The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol.
(8 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. (8 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: July 26, 2013 [EBook #43312]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET L'EMPIRE (8/20) ***




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               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE




                   FAISANT SUITE

        L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE




                 PAR M. A. THIERS




                   TOME HUITIME




        [Illustration: Emblme de l'diteur.]




                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1849




L'auteur dclare rserver ses droits  l'gard de la traduction en
Langues trangres, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (Direction de la
Librairie) le 20 fvrier 1849.


PARIS. IMPRIM PAR PLON FRRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.




HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.




LIVRE VINGT-HUITIME.

FONTAINEBLEAU.

    Joie cause en France et dans les pays allis par la paix de
    Tilsit. -- Premiers actes de Napolon aprs son retour  Paris. --
    Envoi du gnral Savary  Saint-Ptersbourg. -- Nouvelle
    distribution des troupes franaises dans le Nord. -- Le corps
    d'arme du marchal Brune charg d'occuper la Pomranie sudoise
    et d'excuter le sige de Stralsund, dans le cas d'une reprise
    d'hostilits contre la Sude. -- Instances auprs du Danemark pour
    le dcider  entrer dans la nouvelle coalition continentale. --
    Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent. --
    Premires explications de Napolon avec l'Espagne aprs le
    rtablissement de la paix. -- Sommation adresse au Portugal pour
    le contraindre  expulser les Anglais de Lisbonne et d'Oporto. --
    Runion d'une arme franaise  Bayonne. -- Mesures semblables 
    l'gard de l'Italie. -- Occupation de Corfou. -- Dispositions
    relatives  la marine. -- vnements accomplis sur mer, du mois
    d'octobre 1805 au mois de juillet 1807. -- Systme des croisires.
    -- Croisires du capitaine L'Hermitte sur la cte d'Afrique, du
    contre-amiral Willaumez sur les ctes des deux Amriques, du
    capitaine Leduc dans les mers Borales. -- Envois de secours aux
    colonies franaises et situation de ces colonies. -- Nouvelle
    ardeur de Napolon pour la marine. -- Systme de guerre maritime
    auquel il s'arrte. -- Affaires intrieures de l'Empire. --
    Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de
    Talleyrand nomm vice-grand-lecteur, le prince Berthier
    vice-conntable. -- M. de Champagny nomm ministre des affaires
    trangres, M. Crtet ministre de l'intrieur, le gnral Clarke
    ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son
    remplacement par M. Bigot de Prameneu. -- Suppression dfinitive
    du Tribunat. -- puration de la magistrature. -- tat des
    finances. -- Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rtablie entre
    les recettes et les dpenses sans recourir  l'emprunt. --
    Cration de la caisse de service. -- Institution de la Cour des
    comptes. -- Travaux publics. -- Emprunts faits pour ces travaux au
    trsor de l'arme. -- Dotations accordes aux marchaux, gnraux,
    officiers et soldats. -- Institution des titres de noblesse. --
    tat des moeurs et de la socit franaise. -- Caractre de la
    littrature, des sciences et des arts sous Napolon. -- Session
    lgislative de 1807. -- Adoption du Code de commerce. -- Mariage
    du prince Jrme. -- Clture de la courte session de 1807, et
    translation de la cour impriale  Fontainebleau. -- vnements en
    Europe pendant les trois mois consacrs par Napolon aux affaires
    intrieures de l'Empire. -- tat de la cour de Saint-Ptersbourg
    depuis Tilsit. -- Efforts de l'empereur Alexandre pour rconcilier
    la Russie avec la France. -- Ce prince offre sa mdiation au
    cabinet britannique. -- Situation des partis en Angleterre. --
    Remplacement du ministre Fox-Grenville par le ministre de MM.
    Canning et Castlereagh. -- Dissolution du Parlement. -- Formation
    d'une majorit favorable au nouveau ministre. -- Rponse vasive
     l'offre de la mdiation russe, et envoi d'une flotte 
    Copenhague pour s'emparer de la marine danoise. -- Dbarquement
    des troupes anglaises sous les murs de Copenhague, et prparatifs
    de bombardement. -- Les Danois sont somms de rendre leur flotte.
    -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois jours et trois
    nuits. -- Affreux dsastre de Copenhague. -- Indignation gnrale
    en Europe, et redoublement d'hostilits contre l'Angleterre. --
    Efforts de celle-ci pour faire approuver  Vienne et 
    Saint-Ptersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. --
    Dispositions inspires  la cour de Russie par les derniers
    vnements. -- Elle prend le parti de s'allier plus troitement 
    Napolon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la
    Valachie. -- Instances d'Alexandre auprs de Napolon. --
    Rsolutions de celui-ci aprs le dsastre de Copenhague. -- Il
    encourage la Russie  s'emparer de la Finlande, entretient ses
    esprances  l'gard des provinces du Danube, conclut un
    arrangement avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de
    l'Italie vers le midi, afin de prparer l'expdition de Sicile,
    rorganise la flottille de Boulogne, et prcipite l'invasion du
    Portugal. -- Formation d'un second corps d'arme pour appuyer la
    marche du gnral Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxime
    corps d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait
    natre celle d'Espagne. -- Penchants et hsitations de Napolon 
    l'gard de l'Espagne. -- L'ide systmatique d'exclure les
    Bourbons de tous les trnes de l'Europe se forme peu  peu dans
    son esprit. -- Le dfaut d'un prtexte suffisant pour dtrner
    Charles IV le fait hsiter. -- Rle de M. de Talleyrand et du
    prince Cambacrs en cette circonstance. -- Napolon s'arrte 
    l'ide d'un partage provisoire du Portugal avec la cour de Madrid,
    et signe le 27 octobre le trait de Fontainebleau. -- Tandis qu'il
    est dispos  un ajournement  l'gard de l'Espagne, de graves
    vnements survenus  l'Escurial appellent toute son attention. --
    tat de la cour de Madrid. -- Administration du prince de la Paix.
    -- La marine, l'arme, les finances, le commerce de l'Espagne en
    1807. -- Partis qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du
    prince de la Paix. -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. --
    Une maladie de Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire
     la reine et au prince de la Paix l'ide d'loigner Ferdinand du
    trne. -- Moyens imagins par celui-ci pour se dfendre contre les
    projets de ses ennemis. -- Il s'adresse  Napolon afin d'obtenir
    la main d'une princesse franaise. -- Quelques imprudences de sa
    part veillent le soupon sur sa manire de vivre, et provoquent
    une saisie de ses papiers. -- Arrestation de ce prince, et
    commencement d'un procs criminel contre lui et ses amis. --
    Charles IV rvle  Napolon ce qui se passe dans sa famille. --
    Napolon, provoqu  se mler des affaires d'Espagne, forme un
    troisime corps d'arme du ct des Pyrnes, et ordonne le dpart
    de ses troupes en poste. -- Tandis qu'il se prpare  intervenir,
    le prince de la Paix, effray de l'effet produit par l'arrestation
    du prince des Asturies, se dcide  lui faire accorder son pardon,
    moyennant une soumission dshonorante. -- Pardon et humiliation de
    Ferdinand. -- Calme momentan dans les affaires d'Espagne. --
    Napolon en profite pour se rendre en Italie. -- Il part de
    Fontainebleau pour Milan vers le milieu de novembre 1807.


[En marge: Juillet 1807.]

[En marge: tat des esprits en France et en Europe aprs la paix de
Tilsit.]

La paix de Tilsit avait caus en France une joie profonde et
universelle. Sous le vainqueur d'Austerlitz, d'Ina, de Friedland, on
ne pouvait craindre la guerre: cependant, aprs la journe d'Eylau, on
avait conu un moment d'inquitude en le voyant engag si loin, dans
une lutte si acharne; et d'ailleurs un instinct secret disait
clairement  quelques-uns, confusment  tous, qu'il fallait, dans
cette voie comme dans toute autre, savoir s'arrter  temps; qu'aprs
les succs pouvaient venir les revers; que la fortune, facilement
inconstante, ne devait pas tre pousse  bout, et que Napolon
serait le seul des trois ou quatre hros de l'humanit auquel elle
n'aurait pas fait expier ses faveurs, s'il voulait en abuser. Il y a
dans les choses humaines un terme qu'il ne faut pas dpasser, et,
d'aprs un sentiment alors gnral, Napolon touchait  ce terme, que
l'esprit discerne plus facilement que les passions ne l'acceptent.

Au reste on prouvait le besoin de la paix et de ses douces
jouissances. Sans doute Napolon avait procur  la France la scurit
intrieure, et la lui avait procure  ce point, que pendant une
absence de prs d'une anne, et  une distance de quatre ou cinq cents
lieues, pas un trouble n'avait clat. Une courte anxit produite par
le carnage d'Eylau, par le renchrissement des subsistances durant
l'hiver, de timides propos tenus dans les salons de quelques
mcontents, avaient t les seules agitations qui eussent signal la
crise qu'on venait de traverser. Mais, bien qu'on ne craignt plus le
retour des horreurs de quatre-vingt-treize et qu'on se livrt  une
entire confiance, c'tait toutefois  la condition que Napolon
vivrait, et qu'il cesserait d'exposer aux boulets sa tte prcieuse;
c'tait avec le dsir de goter, sans mlange d'inquitude, l'immense
prosprit dont il avait dot la France. Ceux qui lui devaient de
grandes situations aspiraient  en jouir; les classes qui vivent de
l'agriculture, de l'industrie et du commerce, c'est--dire la presque
totalit de la nation, dsiraient enfin mettre  profit les
consquences de la rvolution et la vaste tendue de dbouchs ouverts
 la France; car si les mers nous taient fermes, le continent entier
s'offrait  notre activit,  l'exclusion de l'industrie britannique.
Les mers elles-mmes, on esprait les voir s'ouvrir de nouveau par
suite des ngociations de Tilsit. On avait vu en effet les deux plus
grandes puissances du continent, claires sur la conformit de leurs
intrts actuels, sur l'inutilit de leur lutte, s'embrasser en
quelque sorte aux bords du Nimen, dans la personne de leurs
souverains, et s'unir pour fermer le littoral de l'Europe 
l'Angleterre, pour tourner contre elle les efforts de toutes les
nations, et on se flattait que cette puissance, effraye de son
isolement, en 1807 comme en 1802, accepterait la paix  des conditions
modres. Il ne semblait pas supposable que la mdiation du cabinet
russe, qui allait lui tre offerte, rendant facile  son orgueil une
pacification que rclamaient ses intrts, pt tre repousse. On
jouissait de la paix du continent; celle des mers se laissait
entrevoir; et on tait heureux tout  la fois de ce qu'on possdait,
et de ce qu'on esprait. L'arme, sur qui pesait plus particulirement
le fardeau de la guerre, n'tait cependant pas aussi avide de la paix
que le reste de la nation. Ses principaux chefs, il est vrai, qui
avaient dj vu tant de rgions lointaines et de batailles sanglantes,
qui taient couverts de gloire, que Napolon allait bientt combler de
richesses, dsiraient, comme la nation elle-mme, jouir de ce qu'ils
avaient acquis. Bon nombre de vieux soldats, qui avaient leur part
assure dans la munificence de Napolon, n'taient pas d'un autre
avis. Mais les jeunes gnraux, les jeunes officiers, les jeunes
soldats, et c'tait une grande partie de l'arme, ne demandaient pas
mieux que de voir natre de nouvelles occasions de gloire et de
fortune. Toutefois, aprs une rude campagne, un intervalle de repos ne
laissait pas de leur plaire, et on peut dire que la paix de Tilsit
tait salue par les unanimes acclamations de la nation et de l'arme,
de la France et de l'Europe, des vainqueurs et des vaincus. Except
l'Angleterre qui trouvait le continent encore une fois uni contre
elle, except l'Autriche qui avait espr un moment la ruine de son
dominateur, il n'y avait personne qui n'applaudit  cette paix,
succdant tout  coup  la plus grande agitation guerrire des temps
modernes.

On attendait Napolon avec impatience; car, outre les raisons qu'on
avait de ne pas voir avec plaisir ses absences, toujours motives par
la guerre, on aimait  le savoir prs de soi, veillant sur le repos de
tout le monde, et s'appliquant  tirer de son gnie inpuisable de
nouveaux moyens de prosprit. Le canon des Invalides, qui annonait
son entre dans le palais de Saint-Cloud, retentit dans tous les
coeurs comme le signal du plus heureux vnement, et le soir une
illumination gnrale, que ni la police de Paris ni les menaces de la
multitude n'avaient commande, et qui brillait aux fentres des
citoyens autant que sur la faade des difices publics, attesta un
sentiment de joie vrai, spontan, universel.

Ma raison, glace par le temps, claire par l'exprience, sait bien
tous les prils cachs sous cette grandeur sans mesure, prils
d'ailleurs faciles  juger aprs l'vnement. Cependant, quoique vou
au culte modeste du bon sens, qu'on me permette un instant
d'enthousiasme pour tant de merveilles, qui n'ont pas dur, mais qui
auraient pu durer, et de les raconter avec un complet oubli des
calamits qui les ont suivies! Pour retracer avec un sentiment plus
juste ces temps si diffrents du ntre, je veux ne pas apercevoir
avant qu'ils soient venus les tristes jours qui se sont succd
depuis.

[En marge: Situation du crdit public aprs Tilsit.]

C'est un signe vulgaire, mais vrai, de la disposition des esprits, que
le taux des fonds publics dans les grands tats modernes, qui font
usage du crdit, et qui dans un vaste march, appel Bourse,
permettent qu'on vende et qu'on achte les titres des emprunts qu'ils
ont contracts envers les capitalistes de toutes les nations. La rente
5 pour 100 (signifiant, comme on sait, un intrt de 5 allou  un
capital nominal de 100), que Napolon avait trouve  12 francs au 18
brumaire, et porte depuis  60, s'tait leve aprs Austerlitz  70,
puis avait dpass ce terme pour atteindre celui de 90, taux inconnu
alors en France. La disposition  la confiance tait mme si
prononce, que le prix de ce fonds allait au del, et s'levait, vers
la fin de juillet 1807,  92 et 93. Au lendemain des assignats, quand
le got des spculations financires n'existait pas, quand les fonds
publics n'avaient pas fait encore la fortune de grands spculateurs,
et avaient entran au contraire la ruine des cranciers lgitimes de
l'tat, quand le prix de l'argent tait tel qu'on trouvait facilement
dans des placements solides un intrt de 6 et 7 pour 100, il fallait
une immense confiance dans le gouvernement tabli, pour que les titres
de la dette perptuelle fussent accepts  un intrt qui n'tait
gure au-dessus de 5 pour 100.

[En marge: Langage de Napolon en arrivant  Saint-Cloud.]

Le 27 juillet au matin, Napolon tait arriv au chteau de
Saint-Cloud, o il avait coutume de passer l't. Aux princesses de sa
famille empresses de le revoir, s'taient joints les grands
dignitaires, les ministres, et les principaux membres des corps de
l'tat. La confiance et la joie rayonnaient sur son visage.--Voil la
paix continentale assure, leur dit-il, et quant  la paix maritime,
nous l'obtiendrons bientt, par le concours volontaire ou impos de
toutes les puissances continentales. J'ai lieu de croire solide
l'alliance que je viens de conclure avec la Russie. Il me suffirait
d'une alliance moins puissante pour contenir l'Europe, pour enlever
toute ressource  l'Angleterre. Avec celle de la Russie que la
victoire m'a donne, que la politique me conservera, je viendrai 
bout de toutes les rsistances. Jouissons de notre grandeur, et
faisons-nous maintenant commerants et manufacturiers.--S'adressant
particulirement  ses ministres, Napolon leur dit: J'ai assez fait
le mtier de gnral, je vais reprendre avec vous celui de _premier
ministre_, et recommencer mes _grandes revues d'affaires_, qu'il est
temps de faire succder  mes _grandes revues d'armes_.--Il retint 
Saint-Cloud le prince Cambacrs, qu'il admit  partager son dner de
famille, et avec lequel il s'entretint de ses projets, car sa tte
ardente, sans cesse en travail, ne terminait une oeuvre que pour en
commencer une autre.

[En marge: Mesures de Napolon tendant  raliser le systme politique
convenu  Tilsit.]

[En marge: Envoi du gnral Savary comme ministre temporaire 
Saint-Ptersbourg.]

Le lendemain il s'occupa de donner des ordres qui embrassaient
l'Europe de Corfou  Koenigsberg. Sa premire pense fut de tirer
sur-le-champ les consquences de l'alliance russe qu'il venait de
conclure  Tilsit. Cette alliance, achete au prix de victoires
sanglantes, et d'esprances intimes inspires  l'ambition russe, il
fallait la mettre  profit avant que le temps, ou d'invitables
mcomptes, vinssent en refroidir les premires ardeurs. On s'tait
promis de violenter la Sude, de persuader le Danemark, d'entraner le
Portugal par le moyen de l'Espagne, et de dterminer de la sorte tous
les tats riverains des mers europennes  se prononcer contre
l'Angleterre. On s'tait mme engag  peser sur l'Autriche, pour
l'amener  des rsolutions semblables. L'Angleterre allait ainsi se
voir enveloppe d'une ceinture d'hostilits, depuis Kronstadt jusqu'
Cadix, depuis Cadix jusqu' Trieste, si elle n'acceptait pas les
conditions de paix que la Russie tait charge de lui offrir. Pendant
son trajet de Dresde  Paris, Napolon avait dj donn des ordres, et
le lendemain mme de son arrive  Paris, il continua d'en donner de
nouveaux, pour l'excution immdiate de ce vaste systme. Son premier
soin devait tre d'envoyer  Saint-Ptersbourg un agent qui continut
auprs d'Alexandre l'oeuvre de sduction commence  Tilsit. Il ne
pouvait pas assurment trouver un ambassadeur aussi sduisant qu'il
l'tait lui-mme. Il fallait nanmoins en trouver un qui pt plaire,
inspirer confiance, et aplanir les difficults qui surgissent mme
dans l'alliance la plus sincre. Ce choix exigeait quelque rflexion.
En attendant d'en avoir fait un qui runt les conditions dsirables,
Napolon envoya un officier, ordinairement employ et propre  tout, 
la guerre,  la diplomatie,  la police, sachant tre tour  tour
souple ou arrogant, et trs-capable de s'insinuer dans l'esprit du
jeune monarque, auquel il avait dj su plaire: c'tait le gnral
Savary, dont nous avons fait connatre ailleurs l'esprit, le courage,
le dvouement sans scrupule et sans bornes. Le gnral Savary, envoy
en 1805 au quartier-gnral russe, avait trouv Alexandre rempli
d'orgueil la veille de la bataille d'Austerlitz, constern le
lendemain, n'avait pas abus du changement de la fortune, avait au
contraire habilement mnag le prince vaincu, et, profitant de
l'ascendant que donnent sur autrui les faiblesses dont on a surpris le
secret, avait acquis une sorte d'influence, suffisante pour une
mission passagre. Dans ce premier moment, o il s'agissait de savoir
si Alexandre serait sincre, s'il saurait rsister aux ressentiments
de sa nation, qui n'avait pas aussi vite que lui pass des douleurs de
Friedland aux illusions de Tilsit, le gnral Savary tait propre par
sa finesse  pntrer le jeune prince,  l'intimider par son audace,
et au besoin  rpondre par une insolence toute militaire aux
insolences qu'il pouvait essuyer  Saint-Ptersbourg. Le gnral
Savary avait un autre avantage, que l'orgueil malicieux de Napolon ne
ddaignait pas. La guerre avec la Russie avait commenc pour la mort
du duc d'Enghien: Napolon n'tait pas fch d'envoyer  cette
puissance l'homme qui avait le plus figur dans cette catastrophe. Il
narguait ainsi l'aristocratie russe ennemie de la France, sans blesser
le prince, qui, dans sa mobilit, avait oubli la cause de la guerre
aussi vite que la guerre elle-mme.

Napolon, sans aucun titre apparent, donna au gnral Savary des
pouvoirs tendus, et beaucoup d'argent pour qu'il pt vivre 
Saint-Ptersbourg sur un pied convenable. Le gnral Savary devait
protester auprs du jeune empereur de la sincrit de la France, le
presser de s'expliquer avec l'Angleterre, d'en venir avec elle  un
prompt rsultat, soit la paix, soit la guerre, et, si c'tait la
guerre, d'envahir sur-le-champ la Finlande, entreprise qui, en
flattant l'ambition moscovite, aurait pour rsultat d'engager
dfinitivement la Russie dans la politique de la France. Le gnral
enfin devait consacrer toutes les ressources de son esprit  faire
prvaloir et fructifier l'alliance conclue  Tilsit.

[En marge: Mesures militaires  l'gard de la Sude.]

[En marge: Distribution de l'arme franaise dans le nord de
l'Europe.]

[En marge: Le corps d'arme du marchal Brune charg de faire le sige
de Stralsund en cas d'hostilits avec les Sudois.]

Ces soins donns aux relations avec la Russie, Napolon s'occupa des
autres cabinets appels  concourir  son systme. Il ne comptait
gure sur une conduite sense de la part de la Sude, gouverne alors
par un roi extravagant. Bien que cette puissance et un double intrt
 ne pas attendre qu'on la violentt, l'intrt de contribuer au
triomphe des neutres, et celui de s'pargner une invasion russe,
Napolon pensait nanmoins qu'on serait prochainement oblig
d'employer la force contre elle. C'tait chose bien facile avec une
arme de 420 mille hommes, dominant le continent du Rhin au Nimen. Il
arrta donc quelques dispositions pour envahir immdiatement la
Pomranie sudoise, seule possession que ses anciennes et ses rcentes
folies eussent permis  la Sude de conserver sur le sol de
l'Allemagne. Dans cette vue, Napolon apporta divers changements  la
distribution de ses forces en Pologne et en Prusse. Il ne voulait
vacuer la Pologne que lorsque la nouvelle royaut saxonne, qu'il
venait d'y rtablir, y serait bien assise, et la Prusse que lorsque
les contributions de guerre, tant ordinaires qu'extraordinaires,
seraient intgralement acquittes. En consquence le marchal Davout,
avec son corps, avec les troupes polonaises de nouvelle leve, avec la
plus grande partie des dragons, eut ordre d'occuper la partie de la
Pologne destine, sous le titre de grand-duch de Varsovie, au roi de
Saxe. Une division devait stationner  Thorn, une autre  Varsovie,
une troisime  Posen. Les dragons devaient manger les fourrages des
bords de la Vistule. C'tait ce qu'on appelait le premier
commandement. Le marchal Soult, avec son corps d'arme, et presque
toute la rserve de cavalerie, eut la mission d'occuper la vieille
Prusse, depuis la Pregel jusqu' la Vistule, depuis la Vistule jusqu'
l'Oder, avec ordre de se retirer successivement, au fur et  mesure de
l'acquittement des contributions. La grosse cavalerie et la cavalerie
lgre devaient vivre dans l'le de Nogath, au milieu de l'abondance
rpandue dans ce Delta de la Vistule. Au sein de ce second
commandement, Napolon en intercala un autre, en quelque sorte
exceptionnel, comme le lieu qui en rclamait la prsence, c'tait
celui de Dantzig. Il y plaa les grenadiers d'Oudinot, plus la
division Verdier, qui avaient form le corps du marchal Lannes, et
qui devaient occuper cette riche cit, ainsi que le territoire qu'elle
avait recouvr avec la qualit de ville libre. La division Verdier
n'tait pas destine  y rester, mais les grenadiers avaient ordre d'y
demeurer jusqu'au parfait claircissement des affaires europennes.
Le troisime commandement, embrassant la Silsie, fut confi au
marchal Mortier, que Napolon plaait volontiers dans les provinces
o il se trouvait beaucoup de richesses  sauver des dsordres de la
guerre, et qui avait quitt son corps d'arme, dissous rcemment par
la runion des Polonais et des Saxons dans le duch de Varsovie. Ce
marchal avait sous ses ordres les cinquime et sixime corps, que
venaient de quitter les marchaux Massna et Ney. Ces deux derniers et
le marchal Lannes avaient obtenu la permission de se rendre en France
pour s'y reposer des fatigues de la guerre. Le cinquime corps tait
cantonn aux environs de Breslau dans la haute Silsie; le sixime,
autour de Glogau dans la basse Silsie. Le premier corps, confi au
gnral Victor, depuis la blessure du prince de Ponte-Corvo, eut ordre
d'occuper Berlin, faisant route dans son mouvement rtrograde, avec la
garde impriale qui revenait en France, pour y recevoir des ftes
magnifiques. Enfin les troupes qui avaient form l'arme d'observation
sur les derrires de Napolon, furent rapidement portes vers le
littoral. Les Italiens, une partie des Bavarois, les Badois, les
Hessois, les deux belles divisions franaises Boudet et Molitor,
furent achemins avec le parc d'artillerie, qui avait servi pour
assiger Dantzig, vers la Pomranie sudoise. Napolon accrut ce parc
de tout ce que la belle saison avait permis de runir en bouches  feu
ou en munitions, et le fit placer au vis--vis Stralsund, pour enlever
ce pied--terre au roi de Sude, dans le cas o ce prince, fidle 
son caractre, reprendrait,  lui seul, les hostilits lorsque tout
le monde aurait pos les armes. Le marchal Brune, qui avait t mis 
la tte de l'arme d'observation, reut le commandement direct de ces
troupes, s'levant  un total de 38 mille hommes, et pourvues d'un
immense matriel. L'ingnieur Chasseloup, qui avait si habilement
dirig le sige de Dantzig, fut charg de diriger encore celui de
Stralsund, si on tait amen  l'entreprendre.

[En marge: Les Espagnols  Hambourg.]

Le marchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, parti pour Hambourg o
il tait all se remettre de sa blessure, eut le commandement des
troupes destines  garder les villes ansatiques et le Hanovre. Les
Hollandais furent rapprochs de la Hollande, et ports sur l'Ems; les
Espagnols occuprent Hambourg. Ces derniers avaient franchi, les uns
l'Italie, les autres la France, pour se rendre  travers l'Allemagne,
sur les ctes de la mer du Nord. Ils formaient un corps de 14 mille
hommes, sous les ordres du marquis de La Romana. C'taient de beaux
soldats, au teint brun, aux membres secs, frissonnant de froid sur les
plages tristes et glaces de l'Ocan septentrional, prsentant un
singulier contraste avec nos allis du Nord, et rappelant, par
l'trange diversit des peuples asservis au mme joug, les temps de la
grandeur romaine. Suivis de beaucoup de femmes, d'enfants, de chevaux,
de mulets et d'nes chargs de bagages, assez mal vtus, mais d'une
manire originale, vifs, anims, bruyants, ne sachant que l'espagnol,
vivant exclusivement entre eux, manoeuvrant peu, et employant une
partie du jour  danser au son de la guitare avec les femmes qui les
accompagnaient, ils attiraient la curiosit stupfaite des graves
habitants de Hambourg, dont les journaux racontaient ces dtails 
l'Europe tonne de tant de scnes extraordinaires. Le corps du
marchal Mortier ayant t dissous, comme nous venons de le dire, la
division franaise Dupas, qui en avait fait partie, fut dirige vers
les villes ansatiques, pour voler au secours de nos allis,
Hollandais ou Espagnols, qui recevraient la visite de l'ennemi. Cet
ennemi ne pouvait tre autre que les Anglais, qui, depuis un an,
avaient toujours promis en vain une expdition continentale, et qui
pouvaient bien, comme il arrive souvent quand on a beaucoup hsit,
agir lorsque le temps d'agir serait pass. Aux troupes du marchal
Brune, ayant mission de faire face  Stralsund,  celles du marchal
prince de Ponte-Corvo, ayant mission d'observer le Hanovre et la
Hollande, devaient se joindre au besoin la division Dupas d'abord,
puis le premier corps tout entier, concentr en ce moment autour de
Berlin. Toute tentative des Anglais devait chouer contre une pareille
runion de forces.

[En marge: Instances de la diplomatie franaise auprs du Danemark,
pour le dcider  complter par son adhsion la coalition
continentale.]

Ainsi tout tait prt, si la mdiation russe ne russissait pas, pour
rejeter les Sudois de la Pomranie dans Stralsund, de Stralsund dans
l'le de Rugen, de l'le de Rugen dans la mer, pour y prcipiter les
Anglais eux-mmes, en cas d'une descente de leur part sur le
continent. Ces mesures devaient avoir aussi pour rsultat d'obliger le
Danemark  complter, par son adhsion, la coalition continentale
contre l'Angleterre. Tout tait facile sous le rapport des procds 
l'gard des Sudois. Ils s'taient conduits d'une manire si hostile
et si arrogante, qu'il n'y avait qu' les sommer, et  les pousser
ensuite sur Stralsund. Les Danois au contraire avaient si
scrupuleusement observ la neutralit, s'taient conduits avec tant de
mesure, inclinant de coeur vers la cause de la France qui tait la
leur, mais n'osant se prononcer, qu'on ne pouvait pas les brusquer
comme les Sudois. Napolon chargea M. de Talleyrand d'crire
sur-le-champ au cabinet de Copenhague, pour lui faire sentir qu'il
tait temps de prendre un parti, que la cause de la France tait la
sienne, car la France ne luttait contre l'Angleterre que pour la
question des neutres, et la question des neutres tait une question
d'existence pour toutes les puissances navales, surtout pour les plus
petites, habituellement les moins mnages par la suprmatie
britannique. M. de Talleyrand avait ordre d'tre amical, mais
pressant. Il avait ordre aussi d'offrir au Danemark les plus belles
troupes franaises, et le concours d'une artillerie formidable,
capable de tenir  distance les vaisseaux anglais les mieux arms.

[En marge: Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent.]

C'tait en effrayant l'Angleterre de cette runion de forces, et en
svissant contre son commerce avec la dernire rigueur, que Napolon
croyait seconder utilement la mdiation russe. Tandis qu'il prenait
les mesures militaires que nous venons de rapporter, il avait fait
saisir les marchandises anglaises  Leipzig, o il s'en tait trouv
une quantit considrable. Mcontent de la manire dont on avait
excut ses ordres dans les villes ansatiques, il fit enlever la
factorerie anglaise  Hambourg, confisquer beaucoup de valeurs et de
marchandises, et intercepter  toutes les postes les lettres du
commerce britannique, dont plus de cent mille furent brles. Le roi
Louis, qui, sur le trne de Hollande, le contrariait sans cesse, par
ses mesures irrflchies, par sa vanit, par la rduction projete de
l'arme et de la marine hollandaises (ce qui n'empchait pas qu'il
voult instituer une garde royale, nommer des marchaux, faire la
dpense d'un couronnement), le roi Louis,  tous ses plans imagins
pour plaire  ses nouveaux sujets, joignait une tolrance  l'gard du
commerce anglais, qui devenait une vraie trahison envers la politique
de la France. Napolon, pouss  bout, lui crivit qu' moins d'un
changement de conduite, il allait se porter aux dernires extrmits,
et faire garder les ports de la Hollande par les troupes et les
douanes franaises. Cette menace obtint quelque succs, et les
dfenses prononces contre le commerce anglais en Hollande
s'excutrent avec un peu plus de rigueur.

[En marge: Soins de Napolon pour faire rentrer les contributions de
guerre afin de grossir le trsor de l'arme.]

Napolon voulut que toutes les marchandises saisies fussent vendues,
que le prix en ft vers dans la caisse des contributions de guerre,
pour accrotre les richesses de cette caisse dont nous ferons bientt
connatre l'emploi  la fois noble, ingnieux et fcond. Il donna des
ordres pour que le Hanovre, qu'il traitait sans mnagement parce que
c'tait une province anglaise, que la Hesse, que les provinces
prussiennes de Franconie, que la Prusse elle-mme enfin acquittassent
leurs contributions avant que l'arme se retirt. On peut dire avec
vrit que les vaincus n'avaient pas t traits fort rigoureusement,
quand on se rappelle surtout ce qui se passait au dix-septime sicle
pendant les guerres de Louis XIV, au dix-huitime pendant les guerres
du grand Frdric, et de notre temps lorsque la France fut envahie en
1814 et 1815. Napolon avait ajout aux contributions ordinaires, dont
la moiti tout au plus avait t acquitte, une contribution
extraordinaire, qui tait loin d'tre crasante, et qui tait le juste
prix de la guerre qu'on lui avait suscite. Moyennant cette
contribution, il faisait payer tout ce qu'on prenait chez l'habitant.
Il chargea M. Daru, son habile et intgre reprsentant pour les
affaires financires de l'arme, de traiter avec la Prusse,
relativement au mode d'acquittement des contributions qui restaient
dues, dclarant que, malgr son dsir de rappeler les troupes
franaises afin de les porter sur le littoral europen, il
n'vacuerait ni une province, ni une place de la Prusse, avant le
payement intgral des sommes qui lui avaient t promises. Il esprait
ainsi, toutes les dpenses de la campagne acquittes, et en runissant
aux contributions de l'Allemagne les restes de la contribution frappe
sur l'Autriche, conserver environ 300 millions, somme qui valait alors
le double de ce qu'elle vaudrait aujourd'hui, et qui, dans ses mains
habiles, allait devenir un moyen magique de bienfaisance et de
crations de tout genre.

[En marge: Conduite de Napolon  l'gard de l'Espagne aprs la paix
de Tilsit.]

Tandis qu'il prenait ses mesures au Nord, Napolon les prenait
galement au Midi pour l'accomplissement de son systme. L'Espagne lui
avait donn, pendant la campagne de Prusse, de justes sujets de
mfiance, et la proclamation du prince de la Paix, dans laquelle
celui-ci appelait toute la population espagnole aux armes, sous
prtexte de faire face  un ennemi inconnu, n'tait explicable que par
une vraie trahison. C'en tait une en effet, car  ce moment mme,
veille de la bataille d'Ina, le prince de la Paix entamait des
relations secrtes avec l'Angleterre. Quoiqu'il ignort ces dtails,
Napolon ne s'abusait pas, mais voulait dissimuler, jusqu' ce qu'il
et recouvr toute la libert de ses mouvements. L'ignoble favori qui
gouvernait la reine d'Espagne, et par la reine le roi et la monarchie,
avait cru, comme toute l'Europe,  l'invincibilit de l'arme
prussienne. Mais au lendemain de la victoire d'Ina, il s'tait
prostern aux pieds du vainqueur. Depuis il n'tait sorte de
flatteries qu'il n'employt pour flchir le courroux dissimul, mais
facile  deviner, de Napolon. Il n'y avait qu'un genre d'obissance
qu'il n'ajoutt point  ses bassesses, parce qu'il en tait incapable,
c'tait de bien gouverner l'Espagne, de relever sa marine, de dfendre
ses colonies, de la rendre enfin une allie utile, genre d'expiation
qui, aux yeux de Napolon, et t suffisant, qui et mme empch son
courroux de natre.

Revenu  Paris, Napolon commena  s'occuper de cette portion la plus
importante du littoral europen, et se dit qu'il faudrait finir par
prendre un parti  l'gard de cette dcadence espagnole, toujours
prte  se convertir en trahison. Mais, bien que sa pense ne se
repost jamais, que d'un objet elle volt sans cesse  un autre, comme
son aigle volait de capitale en capitale, il ne crut pas devoir
s'arrter encore  cette grave question, ne voulant pas compliquer la
situation prsente, et apporter des obstacles  une pacification
gnrale, qu'il dsirait ardemment, qu'il esprait un peu, et qui, si
elle s'accomplissait, lui rendait beaucoup moins ncessaire la
rgnration de la monarchie espagnole. Si, au contraire,
l'Angleterre, conduite par les faibles et violents hritiers de M.
Pitt, s'obstinait  continuer la guerre malgr son isolement, alors il
se proposait de porter une attention srieuse sur la situation de
l'Espagne[1], et de prendre  son gard un parti dcisif. Pour le
moment il ne songeait qu' une chose, c'tait  obtenir d'elle de plus
grandes rigueurs contre le commerce britannique, et la soumission du
Portugal  ses vastes desseins.

[Note 1: Je vais bientt aborder un sujet fort grave, celui de
l'invasion de l'Espagne, et le moment approche o j'aurai  raconter
la tragique catastrophe des Bourbons espagnols, origine d'une guerre
atroce et funeste pour les deux pays. J'annonce d'avance que, pourvu
des seuls documents authentiques qui existent, lesquels sont
trs-nombreux, souvent contradictoires, et conciliables au moyen
seulement de grands efforts de critique, je crois pouvoir donner le
secret entier, encore inconnu, des malheureux vnements de cette
poque, et que sur beaucoup de points je serai en dsaccord avec les
ouvrages qui ont paru sur le mme sujet. Je ne parle pas des mille
rapsodies publies par des historiens, qui n'avaient ni mission, ni
informations, ni souci de la vrit. Je parle des historiens dignes
d'tre pris en considration, de ceux qui ont t admis par exception
 puiser dans les dpts des affaires trangres et de la guerre, ou
de ceux qui, comme M. de Toreno, ayant occup des postes levs,
avaient outre l'intelligence des choses le moyen d'en tre informs.
J'aurai  infirmer les assertions des uns et des autres, car sur
l'affaire d'Espagne on ne trouve rien au dpt des affaires
trangres, l'ambassadeur Beauharnais n'ayant jamais eu le secret de
son gouvernement, et il n'y a au dpt de la guerre que le dtail des
oprations militaires, souvent mme incomplet. Enfin, quant aux
historiens espagnols, ils n'ont pu connatre le secret de rsolutions
qui se prenaient toutes  Paris. Tout se trouve dans les papiers
particuliers de Napolon dposs au Louvre, lesquels contiennent  la
fois les documents franais et les documents espagnols enlevs 
Madrid. Dans ces documents, souvent contradictoires comme je viens de
le dire, on ne pntre la vrit qu' force de comparaisons, de
rapprochements, d'efforts de critique. On jugera par les diverses
notes que je serai, contre mon usage, oblig de placer au bas des
pages de ce livre, que d'efforts il m'a fallu faire, mme avec les
documents authentiques, pour arriver  la vrit. Mais, ds ce moment
mme, je dclare que tous les historiens qui ont fait remonter jusqu'
Tilsit les projets de Napolon sur l'Espagne, se sont tromps; que
ceux qui ont suppos que Napolon s'assura  Tilsit le consentement
d'Alexandre pour ce qu'il projetait  Madrid, et qu'il se hta de
signer la paix du Nord pour revenir plus tt aux affaires du Midi, se
sont tromps galement. Napolon n'tait convenu  Tilsit que d'une
alliance gnrale, qui lui garantissait l'adhsion de la Russie  tout
ce qu'il ferait de son ct, moyennant qu'on laisst la Russie faire
du sien tout ce qu'elle voudrait.  cette poque il ne regardait
nullement comme pressant de se mler des affaires d'Espagne; il tait
plein de ressentiment pour la proclamation du prince de la Paix, se
promettait de s'en expliquer un jour, de prendre ses srets, mais ne
songeait  son retour qu' imposer la paix  l'Angleterre, en la
menaant d'une exclusion complte du continent, et  se servir du
cabinet de Madrid pour amener le cabinet de Lisbonne  ses projets. On
verra bientt comment et par qui lui vint la tentation de se mler des
affaires d'Espagne. Je relve ds  prsent cette erreur, je relverai
les autres  mesure que l'ordre des faits et la marche de mon rcit
le commanderont.]

L'Espagne avait  Paris, outre un ambassadeur ordinaire, M. de
Masserano, agent officiel tout  fait inutile, et charg uniquement de
la partie honorifique de son rle, M. Yzquierdo, agent secret du
prince de la Paix, qui tait revtu de toute la confiance de ce
prince, et avec lequel on avait ngoci la convention financire,
stipule en 1806, entre le Trsor espagnol et le Trsor franais.
Celui-l seul tait charg de la ralit des affaires, et il y tait
propre par sa finesse, par sa connaissance de tous les secrets de la
cour d'Espagne. Les infortuns souverains de l'Escurial, ne croyant
pas que ce ft assez de ces deux agents pour conjurer le courroux
suppos de Napolon, imaginrent de lui en envoyer un troisime, qui,
sous le titre d ambassadeur extraordinaire, viendrait le fliciter de
ses victoires, et lui tmoigner de ses succs une joie qu'on tait
loin de ressentir. On avait fait choix, pour ce rle fastueux et
puril, de l'un des plus grands seigneurs d'Espagne, M. le duc de
Frias, et on avait demand la permission de l'envoyer  Paris. Il ne
fallait pas tant d'hommages pour dsarmer Napolon. Un peu plus
d'activit contre l'ennemi commun, l'aurait bien plus certainement
apais que les ambassades les plus magnifiques. Napolon, ne voulant
pas inquiter au del du ncessaire cette cour qui avait le sentiment
de ses torts, reut avec beaucoup d'gards M. le duc de Frias, se
laissa fliciter de ses triomphes, puis dit au nouvel ambassadeur,
rpta  l'ancien, et fit connatre au plus actif des trois, M.
Yzquierdo, qu'il agrait les flicitations qu'on lui adressait pour
ses triomphes et pour le rtablissement de la paix continentale, mais
qu'il fallait tirer de la paix continentale la paix maritime; qu'on ne
parviendrait  ce rsultat, si dsirable pour l'Espagne et pour ses
colonies, qu'en intimidant l'ennemi commun par un concours d'efforts
nergique, par une interdiction absolue de son commerce; qu'il fallait
donc seconder la France, et, dans cette vue, exiger du Portugal une
adhsion immdiate et entire au systme continental; que pour lui il
tait rsolu  vouloir non pas une feinte exclusion des Anglais
d'Oporto et de Lisbonne, mais une exclusion complte, suivie d'une
dclaration de guerre immdiate et de la saisie de toutes les
marchandises britanniques; que, si le Portugal n'y consentait pas tout
de suite, il fallait que l'Espagne prpart ses troupes, car lui
prparait dj les siennes, et qu'on envaht sur-le-champ le Portugal,
non pas pour huit jours ou quinze, comme il tait arriv en 1801, mais
pour tout le temps de la guerre, peut-tre pour toujours, suivant les
circonstances. Les trois envoys de l'Espagne s'inclinrent devant
cette dclaration, qu'ils durent sans dlai transmettre  leur
cabinet.

[En marge: Sommation adresse au Portugal.]

Napolon fit en mme temps appeler M. de Lima, ambassadeur du
Portugal, et lui signifia que si, dans le temps rigoureusement
ncessaire pour crire  Lisbonne et en recevoir une rponse, on ne
lui promettait pas l'exclusion des Anglais, la saisie de leur
commerce, personnes et choses, et une dclaration de guerre, il
fallait que M. de Lima prt ses passe-ports, et s'attendt  voir une
arme franaise se diriger de Bayonne sur Salamanque, de Salamanque
sur Lisbonne; qu'ainsi le voulait une politique convenue entre les
grandes puissances, et indispensable au rtablissement de la paix en
Europe. Napolon, dans sa lutte avec les Anglais, exigeait des
rigueurs contre leurs proprits et leurs personnes tout  la fois,
parce qu'il savait qu'une exclusion simule tait dj secrtement
arrange entre les cours de Londres et de Lisbonne, et qu'il tait
urgent que celle-ci se compromt tout  fait, si on voulait arriver 
un rsultat srieux. La suite des vnements prouvera qu'il avait
devin juste. D'ailleurs, ayant vu les Anglais, lors de la rupture de
la paix d'Amiens, nous enlever plus de cent millions de valeurs, et un
grand nombre de commerants franais qui naviguaient sur la foi des
traits, il cherchait partout des gages tant en hommes qu'en
marchandises.

[En marge: Formation  Bayonne d'une arme destine contre le
Portugal.]

M. de Lima promit d'crire sur-le-champ  sa cour, et n'y manqua pas
en effet. Mais Napolon ne se contenta pas d'une simple dclaration de
ses volonts, et, prvoyant bien que cette dclaration ne serait
efficace qu'autant qu'elle serait suivie d'une dmonstration arme, il
fit ses dispositions pour avoir sous peu de jours un corps de
vingt-cinq mille hommes  Bayonne, tout prt  recommencer contre le
Portugal l'expdition de 1801. On se souvient sans doute que quelques
mois auparavant, lorsqu'il profitait de l'inaction de l'hiver pour
excuter le sige de Dantzig, et pour prparer sur ses derrires une
arme d'observation qui le garantt contre toute tentative de
l'Autriche et de l'Angleterre, il avait song  rendre disponibles les
camps forms sur les ctes, en les remplaant par cinq lgions de
rserve, de six bataillons chacune, dont l'organisation devait tre
confie  cinq anciens gnraux devenus snateurs. Quatre mois
s'taient couls depuis, et il crivit sur-le-champ aux snateurs
chargs de cette organisation, pour savoir s'il pourrait dj disposer
de deux bataillons sur six, dans chacune de ces lgions. Se fiant,
jusqu' leur arrive, sur l'effroi que devait inspirer aux Anglais le
retour prochain de la grande arme, ne craignant pas que les
expditions contre le continent, dont on les disait depuis long-temps
occups, se dirigeassent sur les ctes de France, ayant toutes ses
prcautions prises sur celles de Hollande, du Hanovre, de la
Pomranie, de la vieille Prusse, il n'hsita pas  dgarnir celles de
Normandie et de Bretagne, et il ordonna la runion  Bayonne des
troupes rparties entre les camps de Saint-L, Pontivy et
Napolon-Vende. Chacun de ces camps, form de troisimes bataillons
et de quelques rgiments complets, prsentait une bonne division, et
devait, avec les dpts de dragons runis  Versailles et 
Saint-Germain, avec des dtachements d'artillerie tirs de Rennes, de
Toulouse, de Bayonne, composer une excellente arme, d'environ 25
mille hommes. Cette arme eut ordre de se concentrer immdiatement 
Bayonne. Napolon fit choix pour la commander du gnral Junot, qui
connaissait le Portugal, o il avait t ambassadeur, qui tait un bon
officier, tout dvou  son matre, et n'avait, comme gouverneur de
Paris, que le dfaut de s'y trop livrer  ses plaisirs. On le disait
engag avec l'une des princesses de la famille impriale dans une
liaison qui produisait quelque scandale, et Napolon trouvait ainsi
dans ce choix la runion de plusieurs convenances  la fois. Ces
mesures furent prises ostensiblement, et de manire que l'Espagne et
le Portugal ne pussent pas ignorer combien seraient srieuses les
consquences d'un refus. En mme temps les ordres ncessaires furent
donns pour que deux bataillons de chacune des lgions de rserve se
trouvassent prts  remplacer sur les ctes les troupes qu'on allait
en retirer.

[En marge: Mesures  l'gard de l'Italie pour la faire concourir au
systme continental.]

[En marge: Expdition sur Livourne pour y saisir les marchandises
anglaises.]

C'est dans le mme esprit que Napolon s'occupa en ce moment des
affaires d'Italie. L, comme ailleurs, le redoublement de rigueurs
contre le commerce anglais fut son premier soin, toujours dans
l'intention de rendre le cabinet de Londres plus sensible aux
ouvertures de la Russie. La reine d'trurie, fille, comme on sait, des
souverains d'Espagne, tablie par Napolon sur le trne de la Toscane,
et devenue, par la mort de son poux, rgente pour son fils[2] de ce
joli royaume, le gouvernait avec la ngligence d'une femme et d'une
Espagnole, et avec assez peu de fidlit  la cause commune. Les
Anglais exeraient le commerce  Livourne aussi librement que dans un
port de leur nation. Napolon avait runi tous les dpts de l'arme
de Naples dans les Lgations. Avec sa vigilance accoutume, il les
tenait constamment pourvus de conscrits et de matriel. Il ordonna au
prince Eugne d'en tirer une division de 4 mille hommes, de la diriger
 travers l'Apennin sur Pise, de tomber  l'improviste sur le commerce
anglais  Livourne, d'enlever  la fois hommes et choses, et de
dclarer ensuite  la reine d'trurie qu'on tait venu pour garantir
ce port important de toute tentative ennemie, tentative possible et
probable, depuis que la garnison espagnole s'tait rendue auprs du
corps de La Romana en Hanovre. Tandis qu'il prescrivait cette
expdition, il envoya l'ordre de faire filer sous le gnral
Lemarrois, dans les provinces d'Urbin, de Macerata, de Fermo, des
dtachements de troupes, pour y occuper le littoral, en chasser les
Anglais, et prparer des relches sres au pavillon franais, qui
devait bientt se montrer dans ces mers. Napolon venait en effet de
recouvrer les bouches du Cattaro, Corfou, les les Ioniennes. Il se
proposait de profiter des circonstances pour conqurir la Sicile, et
il voulait couvrir de ses vaisseaux la surface de la Mditerrane. Il
recommanda en mme temps au gnral Lemarrois d'observer l'esprit de
ces provinces, et si le got qu'avaient en gnral les provinces du
Saint-Sige d'chapper  un gouvernement de prtres, pour passer sous
le gouvernement laque du prince Eugne, se manifestait chez
celles-ci, de n'opposer  ce got ni contradiction ni obstacle.

[Note 2: Depuis prince de Lucques et de Parme.]

[En marge: Fcheux progrs des divisions de la France avec le
Saint-Sige.]

En ce moment, la brouille avec le Saint-Sige, dont nous avons
ailleurs rapport l'origine, mais nglig de retracer les vicissitudes
journalires, faisait  chaque instant de nouveaux progrs. Le Pape
qui, venu  Paris pour sacrer Napolon, en avait rapport, avec
beaucoup de satisfactions morales et religieuses, le dplaisir
temporel de n'avoir pas recouvr les Lgations; qui avait vu depuis
son indpendance devenir nominale par l'extension successive de la
puissance franaise en Italie, avait conu un ressentiment qu'il ne
savait plus dissimuler. Au lieu de s'entendre avec un souverain
tout-puissant, contre lequel alors on ne pouvait rien, mme quand on
tait puissance de premier ordre, qui d'ailleurs ne voulait que du
bien  la religion, et ne cessait de lui en faire, qui ne songeait pas
du tout  s'emparer de la souverainet de Rome, et demandait
uniquement qu'on se comportt en bon voisin  l'gard des nouveaux
tats franais fonds en Italie, le Pape avait eu le tort de cder 
de fcheuses suggestions, d'autant plus puissantes sur son esprit
qu'elles taient d'accord avec ses secrets sentiments. Anim de
pareilles dispositions, il avait contrari Napolon dans tous les
arrangements relatifs au royaume d'Italie. Il avait prtendu s'y
rserver tous les droits de la papaut, beaucoup plus grands en Italie
qu'en France, et n'avait pas voulu admettre un concordat gal dans les
deux pays.  Parme,  Plaisance, mmes exigences et mmes
contrarits. D'autres tracasseries d'un genre plus personnel encore
s'taient jointes  celles-l. Le prince Jrme Bonaparte, pendant ses
campagnes de mer en Amrique, avait contract mariage avec une
personne fort belle et d'une naissance honnte, mais  un ge qui
rendait cette alliance nulle, et avec un dfaut de concours de la part
de ses parents, qui la rendait plus nulle encore. Napolon qui
voulait, en mariant ce prince avec une princesse allemande, fonder un
nouveau royaume en Westphalie, avait refus de reconnatre un mariage
nul devant la loi civile comme devant la loi religieuse, et contraire
au plus haut point  ses desseins politiques. Il avait eu recours au
Saint-Sige pour en demander l'annulation,  quoi le Pape s'tait
formellement oppos. La ville de Rome enfin, ce qui tait une
hostilit plus ouverte, et qu'aucun scrupule religieux ne pouvait
justifier, la ville de Rome tait devenue le refuge de tous les
ennemis du roi Joseph. Outre que le Pape avait protest contre la
royaut franaise tablie  Naples, en sa qualit d'ancien suzerain de
la couronne des Deux-Siciles, il avait reu, presque attir chez lui
les cardinaux qui avaient refus leur serment au roi Joseph. Il avait
de plus donn asile  tous les brigands qui infestaient les routes du
royaume de Naples, et qui se rfugiaient sans aucun dguisement dans
les faubourgs de Rome, encore tout couverts du sang des Franais.
Jamais on ne pouvait obtenir justice ou extradition d'aucun d'eux.

Napolon, pendant son voyage de Tilsit  Paris, crivit de Dresde mme
au prince Eugne, qui se faisait volontiers l'avocat de la cour de
Rome, pour lui retracer ses griefs contre cette cour, pour lui donner
mission d'en avertir le Vatican, et de faire entendre au pontife que
sa patience, rarement bien grande, tait cette fois  bout, et que,
sans toucher  l'autorit spirituelle du pontife, il n'hsiterait pas,
s'il le fallait,  le dpouiller de son autorit temporelle. Telles
taient alors les relations avec la cour de Rome, et ces relations
expliquent la facilit avec laquelle Napolon prit les mesures qu'on
vient de retracer, pour les portions du littoral de l'Adriatique
relevant du Saint-Sige.

[En marge: Restitution  la France des bouches du Cattaro et des les
Ioniennes.]

Le trait de Tilsit stipulait la restitution des bouches du Cattaro,
ainsi que la cession de Corfou et de toutes les les Ioniennes. Aucune
possession n'avait t plus dsire par Napolon, aucune ne plaisait
autant  son imagination si prompte et si vaste. Il y voyait le
complment de ses provinces d'Illyrie, la domination de l'Adriatique,
un acheminement vers les provinces turques d'Europe, lesquelles lui
taient destines si on arrivait  un partage de l'empire ottoman,
enfin un moyen de plus de matriser la Mditerrane, o il voulait
rgner d'une manire absolue, pour se ddommager de l'abandon de
l'Ocan fait malgr lui  l'Angleterre. On se souvient que les
Russes, aprs la paix de Presbourg, avaient profit du moment o l'on
allait remplacer la garnison autrichienne par la garnison franaise,
pour s'emparer des forts du Cattaro. Ne voulant pas que les Anglais en
fissent autant cette fois, Napolon avait donn de Tilsit mme des
ordres au gnral Marmont, pour que les troupes franaises fussent
runies sous les murs de Cattaro  l'instant o les Russes se
retireraient. Ce qu'il avait prescrit avait t excut de point en
point, et nos troupes, entres dans Cattaro, occupaient solidement
cette importante position maritime.

[En marge: Dispositions de Napolon pour l'occupation et la dfense
des les Ioniennes.]

Mais Corfou et les les Ioniennes l'intressaient encore plus que les
bouches du Cattaro. Il enjoignit  son frre Joseph d'acheminer
secrtement vers Tarente, et de manire  n'inspirer aucun soupon aux
Anglais, le 5e de ligne italien, le 6e de ligne franais, quelques
compagnies d'artillerie, des ouvriers, des munitions, des officiers
d'tat-major, le gnral Csar Berthier charg de commander la
garnison, et d'en former plusieurs convois qu'on transporterait sur
des felouques de Tarente  Corfou. Le trajet tant  peine de quelques
lieues, quarante-huit heures suffisaient pour faire passer en quelques
voyages les quatre mille hommes composant l'expdition. C'tait
l'amiral Siniavin, chef des forces russes dans l'Archipel, qui avait
mission d'oprer la remise des les Ioniennes. Il le fit avec un
dplaisir extrme, et nullement dissimul, car la marine russe,
dirige en gnral ou par des officiers anglais, ou par des officiers
russes levs en Angleterre, tait beaucoup plus hostile aux Franais
que l'arme elle-mme, qui venait de combattre  Eylau et 
Friedland. Cependant cet amiral obit, et livra aux troupes franaises
les belles positions  la garde desquelles il avait t prpos. Mais
son chagrin avait un double motif, car, outre l'abandon de Cattaro, de
Corfou et des sept les, qui lui cotait, il allait se trouver au
milieu de la Mditerrane, ne pouvant regagner la mer Noire par les
Dardanelles, depuis la rupture avec les Turcs, et rduit  franchir le
dtroit de Gibraltar, la Manche, le Sund,  travers les flottes
anglaises, qui, suivant l'tat des ngociations entames, pouvaient le
laisser passer ou l'arrter. Napolon avait prvu toutes ces
complications, et il fit dire aux amiraux russes qu'ils trouveraient
dans les ports de la Mditerrane, tant ceux d'Italie et de France que
d'Espagne et de Portugal, des relches sres, des vivres, des
munitions, des moyens de radoub. Il crivit  Venise,  Naples, 
Toulon,  Cadix,  Lisbonne mme,  ses prfets maritimes,  ses
amiraux,  ses consuls, et leur recommanda, partout o se
prsenteraient des vaisseaux russes, de les recevoir avec
empressement, et de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin. 
Cadix surtout, o il tait reprsent par l'amiral Rosily, commandant
de la flotte franaise reste dans ce port depuis Trafalgar, et o il
y avait plus de probabilit de voir les Russes chercher un asile,
Napolon enjoignit  l'amiral franais de prparer des secours qu'il
ne fallait pas attendre de l'administration espagnole, habitue 
laisser mourir de faim ses propres matelots, et l'autorisa, si besoin
tait,  engager sa signature pour obtenir des banquiers espagnols les
fonds ncessaires.

Les forces navales russes, averties par leur gouvernement et par le
ntre, se retirrent en deux divisions dans des directions
diffrentes. La division qui portait la garnison de Cattaro se dirigea
vers Venise, o elle dposa les troupes russes, qu'Eugne accueillit
avec les plus grands gards. La division qui portait les troupes de
Corfou les dposa  Manfredonia, dans le royaume de Naples, et se
dirigea ensuite, sous l'amiral Siniavin, vers le dtroit. Cet amiral,
qui n'tait pas entr encore dans les vues de son souverain, n'avait
aucune envie de s'arrter dans un port franais, ou dpendant de
l'influence franaise, et se flattait de regagner les mers du Nord
avant que les ngociations entre sa cour et celle d'Angleterre eussent
abouti  une rupture.

L'intention de Napolon n'tait pas de s'en tenir aux prcautions
qu'il avait dj prises pour les provinces de l'Adriatique et de la
Mditerrane. Le corps de quatre mille hommes qu'il venait de diriger
vers Corfou lui paraissait insuffisant. Il savait bien que les Anglais
ne manqueraient pas de faire de grands efforts, dans le cas o la
guerre se prolongerait, pour lui arracher les les Ioniennes, qui
taient d'une importance  contre-balancer celle de Malte. Aussi
ordonna-t-il d'y envoyer encore le 14e lger franais, et plusieurs
autres dtachements, de manire  y lever les forces franaises et
italiennes jusqu' sept ou huit mille hommes, sans compter quelques
Albanais et quelques Grecs enrls sous des officiers franais pour
garder les petites les. Cinq mille hommes devaient rsider  Corfou
mme, et quinze cents  Sainte-Maure. Cinq cents devaient garder le
poste de Parga sur le continent de l'pire. Quant  Zante et 
Cphalonie, Napolon n'y voulut que de simples dtachements franais
pour soutenir et contenir les Albanais. Il prescrivit au prince
Eugne, au roi Joseph, de faire partir d'Ancne et de Tarente, par le
moyen de petits btiments italiens, et par tous les vents favorables,
des bls, du biscuit, de la poudre, des projectiles, des fusils, des
canons, des affts, et de continuer ces envois sans interruption,
jusqu' ce que l'on et runi  Corfou un amas immense des choses
ncessaires  une longue dfense, en sorte qu'on ne ft pas, comme on
l'avait t  Malte, expos  perdre par la famine une position que
l'ennemi ne pouvait pas vous enlever par la force. Ne comptant pas sur
la solvabilit du trsor de Naples, il expdia de la caisse de Turin
des sommes en or, afin de tenir toujours au courant la solde des
troupes, et de pouvoir payer les ouvriers qu'on emploierait 
construire des fortifications. Des instructions admirables au gnral
Csar Berthier (frre du major-gnral), prvoyant tous les cas, et
indiquant la conduite  tenir dans toutes les ventualits
imaginables, accompagnaient les envois de ressources que nous venons
d'numrer.

[En marge: Mesures relatives  l'Illyrie.]

Le gnral Marmont avait dj construit de belles routes dans les
provinces d'Illyrie, qu'il administrait avec beaucoup d'intelligence
et de zle. Il eut ordre de les continuer jusqu' Raguse et  Cattaro,
de pousser des reconnaissances jusqu' Butrinto, point du rivage
d'pire qui fait face  Corfou, et de prparer les moyens d'y conduire
rapidement une division. Napolon fit demander  la Porte de lui
abandonner Butrinto, pour pouvoir user plus librement de cette
position, de laquelle il tait facile d'envoyer des secours  Corfou;
ce qui lui fut accord sans difficult. Enfin il rclama et obtint
aussi l'tablissement de relais de Tartares, depuis Cattaro jusqu'
Butrinto, afin que le gnral Marmont ft promptement averti de toute
apparition de l'ennemi, et pt accourir avec dix ou douze mille
hommes, force suffisante pour jeter les Anglais  la mer s'ils
essayaient une descente.

 ces moyens Napolon ajouta ceux que le concours de la marine pouvait
offrir. Il envoya de Toulon le capitaine Chaunay-Duclos avec les
frgates la _Pomone_ et la _Pauline_, avec la corvette la
_Victorieuse_, pour former  Corfou un commencement de marine. Il
prescrivit en outre de mettre en construction dans le port de Corfou
deux gros bricks, de les quiper  l'aide des matelots du pays et de
quelques dtachements de troupes franaises. Cette petite marine
naissante, compose de frgates et de bricks, devait croiser sans
cesse entre l'Italie et l'pire, entre Corfou et les autres les, de
manire que le passage ft toujours ouvert  nos btiments de
commerce, et ferm  ceux de l'ennemi.

En adressant au roi Joseph, au prince Eugne, au gnral Marmont, ces
instructions multiplies, non pas seulement avec l'accent imprieux
dont il accompagnait toujours ses ordres, mais avec l'accent passionn
qu'il y mettait, lorsque ses ordres se liaient  l'une de ses grandes
proccupations, Napolon leur crivait: Ces mesures tiennent  un
ensemble de projets que vous ne pouvez pas connatre. Sachez
seulement que, dans l'tat du monde, la perte de Corfou serait le plus
grand malheur qui pt arriver  l'empire.

[En marge: Vues de Napolon sur la Mditerrane.]

Ces projets, en effet, peu de personnes les connaissaient en Europe.
M. de Talleyrand, ngociateur de Napolon  Tilsit, n'en avait
lui-mme qu'une ide trs-incomplte. Ils n'taient connus que
d'Alexandre et de Napolon, qui, dans leurs longs entretiens au bord
du Nimen, s'taient promis de s'entendre sur le partage  faire de
l'empire turc, partage dans lequel l'un cherchait le ddommagement de
la grandeur franaise, l'autre la compensation de la ruine de l'empire
turc, que la mollesse asiatique ne pouvait plus dfendre contre
l'nergie europenne. Napolon tait loin de vouloir hter ce
rsultat; Alexandre, au contraire, l'appelait de tous ses voeux, ce
qui constituait le pril de leur alliance. Mais, dans la prvision des
vnements, Napolon voulait tre prt  mettre la main sur les
provinces turques places  sa porte; et de plus, quoi qu'il pt
arriver, que cette ncessit se prsentt ou non, il entendait se
rendre matre de la Mditerrane. Il croyait que, matre de cette mer,
communication la plus courte entre l'Orient et l'Occident, on pouvait
se consoler de n'tre que le second sur l'Ocan. Aussi Napolon
tait-il rsolu, le jour mme de la signature de la paix de Tilsit, 
recouvrer la Sicile, qu'il regardait comme  lui, depuis qu'il avait
pris Naples pour un de ses frres; et il esprait la tenir, ou de
l'abandon que lui en feraient les Anglais, si les Russes parvenaient 
ngocier la paix, ou de la force de ses armes, si la guerre
continuait. Aussi ds la fin de l'hiver avait-il commenc  envoyer
des ordres  son ministre de la marine, pour donner  ses escadres la
direction du port de Toulon, et prparer ainsi une grande expdition
contre la Sicile.

[En marge: Le rtablissement de la paix continentale ranime le zle de
Napolon pour le dveloppement de la marine franaise.]

Ces ordres, contraris par les circonstances et par l'insuffisance des
ressources, furent ritrs avec une nouvelle force aprs la signature
de la paix continentale. Le jour mme o cette paix tait signe 
Tilsit, Napolon crivit  quatre personnes  la fois, au prince
Eugne, au roi Joseph, au roi Louis de Hollande, au ministre de la
marine, que, la guerre du continent tant finie, il fallait se tourner
vers la mer, et songer enfin  tirer quelque parti de l'immensit des
rivages dont on disposait. Sans doute l'Angleterre avait l'avantage de
sa position insulaire, fondement jusqu'ici inbranlable de sa grandeur
maritime; mais la possession de tous les rivages europens, depuis
Kronstadt jusqu' Cadix, depuis Cadix jusqu' Naples, depuis Naples
jusqu' Venise, tait bien aussi un moyen de puissance maritime, et un
redoutable moyen, si on avait l'art et le temps de s'en servir.
Napolon avait dit  Berlin, dans l'entranement de ses victoires,
qu'_il fallait dominer la mer par la terre_. Il venait de raliser de
cette pense tout ce qui tait ralisable, en obtenant  Tilsit
l'union volontaire ou force de toutes les puissances du continent
contre l'Angleterre; et il fallait se hter de profiter de cette
union, avant que la domination continentale de la France ft devenue
encore plus insupportable au monde que la domination maritime de
l'Angleterre.

[En marge: vnements accomplis sur mer pendant les campagnes de
Napolon sur terre.]

[En marge: Le systme des croisires lointaines substitu au systme
des grandes batailles navales.]

Vingt-deux mois s'taient couls depuis cette fatale bataille de
Trafalgar, dans laquelle notre pavillon avait dploy un sublime
hrosme au milieu d'un immense dsastre. Ces vingt-deux mois avaient
t employs avec quelque activit, et  et l avec quelque gloire,
avec celle au moins qui est due au courage que n'abattent point les
revers. L'amiral Decrs, continuant  mettre au service de la volont
imptueuse de Napolon une exprience profonde et un esprit suprieur,
ne russissait pas toujours  lui persuader que dans la marine on ne
supple pas avec la volont, avec le courage, avec l'argent, avec le
gnie mme, au temps, et  une longue organisation. Il avait propos 
Napolon de substituer au systme des grandes batailles navales,
celui, des croisires trs-divises et trs-lointaines. Dans ce
systme on a l'avantage de hasarder moins  la fois, d'acqurir en
naviguant l'exprience dont on est dpourvu, de causer de grands
dommages au commerce de l'ennemi, d'avoir chance enfin de rencontrer
son adversaire en force numrique moindre, car la mer par son
immensit mme est le champ du hasard. Un pareil systme valait
assurment la peine d'tre essay, et il aurait eu pour nous
d'incontestables avantages sur l'autre, si la disproportion numrique
de nos forces avec celles des Anglais n'et pas t aussi grande, et
si nos tablissements lointains n'avaient pas t aussi ruins, aussi
dnus de toute ressource.

[En marge: Croisire de frgates dans les mers de l'le-de-France.]

[En marge: Croisire du capitaine L'Hermitte sur la cte d'Afrique.]

Conformment au plan de M. Decrs, diverses croisires avaient t
prpares  Brest, Rochefort et Cadix, pour les faire sortir  la fin
de 1805, en profitant des coups de vent de l'automne. Une division de
quatre frgates tait partie pour aller croiser sur la route de la mer
des Indes, y dtruire le commerce anglais, et y faire vivre l'le
Bourbon et l'le de France des produits de la course, depuis qu'elles
ne vivaient plus des produits du ngoce. Ces frgates, arrives
heureusement, procuraient en effet  nos deux les d'assez abondantes
ressources. Le capitaine L'Hermitte avec un vaisseau, le _Rgulus_,
avec deux frgates, la _Cyble_ et le _Prsident_, avec deux bricks,
le _Surveillant_ et le _Diligent_, tait sorti du port de Lorient le
30 octobre 1805, et avait fait voile vers les Canaries. Longeant la
cte d'Afrique, il l'avait parcourue du nord au sud sur une tendue de
plusieurs centaines de lieues, pour y saisir les vaisseaux anglais qui
se livraient  la traite, et en avait enlev ou dtruit un grand
nombre, car l'amiraut anglaise, ne prvoyant pas la visite d'une
croisire franaise dans ces parages, n'avait pris aucune prcaution.
Aprs avoir crois pendant les mois de dcembre, janvier, fvrier et
mars, exerc de grands ravages, fait de riches captures, cette
division, prive du brick le _Surveillant_, qu'elle avait envoy en
France pour y donner de ses nouvelles, avait voulu relcher pour
radouber ses vaisseaux, rparer son grement, reposer ses quipages,
et se procurer des vivres frais. N'osant pas rentrer en France dans la
belle saison, ne voulant pas aller  nos Antilles, toujours fort
observes, et n'ayant pas beaucoup de relches ou franaises ou
allies  choisir, elle s'tait livre aux vents aliss qui l'avaient
porte vers la cte d'Amrique, puis tait descendue en avril sur
San-Salvador, port du Brsil, o elle avait chance de trouver des
vivres et de vendre avantageusement les ngres enlevs aux traitants
anglais. Au bout de vingt-deux jours de relche, elle avait remis  la
voile pour croiser dans les parages de Rio-Janeiro, avait t souvent
poursuivie par les vaisseaux anglais allant dans l'Inde, tait
remonte  la hauteur des Antilles, avait continu de faire des
prises, et enfin assaillie, le 19 aot, par un ouragan effroyable,
l'un des plus horribles qu'on et essuys dans ces mers depuis un
quart de sicle, elle s'tait disperse. Le _Rgulus_, aprs avoir
perdu de vue ses frgates et les avoir vainement cherches, tait
rentr  Brest le 3 octobre 1806,  la suite d'une navigation de prs
d'une anne. La frgate la _Cyble_, dmte, s'tait enfuie aux
tats-Unis. La frgate le _Prsident_, spare de sa division, avait
t capture.

Malgr les accidents survenus  la fin de cette croisire, accidents
invitables aprs avoir brav onze mois les chances de la mer et de la
guerre, on aurait pu accepter de la fortune de telles conditions pour
toutes nos croisires. Le capitaine L'Hermitte avait dtruit 26
btiments ennemis, fait 570 prisonniers, dtruit pour plus de cinq
millions de valeurs, et rapport des sommes considrables,
trs-suprieures aux dpenses de sa croisire. La traite avait t
ruine cette anne sur la cte d'Afrique, et les compagnies anglaises
d'assurance, poussaient contre l'amiraut des cris de fureur. Mais nos
grandes croisires ne devaient pas tre aussi heureuses.

[En marge: Croisire de l'amiral Willaumez dans la mer des Antilles.]

Cadix n'offrait que des dbris, qu'il fallait runir et rorganiser,
avant de pouvoir en tirer une division. Rochefort contenait la
division du contre-amiral Allemand, qui se reposait dans ce port de la
difficile croisire qu'il avait faite,  la suite de la rencontre
manque avec l'amiral Villeneuve. Brest seul prsentait des ressources
pour organiser une forte division. Sur les 21 vaisseaux runis dans ce
grand port, on en avait dtach six, les plus propres  une longue
navigation, et on les avait expdis, sous les ordres du contre-amiral
Willaumez, le 13 dcembre 1805, pour les mers d'Amrique. Cette
division tait compose du _Foudroyant_, vaisseau de quatre-vingts, du
_Vtran_, du _Cassard_, de l'_Imptueux_, du _Patriote_, de l'_ole_,
vaisseaux de soixante-quatorze, et de deux frgates, la _Valeureuse_
et la _Comte_. Elle portait sept mois de vivres.  la nouvelle de sa
sortie plus de trente vaisseaux anglais s'taient lancs  sa
poursuite, pour la chercher dans toutes les mers. Elle avait d'abord
crois dans les parages de Sainte-Hlne pendant les mois de fvrier
et de mars 1806, y avait fait quelques prises, puis, ayant  son bord
des malades, et manquant de vivres frais, elle tait alle 
San-Salvador, par les mmes motifs qui avaient conduit dans ce port le
capitaine L'Hermitte. Aprs un repos de dix-sept jours, elle en tait
partie pour croiser de nouveau, et elle tait venue en juin toucher 
la Martinique, avec le projet de se placer au vent des Antilles pour y
rencontrer les grands convois de la Jamaque.  la Martinique elle
avait trouv peu de vivres, car la colonie en avait  peine assez pour
sa propre consommation; peu de moyens de radoub, car l'tat de
guerre, presque continuel depuis quinze annes, n'avait gure permis
d'y envoyer des matires navales, et elle tait alle s'embusquer aux
passes des Antilles, dans l'espoir d'y faire quelque riche capture,
qui valt les frais d'un aussi grand armement. Le 28 juillet on
courait en ventail, avec l'intention de saisir un convoi qu'on avait
aperu, lorsque, le vent venant  frachir, la distance qui sparait
les btiments de l'escadre s'agrandit sensiblement. Le lendemain 29,
au jour, on perdit de vue le _Vtran_, que montait alors le prince
Jrme Bonaparte, et la frgate la _Valeureuse_. L'amiral, pour
rallier ces deux btiments, s'leva au nord, le long des ctes
d'Amrique, et vint croiser  trente-huit lieues  l'est de New-York;
mais, ne trouvant ni le _Vtran_ ni la _Valeureuse_, il se dirigea
vers le rendez-vous assign d'avance  ses btiments spars, entre le
29e degr de latitude nord et le 67e degr de longitude occidentale.
Il y rallia la _Valeureuse_, mais non le _Vtran_, qui avait fait
voile en ce moment vers le banc de Terre-Neuve, et il tint dans ces
parages jusqu'au 18 aot. Pendant ces vicissitudes, les divisions
anglaises l'avaient manqu, et il avait manqu lui-mme le convoi de
la Jamaque, pass  quarante lieues de son escadre. Tels sont les
hasards de la mer! Ayant attendu au del du terme assign  ses
vaisseaux pour le rendez-vous, l'amiral Willaumez, qui avait eu
l'intention de se porter  Terre-Neuve, assembla ses capitaines, tint
conseil de guerre avec eux, et, ayant constat qu'ils avaient beaucoup
de malades, presque point d'eau, de bois ni de vivres, il se dcida 
relcher  Porto-Rico,  remonter ensuite au banc de Terre-Neuve,  y
dtruire les pcheries anglaises, et  revenir en Europe avec le
projet de rentrer dans les ports de France pendant les coups de vent
de l'quinoxe qui cartaient l'ennemi. Mais  peine cette rsolution
tait-elle arrte, que, dans la nuit du 18 au 19 aot 1806, le mme
ouragan qui avait dispers la division L'Hermitte, surprit l'escadre
de l'amiral Willaumez, et pendant trois jours conscutifs la ballotta
sur les flots jusqu' la faire prir. Le _Foudroyant_ et
l'_Imptueux_, seuls vaisseaux qui n'eussent pas t spars par la
tourmente, perdirent tous leurs mts, se rparrent  la mer comme ils
purent, et se proposaient de naviguer de conserve, lorsque de nouveaux
coups de vent les sparrent aussi. Apercevant au milieu de la tempte
les fanaux de plusieurs vaisseaux ennemis, ils cherchrent leur salut
o ils purent. Le _Foudroyant_, vaisseau amiral, s'enfuit  la Havane;
l'_Imptueux_, priv de ses mts, de l'une de ses batteries jete  la
mer, et d'une partie de ses poudres, se laissa porter par l'ouragan
dans la baie de la Chesapeak, o il fit cte, poursuivi par deux
vaisseaux ennemis. L'quipage, voyant son btiment perdu, chercha
refuge  terre; il y fut couvert par la neutralit amricaine, et se
runit  bord de la _Cyble_, frgate du capitaine L'Hermitte,
rfugie galement dans la Chesapeak. Tandis que le _Foudroyant_ et
l'_Imptueux_ luttaient ainsi contre la mauvaise fortune, l'_ole_,
compltement dmt, en butte aux vents et  l'ennemi, avait fui aussi
dans la Chesapeak. L, remorqu par des btiments amricains, il
tait remont assez haut dans les terres pour se drober aux Anglais.
Le _Patriote_, priv de ses mts de hune et de son mt d'artimon, de
toute sa voilure, avait gagn de son ct la Chesapeak, et jet
l'ancre  Annapolis. La frgate la _Valeureuse_ s'tait enfuie dans le
Delaware. Le _Cassard_, aprs avoir t long-temps ballott par les
flots, ayant perdu la barre de son gouvernail, ayant eu quatorze faux
sabords enfoncs, avait failli sombrer. Cependant ne faisant pas eau
par ses fonds, il s'tait relev, et rpar en mer. Profitant de ce
que sa voilure se trouvait en assez bon tat, et de ce que seul de
l'escadre il avait conserv pour soixante-dix-huit jours de vivres, il
avait cru devoir ne pas se rendre  Porto-Rico, et avait fait voile
vers l'Europe. Il tait rentr  Brest le 13 octobre. Le _Vtran_,
capitaine Jrme, spar depuis long-temps de l'escadre, aprs avoir
err quelque temps sur les ctes de l'Amrique du Nord, tait revenu
en Europe; mais le blocus de Lorient l'avait oblig de se jeter dans
la baie de Concarneau, o il ne se trouvait gure en sret.

Ainsi des six vaisseaux partis de Brest, le _Foudroyant_ tait rfugi
 la Havane; l'_Imptueux_ tait dtruit; le _Patriote_ et l'_ole_
avaient remont la Chesapeak dans un tat dplorable, et sans beaucoup
de chances d'en sortir; le _Cassard_ tait sauv; le _Vtran_ se
trouvait engag  Concarneau dans un mouillage d'o il tait difficile
de le tirer. Quant aux frgates de l'expdition, la _Valeureuse_ tait
dans le Delaware; la _Comte_ s'tait retire dans un port d'Amrique.
Quelques prises faites sur l'ennemi offraient un faible ddommagement
pour de tels dsastres.

[En marge: Croisire du capitaine Leduc dans les mers borales.]

Pendant ce mme temps on avait expdi de Lorient trois frgates, la
_Syrne_, la _Revanche_ et la _Guerrire_, pour les mers borales,
sous le commandement d'un brave marin flamand, le capitaine Leduc. Les
trois frgates, diriges par ce navigateur intrpide, n'avaient pas
prouv les mmes dsastres que la grande division Willaumez, mais
avaient rencontr des mers affreuses, et support la navigation la
plus dure. Le capitaine Leduc, parti en mars 1806 de Lorient,
transport aux Aores, o il avait recueilli quelques prises, spar
un moment de la _Guerrire_, puis revenu vers la cte ouest de
l'Irlande, tait remont jusqu' la pointe de l'Islande, qu'il avait
aperue le 21 mai, et  la pointe du Spitzberg, qu'il avait aperue le
12 juin. Il avait essuy dans ces parages des temps pouvantables, et
perdu de vue la _Guerrire_. Bientt les maladies l'avaient envahi, et
il avait compt jusqu' 40 morts, 160 malades, 180 convalescents, sur
7 ou 800 hommes qui composaient les quipages de ses deux frgates.
Continuant  croiser tantt sur les ctes du Groenland, tantt sur
celles de l'Islande, et de temps en temps faisant des prises, il tait
revenu en septembre  Saint-Malo, et, ne pouvant y atterrer, il avait
mouill dans la petite rade de Brhat. Malgr ces traverses et ces
mauvais temps, supports par le capitaine Leduc avec une rare
constance, il avait pris 14 btiments anglais et un russe, fait 270
prisonniers, et dtruit pour prs de trois millions de valeurs.
Malheureusement il avait perdu 95 hommes. On pouvait regarder cette
croisire comme avantageuse, quoique trs-contrarie par le temps.
Elle faisait le plus grand honneur au capitaine Leduc, qui l'avait
dirige.

[En marge: Sortie de la division de Toulon sous le contre-amiral
Cosmao.]

En septembre 1806, le contre-amiral Cosmao, le mme qui s'tait si
noblement conduit  Trafalgar, sortait de Toulon avec les vaisseaux le
_Bore_ et l'_Annibal_, la frgate l'_Uranie_, le cutter le _Succs_,
pour aller chercher  Gnes le vaisseau le _Gnois_, construit dans ce
port. Aprs avoir travers le golfe, il tait revenu  Toulon, en
rendant cette mer libre au commerce franais et italien. Il avait
renouvel cette course plus d'une fois, et il tait toujours parvenu 
carter les croisires de l'ennemi.

[En marge: Dsastre arriv  la division de frgates du capitaine
Soleil.]

 la mme poque, le capitaine Soleil, parti de Rochefort avec quatre
frgates et un brick dtachs de la division Allemand, essuyait un
sanglant dsastre. Les Anglais avaient adopt un nouveau systme de
blocus, c'tait de se tenir moins prs des ctes, pour donner  nos
btiments bloqus la tentation de sortir, et pour se mnager ainsi le
moyen de les envelopper avant qu'ils eussent le temps de rtrograder.
Ce stratagme leur russit compltement  l'gard du capitaine Soleil.
La coutume alors tait de sortir de nuit, afin de pouvoir franchir les
croisires ennemies avant d'tre aperu. Les Anglais n'tant point en
vue  cause de l'loignement dans lequel ils se tenaient, le capitaine
Soleil partit le soir du 24 septembre 1806, ne les rencontra point sur
son chemin, le lendemain 25 les aperut au large, fora de voile pour
les gagner de vitesse, parcourut un espace de cent milles sans tre
atteint, mais le 26 fut envelopp par toute l'escadre de sir Samuel
Hoode, compose de sept vaisseaux et de plusieurs frgates, et
soutint pendant plusieurs heures un combat hroque contre cinq
vaisseaux ennemis. Except la _Thmis_, qui russit  se sauver avec
deux bricks, toute la division fut prise ou dtruite.

[En marge: Beau combat de la frgate la _Canonnire_ sous le capitaine
Bourayne.]

 ct de ces rencontres, que la trop grande supriorit numrique de
l'ennemi finissait tt ou tard par rendre malheureuses, il y en avait
d autres o le courage de nos marins montrait que, de btiment 
btiment, quand les circonstances n'taient pas trop dfavorables,
nous tions capables de tenir tte aux Anglais, et mme de les
vaincre. Le 24 avril de la mme anne, le capitaine Bourayne, allant
au Cap avec la frgate la _Canonnire_, avait rencontr un convoi
anglais, et s'tait jet au milieu pour faire des prises, lorsque
tait apparu tout  coup un vaisseau de soixante-quatorze charg
d'escorter ce convoi. Le capitaine Bourayne avait d'abord voulu viter
avec cet adversaire un combat ingal. Mais, se voyant joint de trop
prs, il avait franchement accept la lutte, et, profitant de ce que
la grosseur de la mer ne permettait pas au vaisseau ennemi de se
servir de sa batterie basse, il avait pris une position avantageuse,
et l'avait en peu d'instants dmt de son grand mt, compltement
dgr, et mis en fuite. Certains gros btiments de commerce ayant
cherch  se mler au combat, il avait couru sur eux, les en avait
dgots, et avait continu sa route pour le Cap, dont il ignorait
encore la conqute par les Anglais. Ceux-ci, pour attirer les
vaisseaux franais ou hollandais, n'avaient pas retir les couleurs
hollandaises.  peine le capitaine Bourayne venait-il de jeter
l'ancre, qu' un signal tous les pavillons hollandais avaient t
abattus, remplacs par des pavillons anglais, et qu'une grle de
bombes et de boulets tait tombe sur la _Canonnire_. Sans se
dconcerter, le capitaine Bourayne avait coup son cble, sacrifi ses
ancres, et  force de voiles chapp  tous les dangers. Il tait
arriv sain et sauf  l'le de France, o il devait se signaler par de
nouvelles aventures de mer non moins hardies, non moins glorieuses.

[En marge: Glorieuse aventure de la flte la _Salamandre_.]

Un autre accident de ce genre, qui avait lieu sur nos ctes, prouvait
aussi tout ce qu'on pouvait attendre de l'ardeur et du courage
intrpide de nos marins. La flte la _Salamandre_, partie de
Saint-Malo avec un chargement de bois de construction pour Brest,
avait t poursuivie par une grosse corvette de vingt-quatre, deux
bricks et un cutter. Elle n'tait que faiblement arme, en sa qualit
de flte. Elle se jeta donc  la cte prs la bouche d'Erquy, et l
l'quipage se dfendit tant qu'il put  coups de fusil. Rduit bientt
 l'impossibilit de prolonger cette dfense, il se sauva sur un canot
et sur un dbris de mt, parvint  joindre la terre, se porta vers la
batterie dite Saint-Michel, en dirigea le feu sur la corvette
anglaise, engage trop prs de la cte, la mit hors d'tat de
manoeuvrer, et la fora ainsi  s'chouer. Il se prcipita ensuite
dans l'eau, et, second de quelques soldats accourus sur le rivage,
s'empara de la corvette contre les restes de l'quipage anglais, dont
une partie tait ou hors de combat, ou en fuite.

[En marge: Causes du mauvais succs du systme des croisires
lointaines.]

Telles taient les actions, peu considrables mais courageuses, par
lesquelles se signalaient nos marins contre une puissance
ordinairement suprieure  nous par le nombre et par l'organisation,
plus suprieure encore dans un moment o toutes nos forces taient
exclusivement diriges vers la guerre de terre. Aussi  la fin de 1806
l'habile et malheureux ministre Decrs, n'ayant que des infortunes 
mander  un matre qui ne recevait de toutes parts que des nouvelles
heureuses, tait-il entirement dcourag, et non moins dgot du
systme des croisires que du systme des grandes batailles. Oblig
d'expliquer  Napolon les revers qu'on avait essuys dans ce nouveau
systme de guerre aussi bien que dans l'ancien, il lui en donnait les
raisons vritables, qui devaient faire considrer tous les genres de
guerre maritime comme galement dangereux dans l'tat prsent des
choses. D'abord la disproportion numrique tait si grande, selon lui,
que les Anglais pouvaient bloquer nos ports avec plusieurs grosses
escadres, et garder encore de nombreuses divisions pour courir aprs
nos croisires ds qu'elles taient signales; ce qui prouvait que,
mme sans la prtention de livrer des batailles gnrales, il fallait
nanmoins des forces encore trs-considrables pour faire la guerre
avec de petites divisions. Ensuite notre matriel tait trop
dfectueux comparativement  celui de l'ennemi; et, bien que nos
matelots, jamais infrieurs en courage, le fussent beaucoup en
exprience, le matriel qu'ils maniaient tait encore plus en dfaut
que leur savoir-faire. Leurs btiments rsistaient  la tempte
beaucoup moins qu'ils n'y rsistaient eux-mmes. Dans l'ouragan du 19
aot, qui avait dtruit la division Willaumez et gravement maltrait
la division L'Hermitte, les Anglais avaient mieux support que nous le
coup de vent, parce que leur grement tait non-seulement mieux mani,
mais de qualit fort suprieure. Plus nombreux, mieux quips, ils
taient certains que parmi eux il en chapperait toujours assez aux
dangers de la mer pour rduire nos vaisseaux, les uns  se rendre, les
autres  s'chouer, les autres  fuir en Europe. Mais l'infriorit du
nombre, celle du matriel n'taient pas, suivant l'amiral Decrs, les
seules causes de nos malheurs. En sortant du port de Brest o ils
avaient t choisis avec soin dans une escadre considrable, les
vaisseaux de la division Willaumez n'taient pas infrieurs en qualit
aux bons vaisseaux anglais. Mais dix mois de navigation continue sans
trouver de relche sre, bien approvisionne en vivres et en moyens de
rechange, les avaient mis hors d'tat, soit d'chapper par leur marche
 une escadre plus forte, soit de rsister  une tempte, soit de
poursuivre leur croisire sans renouveler leurs provisions de bouche,
ce qui les exposait  tre dcouverts par l'ennemi. Aussi l'amiral
Decrs crivait-il le 23 octobre 1806  Napolon: Aprs une
navigation de dix mois, les vergues et mts de hune se cassent, les
grements se relchent et s'usent d'autant plus qu'on ne peut suivre
leurs rparations graduelles en pleine mer; les bas mts consentent,
les vaisseaux se dlient, et il est sans exemple que des btiments
aient tenu la mer aussi long-temps, sans s'tre donn le loisir de se
rparer  neuf et tranquillement dans un port. Malheureusement nous
n'avions plus de ports, ou ceux que nous avions taient mal
approvisionns. Nous en possdions  la vrit un excellent,
incomparable pour ses avantages, dans la mer des Indes: c'tait celui
de l'le de France, qui,  l'poque de la guerre d'Amrique, avait
servi de base d'oprations au bailli de Suffren pendant sa belle
campagne de l'Inde. Mais au milieu des dsordres de la rvolution, et
des difficults de la guerre continentale, on n'avait pu
l'approvisionner en munitions navales. Le cap de Bonne-Esprance, qui
appartenait  des allis, ne pouvait tre approvisionn comme un port
national, et venait d'ailleurs d'tre pris. Sur la cte du Brsil,
nous n'avions rien qu'un port neutre, et presque ennemi puisqu'il
tait portugais, celui de San-Salvador. Enfin aux Antilles, nous
tions matres de la magnifique rade du Fort-Royal, l'une des plus
vastes, des plus sres du monde; mais la Martinique tait compltement
dpourvue de munitions navales, et, sous le rapport des vivres, elle
avait plutt besoin que nos flottes y versassent une partie de leur
biscuit pour les troupes de la garnison, qu'elle n'tait en mesure de
leur restituer les vivres consomms en mer. Avec quatre relches bien
pourvues, une aux Antilles, une  la cte du Brsil, une au cap de
Bonne-Esprance, une dans l'Inde, nous aurions pu tenir les mers
avantageusement. Mais privs de ces ressources, nous ne pouvions y
paratre qu'en fugitifs, toujours presss, toujours craignant une
rencontre, et ayant contre nous, outre les chances du petit nombre,
toutes celles d'un quipement infrieur et insuffisant. C'taient l
les suites de longs bouleversements intrieurs, et de guerres
extrieures inoues par leur grandeur, leur dure et leur acharnement.

[En marge: tat des colonies franaises pendant la guerre.]

Napolon, qui n'tait pas facile  dcourager, et qui pensait que,
malgr beaucoup d'accidents fcheux, ces dernires expditions avaient
caus de grands dommages au commerce ennemi, voulait expdier de
nouvelles croisires en 1807; mais M. Decrs s'y tait fortement
oppos, disant que la cte d'Afrique, ravage en 1806 par le capitaine
L'Hermitte, tait pourvue cette anne de moyens de dfense
considrables, par suite des vives rclamations du commerce anglais,
que l'on ne possdait aucune relche ni  l'le de France, qui
manquait de munitions, ni au Cap, qui tait pris, ni  San-Salvador,
qui tait us, ni  la Martinique, qui avait  peine le ncessaire.
Construire, en attendant la paix continentale, occuper par des flottes
armes dans nos ports les croisires anglaises, et profiter de
certains moments pour envoyer sur des frgates des secours aux
colonies, lui avait paru la seule activit permise, activit peu
dommageable pour le prsent, et avantageuse pour l'avenir. Napolon,
qui entre Eylau et Friedland avait eu  crer de nouvelles armes pour
contenir l'Europe sur ses derrires, avait admis le systme ngatif de
M. Decrs, et les travaux de notre marine en 1807 s'taient borns 
quelques secours expdis aux Antilles et dans les Indes.

Quoique exposes  beaucoup de souffrances, nos colonies recevaient
cependant de frquents soulagements. Ne produisant que du sucre, du
caf, quelques pices, quelques teintures, et pas de vivres, pas de
vtements, la prosprit consistait pour elles  bien vendre leurs
denres naturelles, afin de se procurer en change les moyens de se
vtir et de se nourrir.  l'poque dont nous parlons, ces denres
sortaient difficilement, et les vivres arrivaient plus difficilement
encore,  travers les croisires anglaises. Dans cet tat de dtresse
on s'tait relch en faveur de nos colonies des rigueurs du rgime
exclusif. On leur permettait avec les neutres le commerce qu'on
rserve en temps de paix aux nationaux seuls. Les Amricains du Nord
venaient prendre leurs sucres et leurs cafs, et leur donnaient en
retour des grains et du btail. Mais, comme on est plus hardi pour
vendre sa marchandise que pour acheter celle d'autrui, les Amricains
apportaient plus de vivres qu'ils n'exportaient de sucre ou de caf, 
cause de la difficult de revendre en Europe les denres coloniales.
Souvent ils se faisaient payer en argent leurs grains et leur btail,
ce qui commenait  rendre le numraire fort rare. De plus,
n'acquittant pas de droits de douanes  la sortie, puisqu'ils s'en
allaient sur lest, ils occasionnaient une diminution sensible dans les
revenus locaux, qui consistaient presque uniquement en produits de
douanes, et par suite les budgets de nos tablissements taient
presque tous en dficit. Cet tat, supportable encore  l'poque dont
il s'agit, devait s'aggraver bientt, si, la paix n'tant pas
rtablie, et la lutte maritime prenant un nouveau caractre
d'acharnement, les moyens de gner le commerce devenaient plus
rigoureux de la part de la France et de l'Angleterre. Cependant,
jusqu'ici la course de nos frgates dans l'Inde, celle des bricks
dans nos Antilles, procuraient en argent, en vivres, en marchandises
propres au vtement, d'assez abondantes ressources. Les frgates la
_Smillante_ et la _Pimontaise_ avaient fait des prodiges  l'le de
France en 1806, et captur  elles deux pour prs de huit millions de
valeurs. Elles avaient puissamment second le brave gnral Decaen,
qui, de cette position magnifique, dvorait des yeux la presqu'le de
l'Inde, et demandait dix mille hommes seulement pour la soulever tout
entire. La Guadeloupe et la Martinique avaient t pourvues de ngres
par les corsaires, et en avaient reu plusieurs milliers, au point que
la population ouvrire s'y trouvait augmente malgr la guerre. Mais
l'ennemi rendant ses blocus chaque jour plus troits, les munitions
navales manquaient pour les armements en course, et nos colonies
demandaient des provisions de bouche au moins pour les troupes, du
numraire pour payer les vivres amricains, des btiments arms pour
continuer la course, des recrues enfin, pour remplir les vides qui se
produisaient dans nos garnisons. Ainsi  l'le de France, o il aurait
fallu 3 ou 4 mille hommes, on tait rduit  1,600.  la Martinique,
o il y en avait eu 4,700, et o il en aurait fallu 5 mille au moins,
il en restait 3 mille au plus.  la Guadeloupe il en restait  peine 2
mille. Il est vrai que ces garnisons, secondes par des habitants
pleins d'nergie et de patriotisme, suffisaient pour repousser les
forces que les flottes anglaises pouvaient transporter  ces distances
lointaines.  Saint-Domingue, aprs d'affreux bouleversements, aprs
la destruction d'une belle arme franaise, on avait vu se succder
des scnes aussi ridicules qu'atroces. On avait vu le ngre
Dessalines, cherchant  imiter l'empereur Napolon, comme Toussaint
Louverture avait cherch  imiter le Premier Consul Bonaparte, poser
sur sa tte noire une couronne impriale, succomber bientt sous le
poignard du ngre Christophe et du multre Pthion, puis ces deux
nouveaux comptiteurs se disputer, comme les gnraux d'Alexandre, le
pouvoir de Toussaint Louverture, arroser de leur sang ce sol qu'ils
n'avaient plus voulu arroser de leurs sueurs, et le laisser strile;
car le sang, quoi qu'on en puisse dire, ne fconde jamais la terre.
Aprs ces scnes sanglantes et burlesques, nous avions perdu la partie
franaise de l'le, nous avions t relgus dans la partie espagnole,
o nous occupions la ville de Santo-Domingo avec 1,800 hommes, restes
d'une arme aussi malheureuse qu'hroque. Le gnral Ferrand s'y
conduisait avec habilet et vigueur, profitant pour se maintenir des
divisions des ngres et des multres, et attirant, par la scurit
dont on jouissait  l'abri de nos baonnettes, beaucoup de colons,
franais ou espagnols, blancs ou noirs, matres ou esclaves.

[En marge: Ardeur de Napolon pour la guerre de mer au retour de
Tilsit.]

[En marge: Nouvelles ressources que la situation fournit contre
l'Angleterre.]

[En marge: Nouveau systme imagin par Napolon pour rduire
l'Angleterre.]

Telle tait en 1807, lorsque Napolon revint de sa longue campagne au
Nord, la situation de notre marine et de nos tablissements maritimes.
Encourag par ses prodigieux triomphes  tout entreprendre, persuad
qu' la tte des puissances du continent il obtiendrait la paix, ou
bien qu'il vaincrait l'Angleterre par une runion de forces
accablantes, il tait plein d'ardeur. Habitu de plus  trouver dans
son gnie des ressources inpuisables pour vaincre les hommes et les
lments, il ne partageait nullement le dcouragement de l'amiral
Decrs. Il entrevoyait dans l'avenir des ressources nouvelles, et non
encore essayes contre les Anglais. D'abord toutes les issues
n'avaient pas t fermes jusqu'alors au commerce britannique. Par la
Russie, que la Prusse, le Danemark et les villes ansatiques, par le
Portugal qui tait ennemi, par l'Espagne qui tait mal surveille, par
l'Autriche qu'il avait fallu mnager, il tait rest bien des portes,
au moins entr'ouvertes; et les marchandises anglaises, en se donnant 
bon march (ce qui leur tait facile ds cette poque), avaient russi
 pntrer sur le continent. Maintenant, au contraire, tout accs
allait se trouver ferm, et c'tait un grand dommage qui se prparait
pour les manufactures de l'Angleterre. De plus, Napolon allait tre
libre de multiplier les constructions navales, soit avec les
ressources du budget franais, chaque jour plus riche, soit avec les
produits de la conqute, soit avec les bois et les bras de tout le
littoral europen. Ayant en outre ses nombreuses armes disponibles,
il avait conu un vaste systme dont on verra plus tard le
dveloppement successif, et qui aurait tellement multipli les chances
d'une grande expdition dirige sur Londres, sur l'Irlande ou sur
l'Inde, que cette expdition, drobe une fois  la surveillance de
l'amiraut, aurait peut-tre fini par russir, ou que l'obstination
britannique aurait fini par cder devant la menace d'un pril toujours
imminent. Napolon en effet n'tait gure d'avis des grandes
batailles navales, que du reste il n'avait acceptes dans certaines
occasions que pour ne pas reculer d'une manire trop manifeste devant
l'ennemi. Il n'tait gure plus d'avis des croisires, que le dfaut
de relches sres et bien approvisionnes rendait trop prilleuses.
Mais il voulait, unissant les marines russe, hollandaise, franaise,
espagnole, italienne, ayant des flottes armes au Texel,  Flessingue,
 Boulogne,  Brest,  Lorient,  Rochefort,  Cadix,  Toulon, 
Gnes,  Tarente,  Venise, tenant auprs de ces flottes des camps
nombreux remplis de troupes invincibles, il voulait obliger
l'Angleterre  entretenir devant ces ports des forces navales qui ne
pourraient suffire  les bloquer tous, et, partant  l'improviste de
celui qui aurait t mal surveill, transporter une arme ou en
gypte, ou dans l'Inde, ou  Londres mme, et en attendant que cette
chance se ralist, puiser la nation anglaise d'hommes, de bois,
d'argent, de constance et de courage. On verra, en effet, que, s'il ne
se ft pas puis lui-mme en mille entreprises trangres  ce grand
but, s'il n'avait pas fatigu la bonne volont ou la patience de ses
allis, certainement les moyens taient si vastes, si bien conus,
qu'ils auraient fini par triompher de l'Angleterre.

[En marge: Dveloppement donn aux constructions navales.]

Mais avant de parvenir  cet immense dveloppement, que deux ou trois
ans auraient suffi pour atteindre, Napolon commena par ordonner un
redoublement d'activit dans les constructions navales de tout
l'empire, et ensuite par essayer dans la Mditerrane de ce systme
d'expditions toujours prtes et toujours menaantes, en faisant une
tentative sur la Sicile, afin d'ajouter cette le au royaume de
Naples, dj donn  son frre Joseph.

[En marge: Rorganisation de la flotte du Texel.]

[En marge: Cration de la flotte d'Anvers, et sa runion 
Flessingue.]

[En marge: Flotte de Brest.]

[En marge: Flotte de Lorient.]

[En marge: Flotte de Rochefort.]

[En marge: Flotte de Cadix.]

[En marge: Flotte de Toulon.]

[En marge: tablissement maritime projet  la Spezzia.]

[En marge: Constructions ordonnes  Naples et  Ancne.]

Il prescrivit  son frre Louis, en lui annonant que l'arme
hollandaise allait rentrer, et absorber ds lors une moindre partie de
ses ressources, de remettre en tat la flotte du Texel, et d'y runir
au moins 9 vaisseaux tout quips. Il avait dj obtenu  Anvers et 
Flessingue des rsultats tonnants. On y voyait 5 vaisseaux, les uns
de quatre-vingts, les autres de soixante-quatorze, qui, construits 
Anvers, taient descendus sans accident jusqu' Flessingue,  travers
les bas-fonds de l'Escaut, et qu'on armait dans ce dernier port. Trois
autres, presque achevs sur les chantiers d'Anvers, allaient porter 
8 l'escadre de l'Escaut. Les marins hollandais, flamands, picards,
taient runis de tous cts pour cet armement. Napolon ordonna de
mettre  flot les trois vaisseaux achevs, de couvrir de nouvelles
quilles les chantiers devenus vacants, de multiplier le nombre de ces
chantiers indfiniment; car il voulait qu'Anvers devnt le port de
construction, non-seulement de Flessingue, mais de Brest,  cause des
bois de l'Allemagne et du Nord affluant vers les Pays-Bas par les
fleuves. Il se proposait de rserver les bois de Brest pour le radoub
des escadres qui taient toujours en armement dans ce grand port. Il
se promit, ds son retour  Paris, de revoir et d'organiser sur un
autre plan l'ancienne flottille de Boulogne. Il pressa la construction
de frgates  Dunkerque, au Havre,  Cherbourg,  Saint-Malo.  Brest,
o il restait, depuis la sortie de l'escadre de Willaumez, 12
vaisseaux arms, dont 5 mauvais et 7 bons, Napolon ordonna de mettre
les 5 mauvais hors de service, et d'armer les 7 bons du mieux qu'on
pourrait, en rservant les matelots devenus disponibles pour les
nouveaux vaisseaux qu'on s'apprtait  construire. Il voulut qu'
Lorient on ajoutt un vaisseau, dont la construction venait d'tre
acheve,  une division de deux vaisseaux qui s'y trouvait dj. Il
consentit  ce que le _Vtran_ rfugi  Concarneau, et bloqu avec
obstination par les Anglais, ft dsarm, et l'quipage conduit 
Lorient, pour y armer un vaisseau rcemment construit. Nous avions 
Rochefort une belle division de 5 vaisseaux, aussi bien quipe que
bien commande. Elle tait sous les ordres de l'un de ces hommes que,
dans leur langage familier, les marins appellent _un loup de mer_, du
brave contre-amiral Allemand, priv de ses frgates par le dsastre du
capitaine Soleil, mais impatient nanmoins de sortir, et toujours
arrt par une flotte anglaise, qui, depuis huit ou dix mois, ne
perdait pas de vue la rade de l'le d'Aix. Napolon ordonna de mettre
 l'eau un vaisseau achev, d'en radouber un autre qui tait en tat
de servir, pour porter cette division au nombre de sept. Partout o
des btiments taient lancs, il faisait poser immdiatement d'autres
quilles sur chantier. Ses ressources financires, anciennes et
nouvelles, lui permettaient, comme on le verra bientt, ces immenses
efforts.  Cadix, il avait une excellente division de 5 vaisseaux,
restes de Trafalgar, bien organiss, bien monts, et commands par
l'amiral Rosily. Napolon aurait voulu leur adjoindre quelques
vaisseaux espagnols; mais, lorsqu'il portait ses yeux sur la
Pninsule, il ne pouvait se dfendre d'un sentiment de piti, de
colre, d indignation, en songeant qu'au Ferrol et  Cadix, l'Espagne
n'tait pas mme en mesure d'armer une division, qu' Carthagne
seulement elle avait six vaisseaux dont l'armement datait de plusieurs
annes, dont la carne tait salie par le sjour dans le port, dont le
grement tait relch, dont les provisions de bouche taient
insuffisantes pour la plus courte campagne, car les quipages avaient
consomm les vivres du bord, n'en ayant pas  terre. Il se disait
qu'il faudrait bien finir par demander  l'Espagne, pour elle, pour
ses allis, de s'administrer autrement; et en attendant il adressa au
cabinet de Madrid des instances, presque menaantes, pour qu'on
joignt quelques vaisseaux  ceux de l'amiral Rosily, et il recommanda
 celui-ci de se tenir prt  lever l'ancre au premier signal. 
Toulon, trois vaisseaux, deux appartenant  Toulon, un  Gnes,
taient arms. Runis  plusieurs frgates, ils excutaient
d'heureuses sorties. Napolon voulut qu' Toulon on lant le
_Commerce de la ville de Paris_ et le _Robuste_, qu' Gnes on lant
le _Breslau_, qu'on les armt en dsarmant des btiments ou mauvais,
ou infrieurs, qu'on les remplat sur les chantiers par de nouvelles
constructions, et qu'il y et 6 vaisseaux prts dans ce port. Il
envoya des ingnieurs  la Spezzia pour examiner cette position, que
l'tude continuelle de la carte lui avait rvle. Il enjoignit  son
frre Joseph, aprs renseignements pris sur les ports de Naples et de
Castellamare, d'y commencer la construction de deux vaisseaux, pour
en arriver bientt  la construction de quatre. Se souvenant qu'un
vaisseau franais avait trouv asile  Ancne, il pensa qu'on pouvait
se servir de ce port, et il ordonna d'y construire deux vaisseaux pour
employer les bois et les ouvriers de l'tat romain, s'inquitant peu
de la souverainet temporelle du Pape, qu'il traitait dj comme
n'existant plus. Enfin il y avait  Venise cinq vaisseaux en
construction. Il en fit mettre trois encore sur chantier, un au compte
du trsor d'Italie, deux au compte du trsor de France, et voulut
qu'on travaillt au creusement des passes qui devaient conduire la
marine ressuscite des Vnitiens de leur arsenal dans la mer
Adriatique. Ces mmes pays italiens, qui allaient fournir les bois et
les bras pour les constructions, devaient fournir les matelots
toujours en grande quantit sur leurs ctes. Avec ces nombreuses
constructions, avec les matelots que contenait le littoral europen,
avec une addition de jeunes soldats et d'officiers franais, dont il
n'tait jamais embarrass d'augmenter le nombre, Napolon pouvait
esprer de doubler ou de tripler les forces navales de l'empire avant
une anne. Ces vaisseaux, insuffisants d'abord pour se mesurer avec
des vaisseaux anglais, seraient suffisants dans peu de temps pour
porter des troupes, et devaient l'tre tout de suite pour ncessiter
de nouveaux blocus, et condamner l'Angleterre  des dpenses
ruineuses.

[En marge: Projet d'une grande runion de flottes dans la
Mditerrane.]

En attendant que ces armements immenses fussent excuts, Napolon
entendait sur-le-champ porter des secours aux colonies, et runir par
la mme opration quarante voiles dans la Mditerrane. Il voulait
pour cela que les divisions de Brest, de Lorient, de Rochefort
embarquassent 3,100 nommes et beaucoup de munitions, allassent en
dposer 1,200  la Martinique, 600  la Guadeloupe, 500 
Saint-Domingue, 300  Cayenne, 100 au Sngal, 400  l'le de France,
et, faisant retour vers l'Europe, franchissent le dtroit de Gibraltar
pour se rendre  Toulon. La runion  Toulon des 7 vaisseaux de Brest,
des 3 de Lorient, des 7 de Rochefort, des 6 de Cadix, des 6 de Toulon,
devait y composer avec les frgates un total de 40 voiles, dont 29
vaisseaux de ligne, force suprieure  tout ce que les Anglais, mme
avertis  temps, pourraient amener dans cette mer avant deux ou trois
mois, et capable de jeter quinze ou dix-huit mille hommes en Sicile,
et tout ce qu'on voudrait dans les les Ioniennes.

L'amiral Decrs, qui s'appliquait avec un courage honorable 
s'opposer aux projets de Napolon, quand la grandeur n'en tait pas
proportionne avec les moyens, ne manqua pas de combattre ce projet de
runions, prcdes d'une course aux Antilles. Il pensait que faire
dpendre le ravitaillement des colonies du succs de deux ou trois
grandes expditions, tait chose imprudente; car ces grandes
expditions de plusieurs vaisseaux et frgates, pour porter quelques
centaines d'hommes aux colonies, couraient des dangers qui n'taient
pas en rapport avec l'importance du but; qu'il valait mieux expdier
des frgates isoles, charges chacune d'une certaine quantit de
matriel, de deux ou trois cents hommes; que, si on en perdait une, la
perte tait peu considrable, que les autres arrivaient, et que les
colonies taient ainsi toujours assures de recevoir une portion des
secours qu'on leur destinait. Quant aux runions dans la Mditerrane,
il soutenait que les divisions charges de franchir le dtroit, malgr
la croisire anglaise de Gibraltar, avaient  braver d'immenses
prils; que, pour y chapper, il fallait les laisser libres de
profiter du premier coup de vent favorable; qu'on ne devait donc leur
donner que la seule instruction de franchir le dtroit, en leur
permettant de saisir la premire circonstance heureuse, sans
compliquer leur mission d'une course aux Antilles, et d'un retour vers
l'Europe. Enfin il pensait que c'tait assez d'envoyer dans la
Mditerrane la division de Cadix place fort prs du but, et
peut-tre celle de Rochefort, mais qu'il ne fallait pas se priver de
toutes les forces qu'on avait dans l'Ocan, en faisant partir aussi
pour Toulon les divisions de Lorient et de Brest.

[En marge: Ordres dfinitifs pour la runion des flottes  Toulon.]

Napolon, qui laissait modifier ses ides par les hommes d'exprience
quand ces hommes lui fournissaient de bonnes raisons, accueillit les
observations de M. Decrs. En consquence il dcida que des ports de
Dunkerque, du Havre, de Cherbourg, de Nantes, de Rochefort, de
Bordeaux, o il y avait beaucoup de frgates, partiraient des
expditions isoles pour les colonies, que les divisions navales
charges de se rendre dans la Mditerrane n'auraient que cette seule
mission, et, quant au nombre, il voulut en appeler deux au moins 
Toulon, celle de Rochefort et celle de Cadix, lesquelles devaient
former avec la division de Toulon une runion de 17 ou 18 vaisseaux,
plus 7 ou 8 frgates, force suffisante pour dominer deux ou trois mois
la Mditerrane, et y excuter tout ce qu'il mditait sur la
Sardaigne, sur la Sicile et sur les les Ioniennes. En consquence
l'amiral Allemand  Rochefort, l'amiral Rosily  Cadix, reurent
l'ordre de saisir la premire occasion propice pour lever l'ancre, et
de franchir le dtroit, en faisant la manoeuvre que leur
conseilleraient leur exprience et les circonstances de la mer. Il fut
demand  la cour d'Espagne d'armer quelques vaisseaux  Cadix, et de
donner immdiatement les ordres convenables pour que la division de
Carthagne, commande par l'amiral Salcedo, ft pourvue des vivres
ncessaires  une courte expdition, et dirige sur Toulon.

Telles furent les mesures ordonnes par Napolon, en excution du
trait de Tilsit, pour intimider l'Angleterre par un immense concours
de moyens, pour la disposer  la paix, et, si elle s'opinitrait  la
guerre, pour forcer la Sude, le Danemark, la Prusse, le Portugal,
l'Autriche  fermer leurs ports aux produits de Manchester et de
Birmingham, pour prparer avec la runion de toutes les forces navales
du continent des expditions dont la possibilit toujours menaante
puiserait tt ou tard les finances ou la constance de la nation
anglaise, sans compter qu'il suffisait du succs d'une seule pour la
frapper au coeur. Mais les affaires extrieures n'attiraient pas
seules l'attention de Napolon. Il lui tardait enfin de s'occuper
d'administration, de finances, de travaux publics, de lgislation, de
tout ce qui pouvait concourir  la prosprit intrieure de la France,
laquelle ne lui tenait pas moins  coeur que sa gloire.

[En marge: Aot 1807.]

[En marge: Affaires intrieures de l'Empire en 1807.]

[En marge: Nomination de M. de Talleyrand  la dignit de
vice-grand-lecteur.]

Avant de s'en occuper il lui avait fallu oprer quelques changements
indispensables dans les hauts emplois civils et militaires. M. de
Talleyrand fut la cause principale, sinon unique, de ces changements.
Cet habile reprsentant de Napolon auprs de l'Europe, qui tait
paresseux, sensuel, jamais press d'agir ou de se mouvoir, et dont les
infirmits physiques augmentaient la mollesse, avait t cruellement
prouv par les campagnes de Prusse et de Pologne. Vivre sous ces froids
et lointains climats, courir sur les neiges  la suite d'un infatigable
conqurant,  travers les bandes de cosaques, coucher le plus souvent
sous le chaume, et, quand on tait favoris par la fortune de la guerre,
habiter une maison de bois, dcore du titre de chteau de Finkenstein,
ne convenait pas plus  ses gots qu' son nergie. Il tait donc
fatigu du ministre des relations extrieures, et il aurait voulu non
pas renoncer  diriger ces relations, qui taient son occupation
favorite, mais les diriger  un autre titre que celui de ministre. Il
avait beaucoup souffert dans son orgueil de ne pas devenir grand
dignitaire, comme MM. de Cambacrs et Lebrun, et la principaut de
Bnvent, qui lui avait t accorde en ddommagement, n'avait
qu'ajourn ses dsirs sans les satisfaire. Une occasion se prsentait
d'accrotre le nombre des grands dignitaires, c'tait l'absence
indfinie des princes de la famille impriale, qui taient  la fois
grands dignitaires et souverains trangers. Il y en avait trois dans ce
cas: Louis Bonaparte, qui tait roi de Hollande et conntable; Eugne
de Beauharnais, qui tait vice-roi d'Italie et archichancelier d'tat,
enfin Joseph, qui tait roi de Naples et grand-lecteur. M. de
Talleyrand avait insinu  l'Empereur qu'il fallait leur donner des
supplants, sous les titres de vice-conntable, de vice-grand-lecteur,
de vice-chancelier d'tat, et que si,  la vrit, ces fonctions fort
peu actives n'exigeaient gure un double titulaire, on ne pouvait trop
multiplier les grandes charges destines  rcompenser les services
clatants. M. de Talleyrand aurait voulu devenir vice-grand-lecteur,
et, laissant  un ministre des affaires trangres le soin vulgaire
d'ouvrir et d'expdier des dpches, continuer  diriger lui-mme les
principales ngociations. Il n'avait nglig, pendant son sjour 
l'arme, aucune occasion d'entretenir l'Empereur de ce sujet, ne cessant
de prner les avantages de ces nouvelles crations, et allguant, pour
ce qui le concernait en particulier, son ge, ses infirmits, ses
fatigues, son besoin de repos. Il avait,  force d'insistance, obtenu
une sorte de promesse, que Napolon s'tait laiss arracher 
contre-coeur; car il ne voulait pas que les grands dignitaires
exerassent des fonctions actives, vu que, participant en quelque sorte
 l'inviolabilit du souverain, ils n'taient gure faits pour tre
responsables. Napolon au contraire tenait essentiellement  pouvoir
destituer les personnages revtus de fonctions actives, et il rpugnait
surtout  placer dans une position de demi-inviolabilit un personnage
dont il se dfiait, et qu'il croyait prudent de garder toujours sous sa
main toute-puissante.

[En marge: Nomination de Berthier  la dignit de vice-conntable.]

 peine de retour  Paris, au moment o chacun allait recevoir la
rcompense de ses services pendant la dernire guerre, M. de Talleyrand
se prsenta  Saint-Cloud, pour rappeler  Napolon ses promesses.
L'archichancelier Cambacrs tait prsent. Napolon laissa percer un
mcontentement trs-vif.--Je ne comprends pas, dit-il brusquement  M.
de Talleyrand, votre impatience  devenir grand dignitaire, et  quitter
un poste o vous avez acquis votre importance, et o je n'ignore pas que
vous avez recueilli de grands avantages (allusion aux contributions
qu'on disait avoir t leves sur les princes allemands,  l'poque des
scularisations). Vous devez savoir que je ne veux pas qu'on soit  la
fois grand dignitaire et ministre, que les relations extrieures ne
peuvent ds lors vous tre conserves, et que vous perdrez ainsi un
poste minent auquel vous tes propre, pour acqurir un titre qui ne
sera qu'une satisfaction accorde  votre vanit.--Je suis fatigu,
rpondit M. de Talleyrand, avec un flegme apparent, et avec
l'indiffrence d'un homme qui n'aurait pas compris les allusions
blessantes de l'Empereur; j'ai besoin de repos.--Soit, rpliqua
Napolon, vous serez grand dignitaire, mais vous ne le serez pas
seul.--Puis s'adressant au prince Cambacrs: Berthier, lui dit-il, m'a
servi autant que qui que ce soit; il y aurait injustice  ne pas le
faire aussi grand dignitaire. Rdigez un dcret par lequel M. de
Talleyrand sera lev  la dignit de vice-grand-lecteur, Berthier 
celle de vice-conntable, et vous me l'apporterez  signer.--M. de
Talleyrand se retira, et l'Empereur exprima plus longuement au prince
Cambacrs tout le mcontentement qu'il ressentait. C'est ainsi que M.
de Talleyrand quitta le ministre des relations extrieures, et
s'loigna, avec beaucoup de dommage pour lui-mme et pour les affaires,
de la personne de l'Empereur.

[En marge: M. de Champagny remplace M. de Talleyrand au ministre des
affaires trangres.]

[En marge: M. Crtet remplace M. de Champagny au ministre de
l'intrieur.]

Le dcret fut sign le 14 aot 1807. Il fallait remplacer le prince de
Talleyrand et le prince Berthier dans leurs fonctions, l'un de
ministre des affaires trangres, l'autre de ministre de la guerre.
Napolon avait sous la main M. de Champagny, ministre de l'intrieur,
homme doux, honnte, appliqu, initi par son ambassade  Vienne aux
usages mais non aux secrets de la diplomatie, et malheureusement peu
capable de rsister  Napolon, que du reste personne alors n'et t
capable de retenir, tant avait de force l'entranement des succs et
des circonstances. M. de Champagny fut donc choisi comme ministre des
affaires trangres. On le remplaa au ministre de l'intrieur par M.
Crtet, membre instruit et laborieux du Conseil d'tat, et dans le
moment gouverneur de la Banque de France. Il fut prfr au comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angly, dont le double talent d'crire et de
parler parut indispensable au Conseil d'tat et au Corps Lgislatif,
et dont le caractre ne semblait pas convenir au poste de ministre de
l'intrieur. M. Jaubert, autre membre du Conseil d'tat, remplaa M.
Crtet dans le gouvernement de la Banque.

[En marge: Le gnral Clarke nomm ministre de la guerre, en
remplacement du prince Berthier.]

Napolon, en levant le prince Berthier  la dignit de
vice-conntable, ne voulut pourtant pas se priver de lui comme
major-gnral de la grande arme, fonction dans laquelle nul ne
pouvait l'galer, et il lui conserva cet emploi. Mais il appela pour
le remplacer au ministre de la guerre le gnral Clarke, dont il
venait d'prouver les talents administratifs dans le poste de
gouverneur de Berlin, talents plus spcieux que solides, mais qui, en
se produisant sous la forme d'une docilit empresse, et d'une grande
application au travail, avaient sduit Napolon. Cependant ce choix
tait assez motiv, car les militaires propres  la guerre active
taient tous employs, et, parmi ceux qui taient mieux placs dans le
cabinet que sur le champ de bataille, le gnral Clarke semblait celui
qui avait le plus cet esprit d'ordre, et cette intelligence des
dtails, que rclame l'administration. M. Dejean resta ministre charg
du matriel de la guerre. Le gnral Hullin, dont Napolon avait pu
apprcier plus d'une fois le dvouement et le courage personnel,
remplaa dans le commandement de Paris le gnral Junot, qui allait
tre mis  la tte de l'arme de Portugal.

[En marge: Mort de M. de Portalis, ministres des cultes, et son
remplacement par M. Bigot de Prameneu.]

La France venait de faire  cette poque une perte sensible dans la
personne du ministre des cultes, M. le comte de Portalis,
jurisconsulte savant, crivain ingnieux et brillant, cooprateur
habile des deux plus belles oeuvres de Napolon, le Code civil et le
Concordat, ayant su garder dans ses rapports avec le clerg une juste
mesure entre la faiblesse et la rigueur, estim de l'glise franaise,
exerant sur elle et sur Napolon une influence utile; personnage
enfin fort regrettable dans un moment o l'on marchait  une rupture
ouverte avec la cour de Rome, aussi regrettable dans l'administration
des cultes que M. de Talleyrand dans la direction des affaires
trangres. Cet homme laborieux, frapp d'une sorte de ccit, avait
eu l'art de suppler au sens qui lui manquait par une mmoire
prodigieuse, et il lui tait arriv, tant appel  crire sous la
dicte de Napolon, de reproduire par la mmoire ses penses et leur
vive expression, qu'il avait feint de recueillir par l'criture. M. de
Portalis tait devenu cher  Napolon, qui le regretta vivement. Il
eut pour successeur au ministre des cultes un autre jurisconsulte, un
autre auteur du Code civil, M. Bigot de Prameneu, esprit peu
brillant, mais sage, et religieux sans faiblesse.

Il fallait ddommager M. Regnault de Saint-Jean-d'Angly d'avoir
approch du ministre de l'intrieur sans y parvenir. M. Regnault
tait l'un des membres du Conseil d'tat les plus employs par
Napolon,  cause de sa grande habitude des affaires, et de sa
facilit  les exposer dans des rapports clairs et loquents. Comme il
n'y avait alors d'autre lutte de tribune que celle d'un conseiller
d'tat discutant contre un membre du Tribunat, devant le Corps
Lgislatif muet, et apportant des raisons convenues contre des
objections galement convenues, il suffisait pour ces luttes arranges
 l'avance dans des confrences prparatoires, et ressemblant  celles
des assembles libres, comme les manoeuvres d'apparat ressemblent  la
guerre, d'un talent disert, vari, brillant. Seulement il le fallait
facile et infatigable, sous un matre prompt  concevoir et 
excuter, voulant, lorsqu'il portait son attention sur un sujet,
accomplir  l'instant mme ce que lui avait inspir ce sujet, afin de
passer immdiatement  un autre. M. Regnault tait le premier des
orateurs pour un tel rle, et il tait  lui seul, on peut le dire,
toute l'loquence du temps. Napolon, apprciant ses services, voulut
le ddommager par le titre de ministre d'tat, titre sans dfinition,
qui procurait le rang de ministre sans en confrer le pouvoir, et par
une charge de cour trs-bien rtribue, celle de secrtaire d'tat de
la famille impriale. M. Defermon, pour ses services dans la section
des finances; M. Lacue, pour ceux qu'il rendait dans la direction de
la conscription, obtinrent aussi la qualit de ministres d'tat.

Ces nominations arrtes avec l'archichancelier Cambacrs, seul
consult en ces circonstances, Napolon donna  la lgislation, 
l'administration intrieure, aux finances, aux travaux publics, une
attention qu'il ne leur avait pas refuse pendant la guerre, mais qui,
accorde de loin, rapidement, au bruit du canon, tait suffisante pour
surveiller, non pour crer.

[En marge: Suppression du Tribunat.]

Napolon s'occupa d'abord d'introduire dans la Constitution impriale
une modification qui lui semblait ncessaire, bien que trs-peu
importante en elle-mme, c'tait la suppression du Tribunat. Ce corps
n'tait plus qu'une ombre vaine, depuis que, ramen au nombre de
cinquante membres, priv de tribune, divis en trois sections, _de
lgislation_, _d'administration intrieure_, _de finances_, il
discutait avec les sections correspondantes du Conseil d'tat, dans
des confrences particulires, les projets de lois qui devaient tre
proposs par le gouvernement. Nous avons fait connatre ailleurs
comment s'excutait ce travail. Le temps coul n'y avait rien chang,
et tout au plus y avait apport encore un peu plus de calme et de
silence. Aprs des confrences tenues chez l'archichancelier, un
membre du Tribunat, un membre du Conseil d'tat, allaient prononcer
chacun un discours devant le Corps Lgislatif, ou en sens contraire,
ou dans le mme sens, suivant qu'il y avait eu accord ou divergence.
Le Corps Lgislatif votait ensuite sans mot dire, et  une immense
majorit, les projets prsents, except dans quelques cas trs-rares,
o il s'agissait d'intrts matriels, les seuls sur lesquels on se
permt de diffrer d'avis avec le gouvernement; except aussi dans
quelques cas plus rares encore, o les propositions dont il s'agissait
blessaient les sentiments des hommes attachs  la rvolution,
sentiments assoupis, non teints dans les coeurs. Alors des minorits
de quarante ou cinquante voix prouvaient que la libert tait
ajourne, non dtruite en France. Ainsi marchaient les affaires
intrieures, silencieusement et vite, avec l'approbation gnrale,
fonde sur la persuasion que ces affaires taient parfaitement
conduites, l'Empereur ayant le plus souvent imagin, le Conseil d'tat
approfondi, le Tribunat contredit dans leur rdaction, les mesures
adoptes. Quant aux affaires extrieures, qu'il et t temps alors de
discuter hardiment, pour arrter celui que l'entranement de son gnie
allait bientt prcipiter dans les abmes, elles taient rserves
exclusivement  l'Empereur et au Snat, dans des proportions fort
ingales, comme on le pense bien. Napolon dcidait  son gr la
paix, la guerre, d'une manire plus absolue que les empereurs de
l'ancienne Rome, les sultans de Constantinople, ou les czars de
Russie, car il n'avait ni prtoriens, ni janissaires, ni strelitz, ni
ulmas, ni aristocratie. Il n'avait que des soldats, aussi soumis
qu'hroques, qu'un clerg appoint et exclu des affaires, qu'une
aristocratie qu'il crait avec des titres enfants par son
imagination, et avec une fortune tire de ses vastes conqutes. De
temps  autre il faisait confidence au Snat des ngociations
diplomatiques, quand elles avaient abouti  la guerre. Le Snat, qui
depuis 1805 avait reu en l'absence du Corps Lgislatif l'attribution
de voter les leves d'hommes, payait ces confidences par deux ou trois
conscriptions, que l'Empereur payait  son tour par des bulletins
magnifiques, par des drapeaux noircis et dchirs, par des traits de
paix malheureusement trop peu durables, et le pays bloui de tant de
gloire, charm de son repos, trouvant les affaires intrieures
suprieurement conduites, les affaires extrieures leves  une
hauteur inoue, dsirait que cet tat de choses se maintnt long-temps
encore, et quelquefois seulement, en voyant une arme franaise
hiverner sur la Vistule, des batailles se livrer prs du Nimen,
commenait  craindre que toute cette grandeur ne trouvt un terme
dans son excs mme.

Un peu d'agitation ne se manifestait dans ce gouvernement que
lorsqu'un cinquime du Corps Lgislatif devait sortir. Alors quelques
intrigues se formaient autour du Snat, qui tait appel  choisir
les membres des corps dlibrants sur des listes prsentes par des
collges lectoraux forms  vie. On essayait quelques dmarches
auprs des principaux snateurs, et on sollicitait un sige au Corps
Lgislatif, muet mais rtribu, comme on sollicite une place de
finances. L'archichancelier Cambacrs veillait sur ces lections,
afin de n'admettre que des adhrents, ce qui n'exigeait pas un grand
triage. C'est tout au plus si,  la fin de chaque liste, il se
glissait quelques cratures des opposants du Snat, improbateurs
timides et peu nombreux, que Sieys avait abandonns et oublis, qui
le lui rendaient en l'oubliant  leur tour, et qui n'en voulaient pas
 Napolon des entreprises tmraires dans lesquelles la France allait
trouver sa perte, mais du Concordat, du Code civil, et de beaucoup
d'autres crations tout aussi excellentes.

Telles taient les formes de ce despotisme hroque issu de la
Rvolution. Il importait peu de les changer, car le fond devait rester
le mme. On pouvait sans doute rectifier certains dtails dans
l'organisation de ces corps soumis et dpendants. Cela se pouvait, et
Napolon l'avait ainsi projet au sujet du Tribunat. Le Tribunat,
rduit  des critiques de mots dans des confrences prives, incommode
au Conseil d'tat, dont il n'tait plus que l'obscur rival, avait une
position fausse, et peu digne de son titre. Le Corps Lgislatif, bien
que ne dsirant pas plus d'importance qu'il n'en avait, et nullement
dispos  user de la parole si on se dcidait  la lui rendre, tait
cependant quelque peu confus de son mutisme, qui l'exposait au
ridicule. Il y avait une chose toute simple  faire, et qui ne
pouvait gure nuire  la libert du temps, c'tait de runir le
Tribunat au Corps Lgislatif, en confondant dans un mme corps les
attributions et les personnes. C'est ce que Napolon rsolut, aprs en
avoir confr avec l'archichancelier Cambacrs. En consquence, il
dcida que le Tribunat serait supprim, que ses attributions seraient
transfres au Corps Lgislatif, remis ainsi en possession de la
parole; qu' l'ouverture de chaque session il serait form dans le
sein du Corps Lgislatif, et au scrutin, trois commissions de sept
membres chacune, destines, comme les commissions supprimes du
Tribunat,  s'occuper, la premire de lgislation, la seconde
d'administration intrieure, la troisime de finances; que ces
sections continueraient  discuter avec les sections correspondantes
du Conseil d'tat, et dans des confrences particulires, les projets
de lois prsents par le gouvernement; que lorsqu'elles se
trouveraient d'accord avec le Conseil d'tat, un membre de ce conseil
viendrait exposer  la tribune du Corps Lgislatif les motifs que le
gouvernement avait eus pour proposer le projet dont il s'agirait, et
que le prsident de la commission donnerait de son ct les motifs
qu'elle avait eus pour l'approuver; mais qu'en cas de dsaccord, tous
les membres de la commission seraient admis  produire publiquement
les raisons sur lesquelles se fondait leur rsistance, et qu'enfin le
Corps Lgislatif continuerait  voter sans autre dbat les mesures
soumises  son approbation. Il fut arrt en outre que, pour ne pas
changer l'tat prsent des choses dans la session qui allait s'ouvrir,
et dont tous les travaux taient dj prpars, le snatus-consulte,
contenant les dispositions nouvelles, ne serait promulgu que le jour
de la clture de cette session.

En fait, le Corps Lgislatif recouvrait la parole, puisque vingt et un
de ses membres, choisis tous les ans au scrutin, taient appels  la
discussion des affaires, et la suppression du Tribunat ne faisait
disparatre qu'un corps depuis long-temps priv de vie. Le Corps
Lgislatif fut sensible  cette restitution de la parole, non qu'il
ft prt  s'en servir, mais parce qu'on le dlivrait d'un ridicule
devenu embarrassant. Toutefois, il y avait un mot supprim, mot qui
avait eu quelque importance, c'tait celui de Tribunat. C'en tait
assez pour dplaire  certains amis constants de la Rvolution, et
pour plaire  Napolon, qui ne craignit pas, afin d'effacer un mot que
les souvenirs de 1802 lui rendaient dsagrable, de restituer au Corps
Lgislatif des prrogatives de quelque valeur. Il est vrai qu'une
prcaution fut prise contre ces nouvelles prrogatives, ce fut de
fixer  quarante ans l'ge auquel on pouvait siger dans le Corps
Lgislatif; triste prcaution qui n'aurait pas empch une assemble
d'tre entreprenante, si l'esprit de libert avait pu se rveiller
alors, et qui faisait commencer trop tard l'ducation politique des
hommes publics.

[En marge: Emplois assurs aux membres du Tribunat aprs la
suppression de ce corps.]

Il restait, aprs s'tre dbarrass de cette ombre importune du
Tribunat,  s'occuper du sort des personnes, que Napolon, par
bienveillance naturelle autant que par politique, n'aimait jamais 
froisser. Il fut donc rsolu que les membres du Tribunat s'en iraient
avec leurs prrogatives chercher un asile dans le sein du Corps
Lgislatif, o ils devaient trouver un titre et des appointements.
Cependant Napolon ne voulait pas rendre trop nombreux le Corps
Lgislatif, fix alors  trois cents membres, en y versant le Tribunat
tout entier. Aussi n'ouvrit-il cet asile qu'aux membres les plus
obscurs du corps. Quant  ceux qui avaient montr des lumires, de
l'application aux affaires, il leur destina de hauts emplois. Il plaa
d'abord au Snat M. Fabre de l'Aude, qui avait prsid le Tribunat
avec distinction, et M. Cure, qui avait commenc sa carrire par la
manifestation d'un rpublicanisme ardent, mais qui l'avait termine
par la motion de rtablir la monarchie, en instituant l'Empire. Quant
aux autres membres du Tribunat distingus par leur mrite, Napolon
ordonna aux ministres de l'intrieur et de la justice de les lui
proposer pour les places vacantes de prfets, de premiers prsidents,
de procureurs-gnraux. Enfin, il en rservait quelques autres pour
les faire figurer dans une nouvelle magistrature qui devait tre le
complment de nos institutions financires, la Cour des comptes, dont
nous raconterons bientt la cration.

[En marge: puration de la magistrature ordonne en 1807.]

Il y avait une autre mesure que Napolon n'tait pas moins impatient
de prendre, et qu'il regardait comme beaucoup plus urgente que la
suppression du Tribunat, c'tait l'puration de la magistrature. Le
gouvernement du Consulat, au moment de son installation, avait apport
dans ses choix un excellent esprit; mais, press de s'tablir, il
avait choisi  la hte les membres de toutes les administrations, et,
s'il s'tait moins tromp que les gouvernements qui l'avaient prcd,
il s'tait tromp beaucoup trop encore pour ne pas tre bientt oblig
de rformer quelques-unes de ses premires nominations. Dans tous les
ordres de fonctions il tait revenu sur plusieurs d'entre elles, et
ces changements de personnes avaient t d'autant plus approuvables et
approuvs, que ce n'tait jamais une influence politique qui les avait
dicts, mais la connaissance acquise du mrite de chacun. Dans la
magistrature, rien de pareil n'avait pu s'accomplir,  cause de
l'inamovibilit tablie par la constitution de M. Sieys, et certains
choix faits en l'an VIII, dans l'ignorance des hommes, dans la
prcipitation d'une rorganisation gnrale, taient devenus avec le
temps un scandale permanent. On avait bien attribu  la Cour de
cassation une juridiction disciplinaire sur la magistrature, mais
cette juridiction, suffisante dans les temps ordinaires, ne l'tait
pas  l'gard d'un personnel de magistrats nomms en masse, au
lendemain d'un immense bouleversement, et parmi lesquels s'taient
glisss des misrables, indignes du rang qu'ils occupaient. Tandis que
la dcence et l'application rgnaient chez presque tous les agents du
gouvernement placs sous une active surveillance, la magistrature
seule donnait quelquefois de fcheux exemples. Il fallait y pourvoir,
et Napolon, qui se croyait appel en 1807  mettre la dernire main 
la rorganisation de la France, s'tait dcid  faire cesser un tel
dsordre. Il avait demand l'avis de l'archichancelier, juge suprme
en pareille matire. Cet esprit aussi fertile que sage avait trouv,
dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, un expdient
ingnieux, fond d'ailleurs sur des raisons solides. La constitution
de l'an VIII, en dclarant les membres de l'ordre judiciaire
inamovibles, les soumettait cependant  une condition commune  tous
les membres du gouvernement, c'tait de figurer sur les listes
d'ligibles. Elle ne leur avait donc assur la perptuit de leur
charge que conditionnellement, et lorsqu'ils mriteraient toute leur
vie l'estime publique. Cette prcaution ayant disparu avec les listes
d'ligibles, abolies depuis, il fallait, avait dit le prince
Cambacrs, y suppler, et il avait propos deux mesures, l'une
permanente, l'autre temporaire. La premire consistait  ne considrer
les nominations dans la magistrature comme dfinitives, et confrant
l'inamovibilit, qu'aprs l'expiration de cinq annes, et aprs
l'exprience faite de la moralit et de la capacit des magistrats
choisis. La seconde consistait  former une commission de dix membres,
 donner  cette commission le soin de passer en revue la magistrature
tout entire, et de dsigner ceux de ses membres qui s'taient montrs
indignes de rendre la justice. Cette combinaison ingnieuse et
rassurante fut adopte par Napolon, et convertie en un
snatus-consulte qui devait tre prsent au Snat. En tout autre
temps, cette mesure aurait t considre comme une violation de la
constitution.  cette poque,  la suite d'immenses bouleversements,
en prsence d'une ncessit reconnue, et avec l'intervention d'un
corps dont l'lvation garantissait l'impartialit, elle ne parut que
ce qu'elle tait en effet, un acte rparateur et ncessaire. Du
reste, cette puration, opre bientt avec justice et discrtion, fut
autant approuve dans son excution que dans son principe.

