degr de
l'chelle sociale.

Que penserions-nous, si nous venions  apprendre que, pendant dix
annes, la presse et l'opposition espagnoles, profitant de ce que la
langue franaise est peu rpandue au del des Pyrnes, ont travaill
et sont parvenues  persuader au peuple que tout ce qui se fait, tout
ce qui se dit en France, a pour but de tromper, d'opprimer et
d'exploiter l'Espagne? que nos dbats sur l'adresse, sur les sucres,
sur les fonds secrets, sur les rformes parlementaire et lectorale,
ne sont que des masques que nous empruntons pour cacher,  l'gard de
l'Espagne, les plus perfides desseins? si, aprs avoir excit le
sentiment national contre la France, les partis politiques s'en
emparaient, comme d'une machine de guerre, pour battre en brche tous
les ministres? Nous dirions: Bons Espagnols, vous tes des dupes.
Nous ne nous occupons point de vous. Nous avons bien assez d'affaires.
Tchez d'arranger les vtres, et croyez que tout un grand peuple
n'agit pas, ne pense pas, ne vit pas, ne respire pas uniquement pour
en tromper un autre. Faites rentrer vos journaux et vos hommes
politiques dans une autre voie, si vous ne voulez tre un objet de
mpris et de piti aux yeux de tous les peuples.

La question est toujours de savoir ce qui vaut le mieux, de la libert
ou de l'absence de libert. Au moins ceux qui admettent que la libert
a des avantages doivent-ils admettre aussi que les Anglais la
rclament de bonne foi; et n'est-ce point une chose monstrueuse et
dcourageante d'entendre nos _libraux_ mettre  la suite l'une de
l'autre ces deux phrases contradictoires: La libert est le fondement
de la prosprit des peuples.--Les Anglais travaillent depuis vingt
ans  conqurir la libert, mais avec la perfide arrire-pense de
nous la faire adopter pour la rpudier eux-mmes l'instant
d'aprs?--Se peut-il concevoir une absurdit plus exorbitante?

Nous terminerons le compte rendu de cette sance par le discours de M.
Fox, dont nous ne traduisons que l'exorde et la proraison.

     M. W. J. FOX: La motion que l'honorable M. Ch. Pelham Villiers
     doit proposer mardi prochain, pour l'abrogation des
     lois-crales, marque le terme d'une autre anne de l'_agitation_
     de la Ligue. C'est le moment de constater les progrs de notre
     cause; et le rsultat de cette motion fera connatre l'tat de
     l'opinion du Parlement relativement  la libert commerciale,
     compare  ce qu'elle tait l'anne dernire. J'avoue que de ce
     ct je n'ai pas de grandes esprances. Le rvrend ministre, qui
     m'a prcd  cette tribune, vous a fort  propos rappel la
     prire qui se rpte dans toute l'Angleterre pour la Chambre des
     communes. Mais avec quelque sincrit qu'elle soit offerte, je
     crains qu'elle ne soit  peu prs aussi inefficace qu'une
     proposition qu'on faisait il y a quelques jours, dans un village
     agricole o les fermiers souffrent de cette scheresse dont
     parlait M. Spencer. On invitait le cur  dire une prire pour
     demander la pluie. Il consulta un vieux fermier des environs et
     voulut savoir s'il acquiesait  la requte de ses autres
     paroissiens: Oh! monsieur le cur, dit le fermier, dans mon
     opinion, il est inutile de prier pour la pluie tant que le vent
     soufflera du nord-est. (Rires.) Et pour moi, je crains que les
     prires de l'glise ne soient aussi inefficaces  amener
     l'tablissement de la libert commerciale sur les bases de la
     justice et de la vrit, par l'intervention de la Chambre des
     communes, tant que les vents rgnants y souffleront des froides
     et dures rgions du monopole. (Applaudissements.) J'attends peu
     de chose, dans une question qui s'agite entre une classe et le
     public, d'une assemble fonde et lue par cette classe. Le mal
     est dans les organes vitaux, et il ne faut rien moins qu'une
     rgnration du corps lgislatif pour que des millions de nos
     frres puissent esprer justice, sinon charit, de ceux qui se
     sont constitus les arbitres de nos destines. Il y a d'ailleurs
     des symptmes propres  modrer notre attente sur le vote
     prochain du Parlement. Je ne serais pas surpris que nos forces
     parussent tre diminues depuis le dernier dbat, et je ne me
     laisserai pas dcourager par un tel phnomne; car il est 
     remarquer que toutes les fois que le parti whig a entrevu le
     pouvoir en perspective, des phrases et des expressions, que le
     progrs de cette controverse semblait avoir vieillies, ne
     manquent pas de se reproduire; et dans les rcents vnements
     parlementaires, il n'a pas plutt aperu la chance de supplanter
     le parti rival qu'on a vu la doctrine du _droit fixe_ reparatre
     dans ses journaux. (UNE VOIX: Ils ont le droit d'agir ainsi.)
     Sans doute, ils ont le droit d'agir ainsi; ils ont le droit de
     faire revivre le droit fixe comme vous avez le droit d'arracher
     un cadavre  la terre, si cette terre vous appartient. Mais vous
     n'avez pas le droit de jeter cette masse de corruption au milieu
     des vivants et de dire: Ceci est l'un de vous; il vient partager
     vos travaux et vos privilges. (Applaudissements.) Il n'y a pas
     encore bien longtemps, qu'au grand jour de la discussion publique
     le _droit fixe_ est mort, enseveli, corrompu et oubli pour
     toujours; et il ne reparat sur la scne que parce qu'un certain
     parti parlementaire croit avoir amlior sa position et s'tre
     ouvert une brche vers le pouvoir. Mais au _droit fixe_ comme 
     l'chelle mobile, la Ligue dclare une guerre ternelle.
     (coutez!) L'intgrit de notre principe rpugne  l'un comme 
     l'autre. Nous ne transigerons jamais avec une taxe sur le pain,
     quel qu'en soit le mode, et nous les repousserons tous les deux,
     comme des obstacles divers qui viennent s'interposer entre les
     dons de la Providence et le bien-tre de l'humanit.....

 propos des crises ministrielles que venaient d'occasionner coup sur
coup la loi sur les sucres et le bill des dix heures, l'orateur
s'crie:

     Des symptmes de nos progrs se rvlent dans la condition
     actuelle des partis qui nous sont hostiles. O est cette phalange
     serre qui se leva contre nous il y a deux ans? O est cette
     puissance qui, aux lections de 1841, balayait tout devant elle
     comme un tourbillon? Divise sur toutes les questions qui
     surgissent, tourmente par une guerre intestine  propos d'un
     vch dans le pays de Galles,  propos des chapelles des
     dissidents,  propos de la loi des pauvres, de celle du travail
     dans les manufactures, la voil encore livre  l'anarchie au
     sujet de la loi des sucres. (Applaudissements.) Les voil! glise
     orthodoxe contre glise modre; vieux Torys contre conservateurs
     modernes; vieille Angleterre contre jeune Angleterre.--Voil la
     grande majorit dont sir Robert Peel a mis dix ans  amalgamer
     les ingrdients. (Rires et applaudissements.) L'tat prsent de
     la Chambre des communes est une haute leon de moralit pour les
     hommes d'tat  venir. Elle les avertit de la vanit des efforts
     qu'ils pourraient tenter pour former un parti sans un principe,
     ou, ce qui ne vaut gure mieux, avec une douzaine de principes
     antipathiques. Quand il tait dans l'opposition, sir Robert Peel
     courtisait tous les partis, vitant, avec une dextrit
     merveilleuse, de se commettre avec aucun. Il leur donnait 
     entendre--confidentiellement sans doute--que la coalition
     tournerait  leur avantage. Il ne s'agissait que de dplacer les
     Whigs. Tout le reste devait s'ensuivre. Enfin la coalition a
     russi; et voil qu'elle montre le trs-honorable baronnet dans
     la plus piteuse situation o se soit jamais trouv,  ma
     connaissance, un premier ministre d'Angleterre. Accept seulement
      cause de sa dextrit, ncessaire  tous, mpris de tous,
     contrari par tous, il est l'objet de rcriminations unanimes, et
     les reproches dont il est assailli de toutes parts se rsument
     cependant avec une crasante uniformit par le mot:
     Trahison.....

     C'tait hier l'anniversaire de la bataille de Waterloo. Les
     guerriers qui triomphrent dans cette terrible journe se
     reposent  l'ombre de leurs lauriers. Plusieurs d'entre eux
     occupent des positions leves, et je dsirerais que cette
     occasion leur suggrt l'ide de rechercher quelles furent les
     causes qui avaient affaibli la puissance sociale de Napolon,
     longtemps avant que sa force militaire ret un dernier coup sur
     le champ de Waterloo. Pour les trouver, je crois que, remontant
     le cours des vnements, nous devrions revenir jusqu'au dcret de
     Berlin qui dclara le blocus des les Britanniques[53]. Les lois
     naturelles du commerce, on l'a dit avec raison, le brisrent
     comme un roseau. L'opinion s'tait retire de lui, sa politique
     avait perdu en Europe tout respect et toute confiance avant le
     prodigieux revers que ses armes subirent le 18 juin. Lui-mme
     s'tait port le premier coup par les proclamations antisociales
     auxquelles je fais allusion. Eh bien! que ces guerriers, qui
     renversrent alors le blocus de la Grande-Bretagne, y songent
     bien avant de s'unir  une classe qui s'efforce de la soumettre 
     un autre blocus. (coutez!) La loi-crale, c'est un blocus. Elle
     loigne de nos rivages les navires trangers; elle nous spare de
     nos aliments; elle nous traite en peuple assig; elle nous
     enveloppe comme pour nous chasser du pays par la famine. Le
     blocus que rompit le duc de Wellington ne portait pas les
     caractres essentiels d'un blocus plus que celui que nous impose
     le monopole; seulement le premier prtendait se justifier par une
     grande politique nationale, et le second ne s'appuie que sur les
     misrables intrts d'une classe. Il ne s'agit plus de l'empire
     du monde, mais d'une question de revenus privs.
     (Applaudissements.) Ce n'est plus la lutte des rois contre les
     nations; il n'y a d'engags que les intrts des oisifs
     propritaires du sol, et c'est pour cela qu'ils font la guerre,
     et c'est pour cela qu'ils renferment dans leur blocus les
     multitudes industrieuses et laborieuses de la Grande-Bretagne.
     (Applaudissements.) Le systme du monopole est aussi antinational
     que la politique commerciale de Napolon tait hostile aux vrais
     intrts de l'Europe, et il doit s'crouler comme elle. Il n'est
     pas de puissance, quels que soient ses succs passagers, qui
     puisse maintenir le monopole. Ce blocus nouveau aura aussi sa
     dfaite de Waterloo, et la lgislation monopoliste son rocher de
     Sainte-Hlne, par del les limites du monde civilis.
     (Acclamations prolonges.) J'ai la confiance que les guerriers
     qui s'assemblrent hier, contents de leurs triomphes passs, se
     rjouissent dans leur coeur de ce que l'occasion ne s'est plus
     offerte  eux de conqurir de nouveaux lauriers, et de ce que la
     paix n'a pas t rompue. Oh! puisse-t-elle durer toujours!
     (coutez! coutez!) Mais, soit qu'il faille assigner la cessation
     de l'tat de guerre  l'puisement des ressources des nations, ce
     qui y est sans doute pour beaucoup,--ou au progrs de
     l'opinion,--et j'espre qu'elle n'y a pas t sans
     influence--(j'entends cette opinion qui repousse le recours aux
     armes dans les questions internationales, qui, avec de la bonne
     foi et de la tolrance, peuvent tre amiablement
     arranges);--quelles que soient ces causes, ou dans quelques
     proportions qu'elles se combinent, les principes qui sont
     antipathiques  la guerre sont galement antipathiques au
     monopole. Si les nations ne peuvent plus combattre parce qu'elles
     sont puises, certainement, par le mme motif, elles ne peuvent
     plus supporter le poids du monopole.--Si l'opinion s'est leve
     contre les luttes de nation  nation, l'opinion se prononce aussi
     contre les luttes de classe  classe, et spcialement s'il s'agit
     pour les riches et les puissants de s'attribuer une part dans la
     rmunration des classes pauvres et laborieuses.
     (Applaudissements.) L'action de ces causes dtruira, j'espre,
     l'un de ces flaux comme elle a dtruit l'autre. Leurs caractres
     sont les mmes. Si la guerre appauvrit la socit, si elle
     renverse le ngociant des hauteurs de la fortune, si elle dissipe
     les ressources des nations, et si elle enfonce le pauvre dans une
     pauvret de plus en plus profonde, le monopole reproduit les
     mmes scnes et exerce la mme influence. Si la guerre dvaste la
     face de la nature, change les cits en ruines, et transforme en
     dserts les champs que couvraient les moissons mouvantes, quelle
     est aussi la tendance du monopole, si ce n'est de faire pousser
     l'herbe dans les rues des cits autrefois populeuses, et de
     rendre solitaires et vides des provinces entires, qui, par la
     libert des changes, eussent prpar une abondante nourriture
     pour des milliers d'hommes laborieux, vivant sous d'autres cieux
     et dans des conditions diffrentes? Si la guerre tue, si elle
     imbibe de sang humain le champ du carnage, le monopole aussi
     dtruit des milliers d'existences, et cela aprs une lente agonie
     plus douloureuse cent fois que le boulet et la pointe de l'pe.
     Si la guerre dmoralise et prpare pour les temps de paix les
     recrues du cachot, le monopole ouvre aussi toutes les sources du
     crime, le propage dans tous les rangs de la socit, et dirige
     sur le crime et la violence la vengeance et le glaive de la loi.
     (Applaudissements.) Semblables par les maux qu'ils engendrent,
     mins par l'action des mmes causes, condamns pour la
     criminalit qui est en eux, par la mme loi morale, je m'en
     remets au mme plan providentiel de leur complte destruction.
     (Applaudissements enthousiastes.)

[Note 53: M. Fox aurait pu s'tayer ici de l'opinion de Napolon
lui-mme. En parlant du dcret de Berlin, il dit: La lutte n'est
devenue prilleuse que depuis lors. J'en reus l'impression en signant
le dcret. Je souponnai qu'il n'y aurait plus de repos pour moi et
que ma vie se passerait  combattre des rsistances.

                                              (_Note du traducteur._)]

Nous ne pouvons pas nous dissimuler que l'_esprit de parti_, cette
rouille des tats constitutionnels, fait en France, comme en
Angleterre, comme en Espagne, d'pouvantables ravages. Grce  lui,
les questions les plus vitales, les questions dont dpendent le
bien-tre national, la paix des nations et le repos du monde, ne sont
pas envisages dans leurs consquences et considres en elles-mmes,
mais seulement dans leur rapport avec le triomphe d'un nom propre. La
presse, la tribune, et enfin l'opinion publique, y cherchent des
moyens de dplacer le pouvoir, de le faire passer d'une main dans une
autre. Sous ce rapport, l'apparition au Parlement britannique d'un
petit nombre d'hommes rsolus  n'avoir en vue, dans chaque question,
que l'intrt public qui y est impliqu, est un fait d'une grande
importance et d'une haute moralit. Le jour o un dput franais
prendra cette position  la Chambre, s'il sait la maintenir avec
courage et talent, ce jour-l sera l'aurore d'une rsolution profonde
dans nos moeurs et dans nos ides; car, il n'est pas possible que cet
homme ne rallie  lui l'assentiment et la sympathie de tous les amis
de la justice, de la patrie et de l'humanit. Pleins de cette ide,
nous esprons ne pas fatiguer inutilement le public en traduisant ici
l'opinion d'un des organes de la presse anglaise, sur le rle qu'ont
jou les _free-traders_ dans la question des sucres.

     Ce qu'il s'agissait de dmler, c'tait de savoir laquelle des
     deux propositions, celle de R. Peel et celle de M. Miles,
     s'approchait pratiquement le plus des principes de la libert
     commerciale. Et cette question, M. Miles la rsolvait lui-mme en
     fondant son amendement sur ce que le plan ministriel n'accordait
     pas une suffisante protection au monopole des planteurs des
     Antilles. Dpouille de ses artifices technologiques, elle tait
     calcule pour accrotre la protection en faveur du sucre
     colonial, et nous ne pouvons pas comprendre comment une pareille
     mesure aurait pu, sans inconsquence, recevoir l'appui de gens
     qui font profession de dnoncer toute protection comme injuste,
     et tout monopole comme funeste.

     On dit que, selon les rgles de moralit  l'usage des partis,
     le principe abstrait aurait d cder devant les ncessits d'une
     manoeuvre, et que la proposition de M. Miles aurait d tre
     soutenue, afin que sir R. Peel, perdant la majorit, ft forc de
     rsigner le pouvoir; on fait entendre que, dans la crise
     ministrielle, les _free-traders_ auraient sans doute obtenu des
     avantages qu'on ne spcifie pas. Eh bien, mme sur ce terrain
     abject des expdients, et mettant de ct toute considration de
     principe, nous sommes convaincus qu'en votant avec sir R. Peel,
     les _free-traders_ ont adopt la ligne de conduite non-seulement
     la plus juste, mais encore la plus prudente qu'ils pussent
     choisir dans la circonstance. Il est bien clair qu'une majorit
     contre sir Robert Peel ne pouvait tre obtenue que par la
     coalition des partis. Mais voyons avec qui les _free-traders_ se
     seraient coaliss. Il suffit de jeter les yeux sur la liste des
     membres qui ont vot avec M. Miles, pour s'assurer qu'elle
     prsente les noms des plus fanatiques monopoleurs de l'empire,
     des plus dsesprs adhrents au vieux systme de privilges en
     faveur du sucre et des crales, tels qu'ils existaient dans les
     plus beaux jours des bourgs-pourris; gens qui n'ont rien oubli
     ni rien appris, pour qui le flot du temps coule en vain, et dont
     les voeux non dissimuls sont le retour des vieux abus et la
     restauration de la corruption lectorale.--Quel principe commun
     unit ces hommes aux _free-traders_? Absolument aucun. Leur
     concours fortuit n'et donc t qu'une coalition en dehors des
     principes, et l'histoire d'Angleterre a t crite en vain, si
     elle ne nous apprend pas que de telles coalitions ont toujours
     t funestes au pays. C'est l qu'a toujours t la pierre
     d'achoppement des Whigs, et la raison qui explique pourquoi les
     hommes d'tat de ce parti n'ont jamais inspir  l'opinion
     publique une pleine confiance dans l'honntet et la droiture de
     leur politique. La fameuse coalition de M. Fox avec lord North,
     qu'il avait si souvent dpeint comme quelque chose de pis qu'un
     dmon incarn, fit reculer de plus d'un demi-sicle la cause de
     la rforme en Angleterre, et permit  notre oligarchie de nous
     plonger dans une guerre contre la France, dont les consquences
     pseront encore sur bien des gnrations futures. Dans le dbat
     auquel donna lieu le trait de commerce avec la France, en
     fvrier 1787, on vit M. Fox plaider formellement l'exclusion des
     produits franais de nos marchs, se fondant sur ce que les
     Franais taient nos ennemis naturels, et qu'il fallait par
     consquent viter tout rapprochement commercial ou politique
     entre les deux nations. En se faisant, dans des vues spciales et
     temporaires, le hraut de ce vieux prjug, M. Fox rendit
     d'avance compltement inefficaces tous les efforts qu'il devait
     faire plus tard pour empcher la guerre contre la France. De
     mme, l'adoption temporaire de la bannire de la _protection_ par
     les chefs des Whigs dans la question des sucres, les et forcs,
     le jour o ils seraient arrivs aux affaires,  se mettre en tat
     d'hostilit contre la libert du commerce.--La rcente coalition
     de lord John Russell avec lord Ashley, dont, pendant qu'il tait
     au pouvoir, il avait trait les propositions de toute la hauteur
     de son mpris[54], est un autre exemple du danger de subordonner
     les principes au triomphe rel ou imaginaire d'une manoeuvre de
     parti; et s'il rentre au pouvoir, il s'apercevra qu'il s'est
     prpar une srie d'embarras auxquels il ne pourra chapper
     qu'aux dpens de sa dignit.--Pour ne parler que du cabinet
     actuel, chacun sait que les plus grandes difficults que
     rencontre l'administration de sir R. Peel proviennent des
     encouragements pleins de partialit qu'il donna aux
     dmonstrations de lord Sandon, des calomnies prodigues au clerg
     d'Irlande, des appels faits aux prjugs nationaux contre le
     peuple irlandais, et de l'acquiescement plus qu'implicite par
     lequel il seconda les clameurs des classes privilgies contre
     les rformes commerciales, proposes par les Whigs en 1841. On
     dit proverbialement: C'est l'opposition Peel qui tue le
     ministre Peel. Avec de tels exemples sous les yeux, les
     _free-traders_ se seraient montrs incapables de profiter des
     leons de l'histoire et de l'exprience, s'ils fussent entrs
     dans une coalition immorale avec les fanatiques du monopole, dans
     le seul but de fomenter le dsordre d'une crise ministrielle.

     [Note 54: On sait que la motion de lord Ashley consiste  limiter
      dix heures le travail des manufactures, et que sir Robert Peel,
     qui s'y oppose, en fait une question de cabinet.]

     Les chefs des Whigs viennent de se coaliser, dans deux occasions
     rcentes, avec les exalts du parti oppos, pour renverser le
     ministre. Mais leur influence morale dans le pays y a-t-elle
     gagn? Bien au contraire, et ils se sont placs eux-mmes dans
     cette situation que la victoire et amen leur ruine, et qu'ils
     ont trouv leur salut dans la dfaite. S'ils avaient renvers le
     gouvernement  l'occasion du bill de lord Ashley, ils taient
     rduits  se prsenter devant le pays sous l'engagement d'imposer
     des restrictions  la libert du travail. Vainqueurs avec M.
     Miles, ils taient galement engags  imposer des restrictions 
     la libert du commerce. On a dit que la Ligue avait sauv sir R.
     Peel; mais on peut affirmer avec plus de raison qu'elle a
     affranchi le parti _libral_ de la honte de paratre en face de
     la nation, portant empreints sur son front les mots restriction
     et monopole. Mais, aprs tout, ce sont l des consquences de
     votes whigs ou torys, avec lesquelles les _free-traders_ n'ont
     rien  dmler. Ils ont expos et soutenu leurs principes, sans
     gard  aucune considration prise de l'esprit de parti; ils
     n'ont recul devant aucun engagement; ils n'ont parlement avec
     aucun monopole; ils n'ont abandonn aucun principe; ils ont
     adhr simplement et pleinement  la vrit, refusant de
     transiger avec l'erreur. Quand viendra le jour de la justice,
     comme il viendra certainement, ils n'auront pas  payer la dette
     du dshonneur, et ne seront pas rduits  sacrifier, en tout ou
     en partie, l'intrt national, pour racheter des antcdents
     factieux.

On pourra souponner ce jugement de partialit, comme man de la
Ligue elle-mme. Mais nous pourrions prouver ici, en invoquant le
tmoignage de la presse provinciale d'Angleterre, que l'opinion
publique, un moment incertaine, a fini par sanctionner la conduite des
_free-traders_. On comprend qu'au del, comme en de du dtroit, les
journaux de la capitale doivent tre beaucoup plus engags dans les
manoeuvres des partis. Aussi vit-on le _Morning-Chronicle_, qui
d'ordinaire soutient la Ligue, s'lever avec indignation contre M.
Cobden et ses adhrents. D'aprs ce journal, les _free-traders_
auraient d considrer qu'il ne s'agissait plus d'un droit sur le
sucre un peu plus ou un peu moins lev, mais de choisir entre sir
Robert Peel et son _chelle mobile_ d'un ct et lord John Russell et
le _droit fixe_ de l'autre,--et qui sait? peut-tre entre sir Robert
Peel et lord Spencer avec l'_abolition totale_.

Il est consolant, pour les personnes qui se proccupent de l'avenir
constitutionnel des nations, de voir avec quel ensemble la presse
impartiale, la presse de province, a repouss cette manire de poser
la question. Sur cent journaux, quatre-vingt-dix ont approuv la
Ligue, parmi lesquels ceux-ci: _Liverpool-Mercury_, _Leeds-Mercury_,
_Northern-Whig_, _Oxford-Chronicle_, _Manchester-Times_,
_Sunderland-Herald_, _Kent-Herald_, _Edimburg-Weekly-Chronicle_,
_Carlisle-Journal_, _Bristol-Mercury_, _Sussex-Advertiser_, etc.
D'autres blmrent, dans le premier moment, et ne tardrent pas  se
rtracter. Aprs mr examen, dit le _Stirling-Observer_, nous nous
voyons oblig de modifier profondment, sinon de retirer compltement
nos premires remarques; et nous avouons avec franchise que les chefs
de la Ligue ont vot d'aprs une connaissance des faits et des
circonstances, que nous ne possdons nous-mmes que depuis peu de
jours.

Combien il serait  dsirer que la presse dpartementale st se
soustraire, en France, au despotisme de la presse parisienne; et quel
immense service rendraient les journaux de province, s'ils se
consacraient  tudier les questions _en elles-mmes_, s'ils
dmasquaient leurs confrres de Paris, toujours disposs et mme
intresss  transformer les plus graves questions en machines de
guerre parlementaire! Les feuilles qui se publient  Bordeaux, 
Nantes,  Toulouse,  Marseille,  Lyon, ne sont pas soudoyes par
l'ambassade russe, ou par les comits agricoles et manufacturiers, ou
par les dlgus des colonies. Leurs rdacteurs n'entrent pas, par
l'lvation de tel ou tel chef de parti, dans la rgion universitaire
ou diplomatique. Rien donc n'explique l'abjection servile avec
laquelle ils reoivent les inspirations de la presse parisienne, si ce
n'est qu'ils sont dupes eux-mmes de cette stratgie cupide dont ils
se font aveuglment les instruments ridicules. _Servum pecus!_ Pour
moi, je l'avoue, quand au fond d'une province je dcouvre un homme qui
ne manque pas de talent et mme de sincrit, qui sait manier une
plume, et que le public qui l'entoure est habitu  considrer comme
une lumire; quand je vois cet homme se passionner sur le mot d'ordre
de ses collgues de Paris; pour une question de cabinet, ngliger,
froisser les intrts de l'humanit, de la France, et mme de son
public spcial; soutenir, par exemple, ou les fortifications de Paris,
ou le rgime protecteur, ou le mpris des traits, et cela uniquement
pour faire pice  un ministre, au profit d'intrts qui lui sont
trangers comme ils le sont au pays, je crois avoir sous les yeux la
personnification de la plus profonde dgradation o il soit donn 
l'espce humaine de descendre.

       *       *       *       *       *

Le 25 juin 1844, l'ordre du jour de la Chambre des communes amena
enfin la discussion sur la motion annuelle de M. Ch. Pelham Villiers,
pour l'abrogation de la loi-crale.

La composition actuelle de la Chambre ne permet pas de penser que les
_free-traders_ se bercent de l'espoir de faire triompher cette mesure
radicale. Ils la prsentent nanmoins, d'abord, pour faire natre
l'occasion d'une discussion solennelle sur le terrain des principes,
sachant fort bien que la raison, sinon le nombre, sera de leur ct,
et qu' la longue le nombre se rallie  la raison; ensuite, afin de
constater l'tat de l'opinion publique, l o elle leur est
certainement le plus dfavorable, c'est--dire au Parlement.

L'annonce de cette grande discussion avait agit toute l'Angleterre.
De toutes parts il se formait des meetings, o les lecteurs
(_constituencies_) formulaient des requtes  leurs mandataires pour
les sommer de respecter les droits du travail, de l'industrie et du
commerce.

Ainsi qu'on l'a vu, dans le discours de M. Fox, les circonstances
n'taient pas favorables  la motion de M. Villiers. D'abord les
Whigs, toujours prts  mettre l'intrt gnral au second rang et
l'intrt de parti au premier, se montraient peu disposs  seconder
les _free-traders_. Ils ne pouvaient oublier que, quelques jours
avant, et dans deux occasions successives, les _free-traders_ leur
avaient fait manquer l'occasion de ressaisir le pouvoir. Ils nous ont
abandonns, disaient-ils, et nous les abandonnons  notre tour. Mais
il y a cette diffrence que les Cobden, les Gibson, les Villiers
avaient sacrifi les partis aux principes, tandis que les Whigs
sacrifiaient les principes aux partis.

Les Whigs avaient d'ailleurs un autre motif de se montrer moins
radicaux que l'anne prcdente. Les vnements rcents, en branlant
le ministre Tory, leur avaient laiss entrevoir une chance d'arriver
aux portefeuilles. Ds lors, ils avaient fait revivre le _droit fixe_,
cet ancien projet de lord John Russell, et ils ne voulaient pas
s'engager en votant pour l'abolition immdiate et totale de tous
droits protecteurs.

La forme que M. Villiers avait donne  sa proposition tait aussi
combine de manire  faire reconnatre les forces des purs
_free-traders_. C'tait, selon l'expression anglaise, _a rigid
test_, une pierre de touche svre. En 1843, la motion de M. Villiers
tait ainsi formule: Que la Chambre se forme en comit pour
_examiner_ la convenance d'abroger les lois-crales. On conoit que
les partisans du droit fixe, et les hommes sincres dont l'opinion
n'est pas bien arrte, pouvaient se rallier  une telle proposition,
qui avait moins pour objet de rsoudre la question que de la mettre
officiellement  l'tude.

Mais, en 1844, la motion de M. Villiers tait conue ainsi:

Que la Chambre se forme en comit pour examiner les rsolutions
suivantes:

Il rsulte du dernier recensement que la population du royaume
s'accrot rapidement;

La Chambre reconnat qu'un trs-grand nombre de sujets de Sa Majest
est insuffisamment pourvu des objets de premire ncessit;

Que cependant une loi est en vigueur qui restreint les
approvisionnements, et, par consquent, diminue l'abondance des
aliments;

Que toute restriction ayant pour objet d'empcher l'achat des choses
ncessaires  la subsistance du peuple est insoutenable en principe,
funeste en fait, et doit tre abolie;

Que, par ces motifs, il est expdient d'abroger immdiatement les
_actes_ 5 et 6. _Victoria_, c. 14.

Il est bien vident qu'une telle proposition ne pouvait tre
accueillie que par les membres prpars  reconnatre la vrit
thorique et les avantages pratiques du principe de la libert
illimite du commerce.

Aprs un dbat qui se prolongea jusqu'au vendredi 28 juin, la
division donna les rsultats suivants.

  Pour la motion de M. Villiers      124 voix.
  Contre                             330
                   Majorit          206.

 ces 124 voix, il faut en ajouter 11, dites _paired_, selon les
usages parlementaires de la Chambre[55], et 30 de membres absents, ce
qui forme une masse compacte de purs _free-traders_ de 165 membres.

[Note 55: Lorsque deux membres d'opinion diffrente ont besoin de
s'absenter, ils s'entendent et sortent ensemble sans altrer le
rsultat du vote.]

En rsum, la majorit contre l'abrogation avait t, en 1842, de
303,--en 1843, de 256,--en 1844, de 206.

Nous ne traduisons pas ici les discours prononcs dans cette mmorable
circonstance de crainte de fatiguer le lecteur. Nous nous bornerons 
dire que, dans le cours de la discussion, on a accus les
_free-traders_ de ne demander que la libert du commerce des crales,
et on a, par consquent, prsent la motion comme faite dans un
intrt purement manufacturier. M. Cobden a rpondu que le systme
protecteur avait principalement en vue les intrts du sol; que les
propritaires du sol tant en mme temps les matres du Parlement, la
Ligue avait considr le systme tout entier comme n'ayant d'autre
point d'appui que cette branche particulire de protection. Dans la
ncessit de concentrer ses forces, pour leur donner plus
d'efficacit, elle a rsolu d'attaquer surtout la loi-crale, sachant
fort bien que, si elle en obtenait l'abrogation, les propritaires
eux-mmes seraient les premiers  dtruire toutes autres mesures
protectrices. Je dclare ici, dit-il, trs-sincrement et
trs-formellement, que je me prsente comme l'avocat de la libert des
changes _en toutes choses_, et, dans le cas o vous vous formeriez en
comit au sujet des lois-crales, si les rgles de la Chambre me le
permettent, je suis prt  ajouter  la motion l'abrogation de tous
les droits protecteurs sur quelque chose que ce soit.

Nous avons remarqu encore un argument, man de M. Milner Gibson, et
qui nous parat mriter l'attention des personnes qui aiment 
considrer les questions d'un point de vue philosophique.

Aprs avoir expos les consquences funestes du rgime restrictif, M.
Gibson ajoute:

     J'adjure le trs-honorable baronnet (sir Robert Peel), j'adjure
     le payeur gnral de l'arme (sir E. Knatchbull), dont
     l'exprience est si ancienne, et qui ont entendu dans cette
     session comme dans les prcdentes tant d'arguments pour et
     contre la question, je les adjure de se lever dans cette
     enceinte, et de dclarer, une fois pour toutes, sur quel
     fondement ils pensent que l'aristocratie de ce pays peut rclamer
     pour elle-mme, avec justice, le droit de s'interposer dans la
     libert de l'industrie. (coutez! coutez!) C'est l une
     interpellation loyale. Je me souviens d'avoir lu,  l'Universit
     de Cambridge, dans les oeuvres du docteur Paley, que toute
     restriction tait _per se_ un mal; qu'il incombe  ceux qui la
     proposent ou la maintiennent de prouver qu'elle apportait  la
     communaut de grands et incontestables avantages, de le prouver
     distinctement, jusqu' l'vidence et par del l'ombre du doute.
     Il ajoutait qu'il n'incombe pas  ceux qui en souffrent de faire
     aucunes preuves. C'est pourquoi je vous interpelle en stricte
     conformit des principes que j'ai appris dans vos universits. Au
     nom de la philosophie du docteur Paley, puisqu'il existe une
     restriction dont j'ai  me plaindre, je vous somme, vous le
     lgislateur du pays, vous le gouvernement du pays, je vous somme,
     et j'ai le droit de le faire, de venir justifier votre
     restriction, et jusqu' ce que vous l'ayez fait clairement et
     explicitement, il m'appartient, sans autre explication, d'en
     demander l'abrogation complte et immdiate.

Sir Robert Peel, sr de la majorit, ne paraissait gure dispos 
s'expliquer. Cependant, il est des convenances et une opinion
publique qu'il faut bien respecter. Vaincu par ces interpellations
directes, vers la fin du dbat, il prit la parole, et, selon sa
coutume, il fit de larges concessions aux principes sans s'engager 
rien pour la pratique:

     Dans l'tat artificiel de la socit actuelle, dit-il, nous ne
     pouvons agir sur de pures abstractions, et nous dterminer par
     des maximes philosophiques dont, en principe, je ne conteste pas
     la vrit. Nous devons prendre en considration les circonstances
     dans lesquelles nous avons progress et les intrts engags.

Aprs cette preuve, une sance gnrale de l'association pour la
libert commerciale eut lieu au thtre de Covent-Garden, le 3 juillet
1844. Nous regrettons que le temps nous manque pour rapporter ici les
discours remarquables de MM. Villiers, Cobden, Bright, etc.

 partir de cette poque, la Ligue s'est consacre surtout  donner de
nouveaux dveloppements  son action. On peut partager sa carrire en
trois grandes poques. Dans la premire, elle s'tait occupe de
s'organiser, de fixer son but, de tracer sa marche, de runir dans son
sein un grand nombre d'conomistes clairs. Dans la seconde, elle
s'adressa  l'opinion publique. Nous venons de la voir, multipliant
les meetings dans toutes les provinces, envoyant de toutes parts des
brochures, des journaux, des professeurs, essayant enfin de vaincre la
rsistance du Parlement par la pression d'une opinion nationale forte
et claire.  l'poque o nous sommes parvenus, nous allons la voir
donner  ses travaux une direction plus pratique, et aspirer 
modifier profondment, dans son personnel, la constitution de la
Chambre des communes. Pour cela, il s'agissait de mettre en oeuvre la
loi lectorale et de tirer tout le parti possible des rformes
introduites par les Whigs dans la lgislation.

Ce n'est pas que la Ligue ft reste trangre jusque-l aux luttes
lectorales. Dj elle avait essay ses forces sur ce terrain.
Rarement elle avait manqu l'occasion de mettre, dans chaque bourg, un
candidat _free-trader_ aux prises avec un candidat monopoleur. Partout
on l'avait vue lever drapeau contre drapeau et principe contre
principe. Elle consacrait une partie de son royal budget  poursuivre
devant les tribunaux la corruption lectorale, et l'on se rappelle
qu'elle fit passer,  Londres mme, un _free-trader_, M. Pattison,
quoiqu'il et pour concurrent un des hommes les plus riches et les
plus haut placs de cette mtropole, le banquier Baring, soutenu
d'ailleurs par toutes les influences runies des aristocraties
terrienne, commerciale, ecclsiastique et gouvernementale.

Mais la Ligue n'apportait gure alors aux lections que son influence
morale et n'oprait qu'avec les lments existants. Nous allons la
voir essayer de changer ces lments eux-mmes, et de remettre la
puissance lective aux mains des classes aises et laborieuses.

Des comits s'organisent sur toute la surface du Royaume-Uni. Ils ont
pour mission de faire porter sur les listes lectorales tout
_free-trader_ qui remplit les conditions exiges par la loi, et d'en
faire rayer tout monopoleur qui n'a pas le droit d'y figurer. Des
milliers de procs sont soutenus  la fois devant l'autorit
comptente, et avec tant de succs, qu'on peut dj prvoir qu'au sein
de beaucoup de collges la majorit sera dplace.

Mais M. Cobden, cet homme minent qui est l'me de la Ligue, et qui la
dirige,  travers mille obstacles, d'une manire si habile et si
ferme, conoit un plan bien autrement gigantesque.

En France, pour tre lecteur, il faut payer 200 fr. d'impts directs.
La loi anglaise ne procde point avec cette uniformit. Une multitude
de positions diverses peuvent donner le droit de voter. Parmi les
dispositions de la loi, il en est une, appele la clause Chandos,
selon laquelle est lecteur quiconque a une proprit libre
(_freehold_), donnant 40 sh. de revenu net, c'est--dire pouvant
s'acqurir moyennant un capital de 50  60 1. s.

Le plan de M. Cobden consiste  faire arriver au droit lectoral, par
le moyen de cette clause, un nombre suffisant d'hommes indpendants
pour contre-balancer la masse d'lecteurs dont l'aristocratie anglaise
dispose, comme d'une dpendance et appartenance de ses vastes
domaines.

Dans l'espace de quarante jours, M. Cobden s'est prsent devant
trente-cinq meetings, principalement dans les comts de Lancastre,
d'York, de Chester, afin de divulguer et de populariser son projet. La
varit qu'il a su rpandre sur tant de discours, fonds sur le mme
thme et tendant au mme but, rvle une puissance de facults et une
tendue de connaissances qu'on est heureux de voir associes  la
vertu la plus pure et au caractre le plus lev. Son collgue, M.
Bright, n'a pas dploy moins de zle, de talent et d'nergie.

