The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol.
(9 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. (9 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: July 26, 2013 [EBook #43313]

Language: French

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               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE




                   FAISANT SUITE

        L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE




                 PAR M. A. THIERS




                    TOME NEUVIME




        [Illustration: Emblme de l'diteur.]




                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1849




L'auteur dclare rserver ses droits  l'gard de la traduction en
Langues trangres, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (Direction de la
Librairie), le 3 dcembre 1849.


PARIS. IMPRIM PAR PLON FRRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.




HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.




LIVRE TRENTE ET UNIME.

BAYLEN.

     Situation de l'Espagne pendant les vnements qui se passaient 
     Bayonne. -- Esprit des diffrentes classes de la nation. --
     Sourde indignation prs d'clater  chaque instant. --
     Publication officielle des abdications arraches  Ferdinand VII
     et  Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. --
     Insurrection simultane dans les Asturies, la Galice, la
     Vieille-Castille, l'Estrmadure, l'Andalousie, les royaumes de
     Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de
     juntes insurrectionnelles, dclaration de guerre  la France,
     leve en masse, et massacre des capitaines gnraux. -- Premires
     mesures ordonnes par Napolon pour la rpression de
     l'insurrection. -- Vieux rgiments tirs de Paris, des camps de
     Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes
     polonaises. -- Le gnral Verdier comprime le mouvement de
     Logroo, le gnral Lasalle celui de Valladolid, le gnral Frre
     celui de Sgovie. -- Le gnral Lefebvre-Desnoette,  la tte
     d'une colonne compose principalement de cavalerie, disperse les
     Aragonais  Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrt tout 
     coup devant Saragosse. -- Combats du gnral Duhesme autour de
     Barcelone. -- Marche du marchal Moncey sur Valence, et son
     sjour  Cuenca. -- Mouvement du gnral Dupont sur l'Andalousie.
     -- Celui-ci rencontre les insurgs de Cordoue au pont d'Alcolea,
     les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pntre de vive
     force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blesss
     franais sur toutes les routes. -- Le gnral Dupont s'arrte 
     Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily
      Cadix, attendant les Franais qui n'arrivent pas. -- Attaque
     dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est oblige de se
     rendre aprs la plus vive rsistance. -- Le gnral Dupont,
     entour d'insurgs, fait un mouvement rtrograde pour se
     rapprocher des renforts qu'il a demands, et vient prendre
     position  Andujar. -- Inconvnients de cette position. --
     Ignorance absolue o l'on est  Madrid de ce qui se passe dans
     les divers corps de l'arme franaise, par suite du massacre de
     tous les courriers. -- Inquitudes pour le marchal Moncey et le
     gnral Dupont. -- La division Frre envoye au secours du
     marchal Moncey, la division Vedel au secours du gnral Dupont.
     -- Nouveaux renforts expdis de Bayonne par Napolon. --
     Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposes sur les
     frontires. -- Formation de la division Reille pour dbloquer le
     gnral Duhesme  Barcelone. -- Runion d'une arme de sige
     devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles
     troupes sous les ordres du gnral Mouton, pour contenir le nord
     de la Pninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en
     Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il prouve
     en voyant tous ses sujets rvolts contre lui. -- vnements
     militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur
     Saragosse. -- Runion des forces insurrectionnelles du nord de
     l'Espagne sous les gnraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement
     du marchal Bessires vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et
     brillante victoire du marchal Bessires. -- Sous les auspices de
     cette victoire Joseph se hte d'entrer dans Madrid. -- Accueil
     qu'il y reoit. -- vnements militaires dans le midi de
     l'Espagne. -- Campagne du marchal Moncey dans le royaume de
     Valence. -- Passage du dfil de Las Cabreras. -- Attaque sans
     succs contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. --
     Importance des vnements dans l'Andalousie. -- La division
     Gobert envoye  la suite de la division Vedel pour secourir le
     gnral Dupont. -- Situation de celui-ci  Andujar. -- Difficult
     qu'il prouve  vivre. -- Chaleur touffante. -- Vedel vient
     prendre position  Baylen aprs avoir forc les dfils de la
     Sierra-Morena. -- Gobert s'tablit  la Caroline. -- Obstination
     du gnral Dupont  demeurer  Andujar. -- Les insurgs de
     Grenade et de l'Andalousie, aprs avoir opr leur jonction, se
     prsentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette
     position sans rsultat srieux. -- Vedel, intempestivement
     accouru de Baylen  Andujar, est renvoy aussi mal  propos
     d'Andujar  Baylen. -- Pendant que Baylen est dcouvert, le
     gnral espagnol Reding force le Guadalquivir, et le gnral
     Gobert, voulant s'y opposer, est tu. -- Celui-ci remplac par le
     gnral Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les
     Espagnols se sont ports par un chemin de traverse aux dfils de
     la Sierra-Morena, les gnraux Dufour et Vedel courent  la
     Caroline, et laissent une seconde fois Baylen dcouvert. --
     Conseil de guerre au camp des insurgs. -- Il est dcid dans ce
     conseil que les insurgs, ayant trouv trop de difficult 
     Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqu en consquence de
     cette rsolution, est occup sans rsistance. -- En apprenant
     cette nouvelle, le gnral Dupont y marche. -- Il y trouve les
     insurgs en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le
     gnral Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses
     lieutenants, est oblig de demander une suspension d'armes. --
     Tardif et inutile retour des gnraux Dufour et Vedel sur Baylen.
     -- Confrences qui amnent la dsastreuse capitulation de Baylen.
     -- Violation de cette capitulation aussitt aprs sa signature.
     -- Les Franais qui devaient tre reconduits en France, avec
     permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares
     traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle
     dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement
     des Franais. -- Joseph, pouvant, se dcide  vacuer Madrid.
     -- Retraite de l'arme franaise sur l'bre. -- Le gnral
     Verdier, entr dans Saragosse de vive force, et matre d'une
     partie de la ville, est oblig de l'vacuer pour rejoindre
     l'arme franaise  Tudela. -- Le gnral Duhesme, aprs une
     inutile tentative sur Girone, est oblig de se renfermer dans
     Barcelone, sans avoir pu tre secouru par le gnral Reille. --
     Contre-coup de ces vnements en Portugal. -- Soulvement gnral
     des Portugais. -- Efforts du gnral Junot pour comprimer
     l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique 
     seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps
     d'arme dans la Pninsule. -- Dbarquement de sir Arthur
     Wellesley  l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne.
     -- Brillant combat de trois mille Franais contre quinze mille
     Anglais  Rolia. -- Junot court avec des forces insuffisantes 
     la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. --
     Capitulation de Cintra, stipulant l'vacuation du Portugal. -- De
     toute la Pninsule il ne reste plus aux Franais que le terrain
     compris entre l'bre et les Pyrnes. -- Dsespoir de Joseph, et
     son vif dsir de retourner  Naples. -- Chagrin de Napolon,
     promptement et cruellement puni de ses fautes.


[En marge: Mai 1808.]

[En marge: Napolon, en quittant Bayonne, est dj revenu de ses
illusions sur l'Espagne.]

Lorsque Napolon quitta Bayonne pour visiter  son retour la Gascogne
et la Vende, il ne conservait plus aucune des illusions qu'il avait
conues un moment sur l'esprit de l'Espagne, et sur la facilit qu'il
aurait  disposer d'elle. Une insurrection d'abord partielle, bientt
universelle, venait d'clater, et de faire arriver jusqu' lui les
cris d'une haine implacable. Il comptait toutefois sur ses jeunes
soldats, et sur quelques vieux rgiments rcemment dirigs vers les
Pyrnes, pour rduire un mouvement qui pouvait n'tre encore qu'une
insurrection pareille  celle des Calabres. Bien qu'il ft dj
dtromp, peut-tre mme aux regrets de ce qu'il avait entrepris, il
lui restait sur ce sujet beaucoup  apprendre, et avant d'avoir
regagn Paris il devait connatre toutes les consquences de la faute
commise  Bayonne.

[En marge: Dispositions de la nation espagnole  l'aspect des
vnements de Bayonne.]

Les Espagnols, depuis le mois de mars, avaient pass en peu de temps
par les motions les plus diverses. Pleins d'esprance en voyant
paratre les Franais, de joie en voyant tomber la vieille cour,
d'anxit en voyant Ferdinand VII oblig d'aller chercher en France la
reconnaissance de son titre royal, ils avaient t promptement
clairs sur ce qui allait se faire  Bayonne, et une haine ardente
s'tait tout  coup allume dans leur coeur. Tous, il est vrai, ne
partageaient pas ce sentiment au mme degr. Les classes leves et
mme les moyennes, apprciant les biens qui pouvaient provenir d'une
rgnration de l'Espagne par les mains civilisatrices de Napolon,
animes contre l'tranger de sentiments moins sauvages que le peuple,
moins portes que lui  l'agitation, souffraient uniquement dans leur
fiert, vivement blesse de la manire dont on entendait disposer de
leur sort. Pourtant avec des gards, avec un dploiement subit et
irrsistible de forces, on les aurait contenues, et peut-tre mme
et-on fini par les ramener. Mais le peuple et surtout les moines,
cette portion clotre du peuple, taient exasprs. Rien chez ceux-ci
ne pouvait adoucir le sentiment de l'orgueil froiss, ni l'esprance
d'une rgnration qu'ils taient incapables d'apprcier, ni la
tolrance  l'gard de l'tranger qu'ils dtestaient, ni l'amour du
repos, ni la crainte du dsordre. Ce peuple espagnol, celui des rues
et des champs comme celui du clotre, ardent, oisif, fatigu du repos
loin de l'aimer, s'inquitant peu de l'incendie des villes et des
campagnes dans lesquelles il ne possdait rien, allait satisfaire  sa
manire ce penchant  l'agitation que le peuple franais, en 1789,
avait satisfait en oprant une grande rvolution dmocratique. Il
allait dployer pour le soutien de l'ancien rgime toutes les passions
dmagogiques que le peuple franais avait dployes pour la fondation
du nouveau. Il allait tre violent, tumultueux, sanguinaire, pour le
trne et l'autel, autant que son voisin l'avait t contre tous les
deux. Il allait l'tre en proportion de la chaleur de son sang et de
la frocit de son caractre. Cependant, un gnreux sentiment se
mlait chez le peuple espagnol  ceux que nous venons de dcrire:
c'tait l'amour de son sol, de ses rois, de sa religion, qu'il
confondait dans la mme affection; et sous cette noble inspiration il
allait donner d'immortels exemples de constance et souvent d'hrosme.

Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je
me suis promis au contraire de braver son pouvoir tyrannique, car il
m'a t inflig de vivre en des temps o elle domine et trouble le
monde. Toutefois je lui rends justice: si elle ne voit pas, elle sent;
et, dans les occasions fort rares o il faut fermer les yeux et obir
 son coeur, elle est, non pas un conseiller  couter, mais un
torrent  suivre. Le peuple espagnol, quoiqu'en repoussant la royaut
de Joseph il repousst un bon prince et de bonnes institutions, fut
peut-tre mieux inspir que les hautes classes. Il agit noblement en
repoussant le bien qui lui venait d'une main trangre, et sans yeux
il vit plus juste que les hommes clairs, en croyant qu'on pouvait
tenir tte au conqurant auquel n'avaient pu rsister les plus
puissantes armes et les plus grands gnraux.

Le dpart de Ferdinand VII, suivi du dpart de Charles IV, puis de
celui des infants, avait clairement rvl l'intention de Napolon, et
le peuple de Madrid, n'y tenant plus, se souleva le 2 mai, comme on
l'a vu au livre prcdent. Il s'insurgea, se fit sabrer par Murat,
mais eut l'indicible satisfaction d'gorger quelques Franais tombs
isolment sous ses coups. En un clin d'oeil la nouvelle rpandue dans
l'Estrmadure, la Manche, l'Andalousie, allait y faire clater
l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible
rpression exerce par Murat glaa ces provinces de terreur, et les
contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et
silencieux, mais empreints d'une haine profonde. On s'arrta sous une
main menaante, mais le rcit exagr du sang vers  Madrid, le
dtail des vnements de Bayonne propag par la correspondance des
couvents, accroissaient  chaque instant la secrte fureur qui rgnait
dans les mes, et prparaient une nouvelle explosion, tellement
soudaine, tellement universelle, qu'aucun coup, mme frapp  propos,
ne pourrait la prvenir. Toutefois, si Napolon, prenant plus au
srieux cette grave entreprise, avait eu partout une force
suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille
vieux soldats contenant  la fois Saragosse, Valence, Carthagne,
Grenade, Sville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Burgos,
Barcelone; si Murat prsent, et en sant, se ft montr partout,
peut-tre aurait-on pu empcher l'incendie de se propager, en
admettant qu'il soit donn  la force matrielle de prvaloir contre
la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excite.
Malheureusement, tandis que le marchal Moncey avec 20 mille jeunes
soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'
Chamartin; tandis que le gnral Dupont avec 18 mille en occupait la
droite, de Sgovie  l'Escurial; tandis que le marchal Bessires avec
environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le gnral Duhesme
la Catalogne avec 10 mille[1] (voir la carte n 43), en arrire les
Asturies,  droite la Galice,  gauche l'Aragon, en avant
l'Estrmadure, la Manche, l'Andalousie, Valence, restaient libres, et
n'taient contenus que par les autorits espagnoles, dsirant sans
doute le maintien de l'ordre, mais navres de douleur, et servies par
une arme qui partageait tous les sentiments du peuple. Il tait bien
vident qu'elles ne dploieraient pas une grande nergie pour rprimer
une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrtement.
Cependant, sous l'impression du 2 mai, et dans l'attente de ce qui se
passerait dfinitivement  Bayonne, on se contenait encore, mais avec
tous les signes d'une anxit extraordinaire, et d'une violente
passion prs d clater.

[Note 1: Le reste des 80,000 jeunes soldats envoys en Espagne tait
dans les hpitaux.]

[En marge: Faux bruits rpandus pour exciter les imaginations.]

Dans cette situation, l'imagination populaire, vivement veille,
accueillait les bruits les plus tranges. Les voyages forcs  Bayonne
en taient surtout le texte. Les principaux personnages devaient,
disait-on, aprs la famille royale, tre conduits dans cette ville,
devenue le gouffre o allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait
de plus illustre. Aprs la royaut, aprs les grands, viendrait le
tour de l'arme. Elle devait, rgiment par rgiment, tre mene 
Bayonne, de Bayonne sur les rives de l'Ocan, o se trouvaient dj
les troupes du marquis de La Romana, et prir dans quelque guerre
lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'tait pas tout: la
population entire devait tre enleve au moyen d'une conscription
gnrale, qui frapperait la Pninsule comme elle frappait la France,
et on verrait la fleur de la nation espagnole sacrifie aux atroces
projets du nouvel Attila. On dbitait  ce propos les plus singuliers
dtails. Des quantits considrables de menottes avaient t
fabriques, disait-on, et transportes dans les caissons de l'arme
franaise, afin d'emmener pieds et poings lis les malheureux
conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues et touches. Il y en
avait notamment des milliers dposes dans les arsenaux du Ferrol, o
cependant n'avait paru ni un bataillon ni un caisson de l'arme
franaise, mais o l'on travaillait beaucoup, par ordre de Napolon, 
la restauration de la marine espagnole, et o l'on prparait une
expdition pour mettre les riches colonies de la Plata  l'abri des
attaques de l'Angleterre.  ces bruits s'en joignaient une foule
d'autres de mme valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi
franais obliger tout le monde  parler et  crire le franais. Une
nue d'employs franais accompagneraient ce roi, et s'approprieraient
tous les emplois.

[En marge: Dsertion gnrale de l'arme espagnole.]

La premire et la plus grave consquence de ces bruits fut de faire
dserter l'arme espagnole presque tout entire, par la crainte d'tre
violemment transporte en France.  Madrid, on vit chaque nuit jusqu'
deux et trois cents hommes dserter  la fois. Les soldats s'en
allaient sans leurs officiers, quelquefois mme avec eux, emportant
armes, bagages, matriel de guerre. Les gardes du corps qui taient 
l'Escurial disparurent ainsi peu  peu, au point qu'aprs quelques
jours il n'en restait plus un seul. Cette dsertion se manifesta,
non-seulement  Madrid, mais  Barcelone,  Burgos,  la Corogne.
Gnralement les soldats dserteurs fuyaient soit vers le midi, soit
vers les provinces dont l'agitation et l'loignement faisaient un
asile plus sr pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers
Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l'Aragon et
Saragosse, contre rpute invincible chez les Espagnols. Ceux de la
Corogne allaient rejoindre le gnral Taranco, plac avec un corps de
troupes au nord du Portugal. Ceux de la Nouvelle-Castille se jetaient
partie  gauche vers Guadalaxara et Cuenca, o ils avaient Saragosse
et Valence pour retraite, partie  droite vers Talavera, o ils
avaient l'asile assur et impntrable de l'Estrmadure. Les gnraux
espagnols, habitus  la subordination, rendaient compte de cette
dsertion effrayante, qui les laissait sans aucun moyen de maintenir
l'ordre, quel que ft le souverain dfinitivement impos  la
malheureuse Espagne.

[En marge: Dispositions des autorits espagnoles.]

[En marge: Fcheuse consquence de la maladie de Murat.]

Les troupes du midi, celles de l'Andalousie notamment, o l'on tait
le plus loin possible des Franais, et o l'on aurait voulu aller si
on n'y avait pas t, demeuraient seules compactes et unies; et
c'taient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait,
outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes,
la garnison de Cadix, qu'on maintenait considrable en tout temps;
puis enfin la division du gnral Solano, marquis del Socorro, destin
d'abord  occuper le Portugal, rapproch plus tard de Madrid, et
renvoy dernirement en Andalousie, dont il tait capitaine gnral.
Ces troupes, avec celles du camp de Saint-Roque que commandait le
gnral Castaos, ne s'levaient pas  moins de 25 mille hommes, et
c'taient les seules qui ne fussent pas portes  la dsertion. Il
fallait y ajouter les troupes suisses engages depuis long-temps au
service d'Espagne. Les deux rgiments suisses de Preux et de Reding
avaient t, par ordre mme de Napolon, runis  Talavera, pour tre
joints  la premire division du gnral Dupont, qui devait occuper
Cadix, o se trouvait, comme on sait, une flotte franaise. Les trois
rgiments suisses stationns  Tarragone, Carthagne et Malaga,
avaient t, galement par son ordre, dirigs sur Grenade, o le
gnral Dupont devait les recueillir en passant. Napolon pensait
qu'en les plaant, comme il disait, dans un _courant d'opinion
franaise_, ils serviraient la cause de la nouvelle royaut, et non
celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient tre
djoues par le mouvement qui entranait les coeurs. Les autorits
militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les
classes claires, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de
finir, taient indignes aussi des vnements de Bayonne, et auraient
volontiers dsert avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles
aux Franais. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant,
aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d'une fivre
violente, affaibli, puis, pouvant  peine supporter qu'on lui parlt
d'affaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait
pris en aversion le pays o il n'tait plus appel  rgner, lui
attribuait sa fin qu'il croyait prochaine, demandait sa femme et ses
enfants avec des cris douloureux, et voulait qu'on le laisst partir
immdiatement. Il fallait retenir cet homme hroque, devenu tout 
coup faible comme un enfant, le retenir malgr lui, jusqu' l'arrive
de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantme d'autorit dont on se
servait pour tout ordonner en son nom ne dispart compltement. Les
Espagnols, avertis de l'tat de Murat qu'on avait transport  la
campagne, et qu'on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une
punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur
Murat, qu'ils plaignaient plus qu'ils ne le dtestaient, mais sur
Napolon, devenu dsormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en
avait qui allaient jusqu' dire que c'tait Napolon lui-mme qui,
pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables,
avait fait empoisonner Murat. Ainsi divague, invente, sans souci de la
vrit et mme de la vraisemblance, l'imagination populaire une fois
qu'elle est mue et excite!

L'anxit  Madrid tait si grande, que le moindre bruit dans une rue,
que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique,
suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville on
se pressait  l'arrive du courrier pour recueillir les nouvelles, et
on restait assembl des heures entires pour en disserter. Le peuple,
les bourgeois, les grands, les prtres, les moines, mls ensemble
avec la familiarit ordinaire  la nation espagnole, s'occupaient sans
cesse des vnements politiques dans les lieux publics. Partout la
curiosit, l'attente, la colre, la haine, agitaient les coeurs, et il
ne fallait plus qu'une lgre tincelle pour allumer un vaste
incendie.

[En marge: Publication des abdications arraches  Charles IV et 
Ferdinand VII.]

[En marge: Effet soudain de cette publication.]

Tel tait donc l'tat des esprits lorsque se rpandit tout  coup la
nouvelle de la double abdication arrache  Charles IV et  Ferdinand
VII. On venait de la publier dans la _Gazette de Madrid_ du 20 mai, 
la suite de la manifestation impose au conseil de Castille en faveur
de Joseph. Cette nouvelle n'avait assurment rien d'imprvu, puisque
par une foule d'missaires on avait su que Ferdinand VII tait 
Bayonne, prisonnier, et expos aux obsessions les plus menaantes pour
qu'il cdt sa couronne  la famille Bonaparte. Mais la connaissance
officielle du sacrifice arrach  la faiblesse du pre et  la
captivit du fils, agit sur le sentiment public avec une violence
inexprimable. On fut profondment indign de l'acte en lui-mme, et
cruellement offens de sa forme drisoire. L'effet fut instantan,
gnral, immense.

[En marge: Insurrection des Asturies.]

[En marge: Dclaration de guerre  la France.]

[En marge: Envoi de dputs en Angleterre.]

 Oviedo, capitale des Asturies, on tait dj fort agit par deux
circonstances accidentelles: premirement la convocation de la junte
provinciale, qui avait l'habitude de se runir tous les trois ans, et
secondement un procs intent  quelques Espagnols pour avoir insult
le consul franais de Gijon. Ce procs, ordonn par le gouvernement de
Madrid, avait provoqu une dsapprobation gnrale, car tout le monde
se sentait prt  faire ce qu'avaient fait les auteurs de l'outrage
qu'il s'agissait de punir. La nouvelle des abdications tant arrive
par le courrier de Madrid, on ne se contint plus. Dans cette province,
qui tait une Espagne dans l'Espagne, et qui prouvait pour toutes les
innovations l'aversion que la Vende avait manifeste autrefois, il
n'y avait qu'un esprit, et les plus grands seigneurs sympathisaient
compltement avec le peuple. Ils se mirent  la tte du mouvement, et
le 24 mai, jour de l'arrive du courrier de Madrid, on se concerta par
l'intermdiaire des moines et des autorits municipales avec les gens
des campagnes, pour s'emparer d'Oviedo.  minuit, au bruit du tocsin,
le peuple de la montagne descendit en effet vers la ville, l'envahit,
se joignit au peuple de l'intrieur, courut chez les autorits, les
dposa, et confra tous les pouvoirs  la junte. Celle-ci choisit pour
son prsident le marquis de Santa-Cruz de Marcenado, grand personnage
du pays, fort ennemi des Franais, trs-passionn pour la maison de
Bourbon, et plein de sentiments patriotiques que nous devons honorer,
quoique contraires  la cause de la France. Sous son impulsion, on
n'hsita pas  considrer les abdications comme nulles, les vnements
de Bayonne comme atroces, l'alliance avec la France comme rompue, et
on dclara solennellement la guerre  Napolon. Aprs avoir procd de
la sorte, on s'empara de toutes les armes que contenaient les arsenaux
royaux, trs-largement approvisionns dans cette province par
l'industrie locale. On enleva cent mille fusils, qui furent partie
distribus au peuple, partie rservs pour les provinces voisines. On
fit des dons considrables pour remplir la caisse de l'insurrection,
dons auxquels le clerg et les grands propritaires contriburent pour
une forte part. Enfin on proclama le rtablissement de la paix avec la
Grande-Bretagne, et on envoya sur un corsaire de Jersey deux dputs 
Londres, afin d'invoquer l'alliance et les secours de l'Angleterre.
L'un de ces deux dputs tait le comte de Matarosa, depuis comte de
Toreno, si connu des hommes de notre ge, comme ministre, ambassadeur
et crivain.

[En marge: Massacre empch par un chanoine.]

Mais l'enthousiasme patriotique des Espagnols ne pouvait
malheureusement clater sans accompagnement d'affreuses cruauts, et
le sang qui coula bientt dans les autres provinces allait couler dans
les Asturies, lorsque, pour l'honneur de cette province, un prtre en
arrta l'effusion. Il y avait  Oviedo deux commissaires espagnols
envoys  l'instigation de Murat pour acclrer le procs intent aux
offenseurs du consul de Gijon. Il y avait aussi le commandant de la
province, appel La Llave, lequel avait paru peu favorable  une
insurrection qui lui semblait singulirement imprudente; enfin le
colonel du rgiment des carabiniers royaux et celui du rgiment
d'Hibernia, qui tous deux avaient opin autrement que leurs officiers
lorsqu'il s'tait agi de savoir si on empcherait ou favoriserait le
mouvement populaire. Sur-le-champ on avait proclam tratres ces cinq
personnages, et la nouvelle autorit les avait mis en prison pour
apaiser la populace. Afin de les soustraire  sa fureur, la junte
voulut les faire sortir de la principaut. Le peuple profita de
l'occasion pour s'emparer de leurs personnes, et une multitude
compose surtout des nouveaux volontaires, les avait dj attachs 
des arbres pour les fusiller, lorsqu'un chanoine (en Espagne le clerg
sculier se montra partout meilleur que les moines), lorsqu'un
chanoine eut l'ide de se rendre en procession au lieu o se prparait
le crime, et, couvrant les victimes avec le saint sacrement, parvint 
les sauver. Ce ne fut pas le seul effort du clerg honnte pour
empcher l'effusion du sang, mais le seul effort heureux, car bientt
l'Espagne devint un thtre de crimes atroces, commis non-seulement
sur les Franais, mais sur les Espagnols les plus illustres et les
plus dvous  leur pays.

[En marge: Commencement d'agitation  la Corogne.]

[En marge: Vains efforts du capitaine gnral Filangieri pour contenir
cette agitation.]

[En marge: La fte de saint Ferdinand devient l'occasion dont on se
sert pour faire clater l'insurrection.]

L'insurrection des Asturies ne devana que de deux ou trois jours
celle du nord de l'Espagne.  Burgos on ne pouvait remuer, car le
marchal Bessires y avait son quartier gnral. Mais  Valladolid, o
ne se trouvait plus aucune des divisions du gnral Dupont, dj
transportes au del du Guadarrama,  Lon,  Salamanque,  Benavente,
 la Corogne enfin, la nouvelle des abdications avait soulev tous les
coeurs. Toutefois, les plaines de la Castille et du royaume de Lon,
que la cavalerie franaise pouvait traverser au galop sans rencontrer
d'obstacle, taient trop ouvertes pour qu'on n'hsitt pas un peu plus
long-temps  s'insurger. Ce fut la Galice, protge comme les Asturies
par des montagnes presque inaccessibles, qui rpondit la premire au
signal d'Oviedo. La Corogne, capitale de cette province, renfermait
encore un assez grand nombre de troupes espagnoles, bien que la
plupart eussent suivi le gnral Taranco en Portugal. L'esprit de
subordination militaire et administrative dominait dans cette
province, l'un des centres de la puissance espagnole. Le capitaine
gnral Filangieri, frre du clbre jurisconsulte napolitain, homme
sage, doux, clair, universellement aim de la population, mais un
peu suspect aux Espagnols en sa qualit de Napolitain, cherchait 
maintenir l'ordre dans son commandement, et tait du nombre des chefs
militaires et civils qui ne considraient l'insurrection ni comme
prudente, ni comme profitable au pays. S'tant aperu que le rgiment
de Navarre, qui tenait garnison  la Corogne, tait prt  donner la
main aux insurgs, il l'avait envoy au Ferrol. Il avait ainsi russi
 gagner quelques jours, car jusqu'au 30 mai l'insurrection, qui avait
clat le 24 dans les Asturies, et qu'on disait accomplie ou prs de
l'tre  Lon,  Valladolid,  Salamanque, avait t empche dans la
Galice. Mais le 30 tait le jour de la fte de saint Ferdinand. On
avait coutume ce jour-l d'arborer  l'htel du gouvernement et dans
les lieux publics des drapeaux  l'effigie du saint. On ne l'avait pas
os cette fois, car en ftant saint Ferdinand, on aurait sembl fter
le souverain dtenu  Bayonne, et qui venait d'abdiquer.  ce
spectacle, le peuple de la Corogne ne se contint plus. Une foule
d'hommes, de femmes, d'enfants, vinrent devant le front des troupes
qui protgeaient l'htel du gouvernement, en criant _Vive Ferdinand!_
et en portant des images du saint. Les enfants, plus hardis, se
jetrent au milieu des soldats, qui laissrent traverser leurs rangs.
Les femmes suivirent, et bientt l'htel du capitaine gnral fut
envahi, ravag, et surmont des insignes du saint, que d'abord on
n'avait pas arbors. Le capitaine gnral Filangieri lui-mme se vit
oblig de s'enfuir.

[En marge: Dclaration de guerre  la France, dans la Galice comme
dans les Asturies.]

Aussitt une junte fut forme, l'insurrection proclame, la guerre
dclare  la France, une leve en masse ordonne comme  Oviedo, et
la distribution des fusils de l'arsenal faite  la multitude. Quarante
ou cinquante mille fusils sortirent des arsenaux royaux pour armer
tous les bras qui s'offrirent. Le rgiment de Navarre fut
immdiatement rappel du Ferrol et reu en triomphe. Les dons
abondrent de la part des grands et du clerg. Le trsor de
Saint-Jacques de Compostelle envoya deux  trois millions de raux.
Cependant on estimait le capitaine gnral Filangieri, on sentait le
besoin d'avoir  la tte de la junte un personnage aussi minent, et
on lui en offrit la prsidence, qu'il consentit  accepter. Cet homme
excellent, cdant, quoique  regret,  l'entranement patriotique de
ses concitoyens, se mit loyalement  leur tte, pour racheter par la
sagesse des mesures la tmrit des rsolutions. Il rappela du
Portugal les troupes du gnral Taranco; il versa la population
insurge dans les cadres des troupes de ligne pour les grossir; il
employa le matriel considrable dont il disposait pour armer les
nouvelles leves, et il se hta ainsi d'organiser une force militaire
de quelque valeur.

[En marge: Assassinat du capitaine gnral Filangieri.]

En attendant, il avait port au dbouch des montagnes de la Galice,
afin d'arrter les troupes ennemies qui viendraient des plaines de
Lon et de la Vieille-Castille, ses corps les mieux organiss, entre
Villafranca et Manzanal. Mais, tandis qu'il veillait lui-mme au
placement de ses postes, quelques furieux qui ne lui pardonnaient ni
des hsitations, ni une prudence peu en harmonie avec leurs passions
dsordonnes, l'gorgrent atrocement dans les rues de Villafranca. Il
y avait l un dtachement du rgiment de Navarre, irrit encore de
quelques jours d'exil au Ferrol, et on attribua  ce rgiment un crime
qui devint le signal du massacre de la plupart des capitaines
gnraux.

[En marge: Soulvement dans le royaume de Lon et dans la
Vieille-Castille.]

[En marge: Violence faite  don Gregorio de la Cuesta, gouverneur de
la Vieille-Castille, pour l'obliger  proclamer l'insurrection.]

La commotion de la Galice gagna sur-le-champ le royaume de Lon. 
l'arrive de 800 hommes de troupes envoys de la Corogne  Lon,
l'insurrection s'y produisit de la mme manire et avec les mmes
formes. On institua une junte, on dclara la guerre, on dcrta une
leve en masse, on s'arma avec toutes les armes sorties des arsenaux
d'Oviedo, du Ferrol et de la Corogne.  Lon on tait dj en plaine,
et assez rapproch des escadrons du marchal Bessires; mais 
Valladolid on en tait encore plus prs. Nanmoins il suffisait 
l'imprudent enthousiasme des Espagnols de ne pas voir ces escadrons,
quoiqu'ils fussent  quelques lieues, pour clater en mouvements
insurrectionnels. Le capitaine gnral de Valladolid tait don
Gregorio de la Cuesta, vieux militaire, inflexible observateur de la
discipline, esprit chagrin et morose, bless au coeur comme tous les
Espagnols des vnements de Bayonne, mais n'imaginant pas qu'on pt
rsister  la puissance de la France, et port  croire qu'il fallait
recevoir d'elle la rgnration de l'Espagne, en se ddommageant de la
blessure faite  l'orgueil national par les biens qui rsulteraient
d'une rforme gnrale des anciens abus. Un sentiment particulier
agissait de plus sur son coeur, c'tait l'aversion de la multitude et
de son intervention dans les affaires de l'tat. La populace de
Valladolid, que les vnements d'Oviedo, de la Corogne, de Lon
avaient fort mue, et qui ne voulait pas se montrer plus insensible
que les autres populations du nord  la nouvelle des abdications,
s'assembla, courut sous les fentres du capitaine gnral Gregorio de
la Cuesta, et l'obligea  paratre. Ce vieil homme de guerre,
paraissant avec un visage mcontent, essaya d'opposer quelques raisons
fort senses  une leve de boucliers faite si prs des troupes
franaises; mais sa voix fut couverte de hues. Une potence apporte
par des gens du peuple fut dresse en face de son palais, et,  ce
spectacle, il se rendit, donnant son adhsion  ce qu'il regardait
comme une folie. Valladolid eut sa junte insurrectionnelle, sa leve
en masse et sa dclaration de guerre.

[En marge: Mouvement  Sgovie et  Ciudad-Rodrigo.]

[En marge: Madrid et Tolde contenus par la prsence de l'arme
franaise.]

Sgovie, situe  quelque distance sur la route de Madrid, quoique se
trouvant  quelques lieues de la troisime division du gnral Dupont,
la division Frre, qui tait campe  l'Escurial, Sgovie s'insurgea
aussi. Il y avait en cette ville, dans le chteau qui la domine, un
collge militaire d'artillerie. Tout le collge se souleva, et, runi
au peuple, barricada la ville.  droite Ciudad-Rodrigo suivit le mme
exemple, et massacra son gouverneur, parce qu'il n'avait pas mis assez
de promptitude  se prononcer. La ville de Madrid tressaillit  ces
nouvelles; mais le corps du marchal Moncey, la garde impriale, la
cavalerie entire de l'arme, et enfin la prsence  l'Escurial, 
Aranjuez,  Tolde du corps du gnral Dupont, ne lui permettaient
gure de montrer ce qu'elle prouvait. D'ailleurs cette capitale
croyait avoir pay sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les
provinces de la monarchie vinssent la dbarrasser de ses fers. Tolde,
qui avait fait mine de s'insurger quelques semaines auparavant, avait
t promptement rprime, et elle attendait aussi qu'on la dlivrt,
assistant avec une satisfaction mal dissimule  l'lan universel de
l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le
prouvait en donnant asile aux dserteurs de l'arme, qui trouvaient
partout logement, vivres, secours de tout genre pour gagner les
provinces recules, o il existait des rassemblements de troupes
espagnoles.

[En marge: Insurrection de l'Andalousie.]

[En marge: Meurtre du comte del Aguila.]

[En marge: Leve en masse et dclaration de guerre  la France.]

[En marge: Promesse de convoquer les Corts pour corriger les abus de
l'ancien rgime.]

Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la
distance qui la sparait des Pyrnes, aspirant  devenir le nouveau
centre de la monarchie depuis que Madrid tait occup, avait ressenti
des premires le coup port  la dignit de la nation espagnole. Elle
n'avait pas attendu comme quelques autres provinces la fte de saint
Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai
au soir elle avait clat. Dj depuis quelque temps on conspirait 
Sville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrmadure, le comte de
Tilly, frre d'un autre Tilly qui avait figur dans la rvolution
franaise, personnage inquiet, entreprenant, malfam, port aux
nouveauts quelles qu'elles fussent, se concertait secrtement avec
des hommes de toutes les classes, pour prparer un soulvement contre
les Franais. Un autre personnage plus singulier, galement tranger 
Sville, mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers vnements, le
nomm Tap y Nuez, espce d'aventurier faisant la contrebande avec
Gibraltar, bon Espagnol du reste, dou au plus haut point du talent
d'agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville
un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurs du comte de
Tilly, et la nouvelle des abdications tant venue, tous d'un commun
accord choisirent le 26 mai, jour de l'Ascension, pour oprer le
soulvement de la province. Le 26 au soir, en effet, une foule
assemble par eux, et o figuraient des gens du peuple avec des
soldats du rgiment d'Olivenza, se rendit au grand tablissement de la
Maestranza d'artillerie, qui renfermait un riche dpt d'armes,
l'envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple
de Sville fut arm, et parcourut dans une sorte d'ivresse les rues de
cette grande cit. La municipalit, pour dlibrer avec plus de calme
et d'indpendance, avait abandonn l'Htel-de-Ville, et s'tait
transporte  l'hpital militaire. On s'empara de l'Htel-de-Ville
rest vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela
se pratiquait alors dans toute l'Espagne. Ce fut le chef de la
populace Tap y Nuez, qui en dsigna les membres, sous l'inspiration
de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui
plaisent dans les temps d'agitation, c'est--dire des turbulents, et
puis quelques hommes graves pour couvrir l'inconsistance des autres.
Cette junte, toute pleine de l'orgueil andaloux, n'hsita pas  se
proclamer _Junte suprme d'Espagne et des Indes_. Elle ne dissimulait
pas, comme on le voit, l'ambition de gouverner l'Espagne pendant
l'occupation des Castilles par les Franais. Tout cela fut fait au
milieu d'un enthousiasme impossible  dcrire. Mais le lendemain cet
enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s'y attendre.
L'autorit municipale, retire  l'hpital militaire, tait suspecte
comme toute autorit ancienne; car c'tait, nous le rptons, la
dmagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On
accusait cette autorit municipale de tideur patriotique, et mme de
secrte connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte
del Aguila, gentilhomme des plus distingus de la province, vint en
son nom se prsenter  la junte pour lui offrir de se concerter avec
elle.  sa vue, la multitude furieuse demanda sa tte. La junte, qui
ne partageait pas les sentiments froces de la populace, voulut le
sauver, et pour cela feignit de l'envoyer prisonnier  l'une des
tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila
fut enlev par les insurgs, conduit violemment dans la cour de la
prison, attach  une balustrade et tu  coups de carabine; puis la
multitude alla promener dans les rues les dbris de son cadavre. Au
milieu de l'ivresse populaire, et de la terreur qui commenait 
s'emparer des classes leves, on prit une suite de mesures dictes
par les circonstances. On dcrta la dclaration de guerre  la
France, la leve en masse de tous les hommes de 16  45 ans, l'envoi
de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les
soulever et les rattacher  la junte qui s'intitulait _Junte suprme
d'Espagne et des Indes_. Ces commissaires durent aller  Badajoz, 
Cordoue,  Jaen,  Grenade,  Cadix, au camp de Saint-Roque. En
dclarant la guerre  la France, on prit l'engagement de ne poser les
armes que lorsque Napolon aurait rendu Ferdinand VII  l'Espagne, et
on promit de convoquer aprs la guerre les Corts du royaume, afin
d'oprer les rformes dont on sentait, disait-on, l'utilit, et
apprciait le mrite, sans avoir besoin d'tre initi par des
trangers  la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux
insurgs comprenaient la ncessit d'opposer au moins quelques
promesses d'amliorations  la constitution de Bayonne.

[En marge: Soulvement de Cadix, et mort violente du marquis de
Solano, capitaine gnral de l'Andalousie.]

C'tait surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards, car
c'tait l que rsidait le capitaine gnral Solano, marquis del
Socorro, qui runissait au commandement de la province celui des
nombreuses troupes rpandues dans le midi de l'Espagne. On lui avait
dpch un commissaire pour le dcider  prendre part 
l'insurrection, et on en avait expdi un autre galement au gnral
Castaos, commandant le camp de Saint-Roque. Le comte de Tba, envoy
 Cadix, s'y prsenta avec toute la morgue insurrectionnelle du
moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro,
caractre fougueux, altier, estim de l'arme et aim de la
population. Celui-ci tait, comme tous les militaires instruits,
trs-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort
imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglment. Il
l'avait dit en revenant du Portugal, soit  Badajoz, soit  Sville,
avec une hardiesse de langage qui avait grandement offusqu les
conspirateurs. On s'en souvenait, et on tait  son gard rempli de
dfiance. Le gnral Solano convoqua chez lui une assemble de
gnraux pour couter les propositions de Sville. Cette assemble fut
d'avis, comme lui, que toutes les raisons militaires et politiques se
runissaient contre l'ide d'une lutte arme avec la France, et elle
fit une dclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection
et concluant pour, elle ordonnait les enrlements volontaires, se
rendant ainsi par pure dfrence  un voeu populaire qu'elle dclarait
draisonnable. La lecture de cette pice, qui  ct d'un acte de
condescendance plaait un blme, faite publiquement dans les rues de
Cadix, y produisit l'motion la plus vive. La foule se transporta chez
le capitaine gnral. Un jeune homme se fit son orateur, discuta avec
le gnral Solano, russit  troubler ce brave militaire, habitu 
commander, non  raisonner avec de tels interlocuteurs, et lui
arracha la promesse que le lendemain la volont populaire serait
pleinement satisfaite. La multitude, contente pour la journe, voulut
cependant se donner le plaisir de ravager, et courut  la maison du
consul de France Leroy, qu'elle saccagea. Cet infortun reprsentant
de la France, nagure si redout, n'eut d'autre ressource que de se
rfugier  bord de l'escadre de l'amiral Rosily, qui depuis trois
annes attendait vainement dans les eaux de Cadix une occasion
favorable pour sortir.

Le lendemain, la populace avait conu un nouveau dsir: elle voulait
sans retard commencer la guerre contre la France, en accablant de tous
les feux de la rade l'escadre de l'amiral Rosily. La multitude se
repaissait avec transport de l'ide de ce triomphe, triomphe facile et
bien insens contre une marine allie, au profit de la marine
anglaise. Toutefois, il y avait quelque difficult  dtruire des
vaisseaux monts et commands par de braves gens, hros malheureux de
Trafalgar, qui dans cette journe terrible bravaient la mort  leur
poste, tandis que les marins espagnols fuyaient pour la plupart le
champ de bataille. De plus, ils taient tellement mls avec les
btiments espagnols, que ceux-ci pouvaient tre brls les premiers.
C'est ce que disaient les hommes raisonnables de l'arme et de la
marine. Ils ajoutaient qu'on avait dans le Nord la division du marquis
de La Romana, laquelle pourrait bien expier les barbaries qu'on
commettrait  l'gard des marins franais. Cependant, la raison,
l'humanit avaient en ce moment bien peu de chances de se faire
couter.

La runion des gnraux, convoque de nouveau le lendemain par le
marquis del Socorro, avait adhr en tout au voeu du peuple, et
plusieurs de ses membres avaient dans leurs entretiens rejet
lchement sur le marquis la demi-rsistance oppose la veille. Mais il
restait  dcider la question fort grave de l'attaque immdiate contre
la flotte franaise. Cette question regardait les officiers de mer
plus que les officiers de terre, et ils dclaraient unanimement qu'on
s'exposerait, avant d'avoir satisfait la rage populaire,  faire
brler les vaisseaux espagnols. La communication de cet avis des
hommes comptents, faite en place publique, avait amen encore une
fois la populace devant l'htel de l'infortun Solano. On lui avait
aussitt demand compte de cette nouvelle rsistance au voeu
populaire, et on lui avait dpch trois dputs pour s'en expliquer
avec lui. L'un des trois dputs ayant paru  la fentre de l'htel
pour rendre compte de sa mission, et ne pouvant se faire entendre au
milieu du tumulte, la foule crut ou feignit de croire qu'on refusait
de lui donner satisfaction, et envahit l'htel. Le marquis de Solano,
voyant le pril, s'enfuit chez un Irlandais de ses amis tabli 
Cadix, et qui rsidait dans son voisinage. Malheureusement un moine
attach  ses pas l'avait aperu et dnonc. Bientt poursuivi par ces
furieux, atteint, bless dans les bras de la courageuse pouse de cet
Irlandais, qui s'efforait de l'arracher aux assassins, il fut conduit
le long des remparts, cribl de blessures, et enfin renvers d'un coup
mortel qu'il reut avec le sang-froid et la dignit d'un brave
militaire. C'est ainsi que le peuple espagnol prparait sa rsistance
aux Franais, en commenant par gorger ses plus illustres et ses
meilleurs gnraux.

[En marge: Menace d'attaquer la flotte franaise dans les eaux de
Cadix.]

[En marge: Thomas de Morla, nomm par les insurgs capitaine gnral
de l'Andalousie, entre en pourparlers avec les Anglais.]

Thomas de Morla, hypocrite flatteur de la multitude, cachant sous
beaucoup de morgue une lche soumission  tous les pouvoirs, fut nomm
par acclamation capitaine gnral de l'Andalousie. Sur-le-champ il
entra en pourparlers avec l'amiral Rosily, et le somma de se rendre;
ce que le brave amiral franais dclara ne vouloir faire qu'aprs
avoir dfendu  outrance l'honneur de son pavillon. Thomas de Morla,
toutefois, chercha  gagner du temps, n'osant ni rsister au peuple
espagnol, ni attaquer les Franais, et, en attendant, s'appliqua 
faire prendre aux vaisseaux espagnols une position moins dangereuse
pour eux. Cadix eut aussi sa junte insurrectionnelle qui accepta la
suprmatie de celle de Sville, et se mit en communication avec les
Anglais. Le gouverneur de Gibraltar, sir Hew Dalrymple, commandant les
forces britanniques dans ces parages, et observant avec une extrme
sollicitude ce qui se passait en Espagne, avait dj envoy des
missaires  Cadix pour ngocier une trve, offrir l'amiti de la
Grande-Bretagne, ses secours de terre et mer, et une division de cinq
mille hommes qui arrivait de Sicile. Les Espagnols acceptrent la
trve, les offres d'alliance, mais s'arrtrent devant une mesure
aussi grave que l'introduction dans leur port d'une flotte anglaise.
Le souvenir de Toulon avait de quoi faire rflchir les plus aveugles
des hommes.

[En marge: Le gnral Castaos, commandant le camp de Saint-Roque,
s'associe  l'insurrection.]

Tandis que ces choses se passaient  Cadix, le commissaire envoy au
camp de Saint-Roque n'avait pas eu de peine  se faire accueillir par le
gnral Castaos, auquel la fortune destinait un rle plus grand qu'il
ne l'esprait et ne le dsirait peut-tre. Le gnral Castaos, comme
tous les militaires espagnols de cette poque, ne savait de la guerre
que ce qu'on en savait dans l'ancien rgime, et particulirement dans le
pays le plus arrir de l'Europe. Mais s'il ne surpassait pas beaucoup
ses compatriotes en exprience militaire, il tait politique avis,
plein de sens et de finesse, ne partageant aucune des sauvages passions
du peuple espagnol. Il avait commenc par juger l'insurrection tout
aussi svrement que le faisaient les autres commandants militaires ses
collgues, s'en tait expliqu franchement avec le colonel Rogniat,
envoy  Gibraltar pour faire une inspection de la cte, et avait paru
accepter assez volontiers la rgnration de l'Espagne par la main d'un
prince de la maison Bonaparte,  ce point qu' Madrid l'administration
franaise, qui gouvernait en attendant l'arrive de Joseph, avait cru
pouvoir compter sur lui. Mais quand il vit l'insurrection aussi
gnrale, aussi violente, aussi imprieuse, et l'arme dispose  s'y
associer, il n'hsita plus, et se soumit aux ordres de la junte de
Sville, blmant au fond du coeur, mais fort en secret, la conduite
qu'en public il paraissait suivre avec chaleur et conviction. Il y avait
au camp de Saint-Roque de 8  9 mille hommes de troupes rgulires. Il
s'en trouvait autant  Cadix, sans compter les corps rpandus dans le
reste de la province; ce qui prsentait un total disponible de 15  18
mille hommes de troupes organises, propres  servir d'appui au
soulvement populaire, et de noyau  une nombreuse arme d'insurgs. En
dcernant  Thomas de Morla le titre de capitaine gnral, on rserva au
gnral Castaos le commandement suprieur des troupes, qu'il accepta.
Il eut ordre de les concentrer entre Sville et Cadix.

[En marge: Jaen et Cordoue suivent l'exemple de Sville.]

L'exemple donn par Sville fut suivi par toutes les villes de
l'Andalousie. Jaen, Cordoue se dclarrent en insurrection, et
consentirent  relever de la junte de Sville. Cordoue, place sur le
haut Guadalquivir, confia le commandement de ses insurgs  un
officier charg ordinairement de poursuivre les contrebandiers et les
bandits de la Sierra-Morena: c'tait Augustin de Echavarri, habitu 
la guerre de partisans dans les fameuses montagnes dont il tait le
gardien. Des brigands qu'il poursuivait d'habitude il fit ses soldats,
en leur adjoignant les paysans de la haute Andalousie, et il se porta
aux dfils de la Sierra-Morena pour en interdire l'accs aux
Franais.

[En marge: Soulvement de Badajoz et meurtre du capitaine gnral, le
comte de la Torre.]

L'Estrmadure avait ressenti l'motion gnrale, car dans cette
province recule, frquente par les ptres et peu par les
commerants, l'esprit nouveau avait moins pntr que dans les autres,
et la haine de l'tranger avait conserv toute son nergie. Quoique
vivement agite par la nouvelle des abdications et par le contre-coup
de l'insurrection de Sville, elle ne se pronona que le 30 mai, jour
de la Saint-Ferdinand. Comme  la Corogne, le peuple de Badajoz
s'irrita de ne point voir paratre sur les murs de cette place le
drapeau  l'effigie du saint, et de ne pas entendre le canon qui
retentissait tous les ans le jour de cette solennit. Le peuple se
porta aux batteries et trouva les artilleurs  leurs pices, mais
n'osant tirer le canon des rjouissances. Une femme hardie, les
accablant de reproches, saisit la mche des mains de l'un d'entre eux,
et tira le premier coup.  ce signal toute la ville s'mut, se runit,
s'insurgea. On courut, selon l'usage,  l'htel du gouverneur, le
comte de la Torre del Fresno, pour l'enrler dans l'insurrection ou le
tuer. C'tait un militaire de cour, fort doux de caractre, suspect
comme ami du prince de la Paix, et rput peu favorable  la pense
tmraire d'un soulvement gnral contre les Franais. On commena 
parlementer avec lui, et on fut bientt mcontent de ses ambiguts.
Un courrier porteur de dpches tant survenu dans le moment, on en
prit de l'ombrage. On prtendit que c'taient des communications
arrives de Madrid, c'est--dire de l'autorit franaise, qui avait,
disait-on, plus d'empire sur le capitaine gnral que les inspirations
du patriotisme espagnol. Sous l'influence de ces propos, on envahit
son htel, et on l'obligea lui-mme  s'enfuir. Puis enfin, le
poursuivant jusque dans un corps de garde o il avait cherch un
asile, on l'gorgea entre les bras mme de ses soldats. Aprs la mort
de cet infortun, on forma une junte qui accepta sans hsiter la
suprmatie de celle de Sville. On invita le peuple  prendre les
armes, on lui distribua toutes celles que contenait l'arsenal de
Badajoz, et comme on touchait  la frontire du Portugal, prs
d'Elvas, o se trouvait la division Kellermann, dtache du corps
d'arme du gnral Junot, on appela tous les hommes de bonne volont 
la rparation des murs de Badajoz. On s'adressa aux troupes espagnoles
entres en Portugal, et on les exhorta  dserter. Badajoz leur
offrait sur la frontire un asile assur, et un utile emploi de leur
dvouement.

[En marge: vnements de Grenade.]

[En marge: Envoi d'un commissaire  Gibraltar.]

 l'autre extrmit des provinces mridionales, Grenade s'insurgea
galement; mais, comme aux provinces moins promptes  s'mouvoir, il
lui fallut, aprs l'motion des abdications, la fte de saint
Ferdinand pour se soulever. Elle tait agite  l'exemple de toute
l'Espagne, lorsque le 29 mai un officier de la junte de Sville, entr
avec fracas dans la ville au milieu d'un peuple dispos  la
turbulence, attira la foule  sa suite chez le capitaine gnral
Escalante. Celui-ci, homme prudent et timide, fut fort embarrass de
la proposition que lui apportait l'officier venu de Sville, et qui
n'tait pas moins que la proposition de s'insurger et de dclarer la
guerre  la France. Il remit sa rponse au lendemain. Le lendemain 30
tait le jour de la Saint-Ferdinand. On s'assembla tumultueusement, on
demanda une procession en l'honneur du saint. Du saint on passa au roi
prisonnier, qu'on proclama sous son titre de Ferdinand VII; puis on
obligea le gouverneur gnral Escalante  former une junte
insurrectionnelle dont il devint prsident. La leve en masse fut
aussitt ordonne, et suivie de la dclaration de guerre. Un jeune
professeur de l'universit, depuis ambassadeur et ministre, M.
Martinez de la Rosa, fut envoy  Gibraltar pour obtenir des munitions
et des armes. Elles furent accordes avec empressement. Une nombreuse
population fut aussitt enrgimente, et runie tous les jours  la
manoeuvre. Il y avait, avons-nous dit, trois beaux rgiments suisses,
l'un  Malaga, l'autre  Carthagne, l'autre  Tarragone, que Napolon
voulait concentrer  Grenade pour les placer sur la grande route
d'Andalousie, afin que le gnral Dupont, qui avait dj ralli  lui
les deux de Madrid, pt les recueillir en passant. Napolon pensait
qu'en plaant ces cinq rgiments auprs des Franais, ils en
suivraient tout  fait l'impulsion. Cette combinaison se trouva
djoue par l'insurrection de Grenade. Le rgiment de Malaga fut amen
 Grenade, et Thodore Reding, gouverneur de Malaga, Suisse d'origine,
fut nomm commandant gnral des troupes de la province.

[En marge: Massacre  Grenade de l'ancien gouverneur de Malaga, et de
plusieurs autres Espagnols suspects.]

Le sang coula horriblement dans ces rgions comme dans les autres. 
Malaga, le vice-consul franais et un autre personnage espagnol furent
assassins.  Grenade, don Pedro Truxillo, ancien gouverneur de
Malaga, suspect pour son amiti et sa parent avec les demoiselles
Tudo, fut, d'aprs le voeu de la populace, arrt et conduit 
l'Alhambra. La junte, voulant le sauver, dcida sa translation dans
une prison plus sre. Enlev dans le trajet par la populace, il fut
lchement assassin, et son corps tran dans les rues. Deux autres
personnages suspects, le corrgidor de Velez-Malaga et le nomm
Portillo, savant conomiste employ par le prince de la Paix 
introduire la culture du coton en Andalousie, furent aussi arrts
pour satisfaire aux mmes exigences, mais conduits hors de la ville et
dposs dans une chartreuse o l'on s'tait figur qu'ils seraient
plus en sret. Les moines, profitant d'un jour de fte, o le peuple
assembl venait acheter et boire leur vin, excitrent  l'assassinat
des deux malheureux dposs dans leur couvent, et furent aussitt
obis par des paysans ivres. L'infortun corrgidor de Malaga et le
savant Portillo furent indignement gorgs. Partout le ravage, le
meurtre accompagnaient et souillaient le beau mouvement de la nation
espagnole. Non loin de Grenade,  Jaen, qui s'tait dj insurg, un
crime odieux signalait la rvolution nouvelle. Jaen, pour se
dbarrasser de son corrgidor, l'avait envoy au Val de Peas, et il y
avait t fusill par les paysans de la Manche.

[En marge: Soulvement de Carthagne et de Murcie.]

[En marge: Contre-ordre expdi  la flotte espagnole, qui des
Balares devait se rendre  Toulon.]

Avant tous les soulvements dont on vient de lire le rcit, Carthagne
avait arbor le drapeau de l'insurrection. Ce fut le 22 du mois de
mai,  la nouvelle des abdications et de l'arrive de l'amiral
Salcedo, qui allait partir pour conduire des Balares  Toulon la
flotte dj sortie, que Carthagne se souleva, par le double motif de
proclamer le vrai roi, et de sauver la flotte espagnole. Une junte fut
forme immdiatement, la leve en masse ordonne, et un contre-ordre
expdi  la flotte espagnole. Le soulvement de Carthagne livrait
aux insurgs une masse immense d'armes et de munitions de guerre, qui
furent sur-le-champ distribues  toute la rgion voisine. Murcie, 
l'appel de Carthagne, s'insurgea deux jours aprs, c'est--dire le 24
mai. Les volontaires des deux provinces se runirent sous don Gonzalez
de Llamas, ancien colonel d'un rgiment de milice, charg de les
commander. Le rendez-vous assign fut sur le Xucar, afin de donner la
main aux Valenciens. (Voir la carte n 43.)

[En marge: Horribles vnements de Valence.]

[En marge: Le pre Rico, moine franciscain, mis  la tte du peuple de
Valence.]

[En marge: Formation d'une junte insurrectionnelle.]

Dans le mme instant, en effet, Valence venait de s'insurger aussi, et
avec accompagnement de circonstances horribles. La riche et populeuse
Valence, au milieu de sa belle Huerta, n'avait pas moins de prtention
 dominer que Sville ou Grenade. Son peuple, vif, ardent, tumultueux,
n'tait capable de se laisser devancer par aucun autre. Ce fut le jour
mme de l'arrive du courrier annonant les abdications qu'il se
souleva. Sur l'une des principales places de Valence, un harangueur
populaire, lisant  la foule assemble la _Gazette de Madrid_, qui
contenait les abdications, dchira cette feuille en criant: _ bas les
Franais! vive Ferdinand VII!_ Une foule immense se forma autour de
lui, et courut chez les autorits pour les entraner dans
l'insurrection. Mais, avant tout, ce peuple voulut se donner un chef.
Il choisit un moine franciscain, le pre Rico, qui tait loquent et
audacieux, et le mit  sa tte pour aller parler aux autorits. Il se
rendit alors chez le capitaine gnral, le comte de la Conquista,
qu'il trouva, comme tous les capitaines gnraux, peu enclin  lui
complaire, par prudence et par aversion pour la multitude. Il
l'entrana nanmoins sans l'assassiner, se rservant de faire mieux
peu de temps aprs; se porta ensuite au tribunal de l'_Accord_,
principale magistrature de la province, et lui dicta ses rsolutions,
le moine Rico toujours parlant, ordonnant, dcidant pour tous. La
formation d'une junte fut immdiatement rsolue et excute. Les plus
grands seigneurs du pays y sigrent avec les plus vils agitateurs de
la rue. Le comte de la Conquista ne paraissant ni assez zl ni assez
nergique, on choisit pour commander les troupes un grand d'Espagne,
riche propritaire de la province, le comte de Cerbellon. La leve en
masse fut ordonne, et des armes demandes  Carthagne, qui
s'empressa de les envoyer.

[En marge: Noble dvouement de la fille du comte de Cerbellon.]

Jusque-l tout tait bien, au point de vue de l'insurrection et du
patriotisme espagnol. Mais les autorits, quoique subjugues,
semblaient suspectes. Elles n'avaient en effet suivi qu' contre-coeur
un mouvement qui leur paraissait funeste, car il plaait l'Espagne
entre les armes franaises d'une part, et une populace furieuse de
l'autre. On voulut donc s'assurer de ce qu'elles mandaient  Madrid,
et on arrta un courrier, dont on porta les dpches chez le comte de
Cerbellon, pour qu'elles fussent lues devant la multitude assemble.
Ces dpches taient effectivement de nature  faire gorger les
fonctionnaires les plus levs, car elles demandaient des secours 
Madrid contre le peuple insurg. La fille du comte de Cerbellon,
prsente  cette scne, s'apercevant du danger, se jeta sur ces
dpches, les dchira en mille pices aux yeux tonns de la foule,
qui s'arrta devant le courage de cette noble femme. Singulire
nation, qui, comme toutes les nations encore simples, n'ayant que les
vices et les vertus de la nature, mlait  l'exemple des plus atroces
barbaries celui des plus nobles dvouements!

[En marge: Meurtre de don Miguel de Saavedra.]

Mais le peuple valencien se ddommagea bientt du sang dont on venait
de le priver. On avait remarqu qu'un seigneur de la province, don
Miguel de Saavedra, baron d'Albalat, tait peu exact aux sances de la
junte, dont on l'avait nomm membre. Il s'y rendait rarement, parce
que, colonel de milices, il avait, quelques annes auparavant, pour
rtablir l'ordre, fait feu sur la populace de Valence. Ce souvenir le
troublait, et il restait volontiers  la campagne. Sur-le-champ, le
bruit se rpandit que le baron d'Albalat trahissait la cause de
l'insurrection. On alla le chercher chez lui, on le conduisit 
Valence, et il fut transport chez le comte de Cerbellon, o ceux qui
s'intressaient  lui espraient qu'il serait plus en sret. Le pre
Rico tait accouru pour le sauver. Le comte de Cerbellon, moins
courageux que sa fille, parut peu dispos  se compromettre pour un
ancien ami qui venait lui demander la vie. Il imagina de l'envoyer 
la citadelle, dont le peuple, grce  la complicit des troupes,
s'tait rendu matre, et o l'on entassait tous ceux qu'on voulait
arracher aux fureurs de la multitude. Le pre Rico, plein de zle pour
la dfense de ce malheureux, se mit  la tte de l'escorte, et parvint
 le conduire  travers les rues de Valence, malgr les efforts d'une
populace altre de sang. Mais arriv sur la principale place de la
ville, la foule, devenue plus grande et plus compacte, fora le carr
de soldats au milieu duquel se trouvait l'infortun baron d'Albalat,
l'arracha des mains de ceux qui le dfendaient, le tua sans piti, et
promena sa tte au bout d'une pique.

[En marge: L'influence du pre Rico dtruite par celle du chanoine
Calvo, sclrat venu de Madrid.]

[En marge: Calvo dirige les fureurs de la populace valencienne contre
les Franais dtenus  la citadelle.]

[En marge: Horrible massacre de 300 Franais dtenus  la citadelle de
Valence.]

La consternation fut gnrale  Valence, surtout parmi les hautes
classes, qui se voyaient traites de suspectes, comme la noblesse
franaise en 1793. Pour conjurer le danger, elles multipliaient les
dons volontaires, s'enrlaient dans les nouvelles leves, sans
parvenir  calmer la dfiance et la colre du peuple, qui
s'accroissaient chaque jour. Il devenait vident, en effet, qu'une
victime ne suffirait pas  sa rage sanguinaire. Le moine franciscain
Rico sentait dj son autorit mine par un rival. Ce rival tait un
fanatique venu de Madrid, le chanoine Calvo, dont les passions
s'taient exaltes dans une lutte de jsuites contre jansnistes,
lutte dans laquelle il avait soutenu les premiers contre les seconds.
Il s'tait rendu  Valence, croyant apparemment y trouver un champ
plus vaste pour exercer ses fureurs. Il affectait une dvotion
extrme, mettait plus de temps qu'aucun autre  dire la messe, et
tait devenu la principale idole de la populace. Calvo adopta le thme
ordinaire de ceux qui dans les rvolutions veulent en surpasser
d'autres, et accusa le pre Rico de tideur. Il y avait dans la
citadelle de Valence trois ou quatre cents Franais, ngociants
attirs dans cette ville par le commerce, et beaucoup d'entre eux
tablis depuis long-temps. On les avait mis en ce lieu par humanit,
et pour les soustraire  la frocit de la multitude. L'atroce Calvo
avait persuad  une bande fanatique que c'tait l le seul holocauste
agrable  Dieu, le seul digne de la cause qu'on servait. Doutant de
pouvoir pntrer dans la citadelle avec sa troupe d'assassins, pour y
consommer le crime abominable qu'il mditait, il aposta sa bande  une
poterne qui donnait sur le rivage de la mer; puis il s'introduisit
dans la citadelle, et, affectant l'humanit, il fit croire aux
Franais qu'ils allaient tre tous gorgs s'ils ne s'enfuyaient
prcipitamment par la poterne qui conduisait au rivage. Ces
infortuns, cdant  son conseil, sortirent tous, femmes et enfants,
par la fatale issue qu'ils regardaient comme l'unique voie de salut. 
peine avaient-ils paru, qu' coups de fusil, de sabre, de couteau, ils
furent, impitoyablement massacrs. Les assassins, gorgs de sang,
puiss de fatigue, demandaient grce pour une soixantaine qui leur
restaient  exterminer. Calvo, voyant que le zle de ses sicaires
allait dfaillir, parut cder  leur voeu, et se chargea d'emmener
avec lui les soixante victimes pargnes. Il les conduisit dans un
lieu dtourn, o une troupe frache acheva l'excrable sacrifice.
Ainsi nos malheureux compatriotes expiaient les fautes de leur
gouvernement, sans y avoir aucune part!

[En marge: Vains efforts du moine Rico pour arrter les crimes de
Calvo.]

[En marge: Huit Franais encore gorgs dans le sein mme de la
junte.]

Tout ce qui n'appartenait pas dans Valence  la plus vile populace,
ressentit une douleur profonde. Le lendemain, le moine Rico, rvolt
de ces actes qui dshonoraient la cause de l'insurrection, essaya de
dnoncer  l'honntet publique les crimes de Calvo. Mais il ne put
prvaloir; Calvo l'emporta, et le pre Rico fut oblig de se cacher.
Calvo fut audacieusement proclam membre de la junte, au grand
scandale et au grand effroi de tous les honntes gens. Il restait huit
malheureux Franais chapps par miracle au massacre gnral. Ne
sachant o se rfugier, ils taient venus se jeter aux pieds de
l'gorgeur, dans le sein mme de la junte. Calvo les fit ou les
laissa mettre  mort, et leur sang rejaillit sur les vtements des
membres de la junte, qui s'enfuirent saisis d'pouvante et d'horreur.

[En marge: Le pre Rico russit enfin  renverser le pouvoir de Calvo,
et  faire condamner celui-ci au dernier supplice.]

Toutefois, tant de crimes avaient enfin amen une raction. Le pre
Rico reprit courage, sortit de sa retraite, se rendit  la junte,
attaqua Calvo en face, le dnona, le rduisit  se dfendre, parvint
 le dconcerter, et obtint son arrestation. Conduit d'abord aux
Balares, ramen  Valence, Calvo fut jug, condamn, trangl dans sa
prison. Les honntes gens regagnrent un peu d'ascendant sur les
brigands qui avaient domin Valence. Du reste, un grand zle 
s'armer, car on sentait qu'il faudrait bientt se dfendre contre la
juste vengeance des Franais, n'excusait point, mais rachetait quelque
peu les crimes atroces dont Valence venait d'tre l'odieux thtre.

[En marge: L'insurrection contenue  Barcelone clate dans le reste de
la Catalogne.]

Toutes les villes de cette partie du littoral, telles que Castellon de
la Plana, Tortose, Tarragone, suivirent l'exemple gnral. La
puissante Barcelone, peuple autant que la capitale des Espagnes,
habitue sinon  commander, du moins  ne jamais obir, brlait de
s'insurger.  la nouvelle des abdications, arrive le 25 mai, toutes
les affiches furent dchires; un peuple immense se montra dans les
lieux publics, la haine dans le coeur, la colre dans les yeux. Mais
le gnral Duhesme,  la tte de douze mille hommes, moiti Franais,
moiti Italiens, contint le mouvement, et, du haut de la citadelle et
du fort de Mont-Jouy, menaa d'incendier la ville si elle remuait.
Sous cette main de fer, Barcelone trembla, mais ne se donna aucune
peine pour dissimuler sa rage. Murat, toujours, dans l'illusion 
l'gard de l'Espagne, avait rendu aux Catalans le droit de port
d'armes, qui leur avait t enlev sous Philippe V, voulant ainsi les
rcompenser de leur soumission apparente. Ils rpondirent  ce
tmoignage de confiance en achetant sur-le-champ tout ce qu'il y avait
de fusils, tout ce qu'il y avait de poudre et de plomb  vendre dans
les dpts publics, et on vit les paysans des montagnes et le peuple
des villes aliner ce qu'ils possdaient de plus prcieux pour se
procurer les moyens d'acqurir des armes. Chaque jour le moindre
accident devenait  Barcelone un sujet d'meute. Une pierre tombe du
fort de Mont-Jouy avait atteint un pcheur. Ce malheureux, bless,
disait-on, par les Franais, fut promen sur un brancard dans toute la
ville, pour exciter l'indignation publique. La prsence de nos troupes
comprima ce dsordre naissant. Un autre jour, un fifre des rgiments
italiens vit un petit Espagnol le contrefaire en se moquant de lui. Le
fifre ayant tir son sabre pour se faire respecter, ce fut un nouveau
tumulte, qui, cette fois, menaait d'tre gnral. Mais l'arme
franaise russit encore, par sa contenance,  arrter l'insurrection.
L'indiscipline des troupes italiennes, moins rserves dans leur
conduite que les ntres, contribuait aussi  l'irritation des
Espagnols. Toutefois, les plus turbulents, se voyant serrs de si
prs, s'enfuirent  Valence,  Manresa,  Lerida,  Saragosse; et
Barcelone devint, non pas plus amie des Franais, mais plus calme.

Les autres villes de la Catalogne, Girone, Manresa, Lerida,
s'insurgrent. Tous les villages en firent autant. Cependant,
Barcelone tant comprime, la Catalogne ne pouvait rien entreprendre
de bien srieux, et c'tait la preuve que si les prcautions eussent
t mieux prises, et que si des forces suffisantes eussent t places
 temps dans les principales villes d'Espagne, l'insurrection gnrale
aurait pu tre, sinon empche, du moins contenue, et fort ralentie
dans ses progrs.

[En marge: Troubles  Saragosse, et insurrection de l'Aragon.]

[En marge: Joseph Palafox, ancien garde du corps, institu commandant
en chef de l'Aragon.]

[En marge: L'insurrection pousse jusqu' Logroo, tout prs de
l'arme franaise.]

Saragosse, enfin, l'immortelle Saragosse, n'avait pas t la dernire,
comme on le pense bien,  rpondre au cri de l'indpendance espagnole.
C'tait le 24 mai, deux jours aprs Carthagne, deux jours avant
Sville, et aussitt que les Asturies, qu'elle s'tait insurge. 
l'arrive du courrier de Madrid portant la nouvelle des abdications,
le peuple,  l'exemple des autres provinces, tait accouru en foule 
l'htel du capitaine gnral, don Juan de Guillermi, et, le trouvant
timide comme les autres capitaines gnraux, l'avait destitu, et
remplac par son chef d'tat-major, le gnral Mori. Celui-ci, le
lendemain 25, convoqua une junte pour satisfaire le peuple et
s'entourer d'un conseil qui partaget sa responsabilit. Le gnral
Mori et la junte, sentant le double danger d'tre  la fois sous la
main de la populace, et sous la main des Franais qui remplissaient la
Navarre, taient fort hsitants. Le peuple, que le zle le plus exalt
aurait  peine satisfait, voulut, sans toutefois les gorger comme on
fit ailleurs, se dbarrasser de chefs qui ne partageaient pas son
ardeur, et donna le commandement  un personnage clbre, Joseph
Palafox de Melzi, propre neveu du duc de Melzi, vice-chancelier du
royaume d'Italie. C'tait un beau jeune homme, de vingt-huit ans,
ayant servi dans les gardes du corps, et connu pour avoir firement
rsist aux dsirs d'une reine corrompue, dont il avait attir les
regards. Attach  Ferdinand VII, qu'il tait all visiter  Bayonne,
et qu'il avait trouv captif et violent, il tait venu  Saragosse sa
patrie, attendant, cach dans les environs, le moment de servir le roi
qu'il regardait comme seul lgitime. Le peuple, inform de ces
particularits, courut le chercher pour le nommer capitaine gnral.
Joseph Palafox accepta, s'entoura d'un moine fort habile et fort
brave, d'un vieil officier d'artillerie expriment, d'un ancien
professeur qui lui avait donn des leons, et supplant par leurs
lumires  ce qui lui manquait, car il ne savait ni la guerre ni la
politique, il se mit  la tte des affaires de l'Aragon. Son me
hroque devait bientt lui tenir lieu de toutes les qualits du
commandement. Palafox convoqua les Corts de la province, ordonna une
leve en masse, et appela aux armes la belle et vaillante population
aragonaise. Son appel fut non-seulement cout, mais partout devanc.
Enfin, l'agitation, l'entranement furent tels, que sur les confins de
l'Aragon et de la Navarre,  Logroo,  cinq ou six lieues des troupes
franaises, on s'insurgea. On en fit autant  Santander, sur notre
droite, et en arrire mme de nos colonnes.

[En marge: Juin 1808.]

Ainsi, en huit jours, du 22 au 30 mai, sans qu'aucune province se ft
concerte avec une autre, toute l'Espagne s'tait souleve sous
l'empire d'un mme sentiment, celui de l'indignation excite par les
vnements de Bayonne. Partout les traits caractristiques de cette
insurrection nationale avaient t les mmes: hsitation des hautes
classes, sentiment unanime et irrsistible des classes infrieures, et
bientt dvouement gal de toutes; formation locale de gouvernements
insurrectionnels; leve en masse; dsertion de l'arme rgulire pour
se joindre  l'insurrection; dons volontaires du haut clerg, ardeur
fanatique du bas clerg; en un mot, partout patriotisme, aveuglement,
frocit, grandes actions, crimes atroces; une rvolution monarchique
enfin procdant comme une rvolution dmocratique, parce que
l'instrument tait le mme, c'tait le peuple, et parce que le
rsultat promettait de l'tre aussi, ce devait tre la rforme des
anciennes institutions, que l'on faisait esprer  l'Espagne, pour
opposer  la France ses propres armes.

[En marge: Lenteur avec laquelle les nouvelles de l'insurrection
arrivent  Bayonne.]

Ces insurrections spontanes, qui clatrent du 22 au 30 mai, ne
furent que successivement et lentement connues  Bayonne, o rsidait
Napolon, et o il rsida pendant tout le mois de juin et les premiers
jours de juillet. On ne sut d'abord que celles qui se produisirent 
droite et  gauche de l'arme franaise, c'est--dire dans les
Asturies, la Vieille-Castille, l'Aragon. La difficult des
communications toujours grande en Espagne, devenue plus grande en ce
moment, car les courriers taient non-seulement arrts, mais le plus
souvent assassins, fut cause que mme  Madrid l'tat-major franais
ne connaissait presque rien de ce qui se passait au del de la
Nouvelle-Castille et de la Manche. On savait seulement que dans les
autres provinces il rgnait un grand trouble, une extrme agitation;
mais on ignorait les dtails, et ce ne fut que peu  peu, et dans le
courant de juin, qu'on apprit tout ce qui tait arriv  la fin de
mai; encore ne parvint-on  l'apprendre que par les confidences ou par
les bravades des Espagnols, qui racontaient  Madrid ce que des
lettres particulires, portes par des messagers, leur avaient rvl.

[En marge: Renforts prpars par Napolon, afin de contenir
l'insurrection espagnole.]

Ds que Napolon connut  Bayonne les vnements d'Oviedo, de
Valladolid, de Logroo, de Saragosse, qui s'taient passs tout prs
de lui, et dont il ne fut inform que sept ou huit jours aprs leur
accomplissement, il donna des ordres prompts et nergiques pour
arrter l'insurrection avant qu'elle se ft tendue et consolide. Il
avait eu soin de placer entre Bayonne et Madrid, sur les derrires du
marchal Moncey et du gnral Dupont, le corps du marchal Bessires,
compos des divisions Merle, Verdier et Lasalle. La division Merle
avait t forme avec quelques troisimes bataillons tirs des ctes,
et avec les quatrimes bataillons des lgions de rserve. La division
Verdier l'avait t avec les rgiments provisoires, depuis le numro
13 jusqu'au numro 18[2], les douze premiers composant, comme on l'a
vu, le corps du marchal Moncey. Dans le moment arrivaient les corps
polonais admis au service de France, et consistant en un superbe
rgiment de cavalerie de 900  1,000 chevaux, clbre depuis sous le
titre de lanciers polonais; en trois bons rgiments d'infanterie, de
15  1,600 hommes chacun, et connus sous le nom de premier, second,
troisime de la Vistule. Napolon avait enfin successivement amen,
soit de Paris, soit des camps tablis sur les ctes, les 4e lger et
15e de ligne, les 2e et 12e lger, les 14e et 44e de ligne, les
faisant succder les uns aux autres, de Paris au camp de Boulogne, du
camp de Boulogne aux camps de Bretagne, des camps de Bretagne 
Bayonne, de manire  leur mnager le temps de se reposer, et
l'occasion d'tre utiles l o ils s'arrtaient. Il ordonna de plus
d'expdier en poste deux bataillons aguerris de la garde de Paris.
S'il n'avait donc pas sous la main l'tendue de ressources qui aurait
pu suffire  comprimer immdiatement l'insurrection espagnole, il y
supplait avec son gnie d'organisation, et il tait dj parvenu 
runir quelques forces, qui permettaient d'apporter au mal un premier
remde, puisqu'il lui arrivait six rgiments franais d'ancienne
formation et trois rgiments polonais. Il arrivait aussi, sous le
titre de rgiments de marche, des dtachements nombreux destins 
recruter les rgiments provisoires[3], et qui, avant de se fondre dans
ces derniers, rendaient des services tout le long de la route qu'ils
avaient  parcourir.

[Note 2: Toutefois il n'y eut de forms que les 13e, 14e, 17e et 18e
rgiments provisoires, les dtachements ayant manqu pour les 15e et
16e.]

[Note 3: On peut, par ces divers titres, se faire une ide de la
complication que l'tendue des besoins et des ressources avait fait
natre dans l'organisation militaire, que Napolon maniait avec tant
de gnie. Il y avait les vieux rgiments de ligne franais portant les
numros 1  112, plus les rgiments lgers portant les numros 1  32,
qui taient rpandus en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Illyrie,
et qui avaient leurs bataillons de dpt sur le Rhin ou sur les Alpes.
Il y avait en outre les rgiments dits provisoires, qu'on avait forms
avec des compagnies tires des bataillons de dpt, et qui taient
dtachs en Espagne pour y servir sous une forme temporaire. Il y
avait de plus les dtachements tirs plus tard de ces mmes dpts
pour aller renforcer les rgiments provisoires, et qui formaient
pendant le trajet des rgiments de marche. Les cinq lgions de
rserve, dont les trois premiers bataillons composaient le corps du
gnral Dupont, dont les quatrimes bataillons composaient l'une des
divisions du marchal Bessires, dont enfin les cinquimes et siximes
bataillons restaient  organiser, prsentaient une nouvelle catgorie.
Il y avait enfin les Italiens, les Polonais, les Suisses, qui
concouraient de leur ct  la composition des forces dont disposait
Napolon. Il faut donc suivre avec une attention soutenue ces
catgories si diverses et si nombreuses, si on veut apprcier l'art
prodigieux avec lequel Napolon maniait ses forces, et si on veut
surtout comprendre comment il se faisait que, malgr cet art
prodigieux, les ressources commenassent  tre au-dessous de
l'immensit de la tche qu'il avait malheureusement embrasse.]

[En marge: Mission donne au gnral Verdier de rprimer Logroo, et
au gnral Lefebvre-Desnoette de rprimer Saragosse.]

[En marge: Savary envoy  Madrid pour suppler Murat malade.]

[En marge: Ordres relativement  Sgovie et  Valence.]

Napolon ordonna sur-le-champ au gnral Verdier de courir  Logroo
avec 1,500 hommes d'infanterie, 300 chevaux et 4 bouches  feu, pour
faire de cette ville un exemple svre. Il ordonna au gnral
Lefebvre-Desnoette, brillant officier commandant les chasseurs 
cheval de la garde impriale, de se transporter  Pampelune avec les
lanciers polonais, quelques bataillons d'infanterie provisoire, six
bouches  feu, de ramasser en outre dans cette place quelques
troisimes bataillons qui en formaient la garnison, le tout prsentant
un total d'environ 4 mille hommes, et de se rendre  tire-d'aile sur
Saragosse, pour faire rentrer dans l'ordre cette capitale de l'Aragon.
Une dputation compose de plusieurs membres de la junte devait
prcder le gnral Lefebvre-Desnoette, et employer la persuasion
avant la force; mais si la persuasion ne russissait pas, la force
devait tre nergiquement applique au mal. Napolon prescrivit au
marchal Bessires, ds que le gnral Verdier en aurait fini avec
Logroo, de se reporter, avec la cavalerie du gnral Lasalle, sur
Valladolid, pour ramener le calme dans la Vieille-Castille. Il
expdia  Madrid le gnral Savary pour suppler Murat malade, et
donner des ordres sous son nom, sans que le commandement part chang.
Il lui enjoignit de faire refluer de l'Escurial sur Sgovie insurge
la division Frre, la troisime du gnral Dupont, et d'expdier une
colonne de 3 ou 4 mille hommes sur Saragosse, par un mouvement 
gauche en arrire, sur Guadalaxara. Ayant recueilli quelques bruits
vagues de l'insurrection de Valence, il prescrivit de faire partir de
Madrid la premire division du marchal Moncey avec un corps
auxiliaire espagnol, de diriger cette colonne jusqu' Cuenca, de l'y
retenir si les bruits de l'insurrection de Valence ne se confirmaient
pas, et de la pousser sur cette ville s'ils se confirmaient.
Cependant, comme c'tait peu pour rduire une ville de 100 mille mes
(60 dans la ville, 40 dans la Huerta), Napolon ordonna au gnral
Duhesme d'envoyer de Barcelone sur Tarragone et Tortose la division
Chabran, laquelle chemin faisant comprimerait les mouvements de la
Catalogne, fixerait dans le parti de la France le rgiment suisse de
Tarragone, et dboucherait sur Valence par le littoral, tandis que le
marchal Moncey dboucherait sur cette ville par les montagnes.

[En marge: Ordres relativement  l'Andalousie.]

[En marge: Direction donne au corps du gnral Dupont.]

Mais c'est surtout vers l'Andalousie et la flotte franaise de Cadix
que Napolon porta toute sa sollicitude. Ds les premiers moments il
avait song  diriger le gnral Dupont vers l'Andalousie, o il lui
semblait qu'on avait laiss s'accumuler trop de troupes espagnoles, et
o il craignait de plus quelque tentative de la part des Anglais. Il
avait plac ce gnral en avant, avec une premire division  Tolde,
une seconde  Aranjuez, une troisime  l'Escurial, pour qu'il ft
ainsi chelonn sur la route de Madrid  Cadix, lui recommandant
expressment de se tenir prt  partir au premier signal.  la
nouvelle de l'insurrection, l'ordre de dpart avait t expdi, et le
gnral Dupont s'tait mis en marche (fin de mai) vers la
Sierra-Morena. Napolon comptait sur ce gnral, qui jusqu'ici avait
toujours t brave, brillant et heureux, et lui destinait le bton de
marchal  la premire occasion clatante. Napolon ne doutait pas
qu'il ne la trouvt en Espagne. Cet infortun gnral n'en doutait pas
lui-mme! Horrible et cruel mystre de la destine, toujours imprvue
dans ses faveurs et ses rigueurs!

Napolon, qui ne voulait pas le lancer en flche au fond de l'Espagne,
sans moyens suffisants pour s'y soutenir, lui adjoignit divers
renforts. Ne l'ayant expdi qu'avec sa premire division, celle du
gnral Barbou, il ordonna de porter la seconde  Tolde, pour qu'elle
pt le rejoindre, s'il en avait besoin. Il voulut en outre qu'on lui
donnt sur-le-champ toute la cavalerie du corps d'arme, les marins de
la garde, qui devaient monter les deux nouveaux vaisseaux prpars 
Cadix, enfin les deux rgiments suisses de l'ancienne garnison de
Madrid (de Preux et Reding), runis en ce moment  Talavera. La
division Kellermann, du corps d'arme de Junot, place  Elvas sur la
frontire du Portugal et de l'Andalousie, les trois autres rgiments
suisses de Tarragone, Carthagne et Malaga, que Napolon supposait
concentrs  Grenade, pouvaient porter le corps du gnral Dupont 
20 mille hommes au moins, mme sans l'adjonction de ses seconde et
troisime divisions, force suffisante assurment pour contenir
l'Andalousie et sauver Cadix d'un coup de main des Anglais. Il fut
prescrit au gnral Dupont de marcher en toute hte vers le but qui
proccupait le plus Napolon, c'est--dire vers Cadix et la flotte de
l'amiral Rosily.

Il devait rester  Madrid, en consquence de ces ordres, deux
divisions du marchal Moncey et deux divisions du gnral Dupont, car
ces dernires, places entre l'Escurial, Aranjuez et Tolde, taient
considres comme  Madrid mme. Il devait y rester en outre les
cuirassiers et la garde impriale, c'est--dire environ 25  30 mille
hommes, sans compter l'escorte de vieux rgiments qui allaient
accompagner le roi Joseph. On tait fond  croire que ce serait assez
pour parer aux cas imprvus, ne sachant pas encore  quel point
l'insurrection tait intense, audacieuse et surtout gnrale. Ordre
fut expdi de nouveau de construire dans Madrid, soit au palais
royal, soit au Buen-Retiro, de vritables places d'armes, dans
lesquelles on pt dposer les blesss, les malades, les munitions, les
caisses, tout le bagage enfin de l'arme.

[En marge: Prompte dispersion des insurgs de Logroo par le gnral
Verdier.]

Ces ordres, donns directement pour les provinces du nord,
indirectement et par l'intermdiaire de l'tat-major de Madrid pour
les provinces du midi, furent excuts sur-le-champ. Le gnral
Verdier marcha le premier avec le 14e rgiment provisoire, environ
deux cents chevaux, et quatre pices de canon, de Vittoria sur
Logroo. Arriv  la Guardia, loin de l'bre, il apprit que le pont
sur lequel on passe l'bre pour se rendre  Logroo tait occup par
les insurgs. Il passa l'bre  El-Ciego sur un bac, et le 6 juin au
matin il se porta sur Logroo. Les insurgs, qui se composaient de
gens du peuple et de paysans des environs, au nombre de 2  3 mille,
avaient obstru l'entre de la ville en y accumulant toute espce de
matriaux. Ils avaient mis en batterie sept vieilles pices de canon
montes par des charrons du lieu sur des affts qu'ils avaient
faonns eux-mmes, et ils se tenaient derrire leurs grossiers
retranchements, anims de beaucoup d'enthousiasme, mais de peu de
bravoure. Aprs les premires dcharges, ils s'enfuirent devant nos
jeunes soldats, qui enlevrent en courant tous les obstacles qu'on
avait essay de leur opposer. La dfaite de ces premiers insurgs fut
si prompte, que le gnral Verdier n'eut pas le temps de tourner
Logroo pour les envelopper et faire des prisonniers. Nos fantassins
dans l'intrieur de la ville, nos cavaliers dans la campagne, en
turent une centaine  coups de baonnette ou de sabre. Nous n'emes
qu'un homme tu et cinq blesss, mais parmi eux deux officiers. On
prit aux insurgs leurs sept pices de canon et 80 mille cartouches
d'infanterie. L'vque de Calahorra, qu'ils avaient malgr lui mis 
leur tte, obtint la grce de la ville de Logroo, qui fut  sa prire
exempte de tout pillage, et frappe seulement d'une contribution de
30 mille francs au profit des soldats, auxquels cette somme fut
immdiatement distribue.

[En marge: Prise et rpression de Sgovie par la division Frre.]

Cette conduite des insurgs n'tait pas faite pour donner une grande
ide de la rsistance que pourraient nous opposer les Espagnols. Le
gnral Verdier rentra sur-le-champ  Vittoria, afin de remplacer au
corps du marchal Bessires les troupes des gnraux Merle et Lasalle,
qui venaient de partir pour Valladolid. Le gnral Lasalle, avec les
10e et 22e de chasseurs, et le 17e provisoire d'infanterie emprunt 
la division Verdier; le gnral Merle avec toute sa division, compose
d'un bataillon du 47e, d'un bataillon du 86e, d'un rgiment de marche,
d'un rgiment des lgions de rserve, s'taient dirigs sur Valladolid
par Torquemada et Palencia, en suivant les deux rives de la Pisuerga,
qui coule des montagnes de la Biscaye dans le Duero, aprs avoir
travers Valladolid. Pendant qu'ils se portaient ainsi en avant, le
gnral Frre, au contraire, quittant l'Escurial, faisait un mouvement
en arrire sur Sgovie insurge. La Vieille-Castille tait donc
traverse par deux colonnes, l'une s'avanant sur la route de Burgos 
Madrid, l'autre rebroussant chemin sur cette mme route. Le gnral
Frre, ayant une moindre distance  parcourir, arriva le premier sur
Sgovie, qu'il trouva occupe par les lves du collge d'artillerie,
et par une nue de paysans qui l'avaient envahie, en y commettant
toutes sortes d'excs. Ils avaient compltement barricad la ville, et
mis en batterie l'artillerie que servaient les lves du collge. Ces
obstacles tinrent peu devant nos troupes, qui avaient toute l'ardeur
de la jeunesse, et qui taient depuis une anne dans les rangs de
l'arme sans avoir tir un coup de fusil. Elles escaladrent avec une
incroyable vivacit les barricades de Sgovie, turent  coups de
baonnette un certain nombre de paysans, et expulsrent les autres,
qui s'enfuirent aprs avoir pill les maisons qu'ils taient chargs
de dfendre. Les malheureux habitants s'taient disperss, pour ne pas
se trouver exposs  tous les excs des dfenseurs et des assaillants
de leur ville. Ils n'vitrent pas les excs des premiers, et furent,
cette fois du moins, fort mnags par les seconds. On dut comprendre
pourquoi les classes aises en Espagne inclinaient  la soumission
envers la France, places qu'elles taient entre une populace
sanguinaire et pillarde, et les armes franaises exaspres. Le
gnral Frre traita fort doucement la ville de Sgovie, mais s'empara
de l'immense matriel d'artillerie renferm dans le collge militaire.

[En marge: Meurtre de don Miguel de Cevallos, gouverneur du collge de
Sgovie, par les dfenseurs fugitifs de cette ville.]

Les prtendus dfenseurs de Sgovie s'taient replis  la dbandade
sur Valladolid, comme s'ils eussent t poursuivis par le gnral
Frre, qui n'avait cependant pas de cavalerie  lancer aprs eux. Ils
avaient amen avec eux  Valladolid le directeur du collge militaire
de Sgovie, don Miguel de Cevallos. Suivant l'usage des soldats qui
ont fui devant l'ennemi, les insurgs chapps de Sgovie prtendirent
que M. de Cevallos, par sa lchet ou sa trahison, tait l'auteur de
leur dfaite. Il n'en tait rien pourtant, mais on le constitua
prisonnier, et on le conduisit ainsi  Valladolid. Au moment o il y
entrait, une grande rumeur clata. Les nouvelles recrues de
l'insurrection faisaient l'exercice  feu sur une place qu'il
traversait. Elles se rurent sur lui, et malgr les cris de sa femme,
qui l'accompagnait, malgr les efforts d'un prtre qui, sous prtexte
de recevoir sa confession, demandait qu'on lui accordt quelques
instants, il fut impitoyablement gorg, puis tran dans les rues.
Des femmes furieuses promenrent dans Valladolid les lambeaux
sanglants de son cadavre.

[En marge: Dfaite de don Gregorio de la Cuesta par les troupes du
gnral Lasalle au pont de Cabezon.]

Ce triste vnement, qui faisait suite  tant d'autres du mme genre,
causa au capitaine gnral, don Gregorio de la Cuesta, devenu malgr
lui chef de l'insurrection de la Vieille-Castille, une impression
douloureuse et profonde. Aussi n'osa-t-il pas rsister aux cris d'une
populace extravagante, qui demandait qu'on court en toute hte
au-devant de la colonne franaise en marche de Burgos sur Valladolid.
C'tait, comme nous l'avons dit, celle des gnraux Lasalle et Merle,
partis de Burgos avec quelques mille hommes d'infanterie et un millier
de chevaux, c'est--dire deux ou trois fois plus de forces qu'il n'en
fallait pour mettre en fuite tous les insurgs de la Vieille-Castille.
Le vieux et chagrin capitaine gnral pensait avec raison que c'tait
tout au plus si on pourrait, dans une ville bien barricade, et avec
la rsolution de se dfendre jusqu' la mort, tenir tte aux Franais.
Mais il regardait comme insens d'aller braver en rase campagne les
plus vigoureuses troupes de l'Europe. Menac cependant d'un sort
semblable  celui de don Miguel de Cevallos s'il rsistait, il sortit
avec cinq  six mille bourgeois et paysans encadrs dans quelques
dserteurs de troupes rgulires, cent gardes du corps fugitifs de
l'Escurial, quelques centaines de cavaliers du rgiment de la reine,
et plusieurs pices de canon. Il se posta au pont de Cabezon, sur la
Pisuerga,  deux lieues en avant de Valladolid, point par lequel
passait la grande route de Burgos  Valladolid.

Le gnral Lasalle avait balay les bandes d'insurgs postes sur son
chemin, notamment au bourg de Torquemada, qu'il avait assez maltrait.
 Palencia, l'vque tait sorti  sa rencontre,  la tte des
principaux habitants, demandant la grce de la ville. Le gnral
Lasalle la leur avait accorde en exigeant seulement quelques vivres
pour ses soldats. Le 12 juin au matin, il arriva en vue du pont de
Cabezon, o don Gregorio de la Cuesta avait pris position. Les mesures
du gnral espagnol ne dnotaient ni beaucoup d'exprience ni beaucoup
de coup d'oeil. Il avait mis en avant du pont sa cavalerie, derrire
sa cavalerie une ligne de douze cents fantassins, ses canons sur le
pont mme, quelques paysans en tirailleurs le long des gus de la
Pisuerga, et en arrire, au del de la rivire, sur des hauteurs qui
en dominaient le cours, le reste de son petit corps d'arme. Le
gnral Lasalle, amenant deux rgiments de cavalerie et les voltigeurs
du 17e provisoire, fit attaquer l'ennemi avec sa rsolution
accoutume. Sa cavalerie culbuta celle des Espagnols, qu'elle jeta sur
leur infanterie. Nos voltigeurs chargrent ensuite cette infanterie,
et la poussrent tant sur le pont que sur les gus de la rivire. Il y
eut l une confusion horrible, car fantassins, cavaliers, canons se
pressaient sur un pont troit, sous le feu des troupes espagnoles de
la rive oppose, qui tiraient indistinctement sur amis et ennemis. Le
gnral Merle ayant appuy le gnral Lasalle avec toute sa division,
le pont fut franchi, et la position au del de la Pisuerga
promptement enleve. La cavalerie sabra les fuyards, dont elle tua un
assez grand nombre. Quinze morts, vingt ou vingt-cinq blesss
composrent notre perte; cinq ou six cents morts et blesss, celle des
Espagnols. Le gnral Lasalle entra sans coup frir dans Valladolid
consterne, mais presque heureuse d'tre dlivre des bandits qui
l'avaient occupe sous prtexte de la dfendre. Le plus grand chagrin
des Espagnols tait d'avoir vu leur principal gnral battu si vite et
si compltement. Don Gregorio de la Cuesta se retira avec quelques
cavaliers sur la route de Lon, entour d'insurgs qui fuyaient 
travers champs, et leur disant  tous qu'on n'avait que ce qu'on
mritait en allant avec des bandes indisciplines braver des troupes
rgulires et habitues  vaincre l'Europe.

[En marge: Affaire du gnral Lefebvre  Tudela, contre les insurgs
de Saragosse.]

Le gnral Lasalle ramassa dans Valladolid une grande quantit
d'armes, de munitions, de vivres, et mnagea la ville. Les affaires de
Logroo, de Sgovie, de Cabezon, n'indiquaient jusqu'ici que beaucoup
de prsomption, d'ignorance, de fureur, mais encore aucune habitude de
la guerre, et surtout aucune preuve de cette tnacit qu'on rencontra
plus tard. Aussi, bien que dans l'arme on comment  savoir que
l'insurrection tait universelle, on ne s'en inquitait gure, et on
croyait que ce serait une leve de boucliers gnrale  la vrit,
mais partout aussi facile  comprimer que prompte  se produire. Ce
qui se passait alors en Aragon tait de nature  inspirer la mme
confiance. Le gnral Lefebvre-Desnoette, arriv  Pampelune, y avait
organis sa petite colonne, forte, comme nous l'avons dit, de trois
mille fantassins et artilleurs, d'un millier de cavaliers, et de six
bouches  feu. Ses dispositions acheves, il partit le 6 juin de
Pampelune, laissant dans cette ville la dputation qu'on avait charge
d'aller porter  Saragosse des paroles de paix, car la violence que
les insurgs montraient partout indiquait assez que la lance des
Polonais tait le seul moyen auquel on pt recourir dans le moment. En
marche sur Valtierra le 7, le gnral Lefebvre trouva partout les
villages vides et les paysans runis aux rebelles. Arriv  Valtierra
mme, il apprit que le pont de Tudela sur l'bre tait dtruit, et que
toutes les barques existant sur ce fleuve avaient t enleves et
conduites  Tudela. Il s'arrta  Valtierra pour se procurer des
moyens de passer l'bre. Il fit descendre de la rivire d'Aragon dans
l'bre de grosses barques qui servaient de bacs, les disposa en face
de Valtierra, et franchit l'bre sur ce point. Le lendemain 8, il se
porta devant Tudela. Une nue d'insurgs battaient la campagne, et
tiraillaient en se cachant derrire les buissons. Le gros du
rassemblement, fort de 8  10 mille hommes, tait post sur les
hauteurs en avant de cette ville. Le marquis de Lassan, frre de
Joseph Palafox, les commandait. Le gnral Lefebvre, se faisant
prcder par ses voltigeurs et de nombreux pelotons de cavalerie, les
ramena de position en position jusque sous les murs de Tudela. Parvenu
en cet endroit, il essaya de parlementer pour viter les moyens
violents, et surtout la ncessit d'entrer dans Tudela de vive force.
Mais on rpondit par des coups de fusil  ses parlementaires, et mme
on fit feu sur lui. Alors il ordonna une charge  la baonnette. Ses
jeunes soldats, toujours ardents, abordrent au pas de course les
positions de l'ennemi, le culbutrent et lui prirent ses canons. Les
lanciers se jetrent au galop sur les fuyards, et en abattirent
quelques centaines  coups de lance. On entra dans Tudela au pas de
charge, et, dans les premiers instants, les soldats se mirent  piller
la ville. Mais l'ordre fut bientt rtabli par le gnral Lefebvre, et
grce faite aux habitants. Nous n'avions eu qu'une dizaine d'hommes
morts ou blesss, contre trois ou quatre cents hommes tus aux
insurgs, les uns derrire leurs retranchements, les autres dans leur
fuite  travers la campagne.

[En marge: Nouvelle affaire  Mallen.]

Matre de Tudela, et trouvant le pont de cette ville dtruit, toute la
campagne insurge au loin, le gnral Lefebvre-Desnoette, avant de se
porter en avant, crut devoir assurer sa marche, en dsarmant les
villages environnants, et en rtablissant le pont de Tudela, qui est
la communication ncessaire avec Pampelune. Il employa donc les
journes des 9, 10 et 11 juin  rtablir le pont de l'bre,  battre
la campagne,  dsarmer les villages, faisant passer au fil de l'pe
les obstins qui ne voulaient pas se rendre. Le 12, aprs avoir assur
ses communications, il se remit en marche, et le 13 au matin, arriv
devant Mallen, il rencontra encore les insurgs ayant le marquis de
Lassan en tte, et forts de deux rgiments espagnols et de 8  10
mille paysans. Aprs avoir repli les bandes qui taient rpandues en
avant de Mallen, il fit attaquer la position elle-mme. Ce n'tait
pas difficile, car ces insurgs indisciplins, aprs avoir fait un
premier feu, se retiraient en fuyant derrire les troupes de ligne,
tirant par-dessus la tte de celles-ci, et tuant plus d'Espagnols que
de Franais. Le gnral Lefebvre ayant attaqu l'ennemi par le flanc
le culbuta sans difficult, et renversa tout ce qui tait devant lui.
Les lanciers polonais, envoys  la poursuite des fuyards, ne leur
firent aucun quartier. Anims  cette poursuite, ils franchirent pour
les atteindre l'bre  la nage, et en turent ou blessrent plus d'un
millier. Notre perte n'avait gure t plus considrable que dans
l'affaire de Tudela, et ne montait pas  plus d'une vingtaine
d'hommes. La vivacit des attaques, le peu de tenue des paysans
espagnols, l'embarras des troupes de ligne, places le plus souvent
entre notre feu et celui des fuyards, la confusion enfin de toutes
choses parmi les insurgs, expliquaient la brivet de ces petits
combats, l'insignifiance de nos pertes, l'importance de celles de
l'ennemi, qui prissait moins dans l'action que dans la fuite, et sous
la lance des Polonais.

Le 14, le gnral Lefebvre, continuant sa marche vers Saragosse,
rencontra encore les insurgs posts sur les hauteurs d'Alagon, les
traita comme  Tudela et  Malien, et les obligea  se retirer
prcipitamment. Toutefois,  cause de la fatigue des troupes, il ne
les poursuivit pas aussi loin que les jours prcdents, et remit au
lendemain son apparition devant Saragosse.

[En marge: Arrive du gnral Lefebvre-Desnoette devant Saragosse.]

[En marge: Impossibilit de brusquer la prise de cette ville
importante, et ncessit de s'y arrter.]

Il y arriva le lendemain 15 juin. Il aurait voulu y entrer de vive
force; mais pntrer, avec 3 mille hommes d'infanterie, mille
cavaliers et six pices de 4, dans une ville de 40  50 mille mes,
remplie de soldats et surtout d'une nue de paysans rsolus  se
dfendre en furieux, dans une ville dont la destruction les
intressait peu, puisqu'ils taient tous habitants des villages
voisins, n'tait pas chose facile. Un vieux mur, flanqu d'un ct par
un fort chteau, et de distance en distance par plusieurs gros
couvents, et aboutissant par ses deux extrmits  l'bre, entourait
Saragosse (voir la carte n 45). Bien qu'une grande confusion rgnt
au dedans, que troupes rgulires, insurgs, habitants, fussent assez
mcontents les uns des autres, les troupes se plaignant des bandits
qui pillaient, assassinaient, ne savaient que fuir, les bandits se
plaignant des troupes qui ne les empchaient pas d'tre battus, il n'y
avait sur la question de la dfense qu'un sentiment, celui de rsister
 outrance et de ne livrer la ville qu'en cendres. Ces paysans
pillards et fanatiques, anims du besoin de s'agiter aprs une longue
inaction, quoique inutiles et lches en rase campagne, se montraient
de vaillants dfenseurs derrire les murailles d'une ville dont ils
taient les matres. Le brave Palafox d'ailleurs partageait leurs
sentiments, et le parti de sacrifier la ville tant pris par ceux
auxquels elle n'appartenait pas, la surprendre devenait impossible.
Aussi, ds que le gnral Lefebvre parut sous ses murs avec sa petite
troupe, il la vit remplie jusque sur les toits d'une immense
population de furieux, et entendit partir de toutes parts une
incroyable grle de balles. Il lui fallut s'arrter, car sa principale
force consistait en cavalerie, et il n'avait en fait d'artillerie que
six pices de 4. Il campa sur les hauteurs  gauche, prs de l'bre,
et manda sur-le-champ ses oprations au quartier gnral  Bayonne,
rclamant l'envoi de forces plus considrables en infanterie et en
artillerie, afin d'abattre les murailles qu'il avait devant lui, et
qui ne consistaient pas seulement dans le mur enveloppant Saragosse,
mais dans une multitude de vastes difices qu'il faudrait, le mur
pris, conqurir l'un aprs l'autre.

[En marge: Oprations du gnral Duhesme en Catalogne.]

En Catalogne, la situation offrait des difficults d'une autre nature,
mais plus graves peut-tre. Au lieu de trouver tout facile dans la
campagne, tout difficile devant la capitale, c'tait exactement le
contraire; car la capitale, Barcelone, tait dans nos mains, et la
campagne prsentait un pays montagneux, hriss de forteresses et de
gros bourgs insurgs. Le gnral Duhesme, avec environ 6 mille
Franais, 6 mille Italiens, se voyait comme bloqu dans Barcelone,
depuis l'insurrection gnrale des derniers jours de mai. Girone,
Lerida, Manresa, Tarragone et presque tous les bourgs principaux
taient en pleine insurrection, et les paysans descendaient jusque
sous les murs de la ville, pour tirer sur nos sentinelles. Nanmoins,
ayant reu le 3 juin l'ordre qui lui prescrivait de diriger la
division Chabran sur la route de Valence, afin qu'elle donnt la main
au marchal Moncey, il la fit partir le 4, en lui assignant la route
de Lerida, de manire qu'elle pt observer chemin faisant ce qui se
passait en Aragon. Le gnral Chabran,  la tte d'une bonne division
franaise, n'prouva pas beaucoup d'obstacles le long de la grande
route, sur laquelle il se tint constamment, traita bien les habitants,
en obtint des vivres qu'on ne pouvait pas refuser  la force de sa
division, et parvint presque sans coup frir  Tarragone. Il y arriva
fort  propos pour prvenir les suites de l'insurrection, car le
rgiment suisse de Wimpfen, qui l'occupait, hsitait encore. Le
gnral Chabran pacifia Tarragone, exigea des officiers suisses leur
parole d'honneur de rester fidles  la France, qui consentait  les
prendre  son service, et remit tout en ordre, du moins pour un
moment, dans cette place importante.

[En marge: Combats du gnral Schwartz aux environs du Llobregat.]

Mais c'tait prcisment sa sortie de Barcelone, et la division des
forces franaises, que les insurgs attendaient pour accabler nos
troupes. Le fameux couvent du Mont-Serrat, situ au milieu des
rochers, dans la ceinture montagneuse qui enveloppe Barcelone, passait
pour tre le foyer de l'insurrection. La rivire du Llobregat, qui
coupe cette ceinture montagneuse avant de se jeter dans la mer, est
l'un des obstacles qu'il faut franchir pour se rendre au Mont-Serrat.
La prtention des insurgs tait de s'emparer du cours de cette
rivire, de s'y tablir fortement, d'enfermer ainsi le gnral Duhesme
dans la capitale, et de le couper de Tarragone; car le Llobregat coule
au midi de Barcelone, entre cette ville et Tarragone. Le gnral
Duhesme, voulant fouiller le Mont-Serrat, et empcher les insurgs de
prendre position entre lui et le gnral Chabran, fit sortir le
gnral Schwartz  la tte d'une colonne d'infanterie et de cavalerie,
avec ordre de se porter sur le Llobregat, de le franchir et d'aller
ensuite par Bruch faire une apparition au Mont-Serrat. Cet officier,
parti le 5 juin, ne trouva d'abord que des insurgs, qui lui cdrent
le terrain sans le disputer. Il franchit le Llobregat, traversa aussi
aisment Molins del Rey, Martorell, Esparraguera, et parvint ainsi
jusqu' Bruch. Mais arriv en cet endroit, ds qu'il voulut se diriger
sur le Mont-Serrat, il entendit sonner le tocsin dans tous les
villages, vit une nue de tirailleurs l'assaillir, apprit que partout
autour de lui on barricadait les villages, dtruisait les ponts,
rendait les routes impraticables, et, de peur d'tre envelopp, il
prit le parti de rebrousser chemin. Il eut alors des difficults de
tout genre  vaincre, et particulirement dans le bourg
d'Esparraguera, qui prsentait une longue rue barricade. Il lui
fallut  chaque pas livrer des combats acharns. Les hommes tiraient
des fentres; les femmes, les enfants jetaient du haut des toits des
pierres et de l'huile bouillante sur la tte des soldats. Enfin, au
passage d'un pont qu'on avait dtruit de manire qu'il s'croult au
premier branlement, l'une de nos pices de canon s'abma avec le pont
lui-mme, au moment o elle y passait. Le gnral Schwartz, aprs
avoir eu beaucoup de morts et de blesss, rentra dans Barcelone le 7
juin, extnu de fatigue. Il tait vident que ces paysans fanatiques,
sans force en rase campagne, deviendraient fort redoutables derrire
des maisons, des rues barricades, des ponts obstrus, des rochers,
des buissons, derrire tout obstacle enfin dont ils pourraient se
couvrir pour combattre.

[En marge: Sortie brillante et heureuse contre les insurgs posts sur
le Llobregat.]

Le 8 et le 9 juin, les insurgs, enhardis par la retraite du gnral
Schwartz, eurent l'audace de venir s'tablir sur le Llobregat,
occupant en force les villages de San-Boy, San-Felice, Molins del Rey.
Leur plan consistait toujours  envelopper le gnral Duhesme, et 
intercepter les communications entre lui et le gnral Chabran. Le
gnral Duhesme sentit qu'il tait impossible de laisser s'accomplir
un pareil dessein, et il sortit le 10 juin de Barcelone en trois
colonnes, pour enlever la position des insurgs. Arrivs  la pointe
du jour le long du Llobregat, nos soldats le traversrent, ayant de
l'eau jusqu' la ceinture, coururent ensuite sur les villages occups
par l'ennemi, les enlevrent  la baonnette, y prirent beaucoup
d'insurgs, dont ils turent un nombre considrable, et punirent
San-Boy en le livrant aux flammes. Le soir ils rentrrent triomphants
dans Barcelone, amenant l'artillerie ennemie, au grand tonnement du
peuple qui avait espr ne pas les revoir. Ce fait d'armes imposa un
peu  la population tumultueuse de cette grande ville, et maintint
dans leur hsitation les classes aises, qui, l comme partout,
taient partages entre leur orgueil national profondment bless, et
la crainte d'une lutte contre la France, sous la domination d'une
multitude effrne. Cependant le gnral Duhesme, inquiet pour le
gnral Chabran, qui tait loin de lui  Tarragone, crivit  Bayonne
que la course prescrite  ce gnral pour donner la main au marchal
Moncey sous les murs de Valence, prsentait les plus grands prils,
tant pour la division Chabran elle-mme que pour les troupes restes 
Barcelone. Il demanda par ces motifs la permission de le rappeler.

[En marge: Mouvements des divers corps d'arme franais dans le midi
de l'Espagne.]

Tels taient les vnements au nord de l'Espagne en consquence des
ordres envoys de Bayonne mme aux troupes qui se trouvaient entre les
Pyrnes et Madrid. Les ordres transmis par l'intermdiaire de
l'tat-major de Madrid aux troupes qui devaient agir dans le Midi,
s'excutrent avec la mme ponctualit. Murat tait toujours dans un
tat  ne pouvoir rien ordonner; mais le gnral Belliard, en
attendant l'arrive du gnral Savary, expdia lui-mme au marchal
Moncey et au gnral Dupont les instructions de l'Empereur. Le
marchal Moncey, avec sa premire division, que commandait le gnral
Musnier, partit de Madrid pour se diriger par Cuenca sur Valence. Le
gnral Dupont partit de Tolde avec sa premire division, que
commandait le gnral Barbou, pour se diriger  travers la Manche sur
la Sierra-Morena. Il resta donc  Madrid mme deux divisions du
marchal Moncey, la garde impriale et les cuirassiers. La division
Vedel, seconde de Dupont, prit  Tolde la position laisse vacante
par la division Barbou. La division Frre, troisime de Dupont,
revenue de Sgovie  l'Escurial, prit  Aranjuez la position laisse
vacante par la division Vedel. Il restait par consquent dans la
capitale et dans les environs  peu prs 30 mille hommes d'infanterie
et de cavalerie, ce qui suffisait pour le moment. Il n'en fut dtach
qu'une colonne de prs de 3 mille hommes, qu'on voulait par la
province de Guadalaxara diriger sur Saragosse, et qui ne dpassa point
Guadalaxara.

[En marge: Marche du marchal Moncey sur Valence.]

Le marchal Moncey se mit en marche le 4 juin avec un corps franais
de 8,400 hommes, dont 800 hussards et 16 bouches  feu. Il devait tre
suivi de 1,500 hommes de bonne infanterie espagnole et de 500
cavaliers de la mme nation; ce qui aurait port son corps  plus de
10 mille hommes, et  15 ou 16 mille sous Valence, en supposant sa
runion avec le gnral Chabran. Malheureusement cette dernire
runion tait fort douteuse, et de plus, dans la nuit qui prcda le
dpart de la division franaise, les deux tiers des troupes espagnoles
dsertrent, dfection qui affaiblit tellement le corps auxiliaire que
ce n'tait plus la peine de le faire partir. Le marchal Moncey
entreprit donc son expdition avec 8,400 hommes de troupes franaises,
jeunes, mais ardentes, et trs-bien disciplines. Il coucha le premier
jour  Pinto, le deuxime  Aranjuez, le troisime  Santa-Cruz, le
quatrime  Tarancon, parcourant chaque jour une distance trs-courte,
pour ne pas fatiguer ses soldats, et les habituer  la chaleur ainsi
qu' la marche. Arriv le 7  Tarancon, le marchal Moncey leur
accorda un sjour et les y laissa la journe du 8. Le marchal Moncey
mnageait  la fois ses soldats et les habitants; il obtint partout
des vivres et un bon accueil. Les Espagnols le connaissaient depuis la
guerre de 1793, et il avait conserv une rputation d'humanit qui le
servait auprs d'eux. Il faut ajouter que dans ces provinces du
centre, nulle ville importante n'ayant donn l'lan patriotique, le
calme tait demeur assez grand. Le marchal Moncey n'eut donc aucune
difficult  vaincre, soit pour marcher, soit pour vivre. Le 9, il
alla coucher  Carrascosa, le 10  Villar-del-Horno, le 11  Cuenca.

[En marge: Le marchal Moncey s'arrte  Cuenca pour donner au gnral
Chabran le temps de s'approcher de Valence.]

Arriv dans cette ville, il voulut s'y arrter pour se procurer des
nouvelles tant de Valence que du gnral Chabran, sur lequel il
comptait pour accomplir sa mission. Mais les montagnes qui le
sparaient  gauche de la basse Catalogne,  droite de Valence, ne
laissaient parvenir jusqu' lui aucune nouvelle. Quant  Valence, rien
ne passait le dfil de Requena. Tout ce qu'on savait, c'est que
l'insurrection y tait violente et persvrante, que d'affreux
massacres y avaient t commis, et qu'on ne viendrait  bout de la
population souleve que par la force. Le marchal Moncey, qui tait
inform de l'arrive du gnral Chabran  Tarragone, et qui calculait
que pour se porter  Tortose et Castellon de la Plana, le long de la
mer, il faudrait  ce gnral jusqu'au 25 juin, lui expdia l'ordre de
s'y rendre sans retard, et fit ses dispositions de manire  ne pas
dboucher lui-mme dans la plaine de Valence avant le 25 juin. Il prit
le parti de sjourner  Cuenca jusqu'au 18, d'en partir ensuite pour
Requena, et de ne forcer les dfils des montagnes de Valence qu'au
moment opportun pour agir de concert avec le gnral Chabran. Il se
proposait pendant ces six jours passs  Cuenca de faire reposer ses
troupes, de pourvoir  ses transports, de se procurer des dtails sur
la route difficile et peu frquente qu'il allait parcourir. Cette
manire mthodique d'oprer pouvait assurment avoir des avantages,
mais de funestes consquences aussi; car elle donnait  l'insurrection
le temps de s'organiser, et de s'tablir solidement  Valence.

[En marge: Marche du gnral Dupont sur Cordoue.]

[En marge: tat des choses dans la Manche et l'Andalousie lorsque le
gnral Dupont y arrive.]

Pendant ce temps, le gnral Dupont marchait d'un tout autre pas vers
l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolde, il avait t
rejoint en route par les dragons du gnral Pryv, qui remplaaient
les cuirassiers  son corps, par les marins de la garde impriale, et
par les deux rgiments suisses de Preux et Reding. On pouvait valuer
la division Barbou  6 mille hommes prsents sous les armes; les
marins de la garde,  environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous
les services de terre et de mer; la cavalerie, compose de chasseurs
et dragons,  2,600; l'artillerie et le gnie,  7 ou 800; les
Suisses,  2,400: total, 12  13 mille hommes prsents au drapeau[4].
Le gnral Dupont traversa la Manche sans difficult, trouvant cette
province, ordinairement dserte, encore plus dserte que de coutume,
apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine
contenue mais violente, et oblig de marcher avec des prcautions
infinies pour ne laisser aucun tranard en arrire. Il franchit, sans
prouver de rsistance, les redoutables dfils de la Sierra-Morena
(voir la carte n 44), et arriva le 3 juin  Baylen, lieu de sinistre
mmoire, et qu'il ne prvoyait pas alors devoir tre pour lui le
thtre du plus affreux malheur. L, il apprit l'insurrection de
Sville et du midi de l'Espagne, le soulvement de toutes les
populations, et la runion des troupes de ligne aux insurgs.
Toutefois on doutait encore de la conduite du gnral Castaos,
commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver 
la cause de la royaut nouvelle, car plusieurs entretiens rcents
qu'il avait eus avec des officiers franais avaient dcel beaucoup
d'hsitation et mme une dsapprobation marque de l'insurrection. Ce
qui tait certain, c'est que les trois rgiments suisses de Tarragone,
de Carthagne, de Malaga, qu'on croyait runis  Grenade, et prts 
rejoindre l'arme franaise sur la route de Sville, venaient d'tre
envelopps par l'insurrection et entrans par elle. Ce pouvait tre
un danger pour la fidlit des deux rgiments suisses qu'on avait avec
soi, et il n'y avait que la victoire qui pt nous les attacher. Le
soulvement de Badajoz et de l'Estrmadure laissait peu de chances de
runir la division Kellermann, envoye de Lisbonne  Elvas. Ces
considrations, quoique nullement rassurantes, n'taient pas de nature
 faire reculer le gnral Dupont; car, aprs avoir rencontr tant de
fois les armes autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir
toujours vaincues, malgr la disproportion du nombre, il ne faisait
gure cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout
en marchant hardiment  eux, il crut devoir avertir l'tat-major
gnral  Madrid de l'tendue de l'insurrection, et demander la
runion de tout son corps d'arme, afin qu'il pt dominer
l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait  faire qu'une
_promenade conqurante_.

[Note 4: Ces chiffres sont pris sur les tats les plus authentiques,
et n'ont t adopts par moi qu'aprs de nombreuses vrifications. Ils
sont importants  constater avec prcision, parce que le gnral
Dupont, dans son procs, s'attribua beaucoup moins de forces que n'en
supposent ces chiffres, et que l'accusation lui en supposa beaucoup
plus. La vrit rigoureuse est telle que je la donne ici, aprs avoir
vrifi les tats fournis par le gnral Dupont, ceux qui provenaient
du ministre de la guerre, et ceux enfin qui formaient les tats
particuliers de Napolon.]

[En marge: Arrive  Baylen.]

Ayant dbouch par les dfils de la Sierra-Morena sur Baylen, et se
trouvant dans la valle du Guadalquivir, il tourna  droite, et
rsolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter  Cordoue, et
frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arriv le 4
juin  Andujar, il apprit l de nouveaux dtails sur les vnements de
l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la rsolution de
marcher vivement aux insurgs, mais persista davantage aussi 
rclamer la prompte runion des trois divisions qui composaient son
corps d'arme.

[En marge: Runion des insurgs de Cordoue au pont d'Alcolea.]

 Andujar, on sut avec plus de prcision les difficults qui devaient
se prsenter sur le chemin de Cordoue. Augustin de Echavarri, employ
jadis, comme nous l'avons dit,  purger la Sierra-Morena des brigands
qui l'infestaient, s'tait mis  la tte de ces brigands, des paysans
de la contre, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il
avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et
quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont
15 mille au moins de bandes indisciplines. C'tait l ce qu'on
appelait l'arme de Cordoue, laquelle tait en ce moment campe sur le
Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Mprisant fort de tels adversaires,
le gnral Dupont se hta d'aller droit  eux, et d'enlever ce pont,
qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emport par lui avec huit
mille Franais contre vingt mille Prussiens. Il continua donc 
descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue.
Le 5 il tait  Aldea-del-Rio, le 6  El-Carpio, le 7, au lever de
l'aurore, en face mme du pont d'Alcolea.

[En marge: Aspect que prsentent la valle du Guadalquivir et la
grande route d'Andalousie.]

[En marge: Moyens de dfense runis par les Espagnols au pont
d'Alcolea.]

La position qu'avaient prise les insurgs pour couvrir Cordoue n'tait
pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu' Cordoue
suit presque toujours le fond de la valle du Guadalquivir, est
tantt  gauche, tantt  droite du fleuve, parcourant avec lui le
pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts
partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques
palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperoit  droite et fort prs de
soi les cimes sombres de la Sierra-Morena,  gauche et fort loin les
cimes vaporeuses et bleutres des montagnes de Grenade. La route, qui
est d'abord  droite du Guadalquivir, passe  gauche  Andujar. Au
pont d'Alcolea, elle repasse  droite, pour aller joindre Cordoue,
situe en effet de ce ct, sur le bord mme du fleuve, qu'elle domine
de ses tours mauresques. Bien que dans cette partie le Guadalquivir
soit presque partout guable, surtout en t, il est un obstacle de
quelque valeur  cause de ses bords escarps, et la possession du pont
d'Alcolea, qui donnait un passage fray  l'artillerie, avait une
sorte d'importance. Ce pont est long et troit, et se termine au
village mme d'Alcolea. Les Espagnols en avaient ferm l'entre au
moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un paulement en terre
et dans un foss profond. Ils l'avaient garni de troupes et
d'artillerie, et avaient eu soin de rpandre en avant, tant  droite
qu' gauche, une nue de tirailleurs, embusqus dans des champs
d'oliviers. Ils avaient de plus obstru le pont, rempli le village
d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, plac au del douze bouches
 feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rang plus loin
encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiter les
assaillants, ils leur avaient prpar une diversion, en faisant
passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea  une colonne de trois ou
quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient
les Franais, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant
qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea.

[En marge: Dispositions d'attaque du gnral Dupont.]

Il fallait donc balayer la nue de tirailleurs posts dans les
oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre
matre d'Alcolea, rejeter en mme temps dans le Guadalquivir le corps
qui l'avait pass, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu' deux
lieues. On avait le temps, car on tait arriv  cinq heures du matin
en face de l'ennemi, par une superbe journe du mois de juin. Le
gnral Dupont plaa en tte la brigade Pannetier, forme de deux
bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des lgions de
rserve. Il distribua  droite et  gauche quelques tirailleurs,
rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisime les Suisses,
et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le gnral Fresia,
pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la
prcaution d'envoyer l'intrpide capitaine Baste, avec une centaine de
marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il
n'tait pas min. Il ordonna que l'attaque ft vive et brusque pour ne
pas perdre du monde en ttonnements.

[En marge: Attaque et prise du pont d'Alcolea.]

Au signal donn, l'artillerie franaise et les tirailleurs ayant
engag le feu, les bataillons de la garde de Paris, commands par le
gnral Pannetier et le colonel Estve, s'avancrent sur la redoute.
Les grenadiers se jetrent bravement dans le foss, malgr une vive
fusillade, et, montant sur les paules les uns des autres, pntrrent
dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui
avait achev sa reconnaissance, s'y introduisait par le ct. La
redoute ainsi enleve, les grenadiers coururent au pont, le
franchirent baonnette baisse, perdirent quelques hommes, et leur
capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits
 l'assaut, et arrivrent ensuite au village d'Alcolea. La troisime
lgion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea,
dfendu par une multitude d'insurgs. On perdit l plus de monde que
dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua
aussi beaucoup plus aux insurgs, dont un grand nombre furent pris et
passs au fil de l'pe dans les maisons du village. Alcolea fut
bientt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le gnral
Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrt le corps
espagnol charg de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de
nos dragons, ce corps s'tait promptement repli, et avait repass le
Guadalquivir en dsordre.

Cette brillante action ne nous avait pas cot plus de 140 hommes tus
ou blesss. Nous en avions tu deux ou trois fois davantage dans
l'intrieur du village d'Alcolea.

Le pont d'Alcolea enlev, il fallait quelques instants pour combler le
foss de la redoute, et y faire passer l'artillerie et la cavalerie de
l'arme. On s'en occupa sur-le-champ, et on franchit le pont en
laissant pour le garder le bataillon des marins de la garde. Le gros
des Espagnols s'tait ralli, sur la route de Cordoue, au sommet d'un
plateau qui d'un ct se terminait au Guadalquivir, de l'autre se
reliait  la Sierra-Morena. L'arme franaise tait au pied du plateau
en colonne serre par bataillon, la cavalerie et l'artillerie dans les
intervalles. Aprs lui avoir laiss prendre haleine, le gnral Dupont
la porta en avant.  la seule vue de ces troupes marchant  l'ennemi
comme  la parade, les Espagnols s'enfuirent en dsordre, et nous
livrrent la route de Cordoue. On leur fit encore quelques
prisonniers, et on s'empara d'une partie de leur artillerie.

[En marge: Arrive de l'arme franaise devant Cordoue.]

[En marge: Sommation reste sans rponse.]

[En marge: Les portes de Cordoue forces  coups de canon.]

[En marge: Combat de maison  maison, et dsordres qui en rsultent.]

[En marge: Sac de Cordoue.]

On marcha sans relche, malgr la brlante chaleur du milieu du jour,
et  deux heures de l'aprs-midi on aperut Cordoue, ses tours, et la
belle mosque, aujourd'hui cathdrale, qui la domine. Le gnral
Dupont ne voulait pas donner aux insurgs le temps de se reconnatre,
et d'occuper Cordoue de manire  en rendre la prise difficile  une
arme qui n'avait avec elle que de l'artillerie de campagne. En
consquence, il rsolut de l'enlever sur-le-champ. Il voulut cependant
la sommer pour lui pargner une prise d'assaut. Il manda le
corrgidor, qui s'tait cach par peur des Espagnols autant que des
Franais. Ce magistrat ne parut point. Les insurgs refusrent
d'couter un prtre qu'on leur envoya, et tirrent sur tous les
officiers franais qui s'approchrent pour parlementer. La force tait
donc le seul moyen de s'introduire dans Cordoue. On fit approcher du
canon, on enfona les portes, et on entra en colonne dans la ville. Il
fallut prendre plusieurs barricades, et puis attaquer une  une
beaucoup de maisons, o les brigands de la Sierra-Morena s'taient
embusqus. Le combat devint acharn. Nos soldats, exasprs par cette
rsistance, pntrrent dans les maisons, turent les bandits qui les
occupaient, et en prcipitrent un grand nombre par les fentres.
Tandis que les uns soutenaient cette lutte, les autres avaient
poursuivi en colonne le gros des insurgs qui s'tait enfui par le
pont de Cordoue sur la route de Sville. Mais bientt le combat
dgnra en un vritable brigandage, et cette cit infortune, l'une
des plus anciennes, des plus intressantes de l'Espagne, fut saccage.
Les soldats, aprs avoir conquis un certain nombre de maisons au prix
de leur sang, et tu les insurgs qui les dfendaient, n'avaient pas
grand scrupule de s'y tablir, et d'user de tous les droits de la
guerre. Trouvant les insurgs qu'ils tuaient chargs de pillage, ils
pillrent  leur tour, mais pour manger et boire plus encore que pour
remplir leurs sacs. La chaleur tait touffante, et avant tout ils
voulaient boire. Ils descendirent dans les caves fournies des
meilleurs vins de l'Espagne, enfoncrent les tonneaux  coups de
fusil, et plusieurs mme se noyrent dans le vin rpandu. D'autres
entirement ivres, ne respectant plus rien, souillrent le caractre
de l'arme en se jetant sur les femmes, et en leur faisant essuyer
toutes sortes d'outrages. Nos officiers, toujours dignes d'eux-mmes,
firent des efforts inous pour mettre fin  ces scnes horribles, et
il y en eut qui furent obligs de tirer l'pe contre leurs propres
soldats. Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards au del du pont
de Cordoue voulurent  leur tour entrer en ville pour manger et boire
aussi, car depuis la veille elles n'avaient reu aucune distribution,
et elles augmentrent ainsi la dsolation. Les paysans s'taient mis 
piller de leur ct, et la malheureuse ville de Cordoue tait en ce
moment la proie des brigands espagnols en mme temps que de nos
soldats exasprs et affams. Ce fut un douloureux spectacle, et qui
eut d'affreuses consquences, par le retentissement qu'il produisit
plus tard en Espagne et en Europe. Le gnral Dupont fit battre la
gnrale pour ramener les soldats au drapeau; mais ou ils
n'entendaient pas, ou ils refusaient d'obir, et de toute l'arme il
n'tait rest en ordre que la cavalerie et l'artillerie, demeures
hors de Cordoue, et attaches  leurs rangs, l'une par ses chevaux,
l'autre par ses canons. Un corps ennemi, revenant sur ses pas, aurait
pris toute l'infanterie disperse, gorge de vin, plonge dans le
sommeil et la dbauche. Ce furent cette fatigue mme, cette ivresse
hideuse, qui mirent un terme au dsordre; car nos soldats n'en pouvant
plus s'taient jets  terre au milieu des morts, des blesss, cte 
cte avec les Espagnols qu'ils avaient pris ou tus.

[En marge: Rtablissement de l'ordre  Cordoue.]

Le lendemain matin, au premier coup de tambour, ces mmes hommes,
redevenus dociles et humains, comme de coutume, reparurent tous au
drapeau. L'ordre fut immdiatement rtabli, et les infortuns
habitants de Cordoue tirs de la dsolation o ils avaient t plongs
pendant quelques heures. Sauf l'archevch qui avait t pris
d'assaut, et o se trouvait l'tat-major des rvolts, les lieux
saints avaient en gnral chapp  la dvastation, bien que les
couvents fussent rputs les principaux foyers de l'insurrection. On
retira le soldat de chez l'habitant, on le caserna dans les lieux
publics, on lui fit des distributions rgulires pour qu'il n'y et
aucun prtexte  l'indiscipline, et on remit ainsi toutes choses 
leur place. Le sac des soldats fut visit; l'argent dont on les trouva
porteurs fut vers  la caisse de chaque rgiment. On avait pris
plusieurs dpts de numraire, les uns appartenant aux rvolts et
provenant des dons volontaires faits par les particuliers et le clerg
 l'insurrection, les autres appartenant au trsor public. Le montant
des uns et des autres fut runi  la caisse gnrale de l'arme pour
payer la solde arrire[5]. Peu  peu les habitants rassurs
rentrrent, et formrent mme le voeu de garder chez eux l'arme
franaise, pour n'tre pas exposs  de nouveaux combats livrs dans
leurs rues et leurs maisons. Un fait singulier et qui pouvait donner
lieu d'apprcier les services qu'il y avait  esprer des Suisses,
c'est que deux ou trois cents d'entre eux, qui servaient avec Augustin
de Echavarri, passrent de notre ct aprs la prise de Cordoue, et
qu'en mme temps un nombre presque gal de soldats des deux rgiments
que nous avions avec nous (Preux et Reding) nous quittrent pour se
rendre  l'ennemi. Il tait vident que ces soldats trangers,
combattus entre le got de servir la France et leur ancien attachement
pour l'Espagne, flotteraient entre les deux partis, pour se ranger en
dfinitive du ct de la victoire. Il ne fallait donc gure y compter
en cas de revers, malgr la fidlit connue et justement estime des
soldats de leur nation.