[En marge: tat des finances.]

[En marge: Budgets de 1806 et 1807.]

Tandis qu'il s'occupait de ces mesures constitutionnelles et
administratives, Napolon donna galement son attention aux finances.
Il n'tait aucune partie de l'administration dont il et lieu d'tre
aussi satisfait que de celle-l, car l'abondance rgnait au Trsor, et
l'ordre achevait de s'y rtablir. On a vu le budget, fix d'abord 
500 millions en 1802, s'lever bientt, par la liquidation dfinitive
de la dette publique, par le dveloppement apport aux travaux
d'utilit gnrale, par le rtablissement successif du culte dans les
plus petites communes de France, par la cration d'un vaste systme
d'enseignement, par l'extension des constructions navales, par
l'institution enfin de la monarchie et la cration d'une liste civile,
s'lever  environ 600 millions, et, la guerre survenant,  700
millions (820 avec les frais de perception). Napolon, en 1806, au
retour de la guerre d'Autriche, et avant son dpart pour la guerre de
Prusse, avait dclar au Corps Lgislatif, afin que l'Europe en ft
bien avertie, que 600 millions lui suffisaient pour la paix, 700
millions pour la guerre, et que, sans recourir  l'emprunt, systme
alors antipathique  la France, il obtiendrait cette somme par le
rtablissement des perceptions naturelles, que la Rvolution franaise
avait abolies, au lieu de se borner  les rformer. En consquence il
avait rtabli, sous le nom de _droits runis_, les contributions sur
les boissons, et, en remplacement de l'impt des barrires, l'impt
sur le sel. Ces perceptions avaient bientt justifi sa prvoyance et
sa fermet, car les droits runis, aprs avoir produit une vingtaine
de millions dans la premire anne, en produisaient dj 48 dans
l'anne 1806, et en promettaient 76 dans l'anne 1807. L'impt sur le
sel, qui avait produit 6  7 millions en 1806, rapportait 29 millions
en 1807, et en faisait esprer bien davantage pour les annes
suivantes. Les anciennes contributions avaient prsent galement des
amliorations notables. L'enregistrement tait mont de 160 millions 
180; les douanes, de 40 millions  50 en 1806,  66 en 1807; car si le
commerce maritime tait interdit, le commerce avec le continent
prenait un immense dveloppement.

Aussi les revenus ordinaires, que Napolon avait suppos en 1806
devoir s'lever  700 millions, s'levaient fort au del en 1807, et
pouvaient tre valus approximativement  740 millions, se
dcomposant de la manire suivante: 315 millions provenant des
contributions directes (impt sur la terre, les proprits bties, les
portes et fentres, les loyers, etc.); 180 provenant de
l'enregistrement (droit sur le timbre, les successions, les mutations
de proprit, avec addition du produit des forts); 80 provenant des
droits runis, 50 des douanes, 30 du sel, 5 des sels et tabacs au del
des Alpes, 5 des salines de l'est, 12 de la loterie, 10 des postes, 1
des poudres et salptres, 10 des dcomptes dus par les acqureurs des
domaines nationaux, 6 de recettes diverses, 36 du subside italien,
reprsentant l'entretien de l'arme franaise charge de garder
l'Italie. Cette somme totale de 740 millions, accrue de 30 millions
de produits spciaux, c'est--dire de centimes additionnels ajouts
aux contributions directes pour les dpenses dpartementales, et de
l'octroi tabli sur certaines rivires pour l'entretien de la
navigation, devait monter  770 millions. Tel de ces produits, comme
celui de l'enregistrement, des droits runis ou des douanes, pouvait
s'lever ou s'abaisser; mais le total des produits devait atteindre et
dpasser successivement le revenu moyen de 740 millions, 770 avec les
produits spciaux.

Il est vrai que la dpense n'avait pas moins dpass que la recette
les limites poses dans la loi des finances. Napolon, en 1806, avait
valu  700 millions le budget de l'tat de guerre, tat le plus
ordinaire  cette poque; ce qui devait, avec 30 millions de produits
spciaux, porter la dpense totale  730 millions. On savait dj
qu'elle serait de 760 millions pour cette mme anne 1806. On sut mme
plus tard qu'elle avait t de 770. Elle avait donc dpass de 40
millions le chiffre prvu. En 1807, anne dont nous faisons en ce
moment l'histoire, la dpense value  720 millions,  750 avec les
produits spciaux, menaait d'tre beaucoup plus considrable. Elle
fut rgle plus tard  778 millions. La cause de ces augmentations se
devine aisment, car la dpense de la guerre (pour les deux
ministres, du personnel et du matriel), value  300 millions,
tait monte  340. Encore cette somme est-elle loin d'en rvler
toute l'tendue; car, indpendamment des dpenses mises  la charge de
l'tat, les pays occups par nos troupes avaient fourni une partie
des vivres, et le trsor de l'arme dans lequel taient verses les
contributions de guerre, avait support une partie des dpenses du
matriel et de la solde. Les supplments tirs de ce trsor ne
s'levaient pas  moins de 40 ou 50 millions pour 1806, et  moins de
140 ou 150 pour 1807. Mais les recettes courantes de l'anne donnant
dj 740 millions (770 avec les produits spciaux), et le trsor de
l'arme pouvant fournir quelques supplments sans s'appauvrir, on est
fond  dire que Napolon avait atteint son but d'galer les recettes
aux dpenses, mme pendant l'tat de guerre, sans recourir 
l'emprunt.

Du reste, le total de 770 millions de dpenses pour 1806, de 778 pour
1807, ne s'tait pas encore rvl tout entier, car la comptabilit
franaise, quoique en progrs, n'tait point alors parvenue  la
perfection qui permet aujourd'hui, quelques mois aprs une anne
coule, d'en constater et d'en arrter la dpense. Il ne fallait pas
moins de deux ou trois annes pour arriver  une pareille liquidation.
Napolon valuait donc les dpenses de l'anne  720 millions,  750
avec les services pays sur les produits spciaux, et, sauf quelques
excdants pour l'entretien de l'arme, cette valuation tait exacte.
Dans ce total de 720 millions la dette publique devait entrer pour 104
millions (54 de rentes perptuelles cinq pour cent, 17 de rentes
viagres, 24 de pensions ecclsiastiques, 5 de pensions civiles, 4 de la
dette du Pimont, de Gnes, Parme et Plaisance); la liste civile, pour
28 (les princes compris); le service des affaires trangres, pour 8;
l'administration de la justice, pour 22; la dpense de l'intrieur et
des travaux publics, pour 54 (non compris les travaux des dpartements
pays sur les 30 millions de produits spciaux); la dotation des cultes,
pour 12; la police gnrale, pour 1; les finances, pour 36 (compris 10
millions pour la caisse d'amortissement); l'administration du trsor,
pour 18 (compris 10 millions de frais d'escompte); la marine, pour 106;
la guerre, pour 321; enfin un fonds de rserve destin aux dpenses
imprvues, pour 10: total 720 millions, 750 avec les dpenses des
dpartements.

Ce total des dpenses formant 750 millions, compar avec le produit
des recettes formant 770 millions, laissait une somme libre de 20
millions. Napolon voulut sur-le-champ en restituer la jouissance au
pays, par la suppression des 10 centimes de guerre tablis en 1804, en
remplacement des dons volontaires vots par les dpartements pour la
construction de la flottille de Boulogne. C'tait un soulagement
considrable sur les contributions directes, les plus pesantes de
toutes  cette poque, et le troisime de ce genre accord depuis le
18 brumaire. Napolon ordonna qu'en prsentant la loi de finances au
Corps Lgislatif, qui allait tre assembl aprs une prorogation d'une
anne, on lui propost immdiatement cette amlioration importante
dans le sort des contribuables, et qu'on annont ainsi la fin d'une
partie des charges de la guerre, avant la fin de la guerre elle-mme.

Sa pense ardente, aimant  plonger dans l'avenir, avait dj
recherch quel serait en quelques annes l'tat des finances du pays,
et il avait constat qu'en quinze ans l'extinction rapide des rentes
viagres et des pensions ecclsiastiques, le rachat galement rapide
des rentes perptuelles dotes d'un fonds d'amortissement que la
vente, chaque jour plus avantageuse, des biens nationaux rendait
trs-puissant, rduiraient la dette publique de 104 millions  74.
Mais bien avant ce rsultat, qu'il fallait attendre plusieurs annes
encore, le rtablissement de la paix pouvait faire tomber les dpenses
publiques fort au-dessous de 720 millions, faire monter fort au-dessus
les revenus, et offrir d'abondants moyens ou de dgrvements, ou de
crations utiles. Sans les fautes que nous aurons bientt  raconter,
ces beaux rsultats eussent t raliss, et les finances de la France
auraient t sauves avec sa grandeur.

[En marge: Facilit toute nouvelle obtenue dans le service du Trsor.]

Au bon tat des finances se joignait depuis l'anne prcdente une
facilit toute nouvelle dans le service du Trsor. On se souvient que
diverses causes, dont l'une tait permanente et les autres
accidentelles, avaient rendu ce service trs-difficile, et avaient
donn au Trsor l'apparence du riche embarrass, qui, soit par dfaut
d'ordre, soit par difficult de recouvrer ses revenus, ne peut pas
suffire  ses dpenses courantes. La cause permanente naissait du
rgime des _obligations_ et des _bons  vue_ que les receveurs
gnraux souscrivaient, et qui, acquittables  leur caisse, mois par
mois, taient le moyen par lequel le produit des impts arrivait au
Trsor. Les _obligations_, reprsentant la valeur des contributions
directes, n'taient souscrites qu' des chances assez loignes, et
un quart au moins n'tait payable que quatre, cinq ou six mois aprs
l'anne  laquelle elles appartenaient. Les _bons  vue_, reprsentant
les contributions indirectes, et souscrits  des poques
indtermines, postrieurement au versement ralis de l'impt, ne
faisaient parvenir  l'tat les produits de ces contributions que
cinquante ou soixante jours aprs leur entre dans les caisses des
receveurs gnraux. Ces derniers avaient ainsi des jouissances de
fonds qui constituaient une partie de leurs moluments. Mais ce qui
entranait des inconvnients beaucoup plus graves que des bnfices
excessifs accords  des comptables, c'tait la ncessit o se
trouvait le Trsor, pour raliser ses revenus en temps opportun, de
faire escompter ces _obligations_ et _bons  vue_, quelquefois par la
Banque, quelquefois par de gros capitalistes, qui lui avaient fait
payer l'escompte jusqu' 12 et 15 pour cent, et avaient mme, comme M.
Ouvrard, commis d'tranges dtournements de valeurs. On valuait  124
millions les sommes dont l'chance tait ainsi reporte au del des
douze mois de l'anne. Cependant, comme la dpense n'est pas plus que
l'impt acquitte dans ces douze mois, le service du Trsor aurait pu
s'oprer presque sans escompte, si d'autres causes, tout
accidentelles, n'taient venues compliquer la situation ordinaire.
D'une part, les budgets antrieurs de 1805, 1804, 1803, avaient laiss
des arrirs, auxquels on essayait de pourvoir avec les ressources
courantes; et d'autre part, la singulire aventure financire des
ngociants runis, qui en confondant les affaires de France et
d'Espagne avaient priv l'tat d'une somme de 141 millions, avait
constitu le Trsor dans un double embarras. On s'tait vu oblig de
suppler  un dficit antrieur de 60  70 millions, et  un dbet de
141 millions cr par les ngociants runis. Ce dbet avait pour gage,
 la vrit, des valeurs solides, mais d'une ralisation difficile. Il
avait donc fallu, outre l'escompte annuel des 124 millions
d'obligations n'chant que dans l'anne suivante, faire face  un
dficit d'environ 200 millions. C'est ce qui explique la dtresse
financire de 1805 et de 1806, mme au milieu des succs prodigieux de
la campagne qui s'tait termine par la victoire d'Austerlitz.

Mais l'arrive de Napolon en janvier 1806, revenant victorieux, et
les mains pleines des mtaux enlevs  l'Autriche, avait fait renatre
la confiance, et apport un premier secours dont on avait grand
besoin. Bientt le crdit renaissant, l'intrt de 12 et 15 pour cent
tait retomb  9, et mme  6 pour cent, dans l'escompte des valeurs
du Trsor.

D'autres moyens avaient t pris pour rsoudre les difficults du
moment, et en rendre le retour impossible. Premirement on avait
retir, comme nous l'avons dit, au Snat,  la Lgion-d'Honneur, 
l'Universit, les biens nationaux qui constituaient leur dotation,
allou des rentes en compensation, et transmis ces biens  la caisse
d'amortissement, pour qu'elle en oprt la vente peu  peu, ce qu'elle
faisait avec prudence et avantage. On estimait ces biens  60
millions, et sur ce gage il avait t cr 60 millions de
rescriptions, portant 6 et 7 pour cent d'intrt, suivant les
chances, et successivement remboursables  ladite caisse, dans le
courant de cinq annes. Ces rescriptions,  cause de l'intrt
qu'elles rapportaient, de la certitude du gage, et de la confiance
qu'inspirait la caisse qui en tait garante, avaient acquis le crdit
des meilleures valeurs, et n'avaient pas cess de se ngocier  un
taux trs-rapproch du pair. Elles avaient ainsi fourni un moyen
d'acquitter l'arrir des budgets de 1803, 1804, 1805. Les biens
donns en gage acqurant avec le temps une valeur plus considrable,
on put porter  70, et mme  80 millions, le chiffre de ces
rescriptions, afin de suffire aux charges successivement rvles par
la liquidation des exercices antrieurs.

[En marge: Recouvrement du dbet des ngociants runis.]

Aprs avoir pourvu  cet arrir, on avait apport un grand soin  la
rentre des 141 millions constituant le dbet des ngociants runis.
M. Mollien, devenu ministre du Trsor au moment de la destitution de
M. de Marbois, et sans cesse stimul par Napolon, avait dploy, dans
la ralisation des valeurs composant ce dbet, un zle et une habilet
remarquables. D'abord on s'tait empar de dix  onze millions
d'immeubles appartenant aux sieurs Ouvrard et Vanlerbergh. Puis on
avait saisi les magasins de M. Vanlerbergh; et comme l'Empereur,
trs-content de son activit, lui avait continu le service des vivres
de l'arme et de la marine, on s'tait mnag, en ne lui payant qu'une
partie de ses fournitures, le moyen de rentrer bientt dans une somme
d'une quarantaine de millions. MM. Ouvrard, Desprez, Vanlerbergh
avaient encore vers, en diffrents payements, ou en effets sur la
Hollande, une somme de 30 millions. Enfin l'Espagne, reconnue
personnellement dbitrice dans le dbet total d'une somme de 60
millions, s'tait acquitte en dlguant 36 millions de piastres sur
le Mexique, et en promettant de payer directement 24 millions, dans le
courant de 1806,  raison de trois millions par mois. L'Espagne tait
le plus mauvais de tous ces dbiteurs, car, sur les 24 millions
acquittables mensuellement en 1806, elle n'avait vers que 14 millions
en aot 1807, aprs avoir montr avant Ina une mauvaise volont
vidente, et depuis Ina une impuissance dplorable. C'est  force
d'emprunts sur la Hollande qu'elle avait rembours, en aot 1807, 14
des 24 millions dus en 1806. Quant aux 36 millions de piastres 
toucher dans les comptoirs de Mexico, de la Vera-Cruz, de Caracas, de
la Havane, de Buenos-Ayres, M. Mollien avait employ un moyen fort
ingnieux pour en recouvrer la valeur: c'tait de les cder  la
maison hollandaise Hope, qui les cdait  la maison anglaise Baring,
laquelle obtenait,  cause du besoin que l'Angleterre avait de mtaux,
la permission de les extraire des ports espagnols sur des frgates
anglaises. La France ne garantissait que le versement, en rade,  bord
des canots anglais, et les livrait au prix de 3 fr. 75 c., prix auquel
elle les avait reues. Le bnfice de 1 fr. 25 c., abandonn  ceux
qui bravaient les difficults de l'opration, n'tait donc pas fait
sur elle-mme, mais sur l'Espagne, qui payait ainsi par un norme
escompte l'loignement des sources de sa richesse, et la faiblesse de
son pavillon, oblig d'abandonner au pavillon anglais l'extraction des
mtaux de l'Amrique. Les maisons Baring et Hope, par des virements
de valeurs, transmettaient ensuite au Trsor franais le montant des
piastres cdes. On en avait ngoci  ces conditions pour plus de 25
millions, dont une partie venait de rentrer. Le surplus avait t
employ  payer aux tats-Unis, ou dans les colonies espagnoles, les
dettes contractes par notre marine, et notamment les dpenses faites
pour les vaisseaux de l'amiral Willaumez, qui avaient cherch refuge,
les uns dans le port de la Havane, les autres dans le Delaware et dans
la Chesapeak.

C'est  l'aide de ces diverses combinaisons qu'en aot 1807, le Trsor
franais tait parvenu  recouvrer 100 millions, sur les 141 composant
l'norme dbet des ngociants runis. La rentre des 41 millions
restants tait assure,  4 ou 5 millions prs, et  des termes
trs-rapprochs.

Le Trsor obr dans l'hiver de 1806, bientt soulag par les secours
mtalliques que Napolon avait tirs de l'tranger, par le retour de
la confiance, par le payement intgral de l'arrir des budgets, par
le recouvrement presque total du dbet des ngociants runis, n'avait
eu  pourvoir, en 1807, qu' une petite partie de ce dbet, et aux 124
millions d'obligations ordinairement recouvrables dans l'exercice
suivant, ce qui tait facile, comme nous l'avons dj dit,
l'acquittement de la dpense tant presque autant retard que celui de
l'impt. Aussi l'Empereur avait-il pu exiger et obtenir que la solde
de la grande arme, qui reprsentait 3  4 millions par mois, et dont
il avait dispens le Trsor de faire le versement immdiat,
s'accumult peu  peu  Erfurt,  Mayence,  Paris, et y formt un
dpt en numraire de plus de 40 millions, prcaution excessive qui
prouve combien tait prudent  la guerre cet homme si imprudent dans
la politique[3].

[Note 3: Les dtails que je rapporte ici peuvent paratre minutieux,
mais ils me semblent indispensables pour faire connatre la marche de
nos finances, l'habilet administrative de Napolon et de ses agents,
le temps singulier dans lequel ils vivaient. Ces dtails, et surtout
ceux qui vont suivre sur la cration du nouveau systme de trsorerie,
sont extraits, non des publications officielles, devenues fort rares 
cette poque, restes d'ailleurs trs-incompltes, et surtout
parfaitement muettes sur les moyens d'excution, mais des Archives
mme du Trsor. J'ai fait sur ces archives, avec l'autorisation de MM.
les ministres des finances Humann et Dumon, un travail considrable,
dont j'ai t ddommag, quelque long qu'il ait pu tre, par
l'instruction que j'ai recueillie, sur l'origine et la marche de notre
administration financire. Je me suis fort clair aussi pour ce qui
concerne cette poque, dans la lecture des mmoires indits, et
trs-importants, de M. le comte Mollien. Je garantis donc la parfaite
exactitude des dtails qui ont prcd et qui vont suivre, quant aux
faits en eux-mmes et quant aux chiffres. Seulement j'ai donn les
sommes rondes, et, pour les chiffres variables d'un jour  l'autre,
les sommes moyennes, qui exprimaient le mieux la vrit durable des
choses.]

[En marge: Cration de la caisse de service.]

Mais une institution nouvelle, qui tait le complment ncessaire de
notre organisation financire, facilita ds 1806 les oprations du
Trsor, et y fit rgner dans le courant de 1807 une abondance
jusque-l inconnue. D'aprs le systme propos par M. Gaudin au
Premier Consul le lendemain du 18 brumaire, systme suivi jusqu'en
1807, les receveurs gnraux souscrivaient, comme nous avons dit, au
profit du Trsor des lettres de change, sous le titre d'_obligations_
ou de _bons  vue_, chant mois par mois. Ce fut l le moyen employ
pour oprer la rentre des revenus publics. On avait ainsi la
certitude d'une chance fixe, et on abandonnait comme moluments,
aux receveurs gnraux, les bnfices d'intrts qui en rsultaient,
car l'impt rentrait toujours avant l'chance de ces _obligations_ ou
_bons  vue_. C'tait sans doute une grande amlioration, eu gard au
temps o ce systme fut imagin, car on s'tait ainsi assur des
termes fixes pour le versement des impts. Il restait en 1807 un
dernier pas  faire, c'tait d'obliger les comptables  livrer leurs
fonds au Trsor au moment mme o ils les recevaient. Mais supprimer
tout  coup ce systme de lettres de change, pour lui substituer le
systme plus naturel d'un versement immdiat, sous la forme d'un
compte courant tabli entre le Trsor et les receveurs gnraux,
aurait constitu un changement trop brusque et peut-tre dangereux.
L'exprience et l'esprit inventif de M. Mollien lui suggrrent une
transition des plus heureuses.

[En marge: Moyen imagin par M. Mollien pour substituer aux
obligations des receveurs gnreux le systme du versement immdiat.]

M. Mollien, comme on s'en souvient sans doute, tait directeur de la
caisse d'amortissement, lorsque Napolon, satisfait de la manire dont
il avait dirig cette caisse, l'appela en 1806 au ministre du Trsor,
en remplacement de M. de Marbois, destitu par suite de l'affaire des
ngociants runis. M. Mollien tait un discoureur subtil, ingnieux,
tout plein des doctrines des conomistes, trs-habile en affaires
quoiqu'il les expost dans un langage prtentieux, timide,
susceptible, se troublant aisment devant Napolon, qui n'aimait pas
les longues dissertations, mais retrouvant bientt en lui-mme
l'indpendance d'un honnte homme, et la fermet d'un esprit
convaincu. Napolon traitait quelquefois, avec la libert de la
toute-puissance et du gnie, les thories de M. Mollien, et puis
laissait agir cet habile ministre, sachant  quel point il tait
consciencieux, appliqu, et propre surtout  rformer le mcanisme du
Trsor, o rgnaient encore de vieilles routines protges par des
intrts opinitres.

[En marge: Moyens employs par M. Mollien pour amener les fonds  la
caisse de service.]

Lorsque la ngociation des valeurs du Trsor fut enleve  M. Desprez,
reprsentant de la compagnie des ngociants runis, un comit des
receveurs gnraux avait t charg de le remplacer. Ce comit exista
quelque temps, et son service consistait  escompter les _obligations_
et _bons  vue_, en agissant pour le compte des receveurs gnraux.
Les fonds dont ce comit se servait lui venaient des receveurs
gnraux eux-mmes, qui touchaient toujours le montant des impts
avant l'poque o l'chance des _obligations_ et _bons  vue_ les
forait  le verser. M. Mollien, frapp de cette remarque, que
l'argent avec lequel on escomptait les valeurs du Trsor tait
l'argent du Trsor lui-mme, imagina d'en exiger le versement
immdiat, au moyen d'une combinaison qui, sans priver les comptables
des jouissances de fonds dont ils profitaient, les amnerait  livrer
directement, et sans intermdiaire, le produit de l'impt aux caisses
du Trsor. Pour y parvenir, il cra une caisse appele _caisse de
service_, titre emprunt de son objet mme,  laquelle les receveurs
gnraux devaient envoyer  l'instant o ils les recevaient tous les
fonds obtenus des contribuables, moyennant un intrt de 5 pour cent.
Cette caisse, afin de s'acquitter envers eux, devait ensuite, 
l'chance, leur remettre leurs _obligations_ et _bons  vue_. Pour
amener les receveurs gnraux  verser les sommes perues  cette
caisse, il leur adressa une circulaire par laquelle il leur disait,
que si d'une part ils ne devaient les fonds de l'impt qu' l'chance
de leurs _obligations_, de l'autre ils n'taient que dpositaires de
ces fonds, et n'avaient pas le droit de les employer en spculations
prives; que la caisse de service, institue pour les recevoir, en
serait le dpositaire le plus naturel et le plus sr, et leur en
payerait un intrt raisonnable, celui de 5 pour cent. Il ajouta que
leur compte courant avec cette caisse serait mis tous les mois sous
les yeux de l'Empereur, que chacun savait attentif, plein de mmoire
et de justice. C'tait assez pour stimuler le zle de ceux qui avaient
de la bonne volont. Quant aux autres, M. Mollien s'y prit
diffremment. Dispens, par l'abondance d'argent dont il commenait 
jouir, de recourir aussi frquemment  l'escompte des _obligations_ et
_bons  vue_, il ne laissa plus paratre un seul de ces effets sur la
place; et si, dans certains besoins pressants, il tait oblig de
s'adresser  la Banque de France, pour qu'elle lui escomptt quelques
millions de valeurs, c'tait  condition qu'elle en garderait les
titres dans son portefeuille. Ds lors les receveurs gnraux qui
faisaient valoir les fonds de l'impt en agiotant sur les
_obligations_ et _bons  vue_, n'eurent plus d'autre ressource que la
caisse de service elle-mme, et ils lui envoyrent ces fonds. Les uns
par zle, par mulation de se distinguer sous les yeux mmes de
l'Empereur, les autres par impossibilit de trouver ailleurs un emploi
de leurs capitaux, depuis que les _obligations_ ne paraissaient plus
sur la place, versrent le produit ralis des impts  la caisse de
service, moyennant l'intrt de 5 pour cent, et la caisse s'acquitta
envers eux en leur restituant leurs _obligations_  chaque chance.
L'opration de l'escompte se trouva donc ainsi naturellement
supprime, et remplace par un versement immdiat au Trsor, moyennant
un intrt de 5 pour cent, pour le temps  courir entre l'poque du
versement et l'poque de l'chance des _obligations_ et _bons  vue_.

Institue  la fin de 1806, au moment du dpart de Napolon pour la
Prusse, la caisse de service regorgeait de fonds en 1807, au moment de
son retour. M. Mollien, dont on ne saurait trop admirer en cette
occasion les combinaisons ingnieuses et habiles, ne se borna point 
diriger vers la caisse de service les fonds des receveurs gnraux; il
fit mieux encore. Ce n'taient pas seulement les comptables qui
avaient recours aux _obligations_ et aux _bons  vue_, pour l'emploi
des fonds dont ils avaient la disposition temporaire, c'taient aussi
les particuliers qui cherchaient l des placements  court terme
(comme font aujourd'hui les capitalistes franais qui recherchent les
bons du Trsor, ou les capitalistes anglais qui recherchent les bons
de l'chiquier); c'taient aussi les tablissements publics qui
avaient des capitaux  placer, comme le Mont-de-Pit, la Banque, la
caisse d'amortissement, etc. Ces divers capitalistes s'adressaient aux
banquiers faisant ordinairement l'agio des _obligations_ et _bons 
vue_, afin de s'en procurer. M. Mollien autorisa la caisse de service,
par le dcret d'institution,  mettre des billets sur elle-mme,
portant un intrt de 5 pour cent, et une chance dtermine. Au
lieu de donner des _obligations_ ou des _bons  vue_ aux particuliers,
elle leur remit de ces billets sur elle-mme, et elle en eut bientt
plac pour 18 millions, ce qui la mit en possession d'une gale somme
en cus. Elle conclut encore un trait particulier avec le
Mont-de-Pit, qui avait ordinairement besoin de 15  18 millions
d'_obligations_, pour l'emploi de ses fonds. Au lieu de lui remettre
des _obligations_, on lui remit des billets de la caisse de service,
en lui donnant la garantie d'un dpt de 18 millions d'_obligations_
conserves au Trsor dans un portefeuille spcial. De la sorte les
_obligations_ et _bons  vue_ ne circulrent plus; les billets de la
caisse de service les remplacrent dans le public. Il y avait en
juillet 1807 un an que cette caisse existait, et elle avait dj reu
45 millions des receveurs gnraux (dont moiti pour leur compte,
moiti pour celui des capitalistes de province), 18 millions du
public, 18 millions du Mont-de-Pit, c'est--dire une somme totale de
80 millions.

On comprend quelle facilit la cration de la nouvelle caisse avait d
apporter dans le service du Trsor, qui, soulag de l'arrir des
budgets par la cration des 70 millions de rescriptions, rembours de
la plus grande partie du dbet des ngociants runis, trouva en outre,
dans cet emprunt flottant de 80 millions, des ressources qui le
dispensrent de recourir  l'escompte des _obligations_ et _bons 
vue_. En ralit cet emprunt avait toujours exist, puisque toujours
les capitaux avaient cherch un placement temporaire dans les bonnes
valeurs du Trsor. Mais le Trsor n'en avait pas t l'intermdiaire.
Des spculateurs, placs entre lui et le public, attiraient les
capitaux  eux, et ensuite lui faisaient dsirer, demander, souvent
attendre, et payer  un taux exorbitant l'escompte des _obligations_
et des _bons  vue_. Quelquefois mme ces spculateurs n'taient
autres que ses propres comptables, qui lui prtaient les fonds de
l'impt, et non-seulement le ranonnaient sans pudeur, mais prenaient
aussi de funestes habitudes d'agiotage. La caisse de service tant
devenue l'intermdiaire, se trouvait matresse de cet emprunt
permanent, du taux auquel il se contractait; s'affranchissait des
comptables, qu'elle rduisait  n'tre plus que les simples
dpositaires des deniers publics, et ne leur laissait du rle de
banquiers que le soin de mouvoir les fonds du Trsor d'un point  un
autre. L'abaissement subit et extraordinaire des frais de ngociation
de 1806  1807, devint la preuve matrielle de tous ces avantages.
Pour l'exercice 1806, qui,  cause du changement de calendrier,
comprenait, outre les douze mois de 1806, les trois derniers mois de
1805, la dpense des frais de ngociation s'tait leve  la somme
exorbitante de 27  28 millions[4]. Pour les quatre premiers mois,
elle avait t de 14 millions (ce qui supposait 3 millions et demi par
mois, c'est--dire 40 millions par an). Pour les sept mois suivants
elle avait t de prs de 9 millions (ce qui ne supposait plus que
1,200 mille francs par mois, et 14 ou 15 millions par an). Enfin pour
les quatre derniers mois elle avait t de 4 millions 300 mille francs
(ce qui supposait tout au plus 12 millions par an). Cette dpense
tait rduite en 1807  9 ou 10 millions, conomie considrable, qui
ne laissait aux capitalistes que des bnfices lgitimes, et nullement
regrettables, si on considre surtout le partage qui s'en faisait. Sur
ces 9 millions la Banque percevait 1,400 mille francs, la caisse
d'amortissement 1,500, le Mont-de-Pit 1,350, les receveurs gnraux
et particuliers, pour leurs frais et rtributions, 5 millions. Quel
changement, si on se reporte aux annes antrieures, o les comptables
se mnageaient des bnfices exorbitants sur les sommes qu'ils
retenaient, si on remonte surtout aux temps de l'ancienne monarchie,
o les fermiers gnraux payaient la cour, les ministres, les
employs, et ralisaient encore des fortunes immenses pendant un bail
de quelques annes!

[Note 4:

  27,369,022 fr. pour 465 jours, se dcomposant ainsi qu'il suit:
                 Pour 130 jours    14,385,680 fr.
                 Pour 197 jours     8,609,872
                 Pour 138 jours     4,373,470
                                   ------------
                                   27,369,022]

La caisse de service, outre ces divers avantages, d'manciper le
Trsor, de lui procurer de grandes conomies, de ramener ses
comptables  de meilleures habitudes, avait pour consquence de faire
cesser dans la circulation gnrale des valeurs de faux mouvements,
qui se rsolvaient pour l'tat et pour le pays lui-mme, ou en frais
de banque, ou en pertes d'intrts, ou en dplacements inutiles de
numraire. Lorsque, par exemple, le Trsor n'tait pas encore, au
moyen du compte courant avec ses comptables, en communication directe
et journalire avec eux, et qu'il avait besoin d'argent quelque part,
ignorant ce qu'il en tait, il faisait escompter  Paris des
_obligations_, et en expdiait la valeur sur les lieux, o souvent se
trouvaient dj dans la caisse du receveur gnral des fonds en
abondance. De son ct le receveur gnral, intress  se dbarrasser
de fonds inutiles, cherchait  les diriger sur Paris ou sur d'autres
points, et chargeait de mtaux les voitures publiques, tandis que si
le compte courant et exist, de simples critures auraient suffi, et
eussent dispens le Trsor d'envoyer du numraire dans les
dpartements, et les dpartements d'en envoyer  Paris.

[En marge: Cration de la caisse d'Alexandrie pour les dpartements
situs au del des Alpes.]

M. Mollien ne s'tait pas born  la cration d'une caisse de service
au centre de l'empire, il en avait institu une semblable dans les
dpartements situs au del des Alpes. L plus encore que dans
l'ancienne France, se rencontrait la fcheuse contradiction de fonds
stagnants chez les comptables avec des besoins pressants auxquels il
fallait pourvoir par des envois de numraire. Pour faire cesser ce
grave inconvnient, M. Mollien tablit, non pas  Turin, mais 
Alexandrie, dans l'enceinte de la grande forteresse construite par
Napolon, une caisse de virements,  laquelle tous les comptables de
la Ligurie, du Pimont et de l'Italie franaise, devaient verser leurs
fonds, et qui  son tour les dirigeait vers les lieux o existaient
des besoins,  Milan surtout, o il y avait  payer l'arme franaise.
Cette caisse, place sous la direction d'un agent habile, M. Dauchy,
avait bientt produit les mmes avantages que celle qu'on avait
institue  Paris, c'est--dire rendu le service facile, les
ressources abondantes, les envois de numraire inutiles; et c'tait la
peine, en vrit, d'apporter un tel ordre dans cette partie des
finances de l'Empire, car l'Italie franaise (nous entendons par ce
nom celle qui tait convertie en dpartements, et non celle qui tait
constitue, sous le prince Eugne, en tat alli mais indpendant),
l'Italie franaise rapportait  cette poque jusqu' 40 millions, dont
18 taient consacrs  payer l'administration locale, la justice, la
police, les routes; et 22 millions restaient, soit pour la
construction des places fortes, soit pour contribuer  l'entretien des
120 mille hommes, qui fermaient aux Autrichiens les routes de la
Lombardie.

[En marge: Prt permanent de 124 millions fait par le trsor de
l'arme  la caisse de service pour assurer dfinitivement ses
ressources.]

Napolon avait suivi attentivement, tandis qu'il faisait la guerre au
Nord, la marche et les progrs de ces nouvelles crations financires;
et  son retour, le jour mme o les ministres taient venus saluer en
lui l'heureux vainqueur du continent, il avait flicit M. Mollien
avec une sorte d'effusion. Ne voulant jamais faire le bien  demi, il
se proposait de rendre plus complte encore ce qu'il appelait
l'mancipation du Trsor. La nouvelle caisse de service, moyennant
l'emprunt flottant de 80 millions dont il vient d'tre parl, tait
presque dispense, sauf dans certains besoins pressants, pour lesquels
elle s'adressait  la Banque, de recourir  l'escompte des
_obligations_ et _bons  vue_. Mais Napolon rsolut d'assurer ses
ressources d'une manire dfinitive,  l'aide d'une combinaison dont
il avait dj eu l'ide lorsqu'il bivouaquait au milieu des neiges de
la Pologne. La somme des _obligations_ et _bons  vue_, dont
l'chance n'arrivait que dans l'anne suivante, et qu'il fallait ds
lors escompter, s'levait  124 millions environ. Il est vrai que la
dpense comme la recette ne s'acquittait pas dans l'anne. Mais
Napolon voulait autant que possible faire solder la dpense dans
l'anne mme, et pour cela raliser dans le mme intervalle de temps
les revenus de l'tat. Conformment  ce qu'il avait imagin en
Pologne, il voulut que les _obligations_ de 1807, qui ne devaient
choir qu'en 1808, fussent abandonnes  l'exercice 1808; que celles
de 1808, qui ne devaient choir qu'en 1809, fussent abandonnes
galement  1809, de faon que chaque exercice n'eut que des valeurs
chant dans les douze mois de sa dure. Mais pour qu'il en ft ainsi,
il fallait fournir  1807 l'quivalent des 124 millions de valeurs
reportes sur les exercices suivants. Napolon rsolut de faire  la
caisse de service un prt de 124 millions, qui pouvait tre dfinitif,
grce aux ressources dont il disposait. Aprs diverses combinaisons,
il s'arrta  l'ide de faire fournir 84 millions, sur les 124, par le
trsor de l'arme, et les 40 restants par les tablissements qui
avaient l'habitude de placer leurs fonds dans les valeurs du Trsor.
La nouvelle caisse allait ds lors se trouver dans une abondance
extraordinaire, ayant 84 millions qui lui venaient tout  coup de
l'arme, et n'ayant plus que 40 millions  demander au public, au lieu
de 80 qu'elle lui avait emprunts en 1807. Elle devait tre dispense
 l'avenir d'escompter les _obligations_ et _bons  vue_, puisque
chaque exercice n'aurait dsormais  sa disposition que des valeurs
chant dans l'anne mme. Napolon dcida en outre que les 124
millions d'_obligations_ et de _bons  vue_, reports d'une anne sur
l'autre, seraient enferms dans un portefeuille, pour n'en sortir que
l'anne suivante, au moment de leur remplacement par une gale somme
de valeurs nouvelles. Il devenait facile alors de les supprimer comme
inutiles, car leur seule fonction consistait  rester en dpt dans le
portefeuille, ou  procurer aux comptables par des chances diffres
des bnfices d'intrts qu'on avait jug convenable de leur accorder.
On pouvait obtenir les mmes rsultats en rglant le compte d'intrt
tabli entre le Trsor et les receveurs gnraux, de manire 
indemniser ces derniers. C'est en effet ce qui est arriv depuis. La
caisse de service, institue d'aprs les mmes principes, s'appelle
caisse centrale du Trsor. Les receveurs gnraux sont en compte
courant avec cette caisse. On les _dbite_, c'est--dire on les
constitue dbiteurs de tout ce qu'ils ont reu dans la dizaine. On les
_crdite_, c'est--dire on les constitue cranciers de tout ce qu'ils
ont vers dans la mme dizaine. L'intrt qui court contre eux, quand
ils sont dbiteurs, court pour eux quand ils sont cranciers. On rgle
ensuite le compte d'intrt tous les trois mois, et, de plus,  la fin
de l'anne, on leur alloue pour la masse des contributions directes,
autrefois reprsentes par les _obligations_, une bonification
d'intrt, qui les indemnise si les rentres n'ont pas eu lieu dans
les douze mois, qui les rcompense s'ils ont su les oprer dans cet
intervalle de temps, qui les intresse enfin au prompt et facile
recouvrement des deniers publics.

Cette belle opration achevait la rorganisation des finances, par la
bonne constitution de la trsorerie. Il fut convenu qu'elle ne
s'excuterait dfinitivement qu'en 1808, soit  cause du dbet des
ngociants runis qui ne pouvait tre entirement acquitt qu' cette
poque, soit  cause du recouvrement des contributions trangres
qu'il tait impossible d'oprer plus tt. L'emprunt de 124 millions
dut tre applicable  l'exercice 1808, lequel, moyennant cette somme
de 124 millions, allait faire abandon  l'exercice 1809 de toutes les
_obligations_ et _bons  vue_ chant aprs le 31 dcembre 1808; de
faon que l'exercice 1809 devait tre le premier qui n'aurait  sa
disposition que des valeurs chant dans les douze mois de sa
dure[5].

[Note 5: Le dcret dfinitif, ordonnant le prt de 84 millions, ne fut
sign que le 6 mars 1808.]

[En marge: Emploi des contributions de guerre au profit des finances
de l'tat.]

Ce prt accord au Trsor de l'tat par le trsor de l'arme ne devait
pas tre temporaire, mais dfinitif, au moyen d'une combinaison
profonde, qui rvlait plus clairement encore l'usage que Napolon
entendait faire des produits de la victoire. Il entrevoyait qu'aprs
avoir pay les dpenses extraordinaires de guerre de 1805, de 1806 et
de 1807, il lui resterait environ 300 millions, lesquels taient dj
dposs en partie, et devaient tre dposs en totalit  la caisse
d'amortissement. Il prtendait faire sortir de ce trsor comme d'une
source merveilleuse, non-seulement le bien-tre de ses gnraux, de
ses officiers, de ses soldats, mais la prosprit de l'Empire. Si 
cette somme on ajoute 12  15 millions qu'il avait l'art d'conomiser
tous les ans sur les 25 millions de la liste civile, plus une
quantit de domaines fonciers, en Pologne, en Prusse, en Hanovre, en
Westphalie, on aura une ide des ressources immenses qu'il s'tait
mnages, pour assurer  la fois les fortunes particulires et la
fortune publique. Mais, dans le dsir d'en retirer un double bienfait,
il se serait bien gard de rcompenser ses gnraux, ses officiers,
ses soldats avec des sommes en argent, car ces sommes auraient t
bientt dvores par ceux qu'il voulait enrichir, et qui, se sentant
exposs continuellement  la mort, entendaient jouir de la vie pendant
qu'elle leur tait laisse. Il lui suffisait donc que le trsor de la
grande arme ft riche en revenus, et il ne tenait pas  ce qu'il le
ft en argent comptant. En consquence il dcida que, pour les 84
millions qu'il allait verser  la caisse de service, l'tat fournirait
au trsor de l'arme une somme quivalente d'inscriptions de rentes 5
pour cent. Bien rsolu  ne pas recourir au public pour contracter des
emprunts, il avait ainsi dans le trsor de l'arme un capitaliste tout
trouv, qui prtait  l'tat, moyennant un intrt raisonnable, sans
qu'il y et ni agiotage ni dprciation de valeurs; et de plus il
pouvait complter par des dotations en rentes les fortunes militaires,
qu'il avait dj commences avec des dotations en terres.

[En marge: Supplment tir du trsor de l'arme pour l'entier
acquittement des budgets de 1806 et 1807.]

C'est d'aprs ce principe qu'il acheva de rgulariser les budgets de
1806 et de 1807, qui n'taient pas encore dfinitivement liquids. Les
contributions de guerre frappes en pays conquis servaient des budgets
 acquitter les dpenses extraordinaires d'entretien, de matriel, de
remonte de l'arme, et Napolon ne laissait au compte du Trsor que
la solde annuelle et ordinaire. Mais cette charge seule de la solde
devait faire monter  770 millions le budget de 1806,  778 celui de
1807, et, comme on l'a vu, les ressources ordinaires de l'impt
n'avaient pas encore atteint ce chiffre. Napolon pensa que les
produits de la victoire devaient servir non-seulement  enrichir ses
soldats, mais aussi  soulager les finances, et  les maintenir en
quilibre. Il voulut donc qu'il ft pourvu par la caisse de l'arme 
ces excdants de dpense que l'impt ne pouvait pas couvrir, jusqu'
concurrence de 33 millions pour 1806, et de 27 millions pour 1807.
Grce  ce secours, les quatorze mois de solde dont le versement avait
t ajourn, et dont la valeur avait t accumule peu  peu en
numraire, dans des caisses de prvoyance tablies  Paris,  Mayence,
 Erfurt, se trouvrent liquids. Si on joint ce supplment  ceux que
la caisse des contributions avait dj fournis pour les dpenses
extraordinaires de guerre, on arrive  des sommes de 80 millions pour
1806, de 150 millions pour 1807; ce qui ferait monter les dpenses
totales de l'arme  372 millions pour 1806, et  486 millions pour
1807, sans parler de beaucoup d'autres consommations locales chappant
 toute valuation. C'est l ce qui explique comment sur les 60
millions imposs  l'Autriche en 1803, sur les 570 imposs en 1806 et
1807  l'Allemagne, soit en nature, soit en argent, il ne devait
rester au trsor de l'arme qu'environ 20 millions de la premire
contribution, et 280 de la seconde. Mais ce genre de service n'tait
pas le seul que le trsor de l'arme dt rendre aux budgets de 1806
et de 1807. Le Trsor avait compt comme recettes de ces deux
exercices des valeurs qui n'taient pas immdiatement ralisables,
telles que 10 millions de biens rtrocds par les ngociants runis,
6 millions du prix des salines de l'Est, 8 millions d'anciens
dcomptes des acqureurs de biens nationaux, le tout montant  24
millions. Napolon consentit  ce que le Trsor payt avec ces valeurs
ce qu'il devait  l'arme pour le rglement de la solde. Ces valeurs,
d'une ralisation plus ou moins loigne, mais certaine, convenaient
au trsor de l'arme, qui n'avait pas besoin d'argent mais de revenus,
et ne convenaient pas au Trsor de l'tat, auquel il fallait des
ressources immdiates.

[En marge: tablissement de la comptabilit en partie double.]

Napolon complta les belles mesures financires de cette anne par
l'tablissement de la nouvelle comptabilit en _partie double_,
laquelle acheva d'introduire dans nos finances la clart admirable qui
n'a cess d'y rgner depuis.

[En marge: Obscurit des comptes rsultant de l'ancienne
comptabilit.]

[En marge: Cration d'un bureau spcial pour l'introduction de la
nouvelle comptabilit.]

La nouvelle caisse de service ayant cr aux comptables le devoir,
l'intrt, la ncessit de verser leurs fonds au Trsor  l'instant
mme o ils les percevaient, en n'y apportant que le dlai invitable
de la perception locale, de la centralisation au chef-lieu de
dpartement, et de l'envoi soit  Paris, soit sur les lieux de
dpenses, avait fourni le moyen d'observer plus exactement les faits
dont se composent la recette et le versement des impts. M. Mollien,
qui avait t employ autrefois dans la rgie des fermes, o l'on ne
suivait pas dans la tenue des comptes les formes routinires et vagues
de l'ancienne trsorerie, mais les formes simples, pratiques et sres
du commerce, les avait introduites  la caisse d'amortissement, lorsqu
il en tait le directeur, et  la caisse de service depuis qu'il en
avait fait adopter l'institution. Il avait fait usage dans cette
caisse des critures en _partie double_, qui consistent  tenir un
journal quotidien de toutes les oprations de recette ou de dpense au
moment mme o elles s'excutent,  extraire de ce journal les faits
particuliers  chacun des dbiteurs ou cranciers auxquels on a
affaire dans une mme journe, pour ouvrir  chacun d'eux un compte
particulier qui met en regard ce qu'ils doivent et ce qu'on leur doit;
 rsumer enfin tous ces comptes particuliers dans un compte gnral,
qui n'est qu'une analyse quotidienne et bien faite des relations d'un
commerant avec tous les autres, et lui donne pour contradicteurs
naturels tous ceux qui sont nomms dans ses livres, lesquels ont d
tenir de leur ct des livres semblables, et les tenir exactement sous
peine de faux. M. Mollien, observant,  l'aide de pareilles critures,
la marche de la caisse de service, et la situation des comptables
envers elle, pouvant  chaque instant s'assurer de leur exactitude 
verser, et  chaque instant aussi savoir ce qu'elle avait de
ressources ou d'engagements, se demanda naturellement pourquoi cette
comptabilit ne deviendrait pas celle du Trsor lui-mme, sa
comptabilit obligatoire et unique. Les receveurs gnraux
n'envoyaient alors  la comptabilit gnrale que des dclarations
rsumes de leurs recettes et de leurs versements,  des intervalles
de temps loigns, et sans y joindre un journal quotidien de leurs
oprations. Les comptables infrieurs qui leur versaient les fonds,
les payeurs qui les recevaient de leurs mains pour les appliquer aux
dpenses de l'tat, et qui taient les uns et les autres leurs
contradicteurs naturels, n'envoyaient pas non plus le journal de leurs
oprations. Ils n'adressaient tous que des rsultats gnraux, qui
taient recueillis plus tard, et trop tard pour que la comptabilit
gnrale ft  mme, en les comparant, d'apurer le compte de chacun.
Aussi les receveurs gnraux pouvaient-ils se constituer en dbet,
sans que le Trsor le st, et, ce qui est pire, sans qu'ils le sussent
eux-mmes. Lorsqu'il y avait, en effet, tel d'entre eux qui percevait
dans l'anne trente  quarante millions, il lui tait bien facile, sur
pareille somme, de retenir annuellement deux ou trois cent mille
francs, et, en gagnant ainsi quatre ou cinq annes sans rgler son
compte, d'accumuler trois ou quatre dbets ensemble, et de s'arrirer
avec le Trsor d'un ou de plusieurs millions. Il y en avait qui
devaient 12, 15, 18 cent mille francs, et qui les employaient ou 
faire des spculations aventureuses, ou  s'engager dans de folles
dpenses, ou mme, se croyant riches avant de l'tre,  acheter des
proprits qui devenaient pour eux des causes de ruine, parce qu'elles
n'taient pas en rapport avec leur fortune vritable. Une enqute
svre prouva que beaucoup d'entre eux se trouvaient dans ces diverses
situations. Les receveurs gnraux qui ne trompaient pas le Trsor, ou
qui, en le trompant, ne se trompaient pas eux-mmes, taient ceux qui,
sans le dire, faisaient usage pour leur propre compte de la
comptabilit quotidienne, rigoureuse, contradictoire, que le commerce
emploie sous le titre d'critures _en partie double_, et que M.
Mollien venait d'introduire tant  la caisse d'amortissement qu' la
caisse de service. Cette circonstance, bientt constate par les
inspecteurs du Trsor, suffisait pour servir de leon dcisive et au
ministre, et  Napolon lui-mme, toujours inform de ce qui se
passait dans l'administration. M. Mollien, n'osant pas changer
sur-le-champ la comptabilit de l'Empire, ni teindre une lumire,
quelque obscure qu'elle ft, sans auparavant en avoir fait luire une
nouvelle, imagina de crer une seconde comptabilit  ct de
l'ancienne, et concurremment avec elle. Il institua auprs de lui un
bureau de comptabilit, dirig par un comptable exerc[6], lui
adjoignit des teneurs de livres pris dans diverses maisons de
commerce, et une quantit de jeunes gens qui appartenaient  de
vieilles familles de finances, quelques-uns mme qui taient fils de
ces fermiers gnraux dont la rvolution avait fait tomber la tte. Il
fit tenir par ce bureau des critures en _partie double_ avec
plusieurs receveurs gnraux, qui, n'ayant pas l'intention de drober
la vrit au Trsor, cherchaient, au contraire, les meilleurs moyens
de la connatre. Quelques autres qui, sans mauvaise intention,
n'avaient de raisons d'loignement pour le nouveau mode d'critures,
que sa nouveaut et leur ignorance, reurent des jeunes gens tirs du
bureau cr  Paris, pour leur enseigner  s'en servir. Enfin on
l'imposa  ceux qu'on suspectait. Il fallut fort peu de temps pour
reconnatre que beaucoup de comptables taient en dbet, les uns par
aveuglement sur leur situation, les autres par l'entranement des
fausses spculations ou d'un luxe exagr. Il y en avait qui avaient
fini par regarder leurs dbets, reports depuis longues annes d'un
exercice sur l'autre, comme un capital  eux appartenant, et qui
avaient acquis des terres en proportion d'une fortune qu'ils croyaient
avoir, et qu'ils n'avaient pas. Plusieurs furent obligs de livrer le
secret de leurs relations avec les riches spculateurs de Paris, et on
dcouvrit ainsi que leurs fonds, c'est--dire ceux de l'tat, avaient
servi  l'agiotage sur les _obligations_ et _bons  vue_, agiotage qui
cotait au Trsor 25 millions de frais de ngociation au lieu de 10.
Le receveur gnral de la Meurthe fut,  lui seul, constitu dbiteur
envers le Trsor d'une somme de 1,700,000 francs. Une fois ce mystre
clairci, il n'y eut plus  hsiter, et il fallut changer le systme
de comptabilit. La chose tait facile, puisqu'on avait le moyen de
substituer partout le nouveau mode  l'ancien. Napolon, qui donnait
toujours force aux bonnes innovations, en repoussant les mauvaises,
avait depuis son retour constamment suivi la marche de cette
exprience financire, et il autorisa M. Mollien  rdiger un dcret
pour rendre la nouvelle comptabilit obligatoire dans tout l'Empire 
partir du 1er janvier 1808. Les relations de chaque comptable avec la
caisse de service, dcrites exactement et rendues obligatoires,
fournirent le dispositif de ce dcret. Chaque receveur gnral ou
particulier, chaque payeur, chaque dpositaire en un mot des deniers
publics, charg de les recevoir ou de les verser, fut astreint
dsormais  tenir un journal quotidien de ses oprations,  l'envoyer
tous les dix jours au Trsor, qui, en comparant ces divers journaux
les uns avec les autres, a t depuis mis en mesure de constater
exactement l'entre, la sortie des valeurs, de ne payer, de n'exiger
que les intrts qu'il doit, ou ceux qui lui sont dus. Les
dispositions de ce dcret sont les mmes qui se pratiquent encore
aujourd'hui, et elles ont fait de la comptabilit franaise la plus
sre, la plus exacte, la plus claire de l'Europe. Elles ont permis de
clore chaque exercice dix mois aprs la fin de l'anne  laquelle il
appartient, c'est--dire au 1er novembre suivant. Grce  cette
rforme, les agents du Trsor, contrls les uns par les autres, 
l'aide du tmoignage journalier et direct de leurs critures, inonds
en quelque sorte de lumire, ne pouvaient plus avoir ni le moyen ni la
tentation de tromper, et taient mme soustraits au danger de
s'endetter envers l'tat. Napolon et M. Mollien, d'accord sur ce
point comme sur tous les autres, furent d'avis qu'il ne fallait, chez
les comptables surpris en faute, punir que la mauvaise foi vidente,
mais pardonner ou les inexactitudes involontaires, ou les lenteurs,
suite d'anciennes habitudes; car la mauvaise mthode avait t le
complice et le sducteur des mauvais comptables, et tait plus
coupable qu'eux. En consquence, except trois receveurs gnraux
qu'on frappa de destitution, les autres furent ramens  de meilleures
habitudes, mais non privs de leur charge.

[Note 6: M. de Saint-Didier.]

[En marge: Rcompense accorde par Napolon  M. Mollien pour ses
rformes financires.]

Napolon, charm de ce bel ordre, voulut rcompenser le ministre qui
l'avait tabli, et qu'il avait du reste puissamment second par son
approbation, par la force qu'il lui avait prte contre des
rsistances intresses. N'approuvant pas toujours ses ides en fait
d'conomie publique, quoiqu'il approuvt toutes ses ides en fait de
comptabilit financire, il avait un jour au Conseil d'tat lanc
quelques traits acrs contre les novateurs. M. Mollien avait cru que
ces traits taient dirigs contre lui, et s'en tait plaint dans une
lettre respectueuse, mais empreinte du chagrin qu'il avait ressenti.
Napolon se hta de lui rpondre en termes pleins de noblesse et de
cordialit, et de lui exprimer sa haute estime, et son regret d'avoir
t mal compris. Puis il lui adressa l'une des grandes dcorations
qu'il distribuait  ses serviteurs, et une somme considrable pour
acheter une terre, dans laquelle ce ministre passe aujourd'hui les
dernires annes d'une vie utile et justement honore.

[En marge: Cration de la Cour des comptes.]

Une seule institution manquait encore pour que l'administration de la
France ne laisst plus rien  dsirer. On avait runi dans la
comptabilit centrale, comme dans un foyer o des rayons lumineux
viennent se concentrer pour rpandre plus d'clat, tous les moyens de
contrle et de constatation mathmatique. Mais cette comptabilit
n'avait qu'une autorit purement administrative. Ses dcisions 
l'gard des comptables taient insuffisantes dans certains cas, pour
les contraindre ou pour les librer, et,  l'gard du pays, elles
n'avaient d'autre valeur morale que celle d'un tmoignage rendu par
les administrateurs du Trsor sur eux-mmes et sur leurs subordonns.
Il restait  crer une juridiction plus leve, c'est--dire une
magistrature apurant tous les comptes, dchargeant valablement les
comptables, dgageant leurs personnes et leurs biens hypothqus 
l'tat, affirmant, aprs un examen fait en dehors des bureaux des
finances, l'exactitude des comptes prsents, et donnant  leur
rglement annuel la forme et la solennit d'un arrt de cour suprme.
Il fallait enfin crer une Cour des comptes. Napolon y avait souvent
pens, et il ralisa au retour de Tilsit cette grande pense.

[En marge: La nouvelle Cour des comptes institue sur le modle fort
amlior des anciennes Chambres des comptes.]

[En marge: Le jugement des ordonnateurs refus  la nouvelle Cour des
comptes.]

Il avait exist autrefois en France, sous le titre de Chambres des
comptes, des tribunaux de comptabilit, exerant sur les comptables
une surveillance active, remplaant jusqu' un certain degr celle
qu'une trsorerie mal organise ne pouvait exercer alors, ayant sur
eux les pouvoirs d'une juridiction criminelle, charge de poursuivre
les dlits de concussion, mais expose aussi  tre dessaisie par un
gouvernement arbitraire, et l'ayant t plus d'une fois quand il
s'agissait de riches comptables, hautement protgs parce qu'ils
avaient t hautement corrupteurs. C'tait l un premier modle qu'il
fallait amliorer, et adapter aux institutions, aux moeurs,  la
rgularit des temps nouveaux. Depuis l'abolition en 1789 des Chambres
des comptes, ensevelies avec les parlements dans une ruine commune, il
n'avait exist qu'une commission de comptabilit, indpendante  la
vrit du Trsor, mais prive de caractre, trop peu nombreuse, et
ayant laiss s'arrirer un nombre immense de comptes. Napolon,
obissant  son got pour l'unit, et se conformant au caractre de la
nouvelle administration franaise, centralise dans toutes ses
parties, ne voulut qu'une seule Cour des comptes, qui aurait rang gal
au Conseil d'tat et  la Cour de cassation, et viendrait
immdiatement aprs ces deux grands corps. Elle dut juger,
directement, individuellement, et tous les ans, les receveurs gnraux
et les payeurs, c'est--dire les agents de la recette et de la
dpense. On ne lui attribua aucune action criminelle sur eux, car
c'et t dplacer les juridictions, mais on lui donna le pouvoir de
les dclarer tous les ans quittes envers l'tat pour leur gestion
annuelle, et de librer leurs biens, c'est--dire de dcider les
questions d'hypothque. On la chargea enfin de tenir des cahiers
d'observations sur la fidle excution des lois de finances, cahiers
remis chaque anne au chef de l'tat par le prince architrsorier de
l'Empire. On discuta vivement devant Napolon, et dans le sein du
Conseil d'tat, si la nouvelle Cour des comptes jugerait ou ne
jugerait pas les ordonnateurs, c'est--dire si elle se bornerait 
constater que les agents des recettes avaient peru des deniers
lgalement vots, et en avaient rendu un compte fidle, que les agents
de la dpense avaient acquitt des dpenses lgalement autorises, ou
bien si elle irait jusqu' dcider que les ordonnateurs, c'est--dire
les ministres, avaient bien ou mal administr, avaient, par exemple,
bien ou mal achet les bls destins  nourrir l'arme, les chevaux
destins  remonter la cavalerie, qu'ils avaient t, en un mot, ou
n'avaient pas t dispensateurs intelligents, conomes et habiles de
la fortune publique. Aller jusque-l, c'tait donner  des magistrats,
qui devaient tre inamovibles pour tre indpendants, le moyen, et
avec le moyen la tentation, d'arrter la marche du gouvernement
lui-mme, en leur permettant de s'lever du jugement des comptes au
jugement des agents suprmes du pouvoir. Le gouvernement et abdiqu
son autorit en faveur d'une juridiction inamovible, ds lors
invincible dans ses carts. Il fut donc rsolu que la nouvelle Cour
des comptes ne jugerait que les comptables, jamais les ordonnateurs;
et, pour plus de sret, il fut tabli que ses dcisions, loin d'tre
sans appel, pourraient tre dfres au Conseil d'tat, juridiction
souveraine,  la fois impartiale et imbue de l'esprit de gouvernement,
d'ailleurs amovible, et toujours facile  ramener si elle avait pu
s'garer.

[En marge: Organisation et composition de la nouvelle Cour.]

Restait  rgler l'organisation de la nouvelle Cour. On voulut
proportionner le nombre de ses membres  l'tendue de sa tche.
D'abord pour que l'examen auquel elle se livrerait ft rel, et ne
devnt pas une simple homologation du travail excut dans les bureaux
des finances, on institua, sous le nom de conseillers rfrendaires,
une premire classe de magistrats, n'ayant pas voix dlibrative,
aussi nombreux que la multiplicit des comptes l'exigerait, et chargs
de vrifier chacun de ces comptes, les pices comptables sous les
yeux. Ils devaient soumettre le rsultat de leur travail  la haute
magistrature des conseillers-matres, qui seuls auraient voix
dlibrative, et seraient diviss en trois chambres de sept membres
chacune, six conseillers et un vice-prsident. Il fut tabli que,
suivant la gravit des questions, les trois chambres se runiraient en
une seule assemble, sous la prsidence d'un premier prsident, qui,
avec un procureur gnral, devait tre  la tte de la compagnie, lui
donner l'impulsion et la direction. Ce corps respectable, qui a depuis
rendu de si grands services  l'tat, devait prendre rang
immdiatement aprs la Cour de cassation, et recevoir les mmes
traitements. On lui assigna, ds son dbut, une tche difficile, et
qu'il pouvait seul accomplir, c'tait d'apurer les comptabilits
arrires, dont le nombre ne s'levait pas  moins de 2,300, dont la
date remontait  la cration des assignats, et dont la dernire
commission de comptabilit n'avait jamais pu achever l'examen. Cet
examen tait difficile, car il fallait distinguer entre les comptables
de bonne foi, qui avaient souffert des variations continuelles du
papier-monnaie, et les comptables frauduleux qui en avaient profit.
Il tait non-seulement difficile mais urgent, urgent pour l'tat qui
avait  rclamer des valeurs considrables, et pour les familles des
comptables morts ou rvoqus, qui avaient  se dbarrasser de
l'hypothque lgale mise sur tous leurs biens. La nouvelle Cour reut
le pouvoir d'arbitrer  l'gard de ces comptabilits arrires, tandis
que pour les comptes nouveaux elle devait s'en tenir  l'application
rigoureuse des lois. Elle s'acquitta bientt de cet arbitrage, avec
autant de justice qu'elle en montra depuis dans l'application pure et
simple des lois de finances, dont elle a la garde, comme la Cour de
cassation a la garde des lois civiles et criminelles de notre pays.

[En marge: M. de Marbois tir de sa disgrce pour prsider la Cour des
comptes.]

Cette institution, qui devait avoir des rsultats si utiles et si
durables pour l'administration tout entire, eut encore l'avantage
secondaire de fournir des emplois honorables et lucratifs aux membres
les plus distingus du Tribunat, que Napolon tenait  placer d'une
manire convenable, car dans ses conceptions tout se liait et
s'enchanait fortement. Il composa donc la nouvelle Cour des comptes
avec les membres de la commission de comptabilit qui venait d'tre
supprime, et avec les membres du Tribunat qui venait d'tre supprim
galement. MM. Jard-Panvilliers, Delpierre, Brire de Surgy, les deux
premiers membres du Tribunat, le troisime membre de la commission de
comptabilit, furent nomms vice-prsidents de la nouvelle Cour. M.
Garnier, membre de la commission de comptabilit, en fut nomm
procureur gnral. Restait  pourvoir  la charge importante de
premier prsident. C'tait le cas de rparer envers un homme
respectable les rigueurs passagres dont il avait t l'objet. Cet
homme tait M. de Marbois, destitu en 1806 des fonctions de ministre
du Trsor, pour avoir manqu de finesse et de fermet dans ses
relations avec les ngociants runis. Napolon avait eu tort
d'attendre de lui ces qualits, et de le punir parce qu'il ne les
avait pas. Il rpara ce tort, en le mettant  sa vritable place,
celle de premier prsident de la Cour des comptes, car M. de Marbois
tait bien plus fait pour tre le premier magistrat de la finance que
pour en tre l'administrateur actif et avis.

[En marge: Travaux publics.]

[En marge: Grandes routes.]

[En marge: Ponts.]

 ces soins donns  la comptabilit de l'Empire, Napolon ajouta des
soins non moins actifs pour les grands travaux d'utilit gnrale.
S'occupant de ce sujet avec M. Crtet, ministre de l'intrieur, avec
MM. Regnault et de Montalivet, membres du Conseil d'tat, avec les
ministres des finances et du Trsor public, il prit des rsolutions
nombreuses, qui avaient pour but, ou d'imprimer une plus grande
activit aux travaux dj commencs, ou d'en ordonner de nouveaux. Le
rtablissement de la paix, la diminution suppose prochaine des
dpenses publiques, la facult de puiser dans le trsor de l'arme
soit pour galer les recettes aux dpenses, soit pour contracter des
emprunts  un taux modique sans recourir au crdit, permettaient 
Napolon de suivre les inspirations de son gnie crateur. Treize
mille quatre cents lieues de grandes routes, formant le vaste rseau
des communications de l'Empire, avaient t ou rpares, ou
entretenues aux frais du Trsor public. Deux routes monumentales,
celles du Simplon et du Mont-Cenis, venaient d'tre acheves. Napolon
fit allouer des fonds pour entreprendre enfin celle du Mont-Genvre.
Il ouvrit les crdits ncessaires pour tripler les ateliers de la
grande route de Lyon au pied du Mont-Cenis, pour doubler ceux de la
route de Savone  Alexandrie, destine  relier la Ligurie au Pimont,
pour tripler ceux de la grande route de Mayence  Paris, l'une de
celles auxquelles il attachait le plus d'importance. Il dcrta en
outre l'ouverture d'une route non moins utile  ses yeux, celle de
Paris  Wesel. Quatre ponts taient termins parmi ceux qui avaient
t antrieurement dcrts. Dix taient en construction, notamment
ceux de Roanne et de Tours sur la Loire, de Strasbourg sur le Rhin,
d'Avignon sur le Rhne. Il ordonna celui de Svres sur la Seine,
l'achvement sur la mme rivire de celui de Saint-Cloud, dont une
partie tait en bois, celui de la Scrivia entre Tortone et Alexandrie,
celui enfin de la Gironde devant Bordeaux, qui est devenu l'un des
plus grands monuments de l'Europe.

[En marge: Canaux.]

Les canaux, moyen alors le seul connu de procurer aux transports par
terre la facilit et le bas prix des transports par mer, n'avaient
cess d'attirer l'attention de Napolon. Dix grands canaux, destins 
unir toutes les parties de l'Empire entre elles, l'Escaut avec la
Meuse, la Meuse avec le Rhin[7], le Rhin avec la Sane et le Rhne[8],
l'Escaut avec la Somme, la Somme avec l'Oise et la Seine[9], la Seine
avec la Sane et le Rhne[10], la Seine avec la Loire, la Loire avec
le Cher, la mer au nord de la Bretagne avec la mer au midi, les uns
tellement naturels, tellement anciens qu'ils avaient t projets,
mme entrepris dans les dix-septime et dix-huitime sicles, les
autres entirement imagins par Napolon, tous ou continus ou
commencs par lui, taient en pleine excution. Le canal dit _du
Nord_, qui devait mettre en communication l'Escaut et la Meuse, la
Meuse et le Rhin, et affranchir les Pays-Bas de la Hollande, conu par
Napolon, possible pour lui seul,  cause de la runion  la France
des pays traverss par ce canal, tait dfinitivement rsolu et trac.
Les travaux rcemment adjugs commenaient  s'excuter. Le percement
de Saint-Quentin, difficult principale du canal qui devait runir
l'Escaut  la Somme, la Somme  la Seine, tait termin, et promettait
la prompte ouverture de la navigation de Paris  Anvers. Le canal de
l'Ourcq, achev aux quatre cinquimes, allait apporter  Paris les
eaux de la Marne. En attendant, les eaux de la Beuvronne pouvant
arriver jusqu'au bassin de la Villette, Napolon voulut les introduire
tout de suite dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Le canal
de Bourgogne, voeu et cration du dix-huitime sicle, avait t
abandonn depuis long-temps. Napolon avait fait continuer la partie
de Dijon  Saint-Jean-de-Losne. Sur vingt-deux cluses dont se
composait cette partie, onze, excutes sous son rgne, venaient
d'tre termines. La navigation allait donc devenir possible de Dijon
 la Sane. De l'Yonne  Tonnerre il fallait dix-huit cluses, et on y
travaillait. Mais le point important de l'oeuvre consistait  franchir
les fates qui sparent le bassin de la Seine de celui de la Sane.
Jusqu'ici les moyens proposs paraissaient insuffisants. Napolon
ordonna de reprendre d'abord par des tudes, et le plus tt possible
par des travaux sur le sol, cette grande ligne de navigation. Aprs
avoir fait un examen des difficults que prsentait le canal du Rhne
au Rhin, qu'il avait fort  coeur d'excuter, et auquel il avait
permis qu'on donnt son nom, il lui assigna de nouveaux fonds. Le
canal de Beaucaire tait achev. Il fit examiner la situation de celui
du Midi, gloire ternelle de Riquet, se proposant de le continuer
jusqu' Bordeaux. Il fit reprendre celui du Berry, tendant  prolonger
la navigation du Cher, depuis Montluon jusqu' la Loire. Il ordonna
de nouveaux travaux sur celui de La Rochelle, indispensable  ce grand
tablissement maritime, et sur ceux d'Ille-et-Rance, du Blavet, de
Nantes  Brest, destins  percer dans tous les sens,  rendre
navigable dans toutes les directions, la pninsule de Bretagne, et 
faciliter les approvisionnements de nos grands ports militaires.

[Note 7: Canal du Nord.]

[Note 8: Canal Napolon, depuis canal du Rhne au Rhin.]

[Note 9: Canal de Saint-Quentin.]

[Note 10: Canal de Bourgogne.]

[En marge: Amlioration du cours des rivires.]

[En marge: Places fortes.]

 cette navigation artificielle des canaux il pensait avec raison que
devait s'ajouter la navigation naturelle des fleuves et rivires, et
que pour cela il en fallait amliorer le cours. Il ordonna d'tudier
dix-huit rivires, sur lesquelles du reste certains travaux taient
dj entrepris. Toujours consquent dans ses conceptions, il passa des
canaux et des fleuves aux ports. Il consacra de nouveaux fonds  celui
de Savone, qui tait l'un des aboutissants de la route d'Alexandrie.
On sait quelles merveilles s'accomplissaient  Anvers, o de vastes
bassins, creuss comme par enchantement, contenaient dj des
vaisseaux  trois ponts, qu'ils avaient reus des chantiers tablis
dans l'enceinte de cette grande ville, et qu'ils transmettaient par
l'Escaut  Flessingue. En arrangement avec la Hollande pour se faire
cder Flessingue, Napolon y ordonna des travaux, afin de rendre
l'entre, la sortie, le mouillage de ce port plus faciles, et d'y
mettre les flottes  l'abri de l'ennemi.  Dunkerque,  Calais, il
alloua des fonds pour allonger les jetes.  Cherbourg, la grande
jete destine  former un port tait sortie de l'eau, et avait t
couronne par une batterie, dite _batterie Napolon_. La continuation
de cette superbe entreprise, oeuvre de Louis XVI, reut de nouvelles
allocations, quoiqu'elle rappelt l'une des gloires de l'ancienne
monarchie. Napolon livra enfin  un nouvel examen le systme entier
des places fortes de l'Empire. Il voulut leur consacrer une somme qui
n'tait pas moins de 12 millions par an, et il la distribua entre
elles, en raison de leur importance, qu'il apprcia et fixa en les
classant de la manire suivante: Alexandrie, Mayence, Wesel,
Strasbourg, Kehl, etc.

[En marge: Travaux de Paris.]

Mais jamais il ne s'occupait de grands travaux sans songer  Paris,
Paris son sjour, le centre de son gouvernement, la ville de sa
prdilection, la capitale qui rsumait en elle-mme la grandeur, la
prdominance morale de la France sur toutes les nations. Il s'tait
promis de ne pas finir son rgne sans l'avoir couverte de monuments
d'art et d'utilit publique, sans l'avoir rendue aussi salubre que
magnifique. Dj, grce  lui, trente fontaines, au lieu de verser l'eau
pendant quelques heures, la versaient jour et nuit. L'avancement du
canal de l'Ourcq permettait encore d'ajouter  cette abondance, et de
faire couler l'eau sans interruption, dans les autres fontaines
anciennes ou nouvelles. En ce moment s'levaient, par la main de
plusieurs milliers d'ouvriers, les deux arcs de triomphe du Carrousel et
de l'toile, la colonne de la place Vendme, la faade du Corps
Lgislatif, le temple de la Madeleine, alors dit Temple de la Gloire,
le Panthon. Le pont d'Austerlitz, jet sur la Seine,  l'entre de
cette rivire dans Paris, tait achev. Le pont d'Ina, jet sur la
Seine  sa sortie, se construisait, et la capitale de l'Empire allait
ainsi tre enferme entre deux souvenirs immortels. Napolon avait
enjoint  l'administration de la Banque de btir un htel pour ce grand
tablissement. Il avait dcrt le palais de la nouvelle Bourse, et en
faisait chercher l'emplacement. La grande rue Impriale, rsolue en
1806, devait tre commence prochainement. C'tait assez, en fait de
monuments d'art, et il fallait s'occuper de monuments d'utilit
publique. Napolon, dans l'un de ses conseils, dcida que de longues
galeries couvertes seraient construites dans les principaux marchs,
pour y mettre  l'abri des intempries des saisons les acheteurs et les
vendeurs; qu' la place de quarante tueries, o l'on abattait les
bestiaux destins  l'alimentation de Paris, et qui taient aussi
insalubres que dangereuses, on lverait quatre grands abattoirs aux
quatre principales extrmits de Paris; que la coupole de la Halle aux
bls serait reconstruite; enfin que de vastes magasins, capables de
contenir plusieurs millions de quintaux de grain, seraient btis du ct
de l'Arsenal, prs de la gare du canal Saint-Martin, au point mme o
venaient aboutir les voies navigables. Il avait donn des soins assidus
et consacr des sommes considrables  l'approvisionnement de Paris;
mais il pensait que ce n'tait pas tout que d'acheter des bls pour
vingt millions de francs, comme il l'avait fait  une autre poque,
qu'il fallait en outre avoir un lieu dans lequel on pt les dposer, et
c'est  cette pense que sont dus les greniers d'abondance existant
aujourd'hui prs de la place de la Bastille.

[En marge: Moyens financiers imagins pour suffire  la dpense des
nouvelles crations.]

[En marge: Loi qui ordonne le concours des dpartements  certains
travaux d'utilit gnrale et particulire.]

Pour tous ces travaux, rpandus du centre  la circonfrence de
l'Empire, le budget de l'intrieur monta instantanment de trente et
quelques millions  56. Le fonds de rserve, plac dans le budget
comme ressource, et enfin des sommes complmentaires qu'on savait o
prendre, devaient suffire  ces excdants de dpense, ordonns, non
dans des vues intresses d'utilit locale, mais dans des vues
gnrales de bien public, et ne dpassant jamais une sage mesure,
malgr la fougue cratrice du chef de l'tat. Cependant Napolon
voulait soulager le Trsor, ou plutt lui mnager le moyen de pourvoir
sans cesse  de nouvelles entreprises, et il imagina pour arriver  ce
but diverses combinaisons. D'abord l'abolition des dix centimes de
guerre, rcemment accorde, lui parut une occasion dont on devait
profiter. Il suffisait de retenir une petite partie de ce bienfait
dans quelques dpartements, trois ou quatre centimes par exemple, pour
crer des ressources considrables. Napolon pensa que certains
travaux, quoique ayant un haut caractre d'utilit gnrale, comme le
canal de Bourgogne, le canal du Berry, la route de Bordeaux  Lyon,
prsentaient, en mme temps, un caractre vident d'utilit
particulire et locale; que les dpartements feraient volontiers des
sacrifices pour en acclrer l'achvement, et qu'on trouverait dans
leur concours, avec une plus grande justice distributive, des moyens
d'excution plus considrables. Ce n'tait pas l une vaine
esprance, car plusieurs dpartements s'taient dj volontairement
imposs, pour contribuer  ces vastes travaux d'utilit gnrale et
particulire. Mais ces votes avaient l'inconvnient d'tre
temporaires, soumis aux vicissitudes des dlibrations des conseils
gnraux, et on ne pouvait gure fonder sur une pareille base des
entreprises durables. Napolon rsolut donc de prsenter une loi, en
vertu de laquelle la participation des dpartements  certains travaux
serait quitablement rgle, et les centimes jugs ncessaires imposs
pour un nombre d'annes dtermin. Trente-deux dpartements se
trouvrent dans ce cas. La plus grande dure des centimes tait de
vingt et un ans, la moindre de trois, la moyenne de douze; le maximum
des centimes imposs 6, la moyenne 2-2/3. Ainsi les dpartements de la
Cte-d'Or et de l'Yonne, avec l'arrondissement de Bar, durent
concourir au canal de Bourgogne; ceux de l'Allier et du Cher, au canal
du Berry; ceux du Rhne, de la Loire, du Puy-de-Dme, de la Corrze,
de la Dordogne et de la Gironde,  la grande route de Bordeaux  Lyon.
Il serait trop long de citer les autres. En gnral la proportion du
concours de l'tat et du dpartement tait fixe  la moiti pour
chacun. Cette imposition n'tait aprs tout qu'un moindre dgrvement
de la contribution foncire, et la source d'immenses avantages pour
les localits imposes. Un subside annuel tant ds lors assur par la
loi qui imposait les centimes, il tait possible de contracter des
emprunts, puisqu'on avait le moyen d'en servir les intrts. On
s'adressa au prteur ordinaire, au trsor de l'arme, qui, suivant
les intentions de Napolon, devait tendre  se procurer des revenus
solides, en plaant bien ses capitaux. Ce trsor prta immdiatement
au prfet de la Seine huit millions pour les travaux de Paris.
D'autres villes, ainsi que plusieurs dpartements, eurent recours 
cette bienfaisante dispensation des richesses acquises par la
victoire. Tirant toujours de chaque ide tout ce qu'elle renfermait
d'utile, Napolon imagina de pousser plus loin encore l'emploi de ce
genre de ressources. Trois canaux parmi ceux que nous venons
d'numrer, ceux de l'Escaut au Rhin, du Rhin au Rhne, du Rhne  la
Seine, lui paraissaient plus dignes de fixer son attention, et de
devenir l'objet de son activit toute-puissante.  ct de ces trois
canaux, et presque dans leur voisinage, s'en trouvaient trois autres,
achevs ou prs de l'tre, et pouvant donner des revenus prochains:
c'taient les canaux de Saint-Quentin, d'Orlans, du Midi. Napolon
rsolut de les terminer sur-le-champ, de les vendre ensuite  des
capitalistes sous forme d'actions qui devaient rapporter 6 ou 7 pour
cent, se faisant fort de procurer un acheteur pour toutes celles que
le public ne prendrait pas. Cet acheteur, comme on le pense bien,
c'tait toujours le trsor de l'arme.--Ces sommes, dit-il au ministre
de l'intrieur, vous les emploierez  pousser l'excution des trois
canaux dont l'achvement importe si fort  la prosprit de l'Empire,
et, ces trois derniers achevs, je les vendrai  un acheteur qui les
prendra encore, et en promenant ainsi d'un ouvrage sur un autre un
capital de trois ou quatre cents millions, accru des prestations
annuelles de l'tat et des dpartements, nous changerons en peu
d'annes la face du sol.--

Son projet tait, aprs avoir mis toutes ces entreprises en mouvement,
aprs avoir fait voter dans une courte session, outre le budget, les
mesures lgislatives dont il avait besoin pour l'excution de ses
plans, de donner avant l'hiver quelques jours  l'Italie, voulant
apporter,  elle aussi, le bienfait de ses regards crateurs. Il se
proposait de rsoudre  son retour les questions restes sans
solution, pour qu'au printemps les travaux pussent commencer dans tout
l'Empire. Il ordonna donc au ministre de l'intrieur de soumettre
toutes ces ides  un examen approfondi, afin de les raliser le plus
promptement possible. Si nous ne nous htons, lui disait-il, nous
mourrons avant d'avoir vu la navigation ouverte sur ces trois grands
canaux. Des guerres, des gens ineptes arriveront, et ces canaux
resteront sans tre achevs! Tout est possible en France, dans ce
moment o l'on a plutt besoin de chercher des placements d'argent que
de l'argent... J'ai des fonds destins  rcompenser les gnraux et
les officiers de la grande arme. Ces fonds peuvent leur tre donns
aussi bien en actions sur les canaux qu'en rentes sur l'tat ou en
argent... Je serais oblig de leur donner de l'argent, si quelque
chose comme cela n'tait promptement tabli... J'ai fait consister la
gloire de mon rgne  changer la face du territoire de mon Empire.
L'excution de ces grands travaux publics est aussi ncessaire 
l'intrt de mes peuples qu' ma propre satisfaction.--

De plus, Napolon tenait beaucoup  l'extinction de la mendicit.
Pour arriver  l'abolir il voulait crer des maisons dpartementales,
dans lesquelles on fournirait aux mendiants du travail et du pain, et
dans lesquelles aussi on les enfermerait de force lorsqu'on les
trouverait demandant l'aumne sur les places publiques ou sur les
grandes routes. Il exigeait qu'on ouvrt avant peu des maisons de ce
genre, dans tous les dpartements.--J'attache, crivait-il dans la
mme lettre au ministre de l'intrieur, une grande importance et une
grande ide de gloire  dtruire la mendicit. Les fonds ne manquent
pas, mais il me semble que tout marche lentement; et cependant les
annes s'coulent! Il ne faut point passer sur cette terre sans y
laisser des traces qui recommandent notre mmoire  la postrit. Je
vais faire une absence d'un mois. Faites en sorte qu' mon retour vous
soyez prt sur toutes ces questions, que vous les ayez examines en
dtail, afin que je puisse, par un dcret gnral, porter le dernier
coup  la mendicit. Il faut qu'avant le 15 dcembre vous ayez trouv,
sur les quarts de rserve et sur les fonds des communes, les
ressources ncessaires  l'entretien de soixante ou cent maisons pour
l'extirpation de la mendicit, que les lieux o elles seront places
soient dsigns, et le rglement gnral mri. N'allez pas me demander
encore des trois ou quatre mois pour obtenir des renseignements. Vous
avez de jeunes auditeurs, des prfets intelligents, des ingnieurs des
ponts-et-chausses instruits; faites courir tout cela, et ne vous
endormez point dans le travail ordinaire des bureaux.... Les soires
d'hiver sont longues, remplissez vos portefeuilles, afin que nous
puissions, pendant les soires de ces trois mois, discuter les moyens
d'arriver  ces grands rsultats.

[En marge: mission des nouvelles actions de la Banque de France.]

Dans cette ardeur extrme qui le portait  acclrer,  prcipiter
mme l'accomplissement du bien, il s'occupa galement de la Banque de
France, dont il voulait faire l'un des principaux instruments de la
prosprit publique. Il avait exig en 1806 que ce grand tablissement
changet sa constitution, et prt la forme monarchique, au lieu de la
forme rpublicaine qu'il avait auparavant, rsultat obtenu en lui
donnant un gouverneur, et trois rgents nomms par le ministre des
finances. Il avait voulu de plus que le capital de la Banque ft
proportionn au rle qu'il lui destinait, et qu'au lieu de 45 mille
actions elle en mt 90 mille, ce qui devait porter son capital de 45
 90 millions. Ces actions n'avaient pas encore t mises, parce que
la Banque craignait de ne pas trouver l'emploi des fonds qui en
proviendraient, depuis surtout que Napolon avait jug plus expdient
de faire excuter le service du Trsor par le Trsor lui-mme, et
qu'il avait consacr  ce service une somme de 84 millions, dont plus
de moiti tait dj verse. Le rsultat de cette excellente mesure
tait cependant de laisser sans emploi les capitaux habitus  se
placer sur les _obligations_ et _bons  vue_. Napolon tait enchant
de l'embarras qu'il causait ainsi  certains capitalistes; car
c'tait, disait-il, mettre dans la ncessit de chercher dans le
commerce, dans l'industrie, dans les grands travaux publics, des
placements que ne leur offraient plus les valeurs du Trsor. La
Banque, qui ordinairement se livrait aussi  l'escompte de ces
valeurs, et qui ne pouvait plus s'en procurer, hsitait  mettre ses
45 mille actions nouvelles. Napolon la fora de les mettre,
promettant de lui fournir bientt,  elle et  tous les capitalistes,
l'emploi de leur argent, par la multiplication des entreprises de tout
genre. Dans son langage figur, il disait  la Banque de France: Avec
le penchant qui existe dans notre pays  tout centraliser  Paris,  y
centraliser les payements comme le gouvernement lui-mme, la Banque
doit y devenir le plus grand des agents commerciaux; elle doit tre
vraiment digne de son nom de Banque de France, et devenir pour Paris
ce que la Tamise, qui apporte tout  Londres, est pour Londres. Il
exigea donc l'mission des 45 mille nouvelles actions, qui, du reste,
se placrent avec avantage, car mises  1,200 francs (1,000 francs
reprsentaient le capital de l'action, 200 francs reprsentaient
d'anciens bnfices accumuls), elles se ngociaient  1,400 francs.
Les trois effets publics du temps taient la rente 5 pour cent, les
actions de la Banque, et les rescriptions sur domaines nationaux,
inventes pour liquider l'arrir. Le 5 pour cent,  l'poque dont il
s'agit (aot 1807), se vendait 93 francs, les actions de la Banque
1,425, les rescriptions 92. Le taux de ces dernires tait devenu
presque invariable.

[En marge: Baisse de l'intrt de 5  4 pour cent.]

Napolon demanda que l'intrt ft rduit  4 pour cent  la Banque,
mesure qu'elle adopta avec empressement. Il ordonna que l'intrt des
cautionnements ft rduit, pour les uns de 6  5, pour les autres de
5  4. Enfin il poussa l'impatience du bien jusqu' vouloir fixer  3
et 3-1/2, l'intrt que la caisse de service allouait aux capitaux.
N'ayant pas besoin d'argent, en versant abondamment  cette caisse, il
soutenait qu'il ne fallait garder que les fonds qui pouvaient se
contenter de cette rmunration, renvoyer les autres au commerce, et
forcer ainsi la baisse de l'intrt par tous les moyens dont pouvait
disposer le gouvernement. Mais M. Mollien l'arrta en lui prouvant
qu'un tel rsultat tait prmatur, car l'argent promis  la caisse
n'tait pas entirement vers, et on avait encore besoin des
ressources qui l'alimentaient ordinairement. Le succs d'une telle
mesure et t infaillible l'anne suivante, si de nouvelles
entreprises au dehors n'taient venues dtourner les capitaux comme
les soldats de la France de leur emploi le meilleur, le plus utile, le
plus sr.

[En marge: Essor de l'industrie et du commerce en aot 1807.]

L'aspect sinon effrayant, du moins triste, que la guerre avait pris
durant l'hiver de 1807, joint aux rigueurs de la saison,  l'absence
de la cour impriale, avait ralenti un moment l'activit des affaires,
particulirement  Paris. Mais le rtablissement de la paix
continentale, l'esprance de la paix maritime, avaient rendu le plus
vif essor aux imaginations, et de toutes parts on commenait 
fabriquer dans les manufactures, et  faire dans les maisons de
commerce des projets de spculation qui embrassaient l'tendue entire
du continent. Bien que les produits de la Grande-Bretagne franchissent
encore le littoral europen, par quelques issues ignores de
Napolon, nanmoins ils avaient de la peine  pntrer, et beaucoup
plus encore  circuler. Les fils et les toffes de coton, qui, grce
aux lois prohibitives rendues alors en France, avaient t fabriqus
avec bnfice, en grande quantit, et avec un commencement de
perfection, remplaaient les produits anglais du mme genre, passaient
le Rhin  la suite de nos armes, et se rpandaient en Espagne, en
Italie, en Allemagne. Nos soieries, sans rivales dans tous les temps,
remplissaient les marchs de l'Europe, ce qui causait  Lyon une
satisfaction gnrale. Nos draps, qui avaient l'avantage de la matire
premire, depuis que les laines espagnoles manquaient aux Anglais et
surabondaient pour nous, chassaient les draps anglais de toutes les
foires du continent, car ils avaient la supriorit non-seulement de
la qualit, mais de la beaut.

Ce n'taient pas, au surplus, nos produits seuls qui gagnaient 
l'exclusion des produits anglais. La Saxe, la plus industrieuse des
provinces allemandes, envoyait dj des charbons par l'Elbe 
Hambourg, des draps fabriqus avec les belles laines saxonnes sur des
marchs o ils n'avaient jamais pntr, et les mtaux de l'Erzgebirge
partout o manquaient les mtaux de l'Amrique. Nos fers et les fers
allemands profitaient aussi beaucoup de l'exclusion des fers anglais
et sudois, et se perfectionnaient  vue d'oeil.

Par la puissance de la mode, puissance lgre et fantasque, qui
partage avec la sainte puissance de la conscience le privilge
d'chapper au pouvoir, mais qui cependant obit volontiers  la
gloire, Napolon s'efforait de faire prvaloir l'usage des produits
fabriqus avec des matires d'origine continentale. Il voulait qu'on
prfrt par exemple la toile et le linon, composs de chanvre et de
lin,  la mousseline fabrique avec du coton. Il voulait aussi qu'on
prfrt la soierie au simple drap, ce qui devait entraner un retour
vers le luxe de l'ancien rgime, vers ce temps o les hommes, au lieu
de se vtir de la modeste toffe qu'on appelle le drap noir,
s'habillaient en toffes aussi riches que celles qui sont employes
aux robes des femmes. Et il encourageait ce retour au luxe, comme le
retour  la noblesse, aux titres, aux dotations, par des raisons  lui
propres, raisons srieuses, qui le dirigeaient toujours dans les
choses en apparence les plus futiles.

[En marge: Premiers emplois de la vapeur dans l'industrie et la
navigation.]

Sauf nos industries maritimes qu'il cherchait  ddommager de leur
inaction par d'immenses crations navales, nos autres industries
trouvaient donc une cause puissante de dveloppement dans cette
situation extraordinaire que Napolon avait procure  la France.
Mais, chose singulire, la plus grande des forces mcaniques, celle de
la vapeur, qui, par sa puissance expansive, anime aujourd'hui
l'industrie humaine tout entire, qui fait mouvoir tant de mtiers,
qui pousse tant de btiments, qui est, avec la paix, la cause
principale du bien-tre des classes infrieures et du luxe des classes
suprieures, la force de la vapeur, chappant seule aux regards de
Napolon, se dveloppait  ct de lui et sans lui. Ces machines,
dites alors machines  feu, de leur phnomne le plus apparent,
grossirement construites, consommant une quantit excessive de
combustible, n'taient employes que sur les houillres,  cause du
bon march du charbon dans ces sortes d'tablissements. La Socit
d'encouragement pour l'industrie proposait un prix, afin de
rcompenser ceux qui les rendraient d'un usage plus pratique et plus
conomique; et,  deux mille lieues de nos rivages, Fulton, peu cout
de Napolon en 1803, parce que celui-ci avait besoin pour passer la
mer, non pas d'un moyen  l'essai, mais d'un moyen prouv, tait all
faire l'exprience d'un bateau m par ce qu'on appelait alors la
machine  feu. Il avait excut le double trajet de New-York  Albany,
et d'Albany  New-York, en quatre jours, et avait  peine attir les
regards du monde, dont trente ans plus tard il devait changer la face.
Ce n'est pas la premire fois qu'une grande invention due  des gnies
secondaires mais spciaux, a pass  ct de gnies suprieurs sans
attirer leur attention. La poudre  canon, qui, en dtruisant  la
guerre l'empire de la force physique, contribua si puissamment  une
rvolution dans les moeurs europennes, fut non-seulement odieuse 
l'hroque Bayard, mais inspira le ddain de Machiavel, ce juge si
profond des choses humaines, cet auteur, si admir par Napolon, du
trait sur la guerre, et fut considre par lui comme une invention
phmre et de nulle consquence.

[En marge: Prparation du nouveau Code de commerce.]

Pensant qu'une bonne lgislation est, avec les capitaux et les
dbouchs, le plus grand bien qu'on puisse procurer au commerce,
Napolon avait ordonn  l'archichancelier Cambacrs de faire
prparer un code commercial. Ce code venait effectivement d'tre
rdig. On en avait emprunt le fond aux nations maritimes les plus
clbres, et la forme simple et analytique  l'esprit franais, qui,
plus que jamais, brillait sous ce rapport dans la rdaction des lois,
parce que, conues sur un plan uniforme et vaste, soigneusement
remanies dans leur rdaction au Conseil d'tat, elles n'taient
jamais retouches par le Corps lgislatif, qui les adoptait ou les
rejetait sans amendement. Ce code, tout prpar au moment du retour de
Napolon, devait, avec les autres mesures dont nous venons de parler,
tre prsent au Corps lgislatif dans la courte session qui se
prparait.

[En marge: Dotations accordes aux gnraux et soldats, ainsi qu'aux
fonctionnaires de l'ordre civil.]

Il tait temps que Napolon accordt enfin  ses glorieux soldats les
rcompenses qu'il leur avait promises, et qu'ils avaient si bien
mrites durant les deux dernires campagnes. Mais ce fut dans la
forme mme de ces rcompenses qu'il fit surtout clater son gnie
organisateur et puissant. Il se serait bien gard, en effet, de leur
jeter les dpouilles des vaincus, pour qu'ils les dvorassent dans une
orgie. Il voulait avec ce qu'il leur donnerait fonder de grandes
familles, qui entourassent le trne, concourussent  le dfendre,
contribuassent  l'clat de la socit franaise, sans nuire  la
libert publique, sans entraner surtout aucune violation des
principes d'galit proclams par la rvolution franaise.
L'exprience a prouv qu'une aristocratie ne nuit point  la libert
d'un pays, car l'aristocratie anglaise n'a pas moins contribu que les
autres classes de la nation  la libert de la Grande-Bretagne. La
raison dit encore qu'une aristocratie peut tre compatible avec le
principe de l'galit,  deux conditions: premirement, que les
membres qui la composent ne jouissent d'aucuns droits particuliers, et
subissent en tout la loi commune; secondement, que les distinctions
purement honorifiques accordes  une classe soient accessibles  tous
les citoyens d'un mme tat qui les ont achetes par leurs services ou
leurs talents. C'est l ce qu'il y avait de raisonnable dans les voeux
de la rvolution franaise, et c'est l ce que Napolon entendait
maintenir invariablement. Cependant,  notre avis, dans les socits
modernes, o l'envie est souleve contre les institutions
aristocratiques, ce qu'un gouvernement sens a de mieux  faire, c'est
de laisser les lois de la nature humaine agir, sans s'en mler
aucunement. Elles ramnent l'homme libre  Dieu, et, aprs Dieu,  un
autre culte, celui des anctres. Quoi qu'on fasse ou qu'on ne fasse
pas, le grand guerrier, le grand magistrat, le savant illustre,
lgueront  leurs descendants une considration qui les fera
distinguer de la foule, et qui leur pargnera, quand ils auront du
mrite, la plus srieuse des difficults que rencontre le mrite en ce
monde, celle d'attirer le premier regard du public. Les lois n'ont pas
besoin d'intervenir pour qu'il en soit ainsi; car ce ne sont pas les
lois crites, c'est la nature qui a produit l'aristocratie de tous les
pays, et surtout celle des rpubliques. La nature avait cr
l'aristocratie de Venise, bien avant que celle-ci songet 
s'attribuer par les lois des droits particuliers. C'est une chose
dont il n'y a pas  se mler, si on y a got. Le temps fait partout
des aristocraties; il n'y a qu' s'pargner le ridicule d'en faire
soi-mme, et tout au plus  les empcher de s'arroger des privilges
exclusifs, ce dont elles ne seront plus tentes  l'avenir.

S'il y avait cependant un souverain dans le monde qui pt chapper au
ridicule ou  l'odieux qu'excite quelquefois l'tablissement
d'institutions aristocratiques, c'tait celui qui osait et pouvait
rtablir la monarchie le lendemain de la rpublique, la diffrence des
rangs (non celle des droits), le lendemain d'une brutale galit; qui
dans sa vaste imagination rvait une socit grande comme son gnie et
son me, et qui avait, pour crer de puissantes familles, des noms
immortels et des trsors; qui pouvait les appeler Rivoli, Castiglione,
Montebello, Elchingen, Awerstaedt, et leur donner jusqu' un million
de revenu annuel. Il tait donc excusable, car il ne voulait pas
violer les vrais principes de la rvolution franaise, et il croyait
au contraire les consacrer d'une manire clatante, en faisant, 
l'image de sa propre fortune, un duc, un prince, avec un enfant de la
charrue. Une dernire considration enfin se prsentait ici pour
dsarmer la raison la plus svre, c'tait de se mnager des moyens
innocents et inoffensifs d'exciter et de rcompenser les grands
dvouements[11].

[Note 11: Ces lignes ont t crites en 1846, sous la monarchie. Je
les ai crites parce que je les ai crues vraies dans tous les temps.
Je ne les changerai donc pas, quoique les temps aient chang.]

[En marge: Statut relatif aux dignits hrditaires.]

Napolon profita donc de la gloire de Tilsit, et du prestige dont il
tait entour en ce moment, pour accomplir enfin le projet qu'il
mditait depuis long-temps d'instituer une noblesse. Dj, en 1806,
lorsqu'il avait donn des couronnes  ses frres,  ses soeurs,  son
fils adoptif, des principauts  plusieurs de ses serviteurs, celle de
Ponte-Corvo au marchal Bernadotte, celle de Bnvent  M. de
Talleyrand, celle de Neufchtel au major gnral Berthier, il avait
annonc qu'un statut postrieur rglerait le systme des successions
pour les familles en faveur desquelles seraient crs des
principauts, des duchs, et autres distinctions destines  tre
hrditaires. En consquence, il tablit par un snatus-consulte que
les titres donns par lui, ainsi que les revenus accompagnant ces
titres, seraient transmissibles hrditairement, en ligne directe, de
mle en mle, contrairement au systme de succession admis par le Code
civil. Il tablit en outre que les dignitaires de l'Empire,  tous les
degrs, pourraient transmettre  leur fils an un titre, qui serait
celui de duc, de comte ou de baron, suivant la dignit du pre,  la
condition d'avoir fait preuve d'un certain revenu, dont le tiers au
moins devait demeurer attach au titre confr  la descendance. Ces
mmes personnages avaient aussi le droit de constituer pour leurs fils
puns des titres, infrieurs toutefois  ceux qui auraient t
accords aux ans, et toujours  la condition de prlever sur leur
fortune une part qui serait l'accompagnement hrditaire de ces
titres. Telle fut l'origine des majorats. Les grands dignitaires,
comme le grand lecteur, le conntable, l'archichancelier,
l'architrsorier, durent porter le titre d'_altesse_. Leurs fils
ans durent porter le titre de _ducs_, si leur pre avait institu en
leur faveur un majorat de 200 mille livres de rente. Les ministres,
les snateurs, les conseillers d'tat, les prsidents du Corps
lgislatif, les archevques, furent autoriss  porter le titre de
_comtes_, et  transmettre ce titre  leurs fils ou neveux, sous la
condition d'un majorat de 30 mille livres de rente. Enfin les
prsidents des collges lectoraux  vie, les premiers prsidents,
procureurs gnraux et vques, les maires des trente-sept bonnes
villes de l'Empire, furent autoriss  porter le titre de _barons_, et
 le transmettre  leurs fils ans, sous la condition d'un majorat de
15 mille livres de rente. Les simples membres de la Lgion d'honneur
purent s'appeler chevaliers, et transmettre ce titre moyennant un
majorat de 3 mille livres de rente. Un autre statut dut dterminer les
conditions auxquelles seraient soumises ces portions de la fortune des
familles, qu'on plaait ainsi sous un rgime exceptionnel.

Ce fut encore le Snat qui reut la mission d'imprimer un caractre
lgal  cette nouvelle cration impriale, au moyen d'un
snatus-consulte, qui stipulait trs-expressment que ces titres ne
confraient aucun droit particulier, n'emportaient aucune exception 
la loi commune, n'attribuaient aucune exemption des charges ou des
devoirs imposs aux autres citoyens. Il n'y avait d'exceptionnel que
le rgime des substitutions impos aux familles anoblies, lesquelles
acquraient leur nouvelle grandeur en sacrifiant pour elles-mmes
l'galit des partages.

[En marge: Dotations en terres et en argent accordes aux militaires
de tout grade.]

Ces dispositions arrtes, Napolon distribua entre ses compagnons
d'armes une partie des trsors amasss par son gnie. En attendant qu'il
et dcern  Lannes, Massna, Davout, Berthier, Ney et autres, les
titres qu'il se proposait d'emprunter aux grands vnements du rgne, il
voulut assurer tout de suite leur opulence. Il leur donna des terres
situes en Pologne, en Allemagne, en Italie, avec facult de les
revendre, pour en placer la valeur en France, plus des sommes en argent
comptant pour acheter et meubler des htels. Ce n'tait l qu'un premier
don, car ces dotations furent plus tard doubles, triples, quadruples
mme pour quelques-uns. Le marchal Lannes reut 328 mille francs de
revenu, et un million en argent; le marchal Davout, 410 mille francs de
revenu, et 300 mille francs en argent; le marchal Massna, 183 mille
francs de revenu, et 200 mille francs en argent (il fut plus tard l'un
des mieux dots); le major gnral Berthier, 405 mille francs de revenu,
et 500 mille francs en argent; le marchal Ney, 229 mille francs de
revenu, et 300 mille francs en argent; le marchal Mortier, 198 mille
francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le marchal Augereau,
172 mille francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le marchal
Soult, 305 mille francs de revenu, et 300 mille francs en argent; le
marchal Bernadotte, 291 mille francs de revenu, et 200 mille francs en
argent. Les gnraux Sbastiani, Victor, Rapp, Junot, Bertrand,
Lemarois, Caulaincourt, Savary, Mouton, Moncey, Friant, Saint-Hilaire,
Oudinot, Lauriston, Gudin, Marchand, Marmont, Dupont, Legrand, Suchet,
Lariboisire, Loison, Reille, Nansouty, Songis, Chasseloup et autres,
reurent les uns 150, les autres 100, 80, 50 mille francs de revenu, et
presque tous 100 mille francs en argent. Les hommes civils eurent aussi
leur part de ces largesses. L'archichancelier Cambacrs et
l'architrsorier Lebrun obtinrent chacun 200 mille francs de revenu. MM.
Mollien, Fouch, Decrs, Gaudin, Daru en obtinrent chacun 40 ou 50
mille. Tous, civils et militaires, n'taient encore que provisoirement
dots par ces dons magnifiques, et l'taient en Pologne, en Westphalie,
en Hanovre, ce qui devait les intresser au maintien de la grandeur de
l'Empire. Napolon s'tait rserv en Pologne 20 millions de domaines,
en Hanovre 30, en Westphalie un capital reprsent par 5  6 millions de
revenu, indpendamment de 30 millions en capital, et de 1,250 mille
francs de rente en Italie, dj rservs dans l'anne 1805. Il avait
donc de quoi enrichir les braves qui le servaient, et de quoi raliser
les belles paroles qu'il avait adresses  plusieurs d'entre eux: Ne
pillez pas; je vous donnerai plus que vous ne prendriez, et ce que je
vous donnerai, amass par ma prvoyance, ne cotera rien ni  votre
honneur, ni aux peuples que nous avons vaincus.--Et il avait raison,
car les domaines qu'il distribuait taient des domaines impriaux en
Italie, royaux ou grand-ducaux en Prusse, en Hanovre, en Westphalie.
Mais ces domaines acquis par la victoire pouvaient tre perdus par la
dfaite, et, heureusement pour eux, ceux qu'il dotait si magnifiquement
devaient pour la plupart recevoir en France, sur des rentes ou des
canaux, d'autres dotations moins exposes au hasard des vnements que
des terres situes  l'tranger.

Les gnraux franais ne furent pas les seuls  participer  ces
largesses, car les gnraux polonais Zayonscheck et Dombrowski, vieux
serviteurs de la France, obtinrent chacun un million.

Aprs les gnraux, les officiers et les soldats reurent aussi des
marques de sa libralit. Napolon fit payer  tous, outre la solde
arrire, des gratifications considrables, afin de leur procurer
sur-le-champ quelques plaisirs qu'ils avaient bien mrits. Dix-huit
millions furent distribus sous cette forme, dont six millions pour
les officiers, douze pour les soldats. Les blesss avaient triple
part. Ceux qui avaient t assez heureux pour assister aux quatre
grandes batailles de la dernire guerre, Austerlitz, Ina, Eylau,
Friedland, obtenaient le double des autres.  ces gratifications du
moment il fut ajout des dotations permanentes de 500 francs pour les
soldats amputs, et de mille, 2 mille, 4 mille, 5 mille, 10 mille en
faveur des militaires qui s'taient distingus, depuis le grade de
sous-officier jusqu' celui de colonel. Pour les officiers comme pour
les gnraux, ce ne fut l qu'une premire rmunration, suivie
postrieurement d'autres plus considrables, et indpendante des
traitements de la Lgion d'honneur, ainsi que des pensions de retraite
lgalement dues  la fin de la carrire militaire.

Ce glorieux vainqueur voulait donc que tout le monde participt  sa
prosprit comme  sa gloire. Quant  lui, simple, conome, magnifique
seulement pour les autres, rprimant le moindre dtournement des
deniers publics, impitoyable pour toute dpense qui ne lui semblait
pas ncessaire dans son palais ou dans l'tat, il n'tait prodigue que
dans de nobles vues, et pour tout ce qui avait servi la grandeur de la
France ou la sienne. Les dtracteurs de sa gloire et de la ntre ont
prtendu qu'il avait, en spoliant les vaincus, en assouvissant
l'avidit des soldats, pris chez les uns le moyen d'exalter la
bravoure des autres. Il faut laisser de telles calomnies  l'tranger,
ou aux partis associs aux passions de l'tranger. Ces trsors taient
pris non sur les peuples, mais sur les empereurs, rois, princes,
couvents, conjurs contre la France depuis 1792. Quant aux peuples
vaincus, ils taient mnags autant que la guerre permet de le faire,
beaucoup plus qu'ils ne l'avaient t dans aucun temps et dans aucun
pays, beaucoup plus que nous ne l'avons t nous-mmes. Et quant  ces
hroques soldats, dont on dit que Napolon excitait la bravoure avec
de l'argent, ils ne se doutaient pas plus, en courant  Austerlitz, 
Ina,  Eylau,  Friedland, qu'ils rencontreraient la fortune sur leur
chemin, qu'ils ne s'en doutaient en courant  Marengo,  Rivoli, et
plus anciennement  Valmy ou  Jemmapes. Aprs avoir en 1792 vol  la
dfense de leur pays, ils s'lanaient maintenant  la gloire,
entrans par la passion des grandes choses, passion que la rvolution
franaise avait fait natre en eux, et que Napolon avait exalte au
plus haut degr. Si au lendemain d'un long dvouement  braver le
froid, la faim, la mort, ils trouvaient le bien-tre, c'tait une
surprise de la fortune, dont ils jouissaient ainsi qu'un soldat jouit
d'un peu d'or trouv sur un champ de bataille; et ces satisfactions
qu'on leur avait mnages, ils taient prts  les quitter de nouveau,
pour rpandre encore cette vie qu'ils ne regardaient pas comme  eux,
et dont ils se htaient d'user comme d'un prt que leur faisait
Napolon, en attendant qu'il leur en demandt le sacrifice.

[En marge: Loi sur les pensions civiles.]

Napolon prit d'autres mesures aussi sages qu'elles taient humaines.
Selon son habitude  chaque intervalle de paix, il ordonna coup sur
coup plusieurs revues de l'arme, pour faire sortir des rangs les
soldats fatigus ou mutils, et ne rendant plus d'autre service que
celui de stimuler les jeunes soldats par leurs rcits militaires. Il
faisait rgler leur pension, et occuper leur place dans les rangs par
des conscrits, rptant sans cesse que le trsor de l'arme tait
assez riche pour payer tous les vieux services, mais que le budget de
l'tat ne l'tait pas assez pour payer des soldats qui ne pouvaient
plus servir activement. Songeant aux mrites civils non moins qu'aux
mrites militaires, il exigea et obtint une modification  la loi des
pensions civiles, loi qui depuis 1789 avait autant vari sous
l'influence du caprice populaire, que les rcompenses variaient avant
cette poque sous l'influence du caprice royal. Du temps de
l'Assemble constituante on avait adopt pour limite la plus leve de
toute pension civile, 10 mille francs, du temps de la Convention 3
mille, du temps du Consulat 6 mille. Napolon voulut que ce terme ft
fix  20 mille, se rservant de n'en approcher, et de ne l'atteindre,
qu'en faveur de services clatants. C'est la mort de M. Portalis,
laissant une veuve sans fortune, qui lui inspira cette pense, peu
dangereuse pour les finances d'un tat, et utile pour le dveloppement
des talents. Il accorda une pension de 6 mille francs, et une somme de
24 mille francs,  mademoiselle Dillon, soeur du premier officier
gorg dans nos dsordres populaires. La mre de l'Impratrice, madame
de La Pagerie, tant morte  la Martinique, il fit affranchir les
ngres et les ngresses qui l'avaient servie, doter une jeune fille
qui l'avait soigne, placer en un mot dans l'aisance tous ceux qui
avaient eu l'honneur d'approcher d'elle.

[En marge: Augmentation du nombre des cures de campagne.]

L'glise, comme tous les serviteurs de l'tat, eut part  cette
munificence du conqurant. Sur la proposition du prince Cambacrs,
qui avait administr temporairement les cultes, pendant l'intervalle
coul entre la mort de M. Portalis et la nomination de M. Bigot de
Prameneu, il tablit que le nombre des succursales serait port de 24
 30 mille, afin d'tendre le bienfait du culte  toutes les communes
de l'Empire. S'apercevant en outre que la carrire du sacerdoce tait
moins recherche qu'autrefois, il accorda 2,400 bourses pour les
petits sminaires. Il voulait faire savoir  l'glise que s'il avait
avec son chef quelques diffrends de nature purement temporelle, il
tait sous le rapport spirituel toujours aussi dispos  la servir et
 la protger. Dans ce moment il s'occupait, en excution de la loi de
1806, qui l'autorisait  crer une universit, de la fondation de ce
grand tablissement. Mais cette pense n'tait pas mre encore, ni
chez lui ni autour de lui. Pour le prsent il se contenta d'augmenter
le nombre des bourses dans les lyces.

[En marge: Le Code civil appel Code Napolon.]

[En marge: Propagation du Code Napolon dans tous les pays dpendant
de l'Empire.]

Tandis qu'il songeait tant aux autres, il se prta cependant  une
mesure qui semblait n'intresser que sa gloire personnelle. Il
consentit, d'aprs un voeu que l'attachement sincre chez les uns,
l'adulation chez les autres, avaient provoqu,  changer le titre du
Code civil, et  l'appeler Code Napolon. Assurment si jamais titre
fut mrit, c'tait celui-l, car ce code tait autant l'oeuvre de
Napolon que les victoires d'Austerlitz et d'Ina.  Austerlitz, 
Ina, il avait eu des soldats qui lui prtaient leurs bras, comme dans
la rdaction de ce code il avait eu des jurisconsultes qui lui
prtaient leur savoir; mais c'est  la force de sa volont,  la
sret de son jugement, qu'tait d l'achvement de ce grand ouvrage.
Et si Justinien, qui, suivant une expression de l'expos des motifs,
_combattait par ses gnraux, pensait par ses ministres_, avait pu
donner son nom au code des lois romaines, Napolon avait bien plus le
droit de donner le sien au code des lois franaises. D'ailleurs le nom
d'un grand homme protge de bonnes lois, autant que de bonnes lois
protgent la mmoire d'un grand homme. Rien donc n'tait plus juste
que cette mesure, et elle fut imagine, propose, accueillie par tout
ce qui prenait part au gouvernement, presque sans laisser  Napolon
la peine de la dsirer et de la demander. En mme temps Napolon
crivait  ses frres et aux princes placs sous son influence, pour
les engager  introduire dans leurs tats ce code de la justice et de
l'galit civile. Il en avait prescrit l'adoption dans toute
l'Italie. Il enjoignit  son frre Louis de l'adopter en Hollande, 
son frre Jrme de l'adopter en Westphalie. Il invita le roi de Saxe,
grand-duc de Varsovie,  le mettre en vigueur dans la Pologne
restaure. Dj on l'tudiait en Allemagne, et, malgr la rpugnance
que cette contre devait alors prouver pour tout ce qui venait de
France, tous les coeurs chez elle taient attirs par l'quit d'un
code qui, outre sa prcision, sa clart, sa consquence, avait
l'avantage de rtablir la justice dans la famille, et d'y faire cesser
la tyrannie fodale.  Hambourg le Code civil avait t rclam par le
voeu de la population. Il venait d'tre mis en pratique  Dantzig. On
annonait qu'il en serait ainsi  Brme, et dans les villes
ansatiques. Le prince primat dans sa principaut de Francfort, le roi
de Bavire dans sa monarchie agrandie, l'avaient mis  l'tude, pour
l'introduire dans les esprits avant de l'introduire dans les usages.
Le grand-duc de Bade venait de l'admettre pour son duch. C'est ainsi
que la France ddommageait l'humanit du sang vers pendant la guerre,
et compensait un peu de mal fait  la gnration prsente, par un bien
immense assur aux gnrations futures.

[En marge: tat des lettres, des sciences et des arts pendant le rgne
de Napolon.]

Tous les genres de gloire seraient par la Providence dispenss  une
nation, que cette nation aurait de vifs regrets  concevoir si la
gloire des lettres, des sciences, des arts, lui tait refuse; et, si
les Romains n'avaient eu que le mrite de vaincre le monde, de le
civiliser aprs l'avoir vaincu, de lui donner des lois immortelles,
qui, adaptes  nos moeurs, vivent encore dans nos codes; s'ils
n'avaient eu que cet minent mrite, s'ils n'avaient compt parmi
leurs grands hommes Horace, Virgile, Cicron, Tacite, n'ayant rien
fait pour charmer l'humanit, aprs avoir tant fait pour la dominer,
ils laisseraient aux Grecs l'honneur d'en tre les dlices, et ils
occuperaient dans l'histoire de l'esprit humain une place infrieure 
celle de ce petit peuple. Mais le gnie du gouvernement et de la
guerre n'exista jamais sans le gnie des lettres, des arts et des
sciences, parce qu'il est impossible d'agir sans penser, et de penser
sans parler, crire et peindre.

La France, qui a rpandu tant de sang gnreux sur tous les champs de
bataille de l'Europe, la France a eu aussi cette double gloire; et
tandis qu'elle remportait les victoires des Dunes, de Rocroy, elle
crait _le Cid_ et _Athalie_; elle avait Cond, et Bossuet pour
clbrer Cond. Napolon, dans son immense dsir d'tre grand, mais de
l'tre avec la France et par la France, aurait voulu aussi qu'elle et
sous son gouvernement toutes les couronnes, celles de l'intelligence
comme celles de la force, et ne renonait pas  produire des
littrateurs, des savants, des peintres, comme il produisait des
hros. Mais la volont peut tout chez les hommes, except de changer
les temps, et les temps peuvent plus sur le gnie des nations que
toute la volont des gouvernements. Charlemagne, si grand qu'il ft,
si pris qu'il se montrt des plus nobles tudes, ne parvint pas 
fconder un sicle barbare. Louis XIV, en aimant le gnie, quelquefois
sans le comprendre, quelquefois mme en le maltraitant, n'eut qu' le
laisser faire pour avoir autour de lui le plus beau spectacle que
l'esprit humain ait jamais donn, car jamais il n'enfanta des oeuvres
si grandes et si parfaites. Napolon aurait eu le temps, qui lui a
manqu par sa faute, qu'il n'aurait pas rendu  la nation franaise la
jeunesse d'esprit qui produit _le Cid_ et _Athalie_, et certainement
lui aurait refus la libert qui cre les Cicron et les Salluste
quand elle existe, les Tacite quand elle a cess d'exister.

[En marge: tat des sciences.]

La France de 1789  1814, minente dans les sciences, croyant l'tre
dans les arts du dessin, ne se flattait pas mme de l'tre dans les
lettres. Dans les sciences trois savants illustres, par leurs vastes
et nobles travaux, assuraient  leur poque une gloire durable. M.
Lagrange, en poussant au del de ses anciennes limites la science
algbrique, donnait au calcul abstrait une nouvelle puissance. M. de
Laplace, appliquant cette puissance  l'univers, excutait la seule
chose qui, aprs Galile, Descartes, Kepler, Copernic et Newton,
restt  accomplir: c'tait de calculer avec une prcision encore
inconnue les mouvements des corps clestes, et de prsenter dans son
sublime ensemble le systme du monde. Enfin M. Cuvier, appliquant
l'observation froide et patiente aux dbris dont notre plante est
couverte, tudiant, comparant entre eux les cadavres des animaux et
des plantes enfouis sous le sol, retrouvait la succession des temps
dans celle des tres, et, en crant l'ingnieuse science de
l'_anatomie compare_, rendait positive cette belle histoire de la
terre, que Buffon avait conjecture par un effort de gnie, et laisse
conjecturale, faute de faits suffisamment observs  l'poque o il
vivait.

[En marge: tat des arts.]

Dans les arts du dessin, une raction estimable par l'intention
s'tait opre contre les gots du dix-huitime sicle. Durant ce
sicle effmin et philosophe, Boucher, le peintre ador de la
Rgence, avait d'une main lgre trac sur la toile de licencieuses
courtisanes, remarquables non par la beaut, mais par une certaine
grce lascive. Greuze, plus honntement inspir, leur avait oppos des
vierges charmantes, peintes avec un pinceau fin et suave. Mais l'art
abaiss par Boucher n'avait pas t relev par Greuze  la dignit de
style que Poussin,  dfaut de gnie, avait su lui conserver. Il n'est
permis qu'une fois et qu' une nation de montrer au monde le gnie de
Michel-Ange et de Raphal, mais toutes, quand elles pratiquent les
arts, doivent aspirer au moins  la correction,  la noblesse du
dessin, et peuvent y arriver par de svres tudes. C'est ce que
venait d'accomplir le clbre peintre David. Dgot du caractre de
l'art au temps de sa jeunesse, il tait accouru  Rome, s'y tait
pris de la beaut touchante, pittoresque et sublime des matres
italiens, et, sa passion pour le beau s'exaltant peu  peu, il tait
remont des Italiens du quinzime sicle aux anciens eux-mmes, et, au
lieu des courtisanes de Boucher, ou des pudiques jeunes filles de
Greuze, il avait trac sur la toile des statues antiques, lgantes
mais roides, prives de vie, mme de couleur, et, en acqurant un
meilleur style de dessin, avait perdu la facilit et l'clat de
pinceau, qui distinguaient encore Boucher et Greuze. C'tait une cole
d'imitation, grave, noble, et sans gnie. Un peintre toutefois, M.
Gros, chappait  l'imitation des bas-reliefs antiques en peignant
des batailles. Dessinant mal, composant mdiocrement, mais excit par
le spectacle du temps, et entran par une sorte de fougue naturelle,
il jetait sur la toile des images, qui vivront probablement par une
certaine force d'excution et un certain clat de couleur. C'est le
style qui assure la dure des oeuvres de l'esprit, c'est l'excution
qui assure celle des oeuvres de l'art, parce qu'elle est, non pas le
seul, mais le plus lev, mais le plus constant des signes de
l'inspiration. Un autre peintre, M. Prudhon, en imitant Corrge par un
got naturel pour la grce, se donnait quelques apparences
d'originalit dans un temps o, si l'on ne peignait des Brutus et des
Lonidas, il fallait peindre des grenadiers de la garde impriale.
Mais ni M. Gros, ni M. Prudhon, auxquels l'ge suivant a rendu plus de
justice, n'inspiraient autant d'enthousiasme que MM. David, Girodet,
Grard. La France croyait presque avoir en eux les gaux des grands
matres d'Italie. Singulire et honorable illusion d'une nation prise
de tous les genres de gloire, aspirant  les possder tous, et
applaudissant mme la mdiocrit, dans l'esprance de faire natre le
gnie!

[En marge: tat des lettres.]

Dans les lettres la France tait plus loin encore de la vraie
supriorit. Mais, juge exquis en cette matire, elle ne s'abusait
point. Une sorte d'inertie peu ordinaire s'tait empare alors du
gnie national. On avait vu au dix-septime sicle la France, pare de
tout l'clat de la jeunesse et de la gloire, exceller au plus haut
point dans la reprsentation tragique des passions de l'homme, et dans
la reprsentation comique de ses travers, illustrer la chaire, par
une loquence grave, forte, sublime, inconnue au monde, qui ne l'avait
jamais entendue, qui ne l'entendra plus. On l'avait vue dans le
dix-huitime sicle, changeant soudainement de got, d'esprit, de
croyance, abandonner l'art pour la polmique, attaquer l'autel, le
trne, toutes les institutions sociales, et produire une littrature
nouvelle, acrimonieuse, vhmente, immortelle aussi, quoique moins
belle que la littrature qui s'attache  la peinture du coeur humain.
On l'avait vue ainsi varier  l'infini les productions de son esprit,
et ne jamais tarir, comme cette fontaine o les anciens faisaient
abreuver le gnie, et qui versait sur le monde un flot perptuel.
Mais, tout  coup, aprs une rvolution immense, la plus humaine par
le but, la plus terrible par les moyens, la plus vaste par ses
consquences, l'esprit franais, qui l'avait voulue, appele et
produite, se montrait surpris, troubl, pouvant de son oeuvre, et
pour ainsi dire puis. La littrature franaise,  la suite de la
rvolution de 1789, malgr l'influence de Napolon, demeurait nulle et
sans inspiration. La tragdie, dj bien dchue, mme lorsque Voltaire
peignait dans _Zare_ les combats de la religion et de l'amour, se
tranait, demandant tantt  la Grce, tantt  l'Angleterre, tantt 
Sophocle, tantt  Shakspeare, des inspirations, qu'il vaut mieux
attendre de la nature, qui ne viennent pas quand on les cherche, car
le gnie vraiment inspir n'a pas besoin d'excitation trangre. Sa
propre plnitude lui suffit. M. Chnier imitait, en un style noble et
pur, la tragdie grecque; M. Ducis, en un style incorrect et
touchant, la tragdie anglaise. La comdie, dont M. Picard tait alors
en France le continuateur le plus renomm, peignait, sans profondeur,
mais avec quelque gaiet, des caractres indcis, les grands
caractres ayant t tracs pour jamais par Molire, et par un ou deux
de ses disciples. La chaire avait perdu son autorit; la tribune tait
muette. Il n'y avait d'autre loquence que celle de M. Regnault,
exposant en un style brillant et facile les menues affaires du temps,
et celle de M. de Fontanes, exprimant quelquefois  la tte des corps
de l'tat, et en un style correct, lgant et noble, grand de la
grandeur des vnements plus que de celle de l'crivain, l'admiration
de la France pour les prodiges du rgne imprial. L'histoire enfin
manquait de libert, manquait d'exprience, et n'avait pas encore
contract ce got de recherches qui l'a distingue depuis.

La littrature franaise ne retrouvait une originalit vritable, une
loquence touchante, que lorsque M. de Chateaubriand, clbrant les
temps d'autrefois, s'adressait, comme nous l'avons dit ailleurs, 
cette mlancolie vraie du coeur humain, qui regrette toujours le pass
quel qu'il soit, mme le moins regrettable, uniquement parce qu'il
n'est plus. Cependant le sicle avait un crivain immortel, immortel
comme Csar: c'tait le souverain lui-mme, grand crivain, parce
qu'il tait grand esprit, orateur inspir dans ses proclamations,
chantre de ses propres exploits dans ses bulletins, dmonstrateur
puissant dans une multitude de notes manes de lui, d'articles
insrs au _Moniteur_, de lettres crites  ses agents, qui, sans
doute, paratront un jour, et qui surprendront le monde autant que
l'ont surpris ses actions. Color quand il peignait, clair, prcis,
vhment, imprieux quand il dmontrait, il tait toujours simple
comme le comportait le rle srieux qu'il tenait de la Providence,
mais quelquefois un peu dclamateur, par un reste d'habitude,
particulire  tous les enfants de la rvolution franaise. Singulire
destine de cet homme prodigieux, d'tre le plus grand crivain de son
temps, tandis qu'il en tait le plus grand capitaine, le plus grand
lgislateur, le plus grand administrateur! La nation lui ayant, dans
un jour de fatigue, abandonn le soin de vouloir, d'ordonner, de
penser pour tous, lui avait en quelque sorte, par le mme privilge,
concd le don de parler, d'crire mieux que tous.

[En marge: Rapports demands aux diverses classes de l'Institut sur
chaque branche des connaissances humaines.]

Dj  cette poque, dans cette agitation inquite d'une littrature
vieillie, qui cherche partout des inspirations, une double tendance
littraire se faisait remarquer. Les uns voulaient remonter au
dix-septime sicle et  l'antiquit, comme  la source de toute
beaut; les autres voulaient demander  l'Angleterre,  l'Allemagne,
le secret d'motions plus fortes: tristes efforts de l'esprit
d'imitation, qui change d'objet sans arriver  l'originalit qui lui
est refuse! Napolon, par got naturel pour le beau pur, et par un
instinct de nationalit, repoussait ces tentatives nouvelles,
prconisait Racine, Bossuet, Molire, les anciens avec eux, et
s'attachait  faire fleurir les tudes classiques dans l'Universit.
Enfin, cherchant  agir fortement sur l'esprit public, il imagina un
moyen,  son avis le plus efficace de produire de bons ouvrages,
c'tait de bien donner la rputation, de la donner justement,
grandement, avec autorit. Dans un pays libre, des milliers
d'crivains vous  la critique, clairs ou ignorants, justes ou
passionns, honntes ou vils, discutent les oeuvres de l'esprit, et
puis, aprs un vain bruit, sont remplacs par le temps, qui prononce
de la manire  la fois la plus douce et la plus sre, en ne parlant
plus de certaines oeuvres, en parlant encore de certaines autres. Mais
la libert de discussion, Napolon, en l'accordant pour les lettres,
n'tait pas mme rsolu pour elles  la souffrir tout entire; et
quant au temps, il tait trop impatient pour en attendre les
dcisions. Il imagina donc de demander  chaque classe de l'Institut
des rapports approfondis sur la marche des lettres, des sciences et
des arts depuis 1789, en signalant les tendances bonnes ou mauvaises,
les oeuvres distingues ou mdiocres, en distribuant la louange et le
blme avec une rigoureuse impartialit. Les rapports devaient tre
dlibrs par chacune des classes, pour qu'ils eussent l'autorit d'un
arrt, prsents par l'un des hommes minents de l'poque, et lus
devant l'Empereur au milieu du Conseil d'tat, jugeant ainsi du haut
du trne, encourageant par cette attention solennelle les oeuvres de
l'esprit franais.

En consquence, M. Chnier vint faire devant Napolon, et dans une
sance du Conseil d'tat, un rapport simple, ferme, lev, sur la
marche des lettres depuis 1789. Napolon, aprs cette lecture,
rpondit  M. Chnier par ces belles paroles:

Messieurs les dputs de la seconde classe de l'Institut,

Si la langue franaise est devenue une langue universelle, c'est aux
hommes de gnie qui ont sig, ou qui sigent parmi vous, que nous en
sommes redevables.

J'attache du prix au succs de vos travaux; ils tendent  clairer
mes peuples, et sont ncessaires  la gloire de ma couronne.

J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre.

Vous pouvez compter sur ma protection.

Quand les gouvernements veulent se mler des oeuvres de l'esprit
humain, c'est avec cette grandeur qu'ils doivent le faire; et
d'ailleurs,  cette manire de distribuer la gloire par une dcision
de l'autorit publique, Napolon ajoutait une munificence dont nous
avons dj cit de nombreux exemples, et le plus fcond de tous les
encouragements, l'approbation du gnie. Dans d'autres sances il
entendit M. Cuvier faisant un rapport sur la marche des sciences, M.
Dacier sur celle des recherches historiques, et successivement les
reprsentants de toutes les classes sur les objets qui les
concernaient. Dans le dsir de donner aux arts du dessin une marque
non moins clatante d'attention, il se rendit lui-mme avec
l'Impratrice et une partie de sa cour dans l'atelier du peintre
David, afin d'y voir le tableau du Couronnement, et lui adressa aprs
l'avoir vu les paroles les plus flatteuses.

[En marge: Fte du 15 aot.]

Telles taient les occupations de Napolon aprs son retour de Tilsit;
tel est aussi le spectacle que la France prsentait sous son rgne,
soit par l'effet des circonstances, soit par l'influence personnelle
qu'il exerait sur elle. La plupart des rsolutions qu'il venait de
prendre ne pouvaient se passer du concours du pouvoir lgislatif. Il y
avait plus d'une anne qu'il ne l'avait assembl, et il tait
impatient de le runir, autant pour lui prsenter les lois de
finances, le Code de commerce, les lois relatives aux travaux publics,
que pour faire devant les corps de l'tat une manifestation
europenne. Il avait rsolu d'ouvrir la session du Corps Lgislatif le
16 aot, lendemain du 15, destin  clbrer la Saint-Napolon. Le 15
fut pour Paris, et pour toute la France, un vritable jour de fte. On
tait tout plein encore de la joie que la paix avait cause; car,
signe  Tilsit le 8 juillet, connue  Paris le 15, il y avait un mois
 peine qu'on en jouissait.  cette joie de la paix continentale, se
joignait l'esprance de la paix maritime. La prsence de Napolon 
Paris avait dj exerc son influence ordinaire. Un mouvement nouveau
se communiquait partout. L'argent abondait. Les riches que Napolon
venait de faire construisaient des htels lgants, et commandaient
pour les orner des ameublements somptueux. Leurs femmes rpandaient
l'or  pleines mains chez les marchands de luxe. On annonait un long
sjour  Fontainebleau, o toute la haute socit de Paris serait
convie, et o l'on donnerait les ftes dont l'hiver avait t priv.
Enfin la gloire nationale, qui touchait vivement les coeurs,
contribuait aussi  toutes ces joies, en les relevant. La soire du 15
aot fut blouissante comme une belle journe. La population entire
de Paris tait le soir sous les fentres du palais, ivre
d'enthousiasme, et demandant  voir le souverain glorieux qui avait
vers tant de biens, rels ou apparents, sur la France, et qui l'avait
surtout rendue si grande. Il faut reconnatre, pour l'honneur de la
nature humaine, que ce qui l'attire le plus c'est la gloire. Napolon
n'et pas t empereur et roi, qu'on aurait voulu voir dans sa
personne le plus grand homme des temps modernes. Il parut plusieurs
fois, tenant l'Impratrice par la main,  peine discern au milieu
d'un groupe brillant, mais salu et applaudi comme s'il avait t
aperu distinctement. Il voulut lui-mme tre tmoin de plus prs de
cet enthousiasme populaire, et sortit dguis avec son fidle Duroc
pour se promener dans le jardin des Tuileries.  la faveur de la nuit
et de son dguisement, il put jouir des sentiments qu'il inspirait,
sans tre reconnu, et il entendit au milieu de tous les groupes son
nom prononc avec reconnaissance et amour. Il s'arrta dans le jardin
pour couter un jeune enfant, qui criait _vive l'Empereur_ avec
transport. Il saisit ce jeune enfant dans ses bras, lui demanda
pourquoi il criait ainsi, et en obtint pour rponse que son pre et sa
mre lui enseignaient  aimer et  bnir l'Empereur. C'taient des
Bretons, qui, obligs de fuir les horreurs de la guerre civile,
avaient trouv  Paris le repos et l'aisance dans un modeste emploi.
Napolon s'entretint avec eux, et ils ne surent que le lendemain, par
une marque de faveur, devant quel tmoin puissant s'tait panche la
navet de leurs sentiments.

[En marge: Convocation du Corps Lgislatif.]

Le jour suivant, 16, Napolon se rendit au Corps Lgislatif, entour
de ses marchaux, suivi par un peuple immense, et trouva le Conseil
d'tat, le Tribunat runis aux membres du Corps Lgislatif. M. de
Talleyrand, en qualit de vice-grand-lecteur, prsenta au serment les
membres rcemment lus du Corps Lgislatif; et puis l'Empereur, d'une
voix claire et pntrante, pronona le discours suivant:

Messieurs les dputs des dpartements au Corps Lgislatif, messieurs
les Tribuns et les membres de mon Conseil d'tat,

Depuis votre dernire session, de nouvelles guerres, de nouveaux
triomphes, de nouveaux traits de paix ont chang la face de l'Europe
politique.

Si la maison de Brandebourg, qui, la premire, se conjura contre
notre indpendance, rgne encore, elle le doit  la sincre amiti que
m'a inspire le puissant empereur du Nord.

Un prince franais rgnera sur l'Elbe: il saura concilier les
intrts de ses nouveaux sujets avec ses premiers et ses plus sacrs
devoirs.

La maison de Saxe a recouvr, aprs cinquante ans, l'indpendance
qu'elle avait perdue.

Les peuples du duch de Varsovie, de la ville de Dantzig, ont
recouvr leur patrie et leurs droits.

Toutes les nations se rjouissent d'un commun accord de voir
l'influence malfaisante que l'Angleterre exerait sur le continent,
dtruite sans retour.

La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la
Confdration du Rhin;  ceux des Espagnes, de la Hollande, de la
Suisse et des Italies, par les lois de notre systme fdratif. Nos
nouveaux rapports avec la Russie sont ciments par l'estime
rciproque de ces deux grandes nations.

Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement en vue le bonheur de
mes peuples, plus cher  mes yeux que ma propre gloire.

Je dsire la paix maritime. Aucun ressentiment n'influera jamais sur
mes dterminations. Je n'en saurais avoir contre une nation, jouet et
victime des partis qui la dchirent, et trompe sur la situation de
ses affaires, comme sur celle de ses voisins.

Mais quelle que soit l'issue que les dcrets de la Providence aient
assigne  la guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le
mme, et je trouverai toujours mes peuples dignes de moi.

Franais, votre conduite dans ces derniers temps o votre Empereur
tait loign de plus de cinq cents lieues, a augment mon estime et
l'opinion que j'avais conue de votre caractre. Je me suis senti fier
d'tre le premier parmi vous. Si, pendant ces dix mois d'absence et de
prils, j'ai t prsent  votre pense, les marques d'amour que vous
m'avez donnes ont excit constamment mes plus vives motions. Toutes
mes sollicitudes, tout ce qui pouvait avoir rapport mme  la
conservation de ma personne, ne me touchaient que par l'intrt que
vous y portiez, et par l'importance dont elles pouvaient tre pour vos
futures destines. Vous tes un bon et grand peuple.

J'ai mdit diffrentes dispositions pour simplifier et perfectionner
nos institutions.

La nation a prouv les plus heureux effets de l'tablissement de la
Lgion-d'Honneur. J'ai cr diffrents titres impriaux pour donner un
nouvel clat aux principaux de mes sujets, pour honorer d'clatants
services par d'clatantes rcompenses, et aussi pour empcher le
retour de tout titre fodal, incompatible avec nos constitutions.

Les comptes de mes ministres des finances et du trsor public vous
feront connatre l'tat prospre de nos finances. Mes peuples
prouveront une considrable dcharge sur la contribution foncire.

Mon ministre de l'intrieur vous fera connatre les travaux qui ont
t commencs ou finis; mais ce qui reste  faire est bien plus
important encore; car je veux que dans toutes les parties de mon
Empire, mme dans le plus petit hameau, l'aisance des citoyens et la
valeur des terres se trouvent augmentes par l'effet du systme
gnral d'amlioration que j'ai conu.

Messieurs les dputs des dpartements au Corps Lgislatif, votre
assistance me sera ncessaire pour arriver  ce grand rsultat, et
j'ai le droit d'y compter constamment.

Ce discours fut cout avec une vive motion et applaudi avec
transport. Napolon rentra aux Tuileries accompagn de la mme foule,
salu des mmes cris.