On n'attend pas de nous que nous suivions pas  pas la Ligue dans
cette nouvelle phase de l'agitation. Nous nous bornerons dornavant 
recueillir, dans les innombrables documents que nous avons sous les
yeux, les arguments qui pourront nous paratre nouveaux et les
circonstances propres  jeter quelque jour sur l'esprit de la Ligue et
les moeurs anglaises.


Sance du 7 aot 1844.

Nous voici arrivs  l'poque o les relations entre la France et
l'Angleterre, et par suite la paix du monde, paraissaient gravement
compromises. La presse des deux cts du dtroit, et malheureusement
dans des vues peu honorables, s'efforait de rveiller tous les vieux
instincts de haine nationale. On dit que, dans la salle d'Exeter-Hall,
des missionnaires fanatiques faisaient entendre des paroles irritantes
peu en harmonie avec le caractre dont ils sont revtus. Sir Robert
Peel enfin, peut-tre domin par le dchanement des passions ardentes
du dehors, venait de prononcer devant le Parlement les paroles
impolitiques et imprudentes qui rendaient si difficile l'arrangement
des affaires de Tati.

Jusqu' ce moment, pas une allusion n'avait t faite au sein des
meetings de la Ligue sur les rapports de la France avec l'Angleterre.
Cette circonstance nous semble mriter toute l'attention du lecteur
impartial; car enfin, les occasions n'avaient pas manqu; l'affaire
d'Alger, celle du Maroc, celle du droit de visite, l'hostilit de nos
tarifs, manifeste par des droits diffrentiels mis  la charge des
produits anglais, et bien d'autres circonstances offraient aux
orateurs de la Ligue un texte facile  exploiter, dans l'intrt de
leur popularit, un instrument fcond pour arracher des
applaudissements  la multitude. Comment se fait-il que ces hommes,
parlant tous les jours en prsence de cinq  six mille personnes
runies, et dans les circonstances o il leur tait si facile de
mnager  leur amour-propre d'orateur toutes les ovations de
l'enthousiasme politique, se soient constamment abstenus de cder 
cette si sduisante tentation? Comment des manufacturiers, des
ngociants, des fermiers se sont-ils montrs  cet gard si suprieurs
 des missionnaires,  des journalistes, et mme aux hommes d'tat les
plus haut placs?

Il n'y a qu'une circonstance qui puisse expliquer raisonnablement ce
phnomne, et cette circonstance est si importante, qu'il doit m'tre
permis de la rvler au public franais.--C'est que la Ligue s'adresse
 la classe industrieuse et laborieuse, et que cette classe, en
Angleterre, n'est point anime des sentiments haineux contre la
France que nos journaux, par des motifs expliqus ailleurs, lui
attribuent avec tant d'obstination.--J'ai lu plus de trois cents
discours prononcs par les orateurs de la Ligue dans toutes les villes
importantes de la Grande-Bretagne. J'ai lu un nombre immense de
brochures, de pamphlets populaires, de journaux mans de cette
puissante association, et j'affirme sur l'honneur que je n'y ai jamais
vu un mot blessant pour notre dignit nationale, ni une allusion
directe ou indirecte  l'tat de nos relations politiques avec
l'Angleterre.

C'est que, dans ce pays, les classes industrieuses ont vraiment
l'esprit d'industrie qui est oppos  l'esprit militaire. C'est que
les haines nationales, grce aux progrs de l'opinion, leur sont
devenues aussi trangres que le sont maintenant parmi nous les haines
de ville  ville et de province  province.

Cependant, au moment o la paix du monde tait srieusement menace,
il tait difficile que l'motion gnrale ne se ft pas aussi sentir
parmi ces multitudes assembles  Covent-Garden, ou dans le
_free-trade-hall_ de Manchester. On verra, dans les discours qui
suivent,  quel point de vue les graves vnements du mois d'aot 1844
taient envisags par les membres de la Ligue.


7 aot 1844.

Le dernier meeting de la Ligue, pour cette saison, a eu lieu mercredi
soir au thtre de Covent-Garden. Une affluence extraordinaire de
_free-traders_ remplissait toutes les parties du vaste difice.
Pendant toute la sance, les dames, par leurs physionomies animes et
leurs applaudissements ritrs, ont montr qu'elles prennent un vif
intrt au sort des classes souffrantes et opprimes.--M. G. Wilson
occupait le fauteuil. Un grand nombre de membres du Parlement et
d'hommes distingus avaient pris place autour de lui sur l'estrade.

Le prsident, en ouvrant la sance, annonce que la parole sera prise
successivement par M. Milner Gibson, m. P., par M. Richard Cobden, m.
P., en remplacement de M. George Thompson, absent, et par M. Fox.

     M. GIBSON: Monsieur, j'ai eu le bonheur d'assister  un grand
     nombre de meetings de la Ligue, mais jamais une aussi magnifique
     assemble que celle qui est en ce moment runie dans ces murs
     n'avait encore frapp mes regards, et j'ajoute, monsieur, que
     cette marque signale de l'approbation publique,  ce dernier
     meeting d'adieu, est pour nous un juste sujet d'esprance et de
     flicitation.  l'aspect d'une assemble aussi imposante, il est
     impossible de croire qu'une cause rtrograde, d'imaginer qu'une
     question a perdu du terrain dans l'esprit et l'estime du peuple.
     (Applaudissements.)

     ....... Je crois sincrement que tout homme impartial qui jettera
     les yeux autour de lui, et qui se demandera quels sont les
     premiers besoins sociaux, quelles sont les ncessits qui se
     manifestent en premire ligne non-seulement dans les possessions
     britanniques, mais dans la plus grande partie de l'Europe,
     reconnatra que ces besoins et ces ncessits se lient intimement
      la souffrance physique. Il reconnatra que toute grande
     amlioration sociale ne peut venir qu'aprs l'amlioration
     matrielle de la condition du peuple. On montre un grand dsir
     d'instruire le peuple; on se plaint de son ignorance; on se
     plaint de ce qu'il manque d'ducation morale. Mais que sert de
     vouloir faire germer la vertu parmi des hommes courbs sous la
     misre, fltris par une pnurie dsesprante et qui ne sont point
     en tat de recevoir les leons du prtre ou du moraliste?
     Croyez-le bien, si nous voulons que la vertu, la science, la
     religion, prennent racine dans le coeur de l'homme laborieux,
     commenons par amliorer sa condition physique. Nous devons
     arracher l'ouvrier des campagnes  l'tat d'abaissement o il est
     maintenant plac. En vain nous cherchons  restreindre
     l'immoralit,  diminuer le crime dans le pays, tant que la
     classe laborieuse, en levant les yeux sur ceux qui occupent des
     positions plus leves dans l'chelle sociale, se sentira d'une
     autre caste, pour ainsi dire, et se croira rejete comme une
     superftation inutile, aussi peu digne, moins digne d'gards
     peut-tre que la nature animale engraisse sur les domaines de
     l'aristocratie.

L'orateur rappelle ici qu'ayant voulu parler  la Chambre des communes
de la situation de l'ouvrier des campagnes, et s'tant tay de
l'autorit d'un ministre du culte dont le nom est vnr dans tout le
royaume, M. Godolphin Osborn, le ministre secrtaire d'tat pour le
dpartement de l'intrieur, avait parl de prlats courant aprs la
popularit.

     Je voudrais de tout mon coeur, continue M. Gibson, voir beaucoup
     de nos prtres et mme de nos vques condescendre  une telle
     conduite. Je me rappelle un clbre crivain qui disait qu'une
     trs-utile association pourrait tre fonde, et dans le fait
     cette institution manque  l'Angleterre, dans le but de convertir
     l'piscopat au christianisme. (Applaudissements prolongs.) J'ai
     la certitude absolue que la libert du commerce est en parfaite
     harmonie avec l'esprit de l'vangile, et que la libre
     communication des peuples est le moyen le plus efficace de
     rpandre la foi et la civilisation sur toute la surface de la
     terre. Je ne pense pas que les efforts des missionnaires, quels
     que soient leurs bonnes intentions et leur mrite, puissent
     obtenir un succs complet tant que les gouvernements spareront
     les nations par des barrires artificielles, sous forme de tarifs
     hostiles, et leur inculqueront, au lieu de sentiments fraternels
     fonds sur des intrts rciproques, des sentiments de jalousie
     si prompts  clater en vaste incendie. (Bruyantes acclamations.)
     C'est une chose surprenante que l'excessive dlicatesse, en
     matire d'honneur national, qui s'est tout  coup rvle parmi
     nos grands seigneurs trafiquants de crales. On croirait voir
     des coursiers _entrans_ pour le turf. (Rires.) Mais qu'est-ce
     que cela signifie? Cela signifie que, pour ces messieurs,
     _guerre_ est synonyme de _rentes_. (Approbation et rires.)
     J'ignore s'ils aperoivent aussi clairement que je le fais la
     liaison de ces deux ides. La premire consquence de la guerre,
     c'est la chert du bl; la seconde, c'est un accroissement
     d'influence ministrielle, dont une bonne part revient toujours 
     nos seigneurs terriens. Quelque lourdes que soient les charges,
     quelque lamentables que soient les maux que la guerre infligerait
      la communaut, tenez pour certain que, s'il est possible
     qu'elle profite  une classe, ce sera  la classe aristocratique.
     Je crois trs-consciencieusement qu'il y a dans ce pays un grand
     parti li avec l'intrt territorial, parti reprsent par le
     _Morning-Post_ (rires), qui s'efforce de susciter un sentiment
     antifranais (_an anti-french-feeling_), dans l'unique but de
     maintenir le monopole des grains. (Rires.) Qu'est-ce que la
     guerre pour ces messieurs? Ils s'en tiennent bien loin. (Rires.)
     Ils envoient leurs compatriotes au champ du carnage, et, quant 
     eux, ils profitent de l'interruption du commerce pour tenir 
     haut prix la subsistance du peuple; et quand revient la paix, ils
     se font un titre de cette chert mme, pour continuer et
     renforcer la protection. Nous avons vu tout cela dans la dernire
     guerre. (Applaudissements.)

     Une autre de leurs raisons pour pousser  la guerre, c'est qu'ils
     y voient un moyen de dtourner l'attention publique de ces
     mouvements sociaux qui les mettent maintenant si mal  l'aise.
     Une bonne guerre, disent-ils, c'est une excellente diversion.
     Il y a trs-peu de jours, un homme distingu, dont je ne me crois
     pas autoris  proclamer le nom dans cette enceinte, me disait:
     Quoi qu'on en ait dit sur les maux de la guerre, quoi qu'en aient
     crit les moralistes et les philosophes, je crois que ce pays a
     besoin d'une bonne guerre, et qu'elle nous dlivrerait de bien
     des difficults. (Rires bruyants.)--C'est la vieille doctrine.
     Bien heureusement, il ne sera pas en leur pouvoir de pousser le
     peuple de ce pays vers ces folles exhibitions d'un faux
     patriotisme. Il y a dans la nation britannique un bon sens, un
     esprit de justice, qui, depuis les terribles luttes du
     commencement de ce sicle, ont jet de profondes racines; et il
     sera difficile de lui persuader de se lancer dans toutes les
     horreurs de la guerre pour le seul avantage de gorger notre riche
     aristocratie aux dpens de la communaut. (Applaudissements
     prolongs.)

Qu'il nous soit permis de faire une remarque sur ce passage du
discours de M. Gibson. Ne pourrait-il pas tre trs--propos prononc
devant une assemble franaise?

C'est une chose surprenante (dirait-on) que l'excessive dlicatesse,
en matire d'honneur national, qui s'est tout  coup rvle parmi nos
trafiquants de fer et de houille. Mais qu'est-ce que cela signifie?
Cela signifie que pour ces messieurs _guerre_ est synonyme de
_chert_; entente cordiale est synonyme de commerce, d'changes, de
concurrence  redouter. Je crois trs-consciencieusement qu'il y a,
dans ce pays, un grand parti li avec l'intrt _manufacturier_, parti
reprsent par la _Presse_ et le journal du _Commerce_, qui s'efforce
de susciter un sentiment anti-anglais, dans l'unique but de maintenir
le haut prix des draps, des toiles, de la houille et du fer, etc.,
etc.

Aprs cette courte observation, nous reprenons le compte rendu de la
sance du 7 aot, et nous consignons ici notre regret de ne pouvoir
traduire le remarquable discours de M. Cobden. Nous nous bornerons,
forc que nous sommes de nous restreindre,  citer quelques passages
de l'allocution de M. Fox, et particulirement la proraison qui se
lie au sujet trait par le reprsentant de Manchester.

M. Fox. L'orateur, prenant texte d'un article du _Morning-Post_ qui
annonce pour la vingtime fois que la Ligue est morte aprs avoir
totalement chou dans sa mission, passe en revue le pass de cette
institution, et montre l'influence qu'elle a exerce sur
l'administration des Whigs et ensuite sur celle des Torys, influence 
laquelle il faut attribuer les modifications rcemment introduites
dans la lgislation commerciale de la Grande-Bretagne. Il parle
ensuite du progrs qu'elle a fait faire  l'opinion publique.

     On peut dire de l'conomie politique ce qu'on disait de la
     philosophie, elle est descendue des nuages et a pntr dans la
     demeure des mortels; elle se mle  toutes leurs penses et fait
     le sujet de tous leurs entretiens. C'est ainsi que la Ligue a
     propag dans le pays une sagacit politique qui finira par bannir
     de ce monde les prjugs, les sophismes et les faussets par
     lesquels le genre humain s'est laiss si longtemps garer. Nous
     touchons presque au temps o deux grands hommes d'tat, Pitt et
     Fox, remplissaient l'univers de leurs luttes; et l'on ne saurait
     encore dcider lequel des deux tait le plus profondment
     ignorant des doctrines conomiques. Et maintenant, il n'y a pas
     un dandy, un incroyable, qui se prsente devant les lecteurs
     d'un bourg-pourri, pour y recueillir un mandat de famille, qui ne
     se soit gorg d'Adam Smith, au moins dans l'dition de M.
     Cayley[56]. (Rires.) Quand un peuple a acquis de telles lumires,
     on ne se joue plus de lui. C'est pour la Ligue un sujet de juste
     orgueil d'avoir dissmin dans le pays, non-seulement des
     connaissances positives et de bonnes habitudes intellectuelles,
     mais encore un vritable esprit d'indpendance morale. Partout o
     je trouve une disposition  secouer cette servilit abjecte qui a
     si longtemps pes sur une portion du peuple de ce pays; partout
     o je le vois donner aux choses leurs vrais noms, quels que
     soient les fallacieux synonymes dont on les dcore; quand je vois
     le faible et le fort, le pauvre et le riche, le paysan et le pair
     d'Angleterre, tous galement jugs selon les rgles du juste et
     de l'injuste; quand je rencontre une ferme volont de rendre
     tmoignage aux principes de l'quit et de la justice, en mme
     temps qu'une profonde sympathie pour les souffrances des classes
     malheureuses et opprimes, alors je reconnais l'influence de la
     Ligue; je la vois se rpandre dans toutes les classes de la
     socit, j'adhre  cette ferme dtermination de faire rgner le
     bien, de dtruire le mal par des moyens paisibles, lgaux, mais
     honorables et srs, dont les fondateurs de cette grande
     institution ont eu la gloire de faire adopter l'usage par leurs
     concitoyens. (Applaudissements.) Je sais que ces grands et nobles
     rsultats n'ont pas atteint les limites auxquelles aspirent les
     hommes de coeur qui dirigent la Ligue. Nous en avons le
     tmoignage par des faits irrcusables, que nous ne nions pas et
     qu'au contraire nous regardons loyalement en face. Ils nous sont
     d'ailleurs rappels surabondamment par certains journaux. Voyez,
     disent-ils, dans combien d'lections la Ligue a chou, dans
     combien elle n'a pas os accepter le combat! Elle a t battue
     dans le Sud-Lancastre et  Birmingham.--Il est vrai que nous
     n'avons pu soutenir la lutte  Hortham, Cirencester et ailleurs.
     Qu'est-ce  dire? Je ne m'en afflige pas. Il est bien que dans
     une cause comme celle-ci--qui intresse une multitude de
     personnes trangres aux agitations politiques et aux rudes
     travaux qui peuvent seuls assurer le succs d'une grande rforme
     sociale--il est bien qu'on ne se laisse point dominer par cette
     ide, qu'il suffit d'instruire le peuple de ce qui est juste et
     vrai, pour que le vrai et le juste triomphent d'eux-mmes. Car,
     si ces lections eussent amen d'autres rsultats, quel
     enseignement en aurions-nous obtenu? Quel effet auraient-elles
     produit sur le grand nombre de ceux qui, pour la premire fois,
     s'unissant  la Ligue, se sont prcipits dans le tumulte de
     l'_agitation_? Ils n'auraient pas manqu de penser que les
     lecteurs sont libres dans leur opinion et dans leur action, que
     l'intimidation, la corruption et les menes de sinistres intrts
     n'interviennent pas pour pervertir la conscience des votants, et
     les vaincre en dpit de leurs ides et de leurs sentiments; et
     cet enseignement et t un mensonge. Ils en auraient conclu
     encore que le monopole, loin de songer  faire des efforts
     vigoureux et dsesprs, loin d'avoir recours aux armes les plus
     dloyales, n'attend pour abandonner la lutte que de voir la
     vanit et l'injustice de ses prtentions bien comprises par le
     public;--et cet enseignement aussi et t un mensonge.--Ces
     faciles triomphes eussent fait croire que l'esprit de parti est
     vaincu; qu'il a appris la sagesse et la droiture; et que, dans le
     vain but de soutenir quelque point de sectairianisme politique,
     l'opposition ne se laisserait pas vaincre en se divisant alors
     qu'elle peut tre victorieuse par l'unit;--et cet enseignement
     aussi et t un mensonge.--Ils eussent encore suggr cette ide
     que les combinaisons lgislatives actuelles sont plus que
     suffisantes pour protger aux lections les droits et les
     intrts du peuple; que nos institutions et notre mcanisme
     politique ont toute la perfection qu'on peut imaginer et
     dsirer;--et cet enseignement aussi et t un mensonge,--un
     grossier mensonge.--Dans mon opinion, subir quelques dfaites
     partielles, quelques dsastres momentans, quelques retards dans
     le dnoment de cette grande lutte, ce n'est pas acheter trop
     cher les bonnes habitudes, l'exprience et la discipline que ces
     revers mmes font pntrer dans l'esprit de la multitude, la
     prparant  travailler avec constance et avec succs  la dfense
     des intrts de la communaut.  ceux qui font de ces dfaites
     lectorales un sujet de mpris envers nous, et d'orgueil pour
     eux-mmes, je dirai: Vous vous jouez avec ce qui vous suscitera
     une puissance antagonique, une force  laquelle rien ne pourra
     rsister. Ces mmes dfaites nous apprennent l'art d'_agiter_.
     Elles nous ont instruits, elles nous instruiront bien plus encore
     jusqu'au jour o la communaut s'apercevra qu'en croyant ne
     diriger son nergie que sur un seul point et ne poursuivre que le
     triomphe d'un seul principe, la Ligue a jet les fondements de
     tout ce qui constitue la dignit, la grandeur et la prosprit
     nationales. (Applaudissements.)

     [Note 56: M. Cayley avait cit des extraits d'Adam Smith qu'il
     avait rendus, en les falsifiant, favorables au systme
     protecteur.]

     Il est une autre chose que la Ligue a accomplie, et c'tait un
     objet bien digne de ses efforts. Elle a dmasqu les classes
     privilgies! (coutez! coutez!) Leurs traits sont maintenant
     connus de tous, et il n'est plus en leur pouvoir de se dguiser.
     Le temps n'est pas loign o rgnait une sorte de mystification
      l'gard des pairs et des hommes de haut parage, comme si le
     sang qui coule dans leurs veines tait d'une autre nature que
     celui qui fait battre le coeur du peuple. Il a fallu que les
     principes de la libert commerciale fussent soumis  cette
     discussion serre, continuelle et anime qu'ils sont condamns 
     subir, pour qu'on reconnt la vraie porte de ces associations
     fodales; pour qu'on s'assurt que ces grands hommes sont aussi
     bien des _marchands_ que s'ils ouvraient boutique  Cheapside;
     et que ces cussons, regards jusqu'ici comme les emblmes d'une
     dignit quasi royale, ne sont autre chose que des enseignes o
     l'on peut lire: _Acres  louer, bls  vendre_.
     (Applaudissements.) Oui, ce sont des marchands; ce sont tous des
     marchands. Ils trafiquent de terres aussi bien que de bls. Ils
     trafiquent des aliments, depuis le pain de l'homme jusqu' la
     graine lgre qui nourrit l'oiseau prisonnier dans sa cage.
     (Rires.) Ils trafiquent de poissons, de faisans, de gibier; ils
     trafiquent de terrains pour les courses de chevaux; ils y perdent
     mme l'argent qu'ils y parient et font ensuite des lois au
     Parlement pour tre dispenss de payer leurs dettes.
     (Applaudissements.) Ils trafiquent d'toiles, de jarretires, de
     rubans--spcialement de rubans bleus--et, ce qui est le pis de
     tout, ils trafiquent des lois par lesquelles ils rendent leur
     ngoce plus lucratif. Ils poussent des clameurs contre le petit
     boutiquier qui instruit son apprenti dans l'art de tondre la
     pratique, tandis qu'ils font bien pis, eux nobles lgislateurs,
     car ils tondent la nation, et surtout, ils tondent court et ras
     l'indigent affam..... La Ligue a montr les classes privilgies
     sous un autre jour, en stimulant leurs vertus, en provoquant leur
     philanthropie. Oh! combien elles talent de charit, pourvu que
     la loi-crale s'en chappe saine et sauve! Des plans pour
     l'amlioration de la condition du peuple sont en grande faveur,
     et chaque section politique prsente le sien.

L'orateur numre ici et critique un grand nombre de projets tous
aspirant  rparer par la charit les maux faits par l'injustice, tels
que le systme des _allotments_ (V. p. 39), le bill des dix heures,
les socits pour l'encouragement de telles ou telles industries,
etc.--Il continue et termine ainsi:

     Si notre cause s'lve contre le monopole, elle est encore plus
     oppose  une guerre qui prendrait pour prtexte l'intrt
     national. J'espre que les sages avertissements qui sont sortis
     de la bouche de l'honorable reprsentant de Manchester (M.
     Gibson) pntreront dans vos esprits et dans vos coeurs; car,
     quand nous voyons  quels moyens le monopole a recours, il n'y a
     rien de chimrique  redouter que, par un machiavlisme
     monstrueux, il ne s'efforce, dans un sordide intrt, de plonger
     la nation dans toutes les calamits de la guerre. Si nous tions
     menacs d'une telle ventualit, j'ai la confiance que le peuple
     de ce pays se lverait comme un seul homme pour protester contre
     tout appel  ces moyens sanguinaires qui devront tre relgus 
     jamais dans les annales des temps barbares. Cette agitation doit
     se maintenir et progresser, parce qu'elle se fonde sur une vue
     complte des vrais intrts nationaux et sur les principes de la
     morale. Oui, nous soulevons une question morale. Laissons  nos
     adversaires les avantages dont ils s'enorgueillissent. Ils
     possdent de vastes domaines, une influence incontestable; ils
     sont matres de la Chambre des lords, de la Chambre des communes,
     d'une grande partie de la presse priodique et du secret des
     lettres (applaudissements);  eux encore le patronage de l'arme
     et de la marine, et la prpondrance de l'glise. Voil leurs
     privilges, et la longue numration ne nous en effraye pas, car
     nous avons contre eux ce qui est plus fort que toutes ces choses
     runies: le sentiment du juste grav au coeur de l'homme.
     (Acclamations.) C'est une puissance dont ils ne savent pas se
     servir, mais qui nous fera triompher d'eux; c'est une puissance
     plus ancienne que leurs races les plus antiques, que leurs
     chteaux et leurs cathdrales, que l'glise et que l'tat; aussi
     ancienne, que dis-je? plus ancienne que la cration mme, car
     elle existait avant que les montagnes fussent nes, avant que la
     terre repost sur ses fondements; elle habitait avec la sagesse
     dans l'esprit de l'ternel. Elle fut souffle sur la face de
     l'homme avec le premier souffle de vie, et elle ne prira pas en
     lui tant que sa race n'aura pas compt tous ses jours sur cette
     terre. Il est aussi vain de lutter contre elle que contre les
     toiles du firmament. Elle verra, bien plus, elle oprera la
     destruction de tout ce qu'il y a d'injustice au fond de toutes
     les institutions politiques et sociales. Oh! puisse la Providence
     consommer bientt sur le genre humain cette sainte bndiction!
     (Applaudissements prolongs.)

Aprs une courte allocution dans laquelle le prsident, au nom de la
Ligue, adresse aux habitants de la mtropole des remercments et des
adieux, la session de 1844 est close et l'assemble se spare.

       *       *       *       *       *

Dans un des passages du discours prcdent, M. Fox avait fait allusion
 un meeting tenu, deux jours avant,  Northampton. Le but de cette
publication tant de jeter quelque jour sur les moeurs politiques de
nos voisins, et de montrer, _en action_, l'immense libert
d'association dont ils ont le bonheur de jouir, nous croyons devoir
dire un mot de ce meeting.


LES FREE-TRADERS ET LES CHARTISTES  NORTHAMPTON.

Lundi 5 juin 1844, un important meeting a eu lieu dans le comt et
dans la ville de Northampton.

Quelques jours d'avance, un grand nombre de manufacturiers, de
fermiers, de ngociants et d'ouvriers avaient prsent une requte 
MM. Cobden et Bright, pour les prier d'assister au meeting et d'y
discuter la question de la libert commerciale. Ces messieurs
acceptrent l'invitation.

Une autre requte avait t prsente, par les partisans du rgime
protecteur,  M. O'Brien, reprsentant du comt, et membre de la
Socit centrale pour la protection agricole. M. O'Brien dclina
l'invitation, se fondant sur ce que les requrants taient bien en
tat de se former une opinion par eux-mmes, sans appeler des
trangers  leur aide.

Enfin, les chartistes de Northampton avaient, de leur ct, rclam
l'assistance de M. Fergus O'Connor qui, dans leur pense, devait
s'unir  M. O'Brien pour combattre M. Cobden. M. Fergus O'Connor avait
promis son concours.

Le square dans lequel se tenait le meeting contenait plus de 6,000
personnes. Les _free-traders_ proposrent pour prsident lord Fitz
Williams, maire, mais les chartistes exigrent que le fauteuil ft
occup par M. Grandy, ce qui fut accept.

M. Cobden soumet  l'assemble la rsolution suivante:

     Que les lois-crales et toutes les lois qui restreignent le
     commerce dans le but de protger certaines classes sont injustes
     et doivent tre abroges.

M. Fergus O'Connor propose un amendement fort tendu qu'on peut
rsumer ainsi:

     Les habitants de Northampton sont d'avis que toutes
     modifications aux lois-crales, toutes rformes commerciales,
     doivent tre ajournes jusqu' ce que la charte du peuple soit
     devenue la base de la constitution britannique.

De nombreux orateurs se sont fait entendre. Le prsident ayant
consult l'assemble, la rsolution de M. Cobden a t adopte  une
grande majorit.

       *       *       *       *       *

Un autre trait caractristique des moeurs politiques que la libert
parat avoir pour tendance de dvelopper, c'est l'affranchissement de
la femme, et son intervention, du moins comme juge, dans les grandes
questions sociales. Nous croyons que la femme a su prendre le rle le
mieux appropri  la nature de ses facults, dans une runion dont,
par ce motif, nous croyons devoir analyser succinctement le
procs-verbal.


DMONSTRATION EN FAVEUR DE LA LIBERT COMMERCIALE  WALSALL.

Prsentation d'une coupe  M. John B. Smith.

En 1841, la lutte s'tablit entre le monopole et la libert aux
lections de Walsall. M. Smith tait le candidat des _free-traders_,
et l'influence de la corruption, porte  ses dernires limites,
assura aux monopoleurs un triomphe momentan. L'nergie et la loyaut,
qui prsidrent  la conduite de M. Smith dans cette circonstance, lui
concilirent l'estime et l'affection de toutes les classes de la
socit, et les clames de Walsall rsolurent de lui en donner un
tmoignage public. Elles formrent entre elles une souscription dont
le produit a t consacr  faire ciseler une magnifique coupe
d'argent. Mercredi soir (11 septembre 1844), une _soire_ a eu lieu
dans de vastes salons, dcors avec got, et o tait runie la plus
brillante assemble. M. Robert Scott occupait le fauteuil.

Aprs le th, M. le prsident se lve pour proposer la sant de la
reine. Dans une assemble, dit-il, embellie par la prsence d'un si
grand nombre de dames, il serait inconvenant de ne pas commencer par
payer un juste tribut de respect  notre gracieuse et bien-aime
souveraine. C'est une des gloires de l'Angleterre de s'tre soumise 
la domination de la femme, et ce n'est pas un des traits les moins
surprenants de son histoire, que la nation ait joui de plus de bonheur
et de prosprit, sous l'empire de ses souveraines, que n'ont pu lui
en procurer les rgnes des plus grands hommes, etc.

Aprs un discours de M. Walker, en rponse  ce toast, le prsident
arrive  l'objet de la runion. Il rappelle qu'en 1841, un appel fut
fait aux habitants de Walsall pour poser aux lecteurs la question de
la libert commerciale. C'tait la premire fois que cette grande
cause subissait l'preuve lectorale. Nous avions alors un candidat
whig qui n'allait pas, sur cette matire, jusqu' l'affranchissement
absolu des changes. Il sentit la ncessit de se retirer, et le champ
restait libre aux manoeuvres du candidat conservateur. Un grand nombre
d'lecteurs lui promirent imprudemment leurs votes, sans considrer
que la loi leur a confi un dpt sacr dont ils ne sont pas libres de
disposer  leur avantage, mais dont ils doivent compte  ceux qui ne
jouissent pas du mme privilge. Vous vous rappelez l'anxit qui
rgna alors parmi les _free-traders_, et les difficults qu'ils
rencontrrent  trouver un candidat  qui l'on pt confier la dfense
du grand principe que nous posions devant le corps lectoral. C'est
dans ce moment qu'un homme d'une position leve, d'un noble caractre
et d'un grand talent, M. Smith (applaudissements), accepta sans
hsiter la candidature et entreprit de relever ce bourg de la longue
servitude  laquelle il tait accoutum. M. Smith tait alors
prsident de la chambre de commerce de Manchester, prsident de la
Ligue. Sur notre demande, il vint  Walsall et dirigea la lutte avec
une vigueur et une loyaut qui lui valurent, non-seulement l'estime de
ses amis, mais encore l'approbation de ses adversaires. L'Angleterre
et l'Irlande s'intressaient au succs de ce grand dbat, o les plus
chers intrts du pays taient engags. Grce  des influences que
vous n'avez pas oublies, nous fmes vaincus cependant, mais non sans
avoir rduit la majorit de nos adversaires dans une telle proportion
qu'il ne leur reste plus aucune chance pour l'avenir. Les dames de
Walsall, profondment reconnaissantes des services minents rendus par
M. Smith  la cause de la puret lectorale non moins qu' celle de la
libert, rsolurent de lui donner un tmoignage public de leur estime.
Je ne vous retiendrai pas plus longtemps, et ne veux point retarder
les oprations qui sont l'objet principal de cette runion.

Mme. Cox se lve, et s'adressant  M. Smith, elle dit: J'ai l'honneur
de vous prsenter cette coupe, au nom des dames de Walsall.

M. Smith reoit ce magnifique ouvrage d'orfvrerie, d'un travail
exquis, qui porte l'inscription suivante:

  _Prsent  M. J. B._ SMITH, _esq._

Par les dames de Walsall, comme un tmoignage de leur estime et de
leur gratitude, pour le courage et le patriotisme avec lesquels il a
soutenu la lutte lectorale de 1841, dans ce bourg, contre un candidat
monopoleur,--pour l'indpendance de sa conduite et l'urbanit de ses
manires,--pour ses infatigables efforts dans la dfense des droits du
travail contre les intrts gostes et la domination usurpe d'une
classe.

Puisse-t-il vivre assez pour jouir de la rcompense de ses travaux et
voir la vrit triompher et la patrie heureuse!

M. Smith remercie et prononce un discours que le cadre de cet ouvrage
ne nous permet pas de rapporter.

Le but que nous nous sommes propos tait de faire connatre la Ligue,
ses principaux chefs, les doctrines qu'elle soutient, les arguments
par lesquels elle combat le monopole; nous ne pouvions songer 
initier le lecteur dans tous les dtails des oprations de cette
grande association. Il est pourtant certain que les efforts
persvrants, mais silencieux, par lesquels elle essaye de rnover,
non-seulement l'esprit, mais encore le personnel du corps lectoral,
ont peut-tre une importance plus pratique que la partie apparente et
populaire de ses travaux.

Sans vouloir changer notre plan et attirer l'attention du lecteur sur
les travaux lectoraux de la Ligue, ce qui exigerait de sa part
l'tude approfondie d'un systme lectif beaucoup plus compliqu que
le ntre, nous croyons cependant ne pouvoir terminer sans dire
quelques mots et rapporter quelques discours relatifs  cette phase de
l'_agitation_.

Nous avons vu prcdemment qu'il y a en Angleterre deux classes de
dputs, et, par consquent, d'lecteurs.--158 membres du Parlement
sont nomms par les comts, et tous sont dvous au monopole.--Jusqu'
la fin de 1844, les _free-traders_ n'avaient en vue que d'obtenir, sur
les dputs des bourgs, une majorit suffisante pour contre-balancer
l'influence de ce corps compacte de 158 protectionnistes.--Pour cela,
il s'agissait de faire inscrire sur les listes lectorales autant de
_free-traders_, et d'en liminer autant de cratures de l'aristocratie
que possible. Un comit de la Ligue a t charg et s'est acquitt
pendant plusieurs annes de ce pnible et difficile travail, qui a
exig une multitude innombrable de procs devant les cours comptentes
(_courts of registration_), et le rsultat a t d'assurer aux
principes de la Ligue une majorit certaine dans un grand nombre de
villes et de bourgs.

Mais,  la fin de 1844, M. Cobden conut l'ide de porter la lutte
jusque dans les comts. Son plan consistait  mettre  profit ce qu'on
nomme la clause Chandos, qui confre le droit d'lire, au comt, 
quiconque possde une proprit immobilire donnant un revenu net de
40 schellings. De mme que l'aristocratie avait, en 1841, mis un grand
nombre de ses cratures en possession du droit lectoral par l'action
de cette clause, il s'agissait de dterminer les classes
manufacturires et commerciales  en faire autant, en investissant les
ouvriers des mmes franchises, et en les transformant en
_propritaires_, en _landlords_ au petit pied.--Le temps pressait, car
on tait au mois de dcembre 1844, quand M. Cobden soumit son plan au
conseil de la Ligue, et on n'avait que jusqu'au 31 janvier 1845, pour
se faire inscrire sur les listes lectorales qui doivent servir en cas
de dissolution jusqu'en 1847.

Aussitt le plan arrt, la Ligue le mit  excution avec cette
activit prodigieuse qui ne lui a jamais fait dfaut, et que nous
avons peine  croire, tant elle est loin de nos ides et de nos
moeurs politiques. Dans l'espace de dix semaines, M. Cobden a assist
 _trente-cinq_ grands meetings publics, tenus dans les divers comts
du nord de l'Angleterre dans le seul but de propager cette nouvelle
croisade lectorale.--Nous nous bornerons  donner ici la relation
d'un de ces meetings, celui de Londres, qui ouvre d'ailleurs la
troisime anne de l'agitation dans la mtropole.


GRAND MEETING DE LA LIGUE AU THTRE DE COVENT-GARDEN.

11 dcembre 1844.

Six mille personnes assistent  la runion. Le prsident de la Ligue,
M. George Wilson, occupe le fauteuil.

En ouvrant la sance, aprs quelques observations gnrales, le
prsident ajoute:

     Vous avez peut-tre entendu dire que depuis notre dernier meeting
     la Ligue avait pris sa retraite. Mais soyez assurs qu'elle n'a
     pas perdu son temps dans les cours d'enregistrement
     (_registration courts_). Nous avons envoy des hommes
     expriments dans 140 bourgs, dans le but d'organiser des comits
     lectoraux l o il n'en existe pas, et de donner une bonne
     direction aux efforts des _free-traders_ l o il existe de
     semblables institutions. Depuis, les cours de rvision ont t
     ouvertes. C'est l que la lutte a t srieuse. Je n'ai pas
     encore les rapports relatifs  la totalit de ces 140 bourgs,
     mais seulement  108 d'entre eux. Dans 98 bourgs nous avons
     introduit sur les listes lectorales plus de _free-traders_ que
     nos adversaires n'y ont fait admettre de monopoleurs; et d'un
     autre ct nous avons fait rayer de ces listes un grand nombre de
     nos ennemis. Dans 8 bourgs seulement la balance nous a t
     dfavorable, sans mettre cependant notre majorit en pril.
     (Applaudissements.)

Le prsident entre ici dans des dtails de chiffres inutiles 
reproduire; il expose ensuite les moyens de conqurir une majorit
dans les comts.

M. Villiers, m. P., prononce un discours. La parole est ensuite  M.
Cobden. Nous extrayons du discours de l'honorable membre les passages
qui nous ont paru d'un intrt gnral.

     M. COBDEN..... Les monopoleurs ont fait circuler  profusion une
     brochure adresse aux ouvriers, qui porte pour pigraphe une
     sentence qui a pour elle l'autorit rpublicaine, celle de M.
     Henry Clay. Je suis bien aise qu'ils aient inscrit son nom et
     cit ses paroles sur le frontispice de cette oeuvre, car les
     ouvriers n'oublieront pas que, depuis sa publication, M. Henry
     Clay a t repouss de la prsidence des tats-Unis. Il demandait
     cet honneur  trois millions de citoyens libres, et il fondait
     ses droits sur ce qu'il est l'auteur et le pre du systme
     protecteur en Amrique. J'ai suivi avec une vive anxit les
     progrs de cette lutte, et reu des dpches par tous les
     paquebots. J'ai lu le compte rendu de leurs discours et de leurs
     processions. Vraiment les harangues de Clay et de Webster
     auraient fait honneur aux ducs de Richmond et de Buckingham
     eux-mmes. (Rires.) Leurs bannires portaient toutes des devises,
     telles que celles-ci: Protection au travail national.
     Protection contre le travail non rmunr d'Europe. Dfense de
     l'industrie du pays. Dfense du systme amricain. Henry Clay
     et protection. (Rires.) Voil ce qu'on disait  la dmocratie
     amricaine, comme vous le dit votre aristocratie dans ce mme
     pamphlet. Et qu'a rpondu le peuple amricain? Il a rejet Henry
     Clay; il l'a rendu  la vie prive. (Applaudissements.) Je crois
     que nos socits prohibitionnistes, s'il leur reste encore un
     grand dpt de cette brochure, pourront l'offrir  bon march.
     (Rires.) Elles seront toujours bonnes  allumer des cigares.
     (Nouveaux rires.)....