[Note 5: Le seul dtournement, si c'en fut un, consista  accorder aux
gnraux et officiers suprieurs une gratification, mentionne
d'ailleurs dans les comptes de l'arme, et dont ils avaient
indispensablement besoin. Elle varia entre trois et quatre mille
francs par tte. Ce fait rsulte d'une procdure fort rigoureuse et
fort dtaille.]

[En marge: Effet produit dans toute l'Espagne par le sac de Cordoue,
et redoublement de haine contre les Franais.]

Le coup de foudre qui avait frapp Cordoue avait  la fois terrifi et
exaspr les Espagnols. Mais la haine dpassant de beaucoup la
terreur, ils avaient bientt dans toute l'Andalousie form le projet
de se runir en masse pour accabler le gnral Dupont, et venger sur
lui le sac de Cordoue, qu'ils dpeignaient partout des plus sombres
couleurs. On racontait jusque dans les moindres villages le massacre
des femmes, des enfants, des vieillards, le viol des vierges, la
profanation des lieux saints; assertions horriblement mensongres,
car, si la confusion avait t un moment assez grande, le pillage
avait t peu considrable, et le massacre nul, except  l'gard de
quelques insurgs pris les armes  la main. Ce ne fut qu'un cri
nanmoins dans toute l'Andalousie contre les Franais, dj bien assez
dtests sans qu'il ft besoin, par de faux rcits, d'augmenter la
haine qu'ils inspiraient. On jura de les massacrer jusqu'au dernier,
et, autant qu'on le put, on tint parole.

[En marge: Massacre des Franais sur toutes les routes de l'arme.]

 peine nos troupes avaient-elles franchi la Sierra-Morena, sans
laisser presque aucun poste sur leurs derrires,  cause de leur petit
nombre, que des nues d'insurgs, chasss de Cordoue, s'taient
rpandus sur leur ligne de communication, occupant les dfils,
envahissant les villages qui bordent la grande route, et massacrant
sans piti tout ce qu'ils trouvaient de Franais voyageurs, malades ou
blesss. Le gnral Ren fut ainsi assassin avec des circonstances
atroces.  Andujar les rvolts de Jaen, profitant de notre dpart,
envahirent la ville, et massacrrent tout un hpital de malades. La
femme du gnral Chabert, sans l'intervention d'un prtre, et t
assassine. Au bourg de Montoro, situ entre Andujar et Cordoue, eut
lieu un vnement digne des cannibales. On avait laiss un dtachement
de deux cents hommes pour garder une boulangerie qui tait destine 
fabriquer le pain de l'arme, en attendant qu'elle ft entre dans
Cordoue. La veille mme du jour o elle allait y entrer, et par
consquent avant les prtendus ravages qu'elle y avait commis, les
habitants des environs, les uns venus de la Sierra-Morena, les autres
sortis des bourgs voisins, se jetrent  l'improviste, et en nombre
considrable, sur le poste franais, et l'gorgrent tout entier avec
un raffinement de frocit inou. Ils crucifirent  des arbres
quelques-uns de nos malheureux soldats. Ils pendirent les autres en
allumant des feux sous leurs pieds. Ils en enterrrent plusieurs 
moiti vivants, ou les scirent entre des planches. La plus brutale,
la plus infme barbarie n'pargna aucune souffrance  ces infortunes
victimes de la guerre. Cinq ou six soldats, chapps par miracle au
massacre, vinrent apporter  l'arme cette nouvelle, qui la fit
frmir, et ne la disposa point  la clmence. La guerre prenait ainsi
un caractre atroce, sans changer toutefois le coeur de nos soldats,
qui, la chaleur du combat passe, redevenaient doux et humains comme
ils avaient coutume d'tre, comme ils ont t dans toute l'Europe,
qu'ils ont parcourue en vainqueurs, jamais en barbares.

[En marge: Le gnral Dupont s'tablit  Cordoue pour y attendre des
renforts.]

Le gnral Dupont, tabli  Cordoue, profitant des ressources de cette
grande ville pour refaire son arme, pour rparer son matriel, mais
n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille
Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'tait gure en
mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions
Vedel et Frre, restes, l'une  Tolde, l'autre  l'Escurial. Il les
avait rclames avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de
dix  onze mille hommes d'infanterie, ce qui et port son corps 
vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur,
teindre le foyer brlant de Sville, ramener au roi Joseph le gnral
Castaos et les troupes rgulires, pacifier le midi de l'Espagne,
sauver l'escadre franaise de l'amiral Rosily, et djouer ainsi tous
les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience
les renforts demands, ne doutant gure de leur arrive prochaine,
aprs les dpches qu'il avait crites  Madrid. Restait  savoir
nanmoins si ces dpches parviendraient, tous les anciens bandits de
la Sierra-Morena en tant devenus les gardiens, et gorgeant les
courriers sans en laisser passer un seul.

[En marge: L'insurrection profite du temps qui s'coule pour
s'organiser.]

Mais tandis que le gnral Dupont, entr le 7 juin  Cordoue,
attendait des renforts, le soulvement de l'Andalousie prenait plus de
consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12  15 mille hommes,
se concentraient autour de Sville. Les nouvelles leves, quoique
moins nombreuses qu'on ne l'avait espr, s'organisaient cependant, et
commenaient  se discipliner. Les unes taient introduites dans les
rangs de l'arme pour en grossir l'effectif, les autres taient
formes en bataillons de volontaires. On les armait, on les
instruisait. Le temps tait ainsi tout au profit de l'insurrection qui
prparait ses moyens, et au dsavantage de l'arme franaise, dont la
situation empirait  chaque instant; car, indpendamment de la
non-arrive des renforts, la chaleur, sans cesse croissante,
augmentait la quantit des malades, et affectait notablement le moral
des soldats. En mme temps notre flotte courait de grands dangers 
Cadix.

[En marge: vnements  Cadix pendant que la gnral Dupont est retenu
 Cordoue.]

[En marge: La populace de Cadix demande la destruction de la flotte
franaise.]

L'agitation, depuis le massacre de l'infortun Solano, n'avait cess
de s'accrotre dans cette ville, o dominait la plus infime populace.
Le nouveau capitaine gnral, Thomas de Morla, cherchait  se
maintenir en flattant la multitude, et en lui permettant chaque jour
la somme d'excs qui pouvait la satisfaire. Tout de suite aprs avoir
gorg le capitaine gnral Solano, cette multitude s'tait mise 
demander la destruction de notre flotte et le massacre des matelots
franais. C'tait chose naturelle  dsirer, mais difficile  excuter
contre cinq vaisseaux franais et une frgate, monts par trois 
quatre mille marins chapps  Trafalgar, et disposant de quatre 
cinq cents bouches  feu. Ils auraient incendi les escadres
espagnoles et tout l'arsenal de Cadix avant de laisser monter un seul
homme  leur bord. Ajoutez que, placs  l'entre de la rade de Cadix,
prs de la ville, mls  la division espagnole qui tait en tat
d'armement, ils pouvaient la dtruire, et accabler la ville de feux.
Il est vrai qu'on aurait appel les Anglais, et que nos marins
auraient succomb sous les feux croiss des forts espagnols et des
vaisseaux anglais; mais ils seraient morts cruellement vengs d'allis
aveugls et d'ennemis barbares.

[En marge: Convention de l'amiral Rosily avec le capitaine gnral
Thomas de Morla, en vertu de laquelle la flotte franaise se cantonne
au fond de la rade.]

Thomas de Morla, qui apprciait mieux cette position que le peuple de
Cadix, n'avait pas voulu s'exposer  de telles extrmits, et il
avait, avec son astuce ordinaire, entrepris de ngocier. Il avait
propos  l'amiral Rosily de se mettre un peu  l'cart, en
s'enfonant dans l'intrieur de la rade, de laisser la division
espagnole  l'entre, de manire  sparer les deux escadres et 
prvenir les collisions entre elles, de confier ainsi aux Espagnols
seuls le soin de fermer Cadix aux Anglais; ce qu'on tait rsolu 
faire, disait-on; car, tout en stipulant une trve avec ceux-ci, on
affectait de ne pas vouloir leur livrer les grands tablissements
maritimes de l'Espagne. On persistait, en effet,  refuser le secours
des cinq mille hommes de dbarquement qu'ils avaient offert. L'amiral
Rosily, qui attendait  chaque instant l'arrive du gnral Dupont
qu'il savait en marche, avait accept ces conditions, se croyant
certain, sous peu de jours, d'tre matre du port et de
l'tablissement de Cadix. En consquence, il avait fait cesser le
mlange de ses vaisseaux avec les vaisseaux espagnols, et pris
position dans l'intrieur de la rade, dont la division espagnole avait
continu d'occuper l'entre.

C'est ainsi que s'taient couls les premiers jours de juin, temps
que le gnral Dupont avait employ  s'emparer de Cordoue. Mais
bientt l'amiral Rosily s'tait aperu que les mnagements apparents
du capitaine gnral Thomas de Morla n'taient qu'un leurre afin de
gagner du temps, et de prparer les moyens d'accabler la flotte
franaise dans l'intrieur de la rade, sans qu'il pt en rsulter un
grand mal pour Cadix et son vaste arsenal.

[En marge: Description de la rade de Cadix.]

Pour se faire une ide de cette situation, il faut savoir que la rade
de Cadix, semblable en cela  celle de Venise et  toutes celles de la
Hollande, est compose de vastes lagunes qui ont t formes par les
alluvions du Guadalquivir. Au milieu de ces lagunes on a pratiqu des
bassins, des canaux, des chantiers, de superbes magasins, et on a
profit d'un groupe de rochers, plac  quelque distance en mer, et
li  la terre par une jete, pour former une immense rade, et pour la
fermer. C'est sur ce groupe de rochers que la ville de Cadix est
construite. C'est du haut de ce groupe qu'elle domine la rade qui
porte son nom, et que, croisant ses feux avec la basse terre de
Matagorda situe vis--vis, elle en rend l'entre impossible aux
flottes ennemies. La rade s'ouvre  l'ouest, et  l'est s'tend un
vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec
les grands tablissements connus sous le nom gnral d'arsenal de la
Caraque. Il y a de cette entre, dont Cadix a la garde,  la Caraque,
une distance de trois lieues. Les feux sont trs-nombreux prs de
l'entre, dans le but d'carter l'ennemi. Mais en s'enfonant dans
l'intrieur, et au milieu des lagunes dont on s'est servi pour creuser
les bassins, l'impossibilit d'y pntrer a dispens de prodiguer les
dfenses et les batteries.

[En marge: L'amiral Rosily, voyant de toutes parts des prparatifs
d'attaque contre sa division, prend des prcautions pour sa sret.]

En voyant les mortiers, les obusiers amens  grand renfort de bras
dans toutes les batteries qui avaient action sur le milieu de la rade,
en voyant, quiper des chaloupes canonnires et des bombardes,
l'amiral Rosily ne douta plus de l'objet de ces prparatifs, et il
forma le projet,  la pleine lune, lorsque les mares seraient plus
hautes, de profiter du tirant d'eau pour se jeter avec ses vaisseaux
tout arms dans les canaux aboutissant  la Caraque. Il devait y tre
 l'abri des feux les plus redoutables, en mesure de se dfendre
long-temps, et de beaucoup dtruire avant de succomber. Mais il aurait
fallu pour cela des vents d'ouest, et les vents d'est soufflrent
seuls. Il fut donc oblig de suspendre l'excution de son projet.
Bientt d'ailleurs la prvoyance des officiers espagnols vint rendre
cette manoeuvre impossible. Ils coulrent dans les passes conduisant 
la Caraque de vieux vaisseaux; ils placrent  l'ancre une ligne de
chaloupes canonnires et de bombardes qui portaient de la trs-grosse
artillerie. Ils en firent autant du ct de Cadix, o ils tablirent
une autre ligne de canonnires et de bombardes, et coulrent encore de
vieux vaisseaux. L'escadre se trouvait ainsi enferme dans le centre
de la rade, fixe dans une position d'o elle ne pouvait sortir,
expose tant aux feux de terre qu' ceux des chaloupes canonnires, et
prive des moyens de se transporter l o elle aurait pu causer le
plus de mal.

[En marge: Les Espagnols, ayant achev leurs prparatifs, commencent 
canonner la flotte franaise sans lui faire de sommation.]

[En marge: Horrible canonnade continue pendant deux jours.]

[En marge: Pourparlers pour faire cesser le feu entre les Franais et
les Espagnols.]

[En marge: Proposition d'arrangement dfre  la junte de Sville.]

Le 9 juin, tous ces prparatifs tant achevs, M. de Morla, ne se
donnant plus la peine de parlementer, fit commencer le feu contre
l'escadre de l'amiral Rosily. Vingt et une chaloupes canonnires et
deux bombardes du ct de la Caraque, vingt-cinq canonnires et douze
bombardes du cot de Cadix, se mirent  tirer sur nos vaisseaux. Le
_Prince-des-Asturies_, destin  devenir franais, avait t rapproch
de la ligne des canonnires du ct de Cadix, afin de leur servir
d'appui. Les batteries de terre, couvertes de forts paulements qui
les mettaient  l'abri de nos projectiles, ajoutaient  tous ces feux
celui de 60 pices de canon de gros calibre, et de 49 mortiers. Sous
une grle de boulets et de bombes, nos cinq vaisseaux et la frgate
qui compltait la division se comportrent avec un sang-froid et une
vigueur dignes des hros de Trafalgar. Malheureusement l'tat de la
mare ne leur permettait pas de se rapprocher des batteries de terre,
qu'ils auraient bouleverses, et ils en recevaient les coups sans
presque pouvoir les rendre d'une manire efficace,  cause de
l'paisseur des paulements. Mais ils s'en vengeaient sur les
bombardes et les chaloupes canonnires, dont ils fracassrent et
coulrent un bon nombre. Le feu, commenc dans la journe du 9, 
trois heures de l'aprs-midi, dura jusqu'au soir  dix heures. Le
lendemain 10, il recommena  huit heures du matin, et dura sans
interruption jusqu' trois heures de l'aprs-midi, avec les mmes
circonstances que celles de la veille.  la fin de ce triste combat,
nous avions reu 2,200 bombes, dont 8 seulement avaient port  bord
sans causer aucun dommage considrable. Nous avions eu 13 hommes tus,
46 grivement blesss. Mais 15 canonnires et 6 bombardes taient
dtruites, et 50 Espagnols hors de combat. C'et t peu, s'il s'tait
agi d'obtenir un grand rsultat; c'tait trop, mille fois trop, pour
un combat sans rsultat possible, et ne pouvant aboutir qu' une
boucherie inutile. Thomas de Morla, qui croyait en avoir assez fait
pour contenter la populace de Cadix, et qui craignait quelque acte de
dsespoir de la flotte franaise, envoya un officier parlementaire
pour sommer l'amiral Rosily de se rendre, faisant valoir
l'impossibilit o les Franais taient de se dfendre au milieu d'une
rade ferme, et dans laquelle ils taient prisonniers. Puis il fit
insinuer qu'on tait tout dispos, si l'amiral s'y prtait,  offrir
quelque arrangement honorable. L'amiral Rosily fit rpondre que se
rendre tait inadmissible, car les quipages se rvolteraient et
refuseraient d'obir; mais qu'il offrait le choix entre deux
conditions, ou de sortir moyennant la promesse des Anglais qu'ils ne
le poursuivraient pas avant quatre jours, ou de rester immobile dans
la rade jusqu' ce que les vnements gnraux de la guerre eussent
dcid de son sort et de celui de Cadix, prenant l'engagement de
dposer son matriel d'artillerie  terre, afin qu'on ne pt en
concevoir, aucune crainte. M. de Morla rpondit qu'il ne pouvait
agrer lui-mme ni l'une ni l'autre de ces conditions, et qu'il tait
oblig d'en rfrer  la junte de Sville, devenue l'autorit absolue
 laquelle tout le monde obissait dans le midi de l'Espagne. Que la
proposition de ce nouveau dlai ft une feinte ou non de la part de M.
de Morla, qui peut-tre cherchait encore  gagner du temps pour
prparer de nouveaux moyens de destruction, il convenait  M. l'amiral
Rosily de l'accepter, car on annonait  chaque instant l'arrive du
gnral Dupont, qu'on savait entr le 7 juin  Cordoue. Il y
consentit donc, attendant chaque jour, comme on attend l'annonce de la
vie ou de la mort, le bruit du canon  l'horizon, signal de la
prsence de l'arme franaise.

[En marge: Projet dsespr de l'amiral Rosily en cas de reprise des
hostilits.]

Entr le 7  Cordoue, le gnral Dupont pouvait bien, en effet, tre
sur le rivage de Cadix le 13 ou le 14. Mais, pendant ce temps, les
terres environnantes se couvraient de redoutes, de canons, de moyens
formidables de destruction. L'amiral, sentant trs-bien que, s'il
n'tait pas dlivr par le gnral Dupont, il succomberait sous cette
masse de feux, et perdrait inutilement trois ou quatre mille matelots,
les meilleurs de la France, forma un projet dsespr, qui n'tait pas
propre  les sauver, mais qui leur offrait au moins une chance de
salut, et en tout cas la satisfaction de se venger, en dtruisant
beaucoup plus d'hommes qu'ils n'en perdraient. Quoique les passes du
ct de Cadix pour sortir de la rade fussent obstrues, l'amiral avait
dcouvert un passage praticable, et il rsolut, le jour o l'on
recommencerait le feu, de se porter en furieux sur la division
espagnole, qui tait fort mal arme et pas plus nombreuse que la
sienne, de la brler avant l'arrive des Anglais, de se jeter ensuite
sur ces derniers s'ils paraissaient, de dtruire et de se faire
dtruire, en se fiant au sort du soin de sauver tout ou partie de la
division. Mais pour ce coup de dsespoir il fallait un premier hasard
heureux, c'tait un vent favorable. Il attendit donc, aprs avoir fait
tous ses prparatifs de dpart, ou l'apparition du gnral Dupont, ou
une rponse acceptable de Sville, ou un vent favorable.

[En marge: Les vents n'ayant pas favoris le projet de l'amiral
Rosily, et la junte de Sville n'ayant pas admis ses conditions, il
est oblig de se rendre.]

[En marge: Perte des derniers restes de la flotte de Trafalgar.]

Le 14 juin venu, aucune de ces circonstances n'tait ralise. Le
gnral Dupont n'avait point paru; la junte de Sville exigeait la
reddition pure et simple; quant au vent, il soufflait de l'est, et
poussait au fond de la rade, au lieu de pousser  la sortie. On avait
justement le vent qu'on aurait souhait quelques jours plus tt pour
se jeter sur la Caraque, avant que les canaux en fussent obstrus. Les
moyens de l'ennemi taient tripls. Il ne restait qu' essuyer une
lente et infaillible destruction, sous une canonnade  laquelle on ne
pourrait pas rpondre de manire  se venger. Se rendre laissait au
moins la chance d'tre tir de prison quelques jours aprs par une
arme franaise victorieuse. Il fallut donc amener le pavillon sans
autre condition que la vie sauve. Les braves marins de Trafalgar,
toujours malheureux par les combinaisons d'une politique qui avait le
continent en vue plus que la mer, furent encore sacrifis ici, et
constitus prisonniers d'une nation allie, qui, aprs les avoir si
mal seconds  Trafalgar, se vengeait sur eux d'vnements gnraux
dont ils n'taient pas les auteurs. Les vaisseaux furent dsarms, les
officiers conduits prisonniers dans les forts, aux applaudissements
frntiques d'une populace froce. Ainsi finit  Cadix mme l'alliance
maritime des deux nations,  la grande joie des Anglais dbarqus 
terre, et se comportant dj dans le port de Cadix comme dans un port
qui leur aurait appartenu! Ainsi s'vanouissaient, l'une aprs
l'autre, les illusions qu'on s'tait faites sur la Pninsule, et
chacune d'elles, en s'vanouissant, laissait apercevoir un immense
danger!

L'amiral Rosily venait de succomber, parce que le gnral Dupont
n'avait pu arriver  temps pour lui tendre la main: qu'allait-il
advenir du gnral Dupont lui-mme, jet avec dix mille jeunes soldats
au milieu de l'Andalousie insurge? On avait compt que tout
s'aplanirait devant lui; que cinq  six mille Suisses le
renforceraient en route; qu'une division franaise, traversant
paisiblement le Portugal, le rejoindrait par Elvas, et qu'il pourrait
ainsi marcher sur Sville et Cadix avec vingt mille hommes. Mais
envelopps par l'insurrection, la plus grande partie des Suisses
s'taient donns  elle. Le Portugal, commenant  partager l'motion
de l'Espagne, n'tait pas plus facile  traverser, et le gnral
Kellermann avait pu s'avancer  peine avec de la cavalerie jusqu'
Elvas. Toutes les facilits qu'on avait rves, en se fondant sur
l'ancienne soumission de l'Espagne, se changeaient en difficults.
Chaque village devenait un coupe-gorge pour nos soldats; les vivres
disparaissaient, et il ne restait partout qu'un climat dvorant.

[En marge: Le gnral Dupont, aprs avoir pass dix jours  Cordoue,
sans voir arriver ses renforts, rtrograde jusqu' Andujar.]

Le gnral Dupont, en s'arrtant en Andalousie, avait t bien loin de
souponner un pareil tat de choses. Il n'avait jamais beaucoup compt
ni sur les Suisses qui devaient lui arriver par Grenade, ni sur la
division franaise qui devait le joindre  travers le Portugal. Il
avait compt sur ses propres troupes, sur la jonction de ses deux
divisions, et, fort de vingt mille Franais, il n'avait pas dout un
moment de venir  bout de l'Andalousie. Mais il s'agissait de savoir
si ses courriers auraient pu parvenir jusqu' Madrid, o l'on avait
retenu ses deux divisions, dans l'incertitude de ce qui pourrait se
passer au centre de l'Espagne. Il demeura ainsi une dizaine de jours 
Cordoue, attendant des instructions et des secours qui n'arrivaient
pas. Cependant la nouvelle du dsastre de la flotte, celle de la
dfection des Suisses et des troupes du camp de Saint-Roque, la
rponse faite par le gnral Castaos  un envoy qu'on lui avait
dpch, et qui prouvait qu'il tait irrvocablement engag dans
l'insurrection, finirent par rvler au gnral Dupont le danger de sa
position. D'une part il voyait venir sur lui,  droite et par Sville,
l'arme de l'Andalousie; de l'autre,  gauche et par Jaen, l'arme de
Grenade. Celle-ci tait pour le moment la plus dangereuse, car de Jaen
elle n'avait qu'un pas  faire pour se rendre  Baylen, tte des
dfils de la Sierra-Morena, dont le gnral tait  environ
vingt-quatre lieues de France en restant  Cordoue. Une telle
situation n'tait pas tenable, et il ne pouvait pas laisser  l'ennemi
la possession des passages de la Sierra-Morena sans prir. C'tait
bien assez d'y souffrir les bandes indisciplines d'Augustin Echavarri
qui les infestaient et y arrtaient les courriers et les convois. Il
prit donc, quoique  regret, le parti de quitter Cordoue, et de
rtrograder jusqu' Andujar, o il allait tre sur le Guadalquivir, 
sept lieues de Baylen, et beaucoup plus prs des dfils de la
Sierra-Morena. Ainsi, au lieu de la _promenade conqurante_ de
l'Andalousie, il fut contraint  un mouvement rtrograde.

[En marge: Longue file de charrois  la suite de l'arme, parce
qu'aucun bless ou malade ne veut tre laiss en arrire.]

Comme rien ne le pressait, il opra cette retraite avec ordre et
lenteur. Il partit le 17 juin au soir, afin de marcher la nuit, ainsi
qu'on a coutume de le faire en cette saison, et sous ce climat
brlant. Depuis ce qu'on avait appris de la cruaut des Espagnols,
aucun malade ou bless pouvant supporter les fatigues du dplacement
ne voulait tre laiss en arrire. Il fallait donc traner aprs soi
une immense suite de charrois, qui mirent plus de cinq heures 
dfiler, et que les Espagnols, les Anglais, dans leurs gazettes,
qualifirent plus tard de caissons chargs des dpouilles de Cordoue.
On avait trouv six cent mille francs  Cordoue, et enlev fort peu de
vases sacrs. La plupart de ces vases avaient t restitus, et trois
ou quatre caissons d'ailleurs auraient suffi  emporter, en fait
d'objets prcieux, le plus grand butin imaginable. Mais des blesss,
des malades en nombre considrable, beaucoup de familles d'officiers
qui avaient suivi notre arme en Espagne, o elle semblait plutt
destine  une longue occupation qu' une guerre active, taient la
cause de cette interminable suite de bagages. On laissa toutefois
quelques malades et quelques blesss  Cordoue, sous la garde des
autorits espagnoles, qui du reste tinrent la parole donne au gnral
Dupont d'en avoir le plus grand soin. Si, en effet, les odieux
massacres que nous avons rapports taient  craindre en Espagne dans
les bourgs et les villages, dont taient matres des paysans froces,
on avait moins  les redouter dans les grandes villes, o dominait
habituellement une bourgeoisie humaine et sage, trangre aux
atrocits commises par la populace.

[En marge: Sentiment de nos soldats en voyant les cadavres de leurs
camarades horriblement mutils dans le bourg de Montoro.]

On n'eut aucune hostilit  repousser durant la route; mais, parvenue
 Montoro, l'arme fut saisie d'horreur en voyant suspendus aux
arbres,  moiti ensevelis en terre ou dchirs en lambeaux, les
cadavres des Franais surpris isolment par l'ennemi. Jamais nos
soldats n'avaient rien commis ni rien essuy de pareil dans aucun
pays, bien qu'ils eussent fait la guerre partout, en gypte, en
Calabre, en Illyrie, en Pologne, en Russie! L'impression qu'ils en
ressentirent fut profonde. Ils furent encore moins exasprs,
quoiqu'ils le fussent beaucoup, qu'attrists du sort qui attendait
ceux d'entre eux qui seraient ou blesss, ou malades, ou attards sur
une route par la fatigue, la soif, la faim. Une sorte de chagrin
s'empara de l'arme, et y laissa des traces fcheuses.

[En marge: tablissement de l'arme franaise  Andujar.]

Le lendemain 18 juin, on arriva  Andujar sur le Guadalquivir. Tous
les habitants, qui craignaient qu'on ne venget sur eux les massacres
commis tant  Andujar que dans les bourgs environnants, s'taient
enfuis, et on trouva cette petite ville absolument abandonne. On la
fouilla pour y chercher des vivres, et on en dcouvrit suffisamment
pour les premiers jours. Le gnral Dupont plaa dans Andujar mme les
marins de la garde, qui taient les plus solides et les plus sages des
troupes qu'il avait avec lui. Il fit engager par des missaires tous
les habitants  revenir, leur promettant qu'il ne leur serait fait
aucun mal, et il russit effectivement  les ramener. La ville
d'Andujar prsentait, pour les blesss et les malades, quelques
ressources, dont on usa avec ordre, de manire  ne pas les puiser
inutilement. On s'occupa aussi d'y attirer, soit avec de l'argent,
dont on avait apport une certaine somme, soit avec des maraudes bien
organises, des moyens de subsister. Andujar avait un vieux pont sur
le Guadalquivir, avec des tours mauresques qui faisaient office de
tte de pont. On remplit ces tours de troupes d'lite. On leva 
droite et  gauche quelques ouvrages. Puis on tablit la premire
brigade sur le fleuve et un peu en avant, la seconde  droite et 
gauche de la ville d'Andujar, les Suisses en arrire de cette ville,
la cavalerie au loin dans la plaine, observant le pays jusqu'au pied
des montagnes de la Sierra-Morena. En un mot, on fit un tablissement
o, moyennant beaucoup d'activit  s'approvisionner, l'on pouvait se
soutenir assez long-temps, et attendre en scurit les renforts
demands  Madrid.

[En marge: Inconvnients de la position d'Andujar, et supriorit de
la position de Baylen.]

Tout et t bien dans cette rsolution de rtrograder pour se
rapprocher des dfils de la Sierra-Morena, si on avait pris, par
rapport  ces dfils, la position la meilleure. Malheureusement il
n'en tait rien, et ce fut une premire faute dont le gnral Dupont
eut plus tard  se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et
les ressources de cette grande ville, c'tait la crainte de voir sur
la gauche de l'arme les insurgs de Grenade avancs jusqu' Jaen,
passer le Guadalquivir  Menjibar, se porter  Baylen, et fermer les
dfils de la Sierra-Morena. (Voir la carte n 44.) Comme  Cordoue on
tait  vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le
danger immense.  Andujar, on n'tait plus, il est vrai, qu' sept
lieues de Baylen, mais  sept lieues enfin, et il restait une chance
de voir l'ennemi se porter  l'improviste vers les dfils. De plus,
il y avait au del de Baylen d'autres issues, par lesquelles on
pouvait aussi pntrer dans les dfils de la Sierra-Morena: c'tait
la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point o les
dfils commencent vritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller
sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce
qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable 
prendre en quittant Cordoue, c'tait d'abonder compltement dans la
sage pense qui faisait abandonner cette ville, et de se porter 
Baylen mme, o, par sa prsence seule, on aurait gard la tte des
dfils, et d'o on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie,
aisment observ la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait
d'autres avantages encore, c'tait d'offrir une belle position sur des
coteaux levs, en bon air, d'o l'on apercevait tout le cours du
Guadalquivir, et d'o l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le
franchir. Sans doute, si ce fleuve n'et pas t guable en plus d'un
endroit, on aurait pu tenir  tre sur ses bords mmes, afin d'en
dfendre le passage de plus prs. Mais le Guadalquivir pouvant tre
pass sur une infinit de points, le mieux tait de s'tablir un peu
en arrire, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout,
et d'o l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait travers le
fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen
avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme
centre de ressources, tait trop peu de chose pour qu'on mconnt les
raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le rptons, une
vritable faute que de s'arrter  Andujar, au lieu d'aller  Baylen
mme, pour couper court  toute tentative de l'ennemi sur les dfils.
Du reste, avec une active surveillance, il n'tait pas impossible de
rparer cette faute, et d'en prvenir les consquences. Le gnral
Dupont s'tablit donc  Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui
n'arrivaient gure, car il tait rare qu'un courrier russt 
franchir la Sierra-Morena.

[En marge: Rsultat des premiers efforts tents pour comprimer
l'insurrection espagnole.]

Tel tait  la fin de juin le rsultat des premiers efforts qu'on
avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le gnral
Verdier avait dissip le rassemblement de Logroo; le gnral Lasalle,
celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le gnral Lefebvre
avait rejet les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrt
devant cette ville. Le gnral Duhesme  Barcelone tait oblig de
combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le
gnral Chabran, expdi sur Tarragone. Le marchal Moncey, achemin
sur Valence, n'avait pas dpass Cuenca, attendant l que la division
Chabran et fait plus de chemin vers lui. Enfin le gnral Dupont,
arriv victorieux  Cordoue, aprs avoir pris et saccag cette ville,
avait rtrograd vers les dfils de la Sierra-Morena, pour lesquels
il avait des craintes, et chang la position de Cordoue contre celle
d'Andujar. La flotte franaise de Cadix, faute de secours, venait de
succomber.

[En marge: Bruits rpandus  Madrid et dans toute l'Espagne, sur les
dangers que courent les divers corps de l'arme franaise.]

Tous ces dtails, on les connaissait  peine  Madrid et  Bayonne. On
ne savait que ce qui concernait Sgovie, Valladolid, Saragosse, et
tout au plus Barcelone. Quant  ce qui concernait le midi de
l'Espagne, on l'ignorait entirement, ou  peu prs. Si on en
apprenait quelque chose  Madrid, c'tait par des missaires secrets
appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On
rpandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dvous  Ferdinand
VII, que la flotte franaise avait t dtruite, que les troupes
rgulires de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avanaient sur
le gnral Dupont, que celui-ci avait t oblig de dcamper, qu'il
tait bloqu dans les dfils de la Sierra-Morena; que le marchal
Moncey ne sortirait pas d'autres dfils tout aussi difficiles, ceux
de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'chec essuy 
Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'tait rien, que celui-ci
revenait avec le gnral Blake  la tte des insurgs des Asturies, de
la Galice, de Lon, pour couper la route de Madrid aux Franais; que
le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en
partirait pas, et que cette formidable arme franaise serait
probablement bientt oblige d'vacuer la Pninsule. Ces nouvelles,
fausses ou vraies, une fois parvenues  Madrid, taient ensuite
consignes dans des bulletins crits  la main, ou insres dans des
gazettes imprimes au fond des couvents, et rpandues dans toute la
Pninsule. D'abondantes qutes au profit des insurgs signalaient la
joie qu'on prouvait  Madrid de leurs succs, et le dsir qu'on avait
de leur fournir tous les secours possibles.

[En marge: Le gnral Savary, ayant remplac Murat, envoie des secours
au marchal Moncey et au gnral Dupont.]

[En marge: Envoi de la division Vedel aux dfils de la Sierra-Morena,
et instructions donnes au gnral Dupont.]

[En marge: Envoi de la division Frre  San-Clemente, pour qu'elle
puisse secourir au besoin, soit le marchal Moncey, soit le gnral
Dupont.]

L'tat-major franais recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crt
rien, il en tait inquiet nanmoins, et les mandait  Bayonne.
L'infortun Murat avait tant demand  rentrer en France, que, malgr
le dsir de conserver  Madrid ce fantme d'autorit, on lui avait
permis de partir, et il en avait profit avec l'impatience d'un
enfant. Le gnral Savary tait devenu ds lors le chef avou de
l'administration franaise, et faisait trembler tout Madrid par sa
contenance menaante, et sa rputation d'excuteur impitoyable des
volonts de son matre. Plein de sagacit, il apprciait trs-bien la
situation, et n'en dissimulait aucunement la gravit  Napolon. Ayant
conu des craintes pour les corps avancs du marchal Moncey et du
gnral Dupont, il se dcida  se dmunir de troupes  Madrid, et 
faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Dj un convoi
de biscuit et de munitions, expdi au gnral Dupont, avait t
arrt au Val-de-Peas, et il avait fallu un combat acharn pour
franchir ce bourg. Le gnral Savary dirigea la division Vedel,
seconde de Dupont, et forte de prs de six mille hommes d'infanterie,
de Tolde sur la Sierra-Morena, avec ordre de dgager ces dfils, et
de rejoindre son gnral en chef. On estimait que celui-ci, parti avec
12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ
17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui
intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les dfils de la
Sierra-Morena, afin d'empcher les insurgs de pntrer dans la
Manche. Cependant le gnral Savary, dou d'un tact assez sr et
devinant que le gnral Dupont tait le plus compromis,  cause des
troupes rgulires du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient
contre lui, se disposait  lui envoyer  Madridejos, c'est--dire 
moiti chemin d'Andujar, sa troisime division, celle que commandait
le gnral Frre; ce qui aurait port son corps  22 ou 23 mille
hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les vnements. Toutefois,
sur une observation de Napolon, il envoya la division Frre non pas 
Madridejos, au centre de la Manche, mais  San-Clemente. 
San-Clemente elle ne se trouvait pas plus loigne du gnral Dupont
qu' Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du
marchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui
du gnral Dupont, et qu'on n'esprait plus secourir par Tarragone,
car le gnral Chabran, oblig de rtrograder sur Barcelone, venait
d'y rentrer.

Ces prcautions prises, on crut pouvoir se rassurer sur les deux corps
franais envoys au midi de l'Espagne, et attendre la suite des
vnements. Il ne restait plus  Madrid que deux divisions
d'infanterie, la seconde et la troisime du corps du marchal Moncey,
la garde impriale et les cuirassiers. C'tait assez pour l'instant,
l'arrive du roi Joseph avec de nouvelles troupes devant bientt
remettre les forces du centre sur un pied respectable. Seulement le
gnral Savary renona, avec l'approbation de l'Empereur,  envoyer
une colonne sur Saragosse, et laissa  l'tat-major gnral de Bayonne
le soin d'amener devant cette ville insurge des forces capables de la
rduire.

[En marge: Nouvelles forces successivement runies par Napolon, 
mesure que la gravit de l'insurrection espagnole se rvle  lui.]

[En marge: Colonnes charges de veiller sur les frontires des
Pyrnes pour en carter les gurillas.]

Dans ce moment, la constitution de Bayonne, comme on l'a vu au livre
prcdent, venait de s'achever. Il importait de hter le dpart de
Joseph pour Madrid par deux raisons, d'abord la ncessit de remplacer
l'autorit du lieutenant gnral Murat, et secondement l'urgence de
faire parvenir  Madrid les renforts qu'on retenait pour servir
d'escorte au nouveau roi. Napolon avait tout dispos en effet pour
lui procurer une rserve de vieilles troupes, dont une partie le
suivrait  Madrid, une autre renforcerait en route le marchal
Bessires, afin de tenir tte aux insurgs des Asturies et de la
Galice qui ramenaient au combat les insurgs de la Vieille-Castille,
battus au pont de Cabezon sous Gregorio de la Cuesta; une troisime
enfin irait sous Saragosse contribuer  la prise de cette ville
importante. Napolon, avons-nous dit, avait amen de Paris au camp de
Boulogne, du camp de Boulogne  Rennes, de Rennes  Bayonne, six
anciens rgiments, les 4e lger et 15e de ligne, les 2e et 12e lgers,
enfin les 14e et 44e de ligne, deux bataillons de la garde de Paris,
les troupes de la Vistule, et enfin plusieurs rgiments de marche. Aux
six rgiments d'ancienne formation dirigs sur l'Espagne, il en avait
joint deux pris sur le Rhin, le 51e et le 49e de ligne, et il avait
donn des ordres pour en tirer des bords de l'Elbe quatre autres de la
plus grande valeur, les 32e, 58e, 28e et 75e de ligne, qui faisaient
partie des troupes d'observation de l'Atlantique; c'tait un total de
douze vieux rgiments ajouts aux corps provisoires envoys
primitivement en Espagne. Il se prparait ainsi  Bayonne une rserve
considrable pour faire face aux difficults de cette guerre, qui
grandissaient  vue d'oeil. Il ne borna point l ses prcautions.
Craignant que les coureurs de la Navarre, de l'Aragon, de la haute
Catalogne, ne vinssent insulter la frontire franaise, ce qui et t
un fcheux dsagrment pour un conqurant qui, deux mois auparavant,
croyait tre matre de la Pninsule, depuis les Pyrnes jusqu'
Gibraltar, il forma quatre colonnes le long des Pyrnes, fortes
chacune de 12  1,500 hommes, et composes de gendarmerie  cheval, de
gardes nationales d'lite, de montagnards des Pyrnes organiss en
compagnies de tirailleurs, enfin de quelques centaines de Portugais
provenant des dbris de l'arme portugaise transports en France. Ces
colonnes devaient veiller sur la frontire, repousser toute insulte
des gurillas, et au besoin descendre le revers des Pyrnes pour y
prter main-forte aux troupes franaises quand celles-ci en auraient
besoin.

[En marge: Formation de la colonne du gnral Reille pour aller au
secours du gnral Duhesme, bloqu dans Barcelone.]

Toutefois, pour les Pyrnes orientales ce n'tait pas assez, et il
fallait venir au secours du gnral Duhesme bloqu dans Barcelone. Les
choses dans cette province en taient arrives  ce point que le fort
de Figuires, o l'on avait introduit une petite garnison franaise
lors de la surprise des places fortes espagnoles en mars dernier,
tait entirement bloqu, et expos  se rendre faute de vivres.

Napolon rsolut de former l un petit corps de 7  8 mille hommes,
sous l'un de ses aides-de-camp les plus habiles, le gnral Reille, de
l'envoyer avec un convoi de vivres  Figuires, et de le runir
ensuite sous Girone au gnral Duhesme, afin de porter le corps de
Catalogne  environ 20 mille hommes. Mais il n'tait pas facile de
rassembler une pareille force dans le Roussillon, aucune troupe ne
stationnant ordinairement en Provence ni en Languedoc. Napolon sut
nanmoins en trouver le moyen.  la colonne de gendarmerie, de gardes
nationaux, de montagnards, de Portugais, qui, sous le gnral Ritay,
devait garder les Pyrnes orientales, il ajouta deux nouveaux
rgiments italiens, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qui
faisaient partie des troupes toscanes, et qu'il avait eu de bonne
heure la prcaution d'acheminer sur Avignon. Il y avait en Pimont les
corps dont avaient t tires la division franaise Chabran et la
division italienne Lechi. Napolon leur emprunta de nouveaux
dtachements, faciles  trouver  cause de l'abondance des dpts en
conscrits, et les dirigea vers le Languedoc sous le titre de
bataillons de marche de Catalogne. Il prit en outre  Marseille,
Toulon, Grenoble, plusieurs troisimes bataillons qui taient en dpt
dans ces villes, un bataillon de la cinquime lgion de rserve
stationne  Grenoble, et, enfin, s'adressant  tous les rgiments qui
avaient leurs dpts sur les bords de la Sane et du Rhne, et qui
pouvaient par eau envoyer en quelques jours des dtachements 
Avignon, il leur emprunta  chacun une compagnie, et en forma deux
bataillons excellents, qu'il qualifia du titre de premier et second
bataillon provisoire de Perpignan. C'est avec cette industrie qu'il
parvint  runir un second corps de 7  8 mille hommes pour la
Catalogne, sans affaiblir d'une manire sensible ni l'Italie ni
l'Allemagne. Heureusement pour lui, le calme dont jouissait la France
lui permettait de se priver sans inconvnient mme des troupes de
dpt. Seulement, ces troupes de toute origine, de toute formation,
les unes italiennes, les autres suisses, portugaises et franaises, la
plupart jeunes et point aguerries, prsentaient de bizarres
assemblages, et ne pouvaient valoir quelque chose que par l'habilet
des chefs qui seraient chargs de les commander.

[En marge: Envoi d'une arme assigeante sous Saragosse, et formation
du corps du marchal Bessires, destin  combattre les insurgs du
nord et  escorter Joseph  Madrid.]

Ces soins pris pour amener sur la frontire d'Espagne les forces
ncessaires, Napolon s'occupa d'en disposer conformment aux besoins
du moment. Il avait successivement achemin sur Saragosse les trois
rgiments d'infanterie de la Vistule, une partie de la division
Verdier, avec le gnral Verdier lui-mme, beaucoup d'artillerie de
sige, et une colonne de gardes nationaux d'lite levs dans les
Pyrnes, le tout formant un corps de dix  onze mille hommes. Il
chargea le gnral Verdier de prendre la direction du sige, le
gnral Lefebvre-Desnoette n'tant qu'un gnral de cavalerie, et lui
donna l'un de ses aides-de-camp, le gnral Lacoste, pour diriger les
travaux du gnie. Tout faisait esprer qu'avec une pareille force, et
beaucoup d'artillerie, on viendrait  bout de cette ville insurge. En
tout cas, Napolon lui destinait encore quelques-uns de ses vieux
rgiments en marche vers les Pyrnes.

Il s'occupa ensuite d'organiser, avec les rgiments arrivs  Bayonne,
le corps du marchal Bessires, qui avait pour mission de couvrir la
marche de Joseph sur Madrid, et de tenir tte aux rvolts du nord,
lesquels chaque jour faisaient parler d'eux d'une manire plus
inquitante. Des six vieux rgiments mands les premiers, quatre
taient arrivs, les 4e lger et 15e de ligne, les 2e et 12e lgers,
et les deux bataillons de Paris. Napolon les plaa sous le
commandement du brave gnral de division Mouton, qui tait en Espagne
depuis que les Franais y taient entrs, et en forma deux brigades.
La premire, compose des 2e et 12e lgers et des dtachements de la
garde impriale, fut commande par le gnral Rey. La seconde,
compose du 4e lger et du 15e de ligne, avec un bataillon de la garde
de Paris, fut commande par le gnral Reynaud. L'ancienne division du
gnral Verdier, dont une partie l'avait suivi sous Saragosse, fut
runie tout entire  la division Merle, et forme en quatre brigades
sous les gnraux Darmagnac, Gaulois, Sabattier et Ducos. Le gnral
de cavalerie Lasalle, qui avait dj les 10e et 22e de chasseurs, et
un dtachement de grenadiers et de chasseurs  cheval de la garde
impriale, dut y joindre le 26e de chasseurs, et un rgiment
provisoire de dragons. La division Mouton pouvait tre value  7
mille hommes, celle de Merle  8 mille et quelques cents, celle de
Lasalle  2 mille, en tout 17 mille hommes. Divers petits corps
composs de dpts, de convalescents, de bataillons et escadrons de
marche, formaient  Saint-Sbastien,  Vittoria,  Burgos, des
garnisons pour la sret de ces villes, et portaient  21 mille hommes
le corps du marchal Bessires, destin  contenir le nord de
l'Espagne,  rprimer les rvolts de la Castille, des Asturies, de la
Galice,  couvrir la route de Madrid, et  escorter le roi Joseph.

[En marge: Juillet 1808.]

Ainsi Napolon avait dj envoy successivement plus de 110 mille
hommes en Espagne, dont 50 mille, rpandus au del de Madrid, taient
rpartis entre Andujar, Valence et Madrid, sous le gnral Dupont, le
marchal Moncey, le gnral Savary, dont 20 mille taient en
Catalogne, sous les gnraux Reille et Duhesme; 12 mille devant
Saragosse, sous le gnral Verdier; 21  22 mille autour de Burgos,
sous le marchal Bessires, et quelques mille parpills entre les
divers dpts de la frontire. Contre des troupes de ligne et pour une
guerre rgulire avec l'Espagne, c'et t beaucoup, peut-tre mme
plus qu'il ne fallait, bien que nos soldats fussent jeunes et peu
aguerris. Contre un peuple soulev tout entier, ne tenant nulle part
en rase campagne, mais barricadant chaque ville et chaque village,
interceptant les convois, assassinant les blesss, obligeant chaque
corps  des dtachements qui l'affaiblissaient au point de le rduire
 rien, on va voir que c'tait bien peu de chose. Il et fallu
sur-le-champ 60 ou 80 mille hommes de plus en vieilles troupes, pour
comprimer cette insurrection formidable, et probablement on y et
russi. Mais Napolon ne voulait puiser que dans ses dpts du Rhin,
des Alpes et des ctes, et n'entendait point diminuer les grandes
armes qui assuraient son empire sur l'Italie, l'Illyrie, l'Allemagne
et la Pologne: nouvelle preuve de cette vrit souvent reproduite dans
cette histoire, qu'il tait impossible d'agir  la fois en Pologne, en
Allemagne, en Italie, en Espagne, sans s'exposer  tre insuffisant
sur l'un ou l'autre de ces thtres de guerre, et bientt peut-tre
sur tous.

[En marge: Entre du roi Joseph en Espagne sous l'escorte de la
brigade du gnral Rey.]

[En marge: Marche et conduite de Joseph  travers son nouveau
royaume.]

Le moment tant venu de faire entrer Joseph en Espagne, Napolon
dcida que l'une des deux brigades de la division Mouton, la brigade
Rey, prenant le nouveau roi  Irun, l'escorterait dans toute l'tendue
du commandement du marchal Bessires, qui comprenait de Bayonne 
Madrid. Ses nouveaux ministres, MM. O'Farrill, d'Azanza, Cevallos,
d'Urquijo, les uns pris dans le conseil mme de Ferdinand VII, les
autres dans des cabinets antrieurs, tous runis par l'intrt
pressant d'pargner  l'Espagne une guerre effroyable en se ralliant 
la nouvelle dynastie, l'accompagnaient avec les membres de l'ancienne
junte. Plus de cent voitures allant au pas des troupes composaient le
cortge royal. Joseph tait doux, affable, mais parlait fort mal
l'espagnol, connaissait plus mal encore l'Espagne elle-mme, et par sa
figure, son langage, ses questions, rappelait trop qu'il tait
tranger. Aussi, accueilli, jug avec une malveillance toute
naturelle, fournissait-il matire aux interprtations les plus
dfavorables. Chaque soir, couchant dans une petite ville ou dans un
gros bourg, s'efforant d'entretenir les principaux habitants qu'il
avait de la peine  joindre, il leur prtait  rire par ses manires
trangres, par son accent peu espagnol. Bien qu'il les toucht
quelquefois par sa bont visible, ils n'en allaient pas moins faire en
le quittant mille peintures plus ou moins ridicules du roi _intrus_,
comme ils l'appelaient. La plupart aimaient  dire que Joseph tait un
malheureux, contraint  rgner malgr lui sur l'Espagne, et victime du
tyran qui opprimait sa famille aussi bien que le monde.

[En marge: Pnibles impressions du roi Joseph  l'aspect de
l'Espagne.]

Les impressions que Joseph prouva  Irun,  Tolosa,  Vittoria,
furent profondment tristes, et son me faible, qui avait dj
regrett plus d'une fois le royaume de Naples pendant les journes
passes  Bayonne, se remplit de regrets amers en voyant le peuple sur
lequel il tait appel  rgner soulev tout entier, massacrant les
soldats franais, se faisant massacrer par eux. Ds Vittoria, les
lettres de Joseph taient empreintes d'une vive douleur. _Je n'ai
personne pour moi_, furent les premiers mots qu'il adressa 
l'Empereur, et ceux qu'il lui rpta le plus souvent.--_Il nous faut
cinquante mille hommes de vieilles troupes et cinquante millions, et,
si vous tardez, il nous faudra cent mille hommes et cent millions_...
telle fut chaque soir la conclusion de toutes ses lettres. Laissant
aux gnraux franais la dure mission de comprimer la rvolte, il
voulut naturellement se rserver le rle de la clmence, et  toutes
ses demandes d'hommes et d'argent il se mit  joindre des plaintes
quotidiennes sur les excs auxquels se livraient les militaires
franais, se constituant leur accusateur constant, et l'apologiste
tout aussi constant des insurgs; genre de contestation qui devait
bientt crer entre lui et l'arme des divergences fcheuses, et
irriter Napolon lui-mme. Il est trop vrai que nos soldats
commettaient beaucoup d'excs; mais ces excs taient bien moindres
cependant que n'aurait pu le mriter l'atroce cruaut dont ils taient
souvent les victimes.

[En marge: Rponses de Napolon aux lettres de son frre Joseph.]

Il n'tait pas besoin de cette correspondance pour rvler  Napolon
toute l'tendue de la faute qu'il avait commise, quoiqu'il ne voult
pas en convenir. Il savait tout maintenant, il connaissait
l'universalit et la violence de l'insurrection. Seulement, il avait
trouv les insurgs si prompts  fuir en rase campagne, qu'il esprait
encore pouvoir les rduire sans une trop grande dpense de
forces.--Prenez patience, rpondait-il  Joseph, et ayez bon courage.
Je ne vous laisserai manquer d aucune ressource; vous aurez des
troupes en suffisante quantit; l'argent ne vous fera jamais dfaut en
Espagne avec une administration passable. Mais ne vous constituez pas
l'accusateur de mes soldats, au dvouement desquels vous et moi devons
ce que nous sommes. Ils ont affaire  des brigands qui les gorgent,
et qu'il faut contenir par la terreur. Tchez de vous acqurir
l'affection des Espagnols; mais ne dcouragez pas l'arme, ce serait
une faute irrparable.-- ces discours Napolon joignit les
instructions les plus svres pour ses gnraux, leur recommandant
expressment de ne rien prendre, mais d'tre d'une impitoyable
svrit pour les rvolts. Ne pas piller, et faire fusiller, afin
d'ter le motif et le got de la rvolte, devint l'ordre le plus
souvent exprim dans sa correspondance.

[En marge: vnements militaires en Aragon et en Vieille-Castille
pendant la marche du roi Joseph.]

[En marge: Inutile assaut livr  Saragosse par les troupes du gnral
Verdier.]

Pendant que le voyage de Joseph s'effectuait au pas de l'infanterie,
la lutte continuait avec des chances varies en Aragon et en
Vieille-Castille. Le gnral Verdier, arriv devant Saragosse avec
deux mille hommes de sa division, et trouvant les divers renforts que
Napolon y avait successivement envoys, tels qu'infanterie polonaise,
rgiments de marche, comptait environ 12 mille hommes de troupes, et
une nombreuse artillerie amene de Pampelune. Dj il avait fait
enlever par le gnral Lefebvre-Desnoette les positions extrieures,
resserr les assigs dans la place, et lev de nombreuses batteries
par les soins du gnral Lacoste. Les 1er et 2 juillet, il rsolut,
sur les pressantes instances de Napolon, de tenter une attaque
dcisive, avec 20 bouches  feu de gros calibre, et 10 mille
fantassins lancs  l'assaut. La ville de Saragosse est situe tout
entire sur la droite de l'bre, et n'a sur la gauche qu'un faubourg.
(Voir la carte n 45.) Malheureusement, on n'avait pas encore russi,
malgr les ordres ritrs de l'Empereur,  jeter un pont sur l'bre,
de manire  pouvoir porter partout la cavalerie et priver les
assigs de leurs communications avec le dehors. Vivres, munitions,
renforts de dserteurs et d'insurgs leur arrivaient donc sans
difficult par le faubourg de la rive gauche, et presque tous les
insurgs de l'Aragon avaient fini pour ainsi dire par se runir dans
cette ville. Situe tout entire, avons-nous dit, sur la rive droite,
Saragosse tait entoure d'une muraille, flanque  gauche d'un fort
chteau dit de l'Inquisition, au centre d'un gros couvent, celui de
Santa-Engracia, et  droite d'un autre gros couvent, celui de
Saint-Joseph. Le gnral Verdier avait fait diriger une puissante
batterie de brche contre le chteau, et s'tait rserv cette
attaque, la plus difficile et la plus dcisive. Il avait dirig deux
autres batteries de brche contre le couvent de Santa-Engracia au
centre, contre le couvent de Saint-Joseph  droite, et il avait confi
ces deux attaques au gnral Lefebvre-Desnoette.

Le 1er juillet, au signal donn, les vingt mortiers et obusiers,
soutenus par toute l'artillerie de campagne, ouvrirent un feu violent
tant sur les gros btiments qui flanquaient la muraille d'enceinte,
que sur la ville elle-mme. Plus de 200 bombes et de 1,200 obus furent
envoys sur cette malheureuse ville, et y mirent le feu en plusieurs
endroits, sans que ses dfenseurs, qui lui taient la plupart
trangers, et qui, posts dans les maisons voisines des points
d'attaque, n'avaient pas beaucoup  souffrir, fussent le moins du
monde branls. Sous la direction de quelques officiers du gnie
espagnols, ils avaient plac en batterie 40 bouches  feu qui
rpondaient parfaitement aux ntres. Ils avaient, sur les points o
nous pouvions nous prsenter, des colonnes composes de soldats qui
avaient dsert les rangs de l'arme espagnole, et pas moins de dix
mille paysans embusqus dans les maisons. Le 2 juillet au matin, de
larges brches ayant t pratiques au chteau de l'Inquisition et aux
deux couvents qui flanquaient l'enceinte, nos troupes s'lancrent 
l'assaut avec l'ardeur de soldats jeunes et inexpriments. Mais elles
essuyrent sur la brche du chteau de l'Inquisition un feu si
terrible, qu'elles en furent tonnes, et que, malgr tous les efforts
des officiers, elles n'osrent pntrer plus avant. Il en fut de mme
au centre, au couvent de Santa-Engracia.  droite seulement le gnral
Habert russit  s'emparer du couvent de Saint-Joseph, et  se
procurer une entre dans la ville. Mais quand il voulut y pntrer, il
trouva les rues barricades, les murs des maisons percs de mille
ouvertures et vomissant une grle de balles. Les soldats d'Austerlitz
et d'Eylau auraient sans doute brav ce feu avec plus de sang-froid;
mais devant des obstacles matriels de cette espce, ils n'auraient
peut-tre pas fait plus de progrs. Il tait vident qu'il fallait
contre une pareille rsistance de nouveaux et plus puissants moyens
de destruction, et qu'au lieu de faire tuer des hommes en marchant 
dcouvert devant ces maisons, il fallait les renverser  coups de
canon sur la tte de ceux qui les dfendaient.

Le gnral Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il
s'tait empar  droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers,
aprs une perte de 4  500 hommes tus ou blesss, perte bien grave
par rapport  un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre
d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu
 faire pour soutenir ces jeunes soldats en prsence de telles
difficults.

Le gnral Verdier rsolut d'attendre des renforts et surtout des
moyens plus considrables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur
cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir rduire en quelques
jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville rgulirement
fortifie. Napolon, averti de cet tat des choses, lui envoya
sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et
plusieurs convois de grosse artillerie.

[En marge: Folle confiance inspire aux Espagnols par la rsistance de
Saragosse.]

La nouvelle de cette rsistance causa dans tout le nord de l'Espagne
une motion extrme, et augmenta singulirement la jactance des
Espagnols. Joseph, arriv  Briviesca, recueillit de tous cts les
preuves de leur haine contre les Franais, et de leur confiance dans
leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur,
ou une exaltation d'orgueil inoue, comme si les Espagnols avaient
remport sur nous les mille victoires que nous avions remportes sur
l'Europe. C'tait surtout l'arme de don Gregorio de la Cuesta et de
don Joaquin Blake, compose des insurgs de la Galice, de Lon, des
Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par
Benavente, qui tait le principal fondement de leurs esprances. Ils
ne doutaient pas qu'une victoire clatante ne ft bientt remporte
par cette arme sur les troupes du marchal Bessires, et alors cette
victoire, jointe  la rsistance de Saragosse, ne pouvait manquer,
suivant eux, de dgager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de
nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du
marchal Moncey  Valence, du gnral Dupont en Andalousie,
redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient
les Espagnols, ils seraient prochainement obligs de se retirer l'un
et l'autre pour rparer les checs essuys au nord. C'tait, du reste,
l'avis de Napolon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand
pril, car le nord tait la base d'oprations de nos armes, et il
avait ordonn au marchal Bessires de prendre avec lui les divisions
Merle et Mouton (moins la brigade Rey laisse  Joseph), d'y joindre
la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de
Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre
 tout prix. tre les matres au nord, sur la route de Bayonne 
Madrid, tait, suivant lui, le premier intrt de l'arme, la premire
condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort 
l'attention du gnral Savary ce midi si impntrable, si peu connu,
il lui avait prescrit d'envoyer au marchal Bessires, par Sgovie,
toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans
la capitale; car, disait-il, un chec au midi serait un mal, mais un
chec srieux au nord serait la perte de l'arme peut-tre, et au
moins la perte de la campagne, car il faudrait vacuer les trois
quarts de la Pninsule pour reprendre au nord la position perdue.

[En marge: Mouvement du marchal Bessires contre les gnraux Blake
et Gregorio de la Cuesta.]

Le marchal Bessires partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la
division Merle, avec la moiti de la division Mouton (brigade Reynaud)
et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes
d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie
de la garde. Avec ces forces, il marcha rsolment sur le grand
rassemblement des insurgs du nord, command, avons-nous dit, par les
gnraux Blake et de la Cuesta.

[En marge: Composition des armes de Blake et Gregorio de la Cuesta.]

Le capitaine gnral don Gregorio de la Cuesta s'tait retir dans le
royaume de Lon aprs sa msaventure du pont de Cabezon, et, bien
qu'il ft fort mcontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait
expos  un chec fcheux, il tenait cependant  se relever, et il
avait essay de mettre quelque ordre dans les lments confus dont se
composait l'arme insurge. Il avait 2  3 mille hommes de troupes
rgulires, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, tudiants,
gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter  ce rassemblement les
leves des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus
puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une
grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal.
Les Asturiens songeant d'abord  eux-mmes, et se tenant pour
invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enferms,
n'avaient pas voulu se rendre  l'invitation de la Cuesta, et
s'taient borns  lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes
rgulires. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus
gnreuse, avait dcid, malgr le gnral don Joaquin Blake, qui
avait remplac le capitaine gnral Filangieri, que les forces de la
province seraient envoyes en entier dans les plaines de la
Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake,
issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher
fortune en Espagne, tait un militaire de mtier, assez instruit dans
sa profession. Il s'tait appliqu, en se servant des troupes de ligne
dont il disposait,  composer une arme rgulire, capable de tenir
devant un ennemi aussi rompu  la guerre que les Franais. Il avait
grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgs,
et form avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerait
tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne ft
pas dsireux de se mesurer trop tt avec les Franais, soit que
rellement il comprt bien  quel point la bonne organisation dcide
de tout  la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de
descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en
attendant, qu'on le laisst discipliner son arme derrire les
montagnes de la Galice. Vaincu par la volont de la junte, il fut
oblig de se mettre en route, et de s'avancer jusqu' Benavente. Il
aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moiti anciens
bataillons, moiti nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrire,
au dbouch des montagnes, et avec trois qui prsentaient un effectif
de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il
fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina
de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux gnraux n'taient gure faits
pour s'entendre. L'un tait imprieux et chagrin, l'autre mcontent de
venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici
invincible, et n'tait pas dispos par consquent  se montrer facile.
Gregorio de la Cuesta prit le commandement,  titre de plus ancien, et
il eut une entrevue avec son collgue  Medina de Rio-Seco pour
concerter leurs oprations. Ils pouvaient  eux deux mettre en ligne
de 26  28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des
chances de succs contre les Franais, qui n'allaient se prsenter
qu'au nombre de 11  12 mille.

[En marge: Champ de bataille de Rio-Seco.]

[En marge: Position prise par les deux gnraux espagnols.]

Medina de Rio-Seco est sur un plateau.  gauche (pour les Espagnols)
se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les
Franais sous le marchal Bessires,  droite celle de Valladolid. Un
dtachement franais de cavalerie, battant le pays entre les deux
routes, induisit en erreur les gnraux espagnols, peu exercs aux
reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de
Valladolid, c'est--dire par leur droite. C'tait le 13 juillet au
soir. Abus par ces apparences, le gnral Blake profita de la nuit
pour porter son corps d'arme  droite de Medina, sur la route de
Valladolid.  la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de
trs-bonne heure, les gnraux espagnols reconnurent qu'ils s'taient
tromps, et de la Cuesta, qui s'tait mis en mouvement le dernier,
s'arrta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer  gauche vers la
route de Palencia, par o s'avanaient les Franais. Se croyant plus
en pril, il demanda du secours  Blake, qui se hta de lui envoyer
l'une de ses divisions. Les gnraux espagnols se trouvrent donc
rangs sur deux lignes, dont la premire, place en avant et plus 
droite, tait commande par Blake; la seconde, fort en arrire de la
premire, et plus  gauche, tait commande par de la Cuesta. Ils
demeurrent immobiles dans cette situation, attendant les Franais sur
le sommet du plateau, et beaucoup trop peu habitus aux manoeuvres
pour rectifier si prs de l'ennemi la position qu'ils avaient prise.

[Illustration: Le Marchal Bessires.]

[En marge: Promptes dispositions du marchal Bessires.]

Le marchal Bessires, auquel il restait, aprs une marche rapide,
environ 9 ou 10 mille hommes d'infanterie et 1,200 chevaux, en
prsence de 26 ou 28 mille hommes, n'en conut pas le moindre trouble,
car il avait la plus haute opinion de ses soldats. Avec deux vieux
rgiments, le 4e lger et le 15e de ligne, et quelques escadrons de la
garde, il se sentait capable d'enfoncer tout ce qu'il avait devant
lui. Le brave Bessires, officier de cavalerie form  l'cole de
Murat, n comme lui en Gascogne, avait beaucoup de sa jactance, de sa
promptitude et de sa bravoure. Il s'avanait avec ses troupes au bas
du plateau de Medina de Rio-Seco, lorsqu'il aperut au loin les deux
lignes espagnoles, l'une derrire l'autre, la seconde par sa gauche
dbordant beaucoup la premire. Il rsolut de profiter de la distance
laisse entre elles, en se portant d'abord sur le flanc de la
premire, et, aprs l'avoir enfonce, de fondre en masse sur la
seconde. Il s'avana sur-le-champ, le gnral Merle,  sa gauche,
devant attaquer la ligne de Blake; le gnral Mouton,  sa droite,
devant flanquer Merle, et puis se jeter sur la ligne de la Cuesta. La
cavalerie suivait sous le brave et brillant Lasalle.

[En marge: Bataille de Rio-Seco.]

[En marge: Affreuse droute de l'arme espagnole.]

Nos jeunes troupes, partageant la confiance de leurs gnraux,
gravirent le plateau avec une rare assurance. Elles abordrent
rsolment la ligne de Blake par sa gauche, sous un violent feu
d'artillerie, car l'artillerie tait ce qu'il y avait de meilleur dans
l'arme espagnole. Arrives  porte de fusil, elles firent un feu
bien dirig, ayant t fort exerces depuis leur entre en Espagne.
Puis elles marchrent  la ligne ennemie, qu'elles joignirent  la
baonnette. Les Espagnols ne tinrent pas; une charge du gnral
Lasalle avec les chasseurs acheva de les culbuter, et la gauche de la
premire ligne espagnole, renverse, laissa la seconde  dcouvert. 
ce spectacle, une partie de celle-ci se porta spontanment en avant,
et essaya bravement de faire tte  nos troupes, en profitant du
dsordre mme que le succs avait mis dans leurs rangs. Elle les
arrta en effet un instant, et russit  mettre la main sur l'une de
nos batteries qui avait suivi le mouvement de notre infanterie. Elle
fut appuye dans cet effort par les gardes du corps et les carabiniers
royaux, qui chargrent vaillamment. Les fantassins espagnols, se
croyant vainqueurs, jetaient dj leurs chapeaux en l'air, en criant
_Viva el rey!_ Mais le marchal Bessires avait en rserve 300
chevaux, tant grenadiers que chasseurs  cheval de la garde
impriale, qui s'lancrent au galop en criant de leur ct: _Vive
l'Empereur! Plus de Bourbons en Europe!_ Ils culbutrent en un instant
les gardes du corps et les carabiniers royaux, les traitant comme 
Austerlitz ils avaient trait les chevaliers-gardes de l'empereur
Alexandre. Alors, le gnral Merle ayant achev de renverser la
premire ligne, celle de Blake, se porta sur le centre de la seconde,
celle de la Cuesta, que le gnral Mouton abordait dj de son ct.
Devant la double attaque des jeunes soldats du gnral Merle et des
vieux soldats du gnral Mouton, elle ne tint pas long-temps. La
seconde ligne espagnole, culbute comme la premire, lcha pied tout
entire, fuyant en dsordre sur le plateau de Medina de Rio-Seco, et
cherchant  se sauver vers cette ville.  l'instant, les douze cents
chevaux de Lasalle, lancs sur une masse de vingt-cinq mille fuyards,
saisie d'une indicible terreur, jetant ses armes, poussant les
hurlements du dsespoir, en firent un horrible carnage. Bientt cette
plaine immense ne prsenta plus qu'un spectacle lamentable, car elle
tait jonche de quatre  cinq mille malheureux abattus par le sabre
de nos cavaliers. Les vastes champs de bataille du Nord, que nous
avions couverts de tant de cadavres, n'taient pas plus affreux 
voir. Dix-huit bouches  feu, beaucoup de drapeaux, une multitude de
fusils abandonns en fuyant, restrent en notre pouvoir. Tandis que la
cavalerie, n'ayant d'autre moyen de faire des prisonniers que de
frapper les fuyards, s'acharnait  sabrer, l'infanterie avait couru
sur la ville de Medina. Ses habitants, sur le faux rapport de
quelques soldats qui avaient quitt le champ de bataille avant la fin
de l'action, croyaient l'arme espagnole victorieuse, et taient tous
aux fentres. Mais bientt ils furent cruellement dtromps en voyant
passer sous leurs yeux le torrent des fuyards. Une partie des soldats
espagnols, retrouvant leur courage derrire des murailles,
s'arrtrent pour rsister. Le gnral Mouton, avec le 4e lger et le
15e de ligne, y entra  la baonnette, et renversa tous les obstacles
qu'on lui opposa. Au milieu de ce tumulte, les soldats, se conduisant
comme dans une ville prise d'assaut, se mirent  piller Medina, livre
pour quelques heures  leur discrtion. Les moines franciscains, qui
des fentres de leur couvent avaient fait feu sur les Franais, furent
passs au fil de l'pe.

Cette sanglante victoire, qui nous soumettait tout le nord de
l'Espagne, et devait dcourager pour quelque temps les insurgs de
cette rgion de descendre dans la plaine, ne nous avait cot que 70
morts et 300 blesss. C'tait l'heureux effet d'une attaque bien
conue, et excute avec une grande vigueur.

Le marchal Bessires remit le lendemain son arme en ordre, et marcha
vivement sur Lon pour achever de disperser les insurgs, qui fuyaient
de toute la vitesse de leurs jambes, excellentes comme des jambes
espagnoles.

[En marge: Heureuse influence de la victoire de Rio-Seco.]

La nouvelle de notre victoire de Rio-Seco apporta, pour le moment du
moins, un notable changement dans le langage et les dispositions des
Espagnols. Ils crurent un peu moins que le nord, c'est--dire la
route de Madrid, allait nous chapper, et tout notre tablissement
dans la Pninsule prir par la base.

[En marge: Joseph acclre sa marche, et se dcide  entrer dans
Madrid.]

[En marge: Accueil que Joseph reoit du peuple de Madrid.]

Joseph, continuant  marcher avec la mme lenteur, tait arriv 
Burgos. Il avait tch de gagner des coeurs sur sa route, et s'tait
appliqu  les conqurir  force de prvenances et d'affectation
d'humanit, donnant toujours tort aux soldats franais et raison aux
insurgs. S'apercevant nanmoins que les conqutes qu'il faisait
compensaient peu le temps qu'il perdait, recevant du gnral Savary
l'invitation ritre de venir se montrer  sa nouvelle capitale,
rassur surtout par la victoire de Rio-Seco, il mit fin  ces inutiles
caresses envers des populations qui n'y rpondaient gure, et se
rendit d'un trait de Burgos  Madrid. Il y entra le 20 au soir, au
milieu d'une froide curiosit, n'entendant pas un cri, si ce n'est de
la part de l'arme franaise qui, bien que peu contente de lui,
saluait en sa personne le glorieux Empereur, pour lequel elle allait
en tous lieux combattre et mourir.

Joseph, quoique entr  Madrid aprs une victoire de l'arme
franaise, qui devait rtablir la balance de l'opinion en sa faveur, y
trouva comme ailleurs une rpugnance vraiment dsesprante 
s'approcher de sa personne. Les ministres qui avaient accept de le
servir taient consterns et lui dclaraient que, s'ils avaient prvu
 quel point le pays tait contraire  la nouvelle royaut, ils
n'auraient pas embrass son parti. Les membres de la junte de Bayonne
qui l'avaient accompagn s'taient peu  peu disperss. Les
magistrats composant le conseil de Castille, qu'on avait tant accuss
de s'tre prts  tout ce que voulait Murat, refusaient le serment.
Les membres seuls du clerg, fidles au principe de _rendre  Csar ce
qui est  Csar_, taient venus saluer en lui la royaut de fait, et
surtout le frre de l'auteur du Concordat. Joseph s'exprima devant eux
de la manire la plus significative en faveur de la religion; ses
paroles et surtout son attitude les touchrent, et leur langage, aprs
leur entrevue avec lui, avait produit un bon effet dans Madrid. Le
corps diplomatique, cdant non au nouveau roi d'Espagne, mais 
l'empereur des Franais, avait mis de l'empressement  lui rendre
hommage. Quelques grands d'Espagne, commensaux ordinaires et
invitables de la cour, n'avaient pu se dispenser de se prsenter, et
de tout cela, gnraux franais, ministres trangers, haut clerg,
courtisans venant par habitude, Joseph avait pu composer une cour
d'assez bonne apparence, que de promptes victoires auraient aisment
change en une cour respecte et obie, sinon aime.

[En marge: vnements au midi de l'Espagne.]

Mais si l'on avait remport une victoire signale au nord, on tait
fort en doute d'en obtenir une pareille au midi. On avait pass tout
un mois sans avoir des nouvelles du gnral Dupont, et pour savoir ce
qu'il tait devenu, il avait fallu que sa seconde division, celle du
gnral Vedel, qu'on lui avait envoye pour le dbloquer, et franchi
de vive force les dfils de la Sierra-Morena. On avait appris alors
la prise de Cordoue, l'vacuation postrieure de cette ville, et
l'tablissement de l'arme  Andujar. Depuis, l'insurrection s'tait
referme sur lui et le gnral Vedel, comme la mer sur un vaisseau qui
la sillonne, et on tait de nouveau priv de toute information  son
sujet. Quant au marchal Moncey, on avait tout aussi long-temps ignor
son sort, et on venait enfin de l'apprendre. Voici ce qui lui tait
arriv pendant les vnements si divers de la Castille, de l'Aragon,
de la Catalogne et de l'Andalousie.

On l'a vu attendant  Cuenca que le gnral Chabran pt s'avancer
jusqu' Castellon de la Plana, tandis qu'au contraire le gnral
Chabran avait t oblig de rebrousser chemin pour n'tre pas coup
dfinitivement de Barcelone. Il avait mme fallu  celui-ci beaucoup
de vigueur pour traverser les bourgades de Vendrell, d'Arbos et de
Villefranche, insurges, et rejoindre son gnral en chef, qui s'tait
port  sa rencontre jusqu' Bruch. Tous deux taient rentrs 
Barcelone, o ils se voyaient contraints chaque jour de livrer des
combats acharns aux insurgs, qui venaient les attaquer aux portes
mme de la ville.

[En marge: Marche du marchal Moncey de Cuenca sur Requena.]

[En marge: Occupation de vive force du pont du Cabriel.]

Le marchal Moncey, qui ignorait ces circonstances, avait attendu du
11 au 17 juin  Cuenca, et alors, imaginant que le temps coul avait
suffi au gnral Chabran pour s'approcher de Valence, il s'tait mis
en mouvement par la route presque impraticable de Requena, ajoutant 
ses trop longs retards  Cuenca une lenteur de marche, bonne sans
doute pour sa troupe, qui ne laissait ainsi aucun homme en arrire,
mais trs-fcheuse pour l'ensemble gnral des oprations. Il avait
pass par Tortola, Buenache, Minglanilla, o il tait arriv le 20. Le
21, il s'tait trouv au bord du Cabriel, ayant devant lui plusieurs
bataillons ennemis, dont un de troupes suisses, embusqus au pont de
Pajazo, dans une position des plus difficiles  forcer. Le Cabriel en
cet endroit roule au milieu d'affreux rochers. On parvient par un
troit dfil au pont qui le traverse, et aprs avoir pass ce pont,
il reste  franchir encore un autre dfil tout aussi difficile. Les
insurgs de Valence, auxquels on avait donn le temps de s'tablir
dans cette position, avaient obstru le pont, plac du canon en avant,
et rpandu sur les rochers voisins des milliers de tirailleurs. Le
marchal Moncey amena sur ce point, par un chemin des plus rudes,
quelques pices de canon tranes  bras, fit enlever les obstacles
accumuls sur le pont, puis dtacha  droite et  gauche des colonnes
qui, passant le Cabriel  gu, tournrent les postes embusqus dans
les rochers, turent beaucoup de monde  l'ennemi, et se rendirent
ainsi matresses de la position.

[En marge: Passage du dfil de las Cabreras.]

[En marge: Arrive du marchal Moncey au milieu de la plaine de
Valence.]

Le 22, le marchal Moncey employa la journe  se reposer, et  rendre
la route plus praticable pour son artillerie et ses bagages. Le 23, il
parvint  Utiel, et le 24 il arriva en face d'un long et troit dfil
qui conduit,  travers les montagnes de Valence, dans la fameuse
plaine si renomme par sa beaut, que l'on appelle la Huerta de
Valence. Ce dfil, connu sous le nom de dfil de _las Cabreras_, et
form par le lit d'un ruisseau, qu'il fallait passer  gu jusqu' six
fois, tait rput inexpugnable. Le marchal Moncey, par sa lenteur,
avait permis aux insurgs de s'y poster et d'y multiplier leurs
moyens de rsistance. Vaincre de front les obstacles qui nous taient
opposs tait presque impossible, et devait coter des pertes normes.
Le marchal Moncey chargea le gnral Harispe, le hros des Basques,
de prendre avec lui les hommes les plus alertes, les meilleurs
tireurs, et, aprs leur avoir fait dposer leurs sacs, de les conduire
sur les hauteurs environnantes de droite et de gauche pour en
dbusquer les Espagnols, et faire tomber les dfenses du dfil en les
tournant. Le gnral Harispe, aprs des efforts inous et mille
combats de dtail, conquit, un rocher aprs l'autre, les abords de la
position, et russit enfin  descendre sur les derrires des Espagnols
qui dfendaient le dfil.  sa vue, l'ennemi prit la fuite, livrant 
l'arme un passage qu'on n'aurait pu forcer s'il avait fallu
l'attaquer de front. Le marchal Moncey, victorieux, s'arrta de
nouveau  la Venta de Buol pour permettre  ses bagages de le
rejoindre, et  son artillerie de se rparer. Les chemins qu'il avait
traverss l'avaient en effet mise en fort mauvais tat. Les moyens de
rparation manquaient comme les moyens de subsistance dans le pays
sauvage qu'on venait de parcourir. Mais l'artillerie espagnole, tombe
tout entire au pouvoir des Franais, fournit des pices de rechange,
et le 26 la colonne se mit en mouvement sur Chiva. Le lendemain 27
elle dboucha dans la belle plaine de Valence, coupe de mille canaux
par lesquels se rpand en tous sens l'eau du Guadalaviar, couverte de
chanvres d'une hauteur extraordinaire, parseme d'orangers, de
palmiers et de toute la vgtation des tropiques. Cette vue tait
faite pour rjouir nos soldats, fatigus des tristes lieux qu'ils
avaient parcourus. Mais si, grce  la lenteur de leur marche, ils
arrivaient en assez bon tat, rallies tous au drapeau, suffisamment
nourris et trs-capables de combattre, ils trouvaient aussi, par suite
de cette mme lenteur, l'ennemi bien prpar, et en mesure de dfendre
sa capitale. Il fallait traverser  deux lieues de Valence, au village
de Quarte, le grand canal qui dtourne les eaux du Guadalaviar,
rtablir le pont de ce canal qui tait coup, enlever le village de
Quarte, plus une multitude de petits postes embusqus  droite et 
gauche dans les habitations de la plaine, ou cachs par la hauteur des
chanvres. Ces obstacles arrtrent peu nos troupes, qui franchirent le
canal, rtablirent le pont, enlevrent le village, et, courant 
travers les champs et les petits canaux, turent, en perdant
elles-mmes quelques hommes, les nombreux tirailleurs qui, de tous
cts, faisaient pleuvoir sur elles une grle de balles.

[En marge: Apparition de l'arme sous les murs de Valence.]

Le soir, on bivouaqua sous les murs de Valence. Le marchal Moncey
rsolut de brusquer la ville en attaquant les deux portes de Quarte et
de Saint-Joseph, qui s'offraient les premires  lui en venant de
Requena. Un gros mur entourait Valence. Des eaux en baignaient le
pied. Des chevaux de frise, des obstacles de tout genre couvraient les
portes, et des milliers d'insurgs posts sur le toit des maisons
taient prts  faire un feu de mousqueterie des plus meurtriers.

[En marge: Vains efforts pour enfoncer les portes de la ville.]

Le 28, ds la pointe du jour, le marchal Moncey, aprs avoir oblig
les tirailleurs ennemis  se replier, lana deux colonnes d'attaque
sur les portes de Quarte et de Saint-Joseph. Les premiers obstacles
furent promptement franchis; mais, en arrivant prs des portes, il
fallut, avant d'y employer le canon, arracher les chevaux de frise qui
les couvraient. Nos braves jeunes gens s'lancrent plusieurs fois
sous le feu pour aller avec des haches excuter ces oprations
prilleuses. Mais, aprs plusieurs tentatives diriges par le gnral
du gnie Cazals, et suivies de pertes considrables, on reconnut
l'impossibilit absolue de forcer les portes, objet de nos attaques.
Quand mme on y et russi, on aurait trouv au del les ttes de rues
barricades comme  Saragosse, et c'et t autant d'assauts 
renouveler. Aprs avoir acquis cette conviction, le marchal Moncey
replia ses troupes, restant matre toutefois des faubourgs qu'il avait
enlevs.

[En marge: Retraite du marchal Moncey par la route de Murcie.]

Cette sanglante tentative, qui lui avait cot prs de 300 hommes tus
ou blesss, lui donna fort  rflchir. Il avait amen avec lui 8
mille et quelques cents hommes. Il en avait dj laiss en route un
millier, malades ou hors de combat. Il venait d'apprendre par des
prisonniers que le gnral Chabran s'tait repli sur Barcelone. Il
avait devant lui une ville de soixante mille mes, porte  cent mille
au moins par l'agglomration dans ses murs de tous les cultivateurs de
la plaine, et rsolue  se dfendre jusqu' la mort, par la crainte o
elle tait que les Franais ne vengeassent sur elle l'odieux
assassinat de leurs compatriotes. Pour vaincre une pareille
rsistance, le marchal n'avait pas de grosse artillerie. Il renona
donc trs-sagement  recommencer une attaque qui n'avait aucune chance
de succs, et qui n'aurait fait qu'augmenter les difficults de sa
retraite, en augmentant le nombre des blesss  emporter avec lui. Il
eut le bon esprit, une fois cette rsolution arrte, de l'excuter
sans retard. On lui avait appris que le capitaine gnral Cerbellon,
lequel tait, non pas dans Valence, mais en rase campagne  la tte
des insurgs de la province, se trouvait, avec 7 ou 8 mille hommes,
sur les bords du Xucar, petit fleuve qui, aprs avoir contourn les
montagnes de Valence, vient tomber dans la mer  quelques lieues de
cette ville, prs d'Alcira. L'intention prsume du capitaine gnral
tait de traverser la Huerta, et d'aller se placer dans les dfils de
_las Cabreras_, afin d'en fermer le passage aux Franais, C'et t l
une grave difficult, car le marchal Moncey ayant dj perdu les
meilleurs soldats de son corps d'arme, et emmenant avec lui une
grande quantit de blesss, aurait bien pu chouer dans une opration
qui lui avait une premire fois russi. D'ailleurs la grande route,
qui, pour viter les montagnes de Valence, passe le Xucar  Alcira, et
traverse la province de Murcie  Almansa, quoique un peu plus longue,
tait beaucoup meilleure. Le marchal Moncey rsolut donc de marcher
droit au Xucar, d'y combattre M. de Cerbellon, de forcer le dfil
d'Almansa, et de revenir par Albacete.

Arriv le 1er juillet sur les bords du Xucar, il y trouva les insurgs
de Valence et de Carthagne posts derrire le fleuve, dont ils
avaient coup le pont. L'arme franchit le Xucar  gu sur trois
points, rtablit ensuite le pont, et fit passer ses immenses bagages.
Elle se reposa le 2. Le 3, averti que d'autres insurgs voulaient
dfendre le passage des montagnes de Murcie appel dfil d'Almansa,
le marchal Moncey se hta de le traverser, n'y rencontra aucune
difficult srieuse, repoussa partout les insurgs, et leur enleva
mme leur artillerie. Reprenant sa marche lente et mthodique, il
arriva le 5  Chinchilla, le 6  Albacete. L, il apprit avec une
vritable joie que la division Frre, qui d'abord avait d tre place
 Madridejos en chelon sur la route d'Andalousie, et qui depuis avait
t, par ordre de l'Empereur, place  San-Clemente, se trouvait tout
prs de lui, et le 10 juillet il opra sa jonction avec elle.

Il ramenait sa division en bon tat, quoique fatigue, et n'avait
laiss en route ni un bless ni un canon. Mais il faut rpter que, si
sa lenteur lui avait permis de ramener sa division entire, elle lui
avait fait manquer la conqute de Valence, qu'il aurait certainement
prise, comme le gnral Dupont avait pris Cordoue, s'il et march
assez vivement pour surprendre les insurgs avant qu'ils eussent eu le
temps de faire leurs prparatifs de dfense. Toutefois, sa manire
lente et ferme de marcher au milieu des provinces insurges, en
battant partout l'ennemi, et sans semer les routes de bagages, de
blesss, de malades, avait un mrite que Napolon mit une certaine
complaisance  reconnatre et  proclamer.

[En marge: Punition de la ville de Cuenca.]

Tandis que le marchal Moncey excutait cette marche difficile, la
province de Cuenca, d'abord si tranquille, s'tait insurge, et avait
enlev l'hpital que le marchal Moncey y avait tabli pour y dposer
ses malades. Le gnral Savary avait t oblig d'envoyer pour la
punir le gnral Caulaincourt avec une colonne de troupes. Celui-ci
avait inflig  la ville de Cuenca deux heures de pillage, dont les
soldats avaient malheureusement us avec grand profit matriel pour
eux, et grand dommage moral pour l'arme.

[En marge: La situation militaire des Franais exclusivement
dpendante des vnements qui vont se passer au midi de l'Espagne.]

[En marge: Inquitudes sur le gnral Dupont, et nouveaux renforts
envoys en Andalousie.]

Les vnements de Valence avaient prcd de quelques jours la
bataille de Rio-Seco, mais ils ne furent connus  Madrid qu' peu prs
en mme temps que cette bataille. Bien que les Espagnols triomphassent
beaucoup de la rsistance opinitre que nous avions rencontre devant
Saragosse et Valence, et que cette rsistance rvlt la ncessit
d'attaques srieuses pour venir  bout des grandes villes insurges,
cependant nous tenions la campagne partout d'une manire victorieuse.
Les insurgs ne pouvaient se montrer nulle part sans tre disperss 
l'instant mme. Le gnral Duhesme, ralli au gnral Chabran, tait
sorti avec lui de Barcelone, avait emport le fort de Mongat, pris et
saccag la petite ville de Mataro, et, quoiqu'il et chou dans
l'escalade de Girone, tait rentr dans Barcelone, rpandant la
terreur sur son passage, et exerant une nergique rpression. Le
gnral Verdier, toujours arrt devant Saragosse, tait nanmoins
matre de l'Aragon, et avait envoy sous le gnral Lefebvre une
colonne qui avait chti la ville de Calatayud. Enfin,  Rio-Seco,
comme on vient de le voir, nous avions ananti la seule arme
considrable qui se ft encore prsente  nous. Notre ascendant tait
donc assur dans le nord. La difficult consistait dans le midi. L,
le gnral Dupont, camp sur le Guadalquivir, et adoss  la
Sierra-Morena, avait affaire  une arme qui semblait nombreuse,
compose non-seulement d'insurgs, mais de troupes de ligne. Les
Espagnols ne se bornaient pas  tenir la campagne devant lui; ils
l'avaient rduit  la dfensive dans la position d'Andujar, et, si un
malheur arrivait sur ce point, les insurgs de l'Andalousie et de
Grenade, ralliant ceux de Carthagne et de Valence d'une part, ceux de
l'Estrmadure de l'autre, pouvaient traverser la Manche, et se
prsenter sous Madrid en force considrable, ce qui et donn  la
guerre une face toute nouvelle. Toutefois on tait loin de craindre un
tel malheur, malgr ce que dbitaient les Espagnols  ce sujet. Le
gnral Dupont, en effet, avait reu la division Vedel, ce qui portait
 16 ou 17 mille hommes son corps d'arme. On comptait sur son
habilet prouve; on n'imaginait pas que le gnral qui devant Albeck
s'tait trouv avec six mille hommes en prsence de soixante mille
Autrichiens, et qui s'tait tir de cette position en faisant quatre
mille prisonniers, pt succomber devant des insurgs indisciplins,
dont le marchal Bessires venait de faire une si affreuse boucherie
avec si peu de soldats. On prenait donc confiance sans tre
entirement rassur. D'accord avec Napolon, qui ne pouvait diriger
les vnements militaires que de loin, et avec l'incertitude de
direction naissant du temps et des distances, le gnral Savary avait
envoy le gnral Gobert  Madridejos, pour y remplacer la division
Frre, troisime du gnral Dupont, employe, comme on l'a vu, 
secourir le marchal Moncey vers San-Clemente. Le gnral Gobert
avait ordre de se porter au milieu de la Manche, et, si les
circonstances le rendaient ncessaire, de s'avancer jusqu' la
Sierra-Morena, pour y rejoindre le gnral Dupont. Il allait donc
faire auprs de ce gnral office de troisime division, en place de
la division Frre occupe ailleurs. L'un de ses quatre rgiments ayant
dj t expdi en convoi jusqu' Andujar, il n'amenait avec lui que
trois rgiments d'infanterie, mais fort beaux quoique jeunes, et un
superbe rgiment provisoire de cuirassiers, command par un excellent
officier, le major Christophe. Cette jonction opre, aucun doute ne
semblait possible sur les vnements de l'Andalousie. L ne s'taient
pas bornes les prcautions du gnral Savary. Il avait ramen sous
Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frre
envoye au secours de celle-ci, la colonne Caulaincourt charge de
punir Cuenca. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de
Moncey, la garde impriale, et il venait de recevoir la brigade Rey,
qui avait servi d'escorte au roi Joseph. C'tait encore un total de 25
mille hommes qui, s'il n'y avait eu beaucoup de blesss et de malades,
aurait t de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi djouer
toutes les esprances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas
moins  dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le
gnral Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu'on
verrait bientt  sa suite les insurgs de l'Estrmadure, de
l'Andalousie, de Grenade, de Carthagne, de Valence; que ceux du nord
reparatraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse de
forces la nouvelle royaut serait bien oblige de retourner de Madrid
 Bayonne. Les Franais, au contraire, s'attendaient  voir bientt
Saragosse emporte d'assaut, l'arme du gnral Verdier devenue libre
remarcher sur Valence avec le corps du marchal Moncey, le gnral
Dupont victorieux s'avancer en Andalousie, et soumettre en entier le
midi de l'Espagne. L'une ou l'autre de ces alternatives devait se
raliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous
les regards des Espagnols et des Franais taient-ils en ce moment (15
au 20 juillet) exclusivement dirigs sur elle.

[Illustration: Attaque d'un Convoi dans les Dfils de la
Sierra-Morena.]

[En marge: Position du gnral Dupont  Andujar.]

[En marge: Expdition du capitaine Baste sur Jaen.]

Le gnral Dupont, comme nous avons dj eu occasion de le dire, tait
venu en quittant Cordoue s'tablir  Andujar, sur le Guadalquivir;
position mal choisie, car on et t bien mieux  Baylen mme, 
l'entre des dfils que l'on aurait ferms par sa seule prsence, et
o l'on se serait trouv dans une position saine, leve, dominante,
de laquelle on pouvait prcipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui
auraient essay de le franchir (voir la carte n 44). Ce gnral,
comme nous l'avons encore dit, avait plac la brigade Pannetier un peu
 gauche et en avant du pont d'Andujar, la brigade Chabert un peu en
arrire et  droite, les marins de la garde dans Andujar mme, les
deux rgiments suisses en arrire de la ville, la cavalerie au loin
dans la plaine. On l'avait laiss l, sans songer  l'inquiter,
pendant toute la fin de juin et toute la premire moiti de juillet,
parce que les insurgs de l'Andalousie et de Grenade avaient besoin de
ce temps pour s'organiser, se concerter, et oprer leur jonction
entre Cordoue et Jaen. La seule hostilit qu'il eut essuye c'tait
l'occupation de la Sierra-Morena par une nue de bandits, qui tuaient
les courriers et interceptaient les convois. Les gens d'Echavarri
taient si bien aux aguets, qu'il ne pouvait passer un seul homme 
cheval, entre Puerto del Rey et la Caroline, sans tre dtrouss, les
femmes et les enfants eux-mmes montant toujours la garde, et
signalant tout individu aussitt qu'il paraissait. Pendant cette
fcheuse inaction de prs d'un mois, en partie motive par le retard
des renforts demands, le gnral Dupont avait fait autour de lui
plusieurs dtachements pour chtier les insurgs et se procurer des
vivres. Il avait envoy  Jaen le capitaine des marins de la garde
Baste, officier aussi intelligent qu'intrpide, avec mission de punir
cette ville, qui avait contribu aux massacres de nos blesss et de
nos malades, et d'en tirer les ressources dont elle abondait. Le
capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de
chevaux, tait entr audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les
habitants, et ramen un immense convoi de vivres, de vins, de
mdicaments de toute sorte.

[En marge: Difficult de vivre  Andujar.]

Le gnral Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des
inconvnients attachs  la position d'Andujar, mais les sentant
confusment, tait toujours en souci pour Baylen et le bac de
Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi
n'avait-il pas manqu d'y mettre un dtachement et d'y faire sans
cesse des reconnaissances. Ses inquitudes s'tendaient plus loin,
car il tait oblig de pousser ses reconnaissances  gauche de Baylen,
jusqu' Baeza et Ubeda, d'o partait une route de traverse qui par
Linars allait tomber derrire Baylen, aux environs de la Caroline,
tout prs de l'entre des dfils. C'est le cas de rpter qu'il
n'aurait pas eu ce souci en se plaant  Baylen mme, qu'il et gard
par sa seule prsence, et d'o quelques patrouilles de cavalerie
envoyes sur Baeza et Ubeda auraient suffi pour le garantir de toute
surprise. Toutefois son souci le plus ordinaire tait celui de vivre,
quoiqu'il ft dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans
les Castilles et l'Estrmadure, n'taient pas fort rpandus dans la
Sierra-Morena, o l'on ne trouvait gure que des chvres, viande peu
saine et peu nourrissante. Le bl tait rare, la rcolte de l'anne
prcdente ayant t ou dvore ou dtruite par les insurgs. Celle de
l'anne tait sur pied. Les soldats taient obligs de moissonner
eux-mmes pour avoir du pain, et ils n'avaient en gnral que
demi-ration. On leur donnait, en place, de l'orge qu'ils faisaient
bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur
bl au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait dfendre ce
moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils taient sur ce sol brlant
privs de lgumes frais. Le vin, quoique excellent  quelque distance,
au Val-de-Peas, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le
Val-de-Peas est dans la Manche. On le faisait arriver  force
d'argent, et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si
utile dans les pays chauds, manquait. L'eau du Guadalquivir tait
presque toujours tide. Pour de jeunes soldats peu habitus aux
climats extrmes, ce long sjour  Andujar devenait pnible et
dangereux. Indpendamment des blesss, on avait un grand nombre de
malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles
ajoutait  la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le soldat,
quoiqu'il ft peu aguerri, avait le sentiment de sa supriorit, une
grande confiance dans son gnral, et dsirait trouver l'occasion de
se mesurer avec l'ennemi.

[En marge: Arrive  la Caroline de la division Vedel.]

L'arrive de la division Vedel vint bientt accrotre cette confiance.
Partie dans les derniers jours de juin, elle tait parvenue le 26 
Despea-Perros,  l'entre des dfils, les avait forcs en tuant
quelques hommes  Augustin d'Echavarri, et avait ensuite dbouch sur
la Caroline, jolie colonie allemande fonde  la fin du dernier sicle
par Charles III. Le vallon troit par lequel on traverse la
Sierra-Morena s'largit un peu  la Caroline, un peu davantage 
Guarroman, et davantage encore  Baylen, o il s'ouvre tout  fait en
dbouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, 
Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parl,
et qui de Baeza ou d'Ubeda conduit par Linars  l'entre des dfils.

[En marge: Arrive de la division Gobert au corps du gnral Dupont.]

La division Vedel, aprs avoir sjourn  la Caroline et s'tre mise
en communication avec le gnral Dupont, tait venue prendre position
 Baylen mme, ayant un bataillon en arrire pour garder l'entre des
dfils, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le
Guadalquivir.  peine le gnral Vedel avait-il rejoint, que le
gnral Dupont, lui assignant sa position, lui avait recommand une
surveillance extrme sur ses derrires et sur sa gauche, pour que
l'ennemi ne pt s'emparer des dfils et les fermer sur l'arme
franaise. Depuis l'arrive du gnral Vedel, l'inconvnient de
laisser Baylen inoccup tait moindre, mais on avait encore le
dsavantage de rester dans une position dfensive,  six lieues les
uns des autres, derrire un fleuve partout guable. Un ennemi
audacieux pouvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer
entre nos deux divisions. Or, malgr la jonction du gnral Vedel, le
nombre des troupes franaises, en prsence des insurgs de
l'Andalousie, n'tait pas assez considrable pour qu'on pt se diviser
sans danger. Le corps de Dupont s'tait fort affaibli par les
maladies. La division Barbou ne pouvait gure prsenter plus de 5,700
hommes  l'ennemi, 6,400 en comptant le gnie et l'artillerie. Les
marins taient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce
qui formait un total de 8,600 Franais. Les Suisses, tantt envoyant
des dserteurs aux insurgs, tantt en recevant qui venaient  eux,
taient rduits  1,800, et dans une sorte de flottement inquitant,
qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La
division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pices
d'artillerie. Avec les 8,600 hommes du gnral Dupont et les 5,400 du
gnral Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les
Suisses. Ce n'tait pas trop, mme en les tenant runis, devant les
quarante ou cinquante mille insurgs qu'on annonait. Bientt la
division Gobert tant arrive, et apportant un renfort d'environ 4,700
hommes, fantassins et cavaliers compris, le corps du gnral Dupont
s'levait insensiblement  la force dsire (qui n'tait pas,
toutefois, de plus de 18,000 Franais et 2,000 Suisses)  l'instant
mme o les insurgs se dcidaient  prendre l'offensive. Avec la
division Gobert parvenaient au gnral Dupont les nouvelles de l'chec
essuy devant Saragosse et Valence, de la retraite du marchal Moncey
sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaait l'arme
d'Andalousie, et en mme temps la recommandation de tenir bien sur le
Guadalquivir, mais de ne pas pntrer plus avant en Andalousie. Il et
t imprudent, en effet, dans l'tat des choses, de s'engager
davantage au midi de l'Espagne.

[En marge: Opration  tenter contre les insurgs par suite de la
position qu'ils avaient prise.]

Dans ce moment, il se prsentait, sans sortir de la dfensive, de
bonnes occasions de porter de redoutables coups  l'insurrection. Les
insurgs de Grenade, sous le gnral Reding, partie Suisses, partie
Espagnols, s'taient rendus  Jaen, au nombre d'environ 12 ou 15
mille. Tandis que les insurgs de Grenade s'avanaient ainsi jusqu'
Jaen, ceux de l'Andalousie sous le gnral Castaos, au nombre de 20
et quelques mille, ayant remont le Guadalquivir, arrivaient devant
Bujalance (voir la carte n 44), et  quelques bandes de tirailleurs,
 quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu'ils n'taient
pas loin. Bien que l'espionnage militaire ft impossible en Espagne,
pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment
qui rachetait la frocit de ce peuple, et qui l'expliquait), il tait
facile, aux signes qu'on recueillait  chaque instant de cette double
marche, de s'en faire une juste ide, et ds lors de s'y opposer. Le
gnral Dupont pouvait trs-bien, en laissant la division Gobert 
Baylen et Menjibar, s'avancer avec les divisions Barbou et Vedel au
del du Guadalquivir, se placer entre les deux armes ennemies avec 14
ou 15 mille hommes, les battre l'une aprs l'autre, ou toutes deux
ensemble, et revenir  sa position aprs les avoir fort maltraites.
Quelle que ft leur force, il n'y avait aucune tmrit  s'exposer 
les rencontrer dans la proportion d'un contre deux. Cette opration,
qui l'obligeait  un mouvement en avant de trois ou quatre lieues,
n'tait certainement pas une infraction  l'ordre de ne pas s'enfoncer
dans le midi de l'Espagne. Si cependant cette rsolution lui
paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une dfensive
rigoureuse, et en attendant l'ennemi, se runir  Vedel et  Gobert 
Baylen mme, et il tait bien sr, avec 20 mille hommes dans cette
position, d'craser tout ce qui se prsenterait. Quitter Andujar pour
Baylen n'tait pas plus une infraction  l'ordre de ne pas repasser la
Sierra-Morena, que se porter quatre lieues en avant, pour opposer une
dfensive active  l'ennemi, n'tait une infraction  l'ordre de ne
point s'enfoncer en Andalousie.

[En marge: Fcheuse rsolution du gnral Dupont, attendant l'ennemi
sans rien faire pour le prvenir.]

Immobile en prsence des Espagnols, ne concevant rien, n'ordonnant
rien, le gnral Dupont, qui avait enfin trois divisions sous la main,
ne fit d'autre disposition que celle de rester de sa personne 
Andujar, de laisser Vedel  Baylen, Gobert  la Caroline, en leur
recommandant  chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une
continuelle surveillance, pour que les dfils ne fussent pas tourns
par Baeza, Ubeda et Linars.

[En marge: Les insurgs de l'Andalousie se prsentent devant Andujar
le 14 juillet.]

Le 14 juillet au soir l'ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent
le Guadalquivir, vis--vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le
gnral Reding, taient restes  Jaen, s'apprtant  faire leur
jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant
Andujar, et que commandait le gnral Castaos, venaient de la basse
Andalousie, par Sville et Cordoue. Elles avaient, comme celles de
Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tter
la position d'Andujar, pour savoir s'il serait possible de l'emporter.
Elles taient fortes d'une vingtaine de mille hommes, partie troupes
rgulires accrues de nouveaux enrls, partie volontaires rcemment
enrgiments dans des cadres de nouvelle cration. Elles avaient plus
de tenue et de solidit que toutes celles que nous avions rencontres
jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp
de Saint-Roque, et de la division qui, sous le gnral Solano, avait
d envahir le midi du Portugal.

[En marge: Canonnade dans la journe du 15 contre la position
d'Andujar.]

Ds le 15 juillet au matin, elles forcrent, en se prsentant en
masse, nos avant-postes  se retirer, et  leur abandonner les
hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa
position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du
pont, la troisime lgion de rserve sur le bord du fleuve, les marins
de la garde dans Andujar, la brigade Chabert  droite de la ville, les
Suisses en arrire, la cavalerie avec le 6e provisoire au loin dans la
plaine, pour observer les gurillas indisciplines marchant autour de
l'arme espagnole comme les Cosaques autour de l'arme russe.

La vue de l'ennemi rjouit les soldats franais en les tirant de leur
ennui, et, quoique beaucoup d'entre eux fassent malades, ils avaient
un extrme dsir d'en venir aux mains. Mais les Espagnols n'taient
pas capables de passer le fleuve sous les yeux de l'arme franaise.
Ils se bornrent  une insignifiante canonnade qui ne nous fit pas
grand mal, et  laquelle on ne rpondit que froidement pour ne pas
user nos munitions; mais nos boulets, bien dirigs, tombant au milieu
de masses paisses, y enlevaient beaucoup d'hommes  la fois. Sur la
droite du fleuve que nous occupions, les gurillas se montrrent. Les
unes avaient franchi au loin le Guadalquivir; les autres descendaient
sur nos derrires des gorges de la Sierra-Morena. Le gnral Fresia
lana sur elles ses escadrons, tandis que le 6e tchait de les joindre
 la baonnette. On leur tua quelques hommes, et bientt on obligea
ces nues d'oiseaux de proie  s'envoler dans les montagnes.

[En marge: Mouvement prcipit du gnral Vedel sur Andujar.]

La journe ne dnotait qu'un ttonnement de l'ennemi essayant ses
forces contre notre position, et cherchant le point par lequel il
pourrait l'aborder avec moins de difficult. Toutefois il y avait lieu
de prvoir un effort plus srieux pour la journe du lendemain. Le
gnral Dupont dpcha donc un de ses officiers au gnral Vedel pour
savoir ce qui se passait, soit  Baylen, soit au bac de Menjibar, et
lui demander, dans le cas o il n'aurait pas d'ennemi devant lui,
d'envoyer  son secours ou un bataillon, ou mme une brigade; soin qui
et t superflu, comme nous l'avons remarqu dj bien des fois, si
on avait tous t runis  Baylen! La fin de cette journe s'coula 
Andujar dans le calme le plus profond.

Du ct de Baylen, les insurgs de Grenade, tablis en avant de Jaen,
s'taient montrs le long du Guadalquivir, ttonnant partout, et
partout cherchant le ct faible de nos positions. Devant Baylen ils
avaient pass le bac de Menjibar et repouss les avant-postes du
gnral Vedel. Mais celui-ci, accourant avec le gros de sa division,
et dployant d'une manire trs-ostensible ses bataillons, avait
tellement intimid les Espagnols, qu'ils avaient compltement disparu.
Plus  notre gauche, vers ces points toujours inquitants de Baeza et
d'Ubeda, les insurgs avaient franchi le Guadalquivir, et dtach de
ces bandes de coureurs, qui taient peu  craindre, mais qui de loin
pouvaient donner lieu  d'tranges erreurs. Le gnral Gobert, post 
la Caroline, ayant eu avis de leur prsence, avait envoy
prcipitamment des cuirassiers  Linars pour les observer et les
contenir.

[En marge: Le gnral Vedel se rend intempestivement de Baylen 
Andujar.]

Dans cet tat de choses, le gnral Vedel, ne voyant plus l'ennemi
devant lui, allait remonter de Menjibar  Baylen, lorsqu'arriva
l'aide-de-camp du gnral Dupont, dpch auprs de lui pour demander
le renfort d'un bataillon ou d'une brigade, suivant ce qui aurait eu
lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait
paru devant Andujar, supposant que le danger tait uniquement l, et
cdant  un zle irrflchi, il se dcida  se porter avec sa division
tout entire sur Andujar, en faisant dire au gnral Gobert de venir
occuper Baylen, qui allait demeurer vacant par le dpart de la
deuxime division. Il se mit sur-le-champ en route  la fin de la
journe du 15, et marcha toute la nuit du 15 au 16. Bien qu'un
sentiment honorable inspirt le gnral Vedel, sa conduite n'en tait
pas moins imprudente; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver 
Baylen aprs son dpart, et ce qu'allait devenir en son absence ce
point si important pour la sret de l'arme.

Il parut en vue d'Andujar avec toutes ses troupes, dans la matine du
16. Le gnral Dupont, loin de le rprimander pour sa prcipitation,
cda lui-mme au plaisir de se sentir renforc en prsence d'un ennemi
qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus dispos  une
attaque srieuse; il approuva et remercia mme le gnral Vedel. Les
soldats, qui n'avaient pas vu de Franais depuis deux mois, poussrent
des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on
allait enfin punir les Espagnols de leur jactance. C'tait le cas
effectivement de rparer les fautes dj commises, en se jetant sur
l'ennemi, avec 14 mille Franais, 2 mille Suisses, et en le repoussant
loin de soi pour long-temps. Rien n'et t plus facile avec l'ardeur
qui animait nos jeunes soldats. Mais le gnral Dupont laissa les
Espagnols canonner Andujar toute la journe, se bornant  jouir de
leur hsitation, de leur inexprience, sans faire contre eux autre
chose que de leur envoyer de temps en temps quelques voles de canon.
Les Espagnols, voulant forcer la position d'Andujar, mais ne l'osant
pas, descendirent, remontrent plusieurs fois dans la journe, des
hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve
jusque sur les hauteurs, et n'essayrent jamais de le franchir en
prsence de nos baonnettes. Un moment ils tirent mine de traverser le
Guadalquivir, sur la gauche d'Andujar, vers le point de Villanueva;
mais de ce point on apercevait sur la rive oppose la division Vedel
en marche, et cette vue glaa leur courage. La journe s'acheva donc
aussi paisiblement que la veille, avec trs-peu de morts et de blesss
de notre ct, mais un assez grand nombre du ct des Espagnols,
infiniment plus maltraits par notre canonnade, quoiqu'elle ft plus
rare et plus lente que la leur.

[En marge: Le gnral Reding profite de l'vacuation de Baylen pour
s'y prsenter.]

[En marge: Le gnral Gobert, accouru pour arrter la colonne de
Reding, est tu entre Menjibar et Baylen.]

Les choses ne s'taient pas aussi bien passes du ct de Baylen et au
bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le gnral Vedel marchait
sans ncessit sur Andujar, le gnral Reding, qui,  la tte de
l'arme de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant
Baylen, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille.
Il fut naturellement trs-encourag  se montrer plus hardi par la
disparition complte de la division Vedel. Aprs avoir travers le bac
de Menjibar, il ne trouva au pied des hauteurs de Baylen que le
gnral Liger-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'lite.
Il dboucha alors en force, et parut avec plusieurs mille hommes
devant le gnral Liger-Belair, qui, en ayant  peine quelques
centaines, n'eut d'autre parti  prendre que de se retirer en bon
ordre. Dans ce moment arrivait le gnral Gobert, averti par le
gnral Vedel de l'vacuation de Baylen, et amenant pour y pourvoir
trois bataillons avec quelques cuirassiers. Dj rduite par
plusieurs dtachements laisss en arrire, car elle avait d en
laisser  la Caroline,  Guarroman,  Baylen, la division Gobert
s'tait amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena,
et n'arrivait  l'ennemi qu'avec une tte de colonne. Nanmoins ce
gnral, plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et
ses cuirassiers, arrta tout court les Espagnols. Le major Christophe,
commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena
l'infanterie espagnole, peu accoutume au rude choc de ces grands
cavaliers. Mais tandis qu'il dirigeait lui-mme ces mouvements, le
gnral Gobert reut au milieu du front une balle partie d'un buisson
o s'tait cach l'un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait
embusqus partout. Il tomba sans connaissance, n'ayant plus que
quelques heures  vivre, et amrement regrett de toute l'arme.

Le gnral Dufour, dsign par son rang pour le remplacer, accourut
sur le terrain, vit les troupes franaises branles par le coup qui
venait de frapper leur gnral, et crut ne pouvoir mieux faire que de
les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible
de nos positions, sans avoir le projet arrt d'attaquer  fond,
n'allrent pas au del, mais ils prouvrent le sentiment qu'en
appuyant de ce ct le fer entrerait.

[En marge: Le gnral Dufour, appel  remplacer le gnral Gobert,
croit que les Espagnols veulent tourner Baylen par Linars, et court 
la Caroline pour les en empcher.]

Le gnral Dufour revint  Baylen, o il avait une forte partie de la
division Gobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester
fixs au bord du Guadalquivir, il fut port  croire que leur attaque
srieuse se dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait
si peu d'apparence du ct de Menjibar, il venait de prendre des
proportions inquitantes du ct de Baeza et d'Ubeda. Les
reconnaissances envoyes dans cette direction, soit qu'elles fussent
excutes par des officiers peu intelligents, soit que les bandes
irrgulires qui avaient franchi le Guadalquivir au-dessus de Menjibar
fussent trs-apparentes, dnonaient toutes la prsence d'une arme
vritable sur la route de traverse qui de Baeza et d'Ubeda aboutissait
par Linars  la Caroline, en passant derrire Baylen.  ces
indications se joignaient les instructions ritres du gnral
Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer  Baylen,
l'aggravait, loin de la rparer, par les inquitudes continuelles
qu'il ressentait, et qu'il communiquait  ses lieutenants. La veille
et le jour mme il avait crit au gnral Gobert qu'il fallait avoir
sans cesse l'oeil sur cette traverse qui de Baeza et d'Ubeda donnait
sur Linars; qu'au premier signe d'un mouvement de l'ennemi de ce
ct, on devait rtrograder en masse de Baylen  la Caroline, car l
tait le salut de l'arme, et il fallait garder ce point  tout prix:
trange prcaution, et qui perdit l'arme qu'elle avait pour but de
sauver!

Le gnral Dufour,  qui se transmettaient de droit les instructions
du gnral en chef aprs la mort du gnral Gobert, recevant les
renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza  Linars,
n'y tint pas, et le soir mme partit de Baylen pour se porter  la
Caroline, croyant qu'il allait y prserver l'arme du malheur d'tre
tourne. Ce fatal lieu de Baylen, o nous devions rencontrer le
premier cueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois
vacu, et expos  l'invasion de l'ennemi!

[En marge: Dpart du gnral Dufour le 16 au soir.]

Le gnral Dufour avait, il est vrai, pour excuse les instructions
qu'il avait reues, les nouvelles qui lui taient parvenues, la
confiance o il tait du le soir mme du 16, pour courir  la
Caroline, laissant  peine un dtachement sur les hauteurs d'o l'on
domine Menjibar et le Guadalquivir.

[En marge: Le gnral Dupont, en apprenant la mort de Gobert, se hte
de renvoyer la division Vedel  Baylen.]

Les nouvelles de la mort du gnral Gobert et du reploiement de sa
division parvinrent  Andujar dans la soire mme du 16, car il n'y
avait que six  sept lieues de France  franchir, et il ne fallait que
deux  trois heures  un officier  cheval pour les parcourir. Ces
nouvelles arrivrent au moment mme o la journe finissait, et avec
elle la strile canonnade dont nous avons rapport les effets
insignifiants. Le gnral Dupont, qui avait partag la faute du
gnral Vedel en l'approuvant, commena  regretter que celui-ci et
quitt Baylen pour venir  Andujar. Sur-le-champ, quoiqu'il ignort
encore le dpart du gnral Dufour pour la Caroline, frapp de ce
qu'avait de grave une attaque qui avait amen la mort du gnral
Gobert et la retraite de sa division, il enjoignit au gnral Vedel de
repartir immdiatement pour Baylen, d'occuper ce point en force, de
battre les insurgs  Baylen,  la Caroline,  Linars, partout enfin
o leur prsence se serait rvle, et puis, cela fait, de revenir en
toute hte pour l'aider  dtruire ceux qu'on voyait devant soi 
Andujar. Il ne lui vint pas un instant  l'esprit de suivre Vedel
lui-mme, ou tout de suite, ou  une journe de distance, pour tre
plus assur encore d'empcher tous les rsultats qu'il redoutait.
Fatal et incroyable aveuglement qui n'est pas sans exemple  la
guerre, mais qui, par bonheur pour le salut des peuples et des armes,
n'amne pas souvent d'aussi affreux dsastres! N'accusons point la
Providence: aprs Bayonne nous ne mritions pas d'tre heureux!

La chaleur depuis quelques jours tait touffante. Les nuits n'taient
gure plus fraches que les journes, et de plus il y avait toujours
grande pnurie de vivres  Andujar. On put  peine, en s'imposant des
privations, donner aux soldats de Vedel de quoi se rassasier. Ils
repartirent le 16  minuit d'Andujar, encore trs-fatigus de la
marche qu'ils avaient faite dans la journe pour y venir, et laissant
leurs camarades de la division Barbou fort attrists de cette
sparation. La marche dura toute la nuit, et ils n'atteignirent Baylen
que le matin du 17  huit heures, le soleil tant trs-haut sur
l'horizon, et la chaleur redevenue brlante.

[En marge: Le gnral Vedel trouvant le gnral Dufour parti pour la
Caroline, se dcide  le suivre, et Baylen est ainsi vacu pour la
troisime fois.]

Arriv  Baylen, le gnral Vedel fut extrmement tonn d'apprendre
que le gnral Dufour tait parti pour la Caroline, en ne laissant
qu'un faible dtachement en avant de Baylen. Son tonnement cessa
bientt quand il sut ce qui avait entran le gnral Dufour vers la
Caroline, c'est--dire le bruit partout rpandu d'un corps d'arme
espagnol pass par Baeza et Linars pour occuper les dfils.  cette
nouvelle, sans plus rflchir que la veille, lorsqu'il avait couru de
Menjibar  Andujar, il ne douta pas un instant de ce qu'on lui
rapportait. Il crut pleinement que les Espagnols, qui avaient si peu
insist contre Andujar, qui n'avaient pas donn suite au succs
obtenu  Menjibar sur le gnral Gobert, poursuivaient l'excution
d'un projet habilement calcul, celui de tromper les Franais par une
fausse attaque, et de les tourner par Baeza et Linars. Toutefois,
quoique domin par une pense qu'il ne cherchait point  approfondir,
il fit faire une reconnaissance en avant de Baylen, pour savoir si de
ces positions d'o l'on apercevait toute la valle du Guadalquivir, on
dcouvrirait quelque chose. Le dtachement envoy ne dcouvrit rien,
ni au pied des hauteurs, ni sur le Guadalquivir mme. Alors plus le
moindre doute: l'ennemi, suivant le gnral Vedel, tait tout entier
pass par Baeza et Linars pour se porter  la Caroline, et fermer
derrire l'arme franaise les dfils de la Sierra-Morena. Il
n'hsita plus, et, sans la chaleur du milieu du jour qui n'tait pas
de moins de 40 degrs Raumur, et sous laquelle les hommes, les
chevaux tombaient frapps d'apoplexie, il serait parti sur l'heure.
Mais  la chute de ce mme jour 17, il quitta Baylen, emmenant mme le
poste qui gardait les hauteurs au-dessus du Guadalquivir, tant il
craignait de ne pas arriver assez en force  la Caroline! Les gnraux
en chef, dans leurs jours heureux, trouvent des lieutenants qui
corrigent leurs fautes: le gnral Dupont en trouva cette fois qui
aggravrent cruellement les siennes!

[En marge: Vritable projet des armes espagnoles pendant qu'on leur
supposait celui de tourner l'arme franaise par les dfils.]

[En marge: Conseil de guerre tenu auprs du gnral Castaos, et
rsolution prise d'attaquer Baylen.]

De tous ces prtendus mouvements de l'arme espagnole vers la
Caroline, par Baeza et Linars, aucun n'tait vrai. Des bandes de
gurillas plus ou moins nombreuses avaient inond les bords du
Guadalquivir, gagn la Sierra-Morena, et fait illusion  des
officiers peu intelligents ou peu attentifs. Mais les deux armes
principales s'taient portes, celle de Grenade devant Baylen, celle
d'Andalousie devant Andujar. Leur intention vritable avait t de
sonder partout la position des Franais, pour savoir de quel ct on
pourrait attaquer avec plus de probabilit de succs. L'impatience des
insurgs les portait  demander une attaque immdiate, n'importe sur
quel point, et la prudence du gnral en chef Castaos en tait 
lutter avec des dclamateurs d'tat-major pour s'pargner un chec
comme celui de la Cuesta et de Blake. Ses ttonnements taient une
manire d'occuper les impatients, et de chercher le point o
l'imprudence de l'offensive serait moins grande. L'attitude imposante
des Franais devant Andujar dans les journes du 15 et du 16, leur
rsistance moins invincible entre Menjibar et Baylen, puisque l'un de
leurs gnraux y avait t tu et le terrain abandonn, indiquaient
que c'tait sur Baylen qu'il fallait se porter, si on voulait risquer
un effort qui et quelque chance de russite. Ce raisonnement du
gnral Castaos faisait honneur  sa perspicacit militaire, et il
allait tre aussi favoris de la fortune pour un moment de
clairvoyance, que le gnral Dupont allait en tre maltrait pour un
moment d'erreur. Un conseil de guerre fut convoqu auprs du gnral
en chef. L les impatients voulaient que, sans plus tarder, on
attaqut de front la position d'Andujar. Le sage et avis Castaos
pensait que c'tait beaucoup trop tenter la fortune, et ne voulait pas
s'exposer  un revers assez facile  prvoir. Les vnements de la
veille promettaient bien plus de succs, selon lui,  une attaque du
ct de Baylen, et ce projet lui convenait d'autant mieux qu'il
faisait peser sur le gnral Reding et les insurgs de Grenade la
responsabilit de l'entreprise. Pour seconder cette tentative, il fut
convenu qu'on adjoindrait au gnral Reding la division Coupigny,
l'une des mieux organises de l'arme d'Andalousie, et que le gnral
Castaos demeurerait avec les deux divisions Jones et la Pea devant
Andujar, afin de tromper les Franais sur le vritable point
d'attaque. Le gnral Reding, ayant dj 12 mille hommes environ, et
se trouvant renforc de 6  7 mille, devait en runir 18 mille au
moins. Il en restait  peu prs 15 mille au gnral en chef pour
occuper l'attention des Franais  Andujar.

Ce projet arrt, on procda sur-le-champ  son excution, et, tandis
que la division Coupigny se mettait en marche pour remonter le
Guadalquivir jusqu' Menjibar, et se joindre au gnral Reding afin de
concourir  l'attaque de Baylen, le lendemain 18, les troupes du
gnral Castaos se dployaient avec ostentation sur les hauteurs qui
faisaient face  Andujar. (Voir la carte n 44.)

[En marge: Sur un indice recueilli par la cavalerie, le gnral Dupont
prend la rsolution de dcamper, et malheureusement en ajourne
l'excution de vingt-quatre heures.]

Cependant, durant cette mme journe du 17, on pouvait, avec quelque
attention, discerner du camp franais un mouvement des Espagnols sur
leur droite, consquence du plan qu'ils venaient d'adopter. Le gnral
Fresia, commandant la cavalerie franaise, avait envoy par le pont
d'Andujar un rgiment de dragons courir au del du Guadalquivir, fort
prs des Espagnols; qui,  cette vue, se mirent en bataille et
accueillirent nos cavaliers  coups de fusil. Mais le colonel de ce
rgiment de dragons discerna trs-clairement le mouvement des
Espagnols de leur gauche  leur droite vers Menjibar, c'est--dire
vers Baylen, et il en fit tout de suite son rapport au gnral en chef
Dupont. Celui-ci, frapp d'abord de cette circonstance, prit un
instant la salutaire rsolution, qui et chang sa destine et
peut-tre celle de l'Empire, de dcamper dans la journe, pour marcher
sur Baylen. Sans connatre le secret de l'ennemi, il tait vident,
par la direction que suivaient les Espagnols, et mme par les faux
bruits d'une tentative sur la Caroline, que le danger s'accumulait
vers la gauche des Franais, vers Baylen, vers la Caroline, et que se
concentrer sur ces points tait la plus sre de toutes les manoeuvres.
De plus, la nouvelle que le gnral Dupont reut le soir du dpart du
gnral Vedel pour la Caroline  la suite du gnral Dufour, et de la
complte vacuation de Baylen, aurait d le dcider  se mettre en
route immdiatement. Il tait temps encore dans la soire du 17 de se
porter  Baylen, puisque les Espagnols n'y devaient entrer que le 18.

Mais le gnral Dupont, toujours offusqu de la masse d'ennemis qu'il
avait devant lui  Andujar, ayant de la peine  croire que le danger
se ft dplac, ayant surtout une quantit immense de malades 
emporter, et n'en voulant laisser aucun, car tout homme laiss en
arrire tait un malheureux livr  l'assassinat, remit au lendemain
l'excution de sa premire pense, afin de donner  l'administration
de l'arme les vingt-quatre heures dont elle avait besoin pour
l'vacuation des hpitaux et des bagages; retard funeste et a jamais
regrettable!

La rsolution de dcamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-l,
en effet, le gnral Dupont reut des nouvelles des gnraux Dufour et
Vedel: il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des
gorges, qu'ils s'taient avancs jusqu' Guarroman sans le trouver,
qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hlne, partout
enfin o l'on disait qu'il tait; qu'ils voulaient l'attaquer avec
imptuosit, le dtruire, et ensuite prendre leur position  Baylen,
soit pour y rester, soit pour rejoindre le gnral en chef  Andujar.
Mais, en attendant, Baylen tait dcouvert, expos  tomber devant le
plus faible dtachement, et tout annonait que les Espagnols y
marchaient en force. Une patrouille ayant pouss dans la journe
jusqu'au bord du Rumblar, torrent qu'il faut franchir pour se rendre
d'Andujar  Baylen, avait rencontr des troupes ennemies. On devait
donc se hter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour tre 
Baylen avant les Espagnols.

[En marge: Retraite d'Andujar ordonne pour la nuit du 18 au 19.]

[En marge: Marche de l'arme d'Andujar  Baylen.]

Le gnral Dupont, n'ayant encore aucune inquitude srieuse, et
croyant que les troupes aperues au bord du Rumblar n'taient qu'un
dtachement envoy en reconnaissance, donna ses ordres pour la journe
mme du 18. Il ne voulut point ordonn se mettre en route avant la
nuit, afin de drober son mouvement au gnral Castaos, et d'avoir
sur lui sept ou huit heures d'avance. Il aurait pu faire sauter le
pont d'Andujar, ce qui aurait retard la poursuite des Espagnols;
mais, craignant d'avertir l'ennemi par une pareille explosion, il se
contenta d'obstruer ce pont de telle manire qu'il fallut un certain
temps pour le dbarrasser, et  la nuit tombante, entre huit et neuf
heures du soir, il commena  dcamper. Malheureusement il avait,
comme nous l'avons dit, une immense quantit de bagages, le nombre des
malades ayant singulirement augment par suite de la chaleur et de la
mauvaise nourriture. La moiti du corps d'arme tait atteinte de la
dyssenterie. On n'avait admis aux hpitaux que les plus affaiblis, et
on avait retenu dans les rangs une quantit d'hommes qui pouvaient 
peine porter leurs armes. On plaa sur des voitures les plus malades
entre les malades, et cinq  six cents hommes qu'on n'avait pas le
moyen de transporter suivirent les bagages  pied, maigres, ples,
faisant piti  voir. La chaleur n'avait jamais t plus touffante;
elle passait 40 degrs. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas
en avoir prouv de pareille. Le soir donc on partit accabl par la
chaleur de la journe, hommes et chevaux respirant  peine, et se
mouvant dans une atmosphre de feu, quoique le soleil et disparu de
l'horizon. L'arme n'avait pas eu sa ration entire. Le soldat se
mettait en route ayant faim, ayant soif, et fort attrist par une
retraite qui ne dnotait pas que les affaires fussent en bonne
situation.

Il fallait bien veiller  ses derrires, car le gnral Castaos,
mieux servi que le gnral Dupont, pouvait recevoir d'Andujar mme
l'avis de la retraite des Franais, et se mettre  leur poursuite.
Aussi le gnral Dupont ne plaa-t-il en tte de ses bagages qu'une
brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui tait en arrire
et  droite du pont; cette brigade se trouvait la moins rapproche de
l'ennemi, et son dpart devait tre moins remarqu. Elle s'coula
silencieusement, de droite  gauche, par derrire Andujar, et forma la
tte de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la
quatrime lgion de rserve et d'un bataillon suisse-franais
(rgiment Freuler), rgiment sr, parce qu'il tait depuis long-temps
au service de France. Une batterie de six pices de 4 et un escadron
accompagnaient cette brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis
venaient les bagages, couvrant deux  trois lieues de terrain. Les
Suisses-Espagnols (rgiments de Preux et Reding) marchaient aprs les
bagages, rduits par la dsertion  environ 1,600. Ils taient suivis
de la brigade Pannetier, compose de deux bataillons de la troisime
lgion de rserve, et de deux bataillons de la garde de Paris, formant
2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux rgiments
de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, rduite
de 2,400 cavaliers  1,800, fermait la marche avec les marins de la
garde et le reste de l'artillerie. Ce corps d'arme, qui tait de plus
de 10 mille Franais et 2,400 Suisses en partant de Tolde, de 8,600
Franais et 2 mille Suisses en quittant Cordoue, ne comptait gure, en
sortant d'Andujar, que 7,800 Franais et 1,600 Suisses, en tout 9,400
hommes. Outre leur petit nombre, ils taient coups par les bagages en
deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tte, tait de
beaucoup la plus faible, et celle qui formait l'arrire-garde de
beaucoup la plus forte par le nombre et la qualit des troupes. Le
gnral, comme on vient de le voir, l'avait rgl ainsi, parce que,
craignant d'tre poursuivi, il voyait le danger en arrire et non en
avant.

On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun souffle
d'air ne vint diminuer, et  travers un nuage de poussire soulev par
les colonnes en marche. Les chevaux, puiss, ruisselant de sueur,
n'avalaient que de la poussire au lieu d'air quand ils respiraient.
Jamais plus triste nuit ne prcda un jour plus affreux.

[En marge: Arrive vers trois heures du matin, le 19, sur les bords du
Rumblar.]

[En marge: Au lieu des Franais, ce sont les Espagnols que l'on
rencontre en avant de Baylen.]

Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent,
quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarps, et
dans un ravin profond. Un petit pont jet sur son lit conduit d'un
bord  l'autre. Les soldats en arrivant voulurent s'y dsaltrer, mais
il tait compltement dessch. Il fallut continuer. Le pont franchi,
la route s'lve  travers des hauteurs couvertes d'oliviers. C'est l
que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division
franaise charge de garder Baylen, qui n'est qu' trois quarts de
lieue du Rumblar. (Voir la carte n 44.) Au lieu des avant-postes du
gnral Vedel, on aperut,  la clart du jour qui commenait  luire,
des postes espagnols, et on reut une dcharge de mousqueterie.
Sur-le-champ l'avant-garde du gnral Chabert se mit en dfense, et
riposta au feu de l'ennemi. La route, encaisse entre des hauteurs,
tait barre par plusieurs bataillons espagnols rangs en colonne
serre. Si ces bataillons avaient dfendu les bords du Rumblar, nous
n'aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l'avant-garde
des gnraux Reding et Coupigny, lesquels, conformment au plan adopt
par l'tat-major espagnol, avaient pass le bac de Menjibar dans la
journe du 18, avaient march immdiatement sur Baylen, l'avaient
trouv abandonn, et s'y taient tablis. Ils avaient dans la soire
plac plusieurs bataillons en colonne serre sur la route d'Andujar,
et c'taient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas,
nous barrant le chemin de Baylen.

[En marge: L'arme, aprs avoir dbusqu les avant-postes espagnols,
dbouche dans la plaine de Baylen.]