Le lendemain et les jours suivants, furent apportes les diffrentes
lois qui fixaient le budget de 1807  720 millions en recettes et en
dpenses; qui demandaient pour 1808 de simples crdits provisoires,
conformment  l'usage du temps; qui pour cette mme anne 1808
restituaient au pays 20 millions sur la contribution foncire[12]; qui
rglaient le concours des dpartements aux grands travaux d'utilit
gnrale, instituaient une Cour des comptes, et devaient enfin
composer le Code de commerce. Au Snat taient rserves les mesures
concernant l'institution des nouveaux titres, l'puration de la
magistrature, la runion du Tribunat au Corps Lgislatif. Aprs la
prsentation de toutes ces lois vint l'expos de la situation de
l'Empire par le ministre de l'intrieur. Quand ce ministre dans un
tableau, dont Napolon avait fourni le fond et presque la forme, eut
achev de peindre l'tat florissant de la France, les progrs de son
industrie et de son commerce, l'impulsion donne  tous les travaux,
la construction simultane de canaux, de routes, de ponts, de
monuments publics sur toute la surface du territoire, la rgularit,
l'ordre, l'abondance rgnant dans les finances, les efforts dploys
pour rpandre l'instruction, pour tendre  toutes les communes le
bienfait du culte, enfin tant de crations utiles, dont une guerre de
gants n'avait pas interrompu le cours, dont elle avait mme procur
les moyens, grce aux tributs levs sur les rois vaincus, M, de
Fontanes, prsident du Corps Lgislatif, rpondit par le discours
suivant, qu'il avait pu crire d'avance, car les sentiments qui s'y
trouvaient exprims remplissaient toutes les mes.

[Note 12: J'ai dit ailleurs 15 millions: c'tait nanmoins 20
millions, mais les nouveaux centimes imposs pour le concours des
dpartements aux travaux publics rduisaient ces 20 millions  15.]

Monsieur le ministre de l'intrieur, messieurs les conseillers
d'tat,

Le tableau que vous avez mis sous nos yeux semble offrir l'image d'un
de ces rois pacifiques uniquement occups de l'administration
intrieure au milieu de leurs tats; et cependant tous ces travaux
utiles, tous ces sages projets qui doivent les perfectionner encore,
furent ordonns et conus au milieu du bruit des armes, aux derniers
confins de la Prusse conquise, et sur les frontires de la Russie
menace. S'il est vrai qu' cinq cents lieues de la capitale, parmi
les soins et les fatigues de la guerre, un hros prpara tant de
bienfaits, combien va-t-il les accrotre en revenant au milieu de
nous! Le bonheur public l'occupera tout entier, et sa gloire en sera
plus touchante.

Nous sommes loin de refuser  l'hrosme les hommages qu'il obtint
dans tous les temps. La philosophie outragea plus d'une fois
l'enthousiasme militaire, osons ici le venger.

La guerre, cette maladie ancienne, et malheureusement ncessaire, qui
travailla toutes les socits; ce flau, dont il est si facile de
dplorer les effets et si difficile d'extirper la cause, la guerre
elle-mme n'est pas sans utilit pour les nations. Elle rend une
nouvelle nergie aux vieilles socits, elle rapproche de grands
peuples long-temps ennemis, qui apprennent  s'estimer sur le champ de
bataille; elle remue et fconde les esprits par des spectacles
extraordinaires; elle instruit surtout le sicle et l'avenir, quand
elle produit un de ces gnies rares faits pour tout changer.

Mais pour que la guerre ait de tels avantages, il ne faut pas qu elle
soit trop prolonge, ou des maux irrparables en sont la suite. Les
champs et les ateliers se dpeuplent, les coles o se forment
l'esprit et les moeurs sont abandonnes, la barbarie s'approche, et
les gnrations ravages dans leur fleur voient prir avec elles les
esprances du genre humain.

Le Corps Lgislatif et le peuple franais bnissent le grand prince
qui finit la guerre avant qu'elle ait pu nous faire prouver d'aussi
dsastreuses influences, et lorsqu'elle nous porte au contraire tant
de nouveaux moyens de force, de richesses, et de population. La
guerre, qui puise tout, a renouvel nos finances et nos armes. Les
peuples vaincus nous donnent des subsides, et la France trouve des
soldats dignes d'elle chez les peuples allis.

Nos yeux ont vu les plus grandes choses. Quelques annes ont suffi
pour renouveler la face du monde. Un homme a parcouru l'Europe en
tant et en donnant des diadmes. Il dplace, il resserre, il tend 
son choix les frontires des empires: tout est entran par son
ascendant. Eh bien! cet homme couvert de tant de gloire nous promet
plus encore: paisible et dsarm, il prouvera que cette force
invincible qui renverse en courant les trnes et les empires, est
au-dessous de cette sagesse vraiment royale, qui les conserve par la
paix, les enrichit par l'agriculture et l'industrie, les dcore par
les chefs-d'oeuvre des arts, et les fonde ternellement sur le double
appui de la morale et des lois.

[En marge: Mariage du prince Jrme Bonaparte avec la princesse
Catherine de Wurtemberg.]

Les travaux du Corps Lgislatif commencrent immdiatement, et se
poursuivirent avec le calme et la clrit, naturels dans des
discussions qui n'taient que de pure forme; car l'examen srieux des
lois proposes avait eu lieu ailleurs, c'est--dire dans les
confrences entre le Tribunat et le Conseil d'tat. Durant cette
courte session, qui le retenait  Paris et diffrait son dpart pour
Fontainebleau, Napolon clbra le mariage de la princesse Catherine
de Wurtemberg avec son frre Jrme. Cette jeune princesse, doue des
plus nobles qualits, belle et imposante de sa personne, fire comme
son pre, mais douce et dvoue  tous ses devoirs, et destine  tre
un jour le modle des pouses dans le malheur, arriva au chteau du
Raincy prs de Paris, le 20 aot, un peu trouble de la situation qui
l'attendait, dans une cour dont personne en Europe ne niait l'clat,
la puissance, mais qu'on peignait comme le sjour de la force brutale,
et dans laquelle ne devait l'accompagner aucun des serviteurs qui
l'avaient entoure ds son enfance. Napolon la reut le 24 sur la
premire marche de l'escalier des Tuileries. Elle allait s'incliner
devant lui, mais il la recueillit dans ses bras, et la prsenta
ensuite  l'Impratrice,  toute sa cour, et aux dputs du nouveau
royaume de Westphalie, convoqus  Paris pour assister  cette union.
Le lendemain les deux jeunes poux furent civilement unis par
l'archichancelier Cambacrs, et le surlendemain ils reurent dans la
chapelle des Tuileries la bndiction nuptiale du prince primat, qui,
toujours aussi attach  l'Empereur par got et par reconnaissance,
tait venu consacrer lui-mme la nouvelle royaut allemande, fonde
au nord de la Confdration, dont il tait le chancelier et le
prsident.

[En marge: Constitution du nouveau royaume de Westphalie.]

Les ftes clbres  l'occasion de ce mariage durrent plusieurs
jours, et pendant ce temps Napolon prpara le dpart des nouveaux
poux pour la Westphalie. Leur royaume, compos principalement des
tats du grand-duc de Hesse, dtrn  cause de ses perfidies, devait
avoir Cassel pour capitale. Il comprenait, outre la Hesse lectorale,
la Westphalie, et les provinces dtaches de la Prusse  la gauche de
l'Elbe. Magdebourg en tait la principale forteresse. Il avait encore
l'esprance de s'enrichir d'une partie du Hanovre. Le titre de royaume
de Westphalie convenait  sa situation gographique,  son tendue, 
son rle dans la Confdration du Rhin. Il avait de plus une sorte de
grandeur, et ne rappelait pas, comme aurait fait celui de royaume de
Hesse, la dpossession d'une grande famille allemande. Napolon avait
charg trois conseillers d'tat, MM. Simon, Beugnot et Jollivet,
d'aller, sous le titre de rgence provisoire, commencer l'organisation
administrative de ce royaume, de manire que le prince Jrme trouvt
en arrivant une sorte de gouvernement institu, et aprs son arrive
de sages conseillers capables de guider son inexprience. Napolon le
fit partir ensuite avec les instructions qui suivent:

[En marge: Instructions donnes au prince Jrme.]

Mon frre, je pense que vous devez vous rendre  Stuttgard, comme
vous y avez t invit par le roi de Wurtemberg. De l vous vous
rendrez  Cassel, avec toute la pompe dont les esprances de vos
peuples les porteront  vous environner. Vous convoquerez les dputs
des villes, les ministres de toutes les religions, les dputs des
tats actuellement existants, en faisant en sorte qu'il y ait moiti
non-nobles et moiti nobles; et devant cette assemble ainsi compose
vous recevrez la constitution et prterez serment de la maintenir, et
immdiatement aprs vous recevrez le serment de ces dputs de vos
peuples. Les trois membres de la rgence seront chargs de vous faire
la remise du pays. Ils formeront un conseil priv qui restera prs de
vous tant que vous en aurez besoin. Ne nommez d'abord que la moiti de
vos conseillers d'tat; ce nombre sera suffisant pour commencer le
travail. Ayez soin que la majorit soit compose de non-nobles,
toutefois sans que personne s'aperoive de cette habituelle
surveillance  maintenir en majorit le tiers tat dans tous les
emplois. J'en excepte quelques places de cour, auxquelles, par suite
des mmes principes, il faut appeler les plus grands noms. Mais que
dans vos ministres, dans vos conseils, s'il est possible dans vos
cours d'appel, dans vos administrations, la plus grande partie des
personnes que vous emploierez ne soient pas nobles. Cette conduite ira
au coeur de la Germanie, et affligera peut-tre l'autre classe; mais
n'y faites pas attention. Il suffit de ne porter aucune affectation
dans cette conduite. Ayez soin de ne jamais entamer de discussions, ni
de faire comprendre que vous attachez tant d'importance  relever le
tiers tat. Le principe avou est de choisir les talents partout o
il y en a. Je vous ai trac l les principes gnraux de votre
conduite. J'ai donn l'ordre au major-gnral de vous remettre le
commandement des troupes franaises qui sont dans votre royaume.
Souvenez-vous que vous tes Franais, protgez-les, et veillez  ce
qu'ils n'essuient aucun tort. Peu  peu, et  mesure qu'ils ne seront
plus ncessaires, vous renverrez les gouverneurs et les commandants
d'armes. Mon opinion est que vous ne vous pressiez pas, et que vous
coutiez avec prudence et circonspection les plaintes des villes qui
ne songent qu' se dfaire des embarras qu'occasionne la guerre.
Souvenez-vous que l'arme est reste six mois en Bavire, et que ce
bon peuple a support cette charge avec patience. Avant le mois de
janvier vous devez avoir divis votre royaume en dpartements, y avoir
tabli des prfets, et commenc votre administration. Ce qui m'importe
surtout, c'est que vous ne diffriez en rien l'tablissement du Code
Napolon. La constitution l'tablit irrvocablement au 1er janvier. Si
vous en retardiez la mise en vigueur, cela deviendrait une question de
droit public; car, si des successions venaient  s'ouvrir, vous seriez
embarrass par mille rclamations. On ne manquera pas de faire des
objections, opposez-y une ferme volont. Les membres de la rgence,
qui ne sont pas de l'avis de ce qui a t fait en France pendant la
rvolution, feront des reprsentations; rpondez-leur que cela ne les
regarde pas. Mais aidez-vous de leurs lumires et de leur exprience;
vous pourrez en tirer un grand parti. crivez-moi surtout
trs-souvent... Vous trouverez ci-joint la constitution de votre
royaume. Cette constitution renferme les conditions auxquelles je
renonce  tous mes droits de conqute, et  mes droits acquis sur
votre pays. Vous devez la suivre fidlement. Le bonheur de vos peuples
m'importe, non-seulement par l'influence qu'il peut avoir sur votre
gloire et la mienne, mais aussi sous le point de vue du systme
gnral de l'Europe. N'coutez point ceux qui vous disent que vos
peuples, accoutums  la servitude, recevront avec ingratitude vos
bienfaits. On est plus clair dans le royaume de Westphalie qu'on ne
voudrait vous le persuader, et votre trne ne sera vritablement fond
que sur la confiance et l'amour de la population. Ce que dsirent avec
impatience les peuples d'Allemagne, c'est que les individus qui ne
sont point nobles, et qui ont des talents, aient un gal droit  votre
considration et aux emplois; c'est que toute espce de servage et de
liens intermdiaires entre le souverain et la dernire classe du
peuple soit entirement abolie. Les bienfaits du Code Napolon, la
publicit des procdures, l'tablissement des jurys, seront autant de
caractres distinctifs de votre monarchie; et, s'il faut vous dire ma
pense tout entire, je compte plus sur leurs effets pour l'extension
et l'affermissement de cette monarchie, que sur le rsultat des plus
grandes victoires. Il faut que vos peuples jouissent d'une libert,
d'une galit, d'un bien-tre inconnus aux autres peuples de la
Germanie, et que ce gouvernement libral produise d'une manire ou
d'autre les changements les plus salutaires au systme de la
Confdration, et  la puissance de votre monarchie. Cette manire de
gouverner sera une barrire plus puissante pour vous sparer de la
Prusse que l'Elbe, que les places fortes, et que la protection de la
France. Quel peuple voudra retourner sous le gouvernement arbitraire
prussien, quand il aura got les bienfaits d'une administration sage
et librale? Les peuples d'Allemagne, ceux de France, d'Italie,
d'Espagne, dsirent l'galit et veulent des ides librales. Voil
bien des annes que je mne les affaires de l'Europe, et j'ai eu lieu
de me convaincre que le bourdonnement des privilgis tait contraire
 l'opinion gnrale. Soyez roi constitutionnel. Quand la raison et
les lumires de votre sicle ne suffiraient pas, dans votre position
la bonne politique vous l'ordonnerait...

[En marge: Sept. 1807.]

La session du Corps Lgislatif, bien qu'il y et beaucoup de projets 
convertir en lois, ne pouvait tre longue, grce, comme nous l'avons
dj dit, aux confrences pralables qui rendaient la discussion
publique  peu prs inutile et de pur apparat. La seconde moiti du
mois d'aot et la premire moiti de septembre y suffirent. Les
travaux de cette session termins, le snatus-consulte qui supprimait
le Tribunat, et en transfrait les attributions et le personnel au
Corps Lgislatif, fut port aux deux assembles. Il tait accompagn
d'un discours o l'on rendait hommage aux travaux et aux services du
corps supprim. Le prsident de ce corps, en recevant cette
communication, pronona de son ct un discours pour remercier le
souverain qui reconnaissait les mrites des membres du Tribunat, et
leur ouvrait  tous une nouvelle carrire. Aprs ces vaines
formalits, la session fut close, et le caractre lgal se trouva
imprim aux dernires oeuvres du gouvernement imprial.

[En marge: Sjour de la cour impriale  Fontainebleau.]

Le 22 septembre, la cour partit enfin pour Fontainebleau, o elle
devait passer l'automne au milieu des ftes et d'un faste magnifique.
Napolon y voulut reproduire l'image complte des moeurs de l'ancienne
cour. Beaucoup de princes trangers y avaient t appels, tels que le
prince primat, accouru  Paris pour le mariage du roi et de la reine
de Westphalie; l'archiduc Ferdinand, ancien souverain de Toscane et de
Salzbourg, actuellement duc de Wurtzbourg, venu dans l'esprance de
rtablir la bonne harmonie entre la France et l'Autriche; le prince
Guillaume, frre du roi de Prusse, dpch  Paris pour obtenir la
modration des charges imposes  son pays; enfin une multitude de
grands personnages franais et trangers. Dans la journe, on
chassait, et on forait  la course les cerfs de la fort. Napolon
avait prescrit un costume de rigueur pour la chasse, et l'avait impos
aux hommes comme aux femmes. Il ne ddaignait pas de le porter
lui-mme, s'excusant  ses propres yeux de ces purilits, par
l'opinion que l'tiquette dans les cours, et surtout dans les cours
nouvelles, contribue au respect. Le soir, les premiers acteurs de
Paris venaient reprsenter devant lui les chefs-d'oeuvre de Corneille,
de Racine, de Molire; car il n'admettait  l'honneur de sa prsence
que les grandes productions, titres immortels de la nation; et comme
pour achever cette rsurrection des anciennes moeurs, il accorda 
certaines dames de la cour, renommes pour leur beaut, des regards
qui affligrent l'impratrice Josphine, et qui firent tenir sur son
compte des discours moins srieux que ceux dont il tait ordinairement
l'objet.

[En marge: Consquences du trait de Tilsit en Europe.]

[En marge: Le Portugal.]

[En marge: L'Espagne.]

[En marge: L'Autriche.]

Pendant que Napolon, mlant  beaucoup d'affaires quelques
distractions, attendait  Fontainebleau le rsultat des ngociations
entames par la Russie avec l'Angleterre, les stipulations de Tilsit
occupaient les cabinets, et amenaient dans le monde leurs naturelles
consquences. Le Portugal, oblig de se prononcer, demandait  la cour
de Londres la permission de se prter aux volonts de Napolon, de
manire cependant  froisser le moins possible le commerce
britannique, et  pargner aux Anglais comme aux Portugais la prsence
d'une arme franaise  Lisbonne. La cour d'Espagne, soucieuse au plus
haut point des consquences que pouvait avoir sa perfide conduite de
l'anne dernire, alarme des penses que la toute-puissance et le
loisir allaient faire natre chez Napolon, expdiait, comme on l'a
vu, auprs de lui, outre son ambassadeur ordinaire, M. de Massaredo,
un ambassadeur extraordinaire, M. de Frias, et de plus un envoy
secret, M. Yzquierdo. Aucun d'eux n'avait russi  pntrer l'affreux
mystre de son avenir. L'Autriche, regrettant amrement de n'avoir pas
agi dans l'intervalle des deux batailles d'Eylau et de Friedland,
profondment inquite par les signes d'intelligence que l'on
commenait  apercevoir entre les deux empereurs de France et de
Russie, se disait que leur alliance, si naturelle quand la France
tait aux prises avec l'Angleterre sur mer, avec l'Allemagne sur
terre, et si redoutable en tout temps pour l'Europe, tait peut-tre
en ce moment tout  fait conclue, et que les provinces du Danube,
actuellement occupes par les Russes, seraient selon toute probabilit
le prix de la nouvelle union. S'il en tait ainsi, les malheurs dont
elle avait t frappe en ce sicle allaient tre au comble; car en
quinze ans, dpouille des Pays-Bas, de l'Italie, du Tyrol, de la
Souabe, rejete derrire l'Inn, derrire les Alpes Styriennes et
Juliennes, il ne pouvait aprs tant de malheurs lui en arriver qu'un
plus grand encore, c'tait de voir la Russie tablie sur le bas du
Danube, la couper de la mer Noire, et l'envelopper  l'orient, tandis
que la France l'enveloppait  l'occident. Aussi, dans toutes les cours
o les reprsentants de l'Autriche se rencontraient avec les ntres,
en Espagne, en Italie, en Allemagne, on les voyait inquiets,
souponneux, fureteurs, chercher par tous les moyens possibles 
surprendre le secret de Tilsit, ici le marchander  prix d'argent, l
s'efforcer de l'obtenir d'un moment d'abandon, et enfin, quand on
refusait de le leur dcouvrir, le demander avec une ridicule
indiscrtion. Et tandis qu'ils cherchaient partout  pntrer les
projets de la nouvelle alliance, sans y avoir russi,  Constantinople
ils les donnaient pour compltement dcouverts, disaient aux Turcs que
la France les avait abandonns, trahis, livrs  la Russie, qu'ils
devaient tourner leurs armes contre les Franais, continuer les
hostilits contre les Russes, et se rconcilier avec les Anglais, qui,
ajoutaient-ils, ne seraient pas seuls  les soutenir.

[En marge: La Prusse.]

La Prusse, accable par son malheur, s'inquitant peu des conditions
secrtes stipules  Tilsit, se souciant encore moins de ce que
deviendrait en Orient l'quilibre de l'Europe dj dtruit pour elle
en Occident, ne songeait qu' obtenir l'vacuation de son territoire,
et  faire rduire les contributions de guerre qui lui avaient t
imposes; car, dans l'puisement o elle se trouvait, toute somme
donne  la France tait une ressource de moins pour reconstituer son
arme, et rparer un jour ses revers.

[En marge: La Russie.]

[En marge: Efforts de l'empereur Alexandre pour amener la nation russe
 sa nouvelle politique.]

En Russie, le spectacle tait tout autre, et on voyait le souverain,
qui avait cherch dans l'alliance franaise des perspectives de
grandeur propres  le ddommager de ses dernires msaventures, tenter
de continuels efforts pour amener la cour, l'aristocratie, le peuple,
 ses vues. Mais ayant t seul expos  Tilsit aux sductions de
Napolon, il ne pouvait pas obtenir qu'on passt aussi vite que lui
des fureurs de la guerre aux enchantements d'une nouvelle alliance. Il
s'efforait donc actuellement de persuader  tout le monde, qu'en se
terminant par un rapprochement avec la France, les choses avaient
tourn le mieux possible; que ses derniers ministres en le brouillant
avec cette puissance l'avaient engag dans une voie funeste, dont il
tait sorti avec autant de bonheur que d'habilet; qu'il n'avait dans
tout cela commis qu'une erreur, c'tait d'avoir cru  la valeur de
l'arme prussienne et  la loyaut de l'Angleterre, mais qu'il tait
bien revenu de cette double illusion; qu'il n'y avait que deux armes
en Europe qui mritassent d'tre comptes, l'arme russe et l'arme
franaise; qu'il tait inutile de les faire battre pour servir la
cause d'une puissance perfide et goste comme la Grande-Bretagne, et
qu'il valait mieux les unir dans un but commun de paix et de grandeur:
de paix, si le cabinet de Londres voulait enfin se dsister de ses
prtentions maritimes; de grandeur, s'il obligeait l'Europe 
continuer encore la mme vie de tourments et de sacrifices; que dans
ce cas il fallait que chacun songet  soi,  ses propres intrts, et
qu'il tait temps que la Russie songet aux siens. Arriv  ce point
de ses explications, Alexandre, n'osant dvoiler toutes les esprances
que Napolon lui avait permis de concevoir, ni surtout avouer
l'existence du trait occulte qu'on s'tait promis de tenir
entirement secret, prenait une attitude mystrieuse mais satisfaite,
laissait entrevoir tout ce qu'il n'osait pas dire, bien qu'il en ft
fort tent, et, parlant par exemple de la Turquie, dclarait assez
ouvertement qu'on allait signer un armistice avec elle, mais qu'on se
garderait d'vacuer les provinces du Danube, qu'on y tait pour
long-temps, et qu'on ne rencontrerait pas de difficult  Paris au
sujet de cette occupation prolonge.

Ces demi-confidences avaient plutt excit une curiosit indiscrte et
fcheuse que gagn les esprits aux ides de l'empereur Alexandre. Il
tait du reste fort second par M. de Romanzoff, qui savait tout, qui
avait servi Catherine, et hrit de son ambition orientale. Le
ministre comme le souverain rptait qu'il fallait prendre patience,
laisser les vnements se drouler, et qu'on aurait bientt  donner
la plus satisfaisante explication du revirement de politique opr 
Tilsit.

[En marge: Dispositions malveillantes de la nation russe  l'gard des
Franais.]

[En marge: Accueil que reoit  Saint-Ptersbourg le gnral Savary.]

[En marge: Attitude du gnral Savary  la cour de Russie.]

Mais l'empereur n'tait pas toujours cout et obi. Le public,
tranger aux secrets de la diplomatie impriale, froiss des dernires
dfaites, montrait une attitude triste, et surtout malveillante 
l'gard des Franais. Les grands en particulier, se rappelant la
mobilit de la politique russe sous Paul, commenant  croire que
cette mobilit serait la mme sous son fils Alexandre, craignaient que
l'intimit avec la France ne prsaget bientt la guerre avec
l'Angleterre, ce qui les alarmait pour leurs revenus, toujours menacs
quand le commerce britannique n'achetait plus leurs produits. Aussi le
gnral Savary, arriv  Saint-Ptersbourg peu de temps aprs la
signature de la paix, y avait-il trouv l'accueil le plus froid,
except auprs de l'empereur Alexandre et de deux ou trois familles
composant la socit intime de ce prince. La catastrophe de Vincennes,
que rappelait le gnral Savary, n'tait pas faite assurment pour lui
ramener des coeurs que la politique loignait; mais la vraie cause de
l'loignement gnral tait dans le souvenir d'hostilits rcentes, de
grandes dfaites, sans aucun vnement qui pt consoler l'amour-propre
national. L'empereur, parfaitement instruit de cette situation,
cherchait  rendre le sjour de Saint-Ptersbourg supportable,
agrable mme au gnral Savary, le comblait de prvenances,
l'admettait presque tous les jours auprs de lui, l'invitait
frquemment  sa table, et, dans la crainte des rapports qu'il
pourrait adresser  Napolon, l'engageait  prendre patience, lui
disant que tout changerait quand les dernires impressions seraient
effaces, et que la France aurait fait quelque chose pour la juste
ambition de la Russie. Il ne savait pas jusqu' quel point le gnral
Savary pouvait tre initi au secret de Tilsit, et travaillait  le
deviner, pour avoir le plaisir, si le gnral connaissait ce secret,
de s'entretenir avec lui de ses plus chres proccupations. L'envoy
franais n'tait inform qu'en partie, et avait mme l'ordre de
paratre encore moins inform qu'il ne l'tait; car Napolon n'avait
pas voulu que le jeune empereur, s'entretenant sans cesse des objets
qui l'avaient occup  Tilsit, fint par se confirmer dans ses propres
dsirs, et par prendre de simples ventualits pour des ralits
certaines et prochaines. Le gnral Savary rpondait donc avec une
extrme rserve aux insinuations de l'empereur, avec une vive
gratitude  ses aimables prvenances, se montrait content, point
troubl du dsagrable accueil de la socit russe, et plein de
confiance dans un prompt changement de dispositions. Il avait
d'ailleurs, pour se dfendre, suffisamment d'esprit, beaucoup
d'aplomb, et l'immensit de la gloire nationale, qui permettait aux
Franais de marcher partout la tte haute.

[En marge: Influence de l'impratrice-mre  Saint-Ptersbourg.]

L'exemple de l'empereur Alexandre, sa volont fortement exprime,
avaient ouvert au gnral Savary quelques-unes des plus importantes
maisons de Saint-Ptersbourg, mais la plupart des grandes familles
continuaient  l'exclure; car Alexandre, matre du pouvoir, ne l'tait
cependant pas de la haute socit, place sous une autre influence
que la sienne. Ayant d  une catastrophe tragique la possession
anticipe du sceptre des czars, ce prince cherchait  ddommager sa
mre, descendue avant le temps au rle de douairire, en lui laissant
tout l'extrieur du pouvoir suprme. Cette princesse, vertueuse mais
hautaine, se consolait d'avoir perdu avec Paul la moiti de l'empire,
par tout le faste de la reprsentation impriale, dont son fils
voulait qu'elle ft entoure. Quant  lui, il n'avait point de cour.
N'aimant point l'impratrice son pouse, beaut froide et grave, il se
htait aprs ses repas de sortir de son palais, pour se livrer ou aux
affaires avec les hommes d'tat ses confidents, ou  ses plaisirs
auprs d'une dame russe dont il tait pris. La cour se runissait
chez sa mre. C'est l que se faisaient voir les courtisans aimant 
vivre dans la socit du souverain, ayant des faveurs  obtenir, ou
des remercments  adresser pour des faveurs obtenues. Tous venaient
ou solliciter, ou rendre grce auprs de l'impratrice-mre, comme si
elle et t l'auteur unique des actes du pouvoir imprial. Alexandre
lui-mme s'y montrait avec l'assiduit d'un fils respectueux, soumis,
qui n'aurait pas encore hrit du sceptre paternel. L'impratrice-mre
chrissait tendrement son fils, ne tenait ni ne souffrait aucun propos
qui pt le contrarier, mais donnait cours  ses propres sentiments, en
manifestant  l'gard des Franais un loignement visible. Elle avait
donc accueilli le gnral Savary avec une froide politesse. Celui-ci
ne s'en tait point mu, mais avait adroitement tmoign au fils
qu'aucune de ces circonstances ne lui chappait. Un moment Alexandre,
ne se contenant plus, et craignant que sous ce respect affect pour sa
mre, un tranger, un aide-de-camp de Napolon pt ne pas reconnatre
le vritable matre de l'empire, saisit la main du gnral et lui dit:
Il n'y a de souverain ici que moi. Je respecte ma mre, mais tout le
monde obira, soyez-en sr; et en tout cas je rappellerai  qui en
aurait besoin la nature et l'tendue de mon autorit.--Le gnral
Savary, satisfait d'avoir amen l'empereur  une pareille confidence
en piquant son orgueil imprial, s'arrta, rassur sur ses
dispositions, et sur son zle  maintenir la nouvelle alliance. Du
reste, la cour de l'impratrice-mre se montra bientt, non pas plus
polie, car elle n'avait jamais cess de l'tre, mais plus
affectueuse.--Attendons, disait sans cesse l'empereur Alexandre au
gnral Savary, ce que fera l'Angleterre. Sachons quel parti elle va
prendre, alors j'claterai, et quand je me serai prononc, personne ne
rsistera.--

On attendait effectivement avec une vive impatience la conduite
qu'allait tenir l'Angleterre. Le trait patent de Tilsit avait t
publi. Chacun voyait bien qu'il ne disait pas tout, et que la
nouvelle intimit avec la France supposait d'autres stipulations
secrtes. Mais enfin, d'aprs les dispositions patentes de ce trait,
et sans aller au del, on savait que la Russie servirait de mdiatrice
 la France auprs de l'Angleterre, et la France de mdiatrice  la
Russie auprs de la Porte. On attendait donc le rsultat de cette
double mdiation.

[En marge: tat de l'Angleterre et situation des partis chez elle.]

Fidle  ses engagements, l'empereur Alexandre,  peine arriv 
Saint-Ptersbourg, avait adress une note au cabinet britannique, pour
lui exprimer le voeu du rtablissement de la paix gnrale, et lui
offrir sa mdiation, dans le but d'amener un rapprochement entre la
France et l'Angleterre. Cette note avait t reue par l'ambassadeur
britannique  Saint-Ptersbourg, et par le ministre des affaires
trangres  Londres, avec une froideur qui ne laissait pas beaucoup
d'esprance d'accommodement. Les nouveaux ministres anglais, en effet,
mdiocres disciples de M. Pitt, n'taient gure enclins  la paix.
Leur origine, leurs relations de parti, leur avnement au ministre,
peuvent seuls expliquer la politique qu'ils adoptrent en cette
circonstance dcisive.

On se souvient sans doute que, lorsque M. Pitt rentra en 1806 dans les
conseils de Georges III, aprs avoir soutenu en commun avec M. Fox une
lutte fort vive contre le ministre Addington, il avait eu ou la
faiblesse, ou l'infidlit, d'y rentrer sans M. Fox d'une part, sans
ses amis les plus anciens de l'autre, tels que MM. Grenville et
Windham. Il tait revenu aux affaires avec des hommes nouveaux, qui
avaient peu d'importance politique alors, MM. Canning et Castlereagh.
Cette conduite envers ses amis anciens ou rcents, l'avait beaucoup
affaibli dans le parlement, et avait rendu son second ministre peu
brillant. La bataille d'Austerlitz l'avait rendu mortel.  peine M.
Pitt tait-il mort, que ses faibles collgues, MM. Canning et
Castlereagh, s'taient crus incapables de tenir tte  des hommes
tels que MM. Grenville et Windham, vieux collgues dlaisss de M.
Pitt, et M. Fox, son illustre et constant rival. Ils s'taient retirs
devant eux en toute hte, et on avait vu MM. Grenville et Windham
rentrer au ministre avec M. Fox. Le sage M. Addington, sous le nom de
lord Sydmouth, le clbre M. Grey, sous le nom de lord Howick,
faisaient partie de ce cabinet, qui tait une double transaction entre
les personnes et entre les opinions. M. Sheridan lui-mme s'y tait
associ en devenant trsorier de la marine. La rapparition de M. Fox
au pouvoir, aussi courte que l'avait t celle de M. Pitt, et termine
de mme par sa mort, n'avait pas assez dur, comme nous l'avons dit
ailleurs, pour amener le rtablissement de la paix. Aprs les inutiles
ngociations de lord Yarmouth et de lord Lauderdale  Paris, Napolon
avait envahi la Prusse et la Pologne. Le ministre qu'on appelait
Fox-Grenville s'tait maintenu aprs la mort de M. Fox, grce aux
hommes puissants dont il tait encore compos, et au systme de
transaction qu'il avait continu de suivre.  l'intrieur on mnageait
les catholiques,  l'extrieur on soutenait la guerre, mais avec une
sorte de prudence, en donnant des subsides aux puissances
continentales, et en ne risquant les troupes anglaises que dans des
expditions d'un avantage dmontr pour la Grande-Bretagne. Les
anciens collgues de M. Pitt, fondus avec les anciens amis de M. Fox,
affectaient de ne plus faire  la France une guerre de principes, mais
d'intrt. Ils ngligeaient ce qui pouvait rappeler la croisade contre
la rvolution franaise, et s'occupaient exclusivement d'tendre dans
toutes les mers les conqutes de l'Angleterre. Presss par la Prusse
et la Russie d'envoyer des troupes sur le continent, soit  Stralsund,
soit  Dantzig, pour oprer une diversion sur les derrires de
Napolon, ils avaient toujours diffr, tantt sous le prtexte de
l'Irlande, qui exigeait des troupes pour la garder, tantt sous le
prtexte de la flottille de Boulogne, qui n'avait pas cess d'tre
arme, et, pendant ce temps, ils avaient fait des expditions
lointaines et conues dans le seul intrt de l'Angleterre. Ainsi, ils
avaient pris le cap de Bonne-Esprance sur les Hollandais. Du cap de
Bonne-Esprance, ils s'taient reports sur les bords de la Plata, et
avaient essay un coup de main contre Montevideo et Buenos-Ayres.
L'inertie du gouvernement espagnol et la lchet de ses commandants
avaient permis aux Anglais de pntrer dans Buenos-Ayres, et de
s'emparer de cette mtropole de l'Amrique du Sud. Mais un Franais,
M. de Liniers, pass depuis la guerre d'Amrique au service d'Espagne,
avait ralli les troupes et la population espagnoles, et avait chass
les Anglais de Buenos-Ayres, aprs leur avoir impos une capitulation
affligeante pour leur gloire.  Montevideo galement, aprs tre
entrs et sortis, les Anglais avaient t obligs de s'loigner de la
ville, et ils occupaient quelques les  l'embouchure de la Plata. La
Mditerrane tait devenue aussi le thtre de leurs expditions
ambitieuses. Ils avaient, on s'en souvient, forc les Dardanelles,
sans rsultat pour eux, et fait en gypte une descente, qui, aprs un
chec devant Rosette et Alexandrie, avait t suivie de leur retraite.
 toutes ces entreprises, les Anglais avaient gagn le Cap, l'le de
Curaao, et l'animadversion de leurs allis, qui se disaient
abandonns.

[En marge: Dissentiment survenu entre Georges III et le ministre
Grenville.]

[En marge: Retraite du ministre Grenville.]

[En marge: Avnement du ministre Canning et Castlereagh.]

Telle tait la situation du ministre Grenville lorsque, en mars 1807,
une question se prsenta inopinment, qui mit les principes modrs de
ce ministre en opposition avec les principes religieux du vieux
Georges III. Une fois dj ce prince dvot avait pouss l'enttement
contre les catholiques d'Irlande jusqu' se sparer de M. Pitt, plutt
que d'accorder un commencement d'mancipation. La mme cause devait le
sparer des collgues et successeurs de M. Pitt. Les Irlandais
servaient bien dans l'arme anglaise, et dans un moment o la lutte
avec la France prenait un nouveau caractre d'acharnement, il tait
politique de satisfaire ces braves militaires, en leur permettant
d'arriver aux mmes grades que les officiers anglais, et de rattacher
ainsi les catholiques  la couronne d'Angleterre par un premier acte
de justice. Une loi avait donc t projete en ce sens par le
ministre, et, grce  l'obscurit de cette loi, obscurit calcule de
la part des ministres qui l'avaient rdige, Georges III, la
comprenant mal, avait consenti  ce qu'elle ft prsente. Mais 
peine l'avait-elle t que les ennemis du cabinet, qui n'taient
autres que les personnages secondaires dont M. Pitt s'tait entour
lors de son dernier ministre, avaient par des intrigues secrtes
veill les scrupules du vieux roi, et fait parvenir jusqu' lui des
explications qui donnaient  la loi une gravit dont il ne s'tait pas
dout d'abord. Georges III avait alors voulu qu'elle ft retire.
Lord Grenville, lord Howick (M. Grey), s'taient rsigns avec peine
 cette dmarche humiliante, en dclarant au roi que les concessions
qu'on refusait actuellement aux Irlandais, il faudrait les leur
accorder un peu plus tard;  quoi Georges III avait rpliqu en
exigeant qu'on lui promt de ne plus rien proposer de semblable 
l'avenir. Devant cette royale exigence, MM. Grenville, Grey, et leurs
collgues s'taient retirs en mars 1807. Le faible personnel
ministriel qui avait entour M. Pitt tait alors rentr au ministre,
sous la prsidence du vieux duc de Portland, ancien whig, qui n'avait
plus aucune signification politique  cause de son grand ge, et qui
n'tait appel que pour conserver au nouveau cabinet quelque apparence
de la politique de transaction. MM. Canning, Castlereagh, Perceval,
membres principaux de ce ministre, taient poursuivis  juste titre
de la qualification de complaisants du roi, profitant des faiblesses
royales pour se substituer aux hommes les plus considrables et les
plus capables de l'Angleterre. De violentes discussions dans les deux
Chambres les ayant constitus presque en minorit, ils avaient os
menacer le parlement de dissolution, et avaient fini par le dissoudre,
forts qu'ils taient de l'appui de Georges III. Les lections avaient
eu lieu en juin 1807, au cri d'_ bas les papistes!_ cri qui trouve
toujours beaucoup d'chos en Angleterre. Seconds par le fanatisme
populaire, qui allait jusqu' croire que le Pape venait de dbarquer
en Irlande, des ministres sans considration, dfenseurs d'une
dtestable cause, avaient obtenu une majorit considrable. Tels
taient les hommes qui gouvernaient en ce moment l'Angleterre.

[En marge: Nouvelle politique du ministre Canning-Castlereagh.]

Ces nouveaux venus,  qui la fortune destinait plus tard l'honneur,
qu'ils n'avaient pas mrit, de recueillir le fruit des efforts de M.
Pitt, voulaient naturellement se distinguer de leurs prdcesseurs,
et, ces prdcesseurs ayant cherch  temprer la politique de M.
Pitt, ils devaient, eux, chercher  l'exagrer. Ils avaient d'abord
pris l'engagement, qu'on leur avait fort amrement reproch, de ne
rien proposer au roi pour les catholiques; et, quant  la politique
extrieure, ils affectaient un grand zle pour les allis de
l'Angleterre, indignement abandonns, disaient-ils, par MM. Grenville,
Windham, Grey.

Ils s'taient hts de promettre des expditions sur le continent, et,
bien qu'entrs au ministre en mars, ils eussent pu, en avril, mai et
juin, apporter aux puissances belligrantes d'utiles secours, puisque
Dantzig ne s'tait rendu que le 26 mai, ils n'avaient rien fait, soit
incapacit, soit proccupation des affaires intrieures; proccupation
qui devait tre grande, car ils avaient alors  dissoudre le parlement
et  le convoquer de nouveau. Quoi qu'il en soit, aprs avoir
rassembl une flotte considrable aux Dunes, et runi sur ce point de
nombreuses troupes d'embarquement, leur coopration  la guerre
continentale s'tait borne  l'envoi d'une division anglaise 
Stralsund. La nouvelle de la bataille de Friedland et de la paix de
Tilsit les avait glacs d'effroi, pour leur pays et surtout pour
eux-mmes; car, aprs avoir critiqu avec une extrme vivacit
l'inaction de leurs prdcesseurs, ils taient exposs  s'entendre
reprocher bien plus justement leur inertie pendant les trois mois
dcisifs d'avril, mai et juin 1807. Il fallait donc  tout prix tenter
quelque entreprise qui frappt l'opinion publique, qui ft tomber le
reproche d'inaction, qui, utile ou inutile, humaine ou barbare, ft
assez spcieuse, assez clatante, pour occuper les esprits mcontents
et alarms.

[En marge: Motifs qui font natre le projet d'une expdition contre
Copenhague.]

Dans cette situation, ils rsolurent une entreprise qui a long-temps
retenti dans le monde comme un attentat envers l'humanit, entreprise
non-seulement odieuse, mais trs-mal calcule au point de vue de
l'intrt britannique. Cette entreprise n'tait autre que la fameuse
expdition contre le Danemark, imagine pour le violenter, et pour
l'obliger  se prononcer en faveur de l'Angleterre. Tristes imitateurs
de M. Pitt, les ministres anglais voulaient renouveler contre
Copenhague le coup d'clat au moyen duquel l'Angleterre avait en 1801
dissous la coalition des neutres. Mais lorsque le ministre Addington,
alors inspir par M. Pitt, avait frapp Copenhague en 1801, c'tait
pour rompre une coalition dont le Danemark faisait publiquement
partie; c'tait un acte de guerre oppos  un acte de guerre; c'tait
une opration tmraire mais habile dans sa tmrit, cruelle dans ses
moyens mais ncessaire. En 1807 au contraire, il n'y avait ni
prtexte, ni justice, ni habilet  attaquer le Danemark. Cet tat,
scrupuleusement neutre, avait apport un soin extrme  maintenir sa
neutralit. Il avait, par une malheureuse habitude de prendre plus de
prcautions contre la France que contre l'Angleterre, plac toute son
arme le long du Holstein, s'exposant, comme on l'avait vu  Lubeck, 
une collision avec les troupes franaises, plutt que de laisser
franchir la ligne de ses frontires. Sa diplomatie avait agi comme son
arme, et il avait toujours manifest  l'gard de la France une
susceptibilit ombrageuse. Dans le moment mme il ne venait pas, ainsi
que le prtendirent mensongrement les ministres anglais, de traiter
avec la Russie et la France, et de stipuler son adhsion  la nouvelle
coalition continentale. Loin de l, il venait de protester encore une
fois de son dsir de conserver la neutralit, bien que Napolon lui
ft dclarer avec mnagement, mais avec rsolution, que lorsque
l'Angleterre se serait explique relativement  la mdiation russe, il
faudrait enfin prendre un parti, et se prononcer pour ou contre les
oppresseurs des mers. Si les ministres anglais avaient en cette
circonstance agi habilement, ils auraient laiss  Napolon le rle
odieux de contraindre le Danemark  se prononcer, et envoy une flotte
dans le Cattgat; puis, les Franais approchant, ils auraient secouru
Copenhague, et seraient devenus, en secourant cette capitale, les
matres lgitimes de la marine danoise, des deux Belts et du Sund. 
une poque o l'Europe, dj lasse de souffrir pour la querelle de la
France et de l'Angleterre, tait dispose  juger svrement celui des
deux adversaires qui aggraverait les maux de la guerre, cette conduite
amicale et secourable pour le Danemark tait la seule  suivre. La
conduite contraire donnait le Danemark  Napolon, pargnait 
celui-ci l'embarras d'exercer lui-mme une contrainte tyrannique, et
l'enlvement de quelques carcasses de vaisseaux sans un matelot
n'tait pour les Anglais qu'un acte infructueux de pillage, acte
d'autant plus impolitique et odieux qu'on ne pouvait le consommer que
par un moyen abominable, celui de bombarder une population de femmes,
d'enfants et de vieillards.

Supposez que des ministres clairs, placs dans une position simple,
eussent alors dirig la politique de l'Angleterre, le choix n'et pas
t douteux, et la conduite qui aurait consist  aider le Danemark
dans sa rsistance contre Napolon, et certainement prvalu. Mais MM.
Canning, Castlereagh, Perceval taient, avec plus ou moins de talent
oratoire, des politiques mdiocres, et des ministres plus proccups
de leur intrt que de celui de leur pays. Ils crurent qu'une
rptition du coup d'clat de 1801 leur tait actuellement ncessaire,
et ils se montrrent en ceci tristement imitateurs de la politique de
M. Pitt, et qui dit imitateur dit corrupteur, car tout imitateur
corrompt ce qu'il imite en l'exagrant.

[En marge: Prparatifs de l'expdition de Copenhague.]

 peine avait-on la nouvelle de la paix de Tilsit, que le cabinet
anglais, allguant faussement la connaissance acquise par des
communications secrtes, d'une stipulation qui tendait, disait-il, 
soumettre le Danemark  la coalition continentale, rsolut d'envoyer
une puissante expdition devant Copenhague, pour s'emparer de la
flotte danoise, sous prtexte qu'enlever  Napolon les ressources
maritimes du Danemark, n'tait de la part de l'Angleterre qu'un acte
de lgitime dfense. Cette rsolution prise, le cabinet anglais donna
immdiatement les ordres ncessaires. Dj les troupes et la flotte
taient prtes aux dunes, et il ne restait qu' mettre  la voile.
Depuis l'chec essuy devant Constantinople, il tait tabli dans les
conseils de l'amiraut que toute expdition maritime devait tre
entreprise avec des troupes de dbarquement. Conformment  cette
opinion, on avait runi 20 mille hommes aux dunes, lesquels, joints
aux troupes anglaises envoyes  Stralsund, allaient former une arme
de 27  28 mille hommes, sous les murs de Copenhague. Les procds
devaient tre dignes du but. Profitant de ce que le Danemark avait
toutes ses troupes, non dans les les de Seeland et de Fionie, mais
sur la frontire du Holstein, on voulait jeter une division navale
dans les deux Belts, intercepter ces passages, empcher ainsi que
l'arme danoise ne revint au secours de Copenhague, puis dbarquer
vingt mille hommes autour de cette capitale, l'investir, la sommer,
et, si elle refusait de se rendre, la bombarder jusqu' la dtruire.
Ce plan d'attaque fond sur le dfaut de prparatifs du ct de la
mer, et sur la runion de toutes les forces danoises du ct de la
terre, tait la complte dmonstration de la bonne foi du Danemark, et
de l'indigne mauvaise foi du cabinet britannique. Sir Home Popham,
fort compromis dans l'insuccs de la tentative sur Buenos-Ayres, et
fort impatient de se rhabiliter, avait beaucoup contribu  la
conception du plan, et contribua beaucoup aussi  son excution.

[En marge: Rponse vasive dans la forme, ngative dans le fond, 
l'offre de la mdiation russe.]

C'est dans ces circonstances que parvinrent  Londres l'offre de la
mdiation russe et la proposition de traiter d'un rapprochement avec
la France. On tait beaucoup trop engag dans un systme d'hostilits
acharnes, beaucoup trop allch par l'esprance d'une expdition
clatante, pour couter aucune proposition pacifique. On rsolut donc
de faire une rponse vasive, hypocritement calcule, qui, sans
interdire tout rapprochement ultrieur, laisst pour le moment la
libert de continuer l'entreprise commence. En consquence, on
adressa  la Russie une note, dans laquelle, parodiant l'ancien
langage de M. Pitt, on disait comme lui qu'on tait tout prt  la
paix, mais qu'elle avait toujours manqu par la mauvaise foi de la
France, et que, ne voulant pas, aprs tant de ngociations
infructueuses, donner dans un nouveau pige, on dsirait savoir sur
quelles bases la Russie devenue mdiatrice avait mission de traiter.
C'tait une rponse dilatoire, mais dont les actes postrieurs
allaient fournir une interprtation cruellement ngative.

[En marge: Dpart de la flotte anglaise.]

[En marge: Division navale dtache dans les deux Belts pour empcher
l'arme danoise de venir au secours de Copenhague.]

[En marge: Sommation adresse par M. Jackson au prince rgent de
Danemark.]

[En marge: Noble rponse du prince de Danemark.]

[En marge: Moyens de dfense runis autour de Copenhague.]

L'amiral Gambier, commandant la flotte anglaise, et le
lieutenant-gnral Cathcart, commandant les troupes de dbarquement,
mirent  la voile en plusieurs divisions, vers les derniers jours de
juillet. L'expdition partie des divers ports de la Manche se
composait de 25 vaisseaux de ligne, 40 frgates, 377 btiments de
transport. Elle portait environ 20 mille hommes, et devait en trouver
7 ou 8 mille revenant de Stralsund. La flotte de guerre prcdait la
flotte de transport, afin d'envelopper l'le de Seeland, et d'empcher
le retour des troupes danoises vers Copenhague. Cette flotte tait le
1er aot dans le Cattgat, le 3  l'entre du Sund. Avant de s'engager
dans le Sund, l'amiral Gambier avait dtach, sous le commodore Keats,
une division de frgates et de bricks, avec quelques vaisseaux de
soixante-quatorze tirant peu d'eau pour envahir les deux Belts, et y
tablir une croisire qui ne permt pas le passage d'un seul homme de
la terre ferme dans l'le de Fionie, et de l'le de Fionie dans celle
de Seeland. Cette prcaution prise, la flotte franchit le Sund sans
rsistance, parce que le Danemark ne savait rien, et que la Sude
savait tout. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Elseneur, prs de la
forteresse de Kronenbourg reste silencieuse, et elle dpcha un agent
anglais pour adresser une sommation au prince royal de Danemark, alors
rgent du royaume. L'agent choisi tait digne de la mission. C'tait
M. Jackson, qui avait t autrefois charg d'affaires en France, avant
l'arrive de lord Whitworth  Paris, mais qu'on n'avait pas pu y
laisser,  cause du mauvais esprit qu'il manifestait en toute
occasion. Il ne rencontra pas le prince royal  Copenhague, et alla le
chercher  Kiel, dans le Holstein, rsidence qu'occupait en ce moment
la famille royale. Introduit auprs du rgent, il allgua de
prtendues stipulations secrtes, en vertu desquelles le Danemark
devait, disait-on, de gr ou de force, faire partie d'une coalition
continentale contre l'Angleterre; il donna comme raison d'agir la
ncessit o se trouvait le cabinet britannique de prendre ses
prcautions pour que les forces navales du Danemark et le passage du
Sund ne tombassent pas au pouvoir des Franais, et en consquence il
demanda, au nom de son gouvernement, qu'on livrt  l'arme anglaise
la forteresse de Kronenbourg qui commande le Sund, le port de
Copenhague, et enfin la flotte elle-mme, promettant de garder le
tout en dpt, pour le compte du Danemark, qui serait remis en
possession de ce qu'on allait lui enlever, ds que le danger serait
pass. M. Jackson assura que le Danemark ne perdrait rien, que l'on se
conduirait chez lui en auxiliaires et en amis, que les troupes
britanniques payeraient tout ce qu'elles consommeraient.--Et avec
quoi, rpondit le prince indign, payeriez-vous notre honneur perdu,
si nous adhrions  cette infme proposition?....--Le prince
continuant, et opposant  cette perfide agression la conduite loyale
du Danemark, qui n'avait pris aucune prcaution contre les Anglais,
qui les avait toutes prises contre les Franais, ce dont on abusait
pour le surprendre, M. Jackson rpondit  cette juste indignation avec
une insolente familiarit, disant que la guerre tait la guerre, qu'il
fallait se rsigner  ses ncessits, et cder au plus fort quand on
tait le plus faible. Le prince congdia l'agent anglais avec des
paroles fort dures, et lui dclara qu'il allait se transporter 
Copenhague, pour y remplir ses devoirs de prince et de citoyen danois.
Il s'y rendit en effet, annona par une proclamation les dangers dont
le pays tait menac, adressa un appel patriotique  la population, et
prescrivit toutes les mesures que le temps et l'investissement inopin
de l'le de Seeland permettaient de prendre, investissement qui tait
dj devenu si troit que le prince avait eu lui-mme la plus grande
difficult  traverser les deux Belts. Malheureusement les moyens de
dfense taient loin de rpondre aux besoins  Copenhague, car il y
avait  peine 5 mille hommes de troupes dans la ville, dont 3 mille
de troupes de ligne, 2 mille de milice assez bien organise. On y
ajouta une garde civique de trois  quatre mille bourgeois et
tudiants. On embossa comme en 1801 tout ce qu'on avait de vieux
vaisseaux, en dehors des passes, de manire  couvrir la ville du ct
de la mer, avec des batteries flottantes. On abrita soigneusement dans
l'intrieur des bassins la flotte, objet de la prdilection et de
l'orgueil des Danois; et enfin, du ct de terre, on leva des
ouvrages  la hte, car on savait que les Anglais amenaient une arme
de dbarquement, et de toutes parts on mit en batterie la grosse
artillerie dont les arsenaux danois taient abondamment pourvus. Mais
si de tels moyens suffisaient  empcher une prise d'assaut, ils
taient loin de suffire contre le danger d'un bombardement. Il aurait
fallu, pour tenir l'ennemi  une distance qui rendit tout bombardement
impossible, ou des ouvrages extrieurs que le Danemark, comptant sur
la position insulaire de sa capitale, n'avait jamais song 
construire, ou une arme de ligne que sa loyaut l'avait port 
placer sur sa frontire de terre. Quoi qu'il en soit, le prince, aprs
avoir fait les dispositions que comportait l'urgence des
circonstances, laissa un brave militaire, le gnral Peymann, pour
commander la ville de Copenhague, avec ordre de se dfendre jusqu' la
dernire extrmit. Comme il existait dans l'tendue mme de l'le de
Seeland, et par consquent en dedans des Belts, une population assez
nombreuse qui pouvait fournir quelques mille hommes de milice, il
ordonna au gnral Castenskiod de runir cette milice en toute hte,
et de l'introduire s'il tait possible dans Copenhague, avant
l'investissement de cette ville. Quant  lui, il sortit de la place,
et courut de sa personne dans le Holstein, pour rassembler l'arme
dissmine sur la frontire, et la conduire au secours de la capitale,
si on parvenait  franchir les Belts.

[En marge: Dbarquement des Anglais au nord et au sud de Copenhague.]

[En marge: Dispositions des Anglais pour incendier Copenhague.]

Pendant ce temps l'envoy anglais ayant rejoint la flotte, prescrivit
 la lgation anglaise de sortir de Copenhague, et donna  l'amiral
Gambier ainsi qu'au gnral Cathcart le signal de l'excution
pouvantable prpare contre une cit dont tout le crime consistait
dans la possession d'une flotte que les ministres anglais avaient
besoin de conqurir pour relever leur situation dans le parlement. Les
pourparlers avec le gouvernement danois, la ncessit de laisser
arriver la flotte de transport, partie plus tard que la flotte de
guerre, l'attente d'un vent favorable, avaient retard jusqu'au 15
aot les oprations de l'amiral Gambier. Le 16 il prit terre sur un
point de la cte appel Webeck,  quelques lieues au nord de
Copenhague, et y dbarqua environ 20 mille hommes, la plupart
Allemands au service de l'Angleterre. La division des troupes de
Stralsund devait dbarquer au midi vers Kioge. Rassurs par la
prsence dans les Belts de la division de btiments lgers du
commodore Keats, ils commencrent en scurit leur criminelle
entreprise. Les Anglais savaient bien qu'ils ne parviendraient pas,
mme avec 30 mille hommes,  emporter d'assaut une place o se
trouvaient de 8  9 mille dfenseurs, dont 5 mille de troupes rgles,
et une population de marins fort braves. Mais ils comptaient sur les
moyens de destruction dont ils pouvaient disposer, grce  l'immense
quantit de grosse artillerie transporte sur leurs vaisseaux. Ils
avaient mme, pour tre plus assurs du succs, amen avec eux le
colonel Congrve, qui devait faire pour la premire fois l'essai de
ses formidables fuses. En consquence leur opration ne consista
point en travaux rguliers d'approche, mais dans l'tablissement
solide et bien protg de quelques batteries incendiaires. Il rgnait
autour de Copenhague une espce de lac de forme allonge, qui
embrassait presque toute la portion de l'enceinte du ct de terre.
Ils prirent position derrire ce lac, et s'y retranchrent. Couverts
ainsi du ct de la place contre les sorties des assigs, ils
cherchrent  se couvrir du ct de la campagne par une seconde ligne
de contrevallation, afin de tenir en respect soit les milices de la
Seeland, runies sous le gnral Castenskiod, soit les troupes
rgulires elles-mmes, s'il en tait quelques-unes qui pussent
repasser les Belts. Aprs s'tre solidement tablis ils commencrent 
construire leurs batteries incendiaires, s'abstenant d'en faire usage
avant qu'elles fussent compltement armes, et en tat d'ouvrir un feu
destructeur. Pendant qu'ils travaillaient ainsi, leur flotte s'tait
approche du ct de la mer, et des escarmouches fort vives avaient
lieu sur les deux lments entre les assigs et les assigeants. Une
flottille danoise, arme  la hte, disputait avec avantage  la
flottille anglaise les passes troites par lesquelles on peut
approcher de Copenhague, tandis que les troupes de ligne, enfermes
dans la ville, excutaient des sorties frquentes contre les troupes
du gnral Cathcart. N'ayant malheureusement que deux points d'attaque
 choisir, aux deux extrmits du lac qui les sparait de l'ennemi,
les Danois trouvaient, quand ils essayaient des sorties, la totalit
des forces anglaises runies sur ces deux points, et n'taient pas
assez nombreux pour y forcer les lignes des assigeants. Chaque fois
ils taient obligs de reculer, aprs avoir tu quelques hommes, et en
avoir perdu beaucoup plus qu'ils n'en avaient tu,  cause du
dsavantage de la position.

[En marge: Reddition de Stralsund, et translation de toutes les forces
anglaises devant Copenhague.]

Les Anglais attendaient, pour en finir, l'arrive de la seconde
division qui tait devant Stralsund. Les Sudois, excits par eux,
ayant repris les hostilits, le marchal Brune venait d'entreprendre
le sige de cette place avec 38 mille hommes de troupes, et tout le
matriel de sige dont la prise de Dantzig, la cessation des
hostilits devant Colberg, Marienbourg et Graudenz, avaient rendu
l'usage  l'arme franaise. Le marchal Brune tait accompagn du
gnral du gnie Chasseloup, le mme qui avait tant contribu  la
prise de Dantzig. Cet habile officier, possdant cette fois tous les
moyens dont la runion n'avait t que successive devant la place de
Dantzig, s'tait promis de faire du sige de Stralsund un modle de
prcision, de vigueur et de promptitude. Il avait prpar trois
attaques, mais avec la rsolution de ne rendre srieuse que l'une des
trois, celle qui, dirige vers la porte de Knieper au nord, pouvait
amener la destruction de la flotte sudoise. Ayant ouvert la tranche
sur tous les points  la fois, malgr les feux de la place, il avait
en quelques jours tabli et arm ses batteries, et commenc une
attaque si terrible, que le gnral ennemi, quoiqu'il et 15 mille
Sudois et 7  8 mille Anglais, soit dans la place, soit dans l'le de
Rugen, s'tait vu contraint d'envoyer un parlementaire, et de livrer
Stralsund le 21 aot.

Pendant ce sige, conduit par les Franais avec une bravoure et une
habilet dignes d'admiration, le gnral Cathcart avait attir  lui
la division des troupes anglaises charge de cooprer avec les
Sudois. Il venait de la dbarquer  Kioge, et ds ce moment il avait
tellement enferm la ville de Copenhague dans une double ligne de
contrevallation, qu'il tait en mesure de dtruire cette ville
infortune sans avoir  craindre les effets de son dsespoir. Rien
n'est plus lgitime qu'un sige. Rien n'est plus barbare qu'un
bombardement, quand l'une de ces ncessits imprieuses de guerre qui
justifient tout, ne le rend pas excusable. Et quelle ncessit pour
justifier l'atroce excution prpare par les Anglais, que celle de
piller une flotte et un arsenal rput fort riche!

[En marge: Bombardement de Copenhague pendant trois jours et trois
nuits.]

[En marge: Capitulation de Copenhague, enlvement de la flotte, et
pillage de l'arsenal.]

Nanmoins le 1er septembre le gnral Cathcart, ayant en batterie 68
bouches  feu, dont 48 mortiers et obusiers, somma Copenhague, dans un
langage dont la feinte humanit ne pouvait tromper personne. Il
demandait qu'on lui livrt le port, l'arsenal et la flotte, menaant,
si on les refusait, d'incendier la ville, et ajoutant  sa sommation
de vives instances pour qu'on le dispenst d'employer des moyens qui
rpugnaient, disait-il,  son coeur. Le gnral Peymann ayant rpondu
ngativement, le 2 septembre au soir, un feu pouvantable d'obus, de
bombes, de fuses  la Congrve, clata sur la malheureuse capitale du
Danemark. Les barbares auteurs de cette entreprise n'avaient pas mme
l'excuse de leur propre danger, car ils taient couverts de manire 
ne pas perdre un seul homme. Aprs avoir continu cette cruaut
pendant toute la nuit du 2 septembre et une partie de la journe du 3,
le gnral anglais suspendit le feu pour voir si la place se rendrait.
L'incendie s'tait dclar dans divers quartiers; des centaines de
malheureux avaient pri; plusieurs grands difices taient en flammes;
la population valide, employe  verser les eaux de la Baltique sur
les quartiers incendis, tait extnue de fatigue. Le gnral
Peymann, le coeur dchir par ce spectacle, gardait un morne silence,
attendant pour se rendre que l'humanit fit taire l'honneur.
Insensibles  tant de maux, les Anglais recommencrent  tirer le 3 au
soir, soutinrent leur feu toute la nuit, toute la journe du
lendemain, sauf une courte interruption, et persistrent dans cette
barbarie jusqu'au 5 au matin. Il n'tait pas possible de laisser plus
long-temps expose  de tels ravages une population de cent mille
mes. Prs de deux mille individus, hommes, femmes, enfants,
vieillards, avaient succomb. Une moiti de la ville tait en flammes;
les plus belles glises taient en ruines; le feu avait atteint
l'arsenal. Le gnral Peymann bless, ne rsistant pas aux scnes
horribles qu'il avait sous les yeux, cda enfin aux menaces d'une
destruction totale, que renouvelait le gnral anglais, et livra
Copenhague  ses barbares conqurants. La capitulation fut signe le
7. Elle accordait aux Anglais la forteresse de Kronenbourg, la ville
de Copenhague et l'arsenal, avec facult de les occuper pendant six
semaines, temps jug ncessaire pour quiper la flotte danoise, et
l'emmener en Angleterre. Cette flotte tait livre  l'amiral Gambier,
sous condition de la restituer  la paix.

Cette capitulation signe, les Anglais entrrent  Copenhague, et
leurs marins se prcipitrent dans l'arsenal. Aucun spectacle, depuis
leur entre  Toulon, n'tait comparable  celui qu'ils offrirent en
cette occasion. En prsence d'une population au dsespoir, qui voyait
ses habitations ravages, qui comptait dans son sein des milliers de
victimes, mortes ou mourantes, qui, outre ses malheurs privs, sentait
vivement les malheurs publics, car la perte de la marine danoise
semblait  chacun la ruine de sa propre existence, en prsence de
cette population dsole, les matelots anglais, descendus en grand
nombre  terre, se rurent sur l'arsenal avec une brutalit inoue.
L'usage anglais d'accorder aux marins une grande part de la valeur des
prises, ajoutant  leur haine contre toutes les marines europennes le
stimulant de l'avidit personnelle, officiers et matelots dployrent
une ardeur, une activit extraordinaires  mettre  flot tout ce que
Copenhague renfermait de btiments en tat de naviguer. On y comptait
seize vaisseaux de ligne, une vingtaine de bricks et frgates capables
de servir, avec le grement dpos dans des magasins fort bien tenus.
En quelques jours ces quarante et quelques btiments taient grs,
quips, et sortis des bassins. Le zle destructeur des marins
anglais ne se borna pas  cet enlvement. Il y avait deux vaisseaux en
construction, ils les dmolirent. Tout ce qui se trouvait dans
l'arsenal de bois, de munitions navales, fut transport  bord de
l'escadre danoise ou de l'escadre anglaise. Ils prirent jusqu'aux
outils des ouvriers, et dtruisirent tout ce qu'ils ne purent enlever.
Une moiti des quipages anglais fut ensuite place  bord des
vaisseaux danois pour les manoeuvrer, et l'expdition entire, tant la
flotte conqurante que la flotte conquise, sortit des passes, ayant
soin de rembarquer  la hte l'arme qu'elle avait mise  terre,
laquelle ne se croyait plus en sret dans une ville qu'elle avait
ensanglante, et  l'approche des Franais qui allaient arriver en
toute hte pour venger un tel attentat. En passant devant Webeck,
Kronenbourg, et tous les points de la cte, cet immense armement naval
recueillit les troupes anglaises, puis il fit voile vers les ctes
d'Angleterre.

[En marge: Sensation produite en Europe par l'attentat commis sur
Copenhague.]

Il serait impossible d'exprimer la sensation que produisit en Europe
l'acte inou que venait de se permettre, non pas la nation anglaise,
qui blma svrement cet acte, mais le ministre de MM. Canning et
Castlereagh. L'indignation fut gnrale tant chez les amis de la
France, peu nombreux alors, car elle avait trop de succs pour avoir
beaucoup d'amis, que chez ses ennemis les plus dcids. Il n'existait
pas une nation plus estime que la nation danoise. Sage, modeste,
laborieuse, applique  son commerce sans chercher  nuire  celui
d'autrui, s'attachant  maintenir scrupuleusement sa neutralit au
milieu d'une guerre acharne, et, quoique inoffensive, sachant, comme
en 1801, se dvouer hroquement au principe de cette neutralit qui
formait toute sa politique, elle tait, comme les Suisses, comme les
Hollandais, l'une de ces nations qui rachtent la faiblesse numrique
par la force morale, et savent conqurir le respect universel. La
surprise dont elle venait d'tre la victime faisait encore plus
clater sa bonne foi, car elle prissait pour n'avoir pris aucune
prcaution contre l'Angleterre, et pour en avoir trop pris contre la
France. Ce ne fut donc qu'un sentiment et qu'un cri dans toute
l'Europe. Auparavant on disait que personne ne pouvait reposer
tranquille  ct du conqurant redoutable enfant par la rvolution
franaise. Maintenant on disait que l'Angleterre tait tout aussi
tyrannique sur mer que Napolon sur terre, qu'elle tait perfide
autant qu'il tait violent, et qu'entre les deux il n'y avait ni
scurit ni repos pour aucune nation. C'tait l le langage de nos
ennemis, c'tait le langage de Berlin et de Vienne. Mais chez nos
amis, et chez les hommes impartiaux, on reconnaissait que la France
avait bien raison de vouloir runir toutes les nations contre un
despotisme maritime intolrable, despotisme qui une fois tabli serait
invincible, n'admettrait de pavillon que le pavillon anglais, ne
souffrirait de trafic que celui des produits anglais, et finirait par
fixer  sa volont le prix des marchandises ou exotiques ou
manufactures. Il fallait donc s'entendre pour tenir tte 
l'Angleterre, pour lui arracher le sceptre des mers, et l'obliger 
rendre au monde le repos dont il tait,  cause d'elle, priv depuis
quinze annes.

[En marge: Avantage moral que procurait  Napolon l'indigne conduite
de l'Angleterre.]

Il est certain que rien, except la paix, n'tait plus souhaitable
pour Napolon qu'un vnement pareil. Il n'avait plus dsormais 
violenter le Danemark, qui allait, au contraire, se jeter dans ses
bras, l'aider  fermer le Sund, et lui fournir, ce qui valait mieux
que quelques carcasses de vaisseaux, des matelots excellents, propres
 armer les innombrables btiments que la France avait sur ses
chantiers. Il pouvait pousser les armes russes sur la Sude, pousser
les armes de l'Espagne sur le Portugal; il pouvait mme exiger 
Vienne l'exclusion des Anglais des ctes de l'Adriatique; il pouvait
enfin tout demander  Saint-Ptersbourg, car Alexandre, aprs ce qui
venait de se passer  Copenhague, ne devait plus rencontrer dans
l'opinion des Russes de rsistance  sa politique. Si Napolon, en ce
moment, profitait de la faute de l'Angleterre, sans en commettre une
gale, il tait dans une position unique; il devenait moralement aussi
fort par les torts de son ennemi, qu'il l'tait matriellement par ses
propres armes. En effet, l'inconvnient de son systme, de vaincre la
mer par la terre, tait sauv, car la violence faite aux puissances
continentales pour les obliger  concourir  ses desseins, se trouvait
dsormais explique et justifie. S'il fermait les ports des villes
ansatiques, de la Hollande, de la France, du Portugal, de l'Espagne,
de l'Italie; s'il condamnait les peuples  se passer de sucre et de
caf,  substituer  ces produits des tropiques des imitations
europennes, coteuses et fort imparfaites; s'il violentait tous les
gots aprs avoir violent tous les intrts, il avait dans le crime
de Copenhague une excuse complte et clatante. Mais, nous le
rptons, il fallait laisser l'Angleterre faillir seule, et ne pas
faillir soi-mme aussi gravement: chose difficile, car, dans une lutte
acharne, les fautes s'enchanent, et il est rare que les torts de
l'un ne soient promptement balancs ou surpasss par les torts de
l'autre.

Napolon sentit bien l'avantage que lui donnait la conduite de
l'Angleterre, et, s'il perdit une esprance d'accommodement, esprance
qui n'tait pas grande  ses yeux, il vit se prparer tout  coup un
concours de moyens, un ensemble d'efforts, qui lui promettaient une
paix dont les conditions compenseraient le retard. Aussi ne
manqua-t-il pas de dchaner les journaux de France, et ceux dont il
disposait hors de France, contre l'acte abominable qui venait
d'indigner l'Europe. Ses armes, ses flottes, tout fut, de
Fontainebleau mme, et du milieu des plaisirs de cette rsidence,
prpar pour une lutte plus vaste, plus terrible encore que celle qui
pouvantait le monde depuis tant d'annes.

[En marge: Jugement svre port mme en Angleterre contre l'acte de
Copenhague.]

Du reste, Napolon n'avait aucun effort  faire pour imprimer 
l'opinion de l'Europe l'impulsion qu'il lui convenait de lui donner.
En Angleterre mme, l'attentat commis sur la ville de Copenhague fut
jug avec la plus extrme svrit. Dans ce pays grand et moral, il se
trouva, malgr un ministre indigne, malgr un parlement abaiss,
malgr la passion du peuple pour les succs de la marine nationale, il
se trouva des gens clairs, honntes, impartiaux, qui fltrirent
l'acte inou qu'on s'tait permis envers une puissance inoffensive et
dsarme. MM. Grenville, Windham, Addington, Grey, Sheridan et
d'autres encore, se prononcrent avec vhmence contre cet acte
odieux, qui n'tait, suivant eux, que la parodie inique et funeste de
celui de 1801; car le Danemark, en 1801, faisait partie d'une
coalition hostile  l'Angleterre, et le moyen employ pour le rduire
tait le plus lgitime de tous, une bataille navale. En 1807 au
contraire, ce mme Danemark tait en paix, tout occup de dfendre sa
neutralit contre la France, dsarm du ct de l'Angleterre, et le
moyen de le rduire tait un atroce bombardement contre une population
inoffensive. Le rsultat tait, au lieu de dissoudre une coalition de
neutres, d'enchaner troitement le Danemark  la France, d'pargner 
celle-ci l'odieux d'une contrainte gnrale exerce sur le continent,
de prendre cet odieux pour soi, de se fermer le Sund; car les Danois
allaient le fermer de leur ct, et les Sudois allaient tre forcs
de le fermer du leur. Enfin, pour compenser d'aussi dplorables
consquences, on avait  allguer le pillage d'un arsenal,
l'enlvement d'une flotte, fort vieille, et dont quatre vaisseaux
seulement mritaient les frais du radoub. Telles furent les attaques
diriges contre M. Canning avec une vhmence mrite, et il y
rpondit avec une intrpidit dans le mensonge, qui n'est pas de
nature  honorer sa mmoire, releve d'ailleurs par sa conduite
postrieure. Pour toute excuse il ne cessa de rpter qu'on avait
obtenu le secret des ngociations de Tilsit, et que ce secret
justifiait l'expdition de Copenhague.  quoi on rpliquait avec
raison, en demandant  connatre non pas l'auteur de la divulgation,
que la feinte gnrosit du cabinet britannique refusait de nommer,
mais la substance mme de ce qu'il avait rvl. Or, sur ce point, le
cabinet n'articulait que des rponses confuses et embarrasses, et ne
pouvait en fournir d'autres; car s'il tait vrai qu' Tilsit (ce que
le cabinet britannique ne savait que trs-vaguement) la Russie et la
France se fussent promis d'unir leurs efforts pour contraindre le
continent  se coaliser contre l'Angleterre, ce n'tait qu'aprs une
offre de paix  des conditions modres; c'tait de plus  l'insu du
cabinet de Copenhague, qui n'tait pas complice de ce projet. Il y
avait donc dans la conduite tenue  l'gard du Danemark iniquit sous
le rapport de la morale, et ineptie sous le rapport de la politique;
car le vrai moyen d'avoir avec soi cette puissance neutre, d'avoir sa
flotte, ses matelots et le Sund, c'tait de la secourir, en laissant 
Napolon le soin de la violenter.

[En marge: Efforts du cabinet britannique pour faire approuver 
Vienne et  Saint-Ptersbourg la violence commise contre le Danemark.]

Cependant, malgr la rprobation dont les honntes gens d'Angleterre
frapprent l'expdition de Copenhague, un parlement asservi aux
prjugs anti-catholiques de la couronne, et  la politique outre
de M. Pitt, donna gain de cause aux ministres, mais non sans laisser
voir l'embarras qu'il prouvait. Il prit en effet la forme d'un
ajournement, en dclarant qu'on jugerait l'acte plus tard, quand les
ministres pourraient dire ce qu'ils taient obligs de taire dans le
moment. Mais toute ide de paix fut  jamais loigne. Le cabinet
britannique, ne se dissimulant pas la fcheuse impression produite
en Europe par ses dernires violences, s'occupa de rtablir son
crdit auprs des deux principales cours du continent, celles de
Vienne et de Saint-Ptersbourg. Il envoya  Vienne lord Pembroke, 
Saint-Ptersbourg le gnral Wilson, pour porter quelques-unes de
ces propositions qu'on aime mieux communiquer de vive voix que par
crit. Voici quelles taient ces propositions.

[En marge: L'Angleterre se montre dispose  flatter l'ambition de la
Russie pour la dtacher de la France.]

 la satisfaction apparente que l'empereur Alexandre semblait avoir
rapporte d'une guerre signale cependant par des revers, aux
demi-confidences qu'il avait faites, et qui toutes donnaient 
entendre qu'on verrait sortir de grands rsultats de l'alliance avec
la France,  la persistance qu'il mettait  occuper la Moldavie et la
Valachie, il tait vident pour les hommes dous de quelque sagacit,
que la France, afin d'amener la Russie  ses vues, lui avait fait la
promesse de grands avantages en Orient, et qu'elle avait
singulirement flatt son ambition de ce ct. Le cabinet britannique
se dcida donc sans hsiter aux sacrifices que la circonstance lui
paraissait commander; et, quoiqu'il affectt sans cesse de dfendre
l'intgrit de l'empire ottoman, il pensa qu'il valait mieux donner
soi-mme la Valachie et la Moldavie  la Russie, que de les lui
laisser donner par Napolon. En consquence, M. Wilson, militaire et
diplomate, personnage hardi et spirituel, trop peu important alors
pour qu'on craignt de le dsavouer au besoin, fut charg de porter 
Saint-Ptersbourg les paroles les plus sduisantes pour l'empereur
Alexandre. Il n'avait aucuns pouvoirs ostensibles; mais M. Canning
s'entretenant avec M. d'Alopeus, ministre de Russie, lui dclara qu'on
pouvait ajouter foi  ce que dirait M. Wilson. Lord Pembroke, envoy
extraordinairement en Autriche malgr la prsence de M. Adair, fut
charg de dmontrer  la cour de Vienne la ncessit de bien vivre
avec la Russie, et de se rsigner ds lors  tous les sacrifices que
cette politique pourrait entraner. Il ne s'agissait effectivement de
rien moins que de disposer l'Autriche  voir de sang-froid la Moldavie
et la Valachie devenir la proprit des Russes.

Lord Gower, ambassadeur en Russie, et M. Wilson, qu'on lui avait
envoy pour le seconder, s'efforcrent de persuader au cabinet russe
qu'il ne fallait pas trouver mauvais ce qu'on avait fait  Copenhague,
qu'on avait tout simplement tch d'enlever des moyens de nuire 
l'ennemi commun de l'Europe; qu'il fallait s'en rjouir au lieu de
s'en irriter; que l'on comptait sur la Russie pour ramener le Danemark
 une plus juste apprciation des derniers vnements, et que, quant 
sa flotte, on la lui rendrait plus tard, s'il voulait se rattacher 
la bonne cause; que du reste, sans prtendre s'instituer juge de la
nouvelle politique adopte par la Russie, on tait certain qu'elle
reviendrait bientt  son ancienne politique, comme  la seule qui ft
bonne; qu'on ne chercherait pas  la mettre de nouveau en guerre avec
la France, dans un moment o elle avait tant besoin de repos pour se
refaire; qu'on verrait mme avec plaisir tout agrandissement de son
territoire et de sa puissance; car il n'y avait qu'une sorte
d'agrandissement fcheux, qu'il fallt empcher par tous les moyens,
c'tait l'agrandissement de la France; mais que si la Russie dsirait
la Moldavie et la Valachie, on consentirait  ce qu'elle en fit
l'acquisition, pourvu que ce ne ft point par suite d'un partage des
provinces turques avec l'empereur Napolon.

[En marge: Vives explications entre lord Gower et le cabinet russe.]

Les plus compromettantes de ces paroles, celles qu'on ne voulait
hasarder qu'avec facult de les retirer au besoin, furent dites par M.
Wilson  M. de Romanzoff, qui les rapporta un instant aprs au gnral
Savary. Les autres furent dites par lord Gower lui-mme avec une
arrogance qui n'tait pas de nature  dtruire ce qu'elles avaient
d'trange. Cette manire si leste d'expliquer l'expdition de
Copenhague, cette commission donne  la Russie de justifier
l'Angleterre auprs du Danemark, taient  l'gard du cabinet russe
une familiarit des plus offensantes. L'empereur de Russie la
ressentit vivement, et voulut qu'on accueillt avec la plus grande
hauteur les ouvertures de l'Angleterre.  la proposition de justifier
 Copenhague l'enlvement de la flotte danoise, il fit rpondre par
une demande formelle d'explications sur ce mme sujet, et il exigea de
lord Gower qu'il se pronont sur-le-champ, et d'une manire
catgorique, sur la proposition de mdiation que le cabinet russe
avait adresse au cabinet britannique. Lord Gower, si honorablement
connu depuis sous le nom de lord Granville, sembla sortir en cette
occasion de son indolence accoutume, insista imprieusement pour
qu'on lui ft connatre le secret des ngociations de Tilsit, et
prtendit que, tant qu'on ne dirait pas ce qu'on avait fait dans cette
clbre entrevue, l'Angleterre se croirait dispense de toute
explication sur ce qu'elle avait fait  Copenhague. Pour ce qui tait
de la mdiation russe, lord Gower, press dfinitivement de dclarer
s'il consentait ou non  l'accepter, rpondit firement que non.

[En marge: Rupture des relations entre la Russie et l'Angleterre.]

Telle fut l'issue des explications avec lord Gower. Quant aux
ouvertures dont le soin tait laiss  M. Wilson, M. de Romanzoff les
accueillit lgrement, comme paroles sans importance, et congdia M.
Wilson lui-mme, sans paratre comprendre ce que celui-ci avait voulu
dire. Il l'avait cependant bien compris, ainsi qu'on va bientt le
voir.

[En marge: Passion secrte d'Alexandre et de M. de Romanzoff pour
l'acquisition des provinces du Danube.]

[En marge: Cette passion les dcide dfinitivement en faveur de la
politique franaise.]

M. de Romanzoff, ancien ministre de Catherine, conservant un reflet de
la gloire de cette princesse, hritier de sa vaste ambition, grand
personnage  tous les titres, tait devenu dans ces circonstances le
confident intime d'Alexandre et de tous ses rves. Ministre du
commerce, il allait tre nomm ministre des affaires trangres; et
Alexandre, cherchant un ambassadeur qui pt convenir  Paris, n'avait
pas voulu l'y envoyer, bien qu'aucune qualit ne lui manqut pour un
tel poste, uniquement pour le garder auprs de sa personne. Le jeune
souverain et son vieux ministre dsiraient avec ardeur les provinces
du Danube. La Finlande, acquisition immdiatement plus souhaitable,
car c'tait le ncessaire, tandis que les provinces du Danube
n'taient que le superflu, ne les touchait pas  beaucoup prs autant.
La Moldavie, la Valachie menaient  Constantinople, et c'tait l ce
qui les sduisait. Aussi les auraient-ils acceptes n'importe de
quelle main, et, dans l'impatience de leurs dsirs, ils ne
conservaient de leur jugement que ce qu'il en fallait pour apprcier
le donateur le plus capable de donner vite et solidement. Napolon
avait  cet gard toute leur prfrence. De qui, en effet, pouvait-on
 cette poque recevoir quelque chose, et quelque chose de
considrable, si ce n'tait de Napolon? Prendre du territoire dans
une partie quelconque du continent europen, sans son assentiment,
c'tait la guerre avec lui, et la guerre avec lui, en quelque nombre
qu'on l'et faite jusqu'ici, n'avait russi  personne. En supposant
mme qu'on pt former de nouveau une coalition gnrale, c'tait une
perspective peu engageante que des batailles telles qu'Austerlitz,
Ina, Friedland; et  cette poque, dans l'tat de l'arme franaise,
toute rencontre avec elle devait avoir les mmes consquences.
D'ailleurs si l'Angleterre, rpandant  et l de lgres amorces,
avait montr au sujet des provinces du Danube une humeur facile,
pouvait-on se flatter que l'Autriche tmoignt les mmes dispositions?
N'avait-on pas  Saint-Ptersbourg son ambassadeur, M. de Merfeld, qui
demandait tous les jours, et tout haut,  tout le monde, le secret des
ngociations de Tilsit, et qui disait que si la Moldavie et la
Valachie taient le prix de la nouvelle alliance, il fallait se
prparer  dtruire jusqu'au dernier Autrichien, avant que d'obtenir
le consentement de la cour de Vienne? On ne devait donc pas esprer
qu'une coalition se formt pour assurer un tel don  la Russie. Ce
don, fait malgr l'Autriche, ne pouvait venir que de l'homme qui
l'avait toujours vaincue depuis quinze ans, c'est--dire de Napolon;
et, l'empereur de Russie d'accord avec celui de France, personne en
Europe n'oserait s'lever contre ce qu'ils auraient rsolu en commun.

Il fallait donc persister dans ce qu'on avait entrepris  Tilsit, et
obtenir de Napolon, en sachant lui plaire, la ralisation des
esprances auxquelles il s'tait prt si complaisamment sur les bords
du Nimen. Le prix qu'il mettrait  tout ce qu'on attendait de lui
tait facile  entrevoir. Si la guerre continuait, il essaierait en
Italie, en Portugal, peut-tre mme en Espagne, de nouvelles
entreprises. Il y avait l des Bourbons, qui devaient faire avec sa
dynastie un contraste choquant, insupportable pour lui. Il n'en avait
rien dit  Tilsit, ni ailleurs,  qui que ce ft; nanmoins, si la
paix tait encore ajourne, il tait ais de prvoir qu'il ne
s'arrterait pas dans son activit, qu'il poursuivrait  l'Occident
cette oeuvre de renouvellement, qui consistait  dtrner les royauts
composant les alliances ou la parent de l'ancienne maison de Bourbon.
Mais la Russie n'tait nullement intresse  empcher les entreprises
de ce genre. Peu importait en effet  la Russie qu'un Bourbon ou un
Bonaparte rgnt  Naples,  Florence,  Milan,  Madrid. Les ides
qui s'introduisaient  la suite des dynasties nouvelles cres par
Napolon, ne menaaient pas encore l'autorit des czars. Quant 
l'influence de la France, la Russie n'avait pas  en regretter
l'agrandissement, si cette influence tait employe  faciliter la
marche des armes moscovites vers Constantinople. L'empereur Alexandre
ne devait donc pas s'inquiter de ce que Napolon serait tent
d'entreprendre au midi et  l'occident de l'Europe, et en s'y prtant
il avait toute raison d'esprer que Napolon lui laisserait
entreprendre en Orient ce qu'il voudrait. Napolon pouvait
condescendre plus ou moins aux dsirs d'Alexandre, permettre qu'il
s'avant jusqu'au Danube, jusqu'au pied des Balkans, ou jusqu'au
Bosphore mme; mais le moins qu'il pt accorder, c'tait la Valachie
et la Moldavie. Tout ce que Napolon avait dit  ce sujet, ou du moins
tout ce qu'Alexandre croyait avoir entendu, semblait n'offrir aucun
doute. Alexandre ruminant jour et nuit ses souvenirs de Tilsit, M. de
Romanzoff ruminant ce qu'Alexandre lui en avait racont, s'taient
habitus  considrer la Moldavie et la Valachie comme le moindre des
dons qu'ils pussent esprer. Ils en taient mme arrivs,  force de
compter sur ce don,  une sorte de satit anticipe, et dj ils
commenaient  concevoir de nouveaux dsirs. Malheureusement ils ne
s'taient pas borns  cette jouissance intime et secrte de leurs
futures conqutes, ils avaient voulu en faire part  beaucoup de
confidents, aux uns pour rpandre leur satisfaction intrieure, aux
autres pour se justifier du brusque revirement de la politique russe.
Ils avaient ainsi communiqu autour d'eux la conviction que la
Moldavie et la Valachie taient le prix assur de la nouvelle
alliance, et ils avaient pour en souhaiter la possession, outre la
passion de les possder, le besoin de ne pas passer pour dupes.

Les derniers vnements ne firent donc que confirmer Alexandre et M.
de Romanzoff dans la politique adopte  Tilsit. Puisque la mdiation
tournait  la guerre, il fallait tirer de la guerre tout ce que
Napolon avait promis d'en faire sortir; seulement, pour le lier
davantage, on devait se prter  ce qu'il dsirerait. Il allait
demander videmment qu'on expulst la lgation anglaise et la lgation
sudoise, qu'on marcht sur la Finlande pour obliger la Sude  fermer
le Sund. Il fallait le satisfaire sur tous ces points, pour qu'il
consentt  laisser les troupes russes en Valachie et en Moldavie.
Chose singulire, marcher en Finlande aurait d tre pour la Russie le
premier de ses voeux, car c'tait le premier de ses intrts[13].
Pourtant, l'imagination du jeune empereur et celle de son vieux
ministre avaient tellement pris les routes de l'Orient, que marcher
sur la Finlande tait, de leur part, un vrai sacrifice, qu'ils
faisaient uniquement pour obtenir qu'on les souffrt  Bucharest et 
Yassy.

[Note 13: Les historiens font trop souvent penser et parler les
personnages historiques, sans avoir aucun moyen de connatre ni leurs
penses ni leurs discours. Je ne me permets ici de rapporter les
penses les plus secrtes et les conversations les plus intimes de
l'empereur Alexandre, que parce que je puis m'appuyer, pour le faire,
sur des documents d'une authenticit irrfragable. J'ai dit, dans une
note du tome VII, livre XXVII, qu'il existait au Louvre une suite
d'entretiens des gnraux Savary et Caulaincourt avec l'empereur
Alexandre et avec M. de Romanzoff, entretiens de tous les jours, d'une
familiarit et d'une intimit telles, que je n'oserais les reproduire
en entier, car Alexandre racontait jusqu' ses plaisirs aux deux
envoys franais; que ces entretiens, crits au moment mme o ils
venaient d'avoir lieu, rapports avec une fidlit minutieuse, par
demandes et par rponses, peignaient avec une vrit frappante ce qui
se passait jour par jour dans l'esprit de l'empereur et de son
ministre. Aux instances, aux agitations mal dissimules de l'un et de
l'autre, il est impossible de ne pas discerner clairement ce qu'ils
pensaient. D'autres documents authentiques et secrets, tels, par
exemple, que la correspondance personnelle de Napolon et d'Alexandre,
compltent cet ensemble de preuves, et me permettent de donner comme
certains les dtails que je fournis dans cette partie de mon rcit.]

[En marge: Changements oprs dans la composition du cabinet russe.]

[En marge: Choix de M. de Tolstoy pour l'ambassade de Paris.]

L'empereur Alexandre avait alors au dpartement des affaires
trangres un ministre insignifiant, sans passions, sans ides,
confident dsagrable pour parler d'objets qui le laissaient tout 
fait froid: c'tait M. de Budberg. Alexandre le congdia, et ralisa
son projet de confier les affaires trangres  M. de Romanzoff
lui-mme. Il restait dans le cabinet l'un des membres de la petite
socit occulte qui avait long-temps gouvern l'empire, le prince de
Kotschoubey. C'tait le moins jeune et le plus rserv d'entre eux.
Mais c'tait un tmoin du pass, juge incommode du prsent; et
d'ailleurs MM. de Czartoryski, de Nowosiltzoff, avec lesquels il
vivait, ne dissimulaient gure leur improbation touchant la nouvelle
marche des choses. On ne pouvait conserver prs de soi des critiques
aussi fcheux, et il fallait de plus leur donner un signe de
mcontentement. Le ministre de l'intrieur fut donc retir  M. de
Kotschoubey. M. de Labanoff, l'un des personnages qui avaient figur 
Tilsit, fut appel au ministre de la guerre, l'amiral Tchitchakoff 
la marine. M. de Nowosiltzoff reut l'invitation de voyager. Le prince
de Czartoryski, ami trop particulier du souverain pour qu' son gard
l'amiti ne fit pas oublier la politique, vit redoubler le silence
affect que l'empereur gardait avec lui relativement aux affaires de
l'empire. Enfin, on fit choix pour l'ambassade de Paris du personnage
qui semblait le plus propre  y russir. Alexandre aurait voulu y
envoyer, comme nous venons de le dire, M. de Romanzoff lui-mme, mais
il aimait mieux le retenir auprs de sa personne. Il avait, comme
grand marchal du palais, un seigneur russe qui lui tait dvou,
c'tait M. de Tolstoy, et ce seigneur avait pour frre le gnral de
Tolstoy, militaire distingu par l'esprit et par les services.
Alexandre pensa que ce dernier, par fidlit  son matre, ne
chercherait pas  se rendre dsagrable en France, comme M. de Markoff
avait pris  tche de le faire; que, par ambition, il serait charm
d'attacher son nom  une politique d'agrandissement, et que, par tat,
il saurait se plaire auprs d'une cour militaire, lui plaire  son
tour, et la suivre partout dans ses mouvements rapides. On se rserva
du reste de sonder Napolon  ce sujet, et de lui soumettre le choix
du gnral comte de Tolstoy, avant de le nommer dfinitivement.

[En marge: Entretien d'Alexandre avec le gnral Savary.]

Le gnral Savary n'avait pas cess d'tre  Saint-Ptersbourg entour
des soins d'Alexandre, et de la froide politesse de la haute socit
russe. Bien qu'il ne st pas d'abord tout ce qu'on s'tait dit 
Tilsit, et qu'il ne l'et appris que par une communication postrieure
de Napolon, qui avait voulu l'informer pour prvenir de sa part des
fautes d'ignorance, il avait promptement devin le secret des coeurs,
et aperu que la Russie ferait tout ce qu'on voudrait, moyennant
l'abandon d'une ou deux provinces, non pas au Nord, mais  l'Orient.
Sans engager Napolon plus qu'il ne fallait, sans sortir de son rle,
il avait cherch  se rendre agrable  Saint-Ptersbourg, et il y
avait russi en flattant avec prudence les passions du souverain.
Aussi,  peine les vnements de Copenhague taient-ils connus, 
peine les vives explications avec lord Gower avaient-elles eu lieu,
qu'Alexandre et M. de Romanzoff appelrent le gnral Savary, et,
avec le langage qui convenait  chacun d'eux, lui firent part des
rsolutions du cabinet russe.--Vous le savez, dit Alexandre au
gnral, dans plusieurs entretiens fort longs, nos efforts pour la
paix aboutissent  la guerre. Je m'y attendais; mais, je l'avoue, je
ne m'attendais ni  l'expdition de Copenhague, ni  l'arrogance du
cabinet britannique. Mon parti est pris, et je suis prt  tenir mes
engagements. Dans mon entrevue avec l'empereur Napolon, nous avions
calcul que, si la guerre devait continuer, je serais amen  me
prononcer en dcembre; et je dsirais que ce ne ft pas avant, pour
n'avoir la guerre avec les Anglais qu'aprs la clture de la Baltique.
Peu importe, je me prononcerai tout de suite. Dites  votre matre
que, s'il le dsire, je vais renvoyer lord Gower. Cronstadt est arm,
et si les Anglais veulent s'y essayer, ils verront qu'avoir affaire
aux Russes est autre chose que d'avoir affaire  des Turcs ou  des
Espagnols. Cependant je ne dciderai rien sans un courrier de Paris,
car il ne faut pas nous hasarder  contrarier les calculs de Napolon.
D'ailleurs je voudrais, avant de rompre, que mes flottes fussent
rentres dans les ports russes. Quoi qu'il en soit, je suis
entirement dispos  tenir la conduite qui conviendra le mieux 
votre matre. Qu'il m'envoie mme, si cela lui convient, une note
toute rdige, et je la ferai remettre  lord Gower en mme temps que
des passe-ports. Quant  la Sude, je ne suis pas en mesure, et je
demande le temps de rorganiser mes rgiments fort maltraits par la
dernire guerre, et fort loigns de la Finlande, attendu qu'il faut
les ramener du sud au nord de l'empire. En outre sur ce thtre mon
arme ne me suffit pas. Dans les bas-fonds des golfes du Nord on se
sert beaucoup de flottilles  rames. Les Sudois en ont une
trs-nombreuse; la mienne n'est pas encore quipe, et je ne veux pas
m'exposer  un chec de la part d'un si petit tat. Dites donc  votre
matre qu'aussitt mes moyens prpars, j'accablerai la Sude, qu'il
me faut attendre dcembre ou janvier; mais qu' l'gard des Anglais,
je suis prt  me prononcer immdiatement. Je suis mme d'avis que
nous ne nous bornions pas l, et que nous exigions de l'Autriche son
adhsion, volontaire ou force,  la coalition continentale. En ceci
encore je suis dispos  recevoir, pour l'envoyer  Vienne, une note
rdige  Paris, car il n'y a pas de demi-alliance; il faut agir en
toutes choses dans un parfait accord. Je dsire que mon intimit avec
Napolon soit entire, et c'est dans cette vue que j'ai choisi M. de
Tolstoy. Je ne possde pas, comme votre matre, une abondance d'hommes
minents en tous genres. M. de Markoff avait de l'esprit, et cependant
il a tout brouill. J'ai prfr M. de Tolstoy  tout autre, parce
qu'il appartient  une famille qui m'est dvoue, parce qu'il est
militaire, parce qu'il pourra monter  cheval, et suivre votre
Empereur  la chasse,  la guerre, partout o il faudra. S'il ne
convient pas, qu'on m'avertisse, et j'en enverrai un autre, tant j'ai
 coeur de prvenir le moindre nuage. On n'essaiera certainement pas
de nous faire battre de sitt; mais on dira  Napolon que je suis
faible, changeant, entour de ses ennemis, qu'il n'y a pas  compter
sur moi. On me dira que Napolon est insatiable, qu'il veut tout pour
lui, rien pour les autres, qu'il est aussi rus que violent, qu'il me
promet beaucoup, qu'il n'accordera rien; qu'il me mnage aujourd'hui,
mais que lorsqu'il aura tir de moi ce qu'il en souhaite, il me
frappera  mon tour, et que, spar de mes allis que j'aurai laiss
dtruire, il faudra me rsigner au mme sort. Je ne le crois point.
J'ai vu Napolon, je me flatte de lui avoir inspir une partie des
sentiments qu'il m'a inspirs  moi-mme, et je suis certain qu'il est
sincre. Mais lorsqu'on est loin, et qu'on ne peut pas se voir, les
dfiances sont promptes  natre. Qu'au premier doute,  la premire
impression pnible, il m'crive, ou me fasse dire un mot par vous, ou
par l'homme de confiance qu'il aura choisi, et tout s'expliquera. Pour
moi je lui promets une franchise entire, et j'en attends une
semblable de sa part. Oh! si je pouvais le voir comme  Tilsit, tous
les jours,  toute heure! quel entretien que le sien! quel esprit!
quel gnie! combien je gagnerais  vivre souvent auprs de lui! que de
choses il m'a enseignes en quelques jours! Mais nous sommes si loin!
cependant j'espre le visiter bientt. Au printemps j'irai  Paris, et
je pourrai l'admirer dans son Conseil d'tat, au milieu de ses
troupes, partout enfin o il se montre si grand! Mais d'ici l il faut
essayer de nous entendre par intermdiaire, et rendre la confiance
aussi complte que possible. Pour moi, j'y fais ce que je puis; mais
je n'exerce pas ici l'ascendant que Napolon exerce  Paris. Vous le
voyez, ce pays a t surpris par le changement un peu brusque qui
s'est opr. Il craint les maux que l'Angleterre peut causer  son
commerce, il vous en veut de vos victoires. Ce sont des intrts qu'il
faut satisfaire, des sentiments qu'il faut apaiser. Envoyez-nous ici
des ngociants franais, achetez nos munitions navales et nos denres;
nous achterons en retour vos produits parisiens: le commerce rtabli
fera cesser les inquitudes que les hautes classes ont conues pour
leurs revenus. Aidez-moi surtout  vous conqurir la nation tout
entire, en faisant quelque chose pour la juste ambition de la Russie.
Ces misrables Turcs, qui gorgent aujourd'hui vos partisans, qui font
voler les ttes de quiconque est rput ami des Franais (c'est ce qui
avait lieu dans le moment  Constantinople, grce aux suggestions de
l'Autriche et de l'Angleterre), ces misrables Turcs ne me valent pas,
et il me semble que, mis dans la balance avec moi, vous ne devez pas
trouver qu'ils psent d'un poids gal. Votre matre, sans doute, vous
a parl de ce qui s'est pass  Tilsit....--Ici l'empereur se montra
curieux et inquiet. Il tait impatient de s'ouvrir avec le gnral
Savary sur le sujet qui l'intressait le plus, et en mme temps il
craignait de commettre une indiscrtion en s'panchant avec quelqu'un
qui n'aurait pas connu le secret des choses. Il avait cependant un
nouveau motif de s'expliquer avec le reprsentant de Napolon. Un
armistice venait d'tre sign entre les Turcs et les Russes par suite
de la mdiation franaise, armistice qui stipulait la restitution des
vaisseaux pris aux Turcs par l'amiral Siniavin, l'interdiction de
toute hostilit avant le printemps, et enfin l'vacuation des bords du
Danube. Au fond il n'y avait que cette dernire condition qui toucht
l'empereur Alexandre, mais il n'en voulait pas convenir, et il se
plaignait d'une manire gnrale de l'armistice qu'il imputait 
l'intervention peu amicale du ministre de France.--Je ne pensais pas,
dit-il au gnral Savary, aux provinces du Danube; c'est votre
Empereur qui, en recevant la nouvelle de la chute de Selim, s'est
cri  Tilsit: _On ne peut rien faire avec ces barbares! la
Providence me dgage envers eux; arrangeons-nous  leurs dpens!...._
Je suis entr dans cette voie, poursuivit l'empereur Alexandre, et M.
de Romanzoff avec moi. La nation nous y a suivis, et ce n'est pas trop
d'un notable avantage de ce ct pour la rendre favorable  la France.
La Finlande, o vous me pressez de marcher, est un dsert, dont la
possession ne sourit  personne, qu'il faut de plus enlever  un
ancien alli,  un parent, par une sorte de dfection qui blesse la
dlicatesse nationale, et qui fournit des prtextes aux ennemis de
l'alliance. Nous devons donc chercher ailleurs des raisons spcieuses
de notre brusque revirement. Dites tout cela  l'empereur Napolon;
persuadez-lui bien que je suis beaucoup moins anim du dsir de
possder une province de plus, que du dsir de rendre solide, agrable
 ma nation, une alliance de laquelle j'attends de grandes choses...
Ah! rpta l'empereur, si je pouvais aller  Paris en ce moment, tout
s'arrangerait en quelques instants d'entretien; mais je ne le puis pas
avant le mois de mars.--En profrant ces dernires paroles, l'empereur
Alexandre questionnait le gnral Savary avec une insistance inquite,
pour savoir s'il n'avait rien reu de Napolon, s'il n'avait pas la
confidence de ses projets, de ses rsolutions  l'gard de l'Orient et
de l'Occident.

Le gnral Savary mit un art infini  ne pas dcourager l'empereur
Alexandre, lui dit avec raison qu'il ne pouvait pas savoir encore ce
que la continuation de la guerre allait provoquer de grandes penses
chez l'empereur Napolon, mais que certainement il ferait tout pour
contenter son puissant alli. M. de Romanzoff fut encore plus
explicite que son souverain, raconta au gnral Savary les ouvertures
du gnral Wilson, l'effet qu'elles avaient produit sur l'empereur
Alexandre, l'empressement de ce prince  saisir cette occasion de
prouver sa fidlit  la France, en ne voulant tenir que de sa main ce
qu'il pourrait tenir de la main de l'Angleterre. Il lui exprima plus
vivement que jamais la rsolution de se dclarer contre l'Angleterre
et la Sude, contre l'Autriche mme, s'il en tait besoin, afin
d'amener cette dernire puissance  la politique de Tilsit. C'est
ainsi que, dans le langage du jour (car on s'en cre un pour chaque
circonstance), on qualifiait le systme de tolrance qu'on s'tait
rciproquement promis les uns aux autres, pour les entreprises qu'on
serait tent de faire chacun de son ct. Mais M. de Romanzoff
ajoutait qu'il fallait que la Russie obtnt l'quivalent de tout ce
qu'elle tait dispose  permettre, ne ft-ce que pour rendre la
nouvelle alliance populaire et durable. Recevant dans ce moment des
dpches de Constantinople qui annonaient de nouveaux dsordres, M.
de Romanzoff dit en souriant au gnral Savary, qu'il voyait bien que
c'en tait fait du vieil empire ottoman, et que, sans que l'empereur
Alexandre s'en mlt, l'empereur Napolon serait bientt oblig
d'annoncer lui-mme, dans le _Moniteur_, l'ouverture de la succession
des sultans, pour que _les hritiers naturels eussent  se prsenter_.

Tandis que tout tait prodigu au gnral Savary, les instances, les
caresses, les panchements, les cadeaux mme, l'empereur Alexandre,
sans en rien dire, fit donner  son arme l'ordre de ne point vacuer
les provinces du Danube, sous prtexte que l'armistice ne pouvait tre
ratifi tel qu'il tait. Lui et son ministre rptrent qu'il fallait
les laisser tranquilles au sujet des Turcs, ne pas exiger que les
Russes s'abaissassent devant des barbares, s'occuper le plus tt
possible d'un arrangement territorial en Orient, s'envoyer des
ambassadeurs de confiance, et surtout diriger sur Saint-Ptersbourg
des acheteurs franais, pour remplacer les acheteurs anglais.
Alexandre demanda spcialement deux choses: d'abord, l'autorisation de
faire lever en France les cadets appels  servir dans la marine
russe, lesquels taient ordinairement levs en Angleterre, o ils
contractaient un fcheux esprit; ensuite la facult d'acheter dans les
manufactures franaises des fusils pour remplacer ceux des soldats
russes, qui taient de mauvaise qualit; ajoutant que, les deux armes
tant destines maintenant  servir la mme cause, elles pouvaient
changer leurs armes. Il accompagna ces paroles gracieuses d'un
magnifique prsent de fourrures pour l'empereur Napolon, en disant
qu'il voulait _tre son marchand de fourrures_, et rpta qu'il
attendait M. de Tolstoy pour le faire partir ds qu'on l'aurait
dfinitivement agr  Paris.

[En marge: Sentiments qu'prouve Napolon en apprenant les
dispositions de la Russie, et le prix auquel on peut acheter son
dvouement.]

[En marge: Efforts du gnral Sbastiani pour dissuader Napolon de
tout projet d'alliance avec la Russie, fonde sur le partage de
l'Empire turc.]

En apprenant ces dtails, fidlement rapports par le gnral Savary,
Napolon fut  la fois satisfait et embarrass, car il vit bien qu'il
pouvait disposer  son gr de l'empereur Alexandre et de son ministre
principal; mais il avait rflchi froidement depuis Tilsit, et il
commenait  penser que c'tait chose grave que de laisser faire un
nouveau pas vers Constantinople au gigantesque empire de
Pierre-le-Grand, empire dont la croissance depuis un sicle tait si
rapide qu'elle avait de quoi pouvanter le monde. Le gnral
Sbastiani de son ct lui crivait de Constantinople que les Russes y
taient abhorrs; que si les Turcs avaient la moindre esprance de
trouver un appui auprs de la France, ils se jetteraient eux-mmes
dans ses bras, et qu'au lieu d'avoir  les combattre pour les forcer 
devenir sujets de la Russie, il suffirait peut-tre d'un lger secours
pour les aider  devenir sujets de la France; que toutes les parties
de l'empire propres par leur situation  devenir franaises, se
donneraient spontanment  nous; que, dans ce cas, c'est avec
l'Autriche et non avec la Russie qu'il faudrait chercher  s'entendre;
que l'accord avec l'Autriche serait bien plus facile et plus
avantageux, soit qu'on voult partager, soit qu'on voult conserver
l'empire ottoman; car si on le partageait, elle demanderait moins,
toujours satisfaite que la Russie n'et rien sur les bords du Danube;
et, si on se dcidait  le conserver, elle se tiendrait pour si
heureuse d'une telle rsolution qu'on aurait son concours avec de
trs-faibles sacrifices. Ces diverses ides, qui avaient toutes leur
ct spcieux, s'taient succd et alternativement combattues dans
l'esprit de Napolon, dont l'activit ne reposait jamais, et il ne
voulait pas tre trop press de prendre un parti sur un sujet aussi
important. Dans un systme d'ambition modre, refuser des
satisfactions  l'ambition russe, et t fort sage. Mais avec ce
qu'on avait entrepris, avec ce qu'on allait entreprendre encore,
c'tait ajouter  la tmrit de la politique franaise que de
s'engager dans de nouveaux vnements, sans s'attacher compltement la
Russie, par un sacrifice en Orient.

[En marge: Napolon cherche  ajourner les ides de partage  l'gard
de la Turquie, et s'efforce de pousser l'ambition de la Russie vers la
Finlande.]

Napolon imagina de satisfaire l'ambition moscovite, non vers
l'Orient, o elle tait vivement attire, mais vers le Nord, o elle
l'tait fort peu, et de lui livrer la Finlande, sous prtexte de la
pousser sur la Sude. C'est beaucoup, se disait-il, qu'une conqute
telle que celle de la Finlande, et l'empereur Alexandre doit y trouver
pour l'opinion russe une premire satisfaction, qui lui donnera le
temps d'en attendre d'autres. C'tait beaucoup en effet que la
Finlande, surtout en considrant les vritables intrts europens;
car si la Russie, en prenant la Moldavie et la Valachie, faisait vers
les Dardanelles un progrs alarmant pour l'Europe, elle en faisait un
non moins inquitant vers le Sund, en s'appropriant la Finlande.
Malheureusement, tandis qu'elle obtenait ainsi une extension
regrettable pour l'indpendance future de l'Europe, elle recevait un
prsent presque sans prix  ses yeux. Napolon donnait beaucoup en
ralit, fort peu en apparence; et c'est le contraire qu'il aurait
fallu qu'il ft, pour acheter au meilleur march possible la nouvelle
alliance qui allait devenir le fondement de toutes ses entreprises
ultrieures. Il se flatta donc de contenter la Russie avec la
Finlande; et quant aux provinces du Danube, il rsolut d'ajourner
toute dcision  leur gard, sans dtruire toutefois les esprances
qu'il avait besoin d'entretenir.

[En marge: Choix de M. de Caulaincourt pour ambassadeur en Russie.]

Il avait eu, lui aussi, beaucoup de peine  trouver un ambassadeur qui
pt convenir  Saint-Ptersbourg, et il avait fini par choisir M. de
Caulaincourt, actuellement grand cuyer, militaire de profession,
homme droit, sens, digne, trs-injustement compromis dans l'affaire
du duc d'Enghien (ce que Napolon regardait presque comme une
convenance pour l'ambassade de Russie); mais trs-propre  imposer au
jeune empereur,  le suivre partout, et  dissimuler par sa droiture
mme ce qu'aurait d'un peu artificieux une mission dont le but tait
de ne pas tenir tout ce qu'on laissait esprer. Napolon instruisit M.
de Caulaincourt de ce qui s'tait pass  Tilsit, lui avoua qu'en
s'efforant de contenter l'empereur Alexandre il ne voulait cependant
pas lui faire des concessions trop dangereuses pour l'Europe, et lui
recommanda de ne rien ngliger pour conserver une alliance sur
laquelle devait reposer dsormais toute sa politique. Il plaa  sa
suite quelques-uns des jeunes gens les plus distingus de sa cour, et
lui alloua la somme de huit cent mille francs par an, afin qu'il pt
reprsenter dignement le grand Empire.

[En marge: Rponse de Napolon  l'empereur Alexandre.]

Il crivit en mme temps  l'empereur Alexandre pour le remercier de
ses prsents, et lui en offrir de magnifiques en retour (c'taient des
porcelaines de Svres de la plus grande beaut); pour lui demander
instamment de l'aider  ramener la paix, en forant l'Angleterre  la
subir; pour le prier de renvoyer  l'instant mme de Saint-Ptersbourg
les ambassadeurs d'Angleterre et de Sude; pour le prvenir qu'une
arme franaise allait occuper le Danemark, en vertu d'un trait
d'alliance conclu avec la cour de Copenhague, et le presser de faire
marcher une arme russe en Sude, afin que le Sund ft ainsi ferm des
deux cts; pour lui donner de nouveau son adhsion expresse  la
conqute de la Finlande; pour lui annoncer les dmarches qu'il faisait
auprs de l'Autriche, afin de la dcider  adhrer  la politique de
Tilsit, et lui annoncer aussi l'entre d'armes nombreuses dans la
pninsule espagnole, dans le but de la fermer dfinitivement aux
Anglais; pour lui dire enfin qu'il tait tranger  la rdaction de
l'armistice avec la Porte, qu'il le dsapprouvait (ce qui emportait
l'approbation tacite de l'occupation prolonge des provinces du
Danube), et que, quant au maintien ou au partage de l'empire ottoman,
cette question tait si grave, si intressante dans le prsent et
l'avenir, qu'il avait besoin d'y penser mrement; qu'il ne pouvait en
traiter par crit, et que c'tait avec M. de Tolstoy qu'il se
proposait de l'approfondir; qu'il la rservait  cet ambassadeur, et
que c'tait mme afin de l'attendre qu'il avait retard son dpart
pour l'Italie, o il tait cependant press de se rendre.
Unissons-nous, disait Napolon  Alexandre, et _nous accomplirons les
plus grandes choses des temps modernes_.--Napolon manda en outre 
l'empereur et  M. de Romanzoff, que le ministre Decrs allait acheter
vingt millions de munitions navales dans les ports de la Russie, que
la marine franaise recevrait tous les cadets russes qu'on lui
donnerait  instruire, et enfin que cinquante mille fusils du meilleur
modle taient  la disposition du gouvernement imprial, qui pouvait
les envoyer prendre au lieu qu'il lui plairait de dsigner.

Tandis qu'il crivait avec effusion  l'empereur Alexandre, Napolon
recommanda  M. de Caulaincourt de ne pas trop parler d'une prochaine
entrevue; car, dans un nouveau tte--tte imprial, il faudrait
arriver  une conclusion relativement  la Turquie, ce qu'il redoutait
infiniment. Toutefois la Finlande immdiatement accorde, les
provinces du Danube laisses en perspective, le silence gard sur leur
occupation prolonge, enfin beaucoup de tmoignages d'intimit,
paraissaient  Napolon et taient effectivement des moyens suffisants
de vivre en bon accord, pendant un temps plus ou moins long, mais
restreint.

[En marge: Arrangement de Napolon avec l'Autriche pour la rattacher 
la politique dite de Tilsit.]

Napolon, malheureusement, ne s'tait pas born  voir dans l'attentat
de l'Angleterre contre le Danemark une occasion de ramener  lui
l'opinion de l'Europe, il y avait dcouvert au contraire un prtexte
pour se permettre de nouvelles entreprises, et il voulait profiter de
la prolongation de la guerre pour achever tous les arrangements qu'il
mditait. Il pensa que pour mieux arriver  son but il convenait de se
concilier la cour d'Autriche, et de faire cesser avec elle un tat de
malaise extrme, qui provenait, indpendamment des chagrins ordinaires
de cette cour, des derniers vnements de la guerre. L'Autriche s'en
voulait  elle-mme d'avoir arm, sans profiter de l'occasion d'agir
qui s'offrait aprs Eylau et avant Friedland; de s'tre livre  des
dpenses inutiles, et d'avoir montr en pure perte des dispositions
dont Napolon ne pouvait pas tre dupe. Elle tait inquite de ce
qu'il allait exiger d'elle pour la punir, plus inquite encore de ce
qu'il avait pu promettre  la Russie sur le Danube, et peu console
par le langage de l'Angleterre, qui lui rptait toujours qu'il
fallait d'une part se prparer srieusement  la guerre, et de l'autre
ramener la Russie en lui accordant soi-mme tout ce que Napolon tait
prs de lui accorder; c'est--dire, aprs quinze ans d'affreux
malheurs, s'en infliger un nouveau, plus grand que tous les autres,
celui de voir les Russes sur le bas Danube.

[En marge: Explications amicales de Napolon avec le duc de
Wurtzbourg.]

Napolon, qui n'avait pas eu de peine  discerner le malaise de
l'Autriche, tenait  le faire cesser, pour tre plus libre de ses
actions. Il avait reu  Fontainebleau, avec une parfaite courtoisie,
le duc de Wurtzbourg, frre de l'empereur Franois, transfr, comme
nous l'avons dit bien des fois, de principauts en principauts, et
trs-dsireux de rapprocher l'Autriche de la France, pour n'avoir plus
 souffrir de leurs querelles. Napolon s'expliqua longuement et en
toute franchise avec ce prince, le rassura compltement sur ses
intentions vis--vis de la cour de Vienne,  laquelle il ne voulait,
disait-il, rien enlever,  laquelle, au contraire, il tait prt 
rendre la place de Braunau, demeure dans les mains des Franais
depuis l'infidlit commise  l'gard des bouches du Cattaro.
Napolon dclara que, les bouches du Cattaro lui avant t
restitues, il se considrait comme sans droit et sans intrt 
garder Braunau, place importante qui commandait le cours de l'Inn;
que, du ct de l'Istrie, il ne demandait rien que la conservation de
la route militaire accorde antrieurement pour le passage des troupes
franaises qui se rendaient en Dalmatie; que tout au plus, si on y
consentait  Vienne, il proposerait une rectification de frontires
entre le royaume d'Italie et l'empire d'Autriche, rectification qui se
bornerait  changer les petits territoires italiens situs sur la
rive gauche de l'Izonzo, contre les petits territoires autrichiens
situs sur la rive droite, de manire  prendre pour limite le thalweg
de ce fleuve; que cela fait il n'exigerait rien de plus, et tait tout
dispos  respecter scrupuleusement la lettre des traits. Sous le
rapport de la politique gnrale, Napolon ajouta qu'il s'unissait 
la Russie pour demander  l'Autriche de l'aider  rtablir la paix, en
fermant les ctes de l'Adriatique au commerce anglais; que l'atroce
vnement de Copenhague en faisait un devoir pour toutes les
puissances; que, si l'Autriche prenait ce parti, elle aurait l'honneur
du rtablissement de la paix, car l'Angleterre ne tiendrait pas devant
l'unanimit bien prononce du continent; qu'enfin, cet accord sur
toutes choses tant obtenu, la cour de Vienne renoncerait sans doute 
des armements inutiles, dispendieux, inquitants; que, de son ct,
Napolon n'aurait rien de plus press que d'loigner ses armes, et de
les transporter vers les rivages de la basse Italie. Quant  la
Turquie, Napolon en parla trs-vaguement, et ne se montra dispos 
aucune rsolution prochaine. De plus, il laissa toujours entendre que
rien en Orient ne devait se faire que d'accord avec l'Autriche,
c'est--dire en lui mnageant sa part, dans le cas o l'empire ottoman
cesserait d'exister.

[En marge: Octob. 1807.]

Ces explications, qui taient donnes avec bonne foi, et qui furent
reues avec joie par le duc de Wurtzbourg, ces explications transmises
 Vienne y causrent un vrai soulagement. Quelque ft le regret qu'on
prouvt de n'avoir pas saisi le moment o Napolon marchait sur le
Nimen pour se placer entre lui et le Rhin, on ne demandait pas mieux,
maintenant que l'occasion tait perdue, que de demeurer tranquille, et
de n'avoir pas un tel ennemi sur les bras, lorsqu'on tait seul et
sans autre alli que l'Angleterre, allie peu secourable, qui,
lorsqu'elle avait pouss les puissances continentales  la guerre et
les avait fait battre, se retirait tranquillement dans son le, se
plaignant de la mauvaise qualit des troupes auxiliaires. Apprendre
qu'on pouvait recouvrer Braunau sans rien perdre en Istrie, apprendre
en outre que rien de prochain ne se prparait en Orient, aurait
procur au cabinet autrichien une vritable joie, si dans l'tat des
choses il et t capable d'en prouver. Aussi parut-il enclin  faire
tout ce que voudrait Napolon, soit quant au thalweg de l'Izonzo, soit
quant aux dmarches  tenter auprs de l'Angleterre, dont la conduite
 Copenhague tait si odieuse, que mme  Vienne on n'hsitait pas 
la condamner hautement. En consquence, des pouvoirs furent envoys 
M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche  Paris, pour signer une
convention qui embrasserait tous les objets sur lesquels un accord
tait dsirable, et paraissait facile depuis les explications
changes  Fontainebleau.

[En marge: Convention de Fontainebleau entre l'Autriche et la France.]

[En marge: Concours de l'Autriche  la politique continentale, et
dclarations faites par elle  Londres.]

Il fut convenu que la place de Braunau serait remise  l'Autriche, que
le thalweg de l'Izonzo serait pris pour frontire des possessions
autrichiennes et italiennes, et qu'une route militaire continuerait
d'tre ouverte  travers l'Istrie aux troupes franaises qui se
rendaient en Dalmatie. La convention contenant ces stipulations fut
signe  Fontainebleau le 10 octobre. Aux stipulations crites on
joignit des promesses formelles relativement  l'Angleterre.
L'Autriche ne pouvait pas envers cette vieille allie procder par une
brusque et ferme dclaration de guerre, mais elle promit d'arriver au
rsultat dsir en y apportant des formes qui n'teraient rien  la
fermet de ses rsolutions. En effet elle chargea M. de Stahremberg,
son ambassadeur  Londres, de se plaindre de l'acte commis sur
Copenhague, comme d'un attentat que devaient ressentir vivement tous
les tats neutres, d'exiger une rponse aux offres de mdiation qui
avaient t faites en avril par la cour d'Autriche, en juillet par la
cour de Russie, et de signifier que si l'Angleterre ne rpondait pas
dans un dlai prochain  des ouvertures de paix tant de fois
ritres, sauf  dbattre ensuite les conditions en prsence des
puissances mdiatrices, on serait forc de rompre toute relation avec
elle, et de rappeler l'ambassadeur d'Autriche.  ces communications
officielles il fut ajout la dclaration secrte, que l'Autriche,
compltement isole sur le continent, tait incapable de tenir tte 
la Russie et  la France runies; qu'elle tait donc oblige de leur
cder; que d'ailleurs en ce moment la France lui accordait des
conditions tolrables; que dcidment elle ne pouvait ni ne voulait
plus songer  la guerre, et que l'Angleterre devait de son ct songer
 la paix; car, s'il en tait autrement, elle contraindrait ses
meilleurs amis  se sparer d'elle. Il est vrai que, si le cabinet
parlait ainsi, les partisans passionns de la guerre cherchaient 
faire croire que ce n'tait l qu'une rsolution passagre pour
obtenir la remise de Braunau, rsolution qui changerait bientt ds
qu'on aurait ramen la Russie  une autre politique. Malgr ces
assertions du parti de la guerre  Vienne, le cabinet autrichien en
ralit ne demandait pas mieux que de voir ses reprsentations
pacifiques coutes  Londres, et avait pris le parti d'interrompre
les relations diplomatiques avec l'Angleterre, dans le cas o celle-ci
persisterait  fermer l'oreille  tout accommodement.

Quant  ses armements, l'Autriche donna des assurances beaucoup moins
sincres. Elle affirma qu'elle vidait ses cadres en renvoyant les
hommes qui les avaient remplis momentanment, qu'elle vendait ses
magasins, qu'en un mot elle se remettait sur le pied de paix le plus
troit. En ralit elle ne renvoyait que les hommes prs d'atteindre
l'ge de la libration, pour les remplacer par de jeunes recrues dont
elle faisait l'ducation militaire avec beaucoup de soin, sous la
direction de l'archiduc Charles, toujours occup d'apporter de
nouveaux perfectionnements  l'organisation de l'arme autrichienne.
Elle ne vendait en fait de magasins que les matires peu propres 
tre conserves, et elle remplissait ses arsenaux d'armes et de
munitions de tout genre. En rsum, l'Autriche, adhrant
temporairement aux vues de Napolon pour s'pargner la guerre, voulait
nanmoins tre prte  se venger de ses revers, si des circonstances
nouvelles l'amenaient  reprendre les armes. Pour le prsent elle
dsirait la paix, mme gnrale.

[En marge: Le concours de la Prusse et du Danemark aux vues de
Napolon complte la coalition continentale.]

Napolon, dont le plan tait sur tous les points de reporter les
hostilits vers le littoral du continent, et pour cela d'en pacifier
l'intrieur, avait dclar  la Prusse qu'il reprendrait volontiers le
mouvement d'vacuation, un instant suspendu par suite du retard mis 
l'acquittement des contributions, mais qu'il fallait qu'on s'entendt
le plus tt possible sur le montant de ces contributions et sur leur
mode d'acquittement. La Prusse ayant propos d'envoyer le prince
Guillaume, Napolon avait tmoign qu'il l'accueillerait avec
infiniment d'gards. Cette puissance infortune tait si abattue,
qu'elle avait dclar non-seulement son adhsion au systme
continental, mais sa disposition  conclure avec la France un trait
formel d'alliance offensive et dfensive. Quant au Danemark, il avait
sign un trait de ce genre, et stipul l'envoi de troupes franaises
dans les les de Fionie et de Seeland, pour fermer le Sund, le passer
sur la glace, et envahir la Sude au moment o commenceraient les
oprations des Russes contre la Finlande.

[En marge: Le dpart de l'expdition anglaise pour la Baltique fait
renatre l'ide de se servir de la flottille de Boulogne.]

[En marge: tat de la flottille de Boulogne en 1807.]

Napolon, oblig par les vnements  continuer la guerre contre
l'Angleterre, et arm de tous les moyens du continent, songea  les
employer avec l'nergie et l'habilet dont il tait capable. Mme
avant de connatre le rsultat de l'expdition de Copenhague, et ds
qu'il avait su que cette expdition se dirigeait vers la Baltique, il
avait fait partir M. l'amiral Decrs pour Boulogne, afin d'inspecter
la flottille, et de voir si elle pourrait embarquer l'arme qu'il
voulait ramener d'Allemagne, aussitt que la Prusse aurait acquitt
ses contributions. Le dpart de l'expdition anglaise envoye vers le
Sund tait une occasion unique pour surprendre l'Angleterre  moiti
dsarme. M. Decrs, transport en toute hte  Boulogne, Wimereux,
Ambleteuse, Calais, Dunkerque, Anvers, avait trouv malheureusement la
flottille dans un tat qui la rendait peu propre  se charger d'une
nombreuse arme. Le port circulaire creus  Boulogne tait ensabl de
deux pieds; les ports de Wimereux et d'Ambleteuse, de trois; et il
suffisait de quelques annes encore pour faire disparatre ces
crations du gnie de Napolon, et de la constance de nos soldats. La
plupart des btiments construits prcipitamment et avec du bois vert,
exigeaient de grands radoubs. On n'avait maintenu en tat de servir 
la mer qu'environ 300 de ces btiments, sur 12 ou 1,300, et ces trois
cents taient sans cesse occups  manoeuvrer, ou  former comme en
1804 la ligne d'embossage, du fort de l'Heurt au fort de la Crche.
Quant aux 900 btiments de transport, achets en tout lieu et  tout
ge, ils taient presque hors de service, par suite d'un sjour de
quatre annes au mouillage. Les marins, organiss pour la plupart en
bataillons, avaient perdu quelques-unes de leurs qualits comme hommes
de mer, mais comme soldats de terre ils prsentaient la plus belle
troupe qu'il y et au monde. Le gnral Gouvion Saint-Cyr, qui
commandait le camp de Boulogne, dclarait qu'il n'y avait rien de plus
beau dans l'arme franaise, la garde impriale comprise. Reports sur
des vaisseaux, et bientt redevenus marins, ils pouvaient former
l'quipage de douze grands vaisseaux de ligne. Quant  la flottille
hollandaise, renvoye en partie chez elle, reste en partie 
Boulogne, elle souffrait moins dans son matriel, qui avait t mieux
construit; mais elle s'ennuyait de son oisivet, et les hommes
regrettaient un emploi plus utile de leur activit et de leur courage.

[Illustration: Gouvion-Saint-Cyr.]

[En marge: Organisation de la flottille de Boulogne d'aprs un nouveau
systme.]

Il n'tait donc pas possible de mettre immdiatement la flottille  la
voile, pour la charger de cent cinquante mille hommes, comme en 1804.
Mais avec cinq  six millions de dpenses, deux mois de temps, en
dtruisant un cinquime des btiments, en radoubant les autres, on
pouvait embarquer sur les deux flottilles, hollandaise et franaise,
environ 90 mille hommes et 3  4 mille chevaux. Cette inspection
termine et M. Decrs revenu  Paris, Napolon fut d'avis, comme son
ministre lui-mme, qu'on ne devait pas retenir plus long-temps les
marins de la Hollande pour un service aussi ventuel que celui de
cette flottille, toujours en partance et ne partant jamais; qu'il
tait difficile de faire sortir un aussi grand nombre de btiments 
la fois de ces petits ports, qui bientt mme seraient dans
l'impossibilit de les contenir; qu'il valait mieux diviser cette
expdition, renvoyer les marins hollandais chez eux avec une partie de
leur matriel, garder les meilleurs btiments de guerre, dtruire les
autres, radouber ceux qu'on aurait conservs, et les rendre propres 
l'embarquement de 60 mille hommes, placer ensuite les matelots
hollandais rentrs chez eux  bord de la flotte du Texel, les marins
franais inutiles  la flottille  bord de l'escadre de Flessingue, et
se procurer ainsi, outre la flottille apte  jeter d'un seul coup 60
mille hommes sur les ctes d'Angleterre, les escadres du Texel et de
Flessingue aptes  en transporter 30 mille des bouches de la Meuse 
celles de la Tamise, sans compter les expditions qui pourraient
partir de Brest et de tous les autres points du continent. Cette
opinion arrte, les ordres furent expdis, et la flottille de
Boulogne, rendue plus maniable, combine en mme temps avec les
escadres qui s'organisaient au Texel,  Flessingue,  Brest, 
Lorient,  Rochefort,  Cadix,  Toulon,  Gnes,  Tarente, prit
place dans le vaste systme conu par Napolon, systme de camps
tablis prs des grandes flottes, menaant sans cesse la
Grande-Bretagne d'une expdition formidable contre son sol ou contre
ses colonies.

[En marge: Prparatifs de l'expdition de Sicile.]

Napolon donna en outre tous les ordres pour l'expdition de Sicile, et
pour le complet approvisionnement des les Ioniennes, sur lesquelles
toute son attention tait en ce moment appele par le langage que
tenaient les agents anglais  Vienne et  Saint-Ptersbourg. On pouvait
en effet conclure de ce langage que tous les efforts imaginables
seraient tents pour enlever ces les aux Franais. Napolon prescrivit
 son frre Joseph, avec une vivacit d'expressions pousse jusqu' la
passion, de recouvrer Scylla et Reggio, rests aux Anglais depuis
l'expdition de Sainte-Euphmie; de runir une partie des rgiments
composant l'arme de Naples autour de Baies et autour de Reggio, pour
les tenir prts  s'embarquer. Il enjoignit au prince Eugne de reporter
ses troupes de la haute Italie vers l'Italie moyenne, afin de remplacer
celles qui seraient employes en expditions maritimes. Il ordonna au
roi Joseph et au prince Eugne de multiplier les expditions de vivres,
de munitions et de recrues pour Corfou, Cphalonie et Zante. Enfin il
renouvela plus expressment que jamais l'ordre aux deux divisions de
Rochefort et de Cadix d'oprer leur sortie afin de se rendre  Toulon.
Il expdia l'amiral Ganteaume  Toulon, pour y commander la flotte
destine  dominer la Mditerrane,  terminer la conqute du royaume de
Naples par la prise de la Sicile, et  consolider la domination
franaise dans les les Ioniennes par le transport de vastes ressources
dans ces les. En attendant, il tait recommand aux ingnieurs de la
marine de hter les constructions entreprises sur tout le littoral
europen.

[En marge: Dpart de l'arme franaise destine  envahir le
Portugal.]

[En marge: Organisation d'une seconde arme pour le Portugal.]

Tandis qu'il s'occupait ainsi des positions maritimes situes en
Italie, Napolon avait de nouveau press l'expdition du Portugal. Les
trois camps de Saint-L, Pontivy, Napolon, runis sous le gnral
Junot  Bayonne, y prsentaient un effectif nominal de 26 mille
hommes, un effectif rel de 23, dont 2 mille hommes de cavalerie, et
36 bouches  feu. Un renfort de 3  4 mille hommes tait en route pour
rejoindre. Le 12 octobre, surlendemain de la convention signe avec
l'Autriche, Napolon ordonna au gnral Junot de franchir la frontire
d'Espagne, se contentant d'un simple avis donn  Madrid du passage
des troupes franaises. Il assigna au gnral Junot la route de
Burgos, Valladolid, Salamanque, Ciudad-Rodrigo, Alcantara, et la rive
droite du Tage jusqu' Lisbonne. Il lui recommanda la marche la plus
rapide. L'Espagne avait promis de joindre ses forces  celles de la
France pour concourir  l'expdition, et pour participer naturellement
 la distribution du butin. Napolon avait non-seulement accept, mais
exig l'envoi rel d'une force espagnole, sauf  en fixer plus tard la
composition et le prix, quand on aurait russi  conqurir le
Portugal. Mais, ne comptant ni sur l'Espagne, ni sur les troupes
qu'elle pouvait envoyer, il prpara une seconde arme pour le cas
possible o le Portugal opposerait quelque rsistance, et pour le cas
beaucoup plus probable o l'Angleterre runirait aux bouches du Tage
les forces qui revenaient de l'expdition de Copenhague. Ds son
arrive  Paris, Napolon avait voulu que les cinq lgions de rserve,
dont il a t si souvent parl, et qui avaient mission de remplacer
les camps chargs de la dfense des ctes, fussent compltement
organises, instruites et armes. Il avait prescrit aux cinq snateurs
qui les commandaient, de tout disposer pour faire marcher deux ou
trois bataillons sur les six dont elles taient composes. Ayant
appris que ces deux ou trois bataillons par chaque lgion taient
prts, il ordonna de les runir  Bayonne, de les former en trois
divisions sous les gnraux Barbou, Vedel, Malher; de les complter
avec deux bataillons de la garde de Paris, que le retour de cette
garde, aguerrie en Pologne, rendait disponibles, avec quatre
bataillons suisses qui stationnaient les uns  Rennes, les autres 
Boulogne et  Marseille, enfin avec le troisime bataillon du 5e
lger, en garnison  Cherbourg, et le premier du 47e de ligne, en
garnison  Grenoble. C'taient vingt et un ou vingt-deux bataillons,
qui allaient partir du sige de chaque lgion, c'est--dire de Rennes,
Versailles, Lille, Metz, Grenoble, et tre rendus vers la fin de
novembre  Bayonne. Ils devaient former un corps de 23  24 mille
hommes, suivi de 40 bouches  feu, et de quelques centaines de
cavaliers, sous les ordres de l'un des gnraux de division les plus
distingus du temps, du gnral Dupont, illustr  Albeck, Diernstein,
Hall, Friedland, et destin par Napolon  devenir bientt marchal.
C'tait une seconde arme suffisante pour soutenir celle de Junot,
quelque importance que pussent acqurir les vnements du Portugal.
Elle prit le nom de deuxime corps d'observation de la Gironde,
l'arme de Junot ayant dj reu le titre de premier corps. Il ne
manquait  l'une et  l'autre de ces armes que de la cavalerie.
Napolon leur en prpara une nombreuse et bonne,  Compigne,
Chartres, Orlans et Tours. Il avait, comme on doit s'en souvenir,
pendant la campagne de Pologne, mis autant de soin  entretenir les
dpts de cavalerie que ceux d'infanterie. Il les avait sans cesse
pourvus d'hommes et de chevaux, et il pouvait en tirer, pour les
employer dans le midi, les renforts que la paix de Tilsit le
dispensait d'envoyer dans le nord. Il ordonna donc de runir 
Compigne une brigade de 1,000 hussards,  Chartres une brigade de
1,200 chasseurs,  Orlans une brigade de 1,500 dragons, et une
quatrime de 1,400 cuirassiers  Tours, ce qui formait un total de
5,000 chevaux tir des dpts, et bien assez nombreux pour les pays
montagneux o les deux armes de la Gironde taient appeles  oprer.
Ce n'taient l que de simples prcautions, car il tait douteux qu'il
fallt autant de forces en Portugal; mais Napolon avait grand dsir
d'attirer les Anglais de ce ct, et, bien que les soldats qu'il y
envoyait fussent jeunes, il les trouvait suffisants pour les opposer
aux troupes britanniques, et plus que suffisants pour battre les
armes mridionales, dont il ne faisait alors aucun cas.

[En marge: Rponse du Portugal  Napolon secrtement concerte avec
l'Angleterre.]

Tout tait donc prpar pour s'emparer du Portugal, indpendamment du
secours promis par les Espagnols. On avait reu de la cour de Lisbonne
une rponse telle que Napolon l'avait prvue, et telle qu'il la lui
fallait aprs l'vnement de Copenhague, pour se dispenser de tout
mnagement. Le prince rgent du Portugal, gendre, comme on sait, du
roi et de la reine d'Espagne, n'en tait pas moins par tradition
hrditaire et par faiblesse personnelle le sujet dvou de
l'Angleterre. Ses ministres diffraient d'avis, il est vrai, et
quelques-uns d'entre eux pensaient que la dpendance de l'Angleterre
n'tait ni le rgime le plus souhaitable pour le Portugal, ni le
moyen le plus assur de vendre ses vins et de se procurer des bls.
Mais les autres pensaient que vivre de l'Angleterre et par
l'Angleterre tait chose bonne en tout temps, et bien meilleure depuis
que la France tait entre dans la carrire des rvolutions, et qu'en
se rapprochant de celle-ci on courait la chance de changer
non-seulement de rgime industriel, mais de rgime social. Le prince
rgent, averti par M. de Lima, son ambassadeur  Paris, et par M. de
Rayneval, charg d'affaires de France  Lisbonne, des volonts
absolues de Napolon, avait concert avec le cabinet britannique la
conduite  tenir, dans le double but de s'pargner la prsence d'une
arme franaise, et de faire essuyer aux intrts anglais le moindre
dommage possible. En consquence, on s'tait entendu avec M. Canning,
par l'intermdiaire de lord Strangfort, et on avait pris le parti de
concder  la France l'exclusion apparente du pavillon britannique, si
mme il le fallait, une dclaration de guerre simule contre
l'Angleterre; mais de se refuser,  l'gard des ngociants de
celle-ci,  toute mesure contre les personnes et les proprits, car
Lisbonne et Oporto taient devenus de vrais comptoirs anglais, o
ngociants, capitaux, btiments, tout tait anglais. Accorder
l'arrestation des personnes et la saisie des proprits, comme le
demandait Napolon, c'et t porter dans ces comptoirs le ravage et
la ruine. Cette rponse convenue, on esprait que, si la France s'en
contentait, le commerce du Portugal, si avantageux  l'activit
britannique, si commode  la paresse portugaise, en serait quitte pour
une gne momentane, et que la marine royale anglaise en serait
quitte aussi pour aller directement de Portsmouth  Gibraltar sans
toucher  Lisbonne. Encore ne manquerait-elle pas, au besoin, de
relcher sur les points les moins frquents des ctes du Portugal, en
prtextant le mauvais temps; de quoi la cour de Portugal s'excuserait
en allguant les lois de l'humanit. Si la France n'acceptait pas de
telles conditions, la cour de Lisbonne, plutt que de rompre avec
l'Angleterre, tait rsolue aux dernires extrmits, non pas  une
lutte contre les troupes franaises (elle tait incapable de ce noble
dsespoir), mais  une fuite au del des mers.