     Eh bien! habitants de Londres! Qu'y a-t-il de nouveau parmi vous?
     Vous avez su quelque chose de ce que nous avons fait dans le
     Nord; que se passe-t-il par ici? Je crois que j'ai aperu
     quelques signes, sinon d'opposition, du moins de ce que j'appelle
     des tentatives de diversion. Vous avez eu de grands meetings,
     remplis de beaux projets pour le soulagement du peuple..... Mon
     ami M. Villiers vous a parl du grand dveloppement de l'esprit
     charitable parmi les monopoleurs et de leur manie de tout
     arranger par l'_aumne_. En admettant que cette charit soit bien
     sincre et qu'elle dpasse celle des autres classes, j'ai de
     graves objections  opposer  un systme qui fait dpendre une
     portion de la communaut des aumnes de l'autre portion.
     (coutez! coutez!) Mais je nie cette philanthropie elle-mme,
     et, relevant l'accusation qu'ils dirigent contre nous,--froids
     conomistes,--je dis que c'est parmi les _free-traders_ que se
     trouve la vraie philanthropie. Ils ont tenu un grand meeting, il
     y a deux mois, dans le Suffolk. Beaucoup de seigneurs, de nobles,
     de squires, de prtres se sont runis, et pourquoi? Pour
     remdier, par un projet philanthropique,  la dtresse gnrale.
     Ils ont ouvert une souscription. Ils se sont inscrits sance
     tenante; et qu'est-il arriv depuis? O sont les effets de cette
     oeuvre qui devait fermer toutes les plaies? J'oserais affirmer
     qu'il est tel ligueur de Manchester qui a plus donn pour tablir
     dans cette ville des lieux de rcration pour les ouvriers, qu'il
     n'a t recueilli parmi toute la noblesse de Suffolk pour le
     soulagement des ouvriers des campagnes. Ne vous mprenez pas,
     messieurs, nous ne venons pas ici faire parade de gnrosit,
     mais dcrier ces accusations sans cesse diriges contre le corps
     le plus intelligent de la classe moyenne de ce pays, et cela
     parce qu'il veut se faire une ide scientifique et claire de la
     vraie mission d'un bon gouvernement. Ils nous appellent
     conomistes politiques; durs et secs utilitaires. Je rponds
     que les conomistes ont la vraie charit et sont les plus
     sincres amis du peuple. Ces messieurs veulent absolument que le
     peuple vive d'aumnes; je les somme de nous donner au moins une
     garantie qu'en ce cas le peuple ne sera pas affam. Oh! il est
     fort commode  eux de fltrir, par une dnomination odieuse, une
     politique qui scrute leurs procds. (Rires.) Nous nous
     reconnaissons conomistes, et nous le sommes, parce que nous ne
     voulons pas voir le peuple se fier, pour sa subsistance, aux
     aumnes de l'aristocratie, sachant fort bien que, s'il le fait,
     sa condition sera vraiment dsespre. (Applaudissements.) Nous
     voulons que le gouvernement agisse sur des principes qui
     permettent  chacun de pourvoir  son existence par un travail
     honnte et indpendant. Ces grands messieurs ont tenu un autre
     meeting aujourd'hui. On y a trait de toutes sortes de sujets,
     except du sujet essentiel. (coutez!) Une runion a eu lieu ce
     matin  Exeter-Hall, o il y avait des gens de toute espce, et
     dans quel but? Afin d'imaginer des moyens et de fonder une
     socit pour l'assainissement des villes. (Rires.) Ils vous
     donneront de la ventilation, de l'air, de l'eau, des
     desschements, des promenades, de tout, except du pain.
     (Applaudissements.) Cependant, du moins en ce qui concerne le
     Lancashire, nous avons les registres gnraux de la mortalit qui
     montrent distinctement le nombre des dcs s'levant et
     s'abaissant d'anne en anne, avec le prix du bl, et tous pouvez
     suivre cette connexit avec autant de certitude que si elle
     rsultait d'une enqute du coroner. Il y a eu trois mille morts
     de plus dans les annes de chert que depuis que le bl est
     descendu  un prix naturel, et cela dans un trs-petit district
     du Lancastre. Et ces messieurs, dans leurs socits de
     bienveillance, parlent d'eau, d'air, de tout, except du pain qui
     est le soutien et comme l'toffe de la vie! Je ne m'oppose pas 
     des oeuvres de charit; je les appuie de toute mon me; mais je
     dis: Soyons justes d'abord, ensuite nous serons charitables.
     (Applaudissements.) Je ne doute nullement de la puret des motifs
     qui dirigent ces messieurs; je ne les accuserai point ici
     d'hypocrisie, mais je leur dirai: Rpondez  la question, ne
     l'escamotez pas.

     Je me plains particulirement d'une partie de l'aristocratie[57],
     qui affiche sans cesse des prtentions  une charit sans gale,
     dont, sans doute par ce motif, les lois-crales froissent la
     conscience, et qui les maintient cependant, sans les discuter et
     mme sans vouloir formuler son opinion. Je fais surtout allusion
      un noble seigneur qui en a agi ainsi l'anne dernire, 
     l'occasion de la motion de M. Villiers, quoique, en toutes
     circonstances, il fasse profession d'une grande sympathie pour
     les souffrances du peuple. Il ne prit pas part  la discussion,
     n'assista pas mme aux dbats, et ne vint pas moins au dernier
     moment voter contre la motion. (Grands cris: Honte! honte! le
     nom! le nom!) Je vous dirai le nom; c'est lord Ashley. (Murmures
     et sifflets.) Eh bien, je dis: Admettons la puret de leurs
     motifs, mais stipulons au moins qu'ils discuteront la question et
     qu'ils l'examineront avec le mme soin qu'ils donnent aux
     approvisionnements d'eau et aux renouvellements de l'air. Ne
     permettons pas qu'ils ferment les yeux sur ce sujet. Comment se
     conduisent-ils en ce qui concerne la ventilation? Ils appellent 
     leur aide les hommes de science. Ils s'adressent au docteur
     Southwood-Smith, et lui disent: Comment faut-il s'y prendre pour
     que le peuple respire un bon air? Eh bien! quand il s'agit de
     donner au peuple du travail et des aliments, nous les sommons
     d'interroger aussi les hommes de science, les hommes qui ont
     pass leur vie  tudier ce sujet, et qui ont consign dans leurs
     crits des opinions reconnues pour vraies dans tout le monde
     clair. Comme ils appellent dans leurs conseils Southwood-Smith,
     nous leur demandons d'y appeler aussi Adam Smith, et nous les
     sommons ou de rfuter ses principes ou d'y conformer leurs votes.
     (Applaudissements.) Il ne suffit pas de se tordre les bras, de
     s'essuyer les yeux et de s'imaginer que dans ce sicle
     intelligent et clair le sentimentalisme peut tre de mise au
     snat. Que dirions-nous de ces messieurs qui gmissent sur les
     souffrances du peuple, si, pour des flaux d'une autre nature,
     ils refusaient de prendre conseil de la science, de
     l'observation, de l'exprience? S'ils entraient dans un hpital,
     par exemple, et si,  l'aspect des douleurs et des gmissements
     dont leurs sens seraient frapps, ces grands philanthropes
     mettaient  la porte les mdecins et les pharmaciens, et tournant
     au ciel leurs yeux attendris, ils se mettaient  traiter et
     mdicamenter  leur faon? (Rires et applaudissements.) J'aime
     ces meetings de Covent-Garden, et je vous dirai pourquoi. Nous
     exerons ici une sorte de police intellectuelle. Byron a dit que
     nous tions dans un sicle d'affectation; il n'y a rien de plus
     difficile  saisir que l'affectation. Mais je crois que si
     quelque chose a contribu  lever le niveau moral de cette
     mtropole, ce sont ces grandes runions et les discussions qui
     ont lieu dans cette enceinte. (Acclamations.) Il va y avoir un
     autre meeting ce soir dans le but d'offrir  sir Henry Pottinger
     un don patriotique. Je veux vous en dire quelques mots. Et
     d'abord, qu'a fait sir Henry Pottinger pour ces monopoleurs?--Je
     parle de ces marchands et millionnaires monopoleurs, y compris la
     maison Baring et Cie, qui a souscrit pour 50 liv. st. 
     Liverpool, et souscrira sans doute  Londres. Je le demande, qu'a
     fait M. Pottinger pour provoquer cette dtermination des
     princes-marchands de la Cit? Je vous le dirai. Il est all en
     Chine, et il a arrach au gouvernement de ce pays, pour son bien
     sans doute, un tarif. Mais de quelle espce est ce tarif? Il est
     fond sur trois principes. Le premier, c'est qu'il n'y aura aucun
     droit d'aucune espce sur les crales et toutes sortes
     d'aliments imports dans le Cleste Empire. (coutez! coutez!)
     Bien plus, si un btiment arrive charg d'aliments, non-seulement
     la marchandise ne paye aucun droit, mais le navire lui-mme est
     exempt de tous droits d'ancrage, de port, etc., et c'est la seule
     exception de cette nature qui existe au monde. Le second
     principe, c'est qu'il n'y aura aucun droit _pour la protection_.
     (coutez!) Le troisime, c'est qu'il y aura des droits modrs
     _pour le revenu_. (coutez! coutez!) Eh quoi! c'est pour obtenir
     un semblable tarif, que nous, membres de la Ligue, combattons
     depuis cinq ans! La diffrence qu'il y a entre sir Henry
     Pottinger et nous, la voici: c'est que pendant qu'il a russi 
     confrer, par la force, un tarif aussi avantageux au peuple
     chinois, nous avons chou jusqu'ici dans nos efforts pour
     obtenir de l'aristocratie, par la raison, un bienfait semblable
     en faveur du peuple anglais. (Applaudissements.) Il y a encore
     cette diffrence: c'est que, en mme temps que ces marchands
     monopoleurs prparent une splendide rception  sir Henry
     Pottinger pour ses succs en Chine, ils dversent sur nous
     l'invective, l'insulte et la calomnie, parce que nous poursuivons
     ici, et inutilement jusqu' ce jour, un succs de mme nature. Et
     pourquoi n'avons-nous pas russi? Parce que nous avons rencontr
     sur notre chemin la rsistance et l'opposition de ces mmes
     hommes inconsquents, qui vont maintenant saluant de leurs toasts
     et de leurs hurrahs la libert du commerce... en Chine.
     (Applaudissements.) Je leur adresserai  ce sujet une ou deux
     questions. Ces messieurs pensent-ils que le tarif que M.
     Pottinger a obtenu des Chinois sera avantageux pour ce peuple? 
     en juger par ce qu'on leur entend rpter en toute occasion, ils
     ne peuvent rellement pas le croire. Ils disent que les aliments
      bon march et la libre importation du bl seraient
     prjudiciables  la classe ouvrire et abaisseraient le taux des
     salaires. Qu'ils rpondent catgoriquement. Pensent-ils que le
     tarif sera avantageux aux Chinois? S'ils le pensent, quelle
     inconsquence n'est-ce pas de refuser le mme bienfait  leurs
     concitoyens et  leurs frres! S'ils ne le pensent pas, s'ils
     supposent que le tarif aura pour les Chinois tous ces effets
     funestes qu'un semblable tarif aurait,  ce qu'ils disent, pour
     l'Angleterre, alors ils ne sont pas chrtiens, car ils font aux
     Chinois ce qu'ils ne voudraient pas qu'on ft  eux-mmes.
     (Bruyantes acclamations.) Je les laisse entre les cornes de ce
     dilemme et entirement matres de choisir.

     [Note 57: L'orateur dsigne ici le parti qui s'intitule la jeune
     Angleterre, et qui a pour chefs lord Ashley, Manners, d'Israli,
     etc. Lord Ashley, cherchant  rejeter sur les manufacturiers les
     imputations que la Ligue dirige contre les matres du sol,
     attribue les souffrances du peuple  l'excs du travail. En
     consquence, de mme que M. Villiers propose chaque anne la
     libre introduction du bl tranger, lord Ashley propose la
     limitation des heures de travail. L'un cherche le remde  la
     dtresse gnrale dans la libert, l'autre dans de nouvelles
     restrictions.--Ainsi, ces deux coles conomiques sont toujours
     et partout en prsence.]

     Il y a quelque chose de sophistique et d'erron  reprsenter,
     comme on le fait, le tarif chinois comme un trait de commerce.
     Ce n'est point un trait de commerce. Sir Henry Pottinger a
     impos ce tarif au gouvernement chinois, non en notre faveur,
     mais en faveur du monde entier. (coutez! coutez!) Et que nous
     disent les monopoleurs? Nous n'avons pas d'objection contre la
     libert commerciale, si vous obtenez la _rciprocit_ des autres
     pays. Et les voil,  cette heure mme, nous pourrions presque
     entendre d'ici leur _hip, hip, hip, hurrah! hurrah!_ les voil
     saluant et glorifiant sir Henry Pottinger pour avoir donn aux
     Chinois un tarif sans rciprocit avec aucune nation sur la
     surface de la terre! (coutez!) Aprs cela pensez-vous que sir
     Thomas Baring osera se prsenter encore devant Londres? (Rires et
     cris: Non! non!) Lorsqu'il manqua son lection l'anne dernire,
     il disait que vous tiez une race ignorante. Je vous donnerai un
     mot d'avis au cas qu'il se reprsente. Demandez-lui s'il est
     prpar  donner  l'Angleterre un tarif aussi libral que celui
     que sir Henry Pottinger a donn  la Chine, et sinon, qu'il vous
     explique les motifs qui l'ont dtermin  souscrire pour cette
     pice d'orfvrerie qu'on prsente  M. Pottinger. Nous ne
     manquons pas,  Manchester mme, de monopoleurs de cette force
     qui ont souscrit aussi  ce don patriotique. On fait toujours les
     choses en grand dans cette ville, et pendant que vous avez
     recueilli ici mille livres sterling dans cet objet, ils ont lev
     l-bas trois mille livres, presque tout parmi les monopoleurs qui
     ne sont ni les plus clairs, ni les plus riches, ni les plus
     gnreux de notre classe, quoiqu'ils aient cette prtention. Ils
     se sont joints  cette dmonstration en faveur de sir Henry
     Pottinger. J'ai t invit aussi  souscrire. Voici ma rponse:
     Je tiens sir Henry Pottinger pour un trs-digne homme, suprieur
      tous gards  beaucoup de ceux qui lui prparent ce splendide
     accueil. Je ne doute nullement qu'il n'ait rendu d'excellents
     services au peuple chinois; et si ce peuple peut envoyer un sir
     Henry Pottinger en Angleterre, si ce Pottinger chinois russit
     par la force de la raison (car nous n'admettons pas ici
     l'intervention des armes), si, dis-je, par la puissance de la
     logique,  supposer que la logique chinoise ait une telle
     puissance (rires), il arrache au coeur de fer de notre
     aristocratie monopoliste le mme tarif pour l'Angleterre que
     notre gnral a donn  la Chine, j'entrerai de tout mon coeur
     dans une souscription pour offrir  ce diplomate chinois une
     pice d'orfvrerie. (Rires et acclamations prolongs.) Mais,
     gentlemen, il faut en venir  parler d'affaires. Notre digne
     prsident vous a dit quelque chose de nos derniers travaux.
     Quelques-uns de nos pointilleux amis, et il n'en manque pas de
     cette espce,--gens d'un temprament bilieux et enclins  la
     critique, qui, ne voulant ni agir par eux-mmes, ni aider les
     autres dans l'action, de peur d'tre rangs dans le _servum
     pecus_, n'ont autre chose  faire qu' s'asseoir et 
     blmer,--ces hommes vont rptant: Voici un nouveau mouvement de
     la Ligue; elle attaque les landlords jusque dans les comts; elle
     a chang sa tactique. Mais non, nous n'avons rien chang, rien
     modifi; nous avons dvelopp. Je suis convaincu que chaque pas
     que nous avons fait tait ncessaire pour lever l'_agitation_ l
     o nous la voyons aujourd'hui. (coutez!) Nous avons commenc par
     enseigner, par distribuer des pamphlets, afin de crer une
     opinion publique claire. Cela nous a tenu ncessairement deux
     ou trois ans. Nous avons ensuite port nos oprations dans les
     collges lectoraux des bourgs; et jamais,  aucune poque,
     autant d'attention systmatique, autant d'argent, autant de
     travaux n'avaient t consacrs  dpouiller, surveiller,
     rectifier les listes lectorales des bourgs d'Angleterre. Quant 
     l'enseignement par la parole, nous le continuons encore;
     seulement, au lieu de nous faire entendre dans quelque troit
     salon d'un troisime tage, comme il le fallait bien  l'origine,
     nous nous adressons  de magnifiques assembles telles que celle
     qui est devant moi. Nous distribuons encore nos pamphlets, mais
     sous une autre forme: nous avons notre organe, le journal _la
     Ligue_, dont vingt mille exemplaires se distribuent dans le pays,
     chaque semaine. Je ne doute pas que ce journal ne pntre dans
     toutes les paroisses du royaume, et ne circule dans toute
     l'tendue de chaque district. Maintenant, nous allons plus loin,
     et nous avons la confiance d'aller troubler les monopoleurs
     jusque dans leurs comts. (Applaudissements.) La premire
     objection qu'on fait  ce plan, c'est que c'est un jeu  la
     porte des deux partis, et que les monopoleurs peuvent adopter la
     mme marche que nous. J'ai dj rpondu  cela en disant que nous
     sommes dans cette heureuse situation de nous asseoir devant un
     tapis vert o tout l'enjeu appartient  nos adversaires et o
     nous n'avons rien  perdre. (coutez!) Il y a longtemps qu'ils
     jouent et ils ont gagn tous les comts. Mon ami M. Villiers n'a
     eu l'appui d'aucun comt la dernire fois qu'il a port sa motion
      la Chambre. Il y a l 152 dputs des comts, et je crois que
     si M. Villiers voulait prouver clairement qu'il peut obtenir la
     majorit, sans en dtacher quelques-uns, il y perdrait son
     arithmtique. Nous allons donc essayer de lui en donner un
     certain nombre.

Ici l'orateur passe en revue les diverses clauses de la loi lectorale
et indique, pour chaque position, les moyens d'acqurir le droit de
suffrage soit dans les bourgs, soit dans les comts. Nous n'avons pas
cru devoir reproduire ces dtails qui ne pourraient intresser qu'un
bien petit nombre de lecteurs.

     ..... Les monopoleurs ont des yeux de lynx pour dcouvrir les
     moyens d'atteindre leur but. Ils dnichrent dans le bill de
     rforme la clause Chandos, et la mirent immdiatement en oeuvre.
     Sous prtexte de faire inscrire leurs fermiers sur les listes
     lectorales, ils y ont fait porter les fils, les neveux, les
     oncles, les frres de leurs fermiers, jusqu' la troisime
     gnration, jurant au besoin qu'ils taient associs  la ferme,
     quoiqu'ils n'y fussent pas plus associs que vous. C'est ainsi
     qu'ils ont gagn les comts. Mais il y a une autre clause dans le
     bill de rforme, que nous, hommes de travail et d'industrie,
     n'avions pas su dcouvrir; celle qui confre le droit lectoral
     au propritaire d'un _freehold_ de 40 shillings de revenu.
     J'lverai cette clause contre la clause Chandos et nous les
     battrons dans les comts mmes. (Bruyantes acclamations.).....

     ..... Il y a un trs-grand nombre d'ouvriers qui parviennent 
     conomiser 50  60 liv. sterl., et ils sont peut-tre accoutums
      les dposer  la caisse d'pargne. Je suis bien loign de
     vouloir dire un seul mot qui tende  dprcier cette institution;
     mais la proprit d'un cottage et de son enclos donne un intrt
     double de celui qu'accorde la caisse d'pargne. Et puis, quelle
     satisfaction pour un ouvrier de croiser ses bras et de faire le
     tour de son petit domaine, disant: Ceci est  moi, je l'ai
     acquis par mon travail! Parmi les pres dont les fils arrivent 
     l'ge de maturit, il y en a beaucoup qui sont enclins  les
     tenir en dehors des affaires et trangers au gouvernement de la
     proprit. Mon opinion est que vous ne sauriez trop tt montrer
     de la confiance en vos enfants et les familiariser avec la
     direction des affaires. Avez-vous un fils qui arrive  ses vingt
     et un ans? Ce que vous avez de mieux  faire, si vous le pouvez,
     c'est de lui confrer un vote de comt. Cela l'accoutume  grer
     une proprit et  exercer ses droits de citoyen, pendant que
     vous vivez encore, et que vous pouvez au besoin exercer votre
     paternel et judicieux contrle. Je connais quelques pres qui
     disent: Je mettrais mon fils en possession du droit lectoral,
     mais je redoute les frais. Je donnerai un avis au fils. Allez
     trouver votre pre et offrez-lui de faire vous-mme cette
     dpense. Si vous ne le voulez pas, et que votre pre s'adresse 
     moi, je la ferai. (Applaudissements.) C'est ainsi que nous
     gagnerons Middlesex. Mais ce n'est pas tout que de vous faire
     inscrire. Il faut encore faire rayer ceux qui sont sans droit. On
     a dit que c'tait une mauvaise tactique et qu'elle tendait 
     diminuer les franchises du peuple. Si nos adversaires
     consentaient  ce que les listes s'allongeassent de faux
     lecteurs des deux cts, nous pourrions ne pas faire
     d'objections. Mais s'ils scrutent nos droits sans que nous
     scrutions les leurs, il est certain que nous serons toujours
     battus.....

     ..... L'cosse a les yeux sur vous. On dit dans ce pays-l: Oh!
     si nous n'tions soumis qu' ce cens de 40 shillings, nous
     serions bientt matres de nos 12 comts. L'Irlande aussi a les
     yeux sur vous. Son cens, comme en cosse, est fix  10 liv.
     sterlings.--Quoi! l'Angleterre, l'opulente Angleterre, n'aurait
     qu'un cens nominal de 40 shillings, elle aurait une telle arme
     dans les mains, et elle ne battrait pas cette oligarchie
     inintelligente et incapable qui l'opprime! Je ne le croirai
     jamais! Nous lverons nos voix dans tout le pays; il n'est pas
     de si lgre minence dont nous ne nous ferons un pidestal pour
     crier: Aux listes! aux listes! aux listes! Inscrivez-vous,
     non-seulement dans l'intrt de millions de travailleurs, mais
     encore dans celui de l'aristocratie elle-mme; car, si elle est
     abandonne  son impritie et  son ignorance, elle fera bientt
     descendre l'Angleterre au niveau de l'Espagne et de la Sicile, et
     subira le sort de la grandesse castillane. Pour dtourner de
     telles calamits, je rpte donc: Aux listes! aux listes! aux
     listes! (Tonnerre d'applaudissements.)

Nous terminerons ce choix ou plutt ce recueil de discours (car nous
pouvons dire avec vrit que le hasard nous a plus souvent guid que
le choix), par le compte rendu du meeting tenu  Manchester le 22
janvier 1845, meeting o ont t rendus les comptes de l'exercice
1844, et qui clt, par consquent, la cinquime anne de l'agitation.
Encore, dans cette sance, nous nous bornerons  traduire le discours
de M. Bright qui rsume les travaux et la situation de la Ligue. M.
Bright est certainement un des membres de la Ligue les plus zls,
les plus infatigables et en mme temps les plus loquents. La verve et
la chaleur de Fox, le profond bon sens et le gnie pratique de Cobden
semblent tour  tour tributaires du genre d'loquence de M. Bright.
Ainsi que nous venons de le dire, au milieu des richesses oratoires
qui taient  notre disposition, nous avons d nous fier au hasard et
nous nous apercevons un peu tard qu'il nous a mal servi en ceci que
notre recueil ne renferme presque aucun discours de M. Bright. Nous
saisissons donc cette occasion de rparer envers nos lecteurs un oubli
involontaire.


MEETING GNRAL DE LA LIGUE  MANCHESTER.

22 janvier 1845.

Une premire sance a lieu le matin. Elle a pour objet la reddition
des comptes, au nom du conseil de la Ligue, aux membres de
l'association. Les oprations de cette sance ne pourraient avoir
qu'un faible intrt pour le public franais.

Le soir, une immense assemble est runie dans la grande salle de
l'difice lev  Manchester par la Ligue. Plus de six cents des
principaux membres de l'association sont sur la plate-forme.  7
heures, M. Georges Wilson occupe le fauteuil. On ne peut pas estimer 
moins de 10,000 le nombre des spectateurs prsents  la runion.

M. HICKIN, secrtaire de la Ligue, prsente le compte rendu des
oprations pendant l'exercice de 1844. Nous nous bornerons  extraire
de ce rapport les faits suivants.

     En conformit du plan de la Ligue, l'Angleterre a t divise en
     treize districts lectoraux. Des agents clairs, rompus dans la
     connaissance et la pratique des lois, ont t assigns  chaque
     district pour surveiller la formation des listes lectorales, et
     en poursuivre la rectification devant les tribunaux.

     L'opration a t excute dans 160 bourgs. La masse des
     informations ainsi obtenues permettra de donner  l'avenir aux
     efforts de la Ligue plus d'ensemble et d'efficacit. Jusqu'ici,
     on peut considrer que les _free-traders_ ont eu l'avantage sur
     les monopoleurs dans 112 de ces bourgs, et, dans le plus grand
     nombre, cet avantage suffit pour assurer la nomination de
     candidats engags dans la cause du libre-commerce.

     Plus de 200 meetings ont t tenus en Angleterre et en cosse, 
     ne parler que de ceux o ont assist les dputations de la Ligue.

     Les professeurs de la Ligue ont ouvert des cours dans trente-six
     comts sur quarante. Partout, et principalement dans les
     districts agricoles, on demande plus de professeurs que la Ligue
     n'en peut fournir.

     Il a t distribu 2 millions de brochures, et 1,340,000
     exemplaires du journal _la Ligue_.

     Les bureaux de l'association ont reu un nombre immense de
     lettres et en ont expdi environ 300,000.

     Ce n'est que dans ces derniers temps que la Ligue a dirig son
     attention sur les listes lectorales des comts. En peu de jours,
     la balance en faveur des _free-traders_ s'est accrue de 1,750
     pour le Lancastre du nord, de 500 pour le Lancastre du sud et de
     500 pour le Middlesex. Le mouvement se propage dans les comts de
     Chester, d'York, etc.

       Les recettes de la Ligue se sont leves   86,009 liv. sterl.
       Les dpenses                               59,333
                                                   ------
                   Balance en caisse               26,676

L'annonce de ces faits (que, press par l'espace, nous nous bornons 
extraire du rapport de M. Hickin), est accueillie par des
applaudissements enthousiastes.

     M. BRIGHT. (Mouvement de satisfaction.) C'est, ce me semble, une
     chose convenable que le conseil de la Ligue vienne faire son
     rapport annuel  cette assemble, dans cette salle et sur le lieu
     qu'elle occupe; car cette assemble est la reprsentation fidle
     des multitudes qui, dans tout le pays, ont engag leur influence
     dans la cause du _libre-commerce_. Cette salle est un temple
     lev  l'indpendance,  la justice, en un mot aux principes du
     _libre-commerce_, et ce lieu est  jamais mmorable dans les
     fastes de la lutte du monopole et du _libre-commerce_; car, 
     l'endroit mme o je parle, il y a un quart de sicle, vos
     concitoyens furent attaqus par une soldatesque lche et brutale,
     et l'on vit couler le sang d'hommes inoffensifs et de faibles
     femmes qui s'taient runis pour protester contre l'iniquit des
     lois-crales. (coutez! coutez!) Deux choses qui se lient  ce
     sujet frappent mon esprit en ce moment. La premire c'est que
     l'objet et la tendance de toutes les lois-crales qui se sont
     succdes ont t les mmes,  savoir: spolier les classes
     industrieuses par la famine artificielle; enrichir les grands
     propritaires du sol, ceux qui se disent la noblesse de la terre.
     (Bruyants applaudissements.) Lorsque la loi fut adopte en 1815,
     elle avait pour objet de fixer le prix du froment  80 sh. le
     quarter. Ce prix est maintenant  45 sh. ou un peu plus de
     moiti. Or, nous sommes convaincus que 80 sh. c'est un _prix de
     famine_. C'tait donc un prix de famine que la loi entendait
     rendre permanent. Il est vrai que, depuis cette poque, deux
     annes seulement ont vu le bl  80 sh. En 1817 et 1818, le prix
     de famine lgale fut atteint, et ce furent deux annes
     d'effroyable dtresse, de mcontentement, o l'insurrection
     faillit clater dans tous les districts populeux du royaume. Mais
     la loi entendait bien que le prix de famine ft maintenu, non
     point pendant deux ans, mais  toujours, aussi longtemps qu'elle
     existerait elle-mme. Les vues de ses promoteurs, leur objet
     avou, n'avaient d'autre limite que celle-ci: approcher toujours
     du prix autant que cela sera compatible avec notre scurit.
     (Bruyantes acclamations.) Arracher  l'industrie tout ce qu'elle
     voudra se laisser arracher tranquillement. (coutez!) Ne craignez
     pas d'affamer quelques pauvres; ils descendront prmaturment
     dans la tombe, et leur voix ne se fera plus entendre au milieu
     des dissensions des partis et des luttes que suscite la soif de
     la puissance politique. (Nouvelles acclamations.) Oh! cette loi
     est sans piti! et ses promoteurs furent sans piti.--Nous avons
     eu des priodes o le pays tait comparativement affranchi de sa
     dtresse habituelle; nous traversons maintenant un de ces courts
     intervalles; mais si nous ne sommes point plongs dans la
     dsolation, nous n'en devons aucune reconnaissance  la loi. Vous
     avez entendu dire et je le rpte ici, qu'il y a une puissance,
     une puissance misricordieuse qui, dans ses voies caches, ne
     consulte pas les vues ignorantes et sordides des propritaires du
     sol britannique; c'est cette puissance infinie, qui voit
     au-dessous d'elle ces potentats qui sigent dans l'enceinte o
     s'laborent les lois humaines, c'est cette puissance qui,
     dconcertant les projets des promoteurs de la loi-crale, rpand
     en ce moment sur le peuple d'Angleterre le bien-tre et
     l'abondance. Nous apprenons quelquefois que l'esclave a fui loin
     du fouet et de la chane et qu'il a chapp  la sagacit de la
     meute lance sur sa trace. Mais est-il jamais venu dans la pense
     de personne de faire honneur de sa fuite et de sa sret  la
     clmence des matres ou  celle des dogues altrs de sang?
     Est-il un homme qui ost dire que ce pays est redevable  la
     protection,  une clmence cache au fond du systme protecteur,
     s'il n'est point,  cette heure, accabl sous le poids du
     pauprisme, et si ses nobles et chres institutions ne sont pas
     menaces par la rvolte de multitudes affames? La seconde chose
     que je veux rappeler, et qu'il ne faut pas perdre de vue un seul
     instant, c'est que cette loi a t impose par la force militaire
     et par cette force seule (coutez! coutez!), que, le jour o
     elle fut vote, on vit, dans cette terre de libert, une garnison
     occuper l'enceinte lgislative; que cette mme police, cette mme
     force arme, que nourrissent les contributions du peuple, fut
     employe  imposer,  river sur le front du peuple ce joug
     odieux, qui devait tre  la fois et le signe de sa servitude et
     le tribut que lui cote son propre asservissement. Dans nos
     villes, c'est encore la force, dans nos campagnes, c'est la
     fraude qui maintient cette loi. Le peuple ne l'a jamais demande.
     On n'a jamais vu de ptitions au Parlement pour demander la
     disette. Jamais mme le peuple n'a tacitement accept une telle
     lgislation et, depuis l'heure fatale o elle fut promulgue, il
     n'a pas cess un seul jour de protester contre son iniquit. Ce
     meeting ensanglant, dont je parlais tout  l'heure, n'tait
     qu'une protestation; et depuis ce moment terrible jusqu' celui
     o je parle, il s'est toujours rencontr des hommes, parmi les
     plus clairs de cet empire et du monde, pour dnoncer l'infamie
     de ces lois. (Applaudissements.) La Ligue elle-mme, qu'est-ce
     autre chose, sinon l'incarnation, pour ainsi dire, d'une opinion
     ancienne, d'un sentiment vivace dans le pays? Nous n'avons fait
     que relever la question qui proccupait profondment nos pres.
     Nous sommes mieux organiss, plus rsolus peut-tre, et c'est en
     cela seulement que cette agitation diffre de celle qui s'mut,
     il y a un quart de sicle, sur le lieu mme o s'lve cette
     enceinte.--Nos adversaires nous demandent souvent ce qu'a fait la
     Ligue. Quand il s'agit d'une oeuvre matrielle, de l'rection
     d'un vaste difice, le progrs se montre de jour en jour, la
     pierre vient se placer sur la pierre jusqu' ce que le noble
     monument soit achev. Nous ne pouvons pas nous attendre  suivre
     de mme, dans ses progrs, la destruction du systme protecteur.
     Notre oeuvre, les rsultats de nos travaux, ne sont pas aussi
     visibles  l'oeil extrieur. Nous aspirons  crer le sentiment
     public,  tourner le sentiment public contre ce systme, et cela
     avec une puissance telle que la loi maudite en soit virtuellement
     abroge, notre triomphe consomm, et que l'acte du Parlement, la
     sanction lgislative, ne soit que la reconnaissance, la formelle
     ratification de ce que l'opinion publique aura dj dcrt.
     (Applaudissements.)

     Je repassais nos progrs dans mon esprit, et je me rappelais
     qu'en 1839 la Ligue leva une souscription de 5,000 liv. sterl.
     (125,000 fr.), ce fut alors regard comme une chose srieuse; en
     1840, une autre souscription eut lieu. En 1841, intervint ce
     meeting mmorable qui runit dans cette ville sept cents
     ministres de la religion, dlgus par autant de congrgations
     chrtiennes. Ces hommes, avec toute l'autorit que leur donnaient
     leur caractre et leur mission, dnoncrent la loi-crale comme
     une violation des droits de l'homme et de la volont de Dieu. Oh!
     ce fut un noble spectacle (applaudissements)! et il n'a pas t
     assez apprci! Mais dans nos nombreuses prgrinations  travers
     toutes les parties du royaume, nous avons retrouv ces mmes
     hommes; nous avons vu qu'en se sparant  Manchester, ils sont
     alls rpandre jusqu'aux extrmits de cette le les principes
     que ce grand meeting avait ravivs dans leur me, organisant
     ainsi en faveur du _libre-commerce_ de nombreux centres
     d'agitation, dont les rsultats nous ont puissamment seconds.