L'avant-garde franaise se mit aussitt en dfense sur la gauche de la
route et dans les oliviers. Elle se composait d'un bataillon de la
brigade Chabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers,
d'un escadron de chasseurs et de deux pices de 4. Elle commena un
feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop
chercher les trois autres bataillons du gnral Chabert, le reste de
son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort,
l'avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux,
tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et
russit  se soutenir. Enfin, vers cinq heures du matin, le soleil
tant dj fort lev sur l'horizon, le reste de la brigade Chabert
arriva. Les soldats de cette brigade, quoique essouffls, n'ayant pu
ni reprendre haleine ni se dsaltrer, chargrent  fond les
bataillons espagnols, soit en tte, soit en flanc, et les obligrent 
abandonner cette route encaisse pour se replier sur leur corps de
bataille. On parvint ainsi  l'entre d'une petite plaine ondule,
borde  droite et  gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers,
termine au fond par le bourg de Baylen. L'arme espagnole de Reding
et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une
artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches 
feu, se prsentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre
en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrire, tandis que
le gnral Castaos nous attaquerait de front, lorsque notre
avant-garde l'avait arrte dans ce mouvement.

[En marge: Premier engagement entre l'arme espagnole et la brigade
Chabert.]

[En marge: Arrive tardive du reste de l'arme franaise.]

 peine avions-nous refoul les bataillons espagnols qui obstruaient
la route, et dbouch dans cette plaine, que l'artillerie des
Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de
mitraille. Sur-le-champ le gnral Chabert fit placer ses six pices
de 4 en batterie. Mais elles n'avaient pas plutt tir quelques coups
qu'elles furent dmontes et mises hors de service. Que pouvaient en
effet six pices de 4 contre plus de vingt-quatre pices de 12 bien
servies? Vers huit heures du matin, quand ce combat durait dj depuis
quatre heures, survinrent le reste de l'artillerie, la cavalerie et la
brigade suisse compose des rgiments de Preux et Reding. La brigade
Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut
ordre,  son arrive, de s'tablir en arrire-garde au petit pont du
Rumblar, de manire  en interdire le passage aux troupes du gnral
Castaos si, par hasard, celui-ci tait  la poursuite de l'arme.
C'tait un nouveau malheur, aprs tant d'autres, de ne pas jeter en
masse tout ce qu'on avait de forces pour faire une troue sur Baylen,
et rejoindre ainsi les divisions Vedel et Dufour.

Quoi qu'il en soit, le combat,  l'arrive des renforts, devint plus
vif et plus gnral. On dboucha dans la petite plaine de Baylen avec
la brigade Chabert, la brigade suisse, et la cavalerie, en s'efforant
de gagner du terrain. Notre artillerie avait cherch en vain avec du 4
et du 8  faire taire la formidable batterie de 12 qui couvrait le
milieu de la ligne espagnole.  chaque instant elle voyait ses pices
dmontes sans causer grand mal  celles de l'ennemi. Seulement elle
lanait des boulets au milieu de la masse profonde des Espagnols, et y
emportait des files entires. La brigade suisse des rgiments de Preux
et Reding, place au centre, se comportait avec fermet, bien qu'il
lui en cott de se battre contre les Espagnols, qu'elle avait
toujours servis, et contre ses propres compatriotes, dont il y avait
plusieurs bataillons dans l'arme ennemie.

[En marge: Efforts des Espagnols sur nos ailes, nergiquement
repousss par la cavalerie.]

 ce moment, les Espagnols voulant profiter de leur grand nombre pour
nous envelopper, essaient de gravir une petite hauteur qui s'lve 
notre droite. Le gnral Dupont y envoie aussitt les dragons du
gnral Pryv, le bataillon suisse-franais Freuler, et un bataillon
de la quatrime lgion de rserve. Ces deux bataillons d'infanterie
s'avancent rsolment, tandis que, sur leur droite, le gnral Pryv
conduit ses escadrons au trot. Le chemin, couvert de broussailles et
d'oliviers, ne permettant gure  la cavalerie de marcher en bon
ordre, le gnral Pryv lui prescrit de se disperser en tirailleurs,
et d'arriver comme elle pourra, pendant que les deux bataillons
soutiennent dploys le feu des Espagnols. Nos cavaliers, parvenus
sur la hauteur, se forment, puis, se prcipitant au galop sur les
bataillons espagnols, les rompent, et les obligent  se rejeter sur
leur ligne de bataille, aprs leur avoir pris trois drapeaux.

La tentative qui vient d'tre repousse  notre droite, se rpte de
la part des Espagnols  notre gauche, sur quelques hauteurs qui la
dominent. Le gnral Dupont, qui s'est enfin dcid  amener en ligne
le reste de ses troupes, except un bataillon de la garde de Paris
laiss en observation au pont du Rumblar, oppose la brigade Pannetier
 ce nouveau mouvement des Espagnols, et ordonne aux dragons, ports
de la droite  la gauche, de renouveler la manoeuvre qui leur a dj
russi.

[En marge: tat de la bataille vers le milieu du jour.]

[En marge: Dcouragement de nos jeunes soldats  l'aspect des masses
de l'ennemi qu'on n'a aucun espoir d'enfoncer.]

Tandis que les trois bataillons de la brigade Pannetier tiennent tte
aux Espagnols, qui menacent notre gauche en se fusillant avec eux, le
gnral Pryv, recommenant ce qu'il a dj fait, conduit ses
cavaliers en tirailleurs  travers les ronces et les oliviers, les
forme quand ils sont arrivs sur le plateau, puis les lance sur les
Espagnols, qui, rompus par le choc, se replient de nouveau sur leur
corps de bataille. Pendant ce temps, la brigade suisse continue  se
maintenir au milieu de la plaine avec la mme fermet, tandis que le
brave gnral Dupr, amen en ligne avec ses chasseurs  cheval,
excute des charges brillantes sur le centre des Espagnols. Mais
chaque fois qu'on les charge  droite,  gauche, au centre,  coups de
baonnette ou de sabre, ils se replient sur deux lignes immobiles,
qu'on aperoit au fond du champ de bataille comme un impntrable mur
d'airain. Ces deux lignes, outre leur nombre trois ou quatre fois
suprieur au ntre, sont appuyes en arrire au bourg de Baylen,
protges sur leurs ailes par des hauteurs boises, couvertes enfin
sur leur front par une artillerie formidable.  ce spectacle, nos
soldats commencent  sentir leur courage dfaillir. Il est dix heures
du matin, la chaleur est accablante; hommes et chevaux sont haletants,
et sur ce champ de bataille, dvor par le soleil, il n'y a nulle part
ni une goutte d'eau ni un peu d'ombre pour se rafrachir pendant les
courts intervalles d'une horrible lutte.

[En marge: Attaque gnrale et dsespre sur tout le front de la
ligne espagnole.]

[En marge: Insuccs de cette tentative gnrale.]

[En marge: Mort du gnral Dupr.]

Mais que fait en ce moment le gnral Vedel, hier et avant-hier si
prompt  se dplacer, qui est venu quand on n'avait aucun besoin de
lui, et qui ne vient pas alors que sa prsence serait si ncessaire?
On l'attend toutefois, car il ne peut tarder d'accourir au bruit du
canon qui, dans ces gorges profondes, doit retentir jusqu' la
Caroline. Le gnral Dupont le fait annoncer dans les rangs afin de
ranimer ses soldats, puis il se dcide  tenter un mouvement gnral
pour enlever d'assaut la position. Il parcourt le front de ses
troupes, fait apporter devant elles les drapeaux pris par la
cavalerie, et  cet aspect leur jeune courage rveill clate en cris
de _Vive l'Empereur_! Quelques officiers, inspirs par le danger,
conseillent alors de se former en colonne serre sur la gauche, et de
charger sur un seul point, celui mme qui peut donner passage vers la
route de Baylen  la Caroline, c'est--dire vers la division Vedel, et
de se sauver en se rsignant  un sacrifice douloureux, mais
ncessaire, celui des bagages remplis de nos malades. Le gnral
Dupont, toujours aveugl dans ces fatales journes, ne sent pas le
mrite de ce conseil. Il persiste  charger de front toute la ligne
des Espagnols, comme s'il voulait enlever d'un coup leur arme
entire. Sur un signal donn, ses soldats se prcipitent en masse sur
l'ennemi. Mais un horrible feu tant de mitraille que de mousqueterie
les accueille, et leur ligne flotte et chancelle. Les officiers la
redressent, la ramnent en avant, tandis que le brave gnral Dupr
s'lance avec ses chasseurs  cheval  travers les intervalles de
notre infanterie, et donne l'exemple en chargeant  fond la ligne
espagnole. Il y fait des brches, il y entre, il prend mme des
canons, qu'il ne peut ramener; mais, quand il veut aller au del,
toujours il est arrt devant un fond pais, impntrable, que l'on
dsespre d'enfoncer. L'infortun gnral, aprs des efforts
hroques, est renvers de cheval, frapp d'un biscaen au bas-ventre.

[En marge: Dsertion des deux rgiments suisses de Preux et Reding.]

[En marge: Arrive subite sur les derrires de l'arme des troupes du
gnral Castaos.]

[En marge: Le gnral Dupont, rduit au dsespoir se dcide  traiter
avec l'ennemi.]

Il est midi. Ce combat si disproportionn a dj dur huit ou neuf
heures. Presque tous les officiers suprieurs sont tus ou blesss.
Des capitaines commandent les bataillons, des sergents-majors les
compagnies. Toute l'artillerie est dmonte. Le gnral Dupont,
dsespr, atteint de deux coups de feu, rachte ses fautes par sa
bravoure. Il demande encore une dernire preuve de dvouement  ses
soldats. Il les reporte en ligne. Ils marchent, soutenus par l'exemple
des marins de la garde impriale, qui ne cessent pas d'tre dignes
d'eux-mmes. Mais, aprs un nouvel effort sur la premire ligne, ils
aperoivent la seconde toujours immobile, et ils reviennent de
nouveau  l'entre de cette triste et fatale plaine qu'ils n'ont pu
franchir. Dans cet horrible moment, un vnement inattendu, quoique
facile  prvoir, achve leur dmoralisation. Les rgiments suisses de
Preux et Reding, qui se sont d'abord conduits honorablement, prouvent
cependant un vif chagrin de tirer sur des Suisses et sur des
Espagnols, les uns compatriotes, les autres anciens compagnons
d'armes. Bien qu' ct d'eux les Suisses-Franais de Freuler se
battent avec une rare fidlit, ils ne rsistent ni au chagrin ni  la
mauvaise fortune, et, malgr les efforts de leurs officiers, ils
dsertent presque tous. En quelques instants, 1,600 hommes quittent ce
champ de bataille, o nous sommes dj si peu nombreux. Il ne reste
pas en effet 3 mille hommes debout sur ce terrain, de 9 mille qu'on y
voyait le matin. Dix-huit cents, abattus par le feu, sont morts ou
blesss; seize cents ont pass  l'ennemi. Deux ou trois mille autres,
extnus de fatigue, abattus par la chaleur et la dyssenterie, se sont
laisss tomber  terre en y jetant leurs armes. Le dsespoir est dans
toutes les mes. Le gnral Dupont parcourt les rangs dserts de son
arme, et ne trouve sur tous les visages que la douleur dont il est
lui-mme dvor. Il s'attache toutefois  une dernire esprance, et
il prte l'oreille pour entendre le canon du gnral Vedel. Mais il
coute en vain! Sur cette plaine brlante et ensanglante, aucun bruit
ne retentit, que celui de quelques coups de fusil isols; car, de l'un
comme de l'autre ct, on a cess de combattre. Tout  coup cependant
des dtonations d'artillerie interrompent le morne silence qui
commence  rgner. Nouveau sujet de dsespoir! on entend ces
dtonations non pas  gauche, mais en arrire, c'est--dire au pont du
Rumblar! En effet, le gnral Castaos, averti  deux ou trois heures
du matin de l'vacuation d'Andujar par les Franais, a sur-le-champ
envoy  leur poursuite tout ce qu'il lui restait de troupes, sous les
ordres du gnral de la Pea, et celui-ci, d'aprs un signal convenu,
annonce son approche au gnral Reding par quelques dcharges
d'artillerie. Ds lors tout est perdu: les trois mille hommes rests
dans les rangs, les trois ou quatre mille disperss dans la campagne,
les blesss, les malades, tout va tre massacr entre les deux armes
du gnral Reding et du gnral de la Pea, qui doivent s'lever 
trente mille hommes environ.  cette ide, la douleur du gnral
Dupont est au comble, et il n'aperoit plus d'autre ressource que
celle de traiter avec l'ennemi.

[En marge: Envoi de M. de Villoutreys, cuyer de l'Empereur, auprs
des gnraux Reding et de la Pea.]

Il avait parmi ses officiers un cuyer de l'Empereur, M. de
Villoutreys, qui, ayant voulu servir activement, avait t attach 
son corps d'arme; il le charge d'aller auprs du gnral Reding,
proposer une suspension d'armes. M. de Villoutreys traverse cette
triste plaine, thtre de nos premiers malheurs. Il joint le gnral
Reding, et lui demande au nom du gnral franais une trve de
quelques heures, en se fondant sur la fatigue des deux armes. Le
gnral Reding, fort heureux d'en avoir fini avec les Franais, car il
craint toujours un changement de fortune avec de tels adversaires,
adhre  la trve,  condition qu'elle sera ratifie par le gnral en
chef Castaos. Pour le moment, il promet de suspendre le feu.

[En marge: Trve de quelques heures accorde par les gnraux
espagnols.]

M. de Villoutreys retourne auprs du gnral Dupont, qui lui donne la
nouvelle mission de se porter au-devant du gnral de la Pea pour
l'arrter au pont du Rumblar. M. de Villoutreys court  ce pont du
Rumblar, et y trouve les troupes du gnral de la Pea tiraillant dj
avec quelques soldats de la garde de Paris. Le gnral de la Pea,
moins accommodant que M. de Reding, et tout plein des passions
espagnoles, dclare qu'il veut bien accder  la trve, mais
provisoirement, et jusqu' l'adhsion du gnral en chef. Il annonce,
en outre, que les Franais n'obtiendront quartier qu'en se rendant 
discrtion. Le feu est interrompu de ce ct comme de l'autre. Les
Franais se reposent, enfin, au milieu de cette fatale plaine, sur
laquelle gisent ple-mle tant de morts et de mourants, sur laquelle
rgnent une chaleur dvorante, un affreux silence, et o il n'y a
d'eau nulle part, except dans quelques cavits fangeuses du Rumblar,
qu'on se dispute avec violence. Tout est immobile; mais la joie est
chez les uns, le dsespoir chez les autres!

M. de Villoutreys, revenu auprs de son gnral en chef, est charg
d'aller sur la route d'Andujar  la rencontre du gnral Castaos,
pour lui faire ratifier la trve consentie par ses lieutenants.
L'infortun gnral Dupont, jusque-l si brillant, si heureux, rentre
dans sa tente, accabl de peines morales qui le rendent presque
insensible aux peines physiques de deux blessures douloureuses. Ainsi
va la fortune,  la guerre, comme dans la politique, comme partout en
ce monde, monde agit, thtre changeant, o le bonheur et le malheur
s'enchanent, se succdent, s'effacent, ne laissant, aprs une longue
suite de sensations contraires, que nant et misre! Trois ans
auparavant, sur les bords du Danube, ce mme gnral Dupont, arrivant
 perte d'haleine au secours du marchal Mortier, le sauvait 
Diernstein. Mais autres temps, autres lieux, autre esprit! C'tait en
dcembre et au nord; c'taient de vieux soldats, pleins de sant et de
vigueur, excits par un climat rigoureux, au lieu d'tre abattus par
un climat nervant, habitus  toutes les vicissitudes de la guerre,
exalts par l'honneur, n'hsitant jamais entre mourir ou se rendre!
Ceux-l, si leur position devenait mauvaise un moment, on avait le
temps d'accourir  leur aide et de les sauver! Et puis la fortune
souriait encore, et rparait tout: personne n'arrivait tard, personne
ne se trompait! ou bien, si l'un se trompait, l'autre corrigeait sa
faute. Ici, dans cette Espagne o l'on tait si mal entr, on tait
jeune, faible, malade, accabl par le climat, nouveau  la souffrance!
On commenait  n'tre plus heureux, et si l'un se trompait, l'autre
aggravait sa faute. Dupont tait venu au secours de Mortier 
Diernstein: Vedel n'allait venir au secours de Dupont que lorsqu'il ne
serait plus temps!

[En marge: Marche et lenteurs du gnral Vedel pendant la bataille de
Baylen.]

Que faisait donc, dirons-nous encore, que faisait le gnral Vedel,
qui, se trouvant  quelques lieues avec deux divisions, dont une seule
aurait chang le sort de cette fatale journe, ne paraissait pas? Il
s'tait tromp deux fois, et il se trompait une troisime. Parti le 17
au soir de Baylen, parvenu dans la nuit  Guarroman, reparti le 18
pour la Caroline, poursuivant le fantme d'un ennemi qui tait all,
disait-on, s'emparer des dfils, il avait enfin acquis la conviction,
le 18, que lui et le gnral Dufour couraient aprs une chimre. Cette
prtendue arme espagnole qui s'tait porte tout entire aux dfils
pour y enfermer l'arme franaise, se rduisait  quelques gurillas,
que des officiers, mauvais observateurs ou prompts  s'effrayer,
avaient prises pour des masses redoutables. Des reconnaissances
diriges dans tous les sens, des prisonniers interrogs, des paysans
questionns, avaient fini par ramener les gnraux Dufour et Vedel 
la vrit. Ils formrent aussitt le projet de revenir  Baylen, car
ce n'tait pas le zle qui leur manquait. Le gnral Vedel, parti le
dernier et engag moins avant dans les gorges, devait rtrograder le
premier sur Baylen. (Voir la carte n 44.) Mais il avait, par ces
alles et venues multiplies, puis de fatigue ses malheureux
soldats. Presque sans manger, sans s'arrter, ils avaient fait le
chemin de Baylen  Andujar, d'Andujar  Baylen, de Baylen  la
Caroline, et il fallait bien leur accorder le reste de la journe du
18 pour se reposer. La fracheur du lieu, les fruits, les lgumes, les
vivres qu'ils avaient  la Caroline, taient dans le moment une raison
bien puissante d'y faire une halte. De plus, les voitures
d'artillerie, brises par suite des mauvaises routes et de la
scheresse, exigeaient quelques rparations. On ignorait enfin le
triste secret des vnements, et on croyait arriver  temps  Baylen
en y arrivant le lendemain. Il n'et pas t trop tard, en effet, en
partant le lendemain 19,  trois heures du matin; car on serait
parvenu  Baylen  onze, on aurait pris M. de Reding entre deux feux,
et converti la funeste journe de Baylen en une autre journe de
Marengo.

Le lendemain 19,  3 heures du matin, des officiers diligents, debout
avant les autres pour s'occuper de leurs troupes, entendent le canon
de Baylen, qui, d'chos en chos, vient rsonner jusqu'au fond des
gorges de la Sierra-Morena. Ce canon, suivant eux, ne peut tre que
celui du gnral en chef aux prises avec les Espagnols, car lui seul
est rest sur les bords du Guadalquivir. Cependant comment est-il
possible que lui, qu'on a laiss avec les Espagnols  Andujar, fasse
entendre son canon dans une position qui doit tre celle de Baylen? On
l'ignore; mais il est certain qu'on entend les dtonations rptes de
l'artillerie, et le prcepte vulgaire de marcher au canon, toujours
invoqu, tant de fois mconnu, ne permet pas d'hsiter. En partant
sur-le-champ avec la fracheur du matin, on peut, en htant le pas,
arriver  temps pour porter  l'ennemi des coups dcisifs. Le gnral
Vedel, si prompt  prendre son parti dans les journes du 16 et du 17,
se montre cette fois d'une indcision inexplicable. Il perd deux
heures  rallier sa colonne, et ne part qu' cinq heures. La chaleur
est dj grande; les troupes marchant en colonnes rapproches,  cause
du voisinage de l'ennemi, soulvent une poussire qui les touffe. 
chaque cavit de rocher o coule un peu d'eau, elles se dbandent pour
se rafrachir. Elles ne parviennent ainsi que vers onze heures 
Guarroman, moiti chemin de la Caroline  Baylen.  ce moment, le
combat ralenti  Baylen faisait beaucoup moins retentir les chos.
Toutefois, on entendait encore les clats du canon, tantt plus
distincts, tantt plus vagues, suivant la direction du vent.

[En marge: Arrive de gnral Vedel  cinq heures de l'aprs-midi,
quand la bataille tait depuis long-temps finie.]

[En marge: Le gnral Vedel, voulant dgager son gnral en chef,
attaque l'arme espagnole, mais il est oblig de s'arrter devant les
ordres qui lui sont apports.]

Le gnral Vedel, sans mauvaise intention, car il tait, au contraire,
profondment dvou  l'honneur des armes franaises, mais par un
aveuglement semblable  celui qui avait persuad au gnral Dupont que
le danger n'tait qu' Andujar, s'obstine  douter, et  croire que ce
qu'on entend n'est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du
Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir  Baylen sans avoir
compltement explor les gorges, et s'tre assur que l'ennemi n'est
point dans la traverse de Linars, qui aboutit juste  Guarroman, et
il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le
canon cesse de gronder, car la bataille est finie  Baylen. Ce silence
de la dfaite et du dsespoir ne laisse plus de doute au gnral
Vedel, et il croit dfinitivement qu'on s'est tromp. Ses troupes, en
cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de chvres; elles
sont affames, il leur donne deux heures pour faire la soupe. On
repart  deux heures. On marche sans impatience, car le silence le
plus profond rgne partout. On dbouche vers cinq heures sur Baylen,
et on aperoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu
arriver, on en conclut que l'ennemi s'est plac entre le gnral
Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le gnral Vedel
n'hsite plus, et il veut passer sur le corps de l'arme espagnole
pour rejoindre son gnral en chef. Il se dispose donc  attaquer par
la droite, car c'est par l qu'en tournant Baylen il peut se faire
jour jusqu' la route d'Andujar, et rencontrer le gnral Dupont,
n'importe sur quel point de cette route.  l'instant o il donne ses
ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une
trve. Le gnral Vedel refuse d'y ajouter foi, et dpche un de ses
officiers au camp du gnral Reding pour savoir ce qui en est,
dclarant qu'il accorde une demi-heure de dlai; aprs quoi, si on ne
lui a pas rpondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant  faire
ses dispositions, et, la demi-heure coule, ne voyant pas reparatre
l'officier qu'il a envoy, il attaque vigoureusement. Ses troupes
marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le font
prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant
eux. Mais tout  coup un groupe d'officiers espagnols, dans lequel se
trouve un aide de camp du gnral Dupont, vient lui prescrire de
cesser le feu, et de tout remettre dans le premier tat. Devant cet
ordre du gnral en chef, le gnral Vedel, quoique trs-anim au
combat, est oblig de s'arrter. Mais telle est la puissance de ses
illusions, qu'il ne peut pas imaginer encore l'tendue des malheurs de
l'arme, et il se figure que la trve invoque pour l'arrter n'est
qu'un commencement de ngociations avec le gnral Castaos, dont le
zle pour l'insurrection avait toujours t jug douteux dans l'arme
franaise, et qu'on croyait dispos  traiter  la premire occasion.

Telle est la manire dont le gnral Vedel avait employ son temps
pendant la journe du 19; telle est la manire dont s'acheva cette
fatale journe. En apprenant que la division Vedel tait survenue,
les Espagnols furent saisis de crainte, et transports de rage  la
nouvelle que dj un de leurs bataillons tait prisonnier. Ils
voulaient se jeter sur la division Barbou et l'gorger tout entire,
supposant que la trve demande n'avait t qu'une feinte pour laisser
arriver le gnral Vedel, et reprendre le combat ds qu'il paratrait.
Ils poussaient des cris furieux, que le gnral Dupont se hta
d'apaiser en donnant l'ordre que nous venons de rapporter. C'tait le
cas de prendre conseil de l'pouvante et de la rage mme des Espagnols
pour renouveler l'attaque, en se portant en colonne serre sur sa
gauche. Le gnral Pryv, commandant les dragons, en fit la
proposition au gnral Dupont, et lui montra mme les hauteurs par
lesquelles on pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux
gnral, affaibli lui-mme par la maladie qui depuis quelque temps
avait envahi l'arme, souffrant cruellement de ses blessures, atteint
par l'abattement gnral, tait absorb dans son chagrin, et il couta
ce que lui dit le gnral Pryv sans y rpondre. Il semblait dans son
dsespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait[6].

[Note 6: Tous ces dtails sont extraits de la volumineuse procdure,
fort curieuse et fort secrte, instruite contre le gnral Dupont de
1808  1811.]

On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les ngociations
du lendemain. Mais, tandis qu'on tait dans l'abondance chez les
Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passrent la nuit
comme ils avaient pass la journe, sans pain, sans eau, sans vin.
Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac, ou
quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi se
sustenter.

[En marge: Commencement des ngociations avec les gnraux espagnols.]

[En marge: Choix du gnral Marescot pour traiter avec le gnral
Castaos.]

Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys, qui avait t expdi au
quartier gnral espagnol pour faire ratifier la trve, revint,
annonant que le gnral Castaos tait prt  traiter sur des bases
quitables, et qu'il allait, pour ce motif, se transporter  Baylen.
Le gnral Dupont imagina d'employer en cette circonstance le clbre
gnral du gnie Marescot, qui tait de passage dans sa division, avec
une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, le
gnral Castaos. Il le fit appeler et le pressa d'user de son
influence sur le gnral espagnol, afin d'en obtenir de meilleures
conditions. Le gnral Marescot, peu soucieux de ngocier et de signer
une capitulation qui ne pouvait gure tre avantageuse, refusa d'abord
la mission qui lui tait offerte, cda ensuite aux instances du
gnral en chef, et consentit  se rendre au quartier gnral
espagnol.

[En marge: Premire entrevue du gnral Marescot avec le gnral de la
Pea.]

[En marge: Brutales exigences du gnral espagnol.]

Il fallait, pour joindre le gnral Castaos, prendre la route
d'Andujar, et traverser la division la Pea. Le gnral Marescot
trouva le gnral de la Pea au pont du Rumblar, courrouc, menaant,
se plaignant de prtendus mouvements de l'arme franaise pour
s'chapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que
toutes les divisions franaises se rendissent immdiatement et 
discrtion, et dclarant que, si dans deux heures il n'avait une
rponse, il allait attaquer et craser la division Barbou. Pour
l'arrter, le gnral Marescot fut oblig de promettre qu'on
rpondrait dans deux heures.

[En marge: Noble mouvement de dsespoir du gnral Dupont.]

[En marge: Refus de se battre de la part des soldats extnus.]

Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes
dtails au gnral Dupont.  cette nouvelle, celui-ci se releva, en
s'criant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses
soldats que de se rendre  discrtion. Il convoqua auprs de lui tous
les gnraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait
compter sur leur dvouement et sur celui de leurs soldats. Mais
presque tous lui rpondirent que les soldats, extnus de fatigue, de
faim, entirement dcourags, ne voulaient plus se battre. Le gnral
Dupont, pour s'en assurer lui-mme, sortit de sa baraque, parcourut
les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha  ranimer le courage
abattu de ses jeunes gens. De vieux soldats d'gypte ou de
Saint-Domingue, habitus  braver la faim, la soif, la chaleur,
n'auraient pas t sourds  sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de
vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mang ni bu
depuis trente-six heures, se sachant placs entre deux feux, et
rduits  combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec
leur artillerie dmonte! Ils se plaignirent  leurs gnraux d'avoir
t sacrifis, et quelques-uns mme dans leur dsespoir jetrent 
terre leurs armes et leurs cartouches. Le gnral Dupont aurait eu
besoin qu'on remontt son me, loin d'tre capable de remonter celle
des autres! Il rentra constern. Les officiers qui s'taient le mieux
conduits la veille dclarrent eux-mmes le cas dsespr, et
soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement aprs avoir si
vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface
toujours les prcdents, et que c'est sur le dernier qu'on est jug.
Dans une autre situation, sans le gnral Vedel  leur gauche, ils
eussent t excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource
que celle de se faire gorger, bien que ce soit quelquefois une
ressource qui russisse. Mais avec le gnral Vedel  leur gauche, et
ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils taient
inexcusables de se rendre avant d'avoir tent cet effort. L'puisement
physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle
faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de
l'vacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par
terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs
armes. Ils opinrent donc pour qu'on traitt avec l'ennemi, au lieu de
recommencer un combat  leurs yeux impossible.

[En marge: Les gnraux Marescot et Chabert chargs dfinitivement de
traiter avec l'tat-major espagnol.]

L'infortun gnral Dupont, entran par la dmoralisation gnrale,
cda, et donna ses pouvoirs au gnral Chabert, qu'on choisit parce
qu'il s'tait conduit la veille,  la tte de sa brigade, avec une
extrme bravoure. Le gnral Marescot n'avait voulu accepter d'autre
mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le gnral
Chabert. M. de Villoutreys, qui avait dj port des propositions aux
chefs de l'arme espagnole, fut adjoint aux gnraux Chabert et
Marescot.

[En marge: Premires conditions mises en avant de part et d'autre.]

Ils partirent immdiatement pour traiter, non pas avec le gnral de
la Pea, mais avec le gnral Castaos lui-mme, qu'ils rencontrrent
 moiti chemin de Baylen  Andujar,  la maison de poste. Il avait
auprs de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents
de la junte de Sville, et le capitaine gnral de Grenade Escalante.
Le gnral Castaos, homme doux, humain, sage, reut les officiers
franais avec des gards qu'ils ne trouvrent pas auprs du capitaine
gnral Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du
comte de Tilly, qui se conduisait en dmagogue. D'aprs leurs
instructions, les officiers franais demandrent d'abord que les
divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au
combat, n'taient pas enveloppes, et pouvaient ds lors chapper au
sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le gnral
Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant
 la division Barbou, elle pt se retirer sur Madrid, en dposant ou
ne dposant pas les armes, suivant le rsultat de la ngociation. Les
gnraux espagnols se refusrent obstinment  ces propositions, car
ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils
consentaient  traiter, c'tait pour avoir  leur disposition les
divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc
qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs
 chacune des divisions franaises un traitement conforme  sa
situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restt
prisonnire, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient
ramenes en France par mer.

[En marge: Incident survenu pendant la ngociation, qui empire la
situation de l'arme franaise.]

Les ngociateurs franais rsistrent fortement  ces diverses
prtentions, et enfin, aprs de longs dbats, on tomba d'accord sur
les deux conditions suivantes: premirement, que les trois divisions
pourraient se retirer sur Madrid; secondement, que les divisions Vedel
et Dufour feraient leur retraite sans remettre leurs armes, tandis
que la division Barbou, tant enveloppe, remettrait les siennes. Ces
conditions, quoique pnibles pour l'honneur des armes franaises,
sauvaient les trois divisions, et on y avait souscrit. On allait
procder  leur rdaction, lorsque survint un nouvel incident qui mit
le comble aux malheurs de cette arme d'Andalousie, sur laquelle la
fortune semblait s'acharner sans piti. Le gnral Castaos reut un
pli enlev sur un jeune officier franais, qui avait t envoy de
Madrid par le gnral Savary au gnral Dupont. Ce pli contenait des
instructions expdies le 16 ou 17 juillet, alors que l'heureuse
nouvelle de la bataille de Rio-Seco n'tait pas encore parvenue 
Madrid. Avant la connaissance de ce succs, on y tait fort inquiet,
on avait beaucoup de doutes sur la prise de Saragosse, on avait
ordonn une concentration gnrale des troupes du midi sur Madrid, et,
en consquence de cet ordre de concentration, on mandait au gnral
Dupont que, malgr des instructions antrieures, il tait temps qu'il
rentrt dans la Manche. En lisant la prcieuse dpche qu'un hasard
faisait tomber dans ses mains, le gnral Castaos comprit fort bien
qu'accorder le retour sur Madrid, c'tait, non pas obtenir
l'vacuation volontaire de l'Andalousie et de la Manche de la part des
Franais, mais tout simplement se prter  leur projet de
concentration; que, mme sans les vnements de Baylen, ils se
seraient retirs, que ds lors on ne gagnait rien  cette capitulation
que le strile honneur de prendre  la division Barbou ses canons et
ses fusils, qui lui seraient bientt rendus  Madrid; qu'il fallait
donc empcher le retour de ces vingt mille hommes dans le nord de
l'Espagne, o, par leur prsence, ils ne manqueraient pas de rtablir
les affaires du nouveau roi.

[En marge: Conditions dfinitivement imposes.]

[En marge: Article dshonorant relatif  la visite du sac des
soldats.]

Aussi, lorsqu'on s'occupa de rdiger les conditions de la
capitulation, et qu'on voulut spcifier le retour par terre des trois
divisions, l'une sans armes, les deux autres avec armes, le gnral
Castaos, toujours modr dans la forme, mais premptoire cette fois
dans le fond, dclara que cet article n'tait pas consenti. Les
gnraux franais se rcrirent alors contre cette espce de manque de
parole, rappelant que quelques instants auparavant la condition
actuellement conteste avait t admise. M. de Castaos en convint,
mais, pour prouver sa bonne foi, donna  lire au gnral Marescot la
lettre intercepte du gnral Savary, et demanda si, aprs ce qu'il
venait d'apprendre, on pouvait exiger de lui qu'il persistt dans les
premires conditions accordes. Le gnral Marescot lut la lettre, en
fit part  ses collgues consterns, et il fallut traiter sur de
nouvelles bases. En consquence, il fut stipul que la division Barbou
resterait prisonnire de guerre; que les divisions Vedel et Dufour
seraient seulement tenues d'vacuer l'Espagne par mer; qu'elles ne
dposeraient pas les armes, mais qu'afin d'viter toutes rixes, on les
leur enlverait pour les leur rendre  l'embarquement  San-Lucar et
Rota; que le transport par mer aurait lieu sous pavillon espagnol, et
qu'on se chargeait de faire respecter ce pavillon par les Anglais.
Puis on s'occupa de quelques dtails matriels, et nos ngociateurs
obtinrent, ce qui tait d'usage, que les officiers conserveraient
leurs bagages, que les officiers suprieurs auraient un fourgon exempt
de toute visite, mais que le sac des soldats serait visit afin de
s'assurer qu'ils n'emportaient pas de vases sacrs. Il y eut un vif
dbat sur cet article dshonorant pour les soldats, et auquel jamais
des gnraux franais n'auraient d souscrire. M. de Castaos,
toujours fort adroit, allgua le fanatisme du peuple espagnol,  qui
il fallait une satisfaction; il dit que si on ne pouvait pas annoncer
que le sac des soldats avait t visit, le peuple croirait qu'ils
emportaient les vases sacrs de Cordoue, et ne manquerait pas de se
jeter sur eux; que du reste les officiers franais feraient eux-mmes
cette visite, et qu'elle n'aurait ainsi rien de blessant pour
l'honneur de l'arme. On tait en voie de cder, on cda, et tout fut
consenti, sauf la rdaction dfinitive, remise au lendemain 21.

[En marge: Vains efforts pour sauver la division Vedel.]

Pendant que les tristes conditions de cette capitulation se
discutaient, et s'acceptaient l'une aprs l'autre, survinrent au lieu
des confrences un aide de camp du gnral Vedel, et le capitaine
Baste, des marins de la garde. Ces officiers venaient plaider les
intrts de la division Vedel, voici  quelle occasion. Lorsque, le 20
au matin, le gnral Vedel, mieux inform, avait su le malheur arriv
 la division Dupont, en partie par sa faute, il fut au dsespoir, et
il offrit sur-le-champ de recommencer l'attaque dans la nuit du
lendemain (celle du 20 au 21), promettant de se faire jour  travers
le corps du gnral Reding, et de dgager son gnral en chef, si
celui-ci faisait seulement un effort de son ct. Il ajouta que si le
gnral en chef ne voulait rien tenter, il devait au moins ne pas
sacrifier la division Vedel, qui par sa situation, toute diffrente de
celle de la division Barbou, puisqu'elle n'tait pas enveloppe, avait
droit  un tout autre traitement. Il chargea le capitaine Baste, et
l'un de ses aides de camp, de porter ces paroles au gnral Dupont. Le
capitaine Baste, intelligent, intrpide, aimant  se mler des
affaires du commandement, insista auprs du gnral Dupont pour que
dans la nuit suivante on essayt une attaque dsespre, en
abandonnant tous les bagages, mme l'artillerie s'il le fallait, en
mettant sur pied tout ce qui pouvait se tenir debout, et en
s'efforant de faire une perce, le gnral Dupont par sa gauche, le
gnral Vedel par sa droite. Il est vident que le succs tait
possible; mais le gnral Dupont, toujours accabl, entendant  peine
ce qu'on lui disait, allgua le dcouragement profond de son arme,
une ngociation dj commence, un trait presque termin, peut-tre
mme sign sur la route d'Andujar, et renvoya le capitaine Baste aux
ngociateurs eux-mmes pour plaider la cause de la division Vedel.

C'est par suite de ce renvoi que le capitaine Baste tait arriv au
lieu des confrences. Il s'adressa d'abord aux ngociateurs franais,
qu'il trouva fatigus d'une longue contestation, et peu en tat de
reprendre une discussion dans laquelle ils avaient toujours t
battus. Le capitaine Baste, venu d'un lieu o l'on tait plein
d'ardeur et d'indignation  la seule ide de se rendre, et transport
en un lieu o tout tait accablement, dsespoir, ne put comprendre
des sentiments qu'il n'prouvait pas, et s'en retourna indign auprs
du gnral Dupont.

[En marge: Autorisation de s'chapper donne  la division Vedel par
le gnral Dupont.]

Aprs cet incident, les trois ngociateurs franais suivirent les
trois ngociateurs espagnols  Andujar, o on allait rdiger
dfinitivement la capitulation voue  une si dsolante immortalit,
et le capitaine Baste revint  Baylen, au camp du gnral Dupont, pour
rapporter ce qui s'tait pass. Le gnral Dupont,  ce rcit, rendu 
tous ses sentiments d'honneur, chargea le capitaine Baste de donner au
gnral Vedel le conseil de repartir sur-le-champ pour la Caroline et
la Sierra-Morena, afin de s'chapper en toute hte vers Madrid. Les
deux gnraux Vedel et Dufour pouvaient ramener 9  10 mille hommes
sur Madrid, et, en gagnant les Espagnols de vitesse, il est hors de
doute qu'ils avaient beaucoup de chances d'oprer heureusement leur
retraite. C'tait plus de la moiti de l'arme franaise sauve de
cette cruelle catastrophe, par une noble inspiration du gnral
Dupont, qui savait bien  quel point il aggravait ainsi le sort de
l'autre moiti.

[En marge: Commencement de retraite du gnral Vedel.]

Le capitaine Baste partit  l'instant mme pour le camp du gnral
Vedel, plac entre Baylen et la Caroline, et lui apporta, avec le
triste rsultat des confrences d'Andujar, l'autorisation de se
retirer sur Madrid. Sans perdre une minute, le gnral Vedel donna les
ordres de dpart, et dans la nuit mme toutes ses troupes se mirent en
mouvement avec celles du gnral Dufour. Par suite des continuelles
alles et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents
clopps au moins. On avait eu quelques blesss au combat de
Menjibar, et il fallait laisser en arrire sept ou huit cents hommes
destins au massacre. Ce fut une grande douleur que de se sparer
d'eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous, constamment plac
au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les coeurs, ou les
dispose du moins  une continuelle rsignation au malheur les uns des
autres. On abandonna ces infortuns camarades dans les villages qui
bordent la route, et on prit avec une incroyable prcipitation le
chemin de Madrid. Le lendemain 21,  la pointe du jour, on tait  la
Caroline, et malgr la chaleur du jour on poussa jusqu'
Sainte-Hlne.

[En marge: Fureur des Espagnols en apprenant la retraite de la
division Vedel.]

[En marge: Sur les instances de ses officiers, le gnral Dupont
envoie un contre-ordre  la division Vedel.]

Quelques heures aprs le dpart de la colonne, on en tait inform 
Baylen, soit au camp du gnral Reding, soit au camp du gnral de la
Pea. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On
prtendit que les Franais taient infidles  la trve; accusation
fort peu fonde, car rien n'empchait la division Vedel, place hors
d'atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d'ailleurs ne s'imposaient
pas  eux-mmes cette immobilit, puisqu'ils avaient depuis trente-six
heures sans cesse manoeuvr autour de la division Barbou, pour
l'investir plus compltement; ce qui constituait vritablement une
infraction  la trve, dont les Franais ne s'taient ni plaints ni
vengs, faute des moyens de se faire respecter dans leur malheur. Mais
aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient  ces furieux,
devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu'il fallait
exterminer la division Barbou tout entire. Ils oubliaient que six
mille Franais pousss  bout taient capables de sortir d'un
abattement momentan par un noble dsespoir, et de leur passer sur le
corps. Peut-tre doit-on regretter qu'ils n'aient pas cout alors
jusqu'au bout leur barbarie, et qu'ils n'aient pas fait natre ce
noble dsespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauv.
Quoi qu'il en soit, de nombreux officiers coururent  Andujar porter
la nouvelle du dpart des divisions Vedel et Dufour, et annoncer
l'exaspration de l'arme espagnole. Sur-le-champ les ngociateurs
espagnols, se faisant les organes des fureurs d'une ignoble populace
militaire, dclarrent qu'on infligerait  la division Barbou les plus
terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient
pas dans leur premire position. La rponse tait facile, car que
pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire
prisonnire? Menacer de l'gorger tait une infamie, et il fallait
rpondre  ceux qui osaient profrer une pareille menace comme on
rpond  des assassins. Mais il n'y avait pas l le hros de Gnes,
l'inbranlable Massna. On courut auprs du malheureux Dupont, on
l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire
massacrer sa fidle division Barbou, celle qui s'tait bravement
battue  ses cts, et cela pour sauver deux divisions, cause
vritable de la perte de l'arme; ce qui, du reste, tait vrai quant 
ces dernires. Alors, cdant encore une fois, il envoya un
contre-ordre formel au gnral Vedel.

[En marge: Retour  Baylen de la division Vedel.]

Le contre-ordre arriv, ce fut un soulvement unanime dans la division
Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dpcher
aprs elle un nouvel officier, charg de rendre le gnral Vedel
responsable de toutes les consquences, s'il persistait  se retirer.
Le gnral Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette
situation, allgua le danger dans lequel ils allaient placer leurs
frres d'armes, et les amena  se rendre. La troupe, moins docile, ne
voulait pas accder  ces propositions, et, dans un pays o les hommes
isols n'auraient pas t gorgs, elle aurait dsert presque tout
entire. En Espagne il fallait ne pas se sparer les uns des autres,
et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de
Sainte-Hlne  la Caroline, de la Caroline  Guarroman, rsign 
partager le sort de la division Barbou.

[En marge: Dsespoir du gnral Dupont en signant la capitulation de
Baylen.]

Enfin, le 22, fut apporte d'Andujar  Baylen la funeste capitulation
au gnral Dupont. Plusieurs fois il hsita avant de la signer. Le
malheureux se frappait le front, rejetait la plume; puis, press par
ces hommes qui avaient t tous si braves au feu, et qui taient si
faibles hors du feu, il inscrivit son nom nagure si glorieux au bas
de cet acte, qui devait tre pour lui l'ternel supplice de sa vie.
Que n'tait-il mort  Albeck,  Halle,  Friedland, mme  Baylen!
Combien ne le regretta-t-il pas plus tard devant les juges qui le
frapprent d'une condamnation fltrissante!

[En marge: Horribles souffrances de l'arme pendant les ngociations.]

[En marge: On finit par lui accorder quelques vivres.]

La faim avait t le triste alli des Espagnols dans cette cruelle
ngociation. Tandis qu'on tenait la division Barbou bloque, on
n'avait pas voulu lui donner un morceau de pain, et depuis le 18 au
soir nos pauvres soldats n'avaient pas reu de distribution. Ils ne
s'taient soutenus qu'avec quelques restes de ration, et le 22 il s'en
trouvait beaucoup parmi eux qui n'avaient rien mang depuis trois
jours. Ils taient sous des oliviers, mourant de faim, haletants,
n'ayant pas mme un peu d'eau pour tancher leur soif.

[En marge: Honorable conduite du gnral Castaos.]

La capitulation signe, le gnral Castaos consentit  leur accorder
des vivres. Il pouvait tre humain, car la fortune venait de lui
prparer un assez beau triomphe pour qu'il ft gnreux, comme on
l'est quand le coeur est satisfait. Du reste il se montra digne d'un
triomphe d au hasard plus qu' la valeur et au gnie, par une
vritable humanit, une modestie parfaite, et une conduite qui
dnotait une remarquable sagesse. Il dit  nos officiers avec la
franchise la plus honorable: De la Cuesta, Blake et moi n'tions pas
d'avis de l'insurrection. Nous avons cd  un mouvement national.
Mais ce mouvement est si unanime qu'il acquiert des chances de succs.
Que Napolon n'insiste pas sur une conqute impossible; qu'il ne nous
oblige pas  nous jeter dans les bras des Anglais qui nous sont
odieux, et dont jusqu'ici nous avons repouss le secours. Qu'il nous
rende notre roi, en exigeant des conditions qui le satisfassent, et
les deux nations seront  jamais rconcilies.--

[En marge: L'arme franaise dfilant devant l'arme espagnole.]

Le lendemain nos soldats dfilrent devant l'arme espagnole. Leur
coeur tait navr. Ils taient trop jeunes pour pouvoir comparer leur
abaissement actuel  leurs triomphes passs. Mais il y avait dans le
nombre des officiers qui avaient vu dfiler devant eux les Autrichiens
de Mlas et de Mack, les Prussiens de Hohenlohe et de Blcher, et ils
taient dvors de honte. Les divisions Vedel et Dufour ne remirent
pas leurs armes, qu'elles durent cependant dposer plus tard, mais la
division Barbou subit cette humiliation, et en ce moment elle regretta
de ne s'tre pas fait tuer jusqu'au dernier homme.

[En marge: Atroce conduite du peuple espagnol  l'gard des Franais.]

[En marge: Violation de la capitulation de Baylen.]

On achemina immdiatement les troupes franaises en deux colonnes vers
San-Lucar et Rota, o elles devaient tre embarques pour la France
sur des btiments espagnols. On leur fit viter les deux grandes
villes de Cordoue et Sville, afin de les soustraire aux fureurs
populaires, et on les dirigea par les villes moins importantes de
Bujalance, Ecija, Carmona, Alcala, Utrera, Lebrija. Dans toutes ces
localits la conduite du peuple espagnol fut atroce. Ces malheureux
Franais, qui s'taient comports en braves gens, qui avaient fait la
guerre sans cruaut, qui avaient souffert sans se venger le massacre
de leurs malades et de leurs blesss, taient poursuivis  coups de
pierres, souvent  coups de couteau, par les hommes, les femmes et les
enfants.  Carmona,  Ecija, les femmes leur crachaient  la figure,
les enfants leur jetaient de la boue. Ils frmissaient, et quoique
dsarms, ils furent plus d'une fois tents d'exercer de terribles
reprsailles, en se prcipitant sur tout ce qu'ils rencontreraient
sous leurs mains pour se crer des armes; mais leurs officiers les
continrent, afin d'viter un massacre gnral. On avait soin de les
faire coucher hors des bourgs et des villes, et de les amasser en
plein champ comme des troupeaux de btail, pour leur pargner des
traitements plus cruels encore.  Lebrija et dans les villes
rapproches du littoral, ils furent arrts et condamns  sjourner,
sous prtexte que les vaisseaux espagnols n'taient pas prts. Mais
bientt ils apprirent la cause de ce retard. La junte de Sville,
gouverne par les passions les plus bassement dmagogiques, avait
refus de reconnatre la capitulation de Baylen, et dclar que les
Franais seraient retenus prisonniers de guerre, sous divers
prtextes, tous illusoires et mensongers jusqu' l'impudence. L'une
des raisons que cette junte allgua, c'est qu'on n'tait pas assur
d'avoir le consentement des Anglais pour le passage par mer; raison
fausse, car les Anglais, malgr leur acharnement, tmoignrent pour
nos prisonniers une piti gnreuse, et bientt laissrent passer par
mer, comme on le verra, d'autres troupes qu'ils auraient eu grand
intrt  retenir. Nos officiers s'adressrent au capitaine gnral
Thomas de Morla pour rclamer contre cette indigne violation du droit
des gens, mais ne reurent que les rponses les plus indcentes,
consistant  dire qu'une arme qui avait viol toutes les lois divines
et humaines avait perdu le droit d'invoquer la justice de la nation
espagnole.

[En marge: Massacre des prisonniers franais  Lebrija.]

[En marge: Pillage du bagage des officiers franais au port
Sainte-Marie.]

 Lebrija, le peuple furieux se porta la nuit dans une prison o tait
l'un de nos rgiments de dragons, et en gorgea soixante-quinze, dont
douze officiers. Sans le clerg il les aurait gorgs tous. Enfin les
gnraux qui avaient eu le tort grave de se sparer de leurs troupes,
pour voyager  part avec leurs bagages, furent svrement punis de
s'tre ainsi isols.  peine taient-ils arrivs au port Sainte-Marie
avec leurs fourgons dispenss de visite, que le peuple, ne pouvant se
contenir  la vue de ces fourgons o taient entasses, disait-on,
toutes les richesses de Cordoue, se prcipita dessus, les brisa et
les pilla. Des hommes appartenant aux autorits espagnoles ne furent
pas des derniers  mettre la main  ce pillage. Cependant, bien que
ces fourgons renfermassent tout le pcule de nos officiers et de nos
gnraux, et mme la caisse de l'arme, on ne trouva pas au del de 11
ou 1,200 mille raux, d'aprs les journaux espagnols eux-mmes,
c'est--dire environ trois cent mille francs. C'tait l tout le
rsultat du sac de Cordoue. Les gnraux franais faillirent tre
gorgs, et n'chapprent  la fureur de la populace qu'en se jetant
dans des barques. Ils furent conduits  Cadix, et dtenus prisonniers
jusqu' leur embarquement pour la France, o les attendaient d'autres
rigueurs non moins impitoyables.

[En marge: Jugement sur la campagne d'Andalousie et la malheureuse
capitulation de Baylen.]

Telle fut cette fameuse capitulation de Baylen, dont le nom, dans
notre enfance, a aussi souvent retenti  nos oreilles que celui
d'Austerlitz ou d'Ina.  cette poque les perscuteurs ordinaires du
malheur, jugeant sans connaissance et sans piti ce dplorable
vnement, imputrent  la lchet et au dsir de sauver les fourgons
chargs des dpouilles de Cordoue l'affreux dsastre qui frappa
l'arme franaise. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans,
toujours dchane contre ceux que le pouvoir lui donne le signal
d'immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction
 l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La premire
faute fut celle de Napolon lui-mme, qui, aprs avoir fait natre par
les vnements de Bayonne une fureur populaire inoue, devant laquelle
toute opration de guerre devenait extrmement prilleuse, se
contenta d'envoyer huit mille hommes  Valence, douze mille  Cordoue,
en paraissant croire que c tait assez. Il s'aperut bientt de son
erreur, mais trop tard. Aprs la faute de Napolon, vint la faute
militaire du gnral Dupont et de son lieutenant le gnral Vedel. Le
gnral Dupont, abandonnant Cordoue pour tre plus prs des dfils de
la Sierra-Morena, aurait d par ce mme motif s'en rapprocher de
manire  les fermer tout  fait, et pour cela se placer  Baylen, ce
qui et rendu toute sparation de ses divisions impossible. Aprs
avoir commis la faute de s'tablir  Andujar, et non  Baylen, ce fut
une faute non moins grave de ne pas suivre le gnral Vedel lorsqu'il
le renvoya  Baylen dans la soire du 16, et, cette faute commise, de
n'avoir pas dcamp le 17 au lieu de dcamper le 18; d'avoir, le jour
de la bataille de Baylen, engag partiellement, successivement, et en
ligne parallle  l'ennemi, les forces dont il disposait, au lieu de
faire une attaque en masse et en colonne serre sur sa gauche[7]; puis
enfin, aprs les efforts de bravoure les plus honorables, d'avoir trop
cd  l'abattement gnral. La faute du gnral Vedel fut de venir le
16 avec sa division tout entire  Andujar, et de laisser Baylen
dcouvert (ce que l'approbation du gnral en chef n'excusait que
trs-imparfaitement); sa faute fut surtout de suivre le gnral Dufour
 la Caroline, d'abandonner ainsi une seconde fois Baylen, sans aucune
prcaution pour le dfendre, et en dernier lieu, dtromp  la
Caroline, de n'tre pas revenu sur-le-champ, mais d'avoir au contraire
perdu toute la journe du 19 en vaines temporisations. Enfin la faute
des gnraux entourant le gnral Dupont fut de le pousser  la
capitulation, et, aprs avoir vaillamment combattu sur le champ de
bataille de Baylen, de montrer la plus coupable faiblesse dans la
ngociation gnrale, cdant  toutes les menaces des gnraux
espagnols comme s'ils avaient t les plus lches des hommes, tandis
qu'ils taient au nombre des plus braves: nouvelle preuve que le
courage moral et le courage physique sont deux qualits fort
diffrentes.

[Note 7: Je ne me permets d'exprimer ces jugements sur des questions
toutes spciales, que parce qu'ils sont conformes au simple bon sens,
et appuys de plus sur des autorits irrfragables, Napolon et
Berthier. Ces jugements, en effet, quant  ce qui concerne les
oprations militaires du gnral Dupont, ne sont que la pense de
Napolon et de Berthier, dgage, pour le premier des questions qu'il
fit adresser par le procureur gnral aux accuss, et pour le second
du discours qu'il pronona dans la procdure.]

Ainsi, grave erreur de Napolon  l'gard de l'Espagne, position
militaire mal choisie par le gnral Dupont, lenteur trop grande  en
changer, bataille mal livre, faux mouvements du gnral Vedel,
dmoralisation des gnraux et des soldats, telles furent les causes
du cruel revers de Baylen. Tout ce qu'on a dit de plus n'est que de la
calomnie. La longue file des bagages, a-t-on rpt souvent, amena
tous nos malheurs. En supposant qu'un gnral ft capable du stupide
calcul de perdre son honneur, sa carrire militaire, le bton de
marchal qui lui tait rserv, pour quelques centaines de mille
francs, somme bien infrieure  ce que Napolon donnait aux moins bien
traits de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient port toutes
les prtendues richesses de Cordoue en matires d'or et d'argent, et
il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre
excessif avait pour cause vidente la situation morale du pays, dans
lequel on ne pouvait laisser en arrire ni un bless ni un malade.
Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pills,
et, la caisse de l'arme comprise, on y trouva  peine trois ou quatre
cent mille francs. Tout ce qu'on peut dire, en somme, c'est que le
gnral Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n'eut pas
l'indomptable fermet de Massna  Gnes et  Essling. Mais il tait
malade, bless, puis par quarante degrs de chaleur; ses soldats
taient des enfants, extnus de fatigue et de faim; les malheurs
s'taient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on
sonde profondment tout ce tragique vnement, on verra que l'Empereur
lui-mme, qui mit tant d'hommes dans une si fausse position, ne fut
pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans
l'intrt de la moralit militaire, que dans ces situations extrmes
la rsolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car
certainement,  l'arrive du gnral Vedel, la rsolution de mourir
pour percer la division Reding et permis aux deux parties de l'arme
franaise de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais
pas, au lieu d'en sortir humilies et prisonnires. En sacrifiant sur
le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une
affreuse captivit, on et chang en un triomphe le revers le plus
clatant de cette poque extraordinaire[8].

[Note 8: J'exprime ici, par pur amour de la vrit, et surtout par le
dgot profond que j'ai toujours eu pour l'injustice envers les
malheureux, un jugement sur l'affaire de Baylen, qui choquera tous les
prjugs de l'poque impriale. Mais tout homme d'un esprit droit,
aprs avoir lu les prcieux documents que j'ai possds, ne pourra pas
porter un autre jugement que celui que je porte moi-mme. Ces
documents ont t de diverses sortes, et sont infiniment curieux et
concluants. Il existe d'abord plusieurs volumes de pices relatives 
l'affaire de Baylen au dpt de la guerre, avec les modles
d'interrogatoires qui furent dicts par l'Empereur, et qui rvlent
l'opinion qu'il se faisait sur les fautes militaires commises en cette
campagne. Il y a sa correspondance avec le gnral Savary, qui n'est
pas le moins important de ces documents, la correspondance du gnral
Dupont avec ses lieutenants, et enfin la procdure elle-mme instruite
contre les gnraux Dupont, Marescot, Vedel, Chabert, etc. Napolon
voulut d'abord, dans un premier lan de colre, faire fusiller tous
les auteurs de la capitulation. Bientt, sur les remontrances du sage
et toujours sage Cambacrs, et sous l'inspiration de son coeur, qui
et suffi pour l'arrter, le premier moment pass, il dfra  un
Conseil d'enqute, compos des grands de l'Empire, le jugement de
l'affaire de Baylen. D'aprs l'avis de ce Conseil, un dcret imprial
pronona la destitution du gnral Dupont, lui enleva son titre de
comte, le raya de la Lgion d'honneur, lui retira ses dotations,
prescrivit sa translation dans une prison d'tat, et ordonna que trois
exemplaires manuscrits de la procdure tout entire seraient dposs,
l'un au Snat, l'autre aux archives du gouvernement (Secrtairerie
d'tat), le troisime aux archives de l'Empire (Archives nationales).
Lorsque, aprs la restauration, le gnral Dupont fut revenu en faveur
(et  cette poque il devint,  mon avis, plus coupable qu' Baylen),
il obtint une ordonnance du roi qui prescrivait le dpt de ces trois
exemplaires  la Chancellerie, _pour tre statu ultrieurement_ sur
la procdure mme. Deux de ces exemplaires furent dposs  la
Chancellerie, et ils n'ont jamais t communiqus. Le troisime tait
rest dans les mains de l'une des grandes familles cres par
l'Empire. C'est ce prcieux manuscrit, o tout,  mon avis, se trouve
compltement clairci, qui contient la justification du gnral
Dupont, celle, du moins, qu'on peut fournir avec raison et justice. Si
on lit dans cette procdure l'opinion du prince Berthier, car chacun
des grands de l'Empire exprima la sienne, on y verra, outre une rare
supriorit de raison et une honorable humanit, dont les autres
personnages, et surtout les personnages de l'ordre civil, ne donnrent
pas l'exemple,  peu prs le jugement que je porte ici. J'ajouterai
que Napolon lui-mme, revenu par la suite  plus de justice, rptait
souvent: Dupont fut plus malheureux que coupable!--Il sentait ds lors
les atteintes du malheur, et, avec son grand esprit et son grand
coeur, il apprciait mieux  quel point il faut tenir compte des
circonstances pour juger quitablement les hommes. Au surplus, je n'ai
rencontr dans ma carrire aucun des acteurs qui figurent dans ce
rcit, ni eux ni leur famille, et je parle par un pur sentiment
d'impartialit.]

[En marge: Effet produit  Madrid par la capitulation de Baylen.]

[En marge: Danger pour Madrid qui se trouve dcouvert par la
destruction de l'arme d'Andalousie.]

[En marge: Ressources qui restaient  Madrid aprs la perte de l'arme
d'Andalousie.]

La nouvelle de cet trange dsastre, qu'on croyait impossible  Madrid
depuis que l'arme du gnral Dupont avait t porte  20 mille
hommes par l'envoi successif des divisions Vedel et Gobert, s'y
rpandit rapidement, d'abord par les communications secrtes des
Espagnols, puis par quelques officiers chapps et venus de poste en
poste dans la Manche, et enfin par l'arrive de M. de Villoutreys
lui-mme, qu'on chargea d'apporter  l'Empereur la convention de
Baylen. Le dtail d'un tel revers consterna tout ce qui tait
Franais, ou attach  la fortune de la France. Les Espagnols taient
ivres d'orgueil, et ils avaient droit d'tre fiers, non de l'habilet
ou de la bravoure dployes en cette circonstance, bien qu'ils se
fussent vaillamment conduits, mais des obstacles de tout genre que
nous avait crs leur patriotique insurrection, obstacles qui avaient
t la principale cause des malheurs du gnral Dupont. Les vingt
mille hommes qui taient destins  conqurir l'Andalousie, et en cas
d'insuccs  se replier sur la Manche pour couvrir Madrid, manquant
tout  coup, la situation devenait des plus difficiles. Il tait
vident que les insurgs de Valence, de Carthagne, de Murcie, donnant
la main  ceux de Grenade et de Sville enorgueillis de leur triomphe
imprvu, entranant  leur suite ceux de l'Estrmadure et de la Manche
qui n'avaient pas encore os se montrer, marcheraient bientt sur
Madrid. Quoique le nombre de ceux qui taient enrgiments dans les
troupes de ligne ft trs-exagr, et qu'il n'y et de nombreux que
les bandes de coureurs, qui, sous le titre de gurillas, couvraient
les campagnes, arrtant les convois, gorgeant les blesss et les
malades, et ravageant l'Espagne bien plus que les armes franaises
elles-mmes, toutefois le gnral Castaos pouvait arriver avec les
troupes de Valence, de Murcie, de Carthagne, de Grenade, de Sville,
de Badajoz, c'est--dire  la tte de 60  70 mille hommes fort
encourags par les vnements de Baylen, et on n'avait  leur opposer
que les divisions Musnier, Morlot, Frre, la brigade Rey, et la garde
impriale. Tous ces corps, sans les blesss, les malades, auraient d
donner environ 30 mille hommes en ligne, et dans l'tat de sant des
troupes en donnaient tout au plus 20 ou 25 mille. Nanmoins, avec un
gnral vigoureux, Murat par exemple, au lieu de Joseph, on aurait pu
battre 60 mille Espagnols avec 20 mille Franais, et rejeter les
vainqueurs de Baylen sur la Manche et l'Andalousie, s'ils venaient 
se prsenter devant Madrid. Il est vrai qu'on avait derrire soi une
grande capitale, qu'il fallait garder et contenir; mais il tait
possible (comme l'crivit Napolon depuis) de ramener sur cette
capitale un renfort considrable, et suffisant pour imposer  l'ennemi
du dehors et du dedans. Le marchal Bessires, aprs sa victoire de
Rio-Seco, avait march sur la Galice, et s'apprtait  y pntrer. Il
fallait le rappeler  Burgos, en rduisant son rle  couvrir la route
de Madrid  Bayonne. On pouvait lui reprendre alors la brigade
Lefebvre, dtache momentanment de la division Morlot avant la
connaissance de la victoire de Rio-Seco, la division Mouton compose
de vieux rgiments, le 26e de chasseurs rcemment arriv, les 51e et
43e de ligne prs d'arriver  Bayonne (et faisant partie des douze
vieux rgiments appels en Espagne), ce qui aurait prsent un renfort
de 10 mille hommes environ de troupes excellentes, et capables de se
battre contre toutes les armes de l'Espagne. Le marchal Bessires
aurait eu encore, avec les troupes de marche, et les colonnes mobiles
places  Vittoria, Burgos, Aranda, environ 14 ou 15 mille hommes.
Enfin les 14e et 44e de ligne, faisant partie aussi des anciens
rgiments appels en Espagne, avaient accru le corps du gnral
Verdier devant Saragosse, et l'avaient port  17 mille hommes. On
pouvait,  la rigueur, soit que l'attaque nouvelle prpare contre
Saragosse, et dont on annonait tous les jours le succs comme
probable et prochain, s'effectut ou ft diffre, dtacher ces deux
rgiments et les amener  Madrid. Dans le cas de la prise de
Saragosse, ils arrivaient avec leur force matrielle et un grand effet
moral  l'appui. Dans le cas contraire, la prise de Saragosse n'en
tait que retarde; mais Madrid tait mis  l'abri de toute tentative,
et l'ennemi, quel qu'il ft, qui s'en approcherait, devait tre rejet
au loin. L'Espagne, aprs tout, avec les 30 mille hommes qu'on pouvait
runir  Madrid, les 14 mille qui seraient rests au marchal
Bessires, les 17 mille du gnral Verdier, les 11 mille du gnral
Duhesme en Catalogne, les 7 mille du gnral Reille, contenait encore
80 mille Franais environ, et certainement il tait possible avec une
pareille force de tenir tte aux Espagnols, sans compter qu' chaque
instant on voyait apparatre  Bayonne de nouveaux renforts prpars
par Napolon. Mais il aurait fallu un prince militaire, nous le
rptons, et non un prince doux, sage, instruit, et point homme de
guerre, bien que, dans les moments de pril, il se souvnt qu'il tait
frre de Napolon[9].

[Note 9: Je ne tire point ces observations uniquement de mon esprit.
J'avais toujours pens, en rflchissant sur ces vnements, qu'il
restait, mme aprs le dsastre de Baylen, des forces suffisantes pour
continuer  occuper Madrid; mais j'ai trouv rcemment une note de
l'Empereur, date de Bordeaux, du 2 aot, qui m'a confirm dans cette
opinion, et c'est de cette note mme que j'extrais les calculs que je
viens de prsenter, ainsi que l'indication des concentrations qu'on
aurait pu oprer. Je n'ai fait que rduire quelques chiffres exagrs
dans cette note sur la force des corps qui restaient en Espagne.
Napolon, voulant engager son frre  tenir bon, flattait
naturellement un peu la situation, et entre les chiffres douteux
prfrait toujours les plus levs. Quoiqu'il comptt plus de 80 mille
hommes en Espagne aprs la perte des 20 mille de Dupont, il en restait
 peine ce nombre, tant les maladies et le feu avaient dj exerc de
ravages.]

[En marge: pouvante du roi Joseph, et sa rsolution de quitter
Madrid.]

Il n'y avait donc pas lieu de dsesprer, puisqu'en ramenant le
marchal Bessires de la Galice dans la Vieille-Castille, en rduisant
son rle  garder la route de Madrid, en attirant  soi une partie des
forces dont il disposait, plus une portion des troupes qui
assigeaient Saragosse, et enfin celles qui venaient de traverser
Bayonne, on tait en mesure de tenir Madrid, et de battre les insurgs
qui oseraient se montrer sous ses murs. Mais l'infortun roi d'Espagne
n'avait pas le caractre tremp comme celui de son frre. La joie des
Espagnols qui lui taient hostiles, et c'tait le trs-grand nombre,
la dsolation de ceux qui s'taient attachs  sa cause,
l'branlement d'esprit de ses ministres, le peu de fermet des
gnraux franais qui l'entouraient, l'embarras de se trouver au
milieu d'une ville qui lui tait inconnue, tout contribua  troubler
profondment son me, et  lui faire prendre la dsastreuse rsolution
de quitter sa nouvelle capitale, dix jours aprs y tre entr. Il
aurait d tout braver plutt que de se rsoudre  vacuer Madrid, car
le seul effet moral devait en tre immense. Tant qu'il y demeurait,
les vnements de la guerre pouvaient tre considrs comme des
alternatives de revers et de succs; Rio-Seco pouvait tre oppos 
Baylen, bien qu'il ne le valt pas; la prise justement espre de
Saragosse pouvait tre oppose bientt  la rsistance de Valence; et
Madrid, toujours occup, restait comme la preuve de la supriorit des
Franais dans la Pninsule. L'insurrection pouvait douter encore
d'elle-mme, et les Anglais, prsumant moins de sa puissance,
n'auraient pas fait d'aussi grands efforts pour la seconder. Mais
Madrid vacu semblait de la part de la nouvelle royaut l'aveu formel
qu'elle tait incapable de conserver par la force le royaume qu'elle
avait prtendu recevoir de la Providence. Ce que la Providence veut,
elle sait le soutenir, et elle ne le laisse pas tomber. Ds ce moment,
l'Espagne entire allait tre debout, et,  la honte particulire de
Baylen, qui frappait quelques gnraux, devait succder une confusion
cruelle pour Napolon, la confusion de sa politique, consquence de
l'vacuation totale ou presque totale de l'Espagne.

[En marge: Conduite du gnral Savary  Madrid, et ses conseils au roi
Joseph.]

Le gnral Savary se trouvait encore  Madrid, bien que Joseph,
n'aimant ni sa personne ni sa manire de penser et d'agir, et fait de
son mieux pour se dbarrasser de lui. Le gnral Savary reprsentait
le systme des excutions militaires, de l'application  bien
entretenir l'arme franaise quoi qu'il en cott  l'Espagne, de la
soumission absolue aux volonts de Napolon, et de l'indiffrence aux
volonts de Joseph quand elles n'taient pas exactement conformes aux
ordres mans de l'tat-major imprial. Joseph, voulant se populariser
en Espagne, et par suite fort enclin  sacrifier l'intrt de l'arme
 celui des Espagnols, prouvait pour le gnral Savary et l'ensemble
de choses qu'il reprsentait auprs de lui, une aversion profonde.
Aussi, avait-il demand  Napolon de lui accorder le marchal
Jourdan, dont il avait pris l'habitude de se servir  Naples, qui
tait droit, sage, tranquille, pas plus actif qu'il ne fallait  la
mollesse de son matre, et peu dispos  se prosterner devant
Napolon, qu'il ne comprenait gure et qu'il aimait encore moins.
Joseph, press d'avoir le marchal Jourdan, et de n'avoir plus le
gnral Savary, avait donn  entendre  celui-ci qu'il ferait bien de
partir, et le gnral Savary, toujours assez indocile, except pour
Napolon, lui avait rpondu qu'il serait charm de le quitter ds
qu'il en aurait la permission de l'Empereur, son unique matre. En
attendant cette permission, il tait rest  Madrid, faisant tous les
jours, dans sa correspondance avec l'Empereur, un tableau peu flatt
des hommes et des choses. Aprs le dsastre de Baylen, Joseph fut trop
heureux d'avoir auprs de lui le gnral Savary, pour partager la
responsabilit des graves rsolutions qu'il y avait  prendre, et il
le consulta avec beaucoup plus de dfrence que de coutume. Le gnral
Savary, qui n'tait pas faible, mais qui voyait combien ce malheureux
monarque tait incapable de se soutenir  Madrid avec vingt mille
hommes, crut plus prudent de l'en laisser sortir, et il lui donna mme
le conseil de se retirer au plus tt.--Et que dira l'Empereur? demanda
cependant Joseph avec inquitude.--L'Empereur grondera, repartit le
gnral Savary; mais ses colres, vous le savez, sont bruyantes, et ne
tuent pas. Lui, sans doute, tiendrait ici; mais ce qui est possible 
lui ne l'est pas  d'autres. C'est assez d'un dsastre comme celui de
Baylen, n'en ayons pas un second. Quand on sera sur l'bre, bien
concentr, bien tabli, et en mesure de reprendre l'offensive,
l'Empereur en prendra son parti, et vous enverra les secours
ncessaires.--

[En marge: Joseph prend le parti de quitter Madrid.]

[En marge: Conduite des Espagnols au moment de la retraite des
Franais.]

Le roi Joseph ne se fit pas rpter une seconde fois ce conseil par le
gnral Savary, et il donna des ordres pour la retraite de Madrid.
Mais il y avait  Madrid plus de trois mille malades et blesss, un
immense matriel de guerre accumul dans le Buen-Retiro, dont on avait
commenc  faire une forteresse. Il fallait donc du temps et de grands
efforts pour vacuer tant d'hommes et de matriel. On l'entreprit sans
dlai. Malheureusement la mauvaise volont des habitants ajoutait
encore  la difficult de l'opration. Le bruit de la retraite des
Franais s'tait bientt rpandu  l'aspect de leurs prparatifs, et
les Espagnols, transports de joie, rsolus de plus  rendre cette
retraite dsastreuse autant qu'il serait en eux, runissaient leurs
charrettes et leurs voitures de tout genre, les formaient en tas, et y
mettaient le feu. Ils aimaient mieux voir ce matriel dtruit qu'utile
aux Franais. Le transport des blesss, des malades, des
administrations, prsenta ainsi beaucoup plus de difficult, et exigea
plusieurs jours avant qu'on pt faire partir les troupes.

[En marge: Aot 1808.]

Au seul bruit d'une pareille rsolution, tout ce qui avait pris parti
un moment pour les Franais disparut. Deux des ministres de Joseph,
MM. Pinuela et Cevallos, s'en allrent sans une seule explication. Le
dernier surtout, devenu depuis un pamphltaire attach  diffamer la
France, tint une conduite digne du reste de sa vie. Long-temps le bas
adulateur du prince de la Paix, ensuite son ennemi acharn, serviteur
obsquieux de Ferdinand VII pendant ses deux mois de rgne, ministre
de Joseph, qu'il n'aurait jamais d songer  servir, il s'chappait
honteusement  la nouvelle de Baylen, ne disant rien aux Franais
qu'il quittait, mais disant aux Espagnols, auxquels il revenait, que
s'il avait consenti  tre ministre de Joseph, c'tait pour avoir la
permission de rentrer en Espagne, et l'occasion de se rattacher  une
cause dont il avait toujours prvu et dsir le triomphe. Le vieux
d'Azanza, MM. O'Farrill, d'Urquijo, agissant en hommes graves, qui
avaient su ce qu'ils voulaient en acceptant la royaut franaise,
c'est--dire la rgnration de l'Espagne, n'abandonnrent point
Joseph, mais le suivirent l'me remplie de douleur. M. de Caballero,
trait par ses compatriotes avec un mpris insultant, qu'il mritait
beaucoup moins que M. de Cevallos, resta  la cour de Joseph comme
dans un asile. Parmi les grands, le prince de Castel-Franco, qui avait
tenu tte  l'orage, sentit son courage dfaillir au dernier moment,
et, aprs avoir promis de partir, ne partit point. Pas un de ceux qui
suivaient Joseph ne put emmener un domestique espagnol. Les hommes de
cette condition restrent tous  Madrid. Il y avait prs de deux mille
individus employs dans les palais et les curies de la couronne, 
cause du grand nombre de magnifiques chevaux qu'entretenait
ordinairement la royaut espagnole. De peur d'tre emmens, ils
disparurent presque tous dans une nuit. Joseph eut  peine le moyen de
se faire servir dans sa retraite.

[En marge: Sortie de Madrid le 2 aot.]

Il sortit le 2 aot pour se rendre  Chamartin, sans essuyer aucun
tmoignage insultant, car sa personne avait obtenu une sorte de
respect. On vit partir les troupes franaises avec une joie toute
naturelle, mais on n'osa les offenser, car on tremblait encore  leur
aspect, et, malgr une prsomption bien motive cette fois, on se
disait confusment qu'on pourrait les revoir.  dater de cette
retraite, Joseph n'avait plus personne pour lui en Espagne, ni le
peuple qu'il n'avait jamais eu, ni les classes moyennes et leves
qui, aprs avoir hsit un instant par crainte de la France et par
l'espoir des amliorations qu'on pouvait attendre d'elle, n'hsitaient
plus maintenant que la France elle-mme semblait s'avouer vaincue en
se retirant de Madrid.

[En marge: L'arme se retire par Buytrago, Somo-Sierra et Aranda.]

[En marge: Sentiments qui clatent pendant cette retraite.]

L'arme rtrograda lentement par la route de Buytrago, Somo-Sierra,
Aranda et Burgos. Ayant trouv de nombreuses traces de cruaut sur sa
route, elle ne put contenir son exaspration, et elle se vengea en
plus d'un endroit. La faim se joignant  la colre, elle dtruisit
beaucoup sur son passage, et laissa partout des marques de sa prsence
qui portrent au comble la haine des Espagnols. Joseph, effray des
sentiments qu'on allait ainsi provoquer, s'employait vainement 
empcher les excs commis le long de la route. Mais il ne russit qu'
blesser l'arme elle-mme, dont les soldats disaient qu'il devrait
s'intresser un peu plus  eux, qui le soutenaient, qu'aux Espagnols,
qui le repoussaient. Quand les choses vont mal, au malheur se joint la
dsunion. Les ministres de Joseph taient peu d'accord avec les
gnraux franais, et la nouvelle cour d'Espagne fort peu avec
l'arme, qui tait son unique appui. La tristesse rgnait parmi les
chefs, l'irritation parmi les soldats, la fureur de la vengeance chez
toutes les populations traverses.

[En marge: Le mouvement rtrograde pouss jusqu' Miranda.]

Le roi Joseph et ceux qui l'entouraient, se dmoralisant  chaque pas,
ne se crurent pas mme en sret  Burgos. Ils furent effrays d'avoir
encore sur leurs derrires tout le pays compris entre Burgos et les
provinces basques, et ils jugrent convenable de se porter  la ligne
de l'bre, en prenant Miranda pour quartier gnral. Ils avaient
ramen le marchal Bessires sur leur droite, et ils voulurent ramener
le gnral Verdier sur leur gauche, s'inquitant peu de rendre
inutiles tous les efforts qui avaient t faits pour prendre
Saragosse, et qui dans le moment allaient tre couronns de succs.
Ils ne retrouvrent quelque assurance que derrire l'bre, ayant,
outre les vingt mille hommes de Madrid, les vingt et quelques mille du
marchal Bessires, les dix-sept du gnral Verdier, et toutes les
rserves de Bayonne.

[En marge: Oprations devant Saragosse.]

[En marge: Assaut donn le 4 aot  Saragosse, et entre dans cette
ville.]

Au milieu de toutes ces fautes, c'en tait une de plus que
d'abandonner tant de terrain, tant de travaux surtout accumuls devant
Saragosse. Depuis les dernires attaques, les moyens de tout genre
avaient t considrablement augments pour rduire cette ville
opinitre, qui prouvait que les dfenses de l'art les plus habilement
combines sont moins puissantes que le courage d'habitants rsolus 
se faire tuer dans leurs maisons. Deux vieux rgiments, le 14e si
malheureux et si hroque  Eylau, le 44e signal dans la mme
bataille et  Dantzig, venaient d'arriver, et de porter  16 ou 17
mille hommes le corps de sige. La grosse artillerie, ncessaire pour
abattre les couvents qui flanquaient le mur d'enceinte, avait t
transporte de Pampelune par l'bre et le canal d'Aragon. L'aide de
camp de l'Empereur, le colonel du gnie Lacoste, avait pris habilement
ses dispositions pour pratiquer en peu de temps de larges ouvertures
dans le mur d'enceinte, et renverser les gros btiments qui lui
servaient d'appui. Tout tant prt le 4 aot au matin, soixante
bouches  feu, mortiers, obusiers, pices de 16, vomirent leur feu sur
la ville et sur le couvent de Santa-Engracia, qui est au centre de la
muraille d'enceinte,  un angle saillant qu'elle forme vers le milieu
de son tendue. (Voir la carte n 45.)  gauche et  droite de ce
couvent se trouvaient deux portes par lesquelles on voulait pntrer
pour se porter rapidement par une rue assez large vers le _Cosso_,
espce de boulevard intrieur, qui traverse dans toute sa longueur la
ville de Saragosse, et duquel une fois matre on pouvait se croire en
possession de la ville tout entire. L'artillerie franaise ayant
russi vers midi  faire taire celle de l'ennemi, et de larges brches
ayant t pratiques dans le mur d'enceinte, les colonnes d'assaut
furent formes, et deux de ces colonnes, une  droite sous le gnral
Habert, une  gauche sous le gnral Grandjean, s'lancrent sur la
muraille abattue aux cris de _Vive l'Empereur_! Les Espagnols, qui
n'avaient pas fait consister leur rsistance dans la dfense d'une
enceinte qui n'tait ni bastionne ni terrasse, mais dans leurs rues
barricades et leurs maisons crneles, attendaient nos soldats au
del des deux brches, et les accueillirent par une grle de balles
ds qu'ils les eurent franchies. La colonne de droite, plus heureuse,
pntra la premire, et, dtruisant les obstacles qui arrtaient celle
de gauche vers la porte des Carmes, l'aida  pntrer  son tour. Elle
se jeta ensuite malgr le feu des maisons dans une rue, celle de
Santa-Engracia, qui descendait perpendiculairement vers le _Cosso_,
but principal de nos attaques. Trois grandes barricades armes de
canons coupaient cette rue. Nos soldats, entrans par leur ardeur,
enlevrent d'assaut ces barricades, prirent treize pices de canon,
turent les Espagnols qui les servaient, et dbouchrent sur le
_Cosso_, se croyant dj matres de la ville. Mais restaient sur
leurs derrires les insurgs, les uns paysans et moines, les autres
soldats de ligne, retranchs dans les maisons, et rsolus  les faire
brler plutt que de les abandonner. Il fallait donc revenir pour les
dbusquer avant de s'tablir sur le _Cosso_. C'est ce qu'on fit, se
battant de maison  maison, perdant du monde pour les prendre, et se
vengeant, quand on les avait prises, par la mort de ceux dont on avait
essuy le feu.

La colonne de gauche avait trouv sur son chemin un grave obstacle,
c'tait un vaste difice, le couvent des Carmes, qui avait t entour
d'un foss, et dans lequel beaucoup de troupes espagnoles s'taient
loges sous des officiers expriments, comme dans un camp retranch.
Il avait fallu enlever ce couvent, ce qu'on avait fait avec vigueur,
mais non sans de grandes pertes. Cette oeuvre termine, on s'tait
mis, de mme que la colonne de droite,  fusiller de maison  maison,
pendant que l'artillerie continuait d'envoyer des obus et des bombes
qui, passant par-dessus la tte de nos soldats, allaient punir et
ravager la ville. Cet horrible combat durait depuis le matin avec un
acharnement incroyable, lorsque nos soldats fatigus commencrent  se
rpandre dans les maisons qu'ils venaient de conqurir, et  y
chercher les vivres dont ils avaient besoin, et surtout les vins, dont
ils savaient toutes les villes d'Espagne abondamment pourvues.
Malheureusement ils trouvrent dans cette maraude intrieure l'cueil
de leur bravoure, et bientt une moiti de nos troupes fut ensevelie
dans l'inaction et l'ivresse. Malgr tout ce que firent nos gnraux,
la plupart blesss, ils ne purent ramener les soldats soit au combat,
soit du moins au soin de leur propre sret. Si les Espagnols avaient
souponn l'tat dans lequel taient leurs assaillants, ils auraient
pu les faire repentir du sanglant succs de la journe. Il fallut
attendre au lendemain pour recommencer et poursuivre la difficile
conqute de Saragosse, maison  maison, rue  rue. Outre beaucoup
d'officiers blesss, et notamment les deux gnraux en chef, Verdier
et Lefebvre-Desnoette, le premier atteint d'une balle  la cuisse, le
second souffrant d'une forte contusion dans les ctes, nous avions
environ onze ou douze cents hommes hors de combat, dont trois cents
morts et huit ou neuf cents blesss. Les deux vieux rgiments, le 14e
et le 44e, avaient cru retrouver dans les rues de Saragosse la
fusillade d'Eylau.

Le lendemain, le gnral Verdier n'ayant pu,  cause de sa blessure,
reprendre le commandement des attaques, le gnral Lefebvre-Desnoette,
qui l'avait remplac, rallia les troupes disperses dans les maisons,
barricada lui-mme, pour le compte des Franais, les rues conquises et
aboutissant au Cosso, et rsolut, pour pargner le sang, d'employer la
sape et la mine, ne croyant pas devoir plus mnager une ville
espagnole que ne le faisaient les Espagnols eux-mmes.

[En marge: La conqute de Saragosse abandonne par suite de la
retraite des Franais sur le haut bre.]

[En marge: Retraite du corps d'arme de l'Aragon sur Tudela.]

C'est dans cet tat que survint la nouvelle du dsastre de Baylen, de
l'vacuation de Madrid, et de la retraite gnrale sur l'bre. Nos
gnraux et nos soldats prouvrent un amer dplaisir de voir tant de
sang inutilement rpandu, et une proie sur laquelle ils s'taient
acharns prs de leur chapper. Le corps de Saragosse devant former, 
Tudela, sur l'bre, la gauche de la nouvelle position que l'arme
franaise allait occuper en Espagne, on achemina d'abord les blesss,
puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua
le reste, et on se mit en marche, le chagrin dans le coeur, la
tristesse sur le visage, humili au dernier point de reculer devant
des soldats qu'on n'tait pas parvenu  considrer beaucoup, malgr
l'obstination dploye dans les rues de Saragosse par des paysans et
des moines. On revint environ 16 mille hommes sur Tudela, les uns
anciennement, les autres rcemment aguerris, mais tous en rase
campagne capables de battre trois ou quatre fois plus d'Espagnols
qu'ils ne comptaient d'hommes dans leurs rangs.

[En marge: Oprations en Catalogne.]

En Catalogne, on avait t oblig de s'enfermer dans les murs de
Barcelone. Le gnral Duhesme, ayant d'abord essay de comprimer
l'insurrection au midi de cette province pour pouvoir communiquer avec
Valence, mais n'ayant plus  s'inquiter de ce qui se passait de ce
ct depuis la retraite du marchal Moncey, avait alors tent d'agir
au nord, afin de maintenir ses communications avec la France, et de
donner la main  la colonne du gnral Reille. Il tait sorti  la
tte de la principale partie de ses forces par Mataro et Hostalrich
sur Girone, avec le projet de s'emparer de cette dernire place, l'une
des plus importantes de la Catalogne, que les Franais avaient eu le
tort de ne pas occuper. Arriv  Mataro, il s'tait vu dans la
ncessit de prendre cette petite ville d'assaut, et de la livrer 
la fureur du soldat, chaque jour plus exaspr de la guerre barbare
qu'on lui faisait. De Mataro il avait march sur Girone, qu'il avait
espr surprendre et enlever par l'escalade. Ses grenadiers arms
d'chelles avaient dj gravi l'enceinte de la ville et allaient y
pntrer, lorsqu'ils avaient t repousss par le peuple ml aux
soldats et aux moines. Priv de grosse artillerie, et dsesprant
d'emporter cette place de vive force, le gnral Duhesme tait rentr
dans Barcelone, forc de combattre sans cesse sur la route, et rduit
 saccager des villages pour venger l'assassinat de ses soldats. Il ne
lui avait pas t possible pendant cette incursion de communiquer avec
le gnral Reille, qui s'tait port de son ct jusqu' Figuires,
sans russir  s'avancer au del. Tout ce qu'avait pu ce dernier,
'avait t de ravitailler le fort de Figuires, occup par une petite
garnison franaise, et d'y dposer des vivres et des munitions en
suffisante quantit. Mais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus
loin, il avait t assailli de toutes parts par de hardis miquelets,
djouant par leur vitesse et leur adresse  tirer le courage de nos
jeunes soldats, qui ne savaient gure courir aprs des montagnards
habitus  chasser le chamois[10]. Le gnral Reille avait ainsi
prouv beaucoup de pertes sans utilit, et, inform de la rentre du
gnral Duhesme  Barcelone, il s'tait born  garder la frontire,
attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux
ordres.

[Note 10: J'emploie le nom le plus gnral; mais dans les Pyrnes, le
chamois s'appelle izard.]

[En marge: Situation gnrale des Franais en Espagne au mois d'aot
1808.]

Telle tait notre situation au mois d'aot 1808, dans cette Espagne
que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si
facile  conqurir. Nous en avions perdu tout le midi, aprs y avoir
laiss l'une de nos armes prisonnire. Sous l'impression de cet
chec, nous avions abandonn Madrid, interrompu le sige presque
achev de Saragosse, et rtrograd jusqu' l'bre; et le seul de nos
corps qui n'et pas vacu la province qu'il tait charg d'occuper,
celui de Catalogne, tait enferm dans Barcelone, bloqu sur terre par
d'innombrables miquelets, sur mer par la marine britannique, arrivant
en toute hte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole.

[En marge: vnements de Portugal.]

Restait au fond de la Pninsule une arme franaise, sur le sort de
laquelle il tait permis de concevoir de bien graves inquitudes:
c'tait celle du gnral Junot, paisiblement tablie en Portugal avant
la commotion terrible qui venait d'branler si profondment toute
l'Espagne. On n'en recevait aucune nouvelle, et on ne pouvait lui en
faire parvenir aucune, l'Andalousie et l'Estrmadure insurges au
midi, la Galice et le royaume de Lon insurgs au nord, interceptant
toutes les communications.

[En marge: La commotion de l'Espagne communique au Portugal.]

[En marge: Dsarmement par les Franais des troupes espagnoles du
Portugal.]

Ds que l'insurrection du mois de mai avait clat, les Espagnols,
suivant leur coutume, annonant la victoire avant de l'avoir
remporte, n'avaient pas manqu, par la Galice et par l'Estrmadure,
de remplir le Portugal de nouvelles sinistres pour l'arme franaise.
Les juntes avaient crit  tous les corps espagnols pour les engager 
dserter en masse, et  venir se joindre  l'insurrection. Le gnral
Junot, bientt inform confusment de ce qui se passait en Espagne,
sans en savoir tous les dtails, avait senti la ncessit de prendre
de svres prcautions contre les troupes espagnoles qu'on lui avait
envoyes pour le seconder, et qui, loin de lui apporter aucun secours,
devenaient, dans l'tat prsent des choses, la principale de ses
difficults. Il avait, prs de Lisbonne, la division Caraffa, de trois
ou quatre mille hommes, charge de l'aider  soumettre l'Alentejo. Il
l'entoura  l'improviste par une division franaise, et, se fondant
sur les circonstances, il la somma de dposer les armes, ce qu'elle
fit en frmissant. Cependant, quelques centaines de fantassins et de
cavaliers parvinrent  s'enfuir,  travers l'Alentejo, vers
l'Estrmadure espagnole. Un rgiment franais de dragons lanc  leur
poursuite en reprit quelques-uns. Les autres russirent  gagner
Badajoz.

[En marge: Le gnral Junot place sur des btiments, au milieu du
Tage, les soldats espagnols dsarms.]

Le gnral Junot avait runi sur le Tage un certain nombre de
btiments hors de service. Il les fit mettre  l'ancre au milieu du
canal, sous le canon des forts, et il y plaa les soldats espagnols
privs de leurs armes, mais suffisamment pourvus de tout ce qui leur
tait ncessaire.

[En marge: Disposition  s'insurger combattue chez les Portugais par
la crainte.]

Tandis qu'on en agissait ainsi  Lisbonne avec la division Caraffa, la
division Taranco, forte de 16 bataillons, et qu'aucune troupe
franaise ne contenait  Oporto, s'tait souleve, avait fait
prisonnier le gnral franais Quesnel avec tout son tat-major, et
avait pris le chemin de la Galice pour rejoindre le gnral Blake, en
appelant les Portugais aux armes. Ce n'tait pas l'envie de
s'insurger qui manquait  ceux-ci, car les Portugais, quoique ennemis
des Espagnols, ne sont au fond que des Espagnols qui en dtestent
d'autres.  la vue des Franais, ils avaient bien senti qu'ils taient
de cette race de Maures chrtiens, qui habitent la Pninsule, et
hassent tout ce qui est au del. Ils n'auraient pas demand mieux que
de s'insurger; mais devant l'arme franaise ils ne l'avaient point
os, et le bon ordre maintenu par Junot parmi ses troupes avait
contribu  leur rendre cette soumission moins pnible. Mais en
apprenant le soulvement de l'Espagne, en entendant dire aux Espagnols
qu'ils avaient vaincu les Franais, ils avaient conu naturellement le
dsir de suivre un pareil exemple; et il ne leur fallait plus que la
vue de leurs vieux allis les Anglais, allis et tyrans  la fois,
pour dterminer parmi eux une insurrection gnrale.

L'amiral sir Charles Cotton croisait, en effet, du cap Finistre au
cap Saint-Vincent; mais on n'apercevait que des vaisseaux se tenant 
distance, n'abordant pas encore, et on attendait avec impatience qu'un
convoi apportt enfin une arme anglaise. Lisbonne, que contenait le
gnral Junot avec le gros de ses troupes, ne pouvait gure se
permettre un soulvement, tandis qu'Oporto, qui avait tous les
sentiments portugais dans le coeur, et, en outre, le chagrin de ne
plus voir les Anglais dans son port, Oporto tait prt  clater au
premier signal de l'Angleterre.

[En marge: Situation de l'arme franaise.]

Le brave gnral Junot sentait tout ce que cette situation avait de
grave. Au moment o le gnral Dupont succombait, il y avait un mois
qu'il tait sans nouvelles de France, car la mer soumise aux Anglais
ne laissait pas passer un navire, et l'insurrection espagnole, qui
enveloppait le Portugal du nord au midi, ne laissait pas passer un
courrier. Le bruit de l'vnement de Baylen, transmis par
l'enthousiasme espagnol  la haine portugaise, se rpandit en Portugal
avec une promptitude incroyable, et y causa une motion
extraordinaire. Au contraire, la victoire de Rio-Seco, quoique
antrieure de beaucoup au dsastre de Baylen, n'tait pas encore
connue; car l'esprit humain propage les faits qui le flattent, et
reste sans cho pour les autres. Il n'y avait pas de mal, au surplus,
et ce fait heureux, qu'on devait bientt apprendre, allait devenir,
comme on va le voir, une ressource pour le moral de nos soldats.
Quoique jeunes, ils s'taient dj aguerris par une difficile marche
en Portugal. Ils s'taient reposs, rorganiss, instruits,
acclimats, et prsentaient le plus bel aspect. Entrs au nombre de 23
mille, rejoints par 3 mille autres, ils se trouvaient encore, aprs
leur dsastreuse marche de l'automne dernier, au nombre de 24 mille,
trs en tat de soutenir l'honneur des armes franaises avant de se
rendre, s'il fallait qu'eux aussi succombassent pour expier dans toute
la Pninsule l'attentat de Bayonne.

[En marge: Conseil de guerre tenu par les gnraux franais dans
lequel on arrte la conduite  suivre.]

Le gnral Junot, se voyant si loin de France, enferm entre
l'insurrection espagnole qui s'annonait victorieuse, et la mer qui se
montrait couverte de voiles anglaises, ne se faisait pas illusion sur
ses dangers; mais il tait intelligent et brave, et il tait rsolu 
se conduire de manire  obtenir l'approbation de Napolon. Il tint un
conseil de guerre, et dans ce conseil, compos de gnraux levs 
l'cole de Napolon, les rsolutions furent conformes aux vrais
principes de la guerre. Malheureusement, si on reconnut en thorie les
vrais principes, dans l'application on ne les suivit pas avec la
vigueur et la prcision que le matre seul savait y apporter.
Abandonner tous les points accessoires qu'on occupait, se runir en
masse  Lisbonne, pour contenir la capitale, et se mettre en mesure de
jeter  la mer le premier dbarquement de troupes anglaises, tait
naturellement le plan que tout le monde dut concevoir et adopter. Il
fut donc rsolu qu'on vacuerait les Algarves, l'Alentejo, le Beyra,
toutes les parties enfin o l'on avait des troupes, sauf les deux
places d'Almeida au nord, d'Elvas au midi, sauf aussi la position de
Setubal et de Peniche sur le littoral, et qu'on se concentrerait entre
Lisbonne et Abrants. La rsolution tait bonne, mais pas assez
complte, car il y avait encore dans ces points de quoi absorber 4  5
mille hommes sur 20 ou 22 mille de valides, et, en tenant compte de ce
qu'il faudrait  Lisbonne mme, on pourrait bien n'avoir pas plus de
10 ou 12 mille soldats  opposer  un dbarquement, tandis qu'on
aurait d s'en rserver 15 ou 18 mille pour une action dcisive.

[En marge: Mauvais sentiments de l'amiral russe Siniavin, refusant au
gnral Junot toute espce de concours.]

On avait auprs de soi un alli qui aurait pu rendre de grands
services, c'tait l'amiral russe Siniavin avec sa flotte monte par
des matelots, marins mdiocres, mais soldats excellents. S'il avait
embrass franchement la cause commune, il lui aurait t facile de
garder Lisbonne  lui seul, et de rendre disponibles trois ou quatre
mille Franais de plus. Mais il persistait, comme il l'avait dj
fait,  se conduire en Russe passionn pour l'Angleterre, plein de
haine pour la France, et tout dispos  ouvrir les bras  l'ennemi. Il
rpondait froidement ou ngativement  toutes les demandes de concours
qu'on lui adressait, quoiqu'il ft, par sa position au milieu du Tage,
encore plus oblig d'en dfendre l'entre que Junot lui-mme. C'tait
pour celui-ci une grave difficult, surtout ayant  contenir une
population hostile de trois cent mille mes, dans laquelle vingt mille
montagnards de la Galice, exerant comme les Savoyards ou les
Auvergnats  Paris le mtier d'hommes de peine, montraient des
dispositions fort peu amicales. Toutefois, comme  Lisbonne se
trouvait le principal tablissement de l'arme franaise, Junot
esprait, avec les dpts, les malades, les gardiens du matriel,
imposer  la mauvaise volont de la capitale. Il ordonna au gnral
Loison de quitter Almeida avec sa division, au gnral Kellermann de
quitter Elvas avec la sienne, sauf  laisser une garnison dans ces
deux places. Son projet tait, une fois ces deux divisions rentres,
de tenir une masse toujours prte  agir sur le littoral contre
l'arme anglaise, dont on annonait le prochain dbarquement.

[En marge: vacuation d'Almeida par le gnral Loison, d'Elvas par le
gnral Kellermann.]

Dj l'insurrection, quoique n'ayant pas encore clat, couvait
sourdement en Portugal, et il tait presque impossible de faire
arriver un courrier. On envoya cependant tant de messagers au gnral
Kellermann, et surtout au gnral Loison, plus difficile  rejoindre
que le gnral Kellermann,  cause de l'loignement de la province
qu'il occupait, que l'un et l'autre furent avertis  temps. Le gnral
Loison, au moment de partir, tait dj entour d'insurgs qu'avait
gagns la contagion de l'insurrection espagnole. Les prtres, non
moins ardents en Portugal qu'en Espagne, s'taient mis  la tte des
paysans, et gardaient tous les passages, faisant le genre de guerre
qui se pratiquait alors dans toute la Pninsule, c'est--dire
barricadant l'entre des villages, drobant les vivres, et massacrant
les malades, les blesss ou les tranards. Mais le gnral Loison
tait aussi vigoureux qu'aucun officier de son temps. Il laissa dans
les forts d'Almeida quatorze ou quinze cents hommes les moins capables
de soutenir les fatigues d'une longue route, les pourvut de vivres et
de munitions, et s'achemina avec trois mille, pour traverser tout le
nord du Portugal par Almeida, la Guarda, Abrants et Lisbonne. Il eut
plusieurs fois  passer sur le corps des rvolts et  les punir
svrement; mais il sut partout se faire respecter, s'ouvrir les
chemins, se procurer des subsistances, et il arriva enfin  Abrants,
n'ayant perdu que deux cents hommes pendant le trajet le plus pnible
et le plus prilleux.

Le gnral Kellermann se tira d'Elvas tout aussi heureusement. Dj,
au bruit de l'insurrection de l'Andalousie et de l'Estrmadure, les
Algarves et l'Alentejo avaient commenc  s'agiter. Le gnral
Kellermann envoya des dtachements dans divers sens,  Bja notamment,
o il fit une excution svre, parvint  contenir les rvolts, puis
laissa  Elvas, comme le gnral Loison  Almeida, tout ce qui tait
le moins capable de marcher par les chaleurs touffantes de juillet,
et il rentra sans obstacle  Lisbonne par la gauche du Tage. Il n'y
avait plus ds lors de troupes franaises qu' Almeida, Elvas,
Setubal, Peniche, Lisbonne et les environs.

[En marge: Annonce de la prochaine arrive d'une arme anglaise.]

De toutes parts en effet on annonait comme certaine l'arrive d'une
arme britannique, venant suivant les uns de Gibraltar et de Sicile,
venant suivant les autres de l'Irlande et de la Baltique. L'amiral sir
Charles Cotton avait plusieurs fois touch au rivage, parlement
tantt  l'embouchure du Tage, tantt  celle du Douro, et partout
promis un dbarquement prochain. La connaissance survenue en mme
temps du dsastre du gnral Dupont fut pour les esprits un dernier
stimulant, et en un clin d'oeil le Portugal, qui ne s'tait encore
rvolt que partiellement, se souleva tout entier, depuis le Minho
jusqu'aux Algarves.

[En marge: Insurrection d'Oporto et de plusieurs provinces.]

C'est  Oporto que l'incendie clata d'abord. On y chargeait du pain
pour un dtachement de troupes franaises. Le peuple  cette vue
s'insurgea, s'empara des voitures, les pilla, et en un instant toute
la ville fut debout. L'vque se mit  la tte de l'insurrection, et
le drapeau portugais fut relev partout aux cris de _Vive le prince
rgent_! L'incendie se propagea dans les provinces, faillit se
communiquer  Lisbonne mme, traversa le Tage, se rpandit dans
l'Alentejo, et vint se runir au feu qui s'tait une seconde fois
allum vers Elvas, par le contact avec l'Estrmadure.  Oporto, on
tait entr en communication ouverte avec les Anglais;  Elvas, on
entra en communication tout aussi ouverte avec les Espagnols. Un corps
de ceux-ci, compos de troupes rgulires, s'avana mme de Badajoz
jusqu' Evora, pour servir d'appui  l'insurrection portugaise.

Junot, qui tait vif et entreprenant, cda malheureusement au dsir de
rprimer l'insurrection partout o elle se montrait. Il fit partir le
gnral Loison avec sa division pour disperser les insurgs de
l'Alentejo, qui se trouvaient aux environs d'Evora. Il dirigea le
gnral Margaron avec de la cavalerie sur un rassemblement qui venait
de Coimbre vers Lisbonne. Il et bien mieux valu dans cette saison
brlante tenir ses troupes fraches et reposes autour de Lisbonne,
que d'en diminuer le nombre par le feu et la fatigue, pour rprimer
des sditions aussi promptes  renatre quand on avait disparu, qu'
se soumettre quand on marchait sur elles.

[En marge: Rpression du mouvement insurrectionnel de Coimbre et
d'Evora.]

Le gnral Margaron n'eut qu' paratre avec sa cavalerie pour
disperser et sabrer les quelques centaines d'insurgs rassembls du
ct de Coimbre. Quant au gnral Loison, il lui fallut traverser tout
l'Alentejo pour joindre l'insurrection de cette province runie auprs
d'Evora, et appuye par un corps de troupes espagnoles. Aprs une
marche difficile et fatigante, il arriva devant Evora, et y trouva en
bataille les Espagnols et les Portugais. Il les aborda par le flanc,
les culbuta, leur prit leur artillerie, et en tua un bon nombre. Les
portes d'Evora ayant t fermes, il escalada les murailles, entra
dans la ville, et la saccagea. En quelques jours les Espagnols furent
renvoys chez eux, et les Portugais ramens  une obissance
momentane. Les soldats taient chargs de butin, mais puiss de
fatigue, et avaient  rebrousser chemin vers Lisbonne par une chaleur
accablante.

[En marge: Expdition anglaise dirige vers le Portugal.]

[En marge: Concentration de toutes les forces britanniques vers la
Pninsule ds le commencement de l'insurrection espagnole.]

[En marge: Avantages que la pninsule prsentait aux Anglais pour la
guerre de terre.]

Cependant les Anglais, tant de fois annoncs, paraissaient enfin. Ds
l'insurrection des Asturies, et l'envoi de deux missaires  Londres
pour y faire connatre le soulvement des Espagnes, le gouvernement
anglais avait t averti de l'occasion imprvue qui s'offrait  lui de
multiplier nos embarras, et de soulever contre nous les rsistances
les plus opinitres. Le ministre Canning-Castlereagh avait
naturellement rsolu de porter tous ses efforts vers la Pninsule, et
d'y susciter dans de plus vastes proportions, et d'une manire bien
autrement durable, les obstacles qu'il nous avait un moment suscits
dans les Calabres. L'ordre fut envoy  toutes les forces britanniques
de terre et de mer, rpandues dans la Mditerrane, le golfe de
Gascogne, la Manche, la Baltique, de concourir vers cet unique but.
Des chargements d'armes, des envois d'argent, furent dirigs vers les
ctes d'Espagne et de Portugal. Toutes les troupes dont l'expdition
de Boulogne avait motiv l'organisation, et dont une partie venait de
se signaler  Copenhague, furent destines  oprer sur ce nouveau
champ de bataille. Il tait impossible en effet d'en offrir 
l'Angleterre un mieux choisi, et plus commode pour elle. Avec un bon
vent, on pouvait en quatre jours se transporter des ctes d'Angleterre
au cap Finistre, aux baies de la Corogne et de Vigo, aux bouches du
Douro ou du Tage. L'immense marine anglaise, croisant sans cesse
autour de cette ceinture de ctes, pouvait toujours y approvisionner
une arme de vivres et de munitions, tandis que les adversaires de
cette arme sur un sol  demi sauvage, dpourvu de routes, devaient
avoir la plus grande peine  se nourrir. Les lourds et solides
bataillons britanniques, dbarqus dans les golfes nombreux de la
Pninsule, mettant pied  terre dans des postes bien retranchs,
s'avanant hardiment si l'on remportait un succs, rtrogradant
promptement si l'on essuyait un revers, pour gagner cette mer qui
tait leur appui, leur refuge, leur dpt de vivres et de munitions,
tour  tour soutenant en cas d'offensive les agiles Espagnols contre
le choc imptueux de l'arme franaise, ou bien les laissant en cas de
retraite s'en tirer comme ils pourraient, par la dispersion ou une
soumission momentane, recommenant enfin cette manoeuvre sans se
lasser, jusqu' ce que la puissance franaise succombt d'puisement,
les bataillons britanniques allaient faire, disons-nous, la seule
guerre qui leur convnt, et qui pt leur russir sur le continent.

[En marge: Forces britanniques runies sur les ctes de Portugal.]

[En marge: Premire apparition sur le thtre des guerres europennes
de sir Arthur Wellesley.]

Tous les ordres pour une grande expdition furent donns avec une
extrme promptitude. Cinq mille hommes sous le gnral Spencer, venus
d'gypte en Sicile, avaient t transports  Gibraltar, de Gibraltar
 Cadix, o les Espagnols, se faisant un scrupule de les recevoir,
avaient ajourn l'acceptation de leurs services. Ces cinq mille
Anglais, refuss  Cadix, avaient t dbarqus aux bouches de la
Guadiana, sur le territoire du Portugal, attendant le moment favorable
pour agir. Dix mille hommes se trouvaient  Cork en Irlande. Ils
furent immdiatement embarqus sur une flottille escorte de plusieurs
vaisseaux de ligne; on leur donna pour chef un officier qui s'tait
dj fait connatre dans l'Inde, et qui venait de rendre de grands
services au gnral Cathcart devant Copenhague: c'tait sir Arthur
Wellesley, clbre depuis par sa bonne fortune autant que par ses
grandes qualits militaires, sous le titre de duc de Wellington. Il
avait pour instructions de faire voile vers la Corogne, d'offrir aux
Espagnols des Asturies et de la Galice le concours des forces
anglaises, et partout enfin de s'employer contre les Franais autant
qu'il le pourrait. Le gnral Spencer avait ordre de venir se placer
sous son commandement ds qu'il en serait requis. Sir Arthur Wellesley
allait donc se voir  la tte de 15 mille hommes. Mais ces troupes
n'taient qu'une partie de celles qu'on destinait  la Pninsule. Cinq
mille hommes sous les gnraux Anstruther et Ackland se trouvaient 
Ramsgate et Harwich. Des btiments de transport taient dj dirigs
sur ces points d'embarquement pour les conduire auprs de sir Arthur
Wellesley. Grce  la proximit des lieux et aux vastes moyens de la
marine anglaise, c'tait une opration de dix  douze jours que de
rassembler toutes ces forces en un mme endroit. Enfin sir John Moore,
revenant de la Baltique avec 11 mille hommes de troupes, devait tre
achemin prochainement vers le point que les gnraux anglais auraient
dsign sur les ctes de la Pninsule pour y oprer une concentration
gnrale.

[En marge: Commandement provisoire attribu  sir Arthur Wellesley.]

Cette force de 30 mille hommes environ une fois runie, on n'avait pas
cru pouvoir la mettre tout entire sous les ordres de sir Arthur
Wellesley, trop jeune encore d ge et de renomme pour commander  une
arme qui, aux yeux des Anglais, pouvait passer pour trs-considrable;
et on en avait attribu le commandement suprieur  sir Hew Dalrymple,
gouverneur actuel de Gibraltar, lequel devait avoir au-dessous de lui
sir Henri Burrard pour chef d'tat-major. En attendant la runion de
toutes ces troupes, et l'arrive de sir Hew Dalrymple, sir Arthur
Wellesley devait diriger les premires oprations  la tte des 10 mille
hommes partis de Cork, et des 5 mille dbarqus sur le rivage des
Algarves. L'amiral sir Charles Cotton, commandant les forces navales de
l'Angleterre dans ces mers, avait ordre de seconder tous les mouvements
des armes.

Embarques le 12 juillet, les troupes anglaises de Cork taient le 20
devant la Corogne, et montraient aux Espagnols, enchants de se voir
si bien soutenus, une immense flottille. La vue de cette force
considrable, qui en prsageait beaucoup d'autres, les avait consols
un peu de la dfaite des gnraux Blake et de la Cuesta  Rio-Seco, et
leur avait fait concevoir de nouvelles et grandes esprances de la
lutte engage contre Napolon. Toutefois ils n'avaient pas plus voulu
que les Andalous recevoir les troupes anglaises sur leur sol, si prs
surtout de l'arsenal du Ferrol. Ils avaient donc accept des armes en
quantit, de l'argent pour une somme de 500 mille livres sterling (12
millions et demi de francs), mais ils avaient engag les Anglais 
tourner leurs efforts vers le Portugal, qu'il n'importait pas moins
d'enlever aux Franais que l'Espagne elle-mme.

[En marge: D'aprs le dsir des Espagnols les forces anglaises sont
diriges sur Oporto plutt que sur la Corogne.]

Sir Arthur Wellesley s'tait aussitt transport  Oporto, o il avait
t reu avec une joie extrme, car les commerants portugais, ne
vivant que de leurs relations commerciales avec les Anglais, sentaient
 leur aspect leurs intrts aussi satisfaits que leurs passions. Ds
cet instant, l'action de l'arme britannique avait t dcidment
dirige vers le Portugal. Cette rsolution, qui convenait aux
Espagnols, toujours ombrageux vis--vis de l'tranger, convenait aussi
aux Anglais, lesquels devaient dsirer avant tout la dlivrance du
Portugal; et elle servait  un mme degr la cause commune, le but de
la nouvelle coalition tant de chasser les Franais de la Pninsule
tout entire. Restait  savoir quelle partie du Portugal on choisirait
pour y aborder en prsence de l'arme franaise, sans courir la chance
d'tre brusquement jet  la mer.

[En marge: Raisons qui font adopter l'embouchure du Mondego comme
point de dbarquement.]

Sir Arthur Wellesley laissa son convoi croiser des bouches du Douro 
celles du Tage, et se rendit de sa personne auprs de sir Charles
Cotton, devant le Tage mme, pour concerter avec lui son plan de
dbarquement. Mettre pied  terre  l'entre du Tage avait l'avantage
de dbarquer bien prs du but, puisque Lisbonne est  deux lieues, et
on pouvait de plus donner  la nombreuse population de cette capitale
une impulsion telle, que les Franais ne tiendraient pas devant la
commotion qui en rsulterait, car ils taient 15 mille au plus, en
comptant les malades, au milieu de 300 mille habitants tous ennemis.
Si cette population, en effet, se soulevait dans un moment o une
arme anglaise s'avancerait pour la soutenir, peut-tre en finirait-on
dans une seule journe. Mais les Franais occupaient tous les forts;
ils avaient pris l'habitude de dominer le peuple de Lisbonne; la cte,
 droite et  gauche de l'embouchure du Tage, est abrupte, expose au
ressac de la mer, et un changement de temps pouvait livrer aux
Franais une partie de l'arme anglaise, avant que l'autre partie et
achev son dbarquement. C'tait d'ailleurs mettre pied  terre bien
prs d'un redoutable et puissant adversaire, qu'on n'tait pas encore
habitu  braver et  combattre.

[En marge: Plan de campagne de sir Arthur Wellesley.]

Par toutes ces considrations, sir Arthur Wellesley, d'accord avec sir
Charles Cotton, rsolut de dbarquer entre Oporto et Lisbonne, 
l'embouchure du Mondego, prs d'une baie assez commode que domine le
fort de Figuera, lequel n'tait pas occup par les Franais. Le choix
de ce point, plac  une certaine distance de Lisbonne, donnait  sir
Arthur Wellesley le temps de prendre terre avant que les Franais
pussent venir  sa rencontre, d'attendre le corps du gnral Spencer
qu'il avait mand auprs de lui, et, une fois descendu sur le sol du
Portugal avec 15 mille hommes, de s'avancer vers Lisbonne en suivant
la cte, pour profiter des occasions que lui offrirait la fortune. Les
Franais, qu'il savait forts tout au plus de 20  22 mille hommes,
ayant plusieurs places  garder, surtout la capitale, ne pourraient
jamais marcher contre lui avec plus de 10  12 mille; et en longeant
toujours la mer, soit pour se nourrir, soit pour se rembarquer au
besoin, il avait chance de s'approcher de Lisbonne, et d'y tenter
quelque coup heureux, sans courir trop de danger. Sachant sir Hew
Dalrymple appel prochainement  le remplacer, il tait impatient
d'avoir excut quelque chose de brillant, avant de passer sous un
commandement suprieur. Ces rsolutions taient parfaitement sages, et
dnotaient chez le gnral anglais les qualits que sa carrire rvla
bientt, le bon sens et la fermet, les premires de toutes aprs le
gnie.

[En marge: Dbarquement des troupes anglaises, le 1er aot, aux
bouches du Mondego.]

[En marge: Jonction des troupes du gnral Spencer avec celles de sir
Arthur Wellesley.]

[En marge: Caractre de l'arme anglaise.]

Il commena  dbarquer le 1er aot  l'embouchure du Mondego. Cette
mer, si souvent agite par les vents d'ouest, interrompit plusieurs
fois le dbarquement des hommes et du matriel. Nanmoins, en cinq ou
six jours, les troupes anglaises parties de Cork furent dposes 
terre au nombre de 9  10 mille hommes, avec l'immense attirail qui
suit toujours les armes anglaises. Dans ce moment, le corps du
gnral Spencer arrivait au mme mouillage. Avant d'avoir reu les
ordres de sir Arthur Wellesley, le gnral Spencer, sur la nouvelle du
dsastre du gnral Dupont, s'tait embarqu pour porter ailleurs ses
efforts, sentant bien qu'il n'y avait plus aucun service  rendre dans
l'Andalousie, dlivre pour l'instant de la prsence des troupes
franaises. Averti de l'arrive du convoi de Cork, il tait venu le
rallier devant l'embouchure du Mondego, et le 8 aot il eut achev son
dbarquement, et opr sa jonction avec le corps de sir Arthur
Wellesley. Celui-ci se trouvait ainsi  la tte d'une arme d'environ
14 ou 15 mille hommes, presque entirement compose d'infanterie et
d'artillerie. On y comptait tout au plus 400 cavaliers, ce qui est la
condition ordinaire de toute expdition par mer, la cavalerie tant
d'un transport difficile, mme impossible  certaine distance. Mais
c'tait de la trs-belle infanterie, ayant toutes les qualits de
l'arme anglaise. Cette arme, comme on le sait, est forme d'hommes
de toute sorte, engags volontairement dans ses rangs, servant toute
leur vie ou  peu prs, assujettis  une discipline redoutable qui les
btonne jusqu' la mort pour les moindres fautes, qui du bon ou du
mauvais sujet fait un sujet uniforme et obissant, marchant au danger
avec une soumission invariable  la suite d'officiers pleins d'honneur
et de courage. Le soldat anglais, bien nourri, bien dress, tirant
avec une remarquable justesse, cheminant lentement, parce qu'il est
peu form  la marche et qu'il manque d'ardeur propre, est solide,
presque invincible dans certaines positions, o la nature des lieux
seconde son caractre rsistant, mais devient faible si on le force 
marcher,  attaquer,  vaincre de ces difficults qu'on ne surmonte
qu'avec de la vivacit, de l'audace et de l'enthousiasme. En un mot,
il est ferme, il n'est pas entreprenant. De mme que le soldat
franais, par son ardeur, son nergie, sa promptitude, sa disposition
 tout braver, tait l'instrument prdestin du gnie de Napolon, le
soldat solide et lent de l'Angleterre tait fait pour l'esprit peu
tendu, mais sage et rsolu de sir Arthur Wellesley. Un tel soldat, il
fallait, si on le pouvait, l'loigner de la mer, le rduire  marcher,
 entreprendre,  montrer ses dfauts enfin, au lieu d'aller se
heurter contre ses qualits en courant l'attaquer dans de fortes
positions. Mais le brave et bouillant Junot n'tait pas homme  se
conduire avec tant de prudence et de calcul, et l'on devait craindre
qu'il ne vnt briser son imptuosit contre la froide opinitret des
soldats de l'Angleterre.

[En marge: Mouvement des Anglais vers Lisbonne, commenc le 8 aot, en
suivant le littoral.]

[En marge: Difficults entre les Anglais et les Portugais.]

Sir Arthur Wellesley se mit en route le 8 aot en longeant la mer, de
manire  avoir toujours  porte ses approvisionnements et ses moyens
de retraite. Il eut ds son dbut d'assez grands dmls avec l'arme
portugaise. Les insurgs du Portugal avaient form, en runissant
toutes leurs forces dans le nord de leur territoire, une arme de cinq
ou six mille hommes, sous le gnral Freyre. Sir Arthur Wellesley
aurait dsir les avoir avec lui, pour couvrir ses flancs. Mais
ceux-ci, soit qu'ils eussent peur, comme les en accusa le gnral
anglais auprs de son gouvernement[11], de rencontrer les Franais de
trop prs, soit qu'ils n'eussent pas grande confiance dans des
auxiliaires toujours prompts  se retirer sur leurs vaisseaux au
premier revers, et  laisser leurs allis exposs seuls aux coups de
l'ennemi, montrrent des exigences auxquelles le gnral anglais ne
voulut point satisfaire: c'tait d'tre nourris par l'arme
britannique, avec les ressources tires de ses vaisseaux. Cette
prtention ayant t repousse, les Portugais prirent le parti d'agir
pour leur propre compte, et suivirent les routes de l'intrieur, en
abandonnant  leurs allis la route du littoral. Seulement ils leur
donnrent 1,400 hommes d'infanterie lgre, et environ 300 chevaux
pour leur servir d'claireurs.

[Note 11: C'est l'assertion du duc de Wellington dans sa
correspondance avec le cabinet britannique, rcemment imprime en
Angleterre, comme on sait, et prsentant un ensemble de documents
aussi prcieux qu'intressants.]

[En marge: En apprenant le dbarquement des Anglais, Junot prend la
rsolution de marcher droit  eux.]

 peine Junot avait-il appris  Lisbonne, d'abord par la joie mal
dissimule des habitants, bientt par des renseignements positifs, le
dbarquement d'une arme britannique, qu'il forma la rsolution de
courir  elle, afin de la jeter  la mer. Se concentrer sur-le-champ,
retirer jusqu'au dernier soldat de tous les postes d'importance
secondaire, se rduire  la garde de Lisbonne seule, n'y laisser mme
que ce qui ne pouvait pas marcher, pour se porter au-devant des
Anglais avec 15 ou 18 mille hommes, en choisissant pour les combattre
un moment o ils n'auraient pas leurs avantages naturels, ceux de la
dfensive, tait la seule rsolution sage qui pt tre prise.
Malheureusement Junot se concentra incompltement, et il fut saisi
d'une extrme impatience d'aborder les Anglais, n'importe o,
n'importe comment, pour les jeter  la mer le plus tt possible.

Entre Almeida, Elvas, Setubal, Peniche et divers postes, Junot avait
dj sacrifi quatre ou cinq mille hommes. Les courses qu'il venait de
faire excuter par les gnraux Loison, Margaron et autres, avaient
mis hors de combat ou fatigu beaucoup de soldats prcieux 
conserver, et c'est tout au plus s'il avait une dizaine de mille
hommes  opposer  un ennemi qui en comptait dj quatorze ou quinze
mille, et qui pouvait bientt tre fort de vingt ou trente. Junot
rappela le gnral Loison de l'Alentejo, et il fit sortir le gnral
Laborde avec sa division, pour aller  la rencontre des Anglais, les
observer, les harceler, jusqu' ce que toutes les troupes disponibles
pussent tre runies contre eux. Il se prpara  sortir lui-mme avec
la rserve lorsqu'ils seraient plus prs de Lisbonne, et qu'alors les
rencontrer, les combattre, les vaincre, ne l'exposerait pas  passer
hors de Lisbonne plus de trois ou quatre jours. Il pensait avec raison
que sa prsence et celle de la rserve ne pouvaient pas manquer
long-temps  Lisbonne sans de graves inconvnients.

[En marge: Mouvement du gnral Laborde vers Leiria pour observer et
harceler les Anglais en attendant l'arrive de l'arme elle-mme.]

En consquence le gnral Laborde, avec les troupes du gnral
Margaron, dut par Leiria se porter le premier  la rencontre des
Anglais, tandis que le gnral Loison, revenant de l'Alentejo 
marches forces, le rejoindrait par Abrants, et que Junot lui-mme
irait complter cette concentration de forces, en amenant avec lui
tout ce qu'il pourrait distraire de la garde de Lisbonne.

Le gnral Laborde, en marche sur la route de Leiria, fut ds le 14 ou
le 15 en vue des Anglais. Il attendait, avant de les aborder de prs,
la jonction du gnral Loison, qui faisait de son mieux pour arriver,
mais dont les troupes taient extnues de fatigue et accables par la
chaleur. Le 16 aot il rencontra les avant-postes ennemis, et le 17 il
eut  les combattre d'une manire qui prouva quels avantages on aurait
pu se mnager en laissant aux Anglais l'initiative des attaques.

[En marge: Beau combat de Rolia.]

Le gnral Laborde, vieil officier plein d'nergie et d'exprience,
ctoyait les Anglais sur cette route du littoral, qui venait aboutir
vers Torres-Vedras aux montagnes dont Lisbonne est entoure, et le 16
au soir il les avait joints aux environs d'Obidos. Il se retirait
tranquillement devant eux, attendant qu'il s'offrt une position
favorable pour leur faire sentir la valeur de ses soldats, sans
toutefois engager un combat dcisif, qu'il ne devait pas et ne voulait
pas risquer avant la concentration gnrale des troupes franaises.
Cette position qu'il cherchait, il la trouva aux environs de Rolia,
au milieu d'une plaine sablonneuse, traverse par plusieurs ruisseaux,
ferme par des hauteurs sur lesquelles la grande route s'levait en
serpentant, pour redescendre ensuite au village de Zambugeiro. Le 17
au matin, l'arme anglaise suivait la division du gnral Laborde,
forte de moins de trois mille hommes,  travers cette plaine de
Rolia. Les Anglais marchaient lentement et avec ensemble,  la suite
des Franais alertes, rsolus, nullement intimids par leur
infriorit numrique, quoiqu'ils ne fussent qu'un contre cinq, trois
mille environ contre quatorze ou quinze mille. Le gnral Laborde ne
crut pas devoir s'attacher  dfendre Rolia au milieu de la plaine,
car mme en dfendant ce point avec succs, il ne pouvait manquer d'y
tre bientt envelopp, et rduit pour n'tre pas pris  en sortir
avec prcipitation et dsordre. Il aima mieux se retirer spontanment
au fond de la plaine, sur les hauteurs que la route gravissait pour
descendre  Zambugeiro. Il se plaa en effet au sommet des collines le
long desquelles la route s'levait, et y attendit les Anglais avec
rsolution. Ceux-ci continurent  s'avancer. La brigade du gnral
Nightingale marchait la premire sur une seule ligne, appuye par les
brigades Hill et Fane en colonnes serres, tandis qu' sa gauche la
brigade Crawfurd faisait un dtour pour dborder les Franais, et qu'
sa droite le dtachement portugais en faisait un aussi pour les
prvenir  Zambugeiro.

Le gnral Laborde, laissant les Anglais s'engager pniblement dans
des ravins remplis de myrtes, de cistes, et de ces forts arbrisseaux
qui naissent dans les contres mridionales, choisit pour les attaquer
le moment o ils taient le plus empchs par les obstacles du
terrain. Il les fit fusiller d'abord par des tirailleurs adroits, puis
charger vivement  la baonnette par ses bataillons, et culbuter au
pied des hauteurs. Plusieurs fois il renouvela cette manoeuvre, et il
blessa ainsi ou tua douze ou quinze cents hommes  l'ennemi. Il
soutint ce combat quatre heures de suite, toujours manoeuvrant avec un
art, une prcision rares, et dtruisant deux ou trois fois plus de
monde qu'il n'en perdait. Il ne se retira que lorsqu'il se sentit
expos  tre dbord par les colonnes qui de droite et de gauche
marchaient sur Zambugeiro. Plusieurs dtachements essayrent en vain
de l'arrter: il leur passa sur le corps, et arriva  Zambugeiro,
ayant lui-mme cinq ou six cents hommes hors de combat, mais
n'abandonnant que ses morts, emmenant tous ses blesss, et laissant
dans le coeur de l'ennemi une redoutable impression de ce que
pouvaient les troupes franaises bien conduites, car que ne fallait-il
pas craindre de leur runion gnrale, lorsque moins de trois mille
hommes avaient oppos une si vigoureuse rsistance!

Le gnral Laborde se porta  Torres-Vedras, o il devait se joindre
au gnral Loison venant d'Abrants, au gnral Junot venant de
Lisbonne.

[En marge: Dbarquement  Vimeiro des deux nouvelles brigades
Anstruther et Ackland.]

Sir Arthur Wellesley avait appris par sa propre exprience, dans ce
combat, ce qu'il savait d'ailleurs, qu'il avait affaire  un ennemi
fort difficile  vaincre, et il tait dcid  ne s'avancer qu'avec
une extrme circonspection. On venait d'apercevoir en mer un nombreux
convoi charg de nouvelles troupes. C'taient les brigades Anstruther
et Ackland, embarques rcemment, et suivies d'assez prs par le corps
d'arme de John Moore. Ces deux brigades lui apportaient un renfort de
cinq mille hommes au moins, et n'amenaient point le gnral en chef
sir Hew Dalrymple, ce qui avait le double avantage de le rendre plus
fort sans le rendre dpendant. Il rsolut donc de s'approcher de la
mer par Lourinha, afin de recueillir les deux brigades Anstruther et
Ackland, et pour cela il vint prendre position sur les hauteurs de
Vimeiro, qui couvrent un mouillage favorable au dbarquement. Le 19 au
soir il fut rejoint par la brigade Anstruther, et le 20 par la brigade
Ackland. En dfalquant les morts et les blesss de Rolia, ce renfort
portait son arme  18 mille hommes prsents sous les armes.

[En marge: Junot, runi aux gnraux Loison et Laborde, marche aux
Anglais.]

Le gnral Junot,  la nouvelle de l'approche des Anglais, s'tait
ht de quitter Lisbonne avec tout ce qu'il avait de disponible, et
s'tait dirig sur Torres-Vedras, o venait d'arriver le gnral
Loison. Pour avoir voulu conserver trop de postes, bien qu'il en et
vacu beaucoup; pour avoir voulu courir sur les insurrections
principales, bien qu'il et nglig les insurrections secondaires, le
gnral Junot ne pouvait runir plus de 9 mille et quelques cents
hommes prsents sous les armes. Il fallait donc combattre, dans la
proportion d'un contre deux, cette redoutable infanterie anglaise
qu'amenait sir Arthur Wellesley. On avait sur elle une grande
supriorit de cavalerie, arme peu utile dans les positions qui
allaient servir de champ de bataille. Nanmoins neuf mille Franais,
conduits comme l'avaient t les trois mille du gnral Laborde,
pouvaient, en dfendant bien les positions qui sont en avant de
Lisbonne, tenir tte  18 mille Anglais, et les rduire 
l'impossibilit de conqurir la capitale du Portugal, pourvu toutefois
qu'on choist son terrain aussi habilement qu'on l'avait fait 
Rolia.

Les Anglais avaient  franchir le promontoire qui forme la droite du
Tage, et sur le revers duquel Lisbonne est assise. Ce promontoire
prsente des dfils troits, qu'il fallait traverser pour arriver 
Lisbonne, et dans lesquels on aurait pu accabler les Anglais une fois
qu'ils s'y seraient engags, en leur laissant tous les inconvnients
de l'offensive. Junot, emport par son ardeur excessive, ne voulut pas
les attendre dans ces passages o il aurait t possible de les
battre, et rsolut d'aller les chercher dans leur position pour les y
forcer, et les jeter  la mer. Il arriva le 20 au soir devant les
hauteurs de Vimeiro.

[En marge: Position de l'arme anglaise  Vimeiro.]

Sir Arthur Wellesley et t dans une situation critique  Vimeiro,
s'il avait t bien attaqu et avec des forces suffisantes, car il
occupait des hauteurs dont le revers tait taill  pic sur la mer.
Forc dans ces positions, il pouvait tre prcipit dans les flots
avant d'avoir eu le temps de s'embarquer. Il tait donc entre une
victoire et un dsastre. Mais il avait dix-huit mille hommes, une
nombreuse artillerie, des positions d'un accs trs-difficile; il
savait par divers rapports qu'il aurait  combattre contre un ennemi
infrieur de moiti; il tait dou enfin d'une fermet de caractre
qui galait celle de ses soldats. Il ne fut donc nullement troubl. La
chane de positions qu'il occupait tait coupe en deux par un ravin
qui servait de lit  la petite rivire de Maceira. Le village de
Vimeiro se trouvait au fond de ce ravin. Mais il possdait des moyens
de communication suffisants pour aller de l'un de ces groupes de
hauteurs  l'autre. Il comptait quatre brigades sur le groupe situ 
sa droite, deux sur le groupe situ  sa gauche. Son infanterie
tablie sur trois lignes, avec une formidable artillerie dans les
intervalles, prsentait trois tages de soldats, se dominant et se
renforant les uns les autres.

[En marge: Bataille de Vimeiro.]

Si cette position, forte comme elle tait, et t reconnue d'avance,
les Franais auraient d ou renoncer  l'enlever, ou en attaquer un
seul ct avec toutes leurs forces runies. Les Anglais, une fois
dbusqus en partie, auraient pu tre entrans compltement, et
prcipits dans l'abme auquel ils taient adosss. Mais on arriva le
21 au matin  la pointe du jour, sans avoir pris les prcautions
convenables, et sans cacher ses mouvements  l'ennemi. Le gnral
Junot, s'apercevant que la gauche des Anglais tait leur aile la moins
dfendue, ordonna un mouvement de sa gauche  sa droite, pour tre
plus en nombre de ce ct. Sir Arthur Wellesley dcouvrant ce
mouvement des hauteurs qu'il occupait, se hta de l'imiter, afin de
rtablir l'quilibre des forces, mais bien plus rapidement que son
adversaire, car il n'avait que la corde de l'arc  dcrire, et il lui
fallait moiti moins de temps pour porter ses troupes d'une aile 
l'autre.