Cette race de Bragance, vieillie comme sa voisine la race des Bourbons
d'Espagne, plonge comme elle dans l'ignorance, la mollesse, la
lchet, avait pris en aversion et le sicle o se passaient de si
effrayantes rvolutions, et le sol mme de l'Europe qui leur servait
de thtre. Elle allait dans sa honteuse misanthropie jusqu' vouloir
se retirer dans l'Amrique du sud, dont elle partageait le territoire
avec l'Espagne. Les flatteurs de ses vulgaires penchants lui vantaient
sans cesse la richesse de ses possessions d'outre-mer, comme on vante
 un riche qu'on encourage  se ruiner son patrimoine qu'il ne connat
pas. Ils lui disaient que ce n'tait pas la peine de contester aux
oppresseurs de l'Europe le petit sol, tour  tour rocailleux ou
sablonneux, du Portugal, tandis qu'on avait au del de l'Atlantique un
empire magnifique, presque aussi grand  lui seul que cette triste
Europe qu'un million d'avides soldats se disputaient; empire sem
d'or, d'argent, de diamants, o l'on trouverait le repos, sans un
seul ennemi  craindre. Fuir le Portugal, en abandonner les striles
rivages aux Anglais et aux Franais, qui les arroseraient de leur sang
tant qu'il leur plairait, et laisser au peuple portugais, vieux
compagnon d'armes des Bragance, le soin de dfendre son indpendance
s'il y tenait encore, tels taient les honteux projets qui de temps en
temps calmaient les terreurs du rgent de Portugal et de sa famille.
Cependant cette indigne faiblesse n'tait combattue chez ce prince que
par une autre faiblesse, c'est--dire par la peine de prendre un grand
parti, de se sparer des lieux o il avait pass sa molle vie, d'armer
une flotte, de s'y transporter avec ses domestiques, ses courtisans,
ses richesses, de s'en aller enfin  travers les mers braver une
nouveaut pour en fuir une autre. Entre ces deux faiblesses, la cour
de Portugal hsitait, mais prte  s'embarquer si le bruit des pas
d'une arme franaise venait frapper ses oreilles. Il fut donc
officiellement rpondu  M. de Rayneval qu'on romprait avec la
Grande-Bretagne, bien que le Portugal pt difficilement se passer
d'elle, qu'on irait mme jusqu' lui dclarer la guerre, mais qu'il
rpugnait  l'honntet du prince rgent de faire arrter les
ngociants anglais et saisir leurs proprits.

[En marge: La rponse du Portugal dcide Napolon  s'emparer de ce
royaume.]

Napolon tait trop perspicace pour se payer de semblables dfaites.
Il voyait trs-clairement que la rponse avait t concerte 
Londres[14], que l'exclusion des Anglais ne serait qu'illusoire, et
qu'ainsi son but principal ne serait pas atteint. Il savait d'ailleurs
que la famille de Bragance nourrissait le projet de se retirer au
Brsil; et il n'en tait point fch, car malheureusement depuis le
dsastre de Copenhague ses ides avaient pris un autre cours. Il
voulait, non pas achever en occupant le Portugal la clture des
rivages du continent, mais s'approprier le Portugal lui-mme pour en
disposer  son gr. Au lieu de profiter de l'avantage moral que lui
donnait sur l'Angleterre la honteuse violence commise par celle-ci
contre le Danemark, il tait dcid  ne plus s'imposer de mnagements
envers les amis et les complaisants de la politique anglaise, et  les
dtruire tous au profit de la famille Bonaparte, se disant qu' la fin
de la guerre il n'en serait ni plus ni moins; qu'un tat de plus
supprim en Europe n'ajouterait pas aux difficults de la paix; que ce
qui serait fait serait fait; qu'on adopterait, suivant l'usage, le
_status prsens_ comme base des ngociations, et que, si la face de la
Pninsule tait change, on serait bien oblig de l'admettre telle
qu'on la trouverait, et de la comprendre au trait gnral dans son
nouvel tat. En consquence, il rsolut de s'approprier le Portugal,
sauf  s'entendre avec l'Espagne, et mme  s'en servir pour
rvolutionner l'Espagne elle-mme; car elle lui dplaisait, elle le
gnait, elle le rvoltait dans son tat actuel, autant que les cours
de Naples et de Lisbonne, qu'il avait dj chasses, ou qu'il allait
chasser de leur trne chancelant. Tel fut le commencement des plus
grandes fautes, des plus grands malheurs de son rgne! Notre coeur se
serre en approchant de ce sinistre rcit, car ce n'est pas seulement
l'origine des malheurs de l'un des hommes les plus extraordinaires,
les plus sduisants de l'humanit, mais c'est l'origine des malheurs
de notre patrie infortune, entrane avec son hros dans une chute
pouvantable.

[Note 14: Ce n'est point ici une assertion invente pour justifier
Napolon de sa conduite envers le Portugal, mais une vrit
authentique, officiellement prouve. En effet, quelque temps aprs,
lorsque la cour de Lisbonne rfugie au Brsil n'avait plus  craindre
les armes franaises, M. Canning avoua  la tribune du parlement que
toutes les rponses du Portugal  Napolon avaient t concertes avec
le ministre britannique. Des dpches publies depuis fournirent
cette preuve avec encore plus de dtail et d'vidence.]

[En marge: Ordre  M. de Rayneval de quitter Lisbonne, et  Junot de
marcher en toute hte vers le Tage.]

Napolon ordonna donc  M. de Rayneval de quitter Lisbonne, fit
remettre  M. de Lima ses passe-ports, recommanda au gnral Junot de
hter la marche de ses troupes, et de n'couter aucune proposition,
quelle qu'elle ft, sous le prtexte qu'il ne devait se mler en rien
de ngociations, et qu'il avait pour mission unique de fermer Lisbonne
aux Anglais. L'intention de Napolon, en faisant marcher sans relche
et sans rmission sur Lisbonne, tait de saisir la flotte portugaise,
et de confisquer toutes les proprits anglaises, tant  Lisbonne qu'
Oporto. Si la cour de Lisbonne prenait la fuite, il tenait  lui
enlever le plus de matriel naval et de valeurs commerciales qu'il
pourrait. Si elle restait, au contraire, en se soumettant  ses
exigences, la capture de la flotte portugaise, le butin enlev aux
Anglais, le ddommageraient de ne pouvoir dtruire la maison de
Bragance, car il devenait impossible de svir contre une cour soumise
et dsarme.

[En marge: Premires penses de Napolon  l'gard de la pninsule
espagnole.]

Mais restait  disposer du Portugal, au cas o la maison de Bragance
s'en irait en Amrique. S'en emparer pour la France n'tait pas
admissible, mme pour un conqurant qui avait dj constitu des
dpartements franais sur le P, qui devait en constituer bientt sur
le Tibre et sur l'Elbe. Le donner  un des princes de la maison
Bonaparte, qui attendait encore une couronne, semblait plus
raisonnable; mais c'tait adopter pour la Pninsule un arrangement qui
aurait un caractre dfinitif, et Napolon de ce ct voulait tout
laisser dans un doute qui n'interdt aucune combinaison ultrieure.
Depuis quelque temps une pense fatale commenait  dominer son
esprit. Ayant dj chass de leur trne les Bourbons de Naples, il se
disait souvent qu'il faudrait un jour agir de mme avec les Bourbons
d'Espagne, qui n'taient pas assez entreprenants pour l'assaillir
ouvertement, comme avaient fait ceux de Naples, mais qui au fond lui
taient aussi hostiles; qui avaient essay de le trahir la veille
d'Ina; qui ne manqueraient pas d'en saisir encore la premire
occasion; qui finiraient peut-tre par en trouver une mortelle pour
lui, et qui, lorsqu'ils ne le trahissaient pas d'intention, le
trahissaient de fait, en laissant prir dans leurs mains la puissance
espagnole, puissance aussi ncessaire  la France qu' l'Espagne
elle-mme, et aussi compltement anantie en 1807 que si elle n'avait
jamais exist. Quand Napolon songeait au danger d'avoir des Bourbons
sur ses derrires, danger peu alarmant pour lui-mme, mais
trs-inquitant pour ses successeurs qui n'auraient pas son gnie, et
qui rencontreraient peut-tre dans les successeurs de Charles IV des
qualits qu'ils n'auraient plus eux-mmes; quand il songeait  toutes
les bassesses,  toutes les indignits,  toutes les perfidies de la
cour de Madrid, non pas au malheureux Charles IV, mais de sa
criminelle pouse et de son ignoble favori; quand il songeait  l'tat
de cette puissance, si grande encore sous Charles III, ayant alors des
finances et une marine imposante, n'ayant plus aujourd'hui ni un cu,
ni une flotte, et laissant inertes des ressources qui dans d'autres
mains auraient dj servi, par leur runion avec celles de France, 
rduire l'Angleterre, il tait saisi d'indignation pour le prsent, de
crainte pour l'avenir; il se disait qu'il fallait en finir, et
profiter de la soumission du continent  ses vues, du concours dvou
que la Russie offrait  sa politique, de la prolongation invitable de
la guerre  laquelle l'Angleterre condamnait l'Europe, et de l'odieux
que venait d'exciter contre elle sa conduite envers le Danemark, pour
achever de renouveler la face de l'Occident; pour y substituer partout
les Bonaparte aux Bourbons; pour rgnrer une noble et gnreuse
nation, endormie dans l'oisivet et l'ignorance; pour lui rendre sa
puissance, et procurer  la France une allie fidle, utile, au lieu
d'une allie infidle, inutile, dsesprante. Napolon se disait,
enfin, que la grandeur du rsultat l'absoudrait de la violence ou de
la ruse qu'il faudrait peut-tre employer pour renverser une cour
toujours prte  le trahir lorsque dans ses courses incessantes il
s'loignait de l'Occident, prompte  se prosterner quand il y
revenait, donnant enfin cent raisons relles, mais aucune raison
ostensible de la dtruire.

Ces penses auraient t vraies, justes, ralisables mme, si dj il
n'avait entrepris au nord plus d'oeuvres qu'il n'tait possible d'en
accomplir en plusieurs rgnes, si dj il ne s'tait charg de
constituer l'Italie, l'Allemagne, la Pologne! De toutes ces oeuvres,
non pas la plus facile, mais la plus urgente, la plus utile aprs la
constitution de l'Italie, c'et t la rgnration de l'Espagne. Sur
les quatre cent mille vieux soldats, employs du Rhin  la Vistule,
cent mille y auraient suffi, et n'auraient pu recevoir un meilleur
emploi. Mais ajouter  tant d'entreprises au nord une entreprise
nouvelle au midi, la tenter avec des troupes  peine organises, tait
bien grave et bien hasardeux! Napolon ne le croyait pas. Il ne savait
pas une difficult qu'il n'et vaincue du Rhin au Nimen, de l'Ocan 
l'Adriatique, des Alpes juliennes au dtroit de Messine, du dtroit de
Messine aux bords du Jourdain. Il mprisait profondment les troupes
mridionales, leurs officiers, leurs chefs, ne faisait pas beaucoup
plus de cas des troupes anglaises, et ne considrait pas les Espagnes
comme plus difficiles  soumettre que les Calabres. Elles taient plus
vastes,  la vrit; ce qui signifiait que si trente mille hommes
avaient suffi dans les Calabres, quatre-vingt ou cent suffiraient en
Espagne, surtout quand on apporterait  la brave nation espagnole, au
lieu de la dissolution honteuse o elle tait plonge, une
rgnration qu'elle appelait de tous ses voeux! Ce n'tait donc pas
la difficult matrielle qui faisait hsiter Napolon, c'tait la
difficult morale, c'tait l'impossibilit de trouver aux yeux du
monde un prtexte plausible pour traiter Charles IV et sa femme comme
il avait trait Caroline de Naples et son poux. Or, une dynastie qui
au retour de Tilsit lui envoyait trois ambassadeurs pour lui rendre
hommage; qui, tout en le trahissant secrtement quand elle pouvait,
lui donnait ses armes, ses flottes ds qu'il les demandait, une telle
dynastie ne fournissait pour la dtrner aucun motif que le sentiment
public de l'Europe pt accepter comme spcieux. Si puissant, si
glorieux que ft Napolon; qu'aux victoires de Montenotte, de
Castiglione, de Rivoli, il et ajout celles des Pyramides, de
Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz, d'Ina, de Friedland; qu'au Concordat,
au Code civil, il et ajout cent mesures d'humanit et de
civilisation, il n'tait pas possible, sans rvolter le monde, de
venir dire un jour: Charles IV est un prince imbcile, tromp par sa
femme, domin par un favori qui avilit et ruine l'Espagne; et moi,
Napolon, en vertu de mon gnie, de ma mission providentielle, je le
dtrne pour rgnrer l'Espagne.--De telles manires de procder,
l'humanit ne les permet  aucun homme quel qu'il soit. Elle les
pardonne quelquefois aprs l'vnement, aprs le succs, et alors elle
y adore la main de Dieu, si le bien des nations en est rsult. Mais
en attendant elle considre de telles entreprises comme un attentat 
la sainte indpendance des nations.

Napolon ne pouvait donc pas dtrner Charles IV pour son imbcillit,
pour sa faiblesse, pour l'adultre de sa femme, pour l'abaissement de
l'Espagne. Il lui aurait fallu un grief qui lui confrt le droit
d'entrer chez son voisin, et d'y changer la dynastie rgnante. Il lui
aurait fallu une trahison dans le genre de celle que se permit la
reine de Naples, lorsqu'aprs avoir sign un trait de neutralit,
elle assaillit l'arme franaise par derrire; ou bien un massacre tel
que celui de Vrone, lorsque la rpublique de Venise gorgea nos
blesss et nos malades pendant que l'arme franaise marchait sur
Vienne. Mais Napolon n'avait  allguer qu'une proclamation
quivoque, publie la veille d'Ina pour appeler la nation espagnole
aux armes, proclamation qu'il avait affect de considrer comme
insignifiante, qui tait accompagne, il est vrai, de communications
secrtes avec l'Angleterre, dmontres depuis, fortement souponnes
alors, mais nies par la cour d'Espagne; et de tels griefs ne
suffisaient pas pour justifier ces mots romains prononcs dj contre
les Bourbons de Naples: _Les Bourbons d'Espagne ont cess de rgner_.

[En marge: Rsolution de Napolon de tout laisser en suspens en
Espagne.]

Napolon toutefois attendait des divisions intestines qui troublaient
l'Escurial un prtexte pour intervenir, pour entrer en librateur, en
pacificateur, en voisin offens peut-tre. Mais s'il avait une pense
gnrale, systmatique, quant au but  atteindre, il n'tait fix ni
sur le jour, ni sur la manire d'agir. Il se serait mme accommod
d'une simple alliance de famille entre les deux cours, qui et promis
une rgnration complte de l'Espagne, et par cette rgnration une
alliance sincre et utile entre les deux nations. Aussi ne voulait-il,
 propos du Portugal, aucun parti dfinitif qui l'enchant  l'gard
de la cour de Madrid. Il aurait pu, par exemple, et c'et t le parti
le plus sr, donner le Portugal  l'Espagne, moyennant les Balares,
les Philippines, ou telle autre possession loigne. Il aurait ainsi
transport de joie la nation espagnole, en satisfaisant la plus
ancienne, la plus constante de ses ambitions; il aurait enchant la
cour elle-mme en jetant un voile glorieux sur ses turpitudes; il
aurait fait aimer l'alliance de la France, qui jusqu'ici ne paraissait
qu'onreuse aux Espagnols. Mais agir de la sorte c'et t rcompenser
la lchet, la trahison, l'incapacit, comme la fidlit la mieux
prouve et la plus utile. On ne pouvait gure l'exiger d'un alli
aussi mcontent que Napolon avait sujet de l'tre. Il y avait un
autre parti  prendre, c'tait de s'approprier, en change du
Portugal, quelques provinces espagnoles voisines de notre frontire,
et de se crer un pied--terre au del des Pyrnes, comme on en avait
un au del des Alpes, par la possession du Pimont; politique
dtestable, bonne tout au plus pour l'Autriche, qui a toujours voulu
possder le revers des Alpes, et dont le sol d'ailleurs, compos de
conqutes mal lies ensemble, n'est pas dessin par la nature de
manire  lui inspirer le got des frontires bien traces. S'emparer
des provinces basques et de celles qui bordent l'bre, telles que
l'Aragon et la Catalogne, et donc t une faute contre la gographie,
un moyen assur de blesser tous les Espagnols au coeur, et une bien
impuissante manire de placer leur gouvernement sous la dpendance de
Napolon; car pour soumis, incapable de se dfendre, ce gouvernement
l'tait; mais habile, actif, dvou, tel enfin qu'il fallait le
souhaiter, il ne le serait pas devenu par l'abandon de l'Aragon ou de
la Catalogne  la France. On l'aurait ainsi rendu plus mprisable,
mais non plus fort, plus courageux, plus appliqu.

[En marge: Opinion et conseils de M. de Talleyrand relativement aux
affaires d'Espagne.]

[En marge: L'archichancelier Cambacrs priv de toute confidence au
sujet de l'Espagne.]

Cette manire de disposer du Portugal tait la plus mauvaise de
toutes, et la plus dangereuse. Napolon n'y inclinait pas. Cependant
il l'avait examine comme toutes les autres, et mme  cette poque,
ce qui prouve qu'il y avait pens, il faisait demander  la lgation
franaise  Madrid une statistique des provinces basques et des
provinces que l'bre arrose dans son cours. Auprs de lui se trouvait
alors un conseiller dangereux, dangereux non parce qu'il manquait de
bon sens, mais parce qu'il manquait de l'amour du vrai: c'tait M. de
Talleyrand, qui, ayant devin les secrtes proccupations de Napolon,
exerait sur lui la plus funeste des sductions, c'tait de
l'entretenir sans relche de l'objet de ses penses. Il n'y a pas pour
la puissance de flatteur plus dangereux que le courtisan disgraci qui
veut recouvrer sa faveur. Le ministre Fouch, ayant perdu en 1802 le
portefeuille de la police, pour avoir improuv l'excellente
institution du Consulat  vie, s'tait efforc de regagner son
portefeuille perdu en secondant par mille intrigues la funeste
institution de l'Empire. M. de Talleyrand jouait en ce moment un rle
pareil. Il avait sensiblement dplu  Napolon en voulant quitter le
portefeuille des affaires trangres pour la position de grand
dignitaire, et il cherchait  lui plaire de nouveau, en le conseillant
comme il aimait  l'tre. M. de Talleyrand tait du voyage de
Fontainebleau. Il voyait depuis l'vnement de Copenhague la srie
des guerres reprise et continue, la France lanant la Russie au nord
et  l'orient, pour pouvoir se lancer elle-mme au midi et 
l'occident, la question du Portugal devenue pressante, et, s'il
n'avait pas assez de gnie pour juger les arrangements qui convenaient
le mieux  l'Europe, il avait assez d'entente des passions humaines
pour juger que Napolon tait plein de penses encore vagues, mais
absorbantes, relativement  la Pninsule. Cette dcouverte faite, il
avait essay d'amener l'entretien sur ce sujet, et il avait vu tout 
coup la froideur de Napolon  son gard s'vanouir, la conversation
renatre, et sinon la confiance, du moins l'abandon se rtablir. Il en
avait profit, et n'avait cess d'ajouter, au tableau dj si hideux
de la cour d'Espagne, des couleurs dont ce tableau n'avait pas besoin
pour offenser les yeux de Napolon.  propos du Portugal, il avait
paru fort d'avis que descendre sur l'bre, s'y tablir, en
compensation de la cession faite  l'Espagne des bords du Tage, tait
une position d'attente, utile et bonne  prendre. Napolon n'inclinait
pas vers ce projet, et en prfrait un autre. Mais M. de Talleyrand
n'en tait pas moins devenu son plus intime confident, aprs avoir t
accueilli pendant deux mois avec une froideur extrme. On voyait sans
cesse Napolon, ds qu'il revenait de la chasse, ou qu'il quittait le
cercle des femmes, on le voyait en tte--tte avec M. de Talleyrand,
parler longuement, avec feu, quelquefois avec une sombre
proccupation, d'un sujet videmment grave, qu'on ignorait, qu'on ne
s'expliquait mme pas, tant l'Empire semblait puissant, prospre et
pacifi depuis Tilsit! Napolon, se promenant dans les vastes galeries
de Fontainebleau, tantt avec lenteur, tantt avec une vitesse
proportionne  celle de ses penses, mettait  la torture le
courtisan infirme, qui ne pouvait le suivre qu'en immolant son corps,
comme il immolait son me  flatter les funestes et dplorables
entranements du gnie. Un seul homme, priv pour la premire fois de
la confiance dont il avait joui, l'archichancelier Cambacrs,
pntrait le sujet de ces entretiens, n'osait malheureusement ni les
interrompre, ni opposer ses assiduits  celles de M. de Talleyrand;
car avec le temps Napolon, devenu pour lui plus imprieux sans tre
moins amical, tait moins accessible aux conseils de sa timide
sagesse. Quelques mots chapps  l'archichancelier Cambacrs avaient
suffi pour dceler l'opposition de cet homme d'tat clairvoyant 
toute nouvelle entreprise, et particulirement  toute immixtion dans
les affaires inextricables de la Pninsule, o des gouvernements
corrompus rgnaient sur des peuples  demi sauvages, o l'on devait
trouver dcuples les difficults que Joseph rencontrait dans les
Calabres. Napolon avait donc parfaitement discern l'opinion du
prince Cambacrs, et, craignant l'improbation d'un homme sage, lui
qui ne craignait pas le monde, il lui tmoignait la mme amiti, mais
plus la mme confiance[15].

[Note 15: Je rapporte ici l'assertion du prince Cambacrs lui-mme,
confirme par le dire de tmoins oculaires, les uns anciens ministres
de Napolon, les autres membres de sa cour, et par de nombreuses
correspondances.]

[En marge: Intervention de M. Yzquierdo, envoy secret du prince de la
Paix, dans les ngociations relatives au Portugal.]

On venait de voir paratre  Fontainebleau un autre personnage,
celui-l obscur, rarement admis  l'honneur de figurer en prsence de
Napolon, mais aussi rus, aussi habile qu'aucun agent secret puisse
l'tre: c'tait M. Yzquierdo, l'homme de confiance du prince de la
Paix, et envoy  Paris, comme nous l'avons dit plus haut, pour
traiter srieusement les affaires que MM. de Masserano et de Frias ne
traitaient que pour la forme. Il tait non-seulement charg des
intrts de l'Espagne, mais aussi des intrts personnels du prince de
la Paix, auquel il tait fort attach, en ayant t distingu et
apprci jusqu' recevoir de lui les plus importantes missions. Il
faisait le mieux qu'il pouvait les affaires de son pays, et celles
d'Emmanuel Godoy; car, bien que dvou  ce dernier, il tait bon
Espagnol. Dou d'une sagacit rare, il avait pressenti que le moment
critique approchait pour l'Espagne; car d'une part Napolon se
dgotait chaque jour davantage d'une allie incapable et perfide, et
d'autre part, ayant successivement touch  toutes les questions
europennes, il tait naturellement conduit  celle de la Pninsule,
et amen aux affaires du midi, par la conclusion, du moins apparente,
de celles du nord. Aussi cet agent subtil et insinuant employait-il
tous ses efforts pour tre inform de ce qui se passait dans les
conseils de l'Empereur. Il avait trouv un moyen d'y pntrer par le
grand marchal du palais, Duroc, lequel avait pous une dame
espagnole, fille de M. d'Hervas, autrefois charg des affaires de
finances de la cour de Madrid, et depuis devenu marquis d'Almenara et
ambassadeur  Constantinople. M. Yzquierdo avait cultiv cette
prcieuse relation, et cherchait  travers la droiture et la
discrtion du grand marchal Duroc, soit  dcouvrir les desseins de
Napolon, soit  lui faire parvenir des paroles utiles. Il n'avait pas
manqu,  l'occasion du Portugal, de paratre plus souvent 
Fontainebleau, pour tcher d'obtenir le rsultat le plus avantageux 
l'Espagne et  son protecteur.

[En marge: Voeux de la cour de Madrid  l'gard du Portugal.]

[En marge: Dsir du prince de la Paix d'obtenir pour lui-mme, et 
titre de principaut souveraine, une portion du Portugal.]

[En marge: Intrts de la reine d'trurie dans le partage  faire du
Portugal.]

La cour de Madrid, bien qu'elle sentit tous ses dsirs se rveiller 
l'ide d'une opration sur le Portugal, ne voyait pas nanmoins sans
quelque chagrin la maison de Bragance pousse vers le Brsil, car
elle-mme prouvait de grandes inquitudes pour ses colonies
d'Amrique depuis que les tats-Unis avaient secou le joug de
l'Angleterre. L'tablissement d'un tat europen et indpendant au
Brsil lui faisait craindre une nouvelle commotion qui conduirait le
Mexique, le Prou, les provinces de la Plata,  se constituer
galement en tats libres, et dans les moments o la prvoyance
l'emportait chez elle sur l'avidit, elle aurait mieux aim voir les
Bragance rester  Lisbonne, que de voir natre par leur dpart des
chances d'acqurir le Portugal. Cependant il n'tait pas probable que
les Bragance, sauvs une premire fois en 1802 par l'Espagne, ce qui
avait cot  celle-ci l'le de la Trinit, pussent l'tre encore une
fois en 1807. Il fallait donc se rsigner  ce qu'ils fussent, de gr
ou de force, relgus au Brsil. Dans cette situation, la cour de
Madrid n'avait pas mieux  faire que de chercher  acqurir le
Portugal. Mais elle sentait bien qu'elle avait peu mrit de Napolon
une si riche rcompense; elle se doutait qu'il faudrait l'acheter par
des sacrifices, peut-tre mme consentir  ce qu'il ft divis; et
pour ce cas M. Yzquierdo avait une mission secondaire, c'tait
d'obtenir l'une des provinces du Portugal pour son protecteur, le
prince de la Paix. Celui-ci voyant de jour en jour se former contre
lui, tant  la cour qu'au sein de la nation, un orage redoutable,
voulait, s'il tait prcipit du fate des grandeurs, ne pas tomber
dans le nant, mais dans une principaut indpendante et solidement
garantie. La reine souhaitait avec ardeur pour son favori ce beau
refuge. Le bon Charles IV le croyait d aux grands services de l'homme
qui, disait-il, l'aidait depuis vingt ans  porter le poids de la
couronne. En consquence M. Yzquierdo avait reu de ses souverains,
autant que du prince de la Paix lui-mme, la recommandation expresse
de poursuivre ce rsultat, dans le cas toutefois o le Portugal ne
serait pas intgralement donn  l'Espagne. Il y avait une autre
ambition  satisfaire encore en cas de partage du Portugal, c'tait
celle de la reine d'trurie, fille chrie du roi et de la reine
d'Espagne, veuve du prince de Parme, mre d'un roi de cinq ans, et
rgente du royaume d'trurie, institu il y avait quelques annes par
le Premier Consul. On se doutait bien que Napolon ne laisserait pas
plus  l'Espagne qu' l'Autriche des possessions en Italie, et, dans
cette prvision, l'on demandait pour la reine d'trurie une partie du
Portugal. Le Portugal, divis alors en deux principauts vassales de
la couronne d'Espagne, serait, devenu en ralit une province
espagnole. De plus la cour de Madrid, dans sa fainantise, dans son
abaissement, nourrissait un dsir ambitieux, c'tait d'acqurir un
titre qui couvrit ses misres prsentes, et elle souhaitait que
Charles IV s'appelt ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES AMRIQUES.
Chacun ainsi dans cette cour avilie et t satisfait. Le favori
aurait eu une principaut pour y abriter ses turpitudes; la reine
aurait eu le plaisir de pourvoir son favori et avec lui sa fille
prfre; le roi enfin aurait en passant recueilli un titre pour
l'amusement de son imbcile vanit.

[En marge: Opinion de Napolon sur les divers projets proposs pour le
Portugal.]

[En marge: Trait de Fontainebleau rsolu le 23 octobre et sign le
27.]

Telles taient les ides que M. Yzquierdo avait mission de faire
agrer  Fontainebleau. De tous les projets possibles, le dernier
tait celui qui s'loignait le moins des vues de Napolon. Il ne
voulait d'abord, comme nous l'avons dit, d'aucun arrangement qui pt
devenir dfinitif. Il n'entendait pas donner purement et simplement le
Portugal  la cour de Madrid, don qu'elle n'avait pas mrit, et qui
l'aurait releve aux yeux des Espagnols. Il avait renonc  l'ide,
prconise par M. de Talleyrand, de prendre pied au del des Pyrnes
par l'acquisition des provinces de l'bre. Ds lors il devait opinion
prfrer, sauf  le modifier, le projet de morcellement qu'avait
apport M. Yzquierdo, et qui avait pour le moment les seuls avantages
auxquels il aspirt. D'abord Napolon tait rsolu  purger l'Italie
de tous princes trangers, et aprs en avoir expuls les Autrichiens
il tenait  en carter aussi les Espagnols, non pas comme dangereux,
mais comme incommodes. On avait donc bien devin sa vritable pense,
en supposant qu'il chercherait  recouvrer l'trurie, au moyen d'un
change contre une portion du Portugal. Ensuite, bien que rempli de
mpris pour le favori qui avilissait et perdait l'Espagne, il tenait 
se l'attacher quelque temps encore, afin de l'avoir  sa disposition
dans les diffrentes ventualits qu'il prvoyait, ou qu'il voulait
faire natre. Mais il trouvait que c'tait trop que de donner  la
reine d'trurie une moiti du Portugal pour prix de la Toscane, et au
favori l'autre moiti pour prix de son dvouement. En consquence,
prenant peu de peine pour persuader des gens auxquels il n'avait qu'
signifier ses volonts, il dicta  M. de Champagny, le 23 octobre au
matin, une note contenant ses rsolutions dfinitives[16]. Il
accordait  la reine d'trurie pour son fils un tat de 800 mille mes
de population, situ sur le Douro, ayant Oporto pour capitale, et
devant porter le titre de royaume de LA LUSITANIE SEPTENTRIONALE. 
l'autre extrmit du Portugal, dans la partie mridionale, il
accordait au prince de la Paix un tat de 400 mille mes de
population, compos des Algarves et de l'Alentejo, sous le titre de
PRINCIPAUT DES ALGARVES. Ces deux petits tats runis reprsentaient
la population de la Toscane, alors value  1,200 mille mes.
Napolon n'tait pas assez content de l'Espagne pour lui rendre plus
qu'il ne lui tait. Il se rservait le milieu du Portugal,
c'est--dire Lisbonne, le Tage, le haut Douro, portant les noms
d'_Estramadure portugaise_, de _Beyra_, de _Tras-os-Montes_, et
comprenant une population de 2 millions d'habitants, pour en disposer
 la paix. Cet arrangement tout provisoire lui convenait  merveille,
car il laissait toutes choses en suspens, et il offrait ou le moyen de
recouvrer plus tard les colonies espagnoles en rendant les deux tiers
du Portugal  la maison de Bragance, ou le moyen de faire avec la
maison d'Espagne tel partage de territoire qu'on voudrait, si on se
dcidait  la laisser rgner en se l'attachant par les liens d'un
mariage. Dans tous les cas, il tait convenu que les nouvelles
principauts portugaises seraient constitues en souverainets
vassales de la couronne d'Espagne, et que le pauvre roi Charles IV
s'appellerait, suivant ses dsirs, ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES
AMRIQUES, et porterait comme Napolon le double titre de MAJEST
IMPRIALE ET ROYALE.

[Note 16: C'est d'aprs cette note elle-mme, et les propres
instructions envoyes de Madrid  M. Yzquierdo, les unes et les autres
conserves au Louvre dans les papiers de Napolon, que j'cris ce
rcit.]

Outre ces conditions, Napolon exigeait que l'Espagne joignt aux
troupes franaises une division de 10 mille Espagnols pour envahir la
province d'Oporto, une de 10  11 mille pour seconder le mouvement des
Franais sur Lisbonne, et une de 6 mille pour occuper les Algarves. Il
tait entendu que le gnral Junot commanderait les troupes franaises
et allies,  moins que le prince de la Paix ou le roi Charles IV ne
se rendissent  l'arme; ce qu'ils avaient promis de ne pas faire, car
Napolon n'aurait jamais voulu confier  de tels gnraux le sort d'un
seul de ses soldats. En disposant ainsi du Portugal, Napolon
recouvrait tout de suite l'trurie, ce dont il tait press pour ses
arrangements d'Italie, jetait un grossier appt  l'ambition du prince
de la Paix, ajournait toute rsolution  l'gard de la Pninsule, et
ne dcidait mme pas sans retour la question de l'tablissement des
Bragance en Amrique.

Le trait qui contenait ce partage provisoire du Portugal fut rdig
conformment  la note que Napolon avait dicte  M. de Champagny, et
sign par M. Yzquierdo pour l'Espagne, par le grand marchal Duroc
pour la France. Il fut sign  Fontainebleau mme, le 27 octobre, et
il a acquis sous le titre de TRAIT DE FONTAINEBLEAU une malheureuse
clbrit, parce qu'il a t le premier acte de l'invasion de la
Pninsule.

[En marge: Ordre au gnral Junot de marcher sur Lisbonne.]

 peine les signatures taient-elles donnes que l'ordre fut expdi
au gnral Junot, dont les troupes entres le 17 en Espagne se
trouvaient dj rendues  Salamanque, de se porter sur le Tage par
Alcantara, d'en suivre la rive droite, tandis que le gnral Solano,
marquis del Socorro, avec 10 mille Espagnols, en suivrait la rive
gauche. Il fut expressment recommand au gnral Junot d'envoyer 
Paris tous les missaires portugais qui viendraient  sa rencontre, en
disant qu'il n'avait aucun pouvoir pour traiter, que ses instructions
taient de marcher  Lisbonne, en ami si on ne lui rsistait pas, en
conqurant si on lui opposait une rsistance quelconque.

[En marge: M. de Talleyrand charg de suppler dans ses fonctions
l'archichancelier d'tat.]

M. de Talleyrand, pour avoir prt l'oreille  tous les panchements
de Napolon sur l'Espagne, obtint ce qu'il dsirait, c'est--dire une
sorte de suprmatie sur le dpartement des affaires trangres.
Napolon, irrit d'abord de le voir abandonner le portefeuille des
affaires trangres pour la dignit purement honorifique de
vice-grand-lecteur, lui avait signifi qu'il n'aurait plus aucune
part  la diplomatie de l'Empire. Mais, vaincu par l'adresse de M. de
Talleyrand, il dcrta que le vice-grand-lecteur remplacerait dans
leurs fonctions, non-seulement le grand-lecteur lui-mme, absent
parce qu'il rgnait  Naples, mais l'archichancelier d'tat, absent
aussi parce qu'il rgnait  Milan. On se souvient sans doute que
l'archichancelier d'tat avait pour attribution spciale la
prsentation des ambassadeurs, la garde des traits, en un mot la
partie honorifique de la diplomatie impriale. M. de Talleyrand,
joignant ainsi au rle d'apparat qui lui tait attribu par dcret le
rle srieux qu'il tenait de la confiance de l'Empereur, se trouvait 
la fois dignitaire et ministre, ce qu'il avait toujours ambitionn, et
ce que Napolon avait dclar ne jamais vouloir. L'archichancelier
Cambacrs en fit la remarque  Napolon, qui fut lgrement
embarrass, et promit que le dcret ne serait point sign. Mais
l'archichancelier Cambacrs partait alors pour revoir sa ville
natale, celle de Montpellier, qu'il n'avait pas visite depuis
long-temps; et  peine tait-il parti que le dcret, si dsir par M.
de Talleyrand, fut sign et publi comme acte officiel[17]. Ainsi en
cet instant dcisif et funeste, la sagesse s'loignait, et la
complaisance restait, complaisance plus dangereuse chez M. de
Talleyrand que chez aucun autre, car elle prenait chez lui toutes les
formes du bon sens.

[Note 17: Ce qui paratra singulier, et ce qui est bien digne de
remarque, c'est que l'archichancelier Cambacrs, dans ses prcieux
mmoires manuscrits, raconte que Napolon adhra  son conseil, et que
M. de Talleyrand n'obtint pas ce qu'il souhaitait. C'est une erreur de
ce grave personnage, car la correspondance de Napolon et le
_Moniteur_ (n 311 de 1807, date du 7 novembre) prouvent que le dcret
fut sign. Mais Napolon, pour chapper sans doute  l'embarras de
s'en expliquer, n'en parla probablement plus  l'archichancelier, qui
put croire que le dcret n'existait pas.]

[En marge: Napolon, prt  partir pour l'Italie, est retenu par les
nouvelles venues de l'Escurial.]

[En marge: Charles IV annonce  Napolon le prtendu complot tram par
son fils, et le commencement d'un procs criminel contre ce prince.]

Le projet de Napolon tait de partir pour l'Italie, tout de suite
aprs avoir reu M. de Tolstoy, car depuis 1805 il n'avait pas revu ce
pays de sa prdilection. Il voulait lui apporter le bienfait de sa
prsence vivifiante, embrasser son fils adoptif Eugne de Beauharnais,
son frre an Joseph, et entretenir Lucien lui-mme, qu'il esprait
faire rentrer dans le sein de la famille impriale, peut-tre mme
placer sur un trne. Mais tout  coup, au moment de partir, les
nouvelles venues de Madrid l'arrtrent, et l'obligrent  suspendre
son dpart[18]. Ces nouvelles, qui depuis quelque temps commenaient 
prendre un caractre grave, taient de la nature la plus trange et la
plus inattendue. Elles annonaient que le 27 octobre, jour mme o se
signait en France le trait de Fontainebleau, le prince des Asturies
avait t arrt  l'Escurial, et constitu prisonnier dans ses
appartements; que ses papiers avaient t saisis, qu'on y avait trouv
les preuves d'une conspiration contre le trne, et qu'un procs
criminel allait lui tre intent. Immdiatement aprs, une lettre du
29, signe de Charles IV lui-mme, apprenait  Napolon que son fils
an, sduit par des sclrats, avait form le double projet
d'attenter  la vie de sa mre et  la couronne de son pre.
L'infortun roi ajoutait qu'un tel attentat devait tre puni, qu'on
tait occup  en rechercher les instigateurs; mais que le prince,
auteur ou complice de projets si abominables, ne pouvait tre admis 
rgner; qu'un de ses frres, plus digne du rang suprme, le
remplacerait dans le coeur paternel et sur le trne.

[Note 18: La correspondance de Napolon prouve ce fait de la manire
la plus authentique.]

[En marge: Tandis que Charles IV dnonce le prince des Asturies,
celui-ci s'adresse  Napolon pour lui demander sa protection et la
main d'une princesse franaise.]

Poursuivre criminellement l'hritier de la couronne, changer l'ordre
de successibilit au trne, taient des rsolutions d'une immense
gravit, qui devaient mouvoir Napolon, dj fort occup des affaires
d'Espagne, et qui ne lui permettaient plus de s'loigner. L'appel
qu'on faisait  son amiti, presque  ses conseils, en lui annonant
ce malheur de famille, malheur bien affreux s'il tait vrai, bien
dshonorant s'il n'tait qu'une calomnie d'une mre dnature,
accueillie par un pre imbcile, l'obligeait  s'enqurir exactement
des faits, et presque  intervenir pour en dominer les consquences.
De plus,  la mme poque, arrivaient des lettres du prince des
Asturies, qui implorait la protection de Napolon contre d'implacables
ennemis, et demandait  devenir non-seulement son protg, mais son
parent, son fils adoptif, en obtenant la main d'une princesse
franaise[19]. Ainsi ces malheureux Bourbons, le pre comme le fils,
appelaient eux-mmes, foraient presque  se mler de leurs affaires,
le conqurant redoutable, dj si dgot de leur incapacit, et trop
dispos  les chasser d'un trne o ils taient non-seulement
inutiles, mais dangereux  la cause commune de la France et de
l'Espagne.

[Note 19: La lettre fort connue dans laquelle Ferdinand demandait 
Napolon sa protection et la main d'une princesse de sa famille, est
du 11 octobre. Mais, par des raisons que nous dirons ailleurs, elle ne
fut expdie par M. de Beauharnais que dans une dpche du 20, partit
le 20 ou le 21 de Madrid, et ne put arriver que le 28  Paris,
peut-tre le 29  Fontainebleau. Les courriers de Madrid mettaient
alors sept ou huit jours pour se rendre  Paris.]

[En marge: tat de la cour d'Espagne en 1807.]

On ne s'expliquerait pas ces circonstances tranges, si on ne revenait
en arrire pour prendre connaissance de ce qui se passait depuis une
anne  la cour d'Espagne. On a vu ailleurs (tome IV) le tableau de
cette cour dgnre, domine par un insolent favori, qui tait
parvenu  usurper en quelque sorte l'autorit royale, grce  la
passion qu'il avait inspire vingt ans auparavant  une reine sans
pudeur. S'il tait en Europe un lieu fait pour prsenter, dans tout ce
qu'il a de plus hideux, le spectacle de la corruption des cours,
c'tait assurment l'Espagne. Derrire les Pyrnes, entre trois mers,
presque sans communication avec l'Europe,  l'abri de ses armes et de
ses ides, au milieu d'une opulence hrditaire, qui avait sa source
dans les trsors du Nouveau-Monde, et qui entretenait la paresse de la
nation comme celle de ses princes; sous un climat ardent qui excite
les sens, plus que l'esprit, une vieille cour pouvait bien en effet
s'endormir, s'amollir et dgnrer, entre un clerg intolrant pour
l'hrsie mais tolrant pour le vice, et une nation habitue 
considrer la royaut, quoi qu'elle ft, comme aussi sacre que la
divinit elle-mme. Vers la fin du dernier sicle, un prince sage,
clair, laborieux, et un ministre digne de lui, Charles III et M. de
Florida-Blanca, avaient essay d'arrter la dcadence gnrale, mais
n'avaient fait que suspendre un moment le triste cours des choses.
Sous le rgne suivant l'Espagne tait descendue au dernier degr de
l'abaissement, bien que les belles qualits de la nation ne fussent
qu'engourdies. Le roi Charles IV, toujours droit, bien intentionn,
mais incapable de tout autre travail que celui de la chasse, regardant
comme un bienfait du ciel que quelqu'un se charget de rgner pour
lui; son pouse, toujours dissolue comme une princesse romaine du
Bas-Empire, toujours soumise  l'ancien garde du corps devenu prince
de la Paix, et lui gardant son coeur tandis qu'elle donnait sa
personne  de vulgaires amants que lui-mme choisissait; le prince de
la Paix toujours vain, lger, paresseux, ignorant, fourbe et lche,
manquant d'un seul vice, la cruaut, toujours dominant son matre en
prenant la peine de concevoir pour lui les molles et capricieuses
rsolutions qui suffisaient  la marche d'un gouvernement avili; le
roi, la reine, le prince de la Paix, avaient conduit l'Espagne  un
tat difficile  peindre. Plus de finances, plus de marine, plus
d'arme, plus de politique, plus d'autorit sur des colonies prtes 
se rvolter, plus de respect de la part d'une nation indigne, plus de
relations avec l'Europe qui ddaignait une cour lche, perfide et sans
volont; plus mme d'appui en France, car Napolon avait t amen par
le mpris  croire tout permis envers une puissance arrive  cet tat
d'abjection: telle tait l'Espagne en octobre 1807.

[En marge: Dcadence de la marine et des colonies espagnoles.]

Le premier intrt de la monarchie espagnole, depuis qu'enferme entre
les Pyrnes et les mers qui l'enveloppent, elle n'a plus 
s'inquiter ni des Pays-Bas ni de l'Italie, le premier intrt c'est
la marine, qui comprenait alors l'administration de ses colonies et
celle de ses arsenaux. Ses colonies ne contenaient ni soldats, ni
fusils pour armer les colons  dfaut de soldats. Ses capitaines
gnraux taient pour la plupart des officiers si timides et si
incapables, que le gouverneur des provinces de la Plata avait livr
sans combat Buenos-Ayres aux Anglais, et qu'il avait fallu qu'un
Franais, M. de Liniers,  la tte de cinq cents hommes, entreprt
lui-mme de chasser les envahisseurs; ce qu'il avait fait avec un
succs complet. Les Espagnols, indigns, avaient dpos le capitaine
gnral, et voulaient nommer  sa place M. de Liniers, qui n'avait
accept que le titre provisoire de commandant militaire. La chane des
Cordillires puisait en vain de mtaux ses riches flancs: l'or et
l'argent arrachs de ses entrailles gisaient inutiles dans les caves
des capitaineries gnrales. Il n'y avait pas un vaisseau espagnol qui
ost les aller chercher. Le gouverneur des Philippines, par exemple,
manquant de munitions, de vivres, d'argent pour en acheter, avait t
oblig de s'adresser au brave capitaine Bourayne, commandant la
frgate franaise _la Canonnire_, dont nous avons racont
prcdemment les beaux combats, pour lui procurer des piastres. Le
capitaine Bourayne en avait apport pour 12 millions aprs avoir fait
le trajet des Philippines au Mexique, et travers deux fois la moiti
du globe. Pour avoir  Madrid quelque peu de ce prcieux numraire
amricain, il fallait que le gouvernement espagnol en vendt des
sommes considrables aux tats-Unis,  la Hollande, quelquefois mme 
l'Angleterre, qui, en ayant indispensablement besoin pour elle-mme,
consentait  se charger du transport en Europe, et  donner une moiti
de la valeur  l'ennemi afin d'avoir l'autre moiti.

[En marge: Nombre et tat des vaisseaux composant la marine espagnole
sous Charles III et Charles IV.]

Quant  la marine elle-mme, voici quel tait son tat. Compose de 76
vaisseaux et 51 frgates sous Charles III, elle tait sous Charles IV
de 33 vaisseaux et 20 frgates. Sur ces 33 vaisseaux, il y en avait 8
 dtruire immdiatement, comme ne valant pas le radoub. Restaient 25,
dont 5 vaisseaux  trois ponts, bien construits et fort beaux; 11
vaisseaux de soixante-quatorze, mdiocres ou mauvais; 9 vaisseaux de
cinquante-quatre et de soixante-quatre, la plupart anciens et d'un
chantillon trop faible depuis les nouvelles dimensions adoptes dans
la construction navale. Les 20 frgates se divisaient en 10 armes ou
propres  l'tre, 10 mauvaises ou  radouber. Dans tout ce matriel
naval, il n'y avait que 6 vaisseaux prts  faire voile, ayant des
vivres pour trois mois  peine, des quipages incomplets, et leur
carne sale au point de ne pouvoir naviguer. C'taient les 6 vaisseaux
de Carthagne, arms et quips depuis trois ans, et n'ayant jamais
lev l'ancre que pour paratre  l'embouchure du port, et rentrer
immdiatement. Il ne se trouvait pas un vaisseau capable de prendre la
mer ni  Cadix ni au Ferrol.  Cadix il y avait  la vrit six
vaisseaux arms, mais privs de vivres et d'quipages. Les matelots ne
manquaient pas; mais, n'ayant pas de quoi les payer, on n'osait pas
les lever, et on les laissait sans emploi dans les ports. Le petit
nombre de ceux qu'on avait levs, au lieu d'tre  bord de l'escadre,
taient employs sur des chaloupes canonnires entre Algsiras et
Cadix pour protger le cabotage. Ainsi toute la marine espagnole, en
tat d'activit, se rduisait  6 vaisseaux arms et quips 
Carthagne (ceux-ci sans une seule frgate), et  6 arms  Cadix,
mais non quips. Sur 20 frgates il n'y en avait que 4 armes, et 6
capables de l'tre. L'avenir tait aussi triste que le prsent, car
dans toute l'Espagne il n'existait que deux vaisseaux en construction,
et placs depuis si long-temps sur chantier, qu'on ne les croyait pas
susceptibles d'achvement.

[En marge: Situation des arsenaux du Ferrol, de Cadix, de Carthagne.]

Les bois, les fers, les cuivres, les chanvres manquaient au Ferrol, 
Cadix,  Carthagne. Ces magnifiques arsenaux, construits sous
plusieurs rgnes, et dignes de la grandeur espagnole par leur tendue
autant que par leur appropriation  tous les besoins d'une puissante
marine, tombaient en ruines. Les ports s'envasaient. La superbe darse
de Carthagne se remplissait de sable et d'immondices. Les nombreux
canaux qui mettent le port de Cadix en communication avec les riches
plaines de l'Andalousie, se comblaient de vase et de dbris de
btiments. Il y avait de submerg dans ces canaux un vaisseau, _le
Saint-Gabriel_, deux frgates, une corvette, trois grandes gabares,
deux transports, et quantit d'embarcations. L'un des deux magasins de
l'arsenal de Cadix, dtruit depuis neuf ans par les flammes, n'avait
pas t reconstruit. Les bassins destins  mettre les vaisseaux  sec
se perdaient par les infiltrations. Sur deux bassins  Carthagne,
construits depuis cinquante ans, et rests sans rparations, l'un des
deux, pour tre tenu  sec, avait eu besoin qu'on brlt le bois de
plusieurs vaisseaux pour le service de la machine  puisement. Encore
_le Saint-Pierre d'Alcantara_, qu'on y rparait, avait-il failli tre
submerg. Les corderies de Cadix et de Carthagne taient les plus
belles de l'Europe; mais on n'avait pas mme quelques quintaux de
chanvre pour les occuper. Cependant Sville, Grenade, Valence
demandaient avec instance qu'on leur achett leurs chanvres demeurs
sans dbit. Les htres et les chnes de la Vieille-Castille, de la
Biscaye, des Asturies, destins au Ferrol; les chnes de la Sierra de
Ronda, destins  Cadix; les beaux pins de l'Andalousie, de Murcie, de
la Catalogne, destins  Carthagne et Cadix, abattus sur le sol, y
pourrissaient faute de transports pour les amener vers les chantiers
o ils devaient tre employs. Les matires manquaient non-seulement
parce qu'on n'en achetait pas, mais parce qu'on les vendait. Sous
prtexte de se dbarrasser des objets de rebut, l'administration du
port de Carthagne, pour se procurer de l'argent, et payer quelques
appointements, avait vendu les matires les plus prcieuses, surtout
des mtaux. La rgie de Carthagne, charge d'approvisionner
l'escadre, ne trouvait pas de vivres, parce qu'elle tait arrire de
13 millions de raux avec les fournisseurs. Les ouvriers dsertaient,
non par trahison, mais par besoin. Sur 5 mille ouvriers, il en restait
 peine 700  Carthagne. Les uns taient morts de l'pidmie qui
avait dsol les ctes d'Espagne quelques annes auparavant, les
autres avaient fui  Gibraltar, et allaient manger le pain de
l'Angleterre en la servant. Ceux de Cadix se voyaient par les mmes
causes considrablement diminus en nombre. On leur devait en 1807
neuf mois de paye, et ils taient rduits  tendre la main. Les
matelots taient de mme disperss  l'intrieur ou  l'tranger. Il y
en avait  qui il tait d vingt-sept mois de solde. Le peu de
ressources dont on pouvait disposer servait  appointer un tat-major
qui et suffi  plusieurs grandes marines. On comptait dans cet
tat-major un grand amiral, 2 amiraux, 29 vice-amiraux, 63 officiers
rpondant au grade de contre-amiral, 80 capitaines de vaisseau, 134
capitaines de frgate, plus 12 intendants, 6 trsoriers, 11
commissaires-ordonnateurs, 74 commissaires de marine, tout cela pour
une puissance maritime rduite  33 vaisseaux et 20 frgates, sur
lesquels 6 vaisseaux et 4 frgates seulement arms et quips! Voil
o en tait arrive la marine de l'une des nations du globe les plus
naturellement destines  la mer, d'une nation insulaire presque
autant que les Anglais, ayant de plus beaux ports que les leurs, tels
que le Ferrol, Cadix, Carthagne; des bois que les Anglais n'ont pas,
tels que les chnes de la Vieille-Castille, de Lon, de la Biscaye,
des Asturies, de la Ronda; les pins de l'Andalousie, de Murcie, de
Valence, de la Catalogne; des matires de tout genre, telles que les
fers des Pyrnes, les cuivres du Mexique et du Prou; les chanvres de
Valence, Grenade, Sville; enfin des ouvriers habiles et nombreux, des
matelots braves, des officiers capables, comme Gravina, de mourir en
hros! Tous ces faits que nous venons de rapporter, on les connaissait
 peine  Madrid[20]. Quand on demandait  l'administration espagnole
combien il existait de vaisseaux, ou construits, ou arms, ou quips,
elle ne pouvait le dire. Quand on lui demandait  quelle poque telle
division serait prte  lever l'ancre, elle tait encore plus
embarrasse de rpondre. Tout ce que le gouvernement savait, c'est que
la marine tait nglige. Il le savait, et le voulait mme. La marine
lui paraissait un intrt secondaire, secondaire pour une nation qui
avait  dfendre les Florides, le Mexique, le Prou, la Colombie, la
Plata, les Philippines! L'entreprise de lutter contre l'Angleterre lui
paraissait une chimre, une chimre quand la France et l'Espagne
coalises avaient des ports tels que Copenhague, le Texel, Anvers,
Flessingue, Cherbourg, Brest, Rochefort, le Ferrol, Lisbonne, Cadix,
Carthagne, Toulon, Gnes, Tarente, Venise, et en pouvaient faire
sortir 120 vaisseaux de ligne! Le gouvernement, c'est--dire le prince
de la Paix, avait quelquefois l'indignit de dverser lui-mme la
raillerie sur la marine espagnole; il avait des moqueries au lieu de
larmes pour Trafalgar! C'est qu'au fond il dtestait la France, cette
allie importune, qui lui reprochait sans cesse sa criminelle inertie;
et il prfrait l'Angleterre, qui lui faisait esprer, s'il trahissait
la cause des nations maritimes, le repos si commode  sa lchet.
Aussi, tandis qu'il affectait de mpriser la marine, moyen de lutter
contre l'Angleterre, il tmoignait une grande estime pour l'arme de
terre, moyen de rsister aux conseils de la France. Le prince de la
Paix parlait volontiers de ses grenadiers, de ses dragons, de ses
hussards! Voici pourtant o en tait cette arme, objet de sa
prdilection:

[En marge: tat de l'arme espagnole en 1807.]

L'arme espagnole se composait d'environ 58 mille hommes d'infanterie
et d'artillerie, de 15  16 mille hommes de cavalerie, de 6 mille
gardes royaux, de 11 mille Suisses, 2 mille Irlandais, et enfin de 28
mille soldats de milices provinciales, en tout 120 mille hommes  peu
prs, pouvant fournir 50  60 mille combattants au plus. L'infanterie
tait faible, chtive, et recrute en partie dans le rebut de la
population. La cavalerie, forme avec des sujets mieux choisis,
n'tait monte qu'en trs-petite partie, la belle race des chevaux
espagnols, si ardents et si doux, tombant chaque jour en dcadence.
Les gardes royaux, espagnols et wallons, prsentaient la seule troupe
vraiment imposante. Les milices, composes de paysans qui n'taient
pas exercs, qui ne pouvaient pas tre dplacs, n'taient presque
d'aucun usage. Les auxiliaires suisses taient comme partout, une
troupe de mtier, fidle et solide. Aussi, aprs avoir dfalqu les 14
mille hommes envoys dans le nord de l'Allemagne, il ne restait pas
plus de 15  16 mille hommes  diriger vers le Portugal, sur les 26
mille promis par le trait de Fontainebleau. Les prsides d'Afrique,
notamment Ceuta, ce redoutable vis--vis de Gibraltar, dont la prise
par les Anglais ou les Maures aurait fini par rendre impossible le
passage de la Mditerrane dans l'Ocan, ne contenaient ni garnisons
ni vivres.  Ceuta, au lieu de 6 mille hommes de garnison, prescrits
par les rglements et l'usage, il y en avait 3 mille. Au fameux camp
de Saint-Roch, devant Gibraltar, on comptait tout au plus 8  9 mille
hommes. Le reste de l'arme espagnole, rpandu dans les provinces, y
tait employ  faire le service de la police, attendu qu'il
n'existait pas alors de gendarmerie en Espagne. La runion d'une arme
quelconque et t impossible, car les 14 mille hommes envoys en
Allemagne, les 16 mille achemins vers le Portugal, absorbaient
presque entirement la portion disponible des troupes rgulires. Du
reste tout ce personnel de guerre, mal vtu, mal nourri, rarement
pay, dpourvu d'mulation, d'esprit militaire, d'instruction, tait
un corps sans me. L comme dans la marine l'tat-major dvorait
presque toutes les ressources. Il comptait un gnralissime, 5
capitaines gnraux rpondant au grade de marchal, 87 lieutenants
gnraux, 127 marchaux de camp, 252 brigadiers (grade intermdiaire
entre celui de marchal de camp et celui de colonel) et un nombre
inconnu de colonels, car il y en avait dont le titre tait rel,
d'autres provisoire, ou honorifique, et, compris les uns et les
autres, on ne parlait pas de moins de deux mille. Voil ce qui restait
de ces redoutables bandes qui avaient fait trembler l'Europe aux
quinzime et seizime sicles! Voil aussi  quoi servait la
prdilection marque du prince de la Paix pour l'arme!

[Note 20: Le gouvernement espagnol ne savait rien, en effet, ou
presque rien des dtails que nous rapportons sur l'tat de la marine,
et de ceux que nous allons rapporter sur l'arme et sur les finances.
Napolon en connaissait la plus grande partie par ses agents, qui
taient fort nombreux, et fort stimuls par son incessante curiosit.
Mais leurs rapports n'taient pas la seule source de ses informations.
Lorsque, quelques mois plus tard, il entra en Espagne, les faits
relatifs  la marine furent entirement connus, grce  une inspection
ordonne dans les ports, et  un travail prcieux de M. Muos, le plus
habile ingnieur de la marine espagnole. Un semblable travail sur
l'arme fut ordonn  M. O'Farrill, et sur les finances  M. d'Azanza.
Ce travail, excut avant l'insurrection gnrale de l'Espagne, eut
pour lments, quant  l'arme, des inspections gnrales; quant aux
finances, les papiers de la caisse de consolidation. Le tout fut
envoy avec les pices probantes  Napolon, qui pendant plusieurs
mois gouverna l'Espagne de son palais de Bayonne. L, tout
s'claircit, et on sut exactement ce qu'on souponnait d'ailleurs,
l'tat dplorable de l'administration espagnole. C'est dans le recueil
volumineux et trs-curieux de ces papiers, runis au Louvre avec les
papiers de Napolon, que sont puiss les renseignements authentiques
que je donne ici sur les affaires administratives de l'Espagne. J'ai
fait de tous ces tats une soigneuse confrontation, qui ne me permet
pas de concevoir un seul doute sur leur exactitude. MM. Muos,
O'Farrill, d'Azanza, n'crivant ni pour le public, ni pour une
assemble, ne soutenant de polmique avec personne, faisant connatre
purement et simplement les ressources dont on pouvait disposer,
taient forcs de dire la vrit, qu'ils n'avaient aucun intrt 
cacher, et l'appuyaient au surplus de documents irrfragables, tels
que des inspections de la veille, ou des registres et des tats de
caisse. Du reste,  peu de chose prs, leurs renseignements
concordrent avec ce que les agents de Napolon lui avaient
antrieurement appris. L'tude de tous ces documents m'a donc permis
de tracer un tableau complet de l'tat de la monarchie espagnole, qui
ne pourrait pas tre trac aujourd'hui en Espagne; car les documents
ont pass en France au moment de l'invasion, et y sont rests depuis.
J'ai cru ce tableau utile, ncessaire mme  l'intelligence des
vnements; et c'est pour cela que je me suis donn la peine de le
composer, et que je donne  mes lecteurs celle de le lire.]

[En marge: Dtresse des finances espagnoles.]

[En marge: tat du commerce et de l'agriculture de l'Espagne.]

[En marge: Caractre de la nation espagnole.]

Quant aux finances, qui avec les forces de terre et de mer forment le
complment de la puissance d'un tat, elles rpondaient  la situation
de ces forces, et servaient  l'expliquer. On devait  la Hollande, 
la Banque, au public, aux grandes fermes, en emprunts  chances
fixes et annuelles 114 millions, en arrirs de solde et
d'appointements 111 millions, en vals royaux (papier-monnaie, qui
perdait 50 pour cent) 1 milliard 33 millions, ce qui prsentait une
dette exigible de 1,258 millions, partie chant prochainement, partie
tout de suite, et pouvant tre qualifie de _criarde_; car pour un
gouvernement, 110 millions d'arrirs de solde et d'appointements, 32
millions dus aux grandes fermes, 8 millions promis mois par mois  la
France et non pays, 7 millions d'intrts annuels dus  la Hollande,
7 millions d'intrts de vals non servis, pouvaient bien s'appeler
des dettes _criardes_. Les dpenses et les revenus se composaient
comme il suit: 126 millions de revenus, et 159 millions de dpenses,
offrant par consquent un dficit annuel de 33 millions, c'est--dire
du cinquime des besoins. Les impts taient fort mal assis. Les
douanes, les tabacs, les salines, les octrois supportaient les
principales charges. La terre, grce  ses propritaires, nobles ou
prtres pour la plupart, ne payait que la dme au profit du clerg.
Avec un tel systme d'impt on n'aurait obtenu que cent millions de
produits, si l'Amrique n'avait fourni un supplment de 25 ou 26
millions. L'Espagne contribuait pour des sommes beaucoup plus
considrables, mais qui restaient en grande partie dans les mains des
collecteurs du revenu public. L'industrie, depuis long-temps dtruite,
ne produisait plus ni belles soieries, ni belles draperies, malgr les
mriers de l'Andalousie et les magnifiques troupeaux de la race
espagnole. Quelques fabriques de toiles de coton, en Catalogne,
taient plutt un prtexte pour la contrebande qu'une industrie
relle, car alors comme aujourd'hui, elles servaient  attribuer
mensongrement une origine espagnole aux cotonnades anglaises. Le
commerce tait ruin, car il se trouvait rduit  quelques changes
clandestins de piastres, dont la sortie tait dfendue, contre des
marchandises anglaises, dont l'entre tait dfendue galement, et 
l'importation (celle-ci permise) de certains produits du luxe
franais. L'approvisionnement des colonies et de la marine, qui seul
depuis long-temps entretenait encore un reste d'activit dans les
ports de l'Espagne, tait devenu nul par la guerre. La contrebande
anglaise dans l'Amrique du sud, rendue plus facile depuis la conqute
de la Trinit, y suffisait. L'agriculture, arrire dans ses procds,
difficilement modifiable par les nouvelles mthodes,  cause de la
chaleur du climat, et d'un manque d'eau presque absolu, ravage en
outre par la _mesta_, c'est--dire par la migration annuelle de sept 
huit millions de moutons du nord au midi de la Pninsule, prsentait
depuis des sicles un tat stationnaire. Ainsi le peuple tait pauvre,
la bourgeoisie ruine, la noblesse obre, et le clerg lui-mme,
quoique richement dot, et plus nombreux  lui seul que l'arme et la
marine, souffrait aussi de la vente du septime de ses biens, demande
et obtenue en cour de Rome,  cause de la dtresse publique. Mais sous
cette misre gnrale, il y avait une nation forte, orgueilleuse,
aussi fire du souvenir de sa grandeur passe que si cette grandeur
existait encore; ayant perdu l'habitude des combats, mais capable du
plus courageux dvouement; ignorante, fanatique, hassant les autres
nations; sachant nanmoins que de l'autre ct des Pyrnes il
s'tait opr d'utiles rformes, accompli de grandes choses; appelant
et craignant tout  la fois les lumires de l'tranger; pleine en un
mot de contradictions, de travers, de nobles et attachantes qualits,
et dans le moment ennuye au plus haut point de son oisivet
sculaire, dsole de ses humiliations, indigne des spectacles
auxquels elle assistait!

[En marge: Fortune et conduite prive du prince de la Paix.]

C'est en prsence d'une nation si prs de perdre patience que l'inepte
favori, dominateur de la paresse de son souverain, des vices de sa
souveraine, poursuivait le cours de ses turpitudes. Tandis qu'on
manquait de numraire, dans un pays qui possdait le Mexique et le
Prou, et qu'on y supplait avec un papier-monnaie discrdit,
Emmanuel Godoy, par un vague pressentiment, accumulait chez lui des
sommes en or et en argent, que la libre disposition de toutes les
ressources du trsor lui permettait d'amasser, et que le bruit public
exagrait follement, car on parlait de plusieurs centaines de millions
entasss dans son palais. Ainsi, tandis qu'on se sentait misrable, on
croyait toute la richesse nationale runie chez Emmanuel Godoy. Au
scandale public de ses relations adultres avec la reine, se
joignaient de bien autres scandales encore. Aprs avoir pous dona
Maria-Luisa de Bourbon, infante d'Espagne, propre nice de Charles
III, cousine-germaine de Charles IV, soeur du cardinal de Bourbon,
qu'il avait choisie pour se rapprocher du trne, et qu'il ngligeait
par dgot de ses modestes vertus, il tait publiquement attach, par
mariage suivant les uns, par une longue habitude suivant les autres,
 une demoiselle, nomme Josefa Tudo, dont il avait plusieurs
enfants. Il avait voulu donner  cette liaison une sorte de
conscration, en faisant nommer mademoiselle Josefa Tudo comtesse de
Castillo-Fiel (Chteau-Fidle), et en ajoutant  ce titre une
grandesse pour l'an de ses enfants. Il la comblait de richesses,
l'entourait d'une sorte de puissance; car c'tait auprs d'elle qu'on
allait le voir, quand on dsirait l'entretenir en libert; c'tait
chez elle que les agents de la diplomatie europenne allaient chercher
leurs informations; c'tait de ses propos que les ambassadeurs
remplissaient leurs dpches; et, tout en panchant auprs d'elle les
soucis, les chagrins, les anxits dont son aveugle lgret ne le
sauvait pas, il trouvait encore dans la jeunesse et la beaut d'une
soeur de mademoiselle Tudo des plaisirs qui mettaient le comble aux
scandales de sa vie. Et toute l'Espagne connaissait ces honteux
dsordres! la reine elle-mme les connaissait et les supportait! Le
roi seul les ignorait, et remerciait le ciel de lui avoir envoy un
homme qui travaillait et gouvernait pour lui!

[En marge: Caractre et situation du prince des Asturies, depuis
Ferdinand VII.]

La malheureuse nation espagnole ne sachant, entre un favori insolent,
une reine coupable, un roi imbcile,  qui donner son coeur, l'avait
donn  l'hritier de la couronne, le prince des Asturies, depuis
Ferdinand VII, qui n'tait pas beaucoup plus digne que ses parents de
l'amour d'un grand peuple. Ce prince, alors g de 23 ans, tait veuf
d'une princesse de Naples, morte, disait-on, d'un poison administr
par la haine de la reine et du favori; ce qui tait faux, mais admis
comme vrai par toute l'Espagne. Repouss par sa mre qui dans sa
tristesse habituelle croyait apercevoir un blme, par le prince de la
Paix qui croyait y dcouvrir une jalousie d'autorit, opprim par tous
les deux, oblig de chercher autour de lui un refuge, il l'avait
trouv auprs de sa jeune pouse, et s'tait vivement attach  elle.
Comme les deux maisons de Naples et d'Espagne se hassaient
mortellement, et que la jeune princesse arrivait  l'Escurial avec les
sentiments puiss dans sa famille, elle n'avait pas contribu 
ramener Ferdinand  ses parents, et avait, au contraire, foment
l'aversion qu'il nourrissait pour eux. Aussi, dans sa mdiocrit
d'esprit et de coeur, accueillant tout bruit conforme  sa haine,
Ferdinand croyait avoir t priv par un crime de la femme qu'il
aimait, et il imputait ce crime  sa mre, ainsi qu'au favori adultre
qui la dominait. On comprend tout ce qu'il devait fermenter de
passions dans ces mes vulgaires, ardentes et oisives. Le prince tait
gauche, faible et faux, dou pour tout esprit d'une certaine finesse,
pour tout caractre d'un certain enttement. Mais, aux yeux d'une
nation passionne, ayant besoin d'aimer l'un de ses matres, et
d'esprer que l'avenir vaudrait mieux que le prsent, sa gaucherie
passait pour modestie, sa sauvage tristesse pour le chagrin d'un fils
vertueux, son enttement pour fermet, et, sur le bruit de quelque
rsistance oppose  divers actes du prince de la Paix, on s'tait plu
 lui prter les plus nobles et les plus fortes vertus.

[En marge: Maladie de Charles IV dans l'hiver de 1807, et consquences
de cette maladie.]

Dans le courant de 1807, la nouvelle se rpandit tout  coup que la
sant du roi dclinait rapidement, et que sa fin approchait. Les
apparences en effet taient alarmantes. Ce roi, honnte et aveugle, ne
se doutait pas de toutes les bassesses qui  son insu dshonoraient
son rgne. Dou nanmoins d'un certain bon sens, il voyait bien qu'il
y avait des malheurs autour de lui; car, quoi qu'on ft pour le
tromper, la perte de la Trinit, le dsastre de Trafalgar, le
papier-monnaie substitu  l'argent, ne pouvaient pas prendre
l'apparence de la prosprit et de la grandeur. Il accusait les
circonstances, et demeurait convaincu que, sans le prince de la Paix,
tout serait all plus mal. Au fond il tait triste et malade. On crut
sa mort prochaine. La nation, sans lui vouloir du mal, vit dans cette
mort la fin de ses humiliations; le prince des Asturies, la fin de son
esclavage; la reine et Godoy, la fin de leur pouvoir. Pour ces
derniers, c'tait plus que le terme d'un pouvoir usurp, c'tait une
catastrophe; car ils supposaient que le prince des Asturies se
vengerait, et ils mesuraient cette vengeance  leurs propres
sentiments. C'est pour ce motif que le prince de la Paix avait attach
tant de prix  devenir souverain des Algarves.

[En marge: Efforts de la reine et du prince de la Paix pour dominer
Ferdinand par un mariage.]

[En marge: Nouveaux pouvoirs attribus au prince de la Paix, et
tentative pour changer l'ordre de successibilit au trne.]

[En marge: Emmanuel Godoy cr grand amiral d'Espagne.]

Divers moyens furent successivement imagins par la reine et par le
favori pour se garantir contre les dangers qu'ils prvoyaient. D'abord
ils songrent  s'emparer du prince des Asturies, et  lui faire
contracter un mariage qui le plat sous leur influence. Pour
l'accomplissement de ce dessein ils jetrent les yeux sur dona
Maria-Theresa de Bourbon, soeur de dona Maria-Luisa, princesse de la
Paix. Ils pensrent qu'en pousant cette infante, Ferdinand, devenu
beau-frre d'Emmanuel Godoy, serait ou ramen, ou contenu. Mais
Ferdinand opposa  ce projet des refus invincibles et mme
outrageants.--Moi, dit-il, devenir beau-frre d'Emmanuel Godoy,
jamais! Ce serait un opprobre!--Ces refus, exprims en un tel langage,
redoublrent les anxits de la reine et du favori. Ils ne songrent
plus qu' se prmunir contre les consquences de la mort du roi,
suppose alors beaucoup plus prochaine qu'elle ne devait l'tre. Le
prince de la Paix tait dj gnralissime de toutes les armes
espagnoles. Il rsolut, et la reine accueillit cette rsolution avec
empressement, de se donner de nouveaux pouvoirs, afin de runir peu 
peu toutes les prrogatives de la royaut dans ses mains, et
d'exclure, quand il se croirait assez fort, Ferdinand du trne. Il
voulait le faire dclarer inhabile  rgner, transporter la couronne
sur une tte plus jeune, amener ainsi la ncessit d'une rgence, et
s'attribuer cette rgence  lui-mme, ce qui aurait assur la
continuation du pouvoir qu'il exerait depuis tant d'annes. Ce plan
une fois arrt, on commena par complter l'autorit nominale du
prince, car son autorit relle tait depuis long-temps aussi entire
qu'elle pouvait l'tre. On persuada au roi que, grce  Emmanuel
Godoy, l'arme se trouvait dans un tat florissant, mais qu'il n'en
tait pas ainsi de la marine; que celle-ci avait besoin de recevoir
l'influence du gnie qui soutenait la monarchie espagnole; que la
placer sous l'autorit directe du prince de la Paix, ce serait rendre
sa rorganisation certaine, et procurer une vive satisfaction au
puissant Empereur des Franais, lequel se plaignait sans cesse de la
dcadence de la marine espagnole. Charles IV adopta cette proposition
avec la joie qu'il mettait toujours  se dpouiller de son autorit en
faveur d'Emmanuel Godoy, et celui-ci, par un dcret royal, fut
gratifi du titre de GRAND AMIRAL, titre qu'avaient port l'illustre
vainqueur de Lpante, don Juan d'Autriche, et plus rcemment encore
l'infant don Philippe, frre de Charles III.  ce titre, qui confrait
 Emmanuel Godoy le commandement de toutes les forces de mer, outre le
commandement de toutes les forces de terre qu'il avait dj, on ajouta
celui d'ALTESSE SRNISSIME. Il fut form autour du prince,  l'effet
de le seconder, un conseil d'amiraut compos de ses cratures, et
malgr la misre publique on dcida qu'un palais, dit de l'Amiraut,
serait difi pour lui, dans le plus beau quartier de Madrid. Ainsi
pour tout bienfait la marine vit crer de nouvelles charges, propres
uniquement  aggraver sa dtresse.

[En marge: Au titre de grand amiral, le prince de la Paix joint celui
de colonel gnral de la maison militaire du roi.]

Ce n'tait pas assez que de runir dans les mains du prince de la Paix
le commandement de toutes les forces de la monarchie, on voulut le
rendre matre du palais, et en quelque sorte de la personne du roi. On
insinua  celui-ci que son fils dnatur, dtach de ses parents par
les funestes influences de la maison de Naples, entour de sujets
perfides, tait chaque jour plus  craindre; que l'esprit de dsordre,
particulier au sicle, seconderait peut-tre ses mauvais projets, et
qu'il fallait que la puissante main d'Emmanuel (c'est ainsi que
Charles IV le nommait dans sa confiante amiti) s'tendt sur la
demeure royale, pour la prserver de tout pril. En consquence le
prince fut encore nomm colonel gnral de la maison militaire du roi.
Ds cet instant il commandait dans le palais mme, et il tait le chef
de toutes les troupes composant la garde royale.  peine avait-il reu
ce nouveau titre, qui compltait sa toute-puissance, qu'il se hta de
faire subir des rformes aux divers corps de la garde. Il existait,
indpendamment de deux rgiments  pied, l'un dit des gardes
espagnoles, l'autre des gardes wallones, lesquels prsentaient un
effectif de six mille hommes, un rgiment de cavalerie qu'on appelait
les carabiniers royaux, et ensuite une troupe d'lite qui tait celle
des gardes du corps, distribue en quatre compagnies, l'_espagnole_,
la _flamande_, l'_italienne_, l'_amricaine_, rappelant par leurs
titres toutes les anciennes dominations espagnoles. Ce corps, le plus
clair de tous, grce au choix des hommes dont il tait compos, et
bon juge de ce qui se passait en Espagne, n'inspirait pas au prince de
la Paix une entire confiance. Le prince imagina de le dissoudre, sous
prtexte de faire cesser des dnominations qui ne rpondaient plus 
la ralit des choses, et de le former en deux compagnies seulement,
dsignes par les titres de _premire_ et _seconde_. Il profita de
l'occasion pour en faire sortir tous les sujets dont il se dfiait, et
particulirement beaucoup d'migrs franais, qui avaient cherch
asile auprs des Bourbons d'Espagne, et qui, dvous de corps et d'me
au bon Charles IV, taient cependant,  cause de leur meilleure
ducation, plus capables que les autres de juger l'indigne
administration qui dshonorait la monarchie. Emmanuel Godoy en les
excluant cartait d'honntes gens qu'il redoutait, et donnait cours 
sa haine  chaque instant croissante contre la France.

[En marge: Intrigues du prince de la Paix auprs des conseils de
Castille et des Indes pour s'assurer la rgence.]

Emmanuel Godoy ne se borna pas  cette mesure. Il cra son frre grand
d'Espagne, et le nomma colonel du rgiment des gardes espagnoles.
Enfin il choisit pour lui-mme une garde dans les carabiniers royaux.
Toutes ces prcautions prises, il fit sonder, l'un aprs l'autre les
membres du conseil de Castille dont il croyait pouvoir disposer, afin
de les prparer  un changement dans l'ordre de successibilit au
trne. Les conseils de Castille et des Indes taient deux corps qui
tempraient l'autorit absolue des rois d'Espagne, comme les
parlements tempraient celle des rois de France. Cependant il y avait
une diffrence dans leurs attributions; car, outre une juridiction
d'appel qui leur appartenait sur tous les tribunaux du royaume, ils
avaient des attributions administratives, le conseil de Castille
relativement aux affaires intrieures du royaume, le conseil des Indes
relativement aux vastes affaires des possessions d'outre-mer. Par une
suite sculaire de la confiance royale, et du besoin qu'a toute
royaut de s'entourer d'un certain assentiment public, aucune grande
affaire de la monarchie n'tait rsolue sans prendre l'avis de ces
deux conseils. Le prince de la Paix, qui avait dj introduit dans
leur sein bon nombre de ses cratures, voulait naturellement s'assurer
leur concours pour ses projets criminels. Mais tout asservis qu'ils
taient, ils paraissaient peu enclins  se prter  un changement dans
l'ordre de succession au trne. On continuait toutefois  les
travailler secrtement, et on pratiquait les mmes menes auprs des
colonels des rgiments. Le langage auprs des uns et des autres
consistait  dire que le prince des Asturies tait  la fois incapable
et mchant, et qu' la mort du roi la monarchie ne pouvait tomber sans
pril entre des mains aussi malfaisantes qu'inhabiles.

Le prince de la Paix tendait ses intrigues fort au del de la cour
d'Espagne. Quoiqu'il dtestt la France, pour les conseils importuns
et svres qu'il en recevait, il savait que toute force tait en elle,
et que les projets auxquels il attachait son salut seraient
chimriques s'ils n'avaient l'appui de Napolon. Il cherchait donc 
se l'assurer par mille bassesses, surtout depuis la fameuse
proclamation dont le souvenir troublait son sommeil. Ayant appris que
Napolon, qui aimait  monter des chevaux espagnols, venait de perdre
 la guerre l'un de ceux que le roi d'Espagne lui avait donns, il lui
en avait offert quatre, choisis parmi les plus beaux du royaume. Se
faisant de la cour impriale une ide fausse, emprunte  la cour de
Madrid, il s'tait imagin que les influences secondaires valaient la
peine d'y tre conquises, que Murat tait le premier homme de l'arme,
qu'il jouissait de beaucoup d'ascendant sur Napolon, et il avait
song  l'acqurir. Il avait par ce motif entam avec lui une
correspondance secrte[21], appuye par des prsents, et notamment
par l'envoi de chevaux superbes. L'imprudent Murat de son ct,
croyant utile de nouer des relations partout o des couronnes
pouvaient venir  vaquer, avait mis de l'empressement  se mnager
dans la Pninsule un aussi puissant ami que le prince de la Paix. La
couronne de Portugal, qui paraissait devoir tre bientt vacante,
n'tait pas trangre  ce calcul.

[Note 21: Il existe au Louvre des chantillons de cette
correspondance, dont Napolon s'tait procur la communication, soit
par Murat lui-mme, soit par son active surveillance. Ces chantillons
donnent une singulire ide de la bassesse du prince de la Paix. Nous
citons, pour faire mieux connatre ce personnage, son caractre et ses
vues, la lettre suivante, reproduite avec toutes les fautes de langage
qu'elle contient. On jugera mieux ainsi du genre d'ducation que
recevaient  cette poque les personnages composant la cour d'Espagne.

_ Son Altesse Impriale et Royale le grand-duc de Berg._

La lettre de V. A. I., date le 7 dcembre,  Venise, est pour moi la
preuve la plus haute du caractre minent qui constitue le coeur d'un
grand prince comme V. A. I. Je n'ai jamais dout des vertus qui la
caractrisent, et jamais mon me sentit la basse ide de la mfiance.
Oui, prince, j'ai jur  V. A. fidlit dans l'amiti dont elle
m'honore, et ma correspondance durera autant que mon existence.

J'avais le plus grand regret  garder avec V. A. I. un secret auquel
je m'ai vu forc par la parole de mon souverain, signe dans un trait
avec S. M. I. et R. Ma reconnaissance  V. A. I. me l'aurait fait
dceler si l'Empereur ne l'aurait pas exig. Mais puisque je dois
croire que V. A. I. en est informe maintenant, je ne puis que lui
dvoiler mes sentiments. C'est  prsent que je commence  jouir de la
tranquillit que me prsente un trait qui me met sous la protection
de l'Empereur. Rien ne me saurait tre ncessaire du vivant de mon
roi, puisque Sa Majest m'honore de sa plus singulire estime; mais si
malheureusement elle venait  dcder, ce serait alors que mes ennemis
tcheraient de fltrir mes services et de dtruire ma rputation. Je
n'ai au monde d'autre ami que dans V. A. I., et quoique je sois
persuad que son pouvoir m'aurait sauv de l'affliction, je
considrais toutefois que ses efforts n'auraient t assez puissants
pour viter le premier coup de l'infamie. Que V. A. I. voie donc si ce
qui a t convenu dans le trait me doit tre d'un prix inestimable!
C'est pour a que j'ose prendre la libert d'exprimer  S. M. I. et R.
ma reconnaissance dans la lettre ci-jointe. Je me serais empress de
m'acquitter auparavant de ce respectable devoir, si l'expression du
trait lui-mme ne s'y aurait pas oppos.

J'attends avec la plus grande impatience les explications que V. A.
I. veut bien m'offrir aussitt aprs son arrive  Paris, et puisque
S. M. I. et R. a dmontr qu'il verrait avec plaisir que le roi, mon
matre, distingue avec la Toison-d'Or le marchal Duroc, j'ai
l'honneur de l'accompagner  cette lettre, et en mme temps V. A. I.
en trouvera une autre ci-jointe pour que l'Empereur veuille bien la
donner au roi de Westphalie, en dmonstration de l'alliance qui existe
de fait entre S. M. C. et tous les souverains de la maison de S. M. I.
et R.

Le procs contre les criminels sducteurs du prince des Asturies est
poursuivi d'aprs les dispositions de nos lois, parce que le roi a
bien voulu se dmettre de son autorit souveraine par laquelle elle
pouvait les juger par soi-mme, et laissant aux juges la libert de
consulter  S. M. leur sentence. Ils ont tous encouru la peine d'tre
dpouills de leurs dignits, et les deux les plus inculps ont mrit
la peine capitale; mais la reine a dispos la volont du roi  la
clmence, et le dernier supplice sera commut dans une prison
perptuelle, et pour les autres ils seront dports hors du royaume.
On a eu le soin de ne faire la moindre mention d'aucun des sujets de
S. M. I. et R. par gard  ce qu'elle a fait signifier.

Il m'est fort sensible de ne pouvoir crire  V. A. I. dans sa
langue, mais je ne veux pas me priver de la satisfaction de lui
adresser ma lettre originelle avec cette traduction littrale. Il
n'est pas possible de transcrire le langage du coeur, mais dans le
mien se trouvent empreintes la reconnaissance et l'admiration avec
lesquelles aura toujours pour V. A. I. la plus haute considration

  Son invariable serviteur,
                                                              MANUEL.

 San Lorenzo, ce 26 dcembre 1807.]

[En marge: Projet conu par les amis de Ferdinand, et consistant 
invoquer la protection de Napolon.]

Les menes du prince de la Paix pour changer l'ordre de successibilit
au trne, si secrtes qu'elles fussent, n'avaient pas laiss que de
transpirer  Madrid, et, jointes  une accumulation de titres sans
exemple, elles avaient donn l'veil aux esprits. Le prince des
Asturies, aussi exaspr qu'alarm, s'tait ouvert de sa situation 
quelques amis, sur lesquels il croyait pouvoir compter. Les principaux
taient son ancien gouverneur, le duc de San Carlos, grand-matre de
la maison du roi, fort honnte personnage, n'ayant d'autre mrite que
celui d'homme de cour; le duc de l'Infantado, l'un des plus grands
seigneurs de l'Espagne, militaire n'exerant pas son tat, ayant de
l'ambition, peu de talents, des intentions droites, et entour d'une
considration universelle; enfin un ecclsiastique qui avait enseign
au prince le peu que celui-ci savait, le chanoine Escoquiz, relgu
alors  Tolde, o il tait membre du chapitre archipiscopal. Ce
dernier tait un prtre bel-esprit, fort instruit dans les lettres,
trs-peu dans la politique, aimant tendrement son lve, en tant fort
aim, dsol de la situation  laquelle il le voyait rduit, rsolu 
l'en tirer par tous les moyens, et, quoique trs-bien intentionn,
sensible cependant  la perspective qui s'ouvrait devant lui d'tre un
jour l'ami, le directeur de conscience du roi d'Espagne. C'est dans la
socit de ces personnages et de quelques femmes de cour attaches 
la dfunte princesse des Asturies, que Ferdinand panchait les amers
sentiments dont il tait plein. Le chanoine Escoquiz tant absent, on
le manda secrtement  Madrid, parce que, aux yeux de Ferdinand et de
sa petite cour, il passait pour le plus capable de donner un bon
conseil. De ce qu'il tait plus lettr que les autres, de ce qu'il
entendait Virgile et Cicron, et connaissait les auteurs franais,
degr de science peu ordinaire  la cour d'Espagne, on croyait que,
dans ce labyrinthe d'intrigues affreuses, il dirigerait mieux le
prince opprim. Le chanoine tant arriv de Tolde, on convint que,
dans le grave pril qui le menaait, le prince n'avait qu'une
ressource, c'tait de se jeter aux pieds de Napolon, d'invoquer sa
protection, et, pour se l'assurer d'une manire plus complte, de lui
demander  pouser une princesse de la famille Bonaparte. Le chanoine
Escoquiz voyait dans une pareille alliance deux avantages: le
premier, de se mnager un protecteur tout-puissant; le second,
d'atteindre le but que Napolon devait avoir en vue, celui de
rattacher l'Espagne  sa dynastie par des liens troits et solides. Ce
conseil fut cout, bien qu'il ne ft pas du got de Ferdinand. Le
jeune prince, en effet, nourrissait au fond du coeur les moins bonnes
des passions espagnoles, et spcialement une haine farouche contre les
nations trangres, surtout contre la rvolution franaise et son
illustre chef. Ces passions qui lui taient naturelles avaient t
encore fomentes par la princesse de Naples, son pouse. Cependant,
plein de confiance dans les lumires du chanoine Escoquiz, il adopta
son avis et rsolut de s'y conformer. Le chanoine avait voyag, visit
la France, et il avait pour celle-ci, pour Napolon, les sentiments
que devait prouver un Espagnol clair. Il dirigeait donc tant qu'il
pouvait les regards de Ferdinand vers la France et vers Napolon.

Mais si le prince de la Paix avait le moyen d'tablir des relations de
tout genre avec la cour de France, le prince des Asturies, au
contraire, ordinairement relgu  l'Escurial, entour d'une
surveillance continuelle, n'avait aucun moyen de faire parvenir
jusqu' Napolon ses penses et ses dsirs. Lui et les siens
imaginrent de s'adresser  l'ambassadeur de France, M. de
Beauharnais.

[En marge: Rle et caractre de M. de Beauharnais, ambassadeur de
France  Madrid.]

M. de Beauharnais, frre du premier mari de l'impratrice Josphine,
avait remplac en 1806 le gnral Beurnonville  Madrid. C'tait un
esprit mdiocre, un ambassadeur gauche et parcimonieux, peu propre
aux finesses de son tat, et moins encore au genre de reprsentation
que cet tat commande, dou cependant de quelque bon sens et d'une
parfaite droiture.  tout cela il ajoutait une morgue assez ridicule,
excite par le sentiment de sa situation, puisqu'il avait, d'aprs ce
que nous venons de dire, l'honneur d'tre beau-frre de sa souveraine.

[En marge: Secrtes relations entre le prince des Asturies et M. de
Beauharnais par l'entremise du chanoine Escoquiz.]

Sa gravit, sa probit, sa maladresse concordaient peu avec la
fourberie et la lgret du favori, et il aimait ce dernier aussi peu
qu'il l'estimait. Il adressait  Napolon des rapports conformes  ce
qu'il sentait. Aussi le regardait-on  Madrid comme ennemi du
grand-amiral. C'taient l des circonstances favorables pour les
confidents de Ferdinand. Le chanoine Escoquiz se chargea d'entrer en
relations avec M. de Beauharnais, et se fit prsenter  lui sous
prtexte de lui offrir un pome qu'il avait compos sur la conqute du
Mexique. Peu  peu le chanoine en arriva  des communications plus
intimes, s'ouvrit entirement  l'ambassadeur de France, et lui fit
part de la situation du prince, de ses dangers, de ses dsirs, et du
voeu qu'il formait d'obtenir une pouse de la main de Napolon, ne
voulant  aucun prix de celle que lui destinait Emmanuel Godoy[22].

[Note 22: M. de Toreno et plusieurs historiens, tant franais
qu'espagnols, ont prtendu que M. de Beauharnais avait reu de Paris,
ou s'tait donn  lui-mme la mission d'entrer en rapport avec le
prince des Asturies, soit pour lui inspirer l'ide d'pouser une
princesse franaise, soit pour diviser la famille royale d'Espagne, et
se mnager ainsi le moyen d'y semer les troubles dont on profita
depuis. C'est une erreur complte, dont la preuve se trouve dans la
correspondance officielle et secrte de M. de Beauharnais. Celui-ci
raconte, dans cette double correspondance, comment les agents du
prince des Asturies vinrent  lui, et de son rcit parfaitement
sincre, car il tait incapable de mentir, il rsulte videmment que
l'initiative de ces relations fut prise par le prince des Asturies et
non par la lgation franaise. Nous allons citer, du reste, deux
pices qui claircissent parfaitement ce point. La premire est une
dpche de M. de Champagny, dans laquelle ce ministre, rpondant  une
lettre pleine de rticences de M. de Beauharnais, lui enjoint en un
langage assez svre de s'exprimer avec plus de clart. Cette premire
dpche dmontre positivement que ce n'est pas Napolon qui avait eu
l'ide de s'immiscer dans l'intrieur de la famille royale d'Espagne,
et qu'au contraire on tait venu  lui. La seconde est la lettre mme
du prince Ferdinand  M. de Beauharnais, dans laquelle ce prince avait
renferm la demande de mariage adresse  Napolon. On a publi la
demande de mariage, on n'a jamais connu ni publi la lettre qui la
contenait. La lecture mme de cette seconde pice prouvera que M. de
Beauharnais, pas plus que son gouvernement, n'avaient commenc les
relations avec le prince des Asturies. Au ton de cette lettre il est
facile de reconnatre que le prince recherchait ceux auxquels il
s'adresse, et n'tait pas recherch par eux.

Voici la dpche de M. de Champagny  M. de Beauharnais:

                                          Paris, le 9 septembre 1807.

Monsieur l'ambassadeur, j'ai reu votre lettre confidentielle et je
m'empresse d'y rpondre en n'admettant entre vous et moi aucun
intermdiaire. Tous les moyens que vous jugerez convenable d'employer
pour me faire connatre, soit les hommes avec qui vous tes dans le
cas de traiter, soit l'tat des affaires que vous avez  conduire, me
paratront tous fort bons lorsqu'ils tendront  me donner plus de
lumires et d'une manire plus sre. Vous n'avez rien  redouter de
l'emploi que je pourrai faire de vos lettres. La communication aux
bureaux, quand elle aura lieu, sera toujours sans danger: ils mritent
toute confiance, et depuis plusieurs annes ils sont gardiens des plus
grands intrts du gouvernement et dpositaires de ses secrets les
plus importants. C'est d'ailleurs un des premiers devoirs de tout
ministre  une cour trangre de faire connatre  son gouvernement,
sans restriction, sans rserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il
entend, tout ce qui parvient  sa connaissance. Plac pour voir et
pour entendre, pourvu de tous les moyens d'tre instruit, ce qu'il
apprend n'est pas chose qui lui appartienne: elle est la proprit de
celui dont il est le mandataire. Vous connaissez ce devoir mieux que
personne, et c'est sans doute pour le remplir dans toute son tendue
que vous dsirez multiplier ces moyens de communication avec moi: je
suis loin de m'y opposer.

Votre lettre confidentielle renferme des choses trs-importantes, et
tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas
prsentes avec plus de dtail, et _surtout que vous n'ayez pas fait
connatre comment elles vous sont parvenues_. _Telle a t la
rflexion de l'Empereur lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir.
Quels ont t vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez?_
Quelles sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une
certaine manire? _Il sollicite  genoux, dites-vous, la protection de
l'Empereur; comment le savez-vous? Est-ce lui qui vous l'a dit? ou par
qui vous l'a-t-il fait dire?_ Ces questions vous sont faites par
l'Empereur, et c'est lui qui a fait la rflexion que j'ai nonce plus
haut, qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement.

                                                          CHAMPAGNY.

Voici la lettre du prince Ferdinand  M. de Beauharnais:

Vous me permettrez, monsieur l'ambassadeur, de vous exprimer toute ma
reconnaissance pour les preuves d'estime et d'affection que vous
m'avez donnes dans la correspondance _secrte et indirecte que nous
avons eue jusqu' prsent par le moyen de la personne que vous savez,
qui a toute ma confiance_. _Je dois enfin  vos bonts ce que je
n'oublierai jamais, le bonheur de pouvoir exprimer, directement et
sans risque, au grand Empereur votre matre, les sentiments si
long-temps retenus dans mon coeur. Je profite donc de ce moment
heureux pour adresser par vos mains  S. M. I. et R. la lettre
adjointe_, et craignant l'importuner par une longueur dplace, je
n'explique encore qu' demi ce que je sens d'estime, de respect et
d'affection pour son auguste personne, et je vous prie, monsieur
l'ambassadeur, d'y suppler dans celles que vous aurez l'honneur de
lui crire.

Vous me faites aussi le plaisir d'ajouter  S. M. I. et R. que je le
conjure d'excuser des fautes d'usage, de style, et qui se trouveront
dans madite lettre, tant par gard  ma qualit d'tranger qu'en
considration de l'inquitude et de la gne avec lesquelles j'ai t
oblig de l'crire, tant, comme vous le savez, _entour jusque dans
ma chambre d'espions qui m'observent, et oblig de profiter pour ce
travail du peu de moments que je puis drober  leurs yeux
malins_.--_Comme je me flatte d'obtenir dans cette affaire la
protection de S. M. I. et R., et qu'en consquence les communications
deviendront plus ncessaires et plus frquentes, je charge ladite
personne qui a eu cette commission jusqu'ici, de prendre ses mesures
de concert avec vous pour la conduire srement; et comme jusqu'
prsent elle n'a eu pour garants de ladite commission que les signes
convenus, tant entirement assur de sa loyaut, de sa discrtion et
de sa prudence, je lui donne, par cette lettre, mes pleins et absolus
pouvoirs pour traiter cette affaire_ jusqu' sa conclusion, et je
ratifie tout ce qu'elle dira ou fera sur ce point en mon nom comme si
je l'eusse dit ou fait moi-mme, ce que vous aurez la bont de faire
parvenir  S. M. I. avec les plus sincres expressions de ma
reconnaissance.

Vous aurez aussi la bont de lui dire que si par hasard il arrivait
que S. M. I. _juget, en quelque temps que ce ft, qu'il tait utile
que j'envoyasse  sa cour avec le secret convenable quelque personne
de confiance pour lui donner sur ma situation des renseignements plus
amples que ceux qu'on peut donner par crit, ou pour tout autre objet
que sa sagesse juget ncessaire, S. M. I. n'a qu' vous le mander
pour tre au moment obie, comme elle le sera en tout ce qui dpendra
de moi_.

Je vous renouvelle, monsieur, les assurances de mon estime et de ma
gratitude; je vous prie de conserver cette lettre comme un tmoignage
de la perptuit de ces sentiments, et je prie Dieu qu'il vous ait en
sa sainte garde.

crit et sign de ma propre main et scell de mon sceau.

                                                           FERDINAND.

 l'Escurial, le 11 octobre 1807.]

M. de Beauharnais tait beaucoup trop nouveau dans la profession qu'il
exerait pour ne pas s'effrayer d'une position aussi dlicate, car il
s'agissait d'accepter des rapports clandestins avec l'hritier de la
couronne. Il avait peur d'tre tromp par des intrigants, et compromis
envers la cour d'Espagne. Il refusa d'abord d'en croire le chanoine
Escoquiz, et accueillit ses ouvertures avec une froideur capable de
dcourager des gens moins dcids  se faire couter et comprendre.
Mais le chanoine imagina un moyen singulier d'obtenir crdit: ce fut
d'tablir un change de signes entre le prince et M. de Beauharnais,
dans les visites que celui-ci faisait  l'Escurial pour y prsenter
ses hommages  la cour. Ces signes convenus d'avance ne devaient pas
laisser de doute sur la secrte mission que le chanoine Escoquiz
disait avoir reue de Ferdinand. En effet M. de Beauharnais  sa
premire visite  l'Escurial observa le prince avec attention, aperut
les signes convenus, fut en outre de sa part l'objet des prvenances
les plus marques, et ne put ds lors conserver aucune incertitude sur
la mission du chanoine Escoquiz. Quand il fut rassur sur ce point,
il diffra encore de l'couter, jusqu' ce qu'il et t autoris par
sa cour  s'engager dans de pareilles relations. Il crivit alors 
Paris une dpche mystrieuse, pour dire qu'un fils innocent,
cruellement trait par son pre et sa mre, invoquait l'appui de
Napolon, et demandait  devenir son protg reconnaissant et dvou.
Napolon, impatient de ce ridicule mystre, fit enjoindre  M. de
Beauharnais de se rendre plus intelligible et plus clair. Celui-ci
obit en racontant tout ce qui s'tait pass; il en fit le rcit
dtaill dans une correspondance secrte, qui rvlait galement sa
maladresse et sa sincrit, et qui ne devait pas tre, qui n'a pas t
dpose aux affaires trangres. On lui rpondit qu'il fallait tout
couter, ne rien promettre qu'un intrt bienveillant pour les
infortunes du prince, et, quant  la demande de mariage, dclarer que
l'ouverture tait trop vague pour tre prise en considration, et
suivie d'un consentement ou d'un refus.

Commences en juillet 1807, ces relations continurent en aot et
septembre, avec la mme crainte de se compromettre de la part de M. de
Beauharnais, et le mme dsir d'tre accueilli de la part de
Ferdinand. Ce prince se dcida enfin  faire remettre par le chanoine
Escoquiz deux lettres, l'une pour l'ambassadeur, l'autre pour
Napolon lui-mme, dans lesquelles, dplorant ses malheurs et les
dangers dont il tait menac, il demandait formellement la protection
de la France et la main d'une princesse de la famille Bonaparte. Ces
deux lettres, dates du 11 octobre, ne furent expdies que le 20, par
le soin que M. de Beauharnais mit  se procurer un messager sr, et
n'arrivrent que le 27 ou le 28, au moment mme o parvenaient  Paris
d'autres nouvelles non moins importantes, dont on va connatre le
sujet.

[En marge: Tentative du prince Ferdinand pour ouvrir les yeux  son
pre sur l'tat de la cour d'Espagne.]

Tandis qu'il s'adressait  Napolon, Ferdinand, ne sachant si la
protection franaise serait assez prompte ou assez dclare pour le
sauver, avait voulu en mme temps prendre ses prcautions  Madrid
mme. D'accord avec ses amis, il conut l'ide de tenter une dmarche
auprs de son pre, pour lui ouvrir les yeux, pour lui dnoncer les
crimes du prince de la Paix, la complicit de la reine, et, sinon ses
relations adultres avec le favori, du moins son abjecte soumission
aux volonts de ce dominateur de la maison royale; pour le supplier
enfin d'apporter un terme aux scandales, aux malheurs qui dsolaient
l'Espagne, aux prils qui menaaient un fils infortun. Ferdinand
devait remettre au roi un crit contenant ces rvlations, avec prire
de le lui rendre aprs en avoir pris connaissance, car une
indiscrtion pouvait mettre sa vie en danger. La minute de cet crit
tait de la main mme du chanoine Escoquiz. Indpendamment de cette
dmarche, les auteurs du plan avaient encore imagin, pour le cas o
le roi viendrait  mourir subitement, de donner au duc de l'Infantado
des pouvoirs signs  l'avance par Ferdinand, pouvoirs en vertu
desquels le duc aurait le commandement militaire de Madrid et de la
Nouvelle-Castille, afin qu'on ft en mesure, s'il le fallait, de
rsister par la force des armes aux tentatives du prince de la Paix.
Tels taient les moyens prpars par ce conciliabule, pour se garder
contre un projet vrai ou suppos d'usurpation; et ces moyens ne
dcelaient assurment ni beaucoup de profondeur d'esprit, ni beaucoup
d'audace de caractre. Mais pendant ces menes du prince et de ses
amis, des espions aposts autour d'eux avaient observ des alles et
venues inaccoutumes. Ils avaient vu Ferdinand lui-mme crire plus
souvent qu'il ne le faisait d'ordinaire, et ils l'avaient entendu,
dans son exaspration contre sa mre et le favori, tenir des propos
d'une singulire amertume. L'entre des troupes franaises en Espagne,
sujet d'une infinit de conjectures, avait t aussi l'occasion de
discours fort irrflchis de la part du prince et de ses amis. Ceux-ci
se regardant dj comme certains de la protection de la France et s'en
vantant volontiers, bien qu'ils eussent long-temps fait un crime 
Emmanuel Godoy de la rechercher, et de la payer d'une aveugle
soumission, se plaisaient  insinuer, quelquefois mme  dire tout
haut, que ce n'tait pas en vain que les armes franaises passaient
les Pyrnes, et que le mprisable gouvernement qui opprimait
l'Espagne ne tarderait pas  s'en apercevoir; ce qui tait
malheureusement plus vrai qu'ils ne le croyaient eux-mmes, et qu'ils
n'eurent bientt  le dsirer.

[En marge: Dnonciation des menes du prince des Asturies  la reine
et au roi.]

[En marge: Enlvement des papiers du prince des Asturies.]

Parmi les personnes charges d'observer Ferdinand, l'une d'elles (on
prtend que c'tait une dame de la cour), soit qu'elle et obtenu la
confidence des secrets du prince, soit qu'elle et port sur ses
papiers un oeil indiscret, rvla tout  la reine. Celle-ci en
apprenant ces dtails fut saisie d'un violent accs de colre. Le
prince de la Paix ne se trouvait point en ce moment  l'Escurial,
distant de Madrid d'une douzaine de lieues. Il avait l'habitude de
passer une semaine  l'Escurial, une semaine  Madrid. Il tait
malade, disait-on, des suites de ses dbauches. On le manda
secrtement, et il sortit de son palais par une porte drobe, voulant
en cette circonstance laisser ignorer sa prsence  l'Escurial, et
carter l'ide qu'il pt tre l'instigateur des scnes qui se
prparaient. La reine, encore plus irrite que lui, chercha 
persuader au roi qu'il n'y avait pas moins qu'une vaste conspiration
contre son trne et sa vie dans les indices dnoncs, soutint qu'il
fallait agir sur-le-champ, ne pas craindre un clat devenu ncessaire,
envahir l'appartement du prince  l'improviste, et enlever ses papiers
avant qu'il et le temps de les dtruire. Le faible Charles IV,
incapable d'apercevoir dans quelle voie il s'engageait par une
pareille dmarche, consentit  tout ce qu'on lui demandait, et le soir
mme, 27 octobre, jour de la signature du trait de Fontainebleau,
permit qu'on violt la demeure de son fils, et qu'on saisit ses
papiers. Le jeune prince, qui, sauf un peu de finesse, n'avait ni
esprit ni courage, fut constern, et livra sans rsistance tout ce
qu'il avait. Les papiers dont nous venons de faire mention, mls 
d'autres plus insignifiants, furent ports chez la reine, qui voulut
les examiner elle-mme. On devine les emportements de cette princesse,
en lisant l'crit o taient dnonces toutes les turpitudes du
favori, et o les siennes taient au moins indiques. Si faible, si
asservi que ft l'infortun Charles IV, cette pice pourtant n'aurait
pas suffi pour lui persuader que son fils avait mdit un crime, et
elle aurait peut-tre, en dessillant ses yeux, atteint le but que le
chanoine Escoquiz et Ferdinand s'taient propos. Mais il y avait
malheureusement d'autres papiers, tels qu'un chiffre destin  une
correspondance mystrieuse, de plus l'ordre qui nommait le duc de
l'Infantado commandant de la Nouvelle-Castille, et sur lequel la date
avait t laisse en blanc afin de la mettre au moment de la mort du
roi. Ces dernires pices suffisaient  la reine pour construire
toutes les suppositions imaginables, pour tromper l'infortun Charles
IV, pour se tromper elle-mme. Ne se contenant plus  la lecture de
ces papiers, elle dit, peut-tre elle crut, que c'taient l les
preuves d'une conspiration tendant  dtrner elle et son poux, 
menacer mme leurs jours, car pourquoi ce chiffre, si ce n'tait pour
correspondre avec des conspirateurs? pourquoi cette nomination d'un
commandant militaire, par Ferdinand qui n'tait pas encore roi, si ce
n'tait pour consommer une criminelle usurpation? Cette dmonstration
prsente au pauvre Charles IV, avec beaucoup d'emportements et de
cris pour unique preuve, le remplit de trouble. Il versa des larmes de
douleur sur un fils qu'il aimait encore, et qu'il tait afflig de
trouver si coupable; puis il remercia le ciel qui sauvait d'un si
grand pril sa vie, son trne, sa femme, son ami Emmanuel. La reine,
que l'exaltation naturelle  son sexe portait  prendre en tout ceci
une initiative commode pour le favori, la reine dclara qu'il fallait
une rpression prompte, nergique, qui satisft  la majest du trne
outrage, et garantt l'tat du retour de pareils complots. Il fut
donc rsolu qu'on arrterait  l'instant mme le prince et ses
complices, qu'on appellerait ensuite les ministres, les principaux
personnages de l'tat, qu'on leur dnoncerait la dcouverte qu'on
venait de faire, et la rsolution royale d'intenter contre les
coupables un procs criminel. C'tait l une rsolution abominable et
insense, car aprs un tel clat il fallait poursuivre le prince 
outrance, le convaincre de crime, ft-il innocent, le priver de ses
droits au trne, et donner ainsi  ce trne suspendu au bord d'un
abme un branlement qui pouvait l'y prcipiter, qui l'y a prcipit
en effet. Mais poursuivre le prince, le faire condamner par des juges
vendus, le priver de la couronne, tait justement ce que voulait cette
reine furieuse, quelque pril qu'il y et  braver!

[En marge: Arrestation du prince des Asturies.]

Tout ce qu'elle dsirait s'accomplit. Godoy fut renvoy  Madrid, pour
faire croire qu'il n'en tait pas sorti, et qu'il tait tranger aux
scnes tragiques de l'Escurial. Le roi se rendit auprs de Ferdinand,
lui demanda son pe, et le constitua prisonnier dans son propre
appartement. Des courriers furent ensuite envoys dans toutes les
directions, pour ordonner l'arrestation des prtendus complices du
prince. Les ministres, les membres des conseils furent convoqus, et,
la consternation sur le front, reurent communication de tout ce qui
avait t dcid. Ils donnrent leur adhsion silencieuse, non par
zle, mais par abattement.

Il n'tait plus possible aprs un semblable scandale de cacher  la
nation espagnole les tristes vnements dont l'Escurial venait d'tre
le thtre. Dans les pays asservis, o toute publicit est interdite,
les nouvelles importantes ne se rpandent ni moins vite, ni moins
compltement. Elles volent de bouche en bouche, propages par une
curiosit ardente, et exagres par une crdulit non dtrompe.
Madrid tout entier savait dj, et toutes les villes d'Espagne
allaient savoir les scnes de l'Escurial. Cependant publier
officiellement la prtendue dcouverte du complot, c'tait dnoncer le
prince  la nation, et rendre irrparables les malheurs du trne. Mais
la reine et le favori ne voulaient pas autre chose. En consquence ils
exigrent un acte de publicit, et dans un pays o il n'y en avait que
pour les plus grands vnements, tels qu'une naissance ou une mort de
roi, une dclaration de guerre, une signature de paix, une grande
victoire, une grande dfaite, le dcret royal qui suit fut communiqu
 toutes les autorits du royaume:

Dieu qui veille sur ses cratures ne permet pas la consommation des
faits atroces quand les victimes sont innocentes; aussi sa
toute-puissance m'a-t-elle prserv de la plus affreuse catastrophe.
Tous mes sujets connaissent parfaitement mes sentiments religieux et
la rgularit de mes moeurs, tous me chrissent, et je reois de tous
les preuves de vnration dues  un pre qui aime ses enfants. Je
vivais persuad de cette vrit, quand une main inconnue est venue
m'apprendre et me dvoiler le plan le plus monstrueux et le plus inou
qui se tramait contre ma personne dans mon propre palais. Ma vie, tant
de fois menace, tait devenue  charge  mon successeur, qui,
proccup, aveugl, et abjurant tous les principes de foi chrtienne
que lui enseignrent mes soins et mon amour paternels, tait entr
dans un complot pour me dtrner. J'ai voulu alors rechercher par
moi-mme la vrit du fait, et, surprenant mon fils dans son propre
appartement, j'ai trouv en sa possession le chiffre qui servait  ses
intelligences avec les sclrats et les instructions qu'il en
recevait. Je convoquai, pour examiner ces papiers, le gouverneur par
intrim du conseil, pour que, de concert avec d'autres ministres, ils
se livrassent activement  toutes les recherches ncessaires. Tout a
t fait, et il en est rsult la dcouverte de plusieurs coupables:
j'ai dcrt leur arrestation ainsi que la mise aux arrts de mon fils
dans sa demeure. Cette peine manquait  toutes celles qui m'affligent;
mais, comme elle est la plus douloureuse, c'est aussi celle qu'il
importe le plus de faire expier  son auteur, et, en attendant que
j'ordonne de publier le rsultat des poursuites commences, je ne
veux pas ngliger de manifester  mes sujets mon affliction, que les
preuves de leur loyaut parviendront  diminuer. Vous tiendrez cela
pour entendu, afin que la connaissance s'en rpande dans la forme
convenable.

                   Saint-Laurent (de l'Escurial), le 30 octobre 1807.

_Au gouverneur par intrim du conseil._

Dans cette cour, o l'on n'osait rien faire sans en rfrer  Paris,
o le fils opprim, le pre involontairement oppresseur, le favori
perscuteur de tous les deux, cherchaient auprs de Napolon un appui
pour leur malheur, leur ineptie ou leur crime, il n'tait pas possible
qu'on se livrt  de si dplorables extravagances sans lui en crire.
En consquence, la veille mme de l'acte officiel que nous venons de
rapporter, on dicta au malheureux Charles IV une lettre  Napolon,
pleine d'une ridicule douleur, dpourvue de toute dignit, o il se
disait trahi par son fils, menac dans sa personne et son pouvoir, et
n'annonait pas moins que la volont de changer l'ordre de succession
au trne[23].

[Note 23: Voici le texte mme de cette lettre:

_Lettre du roi Charles IV  l'Empereur Napolon._

Monsieur mon frre, dans le moment o je ne m'occupais que des moyens
de cooprer  la destruction de notre ennemi commun, quand je croyais
que tous les complots de la ci-devant reine de Naples avaient t
ensevelis avec sa fille, je vois avec une horreur qui me fait frmir
que l'esprit d'intrigue a pntr jusque dans le sein de mon palais.
Hlas! mon coeur saigne en faisant le rcit d'un attentat si affreux!
Mon fils an, l'hritier prsomptif de mon trne, avait form le
complot horrible de me dtrner: il s'tait port jusqu' l'excs
d'attenter  la vie de sa mre. Un attentat si affreux doit tre puni
avec la rigueur la plus exemplaire des lois. La loi qui l'appelait 
la succession doit tre rvoque: un de ses frres sera plus digne de
le remplacer et dans mon coeur et sur le trne. Je suis en ce moment 
la recherche de ses complices pour approfondir ce plan de la plus
noire sclratesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en
instruire V. M. I. et R. en la priant de m'aider de ses lumires et de
ses conseils.

Sur quoi, je prie Dieu, mon bon frre, qu'il veuille avoir V. M. I.
et R. en sa sainte et digne garde.

                                                             CHARLES.

 Saint-Laurent, le 29 octobre 1807.]

[En marge: Nov. 1807.]

[En marge: Rsolutions de Napolon en recevant les nouvelles de
l'Escurial.]

Napolon n'avait reu, comme on l'a vu plus haut, la lettre du 11
octobre, dans laquelle Ferdinand lui demandait sa protection et une
pouse, que le 28 du mme mois. Il reut successivement dans les
journes des 5, 6 et 7 novembre, celles de son ambassadeur et de
Charles IV, qui lui apprenaient l'esclandre qu'on n'avait pas craint
de faire  l'Escurial. Il tait donc en quelque sorte oblig de
s'immiscer dans les affaires d'Espagne, quand mme il ne l'et pas
voulu, et certainement beaucoup plus tt qu'il ne s'y attendait et ne
le dsirait. Depuis quelque temps, ainsi que nous venons de le
rapporter, il se disait qu'il y avait danger  laisser des Bourbons
sur un trne  la fois si haut et si voisin, et qu'il fallait de plus
renoncer  tirer de l'Espagne aucun service utile, tant qu'elle
resterait aux mains d'une race dgnre. Il ne savait quel prtexte
employer pour frapper des esclaves prosterns  ses pieds, le
dtestant, voulant le trahir, l'essayant quelquefois, puis dsavouant
avec humilit leurs trahisons  peine commences. Il ne se dissimulait
pas non plus le danger, en dtrnant la dynastie espagnole, de heurter
une nation ardente et farouche, dsirant des changements, incapable de
les oprer elle-mme, et prte nanmoins  se rvolter contre la main
trangre qui tenterait de les oprer pour elle. Il ajournait donc,
n'tant ni press, ni fix quant au parti  prendre, tmoin le trait
de Fontainebleau, qui ne contenait que des ajournements. Mais un fils
qui s'adressait  lui pour demander une pouse et sa protection, un
pre qui lui dnonait ce fils comme criminel, lui offraient une
occasion, pour ainsi dire force, de se mler immdiatement des
affaires d'Espagne; et tout plein encore de doutes, d'anxits,
dsirant, redoutant ce qu'il allait entreprendre, l'entreprenant par
une sorte d'entranement fatal, il donna des ordres prcipits, signes
d'une volont fortement excite.

[En marge: Ordre immdiat de dpart au deuxime corps d'arme de la
Gironde, et organisation d'un troisime corps sous le titre de corps
d'observation des ctes de l'Ocan.]

Jusqu'ici les mouvements de troupes prescrits par lui, n'avaient eu
que le Portugal pour but[24]. Mais ds ce moment les prparatifs
reurent une tendue et une acclration qui ne pouvaient laisser
aucune incertitude sur leur objet. Il avait compos l'arme du gnral
Junot, destine  envahir le Portugal, avec les trois camps de
Saint-L, Pontivy, Napolon; l'arme de rserve du gnral Dupont
(connue sous le titre de deuxime corps de la Gironde), avec les
premiers, deuximes et troisimes bataillons des cinq lgions de
rserve, et quelques bataillons suisses. Ces deux armes, l'une dj
entre en Espagne, l'autre en route pour Bayonne, prsentaient un
effectif de 50 mille hommes environ. Ce n'tait pas assez, si de
graves vnements clataient dans la Pninsule, car la seconde de ces
armes pouvait seule tre employe en Espagne. Napolon acclra sa
marche vers Bayonne, ordonna au gnral Dupont d'aller sur-le-champ se
mettre  sa tte, et rsolut d'en composer une troisime, qui
empruntt son titre au besoin spcieux de veiller sur les ctes de
l'Ocan, prives des troupes consacres  leur garde. Il appela cette
troisime arme _corps d'observation des ctes de l'Ocan_, lui donna
pour la commander le marchal Moncey, qui avait fait jadis la guerre
en Espagne, et voulut qu'elle ft forte d'environ 34 mille hommes. Il
puisa pour la composer dans les dpts des rgiments de la grande
arme, stationns sur le Rhin, de Ble  Wesel. Ces dpts, qui
avaient reu plusieurs conscriptions, et qui n'avaient plus d'envois 
faire  la grande arme, abondaient en jeunes soldats, dont
l'instruction tait dj commence, et  l'gard de quelques-uns
presque acheve. Pour un corps d'observation, soit en France, soit en
Espagne, Napolon croyait ces jeunes soldats trs-suffisants. Il
ordonna donc de tirer des quarante-huit dpts stationns sur le Rhin
quarante-huit bataillons provisoires, composs de quatre compagnies 
150 hommes chacune, ce qui faisait 600 hommes par bataillon, et en
tout 28 mille hommes d'infanterie. Il ordonna de runir quatre de ces
bataillons pour former un rgiment, deux rgiments pour former une
brigade, deux brigades pour former une division, et de distribuer le
corps entier en trois divisions sous les gnraux Musnier, Gobert,
Morlot. Les points o elles allaient s'organiser taient Metz, Sedan,
Nancy. Ces troupes devaient avoir l'organisation de corps provisoires,
chaque bataillon relevant toujours du rgiment dont il tait dtach.
Napolon ordonna d'attacher  chaque division une batterie
d'artillerie  pied, de former  Besanon et La Fre trois autres
batteries d'artillerie  cheval, ce qui devait porter l'artillerie
totale du corps  36 bouches  feu. Le gnral Mouton eut ordre de se
transporter  Metz, Nancy, Sedan, pour surveiller l'excution de ces
mesures. Les quatre brigades de cavalerie, de formation provisoire
aussi, runies  Compigne, Chartres, Orlans et Tours, furent
distribues entre les deux corps des gnraux Moncey et Dupont. Les
cuirassiers et les chasseurs furent affects  celui du gnral
Dupont, les dragons et les hussards  celui du marchal Moncey.
L'arme du gnral Junot suffisant  l'occupation du Portugal, il
restait donc, pour parer aux vnements d'Espagne, le corps du gnral
Dupont, intitul _deuxime de la Gironde_, le corps du marchal
Moncey, intitul _corps d'observation des ctes de l'Ocan_,
prsentant  eux deux une soixantaine de mille hommes. Enfin, les
nouvelles de Madrid s'aggravant de jour en jour, Napolon prescrivit,
comme il l'avait dj fait, l'tablissement de relais de charrettes de
Metz, Nancy et Sedan  Bordeaux, afin de transporter les troupes en
poste. Pour les encourager  supporter la fatigue, et aussi pour
cacher son but, il enjoignit de dire aux soldats qu'ils allaient au
secours de leurs frres du Portugal, menacs par la descente d'une
arme anglaise.

[Note 24: La lecture ritre de sa correspondance la plus secrte m'a
prouv que jusqu'aux vnements de l'Escurial il songeait au Portugal
seul, et qu' partir de ces vnements il ne pensa plus qu'
l'Espagne. Les dates de ses ordres, compares avec les dates des
nouvelles de Madrid, ne peuvent laisser aucun doute sur leur
corrlation, et prouvent que les uns furent la suite certaine des
autres.]

[Illustration: Le Marchal Victor.]

[En marge: Rappel en France de quelques troupes de la grande arme.]

Napolon fit concider avec le mouvement de ses conscrits vers
l'Espagne un mouvement rtrograde de ses vieux soldats vers le Rhin.
Tous les pays au del de la Vistule furent vacus. Le marchal
Davout, qui avec les Polonais, les Saxons, son troisime corps, et une
partie des dragons, tait rest en Pologne, au del de la Vistule, et
formait le premier commandement, se replia entre la Vistule et l'Oder,
occupant Thorn, Varsovie et Posen, sa cavalerie sur l'Oder mme. La
Pologne, fort recommand  Napolon par le roi de Saxe, obtint ainsi
un notable soulagement. Le marchal Soult, qui formait le deuxime
commandement, reut ordre d'vacuer la Vieille-Prusse, et de se
reporter vers la Pomranie prussienne et sudoise, sa cavalerie
continuant seule  vivre dans l'le de Nogat. Il ne resta sur la
droite de la Vistule que les grenadiers d'Oudinot  Dantzig. Le
premier corps, pass aux ordres du marchal Victor, continua d'occuper
Berlin, avec la grosse cavalerie en arrire sur les bords de l'Elbe.
Le marchal Mortier, avec les cinquime et sixime corps, et deux
divisions de dragons, fut laiss dans la haute et la basse Silsie. Le
prince de Ponte-Corvo, commandant seul les bords de la Baltique,
depuis la prise de Stralsund et la dissolution du corps du marchal
Brune, dut occuper Lubeck avec la division Dupas, Lunebourg avec la
division Boudet, Hambourg avec les Espagnols, Brme avec les
Hollandais. Tout ce qui restait de cavalerie n'ayant pas pris place
dans ces divers commandements fut envoy en Hanovre. Les Bavarois,
Wurtembergeois, Badois, Hessois, Italiens, obtinrent l'autorisation
de rentrer chez eux. La grosse artillerie de sige, les
approvisionnements en vtements, souliers, armes, confectionns  prix
d'argent dans la Pologne et l'Allemagne, furent dirigs sur
Magdebourg. La garde impriale, au nombre de douze mille hommes,
acclra sa marche vers Paris.

Napolon en prescrivant ces mouvements avait la double intention de
dcharger le nord de l'Europe, et de ramener quelques rgiments de
vieilles troupes en France. Indpendamment de la garde qui allait
arriver, il fit rentrer neuf ou dix rgiments d'infanterie, une
certaine portion d'artillerie  pied, et beaucoup de cadres de
dragons. Il s'y prit avec sa dextrit ordinaire, pour qu'il rsultt
de ce changement, au lieu d'une dislocation, une meilleure
organisation de ses corps d'arme.

Le corps de Lannes, compos des grenadiers Oudinot, avait t laiss
d'abord  Dantzig. C'tait assez des grenadiers pour Dantzig, comme
dfense et comme charge. Napolon pronona la dissolution de la
division Verdier, compose de quatre beaux rgiments d'infanterie.
Deux de ces rgiments, les 2e et 12e lgers, faisant partie de la
garnison de Paris, furent rappels dans cette capitale. Les deux
autres, le 72e et le 3e de ligne, passrent  la division
Saint-Hilaire, pour la ddommager de trois rgiments, les 43e, 55e,
14e de ligne, qu'on lui retira, parce qu'ils avaient leur dpt au
camp de Boulogne et  Sedan. Cette division restait  cinq rgiments,
nombre que Napolon ne voulait pas dpasser. La division Morand, ayant
six rgiments, fut diminue du 51e. La division Dupas, qui avec les
Saxons et les Polonais composait  Friedland le corps de Mortier,
aujourd'hui dissous, ne prsentait qu'une agrgation passagre, et
pesait sur la ville de Lubeck. Napolon lui prit le 4e lger, qui
faisait partie de la garnison de Paris, et le 15e de ligne, qui
appartenait  Brest. Enfin le 44e de ligne, laiss en garnison 
Dantzig, pour s'y reposer du dsastre d'Eylau, n'tant plus ncessaire
dans cette ville, en fut rappel. Le 7e de ligne, devenu disponible
par l'vacuation de Braunau, le fut galement. L'artillerie de la
division Verdier, dissoute, se joignit aux corps qui revenaient en
France. L'arme des dragons tait dans le Nord plus nombreuse qu'il ne
fallait. Les troisimes escadrons des 1er, 3e, 5e, 9e, 10e, 15e, 4e
rgiments, aprs avoir vers tous leurs hommes dans les deux premiers
escadrons, durent rentrer en France.

Ainsi, sans dsorganiser ses corps, en les ramenant  des proportions
plus uniformes, en ne rompant que les agrgations passagres, Napolon
sut se crer le moyen de rappeler dix beaux rgiments d'infanterie,
appartenant presque tous ou  Paris ou aux camps des ctes; ce qui
tait une convenance de plus, car ces rgiments tant ceux qui avaient
le plus fourni aux corps du Portugal et de la Gironde, se trouvaient
ainsi rapprochs de leurs dtachements. Cet art profond de disposer
des troupes est la partie la plus leve peut-tre de la science de la
guerre. Il est ncessaire  tout gouvernement, mme pacifique,  titre
de bonne administration. La grande arme dans le Nord tait encore
d'environ 300 mille Franais, sans compter les Polonais et les Saxons
rests en Pologne, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois, les
Hessois, les Italiens achemins vers leur pays, mais non licencis, et
prts  revenir au premier appel. Napolon avait alors, en ajoutant 
la grande arme les armes de la haute Italie, de la Dalmatie, de
Naples, des les Ioniennes, de Portugal, d'Espagne, de l'intrieur,
huit cent mille hommes de troupes franaises, et au moins cent
cinquante mille de troupes allies[25], puissance colossale,
effrayante, si l'on songe surtout que la plus grande partie se
composait de soldats prouvs, que les conscrits eux-mmes taient
enferms dans d'anciens cadres, que tous taient commands par les
officiers les plus expriments, les plus habiles que la guerre et
jamais produits, et que ceux-ci enfin marchaient sous les ordres du
plus grand des capitaines!

[Note 25: Nous croyons devoir citer une lettre curieuse de Napolon 
Joseph, dans laquelle il lui expose lui-mme, et en grande confidence,
l'immense tendue de ses forces, lettre o clate, avec l'orgueil de
les voir si grandes, l'embarras d'en avoir  payer de si nombreuses:

_Lettre de l'Empereur au roi de Naples._

                                      Fontainebleau, 21 octobre 1807.

Le grand besoin que j'ai d'tablir le bon ordre dans l'tat de mon
militaire, afin de ne pas porter le drangement dans toutes mes
affaires, exige que j'tablisse sur un pied dfinitif mon arme de
Naples, et que je sache qu'elle est bien entretenue.

Vous jugerez du soin qu'il faut que je prenne des dtails quand vous
saurez que j'ai plus de 800 mille hommes sur pied. J'ai une arme
encore sur la Passarge, prs du Nimen, j'en ai une  Varsovie, j'en
ai une en Silsie, j'en ai une  Hambourg, j'en ai une  Berlin, j'en
ai une  Boulogne, j'en ai une qui marche sur le Portugal, j'en ai une
seconde que je runis  Bayonne, j'en ai une en Italie, j'en ai une en
Dalmatie que je renforce en ce moment de 6 mille hommes, j'en ai une 
Naples. J'ai des garnisons sur toutes mes frontires de mer. Vous
pouvez donc juger, lorsque tout cela va refluer dans l'intrieur de
mes tats et que je ne pourrai plus trouver d'allgeance trangre,
combien il sera ncessaire que mes dpenses soient svrement
calcules.

Vous devez avoir un inspecteur aux revues assez habile pour vous
faire l'tat de ce que doit vous coter un rgiment selon nos
ordonnances.]

Aprs avoir rapproch du Rhin ses vieilles troupes, et pouss les
jeunes vers les Pyrnes, Napolon, plein d'une avide curiosit,
attendit impatiemment les nouvelles de Madrid, qu'il croyait devoir se
succder coup sur coup  la suite d'un clat tel que l'arrestation de
l'hritier prsomptif de la couronne. N'ayant aucune rsolution prise,
esprant des vnements celle qui serait la plus conforme  ses
dsirs, ne se fiant nullement  l'esprit de M. de Beauharnais,
quoiqu'il se fit pleinement  sa droiture, il ne lui donna d'autre
instruction que celle de tout observer, et de tout mander  Paris avec
la plus grande clrit possible.

C'est par secousses successives que se dveloppent les grandes
rvolutions, et avec des intervalles entre elles toujours plus longs
que ne le voudrait l'impatience humaine. C'est ce qui arriva cette
fois en Espagne. Les vnements ne s'y prcipitrent pas aussi vite
qu'on l'aurait cru d'abord.

[En marge: Ferdinand, effray, dnonce ses complices, et les livre aux
vengeances de la reine.]

[En marge: Arrestation de MM. de San-Carlos, de l'Infantado et
Escoquiz.]

Le prince des Asturies, engag dans une trame peu criminelle
assurment, dont le but, aprs tout, n'tait que de dtromper un pre
abus et de prvenir un acte d'usurpation; le prince des Asturies
engag dans cette trame sans prudence, sans discrtion, sans courage,
devait bientt prouver qu'il mritait l'esclavage auquel il avait
voulu se soustraire. Enferm seul dans son appartement, effray quand
il songeait au sort que le fondateur de l'Escurial, Philippe II, avait
fait prouver  l'infant don Carlos, tout plein d'ides exagres sur
la cruaut du favori, assez crdule pour admettre que ce favori et sa
mre avaient fait empoisonner sa premire femme, il s'imagina qu'il
tait perdu, et voulut sauver sa vie par le plus lche des moyens, la
dlation de ses prtendus complices. Ce fils, de valeur gale, comme
on le voit,  ceux contre l'oppression desquels il luttait, forma le
projet de se jeter aux pieds de sa mre, de lui tout avouer; aveu qui
ne devait gure la satisfaire s'il ne lui disait que la vrit, mais
qui deviendrait une infme trahison, si pour lui complaire il
chargeait ses complices de crimes supposs. Aprs la communication aux
membres des conseils rapporte plus haut, le roi tait all chercher 
la chasse l'oubli ordinaire des soucis du trne, qu'il ne pouvait
supporter au del de quelques instants. La reine se trouvait seule 
l'Escurial, toujours transporte de colre. Emmanuel Godoy, rest
malade  Madrid, s'y faisait passer pour plus malade qu'il n'tait.
Ferdinand fit supplier sa mre de venir le voir dans son appartement,
pour recevoir ses aveux, l'expression de son repentir, et l'assurance
de sa soumission. Cette princesse, qui avait plus d'esprit que son
fils, et qui ne voulait pas d'une rconciliation, suite probable de
l'entrevue demande par le prince, lui envoya M. de Caballero,
ministre de grce et de justice, personnage fort avis, sachant
prendre tous les rles, mais entre tous prfrant celui qui le
rapprochait du parti victorieux. Ferdinand s'humilia profondment
devant ce ministre de son pre, dclara ce qui s'tait pass, en
rduisant toutefois son rcit  la vrit, qui n'tait pas bien
accablante; soutint qu'il n'avait voulu que se prmunir contre une
atteinte  ses droits, et ajouta, ce qu'on ignorait, qu'il avait crit
 Napolon pour lui demander la main d'une princesse franaise. Ce
qu'il y eut de plus grave dans ses aveux, ce fut de dsigner les ducs
de San-Carlos et de l'Infantado, et surtout le chanoine Escoquiz,
comme les instigateurs qui l'avaient gar. Sa dclaration eut pour
rsultat de faire arrter sur-le-champ, avec une brutalit inoue, et
incarcrer  l'Escurial les personnages qu'il venait de dnoncer. Les
prisonniers rpondirent avec une dignit, une fermet qui les
honorait,  toutes les questions qui leur furent adresses, et
ramenrent l'accusation  ce qu'elle avait de vrai, en dclarant
qu'ils avaient uniquement cherch  dtromper Charles IV abus par un
indigne favori,  tirer le prince des Asturies d'une oppression
intolrable, et  prvenir, en cas de mort du roi, un acte
d'usurpation prvu et redout par toute l'Espagne. La fermet de ces
honntes gens, coupables sans doute de s'tre prts  des dmarches
irrgulires, mais ayant pour excuse une situation extraordinaire,
leur fermet, disons-nous, dshonorait et la cour infme qui voulait
les sacrifier  sa vengeance, et le prince pusillanime qui payait leur
dvouement du plus lche abandon.

[En marge: Sensation produite en Espagne par le procs de l'Escurial.]

[En marge: Toute l'Espagne tourne les yeux vers Napolon, et approuve
Ferdinand de s'tre adress  lui.]

Cependant l'effet de cette audacieuse et inepte procdure fut immense
dans toute la Pninsule. Ce n'tait qu'un cri de fureur et
d'indignation contre le prince de la Paix, contre la reine, qui
cherchaient, disait-on,  immoler un fils vertueux, seul espoir de la
nation. On ne savait pas le fond des choses, mais on refusait de
croire  cette absurde imputation dirige contre le prince des
Asturies d'avoir voulu dtrner un pre, et le bon sens populaire
entrevoyait qu'il n'y avait eu dans les actes incrimins qu'un effort
pour dtromper Charles IV, et quelques prcautions pour empcher le
favori d'usurper l'autorit suprme. Peu  peu la dmarche tente par
Ferdinand auprs de Napolon finissant par tre connue, on interprta
par la colre que la cour avait d en ressentir le scandaleux procs
de l'Escurial. Aussitt l'esprit public, se conformant  ce qu'avait
fait l'hritier ador de la couronne, l'approuva sans rserve.
C'tait, disait-on, une bonne inspiration que de s'adresser  ce grand
homme, qui avait rtabli l'ordre et la religion en France, qui
pourrait, s'il le voulait, rgnrer l'Espagne, sans lui faire
traverser une rvolution; c'tait surtout une sage pense que de
songer  unir les deux maisons par les liens du sang, car cette union
pouvait seule faire cesser les dfiances qui sparaient encore les
Bourbons des Bonaparte. On approuva Ferdinand d'avoir eu confiance
dans Napolon; on sut gr  Napolon de la lui avoir inspire, et
sur-le-champ, avec la mobilit, l'ardeur d'une nation passionne, la
population des Espagnes ne forma qu'un voeu, ne poussa qu'un cri: ce
fut de demander que les longues colonnes de troupes franaises
achemines vers Lisbonne se dtournassent un moment vers Madrid, afin
de dlivrer un pre abus, un fils perscut, du monstre qui les
opprimait tous les deux. Ce sentiment fut gnral, unanime chez
toutes les classes de la nation: singulier contraste avec ce qui
devait bientt, dans cette mme Espagne, clater de sentiments
contraires  la France et  son chef!

[En marge: le prince de la Paix se dcide  jouer  l'Escurial le rle
de conciliateur entre Charles IV et Ferdinand.]

[En marge: Pardon humiliant accord  Ferdinand.]

Aprs avoir long-temps mpris l'Espagne, au point de se permettre
sous ses yeux tous les genres de scandales, le favori commena 
s'effrayer, en entendant le cri de rprobation qui de toutes parts
s'levait contre lui. Il sortit de son lit, o il affectait d'tre
retenu par une grave indisposition, et imagina de se montrer 
l'Escurial en pacificateur et en conciliateur. Les passions dchanes
de la reine taient moins faciles  contenir que les siennes, et il
eut quelque peine  lui faire entendre qu'il fallait s'arrter dans la
voie o l'on tait entr, si on ne voulait provoquer une sorte de
soulvement populaire. La signature du trait de Fontainebleau venait
de lui tre annonce, et, quoique ce trait ne dt pas recevoir encore
la conscration de la publicit, Emmanuel Godoy tait dans la joie
d'avoir obtenu la qualit de prince souverain, avec la garantie par la
France de cette qualit nouvelle. Il y voyait une raison de se
rassurer, d'viter toute crise violente, de rechercher en un mot des
moyens plus doux pour arriver  son but. Dshonorer le prince des
Asturies lui semblait plus sr que de lui infliger une condamnation,
qui rvolterait toute l'Espagne, et aprs laquelle ce prince
deviendrait l'idole de la nation[26]. Il y avait dj un premier pas
de fait dans cette voie par l'empressement du prince  offrir des
aveux qu'on ne lui demandait pas, et  dnoncer des complices auxquels
on ne songeait point. En consquence, Emmanuel Godoy amena la reine,
et ce ne fut pas sans difficult,  accorder un pardon, que le prince
solliciterait avec humilit, et en s'avouant coupable. Il se rendit
donc dans l'appartement de Ferdinand, qu'on avait converti en prison,
et y fut accueilli, non pas avec le mpris qu'il aurait d essuyer de
la part d'un prince dou de quelque dignit, mais avec la satisfaction
qu'prouve un accus qui se sent sauv. Emmanuel Godoy fit 
Ferdinand, ou reut de lui, la proposition d'crire  son pre et 
sa mre des lettres dans lesquelles il solliciterait le pardon le plus
humiliant, aprs quoi tout serait oubli. Ces deux lettres taient
conues dans les termes suivants:

                                                     5 novembre 1807.