     En 1842, nous emes un bazar  Manchester qui ralisa 10,000 l.
     s., somme qui dpasse de plusieurs milliers de livres celles qui
     ont t jamais recueillies dans ce pays par des tablissements
     analogues, quelque nobles que fussent leurs patrons et leurs
     dames patronnesses. En 1843, nous levmes une souscription de
     50,000 l. s. (1,250,000 fr.) (Bruyantes acclamations.) En 1844,
     nous avons demand 100,000 l. s. (2,500,000 f.) et vous venez
     d'entendre que 83,000 l. s. avaient dj t reues, quoique un
     des moyens les plus puissants qui devait concourir  cette oeuvre
     ait t ajourn[58]. Mais que dirai-je de l'anne 1845, dont le
     premier mois n'est pas encore coul? Sachez donc que depuis
     trois mois, sur l'appel du conseil de la Ligue, aid de nombreux
     meetings, auxquels la dputation a assist, les _free-traders_
     des comts de Lancastre, d'York et de Chester ont certainement
     dpens un quart de million sterling pour acqurir des votes dans
     les comts que je viens de nommer. (Bruyantes acclamations.) Vous
     vous rappelez ce que disait le _Times_ il y a moins d'un an,
     alors qu'un petit nombre de manufacturiers, objets de vains
     mpris, souscrivaient  Manchester et dans une seule sance
     12,000 liv. sterl. (300,000 fr.) en faveur de la Ligue. On ne
     peut nier, disait-il, que ce ne soit un grand fait. Maintenant,
     je serais curieux de savoir ce qu'il dira de celui que je
     signale, savoir que, dans l'espace de trois mois, et  notre
     recommandation, plus de 200,000 liv. sterl., j'oserais dire
     250,000 liv. sterl. (6,250,000 fr.) ont t consacrs 
     l'acquisition de proprits dans le seul but d'augmenter
     l'influence lectorale des _free-traders_ dans trois comts.
     (Applaudissements.) Je le demande  ce meeting, aprs cette
     succincte description de nos progrs, ce mouvement peut-il
     s'arrter? (Cris: Non, non, jamais!) Je le demande  ceux des
     monopoleurs qui ont quelque tincelle d'intelligence, et qui
     savent comment se rsolvent dans ce pays les grandes questions
     publiques; je demande aux ministres mmes du gouvernement de la
     reine, s'ils pensent qu'il peut y avoir quelque repos pour ce
     cabinet ou tout autre qui serait appel  lui succder, tant que
     cette infme loi-crale dshonorera notre Code commercial.
     (Applaudissements et cris: Jamais!) Cette agitation naquit quand
     le commerce commena  dcliner; elle se renfora quand ses
     souffrances furent extrmes; elle traversa cette douloureuse
     poque, et elle marche encore, d'un pas plus ferme et plus
     audacieux, aujourd'hui que les jours de prosprit se sont de
     nouveau levs sur l'Angleterre. Quelle illusion, quelle misrable
     illusion n'est-ce pas que de voir dans ce retour de prosprit
     industrielle la chute de notre agitation! Oh! les hommes que nous
     combattons ne nous ont jamais compris. Ils ont cru que nous
     tions comme l'un d'eux, que nous tions mus par l'intrt, la
     soif du pouvoir ou l'amour de la popularit. Mais quelle que soit
     la diversit de nos motifs, quelle que soit notre fragilit 
     tous, j'ose dire qu'il n'est pas un membre de la Ligue qui
     obisse  d'aussi indignes inspirations. (Tonnerre
     d'applaudissements.) Ce mouvement est n d'une conviction
     profonde--conviction qui est devenue une foi--foi entire ds
     l'origine, et qu'a renforce encore l'exprience des dernires
     annes. Nous avons devant nous des preuves si extraordinaires,
     que si on me demandait des faits pour tablir notre cause, je
     n'en voudrais pas d'autres que ceux que chaque anne qui passe
     apporte  notre connaissance. (coutez! coutez!) Pendant cinq
     ans, de 1838  1842, le prix moyen du bl a t de 65 sh.,--il
     est maintenant de 45 sh.--c'est 20 sh. de diffrence. Qu'en
     rsulte-t-il? (coutez!) Si nous consommons 20 millions de
     quarters de bl, nous pargnons 20 millions de livres dans
     l'achat de notre subsistance, comparativement aux annes de
     chert auxquelles je faisais allusion.--Alors les seigneurs
     dominaient, et abaissant leur grande ponge fodale (rires), ils
     puisaient 20 millions de livres dans l'industrie des classes
     laborieuses, sans leur en rendre un atome sous quelque forme que
     ce soit. (Applaudissements.) Maintenant, ces 20 millions
     circulent par des milliers de canaux, ils vont encourager toutes
     les industries, fertiliser toutes les provinces, et rpandre en
     tous lieux le contentement et le bien-tre. (Immenses
     acclamations.) On parlait dernirement du bien que fait
     l'ouverture du march chinois. Cela est vrai, mais combien est
     plus favorable l'ouverture de ce nouveau march anglais.
     (Applaudissements.) Si vous considrez la totalit de nos
     exportations vers nos colonies, vous trouverez qu'elles se sont
     leves, en 1842,  13 millions. Les marchs runis de
     l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie, la Russie, la
     Belgique et le Brsil nous ont achet pour 20,206,446 livres
     sterling.--Vous voyez bien que cette simple rduction de 20 sh.
     dans le prix du bl, nous a ouvert un dbouch intrieur gal 
     celui que nous offrent toutes ces nations ensemble, et suprieur
     de moiti  celui que nous ont ouvert nos innombrables colonies
     rpandues sur tous les points du globe. (Bruyantes acclamations.)
     Il est donc vrai que notre prosprit mme nous fait une loi de
     continuer cette agitation. (Nouvelles acclamations.) Et en tout
     cas la dtresse agricole nous en imposerait le devoir..... La
     lutte dans laquelle nous sommes engags est la lutte de
     l'industrie contre la spoliation seigneuriale.
     (Applaudissements.) Vous savez comment ils parlent de
     l'industrie. Vous savez ou vous devez savoir ce que le _Standard_
     a dit de cette province. L'Angleterre serait aussi grande et
     chaque utile enfant de l'Angleterre aussi riche et heureux qu'ils
     le sont maintenant, alors mme que toutes les villes et toutes
     les provinces manufacturires du royaume seraient englouties dans
     une ruine commune. Oh! ce fut l une malheureuse inspiration!
     c'est l un horrible et diabolique sentiment! mais il ne dpare
     pas la feuille o il a trouv accs. On a bien des fois essay
     depuis de lui donner une interprtation moins odieuse, et on
     avait raison; car si ce sentiment doit tre considr comme
     l'expression relle des ides de nos adversaires, il ne sera pas
     difficile de susciter dans toutes les classes industrieuses du
     pays un cri d'excration contre une telle tyrannie, et de la
     balayer pour toujours de dessus la surface de l'empire.
     (Applaudissements.) C'est ici la lutte de l'honnte industrie
     contre l'oisivet dshonnte. On a dit que quelques-uns des
     promoteurs de ce mouvement taient filateurs ou imprimeurs sur
     toffes. Nous l'avouons. Nous confessons que nous sommes
     coupables et que nos pres ont t coupables de vivre de travail.
     Nous n'avons pas de prtention  une haute naissance, ni mme 
     de nobles manires. Si nos pres se sont courbs sur le
     mtier,--et je ne nierai jamais que ce fut la destine du mien
     (applaudissements),--nous n'en sommes pas moins ns sur le sol de
     l'Angleterre, et quel que soit le gouvernement qui dirige ses
     destines, nous sommes pntrs de cette forte conviction qu'il
     nous doit, comme aux plus riches et aux plus nobles de nos
     concitoyens, impartialit et justice. (Bruyantes acclamations.)
     Mais enfin l'industrie se relve, elle regarde autour d'elle, et
     ne perd pas de vue ceux qui l'ont jusqu'ici tenue courbe dans la
     poussire. L'industrie conquiert, sur les listes lectorales, ses
     droits de franchise. Ce grand mouvement, cette dernire arme aux
     mains de la Ligue, fait et fera encore des miracles en faveur du
     travail et du commerce de ce pays. Lorsque je considre les
     effets qu'elle a dj produits, l'enthousiasme qu'elle a excit,
     il me semble voir un champ de bataille: le monopole est d'un
     ct, et le libre-commerce de l'autre; la lutte a t longue et
     sanglante, les forces se balancent, la victoire est incertaine,
     lorsque une intelligence suprieure jette aux guerriers de la
     libert une armure invulnrable et des traits d'une trempe si
     exquise que la rsistance de leurs ennemis est devenue
     impossible. (Tonnerre d'applaudissements.) C'est une lutte
     solennelle, une lutte  mort, une lutte d'homme  homme, de
     principe  principe. Mais ne sentons-nous pas grandir notre
     courage quand nous venons  considrer le terrain dj conquis et
     les dangers dj surmonts? (Acclamations.) Je vous le demande,
     hommes de Manchester, vous dont la postrit dira,  votre gloire
     ternelle, que dans vos murs fut fond le berceau de la Ligue, je
     vous le demande, ne voulez-vous point vous montrer encore
     valeureux? (Cris: Oui! oui!) Je sens qu' chaque pas le terrain
     se raffermit sous nos pieds; que l'ennemi bat en retraite de
     toutes parts, et par tout ce que je vois, par tout ce que
     j'entends, par la prsence de tant de nos concitoyens qui sont
     venus de tous les points de l'empire pour nous prter assistance,
     je sens que nous approchons du terme de ce conflit; et aprs les
     travaux, les prils et les sacrifices de la guerre, viendront
     enfin, comme une digne rcompense, les douceurs d'une paix
     ternelle et dignement acquise. ( la fin du discours de M.
     Bright l'assemble se lve en masse et les applaudissements
     retentissent longtemps dans la salle.)

[Note 58: Le bazar de Londres qui a t tenu en mai 1845 et a produit
plus de 25,000 liv. st. (625,000 fr.).]

Ainsi s'est close la sixime anne de l'agitation. Nous devons ajouter
que la motion annuelle de M. Villiers prsente cette anne au
Parlement dans la forme la plus absolue, puisqu'elle avait pour objet
l'abrogation _totale_ et _immdiate_ de la loi-crale, n'a t
repousse que par une majorit de 132 voix, majorit qui, on le voit,
va s'affaiblissant d'anne en anne. Ainsi le moment approche o va
s'accomplir, en Angleterre, la rforme radicale que la Ligue a en vue.
Je laisse aux hommes d'tat de mon pays le soin d'en calculer
l'influence sur nos destines industrielles, et particulirement sur
ces branches du travail national qui ne portent pas en elles-mmes des
lments de vitalit. Si, d'un autre ct, le public apprend par ce
livre quelle est la puissance de l'association, lorsqu'elle se
renferme dans la dfense d'un principe, et qu'elle commence par faire
pntrer, dans les esprits et dans les moeurs, la pense qu'elle veut
introduire dans les lois; s'il reste convaincu que, dans les tats
reprsentatifs, l'association est  la fois l'utile complment et le
frein ncessaire de la presse priodique, je croirai pouvoir rpter,
aprs un orateur de la Ligue[59]: j'ai fait mon devoir, les vnements
appartiennent  Dieu!

[Note 59: M. George Thompson. Voir pages 298 et 340.]

Je termine en appelant l'attention du lecteur sur l'extrait suivant de
l'interrogatoire de M. Deacon Hume, secrtaire du _Board of Trade_.




INTERROGATOIRE

DE

JACQUES DEACON HUME, ESQ.,

Ancien secrtaire du _Board of trade_

SUR LA LOI DES CRALES,

DEVANT LE COMIT DE LA CHAMBRE DES COMMUNES CHARG DE PRPARER LE
PROJET RELATIF AUX DROITS D'IMPORTATION POUR 1839.

              Je trouve que M. Deacon Hume, cet homme minent dont
              tous dplorons tous la perte, tablit que la
              consommation de ce pays est d'un quartes de froment par
              personne.

                           Sir ROBERT PEEL (sance du 9 fvrier 1842).


     LE PRSIDENT: Pendant combien d'annes avez-vous occup des
     fonctions  la douane et au bureau du commerce?--J'ai demeur
     trente-huit ans dans la douane et ensuite onze ans au bureau du
     commerce.

     Vous vous tes retir l'anne dernire?--Il n'y a que quelques
     mois.

     M. VILLIERS: Qu'entendez-vous par le principe de la _protection_?
     est-ce de soutenir un intrt existant qui ne saurait se soutenir
     de lui-mme?--Oui; elle ne peut servir de rien qu' des
     industries qui sont naturellement en perte.

     Et ces industries peuvent-elles se soutenir si la communaut peut
     se pourvoir ailleurs  meilleur march?--Non, certainement, si la
     protection leur tait ncessaire.

     La protection est donc toujours  la charge du
     consommateur?--Cela est manifeste.

     Avez-vous toujours pens ainsi?--J'ai toujours cru que
     l'augmentation du prix, consquence de la protection, quivalait
      une taxe. Si la loi me force  payer 1 sh. 6 d. une chose que
     sans elle j'aurais eue pour 1 sh., je regarde ces 6 d. comme une
     taxe, et je la paie  regret, parce qu'elle n'entre pas au trsor
     public, et que ds lors je n'ai pas ma part dans l'emploi que le
     Trsor en aurait fait. Il me faudra lui payer une seconde taxe.

     LE PRSIDENT: Ainsi, vous pensez que tout droit protecteur opre
     comme une taxe sur la communaut?--Oui, trs-dcidment.

     M. VILLIERS: Pensez-vous qu'il imprime aussi une fausse direction
     au travail et aux capitaux?--Oui, il les attire dans une
     industrie par un appui factice, qui  la fin peut tre trompeur.
     Je me suis souvent tonn que des hommes d'tat aient os assumer
     sur eux la responsabilit d'une telle politique.

     LE PRSIDENT: Les droits protecteurs et les monopoles
     soumettent-ils les industries privilgies  des
     fluctuations?--Je pense qu'une industrie qui est arrache par la
     protection  son cours naturel est plus expose qu'une autre  de
     grandes fluctuations.

     M. TUFNELL: Ainsi, vous croyez que, dans aucune circonstance, il
     n'est au pouvoir des droits protecteurs de confrer  la
     communaut un avantage gnral et permanent?--Je ne le crois pas;
     s'ils oprent en faveur de l'industrie qu'on veut favoriser, ils
     psent toujours sur la communaut; cette industrie reste en face
     du danger de ne pouvoir se soutenir par sa propre force, et la
     protection peut un jour tre impuissante  la maintenir. La
     question est de savoir si l'on veut servir la nation ou un
     intrt individuel.

     M. VILLIERS: Avez-vous reconnu par exprience qu'une protection
     sert de prtexte pour en tablir d'autres?--Je crois que cela a
     toujours t l'argument des propritaires fonciers. Ils ont, dans
     un grand nombre d'occasions, considr la protection accorde aux
     manufactures comme une raison d'en accorder aux produits du
     sol.....

     Plusieurs intrts ne se font-ils pas un argument, pour rclamer
     la protection, de ce que la pesanteur des taxes et la chert des
     moyens d'existence les empchent de soutenir la concurrence
     trangre?--J'ai entendu faire ce raisonnement; et non-seulement
     je le regarde comme mal fond, mais je crois, de plus, que la
     vrit est dans la proposition contraire. Un peuple charg
     d'impts ne peut suffire  donner des protections; un individu
     oblig  de grandes dpenses ne saurait faire des largesses.

     Ne devons-nous pas conclure de l qu'il faut maintenir la
     protection  chaque industrie ou la retirer  toutes?--Oui, je
     pense que la considration des taxes entrane une protection
     universelle, jusqu' ce qu'en voulant affranchir tout le monde de
     la taxe, on finit par n'en affranchir personne.

     LE PRSIDENT: Avez-vous connaissance que les pays trangers, en
     s'imposant des droits d'entre, ont t entrans par l'exemple
     de l'Angleterre?--Je crois que notre systme a fortement
     impressionn tous les trangers; ils s'imaginent que nous nous
     sommes levs  notre tat prsent de prosprit par le rgime de
     la protection, et qu'il leur suffit d'adopter ce rgime pour
     progresser comme nous.

     Lorsque vous parlez de donner l'exemple  l'Europe, pensez-vous
     que, si l'Angleterre retirait toute protection aux toffes de
     coton et autres objets manufacturs, cela pourrait conduire les
     autres peuples  adopter un systme plus libral, et, par
     consquent,  recevoir une plus grande proportion de produits
     fabriqus anglais?--Je crois que trs-probablement cet effet
     serait obtenu, mme par cet abandon partiel, de notre part, du
     rgime protecteur; mais j'ai la conviction la plus forte que si
     nous l'abandonnions en entier, il serait impossible aux autres
     nations de le maintenir chez elles.

     Voulez-vous dire que nous devions abandonner la protection sans
     que l'tranger en fasse autant?--Trs-certainement, et sans mme
     le lui demander. J'ai la plus entire confiance que, si nous
     renversions le rgime protecteur, chacun des autres pays voudrait
     tre le premier, ou du moins ne pas tre le dernier,  venir
     profiter des avantages du commerce que nous leur aurions ouvert.

     M. VILLIERS: Regardez-vous les reprsailles comme un dommage
     ajout  celui que nous font les restrictions adoptes par les
     trangers?--Je les ai toujours considres ainsi. Je rpugne 
     tous traits en cette matire; je voudrais acheter ce dont j'ai
     besoin, et laisser aux autres le soin d'apprcier la valeur de
     notre clientle.

     LE PRSIDENT: Ainsi, vous voudriez appliquer ce principe 
     l'ensemble des relations commerciales de ce pays?--Oui, d'une
     manire absolue; je voudrais que nos lois fussent faites en
     considration de nos intrts, qui sont certainement de laisser
     la plus grande libert  l'introduction des marchandises
     trangres, abandonnant aux autres le soin de profiter ou de ne
     pas profiter de cet avantage, selon qu'ils le jugeraient
     convenable. Il ne peut pas y avoir de doute que si nous retirions
     une quantit notable de marchandises d'un pays qui protgerait
     ses fabriques, les producteurs de ces marchandises prouveraient
     bientt la difficult d'en oprer les retours; et, au lieu de
     solliciter nous-mmes ces gouvernements d'admettre nos produits,
     nos avocats, pour cette admission, seraient dans leur propre
     pays. Il surgirait l des industries qui donneraient lieu, chez
     nous,  des exportations.

     M. CHAPMAN: tes-vous d'opinion que l'Angleterre prosprerait
     davantage en l'absence de traits de commerce avec les autres
     nations?--Je crois que nous tablirions mieux notre commerce par
     nous-mmes, sans nous efforcer de faire avec d'autres pays des
     arrangements particuliers. Nous leur faisons des propositions
     qu'ils n'acceptent pas; aprs cela, nous prouvons de la
     rpugnance  faire ce par quoi nous aurions d commencer. Je me
     fonde sur ce principe qu'il est impossible que nous importions
     trop; que nous devons nous tenir pour assurs que l'exportation
     s'ensuivra d'une manire ou de l'autre; et que la production des
     articles ainsi exports ouvrira un emploi infiniment plus
     avantageux au travail national que celle qui aura succomb  la
     concurrence.

     LE PRSIDENT: Pensez-vous que les principes que vous venez
     d'exposer sont galement applicables aux articles de
     _subsistances_ dont la plupart sont exclus de notre march?--Si
     j'tais forc de choisir, la nourriture est la dernire chose sur
     laquelle je voudrais mettre des droits protecteurs.

     C'est donc la premire chose que vous voudriez soustraire  la
     protection?--Oui, il est vident que ce pays a besoin d'un grand
     supplment de produits agricoles qu'il ne faut pas mesurer par la
     quantit des crales importes, puisque nous importons, en
     outre, et sur une grande chelle, d'autres produits agricoles qui
     peuvent crotre sur notre sol; cela prouve que notre puissance
     d'approvisionner le pays est restreinte, que nos besoins
     dpassent notre production; et, dans ces circonstances, exclure
     les approvisionnements, c'est infliger  la nation des privations
     cruelles.

     Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe
     directe sur la communaut en levant le prix des objets de
     consommation?--Trs-dcidment. Je ne puis dcomposer le prix que
     me cote un objet que de la manire suivante: Une portion est le
     prix naturel; l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que
     ce droit passe de ma poche dans celle d'un particulier au lieu
     d'entrer dans le revenu public.....

     Vous avez souvent entendu tablir que le peuple d'Angleterre,
     plus surcharg d'impts que tout autre, ne pourrait soutenir la
     concurrence, en ce qui concerne le prix de la nourriture, si les
     droits protecteurs taient abolis?--J'ai entendu faire cet
     argument; et il m'a toujours tonn, car il me semble que c'est
     prcisment parce que le revenu public nous impose de lourdes
     taxes que nous ne devrions pas nous taxer encore les uns les
     autres.

     Vous pensez que c'est l une dception?--La plus grande dception
     qu'on puisse concevoir, c'est l'antipode mme d'une proposition
     vraie.

(Le reste de cette enqute roule sur des effets particuliers de la
loi des crales et a moins d'intrt pour un lecteur franais. Je me
bornerai  en extraire encore quelques passages d'une porte plus
gnrale.)

     Vous considrez qu'il importe peu au consommateur de surpayer sa
     nourriture sous forme d'une taxe pour le Trsor ou sous forme
     d'une taxe de protection?--La cause de l'lvation de prix ne
     change rien  l'effet. Je suppose qu'au lieu de protger la terre
     par un droit sur les grains trangers, le pays ft libre de se
     pourvoir au meilleur march et qu'une contribution ft impose
     dans le but spcial de favoriser la terre. L'injustice serait
     trop palpable; on ne s'y soumettrait pas. Je conois pourtant que
     l'effet du rgime actuel est absolument le mme pour le
     consommateur; et s'il y a quelque chose  dire, la prime vaudrait
     mieux, serait plus conomique que la protection actuelle, parce
     qu'elle laisserait au commerce sa libert.

     En supposant qu'une taxe ft impose sur le grain au moment de la
     mouture, elle pserait sur tout le monde; ne pensez-vous pas
     qu'elle donnerait un revenu considrable?--Elle donnerait selon
     le taux.

     Le peuple en souffrirait-il moins que des droits protecteurs
     actuels?--Elle serait moins nuisible.

     Un grand revenu pourrait-il tre lev par ce moyen?--Oui, sans
     que le peuple payt le pain plus cher qu'aujourd'hui.

     Quoi! le Trsor pourrait gagner un revenu, et le peuple avoir du
     pain  meilleur march?--Oui, parce que ce serait une taxe et non
     un obstacle au commerce.

     J'entends dans mes questions une parfaite libert de commerce et
     une taxe  la mouture?--Oui, un droit intrieur et l'importation
     libre.

     La communaut ne serait pas aussi foule qu' prsent, et l'tat
     prlverait un grand revenu?--Je suis convaincu que si le droit
     impos  la mouture quivalait  ce que le public paye pour la
     protection, non-seulement le revenu public gagnerait un large
     subside, mais encore cela serait moins dommageable  la nation.

     Vous voulez dire moins dommageable au commerce?--Certainement, et
     mme alors que la taxe serait calcule de manire  maintenir le
     pain au prix actuel, malgr la libre importation du froment.

     LE PRSIDENT: Avez-vous jamais calcul ce que cote au pays le
     monopole des crales et de la viande?--Je crois qu'on peut
     connatre trs-approximativement le taux de cette charge. On
     estime que chaque personne consomme, en moyenne, un quarter de
     bl. On peut porter  10 sh. ce que la protection ajoute au prix
     naturel. Vous ne pouvez pas porter  moins du double, ou 20 sh.,
     l'augmentation que la protection ajoute au prix de la viande,
     orge pour faire la bire, avoine pour les chevaux, foin, beurre
     et fromage. Cela monte  36 millions de livres sterling par an;
     et, en fait, le peuple paye cette somme de sa poche tout aussi
     infailliblement que si elle allait au Trsor sous forme de taxes.

     Par consquent, il a plus de peine  payer les contributions
     qu'exige le revenu public?--Sans doute; ayant pay des taxes
     personnelles, il est moins en tat de payer des taxes nationales.

     N'en rsulte-t-il pas encore la souffrance, la restriction de
     l'industrie de notre pays?--Je crois mme que vous touchez l 
     l'effet le plus pernicieux. Il est moins accessible au calcul,
     mais si la nation jouissait du commerce que lui procurerait,
     selon moi, l'abolition de toutes ces protections, je crois
     qu'elle pourrait supporter aisment un accroissement d'impts de
     30 sh. par habitant.

     Ainsi, d'aprs vous, le poids du systme protecteur excde celui
     des contributions?--Je le crois, en tenant compte de ses effets
     directs et de ses consquences indirectes, plus difficiles 
     apprcier.




APPENDICE




FIN DE LA PREMIRE CAMPAGNE DE LA LIGUE ANGLAISE.


Le triomphe que Bastiat prdisait aux ligueurs, dans les pages qui
prcdent, ne se fit pas longtemps attendre; mais tout ne fut pas
consomm, pour lui, le jour o il vit les lois-crales abolies et la
Ligue dissoute. Du principe qui venait enfin de prvaloir dans la
lgislation anglaise devaient dcouler bien d'autres lgitimes
consquences. Et si dornavant les souscriptions, les prdications,
les immenses meetings devenaient des armes inutiles, s'il n'tait plus
besoin de la force du nombre, c'est que la puissance morale du
principe allait agir d'elle-mme, c'est que les chefs de la Ligue
sigeant au Parlement ne manqueraient pas d'y rclamer le complment
naturel de leur victoire. Ces chefs avaient donc encore une tche, une
grande tche,  remplir. Bastiat les suivait de l'oeil et du coeur au
milieu de leur efforts, et, pour lui, l o se signalaient Cobden et
Bright, l tait la Ligue. En se plaant  ce point de vue, il avait
projet, sous le titre de _Seconde Campagne de la Ligue anglaise_, un
crit qu'il n'eut pas le temps de composer. Divers matriaux destins
 cette oeuvre sont dans nos mains et mritent de passer sous les yeux
du public. Qu'il nous soit cependant permis, avant de donner ces
fragments sur _une seconde Campagne de la Ligue_, d'exposer en peu de
mots comment se termina _la premire_[60].

[Note 60: Nous empruntons les dtails qui suivent  l'excellent
ouvrage de M. Archibald Prentice: _History of the Anti-corn-law
League_.]

En 1845, l'opinion publique se prononait de plus en plus contre les
lois-crales. Elle se manifestait sur tous les points du Royaume-Uni
par la frquentation plus empresse des meetings de la Ligue et le
progrs des souscriptions pcuniaires. Pendant que la confiance et le
zle des ligueurs recevaient cet encouragement, l'esprit de conduite
et la rsolution abandonnaient leurs adversaires. Quant aux hommes
politiques, ceux qui possdaient le pouvoir comme ceux qui aspiraient
 le possder, ceux qu'auraient d retenir des engagements lectoraux
comme ceux qui n'taient retenus que par leur penchant pour les moyens
termes, sir Robert Peel comme lord John Russell se rapprochaient peu 
peu des conclusions de la Ligue. Tout cela devenait manifeste pour les
protectionnistes intelligents. Ils voyaient leur cause abandonne par
l'homme mme sur l'habilet duquel ils avaient plac leur dernire
esprance. De l leur colre et l'amertume de leur langage.--Ce fut
dans la sance du 17 mars,  la Chambre des communes, que M. d'Israli
termina un discours plein de sarcasmes contre le premier ministre par
cette vhmente apostrophe: Pour mon compte, si nous devons subir le
libre-change, je prfrerais, parce que j'honore le talent, qu'une
telle mesure ft propose par le reprsentant de Stockport (M.
Cobden), au lieu de l'tre par une habilet parlementaire qui s'est
fait un jeu de la confiance gnreuse d'un grand parti et d'un grand
peuple. Oui, advienne que pourra! Dissolvez, si cela vous plat, le
Parlement que vous avez trahi, appelez-en au peuple, qui, je l'espre,
ne croit plus en vous; il me reste au moins cette satisfaction de
dclarer publiquement ici, qu' mes yeux le cabinet conservateur n'est
que l'hypocrisie organise.--Deux jours aprs s'engagea une mesquine
discussion sur la graisse et le lard, articles dont le gouvernement
proposait d'affranchir l'importation de toute taxe. Il se trouva des
orateurs qui combattirent la mesure, au nom de l'intrt agricole, que
menacerait, disaient-ils, l'invasion du beurre tranger; et pour les
rassurer, un membre de l'administration exposa que le beurre tranger
ne serait admis en franchise que mlang avec une certaine quantit de
goudron, c'est--dire rendu impropre  la nourriture de l'homme.--Le
spirituel colonel Thompson, qui parcourait alors l'cosse, dit  ce
sujet dans une runion de libres-changistes cossais: Vous avez
fond de nombreuses coles pour l'enfance, dans le voisinage de vos
manufactures; mais dans les livres lmentaires, que vous mettez aux
mains des lves, j'aperois une omission et vous engage  la rparer.
Il faut qu' la question,--_ quoi sert le gouvernement?_--ces enfants
sachent rpondre:--_ mettre du goudron dans notre beurre_.

Le 10 juin, l'honorable M. Villiers renouvela sa proposition
annuelle[61], proposition toujours rejete par la Chambre et toujours
reproduite, dans les dlais du rglement, par son habile et courageux
auteur. Elle eut le mme sort que par le pass. Combattue par le
ministre, elle fut repousse. Mais dans cet insuccs mme on pouvait
trouver un point de vue rassurant. Les adversaires faiblissaient; et
comme le dit avec beaucoup de justesse lord Howich, dans le cours du
dbat, s'il se ft agi d'une abolition _graduelle_, la proposition de
M. Villiers n'et pas pu tre mieux appuye que par le discours
prononc par sir Robert Peel  l'effet d'carter l'abolition
_immdiate_.

[Note 61: Voir p. 384  387.]

Aussitt les journaux protectionnistes jetrent ce cri d'alarme: Voil
le gouvernement qui admet explicitement les principes du libre-change
et n'oppose plus  leur application que l'inopportunit!

Cette question devait encore appeler l'attention de la Chambre, dans
la sance finale du 5 aot, qui fut, comme de coutume, consacre  la
revue rtrospective des actes du Parlement pendant la session. Pour
lord John Russell ce fut une occasion nouvelle de dmontrer que les
ministres actuels taient arrivs au pouvoir en dguisant leurs
vritables opinions, notamment  l'gard des lois-crales. Et comme,
 cette poque, la saison devenue pluvieuse faisait natre des
inquitudes sur la rcolte, l'orateur en prit texte pour accuser le
ministre d'ajouter, en matire de subsistances,  une incertitude
naturelle une incertitude artificielle, qui doublait l'ardeur des
spculations hasardeuses, au grand dtriment du pays. Il rappela qu'un
membre connu par son dvouement ministriel avait dclar
publiquement, depuis peu de jours, que la loi-crale n'aurait
probablement plus que deux ans de dure. S'il en est ainsi,
ajouta-t-il, si cette loi doit tre abolie, pourquoi nous laisse-t-on
dans une incertitude pleine de prils et de malheurs?-- cela sir
James Graham rpliqua seulement par un argument _ad hominem_. Est-ce
que le noble lord, qui tait au pouvoir en 1839, dans des
circonstances bien autrement alarmantes pour le bien-tre du pays, se
crut oblig de proposer comme un remde  cette triste situation
l'abolition des lois-crales? Non, il ne fit rien de semblable ni en
1839, ni en 1840, ni en 1841.--L'argument tait sans force contre les
libres-changistes. Ceux-ci, par l'organe de MM. Villiers et Gibson,
renouvelrent les protestations les plus chaleureuses contre l'inique
monopole des landlords.--Bientt il fut reconnu que ce monopole avait
rencontr un ennemi des plus redoutables dans le caprice des saisons.
 la suite d'un t pluvieux, il fut constat de la manire la plus
certaine, vers le milieu d'octobre, que la rcolte en bl tait
insuffisante en quantit comme en qualit, et que la rcolte en pommes
de terre tait presque entirement perdue. Alors un cri en faveur de
la libre entre des grains trangers s'leva dans toute l'Angleterre,
cri devant lequel les protectionnistes les moins endurcis commencrent
 lcher pied, tandis qu'il doubla l'nergie des ligueurs. Dans un
meeting tenu le 28 octobre  Manchester, l'un des orateurs, M. Henry
Ashworth, de Turton, pronona ces paroles: Je vois autour de moi nos
dignes chefs, sur le front desquels la lutte des sept dernires
annes a imprim des rides; mais je suis sr qu'ils sont prts tous 
mettre au service de notre cause, s'il en est besoin, sept autres
annes de labeur et  dpenser en outre un quart de million[62].

[Note 62: Un quart de million sterling, plus de six millions de
francs.]

De tout ct, cependant, on signalait au ministre la ncessit de
prendre des mesures dcisives contre la disette. Il y avait mulation
entre les conseils municipaux, les corporations et les chambres de
commerce pour l'assaillir,  cet effet, de ptitions, de mmoires, de
remontrances. Au milieu de cette excitation, une lettre adresse
d'dimbourg, le 22 novembre, par lord John Russell, aux lecteurs de
Londres, fut publie. J'avoue, disait le noble lord, que, dans
l'espace de vingt ans, mes opinions sur la loi-crale se sont
grandement modifies... _le moment de s'occuper d'un droit fixe est
pass_. Proposer maintenant, comme solution, une taxe sur le bl, si
faible qu'elle ft, sans une clause d'abolition complte et prochaine,
ne ferait que prolonger un dbat qui a produit dj trop d'animosit
et de mcontentement... Le 24 septembre, lord Morpeth, autre membre
de l'ancien cabinet Whig, exprima aussi par crit sa conviction que
l'heure du rappel dfinitif de la loi-crale avait sonn.--Voil les
Whigs rallis au programme de la Ligue: Que va faire Peel? ira-t-il
jusqu' y donner de mme son adhsion? Cette question faisait le fond
de toutes les conversations politiques, lorsque le _Times_, journal
ordinairement bien inform, annona, dans son numro du 4 dcembre,
que l'intention du gouvernement tait d'abolir la loi-crale et, 
cet effet, de convoquer en janvier les deux Chambres. Mais un autre
journal, en relations connues avec certains membres du cabinet, le
_Standard_, dmentit aussitt la nouvelle donne par le _Times_, en la
qualifiant d'_atroce invention_. La vrit fut bientt rvle par la
dmission collective des ministres, dont les uns accdaient  la
grande mesure _du rappel_, tandis que les autres ne s'y rsignaient
pas ou du moins ne voulaient pas en tre les instruments[63]. Lord
John Russell, qui se trouvait alors  dimbourg, mand en toute hte
par la reine, choua dans la tentative de crer un nouveau cabinet; en
sorte que le jour mme o sir Robert Peel se prsentait devant la
reine, pour prendre cong d'elle et remettre son portefeuille aux
mains d'un successeur, il reut au contraire la mission de
reconstituer un ministre, mission qu'il put remplir sans difficult.
Except lord Stanley, qui se retira, et lord Wharncliffe qui mourut
subitement, le cabinet nouveau conservait tous les membres de
l'ancien.

[Note 63: En se reportant  cette phase des progrs de la Ligue, 
l'ascendant qu'elle parvint  exercer sur les hommes politiques de
tous les partis, il est impossible de ne pas reconnatre combien
Bastiat, qui la voyait personnifie dans son principal chef, tait
fond  porter, quatre ans plus tard, le jugement suivant:

Que dirai-je du libre-change, dont le triomphe est d  Cobden, non
 Robert Peel; car l'aptre aurait toujours fait surgir un homme
d'tat, _tandis que l'homme_ d'tat ne pouvait se passer de l'aptre?
(Tom. VI, chap. XIV.)]

La situation ne porta nullement les libres-changistes  se relcher
de leur vigilance et de leur activit. Un grand meeting eut lieu le 23
dcembre  Manchester, auquel se rendirent toutes les notabilits
manufacturires des environs. Il y fut rsolu  l'unanimit de runir
une somme de 250,000 livres sterling pour subvenir aux dpenses
futures de la Ligue. Immdiatement ouverte, la souscription atteignit
en peu d'instants le chiffre de 60 mille livres (1 million 500 mille
francs). Cette manifestation frappante du zle des ligueurs leur gagna
de nouveaux adhrents et consterna leurs adversaires. Au bout d'un
mois, la souscription s'levait dj  150 mille livres.

Ce fut le 19 janvier 1846 que s'ouvrit le Parlement. Dans le dbat sur
l'_adresse_, sir Robert Peel fit une dclaration de principes, qu'un
libre-changiste n'et pas dsavoue, et termina son discours par une
allusion  sa position personnelle vis--vis des torys. Je n'entends
pas, dit-il, que dans mes mains le pouvoir soit rduit en servage.
Huit jours aprs, il exposa son plan qui,  l'gard de l'importation
des grains, se rsumait ainsi:

chelle mobile trs-rduite pendant trois annes encore;

Suppression de tout droit,  partir du 1er fvrier 1849.

Le dlai de trois ans tait un mcompte pour la Ligue. Aussi ds le
surlendemain, c'est--dire le 29 janvier, son conseil d'administration
se runit  Manchester et prit la rsolution de provoquer, par toutes
les voies constitutionnelles, la suppression _immdiate_ de toute taxe
sur les aliments provenant de l'tranger. Aucune crainte d'embarrasser
sir Robert Peel ne pouvait arrter les ligueurs; et d'ailleurs, en
prsence de l'opposition furieuse des conservateurs-borns, il tait
vraisemblable qu'une opposition en sens contraire lui servirait plutt
de point d'appui. La discussion sur l'ensemble des mesures qu'il
proposait s'ouvrit le lundi 9 fvrier. Sauf de courtes interruptions,
elle occupa, sans arriver  son terme, toutes les sances de la
chambre pendant cette semaine. Le lundi suivant,  10 heures du soir,
le premier ministre prit la parole. Tour  tour logicien serr,
orateur entranant, administrateur habile, on et dit qu'affranchi
d'un joug longtemps dtest, son talent se manifestait pour la
premire fois dans toute sa plnitude. Il termina son discours, qui
dura prs de trois heures, par cet appel aux sentiments de justice et
d'humanit de la Chambre:

Les hivers de 1841 et 42 ne s'effaceront jamais de ma mmoire, et la
tche qu'ils nous donnrent doit tre prsente  vos souvenirs. Alors,
dans toutes les occasions o la reine assemblait le Parlement, on y
entendait l'expression d'une sympathie profonde pour les privations et
les souffrances de nos concitoyens, d'une vive admiration pour leur
patience et leur courage. Ces temps malheureux peuvent revenir. Aux
annes d'abondance peuvent succder les annes de disette... J'adjure
tous ceux qui m'coutent d'interroger leur coeur, d'y chercher une
rponse  la question que je vais leur poser. Si ces calamits nous
assaillent encore, si nous avons  exprimer de nouveau notre
sollicitude pour le malheur,  rpter nos exhortations  la patience
et  la fermet, ne puiserons-nous pas une grande force dans la
conviction que nous avons repouss, ds aujourd'hui, la responsabilit
si lourde de rglementer l'alimentation de nos semblables? Est-ce que
nos paroles de sympathie ne paratront pas plus sincres? est-ce que
nos encouragements  la rsignation ne seront pas plus efficaces, si
nous pouvons ajouter, avec orgueil, qu'en un temps d'abondance
relative, sans y tre contraints par la ncessit, sans attendre les
clameurs de la foule, nous avons su prvoir les poques difficiles et
carter tout obstacle  la libre circulation des dons du Crateur? Ne
sera-ce pas pour nous une prcieuse et durable consolation que de
pouvoir dire au peuple: Les maux que vous endurez sont les chtiments
d'une Providence bienfaisante et sage qui nous les inflige  bon
escient, peut-tre pour nous rappeler au sentiment de notre
dpendance, abattre notre orgueil, nous convaincre de notre nant; il
faut les subir sans murmure contre la main qui les dispense, car ils
ne sont aggravs par aucun pouvoir terrestre, par aucune loi de
restriction sur la nourriture de l'homme!

Dans la sance du lendemain, on lui prodiguait l'accusation de
trahison, de manque de foi, de fourberie et de lchet. Alors M.
Bright se lve m par un sentiment gnreux et prend la dfense de son
ancien adversaire. J'ai suivi du regard le trs-honorable baronnet,
dit-il, lorsque la nuit dernire il regagnait sa demeure, et j'avoue
que je lui enviais la noble satisfaction qui devait remplir son coeur,
aprs le discours qu'il venait de prononcer, discours, j'ose le dire,
le plus loquent, le plus admirable qui, de mmoire d'homme, ait
retenti dans cette enceinte. En poursuivant, il apostropha en ces
termes ceux qui dversaient le blme et l'injure sur le ministre,
aprs avoir t ses partisans dclars. Quand le trs-honorable
baronnet se dmit rcemment de ses fonctions, il cessa d'tre _votre_
ministre, sachez-le bien; et quand il reprit le portefeuille, ce fut
en qualit de ministre du souverain, de ministre du peuple,--non de
ministre d'une coterie, pour servir d'instrument docile  son
gosme.  ce tmoignage inattendu de bienveillance pour lui, les
membres qui sigeaient prs de sir Robert Peel, virent des larmes
mouiller sa paupire.

La discussion gnrale durait encore le vendredi suivant. Dans cette
nuit du vendredi au samedi, M. Cobden battit en brche avec grande
vigueur un argument spcial, au moyen duquel les protectionnistes
s'efforaient de renvoyer la dcision  une autre lgislature.  trois
heures et demie du matin, on mit aux voix la question de savoir si la
proposition ministrielle serait examine et discute dans ses
dtails. 337 membres votrent pour l'affirmative et 240 contre. Si
favorable que ft ce vote, il n'assurait pas l'adoption complte du
plan soumis au dbat. Une scission pouvait se produire dans une
majorit improvise, dont les lments taient fort htrognes; et la
minorit ne manquait pas de chances pour obtenir que la taxe propose,
tout en conservant le caractre mobile et temporaire, ft plus leve
et plus durable que ne le voulaient les ministres. L'vnement ne
confirma pas ces conjectures. En vain les protectionnistes disputrent
le terrain et employrent tous les moyens de prolonger la lutte; le 27
mars, la seconde lecture du bill fut adopte par une majorit de 88
membres, et la troisime lecture, le 16 mai, par une majorit de 98
(327 contre 229).

Dans la Chambre des lords, le bill rencontra moins d'obstacles et de
lenteurs qu'on ne s'y attendait. Le 26 mai, il devint dfinitivement
loi de l'tat.