Les Franais, tandis que leur droite manoeuvrait, s'engagrent par
leur gauche contre Vimeiro. Vimeiro formait la droite des Anglais et
leur ct le plus fort. La brigade Thomire, de la division Laborde,
marcha rsolument  l'ennemi. Le brave gnral Laborde conduisit cette
attaque avec une extrme vigueur; mais le terrain, qu'il n'avait pas
choisi comme  Rolia, prsentait des obstacles presque
insurmontables. Il fallait, outre la difficult de gravir une position
escarpe, braver deux lignes d'infanterie, une artillerie puissante
par le nombre et le calibre, et puis voir sans en tre dcourag une
troisime ligne, forme par la brigade Hill, qui couronnait les
hauteurs en arrire. Les Franais s'lancrent avec bravoure, exposs
 tomber sous la mitraille d'abord, puis sous la mousqueterie continue
et bien dirige des Anglais; mais ils ne purent mme arriver jusqu'
leurs lignes. Les voyant ainsi arrts, le gnral Kellermann, qui
commandait la rserve compose de deux rgiments de grenadiers qu'on
avait tirs de tous les corps, se porta avec l'un de ces rgiments 
l'attaque du plateau de Vimeiro. Il tait prcd par une batterie
d'artillerie, qui essaya de se mettre en position. Le feu terrible des
Anglais l'eut bientt dmonte. Le colonel Foy fut gravement bless.
Le gnral Kellermann ne s'lana pas moins avec ses grenadiers. Il
gravit le terrain, dboucha sur le plateau; mais il y fut accueilli
par un tel feu de front, de flanc et de toutes les directions, que ses
braves soldats, renverss les uns sur les autres sans pouvoir avancer,
furent ramens au pied du plateau.  cet aspect, quatre cents dragons,
qui composaient toute la cavalerie anglaise, voulurent profiter de la
situation dangereuse de nos grenadiers, pour les charger. Mais le
gnral Margaron, qui se trouvait sur ce point avec sa brave
cavalerie, fondit au galop sur les dragons anglais, et, en les
sabrant, vengea sur eux le revers de notre infanterie. Le second
rgiment de grenadiers marcha  son tour pour aborder l'ennemi, bien
que sans esprance d'emporter la position. Tandis que ces choses se
passaient  gauche, la brigade Solignac, de la division Loison,
rencontrait  droite les mmes obstacles. Partout trois lignes
d'infanterie, une artillerie formidable, un terrain escarp et
impossible  gravir sous des feux plongeants, arrtaient nos braves
soldats, follement lancs contre une position o l'ennemi combattait
avec tous ses avantages, et o nous n'avions aucun des ntres.

[En marge: Le gnral Junot, aprs la bataille de Vimeiro, se retire
sur Torres-Vedras.]

Il tait midi. Ce combat si malheureusement engag, sans aucune chance
de vaincre les difficults qui nous taient opposes, nous avait dj
cot 1,800 hommes, c'est--dire le cinquime de notre effectif. S'y
obstiner davantage c'tait s'exposer  perdre inutilement toute
l'arme. Le gnral Junot se rsigna donc, sur l'avis de ses plus
braves officiers,  se retirer; ce qu'il fit en bon ordre vers
Torres-Vedras, sa cavalerie sabrant les tirailleurs ou les cavaliers
anglais qui avaient la hardiesse de nous suivre.

[En marge: Obligation o se trouve le gnral Junot de traiter avec
les Anglais.]

Aprs cette infructueuse tentative pour jeter les Anglais  la mer, il
n y avait plus d'esprance de se maintenir en Portugal. On n'avait
pas, en runissant  Lisbonne toutes les forces disponibles, plus de
dix mille hommes en tat de combattre, et il fallait, avec ces dix
mille hommes, contenir une population hostile de trois cent mille
mes, et arrter une arme anglaise qui allait, en quelques jours,
tre porte  vingt-huit ou vingt-neuf mille combattants. Il restait,
il est vrai, une ressource: c'tait de faire,  travers le nord du
Portugal et de l'Espagne, une retraite, semblable  celle des dix
mille, au milieu de populations insurges, en laissant plusieurs
milliers de malades dans les mains des Portugais, et en jonchant les
routes de morts et de mourants. On et perdu ainsi plus de la moiti
de l'arme. Ces deux rsolutions taient donc d'une excution
impossible. Entrer en ngociation avec les Anglais, nation civilise,
qui tenait les engagements qu'elle prenait, tait assurment un parti
que l'honneur ne condamnait pas, surtout aprs le combat de Rolia et
la bataille de Vimeiro.

[En marge: Le gnral Kellermann envoy au quartier gnral de sir
Arthur Wellesley.]

[En marge: Circonstances qui disposent les gnraux anglais 
traiter.]

En consquence on choisit le gnral Kellermann, qui joignait  de
grands talents militaires une extrme finesse d'esprit, et on l'envoya
au quartier gnral anglais avec mission de traiter du sort des
prisonniers et des blesss. En ce moment, un changement venait de
s'oprer dans l'arme britannique. Sir Hew Dalrymple tait arriv avec
son chef d'tat-major Henri Burrard, pour prendre le commandement. Sir
Arthur Wellesley, toujours heureux dans sa brillante carrire,
n'tait remplac qu'aprs une victoire, due surtout aux fautes de
l'ennemi. Il n'tait pas fch que la campagne s'arrtt  cette
victoire, et que la conqute du Portugal lui ft exclusivement
attribue. Sir Hew Dalrymple et Henri Burrard de leur ct, ne
connaissant pas l'tat des choses, ignorant les difficults qui
pouvaient leur rester  vaincre, taient charms  leur dbut de
trouver les Franais prts  leur livrer le Portugal, et de n'avoir
pas de nouvelles chances  courir. Cependant, s'ils avaient apprci
la situation, et ce qu'elle allait devenir pour eux  l'arrive du
corps d'arme de John Moore, ils ne se seraient pas montrs si
faciles. Engags dans un long entretien avec le gnral Kellermann,
qu'ils traitrent avec toute la distinction qu'il mritait, ils
laissrent entrevoir leur disposition  ngocier. Celui-ci saisit
l'occasion avec beaucoup de tact, et convint d'abord avec eux d'une
suspension d'armes, sauf  traiter plus tard d'un arrangement
dfinitif relativement  l'vacuation du pays.

[En marge: Confrences ouvertes  Cintra.]

Le gnral Kellermann, revenu au quartier gnral franais, fit part
au commandant en chef et  ses compagnons d'armes de la disposition
des Anglais, et il fut convenu qu'on traiterait de l'vacuation du
Portugal, pourvu que les conditions fussent tout  fait honorables. Il
retourna au quartier gnral de l'ennemi, et la runion pour les
confrences fut fixe  Cintra. Elles durrent plusieurs jours, et ne
prsentrent pas moins de courtoisie dans les formes que de vivacit
dans la discussion des choses. Les Anglais ne voulaient pas accorder
autant d'avantages, sous le rapport de l'honneur militaire, que les
Franais en exigeaient. Ils refusaient surtout de traiter l'amiral
russe Siniavin aussi bien que le demandait Junot, par un scrupule
d'honneur bien plus que par devoir; car cet amiral, qui aurait pu
sauver la cause commune en secondant les Franais, qui, en ne le
faisant pas, l'avait perdue, ne mritait gure que pour lui on rendt
les ngociations plus difficiles. Nanmoins, Junot exigeait que
l'amiral russe ft libre de se retirer dans les mers du Nord avec sa
flotte, et il menaait de mettre tout  feu et  sang, de ne livrer
Lisbonne qu' moiti ravage, si on ne lui accordait ce qu'il
rclamait. Heureusement l'amiral Siniavin, alli aussi disgracieux que
peu secourable, afficha le dsir de ngocier pour son propre compte,
ne voulant apparemment rien devoir  l'arme franaise, de laquelle il
sentait bien n'avoir rien mrit. Junot se hta d'y consentir, et
alors, la principale difficult se trouvant carte, on tomba
promptement d'accord.

[En marge: Convention de Cintra pour l'vacuation du Portugal.]

La convention date de Cintra fut signe le 30 aot. Elle stipulait
que l'arme franaise se retirerait du Portugal avec tous les honneurs
de la guerre, et en emportant ce qui lui appartenait; qu'elle serait
ramene sur des vaisseaux anglais dans les ports de France les plus
voisins, ceux de La Rochelle, Lorient ou autres; qu'elle pourrait
servir immdiatement; que les blesss et les malades seraient traits
avec soin, et transfrs  leur tour ds que leur tat leur
permettrait de supporter le trajet; qu'il en serait de mme pour les
garnisons d'Almeida et d'Elvas restes dans l'intrieur du pays. Il
fut convenu de plus que les Franais n'emporteraient rien de ce qui
appartenait au Portugal, dont ils avaient administr les finances
avec autant d'ordre que de loyaut, et auquel ils laissaient 9
millions dans les caisses, qu'ils avaient trouves absolument vides 
leur arrive. Il fut stipul, enfin, qu'aucune recherche n'aurait lieu
pour le pass, et que les Portugais qui avaient embrass le parti des
Franais seraient respects dans leurs personnes et leurs proprits.

[En marge: Embarquement de l'arme franaise et son retour en France.]

Cet arrangement tait aussi honorable qu'on pouvait le dsirer pour
l'arme franaise, car elle tait sauve tout entire, et remise en
tat de reprendre dans un mois les armes contre l'Espagne. Les Anglais
taient incapables d'imiter les Espagnols et de violer la convention
de Cintra, comme ceux-ci avaient viol la capitulation de Baylen. En
effet, ils runirent  l'embouchure du Tage les nombreuses flottilles
qui venaient de dbarquer trente mille de leurs soldats sur les ctes
du Portugal, et les prparrent  porter les 22 mille Franais restant
des 26 mille qui avaient suivi le gnral Junot. Ils les prirent 
leur bord dans les premiers jours de septembre, pour les dposer
fidlement sur les ctes de la Saintonge et de la Bretagne.

[En marge: Triste conclusion de l'entreprise d'Espagne.]

Ainsi, ds la fin d'aot, toute la Pninsule, envahie si facilement en
fvrier et mars, tait vacue jusqu' l'bre. Deux armes franaises
avaient capitul, l'une honorablement, l'autre d'une faon humiliante,
et les autres n'occupaient plus sur l'bre que le dbouch des
Pyrnes. Des 130 mille hommes qui avaient franchi les Pyrnes, il
n'y en avait pas 60 mille sous les armes, quoiqu'il en restt
quatre-vingt, sans compter, il est vrai, les 22 mille qui naviguaient
sous pavillon britannique pour rentrer en France. Telle tait la
rcompense d'une entreprise tente avec des troupes inaguerries et
trop peu nombreuses, prpare de plus par une politique fourbe et
inique. Nous avions perdu en un instant notre renom de loyaut, le
prestige de notre invincibilit, et l'Europe pouvait tre autorise 
croire pour le moment que l'arme franaise tait dchue de sa
supriorit. Il n'en tait rien pourtant, et cette hroque arme
allait prouver encore en cent combats qu'elle tait toujours la mme.

[En marge: Insurrection des colonies espagnoles.]

Pour comble de confusion, ces riches colonies espagnoles, qui
occupaient tant de place dans les immenses projets de Napolon, nous
chappaient de toutes parts. Le Mexique, le vaste continent du Sud,
depuis le Prou jusqu'aux bouches de la Plata, s'insurgeaient au bruit
des vnements de Bayonne, ouvraient leurs ports aux Anglais, et
embrassaient la cause de la dynastie prisonnire.

[En marge: Dsespoir de Joseph et son dsir de retourner  Naples.]

Ainsi, toutes les combinaisons de Napolon chouaient  la fois devant
l'indignation d'une nation trompe et exaspre. Il ne manquait donc
rien au chtiment d  sa faute, rien assurment, car son frre
lui-mme, effray de la tche qu'il s'tait impose, regrettant
profondment le doux et paisible royaume de Naples, lui crivit le 9
aot, des bords de l'bre, une lettre dsespre, qui fut sans doute
pour lui le plus cruel des reproches.--J'ai tout le monde contre moi,
lui disait-il, tout le monde sans exception. Les hautes classes
elles-mmes, d'abord incertaines, ont fini par suivre le mouvement des
classes infrieures. Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit
attach  ma cause. Philippe V n'avait qu'un comptiteur  vaincre;
moi, j'ai une nation tout entire. Comme gnral, mon rle serait
supportable et mme facile, car, avec un dtachement de vos vieilles
troupes, je vaincrais les Espagnols; mais comme roi, mon rle est
insoutenable, puisque, pour soumettre mes sujets, il me faut en
gorger une partie. Je renonce donc  rgner sur un peuple qui ne veut
pas de moi. Cependant, je dsire ne pas me retirer en vaincu.
Envoyez-moi une de vos vieilles armes; je rentrerai  sa tte dans
Madrid, et l je traiterai avec les Espagnols. Si vous le voulez, je
leur rendrai Ferdinand VII en votre nom, mais en leur retenant une
partie de leur territoire jusqu' l'bre, car la France victorieuse
aura le droit de faire payer sa victoire. Elle obtiendra ainsi le prix
de ses efforts, de son sang vers, et moi je vous redemanderai le
trne de Naples. Le prince auquel vous le destinez n'en a pas encore
pris possession. Je suis, d'ailleurs, votre frre, votre propre sang;
la justice et la parent veulent que j'aie la prfrence, et j'irai
alors continuer, au milieu du calme qui convient  mes gots, le
bonheur d'un peuple qui consent  tre heureux par mes soins.--Telle
est la substance de ce que Joseph crivait des bords de l'bre 
Napolon. Aucun jugement ne pouvait tre plus svre et plus juste,
que celui qui rsultait de ce langage d'un roi dsespr, rduit 
rgner malgr lui sur un peuple en rvolte. Napolon le comprit, et
prouva, par la rponse qu'on lira plus tard,  quel point il avait
senti la duret involontaire de ce jugement port par son propre
frre.

FIN DU LIVRE TRENTE ET UNIME.




LIVRE TRENTE-DEUXIME.

ERFURT.

     La capitulation de Baylen parvient  la connaissance de Napolon
     pendant qu'il voyage dans les provinces mridionales de l'Empire.
     -- Explosion de ses sentiments  la nouvelle de ce malheureux
     vnement. -- Ordre de faire arrter le gnral Dupont  son
     retour en France. -- Napolon tient la parole qu'il avait donne
     de visiter la Vende, et y est accueilli avec enthousiasme. --
     Son arrive  Paris le 14 aot. -- Irritation et audace de
     l'Autriche provoques par les vnements de Bayonne. --
     Explication avec M. de Metternich. -- Napolon veut forcer la
     cour de Vienne  manifester ses vritables intentions avant de
     prendre un parti dfinitif sur la rpartition de ses forces. --
     Oblig de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes,
     Napolon consent  vacuer le territoire de la Prusse. --
     Conditions de cette vacuation. -- Ncessit pour Napolon de
     s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent
     exprim par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue
     avec Napolon, afin de s'entendre directement sur les affaires
     d'Orient. -- Cette entrevue fixe  Erfurt et  la fin de
     septembre. -- Tout est dispos pour lui donner le plus grand
     clat possible. -- En attendant, Napolon fait ses prparatifs
     militaires dans toutes les suppositions. -- tat des choses en
     Espagne pendant que Napolon est  Paris. -- Oprations du roi
     Joseph. -- Distribution que Napolon fait de ses forces. --
     Troupes franaises et italiennes diriges du Pimont sur la
     Catalogne. -- Dpart du 1er et du 6e corps de la Prusse pour
     l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la
     mme direction. -- Efforts pour remplacer  la grande arme les
     troupes dont elle va se trouver diminue. -- Nouvelle
     conscription. -- Dpense de ces armements. -- Moyens employs
     pour arrter la dprciation des fonds publics. -- Effet sur les
     diffrentes cours des manifestations diplomatiques de Napolon.
     -- L'Autriche intimide se modre. -- La Prusse accepte avec joie
     l'vacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier
     allgement de ses charges pcuniaires. -- Empressement de
     l'empereur Alexandre pour se rendre  Erfurt. -- Opposition de sa
     mre  ce voyage. -- Arrive des deux empereurs  Erfurt le 27
     septembre 1808. -- Extrme courtoisie de leurs relations. --
     Affluence de souverains et de grands personnages civils et
     militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique
     donn  l'Europe. -- Ides politiques que Napolon se propose de
     faire prvaloir  Erfurt. --  la chimre du partage de l'empire
     turc, il veut substituer le don immdiat  la Russie de la
     Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appt sur
     l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de
     Napolon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. --
     Son ardeur  possder les provinces du Danube surpasse encore
     par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. --
     Accord des deux empereurs. -- Satisfaction rciproque et ftes
     brillantes. -- Arrive  Erfurt de M. de Vincent, reprsentant de
     l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napolon
     s'appliquent  lui faire. -- Aprs s'tre entendus, les deux
     empereurs cherchent  mettre par crit les rsolutions arrtes
     verbalement. -- Napolon dsirant que la paix puisse sortir de
     l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures
     pacifiques  l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que
     la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point
     retarde. -- Difficult de trouver une rdaction qui satisfasse 
     ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signe le 12 octobre. --
     Napolon, pour tre agrable  Alexandre, accorde  la Prusse une
     nouvelle rduction de ses contributions. -- Premire ide d'un
     mariage entre Napolon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions
     que manifeste  ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux
     empereurs, et leur sparation le 14 octobre, aprs des
     tmoignages clatants d'affection. -- Dpart d'Alexandre pour
     Saint-Ptersbourg et de Napolon pour Paris. -- Arrive de
     celui-ci  Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernires
     dispositions avant de se rendre  l'arme d'Espagne. -- Rassur
     pour quelque temps sur l'Autriche, Napolon tire d'Allemagne un
     nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande arme convertie en
     arme du Rhin. -- Composition et organisation de l'arme
     d'Espagne. -- Dpart de Berthier et de Napolon pour Bayonne. --
     M. de Romanzoff laiss  Paris pour suivre la ngociation ouverte
     avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manire
     dont on reoit  Londres le message des deux empereurs. --
     Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour luder les
     difficults souleves par le cabinet britannique. --
     L'Angleterre, craignant de dcourager les Espagnols et les
     Autrichiens, rompt brusquement les ngociations. -- Rponse amre
     de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'aprs les
     manifestations des diverses cours, on peut prvoir que Napolon
     n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. --
     Ses combinaisons pour la rendre dcisive.


[En marge: Voyage de Napolon dans les provinces du Midi.]

Napolon avait pass  Bayonne et dans les dpartements qui sont
situs au pied des Pyrnes les mois de juin et de juillet, pendant
lesquels s'taient les accomplis les vnements que nous venons de
rapporter. Il avait successivement visit Pau, Auch, Toulouse,
Montauban, Bordeaux, partout ft, partout reu avec transport par les
populations toujours prises du prince qui passe et qui occupe un
moment leur oisivet, mais cette fois plus avides que de coutume de
voir le prince extraordinaire qui excitait  si juste titre leur
curiosit et leur admiration. Les Basques avaient excut devant lui
leurs danses gracieuses et pittoresques; Toulouse avait fait clater
l'imptuosit ordinaire de ses sentiments. On ne savait rien ou
presque rien, mme dans ces provinces, des vnements d'Espagne, car
Napolon ne permettait aucune publication contraire  ses vues. On
avait bien appris, par les invitables communications d'un versant 
l'autre des Pyrnes, que l'Aragon tait en insurrection, et que
l'tablissement du roi Joseph rencontrait d'assez graves difficults.
Mais on ne considrait pas comme srieuses les rsistances que la
malheureuse Espagne, affaiblie et dsorganise par vingt ans d'un
mauvais gouvernement, pouvait opposer au vainqueur du continent. On se
trompait donc avec lui, de mme que lui, sur ce qui devait se passer
au del des Pyrnes. On ne cessait pas de le regarder comme l'emblme
du succs, de la puissance, du gnie. C'est tout au plus si quelques
vieux royalistes entts, clairs par la haine, prdisaient sans le
savoir des malheurs dont l'origine serait en Espagne. Mais les masses
accouraient bruyantes et enthousiastes sur les pas du restaurateur de
l'ordre, de la religion et de la grandeur de la France. Elles le
croyaient encore heureux, lorsque dj il commenait  ne plus l'tre,
et qu'un rayon de tristesse avait pntr dans son tmraire et
intrpide coeur.

[En marge: Les illusions de Napolon presque toutes dissipes quand il
quitte Bayonne.]

Napolon, en quittant Bayonne, n'avait presque plus d'illusions sur
les affaires d'Espagne. Il connaissait l'tendue et la violence de
l'insurrection; il tait inform de la retraite du marchal Moncey, de
l'opinitre rsistance de Saragosse, des difficults que le gnral
Dupont avait rencontres en Andalousie. Mais il connaissait aussi la
brillante victoire du marchal Bessires  Rio-Seco, l'entre de
Joseph dans Madrid, les secours nombreux envoys  Dupont, et les
grands prparatifs d'attaque faits devant Saragosse. Il se flattait
donc que le marchal Bessires, poursuivant ses avantages, rejetterait
jusqu'en Galice les insurgs du nord, que le gnral Dupont secouru
rejetterait jusqu' Sville, peut-tre jusqu' Cadix, les insurgs du
midi; que Saragosse, un jour ou l'autre, serait prise, et qu'avec les
vieux rgiments qui arrivaient, on pourrait renforcer suffisamment nos
divers corps d'arme, et terminer peu  peu la soumission de
l'Espagne. Un succs sur le Guadalquivir, comme celui de Rio-Seco,
suffisait pour substituer ces brillants rsultats  ceux dont nous
venons de tracer le triste tableau. Malheureusement c'tait Baylen, au
lieu d'un autre Rio-Seco, qu'il fallait inscrire dans la sanglante et
hroque histoire du temps! Quant au Portugal, il y avait plus d'un
mois qu'on n'en savait rien, absolument rien.

[En marge: Napolon ne connat qu' Bordeaux les vnements de
l'Andalousie.]

[En marge: Impression qu'il en prouve.]

C'est  Bordeaux, o il passa les trois premiers jours d'aot, que
Napolon apprit cette catastrophe ternellement dplorable de Baylen.
La douleur qu'il en ressentit, l'humiliation qu'il en prouva pour les
armes franaises, les clats de colre auxquels il se livra ne
sauraient se dcrire. Le souvenir en est rest profondment grav dans
la mmoire de tous ceux qui l'approchaient, et je l'ai cent fois
recueilli de leur bouche. Son chagrin surpassait celui dont il avait
t saisi  Boulogne en apprenant que l'amiral Villeneuve renonait 
venir dans la Manche; car  l'insuccs se joignait un dshonneur qui
tait le premier, qui fut le seul inflig  ses glorieux drapeaux.
Charles IV, Ferdinand VII taient vengs! Les esprits pieux, dans tous
les sicles, ont cru qu'au del de cette vie il y avait une
rmunration du bien et du mal, et les sages ont regard cette
croyance comme conforme au dessein gnral des choses. Mais il y a une
remarque que les observateurs profonds ont tous faite aussi: c'est
que, pendant cette vie mme, il y avait dj dans les vnements une
certaine rmunration du bien et du mal. Manquer au bon sens,  la
raison,  la justice, rencontre bientt ici-bas un juste et premier
chtiment. Dieu, sans doute, se rserve de complter ailleurs le
compte ouvert aux matres des empires, comme au plus humble gardeur de
troupeaux.

Napolon aperut d'un coup d'oeil toute la porte de l'vnement de
Baylen; il vit ce qui allait en rsulter de dmoralisation dans
l'arme franaise, d'exaltation chez les insurgs, et considra comme
certaine, avant d'en tre inform, l'vacuation de presque toute la
Pninsule. Les dpches qui se succdrent d'heure en heure lui
apprirent bientt  quel point les suites de ce dsastre, sous un
prince bon, mais faible et vain, devaient s'aggraver. Murat, roi
d'Espagne, et ralli tout ce qui lui restait de troupes, et fondu sur
Castaos, avant que celui-ci entrt dans Madrid. Joseph, le faible
Joseph, plus encore par ignorance que par timidit, se retirait en
toute hte sur l'bre, levait le sige de Saragosse  moiti conquise,
arrtait Bessires dans sa marche victorieuse, et se croyait  peine
rassur derrire l'bre, ayant dj un pied sur les Pyrnes.

[En marge: Consquences europennes des vnements d'Espagne.]

Les consquences tout espagnoles de ce revers taient les moindres.
Les consquences europennes devaient tre bien plus graves. Les
ennemis abattus de la France allaient reprendre courage. L'Autriche,
toujours en prparatifs de guerre depuis la campagne de Pologne,
fictivement rsigne depuis la convention qui lui avait rendu Braunau,
excite de nouveau par les vnements de Bayonne, surexcite par ceux
de Baylen, allait redevenir menaante. Sa rupture apparente avec
l'Angleterre, obtenue  force de menaces, allait se changer en une
secrte et intime alliance avec elle. Et c'tait en prsence d'un tel
tat de choses qu'il fallait rappeler une partie de la grande arme
des bords de la Vistule et de l'Elbe, pour la porter sur l'bre et le
Tage! D'une situation triomphante, Napolon, par sa faute, allait donc
passer  une situation difficile au moins, et qui exigeait tout le
dploiement de son gnie. Il y pouvait suffire assurment, car la
grande arme tait entire encore, et capable d'accabler l'Autriche
tout en envoyant un fort dtachement en Espagne. Mais d'arbitre absolu
des vnements qu'il tait en 1807, Napolon se voyait rduit  lutter
pour les dominer.  ces peines si graves s'en joignait une autre,
toute d'amour-propre. Il s'tait tromp, visiblement tromp, au point
que personne n'en pouvait douter en Europe. Ses invincibles soldats
avaient t battus, par qui? Par des insurgs sans consistance, et
l'opinion publique, cette courtisane inconstante, qui se plat 
dlaisser ceux qu'elle a le plus aduls, n'allait-elle pas grossir
l'vnement, en taisant ce qui l'expliquait, comme la jeunesse des
soldats, l'influence du climat, un concours inou de circonstances
malheureuses, enfin un moment d'erreur chez un gnral d'un
incontestable mrite? Cette volage opinion n'allait-elle pas rabaisser
tout d'un coup et la prvoyance politique de Napolon, et l'hroque
valeur de ses armes? L'amour-propre et la prudence souffraient donc
galement chez le grand homme, que la sinistre nouvelle venait
d'assaillir, et il tait puni, puni de toutes les manires, puni comme
on l'est par l'infaillible Providence. Toutefois ce pouvait n'tre
qu'un salutaire avertissement, et il devait triompher de ce revers
momentan, triompher assez compltement pour demeurer tout-puissant en
Europe, s'il savait profiter de cette premire et cruelle leon.

[En marge: Injuste irritation de Napolon contre le gnral Dupont.]

[En marge: Motifs de Napolon pour se montrer encore plus irrit qu'il
ne l'est vritablement.]

[En marge: Retour de gnrosit chez Napolon  l'gard du gnral
Dupont.]

Il arriva ici ce qui arrive souvent: un malheureux, qui avait sa part
dans une srie de fautes, mais rien que sa part, paya pour tout le
monde. Napolon, profondment irrit contre le gnral Dupont,
apercevant avec son coup d'oeil suprieur les fautes militaires que
celui-ci avait commises et qui suffisaient pour tout expliquer[12],
mais se laissant aller  croire tout ce que la malveillance y ajoutait
de suppositions dshonorantes, s'cria que Dupont tait un tratre, un
lche, un misrable, qui pour sauver quelques fourgons avait perdu son
arme, et qu'il le ferait fusiller.--Ils ont sali notre uniforme,
dit-il en parlant de lui et des autres gnraux; il sera lav dans
leur sang.--Il ordonna donc que ds leur retour en France, le gnral
Dupont et ses lieutenants fussent arrts, et livrs  la haute cour
impriale. Du reste sa colre, sincre en grande partie, tait feinte
aussi  un certain degr. Il voulait expliquer autour de lui les
mcomptes prouvs en Espagne, en attribuant  un gnral,  ses
fautes,  ses prtendues lchets et forfaitures, la tournure imprvue
des vnements. Et bientt la bassesse des courtisans, se ployant  sa
volont, se dchana en jugements implacables  l'gard du gnral
Dupont. Ce malheureux gnral avait t, comme on l'a vu, mal inspir,
atterr par un concours de circonstances accablantes; et tout  coup
on faisait de lui un lche, un pillard digne du dernier supplice. Au
surplus, ces indignits se renfermaient encore dans l'intrieur de
l'tat-major imprial; car Napolon, retenant autant qu'il pouvait
l'essor de la renomme, avait dfendu de rien publier  l'gard de
l'Espagne, et, afin qu'on ne souponnt pas toute l'tendue des
difficults qu'il venait de se mettre sur les bras, il avait appliqu
cette dfense aussi bien  la victoire de Rio-Seco qu' la
capitulation de Baylen. Le marchal Bessires, envelopp dans cette
catastrophe, vit le plus beau fait de sa vie militaire couvert du mme
voile qui couvrait le dsastre du gnral Dupont. Mais la presse
anglaise tait l pour faire promptement arriver, non pas jusqu'aux
masses, mais jusqu'aux classes claires, la connaissance des revers
de nos armes en Espagne. Bientt, au surplus, le dchanement contre
le gnral Dupont, parce qu'il avait succomb, devint tel autour de
Napolon, que, la gnrosit se rveillant chez lui aprs le calcul,
il s'cria plusieurs fois: L'infortun! quelle chute aprs Albeck,
Halle, Friedland! Voil la guerre! Un jour, un seul jour suffit pour
ternir toute une carrire!--Et se contredisant ainsi lui-mme, il se
prenait  dire que Dupont n'avait t que malheureux, et son gnie,
dcouvrant les dures conditions de la vie humaine, semblait voir sa
destine crite dans celle de l'un de ses lieutenants.

[Note 12: Il existe aux Archives de la Secrtairerie d'tat, ai-je
dit, la minute des questions adresses au gnral Dupont par ordre de
Napolon, et on peut, avec ce document, se faire une ide exacte de
l'opinion que Napolon avait conue de la catastrophe de Baylen et de
la conduite du gnral Dupont. Il vit bien les fautes militaires qui
suffisaient pour expliquer la catastrophe, mais il se laissa
influencer un moment par les bruits calomnieux, rpandus sur le
gnral Dupont, et il le fit interroger sur ces bruits, sans y croire
beaucoup lui-mme. Il n'y croyait mme plus du tout quelque temps
aprs.]

[En marge: Accueil que Napolon reoit  Bordeaux.]

La sage et spirituelle population de Bordeaux lui donna des ftes
magnifiques, auxquelles il assista d'un front serein, et sans laisser
apercevoir aucun des sentiments qui remplissaient son me.  ceux qui,
sans oser l'interroger, approchaient nanmoins dans leurs entretiens
du grand objet qui l'avait attir dans le Midi, il disait que quelques
paysans, fanatiss par des prtres, soudoys par l'Angleterre,
essayaient de susciter des obstacles  son frre, mais que _jamais il
n'avait vu plus lche canaille depuis qu'il servait_; que le marchal
Bessires en avait sabr plusieurs milliers; qu'il suffisait de
quelques escadrons franais pour mettre en fuite une arme entire de
ces insurgs espagnols; que la Pninsule ne tarderait pas  tre
soumise au sceptre du roi Joseph, et que les provinces du midi de la
France, tant intresses aux bonnes relations avec l'Espagne,
recueilleraient le principal fruit de cette nouvelle entreprise. On
croyait tout ce qu'il voulait quand on le voyait, et on tait
satisfait, sauf  penser tout autre chose le lendemain, en apprenant
par les correspondances commerciales les faits si graves qui se
passaient au del des Pyrnes.

[En marge: Quoique press de retourner  Paris, Napolon tient la
parole donne  la Vende de la visiter.]

[En marge: Napolon visite successivement Rochefort, La Rochelle,
Niort, Napolon-Vende, Nantes et Saumur.]

Napolon aurait voulu se rendre d'un trait de Bordeaux  Paris, pour
s'y livrer  ses trois occupations urgentes du moment, l'explication
avec l'Autriche, le resserrement de l'union avec la Russie, la
translation d'une partie de la grande arme de la Vistule sur l'bre.
Mais il avait promis de traverser la Vende, et il aurait paru, ou se
dfier de cette province, ou avoir des affaires tellement srieuses
sur les bras, qu'il tait oblig de manquer  tous les rendez-vous
donns. Or, il en avait accept un avec les Vendens, auquel il ne
pouvait, ni ne voulait manquer sans une absolue ncessit. Il se
dcida donc  passer par Rochefort, La Rochelle, Niort,
Napolon-Vende, Nantes, Saumur, Tours, Orlans, dictant ses ordres en
route, recevant  chaque station des centaines de dpches, et en
expdiant autant qu'il en recevait.

Arriv  Rochefort le 5 aot, il fut accueilli avec enthousiasme par
une population toute maritime, qui avait vu ses arsenaux et ses
chantiers redoubler d'activit sous son rgne. Il alla visiter l'le
d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant  examiner par lui-mme
ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la
plus grande importance. La curiosit, l'admiration, la reconnaissance,
attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De
Rochefort allant  La Rochelle,  Niort,  Napolon-Vende, il trouva
partout la foule plus nombreuse et plus dmonstrative. L'homme
prodigieux qui avait arrach ces provinces  la guerre civile, qui
leur avait rendu le calme, la scurit, la prosprit, l'exercice de
leur culte, tait pour elles plus qu'un homme: il tait une sorte de
demi-dieu. Napolon, tout  l'heure puni en Espagne du mal qu'il avait
fait, tait rcompens maintenant du bien qu'il avait accompli en
France! S'il avait souffert de ses oeuvres mauvaises, il jouissait des
bonnes, et son chagrin fut presque dissip  l'aspect de la Vende
reconnaissante et enthousiaste. Elle n'et pas mieux reu Louis XVI
s'il avait pu sortir de la tombe o l'avait fait descendre le crime de
quatre-vingt-treize.  Nantes,  Saumur, l'accueil fut le mme, et
Napolon, ne contenant plus le plaisir qu'il prouvait, en remplit sa
correspondance, qui,  Bordeaux, avait t pleine de chagrin, de
colre, d'ordres prcipits.

[En marge: Arrive de Napolon  Paris le 14 aot.]

Il fut rendu  Paris le 14 aot au soir, veille de la grande fte du
15, jour o il se prparait  paratre dans tout l'clat de la
puissance, et avec une srnit de visage qui pt dconcerter les
conjectures de la malveillance. C'tait surtout au corps diplomatique,
press de le revoir et de l'observer, qu'il voulait montrer une
attitude imposante, et tenir un langage qui retentt dans l'Europe
entire.

[En marge: Nouvelles de l'tat de l'Europe que Napolon trouve 
Paris.]

[En marge: Colre et crainte de la cour de Vienne.]

Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient
parfaitement, et qui lui dpeignaient cette puissance comme toujours
soumise  ses desseins, moyennant les satisfactions qu'elle attendait en
Orient. Mais les nouvelles d'Autriche taient d'une nature bien
diffrente. De ce ct, tout devenait menaant. On se souvient que,
toujours ennemie au fond, malgr les promesses de l'empereur Franois au
bivouac d'Urschitz, l'Autriche, dsole de n'avoir pas profit de la
bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napolon tait
embarrass sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui
rendait Braunau, avait affect de partager aprs Copenhague
l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle
avait, en effet, renvoy M. Adair, ministre britannique, mais
probablement en lui donnant  entendre que cette rupture de relations ne
signifiait rien, et qu'il n'y fallait attacher aucune importance. Il est
certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continu
 laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des
denres coloniales n'avait pas t interrompu un instant  Trieste. Mais
lorsqu'elle fut instruite du pige tendu  Bayonne  la famille royale
d'Espagne, instruite surtout des revers qui s'en taient suivis,
l'Autriche n'avait pu se contenir plus long-temps, et elle avait presque
jet le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincre, s'tait
saisie de cette cour et de son entourage.--Voil donc ce qui attend
toutes les vieilles royauts du continent! s'tait-on cri dans les
salons de Vienne. C'est un horrible guet-apens; c'est un danger
vident, qui doit parler  quiconque a un peu de prvoyance, car tout
souverain qui aura nglig de se dfendre sera trait comme Charles IV
et Ferdinand VII!--L'archiduc Charles lui-mme, ordinairement plus
rserv que les autres, et moins malveillant pour la France, s'tait
cri  son tour: Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes  la
main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi
facilement qu'on a dispos de la couronne d'Espagne.--

[En marge: Influence des vnements de Rome sur la cour d'Autriche.]

Les nouvelles arrives de Rome avaient galement contribu  exalter
les esprits  Vienne, et  y dchaner les langues. Le gnral
Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reu et excut
l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laiss au pape que
l'autorit spirituelle, celui-ci s'tait retir dans le palais de
Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les
fentres, comme s'il avait d supporter un sige, s'y tait enferm avec
ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres trangers,
se disait opprim, esclave dans ses tats, victime d'une usurpation
abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle
il succombait.  ces vnements tait venue se joindre la runion au
royaume d'Italie des provinces d'Ancne, de Macerata, de Fermo, sous les
titres de dpartements _du Mtaure_, _du Musone_, _du Tronto_.

Ces faits avaient exaspr le public de Vienne presque autant que les
vnements d'Espagne, et, soit  la cour, soit  la ville, on s'y
livrait aux propos les plus amers, en prsence mme de l'ambassadeur
de France, le gnral Androssy. Parmi ceux qui tenaient ces propos,
les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient
srieusement que Napolon voulait renouveler sur le continent toutes
les familles rgnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant
que son systme, calqu sur celui de Louis XIV, pourrait bien
s'tendre  l'Italie et  l'Espagne, mais non jusqu' l'Autriche,
rptaient cependant le langage gnral pour entraner la masse
toujours crdule. Tous nanmoins taient d'accord pour dire qu'il
fallait, sans attaquer, se prparer  se dfendre; et mme, depuis les
revers trs-exagrs de nos armes, ils se laissaient emporter fort au
del de l'ide d'une simple dfensive. Les prparatifs militaires
taient conformes  ces dispositions morales.

[En marge: Prparatifs militaires de l'Autriche.]

[En marge: Espce de leve en masse sous forme de rserve.]

[En marge: normit des forces autrichiennes  cette poque.]

L'arme autrichienne n'avait pas cess d'tre tenue au grand complet,
exerce, perfectionne dans son organisation, par les soins assidus de
l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour
les finances autrichiennes, on venait tout  coup d'augmenter
extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures
nouvelles, dont quelques-unes taient imites de la France elle-mme.
Indpendamment de l'arme active, on avait imagin un systme de
rserve, consistant  runir,  exercer un certain nombre de recrues
dans chaque localit, et  les tenir prtes  rejoindre les drapeaux.
Le nombre avou tait de 60 mille, et le nombre rel de prs de 100
mille. Ce renfort devait porter  plus de 400 mille hommes l'arme
active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort  nos gardes
nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On
l'avait enrgimente, habille, arme, et on l'exerait tous les
jours. Cette population autrichienne, ordinairement trangre  son
gouvernement, avait t en quelque sorte flatte qu'on et recours 
elle, et, soit le plaisir d'tre compte pour quelque chose, soit la
crainte d'un danger extrieur, elle s'tait enrle avec un
empressement singulier. Les nobles, les bourgeois, le peuple,
s'taient offerts. Les dons volontaires des tats et des individus
avaient fourni des moyens suffisants pour quiper cette masse
d'hommes; et on n'estimait pas  moins de 300 mille individus le
nombre de ceux qui taient disposs  faire un service sdentaire et
mme actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes
de troupes actives, trois cent mille de troupes sdentaires,
composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que
comptait alors la maison d'Autriche, une force norme, telle que
jamais cette maison n'en avait dploy. Il tait probable en effet
que, grce  cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent
mille combattants vritablement prsents au feu, ce qui ne lui tait
jamais arriv, ce qui tait immense, ce que n'avait fait encore aucune
des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille
chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie.
Tandis que sur l'Inn on dmantelait Braunau, vingt mille ouvriers en
Hongrie taient occups aux fortifications de Comorn, travaux qui
prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opinitre, et,
battu  la frontire, se retirer dans l'intrieur de la monarchie,
pour s'y dfendre avec acharnement. Dj mme on formait des
rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps
d'arme, vers la Bohme et la Gallicie, sans doute pour y tenir tte
aux forces franaises sur la Vistule et l'Oder.

L'motion de la cour s'tait peu  peu communique  toutes les
classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Toeplitz, de
Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis--vis des Franais
une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec
eux, dans les rues de Vienne le peuple menaait les gens du gnral
Androssy,  Trieste le peuple avait insult le consul de France, et
en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient t concdes,
on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humilie par nos triomphes,
foule par nos armes, commenait  frmir de colre et d'esprance.
Les vnements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout 
la fois, avaient t pour elle l'occasion de faire clater ses secrets
sentiments.

Quoique Napolon, appuy sur la Russie, n'et rien  craindre du
continent, cependant c'tait une dtermination si grave que de
transporter une partie de la grande arme de la Vistule sur l'bre; ce
dplacement de ses forces, du Nord au Midi, pouvait tellement enhardir
ses ennemis, qu'il voulait auparavant forcer l'Autriche  s'expliquer,
et savoir au juste ce qu'il en devait penser. Si elle voulait la
guerre, il aimait mieux la lui faire immdiatement, sauf  ajourner la
rpression de l'insurrection espagnole, la lui faire avec toutes ses
forces, de manire;  se passer mme du concours des Russes, en finir
pour jamais avec elle, et se, rabattre ensuite du Danube sur les
Pyrnes pour soumettre les Espagnols et jeter les Anglais  la mer.
Mais ce n'tait l qu'une extrmit. Il prfrait n'avoir pas cette
nouvelle guerre  soutenir, car la guerre n'tait plus son got
dominant. La gloire militaire aprs Rivoli, les Pyramides, Marengo,
Austerlitz, Ina, Friedland, ne pouvait plus tre pour lui la source
de bien vives jouissances. Dsormais la guerre ne devait tre pour lui
qu'un moyen de soutenir sa politique, politique exorbitante
malheureusement, et qui exigerait encore de nombreux et sanglants
triomphes. Ainsi, sans vouloir provoquer l'Autriche, il tenait  la
faire expliquer de la faon la plus claire.

[En marge: Longue explication de Napolon avec l'ambassadeur
d'Autriche.]

Recevant les reprsentants des puissances ainsi que les grands corps
de l'tat dans la journe du 15 aot, il saisit cette occasion pour
avoir avec M. de Metternich, non point une explication passionne,
provocatrice, comme celle qu'il avait eue jadis avec lord Whitworth,
et qui avait amen la guerre contre l'Angleterre, mais une explication
douce, calme, et pourtant premptoire. Il se montra gracieux, serein
avec les ministres de toutes les cours, prvenant avec M. de Tolstoy,
quoiqu'il et  se plaindre de ses incartades militaires, amical,
ouvert, mais pressant avec M. de Metternich. Sans attirer l'oreille
des assistants par les clats de sa voix, il parla, cependant, de
manire  tre entendu de certains d'entre eux, notamment de M. de
Tolstoy.--Vous voulez ou nous faire la guerre, ou nous faire peur,
dit-il  M. de Metternich[13].--M. de Metternich ayant affirme que son
cabinet ne voulait faire ni l'un ni l'autre, Napolon repartit
sur-le-champ, d'un ton doux, mais positif: Alors pourquoi vos
armements, qui vous agitent, qui agitent l'Europe, qui compromettent
la paix, et ruinent vos finances?--Sur l'assurance que ces armements
n'taient que dfensifs, Napolon s'attacha, en connaisseur profond, 
prouver  M. de Metternich qu'ils taient d'une tout autre nature.--Si
vos armements, lui dit-il, taient, comme vous le prtendez, purement
dfensifs, ils seraient moins prcipits. Quand on veut crer une
organisation nouvelle, on prend son temps, on ne brusque rien, parce
qu'on fait mieux ce qu'on fait lentement. Mais on ne forme pas des
magasins, on n'ordonne pas des rassemblements de troupes, on n'achte
pas des chevaux, surtout des chevaux d'artillerie. Votre arme est de
prs de 400 mille hommes. Vos milices seront d'un nombre presque gal.
Si je vous imitais, je devrais ajouter 400 mille hommes  mon
effectif, et ce serait un armement insens. Je n'ai pas besoin d'en
appeler autant. Moins de deux cent mille conscrits suffiront pour
maintenir ma grande arme sur un pied formidable, et pour envoyer cent
mille hommes de vieilles troupes en Espagne. Je ne suivrai donc pas
votre exemple, car bientt il faudrait armer les femmes et les
enfants, et nous reviendrions  un tat de barbarie. Mais en
attendant vos finances souffrent, votre change, dj si bas, va
baisser encore, et votre commerce s'interrompre. Et pourquoi tout
cela? Vous ai-je demand quelque chose? Ai-je lev des prtentions
sur une seule de vos provinces? Le trait de Presbourg a tout rgl
entre les deux empires; la parole de votre matre, dans l'entrevue que
nous avons eue ensemble, doit avoir tout termin entre les deux
souverains. Il restait quelques arrangements  prendre au sujet de
Braunau, qui tait demeur dans nos mains, au sujet de l'Isonzo dont
le thalweg n'tait pas suffisamment dtermin, la convention de
Fontainebleau y a pourvu (convention du 10 octobre 1807). Je ne vous
demande rien, je ne veux rien de vous, que des rapports srs et
tranquilles. Y a-t-il une difficult, une seule entre nous? faites-la
connatre pour que nous la vidions sur-le-champ.--M. de Metternich
ayant de nouveau affirm que son gouvernement ne songeait  aucune
attaque contre la France, et allguant comme preuve qu'il n'avait
ordonn aucun mouvement de troupes, Napolon lui rpliqua aussitt,
avec la mme douceur mais avec la mme fermet, qu'il tait dans
l'erreur, que des rassemblements de troupes avaient eu lieu en
Gallicie et en Bohme, vis--vis de la Silsie, en face des quartiers
de l'arme franaise; que ces rassemblements taient incontestables;
que la consquence immdiate serait de leur opposer d'autres
rassemblements non moins considrables; qu'au lieu d'achever la
dmolition des places de la Silsie, il allait au contraire en rparer
quelques-unes, les armer et les approvisionner, convoquer les
contingents de la Confdration du Rhin, et tout remettre sur le pied
de guerre.--On ne me surprendra pas, vous le savez bien, dit-il  M.
de Metternich; je serai toujours en mesure. Vous comptez peut-tre sur
l'empereur de Russie, et vous vous trompez. Je suis certain de son
adhsion, de la dsapprobation formelle qu'il a manifeste au sujet de
vos armements, et des rsolutions qu'il prendra en cette circonstance.
Si j'en doutais, je ferais la guerre tout de suite  vous comme  lui,
car je ne voudrais pas laisser les affaires du continent dans le
doute. Si je me borne  de simples prcautions, c'est que je suis tout
 fait confiant  l'gard du continent, parce que je le suis
compltement  l'gard de l'empereur de Russie. Ne croyez donc pas
l'occasion bonne pour attaquer la France; ce serait de votre part une
erreur grave. Vous ne voulez pas la guerre, je le crois de vous,
monsieur de Metternich, de votre empereur, des hommes clairs de
votre pays. Mais la noblesse allemande, mcontente des changements
survenus, remplit l'Allemagne de ses haines. Vous vous laissez
mouvoir; vous communiquez votre motion aux masses, en les poussant 
s'armer; vous arrivez, d'armements en armements,  une situation
extraordinaire, qu'on ne peut soutenir long-temps, et peu  peu vous
serez conduits peut-tre  ce point o l'on souhaite une crise, afin
de sortir d'une situation insupportable, et cette crise ce sera la
guerre. La nature morale comme la nature physique, quand elles en sont
venues  cet tat orageux qui prcde la tempte, ont besoin
d'clater, pour purer l'air et ramener la srnit. Voil ce que je
crains votre conduite prsente. Je vous le rpte, ajouta Napolon, je
ne veux rien de vous, je ne vous demande rien que la paix, des
relations paisibles et sres; mais si vous faites des prparatifs,
j'en ferai de tels que la supriorit de mes armes ne soit pas plus
douteuse que dans les campagnes prcdentes, et, pour conserver la
paix, nous aurons amen la guerre.--

[Note 13: Cet entretien, transcrit  l'instant mme par M. de
Champagny, fut envoy  Vienne  M. Androssy, et se trouve conserv
aux archives des affaires trangres. Je ne fais ici qu'en rsumer le
contenu.]

En terminant cet entretien, Napolon combla M. de Metternich de
tmoignages flatteurs, et se comporta en tout comme un homme qui
voulait la paix, sans craindre la guerre, mais qui tait rsolu  ne
pas demeurer dans l'obscurit. M. de Metternich et les assistants qui
l'entendirent ne purent conserver aucune incertitude sur ses
vritables intentions, et il se montra aussi ferme que calme et
habile.

[En marge: Pour sonder plus srement les dispositions de l'Autriche,
Napolon lui fait demander la reconnaissance de Joseph.]

Le lendemain, 16, fut un jour d'ordres multiplis. M. de Champagny dut
transmettre  Vienne l'entretien que Napolon venait d'avoir avec M.
de Metternich, et tirer de tous ces pourparlers des conclusions
prcises. On dit  Paris  M. de Metternich, on chargea M. le gnral
Androssy de rpter  Vienne, qu'il fallait absolument interrompre
les armements commencs, les interrompre d'une manire tout  fait
rassurante, sinon se battre  l'instant mme. Puis, pour sonder plus
srement l'Autriche, Napolon lui fit demander la reconnaissance
immdiate du roi Joseph. C'tait sans aucun doute le moyen le plus
infaillible de savoir ce qu'elle pensait, ou du moins ce qu'elle
voulait dans le moment; car si on parvenait  lui arracher,
contrairement  tous ses sentiments,  son langage le plus hautement,
le plus rcemment tenu, la reconnaissance de la royaut de Joseph,
c'est qu'elle n'tait capable de rien tenter, de rien oser, et, pour
quelque temps au moins, on devait tre tranquille  son gard.

M. de Metternich, qui,  Paris, dployait beaucoup de zle pour
maintenir la paix, qui, dans tous ses entretiens, soit avec les
ministres de l'Empereur, soit avec l'Empereur lui-mme, prodiguait les
assurances pacifiques, se hta de rpondre qu'on aurait pleine
satisfaction relativement aux armements de l'Autriche. Mais quant  la
reconnaissance du roi Joseph, prenant un ton moins affirmatif, une
attitude moins aise, il dclara que, pour lui, il ne prvoyait pas de
rsistance de la part de son cabinet, qu'il ne pouvait toutefois se
prononcer sans en avoir rfr  Vienne. Il tait vident qu'en ce
point on touchait  la plus grande des difficults actuelles, et que,
pour obtenir de l'Autriche un tel dsaveu de ses sentiments, de ses
discours les plus rcents, pour lui infliger une telle humiliation, il
ne faudrait pas un moindre effort que s'il s'agissait de lui arracher
de nouvelles provinces. Ce n'en tait pas moins un moyen de
l'embarrasser, et de la ramener  plus de circonspection, si elle
n'tait pas prte  combattre.

[En marge: Certain d'avoir tt ou tard une nouvelle guerre avec
l'Autriche, Napolon veut savoir seulement s'il aura le temps de faire
en Espagne une campagne courte mais dcisive.]

Au fond, Napolon commenait  croire qu'il lui faudrait avec elle une
nouvelle et dernire lutte pour la rduire dfinitivement; mais il
voulait savoir si, auparavant, il aurait au moins six mois pour faire
une rapide campagne en Espagne, et y porter cent mille hommes de ses
vieilles troupes, sans danger pour sa prpondrance au del du Rhin.
Toutes ses dmonstrations, toutes ses demandes d'explication n'avaient
pas un autre but.

[En marge: Napolon fait demander un premier contingent de troupes aux
princes de la Confdration du Rhin.]

Afin de leur donner un caractre encore plus srieux, il rclama de
tous les princes de la Confdration du Rhin un premier contingent,
faible  la vrit, mais suffisant pour provoquer beaucoup de propos
inquitants en Allemagne, et faire rflchir l'Autriche. Si la guerre
avec elle finissait par clater, ces faibles contingents seraient
ports  leur effectif lgal, sinon ils iraient tels quels en Espagne
concourir  la nouvelle guerre que Napolon s'tait attire, car il
voulait que les princes du Rhin fussent engags avec lui dans toutes
ses querelles, et partageassent tout entier le fardeau qui pesait sur
la France; politique bonne en un sens, mauvaise en un autre, car, s'il
les compromettait ainsi  sa suite, en revanche il les exposait 
prouver la haine gnrale que devaient susciter tt ou tard ces
conscriptions rptes, tant  la droite qu' la gauche du Rhin, tant
au nord qu'au midi des Alpes et des Pyrnes.

[En marge: Rsolution d'vacuer la Prusse dicte par les
circonstances.]

Le soin que Napolon avait mis  faire expliquer l'Autriche n'tait
pas le seul qui lui ft impos par les circonstances. Quelle que ft
la quantit de troupes qui serait dtache de la grande arme pour la
guerre d'Espagne, il fallait oprer un nouveau mouvement rtrograde en
Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Dj,
lorsqu'il avait pris dfinitivement le parti de s'engager en Espagne,
Napolon avait chang une premire fois l'emplacement de ses troupes,
et il les avait transportes de l'espace compris entre la Pregel et la
Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le marchal
Soult, laissant les grenadiers Oudinot  Dantzig, la grosse cavalerie
dans le delta de la Vistule, s'tait repli avec le 4e corps dans la
Pomranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le marchal Bernadotte avait
continu  occuper les villes ansatiques avec les divisions Boudet et
Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le marchal Davout, avec le
3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'tait
repli dans le duch de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le gnral
Victor, lev au grade de marchal, avait tabli ses quartiers 
Berlin avec le 1er corps. Le marchal Mortier, avec les 5e et 6e
corps, tait cantonn en Silsie.

L'intention de Napolon, en prolongeant cette occupation de la Prusse,
tait de la forcer  rgler dfinitivement la question des
contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se
drouler les consquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte
sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son arme toujours en
haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il
acquittait une portion de ses dpenses sur le trsor extraordinaire.

[En marge: Raisons d'vacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.]

Il tait indispensable pourtant de mettre un terme  cette occupation
prolonge. En effet, depuis la guerre d'Espagne, il devenait
impossible de garder une si vaste tendue de pays, et il fallait
abandonner un certain nombre de provinces. Il le fallait, non pas pour
plaire  la Russie, avec laquelle tout dpendait d'une concession en
Orient; non pas pour plaire  la Prusse, qui, accable du fardeau
pesant sur elle, demandait  traiter  toutes conditions, sauf  ne
pas excuter ces conditions plus tard si elle ne le pouvait point, ou
si la fortune l'en dispensait; non pas davantage pour plaire 
l'Autriche, avec laquelle on n'en tait plus aux mnagements; mais il
le fallait pour resserrer ses forces, et en reporter une partie vers
les Pyrnes. C'tait le cas nanmoins de tirer de ce mouvement
rtrograde, qui tait devenu ncessaire, une solution avantageuse avec
la Prusse. C'tait le cas aussi d'en tirer quelque chose d'agrable
pour la Russie; car, aprs l'arrangement des affaires d'Orient, ce que
l'empereur Alexandre dsirait le plus, pour tre dlivr, disait-il,
_des importunits de gens malheureux qui lui reprochaient leur
malheur_, c'tait l'vacuation de la Prusse, et le rglement dfinitif
des contributions de guerre qu'on exigeait encore de cette puissance.

[En marge: Napolon prte enfin l'oreille aux sollicitations du prince
Guillaume, venu  Paris pour demander l'vacuation de la Prusse.]

[En marge: Conditions de l'vacuation.]

[En marge: Stipulations secrtes du trait d'vacuation.]

Depuis plusieurs mois rsidait  Paris le prince Guillaume, frre du
roi de Prusse, envoy auprs de Napolon pour tcher d'obtenir la
rduction des charges qu'on faisait peser sur son pays. Ce prince, par
son attitude digne et calme, par sa prudence, avait su se concilier
l'estime de tout le monde, et en particulier celle de Napolon.
Toutefois, il avait inutilement allgu jusqu'ici l'impuissance o se
trouvait la Prusse d'acquitter les sommes auxquelles on voulait
l'imposer, et tout aussi vainement offert la soumission la plus
complte, la plus absolue de la maison de Brandebourg, soumission
garantie par un trait d'alliance offensive et dfensive. Napolon ne
s'tait laiss toucher ni par ces allgations, ni par ces offres,
parce qu'il croyait que tout ce qu'il rendrait de ressources  la
Prusse, elle l'emploierait  refaire ses forces pour les tourner
contre lui. Avant Ina, il aurait pu compter sur elle; depuis, il
sentait bien qu'elle devait tre implacable, et que l'puiser, si on
ne parvenait  la dtruire, tait la seule politique prvoyante.
Oblig cependant de ramener ses troupes en arrire, il consentit 
entendre, enfin, les propositions du prince Guillaume, et aprs des
pourparlers assez longs, il convint d'vacuer la Prusse en entier,
sauf trois places fortes sur l'Oder, Glogau, Stettin et Custrin, qu'il
garderait jusqu' l'acquittement des contributions stipules, et il
accorda cette vacuation  la condition du payement d'une somme de 140
millions, tant pour les contributions ordinaires que pour les
contributions extraordinaires non acquittes. Cette somme devait tre
paye moiti en argent ou lettres de change acceptables, moiti en
titres sur les domaines territoriaux de la Prusse, de manire que le
tout ft sold dans un dlai prochain, les lettres de change dans onze
ou douze mois,  raison de six millions par mois, les titres fonciers
dans un an et demi au plus. L'vacuation devait commencer
immdiatement, et les troupes franaises se retirer dans la Pomranie
sudoise, les villes ansatiques, le Hanovre, la Westphalie, les
provinces saxonnes et franconiennes enleves  la Prusse, et restes 
la disposition de la France. Mais avec Stettin, Custrin et Glogau sur
l'Oder, Magdebourg sur l'Elbe et ses troupes en Hanovre, en Saxe, en
Franconie, Napolon tait toujours prsent en Allemagne, et en mesure
de la dominer. Pour plus de sret, il fit insrer un article secret
dans la convention d'vacuation, article jusqu'ici demeur inconnu,
par lequel la Prusse s'obligeait, pendant dix ans,  renfermer son
effectif militaire dans les limites suivantes: dix rgiments
d'infanterie contenant 22 mille hommes, huit rgiments de cavalerie
forts de 8 mille, un corps d'artillerie et de gnie s'levant  6
mille, enfin, la garde royale montant  6 mille, total 42 mille
hommes. Le roi de Prusse s'interdisait, en outre, la formation de
toute milice locale qui aurait pu servir  dguiser un armement
quelconque. Enfin, il s'engageait  faire cause commune avec l'empire
franais contre l'Autriche, et  lui fournir contre elle, en cas de
guerre, une division de 16 mille hommes de toutes armes. Pour l'anne
1809 seulement, si la guerre clatait, la Prusse, n'ayant pas encore
reconstitu son arme, devait borner son contingent  12 mille.
Napolon, qui voulait contenir la Prusse, non l'humilier, consentit 
laisser inconnue cette partie si fcheuse du trait. Le digne et sage
prince, qui dfendait  Paris les intrts de sa patrie, ne put
obtenir mieux; car Napolon, bien qu'il se ft port  lui-mme le
coup qui devait un jour dtruire sa puissance, tait assez redoutable
encore pour faire trembler l'Europe, et dicter la loi  tous ses
ennemis.

Cette convention signe, il crivit au roi et  la reine de Prusse
pour se fliciter de la fin apporte  tous les diffrends qui avaient
divis les deux cours, promettant dsormais les plus amicales
relations si des passions hostiles ne venaient pas de nouveau garer
la cour de Berlin. Quelque dur que ft ce trait pour la Prusse, il
valait mieux que l'tat prsent, car elle tait enfin dlivre des
troupes franaises; et si elle se trouvait limite dans ses armements,
il est douteux qu'elle et pu en payer plus que le trait ne lui en
accordait.

Cet arrangement, outre l'avantage pour Napolon de rgler ses comptes
avec la Prusse, et de lui permettre de retirer ses troupes, avait
celui d'tre agrable  la Russie, que les plaintes des Prussiens
importunaient singulirement, et qui tenait fort  en tre
dbarrasse. Or, tre agrable  la Russie tait devenu dans le moment
l'une des convenances de la politique de Napolon, et il lui tardait
autant de s'entendre avec elle que de s'expliquer avec l'Autriche, et
de terminer ses contestations avec la Prusse.

[En marge: Relations avec Alexandre depuis les affaires d'Espagne, et
situation de la cour de Saint-Ptersbourg.]

[En marge: Redoublement d'ardeur chez l'empereur Alexandre pour la
possession de Constantinople.]

[En marge: Voeu souvent exprim par l'empereur Alexandre pour une
nouvelle entrevue avec Napolon.]

L'tat des choses n'avait pas chang  Saint-Ptersbourg: Alexandre,
toujours domin par la passion du moment, ne se contenait plus depuis
que Napolon avait consenti  mettre en discussion le partage de
l'empire turc. Constantinople surtout lui tenait plus  coeur que les
plus belles provinces de cet empire, parce que Constantinople c'tait
la gloire, l'clat, non moins que l'utilit. Mais donner cette clef
des dtroits tait justement ce qui rpugnait  Napolon, plus
qu'aucune concession au monde. Jamais, comme on l'a vu antrieurement,
il n'y avait formellement adhr, et quand il avait permis  son
ambassadeur, M. de Caulaincourt, de laisser exprimer devant lui de
tels dsirs, c'tait en nonant la volont d'avoir les Dardanelles,
si on cdait le Bosphore aux Russes, ce qui ne pouvait convenir  la
cour de Saint-Ptersbourg. Toutefois, Alexandre ne dsesprait pas de
vaincre Napolon. Il rptait sans cesse qu'il ne dsirait aucun
territoire au sud des Balkans, aucune partie de la Roumlie, rien que
la banlieue de Constantinople, laissant Andrinople  qui on voudrait;
et cette langue de terre, en quelque sorte destine  loger le portier
des dtroits, il l'avait appele, dans le jargon familier qu'il
s'tait fait avec l'ambassadeur de France, _la langue de chat_.--Eh
bien, disait-il souvent  M. de Caulaincourt, avez-vous des nouvelles
de votre matre? Vous a-t-il parl de _la langue de chat_? Est-il
dispos  comprendre,  admettre les besoins de mon empire, comme je
comprends et admets les besoins du sien?--M. de Caulaincourt ne
rpondait  ces questions que d'une manire vasive, allguant
toujours les proccupations de Napolon, son loignement, son prochain
retour, retour aprs lequel il pourrait reporter son esprit des
affaires d'Occident  celles d'Orient. Alexandre rpliquait aussitt,
en disant que, pour terminer ces diffrends il fallait encore une
entrevue, qu'elle tait indispensable si on voulait faire refleurir la
politique de Tilsit, et qu'on ne pouvait pas l'avoir trop tt.
Lui-mme cependant n'tait pas plus libre que Napolon, car les
affaires de Finlande avaient presque aussi mal tourn que les affaires
d'Espagne. Ses troupes, aprs avoir refoul les armes sudoises
jusqu' Ulaborg, et les avoir runies en les refoulant, s'taient
divises devant elles, et avaient t refoules  leur tour, battues
mme, grce  l'incapacit du gnral Buxhoevden, favori de la cour,
et garanti par cette faveur seule contre les cris de l'arme. En mme
temps une flotte anglaise, bloquant la flotte russe dans le golfe de
Finlande, rpandait la terreur sur le littoral. Ce n'tait donc pas
immdiatement que l'empereur Alexandre aurait pu s'loigner. Mais en
septembre la navigation tant ferme, la prsence des Anglais carte
pour plusieurs mois, Alexandre redevenait libre, et il demandait que
l'entrevue o il esprait tout arranger avec Napolon ft fixe au
plus tard  cette poque. M. de Caulaincourt  toutes ces instances
rpondait de la manire la plus propre  lui faire prendre patience,
et promettait que l'entrevue aurait certainement lieu au moment qu'il
dsignait.

[En marge: Adhsion complte de la Russie  tout ce qui s'tait fait
en Espagne.]

Du reste, pour disposer Napolon  entrer dans ses vues, Alexandre
n'avait rien nglig. Introduction des armes franaises en Espagne,
occupation de Madrid, translation force des princes espagnols 
Bayonne, spoliation de leurs droits, proclamation de la royaut de
Joseph, il avait trouv tout cela naturel, lgitime, compltant
ncessairement la politique de Napolon.--Votre Empereur, avait-il dit
 M. de Caulaincourt, ne peut pas souffrir des Bourbons si prs de
lui. C'est de sa part une politique consquente, que j'admets
entirement. Je ne suis point jaloux, rptait-il sans cesse, de ses
agrandissements, surtout quand ils sont aussi motivs que les
derniers. Qu'il ne soit point jaloux de ceux qui sont galement
ncessaires  mon empire, et tout aussi faciles  justifier.--

[En marge: Convenance du langage de l'empereur Alexandre  l'gard des
revers de l'arme franaise en Espagne.]

La socit de Saint-Ptersbourg, enhardie par les checs, plus
dsagrables que dangereux, essuys en Finlande, indigne plus ou
moins sincrement des vnements de Bayonne, trouvant un prtexte
plausible  ses plaintes dans l'interdiction de la navigation, tenait
de nouveau un langage inconvenant sur la politique d'alliance avec la
France; et il est vrai que cette politique ne se distinguait alors ni
par la moralit ni par le succs; car enlever la Finlande  un parent
dont on avait long-temps excit l'extravagance naturelle, et de la
faiblesse duquel on avait de la peine  triompher, ne valait gure
mieux que ce qui se passait en Espagne, et y ressemblait mme
beaucoup.--Il faut faire, avait dit en propres termes l'empereur
Alexandre  M. de Caulaincourt, _bonne mine  mauvais jeu_, et
traverser sans flchir ce moment difficile.--Ce prince, plein de tact,
avait autant que possible vit d'entretenir M. de Caulaincourt de nos
checs en Espagne, n'avait touch  ce sujet que quand il n'avait pu
se taire sans une affectation gnante pour celui mme qu'il voulait
mnager; et puis, lorsque les cris de joie du parti anglais 
Saint-Ptersbourg avaient proclam le dsastre du gnral Dupont, et
exagr notre insuccs jusqu' dire dtruite l'arme qui tait entire
sur l'bre, et prisonnier le roi Joseph qui tenait sa cour  Vittoria,
il en avait parl  M. de Caulaincourt, comme n'tant ni publiquement
ni secrtement satisfait des revers d'une arme long-temps ennemie de
la sienne, comme tant fch au contraire d'un pareil accident, et ne
voyant dans ce qui avait eu lieu rien que de simple, d'indiffrent, de
facile  expliquer.--Votre matre a envoy l de jeunes soldats, en a
envoy trop peu; il n'y tait pas d'ailleurs: on a commis des fautes;
il aura bientt rpar cela. Avec quelques milliers de ses vieux
soldats, un de ses bons gnraux, ou quelques jours de sa prsence, il
aura promptement ramen le roi Joseph  Madrid, et fait triompher la
politique de Tilsit. Quant  moi, je serai invariable, et je vais
parler  l'Autriche un langage qui la portera  faire des rflexions
srieuses sur son imprudente conduite. Je prouverai  votre matre que
je suis fidle, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. C'est un
bien petit malheur que celui-ci, mais, tel qu'il est, il lui fournira
l'occasion de me mettre  l'preuve. Rptez-lui cependant qu'il faut
nous voir, nous voir le plus tt possible pour nous entendre, et
matriser l'Europe.--Alexandre avait du reste tenu parole, impos
silence aux frondeurs, aux indigns, aux alarmistes, fait taire
surtout la lgation autrichienne, et command  la socit de sa mre
une telle rserve, qu'on y parlait de nos checs en Espagne avec
autant de discrtion que des checs des armes russes en Finlande.

Tel tait l'aspect de la cour de Saint-Ptersbourg,  la suite et sous
l'influence des vnements d'Espagne. Inform de la faon la plus
exacte de ce qui s'y passait par les dpches de M. de Caulaincourt,
lequel lui transmettait scrupuleusement par demande et par rponse ses
dialogues de tous les jours avec l'empereur Alexandre, Napolon avait
enfin pris son parti d'accepter une entrevue. C'tait la principale
des dterminations que lui avait inspires sa nouvelle situation. Il
avait pens que le temps tait venu de raliser non pas tous les voeux
d'Alexandre, ce qui tait impossible sans compromettre la sret de
l'Europe, mais une partie au moins de ces voeux, qu'il fallait donc le
voir, le sduire de nouveau, lui concder quelque chose de
considrable, comme les provinces du Danube par exemple, et quant au
reste, ou le dsabuser, ou le faire attendre, le contenter en un mot;
ce qui tait possible, car la Valachie et la Moldavie, immdiatement
et rellement donnes, avaient de quoi satisfaire la plus vaste
ambition. Une entrevue, outre l'avantage de s'entendre directement
avec le jeune empereur dans une circonstance grave, de s'assurer de ce
qu'il avait au fond du coeur, de se l'attacher par quelque concession
importante, une entrevue publique  la face de l'Europe, serait un
grand spectacle, qui frapperait les imaginations, et deviendrait le
tmoignage sensible d'une alliance qu'il tait ncessaire de rendre
non-seulement relle et solide, mais apparente, afin d'imposer  tous
les ennemis de l'Empire.

[En marge: Napolon se dcide  une entrevue avec l'empereur
Alexandre.]

[En marge: Fixation du mois de septembre et de la ville d'Erfurt pour
l'poque et le lieu de cette entrevue.]

Napolon, tandis qu'il pressait l'Autriche de ses questions, et qu'il
accordait  la Prusse l'vacuation de son territoire, expdiait  M.
de Caulaincourt un courrier pour l'autoriser  consentir  une
entrevue solennelle avec l'empereur Alexandre. Celui-ci avait parl de
la fin de septembre,  cause de la clture de la navigation qui avait
lieu  cette poque: Napolon,  qui le moment convenait, l'accepta.
Alexandre avait paru dsirer pour lieu du rendez-vous ou Weimar, 
cause de sa soeur, ou Erfurt,  cause de la plus grande libert dont
on y jouirait: Napolon acceptait Erfurt, l'un des territoires qui lui
restaient aprs le dpcement de l'Allemagne, et dont il n'avait
encore dispos en faveur d'aucun des souverains de la Confdration.
Ayant ainsi dtermin d'une manire gnrale l'poque et le lieu de
l'entrevue, et laissant  l'empereur Alexandre le soin de fixer
dfinitivement les jours et les heures, il donna des ordres pour que
cette entrevue et tout l'clat dsirable.

[En marge: Prparatifs pour rendre clatante la rencontre des deux
empereurs.]

Il se trouvait encore sur le Rhin des dtachements de la garde
impriale. Napolon dirigea un superbe bataillon de grenadiers de
cette garde sur Erfurt. Il ordonna de choisir un beau rgiment
d'infanterie lgre, un rgiment de hussards, un de cuirassiers, parmi
ceux qui revenaient d'Allemagne, et de les diriger galement sur
Erfurt, pour y faire un service d'honneur auprs des souverains qui
devaient assister  l'entrevue. Il dpcha des officiers de sa maison
avec les plus riches parties du mobilier de la couronne, afin qu'on y
dispost lgamment et somptueusement les plus grandes maisons de la
ville, et qu'on les adaptt aux besoins des personnages qui allaient
se runir, empereurs, rois, princes, ministres, gnraux. Il voulut
que les lettres franaises contribuassent  la splendeur de cette
runion, et prescrivit  l'administration des thtres d'envoyer 
Erfurt les premiers acteurs franais, et le premier de tous, Talma,
pour y reprsenter _Cinna_, _Andromaque_, _Mahomet_, _Oedipe_. Il
donna l'exclusion  la comdie, bien qu'il ft des oeuvres immortelles
de Molire le cas qu'elles mritent; mais, disait-il, on ne les
comprend pas en Allemagne. Il faut montrer aux Allemands la beaut, la
grandeur de notre scne tragique; ils sont plus capables de les saisir
que de pntrer la profondeur de Molire.--Il recommanda enfin de
dployer un luxe prodigieux, voulant que la France impost par sa
civilisation autant que par ses armes.

[En marge: Situation des affaires d'Espagne, pendant que Napolon
s'occupe  Paris de mettre ordre aux affaires gnrales de l'Empire.]

[En marge: Conseils de Napolon  son frre.]

[En marge: Cour militaire et politique du roi Joseph.]

Ces ordres expdis, il employa le temps qui lui restait  faire ses
prparatifs militaires dans une double supposition, celle o il
n'aurait sur les bras que l'Espagne aide par les Anglais, et celle
o, indpendamment de l'Espagne et de l'Angleterre, il lui faudrait
battre encore une fois et immdiatement l'Autriche. La situation ne
s'tait pas amliore en Espagne depuis la retraite de l'arme
franaise sur l'bre. Joseph avait entre la Catalogne, l'Aragon, la
Castille, les provinces basques, y compris quelques renforts rcemment
arrivs, plus de cent mille hommes, en partie de jeunes soldats dj
aguerris, en partie de vieux soldats venus successivement, rgiment
par rgiment, de l'Elbe sur le Rhin, du Rhin sur les Pyrnes. C'tait
plus qu'il n'aurait fallu dans la main d'un gnral vigoureux, pour
accabler les insurgs, s'avanant isolment de tous les points de
l'Espagne, de la Galice, de Madrid, de Saragosse. Mais on ne faisait
que s'agiter, se plaindre, demander de nouvelles ressources, sans
savoir se servir de celles qu'on avait. Napolon avait essay de
raffermir, par l'nergie de son langage, le coeur branl de
Joseph.--Soyez donc digne de votre frre, lui avait-il dit; sachez
avoir l'attitude convenable  votre position. Que me font quelques
insurgs, dont je viendrai  bout avec mes dragons, et qui apparemment
ne vaincront pas des armes dont ni l'Autriche, ni la Russie, ni la
Prusse n'ont pu venir  bout? _Je trouverai en Espagne les colonnes
d'Hercule_; _je n'y trouverai pas les bornes de ma puissance_.--Il lui
avait ensuite annonc d'immenses secours, en y ajoutant des conseils
pleins de sagesse, de prvoyance, que Joseph et ses gnraux n'taient
pas capables de comprendre, et encore moins de suivre. Joseph avait
voulu avoir autour de lui toute sa petite cour de Naples, d'abord le
marchal Jourdan, fort honnte homme, comme nous avons dit, sage,
lent, mdiocre, tel en un mot qu'il le fallait  la mdiocrit de
Joseph, surtout  son got de dominer, car les frres de l'Empereur se
vengeaient de la domination qu'il exerait sur eux par celle qu'ils
cherchaient  exercer sur les autres. Aprs le marchal Jourdan,
Joseph avait demand M. Roederer pour l'aider dans l'administration
politique et financire de l'Espagne; ce que Napolon n'avait pas
encore accord, se dfiant non du coeur, non de l'esprit de M.
Roederer, mais de son sens pratique en affaires. Sauf ce dernier,
Joseph avait dj runi tous ses familiers de Naples, et dans sa cour,
moiti militaire, moiti politique, on aimait  mdire de Napolon, 
relever ses travers, ses exigences, son dfaut de justice et de
raison; et sans oser nier son gnie, on se plaisait  dire qu'il
jugeait de loin, ds lors mal et superficiellement, qu'en un mot il se
trompait, et qu'on ne se trompait point. On n'tait mme pas loign
de croire que, moyennant qu'on ft son frre, on devait avoir une
partie plus ou moins grande de son gnie, et qu'avec un peu de son
exprience de la guerre, on ne serait pas moins que lui en tat de
commander.

[En marge: Fixation du quartier gnral  Vittoria.]

[En marge: Position de l'arme sur l'bre.]

Ranim par l'nergique langage de Napolon, rassur par les secours
qui arrivaient de toutes parts, Joseph avait repris quelque courage,
montait souvent  cheval, suivi de son fidle Jourdan, et avait
quelque got  jouer le roi guerrier,  donner des ordres,  prescrire
des mouvements,  se montrer aux troupes,  passer des revues. Tout
rassur qu'il tait, il n'avait pas os cependant rester  Burgos, ni
mme  Miranda, et il avait dfinitivement tabli son quartier gnral
 Vittoria. Il avait l deux mille hommes d'une garde royale, moiti
espagnole, moiti napolitaine, deux mille hommes de garde impriale,
trois mille de la brigade Rey qui ne le quittait pas, en tout sept
mille. Il avait  sa droite le marchal Bessires avec 20 mille hommes
rpandus entre Cubo, Briviesca et Burgos, tenant cette dernire ville
par de la cavalerie;  sa gauche, de Miranda  Logroo, le marchal
Moncey avec 18 mille; et de Logroo  Tudela, le corps du gnral
Verdier, fort encore de 15  16 mille hommes aprs les pertes essuyes
 Saragosse. En arrire, Joseph avait encore les dpts et les
rgiments de marche, mlange peu consistant de soldats dtachs de
tous les corps, mais bons  couvrir les derrires, et ne comprenant
pas moins de 15  16 mille hommes. Des vieux rgiments, que Napolon
avait successivement tirs de la grande arme, les derniers arrivs,
les 51e et 43e de ligne, avec le 26e de chasseurs, avaient servi 
former la brigade Godinot, troupe excellente qui, lance 
l'improviste sur Bilbao, en avait chass les insurgs, et leur avait
tu 1,200 hommes. Enfin les colonnes mobiles de gendarmerie et de
montagnards gardant les cols des Pyrnes au nombre de 3 a 4 mille
hommes, la division du gnral Reille forte de 6  7 mille, celle du
gnral Duhesme en Catalogne de 10  11 mille, portaient  un total de
100 mille hommes les forces qui restaient encore en Espagne.

[En marge: Instructions de Napolon fort mal comprises par Joseph et
par les gnraux qui servaient sous lui.]

Napolon s'puisait  envoyer  l'tat-major de Joseph des
instructions mal comprises, nous l'avons dit, et encore plus mal
excutes. Il avait d'abord converti en rgiments dfinitifs les
rgiments provisoires, sous les numros 113  120. Il avait donn
ordre de runir  ces rgiments devenus dfinitifs tous les
dtachements en marche, pour remettre de l'ensemble dans les corps; de
concentrer la garde impriale, dont une partie tait auprs du
marchal Bessires, l'autre auprs de Joseph, et d'en composer, avec
les vieux rgiments de la brigade Godinot, une bonne rserve
ncessaire pour les cas imprvus. Quant  la distribution gnrale des
forces, il avait prescrit les dispositions suivantes. (Voir la carte
n 43.) Considrant l'Aragon et la Navarre comme un thtre
d'opration spar, qui avait sa ligne de retraite assure sur
Pampelune, il avait ordonn d'y former une masse distincte de 15  18
mille hommes, charge de couvrir la gauche de l'arme, de garder
Tudela, qui tait la tte du canal d'Aragon, et d'y rassembler un
immense matriel d'artillerie pour la reprise ultrieure du sige de
Saragosse. Plaant ensuite en Vieille-Castille, c'est--dire  Burgos,
grande route de Madrid, le centre des oprations principales, il avait
ordonn de former l une autre masse de quarante  cinquante mille
hommes, prts  se jeter sur tout corps insurg qui voudrait se
prsenter, soit  gauche, soit  droite, et  l'accabler; car il n'y
avait aucune arme espagnole quelconque qui pt tenir devant trente ou
quarante mille Franais runis. Il avait, enfin, recommand d'attendre
dans cette attitude imposante l'arrive des renforts, et sa prsence
qu'il esprait rendre prochaine.

[En marge: Disposition, depuis le dsastre de Baylen,  voir partout
des masses immenses d'insurgs.]

Tout cela, aussi profondment conu que clairement indiqu dans les
instructions de Napolon, n'tait compris de personne  Vittoria, et
autour de Joseph on passait son temps  s'effrayer des moindres
mouvements de l'ennemi, et  voir partout des insurgs par centaines
de mille. Ainsi, depuis la retraite du marchal Bessires, le gnral
Blake avait reparu avec une vingtaine de mille hommes dans la
Vieille-Castille, et on lui en donnait 40  50 mille. Depuis la
capitulation de Baylen, le gnral Castaos s'avanait lentement sur
Madrid avec environ 15 mille hommes, et on le supposait en marche sur
l'bre avec 50. Enfin, les Valenciens et les Aragonais pouvaient
compter sur 18  20 mille hommes, et on leur en prtait 40. On se
croyait donc en prsence de 130  140 mille ennemis assez habiles et
assez redoutables pour faire capituler des armes franaises, comme 
Baylen; et quand ces exagrations taient rduites  leur juste valeur
par des renseignements plus prcis, on s'excusait sur la difficult
d'tre exactement inform en Espagne.--La vrit  la guerre, leur
rpondait Napolon, est toujours difficile  connatre en tout temps,
en tous lieux, mais toujours possible  recueillir quand on veut s'en
donner la peine. Vous avez une nombreuse cavalerie, et le brave
Lasalle; lancez vos dragons  dix ou quinze lieues  la ronde; enlevez
les alcades, les curs, les habitants notables, les directeurs des
postes; retenez-les jusqu' ce qu'ils parlent, sachez les interroger,
et vous apprendrez la vrit. Mais vous ne la connatrez jamais en
vous endormant dans vos lignes.--

[En marge: Singulire aventure du gnral Lefebvre-Desnoette, qui
apprend  moins craindre les insurgs espagnols.]

Ces grandes leons taient perdues, et les complaisants de Joseph
continuaient  peupler l'espace d'ennemis imaginaires. Dans les
derniers jours d'aot notamment, les Aragonais, les Valenciens, les
Catalans, sous le comte de Montijo, s'tant prsents aux environs de
Tudela, le marchal Moncey, qui tait fort intimid depuis sa campagne
de Valence, avait cru voir fondre sur lui tous les insurgs de
l'Espagne, et il s'tait press de prendre une position dfensive, en
demandant  grands cris des secours. Le gnral Lefebvre-Desnoette,
remplaant le gnral Verdier, bless  l'attaque de Saragosse,
s'tait aussitt port en avant. Il avait travers l'bre  Alfaro
avec ses lanciers polonais, et avait mis en fuite tout ce qui s'tait
offert  lui, montrant ainsi ce que c'tait que cette redoutable arme
d'Aragon et de Valence.

[En marge: Sept. 1808.]

[En marge: Prtention de Joseph d'imiter les grandes manoeuvres de
Napolon.]

Cette singulire aventure, en couvrant de confusion les gens effrays,
avait contribu  ramener les esprits  une plus juste apprciation de
l'ennemi qu'on avait  combattre. Joseph, enhardi par ce qu'il venait
de voir, par les lettres svres de Paris, s'tait imagin alors
d'imiter les grandes manoeuvres de son frre, et, tabli  Miranda
comme dans un centre, il mditait de courir d'un corps ennemi 
l'autre, pour les battre successivement, ainsi que l'avait souvent
pratiqu Napolon. Les Espagnols prtaient un peu, il est vrai,  une
telle combinaison, car le gnral Blake, avec les insurgs de Lon,
des Asturies, de la Galice, prtendait  s'introduire en Biscaye, sur
notre droite; un dtachement du gnral Castaos avait le dessein
d'arriver  l'bre sur notre front, et les Aragonais, Valenciens et
autres projetaient de pntrer en Navarre pour tourner notre gauche.
Leur esprance tait de dborder nos ailes, de nous envelopper, de
nous couper la route de France, et d'avoir ainsi une nouvelle journe
de Baylen: chimre insense, car on n'aurait pu renouveler contre
soixante mille Franais, fort rsolus malgr la timidit de
quelques-uns de leurs chefs, ce qu'on avait pu faire, une fois, contre
huit mille Franais dmoraliss.  ce plan ridicule, imit du hasard
de Baylen, Joseph voulait opposer l'imitation, tout aussi ridicule,
des grandes manires d'oprer de son frre, en se jetant en masse, et
alternativement, sur chacun des corps insurgs, afin de les craser
les uns aprs les autres. L'intention pouvait tre bonne, mais la
prcision, l'-propos dans l'excution, sont tout  la guerre, et
l'imitation n'y russit pas plus qu'ailleurs. Aussi, tandis que les
insurgs de Blake faisaient des dmonstrations sur Bilbao, et ceux de
l'Aragon sur Tudela, Joseph y envoyait ses corps en toute hte, y
courait quelquefois lui-mme  perte d'haleine, arrivait quand il
n'tait plus temps, ou bien s'arrtait sans pousser  bout ses
tentatives, ramenait ensuite  Vittoria ses soldats extnus, crivait
alors  l'Empereur qu'il avait suivi ses conseils, et qu'il esprait
bientt, avec un peu d'exprience, devenir digne de lui: triste
spectacle souvent donn au monde par des frres mdiocres voulant
copier des frres suprieurs, et ne russissant  les galer que dans
leurs dfauts ou leurs vices!

[En marge: Napolon prescrit  ses lieutenants en Espagne de ne point
fatiguer les troupes en vains mouvements, et de l'attendre en
s'appliquant  rorganiser l'arme.]

Napolon ne pouvait s'empcher de sourire de ces misres de la vanit
fraternelle, mais bientt l'irritation l'emportait sur la disposition
 rire, quand il rflchissait au temps, aux forces que l'on consumait
ainsi en pure perte. Il songea donc  envoyer  ceux qui l'imitaient
si mal l'un de ses lieutenants les plus vigoureux, le marchal Ney,
pour les remonter en nergie; puis il leur ordonna de se borner 
rorganiser l'arme,  refaire leur matriel et leur artillerie, 
bien garder l'bre, et  se tenir tranquilles, en attendant son
arrive.

[En marge: Forces que Napolon emprunte  l'Allemagne et  l'Italie
pour les envoyer en Espagne.]

Il prit ensuite son parti sur les dtachements qu'il devait emprunter
tant  l'Italie qu' l'Allemagne, pour soumettre compltement
l'Espagne. Il pensa qu'il ne fallait pas moins de 100  120 mille
hommes si on voulait terminer promptement l'insurrection espagnole, et
jeter les Anglais  la mer. Il avait eu connaissance de la convention
de Cintra, et la trouvant honorable pour l'arme qui avait bien
combattu, et qui tait reste libre, il avait crit  Junot: Comme
gnral vous auriez pu mieux faire; comme soldat vous n'avez rien fait
de contraire  l'honneur.--Il donna en mme temps des ordres 
Rochefort pour recevoir et rquiper les troupes de Portugal, qui,
acclimates, aguerries et rarmes, pouvaient rendre encore de grands
services, et accrotre d'une vingtaine de mille hommes les secours
destins  la Pninsule.

[En marge: Deux divisions tires de l'Italie pour la Catalogne.]

[En marge: Le gnral Saint-Cyr charg de commander en Catalogne.]

L'Italie avait recouvr depuis quelques mois les Italiens devenus de
bons soldats en servant dans le Nord. Napolon ordonna au prince
Eugne de les acheminer au nombre de dix mille, sous le gnral Pino,
vers le Dauphin et le Roussillon. Il forma avec deux beaux rgiments
franais, le 1er lger, le 42e de ligne, tirs du Pimont, o les
remplaaient deux rgiments de l'arme de Naples, le fond d'une
division, qui fut confie au gnral Souham, et complte par
plusieurs bataillons appartenant  des corps dj mis  contribution
pour la Catalogne. Cette division, l'artillerie et la cavalerie
comprises, s'levait  prs de 7 mille hommes. Ce furent donc 16 ou 17
mille hommes qui se dirigrent des Alpes vers les Pyrnes, et qui,
avec le corps du gnral Duhesme, la colonne Reille, et une brigade de
Napolitains dj partie pour Perpignan sous la conduite du gnral
Chabot, devaient porter  36 mille combattants environ les troupes
destines  la Catalogne. Cette province, spare du reste de
l'Espagne, offrant un thtre de guerre  part, Napolon y donna le
commandement en chef des troupes  un gnral incomparable pour la
guerre mthodique, et oprant toujours bien quand il tait seul, le
gnral Saint-Cyr. On ne pouvait faire un meilleur choix.

[En marge: Le 1er et le 6e corps envoys d'Allemagne en Espagne.]

[En marge: Le 5e corps plac dans une position intermdiaire pour en
disposer plus tard.]

[En marge: Napolon envoie en Espagne toutes ses divisions de
dragons.]

C'taient l'Allemagne et la Pologne qui devaient fournir les
dtachements les plus considrables. Napolon rsolut d'en tirer le
1er corps dj transport  Berlin, sous le commandement du marchal
Victor, et le 6e ayant appartenu au marchal Ney, et actuellement
camp en Silsie, sous le marchal Mortier. Il se rserva d'en tirer
plus tard le 5e qui avait successivement appartenu aux marchaux
Lannes et Massna, et qui tait, comme le 6e, camp en Silsie, sous
le marchal Mortier. Napolon, pour le moment, le dirigea sur
Bayreuth, l'une des provinces franconiennes qui lui restaient, et
voulut le laisser l en disponibilit, sauf  le diriger sur
l'Autriche, si celle-ci se dcidait pour la guerre immdiate, ou 
l'acheminer sur l'Espagne, si la cour de Vienne renonait  ses
armements. Les 1er et 6e corps, renforcs par les recrues fournies par
les dpts, ne prsentaient pas moins d'une cinquantaine de mille
hommes, en y comprenant l'artillerie et la cavalerie lgre attaches
 chaque division. Ils taient tous, sauf un petit contingent de
conscrits, de vieux soldats prouvs, renferms dans des cadres sans
pareils. Napolon songea  emprunter aussi  l'Allemagne une portion
de la rserve gnrale de cavalerie, et fit choix de l'arme des
dragons, qui lui semblait excellente  employer en Espagne, parce
qu'elle pouvait faire plus d'un service, et que assez solide pour tre
oppose  l'infanterie espagnole, elle tait moins lourde cependant
que la grosse cavalerie. Il rsolut au contraire de laisser dans les
plaines du Nord ses nombreux et vaillants cuirassiers, inutiles contre
les troupes sans tenue du Midi, ncessaires contre les bandes
aguerries des contres septentrionales. Il prescrivit le dpart pour
l'Espagne de trois divisions de dragons, sauf  expdier encore les
deux qui restaient, quand il aurait clairci le mystre de la
politique autrichienne.

Il voulait faire concourir les rois, ses allis ou ses frres,  cette
guerre qui tenait  son systme de royauts confdres, et il demanda
3 mille Hollandais au roi de Hollande, 7 mille Allemands aux princes
de la Confdration du Rhin, et au roi de Saxe 7 mille Polonais qu'il
s'tait engag depuis long-temps  prendre  son service. Enfin il
achemina en troupes du gnie et d'artillerie environ 3,500 hommes,
avec un immense matriel.

[En marge: Formation de la division Sbastiani avec plusieurs
rgiments tirs des bords de l'Elbe.]

[En marge: Nouveaux dtachements de la garde impriale envoys en
Espagne.]

Ce n'tait pas l tout ce qui marchait vers les Pyrnes. Dj, comme
nous l'avons dit, Napolon avait dirig sur l'Espagne huit vieux
rgiments compris dans les cent mille hommes agissant actuellement sur
l'bre. Quatre autres tirs des bords de l'Elbe et de Paris, les 28e,
32e, 58e, 75e de ligne, taient sur les routes de France, et devaient,
avec le 5e de dragons, composer une belle division de sept ou huit
mille hommes, que Napolon donna au gnral Sbastiani, revenu de
Constantinople.  ces douze vieux rgiments tirs successivement de
l'Allemagne et de la France, il en avait ajout deux autres  la
nouvelle des dsastres de ses armes en Espagne: c'taient les 36e et
55e de ligne, approchant en ce moment de Bayonne, et destins 
renforcer la rserve de Joseph. La garde enfin devait fournir encore
quatre mille hommes, outre trois mille qui taient au quartier gnral
de Joseph. Ces troupes runies, sans le 5e corps dont la disposition
demeurait incertaine, sans les troupes de Junot arrivant  peine et
qu'il fallait rorganiser, formaient un total de 110  115 mille
hommes, dignes de la grande arme dont ils sortaient. Napolon allait
prendre des moyens pour les accrotre encore  l'aide d'un habile
recrutement tir des dpts, et remplac aux dpts par la
conscription.

[En marge: Moyens employs par Napolon pour remplacer aux armes
d'Italie et d'Allemagne les troupes qu'il en a retires.]

Il s'agissait de savoir comment on remplacerait  l'arme d'Italie, et
surtout  la grande arme, les troupes qu'on leur empruntait, sans
trop affaiblir ni l'une ni l'autre. Aprs les rgiments successivement
appels de Pologne et d'Allemagne, aprs le dpart des 1er et 6e corps
et des divisions de dragons, aprs le licenciement des auxiliaires, la
grande arme se trouvait singulirement rduite. Il restait dans la
Pomranie sudoise et la Prusse le 4e corps du marchal Soult,
prsentant 34 mille hommes d'infanterie, 3 mille de cavalerie lgre,
8  9 mille de grosse cavalerie, 4 mille de troupes d'artillerie et du
gnie, total 50 mille environ. Le marchal Bernadotte, prince de
Ponte-Corvo, tenait garnison dans les villes ansatiques et le
littoral de la mer du Nord, avec deux divisions franaises de 12 mille
hommes (les divisions Boudet et Gency, la division Molitor ayant pass
au corps du marchal Soult), 14 mille Espagnols et 7 mille Hollandais,
total 33 mille hommes. Le marchal Davout, avec le 3e corps, le plus
beau, le plus fortement organis de toute l'arme franaise, occupait
le duch de Posen, de la Vistule  l'Oder. Il comptait 38 mille hommes
d'infanterie, 9 mille de cavalerie, chasseurs, dragons et cuirassiers.
Il occupait en outre Dantzig avec la division Oudinot, forte de 10
mille grenadiers et chasseurs d'lite. Il avait 3 mille hommes
d'artillerie et du gnie, ce qui faisait un total de 60 mille
Franais. Il comptait 30 mille Saxons et Polonais. Le parc gnral
pour toute la grande arme, runi  Magdebourg et dans les principales
places de la Prusse, comptait 7  8 mille serviteurs de toute espce.
C'tait un total de 180 mille hommes, dont 130 mille Franais, 50
mille Polonais, Saxons, Espagnols, Hollandais. Si on ajoutait  cette
masse le 3e corps, tabli en Silsie, et qui s'levait  24 mille
hommes environ, la grande arme pouvait tre value  200 mille
soldats de premire qualit, bien suffisants avec l'arme d'Italie
pour accabler l'Autriche, l'empereur Alexandre ne nous apportt-il
qu'un concours nul ou insuffisant. Toutefois, ce n'tait plus assez
pour contenir le mauvais vouloir universel du continent, car si
l'Autriche seule manifestait sa haine et son dsir de secouer le joug
de notre domination, l'Allemagne entire commenait  prouver contre
nous une aversion profonde, et mal dissimule, aussi bien dans les
pays soumis  la Confdration du Rhin que dans tous les autres.

[En marge: Napolon, par un envoi de conscrits, remonte la grande
arme sous le rapport du nombre.]

Napolon voulut sur-le-champ reporter les armes d'Allemagne et
d'Italie  un effectif presque gal  celui qu'elles avaient, avant
les dtachements qu'il venait d'en tirer. Malheureusement il pouvait
les rendre gales en quantit  ce qu'elles avaient t, mais non pas
en qualit, car il ne leur envoyait que des recrues en place de
vieilles troupes. Cependant le fond de ces corps tait si excellent,
et le nombre d'hommes aguerris tel encore, qu'une addition de
conscrits ne pouvait pas les affaiblir sensiblement. Il commena, en
excution de la convention passe avec la Prusse, par rapprocher du
Rhin les troupes qu'il avait en Allemagne. Le 1er et le 6e corps,
destins  l'Espagne, taient par ses ordres en marche sur Mayence, 
six tapes l'un de l'autre, de manire  ne pas se faire obstacle sur
la route qu'ils avaient  parcourir. Le corps du marchal Soult fut
amen sur Berlin, pour prendre la place du 1er corps, qui venait de
quitter cette capitale. Le corps du marchal Davout dut venir prendre
sur l'Oder et dans la Silsie la place laisse vacante par les 6e et
5e corps, l'un dirig, comme on l'a vu, sur Mayence, l'autre sur
Bayreuth. Le gnral Oudinot dut avec ses bataillons d'lite quitter
Dantzig, et s'acheminer vers l'Allemagne centrale. Les Polonais et les
Saxons furent chargs de le remplacer  Dantzig. Ce mouvement, qui
tait un commencement d'excution de la convention avec la Prusse,
rendait le recrutement plus facile en abrgeant de moiti la distance.

[En marge: Mise  excution dfinitive du dcret qui fixe tous les
rgiments  cinq bataillons.]

Napolon songea d'abord  mettre dfinitivement en vigueur le dcret
rendu l'anne prcdente, lequel portait chaque rgiment d'infanterie
 cinq bataillons. En consquence, il rsolut d'avoir quatre
bataillons complets  tous les rgiments de la grande arme, en
laissant le cinquime, celui du dpt, sur le Rhin. Quant  l'Espagne,
il voulut que chaque rgiment et trois bataillons de guerre au corps,
un quatrime  Bayonne, comme premier dpt, un cinquime dans
l'intrieur de la France, comme second dpt. Les armes d'Italie et
de Naples devaient avoir de mme cinq bataillons par rgiment, quatre
en Italie, le cinquime en Pimont ou dans les dpartements du midi de
la France.

[En marge: Nouveau recours  la conscription.]

Pour cela il fallut de nouveau recourir  la conscription. Il restait
 prendre sur les conscriptions antrieures de 1807, 1808 et 1809,
cette dernire dj dcrte en janvier de l'anne courante, environ
60 mille nommes. Napolon voulut demander en outre celle de 1810,
commenant ainsi  anticiper de plus d'une anne sur les conscriptions
dont il faisait l'appel. Toutefois il eut la prcaution de ne disposer
immdiatement que d'une partie de cette population. Ces deux leves,
de 60 mille hommes pour les annes 1807  1809, et de 80 mille pour
1810, devaient former un total de 140 mille hommes, dont 40 mille
affects  l'infanterie de la grande arme, 30 mille  celle de
l'arme d'Espagne, 26  celle d'Italie, 10 aux cinq lgions de
rserve, 10 enfin  celle de la garde impriale, ce qui faisait 116
mille hommes pour l'infanterie. Il en restait 14 mille pour la
cavalerie, 10 mille pour l'artillerie, le gnie et les quipages.

On remarquera sans doute que Napolon levait 10 mille hommes pour la
garde impriale. Cette troupe d'lite, rentre en France, se reposait
 Paris, et tait gnralement moins employe que les autres. Napolon
rsolut d'en faire une cole de guerre, en lui envoyant des jeunes
gens choisis, pour qu'elle les dresst en bataillons de fusiliers.
Aprs avoir pass un an ou deux soit  Paris, soit  Versailles dans
la garde impriale, ces conscrits devaient avoir pris son esprit, sa
discipline, sa belle tenue. Il n'en ordonna pas moins le recrutement
ordinaire de cette garde,  vingt hommes par rgiment, pris au choix
sur toute l'arme, afin de maintenir son excellente composition, et
de laisser ouverte cette carrire d'avancement pour les vieux soldats
qui n'avaient pas une autre manire de s'lever.

Pour le moment, Napolon n'appela que 80 mille hommes, dont 60 mille
sur les conscriptions dj dcrtes, et 20 mille seulement sur celle
de 1810. Il voulut mme que l'on comment par les conscrits des
classes arrires, et qu'on en achemint sur Bayonne 20 mille, levs
la plupart dans les dpartements du midi. Il ordonna l'envoi dans
cette ville des cadres des quatrimes bataillons, pour y entreprendre
sur-le-champ l'instruction de ces conscrits, dj robustes  cause de
leur ge plus avanc, et pour y prparer ainsi le recrutement futur
des corps entrant en Espagne. Grce  cette prvoyance, la grande
arme devait bientt contenir prs de 200 mille Franais, sans y
comprendre le cinquime corps, l'arme d'Italie 100 mille, l'arme
d'Espagne 250 mille, dont 100 mille dj tablis sur l'bre, 110 mille
en marche, et 40 mille faisant leur apprentissage militaire dans les
quatrimes bataillons.

En attendant l'excution de ces mesures, Napolon fit partir
sur-le-champ des dpts tout ce qui tait disponible, afin de mnager
de la place dans les cadres, et d'envoyer un premier contingent de
recrues  tous les corps. Trois rgiments de marche, un dirig sur
Berlin pour le marchal Soult (4e corps), un sur Magdebourg pour le
marchal Davout (3e corps), un sur Dresde pour le marchal Mortier (5e
corps), furent forms et expdis. Deux autres, l'un achemin sur
Mayence, l'autre sur Orlans, furent destins  recruter le 1er et le
6e corps. C'tait un renfort immdiat d'une douzaine de mille hommes,
parfaitement instruits, pour les divers corps qui devaient ou rester
en Allemagne, ou se rendre en Espagne.

Napolon prescrivit en mme temps, pour faciliter la formation 
quatre bataillons de guerre des rgiments rests en Allemagne, que
ceux qui avaient des compagnies de grenadiers et de chasseurs  la
division Oudinot, les rappelassent sur-le-champ; et pour ddommager
cette division de ce qu'elle perdait, il lui fit donner les compagnies
de grenadiers et de chasseurs des rgiments qui taient stationns en
France, et qui ne lui avaient encore fourni aucune de ces compagnies.
C'tait un mouvement extraordinaire de troupes allant et venant dans
tous les sens, de jeunes et vieux soldats, les uns se dirigeant vers
le Nord, les autres vers le Midi, depuis la Vistule jusqu' l'bre,
tous se succdant avec aussi peu de confusion que le comportaient
d'aussi vastes distances et des masses d'hommes aussi considrables.

[En marge: Ftes ordonnes pour l'arme.]

S'occupant toujours des plaisirs du soldat, et sachant que s'il ne
tient pas  sa vie quand on a eu l'art de l'aguerrir, tient  en jouir
pendant qu'on la lui laisse, Napolon ordonna des ftes brillantes
pour les troupes qui traversaient la France du Rhin aux Pyrnes. Il
voulut qu' Mayence, Metz, Nancy, Reims, Orlans, Bordeaux, Prigueux,
les municipalits offrissent des rjouissances toutes militaires, dont
il promit secrtement de faire les frais. Il consacra  cet objet plus
d'un million, pris sur le trsor de l'arme, en ayant soin de laisser
aux municipalits tout le mrite de cette gnreuse hospitalit. Des
chansons guerrires composes par son ordre taient chantes dans des
banquets, o il n'tait question que des exploits hroques de nos
armes et de la grandeur de la France, seule part qu'on laisst  la
politique dans ces solennits. L de vieux soldats partis du Nimen
pour se rendre sur le Tage se rencontraient avec des enfants de
dix-huit ou dix-neuf ans, quittant les bords de la Seine ou de la
Loire pour ceux de l'Elbe ou de l'Oder, ayant oubli dj le chagrin
d'abandonner leur chaumire, et, au milieu de leurs adieux, se
souhaitant bonne fortune dans cette aventureuse carrire de combats et
de gloire. En gnral, ceux qui allaient au Midi taient les plus
joyeux, par la seule raison qu'ils devaient y trouver de bons vins,
tant tait grand l'oubli de soi-mme chez ces hommes vous  une
destruction presque certaine, et pour eux fort prvue.

[En marge: Grands envois de matriel de guerre vers l'Espagne.]

 tous ces envois d'hommes, Napolon ajouta d'immenses envois de
matriel vers les Pyrnes. Il n'y avait rien  expdier sur le Rhin,
car depuis qu'on faisait la guerre sur cette frontire, on y avait
accumul un matriel considrable, que la place de Magdebourg, devenue
presque franaise en devenant westphalienne, avait peine  contenir,
et qu'on tait oblig de faire refluer vers Erfurt, vers Mayence et
vers Strasbourg. Mais  Perpignan,  Toulouse,  Bayonne, presque tout
tait  crer, la guerre tant nouvelle au Midi, et prenant surtout
des proportions aussi tendues. En consquence, Napolon ordonna la
runion  Bayonne d'immenses quantits de draps, toiles, cuirs,
fusils, canons, tentes, marmites, grains, fourrages, btail. Il
voulut que chaque soldat, portant dans son sac trois paires de
souliers, pt en trouver deux autres aux Pyrnes, accordes le plus
souvent en gratification. Il commanda une fabrication extraordinaire
de souliers, capotes et biscuit, persistant dans sa maxime que le
soldat, avec de la chaussure, des habits et du biscuit, a
l'indispensable, et qu'avec cela on peut tout faire de lui. Il
prescrivit l'achat d'un grand nombre de boeufs et de mulets pour
l'alimentation et les transports. Enfin il eut soin d'affecter de
fortes subventions  l'entretien des routes, car elles succombaient
sous les normes charrois qui les parcouraient. Ces ordres devaient
tre excuts dans la seconde moiti d'octobre, l'entrevue d'Erfurt
devant en prendre la premire moiti. Napolon comptait passer l'bre
 cette poque, marcher sur Madrid  la tte d'armes formidables, et
rtablir son frre sur le trne de Philippe V.

[En marge: Dpenses des armements prescrits par Napolon.]

[En marge: L'quilibre rompu de nouveau dans le budget de l'tat.]

Il fallait, pour suffire  ces vastes dpenses, des ressources tout
aussi vastes. La victoire et la bonne administration y avaient pourvu
d'avance; mais il n'en est pas moins vrai qu'une notable partie des
trsors amasss avec tant de prvoyance, pour la fcondation du sol,
pour la dotation de grandes familles, allait tre dtourne et
dissipe. Napolon recueillait ainsi de ses fautes en Espagne deux
consquences galement fcheuses, la dispersion de ses vieux soldats
du Nord au Midi, et la dissipation des richesses cres par son habile
conomie. Ce budget, qu'il avait mis tant de soin  renfermer dans un
chiffre de 720 millions (sauf les frais de perception qui taient de
120, et les dpenses dpartementales de 30), dpassait cette
proportion, pour s'lever  800, mme au del, sans compter tout ce
que continuerait  fournir l'tranger, car la grande arme tait
entretenue en partie sur les contributions de la Prusse. Les recettes
qui, sous ce rgne si paisible au dedans, allaient sans cesse
croissant, venaient de flchir dans un de leurs produits essentiels,
les douanes. On avait espr 80 millions de ce dernier produit, et il
tait douteux qu'on en pert 50. C'tait un premier effet des
redoutables dcrets de Milan, qui avaient interdit, par des moyens
nouveaux et plus rigoureux, l'entre des denres coloniales de
provenance anglaise. Les recettes diminuaient donc, tandis que les
dpenses augmentaient. Il est vrai que le trsor de l'arme y devait
pourvoir.

[En marge: Complment de ressources trouv dans le trsor de l'arme.]

Le dernier rglement avec la Prusse promettait des ressources
considrables. On avait consomm en fournitures sur les lieux environ
90 millions. On en avait dpens 206 en argent provenant des
contributions, ce qui faisait prs de 300 millions tirs de
l'Allemagne pour l'entretien des armes franaises. Il restait  la
caisse des contributions, c'est--dire au trsor de l'arme, environ
160 millions, en valeurs reues ou  recevoir prochainement, plus 140
dus par la Prusse, en tout 300 millions. Mais ces 300 millions
n'taient pas intgralement disponibles; car, indpendamment des 140
millions acquittables en lettres de change ou lettres foncires, il y
avait, dans les 160 millions tenus pour comptant, 24 millions dj
verss au trsor pour solde arrire, et 74 verss  la caisse de
service sur les 84 qu'on lui devait pour l'emprunt destin  faire
cesser l'escompte des obligations des receveurs gnraux. Restaient
donc 62 millions immdiatement disponibles, plus une vingtaine de
millions provenant de la contribution de l'Autriche, mais absorbs par
quelques prts accords, soit  des villes, soit  l'Espagne
elle-mme. Ainsi les ressources prsentes taient fort limites,
puisque les 140 millions stipuls par la Prusse en lettres de change
et titres fonciers ne devaient tre verss que successivement, et dans
un espace de dix-huit mois. Il est vrai que les recettes du trsor
rentraient avec une extrme facilit, que la caisse de service
regorgeait d'argent, grce au crdit dont elle jouissait; que, d'aprs
le rglement conclu avec la Prusse, la grande arme tait solde en
entier pour toute l'anne 1808, et que, si le terme des ressources
pouvait se faire apercevoir, rien encore ne sentait la gne. Napolon
n'en avait pas moins port, par la guerre d'Espagne, un coup aussi
sensible  ses finances qu' ses armes, car les unes comme les autres
allaient s'affaiblir en se divisant.

[En marge: Achats de rentes ordonns par Napolon pour soutenir le
cours des effets publics.]

Il rsultait de cette fatale guerre une charge nouvelle, que Napolon
avait voulu assumer sur lui par des raisons politiques fort
controversables, et fort controverses avec son ministre du trsor, M.
Mollien. Bien qu'il mt un grand soin  drober au public la
connaissance des vnements d'Espagne, jusqu' cacher mme les
victoires, afin de mieux laisser ignorer les dfaites, on arrivait,
toutefois,  les connatre, soit par les journaux anglais, dont il
pntrait toujours quelques-uns malgr la police la plus vigilante,
soit par les lettres des officiers  leurs familles, crites comme de
coutume d'aprs les impressions exagres du moment. On finissait
ainsi par apprendre les faits principaux, et on savait qu'une arme
franaise avait t malheureuse en Andalousie, qu'une flotte avait
capitul  Cadix, que Joseph, aprs tre entr  Madrid, se trouvait
aujourd'hui  Vittoria. Or, ce sont les rsultats gnraux qui
importent bien plus que les dtails, et, en dfinitive, il tait
gnralement connu que l'entreprise essaye sur la couronne d'Espagne,
au lieu d'tre, comme on l'avait cru d'abord, une simple prise de
possession, devenait une lutte acharne contre une nation entire,
seconde par toute la puissance des Anglais. La division des forces de
la France tant une consquence invitable de cette nouvelle guerre,
on sentait confusment que l'Empire n'tait plus si fort, que ses
ennemis nagure abattus pourraient relever la tte, et que tout ce qui
semblait rsolu pourrait tre remis en question. Les intrts, quoique
souvent aveugles, ont cependant une perspicacit instinctive, qui  la
longue les rend clairvoyants. Aussi, le mouvement mercantile des fonds
publics, s'il ne rvle en gnral que les folles terreurs ou les
folles esprances du jour, indique avec le temps l'opinion sage et
fonde que les intrts clairs par la rflexion se font de l'tat
des choses. Or, malgr les efforts de Napolon pour dissimuler la
vritable situation des affaires d'Espagne, la sagacit veille de la
finance dmentait le langage officiel du gouvernement, et les fonds
publics baissaient sensiblement. On les avait vus aprs Tilsit
s'lever  un taux alors inconnu, celui de 94 pour la rente cinq pour
cent, et s'y maintenir avec quelques lgres variations, jusqu'au
moment o, la barbare expdition de Copenhague amenant la coupable
invasion de la Pninsule, l'esprance de la paix s'tait vanouie. 
cette poque les fonds taient tombs de 94  80, et mme  70 aprs
l'insurrection espagnole. C'tait le jugement que les intrts
effrays portaient eux-mmes sur la politique de l'Empereur, et
c'taient des vrits fort dures, que sa puissance, si redoute et si
respecte, ne pouvait lui pargner. Comme il arrive toujours, au
mouvement naturel des valeurs s'tait joint le mouvement factice
produit par la spculation, et le taux des fonds publics tendait 
tomber mme au-dessous de ce qu'autorisaient des prvisions
raisonnables; car, si Napolon avait commis une grande faute, il lui
tait possible de la rparer encore, et de se sauver, pourvu qu'
celle-l il n'en ajoutt pas d'autres d'une nature plus grave.

[En marge: Lutte victorieuse de Napolon contre les spculateurs  la
baisse.]

Mais il n'tait pas homme  reculer devant cette nouvelle espce
d'ennemis, et il rsolut de lutter contre eux.--Je veux, dit-il  M.
Mollien, faire une campagne contre les _baissiers_;--car ce triste
jargon de l'agiotage tait aussi connu alors qu'aujourd'hui. Il
suffit, en effet, d'avoir travers une rvolution pour qu'il devienne
vulgaire, l'agiotage n'ayant pas de plus vaste champ que les
rvolutions pour s'exercer, Napolon voulut donc, malgr M. Mollien,
dont l'esprit habitu aux procds rguliers rpugnait aux expdients,
ordonner des achats extraordinaires de rentes, afin de relever les
fonds publics. Il eut recours pour cela au trsor de l'arme, qu'il
croyait inpuisable, comme il croyait invariable dans ses faveurs la
victoire qui avait rempli ce trsor. En consquence, il prescrivit des
achats considrables pour le compte du trsor de l'arme,
indpendamment des achats de la caisse d'amortissement, alors rares et
peu rguliers, et pensa faire en cela une chose aussi avantageuse 
l'arme qu'aux cranciers de l'tat eux-mmes. Pour l'arme, il se
procurait des placements donnant un intrt de 6 ou 7 pour cent, et
pour les cranciers de l'tat, il maintenait la valeur de leur gage 
un taux suffisant. Il n'y avait, du reste, en se reportant aux
habitudes de l'poque, pas beaucoup  reprendre  cette manire
d'oprer, car alors on n'avait pas encore appris  penser que les
achats de l'tat doivent tre constants et quotidiens comme une
fonction rgulire, et non accidentels comme une spculation.

[En marge: Napolon fait excuter aussi des achats de rentes par la
Banque de France.]

[En marge: Rsultat de la lutte financire de Napolon contre les
spculateurs  la baisse.]

Napolon, n'ayant pas sous la main les fonds de l'arme, ordonna  la
caisse de service de faire les avances, et cette caisse avana jusqu'
30 millions pour des achats de rentes. Il ne s'en tint pas l. Il y
avait  la Banque, depuis l'mission de ses nouvelles actions, des
capitaux oisifs, dont elle ne trouvait point l'emploi, l'escompte ne
se dveloppant pas en proportion du capital que Napolon avait voulu
lui constituer. Au taux de la rente, c'tait un placement d'environ 7
pour 100, prsentant par consquent plus d'avantages que l'escompte
lui-mme. Napolon exigea que la Banque achett des rentes pour une
forte somme; ce qu'elle fit avec docilit, et ce qui du reste tait
conforme  ses intrts bien entendus comme  ceux de l'tat, aucun
placement ne pouvant tre en ce moment aussi avantageux que celui
qu'on lui prescrivait. Par ces achats combins, excuts rsolment,
opinitrement, pendant un mois ou deux, les spculateurs  la baisse
furent vaincus, plusieurs mme ruins, et les fonds publics
remontrent  80, taux auquel Napolon attachait l'honneur de son
gouvernement. Au-dessus tait  ses yeux la prosprit exubrante, que
ses victoires devaient bientt rendre  l'empire; au-dessous tait un
signe de dclin qu'il ne voulait pas souffrir. Il dcida qu' chaque
mouvement des fonds au-dessous de 80, le trsor recommencerait ses
achats. Aussi, malgr toutes les tentatives des joueurs  la baisse,
espce de joueurs la pire de toutes, car elle spcule sur
l'appauvrissement de la fortune publique, les cours se maintinrent par
la puissance de ce singulier spculateur, qui avait  sa disposition
les ressources runies du trsor et de la victoire. Il fut joyeux de
ce succs comme d'une bataille gagne sur les Russes ou sur les
Autrichiens.--Voil les _baissiers_ vaincus, dit-il  M. Mollien. Ils
ne s'y essayeront plus, et en attendant nous aurons conserv aux
cranciers de l'tat le capital auquel ils ont le droit de prtendre,
car 80 est celui sur lequel je veux qu'ils puissent compter; et de
plus nous aurons opr de bons placements pour la caisse de
l'arme.--Puis il fit donner quelques recettes particulires 
plusieurs des vaincus de cette guerre financire. C'tait toutefois un
singulier symptme, et digne d'observation, que cette lutte ouverte
que les spculateurs livraient  la politique de Napolon, quand
l'opinion inquite se bornait encore  de sourdes rumeurs. Que
n'coutait-il cette leon, si peu leve qu'en ft l'origine; car la
vrit est bonne et salutaire d'o qu'elle vienne!

[En marge: Effet des dclarations de Napolon sur la diplomatie
europenne.]

[En marge: Rponses de l'Autriche.]

Ces soins de tout genre avaient absorb la fin d'aot et presque tout
le mois de septembre. L'entrevue d'Erfurt approchait. Dans cet
intervalle, les manifestations de la diplomatie impriale avaient
atteint leur but. L'Autriche, intimide depuis le retour de Napolon 
Paris, avait notablement flchi. Les dclarations qu'il avait faites,
confirmes par l'appel des contingents allemands, la mettant en face
de la guerre, lui avaient inspir des rflexions srieuses. Il
convenait d'ailleurs  cette puissance d'ajourner ses rsolutions, car
 se dcider pour une nouvelle prise d'armes, il valait mieux qu'elle
attendt que cent mille Franais eussent pass de l'Allemagne dans la
Pninsule, et qu'elle et en outre apport un nouveau degr de
perfection  ses prparatifs. Elle n'hsita donc pas  donner des
explications qui pussent calmer l'irritation de Napolon, et loigner
le moment de la rupture. Elle imputa ses armements  une prtendue
rorganisation de l'arme autrichienne, commence, disait-elle, par
l'archiduc Charles, et continue par lui avec persvrance depuis plus
de deux annes, ce que personne n'avait le droit de trouver ni
tonnant ni mauvais. Quant  l'indulgence dont l'Angleterre avait us
dans l'Adriatique  l'gard du pavillon autrichien, elle l'expliqua
non par une connivence secrte, mais par un reste de mnagement de
l'Angleterre envers une ancienne allie. Enfin, relativement  la
reconnaissance du roi Joseph, elle luda les ouvertures de la
diplomatie franaise, en remettant de jour en jour, sous prtexte de
n'avoir pu encore fixer l'attention de l'empereur Franois sur ce
grave sujet.

[En marge: Rponse de la Prusse.]

Napolon ne se mprit point sur le sens et la sincrit des rponses
de l'Autriche. Mais il vit clairement  son langage qu'elle n'agirait
pas cette anne, et qu'il aurait le temps de faire une campagne
prompte et vigoureuse au del des Pyrnes. C'tait d'ailleurs 
Erfurt qu'il allait s'en assurer dfinitivement. La Prusse avait
ratifi avec empressement la convention d'vacuation, mme les
articles secrets qui limitaient d'une manire si troite son tat
militaire, mais elle demandait comme faveur insigne des dlais plus
longs pour l'acquittement des 140 millions restant encore  solder.
Elle esprait les obtenir de l'intervention personnelle et directe de
l'empereur Alexandre  Erfurt; car tout le monde esprait ou craignait
quelque chose de cette fameuse entrevue, annonce dans l'Europe
entire, et devenue l'objet de tous les entretiens. Les uns la
niaient, les autres l'affirmaient, chacun suivant ses dsirs. D'autres
y ajoutaient des souverains tels que le roi de Prusse, ou l'empereur
d'Autriche, qui n'y avaient pas t invits; car, en dehors des
souverains de France et de Russie, on n'avait appel ou accueilli dans
leur dsir d'y tre admis, que les princes dont on attendait des
hommages et un accroissement d'clat.

[En marge: Prparatifs de l'empereur Alexandre pour se rendre 
Erfurt.]

[En marge: Personnages que l'empereur Alexandre amne  Erfurt.]

[En marge: Alexandre veut tre autoris, en passant  Koenigsberg, 
donner quelques consolations au roi et  la reine de Prusse.]

Au milieu de ces discours contradictoires des curieux et des oisifs,
ce qu'il y avait de vrai, c'est qu'en effet l'entrevue allait avoir
lieu le 27 septembre  Erfurt,  quelques lieues de Weimar.
L'empereur Alexandre, aprs l'avoir tant souhaite, ne pouvait la
refuser quand on la lui offrait. Ses affaires la lui permettaient
d'ailleurs, et la lui commandaient mme, car les choses commenaient 
se passer mieux en Finlande, les Anglais avaient quitt la Baltique,
et les vnements se prcipitaient en Orient. Il avait donc accept
avec joie l'occasion offerte de revoir Napolon, et d'obtenir enfin de
lui la ralisation de tout ou partie de ses voeux les plus chers. M.
de Romanzoff, plus ardent que lui, s'il tait possible,  poursuivre
l'accomplissement des mmes dsirs, avait approuv tout autant que son
matre cette importante entrevue, et devait l'y accompagner. Outre M.
de Romanzoff, Alexandre avait rsolu d'amener avec lui son frre, le
grand-duc Constantin,  titre de militaire, puis le premier officier
de son palais, M. de Tolstoy, frre de l'ambassadeur de Russie 
Paris, et avec ces deux personnages quelques aides de camp. Il avait
voulu, pour se faciliter les relations avec la cour impriale de
France, que M. de Caulaincourt, qu'il avait contract l'habitude de
voir tous les jours et d'entretenir sans aucune gne, vnt  Erfurt.
Il n'avait demand avant de se mettre en route qu'une chose, c'tait
qu'on lui fournt le moyen, en passant  Koenigsberg, de dire encore
quelques paroles consolantes aux souverains ruins et profondment
malheureux de la Prusse. La convention d'vacuation, tout en les
satisfaisant fort, sous le rapport de la dlivrance de leur
territoire, les dsolait quant aux exigences pcuniaires. Or,
Alexandre avait cette faiblesse, tenant du reste  un bon sentiment,
de vouloir toujours dire  ceux qu'il voyait ce qui leur tait
agrable  entendre. Il en prouvait particulirement le besoin
vis--vis du roi et de la reine de Prusse, dont l'infortune tait pour
lui un reproche continuel. Il insista donc pour tre autoris  faire
en passant  Koenigsberg quelques nouvelles promesses d'allgement,
auxquelles M. de Caulaincourt, dpourvu d'instructions sur ce sujet,
n'accda qu'avec beaucoup de timidit et de mnagement; et, cela
obtenu, il disposa tout pour tre rendu le 27 septembre  Erfurt, en
restant un jour seulement auprs de la malheureuse cour de Prusse.

[En marge: Opposition  Saint-Ptersbourg  l'entrevue d'Erfurt.]

 Saint-Ptersbourg, le parti hostile  la politique de l'alliance,
fort joyeux des difficults que la France rencontrait en Espagne,
faisant argument de celles que la Russie rencontrait en Finlande, et
dplorant avec affectation les souffrances du commerce russe, blmait
amrement l'entrevue d'Erfurt. Aprs les indignits de Bayonne, disait
ce parti, aller si loin en visiter l'auteur, s'aboucher avec lui, sans
doute pour ratifier tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il ferait
encore, tait une conduite peu honorable. Le reprsentant de
l'Autriche surtout s'tait permis  cet gard des liberts de langage
qu'il avait fallu rprimer. La cour de l'impratrice mre ne s'tait
contenue qu' moiti, mais s'tait contenue, devant l'expression
formelle de la volont d'Alexandre. Cependant au dernier moment
l'impratrice mre, clatant  la vue des dangers de son fils,
auxquels elle semblait croire, avait adress des reproches violents 
M. de Romanzoff, lui disant qu'il conduisait Alexandre  sa perte, et
qu'il arriverait peut-tre  Erfurt de l'empereur de Russie ce qui
tait arriv  Bayonne des malheureux souverains de l'Espagne. Enfin
elle n'avait pu s'empcher d'exprimer ses apprhensions  l'empereur
lui-mme, qui l'avait rassure plutt comme un fils reconnaissant que
comme un matre absolu, bless de ce qu'on juget si mal ses dmarches
et les consquences qu'elles pouvaient avoir. Des suppositions aussi
tranges prouvaient deux choses: l'aveuglement des vieilles cours, et
la force que Napolon avait rendue  leurs prjugs par sa conduite 
Bayonne.

[En marge: Dpart de l'empereur Alexandre, et son rapide voyage 
travers la Pologne et l'Allemagne.]

Alexandre ne tint aucun compte de ces craintes, partit de
Saint-Ptersbourg avec son frre et quelques aides de camp (il s'tait
fait prcder par MM. de Romanzoff et de Caulaincourt), et courut la
poste en voyageant avec autant de simplicit que de clrit. Il avait
t convenu que Napolon, tant chez lui  Erfurt, se chargerait des
soins matriels de cette grande reprsentation, et qu'Alexandre
n'aurait  y transporter que sa personne et celle de ses officiers. Il
voyageait avec une simple calche, plus vite que les courriers les
plus presss. Il s'arrta le 18 septembre  Koenigsberg, parut
s'apitoyer beaucoup sur les malheurs de ses anciens allis, presque
rduits  vivre dans l'indigence  l'une des extrmits de leur
royaume, et repartit immdiatement pour Weimar.

Partout o il y avait des troupes franaises, un accueil des plus
brillants tait prpar au jeune czar. Les corps d'arme taient sous
les armes dans leur plus belle tenue, criant: _Vive Alexandre! Vive
Napolon!_ Alexandre les passait en revue, les flicitait de leur
aspect militaire qui rpondait  leur valeur, et les charmait par sa
grce infinie. Napolon lui avait envoy le marchal Lannes, devenu
duc de Montebello, pour le recevoir aux limites de la Confdration du
Rhin, lesquelles s'tendaient jusqu' Bromberg. Alexandre avait combl
de caresses et entirement sduit ce vieux militaire, qui, quoique
fort entt dans ses sentiments rvolutionnaires, n'en tait pas moins
trs-sensible aux tmoignages clatants et mrits qui descendaient
sur lui du haut des trnes.

[En marge: Arrive de l'empereur Alexandre  Weimar.]

Alexandre arriva le 25 septembre  Weimar, voulant rsider dans cette
cour de famille jusqu'au 27, jour assign pour la runion  Erfurt.

[En marge: Personnages dont Napolon s'entoure pour aller  Erfurt.]

[En marge: Affluence de princes  Erfurt.]

[En marge: Spectacle que prsente un moment cette petite ville
ecclsiastique.]

[En marge: Arrive de Napolon  Erfurt le 27 septembre.]

[En marge: Premire rencontre des deux empereurs sur la route de
Weimar  Erfurt.]

Napolon de son ct avait quitt Paris, prcd, entour et suivi de
tout ce qu'il y avait de plus grand dans son arme et dans sa cour. M.
de Talleyrand tait l'un des personnages qu'il avait dpchs en
avant, pour donner au langage,  l'attitude de tout le monde, la
direction qu'il lui convenait d'imprimer. Quoique dj mcontent de
quelques propos de M. de Talleyrand sur les affaires d'Espagne, dont
celui-ci cherchait  se sparer depuis qu'elles tournaient mal,
Napolon avait voulu l'avoir pour se servir de lui au besoin dans
diverses communications dlicates, auxquelles M. de Champagny n'tait
pas propre. Une grande quantit de gnraux, de diplomates taient du
voyage. L'Allemagne s'tait fait reprsenter par une foule de princes
couronns. Ds le 26, le roi de Saxe s'tait empress de paratre 
Erfurt. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince
ecclsiastique, habitue, comme Weimar, et plusieurs autres capitales
studieuses de l'Allemagne,  un calme inaltrable, tait devenue le
lieu le plus anim, le plus brillant, le plus peupl de soldats,
d'officiers, d'quipages, de serviteurs  livre. On y rencontrait
comme de simples promeneurs des rois, des princes, de trs-grands
seigneurs de l'ancien et du nouveau rgime. Napolon y avait expdi
d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs lgants
et magnifiques le srieux des affaires. Il y arriva le 27 septembre, 
10 heures du matin. Aprs avoir reu les autorits civiles et
militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de
l'Europe, les potentats de la Confdration du Rhin, le roi de Saxe,
il sortit d'Erfurt  cheval, vers le milieu du jour, entour d'un
immense tat-major, pour aller  la rencontre de l'empereur Alexandre,
qui venait de Weimar en voiture dcouverte. Weimar est  quatre ou
cinq lieues d'Erfurt. Napolon rencontra son alli  deux lieues. En
apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop 
son cheval comme pour mieux tmoigner son empressement. Arrivs l'un
prs de l'autre, les deux empereurs mirent pied  terre,
s'embrassrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrme
plaisir  se revoir: plaisir sincre du reste; car, outre qu'ils
avaient grand besoin de confrer de leurs affaires, ils se plaisaient
rciproquement. Des chevaux avaient t prpars pour Alexandre et sa
suite; les deux empereurs rentrrent donc  cheval, marchant l'un 
ct de l'autre, s'entretenant avec une vritable effusion, se
demandant des nouvelles de leurs familles, comme si ces familles de
mme origine s'taient jadis connues et aimes, charmant enfin par
leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de
les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord, car c'tait
pour elles un gage qu'elles ne reverraient plus ces formidables armes
qui deux ans auparavant,  la mme poque et dans les mmes lieux,
ravageaient leurs belles campagnes.

[En marge: Emploi de la premire journe  Erfurt.]

Arriv  Erfurt, Napolon prsenta  l'empereur Alexandre tous les
personnages admis  cette entrevue, en commenant par les rois et
princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destin.
C'tait chez Napolon qu'on devait dner tous les jours, puisque
c'tait lui qui offrait l'hospitalit au souverain du Nord. Le soir,
s'assirent autour d'un festin splendide Napolon, Alexandre, le
grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince
Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes rgnants, des
personnages titrs, civils et militaires. La ville fut illumine, et
on assista  une reprsentation de _Cinna_, donne par les acteurs
tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possds. La
clmence habile du fondateur d'empire dsarmant les partis, les
rattachant  son pouvoir, tait le spectacle par lequel Napolon
voulait que commenassent les reprsentations de la tragdie
franaise.