SIRE ET MON PRE,

Je me suis rendu coupable. En manquant  V. M., j'ai manqu  mon
pre et  mon roi. Mais je m'en repens, et je promets  V. M. la plus
humble obissance. Je ne devais rien faire sans le consentement de V.
M.; mais j'ai t surpris. J'ai dnonc les coupables, et je prie V.
M. de me pardonner, et de permettre de baiser vos pieds  votre fils
reconnaissant.


MADAME ET MA MRE,

Je me repens bien de la grande faute que j'ai commise contre le roi,
et contre vous, mes pre et mre. Aussi je vous en demande pardon avec
la plus grande soumission, ainsi que de mon opinitret  vous nier la
vrit l'autre soir. C'est pourquoi je supplie V. M. du plus profond
de mon coeur de daigner interposer sa mdiation auprs de mon pre,
afin qu'il veuille bien permettre d'aller baiser les pieds de S. M. 
son fils reconnaissant.

[Note 26: M. de Toreno a prtendu, et d'autres crivains ont rpt,
que le motif qui fit suspendre la procdure entame contre le prince
des Asturies n'tait autre que l'injonction adresse par Napolon au
prince de la Paix de ne compromettre en rien les agents du
gouvernement franais, ni ce gouvernement lui-mme. C'est l une pure
supposition, dmentie par les faits et par les dates. Il tait
trs-facile de continuer ce procs sans faire figurer l'ambassadeur de
France, puisque les communications avec lui n'taient que le moindre
des griefs, et que les autres pices, telles que l'crit o l'on
rvlait  Charles IV la conduite du favori, le chiffre, la nomination
ventuelle de M. le duc de l'Infantado, constituaient les prtendus
dlits du prince et de ses complices. Ce qui le prouve mieux encore,
c'est que la procdure fut continue contre les complices du prince,
et que les griefs restant exactement les mmes, la difficult, si elle
avait exist, et t aussi grande avec eux qu'avec le prince. Mais
cette invention, je le rpte, est contredite premptoirement par les
dates. La demande de pardon, l'acte royal qui l'accorde, sont du 5
novembre. Or,  cette poque on savait  peine  Paris l'arrestation
du prince; car la saisie de ses papiers est du 27 octobre, son
arrestation du 28, la divulgation de tous ces faits  Madrid du 29.
Aucune nouvelle explicite ne put donc partir de Madrid avant le 29
octobre. Tous les courriers,  cette poque, mettaient  faire le
trajet de 7  8 jours. Ainsi la nouvelle ne pouvait pas tre  Paris
avant le 5 novembre. Partie mme le 27, elle n'y et t que le 3, et
on n'aurait pas eu le temps assurment d'ordonner  Paris, le 3, un
acte qui se consommait  Madrid le 5, qui mme y avait t rsolu le 3
ou le 4. Les dates suffisent par consquent pour dmentir une pareille
supposition. Le prince de la Paix ne fut dcid  jouer le rle de
conciliateur que parce que l'entreprise de faire condamner l'hritier
prsomptif, pour le priver de ses droits au trne, tait au-dessus de
son audace et de la patience de la nation espagnole.]

Aprs que ces lettres eurent t signes, un nouvel acte public de
Charles IV pronona le pardon du prince accus, en rservant toutefois
la continuation des poursuites commences contre ses complices, et en
dfendant de laisser circuler le premier acte dans lequel il avait t
dnonc  la nation espagnole. Mais il n'tait plus temps de revenir
sur un si grand scandale. Les dplorables scnes de l'Escurial taient
insparables les unes des autres, et aucune ne pouvait demeurer
cache. Les premires dshonoraient le roi, la reine, le favori; la
dernire dshonorait le prince des Asturies.

Cependant l'effet sur l'opinion publique ne fut pas tel qu'on l'aurait
suppos. Bien que tous les acteurs de ces scnes eussent mrit une
rprobation  peu prs gale, le pre pour sa faiblesse, la mre et le
favori pour leurs criminelles passions, le fils pour le lche abandon
de ses amis, nanmoins le peuple espagnol, rsolu  ne trouver de
torts qu'au favori et  la reine, ne voulut voir dans la conduite du
prince qu'une suite de l'oppression sous laquelle il gmissait; dans
ses dclarations, que des aveux ou supposs ou extorqus, et continua
de l'aimer avec idoltrie, de lui prter toutes les vertus
imaginables, de demander  Napolon un mouvement de son bras puissant
vers l'Espagne. Sur-le-champ Napolon devint le dieu tutlaire,
invoqu de tous les cts, et par toutes les voix. C'est le seul
moment peut-tre o le peuple espagnol ait admir avec transport un
hros qui ne fut pas Espagnol, et fait appel  une influence
trangre.

[En marge: Napolon ajourne de nouveau ses projets en voyant la marche
des vnements se ralentir en Espagne.]

[En marge: Contre-ordre aux troupes qui devaient se rendre en poste 
Bayonne.]

[En marge: Rponse de Napolon aux diverses communications de la cour
d'Espagne, et son dpart pour faire un court sjour en Italie.]

De mme qu'on avait mand  Napolon la mise en accusation du prince
des Asturies, on lui manda aussi le pardon accord  ce prince. Il fut
surpris de l'un autant que de l'autre, mais il vit clairement que ce
drame, qui et t sanglant dans un autre sicle, qui n'tait que
repoussant dans le ntre, allait se ralentir, pour reprendre
ultrieurement son cours, et n'aboutir que plus tard  sa conclusion.
Quoique la dmarche du prince des Asturies l'et dispos
favorablement, il ne savait s'il fallait se fier  un tel caractre,
s'il n'y avait pas dans sa faiblesse et dans ses passions des raisons
de voir en lui ou un alli impuissant, ou un ennemi perfide. Lui
donner une princesse de la maison Bonaparte, solution en apparence la
plus facile, n'tait donc pas un parti trs-sr. D'ailleurs l'histoire
prsentait des exemples peu encourageants  l'gard des princesses
charges de nous attacher l'Espagne par des mariages. Faire rgner
encore Charles IV, le prince de la Paix, la reine, ne semblait pas non
plus une solution qui offrt beaucoup de dure, tant  cause de la
sant du roi, que de l'indignation de l'Espagne prte  clater.
Changer la dynastie paraissait donc le parti le plus simple. Mais
restait toujours dans ce cas le danger de froisser le sentiment d'une
grande nation, et surtout le sentiment de l'Europe, tout prtexte
manquant pour dtrner des princes qui, diviss entre eux, n'taient
unis que pour invoquer Napolon comme ami et comme matre. Persvrant
dans ses doutes, comme l'Espagne dans ses agitations, Napolon rsolut
de profiter de cet instant de rpit, pour consacrer quelques jours 
l'Italie, et pour mettre ordre  beaucoup de grandes affaires qui
rclamaient sa prsence. D'ailleurs il devait rencontrer en Italie son
frre Lucien, se rconcilier avec lui, et recevoir de ses mains une
fille, qui pourrait tre la princesse destine  l'Espagne, si le
projet moins violent d'unir les deux maisons par un mariage
l'emportait dfinitivement. Ces rsolutions prises, il donna des
contre-ordres  ses armes, non pas pour arrter leur marche vers
l'Espagne, mais pour ralentir la clrit de cette marche. Il voulut
que les troupes du corps des ctes de l'Ocan, qui devaient tre
transportes en poste  Bordeaux, excutassent le mme trajet  pied,
et sans aucune prcipitation. Il enjoignit au gnral Dupont de
disposer toutes choses pour que le deuxime corps de la Gironde pt
entrer  la fin de novembre en Espagne, et il lui prescrivit d'aller
jusqu' Valladolid, sans s'avancer davantage vers le Portugal. Il fit
partir de Paris son chambellan M. de Tournon, dont il apprciait le
bon sens, avec ordre de se rendre en Espagne, d'observer ce qui s'y
passerait, de bien examiner si le prince des Asturies y avait des
partisans nombreux, si la vieille cour en conservait encore, avec
mission enfin de porter une rponse aux diverses communications de
Charles IV. Dans cette rponse pleine de convenance et de gnrosit,
Napolon conseillait  Charles IV le calme, l'indulgence envers son
fils, niait d'avoir reu de sa part aucune demande, et ne cherchait
pas  jeter de nouvelles semences de discorde, bien qu'il et plus
d'intrt  troubler qu' pacifier l'Espagne.

Cela fait, Napolon, se doutant qu'il aurait bientt  reporter son
attention de ce ct, quitta Fontainebleau le 16 novembre, accompagn
de Murat, des ministres de la marine et de l'intrieur, de MM. Sganzin
et de Proni, des directeurs de plusieurs services importants, et se
dirigea vers Milan pour y embrasser son fils chri, le prince Eugne
de Beauharnais. En partant il donna des ordres pour la rception
triomphale de la garde impriale, qui allait arriver  Paris.

[En marge: Fte triomphale dcerne  la garde impriale par la ville
de Paris.]

Il dsirait tre absent de cette solennit, et, s'il tait possible,
qu'on n'y penst pas mme  lui. Il voulait qu'on ftt l'arme,
l'arme seule, en ftant la garde qui en tait l'lite. Aussi,
crivant au ministre de l'intrieur pour lui prescrire les dtails de
la crmonie, lui disait-il: _Dans les emblmes et inscriptions qui
seront faits dans cette occasion, il doit tre question de ma garde et
non de moi, et on doit faire voir que dans la garde on honore toute la
grande arme._

En effet, le 25 novembre, le prfet de la Seine, les maires de Paris
se rendirent  la barrire de la Villette, suivis d'une immense
affluence de peuple, pour recevoir les hros d'Austerlitz, d'Ina, de
Friedland. Le marchal Bessires tait  leur tte. Un arc de triomphe
avait t lev en cet endroit. Les porte-drapeaux sortirent des
rangs, inclinrent leurs tendards, sur lesquels les magistrats de la
capitale posrent des couronnes d'or portant cette inscription: _La
Ville de Paris  la grande arme_. Puis la garde, forte de douze mille
vieux soldats, hls, mutils, quelques-uns  la barbe dj grise,
dfila  travers Paris, suivie de la foule enthousiaste, qui
applaudissait  son triomphe. Un repas abondant, servi dans les
Champs-lyses, fut offert  ces douze mille soldats par la ville de
Paris, qui, dans cette solennit fraternelle et nationale,
reprsentait la France aussi bien que la garde reprsentait l'arme.
Le ciel ne favorisa pas la fin de cette journe souvent attriste par
la pluie; car il semblait que cette arme, qui dans nos grandeurs et
nos fautes n'eut jamais d'autre part que son hrosme, ne ft pas
heureuse. Du milliard dcrt par la Convention il n'tait rest
qu'une fte promise en 1806  toute l'arme d'Austerlitz; de cette
fte il restait une fte  la garde, contrarie par le ciel, et prive
de la prsence de Napolon. Mais la gloire de l'arme franaise
pouvait se passer de ces pompes frivoles. L'histoire dira que tout le
monde en France, de 1789  1815, mla des fautes  ses services, tout
le monde except l'arme; car tandis qu'on gorgeait des victimes
innocentes en 1793, elle dfendait le sol; tandis que Napolon violait
les rgles de la prudence en 1807 et 1808, elle se bornait 
combattre, et toujours, sous tous les gouvernements, elle ne savait
que se dvouer et mourir pour l'existence ou la grandeur de la France.

FIN DU VINGT-HUITIME LIVRE.




LIVRE VINGT-NEUVIME.

ARANJUEZ.

     Expdition de Portugal. -- Composition de l'arme destine 
     cette expdition. -- Premire entre des Franais en Espagne. --
     Marche de Ciudad-Rodrigo  Alcantara. -- Horribles souffrances.
     -- Le gnral Junot, press d'arriver  Lisbonne, suit la droite
     du Tage, par le revers des montagnes du Beyra. -- Arrive de
     l'arme franaise  Abrants, dans l'tat le plus affreux. -- Le
     gnral Junot se dcide  marcher sur Lisbonne avec les
     compagnies d'lite. -- En apprenant l'arrive des Franais, le
     prince rgent de Portugal prend le parti de s'enfuir au Brsil.
     -- Embarquement prcipit de la cour et des principales familles
     portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le gnral Junot. --
     Suite des vnements de l'Escurial. -- Situation de la cour
     d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et le
     pardon humiliant qui lui a t accord. -- Continuation des
     poursuites contre ses complices. -- Mfiances et terreurs qui
     commencent  s'emparer de la cour. -- L'ide de fuir en Amrique,
      l'exemple de la maison de Bragance, se prsente  l'esprit de
     la reine et du prince de la Paix. -- Rsistance de Charles IV 
     ce projet. -- Avant de recourir  cette ressource extrme, on
     cherche  se concilier Napolon, et on renouvelle au nom du roi
     la demande que Ferdinand avait faite d'une princesse franaise.
     -- On ajoute  cette demande de vives instances pour la
     publication du trait de Fontainebleau. -- Ces propositions ne
     peuvent rejoindre Napolon qu'en Italie. -- Arrive de celui-ci 
     Milan. -- Travaux d'utilit publique ordonns partout o il
     passe. -- Voyage  Venise. -- Runion de princes et de souverains
     dans cette ville. -- Projets de Napolon pour rendre  Venise son
     antique prosprit commerciale. -- Course  Udine,  Palma-Nova,
      Osoppo. -- Retour  Milan par Legnago et Mantoue. -- Entrevue 
     Mantoue avec Lucien Bonaparte. -- Sjour  Milan. -- Nouveaux
     ordres militaires relativement  l'Espagne, et ajournement des
     rponses  faire  Charles IV. -- Affaires politiques du royaume
     d'Italie. -- Adoption d'Eugne Beauharnais, et transmission
     assure  sa descendance de la couronne d'Italie. -- Dcrets de
     Milan opposs aux nouvelles ordonnances maritimes de
     l'Angleterre. -- Dpart de Napolon pour Turin. -- Travaux
     ordonns pour lier Gnes au Pimont, le Pimont  la France. --
     Retour  Paris le 1er janvier 1808. -- Napolon ne peut pas
     diffrer plus long-temps sa rponse  Charles IV, et l'adoption
     d'une rsolution dfinitive  l'gard de l'Espagne. -- Trois
     partis se prsentent: un mariage, un dmembrement de territoire,
     un changement de dynastie. -- Entranement irrsistible de
     Napolon vers le changement de dynastie. -- Fix sur le but,
     Napolon ne l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute
     au nombre des troupes qu'il a dj dans la Pninsule, et rpond
     d'une manire vasive  Charles IV. -- Leve de la conscription
     de 1809. -- Forces colossales de la France  cette poque. --
     Systme d'organisation militaire suggr  Napolon par la
     dislocation de ses rgiments, qui ont des bataillons en
     Allemagne, en Italie, en Espagne. -- Napolon veut terminer cette
     fois toutes les affaires du midi de l'Europe. -- Aggravation de
     ses dmls avec le Pape. -- Le gnral Miollis charg d'occuper
     les tats romains. -- Le mouvement des troupes anglaises vers la
     Pninsule dgarnit la Sicile, et fournit l'occasion, depuis
     long-temps attendue, d'une expdition contre cette le. --
     Runion des flottes franaises dans la Mditerrane. -- Tentative
     pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense
     approvisionnement  Corfou. -- Suite des vnements d'Espagne. --
     Conclusion du procs de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant
     les rponses vasives de Napolon, lui adresse une nouvelle
     lettre pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une
     explication sur l'accumulation des troupes franaises vers les
     Pyrnes. -- Press de questions, Napolon sent la ncessit d'en
     finir. -- Il arrte enfin ses moyens d'excution, et se propose,
     en effrayant la cour d'Espagne, de l'amener  fuir comme la
     maison de Bragance. -- Cette grave entreprise lui rend l'alliance
     russe plus ncessaire que jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy 
     Paris. -- Ses rapports inquitants  la cour de Russie. --
     Explications d'Alexandre avec M. de Caulaincourt. -- Averti par
     celui-ci du danger qui menace l'alliance, Napolon crit 
     Alexandre, et consent  mettre en discussion le partage de
     l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et de M. de Romanzoff. --
     Divers plans de partage. -- Premire pense d'une entrevue 
     Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction 
     Saint-Ptersbourg. -- Napolon, rassur sur l'alliance russe,
     fait ses dispositions pour amener un dnoment en Espagne dans le
     courant du mois de mars. -- Divers ordres donns du 20 au 25
     fvrier dans le but d'intimider la cour d'Espagne et de la
     disposer  la fuite. -- Choix de Murat pour commander l'arme
     franaise. -- Ignorance dans laquelle Napolon le laisse
     relativement  ses projets politiques. -- Instruction sur la
     marche des troupes. -- Ordre de surprendre Saint-Sbastien,
     Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopt mettant en danger les
     colonies espagnoles, Napolon pare  ce danger par un ordre
     extraordinaire expdi  l'amiral Rosily. -- Entre de Murat en
     Espagne. -- Accueil qu'il reoit dans les provinces basques et la
     Castille. -- Caractre de ces provinces. -- Entre  Vittoria et
      Burgos. -- tat des troupes franaises. -- Leur jeunesse, leur
     dnment, leurs maladies. -- Embarras de Murat rsultant de
     l'ignorance o il est touchant le but politique de Napolon. --
     Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sbastien. --
     Fcheux effet produit par l'enlvement de ces places. -- Alarmes
     conues  Madrid en recevant les dernires nouvelles de Paris. --
     Projet dfinitif de se retirer en Amrique. -- Opposition du
     ministre Caballero  ce plan. -- Malgr son opposition, le projet
     de dpart est arrt. -- bruitement des prparatifs de voyage.
     -- motion extraordinaire dans la population de Madrid et
     d'Aranjuez. -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio,
     contraires  toute ide de s'loigner. -- Le dpart de la cour
     fix au 15 ou 16 mars. -- La population d'Aranjuez et des
     environs, attire par la curiosit, la colre et de sourdes
     menes, s'accumule autour de la rsidence royale, et devient
     effrayante par ses manifestations. -- La cour est oblige de
     publier le 16 une proclamation pour dmentir les bruits de
     voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses prparatifs. --
     Rvolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars. -- Le peuple
     envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de fond en
     comble, et cherche le prince lui-mme pour l'gorger. -- Le roi
     est oblig de dpouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignits.
     -- On continue  rechercher le prince lui-mme. -- Aprs avoir
     t cach trente-six heures sous des nattes de jonc, il est
     dcouvert au moment o il sortait de cette retraite. -- Quelques
     gardes du corps parviennent  l'arracher  la fureur du peuple,
     et le conduisent  leur caserne, atteint de plusieurs blessures.
     -- Le prince des Asturies russit  dissiper la multitude en
     promettant la mise en jugement du prince de la Paix. -- Le roi et
     la reine, effrays de trois jours de soulvement, et croyant
     sauver leur vie et celle du favori en abdiquant, signent leur
     abdication dans la journe du 19 mars. -- Caractre de la
     rvolution d'Aranjuez.


[En marge: Expdition de Portugal.]

Tandis que Napolon, rsolu quant au but qu'il poursuivait en Espagne,
incertain quant aux moyens, se rendait en Italie, plein au reste de
confiance dans l'immensit de sa puissance, les armes franaises
s'avanaient dans la Pninsule, et allaient y faire une premire
preuve des difficults qui les attendaient sur cette terre
inhospitalire.

[En marge: Composition de l'arme du gnral Junot.]

L'arme appele  y entrer d'abord tait celle du gnral Junot. Sa
mission, comme on l'a vu, consistait  s'emparer du Portugal. Elle
tait compose d'environ 26 mille hommes, dont 23 mille prsents sous
les armes, et suivie de 3  4 mille hommes de renfort tirs des
dpts. Elle tait distribue en trois divisions sous les gnraux
Laborde, Loison, Travot. Elle avait pour principal officier
d'tat-major le gnral Thibault, et pour commandant en chef le brave
Junot, aide-de-camp dvou de Napolon, un moment ambassadeur en
Portugal, officier intelligent, courageux jusqu' la tmrit, n'ayant
d'autre dfaut qu'une ardeur naturelle de caractre, qui devait
aboutir un jour  une maladie mentale. L'arme tait forme de jeunes
soldats de la conscription de 1807, levs en 1806, mais enferms dans
de vieux cadres et suffisamment instruits. Ils taient trs-capables
de se bien comporter au feu, mais malheureusement peu rompus aux
fatigues, qui allaient devenir cependant leur principale preuve.
Napolon, qui voulait qu'on entrt promptement  Lisbonne, pour y
surprendre non pas la famille royale dont il se souciait peu, mais la
flotte portugaise et les immenses richesses appartenant aux ngociants
anglais, avait donn ordre au gnral Junot de redoubler de clrit,
de n'pargner  ses soldats ni fatigues ni privations, afin d'arriver
 temps. Junot, dans son ardeur, n'tait pas homme  corriger par un
sage discernement ce que cet ordre pouvait avoir de dangereux dans les
pays qu'on allait traverser.

[En marge: Entre de Franais dans la Pninsule.]

[En marge: Dfaut de prparatifs pour les recevoir.]

[En marge: Accueil fait  nos soldats par les populations espagnoles.]

Le 17 octobre, l'arme entra en Espagne sur plusieurs colonnes, afin
de subsister plus aisment. Elle se dirigea sur Valladolid, par
Tolosa, Vittoria et Burgos. Malgr les promesses du prince de la Paix,
presque rien n'tait prpar sur la route, et le soir on tait oblig
de runir quelques vivres  la hte pour nourrir les troupes extnues
des fatigues de la journe. Les gtes taient dtestables, remplis de
vermine, et si repoussants que nos soldats prfraient coucher dans
les champs ou dans les rues, plutt que d'accepter les tristes abris
qu'on leur offrait. La population les accueillait avec la curiosit
naturelle  un peuple vif, amoureux de spectacles, et  qui son inerte
gouvernement n'en procurait gure depuis un sicle. Les classes
leves recevaient bien nos troupes, mais dj le bas peuple montrait
 leur gard sa sombre haine de l'tranger. Sur la route de
Salamanque, quelques coups de couteau furent donns  des soldats
isols, bien qu'ils se conduisissent partout avec la plus sage
retenue.

[En marge: Arrive  Salamanque.]

L'arme, en arrivant  Salamanque, o elle fit une courte halte, avait
dj beaucoup souffert des fatigues, et laiss un certain nombre
d'hommes en arrire. Le gnral Junot, qui avait un chef d'tat-major
prvoyant, tablit  Valladolid,  Salamanque, et en avant 
Ciudad-Rodrigo, des dpts composs d'un commandant de place, de
plusieurs employs d'administration, et d'un dtachement, pour y
recueillir les hommes fatigus ou malades, et les acheminer plus tard
 la suite de l'arme en groupes assez nombreux pour se dfendre.
L'ordre de marcher sans relche ayant trouv l'arme  Salamanque,
elle quitta cette ville le 12 novembre, forme en trois divisions.
Elle avait  traverser, pour se rendre de Ciudad-Rodrigo  Alcantara,
la chane de montagnes qui spare la valle du Douro de celle du Tage,
et qui est le prolongement du Guadarrama. De Salamanque  Alcantara,
il fallait faire cinquante lieues, par un pays pauvre, montagneux,
bois, habit seulement par des ptres, qui avaient l'habitude d'y
conduire leurs troupeaux deux fois l'an, en automne quand ils se
rendaient de la Vieille-Castille en Estramadure, et au printemps quand
ils revenaient de l'Estramadure dans la Vieille-Castille. Bien que les
autorits espagnoles eussent promis de prparer des vivres, on ne
trouva presque rien  San Mnos, point intermdiaire qui partageait en
deux la distance de Salamanque  Ciudad-Rodrigo. Les troupes
parcoururent donc dix-neuf lieues en deux jours, sans manger autre
chose qu'un peu de viande de chvre, qu'elles se procuraient en
saisissant les troupeaux rencontrs sur leur route.  Ciudad-Rodrigo,
ville assez considrable, et place forte de grande importance, on
trouva un gouverneur fort mal dispos, qui pour s'excuser allgua
l'ignorance o on l'avait laiss du passage de l'arme franaise, et
qui ne se donna aucune peine pour suppler aux prparatifs qu'on avait
nglig de faire. On recueillit cependant quelques vivres, assez pour
fournir demi-ration aux soldats; on organisa un nouveau dpt pour y
recueillir les tranards, dont le nombre s'accroissait  chaque pas,
et on s'achemina vers les montagnes, pour passer du bassin du Douro
dans celui du Tage. Le temps tait tout  coup devenu affreux, ainsi
qu'il arrive dans ces contres mridionales, o la nature, extrme
comme les habitants, passe avec une singulire violence de la
temprature la plus douce  la plus rigoureuse. La pluie, la neige se
succdaient sans relche. Les sentiers que suivaient les diverses
colonnes taient entirement dfoncs, et disparaissaient mme sous
les pas des hommes et des chevaux. Trompes par des guides  demi
sauvages, qui se trompaient souvent eux-mmes, faute d'avoir jamais
franchi les limites de leur village, plusieurs colonnes s'garrent,
et arrivrent prs des crtes de la chane, au village de Pea Parda,
puises par la fatigue et la faim, laissant sur la route une partie
de leur monde. Il fallait, pour vivre, aller coucher  la Moraleja,
sur le revers des montagnes. Une tempte affreuse survint. En un
instant tous les torrents furent dbords, et, au milieu du
mugissement des vents, du bruit des eaux, nos soldats inexpriments,
n'ayant presque pas mang depuis plusieurs jours, n'esprant pas de
gtes meilleurs pour les jours suivants, furent saisis de l'une de ces
dmoralisations subites, qui surprennent, abattent les mes jeunes,
peu habitues aux traverses de la vie guerrire. La nuit tant venue,
et les tambours dtendus par la pluie ne donnant plus de sons, une
sorte de confusion s'introduisit dans cette marche. Les soldats ne
distinguant plus les lieux, ayant de la peine  s'apercevoir les uns
les autres, et cherchant  communiquer entre eux par des cris, firent
retentir ces montagnes de hurlements sauvages. Les officiers n'taient
plus ni reconnus ni couts; l'indiscipline s'tait jointe au
dsespoir, et la scne tait devenue affreuse. Cependant, une premire
colonne tant arrive vers onze heures du soir  la Moraleja, et ayant
trouv un dtachement dj rendu au gte, fit connatre dans quel tat
elle avait laiss le reste de l'arme. Alors on fit sortir les hommes
les moins fatigus pour aller au secours de leurs camarades. On alluma
de grands feux, on plaa un fanal au sommet du clocher, on sonna le
tocsin pour attirer sur ce point les hommes gars. Par surcrot de
malheur, il n'avait pas t fait plus de prparatifs  la Moraleja
qu'ailleurs. Les vivres manquaient absolument. Les soldats, dans le
dlire de la faim, ne respectant plus rien, se livrrent au pillage,
et ravagrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de
l'inexactitude du gouvernement espagnol  remplir ses promesses. Il
n'y avait pas au moment de l'arrive un quart des hommes autour du
drapeau. Peu  peu, dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succomb 
la fatigue, tout ce qui n'avait pas t noy dans les torrents, ou
assassin par les ptres de l'Estramadure, atteignit le gte dvast
de la Moraleja. Quelques chvres suffirent encore, non pas 
satisfaire la faim des soldats, mais  les empcher de mourir
d'inanition. Il tait impossible de s'arrter en un tel lieu, et le
lendemain on s'achemina sur Alcantara, o l'on joignit enfin les bords
du Tage et la frontire du Portugal.

[En marge: Arrive de l'arme franaise  Alcantara.]

Le gnral en chef Junot y avait prcd son arme afin d'y suppler par
ses soins  l'incurie du gouvernement espagnol. La ville prsentait un
peu plus de ressources que les montagnes sauvages de l'Estramadure.
Cependant ces ressources n'taient pas trs-considrables, et elles
avaient t absorbes en partie par les troupes espagnoles du gnral
Carafa, lequel devait, avec une division de neuf  dix mille hommes,
appuyer le mouvement des troupes franaises, et descendre la gauche du
Tage, tandis que le gnral Junot en descendrait la droite. On
recueillit quelques boeufs et quelques moutons, on les distribua entre
les rgiments; on se procura du pain pour en fournir une demi-ration 
chaque homme, et on accorda un sjour  l'arme, tant pour la rallier
que pour lui rendre ses forces puises. Elle avait laiss en arrire ou
perdu dans les forts et les torrents un cinquime de son effectif,
c'est--dire de quatre  cinq mille hommes. La moiti de la cavalerie
tait dmonte, beaucoup de chevaux tant morts de faim, ou n'ayant pu
suivre faute de ferrure. Quant  l'artillerie, on avait t rduit  la
traner avec des boeufs, et, ce moyen ayant bientt manqu, on n'avait
pas  Alcantara six bouches  feu. Quant aux munitions, il avait fallu
les abandonner en chemin avec le reste du matriel.

L'embarras du malheureux gnral Junot tait extrme. D'une part, il
tait stimul par les ordres de Napolon, par la certitude que, s'il
n'arrivait pas bientt  Lisbonne, il trouverait ou la flotte
portugaise partie avec les richesses du Portugal, ou une rsistance
organise qu'il aurait de la peine  vaincre; d'autre part, il voyait
devant lui le revers des montagnes du Beyra, inclin vers le Tage,
consistant en une foule de contre-forts abrupts, spars les uns des
autres par des ravins pouvantables, taillads en quelque sorte, comme
l'indique le nom de _Talladas_ donn  quelques-uns, entirement
dpeupls, privs de toute ressource, et devenus plus affreux par les
pluies torrentielles de l'automne. Ajoutez que nos soldats, partis de
France  la hte, n'ayant pu se faire suivre par leur matriel, se
trouvaient pour la plupart sans souliers, sans cartouches, et hors
d'tat soit de soutenir une longue marche, soit de vaincre une
rsistance srieuse, s'ils venaient  en rencontrer une; ce qui
n'tait pas impossible, car il restait aux Portugais vingt-cinq mille
hommes de troupes assez bonnes, et trs-portes  se dfendre, attendu
que la perspective d'appartenir  l'Espagne ne les disposait gure 
accueillir favorablement les envahisseurs de leur territoire. On ne
pouvait pas non plus compter sur le concours des Espagnols, car, au
lieu de vingt bataillons, ils ne nous en avaient fourni que huit, et
anims de si mauvais sentiments  l'gard des Franais qu'il avait
fallu les renvoyer dans leurs cantonnements.

En prsence de cette alternative, ou de laisser consommer  Lisbonne
des vnements regrettables, ou de braver de nouvelles fatigues avec
des troupes extnues,  travers un pays plus affreux que celui qu'on
venait de parcourir, le gnral Junot n'hsita pas, et prfra le
parti de l'obissance  celui de la prudence. Il prit donc la
rsolution de continuer cette marche prcipite, en traversant la
suite des contre-forts dtachs du Beyra, qui bordent le Tage depuis
Alcantara jusqu' Abrants. Il ramassa quelques souliers et quelques
boeufs, profita d'un dpt de poudres existant sur les lieux, et du
papier sur lequel taient crites les volumineuses archives des
chevaliers d'Alcantara, pour fabriquer des cartouches. Puis il fit
deux parts de son arme, l'une compose de l'infanterie des deux
premires divisions, l'autre de l'infanterie de la troisime division,
de la cavalerie, de l'artillerie et des tranards. Il porta la
premire en avant, et laissa la seconde  Alcantara, avec ordre de
rejoindre, ds qu'elle serait un peu rallie, refaite, et pourvue de
moyens de transport. Il n'emmena avec lui que quelques canons de
montagne, que leur calibre rendait plus faciles  traner.

[En marge: Dpart d'Alcantara et trajet jusqu' Abrants, en longeant
le pied des montagnes du Beyra.]

[En marge: Souffrances horribles dans la marche d'Alcantara 
Abrants.]

Il rsolut de partir le 20 novembre d'Alcantara, et de franchir la
frontire du Portugal par la droite du Tage, tandis que le gnral
Carafa la franchirait par la gauche. Sans doute il et beaucoup mieux
valu passer le Tage, s'enfoncer plus avant dans l'Estramadure, gagner
Badajoz, et prendre la grande route de Badajoz  Elvas, que suivent
ordinairement les Espagnols,  travers l'Alentejo, province unie et
d'un parcours facile. Mais il fallait descendre la Pninsule jusqu'
Badajoz, faire ensuite un long dtour  droite pour gagner Lisbonne.
Napolon ordonnant de Paris, d'aprs la seule inspection de la carte,
et prfrant la route qui menait le plus vite  Lisbonne, avait
prescrit de suivre la droite du Tage, d'Alcantara  Abrants, tandis
que les Espagnols en suivraient la gauche. On s'assurait ainsi, outre
l'avantage de la clrit, celui de n'avoir pas  oprer plus tard un
passage du Tage, lorsqu'on approcherait de Lisbonne. Toutefois, si
Napolon avait pu savoir qu'on rencontrerait en Portugal des pluies
torrentielles, que par la ngligence des allis l'arme arriverait 
Alcantara extnue de faim et de fatigue, il aurait mieux aim perdre
quelques jours que de poursuivre une marche qui allait bientt
ressembler  une droute. Mais ici commenaient  se rvler les
inconvnients funestes d'une politique extrme, qui voulant agir
partout  la fois, sur la Vistule et sur le Tage,  Dantzig et 
Lisbonne, tait oblige d'ordonner de trs-loin, et de se servir de
faibles soldats ou de gnraux inexpriments, quand les soldats
robustes et les gnraux habiles se trouvaient employs ailleurs. Il y
a des lieutenants qui pchent par mollesse, d'autres par excs de
zle. Ceux-ci sont les plus rares, et en gnral les plus utiles,
quoique souvent dangereux. Le brave Junot tait de ces derniers. Il
n'hsita donc pas  partir d'Alcantara le 20 novembre, en renvoyant,
comme nous l'avons dit, une partie des troupes espagnoles, qui
semblaient peu sres, et en confiant aux autres le soin de border la
gauche du Tage, tandis qu'il en suivrait la droite. D'une arme qui
avait t  Bayonne de 23 mille hommes prsents sous les armes sur 26,
il en amenait 15 mille au plus avec lui: non pas que les autres
fussent tous morts ou perdus, mais parce qu'ils taient incapables de
continuer cette marche prcipite. Il s'avana le long du Tage par des
sentiers attachs au flanc des montagnes, rduit sans cesse  monter
ou  descendre, tantt s'levant sur la croupe des contre-forts qui se
dtachent du Beyra, tantt s'enfonant dans les ravins profonds qui
les sparent, ayant la cime des monts  sa droite, le fleuve  sa
gauche. Il dirigea ses deux divisions d'infanterie sur Castel-Branco
par deux chemins diffrents. La premire prit le chemin de
Idanha-Nova, la seconde celui de Rosmanial. Elles avaient l'une et
l'autre  leur suite quelques troupes lgres espagnoles. Le temps
tait toujours affreux, la pluie continuelle, la route presque
impraticable. La premire division, que commandait le gnral Laborde,
ayant eu  franchir un torrent dbord, plus large, plus profond que
les autres, ce brave gnral mit pied  terre, entra dans l'eau
jusqu' la poitrine, et resta dans cette position jusqu' ce que tous
ses soldats eussent pass. On ne vcut  la couche qu'avec de la
viande de chvre, des glands, et une once de pain par homme. On arriva
le lendemain  Castel-Branco, o les deux divisions se trouvrent
runies, dans un tat difficile  dcrire. La premire arrive, qui
avait eu moins de difficults  vaincre, alla bivouaquer au dehors,
pour laisser  celle qui la suivait, et qui tait encore plus
fatigue, l'avantage de se loger dans l'intrieur de Castel-Branco. On
avait mis des gardes  chaque four, afin d'empcher le pillage. Grce
 ce soin, on put distribuer deux onces de pain par homme. On manqua
de viande, mais on eut du riz, des lgumes et du vin. Les soldats
taient ples, dfigurs, et presque tous pieds nus. S'arrter, c'et
t s'exposer  mourir de faim, sans compter l'inconvnient de perdre
un temps prcieux. On repartit donc dans l'espoir d'atteindre
Abrants, ville riche et peuple, situe hors de la rgion des
montagnes, dans un pays ouvert et fertile. On y marcha sur deux
colonnes, l'une forme de la premire division par Sobreira-Formosa,
l'autre forme de la deuxime division par Perdigao. La premire avait
quatorze lieues  parcourir, quatre ou cinq torrents  traverser. La
pluie les avait tellement grossis qu'on ne pouvait les franchir sans
danger. Les soldats faisaient la chane avec leurs fusils pour se
dfendre contre la violence des eaux. Quelques-uns dbiles ou extnus
taient parfois entrans. Les officiers, pleins de dvouement,
voulant donner aux plus forts l'exemple de secouer les plus faibles,
prenaient eux-mmes sur leurs paules les soldats incapables de
passer, et les aidaient ainsi  franchir les torrents. Sur la route on
trouva un seul village, celui de Sarcedas, et les soldats mourant de
faim le pillrent, malgr les efforts du gnral en chef pour les en
empcher. Le soir on n'arriva  Sobreira-Formosa qu' onze heures,
dans un vritable tat de dsespoir. Pendant la premire heure, il n'y
eut qu'un sixime des hommes runis. On trouva des chtaignes, quelque
btail, et on en vcut. La deuxime division, pour se rendre 
Perdigao, avait essuy de son ct de cruelles souffrances.

Le reste de la route jusqu' Abrants tait moins affreux par les
asprits du sol, mais tout autant par la strilit et le dnment.
Enfin, aprs des fatigues et des privations inoues, on arriva le 24 
Abrants au nombre de quatre  cinq mille hommes, ples, dfaits, les
pieds en sang, les vtements dchirs, et avec des fusils hors de
service, car les soldats en avaient fait des btons pour s'aider 
passer les torrents, ou  gravir les montagnes. Arriver dans cet tat
au milieu d'une ville trs-peuple, c'et t lui donner la tentation
de fermer ses portes  de tels assaillants, et de se dfendre contre
eux rien qu'en les laissant mourir de faim. Mais heureusement les
immortelles victoires remportes, dans toutes les parties du monde,
par les vieux soldats de la France, protgeaient nos jeunes troupes
quelque part qu'elles se trouvassent. Le renom de l'arme franaise
tait tel qu' son approche il n'y avait dans les populations qu'un
sentiment, celui de la satisfaire en lui fournissant au plus tt ce
dont elle avait besoin. Si on avait le temps de la connatre, on
cessait bientt de la dtester, sans cesser de la craindre, et on lui
offrait de bonne volont ce que le premier jour on lui avait offert
sous une impression de terreur.

[En marge: Arrive de l'arme franaise  Abrants.]

Le gnral en chef avait prcd son arme  Abrants pour prparer
d'avance les secours que rclamait son triste tat. Les habitants se
prtrent  tout ce qu'il voulut. On runit du btail, du pain en
abondance, et, pour la premire fois depuis leur dpart de Salamanque,
c'est--dire depuis douze jours, les soldats reurent la ration
complte. On leur procura des vins excellents, de la chaussure, des
vtements, des moyens de transport. On put mme envoyer en arrire des
voitures pour recueillir les hommes fatigus ou malades. Le temps
n'tait pas encore redevenu serein et sec; mais on se trouvait dans un
beau pays, uni, chaud, couvert d'orangers, exhalant les doux parfums
du Midi, prsentant le spectacle du bien-tre et de la richesse.
L'effet sur ces jeunes soldats, accessibles  toutes les sensations,
fut prompt, et ils passrent en deux jours du plus sombre dsespoir 
une sorte de joie et de confiance. Beaucoup d'entre eux taient encore
engags au milieu des rochers du Beyra; mais ils venaient peu  peu,
par bandes dtaches, recevoir  leur tour la douce impression d'une
belle contre, abondante en ressources de tout genre.

Junot fit rparer les armes, et, runissant les compagnies d'lite,
forma une colonne de quatre mille hommes, en tat de continuer la
marche sur Lisbonne. Ayant prvenu par sa clrit une rsistance qui,
dans les montagnes du Beyra, aurait pu devenir invincible, il avait
recueilli un premier prix de ses efforts. Mais il aurait voulu arriver
 Lisbonne, de manire  saisir au passage tout ce qui allait
s'chapper de cette capitale. Ce second succs tait presque
impossible  obtenir.

[En marge: vnements qui se prparaient  Lisbonne pendant la marche
de l'arme franaise.]

En ce moment une incroyable confusion rgnait  Lisbonne. Le prince
rgent, qui gouvernait pour sa mre, atteinte de dmence, avait flott
entre mille rsolutions contraires. Il avait essay, d'accord avec le
cabinet de Londres, de faire accepter  Napolon un moyen terme, qui
consistait  fermer ses ports aux Anglais, sans confisquer leurs
proprits. Napolon s'y tant refus, le prince rgent tait retomb
dans d'affreuses perplexits. Ses ministres, partags sur la conduite
 suivre, conseillaient, les uns de vivre comme on avait toujours
vcu, c'est--dire de rester attachs  l'Angleterre, et de rsister
aux Franais avec le secours de celle-ci; les autres de sortir des
errements du pass, d'entrer dans les vues de la France, de chasser
les Anglais, et de s'pargner ainsi une invasion trangre. D'autres
encore proposaient un troisime parti, dont nous avons dj parl,
celui de fuir au Brsil, en livrant la malheureuse patrie des Bragance
aux Anglais et aux Franais, qui allaient s'en disputer les lambeaux.
Au milieu de ces pnibles hsitations, le prince rgent, ds qu'il
avait appris la marche de l'arme franaise sur Valladolid, avait
accd  toutes les demandes de Napolon, dclar la guerre  la
Grande-Bretagne, dcrt la saisie de toutes ses proprits, en
donnant toutefois aux commerants anglais le temps d'emporter ou de
vendre ce qu'ils possdaient de plus prcieux. Il avait enfin dpch
 la rencontre du gnral Junot, pour arrter l'arme franaise, des
messagers, qui malheureusement la cherchaient sur les routes o elle
n'tait pas. Lord Strangford, ambassadeur d'Angleterre, avait pris ses
passe-ports, et s'tait retir  bord de la flotte anglaise, qui avait
immdiatement commenc le blocus du Tage.

[En marge: La famille royale, n'ayant pu flchir l'arme franaise par
ses offres de soumission, prend la rsolution de fuir au Brsil.]

[En marge: Embarquement de la cour et des principales familles  bord
de l'escadre portugaise.]

L'apparition imprvue de l'arme franaise sur la route d'Alcantara 
Abrants, sans qu'aucun des missaires envoys pt ralentir sa marche,
fit natre une indicible terreur dans l'me du rgent, terreur
partage par tous ses parents et conseillers. L'ide de fuir prit
alors le dessus sur toutes les autres. Lord Strangford, sachant ce qui
se passait, s'empressa de reparatre  Lisbonne, en apportant des
nouvelles de Paris, qui avaient pass par Londres, et qui annonaient
la rsolution prise par Napolon de dtrner la maison de
Bragance[27]. Ces nouvelles et sa prsence dcidrent dfinitivement
le dpart de la famille royale pour le Brsil. On avait, dans la
supposition qu'il faudrait peut-tre fermer le Tage aux Anglais, arm,
tant bien que mal, ce qui restait de la flotte portugaise,
c'est--dire un vaisseau de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze,
trois frgates et trois bricks. La nouvelle de l'entre de Junot 
Abrants, auquel il suffisait de trois marches pour arriver 
Lisbonne, ayant t connue dans cette capitale le 27 novembre, on mit
 bord la famille royale et une partie de l'aristocratie, avec ce
qu'elle pouvait emporter de ses effets prcieux. Par un temps affreux,
une pluie battante, on vit les princes, les princesses, la reine-mre
les yeux gars par la folie, presque toutes les personnes composant
la cour, beaucoup de grandes familles, hommes, femmes, enfants,
domestiques, au nombre de sept ou huit mille individus, s'embarquer
confusment sur l'escadre, et sur une vingtaine de grands btiments
consacrs au commerce du Brsil. Le mobilier des palais royaux et des
plus riches maisons de Lisbonne, les fonds des caisses publiques,
l'argent que le rgent avait pris soin d'amasser depuis quelque temps,
celui que les familles fugitives avaient pu se procurer, tout gisait
sur les quais du Tage,  moiti enfoui dans la boue, aux yeux d'un
peuple constern, tour  tour attendri de ce spectacle douloureux, ou
irrit de cette fuite si lche, qui le laissait sans gouvernement et
sans moyens de dfense. La prcipitation tait si grande, que, sur
quelques-uns de ces btiments qu'on chargeait de richesses, on avait
oubli de placer les vivres les plus indispensables. Dans la journe
du 27, tout fut embarqu, et trente-six btiments de guerre ou de
commerce, rangs autour du vaisseau amiral, au milieu du Tage, large
devant Lisbonne comme un bras de mer, attendirent le vent favorable,
tandis qu'une population de trois cent mille mes les regardait
tristement, partage entre la douleur, la colre, la curiosit, la
terreur.  l'embouchure du Tage, la flotte anglaise croisait pour
recevoir les migrants et les protger au besoin de son artillerie.

[Note 27: Plusieurs historiens, tant portugais qu'espagnols et
franais, ont prtendu que lord Strangford dcida le prince rgent 
quitter le Portugal en produisant un _Moniteur_ du 11 novembre, arriv
par la voie de Londres, contenant un dcret imprial semblable  celui
qui avait prononc la dchance de la maison de Naples, et dclarant
que _la maison de Bragance avait cess de rgner_. Cette assertion, si
elle n'est pas tout  fait inexacte, est cependant errone. Le
_Moniteur_ ne renferme, ni  la date du 11 novembre, ni  des dates
antrieures ou postrieures, un dcret portant que la maison de
Bragance _avait cess de rgner_. Cette forme employe en 1806 contre
la maison de Naples, aprs une trahison impardonnable, ne pouvait pas
se renouveler contre des familles rgnantes, qui n'avaient fourni 
Napolon aucun prtexte de les traiter de la sorte. Le dpt des
minutes  la secrtairerie d'tat ne renferme pas plus que le
_Moniteur_ le dcret dont on parle contre la maison de Bragance. Mais
le _Moniteur_ du 13 novembre contient sous la rubrique Paris, date du
12, un article sur les diverses expditions des Anglais contre
Copenhague, Alexandrie, Constantinople et Buenos-Ayres. Dans cet
article, dict videmment par Napolon, et tendant  montrer les
consquences auxquelles s'exposaient tous les gouvernements qui se
sacrifiaient  la politique anglaise, on lit le passage suivant:

Aprs ces quatre expditions qui dterminent si bien la dcadence
morale et militaire de l'Angleterre, nous parlerons de la situation o
ils laissent aujourd'hui le Portugal. Le prince rgent du Portugal
perd son trne; il le perd, influenc par les intrigues des Anglais;
il le perd pour n'avoir pas voulu saisir les marchandises anglaises
qui sont  Lisbonne: que fait donc l'Angleterre, cette allie si
puissante? Elle regarde avec indiffrence ce qui se passe en Portugal.
Que fera-t-elle quand le Portugal sera pris? Ira-t-elle s'emparer du
Brsil? Non: si les Anglais font cette tentative, les catholiques les
chasseront. La chute de la maison de Bragance restera une nouvelle
preuve que la perte de quiconque s'attache aux Anglais est
invitable.

C'est l probablement ce qu'on a entendu par le dcret dclarant que
la maison de Bragance avait cess de rgner; c'est l le _Moniteur_
qui, paraissant  Paris le 13, rendu  Londres le 15 ou le 16, put par
l'amiraut arriver le 23 ou le 24  bord de la flotte anglaise, et
tre communiqu au prince rgent de Portugal.]

Toute la journe du 27 se passa ainsi, les vents ne permettant pas la
sortie du Tage, et l'anxit rgnant sur la flotte portugaise; car si
un dtachement franais parvenu  temps  Lisbonne et couru  la tour
de Belem, le Tage se serait trouv ferm.

[En marge: Arrive du gnral Junot  Lisbonne au moment o la flotte
portugaise met  la voile.]

Pendant ce temps le gnral Junot, menant  la hte ses malheureux
soldats, arrivait  perte d'haleine sous les murs de Lisbonne. Il
avait t retenu pendant les journes du 26 et du 27 devant le Zezre,
dont les eaux s'taient leves de douze  quinze pieds en quelques
heures, et qui se jette dans le Tage, prs de Punhette. Il le passa
avec quelques mille hommes, dans des bateaux que lui amenrent des
mariniers bien pays, et au milieu des plus grands prils, car ces
bateaux emports avec une grande violence allaient tomber dans le
Tage, et taient ensuite obligs d'en remonter le cours pour rejoindre
le point de dbarquement. Le 28, Junot marcha sur Santarem,  travers
les inondations qui couvraient au loin les bords du Tage, et au milieu
desquelles les soldats faisaient quelquefois une lieue de suite, en
ayant de l'eau jusqu'au genou. Le 29, il atteignit Saccavem, et y
reut des nouvelles de Lisbonne. Il apprit que la famille royale tait
embarque avec toute la cour, et qu'elle allait emmener la marine
portugaise charge de richesses. Il n'tait plus  esprer qu'on pt
arriver  temps; mais il fallait prvenir un soulvement, qu'il aurait
t impossible de comprimer avec quelques mille hommes puiss n'ayant
pas un canon. Le gnral Junot prit son parti rsolument, et quitta
Saccavem le 30 au matin avec une colonne qui n'tait pas de plus de
quinze cents grenadiers, et avec une escorte de quelques cavaliers
portugais rencontrs sur sa route qu'il avait obligs  le suivre. Il
entra dans Lisbonne  huit heures du matin, fut reu par une
commission du gouvernement,  laquelle le prince rgent avait livr le
royaume, et par un migr franais, M. de Novion, qui tait charg de
la police, et qui s'acquittait de ce soin avec autant d'intelligence
que d'nergie. Le gnral Junot trouva la capitale tranquille, dsole
de la prsence de l'tranger, mais soumise, et d'ailleurs tellement
indigne de la fuite de la cour, qu'elle en voulait un peu moins 
ceux qui venaient prendre son trne. La flotte portugaise, aprs avoir
attendu sous voiles toute la journe du 27, et une partie de celle du
28, avait enfin franchi le soir la barre du Tage, grce  un
changement de vents, et avait t accueillie par les salves de la
flotte anglaise, saluant la royaut fugitive. L'amiral Sidney Smith
dtacha une forte division pour accompagner cette royaut en Amrique,
o elle allait commencer par le Brsil l'affranchissement de toutes
les colonies portugaises et espagnoles; car il tait donn  la
rvolution franaise de changer la face du nouveau monde comme de
l'ancien, et ces trnes de la Pninsule, qu'elle prcipitait dans
l'Ocan, devaient y produire en tombant un reflux qui se ferait sentir
jusqu' l'autre bord de l'Atlantique.

Le gnral Junot avait donc vu lui chapper une partie des rsultats
qu'il poursuivait avec tant d'ardeur. Mais quelques carcasses de
vaisseaux tellement uses que les fugitifs qui s'y taient embarqus
craignaient de ne pas arriver au Brsil, quelques pierreries,
quelques mtaux monnays, et enfin une famille dont la prise et t
un grand embarras, ne valaient pas l'avantage de devenir matre sans
coup frir des plus importantes positions du littoral europen, et
d'avoir prvenu une rsistance qu'on n'aurait pas pu vaincre si elle
avait t tant soit peu nergique. Le gnral Junot et son arme
avaient donc recueilli le prix de leur constance. Mais il fallait
s'tablir  Lisbonne, rallier l'arme, la faire reposer, la pourvoir
du ncessaire, et lui rendre l'aspect imposant qu'elle avait perdu
pendant cette marche mmorable.

[En marge: Ralliement de l'arme franaise et son paisible
tablissement  Lisbonne.]

Vers la fin de la journe du 30, Junot vit arriver une partie de la
premire division. Il s'empara des forts et des positions dominantes
de Lisbonne, qui est situe sur quelques collines, au bord des eaux
panches du Tage. La commission du gouvernement, et surtout le
commandant de la lgion de police, M. de Novion, l'aidrent dans le
maintien de l'ordre; en quoi ils agirent en bons citoyens, car l'ordre
troubl n'et amen qu'une effusion inutile de sang, et peut-tre le
sac de Lisbonne. Junot rpartit les troupes de la manire la plus
convenable pour leur bien-tre et leur sret au milieu d'une
population ennemie de trois cent mille mes. Aprs avoir solidement
tabli les premiers dtachements arrivs, il s'occupa de rallier les
autres. Beaucoup de soldats avaient t ou noys ou assassins;
quelques-uns taient morts de fatigue. Cependant, quoique
trs-regrettables, ces pertes n'taient pas aussi grandes qu'on aurait
pu le craindre d'aprs le petit nombre d'hommes qui se trouvaient
dans les rangs le jour de l'entre  Lisbonne. Les relevs faits plus
tard constatrent que les morts ou gars ne dpassaient pas 1,700. Il
restait donc environ 21 ou 22 mille soldats, dj fort prouvs par
cette campagne, et suivis de 3  4 mille, qui, conduits par une route
d'tapes bien fraye, devaient arriver sains et saufs au but o leurs
devanciers n'taient parvenus qu'aprs tant de peines et de fatigues.
La plupart des soldats demeurs en arrire s'taient runis en bandes,
marchant plus lentement que les ttes de colonne, mais se dfendant
contre les paysans, et vivant comme ils pouvaient de ce qu'ils
trouvaient dans les bois. Les troupeaux de chvres ou de moutons
rencontrs sur la route faisaient les frais de leur subsistance. Une
fois  Abrants, ils s'embarquaient sur des bateaux qui les
transportaient par le Tage  Lisbonne. L'artillerie, fort retarde,
fut aussi charge sur des bateaux, et par ce moyen expditif de
transport conduite au point commun de ralliement. La cavalerie arriva
sans chevaux. Mais le Portugal allait fournir  l'arme tout ce qui
lui manquait. Il y avait  Lisbonne un arsenal magnifique, servant
galement aux armes de terre et de mer, peupl de trois mille
ouvriers trs-habiles, et ne demandant pas mieux que de continuer 
gagner leur vie, mme en travaillant pour les Franais. Junot les
employa  rparer ou  refaire tout le matriel de l'arme, et 
fabriquer des affts pour la nombreuse artillerie qui existait 
Lisbonne, et qu'il fallait mettre en batterie contre les Anglais. Prs
de la capitale se trouvait l'arme portugaise, forte de vingt-cinq
mille hommes, laquelle attendait qu'on pronont sur son sort. Les
soldats portugais, en gnral, aimaient mieux vivre dans leurs
villages que sous les drapeaux. Junot leur donna des congs, de
manire qu'il n'en restt que six mille dans les cadres. Il prit tous
les chevaux de la cavalerie, et remonta ainsi la cavalerie franaise.
Il fit de mme pour l'artillerie, et en quelques jours son arme,
rallie, arme, vtue  neuf, repose de ses fatigues, prsentait le
plus bel aspect. Pour suffire  ces dpenses, il n'y avait aucuns
fonds dans les caisses. Mais en attendant la rentre des impts, le
commerce, rassur par le langage et les actes du gnral Junot, lui
fit une avance de cinq millions afin de pourvoir aux besoins les plus
pressants, et on put ainsi payer toutes les consommations de l'arme.
Le gnral Junot tablit sa premire division dans Lisbonne; la
seconde, moiti dans Lisbonne et moiti vis--vis d'Abrants; la
troisime, sur le revers des montagnes au pied desquelles Lisbonne est
assise, de Peniche  Coimbre. Il envoya sa cavalerie sous le gnral
Kellermann dans la plaine de l'Alentejo, pour y faire reconnatre
partout l'autorit franaise. Il plaa  Setuval les Espagnols du
gnral Carafa, qui l'avaient accompagn. Il tablit une route
d'tapes bien garde et bien approvisionne par Leiria, Coimbre,
Almeida, Salamanque et Bayonne. Dans ce premier moment, tout parut
tranquille et presque rassurant. Il n'y avait qu'une difficult
trs-embarrassante ds le dbut, c'tait d'approvisionner, malgr les
Anglais, une capitale de trois cent mille habitants, habitue 
recevoir par la mer les bls et les bestiaux de la cte d'Afrique. Le
gnral Junot traita avec plusieurs commerants, et donna des
commissions de tous les cts pour amener des vivres de l'intrieur.
Il fut habilement second par son chef d'tat-major Thibault, et par
M. Hermann, que Napolon lui avait envoy pour administrer les
finances portugaises. Ce dernier tait parfaitement probe et trs au
fait du pays, ayant long-temps rempli des fonctions diplomatiques tant
 Lisbonne qu' Madrid. Grce aux soins combins de ces divers agents,
rien ne manqua, dans les premiers temps du moins, et on commena mme
 rarmer les restes de la flotte portugaise. Dans le mme moment, le
gnral espagnol Taranco occupait avec sept ou huit mille hommes la
province d'Oporto, et le gnral Solano, avec trois ou quatre mille,
celle des Algarves.

[En marge: Entre du corps du gnral Dupont sur le territoire
espagnol.]

Tandis qu'une arme franaise pntrait en Portugal, Napolon, qui en
avait dispos deux autres  l'entre de la Pninsule, avait ordonn au
gnral Dupont, commandant le deuxime corps de la Gironde, de porter
l'une de ses divisions  Vittoria, sous prtexte de secourir le
gnral Junot contre les Anglais. Un peu avant la marche de cette
division, trois ou quatre mille hommes de renfort, destins  se
fondre dans les trois divisions de l'arme de Portugal, avaient dj
pris le chemin de Salamanque. On s'habituait donc  regarder la
frontire espagnole comme une dmarcation abolie, et l'Espagne
elle-mme comme une route ouverte dont on se servait, sans mme
prvenir le souverain du territoire. La premire division du gnral
Dupont, en effet, tait rendue  Vittoria avant que M. de Beauharnais
et donn avis de ce mouvement au cabinet de Madrid. C'tait le prince
de la Paix qui le premier en avait parl  M. de Beauharnais avec une
anxit visible.  ce sujet il s'tait fort excus du dfaut de
prparatifs dont on s'tait plaint sur la route parcourue par le
gnral Junot, et avait attribu cette ngligence aux graves
proccupations rsultant du procs de l'Escurial.

[En marge: Suite des vnements de l'Escurial.]

[En marge: Penchant de la nation espagnole  recourir  Napolon comme
au sauveur qui pouvait la dlivrer de ses maux.]

Depuis ce procs, et malgr le pardon accord au prince des Asturies,
l'agitation n'avait cess de crotre en Espagne, tant au sein de la
cour qu'au sein du pays lui-mme. Le prince des Asturies, que son
abjecte soumission, sa lche trahison envers ses amis, auraient d
dshonorer, tait au contraire ador d'une nation qui, ne trouvant pas
un autre prince  aimer dans cette famille dgnre, se plaisait 
tout excuser chez lui, et imputait  ses ennemis,  leurs menaces, 
leur tyrannie, ce qu'il y avait eu d'quivoque dans sa conduite. La
demande d'une princesse franaise adresse par Ferdinand  Napolon,
demande dsormais bien connue, avait tourn les yeux de la nation
comme ceux du prince vers le haut protecteur qui rglait en ce moment
les destines du monde. Les troupes franaises dj entres sur le
territoire espagnol, celles qui s'accumulaient entre Bordeaux et
Bayonne, excdant de beaucoup la force ncessaire  l'occupation du
Portugal, accrditaient l'opinion que ce puissant protecteur songeait
 se mler des affaires de l'Espagne, et la nation tout entire se
plaisait  croire que ce serait dans le sens de ses dsirs,
c'est--dire pour renverser le favori, relguer la reine dans un
couvent, Charles IV dans une maison de chasse, et donner la couronne 
Ferdinand VII uni  une princesse franaise. L'attitude de M. de
Beauharnais ne faisait que favoriser ces illusions. Cet ambassadeur,
plein d'aversion pour le favori, induit par ses rapports secrets avec
le prince des Asturies  lui porter de l'intrt, se flattant que ce
prince pouserait bientt une princesse franaise qui tait sa parente
(mademoiselle de Tascher), abondait dans tous les sentiments des
Espagnols eux-mmes, et ceux-ci, croyant que le reprsentant de la
France avait ordre d'tre tel qu'il se montrait, se prenaient pour
Napolon et les Franais d'un enthousiasme croissant, au point que nos
troupes, au lieu d'tre pour le peuple le plus dfiant de la terre un
sujet d'alarme, taient au contraire devenues pour lui un sujet
d'esprance.

Vainement quelques esprits plus aviss se disaient-ils que pour
renverser un favori abhorr de la nation espagnole il ne faudrait pas
tant de soldats, qu'il suffirait pour le prcipiter dans le nant d'un
signe de tte du tout-puissant empereur des Franais; que ces troupes
qui s'accumulaient taient peut-tre les instruments longuement
prpars d'une rsolution plus grave, tendant  exclure les Bourbons
de tous les trnes de l'Europe; vainement quelques esprits plus
clairvoyants faisaient-ils ces remarques: elles ne se propageaient
pas, parce qu'elles taient contraires  la passion qui possdait tous
les coeurs.

[En marge: Profondes inquitudes de la cour.]

[En marge: Sinistres pressentiments de l'agent Yzquierdo, communiqus
 la cour d'Espagne.]

La crainte, inspirant mieux la reine et le favori, leur ouvrait les
yeux sur leur propre danger. Ils sentaient tous les deux, et la reine
avec plus de vivacit que son amant, quel mpris ils devaient inspirer
au grand homme qui dominait l'Europe. Ils sentaient  quel point leur
lche incapacit tait au-dessous de ses grands desseins, et le voile
dont il couvrait ses intentions ajoutait encore  leurs pressentiments
la terreur qui nat de l'obscurit. Bien que Napolon et sign le
trait de Fontainebleau, que par ce trait il et reconnu Emmanuel
Godoy prince souverain des Algarves, ils n'taient l'un et l'autre que
mdiocrement rassurs. D'abord Junot venait de s'emparer de
l'administration entire du Portugal, sans en excepter les provinces
occupes par les troupes espagnoles. Ensuite Napolon avait voulu que
le trait de Fontainebleau continut  rester secret. Pourquoi ce
secret, lorsque le Portugal se trouvait au pouvoir des troupes
allies, que la maison de Bragance tait partie, et avait en quelque
sorte par son dpart laiss le trne vacant?  ces questions
inquitantes venaient s'ajouter les lettres de l'agent Yzquierdo, qui
ne pouvait dissimuler  son patron les apprhensions dont il
commenait  tre saisi. Ces apprhensions ne reposaient, il est vrai,
sur aucun fait prcis, car Napolon n'avait dit  personne sa pense
sur l'Espagne, et n'avait pu la dire, incertain encore de ce qu'il
ferait. Mais ce penchant fatal  remplacer partout la famille de
Bourbon par la sienne, penchant qui dominait son me au point de lui
faire oublier toute prudence, quelques esprits dous de clairvoyance
le pressentaient, et Napolon, sans avoir parl, tait devin par plus
d'un observateur. Le silence qu'il gardait, tout en se livrant  des
prparatifs trs-apparents, avait surtout frapp l'agent Yzquierdo,
l'homme le plus habile  dcouvrir ce qu'on voulait lui cacher, et ce
dernier ne cessait d'crire au prince de la Paix que, bien que
Napolon ft parti pour l'Italie, qu'autour de ses ministres et de ses
confidents il ne circult aucun propos, pourtant il y avait dans tout
ce qu'il voyait un mystre qui le remplissait d'inquitude.

[En marge: Agitations croissantes de la reine.]

[En marge: Efforts du prince de la Paix pour calmer l'exaspration de
la reine.]

[En marge: Scandaleux tmoignages de faveur prodigus au prince de la
Paix par la reine et le roi.]

Aussi le prince de la Paix et la reine taient-ils singulirement
agits. La reine, souvent indispose, cachant son trouble sous un
calme affect, son ge sous les parures les plus recherches, laissait
nanmoins chapper malgr elle de frquents clats de colre. Elle
remplissait le palais de ses emportements, demandait le sacrifice de
tous ceux qu'elle croyait ses ennemis, exprimait follement la volont
de faire tomber la tte du chanoine Escoquiz et du duc de
l'Infantado, et s'indignait contre l'obsquieux ministre de la justice
Caballero, qui, tout tremblant, se bornait  opposer  ses dsirs les
difficults naissant d'anciennes lois du royaume, invioles et
inviolables. Elle allait jusqu' dclarer ce ministre un tratre,
vendu  Ferdinand. Celui-ci de son ct, mcontent de ce mme
ministre, l'appelait un vil excuteur des volonts de sa mre, et se
promettait d'en tirer plus tard une vengeance clatante. Le prince de
la Paix croyant, dans son intrt mme, utile de calmer la reine, la
comblait de prvenances, et avait pass pour elle d'une indiffrence
insultante  des attentions de tous les moments. Bien qu'il allt le
soir chez les demoiselles Tudo reposer son me des fatigues de
l'intrigue et de la crainte, il prodiguait le matin  cette reine
exaspre les soins d'un courtisan fidle; et l'on voyait ces deux
amants, qu' leurs infidlits nombreuses on avait d croire dgots
l'un de l'autre, ramens par des terreurs et des haines communes  une
intimit qui prsentait tous les semblants de l'amour. En public, la
reine tmoignait au prince de la Paix un redoublement d'affection, et
se plaisait  braver par ses tmoignages la pudeur des assistants et
l'aversion de ses ennemis. La cour tait dserte. Tout ce qu'il y
avait d'honnte l'avait abandonne. Quand la famille royale paraissait
hors des jardins de l'Escurial, le peuple restait silencieux, except
pour le prince des Asturies, qu'il poursuivait de ses acclamations, au
point que la reine avait fait rendre une ordonnance de police par
laquelle toute acclamation tait interdite. Elle avait pouss
l'extravagance de ses volonts jusqu' ordonner un _Te Deum_, pour
remercier le ciel de la protection miraculeuse qu'il avait accorde au
roi, en djouant les complots du prince des Asturies. Entre les
membres de la grandesse, tous convoqus, quatre seulement avaient
paru, deux Espagnols, deux trangers, consterns tous les quatre de
leur propre bassesse. Au sortir de l'glise, la reine avait montr 
Emmanuel Godoy une tendresse, une familiarit outrageantes pour les
assistants; et l'infortun Charles IV lui-mme n'apercevant rien de
ces infamies, mais sentant confusment le pril de la situation, avait
mis sans le vouloir le comble au scandale, en s'appuyant sur le bras
du favori, comme sur un bras puissant duquel il esprait son salut.
Dplorable spectacle, honteux non-seulement pour le trne, mais pour
l'humanit elle-mme, dont la dgradation, manifeste en si haut lieu,
devenait plus clatante!

Chaque soir le prince de la Paix allait, comme nous l'avons dit, chez
les demoiselles Tudo pancher les douleurs de son me, fort souffrante
quoique lgre. Dans cette maison o les curieux venaient chercher des
nouvelles, on avait conu et tmoign une grande joie du trait de
Fontainebleau, joie bientt empoisonne par l'ordre reu de Paris de
tenir le trait secret, par l'entre continuelle des troupes
franaises, par les lettres de l'agent Yzquierdo. Comme le public se
plaisait  recueillir tout ce qui tait dfavorable au prince de la
Paix, ses affids tchaient d'opposer au torrent des mauvaises
nouvelles un torrent contraire, citant avec exagration tous les
signes de faveur obtenus de la cour des Tuileries. Ainsi, malgr
l'ordre de tenir secret le trait de Fontainebleau, on en avait
racont toutes les particularits chez les demoiselles Tudo, et on
l'avait fait avec le plus grand dtail. On avait dit que le nord du
Portugal tait donn  la reine d'trurie, le midi au prince de la
Paix, constitu prince souverain des Algarves, et le milieu rserv
pour en disposer plus tard. On motivait ainsi la prsence des armes
franaises; et quant  leur nombre, fort suprieur  ce qu'une simple
occupation du Portugal aurait exig, on l'expliquait par les grands
projets de Napolon sur Gibraltar. Afin de prvenir le fcheux effet
que devait produire l'entre des autres corps prochainement attendus,
on disait que l'arme franaise serait au moins de quatre-vingt mille
hommes, que le prince de la Paix la commanderait en personne, que par
consquent il n'y avait pas  s'en alarmer. Quant au procs contre les
complices du prince des Asturies, qui indignait tout le monde, et que
Napolon, disait-on, ne laisserait pas achever, les amis du prince de
la Paix rpondaient que la cour avait des nouvelles de Paris, que
Napolon avait dclar l'affaire de l'Escurial une affaire trangre 
la France, et qu'il approuvait fort la punition d'intrigants qui
avaient voulu branler le trne.

[En marge: Soin du prince de la Paix de faire sortir de Madrid ses
objets les plus prcieux.]

[En marge: Bruits gnralement rpandus d'un prochain dpart de la
famille royale pour l'Amrique.]

Ni le prince de la Paix, ni les femmes de rang si diffrent qui
s'intressaient  son sort, ne croyaient beaucoup  ces nouvelles. La
crainte les tourmentait, et leur inspirait des prcautions de la
nature de celles qu'on prend en Orient contre la fortune ou contre la
tyrannie. Ainsi on accumulait chez le prince de la Paix l'or et les
pierreries. On dmontait de superbes parures, pour en dtacher les
diamants qu'on transportait chez lui, avec de fortes valeurs en
numraire. Chacun avait pu voir la nuit des mulets chargs sortir de
sa demeure, les uns dirigs vers Cadix, les autres vers le Ferrol. Le
peuple, suivant sa coutume, exagrait ces faits, et les grossissait
dmesurment. Il parlait de cinq cents millions en espces, amasss
chez le prince de la Paix, et partis ensuite en plusieurs convois pour
des destinations inconnues. Ces rcits fabuleux, concordant avec la
fuite de la maison de Bragance, avaient fait natre de toutes parts la
supposition que le prince de la paix voulait entraner la famille
royale au Mexique, pour prolonger au del des mers un pouvoir qui
expirait en Europe. Propage avec une incroyable rapidit, cette
supposition avait indign tous les Espagnols. L'ide de voir la
famille royale d'Espagne fuir lchement comme la famille royale de
Portugal, emmener prisonnier un prince ador, laisser  Napolon un
royaume vacant, les rvoltait, et cette crainte avait ajout, s'il
tait possible,  la fureur populaire qu'excitait le favori. Toutes
les semaines, le bruit que les richesses de la couronne avaient t
emballes pour tre secrtement emportes  Cadix, et que le prince de
la Paix allait conduire la famille royale  Sville, se rpandait
comme une sinistre rumeur, soulevait les esprits, dchanait les
langues, s'vanouissait ensuite pour un moment, quand les faits ne
venaient pas le confirmer, et renaissait de nouveau comme les sourds
mugissements qui prcdent la tempte.

[En marge: Vrit des bruits de dpart.]

[En marge: Raisons que fait valoir le prince de la Paix en faveur de
la retraite en Amrique.]

Et quelque faux que soient, en gnral, les bruits qui circulent chez
un peuple agit, ceux-ci n'taient pas sans fondement. Bien avant la
fuite de la maison de Bragance, le projet de cette fuite avait t
communiqu  la cour de Madrid, soumis  son jugement, discut avec
elle,  ce point qu'il en avait t parl  l'ambassadeur de France.
Frapp de cet exemple, le prince de la Paix, quand il dsesprait de
sa situation, aimait  rver en Amrique un asile o il irait chercher
le repos, la scurit, la continuation de son pouvoir. Il s'en tait
ouvert  la reine,  qui ce projet convenait fort, et, pour y disposer
le roi, il avait commenc  l'effrayer des intentions de Napolon.
Aprs lui avoir dit sur ce sujet plus qu'il ne savait, mais pas plus
qu'il n'y avait, il s'tait longuement tendu sur un plan de fuite en
Amrique, comme sur le parti le plus sr, le plus profitable mme 
l'Espagne. Rsister aux armes de Napolon, suivant le prince de la
Paix, tait impossible. On pouvait lutter, mais pour finir par
succomber devant celui que l'Europe entire avait vainement essay de
combattre, et dans cette lutte on perdrait non-seulement l'Espagne,
mais le magnifique empire des Indes, cent fois plus beau que le
territoire europen de la maison de Bourbon. Les provinces
d'outre-mer, dj fort remues par le soulvement des colonies
anglaises, ne demandant qu' se dclarer indpendantes, fort
travailles en ce sens par les agents britanniques, profiteraient de
la guerre qui absorberait les forces de la mtropole pour secouer le
joug de celle-ci, et ainsi, outre les Espagnes, on se verrait enlever
le Mexique, le Prou, la Colombie, la Plata, les Philippines. Au
contraire, en se rfugiant aux colonies, on les maintiendrait par la
prsence de la famille rgnante, qu'elles seraient heureuses d'avoir 
leur tte pour former un empire indpendant; et si Napolon, toujours
plus odieux  l'Europe,  mesure qu'il devenait plus puissant,
finissait par succomber, on reviendrait sur l'ancien continent, plus
assur de la fidlit des provinces d'Amrique avec lesquelles on
aurait resserr ses liens, et ayant dans l'intervalle chapp, par un
simple voyage, au bouleversement gnral de tous les tats. Si, au
contraire, le tyran de l'ancien monde devait mourir sur son trne
usurp et y laisser sa dynastie consolide, on trouverait dans le
Nouveau-Monde un empire rajeuni, qui avait de quoi faire oublier tout
ce qu'on aurait abandonn en Europe.

[En marge: Rpugnance de Charles IV  l'gard de tout parti dcisif.]

[En marge: Charles IV veut qu'on fasse comme Ferdinand, et qu'on
cherche  s'attacher Napolon par un mariage.]

[En marge: Charles IV exige que la demande clandestine de mariage
faite par Ferdinand soit officiellement renouvele au nom de la
couronne d'Espagne.]

Ces ides, les seules fortes et senses qu'et jamais conues le
favori, car, si on renonait  disputer l'Espagne par une rsistance
hroque, ce qu'il y avait de mieux c'tait de conserver  la nation
les deux Indes, et  la famille rgnante un trne quelque loign
qu'il ft, ces ides taient de nature  bouleverser Charles IV. Se
dfendre par les armes, il n'y songeait certainement pas. S'en aller
de l'Escurial  Cadix, s'embarquer, traverser les mers, se priver pour
jamais des chasses du Pardo, l'pouvantait presque autant qu'une
bataille. Il aimait mieux repousser loin de lui ces sinistres
prvisions, et se jeter, disait-il, dans les bras de son _magnanime
ami Napolon_. Il faut ajouter,  l'honneur de ce bon et malheureux
prince, que, malgr sa mdiocrit, il sentait pourtant ce que Napolon
avait de grand, qu'il admirait ses exploits, et que s'il et t
capable de quelques efforts, il les et faits pour l'aider  battre
l'Angleterre, dans l'intrt des deux pays, qu'il comprenait quand il
lui arrivait d'y penser. Aussi rpondait-il  ceux qui lui parlaient
de retraite lointaine, qu'il fallait chercher  deviner les intentions
de Napolon, et s'y conformer, car, au fond, elles ne pouvaient pas
tre mauvaises; que le prince des Asturies, aprs tout, n'avait pas
t si mal inspir en demandant pour pouse une princesse de la
famille Bonaparte; que c'tait un moyen de resserrer l'alliance des
deux pays, de faire cesser la haine des deux races; qu'il n'tait pas
possible que Napolon, quand il aurait donn  Ferdinand l'une de ses
filles adoptives, voult la dtrner. Il tait un hros trop grand,
trop magnanime, pour commettre un tel manque de parole. C'tait
peut-tre pour la premire fois de sa vie que l'infortun roi, dont
l'esprit s'veillait sous l'aiguillon des circonstances, concevait une
ide  lui, et paraissait y tenir. Il avait dj pens  ce mariage du
prince hritier de la couronne avec une nice de Napolon, et il
n'avait pas de violence  se faire pour adopter un tel projet. Il
voulait donc que la demande faite par Ferdinand, d'une manire
irrgulire, ft renouvele rgulirement au nom de la couronne
d'Espagne, avec la solennit convenable, et les pouvoirs ncessaires
pour traiter. Si Napolon acceptait, il tait li envers la maison de
Bourbon; s'il refusait, on saurait ce qu'il fallait croire de ses
intentions, et il serait temps alors de songer  la retraite.

[En marge: Rpugnance de la reine et du prince de la paix pour le
mariage propos.]

Rien ne pouvait tre plus dsagrable  la reine et au favori que
l'ide d'un tel mariage; car Ferdinand, poux d'une princesse
franaise, protg de Napolon, protecteur  son tour de la maison
d'Espagne, serait devenu tout-puissant. La chute du favori et la
destruction de l'influence de la reine devaient s'ensuivre. Mais ne
pas renouveler pour le compte de la couronne la proposition de
Ferdinand, c'tait dclarer qu'il avait eu tort, non-seulement dans la
forme, mais dans le fond; c'tait laisser voir  Napolon qu'on ne
voulait pas de son alliance; c'tait se priver d'un moyen assur de
sonder ses intentions, et surtout se priver d'arguments indispensables
auprs de Charles IV, pour lui faire approuver le projet de fuite en
Amrique. Ces raisons furent celles qui ramenrent la reine et le
favori  l'ide de demander une princesse franaise, c'est--dire de
renouveler, au nom de la couronne, la proposition clandestine de
Ferdinand. C'tait la seule fois peut-tre qu'il et fallu dbattre
une rsolution avec Charles IV, la seule fois assurment, pendant tout
son rgne, qu'une de ses volonts ft devenue celle du gouvernement.

[En marge: Lettre de Charles IV  Napolon pour demander la main d'une
princesse franaise.]

En consquence, on fit crire par Charles IV une lettre des plus
affectueuses, pour prier Napolon d'unir l'hritier de la couronne
d'Espagne  une princesse de la maison Bonaparte. On ne se borna pas 
cette demande. On rclama de Napolon, dans une seconde lettre jointe
 la premire, l'excution immdiate du trait de Fontainebleau, la
publication de ce trait, et l'entre en possession pour les
copartageants des provinces portugaises du lot qui leur revenait 
chacun. Cette rclamation, inspire par le prince de la Paix, lui
tenait fort  coeur, car il tait impatient de se voir proclamer
prince souverain; elle tait en outre dans les intrts bien entendus
de la maison d'Espagne, puisque, par ce trait, Charles IV avait reu
de Napolon la garantie de ses tats, et le titre de roi des Espagnes
et d'empereur des Amriques. La publication du trait de Fontainebleau
eut t, dans le moment, un prservatif puissant contre les projets
vrais ou supposs d'invasion.

En attendant cette publication, on ne s'tait pas fait faute, comme
nous l'avons dit, de commettre des indiscrtions de tout genre, et de
divulguer le trait tout entier. On dbitait publiquement dans les
rues de Madrid, en exagrant mme les assertions de la maison Tudo,
que le prince de la Paix allait tre dclar roi de Portugal, Charles
IV empereur des Indes; qu'en un mot la faveur de Napolon  l'gard
d'Emmanuel Godoy allait se manifester d'une manire clatante. Dans
les instants fort courts o l'on ajoutait foi  ces bruits, on ouvrait
les yeux  moiti; on disait que, sans doute, Napolon se prparait 
dtrner les derniers Bourbons comme il avait dtrn tous les autres,
qu'il tait d'accord avec Godoy pour se les faire livrer, et qu'il lui
donnait le Portugal, pour que Godoy  son tour lui donnt l'Espagne.
On calomniait ainsi ce personnage si difficile  calomnier; car, s'il
tait vrai qu'il et asservi, avili et perdu ses matres, il n'tait
pas vrai qu'il les et trahis en faveur de Napolon. Heureusement pour
la popularit de Napolon en Espagne, ces bruits ne trouvaient pas
longue crance. M. de Beauharnais,  qui sa cour laissait tout
ignorer, affirmait qu'il n'avait aucune connaissance de ce trait, et
avec tant de bonne foi que personne ne doutait de sa parole. On
prenait donc les assertions des amis du favori pour une de leurs
vanteries accoutumes, et on recommenait  croire ce qui plaisait,
c'est--dire que Ferdinand allait devenir d'abord l'poux d'une fille
adoptive de Napolon, puis roi, et qu'ainsi disparatrait l'odieuse
faction qui opprimait et dshonorait l'Escurial. Et, chose singulire,
dans cette triste et sombre histoire de la chute des Bourbons
d'Espagne, tandis que le prince de la Paix demandait  Paris
l'autorisation de publier le trait de Fontainebleau, M. de
Beauharnais y demandait de son ct l'autorisation de le dmentir.

[En marge: Les courriers de Madrid ne peuvent joindre Napolon qu'en
Italie.]

Les lettres de Charles IV, les dpches de M. de Beauharnais, avaient
un long trajet  parcourir pour rejoindre Napolon alors en Italie, et
voyageant de ville en ville avec sa rapidit accoutume. Dans l'tat
des communications  cette poque, il ne fallait pas moins de sept
jours pour aller de Madrid  Paris, pas moins de cinq pour aller de
Paris  Milan; et si Napolon tait en ce moment en course, soit 
Venise, soit  Palma-Nova, les dpches d'Espagne lui arrivaient
quelquefois quatorze et quinze jours aprs leur dpart. Il en fallait
autant pour l'envoi des rponses, et ces dlais convenaient 
Napolon, qui aurait voulu ralentir la marche du temps, tant il lui en
cotait de prendre des rsolutions relativement  l'Espagne, partag
qu'il tait entre le dsir de dtrner partout les Bourbons, et
l'apprhension des moyens violents et odieux qu'il lui faudrait
employer pour y russir.

[En marge: Voyage de Napolon en Italie.]

[En marge: Cration d'une commune au Mont-Cenis.]

[En marge: Sjour de Napolon  Venise.]

[En marge: Travaux ordonns  Venise pour lui rendre l'usage de son
port, et prparer le retour de son ancienne prosprit commerciale.]

[En marge: Entrevue de Napolon avec Lucien Bonaparte  Mantoue.]

Parti le 16 novembre de Paris, Napolon tait arriv le 21  Milan,
aprs avoir dj visit plusieurs points intressants. Il avait mme
surpris son fils Eugne Beauharnais, qui n'avait pas eu le temps
d'accourir  sa rencontre. Se montrant le matin de son arrive  la
cathdrale de Milan pour y entendre un _Te Deum_, l'aprs-midi au
palais de Monza pour y visiter la vice-reine sa fille, le soir au
thtre de la Scala pour s'y faire voir aux Italiens, il avait, dans
les intervalles, entretenu les fonctionnaires chargs des services les
plus importants. Il employa le 23, le 24, le 25,  expdier un grand
nombre d'affaires, et  donner une foule d'ordres. Frapp en
traversant la nouvelle route du Mont-Cenis, qui tait son ouvrage, du
dnment de secours auquel se trouvaient exposs les voyageurs, faute
de population sur ces hauteurs couvertes de neiges, il ordonna la
cration d'une commune, divise en trois hameaux, un au bas de la
monte, un au sommet, un sur le revers. Le hameau situ au sommet
devait tre le chef-lieu de la commune. Il prescrivit la construction
d'une glise, d'une maison commune, d'un hpital, d'une caserne. Il
accorda une dispense d'impts pour tous les paysans qui viendraient
s'tablir dans la nouvelle commune, et en commena la population par
l'tablissement d'un certain nombre de cantonniers, chargs
d'entretenir la route en temps ordinaire, et de se runir en cas
d'accident sur les points o leur secours serait ncessaire. Aprs
avoir arrt le budget du royaume d'Italie, donn une srieuse
attention  l'arme italienne, convoqu les trois collges des
Possidenti, des Dotti et des Commercianti pour le moment de son retour
 Milan, c'est--dire pour le 10 dcembre, il partit afin de se rendre
 Venise, en suivant la route de Brescia, Vrone, Padoue, accueilli
sur son passage par les acclamations d'un peuple enthousiaste.
Toujours occup utilement, mme au milieu des ftes, il avait rectifi
en passant le trac des fortifications de Peschiera, se rservant
d'arrter au retour celles de Mantoue. Chemin faisant, il avait
recueilli une partie de sa parent, le roi et la reine de Bavire,
dont Eugne avait pous la fille; sa soeur lisa, princesse de
Lucques et bientt gouvernante de Toscane; enfin son frre Joseph,
qu'il n'avait pas vu depuis qu'il l'avait nomm roi de Naples, et
qu'il chrissait tendrement, malgr de nombreux reproches sur sa molle
faon de gouverner.  Fusine, petit port sur les lagunes, o l'on
s'embarque pour se rendre  Venise, les autorits et la population
l'attendaient dans des gondoles richement pavoises, afin de le
conduire au sjour de l'ancienne reine des mers. Ce peuple vnitien,
qui se consolait de ne plus former une rpublique indpendante par la
satisfaction d'avoir chapp  des lois tyranniques, par l'esprance
d'appartenir bientt  un vaste royaume qui comprendrait l'Italie tout
entire, par la promesse enfin de grands travaux destins  rendre ses
eaux navigables, avait dploy pour recevoir Napolon tout le luxe
qu'il talait autrefois quand son doge pousait la mer. D'innombrables
gondoles brillant de mille couleurs, retentissant du son des
instruments, escortaient les canots qui portaient, avec le matre du
monde, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le roi et la reine de
Bavire, la princesse de Lucques, le roi de Naples, le grand-duc de
Berg, le prince de Neufchtel, et la plupart des gnraux de
l'ancienne arme d'Italie. Aprs avoir donn aux rceptions le temps
ncessaire, Napolon employa les jours suivants  parcourir les
tablissements publics, les chantiers, l'arsenal, les canaux,
accompagn partout de MM. Decrs, Proni, Sganzin. L'examen des lieux
termin, il rendit un dcret en douze titres qui embrassait tous les
besoins de Venise rgnre. Il commena, en vertu de ce dcret, par
rtablir une quantit de perceptions abolies depuis la chute de la
rpublique, mais justifies par une longue exprience, peu onreuses
en elles-mmes, et indispensables pour suffire aux dpenses d'une
existence tout artificielle, car Venise comme la Hollande est une
oeuvre de l'art plus que de la nature. Les moyens assurs, il songea 
leur emploi. Il organisa d'abord une administration pour l'entretien
des canaux et le creusement des lagunes, dcrta ensuite un grand
canal pour conduire les btiments de l'arsenal  la passe de
Malamocco, un bassin pour des vaisseaux de soixante-quatorze, des
travaux hydrauliques tant sur la Brenta qui amne les eaux dans les
lagunes, que sur les diverses issues par lesquelles elles se jettent
dans l'Adriatique. Il institua en outre un port franc, o le commerce
pouvait introduire les marchandises avant l'acquittement des droits de
douanes. Il pourvut  la sant publique en transportant les spultures
des glises dans une le destine  cet usage; il s'occupa des
plaisirs du peuple en rparant et faisant clairer la place de
Saint-Marc, ternel objet de l'orgueil et des souvenirs des Vnitiens;
il assura enfin l'existence des marins par la rorganisation de tous
les anciens tablissements de bienfaisance. Aprs avoir rpandu ces
bienfaits, et reu en retour mille acclamations, Napolon partit pour
visiter le Frioul, pour voir les fortifications de Palma-Nova et
d'Osoppo, qu'il ne cessait de diriger de loin, et qu'il regardait avec
Mantoue et Alexandrie comme les gages de la possession de l'Italie.
Osoppo et Palma-Nova sur l'Izonzo, Peschiera et Mantoue sur le Mincio,
Alexandrie sur le Tanaro, taient  ses yeux les chelons d'une
rsistance presque invincible contre les Allemands, si les Italiens
mettaient quelque nergie  se dfendre. Il tait venu par
Porto-Legnago  Mantoue, o il devait revoir son frre Lucien, pour
essayer d'un rapprochement dont il avait le plus vif dsir, mais qu'il
ne voulait accorder qu' certaines conditions. M. de Meneval alla
pendant la nuit chercher Lucien dans une htellerie, et le conduisit
au palais qu'occupait Napolon. Lucien, au lieu de se jeter dans les
bras de son frre, l'aborda avec une fiert fort excusable, puisqu'il
tait des deux frres celui qui n'avait aucune puissance, mais pousse
peut-tre au del de ce qu'une dignit bien entendue aurait exig.
L'entrevue fut donc pnible et orageuse, mais non sans rsultat utile.
Napolon, au nombre des combinaisons possibles en Espagne, rangeait
encore l'union d'une princesse franaise avec Ferdinand. Dans le
moment, en effet, il venait de recevoir la lettre du roi Charles IV,
renouvelant la demande d'un mariage; et bien qu'il inclint vers une
rsolution plus radicale, cependant il n'excluait pas de ses projets
cette espce de moyen terme. Il voulait donc que Lucien Bonaparte lui
donnt une fille qui tait issue d'un premier mariage, pour la faire
lever auprs de l'impratrice-mre, la pntrer de ses vues, et
l'envoyer ensuite en Espagne rgnrer la race des Bourbons. S'il ne
se dcidait pas  lui confier ce rle, il ne manquait pas d'autres
trnes, plus ou moins levs, sur lesquels il pouvait la faire monter
par le moyen d'une alliance. Quant  Lucien lui-mme, il tait dispos
 lui confrer la qualit de prince franais,  le faire mme roi de
Portugal, ce qui l'aurait plac prs de sa fille,  condition de
casser son second mariage, en ddommageant l'pouse ainsi rpudie par
un titre et une riche dotation. Ces arrangements taient possibles,
mais furent demands avec autorit, refuss avec irritation, et les
deux frres se sparrent mus, irrits, point brouills toutefois,
puisque une partie de ce que dsirait Napolon, l'envoi  Paris de la
fille de Lucien Bonaparte, se ralisa quelques jours aprs. Napolon
repartit le lendemain mme pour Milan, o il fut de retour le 15
dcembre.

[En marge: Dc. 1807.]

[En marge: Sjour de Napolon  Milan.]

[En marge: Ajournement de toute rponse significative aux lettres du
roi d'Espagne.]

Des dpches venues d'Espagne et de toutes les parties de l'Empire l'y
attendaient, et il avait plus d'une rsolution  prendre. Les lettres
de ses agents relatives  la Pninsule, les lettres de Charles IV
demandant une princesse franaise et la publication du trait de
Fontainebleau, lui avaient t remises en route. Rsoudre de si graves
questions lui tait impossible dans la situation d'esprit o il se
trouvait. Il ne voulait encore s'engager sur aucun point, car il
n'tait dfinitivement fix sur aucun, bien qu'il inclint, comme nous
l'avons dj dit, vers la rsolution de dtrner les Bourbons. En
consquence, il fit crire par M. de Champagny  Madrid, qu'il avait
reu les lettres du roi Charles IV, qu'il en apprciait l'importance,
mais qu'absorb exclusivement par les affaires de l'Italie, o il
n'avait que quelques jours  passer, il ne pouvait s'occuper de celles
d'Espagne avec l'attention dont elles taient dignes, et que, de
retour  Paris, il ferait aux lettres du roi les rponses que ces
lettres mritaient. Il insista de nouveau pour que le trait de
Fontainebleau restt secret quelque temps encore; et quant  M. de
Beauharnais, ne tenant aucun compte de ses avis et de ses jugements,
il lui adressa des rponses insignifiantes, mais formelles en un
point: c'tait la dfense d'afficher aucune prfrence pour les partis
qui divisaient la cour d'Espagne, et de laisser entrevoir de quel ct
penchait le cabinet franais.

[En marge: Nouveaux ordres militaires relativement  l'Espagne.]

[En marge: Formation de deux nouvelles divisions destines, l'une  la
Catalogne, l'autre  l'Aragon.]

Il n'tait pas vrai cependant que, tout entier aux affaires d'Italie,
Napolon ne songet pas  celles d'Espagne. Il avait, au contraire,
donn de nouveaux ordres militaires, tendant  augmenter peu  peu ses
forces, tant en de qu'au del des Pyrnes, de manire qu'il pt,
quelque parti qu'il adoptt, n'avoir qu'une volont  exprimer,
lorsqu'il en aurait une. Tout ce qu'il apprenait de l'tat de l'Espagne
contribuait  lui persuader que le moment d'une crise tait proche; car
il ne semblait plus possible de faire rgner le favori, d'inspirer
patience  Ferdinand, et de contenir l'indignation de la nation
espagnole. Il voulait donc tre prt  profiter d'une occasion, et avoir
pour cela dans la Pninsule des forces considrables, sans diminuer ni
la grande arme ni l'arme d'Italie, qui lui servaient l'une et l'autre
 maintenir l'Europe dans son alliance ou dans la soumission.
Indpendamment de l'arme du gnral Junot, ncessaire au Portugal, il
avait prpar, comme on l'a vu, deux autres corps, celui du gnral
Dupont et celui du marchal Moncey, et il ne jugeait pas que ce ft
assez. Il considrait que ces deux corps dirigs sur la route de Burgos
et de Valladolid, sous le prtexte du Portugal, pouvant par un mouvement
 gauche se porter sur Madrid, tiendraient en respect la capitale et les
deux Castilles. Mais la Navarre, l'Aragon, la Catalogne, provinces si
importantes en elles-mmes, et par leur esprit, et par leur position, et
par les places qu'elles contenaient, lui semblaient devoir tre
occupes, sinon par des forces qui s'y transporteraient immdiatement,
du moins par des forces qui seraient toutes prtes  y entrer. Il
voulait donc avoir deux divisions prpares, l'une qui, place prs de
Saint-Jean-Pied-de-Port, pourrait, sous un prtexte quelconque, se jeter
sur Pampelune; l'autre qui, runie  Perpignan, pourrait galement
entrer  Barcelone, et s'emparer de cette ville ainsi que des forts qui
la dominent. Matre de Pampelune et des forts de Barcelone, Napolon
avait deux bases solides pour les armes qui auraient  s'avancer sur
Madrid. Toutefois, bien que la crise lui semblt imminente  l'Escurial,
il ne voulait ni la prcipiter, ni prendre trop ostensiblement le rle
d'envahisseur, en portant des troupes ailleurs que sur la route de
Burgos, Valladolid, Salamanque, qui tait celle du Portugal. La runion
probable des troupes anglaises sur les ctes de la Pninsule ne pouvait
manquer de lui fournir plus tard des motifs spcieux d'introduire de
nouvelles forces dans l'intrieur de l'Espagne. En attendant il lui
suffisait de les tenir runies sur la frontire. L'arme du gnral
Junot, compose des anciens camps de la Bretagne, avait laiss quelques
bataillons de dpt, dont on pouvait former une division de trois 
quatre mille hommes, trs-suffisante pour occuper Pampelune et contenir
la Navarre. Ces bataillons, au nombre de cinq, appartenaient aux 15e,
47e, 70e, 86e de ligne. Un bataillon suisse, cantonn dans le voisinage,
offrait le moyen de les porter  six. Napolon ordonna de les runir
immdiatement  Saint-Jean-Pied-de-Port, sous le commandement du gnral
Mouton, et d'y ajouter une compagnie d'artillerie  pied. Quant  la
division de Perpignan, il en chercha les lments en Italie mme. Il
avait l des rgiments lombards et napolitains, bons  employer sous le
climat de l'Espagne, mais ayant besoin d'apprendre la guerre  l'cole
des Franais. La rentre des troupes auxiliaires dans leur pays
permettait de disposer sur-le-champ d'une partie des rgiments italiens
placs le plus prs de France. Napolon prescrivit donc  quatre
bataillons italiens, trois rsidant  Turin, un  Gnes, de s'acheminer
sur Avignon. Un beau rgiment napolitain, que son frre Joseph lui avait
dj envoy pour l'aguerrir, se trouvait prs de Grenoble. Mme ordre
lui fut adress pour Avignon. Quatre escadrons lombards et napolitains,
formant 6 ou 700 chevaux, avec plusieurs compagnies d'artillerie, furent
dirigs sur le mme point. Le rgiment franais qui sortait de la place
de Braunau, restitue aux Autrichiens, traversait les Alpes pour rentrer
en Italie. Sa route fut trace de manire  l'envoyer dans le midi de la
France. Enfin les cinq rgiments de chasseurs et les quatre rgiments de
cuirassiers, transports l'hiver dernier d'Italie en Pologne, avaient
leurs dpts en Pimont, dpts bien fournis d'hommes et de chevaux
comme tous ceux de l'arme. Napolon en tira encore deux belles
brigades de cavalerie, qui formrent sous le gnral Bessires une
division de 1,200 chevaux. En joignant  ces troupes quelques bataillons
franais ou suisses rsidant en Provence, il tait possible de runir 
Perpignan un corps de 10  12 mille hommes pour la Catalogne.

Ces dispositions prescrites pour les troupes qui ne devaient pas
encore passer les Pyrnes, Napolon ordonna un nouveau mouvement 
celles qui les avaient dj franchies. Il enjoignit au gnral Dupont,
dont une division s'tait avance jusqu' Vittoria, de mettre en
mouvement les deux autres, de manire  les avoir toutes trois runies
entre Burgos et Valladolid dans les premiers jours de janvier, avec
apparence de se diriger sur Salamanque et Ciudad-Rodrigo, c'est--dire
sur Lisbonne, mais avec la prcaution d'observer le pont du Douro sur
la route de Madrid, afin d'tre prt  s'en emparer au premier besoin.
Il prescrivit au marchal Moncey d'occuper avec le corps des ctes de
l'Ocan les positions laisses vacantes par le gnral Dupont, et de
porter l'une de ses divisions vers Vittoria. Ces mouvements ne
pouvaient pas sensiblement augmenter les ombrages de la cour
d'Espagne, puisqu'ils avaient lieu sur la route de Lisbonne. Pour les
rendre plus naturels encore, Napolon fit adresser par M. de
Beauharnais au ministre espagnol les avis les plus alarmants sur une
agglomration de forces anglaises  Gibraltar: agglomration
trs-relle d'ailleurs, et nullement suppose; car on venait
d'apprendre que le gouvernement britannique faisait vacuer la Sicile
presque entirement, et se disposait  envoyer en Portugal les
troupes revenues de Copenhague. Il pressa vivement le cabinet espagnol
de pourvoir  la garde de Ceuta, de Cadix, du camp de Saint-Roch, des
Balares, et, tout en lui donnant des avis utiles, il ajouta ainsi 
la vraisemblance des prtextes allgus pour l'introduction de
nouvelles troupes franaises en Espagne.

[En marge: Dcrets de Milan.]

[En marge: Progrs des deux puissances maritimes dans la voie des
violences commerciales.]

Napolon avait hte d'expdier les affaires d'Italie pour revenir 
Paris, d'o il pourrait veiller de plus prs  l'objet de ses
constantes proccupations. Nanmoins il tait une question qu'il
aurait t plus en mesure de rsoudre  Paris qu' Milan, parce qu'il
y aurait t entour de plus de lumires, et sur laquelle cependant il
ne voulut pas remettre sa dcision d'un seul jour. Cette question
tait relative aux dernires ordonnances du conseil, rendues le 11
novembre par le gouvernement britannique, sur la navigation des
neutres. Par ces ordonnances, l'Angleterre venait de s'engager
davantage encore dans le systme de la violence, et Napolon, comme on
le pense bien, n'entendait pas rester en arrire.  un coup fort rude,
il avait  coeur de rpondre immdiatement par un coup plus rude
encore. On connat les pas dj faits dans cette voie funeste.  la
prtention de saisir la proprit ennemie jusque sous le pavillon
neutre, et d'appliquer le droit de blocus  de vastes tendues de
ctes qu'il tait matriellement impossible de bloquer, Napolon avait
rpondu d'abord par l'interdiction au commerce anglais de toutes les
ctes de l'Empire et des pays soumis  son influence; puis, son
irritation croissant en proportion des violences de l'amiraut, il
avait, par les fameux dcrets de Berlin, dclar les les Britanniques
en tat de blocus, dfendu le commerce des marchandises anglaises dans
tous les lieux o il dominait, ordonn partout leur saisie et leur
confiscation, et annonc que tout vaisseau qui aurait touch soit 
l'un des trois royaumes, soit  l'une des colonies anglaises, serait
repouss des ports appartenant  la France ou dpendant de sa volont.
Divers dcrets rglementaires avaient impos aux btiments chargs de
denres coloniales, l'obligation de porter avec eux des certificats
d'origine dlivrs par les agents franais. Toutes marchandises
prives de ces certificats taient sujettes  confiscation. L'alliance
conclue avec la Russie et avec le Danemark, l'adhsion promise de
l'Autriche, l'obissance assure des deux gouvernements de la
Pninsule, allaient tendre au continent entier ces redoutables
dispositions.

[En marge: Ordonnances du conseil du 11 novembre rendues par la
couronne d'Angleterre.]

L'Angleterre avait fini par s'apercevoir que le systme des
interdictions pouss  outrance lui tait plus prjudiciable qu' la
France, car elle avait encore plus besoin de vendre que le continent
d'acheter; que les denres coloniales, dont elle avait opr
l'accaparement presque gnral, car sa marine arrtait sous divers
prtextes jusqu'aux btiments des tats-Unis eux-mmes, resteraient
invendues dans ses magasins; que ses produits manufacturs subiraient
le mme sort; qu'elle souffrirait sous le rapport de l'importation
autant que sous celui de l'exportation, car elle ne pourrait recevoir
certaines matires premires qui lui taient indispensables, telles
que les laines d'Espagne et les munitions navales du Nord; que dans
cet tat du commerce la France aurait beaucoup moins  se plaindre,
car elle fournirait au continent les toffes que ne fourniraient plus
les manufactures anglaises; que, relativement aux denres coloniales,
il lui en arriverait ou par la course, ou par les navires chapps aux
croisires, une certaine quantit, qu'on lui ferait payer fort cher,
il est vrai, mais qui suffirait  ses besoins; et qu'aprs tout la
chert du sucre et du caf n'entranerait jamais pour la France des
inconvnients aussi grands que ceux qu'entranerait pour l'Angleterre
la suppression de tous les changes. Le cabinet britannique avait donc
abandonn son systme d'exclusion, et il avait imagin de faciliter le
commerce gnral, mais en le forant  passer tout entier par la
Grande-Bretagne, et en le constituant de plus son tributaire. En
consquence il avait dcid, par trois ordonnances du conseil, dates
du 11 novembre 1807, que tout navire appartenant  une nation qui ne
serait pas en guerre dclare avec la Grande-Bretagne, ft-elle plus
ou moins dpendante de la France, pourrait entrer librement dans les
ports du Royaume-Uni ou de ses colonies, se rendre ensuite o il
voudrait, moyennant qu'il et touch en Angleterre, pour y porter des
marchandises ou en recevoir, et qu'il y et acquitt des droits de
douane quivalant en moyenne  25 pour cent. Tout btiment, au
contraire, qui n'aurait point touch aux ports de la Grande-Bretagne,
et aurait dans ses papiers des certificats d'origine dlivrs par des
agents franais, devait tre saisi et dclar de bonne prise. De la
sorte les navires de commerce (autant du moins que peuvent s'excuter
des lois violentes sur l'immensit des mers) taient contraints, de
quelque pays qu'ils vinssent, ou de s'arrter en Angleterre pour y
payer des droits, ou d'aller s'y approvisionner de denres et de
marchandises anglaises. Tout commerce devait donc passer par les ports
anglais, toute marchandise en venir ou y acquitter des droits. Grce 
ces prescriptions, les Anglais avaient un moyen certain de nous
envoyer leurs denres coloniales, qui ne portaient pas en elles-mmes,
comme les toiles de coton, par exemple, la preuve de leur origine. Ils
appelaient en effet dans la Tamise les btiments neutres, les
chargeaient de sucre et de caf, puis les convoyaient jusqu' la vue
de nos ctes, afin de leur pargner la visite, et les introduisaient
ainsi dans nos ports ou ceux de Hollande, munis de faux papiers, qui
les faisaient passer pour neutres, venant directement d'Amrique.

[En marge: Dcret rendu  Milan le 17 dcembre, en reprsailles des
ordonnances du conseil du 11 novembre.]

En recevant  Milan, o il tait alors, les ordonnances du 11
novembre, Napolon crivit d'abord  Paris pour demander au ministre
des finances et au directeur des douanes un rapport sur ces
ordonnances. Mais, ne pouvant se rsigner  attendre leur rponse, il
rendit, le 17 dcembre, un dcret connu sous le titre de dcret de
Milan, plus rigoureux encore que les prcdents. Il s'tait born dans
le dcret de Berlin  exclure des ports de l'Empire tout btiment qui
aurait touch en Angleterre; il alla plus loin cette fois, et il
dclara dnationalis, partant de bonne prise, tout btiment qui
aurait abord en Angleterre, ou dans ses colonies, et qui se serait
soumis  l'obligation d'y payer un droit. Par des mesures
rglementaires, il tablit des peines svres contre les capitaines et
les matelots coupables de fausses dclarations. Tandis que Napolon
rendait ce dcret, MM. Gaudin, Crtet, Defermon, Collin de Sussy,
rpondant  ses questions, lui proposaient une mesure tendant  peu
prs au mme but, mais encore plus rigoureuse: c'tait d'interdire
toute relation commerciale avec l'Empire franais aux nations qui
n'auraient pas elles-mmes cess tout commerce avec l'Angleterre. Tel
quel, le dcret de Milan suffisait pour fermer plus troitement que
jamais les communications que l'Angleterre avait voulu rouvrir  son
profit. Mais on achetait cet avantage au prix d'un redoublement de
violence, qui devait bientt fatiguer la France et ses allis autant
que l'Angleterre elle-mme.

[En marge: Divers actes relatifs au royaume d'Italie.]

[En marge: Adoption officielle d'Eugne de Beauharnais, et
transmission de la couronne d'Italie assure  sa descendance.]

Sauf cette courte diversion, Napolon donna tout le temps qui lui
restait  l'administration du royaume d'Italie. Conformment  la
convocation qu'ils avaient reue, les trois collges des Possidenti,
des Commercianti et des Dotti se runirent  Milan vers la fin de
dcembre, pour entendre la communication de plusieurs actes
essentiels. Par le premier de ces actes, Napolon adoptait
officiellement comme son fils le prince Eugne de Beauharnais. Par le
second, il prcisait les consquences de cette adoption, en assurant
au prince Eugne la succession de la couronne d'Italie, et en
restreignant  cette couronne seule son droit d'hriter, ce qui
excluait la possibilit de succder un jour  celle de France. Aprs
avoir tabli ses frres et ses soeurs, il tait naturel que Napolon
satisft  la plus vive peut-tre de ses affections,  celle que lui
inspiraient les enfants de l'impratrice Josphine, et surtout Eugne
de Beauharnais, qui le servait en Italie avec modestie, sagesse et
dvouement. Ce prince tait fort estim des Italiens, qui n'avaient
jamais vcu sous un gouvernement aussi doux et aussi clair, et qui,
depuis deux ans, se reposaient dans une tranquille paix des horreurs
de la guerre.

La couronne d'Italie restant pour le prsent unie  celle de France,
et Eugne de Beauharnais n'en tant encore que l'hritier prsomptif,
avec la qualit de vice-roi, Napolon voulut qu'il s'appelt prince de
Venise, titre que devaient porter dsormais les hritiers prsomptifs
du royaume d'Italie. Il cra le titre de princesse de Bologne pour la
fille qu'Eugne venait d'avoir de son mariage avec la princesse
Auguste de Bavire. Enfin, dsirant donner au duc de Melzi, l'ancien
vice-prsident de la rpublique italienne, une nouvelle marque de
faveur, il le nomma duc de Lodi, titre emprunt  l'un des faits
d'armes clatants de nos premires campagnes. Il s'occupa ensuite de
modifier sur quelques points la constitution du royaume, constitution
qui tait peu importante en elle-mme, la volont de Napolon faisant
tout en Italie; ce qu'il ne fallait pas regretter pour le moment, car,
sauf les exigences naissant de la guerre gnrale, cette volont n'y
poursuivait, n'y ralisait que le bien. Le collge des Possidenti, le
plus riche des trois, vota l'rection  ses frais d'un monument qui
devait perptuer la mmoire des bienfaits dont Napolon avait combl
l'Italie.

[En marge: Sjour  Turin.]

[En marge: Travaux ordonns en traversant le Pimont, pour le lier
plus troitement  la Ligurie.]

Ces oprations termines, Napolon partit pour le Pimont, visita la
grande place d'Alexandrie, complimenta sur les lieux mmes le gnral
Chasseloup, charg de la construction de cette place, puis se rendit 
Turin, o il accorda de nouveaux avantages  ces provinces devenues
franaises. Afin de rattacher la Ligurie au Pimont, il dcrta un canal
qui, s'embouchant dans la mer  Savone, et traversant l'Apennin dans sa
partie la plus abaisse, pour gagner la Bormida  Carcare, devait
joindre le P et la Mditerrane. Il ordonna le perfectionnement de la
navigation d'Alexandrie au P, de manire que les bateaux pussent y
passer en tout temps. Il fit rectifier en quelques points la grande
route d'Alexandrie  Savone, et voulut qu'elle ft mise en communication
avec la route de Turin par un embranchement de Carcare  Ceva. Il dcida
l'ouverture de la grande route du mont Genvre, par Brianon,
Fenestrelle et Pignerol, laquelle jointe  celle du mont Cenis devait
complter les communications de la France avec le Pimont par les Alpes
Cottiennes. Il dcrta aussi la construction de divers ponts: un en
pierre sur le P,  Turin; un autre en pierre sur la Doire; un en bois
sur la Sesia,  Verceil; un en bois sur la Bormida, entre Alexandrie et
Tortone; trois enfin d'importance moindre, galement en bois, sur trois
torrents qui coulent entre Turin et Verceil. Il eut soin en mme temps
d'assurer des moyens financiers pour suffire  ces vastes travaux, car
il n'tait pas de ceux qui ordonnent des crations nouvelles sans
s'inquiter des charges qui en peuvent rsulter. Un restant d par les
acqureurs de domaines nationaux, le produit des domaines engags, un
prlvement sur le monopole du sel, devaient pourvoir  ces utiles
dpenses.

[En marge: Janv. 1808.]

[En marge: Retour de Napolon  Paris le 1er janvier 1808.]

[En marge: Ncessit de prendre un parti  l'gard de l'Espagne.]

Napolon quitta Turin accompagn par les acclamations des peuples
reconnaissants, et arriva  Paris le 1er janvier 1808, fort avant dans
la journe, mais assez  temps pour y recevoir les hommages de la
cour, des autorits publiques et des Parisiens. Son retour dans la
capitale de l'Empire allait tre le signal des plus graves
dterminations de son rgne. Il fallait en effet prendre un parti 
l'gard de l'Espagne, car on ne pouvait diffrer davantage de rpondre
 Charles IV. Il fallait en prendre un aussi  l'gard de la cour de
Rome, avec laquelle les relations devenaient chaque jour plus
difficiles. Napolon allait ainsi se heurter aux deux plus vieux, aux
deux plus redoutables vestiges de l'ancien rgime, les Bourbons
d'Espagne et la papaut.

[En marge: Les trois partis qu'on pouvait prendre  l'gard de
l'Espagne.]

Domin sans cesse, depuis que le continent tait pacifi, par l'ide
systmatique de mettre sur tous les trnes les Bonaparte  la place
des Bourbons, entran vers ce but par un sentiment de famille, et
aussi par son gnie rformateur, qui rpugnait  laisser auprs de lui
des royauts dgnres, inutiles ou nuisibles  la cause commune,
Napolon, comme on l'a vu, tait agit au sujet de l'Espagne des
penses les plus diverses. Trois partis s'offraient  son esprit:
premirement, s'attacher l'Espagne par le mariage d'une princesse
franaise avec le prince des Asturies, par le renversement du favori,
sans rien exiger des Espagnols qui pt blesser leur fiert ou leur
ambition; secondement, accorder tout ce que nous venons de dire,
mariage, renversement du favori, mais en le faisant payer par des
sacrifices de territoire, qui nous auraient assur les bords de
l'bre, les ctes de la Catalogne, et la jouissance en commun des
colonies espagnoles; troisimement, enfin, recourir aux moyens
extrmes, c'est--dire dtrner les Bourbons, imposer aux Espagnols
une dynastie nouvelle, en ne leur demandant aucun sacrifice de
territoire, aucun avantage commercial, et en se contentant pour unique
rsultat d'avoir troitement li les destines de l'Espagne  celles
de la France.

De ces trois partis, aucun n'tait bon (nous dirons tout  l'heure
pourquoi); mais ils taient loin d'tre galement mauvais.

[En marge: Du parti qui consistait  unir la France et l'Espagne par
un mariage, sans exiger de celle-ci aucun sacrifice.]

Accorder  Ferdinand une princesse franaise, ajouter  cette faveur
le renversement du favori, en ne faisant payer cette double
satisfaction par aucun sacrifice, c'et t transporter de joie la
nation espagnole, acqurir pour quelque temps un dvouement absolu de
sa part, et se la donner pour appui nergique contre tout ministre qui
n'aurait pas franchement march dans le sens de la politique
franaise. Mais la reconnaissance dure peu chez les peuples comme chez
les individus: la jalousie espagnole aurait bientt reparu quand se
serait efface la mmoire des bienfaits de Napolon, et Ferdinand, qui
avait tous les dfauts du caractre espagnol, sans aucune de ses
qualits, serait devenu en peu de temps aussi ennemi de la France
qu'Emmanuel Godoy. Son incapacit, sa paresse, lui auraient rendu les
conseils de Napolon aussi incommodes qu'ils l'taient en ce moment
au favori. Aprs quelques jours de vive reconnaissance, les choses
eussent repris leur ancien cours: ignorance, incurie, haine de toute
amlioration, jalousie de la supriorit trangre, auraient t,
comme par le pass, les caractres du gouvernement espagnol sous le
nouveau rgne. Il est vrai qu'une princesse franaise et t place
auprs du trne pour y rpter les bons conseils partis de Paris; mais
il lui aurait fallu une supriorit bien rare pour rsister  des
tendances si contraires, et cette supriorit mme l'et peut-tre
rendue odieuse. Le pass n'tait pas rassurant pour une princesse
franaise qui aurait apport en Espagne de nobles et attrayantes
qualits. D'ailleurs, on ne cre pas  volont des princesses
enrichies de tous les dons de la nature, et celles dont Napolon
aurait pu alors se servir n'annonaient pas les facults clatantes
que la situation aurait rendues aussi ncessaires  leur rle que
dangereuses  elles-mmes.

[En marge: Du second parti, consistant  exiger de l'Espagne des
sacrifices de territoire et des avantages commerciaux, pour prix d'un
mariage et de la cession du Portugal.]

Le second projet, consistant  exiger pour prix du mariage, du
renversement du favori, et de la cession du Portugal, des sacrifices
considrables, tels que l'abandon des provinces de l'bre et
l'ouverture des colonies espagnoles aux Franais, n'tait que le
premier projet fort aggrav. Les provinces de l'bre offraient un
avantage plus apparent que rel, car ces Provinces taient,  cause du
voisinage, celles qui aimaient le moins les Franais. Elles n'eussent
pas plus contract, mme avec le temps, l'amour de la France, que les
Milanais n'ont contract l'amour de l'Autriche. Les Pyrnes leur
auraient toujours rappel qu'elles taient espagnoles et non point
franaises, et, loin de nous donner un soldat ou un cu, elles nous
auraient cot beaucoup d'hommes et d'argent pour les garder. La
prtendue domination qu'elles nous auraient assure sur l'Espagne,
tait, sous Napolon du moins, bien illusoire. Partir de Pampelune ou
de Saragosse, au lieu de Bayonne, pour marcher sur Madrid, ne
constituait pas une assez grande diffrence pour qu'on pt croire que
l'Espagne passait ainsi  notre gard d'un tat d'indpendance  un
tat de soumission; et, au contraire, on aurait indign les Espagnols
par ce dmembrement de leur territoire; on aurait tellement empoisonn
leur joie de voir Ferdinand mari  une princesse franaise, le favori
renvers, qu'on aurait fait natre l'ingratitude ds le premier jour.
Lisbonne mme n'aurait eu aucun charme  leurs yeux s'il avait fallu
le payer de Saragosse et de Barcelone. Quant  l'ouverture des
colonies espagnoles aux Franais, c'tait l un avantage srieux,
assez srieux pour tre dsir, mais facile  obtenir sans exciter de
ressentiment, s'il et t le seul prix exig pour le Portugal, le
mariage, et le renversement du favori. Ce second projet n'avait donc
pas mme le mrite de nous attacher l'Espagne un seul jour; et il nous
exposait, pour quelques cessions territoriales impossibles 
conserver,  l'ternelle haine des Espagnols.

[En marge: Troisime parti, consistant  dtrner les Bourbons en
conservant  l'Espagne tous ses avantages, sans lui demander un seul
sacrifice.]

Le troisime projet, celui vers lequel Napolon paraissait entran
d'une manire irrsistible, consistait  dtrner les Bourbons, 
rapprocher dfinitivement par l'tablissement d'une mme dynastie la
France et l'Espagne,  rgnrer celle-ci pour la rendre utile, soit
 elle-mme, soit  la cause commune,  ne lui rien ter,  lui tout
donner au contraire, Portugal, renversement du favori, rformes
intrieures;  renouveler, en un mot, la politique de Louis XIV, qui
n'avait rien de trop grand pour un homme qui avait dpass toute
grandeur connue. Cette politique de Louis XIV, outre qu'elle n'avait
rien de trop grand pour Napolon, tait, il faut le reconnatre, la
politique naturelle de la France. Runir dans un mme esprit, dans un
mme intrt, tout l'Occident, c'est--dire la France et les deux
pninsules italienne et espagnole; opposer leur puissance continentale
 la coalition des cours du Nord, leur puissance maritime aux
prtentions de l'Angleterre, tait assurment la vraie, la lgitime
ambition qu'il aurait fallu souhaiter  Napolon, celle qui et t
justifie par les rgles de la saine politique, n'et-elle pas russi.
Mais la punition du prodigue qui a fait de folles dpenses, c'est de
ne pouvoir plus faire les dpenses ncessaires. Napolon, pour avoir
entrepris au Nord une tche immense, exorbitante, hors des vritables
intrts de la France, comme de constituer une Allemagne franaise au
grand dplaisir des peuples allemands, comme d'entreprendre la
restauration de la Pologne malgr l'Autriche et la Prusse, allait
manquer des forces qu'et exiges l'excution des desseins les plus
profondment politiques. Il tait oblig, en effet, dans le moment
mme, de garder trois cent mille hommes entre l'Oder et la Vistule,
pour s'assurer la soumission de l'Allemagne et l'alliance de la
Russie, cent vingt mille hommes en Italie pour ter  l'Autriche
toute ide de repasser les Alpes. S'il lui fallait encore cent ou deux
cent mille hommes pour contenir l'Espagne, pour en rejeter les
Anglais, qui allaient trouver l un pied--terre commode et sr, car
ils n'avaient pour y arriver que le golfe seul de Gascogne  franchir;
s'il lui fallait ces diverses armes en Allemagne, en Italie, en
Espagne, c'tait une masse de huit ou neuf cent mille hommes qui
devenait ncessaire, et il devait en rsulter une extension de soins,
d'efforts, de commandement,  laquelle la France et son gnie mme
finiraient par ne pouvoir suffire.

Ce qui se passait alors en tait dj une preuve frappante, puisque,
pour se procurer des troupes sans affaiblir la grande arme, sans
dgarnir l'Allemagne et l'Italie, Napolon tait rduit  s'ingnier
de mille faons, et ne russissait  trouver jusqu'ici que des
conscrits commands par des officiers qu'on prenait dans les dpts ou
qu'on arrachait  la retraite. C'tait un premier et fort indice de la
situation que Napolon avait cre en multipliant dmesurment ses
entreprises. Une autre circonstance devait fort aggraver cette
insuffisance de ressources. La soumission de la cour d'Espagne,
quoique entremle de beaucoup de trahisons secrtes, quoique rendue
strile par l'incapacit de l'administration espagnole, avait tous les
dehors du dvouement le plus absolu. Napolon n'avait donc aucun grief
spcieux  faire valoir contre la cour de l'Escurial, et l'acte
dictatorial de dtrner Charles IV, pour des raisons trs-politiques,
il est vrai, mais contraires  la simple quit, difficiles  faire
comprendre aux masses, et avant besoin d'ailleurs du succs dfinitif
pour tre admises, pouvait soulever une nation fire, jalouse, anime
d'une haine ardente contre l'tranger. On tait donc expos  rvolter
son sentiment moral, et il aurait fallu pour la contenir de bien
autres forces que celles que Napolon tait en mesure de runir. Ce
n'taient pas de jeunes conscrits, braves sans doute, mais peu
imposants de leur personne, qu'il aurait fallu; c'taient de vieux
soldats, capables d'inspirer la terreur par leur nombre et leur
aspect, et qui, saisissant  l'improviste, sur tous les points  la
fois, la Pninsule pouvante, empchassent le sentiment public
d'clater, continssent la populace  demi sauvage des Espagnes,
donnassent enfin aux classes moyennes, dsirant un nouvel ordre de
choses, portes  l'esprer de la France, le temps de se confirmer
dans leurs sentiments et de les rpandre autour d'elles.  ces
conditions, l'acte extraordinaire auquel Napolon tait rduit avait
chance de russir, et, le premier mouvement de rvolte tant ainsi
prvenu, la nation espagnole aurait appris peu  peu  reconnatre les
bienfaits que la France lui apportait. Mais, tent avec de moindres
ressources, le projet dont Napolon nourrissait la pense pouvait tre
le commencement d'une srie de dsastres.

Il y avait encore une autre condition ncessaire au succs de cette
entreprise, c'tait de conserver dans toute son intimit la nouvelle
alliance que Napolon venait de conclure  Tilsit; car si on tait
forc de recommencer ou la campagne d'Austerlitz, ou celle de
Friedland, pendant qu'on serait occup en Espagne, c'tait, outre la
difficult de vaincre  ces deux extrmits du monde europen,
s'imposer non-seulement une double tche, mais rendre la seconde cent
fois plus difficile, les Espagnols devant recevoir un extrme
encouragement de toute guerre qui s'lverait au Nord. Il fallait
donc, quelque fcheuse que ft la condescendance qu'on montrerait pour
l'ambition d'Alexandre, en prendre son parti, et prvenir
l'inconvnient de la dispersion des forces franaises en achetant 
tout prix le concours du grand empire du Nord, payer, en un mot, de la
Moldavie et de la Valachie la possibilit de dtrner impunment les
Bourbons d'Espagne.

Enfin, et-on runi toutes ces conditions, il restait un danger grave,
grave pour l'Espagne et pour la France, la perte possible, probable
mme, des riches colonies espagnoles. Ces colonies, en effet, taient
dj sourdement travailles par l'esprit de rvolte. L'exemple des
tats-Unis avait fort dvelopp chez elles le penchant de
l'indpendance, et la honteuse incurie de la mtropole, qui les
laissait sans dfense, les y disposait encore davantage. Il tait donc
 craindre qu'une dynastie nouvelle et impose  la nation ne leur
fournt le prtexte qu'elles cherchaient pour s'insurger, et que la
protection anglaise ne leur en fournt en outre le moyen. Dans ce cas,
trop facile  prvoir, l'Espagne, en attendant qu'elle se ft ouvert
d'autres sources de prosprit, allait tre ruine, et la France
n'aurait fait qu'enrichir le commerce anglais de tous les avantages
que devait lui procurer l'exploitation des vastes colonies
espagnoles.

Tels taient les trois plans entre lesquels Napolon avait  choisir.
Ils prsentaient chacun leurs inconvnients; car le premier, qui
aurait combl tous les voeux des Espagnols  la fois, en les
dbarrassant du favori, en leur assurant la protection de Napolon par
un mariage franais, en leur donnant Lisbonne sans compensation
territoriale, n'et t peut-tre qu'une duperie. Le second, qui
aurait fait payer tous ces avantages d'un cruel sacrifice de
territoire, les et rvolts. Le troisime enfin, qui rsolvait la
question d'une manire dcisive, qui rapprochait dfinitivement la
France et l'Espagne, qui rgnrait celle-ci en ne lui demandant
d'autre sacrifice que celui d'une dynastie avilie, pouvait nanmoins
soulever la nation, exigeait ds lors une disponibilit de forces que
Napolon ne s'tait pas mnage, et, pour dernier inconvnient,
mettait les colonies espagnoles en grand pril.

[En marge: Le premier plan considr comme le moins mauvais des
trois.]

Tout considr, ce que Napolon aurait eu de mieux  faire, c'et t
d'adopter le premier plan, c'est--dire de dlivrer l'Espagne du
favori, de lui accorder la main d'une princesse franaise, de lui
cder le Portugal sans exiger en retour les provinces de l'bre, ce
qui aurait port jusqu' l'ivresse la joie de la nation, et de
demander tout au plus l'ouverture des colonies, peut-tre l'abandon
des les Balares ou des Philippines, dont l'Espagne ne tirait aucun
parti; avantages srieux, les seuls dsirables, qu'elle nous aurait
abandonns sans regret, sans que ses sentiments pour nous fussent
altrs en aucune manire. La reconnaissance aurait pu ne pas durer,
mais elle se serait conserve assez long-temps pour atteindre la fin
de la guerre maritime, pour obtenir pendant la dernire priode de
cette guerre le concours sincre des Espagnols contre les Anglais,
pour acqurir au moins  leurs propres yeux le droit de l'exiger, et,
si on ne l'obtenait pas, le droit de punir des ingrats.

[En marge: Penchant de M. de Talleyrand pour le plan qui se bornait 
exiger de l'Espagne des cessions territoriales.]

[En marge: Napolon toujours irrsistiblement attir vers l'ide
d'expulser les Bourbons d'Espagne.]

Mais ce plan, le seul sage, parce qu'il tait le seul qui n'ajoutt
pas de nouvelles entreprises  celles qui surchargeaient dj
l'Empire, ne rencontrait aucune approbation, ni chez Napolon dont il
contrariait les secrets dsirs, ni chez M. de Talleyrand qui n'avait
pas le courage de l'appuyer, quoiqu'il comment ds lors  s'effrayer
des consquences que pouvait avoir la politique dont il s'tait fait
le flatteur. On l'avait vu, pour recouvrer la faveur impriale, entrer
complaisamment dans toutes les ides de Napolon, se faire son
confident secret, son interlocuteur patient; et maintenant, la
prudence contre-balanant chez lui le got de plaire, il hsitait, et
cherchait dans le second projet un terme moyen qui mt d'accord le
courtisan et l'homme d'tat. Il semblait croire qu'on ne devait pas
trop s'engager dans les affaires de la Pninsule, qu'il fallait tirer
de l'Espagne ce qu'on pourrait, la livrer ensuite  elle-mme, et pour
cela, sans prtendre  l'honneur de la rgnrer, lui donner une
princesse franaise, puisqu'elle en voulait une, la dbarrasser du
favori, puisqu'elle n'en voulait plus, et lui abandonner enfin la
portion rserve du Portugal, trop loigne de France pour qu'on y
tnt, mais se la faire payer par l'Aragon, la Catalogne, les Balares,
par l'ouverture des colonies espagnoles, et, aprs s'tre ainsi
mnag la compensation de ce qu'on lui aurait donn, la laisser faire,
en l'observant du haut des murailles de Barcelone, de Saragosse et de
Pampelune[28]. C'est ainsi que M. de Talleyrand cherchait  ramener
Napolon de la voie fatale o il l'avait pouss. Mais celui-ci, qui
jugeait sainement ce plan, parce qu'il n'y avait pas got, y voyait
autant de danger  braver qu'en adoptant le dernier; car enlever aux
Espagnols Pampelune, Saragosse, Barcelone, tait aussi difficile  ses
yeux que de leur enlever une dynastie avilie. Il en revenait donc
toujours et irrsistiblement  l'ide d'expulser les Bourbons du
dernier trne qui leur restt en Europe, et se disait qu'il fallait
profiter du moment o il tait tout-puissant sur le continent, o
l'Angleterre venait de tout autoriser par sa conduite  Copenhague, o
il tait jeune, victorieux, obi, servi par la fortune, pour achever
son systme par un grand coup frapp sur la dynastie espagnole; aprs
quoi, lui, l'arme, la France, l'Occident, se reposeraient, blouis de
sa gloire, satisfaits de l'ordre qu'il aurait tabli, des sages
rformes qu'il aurait opres. Il se disait encore que la difficult,
aprs tout, ne pouvait pas surpasser beaucoup celle qu'on avait
rencontre dans le royaume de Naples; qu'en supposant les Espagnols
aussi nergiques que les brigands des Calabres, il suffirait de
tripler ou de quadrupler l'tendue des Calabres, et, au lieu de
vingt-cinq mille Franais, d'en imaginer cent mille, pour se faire une
ide des obstacles  vaincre; que ses jeunes soldats, qui avaient
prouv partout qu'ils valaient les meilleures troupes europennes,
russiraient certainement  vaincre des Espagnols dgnrs, et qu'en
faisant passer une conscription de plus dans les dpts, il aurait, et
au del, les cent mille conscrits ncessaires  cette nouvelle
entreprise; que la grande arme resterait intacte entre l'Oder et la
Vistule pour contenir l'Europe; que d'ailleurs la Finlande abandonne
 la Russie, la Moldavie et la Valachie promises, lui assureraient le
concours de l'empereur Alexandre  l'achvement de ses desseins; qu'en
un mot, ce qu'il voulait faire en Espagne tait la dernire
consquence  tirer de ses victoires, l'tablissement dfinitif de sa
famille, l'entier accomplissement de ses destines.

[Note 28: C'est ce qui explique comment M. de Talleyrand, aprs avoir
plus qu'aucun autre flatt le penchant de Napolon  s'engager dans
les affaires d'Espagne, a soutenu depuis qu'il n'avait pas t d'avis
de ce qui s'tait fait  cette poque. Il avait seul encourag
Napolon  changer l'tat des choses dans la Pninsule, ce qui rendait
presque invitable le dtrnement des Bourbons: ce fait est prouv par
des documents authentiques; mais,  la vrit, les dpches dans
lesquelles M. de Talleyrand rend compte de ses ngociations avec M.
Yzquierdo, prouvent qu'il prfrait un mariage avec Ferdinand, et
l'acquisition des provinces de l'bre, au parti plus dcisif du
renversement des Bourbons. C'est en s'appuyant sur cette quivoque que
M. de Talleyrand disait qu'il n'avait pas approuv l'entreprise contre
l'Espagne. Il n'en avait pas moins pouss Napolon  cette entreprise,
quand les hommes les plus dignes de confiance, tels que
l'archichancelier Cambacrs, auraient voulu l'en loigner, et, aprs
l'y avoir pouss, la prfrence donne  la plus mauvaise des trois
solutions possibles n'est pas une manire valable de dgager sa
responsabilit.]

[En marge: Incident de famille qui prive Napolon de la princesse
franaise destine d'abord  l'Espagne.]

Toutefois, en janvier 1808, au retour d'Italie, mme aprs le procs de
l'Escurial, le parti de Napolon n'tait pas irrvocablement pris, et il
revenait quelquefois  l'ide de s'en tenir  un mariage qui
rapprocherait les deux maisons, lorsqu'un incident de famille fit
natre pour cette combinaison une sorte d'impossibilit matrielle.
Napolon avait, comme nous venons de le dire, appel  Paris la fille
issue du premier mariage de Lucien, qu'on lui avait envoye pour ne pas
rendre cet enfant victime des querelles de ses parents. Mais par malheur
cette jeune fille leve dans l'exil, entendant souvent des plaintes
amres contre la toute-puissante famille qui se partageait les trnes de
l'Europe, sans songer  un frre loign et mconnu, cette jeune fille
n'apportait point  Paris les sentiments qu'on aurait pu dsirer d'elle.
tablie prs de son aeule l'Impratrice-mre, qui lui prodiguait ses
soins, elle trouvait cependant chez elle une svrit, chez ses tantes
une ngligence, qui ne devaient pas la ramener  ceux qu'on l'avait
enseigne  craindre plus qu' aimer. Aussi panchait-elle, dans sa
correspondance avec ses parents d'Italie, les sentiments chagrins
qu'elle prouvait. Napolon qui, dans la supposition o il l'enverrait
partager le trne d'Espagne, voulait savoir si elle y apporterait les
dispositions qui convenaient  sa politique, la faisait observer avec
soin, et avait ordonn qu'on lt sa correspondance  la poste. Elle
tait  peine arrive  Paris qu'on saisit des lettres dans lesquelles
elle rapportait sur sa grand'mre, ses tantes, son oncle Napolon, des
bruits peu favorables  la famille impriale. Quand on remit ces lettres
 Napolon, il en sourit malignement, et il convoqua sur-le-champ aux
Tuileries sa mre, ses frres et ses soeurs, et fit lire en assemble de
famille les lettres qu'on avait interceptes. Il s'gaya fort de la
colre excite chez les tmoins de cette scne, tous assez maltraits
dans cette correspondance; puis, passant d'une gaiet ironique  une
froide svrit, il exigea le renvoi sous vingt-quatre heures de sa
jeune nice, qui fut ds le lendemain achemine vers l'Italie. Il ne
restait donc plus de princesse de la maison Bonaparte  donner 
l'Espagne; car mademoiselle de Tascher, rcemment admise dans la famille
impriale, n'en tait pas[29]. Napolon venait d'adopter cette jeune
personne, nice de l'impratrice Josphine, et de l'envoyer en
Allemagne, pour y pouser l'hritier de la maison princire d'Aremberg.
 mler son sang avec celui des Bourbons, il aurait voulu que ce ft son
propre sang, et non celui de sa femme, quelque attachement qu'il
ressentt pour elle.

[Note 29: Madame la duchesse d'Abrants, dans des Mmoires qui
rvlent une personne spirituelle, mais mal informe, a dit que la
fille du prince Lucien n'tait point venue  Paris, et que le refus de
son pre de l'y envoyer tait ainsi devenu la cause de grands
vnements; car Napolon, oblig de renoncer  s'unir aux Bourbons
d'Espagne, avait ds lors song  les dtrner. Cette assertion est
inexacte. La fille du prince Lucien vint  Paris, et n'y demeura point
 cause de l'incident que je viens de rapporter. Je tiens d'un membre
de la famille impriale, tmoin oculaire de la scne que je raconte,
et d'un personnage, membre de nos assembles, et dsign pour
reconduire la princesse en Italie (mission qu'il n'accepta pas), les
dtails que j'ai retracs.]

[En marge: Napolon commence  songer au moyen de faire fuir la
famille d'Espagne en l'pouvantant.]

[En marge: Napolon accrot la terreur de la famille royale d'Espagne,
en se taisant sur ses projets et en augmentant ses forces.]