Peu aprs sir Robert Peel rentrait dans la vie prive. Au moment de
quitter le pouvoir, dans un dernier discours parlementaire, il dit, au
sujet des grandes mesures qu'il avait inaugures:

Le mrite de ces mesures, je le dclare  l'gard des honorables
membres de l'opposition comme  l'gard de nous-mmes, ce mrite
n'appartient exclusivement  aucun parti. Il s'est produit entre les
partis une fusion qui, aide de l'influence du gouvernement, a
dtermin le succs dfinitif. Mais le nom qui doit tre et sera
certainement associ  ces mesures, c'est celui d'un homme, m par le
motif le plus dsintress et le plus pur, qui, dans son infatigable
nergie, en faisant appel  la raison publique, a dmontr leur
ncessit avec une loquence d'autant plus admirable qu'elle tait
simple et sans apprt; c'est le nom de RICHARD COBDEN. Maintenant,
monsieur le Prsident, je termine ce discours, qu'il tait de mon
devoir d'adresser  la Chambre, en la remerciant de la faveur qu'elle
me tmoigne pendant que j'accomplis le dernier acte de ma carrire
politique. Dans quelques instants cette faveur que j'ai conserve cinq
annes se reportera sur un autre; j'nonce le fait sans m'en affliger
ni m'en plaindre, plus vivement mu au souvenir de l'appui et de la
confiance qui m'ont t prodigus qu' celui des difficults rcemment
semes sur ma voie. Je quitte le pouvoir, aprs avoir attir sur moi,
je le crains, l'improbation d'un assez grand nombre d'hommes qui, au
point de vue de la chose publique, regrettent profondment la rupture
des liens de parti, regrettent profondment cette rupture non par des
motifs personnels, mais dans la ferme conviction que la fidlit aux
engagements de parti, que l'existence d'un grand parti politique est
un des plus puissants rouages du gouvernement. Je me retire, en butte
aux censures svres d'autres hommes qui, sans obir  une inspiration
goste, adhrent au principe de la protection et en considrent le
maintien comme essentiel au bien-tre et aux intrts du pays. Quant 
ceux qui dfendent la protection par des motifs moins respectables et
uniquement parce qu'elle sert leur intrt priv, quant  ces
partisans du monopole, leur excration est  jamais acquise  mon nom;
mais IL SE PEUT QUE CE NOM SOIT PLUS D'UNE FOIS PRONONC AVEC
BIENVEILLANCE SOUS L'HUMBLE TOIT DES OUVRIERS, DE CEUX QUI GAGNENT
CHAQUE JOUR LEUR VIE  LA SUEUR DE LEUR FRONT, EUX QUI AURONT
DSORMAIS, POUR RPARER LEURS FORCES PUISES, LE PAIN EN ABONDANCE ET
SANS PAYER DE TAXE,--PAIN D'AUTANT MEILLEUR QU'IL NE S'Y MLERA PLUS,
COMME UN LEVAIN AMER, LE RESSENTIMENT CONTRE UNE INJUSTICE.

Ces dernires paroles, expression d'un sentiment touchant, ont t
graves, aprs la mort de sir R. Peel, sur le pidestal d'une des
statues leves  sa mmoire. Si le passant qui les lit donne 
l'homme d'tat un souvenir reconnaissant, sans doute il sentira dans
son coeur une sympathie encore plus vive pour les gnreux citoyens
dont le dvouement et la persvrance ont dot leur pays de la libert
commerciale.

Le 22 juillet, au sein du Conseil excutif de la Ligue, runi 
Manchester, les rsolutions suivantes furent adoptes: 1 Suspension
des oprations de la Ligue; 2 exemption pour les souscripteurs au
fonds de 250,000 livres de tout versement au del d'un -compte de 20
pour 100; 3 attribution aux membres du Conseil excutif, si le
protectionnisme renouvelait quelques tentatives hostiles, de pleins
pouvoirs pour rorganiser l'agitation qu'ils avaient conduite avec
tant de zle et d'habilet.--Le cas prvu par cette dernire
rsolution parut se raliser six ans plus tard,  l'avnement du
ministre Derby-d'Israli; et l'on vit aussitt la Ligue sur pied,
jusqu' ce qu'il ft constat qu'il y avait eu fausse alerte.

Dans cette mme sance du 22 juillet 1846, d'autres motions furent
faites qui obtinrent l'assentiment unanime. M. Wilson, prsident, et
les autres principaux membres du Conseil excutif, MM. Archibald
Prentice, S. Lees, W. Rawson, T. Woolley, W. Bickham, W. Evans et
Henry Rawson, furent pris d'accepter un tmoignage de gratitude pour
les travaux incessants et gratuits dont ils s'taient acquitts. On
offrit  M. Wilson une somme de 10,000 livres st. (250,000 fr.
environ), et  chacun de ses collgues prcits un service  th, en
argent, du poids de 240 onces.

Un autre tmoignage de gratitude suivit de prs la clture
des oprations de la Ligue. Par un mouvement spontan, les
libres-changistes anglais se runirent pour faire prsent  leur
chef reconnu, M. Cobden, d'une somme de 75,000 livres, et  son ami,
son digne auxiliaire, M. Bright, d'une magnifique bibliothque. Mais
pour de tels hommes la plus prcieuse des rcompenses est la
conviction d'avoir servi la cause de l'humanit.

Quand on connat le but des ligueurs et les moyens employs pour
l'atteindre, on ne saurait hsiter  voir, dans l'oeuvre qu'ils ont
accomplie, une des plus belles manifestations du progrs social dont
puisse s'honorer notre sicle. Puisse cette oeuvre, apprcie  sa
juste valeur, leur assurer la reconnaissance de toutes les nations et
particulirement celle de la France, o leur exemple a suscit
Bastiat!

                                                (_Note de l'diteur._)




SECONDE CAMPAGNE

DE LA LIGUE

(_Libre-change_, n du 7 novembre 1847.)


Le Parlement anglais est convoqu pour le 18 de ce mois.

C'est la situation critique des affaires qui a dtermin le cabinet 
hter cette anne la runion des Communes.

Tout en dplorant la crise qui pse sur le commerce et l'industrie
britanniques, nous ne pouvons nous empcher d'esprer qu'il en sortira
de grandes rformes pour l'Angleterre et pour le monde. Ce ne sera pas
la premire fois, ni la dernire sans doute, que le progrs aura t
enfant dans la douleur. Le libre arbitre, noble apanage de l'homme,
ou la _libert de choisir_, implique la possibilit de faire un
mauvais choix. L'erreur entrane des consquences funestes, et
celles-ci sont le plus dur mais le plus efficace des enseignements.
Ainsi nous arrivons toujours,  la longue, dans la bonne voie. Si la
Prvoyance ne nous y a mis, l'Exprience est l pour nous y ramener.

Nous ne doutons pas que des voix se feront entendre dans le Parlement
pour signaler  l'Angleterre la fausse direction de sa politique trop
vante.

_Rendre  toutes les colonies, l'Inde comprise, la libert
d'changer avec le monde entier, sans privilge pour la mtropole._

_Proclamer le principe de non-intervention dans les affaires
intrieures des autres nations; mettre fin  toutes les intrigues
diplomatiques; renoncer aux vaines illusions de ce qu'on nomme
influence, prpondrance, prpotence, suprmatie._

_Abolir les lois de navigation._

_Rduire les forces de terre et de mer  ce qui est indispensable
pour la scurit du pays._

Tel devra tre certainement le programme recommand et nergiquement
soutenu par le parti libral, par tous les membres de la _Ligue_,
parce qu'il se dduit rigoureusement du libre-change, parce qu'il est
le libre-change mme.

En effet, quand on pntre les causes qui soumettent  tant de
fluctuations et de crises le commerce de la Grande-Bretagne,  tant de
souffrances sa laborieuse population, on reste convaincu qu'elles se
rattachent  une Erreur d'conomie sociale, laquelle, par un
enchanement fatal, entrane  une fausse politique,  une fausse
diplomatie; en sorte que cette imposante mais vaine apparence qu'on
nomme la _puissance anglaise_ repose sur une base fragile comme tout
ce qui est artificiel et contre nature.

L'Angleterre a partag cette erreur commune, que l'habilet
commerciale consiste  PEU ACHETER ET BEAUCOUP VENDRE, _afin de
recevoir la diffrence en or_.

Cette ide implique ncessairement celle de _suprmatie_, et par suite
celle de _violence_.

Pour _acheter peu_, la violence est ncessaire  l'gard des citoyens.
Il faut les soumettre  des restrictions lgislatives.

Pour _vendre beaucoup_ (alors surtout que les autres nations, sous
l'influence de la mme ide, voulant _acheter peu_, se ferment chez
elles et dfendent leur or), la violence est ncessaire  l'gard des
trangers. Il faut tendre ses conqutes; assujettir des
consommateurs, accaparer des colonies, en chasser les marchands du
dehors, et accrotre sans cesse le cercle des envahissements.

Ds lors on est entran  s'environner de forces considrables,
c'est--dire  dtourner une portion notable du travail national de sa
destination naturelle, qui est de satisfaire les besoins des
travailleurs.

Ce n'est pas seulement pour tendre indfiniment ses conqutes qu'une
telle nation a besoin de grandes forces militaires et navales. Le but
qu'elle poursuit lui cre partout des jalousies, des inimitis, des
haines contre lesquelles elle a  se prmunir ou  se dfendre.

Et comme les inimitis communes tendent toujours  se coaliser, il ne
lui suffit pas d'avoir des forces suprieures  celles de chacun des
autres peuples, pris isolment, mais de tous les peuples runis. Quand
un peuple entre dans cette voie, il est condamn  tre, cote que
cote, le plus fort partout et toujours.

La difficult de soutenir le poids d'un tel tablissement militaire le
poussera  chercher un auxiliaire dans la ruse. Il entretiendra des
agents auprs de toutes les cours; il fomentera et rchauffera partout
les germes de dissensions; il affaiblira ses rivaux les uns par les
autres; il leur crera des embarras et des obstacles; il suscitera les
rois contre les peuples, et les peuples contre les rois; il opposera
le Nord au Midi; il se servira des peuples au sein desquels l'esprit
de libert a rveill quelque nergie pour tenir en chec la puissance
des despotes, et en mme temps il fera alliance avec les despotes pour
comprimer la force que donne ailleurs l'esprit de libert. Sa
diplomatie sera toute ruse et duplicit; elle invoquera selon les
temps et les lieux les principes les plus opposs; elle sera dmocrate
ici, aristocrate l; autocrate plus loin, constitutionnelle,
rvolutionnaire, philanthrope, dloyale, loyale mme au besoin; elle
aura tous les caractres, except celui de la sincrit. Enfin, on
verra ce peuple, dans la terrible ncessit o il s'est plac, aller
jusqu' contracter des dettes accablantes pour soudoyer les rois, les
peuples, les nations qu'il aura mis aux prises.

Mais l'intelligence humaine ne perd jamais ses droits. Bientt les
nations comprendront le but de ces menes. La dfiance, l'irritation
et la haine ne feront que s'amasser dans leur coeur; et le peuple dont
nous retraons la triste histoire sera condamn  ne voir dans ses
gigantesques efforts que les pierres d'attente, pour ainsi parler,
d'efforts plus gigantesques encore.

Or, ces efforts cotent du travail  ce peuple.--Cela peut paratre
extraordinaire, mais il est cependant certain, quoique les hommes n'en
soient pas encore bien convaincus, que ce _qui est produit une fois ne
peut pas tre dpens deux_, et que cette portion de travail qui est
destine  atteindre un but ne peut tre en mme temps consacre  en
obtenir un autre. Si la moiti de l'activit nationale est dtourne
vers des conqutes ou la dfense d'une scurit qu'on a
systmatiquement compromise, il ne peut rester que l'autre moiti de
l'activit des travailleurs pour satisfaire les besoins rels
(physiques, intellectuels ou moraux) des travailleurs eux-mmes. On a
beau subtiliser et thoriser, les arsenaux ne se font pas d'eux-mmes,
ni les vaisseaux de guerre non plus; ils ne sont pas pourvus d'armes,
de munitions, de canons et de vivres par une opration cabalistique.
Les soldats mangent et se vtissent comme les autres hommes, et les
diplomates plus encore. Il faut pourtant bien que quelqu'un produise
ce que ces classes consomment; et si ce dernier genre de consommation
va sans cesse croissant comme le systme l'exige, un moment arrive de
toute ncessit o les vrais travailleurs n'y peuvent suffire.

Remarquez que toutes ces consquences sont contenues trs-logiquement
dans cette ide: _Pour progresser, un peuple doit vendre plus qu'il
n'achte_.--Et si cette ide est fausse, mme au point de vue
conomique,  quelle immense dception ne conduit-elle pas un peuple,
puisqu'elle exige de lui tant d'efforts, tant de sacrifices et tant
d'iniquits pour ne lui offrir en toute compensation qu'une chimre,
une ombre?

Admettons la vrit de cette autre doctrine: LES EXPORTATIONS D'UN
PEUPLE NE SONT QUE LE PAIEMENT DE SES IMPORTATIONS.

Puisque le principe est diamtralement oppos, toutes les consquences
conomiques, politiques, diplomatiques, doivent tre aussi
diamtralement opposes.

Si, dans ses relations commerciales, un peuple n'a  se proccuper que
d'acheter au meilleur march, laissant, comme disent les
_free-traders_, les exportations prendre soin d'elles-mmes,--comme
acheter  bon march est la tendance universelle des hommes, ils n'ont
besoin  cet gard que de libert. Il n'y a donc pas ici de violence 
exercer au dedans.--Il n'y a pas non plus de violences  exercer au
dehors; car il n'est pas besoin de contrainte pour dterminer les
autres peuples  _vendre_.

Ds lors, les colonies, les possessions lointaines sont considres
non-seulement comme des inutilits, mais comme des fardeaux; ds lors
leur acquisition et leur conservation ne peuvent plus servir de
prtexte  un grand dveloppement de forces navales; ds lors on
n'excite plus la jalousie et la haine des autres peuples; ds lors la
scurit ne s'achte pas au prix d'immenses sacrifices; ds lors
enfin, le travail national n'est pas dtourn de sa vraie destination,
qui est de satisfaire les besoins des travailleurs.--Et quant aux
trangers, le seul voeu qu'on forme  leur gard, c'est de les voir
prosprer, progresser par une production de plus en plus abondante,
de moins en moins dispendieuse, parlant toujours de ce point, que tout
progrs qui se traduit en abondance et en bon march profite  tous et
surtout au peuple acheteur.

L'importance des effets opposs, qui dcoulent des deux axiomes
conomiques que nous avons mis en regard l'un de l'autre, serait notre
justification si nous recherchions ici thoriquement de quel ct est
la vrit. Nous nous en abstiendrons, puisque cette recherche est
aprs tout l'objet de notre publication tout entire.

Mais on nous accordera bien que les _free-traders_ d'Angleterre
professent  cet gard les mmes opinions que nous-mmes.

Donc, leur rle, au prochain Parlement, sera de demander l'entire
ralisation du programme que nous avons plac au commencement de cet
article.

Les vnements de 1846 et de 1847 leur faciliteront cette noble tche.

En 1846, ils ont dtrn cette vieille maxime, que _l'avantage d'un
peuple tait d'acheter peu et de vendre beaucoup pour recevoir la
diffrence en or_. Ils ont fait reconnatre officiellement cette autre
doctrine, que _les exportations d'un peuple ne sont que le paiement de
ses importations_. Ayant fait triompher le principe, ils seront bien
plus forts pour en rclamer les consquences. Il serait par trop
absurde que l'Angleterre, renonant  un faux systme commercial,
retnt le dispendieux et dangereux appareil militaire et diplomatique
que ce systme seul avait exig.

Les vnements de cette anne donneront de la puissance et de
l'autorit aux rclamations des _free-traders_. On aura beau vouloir
attribuer la crise actuelle  des causes mystrieuses, il n'y a pas de
mystre l-dessous. Le travail nergique, persvrant, intelligent
d'un peuple actif et laborieux ne suffit pas  son bien-tre;
pourquoi? parce qu'une portion immense de ce travail est consacre 
autre chose qu' son bien-tre,  payer des marins, des soldats, des
diplomates, des gouverneurs de colonies, des vaisseaux de guerre, des
subsides,--le dsordre, le trouble et l'oppression.

Certainement, la lutte sera ardente au Parlement, et nous n'avons pas
l'espoir que les FREE-TRADERS emportent la place au premier assaut.
Les abus, les prjugs, les droits acquis sont les matres dans cette
citadelle. C'est mme l que leurs forces sont concentres.
L'aristocratie anglaise y dfendra nergiquement ses positions. Les
gouvernements  l'extrieur, les hauts emplois, les grades dans
l'arme et la marine, la diplomatie et l'glise, sont  ses yeux son
lgitime patrimoine; elle ne le cdera pas sans combat; et nous qui
savons quelle est, dans son aveuglement, la puissance de l'orgueil
national, nous ne pouvons nous empcher de craindre que l'oligarchie
britannique ne trouve de trop puissants auxiliaires dans les prjugs
populaires, qu'une politique dominatrice a su faire pntrer au coeur
des travailleurs anglais eux-mmes. L, comme ailleurs, on leur dira
que la destine des peuples n'est pas le bien-tre, qu'ils ont une
mission plus noble, et qu'ils doivent repousser toute politique
_goste_ et _matrialiste_.--Et tout cela, pour les faire persvrer
dans le matrialisme le plus brutal, dans l'gosme sous sa forme la
plus abjecte: l'appel  la violence pour nuire  autrui en se nuisant
 soi-mme.

Mais rien ne rsiste  la vrit, quand son temps est venu et que les
faits, dans leur imprieux langage, la font clater de toutes parts.

Si le peuple anglais, dans son intrt, abolit les lois de navigation,
s'il rend  ses colonies la libert commerciale, si tout homme, 
quelque nation qu'il appartienne, peut aller changer dans l'Inde, 
la Jamaque, au Canada, au mme titre qu'un Anglais, quel prtexte
restera-t-il  l'aristocratie britannique pour retenir les forces qui
en ce moment crasent l'Angleterre?

Dira-t-elle qu'elle veut conserver les possessions acquises?

On lui rpondra que nul dsormais n'est intress  les enlever 
l'Angleterre, puisque chacun peut en user comme elle, et de plus que
l'Angleterre, par le mme motif, n'est plus intresse  les
conserver.

Dira-t-elle qu'elle aspire  de nouvelles conqutes?

On lui objectera que le moment est singulirement choisi de courir 
de nouvelles conqutes quand, sous l'inspiration de l'intrt,
d'accord cette fois avec la justice, on renonce  des conqutes dj
ralises.

Dira-t-elle qu'il faut s'emparer au moins de positions militaires
telles que Gibraltar, Malte, Hligoland?

On lui rpondra que c'est un cercle vicieux; que ces positions taient
sans doute une partie oblige du systme de domination universelle;
mais qu'on ne dtruit pas l'ensemble pour en conserver prcisment la
partie onreuse.

Fera-t-elle valoir la ncessit de protger le commerce, dans les
rgions lointaines, par la prsence de forces imposantes?

On lui dira que le commerce avec des barbares est une dception, s'il
cote plus indirectement qu'il ne vaut directement.

Exposera-t-elle qu'il faut au moins que l'Angleterre se prmunisse
contre tout danger d'invasion?

On lui accordera que cela est juste et utile. Mais on lui fera
observer qu'il est de la nature d'un tel danger de s'affaiblir, 
mesure que les trangers auront moins sujet de har la politique
britannique et que les Anglais auront plus raison de l'aimer.

On dira sans doute que nous nous faisons une trop haute ide de la
_philanthropie_ anglaise.

Nous ne croyons pas que la philanthropie dtermine aucun peuple, pas
plus le peuple anglais que les autres,  agir sciemment contre ses
intrts permanents.

Mais nous croyons que les intrts permanents d'un peuple sont
d'accord avec la justice, et nous ne voyons pas pourquoi il
n'arriverait pas, par la diffusion des lumires, et au besoin par
l'exprience,  la connaissance de cette vrit.

En un mot, nous avons foi, une foi entire, dans le principe du
libre-change.

Nous croyons que, selon qu'un peuple prend ou ne prend pas pour rgle
de son conomie industrielle la thorie de la _balance du commerce_,
il doit adopter une politique toute diffrente.

Dans le premier cas, il veut _vendre_  toute force; et ce besoin le
conduit  aspirer  la domination universelle.

Dans le second, il ne demande qu' _acheter_, sachant que le vendeur
prendra soin du paiement; et, pour acheter, il ne faut faire violence
 personne.

Or, si la violence est inutile, ce n'est pas se faire une trop haute
ide d'un peuple que de supposer qu'il repoussera les charges et les
risques de la violence.

Et si nous sommes pleins de confiance, c'est parce que, sur ce point,
le vrai intrt de l'Angleterre et de ses classes laborieuses nous
parat d'accord avec la cause de la justice et de l'humanit.

Car si nous avions le malheur de croire  l'efficacit du rgime
restrictif, sachant quelles ides et quels sentiments il dveloppe,
nous dsesprerions de tout ordre, de toute paix, de toute harmonie.
Toutes les dclamations  la mode contre le _vil intrt_ ne nous
feraient pas admettre que l'Angleterre renoncera  sa politique
envahissante et turbulente, laquelle, dans cette hypothse, serait
conforme  ses intrts. Tout au plus, nous pourrions penser
qu'arrive  l'apoge de la grandeur, elle succomberait sous la
raction universelle; mais seulement pour cder son rle  un autre
peuple, qui, aprs avoir parcouru le mme cercle, le cderait  un
troisime, et cela sans fin et sans cesse jusqu' ce que la dernire
des hordes rgnt enfin sur des dbris. Telle est la triste destine
que la _Presse_ annonait ces jours derniers aux nations; et comme
elle croit au rgime prohibitif, sa prdiction tait logique.

Au moment o le Parlement va s'ouvrir, nous avons cru devoir signaler
la ligne que suivra, selon nous, le parti libral. Si le monde est sur
le point d'assister  une grande rvolution pacifique,  la solution
d'un problme terrible:--l'croulement de la puissance anglaise en ce
qu'elle a de pernicieux, et cela non par la force des armes, mais par
l'influence d'un principe,--c'est un spectacle assurment bien digne
d'attirer les regards impartiaux de la presse franaise. Est-ce trop
exiger d'elle que de l'inviter  ne pas envelopper de silence cette
dernire volution de la Ligue comme elle a fait de la premire? Le
drame n'intresse-t-il pas assez le monde et la France? Sans doute
nous avons t profondment tonns et affligs de voir la presse
franaise, et principalement la presse dmocratique, tout en fulminant
tous les jours contre le machiavlisme britannique, faire une
monstrueuse alliance avec les hommes et les ides qui sont en
Angleterre la vie de ce machiavlisme. C'est le rsultat de quelque
trange combinaison d'ides qu'il ne nous est pas donn de pntrer.
Mais,  moins qu'il n'y ait parti pris, ce que nous ne pouvons croire,
de tromper le pays jusqu'au bout, nous ne pensons pas que cette
combinaison d'ides, quelle qu'elle soit, puisse tenir devant la
lutte qui va s'engager dans quelques jours au Parlement.




DEUX ANGLETERRE

(_Libre-change_ du 6 fvrier 1848.)

Quand nous avons entrepris d'appeler l'attention de nos concitoyens
sur la question de la libert commerciale, nous n'avons pas pens ni
pu penser que nous nous faisions les organes d'une opinion en majorit
dans le pays, et qu'il ne s'agt pour nous que d'enfoncer une porte
ouverte.

D'aprs les dlibrations bien connues de nombreuses chambres de
commerce, nous pouvions esprer, il est vrai, d'tre soutenus par une
forte minorit, qui, ayant pour elle le bon sens et le bien gnral,
n'aurait que quelques efforts  faire pour devenir majorit.

Mais cela ne nous empchait pas de prvoir que notre association
provoquerait la rsistance dsespre de quelques privilgis, appuye
sur les alarmes sincres du grand nombre.

Nous ne mettions pas en doute qu'on saisirait toutes les occasions de
grossir ces alarmes. L'exprience du pass nous disait que les
protectionnistes exploiteraient surtout le _sentiment national_, si
facile  garer dans tous les pays. Nous prvoyions que la politique
fournirait de nombreux aliments  cette tactique; que, sur ce
terrain, il serait facile aux monopoleurs de faire alliance avec les
partis mcontents; qu'ils nous creraient tous les obstacles d'une
impopularit factice et qu'ils iraient au besoin jusqu' lever contre
nous ce cri: Vous tes les agents de Pitt et de Cobourg. Il faudrait
que nous n'eussions jamais ouvert un livre d'histoire, si nous ne
savions que le privilge ne succombe jamais sans avoir puis tous les
moyens de vivre.

Mais nous avions foi dans la vrit. Nous tions convaincus, comme
nous le sommes encore, qu'il n'y a pas une Angleterre, mais deux
Angleterre. Il y a l'Angleterre oligarchique et monopoliste, celle qui
a inflig tant de maux au monde, exerc et tendu partout une injuste
domination, celle qui a fait l'acte de navigation, celle qui a fait la
loi-crale, celle qui a fait de l'glise tablie une institution
politique, celle qui a fait la guerre  l'indpendance des tats-Unis,
celle qui a d'abord exaspr et ensuite combattu  outrance la
rvolution franaise, et accumul, en dfinitive, des maux sans
nombre, non-seulement sur tous les peuples, mais sur le peuple anglais
lui-mme.--Et nous disons que, s'il y a des Franais qui manquent de
patriotisme, ce sont ceux qui sympathisent avec cette Angleterre.

Il y a ensuite l'Angleterre dmocratique et laborieuse, celle qui a
besoin d'ordre, de paix et de libert, celle qui a besoin pour
prosprer que tous les peuples prosprent, celle qui a renvers la
loi-crale, celle qui s'apprte  renverser la loi de navigation,
celle qui sape le systme colonial, cause de tant de guerres, celle
qui a obtenu le bill de la rforme, celle qui a obtenu l'mancipation
catholique, celle qui demande l'abolition des substitutions, cette
clef de vote de l'difice oligarchique, celle qui applaudit, en 1787,
 l'acte par lequel l'Amrique proclama son indpendance, celle qu'il
fallut sabrer dans les rues de Londres avant de faire la guerre de
1792, celle qui, en 1830, renversa les torys prts  former contre la
France une nouvelle coalition.--Et nous disons que c'est abuser
trangement de la crdulit publique que de reprsenter comme manquant
de patriotisme ceux qui sympathisent avec cette Angleterre.

Aprs tout, le meilleur moyen de les juger, c'est de les voir agir; et
certes ce serait le devoir de la presse de faire assister le public 
cette grande lutte,  laquelle se rattachent l'indpendance du monde
et la scurit de l'avenir.

Absorbe par d'autres soins, influence par des motifs qu'il ne nous
est pas donn de comprendre, elle rpudie cette mission. On sait que
la plus puissante manifestation de l'esprit du sicle, agissant par la
Ligue contre la loi-crale, a agit pendant sept ans les trois
royaumes, sans que nos journaux aient daign s'en occuper.

Aprs les rformes de 1846, aprs l'abrogation du privilge foncier,
au moment o la lutte va s'engager en Angleterre sur un terrain plus
brlant encore, l'_acte de navigation_, qui a t le principe, le
symbole, l'instrument et l'incarnation du rgime restrictif, on aurait
pu croire que la presse franaise, renonant enfin  son silence
systmatique, ne pourrait s'empcher de donner quelque attention  une
exprience qui nous touche de si prs,  une rvolution conomique
qui, de quelque manire qu'on la juge, est destine  exercer une si
grande influence sur le monde commercial et politique.

Mais puisqu'elle continue  la tenir dans l'ombre, c'est  nous de la
mettre en lumire. C'est pourquoi nous publions le compte rendu de la
sance par laquelle les chefs de la Ligue viennent pour ainsi dire de
rorganiser  Manchester cette puissante association.

Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur les discours qui ont t
prononcs dans cette assemble, et nous leur demanderons de dire, la
main sur la conscience, de quel ct est le vrai _patriotisme_; s'il
est en nous, qui sympathisons de tout notre coeur avec l'infaillible
et prochain triomphe de la Ligue, ou s'il est dans nos adversaires,
qui rservent toute leur admiration pour la cause du privilge, du
monopole, du rgime colonial, des grands armements, des haines
nationales et de l'oligarchie britannique.

Aprs avoir lu le discours, si nourri de faits, de M. Gibson,
vice-prsident du _Board of trade_, l'loquente et chaleureuse
allocution de M. Bright, et ces nobles paroles par lesquelles M.
Cobden a prouv qu'il tait prt  tout sacrifier, mme l'avenir qui
s'ouvre devant lui, mme sa popularit, pour accomplir sa belle mais
rude mission, nous demandons  nos lecteurs de dire, la main sur la
conscience, si ces orateurs ne dfendent pas ces vrais intrts
britanniques qui concident et se confondent avec les vrais intrts
de l'humanit?

Le _Moniteur industriel_ et le _Journal d'Elbeuf_ ne manqueront pas de
dire: Tout cela est du machiavlisme; depuis dix ans M. Cobden, M.
Bright, sir R. Peel, jouent la comdie. Les discours qu'ils
prononcent, comdie; l'enthousiasme des auditeurs, comdie; les faits
accomplis, comdie; le rappel de la loi-crale, comdie; l'abolition
des droits sur tous les aliments et sur toutes les matires premires,
comdie; le renversement de l'acte de navigation, comdie;
l'affranchissement commercial des colonies, comdie; et, comme disait
il y a quelques jours un journal protectionniste, l'Angleterre se
coupe la gorge devant l'Europe sur le simple espoir que l'Europe
l'imitera.

Et nous, nous disons que s'il y a une ridicule comdie au monde, c'est
ce langage des protectionnistes. Certes, il faut prendre en
considration les longues, et nous ajouterons les justes prventions
de notre pays; mais ne faudrait-il pas rougir enfin de sa crdulit,
si cette comdie pouvait tre plus longtemps reprsente devant lui au
bruit de ses applaudissements?




GRAND MEETING  MANCHESTER


Jeudi soir, 25 janvier 1848, un grand meeting de ligueurs a t tenu 
Manchester pour clbrer l'entre au Parlement des principaux aptres
de la libert commerciale.

Trois mille personnes s'taient rendues  la runion. Au nombre des
assistants on comptait une trentaine de membres du Parlement, et parmi
eux MM. Cobden, Milner Gibson, Bright, Bowring, le colonel Thompson,
G. Thompson, Ewart, W. Brown, Ricardo, le maire de Manchester et celui
d'Ashton.

Le meeting tait prsid par M. George Wilson, prsident de la Ligue.

     M. GEORGE WILSON, dans une brve allocution, signale d'abord le
     progrs qui s'est accompli dans les lections depuis le
     _Reform-bill_; les lecteurs, dit-il, s'occupent aujourd'hui
     beaucoup moins de la naissance que du mrite rel des candidats.
     On nous reproche, je le sais, ajoute-t-il, de nommer des gens
     dont les anctres n'ont jamais fait parler d'eux, mais
     qu'importe, s'ils ont la confiance du peuple? Nous les avons
     choisis  cause de leur mrite et non pas  cause de leurs
     titres. (Applaudissements.) L'orateur expose ensuite les progrs
     de la libert commerciale. Le succs du tarif libre-changiste de
     sir Robert Peel, dit-il, est maintenant reconnu par tout le
     monde, except par les protectionnistes exagrs, qui envoient
     encore de loin en loin de petites notes aux journaux. Le succs
     du tarif libre-changiste des tats-Unis n'a pas t moindre que
     celui du ntre. On peut se faire une ide aussi de l'influence
     rapide que l'opinion publique de l'Angleterre exerce sur les
     classes intelligentes et claires du continent, par la rception
     qui a t faite  M. Cobden dans tous les pays qu'il a visits.
     (Applaudissements.) Il nous parat certain aujourd'hui que nos
     vieux amis les protectionnistes ont quitt le champ de bataille,
     et que la salle du n 17, Old-Bond-street, sera mise incessamment
      louer. Depuis les dernires lections aucun d'eux n'a propos,
     devant la plus petite assemble de fermiers, le rtablissement
     des _lois-crales_ qui doivent mourir en 1849. (Mouvement
     d'attention.) Je ne pense pas non plus qu'ils blmeraient
     beaucoup lord John Russell s'il faisait ce que je pense qu'il
     devrait faire, s'il suspendait les lois-crales jusqu' ce
     qu'elles soient dfinitivement abolies en 1849. (Vifs
     applaudissements.) Mais ils veulent combattre en faveur des lois
     de navigation. Eh bien! nous les suivrons sur ce terrain-l, et
     avec un vigoureux effort nous leur enlverons les lois de
     navigation comme nous leur avons enlev les lois-crales. Ils
     nous attaqueront ensuite sur les intrts des Indes occidentales;
     nous ne demandons pas mieux, et de nouveau nous les battrons sur
     cette question comme sur toutes les autres. (Applaudissements.)

     M. WILSON porte un toast  la reine; aprs lui, M. ARMITAGE,
     maire de Manchester, propose le toast suivant:

     Aux membres libres-changistes des deux Chambres du Parlement; au
     succs de leurs efforts pour complter la chute de tous les
     monopoles!

     M. F. M. GIBSON, membre du Parlement de Manchester, et
     vice-prsident du _Board of trade_, rpond  ce toast. L'orateur
     remercie d'abord l'auteur du toast au nom de ses collgues
     absents; puis il s'excuse sur son motion: Je devrais tre,
     direz-vous peut-tre, rassur comme le chasseur qui entend le son
     du cor; car ce n'est pas la premire fois que je prends la parole
     dans cette enceinte; mais je vous affirme que lorsque je pense 
     quel public clair et au courant de la question j'ai affaire,
     il m'est impossible de matriser mon embarras. J'ai cru
     toutefois, qu'il tait de mon devoir de me trouver au milieu de
     mes commettants dans cette occasion importante.
     (Applaudissements.) J'ai cru que toute autre considration devait
     cder  ce devoir; car, ancien membre de la Ligue, je m'honore,
     par-dessus tout, d'avoir fait partie de cette association qui, en
     clairant l'opinion publique, a permis au gouvernement d'abolir
     l'odieux monopole du bl. (Applaudissements.) Je regrette
     toutefois de paratre devant vous dans un moment de dpression
     commerciale, dans un moment de grande anxit pour tous ceux qui
     se trouvent engags dans les affaires, dans un moment o s'est
     manifeste une crise grave,  laquelle nous n'avons pas encore
     entirement chapp. Mais je pense, messieurs, que la politique
     de la libert commerciale n'est pour rien dans les causes qui ont
     amen cette dpression (vifs applaudissements); je pense, au
     contraire, que la crise aurait t bien plus intense si les
     rformes commerciales n'avaient pas eu lieu. (Nouveaux
     applaudissements.)

     Quoique, actuellement, la confiance soit bien altre dans le
     monde commercial, il y a certains lments sur lesquels il est
     permis de compter pour le rtablissement de la prosprit future.
     L'approvisionnement des articles manufacturs est modr; les
     prix des matires premires sont bas, et nous avons en
     perspective un prix modr des subsistances. (Une voix: Non pas
     si les lois-crales sont remises en vigueur.) Nous avons devant
     nous toutes ces choses (mouvement d'attention), et je crois que
     l'on peut, sans se faire illusion, croire que le retour de la
     confiance amnera le retour de la prosprit. (Applaudissements.)
     Mais permettez-moi, messieurs, de demander  ceux qui accusent
     par leurs vagues dclamations la libert commerciale d'avoir
     caus la dtresse actuelle, permettez-moi de leur demander d'tre
     intelligibles une fois et de dsigner les droits qui auraient
     prvenu cette dtresse, s'ils n'avaient point t abolis.
     tait-ce le droit sur le coton? tait-ce le droit sur la laine ou
     le droit sur le verre? (Applaudissements et rires.) Est-ce que,
     pendant une priode de famine, il aurait t sage de maintenir
     les droits sur les articles de subsistance? Quels sont donc les
     droits qui auraient empch la crise de se produire?
     (Applaudissements.)

     On nous accuse encore, nous autres libres-changistes, d'avoir
     prconis une politique qui a diminu le revenu. Diminu le
     revenu! Est-ce que ceux qui mettent de semblables assertions ont
     bien compar le revenu tel qu'il tait, avant les rformes
     commences en 1842, et tel qu'il a t depuis? Quels sont les
     faits? Le revenu, au 5 janvier 1842, s'levait  environ
     47,500,000 liv. st.; au 5 janvier 1848, il n'tait plus que de
     44,300,000 liv. st. Mais quelles ont t, dans l'intervalle, les
     rductions opres dans les taxes? Il est vrai qu'on a tabli, en
     1842, un _income-tax_ s'levant  environ 5,500,000 liv. st. par
     an. Mais, d'un autre ct, on a retranch  la fois de la douane
     et de l'excise des droits qui rapportaient environ 8,000,000 liv.
     st., ce qui donne en faveur des rductions une balance de
     3,000,000 liv. st. Il ne saurait y avoir rien de bien mauvais
     dans une politique qui a augment le revenu par une rduction des
     droits sur les articles de consommation. Souvenez-vous aussi que
     cette politique a t adopte en 1842, aprs que l'on eut essay
     de la politique oppose, aprs que l'on eut essay d'augmenter le
     revenu en levant les droits de la douane et de l'excise. On
     ajouta 5% aux droits de douane; mais les douanes ne donnrent
     pas, avec cette augmentation, la moiti de ce qu'on avait estim
     qu'elles rendraient. L'augmentation choua compltement, et ce
     fut aprs la chute de cette exprience que l'on avait faite
     d'accrotre le revenu du pays en augmentant les droits de
     l'excise et de la douane, que l'on adopta heureusement l'impt
     direct, et qu'on affranchit de leurs entraves l'industrie et le
     commerce de ce pays, en rduisant les taxes indirectes. Si nous
     considrons isolment les chiffres du revenu des douanes et de
     l'excise, nous verrons qu'ils prsentent une justification
     remarquable de la politique adopte par sir Robert Peel. Aprs la
     rduction de 8,000,000 liv. st., dont 7,000,000 liv. st. environ
     pour la douane, la totalit de cette somme,  l'exception de 7 
     8,000 liv. st., a t remplace par le pays; c'est  peine s'il y
     a eu une baisse dans le revenu de la douane. On lve une autre
     accusation contre la libert du commerce,  propos des
     exportations et des importations. On nous dit que nous avons
     import plus que nous n'avons export, et que nos importations
     ont plus de valeur que nos exportations. Je rponds: S'il en est
     ainsi, tant mieux! (Applaudissements.)