[En marge: Rsolutions de Napolon en venant  Erfurt sur les objets
dont il allait entretenir l'empereur Alexandre.]

[En marge: Renonciation  toute ide de partage relativement 
l'empire turc, et don immdiat  la Russie des provinces du Danube.]

Il tait convenu qu'au milieu de ces ftes on prendrait le matin, le
soir, dans le cabinet ou  la promenade, le temps de s'entretenir en
libert des graves intrts qu'il s'agissait de rgler. Le parti de
Napolon, en venant  Erfurt, tait pris sur les objets essentiels
qui allaient tre traits dans l'entrevue, et il avait son plan arrt
d'avance. Sur l'Orient d'abord, il tait revenu de toute ide de
partage, ayant senti, aprs quelques discussions auxquelles il s'tait
prt par complaisance, qu'il lui tait impossible de s'entendre avec
la Russie  ce sujet. S'il ne donnait Constantinople, il ne donnait
rien, accordt-il l'empire turc tout entier; car pour Alexandre et M.
de Romanzoff, la question consistait uniquement dans la possession des
deux dtroits. Et s'il donnait Constantinople, il donnait cent fois
trop; il donnait l'avenir de l'Europe, il donnait enfin une conqute
dont l'clat effacerait toutes les siennes. Mais il avait aperu qu'en
payant comptant, si l'on peut s'exprimer ainsi, en sacrifiant
sur-le-champ une partie du territoire turc que la Russie ambitionnait
avec passion, il lui causerait un plaisir assez grand pour la
satisfaire et se l'attacher compltement dans l'occurrence actuelle.
Or, cela suffisait aux desseins de Napolon.

Ainsi,  un rve magnifique, mais dangereux pour l'Europe, substituer
une ralit restreinte, mais immdiate, tait pour cette fois son plan
de sduction  l'gard de la Russie. Tout ce que l'empereur Alexandre
et M. de Romanzoff avaient dit depuis plusieurs mois prouvait que,
malgr l'exaltation de leurs esprances, ils se dpartiraient sans
trop de peine de la prtention de partager l'empire turc, vu la
difficult de se mettre d'accord, moyennant qu'on leur abandonnt tout
de suite et dfinitivement une portion de territoire  leur
convenance, cette portion de territoire tant situe sur le Danube.
C'tait, sans doute, une concession grave  l'ambition russe, mais la
moins dangereuse de toutes celles qu'on pouvait faire, fcheuse
surtout pour l'Autriche, des dplaisirs de laquelle on n'avait gure 
s'inquiter, et devenue invitable quand on s'tait cr de si grands
embarras en Espagne. Dans la position o nous avaient mis les derniers
vnements, ce sacrifice tait indispensable, et, rduit  certaines
proportions, il ne dpassait pas assurment, il n'galait mme pas les
avantages que la France obtenait de son ct.

En retour, Napolon voulait exiger de la Russie une alliance intime,
pour la paix comme pour la guerre, un concours absolu d'efforts contre
l'Autriche et l'Angleterre. Ce concours tait immanquable, du reste;
car Napolon, en concdant la Valachie et la Moldavie  la Russie, se
dcidait  un don qui brouillait invitablement Alexandre avec
l'Autriche et l'Angleterre. Ds lors, puisqu'on allait se brouiller
avec elles pour cette cause essentielle, il fallait s'entendre 
l'avance pour leur tenir tte, et l'alliance offensive et dfensive
s'ensuivait immdiatement.

Napolon avait donc, en se rsignant  la cession des provinces
danubiennes, le moyen presque infaillible de faire aboutir la
confrence d'Erfurt  la fin qu'il dsirait. Son plan bien arrt, il
ne lui tait pas difficile, avec son art profond d'entraner et de
dominer les hommes quand il voulait s'y appliquer, d'amener Alexandre
 ses vues.

[En marge: Premires conversations srieuses de Napolon avec
Alexandre.]

[En marge: Dire d'Alexandre.]

Les premiers moments ayant t consacrs aux protestations d'usage,
les deux souverains s'abordrent vivement sur les grands sujets qui
les occupaient. Alexandre recommena ses discours habituels touchant
la convenance et la ncessit d'unir les deux empires. Il affirma de
nouveau que toute jalousie tait teinte dans son coeur, mais que la
France venait de recevoir d'immenses agrandissements, et que, s'il
dsirait quelques compensations au profit de la Russie, c'tait moins
pour lui que pour sa nation,  laquelle il fallait faire tolrer les
grands changements oprs en Occident. Des vnements si tranges de
Bayonne, de l'occupation si brusque de Rome, il profra  peine un
mot, se bornant  dire que les princes d'Espagne, que le pontife
romain n'taient que de tristes personnages, qui mritaient leur sort
par leur incapacit, et s'taient, par leur aveuglement, rendus
incompatibles avec l'tat actuel des choses en Europe. Toutefois,
ajoutait Alexandre, il fallait avoir compris aussi bien que lui le
systme de Napolon pour admettre avec autant de facilit les
catastrophes dont on venait de rendre le monde tmoin; et il fallait
qu' l'Orient aussi de notables changements attirassent l'attention
des Russes, afin de la dtourner de ceux qui s'accomplissaient en
Occident. Quant aux ennemis de la France, Alexandre dclara qu'il les
prenait tous pour siens; car, suivant le voeu de Napolon, il s'tait
mis en guerre avec l'Angleterre; et relativement  l'Autriche, il ne
lui restait presque rien  faire pour devenir son adversaire dclar,
puisqu'il tait prt, pour la contenir,  employer les manifestations
les plus imposantes et les plus dcisives, et, si ces manifestations
ne suffisaient pas,  passer des paroles aux actes, c'est--dire  la
guerre, sous une condition cependant, c'est qu'on laisserait  la cour
de Vienne le tort de l'agression sans le prendre pour soi.

[En marge: Dire de Napolon.]

Napolon rpondit  ces protestations de dvouement avec toute
l'effusion possible, et par l'exposition de vues exactement pareilles.
Il exprima de son ct la rsolution de se prter  tous les
accroissements raisonnables de la Russie, mais il se retrancha sur
l'impossibilit de s'entendre  l'gard de certains projets, et sur
les embarras dans lesquels taient actuellement engags les deux
empires, embarras qui leur conseillaient de ne pas tenter en ce moment
de trop grands remaniements territoriaux, car il y en avait, certes,
d'assez grands d'oprs dans le monde, sans y en ajouter de
prodigieux, comme de partager l'empire turc, par exemple, et surtout
de le partager tout entier. Examinant dans leur dtail les projets qui
avaient tant agit l'esprit d'Alexandre et de M. de Romanzoff,
Napolon discuta successivement les divers plans de partage proposs,
et, pour amener plus facilement l'empereur Alexandre  ses vues, se
montra, ce qu'il avait toujours t, premptoire sur l'article de
Constantinople, c'est--dire sur la possession des dtroits, et ne
laissa pas la moindre esprance d'une concession  ce sujet. Ensuite,
il exposa la difficult pour la Russie elle-mme de se livrer
sur-le-champ  l'excution d'une telle entreprise. L'Autriche n'y
accderait certainement pas, quelques offres qu'on lui ft, et elle
aimerait mieux une lutte dsespre qu'un partage de l'empire turc.
L'Angleterre, l'Autriche, la Turquie souleve jusque dans ses
fondements, l'Espagne, une partie de l'Allemagne, s'uniraient pour
combattre une dernire fois contre ce remaniement du monde entier.
tait-ce bien l'heure que devaient choisir les deux empires pour une
oeuvre aussi gigantesque? La Russie rencontrait des obstacles dans la
Finlande, qui, comme l'Espagne, avait paru au premier abord si facile
 soumettre. Elle avait une arme sur le Danube, suffisante sans doute
pour tenir tte aux Turcs, mais non dans le cas d'un soulvement
national de leur part; il lui restait enfin trs-peu de forces
vis--vis de l'Autriche. Il faudrait donc que Napolon  lui seul ft
face  l'Autriche,  l'Angleterre,  l'Espagne, aux portions de
l'Allemagne qui essayeraient de s'agiter. Il le pouvait sans nul
doute, car il se trouvait en mesure d'accabler tous ses ennemis; mais
tait-il sage d'entreprendre autant  la fois, et pourquoi d'ailleurs?
Pour un but chimrique  force d'tre vaste, et sur lequel les deux
empires ne pouvaient pas parvenir  s'entendre eux-mmes. N'y avait-il
pas quelque chose de plus simple, de plus pratique, de plus
certainement satisfaisant? Ne pouvait-on, par exemple, convenir de
quelques acquisitions, trs-indiques d'avance, qu'il ne serait pas
difficile de faire admettre par la diplomatie europenne, mme sans
sortir des moyens pacifiques, et qui constitueraient dj le plus
brillant, le plus inespr des rsultats pour la Russie? Si elle
obtenait, par exemple,  la suite des vnements du temps, la
Finlande, la Moldavie, la Valachie, n'aurait-elle pas gal sous le
rgne d'Alexandre les plus beaux rgnes, les plus fconds en
agrandissements territoriaux? Quant  la France, elle ne voulait plus
rien dsormais. L'Espagne  Joseph, le pouvoir temporel aux Franais
dans Rome, comblaient tous ses dsirs. Elle ne voulait pas un seul
changement territorial de plus. Pour le prouver elle allait distribuer
aux princes de la Confdration du Rhin les territoires allemands qui
lui restaient du dmembrement de la Prusse. Ses frontires naturelles
lui suffisaient, et l'Espagne mme, dont elle venait de s'emparer,
n'tait pas une acquisition territoriale, mais un complment de son
systme fdratif, puisque, aprs tout, l'Espagne demeurait
indpendante et spare sous un prince de la maison Bonaparte, au lieu
de l'tre sous un prince de la maison de Bourbon. Or, tous ces
avantages, pour la Russie comme pour la France, il n'tait pas
impossible de les obtenir par la diplomatie, et, par un dernier effort
militaire, des Russes en Finlande, des Franais en Espagne. N'tait-il
pas probable, en effet, que l'Europe, fatigue de tant d'agitations,
aimerait mieux, en prsence des deux empires fortement unis, finir par
la paix que par la guerre? Et la paix, aprs avoir assur  la Russie
la Finlande, la Valachie, la Moldavie, aprs avoir assur  la France
le complment de son systme fdratif par la soumission de l'Espagne
au roi Joseph, la paix tait certainement un dnoment bien beau et
bien acceptable, et qui remplirait de joie l'univers puis. Mais si
la paix,  ces conditions, tait impossible, les deux empires
pourraient, aprs en avoir fini, l'un avec la Finlande, l'autre avec
l'Espagne, s'engager dans l'avenir inconnu, immense, qui s'ouvrait
pour eux en Orient, et ils s'y engageraient plus libres de leurs
mouvements, plus matres de leurs moyens. D'ailleurs, Alexandre,
Napolon taient jeunes, ils avaient le temps d'attendre, et de
remettre  plus tard leurs vastes projets sur l'Orient!

La situation trange, qui plaait ainsi en prsence les deux
souverains d'Orient et d'Occident pour y traiter de tels sujets, une
fois admise, rien n'tait plus sage qu'un pareil systme. Achever ce
qu'on avait commenc avant de se livrer  de nouvelles entreprises,
tait une prudence qu'un premier revers inspirait  Napolon, et qu'un
peu de fatigue de la guerre contribuait aussi  lui rendre agrable.
Plt au ciel qu'il et t plus sensible  ces premires leons de la
fortune!

[En marge: Les ralits substitues aux chimres pour gagner
l'empereur Alexandre.]

Ce n'est pas en un seul entretien, mais dans plusieurs, que Napolon
et Alexandre purent se dire toutes ces choses. Quant  Alexandre, ds
qu'on lui refusait Constantinople, il n'y avait plus rien qui ft de
nature  lui plaire dans le partage de l'empire turc. Ajourner cette
immense question, qui contenait le sort du vieil univers, l'ajourner 
des temps o la Russie aurait moins  compter avec l'Occident, tait
tout ce qui restait  faire. Mais  la place de ces projets
gigantesques, et beaucoup trop chimriques, substituer une ralit,
telle que le don des provinces du Danube, pourvu que ce ne ft plus
une vaine promesse, mais un don certain, immdiat, avait aussi de quoi
satisfaire le czar; et  tout prendre, dans ses moments de bon sens,
il sentait lui-mme que c'tait ce qui lui convenait le mieux, car,
dans ce cas, il n'y avait rien  donner  la France sur les rivages
d'Orient, ni l'Albanie, ni la More, ni la Thessalie, ni la
Macdoine, ni la Syrie, ni l'gypte. Le vieux et dbile empire des
sultans demeurait comme une proie toujours prpare pour le moment o
l'on pourrait la dvorer, et quant  prsent on recevait un don rel,
qu'en tout autre temps qu'un temps de prodiges on aurait jug
magnifique, qui ne devait entraner aucun regret, qui n'tait pay
d'aucune compensation fcheuse, puisque, aprs tout, que l'Espagne
appartnt  la maison de Bourbon ou  la maison Bonaparte, cela
importait sans doute  l'Angleterre, mais nullement  la Russie.

Alexandre pouvait donc accder aux nouvelles vues de Napolon, et y
trouver encore d'amples satisfactions. Le merveilleux n'y tait plus,
il est vrai, et, avec une imagination comme celle de ce jeune
souverain, le merveilleux tait fort  regretter. Le rsultat le plus
positif, sans un peu de merveilleux, allait manquer de charme pour
lui, et l'alliance franaise courait risque de devenir l'une de ces
vives amitis sur lesquelles il tait si prompt  se refroidir.
Toutefois il y avait quelque chose qui auprs du jeune empereur tait
capable de suppler au prestige de tous les plans de partage: c'tait
la ralisation instantane de ses dsirs. Ces dsirs avaient la
vivacit des apptits de la jeunesse, qui veulent tre satisfaits
sur-le-champ. Son vieux ministre, M. de Romanzoff, arriv  l'autre
extrmit de la vie, avait toute l'ardeur juvnile des dsirs de son
matre. Il dsirait aussi, il dsirait tout de suite, sans un jour de
dlai dans l'accomplissement de ses voeux, comme s'il avait craint 
son ge de ne pas avoir le temps de jouir de sa gloire, gloire en
effet bien belle pour un ancien disciple de Catherine, que de procurer
 l'empire russe les bouches du Danube. Le charme donc que Napolon
devait substituer  celui du merveilleux, c'tait le charme de la
promptitude. Il fallait donner, donner sur-le-champ, pour que le don
et son vritable prix.

[En marge:  la passion chimrique de partager l'empire turc, se
trouve substitue chez Alexandre et M. de Romanzoff la passion de
possder sur-le-champ la Moldavie et la Valachie.]

Ce nouveau systme d'arrangement admis, Alexandre et M. de Romanzoff
se jetrent avec une passion inoue sur l'ide d'acqurir la Moldavie
et la Valachie, et voulurent emporter d'Erfurt, non pas une promesse
vaine, mais une ralit, qu'on pt annoncer publiquement en rentrant 
Saint-Ptersbourg[14].

[Note 14: Il existe aux archives de la secrtairerie d'tat des
lettres de M. de Champagny fort curieuses, lesquelles, racontant 
Napolon les entretiens de M. de Champagny lui-mme avec M. de
Romanzoff, donnent la plus singulire ide de l'impatience du ministre
russe. On en lira plus bas divers passages qui peignent cette
impatience dans toute sa vrit.]

[En marge: Octob. 1808.]

Jusqu'ici Napolon avait tolr l'occupation momentane des provinces
de Moldavie et de Valachie par les Russes, mais non sans quelques
plaintes  ce sujet, non sans faire entendre que l'occupation
prolonge de la Silsie par les Franais en serait la consquence
force. Il ne devait plus tre question aujourd'hui de rien de pareil.
Il fallait que la France consentt par un trait formel  ce que la
Russie prt dfinitivement les provinces du Danube, et s'engaget
non-seulement  ratifier cette acquisition, mais  la faire ratifier
par la Turquie, par l'Autriche, et par l'Angleterre elle-mme, quand
on traiterait avec celle-ci. En consquence, la Russie allait rompre
l'armistice avec les Turcs, pousser ses armes jusqu'au pied des
Balkans, au del mme, jusqu' Andrinople et Constantinople s'il tait
ncessaire, pour arracher  la Porte ce sacrifice. Au cas o
l'Autriche voudrait intervenir, on l'accablerait en commun. Quant 
l'Angleterre, on tait en guerre avec elle, on n'avait vis--vis de
cette puissance aucun parti nouveau  prendre. C'tait  Napolon, en
lui infligeant quelque sanglant chec sur le sol de la Pninsule, 
lui faire trouver bon tout ce qu'on entreprendrait sur le reste du
continent.

Napolon n'avait  ces ides aucune objection. Donner tout de suite
tait sa pense, car il avait compris la ncessit d'exciter une
nouvelle passion dans le coeur d'Alexandre. Il dsirait seulement
observer quelque prudence dans l'nonc des rsolutions qu'on
arrterait  Erfurt, pour ne pas nuire  la tentative de paix gnrale
qu'il voulait faire sortir de cette entrevue. Il accepta donc le
principe que la Russie entrerait immdiatement en possession de la
Moldavie et de la Valachie. La manire de publier la chose ne pouvait
plus tre qu'une affaire de rdaction, dont le soin tait laiss aux
ministres des deux souverains.

[En marge: Satisfaction qui se manifeste dans les relations des deux
souverains, aprs leur accord sur le fond des choses.]

Leurs dsirs tant ainsi satisfaits, Alexandre et M. de Romanzoff
prouvrent une joie qui galait presque le plaisir qu'ils avaient 
rver trois mois auparavant la conqute de Constantinople. Napolon
avait donc atteint son but de contenter Alexandre par un don restreint
mais immdiat, presque autant que par des perspectives magnifiques
mais douteuses. C'est  convenir de ces points qu'avaient t employs
les huit ou dix premiers jours de l'entrevue. Aussi, quoiqu'une
extrme courtoisie et sans cesse rgn dans leurs rapports, les deux
souverains cependant se manifestrent  partir de ce moment une
satisfaction toute nouvelle. Alexandre surtout semblait mettre de
l'affection dans la politique; il se montrait  la promenade,  table,
au spectacle, familier, amical, dfrent, enthousiaste pour son
illustre alli. Quand il parlait de lui, c'tait avec un sentiment
d'admiration dont tout le monde tait frapp.

[En marge: Nouvelle affluence de princes et de grands personnages 
Erfurt.]

Erfurt tait devenu le rendez-vous de souverains le plus
extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Aux empereurs de France
et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse,
au roi de Saxe, s'taient joints les rois de Bavire et de Wurtemberg,
le roi et la reine de Westphalie, le prince Primat, chancelier de la
Confdration, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, les ducs de
Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d'Oldembourg, de
Mecklembourg-Strlitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d'autres
qu'il serait trop long d'numrer, avec leurs chambellans et leurs
ministres. Ils dnaient chaque jour chez l'Empereur, assis chacun 
son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle de thtre
que Napolon avait fait rparer et dcorer pour cette solennit. La
soire s'achevait chez l'empereur de Russie. Napolon s'tant aperu
qu'Alexandre prouvait quelque difficult  entendre,  cause de la
faiblesse de son oue, avait fait disposer une estrade  la place que
l'orchestre occupe dans les thtres modernes, et l les deux
empereurs taient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en
vidence.  droite,  gauche, taient rangs des siges pour les
rois. Derrire, c'est--dire au parterre, se trouvaient les princes,
les ministres, les gnraux, ce qui a donn lieu de dire si souvent
qu' Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait reprsent
_Cinna_, on reprsenta _Andromaque_, _Britannicus_, _Mithridate_,
_Oedipe_.  cette dernire reprsentation, un fait singulier frappa
l'auditoire d'tonnement et de satisfaction. Alexandre, tout plein du
nouveau contentement que Napolon avait eu l'art de lui inspirer,
donna  celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable
flatterie.  ce vers d'Oedipe: _L'amiti d'un grand homme est un
bienfait des dieux_, Alexandre, de manire  tre aperu de tous les
spectateurs, saisit la main de Napolon, et la serra fortement. Cet
-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et
d'adhsion unanime.

[En marge: Arrive de M. de Vincent, ministre d'Autriche, et son
attitude  Erfurt.]

Il tait arriv  Erfurt un personnage que tous ces tmoignages, que
tout cet clat agitaient, tourmentaient, remplissaient d'une anxit
profonde: c'tait M. de Vincent, reprsentant de la cour d'Autriche.
Son matre l'avait envoy, en apparence pour complimenter les deux
grands souverains venus si prs de son empire, en ralit pour
observer ce qui se passait, pntrer s'il tait possible le secret de
l'entrevue, et se plaindre, avec convenance du reste, de ce que
l'Autriche et t nglige, donnant assez clairement  entendre que
si on et invit l'empereur Franois, il se serait empress de venir,
que sa prsence n'aurait pas diminu l'clat de l'entrevue, et que son
adhsion n'aurait pas nui  l'accomplissement des rsolutions qui
pouvaient y tre prises.

[Illustration: Confrences d'Erfurt.--Napolon recevant Mr de Vincent,
Ministre d'Autriche.]

[En marge: Profond secret gard  l'gard M. de Vincent.]

Napolon avait trac d'avance la conduite  tenir  l'gard de
l'envoy autrichien. D'abord, pour que les secrets de l'entrevue
fussent bien gards, ils avaient t renferms entre quatre
personnages, les deux empereurs et leurs deux ministres, MM. de
Romanzoff et de Champagny. Alexandre et M. de Romanzoff par l'intrt
de leur ambition, Napolon par l'intrt de sa politique tout entire,
M. de Champagny par une discrtion  l'preuve, taient incapables de
laisser chapper aucune partie du secret des ngociations. On en avait
fait mystre mme  M. de Talleyrand, dont Napolon se mfiait chaque
jour davantage, surtout lorsqu'il s'agissait de relations avec
l'Autriche. On lui avait bien confi que le but de l'entrevue tait de
rapprocher les deux empires de France et de Russie, de fixer mme dans
une convention les principes qui les uniraient; mais l'objet positif
des rsolutions lui avait t soigneusement cach. On ne disait donc
absolument rien  M. de Vincent; et quand il se plaignait de ce que
son matre avait t laiss en dehors de cette runion impriale, on
lui rpondait, sans beaucoup de mnagements, que c'tait la
consquence de ses armements inexplicables; que pour tre associ 
une politique, il fallait s'y montrer favorable, et non pas avoir
l'air de prparer contre elle toutes les forces de ses tats; que tout
ce que l'Autriche gagnerait  une telle conduite, ce serait d'tre
chaque jour tenue plus loigne des affaires srieuses de l'Europe, et
qu'il ne lui resterait, si elle voulait de grandes intimits, qu' les
aller chercher en Angleterre.

[En marge: Fausse position de M. de Vincent, rendue tous les jours
plus embarrassante par un calcul de Napolon et d'Alexandre.]

La position de M. de Vincent devenait  chaque instant plus fausse,
et Napolon mettait  la rendre embarrassante, souvent mme
humiliante, quoique la politesse extrieure ft extrme, une malice
qu'Alexandre secondait de son mieux. M. de Vincent n'avait de
ressource qu'auprs de M. de Talleyrand, qui tait toujours plus
dvou  la politique autrichienne, et qui s'efforait de rassurer M.
de Vincent en lui affirmant que rien ne se faisait, et qu'on affectait
l'intimit, uniquement pour maintenir la paix dont tout le monde avait
besoin. On se runissait beaucoup chez une personne distingue, soeur
de la reine de Prusse, la princesse de La Tour et Taxis, qui recevait
chez elle la compagnie la plus brillante, et souvent l'empereur
Alexandre lui-mme. On insinuait l tout ce qu'on ne voulait pas dire
ouvertement dans les confrences diplomatiques, genre de
communications auquel M. de Talleyrand tait fort employ, comme on le
verra tout  l'heure. On dployait de l'esprit, de la finesse, de la
grce; on voyait les hommes de gnie de l'Allemagne, Goethe, Wieland,
venus avec leurs augustes protecteurs, les princes de Weimar, se mler
aux rois, ministres et gnraux. C'est l qu'on allait chercher 
deviner ce qu'on ne pouvait pas savoir,  surprendre dans un mot
chapp quelque grande pense politique ou militaire. L'infortun M.
de Vincent s'y puisait en recherches, en observations, en conjectures
de tout genre, et ses tortures assez visibles plaisaient fort aux deux
empereurs, qui voulaient punir l'Autriche de sa conduite aussi hostile
qu'imprudente.

[En marge: Pleinement rassur  l'gard de la Russie, Napolon
emprunte  la grande arme de nouveaux dtachements pour l'Espagne.]

L'accord paraissant assur avec la Russie, moyennant la cession
formelle et non diffre des provinces danubiennes, et le concours de
cette puissance contre l'Autriche en tant la suite ncessaire,
Napolon dcida  Erfurt mme plusieurs questions restes douteuses,
relativement  la distribution de ses forces. Il ordonna de faire
partir immdiatement de Paris et des points o elle tait rassemble,
la belle division Sbastiani, qui devait tre compose de quelques-uns
des vieux rgiments destins  l'Espagne, et qui n'avait pas encore
t mise en mouvement sur Bayonne. Il donna le mme ordre  l'gard de
la division Leval, entirement forme des Allemands auxiliaires, de
manire que ces deux divisions fussent rendues  Bayonne  la fin
d'octobre. Il prit enfin son parti au sujet du 5e corps, et voult que
sa marche, d'abord dirige sur Bayreuth, le ft dfinitivement sur le
Rhin et les Pyrnes. Enfin, aux trois divisions de dragons dj
achemines vers l'Espagne, il en ajouta deux autres, et ne laissa en
Allemagne que les cuirassiers, avec une notable portion de la
cavalerie lgre. Ces dispositions taient le rsultat naturel de la
scurit que lui inspirait l'entente avec la Russie, et du dsir
d'accabler tout de suite les Espagnols et les Anglais par une masse
irrsistible de forces.

[En marge: La rdaction de la nouvelle convention confie  MM. de
Champagny et de Romanzoff.]

Il y avait dj dix jours que les deux monarques se trouvaient runis:
il restait  rdiger les conditions de leur accord, et ce n'tait pas
chose facile avec la nouvelle passion de jouir sur-le-champ qui
s'tait empare d'Alexandre et de M. de Romanzoff. Les deux
souverains, pour ne pas troubler leur union chaque jour plus cordiale
par des discussions de dtail, convinrent de laisser  leurs
ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, le soin de rdiger la
convention qui devait contenir leurs nouvelles rsolutions, et ils
partirent le 6 octobre, pour passer deux jours  la cour de Weimar, o
des ftes magnifiques leur taient depuis long-temps prpares. MM. de
Romanzoff et de Champagny demeurrent en tte--tte pour procder 
l'oeuvre importante qui leur tait confie[15].

[Note 15: J'ai dj dit qu'il y avait des lettres de M. de Champagny 
l'Empereur, o les dtails de la ngociation taient raconts jour par
jour, mme quand M. de Champagny et Napolon se trouvaient runis 
Erfurt. Ces lettres continurent naturellement pendant que Napolon
tait  Weimar. Je ne suis donc pas rduit aux conjectures, et c'est
d'aprs les documents les plus authentiques que je retrace les dtails
de cette entrevue, o les rsolutions prises n'eurent pas moins
d'intrt que le spectacle donn  l'Europe.]

[En marge: Projet de convention combin de manire  faire sortir la
paix et non la guerre de l'accord avec la Russie.]

Napolon, comme nous l'avons dit, voulait qu'il rsultt de l'entrevue
d'Erfurt un accord avec la Russie qui ft solide et surtout vident,
qui impost  ses ennemis, et, en leur tant tout espoir de succs,
les contraignt  la paix. Il concdait  la Russie, pour prix de ce
qu'elle lui laissait faire en Espagne et en Italie, que la Finlande,
la Valachie, la Moldavie lui appartiendraient dans tous les cas, paix
ou guerre; mais il entendait que, s'il tait possible de procurer ces
avantages  la Russie par la paix, on l'essayerait, avant de se jeter
dans une nouvelle guerre gnrale, dans laquelle le monde entier
serait compris, la Turquie et l'Autriche notamment. Napolon tait
convaincu que si l'union des deux puissances, la Russie et la France,
tait bien complte, bien sincre et bien manifeste, l'Autriche
devrait se rendre en prsence de cette union, car elle serait crase
entre les deux empires si elle essayait de remuer; que l'Autriche se
rendant, l'Angleterre devrait cder  son tour, et tre oblige de
signer la paix maritime. Il se chargeait de plus d'y dcider celle-ci
par divers autres moyens. Il voulait d'abord qu'on ft  l'Angleterre
des ouvertures de paix, qu'on les lui ft solennellement, au nom des
deux empereurs, de manire qu'elles fussent bien connues du public
anglais, et, pendant ces ouvertures, il se proposait, rassur par
l'alliance russe, de ne laisser en Allemagne qu'une trs-petite partie
de la grande arme, de porter le reste vers le camp de Boulogne, de
marcher lui-mme  la tte d'un renfort de 150 mille hommes de
vieilles troupes vers la Pninsule, ce qui lverait  250 mille le
total des forces franaises employes au del des Pyrnes, d'accabler
les insurgs, et d'infliger aux Anglais dbarqus quelque grand
dsastre. Avec ces moyens runis il croyait pouvoir contraindre
l'Angleterre  traiter. Il est vrai qu'il fallait l'amener  accepter
deux faits considrables, l'tablissement de la maison Bonaparte en
Espagne, et la possession des provinces du Danube par la Russie. Mais
c'taient deux faits consomms, ou prs de l'tre, car l'Espagne, 
son avis, devait tre soumise en deux mois, et les provinces du Danube
taient occupes par la Russie, de manire  interdire presque tout
espoir aux Turcs et  leurs amis de les faire vacuer. D'ailleurs
l'Angleterre avait dj tmoign  la Russie une sorte de disposition
 lui concder la Moldavie et la Valachie. Napolon ne voyait donc pas
dans ce qu'on voulait des obstacles invincibles  la paix, surtout
s'il russissait dans les grands coups qu'il esprait porter aux
Espagnols et aux Anglais.

Il avait en consquence imagin une proposition  l'Angleterre, faite
au nom des deux empereurs, unis, devait dire le manifeste, _pour la
guerre et pour la paix_, et offrant de ngocier un rapprochement
gnral bas sur l'_uti possidetis_. Cette base de ngociation tait
commode, puisqu'en laissant  l'Angleterre ses conqutes maritimes,
Malte comprise, elle assurait  la France l'Espagne et Naples,  la
Russie la Finlande et les provinces danubiennes. Afin d'assurer ces
dernires  la Russie, on s'adresserait  la Porte pour lui dclarer
que la Russie entendait garder ces provinces, dclaration qu'on
appuierait de la prsence des armes russes et des conseils de la
France. Si on ne parvenait pas  se faire couter, la France livrerait
la Porte  la Russie, ce qui ne permettait aucun doute relativement au
rsultat.

Sur tous ces points on tait tomb d'accord, et la rdaction ne
pouvait prsenter de difficult, car il n'y a jamais de difficult
dans l'expression quand il n'y en a pas dans la pense. Mais il tait
un point important sur lequel l'accord semblait difficile. Napolon,
en concdant positivement et immdiatement  la Russie la Moldavie et
la Valachie, voulait que la Russie ajournt de quelques semaines ses
communications  la Porte, car si cette puissance apprenait ce qu'on
lui prparait, elle en serait exaspre, elle avertirait
l'Angleterre, se jetterait dans ses bras[16], et l'Angleterre, voyant
surgir un nouvel alli, trouverait dans l'union de l'Espagne, de
l'Autriche, de la Turquie, des chances pour une nouvelle lutte, qui la
disposeraient  refuser la paix. Au contraire, en attendant quelques
semaines seulement, on pourrait entraner l'Angleterre  ngocier. Une
fois engage dans la ngociation, il ne lui serait plus aussi facile
d'en sortir, le public anglais devant souhaiter la fin de la guerre;
et quand enfin on lui rvlerait la dernire condition, celle de
laisser  la Russie les deux provinces que cette puissance possdait
de fait, il tait douteux qu'amene aux ides de paix, elle revnt aux
ides de guerre pour une question  laquelle elle ne prenait pas
personnellement un grand intrt. C'est dans cette clause
additionnelle que consistait la difficult, c'est--dire dans ce dlai
de quelques semaines auquel on voulait condamner l'impatience russe.

[Note 16: Voici ce qu'crivait Napolon  M. de Champagny sur ce
sujet:

Toute la discussion ne peut donc tomber que sur la seule phrase
ajoute  l'article VII. Elle est cependant une consquence immdiate
de la dmarche qui est faite; car, si l'Angleterre est porte  entrer
en ngociation, il est vident que la nouvelle lui survenant qu'une
puissance d'une masse aussi considrable que la Turquie entre dans ses
intrts, cela la rendra plus exigeante dans la ngociation.  quoi
bon lui rouvrir sans raison les ports de la Syrie, de l'gypte, de
l'Afrique, de la More? Les comptoirs franais seraient pills,
plusieurs milliers d'hommes emprisonns et gorgs, le commerce
interrompu; et tout cela en pure perte pour la Russie. Et si la paix
tait faite entre la Russie et la Porte pendant que les ngociations
auront lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus
d'inconvnients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus
clair dans les affaires qui se sont traites  Erfurt, et le trait
fait avec la Porte lui ferait comprendre que les ides de partage sont
loignes et l'effraierait moins. Tout porte donc  excuter
scrupuleusement l'article propos.]

[En marge: Difficult de rdaction qui arrte les deux ministres.]

L'empereur Alexandre s'en tait repos  cet gard sur son vieux
ministre, dont l'ardeur galait au moins la sienne. M. de Champagny
s'tant abouch avec M. de Romanzoff, le trouva dispos  consentir 
tout sans aucune hsitation; mais quand on en fut  la prcaution
demande, celle de diffrer les communications  la Porte, il devint
intraitable. Un nouveau dlai, aprs quinze mois d'attente depuis
Tilsit, ne se pouvait supporter, suivant M. de Romanzoff. Il y avait
quinze mois que la France faisait des promesses  la Russie sans lui
rien accorder, et l'obligeait ainsi  rester envers les Turcs  l'tat
d'armistice. Sans les instances de la France, disait M. de Romanzoff,
on aurait dj march sur les Balkans, et rduit la Turquie  cder
les provinces qu'elle n'tait plus capable ni de retenir, ni de
gouverner. Tout ce qu'on avait retir de l'union de Tilsit, c'tait
cette gne impose  l'action russe, et on en avait trop souffert pour
vouloir s'y soumettre encore. On n'tait mme venu de si loin, de
Saint-Ptersbourg  Erfurt, malgr beaucoup d'oppositions, de
sinistres pronostics et de grands sacrifices de dignit, que pour
faire cesser un _statu quo_ dsolant.

M. de Champagny avait beau rpondre qu'il s'agissait d'un dlai de
quelques semaines seulement, qu'on allait envoyer des courriers 
Londres, que la rponse ne saurait se faire attendre, que dans le cas
o l'Angleterre accderait  l'ouverture d'une ngociation, on verrait
bientt si la base de l'_uti possidetis_ tait accepte ou ne l'tait
pas; que si elle l'tait, il vaudrait la peine de patienter un peu
pour obtenir de la sorte sans recourir  la guerre les belles
acquisitions projetes; que si, au contraire, elle n'tait pas
accepte, on pourrait sur-le-champ commencer  Constantinople les
pourparlers qui devaient tre suivis, pacifiquement ou militairement,
de l'acquisition des bords si dsirs du Danube. De toutes ces
raisons, le ministre russe n'en voulait admettre aucune.--Toujours des
dlais! rptait-il avec une sorte d'accent douloureux. On n'aura donc
que des dlais  nous imposer, quand on ne s'en impose aucun ni 
Madrid, ni  Rome! Encore si c'tait un dlai fixe, dtermin,  la
suite duquel toute incertitude dt cesser, soit. Mais on nous force de
patienter jusqu'au moment o la ngociation ne prsentera plus
d'esprance fonde de s'entendre. Or, il y a des ngociations qui ont
dur des annes. Il nous faudra continuer pendant des annes  rester
dans l'tat d'armistice avec les Turcs!--

[En marge: Les deux ministres ne pouvant s'entendre sur la rdaction
de la convention propose, attendent le retour des deux monarques.]

M. de Champagny fut frapp de l'ardeur, de l'impatience de ce vieux
ministre, domin par une de ces passions violentes qui s'emparent
quelquefois des vieillards, et leur tent toute la gravit de leur
ge, sans leur donner l'attrayante vivacit de la jeunesse[17]. Il
tait vident aussi qu'une certaine dfiance se joignait  l'ardeur du
dsir, et que M. de Romanzoff craignait qu'on ne voult leurrer lui et
son matre par une nouvelle remise. M. de Champagny, voyant qu'il
attachait  cette acquisition la gloire de ses derniers jours, qu'il
serait plus exigeant qu'Alexandre lui-mme, crut devoir attendre le
retour des deux monarques, et laisser l'empereur des Franais exercer
son ascendant personnel sur l'empereur de Russie, pour obtenir de lui
l'admission dans le trait d'une prcaution qui tait juge
indispensable.

[Note 17: Voici comment M. de Champagny s'en explique avec l'Empereur:

                                           Erfurt, le 6 octobre 1808.

Sire,

Traitant cette question avec toute la bonne foi possible, bien
persuad que le dlai demand, celui qui subordonne toute dmarche
pour l'obtention des deux provinces  l'issue de la ngociation avec
l'Angleterre, est autant dans les intrts de la Russie que dans ceux
de la France, j'esprais teindre le sentiment de dfiance
qu'annonait la rponse de M. de Romanzoff; mais je n'ai pu
l'branler. Celui qui est prt  saisir une proie qu'il a long-temps
convoite, est sourd  toutes les raisons qui peuvent retarder sa
jouissance. Il y a trente ans que M. de Romanzoff a rv cette
acquisition; c'est le triomphe de son systme; l est sa rputation et
son honneur. Tout autre intrt lui paratra faible auprs de
celui-l. L'empereur Alexandre, qu'aucun motif personnel ne pousse, et
 qui tous les intrts de son empire sont galement chers, doit tre
beaucoup plus accessible  la force des raisons qui, pour son intrt,
lui prescrivent de retarder, non pas une jouissance, mais une simple
prise de possession d'une province qui ne peut lui chapper. Je ne
suis donc convenu de rien avec M. de Romanzoff; quand mme j'y aurais
t autoris, je n'tais pas plus dispos que lui  cder, et je
regarde comme inutile de lui en parler encore avant l'arrive de Votre
Majest. Sur le reste nous sommes  peu prs d'accord.

                                                  _Sign_ CHAMPAGNY.


                                           Erfurt, le 8 octobre 1808.

SIRE,

Deux heures de confrence avec M. le comte de Romanzoff n'ont amen
aucun rsultat. Son systme parat irrvocablement arrt; il veut les
provinces turques; il les veut  tout prix; il les veut aujourd'hui
plutt que demain. Ses objections sont moins contre l'article VI, dont
Votre Majest veut maintenir la rdaction, que contre l'addition
qu'elle propose  l'article VII du contre-projet, et qui consiste en
ces mots:

Il ne sera donn aucun veil  la Porte sur les intentions de la
Russie qu'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux
puissances  l'Angleterre.

Ces mots effarouchent beaucoup M. de Romanzoff. Aucun dlai ne lui
parat admissible, et surtout un dlai indtermin.--Quand, comment
connatra-t-on, dit-il, l'effet de ces propositions? Un premier
rsultat ne mettra-t-il pas dans le cas d'en attendre un second,
celui-ci un troisime, et notre arrangement avec la Turquie ne
sera-t-il pas continuellement ajourn? Il appliquait ce raisonnement 
tout. Si je lui parlais des mnagements dus aux Franais tablis dans
le Levant, il me demandait: Mais voulez-vous attendre qu'ils soient
revenus en France? Quand pourront-ils y revenir? La paix avec
l'Angleterre lui parat difficile, et c'est pour cela qu'il ne veut
pas y subordonner la paix avec la Turquie. Il m'a parl aussi de la
ncessit de frapper l'opinion des Russes par la certitude de cette
importante acquisition, et m'a paru avoir quelques craintes si tel
n'tait pas le rsultat du voyage de l'empereur Alexandre. On m'a
plutt laiss deviner ces craintes qu'on ne me les a montres; mais le
sentiment qui perait  chaque mot tait celui de la dfiance,
dfiance des vnements, dfiance aussi de nos intentions. C'est
d'aprs cela qu'il mettait moins d'importance  l'article VI. Peu lui
importe, en effet, de quelle manire cet article prononce le
consentement de la France aux acquisitions de la Russie, si l'article
suivant permet  celle-ci d'agir et de marcher  son but. C'est encore
pour cela qu'un dlai indtermin l'effraie davantage: il craint
d'exposer  des chances un avantage qui lui parat presque acquis dans
ce moment. Il consentirait plutt  un dlai dont le terme serait
fix. Il veut que tout soit prcis. Le vague des articles de Tilsit,
dit-il, nous a fait trop de mal; une anne a t perdue, et tel est
encore l'unique rsultat de notre alliance avec vous.

Cette obstination de M. de Romanzoff n'est pas le produit du moment.
Elle tient  de longues rflexions qui n'ont eu qu'un but,  une
attente impatiemment supporte, enfin  l'opinion que dans le moment
actuel rien ne peut s'opposer  l'excution des vues de la Russie. Je
dsespre de la vaincre.

Je suis avec respect, etc.

                                                 _Sign_ CHAMPAGNY.]

[En marge: Voyage de Napolon et d'Alexandre  Weimar.]

[En marge: Fte qu'on leur donne.]

Les deux empereurs, avec toute leur suite de rois et de princes,
s'taient rendus  Weimar pour y rester pendant les journes du 6 et
du 7 octobre, et revenir le 8  leurs importantes affaires. Entre
Erfurt et Weimar se trouve la fort d'Ettersburg. Le grand-duc de
Weimar y avait fait prparer une ligne de pavillons lgants pour tous
ses visiteurs couronns. Celui des empereurs et des rois, plac au
centre, tait magnifique. Devant ces pavillons devait passer une masse
immense de gibier, cerfs, daims, livres, retenus dans des filets, et
obligs pour s'enfuir d'essuyer le feu des htes convis  cette fte.
Alexandre n'avait jamais tir un coup de fusil, tant tait douce la
nature de ses gots. Il abattit cependant un cerf, et il en tomba une
multitude d'autres sous les coups de cette illustre compagnie de
chasseurs. Une rception somptueuse attendait  Weimar les deux
empereurs. Aprs un repas splendide, un bal runit la plus brillante
socit allemande. Goethe et Wieland s'y trouvaient. Napolon laissa
cette socit pour aller dans le coin d'un salon converser longuement
avec les deux clbres crivains de l'Allemagne. Il leur parla du
christianisme, de Tacite, de cet historien, l'effroi des tyrans, dont
il prononait le nom sans peur, disait-il en souriant; soutint que
Tacite avait charg un peu le sombre tableau de son temps, et qu'il
n'tait pas un peintre assez simple pour tre tout  fait vrai. Puis
il passa  la littrature moderne, la compara  l'ancienne, se montra
toujours le mme, en fait d'art comme en fait de politique, partisan
de la rgle, de la beaut ordonne, et,  propos du drame imit de
Shakespeare, qui mle la tragdie  la comdie, le terrible au
burlesque, il dit  Goethe: Je suis tonn qu'un grand esprit comme
vous _n'aime pas les genres tranchs_!--Mot profond, que bien peu de
critiques de nos jours sont capables de comprendre.

Aprs ce long entretien, o il dploya une grce infinie, et o il
laissa voir  ces deux hommes de lettres minents qu'il leur avait
sacrifi la plus noble compagnie, Napolon les quitta flatts comme
ils devaient l'tre d'une si haute marque d'attention. C'est 
l'entrevue d'Erfurt qu'ils durent d'tre dcors de l'ordre de la
Lgion d'honneur, distinction qu'ils mritaient  tous les titres, et
qui, accorde  de tels personnages, ne perdait rien de son clat.

[En marge: Fte sur le champ de bataille d'Ina.]

Le lendemain, une nouvelle fte lui fut offerte mme de la bataille
d'Ina, entre Erfurt et Ina. Il y avait un tel dsir de plaire 
Napolon, que peut-tre oubliait-on sa propre dignit en s'appliquant
 rappeler soi-mme une des plus terribles batailles gagnes par la
France sur l'Allemagne. Un pavillon tait dress sur ce mont du
Landgrafenberg, o Napolon avait bivouaqu dans la nuit du 13 au 14
octobre, deux ans auparavant, car on touchait presque  l'anniversaire
de la mmorable bataille d'Ina. Un plan de cette bataille tait plac
dans le pavillon qui devait recevoir Napolon. Un repas du matin y
tait servi, et, aprs mille souvenirs consacrs  cette journe par
la foule des assistants qui y avaient pris part, et des propos pleins
de convenance de Napolon envers ses htes allemands, on se rendit 
droite, dans cette plaine d'Apoldau, situe entre le champ de bataille
d'Ina et celui d'Awerstaedt, plaine fameuse par l'inaction du
marchal Bernadotte. Une seconde chasse y tait prpare, et occupa
quelques heures de la matine. On repartit ensuite pour Erfurt. Avant
de quitter ces hauteurs d'o l'on domine la ville d'Ina, Napolon
voulut laisser un souvenir de bienfaisance, qui pt venir s'inscrire 
ct des souvenirs terribles qu'il avait dj laisss en ces lieux. Le
feu avait t mis  cette malheureuse cit par les obus. Napolon
donna une somme de trois cent mille francs pour indemniser ceux qui 
cette poque avaient souffert de sa prsence.

[En marge: Efforts de Napolon pour obtenir une rdaction qui ne rende
pas toute paix impossible  Londres.]

Revenu  Erfurt, il fallait le lendemain qu'il s'occupt de nouveau
des graves affaires qui l'avaient amen en Allemagne, et qui avaient
attir si loin le souverain de la Russie. Il en parla  l'empereur
Alexandre, mais il confia surtout  M. de Champagny le soin d'insister
opinitrement pour qu'il ft apport quelque prudence dans les
communications  faire  Constantinople, et que ds le dbut des
ngociations on ne fournt pas  l'Angleterre des alliances qui la
disposassent  persvrer dans la guerre. En ce qui concernait
l'acquisition des provinces danubiennes, il autorisa M. de Champagny 
chercher la rdaction la plus positive, la plus rassurante, quant  la
certitude mme de cette acquisition, moyennant toutefois un dlai dans
son accomplissement, qui rendt possible le commencement des
ngociations  Londres.

[En marge: Pour contenter Alexandre, Napolon accorde  la Prusse un
nouvel allgement sur ses contributions.]

Aprs de frquents pourparlers, Napolon gagna quelque chose sur
l'impatience d'Alexandre, et s'en rapporta  M. de Champagny pour
gagner quelque chose galement sur celle de M. de Romanzoff. Cependant
il voulait que son jeune alli ft content, car il comptait faire
reposer toute sa politique actuelle, non-seulement sur la ralit,
mais encore sur l'vidence de l'alliance russe, pour la paix comme
pour la guerre. Aussi, malgr le besoin qu'il avait d'argent, ne
refusa-t-il pas d'accorder une nouvelle rduction des charges imposes
 la Prusse. On avait stipul par la convention du 8 septembre
l'vacuation dfinitive du territoire prussien, sauf trois places de
sret, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables
en deux ans. Le roi de Prusse, en signant avec empressement cette
convention, qui lui valait la dlivrance de son territoire, avait dit
qu'il ne renonait pas nanmoins  implorer de la gnrosit de son
vainqueur l'allgement d'une charge que son pays tait dans
l'impossibilit de supporter. Lui et la reine avaient suppli
Alexandre de profiter de son entrevue avec Napolon, pour leur faire
obtenir encore un soulagement. Alexandre, dont le coeur tait
oublieux, mais bon, avait promis ce qu'on souhaitait, et il lui en et
cot de ne pas russir. Le don des bouches du Danube aurait perdu 
ses yeux quelque chose de son prix, si en retournant vers le Nord il
avait d retrouver des reproches crits au front de ses malheureux
allis. Il avait demand  Napolon une rduction de 40 millions sur
140, et la substitution d'un dlai de plusieurs annes  celui de deux
ans pour l'acquittement de la somme totale. Il avait mme rdig de sa
main la lettre par laquelle Napolon devait lui annoncer cette
concession, en l'attribuant  son intervention personnelle et
pressante. Napolon savait que c'tait l'une des manires les plus
sensibles d'obliger l'empereur Alexandre, et, aprs avoir oppos
autant de rsistance qu'il le fallait pour faire apprcier le
sacrifice qu'il accordait, sacrifice rel dans l'tat de ses
ressources financires, il consentit  une rduction de 20 millions
sur la somme, et  une prolongation d'une anne pour le terme du
payement. Ainsi, au lieu de 140 millions en deux ans, la Prusse ne
dut payer que 120 millions en trois ans, moiti en argent, moiti en
lettres foncires. La lettre rdige par Alexandre, remanie par
Napolon, fut crite  peu prs comme elle avait t propose.

[En marge: Ouvertures relativement  un projet de mariage de Napolon
avec une soeur d'Alexandre.]

[En marge: Intimit des deux empereurs qui s'arrte toujours  une
certaine limite.]

[En marge: Pourquoi Alexandre n'ose pas la franchir.]

Les deux souverains, cherchant ainsi  se plaire l'un  l'autre, et
chaque jour plus satisfaits de l'accord de leurs vues, sauf quelques
difficults de dtail, avaient cependant une dernire ouverture  se
faire, dont Napolon ne voulait pas prendre l'initiative. Il
s'agissait d'une alliance de famille qui aurait rendu leur alliance
politique, sinon plus solide, au moins plus clatante, d'un mariage
enfin qui aurait uni  Napolon une soeur de l'empereur Alexandre.
Napolon avait song plus d'une fois  rpudier Josphine, pour
pouser une princesse qui pt lui donner un hritier, et il avait
toujours t arrt dans ce dessein par l'affection qui l'attachait 
la compagne de sa jeunesse, et par l'embarras de se fixer sur un
choix. Toutefois il revenait sans cesse  ce projet, et c'tait le cas
plus que jamais de s'en occuper, puisqu'il avait auprs de lui le
souverain sur l'alliance duquel il voulait fonder sa politique,
souverain qui tait presque de son ge, et qui avait des soeurs 
marier dont on vantait les qualits. Si Napolon en arrivait  une
pareille union, se disait-il  lui-mme, on le croirait dfinitivement
matre de la cour de Russie, on tremblerait, et on ferait la paix.
Cependant, quoiqu'il vct soir et matin  ct d'Alexandre, et qu'ils
en fussent venus aux confidences les plus intimes, jamais Alexandre
n'avait abord un sujet qui l'intressait si vivement. Napolon, dans
sa grandeur, croyant honorer tous ceux auxquels il s'allierait, tait
trop fier pour faire la premire ouverture sans tre assur de
russir. Chaque jour lui et Alexandre s'entretenaient de leur union,
que rien, disaient-ils, ne saurait troubler, car leurs intrts
taient les mmes, car leur puissance ne devait donner d'ombrage qu'
l'Angleterre qu'ils pressaient l'un et l'autre sur mer, ou 
l'Autriche qu'ils pressaient, l'un sur l'Isonzo, l'autre sur le
Danube, et ils ne pouvaient trouver d'ennemi que dans l'une des deux,
ou toutes deux. Ils avaient donc toutes les raisons politiques d'tre
intimement unis. Ils avaient des raisons personnelles aussi,
puisqu'ils s'taient vus, apprcis, qu'ils taient devenus chers l'un
 l'autre, qu'ils se convenaient de tous points, par les vues et par
les gots, qu'ils taient jeunes, qu'ils avaient encore un immense
avenir devant eux, et que les projets mme qu'ils ajournaient sur
l'Orient, ils auraient le temps d'y mettre la main un jour!--Romanzoff
est vieux, disait Napolon  Alexandre, il est impatient de jouir.
Mais vous tes jeune, vous pouvez attendre!--Romanzoff est un Russe du
temps pass, rpondait Alexandre; il a des passions que je n'ai point.
Je veux civiliser mon empire bien plus que l'agrandir. Je dsire les
provinces du Danube pour ma nation beaucoup plus que pour moi. Je
saurai attendre les autres arrangements territoriaux ncessaires  mon
empire. Mais vous, ajoutait-il  Napolon, il faut aussi que vous
jouissiez des grandes choses que vous avez accomplies; que vous
cessiez enfin d'exposer votre tte prcieuse aux boulets. N'avez-vous
pas assez de gloire, assez de puissance? Alexandre, Csar en
eurent-ils davantage? Jouissez, soyez heureux, et remettons  l'avenir
le reste de nos projets.-- ces professions de dsintressement,
Napolon rpondait par des protestations d'amour pour la paix et le
repos. Alexandre semblait ne plus aimer Constantinople, et Napolon
semblait avoir pris en dgot la guerre, les batailles, les conqutes.
Les deux princes, se promenant seuls autour d'Erfurt,  quelque
distance de leurs officiers, se livraient ainsi  d'intimes
confidences, dans lesquelles Alexandre allait jusqu' parler de ses
affections les plus secrtes. Plus d'une fois on s'tait dit qu'il
tait bien fcheux que Napolon n'et pas de fils, et, en approchant
si prs du but o Napolon aurait voulu conduire Alexandre, on n'y
avait cependant point touch. Le jeune czar s'tait arrt, bien qu'il
ne pt ignorer les propos tenus aprs Tilsit, tant  Paris qu'
Saint-Ptersbourg, sur un projet de mariage entre Napolon et la
grande-duchesse Catherine, soeur ane d'Alexandre. Si Alexandre avait
observ cette rserve, ce n'tait pas que, dans son engouement actuel
pour l'alliance de la France, il n'et consenti  donner sa soeur 
Napolon, et qu'unie au vainqueur de l'Europe il la crt msallie.
Mais il entrevoyait et redoutait une lutte avec sa mre, et il n'osait
offrir ce qu'il craignait de ne pouvoir donner.

[En marge: Choix de M. de Talleyrand pour faire indirectement les
ouvertures que Napolon ne veut pas faire directement.]

Napolon, ne connaissant pas le secret de cette discrtion obstine,
tait prs de concevoir du dpit, et mme de le manifester, malgr
l'intrt immense qu'il avait  paratre tout  fait d'accord avec
l'empereur Alexandre. C'tait pour une telle occurrence, et pour
celle-l seulement, que M. de Talleyrand devenait utile  Erfurt; car,
s'il tait capable de livrer  M. de Vincent les secrets du cabinet,
et si par ce motif Napolon ne lui en laissait savoir qu'une
partie[18], il tait le seul capable aussi d'insinuer avec art ce
qu'on ne voulait pas dire; et pour parler mariage avec la dignit
convenable entre les deux plus grands potentats de l'univers, on ne
pouvait assurment trouver un entremetteur plus habile.

[Note 18: M. de Talleyrand, en effet, comme nous l'avons dit, savait
d'une manire gnrale qu'il s'agissait d'une convention qui fixerait
les principes sur lesquels reposerait l'alliance; mais il ignorait que
le point principal, c'tait le don de la Moldavie et de la Valachie,
et surtout que le point contest tait le dlai de quelques semaines
qu'on voulait imposer  la Russie avant de faire des dmarches
ouvertes relativement aux provinces cdes.]

[En marge: M. de Talleyrand adresse  l'empereur Alexandre quelques
insinuations relativement  une alliance de famille entre les deux
empires.]

[En marge: Rponse d'Alexandre aux insinuations de M. de Talleyrand.]

L'Empereur eut donc recours  lui pour dcider Alexandre  une
ouverture qu'il ne voulait pas faire lui-mme. M. de Talleyrand, qui
apprhendait de jouer un rle dans les dmls de la famille
impriale, par crainte d'tre brouill avec les uns ou avec les
autres, n'avait aucun got  se mler d'un divorce plus ou moins prvu
par tout le monde, et devenu un texte frquent de conversation chez
les discoureurs politiques. Napolon, pour l'amener malgr lui  ce
sujet, s'y prit d'une manire singulire.--Vous savez, lui dit-il, que
Josphine vous accuse de vous occuper de divorce, et vous a pour cette
raison vou une haine implacable?--M. de Talleyrand se rcria fort
contre une pareille calomnie. Napolon lui rpliqua qu'il n'y avait
pas  s'en dfendre, qu'il faudrait bien y penser un jour; que, malgr
son affection pour l'impratrice, il serait cependant oblig de faire
un nouveau mariage qui pt lui donner un hritier, et le lier  l'une
des grandes familles rgnantes de l'Europe; que rien ne serait stable
en France tant qu'on ne verrait pas l'avenir assur; qu'il ne l'tait
pas en ce moment, car tout reposait sur sa tte, et que le temps tait
venu, avant qu'il vieillt, de prendre une pouse et d'en avoir un
fils. Une telle conversation ne pouvait manquer d'aboutir
immdiatement  la famille rgnante de Russie, et  une alliance
conjugale avec elle. M. de Talleyrand complimenta beaucoup Napolon de
son succs personnel auprs d'Alexandre, succs qui galait au moins
celui qu'il avait obtenu  Tilsit. Le jeune empereur en effet ne se
lassait pas, chez la princesse de La Tour et Taxis, dont il
frquentait beaucoup la maison, d'exprimer son admiration pour
Napolon, et non-seulement pour son gnie, mais pour sa grce, son
esprit et sa bont.--Ce n'est pas seulement le plus grand homme,
disait-il sans cesse, c'est aussi le meilleur et le plus aimable. On
le croit ambitieux, aimant la guerre. Il n'en est rien. Il ne fait la
guerre que par une ncessit politique, que par un entranement de
situation.--Tels sont les discours qu'il tenait et que M. de
Talleyrand eut soin de rapporter  Napolon.--S'il m'aime, rpliqua
celui-ci aprs avoir cout M. de Talleyrand, qu'il m'en fournisse la
preuve en s'unissant plus troitement  moi, et en me donnant une de
ses soeurs. Pourquoi, au milieu de nos panchements intimes de tous
les jours, ne m'en a-t-il jamais dit un mot? Pourquoi affecte-t-il
ainsi d'viter ce sujet?--Il tait facile de voir que Napolon voulait
que M. de Talleyrand se charget de la commission, et y dployt
l'art dont la nature l'avait dou pour dire les choses, ou les faire
dire aux autres. M. de Talleyrand s'en chargea en effet, et ne perdit
pas de temps pour amener l'empereur Alexandre sur ce sujet, dans les
frquentes occasions qu'il avait de le rencontrer. Ce prince, qui
avait la coquetterie de vouloir plaire  tout le monde, surtout aux
gens d'esprit, et  M. de Talleyrand plus qu' tout autre,
s'entretenait souvent et volontiers avec lui. M. de Talleyrand
n'attendit pas l'-propos, mais le fit natre; car les jours taient
compts, et il eut avec Alexandre la conversation dsire. Aprs
s'tre fort tendu sur l'alliance, qui formait  Erfurt le fond de
tous les entretiens, M. de Talleyrand en vint  parler des moyens de
la rendre plus solide et plus vidente, car il fallait qu'elle ft
l'un et l'autre pour devenir vritablement efficace. Le moyen semblait
tout indiqu: c'tait d'ajouter aux liens politiques les liens de
famille; chose facile, puisque Napolon tait oblig, pour l'intrt
de son empire, de contracter un nouveau mariage, afin d'avoir un
hritier direct. Or, pour contracter un nouveau mariage,  quelle
grande famille pouvait-il plus convenablement s'unir qu' celle qui
rgnait sur la Russie, et dont le chef tait devenu son intime
alli?--Alexandre accueillit cette ouverture avec toutes les marques
les plus flatteuses de bonne volont pour Napolon. Il protesta du
dsir personnel qu'il aurait de s'allier plus troitement encore 
lui; car, lorsqu'il en faisait son ami personnel, il ne pouvait pas
lui en coter d'en faire un beau-frre. Mais il touchait aux limites
de sa puissance. Quoi qu'on racontt  Saint-Ptersbourg de
l'influence de sa mre, il tait, dit-il  M. de Talleyrand, matre et
seul matre, mais il l'tait des affaires de l'empire, et non de
celles de sa famille. L'impratrice mre, qui tait une princesse
svre et digne de respect, exerait sur ses filles une domination
absolue, et n'en cdait rien  personne. Or, si elle se taisait par
dfrence pour son fils sur la politique actuelle, elle n'allait pas
jusqu' l'approbation. Donner  cette politique un gage tel qu'une de
ses filles, envoyer cette fille sur le trne qu'avait occup
Marie-Antoinette, sur ce trne relev, il est vrai, jusqu' surpasser
la hauteur de celui de Louis XIV, supposait de la part de sa mre une
condescendance qu'il n'osait pas esprer. Alexandre ajouta que sans
doute il parviendrait  bien disposer sa soeur, la grande-duchesse
Catherine, mais qu'il ne saurait se flatter d'entraner sa mre, et
que la violenter par le dploiement de son autorit impriale serait
toujours au-dessus de ses forces; que tel tait l'unique motif pour
lequel il avait gard autant de rserve sur ce sujet; que si, du
reste, il pouvait entrer dans les intentions de Napolon qu'il ft une
pareille tentative, il la ferait, mais sans rpondre du succs.--M. de
Talleyrand, fort satisfait d'avoir amen les choses  ce point, pensa
que c'tait aux deux souverains  finir l'oeuvre commence, et insinua
 l'empereur Alexandre qu'en matire pareille il convenait qu'il
parlt le premier. Alexandre, ayant fait connatre la vritable
difficult, ne pouvait plus avoir de rpugnance  parler, puisqu'il
n'tait plus expos  prendre un engagement qu'il serait dans
l'impossibilit de tenir. En consquence, il promit de s'en ouvrir
avec Napolon au premier entretien.

[En marge: Explication entre les deux souverains sur le sujet que M.
de Talleyrand avait abord par ordre de Napolon.]

 Erfurt on se voyait tous les jours, plusieurs fois par jour, et on
tait press de tout dire, car la fin de l'entrevue approchait.
Alexandre, dans l'un de ses panchements, s'expliqua avec Napolon sur
le sujet dlicat dont M. de Talleyrand l'avait entretenu, lui exprima
combien il dsirerait ajouter un nouveau lien  ceux qui unissaient
dj les deux empires, combien il serait heureux d'avoir  Paris une
personne de sa famille, et d'y venir embrasser une soeur, en venant y
traiter les affaires des deux tats. Mais il rpta  Napolon ce
qu'il avait dit  M. de Talleyrand sur la nature des obstacles qu'il
aurait  vaincre, sur son respect, sur ses mnagements pour sa mre,
qu'il n'irait jamais jusqu' contraindre. Il promit nanmoins de
s'appliquer  surmonter les rpugnances maternelles, et fit entendre
qu'il pourrait tout obtenir de la cour de Russie satisfaite, et
qu'elle serait satisfaite si la nation l'tait. Ces paroles furent
coutes avec joie, et Napolon y rpondit par les tmoignages les
plus affectueux. Les deux empereurs se promirent d'tre un jour plus
que des amis, mais des frres. Une expression toute nouvelle de
contentement clata sur leur visage, et plus que jamais ils parurent
enchants l'un de l'autre[19].

[Note 19: J'ai bien des fois, dans ma jeunesse, recueilli ce rcit de
la bouche mme de M. de Talleyrand, et, en le confrontant avec les
pices officielles, j'ai pu constater  quel point il tait vrai.]

[En marge: Convention secrte d'Erfurt signe le 12 octobre.]

On tait au 12 octobre; il fallait rsoudre enfin les dernires
difficults de rdaction. Les deux empereurs avaient donn  leurs
ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, l'autorisation de
conclure, et le 12 ils se mirent d'accord sur la convention suivante,
qui dut rester profondment secrte.

Les empereurs de France et de Russie renouvelaient leur alliance d'une
manire solennelle, et s'engageaient  faire en commun, soit la paix,
soit la guerre.

Toute ouverture parvenue  l'un des deux devait tre communique
sur-le-champ  l'autre, et ne recevoir qu'une rponse commune et
concerte.

Les deux empereurs convenaient d'adresser  l'Angleterre une
proposition solennelle de paix, proposition immdiate, publique, et
aussi clatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile
au cabinet britannique;

La base des ngociations devait tre l'_uti possidetis_;

La France ne devait consentir qu' une paix qui assurerait  la Russie
la Finlande, la Valachie et la Moldavie;

La Russie ne devait consentir qu' une paix qui assurerait  la
France, indpendamment de tout ce qu'elle possdait, la couronne
d'Espagne sur la tte du roi Joseph;

Immdiatement aprs la signature de la convention, la Russie pourrait
commencer auprs de la Porte les dmarches ncessaires pour obtenir,
par la paix ou par la guerre, les deux provinces du Danube; _mais les
plnipotentiaires_ (et c'tait la transaction convenue sur le point
principal), _les plnipotentiaires et agents des deux puissances
s'entendraient sur le langage  tenir, afin de ne pas compromettre
l'amiti existant entre la France et la Porte_;

De plus, si, pour l'acquisition des provinces du Danube, la Russie
rencontrait l'Autriche comme ennemie arme, ou bien si, pour ce
qu'elle faisait de son ct en Italie ou en Espagne, la France tait
expose  une rupture avec l'Autriche, la France et la Russie
fourniraient leurs contingents de forces contre cette puissance, et
feraient une guerre commune;

Enfin si la guerre et non la paix venait  sortir de la confrence
d'Erfurt, les deux empereurs promettaient de se revoir dans l'espace
d'une anne.

Telle fut la rdaction  laquelle s'arrtrent MM. de Champagny et de
Romanzoff, le 12 octobre au matin. La phrase ambigu sur les
prcautions  observer pour ne pas troubler l'union existant entre la
France et la Porte, tait une manire d'affranchir la Russie de tout
dlai, et de faire pourtant qu'on n'agt pas trop brusquement 
Constantinople, au point de rendre impossibles ds leur dbut les
ngociations qu'on allait entreprendre  Londres.

[En marge: Empressement de M. de Romanzoff  faire apposer les
signatures sur la convention d'Erfurt.]

 peine M. de Romanzoff avait-il arrach des mains du ministre
franais cette proie si dsire, qu'il voulut s'en assurer la
possession dfinitive en obtenant les signatures  l'instant mme.
Cependant il fallait transcrire deux copies de ce nouveau trait
secret: il n'eut pas la patience d'attendre qu'on les et transcrites
 la chancellerie de M. de Champagny, et, pour plus de clrit, on en
excuta une chez lui. Aussitt ces copies acheves, il vint en toute
hte dans l'aprs-midi les faire signer  M. de Champagny, et courut
ivre de joie les porter  son matre.

[En marge: Fin de l'entrevue et tmoignages qui la terminent.]

[En marge: M. de Romanzoff destin  se rendre  Paris pour y suivre
avec moins de perte de temps les ngociations avec l'Angleterre.]

L'entrevue d'Erfurt avait atteint son but; les deux empereurs taient
d'accord, et surtout paraissaient l'tre. Alexandre croyait tenir
enfin la Valachie et la Moldavie; Napolon croyait tenir le jeune
empereur, assez du moins pour qu'aucune coalition ne ft possible,
assez pour n'avoir rien  craindre de l'Autriche jusqu'au printemps
prochain. Il esprait mme que la paix pourrait natre de cette
troite alliance publiquement proclame entre les deux plus grandes
puissances de l'univers. Aux fcheux rcits de Baylen, il avait
substitu, dans les entretiens de l'Europe, le rcit merveilleux de
l'assemble de rois tenue  Erfurt. Les deux monarques taient
parfaitement contents l'un de l'autre; une plus douce union semblait
devoir s'ajouter un jour  l'union toute politique qui les liait
dsormais. Il fut dcid qu'on donnerait encore le 13  l'intimit, le
14  la sparation, et qu'on emploierait ces dernires journes 
multiplier les tmoignages, et  combler de prsents les serviteurs de
l'une et l'autre cour. Voyant bien que M. de Tolstoy avait trop 
Paris l'attitude d'un soldat, Alexandre tait convenu de le remplacer
par le vieux prince Kourakin, courtisan obsquieux, incapable de
brouiller son matre avec Napolon, et actuellement ambassadeur 
Vienne. Mais il fut convenu aussi que, pour suivre de plus prs les
ngociations avec l'Angleterre, et ne retarder que le moins possible
les dmarches auprs de la Porte, M. de Romanzoff se rendrait lui-mme
 Paris afin de recevoir les rponses, faire les rpliques, sans autre
dlai que le temps ncessaire pour aller de Londres  Paris. Napolon
rdigea mme  Erfurt, de sa propre main, la lettre commune au roi
d'Angleterre qui devait tre signe des deux empereurs, et les notes 
l'appui, de faon  prvenir toute longueur.

M. de Tolstoy tait  Erfurt. Napolon voulut y recevoir ses lettres
de recrance, et lui donner des marques de faveur qui tassent  sa
rvocation toute apparence de disgrce. Il lui fit cadeau des
porcelaines de Svres et des tapisseries des Gobelins qui avaient orn
son habitation  Erfurt. Il combla de prsents et de dcorations tout
l'entourage d'Alexandre. Alexandre ne se montra pas moins magnifique,
confra le cordon de Saint-Andr aux principaux personnages de la cour
de Napolon, et prodigua les portraits, les tabatires et les
diamants.

[En marge: Audience de cong de M. de Vincent et lettre de Napolon 
l'empereur d'Autriche.]

Le seul personnage tranger  toutes ces distinctions tait le
reprsentant de l'Autriche, M. de Vincent. Malgr des efforts inous
pour dcouvrir le secret de ce qu'on avait fait  Erfurt, il n'avait
pu le pntrer. Il savait qu'on avait chang des tmoignages de tout
genre, qu'on avait pos dans une convention formelle les principes de
l'alliance; mais le secret vritable des acquisitions qu'on s'tait
concdes les uns aux autres, des ngociations qu'on allait
entreprendre, il l'ignorait, et il supposait mme beaucoup plus qu'il
n'y avait. Napolon lui accorda son audience de cong, en lui
renouvelant ses remontrances, et lui rpta que l'Autriche serait pour
toujours laisse en dehors des affaires europennes, tant qu'elle
paratrait vouloir recourir aux armes. Il le chargea pour l'empereur
de la lettre suivante, qui contenait toute sa pense:

                                          Erfurt, le 14 octobre 1808.

Monsieur mon frre, je remercie Votre Majest Impriale de la lettre
qu'elle a bien voulu m'crire, et que M. le baron de Vincent m'a
remise. Je n'ai jamais dout des intentions droites de Votre Majest;
mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilits se
renouveler entre nous. Il est  Vienne une faction qui affecte la peur
pour prcipiter votre cabinet dans des mesures violentes, qui seraient
l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont prcd. J'ai t
le matre de dmembrer la monarchie de Votre Majest, ou du moins de
la laisser moins puissante; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle
l'est de mon aveu. C'est la plus vidente preuve que nos comptes sont
solds, et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prt 
garantir l'intgrit de sa monarchie. Je ne ferai jamais rien contre
les principaux intrts de ses tats, mais Votre Majest ne doit pas
remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont termin. Elle
doit dfendre toute proclamation ou dmarche provoquant la guerre. La
dernire leve en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu
craindre que cette leve et ces prparatifs fussent combins avec la
Russie. Je viens de licencier les camps de la Confdration. Cent
mille hommes de mes troupes vont  Boulogne pour renouveler mes
projets contre l'Angleterre. Que Votre Majest s'abstienne de tout
armement qui puisse me donner de l'inquitude et faire une diversion
en faveur de l'Angleterre. J'ai d croire, lorsque j'ai eu le bonheur
de voir Votre Majest et que j'ai conclu le trait de Presbourg, que
nos affaires taient termines pour toujours, et que je pouvais me
livrer  la guerre maritime sans tre inquit ni distrait. Que Votre
Majest se mfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa monarchie,
troublent ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples.
Ceux-l seuls sont dangereux; ceux-l seuls appellent les dangers
qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, franche et
simple, Votre Majest rendra ses peuples heureux, jouira elle-mme du
bonheur dont elle doit sentir le besoin aprs tant de troubles, et
sera sre d'avoir en moi un homme dcid  ne jamais rien faire contre
ses principaux intrts. Que ses dmarches montrent de la confiance,
elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui, c'est la
simplicit et la vrit. Qu'elle me confie ses inquitudes lorsqu'on
parviendra  lui en donner, je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre
Majest me permette un dernier mot: qu'elle coute son opinion, son
sentiment, il est bien suprieur  celui de ses conseils.

Je prie Votre Majest de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y
voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillit de l'Europe et
de Votre Majest.

 cette lettre si polie et si fire, Napolon ajouta de nouveau la
demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph, comme le moyen le
plus sr de faire clater les vraies dispositions de l'Autriche, et
de l'engager dans son systme, ou de la placer dans un embarras,
duquel il l'obligerait  se tirer, soit par la paix, soit par la
guerre, quand il lui plairait de pousser les choses  bout.

[En marge: Sparation d'Alexandre et de Napolon, le 14 octobre.]

Les souverains accourus  Erfurt, ayant pris cong des deux empereurs,
taient successivement repartis. Le 14 au matin, Alexandre et Napolon
montrent  cheval, au milieu de la population affluant de toutes
parts, en prsence des troupes sous les armes, et sortirent d'Erfurt 
ct l'un de l'autre, comme ils y taient entrs. Ils parcoururent
ensemble une certaine tendue de chemin; puis ils mirent pied  terre
abandonnant leurs chevaux  des piqueurs, se promenrent quelques
instants ensemble, se redirent de nouveau et brivement ce qu'ils
s'taient dit tant de fois sur l'utilit, la fcondit, la grandeur de
leur alliance, sur leur got l'un pour l'autre, sur leur dsir et leur
esprance de resserrer leurs liens, puis s'embrassrent avec une sorte
d'motion. Bien qu'il y et de la politique, de l'ambition, de
l'intrt dans leur amiti, tout n'tait pas calcul dans ce sentiment.
Les hommes, mme les plus obligs  la dissimulation, ne sont jamais
aussi faux, aussi dpourvus de sensibilit que l'imagine la finesse du
vulgaire, qui croit tre profonde en ne supposant partout que du mal.
Alexandre et Napolon se quittrent mus, et se serrrent de bonne foi
la main, l'un du haut de sa voiture, l'autre du haut de son cheval.
Alexandre partit pour Weimar et Saint-Ptersbourg, Napolon pour
Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs
projets du moment, aucun ne devait se raliser!

Napolon, rentr  Erfurt, donna cong aux personnages, princes et
autres, qui restaient encore, puis monta lui-mme en voiture quelques
heures aprs, laissant dans le silence et la solitude cette petite
ville, qu'il en avait tire un instant, pour la remplir de tumulte,
d'clat, de mouvement, et la replonger ensuite dans sa paisible
obscurit. Elle restera clbre cependant, comme ayant t le thtre
o fut donne cette prodigieuse reprsentation des grandeurs humaines.

[En marge: Retour de Napolon  Paris, le 18 octobre.]

Parti d'Erfurt le 14 octobre, Napolon fut rendu le 18 au matin 
Saint-Cloud. Par l'entrevue qu'il venait d'avoir avec l'empereur
Alexandre il avait atteint son but, car l'Autriche tait contenue,
pour le moment du moins; il avait le temps de faire dans la Pninsule
une campagne courte et dcisive; aux impressions produites par les
affaires d'Espagne taient substitues d'autres impressions moins
pnibles; l'vnement de Baylen, trs-connu de l'Europe, trs-peu de
la France, se trouvait effac par l'vnement d'Erfurt connu de tous;
et enfin, devant les forces unies de la France et de la Russie, il
tait possible que l'Angleterre intimide consentt  couter des
paroles de paix.

[En marge: Dpart des courriers russes et franais pour Londres.]

 peine arriv  Saint-Cloud, Napolon fit donner suite au projet de
ngociation avec la Grande-Bretagne. Il prescrivit au chef des forces
navales  Boulogne d'embarquer de la manire la plus ostensible les
deux messagers envoys d'Erfurt, et dsigns comme courriers, l'un de
l'empereur de Russie, l'autre de l'empereur des Franais. Le message
dont ils taient chargs pour M. Canning, et qui contenait une lettre
des deux empereurs au roi d'Angleterre, pour lui offrir la paix, en
termes dignes mais formels, portait sur son enveloppe extrieure qu'il
tait adress par Leurs Majests l'empereur des Franais et l'empereur
de Russie  Sa Majest le roi de la Grande-Bretagne. Ces courriers
avaient ordre de dire partout, principalement en Angleterre, qu'ils
venaient d'Erfurt, o ils avaient laiss les deux empereurs ensemble,
et qu'ils avaient rencontr sur leur route des troupes nombreuses se
dirigeant vers le camp de Boulogne. Napolon voulait ainsi faire peser
sur le cabinet de Londres la responsabilit du refus de la paix, et
frapper aussi l'imagination des Anglais par la possibilit d'une
nouvelle expdition de Boulogne.

Il se proposait de rester  Paris le nombre de jours ncessaire 
l'excution de ses derniers ordres, et de partir ensuite pour
l'Espagne, afin de diriger lui-mme les oprations militaires avec
l'activit et la vigueur qu'il savait y mettre, et qu'il lui importait
plus que jamais d'y apporter, pour enlever  l'Angleterre la ressource
de l'insurrection espagnole, et rendre plus tt disponibles ses armes
dans le cas d'une reprise d'hostilits avec l'Autriche, ce qu'il
regardait toujours comme possible au printemps suivant. loigner
nanmoins cette nouvelle crise tait tout son dsir. Alarmer
l'Angleterre, rassurer l'Autriche, pour inspirer  l'une la pense de
la paix, pour ter  l'autre la pense de la guerre, fut le double
motif qui dicta ses dernires dispositions.

[En marge: Conversion de la grande arme en arme du Rhin.]

En consquence, il distribua d'une manire toute nouvelle les forces
qu'il avait laisses en Allemagne. Il leur retira d'abord le titre de
_Grande Arme_, pour les qualifier du titre plus modeste d'_Arme du
Rhin_, et il en destina le commandement au marchal Davout, le plus
capable de ses marchaux pour tenir et discipliner une arme. Le corps
du marchal Soult fut dissous, et ce marchal lui-mme eut ordre de se
rendre en Espagne. Des trois divisions qui composaient son corps,
l'une, la division Saint-Hilaire, fut ajoute au corps du marchal
Davout, qui devenait arme du Rhin; les deux autres, qui taient les
divisions Carra Saint-Cyr et Legrand, furent achemines sur la France,
avec apparence de se diriger vers le camp de Boulogne, mais
trs-lentement, de manire  pouvoir toujours au besoin se reporter
sur le haut Danube. Les divisions Boudet et Molitor eurent ordre de
marcher vers Strasbourg et Lyon, comme si elles avaient d se rendre
en Italie, mais sans perdre la possibilit de revenir en Souabe et en
Bavire. Le marchal Davout, avec ses trois anciennes divisions,
Morand, Friant, Gudin, avec la nouvelle division Saint-Hilaire
dtache du marchal Soult, avec la belle division d'lite Oudinot,
avec tous les cuirassiers, avec une forte portion de cavalerie lgre,
et une magnifique artillerie, dut occuper la gauche de l'Elbe, sa
cavalerie cantonne en Hanovre et en Westphalie, son infanterie dans
les anciennes provinces franconiennes et saxonnes de la Prusse. Il
allait avoir environ 60 mille hommes d'infanterie, 12 mille
cuirassiers, 8 mille hussards et chasseurs, 10 mille soldats
d'artillerie et du gnie, c'est--dire 90 mille combattants, les
meilleurs de toutes les armes franaises. Il restait sur les bords de
la mer du Nord 6 mille Franais, 6 mille Hollandais, commands par le
prince de Ponte-Corvo. Les quatre divisions rentrant en France
pouvaient par un mouvement  gauche venir renforcer de 40 mille hommes
environ les troupes consacres  l'Allemagne. Moyennant l'organisation
qui ajoutait un cinquime bataillon  tous les rgiments, et portait
le quatrime au corps, en employant la nouvelle conscription, ces
forces devaient s'lever encore  prs de 180 mille hommes.

Grce  cette mme organisation, tous les rgiments d'Italie, ayant
quatre bataillons au corps, devaient former un total de 100 mille
hommes, dont 80 mille d'infanterie, 12 mille de cavalerie, le reste
d'artillerie et du gnie. Napolon ordonna de profiter de la fin
d'octobre pour faire partir les conscrits avant l'hiver. Il voulait
qu'en Italie tout ft prt au mois de mars. L'arme de Dalmatie,
qualifie toujours du titre de deuxime corps de la Grande Arme,
depuis qu'aprs Austerlitz elle s'tait dtache sous le gnral
Marmont pour occuper cette province, s'appela premier corps de l'arme
d'Italie, porte de cette manire  120 mille hommes.

Ainsi, tout en rassurant l'Autriche par la distribution et la
direction de ses forces, Napolon se tint en mesure  son gard.
D'autre part, et pour alarmer l'Angleterre, il fit grand talage du
mouvement des deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand vers le camp
de Boulogne.

[En marge: Distribution de l'arme d'Espagne en huit corps.]

Napolon donna en mme temps les derniers ordres pour la composition
de l'arme d'Espagne. Il la forma en huit corps, dont il se proposait
de prendre le commandement en chef, le prince Berthier tant comme
d'habitude son major gnral. Le 1er corps de la Grande Arme, port
de Berlin  Bayonne vers la fin d'octobre, conserva sous le marchal
Victor le titre de 1er corps de l'arme d'Espagne. Le corps de
Bessires devint le 2e et fut destin au marchal Soult. Le corps du
marchal Moncey fut qualifi de 3e de l'arme d'Espagne. La division
Sbastiani, runie avec les Polonais et les Allemands sous le marchal
Lefebvre, prit le titre de 4e corps. Le 5e corps de la Grande Arme,
sous le marchal Mortier, achemin, par un ordre parti d'Erfurt, du
Rhin sur les Pyrnes, dut garder son rang, en s'appelant 5e corps de
l'arme d'Espagne. L'ancien 6e corps de la Grande Arme, rcemment
arriv d'Allemagne, toujours compos des divisions Marchand et Bisson,
et command par le marchal Ney, dut s'appeler 6e corps de l'arme
d'Espagne. On lui cra, sous le gnral Dessoles, avec quelques-uns
des vieux rgiments transports dans la Pninsule, une troisime et
belle division, qui devait rendre ce corps plus nombreux qu'il n'avait
jamais t. Le gnral Gouvion Saint-Cyr, avec les troupes du gnral
Duhesme enfermes dans Barcelone, la colonne Reille reste devant
Figuires, les divisions Pino et Souham venues de Pimont en
Roussillon, dut former le 7e corps de l'arme d'Espagne. Junot, avec
les troupes revenues par mer du Portugal, rarmes, recrutes,
pourvues de chevaux d'artillerie et de cavalerie, forma le 8e. Le
marchal Bessires fut mis  la tte de la rserve de cavalerie,
compose de 14 mille dragons et 2 mille chasseurs. Le gnral Walther
prit le commandement de la garde impriale forte de 10 mille hommes.
C'tait une masse de 150 mille hommes de vieilles troupes, qui, jointe
aux 100 mille qui se trouvaient dj au del des Pyrnes, prsentait
le total norme de 250 mille combattants. Voil  quels efforts tait
oblig Napolon, pour avoir au dbut entrepris d'envahir l'Espagne
avec une arme trop peu nombreuse et trop peu aguerrie.

De ce renfort de 150 mille hommes, 100 mille au moins, partis
d'Allemagne ou d'Italie  la fin d'aot, taient rendus sur les
Pyrnes  la fin d'octobre: c'taient les 1er, 4e, 6e et 7e corps, la
garde et les dragons. Le 5e, sous le marchal Mortier, parti plus tard
que les autres, le 8e, sous le gnral Junot, rcemment dbarqu par
les Anglais  La Rochelle, taient encore en marche.

[En marge: Dpart de Napolon pour l'Espagne, le 29 octobre.]

Joseph, comme on l'a vu, n'avait cess d'imaginer et d'excuter de
faux mouvements, tantt sur sa droite, tantt sur sa gauche,
n'obtenant d'autre rsultat de cette imitation des manoeuvres de
l'Empereur, que de fatiguer inutilement ses troupes, et de leur ter
toute confiance dans l'autorit qui les commandait. Pour couronner
cette triste campagne d'automne sur l'bre, il avait projet, ou l'on
avait projet pour lui, un mouvement offensif sur Madrid, en
abandonnant au hasard les communications de l'arme avec la France, et
en laissant  Napolon le soin de les rtablir  l'aide des 150 mille
hommes qu'il amenait d'Allemagne et d'Italie. Napolon prit piti
d'une si folle conception, lui crivit  ce sujet, sur l'art dont il
tait le grand matre, les lettres les plus belles, les plus
instructives, et lui enjoignit de se tenir tranquille  Vittoria, de
ne tenter aucune opration, de laisser les insurgs de droite sous le
gnral Blake s'avancer jusqu' Bilbao, les insurgs de gauche sous
les gnraux Palafox et Castaos s'avancer jusqu' Sanguesa, plus loin
mme, s'ils le voulaient, parce qu'arriv bientt au centre, vers
Vittoria, avec une masse crasante de forces, il pourrait se rabattre
sur eux, les prendre  revers, les accabler, et finir, comme il
disait, la guerre d'un seul coup. Le major gnral Berthier partit le
premier pour Bayonne, afin d'aller y organiser l'tat-major, y mettre
chaque corps en place, et pour que Napolon en arrivant n'et plus
qu' donner les ordres du mouvement. Napolon, aprs avoir ouvert le
corps lgislatif avec peu d'appareil, confi  M. de Talleyrand la
mission de recevoir les membres des deux assembles, de les voir, de
les frquenter sans cesse, et de les diriger dans la voie tranquille
et laborieuse qu'ils suivaient alors, aprs avoir remis  MM. de
Romanzoff et de Champagny le soin de conduire la grande ngociation
entame avec l'Angleterre, quitta Paris le 29 octobre pour se rendre 
Bayonne. Ses proches, et tous ceux qui tenaient  sa prcieuse
existence, le virent avec une sorte d'apprhension s'exposer au milieu
de ce pays de fanatiques, o le gnral Gobert tait mort d'une balle
tire d'un buisson. Quant  lui, calme et serein, ne songeant pas plus
 la balle tire d'un buisson qu'aux centaines de boulets qui
traversaient le champ de bataille d'Eylau, il partit plein de
confiance, et caressant l'espoir d'infliger aux Anglais quelque
dsastre humiliant.

[En marge: Ordres  la marine pour l'expdition de plusieurs
croisires.]

Avant son dpart, il avait donn des ordres  la marine. Oblig de
renoncer  ses vastes projets maritimes, conus lorsqu'il croyait
pouvoir dominer l'Espagne sans difficult et la faire concourir  ses
gigantesques expditions, il s'tait de nouveau rduit  de simples
croisires. Il avait expdi beaucoup de frgates, charges de dposer
des soldats et des vivres dans les colonies, d'en rapporter du sucre
et du caf pour le compte du commerce, et de pratiquer la course
chemin faisant. Il avait en outre ordonn deux fortes croisires,
l'une sous le contre-amiral Lhermite, partant avec trois vaisseaux et
plusieurs frgates de Rochefort, l'autre sous le capitaine Troude,
partant aussi avec trois vaisseaux et plusieurs frgates de Lorient,
toutes deux devant toucher  la Guadeloupe et  la Martinique, y
dbarquer des troupes, des vivres, rapporter des denres coloniales,
et oprer leur retour vers Toulon. Enfin, il prescrivit  sa flotte de
Flessingue de sortir  la premire occasion favorable, et de se
diriger ou par la Manche, ou par un mouvement autour des les
Britanniques vers la Mditerrane. Il avait toujours l'intention de
tenter avant la conclusion de la paix une grande entreprise sur la
Sicile, afin de la runir au royaume de Naples. Murat venait de
s'emparer de l'le de Capre, et Napolon ne dsesprait pas de voir,
sous ce prince belliqueux aid de la marine franaise, le royaume des
Deux-Siciles entirement reconstitu.

[En marge: Ngociation entame avec l'Angleterre.]

[En marge: Manire de recevoir les deux courriers impriaux 
Londres.]

Tandis qu'il tait en route vers l'Espagne, les ngociations, comme
nous l'avons dit, devaient continuer en son absence, conduites par MM.
de Champagny et de Romanzoff, d'aprs les conseils de M. de
Talleyrand. Les courriers partis de Boulogne eurent quelque peine 
pntrer en Angleterre, car l'ordre le plus prcis tait donn  tous
les croiseurs de la marine britannique de ne laisser passer aucun
btiment parlementaire. Cependant un officier de marine fort adroit,
qui commandait le brick sur lequel ils taient embarqus, traversa,
sans tre joint, la ligne des croiseurs anglais, et vint dbarquer aux
Dunes. On fit d'abord difficult d'admettre ces deux courriers; puis
on expdia le russe  Londres, en retenant le franais aux Dunes. Un
ordre de M. Canning permit bientt  celui-ci de se rendre  Londres.
On eut beaucoup d'gards pour les deux courriers, en les plaant
nanmoins sous la garde d'un courrier anglais, qui ne les quitta pas
un instant, et on les rexpdia aprs quarante-huit heures avec un
simple accus de rception pour MM. de Champagny et de Romanzoff,
annonant qu'on enverrait plus tard la rponse au message des deux
empereurs.

[En marge: La nation anglaise, contre son usage, peu dispose  la
paix.]

[En marge: Grand dchanement en Angleterre contre la convention de
Cintra, et peu de disposition  mnager la France.]

Cet accueil si dfiant, accompagn de tant de prcautions  l'gard
des deux courriers, n'indiquait gure le dsir d'tablir des
communications avec le continent. Les esprits, en effet, n'taient
point  la paix de l'autre ct du dtroit. Bien que la nation
anglaise, en gnral, se montrt toujours porte  accepter les
propositions de paix ds qu'on en faisait quelqu'une  son
gouvernement, et qu'elle blmt volontiers l'obstination du cabinet 
continuer la guerre, cette fois elle manifestait un tout autre
penchant. Cette diffrence dans ses dispositions tenait  diverses
causes. D'abord, si aprs Tilsit la guerre avec tout le continent,
avec la Russie notamment, l'avait effraye comme en 1801, elle s'tait
bientt rassure, en voyant que les consquences de cette guerre
gnrale n'taient pas en ralit fort graves. Elle n'en avait pas un
ennemi effectif de plus sur les bras, et, dominant toujours l'Ocan,
elle pouvait se rire des efforts de tous ses adversaires. Elle tait
fire de leur impuissance, tout  fait libre de ses mouvements, car
elle n'avait personne  mnager, et elle se croyait en mesure de
tenter plus d'entreprises, en les dirigeant uniquement  son profit.
Si le continent  la vrit semblait lui tre ferm depuis une
extrmit jusqu' l'autre, il ne l'tait pas tellement qu'elle
n'introduist encore, tant par le Nord que par le Midi, et surtout par
Trieste, beaucoup de marchandises. Puis les derniers vnements de
l'Espagne lui promettaient d'immenses avantages commerciaux, en lui
ouvrant les ports de la Pninsule, et en lui assurant l'exploitation
exclusive des colonies espagnoles, qui toutes s'taient mises en
insurrection contre la royaut de Joseph. L'Angleterre trouvait l
subitement un vaste dbouch, et l'occasion ou de prendre, ou de
pousser  l'indpendance les magnifiques colonies espagnoles,
brillante revanche de l'insurrection des tats-Unis; de manire qu'en
rsultat Napolon, depuis la guerre d'Espagne, en forant la Russie 
se dclarer contre l'Angleterre, n'avait pas cr un nouvel ennemi 
celle-ci, et, en lui fermant mal les ports du Nord, lui avait ouvert
ceux du Midi, ainsi que tous ceux de l'Amrique du sud. De plus,
l'insurrection espagnole venait de faire surgir sur le continent un
alli pour l'Angleterre, le seul depuis 1802 qui et remport des
avantages sur les troupes franaises. Il n'y a pas de peuple qui
s'engoue plus facilement que le grave peuple de la Grande-Bretagne, et
il tait alors pris des insurgs espagnols, comme nous l'avons vu de
nos jours s'prendre des insurgs de tous les pays. Il admirait leur
gnreux dvouement, leur incomparable courage, et, ne considrant
dans la victoire de Baylen que le rsultat matriel sans en rechercher
la cause, il tait tout prs de les dclarer les gaux des Franais au
moins. L'Autriche, bien qu'ayant rompu en apparence ses relations avec
le gouvernement britannique, lui donnait sourdement des signes
d'intelligence, armait sans relche, et probablement allait
recommencer la guerre contre la France. Les esprances d'une nouvelle
lutte, peut-tre heureuse, renaissaient donc de toutes parts, au
jugement des Anglais, et ce n'tait pas le moment de songer  une
paix, dont la premire condition et t pour eux de laisser
dfinitivement soumise  Napolon la seconde des puissances maritimes
du continent, c'est--dire l'Espagne. Enfin un accident, un pur
accident, chauffait toutes les ttes  cette poque. La convention de
Cintra avait sembl de la part des gnraux britanniques une indigne
faiblesse. Comparant cette convention  celle de Baylen, jaloux de
n'avoir pas obtenu sur les Franais un avantage aussi complet que
celui qu'avaient obtenu les Espagnols, soutenant que le gnral Junot,
aprs la journe de Vimeiro, tait aussi mal plac que le gnral
Dupont aprs celle de Baylen, ce qui tait faux, les Anglais taient
indigns de ce qu'on et accord  l'arme du gnral Junot des
conditions cent fois plus avantageuses qu' celle du gnral Dupont,
et ils regrettaient vivement le plaisir dont on les avait privs,
plaisir pour eux sans gal, celui de voir dfiler sur les bords de la
Tamise une arme franaise prisonnire.

L'irritation contre le ministre tait sur ce sujet pousse jusqu' la
dmence, et on avait exig la formation d'une haute cour pour juger
les gnraux anglais victorieux. Sir Arthur Wellesley lui-mme tait
compromis avec sir Hew Dalrymple dans cette affaire, bien qu'on lout
ses oprations militaires. Certes, lorsque, au lieu de blmer comme
autrefois l'acharnement contre les Franais, l'opinion publique
blmait une complaisance extrme  leur gard, le moment tait mal
choisi pour une ouverture de paix. Le ministre Canning-Castlereagh,
imitateur outr de la politique de M. Pitt, et craint d'tre accus
bien plus violemment encore s'il avait dans ces circonstances donn
suite  des propositions pacifiques. Ainsi, tantt par une cause,
tantt par une autre, toutes les occasions de rapprochement avec la
Grande-Bretagne taient successivement manques: celle de lord
Lauderdale en 1806, parce que la France voulait poursuivre et achever
la conqute du continent; celle de 1807 aprs Tilsit, celle de 1808
aprs Erfurt, parce que l'Angleterre voulait poursuivre et achever la
conqute des mers. Toutefois, bien que l'Angleterre ft actuellement
peu dispose  traiter, le cabinet britannique n'et pas os refuser
premptoirement  la face de l'Europe et de sa nation d'couter des
paroles de paix. En consquence, quelques jours aprs, le 28 octobre,
il rpondit  MM. de Champagny et de Romanzoff par un message que
porta  Paris un courrier anglais.

[En marge: Rponse du ministre britannique au message des deux
empereurs.]

[En marge: L'Angleterre exige comme condition essentielle que les
insurgs espagnols soient compris dans la ngociation.]

Ce message disait que l'Angleterre, quoiqu'elle et souvent reu des
propositions pacifiques qu'elle avait de fortes raisons de ne pas
croire srieuses, ne refuserait jamais de prter l'oreille  des
propositions de ce genre, mais qu'il fallait qu'elles fussent
honorables pour elle. Et cette fois, renonant  argumenter sur la
base des ngociations, celle de l'_uti possidetis_, qui laissait peu
de prise  la critique, puisque c'tait celle que le gouvernement
britannique avait pose  toutes les poques antrieures, le message
faisait consister l'honneur et le devoir pour l'Angleterre  exiger
que tous ses allis fussent compris dans la ngociation, les insurgs
espagnols comme les autres, bien qu'aucun acte formel ne lit
l'Angleterre  eux. Mais  dfaut d'un semblable lien, un intrt
commun, un sentiment de gnrosit, de nombreuses relations dj
tablies, ne permettaient pas de les abandonner.  cette condition M.
Canning se disait prt  nommer des plnipotentiaires, et  les
envoyer o l'on voudrait.

Le cabinet britannique se doutait bien qu'en demandant l'admission des
insurgs espagnols aux confrences qui seraient ouvertes pour traiter
de la paix, toute ngociation deviendrait impossible; car, entre les
rois Joseph et Ferdinand VII, il n'y avait pas de transaction
imaginable. C'tait tout ou rien, Madrid ou Valenay, pour l'un comme
pour l'autre.

[En marge: Embarras de MM. de Romanzoff et de Champagny relativement 
la condition propose.]

[En marge: Recours  Napolon pour la rponse  faire.]

Lorsque M. de Romanzoff et M. de Champagny reurent cette rponse,
qui tait accompagne d'excuses  M. de Romanzoff de ce qu'on ne
rpondait pas directement aux souverains eux-mmes, mais  leurs
ministres, vu que l'un des deux empereurs n'tait pas reconnu par
l'Angleterre, ils furent assez embarrasss. Prendre sur eux de
s'expliquer affirmativement ou ngativement sur la condition
essentielle, celle de l'admission des insurgs, leur semblait bien
hardi, mme en s'autorisant du conseil de M. de Talleyrand. Il fut
dcid qu'on en rfrerait  Napolon. En attendant on procda envers
M. Canning comme il avait procd lui-mme, et on lui adressa un
simple accus de rception, en remettant  plus tard la rponse  son
message.

[En marge: L'impatience de M. de Romanzoff, relativement  la
possession des provinces danubiennes, calme par le dsir de russir
dans les ngociations entreprises avec l'Angleterre.]

[En marge: Son dsir est de faire durer les ngociations, et il
s'exprime dans ce sens en crivant  Napolon.]

M. de Romanzoff, d'abord si press de conduire  leur terme les
ngociations avec Londres, afin de pouvoir s'approprier plus tt les
provinces du Danube; M. de Romanzoff, maintenant qu'il tait  Paris,
publiquement engag dans une tentative de paix avec l'Angleterre,
mettait un vritable amour-propre  la faire russir, la convention
d'Erfurt ayant bien stipul d'ailleurs que, dans tous les cas, la
Finlande, la Moldavie et la Valachie seraient assures  la Russie. Il
fut donc d'avis avec MM. de Talleyrand et de Champagny que le message
anglais, en demandant la prsence de tous les allis de l'Angleterre 
la ngociation, y compris les insurgs espagnols, n'offrait cependant
dans sa forme rien de tellement absolu qu'il ft impossible de
s'entendre. Par ce motif, tous les trois crivirent  l'Empereur, pour
le supplier de faire une rponse qui permt de continuer les
pourparlers, et d'arriver  une runion de plnipotentiaires.

[En marge: Nov. 1808.]

[En marge: Napolon, tout entier aux soins de la guerre, laisse  MM.
de Romanzoff, de Champagny et de Talleyrand le soin de conduire la
ngociation.]

Napolon tait en ce moment sur l'bre, tout entier  la guerre, 
l'esprance d'accabler les Espagnols et les Anglais, et sous les
nouvelles impressions qui le dominaient, n'attachant plus aux
pourparlers avec l'Angleterre autant d'importance que d'abord. Le
message de M. Canning ne lui laissait gure d'illusion, et il ne
comptait que sur un grand dsastre inflig  l'arme britannique, pour
flchir l'obstination du cabinet de Londres. Ds lors il tait plus
dispos  abandonner  d'autres la conduite de cette affaire, et il
permit aux trois diplomates qui taient  Paris de rpondre comme ils
l'entendraient, moyennant que les insurgs fussent formellement exclus
de la ngociation. Il envoya un modle de rponse que de MM. de
Champagny, de Romanzoff et de Talleyrand furent autoriss  remanier 
leur gr, et qu'ils eurent soin en effet de modrer notablement.

Ce nouveau message, port  Londres par les mmes courriers, relevait
quelques allusions blessantes du message anglais, puis admettait sans
difficult tous les allis de l'Angleterre  la ngociation, sauf les
insurgs espagnols, qui n'taient que des rvolts, ne pouvant pas
reprsenter Ferdinand VII, puisque celui-ci tait  Valenay, d'o il
les dsavouait et confirmait l'abdication de la couronne d'Espagne.

[En marge: Brusque rsolution du cabinet britannique et rponse
ngative qui met un terme  toute ngociation.]

 la rception de cette seconde note, le cabinet britannique,
craignant de dcourager ses nouveaux allis, soit en Espagne, soit en
Autriche, par des bruits de paix, de refroidir le fanatisme des uns,
de ralentir les prparatifs militaires des autres, rsolut de rompre
brusquement une ngociation qui ne lui semblait ni utile ni srieuse.
Ayant dans les mains des documents qui prouvaient que la France ne
voulait point faire de concessions aux insurgs espagnols, lesquels
jouissaient en Angleterre d'une immense popularit, il ne redoutait
rien du parlement, la question tant ainsi pose. En consquence, il
fit une dclaration premptoire, offensante pour la Russie et la
France, consistant  dire qu'aucune paix n'tait possible avec deux
cours, dont l'une dtrnait et tenait prisonniers les rois les plus
lgitimes, dont l'autre les laissait traiter indignement pour des
motifs intresss; que, du reste, les propositions pacifiques
adresses  l'Angleterre taient illusoires, imagines pour dcourager
les peuples gnreux qui avaient dj secou le joug oppresseur de la
France, et ceux qui se prparaient  le secouer encore; que les
communications devaient donc tre considres comme dfinitivement
rompues, et la guerre continue avec toute l'nergie commande par les
circonstances.

videmment, l'Angleterre, comptant cette fois sur un prochain
renouvellement de la lutte, avait craint, en poursuivant cette
ngociation, de refroidir les Espagnols et les Autrichiens. M. de
Talleyrand prouva les regrets ordinaires et honorables qu'il
ressentait toutes les fois qu'une tentative de paix venait  chouer.
M. de Romanzoff fut piqu des allusions blessantes pour sa cour, fch
d'avoir manqu un succs, mais consol par la libert dsormais
acquise d'agir immdiatement en Orient. M. de Champagny, dvou 
l'Empereur,  ses ides,  sa fortune, ne vit dans ce refus que
l'occasion de nouvelles guerres triomphales pour un matre qu'il
croyait invincible. Le public,  peine averti, n'y prit presque pas
garde; il n'attendait de rsultat dcisif que de la prsence de
Napolon en Espagne.

[En marge: Rponse amre de l'Autriche, et raisons de croire que
Napolon n'aura que le temps de faire une courte campagne en Espagne.]

[En marge: Espoir que cette campagne sera dcisive.]

Tandis que l'Angleterre rpondait de la sorte, l'Autriche ne rpondait
gure mieux aux dclarations de la Russie et de la France. Elle
protestait de son intention de conserver la paix, et, en effet, elle
donnait moins d'clat  ses prparatifs, sans toutefois les
interrompre; mais elle accueillait avec amertume la proposition
commune de reconnatre le roi Joseph, et elle dclarait que lorsqu'on
lui aurait fait savoir ce qui s'tait pass  Erfurt, elle
s'expliquerait  l'gard de la nouvelle royaut constitue en Espagne,
ajoutant que la connaissance de ce qui avait t arrt entre les deux
empereurs lui tait indispensable pour clairer et fixer ses
rsolutions. La forme autant que le fond mme de cette dclaration
dcelait l'irritation profonde dont l'Autriche tait remplie. Il tait
vident que Napolon aurait le temps de faire une campagne dans la
Pninsule, mais de n'en faire qu'une. On attendait de son gnie et de
ses troupes qu'elle serait dcisive. Le public, habitu  la guerre,
habitu surtout sous ce matre tout-puissant  dormir au bruit du
canon, dont les chos lointains ne faisaient prsager que des
victoires, demeurait tranquille et confiant, malgr tout ce qu'avait
de triste, de sinistre mme, cette guerre entreprise au del des
Pyrnes contre le fanatisme d'une nation entire. L'clatant
spectacle donn  Erfurt blouissait encore tous les yeux, et leur
drobait les prils trop rels de la situation.

FIN DU LIVRE TRENTE-DEUXIME.




LIVRE TRENTE-TROISIME.

SOMO-SIERRA.

     Arrive de Napolon  Bayonne. -- Inexcution d'une partie de ses
     ordres. -- Comment il y supple. -- Son dpart pour Vittoria. --
     Ardeur des Espagnols  soutenir une guerre qui a commenc par des
     succs. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalit des
     juntes provinciales, et cration d'une junte centrale  Aranjuez.
     -- Direction des oprations militaires. -- Plan de campagne. --
     Distribution des forces de l'insurrection en armes de gauche, du
     centre et de droite. -- Rencontre prmature du corps du marchal
     Lefebvre avec l'arme du gnral Blake en avant de Durango. --
     Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbuts. -- Napolon, arriv
      Vittoria, rectifie la position de ses corps d'arme, forme le
     projet de se laisser dborder sur ses deux ailes, de dboucher
     ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et
     Castaos, et les prendre  revers. -- Excution de ce projet. --
     Marche du 2e corps, command par le marchal Soult, sur Burgos.
     -- Combat de Burgos et prise de cette ville -- Les marchaux
     Victor et Lefebvre, opposs au gnral Blake, le poursuivent 
     outrance. -- Victor le rencontre  Espinosa et disperse son
     arme. -- Mouvement du 3e corps, command par le marchal Lannes,
     sur l'arme de Castaos. -- Manoeuvre sur les derrires de ce
     corps par l'envoi du marchal Ney  travers les montagnes de
     Soria. -- Bataille de Tudela, et droute des armes du centre et
     de droite. -- Napolon, dbarrass des masses de l'insurrection
     espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il
     dsire attirer dans l'intrieur de la Pninsule. -- Marche vers
     le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition
     de l'arme franaise sous les murs de Madrid. -- Efforts pour
     pargner  la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise
     d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napolon n'y veut
     pas laisser rentrer son frre, et n'y entre pas lui-mme. -- Ses
     mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition,
     des droits fodaux et d'une partie des couvents. -- Les marchaux
     Lefebvre et Ney amens sur Madrid, le marchal Soult dirig sur
     la Vieille-Castille, pour agir ultrieurement contre les Anglais.
     -- Oprations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur force du
     sige de Saragosse. -- Campagne du gnral Saint-Cyr en
     Catalogne. -- Passage de la frontire. -- Sige de Roses. --
     Marche habile pour viter les places de Girone et d'Hostalrich.
     -- Rencontre avec l'arme espagnole et bataille de Cardedeu. --
     Entre triomphante  Barcelone. -- Sortie immdiate pour enlever
     le camp du Llobregat, et victoire de Molins del Rey. -- Suite des
     vnements au centre de l'Espagne. -- Arrive du marchal
     Lefebvre  Tolde, du marchal Ney  Madrid. -- Nouvelles de
     l'arme anglaise apportes par des dserteurs. -- Le gnral
     Moore, runi, prs de Benavente,  la division de Samuel Baird,
     se porte  la rencontre du marchal Soult. -- Manoeuvre de
     Napolon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les
     envelopper. -- Dpart du marchal Ney avec les divisions Marchand
     et Maurice-Mathieu, de Napolon avec les divisions Lapisse et
     Dessoles, et avec la garde impriale. -- Passage du Guadarrama.
     -- Tempte, boues profondes, retards invitables. -- Le gnral
     Moore, averti du mouvement des Franais, bat en retraite. --
     Napolon s'avance jusqu' Astorga. -- Des courriers de Paris le
     dcident  s'tablir  Valladolid. -- Il confie au marchal Soult
     le soin de poursuivre l'arme anglaise. -- Retraite du gnral
     Moore, poursuivi par le marchal Soult. -- Dsordres et
     dvastations de cette retraite. -- Rencontre  Lugo. --
     Hsitation du marchal Soult. -- Arrive des Anglais  la
     Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du gnral Moore et
     embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. --
     Dernires instructions de Napolon avant de quitter l'Espagne, et
     son dpart pour Paris. -- Plan pour conqurir le midi de
     l'Espagne, aprs un mois de repos accord  l'arme. -- Mouvement
     du marchal Victor sur Cuenca, afin de dlivrer dfinitivement le
     centre de l'Espagne de la prsence des insurgs. -- Bataille
     d'Ucls, et prise de la plus grande partie de l'arme du duc de
     l'Infantado, autrefois arme de Castaos. -- Sous l'influence de
     ces vnements heureux, Joseph entre enfin  Madrid, avec le
     consentement de Napolon, et y est bien reu. -- L'Espagne semble
     dispose  se soumettre. -- Saragosse prsente seule un point de
     rsistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des
     difficults qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le
     marchal Lannes envoy pour acclrer les oprations du sige. --
     Vicissitudes et horreurs de ce sige mmorable. -- Hrosme des
     Espagnols et des Franais. -- Reddition de Saragosse. --
     Caractre et fin de cette seconde campagne des Franais en
     Espagne. -- Chances d'tablissement pour la nouvelle royaut.


[En marge: Arrive de Napolon  Bayonne.]

[En marge: tat dans lequel il trouve toutes choses.]

Napolon, parti en toute hte pour Bayonne, trouva les routes
entirement dgrades par la saison et la grande quantit des charrois
militaires, les chevaux de poste puiss par les nombreux passages,
s'irrita fort contre les administrations charges de ces diffrents
services, et, parvenu  Mont-de-Marsan, monta  cheval pour traverser
les Landes  franc trier. Il arriva le 3 novembre  Bayonne  deux
heures du matin. Il manda sur-le-champ le prince Berthier pour savoir
o en taient toutes choses, et se faire rendre compte de l'excution
de ses ordres. Rien ne s'tait excut comme il l'avait voulu, ni
surtout aussi vite, quoiqu'il ft le plus prvoyant, le plus absolu,
le plus obi des administrateurs.

[En marge: Inexcution d'une partie des ordres de Napolon, et cause
de cette inexcution.]

Il avait demand que vingt mille conscrits des classes arrires,
choisis dans le Midi, et destins  former le fond des quatrimes
bataillons dans les rgiments servant en Espagne[20], fussent runis 
Bayonne. Il y en avait cinq mille au plus d'arrivs. Il comptait sur
50 milles capotes, sur 129 mille paires de souliers, sur une masse
proportionne de vtements, le reste devant venir au fur et  mesure
des besoins. Il trouva 7 mille capotes, et 15 mille paires de
souliers. Or, ce qu'il apprciait le plus, comme nous l'avons dit
ailleurs, surtout dans les campagnes d'hiver, c'tait la chaussure et
la capote: il fut donc singulirement mcontent. Tandis que
l'approvisionnement en vtements tait aussi peu avanc,
l'approvisionnement en vivres tait considrable, ce qui tait un vrai
contre-sens, car les Castilles regorgent de vivres; les crales et le
btail y abondent. Il est inutile de parler du vin, qui forme le plus
riche produit des coteaux de la Pninsule. Les mulets, dont Napolon
avait ordonn de nombreux achats, choisis, faute d'autres,  quatre
ans et demi, taient trop jeunes pour fournir un bon service; ce qui
n'tait pas moins regrettable que tout le reste, car les charrois
taient justement ce dont on manquait le plus en Espagne,  cause de
l'tat des routes et du mode des transports, qui se font presque tous
 dos de mulet. En outre Napolon avait prescrit que les troupes
venant d'Allemagne fussent concentres entre Bayonne et Vittoria,
qu'aucune opration ne ft commence, qu'on permt mme aux insurgs
de nous dborder  droite et  gauche, car il entrait dans son plan de
laisser les gnraux espagnols, dans leur ridicule prtention de
l'envelopper, s'engager fort avant sur ses ailes. Or les belles
troupes tires de la Grande Arme avaient t disperses
prcipitamment sur tous les points o la timidit de l'tat-major de
Joseph avait cru apercevoir un pril. Enfin le marchal Lefebvre,
commandant le 4e corps, sduit par l'occasion de combattre les
Espagnols  Durango, les avait dfaits; avantage de nulle valeur pour
Napolon, qui avait le got, et, dans sa position actuelle, le besoin
de rsultats extraordinaires.

[Note 20: On a vu dans le livre prcdent que Napolon avait port
tous les rgiments  cinq bataillons; que, pour ceux qui taient en
Allemagne, il en voulait quatre  l'arme, le cinquime au dpt sur
le Rhin; que, pour ceux qui servaient en Espagne, il en voulait trois
au del des Pyrnes, le quatrime  Bayonne comme premier dpt, et
le cinquime dans l'intrieur de la France comme second dpt.]

Quelque grandes que fussent les contrarits qu'il prouvait, Napolon
ne pouvait s'en prendre ni  son imprvoyance, ni  l'indocilit de
ses agents, mais  la nature des choses, qui commenait  tre
violente dans ce qu'il entreprenait depuis quelque temps. Il avait,
en effet, donn deux mois tout au plus pour faire sur les Pyrnes les
prparatifs d'une immense guerre. Or, si deux mois eussent suffi
peut-tre sur le Rhin et sur les Alpes, o n'avaient cess d'affluer
pendant plusieurs annes toutes les ressources de l'Empire, ces deux
mois taient loin de suffire sur les Pyrnes, o depuis 1795,
c'est--dire depuis treize annes, aucune partie de nos ressources
militaires n'avait t dirige, la France  dater de cette poque
ayant toujours t en paix avec l'Espagne. Les agents de
l'administration d'ailleurs, ne connaissant pas encore la nature et
les besoins de ce nouveau thtre de guerre, envoyaient des vivres,
par exemple, o il aurait fallu des vtements. De plus, les quantits
de toutes choses venaient de changer si subitement, depuis que de 60
ou 80 mille conscrits on s'tait lev  250 mille hommes, que toutes
les prvisions taient dpasses. D'autre part, si les troupes, au
lieu d'tre concentres  Vittoria, taient disperses dans diverses
directions, c'est qu'un tat-major, o ne figuraient pas encore les
lieutenants vigoureux que Napolon avait forms  son cole, se
troublait  la premire apparence de danger, et envoyait les corps au
moment mme de leur arrive, partout o l'ennemi se montrait. Enfin le
marchal Lefebvre lui-mme n'avait cd au dsir intempestif de
combattre, que parce que l o Napolon n'tait pas, le commandement
se relchait, et devenait faible et incertain[21].

[Note 21: Je cite  cet gard une lettre curieuse du marchal Jourdan,
chef d'tat-major de Joseph, et charg de commander quand Berthier et
Napolon n'y taient pas.

_Le marchal Jourdan au gnral Belliard._

                                        Vittoria, le 30 octobre 1808.

Mon cher gnral, malgr le peu de bonne volont d'un chacun, le
gnral Morlot est  Lodosa, le marchal Ney  Logroo. L'ennemi nous
a laiss le temps de faire nos alles et nos venues, et nous a laisss
prendre nos positions.

Le gnral Sbastiani avait reu ordre de laisser  Murguia le 5e
rgiment de dragons; mais, comme chacun fait ce qui lui convient, il a
men avec lui,  ce qu'on m'a dit, le moiti du rgiment avec le
colonel: de manire qu'il va fourrer la moiti d'un rgiment de
dragons dans un pays o il est presque impossible d'aller  cheval.
Ah! mon cher gnral, si vous pouviez cooprer  me sortir de la
maudite galre o je suis, vous me rendriez un grand service! Combien
je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les
choses doivent rester dans l'tat o elles sont!

Le roi a reu la nuit dernire une lettre du marchal Victor, date
de Mondragon. Monsieur le marchal se plaint d'une manire un peu vive
de ce qu'on a retenu une de ses divisions  Durango. Il aurait
peut-tre prfr trouver l'ennemi  Mondragon et  Salinas. Chacun a
son got et sa manire de voir.

Le roi aurait grande envie de faire attaquer l'ennemi  Durango, mais
je crois qu'il craint que cette attaque ne soit dsapprouve par
l'Empereur. J'ignore encore  quoi Sa Majest se dcidera, mais
trs-certainement le succs est assur. Il est vrai que si on attend
encore quelques jours, et que monsieur Blake ait la bont de rester o
il est, il aura de la peine  en sortir. L'obstination de ce gnral
me parat une chose fort extraordinaire. Attendrait-il des renforts
par mer? Si cela tait, on ferait bien de le culbuter tout de suite.
Mais comment prendre un parti lorsqu'on n'est pas le matre?

Je vous cris, mon cher gnral, tout ce que je pense, tout ce que je
sais et tout ce qui se passe. Je n'ai d'autre dsir ni d'autre intrt
que de voir triompher les armes de l'Empereur, et de voir le roi assis
sur le trne d'Espagne. Si ce que je vous cris peut tre de quelque
utilit, faites-en usage comme vous l'entendrez.]

[En marge: Napolon, aprs avoir employ une journe  remdier 
l'inexcution de ses ordres, repart pour Vittoria.]

[En marge: Motifs de Napolon pour se montrer le moins possible auprs
de Joseph.]

Napolon employa la journe du 3  tmoigner de vive voix, ou par
crit, son extrme mcontentement aux agents qui avaient mal compris
et mal excut ses ordres, et, ce qui valait mieux,  rparer les
inexactitudes ou les lenteurs, plus ou moins invitables, dont il
avait  se plaindre[22]. Il ordonna l'abandon de tous les marchs que
les entrepreneurs n'avaient pas excuts, la cration immdiate 
Bordeaux d'ateliers de confectionnement, dans lesquels on emploierait
les draps du Midi  faire des habits; contremanda tous les envois de
grains et de btail pour ne porter ses ressources que sur
l'habillement, fit construire  Bayonne des baraques pour y loger les
quatrimes bataillons, acclra la marche des conscrits pour en
remplir les cadres, passa en revue les troupes qui arrivaient, envoya
aux administrations des postes et des ponts et chausses une foule
d'avis lumineux et impratifs, puis, le 4 au soir, franchit la
frontire, alla coucher  Tolosa, et le lendemain 5 se rendit 
Vittoria, o se trouvait le quartier gnral de son frre Joseph. Il
voyagea  cheval, escort par la cavalerie de la garde impriale, et
entra de nuit  Vittoria, dsirant ne recevoir aucun hommage, et se
loger hors de la ville, afin de satisfaire son got, qui tait de
vivre en plein air, et d'tre le moins possible auprs de son frre.
Ce n'tait ni froideur ni loignement  l'gard de ce dernier, mais
calcul. Il sentait qu' ses cts la position de Joseph serait
secondaire, comme il l'avait dj remarqu pendant leur commun sjour
 Bayonne, et il dsirait au contraire lui laisser aux yeux des
Espagnols la premire place. Il voulait aussi n'tre en Espagne que
gnral d'arme, revtu de tous les droits de la guerre, et les
exerant impitoyablement, jusqu' ce que l'Espagne se soumt. Il
consentait ainsi  se rserver le rle de la svrit, mme de la
cruaut, pour mnager  Joseph celui de la majest et de la douceur.
Dans ce but, ne pas se loger avec Joseph tait le parti le plus sage.

[Note 22: Je cite deux lettres de Napolon au ministre Dejean,
remarquables par ses vues sur la rgie et les marchs.

_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._

                                            Bayonne, 4 novembre 1808.

Vous trouverez ci-joint un rapport de l'ordonnateur. Vous y verrez
comme je suis indignement servi. Je n'ai encore eu que 1,400 habits,
que 7,000 capotes au lieu de 50,000; 15,000 paires de souliers au lieu
de 129,000. Je manque de tout; l'habillement va au plus mal; mon arme
qui va entrer en campagne est nue, elle n'a rien. Les conscrits ne
sont pas habills; vos rapports ne sont que du papier. Ce sont des
convois qui m'taient ncessaires; il fallait les faire partir en
rgle, et y mettre  la tte un officier ou un commis, et alors on et
t sr de leur arrive.

Vous trouverez ci-joint des lettres du prfet de la Gironde et un
rapport de l'inspecteur aux revues Dufresne; vous y verrez que tout
est vol et dilapidation. Mon arme est nue, et cependant elle entre en
campagne. Je n'en ai pas moins dpens beaucoup d'argent, mais c'est
autant de jet dans l'eau.


_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._

                                          Tolosa, le 5 novembre 1808.

Les vivres qui sont  Bayonne ne seront pas consomms. Il ne manque
pas de vivres en Espagne, surtout des bestiaux et du vin. Je viens
d'ordonner que la rserve de boeufs soit contremande; elle est
inutile, ce sera une conomie de 2 millions.

Ce qu'il me faut ce sont des capotes et des souliers. Je ne
manquerais de rien si mes ordres avaient t excuts. Aucun de mes
ordres n'a t excut parce que l'ordonnateur n'est pas sr, et qu'on
ne traite qu'avec des fripons. Il faut envoyer  Bayonne un
ordonnateur au-dessus du soupon. Je ne veux point de marchs. Vous
savez que les marchs ne produisent que des friponneries.

J'ai cass le march de l'habillement de Bordeaux. Envoyez-y un
directeur qui fasse confectionner pour mon compte, qui sera aid du
prfet, qui requerra le local et les ouvriers. Partez bien du principe
qu'on ne fait des marchs que pour voler; que quand on paye, il n'y a
pas besoin de marchs, et que le systme de la rgie est toujours
meilleur.

Comment faut-il donc faire pour cet atelier de confection? Comme on
fait dans les rgiments: mettre un commissaire des guerres probe  la
tte de cet tablissement, y joindre trois ou quatre matres tailleurs
sous ses ordres, comme employs de l'atelier, et charger trois
officiers suprieurs, de ceux qui se trouvent  Bordeaux, de
surveiller la rception, de ne recevoir que de bons habits. Il n'y a
pas besoin de march pour tout cela, en mettant de l'argent  la
disposition dudit commissaire.

Par le dcret, vous verrez qu'il n'est question que d'avoir un bon
adjoint au commissaire des guerres, qui veuille mettre sa rputation 
bien faire aller cet atelier, et d'avoir deux bons garde-magasins et
deux matres tailleurs sortant des corps, honntes et experts.
Moyennant ces cinq individus, cet atelier marchera parfaitement, et je
veux avoir des habits aussi bien confectionns que ceux de la garde.

Quant  l'activit, si on veut confectionner 10,000 habits par jour,
on les confectionnera, parce qu'il ne sera question que de requrir
des ouvriers dans toute la France. Si vous aviez agi d'aprs ces
principes, tout marcherait parfaitement. Mieux vaut tard que jamais.
Pour votre rgle, je ne veux plus de march; et quand je ne ferai pas
confectionner par les corps, il faudra suivre cette mthode.]

[En marge: Arrive de Napolon  Vittoria.]

 peine rendu  Vittoria, et arrach aux embrassements de son frre,
qui lui tait fort attach, il fit appeler auprs de lui son
tat-major, et particulirement les officiers franais ou espagnols
qui connaissaient le mieux les routes de la contre, afin de commencer
sur-le-champ les oprations dcisives qu'il avait projetes.

Pour comprendre les remarquables oprations qu'il ordonna en cette
circonstance, et qui ne furent pas au nombre des moins belles de sa
vie militaire, il faut savoir ce qui s'tait pass en Espagne pendant
les mois de septembre et d'octobre, mois employs tant  Paris qu'
Erfurt en ngociations, en prparatifs de guerre, en mouvements de
troupes.

[En marge: Ce qui s'tait pass en Espagne pendant les mois de
septembre et d'octobre.]

[En marge: Exaltation produite chez les Espagnols par le triomphe de
Baylen.]

Les Espagnols, doublement enthousiasms du triomphe inespr de Baylen
et de la retraite du roi Joseph sur l'bre, taient dans le dlire de
la joie et de l'orgueil. Ce n'taient pas quelques conscrits, accabls
par la chaleur, mal conduits par un gnral malheureux, qu'ils
croyaient avoir vaincus, mais la grande arme, et Napolon lui-mme.
Ils se supposaient invincibles, et ne songeaient  rien moins qu'
runir une masse de cinq cent mille hommes,  porter ces cinq cent
mille hommes au del des Pyrnes, c'est--dire  envahir la France.
Dans les ngociations avec les Anglais, qu'ils savaient vainqueurs
aussi en Portugal, mais dont ils ddaignaient fort la convention de
Cintra, en la comparant  celle de Baylen, ils ne parlaient que
d'entreprises diriges contre le midi de la France. Ils acceptaient et
dsiraient mme le secours d'une arme anglaise, mais ils le
demandaient sans y attacher le salut de l'Espagne, qu'ils se
chargeraient bien d'oprer indpendamment de toute assistance
trangre. Qu'on se figure la jactance espagnole, si grande en tout
temps, exalte par un triomphe inou, et on se fera  peine une ide
juste des folles exagrations que dbitaient les insurgs.

[En marge: Difficult de constituer un gouvernement.]

[En marge: Efforts du conseil de Castille pour ressaisir le pouvoir.]

[En marge: Le conseil de Castille appelle  Madrid les gnraux
victorieux.]

Ce qui pressait le plus, et ce qu'il y avait de plus difficile,
c'tait de constituer un gouvernement; car depuis le dpart de la
famille royale pour Compigne et Valenay, depuis la retraite de
Joseph sur l'bre, il n'y avait d'autre autorit que celle des juntes
insurrectionnelles formes dans chaque province, autorit
extravagante, qui se divisait en douze ou quinze centres ennemis les
uns des autres.  Madrid, autrefois centre unique de l'administration
royale, il n'tait rest que le conseil de Castille, aussi mpris que
ha pour n'avoir oppos  l'usurpation trangre d'autre rsistance
qu'un peu de mauvaise grce, et beaucoup de tergiversations. Ce corps
tait alors en Espagne dans la situation o avaient t en France, 
l'ouverture de la rvolution, les anciens parlements, dont on s'tait
servi avant 1789, et dont aprs 1789 on ne voulait plus tenir aucun
compte, parce qu'ils taient demeurs fort en de des dsirs du
moment. Dou cependant, comme tous les vieux corps, d'une ambition
patiente et tenace, il ne dsesprait pas de s'emparer du pouvoir, et
crut en trouver l'occasion dans le massacre d'un vieillard, don Luis
Viguri, autrefois intendant de la Havane et favori du prince de la
Paix, oubli depuis long-temps, mais rappel malheureusement 
l'attention du peuple par une querelle avec un ancien serviteur
tratre  son matre. L'infortun don Luis ayant t gorg et tran
dans les rues, le besoin d'une autorit publique se fit
universellement sentir, et le conseil appela  Madrid les gnraux
espagnols victorieux des Franais, pour prter main-forte  la loi. Il
proposa en mme temps aux juntes insurrectionnelles de dputer chacune
un reprsentant, afin de composer  Madrid avec le conseil lui-mme un
gouvernement central.

[En marge: Entre  Madrid de don Gonzalez de Llamas avec les
Valenciens, de Castaos avec les Andalous.]

[En marge: Les juntes insurrectionnelles refusent de rpondre 
l'appel du conseil de Castille et de constituer un gouvernement
central sous ses auspices.]

[En marge: Rivalits entre les juntes.]

[En marge: Prtentions des juntes du nord de l'Espagne.]

[En marge: Les juntes d'Estrmadure, de Valence, de Grenade, de
Saragosse, veulent un gouvernement unique, plac au centre, et font
prvaloir ce voeu.]

Les gnraux espagnols s'empressrent en effet de venir triompher 
Madrid, et on vit successivement arriver don Gonzalez de Llamas avec
les Valenciens et les Murciens, prtendus vainqueurs du marchal
Moncey, et Castaos avec les Andalous, vainqueurs trop rels du
gnral Dupont. L'enthousiasme pour ces derniers fut extrme, et il
tait mrit, si le bonheur peut tre estim  l'gal du gnie. Mais
les juntes n'taient pas d'humeur  subir la prpondrance du conseil
de Castille, et  se contenter d'une simple participation au pouvoir,
sous la direction suprme de ce corps. Pour unique rponse, toutes
(une seule excepte, celle de Valence) lui adressrent les plus
violents reproches, et elles dclarrent ne pas vouloir reconnatre
une autorit qui n'avait t jadis qu'une autorit purement
administrative et judiciaire, et qui rcemment ne s'tait pas conduite
de manire  obtenir de la confiance de la nation un pouvoir qu'elle
ne tenait pas des institutions espagnoles. Elles discutrent entre
elles par des envoys la forme du gouvernement central qu'elles
constitueraient. Elles taient, quant  cet objet, aussi divises de
vues que de prtentions. D'abord toutes jalousaient leurs voisines.
Celle de Sville tait en brouille avec celle de Grenade, chacune
s'attribuant l'honneur du triomphe de Baylen, et poussant la violence
jusqu' vouloir se faire la guerre, qu'elles auraient commence sans
le sage Castaos. De plus, cette mme junte de Sville entendait
devenir le centre du gouvernement, tant  cause de ses services que de
sa situation gographique, qui la plaait loin des Franais, et elle
voulait par voie d'adhsions successives attirer toutes les autres 
elle. Les juntes du nord, formant deux groupes peu amis, d'une part
celui de Galice, de Lon, de Castille, de l'autre celui des Asturies,
tendaient cependant  se rapprocher, et, une fois unies,  fixer au
nord le gouvernement de l'Espagne. Moins ambitieuses, plus sages, et
non moins mritantes, les juntes d'Estrmadure, de Valence, de
Grenade, de Saragosse, n'avaient aucune de ces ambitions exclusives,
et se prononaient pour la formation d un gouvernement unique, plac
au centre de l'Espagne, mais non  Madrid, afin d'viter la domination
du conseil de Castille.

[En marge: tablissement de la junte centrale  Aranjuez.]

Toutes ces juntes finirent par s'entendre au moyen d'envoys, et elles
convinrent de dputer  un lieu indiqu, Ciudad-Real, Aranjuez ou
Madrid, deux reprsentants par junte, afin de composer une junte
centrale de gouvernement. Cet accord fut accept, et les deux
reprsentants nomms, aprs beaucoup d'agitations, se rendirent, les
uns  Madrid, les autres  Aranjuez. Ceux de Sville, toujours plus
jaloux, parce qu'ils taient les plus ambitieux, ne voulurent pas
dpasser Aranjuez, et finirent par attirer tous les autres  eux. Il
plaisait d'ailleurs  l'orgueil de ces supplants de la royaut
absente de s'tablir dans son ancienne rsidence, et d'en usurper
jusqu'aux dehors.