Mme sans cet incident, Napolon aurait probablement fini par prfrer
le parti le plus dcisif, c'est--dire le dtrnement des Bourbons. En
tout cas, il n'avait plus le choix. Les renverser pour leur substituer
un membre de sa famille tait la seule solution qui lui restt. Mais
le prtexte  faire valoir pour les dtrner, sans offenser
profondment le sentiment public de l'Espagne, de la France et de
l'Europe, tait toujours ce qui l'embarrassait le plus. Ne pouvant le
trouver dans l'abjecte soumission du gouvernement espagnol  ses
volonts, il l'attendait des vnements. Les divisions de la cour, les
fureurs scandaleuses de la reine et du favori, la haine qu'ils avaient
pour l'hritier de la couronne et celle qu'ils lui inspiraient,
l'impatience de la nation prte  clater, toutes ces passions, qui
allaient croissant d'heure en heure, pouvaient amener une explosion
soudaine, et faire natre le prtexte dsir. Il tait facile en outre
de s'apercevoir que l'introduction successive des troupes franaises
en Espagne contribuait beaucoup  augmenter l'exaltation des esprits,
par les esprances inspires aux uns, les craintes inspires aux
autres, l'attente excite chez tous, et qu'elle finirait peut-tre par
provoquer un dnoment. D'ailleurs il pouvait sortir de cet ensemble
de causes un rsultat qui aurait fort convenu  Napolon: c'tait la
fuite de la famille royale d'Espagne, imitant la famille royale de
Portugal, et allant comme elle chercher un asile en Amrique. Une
pareille fuite aurait mis Napolon tout  fait  l'aise, en lui
livrant un trne vacant, que peut-tre la nation espagnole, dans son
indignation contre les fugitifs, lui aurait dcern elle-mme. Cette
nouvelle migration en Amrique d'une dynastie europenne devint ds
cet instant la solution  laquelle il s'arrta, comme  la moins
odieuse, la moins rvoltante pour le public civilis. Une manire
certaine d'amener ce rsultat, c'tait d'augmenter le nombre des
troupes franaises en Espagne, en enveloppant ses intentions d'un
mystre toujours plus profond. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire.
Oblig de rpondre aux deux lettres de Charles IV, qui lui demandait
la main d'une princesse franaise pour Ferdinand et la publication du
trait de Fontainebleau, il rpondit  la premire que, fort honor
pour sa maison du dsir exprim par la royale famille d'Espagne, il
avait besoin cependant, avant de s'expliquer, de savoir si le prince
des Asturies, poursuivi rcemment comme criminel d'tat, tait rentr
en grce auprs de ses augustes parents; car il n'tait personne qui
voult, disait-il, _s'allier  un fils dshonor_. Il rpondit  la
seconde que les affaires ne se trouvaient pas encore assez avances en
Portugal pour qu'on pt en morceler l'administration, et surtout y
diviser le commandement militaire en prsence des Anglais prts 
dbarquer; qu'on devait aussi se garder d'agiter l'esprit des peuples
par la rvlation prmature du sort qui les attendait; que par tous
ces motifs il fallait viter pour quelque temps encore la publication
du trait de Fontainebleau. Ce fut M. de Vandeul, employ de la
lgation franaise, qui dut remettre ces deux lettres si ambigus,
sans y ajouter aucune explication de nature  en diminuer l'obscurit.
 ce redoublement de mystre, Napolon ajouta une nouvelle
augmentation de ses forces.

[En marge: Formation de nouveaux corps destins  l'Espagne.]

On a vu quel soin il avait mis  organiser les corps destins 
l'Espagne, sans affaiblir ses armes d'Allemagne et d'Italie. Il avait
en effet compos l'arme du Portugal avec les anciens camps des ctes
de Bretagne et de Normandie; l'arme du gnral Dupont, dite _corps de
la Gironde_, avec les trois premiers bataillons des cinq lgions de
rserve, plus quelques bataillons suisses ou parisiens; l'arme du
marchal Moncey, dite _corps d'observation des ctes de l'Ocan_, avec
douze rgiments provisoires tirs des dpts de la grande arme; la
division des Pyrnes-Occidentales destine  Pampelune avec quelques
bataillons rests dans les camps de Bretagne et de Normandie; enfin,
la division des Pyrnes-Orientales avec les rgiments italiens ou
napolitains qui n'avaient pas servi en Allemagne, et que le retour de
l'arme d'Italie rendait disponibles. Il voulut renforcer ces deux
dernires divisions, et crer en outre une rserve gnrale pour tous
ces corps.

[Illustration: Le Gnral Lasalle.]

Il augmenta la division des Pyrnes-Occidentales en lui adjoignant
les quatrimes bataillons des cinq lgions de rserve, dont
l'organisation s'achevait dans le moment. C'taient trois mille
hommes, qui, ajouts aux trois ou quatre mille achemins dj par
Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, devaient former une division de
six  sept mille, suffisante pour occuper cette place et surveiller
l'Aragon. Elle fut mise sous les ordres du gnral Merle, et le
gnral Mouton, qui en avait t d'abord nomm commandant, eut mission
d'aller inspecter les autres corps d'arme. Napolon augmenta la
division des Pyrnes-Orientales, compose d'Italiens, en lui
adjoignant des bataillons provisoires tirs des dpts franais placs
entre Alexandrie et Turin, et regorgeant de conscrits dj instruits.
Cette nouvelle division franaise devait tre de cinq mille hommes,
et, jointe  la division italienne de six ou sept mille que
commandait le gnral Lechi, former, sous le gnral Duhesme, un corps
trs-suffisant pour la Catalogne.

[En marge: Mouvement des troupes franaises sur Madrid plus clairement
indiqu.]

Quant  la rserve gnrale, Napolon l'organisa  Orlans pour
l'infanterie,  Poitiers pour la cavalerie. Il eut recours au mme
procd qu'il avait employ pour composer le corps du marchal Moncey,
et il runit  Orlans de nouveaux bataillons provisoires tirs des
dpts qui n'avaient pas encore fourni de dtachements  l'Espagne. Le
gnral Verdier dut commander ces six nouveaux rgiments provisoires
d'infanterie, dsigns sous les numros 13  18. Napolon runit 
Poitiers quatre nouveaux rgiments provisoires de cavalerie, galement
tirs des dpts, prsentant trois mille cavaliers de toutes armes,
cuirassiers, dragons, hussards et chasseurs, sous un gnral de
cavalerie d'un mrite rare, le gnral Lasalle. Il restitua au camp de
Boulogne,  la garnison de Paris et aux camps de Bretagne, les dix
vieux rgiments ramens de la grande arme; ce qui lui prparait, en
cas de besoin, de nouvelles ressources d'une qualit suprieure.
Enfin, il dirigea secrtement sur Bordeaux quelques dtachements de la
garde impriale en infanterie, cavalerie, artillerie, se doutant bien
qu'il serait bientt oblig de se rendre lui-mme en Espagne, pour y
amener le dnoment qu'il dsirait. En valuant  25 mille hommes le
corps du gnral Dupont,  32 mille celui du marchal Moncey,  6 ou 7
la division des Pyrnes-Occidentales,  11 ou 12 le corps des
Pyrnes-Orientales,  10 mille les deux rserves d'Orlans et
Poitiers,  2 ou 3 mille les troupes de la garde, on pouvait
considrer comme reprsentant une force de 80 et quelques mille hommes
les troupes diriges sur l'Espagne, sans compter l'arme de Portugal,
ce qui levait  plus de cent mille les nouveaux soldats destins  la
Pninsule. Mais ils taient si jeunes, si peu rompus aux fatigues,
qu'il fallait s'attendre  une grande diffrence entre le nombre des
hommes ports sur les contrles et le nombre des hommes prsents sous
les armes. Du reste, un quart de cet effectif tait encore en marche
dans le courant de janvier 1808. Napolon, voulant avancer le
dnoment, ordonna  ses troupes un mouvement dcid sur Madrid. La
grande route qui mne  cette capitale se bifurque  la hauteur de
Burgos. L'un des embranchements passe  travers le royaume de Lon par
Valladolid et Sgovie, franchit le Guadarrama vers Saint-Ildefonse, et
tombe sur Madrid par l'Escurial. L'autre traverse la Vieille-Castille
par Aranda, franchit le Guadarrama  Somosierra (nom fameux dans nos
annales militaires), et tombe sur Madrid par Buitrago et Chamartin.
Les deux corps de Dupont et Moncey tant, le premier  Valladolid
(route de Salamanque), le second entre Vittoria et Burgos, avant la
bifurcation, n'avaient pas encore fait un pas qui pt rvler
l'intention de marcher sur Madrid. Napolon ordonna au gnral Dupont
de diriger l'une de ses divisions sur Sgovie, et au marchal Moncey
l'une des siennes sur Aranda, sous prtexte de s'tendre pour vivre.
Ds lors, la direction sur Madrid tait dmasque. Mais l'entre des
troupes franaises en Catalogne et en Navarre, qu'il fallait enfin
prescrire pour occuper Barcelone et Pampelune, disait bien plus
clairement encore que le vritable but de ces mouvements tait tout
autre que Lisbonne. Afin de fournir une explication qui ne serait
croyable qu' demi, Napolon, en ordonnant au gnral Duhesme de
pntrer en Catalogne, au gnral Merle d'entrer en Navarre, fit
annoncer  la cour d'Espagne, par M. de Beauharnais, l'intention d'un
double mouvement de troupes sur Cadix, l'un  travers la Catalogne,
l'autre  travers l'Estramadure et l'Andalousie. La flotte franaise
qui tait mouille  Cadix, pouvait tre le motif de cette expdition.
Si, du reste, on doutait  quelque degr, soit  la cour, soit dans le
pays, du but allgu, il devait en rsulter tout au plus un
redoublement d'motion, que Napolon ne regrettait pas, puisqu'il
voulait amener, sinon tout de suite, du moins prochainement, la fuite
de la famille royale.

[En marge: Leve en 1808 de la conscription de 1809, demande par une
communication au Snat.]

Napolon trouvait trop d'avantage  avoir ses dpts toujours pleins,
au moyen de conscrits appels  l'avance, et instruits douze ou quinze
mois avant d'tre employs, pour ne pas persvrer dans le systme de
conscription anticipe, surtout dans un moment o il voulait former
sur le littoral europen des camps nombreux  ct de ses flottes. En
consquence, aprs avoir demand au printemps de 1807 la conscription
de 1808, il voulut ds l'hiver de 1808 demander la conscription de
1809. Cette demande lui fournissait d'ailleurs l'occasion d'une
communication au Snat, et d'une explication spcieuse pour l'immense
rassemblement de troupes qui s'oprait au pied des Pyrnes. Le Snat
fut donc runi le 21 janvier, pour entendre un rapport sur les
ngociations avec le Portugal et sur la rsolution arrte, dj mme
excute, d'envahir le patrimoine de la maison de Bragance. On en
prenait texte pour dvelopper le systme d'occupation de toutes les
ctes du continent, afin de rpondre au blocus maritime par le blocus
continental. La conscription de 1808, disait M. Regnaud de
Saint-Jean-d'Angly, auteur du rapport prsent au Snat, avait t le
signal et le moyen de la paix continentale, signe  Tilsit; la
conscription de 1809 serait le signal de la paix maritime. Celle-ci
malheureusement restait  signer dans un lieu que personne ne
connaissait et ne pouvait dire. La promesse de n'employer que dans les
dpts les jeunes conscrits appels un an d'avance tait encore
renouvele cette fois, pour attnuer l'effet moral de ces appels
anticips. Un autre rapport annonait la runion  l'Empire, par suite
de traits antrieurs, de Kehl, Cassel, Wesel et Flessingue: Kehl et
Cassel, comme annexes indispensables aux places de Strasbourg et
Mayence; Wesel, comme un point de haute importance sur le cours
infrieur du Rhin; Flessingue enfin, comme le port d'un tablissement
maritime dont Anvers tait le chantier. Cette dernire communication
amenait  une profession de foi impriale sur le dsintressement de
la France, qui ayant tenu dans ses mains l'Autriche, l'Allemagne, la
Prusse, la Pologne, n'avait rien gard pour elle-mme, et se
contentait d'acquisitions aussi insignifiantes que Kehl, Cassel, Wesel
ou Flessingue. Napolon voulait qu'on regardt le nouveau royaume de
Westphalie, par exemple, non pas comme une extension de territoire,
puisqu'il tait donn  un prince indpendant, mais comme une simple
extension du systme fdratif de l'Empire franais.

Bonnes ou mauvaises, ces argumentations, prsentes en un langage
brillant et grandiose, dont Napolon avait fourni les ides et M.
Regnaud le style, furent selon la coutume reues avec une respectueuse
inclination de tte de la part des snateurs, et suivies du vote de la
conscription de 1809.

[En marge: La conscription de 1809 lve la force de la France  un
million d'hommes.]

Ce nouveau contingent de 80 mille hommes devait porter  prs de 900
mille la masse des troupes franaises, rpandues sur la Vistule,
l'Oder, les bords de la Baltique, les Alpes, le P, l'Adige, l'Isonzo,
les ctes de l'Illyrie et des Calabres, sur l'bre enfin et sur le
Tage. En y joignant cent mille allis au moins, c tait plus d'un
million d'hommes, dont les trois quarts de vieux soldats, gaux pour
le moins aux soldats de Csar, et conduits par un homme qui, sous le
rapport du gnie militaire, tait suprieur au capitaine romain. Qu'y
avait-il d'impossible avec ces forces colossales, les plus grandes
dont aucun mortel ait jamais dispos, si la prudence politique venait
contenir l'ivresse de la victoire? Napolon ressentait, lorsqu'il en
faisait le dnombrement, une satisfaction dangereuse, n'prouvait
d'embarras que pour les payer, mais comptait sur la continuation de la
guerre pour les faire vivre  l'tranger, ou sur la paix pour lui
permettre d'en rduire l'effectif sans en diminuer les cadres. C'est
sur cette puissance militaire prodigieuse qu'il s'appuyait pour tout
oser, pour tout vouloir, se considrant  cette hauteur comme
dispens des rgles de la morale ordinaire, pouvant donner ou retirer
les trnes  la faon de la Providence, toujours justifi comme elle
par la grandeur des vues et des rsultats.

[En marge: Nouveau systme d'organisation militaire, et formation de
tous les rgiments  cinq bataillons.]

C'est  cette poque que remonte l'origine d'une ide, dont Napolon
fut sans cesse proccup depuis, en fait d'organisation militaire, qui
n'tait pas absolument bonne en soi, mais qui pour lui seul aurait pu
avoir des avantages: c'tait de convertir les rgiments franais en
lgions,  peu prs semblables aux lgions romaines. Le bataillon
compos de sept  huit cents soldats, ayant pour mesure la puissance
physique de l'homme qui ne peut pas commander directement  un plus
grand nombre; le rgiment compos de trois ou quatre bataillons, et
ayant pour mesure la sollicitude du colonel, qui ne peut soigner
paternellement une plus grande runion d'individus, ont t dans les
temps modernes la base de l'organisation militaire. Avec plusieurs
rgiments on a form la brigade, avec plusieurs brigades la division,
avec plusieurs divisions l'arme. Gnralement on a laiss sur la
frontire un bataillon dit bataillon de dpt, dans lequel on a pris
l'habitude de runir les hommes faibles, convalescents, non encore
instruits, avec les officiers les moins capables d'un service actif,
pour offrir  la fois un lieu de repos et d'instruction, et fournir au
recrutement continuel des bataillons de guerre. C'est en maniant cette
organisation avec un art profond que Napolon avait su crer ces
armes qui, parties du Rhin, quelquefois de l'Adige ou du Volturne,
allaient combattre et vaincre sur la Vistule ou le Nimen. Le soin
constant des dpts avait t la secrte cause de ses succs, autant
que son gnie des combats. Maintenant son art allait se compliquer, sa
sollicitude s'tendre,  mesure que ces dpts, placs sur le P et
sur le Rhin, ayant dj envoy des dtachements aux armes de Prusse
et de Pologne, devaient en envoyer encore aux armes d'Espagne, de
Portugal, d'Illyrie. Suivre de l'oeil cent seize rgiments franais
d'infanterie, quatre-vingts de cavalerie, desquels on avait tir un
nombre considrable de corps provisoires, plus la garde impriale, les
Suisses, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, les auxiliaires
allemands et espagnols; suivre de l'oeil le rgiment et ses
dtachements en tout pays, en diriger la formation, l'instruction, le
placement, de manire  assurer le meilleur emploi de chacun, et 
prvenir la dsorganisation qui pouvait natre de la dislocation des
parties; car un rgiment dont le dpt tait sur le Rhin avait
quelquefois des bataillons en Pologne, en Allemagne, en Espagne, en
Portugal, tout cela exigeait une attention difficile, et
singulirement fatigante mme pour le plus infatigable de tous les
gnies. Napolon imagina donc soixante lgions, au lieu de cent vingt
rgiments, composes chacune de huit bataillons de guerre, commandes
par un marchal-de-camp, plusieurs colonels et lieutenants-colonels,
pouvant fournir des bataillons de guerre en Pologne, en Italie, en
Espagne, et ayant un seul dpt auquel se rapporteraient tous les
dtachements qu'on en aurait tirs. C'tait dnaturer le rgiment,
base plus juste, avons-nous dit, puisqu'elle a pour mesure la force
physique du chef de bataillon et la force morale du colonel, et lui
substituer une nouvelle composition entirement arbitraire, pour la
commodit d'une position unique, unique comme le gnie et la fortune
de Napolon; car, except lui, qui pouvait jamais avoir des bataillons
d'un mme rgiment  envoyer en Pologne, en Italie, en Espagne? Cette
conception lui tenait tellement  coeur qu'il ne cessa depuis d'y
songer pendant son rgne, et mme dans l'exil. Toutefois, sur les
objections de MM. Lacue et Clarke, il se rduisit  un projet moyen,
qui, sans dnaturer le rgiment, en augmentait la composition, de
manire  diminuer le nombre total des corps. Il dcida par un dcret,
qui ne fut dfinitivement sign que le 18 fvrier, que tous les
rgiments d'infanterie seraient forms  cinq bataillons, dont quatre
de guerre, un de dpt; chaque bataillon  six compagnies, une de
grenadiers, une de voltigeurs, quatre de fusiliers. Le bataillon de
dpt tait fix  quatre compagnies seulement, les compagnies d'lite
ne devant se former qu'en guerre. D'aprs ce dcret, chaque compagnie
tait de 140 hommes, le rgiment total de 3,970 hommes, dont 108
officiers et 3,862 sous-officiers et soldats. Le colonel et quatre
chefs de bataillon commandaient les bataillons de guerre, et le major
restait au dpt. Dans cette formation, qui excdait dj les
proportions naturelles du rgiment, et qui tait amene par la
situation de Napolon et de la France, un mme rgiment, ayant son
dpt sur le Rhin, pouvait, par exemple, avoir deux bataillons de
guerre  la grande arme, un sur les ctes de Normandie, un en
Espagne. Un rgiment, ayant son dpt en Pimont, pouvait avoir deux
de ses bataillons de guerre en Dalmatie, un en Lombardie, un en
Catalogne. De la sorte chaque corps prenait part  tous les genres de
guerre  la fois; et quand les hostilits cessaient au Nord, on avait
soin de laisser reposer tout ce qui venait de servir en Pologne, et de
diriger vers l'Espagne tout ce qui n'avait pas fait les dernires
campagnes, ou tout ce qui avait la force et le dsir d'en faire
plusieurs de suite. Mais cette composition des rgiments, qui offrait
peut-tre quelques avantages pour Napolon et pour l'Empire tel qu'il
tait devenu, est une preuve singulire de l'influence qu'une
politique extrme exerait dj sur l'organisation militaire. Tandis
que l'extension de ses entreprises allait affaiblir les armes de
Napolon en les dispersant, elle allait affaiblir aussi le rgiment
lui-mme, en l'tendant outre mesure, en diminuant l'nergie de
l'esprit de famille chez des frres d'armes trop loigns les uns des
autres. Un corps militaire est un tout qui a ses proportions
naturelles, son architecture, si on peut ainsi parler, qu'on s'expose
 dnaturer en voulant trop l'tendre.

Du reste, plusieurs dispositions de ce dcret rvlaient les nobles et
mles sentiments du grand homme qui l'avait conu. L'aigle du
rgiment, objet du respect, de l'amour, du dvouement des soldats, car
c'est leur honneur, devait tre l o se trouverait le plus grand
nombre de bataillons, et tre confie  un porte-aigle, qui aurait
grade, rang, paye de lieutenant, qui compterait dix annes de service,
ou aurait figur aux campagnes d'Ulm, d'Austerlitz, d'Ina, de
Friedland.  ct de lui devaient tre placs,  titre de second et
troisime porte-aigle, avec rang de sergent et paye de sergent-major,
deux vieux soldats, ayant assist aux grandes batailles, et n'ayant pu
avoir d'avancement comme illettrs. C'tait une digne faon d'employer
et de rcompenser de braves gens, chez lesquels l'intelligence
n'galait pas le coeur. Tout dans l'tat recevait, comme on le voit,
l'influence du gnie immodr de Napolon, et l'empreinte de sa grande
me.

[En marge: Dmls avec la cour de Rome.]

Exalt par le sentiment de sa puissance, se croyant tout permis depuis
que l'Angleterre se permettait tout  elle-mme, considrant la guerre
continentale comme termine, et la prolongation de la guerre maritime
comme un dlai utile  l'achvement de ses desseins, Napolon tait
rsolu  briser tous les obstacles qui contrariaient sa volont.
Tandis qu'il donnait les ordres que nous venons de rapporter pour
faire entrer la Pninsule espagnole dans le systme de son Empire, il
en donnait d' peu prs semblables pour faire entrer dans le mme
systme la Pninsule italienne, et pour en finir, d'une part, avec la
souverainet du Pape, qui le gnait au centre de l'Italie; de l'autre,
avec celle des Bourbons de Naples, qui le bravait du milieu de l'le
de Sicile.

On a vu comment le refus de rendre les Lgations au Saint-Sige aprs
le sacre, puis la conqute du royaume de Naples, qui achevait de faire
des tats romains une simple enclave de l'Empire franais, avaient
successivement mcontent Pie VII, et converti sa douceur ordinaire en
une irritation continue, quelquefois violente contre Napolon, que
cependant il aimait. La privation des principauts de Bnvent et de
Ponte-Corvo, donnes  M. de Talleyrand et au marchal Bernadotte,
l'occupation d'Ancne, les passages continuels de troupes franaises,
avaient mis le comble aux dplaisirs et  l'exaspration du
Saint-Pre. Aussi ne voulait-il adhrer  aucune des demandes de la
France, et les rejetait-il toutes, les unes par des raisons
spcieuses, les autres par des raisons qui ne l'taient pas, et qu'il
ne prenait pas la peine de rendre telles. Il avait refus d'abord de
casser le premier mariage du prince Jrme, consomm sans aucune
formalit, et avait consenti tout au plus, aprs l'annulation
prononce par l'autorit ecclsiastique franaise,  fermer les yeux
sur cette annulation. Il avait refus de reconnatre Joseph comme roi
de Naples, reu  Rome les cardinaux napolitains rcalcitrants, et
donn asile dans les faubourgs de cette capitale  tous les brigands
qui gorgeaient les Franais. Il avait gard auprs de lui le consul
du roi de Naples dtrn, prtendant que ce roi, retir en Sicile,
tait au moins souverain de Sicile, et pouvait par consquent se faire
reprsenter  Rome. Il n'avait pas consenti  exclure les Anglais du
territoire des tats romains, disant qu'il tait souverain
indpendant, qu' ce titre il pouvait tre en paix ou en guerre avec
qui il voulait; et il ajoutait qu'en sa qualit de chef de la
chrtient il ne devait se mettre en guerre avec aucune des puissances
chrtiennes, mme non catholiques. Il faisait attendre l'institution
canonique des vques, exigeait un voyage  Rome de la part des
vques italiens, contestait l'extension du concordat franais aux
provinces italiennes devenues franaises, telles que la Ligurie ou le
Pimont, et l'extension du concordat italien aux provinces
vnitiennes, annexes les dernires au royaume d'Italie. Enfin il ne
se prtait  aucun des arrangements proposs pour la nouvelle glise
allemande, et sur tout sujet, quel qu'il ft, opposait les difficults
naturelles qui en naissaient, ou crait volontairement celles qui
n'existaient pas. Napolon recueillait ainsi le prix de sa ngligence
 contenter la cour de Rome, qu'il aurait pu maintenir dans les
meilleures dispositions, moyennant quelques sacrifices de territoire
qui lui eussent t faciles; car, sans toucher aux royaumes de
Lombardie et de Naples, il avait Parme, Plaisance, la Toscane, pour
arrondir le domaine du Saint-Sige. Il est vrai que son imprieuse
volont de soumettre l'Italie entire  son rgime de guerre contre
les Anglais et t dans tous les cas une difficult grave. Mais il
et t certainement possible, sous la forme d'un trait d'alliance
offensive et dfensive, d'obtenir du Pape satisfait son adhsion 
toutes les conditions de guerre qu'on voulait imposer  l'Italie.

Ne tenant aucun compte des motifs qui lui avaient alin le Saint-Pre,
Napolon lui faisait dire: Vous tes souverain de Rome, il est vrai,
mais contenu dans l'Empire franais; vous tes pape, je suis empereur,
empereur comme l'taient les empereurs germaniques, comme l'tait plus
anciennement Charlemagne; et je suis pour vous Charlemagne  plus d'un
titre,  titre de puissance,  titre de bienfait. Vous obirez donc aux
lois du systme fdratif de l'Empire, et vous fermerez votre territoire
 mes ennemis.--La forme de cette prtention avait bless Pie VII encore
plus que le fond. Ses yeux, ordinairement si doux, s'taient allums de
tous les feux de la colre, et il avait dclar au cardinal Fesch qu'il
ne reconnaissait pas de souverain au-dessus de lui sur la terre; que si
on voulait renouveler la tyrannie des empereurs allemands du moyen ge,
il renouvellerait la rsistance de Grgoire VII, et que, bien qu'on
prtendt que les armes spirituelles avaient perdu de leur force, il
ferait voir qu'elles pouvaient tre puissantes encore contre un
souverain d'origine rcente, qu'il avait consacr de ses mains, et qui
devait  cette conscration une partie de son autorit morale.  cela
Napolon rpliquait qu'il craignait peu les armes spirituelles dans le
dix-neuvime sicle; que du reste il ne donnerait aucun prtexte
lgitime  leur emploi, en s'abstenant de toucher aux matires
religieuses; qu'il se bornerait  frapper le souverain temporel, qu'il
le laisserait au Vatican, vque respect de Rome, chef des vques de
la chrtient, et qu'au prince temporel, dont la souverainet
spirituelle n'aurait reu aucune atteinte, personne ne s'intresserait,
ni en France, ni en Europe.

Le cardinal Fesch, dont le caractre hautain, l'esprit mdiocre et
tracassier, pouvaient compromettre les ngociations les plus faciles,
ayant t remplac par M. Alquier, habitu successivement auprs des
cours de Madrid et de Naples  traiter avec les vieilles royauts, et
port  les mnager, la situation n'en tait pas moins reste la mme,
et les rapports entre les deux gouvernements avaient conserv toute
leur aigreur. La cour pontificale imagina cependant d'envoyer  Paris
un cardinal, pour terminer par une transaction les diffrends qui
divisaient Rome et l'Empire, et elle fit choix du cardinal Litta.
Napolon le refusa, comme l'un des cardinaux anims du plus mauvais
esprit. On choisit, alors le cardinal franais de Bayanne, membre
clair et sage du sacr collge. Le Pape, en mme temps, afin de
prouver que le cardinal Consalvi n'tait pas l'auteur de sa
rsistance, ainsi que le supposait Napolon, retira la secrtairerie
d'tat  cet ami, pour la donner  un vieux prlat sans esprit et sans
force, le cardinal Casoni.--On verra, s'cria-t-il avec un orgueil qui
malgr sa douceur clatait tout  coup lorsqu'on l'irritait, on verra
que c'est  moi,  moi seul, qu'on a affaire; que c'est moi qu'il faut
opprimer, fouler sous les pieds des soldats franais, si on veut
violenter mon autorit.

Ne gardant plus de mnagements, Napolon, comme nous l'avons dit, fit
occuper militairement par le gnral Lemarois les provinces d'Urbin,
d'Ancne, de Macerata, qui forment le rivage de l'Adriatique; et alors
le Saint-Sige, Pape et cardinaux, craignant que ces provinces ne
finissent par subir le sort des Lgations, songrent un moment 
composer, et on en vint  un accommodement, dont les conditions
taient les suivantes:

[En marge: Proposition d'un accommodement entre le Saint-Sige et
l'Empire.]

Le Pape, souverain indpendant de ses tats, proclam tel, garanti tel
par la France, contracterait cependant une alliance avec elle, et,
toutes les fois qu'elle serait en guerre, exclurait ses ennemis du
territoire des tats romains;

Les troupes franaises occuperaient Ancne, Civita-Vecchia, Ostie,
mais seraient entretenues aux frais du gouvernement franais;

Le Pape s'engagerait  creuser et  mettre en tat le port envas
d'Ancne;

Il reconnatrait le roi Joseph, renverrait le consul du roi Ferdinand,
les assassins des Franais, les cardinaux napolitains ayant refus le
serment, et renoncerait  son ancien droit d'investiture sur la
couronne de Naples;

Il consentirait  tendre le concordat d'Italie  toutes les provinces
composant le royaume d'Italie, et le concordat de France  toutes les
provinces d'Italie converties en provinces franaises;

Il nommerait sans dlai les vques franais et italiens, et
n'exigerait pas de ces derniers le voyage  Rome;

Il dsignerait des plnipotentiaires chargs de conclure un concordat
germanique;

Enfin, pour rassurer Napolon sur l'esprit du sacr collge, et pour
proportionner l'influence de la France  l'extension de son
territoire, il porterait  un tiers du nombre total des cardinaux le
nombre des cardinaux franais.

[En marge: Refus de Pape d'accder  l'accommodement propos.]

Cet arrangement tait prs de se terminer, lorsque le Pape, pouss par
des suggestions malheureuses, et surtout bless par deux clauses,
celle qui obligeait le Saint-Sige  fermer son territoire aux ennemis
de la France, et celle qui augmentait le nombre des cardinaux
franais, clauses dont la premire tait invitable dans la situation
gographique des tats romains, et la seconde propre  tout pacifier
dans l'avenir, le Pape refusa premptoirement de donner son adhsion.

[En marge: Ordre d'envahir les tats romains.]

[En marge: Le gnral Miollis charg d'occuper Rome.]

Alors, sans plus entendre une seule observation, sans mme couter
l'offre de revenir sur un premier refus, Napolon fit remettre ses
passe-ports  M. le cardinal de Bayanne, et envoya les ordres
ncessaires pour l'invasion des tats romains. Au fond, il tait
dcid, l comme en Espagne,  en venir  une solution dfinitive,
c'est--dire  laisser le Pape au Vatican, avec un riche revenu, avec
une autorit purement spirituelle, et  le priver de la souverainet
temporelle de l'Italie centrale. Mais, s'attendant  avoir affaire aux
Espagnols sous deux ou trois mois, c'est--dire aux approches de
Pques, il ne voulait pas que les causes religieuses vinssent se
joindre aux causes politiques pour mouvoir un peuple fanatique. Il
forma donc le projet d'occuper pour le moment Rome et les provinces
qui bordent la Mditerrane, comme il avait dj fait occuper celles
qui bordent l'Adriatique. En consquence, il ordonna au gnral
commandant en Toscane de runir 2,500 hommes  Prouse, au gnral
Lemarois d'en acheminer autant sur Foligno, au gnral Miollis de se
mettre  la tte de ces deux brigades, de s'avancer sur Rome, de
recueillir en passant une colonne de 3 mille hommes, que Joseph avait
ordre de faire partir de Terracine, et d'envahir avec ces huit mille
soldats la capitale du monde chrtien. Le gnral Miollis devait
entrer de gr ou de force dans le chteau Saint-Ange, prendre le
commandement des troupes papales, laisser le Pape au Vatican avec une
garde d'honneur, ne se mler en rien du gouvernement, dire qu'il
venait occuper Rome, pour un temps plus ou moins long, dans un intrt
tout militaire, et afin d'loigner de l'tat romain les ennemis de la
France. Il ne devait s'emparer que de la police, et en user pour
chasser tous les brigands qui faisaient de Rome un repaire, pour
renvoyer les cardinaux napolitains  Naples, et puiser dans les
caisses publiques ce qui tait ncessaire  l'entretien des troupes
franaises.

L'illustre Miollis, vieux soldat de la rpublique, joignant  un
caractre inflexible l'esprit le plus cultiv, la probit la plus
pure, et une grande habitude de traiter avec les princes italiens,
tait plus propre qu'aucun autre  remplir cette mission rigoureuse en
conservant les gards dus au chef de la chrtient. Napolon lui
alloua un traitement considrable, avec ordre de tenir  Rome un grand
tat, et d'habituer les Romains  voir dans le gnral franais tabli
au chteau Saint-Ange le vritable chef du gouvernement, bien plutt
que dans le pontife laiss au Vatican.

[En marge: Expdition de Sicile.]

[En marge: Plan adopt par Napolon pour la conqute de la Sicile et
le ravitaillement de Corfou.]

L'invasion du Portugal avait attir vers Gibraltar les troupes que les
Anglais tenaient en Sicile, et de celles qu'ils avaient ramenes
battues d'Alexandrie. Il ne restait pas en Sicile, pour conserver ce
dbris de sa couronne  leur infortune victime, la reine Caroline,
plus de 7  8 mille hommes. C'tait le cas de prparer une expdition
contre cette le, et de profiter de la runion des flottes franaises
dans la Mditerrane pour transporter cette expdition. Napolon avait
ordonn  l'amiral Rosily, commandant la flotte franaise de Cadix, 
l'amiral Allemand, commandant la belle division de Rochefort, de lever
l'ancre  la premire occasion favorable, et de faire leur jonction
avec la division de Toulon. Il avait obtenu qu'on donnt le mme ordre
 la division espagnole de Carthagne, commande par l'amiral Valds,
ordre excut avec assez de ponctualit depuis que le gouvernement
espagnol se montrait si soumis, et il s'attendait  avoir vingt et
quelques vaisseaux  Toulon sous l'amiral Ganteaume, si toutes ces
runions s'opraient heureusement. Avec une seule de ces runions,
celle de l'escadre de Rochefort, l'une des plus probables  cause du
point de dpart, et la plus dsirable  cause de la qualit des
quipages et du commandant, il en avait assez pour transporter une
arme en Sicile, et pour ravitailler Corfou, second objet, et non pas
le moins important de l'expdition. Il ordonna donc  l'amiral
Ganteaume de runir  Toulon, et d'embarquer sur la division dj
runie en ce port, une masse considrable de munitions de tout genre,
telles que bl, biscuit, poudre, projectiles, affts, outils, afin de
dposer ce chargement  Corfou, quel que ft le succs de l'opration
contre la Sicile. Il enjoignit  Joseph de rassembler  Baies 8 ou 9
mille hommes avec leur armement complet, et  Scylla, vis--vis le
Phare, 7 ou 8 mille autres, avec beaucoup de felouques et
d'embarcations, propres  traverser le trs-petit bras de mer qui
spare la Sicile de la Calabre. Il voulait que tout ft prt de
manire que l'amiral Ganteaume, parti de Toulon et arriv devant
Baies, pt embarquer les 8  9 mille hommes concentrs sur ce point,
les transporter en vingt-quatre heures au nord du Phare, ou
viendraient aboutir de leur ct les 7 ou 8 mille autres assembls 
Scylla, et embarqus sur les petits btiments qu'on se serait
procurs. On devait, avec ces 15 ou 16 mille hommes, enlever le Phare,
le charger d'artillerie, armer galement le fort de Scylla, et, ces
deux points qui fermaient le dtroit acquis aux Franais, se rendre
matre  toujours du passage. Un tel rsultat obtenu, il n'y avait
plus un soldat anglais qui ost rester en Sicile.

[En marge: Le plan de l'expdition de Sicile modifi, parce qu'on ne
possde pas le Phare.]

Mais cette hardie entreprise supposait que les ordres ritrs de
Napolon, relativement aux deux points que les Anglais possdaient
encore sur la cte de Calabre, Scylla et Reggio, auraient reu leur
excution. Napolon s'tait plusieurs fois indign contre Joseph de ce
qu'avec une arme de plus de quarante mille hommes il souffrait que
les Anglais eussent encore le pied sur la terre ferme d'Italie.--C'est
une honte, lui crivait-il, que les Anglais puissent nous rsister sur
terre. Je ne veux pas que vous m'criviez avant que cette honte soit
rpare; et, si elle ne l'est bientt, j'enverrai l'un de mes gnraux
vous remplacer dans le commandement de mon arme de Naples.--Sensible
 ces reproches, Joseph avait charg le gnral Reynier d'attaquer les
deux points fortifis de Scylla et de Reggio, qui offusquaient si
vivement les yeux de Napolon. On touchait au moment de les prendre,
mais ils n'taient pas pris. Napolon en ressentit une vive colre.
Cependant, son irritation contre la mollesse de son frre ne changeant
rien  l'tat des choses, il fut convenu que le projet d'expdition
serait modifi, car on ne pouvait pas s'emparer du dtroit quand la
cte des Calabres, qui aurait d naturellement appartenir aux
Franais, n'tait pas encore en leur possession. En consquence,
l'amiral Ganteaume dut se rendre d'abord  Corfou, pour y dposer le
vaste approvisionnement de guerre embarqu sur la flotte; puis revenir
dans le dtroit, toucher  Reggio, qui probablement serait pris 
l'poque prsume de son apparition dans ces mers, y prendre une
douzaine de mille hommes, et les transporter par l'intrieur du
dtroit au midi du Phare. La saison tait pour l'amiral Ganteaume une
raison de plus d'agir ainsi; car, en oprant par l'intrieur du
dtroit et au midi du Phare, on tait  l'abri des vents violents qui,
dans l'hiver, soufflent du nord-ouest, et rendent dangereuse
l'approche de la cte nord de la Sicile.

[En marge: Impossibilit pour l'amiral Rosily de sortir de Cadix.]

Ces dispositions tant arrtes, l'amiral Ganteaume se tint prt 
s'embarquer  la premire apparition de l'une des divisions navales
qu'on attendait  chaque instant de Carthagne, de Cadix ou de
Rochefort. On se souvient sans doute que, sur les observations fort
sages de l'amiral Decrs, il avait t convenu que les divisions de
Brest et de Lorient resteraient dans l'Ocan, et que celles de
Rochefort et de Cadix recevraient seules l'ordre de pntrer dans la
Mditerrane. L'amiral Rosily avait fort  coeur de sortir de Cadix,
o il tait retenu depuis plus de deux ans. Mais il lui tait plus
difficile de sortir qu' aucun autre,  cause du dtroit et de
Gibraltar. C'est  l'immensit des mers qu'on doit la facilit de
s'viter; mais, dans le resserrement d'un dtroit, et  porte d'un
poste comme Gibraltar, il tait presque impossible de tromper
l'ennemi, et de lui chapper. La mer entre la cte d'Espagne et celle
d'Afrique tait couverte de petits btiments montant la garde pour la
flotte anglaise, qui se tenait au large afin de donner  l'amiral
Rosily la tentation de sortir. Mais, aussitt que celui-ci
appareillait, on voyait reparatre tout entire l'arme navale de
l'ennemi. La division Rosily tait parfaitement arme, grce aux
ressources du port de Cadix, abondantes pour le gouvernement franais
qui payait bien, nulles pour le gouvernement espagnol qui ne payait
pas. Elle tait de plus compose d'quipages excellents, qui avaient
navigu et soutenu la plus grande bataille navale du sicle, celle de
Trafalgar. L'amiral Rosily, vieux marin, expriment autant que brave,
n'aurait pas t embarrass de combattre une division anglaise, mme
suprieure en forces  la sienne; cependant, avec six vaisseaux et
deux ou trois frgates, il ne pouvait braver douze ou quinze vaisseaux
et une multitude de frgates, sans s'exposer  un nouveau dsastre.
Aussi, quoiqu'il et l'ordre de sortir depuis septembre 1807, il n'y
avait pas encore russi en fvrier 1808.

[En marge: Sortie de la division de Rochefort, et son heureuse arrive
 Toulon.]

Le contre-amiral Allemand, l'officier de mer le plus hardi que la
France et alors, surtout comme navigateur, se trouvait aussi fort
troitement bloqu  Rochefort, et le revers essuy par les frgates
du capitaine Soleil en offrait la preuve. Mais une fois hors des
pertuis par une sortie audacieuse, l'Ocan s'ouvrait devant lui, et
avec des quipages excellents, de bons vaisseaux, et sa hardiesse en
mer, il avait bien des chances pour chapper aux Anglais. Plusieurs
fois il appareilla, et plusieurs fois il vit l'ennemi accourir en tel
nombre qu'chapper tait impossible. Un jour cependant, le 17 janvier
1808, favoris par un gros temps, il mit  la voile, sortit sans tre
aperu, plongea dans le golfe de Gascogne, doubla heureusement le cap
Ortegal, contourna toute l'Espagne, arriva en vue du resserrement des
ctes d'Europe et d'Afrique, et, par une nuit obscure et un vent
affreux de l'ouest, se jeta hardiment dans ce dtroit, si bien gard,
que l'amiral Rosily ne pouvait y paratre sans qu'il se couvrt de
voiles anglaises. Il y a long-temps qu'on a dit que la fortune seconde
les audacieux; cette fois du moins elle n'y manqua pas, et en peu
d'heures l'amiral Allemand se trouvait avec toute sa division en
pleine Mditerrane, ayant pass devant Gibraltar et Ceuta sans tre
aperu. Le 3 fvrier il paraissait en vue de Toulon, et faisait signal
 l'amiral Ganteaume de partir, pour aller tous ensemble au but marqu
par l'Empereur. La joie de ce brave marin tait au comble d'avoir
opr si heureusement une traverse si prilleuse.

[En marge: Sortie de la flotte de Carthagne et sa retraite aux les
Balares.]

La division espagnole de Carthagne, beaucoup moins observe que celle
de l'amiral Rosily, parce qu'elle tait  plus de cent lieues du
dtroit, et qu'on ne faisait pas alors  la marine espagnole l'honneur
de la croire entreprenante, la division de Carthagne avait peu de
difficults  vaincre pour sortir. Elle avait donc pu lever l'ancre et
faire voile vers Toulon, conformment aux ordres de Napolon. Elle
tait commande par l'amiral Valds, et se composait d'un vaisseau 
trois ponts fort beau, d'un quatre-vingts, de quatre soixante-quatorze.
Aprs trois ans d'immobilit dans le port, elle avait ses carnes sales,
tait mdiocrement pourvue en quipages, et ne portait pas pour trois
mois de vivres. Soit qu'on lui et donn l'ordre secret de ne pas
remplir sa mission, soit que la timidit des marins espagnols ft
devenue extrme, elle avait navigu autour des Balares, pour y trouver
au besoin un asile, et,  la premire apparition d'une voile anglaise,
elle s'y tait rfugie, mandant  son gouvernement, qui s'tait ht de
le faire savoir  Paris, qu'elle tait bloque, et qu'elle ne savait pas
quand il lui serait possible de reprendre la mer. Trahison ou faiblesse,
le rsultat tait absolument le mme pour les projets de Napolon, et
rvlait dans tout son jour la manire dont l'Espagne tait habitue 
remplir son devoir d'allie.

[En marge: Fv. 1808.]

[En marge: Flotte que commandait l'amiral Ganteaume aprs le
ralliement de la division de Rochefort.]

[En marge: Heureuse sortie de Ganteaume, parti de Toulon pour les les
Ioniennes.]

Du reste, l'amiral Ganteaume avait ordre de sortir  la premire
jonction qui viendrait augmenter ses forces. Ayant en effet ralli aux
cinq vaisseaux de Toulon les cinq de Rochefort, il n'avait rien 
craindre dans la Mditerrane. Les vaisseaux quips  Toulon taient
loin de valoir ceux qui arrivaient de Rochefort; et en particulier les
vaisseaux quips dans le port de Gnes, l'avaient t avec des
enfants recueillis sur les quais de cette grande ville, les vrais
marins gnois ayant fui dans les montagnes de l'Apennin. Nanmoins,
comme il rgnait un excellent esprit dans la marine de Toulon, esprit
qui tait traditionnel en ce port, et que le contre-amiral Cosmao
s'attachait  ranimer par son exemple, la bonne volont supplait 
l'inexprience, et la division de Toulon pouvait se conduire
honorablement. L'amiral Ganteaume, avec deux lieutenants excellents,
les contre-amiraux Allemand et Cosmao, comptait deux vaisseaux  trois
ponts, un de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, deux frgates,
deux corvettes, deux grosses fltes, en tout seize voiles. Aprs avoir
pris le temps de rpartir sur la flotte entire l'immense
approvisionnement qu'il tait charg de dposer  Corfou, il leva
l'ancre le 10 fvrier, se dirigeant sur les les Ioniennes, d'o il
devait revenir ensuite dans le dtroit de Sicile, pour porter une
arme franaise de Reggio  Catane, lorsqu'il aurait accompli la
premire partie de sa mission. Il mit  la voile le 10 fvrier, et
disparut sans qu'aucun btiment ennemi ft signal. Avec la
composition de sa flotte, et dans l'tat des forces ennemies au sein
de la Mditerrane, tout lui prsageait un rsultat heureux. En cas de
sparation, le rendez-vous tait  la pointe de l'Italie, vis--vis
les ctes de l'pire, ayant pour refuge le golfe de Tarente, les
bouches du Cattaro, et Corfou mme, premier but de l'expdition.

[En marge: Continuation des vnements d'Espagne.]

Tandis que cette navigation, qui fut longue et dura deux mois,
commenait, les vnements d'Espagne suivaient leur triste cours. Les
lettres de Napolon en rponse  la demande de mariage et  la
proposition de publier le trait de Fontainebleau, crites le 10
janvier, expdies le 20, n'arrivrent que le 27 ou le 28, et ne
furent remises que le 1er fvrier. Elles n'taient pas de nature 
rassurer la cour d'Espagne. Par surcrot de malheur, le procs de
l'Escurial s'achevait alors avec un clat extraordinaire, et  la
confusion de ceux qui l'avaient entrepris.

[En marge: Issue du procs de l'Escurial.]

[En marge: Noble fermet des accuss.]

[En marge: Efforts de la cour pour sduire et intimider les juges.]

[En marge: Noble conduite des magistrats.]

Malgr tous les efforts qu'on avait dploys pour faire dclarer
complices d'un crime qui n'existait pas les amis du prince des
Asturies, leur innocence, appuye sur l'opinion publique, les avait
sauvs. Le marquis d'Ayerbe, le comte d'Orgas, les ducs de San-Carlos
et de l'Infantado, le dernier surtout, s'taient comports avec une
dignit parfaite. Mais le chanoine Escoquiz en particulier avait
montr une fermet presque provocatrice, excit qu'il tait par le
danger, par l'ambition de soutenir son rle, par l'amour de son royal
lve, par l'indignation d'un honnte homme. Malgr les menaces
inconvenantes du directeur de ce procs, Simon de Viegas, l'un des
plus vils agents de la cour, Escoquiz, sans dsavouer les crits sur
lesquels reposait l'accusation, avait persist  soutenir et 
dmontrer son innocence, disant qu'en effet il avait cherch dans ces
crits  dvoiler les turpitudes et les crimes du favori, que c'tait
l servir le roi et non pas le trahir; que l'ordre en blanc, sign
d'avance, pour confrer au duc de l'Infantado des pouvoirs militaires,
tait une prcaution lgitime contre un projet d'usurpation connu de
tout le monde, et dont il prenait l'engagement de fournir la preuve,
si on voulait le placer en prsence de Godoy, et permettre qu'il
appelt des tmoins qui tous taient prts  rvler d'affreuses
vrits. Le courage de ce pauvre prtre, dsarm, n'ayant contre une
cour toute-puissante d'autre appui que l'opinion, avait dconcert
les accusateurs, et inspir un intrt gnral: car, bien que la
procdure ft secrte, les dtails en taient connus tous les jours,
et se transmettaient de bouche en bouche avec une rapidit que la
passion la plus vive peut seule expliquer, dans un pays sans journaux
et presque sans routes. Les juges commenant  chanceler, on leur
avait adjoint un renfort de magistrats qu'on supposait dvous, pour
rendre la condamnation plus certaine. Le fiscal don Simon de Viegas
s'tait conform  l'ordre qu'il avait reu de requrir la peine de
mort contre les accuss. La cour, circonvenant de toutes les manires
les juges sur lesquels elle avait cru pouvoir compter, leur demandait
de prononcer la condamnation requise par le fiscal, non pour la faire
excuter, mais pour donner au roi l'occasion d'exercer sa clmence. On
ne poursuivait qu'un but, disait-on: c'tait de rendre plus
respectable l'autorit royale, en punissant d'un arrt de mort la
pense seule de lui manquer, et de la rendre plus chre aux peuples,
en faisant maner d'elle un grand acte de clmence envers les
condamns. C'tait, en effet, le projet de la cour d'obtenir une
condamnation  mort pour ne point la faire excuter. Mais personne ne
comptait assez sur elle pour lui confier la tte des hommes les plus
honors de la grandesse espagnole, et l'opinion publique d'ailleurs,
prte  se dchaner contre les juges prvaricateurs qui livreraient
l'innocence, tait plus imposante que la cour. L'un des juges, parent
du ministre de grce et de justice, don Eugenio Caballero, atteint
d'une maladie mortelle, ne voulut pas rendre le dernier soupir sans
avoir mis un avis digne d'un grand magistrat. Il pria ses collgues
composant le tribunal extraordinaire de se transporter dans sa
demeure, pour dlibrer prs de son lit de mort. Quand ils furent
runis, don Eugenio soutint qu'il tait impossible de juger les
complices d'un dlit vrai ou faux sans l'auteur principal,
c'est--dire sans le prince des Asturies, et que, d'aprs les lois du
royaume, ce prince ne pouvait tre appel et entendu que devant les
Cortez assembles; qu'au surplus le crime tait imaginaire; que les
preuves fournies taient nulles ou dpourvues de caractre lgal, car
c'taient des copies et non des originaux qu'on avait sous les yeux;
que la personne inconnue qui avait dnonc ces faits devait, d'aprs
la loi espagnole, se prsenter elle-mme et dposer sous la foi du
serment; que dans l'tat de la procdure, sans accus principal, sans
preuves, sans tmoins, avec tout ce qu'on savait d'ailleurs du
prtendu attentat imput  un prince objet de l'amour de la nation, et
 de grands personnages objet de son respect, des juges intgres
devaient se dclarer hors d'tat de prononcer, et supplier la royaut
de mettre au nant un procs aussi scandaleux.

[En marge: Courageux arrt du tribunal extraordinaire charg de
prononcer sur le procs de l'Escurial.]

 peine ce courageux citoyen d'une monarchie absolue, dans laquelle,
tout absolue qu'elle tait, il y avait des lois et des magistrats
imbus de leur esprit,  peine avait-il opin, que ses collgues
adhrrent  son avis, et opinrent comme lui avec une sorte
d'enthousiasme patriotique. Ils s'embrassrent tous aprs cet arrt,
comme des hommes prts  mourir. On croyait en effet, non pas Charles
IV, mais la cour, capable de tout contre les juges qui avaient tromp
ses calculs, et on exagrait sa cruaut, ne pouvant exagrer sa
bassesse.

[En marge: La cour substitue  l'arrt prononc des disgrces
royales.]

[En marge: Exil loin de la capitale des principaux accuss, et
dtention du chanoine Escoquiz dans un couvent.]

Quand cet arrt fut connu, il transporta le public de joie, et il
frappa la cour d'abattement. On persuada au pauvre Charles IV qu'il
fallait faire clater sa propre justice,  dfaut de celle des
magistrats, et on lui arracha un dcret royal, en vertu duquel les
ducs de San-Carlos et de l'Infantado, le marquis d'Ayerbe, le comte
d'Orgas, furent exils  60 lieues de la capitale, et privs de leurs
dignits, grades et dcorations. Le chanoine Escoquiz, le plus ha de
tous, fut trait plus svrement. On lui retira ses bnfices
ecclsiastiques, et on le condamna  finir ses jours dans le monastre
du Tardon. On voulait en outre que le cardinal de Bourbon, archevque
de Tolde, frre de la princesse du sang qu'avait pouse Emmanuel
Godoy, fit prononcer par le chapitre de Tolde la dgradation du
chanoine Escoquiz, membre de ce mme chapitre. Le cardinal s'y refusa
obstinment.  ce sujet il osa rvler  Charles IV les scandales de
la monarchie, le triste sort de la princesse sa soeur, unie au favori,
lequel  tous ses crimes avait joint celui de la bigamie. Il alla,
dit-on, jusqu' demander que sa soeur lui ft rendue, et pt
s'enfermer dans une retraite religieuse pour y pleurer l'union qui
faisait sa honte et son malheur. Pour toute rponse, le cardinal reut
l'ordre de se retirer dans son diocse.

Le courageux magistrat qui avait si noblement rempli son devoir, don
Eugenio Caballero, tant mort, ses funrailles devinrent une sorte de
triomphe. Toutes les congrgations religieuses se disputrent
l'honneur de l'ensevelir gratuitement, et tout ce que Madrid
renfermait de plus respectable accompagna  sa dernire demeure le
magistrat qui avait si dignement termin sa carrire. Quant aux
accuss, on se rjouissait de voir leur tte sauve, surtout aprs les
craintes exagres que leur procs avait inspires. On ne craignait
pas les consquences de ce procs pour leur considration, car
l'estime universelle les environnait, au del mme de leur mrite; et
on ne s'inquitait pas de leur exil, car personne n'imaginait qu'il
dt tre long. Tout le monde en effet s'attendait  une catastrophe
prochaine, soit qu'elle provnt de l'indignation publique excite au
plus haut degr, soit qu'elle ft l'ouvrage des troupes franaises
s'avanant silencieusement sur la capitale, sans dire ce qu'elles
venaient y faire. On se plaisait toujours  croire qu'elles feraient
ce qu'on dsirait, c'est--dire qu'elles prcipiteraient le favori de
ce trne dont il avait usurp la moiti, et uniraient le prince des
Asturies avec une princesse franaise au bruit de leurs canons.

[En marge: Humiliation de la cour, et sa translation clandestine 
Aranjuez sans passer par Madrid.]

Tandis que les sympathies d'une nation exalte entouraient ceux qui se
prononaient contre la cour, cette cour elle-mme tait remplie de
terreur et de rage. Il tait d'usage immmorial qu'en janvier la
famille royale quittt la froide et svre rsidence de l'Escurial,
pour aller jouir du climat d'Aranjuez, magnifique demeure, que
traverse le Tage, et o le printemps, comme il arrive dans les
latitudes mridionales, se fait sentir ds le mois de mars,
quelquefois mme ds la fin de fvrier. Il tait d'usage encore que,
Madrid se trouvant sur la route, la cour s'y arrtt quelques jours
pour recevoir les hommages de la capitale. S'attendant cette anne 
ne recueillir que des tmoignages d'aversion, la cour passa aux portes
de Madrid sans s'y arrter, et alla cacher dans Aranjuez sa honte, son
chagrin et son effroi.

[En marge: L'obscurit des intentions de Napolon ajoute aux terreurs
de la cour d'Espagne, et la confirme dans l'ide de fuir en Amrique.]

Elle n'avait plus en effet un seul appui  esprer nulle part. Le
peuple espagnol laissait clater pour elle une haine implacable, et 
peine faisait-il une diffrence en faveur du roi, en le mprisant au
lieu de le har. Quant au terrible Empereur des Franais, que cette
cour avait alternativement flatt ou trahi, dont elle esprait, depuis
Ina, avoir reconquis la faveur par une anne de bassesses, il se
couvrait tout  coup de voiles impntrables, et gardait sur ses
projets un silence effrayant. Les armes franaises, diriges d'abord
sur le Portugal, excutaient maintenant un mouvement sur Madrid, sous
prtexte de s'acheminer vers Cadix ou Gibraltar. Mais il tait inou
qu'on envaht de la sorte, et sans plus d'explications, le territoire
d'une grande puissance. La rponse que Napolon avait faite  la
demande de mariage ne pouvait pas tre prise pour srieuse; car il
voulait savoir, disait-il, avant de donner une princesse franaise 
Ferdinand, si ce prince tait rentr dans les bonnes grces de ses
parents, et il le demandait  Charles IV, qui lui avait annonc
formellement l'arrestation du prince des Asturies et la grce qui s'en
tait suivie. Le refus de publier le trait de Fontainebleau, qui
contenait la concession d'une souverainet pour Emmanuel Godoy, et la
garantie formelle des tats appartenant  la maison d'Espagne, ne
pouvait avoir qu'une signification sinistre. Par tous ces motifs, la
tristesse rgnait  Aranjuez dans l'intrieur royal, et au
Buen-Retiro, chez la comtesse de Castelfiel, favorite du favori. Ici
et l on commenait  ouvrir les yeux, et  reconnatre qu' force de
bassesses on avait inspir  Napolon l'audace de renverser une
dynastie avilie, mprise de tous les Espagnols. Chaque jour l'ide
d'imiter la maison de Bragance et de fuir en Amrique revenait plus
souvent  l'esprit des meneurs de la cour, et devenait l'occasion de
bruits plus frquents. Emmanuel Godoy et la reine s'taient presque
dfinitivement arrts  cette rsolution, et ils faisaient
secrtement leurs prparatifs, car les envois d'objets prcieux vers
les ports taient encore plus nombreux et plus signals que de
coutume. Mais il fallait dcider le roi d'abord, dont la faiblesse
craignait les fatigues d'un dplacement presque autant que les
horreurs d'une guerre; il fallait dcider aussi les princes du sang,
don Antonio, frre de Charles IV; Ferdinand, son fils et son hritier,
ainsi que les plus jeunes infants: il suffisait qu'une indiscrtion
ft commise pour soulever la nation contre un tel projet. Le prince de
la Paix, afin de couvrir les prparatifs qui s'apercevaient du ct du
Ferrol et du ct de Cadix, rpandait le bruit qu'il allait lui-mme,
en sa qualit de grand amiral, faire l'inspection des ports, et qu'il
devait dbuter par ceux du Midi.

[En marge: Avant de prendre le parti de la fuite, la cour d'Espagne
fait une dernire tentative auprs de Napolon.]

[En marge: Nouvelle lettre de Charles IV  l'Empereur.]

Mais avant d'en arriver  cette fuite, qui, mme pour Godoy et la
reine, n'tait qu'un parti extrme, il convenait d'essayer de tous les
moyens pour arracher  Napolon le secret de ses intentions, et
flchir s'il se pouvait sa redoutable volont. Il n'tait rien en
effet qu'on ne dt tenter avant de se dcider soi-mme  quitter
l'Espagne, et avant d'y contraindre Charles IV. En consquence, pour
rpliquer  la dernire rponse de Napolon, on lui fit crire par
Charles IV une nouvelle lettre,  la date du 5 fvrier, huit ou dix
jours aprs la conclusion du procs de l'Escurial, dans le but de le
forcer  s'expliquer, de toucher son coeur s'il tait possible, d'en
appeler mme  son honneur, fort intress  tenir les paroles qu'il
avait donnes. Dans cette lettre, Charles IV avouait les alarmes qu'il
commenait  concevoir  l'approche des troupes franaises, rappelait
 Napolon tout ce qu'il avait fait pour lui complaire, toutes les
preuves de dvouement qu'il lui avait donnes, le sacrifice de ses
flottes, l'envoi de ses armes en pays lointain, et lui demandait en
retour d'une si fidle alliance, la dclaration franche et loyale de
ses intentions, ne pouvant pas supposer qu'elles fussent autres que
celles que l'Espagne avait mrites. Le pauvre roi ne savait pas en
crivant de la sorte que cette fidle alliance avait t entremle de
mille trahisons secrtes, que ce sacrifice de ses flottes n'avait
servi qu' faire dtruire les deux marines  Trafalgar, que l'envoi
d'une division  Hambourg n'avait rendu d'autre service que celui
d'une dmonstration, et que l'Espagne avait t une auxiliaire inutile
 elle-mme et  ses allis, quelquefois mme l'occasion de beaucoup
d'inquitudes pour eux. Ignorant ces choses comme toutes les autres,
il adressa avec une bonne foi parfaite ces questions  Napolon, sous
la dicte de ceux qui savaient, pensaient et voulaient pour lui. Ce
malheureux prince ne pouvait pas croire qu' la fin de ses jours,
aprs n'avoir jamais cherch  nuire, il pt tre rduit ou  se
battre, ou  s'enfuir, convaincu qu'il tait que pour rgner
honntement et srement, il suffisait de n'avoir jamais voulu mal
faire; ce dont il tait bien sr, car il n'avait jamais rien fait que
chasser, soigner ses chevaux et ses fusils.

Cette lettre, destine  Napolon, fut suivie des lettres les plus
pressantes pour M. Yzquierdo. On le suppliait de se procurer  tout
prix, quoi qu'il en dt coter, la connaissance prcise des intentions
de la France; d'essayer de les changer  force de sacrifices si elles
taient hostiles; ou bien, si on ne pouvait les changer, de les faire
connatre au moins, afin qu'on pt en combattre ou en viter les
consquences. On lui ouvrait tous les crdits ncessaires, si l'or
tait un moyen de russir dans une pareille mission.

[En marge: Les questions pressantes adresses  Napolon l'obligent 
prendre un parti dfinitif  l'gard de l'Espagne.]

[En marge: Napolon s'arrte  l'ide de faire fuir la maison royale
en Amrique.]

[En marge: Napolon fixe au mois de mars l'excution de ses projets.]

Les dpches dont il s'agit arrivrent  Paris au milieu de fvrier.
Napolon avait lud la demande d'une princesse franaise pour
Ferdinand, en feignant d'ignorer si ce prince avait obtenu la grce de
ses parents. Ne pouvant plus allguer un doute  ce sujet, et
questionn directement sur ses intentions, il sentit que le jour du
dnoment tait venu, et qu'aprs s'tre fix sur la rsolution de
dtrner les Bourbons, il fallait se fixer enfin sur les moyens d'y
parvenir, sans trop rvolter le sentiment public de l'Espagne, de la
France et de l'Europe. C'tait l le seul point sur lequel il et
vritablement hsit; car s'il avait admis un moment comme praticable
le plan de rapprocher les deux dynasties par un mariage, et comme
discutable le plan de s'adjuger une forte partie du territoire
espagnol, au fond il avait toujours prfr, comme plus sr, plus
dcisif, plus honnte mme, de n'enlever  l'Espagne que sa dynastie
et sa barbarie, en lui laissant son territoire, ses colonies et son
indpendance. Mais le moyen de rendre supportable cet acte de
conqurant, mme dans un temps o l'on avait vu tomber non-seulement
la couronne des rois, mais leur tte, le moyen tait difficile 
trouver. La famille de Bragance par sa fuite lui en avait elle-mme
suggr un, auquel il avait fini par s'arrter, ainsi qu'on l'a vu:
c'tait d'amener la cour d'Espagne  s'embarquer  Cadix pour le
Nouveau-Monde. Rien ne serait plus simple alors que de se prsenter 
une nation dlaisse, de lui annoncer qu'au lieu d'une dynastie
dgnre, assez lche pour abandonner son trne et son peuple, on lui
donnait une dynastie nouvelle, glorieuse, paisiblement rformatrice,
apportant  l'Espagne les bienfaits de la rvolution franaise sans
ses malheurs, la participation aux grandeurs de la France sans les
horribles guerres que la France avait eu  soutenir. Cette solution
tait naturelle, moins sujette  blme qu'aucune autre, et fournie par
la lchet mme des familles abtardies qui rgnaient sur le midi de
l'Europe. Elle devenait d'ailleurs de jour en jour plus probable,
puisqu' chaque nouvel accs de terreur que ressentait la cour
d'Espagne, le bruit d'une retraite en Amrique, cho des agitations
intrieures du palais, circulait dans la capitale. Il suffisait, pour
pousser cette terreur au comble, de faire avancer dfinitivement les
troupes franaises vers Madrid, en continuant de garder sur leur
destination un silence menaant. En consquence Napolon disposa
toutes choses pour amener la catastrophe en mars; car, s'il fallait
agir en Espagne, le printemps tait la saison la plus favorable pour
introduire nos jeunes soldats dans cette contre aride et brillante,
qui, au physique comme au moral, est le commencement de l'Afrique. On
tait  la moiti de fvrier; Napolon avait un mois jusqu' la moiti
de mars pour faire ses derniers prparatifs. Il les commena donc
immdiatement aprs avoir reu la lettre interrogative du roi Charles
IV (date du 5 fvrier), dans laquelle ce malheureux prince le
suppliait d'expliquer ses intentions  l'gard de l'Espagne.

[En marge: Ncessit de s'entendre avec la Russie avant de rien
entreprendre en Espagne.]

Mais avant de provoquer  Madrid le dnoment qu'il dsirait, il lui
fallait prendre un parti sur une question non moins grave que celle
d'Espagne, sur la question d'Orient; car dans le moment l'une se
trouvait lie  l'autre. Si quelque chose en effet pouvait ajouter 
l'imprudence de se charger de nouvelles entreprises, quand on en avait
dj de si considrables sur les bras, c'tait de s'engager dans
l'affaire d'Espagne avec la Russie mcontente. Quelque habitue que
ft l'Europe aux spectacles nouveaux, quelque prpare qu'elle ft 
la fin prochaine des Bourbons d'Espagne, il y avait loin encore de la
prvoyance  la ralit, et le renversement de l'un des plus vieux
trnes de l'univers devait causer une motion profonde, faire passer
de la tte de l'Angleterre sur celle de la France la rprobation
excite par le crime de Copenhague. Bien que la Prusse ft crase,
l'Autriche alternativement irrite ou tremblante, il et t
souverainement imprudent de ne pas s'assurer,  la veille du plus
grand acte d'audace, l'adhsion certaine de la Russie. C'tait en
effet l'un des graves inconvnients de l'entreprise d'Espagne que
d'entraner invitablement des sacrifices en Orient, et ce fut, comme
on le verra plus tard, l'une des plus regrettables fautes de
l'Empereur dans cette circonstance, que de n'avoir pas su faire
franchement ces sacrifices. Il en et t autrement, si ayant moins
entrepris au Nord, si ayant abandonn l'Allemagne  la Prusse
satisfaite, il n'avait pas eu  laisser sur la Vistule trois cent
mille vieux soldats, qui composaient la vritable force de l'arme
franaise. Se bornant alors  occuper l'Italie et l'Espagne, ayant ses
armes concentres derrire le Rhin et personne  craindre ou 
soutenir au del de cette frontire, il aurait pu se dispenser
d'acheter par des sacrifices le concours de la Russie. Et si elle
avait voulu profiter de l'occasion pour se jeter en Orient, l'Autriche
elle-mme, quoique inconsolable de la perte de l'Italie, ft devenue
l'allie de la France pour dfendre le bas Danube. Mais Napolon ayant
dtruit la Prusse, cr en Allemagne des royauts phmres, et sem
du Rhin  la Vistule la haine et l'ingratitude, il lui fallait au Nord
un alli, mme chrement achet.

[En marge: Arrive  Paris de M. de Tolstoy, et caractre de cet
ambassadeur.]

Le gnral Savary avait t remplac  Saint-Ptersbourg par M. de
Caulaincourt, et presque en mme temps M. de Tolstoy, ambassadeur de
Russie, tait arriv  Paris. Celui-ci tait, comme nous l'avons dit,
militaire, frre du grand-marchal du palais, imbu des opinions de
l'aristocratie russe  l'gard de la France, mais membre d'une famille
qui jouissait de la faveur impriale, qui mettait cette faveur
au-dessus de ses prjugs, et qui voyait dans la conqute de la
Finlande et des provinces du Danube une excuse suffisante pour les
dfectionnaires qui passeraient de la politique anglaise  la
politique franaise.--Mon frre s'est dvou, avait dit le
grand-marchal Tolstoy  M. de Caulaincourt; il a accept l'ambassade
de Paris; mais s'il n'obtient pas quelque chose de grand pour la
Russie, il est perdu, et nous le sommes tous avec lui[30].--Ces
paroles prouvent dans quel esprit venait en France le nouvel
ambassadeur. Alexandre lui avait racont ce qui s'tait pass  Tilsit
comme il aimait  se le rappeler et  le comprendre, et, aprs cette
communication fort altre des entretiens de Napolon, M. de Tolstoy
avait cru que tout tait dit, que le sacrifice de l'empire d'Orient
tait fait, qu'il n'arrivait  Paris que pour signer le partage de la
Turquie, et l'acquisition sinon de Constantinople et des Dardanelles,
au moins des plaines du Danube jusqu'aux Balkans. De plus, il s'tait
arrt en route auprs des malheureux souverains de la Prusse,
dpouills d'une partie de leurs tats, et privs de presque tous
leurs revenus, par l'occupation prolonge des provinces qui leur
restaient. M. de Tolstoy, pensant que si la conqute des provinces
d'Orient intressait la gloire de la Russie, l'vacuation des
provinces prussiennes intressait son honneur, venait  Paris avec la
double proccupation d'obtenir une partie de l'empire turc, et de
faire vacuer la Prusse. Ajoutez  tout cela qu'il tait susceptible,
irritable, souponneux, et fort enorgueilli de la gloire des armes
russes.

[Note 30: Ces paroles sont textuellement extraites de la
correspondance secrte, si souvent cite par nous.]

[En marge: Explication entre Napolon et M. de Tolstoy.]

Napolon s'tait promis de le bien recevoir, et de lui faire aimer le
sjour de Paris, pour qu'il contribut par ses rapports au maintien de
l'alliance. Mais il le trouva tellement vif, tellement intraitable sur
la double affaire de l'vacuation de la Prusse et de l'acquisition des
provinces du Danube, qu'il en fut importun. Il se sentait si fort, et
il tait lui-mme si peu patient, qu'il ne pouvait pas supporter
long-temps l'insistance de M. de Tolstoy. Napolon, ne dissimulant
qu' moiti l'ennui qu'il ressentait, dit au nouvel ambassadeur que
si, aprs avoir vacu toute la vieille Prusse et une partie de la
Pomranie, il continuait  occuper le Brandebourg et la Silsie,
c'tait parce qu'on avait refus d'acquitter les contributions de
guerre; qu'il ne demandait pas mieux que de retirer ses troupes ds
qu'on l'aurait pay; que si du reste il demeurait en Prusse au del du
terme prvu, les Russes de leur ct demeuraient sans motif avouable
dans les provinces du Danube, et que la Moldavie et la Valachie
valaient bien la Silsie. Sans le dire prcisment, Napolon parut,
aux yeux d'un esprit prvenu comme l'tait M. de Tolstoy, faire
dpendre l'vacuation de la Silsie de celle de la Moldavie et de la
Valachie, et lier presque l'acquisition de celles-ci par les Russes 
l'acquisition de celle-l par les Franais. L'humeur de M. de Tolstoy
dut cder  la hauteur de Napolon, mais le ministre russe conut un
vif dpit, et comme on cherche toujours la socit qui sympathise le
mieux avec les sentiments qu'on prouve, il frquenta de prfrence
les entts peu nombreux qui, dans l'ancienne noblesse franaise, se
vengeaient par leurs propos de n'tre point encore admis  la cour
impriale. Il tint un langage peu amical, faillit avoir avec le
marchal Ney, qui n'tait pas endurant, une querelle sur le mrite des
armes russe et franaise, et se montra plutt le reprsentant d'une
cour malveillante que celui d'une cour qui voulait tre, et qui tait
en effet, pour le moment du moins, une intime allie. M. de Talleyrand
avec son sang-froid ddaigneux fut charg de contenir, de calmer, de
rprimer au besoin l'humeur incommode de M. de Tolstoy.

[En marge: Conduite de M. de Caulaincourt  Saint-Ptersbourg.]

[En marge: Accueil fait par l'empereur Alexandre  M. de
Caulaincourt.]

[En marge: Opinions diverses  Saint-Ptersbourg.]

Les choses se passrent mieux  Saint-Ptersbourg, entre M. de
Caulaincourt et l'empereur Alexandre; mais celui-ci ne dissimula pas
plus que son ambassadeur le chagrin qu'il prouvait. M. de
Caulaincourt tait un homme grave, portant sur son visage la droiture
qui tait dans son me, n'ayant qu'une faiblesse, c'tait de ne
pouvoir se consoler du rle qu'il avait jou dans l'affaire du duc
d'Enghien, ce qui le rendait sensible outre mesure  l'estime qu'on
lui tmoignait, et ce qui fournit  l'empereur Alexandre un moyen de
le dominer. M. de Caulaincourt trouva l'empereur plein  son gard de
grce et de courtoisie, mais bless au coeur de ne pas voir se
raliser immdiatement les promesses qu'on lui avait faites.  Tilsit
Napolon avait dit  l'empereur Alexandre que si la guerre continuait,
et si la Russie y prenait part, elle pourrait trouver vers la Baltique
un accroissement de sret, vers la mer Noire un accroissement de
grandeur, et il avait ventuellement parl de la distribution  faire
des provinces de l'empire turc, sans toutefois rien stipuler de
positif. Mais si, d'une part, dans l'entranement de ces
communications, il avait peut-tre plus dit qu'il ne voulait accorder,
l'empereur Alexandre avait entendu plus qu'on ne lui avait dit, et,
revenu  Ptersbourg au milieu d'une socit mcontente, il avait
fait, pour la ramener, beaucoup de confidences indiscrtes et
exagres. Peu  peu l'opinion s'tait rpandue dans les salons de
Saint-Ptersbourg que la Russie, quoique vaincue  Friedland, avait
rapport de Tilsit le don de la Finlande, de la Moldavie et de la
Valachie. Ceux qui taient bien disposs pour l'empereur Alexandre, ou
qui du moins n'avaient pas le parti pris de blmer la nouvelle marche
du gouvernement, estimaient que c'tait l un fort beau prix de
plusieurs campagnes malheureuses; que si la Russie devait de si vastes
conqutes  l'amiti de la France, elle faisait bien de cultiver et de
conserver cette amiti. Ceux, au contraire, qui avaient encore dans le
coeur tous les sentiments excits par la dernire guerre, ou qui en
voulaient  l'empereur de son inconstance, tels que MM. de
Czartoryski, Nowosiltzoff, Strogonoff, Kotschoubey, reprsentants de
la politique abandonne, ceux-l disaient que la conqute de la
Finlande, vers laquelle on poussait la Russie, n'avait aucune valeur,
que c'tait un pays de lacs et de marcages, entirement dpourvu
d'habitants; que de plus cette conqute tait immorale, puisqu'elle
tait obtenue sur un parent et un alli, le roi de Sude; que du reste
ce serait la seule que Napolon laisserait faire  l'empereur
Alexandre, que jamais il ne lui livrerait la Moldavie et la Valachie,
ce dont on ne tarderait pas  se convaincre; que l'alliance franaise
tait donc  la fois une dfection, une inconsquence et une duperie.

[En marge: Langage de l'empereur Alexandre.]

Ces propos rpts  l'empereur Alexandre le piquaient au vif, et, en
voyant par les rapports de M. de Tolstoy qu'ils pourraient bien un
jour se vrifier, il en exprima un chagrin extrme  M. de
Caulaincourt. Il le reut avec de grands gards, lui tmoigna une
estime dont il voyait que cet ambassadeur tait avide, et puis, venant
 ce qui concernait les intrts russes, il se rpandit en plaintes
amres. Il n'avait jamais entendu, disait-il, lier le sort de la
Silsie  celui de la Moldavie et de la Valachie. Il avait stipul et
obtenu de l'amiti de l'empereur Napolon la restitution d'une partie
des tats prussiens, restitution ncessaire, indispensable  l'honneur
de la Russie. Il se serait content de cette restitution, et se serait
retir au fond de son empire, satisfait d'avoir pargn  ses
malheureux allis quelques-unes des consquences de la guerre, si
l'empereur Napolon, voulant l'engager dans son systme, ne lui avait
fait entrevoir des agrandissements soit au nord, soit au midi de
l'empire, et n'avait t le premier  lui parler de la Moldavie et de
la Valachie. Pouss  entrer dans cette voie, il avait fait tout ce
que Napolon avait dsir: il avait dclar la guerre  l'Angleterre,
malgr les intrts du commerce russe; il l'avait rsolue avec la
Sude, malgr la parent; et, quand lui et tout le monde dans l'empire
s'attendait  recevoir le prix de tant de dvouement  une politique
trangre, il arrivait tout  coup de Paris la nouvelle qu'il fallait
renoncer aux plus lgitimes esprances! Le czar ne pouvait revenir de
sa surprise et se consoler de son chagrin. Vouloir lier le sort de la
Silsie  celui de la Moldavie et de la Valachie, retenir l'une aux
Prussiens pour donner les deux autres aux Russes, c'tait lui faire un
devoir d'honneur de tout refuser. Il ne pouvait pas payer, avec les
dpouilles d'un ami malheureux qu'on l'accusait d'avoir dj trop
sacrifi, les acquisitions qu'on lui permettait de faire sur le
Danube.--_Ces malheureux Prussiens_, dit Alexandre  M. de
Caulaincourt, _n'ont pas de quoi manger_. Dlivrez-moi de leurs
importunits, et je n'aurai plus rien qui me trouble dans mes
relations avec la France. D'ailleurs que ferait Napolon de la
Silsie? La garderait-il pour lui? Mais ce serait devenir mon voisin,
et les voisins, il me l'a dclar lui-mme, ne sont jamais des amis. 
quoi lui servirait une province si loigne de son empire? Qu'il
prenne autour de lui, prs de lui, tout ce qu'il voudra, je le trouve
naturel et bien entendu. Il a pris l'trurie; il va, dit-on, prendre
les tats romains; il mdite on ne sait quoi sur l'Espagne! soit.
Qu'il fasse au Midi ce qui lui convient, mais qu'il nous laisse faire
au Nord ce qui nous convient galement, et qu'il ne se rapproche pas
tant de nos frontires. S'il ne veut pas la Silsie pour lui, la
pourrait-il donner  quelqu'un qui me vaille? Assurment non, et en la
rendant aux Prussiens, ce qui est la plus simple des solutions, il ne
faut pas qu'en revanche il me refuse ce qu'il m'a promis. Il
tromperait ainsi non-seulement mon attente, mais celle de la nation
russe, qui estimerait que la Finlande ne vaut pas la guerre qu'elle va
lui coter avec l'Angleterre et la Sude, qui dirait que j'ai t dupe
du grand homme avec lequel je me suis abouch  Tilsit; qu'on ne peut
le rencontrer sans danger, ni sur un champ de bataille, ni dans une
ngociation; et qu'il et mieux valu, sans continuer une guerre
impolitique et dangereuse, se sparer en paix, mais avec
l'indiffrence et la froideur que justifient les distances.

Tel avait t, et tel tait tous les jours le langage de l'empereur
Alexandre  M. de Caulaincourt. Il n'ajoutait pas que, si on lui avait
laiss esprer les provinces du Danube, c'tait sans les lui
promettre, et que si d'une simple esprance la nation russe, trompe
par des bruits de cour, avait fait un engagement formel, le tort en
tait  lui,  son indiscrtion,  sa faiblesse mme, puisqu'il
n'avait su dominer son entourage qu'en promettant ce qu'il ne pouvait
pas tenir. Alexandre n'ajoutait pas cela, mais il tait vident que,
si on ne venait pas  son secours, en accordant ce qu'il avait
imprudemment laiss esprer  la nation, il serait cruellement bless,
son ministre Romanzoff aussi, et que, si le brusque changement de
politique opr  Tilsit tait trop rcent pour qu'on ost s'en
permettre un autre tout aussi brusque, on n'en garderait pas moins au
fond du coeur une blessure profonde, toujours saignante, et que
bientt de nouvelles guerres pourraient s'ensuivre.

[En marge: Efforts de M. de Caulaincourt pour rassurer l'empereur
Alexandre.]

M. de Caulaincourt, en affirmant avec son honntet imposante la bonne
foi de Napolon, en assurant que tout s'claircirait, en rejetant sur
un malentendu, sur la susceptibilit ombrageuse de M. de Tolstoy, les
fcheux rapports arrivs de Paris, parvint  remettre un peu de calme
dans l'me de l'empereur Alexandre. Celui-ci finit par s'en prendre 
M. de Tolstoy lui-mme,  sa maladresse,  ses mauvaises dispositions,
et dclara devant M. de Caulaincourt qu'il ne manquerait pas, s'il
trouvait encore M. de Tolstoy, comme jadis M. de Markoff, occup 
brouiller les deux cours, de faire un exemple clatant de ceux qui
prenaient  tche de le contrarier, au lieu de s'appliquer  le
servir. L'empereur Alexandre avait paru fort sensible aux magnifiques
cadeaux de porcelaine de Svres envoys  Saint-Ptersbourg,  la
cession de cinquante mille fusils,  la rception des cadets russes
dans la marine franaise. Mais rien ne touchait ce coeur, plein d'une
seule passion, que l'objet de sa passion mme. Les provinces du Danube
ou rien, voil ce qui tait sur son visage comme dans son me,
vivement prise d'ambition et de renomme.

Du reste M. de Caulaincourt, pour savoir au juste si la nation
partageait les sentiments de son souverain, envoya  Moscou l'un des
employs de l'ambassade afin de recueillir ce qu'on y disait.
Cet employ, transport au milieu des cercles de la vieille
aristocratie russe, o le langage tait plus naf et plus vrai qu'
Saint-Ptersbourg, entendit rpter que le jeune czar avait bien
vite pass de la haine  l'amiti en pousant  Tilsit la politique
de la France, bien lgrement compromis les intrts du commerce
russe en dclarant la guerre  la Grande-Bretagne; que la Finlande
tait une bien faible compensation pour de tels sacrifices; qu'il
fallait pour les payer convenablement la Valachie et la Moldavie au
moins; mais que jamais on n'obtiendrait de Napolon ces belles
provinces, et que leur jeune empereur en serait cette fois pour une
inconsquence et un dsagrment de plus.

M. de Caulaincourt se hta de transmettre ces divers renseignements 
Napolon, et lui dclara que sans doute la cour de Russie, quoique
vivement dpite, ne ferait pas la guerre, mais qu'on ne pourrait plus
compter sur elle, si on ne lui accordait pas ce qu'avec ou sans raison
elle s'tait flatte d'obtenir.

[En marge: Napolon se dcide  des sacrifices en Orient, pour
s'assurer le concours de la Russie  ses projets sur l'Espagne.]

Le gnral Savary, revenu de Saint-Ptersbourg, corrobora de son
tmoignage les rapports de M. de Caulaincourt, les appuya du rcit
d'une foule de dtails qu'il avait recueillis lui-mme, et confirma
Napolon dans l'ide qu'il dpendait de lui de s'attacher entirement
l'empereur Alexandre, de l'enchaner  tous ses projets, quels qu'ils
fussent, moyennant une concession en Orient. Dcid ds le milieu de
fvrier  en finir avec les Bourbons d'Espagne, Napolon n'hsita
plus, et prit son parti de payer sur les bords du Danube la nouvelle
puissance qu'il se croyait prs d'acqurir sur les bords de l'bre et
du Tage.

C'tait assurment le meilleur parti qu'il pt adopter; car quoiqu'il
ft bien fcheux de conduire soi-mme par la main les Russes 
Constantinople, ou du moins de les rapprocher de ce but de leur
ternelle ambition, cependant il fallait tre consquent, et subir la
condition de ce qu'on allait entreprendre. Il fallait accorder une ou
deux provinces sur le Danube, pour acqurir le droit de dtrner en
Espagne l'une des plus vieilles dynasties de l'Europe, et de
renouveler au del des Pyrnes la politique de Louis XIV. Du reste,
si on s'tait born  donner aux Russes la Moldavie et la Valachie
sans la Bulgarie, c'est--dire  les mener jusqu'aux bords du Danube,
en prenant soin de les y arrter; si en mme temps on avait procur
aux Autrichiens la Bosnie, la Servie, la Bulgarie, pour les opposer
aux Russes en les plaant eux-mmes sur le chemin de Constantinople,
le mal n'et pas t  beaucoup prs aussi grand. L'Albanie, la More
auraient t pour la France une belle compensation, et l'on n'aurait
pas achet trop cher la concession qu'on tait oblig de faire, pour
s'assurer l'alliance russe. Le langage quotidien de l'empereur
Alexandre et de M. de Romanzoff ne laissait aucun doute sur leur
acquiescement  ces conditions. Il fallait donc s'y tenir, payer
l'alliance russe, puisqu'on s'en tait fait un besoin, mais ne pas
pousser plus loin le dmembrement de la vieille Europe, ne pas
contribuer davantage  la croissance du jeune colosse sorti des glaces
du ple, et grandissant depuis un sicle de manire  pouvanter le
monde.

[En marge: Le partage de l'empire turc mis en discussion sous la
condition essentielle d'une expdition dans l'Inde.]

[En marge: Joie d'Alexandre en recevant une lettre de Napolon.]

Cependant Napolon, soit qu'il voult occuper l'imagination
d'Alexandre, soit que, rduit  la ncessit d'un sacrifice, il
chercht  l'envelopper dans un immense remaniement, soit enfin qu'il
songet  tirer des circonstances, outre le renversement de la
dynastie des Bourbons, l'acquisition entire des rivages de la
Mditerrane, Napolon ne crut pas devoir s'en tenir au simple abandon
de la Moldavie et de la Valachie, qui aurait tout arrang, et
consentit  laisser soulever la question immense du partage complet de
l'empire ottoman. Dans le moment les Turcs excits secrtement par
l'Autriche, publiquement par l'Angleterre, l'une et l'autre leur
disant que la France allait les sacrifier  l'ambition russe, les
Turcs se conduisaient de la manire la plus odieuse envers les
Franais, faisaient tomber la tte de leurs partisans, n'osant faire
tomber celles de leurs nationaux, se comportaient en un mot en
barbares furieux, ivres de sang et de pillage. Napolon, exaspr
contre eux, se dcida enfin  crire  l'empereur Alexandre une lettre
dans laquelle il annonait l'intention d'aborder la question de
l'empire d'Orient, de la traiter sous toutes ses faces, de la rsoudre
dfinitivement; dans laquelle il exprimait aussi le dsir d'admettre
l'Autriche au partage, et posait pour condition essentielle de ce
partage, quel qu'il ft, partiel ou total, plus avantageux pour
ceux-ci ou pour ceux-l, une expdition gigantesque dans l'Inde, 
travers le continent d'Asie, excute par une arme franaise,
autrichienne et russe. C'est M. de Caulaincourt qui remit 
l'empereur Alexandre la lettre de Napolon. Le czar tait averti dj
par une dpche de M. de Tolstoy du changement favorable survenu 
Paris, et il accueillit l'ambassadeur de France avec des transports de
joie. Il voulut lire sur-le-champ, et devant lui, la lettre de
Napolon. Il la lut avec une motion qu'il ne pouvait pas
contenir.--Ah, le grand homme! s'criait-il  chaque instant, le grand
homme! Le voil revenu aux ides de Tilsit! Dites-lui, rpta-t-il
souvent  M. de Caulaincourt, que je lui suis dvou pour la vie, que
mon empire, mes armes, tout est  sa disposition. Quand je lui
demande d'accorder quelque chose qui satisfasse l'orgueil de la nation
russe, ce n'est pas par ambition que je parle, c'est pour lui donner
cette nation tout entire, et aussi dvoue  ses grands projets que
je le suis moi-mme. Votre matre, ajoutait-il, veut intresser
l'Autriche au dmembrement de l'empire turc: il a raison. C'est une
sage pense, je m'y associe volontiers. Il veut une expdition dans
l'Inde, j'y consens galement. Je lui en ai dj fait connatre les
difficults dans nos longs entretiens  Tilsit. Il est habitu  ne
compter les obstacles pour rien; cependant le climat, les distances en
prsentent ici qui dpassent tout ce qu'il peut imaginer. Mais qu'il
soit tranquille, les prparatifs de ma part seront proportionns aux
difficults. Maintenant il faut nous entendre sur la distribution des
territoires que nous allons arracher  la barbarie turque. Traitez ce
sujet  fond avec M. de Romanzoff. Nanmoins il ne faut pas nous le
dissimuler, tout cela ne pourra se traiter utilement, dfinitivement,
que dans un tte--tte entre moi et Napolon. Il faut commencer par
examiner le sujet sous toutes ses faces. Ds que nos ides auront
acquis un commencement de maturit, je quitterai Saint-Ptersbourg, et
j'irai  la rencontre de votre Empereur aussi loin qu'il le voudra. Je
dsirerais bien aller jusqu' Paris, mais je ne le puis pas; et
d'ailleurs c'est un rendez-vous d'affaires qu'il nous faut, et non un
rendez-vous d'clat et de plaisir. Nous pourrions choisir Weimar, o
nous serions au sein de ma propre famille. Cependant l encore nous
serions importuns de mille soins.  Erfurt nous serions plus isols
et plus libres. Proposez ce lieu  votre souverain, et, sa rponse
arrive, je partirai  l'instant mme, je voyagerai comme un
courrier.--En disant ces choses et mille autres inutiles  rapporter,
l'empereur, plein d'une joie dont il n'tait pas matre, reconnut que
M. de Caulaincourt avait raison quelque temps auparavant en cherchant
 le rassurer sur les intentions de Napolon, et en imputant le
dsaccord momentan dont il se plaignait  de purs malentendus. Il
rpta de nouveau qu'il voyait bien que c'tait M. de Tolstoy qui
avait t cause de ces malentendus, que cet ambassadeur tait gauche,
emport, peut-tre mme indocile  la nouvelle politique du cabinet
russe; qu'il voulait le changer, en envoyer un autre qui serait tout 
fait du got de Napolon, mais qu'il ne savait o le prendre; que
partout il rencontrait des esprits rcalcitrants; qu'il finirait bien
cependant par les soumettre, quelque svrit qu'il fallt dployer
pour les _faire marcher dans le grand systme de Tilsit_.

[En marge: Confrences de M. de Romanzoff et de M. de Caulaincourt sur
le partage de l'empire d'Orient.]

M. de Caulaincourt ne trouva pas le vieux M. de Romanzoff moins vif,
moins jeune dans l'expression de sa joie.--Nous voici enfin revenus
aux grandes ides de Tilsit, rpta-t-il  M. de Caulaincourt.
Celles-l, nous les comprenons, nous y entrons; elles sont dignes du
grand homme qui honore le sicle et l'humanit.--Aprs d'incroyables
tmoignages de satisfaction et de dvouement  la France, M. de
Romanzoff voulut enfin aborder cette difficile question du partage.
Alors commencrent les embarras, la confusion mme, il faut le dire.
Mettre audacieusement la main sur les vastes contres qui importent
tant  l'quilibre du monde, et qui appartiennent non pas seulement
aux stupides possesseurs qui les font vivre dans la barbarie et la
strilit, mais bien plus encore  l'Europe elle-mme, si puissamment
intresse  leur indpendance; mettre la main sur ces contres, mme
en pense, embarrassait l'avide ministre russe qui les dvorait de ses
dsirs, et le ministre franais qui les livrait par ncessit au
monstre de l'ambition moscovite. Bien que l'un et l'autre fussent
munis de leurs instructions, et sussent quoi penser, quoi dire sur le
sujet qui les runissait, nanmoins aucun ne voulait profrer le
premier mot. Le plus affam devait parler le premier, et il parla. Il
parla dans cette entrevue et dans plusieurs autres, en toute libert,
avec une audace d'ambition inoue.

[En marge: Deux plans de partage, l'un partiel, l'autre complet.]

Deux plans se prsentaient: d'abord un partage partiel, qui laisserait
aux Turcs la portion de leur territoire europen s'tendant des
Balkans au Bosphore, par consquent les deux dtroits et la ville de
Constantinople, plus toutes leurs provinces d'Asie; ensuite un
partage complet, qui ne laisserait rien aux Turcs de leur territoire
d'Europe, et leur enlverait toutes celles des provinces d'Asie que
baigne la Mditerrane.

[En marge: Avantages et inconvnients du premier plan de partage.]

Le premier plan tait celui qui semblait avoir occup les deux
empereurs  Tilsit. Il prsentait peu de difficults. La France devait
avoir toutes les provinces maritimes, l'Albanie qui fait suite  la
Dalmatie, la More, Candie. La Russie devait acqurir la Moldavie et
la Valachie qui forment la gauche du Danube, la Bulgarie qui en forme
la droite, et s'arrter ainsi aux Balkans. L'Autriche, pour se
consoler de voir les Russes tablis aux bouches du Danube, devait
obtenir la Bosnie en toute proprit, et la Servie en apanage sur la
tte d'un archiduc. Dans ce systme les Turcs conservaient la partie
essentielle de leurs provinces d'Europe, celles que la gographie et
la nature des populations leur ont jusqu'ici assez bien assures,
c'est--dire le sud des Balkans, les deux dtroits, Constantinople, et
tout l'empire d'Asie. On ne leur enlevait que les provinces qu'ils ne
pouvaient plus gouverner, la Moldavie, la Valachie, auxquelles il
avait fallu dj concder une sorte d'indpendance; la Servie, qui
cherchait alors  s'affranchir par les armes; l'pire, qui appartenait
 Ali, pacha de Janina, plus qu' la Porte; la Grce enfin, qui dj
se montrait dispose  braver le sabre de ses anciens conqurants
plutt que de supporter leur joug. La distribution de ces provinces
entre les copartageants tait faite d'aprs la gographie. La France y
gagnait, il est vrai, de superbes positions maritimes. Cependant,
outre l'inconvnient de rapprocher elle-mme les Russes de
Constantinople, il y en avait un autre non moins grave, c'tait de
donner  la Russie et  l'Autriche des provinces qui devaient leur
rester par la contigut du territoire, et d'en prendre pour elle qui
ne pouvaient lui rester que dans l'hypothse d'une grandeur impossible
 maintenir long-temps. Eussions-nous gard la partie la plus
essentielle de cette grandeur, le Rhin et les Alpes, et mme le revers
des Alpes, c'est--dire le Pimont, la Grce tait encore trop loin
pour nous tre conserve. Tout cela n'tait donc en ralit qu'une
triste concession du ct de l'Orient, pour le triomphe en Occident de
vues grandes, sans doute, mais inopportunes, excessives, devant
ajouter de nouvelles charges  celles qui accablaient dj l'Empire.

[En marge: Immense bouleversement rsultant du second plan.]

Le second plan tait une sorte de bouleversement du monde civilis. L
empire turc devait entirement disparatre, soit de l'Europe, soit de
l'Asie. Les Russes, d'aprs ce nouveau plan, passaient les Balkans et
occupaient le versant mridional, c'est--dire l'ancienne Thrace
jusqu'aux dtroits, obtenaient l'objet de leurs voeux, Constantinople,
et une portion du rivage de l'Asie pour assurer en leurs mains la
possession de ces dtroits. L'Autriche, mieux dote aussi, et employe
 sparer la Russie de la France, obtenait, outre la Bosnie et la
Servie, l'une et l'autre en toute proprit, la Macdoine elle-mme
jusqu' la mer, moins Salonique. La France, conservant son ancien lot,
l'Albanie, la Thessalie jusqu' Salonique, la More, Candie, avait
encore toutes les les de l'Archipel, Chypre, la Syrie, l'gypte. Les
Turcs, rejets au fond de l'Asie-Mineure et sur l'Euphrate, taient
libres d'y continuer ce culte du Coran, qui leur faisait perdre leur
empire d'Europe et les trois quarts de celui d'Asie.

[En marge: Constantinople reste le point de dsaccord entre MM. de
Romanzoff et de Caulaincourt.]

Dans cette chimrique distribution du monde, destine peut-tre 
devenir un jour une ralit, moins ce qui alors tait rserv  la
France, il y avait un point cependant sur lequel on ne pouvait se
mettre d'accord, et sur lequel on disputait comme si tous ces projets
avaient d recevoir une excution prochaine. Constantinople
intressait  la fois l'orgueil et l'ambition des Russes, et chez les
nations l'un n'est pas moins ardent que l'autre. Les Russes voulaient
la ville mme de Constantinople comme symbole de l'empire d'Orient;
ils voulaient le Bosphore et les Dardanelles comme clefs des mers. M.
de Caulaincourt, partageant les sentiments de Napolon qui bondissait
d'orgueil et d'effroi quand on lui demandait de cder Constantinople
aux dominateurs du Nord, refusait premptoirement, et proposait de
faire de Constantinople et des deux dtroits une sorte d'tat neutre,
une espce de ville ansatique, telle que Hambourg ou Brme. Puis
enfin, quand le ministre russe insistant demandait surtout la ville de
Constantinople comme s'il n'et tenu qu' Sainte-Sophie, M. de
Caulaincourt cdait, sauf la volont de son matre, mais exigeait les
Dardanelles pour la France,  titre de route de terre pour aller en
Syrie et en gypte, ce qui et fait parcourir aux bataillons franais
le chemin des anciens croiss. Les Russes, ayant Sainte-Sophie, ne
voulaient pas abandonner aux Franais le dtroit des Dardanelles,
qu'ils taient importuns de voir en la possession des Turcs, si
faibles qu'ils fussent. Ils refusaient mme Constantinople  ce prix,
et dclaraient, ce qui tait vrai, qu'ils prfraient le premier
partage partiel, celui qui laissait aux Turcs le sud des Balkans et
Constantinople. Satisfaits, dans ce cas, d'avoir les vastes plaines du
Danube jusqu'aux Balkans, ils consentaient  ajourner le reste de leur
conqute, et aimaient mieux voir les clefs de la mer Noire dans les
mains des Turcs que de les mettre dans celles des Franais.

On avait beau discuter sur ce grave sujet, on ne pouvait pas
s'entendre, et la querelle interminable qui s'levait, audacieuse et
folle anticipation sur les sicles, rvlait l'intrt vrai de
l'Europe contre la Russie dans la question de Constantinople. L'Empire
franais, devenu en ce moment grand comme l'Europe elle-mme, en
ressentait tous les intrts, et ne voulait pas livrer le dtroit d'o
les Russes menaceront un jour l'indpendance du continent europen.
C'tait bien assez, en leur livrant la Finlande, de leur avoir procur
le moyen de faire un pas vers le Sund, autre dtroit d'o ils ne
seront pas moins menaants dans l'avenir. Lorsque, en effet, le
colosse russe aura un pied aux Dardanelles, un autre sur le Sund, le
vieux monde sera esclave, la libert aura fui en Amrique: chimre
aujourd'hui pour les esprits borns, ces tristes prvisions seront un
jour cruellement ralises; car l'Europe, maladroitement divise comme
les villes de la Grce devant les rois de Macdoine, aura probablement
le mme sort.

[En marge: Envoi d'une note contenant les opinions du cabinet russe
sur le partage de l'Empire turc.]

Aprs avoir long-temps discut, le ministre russe et l'ambassadeur
franais n'avaient fait que mrir leurs ides, comme ils disaient. Il
n'y avait plus que le rapprochement des deux souverains qui pt
terminer ces gigantesques dsaccords. Il fut donc convenu que l'expos
des deux plans serait adress  Napolon, avec prire d'envoyer ses
opinions, et offre d'une entrevue pour les concilier avec celles de
l'empereur Alexandre. On devait adopter pour cette entrevue un lieu
fort voisin de France, tel qu'Erfurt, par exemple. Mais crire de
pareilles choses cotait mme  ceux qui avaient os les dire. M. de
Caulaincourt, averti quelquefois par son bon sens de ce qu'elles
avaient de chimrique ou d'effrayant, aima mieux laisser le soin de
les consigner par crit  M. de Romanzoff. Celui-ci accepta cette
tche, et prsenta une note, minute tout entire de sa main, que M.
de Caulaincourt devait adresser immdiatement  Napolon. Cependant
s'il osa l'crire, il n'osa point la signer. Il la remit lui-mme
crite de sa main, mais non signe, et, pour lui donner pleine
authenticit, l'empereur Alexandre dclara de vive voix  M. de
Caulaincourt que cette note avait sa pleine approbation, et devait
tre reue, quoique dpourvue de signature, comme l'expression
authentique de la pense du cabinet russe[31].

[Note 31: Nous croyons devoir citer cette pice elle-mme, monument
peut-tre le plus curieux de ce temps extraordinaire, copie
textuellement sur la minute crite de la main de M. de Romanzoff,
envoye  Napolon, et contenue aujourd'hui dans le dpt du Louvre.
Nous avons tenu la pice originale, et nous affirmons la rigoureuse
exactitude de la citation qui suit:

Puisque S. M. l'Empereur des Franais et Roi d'Italie, etc., vient de
juger que, pour arriver  la paix gnrale et affermir la tranquillit
de l'Europe, il y fallait affaiblir l'empire ottoman par le
dmembrement de ses provinces, l'empereur Alexandre, fidle  ses
engagements et  son amiti, est prt  y concourir.

La premire pense qui a d se prsenter  l'empereur de toutes les
Russies, qui aime  se retracer le souvenir de Tilsit, lorsque cette
ouverture lui a t faite, c'est que l'Empereur, son alli, voulait
porter tout de suite  excution ce dont les deux monarques taient
convenus dans le trait d'alliance relativement aux Turcs, et qu'il y
ajoutait la proposition d'une expdition dans l'Inde.

L'on tait convenu  Tilsit que la puissance ottomane devait tre
rejete en Asie, ne conservant en Europe que la ville de
Constantinople et la Romlie.

L'on en avait alors tir cette consquence, que l'Empereur des
Franais acquerrait l'Albanie, la More et l'le de Candie.

L'on avait ds lors adjug la Valachie, la Moldavie  la Russie,
donnant  cet empire le Danube pour limite, ce qui comprend la
Bessarabie, qui, en effet, est une lisire au bord de la mer, et que
communment l'on considre comme faisant partie de la Moldavie; si
l'on ajoute  cette part la Bulgarie, l'empereur est prt  concourir
 l'expdition de l'Inde, dont il n'avait pas t question alors,
pourvu que cette expdition dans l'Inde se fasse comme l'empereur
Napolon vient de la tracer lui-mme,  travers l'Asie-Mineure.

L'empereur Alexandre applaudit  l'ide de faire intervenir dans
l'expdition de l'Inde un corps de troupes autrichiennes, et, puisque
l'empereur, son alli, parat le dsirer peu nombreux, il juge que ce
concours trouverait une compensation suffisante si l'on adjugeait 
l'Autriche la Croatie turque et la Bosnie,  moins que l'Empereur des
Franais ne trouvt sa convenance  en retenir une partie. L'on peut
outre cela offrir  l'Autriche un intrt moins direct, mais
trs-considrable, en rglant ainsi qu'il suit le sort de la Servie,
qui est sans contredit une des belles provinces de l'empire ottoman.

Les Serviens sont un peuple belliqueux, et cette qualit, qui
commande toujours l'estime, doit inspirer le dsir de bien arrter
leur destine.

Les Serviens, pleins du sentiment d'une juste vengeance contre les
Turcs, ont secou le joug de leurs oppresseurs avec hardiesse, et
sont, dit-on, rsolus de ne le reprendre jamais. Il parat donc
ncessaire, pour consolider la paix, de songer  les rendre
indpendants des Turcs.

La paix de Tilsit ne prononce rien  leur gard: leur propre voeu,
exprim vivement et plus d'une fois, les a ports  prier l'empereur
Alexandre de les admettre au nombre de ses sujets; ce dvouement pour
sa personne lui fait dsirer qu'ils vivent heureux et satisfaits, sans
vouloir tendre sur eux sa domination: Sa Majest ne cherche pas des
acquisitions qui pourraient entraver la paix; elle fait avec plaisir
ce sacrifice et tous ceux qui peuvent conduire  la rendre prompte et
solide. Elle propose par consquent d'riger la Servie en royaume
indpendant, de donner cette couronne  l'un des archiducs qui ne ft
pas chef de quelque branche souveraine et qui ft assez loign de la
succession au trne d'Autriche: dans ce cas-ci, l'on stipulerait mme
que jamais ce royaume ne pourrait tre runi  la masse des tats de
cette maison.

Toute cette supposition de dmembrement des provinces turques, telle
qu'elle est numre ci-dessus, tant calque d'aprs les engagements
de Tilsit, n'a paru offrir aucune difficult aux deux personnes que
les deux empereurs ont charges de discuter entre elles quels taient
les moyens d'arriver aux fins que se proposent Leurs Majests
Impriales.

L'empereur de Russie est prt  prendre part  un trait entre les
trois empereurs, qui fixerait les conditions ci-dessus nonces; mais,
d'un autre ct, ayant jug que la lettre qu'il venait de recevoir de
la part de l'Empereur des Franais semblait indiquer la rsolution
d'un beaucoup plus vaste dmembrement de l'empire ottoman que celui
qui avait t projet entre eux  Tilsit, ce monarque, afin d'aller
au-devant de ce qui pourrait convenir aux intrts des trois cours
impriales, et surtout afin de donner  l'Empereur, son alli, toutes
les preuves d'amiti et de dfrence qui dpendent de lui, a annonc
que, sans avoir besoin d'un plus grand affaiblissement de la Porte
ottomane, il y concourrait volontiers.

Il a pos pour principe de son intrt en ce plus grand partage, que
sa part d'augmentation d'acquisition serait modre en tendue ou
extension, et qu'il consentait  ce que la part de son alli surtout
ft trace sur une bien plus grande proportion. Sa Majest a ajout
qu' ct de ce principe de modration elle en plaait un de sagesse,
qui consistait  ce qu'elle ne se trouvt pas, par ce nouveau plan de
partage, moins bien place qu'elle ne l'tait aujourd'hui pour ses
relations de limites et commerciales.

Partant de ces deux principes, l'empereur Alexandre verrait
non-seulement sans jalousie, mais mme avec plaisir, que l'empereur
Napolon acquire et runisse  ses tats, outre ce qui a t
mentionn ci-dessus, toutes les les de l'Archipel, Chypre, Rhodes, et
mme ce qui restera des chelles du Levant, la Syrie et l'gypte.

Dans le cas de ce plus vaste partage, l'empereur Alexandre changerait
sa prcdente opinion sur le sort de la Servie; il dsirerait,
cherchant  faire une part honorable et trs-avantageuse  la maison
d'Autriche, que la Servie ft incorpore  la masse des tats
autrichiens, et que l'on y ajoutt la Macdoine,  l'exception de la
partie de la Macdoine que la France pourrait dsirer pour fortifier
sa frontire d'Albanie, de manire  ce que la France puisse obtenir
Salonique; cette ligne de la frontire autrichienne pourrait se tirer
de Scopia sur Orphano, et ferait aboutir la puissance de la maison
d'Autriche jusqu' la mer.

La Croatie pourrait appartenir  la France ou  l'Autriche, au gr de
l'empereur Napolon.

L'empereur Alexandre ne dissimule pas  son alli que, trouvant une
satisfaction particulire  tout ce qui a t dit  Tilsit, il place,
d'aprs le conseil de l'Empereur son ami, ces possessions de la maison
d'Autriche entre les leurs, afin d'viter le point de contact toujours
si propre  refroidir l'amiti.

La part de la Russie en ce nouvel et vaste partage et t d'ajouter,
 ce qui lui avait t adjug dans le projet prcdent, la possession
de la ville de Constantinople avec un rayon de quelques lieues en
Asie, et en Europe une partie de la Romlie, de manire que la
frontire de la Russie, du ct des nouvelles possessions de
l'Autriche, partt de la Bulgarie et suivt la frontire de la Servie
jusque un peu au del de Solismick et de la chane de montagnes qui se
dirige depuis Solismick jusqu' Trayonopol y compris, et puis la
rivire Moriza jusqu' la mer.

Dans la conversation qui a eu lieu sur ce second plan de partage, il
y a eu cette diffrence d'opinion, que l'une des deux personnes
supposait que si la Russie possdait Constantinople, la France devait
possder les Dardanelles ou au moins s'approprier celle qui tait sur
la cte d'Asie: cette assertion a t combattue de l'autre part, par
l'immense disproportion que l'on venait de proposer dans les parts de
ce nouvel et plus grand partage, et que l'occupation mme du fort qui
se trouvait sur la rive d'Asie dtruisait tout  fait le principe de
l'empereur de Russie de ne pas se retrouver plus mal plac qu'il ne
l'tait maintenant relativement  ses relations gographiques et
commerciales.

L'empereur Alexandre, m par le sentiment de son extrme amiti pour
l'empereur Napolon, a dclar pour lever la difficult: 1 qu'il
conviendrait d'une route militaire pour la France qui, traversant les
nouvelles possessions de l'Autriche et de la Russie, lui ouvrirait une
route continentale vers les chelles et la Syrie; 2 que si l'empereur
Napolon dsirait possder Smyrne ou tel autre point sur la cte de
Natolie, depuis le point de cette cte qui est vis--vis de Mytilne
jusqu' celui qui se trouve plac vis--vis de Rhodes, et y envoyait
des troupes pour les conqurir, l'empereur Alexandre est prt 
l'assister dans cette entreprise, en joignant  cet effet un corps de
ses troupes aux troupes franaises; 3 que si Smyrne ou telle autre
possession de la cte de Natolie, tels qu'ils viennent d'tre
indiqus, ayant pass sous la domination franaise, venait ensuite 
tre attaqu, non-seulement par les Turcs, mais mme par les Anglais
en haine de ce trait, S. M. l'empereur de Russie se portera en ce cas
au secours de son alli toutes les fois qu'il en sera requis.

4 Sa Majest pense que la maison d'Autriche pourrait sur le mme
pied assister la France en la prise de possession de Salonique, et se
porter au secours de cette chelle toutes les fois qu'elle en sera
requise.

5 L'empereur de Russie dclare qu'il ne dsire pas acqurir la rive
mridionale de la mer Noire qui est en Asie, quoique dans la
discussion il avait t pens qu'elle pouvait tre de sa convenance.

6 L'empereur de Russie a dclar que, quels que fussent les succs
de ses troupes dans l'Inde, il ne prtendait pas y rien possder, et
consentait volontiers  ce que la France fit pour elle toutes les
acquisitions territoriales dans l'Inde qu'elle jugerait  propos;
qu'elle tait galement la matresse de cder une partie des conqutes
qu'elle y ferait  ses allis.

Si les deux allis conviennent entre eux d'une manire prcise qu'ils
adoptent l'un ou l'autre de ces deux projets de partage, S. M.
l'empereur Alexandre trouvera un plaisir extrme  se rendre 
l'entrevue personnelle qui lui a t propose et qui peut-tre
pourrait avoir lieu  Erfurt. Il suppose qu'il serait avantageux que
les bases des engagements que l'on y doit prendre soient d'avance
fixes avec une sorte de prcision, afin que les deux empereurs
n'aient  ajouter  l'extrme satisfaction de se voir que celle de
pouvoir signer sans retard le destin de cette partie du globe, et
ncessiter par l, comme ils se le proposent, l'Angleterre  dsirer
la paix dont elle s'loigne aujourd'hui  dessein et avec tant de
jactance.]

[En marge: Napolon presse les Russes d'envahir la Finlande.]

Cependant ce n'tait pas tout que de discuter ventuellement des
projets de partage de l'empire turc. Napolon pensait qu'il fallait
quelque chose de plus positif pour satisfaire les Russes, quelque
chose qui, en lui imposant un sacrifice moindre, les toucherait
profondment, lorsque des paroles on passerait aux faits, c'tait la
conqute de la Finlande. Il avait ordonn  M. de Caulaincourt de
presser vivement l'expdition contre la Sude, par le motif que nous
venons de dire, et aussi parce qu'il dsirait compromettre
irrvocablement la Russie dans son systme. Une fois engage contre
les Sudois, elle ne pouvait manquer de l'tre contre les Anglais, et
d'en venir  leur gard d'une simple dclaration d'hostilits  des
hostilits relles. Mais, chose singulire, il en cotait aux Russes
d'entreprendre la conqute de la Finlande, la plus utile pourtant de
toutes celles qu'ils mditaient, et il leur semblait que c'tait assez
d'en avoir obtenu l'autorisation, sans se hter de l'excuter. C'est
avec regret qu'ils dtournaient une partie de leurs forces, soit de
l'Orient, soit des provinces polonaises, fort agites en ce moment.
Nanmoins, pousss continuellement par M. de Caulaincourt, ils
finirent par envahir la Finlande dans le courant de fvrier, 
l'poque mme o se discutait le plan de partage que nous avons
rapport.

[En marge: Expdition de Finlande.]

[En marge: Plan mal conu des Russes.]

[En marge: Premire occupation de la Finlande.]

Malgr tous ses efforts, l'empereur Alexandre n'avait pas pu runir
plus de 25 mille hommes sur la frontire de Finlande. Il en avait
confi le commandement au gnral Buxhoewden, le mme qui avait
signal son impritie  Austerlitz, et qui la signala mieux encore
dans la guerre contre la Sude. On lui avait donn d'excellentes
troupes, de bons lieutenants, notamment l'hroque et infatigable
Bagration, qui, une guerre finie, en voulait commencer une autre.
Napolon les avait fort presss d'agir pendant les geles, afin qu'ils
pussent traverser sans peine les eaux qui couvrent la Finlande, pays
sem de lacs, de forts, de roches granitiques tombes sur cette terre
comme des arolithes. Un brave officier sudois, le gnral
Klingsporr, avec 15 mille hommes de troupes rgulires, solides comme
les troupes sudoises, et 4 ou 5 mille hommes de milice, dfendait la
contre. Si le gouvernement sudois, moins insensible  tous les avis
qu'il avait reus, avait pris ses prcautions, et dirig toutes ses
forces sur ce point, au lieu de menacer les Danois de tentatives
ridicules, il aurait pu disputer avantageusement cette prcieuse
province. Mais il y avait laiss trop peu de troupes, et des troupes
trop peu prpares pour opposer une rsistance efficace. De leur ct
les Russes attaqurent d'aprs un plan fort mal conu, et qui
attestait la profonde incapacit de leur gnral en chef. La Finlande,
de Viborg  Abo, d'Abo  Ulaborg, forme un triangle, dont deux cts
sont baigns par les golfes de Finlande et de Bothnie, tandis que le
troisime est bord par la frontire russe. Le bon sens indiquait
qu'il fallait oprer par le ct du triangle qui longeait la frontire
russe, c'est--dire par le Savolax, parce que c'tait la ligne la plus
courte et la moins dfendue. Les Sudois en effet occupaient les deux
cts qui forment le littoral des golfes de Finlande et de Bothnie;
ils taient rpandus dans les ports, peupls en gnral par des
Sudois, anciens colons de la Finlande. Si, au lieu de parcourir pour
les leur disputer les deux cts maritimes du triangle, les Russes
avaient suivi avec une colonne de quinze mille hommes le ct qui
borde leur frontire de Viborg  Ulaborg, n'envoyant le long du
littoral qu'une colonne de dix mille hommes, pour l'occuper  mesure
que les Sudois l'vacueraient, et pour bloquer aussi les places, ils
seraient arrivs avant les Sudois  Ulaborg, et auraient pris
non-seulement la Finlande, mais le gnral Klingsporr avec la petite
arme charge de la dfense du pays. Ils n'en firent rien,
s'avancrent le long du littoral en trois colonnes, commandes par les
gnraux Gortchakoff, Toutchkoff et Bagration, chassant devant eux les
Sudois, qui se dfendaient aussi vigoureusement qu'ils taient
attaqus, dans une suite de combats partiels. La colonne de gauche
parvenue  Svaborg, tandis que les deux autres marchaient sur
Tavasthus, entreprit le blocus de cette grande forteresse maritime,
qui consistait en plusieurs les fortifies, et qui tait dfendue
par le vieil amiral Cronstedt avec 7 mille hommes. Les colonnes du
centre et de droite s'avancrent de Tavasthus jusqu' Abo, aprs
avoir parcouru le ct du triangle finlandais qui borde le golfe de
Finlande. Le gnral Bagration fut laiss  Abo, et le gnral
Toutchkoff fut ensuite achemin sur le ct qui borde le golfe de
Bothnie, montant droit au nord jusqu' Ulaborg. Une faible colonne
avait t dirige sur la ligne essentielle, celle de Viborg 
Ulaborg. Aussi les Russes ne firent-ils que pousser devant eux
l'ennemi, lui enlevant  peine quelques prisonniers, et amenant
eux-mmes la concentration des Sudois, qui auraient pu, en se jetant
en masse sur la vritable ligne d'opration, d'Ulaborg  Viborg, par
le Savolax, leur faire expier une aussi fausse manire d'oprer. Il y
eut nanmoins de brillants combats de dtail, qui prouvaient la
bravoure des troupes des deux nations, l'exprience acquise par les
officiers russes dans leurs guerres contre nous, mais l'ignorance de
leur tat-major dans tout ce qui concernait la conduite gnrale des
oprations. Ce n'est pas ainsi que les gnraux franais levs 
l'cole de Napolon auraient agi sur un pareil thtre de guerre. Les
Russes ayant envahi, mais non conquis le pays, entreprirent le sige
des places du littoral, entre autres celui de Svaborg, que la gele
devait singulirement faciliter.

[En marge: La runion de la Finlande  la Russie prononce en vertu
d'une dclaration impriale.]

Un mois  peu prs avait suffi  cette marche militaire, qui n'tait
que le dbut de la guerre de Finlande, mois employ par le cabinet
russe  la discussion du partage de l'Orient. En apprenant l'invasion
de ses tats, le roi de Sude, pour se venger apparemment de la
surprise que lui faisait son beau-frre, se permit un acte qui n'tait
plus gure d'usage, mme en Turquie: il fit arrter l'ambassadeur de
Russie, M. d'Alopeus, au lieu de se borner  le renvoyer, ce qui
excita une indignation gnrale dans tout le corps diplomatique
rsidant  Stockholm. Alexandre rpondit avec la dignit convenable 
cette trange conduite; il laissa partir avec des gards infinis M. de
Steding, ambassadeur de Sude  Saint-Ptersbourg, vieillard respect
de tout le monde; mais il se vengea autrement, et plus habilement. Il
profita de l'occasion, et pronona la runion de la Finlande 
l'empire russe. Cette conqute a t l'unique rsultat des grands
projets de Tilsit, mais seule elle suffit pour justifier la politique
que suivait en ce moment l'empereur Alexandre, et elle est la preuve
que la Russie ne peut conqurir qu'avec la complicit de la France.

[En marge: Satisfaction produite  Saint-Ptersbourg par la runion de
la Finlande  l'Empire.]

Malgr le ddain que les Russes avaient affect pour la conqute de la
Finlande, le fait lui-mme, qui semblait consomm quoiqu'il restt
encore bien du sang  verser, le fait toucha vivement les esprits 
Saint-Ptersbourg. On remarqua que, n'ayant essuy que des dfaites au
service de l'Angleterre, on venait, aprs quelques mois seulement
d'amiti avec la France, d'acqurir une importante province, peu
cultive et mal peuple, il est vrai, en quoi elle ressemblait assez
au reste de l'empire, mais admirablement situe comme frontire de
terre et de mer, et on commena  esprer que la politique de
l'alliance franaise pourrait tre aussi fconde qu'on se l'tait
promis. L'empereur et son ministre taient rayonnants. Leurs censeurs
ordinaires, MM. de Czartoryski, de Nowolsiltzoff, taient moins
ddaigneux et moins amers dans leurs critiques. La socit de
Saint-Ptersbourg elle-mme marquait son contentement  M. de
Caulaincourt par des gards tout nouveaux, adresss non-seulement  sa
personne que l'estime publique environnait, mais aussi  son
gouvernement dont on commenait  tre satisfait.

L'empereur et M. de Romanzoff, qui venaient d'apprendre l'invasion de
l'trurie et du Portugal, les mouvements de troupes vers Rome et vers
Madrid, et qui ne pouvaient pas douter que ces mouvements n'eussent un
motif fort srieux, n'en parlrent qu'avec une singulire lgret,
sans apparence de proccupation, et comme des gens qui livraient le
faible pour qu'on leur permt de l'opprimer  leur tour. Cependant,
bien qu'ils prouvassent une vritable satisfaction, ils insistrent
beaucoup auprs de M. de Caulaincourt pour avoir une prompte rponse
aux diverses propositions de partage, et l'indication d'un rendez-vous
trs-prochain, pour se mettre dfinitivement d'accord. Le printemps
n'tait pas loin, car on touchait  la fin de fvrier, et il fallait,
disaient-ils, pour l'ouverture de la navigation, quelque chose
d'clatant qui ft oublier toutes les disgrces de cette anne.
L'ouverture de la navigation dans les mers septentrionales est une
poque de contentement; car la lumire reparat, la chaleur revient,
le commerce apporte ses trsors. Les denres du Nord s'changent
contre les produits de l'Europe civilise ou contre de l'argent. Mais
cette anne le pavillon anglais, instrument ordinaire de ces changes,
n'allait point paratre, ou, s'il paraissait, devait flotter sur les
mts de btiments de guerre. La marine anglaise au lieu d'apporter des
trsors ne devait montrer que la pointe de ses canons. Il fallait  ce
spectacle attristant opposer une grande joie nationale, inspire par
des intrts d'un autre genre, les intrts de l'ambition russe.

M. de Caulaincourt, qui rendait exactement  son matre les penses de
cette cour ambitieuse, avait tout mand  Napolon avec sa vracit
ordinaire. Mais en exposant les voeux de la Russie il donnait la
certitude que pour le prsent elle tait pleinement satisfaite, et que
pour le reste on pouvait la faire vivre quelque temps d'esprance.

[En marge: Intention de Napolon en mettant en discussion le partage
de l'Empire turc.]

Napolon, averti successivement de cette situation  la fin de
fvrier et au commencement de mars, avait bien prvu tout ce que sa
lettre produirait  Saint-Ptersbourg d'motions, de projets plus ou
moins chimriques, d'esprances plus ou moins exagres; mais il
s'tait dit qu'il y avait dans l'invasion immdiate de la Finlande, et
dans l'acceptation d'une discussion ouverte sur le partage de l'empire
turc, de quoi alimenter plusieurs mois l'imagination de la nation
russe et de son souverain, et qu'il pourrait dans cet intervalle
donner cours  ses projets sur l'Occident. Il n'est pas vrai, comme on
serait dispos  le croire d'aprs ce qui prcde, qu'il trompt
entirement la Russie, et qu'au fond il ne voult  aucun prix lui
accorder une concession en Orient. Il savait qu'en abandonnant la
Moldavie et la Valachie, et mme la Moldavie seulement, il satisferait
le czar, et acquitterait sa dette envers l'ambition russe, quoi que se
permt en Occident l'ambition franaise. Il avait donc cette ressource
dans tous les cas pour raliser les esprances qu'il avait fait
concevoir  l'empereur Alexandre. Mais s'il allait plus loin, et s'il
n'tait pas fch d'occuper de la sorte l'imagination si vive de son
nouvel alli, c'est que de son ct sa propre imagination plongeait
dans cet avenir plus profondment que celle de ses contemporains. Les
Turcs, depuis la chute de Selim, paraissant arrivs au terme de leur
existence, Napolon se demandait s'il ne fallait pas en finir de cette
ruine toujours menaante, et pouss par sa lutte maritime avec les
Anglais, il se demandait encore si ce n'tait pas le cas de s'emparer
de tous les rivages de la Mditerrane, et de se servir du dvouement
momentan qu'il inspirerait  la Russie pour diriger une arme sur
l'Inde,  travers le continent partag de l'Asie. Bien que chimriques
aux yeux d'une gnration ramene, comme la ntre,  de fort mdiocres
proportions, il ne faut pas juger ces projets de notre point de vue
prsent. Il faut songer que l'homme qui concevait ces rves pouvait 
volont faire et dfaire des rois, prononcer d'un mot sur les grandes
monarchies de l'Europe; et, bien qu' notre avis il s'abust, il ne
faudrait pas croire qu'on mesure exactement l'tendue de son erreur,
en la mesurant d'aprs nos ides actuelles; car, en jugeant ainsi,
notre petitesse se tromperait autant que s'tait trompe sa grandeur.
Parvenu au fate de la toute-puissance, livr  une fermentation
d'ides continuelle, il estimait que toutes ces questions devaient
tre examines; et, bien qu'il en redoutt la solution autant que son
alli la dsirait, il ne le trompait point en les mettant en
discussion, car dans l'immensit de ses vues il tait quelquefois tout
dispos  les rsoudre.

[En marge: Napolon, croyant avoir assez fait pour occuper l'empereur
Alexandre, songe  rsoudre dfinitivement la question d'Espagne.]

Quoi qu'il en soit, Napolon ayant pouss l'empereur Alexandre sur la
Finlande, lui ayant donn  discuter le partage de l'empire turc, se
dit qu'il avait plusieurs mois devant lui, et il se dcida  mettre
enfin  excution le plan auquel il s'tait arrt relativement 
l'Espagne.

On a dj vu quel tait ce plan. Il consistait  augmenter
progressivement la terreur de la cour d'Espagne, jusqu' la disposer 
fuir, comme avait fait la maison de Bragance. Pour cela il employa
les moyens les plus astucieux, et fit en cette circonstance un emploi
de son gnie qu'on ne saurait trop regretter. Toutes les troupes
taient prtes. Le gnral Dupont avec vingt-cinq mille hommes tait
sur la route de Valladolid, une division sur Sgovie prenant la
direction de Madrid. Le marchal Moncey avec trente mille tait entre
Burgos et Aranda, route directe de Madrid. Le gnral Duhesme avec
sept ou huit mille hommes, presque tous Italiens, marchait sur
Barcelone. Cinq mille Franais venant du Pimont et de la Provence
taient en route pour le joindre. Une division de trois mille hommes
s'acheminait par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune. Une seconde,
compose des quatrimes bataillons des cinq lgions de rserve, allait
renforcer la premire. Une rserve d'infanterie s'organisait 
Orlans, une de cavalerie  Poitiers. C'taient quatre-vingt mille
hommes environ, tous jeunes soldats, n'ayant jamais vu le feu, mais
bien commands, et pleins de l'esprit militaire qui  cette poque
animait nos armes.

[En marge: Murat charg du commandement gnral des troupes franaises
en Espagne.]

[En marge: Instructions donnes  Murat pour le rglement de sa
conduite en Espagne.]

Il fallait donner un chef  ces forces. Napolon en choisit un fort
indiscret pour une mission politique aussi importante, mais il le
plaa dans une situation  lui rendre toute indiscrtion impossible.
Ce chef tait Murat, toujours mcontent de n'tre que grand-duc,
impatient de devenir roi n'importe o, ayant pris part aux guerres
d'Italie, d'Autriche, de Prusse, de Pologne, et contribu  lever des
trnes  Naples,  Florence,  Milan,  La Haye,  Cassel,  Varsovie,
sans gagner l'un de ces trnes pour lui, inconsolable surtout de
n'avoir pas obtenu celui de Pologne, et avide de toute guerre qui lui
offrirait de nouvelles chances de rgner. La Pninsule, o vaquait en
ce moment le trne de Portugal, o chancelait celui d'Espagne, tait
pour lui le pays des rves, comme autrefois le Mexique ou le Prou
pour les aventuriers espagnols. Tout bon et gnreux qu'tait Murat,
s'il fallait hter la chute du malheureux Charles IV par quelque moyen
dtourn et peu avouable, il tait, dans son ardeur de rgner, homme 
s'y prter. Il n'y avait mme  craindre de sa part que trop de zle.
Cependant, plus intelligent, plus spirituel qu'on ne l'a jug en
gnral (les circonstances qui vont suivre en fourniront la preuve),
il tait capable, dans un grand intrt d'ambition, d'tre mme
discret et rserv. Il avait  toutes fins, comme on a vu plus haut,
nou des relations particulires avec Emmanuel Godoy, relations
recherches par celui-ci avec un gal empressement, l'un croyant que
l'autre l'aiderait  atteindre l'objet de ses dsirs, et s'abusant
tous deux, car Godoy n'tait pas plus en tat de donner un roi aux
Espagnols que Murat une pense  Napolon. C'tait donc convier Murat
 une fte que de l'envoyer en Espagne. Mais Napolon voulant effrayer
la maison rgnante par l'envoi de troupes nombreuses, combin avec un
silence absolu sur ses intentions, se servit de son beau-frre
conformment au plan qu'il avait adopt. Il l'avait eu  ses cts
soit en Italie, soit  Paris, sans lui dire un seul mot de ses projets
sur l'Espagne, dans le moment mme o il y pensait le plus. Le 20
fvrier, l'ayant vu dans la journe, sans lui adresser une parole
relative  la mission qu'il lui destinait, il chargea le ministre de
la guerre de le faire partir dans la nuit pour Bayonne, afin d'y
prendre le commandement des troupes entrant en Espagne. Murat devait y
tre le 26, et y trouver ses instructions. Ces instructions taient
les suivantes: Prendre le commandement gnral des corps de la Gironde
et de l'Ocan, de la division des Pyrnes-Orientales, de la division
des Pyrnes-Occidentales, et de toutes les troupes qui pntreraient
plus tard en Espagne; tre rendu dans les premiers jours de mars 
Burgos, o allaient se trouver les dtachements de la garde impriale;
placer son quartier-gnral au milieu du corps du marchal Moncey,
c'est--dire  Burgos mme; s'avancer avec ce corps sur la route de
Madrid par Aranda et Somosierra, y diriger celui du gnral Dupont par
Sgovie et l'Escurial; tre matre vers le 15 mars des deux passages
du Guadarrama; runir six cent mille rations de biscuit dj
fabriques  Bayonne, de manire que les troupes eussent des vivres
pour quinze jours en cas de marche force; attendre pour tout
mouvement ultrieur les ordres de Paris; occuper sur-le-champ la
citadelle de Pampelune, les forts de Barcelone, la place de
Saint-Sbastien; donner aux commandants espagnols, pour raison de
cette occupation, la rgle ordinaire  la guerre d'assurer ses
derrires quand on marche en avant, mme en pays ami; tenir toutes les
troupes bien ensemble, comme on avait l'habitude de le faire en
approchant de l'ennemi; veiller  ce que la solde ft toujours au
courant, pour que les soldats ayant de l'argent ne fussent pas tents
de consommer sans payer, (et comme il y avait lieu de se dfier des
Napolitains entrant en Catalogne) faire fusiller le premier Italien
qui pillerait; ne pas rechercher, ne pas accepter de communication
avec la cour d'Espagne, sans en avoir l'ordre formel; ne rpondre 
aucune lettre du prince de la Paix; dire, si on tait interrog de
manire  ne pouvoir se taire, que les troupes franaises entraient en
Espagne pour un but connu de Napolon seul, but certainement
avantageux  la cause de l'Espagne et de la France; prononcer
vaguement les mots de Cadix, de Gibraltar, sans rien allguer de
positif; annoncer particulirement aux provinces basques que, quoi
qu'il pt arriver, leurs privilges seraient respects; publier, quand
on serait  Burgos, un ordre du jour, pour recommander aux troupes la
discipline la plus rigoureuse, les relations les plus fraternelles
avec le gnreux peuple espagnol, ami et alli du peuple franais; ne
jamais mler  toutes ces protestations d'amiti d'autre nom que celui
du peuple espagnol, et ne jamais parler ni du roi Charles IV, ni de
son gouvernement, sous quelque forme que ce ft.

Tel est le rsum des instructions adresses  Murat le 20 fvrier,
confirmes et dveloppes les jours suivants, dans des ordres
postrieurs. Le gnral Belliard fut plac auprs de lui comme chef
d'tat-major, le gnral Grouchy comme commandant de sa cavalerie. Le
gnral Lariboissire fut charg de diriger l'artillerie de l'arme.
Celui-ci devait acheminer sur Bayonne, de tous les dpts d'artillerie
situs dans l'Ouest et le Midi, des munitions considrables, et
notamment des outils, des artifices capables de faire sauter la porte
d'une ville ou d'un chteau-fort. Les transports se faisant  dos de
mulets en Espagne, ordre fut sur-le-champ expdi  Bayonne d'en
acheter cinq cents des meilleurs et des plus beaux. Le ministre du
trsor public, M. Mollien, fut invit  diriger plusieurs millions de
numraire, dont deux en or, sur Bayonne, pour suffire  toutes les
dpenses de l'arme, et les acquitter argent comptant. Il devait
dresser en outre un tarif quitable prsentant la valeur comparative
des monnaies franaises et espagnoles, qu'on publierait dans toutes
les villes d'Espagne o l'on passerait, afin d'viter les collisions
entre les soldats et les habitants.

[En marge: Instructions au gnral Junot pour faire concourir l'arme
de Portugal aux vnements qui se prparaient en Espagne.]

 ces instructions donnes pour les corps entrant en Espagne en furent
ajoutes d'autres pour l'arme de Portugal. Napolon voulait ne rien
coter  l'Espagne dans une entreprise qui allait lui coter sa
dynastie. Mais il ne se faisait pas les mmes scrupules  l'gard du
Portugal, qu'il tait autoris  traiter en pays conquis et alli de
l'Angleterre. Calculant la richesse de ce pays, plutt d'aprs celle
des colonies que d'aprs celle de la mtropole, il prescrivit  Junot
d'y frapper une contribution de cent millions. Il lui recommanda la
svrit la plus extrme pour toute tentative d'insurrection, en lui
rappelant comme exemple  suivre la manire terrible dont il avait
rprim le Caire en gypte, Pavie et Vrone en Italie. Il lui ordonna
de dissoudre l'arme portugaise, et d'envoyer en France tout ce qui ne
pourrait tre licenci. Il lui enjoignit expressment d'avoir l'oeil
sur les divisions espagnoles qui avaient concouru  l'invasion du
Portugal, de les attirer le plus loin qu'il pourrait des frontires
d'Espagne, de tenir le gros de ses forces  Lisbonne, et deux petites
divisions franaises, de quatre  cinq mille hommes chacune, l'une 
Almeida pour contenir les troupes espagnoles du gnral Taranco qui
occupait Oporto, l'autre  Badajoz pour marcher au besoin sur
l'Andalousie; de garder cet ordre absolument secret, et, si on
apprenait qu'une collision et clat entre les Espagnols et les
Franais, de rpandre parmi les Portugais que le motif de la collision
n'tait autre que le Portugal lui-mme, dont les Espagnols voulaient
la possession qu'on leur avait refuse.

[En marge: Napolon fait ses prparatifs pour se rendre lui-mme en
Espagne.]

Enfin Napolon donna des ordres  la garde, car il prvoyait qu'il
serait oblig de se rendre lui-mme en Espagne, soit pour diriger la
guerre si elle venait  y clater, soit pour diriger la politique si
elle russissait  terminer les vnements d'Espagne, comme ceux de
Portugal, par la fuite de la famille royale. Il avait successivement
expdi sur Bayonne les mamelucks, les Polonais, les marins de la
garde, plusieurs dtachements de chasseurs et de grenadiers  cheval,
et un rgiment de fusiliers, c'est--dire trois mille hommes environ.
Il envoya le brave Lepic pour les commander, avec ordre d'tre dans
les premiers jours de mars  Burgos, l'infanterie  Burgos mme, la
cavalerie sur la route de Bayonne  Burgos.

[En marge: Instructions  M. de Beauharnais calcules de manire 
augmenter l'effroi de la cour de Madrid.]

Ces dispositions militaires ne suffisaient pas pour atteindre
compltement le but que se proposait Napolon. Tandis que ses troupes
devaient s'avancer mystrieusement sur Madrid, ne disant de paroles
rassurantes que pour le peuple espagnol, et pas une seule pour la
famille rgnante, il fit agir sa diplomatie dans le mme sens. M. de
Beauharnais demandait sans cesse  Paris des instructions pour une
catastrophe qui semblait imminente. Il sollicitait surtout la
permission d'accorder quelques tmoignages d'intrt  Ferdinand,
toujours convaincu qu'il fallait renverser le favori au profit de ce
prince, et oprer la fusion des deux dynasties par un mariage.
Napolon, qui tait maintenant bien loign d'un plan pareil, et qui
se riait souvent de la crdulit de M. de Beauharnais, de sa
gaucherie, de son avarice, de l'importance qu'il aimait  se donner,
et qui le laissait o il tait, parce qu'un honnte homme sans esprit
lui convenait mieux qu'un autre pour jouer le personnage ridicule d'un
ambassadeur  qui on laissait tout ignorer, lui fit prescrire de
garder la neutralit la plus absolue entre les factions qui divisaient
l'Espagne, de ne tmoigner d'intrt  aucune d'elles, de rpondre
seulement, quand on lui parlerait des dispositions de l'Empereur des
Franais, qu'il tait mcontent, trs-mcontent, sans dire de quoi;
d'ajouter, quand on lui parlerait de la marche des armes franaises,
que Gibraltar, Cadix rclamaient probablement une concentration de
troupes, car les Anglais amenaient beaucoup de forces sur ce point,
mais que le cabinet espagnol tait si indiscret qu'on ne pouvait lui
confier le secret d'une seule opration militaire.

[En marge: M. Yzquierdo envoy  Madrid avec des paroles menaantes.]