     Ce serait une chose singulire que des marchands exportassent
     leurs marchandises pour recevoir en retour des produits qui
     auraient prcisment la mme valeur: esprons qu'il y a quelque
     gain dans l'change des denres; et, si nos importations ont
     excd nos exportations, c'est nous qui avons gagn. Mais,
     ajoute-t-on, une quantit d'or est sortie du pays, notre
     numraire a t export et nos intrts commerciaux en ont
     souffert.  cela je puis rpondre que si la balance, comme on la
     nomme, a t solde en numraire, c'est parce que le numraire
     tait  cette poque la marchandise la plus convenable et la
     moins chre que l'on pt exporter, et qu'il y avait plus de
     bnfice  l'exporter qu' exporter les autres marchandises.
     Voil tout!  la vrit, on fait revivre aujourd'hui la vieille
     doctrine de la balance du commerce. Avant d'avoir lu les articles
     du _Blackwood's Magazine_ et de la _Quarterly Review_, j'esprais
     qu'elle tait morte et enterre, et qu'elle ne ressusciterait
     plus; mais nos adversaires y tiennent! Je ne vous ferais pas
     l'injure de dfendre davantage devant vous la politique de la
     libert commerciale,--laquelle certes n'a pas besoin d'tre
     dfendue,--si depuis quelque temps les organes du parti
     protectionniste ne s'taient plus que jamais efforcs de donner
     le change au pays, s'ils n'avaient prtendu que nous nous tions
     montrs de mauvais prophtes et qu'un grand nombre de nos
     prvisions n'avaient abouti qu' des dceptions; mais il m'est
     impossible de laisser passer de semblables accusations sans y
     rpondre. Voyons d'abord les prophties. Avons-nous oubli celles
     des protectionnistes? Avons-nous oubli qu'ils prdisaient que
     les bonnes terres de l'Angleterre seraient laisses sans culture
     si les _lois-crales_ taient rvoques (rires)? que les
     meilleurs terrains deviendraient des garennes de lapins et des
     repaires de btes fauves? (Rires.) Avez-vous oubli cela?
     Avez-vous oubli les menaces alarmantes que profrait un noble
     duc (le duc de Richmond) en 1839, lorsque j'eus l'honneur de
     paratre pour la premire fois devant vous? Souvenez-vous de la
     menace qu'il nous faisait de quitter le pays si les corn-laws
     taient rvoques. Souvenez-nous qu'il affirmait qu'alors
     l'Angleterre ne serait plus digne d'tre habite par des
     _gentlemen_. (Rires.) Mais flicitons-nous de possder encore
     parmi nous le noble duc, flicitons-nous de ce qu'il n'a point
     abandonn sa patrie (rires); et esprons qu'il demeurera
     longtemps parmi nous, afin de rendre  ses concitoyens de
     meilleurs services que ceux qu'il leur a rendus jusqu'ici.
     (Tonnerre d'applaudissements.) Je me souviens de beaucoup
     d'autres prdictions qui ont t faites  la Chambre des
     communes, au sujet du rappel des lois-crales. Je me rappelle
     que M. Hudson, l'honorable reprsentant de Sunderland, disait, en
     fvrier 1839, que si les lois-crales taient abolies, les
     fermiers anglais ne pourraient plus cultiver le sol, mme si la
     rente se trouvait entirement supprime, et que la terre devrait
     tre laisse en friche, parce qu'on ne pourrait plus trouver un
     prix rmunrateur pour ses produits. Je suis charm que M. Hudson
     ait montr un plus mauvais jugement en cette matire qu'il ne l'a
     fait dans la direction des entreprises de chemins de fer. Dans le
     monde des chemins de fer, il s'est montr un homme habile et
     entreprenant; mais, en fait de prophties, nous opposerions
     volontiers le plus mauvais prophte que la Ligue ait jamais
     produit,  l'honorable reprsentant de Sunderland.
     (Applaudissements et rires.)

L'orateur, aprs avoir rfut d'autres critiques qui se rattachent 
la situation des colonies anglaises, dans les Indes occidentales,
poursuit en ces termes:

     Nous avons eu, dans ces derniers temps, des preuves si nombreuses
     des bons rsultats de la rduction des droits et des avantages de
     la suppression des entraves apportes au commerce, non-seulement
     dans ce pays, mais encore  l'tranger, que je crois inutile de
     m'tendre plus longuement sur cet objet. Il y a cependant, dans
     nos relations extrieures, un fait sur lequel je veux appeler un
     instant votre attention: il s'agit de notre commerce avec la
     France. (Mouvement d'attention.) Considr d'une manire
     absolue, ce commerce peut tre regard comme faible encore, mais
     il n'y en a pas qui se soit dvelopp plus rapidement. La valeur
     dclare de nos exportations pour la France s'est leve, il y a
     peu de temps,  3,000,000 de liv. st., et maintenant elle est de
     2,700,000 liv. st. Or, en 1815, elle tait  peine de 300,000
     liv. st. La plus grande partie de cet accroissement a eu lieu, il
     faut bien le remarquer,  une poque rcente, et le progrs s'est
     accompli  la suite des rductions opres dans notre tarif, sans
     qu'il y ait eu la moindre rciprocit de la part de la France. Je
     mentionne ce fait, parce qu'il renferme un trs-fort argument
     contre ce que l'on a nomm le systme de rciprocit. Vous avez
     augment matriellement votre commerce avec la France, en
     rduisant vos droits sur les importations de ce pays, quoiqu'il
     n'ait point, de son ct, rduit ses droits sur les importations
     anglaises. (Applaudissements.) Je cite aussi le commerce avec la
     France, pour vous prouver que nous faisons autant d'affaires avec
     ce pays qu'avec les Indes occidentales. Ainsi donc, ces terribles
     Franais, que l'on nous apprend  considrer comme nos ennemis
     naturels, sont pour nous d'aussi bonnes pratiques que nos
     propritaires aims et privilgis des Indes occidentales.
     (Applaudissements.) Les Franais nous prennent pour 2,700,000
     liv. st. de marchandises, et les propritaires des Indes
     occidentales pour 2 millions 300,000 liv. st. seulement. Et, de
     plus, les colons demandent pour leurs sucres une protection gale
     en valeur au montant de toutes nos exportations pour les Indes
     occidentales. Je n'exagre rien (applaudissements); je mentionne
     simplement les faits, avec les documents parlementaires sous les
     yeux.

     Maintenant, je vous le demande, quand on jette un coup d'oeil sur
     l'augmentation de notre commerce avec la France, ne s'aperoit-on
     pas en mme temps que ce commerce a tabli entre les deux pays
     des liens d'amiti et d'intrt, des liens qu'il serait plus
     difficile de briser que si leurs transactions en taient encore
     au chiffre de 300,000 liv. st. comme en 1815? (Applaudissements.)
     Pour moi, messieurs, j'ai la conviction entire, et je l'exprime
     sans hsiter devant cette assemble publique, que, nonobstant les
     services que les diplomates peuvent avoir rendus au monde, rien
     n'a autant de pouvoir pour prvenir la guerre et pour maintenir
     la paix que le dveloppement du commerce international.
     (Applaudissements prolongs.) On nous avertit cependant dans le
     sud,--et de plus on nous rappelle qu'une lettre mane d'un homme
     clbre dans ce district (rires) nous a donn le mme avis,--on
     nous avertit, dis-je, que, malgr cet accroissement de notre
     commerce avec la France, nous devons nous attendre  une invasion
     de la part des Franais (explosion de rires), et que nous nous
     endormirions dans une scurit trompeuse si nous ne prparions
     des forces considrables pour repousser cette invasion longuement
     mdite. (Rires.) Eh bien! je ne saurais dire que je pense que
     vous puissiez vous dispenser de toute espce de force militaire.
     Je ne saurais dire et je ne crois pas que mon excellent ami M.
     Cobden ait jamais dit qu'il faille dtruire toutes nos dfenses
     militaires, de terre et de mer. Il y a, je le sais, des personnes
     qui seraient charmes que M. Cobden et propos cela, mais je ne
     crois pas qu'il l'ait fait. Mais voici ce que nous avons  dire
     sur cette question. Nous sommes d'accord  penser, la grande
     majorit des hommes s'accorde  penser comme nous, que si les
     armes pouvaient tre supprimes par le fait du dveloppement des
     communications internationales, ce serait un immense progrs, le
     plus grand progrs qui et jamais t accompli dans le monde, et
     le meilleur auxiliaire qui ait t donn  la civilisation,  la
     moralit et au bon vouloir mutuel des peuples.
     (Applaudissements.) Nous sommes tous d'accord l-dessus. Aucun
     homme, aucun homme dou de sentiments d'humanit, pourvu qu'il
     n'ait pas intrt au maintien des choses (rires), ne saurait
     penser autrement. Nanmoins, je crois,--et je donne ici mon
     opinion personnelle,--que nous ne sommes pas dans une situation
     qui nous permette de nous dispenser de moyens de dfense. Nous
     avons dpens chaque anne, depuis 1815, 16,000,000 de liv. st.
     pour la dfense de notre pays, et je crois que nous avons
     toujours eu des moyens de dfense suffisants. Je nie qu'aucun
     fait se soit produit qui puisse nous faire redouter aujourd'hui
     cette soudaine invasion des Franais dont on nous menace. C'est,
     au reste, une vieille histoire que cette invasion. Je me
     souviens que M. Thomas Atwood, l'un des reprsentants de
     Birmingham, se leva, un jour,  la Chambre des communes, et dans
     un discours de quatre heures, que beaucoup de gens considrrent
     comme un excellent discours d'invasion, prouva que l'on devait
     s'attendre  ce que les Russes feraient un beau matin leur
     apparition au pont de Londres, sans en donner le moindre avis et
     sans que personne se ft dout le moins du monde de leur
     intention de nous envahir. (Rires.) Mais aujourd'hui nous
     laissons la Russie de ct; c'est de la France que nous avons
     peur. (Rires et mouvements.)

     Le budget franais nous annonce une rduction dans l'effectif
     militaire pour l'anne prochaine. Je ne vois donc dans ce budget
     aucune raison de craindre; je n'y vois rien qui me porte 
     craindre que la France se prpare  envahir l'Angleterre.
     Pourquoi rduit-on le budget de la marine, de telle sorte que
     l'on demandera en France, l'anne prochaine, 13 navires et 2,000
     hommes de moins que les annes prcdentes? (Mouvement.) Mais les
     gentlemen de l'invasion nous disent: Il ne faut pas vous fier au
     budget; on ne le rduit que pour vous aveugler et vous plonger
     dans une fausse scurit. (Rires.) D'aprs cet argument, plus
     les Franais rduiront leurs armements, plus nous devrons
     augmenter les ntres. Probablement, la France a des mthodes de
     recueillir de l'argent que nous ne connaissons point; elle a des
     moyens de lever des hommes, d'armer des vaisseaux, dont personne
     ne sait rien; si bien qu'elle rduit son budget uniquement pour
     jeter de la poudre dans les yeux du pauvre John Bull! (Mouvements
     et rires.) Je sais peu de chose sur ces matires; mais je crois,
     en vrit, que tous ces rapports alarmistes ne mritent gure de
     crdit. Chaque fois que l'on construit en France un bassin pour
     l'amlioration d'un port, chaque fois que l'on y creuse un foss,
     c'est, aux yeux des trembleurs de l'invasion, pour y lancer des
     steamers de guerre. Selon ces gens-l, ces travaux ne sont
     nullement entrepris dans l'intention d'accrotre et de
     perfectionner l'industrie et le commerce de la France. Toutes les
     mesures adoptes pour amliorer la situation du peuple franais
     ou pour augmenter son commerce, telles, par exemple, que
     l'agrandissement des ports, le creusement de nouveaux bassins au
     Havre et  Cherbourg, sont regardes par eux comme des moyens de
     prparer et de faciliter l'envahissement de la Grande-Bretagne.
     Ils disent que le peuple franais ne se soucie pas du commerce,
     et que les bassins creuss par les Franais ne sont pas destins
     aux vaisseaux marchands, mais bien aux steamers de guerre. Eh
     bien! je ne suis pas de cet avis, et je crois que nous tous, en
     Angleterre, nous avons intrt  l'amlioration des ports de
     France. (coutez! coutez!) Comme Anglais, je n'prouve aucun
     sentiment de jalousie  l'aspect de semblables travaux
     (applaudissements); au contraire, je ressens de la satisfaction
     et de la joie lorsque j'apprends que des amliorations ont lieu
     dans n'importe quelle partie du globe, dans n'importe quel pays!
     (Applaudissements prolongs.) Et si l'on me dit que nous devons
     voir avec jalousie les travaux qui s'oprent en France pour
     l'amlioration des ports et pour la construction de la digue de
     Cherbourg, laquelle est une oeuvre dont tout le monde profitera
     (applaudissements); si l'on me dit que nous devons regarder ces
     travaux avec des penses d'animosit et de haine, je rpondrai
     que je ne saurais partager de semblables penses
     (applaudissements), et qu'elles ne m'inspirent aucune sympathie.
     (Nouveaux applaudissements.) Je suis charm de tous ces progrs,
     et je crois en outre que vous n'avez pas le droit d'imputer  une
     grande nation la pense d'une invasion digne tout au plus d'une
     horde de sauvages. (Vifs applaudissements.) Descendre en
     Angleterre sans aucun autre dessein que celui d'humilier le
     peuple de ce pays, de le priver du produit de son travail et
     d'insulter toutes les classes de la population, en vrit cela ne
     serait pas digne d'une grande nation. Vous n'avez pas le droit de
     jeter  la face d'un peuple de semblables imputations.
     (Applaudissements.) Il y a une chose que nous pouvons dire, c'est
     que nous voulons conserver l'appareil militaire qui sera jug le
     plus convenable, parce que le monde ne nous parat pas encore en
     tat de se passer de moyens de dfense, et que nous voulons avoir
     les moyens de protger le pays; mais autre chose est d'imputer 
     une nation voisine et amie des desseins qui ne peuvent manquer de
     soulever l'indignation de tout honnte homme en France! Quoi!
     aprs une si longue paix, aprs tant de relations amicales noues
     entre les deux pays, la France serait juge capable de si
     dtestables desseins! En vrit, messieurs, je ne saurais
     m'arrter patiemment  cette ide que des hostilits soient
     encore ncessaires entre la France et l'Angleterre!
     (Applaudissements prolongs.) Je ne pense pas qu'il soit
     possible, dans l'tat actuel du monde, que ces nations voisines
     et maintenant en paix, l'une et l'autre avances en civilisation,
     soient maintenues par n'importe quelle ruse dans un tat de
     mutuelle haine! (Adhsions.)

     J'espre, messieurs, dans tout ce que j'ai dit, n'avoir pas
     employ un mot qui puisse faire mal interprter ma pense. Je
     sais que les hommes de Manchester n'aiment pas les titres; je
     sais qu'ils sont naturellement ports  suspecter les membres du
     gouvernement (rires), et aujourd'hui mme j'ai entendu dire  un
     honorable gentleman qu'il s'attendait  ce que je serais atteint
     soudainement d'un accs de grippe (rires) et hors d'tat de me
     trouver au milieu de vous. Je sais que l'on croit gnralement
     que les hommes n'aiment pas  dire leur pense lorsqu'ils sont
     aux affaires (rires); mais je n'ai jamais trouv que la franchise
     ft une mauvaise politique. (Applaudissements.)

     Je vous ai dit sincrement que je n'ai aucune sympathie pour ce
     que l'on appelle l'esprit militaire (applaudissements); je vous
     l'ai dit, mais je ne veux pas m'engager devant cette assemble 
     agir de telle ou telle faon particulire dans cette question;
     j'ignore encore ce que veut faire le gouvernement; peut-tre
     a-t-il la mme opinion que moi sur l'invasion et sur la folie de
     la panique; mais tout ce que je puis dire, c'est ceci: attendez,
     attendez, et avant de prononcer sur ses actes sachez ce qu'il
     proposera. Donnez votre opinion sur la lettre du comt de
     Lancastre; donnez votre opinion sur M. Pigon[64] et sur la lettre
     du duc de Wellington; mais ne vous prononcez pas sur les
     intentions du gouvernement avant de les connatre.
     (Applaudissements.) Laissez-moi aussi toute ma libert d'opinion;
     et si mon vote ou ma conduite dans cette question ou dans toute
     autre vous dplat, vous aurez certainement l'occasion de rgler
     mon compte d'une manire que je ne veux point nommer devant cette
     assemble.

     [Note 64: M. Pigon, grand fabricant de poudre et l'un des
     principaux instigateurs de la panique.]

     L'orateur s'occupe ensuite de l'acte qui a rcemment affranchi
     les juifs de leurs incapacits lgales, et il prononce quelques
     paroles, chaudement applaudies, en faveur de la libert de
     conscience. J'espre, dit-il en terminant, aider dans le
     Parlement  l'abolition de tous les monopoles qui subsistent
     encore aujourd'hui, et j'ai la confiance que, sur n'importe quel
     point o se porte la lutte des grands principes de la libert
     civile, commerciale ou religieuse, vous ne me trouverez pas en
     dfaut, non plus qu'aucun de mes amis les partisans de la libert
     des changes. (Tonnerre d'applaudissements.)

     M. KERSHAW, m. P., propose le toast suivant: Aux lecteurs du sud
     et du nord Lancastre; aux lecteurs du West-Riding de
     l'Yorkshire, et  tous ceux qui ont envoy des _free-traders_ au
     Parlement.

     M. COBDEN se lve et est accueilli par de nombreuses salves
     d'applaudissements. Aprs avoir remerci l'auteur du toast, il
     continue ainsi: On m'a demand, messieurs, au moins une douzaine
     de fois, quel est l'objet de ce meeting. J'avoue que je ne dsire
     pas qu'il soit regard comme un meeting destin  clbrer des
     triomphes passs, et encore moins  nous glorifier nous-mmes ou
     les uns les autres. Je dsire plutt qu'on le considre comme
     ayant eu lieu pour tmoigner que nous sommes encore en vie pour
     l'avenir (applaudissements); qu'ayant obtenu une garantie sur le
     _statute-book_ pour la libert du commerce des grains, nous
     entendons en obtenir une autre pour la libert de la navigation;
     que nous entendons bien empcher les propritaires des Indes
     occidentales de taxer  leur profit les membres de la communaut;
     et, en rsum, que nous entendons appliquer  tous les articles
     du commerce les principes que nous avons appliqus au bl.
     (Applaudissements.) Messieurs, notre honorable reprsentant a
     trait d'une manire si habile et si complte quelques points
     dont j'avais l'intention de m'occuper, relativement  la question
     des sucres et  la justification de nos principes de libert
     commerciale, que je me trouve dgag de la ncessit d'y revenir,
     et je le remercie de tout mon coeur de son discours, l'un des
     meilleurs que j'aie entendus dans cette enceinte.
     (Applaudissements.) Je crois que la question de la libert du
     commerce,--la question de la libert du commerce dans tous ses
     dtails,--est connue de cette assemble; je crois que toutes les
     rformes dont je vous ai fait l'numration comme devant tre
     poursuivies par nous ont l'assentiment de cette assemble, et que
     tous les honorables membres qui m'coutent sur cette plate-forme
     se joindront  nous pour obtenir la complte application de nos
     principes dans le Parlement. (coutez! coutez!) Maintenant,
     messieurs, je vais m'occuper d'un autre sujet, et quoique ce
     sujet soit intimement li  la question de la libert
     commerciale, je dsire cependant qu'on ne pense pas que je
     veuille exprimer les sentiments d'aucun de mes collgues dans le
     Parlement; je parle seulement en mon nom, et je ne veux
     compromettre personne. Je touche, comme vous l'avez probablement
     devin,  l'intention que l'on a manifeste d'augmenter nos
     armements. (Applaudissements.) Personne ne me dmentira si je dis
     que les hommes qui, pendant la longue agitation du _free-trade_,
     ont coopr le plus nergiquement  cette oeuvre sont ceux qui
     prchaient la libert des changes, non pas seulement pour les
     avantages matriels qu'elle devait amener, mais aussi pour le
     motif beaucoup plus lev d'assurer la paix entre les nations.
     (Applaudissements.)

     Je crois que c'est ce motif qui a amen dans nos rangs la grande
     arme des ministres de la religion, laquelle a donn une
     impulsion si puissante  nos progrs dans les commencements de la
     Ligue. J'ai connu un grand nombre des chefs de notre arme, j'ai
     eu l'occasion de savoir  quels mobiles ils obissaient, et je
     crois que les plus ardents, les plus persvrants et les plus
     dvous d'entre nos collgues, ont t des hommes qui se
     trouvaient stimuls par le motif purement moral et religieux dont
     j'ai parl, par le dsir de la paix. (Applaudissements.) Et je
     suis certain que chacun de ces hommes a partag l'tonnement que
     j'ai prouv, lorsqu' peine douze mois aprs que notre nation
     s'est proclame libre-changiste  la face du monde, on est venu
     nous annoncer qu'il fallait augmenter nos armements.
     (Applaudissements.) Quelle est, je le demande, la cause de cette
     panique? Probablement nous pourrons la trouver dans la lettre du
     duc de Wellington, dans les dmarches particulires qu'il annonce
     avoir faites auprs du gouvernement, et dans sa correspondance
     avec lord John Russell. Nous pouvons l'attribuer au duc de
     Wellington,  sa lettre et  ses dmarches particulires. Je ne
     professe pas, je l'avoue, l'admiration que quelques hommes
     prouvent pour les guerriers heureux; mais y a-t-il, je le
     demande, parmi les plus fervents admirateurs du duc, un homme
     dou des sentiments ordinaires d'humanit qui ne souhaitt que
     cette lettre n'et jamais t crite ni publie? (Mouvements
     d'attention et applaudissements.) Le duc a pass dj presque les
     limites de l'existence humaine, et nous pouvons dire sans figure
     oratoire qu'il est pench sur le bord de la tombe. N'est-il pas
     lamentable (applaudissements), n'est-ce pas un spectacle
     lamentable que cette main, qui n'est plus capable de soutenir le
     poids d'une pe, emploie le peu qui lui reste de forces  crire
     une lettre,--probablement la dernire que ce vieillard adressera
      ses concitoyens,--une lettre destine  susciter de mauvaises
     passions et des animosits dans les coeurs des deux grandes
     nations voisines? (Applaudissements.) N'aurait-il pas mieux fait
     de prcher le pardon et l'oubli du pass, que de raviver les
     souvenirs de Toulon, de Paris et de Waterloo, et de faire tout ce
     qu'il faut pour engager une nation courageuse  user enfin de
     reprsailles, et  se venger de ses dsastres passs? (coutez!
     coutez!) N'aurait-il pas accompli une oeuvre plus glorieuse en
     mettant de l'huile sur ces blessures, maintenant  peu prs
     guries, au lieu de les rouvrir, en laissant  une autre
     gnration le soin de rparer les maux accomplis par lui? En
     lisant la lettre du duc, je laisse de ct l'objet de cette
     lettre, et j'arrive  la fin, lorsqu'il dit: Je suis dans ma 77e
     anne. Et moi j'ajoute: Cela explique et cela excuse tout!
     (Applaudissements.) Nous n'avons pas, au reste,  nous occuper du
     duc de Wellington; nous avons  nous occuper de ces hommes plus
     jeunes qui se servent de son autorit pour faire russir leurs
     desseins particuliers. (coutez! coutez!) Ce dont j'ai besoin
     d'abord de vous faire convenir, vous et le peuple anglais, c'est
     que la question qui nous occupe n'est ni une question militaire
     ni une question navale, mais que c'est une question qu'il
     appartient aux citoyens de dcider. (Mouvements d'attention et
     applaudissements.) Lorsque nous sommes en guerre, les hommes qui
     portent l'habit rouge et l'pe au ct peuvent prendre le pas
     sur nous pour aller  leur besogne,--une besogne peu enviable et
     qu'un excellent militaire, sir Harry Smith, a trs-heureusement
     caractrise en disant que c'tait un damnable commerce. Mais
     nous sommes maintenant dans une situation diffrente, et nous
     voulons recueillir les fruits du pass. Il faut donc que nous
     calculions nous-mmes les probabilits d'une guerre. Je disais
     tout  l'heure que c'tait une question du ressort des citoyens.
     C'est une question du ressort des contribuables, qui ont 
     soutenir de leurs deniers l'arme et la flotte.
     (Applaudissements.) C'est une question du ressort des marchands,
     des manufacturiers, des boutiquiers, des ouvriers et des fermiers
     de ce pays. Et j'en demande pardon  lord Ellesmere, mais c'est
     une question du ressort des imprimeurs de calicots aussi.
     (Applaudissements prolongs.) Quelles sont les chances de guerre?
     D'o la guerre doit-elle venir? Vous tes, je l'affirme, plus
     comptents pour en juger que les hommes de guerre, vous tes plus
     impartiaux, car,  tout vnement, votre intrt n'est pas du
     ct de la guerre. Et tout homme qui est en tat de lire un livre
     renfermant une description de la France actuelle, tout homme qui
     est en tat de lire une traduction d'un journal franais, tout
     homme qui veut prendre la peine de consulter le tableau des
     progrs du commerce, des manufactures et de la richesse des
     Franais, tout homme, dis-je, qui est en tat d'tudier ces
     choses, est aussi comptent qu'un soldat pour juger des
     probabilits de la guerre. (Applaudissements.) J'ajoute qu'il n'y
     a aucune poque dans l'histoire de France o ce pays ait t plus
     qu'en ce moment dispos  embrasser une politique pacifique,
     particulirement  l'gard de l'Angleterre. Le peuple franais se
     trouve maintenant dans une situation qui doit l'loigner de la
     guerre. Il a travers une rvolution sociale qui a tellement
     galis le partage du sol, que la masse contribue  peu prs
     d'une manire gale  l'entretien du gouvernement. L'impt est en
     grande partie direct, ce qui rend le peuple trs-sensible 
     l'endroit des dpenses publiques, et ce qui doit ncessairement
     le dtourner de la guerre. La proprit n'est pas en France ce
     qu'elle est dans ce pays. Il y a en France cinq  six millions de
     propritaires de terres, tandis que nous n'avons pas ici la
     dixime partie de ce nombre. Tous sont des hommes laborieux,
     conomes de leurs pices de cinq francs, et trs-dsireux de
     laisser quelque chose  leurs enfants. Je puis dire, sans crainte
     d'tre dmenti, qu'il n'y a pas au monde un peuple plus
     affectueux et mieux dou des sentiments de famille que le peuple
     franais. Aussi, ai-je vu avec horreur, honte et indignation, la
     manire dont quelques-uns de nos journaux en ont parl. Ils l'ont
     reprsent comme tant dans une situation misrable et dgrade,
     en proie  une basse ignorance. Je suis bien charm que
     l'occasion se prsente  moi de dmentir de pareilles fables, et
     de montrer sous leur vrai jour la situation et les sentiments
     vritables du peuple franais. Il y a dans cette ville un journal
     qui se servait, la semaine passe, de l'argument suivant; que
     nous tions obligs d'avoir une police  Manchester pour nous
     protger contre les voleurs, les filous et les assassins, et,
     pour la mme raison, qu'il nous fallait une arme pour nous
     protger contre les Franais. (Rires.)--Comme si les Franais
     taient des voleurs, des filous ou des meurtriers! La nation
     franaise est maintenant aussi bien organise, elle jouit
     d'autant d'ordre que la ntre; il n'y a pas eu, depuis cinq ou
     six ans, plus de dsordres en France qu'en Angleterre. Il y a un
     autre journal  Londres, un journal hebdomadaire[65], qui 
     coutume d'crire avec beaucoup de gravit, mais  qui la panique
     a probablement enlev son sang-froid (rires); ce journal nous
     affirme que le premier engagement avec la France aura lieu sans
     dclaration de guerre, et que nous serons obligs de protger Sa
     Majest, dans Osborne-house, contre ces Franais peu scrupuleux
     qui voudraient nous l'enlever. (Rires.) Quelle leon notre
     courageuse reine a donne rcemment  ces gens-l! Elle est alle
     en France sans la moindre protection, et elle a abord au rivage
     du chteau d'Eu, littralement dans une baignoire. (Rires.) Il
     faut donc, messieurs, qu'il y ait un bien grand courage d'un
     ct, ou une insigne couardise de l'autre! (Rires et
     applaudissements.) Mais,  vrai dire, cette panique est une sorte
     de maladie priodique. Je la compare quelquefois au cholra, car
     je crois qu'elle nous a visits, la dernire fois, en mme temps
     que le cholra. On nous disait alors que nous aurions une
     invasion des Russes, et je m'occupai de l'invasion des Russes. Je
     crois que si je n'avais pas t choqu de la folie de quelques
     journaux (et il y en a aujourd'hui qui sont presque aussi fous
     que ceux-l),--lesquels prtendaient que les Russes allaient
     aborder d'un moment  l'autre  Portsmouth,--je crois, dis-je,
     que je ne serais jamais devenu ni auteur ni homme public, que je
     n'aurais jamais crit de pamphlets ni prononc de discours, et
     que je serais demeur jusqu'aujourd'hui un laborieux imprimeur
     sur calicots. (Applaudissements prolongs.) Maintenant,
     messieurs, il importe que nous connaissions un peu mieux les
     trangers. Vous vous souvenez qu'il y a trois semaines ou un
     mois, j'eus l'occasion de prononcer quelques mots au sujet de
     l'lection de mon ami, M. Henri,  Newton, et que je m'occupai de
     la rduction de nos armements; je dmontrai combien il tait
     ncessaire de rduire nos dpenses, si nous voulions poursuivre
     nos rformes fiscales. Dans le moment mme o je parlais, un
     grand meeting avait lieu  Rouen, le Manchester de la France;
     1800 lecteurs s'y trouvaient rassembls pour faire une
     manifestation en faveur de la rforme lectorale. Dans cette
     assemble, un orateur, M. Visinet, a prononc un discours dirig
     absolument dans le mme sens que le mien. Je vais vous en lire un
     morceau, en signalant les marques d'approbation donne dans
     l'auditoire.

[Note 65: Le _Spectator_.]

Aprs cette lecture, M. Cobden ajoute:

     Ces extraits sont un peu longs; mais j'ai pens qu'ils vous
     intresseraient (applaudissements); j'ai pens que vous seriez
     charms d'apprendre ce qui s'est pass au sein d'une assemble
     reprsentant l'opinion d'une immense ville manufacturire de
     France: et quand vous voyez que de pareils sentiments sont
     applaudis comme ils l'ont t dans une assemble franaise,
     comment voulez-vous croire, hommes de Manchester, que la France
     soit la nation de bandits que certains journaux vous dpeignent?
     (Applaudissements.) Je ne veux pas dire qu'il n'y ait des
     prjugs  draciner en France comme il y en a en Angleterre;
     mais je dis qu'il ne faut pas chercher querelle  un petit nombre
     d'hommes  Paris,--d'hommes sans considration et sans influence
     en France;--mais que nous devons tendre la main aux hommes dont
     je vous parlais tout  l'heure. (Applaudissements.)

     Maintenant, je tcherai de traiter avec vous d'une manire
     pratique et dtaille cette question des armements; car c'est
     probablement la dernire fois que j'aurai  vous en parler, avant
     qu'elle ne soit porte devant la Chambre. C'est, je le rpte,
     une question sur laquelle la masse des citoyens doit prononcer;
     les hommes spciaux n'ont rien  y voir. Je n'ai pas le dessein
     d'entrer dans les dtails du mtier; je ne crois pas qu'il soit
     utile pour vous d'avoir la moindre connaissance pratique de
     l'horrible mtier de la guerre. (Applaudissements.) Je veux
     seulement vous demander si, dans un tat de paix profonde, vous
     autres contribuables, vous voulez vous dcider  courir les
     risques de la guerre en gardant votre argent dans vos poches, ou
     bien si vous voulez permettre  un plus grand nombre d'hommes de
     vivre dans la paresse, en se couvrant d'une casaque rouge ou
     d'une jaquette bleue, sous le prtexte de vous protger?
     (Mouvement.) Pour moi, je crois que nous devons agir en toutes
     choses selon la justice et l'honntet, et partager la branche de
     l'olivier avec le monde entier; et aussi longtemps que nous
     agirons ainsi, je veux bien courir les risques de tout ce qui
     pourra arriver, sans payer un soldat ou un marin de plus! (Vifs
     applaudissements.) Mais ce n'est pas seulement la question de
     savoir si nous devons augmenter nos armements qu'il s'agit de
     dcider. Vous avez dj dpens, cette anne, 17,000,000 liv. st.
     en armements, et vous tes trs-aptes  dcider si vous n'auriez
     pas pu faire un meilleur emploi de votre argent.
     (Applaudissements.) Vous tes-vous informs si la marine que vous
     payez si largement est employe de la meilleure manire possible?
     (coutez! coutez! et applaudissements.) O sont ces grands
     vaisseaux qui vous cotent si cher? Ordinairement ils voyagent en
     faisant un grand talage de puissance; mais ils ne vont ni 
     Hambourg ni dans la Baltique, o il y a un si grand commerce.
     Non! ils ne vont pas l; la temprature est rude, et il y a peu
     d'agrment  se trouver sur ces rivages. (Rires et
     applaudissements.) Vont-ils davantage dans l'Amrique du Nord,
     aux tats-Unis, avec lesquels nous faisons la cinquime ou la
     sixime partie de notre commerce tranger? Non pas! L'arrive
     d'un vaisseau de guerre anglais dans ces parages est signale par
     les journaux comme un vnement extraordinaire. Les matelots des
     navires de guerre sont fainants, et c'est pourquoi ils font bien
     de n'aller pas souvent dans ce pays-l. En rsum, on n'a besoin
     d'eux dans aucune rgion commerante. (Applaudissements.)  la
     fin de notre petite session, j'ai demand un rapport sur les
     stations occupes par nos navires, et je vous prierai de jeter
     les yeux sur ce rapport. J'ai demand un rapport sur les forces
     navales qui se trouvaient dans le Tage et dans les eaux du
     Portugal, au commencement de chaque mois, pendant l'anne
     dernire, avec les noms des navires, le nombre des hommes et des
     canons. Lorsqu'il sera sous vos yeux, je ne serai aucunement
     surpris si vous lisez que les forces navales que nous avons dans
     le Tage et le Douro, et sur les ctes du Portugal, dpassent
     l'ensemble des forces navales amricaines. Il est vrai que
     Lisbonne est une ville agrable, je puis en tmoigner, car je
     l'ai visite;--le climat en est dlicieux; on voit l des
     graniums en plein air au mois de janvier. (Rires et
     applaudissements.) Je ne veux pas disputer sur les gots des
     capitaines et des amiraux qui ne demandent pas mieux que de
     passer l'anne dans le Tage, si vous voulez bien le leur
     permettre. (Applaudissements.) On vous affirme qu'ils y sont pour
     servir vos intrts; mais je puis vous assurer qu'il n'en est
     rien; votre flotte a t mise dans le Tage  l'entire
     disposition de la reine de Portugal et de ses ministres; et elle
     est tenue de leur porter secours dans le cas o ils encourraient
     l'indignation du peuple par leur mauvaise administration. Voil
     tout! Sans manquer aux convenances, je puis dire qu'aujourd'hui
     le Portugal est le plus petit et le plus misrable des tats de
     l'Europe; et je me demande ce que l'Angleterre peut gagner 
     prendre de semblables pays sous sa protection? Le Portugal compte
     environ 3 millions d'habitants; nous sommes srs de son commerce,
     par la raison fort simple que nous prenons les quatre cinquimes
     du vin de Porto qu'il produit;--et si nous ne le prenions pas,
     personne n'en voudrait. (Rires et applaudissements.) J'espre
     qu'on ne m'imputera point un sentiment odieux, j'espre que l'on
     prendra uniquement au point de vue conomique l'argument que je
     vais employer; mais je dis que si le tremblement de terre qui a
     ruin Lisbonne se faisait sentir de nouveau et engloutissait le
     Portugal sous les eaux de l'Ocan, une grande source de
     dilapidation serait ferme pour le peuple anglais.

     Je n'accuse point les Portugais; ils font ce qu'ils peuvent pour
     s'assister eux-mmes. Dernirement encore, un de leurs dputs a
     t renvoy aux cortez par le cri unanime du peuple, lequel, au
     dire de lord Palmerston et Cie, n'exerce aucune influence en
     Portugal (applaudissements); mais chaque fois que la nation
     essaie de se rvolter, les Anglais font usage de leur puissance
     pour comprimer ses efforts! Que la reine et ses ministres
     administrent convenablement leur pays et le peuple sera leur
     meilleur soutien! Je vous engage  suivre cette question du
     Portugal; tudiez-la et examinez bien ses rapports avec la
     question des armements. Je sais qu'il y a en Angleterre une
     grande aversion pour la politique extrieure, et cela vient sans
     doute de ce que cette politique ne nous a jamais fait aucun bien.
     (Mouvement.) Mais je puis vous garantir que si vous voulez
     secouer votre apathie et exercer une surveillance active sur les
     faits et gestes du dpartement des affaires trangres, vous
     pargnerez de bonnes sommes d'argent,--ce qui,  tout prendre,
     serait un bon rsultat par le temps qui court.
     (Applaudissements.)--Maintenant, messieurs, je poserai cette
     question: si les gens de Brighton,--si les vieilles femmes des
     deux sexes de Brighton,--craignent qu'on ne vienne les arracher
     de leurs lits (rires), pourquoi ne rappelle-t-on pas la flotte
     qui est dans le Tage pour la faire croiser dans la Manche?
     (Applaudissements.) Je ne suis pas marin; mais je crois qu'aucun
     marin ne me dmentira, si je dis qu'il vaudrait mieux pour nos
     quipages qu'ils naviguassent dans la Manche, que de croupir 
     Lisbonne dans la paresse et la dmoralisation.

     Nous avons des navires de guerre qui vont de Portsmouth
     directement  Malte, car Malte est le grand hpital de notre
     marine. (Applaudissements prolongs.) Je me trouvais  Malte au
     commencement de l'hiver, au mois de novembre. Pendant mon sjour,
     un de nos vaisseaux de ligne arriva de Portsmouth; il entra dans
     le port de Valette et il y demeura pendant que j'allai de Malte 
     Naples, et de l en Grce et en gypte; il y tait encore quand
     je retournai  Malte. Les principaux officiers taient sur la
     cte, o ils vivaient dans les clubs, et le reste de l'quipage
     avait toutes les peines du monde  se crer l'apparence d'une
     occupation utile, en hissant et en abaissant alternativement les
     voiles et en nettoyant le pont. (clats de rire.) Je fus
     introduit chez le consul amricain, qui m'entretint beaucoup de
     notre marine. Il me dit: Nous autres Amricains, nous regardons
     votre marine comme trs-molle.--Qu'entendez-vous par molle?--Oh!
     rpliqua-t-il, les quipages de vos navires sont trop paresseux;
     ils n'ont rien  faire. Vous ne pouvez esprer d'avoir de bons
     quipages si vos navires sjournent pendant de longs mois dans le
     port. Nous autres Amricains, nous n'avons jamais plus de trois
     navires dans la Mditerrane, et un seul de ces trois navires est
     plus considrable qu'une frgate; mais les instructions de notre
     gouvernement sont que les navires amricains ne doivent jamais
     sjourner dans un port, qu'ils doivent traverser constamment la
     Mditerrane dans l'un ou l'autre sens; visiter tantt un port,
     tantt un autre, et donner la chasse aux pirates quand il s'en
     montre. Nos navires sont toujours en mouvement, et il en rsulte
     que leur discipline est meilleure que celle des navires anglais,
     dont les quipages demeurent dans un tat de perptuelle
     oisivet. (Mouvement.)