[En marge: Le conseil de Castille lve quelques objections mal
accueillies contre la formation d'une junte centrale.]

[En marge: La junte centrale accepte par les gnraux et la nation.]

Constitue  Aranjuez sous la prsidence de M. de Florida-Blanca,
l'ancien ministre de Charles III, homme illustre, clair, habile,
mais malheureusement vieux et tranger au temps prsent, la junte
centrale se dclara investie de toute l'autorit royale, s'attribua le
titre de majest, dcerna celui d'altesse  son prsident,
d'excellence  ses membres, avec 120 mille raux de traitement pour
chacun d'eux. S'levant dans le commencement  vingt-quatre membres,
elle fut porte bientt  trente-cinq, et pour premier acte elle
enjoignit au conseil de Castille ainsi qu' toutes les autorits
espagnoles de reconnatre son pouvoir suprme. Le conseil de Castille,
qui ne trouvait pas de son got la cration d'une pareille autorit,
songea d'abord  rsister. Il objecta par une dclaration formelle
que, d'aprs les lois du royaume, la junte,  titre de conseil de
rgence, tait trop nombreuse, et  titre d'assemble nationale ne
pouvait en rien remplacer les corts. En consquence, il demanda la
convocation des corts elles-mmes. Nous avons dj eu l'occasion de
faire remarquer que dans ce soulvement de l'Espagne pour la royaut,
il y avait explosion de tous les sentiments dmocratiques, et qu'au
nom de Ferdinand VII on ne faisait en ralit que se livrer aux
passions de 1793. Aussi rien ne sonnait-il mieux aux oreilles
espagnoles que le mot de corts. Mais du conseil de Castille tout
tait mal pris. On vit uniquement dans ce qu'il proposait un pige
pour annuler la junte et se substituer  elle, et, sans renoncer aux
corts, on ne rpondit  sa dclaration que par une rumeur universelle
de haine et de mpris. L'appui des gnraux tait alors la seule force
efficace. Or, tous appartenaient  cette junte centrale, compose des
juntes provinciales, auprs desquelles ils s'taient levs, avec
lesquelles ils s'taient entendus, et ils adhrrent  la junte, sauf
un seul, le vieux Gregorio de la Cuesta, toujours chagrin, toujours
insociable, dtestant les autorits insurrectionnelles et tumultueuses
qui venaient de se former, et prfrant de beaucoup le conseil de
Castille, qu'il avait jadis prsid. Il songea mme un moment 
s'entendre avec Castaos, et  s'attribuer  eux deux le gouvernement
militaire, en abandonnant le gouvernement civil au conseil de
Castille. Les vnements prouvrent bientt qu'une pareille
combinaison aurait mieux valu; mais Castaos n'tait pas assez
entreprenant pour accepter les offres de son collgue, et d'ailleurs,
lev par la junte de Sville, il tait du parti des juntes. Don
Gregorio de la Cuesta fut donc oblig de se soumettre, et le conseil
de Castille, dnu de tout appui, se trouva rduit  suivre cet
exemple.

La junte centrale d'Aranjuez, en plein exercice du pouvoir ds les
premiers jours de septembre, se mit  gouverner,  sa manire, la
malheureuse Espagne.

[En marge: Composition des armes de l'insurrection.]

[En marge: Quels furent ceux qui s'enrlrent sous l'influence de
l'enthousiasme du moment.]

[En marge: Armes de l'Andalousie, de Grenade et de Valence.]

[En marge: Division de l'Estrmadure.]

[En marge: Armes de la Galice, des Asturies, de Lon, de la
Vieille-Castille.]

Son premier, son unique soin aurait d tre de s'occuper de la leve
des troupes, de leur organisation, de leur direction. Mais, dans un
pays o il n'y avait jamais eu que fort peu d'administration, o une
rvolution subite venait de dtruire le peu qu'il y en avait, le
gouvernement central ne pouvait rien ou presque rien sur la partie
essentielle, c'est--dire sur l'organisation des forces, et pouvait
tout au plus quelque chose sur leur direction gnrale. L'enthousiasme
tait assurment trs-bruyant en Espagne, aussi bruyant qu'on le
puisse imaginer, et on va voir combien l'enthousiasme est une faible
ressource effective, combien il est infrieur en rsultats  une loi
rgulire, qui prend tous les citoyens, et les appelle bon gr mal gr
 servir le pays. L'Espagne, qui aurait pu et d donner en de telles
circonstances quatre ou cinq cent mille hommes, trs-courageux par
nature, en donna  peine cent mille, mal quips, encore plus mal
disciplins, incapables de tenir tte, mme dans la proportion de
quatre contre un,  nos troupes les plus mdiocres. Aprs beaucoup de
bruit, d'agitation, tout ce qui s'enrla fut la jeunesse des
universits, quelques paysans pousss par les moines, et un trs-petit
nombre seulement des exalts des villes. Dans certaines provinces, ces
enrls allrent grossir les rangs de la troupe de ligne; dans
d'autres, ils formrent sous le nom de _Tercios_, vieux nom emprunt
aux anciennes armes espagnoles, des bataillons spciaux servant 
ct de la troupe de ligne. L'Andalousie, si fire de ses succs, eut
son arme forte de quatre divisions, sous les ordres des gnraux
Castaos, la Pea, Coupigny, etc. Grenade eut la sienne sous le major
de Reding. Valence et Murcie expdirent sous Llamas une partie des
volontaires qui avaient rsist au marchal Moncey. L'Estrmadure, qui
n'avait pas encore figur dans les rangs de l'insurrection arme,
forma sous le gnral Galuzzo et le jeune marquis de Belveder une
division dans laquelle entrrent, avec des volontaires, beaucoup de
dserteurs des troupes espagnoles de Portugal.  cette division se
joignirent les enrls de la Manche et de la Nouvelle-Castille. La
Catalogne continua  lever des bandes de miquelets qui serraient de
prs le gnral Duhesme dans Barcelone. L'Aragon, rpondant  la voix
de Palafox, et encourag par la rsistance de Saragosse, organisa une
arme assez rgulire, compose de troupes de ligne et de paysans
aragonais, les plus beaux hommes, les plus hardis de l'Espagne. Les
provinces du nord, la Galice, Lon, la Vieille-Castille, les Asturies,
profitant d'un noyau considrable de troupes de ligne, les unes
revenues du Portugal, les autres de garnison au Ferrol, se rallirent
sous les gnraux Blake et Gregorio de la Cuesta, ddommages de leur
dfaite de Rio-Seco par les succs de l'insurrection dans le reste de
la Pninsule. Elles reurent aussi un renfort inattendu, c'tait celui
des troupes du marquis de La Romana, chapp avec son corps des rives
de la Baltique, par une sorte de miracle qui mrite d'tre rapport.

[En marge: vasion miraculeuse des troupes de La Romana revenues du
Danemark dans les Asturies.]

On se souvient que les troupes espagnoles envoyes  Napolon pour
concourir  la garde des rivages de la Baltique, avaient t rpandues
dans les provinces danoises, o elles devaient tenir tte aux Anglais
et aux Sudois. Ces troupes, sommes de prter serment  Joseph,
commencrent  murmurer. Celles qui taient dans l'le de Seeland,
autour de Copenhague, s'insurgrent, cherchrent  tuer le gnral
Fririon qui les commandait, ne purent atteindre que son aide de camp
qu'elles gorgrent, et dclarrent ne point vouloir d'une royaut
usurpatrice. Le roi de Danemark les fit dsarmer. Mais la plus grande
partie du corps espagnol tait dans l'le de Fionie et dans le
Jutland. Les troupes qui se trouvaient dans ces deux localits,
travailles depuis long-temps par des agents espagnols venus sur des
btiments anglais, avaient rsolu d'chapper au dominateur du
continent, et pour cela de se porter  l'improviste sur un point du
rivage, o les flottes anglaises s'empresseraient de les recueillir.
Le marquis de La Romana, esprit ardent et singulier, tout plein de la
lecture des auteurs anciens, instruit mais peu sens, plus bouillant
qu'nergique, tait  la tte de ce noble complot.  un signal donn,
tous les dtachements espagnols coururent au port de Nyborg, o l'on
s'embarque pour passer le grand Belt, y trouvrent une centaine de
petits btiments dont ils s'emparrent, et se rendirent dans l'le de
Langeland. L, sous la protection des flottes anglaises, ils n'avaient
rien  craindre. Les autres dtachements pars dans le Jutland
coururent, de leur ct,  Frdricia, passrent le petit Belt dans
des barques enleves par eux, traversrent l'le de Fionie pour se
rendre  Nyborg, et de Nyborg gagnrent l'le de Langeland,
rendez-vous commun de ces fugitifs. La cavalerie, abandonnant ses
chevaux dans les campagnes, suivit l'infanterie  pied, et arriva avec
elle au rendez-vous gnral. Les Anglais avertis, ayant rassembl le
nombre de btiments ncessaires pour une courte traverse, eurent
bientt transport les fugitifs sur la cte de Sude pour les mettre
hors d'atteinte, et, tous les moyens ayant enfin t runis, les
ramenrent de Sude en Espagne dans les premiers jours d'octobre,
aprs trois mois d'aventures merveilleuses. Sur les 14 mille Espagnols
placs au bord de la Baltique, 9  10 mille taient revenus en
Espagne, 4  5 mille taient rests en Danemark, dsarms et
prisonniers.

[En marge: Conseil de gnraux plac auprs de la junte centrale
d'Aranjuez.]

[En marge: Plan de campagne adopt par ce conseil.]

Dans un moment o les Espagnols prenaient le moindre succs pour un
triomphe, le moindre signe de courage ou d'intelligence pour des
preuves certaines d'hrosme et de gnie, le marquis de La Romana
devait leur apparatre comme un hros accompli, un grand homme digne
de Plutarque. Mais s'ils taient si prompts en fait d'admiration, ils
ne l'taient pas moins en fait de jalousie, et Castaos, par exemple,
qui, bien que souvent irrsolu, tait cependant le plus intelligent et
le plus sage d'entre leurs gnraux, et aurait d par ce motif tre
charg de la direction gnrale de la guerre, n'obtint point ce
commandement. Chaque junte avait son hros, qu'elle ne voulait pas
soumettre au hros de la junte voisine; on se borna donc  former un
conseil de guerre, plac  ct de la junte d'Aranjuez, et compos des
principaux gnraux, ou de leurs reprsentants. Tout ce qui fut
propos de plans ridicules dans ce conseil ne saurait se dire. Mais le
plan qu'on prfra, comme une imitation de Baylen, fut celui qui
consistait  envelopper l'arme franaise retire sur l'bre, et
concentre autour de Vittoria, en dbordant ses deux ailes par Bilbao
d'un ct, par Pampelune de l'autre. (Voir la carte n 43.) Il est
vrai que, par suite de cette configuration ordinairement bizarre des
valles, qui dans les grandes montagnes s'entrelacent les unes dans
les autres, l'arme franaise tenant la route de Bayonne  Vittoria,
laquelle passe par Tolosa et Mondragon, avait sur sa droite la valle
dont Bilbao occupe le centre, et qu'on appelle la Biscaye; sur sa
gauche, la valle dont la place forte de Pampelune occupe l'entre, et
qu'on appelle la Navarre. De Bilbao par Durango on peut tomber 
Mondragon, sur les derrires de Vittoria, et couper la grande route
qui formait la principale communication de l'arme franaise. De
Pampelune on peut aussi tomber sur Tolosa, et couper la route de
France, ou mme dboucher sur Bayonne par Saint-Jean-Pied-de-Port.
Moyennant qu'on rencontrt des troupes franaises assez lches pour
reculer devant des bandes indisciplines, conduites par des gnraux
incapables, il est certain qu'on avait l'esprance fonde d'envelopper
l'arme franaise, de prendre Joseph, sa cour, les cinquante 
soixante mille hommes qui lui restaient sur l'bre, et de conduire
prisonnier  Madrid le frre de Napolon! La vengeance et t
clatante assurment, et fort lgitime, puisque Ferdinand VII tait 
Valenay. Mais le hasard ne se rpte pas, et Baylen tait un hasard
qui ne devait pas se reproduire, car les armes espagnoles toutes
runies ne seraient pas venues  bout des soldats et des gnraux
retirs sur l'bre, encore moins des soldats que Napolon amenait avec
lui. Pour forcer les passages de Bilbao  Mondragon, de Pampelune 
Tolosa, il fallait passer, d'un ct sur le corps des marchaux Victor
et Lefebvre, de l'autre, sur celui des marchaux Ney et Lannes, des
gnraux Mouton, Lasalle et Lefebvre-Desnoette, marchant  la tte des
vieux soldats de la grande arme, et il n'y avait pas une troupe en
Europe qui en et trouv le secret. Ainsi, sans aucune chance de
tourner les Franais, on leur laissait la facult de dboucher de
Vittoria comme d'un centre, pour se jeter en masse, soit  droite,
soit  gauche, sur l'une ou l'autre des armes espagnoles, qui taient
spares par de grandes distances, qui ne pouvaient se secourir, et de
leur infliger de la sorte  elles-mmes le dsastre qu'elles voulaient
faire subir  l'arme franaise. Mais il n'tait pas donn aux
gnraux inexpriments de l'Espagne de saisir ces aperus si simples.
Envelopper une arme franaise, la prendre, tait depuis Baylen un
procd militaire entour d'un prestige irrsistible. Le plan en
question prvalut donc dans ce conseil, o c'tait un prodige que
quelque chose prvalt, tant les contradictions y taient nombreuses
et vhmentes. En consquence il fut convenu qu'on s'avancerait  la
fois par les montagnes de la Biscaye et de la Navarre, sur Bilbao d'un
ct, sur Pampelune de l'autre, pour couper Joseph de Vittoria, et le
traiter de la mme manire qu'on avait trait le gnral Dupont. Puis
on fit la distribution des forces dont on disposait, et qui dans les
esprances des Espagnols avaient d tre au moins de 400 mille hommes.

[En marge: Distribution des forces de l'insurrection espagnole,
conformment au plan de campagne adopt.]

[En marge: Arme de gauche sous Blake et La Romana.]

[En marge: Arme du centre sous Castaos.]

[En marge: Arme de droite sous Palafox.]

Il fut form quatre corps d'arme, un de gauche d'abord sous le
gnral Blake, comprenant une masse considrable de troupes de ligne,
celles de la division Taranco, de l'arrondissement maritime du Ferrol,
du marquis de La Romana, et avec ces troupes de ligne les volontaires
de la Galice, de Lon, de Castille, des Asturies, parmi lesquels on
voyait surtout des tudiants de Salamanque et des montagnards des
Asturies. On pouvait valuer cette arme de gauche  36 mille hommes,
indpendamment de la division de La Romana,  quarante-cinq avec cette
division, dont la cavalerie revenue du Nord sans chevaux tait  pied,
et incapable de servir. L'arme du gnral Blake dut s'avancer le long
du revers mridional des montagnes des Asturies, de Lon  Villarcayo,
essayer ensuite de passer ces montagnes  Espinosa pour pntrer dans
la valle de la Biscaye, et descendre sur Bilbao. (Voir la carte n
43.) En communication avec cette arme de gauche, dut se former une
arme du centre sous le gnral Castaos, qui comprendrait les troupes
de Castille organises par la Cuesta, et conduites par Pignatelli, les
troupes d'Estrmadure commandes par Galuzzo et le jeune marquis de
Belveder, les deux divisions d'Andalousie places sous les ordres de
la Pea, et enfin les troupes de Valence et de Murcie que Llamas avait
amenes  Madrid. Ces troupes, en dfalquant celles d'Estrmadure
encore en arrire, pouvaient s'lever  environ 30 mille hommes.
Elles durent border l'bre de Logroo  Calahorra. Celles
d'Estrmadure durent venir occuper Burgos, avec les restes des gardes
wallones et espagnoles, troupes les meilleures d'Espagne, au nombre de
12 mille hommes. L'arme de droite forme en Aragon sous Palafox,
compose de Valenciens, de quelques troupes de Grenade, des Aragonais,
forte  peu prs de 18 mille hommes, dut passer l'bre  Tudela, et,
longeant la rivire d'Aragon, se porter par Sanguesa sur Pampelune.
L'arme du centre sous Castaos devait se joindre  l'arme de droite,
afin d'agir en masse sur Sanguesa quand s'excuterait dfinitivement
le projet d'envelopper l'arme franaise. Derrire ces trois armes on
rsolut d'en former une quatrime, destine  jouer le rle de
rserve, et compose d'Aragonais, de Valenciens, d'Andalous, qui ne
parurent jamais en ligne, et d'un effectif tout  fait inconnu. Enfin,
 l'extrme droite, c'est--dire en Catalogne, se trouvaient en dehors
du plan gnral, sans valuation possible de nombre, et isoles comme
cette province elle-mme, des troupes de miquelets qui, avec des
rgiments venus des Balares, des soldats espagnols ramens de
Lisbonne, se chargeaient de disputer cette partie de l'Espagne au
gnral Duhesme, en le bloquant dans Barcelone. Mais, si l'on se borne
 l'numration des forces agissant sur le vritable thtre de la
guerre, celles de gauche sous Blake, celles du centre sous Castaos (y
compris la division d'Estrmadure), celles enfin d'Aragon sous
Palafox, on ne trouve gure que le nombre total de cent mille hommes,
renfermant presque tout ce que l'Espagne comptait de soldats
disciplins et de volontaires ardents, prsentant un mlange confus de
troupes de ligne, assez instruites pour sentir la dfectuosit de leur
organisation et en tre dcourages, de paysans, d'tudiants dpourvus
d'instruction, sans aucune ide de la guerre, prts  s'enfuir  la
premire rencontre srieuse, le tout mal quip, mal arm, mal nourri,
conduit par des gnraux ou incapables, ou suspects parce qu'ils
taient sages, jaloux les uns des autres, et profondment diviss. Le
grand courage de la nation espagnole ne pouvait suppler  tant
d'insuffisances, et si le climat, une arme trangre, les
circonstances gnrales de l'Europe, les fautes politiques de
Napolon, ne venaient pas en aide  l'ancienne dynastie, ce n'tait
pas des dfenseurs arms pour elle qu'elle devait attendre son
rtablissement.

[En marge: Concours des forces anglaises avec les forces espagnoles.]

[En marge: Raisons qui dcident l'Angleterre  envoyer une arme en
Espagne.]

[En marge: La Vieille-Castille choisie pour thtre des oprations de
l'arme anglaise.]

Toutefois, le principal des moyens de salut se prparait pour
l'Espagne: c'tait l'assistance de l'Angleterre. Celle-ci, aprs avoir
dlivr le Portugal de la prsence des Franais, ne voulait pas s'en
tenir  ce premier effort. Assaillie d'agents espagnols envoys par
les juntes, apercevant dans le soulvement de la Pninsule une
diversion puissante qui absorberait une partie des forces franaises,
ne dsesprant pas de faire renatre une coalition sur le continent,
et de la jeter sur les bras de Napolon affaibli, elle tait rsolue 
fournir aux Espagnols tous les secours possibles. Elle avait expdi 
Santander,  la Corogne, et dans les autres ports de la Pninsule, des
armes, des munitions, des vivres de guerre, et elle prparait mme un
envoi d'argent. Ne ngligeant pas plus ses intrts commerciaux que
ses intrts politiques, elle avait en outre inond la Pninsule de
ses marchandises. Une dernire raison, si toutes celles que nous
venons d'numrer n'avaient pas t assez dcisives, aurait suffi pour
la dterminer  agir nergiquement: c'tait l'clat produit par la
convention de Cintra, objet en ce moment de toutes les colres du
public britannique. Aussi, bien que l'expdition du Portugal, telle
quelle, ft l'une des expditions les mieux conduites et les plus
heureuses que l'Angleterre et encore excutes sur la terre ferme, il
fallait nanmoins en rparer l'effet, comme il aurait fallu rparer
celui d'un dsastre. Soit cette ncessit, soit l'enthousiasme des
Anglais pour la cause espagnole, le cabinet britannique tait donc
oblig de dployer les plus grands efforts. En consquence il rsolut
d'envoyer une arme considrable en Espagne. Le midi de la Pninsule,
comme plus sr, plus loign des Franais, plus voisin du Portugal,
lui aurait fort convenu pour thtre de ses entreprises militaires.
Mais lorsque le rendez-vous gnral tait sur l'bre, lorsqu'on se
flattait d'accabler dfinitivement aux portes mme de France les
armes dcourages, dtruites, disait-on, du roi Joseph, c'et t une
nouvelle honte, pire que celle de Cintra, que de descendre timidement
 Cadix, ou de s'avancer de Lisbonne par Elvas sur Sville. La runion
d'une arme anglaise dans la Vieille-Castille fut, par ces motifs,
dcide en principe. On s'y prit pour la former de la manire
suivante.

[En marge: Forces composant l'arme anglaise, et leur point de
dpart.]

[En marge: Le commandement dfr  sir John Moore.]

Il tait rest autour de Lisbonne  peu prs 18 mille hommes de
l'expdition de Portugal termine  Vimeiro. Sir John Moore, venu du
Nord avec 10 mille hommes, aprs une inutile tentative pour les
employer en Sude, avait dbarqu  Lisbonne quelques jours aprs la
convention de Cintra, et port  environ 28 mille les forces
britanniques en Portugal. C'tait un officier sage, clairvoyant,
irrsolu dans le conseil, quoique trs-brave sur le champ de bataille,
plein de loyaut et d'honneur, fort digne de commander  une arme
anglaise. tranger  la gloire de la dernire expdition, mais aussi
aux prventions qu'elle avait souleves, puisqu'il tait venu aprs
que tout tait fini, il fut charg du commandement en chef,
qu'assurment il mritait plus qu'aucun autre, si les Anglais
n'avaient eu sir Arthur Wellesley  leur disposition. Mais celui-ci
avait en quelque sorte des comptes  vider avec l'opinion publique, et
son rle en Espagne fut diffr. John Moore eut donc le commandement.
Vingt mille hommes, sur les vingt-huit dj rassembls en Portugal,
durent concourir  la nouvelle expdition vers le nord de l'Espagne.
Douze ou quinze mille, dont une partie en cavalerie, durent tre
dposs  la Corogne, sous David Baird, vieil officier de l'arme des
Indes. Cette runion allait former un total de 35  36 mille hommes de
troupes excellentes, valant  elles seules toutes les forces que
l'Espagne avait sur pied. On mit aux ordres de John Moore une immense
flotte de transport, pour suivre le mouvement de ses troupes, les
porter au lieu du rendez-vous s'il prfrait la voie de mer, et leur
fournir, quelque route qu'il adoptt, des vivres, des munitions, des
chevaux d'artillerie et de cavalerie. On laissa  sa sagesse le soin
de se conduire comme il voudrait, pourvu qu'il agit dans le nord de la
Pninsule, et se concertt avec les gnraux espagnols pour le plus
grand succs de la campagne.

Sir Stuart et lord William Bentinck avaient t envoys  Madrid pour
faire entendre quelques bons conseils  la junte d'Aranjuez, et amener
un peu d'ensemble dans les oprations militaires des deux nations.

[En marge: Route qu'adopte sir John Moore pour se rendre dans la
Vieille-Castille.]

Sir John Moore, demeur libre dans son action, pouvait transporter par
mer, de Lisbonne  la Corogne, les 20 mille hommes qu'il devait tirer
de l'arme de Portugal, et les joindre dans ce port aux 15 mille
hommes de sir David Baird; il pouvait aussi traverser le Portugal tout
entier par les chemins que les Franais avaient suivis pour s'y
rendre. Aprs de sages rflexions, il se dcida  prendre ce dernier
parti. D'une part, presque tous les btiments de la flotte taient
consacrs en ce moment  ramener en France l'arme de Junot; de
l'autre, un nouvel embarquement ne pouvait manquer de nuire beaucoup 
l'organisation de l'arme anglaise. La route de la Corogne  Lon
tait d'ailleurs puise par l'arme de Blake, et devait tout au plus
suffire  la division de sir David Baird. En partant avant la saison
des pluies, en s'avanant lentement, par petits dtachements, sir John
Moore esprait arriver en bon tat dans la Vieille-Castille, et donner
 ses troupes, par ce trajet, ce qui manque aux troupes anglaises, la
patience et la force de marcher. En consquence, il rsolut
d'acheminer son infanterie par les deux routes montagneuses qui
dbouchent sur Salamanque, celle de Coimbre  Almeida, celle
d'Abrants  Alcantara, et son artillerie avec sa cavalerie par le
plat pays de Lisbonne  Elvas, d'Elvas  Badajoz, de Badajoz 
Talavera, de Talavera  Valladolid. (Voir la carte n 43.) Il se
flattait ainsi d'avoir runi, dans le courant d'octobre, son
infanterie et sa cavalerie au centre de la Vieille-Castille. Le corps
de sir David Baird, qui tait plus considrable en cavalerie, devait
dbarquer  la Corogne, de la Corogne se porter par Lugo  Astorga, et
venir se joindre par le Duero  l'arme principale. Ce plan arrt,
sir John Moore se mit en marche  la fin de septembre, et sir David
Baird, partant des ctes d'Angleterre, fit voile vers la Corogne.

Il faut rendre cette justice aux Espagnols que, soit prsomption, soit
patriotisme, et probablement l'un et l'autre de ces sentiments  la
fois, ils traitaient firement avec les Anglais, n'acceptant leurs
secours que sous certaines rserves, et  la condition de ne pas leur
livrer leurs grands tablissements maritimes. Jamais ils n'avaient
voulu admettre  Cadix les cinq mille hommes que leur offrait sir Hew
Dalrymple; et quand le corps de sir David Baird parut devant la
Corogne, ils lui refusrent l'entre de ce grand port. Il fallut
crire  Madrid pour avoir l'autorisation de le laisser dbarquer,
autorisation qui fut enfin accorde sur les instances de sir Stuart et
de lord William Bentinck.

[En marge: Enlvement d'une dpche qui rvle aux Espagnols les
dangers qui les menacent par l'arrive de nombreuses troupes
franaises.]

[En marge: Cette dcouverte donne une impulsion  la junte, et on
acclre le commencement des oprations.]

Mais tandis que les Anglais avaient peine  faire recevoir  terre les
troupes qu'on leur avait demandes, tandis que les gnraux
espagnols, en intrigue avec la junte ou contre elle, en rivalit les
uns avec les autres, opposaient encore des difficults d'excution 
un plan qui avait t adopt d'entranement, et consumaient le temps
dans une incroyable confusion, une lettre de l'tat-major franais,
intercepte par les nombreux coureurs qui infestaient les routes, leur
apprit que d'octobre  novembre il entrerait en Espagne cent mille
hommes de renfort, sans compter ce qui tait arriv dj, et qu'en
s'agitant ainsi sans agir, ils laissaient chapper l'occasion de
surprendre l'arme franaise, telle qu'ils se la figuraient, puise,
dcime, abattue par Baylen. Dans ce gouvernement, qui ne marchait que
par secousses, comme marchent tous les gouvernements tumultueux et
faibles, une rvlation pareille devait donner une impulsion d'un
moment. On cessa de disputer, on fit partir les gnraux, accords
entre eux ou non; on envoya Castaos sur l'bre; on pressa l'arrive
sur Madrid, et de Madrid sur Burgos, des gens de l'Estrmadure; enfin
on mit en mouvement tout ce qu'on put, et comme on put.

C'tait le cas de ne plus perdre de temps; cependant on en perdit
encore beaucoup, et on ne fut en tat d'agir srieusement qu' la fin
d'octobre. Le gnral Blake, bien qu'il n'et pas runi toutes ses
forces, avait t le premier en ligne; ayant long le pied des
montagnes des Asturies sans y pntrer, il les avait franchies 
Espinosa, et avait fait sur Bilbao plusieurs dmonstrations. (Voir la
carte n 43.) Les Castillans, sous Pignatelli, tenaient les bords de
l'bre aux environs de Logroo. Les Murciens, les Valenciens sous
Llamas, les deux divisions d'Andalousie sous la Pea, s'tendaient le
long du fleuve, de Tolosa  Calahorra et Alfaro. Les Aragonais, les
Valenciens de Palafox, ports au del de l'bre, et bordant la petite
rivire d'Aragon, avaient leur quartier gnral  Caparroso.

D'aprs le plan convenu, il fallait que Castaos et Palafox se
concertassent pour se runir sur l'extrme gauche des Franais, vers
Pampelune; et il y avait urgence, car le gnral Blake, dj fort
engag sur leur droite, pouvait tre compromis si on ne se htait
d'occuper une partie des forces ennemies. Mais entre Castaos et
Palafox l'accord n'tait pas facile, chacun des deux voulant attirer
l'autre  lui. Castaos craignait de trop dgarnir l'bre; Palafox
voulait qu'on le mt en mesure d'envahir la Navarre avec des forces
suprieures. Enfin, faisant un mouvement en avant, ils avaient pass
l'bre et la rivire d'Aragon, et s'taient tablis  Logroo d'un
ct,  Lerin de l'autre.

[En marge: Engagements imprvus, et contraires aux ordres de Napolon,
entre les corps dj arrivs et les insurgs espagnols.]

Mais il tait trop tard: les Franais, avant d'tre renforcs,
n'auraient pas souffert plus long-temps l'audace fort irrflchie de
leurs adversaires, bien moins encore depuis que les plus belles
troupes du monde venaient les rejoindre chaque jour. On se souvient
que, mme avant la mise en mouvement de quatre corps de la Grande
Arme, Napolon avait successivement dtach de France et d'Allemagne
une suite de vieux rgiments, et qu'avec les derniers arrivs on avait
compos d'abord la division Godinot, puis la division Dessoles, qui
devait tre la troisime du corps du marchal Ney. C'est avec
celle-ci que se trouvait l'intrpide marchal sur l'bre, en
attendant l'arrive de son corps d'arme.

[En marge: Combats de Logroo et de Lerin.]

Quoique Napolon et interdit toute opration avant qu'il ft prsent,
dans le dsir qu'il avait de laisser les Espagnols gagner du terrain
sur ses ailes, et s'engager au point de ne pouvoir revenir en arrire,
l'tat-major de Joseph, ne tenant pas au spectacle de leurs
mouvements, avait voulu les repousser. Il avait donc ordonn aux
marchaux Ney et Moncey de reprendre la ligne de l'bre et de
l'Aragon. En consquence, le 25 octobre, Ney avait march sur Logroo,
et, y entrant  la baonnette, avait chass devant lui les Castillans
de Pignatelli. Il avait mme pass l'bre, et forc les insurgs  se
replier jusqu' Nalda, au pied des montagnes qui sparent le pays de
Logroo de celui de Soria. (Voir la carte n 43.) Le marchal Moncey,
de son ct, avait envoy sur Lerin les gnraux Wathier et
Maurice-Mathieu avec un rgiment de la Vistule et le 44e de ligne. Ces
gnraux avaient refoul les Espagnols, d'abord dans la ville et le
chteau de Lerin; puis, en les isolant de tout secours, les avaient
faits prisonniers au nombre d'un millier d'hommes. Partout les
Espagnols avaient t culbuts avec une vigueur, une promptitude, qui
prouvaient que devant l'arme franaise, conduite comme elle avait
l'habitude de l'tre, les leves insurrectionnelles de l'Espagne ne
pouvaient opposer de rsistance srieuse.

Dans ce mme moment arrivaient le 1er corps, sous le marchal Victor,
le 4e, sous le marchal Lefebvre, et le 6e, destin au marchal Ney,
comprenant ses deux divisions Bisson et Marchand, avec lesquelles il
s'tait tant signal en tout pays.

Joseph venait  peine de passer en revue la belle division Sbastiani,
du corps de Lefebvre, dans les plaines de Vittoria, qu'oubliant les
instructions de son frre, il l'avait achemine sur sa droite, par la
route de Durango, dans la valle de la Biscaye, afin de contenir le
gnral Blake, qui lui donnait des inquitudes du ct de Bilbao. Il
ne s'en tint pas l. Croyant sur parole les paysans espagnols, qui,
lorsqu'il y avait vingt mille hommes, en annonaient quatre-vingt
mille par forfanterie ou par crdulit, il n'avait pas jug que ce ft
assez du corps de Lefebvre, et, pour mieux garder ses derrires, il
avait envoy par Mondragon sur Durango l'une des divisions du marchal
Victor, celle du gnral Villatte. Enfin, la tte du 6e corps ayant
paru  Bayonne, il s'tait ht de diriger la division Bisson par
Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, afin d'assurer sa gauche comme
il venait d'assurer sa droite par la position qu'il faisait prendre au
marchal Lefebvre. Au mme instant la garde, arrive au nombre de dix
mille hommes, s'chelonnait entre Bayonne et Vittoria.

[En marge: Rencontre prmature du gnral Blake avec le marchal
Lefebvre.]

Ces dispositions intempestives amenrent un nouvel engagement imprvu
sur la droite, entre le gnral Blake et le marchal Lefebvre, comme
il y en avait eu un sur la gauche, entre Pignatelli et les marchaux
Ney et Moncey. Le gnral Blake, ainsi que nous l'avons dit, aprs
avoir pass les montagnes des Asturies  Espinosa, et occup Bilbao,
s'tait port en avant de Zornoza sur des hauteurs qui font face 
Durango. N'ayant pas encore t rejoint par la division de La Romana,
il tait l avec environ 20 ou 22,000 hommes, moiti troupes de ligne,
moiti paysans et tudiants. Il avait laiss en arrire, sur sa
droite, environ 15,000 hommes dans les valles adjacentes, entre
Villaro, Orozco, Amurrio, Balmaseda (voir la carte n 43), pour garder
les dbouchs qui communiquaient avec les plaines de Vittoria, et par
o auraient pu paratre d'autres colonnes franaises.

Parvenu en prsence du corps du marchal Lefebvre, non loin de
Durango, sur la route de Mondragon, et se trouvant ainsi prs du but
qu'il tait charg d'atteindre pour tourner l'arme franaise, il
hsitait comme on hsite au moment dcisif, quand on a entrepris une
tche au-dessus de ses forces.

Plus audacieux que lui parce qu'ils taient plus ignorants, ses
soldats montraient une assurance que lui-mme n'avait pas, et du haut
de leur position poussaient des cris, insultaient nos troupes, les
menaaient du geste. L'impatience de nos soldats, peu habitus 
souffrir l'insulte de l'ennemi, porte au comble, avait excit celle
du vieux Lefebvre, qui n'tait pas fch, dans sa grossire finesse,
de faire quelque bon coup de main sur l'arme espagnole avant
l'arrive de l'Empereur. Le marchal avait avec lui la division
Sbastiani, compose de quatre vieux rgiments d'infanterie (les 32e,
58e, 28e, 75e de ligne) et d'un rgiment de dragons, formant un
effectif d'environ 6,000 hommes; la division Leval, compose de 7,000
Hessois, Badois, Hollandais, et enfin, seulement comme auxiliaire, la
division Villatte, forte de quatre vieux rgiments d'un effectif d'
peu prs 8,000 hommes, des meilleurs de l'arme franaise. C'tait
plus qu'il n'en fallait pour battre l'arme espagnole, quoiqu'une
partie des hommes,  la suite d'une longue marche, n'et pas encore
rejoint.

[En marge: Combat de Zornoza.]

Les Espagnols taient en avant de Durango sur une ligne de hauteurs,
dont la droite moins fortement appuye pouvait tre tourne. Le
marchal Lefebvre plaa au centre de sa ligne la division Sbastiani,
et  ses deux ailes les Allemands mls avec la division Villatte,
pour leur donner l'exemple. Il fit commencer l'attaque par sa gauche,
afin de tourner la droite des Espagnols, qui tait, comme nous venons
de le dire, moins solidement tablie. Le 31 octobre au matin, par un
brouillard pais, le gnral Villatte avec deux de ses rgiments, les
94e et 95e de ligne, et une portion des Allemands, se porta si
vigoureusement sur la position, que les Espagnols surpris tinrent 
peine. Bien qu'ils eussent beaucoup d'obstacles de terrain  opposer
aux Franais, ils se laissrent culbuter de poste en poste, dans le
fond de la valle. Un feu allum par le gnral Villatte devait servir
de signal au centre et  la droite, qui ne marchrent pas avec moins
de vigueur que la gauche. Une grle d'obus lancs  travers le
brouillard avait dj fort branl les Espagnols. On les aborda
ensuite vivement, et on les refoula si promptement sur le revers des
hauteurs qu'ils occupaient, qu'on eut  peine le temps de les joindre.
Leur manire de combattre consistait  faire feu sur nos colonnes en
marche, puis  se jeter  la dbandade dans le fond des valles. En
plaine, la cavalerie les aurait sabrs par milliers. Tout ce que
pouvait notre infanterie dans ces montagnes escarpes, c'tait de les
fusiller dans leur fuite, en ajustant ses coups beaucoup mieux qu'ils
ne savaient ajuster les leurs. On leur blessa ou tua ainsi 15 ou 1,800
hommes, pour 200 qu'ils mirent hors de combat de notre ct. Mais
plusieurs milliers d'entre eux saisis de terreur se dispersrent 
cette premire rencontre, commenant  comprendre, et  moins aimer la
guerre avec les Franais. Ce n'tait pas le courage naturel qui leur
manquait assurment; mais, privs de la discipline, les hommes ne
conservent jamais dans le danger la tenue qui convient, et sans
laquelle toute opration de guerre est impossible.

Le marchal Lefebvre poursuivant sa victoire entra le lendemain dans
Bilbao, o les Espagnols n'essayrent pas de tenir, et o l'on prit
quelques soldats ennemis, quelques blesss, beaucoup de matriel
apport par les Anglais. Les habitants tremblants s'taient enfuis,
les uns dans les montagnes, les autres sur des btiments de toute
sorte qui stationnaient dans les eaux de Bilbao. Le marchal Lefebvre,
poussant ensuite jusqu' Balmaseda, n'osa pas aller plus loin, car au
del se trouvait le col qui conduit par Espinosa dans les plaines de
Castille; et ayant dj combattu sans ordre, c'et t trop que
d'tendre encore davantage ses oprations. Il tablit  Balmaseda la
division Villatte, qui n'tait pas  lui, mais au marchal Victor, et
se replia avec son corps sur Bilbao pour y chercher des vivres, qui
n'abondaient pas dans ces montagnes, o l'on vit de mas et de
laitage.

[En marge: Dplaisir de Napolon en voyant les oprations commences
avant son arrive.]

Telle tait la situation des choses au moment de l'arrive de
Napolon. Ses intentions avaient t entirement mconnues, puisqu'il
aurait voulu qu'on se laisst presque tourner par la droite et par la
gauche, afin d'tre plus sr, en dbouchant de Vittoria, de prendre 
revers les deux principales armes espagnoles. (Voir la carte n 43.)
Le mouvement excut par les marchaux Ney et Moncey sur l'bre avait
eu en effet pour rsultat d'loigner un peu Castaos et Palafox, et de
rendre  ceux-ci le service de les dgager. Le mouvement que s'tait
permis le marchal Lefebvre, en repliant Blake de Bilbao sur
Balmaseda, tirait le gnral espagnol d'une situation d'o il ne
serait jamais sorti si on lui avait donn le temps de s'y engager
compltement. De plus, les troupes franaises taient dissmines dans
diffrentes directions, qui n'taient pas les mieux choisies. Les 1er
et 6e corps, que Napolon aurait voulu avoir sous sa main dans les
plaines de Vittoria, taient disperss dans plusieurs endroits fort
distants les uns des autres. Le 1er corps avait une de ses trois
divisions, celle du gnral Villatte, en Biscaye. Le 6e avait la
division Bisson  Pampelune, et une autre, la division Marchand, sur
la route de Vittoria avec toute son artillerie.

[En marge: Ordres de Napolon pour ramener les oprations  son plan
primitif.]

[En marge: Ordres aux marchaux Victor et Lefebvre.]

Napolon, arriv  Vittoria le 5 novembre, aprs avoir exprim, l
comme  Bayonne, son dplaisir d'tre si mal obi, donna le 6 tous les
ordres ncessaires pour rparer les fautes commises en son absence.
S'il n'avait pas t contrari dans l'excution de ses plans par des
oprations intempestives, il aurait oppos au gnral Blake, seulement
pour le contenir, le corps du marchal Lefebvre (4e corps); il aurait
oppos  Palafox et Castaos, toujours et uniquement pour les
contenir, le corps du marchal Moncey (3e corps); puis, runissant
sous sa main le corps du marchal Soult, autrefois Bessires (2e
corps), celui du marchal Victor (1er corps), celui du marchal Ney
(6e corps), la garde impriale, les quatorze mille dragons, et
dbouchant avec quatre-vingt mille hommes sur Burgos, il et coup par
le centre les armes espagnoles, se serait ensuite rabattu sur elles,
et les et alternativement prises  revers, enveloppes et dtruites.
Malheureusement, ce plan, sans tre compromis, ne pouvait plus
s'excuter d'une manire aussi certaine et aussi complte, d'abord,
parce que l'action commence trop tt avait un peu arrt les gnraux
espagnols, et les avait empchs de s'engager  fond, les uns en
Biscaye, les autres en Navarre; secondement, parce que les divers
corps de l'arme franaise, employs au moment mme de leur arrive,
se trouvaient fort dissmins. Cependant, ni Blake retir en arrire
de Balmaseda, ni Castaos et Palafox ramens sur l'bre ne
comprenaient jusqu'ici le danger de leur position, et ils ne faisaient
rien pour en sortir. Le plan de Napolon tait encore excutable. Il
fit donc ses dispositions d'aprs le mme principe, de couper par le
centre la ligne espagnole en deux portions, afin de se rabattre
ensuite sur l'une et sur l'autre. Il ordonna au marchal Victor (1er
corps), dont une division, celle du gnral Villatte, avait dj t
dtourne de sa route pour renforcer le marchal Lefebvre, d'appuyer
celui-ci, s'il en avait besoin, par la route de Vittoria  Ordua, et
de revenir ensuite par Ordua  Vittoria rallier le centre de l'arme
franaise. On dbitait dans le pays de telles choses sur la force des
Espagnols, que Napolon ne croyait pas trop faire en opposant deux
corps (le 1er et le 4e)  l'arme de Blake, porte par les moindres
valuations  cinquante mille hommes, et par les plus fortes 
soixante-dix. Ces deux marchaux toutefois, d'aprs le plan de
Napolon, devaient plutt contenir Blake que le repousser, jusqu'au
moment o partirait du centre de l'arme le signal de se jeter sur
lui.

[En marge: Ordres au marchal Moncey.]

Aprs avoir rgl ainsi les oprations de sa droite, Napolon,
s'occupant de sa gauche, prescrivit au marchal Moncey de se tenir
prt  agir quand il en recevrait l'ordre, mais jusque-l de se borner
 couvrir l'bre, de Logroo  Calahorra. Il lui rendit la division
Morlot, un instant dtache de son corps; il y ajouta un renfort de
dragons; et enfin l'une des deux divisions du 6e corps (marchal Ney),
la division Bisson, ayant par un faux mouvement pris la route de
Pampelune, il ordonna de la laisser reposer dans cette place, puis de
la diriger sur Logroo, pour y appuyer la droite du marchal Moncey,
et y rester provisoirement. Cette division changea de commandant, et
s'appela division Lagrange, du nom de son nouveau chef. Elle devait
rejoindre plus tard le marchal Ney, et contribuer en attendant 
tenir en chec les Espagnols sur l'bre.

[En marge: Ordres pour le mouvement du centre.]

Sa droite et sa gauche tant ainsi assures, mais sans tre portes en
avant, Napolon rsolut de dboucher par le centre, avec les corps des
marchaux Soult et Ney (2e et 6e), avec la garde impriale et la plus
grande partie des dragons. Le corps du marchal Soult, ancien corps de
Bessires, s'il comptait beaucoup de jeunes soldats, renfermait aussi
la division Mouton, compose de quatre vieux rgiments, auxquels rien
ne pouvait rsister en Espagne: ils l'avaient prouv  Rio-Seco. Le
corps de Ney, quoique priv de la division Bisson, dirige mal 
propos sur Pampelune, et place passagrement sur l'bre, contenait
cependant la division Marchand, qui lui avait toujours appartenu, et
la division Dessoles, qui venait d'tre forme d'anciens rgiments
appels successivement en Espagne. Ces troupes n'avaient pas leurs
pareilles au monde. Avec ces deux corps, avec la garde et la rserve
de cavalerie, Napolon avait environ cinquante mille hommes  pousser
sur Burgos. C'tait plus qu'il n'en fallait pour craser le centre de
l'arme espagnole.

[En marge: Nouvel incident qui suspend encore l'excution des plans de
Napolon.]

Ses dispositions, arrtes dans les journes du 6 et du 7 novembre,
furent encore suspendues par un nouvel incident. Les gnraux
espagnols, quoique fort dconcerts par la vigueur des attaques qu'ils
avaient essuyes, les uns  Zornoza, les autres  Logroo et  Lerin,
ne renonaient pas  leur plan; mais ils disputaient plus que jamais
sur l'excution de ce plan, et se demandaient du renfort les uns aux
autres. Blake surtout, le plus rudement abord, voyant sur ses flancs
les corps de Lefebvre et de Victor, avait invoqu l'appui du centre et
de la droite. Mais il y avait un dtour de cinquante  soixante lieues
 faire pour communiquer d'un bout  l'autre de la ligne espagnole,
et, aprs avoir tenu conseil de guerre  Tudela, Castaos et Palafox
avaient rpondu qu'il leur tait impossible d'aller au secours de
l'arme des Asturies, et s'taient borns  prescrire au corps de
l'Estrmadure de hter son arrive en ligne, pour qu'il vnt couvrir
la droite de Blake en prenant position  Frias. Ils avaient promis
aussi d'entrer en action le plus tt qu'ils pourraient, afin d'attirer
 eux une partie des forces des Franais.

[En marge: Blake renforc se reporte en avant.]

Blake, en attendant, repouss de Bilbao et de Balmaseda vers les
gorges qui forment l'entre de la Biscaye, s'y tait arrt, et avait
t rejoint par les douze ou quinze mille hommes placs  Villaro et
Orozco, pendant qu'il combattait  Zornoza, et par le corps de La
Romana. Avec ce qu'il avait perdu en morts et blesss, surtout en
hommes disperss, perte qui montait  six ou sept mille hommes, il lui
restait environ trente-six mille hommes  mettre en ligne. Il se
reporta donc en avant, dans la journe du 5 novembre, sur Balmaseda,
o le marchal Lefebvre avait laiss la division Villatte, pour se
replier lui-mme sur Bilbao, afin d'y vivre plus  son aise.

[En marge: Faute des marchaux Lefebvre et Victor, et danger de la
division Villatte.]

Aprs la faute de s'tre port trop tt en avant, le marchal Lefebvre
n'en pouvait pas commettre une plus grave que de rtrograder tout 
coup sur Bilbao, laissant la division Villatte seule  Balmaseda. Il
fallait des soldats aussi fermes que les ntres, et un ennemi aussi
peu redoutable que les insurgs espagnols, pour qu'il ne rsultt pas
quelque malheur de si fausses dispositions.

De son ct, le marchal Victor n'avait pas fait mieux. Envoy par
Ordua  Amurrio, afin de flanquer le marchal Lefebvre, il avait
expdi vers Oquendo le gnral Labruyre avec une brigade, et
l'avait retenu dans cette position, sans que l'ide lui vnt de s'y
rendre lui-mme pour le diriger. Le gnral Labruyre, au milieu de
ces montagnes escarpes, o l'on avait peine  se reconnatre, o les
brouillards de l'hiver ajoutaient  l'obscurit des lieux, priv de
toute direction, ne sachant ce qu'il pouvait avoir d'ennemis en sa
prsence, n'avait pas voulu s'engager, et avait laiss passer devant
lui les corps qui flanquaient Blake pendant le combat de Zornoza,
n'osant rien faire pour arrter leur retraite. Les jours suivants il
tait rest en position, voyant Balmaseda de loin, apercevant la
division Villatte sans songer  la rejoindre, apercevant aussi la
division Sbastiani qui de Bilbao excutait des reconnaissances sur la
route d'Ordua; de manire que nos troupes, au lieu de se runir pour
accabler Blake, seule opration qui ft raisonnable ds qu'on avait eu
le tort de combattre avant les ordres du quartier gnral, taient
disperses entre Bilbao, Balmaseda et Oquendo, exposes dans leur
isolement  de graves checs.

Le marchal Victor n'avait pas born l ses fautes. Press de
rejoindre le quartier gnral afin de servir sous les yeux mme de
l'Empereur, et trouvant dans ses instructions qu'il pourrait reprendre
la route de Vittoria ds que sa prsence ne serait plus ncessaire en
Biscaye, il avait rappel le gnral Labruyre  lui, pour repasser
les montagnes et redescendre dans la plaine de Vittoria, abandonnant
la division Villatte, qui restait toute seule  Balmaseda. Ainsi
commenait cette suite de fautes dues  l'gosme,  la rivalit de
nos gnraux, et qui, en perdant la cause de la France en Espagne,
l'ont perdue dans l'Europe entire.

[En marge: Attaque du gnral Blake sur Balmaseda et belle dfense de
la division Villatte.]

Tandis que le marchal Victor excutait ce mouvement rtrograde, le
gnral Blake, renforc, comme nous l'avons dit, par les troupes de sa
gauche et par celles de La Romana, avait rsolu de se porter en avant,
et de disputer Balmaseda  la division Villatte, qu'il savait y tre
toute seule. Le sjour du marchal Lefebvre  Bilbao, la retraite du
marchal Victor sur Vittoria, lui offraient toute facilit pour une
tentative de cette nature. Le 5 novembre, en effet, il s'avana  la
tte de trente et quelques mille hommes, couronna les hauteurs autour
de Balmaseda, pour envelopper la ville avant de l'attaquer, et y faire
prisonniers les Franais qui la gardaient. Mais le gnral Villatte, 
la tte d'une superbe division de quatre vieux rgiments, avait vu
d'autres ennemis et d'autres dangers que ceux qui le menaaient en
Biscaye. Il avait autant de sang-froid que d'intelligence. Voulant
s'assurer des hauteurs de Guees, qui sont en arrire de Balmaseda, et
qui commandent la communication avec Bilbao, il y chelonna trois de
ses rgiments, puis il laissa le 27e lger dans Balmaseda mme, pour
disputer la ville le plus long-temps possible. Ces dispositions
prises, il laissa approcher les Espagnols, et les reut avec un feu
auquel ils n'taient gure habitus. Ceux qui tentrent d'aborder
Balmaseda furent horriblement maltraits par le 27e, et couvrirent les
environs de la ville de morts et de blesss. Cependant les hauteurs
environnantes se couronnant d'ennemis, et le marchal Lefebvre
n'arrivant pas de Bilbao, le gnral Villatte crut devoir se retirer.
Il ramena le 27e de Balmaseda sur les hauteurs de Guees, et se replia
en masse avec ses quatre rgiments bien entiers sur la route de
Bilbao. Les Espagnols qui voulurent approcher de lui furent
vigoureusement accueillis, et payrent chrement leur imprudente
hardiesse. La division Villatte eut cependant deux cents hommes hors
de combat, aprs en avoir abattu sept ou huit cents  l'ennemi. Si le
marchal Lefebvre avait t  sa porte, et si le marchal Victor, au
lieu de retirer la brigade Labruyre de la position qu'elle occupait,
et d'o elle aurait pu fondre sur Balmaseda, avait agi avec tout son
corps sur ce point, l'arme de Blake pouvait tre enveloppe et prise
dans cette mme journe.

[En marge: Ordres de Napolon pour rparer le nouvel incident survenu
en Biscaye.]

L'affaire de Balmaseda, qui n'avait d'autre importance que celle d'un
danger inutilement couru, transmise de proche en proche au quartier
gnral, avec l'ordinaire exagration des rapports ainsi communiqus,
causa  Napolon un redoublement d'humeur contre des gnraux qui
comprenaient et excutaient si mal ses conceptions[23]. Il leur fit
adresser par le major gnral Berthier une rprimande svre, ordonna
au marchal Lefebvre de revenir sur Balmaseda, au marchal Victor de
rebrousser chemin vers la Biscaye, et de pousser Blake avec la plus
grande vigueur, de l'accabler mme si on en trouvait l'occasion.
Malgr son projet de percer le centre de la ligne ennemie avant d'agir
contre ses extrmits, il ne voulait pas se mettre en mouvement sans
tre assur qu'une faute sur ses ailes ne viendrait pas compromettre
la base de ses oprations.

[Note 23: Je cite des dpches qui expliquent clairement la situation,
et prouvent ce que pensa de la conduite de ces deux marchaux un juge
infaillible, Napolon lui-mme, qui ordinairement avait plutt de la
faiblesse que de la svrit pour les deux lieutenants dont il s'agit
ici.

_Le major gnral au marchal Lefebvre._

                                   Vittoria, 6 novembre 1808,  midi.

L'Empereur est trs-fch du faux mouvement de retraite de Bilbao. Sa
Majest ne s'attendait pas  cette faute capitale de la part d'un
marchal aussi zl pour son service. Sa Majest ne doute pas que si
vous eussiez plac votre quartier gnral  Balmaseda et camp avec
vos trois divisions pour agir suivant les circonstances, vous
n'eussiez dj fait plus de huit  dix mille prisonniers  l'ennemi,
mais que la conduite tenue dernirement est d'autant plus
extraordinaire qu'en parlant des grands inconvnients des mouvements
rtrogrades, vous en avez commenc un de cinq lieues.

L'Empereur ordonne que vous vous runissiez  la division Villatte
afin de pousser vivement l'ennemi. Si, le 31, monsieur le marchal,
vous n'aviez pas attaqu, et aviez laiss le temps de faire les
dispositions ncessaires, la campagne d'Espagne aujourd'hui serait
bien avance. L'Empereur trouve dans votre conduite que trop de zle
vous a fait manquer aux rglements militaires en attaquant sans
ordres, mais Sa Majest ne conoit pas que l'ennemi puisse rester
entier quand on a obtenu sur lui un succs. L'Empereur peut avoir
besoin de ses troupes, et quand elles sont engages on ne peut laisser
une division isole devant l'ennemi, quand d'un autre ct on fait un
mouvement rtrograde. Sa Majest trouve que c'est avec de pareilles
dispositions que l'on perd l'avantage de ses succs. L'Empereur pense
que, pendant le temps o les troupes des gnraux Villatte, Labruyre
et Ruffin sont devant l'ennemi, et manoeuvrent pour le couper, ce
n'tait pas celui de vous retirer, et dans une pareille circonstance
Sa Majest trouve dplac que les troupes du 4e corps restent
inactives  Bilbao.

Le marchal Soult marche demain sur Burgos, d'o il se portera sur
Reinosa et Santander. Marchez donc vivement, monsieur le marchal. Le
but de l'Empereur est qu'il n'y ait pas un moment de repos jusqu' ce
qu'on ait dtruit le corps de Blake et qu'il soit repouss dans les
Asturies.

L'ennemi s'tant retir par Balmaseda, Villarcayo et Santander, vous
devez le talonner sur les corps qui vont le barrer  Reinosa.

                                                          ALEXANDRE.


_Le major gnral au marchal Victor._

                                 Vittoria, 6 novembre 1808,  minuit.

J'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre du 6, que votre
aide de camp a dit avoir t crite  midi. Sa Majest a t
trs-mcontente de ce qu'au lieu d'avoir soutenu le gnral Villatte,
vous l'ayez laiss aux prises avec l'ennemi; faute d'autant plus
grave, que vous savez que le marchal Lefebvre a commis celle de
laisser expose une division de votre corps d'arme en reployant ses
deux autres divisions sur Bilbao. Vous saviez que cette division tait
expose  Balmaseda, puisque le gnral Labruyre avait communiqu
avec elle le 5 au matin. Comment, au lieu de vous porter en personne 
la tte de vos troupes, pour secourir une de vos divisions, avez-vous
laiss cette opration importante  un gnral de brigade, qui n'avait
pas votre confiance, et qui n'avait avec lui que le tiers de vos
forces? Comment, aprs que vous avez eu la nouvelle que, pendant la
journe du 5, la division Villatte se fusillait avec les Espagnols,
avez-vous pu, au lieu de marcher  son secours, supposer gratuitement
que ce gnral tait victorieux? Sa Majest demande depuis quand la
fusillade et l'attaque est une preuve de la retraite de l'ennemi?
Cependant les instructions du marchal Jourdan taient prcises de ne
vous porter sur Miranda que quand vous seriez assur que l'ennemi
tait en retraite; et au lieu de cela, monsieur le marchal, vous tes
parti lorsque vous aviez la preuve certaine que l'ennemi se battait.
Vous savez que le premier principe de la guerre veut que dans le doute
du succs on se porte au secours d'un de ses corps attaqu, puisque de
l peut dpendre son salut. Dans l'autre supposition, votre mouvement
ne pouvait avoir d'inconvnient, puisque votre instruction de vous
porter sur Miranda n'tait qu'hypothtique, et qu'ainsi sa
non-excution ne pouvait influer sur aucuns projets du gnral en
chef.

Voici ce qui est arriv, monsieur le marchal: la colonne devant
laquelle le gnral Labruyre s'est ploy a trouv le gnral
Villatte, qui, attaqu de front et en queue, n'a d son salut qu' son
intrpidit, et aprs avoir fait un grand carnage de l'ennemi; de son
ct il a peu perdu, et s'est retir sur Bilbao deux lieues en avant
de cette ville le 5 au soir.

La volont de l'Empereur est que vous partiez sans dlai pour vous
porter sur Ordua, que vous marchiez  la tte de vos troupes, que
vous teniez votre corps runi, et que vous manoeuvriez pour vous
mettre en communication avec le marchal Lefebvre, qui doit tre 
Bilbao.

                                                         ALEXANDRE.]

[En marge: Retour du marchal Lefebvre sur Balmaseda.]

En recevant ces remontrances de l'Empereur, et en apprenant le danger
du gnral Villatte, le marchal Lefebvre se hta de marcher sur
Balmaseda. Il employa la journe du 6  rallier les dtachements
envoys aux environs de Bilbao pour chasser les Anglais du littoral,
et le 7 au matin il se dirigea sur Balmaseda par Sodupe et Guees,
avec les divisions Villatte, Sbastiani et Leval, les deux premires
franaises, la troisime allemande, prsentant  elles trois une masse
d'environ 18 mille hommes, presque sans artillerie ni cavalerie, car
on ne pouvait en conduire dans ces valles troites, o l'on trouvait
 peine des transports pour les munitions de l'infanterie.

[En marge: Combat de Guees.]

La route suivait le fond de la valle. Le marchal Lefebvre s'avana
ayant la division Villatte  gauche de cette route, la division Leval
sur la route elle-mme, la division Sbastiani  droite, celle-ci un
peu en avant des deux autres. La division Sbastiani fora d'abord le
village de Sodupe, puis, se portant au del, rencontra sur les
hauteurs de Guees Blake avec vingt et quelques mille hommes et trois
pices de canon. Les troupes de la division Sbastiani gravirent
sur-le-champ ces hauteurs, malgr le feu trs-peu inquitant des
Espagnols, qui tiraient de loin pour s'enfuir plus vite. Arrives au
sommet, elles ne purent faire de prisonniers; car les Espagnols, bien
autrement agiles que nos soldats, quoique ceux-ci le fussent
extrmement, couraient  toutes jambes sur le revers de leurs
montagnes. Pendant qu'on enlevait ainsi ces positions de droite, on
renversait tous les obstacles sur la route elle-mme, et dix mille
Espagnols, dbords par ce mouvement rapide, restaient en arrire sur
les hauteurs de gauche, spars de leur corps de bataille. Le marchal
fit passer la rivire qui forme le fond de la valle  l'un des
rgiments de la division Sbastiani, au 28e de ligne, lequel se
trouvait ainsi sur les derrires de ce corps espagnol, en mme temps
que le gnral Villatte allait l'aborder de front. Mais nos troupes,
trouvant les insurgs toujours prompts  tirer hors de porte, ne
purent les joindre nulle part, et reurent aussi peu de mal qu'elles
en firent. Toutefois on tua ou blessa quelques centaines d'hommes 
l'ennemi. On en dispersa et dgota du mtier des armes un bien plus
grand nombre.

Revenu avec 36 mille hommes environ sur Balmaseda, Blake n'en amenait
pas autant en se retirant de nouveau vers les gorges. Mais s'il et
rencontr le corps du marchal Victor sur ses derrires, toute
l'agilit de ses soldats ne les aurait pas empchs d'tre envelopps
et pris en majeure partie. Le lendemain 8, le marchal Victor, de son
ct, s'tait remis en route vers le but qu'il n'aurait pas du perdre
de vue, tandis que le marchal Lefebvre entrait dans Balmaseda. Ils
taient runis dsormais, et en mesure de tout entreprendre contre
l'arme espagnole. La seule difficult tait celle de vivre. Au milieu
de ces montagnes escarpes, o la culture est rare, nos soldats
manquaient de tout. Les Espagnols n'taient pas moins dnus. Dans
cette disette rciproque, on pillait et ravageait le pays. Balmaseda
et tous les villages avaient t dvasts, et quelquefois brls, pour
fournir au chauffage des deux armes.

[En marge: Napolon excute enfin son projet de couper par le milieu
la ligne espagnole.]

[En marge: Mouvement sur Burgos.]

Napolon sut, le 9 au matin, que ses troupes, ayant repris
l'offensive, n'avaient qu' se montrer pour que l'ennemi dispart
devant elles. Quoiqu'il ne crt gure  la valeur des insurgs,
cependant, avant d'avoir acquis l'exprience complte de ce qu'ils
taient, il avait mis dans ses mouvements plus de prcaution qu'il
n'aurait fallu. Mais il n'hsita plus, ds le 9 au matin,  ordonner
au marchal Soult de percer sur Burgos, avec le 2e corps et une forte
portion de cavalerie. Le brillant Lasalle commandait la cavalerie
lgre de ce corps, compose de chasseurs et de Polonais de la garde.
On lui adjoignit la division Milhaud, consistant en quatre beaux
rgiments de dragons. C'tait un total d'environ 17 ou 18 mille
fantassins et de 4 mille chevaux. Napolon venait d'apprendre que les
troupes d'Estrmadure avaient paru  Burgos. Il prescrivit au marchal
Soult, sans attendre le marchal Ney ni la garde, de pousser en avant,
de passer sur le corps de ces troupes espagnoles, qui avaient la
hardiesse de se placer si prs de lui, et de leur enlever Burgos.

[En marge: Combat de Burgos.]

Le marchal Soult, rendu depuis la veille  Briviesca, avait
sur-le-champ donn aux trois divisions Mouton, Merle et Bonnet,
l'ordre de se runir sur la route de Briviesca  Burgos, aux environs
de Monasterio. (Voir la carte n 43.) Il avait en avant la cavalerie
de Lasalle, et celle de Milhaud avec son corps de bataille. C'est au
del de Burgos que commencent les plaines de Castille, et c'tait pour
les parcourir au galop et y poursuivre les fuyards espagnols, que
Napolon avait amen avec lui une si grande masse de dragons.

Le 10, ds quatre heures du matin, le marchal Soult branla son corps
d'arme, sur la route de Monasterio  Burgos, la cavalerie lgre de
Lasalle et la vaillante division Mouton en tte, la division Bonnet et
les dragons de Milhaud en seconde ligne, la division Merle, la plus
loigne des trois, en arrire-garde. Environ douze mille hommes du
corps d'Estrmadure taient sortis de Burgos pour se rendre sur le
haut bre, et aller  Frias couvrir la droite du gnral Blake,
conformment aux dcisions du conseil de guerre tenu  Tudela. Six
mille hommes de ce corps restaient masss  Aranda, route de Madrid.
Les douze mille, ports en avant de Burgos, se composaient, comme
toutes les troupes espagnoles, d'un mlange d'anciennes troupes de
ligne et de volontaires, paysans, tudiants et autres. Ce corps
comptait  la vrit dans ses rangs quelques bataillons des gardes
wallones et espagnoles, qui taient les meilleurs soldats de
l'Espagne. Il possdait une nombreuse artillerie, bien attele et bien
servie; mais il avait pour chef, en l'absence du capitaine gnral
Galuzzo, le marquis de Belveder, jeune homme sans exprience, qui
s'tait avanc contre les Franais avec la plus folle prsomption.

[En marge: Position de Gamonal en avant de Burgos.]

[En marge: Effroyable droute des Espagnols.]

[En marge: Occupation de Burgos.]

Ds la pointe du jour, la cavalerie de Lasalle, marchant en tte du
corps d'arme, rencontra les avant-postes espagnols, changea quelques
coups de carabine avec eux, et se replia sur la division Mouton, car
on tait en prsence d'obstacles que l'infanterie seule pouvait
emporter. En suivant la grande route, et en s'approchant de Burgos
mme, on avait  gauche un petit cours d'eau qu'on appelle l'Arlanzon,
lequel longe le pied des hauteurs boises de la Chartreuse; au centre,
le bois de Gamonal, que traverse la grande route, et  droite les
hauteurs du parc de Villimar, dont le sommet est occup par le chteau
fortifi de Burgos, et le pied par la ville de Burgos elle-mme. Les
Espagnols avaient des tirailleurs sur les hauteurs,  droite et 
gauche de cette position, leur principale infanterie dans le bois de
Gamonal, barrant la grande route, leur cavalerie  la lisire de ce
bois, leur artillerie en avant.  peine le marchal Soult fut-il
arriv sur le terrain, qu'il mit en mouvement la division Mouton pour
aborder l'obstacle le plus srieux, celui du bois de Gamonal. Il
rangea en arrire sa cavalerie, pour courir sur les Espagnols lorsque
l'obstacle du bois serait vaincu, et un peu plus en arrire encore la
division Bonnet, pour enlever les sommets couronns par l'ennemi s'ils
offraient quelque rsistance. L'illustre gnral Mouton s'avana sans
hsiter avec ses quatre vieux rgiments, les 2e et 4e lgers, les 15e
et 36e de ligne, sur le bois de Gamonal. L'artillerie espagnole,
tirant vivement, nous emporta d'abord quelques files; mais nos
soldats, marchant baonnette baisse sur le bois de Gamonal, y
pntrrent malgr les gardes wallones et espagnoles, et le
franchirent en un clin d'oeil.  cet aspect, l'arme ennemie tout
entire se dbanda avec une promptitude inoue. Drapeaux, canons, tout
fut abandonn. Les troupes qui suivaient ramassrent dans le bois plus
de vingt bouches  feu. Toutes les hauteurs environnantes furent
galement dsertes par les Espagnols, et la masse de leurs fuyards se
jeta, soit dans Burgos, soit au del de l'Arlanzon, pour se sauver
plus vite. Lasalle et Milhaud passrent alors l'Arlanzon, partie 
gu, partie sur les ponts qui traversent ce cours d'eau, et
s'lancrent au galop sur les soldats disperss de l'Estrmadure, dont
ils sabrrent un nombre considrable. L'infanterie du gnral Mouton
entra dans Burgos  la suite des Espagnols, reut quelques coups de
fusil de plusieurs couvents qu'elle saccagea, et se rendit matresse
tant de la ville que du chteau lui-mme, que l'ennemi n'avait pas eu
la prcaution de mettre en tat de dfense. Cette journe, termine
par un seul choc de la division Mouton, nous valut, avec Burgos et son
chteau, 12 drapeaux, 30 bouches  feu, environ 900 prisonniers,
indpendamment de tous les fuyards qu'on tua ou prit encore dans la
plaine. On valua  plus de deux mille les tus ou les blesss
atteints au del de Burgos par le sabre de nos cavaliers. Il n'y
avait, avec des soldats si agiles dans la fuite, d'autre moyen de
diminuer la force de l'ennemi que de sabrer les fuyards, car il tait
impossible de s'y prendre diffremment pour faire des prisonniers. Le
marchal Soult s'attacha  rtablir l'ordre dans Burgos, o il rgna
au premier moment une assez grande confusion, par le concours des
vaincus et des vainqueurs, et la disparition de presque tous les
habitants. En quelques jours, cependant, cette ville importante eut
repris son aspect accoutum.

[En marge: tablissement de Napolon  Burgos.]

Napolon, impatient de faire du point central de Burgos le pivot de
ses oprations, s'tait ht, dans la journe du 10, de porter son
quartier gnral en avant. Il avait couch le 10  Cubo, et ds le 11
il tait entr  Burgos. Pendant son sjour  Vittoria il avait eu
soin d'ordonner  Miranda,  Pancorbo,  Briviesca, la construction de
postes qui taient des demi-forteresses, capables d'abriter un
hpital, un magasin, un dpt de munitions, et dans lesquels les
colonnes en marche pouvaient se reposer, se ravitailler, dposer les
hommes fatigus ou malades hors de l'atteinte des gurillas. Il avait
dj reconnu, en effet, avec sa promptitude habituelle, que, dans un
pays o la force rgulire tait si peu redoutable, et o la force
irrgulire causait tant de dommages, on aurait beaucoup  craindre
pour ses communications. Il ne faisait donc pas un seul pas en avant
sans travailler  les assurer.

[En marge: Manire de traiter les autorits et les habitants de
Burgos.]

Napolon entra la nuit et incognito dans Burgos, persistant  laisser
 Joseph les honneurs royaux, et  se rserver  lui seul l'odieux des
rigueurs de la guerre[24]. Il donna l'ordre de brler l'tendard qui
avait servi  la proclamation de la royaut de Ferdinand, reut le
clerg et les autorits avec une extrme svrit, prit l'attitude
d'un conqurant irrit, ayant acquis tous les droits de la guerre,
voulant les exercer tous, et n'tant dispos  s'en dpartir qu'autant
que la clmence du roi Joseph pourrait l'obtenir de lui.

[Note 24: Voici  ce sujet une nouvelle lettre de Napolon qui nous
semble digne d'tre rapporte:

_L'Empereur au roi d'Espagne._

                                           Cubo, le 10 novembre 1808.

Je pars  une heure du matin pour tre rendu incognito demain ayant
le jour  Burgos, o je ferai mes dispositions pour la journe; car
vaincre n'est rien si l'on ne profite pas du succs.

Je pense que vous devez vous rendre  Briviesca demain.

Autant je pense devoir faire peu de crmonie pour moi, autant je
crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec
le mtier de la guerre; d'ailleurs, je n'en veux pas.

Il me semble que des dputations doivent venir au-devant de vous et
vous recevoir au mieux.  mon arrive, j'ordonnerai tout pour le
dsarmement et pour brler l'tendard qui a servi  la publication de
Ferdinand. Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n'est pas
pour rire.

On me mande que l'arme d'Estrmadure est dtruite. C'est d'ailleurs
une infme canaille fanfaronne, qui n'a pas soutenu la charge d'une
brigade du gnral Mouton.

Si vous savez quelque chose du ct d'Ordua ou des marchaux
Lefebvre ou Victor, mandez-le-moi. L'esprance d'avoir quelque
nouvelle de ce ct m'a fait rester ici.

Le gnral Dejean, qui commande mille chevaux  Miranda, a eu ordre
de protger le passage des Espagnols qui sont avec vous, des parcs qui
se dirigent sur Burgos, du trsor, etc.

                                                          NAPOLON.]

[En marge: Enlvement de toutes les laines appartenant aux grands
propritaires espagnols.]

[En marge: Don fait au Corps Lgislatif des drapeaux pris sur les
gardes espagnoles et wallones.]

Il existait, soit dans les magasins de Burgos, soit dans les environs,
des quantits considrables de laines, appartenant aux plus grands
propritaires d'Espagne, tels que les ducs de Medina-Celi, d'Ossuna,
de l'Infantado, de Castel-Franco, et autres que Napolon se proposait
de frapper durement, en faisant grce  tout ce qui tait au-dessous
d'eux. Il ordonna la confiscation de ces laines, qui montaient  une
valeur de 12  15 millions de francs. Son projet tait de les vendre
au commerce de Bayonne  trs-bas prix, afin de favoriser la draperie
franaise, et d'en consacrer ensuite le produit soit  indemniser les
Franais qui avaient souffert  Valence,  Cadix et dans les diverses
villes d'Espagne, soit  augmenter le trsor de l'arme. Jusqu'ici il
avait donn au Snat tous les drapeaux conquis sur les armes
ennemies. Il voulut que le Corps Lgislatif et aussi sa part de ces
trophes, et il lui fit don des douze drapeaux pris sur les gardes
espagnoles et wallones, dsirant le plus possible attnuer en France
la dfaveur qui s'attachait  la guerre d'Espagne.

[En marge: Dispositions militaires de Napolon aprs son arrive 
Burgos.]

[En marge: Mouvement ordonn au marchal Soult sur Reinosa afin de
prendre Blake  revers.]

[En marge: Vues de Napolon sur le corps du marchal Soult.]

Mais ce n'taient l que des soins tout  fait accessoires pour lui.
La conduite des oprations militaires tait, dans ce moment, le
principal et le plus urgent. Arriv le 11  Burgos, il lana dans la
journe mme le gnral Lasalle avec sa cavalerie lgre sur Lerma et
Aranda, pour pousser les Espagnols jusqu'au pied du Guadarrama,
nettoyer le pays, et prparer les voies aux colonnes qui devaient
prendre  revers les armes espagnoles. Tandis qu'il lanait Lasalle
directement devant lui, il portait  droite les deux mille dragons de
Milhaud sur Valladolid, avec mission de sabrer les fuyards, de faire
des prisonniers, de dposer partout les autorits institues au nom de
Ferdinand VII, et d'en crer de nouvelles au nom de Joseph. Mais ce
qui pressait le plus pour lui, et ce qu'il excuta immdiatement, en
donnant un seul jour de repos aux troupes, ce fut d'acheminer de
Burgos vers Reinosa le marchal Soult, avec le 2e corps, afin de le
jeter sur les derrires de Blake. Une fois, en effet, arriv  Burgos,
le moment tait venu de se rabattre  droite et  gauche sur les
derrires des armes espagnoles, et de commencer par celle que
commandait le gnral Blake, puisque c'tait celle qui se trouvait
actuellement aux prises avec les gnraux franais, et contre laquelle
il importait de marcher, si on voulait arriver  temps pour la prendre
 revers. Napolon ordonna au marchal Soult de partir  marches
forces de Burgos ds le 12 au matin, et, par un mouvement en arrire
 droite, de se porter par Huermce et Canduela sur Reinosa. Il tait
probable, si l'arme espagnole de Blake avait t battue, que le
marchal Soult la rencontrerait dans sa retraite, et que, si au lieu
de se retirer en ordre, comme font les armes rgulires, elle se
dispersait en nues de fuyards, il en recueillerait au moins quelques
dbris. De Reinosa, le marchal Soult devait marcher sur Santander
pour soumettre les Asturies. Napolon trouvait  cette marche du
marchal Soult un double avantage: c'tait d'abord de tourner Blake;
secondement, de rendre le 2e corps, qui tait l'ancien corps de
Bessires,  sa destination premire, celle d'occuper la
Vieille-Castille et le royaume de Lon, pays qu'il connaissait, et o
il avait l'habitude d'agir. Son projet tait, en mme temps, ds que
les marchaux Lefebvre et Victor auraient achev leur opration en
Biscaye, de les rappeler  lui par Vittoria, o les attendait leur
artillerie, qu'ils n'avaient pu emmener avec eux dans les montagnes,
et de les attirer, par Miranda et Burgos, sur le chemin de Madrid. Le
marchal Soult partant avec toute son artillerie, qu'il n'avait pas
t oblig de laisser en arrire, parce qu'il avait suivi la grande
route, avait tout ce qu'il lui fallait pour les oprations dont il
tait charg.

[En marge: Ordres pour acclrer l'entre en Espagne du corps du
gnral Junot, afin de l'adjoindre au corps du marchal Soult contre
les Anglais.]

Napolon avisa le jour mme aux moyens de lui prparer un renfort
considrable. On parlait vaguement des Anglais  Burgos, et plusieurs
prisonniers, questionns avec soin, avaient annonc leur prsence sur
les routes qui aboutissent du Portugal en Espagne. D'autres avaient
parl d'Anglais dbarqus  la Corogne, et s'acheminant par Astorga
sur Lon. Les lettres interceptes  la poste contenaient les mmes
indications. Il tait vident que, sans savoir l'poque  laquelle on
les rencontrerait, on devait avoir affaire  eux dans les plaines de
la Vieille-Castille, soit qu'tablis en Portugal ils vinssent de
Lisbonne sur Salamanque, soit que dbarqus en Galice ils vinssent de
la Corogne  Astorga. Napolon ne les croyait pas aussi rapprochs de
lui qu'ils l'taient en effet, car le plan britannique s'excutait
ponctuellement. Les dtachements de John Moore avaient dj dpass
Badajoz et Almeida; et celui de sir David Baird, reu enfin  la
Corogne, s'avanait sur Lugo et Astorga. Mais, que les Anglais fussent
plus ou moins rapprochs, la question importait peu  Napolon, qui au
contraire souhaitait de les voir s'engager dans l'intrieur de la
Pninsule de telle faon qu'ils n'en pussent pas revenir; et dans
cette prvision il disposait tout pour les accabler. Il avait rsolu
de joindre au marchal Soult le corps du gnral Junot, ramen de
Portugal par mer, conformment  la convention de Cintra, que les
Anglais, tout en la blmant, avaient loyalement excute. Dj il
avait donn des ordres pour que ce corps ft rarm, rorganis, et
bientt mis en tat de reparatre en ligne. Il expdia de Burgos de
nouveaux ordres pour que la premire division, celle du gnral
Laborde, passt la Bidassoa le 1er dcembre; que la seconde, celle du
gnral Loison, marcht immdiatement aprs, et que la troisime,
qu'il venait de confier au gnral Heudelet, mais qui tait moins
prpare que les deux autres, suivt celles-ci dans le plus court
dlai possible. Napolon ne doutait pas que ce corps dj bien aguerri
ne se montrt jaloux de venger la journe de Vimeiro, et n'en ft
trs-capable. Les corps du marchal Soult et du gnral Junot
rsistant de front aux Anglais, il pourrait de Madrid, o il se
proposait d'tre prochainement, oprer sur leurs flancs et leurs
derrires quelque manoeuvre, d'autant plus dcisive qu'on les
laisserait avancer plus loin. Il ne s'occupa donc en ce moment des
Anglais, dont l'apparition tait facile  prvoir, que pour prparer
les moyens de les arrter plus tard dans leur marche.

Aprs le dpart du marchal Soult, Napolon, rest seul  Burgos avec
la garde impriale et une partie des dragons, hta le mouvement des
deux divisions du marchal Ney sur cette ville, les destinant  oprer
plus tard sur les derrires de Castaos, quand il en aurait fini avec
le gnral Blake, et qu'il pourrait dgarnir son centre au profit de
sa gauche. Il avait trac l'itinraire du marchal Ney sur Burgos par
Haro, Pancorbo et Briviesca.

[En marge: Marche des marchaux Lefebvre et Victor contre le gnral
Blake.]

[En marge: Runion momentane de ces deux marchaux  Balmaseda et
poursuite spare du gnral Blake.]

[En marge: Arrive du marchal Victor  Espinosa  la suite du gnral
Blake.]

[En marge: Situation d'Espinosa au centre de toutes les routes.]

Tandis qu'il envoyait le marchal Soult dans les Asturies, sur les
derrires du gnral Blake, les marchaux Lefebvre et Victor
continuaient de poursuivre le gnral espagnol  travers la Biscaye.
Le marchal Lefebvre, n'ayant trouv aucune rsistance srieuse 
Guees le 7, tait entr le 8  Balmaseda, et avait port en avant,
jusqu'aux environs de Barcena, la division Villatte, qu'on lui avait
prte pour quelques jours. De son ct le marchal Victor, rprimand
pour avoir song  s'loigner de la Biscaye, tait revenu par Ordua,
Amurrio, Oquendo, sur Balmaseda, et, le 9, avait fait sa jonction
auprs de cette ville avec le corps du marchal Lefebvre, ddommag de
la nouvelle direction qui lui tait donne par l'avantage de recouvrer
la division Villatte, et de pouvoir rencontrer et battre un ennemi
dj dmoralis. Il vit le marchal Lefebvre dans la journe du 9, et
promit de concerter sa marche avec la sienne. Mais, le lendemain 10,
craignant un voisinage qui pourrait le priver encore de la division
Villatte, il se hta de pousser  outrance l'arme de Blake jusqu'
l'entre des gorges de la Biscaye, les franchit  sa suite sans perdre
un instant, et vers la seconde moiti du mme jour arriva de l'autre
ct des monts, prs d'Espinosa, petite ville qui tait importante par
sa position, car elle se trouvait place au point d'intersection de
toutes les routes de la plaine et de la montagne. (Voir la carte n
43.) D'Espinosa, en effet, on peut se rendre par une grande route soit
 Bilbao, soit  Santander, si on veut aller de la plaine  la
montagne; et si au contraire on veut descendre de la montagne dans la
plaine, on peut encore se rendre par une grande route soit 
Villarcayo, soit  Reinosa, et gagner ainsi ou Burgos ou Lon. C'tait
donc la peine pour le gnral Blake de s'arrter  ce point et de le
disputer opinitrement. C'tait aussi la peine pour le marchal Victor
d'y combattre afin de s'en emparer; il comptait d'ailleurs tre
rejoint, s'il en avait besoin, par le marchal Lefebvre, quoiqu'il
l'et quitt sans le voir et sans le prvenir. Le marchal Lefebvre
l'avait suivi dans la mme valle, tenant une route parallle, mais un
peu  gauche et en arrire, et fort bless de ce que son collgue,
parti  l'improviste, ne lui avait rien dit ni fait dire au sujet des
oprations  excuter en commun. Heureusement, un seul des deux corps
franais, lancs  la suite de Blake, suffisait pour l'accabler, tant
taient mal organises les troupes espagnoles, et irrsistibles celles
que Napolon venait de faire entrer en Espagne.

[En marge: Bataille d'Espinosa.]

[En marge: Premire journe.]

Le marchal Victor, arriv devant Espinosa de los Monteros vers le
milieu de la journe du 10, y trouva le gnral Blake en position sur
des hauteurs d'un accs difficile, et que celui-ci avait occupes avec
assez d'intelligence. Il lui restait environ 30 ou 32 mille hommes sur
les 36 qu'il possdait en remarchant vers Balmaseda, et 6 pices de
canon qu'il avait, non pas amenes avec lui, mais reues de Reinosa,
car il tait impossible d'en traner dans ces montagnes. Aucune des
deux armes n'en avait avec elle, et on se battait sans artillerie et
sans cavalerie, avec le fusil et la baonnette.  peine pouvait-on se
faire suivre par quelques mulets afin de porter du biscuit et des
cartouches.

Le gnral Blake avait  sa gauche des hauteurs escarpes et boises,
vers son centre un terrain accessible, mais couvert de cltures,  sa
droite un plateau assez lev, moins toutefois que les hauteurs de
gauche, bois aussi, et adoss de plus  une petite rivire, celle de
la Trueba, qui, sortant des montagnes, longeait tout le derrire de
cette position. La ville d'Espinosa, traverse par la Trueba, tait
justement place derrire le centre de l'arme espagnole. Le but 
atteindre tait donc d'enlever l'une ou l'autre des ailes de l'arme
espagnole, de la pousser sur son centre, et de jeter le tout dans
Espinosa, o un seul pont ne suffirait pas au passage d'une arme en
fuite. L'heure avance, et les courtes journes de novembre, ne
donnaient gure l'esprance d'excuter tout cela en un jour.

Le gnral Villatte, qui tenait la tte du corps du marchal Victor,
dbouchant par la route d'Edesa, aperut l'arme espagnole dans cette
redoutable position avec ses six bouches  feu au centre de sa ligne.
Cette arme ne paraissait pas dpourvue d'assurance, quoique toujours
vaincue depuis le commencement des oprations. Le gnral porta en
avant la brigade Pacthod, compose du 27e lger et du 63e de ligne,
ordonna au 27e lger de replier les Espagnols sur les hauteurs
auxquelles s'appuyait leur gauche, et prescrivit au 63e de ligne de se
prsenter en bataille devant leur centre pour le contenir. Avec la
seconde brigade, compose du 94e et du 95e de ligne, et commande par
le gnral Puthod, il aborda le plateau bois auquel s'appuyait la
droite des Espagnols. Il fallait s'avancer sans artillerie contre une
arme qui en avait, quoiqu'elle en et peu, et enlever toutes les
positions  coups de fusil ou de baonnette. Heureusement le terrain
bois qu'on avait devant soi ne se prtait gure  l'emploi d'autres
armes que celles dont disposaient en ce moment les Franais. Les
soldats de La Romana, placs sur ce plateau, se dfendirent assez
vaillamment, et  la faveur des bois firent un feu meurtrier sur nos
troupes. Mais le gnral Puthod avec le 94e et le 95e franchit tous
les obstacles, envahit le plateau, pntra dans les bois, et en
dlogea les Espagnols, dont il culbuta quelques-uns dans la Trueba.
Les autres se replirent sans trop de dsordre sur leur centre, adoss
 la ville d'Espinosa. Tandis que notre brigade de gauche soutenait ce
combat trs-vif contre la droite de l'ennemi, le 27e lger de la
brigade de droite avait tiraill toute la journe avec les Espagnols
au pied des hauteurs de leur gauche, et le 63e avait eu besoin de
charger plusieurs fois  la baonnette pour contenir leur centre. Ce
combat ne laissait pas d'tre difficile, et aurait pu tre chanceux
avec d'autres troupes, car six  sept mille hommes en combattaient
plus de trente. Mais le marchal Victor, arriv avec les divisions
Ruffin et Lapisse, s'tait ht d'appuyer  droite et  gauche la
division Villatte, et allait mme engager la bataille  fond, lorsque
le brouillard s'levant vers cinq heures empcha les deux armes de se
voir, et les obligea de remettre au lendemain la fin de cette lutte.
Les Espagnols, selon leur coutume, croyant tre victorieux, parce
qu'ils n'avaient pas t entirement vaincus, allumrent des feux en
poussant des cris de joie, et en proclamant leur victoire. Leur
satisfaction devait tre de courte dure.

[En marge: Seconde journe.]

Le marchal Victor, le lendemain 11, ds la pointe du jour, recommena
la bataille pour la rendre cette fois dcisive. Il comptait dans ses
trois divisions dix-sept ou dix-huit mille hommes d'infanterie
prsents sous les armes, et c'tait plus qu'il ne lui en fallait
contre les trente et quelques mille Espagnols qui lui taient opposs.
Ds la veille il avait fait remplacer les 94e et 95e de ligne, qui
s'taient battus toute la journe, par le 9e lger et le 24e de ligne
de la division Ruffin, appuys en arrire par le 96e de ligne. Ces
trois rgiments du gnral Ruffin, remplaant la brigade Puthod,
devaient achever la victoire  notre gauche sur le plateau adoss  la
Trueba. Le gnral en chef avait charg la premire brigade de la
division Lapisse, commande par le gnral Maison, l'un des officiers
les plus intrpides et les plus intelligents de l'arme franaise,
d'appuyer  notre droite le 27e, de dloger les Espagnols des hauteurs
escarpes et boises sur lesquelles tait tablie leur gauche, et de
les en prcipiter sur Espinosa, o il ne leur resterait pour fuir que
le pont de cette ville. Au centre il avait fait soutenir le 63e du
gnral Villatte par le 8e de ligne, de la division Lapisse. Il avait
gard en rserve le 54e dernier rgiment de la division Lapisse, pour
le porter o besoin serait.

[En marge: Affreuse droute des Espagnols, et entire dispersion de
l'arme du gnral Blake.]

Ds la pointe du jour, le gnral Maison se mettant en marche  la
tte du 16e lger, qui rivalisait d'ardeur avec le 27e lger du
gnral Villatte, gravit sous un feu plongeant les hauteurs qui
taient  notre droite, les emporta  la baonnette, tua aux Espagnols
plusieurs gnraux, un grand nombre d'officiers et de soldats, et,
second par le 45e les eut bientt culbuts sur leur centre,
c'est--dire sur Espinosa. Au mme instant le 63e que commandait le
brave Mouton-Duvernet, et le 8e poussaient les Espagnols de clture en
clture, sur le terrain abaiss et tendu qui formait le centre de la
position. Nos soldats, enlevant un mur de jardin aprs l'autre,
acculrent enfin les Espagnols sur Espinosa, au moment o le gnral
Maison les avait dj refouls sur le mme point, et leur prirent
leurs six pices de canon. La brigade de gauche, conduite par le
gnral Labruyre, avait galement achev sa tche, et resserr dans
un enfoncement de la Trueba la droite des Espagnols, o celle-ci
s'tait accumule en une masse profonde, qui prsentait la forme d'un
carr plein, apparemment pour mieux rsister au choc de nos troupes.
L'ennemi, repouss de tous les points  la fois sur Espinosa, finit
par tomber dans une affreuse confusion, fuyant en dsordre dans tous
les sens, ici s'accumulant au pont d'Espinosa pour le passer, l se
prcipitant dans le lit de la Trueba pour la franchir  gu. Alors, au
lieu d'une retraite, on vit une droute inoue de trente mille hommes
pouvants, se pressant les uns sur les autres, et se sauvant dans le
dlire de la terreur. En plaine et avec de la cavalerie, on les aurait
presque tous pris ou sabrs. Nos soldats tirant de haut en bas sur ces
masses paisses, ou les poussant  coups de baonnette, turent ou
blessrent prs de trois mille hommes, mais ne firent que quelques
centaines de prisonniers, car ils ne pouvaient joindre  la course des
montagnards aussi agiles. Nous avions perdu en morts ou blesss
environ 1,100 hommes, proportion de perte plus qu'ordinaire en
combattant contre les Espagnols, et qui tait due  la nature du
terrain qu'il avait fallu enlever. Mais nous avions fait mieux que de
recueillir des prisonniers, nous avions dsorganis compltement
l'arme de Blake. Celui-ci, dsespr, priv de presque tous ses
gnraux qui taient blesss ou tus, n'avait plus d'arme autour de
lui. Les Asturiens s'taient rpandus confusment sur la route de
Santander. Les dbris des troupes de ligne de La Romana et de Galice
s'chappaient par Reinosa sur la route de Lon. Un autre dtachement
s'enfuyait par la route de Villarcayo, dans l'espoir de n'y pas
trouver les Franais. Le plus grand nombre ayant jet ses fusils
courait  travers les campagnes, avec la rsolution de ne plus
reprendre les armes. Il est vrai que le courage pouvait leur revenir
aussi vite qu'il les abandonnait; mais on en avait fini, sinon pour
toujours, au moins pour long-temps, avec cette arme de Lon et de
Galice, qui avait d par Mondragon couper la ligne d'opration de
l'arme franaise.

Pendant ce temps le marchal Lefebvre, ayant dbouch de son ct des
montagnes dans la plaine, par une autre route que celle qu'avait
suivie le marchal Victor, s'tait rapproch au bruit de la fusillade
pour aider son collgue, dont il ne recevait aucune communication. Il
tait survenu assez tt pour couvrir sa gauche; mais, ne voyant pas
que son appui ft ncessaire, il avait pris la route de Villarcayo,
qui lui tait indique comme la plus facile pour arriver  Reinosa. En
chemin il joignit le dtachement de Blake qui se retirait dans cette
direction, le fit charger par la division Sbastiani, le dispersa, lui
prit beaucoup d'armes et de blesss, outre un certain nombre de
prisonniers valides, et parvint le 11 au soir  Villarcayo.

[En marge: Le corps du marchal Victor, extnu de fatigue, s'arrte 
Espinosa.]

Le marchal Victor passa  Espinosa la fin de la journe du 11 et la
journe du 12, ne pouvant mener plus loin des soldats qui taient
puiss par les marches qu'ils avaient faites dans ces montagnes, qui
avaient leur chaussure use, presque toutes leurs cartouches brles,
et le biscuit port sur leur dos entirement consomm. D'ailleurs il y
avait peu d'espoir d'atteindre les cinq ou six mille hommes qui
restaient au gnral Blake,  cause de leur clrit  marcher, de
leur facilit  se disperser et  se dissoudre. C'tait  la cavalerie
franaise dj lance dans les plaines de Castille, ou au marchal
Soult s'il n'arrivait pas trop tard,  les arrter et  les prendre.
Le gnral Blake, parvenu le 12  Reinosa, o taient tablis tous les
dpts de l'arme espagnole, n'y sjourna point, et par un chemin de
montagnes s'effora de gagner la route de Lon.

[En marge: Marche du marchal Soult de Burgos sur Reinosa, et son
entre dans les Asturies.]

Le marchal Soult, parti le 13 au matin de Burgos, et ayant march par
Huermce sur Canduela, donna sur une bande fugitive de 2,000 hommes,
qui escortait 42 voitures de fusils avec beaucoup de bagages et de
blesss, laissa le soin de la dtruire aux dragons, lesquels firent un
assez grand carnage de cette bande, et alla coucher  mi-chemin de
Reinosa. Il y entra le lendemain 14, y trouva tout le matriel de
l'arme de Blake, 35 bouches  feu, 15 mille fusils, et une grande
quantit de vivres de guerre provenant des Anglais. Il y fut rejoint
par le marchal Lefebvre, et, aprs s'tre concert avec lui, il prit
la route de Santander, pour aller, conformment  ses ordres, oprer
la soumission des Asturies.

[En marge: Usage que Napolon fait de sa cavalerie pour courir 
travers la Vieille-Castille.]

Napolon, tant les communications taient difficiles, n'apprit que
dans la nuit du 13 au 14 la bataille dcisive livre le 11, 
Espinosa, contre l'arme de Blake. Il n'avait pas dout un instant du
succs, mais il commenait  s'apercevoir, en le regrettant fort, que
la victoire, toujours certaine avec les Espagnols, n'amenait point,
par la difficult de les joindre, les rsultats qu'on obtenait avec
d'autres. Il tait persuad que le marchal Soult, arrivt-il  temps
 Reinosa, ne ferait qu'achever une dispersion presque dj complte,
et recueillerait peu de prisonniers. Il n'y avait rien  attendre que
du sabre des cavaliers. Napolon envoya donc au gnral Milhaud
l'ordre de se porter avec ses dragons sur toutes les routes de la
Vieille-Castille, et il prescrivit aux autres divisions de la mme
arme de se joindre au gnral Milhaud, afin de poursuivre en tout sens
et de sabrer impitoyablement tout ce qu'on pourrait atteindre des
fugitifs de l'arme du gnral Blake.

[En marge: Aprs avoir dtruit la gauche des Espagnols, Napolon se
retourne contre leur droite.]

La gauche des Espagnols tant ainsi dtruite, il fallait songer  se
rabattre sur leur droite, et  traiter celle-ci comme on avait trait
celle-l. Napolon ordonna au marchal Victor, aprs avoir laiss
reposer le 1er corps  Espinosa, et s'tre assur que le marchal
Soult n'aurait dsormais affaire qu' des fuyards, de prendre la route
de Burgos, pour venir, suivant sa destination premire, se runir au
quartier gnral. Il enjoignit au marchal Lefebvre, qui se plaignait
sans cesse de n'tre pas assez en nombre, vu qu'il avait laiss deux
mille Allemands  Bilbao, qu'il n'avait plus la division Villatte, et
qu'il n'avait pas encore les Polonais, de s'tablir  Carrion avec les
neuf ou dix mille hommes d'infanterie qui lui restaient, de s'y
reposer, d'y rassembler son artillerie, ses tranards, et d'y former
ainsi une liaison, entre le marchal Soult qui allait parcourir les
Asturies, la cavalerie de Milhaud qui devait battre la plaine de
Castille, et le quartier gnral qui se disposait  oprer de Burgos
sur Aranda.  Carrion en effet le marchal Lefebvre tait  distance 
peu prs gale de Reinosa, de Lon, de Valladolid, de Burgos. Quand le
corps de Junot viendrait le remplacer sur les flancs du marchal
Soult, Napolon se proposait de le rapprocher de la route de Madrid,
ou par Aranda, ou par Sgovie.

[En marge: Mouvement prescrit au marchal Ney afin de le porter sur
les derrires de Castaos.]

Devant tre bientt rejoint par le marchal Victor, et conservant le
marchal Lefebvre pour le lier avec le corps du marchal Soult,
Napolon n'hsita plus  se priver du marchal Ney, pour manoeuvrer
sur les derrires de Castaos. Restant  Burgos avec la garde seule et
une partie de la cavalerie, il achemina ds le 14 au matin le vaillant
marchal,  la tte des divisions Marchand et Dessoles, sur Lerma et
Aranda. Son projet tait, une fois le marchal Ney rendu  Aranda, de
le porter  gauche sur Osma, Soria et Agreda, ce qui le placerait sur
les derrires de Castaos, dont le quartier gnral tait 
Cintrunigo, entre Calahorra et Tudela. Le marchal Ney devait marcher
sur Aranda sans perte de temps, mais sans prcipitation, de manire 
arriver en bon tat derrire un immense rideau de cavalerie qui allait
s'tendre dans la plaine jusqu'au pied du Guadarrama, grande chane de
montagnes en avant de Madrid, et sparant la Vieille-Castille de la
Nouvelle.

[En marge: Ordres au marchal Moncey sur la conduite  tenir en
prsence de Castaos et Palafox.]

[En marge: Le marchal Lannes mis  la tte des forces qui doivent
agir contre Castaos et Palafox.]

Napolon recommanda au marchal Moncey de n'excuter aucun mouvement
sur l'bre, afin de ne pas donner d'ombrage  Castaos, mais de se
tenir prt  agir au premier signal. Il avait runi  Logroo, comme
on l'a vu, celle des divisions de Ney qui tait demeure en arrire,
l'ancienne division Bisson, devenue division Lagrange. Aprs lui avoir
restitu son artillerie, il lui avait laiss la cavalerie lgre de
Colbert, anciennement attache au 6e corps, et adjoint la brigade de
dragons du gnral Dijeon. Cette division, compltement rassemble 
Logroo, o elle s'tait repose, n'avait qu'un pas  faire pour se
rallier au marchal Moncey, et, jointe  lui, devait prsenter une
masse de 30 mille combattants, dont une partie de vieilles troupes,
masse bien suffisante pour pousser Castaos et Palafox sur Ney qui
venait de Soria, les placer entre deux feux, et les accabler. Si cette
belle manoeuvre russissait, le corps de Castaos devait tre pris
tout entier, autant du moins qu'on pouvait prendre un corps en
Espagne, o les soldats parvenaient toujours  se sauver en
abandonnant leurs cadres. Mais pour qu'elle russt, il fallait que le
marchal Moncey, se tenant prt  agir, n'agt pas, et que le marchal
Ney acclrt sa marche de manire  se trouver sur les derrires de
Castaos avant que celui-ci s'en ft aperu. Napolon, tout en
estimant le marchal Moncey, ne comptait cependant pas assez sur la
rsolution de son caractre pour lui confier un grand commandement. Il
avait auprs de lui l'illustre Lannes, commenant  se remettre d'une
chute de cheval fort dangereuse, et il lui destinait le commandement
de toutes les troupes runies sur l'bre. C'tait donc entre Lannes et
Ney, entre ces deux mains de fer, que l'arme espagnole de droite
allait se trouver prise, et probablement crase. Pour donner ses
derniers ordres, Napolon attendit que le marchal Ney, reparti de
Burgos, et gagn Lerma et Aranda, d'o il lui tait prescrit de se
dtourner ensuite  droite, par la route de Soria.

[En marge: Conduite de la junte d'Aranjuez envers les gnraux
vaincus, et destitution de Blake et Castaos au profit du marquis de
La Romana.]

Pendant que Napolon dployait tant d'activit, car,  peine arriv 
Vittoria et rassur sur l'incident de la division Villatte 
Balmaseda, il avait port le marchal Soult  Burgos;  peine matre
de Burgos, il avait report ce mme marchal sur Blake, et  peine
Blake dtruit, il jetait le marchal Ney sur Castaos; pendant que
Napolon dployait, disons-nous, tant d'activit, tant de science
manoeuvrire contre des armes qu'il suffisait d'aborder de front pour
les vaincre, la junte centrale d'Aranjuez et la cour de gnraux, de
royalistes dmagogues qui l'entouraient, apprenaient la ruine de
l'arme de Blake et du marquis de Belveder avec une surprise, une
motion extraordinaires, comme si aucun de ces vnements n'et t 
prvoir. La junte n'imitait pas tout  fait ces lches soldats, qui en
fuyant assassinent leurs officiers, qu'ils accusent de trahison (ce
dont on verra bientt de nouveaux et atroces exemples), mais elle
obissait  un sentiment  peu prs semblable, en destituant sans
piti les gnraux vaincus. Au milieu de la confusion habituelle de
ses conseils, elle dclarait Blake, le meilleur cependant des
officiers de l'arme de Galice, indigne de commander, et elle le
payait de son dvouement par une destitution. Elle faisait de mme
envers l'heureux vainqueur de Baylen, envers Castaos, le plus sens,
le plus intelligent des gnraux espagnols, sous prtexte
d'irrsolution, parce qu'il rsistait  toutes les folles propositions
des frres Palafox. Castaos n'tait certainement pas le plus hardi
des gnraux espagnols, mais il avait le sentiment clair de la
situation, et pensait qu' s'avancer sur l'bre comme on s'y tait
dcid, on ne pouvait recueillir que des dsastres. Ayant aperu
combien les Franais, faibles sur le Guadalquivir, taient puissants
sur l'bre, il aurait voulu qu'on chercht  leur opposer, soit dans
les provinces mridionales, soit dans les provinces maritimes,
l'obstacle du climat, des distances, des secours britanniques, et il
blmait fort la guerre qu'on l'obligeait  faire avec deux divisions
d'Andalousie, du reste assez bonnes, et un ramassis de paysans et
d'tudiants indisciplins, contre les premires armes de l'Europe. 
tous les plans de la junte centrale, fonds sur la plus aveugle
prsomption, il avait des objections parfaitement raisonnables, et cet
incommode contradicteur, pour vouloir tre plus sage que ses
concitoyens, avait dj perdu sa gloire et sa faveur. On disait dans
l'arme, on rptait  Aranjuez, que les rangs espagnols contenaient
une foule de tratres, et que Castaos tait de tous celui qui
mritait le plus d'tre surveill. Les lettres interceptes par nos
corps avancs taient remplies de ces absurdes jugements. Aussi le
commandement fut-il retir aux gnraux Castaos et Blake  la fois,
et donn enfin  un seul,  l'heureux favori de la dmagogie
espagnole, au marquis de La Romana, le fugitif du Danemark. Un
commandement unique aurait t une excellente institution, s'il y
avait eu un militaire espagnol capable de ce rle, et, en tout cas,
dans l'tat actuel des armes insurges, Castaos aurait t le seul 
essayer. Mais on le jalousait pour Baylen, on le dtestait pour son
bon sens, et le bizarre marquis de La Romana, formant tous les jours
des plans extravagants, plaisant par une sorte d'exaltation
romanesque, recommand par une vasion qui avait quelque chose de
merveilleux, agrable  tous les jaloux parce qu'il n'avait pas encore
remport de victoire, tranger  toutes les haines parce qu'il avait
vcu loign, le marquis de La Romana tait lu commandant de l'arme
de Blake et de celle de Castaos. Il tait pourtant dans
l'impossibilit absolue de prendre ces deux commandements, puisqu'il
avait t oblig, par la plus longue, la plus pnible des marches 
travers des montagnes couvertes de neiges, de se retirer  Lon, avec
sept ou huit mille fuyards, qu'il esprait du reste rallier, et
reporter au nombre de quinze ou vingt mille. tant  Lon,  plus de
cent lieues de Tudela, il se trouvait hors d'tat de commander le
centre et la droite. Castaos dut, en attendant, conserver le
commandement. Thomas de Morla, le perfide et arrogant capitaine
gnral de Cadix, dont les Franais avaient eu tant  se plaindre
aprs Baylen, avait t nomm directeur des affaires militaires auprs
de la junte. Il tait appel  mettre l'accord entre les gnraux
espagnols, et surtout entre les gnraux espagnols et les Anglais qui
allaient entrer en ligne.

[En marge: Derniers ordres de Napolon aux marchaux Ney et Lannes
pour la destruction des armes espagnoles du centre et de droite.]

Napolon, ayant employ les 15, 16, 17 novembre  recueillir les
nouvelles de ses divers corps, et certain d'aprs ces nouvelles que le
marchal Soult tait entr  Santander sans aucune difficult, que le
marchal Lefebvre tait tabli  Carrion, que le marchal Victor tait
en marche sur Burgos, et que le marchal Ney enfin venait d'arriver 
Aranda derrire le rideau de la cavalerie franaise, Napolon donna
ordre  ce dernier de partir le 18 d'Aranda, de se porter 
San-Estevan, et de San-Estevan  Almazan. Il lui prescrivit, une fois
rendu l, d'avoir l'oeil et l'oreille sur Soria et Calatayud, pour
savoir si Castaos rtrogradait, et si c'tait sur la route de
Pampelune  Madrid qui passe par Soria, ou celle de Saragosse  Madrid
qui passe par Calatayud, qu'il fallait se placer pour tre le 22 ou le
23 sur les derrires de l'arme espagnole; car, le 22 ou le 23, Lannes
avec trente mille hommes devait la pousser violemment, comme il avait
coutume de pousser l'ennemi, dans l'une ou l'autre de ces directions.
(Voir la carte n 43.) Vu les lieux et les circonstances, les
instructions taient aussi prcises que possible. Le mme jour,
Napolon fit partir Lannes, qui pouvait  peine se tenir  cheval,
avec ordre de se rendre  Logroo, d'y runir l'infanterie de la
division Lagrange, la cavalerie des gnraux Colbert et Dijeon aux
troupes du marchal Moncey, de se jeter avec 24 mille fantassins, 2
mille artilleurs, 4 mille cavaliers, sur Castaos et Palafox, et de
les refouler sur les baonnettes du marchal Ney.

[En marge: Marche du marchal Ney sur Soria.]

Les deux marchaux commencrent immdiatement l'excution du mouvement
qui leur tait prescrit. Le marchal Ney, parti d'Aranda le 19, arriva
le 19 au soir  San-Estevan, le 20  Berlanga. S'il tait toujours
difficile d'clairer sa marche en Espagne, la difficult augmentait
encore en quittant la grande route de Madrid, et en s'enfonant dans
le pays montagneux de Soria,  travers cette chane qui s'lve
intermdiairement entre les Pyrnes et le Guadarrama. (Voir la carte
n 43.) Il fallait prendre ces montagnes  revers pour venir tomber
sur l'bre, et saisir Castaos par derrire. En avanant dans ce pays
moins frquent, et o naturellement dominaient avec plus de force
les vieilles moeurs de l'Espagne, le marchal Ney devait rencontrer un
peuple plus hostile, moins communicatif, et tre expos plus
qu'ailleurs aux faux renseignements. Les habitants fuyaient  son
approche, et laissaient l'arme franaise vivre de ce qu'elle
enlevait, sans songer  demeurer sur les lieux, pour diminuer le
dommage en lui fournissant ce dont elle aurait besoin. Ceux qui
restaient, fort peu nombreux, parlaient avec emphase des armes de
Castaos et de Palafox, que les uns portaient  60, les autres  80
mille hommes. Chacun dans ses rcits leur assignait un quartier
gnral diffrent. On ne disait pas si Castaos se retirait sur
Madrid, et si, au cas o il se retirerait sur cette capitale, il
passerait par Soria, ou par Calatayud. Napolon, dans ses
instructions, avait admis comme possible l'une ou l'autre hypothse,
et le marchal Ney tait en proie  une extrme incertitude. Avec les
divisions Marchand et Dessoles, il ne comptait gure que 13  14 mille
hommes, et, tout intrpide qu'il tait, ayant  Guttstadt tenu tte 
60 mille Russes avec 15 mille Franais, il se demandait d'abord s'il
se trouvait sur la vritable route de retraite de Castaos, et
secondement s'il n'tait pas  craindre que Castaos et Palafox, se
repliant ensemble avant d'avoir t battus, ne s'offrissent  lui avec
60 ou 80 mille hommes, ce qui aurait rendu sa position grave. Il
marchait donc  pas compts, coutant, regardant autour de lui,
rclamant du quartier gnral les renseignements qu'il ne pouvait
obtenir sur les lieux. Il tait le 21  Soria avec une de ses
divisions, attendant le lendemain la seconde,  laquelle il avait
prescrit un dtour  droite, afin d'avoir des nouvelles de Calatayud.
Cet intrpide marchal hsitait pour la premire fois de sa vie,
surpris, embarrass des bruits divers qu'il recueillait dans ce pays
d'ignorance, d'exagration et d'aventures. Cependant le temps
pressait, car c'tait le 22 ou le 23 que les troupes franaises de
l'bre devaient tre aux prises avec Castaos et Palafox.

[En marge: Mouvement du marchal Lannes sur Tudela.]

De son ct, le marchal Lannes, montant  cheval avant d'tre
compltement remis, tait parti le 19 de Burgos, et se trouvait le 19
au soir  Logroo. Il avait donn ordre  la division Lagrange,  la
cavalerie du gnral Colbert,  la brigade de dragons du gnral
Dijeon, d'employer la journe du 20  se concentrer autour de Logroo,
de franchir l'bre le 21 au matin, et de descendre, en suivant la rive
droite de ce fleuve, jusqu'en face de Lodosa, par o devait dboucher
le marchal Moncey. (Voir la carte n 43.) Reparti le 20 pour Lodosa,
il avait vu le marchal Moncey, qui tait momentanment plac sous ses
ordres, et lui avait enjoint de se tenir prt le 21 au soir  passer
le pont de Lodosa, pour oprer sa jonction avec les troupes du gnral
Lagrange.

Les instructions du marchal Lannes s'taient ponctuellement
excutes, et, le 21 au soir, le gnral Lagrange, ayant descendu la
rive droite de l'bre, arrivait devant Lodosa, d'o dbouchait le
corps du marchal Moncey. C'tait une masse totale de 28  29,000
hommes en infanterie et cavalerie. Le marchal Lannes avait mis sous
le commandement du brave Lefebvre-Desnoette toute sa cavalerie, qui
tait compose des lanciers polonais, des cuirassiers et dragons
provisoires, des chevaux-lgers qu'avait amens le gnral Colbert, et
des vieux dragons qu'amenait du fond de l'Allemagne le gnral Dijeon.
L'infanterie se composait de la division Lagrange, ancienne division
Bisson, des jeunes troupes du corps du marchal Moncey, auxquelles on
avait joint plus tard les 14e et 44e de ligne, ainsi que les lgions
de la Vistule. Les jeunes soldats taient devenus presque dignes des
vieux, sauf qu'ils manquaient de bons officiers, comme tous les corps
de rcente cration, dont on a form les cadres avec des officiers
pris  la retraite. Lannes les fit tous bivouaquer, pour se mettre en
route ds le lendemain matin. Chaque soldat avait dans son sac du pain
pour quatre jours.

Effectivement, le lendemain 22 novembre, on se mit en route en
descendant la rive droite de l'bre vers Calahorra. Lannes marchait en
tte avec Lefebvre-Desnoette suivi des lanciers polonais, qui
s'taient rendus la terreur des Espagnols. Arriv en vue de Calahorra,
on aperut les Espagnols qui se retiraient sur Alfaro et Tudela, o il
fallait s'attendre  les trouver en position le lendemain. Lannes fit
hter le pas, et le soir mme alla coucher  Alfaro. Il n'tait pas
possible d'excuter un plus long trajet dans la mme journe. On
pouvait du reste, en partant le lendemain d'Alfaro  la pointe du
jour, tre d'assez bonne heure  Tudela pour y livrer bataille. Les
divisions Maurice-Mathieu, Musnier, Grandjean tenaient la gauche le
long de l'bre. Les divisions Morlot et Lagrange tenaient la droite,
et couchrent  Corella. La cavalerie prcdait l'infanterie pendant
cette marche.

[En marge: Bataille de Tudela.]

Le lendemain 23, Lannes donna l'ordre de s'acheminer ds trois heures
du matin vers Tudela. Afin de ne pas perdre de temps, il partit au
galop avec Lefebvre et les lanciers polonais, dsirant devancer ses
troupes, et reconnatre la position dans le cas o l'ennemi
s'arrterait pour combattre.

Les gnraux espagnols avaient long-temps disput sur le meilleur plan
 suivre, Palafox voulant agir offensivement en Navarre, Castaos au
contraire ne voulant pas franchir l'bre, et allant jusqu' dire qu'il
vaudrait mieux rtrograder et s'enfoncer en Espagne, pour viter les
affaires gnrales avec les Franais. Ils avaient t surpris dans cet
tat de controverse par le mouvement de Lannes, et forcs d'accepter
la bataille par le cri de la populace espagnole, qui les appelait des
tratres. Les choses en taient mme  ce point que les Aragonais,
sous O'Neil, n'avaient pas encore repass l'bre  Tudela le 23 au
matin, et qu'entre l'aile droite, forme par ceux-ci, et l'extrmit
de l'aile gauche, forme par les Andalous, il y avait prs de trois
lieues de distance. Castaos se hta de ranger les uns et les autres
en bataille sur les hauteurs qui s'lvent en avant de Tudela, et qui
vont en s'abaissant jusqu'aux environs de Cascante, au milieu de
vastes plaines d'oliviers.

[En marge: Terrain en avant de Tudela, sur lequel les Espagnols
avaient pris position.]

Lannes, parvenu en face de cette position, aperut  sa gauche, sur
les hauteurs qui prcdent Tudela et prs de l'bre, une forte masse
d'Espagnols. C'taient justement les Aragonais achevant leur passage,
et couverts par une nombreuse artillerie. Au centre, il dcouvrit sur
des hauteurs un peu moindres, et protge par un bois d'oliviers, une
autre masse: c'tait celle des Valenciens, des Murciens et des
Castillans. Plus loin,  droite, mais  une trs-grande distance, vers
Cascante, on distinguait dans la plaine un troisime rassemblement:
c'taient les divisions d'Andalousie sous la Pea et Grimarest, qui
n'taient pas encore arrives en ligne. Le total pouvait s'lever 
40,000 hommes.

[En marge: Dispositions d'attaque ordonnes par Lannes.]

Sur-le-champ, Lannes rsolut d'enlever les hauteurs  gauche, puis,
quand il serait prs d'y russir, d'enfoncer le centre de l'ennemi, de
se rabattre ensuite  droite sur la portion de l'arme espagnole qu'on
apercevait vers Cascante, et contre laquelle il se proposait de
diriger son arrire-garde, forme par la division Lagrange, qui tait
reste assez loin en arrire.

Il porta aussitt la division Maurice-Mathieu, l'une des mieux
composes et des mieux commandes, sur les hauteurs de gauche qui
s'appuyaient  l'bre, et garda en rserve les divisions Musnier,
Grandjean et Morlot, pour agir contre le centre lorsqu'il en serait
temps. La cavalerie tait dploye dans la plaine, une partie faisant
face  droite pour contenir la gauche de l'ennemi vers Cascante, et
donner  la division Lagrange le temps de rejoindre.

[En marge: Attaque des hauteurs de gauche par la division
Maurice-Mathieu.]

[En marge: Lannes fait enfoncer le centre des Espagnols.]

Les gnraux Maurice-Mathieu et Habert, prcds d'un bataillon de
tirailleurs, s'avancrent  la tte d'un rgiment de la Vistule et du
14e de ligne, vieux rgiment d'Eylau, pour lequel des batailles avec
les Espagnols n'taient pas chose effrayante. Lannes avait donn ordre
de ne pas trop faire le coup de fusil contre un ennemi suprieur en
nombre, et avantageusement plac. Aussi, ds que les tirailleurs
eurent repli les Espagnols sur les hauteurs de gauche, les gnraux
Maurice-Mathieu et Habert se formrent en colonnes d'attaque, et
commencrent  gravir le terrain. Les Aragonais, plus braves, plus
enthousiastes que le reste de la nation, plus engags par leurs
dmonstrations antrieures, taient obligs de tenir, et tinrent en
effet avec un certain acharnement. Aprs s'tre bien servis de leur
artillerie contre les Franais, ils leur disputrent chaque mamelon
l'un aprs l'autre, et leur turent un assez grand nombre d'hommes.
Mais la division Maurice-Mathieu, vigoureusement soutenue, les
contraignit aprs un combat de deux heures  rtrograder vers Tudela.
Lorsque Lannes aperut que de ce ct le combat ne prsentait aucun
doute, il branla la division Morlot qui venait d'arriver, et, la
faisant appuyer par la division Grandjean, il les poussa toutes deux
sur le centre des Espagnols, compos, avons-nous dit, des Valenciens,
des Murciens et des Castillans. Les obstacles du terrain, qui taient
nombreux, prsentrent  la division Morlot plus d'une difficult 
vaincre. Remplie de troupes jeunes et ardentes, elle les surmonta, en
perdant toutefois trois ou quatre cents hommes, et rejeta les
Espagnols sur Tudela, o le gnral Maurice-Mathieu avait ordre de
pntrer de son ct.

[En marge: Droute de la gauche et du centre des Espagnols.]

Ce fut ds lors une droute gnrale, car les Espagnols, culbuts par
les divisions Maurice-Mathieu et Morlot des hauteurs qui entourent
Tudela sur la ville mme, et au milieu d'une vaste plaine d'oliviers
qui s'tend au del, s'enfuirent dans un affreux dsordre, laissant
beaucoup de morts et de blesss, un nombre de prisonniers plus
considrable que de coutume, toute leur artillerie, ainsi qu'un
immense parc de munitions et de voitures de bagages.

[En marge: Poursuite des fuyards par la cavalerie.]

[En marge: Lannes avec la division Musnier et les dragons fait tte 
la gauche des Espagnols, qui n'est pas encore entre en action.]

Il tait trois heures de l'aprs-midi. Lannes ordonna au marchal Moncey
de les poursuivre sur la route de Saragosse avec les divisions
Maurice-Mathieu, Morlot et Grandjean, la cavalerie lgre de Colbert, et
les lanciers polonais sous les ordres du gnral Lefebvre-Desnoette.
Cette cavalerie passant par la troue du centre, entre Tudela et
Cascante, s'lana au galop sur les fuyards par toutes les routes
pratiques  travers les champs d'oliviers qui environnent Saragosse.
Lannes resta avec la division Musnier et les dragons pour tenir tte 
la gauche des Espagnols, compose des troupes de la Pea qu'on voyait au
loin du cot de Cascante.

[En marge: Attaque vigoureuse de la division Lagrange, et droute du
seul corps espagnol gui ft rest entier.]

Castaos, emport par la droute, n'avait pu rejoindre sa gauche. La
Pea s'y trouvait seul avec une masse imposante d'infanterie, celle
qui avait pris Dupont par derrire  Baylen, et qui avait tout
l'orgueil de cette journe sans en avoir le mrite. La Pea l'amena en
ligne de Cascante vers Tudela, dans une plaine o la cavalerie pouvait
se dployer. Lannes lana sur elle les dragons de la brigade Dijeon,
qui, par plusieurs charges rptes, la continrent en attendant la
division Lagrange, laquelle n'tait pas encore entre en action.
Celle-ci arriva enfin  une heure fort avance. Le gnral Lagrange,
la disposant en chelons trs-rapprochs les uns des autres, se porta
sur-le-champ  l'attaque de Cascante. Il conduisait lui-mme le 25e
lger, formant le premier chelon. Ces vieux rgiments de Friedland ne
regardaient pas comme une difficult d'avoir affaire aux prtendus
vainqueurs de Baylen. Le 25e marcha baonnettes baisses sur Cascante,
culbuta la division de la Pea et la rejeta sur Borja,  droite de la
route de Saragosse. Le gnral Lagrange, chargeant  la tte de sa
division, reut une balle au bras.

[En marge: Retraite dsordonne des Espagnols, les uns sur Saragosse,
les autres sur Calatayud.]

La nuit mit fin  la bataille, qui  la droite comme  la gauche ne
prsentait plus qu'une immense droute. Les Aragonais taient rejets
sur Saragosse, les Andalous sur Borja, et par Borja sur la route de
Calatayud. La retraite devait tre divergente, quand mme les
sentiments des gnraux ne les auraient pas disposs  se sparer les
uns des autres aprs un chec commun. Cette journe nous valut environ
quarante bouches  feu, trois mille prisonniers, presque tous blesss,
parce que la cavalerie ne parvenait  les arrter qu'en les sabrant,
indpendamment de deux mille morts ou mourants rests sur le champ de
bataille. La dispersion, ici comme  Espinosa, tait toujours le
rsultat principal. Les jours suivants devaient nous procurer encore
beaucoup de prisonniers faits comme les autres par le sabre de nos
cavaliers.

[En marge: Lannes, retomb malade, laisse au marchal Moncey et au
gnral Maurice-Mathieu le soin de poursuivre l'ennemi.]

Le lendemain matin Lannes ne pouvait plus supporter la fatigue du
cheval, pour avoir voulu s'y exposer trop tt. Il chargea le marchal
Moncey de continuer la poursuite des Aragonais sur Saragosse avec les
divisions Maurice-Mathieu, Morlot, Grandjean et une partie de la
cavalerie. Il confia la division Lagrange, dont le chef venait d'tre
bless, au brave Maurice-Mathieu, lui adjoignit la division Musnier,
les dragons, les lanciers polonais, et ordonna  ces troupes, places
sous le commandement suprieur du gnral Maurice-Mathieu, de
poursuivre Castaos l'pe dans les reins sur Calatayud et Siguenza,
route de Saragosse  Madrid. Il esprait, quoiqu'il n'et rien appris
de la marche du marchal Ney, que les Andalous le trouveraient sur
leur chemin, et expieraient sous ses coups la journe de Baylen.

[En marge: Motifs qui avaient retard le marchal Ney dans sa marche 
travers la province de Soria.]

Malheureusement, au milieu de l'incertitude o il tait, le marchal
Ney, ne sachant par quelle route s'avancer, celle de Soria  Tudela,
ou celle de Soria  Calatayud, attendant du quartier gnral des
ordres ultrieurs qui n'arrivaient pas, avait non-seulement pass 
Soria la journe du 22 pour rallier ses deux divisions, mais celles du
23 et du 24 pour avoir des nouvelles, et ne s'tait dcid que le 25 
marcher sur Agreda, point o il tait  une journe de Cascante. S'il
ft parti seulement le 23 au matin, il pouvait tre le soir mme ou le
lendemain sur les derrires de Castaos. Mais les instructions du
quartier gnral, quoique trs-claires, avaient laiss trop de
latitude au marchal. Les derniers renseignements recueillis  Soria
sur la force de Castaos l'avaient jet dans une vritable confusion
d'esprit. On lui avait dit[25] que Castaos avait 80 mille hommes, que
Lannes mme avait t battu, et, abus par de semblables bruits,
l'audacieux marchal avait craint cette fois d'tre trop tmraire. Le
25 novembre, aprs avoir pass  Soria le 23 et le 24, il s'tait mis
en marche sur les instances ritres du quartier gnral, tait
parvenu le 25 au soir  Agreda, le 26  Tarazona, o il avait appris
enfin avec grand regret l'erreur dans laquelle il tait tomb, et
l'occasion manque d'immenses rsultats. Ce qui lui arrivait l tait
arriv  tous nos gnraux, qui se laissaient imposer par
l'exagration des Espagnols, exagration contre laquelle Napolon
s'efforait en vain de les mettre en garde, en leur rptant que les
troupes de l'insurrection taient de la _canaille_ sur le ventre de
laquelle il fallait passer. Il en donna lui-mme peu de jours aprs un
exemple mmorable.

[Note 25: Nous citerons ici, sur ce fait important de la carrire de
l'illustre marchal, diverses lettres du quartier gnral, qui
prouvent le cas que Napolon faisait de ce grand homme de guerre, et
la manire dont il jugea les motifs de son hsitation. On y verra
d'abord que les instructions furent trs-claires, trs-positives, que
les dates furent indiques avec une grande prcision; que s'il y eut
de l'incertitude d'abord sur les deux routes de Soria et de Calatayud,
le 21 toute incertitude avait cess au quartier gnral, et qu'Agreda,
route de Soria, fut indiqu. videmment les faux bruits recueillis 
Soria firent seuls hsiter le marchal Ney. Au surplus, on jugera
mieux ce fait important par les documents originaux. Nous ajouterons
que, quant au reproche adress au marchal Ney, d'avoir perdu son
temps par jalousie pour le marchal Lannes, il n'y a pas le moindre
fondement  un tel reproche, quoiqu'il ait t souvent mrit en
Espagne par nos gnraux. La meilleure part du triomphe ft revenue au
marchal Ney s'il et russi, car c'est lui qui aurait pris Castaos.
La cause vritable est celle que Napolon assigna lui-mme  la
conduite du marchal, et que j'ai indique dans mon rcit. On peut
s'en rapporter  un juge tel que Napolon, surtout quand il ne jugeait
pas sous l'impression d'un mouvement d'humeur; car, outre son
infaillibilit en cette matire, il avait l'avantage d'tre prs des
vnements, il savait tous les faits, et ne se laissait influencer par
aucune considration. Du reste, voici les documents jusqu'ici indits;
le lecteur prononcera lui-mme en les lisant:

_Le major gnral au marchal Ney,  Aranda._

                                 Burgos, le 18 novembre 1808,  midi.

L'Empereur ordonne que vous partiez demain avant le jour, avec vos
deux divisions, toute votre artillerie, le 26e rgiment de chasseurs 
cheval et la brigade de cavalerie du gnral Beaumont, que le marchal
Bessires mettra  vos ordres, et que vous vous rendiez sur San
Estevan de Gormaz, pour de l vous diriger sur Almazan ou sur Soria, 
votre choix, selon les renseignements que vous recevrez. Vous
intercepterez  Almazan la route de Madrid  Pampelune, et vous vous
trouverez ds lors sur les derrires du gnral Castaos. En route, et
surtout  Almazan, vous aurez les renseignements les plus prcis. Si
vous apprenez, ou que le gnral Castaos se soit retir sur Madrid,
ou qu'il se soit retir de Calahorra ou d'Alfaro, et que sa ligne de
communication avec Madrid ft celle de Saragosse par Calatayud ou
Daroca, votre expdition aurait pour premier but alors de soumettre la
ville de Soria, qu'il est important de rduire avant de marcher outre.
 cet effet, vous vous dirigerez sur cette ville, vous la dsarmerez
et ferez sauter les vieilles murailles; vous y ferez arrter les
comits d'insurrection; vous formerez un gouvernement compos des plus
honntes gens, et vous direz  la ville d'envoyer une dputation au
roi. Vous vous mettrez en communication avec le marchal Lannes, qui
marche avec la division Lagrange, la brigade Colbert, et tout le corps
du marchal Moncey, sur Calahorra, Alfaro et Tudela. Le marchal
Lannes se portera sur Lodosa le 21, il y sera le 22, o il se runira
au corps du marchal Moncey, marchera sur Calahorra, et le 23 sur
Tudela. Vous, monsieur le duc, vous serez le 21 au soir  Almazan, et
le 22  Soria. L'Empereur sera le 21  Aranda. Ainsi, le 22 la gauche
sera  Calahorra, le centre, que vous formez, sera  Almazan ou Soria,
la droite sur Aranda.


_Le major gnral au marchal Ney,  Almazan._

                Burgos, le 21 novembre 1808,  quatre heures du soir.

Les marchaux Lannes et Moncey attaquent, le 22, l'ennemi 
Calahorra; vous devez donc continuer votre mouvement sur Agreda pour
vous trouver sur les flancs de l'ennemi, et faire votre jonction avec
le marchal Lannes, si cela est ncessaire.


_Le major gnral au marchal Ney, par Agreda._

                  Aranda, le 27 novembre 1808,  dix heures du matin.

Il parat qu'aprs la bataille de Tudela, l'arme d'Aragon s'est
retire dans Saragosse, et que l'arme de Castaos s'est retire sur
Tarazona, et si vous vous fussiez trouv le 23  Agreda, elle aurait
t prise.

Sa Majest me charge de vous ritrer l'ordre de poursuivre Castaos;
ne le quittez pas, et poursuivez-le la baonnette dans les reins.
Point de repos que votre arme n'ait aussi un morceau de l'arme de
Castaos.

N'coutez pas les bruits du pays. On disait qu' Tudela il y avait au
del de 80 mille hommes, et il n'y en avait pas 40 mille, y compris
les paysans, et ils ont fui aussitt qu'on a march sur eux,
abandonnant drapeaux et canons. Cette canaille n'est pas faite pour
tenir devant vous, et rien en Espagne ne peut rsister  vos deux
divisions quand vous tes  leur tte. Ne quittez donc pas Castaos,
et ayez-en votre part. Voil votre but.


_Le major gnral au marchal Ney, par Agreda._

                  Aranda, le 28 novembre 1808,  sept heures du soir.

L'Empereur me charge de vous donner l'ordre de poursuivre Castaos
l'pe dans les reins. S'il va sur Madrid, vous le suivrez. Soyez
toujours sur sa piste. L'Empereur passe demain la Somo-Sierra, et son
projet est de faire couper, s'il est possible, Castaos sur
Guadalaxara. Mais il est essentiel que vous, monsieur le marchal,
vous le poursuiviez et que vous ne le laissiez point se jeter sur le
corps franais qui marche  Madrid, et qui pourrait avoir en mme
temps  lutter contre les efforts des Anglais, qui, suivant les
nouvelles, se mettent en mouvement. Le quartier gnral de l'Empereur
sera demain  Bocequillas, et aprs-demain  Buytrago. Ainsi, monsieur
le duc, le but que vous avez  remplir n'est ni la dfense, ni la
conqute, ni l'occupation d'un territoire, mais bien de suivre,
d'attaquer et de combattre l'arme de Castaos, surtout si elle se
portait sur Madrid.


_Le major gnral au marchal Ney,  Guadalaxara._

                                       Chamartin, le 8 dcembre 1808.

Les Anglais se sauvent  toutes jambes; mais nous avons t ici un
moment dans une situation srieuse. C'est une faute d'tre arriv ici
trop tard, c'en est une de n'avoir pas suivi l'esprit de vos premires
instructions: elles vous faisaient connatre que le marchal Lannes
attaquait l'ennemi le 23, que vous tiez destin  couper et
poursuivie Castaos, et par consquent  vous porter rapidement sur
Agreda, sans vous arrter deux jours comme vous avez fait en pure
perte  Soria.