Ces instructions suffisaient pour le rle qu'avait  jouer M. de
Beauharnais. Mais Napolon employa un moyen plus sr pour remplir de
terreur la malheureuse cour d'Espagne. M. Yzquierdo tait  Paris,
toujours errant autour des Tuileries, tantt auprs du grand-marchal
Duroc, avec lequel il avait ngoci le trait de Fontainebleau, tantt
auprs de M. de Talleyrand, principal entremetteur de toute l'affaire
espagnole. Voyant qu'il lui tait impossible d'obtenir la publication
du trait de Fontainebleau, il en avait conclu qu'on voulait  Paris
autre chose, que ce partage du Portugal n'avait t qu'un arrangement
provisoire pour obtenir la cession immdiate de la Toscane, et qu'on
mditait sans doute le renversement de la dynastie elle-mme. Avec sa
perspicacit ordinaire, il avait compltement entrevu non pas les
moyens, mais le but auquel tendait Napolon. Il avait essay en
circonvenant M. de Talleyrand de dcouvrir si de larges concessions de
territoire, ou de commerce, ne pourraient pas, accompagnes d'un
mariage, apaiser la colre relle ou feinte du conqurant. M. de
Talleyrand, qui inclinait vers un projet intermdiaire, avait cout
M. Yzquierdo, et peut-tre autant propos qu'accueilli les ides dont
cet agent d'Emmanuel Godoy voulait faire l'essai. Ces ides revenaient
prcisment au second plan que nous avons dj fait connatre. Il
s'agissait en effet de marier Ferdinand avec une princesse franaise,
de prendre pour la France les provinces de l'bre, en change de la
partie du Portugal reste disponible, d'ouvrir aux Franais les
colonies espagnoles, de lier les deux couronnes non-seulement par un
mariage, mais par un trait d'alliance offensive et dfensive, qui
leur rendrait toute guerre, toute paix communes, et de donner enfin 
Charles IV le titre d'empereur des Amriques. Telles taient les ides
que M. Yzquierdo mettait en avant, autant pour sonder la cour des
Tuileries que pour arriver  une conclusion. Tout  coup Napolon
ordonna de le traiter avec la plus extrme duret, de le renvoyer
comme si on tait fatigu de ses tergiversations, comme si on ne
voulait plus rien avoir de commun avec une cour aussi faible, aussi
incapable, aussi peu sincre; en un mot, de le pousser  partir pour
Madrid, afin qu'il y portt la terreur dont on l'aurait rempli. Le
grand-marchal Duroc eut l'ordre d'crire  M. Yzquierdo qu'il ferait
bien de retourner immdiatement  Madrid[32], afin de dissiper les
pais nuages qui s'taient levs entre les deux cours. On ne disait
pas quels nuages, mais M. Yzquierdo savait  quoi s'en tenir, et il
suffisait de le faire partir pour causer  la cour d'Espagne une
agitation aprs laquelle elle ne pourrait plus demeurer en place, et
serait amene  une rsolution dfinitive. M. Yzquierdo quitta Paris
le jour mme.

[Note 32: La lettre est au Louvre et porte la date du 24 fvrier.]

[En marge: Dernire lettre de Napolon  Charles IV.]

Il fallait en mme temps rpondre  la lettre du 5 fvrier, par
laquelle Charles IV perdu avait demand  Napolon de le rassurer sur
ses intentions, et sur la marche des troupes franaises qui
s'avanaient en ce moment vers Madrid. Dans cette lettre Charles IV
n'avait plus parl du mariage de son fils avec une nice de Napolon,
voyant que celui-ci affectait de ne plus songer  cette proposition.
Comme quelqu'un qui cherche une mauvaise querelle, Napolon, au lieu
de s'appliquer dans sa rponse  dissiper les alarmes de Charles IV,
sembla se plaindre de ce qu'au sujet du mariage on gardait un silence
dont il avait lui-mme donn l'exemple. Cette rponse, date du 25
fvrier, tait fort courte et fort sche. Il y rappelait que le 18
novembre le roi Charles lui avait demand une princesse franaise,
qu'il avait rpondu le 10 janvier par un consentement conditionnel;
que le 5 fvrier le roi Charles, lui crivant de nouveau, ne lui
parlait plus de ce mariage; et il ajoutait que cette dernire
rticence le laissait dans des doutes dont il avait besoin de sortir,
pour rgler des objets d'une grande importance.

[En marge: Napolon fixe  la premire moiti de mars le dnoment de
l'affaire d'Espagne.]

Cette nouvelle lettre, qui n'tait qu'un refus de rassurer l'infortun
Charles IV, et qui, rapproche des autres circonstances du moment,
devait le remplir d'effroi, fut porte par M. de Tournon, chambellan
de l'Empereur, lequel avait dj t envoy  Madrid pour une pareille
mission, et joignait  beaucoup de dvouement beaucoup de sens et
d'amour de la vrit. Il avait pour instruction de bien observer la
marche et la conduite des troupes franaises, les dispositions du
peuple espagnol  leur gard, de bien observer aussi ce qui se passait
 l'Escurial, et de revenir ensuite  Burgos vers le 15 mars, pour y
attendre l'arrive de Napolon. Celui-ci en effet avait calcul que
ses ordres, donns du 20 au 25 fvrier, auraient leurs consquences en
Espagne dans le milieu de mars, et qu' cette poque il faudrait qu'il
ft lui-mme de sa personne  Burgos, pour y tirer des vnements,
toujours fconds en cas imprvus, le rsultat qu'il dsirait.

[En marge: Inconvnients pour les colonies espagnoles du projet adopt
par Napolon.]

On avait donc tout lieu de croire que la cour d'Espagne, dj fort
tente de suivre l'exemple de la maison de Bragance quand elle verrait
l'arme franaise s'avancer sur Madrid, M. de Beauharnais ne disant
rien parce qu'il ne savait rien, et M. Yzquierdo disant beaucoup parce
qu'il craignait beaucoup, n'hsiterait plus  s'enfuir vers Cadix. Si
toutefois, malgr les recommandations faites aux troupes franaises de
mnager le peuple espagnol, une collision imprvue survenait, il y
avait l encore une solution. On pourrait se considrer comme trahi
par des allis chez lesquels on tait venu amicalement pour une grande
expdition intressant l'alliance, et on se vengerait en dposant les
Bourbons d'Espagne, de mme qu'on avait dpos ceux de Naples, pour
une trahison vraie ou suppose. Napolon, agissant ainsi en conqurant
qui s'inquite peu des moyens pourvu qu'il atteigne son but, comptant
sur de grands rsultats, tels que la rgnration de l'Espagne, le
rtablissement des alliances naturelles de la France, pour s'excuser
aux yeux de la postrit de la sombre machination qu'il se permettait
envers une cour amie, Napolon croyait enfin avoir trouv la vritable
manire de renverser les Bourbons sans y employer les atroces
violences que, dans des sicles moins humains que le ntre, les
conqurants n'ont jamais hsit  commettre. Il pensait qu'en
imprimant une lgre secousse au trne d'Espagne sans en prcipiter
violemment Charles IV, on amnerait ce faible prince, sa criminelle
pouse, son lche favori,  l'abandonner afin d'aller en chercher un
autre en Amrique. Mais ce plan, imagin pour ne pas trop rvolter
l'Europe et la France, donnait lieu  une objection qui avait
long-temps fait hsiter Napolon  l'adopter. En poussant la maison
rgnante  s'enfuir, comme celle de Portugal, dans le Nouveau-Monde,
on amenait invitablement pour l'Espagne la perte de ses colonies,
ainsi que cela tait arriv pour le Portugal. Les Bragance au Brsil,
les Bourbons au Mexique, au Prou, sur les bords de la Plata, allaient
fonder des empires, ennemis de leurs mtropoles usurpes, amis des
Anglais, qui pour long-temps trouveraient dans l'approvisionnement de
ces colonies de quoi se ddommager de la clture du continent. Sans
doute, en perant dans un avenir loign, on pouvait voir dans ces
colonies affranchies des nations nouvelles, offrant  leurs anciennes
mtropoles plus de moyens d'change, plus d'occasions de gain, ainsi
que cela se passait dj entre l'Angleterre et les tats-Unis. Mais
l'Espagne, le Portugal n'taient pas l'industrieuse Angleterre, les
Amricains du Sud n'taient pas les Amricains du Nord; et tout ce
qu'on pouvait prvoir pour de longues annes, c'tait la perte des
colonies espagnoles, et leur exploitation au profit du commerce
britannique. Il y avait donc  la fuite de Charles IV en Amrique,
avec une grande commodit quant  l'usurpation du trne, de grands et
srieux inconvnients quant au sort futur des colonies espagnoles. Ce
devait tre pour les Espagnols eux-mmes un grave sujet de douleur,
ds lors de mcontentement et de rvolte, et, pour notre commerce, un
dommage proportionn au bnfice qu'allait faire le commerce de
l'ennemi.

[En marge: Moyen imagin par Napolon pour corriger l'inconvnient de
son plan.]

[En marge: Ordre  l'amiral Rosily d'arrter la famille d'Espagne 
Cadix, si elle voulait fuir en Amrique.]

Napolon, fort instruit de ces intrts compliqus, imagina une
nouvelle combinaison beaucoup plus astucieuse que toutes celles dont
nous venons de parler, et ayant pour but de corriger le seul
inconvnient du plan qu'il avait dfinitivement adopt. Il y avait 
Cadix, une belle division franaise, capable d'en dominer le port et
la rade. Il rsolut de l'employer  retenir les Bourbons au moment o
ils chercheraient  s'embarquer, et aprs les avoir pousss par la
peur d'Aranjuez  Cadix, de les arrter par la force  Cadix mme,
avant qu'ils eussent pris sous l'escorte des Anglais la route de la
Vera-Cruz. En consquence,  la date du 21 fvrier, il expdia pour
l'amiral Rosily une dpche chiffre, portant l'ordre exprs de
prendre dans la rade de Cadix une position telle qu'on pt intercepter
le dpart de tout btiment, et d arrter la famille royale fugitive,
si elle voulait imiter la folie, disait la dpche, de la cour de
Lisbonne[33].

[Note 33: On trouvera  la fin de ce volume une note qui expose
comment je suis parvenu  dcouvrir le secret de toutes les
machinations restes jusqu'ici entirement inconnues.]

Assurment, si on jugeait ces actes d'aprs la morale ordinaire qui
rend sacre la proprit d'autrui, il faudrait les fltrir  jamais,
comme on fltrit ceux du criminel qui a touch au bien qui ne lui
appartient point; et mme en les jugeant d'aprs des principes
diffrents, on ne peut que leur infliger un blme svre. Mais les
trnes sont autre chose qu'une proprit prive. On les te ou on les
donne par la guerre ou la politique, et quelquefois au grand avantage
des nations dont on dispose ainsi arbitrairement. Seulement il faut
prendre garde, en voulant jouer le rle de la Providence, d'y chouer,
d'tre ou odieux ou malheureux en voulant tre grand, et de ne pas
atteindre les rsultats qui devaient vous servir d'excuse. Il faut
enfin se dfier de toute entreprise si peu avouable qu'on est rduit 
y employer la fourberie et le mensonge. Napolon raisonnait sur ce
qu'il allait faire comme raisonne toujours la politique ambitieuse.
Cette nation espagnole, si fire, si gnreuse, mritait, se
disait-il, un plus noble sort que celui d'tre asservie  une cour
incapable et avilie; elle mritait d'tre rgnre; rgnre, elle
pourrait rendre de grands services  la France et  elle-mme, aider
au renversement de la tyrannie maritime de l'Angleterre, contribuer 
l'affranchissement du commerce de l'Europe, tre appele enfin  de
belles et vastes destines. S'interdire tout cela pour un roi
imbcile, pour une reine impudique, pour un favori abject, c'tait
plus qu'on ne pouvait attendre d'une volont imptueuse qui s'lanait
vers le but, comme l'aigle sur sa proie, ds qu'elle l'avait aperu
des hauteurs o elle habitait. Le rsultat devait prouver  quel
danger on s'expose lorsqu'on veut jouer un de ces rles si au-dessus
de l'humanit, lorsqu'on veut se tenir pour dispens de respecter la
vie, le bien des hommes, sous prtexte du but vers lequel on marche.

[En marge: Arrive de Murat  Bayonne.]

Murat avait excut avec une parfaite soumission les ordres de
Napolon transmis par le ministre de la guerre. Parti sur-le-champ
pour Bayonne, il tait arriv en cette ville le 26, comme le lui
prescrivaient ses instructions. Son dpart avait t si brusque,
qu'il n'avait avec lui ni tat-major, ni chevaux pour son service
personnel. Il n'tait suivi que des aides-de-camp qui devaient
accompagner un officier de son grade, marchal, grand-duc et prince
imprial tout  la fois. Il les avait envoys en tous sens pour
connatre l'emplacement et la situation des corps, se mettre en
communication avec eux, et attirer  lui la direction des choses. Le
mystre que Napolon avait observ dans ses instructions blessait sa
vanit; mais il entrevoyait si bien le but, et le but lui plaisait
tellement, qu'il n'en demanda pas davantage, et se mit  l'oeuvre afin
d'excuter ponctuellement les volonts de son matre.

Bayonne prsentait un spectacle de confusion, car il n'existait pas
sur ce point l'immense attirail militaire que quinze ans de guerres
avaient permis d'accumuler sur la frontire du Rhin ou des Alpes, et
il avait fallu tout y crer  la fois. De plus, les troupes qui
arrivaient, composes de conscrits, rcemment organises, manquaient
du ncessaire, et de l'exprience qui peut y suppler. On faisait
cuire le biscuit, on fabriquait des souliers et des capotes, on crait
les moyens de transport dont on tait entirement dpourvu; car il
avait t impossible de se procurer les cinq cents mulets dont
Napolon avait ordonn l'achat, ces prcieux animaux ne se trouvant
que dans le Poitou. L'argent mme tait en arrire, faute de voitures.
L'artillerie des divers corps rejoignait  peine, et le matriel
retard de l'arme de Junot, se croisant avec le matriel arrivant des
armes d'Espagne, y augmentait l'encombrement. Malgr la clart, la
prcision, la vigueur que Napolon apportait, aujourd'hui comme
autrefois, dans l'expdition de ses ordres, leur excution se
ressentait des distances, de la prcipitation, de l'inexprience des
administrateurs, les plus capables tant employs dans les autres
parties de l'Europe.

[En marge: Mars 1808.]

[En marge: Entre de Murat dans les provinces basques.]

[En marge: Caractre des provinces basques; accueil qu'elles font 
Murat.]

Murat, qui avait de l'intelligence, que Napolon par ses grandes
leons et ses remontrances continuelles avait form au commandement,
passa plusieurs jours  Bayonne pour y mettre quelque ordre,
s'informer de ce qui tait excut ou demeur en retard, et en avertir
Napolon, afin que ce dernier y portt remde. Il partit ensuite pour
Vittoria. Il franchit la frontire le 10 mars, et se rendit le jour
mme  Tolosa. S'il y avait un chef qui par sa bonne mine, son air
martial, ses manires ouvertes et toutes mridionales, convnt aux
Espagnols, c'tait assurment Murat. Il tait fait pour leur plaire,
en leur imposant, et, parmi les princes franais destins  rgner, il
et t incontestablement le mieux choisi pour monter sur le trne
d'Espagne. On verra plus tard combien ce fut une grave faute que de
lui en prfrer un autre. La population des provinces basques le reut
avec de grandes dmonstrations de joie. Cet excellent peuple, le plus
beau, le plus vif, le plus brave et le plus laborieux de ceux qui
peuplent la Pninsule, n'avait pas les mmes passions que le reste des
Espagnols. Il n'avait ni la mme haine des trangers, ni les mmes
prjugs nationaux. Plac entre les plaines de la Gascogne et celles
de la Castille, dans une rgion montagneuse, parlant une langue 
part, vivant du commerce illicite qu'il faisait avec la France et
l'Espagne, jouissant de privilges tendus dont il se servait pour
continuer ce commerce, privilges qu'il devait  la difficult de
vaincre ses montagnes et son courage, il tait une espce de pays
neutre, de Suisse, pour ainsi dire, situe entre la France et
l'Espagne. Il ne tenait donc que mdiocrement  la domination
espagnole, et n'et pas t fch d'appartenir  un vaste empire, qui
lui aurait permis d'tendre au loin son activit industrieuse. Il
accueillit Murat avec de bruyantes acclamations, et laissa percer en
mille manires le voeu d'appartenir  la France. Les troupes
franaises furent parfaitement reues; elles observrent une exacte
discipline, payrent tout ce qu'elles prirent, et en consommant les
denres du pays furent pour lui un avantage plutt qu'une charge.

[En marge: Arrive de Murat  Vittoria.]

Murat ne fut pas moins bien accueilli  Vittoria, capitale de l'Alava,
la troisime des provinces basques, dans laquelle l'esprit espagnol
commence  se prononcer davantage. Il y entra le 11 dans la voiture de
l'vque, qui tait accouru  sa rencontre avec toutes les autorits
du pays. La population se pressait aux portes des villes, et faisait
au gnral devenu prince, bientt appel  devenir roi, une rception
des plus brillantes. Les soldats franais, bien que trs-nombreux en
Espagne, plus nombreux que ne le comportait la guerre du Portugal,
n'avaient pas encore donn le moindre sujet de plainte. Si on
supposait  leur venue une intention politique, c'tait contre la
cour, cour aussi excre que mprise. On n'avait donc aucune raison
de rsister ni  la curiosit qu'ils inspiraient, ni aux esprances
qu'ils faisaient natre. Les autorits auxquelles on avait envoy de
Madrid l'ordre de prparer des vivres, afin de prvenir tout
mcontentement, les avaient runis avec assez d'abondance. Murat ayant
annonc que la consommation de l'arme serait paye par la France, les
autorits rpondirent avec la fiert castillane qu'on recevait les
Franais en allis, en amis, et que l'hospitalit espagnole ne se
payait pas.

[En marge: Illusions de Murat en entrant en Espagne.]

Ainsi dans ce premier moment les choses allaient au mieux. Les
illusions taient rciproques. Tandis que ces demi-Espagnols
accueillaient si bien nos soldats et leur illustre chef, celui-ci se
figurait que tout serait facile en Espagne, que les Franais y taient
dsirs, qu'un roi de leur nation y serait accept avec joie, et avec
plus de joie encore si ce roi c'tait lui. Frapp de la haine
profonde, universelle, qu'inspirait le favori, il reconnut bientt que
c'tait un triste appui  se mnager en Espagne que celui d'Emmanuel
Godoy, et que, pour y obtenir la faveur populaire, il fallait au
contraire donner  croire qu'on venait le renverser.

[En marge: Entre en Castille et aspect de cette province.]

De Vittoria, Murat se rendit  Burgos, qui devait tre le sige de son
quartier-gnral. Lorsqu'on quitte Vittoria, qu'on passe l'bre 
Miranda, limite o se trouvait alors la douane espagnole, et o elle
tait place il n'y a pas long-temps encore, on sort du pays
montagneux, vari, riant, toujours frais, de la Suisse pyrnenne, et
on entre dans la vritable Espagne. L'bre, qui  Miranda n'est qu'un
gros ruisseau coulant entre des cailloux, l'bre pass, on franchit
les dfils de Pancorbo, espce de fissure dans une ligne de rochers,
qui forment le dernier banc des Pyrnes, et on dbouche dans la
Castille. Alors commencent les plaines immenses, les horizons
lointains, les aspects tristes et svres. Sur le vaste plateau des
Castilles le ciel est serein et brlant en t, brumeux et glacial en
hiver, et toujours pre. Les habitations sont rares, la culture est
uniforme, et n'offre aux yeux, sauf l'poque o la moisson grandit et
mrit, que de vastes champs de chaume, sur lesquels vivent les
troupeaux, matres absolus du sol de l'Espagne qu'ils traversent deux
fois par an, du nord au midi, du midi au nord, comme des oiseaux
voyageurs.  ce nouvel aspect de la nature physique, se joint en
entrant dans les Castilles un autre aspect de la nature morale.
L'habitant beau, dans les campagnes surtout, beau mais moins vif et
moins alerte que le montagnard basque, grand, bien fait, grave,
toujours arm d'un fusil ou d'un poignard, prompt  s'en servir contre
un compatriote, plus volontiers contre un tranger, prsente, avec
exagration, tous les traits, bons ou mauvais, du caractre espagnol.
Il est  la fois plus ignorant, plus sauvage, plus cruel, plus brave,
que la bourgeoisie. Celle-ci, dans son instruction imparfaite,
semblable  des Turcs  demi civiliss, a perdu avec sa frocit une
partie de son nergie. Le peuple en Espagne, qui par ses vices et ses
vertus a sauv l'indpendance nationale, offre un trait particulier
qui le distingue des autres peuples de l'Europe. On trouve chez lui
avec des passions ardentes une sorte d'esprit public, qu'il doit  sa
manire de vivre,  son agglomration dans de gros villages, o il
demeure pendant tout le temps qu'il ne consacre pas  la terre, 
laquelle il en donne peu, se bornant  un simple labour, puis aux
semailles et  la moisson, pour ne rien faire aprs. Tandis que le
paysan franais, belge, anglais, lombard, dispers sur le sol, occup
de cultures diverses et continuelles, n'est excit ni par le
rapprochement, ni par le loisir,  se mler d'autre chose que de son
travail, on voit le paysan espagnol, revtu d'un manteau, appuy sur
un bton, runi  ses pareils sur la place publique du village, parler
du roi, de la reine, des affaires du temps, avec une tonnante
curiosit, ou se livrer  des jeux,  des danses,  des chants, courir
 des combats de taureaux, plaisir sanguinaire dont aucune classe de
la nation ne saurait se priver, regarder  peine l'tranger qui passe,
ou bien le regarder avec une fiert mprisante qui  la moindre
prvenance se change tout  coup en un aimable abandon. L'Espagnol, 
cette poque, tait plus que jamais dispos  s'occuper de la chose
publique avec un redoublement d'ardeur. Relgu  l'extrmit du
continent, il y avait plus d'un sicle qu'il n'avait t srieusement
ml aux affaires de l'Europe. Quelques batailles navales, quelques
oprations en Italie, une guerre d'un moment sur les Pyrnes en 1793,
n'avaient pu ni puiser, ni mme satisfaire ses nergiques passions.
Assistant avec l'impatience d'un spectateur qui voudrait y jouer un
rle aux grands vnements du sicle, il tait on ne peut pas plus
prpar  prendre  toutes choses une part immodre.

[En marge: Entre de Murat  Burgos.]

[En marge: Fcheux effet produit sur les Espagnols par la prsence de
troupes trop jeunes.]

Tel tait le pays, tel tait le peuple au milieu duquel nous
arrivions en mars 1808, en passant l'bre. Murat fut encore bien reu
 Burgos, capitale de la Vieille-Castille, c'est--dire avec curiosit
et esprance. Cependant la classe infrieure, moins occupe que la
bourgeoisie de ce que les Franais venaient faire en Espagne, semblait
plus affecte du dplaisir de voir des trangers envahir son sol, et
il y eut  et l, entre la vivacit ptulante de nos jeunes soldats
et la gravit orgueilleuse du bas peuple espagnol, quelques
collisions, et quelques coups de couteau vengs  l'instant mme par
des coups de sabre. Il y avait dans cette premire rencontre des deux
peuples une circonstance fcheuse. Il aurait fallu prsenter  ces
fiers Espagnols, si enclins dans leur ignorance  mpriser tout ce qui
n'tait pas eux, quelques-uns des soldats de la grande arme, qui leur
eussent impos par leur vieille assurance, leurs blessures, leurs
moustaches grises. Mais nos lgions, composes de conscrits de 1807 et
1808, n'ayant jamais vu le feu, encadres, comme nous l'avons dit,
avec des officiers pris dans les dpts, ou tirs de la retraite
(c'tait surtout le cas des officiers des cinq lgions de rserve),
n'avaient pour les faire respecter que l'immense renomme de nos
armes. Parties  la hte des dpts, sans qu'on et complt ni leur
vtement, ni leur chaussure, ni leur armement, elles n'avaient pas
mme l'clat de l'quipement pour compenser la jeunesse de leur
visage. Elles avaient donc le double inconvnient de n'tre pas assez
imposantes, et d'offrir les apparences d'une misre avide, qui vient
dvorer le pays qu'elle envahit. Il y avait parmi nos soldats
beaucoup de malades, les uns ayant souffert de fatigues auxquelles ils
n'taient pas assez prpars, les autres ayant reu la gale des
mendiants espagnols. Un cinquime de l'arme tait atteint de cette
hideuse maladie. Il avait fallu pour en garantir les troupes de la
garde impriale les faire bivouaquer en plein champ. Les Espagnols,
croyant que c'taient l les soldats qui avaient vaincu l'Europe, se
disaient qu'il ne devait pas tre difficile de remporter des
victoires, puisque de pareilles troupes y avaient suffi, ne sachant
pas encore, comme ils l'apprirent bientt pour leur malheur et pour le
ntre, que, tels quels, ces jeunes soldats taient capables de vaincre
eux, et plus forts qu'eux, grce  l'esprit qui les animait, et au
savoir militaire qui surabondait dans toutes les parties de l'arme
franaise. Il n'y avait que les cuirassiers, dont la grande stature,
l'armure imposante dissimulaient la jeunesse, et la garde, troupe
incomparable, qui inspirassent  la populace des villes espagnoles le
respect qu'il eut t ncessaire de lui inspirer ds le premier jour.
Au surplus dans ce moment on ne songeait pas encore  rsister; on
n'attendait que du bien des Franais, et, sauf quelques collisions
accidentelles entre les hommes du peuple et nos conscrits surpris par
le vin des Espagnes, ou excits par la beaut des femmes, la
cordialit rgnait. Certains Espagnols plus aviss se disaient bien
que cette singulire accumulation de troupes devait prsager autre
chose que le renversement du prince de la Paix, car dans l'tat des
esprits il n'aurait fallu qu'un seul mot de Napolon pour le
prcipiter du pouvoir. Mais on ne voulait croire, esprer que la chute
du favori; on ne pensait qu' cet unique objet. Un autre bruit
d'ailleurs, celui d'une expdition sur Gibraltar, adroitement rpandu,
compltait l'illusion gnrale.

[En marge: Lettres du prince de la Paix  Murat, restes sans
rponse.]

[En marge: Efforts de Murat pour parvenir  connatre la pense de
Napolon.]

 peine Murat tait-il entr en Espagne que deux lettres de son ami,
le prince de la Paix, taient venues le trouver, coup sur coup, pour
le fliciter, et le questionner tout  la fois. Le dsir d'y rpondre,
qui en toute autre circonstance et t vif chez l'imptueux Murat,
fut facilement surmont par la crainte de resserrer ses liens avec un
personnage aussi impopulaire, et par la crainte plus grande encore de
dplaire  Napolon. Les deux lettres demeurrent sans rponse. Du
reste, les questions du prince de la Paix n'taient pas les seules
auxquelles ft expos Murat. Les autorits civiles, militaires,
ecclsiastiques, accourues autour de lui pour le voir et le fter,
provoquaient de mille faons dtournes son indiscrtion naturelle.
Mais il se contenait, d'abord parce qu'il ignorait les projets de
Napolon, et secondement parce que le but gnral qu'il entrevoyait
tait si grave, qu'il aurait suffi de moins d'esprit de conduite qu'il
n'en avait pour savoir se taire. Toutefois son dpit de se trouver au
milieu de ce tumulte, sans autres instructions que des instructions
militaires, tait extrme. Aussi,  peine rendu en Espagne, ne
manqua-t-il pas d'crire  Napolon tout ce qui en tait de la
situation des troupes, de leur dnment, de leurs maladies, du bon
accueil des Espagnols, de l'impopularit du prince de la Paix, de
l'enthousiasme des Espagnols pour Napolon, de la facilit de faire
en Espagne tout ce qu'on voudrait, mais de la ncessit de se fixer
sur ce qu'on voulait faire, et de l'embarras de rester sans
instructions en prsence des vnements qui se prparaient.--Je
croyais, Sire, crivait-il  Napolon, je croyais, aprs tant d'annes
de services et de dvouement, avoir mrit votre confiance, et, revtu
surtout du commandement de vos troupes, devoir connatre  quelles
fins elles allaient tre employes. Je vous en supplie, ajoutait-il,
donnez-moi des instructions. Quelles qu'elles soient, elles seront
excutes. Voulez-vous renverser Godoy, faire rgner Ferdinand, rien
n'est plus facile. Un mot de votre bouche suffira. Voulez-vous changer
la dynastie des Bourbons, rgnrer l'Espagne en lui donnant l'un des
princes de votre maison, rien n'est plus facile encore. Votre volont
sera reue comme celle de la Providence.--Le brave, mais faible
observateur Murat, n'osait pas ajouter une dernire assertion, plus
vraie que toutes celles dont il remplissait ses rapports: c'est qu'il
et t le mieux accueilli des princes trangers qu'on aurait pu
substituer  la dynastie rgnante.

[En marge: Dure rponse de Napolon aux questions indiscrtes de
Murat.]

Napolon, dont l'intention tait d'effrayer la cour par son silence,
tout en rassurant au contraire la population par une attitude amicale,
afin d'arriver  Madrid sans coup frir, et de s'emparer pacifiquement
d'un trne vide, Napolon prouva un mouvement d'impatience  la lecture
les lettres de Murat remplies d'interrogations pressantes.--Quand je
vous prescris, lui dit-il, de marcher militairement, de tenir vos
divisions bien rassembles et  distance de combat, de les pourvoir
abondamment pour qu'elles ne commettent aucun dsordre, d'viter toute
collision, de ne prendre aucune part aux divisions de la cour d'Espagne,
et de me renvoyer les questions qu'elle pourra vous adresser, ne sont-ce
pas l des instructions? Le reste ne vous regarde pas, et, si je ne vous
dis rien, c'est que vous ne devez rien savoir.--

[En marge: Ordres de Napolon pour procurer aux troupes ce qui leur
manquait.]

Il ajouta  cette rprimande les ordres que rclamait la circonstance.
Il prescrivit par un dcret de fournir sur-le-champ aux bataillons
dtachs de leurs rgiments des fonds dont on tiendrait compte 
l'administration des corps; de prendre dans sa garde de jeunes
sous-officiers, suffisamment lettrs, ayant fait les campagnes de 1806
et 1807, pour les nommer officiers, et pourvoir ainsi les rgiments
qui en manqueraient; de soumettre sur-le-champ tous les galeux  un
traitement; de camper les troupes ds que le froid serait pass, ce
qui ne pouvait tarder en Espagne; de faire partir la brigade compose
des quatrimes bataillons des lgions de rserve, pour la joindre 
celle du gnral Darmagnac, dj charge d'occuper Pampelune; de
s'emparer de la citadelle de Pampelune, de l'armer, d'y laisser un
millier d'hommes, puis de porter la division des Pyrnes-Orientales
tout entire entre Vittoria et Burgos, afin de couvrir les derrires
de l'arme; de runir sur le mme point tous les rgiments de marche,
composs des renforts destins aux rgiments provisoires, d'y envoyer
en outre et sans dlai la division Verdier (qualifie plus haut
rserve d'Orlans), de former ainsi un rassemblement considrable,
sous les ordres du marchal Bessires, qui, avec la garde, ne devait
pas tre de moins de douze  quinze mille hommes, et qui, en cas de
collision, garderait la ligne de retraite de l'arme contre les
troupes espagnoles charges d'occuper le nord du Portugal. Napolon
rgla ensuite la marche sur Madrid. Il ordonna  Murat de faire passer
le Guadarrama tant au corps du marchal Moncey qu' celui du gnral
Dupont, l'un par la route de Somosierra, l'autre par celle de Sgovie,
du 19 au 20 mars, d'tre le 22 ou le 23 sous les murs de Madrid, de
demander  s'y reposer, avant de continuer sa marche sur Cadix,
d'enfoncer les portes de Madrid si elles se fermaient devant lui, mais
aprs avoir fait tout ce qui serait possible pour prvenir une
collision.  toutes ces prescriptions se joignaient toujours, et
itrativement, la recommandation de se taire sur les affaires
politiques, de pourvoir la troupe de tout pour qu'elle ne prt rien,
et de retarder mme le mouvement d'un jour ou deux, si les moyens
d'alimentation et de transport n'taient pas suffisants.

Murat dut donc se rsigner  n'en pas savoir davantage, et s'appliqua
 obir fidlement aux ordres de l'Empereur, certain qu'aprs tout ce
mystre ne pouvait cacher que ce qu'il dsirait, c'est--dire le
renversement des Bourbons d'Espagne, et la vacance de l'un des plus
beaux trnes de l'univers.

[En marge: L'ordre d'occuper les places espagnoles excuts par les
gnraux franais.]

[En marge: Occupation par surprise des forts de Barcelone.]

L'occupation des places, ordonne  plusieurs reprises par l'Empereur,
fut excute. Les gnraux Duhesme et Darmagnac, l'un  Barcelone,
l'autre  Pampelune, n'avaient d'abord occup que les villes mmes, et
non les forteresses dominant ces villes. Un ordre secret man de
Madrid prescrivait aux gnraux espagnols de bien recevoir les
Franais, de leur ouvrir les villes, mais autant que possible de leur
refuser l'entre des citadelles. Le gnral Duhesme arriv  Barcelone
 la tte d'environ sept mille hommes, la plupart Italiens, avait t
reu avec une politesse affecte par les autorits, avec bienveillance
et curiosit par la bourgeoisie, avec dfiance par le peuple.
L'incontinence des Italiens avait attir  ceux-ci plus d'un coup de
couteau. La gravit des circonstances ayant occasionn la fermeture
des fabriques, il y avait un grand nombre d'ouvriers oisifs, prts 
se livrer  toute espce de dsordres. Le gnral Duhesme, plac avec
sept mille hommes au milieu d'une ville de cent cinquante mille mes,
bien que suivi  peu de distance par cinq mille Franais, tait dans
une position critique, surtout n'tant pas matre de la citadelle de
Barcelone, et du fort de Mont-Jouy qui domine entirement la ville.
Aussi tait-il convenu avec le gnral Lechi, commandant les Italiens,
d'un plan d'enlvement des forteresses, lorsque l'ordre ritr de
s'en saisir vint mettre fin  toutes ses hsitations. Un matin il fit
prendre les armes  ses troupes, en dirigea une partie sur la
citadelle, une autre sur le Mont-Jouy.  la principale porte de la
citadelle un poste franais partageait la garde avec un poste
espagnol. On en profita pour pntrer dans l'intrieur. La moiti de
la garnison, par suite de la ngligence des officiers espagnols, tait
rpandue dans la ville. On se trouva donc en force trs-suprieure
dans l'intrieur de la citadelle, et on s'en empara sans coup frir.
Au fort Mont-Jouy il en fut autrement. L'entre fut refuse par
l'officier qui y commandait, et qui plus tard dfendit nergiquement
Girone, le brigadier Alvarez. Bien qu'une partie de ses troupes ft
absente et disperse, ainsi qu'il tait arriv  la citadelle, il fit
mine de se dfendre. De son ct le gnral Duhesme, qui avait port
l le gros de ses forces, dclara qu'il allait commencer l'attaque. Le
capitaine gnral de la Catalogne, comte d'Ezpeleta, craignant une
collision qu'on lui avait recommand d'viter, prit la dtermination
de cder, et de livrer le Mont-Jouy aux Franais. Ils s'y tablirent
immdiatement. Matres des deux forteresses qui dominent Barcelone,
ils n'avaient plus rien  craindre. Mais ils n'y taient entrs qu'en
faisant prouver  la population de la Catalogne une motion pnible,
et trs-fcheuse dans les circonstances.

[En marge: Surprise de la citadelle de Pampelune.]

 Pampelune le gnral Darmagnac, brave homme, plein d nergie et de
loyaut, qui aurait plus volontiers escalad de vive force que drob
par surprise une place qu'on lui ordonnait d'occuper, employa un moyen
trs-adroit pour pntrer dans la citadelle. Il tait log dans une
maison peu distante de la porte principale. Il y fit cacher cent
grenadiers bien arms. Ses troupes avaient l'habitude d'aller le matin
chercher leurs vivres dans la citadelle mme. Il envoya une
cinquantaine d'hommes choisis, qui se rendirent sans armes  la porte
de la citadelle un peu avant la distribution, et qui tout en feignant
d'attendre s'approchrent du poste qui gardait la porte, se jetrent
sur lui, le dsarmrent, tandis que les cent grenadiers embusqus dans
la maison du gnral Darmagnac, accourant en toute hte, achevrent
l'enlvement. Les troupes franaises secrtement runies survinrent
dans le mme moment, et la citadelle fut conquise, mais au grand
dplaisir du gnral Darmagnac, qui crivit au ministre de la guerre,
en lui rendant compte de ce qu'il avait fait: _Ce sont l de vilaines
missions_.  Pampelune comme  Barcelone l'motion fut vive et
gnrale.

[En marge: Entre sans rsistance dans la place de Saint-Sbastien.]

On eut moins de peine  Saint-Sbastien. Un duc de Crillon, d'origine
franaise, y commandait. Murat le somma de rendre la place. Il refusa
nettement d'obir. Murat lui rpliqua qu'il avait ordre de l'occuper,
non dans des vues hostiles, mais dans des vues de prudence militaire
fort simples, pour assurer les derrires de l'arme, et que si on lui
rsistait il allait immdiatement ouvrir le feu. Le duc de Crillon,
averti comme les autres commandants de place qu'une collision devait
tre vite, rendit Saint-Sbastien,  condition que Murat le lui
restituerait si sa condescendance n'tait pas approuve  Madrid.
Murat consentit  cette rserve purile, et fit entrer dans
Saint-Sbastien un bataillon de troupes franaises.

[En marge: Fcheux effet produit en Espagne par l'occupation des
places frontires.]

Cette subite occupation des places, opre dans les derniers jours de
fvrier et les premiers jours de mars, produisit en Espagne la plus
fcheuse impression. Les esprits prvoyants, qui avaient remarqu que
pour s'emparer du Portugal, dj conquis d'ailleurs, que pour
renverser un favori abhorr de la nation, il ne fallait pas tant de
troupes, commenaient  trouver leurs remarques justifies, et 
rencontrer plus d'assentiment. Dans les pays surtout qui avaient t
tmoins de ces surprises, accompagnes de plus ou moins de violence,
on faillit en venir aux mains avec nos troupes. La bourgeoisie, qui,
moins hostile aux trangers que le peuple, plus porte  des
changements, moins travaille par le clerg, s'tait plu  esprer de
nous la chute du favori et la rgnration de l'Espagne, fut dsole.
Le peuple montra un premier mouvement de fureur, que la ferme attitude
de nos soldats et de nos officiers russit bientt  rprimer. Deux
circonstances contriburent encore  aggraver ces sentiments, de
dcouragement chez la bourgeoisie, de colre jalouse chez le peuple:
la premire et la plus grave fut la contribution de cent millions
frappe sur les Portugais; la seconde, celle-l moins connue du
public, fut le mariage de mademoiselle de Tascher avec le prince
d'Aremberg. De toutes parts on se mit  dire que les Franais
traitaient bien mal ceux dont ils recevaient l'hospitalit, et on se
demanda quelle serait la charge de l'Espagne si on frappait sur elle
une contribution proportionne  celle qui allait peser sur le
Portugal. Quant au mariage de mademoiselle de Tascher, il affecta
beaucoup la classe claire, de laquelle il fut plus particulirement
connu. On s'tait persuad, en effet, que c'tait, non pas une fille
de Lucien, personne ignore en Espagne, mais une nice de
l'Impratrice, rcemment adopte, et parente de l'ambassadeur
Beauharnais, que Napolon destinait au prince des Asturies. Le mariage
de cette jeune personne avec le prince d'Aremberg dsespra tous ceux
qui comptaient sur la prochaine union d'une princesse franaise avec
Ferdinand. Le dtrnement des Bourbons devenait ds lors la seule
intention qu on pt prter  l'Empereur. La bourgeoisie, et surtout la
noblesse, se seraient peut-tre accommodes d'un changement de
dynastie, qui leur et assur la rgnration de l'Espagne sans les
faire passer par les cruelles preuves de la rvolution franaise;
mais le clerg, et principalement les moines, qui voyaient dans les
Franais des ennemis dangereux pour leur existence, repoussaient une
telle ide avec colre, et n'avaient pas de peine  agir sur un peuple
encore fanatique, avide de mouvement et de dsordres. Le clerg,
correspondant d'un bout de l'Espagne  l'autre par les diocses et par
les couvents, avait un moyen puissant de communiquer partout avec une
incroyable promptitude les impressions qu'il avait intrt  rpandre.
Cependant ces premires impressions ne furent qu'un signe
avant-coureur de la haine qui allait clater contre nous. Pour le
moment un autre objet proccupait les Espagnols, c'tait la cour, la
cour dans laquelle une mre dnature, un favori excr, dominant un
roi faible, tenaient dans l'oppression un jeune prince ador. C'tait
vers Madrid, vers Aranjuez, que se tournaient tous les regards, et
qu'on appelait les Franais, pour y accomplir une rvolution
universellement dsire. Certains actes venaient, il est vrai,
d'inspirer quelques doutes sur leurs intentions; mais ces actes, les
uns expliqus comme de simples prcautions militaires, les autres
comme ds mesures uniquement applicables au Portugal, passrent bien
vite de la mmoire d'une nation exclusivement occupe d'un seul objet,
et on se remit  penser  la cour,  souhaiter sa chute,  la demander
aux Franais.

Du reste le moment de la catastrophe approchait. Napolon avait fait
partir de Paris, vers le 25 fvrier, M. Yzquierdo pour porter
l'pouvante dans le coeur des souverains de l'Espagne, et M. de
Tournon pour remettre une nouvelle lettre, inquitante  force d'tre
insignifiante; car lorsqu'on lui avait demand une princesse pour
Ferdinand, il avait lud en s'informant si ce prince tait rentr en
grce; et maintenant qu'on ne lui parlait plus de mariage, il
demandait qu'on lui en parlt. Ces contradictions, sinistrement
expliques par les rapports de M. Yzquierdo, par la marche des troupes
franaises, par le silence de Murat, devaient amener  Madrid la crise
long-temps attendue.

[En marge: Arriv  Madrid de M. Yzquierdo, et ses rapports alarmants
 la cour d'Espagne.]

[En marge: La cour d'Espagne se dcide  fuir en Andalousie.]

M. Yzquierdo, arriv  Madrid du 3 au 4 mars, fut prsent le 5 
Aranjuez  toute la famille royale. Ses rapports furent des plus
alarmants, et remplirent d'effroi tant la famille royale que la
socit intime du prince de la Paix, sa mre, ses soeurs, sa
confidente mademoiselle Tudo. M. Yzquierdo, aprs avoir fait connatre
l'tat de la ngociation entame avec M. de Talleyrand, laquelle
aurait d aboutir  concder aux Franais les provinces de l'bre et
l'ouverture des colonies espagnoles, M. Yzquierdo dclara que cette
ngociation, toute dsolante qu'elle pouvait paratre, n'tait
elle-mme qu'un vritable leurre; que Napolon videmment voulait
autre chose, c'est--dire le trne d'Espagne pour un de ses frres.
M. Yzquierdo parvint aisment  convaincre la cour d'Aranjuez, dj
saisie de terreur, et  lui persuader que si elle ne prenait pas un
parti dcisif, elle tait perdue. L'arrive de M. de Tournon et la
remise de la lettre dont il tait porteur n'taient pas faites pour
dissiper les alarmes excites par M. Yzquierdo. Charles IV, malade,
souffrant d'un rhumatisme au bras, reut M. de Tournon avec une
politesse  travers laquelle perait un profond chagrin; la reine et
le favori le reurent avec un sourire contraint, et cachant mal leur
haine furieuse. Charles IV dit d'un ton pntr de douleur qu'il
rpondrait bientt  son alli l'empereur Napolon, et se hta de
terminer une entrevue inutile et pnible. Ds ce moment, le parti de
fuir fut arrt. C'tait pour Charles IV un cruel sacrifice que de
quitter les trois ou quatre palais situs autour de Madrid, entre
lesquels il avait l'habitude de partager sa vie, allant de l'un 
l'autre  chaque changement de saison, comme ces animaux qui changent
de climats  la suite du soleil. C'tait pour lui une amre privation
que de renoncer aux chasses du Pardo, au lieu d'attendre Napolon, et
de s'en remettre  sa toute-puissance du sort de la maison d'Espagne.
Le bon roi Charles IV avait le coeur trop loyal et l'esprit trop born
pour supposer une seule des combinaisons de Napolon, et il inclinait
 penser qu'en l'attendant, et en se confiant  lui, tout
s'arrangerait pour le mieux. Il est certain que ce naf abandon de la
faiblesse se livrant elle-mme aurait trangement embarrass Napolon,
et peut-tre amen d'autres rsultats. Mais le prince de la Paix et la
reine, sachant bien que pour eux il n'y avait aucune grce  esprer;
que l'intervention de Napolon, quelle qu'elle ft, s'exercerait au
moins contre eux, ne laissrent pas le choix  Charles IV, et
l'entranrent  se retirer en Andalousie. Il est probable qu'ils ne
lui firent entrevoir que ce premier loignement, comptant sur les
vnements pour dcider la retraite dfinitive en Amrique. Leur
rsolution  cet gard tait si ferme, que le prince de la Paix,
emport par son intemprance ordinaire de langage, s'cria qu'il
enlverait plutt le roi que de consentir  ce qu'il attendt 
Aranjuez l'arrive des Franais.

[En marge: M. Yzquierdo renvoy  Paris pour tenter de nouveaux
efforts auprs de Napolon.]

Cependant, pour ne pas s'ter toute ressource du ct de la France, M.
Yzquierdo dut retourner immdiatement  Paris, employer les
supplications auprs de Napolon, l'or auprs de ses agents, pour
conjurer le coup qui menaait la maison d Espagne, et signer tous les
traits qu'on exigerait, quelque dshonorants qu'ils pussent tre. Il
repartit prcipitamment le 11 mars au matin, afin d'arriver  Paris
avant qu'un ordre fatal ft donn. Son trouble tait tel que ceux qui
le rencontrrent, et il y avait beaucoup d'allants et de venants sur
la route, en furent vivement frapps.

[En marge: Rsistance que rencontre dans la cour et le gouvernement le
projet de fuite en Andalousie.]

[En marge: Conduite des ministres Caballero et Cevallos en cette
circonstance.]

La rsolution de se retirer en Andalousie prise, il fallait y amener
bien des volonts tant  Aranjuez qu' Madrid. Le prince des Asturies,
jugeant des intentions de Napolon par les tmoignages d'intrt qu'il
recevait de M. de Beauharnais, ne voyait dans les Franais que des
librateurs, et ne voulait pas se laisser entraner loin d'eux,
prisonnier de la reine et du prince de la Paix. Il le disait hautement
depuis qu'on parlait du voyage d Andalousie, et on en parlait en
effet dans le moment comme d'une rsolution arrte. Il avait rang de
son avis son oncle don Antonio, qui partageait son aversion pour la
reine et le favori, ainsi que tous les membres de la famille royale,
except la reine d'trurie, rcemment arrive de Toscane pour prendre
possession du nord du Portugal. Cette princesse chre  la reine tait
par ce motif odieuse  Ferdinand, mais on ne s'occupait gure de ce
qu'elle pensait. Tout ce qui comptait dans la famille royale tait
prononc contre le projet de fuite, et voulait qu'on attendt les
Franais. La reine et le favori, sans s'inquiter de ces rsistances,
taient rsolus  les vaincre et  conduire de gr ou de force toute
la famille royale  Sville. Mais il y avait encore  surmonter
d'autres rsistances plus redoutables. Le conseil de Castille,
secrtement consult, avait repouss l'ide d'une retraite honteuse,
et rpondu qu'il n'aurait pas fallu admettre les Franais en Espagne,
mais qu'aprs les avoir si facilement admis, il fallait ou prendre la
rsolution subite de leur tenir tte, en soulevant contre eux la
nation tout entire, ou leur ouvrir les bras en faisant appel  la
loyaut de ces allis, reus en Espagne comme des amis et des frres.
Une autre opposition, celle-l plus imprvue qu'aucune autre, clata
tout  coup. Le ministre de la justice, M. de Caballero, avait paru
plus attach qu'il n'tait  la fortune du prince de la Paix. Appel
par ses fonctions de ministre de la justice  figurer frquemment dans
le procs de l'Escurial, il en avait assum tout l'odieux, sans le
mriter cependant, car il avait soutenu auprs du roi et de la reine
qu'il n'existait ni dans les pices trouves, ni dans les faits
recueillis, des indices suffisants pour intenter des poursuites
criminelles. Il lui tait mme arriv d'encourir pour ce motif la
colre de la reine, qui l'avait qualifi de tratre vendu au prince
des Asturies. Le public ne l'en croyait pas moins beaucoup plus
coupable qu'il ne l'tait rellement. Quant au voyage en Andalousie,
il n'en voulait pas entendre parler, disant que c'tait un lche
abandon de la nation, qu'il n'aurait pas fallu introduire les Franais
en Espagne, mais que maintenant il fallait savoir les attendre; que
c'tait  ceux qui se dfiaient d'eux  se retirer, mais que
probablement Charles IV, dont la conduite avait toujours t loyale 
leur gard, n'aurait pas  se plaindre de les avoir attendus. Un autre
ministre, M. de Cevallos, qui plus tard voulut se faire passer pour un
antagoniste du prince de la Paix, quoiqu'il lui ft servilement
soumis, et qui n'avait pour tout patriotisme qu'une haine stupide des
Franais, M. de Cevallos, ministre des affaires trangres, demeura
paisible spectateur de ce conflit, et laissa M. de Caballero rsister
seul au projet de fuite. Le prince de la Paix n'en tint compte, et
donna tous les ordres pour un prochain voyage en Andalousie. Cherchant
 cacher l'objet de ce voyage, il parla vaguement d'un projet
personnel de visiter les ports, dont la surveillance, depuis qu'il
tait grand amiral, lui appartenait spcialement.

[En marge: Indignation du peuple espagnol en apprenant le projet de
fuite.]

Les transports de valeurs et de mobiliers dj remarqus, les
prparatifs de la cour et surtout de la famille Tudo, ne laissrent
bientt aucun doute. On se ferait difficilement une ide de
l'indignation des Espagnols en apprenant qu'ils allaient tre
abandonns par la maison de Bourbon, comme les Portugais l'avaient t
par la maison de Bragance. Se souciant peu des avantages qu'une telle
rsolution pourrait avoir plus tard pour la conservation des colonies,
ils se disaient que si les Franais avaient de si mauvaises
intentions, on tait ou bien inepte de ne pas les avoir entrevues, ou
bien criminel de les avoir favorises; qu'il fallait en tout cas leur
rsister  outrance; que tous les Espagnols, ayant le roi et les
princes  leur tte, devaient couvrir la capitale de leurs corps, et
se faire tuer plutt que d'en permettre l'entre, mais que fuir
lchement tait une indignit, une trahison; que du reste il y avait
dans cette fuite autre chose qu'une prcaution de prudence dans
l'intrt de la famille royale, mais tout simplement un calcul pour
prolonger le pouvoir usurp du favori; car si on voulait fuir les
Franais, c'est qu'on les savait contraires  Emmanuel Godoy et
favorables au prince des Asturies. Cette dernire pense devenue
gnrale avait rendu aux Franais leur popularit, et on disait que,
loin de les fuir ou de les combattre, il fallait aller  eux au
contraire, et les accueillir, puisque le prince de la Paix se dfiait
si fort de leurs intentions. L'exaspration de toutes les classes
contre la cour tait au comble. La noblesse, la bourgeoisie, le peuple
et l'arme n'avaient  Madrid qu'un mme langage, et ce langage tait
aussi ouvert, aussi hardi, aussi immodr, qu'il peut l'tre  la
veille des grands vnements, dans les pays les plus libres. Dans
l'arme surtout, une troupe fort maltraite par le prince de la Paix,
qui avait boulevers son organisation, les gardes du corps
manifestaient l'irritation la plus vive, et voulaient s'opposer mme
par la force au dpart du roi. Parmi les officiers de cette troupe il
y en avait plusieurs tout  fait dvous au prince des Asturies, et en
communication frquente avec lui, recevant mme, assurait-on, ses
inspirations et ses ordres.

[En marge: Les troupes espagnoles qu'on avait d'abord diriges vers le
Portugal, rappeles vers la Manche et l'Andalousie pour protger la
retraite de la famille royale.]

Cette bruyante opposition n'avait branl dans leurs projets ni le
prince de la Paix ni la reine, et leur inspirait seulement le dsir de
se soustraire plus tt  tant de haine et de prils, en se retirant
d'abord en Andalousie, puis, s'il le fallait, en Amrique. Le prince
de la Paix avait donn des ordres en consquence. Il avait fait
rebrousser chemin aux troupes destines  occuper le Portugal; car, 
la veille de perdre l'Espagne, il s'agissait d'autre chose que des
Algarves ou de la Lusitanie septentrionale. Le gnral Taranco avait
d quitter Oporto, repasser en Galice, et de Galice dans le royaume de
Lon. Le gnral Carafa avait d remonter le Tage, et s'avancer
jusqu' Talavera. Le gnral Solano, marquis del Socorro, avait d
revenir d'Elvas vers Badajoz, et se diriger sur Sville. Assurment le
prince de la Paix n'avait pas la pense avec ces forces, qui ne
prsentaient que des corps de six  sept mille hommes chacun, de
lutter contre l'arme franaise. Il les destinait bien plutt 
couvrir la retraite de la famille royale, qu' organiser une dfense
dsespre dans le midi de l'Espagne. Plusieurs frgates taient
ventuellement prpares dans le port de Cadix[34].

[Note 34: Les rsolutions intrieures du gouvernement espagnol ne sont
en gnral connues que par ou-dire, car il n'y a rien eu d'crit sur
ce sujet par aucun homme bien inform. Cependant le marquis de
Caballero, questionn plus tard par Murat, lui remit, sur les
vnements qui avaient prcd les journes d'Aranjuez, trois mmoires
fort instructifs, et dont le manuscrit existe  la secrtairerie
d'tat. M. de Caballero, racontant les discussions qu'il eut avec le
prince de la Paix sur le projet de dpart, rapporte tout ce qui se
passa en cette occasion, et fournit beaucoup de dtails infiniment
curieux. Il entendit notamment le prince de la Paix affirmer qu'il
venait de faire prparer  Cadix cinq frgates pour le transport de
la famille royale au del des mers.]

Le prince de la Paix, suivant son usage de passer une semaine auprs
de Leurs Majests, aprs en avoir pass une  Madrid, tait revenu le
dimanche 13 mars  Aranjuez. Aranjuez se compose d'une magnifique
rsidence royale, situe au bord du Tage, dcore suivant le style
italien, avec de superbes jardins qui rappellent un peu le got arabe.
Cette rsidence, quand on vient de Madrid, est  droite d'une grande
route, large comme l'avenue des Champs-lyses. Vis--vis le palais
cette route s'arrondit en une vaste place.  gauche se trouvent
plusieurs belles habitations qui appartenaient aux ministres,  des
grands seigneurs de la cour, et dont l'une notamment tait occupe par
le prince de la Paix. Une multitude de petites maisons servant aux
marchands et fournisseurs que la cour et sa nombreuse domesticit
attirent aprs elles, forment ce qu'on peut appeler le bourg
d'Aranjuez.

[En marge: Les prparatifs de dpart faits pour le 15 ou le 16 mars.]

 peine arriv, le prince de la Paix donna les ordres dfinitifs pour
le dpart, qui fut fix au mardi ou mercredi, 15 ou 16 mars. Le
majordome de la cour avait dj fait prparer les voitures royales.
Des relais taient chelonns sur la route d'Ocagna, qui est celle de
Sville. On avait prescrit  Madrid, aux gardes wallonnes et
espagnoles, aux gardes du corps qui n'taient pas de service, de se
tenir prts  partir pour Aranjuez.

[En marge: Vive altercation entre le prince de la Paix et M. de
Caballero au sujet du dpart, et divulgation des projets de la cour.]

Mais il fallait enfin, bien qu'on n'et tenu aucun compte de la
rsistance de certains ministres, leur annoncer la rsolution
dfinitive de la cour, et leur demander la signature de divers ordres.
Le prince de la Paix, aussitt son arrive  Aranjuez, avait fait
appeler plusieurs d'entre eux  la rsidence royale, principalement le
marquis de Caballero, qui s'tait fait attendre. Le prince de la Paix
impatient l'accueillit assez mal. Ce ministre, obstin dans sa
rsistance, refusa de concourir, soit de son consentement, soit de sa
signature, au dpart qui n'tait plus projet, mais rsolu.--Je vous
ordonne de signer, lui dit le prince dans un mouvement de colre.--Je
ne reois des ordres que du roi, rpondit M. de Caballero.--Une telle
opposition, de la part d'un homme qui ne se distinguait pas par
l'audace du caractre, aurait d prouver  quel point l'autorit du
favori tait dj branle. Les autres ministres tant survenus, une
vive altercation s'tablit entre eux. M. de Caballero, pouss au
dernier degr d'irritation, reprocha  M. de Cevallos sa lche
complaisance pour le prince de la Paix, et ne fut soutenu que par le
ministre de la marine. On se spara sans conclure, et  leur sortie du
palais, ces conseillers de la couronne, conservant sur leur visage et
dans leur langage l'agitation dont ils taient pleins, laissrent
entendre des paroles qui apprirent au public de quoi il s'agissait, de
quoi on tait menac.

[En marge: Les habitants d'Aranjuez, les paysans de la Manche, mls 
des gardes du corps, font autour du chteau une garde continuelle.]

De son ct le prince des Asturies, son oncle don Antonio, avaient
communiqu  leurs affids ce qui tait  leur connaissance, et
avaient en quelque sorte demand secours contre la violence qu'on leur
prparait. Les officiers dvous que le prince comptait dans les
gardes du corps, avaient parl  leur troupe, qui tait dispose 
enfreindre toutes les rgles de la subordination au premier mot qu'on
lui dirait. La domesticit, qui savait par les prparatifs mmes
qu'elle avait faits  quel point le voyage tait prochain, et qui se
dtachait avec regret du vieux sjour o elle tait habitue  vivre,
avait prvenu les habitants d'Aranjuez. Ceux-ci, dsols d'tre privs
de la prsence de la cour, taient rsolus  empcher son dpart, et
ils avaient, en bruitant dans les campagnes environnantes le projet
de fuite, attir les redoutables paysans de la Manche, trs-fchs
aussi de voir la cour les quitter et leur enlever l'avantage de la
nourrir. L'affluence  Aranjuez devenait extrme, et dj les visages
les plus sinistres et les plus tranges commenaient  y paratre. Un
personnage singulier, le comte de Montijo, perscut par la cour,
ayant, avec la naissance et la fortune d'un grand seigneur, l'art et
le got de remuer les masses populaires, tait au milieu de cette
foule, prt  lui donner le signal de l'insurrection. On voyait donc
des bourgeois d'Aranjuez, des paysans de la Manche, mls  des gardes
du corps, runis tous par l'anxit, l'intrt, la passion, faire
autour du chteau une garde continuelle.

Le lundi 14, lendemain de l'altercation entre M. Caballero et le
prince de la Paix, fut extrmement agit. Le mardi 15, le spectacle
des derniers prparatifs de la cour, les propos des ministres
dissidents, certaines paroles attribues au prince des Asturies, qui
demandait secours, disait-on, contre ceux qui voulaient l'emmener en
Andalousie, produisirent une telle motion qu'on s'attendait  chaque
instant  voir clater une insurrection populaire. C'en tait dj
l'aspect, c'en taient les cris: il n'y manquait plus que les actes et
la violence.

[En marge: Proclamation royale publie pour calmer l'motion
populaire.]

Le lendemain matin 16, jour de mercredi, les auteurs du projet de
voyage, voyant que le dpart allait devenir impossible si on ne
ramenait un moment de calme dans cette population agite, imaginrent
de publier une proclamation, par laquelle Charles IV promettrait de ne
pas quitter Aranjuez. Cette proclamation fut en effet immdiatement
rdige, lue et placarde dans les principales rues d'Aranjuez, et
envoye en toute hte  Madrid.--Mes chers sujets, disait-elle en
substance, ne vous alarmez ni sur l'arrive des troupes de mon
magnanime alli l'empereur des Franais, entres en Espagne pour
repousser un dbarquement de l'ennemi sur nos ctes, ni sur mes
prtendus projets de dpart. Non, il n'est pas vrai que je veuille
m'loigner de mon bien-aim peuple. Je veux rester, vivre parmi vous,
comptant sur votre dvouement, si j'en avais besoin contre un ennemi,
quel qu'il ft. Espagnols, calmez-vous donc, votre roi ne vous
quittera pas.--

[En marge: Calme momentan produit par la proclamation royale.]

Cette proclamation, inspirant aux esprits un peu de scurit, les
calma pour un instant. La multitude se porta devant la rsidence
royale, demanda ses souverains, qui parurent aux fentres du palais,
et les applaudit de toutes ses forces, en criant: Vive le roi! Meure
le prince de la Paix! meure le favori qui dshonore et trahit son
matre!--La journe du 16 s'acheva ainsi au milieu d'une sorte de
satisfaction, qui malheureusement devait tre passagre.

[En marge: Dpart pour Aranjuez des troupes de Madrid, avec une foule
de peuple.]

Le jour suivant, 17 mars, malgr les promesses royales, le voyage
semblait toujours rsolu. Les voitures restaient charges dans les
cours du palais. Les chevaux attendaient aux relais. Les troupes
formant la garnison de Madrid, et composes des gardes wallonnes et
espagnoles, de la compagnie des gardes du corps qui n'tait pas de
service, s'taient mises en route pour Aranjuez. Une partie du peuple
de la capitale, une foule de curieux les avaient suivies, et avaient
fait avec elles le trajet qui est de sept  huit lieues. Chemin
faisant, ce peuple poussait des cris contre la reine, contre le prince
de la Paix, et demandait aux officiers et soldats s'ils laisseraient
enlever leurs souverains par un indigne usurpateur, qui voulait les
emmener avec lui pour les tyranniser plus srement. Les troupes, ainsi
accompagnes, arrivrent vers la fin du jour  Aranjuez, et furent
loges chez l'habitant, ce qui n'tait pas un moyen de les ramener 
la subordination militaire. Une dernire circonstance avait achev de
convaincre la foule que les promesses royales n'taient qu'un leurre:
c'est que les demoiselles Tudo taient arrives elles-mmes 
Aranjuez, et allaient, disait-on, partir le soir mme pour
l'Andalousie. L'affluence autour du palais du roi et de celui du
prince de la Paix, situ de l'autre ct de la grande avenue, tait
plus considrable que les jours prcdents; car aux habitants effars
d'Aranjuez, aux paysans de la Manche, s'taient joints des soldats
sans armes qui une fois arrivs  leur logement taient venus se mler
 la foule, et des curieux sortis en grand nombre de Madrid. Les
gardes du corps, ceux du moins qui n'taient pas de service,
visiblement excits par les amis du prince des Asturies, s'taient
rpandus par bandes, faisant des patrouilles volontaires, tantt vers
les curies du roi, tantt vers la rsidence du prince de la Paix.

[En marge: Collision survenue autour du palais du prince de la Paix.]

[En marge: Le peuple se prcipite sur le palais du prince de la Paix,
et le ruine de fond en comble.]

Aux approches de minuit un incident singulier, survenu devant le
palais du prince de la Paix, devint l'tincelle qui dtermina
l'explosion. Une dame sortie de ce palais sous le bras d'un officier,
escorte par quelques hussards dont le prince faisait sa garde
habituelle, fut aperue par une bande de gardes du corps et de
curieux. Ils reconnurent ou crurent reconnatre mademoiselle Jospha
Tudo, qui, suivant eux, allait monter en voiture. On se pressa autour
d'elle. Les hussards du prince ayant voulu s'ouvrir un passage, un
coup de fusil fut tir on ne sait par qui. Il s'leva  l'instant mme
un tumulte effroyable. Les gardes du corps coururent  leurs
quartiers, sellrent leurs chevaux, et se rurent  coups de sabre sur
les hussards du prince qu'ils rencontrrent. Les gardes wallonnes et
espagnoles prirent aussi les armes, plutt pour se joindre  la
multitude que pour faire respecter l'autorit royale. Le peuple ne se
contenant plus s'assembla sous les fentres du palais, appela le roi 
grands cris, voulut le voir pour lui faire entendre l'expression de
ses voeux, en poussant avec fureur les cris de Vive le roi! meure le
prince de la Paix! Aprs l'avoir effray en le saluant de pareilles
acclamations, il se porta de l'autre ct d'Aranjuez, vers la demeure
du prince de la Paix, qu'il enveloppa de toutes parts. En forcer les
portes pour s'y prcipiter parut d'abord  ce peuple qui dbutait dans
la carrire des rvolutions, un attentat au-dessus de son audace. Il
s'arrta un instant, hsitant, mais plein d'impatience, et dvorant sa
proie des yeux avant de la saisir. Tout  coup un individu, messager,
dit-on, du chteau, se prsente  la porte du prince pour se la faire
ouvrir. On la lui refuse. Il insiste. Les gardiens de la maison,
croyant qu'on les attaque, songent  se dfendre. Un coup de fusil
part au milieu de cette agitation. Alors l'hsitation cesse. La foule
furieuse se rue sur les portes, les enfonce, pntre dans la demeure
somptueuse du favori, la ravage, jette par les fentres tableaux,
tentures, meubles magnifiques, dtruit et ne pille pas, plus furieuse
qu'avide, comme il arrive dans les mouvements de toute multitude,
passionne mais non avilie. On court d'appartement en appartement, on
cherche l'objet de la haine publique, on ne trouve que l'pouse
infortune du prince de la Paix. La populace, en Espagne, mme la plus
infime, avait fini par connatre toute la vie d'Emmanuel Godoy. Elle
savait combien il avait de femmes, quelle il aimait, quelle il
n'aimait pas. Elle savait les malheurs de cette auguste princesse de
Bourbon, tristement unie  un soldat aux gardes, pour donner  ce
soldat le lustre royal qui lui manquait. La foule, en l'apercevant,
tombe  ses pieds, la conduit avec respect hors de cette maison
envahie, la place dans une voiture, et la trane en triomphe jusqu'au
palais du souverain, en s'criant: Voil l'innocente.--Aprs l'avoir
ainsi replace dans la demeure des rois, d'o elle n'aurait jamais d
sortir, la foule, qui croyait n'en avoir pas fini avec le palais du
prince de la Paix, y revient, le cherche lui-mme dans les moindres
recoins de sa demeure, et, ne le rencontrant pas, se venge par une
affreuse dvastation. Toute la nuit se passe en recherches, en
ravages, et, le jour venu, le favori n'tant pas dcouvert, on suppose
qu'il a trouv ailleurs un asile.

[En marge: Effroi du roi et de la reine.]

On devine quels devaient tre en ce moment l'effroi de Charles IV et
le dsespoir de la reine. Le souvenir de la rvolution franaise les
avait toujours remplis de terreur. Cette rvolution qu'ils avaient
tant redoute, ils la voyaient enfin chez eux poussant les mmes cris,
commettant les mmes actes, quoique excite par d'autres sentiments.
Ils taient dsols, perdus, rsigns  tout ce qu'on voudrait d'eux.
Cette reine, justement odieuse, prouvait cependant un sentiment vrai,
qui sans la rendre intressante pouvait du moins excuser jusqu' un
certain point sa honteuse vie. Elle ne songeait, dans sa terreur, ni 
sa famille ni  elle-mme, mais au dominateur de son me, au
mprisable Godoy. Elle demandait  tout le monde ce qu'il tait
devenu, et envoyait partout de fidles domestiques pour qu'ils lui en
rapportassent des nouvelles.--O est Emmanuel, s'criait-elle, o
est-il?... et elle ne cachait pas les larmes que lui arrachait un
souci pareil. Le roi lui-mme, quand il cessait d'avoir peur,
demandait aussi ce qu'on avait fait du pauvre Emmanuel, qui lui
tait, disait-il, si attach. Quant au prince des Asturies, voyant son
ennemi abattu, la couronne prs de tomber de la tte de son pre sur
la sienne, et ignorant qu'elle tomberait bientt  terre, pour tre
ramasse  la pointe du sabre, il montrait une lche et perfide joie,
que sa mre apercevait, et qui lui attirait de sa part les plus
violents reproches.

[En marge: Le roi enlve  Emmanuel Godoy tous ses grades et
dignits.]

Les ministres et quelques seigneurs dvous tant accourus, on
conseilla tumultueusement au roi de retirer tous ses grades et emplois
au prince de la Paix, comme unique moyen de rtablir le calme, et de
sauver la vie du prince lui-mme. Le roi parce qu'il tait prt 
tout, la reine parce qu'elle tenait plus  sauver la vie que le
pouvoir de son amant, y consentirent  l'instant mme, et un dcret
parut ds le matin du 18 mars, annonant que le roi retirait  Don
Emmanuel Godoy ses charges de grand-amiral et de gnralissime, et
l'autorisait  se rendre dans le lieu qu'il lui plairait de choisir
pour sa retraite.

[En marge: Joie dlirante  la nouvelle de la chute du favori.]

Ainsi finit ce dplorable favori, dont l'trange destine tait, au
milieu de notre temps, un dernier vestige des vices des anciennes
cours, en contraste avec les moeurs du sicle; car, mme dans les
cours absolues, on en tait venu  respecter l'opinion publique:
dplorable favori  d'autres titres encore que celui du scandale; car,
except l'effusion du sang, il avait attir sur l'Espagne tous les
maux  la fois, la honte, la dsorganisation, la ruine, et en dernier
lieu les soulvements populaires. En apprenant la dgradation
d'Emmanuel Godoy, le peuple qui encombrait Aranjuez, et qui se
composait de plusieurs peuples, venus non-seulement d'Aranjuez, mais
de Madrid, de Tolde, des campagnes de la Manche, se livra  une joie
furieuse, comme s'il avait d tre le lendemain le peuple le plus
heureux de la terre. Ce furent partout des chants, des danses, des
feux; on s'embrassait dans les rues en se flicitant de cette chute,
qui satisfaisait un sentiment plus vif encore que celui de l'intrt,
celui de la haine pour une fortune insolente qui avait offens toute
l'Espagne. La nouvelle, porte en deux ou trois heures  Madrid, y
produisit un vritable dlire.

Ds que ce mouvement populaire fut connu, l'ambassadeur de France, qui
tait dpourvu d'esprit, mais non de courage, accourut auprs du roi
pour le couvrir de son corps, s'il avait t en danger. Tout s'tant
termin par la chute du favori, dont il tait devenu l'ennemi  force
de s'intresser au prince des Asturies, il parut presque triomphant
avec ce dernier. Il dit  Charles IV que les troupes franaises dont
l'arrive tait prochaine (elles passaient en ce moment le Guadarrama
pour descendre sur Madrid) seraient  ses ordres contre tous ses
ennemis du dedans et du dehors, et qu'il croyait, en donnant cette
assurance, obir aux instructions de son auguste matre, qui ne
laisserait jamais invoquer son amiti en vain. Charles IV remercia M.
de Beauharnais, et lui tmoigna qu'il serait heureux  l'avenir de
traiter les affaires avec l'ambassadeur de France, et sans aucun
intermdiaire. Infortun roi! la destine ne lui rservait pas un si
lourd fardeau!

La journe du 18 fut calme. Cependant la multitude agite avait
besoin de nouvelles motions. Il lui fallait autre chose qu'un palais
 dtruire. Elle aurait voulu avoir pour le dchirer le corps d
Emmanuel Godoy. On le cherchait partout, et la reine tremblait 
chaque minute d'apprendre la dcouverte de son asile et sa mort. Tous
les ministres passrent la nuit au chteau auprs des deux souverains,
dont le sommeil ne vint pas un instant fermer les yeux.

Le 19 au matin l'agitation populaire, calme une premire fois par la
proclamation du 16, une seconde fois par la dposition du favori qui
avait t prononce le 18, tait remonte comme un flot qui s'abaisse
et s'lve tour  tour. Au palais les officiers des gardes, sentant
toute autorit sur leurs troupes leur chapper, avaient dclar qu'ils
taient dans l'impuissance de faire respecter l'autorit royale si
elle tait attaque. Le roi, la reine perdus avaient fait appeler
leur fils Ferdinand, pour le sommer de les protger de sa popularit,
et il venait de promettre ses bons offices avec la secrte joie d'un
vainqueur, et l'aisance d'un conspirateur assur des ressorts qu'il
doit faire jouer, lorsque tout  coup une rumeur nouvelle et violente
prouva qu'on avait raison de se dfier de la journe qui commenait.

[En marge: le prince de la Paix est dcouvert par le peuple, et tir
tout sanglant de ses mains par les gardes du corps.]

Le prince de la Paix, tant cherch, n'avait cependant pas quitt sa
demeure. Au moment o les portes de son palais avaient t forces, il
avait pris une poigne d'or, une paire de pistolets, puis s'tait
cach sous les toits, en se roulant lui-mme dans une natte, espce de
tapis de jonc dont on se sert en Espagne. Rest dans cette affreuse
position pendant toute la journe du 18, pendant la nuit du 18 au 19,
il n'y avait plus tenu le 19 au matin, et aprs trente-six heures de
ce supplice, vaincu par la soif, il tait sorti de son asile, et
s'tait trouv en prsence d'un soldat des gardes wallonnes qui tait
en faction. Offrant de l'or  cette sentinelle, et n'osant pas ajouter
 son offre la menace de se servir de ses pistolets, il ne russit
qu' se faire dnoncer, et fut livr  l'instant mme. Heureusement
pour lui le gros de la populace n'tait pas alors autour de son
palais. Quelques gardes du corps survenus  propos le placrent au
milieu de leurs chevaux, et s'acheminrent le plus vite qu'ils purent
vers le quartier qui leur servait de caserne. Il fallait traverser
tout Aranjuez, et en un clin d'oeil la populace avertie accourut. Le
prince marchait  pied, entre deux gardes  cheval, appuy sur le
pommeau de leur selle, et dfendu par eux contre les attaques de la
foule. D'autres gardes en avant, en arrire, faisaient leurs efforts
pour le protger, mais ne pouvaient empcher un peuple furieux de lui
porter, avec des pieux, des fourches, et toutes les armes ramasses 
la hte, des coups dangereux. Les pieds briss par le fer des chevaux,
la cuisse perce d'une large blessure, un oeil presque hors de la
tte, il arriva enfin  la caserne des gardes, o il fut jet tout
sanglant sur la paille des curies. Triste exemple de la faveur des
rois, quand la fureur populaire vient venger en un jour vingt ans
d'une toute-puissance immrite! Il n'y avait rien dans l'histoire de
plus lamentable que le spectacle que prsentait en ce moment ce garde
du corps, revenu, aprs avoir travers la couche royale et presque le
trne, dans la caserne, et sur la paille o il avait couch dans sa
jeunesse!

[En marge: Ferdinand accourt pour dissiper la foule qui voulait
gorger le prince de la Paix.]

Le roi et la reine, apprenant ce nouveau tumulte, appelrent encore
une fois Ferdinand, et le supplirent d'oublier ses injures pour aller
au secours de l'infortun Godoy. Il promit de le sauver, et courut en
effet au quartier des gardes du corps, qu'une populace effrne
menaait d'envahir, la dissipa en annonant que le coupable serait
jug par le conseil de Castille, et que justice serait faite de tous
ses crimes.  la voix de l'hritier de la couronne la foule se
dispersa. Ferdinand se transporta auprs de Godoy, qu'il trouva tout
en sang, et auquel il dit avec une feinte gnrosit qu'il lui
pardonnait tous les maux qu'il en avait reus, et lui faisait grce.
La vue d'un ennemi abhorr rendit au prince de la Paix la prsence
d'esprit, qu'il n'avait pas eue un seul instant depuis le commencement
de la catastrophe. Es-tu dj roi, dit-il  Ferdinand, pour faire
grce?--Non, rpliqua le prince, je ne le suis pas, mais je le serai
bientt.--

Le prince retourna au palais pour tranquilliser ses augustes parents,
rests dans un tat de trouble difficile  dcrire, et prts pour se
sauver, eux et leur cher Emmanuel,  tous les sacrifices possibles,
mme celui du trne. Que veut-on de nous, s'criaient-ils, pour
pargner notre malheureux ami? Sa dposition? Nous l'avons prononce.
Sa mise en jugement? Nous allons la prononcer. Veut-on la couronne?
Nous la dposerons aussi.--Une sorte d'garement d'esprit s'tait
empar du roi, de la reine; ils ne savaient ce qu'ils disaient, et
s'adressaient  tout le monde, pour demander soit un appui, soit un
conseil. On imagina, pour les rassurer sur la vie du prince de la
Paix, d'envoyer celui-ci bien escort  Grenade, en se servant des
relais dont la route tait pourvue. Une voiture attele de six mules
fut aussitt amene devant la caserne des gardes du corps, afin de l'y
placer, et de le faire sortir de ce dangereux sjour d'Aranjuez. Mais
 peine ces prparatifs furent-ils aperus, que la populace, devinant
 quel usage ils taient destins, se prcipita sur la voiture, la
brisa, et se montra dcide  empcher tout dpart.

[En marge: Le roi et la reine troubls donnent leur abdication.]

Ce nouvel incident acheva de troubler la tte de l'infortun Charles
IV et de sa femme. Ils crurent l'un et l'autre que c'tait la
rvolution franaise qui recommenait en Espagne; qu'on en voulait,
non-seulement au prince de la Paix, mais  eux-mmes; que dposer le
sceptre entre les mains de Ferdinand serait peut-tre un moyen de
conjurer cet orage naissant, de sauver leur vie et celle de leur
malheureux ami. Ils le dirent  tous ceux qui les entouraient,  MM.
de Caballero, de Cevallos, au duc de Castel-Franco, chef des troupes
runies dans la rsidence royale,  diverses personnes de la cour
enfin; et quand ils faisaient cette proposition, tous les assistants
leur tmoignaient, par un silence triste et approbateur, que ce serait
l certainement la solution la plus simple, la plus sre, la plus
applaudie, la plus capable de terminer ds sa naissance une rvolution
aussi effrayante  ses dbuts que celle qui avait fait tomber la tte
de Louis XVI. Aprs quelques instants de ces vagues pourparlers, de
cette consultation de gens perdus, Charles IV dit qu'il voulait
abdiquer; son ambitieuse femme lui rpondit qu'il avait raison, et,
sans qu'il se prsentt un seul contradicteur, leurs ministres
s'offrirent pour rdiger l'acte d'abdication.

[En marge: Acte d'abdication de Charles IV.]

Cet acte fut rdig  l'instant mme, et publi immdiatement au
milieu d'une joie sans gale. Charles IV y dclarait que, fatigu des
soucis du trne, courb sous le poids de l'ge et des infirmits, il
rsignait  son fils Ferdinand la couronne qu'il avait porte vingt
annes.

[En marge: Redoublement de joie  Aranjuez et  Madrid.]

La nouvelle de cette abdication causa dans Aranjuez une sorte
d'ivresse. Le peuple vint en foule saluer le jeune roi que depuis si
long-temps appelaient tous ses voeux, et le combla de mille
bndictions. La cour, devanant le peuple, avait abandonn les vieux
souverains, comme on abandonne leurs cadavres quand ils sont morts.
Ils furent laisss seuls, un peu rassurs, mais tout abattus de leur
chute, et on courut autour de Ferdinand pour bien exprimer  ce
nouveau matre que c'tait lui, lui seul, qu'on avait dans le coeur
depuis des annes en baissant la tte devant sa mre et le favori.
Ferdinand, que la nature avait fait pour la dissimulation, et que les
malheurs de sa jeunesse avaient encore perfectionn dans cet art
odieux, parut content de tout le monde, et l'tait assez de la fortune
pour le paratre des hommes. Il conserva provisoirement les ministres
de son pre, ne pouvant en changer  l'instant mme, et, pour premire
commission, leur donna l'ordre de faire venir le duc de l'Infantado,
exil  soixante lieues de Madrid, et le chanoine Escoquiz, enferm
au couvent du Tardon. Il nomma tout de suite le duc de l'Infantado
capitaine de ses gardes et prsident du conseil de Castille. Ainsi une
faveur expulse, une autre faveur naissait, mais celle-ci devant durer
quelques jours  peine, car le redoutable Napolon approchait. Ses
troupes descendaient en ce moment des hauteurs de Somosierra sur
Buitrago, et n'taient plus qu' une forte marche de Madrid. Les
ministres temporaires de Ferdinand lui conseillrent de commencer son
rgne par une dmarche auprs de l'empereur des Franais. Le duc del
Parque fut envoy  Murat, pour s'entendre avec ce prince sur l'entre
des Franais  Madrid. Les ducs de Medina-Celi et de Frias, le comte
de Fernand-Nuez furent envoys  Napolon, qu'on supposait sur la
route d'Espagne, pour lui jurer amiti, et lui renouveler la demande
d'une princesse franaise. Cela fait  la fin mme de cette premire
journe, Ferdinand s'endormit en se croyant roi. Il devait l'tre,
mais aprs une longue captivit et une guerre effroyable.

Ainsi tombrent les derniers Bourbons, pour reparatre bien ou mal,
glorieusement ou tristement, quelques annes plus tard; ils tombrent
 Aranjuez, comme  Paris, comme  Naples, sous la rvolution
franaise, qui les poussait devant elle, semblable aux furies
vengeresses poursuivant des coupables.  Paris cette rvolution avait
abattu la tte d'un Bourbon.  Naples elle en avait jet un  la mer,
et l'avait rduit  se rfugier en Sicile.  Aranjuez elle rduisait
le dernier  abdiquer, pour sauver la vie d'un ignoble favori, et se
servait non d'un peuple pris de la libert, mais d'un peuple pris
encore de la royaut, diverse ainsi dans ses manires d'agir comme les
lieux o elle pntrait, mais toujours terrible et rgnratrice,
quoique heureusement moins cruelle, car dj elle dtrnait et ne
tuait plus les rois.

FIN DU LIVRE VINGT-NEUVIME.




LIVRE TRENTIME.

BAYONNE.

     Dsordres  Madrid  la nouvelle des vnements d'Aranjuez. --
     Murat hte son arrive. -- En approchant de Madrid, il reoit un
     message de la reine d'trurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon.
     -- Celui-ci trouve la famille royale dsole, et pleine du regret
     d'avoir abdiqu. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggre 
     Charles IV l'ide de protester contre une abdication qui n'a pas
     t libre, et diffre de reconnatre Ferdinand VII. -- Entre des
     Franais dans Madrid le 23 mars. -- Protestation secrte de
     Charles IV. -- Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour
     prendre possession de la couronne. -- Dplaisir de Murat de voir
     entrer Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille  Ferdinand
     VII d'aller  la rencontre de l'empereur des Franais. -- Effet
     des nouvelles d'Espagne sur les rsolutions de Napolon. --
     Nouveau parti qu'il adopte en apprenant la rvolution d'Aranjuez.
     -- Il conoit  Paris le mme plan que Murat  Madrid, celui de
     ne pas reconnatre Ferdinand VII, et de se faire cder la
     couronne par Charles IV. -- Mission du gnral Savary  Madrid.
     -- Retour de M. de Tournon  Paris. -- Doute momentan qui
     s'lve dans l'esprit de Napolon. -- Singulire dpche du 29,
     qui contredit tout ce qu'il avait pens et voulu. -- Les
     nouvelles de Madrid, arrives le 30, ramnent Napolon  ses
     premiers projets. -- Il approuve la conduite de Murat, et l'envoi
      Bayonne de toute la famille d'Espagne. -- Il se met en route
     pour Bordeaux. -- Murat, approuv par Napolon, travaille avec le
     gnral Savary  l'excution du plan convenu. -- Ferdinand VII,
     aprs avoir runi  Madrid ses confidents intimes, le duc de
     l'Infantado et le chanoine Escoquiz, dlibre sur la conduite 
     tenir envers les Franais. -- Motifs qui l'engagent  partir pour
     aller  la rencontre de Napolon. -- Une entrevue avec le gnral
     Savary achve de l'y dcider. -- Il rsout son dpart, et laisse
      Madrid une rgence prside par son oncle, don Antonio, pour le
     reprsenter. -- Sentiments des Espagnols en le voyant partir. --
     Les vieux souverains, en apprenant qu'il va au-devant de
     Napolon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en personne leur
     propre cause. -- Joie et folles esprances de Murat en voyant les
     princes espagnols se livrer eux-mmes. -- Esprit du peuple
     espagnol. -- Ce qu'il prouve pour nos troupes. -- Conduite et
     attitude de Murat  Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid
      Burgos, de Burgos  Vittoria. -- Son sjour  Vittoria. -- Ses
     motifs pour s'arrter dans cette ville. -- Savary le quitte pour
     aller demander de nouvelles instructions  Napolon. --
     tablissement de Napolon  Bayonne. -- Lettre qu'il crit 
     Ferdinand VII et ordres qu'il donne  son sujet. -- Ferdinand VII
     se dcide enfin  venir  Bayonne. -- Son arrive en cette ville.
     -- Accueil que lui fait Napolon. -- Premire ouverture sur ce
     qu'on dsire de lui. -- Napolon lui dclare sans dtour
     l'intention de s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre
     en ddommagement la couronne d'trurie. -- Rsistance et
     illusions de Ferdinand VII. -- Napolon, pour tout terminer,
     attend l'arrive de Charles IV, qui a demand  venir  Bayonne.
     -- Dpart des vieux souverains. -- Dlivrance du prince de la
     Paix. -- Runion  Bayonne de tous les princes de la maison
     d'Espagne. -- Accueil que Napolon fait  Charles IV. -- Il le
     traite en roi. -- Ferdinand ramen  la situation de prince des
     Asturies. -- Accord de Napolon avec Charles IV pour assurer 
     celui-ci une riche retraite en France, moyennant l'abandon de la
     couronne d'Espagne. -- Rsistance de Ferdinand VII. -- Napolon
     est prt  en finir par un acte de toute-puissance, lorsque les
     vnements de Madrid fournissent le dnoment dsir. --
     Insurrection de Madrid dans la journe du 2 mai. -- nergique
     rpression ordonne par Murat. -- Contre-coup  Bayonne. --
     motion de Charles IV en apprenant la journe du 2 mai. -- Scne
     violente entre le pre, la mre et le fils. -- Terreur et
     rsignation de Ferdinand VII. -- Trait pour la cession de la
     couronne d'Espagne  Napolon. -- Dpart de Charles IV pour
     Compigne, et de Ferdinand VII pour Valenay. -- Napolon destine
     la couronne d'Espagne  Joseph, et celle de Naples  Murat. --
     Douleur et dpit de Murat en apprenant les rsolutions de
     Napolon. -- Il n'en travaille pas moins  obtenir des autorits
     espagnoles l'expression d'un voeu en faveur de Joseph. --
     Dclaration quivoque de la junte et du conseil de Castille,
     exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. -- Mcontentement de
     Napolon contre Murat. -- En attendant d'avoir la rponse de
     Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie, Napolon
     essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre  l'gard
     de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. --
     Secours d'argent  l'Espagne. -- Distribution de l'arme de
     manire  dfendre les ctes, et  prvenir tout acte de
     rsistance. -- Vastes projets maritimes. -- Arrive de Joseph 
     Bayonne. -- Il est proclam roi d'Espagne. -- Junte convoque 
     Bayonne. -- Dlibration de cette junte. -- Constitution
     espagnole. -- Acceptation de cette constitution, et
     reconnaissance de Joseph par la junte. -- Conclusion des
     vnements de Bayonne, et dpart de Joseph pour Madrid, de
     Napolon pour Paris.


[En marge: Dsordres  Madrid  la suite de la rvolution d'Aranjuez.]

[En marge: Confiance des Espagnols  l'gard des Franais.]

La chute du prince de la Paix avait dj produit chez le peuple de
Madrid une sorte de joie froce. La nouvelle de l'abdication de
Charles IV, et de l'avnement de Ferdinand VII, y mit le comble. Il
n'y a pas pour la multitude de joie complte sans un ravage. On
savait le prince de la Paix arrt  Aranjuez; on courut se prcipiter
sur sa famille et sur les personnages qui jouissaient de sa confiance.
On dvasta leurs maisons, on poursuivit leurs personnes, dont aucune
heureusement ne tomba au pouvoir de la multitude, grce au courage de
M. de Beauharnais. Celui-ci, aprs l'abdication de Charles IV, revenu
immdiatement  Madrid, eut le temps de donner asile  la famille
Godoy. La mre, le frre d'Emmanuel, ses soeurs, maries aux plus
grands seigneurs d'Espagne, avaient pass une affreuse nuit, sous le
toit de leurs palais. M. de Beauharnais leur offrit un abri dans
l'htel de l'ambassade, o ils devaient tre protgs par la terreur
des armes franaises, car Murat n'tait plus en ce moment qu' une
marche de Madrid. Le sac, l'incendie durrent toute la journe du 20,
qui tait un dimanche, et ne furent empchs par aucune force
publique. Il y avait  Madrid deux rgiments suisses (les rgiments de
Preux et de Reding); mais ces soldats trangers, plus mal placs que
d'autres au milieu des agitations populaires, n'osrent pas se
montrer, et ne firent rien pour arrter le dsordre. Une espce de
fatigue, le concours de quelques bourgeois arms spontanment, une
proclamation de Ferdinand, qui ne voulait pas dshonorer son nouveau
rgne par d'odieux excs, mirent fin  ces abominables ravages.
D'ailleurs Madrid tait tout entier  la joie de voir finir un rgne
dtest, et commencer un rgne ardemment dsir. C'est  peine si dans
les mes satisfaites il restait quelque place  l'inquitude en
apprenant que les Franais s'approchaient de la capitale. Aprs avoir
espr qu'ils renverseraient le favori, le peuple espagnol se flattait
maintenant de l'ide qu'ils allaient reconnatre Ferdinand VII; et en
tout cas, ce peuple, enorgueilli de ce qu'il venait de faire, tout
fier d'avoir  lui seul vaincu le redoutable favori, avait pris en
lui-mme une immense confiance, et semblait ne plus craindre personne.
Au surplus, dans sa nave joie, il ne croyait que ce qui lui plaisait,
et les Franais n'taient  ses yeux que des auxiliaires, venus pour
inaugurer le rgne de Ferdinand VII. Avec une pareille disposition des
esprits, nos troupes taient assures d'tre bien reues.

[En marge: Arrive des troupes franaises aux portes de Madrid.]

Elles avaient dj en grande partie pass le Guadarrama. Les deux
premires divisions du corps du marchal Moncey taient le 20 entre
Cavanillas et Buitrago, la troisime  Somosierra. La premire
division du gnral Dupont tait le mme jour  Guadarrama, prte 
descendre sur l'Escurial; la seconde du mme corps  Sgovie, la
troisime  Valladolid. Murat pouvait donc entrer en vingt-quatre
heures dans Madrid, avec deux divisions du marchal Moncey, une du
gnral Dupont, toute sa cavalerie et la garde, c'est--dire avec
trente mille hommes. Or, il ne restait dans cette capitale que deux
rgiments suisses dconcerts, et un peuple sans armes. Murat n'avait
par consquent aucune rsistance  redouter.

[En marge: Douleur de Murat en apprenant les dsordres de Madrid.]

Les dsordres de la capitale l'avaient profondment afflig, et il
craignait qu'en Europe on n'accust les Franais d'avoir voulu
bouleverser l'Espagne, afin de s'en emparer plus facilement. Il ne
savait pas non plus si cette solution imprvue tait bien celle que
Napolon dsirait, et celle surtout qui pourrait amener plus srement
la vacance du trne d'Espagne. L'humanit, l'obissance, l'ambition
produisaient ainsi dans son me un pnible conflit. Dans cet tat, il
crivit  Napolon pour lui faire part de ce qu'il venait d'apprendre,
pour se plaindre de nouveau de n'avoir pas son secret, pour lui
exprimer la peine que lui causaient les vnements de Madrid, et lui
annoncer qu'il allait entrer immdiatement dans cette capitale, afin
de rprimer  tout prix les excs d'une populace barbare. En mme
temps il branla ses colonnes, et marcha en avant pour porter 
San-Agostino les troupes du marchal Moncey, et  l'Escurial celles du
gnral Dupont.

[En marge: Message secret de la reine d'trurie  Murat.]

Le lendemain 21, tant en personne  El-Molar, il reut un courrier
dguis qui lui portait une lettre de la reine d'trurie. Cette
princesse, qu'il avait connue en Italie, et avec laquelle il tait li
d'amiti, faisait appel  son coeur, au nom d'une famille auguste et
profondment malheureuse. Elle lui disait que ses vieux parents
taient menacs du plus grand danger, et que pour s'en garantir ils
avaient recours  sa gnreuse protection. Elle le suppliait de venir
lui-mme et secrtement  Aranjuez, pour tre tmoin de leur situation
dplorable, et convenir des moyens de les en tirer.

[En marge: Rponse de Murat  la reine d'trurie, et mission de M. de
Monthyon auprs des vieux souverains.]

Cette jeune femme perdue, peu verse dans la connaissance des
affaires, bien qu'elle et plus d'esprit que son mari dfunt,
imaginait qu'un gnral en chef, reprsentant Napolon, conduisant
une arme franaise  la porte de l'une des grandes capitales de
l'Europe, pourrait se drober nuitamment pour un jour ou deux  son
quartier-gnral, comme il l'avait fait peut-tre  Florence, en
pleine paix, plus occup alors de plaisirs que de guerre ou de
ngociations. Murat lui rpondit avec beaucoup de courtoisie qu'il
tait trs-sensible aux malheurs de la famille royale d'Espagne, mais
qu'il lui tait impossible de quitter son quartier-gnral, o le
retenaient des devoirs imprieux, et qu'il lui envoyait  sa place
l'un de ses officiers, M. de Monthyon, homme sr, auquel elle pourrait
dire tout ce qu'elle lui aurait confi  lui-mme[35].

[Note 35: Je ne suppose rien ici. J'cris d'aprs les pices
originales dposes au Louvre, dont quelques-unes furent publies dans
le _Moniteur_, mais en trs-petite partie, et aprs de notables
altrations. La correspondance de Murat avec Napolon, la plus
importante, la plus instructive de toutes celles qui sont relatives
aux affaires d'Espagne, n'a jamais t publie. Quelques fragments de
celle de M. de Monthyon ont t insrs au _Moniteur_, mais fort
altrs. C'est d'aprs des originaux autographes et exacts que je fais
ce rcit.]

[En marge: tat de dsolation dans lequel M. de Monthyon trouve les
vieux souverains.]

M. de Monthyon partit d'El-Molar le 21, arriva le 22  Aranjuez, et
trouva la famille des vieux souverains dsole. Dans un accs
d'effroi, Charles IV et son pouse avaient t amens  se dpouiller
de l'autorit suprme. La reine, principal auteur des dterminations
de cette cour, avait t conduite  cette abdication par le dsir de
sauver la vie du prince de la Paix, et de se soustraire elle-mme et
son poux  des prils qu'elle s'tait exagrs. Mais le premier
moment pass, le silence et l'abandon succdant au tumulte populaire,
de nouveaux dangers menaant le prince de la Paix, dont le procs
avait t ordonn par Ferdinand VII, elle tait saisie de la double
douleur de se voir dchue, et de ne pas savoir en sret l'objet de
ses criminelles affections. Et comme les mouvements de son me se
reproduisaient  l'instant dans l'me de son faible poux, elle
l'avait rempli des mmes regrets et du mme chagrin. Par surcrot de
malheur, on venait de leur signifier au nom de Ferdinand VII qu'il
fallait se rendre  Badajoz, au fond de l'Estramadure, loin de la
protection des Franais, pour y vivre dans l'isolement, la misre
peut-tre, tandis qu'un fils dtest rgnerait, se vengerait,
immolerait probablement le malheureux Godoy! En face d'une telle
perspective, la dchance tait devenue plus cruelle. La jeune reine
d'trurie, que cet exil dsolait en proportion de son ge, ajoutait 
toutes les douleurs de cette royale famille son propre dsespoir. Lie
avec Murat, apportant le secours de ses relations avec lui, elle avait
t charge d'invoquer la protection de l'arme franaise.

[En marge: Instances et prires des vieux souverains pour qu'on vienne
 leur secours.]

Telle tait la situation dans laquelle M. de Monthyon trouva cette
famille infortune. Il fut entour, assailli des prires et des
instances les plus vives, par le vieux roi, la vieille reine, la jeune
reine d'trurie. On lui raconta les angoisses des dernires journes,
les violences qu'on avait subies, celles qu'on allait peut-tre subir
encore, les injonctions qu'on avait reues de partir pour Badajoz, et
surtout les prils qui menaaient Emmanuel Godoy. On parla de celui-ci
beaucoup plus que de la famille royale elle-mme; on demanda pour lui,
 mains jointes, la protection de la France, en offrant de s'en
rapporter  la dcision de Murat relativement  tout ce qui tait
arriv, de le faire l'arbitre des destines de l'Espagne, de se
soumettre enfin  tout ce qu'il ordonnerait.

[En marge: Murat, en apprenant les regrets exprims par Charles IV,
imagine de le faire protester contre son abdication, et de refuser de
reconnatre Ferdinand VII.]

M. de Monthyon repartit  l'instant afin de rejoindre Murat, qui s'tait
rapproch de Madrid, dans la journe du 22, pour y entrer le 23, jour
presque indiqu d'avance dans les instructions de Napolon. Il lui fit
part de ce qu'il avait vu et entendu dans son entretien avec les vieux
souverains, de leurs regrets amers, et de leur dsir d'en appeler 
Napolon des derniers vnements d'Espagne. Murat en coutant ce rcit
fut saisi d'une sorte d'illumination subite. Il n'avait pas le secret de
la politique dont il tait l'instrument, mais il avait quelquefois
suppos que Napolon voulait en effrayant Charles IV le porter 
s'enfuir, et se procurer la couronne d'Espagne comme celle du Portugal,
par le dlaissement des possesseurs. Ce plan se trouvant djou par la
rvolution d'Aranjuez, Murat crut qu'il fallait en faire sortir un tout
nouveau des circonstances elles-mmes. En consquence il eut l'ide de
convertir en une protestation formelle contre l'abdication du 19 les
regrets que les vieux souverains manifestaient de leur dchance, et,
aprs avoir obtenu la rdaction, la signature, la remise en ses mains de
cette protestation, de refuser la reconnaissance de Ferdinand VII; ce
qui se pouvait trs-naturellement, car il tait impossible que Ferdinand
VII, aprs une telle manire d'arriver au trne, fut reconnu avant qu'on
en et rfr  l'autorit de Napolon. Le rsultat de cette combinaison
allait tre de laisser l'Espagne sans souverain; car le vieux roi,
dchu par le fait, ne reprendrait pas le trne en protestant, et la
royaut de Ferdinand VII, grce  cette protestation, resterait en
suspens. Entre un roi qui n'tait plus roi, qui ne pouvait plus l'tre,
et un roi qui ne l'tait pas encore, qui ne le serait jamais si on ne
voulait pas qu'il le ft, l'Espagne allait se trouver sans autre matre
que le gnral commandant l'arme franaise. La fortune rendait ainsi le
moyen qu'elle avait enlev en empchant le dpart de Charles IV.

[En marge: M. de Monthyon retourne auprs des vieux souverains pour
les amener  consigner leurs regrets dans une protestation formelle.]

L'esprit de Murat, aiguis par l'ambition, venait d'inventer tout ce
que le gnie de Napolon, dans son astuce la plus profonde, imagina
quelques jours plus tard,  la nouvelle des derniers vnements. Sans
perdre un moment, et avec toute la vivacit de ses dsirs, Murat fit
repartir M. de Monthyon pour Aranjuez, lui donnant l'ordre de revoir
sur-le-champ la famille royale, et de lui proposer, puisqu'elle
dclarait avoir t contrainte, de protester contre l'abdication du
19, de protester secrtement si elle n'osait le faire publiquement, de
renfermer cette protestation dans une lettre  l'Empereur, qui ne
pouvait manquer d'arriver sous peu de jours en Espagne, et qui serait
ainsi constitu l'arbitre de l'usurpation odieuse commise par le fils
au dtriment du pre. Murat promettait de gagner auprs de Napolon la
cause des vieux souverains, et en attendant de protger non-seulement
eux, mais le malheureux Godoy, devenu le prisonnier de Ferdinand VII.

[En marge: Rsultat de la mission du duc del Parque, envoy par
Ferdinand VII  Murat.]

M. de Monthyon repartit pour Aranjuez, et Murat se hta d'crire 
l'Empereur pour l'informer de ce qui s'tait pass, et lui mander la
combinaison qu'il avait imagine. Parvenu le 22 au soir  Chamartin,
sur les hauteurs mmes qui dominent Madrid, il s'apprta  y faire son
entre le lendemain. Il venait de recevoir l'envoy de Ferdinand VII,
le duc del Parque, charg de le complimenter au nom du nouveau roi
d'Espagne, de lui offrir l'entre dans Madrid, des vivres, des
logements pour l'arme, et l'assurance des intentions amicales de la
jeune cour envers la France. Murat fit au duc del Parque un accueil
gracieux, o perait cependant un peu de cette prsomption qui lui
tait propre, et, en acceptant les assurances qu'il avait mission de
lui apporter, lui exprima assez clairement que l'Empereur seul pouvait
reconnatre Ferdinand VII, et lgaliser au nom du droit des gens la
rvolution d'Aranjuez. Il lui dclara qu'il ne pouvait, quant  lui,
en attendant la dcision impriale, voir dans le nouveau gouvernement
qu'un gouvernement de fait, et donner  Ferdinand VII d'autre titre
que celui de prince des Asturies. Ce genre de relations fut accept,
puisque le lieutenant de Napolon n'en admettait pas d'autre, et tout
fut dispos pour l'entre des Franais dans Madrid le lendemain 23
mars 1808.

Les meneurs de la nouvelle cour, quoique trs-peu sages, avaient senti
nanmoins la ncessit de prvenir une collision avec les Franais;
car leur royaut, sortie d'une rvolution de palais, aurait pu tre
enleve par un rgiment de cavalerie. En consquence ils avaient fort
recommand  Madrid de bien accueillir les troupes franaises, et,
pour tre assurs qu'il en serait ainsi, ils avaient fait afficher 
tous les coins de la capitale une proclamation, dans laquelle
Ferdinand VII en appelait aux sentiments de bienveillance qui devaient
animer l'une  l'gard de l'autre deux nations anciennement allies.
Les Espagnols comprenant cette politique aussi bien que leur jeune
roi, et entrans de plus par la curiosit, taient donc parfaitement
disposs  courir au-devant de Murat, et  lui prodiguer leurs
acclamations.

[En marge: Entre des Franais  Madrid le 23 mars 1808.]

Le 23 au matin, Murat runit sur les hauteurs situes en arrire de
Madrid, lesquelles ne sont que les dernires pentes du Guadarrama, une
partie de son arme, qui consistait en ce moment dans les deux
premires divisions du marchal Moncey, dans la cavalerie de tous les
corps, et dans les dtachements de la garde impriale envoys de Paris
pour former l'escorte de Napolon. Il fit son entre au milieu du
jour,  la tte d'un brillant tat-major, et charma tous les Espagnols
par sa bonne mine, et son sourire confiant et gracieux. La garde
impriale frappa singulirement les Espagnols; les cuirassiers, par
leur grande taille, leur armure et leur discipline, ne les frapprent
pas moins. Mais l'infanterie du marchal Moncey, compose en majeure
partie d'enfants mal vtus et harasss de fatigue, inspira plus de
commisration que de crainte; ce qui tait fcheux chez un peuple dont
il fallait toucher les sens plutt que la raison. Toutefois l'ensemble
de ce spectacle militaire produisit un certain effet sur l'imagination
des Espagnols. Ils applaudirent beaucoup les Franais et leurs chefs.

Par une ngligence involontaire, bien plus que par un dfaut d'gards
qui n'tait dans l'intention de personne, on avait omis de prparer
le logement du gnral en chef de l'arme franaise. Murat descendit
aux portes de Madrid dans le palais abandonn du Buen-Retiro, et
s'arrta dans l'appartement qu'avaient habit les demoiselles Tudo
avant leur dpart. Il fut bless de ce manque de soins. Mais on lui
offrit immdiatement l'ancienne demeure du prince de la Paix, situe
prs du magnifique palais que la royaut espagnole occupe  Madrid.
Les autorits civiles et militaires, le clerg, le corps diplomatique,
vinrent le visiter. Il les reut avec grce et hauteur, et presque en
souverain, quoiqu'il n'et d'autre titre que celui de gnral en chef
de l'arme franaise.

[En marge: Murat empche la translation  Madrid du prince de la Paix,
qu'on allait y conduire pour commencer son procs.]

Tandis qu'il entrait dans Madrid, on lui apprit qu'on allait y amener
prisonnier, charg de chanes, sous la conduite des gardes du corps,
le malheureux Godoy, dont on voulait avoir le plaisir de commencer le
procs tout de suite. Murat, par gnrosit et par calcul, pour
mnager l'ancienne cour, appele  devenir l'instrument des nouvelles
combinaisons, tait rsolu  ne pas tolrer un acte de cruaut envers
le favori dchu. Craignant que la prsence de ce personnage, objet de
toutes les haines de la multitude, ne provoqut un tumulte populaire,
surtout au moment de l'entre des troupes franaises, il envoya un de
ses officiers, avec l'ordre pur et simple d'ajourner la translation du
prisonnier, et de le retenir dans un village voisin de Madrid. Cet
ordre trouva et fixa le prince de la Paix au village de Pinto, o il
fut dtenu quelques jours. Murat dirigea sur-le-champ un dtachement
de cavalerie sur Aranjuez, pour y protger les vieux souverains,
s'opposer  ce qu'on les achemint vers Badajoz, et leur rendre le
courage de suivre ses conseils, en leur rendant la scurit. Il
annona en mme temps que ni lui ni son matre ne souffriraient les
rigueurs qu'on prparait contre Emmanuel Godoy.

[En marge: Les vieux souverains accueillent avec empressement l'ide
de protester contre leur abdication.]

M. de Monthyon avait trouv la famille des vieux souverains encore
plus dsole qu' son premier voyage, encore plus alarme du sort du
prince de la Paix, encore plus navre de l'abandon dans lequel on la
laissait, encore plus irrite du triomphe de Ferdinand VII, et bien
plus dispose par consquent  se jeter dans les bras de la France.
L'ide d'une protestation propre  leur faire recouvrer le pouvoir ou
 les venger, conforme d'ailleurs  la vrit des faits, ne pouvait
qu'tre accueillie avec transport. Elle le fut, et tout aussitt
Charles IV se montra prt  la signer. Mais la rdaction propose par
Murat n'tait pas exactement celle qui convenait aux vieux souverains,
bien qu'ils fussent peu difficiles et mauvais juges en fait de
convenances de langage. Ils craignaient qu'une telle dmarche, si elle
venait  tre connue, ne compromt leur vie et celle du favori, et ils
demandrent quelques heures pour rflchir  la forme qui semblerait
la meilleure, s'engageant du reste  se conduire en tout comme on le
voudrait, et  dater la protestation du jour qui ferait le mieux
ressortir la spontanit de leur recours  la justice de Napolon. M.
de Monthyon fut renvoy  Murat avec toutes ces assurances, et un
nouvel appel  la protection de l'arme franaise.

[En marge: Murat songe  faire concourir Ferdinand VII  ses projets.]

Murat, certain de disposer des vieux souverains comme il l'entendrait
pour le succs de la combinaison dont il tait l'auteur, rsolut
d'agir galement sur Ferdinand VII, pour l'engager  ne pas prendre
encore la couronne,  faire acte de roi le plus tard qu'il pourrait,
et surtout  diffrer son entre solennelle dans Madrid. Murat pensait
que moins Ferdinand VII serait roi, Charles IV ne l'tant plus, mieux
iraient les choses dans le sens de ses esprances. Il dsirait en
outre obtenir de Ferdinand VII une autre dtermination qui lui
semblait urgente. Le prince de la Paix, lorsqu'il tait question du
voyage en Andalousie, avait ordonn aux troupes espagnoles de repasser
la frontire du Portugal, pour rentrer, la division Taranco en
Castille-Vieille, la division Solano en Estramadure. Celle-ci, dj
revenue aux environs de Talavera, s'approchait de Madrid, et pouvait
occasionner une collision contraire aux vues de Murat, qui comprenait
trs-bien qu'il fallait mener par adresse et non par force les
affaires d'Espagne. Mais pour que l'ordre de rtrograder ft donn aux
troupes espagnoles, il fallait recourir  Ferdinand lui-mme.

[En marge: M. de Beauharnais charg de se rendre auprs de Ferdinand
VII pour l'amener aux vues de Murat.]

Murat manda auprs de lui M. de Beauharnais, dont il se dfiait fort,
parce qu'il le savait attach  Ferdinand VII, et auquel il supposait
plus de finesse que cet honnte et maladroit ambassadeur n'tait
capable d'en mettre dans une trame politique. Il lui persuada de se
rendre sur-le-champ  Aranjuez, et d'user de son ascendant sur
Ferdinand VII pour lui arracher les rsolutions que rclamait la
circonstance. Afin de dcider M. de Beauharnais, Murat commena par
l'effrayer sur la fausse manire dont il avait entendu les intentions
de Napolon, en contribuant  empcher le voyage d'Andalousie (ce qu'
tort ou  raison l'on imputait en effet  M. de Beauharnais). Murat,
pour l'inquiter davantage, lui affirma, ce qu'il ne savait pas, que
Napolon aurait voulu le renouvellement de la scne de Lisbonne; puis
il lui suggra, comme un moyen certain de rparer sa faute, l'ide de
se transporter immdiatement  Aranjuez pour obtenir de Ferdinand VII
qu'il ft rtrograder les troupes espagnoles, qu'il ne vnt pas 
Madrid, et qu'il laisst sa nouvelle royaut en suspens, jusqu' la
dcision de Napolon. M. de Beauharnais, cdant  ces conseils, partit
 l'instant mme pour Aranjuez, afin de faire, sinon tout, au moins
une partie de ce que dsirait Murat.

[En marge: M. de Beauharnais obtient le renvoi des troupes espagnoles,
et encourage Ferdinand VII  se porter  la rencontre de Napolon.]

Arriv auprs de Ferdinand, il lui demanda d'abord avec son
opinitret ordinaire le renvoi des troupes espagnoles dans leurs
premires positions. Ferdinand n'avait pas encore  ct de lui ses
deux confidents principaux, le chanoine Escoquiz et le duc de
l'Infantado, exils trop loin de Madrid pour avoir eu le temps de
revenir. Il avait gard quelques-uns des ministres de son pre,
notamment MM. de Cevallos et de Caballero, et, aprs les avoir
consults, il fit envoyer au gnral Taranco et au marquis de Solano
l'ordre de rentrer en Portugal, ou du moins de s'arrter sur la
frontire de ce royaume, pour y attendre de nouvelles instructions.
Les troupes du marquis de Solano en particulier durent retourner, par
Tolde et Talavera,  Badajoz. Cette premire partie de sa commission
remplie, M. de Beauharnais, soit qu'il n'et pas compris l'intention
de Murat quant  la seconde, soit que l'ayant comprise il ne voulut
pas s'y conformer, s'attacha  persuader  Ferdinand qu'il fallait
acqurir  tout prix la bienveillance de Napolon, et pour cela courir
 sa rencontre, se jeter dans ses bras, en lui demandant son amiti,
sa protection, et une pouse; que plus tt il ferait une pareille
dmarche, plus tt il serait assur de rgner; que le mieux serait de
partir  l'instant mme d'Aranjuez pour un tel voyage; qu'il n'aurait
pas  faire beaucoup de chemin, car il trouverait Napolon en route;
qu'enfin il ne fallait venir  Madrid que pour le traverser, et se
transporter le plus promptement possible  Burgos ou  Vittoria.

C'tait de trs-bonne foi, et sans se douter qu'il contribuait de son
ct, comme Murat du sien,  l'invention de l'intrigue  laquelle
Ferdinand succomberait bientt, que M. de Beauharnais donnait un
semblable conseil. Ferdinand VII ne le repoussa point, mais il remit
sa dcision  l'arrive des deux confidents, sans lesquels il ne
voulait rien entreprendre de grave. Il adopta du conseil de M. de
Beauharnais ce qui lui convenait actuellement, c'tait de quitter
Aranjuez pour se rendre tout de suite  Madrid, et il annona son
entre solennelle dans la capitale pour le lendemain 24.

M. de Beauharnais, revenu  Madrid, raconta navement  Murat tout ce
qu'il avait dit et fait. Murat crut y voir un calcul perfide pour
amener Ferdinand  entrer immdiatement  Madrid, et  prendre un peu
plus tt possession de la couronne. Il le dnona sans perdre de
temps  l'Empereur, comme un secret complice de Ferdinand VII comme un
agent actif de la rvolution qui avait prcipit le vieux roi du
trne, comme un ambassadeur dangereux, qui favorisait la nouvelle
royaut, la seule qui ft  craindre. Ces reproches, dicts par
l'ombrageuse ambition de Murat, taient cependant injustes, ou du
moins fort exagrs. M. de Beauharnais s'tait ds l'origine
sincrement attach  Ferdinand VII, parce qu'il lui semblait le seul
personnage de la cour qui mritt quelque intrt; peut-tre cet
attachement tait-il devenu plus vif depuis qu'il s'agissait de lui
faire pouser une demoiselle de Beauharnais; mais il croyait en
conscience que s'unir fortement  Ferdinand VII tait pour la France
la meilleure des solutions; et, en poussant ce prince sur la route de
France, il voulait l'amener, non pas  Madrid, mais aux pieds de
Napolon, afin d'assurer le rsultat qu'il estimait le meilleur. Du
reste il n'tait ni assez actif ni assez habile pour avoir pris une
part quelconque  la dernire rvolution, o il n'avait figur qu'en
apportant au vieux roi,  l'instant du danger, le secours de sa
maladresse et de son courage.

[En marge: Entre de Ferdinand VII dans Madrid le 24 mars.]

Ceux qui dirigeaient les affaires de la nouvelle royaut avaient tout
dispos pour l'entre de Ferdinand VII dans Madrid. Bien qu'ils
ignorassent les desseins de Napolon, ils se disaient que la royaut
de Ferdinand, tant la plus jeune, la plus vigoureuse, devait tre la
moins agrable aux Franais, s'ils avaient quelque mauvaise intention
relativement  la couronne d'Espagne. Aussi regardaient-ils comme
urgent d'entrer dans Madrid, et de recevoir du peuple de cette
capitale des acclamations qui seraient une espce de conscration
nationale. Murat tant entr le 23, c'tait trop,  leur avis, que
d'tre sur lui en retard d'un jour. En consquence on fit annoncer la
translation de la jeune cour d'Aranjuez  Madrid pour le lendemain 24,
sans autre appareil que quelques gardes et l'enthousiasme populaire.

Le lendemain 24, en effet, parti d'Aranjuez de bonne heure, Ferdinand
descendit de voiture  l'une des portes de la ville, celle d'Atocha,
monta  cheval, entour des officiers de sa cour, traversa la belle
promenade du Prado, et pntra par la large rue d'Alcala dans
l'intrieur de Madrid, au milieu d'une foule immense, qui, aprs avoir
long-temps dsir la fin du dernier rgne et le commencement du
nouveau, voyait enfin ses esprances ralises, et cherchait en
quelque sorte  s'tourdir  force de cris sur les dangers qui
menaaient l'Espagne. Toute la population, ivre de joie, tait aux
fentres ou dans les rues. Les femmes jetaient des fleurs du haut des
maisons. Les hommes, se prcipitant au-devant du jeune roi, tendaient
leurs manteaux sous les pieds de son cheval. D'autres brandissant
leurs poignards juraient de mourir pour lui, car le danger se faisait
confusment sentir  ces mes ardentes. Ce prince, fourbe, haineux, si
peu digne d'tre aim, tait en ce moment entour d'autant d'amour que
Titus en obtint des Romains, et Henri IV des Franais. Il faisait les
dlices de l'Espagne, qui ne se doutait gure de son avenir,  lui et
 elle!

[En marge: Empressement du corps diplomatique pour Ferdinand VII, et
refus de Murat de le reconnatre.]

Ferdinand VII, parvenu au palais, y reut les autorits publiques.
Dans la journe le corps diplomatique vint lui rendre hommage, comme
au roi incontest, quoique non reconnu, de toutes les Espagnes. M. de
Beauharnais, retenu par Murat, n'y parut point; son absence alarma
beaucoup la nouvelle cour, et embarrassa les membres eux-mmes du
corps diplomatique, qui avaient cd  leurs secrets sentiments en
adhrant si vite  la royaut des Bourbons. Les ministres des cours
faibles et dpendantes s'excusrent. Le ministre de Russie s'excusa
aussi, mais moins humblement; il allgua les usages diplomatiques qui
sont invariables, et en vertu desquels on salue tout nouveau roi, sans
prjuger la question de sa reconnaissance dfinitive.

[En marge: Rapports de Murat  Napolon, et sa manire de prsenter
les vnements d'Espagne.]

Murat accueillit avec un mcontentement peu dissimul ces explications
d'une conduite qui lui avait dplu, parce que dj il regardait
Ferdinand comme un rival  la couronne d'Espagne; et quand on vint lui
proposer  lui-mme d'aller le visiter, il s'y refusa nettement, en
dclarant que pour lui Charles IV tait toujours roi d'Espagne, et
Ferdinand prince des Asturies, jusqu' ce que Napolon et prononc
sur ce grand et triste conflit. Le 24 au soir, comme nous l'avons dit,
il avait crit d'El-Molar  Napolon tout ce qui s'tait pass; il lui
avait communiqu son plan, consistant  faire protester Charles IV et
 ne pas reconnatre Ferdinand VII, pour que l'Espagne se trouvt
entre un roi qui ne l'tait plus et un prince qui ne l'tait pas
encore. Le 22, le 23, occup de sa marche et de son entre  Madrid,
il ne put pas crire. Le 24 il crivit ce qui avait eu lieu pendant
ces deux jours, et, continuant  tre inspir par les vnements, il
ajouta  son plan une nouvelle ide, celle que M. de Beauharnais lui
avait innocemment fournie, et dont on allait faire un usage perfide:
celle, disons-nous, d'envoyer Ferdinand au-devant de Napolon, pour
que celui-ci s'empart de sa personne, et en ft ensuite ce qu'il
voudrait. On n'aurait plus affaire alors qu' Charles IV, auquel il
serait ais d'arracher le sceptre, incapable qu'il tait de le tenir
dans ses dbiles mains, et l'Espagne elle-mme n'tant pas dispose 
l'y laisser.

[En marge: Napolon, en apprenant la rvolution d'Aranjuez, conoit 
Paris le mme plan que Murat avait conu  Madrid.]

Tandis que ces vnements se passaient en Espagne, Napolon les avait
successivement appris six ou sept jours aprs leur accomplissement,
car c'tait le temps qu'il fallait alors pour les communications entre
Madrid et Paris. C'est du 23 au 27 qu'il avait connu le soulvement
d'Aranjuez, puis le renversement du favori, et enfin l'abdication
force de Charles IV. Cette solution, la moins prvue de toutes,
quoiqu'elle ne ft pas la moins naturelle, le surprit sans le
dconcerter. Le dpart dsir de la famille rgnante, qui aurait rendu
vacant le trne d'Espagne, ne s'tant pas effectu, le premier plan
n'tait plus qu'une combinaison avorte. Cependant Napolon vit dans
ces vnements mmes un nouveau moyen d'arriver  son but, et ce moyen
se rencontra exactement avec celui que les circonstances avaient
suggr  Murat. Bien avant que les lettres dans lesquelles celui-ci
proposait ses ides fussent arrives  Paris, Napolon imagina de ne
pas reconnatre Ferdinand VII, dont la royaut jeune, dsire des
Espagnols, serait difficile  dtruire, et de considrer Charles IV
comme tant toujours roi, parce que sa royaut vieille, use, odieuse
aux Espagnols, serait facile  renverser. On pouvait d'ailleurs, sous
la forme d'un arbitrage entre le pre et le fils, donner gain de cause
au pre, qui bientt aprs ne manquerait pas de cder  Napolon la
couronne d'Espagne, dirig dans sa conduite par le prince de la Paix
et la reine, lesquels avant tout voudraient se venger de Ferdinand
VII. Si de plus, sous le prtexte de cet arbitrage, on russissait 
amener Ferdinand VII  la rencontre de Napolon, il deviendrait ds
lors ais de s'emparer de sa personne, et la difficult se trouverait
ainsi trs-simplifie, car on n'aurait plus devant soi que les vieux
souverains dtrns, instruments commodes dans la main qui pourrait
leur assurer le repos dont leurs vieux jours avaient besoin, et la
vengeance dont leur coeur ulcr tait avide. On pouvait leur laisser
quelque temps le sceptre, et se le faire cder ensuite au prix d'une
retraite opulente et douce, ou bien le leur enlever  l'instant mme,
en profitant de la peur que leur causait une rvolution naissante, et
de l'aversion que ressentait pour eux un peuple dgot de leurs
vices.

C'est ainsi qu'entran dans cette voie de conqute d'un trne
tranger, sans y employer la guerre, moyen lgitime quand on ne l'a
pas provoque, Napolon d'astuce en astuce devenait  chaque instant
plus coupable. Les uns ont tout jet sur ce qu'ils appellent sa
perfidie naturelle, les autres sur l'imprudence de Murat, qui l'avait
engag malgr lui. La vrit est telle que nous la prsentons ici.
L'un et l'autre inspirs par l'ambition, et conduits par les
circonstances, concoururent selon leur position  cette oeuvre
tnbreuse; et quant au projet de ne pas reconnatre le fils, et de se
servir du pre irrit contre le fils rebelle, il naquit en mme temps
 Madrid et  Paris, dans la tte de Murat et de Napolon, de la vue
des vnements eux-mmes. Cela devait tre; car la situation, une fois
qu'on s'y tait plac, ne comportait pas une autre manire d'agir[36].

[Note 36: Ce que j'avance ici est prouv par les lettres de Murat et
de Napolon, par leur contenu et par leur date.]

[En marge: Mission donne au gnral Savary pour l'excution des
projets de Napolon sur l'Espagne.]

Sur-le-champ Napolon fit appeler auprs de lui le gnral Savary,
employ dj dans les missions les plus redoutables, et qui dans le
moment revenait de Saint-Ptersbourg, o il avait, comme on l'a vu,
fait preuve de souplesse autant que d'aplomb. Napolon lui rvla
toutes ses penses  l'gard de l'Espagne, son dsir de la rgnrer
et de la rattacher  la France en changeant sa dynastie, les embarras
qui rsultaient de cette entreprise, alternativement contrarie ou
seconde par les vnements, la phase nouvelle qu'elle prsentait
depuis la rvolution d'Aranjuez, la possibilit enfin de la conduire 
la fin dsire, en se servant de Charles IV contre Ferdinand VII.
Napolon exprima au gnral Savary l'intention de ne pas reconnatre
le fils, d'affecter pour l'autorit du pre un respect religieux, de
maintenir cette autorit le temps ncessaire pour s'emparer de la
couronne, en se la faisant transmettre tout de suite ou plus tard,
selon les circonstances; de tirer Ferdinand VII de Madrid pour
l'amener  Burgos ou  Bayonne, afin de s'assurer de sa personne, et
d'en obtenir la cession de ses droits moyennant une indemnit en
Italie, telle que l'trurie par exemple. Napolon ordonna au gnral
Savary de s'y prendre avec mnagement, d'attirer Ferdinand  Bayonne
par l'esprance de voir le litige vid en sa faveur; mais, s'il
s'obstinait, de publier brusquement la protestation de Charles IV, de
dclarer que lui seul rgnait en Espagne, et de traiter Ferdinand VII
en fils et en sujet rebelle. Les moyens les moins violents devaient
toujours tre prfrs[37]. Napolon voulut que le gnral Savary se
rendit  l'instant mme  Madrid, pour aller enfin y dire  Murat un
secret qu'on lui avait cach jusqu'ici, qu'il avait bien entrevu, mais
qu'il fallait lui faire connatre par un homme sr, qui ft capable de
le diriger dans cette voie tortueuse, o les moindres faux pas
pouvaient devenir funestes. Le gnral Savary partit immdiatement
pour excuter tout entire et sans rserve la volont de Napolon.

[Note 37: On a ni que le gnral Savary et reu cette mission, et
que Napolon l'et donne. On a voulu que la dplorable scne de
Bayonne soit sortie du hasard des vnements; que la famille royale
d'Espagne, pre, mre, fils, frre, oncles, soient tous venus par une
sorte d'entranement involontaire se jeter dans les mains de Napolon,
qui, les tenant une fois runis, n'aurait pas rsist  la tentation
de se saisir de leurs personnes. Je ne sais si Napolon serait
beaucoup plus excusable dans cette hypothse que dans l'autre. Quoi
qu'il en soit, les preuves existent, et ne laissent sur ce sujet aucun
doute, et moi, qui ne veux en rien ternir la gloire de Napolon, je
dirai ici la vrit comme je l'ai dite dans l'affaire du duc
d'Enghien, par la loi toute simple et toute souveraine de rapporter,
quand on crit l'histoire, les faits tels qu'ils se sont passs. J'ai
donn prcdemment la succession des penses de Napolon  l'gard de
l'invasion de l'Espagne; ici je rapporte au juste, d'aprs des
documents irrfragables, c'est--dire d'aprs les correspondances
autographes contenues au Louvre, la succession de ses ides  l'gard
de la runion de Bayonne. D'aprs ces correspondances, il ne saurait
tre douteux que le gnral Savary reut la mission que je lui
attribue. Ds qu'il arrive, en effet, il crit  l'Empereur: _J'ai
rapport vos intentions au prince Murat_. Le prince Murat rpond 
l'Empereur: _Je connais enfin vos intentions, et maintenant tout
marchera suivant vos dsirs_. Ensuite, jour par jour, Murat raconte
tout ce qu'il fait pour conduire  Bayonne le fils, puis le pre, les
frres et tous les princes, s'en rapportant toujours aux intentions de
Napolon, transmises par le gnral Savary et d'autres agents envoys
depuis. Les lettres de Napolon contiennent en outre une approbation
de tous ces actes, d'abord  mots couverts, puis  mots dcouverts,
dcouverts jusqu' ordonner au marchal Bessires l'arrestation de
Ferdinand VII si celui-ci refuse de se rendre  Bayonne. Ainsi la
rsolution de faire venir les princes espagnols  Bayonne ne saurait
tre nie pour Napolon, pas plus que la mission de les y amener pour
le gnral Savary.]

[En marge: Rvolution momentane dans les volonts de Napolon 
l'gard de l'Espagne.]

Cependant il se produisit tout  coup dans l'esprit de Napolon l'un
de ces retours soudains qui tonnent quand on ne connat pas la nature
humaine, et qu'on se hte d'appeler des inconsquences, lorsqu'on les
rencontre chez des hommes d'une supriorit moins reconnue que celui
dont nous crivons ici l'histoire. Bien qu'une sorte de penchant fatal
l'entrant vers l'usurpation de la couronne d'Espagne, il ne se
dissimulait aucun des inconvnients attachs  cette dplorable
entreprise. Il pressentait le blme de la conscience publique,
l'indignation des Espagnols, leur rsistance opinitre, le parti
avantageux que l'Angleterre pourrait tirer de cette rsistance; il
pressentait tous ces inconvnients avec une tonnante clairvoyance; et
nanmoins aveugl, non sur les difficults, mais sur son immense force
pour les vaincre, entran par la passion de fonder un ordre nouveau
en Europe, il marchait  son but, troubl toutefois de temps en temps
par l'apparition subite et passagre des plus sinistres images. Un
incident, mal compris jusqu'aujourd'hui, fit donc natre tout  coup
chez lui l'un de ces retours accidentels, et le porta un instant 
donner des ordres tout contraires  ceux qu'il avait expdis
antrieurement, ordres que certains historiens mal informs ont
prsents comme la preuve que Napolon dans l'affaire d'Espagne
n'avait pas voulu ce qui s'tait fait, et qu'il avait t engag plus
vite, plus loin qu'il n'aurait souhait, par l'imprudente ambition de
Murat.

[En marge: Nature des rapports adresss par M. de Tournon  Napolon
sur les affaires d'Espagne.]

Parmi les agents de Napolon voyageant en Espagne s'en trouvait un
dans lequel il avait une juste confiance: c'tait son chambellan de
Tournon, esprit froid, peu enclin aux illusions, et assez dvou pour
dire la vrit. C'tait l'un de ces hommes que Napolon envoyait
volontiers remplir une mission indiffrente en apparence, comme de
remettre une lettre de flicitations ou de condolance, parce que
chemin faisant il observait beaucoup, observait bien, et rapportait
fidlement ce qu'il avait observ. M. de Tournon depuis les six
derniers mois avait fait plusieurs voyages en Espagne, pour porter 
Charles IV des lettres de Napolon. Il avait jug la Pninsule et ce
qui allait s'y passer avec une sagacit que les vnements n'ont que
trop justifie. Ainsi, par exemple, il avait parfaitement discern que
la vieille cour tait au terme de sa domination; qu'une nouvelle cour
se prparait, adore dj des Espagnols; qu'il fallait chercher  se
l'attacher par le besoin qu'elle aurait de la protection franaise, se
bien garder de prendre la couronne d'Espagne, par force ou par ruse,
car on trouverait dans un peuple fanatique une rsistance dsespre,
et que les avantages qu'on pourrait recueillir d'une telle conqute
ne vaudraient pas les efforts qu'il en coterait pour l'accomplir. M.
de Tournon avait trs-distinctement aperu tout cela, et n'avait pas
craint de le dire dans ses nombreux voyages, tant en prsence de Murat
que de ses officiers, tous pris d'entreprises aventureuses, mprisant
profondment la populace espagnole, et ne croyant pas qu'elle pt nous
rsister quand les meilleurs soldats de l'Europe avaient flchi devant
nous. M. de Tournon, aprs avoir vu pendant son dernier sjour 
Madrid les prludes de la rvolution d'Aranjuez et l'enthousiasme du
peuple pour le jeune roi, tait demeur convaincu qu'il y aurait folie
 vouloir s'emparer de l'Espagne, soit par des moyens dtourns, soit
par des moyens ouverts, et qu'il valait cent fois mieux faire de
Ferdinand VII un alli, qui serait plus soumis encore que Charles IV,
parce que le prince de la Paix et la vieille reine ne seraient plus 
ses cts pour apporter  sa soumission l'intermittence de leurs
caprices ou de leurs rancunes. Napolon avait ordonn  M. de Tournon
d'tre le 15 mars  Burgos, se proposant d'y arriver lui-mme  la
mme poque, et voulant recueillir de la bouche d'un homme sr le
dtail de tout ce qui se serait pass. M. de Tournon traversa donc
pour aller  Burgos le quartier-gnral de Murat, ne dissimula ni 
lui ni  ses officiers l'effroi que lui inspirait l'entreprise dans
laquelle on s'engageait, s'exposa  toutes leurs railleries (Murat en
particulier ne s'en fit faute), et se rendit  Burgos le 15, comme il
en avait l'ordre. De Burgos il crivit  Napolon pour le supplier
humblement, mais avec l'insistance d'un honnte homme, de ne prendre
encore aucun parti dfinitif avant d'avoir vu l'Espagne de ses propres
yeux, surtout de ne point se dcider d'aprs ce que lui manderaient
des militaires braves mais tourdis, ne rvant que batailles et
couronnes; qu'on prouverait en Espagne de cruels mcomptes, et
peut-tre d'affreux malheurs. Il attendit  Burgos jusqu'au 24; et, ne
voyant point arriver Napolon, il partit pour Paris, o il ne put tre
rendu que le 29, en se htant le plus possible, vu l'tat des routes
et des relais, ruins alors par l'excessif usage qu'on venait d'en
faire.

[En marge: Influence momentane des rapports de M. de Tournon sur les
volonts de Napolon.]

[En marge: Lettre extraordinaire de Napolon  Murat, en contradiction
avec tout ce qu'il lui avait crit auparavant.]

Murat n'ayant point crit le 22 et le 23, occup qu'il avait t de
son entre  Madrid, Napolon se trouva le 28 et le 29 sans nouvelles.
Il fut fort inquiet de ce qui avait pu survenir en Espagne, et dans
cet tat d'extrme inquitude il fut port un instant  voir les
choses par leur ct le moins favorable. L'arrive imprvue d'un
tmoin oculaire, sage, bien inform, contredisant avec conviction et
dsintressement les rapports intresss des militaires, l'arrive
d'un pareil tmoin produisit chez Napolon un changement de rsolution
soudain, et malheureusement trop court, car il dura  peine
vingt-quatre heures. Napolon partagea toutes les anxits de M. de
Tournon  l'ide des Franais pntrant dans Madrid au moment d'une
rvolution politique, se mlant avec leur ptulance naturelle aux
factions qui divisaient l'Espagne, entrant en collision avec les
Espagnols, et l'engageant dans d'immenses difficults, peut-tre dans
une guerre d'extermination avec un peuple froce, passionn pour son
indpendance. Sur-le-champ il crivit  Murat pour lui dire que M. de
Tournon allait repartir et lui porter de nouveaux ordres, qu'il
marchait trop vite et se htait trop de paratre sous les murs de
Madrid (Murat cependant tait plutt en retard qu'en avance sur
l'poque dsigne par Napolon pour l'entre dans la capitale): que
non-seulement il marchait trop vite en portant son corps d'arme sur
Madrid, mais qu'il portait trop tt le gnral Dupont au del du
Guadarrama; qu'il n'aurait pas d, en apprenant le retour des troupes
espagnoles du gnral Taranco vers la Vieille-Castille, dgarnir
Sgovie et Valladolid; qu'il fallait se garder de se mler aux
Espagnols, de prendre part  leurs divisions, d'entrer surtout en
collision avec eux, car toute guerre de ce genre serait funeste; qu'on
se tromperait si on croyait que les Espagnols taient peu  craindre
parce qu'ils taient dsarms; qu'indpendamment de leur frocit
naturelle ils auraient toute l'nergie d'un _peuple neuf, que les
passions politiques n'avaient point us_; que l'arme, quoiqu'elle ft
 peine de cent mille hommes et dans l'impuissance de rsister  la
plus faible troupe franaise, se dissoudrait pour aller dans chaque
province _servir de noyau  une insurrection ternelle_; que les
prtres, les moines, les nobles, comprenant bien que les Franais ne
pouvaient venir que pour rformer le vieil tat social de l'Espagne,
useraient de toute leur influence pour exciter contre eux un peuple
fanatique; que l'Angleterre ne manquerait pas de saisir cette occasion
pour nous susciter de nouveaux embarras et nous crer d'immenses
difficults; qu'il fallait donc ne rien hter, et garder entre le pre
et le fils une extrme rserve; que, relativement au pre, il tait
impossible de le faire rgner plus long-temps, car le gouvernement de
la reine et du favori tait devenu insupportable aux Espagnols; que,
relativement au fils, c'tait au fond un ennemi de la France, car il
partageait au plus haut point tous les prjugs espagnols, et que
l'aversion qu'on lui supposait pour la politique de son pre
(politique de concessions envers la France) tait pour quelque chose
dans la popularit dont il jouissait; que l'exprience avait prouv
combien il fallait peu compter sur les mariages pour changer la
politique des princes; que Ferdinand serait donc avant peu l'ennemi
dclar des Franais; que cependant il ne fallait pas rompre avec lui,
car, tout mdiocre qu'il tait, pour nous l'opposer _on en ferait un
hros_; qu'entre l'impossibilit de faire rgner le pre et le danger
de se confier au fils, il ne fallait pas se hter de choisir, ne pas
surtout laisser deviner le parti qu'on prendrait, ce qui tait
d'autant plus facile que lui, Napolon, _ne le savait pas encore_;
qu'il fallait donner  esprer la possibilit d'un arbitrage
bienveillant et dsintress, et, quant  une entrevue avec Ferdinand
VII, ne s'y engager que dans le cas o la France serait dcidment
oblige  le reconnatre; qu'en un mot la prudence conseillait de ne
rien brusquer, de ne rien prcipiter; que le prince Murat devait en
particulier se garder des suggestions de son intrt personnel; que
Napolon songerait  lui, pourvu qu'il n'y songet pas lui-mme; que
la couronne de Portugal serait toujours  sa disposition pour
rcompenser les services du plus fidle de ses lieutenants, de celui
qui  tous ses mrites joignait l'avantage d'tre l'poux de sa soeur.