     L'orateur revient ensuite sur la mauvaise interprtation que l'on
     avait donne de son opinion, relativement  la question du
     dsarmement. J'ai dclar franchement  Stockport ce que je
     dclare encore aujourd'hui, ce que j'ai dclar depuis douze ans
     dans mes crits,-- savoir, que nous ne pourrons pas rduire
     matriellement nos armements aussi longtemps qu'il ne sera opr
     aucun changement dans les esprits, relativement  la politique
     extrieure. Il faut que le peuple anglais se dfasse de cette
     ide, qu'il lui appartient de rgler les affaires du monde
     entier. Je ne blme pas le ministre de maintenir nos armements;
     je veux seulement appeler l'attention publique sur la folie que
     l'on commet en dirigeant aujourd'hui notre politique extrieure
     comme on le faisait autrefois. (Applaudissements.) Lorsque
     l'opinion publique,--lorsque la majorit de l'opinion
     publique,--se trouvera de mon ct, je serai charm de voir
     appliquer mes vues; mais jusque-l je veux bien tre en minorit,
     et en minorit je resterai jusqu' ce que je russisse 
     transformer la minorit en majorit. (Applaudissements.) Mais la
     question qui s'agite devant vous n'est pas de savoir si nous
     devons dmanteler notre flotte; la question est de savoir si vous
     voulez ou non augmenter votre arme et votre marine. Tout en
     admettant que l'opinion publique n'adopte pas mes vues,  ce
     point de consentir  une rduction dans nos armements, je
     prtends, nanmoins, au nom du West-Riding de l'Yorkshire
     (applaudissements); au nom du comt de Lancastre, au nom de
     Londres, d'dimbourg et de Glascow, que l'opinion publique est
     avec moi. (Tonnerre d'applaudissements.--L'assemble se lve
     comme un seul homme en faisant entendre des hourras prolongs.)
     Et si l'opinion publique s'exprime partout comme elle vient de le
     faire ici, nos armements ne seront pas augments.
     (Applaudissements.) Mais que cette manifestation ait lieu ou
     non,--je parle pour moi-mme comme membre indpendant du
     Parlement,--on n'ajoutera pas un shilling au budget de notre
     arme et de notre flotte, sans qu'auparavant j'aie forc la
     Chambre  une _division_ sur cet objet. (Vifs applaudissements.)

     Messieurs, en commenant, je vous ai montr le lien qui unit la
     question des armements  celle de la libert du commerce; en
     terminant, je vous dirai que la question de la libert du
     commerce est grandement compromise en Europe par les mesures
     proposes au sujet de nos dfenses nationales. Je reois des
     journaux de Paris, et je vous dirai qu' Paris il y a des
     libres-changistes qui se sont associs et qui publient un
     journal hebdomadaire pour clairer les esprits, comme notre Ligue
     a publi le sien. Ce journal est dirig par mon habile et
     excellent ami M. Bastiat, et la semaine dernire il s'affligeait
     des remarques d'un autre journal, le _Moniteur industriel_, qui
     prtendait que l'Angleterre n'tait pas sincre dans sa politique
     de libert commerciale, et que, s'apercevant que les principes
     proclams par elle n'taient pas adopts en Europe, elle
     prparait ses armements pour enlever par la force ce qu'elle
     avait cru pouvoir enlever par la ruse. J'exhorte mes concitoyens
      rsister  cette tentative, qui est faite pour rpandre de
     l'odieux sur nos principes. Nous avons commenc  prcher la
     libert commerciale, avec la conviction qu'elle amnerait la paix
     et l'harmonie parmi les nations; mais les _free-traders_ les plus
     enthousiastes n'ont jamais dit, comme le prtendent certains
     journaux, qu'ils s'attendaient  ce que la libert commerciale
     amnerait l're rve par les millnaires. Nous ne nous sommes
     jamais attendus  rien de semblable. Nous nous sommes attendus 
     ce que les autres nations demanderaient du temps, comme la ntre
     l'a fait, pour adopter nos vues; mais ce que nous avons toujours
     espr, le voici: c'est que les peuples de l'Europe ne nous
     verraient point douter nous-mmes les premiers de la tendance de
     nos propres principes, et nous armer contre les peuples avec
     lesquels nous voulions entretenir seulement des relations
     d'amiti. Nous avons entrepris de faire du libre-change
     l'avant-coureur de la paix; voil tout! Lorsque nous avons plant
     l'olivier, nous n'avons jamais pens que ses fruits mriraient en
     un jour, mais nous avons eu l'espoir de les recueillir dans leur
     saison; et avec l'aide du Ciel et la vtre, il en sera ainsi!
     (Applaudissements prolongs.)

     Le colonel THOMPSON propose un toast  la Ligue et  ses travaux,
     dont l'utilit a t si grande pour le pays et pour le monde.

     M. BRIGHT rpond  ce toast:

     Si quelqu'un dans cette assemble avait, en venant ici, quelques
     doutes sur le vritable objet de notre runion, ses doutes
     doivent tre maintenant dissips. On m'a demand pourquoi nous
     nous runissions, maintenant que le monde politique est si calme,
     et que les rformes que nous avons poursuivies dans cette
     enceinte sont pour la plupart accomplies; j'ai rpondu que nous
     nous runissions pour faire honneur au grand principe qui a
     triomph, et  un autre principe qui marche vers un plus grand
     triomphe encore,-- ce principe que, dans l'avenir, l'opinion du
     peuple sera le seul guide, et l'intrt du peuple le seul objet
     du gouvernement de ce pays. Je n'aurai pas besoin de faire
     longuement l'apologie de la libert commerciale. Si jamais
     principe a t triomphant, si jamais but poursuivi par une grande
     association a t justifi par les rsultats, c'est bien le
     principe de la libert du commerce et le but qui a t poursuivi
     par les agitateurs de notre association. (Applaudissements.)
     N'avons-nous pas entendu dire, pendant de longues annes, qu'il
     fallait que ce pays ft entirement indpendant de l'tranger? Et
     maintenant ne devons-nous pas avouer que c'est grce aux
     importations de subsistances de l'tranger que plusieurs millions
     de nos concitoyens ont conserv la vie, pendant ces dix-huit
     mois? Ne nous disait-on pas que le meilleur moyen d'avoir un
     approvisionnement sr et abondant de subsistance, c'tait de
     protger nos cultivateurs? Et n'est-il pas prouv  prsent
     qu'aprs trente annes d'une protection rigoureuse, des millions
     de nos concitoyens seraient morts de faim, si nous n'avions pas
     reu du bl du dehors? Ne nous disait-on pas encore que si nous
     achetions du bl  l'tranger, nous serions obligs d'exporter
     des masses considrables d'or, et que cet or servirait  difier
     des manufactures rivales des ntres? Eh bien! il y a eu des
     importations et des exportations considrables de numraire
     destines au paiement du bl, mais o le numraire a-t-il t
     retenu? Ne nous revient-il pas, en ce moment, aussi vite qu'il
     s'en tait all? Et, de plus, la nation qui a pris la plus grande
     partie de cet or, les tats-Unis n'ont-ils pas doubl ou tripl
     leurs achats de nos marchandises depuis un an?
     (Applaudissements.) Si quelqu'un vient se plaindre  moi de la
     libert commerciale,--quoique je doive dire que peu d'hommes s'en
     plaignent, si ce n'est quelques esprits obtus que nous ne
     parviendrons jamais  convaincre,--si quelqu'un me demande si la
     libert commerciale a triomph, si notre politique a russi, je
     lui cite les seize millions de quarters de bl qui ont t
     imports dans les seize derniers mois et je lui demande:
     qu'auriez-vous fait sans cette importation? Vous auriez eu une
     anarchie, une ruine, une mortalit sans exemple dans aucun temps
     et dans aucun pays; vous auriez souffert toutes ces pouvantables
     calamits si votre politique de restriction et d'exclusion tait
     demeure plus longtemps en vigueur. (Applaudissements.) Jamais
     l'efficacit d'un principe n'a t aussi admirablement prouve
     que l'a t celle du ntre, pendant les douze derniers mois. Si
     un homme avait pu s'lever assez haut pour embrasser le monde de
     son regard, qu'aurait-il vu? Que faisait alors pour notre pays le
     gnie du commerce? Nous tions abattus par la peur, nous tions
     en proie  la famine, nous implorions du monde entier notre
     salut; et le commerce nous a rpondu de toutes les rgions du
     globe. Sur les bords de la mer Noire et de la Baltique, auprs du
     Nil classique et du Gange sacr, sur les rives du Saint-Laurent
     et du Mississipi, dans les les loignes de l'Inde, dans le
     naissant empire de l'Australie, des cratures humaines
     s'occupaient de recueillir et d'expdier les fruits de leurs
     moissons pour nourrir le peuple affam de ce royaume.
     (Applaudissements.) L'orateur s'occupe ensuite des rsultats
     politiques de la libert des changes. Le rappel des
     lois-crales, dit-il, peut tre compar, dans le monde
     politique,  la dbcle qui suit une longue gele. Lorsque le
     dgel arrive, vous voyez sur les fleuves des masses de glaons se
     disloquer et se disjoindre; ils se mettent sparment en marche;
     tantt ils se touchent, tantt ils se sparent, mais tous tendent
     au mme but, tous sont entrans vers l'Ocan. C'est ainsi que
     nous voyons dans notre Parlement les vieux partis se dissoudre
     pour toujours. Et dans notre Parlement comme au dehors, nous
     voyons la masse aspirer et marcher vers une libert plus grande
     que celle dont nous avons joui jusqu' ce jour.
     (Applaudissements.) O donc allons-nous? (L'orateur numre les
     rformes qui restent  accomplir; en premire ligne il place la
     rforme de l'glise tablie, puis celle de la transmission des
     proprits.) Cette question de la tenure du sol et du mode selon
     lequel il doit tre transmis de main en main et de pre en fils,
     intresse l'Angleterre et l'cosse aussi bien que l'Irlande. Les
     abus qui subsistent depuis si longtemps ont pris naissance  une
     poque o la population tait clair-seme et o le peuple n'avait
     aucun pouvoir. Il s'agit maintenant de les dtruire; et de mme
     que le Parlement a admis la libre introduction des bls
     trangers, de mme--quoi que puissent faire les influences
     aristocratiques--il admettra avant peu l'affranchissement du
     sol,--la libert sera donne  la terre comme elle a t donne 
     ses produits. (Applaudissements.)

     Il est singulier que, dans ce meeting, toutes les penses se
     soient tournes vers une question  laquelle personne ne songeait
     il y a quelques semaines; je veux parler du cri de guerre qui a
     t jet dans le pays. J'entends dire de tout ct qu'il y a eu
     une panique. Eh bien! moi, je suis persuad du contraire: il n'y
     a pas eu de panique. Voici ce qui est arriv. Mon honorable ami
     le reprsentant du West-Riding de l'Yorkshire (M. Cobden) est
     all au fond du Cornouailles; il y a lu les journaux de Londres
     et il s'est imagin que nous ajoutions foi  ce qu'ils disaient.
     (Rires.) Il faut que je vous donne une autre preuve de sa
     crdulit. Lorsqu'il se trouvait en Espagne, il m'crivit une
     lettre  peu prs au moment o une querelle paraissait s'tre
     leve entre lord Palmerston et _quelqu'un_  Paris,  propos du
     mariage de la reine d'Espagne, et savez-vous ce qu'il disait? Il
     nous suppliait de ne pas entreprendre une guerre  ce sujet, il
     nous suppliait de ne pas nous livrer  la manie de la guerre.
     tant en Espagne, il avait videmment tout  fait oubli le
     caractre du peuple au milieu duquel il avait vcu! (Rires.) Il a
     lu les journaux de Londres, et il s'est imagin que nous tous y
     crivions des _premiers Londres_. Le fait est que la panique est
     demeure tout entire parmi les chefs du parti militaire de ce
     pays et les rdacteurs en chef des journaux. (Rires.) Pour moi,
     je suis persuad que toute cette panique n'est qu'une feinte. Je
     crois que je puis vous en donner le secret. C'est la coutume
     dans ce pays que plus un homme est riche, moins il laisse au plus
     grand nombre de ses enfants. (coutez--et applaudissements.) Si
     un honnte fabricant de coton, ou un marchand, ou un imprimeur
     sur calicots, vient  amasser 20,000 ou 30,000 liv. st., il
     s'arrange ordinairement de manire  partager galement cette
     somme entre ses enfants lorsqu'il quitte la terre.
     (Applaudissements.) Je ne sais vraiment comment un homme qui
     possde des sentiments naturels et une dose ordinaire d'honntet
     pourrait faire autrement. Mais plus un homme titr possde de
     proprits, surtout si ces proprits consistent en champs, plus
     il juge ncessaire que son fils an les possde toutes aprs
     lui. Le colonel Thompson, en donnant l'explication du fait, dit
     que l'intention de cet homme est de rendre _une main assez forte_
     pour contraindre le public  entretenir le reste de la famille.
     (Rires.) Or, vous savez que les familles aristocratiques se
     multiplient tout comme les familles des autres classes. (Rires.)
     Il y a d'abord un ou deux enfants autour de la table;
     puis,--petit  petit,--il en vient six ou huit, ou dix ou douze,
     comme le bon Dieu les envoie. Tous ces enfants sont entretenus
     dans l'ide qu'ils souffriraient dans leur dignit, si on les
     voyait offrir quelque chose  vendre. Ils n'embrassent pas la
     carrire commerciale, ils suivent celle des emplois publics.
     (Rires.) Ils sont tellement pleins de patriotisme qu'ils ne
     veulent rien faire, si ce n'est consacrer leurs services  leurs
     concitoyens. Mais la pitance devient de jour en jour plus maigre.
     (Rires.) Les classes moyennes ont, de jour en jour, fourni un
     plus grand nombre d'hommes actifs, habiles et intelligents, qui
     sont venus faire concurrence aux membres de l'aristocratie, dans
     les services publics. La consquence de ce fait tait facile 
     prvoir. Comme dirait le colonel Thompson, il est arriv que
     cette population a press sur les moyens de subsistance. (Rires.)
     Elle a besoin aujourd'hui d'une carrire plus large pour dployer
     son nergie,--qu'elle applique principalement  ne rien faire et
      manger des taxes. (Rires et applaudissements.)

     Songez qu'il s'est pass, depuis une trentaine d'annes, des
     choses qui ont d plonger dans le dsespoir une portion
     considrable de la classe aristocratique. Prenez les vingt-cinq
     dernires annes et comparez-les  n'importe quelle priode de
     vingt-cinq ans de notre histoire, et vous verrez que nous avons
     accompli une vritable rvolution, une rvolution glorieuse et
     pacifique, et d'autant plus glorieuse qu'elle a t plus
     pacifique. Nous avons eu, dans nos lois et dans nos institutions,
     dans la politique de notre gouvernement, dans la constitution
     mme du pouvoir, des changements plus considrables que d'autres
     n'en ont obtenu par des rvolutions sanglantes. Et qui sait ce
     qui pourra survenir encore? Si nous avons trente autres annes
     de paix et si des clubs pour la libert du commerce s'ouvrent
     dans toutes les grandes villes du royaume, disent les membres de
     l'aristocratie, nous voudrions bien savoir ce qui adviendra.
     Sans aucun doute, quelque chose de trs-srieux pour quelques-uns
     d'entre eux. Ils en sont, du reste, bien persuads. Il y a un
     duel  mort entre l'esprit de guerre et le progrs politique,
     social et industriel. Nous servirions les desseins de cette
     classe antinationale, si nous permettions  l'esprit de guerre de
     se rpandre dans la Grande-Bretagne. Laissez-le prvaloir,
     laissez la guerre dsoler de nouveau le monde, et vous aurez beau
     faire des meetings, aucune nouvelle rforme sociale et
     industrielle ne s'accomplira dans le gouvernement du Royaume-Uni.
     (Applaudissements.) Je sais bien que si vous jetez un regard sur
     les pages de notre histoire dans ces trente dernires annes,
     elles ne vous paratront pas aussi brillantes que celles des
     trente annes prcdentes. Il n'y a pas eu autant d'hommes ns
     pour tre de grands gnraux ou des amiraux; il n'y a pas eu
     autant de grandes victoires par mer et par terre; vos glises et
     vos cathdrales n'ont pas t, dirai-je _ornes_? ne devrais-je
     pas plutt dire _souilles_? par les trophes de la guerre. Un
     illustre Franais, Lamartine, a dit: Le sang est ce qui brille
     le plus dans l'histoire, cela est vrai, mais il tache. Le sang
     et la libert s'excluent, dit-il encore. Je vous en supplie,
     messieurs, par toutes les victoires que vous avez dj
     remportes, par toutes celles que vous pouvez remporter encore,
     rsistez, rsistez nergiquement  tout ce que l'on pourrait vous
     dire pour entretenir en vous des penses hostiles aux trangers,
      tout ce que l'on pourrait vous dire pour vous engager 
     augmenter la somme que vous dpensez en armements.
     (Applaudissements.)

     Messieurs, le pouvoir du peuple s'tend chaque jour;
     efforons-nous bien de prouver que ce pouvoir est un bienfait
     pour ceux qui le possdent. J'imagine quelles seront les
     exclamations de l'_United Service_ et du club de l'arme et de la
     marine, lorsque les journaux arriveront  Londres avec un compte
     rendu de ce meeting. Oh! c'est une poque glorieuse que celle o
     des milliers de citoyens peuvent se runir librement! car il
     n'est pas de libert plus grande, plus fconde, que celle dont
     nous jouissons aujourd'hui,--de discuter librement et
     ouvertement, d'approuver librement ou de condamner librement la
     politique de ceux qui gouvernent ce grand empire.
     (Applaudissements.) Je suis rest souvent debout sur le rivage,
     lorsqu'il n'y avait pas un souffle d'air qui ridt la surface de
     l'Ocan. J'ai vu la mare s'lever, comme si elle tait mue par
     quelque impulsion mystrieuse et irrsistible qui lanait
     successivement les vagues sur le rivage. Nous qui sommes une
     grande et magnanime nation, ayons dans nos mes ce souffle
     mystrieux et irrsistible, cet amour pour la libert, cet amour
     pour la justice! Il nous poussera en avant, en avant toujours, et
     nous fera obtenir triomphe sur triomphe, jusqu' ce que cette
     nation soit--comme toutes les nations peuvent l'tre un jour--une
     communaut heureuse et fortune, que le monde se proposera pour
     modle. (Applaudissements prolongs.)

     M. BROTHERTON propose un autre toast  la libert du commerce et
      la paix.

     M. GEORGE THOMPSON rpond au toast port par M. Brotherton. Ne
     laissons pas revivre, dit-il, les animosits nationales, lorsque
     les Franais eux-mmes nous donnent un exemple que nous pourrions
     suivre avec profit. Dans chacun des soixante banquets qui ont eu
     lieu rcemment pour la rforme lectorale, un toast a t port
      la libert,  l'galit et  la fraternit. M. le colonel
     Thompson se demandait alors ce que penserait un naturel d'un pays
     loign, converti au christianisme par un de nos missionnaires,
     si, venant dans ce pays, il nous trouvait occups  nous prparer
      la guerre contre une nation qui ne nous a pas tmoign le
     moindre sentiment d'hostilit. Si les classes ouvrires sont
     appeles  faire partie de la milice, qu'elles demandent au moins
     au gouvernement de connatre la cause pour laquelle elles sont
     destines  combattre; qu'elles prennent avantage de l'obligation
     qu'on leur imposera de verser leur sang, s'il en est besoin, pour
     revendiquer les droits du citoyen et quelques biens qui valent la
     peine d'tre dfendus. (Applaudissements.)

     Des remercments sont ensuite vots aux membres du Parlement qui
     ont honor le banquet de leur prsence; puis l'assemble se
     spare.

       *       *       *       *       *

      partir de la rvolution de Fvrier, des devoirs nouveaux et
     imprieux rclament tous les instants de Bastiat. Il s'y dvoue
     avec une ardeur funeste  sa sant et interrompt la tche qu'il
     s'tait donne de signaler  la France les bienfaits de la
     libert commerciale en Angleterre.

     Une invitation lui parvint, le 11 janvier 1849, de la part des
     _free-traders_, qui avaient rsolu de clbrer  Manchester le
     1er fvrier, ce jour o, conformment aux prescriptions
     lgislatives, toute restriction sur le commerce des grains devait
     cesser. Nous reproduisons la rponse qu'il fit alors  M. George
     Wilson, l'ancien prsident de la Ligue et l'organe du comit
     charg des prparatifs de cette fte.

MONSIEUR,

Veuillez exprimer  votre comit toute ma reconnaissance pour
l'invitation flatteuse que vous m'adressez en son nom. Il m'et t
bien doux de m'y rendre, car, Monsieur, je le dis hautement, il ne
s'est rien accompli de plus grand dans ce monde,  mon avis, que cette
rforme que vous vous apprtez  clbrer. J'prouve l'admiration la
plus profonde pour les hommes que j'eusse rencontrs  ce banquet,
pour les George Wilson, les Villiers, les Bright, les Cobden, les
Thompson et tant d'autres qui ont ralis le triomphe de la libert
commerciale, ou plutt, donn  cette grande cause une premire et
dcisive impulsion. Je ne sais ce que j'admire le plus de la grandeur
du but que vous avez poursuivi ou de la moralit des moyens que vous
avez mis en oeuvre. Mon esprit hsite quand il compare le bien direct
que vous avez fait au bien indirect que vous avez prpar; quand il
cherche  apprcier, d'un ct, la rforme mme que vous avez opre,
et de l'autre, l'art de poursuivre lgalement et pacifiquement toutes
les rformes, art prcieux dont vous avez donn la thorie et le
modle.

Autant que qui que ce soit au monde, j'apprcie les bienfaits de la
libert commerciale, et cependant je ne puis borner  ce point de vue
les esprances que l'humanit doit fonder sur le triomphe de votre
_agitation_.

Vous n'avez pu dmontrer le droit d'changer, sans discuter et
consolider, chemin faisant, le droit de proprit. Et peut-tre
l'Angleterre doit-elle  votre propagande de n'tre pas,  l'heure
qu'il est infeste, comme le continent, de ces fausses doctrines
communistes qui ne sont, ainsi que le protectionnisme, que des
ngations, sous formes diverses, du droit de proprit.

Vous n'avez pu dmontrer le droit d'changer, sans clairer d'une vive
lumire les lgitimes attributions du gouvernement et les limites
naturelles de la loi. Or, une fois ces attributions comprises, ces
limites fixes, les gouverns n'attendront plus des gouvernements
prosprit, bien-tre, bonheur absolu; mais justice gale pour tous.
Ds lors les gouvernements, circonscrits dans leur action simple, ne
comprimant plus les nergies individuelles, ne dissipant plus la
richesse publique  mesure qu'elle se forme, seront eux-mmes dgags
de l'immense responsabilit que les esprances chimriques des peuples
font peser sur eux. On ne les culbutera pas  chaque dception
invitable, et la principale cause des rvolutions violentes sera
dtruite.

Vous n'avez pu dmontrer, au point de vue conomique, la doctrine du
libre-change sans ruiner  jamais dans les esprits ce triste et
funeste aphorisme: _Le bien de l'un, c'est le dommage de l'autre_.
Tant que cette odieuse maxime a t la foi du monde, il y avait
incompatibilit radicale entre la prosprit simultane et la paix des
nations. Prouver l'harmonie des intrts, c'tait donc prparer la
voie  l'universelle fraternit.

Dans ses aspects plus immdiatement pratiques, je suis convaincu que
votre rforme commerciale n'est que le premier chanon d'une longue
srie de rformes plus prcieuses encore. Peut-elle manquer, par
exemple, de faire sortir la Grande-Bretagne de cette situation
violente, anormale, antipathique aux autres peuples, et par consquent
pleine de dangers, o le rgime protecteur l'avait entrane? L'ide
d'accaparer les consommateurs vous avait conduits  poursuivre la
domination sur tout le globe. Eh bien! je ne puis plus douter que
votre systme colonial ne soit sur le point de subir la plus heureuse
transformation. Je n'oserais prdire, bien que ce soit ma pense, que
vous serez amens, par la loi de votre intrt,  vous sparer
volontairement de vos colonies; mais alors mme que vous les
retiendrez, elles s'ouvriront au commerce du monde, et ne pourront
plus tre raisonnablement un objet de jalousie et de convoitise pour
personne.

Ds lors que deviendra ce clbre argument en cercle vicieux: Il faut
une marine pour avoir des colonies, il faut des colonies pour avoir
une marine? Le peuple anglais se fatiguera de payer _seul_ les frais
de ses nombreuses possessions, dans lesquelles il n'aura pas plus de
privilges qu'il n'en a aux tats-Unis. Vous diminuerez vos armes et
vos flottes; car il serait absurde, aprs avoir ananti le danger, de
retenir les prcautions onreuses que ce danger seul pouvait
justifier. Il y a encore l un double et solide gage pour la paix du
monde.

Je m'arrte, ma lettre prendrait des proportions inconvenantes, si je
voulais y signaler tous les fruits dont le libre change est le germe.

Convaincu de la fcondit de cette grande cause, j'aurais voulu y
travailler activement dans mon pays. Nulle part les intelligences ne
sont plus vives; nulle part les coeurs ne sont plus embrass de
l'amour de la justice universelle, du bien absolu, de la perfection
idale. La France se ft passionne pour la grandeur, la moralit, la
simplicit, la vrit du libre-change. Il ne s'agissait que de
vaincre un prjug purement conomique, d'tablir pour ainsi dire un
compte commercial, et de prouver que l'change, loin de nuire au
_travail national_, s'tend toujours tant qu'il fait du bien, et
s'arrte, par sa nature, en vertu de sa propre loi, quand il
commencerait  faire du mal; d'o il suit qu'il n'a pas besoin
d'obstacles artificiels et lgislatifs. L'occasion tait belle,--au
milieu du choc des doctrines qui se sont heurtes dans ce pays,--pour
y lever le drapeau de la libert. Il et certainement ralli  lui
toutes les esprances et toutes les convictions. C'est dans ce moment
qu'il a plu  la Providence, dont je ne bnis pas moins les dcrets,
de me retirer ce qu'elle m'avait accord de force et de sant; ce sera
donc  un autre d'accomplir l'oeuvre que j'avais rve, et puisse-t-il
se lever bientt!

C'est ce motif de sant, ainsi que mes devoirs parlementaires, qui me
forcent  m'abstenir de paratre  la dmocratique solennit 
laquelle vous me conviez. Je le regrette profondment, c'et t un
bel pisode de ma vie et un prcieux souvenir pour le reste de mes
jours. Veuillez faire agrer mes excuses au comit et permettez-moi,
en terminant, de m'associer de coeur  votre fte par ce toast:

 la libert commerciale des peuples!  la libre circulation des
hommes, des choses et des ides! au libre-change universel et 
toutes ses consquences conomiques, politiques et morales!

_Je suis, Monsieur, votre trs-dvou_,

                                                     FRDRIC BASTIAT.

  15 janvier 1849.
   M. George Wilson.




RFORME COLONIALE

EN ANGLETERRE

DISCOURS PRONONC AU MEETING DE BRADFORD, PAR M. COBDEN.

(_Journal des conomistes_, n du 15 fvrier 1850.)


Les _free-traders_ anglais poursuivent, avec une ardeur que nous
sommes, hlas! impuissants  imiter, la rforme de la vieille
lgislation conomique de la Grande-Bretagne. Aux protectionnistes qui
demandent la restauration des vieux abus, ils ne rpondent qu'en
exigeant incessamment des rformes nouvelles. Non contents d'avoir
obtenu la suppression complte et dfinitive des lois-crales, la
modification presque radicale des lois de navigation, l'galisation
des droits sur les sucres, ils demandent aujourd'hui, entre autres
rformes, la suppression entire du vieux rgime colonial,
l'mancipation politique des colonies. Comme toujours, M. Cobden a
pris les devants dans cette question. C'est dans la tourne qu'il
vient de faire pour combattre dans ses foyers mmes l'agitation
protectionniste, qu'il a fait lever ce nouveau livre, pour ainsi dire
entre les jambes de ses adversaires. Les applaudissements qui ont
accueilli ses paroles nous prouvent, du reste, que la cause de
l'mancipation coloniale est dj plus qu' moiti gagne dans
l'opinion, tant les saines doctrines de la science conomique sont
devenues populaires dans la Grande-Bretagne!

C'est dans un meeting convoqu  la Socit de temprance de Bradford,
et o affluait la population intelligente de cette ville, que M.
Cobden, assist du colonel Thompson, a expos, avec le plus de
dveloppements, ses ides sur la rforme coloniale. Nous reproduisons
les principaux passages de son discours, qui est destin  servir de
point de dpart  une rforme nouvelle.

     M. COBDEN. Je compte vous entretenir aujourd'hui principalement
     de nos relations avec nos colonies. Vous avez eu connaissance,
     sans doute, des mauvaises nouvelles qui sont venues du Canada, du
     cap de Bonne-Esprance et de l'Australie. Vous avez pu voir un
     manifeste, manant du Canada, dans lequel on attribue la dtresse
     prsente aux rformes commerciales. Les protectionnistes n'ont
     pas manqu d'en tirer parti. Voyez, se sont-ils cris, comme ces
     _free-traders_ de malheur ont ruin nos colonies! (Rires.)
     Examinons donc ce que disent nos concitoyens du Canada. Ils se
     plaignent de leur situation rtrograde, en comparaison de celle
     des tats-Unis. Ils nous disent que, tandis que les tats-Unis
     sont couverts de chemins de fer et de tlgraphes lectriques,
     ils possdent  peine cinquante milles de chemins de fer. Encore
     ces tronons de chemins perdent-ils 50 ou 80 pour 100. Mais, je
     le demande, aucun homme sens pourra-t-il prtendre que la
     libert du commerce des grains, qui existe seulement depuis cette
     anne, a empch le Canada de construire des chemins de fer,
     tandis que les tats-Unis en construisent depuis plus de quinze
     ans?--On ne saurait nier que le Canada ne soit au moins de
     cinquante annes en arrire des tats-Unis. Il y a quelques
     annes, lorsque je voyageais dans le Canada, je demeurai frapp
     de cette infriorit. Cependant, alors, la protection tait
     pleinement en vigueur; le Canada jouissait de tous les bienfaits
     de cette protection prtendue. Pourquoi donc le Canada
     florissait-il moins alors que les tats-Unis? Tout simplement
     parce qu'il tait sous notre protection; parce que les
     tats-Unis dpendaient d'eux-mmes (applaudissements), se
     soutenaient et se gouvernaient eux-mmes (applaudissements),
     tandis que le Canada tait oblig non-seulement de recourir 
     l'Angleterre pour son commerce et son bien-tre matriel, mais
     encore de s'adresser  l'htel de Downing-street pour tout ce qui
     concernait son gouvernement. (Applaudissements.)

     Je poserai d'abord cette question prliminaire au sujet de notre
     rgime colonial. Le Canada, avec une surface cinq ou six fois
     plus considrable que celle de la Grande-Bretagne, peut-il
     dpendre toujours du gouvernement de l'Angleterre? N'est-ce pas
     une absurdit monstrueuse, une chose contraire  la nature, de
     supposer que le Canada, ou l'Australie, qui est presque aussi
     grande que toute la partie habitable de l'Europe, ou le cap de
     Bonne-Esprance, dont le territoire est double du ntre; n'est-il
     pas, dis-je, absurde de supposer que ces pays, qui finiront
     probablement par contenir des centaines de millions d'habitants,
     demeureront d'une manire permanente la proprit politique de ce
     pays? (Applaudissements.) Eh bien! je le demande, est-il possible
     que les Anglais de la mre patrie et les Anglais des colonies
     engagent une guerre fratricide,  l'occasion d'une suprmatie
     temporaire, que nous voudrions prolonger sur ces contres?
     (Applaudissements.) En ce qui concerne nos colonies, ma doctrine
     est celle-ci: Je voudrais accorder  nos concitoyens du Canada ou
     d'ailleurs une aussi grande part de _self-government_ qu'ils
     pourraient en demander. Je dis que des Anglais, soit qu'ils
     vivent  Bradford, ou  Montral, ou  Sidney, ou  Cape-Town,
     ont naturellement droit  tous les avantages du self-government.
     (Applaudissements.) Notre Constitution tout entire leur donne le
     droit de se taxer eux-mmes par leurs reprsentants, et d'lire
     leurs propres fonctionnaires. Ce droit, qui appartient aux
     Anglais au dehors, est le mme que celui dont nous jouissons
     ici.--Si nous accordions  nos colonies le droit de se gouverner
     elles-mmes, cela impliquerait, sans doute, la suppression de la
     plus grande partie du patronage de notre aristocratie. Cela
     impliquerait le remplacement des Anglais de Downing-street, dans
     les fonctions coloniales, par les Anglais de l-bas. Il en
     rsulterait que nous lirions plus rarement dans la _Gazette_ des
     avis de cette espce: John Thompson, esquire, a t appel aux
     fonctions de solliciteur gnral, dans telle le, aux antipodes
     (rires); ou David Smith, esquire, a t appel aux fonctions de
     contrleur des douanes, dans tel autre endroit,  peu prs
     inconnu (rires), et toute une srie de nominations de cette
     espce. Vous n'entendriez plus parler de ces sortes d'affaires,
     parce que les colons nommeraient eux-mmes leurs fonctionnaires
     et les salarieraient eux-mmes. (Applaudissements.) Que si vous
     persistez  faire ces nominations et  maintenir votre patronage
     sur les colonies, dans l'intrt de vos protgs de ce pays, il
     arrivera de deux choses l'une: ou que vous devrez continuer 
     soutenir  vos frais les fonctionnaires que vous aurez nomms, ou
     que les colons seront obligs de les payer eux-mmes; et, dans ce
     cas, ils se croiront naturellement en droit de vous demander
     quelques compensations en change. Jusqu' prsent, vous leur
     avez accord une protection illusoire, une protection qui, aux
     colonies comme dans la mtropole, a conduit aux plus funestes
     extravagances; mais le temps de cette protection est fini.
     (Applaudissements prolongs.)

     C'est au point de vue de la rforme financire que je veux
     surtout envisager la question. Vous ne pouvez plus faire aucune
     rforme importante; vous ne pouvez plus rduire les droits sur le
     th, sur le caf, sur le sucre; vous ne pouvez supprimer le droit
     sur le savon, la taxe odieuse qui, en grevant la fabrication du
     papier, atteint la diffusion des connaissances humaines
     (applaudissements); et cette autre taxe, la plus odieuse de
     toutes, qui pse sur les journaux (tonnerre d'applaudissements);
     vous ne pouvez modifier ou supprimer ces taxes et beaucoup
     d'autres encore, si vous ne commencez par remanier compltement
     votre systme colonial. (Applaudissements.) C'est le premier
     argument qu'on nous oppose  la Chambre des communes, lorsque mon
     ami M. Hume ou moi nous demandons une rduction de notre effectif
     militaire. Nous proposons, par exemple, de renvoyer dix mille
     hommes dans leurs foyers. Aussitt M. Fox Maule, le secrtaire de
     la guerre, ou lord John Russell, ou tous les deux, se rcrient:
     Nous avons, disent-ils, au del de quarante colonies, et nous
     entretenons des garnisons dans toutes ces colonies; or, comme on
     ne peut se passer d'avoir dans la mtropole un nombre suffisant
     de dpts pour alimenter les garnisons de dehors, comme nous
     avons toujours plusieurs milliers d'hommes en mer, soit qu'ils se
     rendent dans nos colonies, soit qu'ils en reviennent, il nous
     sera impossible de rduire notre arme, aussi longtemps que nous
     aurons cet immense empire colonial  soutenir.

     Pour moi, je voudrais dire aux colons: Je vous accorde dans
     toute son tendue le bienfait du self-government; et
     j'ajouterais: Vous serez tenus aussi de payer le prix du
     self-government. (Applaudissements.) Vous devrez en supporter
     tous les frais, comme font les tats-Unis, par exemple,  qui
     cela russit si admirablement. Vous payerez pour votre marine,
     vous payerez pour vos tablissements civils et ecclsiastiques.
     (Applaudissements.) Que pourraient-ils objecter  cela? Je suis
     convaincu qu'aucune assemble de colons, aucune assemble
     compose, comme celle-ci, d'Anglais clairs et intelligents,
     soit au Canada, au cap de Bonne-Esprance ou en Australie,
     n'infirmerait la justesse et l'opportunit de mes propositions.
     Je suis convaincu qu'aucune ne rclamerait le maintien des
     dpenses que nos colonies occasionnent aujourd'hui  la
     mtropole.

     Nos colonies de l'Amrique du Nord, qui sont en contact immdiat
     avec les tats-Unis par une frontire de 2,000 milles de
     longueur, contiennent environ 2 millions d'habitants. Quelle
     force militaire croyez-vous que nous entretenions dans ces
     colonies? Nous y avons, dans ce moment, 8  9,000 hommes, sans
     compter les artilleurs, les sapeurs et les mineurs. Quelle est
     l'arme permanente des tats-Unis? 8,700 hommes! Voil quelle est
     l'arme permanente d'un pays qui compte environ 20 millions
     d'habitants. (Applaudissements.) En sorte que nous entretenons,
     pour 2 millions d'habitants, dans nos colonies de l'Amrique du
     Nord, la mme force qui suffit  nos voisins pour 20 millions. Si
     l'arme des tats-Unis tait proportionne  notre arme du
     Canada, elle serait de 80,000 hommes au lieu de 8,000.