Sa Majest n'approuve pas que vous ayez ml votre corps avec celui
du marchal Moncey; il fallait suivre Castaos et laisser le duc de
Conegliano faire le sige de Saragosse. L'Empereur ne peut comprendre
comment, quand vous avez quitt le 2 Saragosse, vous n'avez pas laiss
la division Dessoles au marchal Moncey, l'exposant par l  faire un
mouvement rtrograde. Enfin, ce qui est pass est pass; Sa Majest
connat trop bien votre zle pour vous en vouloir, elle vous mettra 
mme de rparer tout cela. L'Empereur a hsit de donner l'ordre  la
division Dessoles et aux Polonais de retourner sur Saragosse, afin de
mnager la fatigue de ses troupes. Sa Majest a prfr faire des
changements  ses projets ultrieurs. Elle vient d'ordonner au
marchal Mortier de se diriger sur Saragosse.


_L'Empereur au marchal Lannes._

                                         Aranda, le 27 novembre 1808.

Votre aide de camp est arriv le 26,  huit heures du matin, et m'a
annonc la brillante affaire de Tudela. Je vous en fais mon
compliment. Le marchal Ney n'a pas, dans cette circonstance, rempli
mon but. Arriv le 22,  midi,  Soria, il devait, selon les ordres
qu'il avait reus, tre le 23, de bonne heure,  Agreda. Mais, s'tant
laiss imposer par les habitants, et ajoutant foi  un tas de btises
qu'ils lui dbitaient, croyant sur leur parole qu'il y avait 80 mille
hommes de troupes de ligne, etc., il a eu peur de se compromettre, et
il est rest le 23 et le 24  Soria. Je lui ai donn l'ordre de partir
sur-le-champ et de ne rien craindre. Il a d tre le 25  Agreda. Il
avait entendu votre canonnade le 23 et le 24, et il avait cru que vous
aviez t battu, sans raison et sans aucun indice raisonnable. Je lui
ai donn l'ordre depuis de pousser Castaos l'pe dans les reins. Je
m'occupe de rappeler le corps du marchal Victor, que j'avais envoy
du ct de l'Aragon, afin de pouvoir enfin marcher sur Madrid.]

[En marge: Jonction du marchal Ney avec le marchal Moncey devant
Saragosse.]

Le marchal Ney opra sa jonction avec le marchal Moncey, qui tait
fort affaibli par le dpart des divisions Lagrange et Musnier,
envoyes  la poursuite de Castaos. Le marchal Ney, voulant au
moins rendre utile sa prsence sur les lieux, convint avec le marchal
Moncey de l'aider  l'investissement de Saragosse, o s'taient
enferms les frres Palafox et les fuyards aragonais. Pendant ce temps
le gnral Maurice-Mathieu poussait avec autant de rapidit que de
vigueur les dbris de Castaos, qui se retiraient en dsordre sur
Calatayud. Lannes resta malade  Tudela, offrant cependant  Napolon
de remonter encore  cheval, mme avant d'tre rtabli, s'il fallait
quelque part tenir tte aux Anglais, et les jeter  la mer. Plt au
ciel, en effet, que Napolon et confi  un tel chef le soin de
poursuivre ces redoutables ennemis de l'Empire!

[En marge: Napolon, dbarrass des armes espagnoles de droite et de
gauche, se dcide  marcher immdiatement sur Madrid.]

C'est le 26 seulement, toujours par suite de la difficult des
communications, que Napolon reut la nouvelle de la vigoureuse
conduite de Lannes  Tudela, de la dispersion des armes espagnoles du
centre et de droite, et de l'inexcution du mouvement prescrit au
marchal Ney. Tenant ce marchal pour l'un des premiers hommes de
guerre de son temps, il n'attribua son erreur qu'aux fausses ides
que les gnraux franais se faisaient de l'Espagne et des Espagnols,
et, bien que la belle manoeuvre qu'il avait ordonne par Soria n'et
point russi, il n'en considra pas moins les armes rgulires de
l'Espagne comme ananties, et la route de Madrid comme dsormais
ouverte pour lui. Effectivement, les Aragonais sous Palafox taient
tout au plus capables de dfendre Saragosse. Les Andalous conduits par
Castaos se retiraient au nombre de 8 ou 9 mille sur Calatayud, et ne
pouvaient faire autre chose que d'augmenter la garnison de Madrid, en
se repliant sur cette capitale par Siguenza et Guadalaxara, si on leur
en laissait le temps. Le marquis de La Romana, avec 6 ou 7 mille
fuyards dnus de tout, gagnait pniblement le royaume de Lon 
travers des montagnes neigeuses. Enfin, sur la route mme de Madrid,
il ne restait que les dbris de l'arme d'Estrmadure, dj si
rudement traite en avant de Burgos.

Un seul obstacle aurait pu arrter Napolon, c'tait l'arme anglaise,
dont il n'avait que les nouvelles les plus vagues et les plus
incertaines. Mais cette arme elle-mme n'tait encore en tat de rien
entreprendre. Sir John Moore, conduisant ses deux principales colonnes
d'infanterie  travers le nord du Portugal, tait arriv  Salamanque
avec 13 ou 14 mille hommes d'infanterie, extnus de la longue marche
qu'ils avaient faite, et fort prouvs par des privations auxquelles
les soldats anglais n'taient gure habitus. Le gnral Moore n'avait
avec lui ni un cheval ni un canon, sa cavalerie et son artillerie
ayant suivi la route de Badajoz  Talavera, sous l'escorte d'une
division d'infanterie. Enfin sir David Baird, dbarqu  la Corogne
avec 11 ou 12 mille hommes, s'avanait timidement vers Astorga, se
trouvant encore  soixante ou soixante-dix lieues de son gnral en
chef. Ces trois colonnes ne savaient comment elles s'y prendraient
pour se rejoindre, et, dans leur isolement, n'taient ni capables ni
dsireuses d'entrer en action. Elles se sentaient mme fort peu
encourages par ce qu'elles voyaient autour d'elles, car, au lieu de
les recevoir avec enthousiasme, les Espagnols de la Vieille-Castille,
pouvants de la dfaite de Blake, et se soumettant  un simple
escadron de cavalerie franaise, les accueillaient froidement, ne
voulaient rien leur donner qu'en change de souverains d'or ou de
piastres d'argent, livrs en mme temps que les fournitures
elles-mmes. Aussi le sage Moore avait-il crit  son gouvernement
pour le dtromper sur l'insurrection espagnole, et lui montrer qu'on
avait engag l'arme anglaise dans une fort prilleuse aventure.

Napolon ignorait ces circonstances, et savait seulement qu'il
arrivait des Anglais par le Portugal et la Galice; mais il persistait
dans son plan de les attirer dans l'intrieur de la Pninsule, afin de
les envelopper au moyen de quelque grande manoeuvre, tandis que le
marchal Soult et le gnral Junot, laisss sur ses derrires, les
contiendraient de front. Pour en agir ainsi, Madrid, d'o l'on
pourrait oprer par la droite sur le Portugal ou la Galice, devenait
le meilleur centre d'oprations, et c'tait un nouveau motif d'y
marcher sans retard. Napolon donna ses ordres en consquence, ds que
l'affaire de Tudela lui fut connue.

[En marge: Ordres aux marchaux Ney, Moncey, Soult, Lefebvre et
Mortier en consquence de la marche sur Madrid.]

D'abord il prescrivit au marchal Ney, qu'il voulait avoir sous sa
main pour l'employer dans les occasions difficiles, notamment contre
les Anglais, d'abandonner l'investissement de Saragosse, de marcher
sur Madrid par la mme route que Castaos, et de poursuivre celui-ci 
outrance jusqu' ce qu'il ne lui restt plus un seul homme. Il
enjoignit au gnral Maurice-Mathieu, qui tait  la poursuite de
Castaos avec une partie des troupes du marchal Moncey, de s'arrter,
de rendre au marchal Moncey les troupes qui lui appartenaient, pour
que ce dernier pt reprendre avec toutes ses divisions les travaux du
sige de Saragosse. Il pressa de nouveau le gnral Saint-Cyr, charg
de la guerre de Catalogne, d'acclrer les oprations qui devaient le
conduire  Barcelone, et amener le dblocus de cette grande cit. Ces
dispositions prises  sa gauche, Napolon envoya sur sa droite les
instructions suivantes.

Le marchal Lefebvre, post  Carrion pour lier le centre de l'arme
franaise avec le marchal Soult, auquel avait t confi le soin de
soumettre les Asturies, dut suivre le mouvement gnral sur Madrid, et
se porter avec les dragons de Milhaud sur Valladolid et Sgovie, afin
de couvrir la droite du quartier gnral. Le gnral Junot, dont la
premire division approchait, dut hter sa marche pour venir remplacer
le marchal Lefebvre sur le revers mridional des montagnes des
Asturies, o le marchal Soult allait reparatre bientt, aprs avoir
soumis les Asturies elles-mmes. Ces deux corps, dont l'un sous le
marchal Bessires avait autrefois conquis la Vieille-Castille, dont
l'autre sous Junot avait autrefois conquis le Portugal, devaient,
runis sous le marchal Soult, avoir affaire aux Anglais d'abord en
Vieille-Castille, puis en Portugal, selon les oprations qu'on serait
amen  diriger contre ceux-ci. Enfin, la tte du 5e corps, parti
d'Allemagne le dernier, commenant  se montrer  Bayonne, Napolon
ordonna  son chef, le marchal Mortier, de venir prendre  Burgos la
place qui allait se trouver vacante par la translation du quartier
gnral  Madrid.

Tout tant ainsi rgl sur ses ailes et ses derrires, Napolon marcha
droit sur Madrid. Il n'avait avec lui que le corps du marchal Victor,
la garde impriale, et une partie de la rserve de cavalerie,
c'est--dire beaucoup moins de quarante mille hommes. C'tait plus
qu'il ne lui en fallait, devant l'ennemi qu'il avait  vaincre, pour
s'ouvrir la capitale des Espagnes.

Ayant d'abord port le marchal Victor  gauche de la route de Madrid
afin d'appuyer les derrires du marchal Ney, il le ramena par Ayllon
et Riaza sur cette route, au point mme o elle commence  s'lever,
pour franchir le Guadarrama. Dj il avait envoy Lasalle, avec la
cavalerie lgre, jusqu'au pied du Guadarrama. Il y envoya de plus les
dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Enfin, il y achemina la
garde, dont les fusiliers sous le gnral Savary, qui avait pris
l'habitude de les commander en Pologne, s'avancrent jusqu'
Bocequillas, pour observer les restes du corps du marquis de Belveder
rfugis entre Sepulveda et Sgovie. Ds le 23, il tait parti
lui-mme de Burgos pour Aranda.

[En marge: Mesures prises par la junte d'Aranjuez pour couvrir la
capitale.]

[En marge: Prcautions prises par les Espagnols pour rendre
inexpugnable le col de Somo-Sierra.]

Aprs la droute de Burgos, la capitale se trouvait dcouverte; mais
la junte d'Aranjuez ne se figurant pas encore, dans sa prsomptueuse
ignorance, que Napolon pt y marcher prochainement, s'tait contente
d'expdier aux gorges du Guadarrama ce qui restait de forces
disponibles  Madrid. On avait donc runi au sommet du Guadarrama,
vers le col resserr qui donne passage de l'un  l'autre versant, les
dbris de l'arme de l'Estrmadure, et ce qui tait demeur  Madrid
des divisions d'Andalousie. C'tait une force d'environ 12  13 mille
hommes, place sous les ordres d'un habile et vaillant officier,
appel don Benito San-Juan. Celui-ci avait tabli au del du
Guadarrama, au pied mme du versant qu'il nous fallait aborder, et un
peu  notre droite, dans la petite ville de Sepulveda, une
avant-garde de trois mille hommes. Il avait ensuite distribu les neuf
mille autres au col de Somo-Sierra, dans le fond de la gorge que nous
avions  franchir. Une partie de son monde, poste  droite et 
gauche de la route qui s'levait en formant de nombreuses sinuosits,
devait arrter nos soldats par un double feu de mousqueterie. Les
autres barraient la chausse elle-mme vers le passage le plus
difficile du col, avec 16 pices de canon en batterie. L'obstacle
pouvait tre considr comme l'un des plus srieux qu'on ft expos 
rencontrer  la guerre. Les Espagnols s'imaginaient tre invincibles
dans la position de Somo-Sierra, et la junte elle-mme comptait assez
sur la rsistance qu'on y avait prpare pour ne pas quitter Aranjuez.
Elle esprait d'ailleurs que Castaos, qu'elle s'obstinait  ne pas
croire dtruit, aurait le temps de venir par la route de Guadalaxara
se placer derrire le Guadarrama, entre Somo-Sierra et Madrid, et que
les Anglais, oprant un mouvement correspondant  celui de Castaos,
s'empresseraient, les uns par Avila, les autres par Talavera, de
couvrir la capitale des Espagnes. On vient de voir ce qu'il y avait de
fond dans de pareilles esprances.

Les ordres donns le 26 pour la marche sur Madrid tant compltement
excuts le 29, Napolon se rendit lui-mme le 29 au pied du
Guadarrama, et tablit son quartier gnral  Bocequillas. Le gnral
Savary avait pouss une reconnaissance sur Sepulveda, non pour
disperser le corps qui s'y trouvait, mais pour connatre sa force et
son intention. Aprs avoir fait quelques prisonniers, il s'tait
retir, n'ayant pas ordre de s'avancer plus loin. Les Espagnols,
surpris de conserver le terrain, avaient envoy  Madrid la nouvelle
d'un avantage considrable remport sur la garde impriale.

[En marge: Napolon, arriv au pied du Guadarrama, fait lui-mme une
reconnaissance de la position de Somo-Sierra.]

Napolon, arriv le 29  midi  Bocequillas, monta  cheval, s'engagea
dans la gorge de Somo-Sierra, la reconnut de ses propres yeux, et
arrta toutes ses dispositions pour le lendemain matin. Il prescrivit
 la division Lapisse de se porter  la droite de la chausse, pour
enlever  la pointe du jour le poste de Sepulveda, et  la division
Ruffin de partir au mme instant pour gravir les rampes du Guadarrama,
jusqu'au col mme de Somo-Sierra. Le 9e lger devait suivre de hauteur
en hauteur la berge droite, le 24e de ligne la berge gauche, de
manire  faire tomber les dfenses tablies sur les deux flancs de la
route. Le 96e devait marcher en colonne sur la route mme. Puis devait
venir la cavalerie de la garde, et Napolon avec son tat-major. Les
fusiliers de la garde taient chargs d'appuyer ce mouvement.

[Illustration: Les Lanciers Polonais au Combat de Somo-Sierra.]

 cette poque de la saison, le temps devenu superbe ne donnait
cependant du soleil que vers le milieu de la journe. De six heures 
neuf heures du matin un pais brouillard couvrait le pays, surtout
dans sa partie montagneuse; puis aprs cette heure un soleil
tincelant procurait  l'arme de vraies journes de printemps.
Napolon, faisant attaquer Sepulveda  six heures du matin, comptait
s'tre rendu matre de cette position accessoire  neuf heures, moment
o la colonne qui marchait vers Somo-Sierra serait parvenue au sommet
du col. On devait donc, grce au brouillard, y arriver sans tre
vu, et commencer le feu sur la montagne quand il aurait fini au pied.

Le lendemain 30, la colonne envoye contre Sepulveda eut  peine le
temps de s'y montrer. Les trois mille hommes prposs  sa dfense
s'enfuirent en dsordre, et coururent vers Sgovie se joindre aux
autres fuyards du marquis de Belveder.

[En marge: Combat de Somo-Sierra.]

La colonne qui gravissait les pentes de Somo-Sierra arriva, sans tre
aperue, trs-prs du point que l'ennemi occupait en force. Le
brouillard se dissipant tout  coup, les Espagnols ne furent pas peu
surpris de se voir attaquer sur les hauteurs de droite et de gauche,
par le 9e lger et le 24e de ligne. Dlogs de poste en poste, ils
dfendirent assez mal l'une et l'autre berge. Mais le gros du
rassemblement se trouvait sur la route mme, derrire seize pices
d'artillerie, et faisait un feu meurtrier sur la colonne qui suivait
la chausse. Napolon, voulant apprendre  ses soldats qu'il fallait
avec les Espagnols ne pas regarder au danger, et leur passer sur le
corps quand on les rencontrait, ordonna  la cavalerie de la garde
d'enlever au galop tout ce qu'il y avait devant elle. Un brillant
officier de cavalerie, le gnral Montbrun, s'avana  la tte des
chevaux-lgers polonais, jeune troupe d'lite, que Napolon avait
forme  Varsovie, pour qu'il y et de toutes les nations et de tous
les costumes dans sa garde. Le gnral Montbrun, avec ces valeureux
jeunes gens, se prcipita au galop sur les seize pices de canon des
Espagnols, bravant un horrible feu de mousqueterie et de mitraille.
Les chevaux-lgers essuyrent une dcharge qui les mit en dsordre en
abattant trente ou quarante cavaliers dans le rang. Mais bientt
rallis, et passant par-dessus leurs blesss, ils retournrent  la
charge, arrivrent jusqu'aux pices, sabrrent les canonniers, et
prirent les seize bouches  feu. Le reste de la cavalerie s'lana 
la poursuite des Espagnols au del du col, et descendit avec eux sur
le revers du Guadarrama. Le brave San-Juan, atteint de plusieurs
blessures, et tout couvert de sang, voulut en vain retenir ses
soldats. Ce fut, comme  Espinosa, comme  Tudela, une affreuse
droute. Les drapeaux, l'artillerie, deux cents caissons de munitions,
presque tous les officiers restrent dans nos mains. Les soldats se
dispersrent  droite et  gauche dans les montagnes, et gagnrent
surtout  droite pour se rfugier  Sgovie.

[En marge: Rsultat du combat de Somo-Sierra.]

Le soir, toute la cavalerie tait  Buytrago, avec le quartier
gnral. Ce furent les Franais qui apprirent aux Espagnols le
dsastre de ce qu'on appelait l'arme de Somo-Sierra. Napolon fut
enchant d'avoir prouv  ses gnraux ce qu'taient les insurgs
espagnols, ce qu'taient ses soldats, le cas qu'il fallait faire des
uns et des autres, et d'avoir franchi un obstacle qu'on avait paru
croire trs-redoutable. Les Polonais avaient eu une cinquantaine
d'hommes tus ou blesss sur les pices. Napolon les combla de
rcompenses, et comprit dans la distribution de ses faveurs M.
Philippe de Sgur, qui avait reu plusieurs coups de feu dans cette
charge. Il le destina  porter au Corps lgislatif les drapeaux pris 
Burgos et  Somo-Sierra.

Napolon se hta de rpandre sa cavalerie de Buytrago jusqu'aux
portes de Madrid, et de s'y porter de sa personne, pour essayer
d'enlever cette grande capitale par un mlange de persuasion et de
force, dsirant lui pargner les horreurs d'une prise d'assaut.
Heureusement elle n'tait pas en mesure de se dfendre; et d'ailleurs
le tumulte qui y rgnait aurait rendu la dfense impossible, quand
mme elle aurait eu des murailles capables de rsister au formidable
ennemi qui la menaait.

[En marge: Dc. 1808.]

[En marge:  la nouvelle du combat de Somo-Sierra, la junte centrale
quitte Aranjuez pour Badajoz.]

[En marge: Moyens employs pour disputer Madrid aux Franais.]

[En marge: Madrid, tomb au pouvoir de la populace, est livr aux plus
affreux dsordres.]

[En marge: Massacre du marquis de Prals.]

[En marge: Quelques travaux de dfense aux portes de Madrid.]

 la nouvelle de la prise de Somo-Sierra, la folle prsomption des
Espagnols s'tait subitement vanouie, et la junte s'tait hte de
quitter Aranjuez pour Badajoz. En s'loignant elle avait annonc la
rsolution d'aller prparer dans le midi de la Pninsule des moyens de
rsistance, dont Baylen, disait-elle, rvlait assez la puissance.
Mais il n'en avait pas moins t rsolu de disputer Madrid au
conqurant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la
population le voulait ainsi, et parlait d'gorger quiconque
proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castellar
avaient t chargs de la dfense, de concert avec une junte runie 
l'htel des postes, dans laquelle sigeaient des gens de toute sorte.
Il restait  Madrid trois  quatre mille hommes de troupes de ligne,
de fort mdiocre qualit; mais il s'tait joint  cette garnison un
peuple frntique, tant de la ville que de la campagne, lequel avait
exig et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la
capitale, et redoutables seulement aux honntes gens. Quelques
furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait
distribues une poussire noirtre qu'ils disaient tre du sable et
non de la poudre, s'en taient pris au marquis de Prals, corrgidor
de Madrid, personnage long-temps favori de la multitude, parce que,
dans ses gots licencieux, il s'tait publiquement attach 
rechercher les plus belles femmes du peuple. L'une d'elles, dlaisse
par lui, l'ayant accus d'avoir prpar ces munitions frauduleuses, et
d'tre complice d'une trahison ourdie contre la sret de Madrid, la
troupe des gorgeurs s'empara de ce malheureux, et le massacra comme
elle en avait dj massacr tant d'autres depuis la fatale rvolution
d'Aranjuez, et puis elle trana son corps dans les rues. Aprs s'tre
donn cette satisfaction  eux-mmes, les barbares dominateurs de
Madrid excutrent  la hte quelques prparatifs de dfense, sous la
direction des gens du mtier. Madrid n'est point fortifi; il est
comme Paris l'tait il y a quelques annes, avant les immenses travaux
qui l'ont rendu invincible, entour d'un simple mur qui n'est ni
bastionn ni terrass. On crnela ce mur, on en barricada les portes,
et on y plaa du canon. On prit ce soin particulirement pour les
portes d'Alcala et d'Atocha, qui aboutissent vers la grande route par
laquelle devaient se prsenter les Franais. En arrire des portes, on
pratiqua des coupures, on leva des barricades dans les rues
correspondantes, pour que, la premire rsistance vaincue, il en
restt une autre en arrire.

Vis--vis des portes d'Alcala et d'Atocha, s'lvent sur un terrain
dominant, en face de Madrid, le chteau et le parc du Buen-Retiro,
spars de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crnela le
mur d'enceinte du Retiro, on y fit quelques leves de terre, on y
trana du canon, on y logea en guise de garnison une multitude
fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le dfendre. Les
femmes, joignant leurs efforts  ceux des hommes, se mirent  dpaver
les rues, et  monter les pavs sur le toit des maisons, pour en
accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de
tenir la population en haleine. Le duc de l'Infantado avait t
secrtement envoy hors de Madrid, pour aller chercher l'arme de
Castaos, et l'amener sous Madrid.

[En marge: L'arme franaise parat le 2 dcembre aux portes de
Madrid.]

[En marge: Napolon fait sommer la ville.]

Toute cette agitation n'tait pas un moyen de rsistance bien srieux
 opposer  Napolon. Il arriva le 2 dcembre au matin sous les murs
de Madrid,  la tte de la cavalerie de la garde, des dragons de
Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Ce jour tait l'anniversaire du
couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour
Napolon comme pour ses soldats, une sorte de superstition s'attachait
 cette date mmorable. Le temps tait d'une srnit parfaite. Cette
belle cavalerie, en apercevant son glorieux chef, poussa des
acclamations unanimes, qui allrent se mler aux cris de rage que
profraient les Espagnols en nous voyant. Le marchal Bessires, duc
d'Istrie, commandait la cavalerie impriale. L'empereur, aprs avoir
considr un instant la capitale des Espagnes, ordonna  Bessires de
dpcher un officier de son tat-major pour la sommer d'ouvrir ses
portes. Ce jeune officier eut la plus grande peine  pntrer. Un
boucher de l'Estrmadure, prpos  la garde de l'une des portes,
prtendait qu'il ne fallait pas moins que le duc d'Istrie lui-mme
pour remplir une telle mission. Le gnral Montbrun qui tait prsent,
ayant voulu repousser cette ridicule prtention, fut oblig de tirer
son sabre pour se dfendre. L'officier parlementaire, admis dans
l'intrieur de la ville, se vit assailli par le peuple, et allait tre
massacr, lorsque la troupe de ligne, sentant son honneur intress 
faire respecter les lois de la guerre, lui sauva la vie en l'arrachant
aux mains des assassins. La junte chargea un gnral espagnol de
porter sa rponse ngative. Mais les chefs de la populace exigrent
que trente hommes du peuple escortassent ce gnral pour le
surveiller, encore plus que pour le protger, car cette multitude
furieuse apercevait des trahisons partout. L'envoy espagnol, ainsi
entour, parut devant l'tat-major imprial, et il fut ais de
deviner, par son attitude embarrasse, sous quelle tyrannie lui et les
honntes gens de Madrid taient placs en ce moment. Sur l'observation
ritre que la ville de Madrid ne pourrait pas tenir contre l'arme
franaise, qu'on ne ferait en rsistant qu'exposer  tre gorge, 
la suite d'un assaut, une population de femmes, d'enfants, de
vieillards, le malheureux se taisait en baissant les yeux, car il
n'osait, devant les tmoins qui l'observaient, laisser percer les
sentiments dont il tait plein. On le renvoya avec sa triste escorte,
en lui dclarant que le feu allait commencer.

[En marge: Sur le refus de la junte de rendre Madrid, Napolon fait
prparer une premire attaque.]

Napolon n'avait encore avec lui que sa cavalerie, et il attendait son
infanterie vers la fin du jour. Il fit lui-mme  cheval une
reconnaissance autour de Madrid, et prpara un plan d'attaque qui pt
se diviser en plusieurs actes successifs, de manire  sommer la
place entre chacun d'eux, et  la rduire par l'intimidation plutt
que par l'emploi des redoutables moyens de la guerre.

Vers la fin du jour, les divisions Villatte et Lapisse, du corps du
marchal Victor, tant arrives, il fit ses dispositions pour enlever
le Buen-Retiro, qui domine Madrid  l'est, et les portes de los Pozos,
de Fuencarral, del Duque, qui le dominent au nord. Le clair de lune
tait superbe. Dans la soire, on prit position. Le gnral Senarmont
prpara l'artillerie afin de battre les murs du Buen-Retiro, et tout
fut dispos pour un premier acte de vigueur. Pralablement, le gnral
Maison, charg des portes de los Pozos, de Fuencarral et del Duque,
enleva toutes les constructions extrieures sous un feu violent et des
mieux ajusts. Mais, parvenu prs des portes, il s'y arrta, attendant
le signal des attaques.

[En marge: Attaque sur le Buen-Retiro et les portes d'Alcala et
D'Atocha.]

Napolon, avant de commencer, dpcha encore un officier, celui-ci
espagnol et pris  Somo-Sierra. Cet officier tait porteur d'une
lettre de Berthier,  la fois menaante et douce, pour le marquis de
Castellar, commandant de Madrid. La rponse ne tarda pas  venir: elle
tait ngative, et consistait  dire qu'il fallait, avant de se
rsoudre, avoir le temps de consulter les autorits et le peuple.
Napolon alors,  la pointe du jour, se plaa de sa personne sur les
hauteurs, ayant le Buen-Retiro  gauche, les portes de los Pozos, de
Fuencarral, del Duque  droite, et ordonna lui-mme l'attaque. Une
batterie espagnole bien dirige ayant couvert de boulets le point o
il se trouvait, il fut oblig de s'loigner un peu. Ce n'tait pas en
effet sous de tels boulets qu'un tel homme devait tomber. Ds que le
brouillard matinal eut fait place au soleil tincelant qui, depuis
quelque temps, ne cessait de briller, le gnral Villatte, charg
d'agir  la gauche, s'avana avec sa division sur le Buen-Retiro. Le
gnral Senarmont ayant renvers  coups de canon les murs de ce beau
parc, l'infanterie y entra  la baonnette, et en eut bientt dlog
quatre mille hommes, bourgeois et gens du peuple, qui avaient eu la
prtention de le dfendre. La rsistance fut presque nulle, et nos
colonnes, traversant le Buen-Retiro sans difficult, dbouchrent
immdiatement sur le Prado. Cette superbe promenade s'tend de la
porte d'Atocha  celle d'Alcala, et les prend en quelque sorte 
revers. Nos troupes s'emparrent de ces portes et de l'artillerie dont
on les avait armes. Puis des compagnies d'lite s'lancrent sur les
premires barricades des rues d'Atocha, de San-Jeronimo, d'Alcala, et
les enlevrent malgr une fusillade des plus vives. Il fallut emporter
d'assaut plusieurs palais situs dans ces rues, et passer par les
armes les dfenseurs qui les occupaient.

[En marge: Attaque par le gnral Maison des portes de Fuencarral, del
Duque et de San-Bernardino.]

[En marge: Nouvelle sommation adresse  la junte de dfense.]

 droite, le gnral Maison, qui avait d rester toute la nuit sous un
feu meurtrier pour conserver des maisons des faubourgs, attaqua les
portes de Fuencarral, del Duque, et de San-Bernardino, afin de
pntrer jusqu' un vaste btiment qui servait de quartier aux gardes
du corps, et dont les murs, solides comme ceux d'une forteresse,
taient capables de rsister au canon. Il russit  s'introduire dans
l'intrieur de la ville, et  entourer de toutes parts le btiment
des gardes du corps, en essuyant un feu pouvantable. L'artillerie de
campagne n'ayant pu faire brche dans les murs, le gnral Maison
s'avana  la tte d'un dtachement de sapeurs pour enfoncer les
portes  coups de hache. Mais les matriaux amasss derrire ces
portes rendaient impossible de les forcer. Alors le gnral fit
diriger de toutes les maisons voisines une violente fusillade sur ce
btiment. Il tait depuis vingt et une heures au feu, lorsqu'il fut
atteint d'une balle qui lui fracassa le pied. Dj deux cents hommes,
morts ou blesss, avaient t abattus devant ce redoutable btiment,
quand l'empereur ordonna de s'arrter avant de livrer un assaut
gnral. Il tait matre des portes de Fuencarral, del Duque, de
San-Jeronimo, attaques par le gnral Maison, de celles d'Alcala,
d'Atocha, attaques par le gnral Villatte, et son artillerie, des
hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour rduire bientt cette
malheureuse cit. Cependant,  11 heures du matin, il suspendit
l'action, et envoya une nouvelle sommation  la junte de dfense,
annonant que tout tait prt pour foudroyer la ville si elle
rsistait plus long-temps, mais que, prt  donner un exemple terrible
aux villes d'Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait
mieux cependant devoir la reddition de Madrid  la raison et 
l'humanit de ceux qui s'en taient faits les dominateurs.

[En marge: Rponse plus favorable de la junte  cette dernire
sommation.]

La prise du Buen-Retiro et des portes de l'est et du nord avait dj
produit une vive sensation sur les dfenseurs de Madrid. Pas un homme
raisonnable ne doutait des consquences d'une prise d'assaut. La
populace elle-mme avait prouv aux portes d'Atocha et d'Alcala ce
qu'on gagnait  tirer du haut des maisons sur les Franais, et la
violence des esprits commenait  s'apaiser un peu. La junte de
dfense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Bernardo
Iriarte au quartier gnral.

[En marge: Accueil que fait Napolon  Thomas de Morla, envoy auprs
de lui par la junte de dfense.]

Napolon les reut  la tte de son tat-major, et leur montra un
visage froid et svre. Il savait que don Thomas de Morla tait ce
gouverneur d'Andalousie sous le commandement duquel avait t viole
la capitulation de Baylen. Il se promettait de lui adresser un langage
qui retentt dans l'Europe entire. Thomas de Morla, intimid par la
prsence de l'homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par
le courroux visible, quoique contenu, qui se rvlait sur ses traits,
lui dit que tous les hommes sages dans Madrid taient convaincus de la
ncessit de se rendre, mais qu'il fallait faire retirer les troupes
franaises, et laisser  la junte le temps de calmer le peuple et de
l'amener  dposer les armes.--Vous employez en vain le nom du
peuple, lui rpondit Napolon d'une voix courrouce. Si vous ne pouvez
parvenir  le calmer, c'est parce que vous-mme vous l'avez excit et
gar par des mensonges. Rassemblez les curs, les chefs des couvents,
les alcades, les principaux propritaires, et que d'ici  six heures
du matin la ville se rende, ou elle aura cess d'exister. Je ne veux
ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacr les malheureux
prisonniers franais qui taient tombs entre vos mains. Vous avez, il
y a peu de jours encore, laiss traner et mettre  mort dans les rues
deux domestiques de l'ambassadeur de Russie, parce qu'ils taient ns
Franais. L'inhabilet et la lchet d'un gnral avaient mis en vos
mains des troupes qui avaient capitul sur le champ de bataille de
Baylen, et la capitulation a t viole. Vous, monsieur de Morla,
quelle lettre avez-vous crite  ce gnral? Il vous convenait bien de
parler de pillage, vous qui, entr en 1795 en Roussillon, avez enlev
toutes les femmes, et les avez partages comme un butin entre vos
soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage?
La capitulation de Baylen vous l'interdisait. Voyez quelle a t la
conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'tre rigides
observateurs du droit des nations! Ils se sont plaints de la
convention de Cintra, mais ils l'ont excute. Violer les traits
militaires, c'est renoncer  toute civilisation, c'est se mettre sur
la mme ligne que les Bdouins du dsert. Comment donc osez-vous
demander une capitulation, vous qui avez viol celle de Baylen? Voil
comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au prjudice de
ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte  Cadix, elle
tait l'allie de l'Espagne, et vous avez dirig contre elle les
mortiers de la ville o vous commandiez. J'avais une arme espagnole
dans mes rangs, j'ai mieux aim la voir passer sur les vaisseaux
anglais, et tre oblig de la prcipiter du haut des rochers
d'Espinosa, que de la dsarmer. J'ai prfr avoir neuf mille ennemis
de plus  combattre, que de manquer  la bonne foi et  l'honneur.
Retournez  Madrid. Je vous donne jusqu' demain, 6 heures du matin.
Revenez alors, si vous n'avez  me parler du peuple que pour
m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez
tous passs par les armes[26].

[Note 26: Ces paroles sont textuellement celles de Napolon,
consignes tout au long dans le _Moniteur_ de cette poque.]

[En marge: Reddition de Madrid.]

[En marge: Entre des Franais dans Madrid, le 4 dcembre.]

[En marge: Dsarmement gnral des habitants.]

[En marge: Napolon n'entre point de sa personne  Madrid, et n'y
laisse point entrer son frre Joseph.]

Ces paroles redoutables et mrites firent frmir d'pouvante Thomas
de Morla. Revenu auprs de la junte, il ne put dissimuler son trouble,
et ce fut don Iriarte qui fut oblig de rendre compte pour lui de la
mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier gnral franais.
L'impossibilit de la rsistance tait si vidente que la junte
elle-mme, quoique divise, reconnut  la majorit qu'il fallait se
soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla  Napolon, pour lui
annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions
insignifiantes. Pendant cette nuit du 3 au 4, le marquis de Castellar
voulut avec ses troupes chapper  la clmence comme  la svrit du
vainqueur. Suivi de ses soldats et de tout ce qu'il y avait de plus
compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les
Franais n'occupaient point. Le lendemain, bien que le peuple furieux
pousst encore des cris de rage, les gens arms ayant reu et accept
l'invitation de ne plus rsister, les portes de la ville furent
livres au gnral Belliard. L'arme franaise s'empara des principaux
quartiers, et vint s'tablir dans les grands btiments de Madrid,
particulirement dans les couvents, aux frais desquels Napolon exigea
qu'elle ft nourrie. Il ordonna qu'on procdt  un dsarmement
gnral et immdiat. Ensuite, sans daigner entrer lui-mme dans
Madrid, il alla se loger au milieu de sa garde  Chamartin, dans une
petite maison de campagne appartenant  la famille du duc de
l'Infantado. Il prescrivit  Joseph de passer le Guadarrama, et de
venir rsider, non  Madrid, mais en dehors,  la maison royale du
Pardo, situe  deux ou trois lieues. Son intention tait de faire
trembler Madrid sous une occupation militaire prolonge, avant de lui
rendre le rgime civil avec la nouvelle royaut. Sa conduite en cette
circonstance fut aussi habile qu'nergique.

[En marge: Moyens d'intimidation employs  l'gard des Espagnols.]

Il voulait, sans employer la cruaut, mais seulement l'intimidation,
placer la nation entre les bienfaits qu'il lui apportait et la crainte
de chtiments terribles contre ceux qui s'obstineraient dans la
rbellion. Il avait dj ordonn la confiscation des biens des ducs de
l'Infantado, d'Ossuna, d'Altamira, de Medina-Celi, de Santa-Cruz, de
Hijar, du prince de Castel-Franco, de M. de Cevallos. Ces deux
derniers taient punis pour avoir accept du service sous Joseph, et
l'avoir ensuite abandonn. Napolon tait rsolu  user d'une svrit
toute particulire envers ceux qui passeraient d'un camp dans un
autre, et qui,  la rsistance, en soi fort lgitime, ajouteraient la
trahison, qui ne l'tait pas. Le prince de Castel-Franco, le duc de
l'Infantado n'avaient t que faibles, M. de Cevallos avait agi comme
un tratre. Aussi l'ordre tait-il donn de l'arrter partout o on le
trouverait. Mais celui-ci s'tant enfui, Napolon fit saisir MM. de
Castel-Franco et de Santa-Cruz, qui n'avaient pas eu le temps de se
drober. Il fit saisir galement et dfrer  une commission militaire
le duc de Saint-Simon, qui, tant Franais d'origine, avait encouru la
peine de ceux qui servent contre leur patrie. Son projet n'tait pas
de svir, mais d'intimider, en envoyant temporairement dans une prison
d'tat les hommes qu'il faisait arrter et condamner. Il fit arrter
aussi et conduire en France les prsidents et procureurs royaux du
conseil de Castille. Il traita de mme quelques-uns des meneurs
populaires qui avaient tremp dans l'assassinat des soldats franais
et des personnages espagnols victimes des fureurs de la populace. En
mme temps il ordonna de nouveau le dsarmement le plus complet et le
plus gnral. Il exigea, comme nous l'avons dit, que les couvents
reussent une partie de l'arme, et la nourrissent  leurs frais.

[En marge: Aux svrits envers quelques individus, Napolon ajoute
des mesures qui doivent tre des bienfaits pour la nation entire.]

Tandis qu'il dployait ces rigueurs apparentes, il voulut frapper la
masse de la nation espagnole par l'ide des bienfaits qui devaient
dcouler de la domination franaise. En consquence il dcida par une
suite de dcrets la suppression des lignes de douanes de province 
province, la destitution de tous les membres du conseil de Castille,
et le remplacement immdiat de ce conseil au moyen de l'organisation
de la cour de cassation, l'abolition du tribunal de l'inquisition, la
dfense  tout individu de possder plus d'une commanderie,
l'abrogation des droits fodaux, et la rduction au tiers des couvents
existant en Espagne.

Le dsir de mnager le clerg et la noblesse l'avait d'abord port 
hsiter sur l'opportunit de ces grandes mesures, quand il tait
encore  Bayonne, occup de prparer la Constitution espagnole. Mais
depuis l'insurrection gnrale, la difficult tant devenue aussi
grave qu'on pouvait l'imaginer, il n'avait plus de mnagements 
garder avec telle ou telle classe, et il ne devait plus songer qu'
conqurir par de sages institutions la partie saine et intelligente de
la nation, laissant au temps et  la force le soin de lui en ramener
le reste.

[En marge: Moyens employs par Napolon pour faire dsirer Joseph
avant de le rendre aux Espagnols.]

Ces dcrets promulgus, il dclara aux diverses dputations qui lui
furent prsentes, qu'il n'avait pas, quant  lui,  entrer dans
Madrid, n'tant en Espagne qu'un gnral tranger, commandant une
arme auxiliaire de la nouvelle dynastie; que, quant au roi Joseph, il
ne le rendrait aux Espagnols que lorsqu'il les croirait dignes de le
possder par un retour sincre vers lui; qu'il ne le replacerait pas
dans le palais des rois d'Espagne pour l'en voir expuls une seconde
fois; que si les habitants de Madrid taient rsolus  s'attacher  ce
prince par l'apprciation plus claire de tout le bien que leur
promettait une royaut nouvelle, il le leur rendrait, mais aprs que
tous les chefs de famille, rassembls dans les paroisses de Madrid,
lui auraient prt sur les saints vangiles serment de fidlit; que
sinon, il renoncerait  imposer aux Espagnols une royaut dont ils ne
voulaient pas; mais que, les ayant conquis, il userait  leur gard
des droits de la conqute, qu'il disposerait de leur pays comme il lui
conviendrait, et probablement le dmembrerait, en prenant pour
lui-mme ce qu'il croirait bon d'ajouter au territoire de la France.

[En marge: Napolon commence  organiser une arme espagnole pour le
compte de Joseph.]

Il s'occupa en outre de former un commencement d'arme  son frre
Joseph. Il lui ordonna de runir en un rgiment de plusieurs
bataillons tous les Allemands, Napolitains et autres trangers qui
servaient depuis long-temps en Espagne, et qui ne demandaient pas
mieux que de retrouver une solde. Ce rgiment devait s'appeler
Royal-tranger, et s'lever  environ 3,200 hommes. Il ordonna de
runir les Suisses espagnols qui taient rests fidles, ou qui
taient ports  revenir  Joseph, en un rgiment qui s'appellerait
_Reding_, parce qu'il y avait un officier de ce nom qui s'tait bien
conduit. On pouvait esprer que ce rgiment serait de 4,800 hommes. Il
prescrivit de runir sous le nom de Royal-Napolon tous les soldats
espagnols qui avaient embrass la cause de Joseph, au nombre prsum
de 4,800, et enfin, sous le nom de garde royale, les Franais qui
aprs Baylen avaient pris du service sous Castaos pour chapper  la
captivit. On supposait que, joints  des conscrits tirs de Bayonne,
ils prsenteraient un effectif de 3,200 hommes. C'tait un premier
noyau de 16 mille soldats qui pourraient avoir de la valeur, si on les
payait bien, et si on s'occupait de leur organisation.

Aprs avoir pris ces mesures, Napolon en attendit l'effet, persistant
 demeurer de sa personne  Chamartin, et  laisser Joseph dans la
maison de plaisance du Pardo, o celui-ci vivait spar, et entour de
toute l'tiquette royale, sans avoir  s'incliner devant la
souverainet suprieure de l'empereur des Franais. En attendant que
les Espagnols le comprissent, Napolon continua  faire ses
dispositions militaires pour l'entire conqute de la Pninsule.

[En marge: Oprations militaires de Napolon  la suite de
l'occupation de Madrid.]

[En marge: Le corps de Castaos, pass sous le commandement du duc de
l'Infantado, est dfinitivement rejet sur Cuenca.]

Il avait amen  Madrid le corps du marchal Victor, compos des
divisions Lapisse, Villatte et Ruffin, la garde impriale, et la plus
grande masse des dragons. Sur le bruit que le corps de Castaos se
retirait par Calatayud, Siguenza et Guadalaxara vers Madrid, il avait
envoy au pont d'Alcala la division Ruffin avec une brigade de
dragons. Ce corps de Castaos, en effet, poursuivi  outrance par le
gnral Maurice-Mathieu  la tte des divisions Musnier et Lagrange et
des lanciers polonais, abord vivement  Bubierca, o il avait essuy
des pertes considrables, se repliait en dsordre sur Guadalaxara, ne
comptant pas plus de 9  10 mille hommes, au lieu de 24 qu'il comptait
 Tudela. Il avait pass du commandement de Castaos, destitu par la
junte, au commandement du gnral de la Pea. Ballott ainsi de chefs
en chefs, aigri par la dfaite et la souffrance, il s'tait rvolt,
et avait pris dfinitivement pour gnral le duc de l'Infantado, sorti
secrtement, comme on l'a vu, de Madrid, afin d'amener des renforts
aux dfenseurs de la capitale. L'entre des Franais  Madrid, et la
prsence de la division Ruffin avec les dragons au pont d'Alcala, ne
laissaient pas d'autre ressource  cette ancienne arme du centre que
la retraite sur Cuenca. Elle ne courait risque d'y tre inquite que
lorsque les Franais prendraient la rsolution de marcher sur Valence,
ce qui ne pouvait tre immdiat.

[En marge: Les restes de l'arme d'Estrmadure sont rejets au del de
Talavera.]

[En marge: Massacre par ses soldats du brave don Benito San Juan.]

Napolon voyant s'loigner l'arme du centre aux trois quarts
disperse, avait abandonn aux dragons le soin de ramasser les
tranards, et avait ramen  lui la division Ruffin, du corps de
Victor, destinant ce corps  marcher sur Aranjuez et Tolde,  la
poursuite de l'arme de l'Estrmadure. Il voulait, aprs avoir assur
sa gauche en rejetant sur Cuenca l'ancienne arme de Castaos,
assurer sa droite en poussant au del de Talavera les dbris de
l'arme d'Estrmadure, qui avaient combattu  Burgos et  Somo-Sierra.
Il fit partir les divisions Ruffin et Villatte, prcdes par la
cavalerie lgre de Lasalle et les dragons de Lahoussaye, et conserva
dans Madrid la division Lapisse et la garde impriale. Lasalle courut
sur Aranjuez et Tolde, les dragons coururent sur l'Escurial pour
refouler les restes dsordonns de l'arme d'Estrmadure. Cette arme
tait dj en droute en commenant sa retraite. Ce fut bien pis
encore lorsqu'elle sentit la pointe des sabres de nos cavaliers. Elle
ne prsentait plus que des bandes confuses qui,  l'exemple de toutes
les troupes incapables de se battre, se vengrent sur leurs chefs de
leur propre lchet. L'infortun don Benito San Juan, qui n'avait
quitt que le dernier, et tout sanglant, le champ de bataille de
Somo-Sierra, fut leur premire victime. Il avait, avec les fugitifs de
Somo-Sierra, rejoint  Sgovie ce qui subsistait encore du dtachement
de Sepulveda et des troupes battues  Burgos par le marchal Soult.
Ces divers rassemblements, aprs s'tre un moment rapprochs de Madrid
par la route de Sgovie  l'Escurial, s'enfuirent sur Tolde en
apprenant la reddition de la capitale. La garnison de Madrid, sortie
avec le marquis de Castellar, se runit  eux. Leur indiscipline
passait toute croyance. Ils pillaient, ravageaient, beaucoup plus que
les vainqueurs, ce pays qui tait le leur, et qu'ils avaient mission
de dfendre. Les chefs, saisis de honte et de douleur  un tel
spectacle, voulurent mettre quelque ordre dans cette retraite, et
pargner aux habitants les horribles traitements auxquels ils taient
exposs. Mais les misrables qu'on cherchait  contenir se mirent 
accuser leurs officiers de les avoir trahis. Le brave don Benito San
Juan, le plus svre, parce qu'il tait le plus brave, devint l'objet
de leur fureur. Ayant voulu  Talavera les rprimer, il fut assailli
dans une modeste cellule qui lui servait de logement, tran sur la
voie publique, pendu  un arbre, o, durant plusieurs heures, ces
monstres, qui ne l'avaient pas suivi au combat, le criblrent de leurs
balles. Tels taient les hommes auxquels l'Espagne, dans son
aveuglement patriotique, confiait sa dfense contre une royaut qui
avait  ses yeux le tort d'tre trangre.

Le gnral Lasalle, toujours au galop  la tte de ses escadrons,
arriv bientt  Talavera, rejeta jusqu'au pont d'Almaraz sur le Tage
ces bandes indisciplines. Ce pont, autour duquel les Espagnols
avaient lev quelques ouvrages, ne pouvait tre emport que par de
l'infanterie. Le gnral Lasalle s'y arrta, en attendant que les
ordres de l'Empereur prescrivissent de nouvelles oprations dans le
midi de la Pninsule.

[En marge: Embarras de l'arme anglaise depuis l'entre de Napolon
dans Madrid.]

Tandis que les armes espagnoles taient refoules de la sorte, celle
de Palafox sur Saragosse, celle de Castaos sur Cuenca, celle
d'Estrmadure sur Almaraz, celle de Blake sur Lon et les Asturies, et
que nous tions ainsi en quelques jours redevenus matres d'une moiti
de l'Espagne, les Anglais, auxquels on avait promis qu'ils ne
viendraient que pour recueillir des trophes, et complter tout au
plus une victoire assure, se trouvaient dans le plus cruel embarras,
car ils n'avaient pu russir jusqu'ici  rassembler leurs divers
dtachements en un seul corps d'arme. L'unique progrs qu'ils eussent
fait sous ce rapport, c'tait de runir  l'infanterie, amene par
Ciudad-Rodrigo et Salamanque, l'artillerie et la cavalerie venues par
Badajoz et Talavera, sous la conduite du gnral Hope. Celui-ci avait
mme un moment failli tomber au milieu des escadrons de Lasalle,
s'tait drob par une marche habile dans les montagnes, et avait
enfin, par Avila, rejoint son gnral en chef vers Salamanque. Aprs
cette jonction le gnral Moore comptait environ 19 mille hommes. Mais
il lui restait une dernire jonction  oprer: c'tait celle de David
Baird, arriv par la Corogne  Astorga, avec environ 11,000 hommes.
Plus que jamais le gnral anglais songeait  se retirer, car ce
n'tait pas avec 30,000 hommes qu'il pouvait tenir tte aux Franais,
les armes espagnoles tant partout ananties. Le dsir de se
soustraire au danger, et de rallier sir David Baird, lui avait inspir
la salutaire pense d'abandonner la ligne de retraite du Portugal pour
adopter celle de la Galice, ce qui lui procurait le double avantage
d'augmenter sa force d'un tiers, et de se rapprocher d'un bon port
d'embarquement. Il inclinait donc  marcher par Toro sur Benavente, en
ordonnant  David Baird d'y marcher par Astorga. (Voir la carte n
43.) Il se donnait de plus, en agissant ainsi, l'apparence de menacer
les communications des Franais, puisqu'il n'avait qu'un pas  faire
pour tre  Valladolid, mme  Burgos, tandis qu'en ralit il tait
sur la route de la Corogne, c'est--dire de la mer, son refuge le
plus sr. Grce  ce mouvement, il assurait sa retraite, il semblait
en mme temps faire quelque chose pour la cause espagnole, et se
mnageait une rponse aux instances de M. Frre, qui, devenu le side
du gouvernement insurrectionnel, reprochait sans cesse  l'arme
anglaise de ne point agir. Le malheureux John Moore, qui tait sage et
brave, qui avait l'habitude de la guerre mthodique, auquel on avait
promis un accueil enthousiaste, des ressources de tout genre, des
victoires faciles, et qui trouvait les Espagnols abattus, fuyant en
tous sens, pouvant  peine se nourrir eux-mmes, tait dans un tat de
surprise, de mcontentement, de dgot, impossible  dcrire, et ne
voyait de sret qu' battre en retraite par la route la plus courte.
Du reste, il ne dissimulait  son gouvernement aucune de ces fcheuses
vrits.

[En marge: Napolon s'occupe enfin des Anglais, et amne  Madrid les
forces ncessaires pour oprer contre eux.]

Napolon dans le commencement ne s'tait pas occup des Anglais,
quoiqu'il st bien qu'il en venait un certain nombre de Lisbonne et de
la Corogne, parce qu'il voulait d'abord anantir les armes
espagnoles, parce qu'il voulait ensuite laisser l'arme britannique
s'enfoncer dans l'intrieur de la Pninsule, pour tre plus assur de
l'envelopper et de la prendre. Cependant, quelque bien conue que ft
cette pense, s'il avait pu connatre  quel point l'arme anglaise
tait disperse et dcontenance, il aurait mieux fait encore de
fondre sur elle, et de dtruire Moore  Salamanque, Hope dans les
montagnes d'Avila. Mais on ne sait pas tout  la guerre, on ne sait
que ce qu'on devine d'aprs certains indices, et Napolon en avait
trop peu ici pour conjecturer avec exactitude la situation des
Anglais; ce qui n'avait rien d'tonnant, puisque Moore, au milieu d'un
peuple ami, ignorait compltement lui-mme les mouvements de l'arme
franaise. Napolon toutefois, ayant appris, par les courses de sa
cavalerie sur Talavera, que les Anglais taient entre Talavera, Avila,
Salamanque, et que du Tage ils s'levaient  la hauteur du Duero,
sentit que le moment tait venu d'agir contre eux, et il disposa tout
pour runir les forces ncessaires  leur complte destruction.

[En marge: Le marchal Lefebvre port de Valladolid  Talavera.]

Il ordonna au marchal Lefebvre de se porter de Valladolid sur
Sgovie, et de descendre de Sgovie sur l'Escurial, ce qui le plaait
presque  Madrid. Son intention tait de lui faire prendre la position
de l'Escurial, Tolde et Talavera, afin de ramener  Madrid le corps
du marchal Victor. Le marchal Lefebvre venait enfin de recevoir la
division polonaise, reste jusque-l en arrire, et les Hollandais
laisss quelque temps sur le rivage de la Biscaye. Avec les dragons
Milhaud et la cavalerie de Lasalle, il allait former la droite de
l'arme sur Talavera. Il comptait alors environ 15 mille hommes.

[En marge: Le marchal Ney amen  Madrid.]

Napolon, en se prparant  aborder l'arme anglaise, dont il
connaissait la solidit, voulait avoir sous la main l'un de ses
meilleurs corps, conduit par l'un de ses lieutenants les plus
nergiques. Ce corps, c'tait le 6e; ce chef, c'tait le marchal Ney.
Il avait reproch au marchal Ney la lenteur de sa marche sur Soria,
et tenait  le ddommager de ce reproche en lui donnant les Anglais 
battre. Il l'avait dj rappel de Saragosse sur Madrid, et lui avait
confi la mission de pousser, chemin faisant, Castaos l'pe dans
les reins. Il lui prescrivit de hter sa marche, afin qu'il pt se
reposer un instant  Madrid, avant de se reporter  droite sur le Tage
ou le Duero.

[En marge: Le 5e corps envoy devant Saragosse.]

Napolon allait donc runir  Madrid mme les corps de Victor,
Lefebvre, Ney, la garde impriale, une masse de cavalerie
considrable; ce qui le mettrait bientt en mesure de frapper un coup
dcisif. L'appel du marchal Ney avec le 6e corps tout entier, y
compris la division Lagrange, qui avait t jointe passagrement au
marchal Moncey pour la journe de Tudela, rduisait ce dernier 
l'impossibilit de continuer le sige de Saragosse, car il n'avait
plus assez de forces pour tenir la campagne en attaquant la ville.
Napolon donna l'ordre au marchal Mortier de se dtourner avec le 5e
corps, et d'aller prendre position sur l'bre, afin de couvrir le
sige de Saragosse, en laissant toutefois au marchal Moncey le soin
exclusif des attaques.

[En marge: Les troupes du gnral Junot diriges sur Burgos.]

[En marge: Le marchal Soult dfinitivement ramen vers la
Vieille-Castille.]

La belle division Laborde, premire du gnral Junot, venait d'arriver
 Vittoria. Napolon lui assigna Burgos. Il ordonna  la division
Heudelet, qui tait la seconde de Junot, et qui suivait immdiatement
la premire, de s'avancer en toute hte dans la mme direction. Les
dragons de Lorge, qui avaient accompagn le 5e corps, reurent
galement cette destination. Les dragons Millet, un peu en arrire de
ceux-ci, furent attirs sur Madrid. Napolon prescrivit au marchal
Soult une marche conforme  ces divers mouvements. Ce marchal avait
pntr dans les Asturies, chass devant lui les dbris des Asturiens
revenus d'Espinosa, et pouss jusqu'au camp de Colombres. Il avait
recueilli,  la suite de combats vifs et rpts, un certain nombre
de prisonniers, et beaucoup de munitions et de marchandises accumules
par les Anglais dans les ports de la Cantabrie. Napolon lui enjoignit
de repasser les montagnes pour descendre dans le royaume de Lon, o,
runi au corps de Junot, aux dragons de Lorge et Millet, il devait
tenir tte aux Anglais s'ils s'avanaient sur notre droite, ou les
pousser vivement s'ils se repliaient devant les troupes parties de
Madrid, ou mme enfin envahir le Portugal  leur suite. Ainsi, avec
trois corps d'arme, plus la garde impriale et une immense cavalerie
 Madrid, avec deux corps d'arme et beaucoup de cavalerie aussi sur
sa droite en arrire, il tait prpar  agir contre les Anglais dans
toutes les directions, et pouvait les poursuivre partout o ils se
retireraient. Il n'attendait que l'arrive des marchaux Lefebvre et
Ney pour courir de Madrid  de nouvelles oprations. Du reste le temps
n'avait pas cess d'tre parfaitement beau. Le mois de dcembre
ressemblait  un vrai printemps, soit  Madrid, soit dans les
Castilles. Nos corps excutaient de longues marches sans prouver
aucun des inconvnients ordinaires de la saison. Napolon, montant
tous les jours  cheval autour de Madrid, o il n'entrait jamais,
passait ses corps en revue, s'appliquait  les pourvoir de tout ce
qu'ils avaient perdu dans les marches et les combats, s'occupait
surtout d'un grand tablissement militaire au Buen-Retiro, d'o il pt
contenir Madrid, et o il ft certain de laisser en sret ses
malades, ses dpts, son matriel. Toujours soigneux d'assurer sa
ligne d'opration, ce qu'il avait ordonn  Miranda, Pancorbo,
Burgos, il venait de l'ordonner  Somo-Sierra, sur le plateau mme o
l'on avait combattu, et  Madrid, sur la hauteur du Buen-Retiro, qui
fait face  cette capitale. Il avait voulu qu'on levt des ouvrages
de campagne autour de ce beau parc, qu'on y joignt un rduit fortifi
vers la fabrique de porcelaine (fabrique o les rois d'Espagne
faisaient imiter la porcelaine de Chine), et que dans ce rduit on
mnaget une place suffisante pour renfermer les blesss de l'arme,
son matriel d'artillerie et ses vivres. Il voulait de plus que cet
tablissement ft hriss de canons, et que, les premiers ouvrages
enlevs, il fallt une attaque rgulire pour forcer le rduit.

[En marge: vnements en Aragon et en Catalogne.]

Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de
le voir, d'autres vnements s'accomplissaient en Aragon et en
Catalogne. En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les alles et
venues de nos divers corps d'arme avaient priv momentanment le
marchal Moncey des moyens d'agir efficacement contre la ville de
Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait d envoyer des troupes
 la poursuite du corps de Castaos, et,  dfaut de celles du
marchal Ney, qui n'taient pas encore arrives, on y avait envoy les
divisions Musnier et Lagrange sous le gnral Maurice-Mathieu. Ds
lors, le marchal Moncey n'tait rest qu'avec les divisions Grandjean
et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou dix mille hommes. Le
marchal Ney tait survenu, il est vrai, dbouchant de Soria, et
offrant de concourir au sige de Saragosse avec les deux divisions
Dessoles et Marchand. Mais, le jour mme o il allait de concert avec
le marchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et
s'emparer du Monte-Torrero, l'ordre lui arriva du quartier gnral de
poursuivre Castaos  outrance, et de revenir en le poursuivant sur
Madrid. Si Napolon,  la distance o il tait de l'Aragon, avait pu
savoir ce qui s'y passait, il aurait laiss au marchal Ney le soin
d'assiger Saragosse, et au gnral Maurice-Mathieu celui de
poursuivre Castaos. Ce dernier, avec les divisions Musnier et
Lagrange, aurait amen  Madrid  peu prs autant de monde que le
marchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On et ainsi
vit un mouvement crois et inutile du gnral Maurice-Mathieu
rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du marchal Ney
s'en loignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les
accidents, les faux mouvements se multiplient  la guerre avec les
nombres et les distances, et Napolon ajoutait tous les jours aux
chances d'erreurs par l'tendue prodigieuse de ses oprations. Le
marchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir prs
de lui, se hta d'excuter ses ordres, quitta le marchal Moncey, qui
resta ainsi tout  fait isol, et profondment chagrin de ne pouvoir
rien entreprendre contre Saragosse dans l'tat de faiblesse auquel on
le rduisait, d'autant plus que le marchal Ney reprit en passant
auprs du gnral Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya
seulement la division Musnier. Il emmena mme avec lui les fameux
lanciers polonais, si habitus  l'Aragon, et ne laissa au marchal
Moncey que les rgiments de cavalerie provisoire autrefois attachs 
son corps. Le marchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier,
fut oblig de diffrer l'attaque de Saragosse. Il est vrai que pendant
ce temps la grosse artillerie, par les soins du gnral Lacoste, tait
amene de Pampelune  Tudela, et de Tudela tait transporte 
Saragosse sur le canal d'Aragon. De leur ct aussi les Aragonais se
remettaient de leur dfaite, et se fortifiaient dans leur capitale.
Tous ces dlais de part et d'autre servaient ainsi  prparer un sige
mmorable.

[En marge: vnements en Catalogne.]

En Catalogne s'taient passs des vnements graves, et non moins
dignes d'tre rapports que ceux dont on a dj lu le rcit. Depuis la
retraite de Joseph sur l'bre, le gnral Duhesme, qui dans le
commencement de son tablissement  Barcelone ne cessait de faire des
sorties, tantt en avant vers le Llobregat, tantt en arrire vers
Girone, le gnral Duhesme se trouvait bloqu dans Barcelone sans
pouvoir en dpasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran,
singulirement rduites par la guerre et les fatigues, comptaient 
peine 8 mille fantassins, lesquels avec l'artillerie et la cavalerie
montaient tout au plus  9,500 hommes. Tous les efforts qu'on avait
tents pour approvisionner Barcelone par mer avaient t infructueux,
les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle tait
dfendue par trois mille Espagnols de troupes rgulires. Le gnral
Duhesme se voyait donc expos  manquer bientt de vivres, tant pour
lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce
motif que Napolon avait si souvent press le gnral Saint-Cyr de
hter ses oprations, et de marcher vivement au secours de Barcelone.

[En marge: Forces confies au gnral Saint-Cyr pour la soumission de
la Catalogne.]

Le gnral Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurge tout
entire, et garde par de nombreux corps de troupes, avait, outre la
division Reille forte d'environ 7 mille hommes, la division franaise
Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne Pino 5 mille, la
division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d'artilleurs et 2
mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23  24 mille combattants. Une
fois runi  Duhesme, s'il parvenait  le dbloquer, il devait avoir
de 34  36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la
plus difficile  conqurir de toutes celles de la Pninsule, soit 
cause de son sol hriss d'obstacles, soit  cause de ses habitants
trs-hardis, trs-remuants, et craignant pour leur industrie un
rapprochement trop troit avec l'empire franais.

[En marge: Forces espagnoles employes  la dfense de la Catalogne.]

L'arme espagnole qui dfendait cette province, et qu'il n'tait
possible d'valuer que trs-approximativement, s'levait  environ 40
mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tires des les
Balares et transportes en Catalogne par la marine anglaise; de
troupes de ligne tires du Portugal et transportes galement par la
marine anglaise en Catalogne; d'une division de Grenade, sous le
gnral Reding; d'une division d'Aragonais, sous le marquis de Lassan,
frre de Palafox; enfin des troupes rgulires de la province. Elle
avait pour gnral en chef don Juan de Vivs, qui avait servi
autrefois contre la France, pendant la guerre de la Rvolution, et se
vantait beaucoup d'y avoir obtenu des succs. Elle tait seconde par
des volontaires, appels miquelets, forms en bataillons nomms
_tercios_, et remplissant l'office de troupes lgres. Agiles, braves,
bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'arme
espagnole, lui rendaient de nombreux services.  ces forces il fallait
joindre les somathnes, espce de milice compose de tous les
habitants, qui, d'aprs d'anciennes coutumes, se levaient en masse au
premier son de leurs cloches, devaient dfendre les villages et les
villes, occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de
ligne, ces miquelets, ces somathnes, aids dans leur rsistance par
un sol hriss d'asprits et dpourvu de denres alimentaires,
prsentaient des difficults plus graves qu'aucune de celles qu'on
pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la
Catalogne tait couverte de places fortes qui commandaient toutes les
communications de terre et de mer, telles que Figuires que nous
possdions, Roses, Girone, Hostalrich, Tarragone que nous ne
possdions pas.

[En marge: Motifs qui avaient fait choisir le gnral Saint-Cyr pour
la guerre de Catalogne.]

Son loignement et sa configuration sparaient cette province du reste
de l'Espagne, et en faisaient un thtre de guerre distinct. C'est
pourquoi Napolon avait charg de la conqurir un gnral, excellent
quand il tait seul, dangereux quand il avait des voisins qu'il
secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu' croire que
Napolon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le
perdre; mais, ce travers  part, capitaine habile, profond dans ses
combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre
mthodique, Napolon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec
tous les gnraux du sicle.

Les moyens runis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la
prcipitation qu'on avait mise dans les prparatifs de cette guerre.
Le matriel d'artillerie tait insuffisant; la chaussure, le vtement
manquaient tout  fait. La division Reille tait un ramassis de tous
les corps et de toutes les nations, inconvnient compens, il est
vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique forme de
vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se
composait d'Italiens aguerris et levs  l'cole de la Grande Arme.
Les moyens de transport, indispensables dans un pays o l'on ne
trouvait aucune ressource sur le sol, taient entirement nuls. Il n'y
avait l rien qui ne se vt dans les Castilles, o Napolon commandait
lui-mme. Le gnral Saint-Cyr croyait cependant que tout cela tait
malicieusement fait pour lui, et que Napolon, du fate de sa gloire,
songeait  lui mesurer les succs, et surtout  les rendre moins
rapides que les siens[27].

[Note 27: On est honteux, en lisant les Mmoires si remarquables
d'ailleurs du marchal Saint-Cyr sur sa campagne de Catalogne, des
petitesses qui s'y rencontrent,  ct de vues saines et profondes.
J'ai lu toute sa correspondance avec l'tat-major imprial, et
j'affirme qu'elle dment compltement ses assertions, sous un seul
rapport, bien entendu, celui du soin qu'aurait mis l'Empereur  lui
marchander les moyens, afin que les succs en Catalogne n'effaassent
point les succs en Castille. On est afflig, en vrit, de voir un
esprit aussi distingu s'abaisser jusqu' de si misrables
suppositions. L'Empereur n'aimait pas le caractre insociable du
marchal Saint-Cyr, mais il rendait justice  ses qualits minentes,
et n'en tait pas jaloux. On voit dans son Histoire de Csar qu'il
tait jaloux peut-tre de Csar ou d'Alexandre, mais en fait de
jalousie il ne descendait pas au-dessous.]

[En marge: Raisons de faire le sige de Roses avant de s'avancer en
Catalogne.]

Les instructions du gnral Saint-Cyr lui laissaient carte blanche
quant aux oprations  excuter en Catalogne, et n'taient
imprieuses que sous un rapport, la ncessit de dbloquer Barcelone
le plus tt possible. Comme on avait Figuires, il restait trois
places  prendre dans la direction de Barcelone, Roses  gauche sur la
route de mer, Girone et Hostalrich  droite sur la route de terre. Ces
places, dans ce pays montueux, taient situes de manire  tre
difficilement vites, si on voulait suivre les voies praticables 
l'artillerie. Cependant, s'arrter  faire trois siges rguliers
avant de dbloquer Barcelone, tait chose impraticable. Le gnral
Saint-Cyr se dcida  en entreprendre un seul, celui de Roses, par
deux motifs suffisamment fonds pour excuser le retard qui allait en
rsulter: le premier, c'est que Figuires sans Roses ne formait pas un
point d'appui suffisant au del des Pyrnes, car la garnison de Roses
et sans cesse inquit Figuires, et rien n'aurait pu entrer dans
cette dernire place ni en sortir, si on n'avait pris la place
voisine; le second, c'est que le golfe de Roses tait l'abri ordinaire
des escadres anglaises qui bloquaient Barcelone, et que leur prsence
ne permettait pas de ravitailler cette ville. Le gnral Saint-Cyr,
tant destin  s'y tablir, ne voulait pas y tre un jour affam,
comme le gnral Duhesme craignait de l'tre  cette poque.

[En marge: Passage de la frontire les Pyrnes orientales.]

[En marge: Pluies torrentielles qui retardent les oprations en
Catalogne.]

Malgr les instances de l'tat-major gnral, lui recommandant sans
cesse la clrit dans ses oprations, le gnral Saint-Cyr rsolut
d'excuter le sige de Roses avant de pntrer en Catalogne. Il passa
la frontire dans les premiers jours de novembre, au moment mme o
les principales masses de l'arme franaise commenaient, comme on l'a
vu,  agir en Castille, au moment o les marchaux Lefebvre, Victor,
Soult, taient aux prises avec Blake et le marquis de Belveder. La
division Reille, place ds l'origine  La Jonqure, se porta le 6
devant Roses. La division Pino la suivit immdiatement, escortant les
convois de grosse artillerie. La division Souham, venant la troisime,
alla s'tablir en arrire de la Fluvia, petit cours d'eau qui arrose
la plaine du Lampourdan. (Voir la carte n 43.) Cette dernire
division avait pour mission de couvrir le sige de Roses contre les
troupes espagnoles qui pourraient tre tentes de le troubler. Tandis
que nos armes de Castille et d'Aragon jouissaient d'un temps superbe,
celle de Catalogne eut  essuyer des pluies diluviennes, qui pendant
plusieurs jours inondrent le pays, et rendirent tout mouvement
impossible. Nos soldats supportrent patiemment ces souffrances. Ils
avaient pour chef un gnral qui dans les rangs de l'arme du Rhin
avait appris  tout endurer, et  exiger qu'autour de lui on endurt
tout sans murmure.

[En marge: Configuration de la citadelle de Roses.]

Jusqu'au 12 novembre on fut dans l'impossibilit de se mouvoir. La
pluie ayant cess, on s'approcha de Roses, et on resserra la garnison
dans ses murs. Elle tait forte de prs de 3 mille hommes, commande
par un bon officier, et pourvue d'ingnieurs savants, dont au reste
l'Espagne n'a jamais manqu. La place de Roses est un pentagone, situ
entre la mer et un terrain sablonneux, au centre d'un golfe spacieux,
profond, et garanti des mauvais vents.  l'entre de ce golfe se
trouve un fort, dit le fort du Bouton, construit sur une hauteur, et
protgeant de son canon la meilleure partie du mouillage. La brigade
Mazuchelli envoya deux bataillons pour commencer l'attaque de ce fort.
L, comme devant la place principale, il fallut refouler dans
l'intrieur des murs la garnison soutenue par le feu de l'escadre
anglaise, qui tait compose de six vaisseaux de ligne et de plusieurs
petits btiments.

[En marge: Ouverture de la tranche devant Roses, dans la nuit du 18
au 19 novembre.]

Aprs diverses sorties vigoureusement repousses, la tranche fut
ouverte devant Roses dans la nuit du 18 au 19 novembre, sur deux
fronts opposs,  l'est et  l'ouest, de manire  interdire par les
feux des tranches la communication avec la mer. En peu de jours, une
batterie tablie prs du rivage rendit le mouillage tellement
dangereux pour les Anglais, qu'ils furent contraints de s'loigner, et
d'abandonner la garnison  elle-mme.

La petite ville de Roses, forme de quelques maisons de pcheurs et de
commerants, tait situe  l'est, en dehors mme de l'enceinte
fortifie. On l'attaqua dans la nuit du 26 au 27. Les Espagnols, qui,
de tant de faiblesse en rase campagne, passaient subitement  une
extrme nergie derrire leurs murailles, se dfendirent
vigoureusement, et ne se retirrent qu'aprs avoir perdu 300 hommes,
et nous avoir laiss 200 prisonniers. Cette action nous cota 45
hommes tus ou blesss. Ds cet instant, la garnison n'avait plus
aucun appui extrieur.

[En marge: Prise du fort du Bouton.]

[En marge: Reddition de Roses, aprs seize jours de tranche ouverte.]

Pendant ce temps, on poussait les oprations contre le fort du Bouton.
On avait hiss  force de bras quelques pices de gros calibre sur les
hauteurs, et, aprs avoir dmantel le fort, on avait oblig la
garnison  l'vacuer. Le 3 dcembre, on ouvrit la troisime parallle
devant Roses. Le 4, on disposa la batterie de brche, et il ne
restait plus que l'assaut  livrer, lorsque la garnison, aprs seize
jours de tranche ouverte, consentit  se rendre prisonnire de
guerre. La rsistance avait t honorable et conforme  toutes les
rgles. Nous y prmes 2,800 hommes, beaucoup de blesss, et un
matriel considrable apport par les Anglais. Grce  cette
importante conqute, les communications par mer avec Barcelone
devenaient, sinon certaines, au moins trs-praticables, et notre ligne
d'opration, appuye sur Figuires et Roses, tait assure  la fois
par terre et par mer.

[En marge: Roses pris, le gnral Saint-Cyr se dcide  marcher sur
Barcelone.]

Pendant ce sige, le gnral Saint-Cyr avait reu, soit du gnral
Duhesme, soit du quartier gnral imprial, de vives instances pour
qu'il se diriget enfin sur Barcelone. Il s'y tait refus avec son
obstination ordinaire, jusqu' ce que Roses ft en son pouvoir; mais
maintenant que cette place venait de capituler, il n'avait plus aucun
motif de diffrer. En effet, quand le gnral Duhesme bloqu avait 
peine de quoi vivre, quand Napolon s'tait avanc jusqu' Madrid (il
y entrait le jour o le gnral Saint-Cyr entrait dans Roses), il
devenait urgent de porter la gauche des armes franaises  la mme
hauteur que leur droite, et de dborder ainsi Saragosse des deux
cts. Roses pris, le gnral Saint-Cyr n'hsita plus  marcher sur
Barcelone.

[En marge: Le gnral Saint-Cyr prend la rsolution audacieuse de
marcher sans son artillerie.]

Il avait envoy dans le Roussillon sa cavalerie, qu'il ne pouvait
nourrir dans le Lampourdan. Il la fit revenir pour la conduire avec
lui  Barcelone. Son artillerie, quoique fort dsirable dans les
rencontres qu'il allait avoir avec l'arme espagnole, tait un
fardeau bien embarrassant  traner  travers la Catalogne, surtout
lorsqu'il fallait viter la grande route, qui tait ferme par les
places de Girone et d'Hostalrich, dont on n'tait pas matre. Le
gnral Saint-Cyr prit un parti d'une extrme hardiesse, ce fut de
laisser son artillerie  Figuires, en conduisant  la main les
chevaux de trait destins  la traner. Le gnral Duhesme lui avait
crit de Barcelone qu'il avait un matriel immense dans l'arsenal de
cette place, et que, moyennant qu'on ament des chevaux, on trouverait
de quoi former un train complet d'artillerie. En consquence, il se
dcida  ne conduire avec lui que des chevaux, des mulets, des
fantassins, et pas une voiture. Il donna  chaque soldat quatre jours
de vivres et cinquante cartouches, plaa en outre sur des mulets
quelque biscuit et quelques cartouches, et se disposa  partir quip
ainsi  la lgre. Si dans la marche audacieuse qu'il allait
entreprendre il rencontrait l'arme espagnole, il tait rsolu  se
faire jour  la baonnette; car pour lui la vraie victoire, c'tait
d'arriver  Barcelone, o l'attendait une arme franaise qui tait
largement pourvue du matriel ncessaire, et qui, jointe  la sienne,
le mettrait au-dessus de tous les vnements.

[En marge: Passage de la Fluvia le 9 dcembre.]

[En marge: Le gnral Saint-Cyr drobe sa route  l'ennemi, et russit
 le tromper compltement.]

Tout tant rgl de la sorte, il s'avana sur la Fluvia le 9 dcembre,
laissant sur ses derrires la division Reille, qui tait indispensable
 Roses et Figuires pour garder notre base d'opration, et se porta
en avant avec 15,000 fantassins, 1,500 cavaliers, 1,000 artilleurs,
c'est--dire avec 17 ou 18,000 hommes. Dj une forte avant-garde,
compose d'un corps aragonais sous le marquis de Lassan, et d'un
dtachement de l'arme de Vivs, sous le gnral Alvarez, avait fait
contre la division Souham diverses tentatives victorieusement
repousses. Le gnral Saint-Cyr rejeta cette avant-garde des bords de
la Fluvia sur ceux du Ter, et l'obligea  se retirer prcipitamment.
Deux routes se prsentaient  lui, et toutes deux fort difficiles 
parcourir. La route de terre, qui se prsentait  droite, lui offrait
Girone et Hostalrich, sous le canon desquelles il tait, sinon
impossible, du moins trs-prilleux de passer. La route de mer, qui se
prsentait  gauche, lui offrait le danger des flottilles anglaises
canonnant tous les passages vus de la mer, et celui des miquelets
joignant leur mousqueterie  l'artillerie des Anglais. Il rsolut de
suivre alternativement chacune de ces routes, au moyen de chemins de
traverse qui communiquaient de l'une  l'autre. Pour le moment, il
chercha  persuader aux Espagnols qu'il se dirigeait sur Girone, avec
l'intention d'en excuter le sige aprs celui de Roses. Le 11, en
effet, il s'avana dans la direction de cette place; et quand il vit
l'avant-garde espagnole y courir en toute hte, il se droba en
prenant  gauche, et se dirigea vers la Bisbal, chemin qui devait le
mener  Palamos, le long de la mer. Il arriva le 11 au soir  la
Bisbal, en repartit le 12 pour Palamos, aprs avoir rencontr au col
de Calonja des miquelets et des somathnes, qui tiraillrent beaucoup
sur ses ailes. Le soldat, bien conduit, encourag par les succs qu'il
avait dj obtenus, n'ayant aucun embarras  traner, tait alerte
quoique trs-charg, fort dispos, et prpar  tout entreprendre.

Toutefois, si les Espagnols avaient eu quelque habitude de la guerre,
ils auraient d choisir l'instant o le gnral Saint-Cyr tait spar
de la division Reille sans avoir encore rejoint le corps de Duhesme,
et o il se hasardait sans artillerie contre un ennemi qui en avait
beaucoup, pour l'arrter avec l'ensemble de leurs forces. Il est vrai
qu'aucun plan n'est bon quand on n'a pas de troupes capables de tenir
en ligne; il est vrai aussi que les officiers espagnols ignoraient les
particularits de la marche du gnral Saint-Cyr, et qu'aucun d'eux
n'avait assez de gnie pour les deviner. Toutefois il est
incontestable que le moment o ce gnral devait tre le plus faible
tait celui o il s'loignait des Pyrnes sans avoir encore touch 
Barcelone, et qu' le rencontrer dans une occasion, c'tait cette
occasion qu'il fallait choisir, en se runissant en masse pour
l'attendre  tous les passages qui mnent  Barcelone. Mais les
insurgs avaient dtach environ une dizaine de mille hommes sur la
Fluvia, et le reste tait employ  bloquer Duhesme dans Barcelone. Le
gnral Claros, qui commandait  Girone, s'tait content, en voyant
dboucher le gnral Saint-Cyr sur cette place, de dpcher un
courrier  don Juan de Vivs.

Le gnral Saint-Cyr, ferme dans l'accomplissement de son dessein,
repartit le 12 au matin de Palamos, essuya le long de la mer le feu
peu meurtrier de quelques canonnires anglaises, et se dirigea sur
Vidreras, regagnant cette fois la grande route de terre, parce qu'il
supposait que les Espagnols, tromps par la direction qu'il avait
prise de la Bisbal sur Palamos, se jetteraient en masse vers la mer.
Ce qu'il avait prvu arriva effectivement. Un corps envoy de
Barcelone, sous Milans, se porta par Mataro le long de la mer;
quelques dtachements sortis d'Hostalrich, des miquelets, des
somathnes accoururent vers le littoral pour en dfendre, avec les
Anglais, les principaux passages o ils croyaient rencontrer les
Franais.

Le gnral Saint-Cyr, prenant des chemins de traverse, se dirigea de
Palamos sur Vidreras, vit les troupes de Lassan et d'Alvarez, qu'il
avait trompes en les induisant  se jeter sur Girone, rduites  le
suivre de loin, au lieu de pouvoir lui barrer le chemin, et camper sur
ses derrires  une distance qui rendait toute attaque impossible.
Elles n'taient pas de force  se mesurer avec 17 ou 18 mille Franais
habilement et nergiquement conduits.

[En marge: Le gnral Saint-Cyr par ses marches et contre-marches,
russit  viter les places de Girone et d'Hostalrich.]

[En marge: Passage du dfil de Trenta-Passos.]

Le gnral Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et
de Lassan, qu'il avait d'abord en tte, ayant de plus sur sa gauche
les divers dtachements qui gardaient la mer, s'avanait comme un
sanglier entour de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait
droit  Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grce  la
lgret de son quipement, il put parcourir les hauteurs qui
entourent Hostalrich sans passer par la route fraye, en fut quitte
pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des
canonnires anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit
le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant vit les deux places
fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant
maintenant  craindre que la grande arme de don Juan de Vivs
elle-mme. Dans l'aprs-midi du 15, en effet, il rencontra un premier
dtachement de cette arme, celui qui tait venu de Barcelone sous les
ordres de Milans, et le rencontra  l'entre du dfil de
Trenta-Passos. Il se hta de forcer ce dfil, ne voulant pas avoir 
le franchir devant l'arme espagnole qu'il s'attendait  chaque
instant  trouver sur son chemin, car il n'tait plus qu' deux
journes de Barcelone.

[En marge: Don Juan de Vivs quitte enfin le blocus de Barcelone pour
venir avec toutes ses forces  la rencontre du gnral Saint-Cyr.]

Don Juan de Vivs, averti par le courrier qu'on lui avait envoy,
avait enfin quitt le blocus de Barcelone pour s'opposer  la marche
du gnral Saint-Cyr. Il avait dpch devant lui Milans, avec 4  5
mille hommes; il en amenait lui-mme 15 mille, desquels faisait partie
la division de Grenade, sous le gnral Reding. Le reste de la grande
arme de Catalogne tait aux environs de Barcelone, sur le Llobregat.

[En marge: Bataille de Cardedeu livre et gagne par les Franais sans
artillerie.]

Le gnral don Juan de Vivs vint prendre position  Cardedeu, sur des
hauteurs boises, que traverse la grande route de Barcelone. Il y
tait avec les 15 mille hommes tirs de son camp, et attendait sur sa
droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nue de
miquelets couvraient les environs. C'est cette force rgulire, place
dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et
seconde par de hardis tirailleurs, que le gnral franais avait 
culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone.

Son parti fut bientt pris.  ttonner il aurait gagn d'encourager
les Espagnols, de dcourager les Franais, en clairant les uns et les
autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres
n'avaient que des fusils; il aurait gagn de laisser  Claros, 
Alvarez,  Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par
derrire, tandis que Vivs l'attaquerait de front. Il donna donc  la
division Pino, qui marchait la premire, l'ordre de ne pas se
dployer, de ne pas tirer, car c'tait perdre du temps et des
munitions, tout ce dont on avait peu  perdre, de gravir tte baisse
la route escarpe de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin  la
baonnette. Malheureusement, avant que les ordres du gnral en chef
fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division
Pino, s'tait dploye  gauche de la route de Barcelone, sous le feu
de la division Reding, la meilleure de l'arme espagnole, et elle en
souffrait beaucoup. Le gnral Saint-Cyr porta sur-le-champ 
l'extrme gauche de cette brigade la division franaise Souham en
colonne serre, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi  la baonnette
sans se dployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-mme,
il prescrivit un mouvement semblable  la brigade Fontana, la seconde
de Pino, et la dirigea en colonne serre sur le centre des Espagnols.
 la droite de cette mme route il envoya deux bataillons menacer
l'extrmit de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prte  charger l o
le terrain le permettrait, s'avanait dans les intervalles d'une
colonne  l'autre.

[En marge: Brillants rsultats de la bataille de Cardedeu.]

Ces ordres, excuts avec prcision et une rare vigueur, furent suivis
du rsultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham 
l'extrme gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre,
abordrent avec tant de rsolution la ligne espagnole, qu'elles la
rompirent et la culbutrent en un clin d'oeil, dgageant ainsi sur
ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal  propos dploye. Les
dragons italiens et le 24e de dragons franais, s'lanant au galop,
chargrent les Espagnols dj repousss, et les jetrent dans un
affreux dsordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur
le champ de bataille 600 morts, 800 blesss, 1,200 prisonniers, toute
son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions,
dont nous avions grand besoin. Les gnraux Vivs et Reding, entrans
dans la droute gnrale, se sauvrent par miracle, l'un vers la mer,
o il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la
route de Barcelone, qu'il parvint  franchir grce  la vitesse de son
cheval. Cette bataille gagne en moins d'une heure nous valut, avec
l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et
un ascendant irrsistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros
survinrent  la fin du jour sur nos derrires, mais trop tard pour
prendre part  l'action. Le combat termin, ils n'avaient plus rien 
faire qu' regagner Girone, ou  se porter par des dtours au camp du
Llobregat.

[En marge: Entre du gnral Saint-Cyr  Barcelone, et joie des deux
armes franaises qui se rejoignent.]

Il ne restait qu'une tape  parcourir pour se rendre  Barcelone. Il
importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le
biscuit de nos soldats tait puis. Le gnral Saint-Cyr, plaant sur
les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blesss qui
pouvaient tre transports, et rduit  abandonner  la discrtion des
somathnes ceux qui n'taient pas capables de supporter le trajet, se
mit en route pour Barcelone, o il arriva le 17, au milieu de
l'tonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que
la vue d'une arme franaise venant les dbloquer remplissait d'une
vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et
on se promettait les plus heureux rsultats de cette runion.

Le gnral Saint-Cyr, outre l'artillerie prise  Cardedeu, en trouvait
une  Barcelone fort nombreuse, fort belle, et trs-facile  atteler
avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et
comptait au moins 17 mille hommes en tat de servir. De son ct, le
gnral Duhesme en avait encore, indpendamment des malades et des
blesss, 9 mille propres  un service actif. C'tait donc un effectif
rel de 26 mille hommes, gaux en nombre et suprieurs de beaucoup en
qualit  tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur
concentration tait le glorieux rsultat d'une marche aussi hardie que
savamment conduite.

[En marge: Arriv  Barcelone, le gnral Saint-Cyr ne veut pas s'y
renfermer, et se dcide  poursuivre l'arme catalane.]

Bien que Barcelone ne ft pas dpourvue de ressources alimentaires
autant que l'avait prtendu le gnral Duhesme, lequel avait exagr
sa dtresse, pour exciter le zle de ceux qui taient chargs de le
dbloquer, nanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on
voulait vivre. Le gnral Saint-Cyr tait en effet rsolu  poursuivre
ses avantages,  chercher partout l'arme espagnole, et  l'anantir
entirement, pour assiger ensuite, l'une aprs l'autre, les places
fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les
journes des 18 et 19 dcembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se
porta sur le Llobregat.

[En marge: Sortie de Barcelone pour dtruire le camp du Llobregat.]

Il n'tait pas fch, en accordant  ses troupes le temps de se
reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de
se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement prpar sur le
Llobregat,  quelques lieues de Barcelone. Si on a raison de chercher
 diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir
rencontrer en masse, pour le dtruire d'un seul coup, un ennemi plus
habile  se drober qu' combattre. Le gnral Saint-Cyr sortit avec
son corps d'arme, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division
Chabran. Il prposa l'autre, la division Lechi,  la garde de
Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour
culbuter tout ce qui se prsenterait sur son chemin.

[En marge: Bataille et victoire de Molins-del-Rey.]

Le 20 au soir il arriva devant le Llobregat, dont il borda le cours
depuis Molins-del-Rey jusqu' San-Feliu. Les Espagnols taient l, au
nombre de trente et quelques mille hommes, avec une forte artillerie,
tablis sur des hauteurs boises, et couverts par le Llobregat, qui
n'tait guable qu'en quelques points. Le pont de Molins-del-Rey, sur
lequel passe la grande route de Barcelone  Valence, avait t
fortement dfendu au moyen d'ouvrages d'un accs trs-difficile. Avec
de bonnes troupes, l'ennemi aurait d compter sur une pareille
position, et s'y croire en sret.

Le gnral Saint-Cyr s'y prit pour l'emporter avec cet art qui faisait
de lui l'un des premiers tacticiens de son sicle. Le 21 dcembre au
matin, il posta la division Chabran devant Molins-del-Rey, lui
enjoignant d'y dresser une batterie, comme si on devait agir
srieusement par cet endroit, et de ne rien ngliger pour persuader
aux Espagnols que c'tait l le vrai point d'attaque. Il lui
prescrivit ensuite, lorsqu'elle verrait que les autres colonnes
avaient travers le Llobregat au-dessous, de fondre imptueusement sur
le pont, de l'enlever, et de se placer sur la route de Valence, qui
donnait juste sur les derrires de l'ennemi. Tandis qu'il disposait
ainsi la division Chabran, il porta au-dessous  gauche la division
Pino, avec ordre de passer le Llobregat au gu de Llors, et plus
au-dessous encore la division Souham, avec ordre de le passer au gu
de Saint-Jean Despi. Le Llobregat franchi, ces deux divisions devaient
dborder la position des Espagnols, l'attaquer vigoureusement, et
l'emporter. Ce mouvement devait jeter les Espagnols sur la division
Chabran, si elle avait suivi ses instructions. Il ne pouvait ds lors
s'en sauver qu'un petit nombre.

[En marge: Rsultats de la victoire de Molins-del-Rey.]

Les dispositions du gnral Saint-Cyr s'excutrent fidlement, en
partie du moins. Le gnral Chabran feignit bien l'attaque prescrite
sur Molins-del-Rey. Les divisions Pino et Souham franchirent bien
aussi le Llobregat aux deux points indiqus, ce qui les conduisit au
pied des positions de l'ennemi, de manire  les dborder. Arrives
devant ces positions, elles les gravirent avec aplomb, sous un feu
assez srement dirig, et qui prouvait que les Espagnols avaient
acquis dj quelque instruction. Au moment o nous allions les
joindre, leur seconde ligne passant en colonne  travers les
intervalles de la premire, et oprant cette manoeuvre avec une
certaine prcision, fit mine de vouloir nous arrter. Mais elle se
rompit  la vue de nos baonnettes, et les rserves espagnoles,
n'attendant pas pour tirer qu'elle et vacu le terrain, lui
causrent autant de dommage qu' nous-mmes. Alors toute la masse
s'enfuit en dsordre, abandonnant son artillerie, son parc de
munitions, jetant ses fusils et ses sacs. Si dans cet instant le
gnral Chabran, faisant succder  une attaque feinte une attaque
srieuse, comme il en avait reu l'ordre, et enlev Molins-del-Rey 
temps, et dbouch sur les derrires des Espagnols, pas un n'aurait
russi  se sauver. Le gnral Chabran enleva  la vrit cette
position, mais trop tard pour que sa prsence sur la route de Valence
et toute l'utilit dsire. Nanmoins cette bataille fut encore pour
les Espagnols une affreuse droute, qui nous valut la prise de
cinquante bouches  feu, d'une immense quantit de fusils jets en
fuyant, et de douze ou quinze cents prisonniers ramasss par la
cavalerie. Dans le nombre se trouvait le gnral espagnol Caldagns.
La dispersion de l'ennemi fut complte, comme aprs Tudela et
Espinosa.

De toute l'arme du gnral Vivs, il ne se rallia pas plus de quinze
mille hommes  Tarragone, privs d'armes et fort affaiblis dans leur
moral. Ds ce moment, le gnral Saint-Cyr tait matre de la campagne
en Catalogne, et nul obstacle ne l'empchait de la parcourir en tous
sens pour y entreprendre les siges qu'il lui plairait d'excuter.
Barcelone soumise ne pouvait plus rien tenter.

Une place forte rduite au moyen d'un sige rgulier, une marche des
plus hardies et des plus difficiles  travers un pays couvert
d'ennemis, deux batailles gagnes, un ascendant dcisif acquis  nos
armes, tels taient les rsultats qu'avait obtenus l'arme du gnral
Saint-Cyr, du 6 novembre au 21 dcembre, et qui compensaient bien
quelques retards reprochs  cet habile gnral. On aurait pu agir
plus vite, mais non pas mieux.

[En marge: Situation gnrale des Franais en Espagne de dcembre
1808.]

Les Franais taient donc, dans la seconde moiti de dcembre, libres
de leurs mouvements en Catalogne, occups en Aragon  prparer le
sige de Saragosse, matres des Asturies et de la Vieille-Castille par
le marchal Soult, en possession de Madrid et de la Nouvelle-Castille
par le gros de l'arme franaise, et envoyaient des patrouilles de
cavalerie  travers la Manche, jusqu' la Sierra-Morena. Ils n'avaient
plus qu'un pas  faire pour envahir le midi de la Pninsule; mais
auparavant, Napolon voulait avoir sous sa main les corps qu'il
attendait, soit pour prendre les Anglais  revers, s'ils s'engageaient
vers le nord de l'Espagne, soit pour percer dans le midi s'ils se
retiraient en Portugal: alternative possible, et  laquelle on pouvait
croire d'aprs les renseignements contradictoires fournis par les
dserteurs et les prisonniers.

[En marge: Forces dont dispose Napolon par l'arrive de tous les
corps appels  Madrid.]

Mais au moment mme o s'accomplissaient en Catalogne les heureux
vnements que nous venons de retracer, les corps en marche taient
arrivs, et des rapports plus circonstancis claircissaient la
situation. Le marchal Ney tait entr  Madrid avec les divisions
Marchand et Lagrange (celle-ci devenue Maurice-Mathieu par suite de la
blessure du gnral Lagrange). La division Dessoles, reste pendant
quelques jours en arrire pour pacifier la province de Guadalaxara, y
avait laiss le 55e de ligne avec de l'artillerie et un dtachement de
dragons, et entrait elle-mme  Madrid  la suite du 6e corps. Le
marchal Lefebvre, rejoint, comme nous l'avons dit, par la division
polonaise Valence, tait descendu par le Guadarrama sur l'Escurial, et
avait t envoy  Talavera, prcd par la cavalerie lgre de
Lasalle, et par les dragons de Milhaud. Napolon avait donc  Madrid
les corps de Victor, de Ney, de Lefebvre, la garde impriale et les
divisions de dragons Latour-Maubourg, Lahoussaye, Milhaud,
reprsentant environ 75 mille hommes, capables de marcher
immdiatement. Il avait par consquent de quoi frapper o il voudrait
un coup dcisif. En arrire venaient la division Laborde, dj rendue
 Burgos, la division Loison qui la suivait, les dragons de Lorge
placs au del de Burgos, les dragons de Millet en de, et enfin le
marchal Soult, repassant des Asturies dans le royaume de Lon avec
les divisions Merle et Mermet, et un dtachement de cavalerie.
Napolon attendait  chaque instant d'tre exactement renseign sur
les Anglais pour prendre dfinitivement un parti  leur gard.

[En marge: Les Anglais, aprs de longues hsitations, prennent enfin
leur parti et marchent sur Valladolid.]

[En marge: Une dpche intercepte par les Anglais, les dcide 
marcher contre le marchal Soult.]

Le gnral Moore, tout aussi embarrass que lui pour savoir la vrit
dans un pays o l'on ne disait rien aux Franais, par haine, et gure
plus aux Anglais, par rpugnance pour les trangers, mme quand ces
trangers taient des auxiliaires, le gnral Moore avait fini, aprs
de longues hsitations, par adopter un plan de campagne. Alarm de sa
situation au milieu des armes franaises, dgot de ses allis,
qu'il avait crus ardents, dvous, empresss  le seconder, et qu'il
trouvait abattus, consterns, ne livrant rien qu' prix d'argent, il
aurait voulu se retirer, et se serait retir en effet, si les
supplications de la junte centrale, rfugie  Sville, ne l'en
avaient empch, et surtout si le ministre anglais, M. Frre, n'avait
appuy les supplications de la junte par des sommations
imprieuses[28]. Le sage gnral Moore, qui dj, comme on l'a vu,
avait abandonn sa ligne de communication avec le Portugal pour s'en
crer une sur la Galice, et s'tait achemin vers le Duero, pour y
rallier sir David Baird, venait d'ajouter quelque chose  cette
rsolution: c'tait de se porter  Valladolid, ce qui lui donnait
encore mieux l'apparence de menacer les communications des Franais,
et de servir de quelque manire la cause des Espagnols, sans
compromettre ni sa jonction avec David Baird, ni sa retraite sur la
Corogne. Le gnral anglais, une fois cette rsolution prise, avait
march de Salamanque sur Valladolid, prescrivant  sir David Baird de
le rejoindre par Benavente. Mais  peine commenait-il ce mouvement,
que les Espagnols ayant assassin un officier franais qui portait au
marchal Soult des ordres de l'Empereur, et ayant vendu pour quelques
louis ses dpches  la cavalerie anglaise, il apprit que le marchal
Soult passait des Asturies dans le royaume de Lon, qu'il allait y
tre en force infrieure  l'arme britannique; car il tait dit dans
les dpches interceptes que le marchal n'avait en ce moment que
deux divisions d'infanterie, ce qui ne pouvait faire avec la
cavalerie plus de 15 mille hommes, tandis que les Anglais en devaient
avoir 29 ou 30, aprs la runion du corps principal avec David Baird.
Le gnral Moore dans cette situation, ayant plutt  dsirer une
rencontre qu' l'viter, n'en rsolut pas moins, en acclrant sa
jonction avec sir David Baird, de l'oprer plus en arrire qu'il
n'avait projet d'abord, et, au lieu de l'effectuer vers Valladolid,
de l'effectuer par Toro sur Benavente, o il avait appel sir David
Baird. Ce mouvement excut comme il l'avait conu, il arriva le 18 
Castronuevo, et sir David Baird  Benavente. Le 20 dcembre ils
taient runis l'un et l'autre  Mayorga, ayant environ 29 mille
hommes, dont 24 mille fantassins, 3 mille cavaliers, 2 mille
artilleurs, et 50 bouches  feu, arme du reste excellente, et ayant
dj pris en Portugal l'habitude de se mesurer avec les Franais. Le
gnral Moore se hta d'crire au marquis de La Romana, qui venait de
quitter Lon avec les restes de l'arme de Blake pour chercher un abri
en Galice, de ne point le laisser seul en prsence des Franais,
devant lesquels il allait se trouver. Le marquis de La Romana, devenu
 cette poque gnralissime espagnol, et commandant spcial des
armes de Vieille-Castille, Lon, Asturies et Galice, avait ralli une
vingtaine de mille hommes, dans un tat de dnment absolu, incapables
d'tre prsents  l'ennemi, et le pensant eux-mmes, car ils
n'avaient plus aucun dsir de rencontrer les Franais. C'est pourquoi
le marquis de La Romana les conduisait par Lon et Astorga en Galice,
o il esprait les rorganiser sous la protection des montagnes,
protection que l'hiver rendait plus rassurante. Le gnral Moore,
regrettant moins son appui qu'alarm de voir encombrer les routes de
la Galice, seule ligne de retraite dsormais de l'arme anglaise,
obtint  force d'instances qu'il retournerait  Lon. Le marquis de La
Romana y ramena en effet prs de 10 mille hommes, les moins dpourvus,
les moins dsorganiss de cette arme de Blake, dont on s'tait promis
tant de merveilles. Le gnral espagnol envoya mme une avant-garde de
5  6 mille hommes  Mansilla, sur la rivire de l'Esla.

[Note 28: Les dpches de John Moore, publies par sa famille, ne
peuvent laisser aucun doute sur tous ces points.]

[En marge: Le gnral Moore s'avance sur Sahagun  la rencontre du
marchal Soult.]

Le gnral Moore runi  son lieutenant sir David Baird, et comptant
29 mille hommes de bonnes troupes, avec environ 10 mille Espagnols,
utiles au moins comme troupes lgres, commena  s'avancer  pas de
loup vers le marchal Soult, dsirant, craignant tout  la fois de le
rencontrer, le dsirant quand il songeait au petit nombre des soldats
du marchal, le craignant quand il songeait  la masse des Franais
rpandus en Espagne, et  la rapidit avec laquelle Napolon savait
les mouvoir. Le 21, il se porta  Sahagun, o le gnral Paget enleva
quelques hommes  un dtachement des dragons de Lorge. (Voir la carte
n 43.)

[En marge: Napolon est averti le 19 dcembre, par des dserteurs, de
la marche des Anglais.]

[En marge: Promptitude et sret de ses dterminations.]

C'est le 19 dcembre que Napolon apprit d'une manire certaine, par
des dserteurs du gnral Dupont, que l'arme anglaise, forte,
disaient ces dserteurs, de 15  20 mille hommes, avait quitt
Salamanque pour se rendre  Valladolid. Des rapports de cavalerie
l'informrent en mme temps de la prise de quelques Anglais en avant
de Sgovie, lesquels appartenaient probablement au corps qui, sous le
gnral Hope, avait eu tant de dtours  faire pour rejoindre le
gnral Moore  Salamanque. Napolon savait de plus avec certitude
qu'un autre corps tait venu par la Corogne  Astorga. Il supposait
donc que l'arme anglaise pourrait s'lever  trente mille hommes, et
il eut d'abord un peu de peine  s'expliquer ses mouvements, car
jusque-l il l'avait crue plutt dispose  s'enfuir en Portugal, qu'
courir sur les derrires des Franais. Mais bientt il devina la
vrit en concluant de sa marche au nord qu'elle voulait changer sa
ligne de retraite, et la placer sur la route de la Corogne. Son parti
fut pris  l'instant avec cette promptitude de dtermination et cette
sret de coup d'oeil qui ne l'abandonnaient jamais.

[En marge: Manoeuvre de Napolon pour envelopper les Anglais.]

Loin d'tre inquiet de trouver les Anglais sur sa ligne d'opration,
il souhaita de les y voir engags plus encore qu'ils ne l'taient,
pour se porter lui-mme sur leurs derrires. Il prescrivit au marchal
Soult et  tous les corps qui taient en marche sur Burgos, ou au
del, tels que la division Laborde du corps de Junot, et les dragons
de Lorge, de se concentrer entre Carrion et Palencia, et d'employer le
temps, non pas  marcher en avant, mais  se rallier, car il aimait
mieux attirer les Anglais que les repousser. Quant  lui, par un
mouvement en arrire vivement excut, il songea  passer le
Guadarrama entre l'Escurial et Sgovie, c'est--dire  la droite de
Madrid, et  se jeter dans le flanc des Anglais, si par bonheur ils
s'engageaient assez avant dans la Vieille-Castille pour rencontrer le
marchal Soult. S'ils avaient, comme on le disait, paru  Valladolid,
il tait possible en s'avanant rapidement par l'Escurial sur
Villa-Castin, Arevalo, et Tordesillas, de les envelopper, et de les
prendre jusqu'au dernier. Mais il fallait se porter en toute hte dans
cette direction, et profiter du temps, qui tait superbe encore autour
de Madrid, pour excuter cette marche dcisive.

[En marge: Dpart du marchal Ney pour passer le Guadarrama avec les
divisions Marchand et Maurice-Mathieu.]

[En marge: Dpart de Napolon avec la division Dessoles, la division
Lapisse et la garde impriale.]

Napolon, inform le 19 dcembre, ordonna au marchal Ney de se mettre
en route le 20 avec deux divisions, qui, outre l'avantage d'avoir ce
marchal  leur tte, taient au nombre des meilleures de la Grande
Arme. Le marchal Ney devait tre rejoint en route par les dragons de
Lahoussaye, qui allaient se diriger vers lui par Avila. La division
Dessoles et la division Lapisse, celle-ci emprunte au corps du
marchal Victor, devaient suivre aussi vite que le permettrait leur
emplacement actuel autour de Madrid. Au cas o les renseignements
encore incertains, d'aprs lesquels on avait rsolu ce mouvement
considrable, se confirmeraient, l'Empereur avait le projet de partir
avec toute la garde impriale  pied et  cheval, et une immense
rserve d'artillerie, pour joindre le marchal Ney, et accabler les
Anglais si on parvenait  les atteindre. Il emmenait ainsi une
quarantaine de mille hommes; le marchal Soult en pouvait rallier une
vingtaine; c'tait plus qu'il n'en fallait pour craser les Anglais et
les faire tous prisonniers en manoeuvrant bien.

[En marge: Forces laisses  Madrid pour la garde de cette capitale.]

[En marge: Mouvement du marchal Lefebvre pour se porter sur les
derrires des Anglais.]

Napolon confia au marchal Victor le soin de garder Madrid et
Aranjuez avec les divisions Ruffin et Villatte, plus la division
allemande Leval, que le marchal Lefebvre n'avait pas conduite avec
lui  Talavera. Il lui adjoignit en outre la division des dragons
Latour-Maubourg, la plus nombreuse de l'arme. Quant au marchal
Lefebvre, qui avait  Talavera la belle division franaise Sbastiani,
une bonne division polonaise, la cavalerie de Lasalle, et les dragons
de Milhaud, c'est--dire 10 mille fantassins et 4 mille cavaliers
excellents, il lui ordonna de partir de Talavera, o il avait eu le
loisir de se reposer, de courir promptement au pont d'Almaraz sur le
Tage, d'enlever ce pont  l'arme d'Estrmadure, de la repousser au
del de Truxillo, de s'en dbarrasser ainsi pour long-temps, et puis
de se drober par sa droite pour se porter par Plasencia sur la route
de Ciudad-Rodrigo. Il tait possible en effet que si les Anglais,
battus, mais non envelopps, prenaient pour se retirer le chemin du
Portugal, on russt  leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il
y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer.
Quant  l'ancienne arme de Castaos, retire  Cuenca, le marchal
Victor avec les divisions franaises Ruffin et Villatte, avec la
division allemande Leval, avec les dragons Lahoussaye, tait bien
assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle
songeait  en faire une. En tout cas, des instructions taient
laisses pour qu'au premier signal le marchal Lefebvre ft un
mouvement rtrograde vers Aranjuez et Madrid.

Napolon ayant ainsi par  tout, et se confirmant de plus en plus
dans l'opinion qu'il s'tait faite de la marche adopte par les
Anglais, se mit lui-mme en route le 22 aprs avoir achemin la garde
 la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il ritra  son frre
l'ordre de rester toujours  la maison royale du Pardo, ne jugeant pas
encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer
le gouvernement civil au gouvernement militaire.

[En marge: Passage du Guadarrama.]

Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial,
et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde
commenait  le gravir. Le temps, qui jusque-l avait t superbe,
tait tout  coup devenu affreux, au moment mme o l'on avait des
marches forces  excuter. Ainsi dj la fortune changeait pour
Napolon; car, aprs lui avoir envoy le soleil d'Austerlitz, elle lui
envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance o
il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les
Anglais. tait-il donc dcid que, toujours heureux contre l'Europe
coalise, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable
Angleterre? Napolon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler 
l'entre de la gorge, o venaient s'encombrer aussi les charrois
d'artillerie, lana son cheval au galop, et gagna la tte de la
colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient
qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands prils. Il n'y
avait pas l de quoi arrter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre
pied  terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer
les premiers, en colonne serre, conduits par des guides. Ces hardis
cavaliers marchant en tte de l'arme, et foulant la neige avec leurs
pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les
suivaient. Napolon gravit lui-mme la montagne  pied au milieu des
chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigu, sur
le bras du gnral Savary. Le froid, qui tait aussi rigoureux qu'
Eylau, ne l'empcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son
projet avait t d'aller coucher  Villa-Castin; mais force fut de
passer la nuit dans le petit village d'Espinar, o il logea dans une
misrable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On
prit, sur les mulets chargs de son bagage, de quoi lui servir un
repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec
eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commenc 
l'cole de Brienne, pour finir il ne savait o, et se plaignant
quelquefois de ses gnraux de cavalerie, qui avaient battu le pays
entre Valladolid, Sgovie et Salamanque pendant plusieurs semaines,
sans l'informer  temps du voisinage de l'arme anglaise. Il fallait
que des dserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent
venus lui apprendre un fait si important pour ses oprations
ultrieures.

[En marge: Arrive  Villa-Castin.]

Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde  Villa-Castin.
Mais, la montagne franchie,  la neige avait succd la pluie, et au
lieu de gele on trouva des boues affreuses. On enfonait dans les
terres inondes de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans
les terres de la Pologne. L'infanterie avanait avec peine;
l'artillerie n'avanait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put
pousser au del d'Arevalo. Le marchal Ney, qui, avec deux divisions
d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tte de la
colonne, bien qu'il et deux jours d'avance, n'avait pu dpasser
Tordesillas.

[En marge: Arrive  Tordesillas le 26.]

[En marge: Marche du marchal Soult  la rencontre des Anglais.]

L'Empereur, fatigu d'attendre, voulut se porter lui-mme 
l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et
laissa la garde impriale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il
conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arriv le 26 
Tordesillas  la tte de ses chasseurs, il reut une dpche du
marchal Soult, qui lui tait parvenue de Carrion en douze heures. Le
marchal Soult, aprs avoir quitt les Asturies et s'tre port de
Potes  Saldaa, tait ce jour mme  Carrion, ayant  sa gauche la
division Laborde  Paredes, et les dragons de Lorge  Frechilla. On
lui avait signal la prsence des Anglais entre Sahagun et Villalon, 
une marche des troupes franaises. (Voir la carte n 43.) Il avait 20
mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec
les gnraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se
dfendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui
taient devant lui au nombre de 29  30 mille.

[En marge: Situation critique des Anglais prs d'tre pris entre le
marchal Soult et le marchal Ney.]

Cette dpche remplit Napolon d'esprance et d'anxit.--Si les
Anglais, rpondit-il au marchal Soult, sont rests un jour de plus
dans cette position, ils sont perdus, car je vais tre sur leur
flanc.--Le marchal Ney entrait effectivement ce mme jour  Medina de
Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napolon ordonna au
marchal Soult de poursuivre les Anglais l'pe dans les reins, s'ils
se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une
marche; _car plus ils s'engageraient_, disait-il, _et mieux cela
vaudrait_.

[En marge: Avis parvenu au gnral Moore qui le dcide  dcamper.]

Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napolon, ne voulait
pas lui donner la satisfaction de prendre une arme anglaise tout
entire, bien qu'il et mrit ce succs par l'habilet et la hardiesse
de ses oprations. Le gnral Moore, parvenu le 23  Sahagun, et se
disposant  faire encore une marche pour rencontrer le marchal Soult,
qu'il esprait surprendre dans un tat de grande infriorit numrique,
avait recueilli un double renseignement. D'une part, il avait appris que
des fourrages en quantit considrable taient prpars pour la
cavalerie franaise  Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana
avait reu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqu l'avis
que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, videmment
pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille.
 ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le gnral Moore avait
contremand le mouvement ordonn sur Carrion, rsolu  attendre avant de
s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de
nombreuses troupes franaises n'ayant fait que s'accrotre, il avait
redout quelque grande manoeuvre de la part de Napolon, et s'tait
dcid aussitt  oprer sa retraite. Il l'avait, en effet, commence le
24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continue le lendemain 25 pour
la cavalerie et l'arrire-garde. Sir David Baird s'tait retir sur
l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'arme, sur l'Esla galement,
par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage
aboutissaient  Benavente. Le gnral Moore avait en mme temps suppli
le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la mme
rivire, pour que les Franais ne pussent pas le tourner; ce qui
revenait  lui demander de se faire charper pour le salut de l'arme
anglaise. En dcampant, le gnral Moore prit soin d'crire au
gouvernement espagnol  Sville, au gouvernement anglais  Londres, que,
s'il se retirait, c'tait aprs avoir excut une importante manoeuvre,
et rendu un grand service  la cause espagnole; car, en attirant
Napolon au nord, il avait dgag le midi, et donn le temps aux forces
des provinces mridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne.

[En marge: Retraite du gnral Moore sur Benavente.]

Cette manire prsomptueuse de prsenter les vnements, peu ordinaire
au gnral Moore, lui tait inspire par le dsir de colorer la triste
campagne qu'on l'avait condamn  faire. Au fond, il n'avait jamais
song, une fois parvenu sur le thtre des oprations, et clair sur
la valeur des armes espagnoles, qu' se replier d'abord vers le
Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donn comme une
manoeuvre importante entreprise dans l'intrt des Espagnols, n'avait
donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la
porter d'Oporto sur la Corogne. Le 26, du reste, il tait  Benavente,
chapp du filet dans lequel Napolon allait le prendre, puisque, d'un
ct, le marchal Soult n'tait ce mme jour qu' Carrion, et que de
l'autre le marchal Ney n'tait qu' Medina de Rio-Seco. (Voir la
carte n 43.) Les tranards, les bagages, les derniers corps de
cavalerie ayant pass dans la soire et dans la matine du 27, on fit
sauter le pont, qui tait une cration de l'ancien rgime, du temps o
la royaut, conseille par de sages ministres, excutait en Espagne de
beaux ouvrages. C'tait un dommage et une cause de grand dplaisir
pour les Espagnols.

[En marge: Les Franais ne peuvent arriver que le 29  Benavente, o
les Anglais taient le 27.]

[En marge: Combat d'arrire-garde dans lequel le gnral
Lefebvre-Desnoette est fait prisonnier.]

Impatient d'atteindre les Anglais, Napolon, accouru  l'avant-garde
avec ses chasseurs, ne put cependant tre que le 28  Valderas, et que
le 29 aux approches de Benavente. Le gnral Moore conduisant une arme
solide mais lente, qui ne savait se battre qu'aprs avoir bien mang, et
ne pouvait manger qu' la condition de porter beaucoup de bagage avec
elle, avait perdu la journe du 28  Benavente,  faire dfiler sous ses
yeux tout le matriel qui embarrassait sa marche. Le 29 il en partait
avec une arrire-garde de troupes lgres et de cavalerie, lorsque de
Valderas accouraient les chasseurs de la garde impriale, ayant  leur
tte l'imptueux Lefebvre-Desnoette, lequel tait habitu  fondre sur
les Espagnols sans les compter, et  leur passer sur le corps quel que
ft leur nombre. Il emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde.
L'Esla, qui coule  quelque distance de Benavente, et dont on avait
dtruit le pont, celui de Castro-Gonzalo, tait grossie par les pluies
torrentielles de l'hiver. Aprs avoir cherch un gu et l'avoir trouv,
Lefebvre-Desnoette franchit la rivire avec ses escadrons, et galopant
sur les derrires des Anglais, se mit  en sabrer quelques-uns. Mais il
n'avait pas vu la cavalerie anglaise runie en masse  l'arrire-garde,
et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette
cavalerie, qui tait forte de prs de trois mille chevaux, se rabattit
presque tout entire, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoette.
Celui-ci ne perdit pas contenance, chargea tous ceux qui voulaient lui
barrer le chemin pour repasser l'Esla, puis se jeta avec ses hommes  la
nage, afin de regagner l'autre rive, car il lui tait impossible,
n'ayant que trois cents chevaux, d'en combattre trois mille. La plupart
de ses cavaliers parvinrent  s'chapper, mais une trentaine furent tus
ou pris, et lui-mme, s'tant lanc dans la rivire le dernier, allait
se noyer, vu que son cheval, frapp d'une balle, ne pouvait plus le
soutenir, lorsque deux Anglais le sauvrent en le faisant prisonnier. Il
fut amen comme un prcieux trophe au gnral Moore. Le gnral anglais
avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit
avec des gards infinis le brillant gnral qui commandait la cavalerie
lgre de Napolon, le fit asseoir  sa table, et lui donna un
magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l'arme anglaise
continua sa marche sur Astorga, o sir David Baird avait dj reu
l'ordre de se diriger.

[En marge: Janv. 1809.]

[En marge: Destruction par le marchal Soult de l'arrire-garde
laisse au pont de Mansilla par le marquis de La Romana.]

Tandis que l'arme anglaise s'en tirait en faisant sauter les ponts,
l'arme espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit
chez soi, n'avait pas dtruit le pont de Mansilla, jet sur l'Esla en
avant de Lon, ainsi que celui de Castro-Gonzalo l'est sur la mme
rivire en avant de Benavente. La Romana, non moins press de s'enfuir
que les Anglais, avait cependant laiss une arrire-garde de trois
mille hommes au pont de Mansilla. Ce pont tait sur la route du
marchal Soult venant de Sahagun. Le 29, jour mme de la msaventure
du gnral Lefebvre-Desnoette, le gnral Franceschi, commandant la
cavalerie lgre du marchal Soult, aborda au galop le pont de
Mansilla, qu'on n'avait pas eu soin d'obstruer, culbuta une ligne
d'infanterie qui gardait ce pont, le traversa  la suite des fuyards,
attaqua et culbuta une seconde ligne d'infanterie qui tait sur
l'autre rive, lui enleva son artillerie, tua ou blessa quelques
centaines d'hommes, en prit 1,500 avec beaucoup de canons, puis se
porta sur la ville de Lon, qu'il fit vacuer. La rivire de l'Esla
tait donc franchie sur tous les points, et, quoique les montagnes de
la Galice, dans lesquelles on pntre aprs Astorga, prsentassent de
graves et nombreux obstacles, toutefois la vitesse de nos soldats
permettait d'atteindre l'arme anglaise, si le sol ne cdait pas sous
leurs pieds. Mais la pluie continuait, et les routes dtruites par le
passage de deux armes, celles de La Romana et de Moore, pouvaient
bien devenir impraticables.

Napolon, arriv  Benavente, n'y tait malheureusement pas avec le
gros de ses forces, car le marchal Ney, les gnraux Lapisse,
Dessoles, la garde impriale, bien qu'ils se htassent tous de le
joindre, ne suivaient ni sa personne ni ses chasseurs  cheval. Le 31
dcembre 1808, il se trouvait  Benavente. Le marchal Soult, qui
avait pris la route de Lon, tait bien plus prs de l'ennemi.
Napolon lui avait ordonn de le poursuivre sans relche. Mais la boue
tait profonde, et les soldats enfonaient jusqu' mi-jambe.

[En marge: Arrive  Astorga le 1{er} janvier 1809.]

[En marge: Affreux spectacle offert sur les routes que parcourent les
Anglais.]

[En marge: Mcontentement des Espagnols  l'gard des Anglais.]

Le 1er janvier 1809, anne qui ne devait pas tre moins fconde en
scnes sanglantes que les annes les plus meurtrires du sicle, le
marchal Bessires, prcdant Napolon, courait avec sept  huit mille
chevaux sur Astorga, tandis que le gnral Franceschi, prcdant le
marchal Soult, y courait par la route de Lon. On y tait le 1er au
soir. Rien ne pourrait donner une ide du dsordre que prsentait la
route, et surtout la ville d'Astorga elle-mme. Malgr les vives
instances que le gnral Moore avait adresses au marquis de La Romana
pour qu'il lui laisst intact le chemin d'Astorga  la Corogne, et
qu'il allt s'enfermer dans les Asturies afin d'inquiter le flanc
droit des Franais, le gnral espagnol n'en avait tenu compte, et
avait prfr gagner lui aussi la route de la Corogne, trouvant la
Galice plus sre que les Asturies, parce qu'elle tait plus loigne,
et mieux protge par les montagnes. Les deux armes anglaise et
espagnole, si diffrentes de moeurs, d'esprit, d'aspect, s'taient
donc rencontres sur la route d'Astorga, et, s'y faisant obstacle, y
avaient accumul leurs dbris. Partout on voyait des Espagnols en
haillons s'arrtant, non qu'ils fussent fatigus, mais parce que nos
cavaliers les avaient atteints de coups de sabre, des Anglais ne
pouvant plus marcher, et la plupart ivres, une immensit de charrois
trans par des boeufs, et chargs ou de guenilles espagnoles, ou du
riche matriel des Anglais. Il y avait l de nombreuses captures 
faire; mais un spectacle pnible frappait plus que tout le reste nos
soldats, c'tait celui d'une quantit considrable de beaux chevaux,
morts de coups de feu sur la route. Les Anglais, ds que leurs
chevaux taient fatigus, s'arrtaient, leur tiraient un coup de
pistolet dans la tte, et puis s'en allaient  pied. Ils aimaient
mieux tuer leur compagnon de guerre que d'en laisser l'usage 
l'ennemi. On n'et jamais obtenu de nos cavaliers ce genre de courage.
Toutes les habitations taient dvastes sur la route. Les Anglais ne
trouvant pas les habitants disposs  leur donner ce qu'ils avaient,
et les appelant des ingrats, pillaient, brlaient ensuite leurs
maisons, et souvent expiraient eux-mmes, ivres de vin d'Espagne, au
milieu des incendies qu'ils avaient allums.--Nous, des ingrats!
rpondaient les malheureux Espagnols; ils sont venus pour eux, et ils
partent sans mme nous dfendre!--Les Espagnols en taient arrivs 
ce point, qu'ils regardaient presque nos soldats comme des
librateurs.

[En marge: Indiscipline et dsorganisation de l'arme britannique dans
sa retraite.]

 Astorga ce spectacle paraissait encore plus attristant qu'ailleurs.
Le matriel abandonn par les Anglais tait immense. Le nombre de
leurs malades, de leurs tranards, s'tait accru en proportion des
distances parcourues. Une proclamation ferme et honnte du gnral
Moore, pour leur interdire la maraude, le pillage, l'ivrognerie,
n'avait produit aucun rsultat; car cette arme, qui ne se soutient
que par la discipline, en la perdant par la fatigue et la
prcipitation, perdait tout ce qui la rend respectable. Aprs la
satisfaction qu'on aurait eue  la faire prisonnire, on ne pouvait
pas en goter une plus vive que de la voir passe de tant de
rgularit et d'aplomb,  tant de dsordre, d'abattement, de misre et
de mauvaise conduite.

[En marge: Napolon reoit sur la route d'Astorga des dpches de
France qui l'obligent  s'arrter.]

Napolon, suivant de prs son avant-garde, entra lui-mme  Astorga
le lendemain 2 janvier. En route il avait t joint par un courrier
venant de France, et avait voulu sur le chemin mme prendre
connaissance des dpches qu'il lui apportait. On avait allum un
grand feu de bivouac, et il s tait mis  lire le contenu de ces
dpches. Elles lui annonaient ce dont il n'avait jamais dout, la
probabilit d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement
du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimul
d'abord quand elle avait craint de dvoiler ce qu'elle projetait, ses
armements nis et mme ralentis quand elle avait craint un brusque
retour sur le Danube des troupes de la grande arme, n'taient plus
cachs, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la
pninsule espagnole la plus considrable et la meilleure partie des
forces de Napolon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait
entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en
devait faire une nouvelle et terrible exprience. Mais aprs avoir
laiss passer l'occasion o les Franais taient engags sur la
Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle o ils
taient engags sur le Tage, et elle armait avec une vidence qui ne
permettait plus de doute sur ses desseins. En mme temps l'Orient
s'obscurcissait. Ce n'tait point au moyen de ngociations pacifiques
qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux
Russes. De plus, la Russie, toujours fidle  l'alliance au prix
convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprs de
l'Autriche pour que celle-ci n'expost pas l'Europe  une nouvelle
secousse, ne montrait plus cependant le mme enthousiasme pour
l'alliance franaise, depuis que le merveilleux avait disparu, et
qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy.
Cette dernire acquisition tait dj fort belle assurment, car,
aprs quarante ans couls, la Russie n'est pas encore dans ces deux
capitales; mais c'tait de la simple ralit (du moins  ce qu'elle
croyait alors), et ce n'tait pas du prodige. Elle rptait toujours
que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Franais
pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses dmonstrations avait
perdu de sa vivacit; en tout cas elle serait trop occupe elle-mme
sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Franais le
Danube suprieur, et Napolon devait s'attendre  ce que la tche
d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pserait sur lui
seul comme par le pass. Il fallait donc qu'il employt janvier,
fvrier, mars  prparer ses armes d'Allemagne et d'Italie. C'tait
assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne ft
pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa proccupation
avait t visible au point de frapper ceux qui l'entouraient.

[En marge: Napolon renonce  poursuivre les Anglais lui-mme, et
laisse ce soin au marchal Soult, appuy par le marchal Ney.]

Arriv  Astorga, il changea tous ses projets. Il ne renonait pas,
bien entendu,  faire poursuivre les Anglais l'pe dans les reins,
mais il renonait  les poursuivre lui-mme. Il confia ce soin au
marchal Soult, qui, marchant par la route de Lon, tait plus
rapproch d'Astorga que le marchal Ney, marchant par Benavente. Il
plaa sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient
dj, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de
Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, forme de
rgiments provisoires, tait reste dans les Asturies. Mais la
division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet
taient excellentes. Tout le corps de Junot avait t vers dans les
deux divisions Laborde et Heudelet, et il tait fort aguerri par sa
dernire campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore
en arrire, mais la division Laborde avait ralli le marchal Soult,
et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions
d'infanterie prsentant environ 20 mille hommes. Napolon lui
adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie
Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforc de la division
Heudelet, le marchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais
jusque-l il n'en possdait que 24 mille. Le marchal Ney,  la tte
des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin.
Napolon ordonna au marchal Soult de poursuivre les Anglais 
outrance, et de ne rien ngliger pour les empcher de s'embarquer.

[En marge: Napolon laisse la division Lapisse en Vieille-Castille,
envoie la division Dessoles  Madrid, et s'tablit de sa personne 
Valladolid.]

Napolon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour
demeurer dans cette capitale, et y faire face  toutes les
ventualits. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille,
voulant qu'il restt quelques troupes dans cette province. Enfin il
dirigea la garde impriale et se dirigea lui-mme sur Benavente, et de
Benavente sur Valladolid, afin de s'y tablir de sa personne, et de
gouverner de cette rsidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe.

Il n'y avait plus en effet grande manoeuvre  excuter  la suite des
Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des
lieutenants de Napolon tait tout aussi propre que lui  cette
opration, surtout si c'et t le marchal Ney. Celui-ci, par
malheur, se trouvait trop en arrire pour tre principalement charg
de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napolon, ne se regardant pas
comme ncessaire  la queue des Anglais, se crut mieux plac 
Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre
d'Espagne et tre sur la route des courriers de France, tandis que
s'il se ft post  Astorga ou  Lugo, les courriers auraient eu un
dtour de plus de cent lieues  faire pour le joindre, et il n'aurait
pas pu, tout en dirigeant les armes d'Espagne, s'occuper de
l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc 
Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des vnements
d'Allemagne autant que lui-mme.

Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du marchal
Soult, il rsolut de ddommager le gnral Junot en lui confiant le
commandement des troupes qui assigeaient Saragosse, et que le
marchal Moncey  son gr commandait trop mollement. Il destinait plus
tard le marchal Moncey  oprer sur le royaume de Valence, que ce
marchal connaissait dj. Le marchal Lefebvre, auquel il tait
prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'
Truxillo, avait bien, il est vrai, enlev ce pont, mais il avait eu
l'ide singulire de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir
reu l'ordre, prenant pour une instruction dfinitive une premire
indication de Napolon. Dans ce mouvement il s'tait laiss couper en
deux par la Tietar dborde, et il avait envoy une partie de son
corps sur Tolde, tandis qu'il emmenait l'autre  Avila. Napolon,
trs-mcontent, plaa sous l'autorit de l'tat-major de Joseph le
corps du marchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier  un chef
aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps
fut rparti entre Madrid, Tolde et Talavera, en attendant que, les
affaires termines au nord de l'Espagne, on pt songer au midi. Aprs
avoir pris ces dispositions, Napolon se transporta, comme nous venons
de le dire,  Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses
armes d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles
d'Espagne.

[En marge: Poursuite des Anglais par le marchal Soult.]

Le marchal Soult s'tait mis, avec les divisions Merle, Mermet,
Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye,
 la poursuite du gnral Moore. Malheureusement la route tait
devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage
de deux armes, l'une anglaise, l'autre espagnole.  chaque instant on
rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d'effets de
campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers
espagnols, qui s'enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On
ramassait par centaines les soldats anglais extnus de fatigue ou
gorgs de vin, qui se laissaient surprendre dans un tat  ne pouvoir
opposer aucune rsistance.

Le 31 dcembre, le gnral Moore avait quitt la plaine pour entrer
dans la montagne,  Manzanal,  quelques lieues d'Astorga. (Voir la
carte n 43.) Il se trouvait le 1er janvier  Bembibre, o il avait
vainement us de toute son autorit pour arracher ses soldats des
caves et des maisons avant la venue des dragons franais. Il tait
parti lui-mme de Bembibre, formant toujours l'arrire-garde avec la
cavalerie et la rserve, mais sans russir  se faire suivre de tous
les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Nos dragons
accourant au galop fondirent sur une longue file de soldats anglais,
ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols,
abandonnant leurs demeures sans savoir o chercher un asile, craignant
leurs allis qui s'enfuyaient en les pillant, et leurs ennemis qui
arrivaient affams, le sabre au poing, et dispenss de tout mnagement
envers des populations insurges. Ceux qui avaient le courage de
demeurer s'en applaudissaient ds qu'ils avaient pu comparer
l'humanit de nos soldats avec la brutalit des soldats anglais,
qu'aucun frein n'arrtait plus, malgr les honorables efforts de leur
gnral et de leurs officiers pour maintenir la discipline.

[En marge: Le gnral Moore, plac entre les routes de Vigo et de la
Corogne, se dcide pour celle de la Corogne.]

 Ponferrada, le gnral Moore avait  choisir entre la route de Vigo
et celle de la Corogne, qui aboutissaient toutes les deux  de fort
belles rades, trs-propres  l'embarquement d'une arme nombreuse. Il
prfra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois
journes de moins pour atteindre au point d'embarquement. Il avait
obtenu que le marquis de La Romana se dirigerait par la route de Vigo,
qui passe par Orense, et dbarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il
lui adjoignit trois mille hommes de troupes lgres, sous le gnral
Crawfurd, lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant
qu'il fallt plus tard s'y replier afin de s'embarquer. Il envoya
courriers sur courriers pour faire arriver  sir Samuel Hood,
commandant la flotte britannique, l'ordre d'expdier tous les
transports de Vigo sur la Corogne.

[En marge: Combat d'arrire-garde  Pietros.]

Le 3 janvier il se porta sur Villafranca. Dsirant s'y arrter, et
donner  tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il rsolut de
livrer un combat d'arrire-garde  Pietros, en avant de Villafranca,
dans une position militaire assez belle, et o l'on pouvait se
dfendre avantageusement.

La route, aprs avoir franchi un dfil fort troit, descendait dans
une plaine ouverte, passait  travers le village de Pietros, puis
remontait sur une hauteur plante de vignes, dont le gnral Moore
avait fait choix pour y tablir solidement 3 mille fantassins, 600
chevaux, et une nombreuse artillerie.

[En marge: Mort du gnral Colbert.]