     Je me demande o est la ncessit pour nous d'entretenir une
     arme dans le Canada. Souvenez-vous bien que nos colonies ne nous
     payent pas un shilling pour l'entretien de nos forces militaires.
     Rien de pareil s'est-il jamais vu sur la surface de la terre? Et
     je ne croirai jamais que si le gouvernement de ce pays et t
     entre les mains de la grande masse de nos classes moyennes, au
     lieu d'tre exclusivement entre les mains de l'aristocratie, je
     ne croirai jamais, dis-je, que ce ruineux systme colonial se ft
     maintenu. (Applaudissements.) D'autres nations, l'Espagne et la
     Hollande, russissent encore  tirer quelque profit de leurs
     colonies. Mais, en Angleterre, lorsque je consulte notre budget
     annuel, je vois bien une multitude d'_item_ pour les gouverneurs,
     dputs, secrtaires, munitionnaires, vques, diacres et tout le
     reste; mais je ne vois jamais le moindre _item_ fourni par nos
     colonies pour le remboursement de ces dpenses. Je vous ai dit
     quel tait le montant de notre arme dans le Canada; mais nous y
     entretenons, en outre, tout un matriel de guerre, des
     quipements, de l'artillerie, etc. Rien qu'en matriel, nous y
     avons pour 650,000 liv. st. (Honte!) Ils ne contribuent pas mme
      entretenir les amorces de leurs fusils! Mais ce n'est pas tout
     encore: nous entretenons aussi leurs tablissements
     ecclsiastiques; j'en ai justement le dtail sous la main.
     L'vque de Montral nous cote 1,000 liv. st.; l'archevque de
     Qubec, 500 liv. st.; le recteur de Qubec, pour son loyer, 90
     liv. st. (honte!); pour le cimetire des presbytriens, 21 liv.
     18 sch. 6 pence. L'vque de la Nouvelle-cosse, 2,000 liv.,
     etc., etc. Voil ce que nous cotent, chaque anne, les
     tablissements ecclsiastiques de l'Amrique du Nord. C'est nous
     qui faisons les frais de la nourriture spirituelle des
     catholiques, des piscopaux et des presbytriens de nos colonies.
     Ils ne peuvent ni tre baptiss, ni se marier, ni se faire
     enterrer  leurs frais. (Applaudissements.)

     Je ne demande pas, certes, que nous tablissions des
     contributions sur nos colonies; car, comme Anglais, les colons
     pourraient nous rpondre, en se fondant sur notre Constitution,
     qu'une contribution sans reprsentation n'est autre chose qu'un
     vol. (Applaudissements.) Du reste, depuis notre essai malheureux
     de taxer nos colonies d'Amrique et la rupture qui en a t la
     suite, nous avons renonc  ce systme. Mais comment donc se
     fait-il que nous n'en ayons pas moins continu  tendre les
     limites de notre empire colonial? Comment se fait-il que nous
     ayons consenti  augmenter par l mme, d'anne en anne, la
     somme de nos dpenses? Peut-on pousser plus loin la folie!--Les
     colonies n'ont pas gagn plus que nous  ce systme. Comparez le
     Canada aux tats-Unis, et vous aurez la preuve que les dpenses
     normes que nous avons supportes pour entretenir les forces
     militaires de cette colonie, construire ses fortifications et ses
     places, soutenir ses tablissements ecclsiastiques, n'ont
     contribu en rien  sa prosprit. J'ajoute que la situation
     prsente du Canada nous prouve aussi que, quels que soient les
     bnfices qu'une classe de sycophantes puisse raliser en
     trafiquant des places de nos tablissements militaires, quels que
     soient les avantages que les classes qui nous gouvernent retirent
     de ce systme, en y trouvant des moyens de patronage, et trop
     souvent aussi,--dans les temps passs,--des moyens de corruption,
     nanmoins, il n'est ni de l'intrt des colons, ni de l'intrt
     du peuple de le maintenir. Je dis que ce systme n'aurait jamais
     d tre maintenu, et qu'il ne doit pas l'tre davantage.
     (Applaudissements prolongs.)

     M. Cobden s'occupe ensuite de la colonie du Cap, qui a refus de
     recevoir les convicts de la mtropole.--Les colons nous menacent
     d'une rsistance arme,--et ils ont raison;--mais est-on bien
     fond  prtendre que ces colons belliqueux ont besoin de 2,000 
     3,500 de nos meilleurs soldats pour se protger contre les
     sauvages? Ne sont-ils pas fort capables de se protger eux-mmes?
     L'Australie aussi ne veut plus de nos convicts. En effet, de quel
     droit rpandrions-nous notre virus moral parmi les populations
     des autres contres? Nos colonies ne sont-elles pas bien fondes
      refuser de nous servir de bagnes? Mais si elles ne peuvent mme
     nous tenir lieu de prisons, pourquoi en ferions-nous les
     frais?--M. Cobden s'lve encore contre la prise de possession
     d'un rocher sur la cte de Borno. Nous avons vot, dit-il,
     2,000 liv. st. pour le gouverneur de ce rocher, qui ne possdait
     pas un seul habitant; c'est plus que ne cote le gouverneur de la
     Californie. Ce n'est pas tout. Notre rajah Brooke a fait une
     battue sur les ctes de Borno, et il a massacr environ 1,500
     indignes sans dfense (honte!), et c'est nous qui avons support
     la honte et pay les frais de cette indigne guerre. Notre
     gouverneur des les Ioniennes nous a dconsidrs de mme, auprs
     de tous les peuples de l'Europe. Comme si nous n'avions pas assez
     de nos colonies, nous nous sommes aviss encore de protger un
     roi des Mosquitos. Il parat que le principal talent de ce
     monarque, qui a t couronn  la Jamaque,--toujours  nos
     frais,--consiste  extraire une sorte d'insectes qui
     s'introduisent sous la plante des pieds. C'est, en un mot, un
     excellent pdicure. Cependant, c'est  l'occasion d'un monarque
     de cette espce, que nous sommes en train de nous quereller avec
     les tats-Unis; quoi de plus pitoyable?

     Le systme colonial a toujours t funeste au peuple anglais.
     Nous nous sommes empars de certains pays loigns, dans l'ide
     que nous trouverions profit  en accaparer le commerce, 
     l'exclusion de tous les autres peuples. C'tait absolument comme
     si un individu de cette ville disait: Je ne veux plus aller au
     march pour acheter mes lgumes, mais je veux avoir un jardin 
     moi pour cultiver moi-mme des lgumes. Notre langage est le
     mme en ce qui concerne les colonies. Nous disons: Nous voulons
     prendre exclusivement possession de cette le-ci ou de cette
     le-l, et nous voulons accaparer son commerce, en restreignant
     ses productions  notre propre usage. Comme s'il n'tait pas
     infiniment plus profitable pour un peuple d'avoir un march
     ouvert o tout le monde puisse venir! Les colonies se trouvent, 
     cet gard, dans la mme situation que nous. Comme nous, elles
     auraient plus d'intrt  jouir d'une entire libert commerciale
     qu' vivre sous le rgime des restrictions. J'espre donc que
     vous pousserez unanimement le cri de _self-government_ pour les
     colonies; j'espre que vous demanderez qu'il ne soit plus vot un
     shilling dans ce pays pour les dpenses civiles et militaires des
     colonies.

     Si je vous ai longuement entretenus de cette question, c'est
     qu'elle sera un des principaux thmes des dbats du Parlement
     dans la prochaine session; c'est aussi que les destines futures
     de notre pays dpendent beaucoup de la manire dont elle sera
     comprise par vous. Nous devons reconnatre le droit de nos
     colonies  se gouverner elles-mmes; et, en mme temps, comme
     elles sont en ge de rclamer les droits des adultes et de se
     tirer d'affaire elles-mmes, nous pouvons exiger qu'elles ne
     recourent plus  leur vieux pre, dj suffisamment obr, pour
     couvrir les dpenses de leur mnage; cela ne saurait videmment
     devenir le sujet d'une querelle entre nous et nos colonies.--Si
     quelques-uns, exploitant un vieux prjug de notre nation,
     m'accusent de vouloir dmembrer cet empire par l'abandon de nos
     colonies, je leur rpondrai que je veux que les colonies
     appartiennent aux Anglais qui les habitent. Est-ce l les
     abandonner? Pourquoi en avons-nous pris possession, si ce n'est
     pour que des Anglais pussent s'y tablir? Et maintenant qu'ils
     s'y trouvent tablis, n'est-il pas essentiel  leur prosprit
     qu'ils y jouissent des privilges du self-government? On
     m'objecte aussi que l'application de ma doctrine aurait pour
     rsultat d'affaiblir de plus en plus les liens qui unissent la
     mtropole et les colonies. Les liens politiques, oui, sans doute!
     Mais si nous accordons de plein gr, cordialement,  nos colonies
     le droit de se gouverner elles-mmes, croyez-vous qu'elles ne se
     rattacheront pas  nous par des liens moraux et commerciaux
     beaucoup plus solides qu'aucun lien politique? Je veux donc que
     la mre patrie renonce  toute suprmatie politique sur ses
     colonies, et qu'elle s'en tienne uniquement aux liens naturels
     qu'une origine commune, des lois communes, une religion et une
     littrature communes ont donns  tous les membres de la race
     anglo-saxonne dissmins sur la surface du globe.
     (Applaudissements.)

     N'oublions pas, non plus, que nous sommes des _free-traders_.
     Nous avons adopt le principe de la libert du commerce; et en
     agissant ainsi, nous avons dclar que nous aurions le monde
     entier pour consommateur. Or, s'il y a quelque vrit dans les
     principes de la libert du commerce, que nous avons adopts
     comme vrais, il doit en rsulter qu'au lieu de nous laisser
     confins dans le commerce, comparativement insignifiant, d'les
     ou de continents presque dserts, la libert du commerce nous
     donnera accs sur le march du monde entier. En abandonnant le
     monopole du commerce de nos colonies, nous ne ferons qu'changer
     un privilge misrable, contre le privilge du commerce avec le
     monde entier. Que personne ne vienne donc dire qu'en abandonnant
     ce monopole, l'Angleterre nuira  sa puissance ou  sa prosprit
     futures! On m'objecte enfin que nos colonies servent d'exutoires
      notre population surabondante, et, qu'en les laissant, nous
     fermerons ces exutoires utiles.  quoi je rponds que si nous
     permettons  nos colonies de se gouverner elles-mmes, elles
     offriront plus de ressources  nos migrants que si elles
     continuent  tre mal gouvernes par la mtropole. D'ailleurs,
     que se passe-t-il aujourd'hui? Beaucoup plus d'Anglais migrent
     chaque anne aux tats-Unis que dans toutes nos colonies runies.
     (Applaudissements.) Pourquoi? parce que, grce  la libert dont
     jouissent les tats-Unis, l'accroissement du capital y est tel,
     qu'un plus grand nombre de travailleurs peuvent y trouver de bons
     salaires que dans les pays que nous gouvernons. Accordez  nos
     colonies une libert et une indpendance semblables  celles dont
     jouissent les tats-Unis, accordez-leur l'lection de leurs
     fonctionnaires et la facult de pourvoir elles-mmes  leurs
     propres dpenses, accordez-leur ce stimulant; et elles
     progresseront bientt assez pour donner  votre migration une
     issue plus large et meilleure. Un autre avantage que je trouve
     dans l'application du self-government  nos colonies, c'est
     qu'elles ouvriront une carrire plus large  l'ambition des
     classes suprieures. Les membres de ces classes se rendront aux
     colonies lorsque le self-government fournira une carrire  leur
     capacit de juges, d'administrateurs, etc., tandis que la
     centralisation du bureau de Downing-street les dcourage
     aujourd'hui d'y aller. Ce n'est pas que je veuille jeter un blme
     spcial sur le colonial-office. Je crois que les colonies
     seraient gouvernes plus mal encore par la Chambre des communes;
     c'est le systme que je blme. Je conclus donc en vous suppliant
     de demander pour nos colonies les bienfaits de l'mancipation
     politique, et de refuser dsormais de subvenir  leurs frais de
     gouvernement. Qu'elles nomment elles-mmes leurs gouverneurs,
     leurs contrleurs, leurs douaniers, leurs vques et leurs
     diacres, et qu'elles payent elles-mmes les rentes de leurs
     cimetires! (Applaudissements.) Cessons  tout jamais de nous
     mler de leurs affaires. Ne nous occupons plus de cette question
     coloniale que pour la rgler  la pleine et entire satisfaction
     de nos concitoyens des colonies, en leur accordant tous les
     droits politiques qu'ils pourront nous demander.
     (Applaudissements prolongs.)




APPENDICE




PLAN DE LORD JOHN RUSSELL

(_Journal des conomistes_, n du 15 avril 1850.)


Si l'on demandait quel est le phnomne conomique qui, dans les temps
modernes, a exerc le plus d'influence sur les destines de l'Europe,
peut-tre pourrait-on rpondre: C'est l'aspiration de certains
peuples, et particulirement du peuple anglais, vers les colonies.

Existe-t-il au monde une source qui ait vomi sur l'humanit autant de
guerres, de luttes, d'oppression, de coalitions, d'intrigues
diplomatiques, de haines, de jalousies internationales, de sang vers,
de travail dplac, de crises industrielles, de prjugs sociaux, de
dceptions, de monopoles, de misres de toutes sortes?

Le premier coup port volontairement, scientifiquement au systme
colonial, dans le pays mme o il a t pratiqu avec le plus de
succs, est donc un des plus grands faits que puissent prsenter les
annales de la civilisation. Il faudrait tre dpourvu de la facult de
rattacher les effets aux causes pour n'y point voir l'aurore d'une re
nouvelle dans l'industrie, le commerce et la politique des peuples.

Avoir de nombreuses colonies et constituer ces colonies,  l'gard de
la mre patrie, sur les bases du monopole rciproque, telle est la
pense qui domine depuis des sicles la politique de la
Grande-Bretagne. Or, ai-je besoin de dire quelle est cette politique?
S'emparer d'un territoire, briser pour toujours ses communications
avec le reste du monde, c'est l un acte de violence qui ne peut tre
accompli que par la force. Il provoque la raction du pays conquis,
celle des pays exclus, et la rsistance de la nature mme des choses.
Un peuple qui entre dans cette voie se met dans la ncessit d'tre
partout et toujours le plus fort, de travailler sans cesse  affaiblir
les autres peuples.

Supposez qu'au bout de ce systme, l'Angleterre ait rencontr une
dception. Supposez qu'elle ait constat, pour ainsi dire
arithmtiquement, que ses colonies, organises sur ce principe, ont
t pour elle un fardeau; qu'en consquence, son intrt est de les
laisser se gouverner elles-mmes, autrement dit, de les
affranchir;--il est ais de voir que, dans cette hypothse, l'action
funeste, que la puissance britannique a exerce sur la marche des
vnements humains, se transformerait en une action bienfaisante.

Or, il est certain qu'il y a en Angleterre des hommes qui, acceptant
dans tout leur ensemble les enseignements de la science conomique,
rclament non par philanthropie, mais par intrt, en vue de ce qu'ils
considrent comme le bien gnral de l'Angleterre elle-mme, la
rupture du lien qui enchane la mtropole  ses cinquante colonies.

Mais ils ont  lutter contre deux grandes puissances: l'orgueil
national et l'intrt aristocratique.

La lutte est commence. Il appartenait  M. Cobden de frapper le
premier coup. Nous avons port  la connaissance de nos lecteurs le
discours prononc au meeting de Bradford, par l'illustre rformateur
(v. pages 497 et suiv.); aujourd'hui nous avons  leur faire connatre
le plan adopt par le gouvernement anglais, tel qu'il a t expos
par le chef du cabinet, lord John Russell,  la Chambre des communes,
dans la sance du 8 fvrier dernier.

Le premier ministre commence par faire l'numration des colonies
anglaises.

Ensuite il signale les principes sur lesquels elles ont t
organises:

     En premier lieu, dit-il, l'objet de l'Angleterre semble avoir t
     d'envoyer de ce pays des migrants pour coloniser ces contres
     lointaines. Mais, en second lieu, ce fut videmment le systme de
     ce pays,--comme celui de toutes les nations europennes  cette
     poque,--de maintenir strictement le monopole commercial entre la
     mre patrie et ses possessions. Par une multitude de statuts,
     nous avons eu soin de centraliser en Angleterre tout le commerce
     des colonies, de faire arriver ici toutes leurs productions, et
     de ne pas souffrir qu'aucune autre nation pt aller les acheter
     pour les porter ici ou ailleurs. C'tait l'opinion universelle
     que nous tirions de grands avantages de ce monopole, et cette
     opinion persistait encore en 1796, comme on le voit par un
     discours de M. Dundas, qui disait: Si nous ne nous assurons pas,
     par le monopole, le commerce des colonies, leurs denres
     trouveront d'autres dbouchs, au grand dtriment de la nation.

     Un autre trait fort remarquable caractrisait nos rapports avec
     nos colonies, et c'est celui-ci: il tait de principe que partout
     o des citoyens anglais jugeaient  propos de s'tablir, ils
     portaient en eux-mmes la libert des institutions de la mre
     patrie.

 ce propos, lord John Russell cite des lettres patentes manes de
Charles Ier, desquelles il rsulte que les premiers fondateurs des
colonies avaient le droit de _faire des lois, avec le consentement,
l'assentiment et l'approbation des habitants libres des dites
provinces_; que leurs successeurs auraient les mmes droits, comme
s'ils taient ns en Angleterre, possdant toutes les _liberts,
franchises et privilges attachs  la qualit de citoyens anglais_.

Il est ais de comprendre que ces deux principes, savoir: 1 le
monopole rciproque commercial; 2 le droit pour les colonies de se
gouverner elles-mmes, ne pouvaient pas marcher ensemble. Le premier a
ananti le second, ou du moins il n'en est rest que la facult assez
illusoire de dcider ces petites affaires municipales, qui ne
pouvaient froisser les prjugs restrictifs dominants  cette poque.

Mais ces prjugs ont succomb dans l'opinion publique. Ils ont aussi
succomb dans la lgislation par la rforme commerciale accomplie dans
ces dernires annes.

En vertu de cette rforme, les Anglais de la mre patrie et les
Anglais des colonies sont rentrs dans la libert d'acheter et de
vendre selon leurs convenances respectives et leurs intrts. Le lien
du monopole est donc bris, et la franchise commerciale tant
ralise, rien ne s'oppose plus  proclamer aussi la franchise
politique.

     Je pense qu'il est absolument ncessaire que le gouvernement et
     la Chambre proclament les principes qui doivent dsormais les
     diriger; s'il est de notre devoir, comme je le crois fermement,
     de conserver notre grand et prcieux empire colonial, veillons 
     ce qu'il ne repose que sur des principes justes, propres  faire
     honneur  ce pays et  contribuer au bonheur,  la prosprit de
     nos possessions.

     En ce qui concerne notre politique commerciale, j'ai dj dit que
     le systme entier du monopole n'est plus. La seule prcaution que
     nous ayons dsormais  prendre, c'est que nos colonies
     n'accordent aucun privilge  une nation au dtriment d'une
     autre, et qu'elles n'imposent pas des droits assez levs sur nos
     produits pour quivaloir  une prohibition. Je crois que nous
     sommes fonds  leur faire cette demande en retour de la scurit
     que nous leur procurons.

     J'arrive maintenant au mode de gouvernement de nos colonies. Je
     crois que, comme rgle gnrale, nous ne pouvons mieux faire que
     de nous rfrer  ces maximes de politique qui guidaient nos
     anctres en cette matire. Il me semble qu'ils agissaient avec
     justice et sagesse, quand ils prenaient soin que partout o les
     Anglais s'tablissaient, ils jouissent de la libert anglaise et
     qu'ils eussent des institutions anglaises. Une telle politique
     tait certainement calcule pour faire natre des sentiments de
     bienveillance entre la mre patrie et les colonies; et elle
     mettait ceux de nos concitoyens, qui se transportaient dans des
     contres lointaines,  mme de jeter les semences de vastes
     communauts, dont l'Angleterre peut tre fire.

     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     _Canada._--Jusqu'en 1828, il y a eu de graves dissensions entre
     les ministres de la couronne et le peuple canadien. Le
     gouvernement de ce pays crut pouvoir rgler les impts du Canada,
     sans l'autorit et le consentement des habitants de la colonie.
     M. Huskisson proposa une enqute  ce sujet. Le Parlement s'en
     occupa longuement: des comits furent runis, des commissions
     furent envoyes sur les lieux; mais  la fin une insurrection
     clata. Le gouvernement, dont je faisais partie, jugea  propos
     de suspendre, pour un temps, la constitution de la colonie. Plus
     tard, il proposa de runir les deux provinces et de leur donner
     d'amples pouvoirs lgislatifs. En tablissant ce mode de
     gouvernement, dans une colonie si importante, nous rencontrmes
     une question, qui, je l'espre, a t rsolue  la satisfaction
     du peuple canadien, quoiqu'elle ne pt pas tre tranche de la
     mme manire dans une province moins vaste et moins peuple. Le
     parti populaire du Canada rclamait ce qu'il appelait un
     gouvernement responsable, c'est--dire qu'il ne se contentait pas
     d'une lgislature librement lue, mais il voulait encore que le
     gouverneur gnral, au lieu de nommer son ministre, abstraction
     faite de l'opinion de la lgislature, ainsi que cela tait devenu
     l'usage, ft oblig de le choisir dans la majorit de
     l'Assemble. Ce plan fut adopt.

     ..... Dans ces dernires annes, le gouvernement a t dirig, en
     conformit de ce que les ministres de Sa Majest croient tre
     l'opinion du peuple canadien. Quand lord Elgin vit que son
     ministre n'avait qu'une majorit insignifiante, il proposa, soit
     de le maintenir jusqu' ce qu'il rencontrt des votes dcidment
     adverses, soit de dissoudre l'Assemble. L'Assemble fut
     dissoute. Les lections donnrent la majorit  l'opposition, et
     lord Elgin cda les portefeuilles  ses adversaires. Je ne crois
     pas qu'il ft possible de respecter plus compltement et plus
     loyalement le principe de laisser la colonie s'administrer
     elle-mme.

     _New-Brunswick et Nouvelle-cosse._--Le ministre rappelle que,
     dans ces provinces, le conseil excutif est rcemment devenu
     lectif, de telle sorte que les affaires du pays se traitent par
     les habitants eux-mmes, ce qui a fait cesser les malheureuses
     dissensions qui agitaient ces provinces.

     _Cap de Bonne-Esprance._--Le ministre annonce qu'aprs de
     longues discussions et malgr de srieuses difficults, il a t
     dcid que le gouvernement reprsentatif serait introduit au cap
     de Bonne-Esprance. L'Assemble reprsentative sera lue par les
     habitants qui prsenteront certaines garanties. On demandera des
     garanties plus tendues pour lire les membres du Conseil. Les
     membres de l'Assemble seront lus pour cinq ans, ceux du Conseil
     pour dix ans, renouvelables, par moiti, tous les cinq ans.

     _Australie._--Je ne propose pas, pour l'Australie, une Assemble
     et un Conseil, en imitation de nos institutions mtropolitaines,
     mais un seul Conseil lu, pour les deux tiers, par le peuple, et
     pour un tiers, par le gouverneur. Ce qui m'a fait arriver  cette
     rsolution, c'est que cette forme a prvalu avec succs dans la
     Nouvelle-Galles du Sud, et, autant que nous pouvons en juger,
     elle y est prfre par l'opinion populaire  des institutions
     plus analogues  celles de la mre patrie. (coutez! coutez! et
     cris: Non! non!) Tout ce que je puis dire, c'est que nous avons
     cru adopter la forme la plus agrable  la colonie, et s'il et
     exist, dans la Nouvelle-Galles du Sud, une opinion bien arrte
     sur la convenance de substituer un Conseil et une Assemble  la
     constitution actuelle, nous nous serions hts d'accder  ce
     voeu.... J'ajoute que, tout en proposant pour la colonie cette
     forme de gouvernement, notre intention est de lui laisser la
     facult d'en changer. Si c'est l'opinion des habitants, qu'ils se
     trouveraient mieux d'un Conseil et d'une Assemble, ils ne
     rencontreront pas d'opposition de la part de la couronne.

     L'anne dernire, nous avions propos que les droits de douane
     actuellement existants  la Nouvelle-Galles du Sud fussent
     tendus, par acte du Parlement,  toutes les colonies
     australiennes. Quelque dsirable que soit cette uniformit, nous
     ne croyons pas qu'il soit convenable de l'imposer par l'autorit
     du Parlement, et nous prfrons laisser chacune de ces colonies
     voter son propre tarif, et dcider pour elle-mme.

     Nous proposons qu'un Conseil lectif, semblable  celui de la
     Nouvelle-Galles du Sud, soit accord au district de
     Port-Philippe, un autre  la terre de Van-Dimen, un autre 
     l'Australie mridionale.

     Nous proposons, en outre, que, sur la demande de deux de ces
     colonies, il y ait une runion gnrale de tous ces Conseils
     australiens, afin de rgler, en commun, des affaires communes,
     comme l'uniformit du tarif, l'uniformit de la mise  prix des
     terres  vendre.

     Je n'entrerai pas dans plus de dtails sur la porte de ce bill,
     puisqu'il est sous vos yeux. J'en ai dit assez pour montrer notre
     disposition  introduire, soit dans nos colonies amricaines,
     soit dans nos colonies australiennes, des institutions
     reprsentatives, de donner pleine carrire  la volont de leurs
     habitants, afin qu'ils apprennent  se frayer eux-mmes la voie
     vers leur propre prosprit, d'une manire beaucoup plus sre que
     si leurs affaires taient rglementes et contrles par des
     dcrets mans de la mre patrie.

     _Nouvelle-Zlande._--En ce qui concerne la Nouvelle-Zlande, nous
     montrmes ds 1846, et peut-tre d'une manire un peu prcipite,
     notre disposition  introduire dans ce pays des institutions
     reprsentatives. L'homme suprieur qui gouverne en ce moment la
     colonie nous a signal la diffrence qui existe entre les
     naturels de la Nouvelle-Zlande et ceux de nos autres
     possessions, soit en Amrique, soit en Afrique, dans la
     Nouvelle-Hollande, ou la terre de Van-Dimen. Il nous a fait
     remarquer leur aptitude  la civilisation et avec quelle
     rpugnance ils supporteraient la suprmatie d'un petit nombre de
     personnes de race anglaise, seules charges de l'autorit
     lgislative. Ces objections ont frapp le gouvernement par leur
     justesse, et, en consquence, nous proposmes de suspendre la
     constitution. Maintenant le gouverneur crit qu'il a institu un
     Conseil lgislatif dans la partie mridionale de la
     Nouvelle-Zlande. Il nous informe en outre que, dans son opinion,
     les institutions reprsentatives peuvent tre introduites sans
     danger et avec utilit dans toute la colonie. En consquence, et
     croyant son opinion fonde, nous n'attendons plus, pour agir, que
     quelques nouvelles informations de dtail et le terme fix par
     l'acte du Parlement.

Le ministre expose ensuite le plan qu'il se propose de suivre 
l'gard de la Jamaque, des Barbades, de la Guyane anglaise, de la
Trinit, de Maurice et de Malte. Il parle de la rpugnance que
manifestent toutes les colonies  recevoir les condamns  la
transportation, et en conclut  la ncessit de restreindre ce mode de
chtiment.

Quant  l'migration qui, dans ces dernires annes surtout, a acquis
des proportions normes, il se flicite de ce que le gouvernement
s'est abstenu de toute intervention au-del de quelques primes et
secours temporaires. L'migration, dit-il, s'est leve, depuis trois
ans,  deux cent soixante-cinq mille personnes annuellement. Il
n'estime pas  moins de 1,500,000 livres sterling la dpense qu'elle a
entrane.

     Les classes laborieuses ont trouv pour elles-mmes les
     combinaisons les plus ingnieuses. Par les relations qui existent
     entre les anciens migrants et ceux qui dsirent migrer, des
     fonds se trouvent prpars, des moyens de travail et d'existence
     assurs  ces derniers, au moment mme o ils mettent le pied sur
     ces terres lointaines. Si nous avions mis  la charge du trsor
     cette somme de 1,500,000 liv. st., indpendamment du fardeau qui
     en serait rsult pour le peuple de ce pays, nous aurions
     provoqu toutes sortes d'abus. Nous aurions facilit l'migration
     de personnes impropres ou dangereuses, qui auraient t
     accueillies avec maldiction aux tats-Unis et dans nos propres
     colonies. Ces contres n'auraient pas manqu de nous dire: Ne
     nous envoyez pas vos paresseux, vos impotents, vos estropis, la
     lie de votre population. Si tel est le caractre de votre
     migration, nous aurons certainement le droit d'intervenir pour
     la repousser. Telle et t, je n'en doute pas, la consquence
     de l'intervention gouvernementale exerce sur une grande chelle.

Aprs quelques autres considrations, lord John Russell termine ainsi:

     Voici ce qui rsulte de tout ce que je viens de dire. En premier
     lieu, quel que soit le mcontentement, souvent bien fond, qu'a
     fait natre la transition pnible pour nos colonies du systme du
     monopole au systme du libre-change, nous ne reviendrons pas sur
     cette rsolution que dsormais votre commerce avec les colonies
     est fond sur ce principe: vous tes libres de recevoir les
     produits de tous les pays, qui peuvent vous les fournir 
     meilleur march et de meilleure qualit que les colonies; et d'un
     autre ct les colonies sont libres de commercer avec toutes les
     parties du globe, de la manire qu'elles jugeront la plus
     avantageuse  leurs intrts. C'est l, dis-je, qu'est pour
     l'avenir le point cardinal de notre politique.

     En second lieu, conformment  la politique que vous avez suivie
      l'gard des colonies de l'Amrique du Nord, vous agirez sur ce
     principe d'introduire et maintenir, autant que possible, la
     libert politique dans toutes vos colonies. Je crois que toutes
     les fois que vous affirmerez que la libert politique ne peut pas
     tre introduite, c'est  vous de donner des raisons pour
     l'exception; et il vous incombe de dmontrer qu'il s'agit d'une
     race qui ne peut encore admettre les institutions libres; que la
     colonie n'est pas compose de citoyens anglais, ou qu'ils n'y
     sont qu'en trop faible proportion pour pouvoir soutenir de telles
     institutions avec quelque scurit.  moins que vous ne fassiez
     cette preuve, et chaque fois qu'il s'agira d'une population
     britannique capable de se gouverner elle-mme, si vous continuez
      tre leurs reprsentants en ce qui concerne la politique
     extrieure, vous n'avez plus  intervenir dans leurs affaires
     domestiques, au del de ce qui est clairement et dcidment
     indispensable pour prvenir un conflit dans la colonie elle-mme.

     Je crois que ce sont l les deux principes sur lesquels vous
     devez agir. Je suis sr au moins que ce sont ceux que le
     gouvernement actuel a adopts, et je ne doute pas qu'ils
     n'obtiennent l'assentiment de la Chambre....

     Non-seulement je crois que ces principes sont ceux qui doivent
     vous diriger, sans aucun danger pour le prsent, mais je pense
     encore qu'ils serviront  rsoudre, dans l'avenir, de graves
     questions, sans nous exposer  une collision aussi malheureuse
     que celle qui marqua la fin du dernier sicle. En revenant sur
     l'origine de cette guerre fatale avec les contres qui sont
     devenues les tats-Unis de l'Amrique, je ne puis m'empcher de
     croire qu'elle fut le rsultat non d'une simple erreur, d'une
     simple faute, mais d'une srie rpte de fautes et d'erreurs,
     d'une politique malheureuse de concessions tardives et
     d'exigences inopportunes. J'ai la confiance que nous n'aurons
     plus  dplorer de tels conflits. Sans doute, je prvois, avec
     tous les bons esprits, que quelques-unes de nos colonies
     grandiront tellement en population et en richesse qu'elles
     viendront nous dire un jour: Nous avons assez de force pour tre
     indpendantes de l'Angleterre. Le lien qui nous attache  elle
     nous est devenu onreux et le moment est arriv o, en toute
     amiti et en bonne alliance avec la mre patrie, nous voulons
     maintenir notre indpendance. Je ne crois pas que ce temps soit
     trs-rapproch, mais faisons tout ce qui est en nous pour les
     rendre aptes  se gouverner elles-mmes. Donnons-leur autant que
     possible la facult de diriger leurs propres affaires. Qu'elles
     croissent en nombre et en bien-tre, et, quelque chose qui
     arrive, nous, citoyens de ce grand empire, nous aurons la
     consolation de dire que nous avons contribu au bonheur du monde.

Il n'est pas possible d'annoncer de plus grandes choses avec plus de
simplicit, et c'est ainsi que, sans la chercher, on rencontre la
vritable loquence.

     La reproduction que nous venons de faire a d suffire pour
     dmontrer que si la Ligue n'agit plus en corps, son esprit est
     une des forces vives de la dmocratie anglaise, et qu'il anime
     des hommes dont la foi ardente, les lumires et les talents
     peuvent surmonter bien des obstacles. Bastiat, qui attendait
     beaucoup de ces hommes, vcut assez pour assister  la
     ralisation d'une partie de ses esprances. Il vit l'Angleterre
     abolir ses droits de navigation et rformer profondment son
     rgime colonial. Depuis sa mort, de tristes vnements, en
     modifiant la situation de l'Europe, ont rendu bien difficile la
     seconde partie de la tche qu'il assignait aux ligueurs; nous
     voulons dire l'_application du principe de non-intervention et la
     rduction des forces militaires_. Mais quelque loign que puisse
     tre le jour o s'accompliront de tels voeux,--o la civilisation
     obtiendra des succs dcisifs dans sa lutte contre le flau de la
     guerre,--on peut affirmer ds aujourd'hui que les aptres du
     libre-change auront leur part dans les actions de grces et les
     bndictions qui accueilleront cette incomparable victoire.

                                                (_Note de l'diteur._)


FIN.




TABLE DES MATIRES

DU TROISIME VOLUME


  INTRODUCTION                                                       1
  Meeting  Manchester, en octobre 1842.--Discours de M. Cobden     81
  Meeting  Londres, 16 mars 1843, thtre de Drury-Lane.--Discours
                         de M. Cobden                               91
    --         --    30 mars 1843.--Discours de MM. James Wilson,
                         J. W. Fox et Cobden                        96
    --         --     5 avril 1843.--Expos du prsident; discours
                         de MM. Hume, Brotherton, Milner Gibson    118
    --         --    13 avril 1843.--Discours du D. Bowring        144
    --         --    26 avril 1843.--Discours du R. Th. Spencer    153
    --         --     5 mai 1843.--Discours du R. Cox et de
                         M. Cobden                                 160
    --         --    13 mai 1843, salle de l'Opra.--Discours de
                         M. Cobden                                 179
    --         --    octobre 1843, thtre de Covent-Garden.--Discours
                         de MM. Cobden et J. W. Fox                190
  Meetings en cosse, du 8 au 18 janvier 1844.--Allocutions diverses;
                         extraits des discours de M. Cobden,  Perth,
                         et du colonel Thompson,  Greenock, etc.  207
  Meeting  Londres, 25 janvier 1844, thtre de Covent-Garden.--Discours
                         de MM. George Wilson et J. W. Fox         223
    --         --     1er fvrier 1844.--Compte rendu              236
  Banquet  Wakefield (Yorkshire), le 31 janvier 1844.--Allocution
                         du prsident, M. Marshall, et discours de
                         lord Morpeth et de M. Cobden              238
  Meeting  Londres, 15 fvrier 1844.--Discours de MM. Villiers
                         et J. W. Fox                              246
    --         --    21 fvrier 1844.--Compte rendu; discours
                         de MM. O'Connell et George Thompson       259
    --         --    28 fvrier 1844.--Discours de M. Ashworth     275
    --         --    17 avril 1844.--Compte rendu; discours de
                         M. George Thompson                        281
    --         --     1er mai 1844.--Discours de MM. Ricardo et
                         Cobden                                    298
    --         --    14 mai 1844.--Discours de MM. Bright et
                         James Wilson                              309
    --         --    22 mai 1844.--Discours de M. George Thompson  327
    --         --     5 Juin 1844.--Rsum d'un discours de
                         M. Bouverie, et discours de M. Milner
                         Gibson                                    343
  Expos du dissentiment sur le tarif des sucres                   351
  Meeting  Londres, le 19 juin 1844.--Discours du R. Th. Spencer
                         et de MM. Cobden et Fox. Rflexions du
                         traducteur                                355
  Dbat  la Chambre des communes sur la proposition de M.
                         Villiers.--Argument de M. Milner
                         Gibson.--Rsum historique                384
  Meeting  Londres, le 7 aot 1844.--Considrations sur l'esprit
                         de paix.--Discours de M. Milner Gibson
                         et de M. Fox                              391
  Les _free-traders_ et les chartistes  Northampton               403
  Dmonstrations en faveur de la libert commerciale 
                         Walsall.--Prsentation d'une coupe  M.
                         John B. Smith                             404
  Grand meeting de la Ligue au thtre de Covent-Garden, 17 dcembre
                         1844.--Discours de M. Cobden              409
  Meeting gnral de la Ligue  Manchester, 22 janvier 1845.
                         Discours de M. J. Bright                  420
  Interrogatoire de Jacques Deacon Hume, esq, ancien secrtaire
                         du _Board of trade_, sur la loi des
                         crales, devant le comit de la Chambre
                         des communes charg de prparer le projet
                         de loi relatif aux droits d'importation
                         pour 1839                                 430


  Appendice.

  Fin de la premire campagne de la Ligue anglaise                 437
  SECONDE CAMPAGNE DE LA LIGUE                                     449
  Deux Angleterre                                                  459
  Meeting du 25 janvier 1848,  Manchester.--Discours de MM.
                         Milner Gibson, Cobden et J. Bright        463
  Lettre de Bastiat  M. G. Wilson, du 15 janvier 1849             492
  La rforme coloniale en Angleterre.--Discours de M. Cobden 
                         Bradford                                  497
  Discours de John Russell au Parlement                            508


  Rcapitulation des discours contenus dans ce volume et l'Appendice.

  13 de M. Cobden                 pages 81, 92, 111, 167, 180, 190, 213
                                        et 214, 242, 302, 355, 410, 474,
                                        498.
   6 de M. J. W. Fox               --   105, 197, 225, 248, 373, 398.
   4 de M. Milner Gibson           --   133, 346, 388 et 394, 464.
   3 de M. George Thompson         --   271, 283, 327.
   3 de M. John Bright             --   310, 421, 486.
   2 de M. James Wilson            --   97, 315.
   2 du Rvrend Th. Spencer       --   154, 365.
   1 de M. Hume                    --   122.
   1 du docteur Bowring            --   145.
   1 du Rvrend Cox               --   161.
   1 du colonel Perronet Thompson  --   218.
   1 de M. George Wilson           --   238.
   1 de M. Marshall                --   238.
   1 de le lord Morpeth            --   239.
   1 de M. Villiers                --   246.
   1 de O'Connell                  --   261.
   1 de M. Ashworth                --   275.
   1 de M. Ricardo                 --   298.
   1 de lord John Russell          --   510.


FIN DE LA TABLE.

CORBEIL, TYP. ET STR. DE CRT.


[Note au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Page 223: Dans la phrase "c'est ce que nos adversaires pourront nier",
"ne" a t rajout, "c'est ce que nos adversaires ne pourront nier".

Page 502: Dans la phrase "Je me demande o la ncessit pour nous
d'entretenir", "est" a t rajout, "Je me demande o est la ncessit
pour nous d'entretenir".]







End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat,
tome 3, by Frdric Bastiat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 3 ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
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