Le gnral Merle avec sa belle division, le gnral Colbert avec sa
cavalerie lgre, abordrent le premier dfil, l'infanterie en avant,
pour vaincre les rsistances qu'on pourrait leur opposer. Mais les
Anglais taient au del,  la seconde position, au bout de la plaine.
Nous passmes sans obstacle, et la cavalerie, prenant la tte de la
colonne, s'lana au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude
de tirailleurs anglais, et fut oblige d'attendre l'infanterie qui,
arrivant bientt, se dispersa de son ct en troupes de tirailleurs
pour repousser l'ennemi. Le gnral Colbert, impatient d'amener les
troupes en ligne, tait occup  placer lui-mme quelques compagnies
de voltigeurs, lorsqu'il reut une balle au front, et expira, en
exprimant de touchants regrets d'tre enlev sitt, non  la vie, mais
 la belle carrire qui s'ouvrait devant lui.

Le gnral Merle, ayant dbouch dans la plaine avec son infanterie,
traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des
Anglais, au moyen d'une forte colonne qui les aborda de front, tandis
qu'une nue de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s'efforaient
de dborder leur droite. Aprs une fusillade assez vive les Anglais se
retirrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blesss,
quelques prisonniers. Ce combat d'arrire-garde nous cota une
cinquantaine de blesss ou de morts, et surtout le gnral Colbert,
officier du plus haut mrite. L'obscurit ne nous permit pas de
pousser plus avant. L'ennemi vacua Villafranca dans la nuit pour se
porter  Lugo, qui offrait, disait-on, une forte position militaire.
En entrant dans Villafranca nous le trouvmes dvast par les Anglais,
qui avaient enfonc les caves, ravag les maisons, bu tout le vin
qu'ils avaient pu, et qui taient engouffrs dans tous les recoins de
la ville, malgr les efforts ritrs de leurs chefs pour les rallier.
Nous en prmes encore plusieurs centaines, avec une grande quantit de
munitions et de bagages.

Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant gure avancer
plus vite que les Anglais, malgr l'avantage que nos fantassins
avaient sur eux sous le rapport de la marche,  cause de l'tat des
routes et de la difficult des transports d'artillerie. Nos soldats
vivaient de tout ce que laissaient les Anglais aprs avoir pill et
rduit au dsespoir leurs malheureux allis.

[En marge: Arrive des deux armes devant Lugo.]

Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivmes le 5
janvier au soir en vue de Lugo. Nous avions recueilli en chemin
beaucoup d'artillerie et un trsor considrable que les Anglais
avaient jet dans les prcipices. Nos soldats se remplirent les poches
en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On
put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs.

[En marge: Le gnral Moore prend la rsolution de s'arrter  Lugo,
pour y offrir la bataille aux Franais.]

[En marge: Avantages de la position de Lugo.]

Le 5 au soir l'arme anglaise se montra en bataille en avant de Lugo.
Le gnral Moore se sentant vivement press par les Franais, et
s'attendant chaque jour  les avoir sur les bras, voyant son arme se
dissoudre par une rapidit de marche excessive, prit la rsolution
qu'il faut souvent prendre quand on bat en retraite, celle de
s'arrter dans une bonne position, pour y offrir la bataille 
l'ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une
excellente position dfensive, il avait de grandes chances de vaincre.
Vainqueur, il repoussait les Franais pour long-temps, illustrait sa
retraite par un fait d'armes clatant, remontait le moral de ses
soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne.
Vaincu, il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il tait expos 
essuyer en dtail par cette retraite prcipite. D'ailleurs  la
guerre, quand la sagesse le conseille, le gnral doit braver la
dfaite, comme le soldat doit braver la mort. Il tait impossible, au
surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour
l'excution d'un tel dessein. La ville, entoure de murailles,
s'levait au-dessus d'une minence, laquelle se terminant  pic sur
le lit du Minho d'un ct, tait borde de l'autre par une petite
rivire vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses
cltures garnissaient cette pente, et en facilitaient la dfense. Le
gnral Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les
seize ou dix-sept mille hommes d'infanterie qu'il avait encore. Il
disposa son artillerie sur son front, et remplit de tirailleurs les
nombreuses cltures qui couvraient le ct abordable de sa position.
Il rappela  lui sa cavalerie qui marchait en tte depuis qu'on tait
entr dans la rgion montagneuse, et nous montra ainsi environ vingt
mille hommes tablis de pied ferme en avant de Lugo. C'tait tout ce
qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu'il avait
 Sahagun. Il en avait envoy cinq  six mille, les uns sur Vigo, les
autres en avant, et perdu environ trois mille.

[En marge: Le marchal Soult passe trois jours devant la position de
Lugo sans attaquer.]

Les Franais, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient  peine
l'ennemi. Ils s'arrtrent vis--vis,  San-Juan de Corbo, dans une
position galement forte, o ils pouvaient, sans perdre de vue les
Anglais, attendre en sret le ralliement de tout ce qui tait demeur
en arrire.

Le lendemain 6, les deux divisions Mermet et Laborde, qui suivaient la
division Merle, arrivrent en ligne, mais elles avaient laiss la
moiti de leur effectif en arrire, et, outre cette masse de
tranards, leur artillerie et leurs convois de munitions. Ce n'tait
pas dans cet tat qu'on devait songer  attaquer les Anglais, car on
avait  leur gard la triple infriorit du nombre, des ressources
matrielles, et du terrain sur lequel il s'agissait de combattre.

 chaque instant, toutefois, les tranards et les convois d'artillerie
rejoignaient, et le lendemain 7, on tait dj beaucoup plus en mesure
de livrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais,
inabordable d'un ct, puisque c'tait le bord taill  pic du Minho,
et trs-difficile  emporter de l'autre,  cause des nombreuses
cltures qui la couvraient, le marchal Soult hsita, et voulut
remettre au lendemain 8. Ce jour-l, la plupart de nos moyens taient
runis, moins toutefois une partie de l'artillerie. Mais, toujours
proccup des difficults que prsentait cette position, le marchal
Soult remit encore au lendemain 9, pour excuter par sa droite sur le
flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui pt les
branler.

[En marge: Le gnral Moore, aprs avoir attendu trois jours les
Franais dans la position de Lugo, se dcide  dcamper.]

C'tait trop prsumer de la patience du gnral Moore, que d'imaginer
qu'arriv le 5  Lugo, y ayant pass les journes du 6, du 7, du 8, il
y resterait encore le 9. Le gnral Moore, en effet, ayant pris trois
jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus
fatigues, pour remonter le moral de son arme, pour recouvrer enfin
l'honneur des armes par l'offre trois fois rpte de la bataille, se
crut dispens de tenter plus long-temps la fortune. Ayant ralis une
partie des rsultats qu'il se proposait d'obtenir en s'arrtant, il
dcampa secrtement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de
laisser aprs lui beaucoup de feux et une forte arrire-garde, afin de
tromper les Franais.

[En marge: Entre des Franais  Lugo.]

[En marge: Arrive du gnral Moore  la Corogne.]

[En marge: Chagrin du gnral Moore en voyant que la flotte anglaise
n'a pu encore arriver  la Corogne.]

[En marge: Prcautions des Anglais pour se dfendre dans la Corogne.]

Le lendemain 9, les Franais trouvrent la position de Lugo vacue,
et ils y firent encore de nombreuses captures en vivres et matriel.
On recueillit aux environs et dans Lugo mme sept  huit cents
prisonniers, qui, malgr les ordres ritrs de leurs chefs, n'avaient
pas su se retirer  temps. Le retour  la discipline obtenu par le
gnral Moore fut de courte dure; car de Lugo  Betanzos, dans les
journes du 9, du 10, du 11, des corps entiers se dbandrent, et nos
dragons purent enlever prs de deux mille Anglais et une quantit
considrable de bagages. Le 11, le gnral Moore atteignit Betanzos,
et, franchissant enfin la ceinture des hauteurs qui enveloppent la
Corogne, descendit sur les bords du beau et vaste golfe dont cette
ville occupe un enfoncement. Par malheur, au lieu d'apercevoir la
multitude de voiles qu'on esprait y trouver, on vit  peine quelques
vaisseaux de guerre, bons tout au plus pour escorter une arme, mais
non pour la transporter. Les vents contraires avaient jusqu'ici
empch la grande masse des transports de remonter de Vigo  la
Corogne.  cette vue, le gnral Moore fut rempli d'anxit, l'arme
anglaise de tristesse. Toutefois, on prit des prcaution pour se
dfendre dans la Corogne, en attendant l'apparition de la flotte. Une
rivire large et marcageuse  son embouchure coulait entre la Corogne
et les hauteurs par lesquelles on y arrivait: c'tait la rivire de
Mero. Un pont, celui de Burgo, servait  la traverser. On le fit
sauter. On fit sauter galement, avec un fracas effroyable qui agita
le golfe comme un coup de vent, une masse immense de poudre que les
Anglais avaient runie dans une poudrire situe  quelque distance
des murs. On prit enfin position avec les meilleures troupes sur le
cercle des hauteurs qui environnent la Corogne. La premire ligne de
ces hauteurs, fort leve et fort avantageuse  dfendre, mais trop
loigne de la ville, pouvait, par ce motif, tre tourne. On la
laissa aux Franais qui accouraient. On se posta sur des hauteurs plus
rapproches et moins dominantes, qui s'appuyaient  la Corogne mme.
On runit sur le rivage tous les malades, les blesss, les clopps,
le matriel, pour les embarquer immdiatement sur quelques vaisseaux
de guerre et de transport mouills antrieurement dans le golfe. Le
gnral Moore attendit de la sorte, et dans de cruelles perplexits,
le changement des vents, sans lequel il allait tre rduit 
capituler.

[En marge: Arrive du marchal Soult devant la Corogne.]

Ce n'tait qu'une avant-garde qui, le 11 au soir, avait suivi les
Anglais au pont de Burgo sur le Mero, et qui en avait vu sauter les
dbris dans les airs. Le lendemain 12 seulement, parurent d'abord la
division Merle, puis successivement les divisions Mermet et Laborde.
Le marchal Soult, arrt devant le Mero, expdia au loin sur sa
gauche la cavalerie de Franceschi, pour chercher des passages qu'elle
parvint  dcouvrir, mais dont aucun n'tait propre  l'artillerie. Il
fit vers sa droite border la mer par des dtachements, tchant de
disposer des batteries qui pussent envoyer des boulets au fond du
golfe, jusqu'aux quais de la Corogne; ce qui tait trs-difficile  la
distance o l'on tait plac.

Oblig de rparer le pont de Burgo, le marchal Soult y employa les
journes du 12 et du 13, opration qui devait donner aux tranards et
au matriel le temps de rejoindre. Le 14, avant russi  rendre
praticable le pont de Burgo, il fit passer une partie de ses troupes
au del du Mero, franchit la ligne des hauteurs dominantes qu'on lui
avait abandonnes, et vint s'tablir sur leur versant, vis--vis des
hauteurs moins leves et plus rapproches de la Corogne,
qu'occupaient les Anglais. La division Mermet formait l'extrme
gauche, la division Merle le centre, la division Laborde la droite,
contre le golfe mme de la Corogne. Il fut possible  cette distance
de dresser quelques batteries qui avaient un commencement d'action sur
le golfe.

[En marge: Nouveau retard du marchal Soult avant de livrer bataille
aux Anglais.]

Cependant, ne se sentant pas assez fort, car il comptait au plus
dix-huit mille hommes, tandis que les Anglais, mme aprs tout ce
qu'ils avaient perdu, dtach ou dj embarqu, taient encore 17 ou
18 mille en bataille, le marchal Soult voulut attendre que ses rangs
se remplissent des hommes rests en arrire, et surtout que toute son
artillerie ft amene en ligne. Les Anglais attendaient de leur ct
l'apparition du convoi qui tardait toujours  se montrer, et ils
taient plongs dans les plus cruelles angoisses. Les principaux
officiers de leur arme proposrent mme  sir John Moore d'ouvrir une
ngociation qui leur permt, comme celle de Cintra l'avait permis aux
Franais, de se retirer honorablement. N'ayant toutefois aucune chance
de se sauver si les transports ne paraissaient pas trs-promptement,
il tait douteux qu'ils obtinssent des conditions satisfaisantes pour
eux. Aussi le gnral Moore repoussa-t-il toute ide de traiter, et
rsolut-il de se fier  la fortune, qui, en effet, lui accorda, comme
on va le voir, le salut de son arme, mais non de sa personne, et lui
donna la gloire au prix de la vie.

Les 14, 15, 16 janvier, les vents ayant vari, plusieurs centaines de
voiles parurent successivement dans le golfe, et vinrent s'accumuler
sur les quais de la Corogne, hors de la porte des boulets franais.
On pouvait les apercevoir des hauteurs que nous occupions, et  cet
aspect l'ardeur de nos soldats devint extrme. Ils demandrent 
grands cris qu'on profitt pour combattre du temps qui restait, car
l'arme anglaise allait leur chapper. Le marchal Soult, arriv en
prsence de l'ennemi ds le 12, avait employ les journes du 13, du
14 et du 15  rectifier sa position,  attendre ses derniers
retardataires, et surtout  placer vers son extrme gauche, sur un
point des plus avantageux, une batterie de douze pices, qui, prenant
par le travers la ligne anglaise, l'enfilait tout entire.

[En marge: Le marchal Soult se dcide enfin  attaquer les Anglais.]

[En marge: Bataille de la Corogne.]

Le 16 au matin, ayant dfinitivement reconnu la position des Anglais,
il rsolut de faire une tentative, de manire  dborder leur ligne,
et  la tourner. Un petit village, celui d'Elvina, situ  notre
extrme gauche, et  l'extrme droite des Anglais, dans le terrain
creux qui sparait les deux armes, tait gard par beaucoup de
tirailleurs de la division de sir David Baird. Vers le milieu de la
journe du 16, la division franaise Mermet, s'branlant sur l'ordre
du marchal Soult, marcha vers le village d'Elvina, pendant que notre
batterie de gauche, tirant par derrire nos soldats, causait le plus
grand ravage sur toute l'tendue de la ligne ennemie. La division
Mermet, vigoureusement conduite, enleva aux Anglais le village
d'Elvina, et les obligea  rtrograder. Dans ce moment, le gnral
Moore, accouru sur le champ de bataille avec la rsolution de
combattre nergiquement avant de se rembarquer, porta le centre de sa
ligne, compos de la division Hope, sur le village d'Elvina, afin de
secourir sir David Baird, et dtacha vers son extrme droite une
partie de la division Fraser, pour empcher la cavalerie franaise de
tourner sa position.

[En marge: Le marchal Soult laisse la bataille indcise.]

La division Mermet, ayant affaire ainsi  des forces suprieures, fut
ramene. Alors le gnral Merle, qui formait notre centre, entra en
action avec ses vieux rgiments. La lutte devint acharne. On prit et
on reprit plusieurs fois le village d'Elvina. Le 2e lger se couvrit
de gloire dans ces attaques rptes, mais la journe s'acheva sans
avantage prononc de part ni d'autre. Le marchal Soult, qui avait 
sa droite la division Laborde, laquelle, rabattue sur le centre des
Anglais, les aurait sans doute accabls, fit nanmoins cesser le
combat, ne voulant point apparemment engager ce qui lui restait de
troupes, et hsitant  demander  la fortune de trop grandes faveurs
contre un ennemi qui tait prt  se retirer.

[En marge: Mort du gnral Moore.]

Le combat finit donc  la chute du jour aprs une action sanglante, o
nous perdmes trois  quatre cents hommes en morts ou blesss, et les
Anglais environ douze cents, grce aux effets meurtriers de notre
artillerie. Le gnral Moore, tandis qu'il menait lui-mme ses
rgiments au feu, fut atteint d'un boulet qui lui fracassa le bras et
la clavicule. Transport sur un brancard  la Corogne, il expira en y
entrant,  la suite d'une campagne qui, moins bien dirige, aurait pu
devenir un dsastre pour l'Angleterre. Il mourut glorieusement, fort
regrett de son arme, qui, tout en le critiquant quelquefois, rendait
justice nanmoins  sa prudente fermet. Le gnral David Baird avait
aussi reu une blessure mortelle. Le gnral Hope prit le commandement
en chef, et le soir mme, rentrant dans la place, fit commencer
l'embarquement. Les murs de la Corogne taient assez forts pour nous
arrter, et pour donner aux Anglais le temps de mettre  la voile.

[En marge: Rsultats de cette campagne pour les Anglais.]

Dans les journes des 17 et 18 ils s'embarqurent, abandonnant, outre
les blesss recueillis par nous sur le champ de bataille de la
Corogne, quelques malades et prisonniers, et une assez grande quantit
de matriel. Ils avaient perdu dans cette campagne environ 6 mille
hommes, en prisonniers, malades, blesss ou morts, plus de 3 mille
chevaux tus par leurs cavaliers, un immense matriel, rien assurment
de leur honneur militaire, mais beaucoup de leur considration
politique auprs des Espagnols, et ils se retiraient avec la
rputation, pour le moment du moins, d'tre impuissants  sauver
l'Espagne.

[En marge: Vraie cause qui empche la destruction entire de l'arme
britannique.]

Poursuivis plus vivement, ou moins favoriss par la saison, ils ne
seraient jamais sortis de la Pninsule. Depuis, comme il arrive
toujours, quelques historiens imaginant aprs coup des combinaisons
auxquelles personne n'avait song lors des vnements, ont report du
marchal Soult sur le marchal Ney le reproche d'avoir laiss
embarquer les Anglais, qui auraient d tre, dit-on, atteints et pris
jusqu'au dernier. D'abord, il est douteux que, vu l'inclmence de la
saison et l'tat affreux des chemins, il ft possible de marcher assez
vite pour les atteindre, et que le marchal Soult lui-mme, qui tait
continuellement aux prises avec leur arrire-garde, et pu les joindre
de manire  les envelopper. Quoique la fortune lui et accord trois
jours  Lugo, quatre jours  la Corogne, il faudrait, pour assurer que
son hsitation fut une faute, savoir si son infanterie, dont les
cadres arrivaient chaque soir  moiti vides, tait assez rallie, si
son artillerie tait assez pourvue, pour combattre avec avantage une
arme anglaise, gale en nombre, et poste, chaque fois qu'on l'avait
rencontre, dans des positions de l'accs le plus difficile. Mais, si
une telle question peut tre leve relativement au marchal Soult, on
ne saurait en lever une pareille  l'gard du marchal Ney, plac 
quelques journes de l'arme britannique. La supposition qu'il aurait
pu prendre la route d'Orense, et tourner la Corogne par Vigo, n'a pas
le moindre fondement. Ni l'Empereur, qui tait sur les lieux, ni le
marchal Soult, auquel on avait laiss la facult de requrir le
marchal Ney, s'il en avait besoin, n'imaginrent alors qu'on pt
faire un tel dtour. Il aurait fallu que le marchal Ney excutt le
double de chemin par des routes impraticables, et tout  fait
inaccessibles  l'artillerie. Et, en effet, le marchal Soult ayant
exprim, vers la fin de la retraite, c'est--dire le 9 janvier, le
dsir que la division Marchand se diriget sur Orense, pour observer
le marquis de La Romana et les trois mille Anglais de Crawfurd, le
marchal Ney ordonna ce mouvement au gnral Marchand, qui ne put
l'effectuer qu'avec une partie de son infanterie, et sans un seul
canon. Le marchal Ney serait certainement rest embourb sur cette
route s'il avait voulu la prendre avec son corps tout entier.

Ce qui se pouvait, ce qui n'eut pas lieu, c'tait de faire marcher les
troupes du marchal Ney immdiatement  la suite du marchal Soult, de
manire qu'un jour sufft pour runir les deux corps. Or,  Lugo o
l'on eut trois jours,  la Corogne o l'on en eut quatre, il aurait
t possible de combattre les Anglais avec cinq divisions. Le marchal
Ney, mis par les ordres du quartier gnral  la disposition du
marchal Soult, offrit  celui-ci de le joindre, et ne reut de sa
part que l'invitation tardive de lui prter l'une de ses divisions,
lorsqu'il n'tait plus temps de faire arriver cette division
utilement[29]; nouvel exemple de la divergence des volonts, du
dcousu des efforts, lorsque Napolon cessait d'tre prsent. Le vrai
malheur ici, la vraie faute, c'est qu'il ne ft pas de sa personne 
la suite des Anglais, obligeant ses lieutenants  s'unir pour les
dtruire. Mais il tait retenu ailleurs par la faute, l'irrparable
faute de sa vie, celle d'avoir tent trop d'entreprises  la fois;
car, tandis qu'il aurait fallu qu'il ft  Lugo pour craser les
Anglais, il tait appel  Valladolid pour se prparer  faire face
aux Autrichiens[30].

[Note 29: Cette circonstance est prouve par la correspondance des
marchaux.]

[Note 30: Voici, en effet, ce qu'il crivait  ce sujet au ministre de
la guerre et au roi d'Espagne:

_Au ministre de la guerre._

                                      Valladolid, le 13 janvier 1809.

Vous verrez par le bulletin que le duc de Dalmatie est entr  Lugo
le 9. Le 10, il a d tre  Betanzos. Les Anglais paraissent vouloir
s'embarquer  la Corogne. Ils ont dj perdu 3 mille hommes faits
prisonniers, une vingtaine de pices de canon, 5  600 voitures de
bagages et de munitions, une partie de leur trsor et 3 mille chevaux,
qu'ils ont eux-mmes abattus, selon leur bizarre coutume. Tout me
porte  esprer qu'ils seront atteints avant leur embarquement et
qu'on les battra. _J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas t
moi-mme, mais il y a d'ici plus de cent lieues; ce qui, avec les
retards que font prouver aux courriers les brigands qui infestent
toujours les derrires d'une arme, m'aurait mis  vingt jours de
Paris; cela m'a effray surtout  l'approche de la belle saison, qui
fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent._ Le duc
d'Elchingen est en seconde ligne derrire le duc de Dalmatie; la force
des Anglais est de 18 mille hommes. On peut compter qu'en hommes
fatigus, malades, prisonniers et pendus par les Espagnols, l'arme
anglaise est diminue d'un tiers; et si  ce tiers on ajoute les
chevaux tus qui rendent inutiles les hommes de cavalerie, je ne pense
pas que les Anglais puissent prsenter 15 mille hommes bien portants,
et plus de 1,500 chevaux. Cela est bien loin des 30 mille hommes
qu'avait cette arme.


_Au roi d'Espagne._

                                         Valladolid, 11 janvier 1809.

.....Je suis oblig de me tenir  Valladolid pour recevoir mes
estafettes de Paris en cinq jours. Les vnements de Constantinople,
la situation actuelle de l'Europe, la nouvelle formation de nos armes
d'Italie, de Turquie et du Rhin, exigent que je ne m'loigne pas
davantage. _Ce n'est qu'avec regret que j'ai t forc de quitter
Astorga._

Il y a  Madrid un millier d'hommes de ma garde, envoyez-les-moi.]


[En marge: Projet de Napolon de retourner  Paris.]

[En marge: Ses vues pour la suite de la guerre d'Espagne.]

Toujours plus sollicit par l'urgence des vnements d'Autriche et de
Turquie, qui lui rvlaient une nouvelle guerre gnrale, il se dcida
mme  partir de Valladolid, pour se rendre  Paris, laissant les
affaires d'Espagne dans un tat qui lui permettait d'esprer bientt
l'entire soumission de la Pninsule. Les Anglais, en effet, taient
rejets dans l'Ocan; les Franais occupaient tout le nord de
l'Espagne jusqu' Madrid; le sige de Saragosse se poursuivait
activement, le gnral Saint-Cyr tait victorieux en Catalogne.
Napolon avait le projet d'envoyer le marchal Soult en Portugal avec
le 2e corps, dans lequel venait d'tre fondu le corps du gnral
Junot, en laissant le marchal Ney dans les montagnes de la Galice et
des Asturies, pour rduire dfinitivement  l'obissance ces contres
si difficiles et si obstines; d'tablir le marchal Bessires avec
beaucoup de cavalerie dans les plaines des deux Castilles, et, tandis
que le marchal Soult marcherait sur Lisbonne, d'acheminer le marchal
Victor avec trois divisions et douze rgiments de cavalerie sur
Sville par l'Estrmadure. Le marchal Soult, une fois matre de
Lisbonne, pouvait par Elvas expdier l'une de ses divisions au
marchal Victor, pour l'aider  soumettre l'Andalousie. Saragosse
conquise, les troupes de l'ancien corps de Moncey, qui excutaient ce
sige, pourraient prendre la route de Valence, et terminer de leur
ct la conqute du midi de l'Espagne. Pendant ces mouvements
savamment combins, Joseph, plac  Madrid avec la division de
Dessoles (troisime de Ney, rentre  Madrid), avec le corps du
marchal Lefebvre, comprenant une division allemande, une division
polonaise, et la division franaise Sbastiani, aurait une rserve
considrable, pour se faire respecter de la capitale, et pour se
porter partout o besoin serait. D'aprs ces vues, et en deux mois
d'oprations, si l'intervention de l'Europe ne modifiait pas cette
situation, la Pninsule tout entire, Espagne et Portugal compris,
devait tre soumise sans y employer un soldat de plus.

[En marge: Repos d'un mois accord  l'arme avant d'envahir le midi
de la Pninsule.]

Mais pour le moment Napolon voulait que son arme se repost tout un
mois, du milieu de janvier au milieu de fvrier. C'tait la dure
qu'il supposait encore au sige de Saragosse. Pendant ce mois le
marchal Soult rallierait ses troupes, y runirait les portions du
corps de Junot qui ne l'avaient pas encore rejoint, et prparerait son
artillerie; les divisions Dessoles et Lapisse ramenes vers Madrid
auraient le temps d'y arriver et de s'y reposer; la cavalerie refaite
se trouverait en tat de marcher, et on serait ainsi compltement en
mesure d'agir vers le midi de la Pninsule. La seule opration que
Napolon et prescrite immdiatement consistait  pousser le marchal
Victor avec les divisions Ruffin et Villatte sur Cuenca, pour y
culbuter les dbris de l'arme de Castaos, qui semblaient mditer
quelque tentative. Les ordres de Napolon furent donns conformment 
ces vues. Il achemina vers le marchal Soult les restes du corps de
Junot; il fit prparer un petit parc d'artillerie de sige pour le
marchal Victor, afin de pouvoir forcer les portes de Sville, si
cette capitale rsistait; il ordonna des dpts de chevaux pour
remonter l'artillerie, et fit partir de Bayonne, en bataillons de
marche, les conscrits destins  recruter les corps, pendant le mois
de repos qui leur tait accord. Trouvant que le gnral Junot, qui
avait remplac le marchal Moncey dans le commandement du 3e corps, et
le marchal Mortier  la tte du 5e, ne concouraient pas assez
activement au sige de Saragosse, il envoya le marchal Lannes, remis
de sa chute, prendre la direction suprieure de ces deux corps, afin
qu'il y et  la fois plus de vigueur et plus d'ensemble dans la
conduite de ce sige, qui devenait une opration de guerre aussi
singulire que terrible.

[En marge: Dispositions pour l'entre de Joseph dans Madrid.]

[En marge: Mesures svres de Napolon pour contenir la populace des
villes espagnoles.]

Enfin Napolon s'occupa de prparer l'entre de Joseph dans Madrid. Ce
prince tait rest jusqu'ici au Pardo, trs-impatient de rentrer dans
sa capitale, ne l'osant pas toutefois sans l'autorisation de son
frre, quoique instamment appel  y venir par la population tout
entire, qui trouvait dans son retour le gage assur d'un rgime plus
doux, et la certitude que le pouvoir civil remplacerait bientt le
pouvoir militaire. Napolon, en effet, dans ses profonds calculs,
avait voulu faire dsirer son frre, et avait exig qu'on lui
produist, sur le registre des paroisses de Madrid, la preuve du
serment de fidlit prt par tous les chefs de famille, disant, pour
motiver cette exigence, qu'il ne prtendait pas imposer son frre 
l'Espagne, que les Espagnols taient bien libres de ne pas l'accepter
pour roi, mais qu'alors, n'ayant aucune raison de les mnager, il leur
appliquerait les lois de la guerre, et les traiterait en pays conquis.
Mus par cette crainte, et dlivrs des influences hostiles qui les
excitaient contre la nouvelle royaut, les habitants de Madrid avaient
afflu dans leurs paroisses pour prter sur les vangiles serment de
fidlit  Joseph. Cette formalit, remplie en dcembre, ne leur avait
pas encore procur en janvier le roi qu'ils dsiraient sans l'aimer.
Napolon consentit enfin  ce que Joseph fit son entre dans la
capitale de l'Espagne, et voulut auparavant recevoir  Valladolid mme
une dputation qui lui apportait le registre des serments prts dans
les paroisses. Il accueillit cette dputation avec moins de svrit
qu'il n'avait accueilli celle que Madrid lui avait envoye  ses
portes en dcembre, mais il lui dclara encore d'une manire fort
nette que, si Joseph tait une seconde fois oblig de quitter sa
capitale, celle-ci subirait la plus cruelle et la plus terrible
excution militaire. Napolon avait trs-distinctement aperu, dans le
prtendu dvouement du peuple espagnol  la maison de Bourbon, les
passions dmagogiques qui l'agitaient, et qui pour se produire
adoptaient cette forme trange, car c'tait de la dmagogie la plus
violente sous les apparences du plus pur royalisme. Ce peuple extrme
avait en effet recommenc  gorger, pour se venger des revers des
armes espagnoles. Depuis l'assassinat du malheureux marquis de
Perals  Madrid, de don Juan San Benito  Talavera, il avait massacr
 Ciudad-Real don Juan Duro, chanoine de Tolde et ami du prince de la
Paix,  Malagon l'ancien ministre des finances don Soler. Partout o
ne se trouvaient pas les armes franaises, les honntes gens
tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Napolon,
voulant faire un exemple svre des assassins, avait ordonn 
Valladolid l'arrestation d'une douzaine de sclrats, connus pour
avoir contribu  tous les massacres, notamment  celui du malheureux
gouverneur de Sgovie, don Miguel Cevallos, et les avait fait
excuter, malgr les instances apparentes des principaux habitants de
Valladolid[31].--Il faut, avait-il crit plusieurs fois  son frre,
vous faire craindre d'abord, et aimer ensuite. Ici on m'a demand la
grce des quelques bandits qui ont gorg et pill, mais on a t
charm de ne pas l'obtenir, et depuis tout est rentr dans l'ordre.
Soyez  la fois juste et fort, et autant l'un que l'autre, si vous
voulez gouverner.--Napolon avait exig de plus que l'on arrtt 
Madrid une centaine d'gorgeurs, qui assassinaient les Franais sous
prtexte qu'ils taient des trangers, les Espagnols sous prtexte
qu'ils taient des tratres; et il avait prescrit qu'on en fusillt
quelques-uns, voulant, de plus, que ces actes lui fussent imputs 
lui seul, pour qu'au-dessus de la douceur connue du nouveau roi,
plant sur les sclrats la terreur inspire par le vainqueur de
l'Europe.

[Note 31: _Au roi d'Espagne._

                              Valladolid, le 12 janvier 1809,  midi.

L'opration qu'a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre
une vingtaine de mauvais sujets. Demain j'en fais pendre ici sept,
connus pour avoir commis tous les excs, et dont la prsence
affligeait les honntes gens qui les ont secrtement dnoncs, et qui
reprennent courage depuis qu'ils s'en voient dbarrasss. Il faut
faire de mme  Madrid. Si on ne s'y dbarrasse pas d'une centaine de
boute-feux et de brigands, on n'a rien fait. Sur ces cent, faites-en
fusiller ou pendre douze ou quinze, et envoyez les autres en France
aux galres. Je n'ai eu de tranquillit en France qu'en faisant
arrter 200 boute-feux, assassins de septembre et brigands que j'ai
envoys aux colonies. Depuis ce temps l'esprit de la capitale a chang
comme par un coup de sifflet.


_Au roi d'Espagne._

                                         Valladolid, 16 janvier 1809.

La cour des alcades de Madrid a acquitt ou seulement condamn  la
prison les trente coquins que le gnral Belliard avait fait arrter.
Il faut les faire juger de nouveau par une commission militaire, et
faire fusiller les coupables. Donnez ordre sur-le-champ que les
membres de l'inquisition et ceux du conseil de Castille, qui sont
dtenus au Retiro, soient transfrs  Burgos, ainsi que les cent
coquins que Belliard a fait arrter.

Les cinq siximes de Madrid sont bons; mais les honntes gens ont
besoin d'tre encourags, et ils ne peuvent l'tre qu'en maintenant la
canaille. Ici ils ont fait l'impossible pour obtenir la grce des
bandits qu'on a condamns; j'ai refus; j'ai fait pendre, et j'ai su
depuis que, dans le fond du coeur, on a t bien aise de n'avoir pas
t cout. Je crois ncessaire que, surtout dans les premiers
moments, votre gouvernement montre un peu de vigueur contre la
canaille. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et
la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de
toute la nation.]

[En marge: Napolon quitte Valladolid le 17 janvier.]

[En marge: Ses paroles  Joseph sur l'anne 1809.]

Ces ordres expdis, Napolon quitta Valladolid, rsolu de franchir la
route de Valladolid  Bayonne  franc trier, afin de gagner du temps,
tant il tait press d'arriver  Paris. Son frre l'ayant flicit 
l'occasion des ftes du premier de l'an, dans les termes suivants: Je
prie Votre Majest d'agrer mes voeux pour que dans le cours de cette
anne l'Europe pacifie par vos soins rende justice  vos
intentions[32]..., il lui rpondit: Je vous remercie de ce que vous
me dites relativement  la bonne anne. Je n'espre pas que l'Europe
puisse tre encore pacifie cette anne. Je l'espre si peu que je
viens de rendre un dcret pour lever cent mille hommes. La haine de
l'Angleterre, les vnements de Constantinople, tout fait prsager que
l'heure du repos et de la tranquillit n'est pas encore sonne! Les
terribles journes d'Essling et de Wagram taient comme annonces dans
ces rudes et mlancoliques paroles. Napolon partit de Valladolid le
17 janvier au matin avec quelques aides de camp, escort par des
piquets de la garde impriale, qui avaient t chelonns de
Valladolid  Bayonne. Il fit  cheval ce trajet tout entier. Il
rpandit partout qu'il reviendrait dans une vingtaine de jours, et il
le dit mme  Joseph, lui promettant d'tre de retour avant un mois
s'il n'avait pas la guerre avec l'Autriche.

[Note 32: Lettres de Joseph et de Napolon dposes aux Archives de
l'ancienne Secrtairerie d'tat.]

[En marge: Joseph, autoris par Napolon  rentrer dans Madrid, attend
le rsultat des oprations du marchal Victor contre le corps de
Castaos retir  Cuenca.]

Joseph, ayant la permission de s'tablir  Madrid, fit les apprts de
son entre solennelle dans cette capitale. Il aimait l'appareil, comme
tous les frres de l'Empereur, rduits qu'ils taient  chercher dans
la pompe extrieure ce qu'il trouvait, lui, dans sa gloire. Joseph
manquait d'argent, et il avait obtenu de Napolon deux millions en
numraire  imputer sur le prix des laines confisques, dont le trsor
espagnol devait avoir sa part. Napolon s'tait procur ces deux
millions en faisant frapper au coin du nouveau roi beaucoup
d'argenterie saisie chez les principaux grands seigneurs, dont il
avait squestr les biens pour cause de trahison. Joseph, toutefois,
dsirait reparatre dans sa capitale sous les auspices de quelque
succs brillant. L'expulsion des Anglais du sol espagnol  la suite de
la bataille de la Corogne, qu'on reprsentait comme ayant t
dsastreuse pour eux, tait dj un fait d'armes qui avait beaucoup
d'clat, et qui tendait  ter toute confiance dans l'appui de la
Grande-Bretagne. Mais d'un jour  l'autre on attendait un exploit du
marchal Victor contre les restes de l'arme de Castaos retirs 
Cuenca, et Joseph disposa tout pour entrer  Madrid aprs la
connaissance acquise de ce qui aurait eu lieu de ce ct. La prise de
Saragosse et t le plus heureux des vnements de cette nature, mais
l'trange obstination de cette ville ne permettait pas de l'esprer
encore.

[En marge: Marche du marchal Victor sur Cuenca.]

Effectivement, le marchal Victor avait march avec les divisions
Villatte et Ruffin sur le Tage, ds que l'arrive de la division
Dessoles  Madrid avait permis de distraire de cette capitale
quelques-uns des corps qui s'y trouvaient. Il s'tait dirig par sa
gauche sur Tarancon, afin de marcher  la rencontre des troupes
sorties de Cuenca. Voici quel tait le motif de cette espce de
mouvement offensif de l'ancienne arme de Castaos, passe aprs sa
disgrce aux ordres du gnral la Pea, et rcemment  ceux du duc de
l'Infantado.

[En marge: Motifs du mouvement offensif des troupes espagnoles
rfugies  Cuenca.]

Lorsque le gnral Moore, tout effray de ce qu'il allait tenter,
s'tait avanc sur la route de Burgos pour menacer, disait-il, les
communications de l'ennemi, mais en ralit pour se rapprocher de la
route de la Corogne, il avait craint de voir bientt toutes les forces
de Napolon se tourner contre lui, et il avait demand que les armes
du midi fissent une dmonstration sur Madrid, dans le but d'y attirer
l'attention des Franais. La junte centrale, incapable de commander,
et ne sachant que transmettre les demandes de secours que les corps
insurgs s'adressaient les uns aux autres, avait vivement press
l'arme de Cuenca d'oprer quelque mouvement dans le sens indiqu par
le gnral Moore. Le duc de l'Infantado, toujours malheureux en guerre
comme en politique, s'tait empress de porter en avant de Cuenca, sur
la route d'Aranjuez, une partie de ses troupes. Rduit primitivement 
huit ou neuf mille soldats, fort indociles et fort dmoraliss, qu'il
avait reus de la main de la Pea, il tait parvenu  rtablir un peu
d'ordre parmi eux, et il les avait successivement augments, d'abord
des tranards qui avaient rejoint, puis de quelques dtachements
venus de Grenade, de Murcie et de Valence, ce qui avait enfin lev
ses forces  une vingtaine de mille hommes. Excit par les dpches de
la junte centrale, il avait dirig quatorze  quinze mille hommes
environ sur Ucls, route de Tarancon. (Voir la carte n 43.) Il avait
confi ce dtachement, formant le gros de son arme, au gnral
Vngas, qui, dans la retraite de Calatayud, avait montr une certaine
nergie. Il s'tait propos de le suivre avec une arrire-garde de 5 
6 mille hommes.

Le marchal Victor, pouvant disposer de la division Ruffin depuis le
retour  Madrid de la division Dessoles, l'avait immdiatement
achemine sur Aranjuez, pour la joindre  la division Villatte, qui
tait dj sur les bords du Tage, avec les dragons de Latour-Maubourg.
Le 12 janvier, il porta ses deux divisions d'infanterie et ses dragons
sur Tarancon, le tout prsentant une force d'une douzaine de mille
hommes des meilleures troupes de l'Europe, capables de culbuter trois
ou quatre fois plus d'Espagnols qu'il n'allait en rencontrer.

[En marge: Manoeuvre du marchal Victor pour tourner la position des
Espagnols  Ucls.]

Sachant que les Espagnols l'attendaient  Ucls, dans une position
assez forte, il eut l'ide de ne leur opposer que les dragons de
Latour-Maubourg et la division Villatte, gui suffisaient bien pour les
dbusquer, et, en faisant par sa gauche avec la division Ruffin un
dtour  travers les montagnes d'Alcazar, d'aller leur couper la
retraite, de manire qu'ils ne pussent pas s'chapper.

[En marge: Bataille d'Ucls.]

[En marge: Brillants rsultats de la bataille d'Ucls.]

Le 13 au matin, la division Villatte s'avana hardiment sur Ucls. La
position consistait en deux pics assez levs, entre lesquels tait
situe la petite ville d'Ucls. Les Espagnols avaient leurs ailes
appuyes  ces pics, et leur centre  la ville. Le gnral Villatte
les aborda brusquement avec ses vieux rgiments, et les chassa de
toutes leurs positions. Tandis qu' gauche le 27e lger culbutait la
droite des Espagnols, au centre le 63e de ligne prenait d'assaut la
ville d'Ucls, et y passait par les armes prs de deux mille ennemis,
avec les moines du couvent d'Ucls, qui avaient fait feu sur nos
troupes.  droite, les 94e et 95e de ligne, manoeuvrant pour tourner
les Espagnols, les obligeaient  se retirer sur Carrascosa, o les
attendait la division Ruffin dans les gorges d'Alcazar. Ces
malheureux, en effet, fuyant en toute hte vers Alcazar, y trouvrent
la division Ruffin qui arrivait sur eux par une gorge troite. Ils
prirent sur-le-champ position pour se dfendre en gens dtermins.
Mais attaqus de front par le 9e lger et le 96e de ligne, tourns par
le 24e, ils furent contraints de mettre bas les armes. Une partie
d'entre eux, voulant gagner la gorge mme d'Alcazar, d'o avait
dbouch la division Ruffin, allaient se sauver par cette issue,
qu'occupait seule actuellement l'artillerie du gnral Senarmont,
reste en arrire  cause des mauvais chemins. Celui-ci pouvait tre
enlev par les fuyards; mais, toujours aussi rsolu et intelligent
qu' Friedland, il imagina de former son artillerie en carr, et
tirant dans tous les sens, il arrta la colonne fugitive, qui fut
ainsi rejete sur les baonnettes de la division Ruffin. Treize mille
hommes environ dposrent les armes  la suite de cette opration
brillante, et livrrent trente drapeaux avec une nombreuse
artillerie.

Sans perdre un instant, le marchal Victor courut sur Cuenca pour
atteindre le peu qui restait du corps du duc de l'Infantado. Mais
celui-ci s'tait enfui prcipitamment sur la route de Valence,
laissant encore dans nos mains des blesss, des malades, du matriel.
Nos dragons recueillirent les dbris de son corps, et sabrrent
plusieurs centaines d'hommes.

[En marge: Aprs les batailles de la Corogne et d'Ucls, Joseph se
dcide enfin  entrer dans Madrid.]

[En marge: Entre de Joseph dans Madrid le 22 janvier.]

Aprs ce fait d'armes, on devait pour long-temps tre en repos 
Madrid, et la victoire d'Ucls prouvait qu'on n'aurait pas beaucoup de
peine  envahir le midi de la Pninsule. Toutefois on ne pouvait pas
encore y songer. Il fallait auparavant que Joseph s'tablt  Madrid,
que l'arme franaise se repost, et que Saragosse ft pris. Les
vnements de la Corogne taient maintenant tout  fait connus. On
savait que les Anglais s'taient retirs en dsordre, abandonnant tout
leur matriel, et ayant perdu sur les routes ou sur le champ de
bataille un quart de leur effectif, leurs principaux officiers et leur
gnral en chef. La prise  Ucls d'une arme espagnole tout entire,
vrai pendant de Baylen, si la prise d'une arme espagnole avait pu
produire le mme effet que celle d'une arme franaise, tait un
nouveau trophe trs-propre  orner l'entre du roi Joseph  Madrid.
Napolon avait voulu que cette entre et quelque chose de triomphal.
Il avait plac auprs de son frre la division Dessoles, la division
Sbastiani, pour qu'il et avec lui les plus belles troupes de l'arme
franaise, et qu'il ne part au milieu des Espagnols qu'entour des
vieilles lgions qui avaient vaincu l'Europe.--_Je leur avais envoy
des agneaux_, avait-il dit en parlant des jeunes soldats de Dupont,
_et ils les ont dvors; je leur enverrai des loups qui les dvoreront
 leur tour_.--C'est  la tte de ces redoutables soldats que Joseph
entra, le 22 janvier, dans Madrid, au bruit des cloches, aux clats du
canon, et en prsence des habitants de la capitale soumis par la
victoire, rsigns presque  la nouvelle royaut, et, quoique toujours
blesss au coeur, prfrant pour ainsi dire la domination des Franais
 celle de la populace sanguinaire, qui peu de temps auparavant
assassinait l'infortun marquis de Perals. Celle-ci seule tait
irrite et encore  craindre. Mais on venait d'arrter une centaine de
ses chefs les plus connus par leurs crimes, et au Retiro, vis--vis de
Madrid, s'levait un ouvrage formidable, hriss de canons, et capable
en quelques heures de rduire en cendres la capitale des Espagnes.
Joseph fut donc accueilli avec beaucoup d'gards, et mme avec une
certaine satisfaction par la masse des habitants paisibles, mais avec
une rage concentre par la populace, qui se sentait dtrne 
l'avnement d'un gouvernement rgulier, car c'tait son rgne plus que
celui de Ferdinand VII dont elle dplorait la chute. Joseph se rendit
au palais, o vinrent le visiter les autorits civiles et militaires,
le clerg, et ceux des grands seigneurs de la cour d'Espagne qui
n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter Madrid. Joseph passait
tellement pour protecteur des Espagnols auprs du conqurant qui avait
tendu sur eux son bras terrible, qu'on ne regardait pas comme un
crime de l'aller voir. Mais au fond, tant la gloire soumet les hommes,
on tait plus prs d'aimer, si on avait aim quelque chose dans la
cour de France, l'effrayante grandeur de Napolon que l'indulgente
faiblesse de Joseph; et si celle-ci tait le prtexte, celle-l tait
le motif vrai qui amenait encore beaucoup d'hommages aux pieds du
nouveau monarque.

Joseph fut donc suffisamment entour dans son palais pour s'y croire
tabli. Le clbre Thomas de Morla accepta de lui des fonctions. On
vint le solliciter d'allger le poids de certaines condamnations. Il
lui arriva plus d'un avis de Sville, portant qu'il n'tait pas
impossible de traiter avec l'Andalousie; car, indpendamment de ce que
la junte centrale tait tombe au dernier degr du mpris par sa
manire de gouverner, elle avait perdu le prsident qui seul rpandait
quelque clat sur elle, l'illustre Florida Blanca. Pour qui n'avait
pas le secret de la destine, il tait permis de se tromper sur le
sort de la nouvelle dynastie impose  l'Espagne, et on pouvait croire
qu'elle commenait  s'tablir comme celles de Naples, de Hollande et
de Cassel.

Au milieu de ces apparences de soumission, un seul vnement, toujours
annonc, mais trop lent  s'accomplir, celui de la prise de Saragosse,
tenait les esprits en suspens, et laissait encore quelque espoir aux
Espagnols entts dans leur rsistance. Nous avons vu en plaine les
Espagnols fuir, sans aucun souci de leur honneur militaire et de leur
ancienne gloire: ils effaaient  Saragosse toutes les humiliations
infliges  leurs armes, en opposant  nos soldats la plus glorieuse
dfense qu'une ville assige ait jamais oppose  l'invasion
trangre.

[En marge: Sige de Saragosse.]

[En marge: Premire cause des lenteurs de ce sige.]

[En marge: Oprations tendant  resserrer l'ennemi dans la ville.]

[En marge: Inaction du 5e corps pendant les commencements du sige.]

Nous avons dj fait connatre les retards invitables qu'avait
entrans dans le sige de Saragosse le mouvement crois de nos
troupes autour de cette place. Quoique la victoire de Tudela, qui
avait ouvert l'Aragon  nos soldats et supprim tout obstacle entre
Pampelune et Saragosse, et t remporte le 23 novembre, le marchal
Moncey, priv d'abord de la meilleure partie de ses forces par l'envoi
de deux divisions  la poursuite de Castaos, rejoint ensuite par le
marchal Ney, et abandonn par celui-ci au moment o il allait
attaquer les positions extrieures de Saragosse, n'avait pas pu
s'approcher de cette ville avant le 10 dcembre. Renforc enfin le 19
dcembre par le marchal Mortier, qui avait ordre de couvrir le sige,
de seconder mme les troupes assigeantes dans les occasions graves,
sans fatiguer ses soldats aux travaux et aux attaques, il avait
profit de ce concours fort limit pour resserrer la place, et enlever
les positions extrieures. Le 21 dcembre, la division Grandjean
avait, par une manoeuvre hardie et habile, occup le Monte-Torrero,
qui domine la ville de Saragosse, et sur lequel les Aragonais avaient
lev un ouvrage, tandis que la division Suchet, du corps de Mortier,
se rendait matresse des hauteurs de Saint-Lambert sur la rive droite
de l'bre, et que sur la rive gauche la division Gazan, appartenant au
mme corps, emportait la position de San Gregorio, rejetait l'ennemi
dans le faubourg, et prenait ou passait par les armes 500 Suisses
rests fidles  l'Espagne. Cette journe avait dcidment renferm
les Aragonais dans la ville elle-mme, et ds lors les travaux
d'approche avaient pu commencer. Ce secours une fois prt au 3e
corps, le marchal Mortier tait rentr dans son rle d'auxiliaire,
qui se bornait  couvrir le sige. Laissant la division Gazan sur la
gauche de l'bre, pour bloquer le faubourg qui occupe cette rive, il
avait pass sur la rive droite avec la division Suchet, et avait pris
position loin du thtre des attaques,  Calatayud, afin d'empcher
toute tentative des Espagnols, qui auraient pu venir soit de Valence,
soit du centre de l'Espagne. C'tait assez pour lier les oprations de
Saragosse avec l'ensemble de nos oprations en Espagne; c'tait trop
peu pour la marche du sige, car le 3e corps, form, depuis le dpart
de la division Lagrange, des trois divisions Morlot, Musnier et
Grandjean, ne comptait gure plus de 14,000 hommes d'infanterie, 2,000
de cavalerie, 1,000 d'artillerie, 1,000 du gnie. Avec les difficults
qu'on allait avoir  vaincre, il aurait fallu pouvoir se servir des
8,000 hommes de la division Gazan, qui bloquaient sans l'attaquer le
faubourg de la rive gauche, des 9,000 hommes de la division Suchet,
qui taient posts vers Calatayud,  une vingtaine de lieues. Cette
disposition ordonne d'en haut et de loin par Napolon, qui avait
voulu tenir le corps de Mortier toujours frais et disponible pour
l'utiliser ailleurs, avait l'inconvnient des plans conus  une trop
grande distance des lieux, celui de ne pas cadrer avec l'tat vrai des
choses. Ce n'et pas t trop, nous le rptons, des 36 ou 38,000
hommes qui composaient les deux corps runis, pour venir  bout de
Saragosse.

[En marge: Prparatifs des assigs et des assigeants pour rendre la
lutte terrible.]

Les deux partis avaient mis  profit tous ces retards en prparant de
plus terribles moyens d'attaque et de dfense, tant au dedans qu'au
dehors de Saragosse. Les Aragonais, fiers de la rsistance qu'ils
avaient oppose l'anne prcdente, et s'tant aperus de la valeur de
leurs murailles, taient rsolus  se venger, par la dfense de leur
capitale, de tous les checs essuys en rase campagne. Aprs Tudela,
ils s'taient retirs au nombre de 25 mille dans la place, et avaient
amen avec eux 15 ou 20 mille paysans,  la fois fanatiques et
contrebandiers achevs, tirant bien, capables, du haut d'un toit ou
d'une fentre, de tuer un  un ces mmes soldats devant lesquels ils
fuyaient en plaine.  eux s'taient joints beaucoup d'habitants de la
campagne, que la terreur forait  s'loigner, de faon que la
population de Saragosse, ordinairement de quarante  cinquante mille
mes, se trouvait tre de plus de cent mille en ce moment.

[En marge: Caractre de Joseph Palafox, commandant de Saragosse.]

[En marge: Moyens de rsistance accumuls dans Saragosse.]

C'tait toujours Palafox qui commandait. Brave, prsomptueux, peu
intelligent, mais men par deux moines habiles, second par deux
frres dvous, le marquis de Lassan et Franois Palafox, il exerait
sur la populace aragonaise un empire sans bornes, surtout depuis qu'on
avait su qu' la prudence de Castaos, qu'on qualifiait de trahison,
il avait toujours oppos son ardeur tmraire, qu'on appelait
hrosme. La paisible bourgeoisie de Saragosse allait tre cruellement
sacrifie, dans ce sige horrible,  la fureur de la multitude, qui
par deux moines gouvernait Palafox, la ville et l'arme. Des
approvisionnements immenses en bl, vins, btail avaient t amasss
par la peur mme des habitants des environs, lesquels en fuyant
transportaient  Saragosse tout ce qu'ils possdaient. Les Anglais
avaient de plus envoy d'abondantes munitions de guerre, et on avait
ainsi tous les moyens de prolonger indfiniment la rsistance. Pour la
faire durer davantage, des potences avaient t leves sur les places
publiques, avec menace d'excuter immdiatement quiconque parlerait de
se rendre. Rien, en un mot, n'avait t nglig pour ajouter  la
constance naturelle des Espagnols,  leur patriotisme vrai, l'appui
d'un patriotisme barbare et fanatique.

Dans l'arme d'Aragon retire  Saragosse, se trouvaient de nombreux
dtachements de troupes de ligne, et beaucoup d'officiers du gnie
fort capables, et fort dvous. Chez les vieilles nations militaires
qui ont dgnr de leur ancienne valeur, les armes savantes sont
toujours celles qui se maintiennent le plus long-temps. Les ingnieurs
espagnols, qui, aux seizime et dix-septime sicles, taient si
habiles, avaient conserv une partie de leur ancien mrite, et ils
avaient lev autour de Saragosse des ouvrages nombreux et
redoutables.

[En marge: Configuration de Saragosse.]

Cette place, comme il a t dit prcdemment (livre XXXI), n'tait pas
rgulirement fortifie, mais son site, la nature de ses
constructions, pouvaient la rendre trs-forte dans les mains d'un
peuple rsolu  se dfendre jusqu' la mort. (Voir la carte n 45.)
Elle tait entoure, d'une enceinte qui n'tait ni bastionne ni
terrasse; mais elle avait pour dfense, d'un ct l'bre, au bord
duquel elle est assise, et dont elle occupe la rive droite, n'ayant
sur la rive gauche qu'un faubourg, de l'autre ct une suite de gros
btiments, tels que le chteau de l'Inquisition, les couvents des
Capucins, de Santa-Engracia, de Saint-Joseph, des Augustins, de
Sainte-Monique, vritables forteresses qu'il fallait battre en brche
pour y pntrer, et que couvrait une petite rivire profondment
encaisse, celle de la Huerba, qui longe une moiti de l'enceinte de
Saragosse avant de se jeter dans l'bre.  l'intrieur se
rencontraient de vastes couvents, tout aussi solides que ceux du
dehors, et de grandes maisons massives, carres, prenant leurs jours
en dedans, comme il est d'usage dans les pays mridionaux, peu perces
au dehors, voues d'avance  la destruction, car il tait bien dcid
que, les dfenses extrieures forces, on ferait de toute maison une
citadelle qu'on dfendrait jusqu' la dernire extrmit. Chaque
maison tait crnele, et perce intrieurement pour communiquer de
l'une  l'autre; chaque rue tait coupe de barricades avec force
canons. Mais, avant d'en tre rduit  cette dfense intrieure, on
comptait bien tenir long-temps dans les travaux excuts au dehors, et
qui avaient une valeur relle.

En partant de l'bre et du chteau de l'Inquisition, plac au bord de
ce fleuve, en face de la position occupe par notre gauche, on avait
lev, pour suppler  l'enceinte fortifie qui n'existait pas, un mur
en pierre sche avec terrassement, allant du chteau de l'Inquisition
au couvent des Capucins, et  celui de Santa-Engracia. En cet endroit,
la ville prsentait un angle saillant, et la petite rivire de la
Huerba, venant la joindre, la longeait jusqu' l'bre infrieur,
devant notre extrme droite. Au point o la Huerba joignait la ville,
une tte de pont avait t construite, de forme quadrangulaire et
fortement retranche. De cet endroit, en suivant la Huerba, on
rencontrait sur la Huerba mme, et en avant de son lit, le couvent de
Saint-Joseph, espce de forteresse  quatre faces qu'on avait entoure
d'un foss et d'un terrassement. Derrire cette ligne rgnait une
partie de mur, terrass en quelques endroits, et partout hriss
d'artillerie. Cent cinquante bouches  feu couvraient ces divers
ouvrages. Il fallait par consquent emporter la ligne des couvents et
de la Huerba, puis le mur terrass, puis aprs ce mur les maisons, les
prendre successivement, sous le feu de quarante mille dfenseurs, les
uns, il est vrai, soldats mdiocres, les autres fanatiques d'une
vaillance rare derrire des murailles, tous pourvus de vivres et de
munitions, et rsolus  faire dtruire une ville qui n'tait pas 
eux, mais  des habitants tremblants et soumis. Enfin la superstition
 une vieille cathdrale trs-ancienne, _Notre-Dame del Pilar_, leur
persuadait  tous que les Franais choueraient contre sa protection
miraculeuse.

[En marge: Force des Franais devant Saragosse.]

Si on met  part les 8 mille hommes de la division Gazan, se bornant 
observer le faubourg de la rive gauche, et les 9 mille de la division
Suchet placs  Calatayud, le gnral Junot, qui venait de prendre le
commandement en chef, avait pour assiger cette place, garde par
quarante mille dfenseurs, 14 mille fantassins, 2 mille artilleurs ou
soldats du gnie, 2 mille cavaliers, tous, jeunes et vieux, Franais
et Polonais, tous soldats admirables, conduits par des officiers sans
pareils, comme on va bientt en juger.

[En marge: Officiers du gnie chargs de diriger les travaux du
sige.]

Le commandant du gnie tait le gnral Lacoste, aide de camp de
l'Empereur, officier d'un grand mrite, actif, infatigable, plein de
ressources, second par le colonel du gnie Rogniat, et le chef de
bataillon Haxo, devenu depuis l'illustre gnral Haxo. Une quarantaine
d'officiers de la mme arme, remarquables par la bravoure et
l'instruction, compltaient ce personnel. Le gnral Lacoste n'avait
pas perdu pour les travaux de son arme le mois coul en alles et
venues de troupes, et il avait fait transporter de Pampelune  Tudela
par terre, de Tudela  Saragosse, par le canal d'Aragon, 20 mille
outils, 100 mille sacs  terre, 60 bouches  feu de gros calibre. Il
avait en mme temps employ les soldats du gnie  construire
plusieurs milliers de gabions et de fascines. Le gnral d'artillerie
Dedon l'avait parfaitement assist dans ces diverses oprations.

[En marge: Ouverture de la tranche dans la nuit du 29 au 30
dcembre.]

[En marge: Trois attaques, dont une simule et deux srieuses.]

Du 29 au 30 dcembre, tandis que Napolon poursuivait les Anglais au
del du Guadarrama, tandis que les marchaux Victor et Lefebvre
rejetaient les Espagnols dans la Manche et l'Estrmadure, et que le
gnral Saint-Cyr venait de se rendre matre de la campagne en
Catalogne, le gnral Lacoste, d'accord avec le gnral Junot, ouvrit
la tranche  160 toises de la premire ligne de dfense, qui
consistait, comme on vient de le voir, en couvents fortifis, en
portions de muraille terrasse, en une partie du lit de la Huerba.
(Voir la carte n 45.) Il avait fait adopter le projet de trois
attaques: la premire  gauche, devant le chteau de l'Inquisition,
confie  la division Morlot, mais celle-l plutt comme diversion que
comme attaque relle: la seconde au centre, devant Santa-Engracia et
la tte de pont de la Huerba, confie  la division Musnier, celle-ci
destine  tre trs-srieuse; la troisime enfin  droite, devant le
formidable couvent de Saint-Joseph, confie  la division Grandjean,
et la plus srieuse des trois, parce que, Saint-Joseph pris, elle
devait conduire au del de la Huerba, sur la partie la moins forte de
la muraille d'enceinte, et sur un quartier par lequel on esprait
atteindre le _Cosso_, vaste voie intrieure qui traverse la ville tout
entire, et qui ressemble fort au boulevard de Paris. La tranche
hardiment ouverte, on procda au plus tt  perfectionner la premire
parallle, et on chemina vers la seconde, dans le but de s'approcher
du couvent de Saint-Joseph  droite, de la tte de pont de la Huerba
au centre.

[En marge: Ouverture de la seconde parallle, le 2 janvier 1809.]

Le 31 dcembre, une sortie tente par les troupes rgulires de la
garnison fut vivement repousse. Ce n'tait pas en rase campagne que
les Espagnols pouvaient retrouver leur vaillance naturelle. Le 2
janvier, on ouvrit la seconde parallle. Les jours suivants furent
employs  disposer en plusieurs batteries trente bouches  feu dj
arrives, afin de ruiner la tte de pont de la Huerba ainsi que le
chteau de Saint-Joseph, et de contre-battre aussi l'artillerie
ennemie place en arrire de cette premire ligne de dfense. Pendant
ces travaux, auxquels concouraient plus de deux mille travailleurs
par jour, sous la direction des soldats du gnie, les assigs
envoyaient dans nos tranches une grle de pierres et de grenades,
lances avec des mortiers. Nous y rpondions par le feu de nos
tirailleurs posts derrire des sacs  terre, et tirant avec une
grande justesse sur toutes les embrasures de l'ennemi.

[En marge: Assaut donn le 11 janvier au couvent de Saint-Joseph.]

Le 10, nos batteries tant acheves commencrent  tirer, les unes
directement, les autres de ricochet, contre la tte de pont de la
Huerba, et le couvent de Saint-Joseph. Quoique l'artillerie espagnole
ft bien servie, la supriorit de la ntre russit bientt  teindre
son feu, et  ouvrir vers l'attaque de droite une large brche au
couvent de Saint-Joseph, vers l'attaque du centre un commencement de
brche  la tte de pont de la Huerba. Celle-ci n'tant pas
praticable, on diffra de lui donner l'assaut; mais on ne voulut pas
diffrer au couvent de Saint-Joseph, parce que c'tait possible, et
qu'il devait rsulter de la prise de ce couvent une grande
acclration dans les approches. Le feu ayant continu jusqu'au 11
janvier  quatre heures du soir, et  cette heure la brche tant tout
 fait praticable, on s'avana hardiment pour tenter l'assaut du
couvent. Dans ce moment mme, l'ennemi excutait une sortie qui fut
repousse au pas de course, et de la dfense on passa immdiatement 
l'attaque. Ce furent les voltigeurs et grenadiers de deux vieux
rgiments, les 14e et 44e de ligne, qu'on chargea de cette entreprise
difficile, avec deux bataillons des rgiments de la Vistule. Un
officier, chef de bataillon dans le 14e, nomm Stahl, et juste objet
de l'admiration de l'arme, les commandait. Le couvent, ouvrage de
forme carre, s'appuyait  la Huerba. L'ennemi y avait plac trois
mille hommes.

 l'heure dite, pendant que le chef de bataillon Haxo, avec quatre
compagnies d'infanterie et deux pices de 4, marche  dcouvert hors
des tranches, et vient prendre  revers le couvent de Saint-Joseph,
en enfilant de son feu la face qui est adosse au lit de la Huerba, ce
qui pouvante les dfenseurs et en dcide un bon nombre  repasser la
rivire, le chef de bataillon Stahl s'avance de front jusqu'au bord du
foss, pour s'lancer ensuite sur la brche. Mais les dcombres de la
muraille n'avaient pas rempli le foss, qui tait profond de 18 pieds,
et taill  pic, car les terres sches et solides en Espagne se
soutiennent sans talus ni maonnerie. L'intrpide Junot, qui assistait
lui-mme  l'opration, avait pourvu ses grenadiers de quelques
chelles. Les uns s'en servent pour descendre dans ce foss, les
autres y sautent sans aucune prcaution, puis, guids par le brave
Stahl, courent  la brche, sous une pluie de feu. Mais ils ont
beaucoup de peine  la gravir. Tandis qu'ils tentent ce prilleux
effort, un officier du gnie, Daguenet,  la tte de quarante
voltigeurs, parcourt le fond du foss, tourne  gauche le long de la
face latrale, et aperoit un pont jet sur le foss conduisant dans
l'intrieur de l'ouvrage. Il y monte avec ses quarante hommes, et, se
ruant sur la garnison du couvent, facilite au chef de bataillon Stahl
l'entre par la brche. On passe par les armes ou l'on noie 300
Espagnols rests les derniers, on en prend 40.

Cette opration, qui avait exig tout au plus une demi-heure, nous
avait cot 30 morts et 150 blesss, presque tous grivement, ce qui
prouvait assez, vu le peu de dveloppement de l'ouvrage attaqu,
l'nergie de l'action.

 peine en possession du couvent, on travailla  s'y loger solidement,
 l'abri des retours offensifs de l'ennemi et des feux nombreux de la
place, qui,  mesure que nous approchions, vomissait avec plus
d'abondance les grenades, les bombes et la mitraille. Chaque journe
nous cotait de 40  50 hommes hors de combat, et atteints en gnral
de blessures trs-graves.

[En marge: Assaut donn le 16 janvier  la tte de pont de la Huerba.]

Le 16, la brche tant reconnue praticable  la tte de pont de la
Huerba, on rsolut l'assaut, et quarante voltigeurs polonais, conduits
par des officiers et des soldats du gnie, s'lancrent sur l'ouvrage.
Ils le gravirent rapidement, les uns avec leurs mains, les autres avec
des chelles. Pendant qu'ils y montaient, une mine prpare par
l'ennemi fit tout  coup explosion, mais sans blesser aucun de nos
soldats, qui restrent en dehors des atteintes de ce volcan. Parvenus
 s'introduire dans la tte de pont, ils en expulsrent les
dfenseurs, lesquels repassrent la Huerba en faisant sauter le pont.

[En marge: Travaux pour franchir la Huerba aux deux attaques
principales.]

Le couvent de Saint-Joseph, adoss  la Huerba, tant pris  droite,
la tte de pont de la Huerba tant emporte au centre, nous nous
trouvions matres de la ligne des ouvrages extrieurs sur une moiti
de leur dveloppement. C'tait le plus important, car les oprations
de la gauche n'avaient que la valeur d'une dmonstration. Il
s'agissait ds lors de franchir la Huerba sur les deux points par
lesquels on y touchait, de jeter des ponts couverts d'paulements sur
cette rivire troite mais profondment encaisse, de battre en brche
les portions d'enceinte qui s'tendaient au del, et qui s'appuyaient
au couvent de Santa-Engracia d'un ct,  celui des Augustins de
l'autre. Il fallait enfin lever de nouvelles batteries pour les
opposer  celles de la ville, qui devenaient en approchant plus
nombreuses et plus meurtrires. C'est  quoi on employa l'intervalle
du 16 au 21 janvier.

[En marge: Souffrances chez les assigs et les assigeants.]

Pendant ce temps les souffrances s'aggravaient au dedans parmi les
assigs, au dehors parmi les assigeants. La masse d'habitants
rfugis dans la ville, les blesss, les malades accumuls, y avaient
fait natre une pidmie. Tous les jours une grle de projectiles
augmentait le nombre des victimes du sige, mme parmi ceux qui ne
prenaient point part  la dfense. Mais une populace furieuse,
fanatise par les moines, comprimait les habitants paisibles, aux yeux
desquels cette rsistance sans espoir n'tait qu'une barbarie inutile.
Les potences dresses dans les principales rues prvenaient tout
murmure. On inventait d'ailleurs toutes sortes de nouvelles pour
soutenir le courage des assigs. On disait Napolon battu par les
Anglais, le marchal Soult par le marquis de La Romana, le gnral
Saint-Cyr par le gnral Vivs. On promettait de plus l'arrive d'une
puissante arme de secours, et  ces nouvelles, annonces au son du
tambour par des crieurs publics, clataient des vocifrations
sauvages, qui venaient retentir jusque dans notre camp.

[En marge: Efforts des frres Palafox pour obliger le pays environnant
 se lever en masse.]

Ce que nous avons racont des vnements gnraux de cette guerre
suffit pour qu'on puisse apprcier la vracit de ces bruits,
rpandus  dessein par Palafox et les moines dont il suivait les
inspirations. Ces rcits, du reste, n'taient pas compltement faux,
car les deux frres de Joseph Palafox, le marquis de Lassan et
Franois Palafox, taient sortis avec des ordres terribles pour faire
lever le pays dans tous les sens, jusqu' Tudela d'un ct, jusqu'
Calatayud, Daroca, Teruel et Alcaiz de l'autre. Tous les hommes en
tat de porter les armes taient somms de les prendre, et, dans la
proportion d'un sur dix, devaient s'avancer sous la conduite
d'officiers choisis, pour former une arme de dblocus. Chaque village
tait oblig de payer et de nourrir les hommes qui marcheraient. Ceux
qui ne marcheraient pas devaient dtruire nos convois, tuer nos
malades, et affamer notre camp. Ces ordres taient donns sous menace
des peines les plus svres en cas d'inexcution.

[En marge: Cruelles privations des soldats franais.]

[En marge: Arrive du marchal Lannes au camp des assigeants.]

Il faut reconnatre que les Aragonais avaient mis un zle tout
patriotique  les excuter. Dj vingt ou trente mille hommes se
remuaient du ct d'Alcaiz sur la rive droite de l'bre, et du ct
de Zuera, la Perdiguera, Liciena, sur la rive gauche. Malgr les
efforts de notre cavalerie, la viande n'arrivait pas, vu que les
moutons achemins sur notre camp taient arrts en route. Nos
soldats, manquant de viande pour faire la soupe, n'ayant souvent
qu'une ration incomplte de pain, supportaient de cruelles privations
sans murmurer, et entrevoyaient sans flchir un ou deux mois encore
d'un sige atroce. Ils taient tristes toutefois, en songeant  leur
petit nombre, en considrant que toutes les difficults du sige
pesaient sur 14 mille d'entre eux, tandis que les 8 mille fantassins
de Gazan se bornaient  bloquer le faubourg de la rive gauche, et que
les 9 mille de Suchet vivaient en repos  Calatayud. Dj plus de
douze cents avaient succomb aux fatigues ou au feu. On les
transportait, ds qu'ils taient atteints de blessures ou de maladies,
 l'hpital d'Alagon, hpital infect, o il n'y avait que du linge
pourri, sans vivres ni mdicaments. Le gnral Harispe, envoy pour en
faire l'inspection, et s'y montrant humain comme un hros, punit
svrement les administrateurs coupables de tant de ngligence,
rorganisa cet tablissement avec soin, et procura au moins  nos
soldats la consolation de n'tre pas plus mal  l'hpital qu' la
tranche. Le 21, arriva enfin l'illustre marchal Lannes, qui
approchait alors du terme de sa carrire hroque, car on tait en
janvier 1809,  quelques mois de la terrible journe d'Essling, et sa
prsence tait propre  soutenir le moral du soldat, et  lui rendre
la confiance s'il l'avait perdue. Le gnral Junot le charmait par sa
bravoure, mais il fallait un chef qui, prenant sur lui de modifier les
ordres de l'Empereur, ft concourir toutes les forces franaises au
succs du sige. C'est  cela que le marchal Lannes fut d'abord
utile.

[En marge: Le marchal Lannes, modifiant les ordres de l'Empereur,
fait concourir le 5e corps  l'attaque de Saragosse, et  la
dispersion des insurgs extrieurs.]

Il commena, grce  son commandement suprieur, par faire concourir
le 5e corps  la prise de la place, et  la rpression des troubles
extrieurs qui contribuaient  affamer notre camp. Il ordonna au
gnral Gazan, post avec sa division devant le faubourg de la rive
gauche, d'entreprendre l'attaque en rgle de ce faubourg. Cet asile
une fois enlev aux habitants, ils devaient tre refouls dans
l'intrieur de la ville, et y augmenter l'encombrement, tandis que
nous aurions le moyen de la foudroyer de la rive gauche de l'bre. Il
lui donna un excellent officier du gnie, le colonel Dode, pour
diriger cette opration.

Le marchal Lannes prescrivit ensuite au marchal Mortier de quitter
sa position de Calatayud o il ne rendait pas de services, aucune
force ennemie ne pouvant venir du ct de Valence, et de passer sur la
rive gauche de l'bre, pour y dissiper les rassemblements qui nous
inquitaient.

[En marge: Oprations du marchal Mortier contre les insurgs
extrieurs.]

Le marchal Mortier, excutant les ordres qu'il avait reus, franchit
l'bre le 23, et laissant le 40e de ligne pour appuyer la division
Morlot, qui tait la plus faible du corps de sige, s'avana avec les
34e, 64e, 88e de ligne, le 10e de hussards, le 21e de chasseurs, et
dix bouches  feu, sur la route de la Perdiguera. Il trouva en
position  Liciena, sur le penchant des montagnes, la plus grande
partie d'un corps de quinze mille hommes, qui arrivait du nord de
l'Aragon au secours de la capitale assige. Ce rassemblement se
composait de troupes de ligne et de paysans. On y comptait des
dtachements des rgiments de Savoie, de Prado et d'Avila, des
bataillons de Jaca, des chasseurs de Palafox, et d'autres troupes
d'ancienne et nouvelle formation. Le marchal Mortier fit aborder les
Espagnols par le 64e de ligne, qui marcha sur eux de front, avec
l'aplomb et la rsolution de nos vieilles bandes, tandis que les 34e
et 88e de ligne, les tournant par les hauteurs, les rabattaient dans
la plaine. Les Espagnols ne tinrent pas devant cette double attaque,
et s'enfuyant  toutes jambes dans la plaine, ils vinrent passer 
porte du 10e de chasseurs, qui fondit au galop sur cette masse de
fuyards, et les sabra impitoyablement. Quinze cents restrent sur la
place. Nous prmes six pices de canon et deux drapeaux. Dans le mme
moment, l'adjudant commandant Gasquet s'tant port, avec trois
bataillons de la division Gazan, sur la route de Zuera, paralllement
au marchal Mortier, culbutait environ trois mille Espagnols du mme
corps, et leur prenait des hommes et du canon. Le marchal Mortier,
aprs avoir repouss pour tout le reste du sige les leves du nord de
l'Aragon, descendit l'bre jusqu' Pina, avec ordre de balayer les
insurgs, de mnager les villages soumis, de brler les villages
insoumis, et d'acheminer du btail sous l'escorte de la cavalerie vers
le camp de l'arme assigeante.

Tandis que le marchal Mortier nettoyait la rive gauche, le gnral
Junot avait envoy le gnral Wathier, commandant la cavalerie du 3e
corps, avec 1,200 hommes d'infanterie d'lite et 600 cavaliers, pour
disperser un rassemblement form des insurgs de quatre-vingts
communes, lesquelles relevaient de la juridiction d'Alcaiz. Ils
taient retranchs dans la ville d'Alcaiz, qu'ils avaient barricade
et crnele. Le gnral Wathier les chargeant dans cette position,
comme il aurait pu le faire en plaine,  la tte de ses cavaliers, les
aborda si brusquement qu'il entra ple-mle avec eux dans la ville
d'Alcaiz, fora toutes les barricades, et passa au fil de l'pe plus
de six cents de ces malheureux. Les autres furent poursuivis par nos
cavaliers, et se sauvrent chez eux. La ville fut pille, et tout le
btail ramass dans les campagnes environnantes dirig sur Saragosse.

Grce  ces diverses expditions, l'arme assigeante n'eut plus rien
 craindre pour ses derrires. Cependant elle ne reut de moutons que
ceux qui taient bien escorts, et la viande resta fort rare dans
notre camp.

[En marge: Continuation des travaux autour de la place.]

Pendant que le marchal Lannes faisait excuter ces oprations aux
environs de Saragosse, les travaux du gnie, pousss avec une extrme
activit par le gnral Lacoste, par ses lieutenants Rogniat et Haxo,
permettaient enfin de donner l'assaut gnral, aprs lequel on devait
se trouver dans la ville, et en mesure de commencer la terrible guerre
des maisons.

[En marge: Passage de la Huerba au moyen de ponts de chevalets
couverts d'paulements.]

 l'attaque de droite on avait jet deux ponts de chevalets, couverts
d'paulements, sur la Huerba, en avant du couvent de Saint-Joseph,
conquis par l'assaut du 11 janvier. La Huerba franchie sur ce point,
on avait chemin vers une huilerie, dont le btiment isol tait
contigu au mur de la ville. Un peu  gauche, on avait conduit un boyau
de tranche vers un autre point de ce mme mur. Deux assauts devaient
tre livrs en ces deux endroits, ds que le canon y aurait fait des
brches praticables.

 l'attaque du centre, on avait renonc  se servir de la tte de pont
de la Huerba, enleve aux assigs,  cause des feux qui la
flanquaient. On avait pass la Huerba dans un coude au-dessous,
vis--vis le couvent de Santa-Engracia, au saillant mme de l'angle
que la ville formait de ce ct. Une batterie de brche, dirige sur
le couvent, devait rendre ses murailles accessibles  une colonne
d'assaut. Matres de ces diverses brches, deux  droite, une au
centre, nous devions avoir trois issues pour pntrer dans la ville,
toutes trois aboutissant  de grandes rues qui donnaient
perpendiculairement sur le _Cosso_.

Le 26 janvier, cinquante bouches  feu de gros calibre tonnrent  la
fois contre Saragosse, les unes pour ouvrir les brches de droite et
du centre, les autres pour accabler la ville de bombes, d'obus et de
boulets. La ville supporta bravement cette pluie de feu: car les
Espagnols enduraient tout derrire leurs murailles, pourvu qu'ils ne
vissent pas l'ennemi en face; et quant  la population inoffensive,
ils ne s'en inquitaient pas plus que du vil btail qu'ils abattaient
chaque jour pour vivre. Le feu ayant dur toute la journe du 26 et la
moiti de celle du 27, les trois brches parurent praticables, et on
rsolut de livrer immdiatement l'assaut gnral.

[En marge: Assaut gnral donn le 26 janvier.]

Tout le 3e corps tait sous les armes, Junot et Lannes en tte. (Voir
la carte n 45.)  droite, la division Grandjean, principalement
compose des 14e et 44e de ligne, se trouvait dans les ouvrages,
attendant le signal. Au centre, la division Musnier, forte surtout en
Polonais, attendait le mme signal avec impatience. Elle tait appuye
par la division Morlot, qui s'tait masse sur sa droite pour seconder
l'assaut du centre. Le 40e de ligne et le 13e de cuirassiers
occupaient  gauche la place qu'avait abandonne la division Morlot,
et avaient pour mission de contenir les sorties qui pourraient venir
par le chteau de l'Inquisition, sur lequel on n'avait dirig
jusqu'ici qu'une fausse attaque.

[En marge: Enlvement de la premire brche  l'attaque de droite.]

 midi, Lannes donne le signal vivement dsir, et aussitt les
colonnes d'assaut sortent des ouvrages. Un dtachement de voltigeurs
des 14e et 44e ayant en tte un dtachement de sapeurs, et command
par le chef de bataillon Stahl, dbouche de l'huilerie isole dont il
a t parl tout  l'heure, et s'lance sur la brche qui tait le
plus  droite. L'ennemi, prvoyant qu'on partirait de ce btiment pour
monter  l'assaut, avait pratiqu une mine sous l'espace que nos
soldats avaient  parcourir. Deux fourneaux clatent tout  coup avec
un fracas horrible, mais heureusement sur les derrires de notre
premire colonne d'assaut, et sans enlever un seul homme. La colonne
se prcipite sur la brche et s'en empare. Mais lorsqu'elle veut
pousser au del, elle est arrte par un feu de mousqueterie et de
mitraille qui part des maisons situes en arrire, ainsi que de
plusieurs batteries dresses  la tte des rues. Ce feu est tel qu'il
est impossible d'y tenir, et qu'on est oblig, aprs avoir eu beaucoup
d'hommes hors de combat, notamment le brave Stahl, grivement bless,
de se borner  se loger sur la brche, et  y tablir une
communication avec l'huilerie qui a servi de point de dpart. Les
terres remues par la mine de l'ennemi contribuent  faciliter ce
travail.

[En marge: Enlvement de la seconde brche  l'attaque de droite.]

 la seconde brche, ouverte tout prs de celle-l, mais un peu 
gauche, trente-six grenadiers du 44e, conduits par un vaillant
officier nomm Guettemann, s'lancent de leur ct  l'assaut. Ils
pntrent malgr une pluie de balles, franchissent la brche, et se
logent dans les maisons voisines du mur. Une colonne les suit, et on
essaie de dboucher de ces maisons dans les rues voisines. Mais 
peine se montre-t-on  une porte ou  une fentre, qu'un effroyable
feu de mousqueterie, partant de mille ouvertures, abat ceux qui ont la
tmrit de se faire voir. Toutefois, on s'empare des maisons
contigus en passant de l'une  l'autre par des percements intrieurs,
et on gagne ainsi en appuyant  gauche jusqu' l'une des principales
rues de la ville, la rue Quemada, qui va droit de l'enceinte au
_Cosso_. Mais la mitraille des barricades ne permet pas de s'y
avancer.  cette seconde brche, quoique plus heureux qu' la
premire, il faut s'en tenir  une douzaine de maisons conquises.

[Illustration: Sige de Saragosse.]

[En marge: Enlvement de tous les ouvrages de l'ennemi  l'attaque du
centre.]

Au centre, l'action n'est pas moins vive. Des voltigeurs de la
Vistule, dirigs par un dtachement de soldats et d'officiers du
gnie, s'lancent, eux aussi, sur la brche pratique dans le couvent
de Santa-Engracia. Ils ont  parcourir  dcouvert, de la Huerba au
mur du couvent, un espace de 120 toises, qu'ils franchissent au pas de
course sous le feu le plus violent. Ils arrivent sans trop de pertes
sur la brche, et l'escaladent sans autre difficult que la
mousqueterie; car le rare courage des Espagnols derrire leurs
murailles n'allait pas jusqu' nous attendre avec leurs baonnettes
sur le sommet de chaque brche. Les braves Polonais, mls  nos
sapeurs, entrent dans le couvent, chassent ceux qui l'occupaient,
dbouchent sur la place de Santa-Engracia, pntrent mme dans les
maisons qui l'entourent, et vont jusqu' un petit couvent voisin,
qu'ils emportent galement. Matres de la place Santa-Engracia, ils le
sont aussi de la grande rue de ce nom, tombant perpendiculairement
comme celle de Quemada sur le _Cosso_. Mais de nombreuses barricades
hrisses d'artillerie, et vomissant la mitraille, ne permettent pas
de pousser au del,  moins de pertes normes. Il faudrait la sape et
la mine pour aller plus loin.

Du couvent de Santa-Engracia, on court par un terrain dcouvert
jusqu'au saillant de l'angle que l'enceinte de la ville forme vers le
milieu de son tendue. Nos soldats traversent rapidement cet espace
qui est min, et, par un inconcevable bonheur, plusieurs fourneaux de
mine, clatant  la fois, ouvrent de vastes entonnoirs sans qu'un seul
de nos hommes soit atteint.  partir de cet angle, et en tirant 
gauche, rgne une ligne de murailles en pierres sches, avec foss et
terrassement, laquelle aboutit au couvent des Capucins, et plus loin
au chteau de l'Inquisition. Quoiqu'il n'entre pas dans le plan
d'attaque d'enlever cette ligne d'ouvrages, qui n'a pas t battue en
brche, un accident imprvu excitant l'ardeur des divisions Morlot et
Musnier, on s'y prcipite avec une tmrit inoue. En effet, une
batterie place au couvent des Capucins incommodant de son feu la
division Morlot, quelques carabiniers du 5e lger se jettent au pas de
course sur cette batterie pour s'en dbarrasser. Le rgiment les suit
et prend la batterie.  ce spectacle, le 115e de ligne, l'un des
rgiments de nouvelle formation, ne peut tenir dans les tranches. Il
s'lance sur le long mur d'enceinte qui s'tend de Santa-Engracia au
couvent des Capucins, descend dans le foss, escalade l'escarpe par
les embrasures, s'empare de l'enceinte, de toute l'artillerie, et ose
s'engager dans l'intrieur de la ville. Alors une populace furieuse,
du haut des maisons environnantes, fusille nos soldats presque  coup
sr. Les Espagnols, plus hardis sur ce point que sur les autres,
s'avancent mme hors de leurs retranchements pour reprendre le couvent
des Capucins. Des moines les dirigent, des femmes les excitent. Mais
on les repousse  la baonnette, et on reste matre du couvent, en y
essuyant toutefois un horrible feu d'artillerie qui perce les
murailles en plusieurs endroits. On tche de se couvrir avec des sacs
 terre. Mais, ne pouvant tenir  dcouvert le long de la muraille, on
est oblig de la repasser, sans l'abandonner nanmoins et en essayant
de s'y loger.

[En marge: Rsultats de l'assaut gnral du 26 janvier.]

Dans cette sanglante journe, on s'tait donc empar de tout le
pourtour de l'enceinte. Si c'et t un sige ordinaire, consistant 
enlever la partie fortifie de la place, Saragosse et t  nous.
Mais il fallait emporter chaque le de maisons, l'une aprs l'autre,
contre une populace frntique, et les grandes horreurs de la lutte ne
faisaient que commencer. Les Espagnols avaient perdu cinq  six cents
hommes passs au fil de l'pe, et deux cents prisonniers, avec toute
la ligne de leurs murailles extrieures. Les Franais avaient eu 186
tus et 593 blesss[33], c'est--dire prs de 800 hommes hors de
combat, perte considrable, due  l'ardeur excessive de nos troupes et
 leur hroque tmrit.

[Note 33: Nous donnons ici des nombres prcis, parce qu'ils sont
fournis cette fois avec dtail dans les rapports existant au dpt de
la guerre.]

Le marchal Lannes lui-mme, saisi de cet affreux spectacle, ordonna
aux officiers du gnie de ne plus souffrir que les soldats
s'avanassent  dcouvert, aimant mieux perdre du temps que des
hommes. Il prescrivit de cheminer avec la sape et la mine, et de faire
sauter en l'air les difices, mais avant tout de mnager le sang de
son arme. Ce grand homme de guerre, aussi humain que brave, avait
ressenti de ce qu'il avait vu une impression profonde[34].

[Note 34: Ses dpches  l'Empereur font foi du sentiment qu'il avait
prouv. On y lit les passages suivants: Jamais, Sire, je n'ai vu
autant d'acharnement comme en mettent nos ennemis  la dfense de
cette place. J'ai vu des femmes venir se faire tuer devant la brche.
Il faut faire le sige de chaque maison. Si on ne prenait pas de
grandes prcautions, nous y perdrions beaucoup de monde, l'ennemi
ayant dans la ville 30  40 mille hommes, non compris les habitants.
Nous occupons depuis Santa-Engracia jusqu'aux Capucins, o nous avons
pris quinze bouches  feu.

Malgr tous les ordres que j'avais donns pour empcher que le soldat
ne se lant trop, on n'a pas pu tre matre de son ardeur. C'est ce
qui nous a donn 200 blesss de plus que nous ne devions avoir. (Au
quartier-gnral devant Saragosse, le 28 janvier 1809.)

..... Le sige de Saragosse ne ressemble en rien  la guerre que nous
avons faite jusqu' prsent. C'est un mtier o il faut une grande
prudence et une grande vigueur. Nous sommes obligs de prendre avec la
mine ou d'assaut toutes les maisons. Ces malheureux s'y dfendent avec
un acharnement dont on ne peut se faire une ide. _Enfin, Sire, c'est
une guerre qui fait horreur._ Le feu est dans ce moment sur trois ou
quatre points de la ville, elle est crase de bombes: mais tout cela
n'intimide pas nos ennemis. On travaille  force  s'approcher du
faubourg. C'est un point trs-important. J'espre que, quand nous nous
en serons rendus matres, la ville ne tiendra pas long-temps.

..... Un rassemblement de quelques mille paysans est venu attaquer
hier les 400 hommes laisss  El Amurria. J'ai donn ordre au gnral
Dumoustier de partir hier, dans la nuit, avec une colonne de 1,000
hommes, 200 chevaux et deux pices de 4. Je suis sr qu'il aura tu ou
dispers toute cette canaille. Autant ils sont bons derrire leurs
murailles, autant ils sont misrables en plaine.]

L'occupation de trois points sur l'enceinte dispensait de pousser une
nouvelle attaque  l'extrme gauche vers le chteau de l'Inquisition,
car il s'agissait maintenant de forcer les Espagnols dans leurs
maisons, et peu importait ds lors une enceinte dans laquelle ne
consistait plus la force de leur dfense. On laissa la division Morlot
en observation sur la gauche, et avec les divisions Musnier et
Grandjean, fortes  elles deux de 9 mille hommes, on se mit  procder
par la sape et la mine  la conqute de chaque maison, tandis que
devant le faubourg de la rive gauche le gnral Gazan pousserait ses
travaux de manire  enlever ce dernier asile  la population. On lui
envoya mme une partie de l'artillerie de sige qui ne trouvait plus
d'emploi  la rive droite, depuis qu'on avait ouvert l'enceinte en y
faisant brche, et qu'on devait surtout se battre de rue  rue.

[En marge: Commencement de la guerre de maison  maison dans
l'intrieur de la ville.]

Les deux divisions Musnier et Grandjean se partageaient en deux
portions de 4,500 hommes chacune, et se relevaient dans cette affreuse
lutte, o il fallait alternativement travailler  la sape, ou
combattre corps  corps dans d'troits espaces. Jamais, mme 
l'poque o la guerre se passait presque toute en siges, on n'avait
rien vu de pareil. Les Espagnols avaient barricad les portes et les
fentres de leurs maisons, pratiqu des coupures au dedans, de faon 
communiquer intrieurement, puis crnel les murailles afin de pouvoir
faire feu dans les rues, lesquelles en outre taient traverses de
distance en distance par des barricades armes d'artillerie. Aussi,
ds que nos soldats y voulaient paratre, ils taient  l'instant
assaillis par une grle de balles partant des tages suprieurs et des
soupiraux des caves, ainsi que par la mitraille partant des
barricades. Quelquefois, pour forcer les Espagnols  dpenser leurs
feux, ils s'amusaient  prsenter d'une fentre un shako au bout d'une
baonnette, et il tait  l'instant perc de balles[35]. Il n'y avait
donc d'autre ressource que de cheminer comme eux de maisons en
maisons, de s'avancer  couvert contre un ennemi  couvert lui-mme,
et de procder lentement pour ne pas perdre toute l'arme dans cet
horrible genre de combats. Il en devait rsulter une lutte longue et
acharne.

[Note 35: C'est un fait que j'ai recueilli de la bouche mme de
l'illustre et  jamais regrettable marchal Bugeaud. Il tait
capitaine de grenadiers au sige de Saragosse, et il m'en racontait
encore les dtails quelques jours avant sa mort.]

[En marge: nergiques efforts des Espagnols pour reprendre les
positions perdues.]

Les Espagnols, que la prise de leur enceinte avait exasprs au plus
haut point par l'aggravation du pril, en taient venus  un vritable
tat de frnsie. Ils ne voulaient plus s'en tenir  la dfensive, et
aspiraient  reprendre ce qu'on leur avait pris. Au centre, ils
prtendaient reconqurir le couvent des Capucins pour dborder la
position de Santa-Engracia.  droite, ils taient rests matres des
couvents de Sainte-Monique et des Augustins, contigus aux deux brches
que nous avions occupes, et de l ils faisaient d'incroyables efforts
pour nous dbusquer. Les moines, plus actifs que jamais, aids par
quelques-unes de ces femmes ardentes que leur nature irritable, quand
elles se livrent  la violence, rend plus froces que les hommes mme,
menaient au feu des bandes composes de ce qu'il y avait de plus
fanatique, et de la portion la plus rsolue de la troupe de ligne.
Ainsi  l'attaque du centre, aprs avoir essay avec leur artillerie
de faire brche au couvent des Capucins, qui nous tait rest, ils
osrent encore une fois venir  l'assaut  dcouvert. Nos soldats les
repoussrent de nouveau  la baonnette, et cette fois leur trent
tellement l'espoir de russir qu'ils les dgotrent tout  fait de
semblables tentatives.

[En marge: Travaux d'attaque le long de la rue de Santa-Engracia.]

La conqute commence vers Santa-Engracia fut poursuivie. De ce
couvent partait une rue assez large, appele du nom mme de
Santa-Engracia, et aboutissant directement au _Cosso_. D'normes
difices la bordaient des deux cts:  droite (droite des Franais),
le couvent des Filles-de-Jrusalem et l'hpital des Fous;  gauche, le
couvent de Saint-Franois. Ces difices pris, on dbouchait sur le
_Cosso_ (boulevard intrieur, comme nous l'avons dit) et on possdait
la principale et la plus large voie intrieure.

[En marge: Procds employs dans la guerre des maisons.]

On se mit donc  cheminer de maisons en maisons, des deux cts de
cette rue de Santa-Engracia, pour arriver successivement  la conqute
des gros difices, qu'il importait d'occuper. Quand on entrait dans
une maison, soit par l'ouverture que les Espagnols y avaient
pratique, soit par celle que nous y pratiquions nous-mmes, on
courait sur les dfenseurs  la baonnette, on les passait par les
armes si on pouvait les atteindre, ou bien on se bornait  les
expulser. Mais souvent on laissait derrire soi, au fond des caves ou
au haut des greniers, des obstins rests dans les maisons dont un ou
deux tages taient dj conquis. On se mlait ainsi les uns les
autres, et on avait sous ses pieds ou sur sa tte, tirant  travers
les planchers, des combattants qui, habitus  ce genre de guerre,
familiariss avec la nature de prils qu'il prsentait, y dployaient
une intelligence et un courage qu'on ne leur avait jamais vus en
plaine. Nos soldats, braves en toute espce de combat, mais voulant
abrger la lutte, employaient alors divers moyens. Ils roulaient des
bombes dans les maisons dont ils avaient conquis le milieu;
quelquefois ils y plaaient des sacs  poudre, et faisaient sauter les
toits avec les dfenseurs qui les occupaient. Ou bien ils employaient
la mine, et ils renversaient alors le btiment tout entier. Mais quand
ils avaient ainsi trop dtruit, il leur fallait marcher  dcouvert
sous les coups de fusil. Une exprience de quelques jours leur apprit
bientt  ne pas charger la mine avec excs, et  ne produire que le
ravage ncessaire pour s'ouvrir une brche.

On chemina de la sorte dans cette rue, Santa-Engracia, jusqu'au
couvent des Filles-de-Jrusalem, dans lequel on chercha  s'introduire
par la mine. Nos mineurs ne tardrent pas  s'apercevoir de la
prsence du mineur ennemi, qui s'avanait vers eux afin de les
prvenir. On le devana en chargeant nos fourneaux avant lui, et on
ensevelit les Espagnols dans leur mine. Une brche ayant t pratique
au couvent des Filles-de-Jrusalem, on y entra  la baonnette, en
tuant beaucoup d'hommes, et en recueillant un certain nombre de
prisonniers. De ce couvent on pntra dans l'hpital des Fous,
toujours  droite de la rue Santa-Engracia. Mais il fallait se frayer
aussi un passage couvert  gauche de cette rue, pour arriver au
gigantesque couvent de Saint-Franois, aprs la prise duquel on devait
se trouver au bord du _Cosso_. On commena donc  miner dans cette
direction.

[En marge: Fv. 1809.]

[En marge: Progrs  l'attaque de droite pour s'avancer vers le
Cosso.]

[En marge: Les Espagnols pour arrter nos progrs nous opposent
l'incendie.]

Tandis qu' l'attaque du centre, on marchait de couvent en couvent
vers le _Cosso_,  l'attaque de droite le succs tait aussi disput,
et obtenu par les mmes moyens. On avait enlev les couvents de
Sainte-Monique et des Augustins, en faisant sauter les Espagnols au
moment o ils voulaient nous faire sauter, ce qui tait d 
l'intelligence et  l'habilet de nos mineurs. Puis, on s'tait
avanc, toujours par les mmes procds, le long des rues de
Sainte-Monique et de Saint-Augustin, donnant vers le _Cosso_. Les
Espagnols, pour retarder nos progrs, avaient imagin un nouvel
expdient: c'tait de mettre le feu  leurs maisons, qui, contenant
peu de bois, et ayant des votes au lieu de planchers, brlaient
lentement, et taient inabordables pendant qu'elles brlaient. On
tait rduit alors  cheminer dans les rues, en se couvrant avec des
sacs  terre. Mais les premiers hommes qui paraissaient avant que
l'paulement les garantt, taient blesss ou tus presque
certainement. En mme temps, par l'une des deux brches de l'attaque
de droite, on s'avanait le long des rues Sainte-Monique et
Saint-Augustin, vers le _Cosso_, par la seconde, le long de la rue
Quemada, on s'avanait aussi vers le mme but, passant d'un ct 
l'autre de cette rue, tantt sous terre  l'aide de la mine, tantt 
dcouvert  l'aide des paulements en sacs  terre. On arriva ainsi
par ces diverses rues  deux grands difices attenant tous deux au
_Cosso_, l'un en formant le fond, l'autre le ct, et l on eut 
lutter de courage, d'artifice, de violence dans les moyens, tantt
minant et contre-minant pour se faire sauter, tantt s'abordant  la
baonnette, ou se fusillant  bout portant. Dans ces mille combats,
les plus singuliers, les plus extraordinaires qu'on puisse concevoir,
nos soldats, grce  leur intelligence et  leur hardiesse, avaient
presque constamment l'avantage, et s'ils perdaient souvent du monde,
c'est que leur impatience les portant  brusquer les attaques, ils se
prsentaient  dcouvert devant un ennemi toujours cach. Nous
n'avions pas moins de cent hommes par jour tus et blesss depuis que
la guerre des maisons tait commence, et les Espagnols, qui avaient 
braver le double danger du feu et de l'pidmie, voyaient jusqu'
quatre cents hommes par jour entrer dans leurs hpitaux. C'est  l'une
de ces attaques que le brave et habile gnral Lacoste fut tu d'une
balle au front. Le colonel Rogniat le remplaa et fut bless  son
tour. Le chef de bataillon Haxo le fut galement.

[En marge: Attaque du faubourg situ  la rive gauche de l'bre.]

Ce genre d'oprations absorba le temps qui s'coula du 26 janvier,
jour de l'assaut gnral, au 7 fvrier, moment o l'on attaqua enfin
le faubourg de la rive gauche. Le marchal Lannes avait ordonn au
gnral Gazan de dployer une grande activit de ce ct, et ce
dernier, toujours  cheval quoique malade, second par le colonel
Dode, se trouva assez prs du faubourg dans la journe du 7, pour
battre en brche un gros couvent, dit de Jsus, qui n'tait pas loin
de l'bre, et fort prs d'un autre dont la possession devait tre
dcisive pour la conqute du faubourg. Le 7, en effet, on put allumer
le feu de 20 pices de canon de gros calibre, puis en deux heures
ouvrir une large brche au couvent, que nous voulions prendre, et en
chasser quatre cents Espagnols qui l'occupaient. Une colonne de
voltigeurs s'y prcipita et s'en fut bientt empare. Mais ayant voulu
par trop d'ardeur franchir le couvent, qui tait isol, et se porter
au del, soit devant les maisons du faubourg, soit sur le second
couvent, celui qu'on avait surtout intrt  conqurir, elle fut
ramene par la vivacit de la fusillade. On se dcida alors  partir
du couvent dj pris pour diriger des travaux d'approche sur le
second, dit de Saint-Lazare, qui tait adoss  l'bre, et qui venait
toucher  la tte mme du grand pont. De l on pouvait se rendre
matre du pont, couper la retraite aux troupes qui dfendaient le
faubourg, et le faire tomber d'un seul coup. Toute l'artillerie de la
rive droite fut envoye  l'instant au gnral Gazan, pour excuter le
plus tt possible cette opration importante.

[En marge: Horrible situation intrieure de Saragosse.]

Dans l'intrieur de la ville, aux attaques de droite et du centre, la
guerre souterraine que nous avons dcrite continuait avec le mme
acharnement. Toutefois, de part et d'autre, la souffrance se faisait
cruellement sentir. L'pidmie svissait dans les murs de Saragosse.
Plus de 15 mille hommes, sur 40 mille contribuant  la dfense,
taient dj dans les hpitaux. La population inactive mourait sans
qu'on prt garde  elle. On n'avait plus le temps ni d'enterrer les
cadavres, ni de recueillir les blesss. On les laissait au milieu des
dcombres, d'o ils rpandaient une horrible infection. Palafox
lui-mme, atteint de la maladie rgnante, semblait approcher de sa
dernire heure, sans que le commandement en ft du reste moins ferme.
Les moines qui gouvernaient sous lui, toujours tout-puissants sur la
populace, faisaient pendre  des gibets les individus accuss de
faiblir. Le gros de la population paisible avait ce rgime en horreur,
sans l'oser dire. Les malheureux habitants de Saragosse erraient comme
des ombres au sein de leur cit dsole.

[En marge: Murmures de nos soldats apaiss par le marchal Lannes.]

On ne songe dans ces extrmits qu' ses propres souffrances, et on ne
se figure pas assez celles de l'ennemi, ce qui empche d'apprcier
exactement la situation. Nos soldats ignorant l'tat des choses dans
l'intrieur de Saragosse, voyant qu'aprs quarante et quelques jours
de lutte ils avaient  peine conquis deux ou trois rues, se
demandaient ce qu'il adviendrait d'eux s'il fallait conqurir la ville
entire par les mmes moyens.--Nous y prirons tous, disaient-ils.
A-t-on jamais fait la guerre de la sorte?  quoi pensent nos chefs?
Ont-ils oubli leur mtier? Pourquoi ne pas attendre de nouveaux
renforts, un nouveau matriel, et enterrer ces furieux sous des
bombes, au lieu de nous faire tuer un  un, pour prendre quelques
caves et quelques greniers? Ne pourrait-on pas dpenser plus utilement
pour l'Empereur notre vie qu'on dit lui tre due, et que nous ne
refusons pas de sacrifier pour lui?--Tel tait chaque soir le langage
des bivouacs, dans la moiti des divisions Grandjean et Musnier dont
le tour tait venu de se reposer. Lannes les calmait, les ranimait par
ses discours.--Vous souffrez, mes amis, leur disait-il; mais
croyez-vous que l'ennemi ne souffre pas aussi? pour un homme que vous
perdez, il en perd quatre. Supposez-vous qu'il dfendra toutes ses
rues, comme il en a dfendu quelques-unes? Il est au terme de son
nergie, et sous peu de jours vous serez triomphants, et possesseurs
d'une ville dans laquelle la nation espagnole a plac toutes ses
esprances. Allons, mes amis, ajoutait-il, encore quelques efforts, et
vous serez au bout de vos peines et de vos travaux.--L'hroque
marchal, cependant, ne pensait pas ce qu'il leur disait. Gnral avec
eux, mais soldat avec l'Empereur, il lui crivait qu'il ne savait plus
quand finirait ce sige terrible, que fixer un terme tait impossible,
car il y avait telle maison qui cotait des journes.

[En marge: Terrible explosion du couvent de Saint-Franois.]

Toutefois, ni Lannes, ni ses soldats, ne devenaient en se plaignant,
ou moins actifs, ou moins courageux.  l'attaque du centre, tandis que
par la mine on passait de l'hpital des Fous au vaste couvent de
Saint-Franois, on s'tait aperu que les assigs minaient de leur
ct. On avait alors charg la mine de 3,000 livres de poudre, et dans
l'intention de produire plus de carnage  la fois, on avait feint une
attaque ouverte pour y attirer un plus grand nombre d'ennemis. Des
centaines d'Espagnols avaient sur-le-champ occup tous les tages,
nous attendant de pied ferme. Alors le major du gnie Breuille donnant
l'ordre de mettre le feu  la mine, une pouvantable explosion, dont
toute la ville avait retenti, s'tait fait entendre, et une compagnie
entire du rgiment de Valence avait saut dans les airs, avec les
dbris du couvent de Saint-Franois. Tous les coeurs en avaient
frissonn d'horreur. Puis on s'tait lanc  la baonnette  travers
les dcombres, l'incendie, les balles, et on avait chass les
Espagnols. Mais ceux-ci, rfugis dans un clocher, et sur le toit de
l'glise du couvent, y avaient pratiqu une ouverture d'o, jetant des
grenades  la main, ils avaient un instant forc nos soldats 
rtrograder. Malgr toutes ces rsistances, nous tions rests matres
de ce poste, et sur ce point nous nous trouvions enfin au bord du
_Cosso_. Sur-le-champ on avait commenc  miner pour passer
par-dessous, et faire sauter par des explosions plus terribles encore
l'un et l'autre ct de cette promenade publique.

Nous y tions galement arrivs par l'attaque de droite, en suivant
les rues Quemada, Sainte-Monique, Saint-Augustin. Nos troupes avaient
pris le collge des coles Pies, min le vaste difice de
l'Universit, et pouss une pointe vers l'bre, pour se joindre 
l'attaque du faubourg. L'Universit devait sauter le jour mme o
tomberait le faubourg.

[En marge: Prise du faubourg de la rive gauche.]

On tait au 18 fvrier. Il y avait cinquante jours que nous attaquions
Saragosse, et nous en avions pass vingt-neuf  pntrer dans ses
murs, vingt et un  cheminer dans ses rues, et le moment approchait o
le courage puis de l'ennemi devait trouver dans quelque grand
incident du sige une raison dcisive de se rendre. Ce mme jour, 18,
on devait dans la ville faire sauter l'Universit, et dans le faubourg
s'emparer du couvent qui touchait au pont de l'bre. Le matin, Lannes
 cheval,  ct du gnral Gazan, fit commencer l'attaque du
faubourg. Cinquante bouches  feu tonnrent sur le couvent attaqu.
Les murs, construits en brique, avaient quatre pieds d'paisseur. 
trois heures de l'aprs-midi, la brche fut enfin praticable. Un
bataillon du 28e et un du 103e s'y jetrent au pas de course, et y
pntrrent en tuant trois ou quatre cents Espagnols. Si la brche et
t assez large pour que toute la division Gazan y passt, c'en tait
fait des sept mille hommes qui gardaient le faubourg, car on pouvait
de ce couvent se porter au pont, et couper le faubourg de la ville.
Toutefois, on y introduisit autant de troupes qu'on put, et du couvent
on courut au pont. La garnison du faubourg, voyant que la retraite lui
tait ferme, essaya de se faire jour. Trois mille hommes se
prcipitrent vers l'entre du pont; on voulut les arrter, on se mla
avec eux, on en charpa une partie, mais les autres russirent 
passer. Les quatre mille restant dans le faubourg furent rduits 
dposer les armes, et  livrer le faubourg lui-mme.

[En marge: Dans l'intrieur de la ville,  l'attaque de droite, on
fait sauter le btiment de l'Universit.]

Cette opration brillante et dcisive, conduite par Lannes lui-mme,
ne nous avait pas cot plus de 10 morts et 100 blesss. Elle tait 
la population son principal asile, et elle allait exposer la ville 
tous les feux de la rive gauche. Tandis que cet vnement
s'accomplissait dans le faubourg, les troupes de la division
Grandjean, se tenant sous les armes, attendaient l'instant o le
btiment de l'Universit sauterait, pour se prcipiter sur ses ruines.
Il sauta en effet, sous la charge de 1,500 livres de poudre, avec un
fracas horrible, et aussitt les soldats du 14e et du 44e, s'lanant
 l'assaut, s'emparrent de la tte du _Cosso_ et de ses deux bords. 
l'attaque du centre, on n'attendait plus qu'un jour pour dtruire par
la mine le milieu du _Cosso_.

[En marge: puisement des assigs.]

[En marge: La ville demande  capituler.]

[En marge: Rponse de Lannes.]

Quelque obstin que ft le courage de ces moines, de ces paysans, qui
avaient chang avec joie les ennuis de leur couvent, ou la dure vie
des champs, pour les motions de la guerre, leur fureur ne pouvait
tenir devant les checs rpts du 18. Il n'y avait plus qu'un tiers
de la population combattante qui ft debout. La population non
combattante tait au dsespoir. Palafox tait mourant. La junte de
dfense, cdant enfin  tant de calamits runies, rsolut de
capituler, et envoya un parlementaire qui se prsenta au nom de
Palafox. Les infortuns dfenseurs de Saragosse avaient tant rpt
que les armes franaises taient battues, qu'ils avaient fini par le
croire. Le parlementaire vint donc demander qu'on permt d'expdier un
missaire au dehors de Saragosse pour savoir si vritablement les
armes espagnoles taient disperses, et si la rsistance de cette
malheureuse cit tait rellement inutile. Lannes rpondit qu'il ne
donnait jamais sa parole en vain, mme pour une ruse de guerre, et
qu'on devait l'en croire quand il affirmait que les Espagnols taient
vaincus des Pyrnes  la Sierra-Morena, que les restes de La Romana
taient pris, les Anglais embarqus, et l'Infantado sans arme. Il
ajouta qu'il fallait se rendre sans conditions, car le lendemain il
ferait sauter tout le centre de la ville.

[En marge: Reddition de Saragosse.]

Le lendemain 20 la junte se transporta au camp, et consentit  la
reddition de la place. Il fut convenu que tout ce qui restait de la
garnison sortirait par la principale porte, celle de Portillo,
dposerait les armes, et serait prisonnire de guerre,  moins
qu'elle ne voult passer au service du roi Joseph.

[En marge: Affreux tat de Saragosse quand elle nous fut livre.]

[En marge: Pertes cruelles des Franais pendant ce sige mmorable.]

Le 21 fvrier, 10 mille fantassins, 2 mille cavaliers, ples, maigres,
abattus, dfilrent devant nos soldats saisis de piti. Ceux-ci
entrrent ensuite dans la cit infortune, qui ne prsentait que des
ruines remplies de cadavres en putrfaction. Sur 100 mille individus,
habitants ou rfugis dans les murs de Saragosse, 54 mille avaient
pri. Un tiers des btiments de la ville tait renvers; les deux
autres tiers percs de boulets, souills de sang, taient infects de
miasmes mortels. Le coeur de nos soldats fut profondment mu. Eux
aussi avaient fait des pertes cruelles. Ils avaient eu 3 mille hommes
hors de combat sur 14 mille participant activement au sige.
Vingt-sept officiers du gnie sur 40 taient blesss ou tus, et dans
le nombre des morts se trouvait l'illustre et malheureux Lacoste. La
moiti des soldats du gnie avait succomb. Rien dans l'histoire
moderne n'avait ressembl  ce sige, et il fallait dans l'antiquit
remonter  deux ou trois exemples, comme Numance, Sagonte, ou
Jrusalem, pour retrouver des scnes pareilles. Encore l'horreur de
l'vnement moderne dpassait-elle l'horreur des vnements anciens de
toute la puissance des moyens de destruction imagins par la science.
Telles sont les tristes consquences du choc des grands empires! Les
princes, les peuples se trompent, a dit un ancien, et des milliers de
victimes succombent innocemment pour leur erreur.

La rsistance des Espagnols fut prodigieuse surtout par l'obstination,
et attesta chez eux autant de courage naturel, que leur conduite en
rase campagne attestait peu de ce courage acquis, qui fait la force
des armes rgulires. Mais le courage des Franais, attaquant au
nombre de quinze mille quarante mille ennemis retranchs, tait plus
extraordinaire encore; car, sans fanatisme, sans frocit, ils se
battaient pour cet idal de grandeur dont leurs drapeaux taient alors
le glorieux emblme.

[En marge: Caractre et rsultats de cette seconde campagne
d'Espagne.]

Telle fut la fin de cette seconde campagne d'Espagne, commence 
Burgos, Espinosa, Tudela, finie  Saragosse, et marque par la
prsence de Napolon dans la Pninsule, par la retraite prcipite des
Anglais, et une nouvelle soumission apparente des Espagnols au roi
Joseph. Les manoeuvres de Napolon avaient t admirables, ses troupes
admirables aussi; et pourtant, quoique les rsultats fussent grands,
ils n'galaient pas ceux que nous avions obtenus contre les troupes
savamment organises de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Il
semblait que tant de science, d'exprience, de bravoure, vnt chouer
contre l'inexprience et la dsorganisation des armes espagnoles,
comme l'habilet d'un matre d'armes choue quelquefois contre la
maladresse d'un homme qui n'a jamais mani une pe. Les Espagnols ne
tenaient pas en rase campagne, fuyaient en livrant leurs fusils, leurs
canons, leurs drapeaux, mais on ne les prenait pas, et il restait 
vaincre leurs vastes plaines, leurs montagnes ardues, leur climat
dvorant, leur haine de l'tranger, leur got  recommencer un genre
d'aventures qui ne leur avait gure cot que la peine de fuir, ce qui
tait facile  leur agilit et  leur dnment; et de temps en temps
aussi il restait  vaincre quelque terrible rsistance derrire des
murailles, comme celle de Saragosse! Il est vrai cependant que
Saragosse tait le dernier effort de ce genre qu'on et  craindre de
la part des Espagnols. Tout infatigables qu'ils taient, on pouvait
les fatiguer; tout aveugles qu'ils taient, on pouvait les clairer,
et leur faire apprcier les avantages du gouvernement que Napolon
leur apportait par la main de son frre. Aprs Espinosa, Tudela,
Somo-Sierra, la Corogne, Ucls, Saragosse, ils taient effectivement
abattus, dcourags, du moins momentanment; et si la politique
gnrale ne venait pas les aider  force de complications nouvelles,
ils allaient tre encore une fois rgnrs par une dynastie
trangre. Mais le secret du destin tait alors impntr et
impntrable. Napolon recevant une lettre du prince Cambacrs, qui
lui souhaitait une bonne anne, lui avait rpondu: Pour que vous
puissiez m'adresser le mme souhait encore une trentaine de fois, _il
faut tre sage_.--Mais aprs avoir compris qu'il fallait tre sage,
saurait-il l'tre? L, nous le rptons, tait la question, l'unique
question. Lui seul aprs Dieu tenait dans ses mains le destin des
Espagnols, des Allemands, des Polonais, des Italiens, et
malheureusement des Franais comme de tous les autres.

Tandis que ses armes, aprs avoir pris un instant de repos,
s'apprtaient  s'lancer, celle du marchal Soult de la Corogne 
Lisbonne, celle du marchal Victor de Madrid  Sville, celle de
l'Aragon de Saragosse  Valence, il faut le suivre lui-mme des
sommets du Guadarrama aux bords du Danube, de Somo-Sierra  Essling et
Wagram. Il lui restait alors quelques beaux jours  esprer, parce
qu'il tait encore temps d'tre sage, et que les dernires fautes, les
plus irrmdiables, n'avaient pas t commises. Il n'tait pas
impossible, en effet, quoique cela devnt douteux  voir la marche
qu'il imprimait aux choses, que l'Espagne ft rgnre par ses mains,
que l'Italie ft affranchie des Autrichiens, que la France demeurt
grande comme il l'avait faite, et que son tombeau se trouvt sur les
bords de la Seine, sans avoir un moment repos aux extrmits de
l'Ocan.

FIN DU LIVRE TRENTE-TROISIME ET DU TOME NEUVIME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME NEUVIME.


LIVRE TRENTE ET UNIME.

BAYLEN.

  Situation de l'Espagne pendant les vnements qui se passaient 
  Bayonne. -- Esprit des diffrentes classes de la nation. --
  Sourde indignation prs d'clater  chaque instant. --
  Publication officielle des abdications arraches  Ferdinand VII
  et  Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. --
  Insurrection simultane dans les Asturies, la Galice, la
  Vieille-Castille, l'Estrmadure, l'Andalousie, les royaumes de
  Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de
  juntes insurrectionnelles, dclaration de guerre  la France,
  leve en masse, et massacre des capitaines gnraux. -- Premires
  mesures ordonnes par Napolon pour la rpression de
  l'insurrection. -- Vieux rgiments tirs de Paris, des camps de
  Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes
  polonaises. -- Le gnral Verdier comprime le mouvement de
  Logroo, le gnral Lasalle celui de Valladolid, le gnral Frre
  celui de Sgovie. -- Le gnral Lefebvre-Desnoette,  la tte
  d'une colonne compose principalement de cavalerie, disperse les
  Aragonais  Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrt tout 
  coup devant Saragosse. -- Combats du gnral Duhesme autour de
  Barcelone. -- Marche du marchal Moncey sur Valence, et son
  sjour  Cuenca. -- Mouvement du gnral Dupont sur l'Andalousie.
  -- Celui-ci rencontre les insurgs de Cordoue au pont d'Alcolea,
  les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pntre de vive
  force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blesss
  franais sur toutes les routes. -- Le gnral Dupont s'arrte 
  Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily
   Cadix, attendant les Franais qui n'arrivent pas. -- Attaque
  dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est oblige de se
  rendre aprs la plus vive rsistance. -- Le gnral Dupont,
  entour d'insurgs, fait un mouvement rtrograde pour se
  rapprocher des renforts qu'il a demands, et vient prendre
  position  Andujar. -- Inconvnients de cette position. --
  Ignorance absolue o l'on est  Madrid de ce qui se passe dans
  les divers corps de l'arme franaise, par suite du massacre de
  tous les courriers. -- Inquitudes pour le marchal Moncey et le
  gnral Dupont. -- La division Frre envoye au secours du
  marchal Moncey, la division Vedel au secours du gnral Dupont.
  -- Nouveaux renforts expdis de Bayonne par Napolon. --
  Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposes sur les
  frontires. -- Formation de la division Reille pour dbloquer le
  gnral Duhesme  Barcelone. -- Runion d'une arme de sige
  devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles
  troupes sous les ordres du gnral Mouton, pour contenir le nord
  de la Pninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en
  Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il prouve
  en voyant tous ses sujets rvolts contre lui. -- vnements
  militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur
  Saragosse. -- Runion des forces insurrectionnelles du nord de
  l'Espagne sous les gnraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement
  du marchal Bessires vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et
  brillante victoire du marchal Bessires. -- Sous les auspices de
  cette victoire Joseph se hte d'entrer dans Madrid. -- Accueil
  qu'il y reoit. -- vnements militaires dans le midi de
  l'Espagne. -- Campagne du marchal Moncey dans le royaume de
  Valence. -- Passage du dfil de Las Cabreras. -- Attaque sans
  succs contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. --
  Importance des vnements dans l'Andalousie. -- La division
  Gobert envoye  la suite de la division Vedel pour secourir le
  gnral Dupont. -- Situation de celui-ci  Andujar. -- Difficult
  qu'il prouve  vivre. -- Chaleur touffante. -- Vedel vient
  prendre position  Baylen aprs avoir forc les dfils de la
  Sierra-Morena. -- Gobert s'tablit  la Caroline. -- Obstination
  du gnral Dupont  demeurer  Andujar. -- Les insurgs de
  Grenade et de l'Andalousie, aprs avoir opr leur jonction, se
  prsentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette
  position sans rsultat srieux. -- Vedel, intempestivement
  accouru de Baylen  Andujar, est renvoy aussi mal  propos
  d'Andujar  Baylen. -- Pendant que Baylen est dcouvert, le
  gnral espagnol Reding force le Guadalquivir, et le gnral
  Gobert, voulant s'y opposer, est tu. -- Celui-ci remplac par le
  gnral Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les
  Espagnols se sont ports par un chemin de traverse aux dfils de
  la Sierra-Morena, les gnraux Dufour et Vedel courent  la
  Caroline, et laissent une seconde fois Baylen dcouvert. --
  Conseil de guerre au camp des insurgs. -- Il est dcid dans ce
  conseil que les insurgs, ayant trouv trop de difficult 
  Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqu en consquence de
  cette rsolution, est occup sans rsistance. -- En apprenant
  cette nouvelle, le gnral Dupont y marche. -- Il y trouve les
  insurgs en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le
  gnral Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses
  lieutenants, est oblig de demander une suspension d'armes. --
  Tardif et inutile retour des gnraux Dufour et Vedel sur Baylen.
  -- Confrences qui amnent la dsastreuse capitulation de Baylen.
  -- Violation de cette capitulation aussitt aprs sa signature.
  -- Les Franais qui devaient tre reconduits en France, avec
  permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares
  traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle
  dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement
  des Franais, -- Joseph, pouvant, se dcide  vacuer Madrid.
  -- Retraite de l'arme franaise sur l'bre. -- Le gnral
  Verdier, entr dans Saragosse de vive force, et matre d'une
  partie de la ville, est oblig de l'vacuer pour rejoindre
  l'arme franaise  Tudela. -- Le gnral Duhesme, aprs une
  inutile tentative sur Girone, est oblig de se renfermer dans
  Barcelone, sans avoir pu tre secouru par le gnral Reille. --
  Contre-coup de ces vnements en Portugal. -- Soulvement gnral
  des Portugais. -- Efforts du gnral Junot pour comprimer
  l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique 
  seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps
  d'arme dans la Pninsule. -- Dbarquement de sir Arthur
  Wellesley  l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne.
  -- Brillant combat de trois mille Franais contre quinze mille
  Anglais  Rolia. -- Junot court avec des forces insuffisantes 
  la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. --
  Capitulation de Cintra, stipulant l'vacuation du Portugal. -- De
  toute la Pninsule il ne reste plus aux Franais que le terrain
  compris entre l'bre et les Pyrnes. -- Dsespoir de Joseph, et
  son vif dsir de retourner  Naples. -- Chagrin de Napolon,
  promptement et cruellement puni de ses fautes.                    1  237


LIVRE TRENTE-DEUXIME.

ERFURT.

  La capitulation de Baylen parvient  la connaissance de Napolon
  pendant qu'il voyage dans les provinces mridionales de l'Empire.
  -- Explosion de ses sentiments  la nouvelle de ce malheureux
  vnement. -- Ordre de faire arrter le gnral Dupont  son
  retour en France. -- Napolon tient la parole qu'il avait donne
  de visiter la Vende, et y est accueilli avec enthousiasme. --
  Son arrive  Paris le 14 aot. -- Irritation et audace de
  l'Autriche provoques par les vnements de Bayonne. --
  Explication avec M. de Metternich. -- Napolon veut forcer la
  cour de Vienne  manifester ses vritables intentions avant de
  prendre un parti dfinitif sur la rpartition de ses forces. --
  Oblig de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes,
  Napolon consent  vacuer le territoire de la Prusse. --
  Conditions de cette vacuation. -- Ncessit pour Napolon de
  s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent
  exprim par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue
  avec Napolon, afin de s'entendre directement sur les affaires
  d'Orient. -- Cette entrevue fixe  Erfurt et  la fin de
  septembre. -- Tout est dispos pour lui donner le plus grand
  clat possible. -- En attendant, Napolon fait ses prparatifs
  militaires dans toutes les suppositions. -- tat des choses en
  Espagne pendant que Napolon est  Paris. -- Oprations du roi
  Joseph. -- Distribution que Napolon fait de ses forces. --
  Troupes franaises et italiennes diriges du Pimont sur la
  Catalogne. -- Dpart du 1er et du 6e corps de la Prusse pour
  l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la
  mme direction. -- Efforts pour remplacer  la grande arme les
  troupes dont elle va se trouver diminue. -- Nouvelle
  conscription. -- Dpense de ces armements. -- Moyens employs
  pour arrter la dprciation des fonds publics. -- Effet sur les
  diffrentes cours des manifestations diplomatiques de Napolon.
  -- L'Autriche intimide se modre. -- La Prusse accepte avec joie
  l'vacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier
  allgement de ses charges pcuniaires. -- Empressement de
  l'empereur Alexandre pour se rendre  Erfurt. -- Opposition de sa
  mre  ce voyage. -- Arrive des deux empereurs  Erfurt le 27
  septembre 1808. -- Extrme courtoisie de leurs relations. --
  Affluence de souverains et de grands personnages civils et
  militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique
  donn  l'Europe. -- Ides politiques que Napolon se propose de
  faire prvaloir  Erfurt. --  la chimre du partage de l'empire
  turc, il veut substituer le don immdiat  la Russie de la
  Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appt sur
  l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de
  Napolon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. --
  Son ardeur  possder les provinces du Danube surpasse encore
  par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. --
  Accord des deux empereurs. -- Satisfaction rciproque et ftes
  brillantes. -- Arrive  Erfurt de M. de Vincent, reprsentant de
  l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napolon
  s'appliquent  lui faire. -- Aprs s'tre entendus, les deux
  empereurs cherchent  mettre par crit les rsolutions arrtes
  verbalement. -- Napolon, dsirant que la paix puisse sortir de
  l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures
  pacifiques  l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que
  la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point
  retarde. -- Difficult de trouver une rdaction qui satisfasse 
  ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signe le 12 octobre. --
  Napolon, pour tre agrable  Alexandre, accorde  la Prusse une
  nouvelle rduction de ses contributions. -- Premire ide d'un
  mariage entre Napolon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions
  que manifeste  ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux
  empereurs, et leur sparation le 14 octobre, aprs des
  tmoignages clatants d'affection. -- Dpart d'Alexandre pour
  Saint-Ptersbourg et de Napolon pour Paris. -- Arrive de
  celui-ci  Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernires
  dispositions avant de se rendre  l'arme d'Espagne. -- Rassur
  pour quelque temps sur l'Autriche, Napolon tire d'Allemagne un
  nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande arme convertie en
  arme du Rhin. -- Composition et organisation de l'arme
  d'Espagne. -- Dpart de Berthier et de Napolon pour Bayonne. --
  M. de Romanzoff laiss  Paris pour suivre la ngociation ouverte
  avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manire
  dont on reoit  Londres le message des deux empereurs. --
  Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour luder les
  difficults souleves par le cabinet britannique. --
  L'Angleterre, craignant de dcourager les Espagnols et les
  Autrichiens, rompt brusquement les ngociations. -- Rponse amre
  de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'aprs les
  manifestations des diverses cours, on peut prvoir que Napolon
  n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. --
  Ses combinaisons pour la rendre dcisive.                       238  363


LIVRE TRENTE-TROISIME.

SOMO-SIERRA.

  Arrive de Napolon  Bayonne. -- Inexcution d'une partie de ses
  ordres. -- Comment il y supple. -- Son dpart pour Vittoria. --
  Ardeur des Espagnols  soutenir une guerre qui a commenc par des
  succs. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalit des
  juntes provinciales, et cration d'une junte centrale  Aranjuez.
  -- Direction des oprations militaires. -- Plan de campagne. --
  Distribution des forces de l'insurrection en armes de gauche, du
  centre et de droite. -- Rencontre prmature du corps du marchal
  Lefebvre avec l'arme du gnral Blake en avant de Durango. --
  Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbuts. -- Napolon, arriv
   Vittoria, rectifie la position de ses corps d'arme, forme le
  projet de se laisser dborder sur ses deux ailes, de dboucher
  ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et
  Castaos, et les prendre  revers. -- Excution de ce projet. --
  Marche du 2e corps, command par le marchal Soult, sur Burgos.
  -- Combat de Burgos et prise de cette ville. -- Les marchaux
  Victor et Lefebvre, opposs au gnral Blake, le poursuivent 
  outrance. -- Victor le rencontre  Espinosa et disperse son
  arme. -- Mouvement du 3e corps, command par le marchal Lannes,
  sur l'arme de Castaos. -- Manoeuvre sur les derrires de ce
  corps par l'envoi du marchal Ney  travers les montagnes de
  Soria. -- Bataille de Tudela, et droute des armes du centre et
  de droite. -- Napolon, dbarrass des masses de l'insurrection
  espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il
  dsire attirer dans l'intrieur de la Pninsule. -- Marche vers
  le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition
  de l'arme franaise sous les murs de Madrid. -- Efforts pour
  pargner  la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise
  d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napolon n'y veut
  pas laisser rentrer son frre, et n'y entre pas lui-mme. -- Ses
  mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition,
  des droits fodaux et d'une partie des couvents. -- Les marchaux
  Lefebvre et Ney amens sur Madrid, le marchal Soult dirig sur
  la Vieille-Castille, pour agir ultrieurement contre les Anglais.
  -- Oprations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur force du
  sige de Saragosse. -- Campagne du gnral Saint-Cyr en
  Catalogne. -- Passage de la frontire. -- Sige de Roses. --
  Marche habile pour viter les places de Girone et d'Hostalrich.
  -- Rencontre avec l'arme espagnole et bataille de Cardedeu. --
  Entre triomphante  Barcelone. -- Sortie immdiate pour enlever
  le camp du Llobregat, et victoire de Molins-del-Rey. -- Suite des
  vnements au centre de l'Espagne. -- Arrive du marchal
  Lefebvre  Tolde, du marchal Ney  Madrid. -- Nouvelles de
  l'arme anglaise apportes par des dserteurs. -- Le gnral
  Moore, runi, prs de Benavente,  la division de Samuel Baird,
  se porte  la rencontre du marchal Soult. -- Manoeuvre de
  Napolon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les
  envelopper. -- Dpart du marchal Ney avec les divisions Marchand
  et Maurice-Mathieu, de Napolon avec les divisions Lapisse et
  Dessoles, et avec la garde impriale. -- Passage du Guadarrama.
  -- Tempte, boues profondes, retards invitables. -- Le gnral
  Moore, averti du mouvement des Franais, bat en retraite. --
  Napolon s'avance jusqu' Astorga. -- Des courriers de Paris le
  dcident  s'tablir  Valladolid. -- Il confie au marchal Soult
  le soin de poursuivre l'arme anglaise. -- Retraite du gnral
  Moore, poursuivi par le marchal Soult. -- Dsordres et
  dvastations de cette retraite. -- Rencontre  Lugo. --
  Hsitation du marchal Soult. -- Arrive des Anglais  la
  Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du gnral Moore et
  embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. --
  Dernires instructions de Napolon avant de quitter l'Espagne, et
  son dpart pour Paris. -- Plan pour conqurir le midi de
  l'Espagne, aprs un mois de repos accord  l'arme. -- Mouvement
  du marchal Victor sur Cuenca, afin de dlivrer dfinitivement le
  centre de l'Espagne de la prsence des insurgs. -- Bataille
  d'Ucls, et prise de la plus grande partie de l'arme du duc de
  l'Infantado, autrefois arme de Castaos. -- Sous l'influence de
  ces vnements heureux, Joseph entre enfin  Madrid, avec le
  consentement de Napolon, et y est bien reu. -- L'Espagne semble
  dispose  se soumettre. -- Saragosse prsente seule un point de
  rsistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des
  difficults qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le
  marchal Lannes envoy pour acclrer les oprations du sige. --
  Vicissitudes et horreurs de ce sige mmorable. -- Hrosme des
  Espagnols et des Franais. -- Reddition de Saragosse. --
  Caractre et fin de cette seconde campagne des Franais en
  Espagne. -- Chances d'tablissement pour la nouvelle royaut.   364  589


FIN DE LA TABLE DU NEUVIME VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
Vol. (9 / 20), by Adolphe Thiers

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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written explanation to the person you received the work from.  If you
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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