[En marge: Avril 1808.]

[En marge: Napolon, en apprenant la facile entre des Franais 
Madrid, revient  ses rsolutions sur l'Espagne, et confirme les
premiers ordres donns  Murat.]

[En marge: Dpart de Napolon pour Bordeaux le 2 avril.]

Tels taient les sages conseils que Napolon, sous l'influence et par
l'intermdiaire de M. de Tournon, allait adresser  son lieutenant,
lorsque, aprs avoir pass deux jours sans nouvelles, il reut les
lettres de Murat dates du 24, dans lesquelles celui-ci racontait son
entre paisible  Madrid, l'accueil excellent qu'on lui avait fait, le
penchant des vieux souverains  se jeter dans ses bras, leur
empressement  protester contre l'abdication du 19, la facilit enfin
de rendre le trne vacant en refusant de reconnatre Ferdinand VII, et
en plaant ainsi l'Espagne entre un roi qui avait abdiqu et un roi
qui n'tait pas reconnu. Napolon, retrouvant sous sa main tous les
moyens auxquels il avait cess de croire un moment, revint au plan que
la rvolution d'Aranjuez avait suggr  Murat et  lui-mme, et
confirma les ordres dont le gnral Savary venait d'tre, un peu avant
l'arrive de M. de Tournon, constitu le dpositaire et l'excuteur.
En consquence, dans une nouvelle lettre date du 30, Napolon crivit
 Murat qu'il approuvait toute sa conduite, qu'il avait bien fait
d'entrer dans Madrid; qu'il fallait cependant continuer d'viter toute
collision, empcher surtout qu'on ne fit aucun mal au prince de la
Paix, l'envoyer mme  Bayonne, s'il se pouvait, protger avec soin
les vieux souverains, les faire venir d'Aranjuez  l'Escurial, o ils
seraient au milieu de l'arme franaise, se garder de reconnatre
Ferdinand VII, et attendre enfin l'arrive de la cour de France 
Bayonne, o elle allait se transporter immdiatement. Napolon fit
partir sur-le-champ M. de Tournon sans lui remettre la lettre si
prvoyante dont nous venons de donner l'analyse[38], mais sans avoir
pu lui cacher non plus ni la dsapprobation passagre dont il avait
frapp la conduite de Murat, ni les apprhensions que lui causaient
quelquefois les suites possibles de l'affaire d'Espagne. Il le renvoya
sans lettre, avec la mission de continuer  tout observer, et de
prparer ses logements  Madrid. Napolon partit lui-mme le 2 avril
pour Bordeaux, o il voulait demeurer quelques jours, pour recevoir de
nouvelles lettres de Murat, et donner  tous ceux qu'on devait
conduire  Bayonne, de gr ou de force, le temps d'y tre attirs et
rendus. Il laissa  Paris M. de Talleyrand, pour y occuper et y
entretenir les reprsentants de la diplomatie europenne, qui auraient
besoin d'tre rassurs ou contenus  chaque courrier qui leur
parviendrait de Madrid. M. de Tolstoy plus qu'un autre rclamait ce
genre de soins. Napolon emmena le docile et fidle M. de Champagny,
duquel il n'avait pas grande objection  craindre, et devana mme sa
maison, tant il tait press de se rapprocher du thtre des
vnements. S'attendant  demeurer long-temps sur la frontire
d'Espagne, et  y recevoir beaucoup de princes et de princesses, il
ordonna  l'impratrice de venir l'y joindre sous peu de jours. Il
arriva  Bordeaux le 4 avril, trs-impatient d'apprendre des nouvelles
de Murat.

[Note 38: On trouvera la lettre dont je donne ici l'analyse rapporte
textuellement et discute, quant  son authenticit, dans une note
spciale que j'ai cru devoir rejeter  la fin de ce volume, pour ne
pas interrompre mon rcit. Dans cette note j'ai voulu discuter les
points principaux de l'affaire d'Espagne et tablir les fondements sur
lesquels reposent mes assertions historiques. La lettre dont il s'agit
mritait par son importance une attention toute particulire, et je
crois tre parvenu  prouver et  expliquer son existence, que j'avais
t d'abord dispos  contester.]

[En marge: Suite des vnements  Madrid.]

[En marge: Arrive du gnral Savary  Madrid.]

[En marge: Murat et Savary se servent de M. de Beauharnais pour
dcider Ferdinand VII  se rendre au-devant de Napolon.]

Mais les vnements  Madrid, ralentis un moment, parce que Murat
attendait des ordres de Paris, et que Ferdinand VII attendait ses deux
confidents principaux, le chanoine Escoquiz et le duc de l'Infantado,
les vnements avaient bientt repris leur cours. Tout en s'engageant
avec sa hardiesse ordinaire, Murat ne laissait pas que d'avoir
quelquefois des inquitudes sur sa conduite, et de se demander s'il
avait bien ou mal compris les intentions de l'Empereur. Il fut donc
enchant en recevant la lettre du 30, et, malgr le blme momentan
dont M. de Tournon avait divulgu le secret  Madrid, il n'en
persvra qu'avec plus de zle et d'astuce dans le plan, si peu digne
de sa loyaut, qu'il avait invent aussi vite que son matre. Le
gnral Savary venait d'arriver porteur des volonts secrtes de
Napolon, qui se trouvaient en si triste harmonie avec celles de
Murat, et il n'y avait plus  hsiter sur la marche  suivre. Ne pas
reconnatre Ferdinand VII, l'induire  se rendre au-devant de
l'Empereur, s'il rsistait se servir de la protestation de Charles IV
pour dclarer celui-ci seul roi d'Espagne, et Ferdinand VII un fils
rebelle et usurpateur; arracher le prince de la Paix  ses bourreaux,
par humanit et par calcul, car il allait devenir dans les
circonstances un utile instrument, parut  Murat le plan indiqu par
les vnements, et command d'ailleurs par Napolon, qui tait en
route alors vers Bayonne. Murat et le gnral Savary s'entendirent
pour mener  bien cette difficile trame. Ils avaient dans les mains un
commode auxiliaire, c'tait M. de Beauharnais, d'autant plus commode
qu'il tait convaincu, dans son aveugle confiance, que Ferdinand VII
n'avait rien de mieux  faire que de courir au-devant de Napolon,
pour se jeter dans ses bras ou  ses pieds, et obtenir de lui la
reconnaissance de son nouveau titre, la confirmation de ce qui s'tait
pass  Aranjuez, et la main d'une princesse franaise. Tous les jours
M. de Beauharnais conseillait cette conduite  Ferdinand, et celui-ci,
qui avait grande impatience de recevoir de Napolon la permission de
rgner, mais n'osait encore prendre aucun parti en l'absence de ses
favoris, promettait de faire tout ce que lui conseillait l'ambassadeur
de France ds qu'il aurait runi  Madrid les hommes revtus de sa
confiance. Il avait dj cart de son ministre les personnages qui
passaient pour tre les plus dvous au prince de la Paix, ou qui lui
inspiraient peu de got. Il avait appel  l'administration de la
guerre M. O'Farrill, militaire honorable, charg autrefois de
commander les troupes espagnoles en Toscane;  l'administration des
finances, un ancien ministre fort respect, M. d'Azanza; 
l'administration de la justice, don Sbastien Pinuela, employ
trs-estim de ce mme dpartement. Il avait cart M. de Caballero,
qui seul avait tenu tte dans les derniers jours au prince de la
Paix, mais auquel on imputait dans la poursuite du procs de
l'Escurial un rle peu favorable aux accuss, et il avait gard aux
affaires trangres M. de Cevallos, l'humble serviteur du prince de la
Paix en toute occasion, notamment dans la grande question du voyage
d'Andalousie, se donnant aujourd'hui pour le personnage le plus fidle
 la nouvelle cour, et ayant aux yeux de celle-ci un prcieux titre,
c'tait de dtester les Franais, que du reste il tait prt  servir
si leurs armes venaient  triompher.

[En marge: Arrive  Madrid du duc de l'Infantado et du chanoine
Escoquiz.]

Enfin, le duc de l'Infantado tant arriv, Ferdinand VII le cra,
comme nous l'avons dit, gouverneur du conseil de Castille, et
commandant de sa maison militaire. Il eut aussi la satisfaction de
revoir et d'embrasser son prcepteur, qu'il avait indignement livr
dans le procs de l'Escurial, mais qu'il aimait d'habitude, et avec
lequel il avait la coutume d'ouvrir son coeur, qu'il ouvrait  bien
peu de gens. Il voulut le combler de dignits, et le faire
grand-inquisiteur; ce que le chanoine Escoquiz repoussa avec un feint
dsintressement, jouant en cela le cardinal de Fleury, et ne dsirant
tre que prcepteur de son royal lve, mais, sous ce titre, aspirant
 gouverner l'Espagne et les Indes. Il accepta seulement le titre de
conseiller d'tat et le cordon de Charles III, comme pour accorder 
son roi le plaisir de lui donner quelque chose. C'est avec ces divers
personnages, et en formant cependant avec le duc de l'Infantado et le
chanoine Escoquiz un conseil plus intime, o se prenaient les
dcisions les plus importantes, qu'il devait rsoudre les grandes
questions desquelles dpendaient son sort et celui de la monarchie.

[En marge: Importante question de savoir si Ferdinand VII doit aller 
la rencontre de Napolon.]

Les questions que Ferdinand avait  dcider se rsumaient en une
seule: irait-il au-devant de Napolon pour s'acqurir sa
bienveillance, obtenir la reconnaissance de son nouveau titre, et la
main d'une princesse franaise; ou bien attendrait-il firement 
Madrid, entour de la fidlit et de l'enthousiasme de la nation, ce
que les Franais oseraient entreprendre contre la dynastie? Mme avant
de rsoudre cette grave question, on avait multipli les dmarches
obsquieuses auprs de Napolon. Aprs avoir envoy au-devant de lui
trois grands seigneurs de la cour, le comte de Fernand Nuez, le duc
de Medina-Celi et le duc de Frias, on lui avait encore dpch
l'infant don Carlos, pour aller jusqu' Burgos, Vittoria, Irun,
Bayonne mme, s'il fallait pousser jusque-l pour le joindre. Cette
premire marque de respect donne  Napolon, restait  savoir quelles
concessions on ferait pour s'assurer sa faveur dans le cas o il
prtendrait se constituer arbitre entre le pre et le fils. On employa
plusieurs jours  dlibrer sur ce sujet difficile.

[En marge: Ignorance dans laquelle taient les conseillers de
Ferdinand de l'tat des ngociations avec la France.]

D'abord il aurait fallu savoir ce que voulait Napolon  l'gard de
l'Espagne, lorsqu'il avait joint aux trente mille hommes envoys 
Lisbonne une autre arme qu'on n'estimait pas  moins de quatre-vingt
mille, et dont la marche, par Bayonne et Perpignan, par la Castille et
la Catalogne, indiquait un tout autre but que le Portugal. Or les
conseillers de Ferdinand, tant ceux qu'il venait d'introduire
nouvellement dans le ministre que ceux qui en faisaient partie du
temps du prince de la Paix, ignoraient absolument le secret des
relations diplomatiques avec la France. M. de Cevallos, ministre des
affaires trangres, n'avait t initi  aucune des ngociations
conduites  Paris par M. Yzquierdo. Le prince de la Paix et la reine
en avaient seuls la connaissance, et le roi Charles IV n'en savait que
ce qu'on voulait bien lui en apprendre. D'ailleurs ces ngociations
elles-mmes, comme l'affirmait avec sagacit M. Yzquierdo, n'taient
peut-tre qu'un leurre, pour cacher sous une feinte contestation les
desseins secrets de Napolon.

Ainsi les conseillers de Ferdinand, tant les nouveaux que les anciens,
ne savaient rien de ce que savait le prince de la Paix, et le prince
de la Paix lui-mme ne savait que ce que M. Yzquierdo avait plutt
devin que connu d'une manire certaine. Tandis qu'on dlibrait, il
arriva  Madrid une dpche de M. Yzquierdo adresse au prince de la
Paix, et crite de Paris le 24 mars, avant la connaissance de la
rvolution d'Aranjuez. Dans, cette dpche, M. Yzquierdo rapportait
les dtails de la ngociation simule existant entre les cabinets de
Madrid et de Paris. Il semblait, d'aprs cette ngociation, que
Napolon exigeait un trait perptuel d'alliance entre les deux tats,
l'ouverture des colonies espagnoles aux Franais, enfin, pour
s'pargner les difficults du passage des troupes destines  la garde
du Portugal, l'change de ce royaume contre les provinces de l'bre
situes au pied des Pyrnes, telles que la Navarre, l'Aragon, la
Catalogne.  ces conditions, crivait M. Yzquierdo, l'empereur
Napolon donnerait au roi des Espagnes le titre d'empereur des
Amriques, accepterait Ferdinand VII comme hritier prsomptif de la
couronne d'Espagne, et lui accorderait en mariage une princesse
franaise. Il avait, disait-il, fort combattu ces conditions, surtout
celle qui consistait dans l'abandon des provinces de l'bre, mais sans
succs. Il n'ajoutait pas, parce qu'il l'avait dj dit de vive voix
dans son court passage  Madrid, que Napolon voulait tout autre
chose, et aspirait  s'emparer de la couronne elle-mme. Du reste, le
contenu de cette dpche tait rigoureusement exact, car M. de
Talleyrand, de son ct, avait fait un semblable rapport  l'Empereur,
lui offrant, s'il le dsirait, d'en finir  ces conditions avec la
cour d'Espagne.

[En marge: Fausse ide que les conseillers de Ferdinand se faisaient
du diffrend existant entre la France et l'Espagne.]

Les conseillers de Ferdinand en recevant la dpche de M. Yzquierdo,
qui ne leur tait pas destine, se crurent, dans leur ignorance des
hommes et des affaires, tout  fait initis au secret de la politique
de Napolon. Ils supposaient de bonne foi qu'entre les deux
gouvernements de France et d'Espagne, il ne s'agissait pas d'autre
chose que des questions mentionnes dans la dpche de M. Yzquierdo,
et que Napolon ne songeait nullement  se saisir de la couronne
d'Espagne. Voici comment ils raisonnaient. D'abord, que Napolon ost
braver la puissance de l'Espagne jusqu' vouloir s'emparer de la
couronne, en vrais Espagnols, ils ne pouvaient pas l'admettre. Qu'il
en et le dsir, ils l'admettaient moins encore. N'avait-il pas aprs
Austerlitz, aprs Ina, laiss les souverains d'Autriche et de Prusse
sur leur trne? Il n'avait jusqu'ici dtrn que les Bourbons de
Naples, qui s'taient attir ce traitement svre par une trahison
impardonnable. Or la cour d'Espagne n'avait en rien mrit un pareil
sort, puisqu'elle avait au contraire prodigu toutes ses ressources au
service de la France. Il ne s'agissait donc, suivant les conseillers
de Ferdinand, que de savoir si on changerait quelques provinces
contre le Portugal, si on ouvrirait les colonies espagnoles aux
Franais, si on consentirait  une alliance qui existait dj de droit
et de fait, et qui aprs tout tait dans les vrais intrts des deux
pays. Le seul point dlicat, c'tait le sacrifice des provinces de
l'bre, sacrifice qu'on obtiendrait difficilement de la nation, et qui
pourrait nuire beaucoup  la popularit du jeune roi. Toutefois, sur
ce point mme, le langage de M. Yzquierdo n'avait rien d'absolu.
C'tait pour ainsi dire en change de la route militaire vers le
Portugal que le cabinet franais paraissait dsirer les provinces de
l'bre. Mais si on prfrait supporter la servitude de cette route
militaire, on serait dispens d'abandonner les provinces demandes, on
en serait quitte pour un passage de troupes franaises, incommode mais
temporaire; car ds que Napolon (ce qui ne pouvait manquer d'arriver)
aurait une nouvelle guerre au nord, il serait forc d'vacuer le
Portugal, et l'Espagne se verrait ainsi dlivre de la prsence de ses
troupes.

[En marge: Principales raisons qui dcident Ferdinand VII et ses
conseillers  aller  la rencontre de Napolon.]

Telle tait la manire d'interprter la dpche de M. Yzquierdo. Les
conseillers de Ferdinand se disaient que le pis qui pt arriver d'une
ngociation directe avec Napolon, ce serait d'tre oblig  quelques
sacrifices relativement aux colonies,  la nouvelle stipulation d'une
alliance qui n'avait pas cess d'exister,  la concession d'une route
militaire vers le Portugal, et qu'en retour on obtiendrait
certainement la reconnaissance du titre du nouveau roi. Cette dernire
considration tait celle qui exerait le plus d'influence sur
l'esprit de ces ignorants conseillers, de leur ignorant matre, et qui
 elle seule faisait taire toutes les autres. Quoiqu'il ne leur vnt
pas  l'esprit qu'on pt refuser la reconnaissance de Ferdinand VII,
cependant certains symptmes leur avaient donn de l'inquitude  ce
sujet. Les gards manifests par Murat pour les vieux souverains,
l'empressement  les protger par un dtachement de cavalerie
franaise, la dclaration qu'on ne souffrirait aucun acte de rigueur
contre le prince de la Paix, quelques propos venus d'Aranjuez, o la
vieille cour se consolait en se vantant de la protection de son
puissant ami Napolon, tous ces signes faisaient apprhender 
Ferdinand et  sa petite cour quelque brusque revirement politique en
faveur de Charles IV, revirement amen par l'intervention de la
France. Bien que M. de Beauharnais leur et laiss esprer, sans la
leur promettre, la bienveillance de Napolon, ils n'obtenaient plus
depuis plusieurs jours de cet ambassadeur que des paroles vagues, le
conseil ritr d'aller se jeter dans les bras de Napolon, pour se
concilier sa faveur, qui n'tait donc point acquise, puisqu'il fallait
aller la conqurir si loin. Murat, tenant  l'Empereur des Franais
d'une manire bien plus directe, tait encore moins rassurant. Il ne
montrait, lui, de penchant que pour les vieux souverains, et
n'accordait au jeune roi que le seul titre de prince des Asturies.
D'aprs d'autres propos toujours venus d'Aranjuez, on craignait que
les vieux souverains n'eussent l'ide d'aller eux-mmes au-devant de
Napolon lui raconter  leur manire la rvolution d'Aranjuez,
surprendre son suffrage, et obtenir le redressement de leurs griefs.
On craignait que le pouvoir ne revnt ainsi  Charles IV, et, sinon au
prince de la Paix, du moins  la reine, qui remettrait Ferdinand dans
sa triste situation de fils opprim, le duc de l'Infantado, le
chanoine Escoquiz dans des chteaux-forts, et se vengerait ainsi sur
les uns et les autres des quelques jours d'abaissement qu'elle venait
de subir, et surtout de la chute du favori, dont elle serait  jamais
inconsolable.

Cette raison fut celle qui, bien plus que toute autre, bien plus que
l'ignorance des affaires ou les suggestions trangres, amena
Ferdinand VII et ses ineptes conseillers  l'ide de se porter tous
ensemble  la rencontre de Napolon. Le danger de compromettre dans
une ngociation imprudente des provinces, des privilges coloniaux, ou
quelque autre grand intrt de la monarchie espagnole, ne se prsenta
pas mme  leur esprit, tant les occupait exclusivement la crainte que
Charles IV n'allt lui-mme plaider, et peut-tre gagner sa cause
auprs de Napolon. Ils auraient cent fois mieux aim voir Napolon
rgner en Espagne que de voir la reine y ressaisir l'autorit royale;
sentiment que les vieux souverains prouvaient  leur tour, et qui fit
tomber, pour le malheur de l'Espagne et de la France, le sceptre de
Philippe V dans les mains de la famille Bonaparte.

[En marge: Efforts de Murat et du gnral Savary pour rsoudre les
doutes de Ferdinand VII au sujet du voyage  Bayonne.]

Ds que cette crainte eut pntr dans l'esprit de la nouvelle cour,
la question du voyage pour aller  la rencontre de Napolon se trouva
dcide, et les dlibrations dont ce voyage put encore tre l'objet
ne furent que les hsitations d'esprits faibles qui ne savent pas mme
vouloir rsolument ce qu'ils dsirent. Du reste, pour terminer ces
hsitations, les efforts ne manqurent ni de la part du prince Murat,
ni de la part du gnral Savary. Murat se servait tous les jours de M.
de Beauharnais pour faire parvenir  Ferdinand le conseil de partir,
en rptant  ce malheureux ambassadeur que c'tait le seul moyen de
rparer la faute qu'il avait commise en empchant le voyage en
Andalousie. Murat avait vu aussi le chanoine Escoquiz. Celui-ci, se
croyant bien rus, beaucoup plus surtout que ne pouvait l'tre un
militaire qui avait pass sa vie sur le champ de bataille, s'tait
flatt de pntrer facilement le secret de la cour de France, en
s'abouchant quelques instants avec celui qui la reprsentait  la tte
de l'arme franaise. Murat le vit, se garda bien de promettre 
l'avance la reconnaissance de Ferdinand VII, mais dclara plusieurs
fois que Napolon n'avait que des intentions parfaitement amicales,
qu'il ne voulait en rien se mler des affaires intrieures de
l'Espagne, que si ses troupes se trouvaient aux portes de Madrid au
moment de la dernire rvolution, c'tait un pur hasard; mais que,
l'Europe pouvant le rendre responsable de cette rvolution, il tait
oblig de s'assurer, avant de reconnatre le nouveau roi, que tout
s'tait pass  Aranjuez lgitimement et naturellement; que personne
mieux que Ferdinand VII ne saurait l'difier compltement  ce sujet,
et que la prsence de ce prince, les explications qui sortiraient de
sa bouche ne pouvaient manquer de produire sur l'esprit de Napolon un
effet dcisif. Murat dupa ainsi le pauvre chanoine, qui s'tait flatt
de le duper, et qui sortit convaincu que le voyage amnerait
infailliblement la reconnaissance du prince des Asturies comme roi
d'Espagne.

[En marge: Le voyage  Bayonne dfinitivement rsolu.]

On savait le gnral Savary arriv  Madrid, et on le regardait,
quoiqu'il ft dans une position bien infrieure  celle de Murat,
comme plus initi peut-tre  la vraie pense de Napolon. On dsirait
donc beaucoup une entrevue avec lui. Le chanoine Escoquiz, le duc de
l'Infantado voulurent l'entretenir eux-mmes, et le mettre ensuite en
prsence de Ferdinand VII. Aprs avoir recueilli de sa bouche des
paroles plus explicites encore que celles qu'avait dites Murat, parce
que le gnral Savary tait tenu  moins de rserve, ils le
prsentrent au prince des Asturies. Celui-ci interrogea le gnral
Savary sur l'utilit du voyage qu'on lui conseillait, et sur les
consquences d'une entrevue avec Napolon. Il n'tait pas question
encore d'aller  Bayonne, mais seulement  Burgos ou  Vittoria; car
l'Empereur, assurait-on, tait sur le point d'arriver, et il
s'agissait uniquement de lui rendre hommage, de devancer auprs de lui
les vieux souverains, d'tre les premiers  parler, pour lui expliquer
de manire  le convaincre cette inexplicable rvolution d'Aranjuez.
Le gnral Savary, sans engager la parole de l'Empereur, dont il
ignorait, disait-il, les intentions sur des vnements qui taient
inconnus lorsqu'il avait quitt Paris, n'eut pas de peine  abuser des
gens qui se seraient tromps  eux seuls, si on ne les avait tromps
soi-mme. Affectant de ne parler que pour son propre compte, il
affirma cependant que, lorsque Napolon aurait vu le prince espagnol,
entendu de sa bouche le rcit des derniers vnements, et surtout
acquis la conviction que la France aurait en lui un alli fidle, il
le reconnatrait pour roi d'Espagne. Il arriva l ce qui arrive dans
les entretiens de ce genre: le gnral Savary crut n'avoir rien promis
en faisant beaucoup esprer, et Ferdinand VII crut que tout ce qu'on
lui avait donn  esprer, on le lui avait promis. Le gnral n'avait
pas plutt quitt le prince, que la rsolution, dj prise  peu prs,
de se rendre au-devant de Napolon fut dfinitivement arrte.
Toutefois un incident faillit compromettre le rsultat que Murat et
Savary venaient d'obtenir.

L'Empereur avait prescrit d'arracher le prince de la Paix  la fureur
des ennemis qui voulaient sa mort, pour ne pas laisser commettre un
crime sous les yeux et en quelque sorte sous la responsabilit de
l'arme franaise, et ensuite pour avoir dans ses mains un instrument
 l'aide duquel il comptait bien faire mouvoir  son gr les vieux
souverains. D'autre part la vieille reine, fort seconde par
l'imbcile bont de Charles IV, demandait comme une grce, qui pour
elle passait avant le trne, et presque avant la vie, de sauver celui
qu'elle appelait toujours Emmanuel, leur meilleur, leur seul ami,
victime, disait-elle, de sa trop grande amiti pour les Franais.
Ainsi sauver le favori tait non-seulement un acte d'humanit, mais
le moyen le plus sr de remplir de gratitude et de joie la vieille
cour, et d'en faire tout ce qu'on voudrait. Murat demanda donc avec
toute l'arrogance de la force qu'on lui remt le prince de la Paix,
lequel, dtenu d'abord au village de Pinto, avait t transport
ensuite  Villa-Viciosa, espce de chteau royal o il tait plus en
sret. On l'avait mis l sous une escorte de gardes du corps, rsolus
 l'gorger plutt que de le rendre. Aprs l'avoir charg de fers, on
lui faisait son procs avec un barbare acharnement, inspir  la fois
par la haine, par le dsir de dshonorer la vieille cour, et de se
mettre en garde, par la mort de cet ancien favori, contre un retour de
fortune. Ferdinand VII et ses conseillers se prtaient  ces
indignits autant pour leur propre compte que pour celui de la vile
multitude qu'ils voulaient flatter.

[En marge: Efforts de Murat pour faire dlivrer le prince de la Paix.]

Murat leur dclara que si on ne lui livrait pas le prince il ferait
sabrer par ses dragons les gardes du corps qui le dtenaient, et
rsoudrait ainsi la difficult de vive force. Il faut dire, pour
l'honneur de ce vaillant homme, qu'en cette occasion une gnreuse
indignation parlait chez lui autant que le calcul. Plus il insista, et
plus les confidents de Ferdinand, peu capables de comprendre un noble
sentiment, virent dans son insistance un projet de se servir du prince
de la Paix contre Ferdinand VII, et on assure que l'ide d'assassiner
le prisonnier traversa un instant certaines ttes exaltes, on ne sait
lesquelles, entre les plus influentes de la nouvelle cour.

[En marge: L'extradition du prince de la Paix ajourne dans l'intrt
du voyage  Bayonne.]

Le gnral Savary, plus avis que Murat, crut s'apercevoir que la
chaleur qu'on mettait  rclamer le prince de la Paix excitait une
dfiance qui nuisait  l'objet principal, c'est--dire au dpart de
Ferdinand VII, et il prit sur lui de renoncer momentanment 
l'extradition du prince, en disant que ce serait une affaire  rgler
ultrieurement, comme toutes les autres, dans la confrence qui allait
avoir lieu entre le nouveau roi d'Espagne et l'empereur des Franais.

Cette concession accorde, le dpart de Ferdinand fut rsolu. Ce
prince voulut d'abord aller  Aranjuez visiter son pre, qu'il avait
laiss depuis le 19 mars (on tait au 7 ou au 8 avril) dans l'abandon,
presque le dnment, sans daigner le voir une seule fois. Il dsirait
obtenir de lui une lettre pour Napolon, afin de lier en quelque sorte
son vieux pre par un tmoignage de bienveillance donn en sa faveur.
Mais Charles IV reut fort mal ce mauvais fils. La reine le reut plus
mal encore, et on lui refusa tout tmoignage dont il pt s'armer pour
tablir sa bonne conduite dans les vnements d'Aranjuez.

[En marge: Ferdinand, prt  quitter Madrid, organise une rgence
charge de gouverner en son absence.]

Quoique un peu dconcert par ce refus, il fit nanmoins ses
prparatifs pour partir le 10 avril. Il laissa une rgence compose de
son oncle, l'infant don Antonio, du ministre de la guerre O'Farrill,
du ministre des finances d'Azanza, du ministre de la justice don
Sbastien de Pinuela, avec mission de donner en son absence les ordres
urgents, d'en rfrer  lui pour les affaires qui n'exigeraient pas
une dcision immdiate, et de se concerter en toute chose avec le
conseil de Castille. Ferdinand emmenait avec lui ses deux confidents
les plus intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoquiz, le
ministre d'tat Cevallos, et deux ngociateurs expriments, MM. de
Musquiz et de Labrador. Il tait en outre accompagn du duc de
San-Carlos et des grands seigneurs formant sa nouvelle maison. M. de
Cevallos tait charg de correspondre avec la rgence laisse 
Madrid.

[En marge: Dfiances du peuple espagnol relativement au voyage de
Bayonne.]

Toutefois, ce ne fut pas chose facile que de faire agrer cette
rsolution au peuple de Madrid. Les uns, par un orgueil tout espagnol,
pensaient que c'tait assez que d'avoir envoy au-devant de Napolon
un frre du roi, l'infant don Carlos, et ils croyaient de bonne foi
que le souverain de l'Espagne dgnre valait au moins l'empereur des
Franais, vainqueur du continent et dominateur de l'Europe. Les
autres, et c'tait le plus grand nombre, commenant  entrevoir le
motif qui avait amen tant de Franais dans la Pninsule, 
interprter d'une manire sinistre le refus de reconnatre Ferdinand
VII, regardaient comme une insigne duperie d'aller au-devant de
Napolon, car c'tait se remettre soi-mme dans ses puissantes mains.
Ils taient loin de supposer qu'on pt pousser l'ineptie jusqu' se
rendre  Bayonne sur le territoire franais, mais ils jugeaient que,
plus on se rapprochait des Pyrnes, plus on se mettait  porte de
Napolon et de ses armes. Il y eut  la nouvelle de ce voyage une
motion inexprimable dans Madrid, et il se serait lev un tumulte si
une proclamation de Ferdinand VII n'tait venue apaiser les esprits,
en disant que Napolon se rendait de sa personne  Madrid pour y
nouer les liens d'une nouvelle alliance, pour y consolider le bonheur
des Espagnols, et qu'on ne pouvait se dispenser d'aller  la rencontre
d'un hte aussi illustre, aussi grand que le vainqueur d'Austerlitz et
de Friedland.

[En marge: Dpart de Ferdinand VII le 10 avril.]

Cette proclamation prvint le tumulte, sans dissiper entirement les
soupons que le bon sens de la nation lui avait fait concevoir.
Ferdinand partit le 10 avril, entour d'une foule immense, qui le
saluait avec un intrt douloureux, avec des protestations d'un
dvouement sans bornes. Chez une partie du peuple cependant on pouvait
apercevoir une sorte de compassion ddaigneuse pour la sotte crdulit
du jeune roi.

[En marge: Le gnral Savary accompagne Ferdinand VII.]

Il avait t convenu avec Murat que le gnral Savary, dans la crainte
de quelque retour de volont de la part de Ferdinand et de ceux qui
l'accompagnaient, ferait le voyage avec eux, pour les entraner de
Burgos  Vittoria, de Vittoria  Bayonne, o il tait prsumable que
l'Empereur se serait arrt. Il fut convenu en outre qu'on diffrerait
la demande de dlivrer le prince de la Paix jusqu' ce que Ferdinand
VII et franchi la frontire, et que jusque-l on s'abstiendrait tant
de cette dmarche que de toute autre capable d'inspirer des ombrages.

Napolon, par les gnraux Savary et Reille envoys successivement 
Madrid, avait annonc  Murat la rsolution de s'emparer de Ferdinand
VII en l'attirant  Bayonne, de faire rgner Charles IV quelques jours
encore, et de se servir ensuite de ce malheureux prince pour se faire
cder la couronne. Il avait mme enjoint  Murat, si on ne dcidait
pas Ferdinand VII  partir, de publier la protestation de Charles IV,
de dclarer que lui seul rgnait, et que Ferdinand VII n'tait qu'un
fils rebelle. Mais la facilit de Ferdinand VII  se porter  la
rencontre de Napolon dispensait de recourir  ce moyen violent, et de
replacer le sceptre des Espagnes dans les mains de Charles IV. Quelque
faibles que fussent ces mains, quelque facile qu'il pt paratre de
leur arracher le sceptre qu'on leur aurait rendu pour un moment, Murat
aima mieux ne pas repasser par ce chemin allong, qui l'loignait du
but auquel tendaient tous ses voeux. Il comprit donc qu'il fallait se
contenter de faire partir Ferdinand VII, sans rendre le sceptre 
Charles IV. Ferdinand VII, que les Espagnols dsiraient avec passion,
une fois au pouvoir de Napolon, il ne restait plus que Charles IV,
dont les Espagnols ne voulaient  aucun prix, et il se pouvait mme
que celui-ci consentt galement  se transporter  Bayonne. Alors
tous les Bourbons, jeunes ou vieux, populaires ou impopulaires,
seraient  la disposition de Napolon, et le trne d'Espagne se
trouverait vritablement vacant.

[En marge: Les vieux souverains, en apprenant que Ferdinand VII se
rend  Bayonne, veulent y aller aussi pour plaider eux-mmes leur
cause.]

Ce que Murat avait prvu ne manqua pas en effet d'arriver.  peine le
dpart de Ferdinand VII fut-il connu, que les vieux souverains
voulurent aussi tre du voyage. Il leur avait t impossible depuis le
17 mars de se rassurer un seul instant. L'Espagne leur tait devenue
odieuse. Ils parlaient sans cesse de la quitter, et d'aller habiter ne
ft-ce qu'une simple ferme en France, pays que leur puissant ami
Napolon avait rendu si calme, si paisible, et si sr. Mais ce fut
bien autre chose quand ils apprirent que Ferdinand VII allait
s'aboucher avec Napolon. Quoiqu'ils n'eussent ni une grande esprance
ni une grande ambition de ressaisir le sceptre, ils furent pleins de
dpit  l'ide que Ferdinand aurait gain de cause auprs de l'arbitre
de leurs destines; que, roi reconnu et consolid par la
reconnaissance de la France, il deviendrait leur matre, celui de
l'infortun Godoy, et qu'il pourrait dcider de leur sort et de celui
de toutes leurs cratures. Ne se contenant plus  cette ide, ils
conurent le dsir ardent d'aller eux-mmes plaider leur cause contre
un fils dnatur devant le souverain tout-puissant qui s'approchait
des Pyrnes. La reine d'trurie, qui hassait son frre Ferdinand
dont elle tait hae, avait, elle aussi,  dfendre les droits de son
jeune fils, devenu roi de la Lusitanie septentrionale. Elle craignait
que ces droits ne prissent au milieu du bouleversement gnral de la
Pninsule, et elle voulait aller avec son pre et sa mre se jeter
dans les bras de Napolon afin d'en obtenir justice et protection.
Elle contribua pour sa part  rendre plus vif le dsir de ses vieux
parents, et  les prcipiter sur la route de Bayonne. Ainsi ces
malheureux Bourbons taient saisis d'une sorte d'mulation pour se
livrer eux-mmes au conqurant redoutable, qui les attirait comme on
dit que le serpent attire les oiseaux domins par une attraction
irrsistible et mystrieuse.

Sur-le-champ ce dsir fut transmis  Murat, qui en accueillit
l'expression avec une indicible joie. S'il n'et obi qu' son
premier mouvement, il aurait mis en voiture la vieille cour pour la
faire partir immdiatement  la suite de la jeune. Mais il craignait
de donner trop d'ombrages en faisant partir tous les membres de la
famille  la fois, de provoquer dans l'esprit de Ferdinand et de ses
conseillers des rflexions qui les dtourneraient peut-tre de leur
voyage, et surtout de prendre une pareille dtermination sans avoir
l'agrment de l'Empereur. Il se borna donc  lui mander sur l'heure
cette nouvelle importante, ne doutant pas de la rponse, et voyant
avec bonheur tous les princes qui avaient droit  la couronne
d'Espagne courir d'eux-mmes vers le gouffre ouvert  Bayonne. Il en
conut des esprances folles, et se persuada que tout serait possible
en Espagne avec la force mle d'un peu d'adresse.

[En marge: Voyage de Ferdinand VII jusqu' Vittoria.]

Pendant ce temps, Ferdinand VII et sa cour se dirigeaient vers Burgos
avec la lenteur ordinaire  ces Princes fainants de l'Espagne
dgnre. D'ailleurs les hommages empresss des populations ne
contribuaient pas peu  ralentir leur marche. Partout on brisait en ce
moment les bustes d'Emmanuel Godoy, et on promenait couronn de fleurs
celui de Ferdinand VII. Les villes que ce prince traversait lui
pardonnaient un voyage qui leur procurait la joie de le voir, mais,
pntres de crainte sur son sort, juraient de se dvouer pour lui
s'il en avait besoin. Elles rendaient ces tmoignages plus expressifs
quand les Franais pouvaient les remarquer, comme si elles avaient
voulu les avertir et de leur dfiance et du dvouement qu'elles
taient prtes  dployer.

[En marge: Sjour  Burgos, et dsir de s'y arrter.]

[En marge: Le gnral Savary dcide Ferdinand VII  poursuivre sa
route.]

Arrivs  Burgos, Ferdinand VII et ses compagnons de voyage
prouvrent une surprise qui fit natre chez eux un commencement de
regret. Le gnral Savary leur avait toujours dit qu'il s'agissait
uniquement d'aller  la rencontre de Napolon, qu'on le trouverait sur
la route de la Vieille-Castille, peut-tre mme  Burgos. Le dsir
ardent d'tre les premiers  le voir, de prvenir auprs de lui les
vieux souverains, leur avait t toute clairvoyance, jusqu' ne pas
apercevoir un pige aussi grossier. Mais, en approchant des Pyrnes,
en s'enfonant au milieu des armes franaises, une sorte de
frmissement les avait saisis, et ils taient presque tents de
s'arrter, d'autant plus qu'on n'entendait rien dire ni de Napolon,
ni de sa prochaine arrive. (Il tait alors  Bordeaux.) Le gnral
Savary, qui ne les quittait pas, survint  l'instant, raffermit leur
confiance chancelante, leur affirma qu'ils allaient enfin rencontrer
Napolon; que plus ils feraient de chemin vers lui, plus ils le
disposeraient en leur faveur, et que d'ailleurs ils seraient ainsi
rassurs deux jours plus tt sur le sort qui les attendait. C'est un
moyen sr d'entraner les coeurs agits que de leur promettre un plus
prompt claircissement du doute qui les agite. On se dcida donc  se
rendre  Vittoria. On y arriva le 13 avril au soir.

[En marge: Arrive de Ferdinand VII  Vittoria.]

[En marge: Vive altercation du gnral Savary avec les conseillers de
Ferdinand VII.]

 Vittoria, les hsitations de Ferdinand VII se convertirent en une
rsistance absolue, et il ne voulut pas pousser son voyage au del.
D'une part, il avait appris que, loin d'avoir franchi la frontire
espagnole, Napolon n'tait encore qu' Bordeaux, et la susceptibilit
espagnole se sentait blesse de faire autant de pas  la rencontre
d'un hte qui en faisait si peu. De l'autre, en approchant de la
frontire de France, la vrit commenait  luire.  Madrid, au milieu
de factions ennemies cherchant  se devancer l'une l'autre auprs de
Napolon, au milieu d'un peuple infatu de lui-mme, qui n'imaginait
pas qu'une main trangre ost toucher  la couronne de Charles-Quint,
on avait pu croire que Napolon avait remu ses armes uniquement pour
l'intrt de la famille royale d'Espagne. Mais, dans le voisinage de
la France, o tout le monde entrevoyait le but de Napolon, o les
armes franaises, accumules depuis long-temps, avaient dit
indiscrtement ce qu'elles supposaient de l'objet de leur mission, il
tait plus difficile de se faire illusion. Chacun en effet disait 
Bayonne et dans les environs que Napolon venait tout simplement
achever son systme politique, et remplacer sur le trne d'Espagne la
famille de Bourbon par la famille Bonaparte. On trouvait cette
conduite naturelle de la part d'un conqurant, fondateur de dynastie,
si toutefois le succs couronnait l'entreprise, et surtout si les
colonies espagnoles n'allaient pas, dans ce bouleversement, grossir
l'empire britannique au del des mers. Ces propos avaient pass des
provinces basques franaises dans les provinces basques espagnoles, et
ils produisirent sur l'esprit de Ferdinand VII et du chanoine
Escoquiz une telle sensation que la rsolution de s'arrter 
Vittoria fut immdiatement prise. On donna pour motif la raison
d'tiquette, qui avait bien sa valeur; car aller  la rencontre de
Napolon, au del mme de la frontire espagnole, n'tait pas un acte
fort digne. Le gnral Savary, pour amener les Espagnols jusqu'
Vittoria, avait toujours fait valoir auprs d'eux l'esprance et la
presque certitude de rencontrer Napolon au relais suivant. Mais la
nouvelle certaine de la prsence de Napolon  Bordeaux ne permettait
plus d'employer un pareil moyen. Alors il dit que, puisqu'on tait
venu pour voir Napolon, pour solliciter de lui la reconnaissance de
la nouvelle royaut, il fallait mettre les petites considrations de
ct, et marcher au but qu'on s'tait propos d'atteindre; qu'aprs
tout, ceux qui venaient  la rencontre de Napolon avaient besoin de
lui, tandis qu'il n'avait pas besoin d'eux, et il tait naturel ds
lors qu'ils fissent le chemin que d'autres affaires, toutes fort
graves, l'avaient jusqu'ici empch de faire; qu'il fallait donc
cesser de se mutiner comme des enfants contre les suites d'une
dmarche qu'on avait entreprise pour des motifs d'un grand intrt.
Puis le gnral, chez lequel une sorte de vivacit militaire djouait
souvent la prudence, voyant qu'il n'tait pas cout, changea tout 
coup de manire d'tre, de caressant et de cauteleux devint arrogant
et dur, et, montant  cheval, leur dit qu'il en serait comme ils
voudraient, mais que quant  lui il retournait  Bayonne pour y
joindre l'Empereur, et qu'ils auraient probablement  se repentir de
leur changement de dtermination. Il les laissa effrays, mais pour le
moment obstins dans leur rsistance.

[En marge: Le gnral Savary ne pouvant dcider Ferdinand VII 
pousser au del de Vittoria, part pour Bayonne afin de demander de
nouveaux ordres  Napolon.]

[En marge: Arrive de Napolon  Bayonne le 14 avril.]

Le gnral Savary partit aussitt pour Bayonne, o il arriva le 14
avril, peu d'heures avant l'Empereur, qui n'y fut rendu que le 14 au
soir. Celui-ci s'tait arrt quelques jours  Bordeaux, pour donner
aux princes espagnols le temps de s'approcher de la frontire, et tre
dispens de se porter  leur rencontre, ce qu'il aurait t contraint
de faire s'il avait t  Bayonne.  Bordeaux il avait occup ses
loisirs, comme il avait coutume de le faire partout,  s'instruire de
ce qui intressait le pays,  prendre des informations sur le commerce
de cette grande cit, et sur les moyens d'entretenir les relations de
la France avec ses colonies. Ayant reconnu de ses propres yeux combien
la ville de Bordeaux souffrait de l'tat de guerre, il avait ordonn
qu'il lui ft accord un prt de plusieurs millions par le trsor
extraordinaire, et il avait prescrit un achat considrable de vins
pour le compte de la liste civile. Arriv  Bayonne le 14, il apprit
avec grande satisfaction tout ce qui avait t fait  Madrid dans le
sens de ses desseins, et il prit les mesures convenables pour en
assurer l'excution dfinitive.

[En marge: Napolon renvoie le gnral Savary  Vittoria, porteur
d'une lettre pour Ferdinand VII.]

Aprs s'tre concert avec le gnral Savary, il convint de le
renvoyer  Vittoria, porteur d'une rponse  la lettre que Ferdinand
lui avait dj adresse, et conue dans des termes qui pussent attirer
ce prince  Bayonne sans prendre avec lui aucun engagement formel.
Dans cette rponse Napolon lui disait que les papiers de Charles IV
avaient d le convaincre de sa bienveillance impriale (allusion aux
conseils d'indulgence donns  Charles IV lors du procs de
l'Escurial); que par consquent ses dispositions personnelles ne
pouvaient pas tre douteuses; qu'en dirigeant les armes franaises
vers les points du littoral europen les plus propres  seconder ses
desseins contre l'Angleterre, il avait eu le projet de se rendre 
Madrid pour dcider en passant son auguste ami Charles IV  quelques
rformes indispensables, et notamment au renvoi du prince de la Paix;
qu'il avait souvent conseill ce renvoi, mais que s'il n'avait pas
insist davantage, c'tait par mnagement pour d'augustes faiblesses,
faiblesses qu'il fallait pardonner, car les rois n'taient, comme les
autres hommes, que _faiblesse et erreur_; qu'au milieu de ces projets
il avait t surpris par les vnements d'Aranjuez; qu'il n'entendait
aucunement s'en constituer le juge, mais que, ses armes s'tant
trouves sur les lieux, il ne voulait pas aux yeux de l'Europe
paratre le promoteur ou le complice d'une rvolution qui avait
renvers du trne un alli et un ami; qu'il ne prtendait point
s'immiscer dans les affaires intrieures de l'Espagne, mais que s'il
lui tait dmontr que l'abdication de Charles IV avait t
volontaire, il ne ferait aucune difficult de le reconnatre, lui
prince des Asturies, comme lgitime souverain d'Espagne; que pour cela
un entretien de quelques heures paraissait dsirable, et qu'enfin, 
la rserve observe depuis un mois de la part de la France, on ne
devait pas craindre de trouver dans l'empereur des Franais un juge
dfavorablement prvenu. Puis venaient quelques conseils exprims dans
le langage le plus lev sur le procs intent au prince de la Paix,
sur l'inconvnient qu'il y aurait  dshonorer non-seulement le
prince, mais le roi et la reine,  initier au secret des affaires de
l'tat une multitude jalouse et malveillante,  lui donner la funeste
habitude de porter la main sur ceux qui l'avaient long-temps
gouverne; car, ajoutait Napolon, les _peuples se vengent volontiers
des hommages qu'ils nous rendent_. Il se montrait en finissant dispos
encore  l'ide d'un mariage, si les explications qui allaient lui
tre donnes  Bayonne taient de nature  le satisfaire.

[En marge: Le gnral Savary charg de porter  Vittoria la lettre de
Napolon, et d'employer la force si Ferdinand VII rsiste 
l'invitation de se rendre  Bayonne.]

Cette lettre, adroit mlange d'indulgence, de hauteur, de raison, et
t une belle pice d'loquence si elle n'avait cach une perfidie. Le
gnral Savary devait la porter  Vittoria, y joindre les
dveloppements ncessaires, et au besoin ajouter de ces paroles
captieuses dont il tait prodigue, et qui dans sa bouche pouvaient
dcider Ferdinand VII sans cependant engager Napolon. Mais il fallait
prvoir le cas o Ferdinand VII et ses conseillers rsisteraient 
toutes ces embches. Ce cas survenant, Napolon n'entendait pas
s'arrter  mi-chemin. Il dcida donc que la force serait employe. Il
avait fait passer en Espagne, outre la division d'observation des
Pyrnes occidentales, la rserve d'infanterie provisoire du gnral
Verdier, la division de cavalerie provisoire du gnral Lasalle, et de
nouveaux dtachements de la garde impriale  cheval. Ces troupes,
runies sous le marchal Bessires, devaient, en occupant la
Vieille-Castille, assurer les derrires de l'arme. Il ordonna
sur-le-champ  Murat ainsi qu'au marchal Bessires de ne pas hsiter,
et, sur un simple avis du gnral Savary, de faire arrter le prince
des Asturies, en publiant du mme coup la protestation de Charles IV,
en dclarant que celui-ci rgnait seul, et que son fils n'tait qu'un
usurpateur qui avait provoqu la rvolution d'Aranjuez pour s'emparer
du trne. Nanmoins, si Ferdinand VII consentait  passer la frontire
et  venir  Bayonne, Napolon agrait fort l'avis de Murat de ne pas
rendre  Charles IV le sceptre qu'on serait bientt oblig de lui
reprendre, et d'acheminer tout simplement vers Bayonne les vieux
souverains, puisqu'ils en avaient eux-mmes exprim le dsir. Il lui
recommandait toujours, aussitt que Ferdinand VII aurait pass la
frontire, de se faire livrer le prince de la Paix de gr ou de force,
et de l'envoyer  Bayonne. Telles furent les dispositions, qui
devaient achever au besoin par la violence, si elle ne s'achevait par
la ruse, cette trame tnbreuse ourdie contre la couronne
d'Espagne[39].

[Note 39: C'est d'aprs la minute des ordres existant au Louvre que je
trace ce rcit.]

[En marge: tablissement de Napolon au chteau de Marac.]

Aprs avoir donn ces ordres et renvoy le gnral Savary  Vittoria,
Napolon s'occupa de faire  Bayonne un tablissement qui lui permt
d'y sjourner quelques mois. Il s'attendait  y recevoir,
indpendamment de l'impratrice Josphine, grand nombre de princes et
princesses, et par ce motif il tenait  laisser disponibles les
logements qu'il occupait dans l'intrieur de la ville. Dans ce pays,
l'un des plus attrayants de l'Europe, et auquel Napolon a
malheureusement attach un souvenir moins beau que ceux dont il a
rempli l'gypte, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne, dans ce pays
compos de jolis coteaux, que baigne l'Adour, que les Pyrnes
couronnent, que la mer termine  l'horizon, il y avait  une lieue de
Bayonne un petit chteau, d'architecture rgulire, d'origine
incertaine, construit, dit-on, pour l'une de ces princesses que la
France et l'Espagne se donnaient autrefois en mariage, plac au milieu
d'un agrable jardin, dans la plus riante exposition du monde, sous un
soleil aussi brillant que celui d'Italie. Napolon voulut le possder
sur-le-champ. Il ne fallait heureusement pour satisfaire un tel dsir
ni les ruses ni les violences que cotait en ce moment la couronne
d'Espagne. On fut charm de le lui vendre pour une centaine de mille
francs. On le dcora fort  la hte avec les ressources qu'offrait le
pays. Le jardin fut chang en un camp pour les troupes de la garde
impriale. Napolon alla s'y tablir le 17, et laissa libres les
appartements qu'il occupait  Bayonne, afin de loger la famille royale
d'Espagne, qu'on esprait bientt y runir tout entire.

[En marge: Retour du gnral Savary  Vittoria.]

[En marge: Grands personnages accourus auprs de Ferdinand.]

[En marge: Conseils prvoyants de M. d'Urquijo.]

Le gnral Savary, parti en toute hte pour Vittoria, y trouva
Ferdinand entour non-seulement des conseillers qui l'avaient suivi,
mais de beaucoup de personnages importants accourus pour lui offrir
leurs services et leurs hommages. Parmi ces derniers il y en avait un
fort considrable: c'tait l'ancien premier ministre d'Urquijo,
disgraci si brutalement en 1802, lorsque l'influence du prince de la
Paix avait dfinitivement prvalu, et retir depuis dans la Biscaye,
sa patrie. Esprit ferme, pntrant, mais chagrin, M. d'Urquijo tint 
Ferdinand, devant ses autres conseillers, le langage d'un homme
d'tat, sage et expriment. Il dit  lui et  eux que rien n'tait
plus imprudent que le voyage du prince, si on le poussait au del des
frontires; que, sous le rapport des gards, on avait fait tout ce que
pouvait dsirer le plus grand, le plus illustre des souverains, en
venant le recevoir aux extrmits du royaume; qu'aller au del c'tait
manquer  la dignit de la couronne espagnole, et commettre surtout un
acte d'insigne duperie; que si on avait lu avec attention le rcit de
la rvolution d'Aranjuez, insr dans le journal officiel de l'Empire
(le _Moniteur_), on y aurait vu percer l'intention de discrditer le
nouveau roi, de lui contester son titre, d'inspirer de l'intrt pour
le vieux souverain, ce qui dcelait le parti pris de repousser l'un
comme usurpateur, l'autre comme incapable de rgner; que si on avait
bien observ depuis quelque temps la politique de Napolon  l'gard
de l'Espagne, on y aurait dcouvert le projet de se dbarrasser de la
maison de Bourbon, et de faire rentrer la Pninsule dans le systme de
l'Empire franais; que l'indiffrence affecte pour la proclamation du
prince de la Paix, accompagne du soin de disperser les flottes et les
armes espagnoles en appelant les unes dans les ports de France, les
autres dans le Nord, rvlait jusqu' l'vidence le projet de se
venger  la premire occasion, et que la runion de tant de forces au
Midi aprs la conclusion des affaires du Nord ne pouvait plus laisser
de doute sur un tel sujet.

[En marge: Altercation entre M. d'Urquijo et les conseillers de
Ferdinand.]

 ces rflexions fort sages, MM. de Musquiz et de Labrador, qui
avaient appris dans les diverses cours de l'Europe  se former
quelques ides justes de la politique gnrale, donnrent des marques
d'assentiment; mais on ne tint pas compte de leur avis. Les
conseillers en crdit taient le mdiocre et versatile Cevallos,
cachant la duplicit sous la violence, ne pardonnant pas  M.
d'Urquijo les torts qu'il avait eus autrefois  l'gard de cet homme
minent, car il avait t l'instrument subalterne de sa disgrce, et
peu dispos par consquent  accueillir ses ides, puis les deux
confidents intimes du prince, le duc de l'Infantado et le chanoine
Escoquiz, aimant l'un et l'autre  rver un heureux rgne sous leur
bienfaisante influence, et repoussant tout ce qui contrariait ce rve
de leur vanit. Ni les uns ni les autres ne voulaient admettre qu'ils
eussent commenc et dj pouss fort avant la plus fatale des
imprudences. Il leur en cotait aussi de croire qu'ils taient 
l'origine d'une longue suite d'infortunes, au lieu d'tre  l'origine
d'une longue suite de prosprits. Aussi repoussrent-ils les
sinistres prophties de M. d'Urquijo comme les vues d'un esprit
morose, aigri par la disgrce.--Quoi donc! s'cria le duc de
l'Infantado avec la plus trange assurance, quoi! un hros entour de
tant de gloire descendrait  la plus basse des perfidies!--Vous ne
connaissez pas les hros, rpondit avec amertume et ddain M.
d'Urquijo; vous n'avez pas lu Plutarque! Lisez-le, et vous verrez que
les plus grands de tous ont lev leur grandeur sur des monceaux de
cadavres. Les fondateurs de dynasties surtout n'ont le plus souvent
difi leur ouvrage que sur la perfidie, la violence, le larcin! Notre
Charles-Quint, que n'a-t-il pas fait en Allemagne, en Italie, mme en
Espagne! et je ne remonte pas aux plus mauvais de vos princes. La
postrit ne tient compte que du rsultat. Si les auteurs de tant
d'actes coupables ont fond de grands empires, rendu les peuples
puissants et heureux, elle ne se soucie gure des princes qu'ils ont
dpouills, des armes qu'ils ont sacrifies.--Le duc de l'Infantado,
le chanoine Escoquiz, insistant sur la rprobation  laquelle
s'exposerait Napolon en usurpant la couronne, sur le soulvement
qu'il produirait soit en Espagne, soit en Europe, sur la guerre
ternelle qu'il s'attirerait, M. d'Urquijo leur rpondit que l'Europe
jusqu'ici n'avait su que se faire battre par les Franais; que les
coalitions, mal conduites, travailles de divisions intestines,
n'avaient aucune chance de succs; qu'une seule puissance, l'Autriche,
tait encore en mesure de livrer une bataille, mais que mme avec
l'appui de l'Angleterre elle serait crase, et payerait sa rsistance
de nouvelles pertes de territoire; que l'Espagne pourrait bien faire
une guerre de partisans, mais qu'au fond son rle se bornerait 
servir de champ de bataille aux Anglais et aux Franais, qu'elle
serait horriblement ravage, que ses colonies profiteraient de
l'occasion pour secouer le joug de la mtropole; que si Napolon
savait se borner dans ses vues d'agrandissement, donner de bonnes
institutions aux pays soumis  son systme, il tablirait d'une
manire durable lui et sa dynastie; que les peuples de la Pninsule,
lis  ceux de France par des intrts de tout genre, quand ils
verraient qu'ils se battaient pour la cause d'une famille beaucoup
plus que pour celle de la nation, finiraient par se rattacher  un
gouvernement civilisateur; qu'aprs tout les dynasties qui avaient
rgnr l'Espagne taient toujours venues du dehors; qu'il suffisait
que Napolon ajoutt  son gnie un peu de prudence pour que les
Bourbons perdissent dfinitivement leur cause; qu'en tout cas
l'Espagne serait accable d'un dluge de maux, et frappe certainement
de la perte de ses colonies; qu'il fallait donc ne pas se jeter dans
les filets de Napolon, mais rebrousser chemin au plus tt; que, si on
ne le pouvait pas, il fallait drober le roi sous un dguisement, le
ramener  Madrid ou dans le midi de l'Espagne, et que l, plac  la
tte de la nation, il aurait de bien meilleures chances de traiter
avec Napolon  des conditions acceptables.

Il est rare qu'un homme d'tat pntre dans l'avenir aussi
profondment que le fit M. d'Urquijo en cette occasion. Il n'obtint
cependant que le sourire ddaigneux de l'ignorance aveugle, et dans
son dpit il partit sur-le-champ, sans vouloir accompagner le roi,
pour lequel on lui demandait la continuation de ses conseils, tout en
refusant de les suivre.--Si vous dsirez, dit-il, que j'aille seul 
Bayonne, discuter, ngocier, tenir tte  l'ennemi commun, tandis que
vous vous retirerez dans les profondeurs de la Pninsule, soit; mais
autrement je ne veux pas, en vous accompagnant, ternir ma rputation,
seul bien qui me reste dans ma disgrce, et au milieu des malheurs de
notre commune patrie.--

[En marge: Dpart de M. d'Urquijo, et remise de la lettre de Napolon
 Ferdinand VII.]

[En marge: Sur les vagues assurances contenues dans la lettre de
Napolon, Ferdinand se dcide  partir pour Bayonne.]

M. d'Urquijo non cout se retira  l'instant, et livra  eux-mmes
les conseillers de Ferdinand, toujours fort entts, mais quelque peu
troubls nanmoins des sinistres prdictions d'un homme clairvoyant
et ferme. Le gnral Savary tant survenu, avec la lettre de Napolon
 la main, ils reprirent toute leur confiance en leurs propres
lumires, et dans la destine. Cette lettre, dans laquelle ils
auraient d apercevoir  toutes les lignes une intention cache et
menaante, car l'trange prtention de juger le litige survenu entre
le pre et le fils ne pouvait rvler que la volont de condamner l'un
des deux, et celui des deux videmment qui tait le plus capable de
rgner, cette lettre, loin de leur dessiller les yeux, ne fit que les
abuser davantage. Ils ne furent sensibles qu'au passage dans lequel
Napolon disait qu'il avait besoin d'tre difi sur les vnements
d'Aranjuez, qu'il esprait l'tre  la suite de son entretien avec
Ferdinand VII, et qu'immdiatement aprs il ne ferait aucune
difficult de le reconnatre pour roi d'Espagne. Cette vague promesse
leur rendit toutes leurs illusions. Ils y virent la certitude d'tre
reconnus le lendemain de leur arrive  Bayonne, et ils eurent la
simplicit de demander au gnral Savary si ce n'tait pas ainsi qu'il
fallait interprter la lettre de Napolon;  quoi le gnral rpondit
qu'ils avaient bien raison de l'interprter de la sorte, et qu'elle ne
voulait pas dire autre chose. Ainsi rassurs, ils rsolurent de partir
le 19 au matin de Vittoria, pour aller coucher le soir  Irun, en se
faisant prcder d'un envoy qui annoncerait leur arrive  Bayonne.
Il faut ajouter aussi que les troupes du gnral Verdier runies 
Vittoria, et les entourant de toutes parts, ne leur auraient gure
laiss la libert du choix, s'ils avaient voulu agir autrement. Du
reste ils ne s'aperurent mme pas de cette contrainte, tant ils
taient aveugls sur leur pril.

[En marge: Au moment du dpart de Ferdinand, le peuple se prcipite
sur les voitures pour l'empcher de partir.]

[En marge: La foule s'tant apaise, Ferdinand part le 19 pour
Bayonne.]

Mais le peuple des provinces environnantes, accouru pour voir
Ferdinand VII, ne raisonnait pas sur cette situation comme ses
conseillers. M. d'Urquijo avait rpt  tout venant ce qu'il avait
dit  la cour de Ferdinand VII. Ses paroles avaient trouv de l'cho,
et une multitude de sujets fidles s'taient runis pour s'opposer au
dpart de leur jeune roi. Le 19 au matin, moment assign pour se
mettre en route, et les voitures royales tant atteles, il s'leva
soudainement un tumulte populaire. Une foule de paysans arms, qui,
depuis plusieurs jours, couchaient  terre, soit devant la porte, soit
dans l'intrieur de la demeure royale, manifestrent l'intention de
s'opposer au voyage. L'un d'eux, arm d'une faucille, coupa les traits
des voitures et dtela les mules, qui furent ramenes aux curies. Une
collision pouvait s'ensuivre avec les troupes franaises charges
d'escorter Ferdinand. Heureusement on avait ordonn  l'infanterie de
rester dans les casernes les armes charges, la mche des canons
allume. La cavalerie de la garde se tenait seule sur la place o
taient les voitures, mais  une certaine distance des rassemblements,
le sabre au poing, dans une immobilit menaante. Les conseillers de
Ferdinand, craignant qu'une collision ne nuist  leur cause,
envoyrent le duc de l'Infantado dans la rue pour parler au peuple. Le
duc, qui jouissait d'une grande considration, se jeta au milieu de la
foule, russit  la calmer, en invoquant le respect d aux volonts
royales, et affirma que si on allait  Bayonne, c'est qu'on avait la
certitude d'en revenir sous quelques jours avec la reconnaissance de
Ferdinand, et un renouvellement de l'alliance franaise. Le peuple
s'apaisa par respect plus que par conviction. Les mules furent
atteles de nouveau sans obstacle, et Ferdinand VII monta en voiture
en saluant la foule, qui lui rendit son salut par des acclamations 
travers lesquelles peraient quelques cris de colre et de piti. Les
superbes escadrons de la garde impriale, s'branlant au galop,
entourrent aussitt les voitures royales, comme pour rendre hommage 
celui qu'elles emmenaient prisonnier. Ainsi partit ce prince inepte,
tromp par ses propres dsirs encore plus que par l'habilet de son
adversaire, tromp comme s'il avait t le plus naf, le plus loyal
des princes de son temps, tandis qu'il tait l'un des plus dissimuls
et des moins sincres. Le peuple espagnol le vit partir avec douleur,
avec mpris, se disant qu'au lieu de son roi il verrait bientt
l'tranger appuy sur des armes formidables.

[En marge: Arrive de Ferdinand  Irun.]

Ferdinand VII coucha dans la petite ville d'Irun, avec le projet de
passer la frontire franaise le lendemain. Le 20 au matin, il
traversa en effet la Bidassoa, fut fort surpris de ne trouver pour le
recevoir que les trois grands d'Espagne revenus de leur mission auprs
de Napolon, et n'apportant aprs l'avoir vu que les plus tristes
pressentiments. Mais il n'tait plus temps de revenir sur ses pas; le
pont de la Bidassoa tait franchi, et il fallait s'enfoncer dans
l'abme qu'on n'avait pas su apercevoir avant d'y tre englouti. En
approchant de Bayonne le prince rencontra les marchaux Duroc et
Berthier envoys pour le complimenter, mais ne le qualifiant que du
titre de prince des Asturies. Il n'y avait l rien de trs-inquitant
encore, car Napolon avait pris pour thme de sa politique de ne
reconnatre ce qui s'tait pass  Aranjuez qu'aprs explication. On
pouvait donc attendre quelques heures de plus avant de s'alarmer.

[En marge: Arrive de Ferdinand  Bayonne.]

[En marge: Premire entrevue de Napolon avec Ferdinand.]

Parvenu  Bayonne, Ferdinand y trouva quelques troupes sous les armes,
et une population peu nombreuse, car personne n'tait averti de son
arrive. Il fut conduit dans une rsidence fort diffrente des
magnifiques palais de la royaut espagnole, mais la seule dont on pt
disposer dans la ville.  peine tait-il descendu de voiture, que
Napolon, accouru  cheval du chteau de Marac, lui fit la premire
visite. L'empereur des Franais embrassa le prince espagnol avec tous
les dehors de la plus grande courtoisie, l'appelant toujours du titre
de prince des Asturies, ce qui n'tait que la continuation d'un
traitement convenu, et le quitta aprs quelques minutes, sous prtexte
de lui laisser le temps de se reposer, et sans lui avoir rien dit qui
pt donner lieu  une interprtation quelconque. Une heure aprs, des
chambellans vinrent engager le prince et sa suite  dner au chteau
de Marac. Ferdinand s'y rendit en effet  la fin du jour, suivi de sa
petite cour, et fut reu de la mme faon, c'est--dire avec une
politesse recherche, mais avec une extrme rserve quant  ce qui
touchait  la politique. Aprs le dner, l'Empereur s'entretint d'une
manire gnrale avec Ferdinand et ses conseillers, et eut bientt
dml sous l'immobilit de visage habituelle au jeune roi, sous le
silence qu'il gardait ordinairement, une mdiocrit qui n'tait pas
exempte de fourberie;  travers les discours plus abondants du
prcepteur Escoquiz, un esprit cultiv, mais tranger  la politique;
enfin, sous la gravit du duc d'Infantado, un honnte homme, se
respectant beaucoup plus qu'il ne fallait, car une grande ambition
sans talent formait tout son mrite. Napolon, aprs avoir aperu d'un
coup d'oeil  quelles gens il avait affaire, les congdia tous, sous
le prtexte des fatigues de leur voyage, mais retint le chanoine
Escoquiz, en exprimant le dsir, qui tait un ordre, d'avoir un
entretien avec lui. Il laissa au gnral Savary le soin d'aller dire
au prince des Asturies tout ce qu'il allait dire lui-mme au
prcepteur, avec lequel il prfrait s'aboucher, parce qu'il lui
supposait plus d'esprit.

[En marge: Long entretien de Napolon avec le chanoine Escoquiz, dans
lequel il lui dvoile toute sa politique.]

Son secret lui pesait doublement, car il y avait long-temps qu'il le
gardait, et ce secret tait une perfidie, genre de forfait tranger 
son coeur. Il avait besoin de s'ouvrir avec le moins ignare des
conseillers de Ferdinand, de s'excuser en quelque sorte par la
franchise qu'il apporterait dans l'expos de ses desseins, et par
l'aveu pur et simple des motifs de haute politique qui le faisaient
agir. Il commena d'abord par flatter le chanoine, et par lui dire
qu'il le savait homme d'esprit, et qu'avec lui il pouvait parler
franchement. Puis, sans autre prambule, et comme press de se
dcharger le coeur, il lui dclara qu'il avait fait venir les princes
d'Espagne pour leur ter  tous, pre et fils, la couronne de leurs
aeux; que depuis plusieurs annes il s'apercevait des trahisons de la
cour de Madrid; qu'il n'en avait rien tmoign, mais que, dbarrass
maintenant des affaires du Nord, il voulait rgler celles du Midi; que
l'Espagne tait ncessaire  ses desseins contre l'Angleterre, qu'il
tait ncessaire  l'Espagne pour lui rendre sa grandeur; que sans lui
elle croupirait ternellement sous une dynastie incapable et
dgnre; que le vieux Charles IV tait un roi imbcile, que son
fils, quoique plus jeune, tait tout aussi mdiocre, et moins loyal:
tmoin la rvolution d'Aranjuez, dont on savait le secret  Paris,
sans tre oblig de venir  Madrid pour l'apprendre; que l'Espagne
n'obtiendrait jamais sous de tels matres la rgnration morale,
administrative, politique, dont elle avait besoin pour reprendre son
rang parmi les nations; que lui Napolon ne trouverait jamais que
perfidie, fausse amiti, chez des Bourbons; qu'il tait trop
expriment pour croire  l'efficacit des mariages; qu'une princesse
suprieure d'ailleurs n'tait pas un trsor qu'on et toujours  sa
disposition; qu'en et-il une, il ne savait pas si elle aurait action
sur ce prince taciturne et vulgaire, dont tout l'esprit, s'il en
avait, consistait dans l'art de dissimuler; qu'il tait conqurant
aprs tout, fondateur de dynastie, oblig de fouler aux pieds une
quantit de considrations secondaires, pour arriver  son but plac 
une immense hauteur; qu'il n'avait pas le got du mal, qu'il lui
cotait d'en faire, mais que quand son char passait il ne fallait pas
se trouver sous ses roues; que son parti enfin tait pris, qu'il
allait enlever  Ferdinand VII la couronne d'Espagne, mais qu'il
voulait adoucir le coup en lui offrant un ddommagement; qu'il lui en
prparait un, fort bien choisi dans l'intrt de son repos: c'tait
la belle et paisible trurie, o ce prince irait rgner  l'abri des
rvolutions europennes, et o il serait plus heureux qu'au milieu de
ses Espagnes, qui taient travailles par l'esprit agitateur du temps,
et qu'un prince puissant, habile, pouvait seul dompter, constituer et
rendre prospres.

[En marge: Surprise du chanoine Escoquiz en entendant l'expos des
desseins de Napolon.]

En tenant cet audacieux discours, Napolon avait t tour  tour doux,
caressant, imprieux, et avait pouss au dernier terme le cynisme de
l'ambition. Le pauvre chanoine demeurait confondu. L'honneur d'tre
flatt, lui simple chanoine de Tolde, par le plus grand des hommes,
combattait en son coeur le chagrin d'entendre de telles dclarations.
Il tait saisi, stupfait; et cependant il ne perdit pas son talent de
disserter, et il en usa avec Napolon, qui voulut en l'coutant le
ddommager de ses peines.

[En marge: Rponse d'Escoquiz aux ouvertures de Napolon.]

[En marge: L'trurie offerte  Ferdinand pour le ddommager de la
perte de l'Espagne.]

L'infortun prcepteur s'attacha  justifier la famille de Bourbon
auprs du chef de la famille Bonaparte. Il lui rappela qu'au moment
des plus grandes horreurs de la rvolution franaise, la cour
d'Espagne n'avait dclar la guerre qu'aprs la mort de Louis XVI;
qu'elle avait mme saisi la premire occasion de revenir au systme de
paix, et du systme de paix  celui de l'alliance entre les deux
tats; que depuis elle avait prodigu  la France ses flottes, ses
armes, ses trsors; que si elle n'avait pas mieux servi, c'tait non
pas dfaut de bonne volont, mais dfaut de savoir; qu'il ne fallait
s'en prendre qu'au prince de la Paix, que lui seul tait l'auteur de
tous les maux de l'Espagne et la cause de son impuissance comme
allie; que du reste ce dtestable favori tait pour jamais loign
du trne, que sous un jeune prince dvou  Napolon, attach  lui
par les liens de la reconnaissance, par ceux de la parent, dirig par
ses conseils, l'Espagne, bientt rgnre, reprendrait le rang
qu'elle aurait toujours d conserver, rendrait  la France tous les
services que celle-ci pouvait en attendre, sans qu'il lui en cott
aucun effort, aucun sacrifice; que, dans le cas contraire, on
rencontrerait de la part de l'Espagne une rsistance dsespre,
seconde par les Anglais, et peut-tre par une partie de l'Europe; on
perdrait les colonies, ce qui serait un malheur aussi grand pour la
France que pour l'Espagne, et on imprimerait enfin une tache  la
gloire si clatante du rgne.--Mauvaise politique que la vtre,
monsieur le chanoine! mauvaise politique! rpliqua Napolon avec un
sourire bienveillant, mais ironique. Vous ne manqueriez pas avec votre
savoir de me condamner si je laissais chapper l'occasion unique que
m'offrent la soumission du continent et la dtresse de l'Angleterre
pour achever l'excution de mon systme. Vos Bourbons ne m'ont servi
qu' contre-coeur, toujours prts  me trahir. Un frre me vaudra
mieux, quoi que vous en disiez. La rgnration de l'Espagne est
impossible par des princes d'une antique maison qui sera toujours,
malgr elle, l'appui des vieux abus. Mon parti est arrt, il faut que
cette rvolution s'accomplisse. L'Espagne ne perdra pas un village,
elle conservera toutes ses possessions. J'ai pris mes prcautions pour
lui conserver ses colonies. Quant  votre prince, il sera ddommag
s'il se soumet de bonne grce  la force des choses. C'est  vous 
user de votre influence pour le disposer  accepter les ddommagements
que je lui rserve. Vous tes assez instruit pour comprendre que je ne
fais que suivre en ceci les lois de la vraie politique, laquelle a ses
exigences et ses rigueurs invitables.

[En marge: Vains efforts du chanoine Escoquiz pour toucher le coeur
de Napolon.]

En disant ces choses et d'autres, dans un langage o perait le regret
plutt que le remords d'une pareille spoliation, Napolon tait devenu
doux, amical, et plusieurs fois il s'tait permis les gestes les plus
familiers envers le pauvre prcepteur, dont la taille trs-leve
formait avec la sienne un singulier contraste. Effray de cette
inflexible rsolution, le chanoine Escoquiz, les larmes aux yeux,
s'tendit sur les vertus de son jeune prince, s'effora de justifier
Ferdinand VII de la rvolution d'Aranjuez, s'attacha  prouver que
Charles IV avait abdiqu volontairement, que l'autorit de Ferdinand
VII tait par consquent trs-lgitime;  quoi Napolon, rpondant
avec un sourire d'incrdulit, lui dit qu'il savait tout, que la
rvolution d'Aranjuez n'tait pas aussi naturelle qu'on voulait le lui
persuader; que Ferdinand VII avait cd  une impatience coupable,
mais qu'il avait eu tort de faire dclarer ouverte une succession
qu'il ne devait pas recueillir, et que, pour avoir cherch  rgner
trop tt, il ne rgnerait pas du tout. Le chanoine, ne russissant pas
 toucher Napolon par la peinture des vertus de Ferdinand VII, essaya
de l'mouvoir en lui parlant de la situation de ses malheureux
conseillers, de leur rle devant l'Espagne, devant l'Europe, devant la
postrit; qu'ils seraient dshonors pour avoir cru  la parole de
Napolon qui les avait amens  Bayonne en leur faisant esprer qu'il
allait reconnatre le nouveau roi; qu'on les accuserait d'ineptie ou
de trahison, lorsqu'ils n'avaient eu d'autre tort que celui de croire
 la parole d'un grand homme.--Vous tes d'honntes gens, reprit
Napolon, et vous en particulier vous tes un excellent prcepteur,
qui dfendez votre lve avec le zle le plus louable. On dira que
vous avez cd  une force suprieure. Aussi bien, ni vous ni
l'Espagne ne sauriez me rsister. La politique, la politique, monsieur
le chanoine, doit diriger toutes les actions d'un personnage tel que
moi. Retournez auprs de votre prince, et disposez-le  devenir roi
d'trurie, s'il veut tre encore roi quelque part, car vous pouvez lui
affirmer qu'il ne le sera plus en Espagne.--

[En marge: Tandis que Napolon dclare ses intentions au chanoine
d'Escoquiz, le gnral Savary est charg de les signifier au prince
Ferdinand.]

[En marge: Ferdinand et ses conseillers se dcident  refuser toutes
les propositions de Napolon.]

L'infortun prcepteur de Ferdinand VII se retira constern, et trouva
son lve tout aussi surpris, tout aussi dsol de l'entretien qu'il
venait d'avoir avec le gnral Savary. Celui-ci, sans y mettre aucune
forme, sans y mettre surtout aucun de ces dveloppements qui, dans la
bouche de Napolon, taient en quelque sorte des excuses, avait
signifi  Ferdinand VII qu'il fallait renoncer  la couronne
d'Espagne, et accepter l'trurie comme ddommagement du patrimoine de
Charles-Quint et de Philippe V. L'agitation fut grande dans cette
cour, jusqu'ici compltement aveugle sur son sort. On se runit
autour du prince, on pleura, on s'emporta, et on finit dans la
disposition o l'on tait par ne pas croire  son malheur, par
imaginer que tout cela tait une feinte de Napolon, qu'il n'tait
pas possible qu'il voult toucher  une personne aussi sacre que
celle de Ferdinand VII,  une chose aussi inviolable que la couronne
d'Espagne, et que c'tait pour obtenir quelque grosse concession de
territoire, ou l'abandon de quelque colonie importante, qu'il faisait
planer sur la maison d'Espagne une si terrible menace; qu'en un mot il
voulait effrayer, et pas davantage. On se dit donc qu'il suffisait de
ne pas cder  cette intimidation pour triompher. On se dcida par
consquent  rsister, et  repousser toutes les propositions de
Napolon. M. de Cevallos fut charg de traiter avec M. de Champagny
sur la base d'un refus absolu.

[En marge: Ngociation avec M. de Champagny, rompue par suite des
emportements de M. de Cevallos.]

Le lendemain M. de Cevallos se rendit au chteau de Marac pour avoir
un entretien avec M. de Champagny. Cet homme, chez lequel la bassesse
n'empchait pas l'emportement, parla  M. de Champagny avec une
violence qui n'tait pas du courage, car il n'y avait de danger ici
que pour les couronnes, et nullement pour les personnes elles-mmes.
Il fut entendu de Napolon, qui survint et lui dit:--Que parlez-vous
de fidlit aux droits de Ferdinand VII, vous qui auriez d servir
fidlement son pre, dont vous tiez le ministre, qui l'avez abandonn
pour un fils usurpateur, et qui en tout cela n'avez jamais jou que le
rle d'un tratre!--M. de Cevallos, auquel ces paroles eussent t
justement adresses par quiconque n'aurait eu rien  se reprocher, se
retira auprs de son nouveau matre, pour lui raconter ce qui s'tait
pass. On jugea autour de Ferdinand qu'un tel ngociateur n'avait ni
assez d'autorit morale ni assez d'art pour dfendre les droits de
son souverain, et on chargea de cette mission M. de Labrador, qui
avait appris dans diverses ambassades  traiter les grands intrts de
la politique avec la rserve ncessaire. La base des ngociations
resta la mme: ce fut toujours le droit inalinable de Ferdinand VII 
la couronne d'Espagne, ou,  dfaut du sien, celui de Charles IV, seul
roi lgitime si Ferdinand VII ne l'tait pas.

[En marge: Napolon ordonne  Murat d'envoyer les vieux souverains et
le prince de la paix  Bayonne.]

[En marge: Instruction de Napolon  Murat, relativement  la manire
de se conduire avec les Espagnols.]

Napolon prouvait quelque dpit de cette rsistance, mais il esprait
que bientt elle tomberait devant la ncessit, et surtout devant
Charles IV, venant faire valoir ses rclamations beaucoup mieux
motives que celles de Ferdinand VII; car, si l'ide de protester
contre son abdication lui avait t suggre par Murat, il n'en tait
pas moins vrai que cette abdication avait t le rsultat d'une
violence morale exerce sur son faible caractre, et qu'il tait
trs-fond  revendiquer la couronne. Tout mme et t juste, si, en
la retirant  Ferdinand VII, on l'avait rendue  Charles IV. Napolon,
regardant la prsence de Charles IV comme indispensable pour opposer
au droit du fils le droit du pre, ce qui ne crait pas le droit des
Bonaparte, mais ce qui mettait tous ces droits dans un tat de
confusion dont il esprait profiter, pressa vivement Murat de faire
partir les vieux souverains, et de lui envoyer aussi le prince de la
Paix, toujours prisonnier  Villa-Viciosa. Napolon enjoignit  Murat
d'employer la force, s'il le fallait, non pour le dpart de la vieille
cour, qui demandait instamment  se mettre en route et que personne ne
songeait  retenir, mais pour la dlivrance du prince de la Paix, que
les Espagnols ne voulaient relcher  aucun prix. Il recommanda en
mme temps, pour prparer les esprits, de communiquer  la junte de
gouvernement et au conseil de Castille la protestation de Charles IV,
ce qui rduisait  nant la royaut de Ferdinand VII, sans rtablir
celle de Charles IV, et commenait une sorte d'interrgne commode pour
l'accomplissement d'un projet d'usurpation. Il tcha de faire bien
comprendre  Murat qu'il ne fallait pas s'attendre  un grand succs
d'opinion en oprant un changement qui n'tait pas du gr des
Espagnols, mais qu'il fallait les contenir par la crainte, gagner
ensuite l'adhsion des hommes senss, par l'vidence des biens dont
une royaut franaise serait la source, par la certitude qu'au prix
d'un changement de dynastie l'Espagne ne perdrait ni un village ni une
colonie, avantage qui ne serait rsult d'aucun autre arrangement, et
puis suppler  ce qui manquerait en assentiment par le dploiement
d'une force irrsistible. Napolon prescrivit  Murat de bien se tenir
sur ses gardes, de fortifier deux ou trois points dans Madrid, tels
que le palais royal, l'amiraut, le Buen-Retiro, de ne pas laisser
coucher un seul officier en ville, d'exiger qu'ils fussent tous logs
avec leurs soldats, de se comporter en un mot comme  la veille d'une
insurrection qu'il croyait invitable, car les Espagnols voudraient
probablement tter les Franais; qu'il fallait dans ce cas les
recevoir nergiquement, de manire  leur ter tout espoir de
rsistance, et ne pas oublier la manire dont il pratiquait la guerre
de rue en gypte, en Italie et ailleurs; qu'il ne fallait pas
s'engager dans l'intrieur de la ville, mais occuper la tte des rues
principales par de fortes batteries, y faire sentir la puissance du
canon, et, partout o la foule oserait se montrer  dcouvert, la
faire expirer sous le sabre des cuirassiers. Ainsi de la ruse Napolon
tait conduit  la violence, par cette usurpation de la couronne
espagnole!

[En marge: Murat dispose tout pour le dpart de la vieille cour et du
prince de la Paix.]

Sur un seul point Murat avait devanc les instructions de Napolon:
c'tait relativement au dpart des vieux souverains, et  la
dlivrance du prince de la Paix. Il avait mand  Charles IV et  la
reine, en rponse  l'expression de leurs dsirs, que l'Empereur les
verrait avec plaisir auprs de lui, que par consquent ils n'avaient
qu' prparer leur dpart, et qu'il allait exiger la remise du prince
de la Paix, pour l'acheminer avec eux vers Bayonne, double nouvelle
qui leur fit prouver la seule joie qu'ils eussent ressentie depuis
les fatales journes d'Aranjuez.

[En marge: Rsistance des Espagnols  la dlivrance du prince de la
Paix.]

[En marge: Murat prend sur lui d'ordonner la dlivrance du prince de
la Paix.]

Ayant appris que Ferdinand VII avait enfin pass la frontire, Murat
n'avait plus de mnagements  garder; et d'ailleurs les Espagnols,
irrits d'une telle faiblesse, humilis d'avoir de tels princes,
semblaient pour un moment prts  se dtacher d'une famille si peu
digne du dvouement de la nation. On devait donc pour quelques jours
les trouver plus faciles. Mais quand on leur parla de dlivrer le
prince de la Paix, il y eut chez eux une sorte de soulvement. La
multitude avide de vengeance voyait avec dsespoir sa victime lui
chapper. Les hautes classes, et parmi elles les hommes qui s'taient
compromis dans la rvolution d'Aranjuez, craignaient qu'au milieu de
tous ces revirements politiques, le prince de la Paix ne ressaist un
jour le pouvoir, et ne les punt de leur conduite. On se refusait donc
pour ces divers motifs  lui rendre la libert. La junte de
gouvernement, compose des ministres et de l'infant don Antonio,
prouvait plus que personne ces tristes sentiments. Elle avait ds
l'origine oppos aux instances de Murat une forte rsistance, et
prtendu qu'tant sans autorit pour dcider une semblable question,
elle devait en rfrer  Ferdinand VII. Elle s'tait en effet adresse
 lui pour lui demander ses ordres. Ferdinand, trs-embarrass de
rpondre  ce message, avait dclar que cette question serait traite
et rsolue  Bayonne, avec toutes celles qui allaient occuper les deux
souverains de France et d'Espagne. La rponse de Ferdinand ayant t
immdiatement transmise  Murat, celui-ci considra la question comme
tranche par les ordres de Napolon, et il exigea qu'on ft sortir de
prison le prince de la Paix pour l'envoyer  Bayonne. Il annona du
reste qu'Emmanuel Godoy serait  jamais exil d'Espagne, et qu'il ne
serait transport en France que pour y recevoir la vie, seule chose
qu'on voult sauver en lui. Murat, aprs avoir adress cette
communication  la junte, dirigea des troupes de cavalerie sur
Villa-Viciosa avec ordre d'enlever le prisonnier de gr ou de force.
Le marquis de Chasteler, qui tait prpos  sa garde, mettant son
honneur  servir la haine nationale, se refusait  le rendre, quand la
junte, pour prvenir une collision, lui fit dire de le livrer.

[En marge: Triste tat dans lequel Emmanuel Godoy est livr  Murat.]

[En marge: Son dpart pour Bayonne.]

[En marge: Dpart de Charles IV et de la vieille reine pour Bayonne.]

L'infortun dominateur de l'Espagne, qui nagure encore tait entour
de toutes les superfluits du luxe, qui surpassait la royaut
elle-mme en somptuosit, comme il la surpassait en pouvoir, arriva au
camp de Murat presque sans vtements, avec une longue barbe, des
blessures  peine fermes, et les marques des chanes qu'il avait
portes. C'est dans ce triste tat qu'il vit pour la premire fois
l'ami qu'il s'tait choisi au sein de la cour impriale, dans de bien
autres vues que celles qui se ralisaient aujourd'hui. Murat, chez qui
la gnrosit ne se dmentait jamais, combla d'gards Emmanuel Godoy,
lui procura tout ce dont il manquait, et le fit partir pour Bayonne
sous l'escorte de l'un de ses aides-de-camp, et de quelques cavaliers.
Cette partie des ordres de Napolon excute, il s'occupa du dpart
des vieux souverains, qui dans leur malheur ne se sentaient pas de
joie  l'ide de savoir que leur ami tait sauv, et qu'ils allaient
tre prochainement en prsence du tout-puissant empereur qui pouvait
les venger de leurs ennemis. Leurs prparatifs de voyage achevs,
prparatifs dont le principal consista  s'emparer des plus beaux
diamants de la couronne, ils demandrent  Murat d'ordonner leur
dpart. Ils vinrent en effet coucher le 23 de l'Escurial au Pardo, au
milieu des troupes franaises, o ils virent et embrassrent Murat
avec la plus grande effusion de sentiments. Ils partirent de l pour
se rendre  Buitrago, et suivre la grande route de Bayonne avec la
lenteur qui convenait  leur ge et  leur mollesse. Ils rencontrrent
sur la route quelques marques de respect, pas une seule de sympathie.
Il aurait suffi pour les touffer toutes de la prsence de la vieille
reine, objet depuis vingt ans de la haine et du mpris de la nation.

[En marge: Murat demeur seul matre du gouvernement  Madrid.]

[En marge: Publication de la protestation de Charles IV, et
suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement.]

[En marge: Dispositions de la nation espagnole depuis le dpart de
tous ses princes.]

[En marge: Prcautions militaires de Murat.]

Murat cette fois tait bien seul matre de l'Espagne, et pouvait se
croire roi. Il venait, par ordre de Napolon, de communiquer  la
junte la protestation de Charles IV, rdige en quelque sorte sous sa
dicte, et de rclamer avec la publication de cette pice la
suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement. La
junte embarrasse avait voulu faire partager la responsabilit au
conseil de Castille, en le consultant. Le conseil la lui avait
renvoye tout entire en refusant de s'expliquer. Murat avait termin
le diffrend par une transaction, et on tait convenu que les actes du
gouvernement seraient publis au nom du roi, sans dire lequel. Le
trne devenait ainsi tout  fait vacant, et les Espagnols commenaient
 s'en apercevoir avec une profonde douleur. Tantt ils s'indignaient
contre l'ineptie et la lchet de leurs princes, qui s'taient laiss
tromper, et prcipiter dans un gouffre dont ils ne pouvaient plus
sortir; tantt ils se sentaient pleins de piti pour eux, et de fureur
contre les trangers qui s'taient introduits sur leur territoire par
la ruse et la violence. Les hommes clairs, comprenant bien
maintenant pourquoi les Franais avaient envahi Espagne, flottaient
entre leur haine de l'tranger et le dsir de voir l'Espagne
rorganise comme l'avait t la France par la main de Napolon.
Attirs avec leurs femmes aux ftes que donnait Murat, ils taient
quelquefois entrans,  demi sduits, mais jamais conquis
entirement. Le peuple au contraire ne partageait en aucune manire
cette espce d'entranement. Quelquefois  la vue de la garde
impriale et de notre cavalerie il tait saisi, il admirait mme
Murat; mais notre infanterie, surtout compose de soldats jeunes, 
peine instruits, malades de la gale, et achevant leur ducation sous
ses yeux, ne lui inspirait aucun respect, et lui donnait mme la
confiance de nous vaincre. Les paysans oisifs des environs taient
accourus  Madrid, arms de leurs fusils et de leurs coutelas, et
s'habituaient  nous braver des yeux avant de nous combattre avec
leurs armes. Quelques-uns, fanatiss par les moines, commettaient
d'horribles assassinats. Un homme du peuple avait tu  coups de
couteau deux de nos soldats, et bless un troisime, sous
l'inspiration, disait-il, de la sainte Vierge. Le cur de Caramanchel,
village aux portes de Madrid, avait assassin l'un de nos officiers.
Murat avait fait punir exemplairement les auteurs de ces crimes, mais
sans apaiser la haine qui commenait  natre. Une motion
indfinissable remplissait dj les mes,  tel point qu'un cheval
s'tant chapp sur la belle promenade du Prado, tout le monde s'tait
enfui  l'ide qu'un combat allait s'engager entre les Espagnols et
les Franais. Murat se faisant toujours illusion sur les dispositions
des Espagnols, mais stimul par les avis ritrs de Napolon, prenait
quelques prcautions. Il avait log en ville la garde et les
cuirassiers, et plac le reste des troupes sur les hauteurs qui
dominent Madrid. Il avait, aux trois divisions du marchal Moncey,
ajout la premire division du gnral Dupont, et tenait ainsi Madrid
avec la garde, toute la cavalerie et quatre divisions d'infanterie. La
seconde division du gnral Dupont avait t porte  l'Escurial, la
troisime  Sgovie. Les troupes campaient sous toile tout autour de
Madrid. Approvisionnes avec difficult  cause de l'insuffisance des
transports, elles l'taient nanmoins avec assez d'abondance. Le
traitement contre la gale, appliqu  nos jeunes soldats, les avait
presque tous remis en sant. Ils s'exeraient tous les jours, et
commenaient  acqurir la tenue qu'il aurait fallu leur souhaiter ds
leur entre en Espagne. Murat leur avait donn des officiers pris dans
les sous-officiers de la garde, et apportait un soin infini 
l'organisation d'une arme qu'il regardait comme le soutien de sa
future couronne. La division du gnral Dupont surtout tait fort
belle. Malheureusement il aurait fallu, nous le rptons, montrer cela
tout fait aux Espagnols, mais ne pas le faire sous leurs yeux. Murat
se consacrant  une oeuvre qui lui plaisait fort, quelquefois encore
applaudi de la populace espagnole qui se laissait blouir par sa
prsence et par les beaux escadrons de la garde impriale, matre de
la junte, qui, place entre deux rois absents, ne sachant auquel
obir, obissait  la force prsente, Murat se croyait dj roi
d'Espagne. Ses aides-de-camp, se croyant  leur tour grands seigneurs
de la nouvelle cour, le flattaient  qui mieux mieux, et lui,
renvoyant  Paris ces flatteries, crivait  Napolon: Je suis ici le
matre en votre nom; ordonnez, et l'Espagne fera tout ce que vous
voudrez; elle remettra la couronne  celui des princes franais que
vous aurez dsign.--Napolon ne rpondait  ces folles assurances
qu'en ritrant l'ordre de fortifier les principaux palais de Madrid,
et de tenir les officiers logs avec leurs troupes, mesures que Murat
excutait plutt par obissance que par conviction de leur utilit.

[En marge: Accueil que Napolon fait au prince de la Paix.]

Le prince de la Paix, achemin en toute hte vers Bayonne pour ne pas
donner le temps  la populace de s'ameuter sur son passage, y arriva
bien avant ses vieux souverains. Napolon tait fort impatient de voir
cet ancien dominateur de la monarchie espagnole, et surtout de s'en
servir. Aprs un instant d'entretien ce favori lui parut aussi
mdiocre qu'on le lui avait dit, remarquable seulement par quelques
avantages physiques qui l'avaient rendu cher  la reine des Espagnes,
par une certaine finesse d'esprit, et une assez grande habitude des
affaires d'tat, mais calomni quand on voulait faire de lui un
monstre. Napolon s'abstint toutefois, par gard pour le malheur, de
tmoigner le mpris que lui inspirait un tel chef d'empire, et il se
hta de le rassurer compltement sur son avenir et celui de ses vieux
matres, avenir qu'il promit de rendre sr, paisible, opulent, digne
des anciens possesseurs de l'Espagne et des Indes.  cette promesse
Napolon en ajouta une non moins douce, celle de les venger
promptement et cruellement de Ferdinand VII, en le faisant descendre
du trne, et il demanda  tre second dans ses projets auprs de la
reine et de Charles IV; ce qui lui fut promis, et ce qui devait tre
facile  tenir, car le pre et la mre taient irrits contre leur
fils au point de lui prfrer sur le trne de leurs anctres un
tranger, mme un ennemi.

[En marge: Arrive de Charles IV  Bayonne, et accueil que lui fait
Napolon.]

[En marge: Accueil que Charles IV fait  Ferdinand.]

On annonait l'arrive de Charles IV et de la reine pour le 30 avril.
La politique de Napolon voulait que les vieux souverains fussent
seuls accueillis avec les honneurs royaux. Il disposa tout pour les
recevoir comme s'ils jouissaient encore de leur pouvoir, et comme si
la rvolution d'Aranjuez ne s'tait point accomplie. Il fit ranger les
troupes sous les armes, envoya sa cour  leur rencontre, ordonna de
tirer le canon des forts, de couvrir de pavillons les vaisseaux qui
taient dans les eaux de l'Adour, et lui-mme se prpara  mettre par
sa prsence le comble aux honneurs qu'il leur mnageait.  midi ils
firent leur entre  Bayonne au bruit du canon et des cloches, furent
reus aux portes de la ville par les autorits civiles et militaires,
trouvrent sur leur chemin les deux princes Ferdinand VII et l'infant
don Carlos, qu'ils accueillirent avec une indignation visible quoique
contenue, descendirent au palais du gouvernement qui leur tait
destin, et purent un instant encore se faire illusion, jusqu' se
croire en possession du pouvoir suprme: dernire et vaine apparence
dont Napolon amusait leur vieillesse, avant de les prcipiter tous,
pre et enfants, dans le nant, o il voulait plonger les Bourbons. Un
moment aprs il arriva lui-mme au galop, accompagn de ses
lieutenants, pour apporter l'hommage de sa toute-puissance au
vieillard, victime de ses calculs ambitieux.  peine arriv en
prsence de Charles IV, qu'il n'avait jamais vu, il lui ouvrit les
bras, et l'infortun descendant de Louis XIV s'y jeta en pleurant,
comme il aurait fait avec un ami duquel il et espr la consolation
de ses chagrins. La reine dploya pour plaire tout l'art d'une femme
de cour, surtout avec l'impratrice Josphine, arrive depuis quelques
jours  Bayonne, et accourue auprs des souverains de l'Espagne. Aprs
un court entretien, Napolon laissa Charles IV entour des Espagnols
runis  Bayonne, et des officiers et chambellans franais, destins 
composer son service d'honneur. D'aprs les intentions de Napolon,
qui dsirait qu'aucun des usages de la cour d'Espagne ne ft nglig
en cette occasion, il y eut un baise-main gnral. Chacun des
Espagnols prsents vint, en s'agenouillant, baiser la main du vieux
roi et de la reine son pouse. Ferdinand, prenant son rang de fils et
de prince des Asturies, vint  son tour s'incliner devant ses augustes
parents. On put facilement discerner  leur visage les sentiments
qu'ils prouvaient. Quand cette crmonie fut acheve, le roi et la
reine fatigus songrent  s'enfermer chez eux. Ferdinand VII et son
frre ayant voulu les suivre dans leur appartement, Charles IV, ne
pouvant plus se contenir, arrta son fils an en lui disant:
Malheureux! n'as-tu pas assez dshonor mes cheveux blancs?...
respecte au moins mon repos... Et il refusa ainsi de le voir autrement
qu'en public. Ferdinand VII, ramen en quelques heures par la seule
tiquette  la qualit de prince des Asturies, se sentit perdu: il
tait puni, et Charles IV veng! Mais celui-ci allait tre bientt
oblig d'acquitter dans les mains de Napolon le prix de la vengeance
obtenue.

[En marge: Mai 1808.]

[En marge: Facilit avec laquelle les vieux souverains adhrent aux
projets de Napolon.]

Ce que les vieux souverains dsiraient avec le plus d'impatience,
c'tait d'embrasser leur ami, leur cher Emmanuel, qu'ils n'avaient pas
revu depuis la fatale nuit du 17 mars. Ils se jetrent dans ses bras,
et Napolon, qui voulait leur laisser le temps de se voir, de
s'pancher, de s'entendre, ayant remis au lendemain la rception qu'il
leur prparait  Marac, ils eurent toute la journe pour s'entretenir
de leur situation et de leur sort futur. Le prince de la Paix leur eut
promptement fait connatre ce dont il s'agissait  Bayonne; ce qui ne
pouvait ni les tonner ni les affliger, car ils n'avaient plus la
prtention de rgner, et ils eurent la satisfaction d'apprendre que
Napolon, en les vengeant de Ferdinand VII, leur destinait en France
une retraite sre, magnifique, des revenus gaux  ceux des princes
rgnants les mieux dots de l'Europe, et pour toute privation la perte
d'un pouvoir dont ils prvoyaient depuis long-temps la fin prochaine.
Il ne fut donc pas difficile de les amener aux projets de Napolon,
auxquels ils taient rsigns d'avance, mme quand ils ne
connaissaient pas tous les ddommagements qu'on leur rservait.

Le lendemain Napolon les fit inviter  dner au chteau de Marac, o
il se proposait de les traiter tous les jours avec les plus grands
honneurs. Charles IV et son pouse s'y rendirent dans les voitures
impriales, si diffrentes des antiques voitures de la cour d'Espagne,
qui taient construites sur le mme modle que celles de Louis XIV. Il
avait la plus grande peine  y monter et  en descendre; et il
laissait voir jusque dans les moindres dtails combien il tait
tranger aux usages comme aux ides du temps prsent. Arriv au
chteau de Marac, il s'appuya pour mettre pied  terre sur le bras de
Napolon, qui tait venu le recevoir  la portire.--Appuyez-vous sur
moi, lui dit Napolon, j'aurai de la force pour nous deux.--J'y compte
bien, rpondit le vieux roi; et il lui tmoigna une vritable
gratitude, tant il tait heureux de trouver en France le repos, la
scurit et l'opulence pour le reste de ses jours. Napolon avait
oubli d'inscrire le prince de la Paix au nombre des convives. Charles
IV, ne l'apercevant pas, s'cria avec une vivacit embarrassante pour
tous les assistants: O est donc Emmanuel?--On alla chercher le prince
de la Paix par ordre de l'Empereur, et on rendit  Charles IV cet ami,
sans lequel il ne savait plus exister.

Tandis que Napolon s'occupait d'adoucir le sort de ce vieil enfant
dcouronn, l'impratrice Josphine veillait avec sa grce accoutume
sur la reine d'Espagne, et lui procurait les futiles distractions qui
taient  sa porte, en lui offrant toutes les parures de Paris les
plus nouvelles et les plus recherches. Mais l'pouse de Charles IV
tait plus difficile  consoler que lui, en raison mme de son
intelligence et de son ambition. Toutefois elle pouvait compter sur
deux consolations certaines, la sret d'Emmanuel Godoy et le
dtrnement de Ferdinand.

[En marge: Napolon, aprs les gards prodigus  Charles IV, songe 
se servir de lui pour en finir avec Ferdinand VII.]

[En marge: Correspondance entre Charles IV et Ferdinand VII, dicte
par Napolon.]

[En marge: Rponse assez adroite de Ferdinand VII  Charles IV, dicte
par les meneurs de la jeune cour.]

Aprs avoir ainsi combl d'gards des htes augustes et malheureux,
Napolon, impatient d'en finir, fit mouvoir les instruments qu'il
avait  sa disposition. D'aprs sa volont, une lettre fut adresse 
Ferdinand par Charles IV, pour lui rappeler sa coupable conduite dans
les scnes d'Aranjuez, son imprudente ambition, son impuissance de
rgner sur un pays livr par sa faute aux agitations rvolutionnaires,
et lui demander de rsigner la couronne. Cette sommation rvlait
clairement aux conseillers dtromps de Ferdinand comment allait tre
conduite la ngociation depuis l'arrive de l'ancienne cour. Il tait
vident qu'on allait redemander la couronne au fils, pour la laisser
un certain nombre de jours ou d'heures sur la tte du pre, et la
faire passer ensuite de cette tte vieillie sur celle d'un prince de
la famille Bonaparte. Les meneurs de la jeune cour opposrent  cette
sommation une lettre assez adroite, dans laquelle Ferdinand VII,
parlant  son pre en fils soumis et respectueux, se dclarait prt 
restituer la couronne, bien qu'il l'et reue par suite d'une
abdication volontaire, prt toutefois  deux conditions: la premire,
que Charles IV voudrait rgner lui-mme; la seconde, que la
restitution se ferait librement,  Madrid, en prsence de la nation
espagnole. Sans ces deux conditions Ferdinand refusait formellement de
restituer la couronne  son pre; car si celui-ci ne voulait pas
rgner, Ferdinand se considrait comme seul roi lgitime, d'aprs les
lois de la monarchie espagnole; et si la rtrocession se faisait
ailleurs qu' Madrid, au sein mme de la nation assemble, elle ne
serait ni libre, ni digne, ni sre.

[En marge: Rplique de Charles IV, galement dicte par Napolon.]

La rponse tait habile et convenable. On fit rpliquer par Charles
IV, en s'appuyant toujours sur l'irrgularit de l'abdication, sur les
violences qui l'avaient amene, sur l'impossibilit o se trouvait
Ferdinand de gouverner l'Espagne sortie d'un long sommeil et prte 
entrer dans la carrire des rvolutions, sur la ncessit de remettre
 Napolon le soin d'assurer le bonheur des peuples de la Pninsule.
On finissait en laissant voir des intentions menaantes si cette
obstination ne cessait pas.  cette rplique la jeune cour opposa une
contre-rplique semblable au premier dire de Ferdinand VII.

[En marge: Charles IV se dclare seul roi d'Espagne, et nomme Murat
son lieutenant.]

La ngociation n'avanait pas, car on avait employ du 1er au 4 mai 
changer cette vaine correspondance. Napolon commenait  prouver
l'impatience la plus vive, et il tait rsolu  faire dclarer
Ferdinand VII rebelle,  rendre la couronne  Charles IV, qui la lui
transmettrait ensuite, aprs un dlai plus ou moins long. Il fit
d'abord, par l'intermdiaire du prince de la Paix, rdiger un acte en
vertu duquel Charles IV se dclarait seul lgitime roi des Espagnes,
et, dans l'impuissance o il tait d'exercer lui-mme son autorit,
nommait le grand-duc de Berg son lieutenant, lui confiait tous ses
pouvoirs royaux, et en particulier le commandement des troupes.
Napolon regardait cette transition comme ncessaire pour passer de la
royaut des Bourbons  celle des Bonaparte. Il s'empressa d'expdier
ce dcret, avec l'ordre, dj donn depuis plusieurs jours et ritr
en ce moment, de faire partir de Madrid tous les princes espagnols qui
s'y trouvaient encore: le plus jeune des infants, don Francisco de
Paula; l'oncle de Ferdinand, don Antonio, prsident de la junte, et la
reine d'trurie, qu'une indisposition avait empche de suivre ses
parents. Aprs avoir pris ces mesures, il se disposait  mettre un
terme aux scnes de Bayonne par une solution qu'il imposerait
lui-mme, lorsque les vnements de Madrid vinrent rendre facile le
dnoment qu'il dsirait, en le dispensant d'y employer la force.

[En marge: vnements  Madrid, et tentatives secrtes de Ferdinand
VII pour soulever les Espagnols en sa faveur.]

[En marge: Situation de Madrid pendant les vnements de Bayonne.]

Tandis que Napolon correspondait avec Madrid, Ferdinand VII, de son
ct, ne ngligeait rien pour y faire parvenir des nouvelles qui
excitassent l'intrt de la nation en sa faveur, qui pussent surtout
corriger le mauvais effet qu'avait produit son inepte conduite. Il
n'ignorait pas que les Espagnols avaient pris autant de piti, presque
de dgot pour sa personne que pour celle de son vieux pre, en le
voyant donner dans le pige tendu par Napolon. Il avait donc, par des
courriers qui partaient dguiss de Bayonne, et traversaient les
montagnes de l'Aragon pour gagner Madrid, fait rpandre les nouvelles
qu'il croyait les plus propres  lui ramener l'opinion publique. Il
avait fait savoir qu'on voulait le violenter  Bayonne pour lui
arracher le sacrifice de ses droits, mais qu'il rsistait, et
rsisterait  toutes les menaces, et que ses peuples apprendraient
plutt sa mort que sa soumission aux volonts de l'tranger. Il se
peignait comme la plus noble, la plus intressante des victimes, et de
manire  exalter pour lui tous les coeurs gnreux. Ces courriers,
voulant viter les routes directes, couvertes de troupes franaises,
perdaient un jour ou deux pour arriver  Madrid, mais y arrivaient
srement, et les nouvelles qu'ils portaient, propages rapidement,
avaient ramen  Ferdinand VII l'opinion un moment aline. Le bruit
universellement accrdit que Ferdinand VII tait  Bayonne l'objet de
violences brutales, et qu'il y opposait une rsistance hroque, avait
ranim en sa faveur la populace de la capitale, laquelle s'tait
accrue, comme nous l'avons dit, des paysans oisifs des environs. Ne
pouvant pas recourir aux imprimeries, soigneusement surveilles par
les agents de Murat, on se servait de bulletins crits  la main, et
ces bulletins reproduits avec profusion, circulant avec une incroyable
rapidit, excitaient au plus haut point les passions du peuple. Quant
 la junte de gouvernement, elle dissimulait profondment ses
sentiments secrets, affectait une grande dfrence pour les dsirs de
Murat; mais, dvoue comme de juste  Ferdinand VII, elle tait
l'agent des communications avec Bayonne, et des publications qui en
taient la suite. Elle avait dpch des missaires  Ferdinand pour
savoir s'il voulait qu'elle se drobt aux Franais, qu'elle allt
elle-mme proclamer quelque part la royaut lgitime, provoquer le
soulvement de la nation, et dclarer la guerre  l'usurpateur. En
attendant une rponse  ces propositions, elle ne cdait qu'aprs
d'interminables retards  toutes les demandes de Murat qui taient de
nature  servir les desseins de Napolon.

[En marge: Ordre de faire partir pour Bayonne tout ce qui restait 
Madrid de membres de la famille royale.]

[En marge: Rsistance de la junte au dpart de l'infant don
Francisco.]

[En marge: Premiers symptmes d'insurrection  Madrid, dans la journe
du 1er mai.]

Parmi ces demandes il s'en trouvait une qui l'avait fort agite,
c'tait celle qui consistait  exiger l'envoi  Bayonne de tous les
membres de la famille royale restant encore  Madrid. D'une part, la
vieille reine d'Espagne dsirait qu'on lui envoyt le jeune infant don
Francisco, laiss en arrire  cause de l'tat de sa sant; de
l'autre, la reine d'trurie, demeure par un pareil motif  Madrid,
demandait elle-mme  partir, effraye qu'elle tait de l'agitation
chaque jour croissante du peuple espagnol. Murat,  qui l'Empereur
avait recommand d'acheminer vers Bayonne tous les membres restants de
la famille royale, exigeait imprieusement ce double dpart. Quant 
la reine d'trurie, il ne pouvait y avoir de difficult, puisqu'elle
tait princesse indpendante, et dsirait partir. Quant au jeune
infant don Francisco, plac  cause de son ge sous l'autorit royale,
il dpendait actuellement de la junte de gouvernement, exerant cette
autorit en l'absence du roi. La junte, devinant bien l'intention de
ces dparts successifs, s'assembla dans la nuit du 30 avril au 1er
mai, pour dlibrer sur la demande de Murat. Elle tait accrue en
nombre par l'adjonction des divers prsidents des conseils de Castille
et des Indes, et de plusieurs membres de ces conseils. La sance fut
fort agite. Quelques-uns des membres de cette runion voulaient qu'on
se refust  une proposition qui avait pour but vident d'enlever les
derniers reprsentants de la royaut espagnole, et que, plutt que de
cder, on essayt la rsistance  force ouverte. Le ministre de la
guerre, M. O'Farrill, exposa la situation de l'arme, dont les corps
dsorganiss, disperss les uns dans le Nord, les autres dans le
Portugal et sur les ctes, ne prsentaient pas  Madrid une force
runie de plus de trois mille hommes. Les esprits ardents voulaient
qu'on y supplt avec la populace arme de couteaux et de fusils de
chasse, et qu'on chercht son salut dans un grand acte de dsespoir
national. La majorit opina pour qu'on rpondit  Murat par un refus
dissimul, en se gardant toutefois de provoquer une collision.  ct
de la junte, une runion de patriotes, mcontents de ce qu'ils
appelaient sa faiblesse, voulaient qu'on empcht le dpart des
infants par tous les moyens possibles, et soufflaient leurs passions
au peuple, qui n'avait du reste pas besoin d'tre excit. Le 1er mai,
qui tait un dimanche, attira dans la ville beaucoup de gens de la
campagne, et l'on vit des figures agrestes et nergiques se mler aux
groupes nombreux qui stationnaient sur les diffrentes places de
Madrid.  la _Puerto del Sol_, grande place situe au centre de
Madrid, et o viennent aboutir les principales rues de cette capitale,
telles que les rues _Mayor_, d'_Alcala_, de _Montera_, de _las
Carretas_, il y avait une foule paisse et menaante. Murat y envoya
quelques centaines de dragons, qui par leur aspect dissiprent la
multitude et l'obligrent  se tenir tranquille.

[En marge: Insurrection gnrale du peuple de Madrid dans la journe
du 2 mai.]

[En marge: Le tumulte commence autour du palais au moment o allaient
monter en voiture l'infant don Francisco et la reine d'trurie.]

Murat, auquel la junte avait communiqu son refus fort adouci,
rpondit qu'il n'en tiendrait compte, et que le lendemain lundi, 2
mai, il ferait partir la reine d'trurie et l'infant don Francisco,
dclaration  laquelle on n'opposa pas de rplique. Le lendemain en
effet, ds huit heures du matin, les voitures de la cour avaient t
amenes devant le palais pour y recevoir les personnes royales. La
reine d'trurie se prtait trs-volontiers  ce dpart. L'infant don
Francisco, du moins  ce qu'on disait aux portes du palais, versait
des larmes. Ces dtails, rpandus de bouche en bouche dans les rangs
de la multitude qui tait nombreuse, y avaient produit une vive
agitation. Tout  coup survint un aide-de-camp de Murat, que celui-ci
envoyait pour complimenter la reine au moment de son dpart. 
l'aspect de l'uniforme franais, le peuple poussa des cris, lana des
pierres  l'aide-de-camp du prince, et se prparait  l'gorger,
lorsqu'une douzaine de grenadiers de la garde impriale, qui taient
de service au palais occup par Murat, et d'o on pouvait apercevoir
ce tumulte, se jetrent baonnette en avant au plus pais de la foule,
et dgagrent l'aide-de-camp qu'on tait sur le point de massacrer.
Quelques coups de fusil partis au milieu de ce conflit furent le
signal d'un soulvement universel. De toutes parts la fusillade
commena  se faire entendre. Une populace furieuse, compose surtout
de paysans venus des environs, se prcipita sur les officiers
franais, disperss dans les maisons de Madrid malgr les
recommandations de Napolon, et sur les soldats dtachs qui allaient
par escouades recevoir les distributions de vivres. Plusieurs furent
gorgs avec une horrible frocit. Quelques autres durent la vie 
l'humanit de la bourgeoisie, qui les cacha dans ses maisons.

[En marge: Dispositions militaires de Murat aux premiers symptmes
d'insurrection.]

Au premier bruit, Murat tait mont  cheval et avait donn ses ordres
avec la rsolution d'un gnral habitu  toutes les occurrences de la
guerre. Il avait ordonn aux troupes des camps de s'branler pour
entrer dans Madrid par toutes les portes  la fois. Les plus
rapproches, celles du gnral Grouchy, tablies prs du _Buen
Retiro_, devaient entrer par les grandes rues de _San Geronimo_ et
d'_Alcala_ pour se diriger sur la _Puerto del Sol_, tandis que le
colonel Frederichs, partant avec les fusiliers de la garde du palais
qui est situ  l'extrmit oppose, devait se porter, par la rue
_Mayor_,  la rencontre du gnral Grouchy, vers cette mme _Puerto
del Sol_, o allaient aboutir tous les mouvements. Le gnral Lefranc,
tabli au couvent de Saint-Bernard, devait y marcher concentriquement
de la porte de _Fuencarral_. Au mme instant les cuirassiers et la
cavalerie arrivant par la route de Caravanchel avaient reu ordre de
s'avancer par la porte de Tolde. Murat,  la tte de la cavalerie de
la garde, tait derrire le palais, au pied de la hauteur de
Saint-Vincent, prs de la porte par laquelle devaient pntrer les
troupes tablies  la maison royale del Campo. Plac ainsi en dehors
des quartiers populeux, et sur une position dominante, il tait libre
de se porter partout o besoin serait.

[Illustration: Insurrection de Madrid.

(2 Mai 1808)]

[En marge: Action prompte et vigoureuse devant le palais,  la Puerta
del Sol et  l'arsenal.]

L'action commena sur la place du Palais, o Murat avait dirig un
bataillon d'infanterie de la garde, prcd d'une batterie. Un feu de
peloton, suivi de quelques coups de mitraille, eut bientt fait
vacuer cette place. La promptitude de la fuite, comme il arrive
toujours en pareil cas, empcha que le nombre des victimes ne ft
grand. Le palais et les entours dgags, le colonel Frederichs marcha
avec ses fusiliers, par les rues _Plateria_ et _Mayor_, sur la _Puerta
del Sol_, vers laquelle marchaient aussi les troupes du gnral
Grouchy, par les rues d'_Alcala_ et de _San Geronimo_. Nos soldats,
vieux et jeunes, s'avanaient avec l'aplomb qu'ils devaient  des
chefs aguerris et inbranlables. La populace, soutenue par des paysans
plus braves qu'elle, ne tenait pas, mais s'arrtait  tous les coins
des rues transversales pour tirer, et puis envahissait les maisons
pour faire feu des fentres. On l'y suivait, et on tuait  coups de
baonnette, on jetait par les fentres les fanatiques pris les armes 
la main. Les deux colonnes franaises, marchant  la rencontre l'une
de l'autre, avaient refoul au centre, c'est--dire  la _Puerta del
Sol_, la multitude furieuse, prsentant l'obstacle de son paisseur,
et n'ayant plus mme la libert de fuir. Du milieu de cette foule les
plus obstins tiraient sur nos troupes. Quelques escadrons des
chasseurs et des mamelucks de la garde, lancs  propos, pntrrent
en la sabrant dans cette masse de peuple, et l'obligrent  se
disperser par toutes les issues qui restaient encore libres. Les
mamelucks surtout, se servant de leurs sabres recourbs avec une
grande dextrit, firent tomber quelques ttes, et causrent ainsi une
pouvante qui a laiss un long souvenir dans la population de Madrid.
La foule repousse n'en eut que plus d'empressement  se rfugier dans
les maisons pour tirer des fentres. Les troupes du gnral Grouchy
eurent plusieurs excutions sanglantes  faire dans la rue de _San
Geronimo_, surtout  l'htel du duc de Hijar, d'o taient partis des
feux meurtriers. Celles du gnral Lefranc eurent  soutenir un combat
plus opinitre  l'arsenal, o tait renferme une partie de la
garnison de Madrid, avec ordre de ne pas combattre. Des insurgs s'y
tant ports firent feu sur nos troupes, et le corps des artilleurs
espagnols se trouva malgr lui engag dans la lutte. La ncessit
d'enlever  dcouvert un difice ferm, et d'o partait un feu
trs-vif de mousqueterie, nous cota quelques hommes. Mais nos
soldats, conduits vivement  l'assaut, dbusqurent les dfenseurs, et
leur firent payer cher cet engagement. L'arsenal fut pris avant que le
peuple et pu s'emparer des armes et des munitions.

[En marge: Madrid pacifi en deux heures de combat.]

Deux ou trois heures avaient suffi pour rprimer cette sdition, et on
n'entendait plus, aprs la prise de l'arsenal, que quelques coups de
feu isols. Murat avait fait former  l'htel des Postes une
commission militaire, qui ordonnait l'excution immdiate des paysans
saisis les armes  la main. Quelques-uns furent pour l'exemple
fusills sur-le-champ au Prado mme. Les autres, cherchant  s'enfuir
vers la campagne, furent poursuivis et sabrs par les cuirassiers. Les
troupes du camp arrivant  l'instant ne trouvrent plus  se servir de
leurs armes. Tout tait pacifi par la terreur d'une prompte
rpression, et par la prsence des ministres O'Farrill et Azanza, qui,
accompagns du gnral Harispe, chef d'tat-major de Murat, faisaient
cesser le combat partout o il en restait quelque trace. Ils
demandrent aussi, et on leur accorda sans difficult, la fin des
excutions qu'ordonnait la commission militaire tablie  l'htel des
Postes.

[En marge: Murat profite de l'abattement du peuple de Madrid pour
faire partir tous les membres de la famille royale qui restaient
encore en Espagne.]

[En marge: Murat reconnu lieutenant-gnral du royaume.]

Cette journe fatale, qui devait plus tard avoir en Espagne un
retentissement terrible, eut pour effet immdiat de contenir la
populace de Madrid, en lui tant toute illusion sur ses forces, et en
lui apprenant que nos jeunes soldats, conduits par de vieux officiers,
taient invincibles pour les froces paysans de l'Espagne, comme ils
le furent bientt  Essling et  Wagram pour les soldats les plus
disciplins de l'Europe. L'infant don Antonio, qui la veille n'avait
pas t au nombre des fauteurs de la rvolte, et qui paraissait mme
obsd de la jactance des partisans de l'insurrection, dit le soir
mme  Murat, comme un homme qui respirait aprs une longue fatigue:
Enfin on ne nous rptera plus que des paysans arms de couteaux
peuvent venir  bout de troupes rgulires!--L'impression tait
profonde, en effet, chez le peuple de Madrid, et, dans son
exagration, il dbitait et croyait qu'il y avait eu plusieurs
milliers de morts ou de blesss. Il n'en tait rien cependant, car les
insurgs avaient  peine perdu quatre cents hommes, et les Franais
une centaine au plus. Mais la terreur, grossissant les nombres comme
de coutume, donnait  cette journe une importance morale
trs-suprieure  son importance matrielle. Ds cet instant Murat
pouvait tout oser. Il fit partir le lendemain non-seulement l'infant
don Francisco, mais la reine d'trurie, son fils, et le vieil infant
don Antonio lui-mme, qui avait tous les sentiments des insurgs,
moins leur nergie, et qui ne demandait pas mieux que d'aller trouver
 Bayonne ce qui attendait en ce lieu tous les princes d'Espagne, le
repos et la dchance. L'infant don Antonio consentit  partir
immdiatement, et abandonna la prsidence de la junte de gouvernement,
sans mme en donner avis  cette junte. Murat venait de recevoir le
dcret de Charles IV, qui lui confrait la lieutenance-gnrale du
royaume. Il appela la junte, se fit accepter comme son prsident  la
place de l'infant don Antonio, et fut investi ds lors de tous les
pouvoirs de la royaut. Il alla s'tablir au palais, o il occupa les
appartements du prince des Asturies, et, reprenant dans sa
correspondance avec Napolon son langage habituel, il lui crivit que
toute la force de rsistance des Espagnols s'tait puise dans la
journe du 2 mai, qu'on n'avait qu' dsigner le roi destin 
l'Espagne, et que ce roi rgnerait sans obstacle. Dans plus d'une
lettre il avait dj dit, comme un fait qu'il citait sans y ajouter
aucune rflexion, que les Espagnols, impatients de sortir de leurs
longues et pnibles anxits, s'criaient souvent: Courons chez le
grand-duc de Berg, et proclamons-le roi.--Dans ces folles illusions,
il y avait quelque chose de vrai cependant.  prendre un roi franais,
Murat tait celui que sa renomme militaire, sa bonne grce, sa
jactance mridionale, sa prsence  Madrid, auraient fait accepter le
plus facilement par le peuple espagnol.

[En marge: Effet produit  Bayonne par la journe du 2 mai.]

[En marge: Scne entre Charles IV et Ferdinand VII en prsence de
Napolon.]

Les nouvelles de Madrid arrivrent le 5 mai  Bayonne,  quatre heures
de l'aprs-midi. En les recevant, Napolon y vit sur-le-champ le moyen
de produire la secousse dont il avait besoin pour terminer cette
espce de ngociation entame avec les princes d'Espagne. Il se rendit
auprs de Charles IV, la dpche de Murat  la main, et montra plus
d'irritation qu'il n'en prouvait de ces Vpres siciliennes dont on
avait voulu faire l'essai  Madrid. Il aimait fort ses soldats; mais,
quand il en sacrifiait dix ou vingt mille dans une journe, il n'tait
pas homme  en regretter une centaine pour un aussi grand intrt que
la conqute du trne d'Espagne. Nanmoins il simula l'irritation
devant ces vieux souverains, qui furent fort effrays de voir en
colre celui dont ils dpendaient. On fit appeler les infants, et 
leur tte Ferdinand VII. Aussitt entrs dans l'appartement de leurs
parents, ils furent apostrophs par le pre, par la mre avec une
extrme violence.--Voil donc ton ouvrage! dit Charles IV  Ferdinand
VII... le sang de mes sujets a coul; celui des soldats de mon alli,
de mon ami, le grand Napolon, a coul aussi.  quels ravages
n'aurais-tu pas expos l'Espagne si nous avions affaire  un vainqueur
moins gnreux! Voil les consquences de ce que toi et les tiens avez
fait pour jouir quelques jours plus tt d'une couronne que j'tais
aussi press que toi de placer sur ta tte. Tu as dchan le peuple,
et personne n'en est plus matre aujourd'hui. Rends, rends cette
couronne trop pesante pour toi, et donne-la  celui qui seul est
capable de la porter.--En profrant ces paroles, le vieux roi,
condamn  une si affligeante comdie, agitait une canne  pomme d'or,
sur laquelle il s'appuyait ordinairement  cause de ses infirmits, et
il sembla aux yeux de tous les assistants qu'il en menaait son
fils.--Le pre avait  peine achev que la vieille reine, celle-ci
avec une colre qui n'tait pas joue, se prcipita sur Ferdinand,
l'accabla d'injures, lui reprocha d'tre un mauvais fils, d'avoir
voulu dtrner son pre, d'avoir dsir le meurtre de sa mre, d'tre
faux, perfide, lche, sans entrailles... En essuyant toutes ces
apostrophes, Ferdinand VII, immobile, les yeux fixs  terre, avec une
sorte d'insensibilit stupide, ne rpondait rien, ne tmoignait rien,
et souffrait tout. Plusieurs fois sa mre l'interpellant,
s'approchant de lui, le menaant de la main, lui dit: Te voil bien,
tel que tu as toujours t! Lorsque ton pre et moi voulions
t'adresser quelques exhortations dans ton intrt mme, tu te taisais,
en ne rpondant  nos conseils que par le silence et la haine... Mais
rponds donc  ton pre,  ta mre,  notre ami,  notre protecteur,
le grand Napolon.--Et le prince, toujours insensible, se taisait,
affirmant seulement qu'il n'tait pour rien dans les dsordres du 2
mai. Napolon, embarrass, presque confus d'une scne pareille,
quoiqu'elle ament la solution dsire, dit  Ferdinand d'un ton
froid, mais imprieux, que si, le soir mme, il n'avait pas rsign la
couronne  son pre, on le traiterait en fils rebelle, auteur ou
complice d'une conspiration qui, dans les journes des 17, 18 et 19
mars, avait abouti  priver de la couronne le souverain lgitime. Il
se retira ensuite pour attendre  Marac le prince de la Paix, afin de
conclure avec lui un arrangement dfinitif, sous l'impression des
vnements de Madrid.

--Quelle mre! quel fils! s'cria-t-il en rentrant  Marac, et en
s'adressant  ceux qui l'entouraient. Le prince de la Paix est
certainement trs-mdiocre; eh bien! il tait pourtant encore le
personnage le moins incapable de cette cour dgnre. Il leur avait
propos la seule ide raisonnable, ide qui aurait pu amener de grands
rsultats si elle avait t excute avec courage et rsolution:
c'tait d'aller fonder un empire espagnol en Amrique, d'aller y
sauver et la dynastie et la plus belle partie du patrimoine de
Charles-Quint. Mais ils ne pouvaient rien faire de noble ou d'lev.
Les vieux parents par inertie, le fils par trahison, ont ruin ce
dessein, et les voil se dnonant les uns les autres  la puissance
de laquelle ils dpendent!--Puis Napolon parla long-temps,
grandement, avec une rare loquence, sur ce vaste sujet de l'Amrique,
de l'Espagne, de la translation des Bourbons dans l'empire des Indes.
Aprs avoir jug les autres il se jugea lui-mme, car il ajouta ces
paroles: Ce que je fais ici, d'un certain point de vue, n'est pas
bien, je le sais. Mais la politique veut que je ne laisse pas sur mes
derrires, si prs de Paris, une dynastie ennemie de la mienne.--

[En marge: Arrangement dfinitif conclu par l'intermdiaire du prince
de la Paix.]

Le soir le prince de la Paix vint  Marac, et les rsultats que
Napolon poursuivait par des moyens si regrettables furent consigns
dans le trait suivant, sign du prince de la Paix lui-mme et du
grand-marchal Duroc.

Charles IV, reconnaissant l'impossibilit o il tait, lui et sa
famille, d'assurer le repos de l'Espagne, cdait la couronne, dont il
se dclarait seul possesseur lgitime,  Napolon, pour en disposer
comme il conviendrait  celui-ci. Il la cdait aux conditions
suivantes:

1 Intgrit du sol de l'Espagne et de ses colonies, dont il ne serait
distrait aucune partie;

2 Conservation de la religion catholique comme culte dominant, 
l'exclusion de tout autre;

3 Abandon  Charles IV du chteau et de la fort de Compigne pour sa
vie, et du chteau de Chambord  perptuit, plus une liste civile de
30 millions de raux (7,500,000 francs) pays par le Trsor de
France;

4 Traitement proportionn  tous les princes de la famille royale.

Ferdinand VII tait rentr chez lui, clair enfin sur sa situation et
sur la ferme volont de Napolon, non pas de l'intimider seulement,
mais de le dtrner. Ses conseillers taient dtromps aussi. Parmi
eux, un seul, le chanoine Escoquiz, quoiqu'il ne ft pas le moins
honnte, donna pourtant  son jeune matre un conseil peu digne:
c'tait d'accepter la couronne d'trurie, pour que Ferdinand restt
roi quelque part, et lui, Escoquiz, directeur de quelque roi que ce
ft. Les autres, avec plus de raison, pensrent que ce serait dclarer
 l'Espagne qu'il n'y avait plus  s'occuper de Ferdinand, puisqu'il
acceptait une couronne trangre en ddommagement de celle qui lui
tait arrache. Ne rien accepter qu'une pension alimentaire leur
semblait indiquer  l'Espagne qu'il avait t violent, qu'il
protestait contre la violence, qu'enfin il pensait toujours 
l'Espagne, que par consquent elle devait toujours penser  lui.

[En marge: Trait par lequel Ferdinand VII cde ses droits  la
famille Bonaparte.]

Ferdinand VII signa donc  son tour un trait par lequel Napolon lui
assurait le chteau de Navarre en toute proprit, un million de
revenu, plus quatre cent mille francs pour chacun des infants,
moyennant leur renonciation commune  la couronne d'Espagne.

[En marge: Dpart de Charles IV pour Fontainebleau, et de Ferdinand
VII pour Valenay.]

Deux chteaux, et dix millions par an, taient le prix auquel devait
tre paye, tant au pre qu'aux enfants, la magnifique couronne
d'Espagne; prix bien modique, bien vulgaire, mais auquel il fallait
ajouter un terrible complment, alors inaperu: six ans d'une guerre
abominable, la mort de plusieurs centaines de mille soldats, la
division funeste des forces de l'Empire, et une tache  la gloire du
conqurant! Napolon,  qui l'aveuglement de la puissance drobait les
consquences de ce funeste march, se hta d'en excuter les
conditions. Le succs lui rendant sa gnrosit naturelle, il donna
des ordres pour traiter avec tous les gards possibles la famille qui
venait de tomber sous les coups de sa politique, comme tant d'autres
tombaient sous les coups de son pe. Il chargea le prince Cambacrs
du soin de recevoir les vieux souverains, et, en attendant qu'on et
achev  Compigne les dispositions ncessaires, il voulut qu'ils
allassent faire  Fontainebleau un premier essai de l'hospitalit
franaise, dans un lieu qui devait plus qu'aucun autre plaire 
Charles IV. Il leur mnageait la compagnie du vieux et doux
archichancelier, comme plus conforme  leur humeur. C'tait du reste
la premire nouvelle qu'il donnait des affaires d'Espagne  ce grave
personnage, n'osant plus lui parler de projets qui ne pouvaient
supporter les regards d'un politique aussi sage que dvou. Quant aux
jeunes princes, il leur assigna le chteau de Valenay pour rsidence,
en attendant que celui de Navarre ft prt, et pour compagnie celle
d'un personnage aussi fin que dissip, le prince de Talleyrand, devenu
depuis peu propritaire de ce mme chteau de Valenay par un acte de
la munificence impriale. Napolon lui crivit la lettre qui suit, car
Napolon excutait avec la douceur des moeurs du dix-neuvime sicle
une politique digne de la fourberie du quinzime.

[En marge: Lettre  M. de Talleyrand sur la manire de traiter les
princes d'Espagne.]

AU PRINCE DE BNVENT.

                                              Bayonne, le 9 mai 1808.

Le prince des Asturies, l'infant don Antonio, son oncle, l'infant don
Carlos, son frre, partent mercredi d'ici, restent vendredi et samedi
 Bordeaux, et seront mercredi  Valenay. Soyez-y rendu lundi au
soir. Mon chambellan de Tournon s'y rend en poste, afin de tout
prparer pour les recevoir. Faites en sorte qu'ils aient l du linge
de table et de lit, de la batterie de cuisine..... Ils auront huit ou
dix personnes de service d'honneur, et le double de domestiques. Je
donne l'ordre au gnral qui fait les fonctions de premier inspecteur
de la gendarmerie,  Paris, de s'y rendre, et d'organiser le service
de surveillance. Je dsire que ces princes soient reus sans clat
extrieur, mais honntement et avec intrt, et que vous fassiez tout
ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez  Valenay un
thtre, et que vous fassiez venir quelques comdiens, il n'y aura pas
de mal. Vous pourriez y amener madame de Talleyrand avec quatre ou
cinq dames. Si le prince des Asturies s'attachait  quelque jolie
femme, cela n'aurait aucun inconvnient, surtout si on en tait sr.
J'ai le plus grand intrt  ce que le prince des Asturies ne commette
aucune fausse dmarche. Je dsire donc qu'il soit amus et occup. La
farouche politique voudrait qu'on le mt  Bitche ou dans quelque
chteau-fort; mais comme il s'est jet dans mes bras, qu'il m'a promis
de ne rien faire sans mon ordre, et que tout va en Espagne comme je
le dsire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne, en
l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de
mai et une partie de juin, les affaires d'Espagne auront pris une
tournure, et je verrai alors le parti que je prendrai.

Quant  vous, votre mission est assez honorable: recevoir chez vous
trois illustres personnages pour les amuser est tout  fait dans le
caractre de la nation et dans celui de votre rang.

[En marge: Dispositions d'esprit dans lesquelles Charles IV et
Ferdinand VII quittent l'Espagne.]

Charles IV quitta la frontire d'Espagne avec un profond serrement de
coeur, car il disait adieu  sa terre natale, au trne et  des
habitudes qui avaient toujours fait son bonheur, celui du moins qu'il
tait capable de goter. Toutefois les agitations populaires dont il
avait entendu le premier retentissement l'avaient tellement troubl,
les divisions intestines de sa famille l'avaient abreuv de tant
d'amertume, qu'il se consolait de sa chute  l'ide de trouver en
France la scurit, le repos, une opulente retraite, des exercices
religieux, et les belles chasses de Compigne. Sa vieille pouse,
dsespre de perdre le trne, avait aussi plus d'un ddommagement: la
vengeance, la prsence assure du prince de la Paix, et de riches
revenus. Ferdinand VII, qui avait pass d'un stupide aveuglement  une
vritable terreur, tait plein de regrets, et on n'imaginerait pas
quel en tait l'objet! il regrettait d'avoir envoy  la junte de
gouvernement, en rponse aux questions de celle-ci, l'ordre secret de
convoquer les corts, de soulever la nation, et de faire aux Franais
une guerre acharne. Il craignait que l'excution de cet ordre,
irritant Napolon, ne mt en pril sa propre personne, sa dotation et
la terre de Navarre. Il envoya un nouveau messager pour recommander 
la junte une extrme prudence, et lui prescrire de ne faire aucun acte
qui pt indisposer les Franais. Il ne s'en tint pas mme  cette
prcaution.  peine tait-il sur la route de Valenay qu'il crivit 
Napolon pour lui demander l'une de ses nices en mariage, et,
n'oubliant pas son prcepteur Escoquiz, il rclama pour lui la
confirmation de deux grces royales qu'il lui avait accordes en
succdant  son pre, et qui consistaient, l'une dans le grand cordon
de Charles III, l'autre dans la qualit de conseiller d'tat. On voit
que les victimes de l'ambition de Napolon se chargeaient elles-mmes
de dtruire chez lui tout remords, et chez le public tout intrt.

[En marge: Napolon donne  son frre Joseph la couronne d'Espagne, et
 son beau-frre Murat la couronne de Naples.]

Napolon, matre de la couronne d'Espagne, se hta de la donner. Cette
couronne, la plus grande, aprs la couronne de France, de toutes
celles dont il avait eu  disposer, lui parut devoir appartenir  son
frre Joseph, actuellement roi assez paisible et assez considr du
royaume de Naples. Napolon tait conduit dans ce choix par
l'affection d'abord, car il prfrait Joseph  ses autres frres; puis
par un certain respect de la hirarchie, parce que Joseph tait l'an
d'entre eux, et enfin par confiance, car il en avait plus en lui que
dans tous les autres. Il croyait Jrme dvou, mais trop jeune; Louis
honnte, mais tellement aigri par la maladie, les querelles
domestiques, l'orgueil, qu'il le regardait comme capable des
dterminations les plus fcheuses. Quant  Joseph, tout en lui
reprochant beaucoup de vanit et de mollesse, il le jugeait sens,
doux et trs-attach  sa personne, et il ne voulait confier qu' lui
l'important royaume plac si prs de France. Ce choix ne fut pas la
moindre des fautes commises dans cette fatale affaire d'Espagne.
Joseph ne pouvait pas tre avant deux mois rendu  Madrid, et ces deux
mois allaient dcider de la soumission ou de l'insurrection de
l'Espagne. Il tait faible, inactif, peu militaire, hors d'tat de
commander et d'imposer aux Espagnols. C'est Murat, qui tait  Madrid,
qui plaisait aux Espagnols; qui, par la promptitude de ses
rsolutions, tait homme  dconcerter l'insurrection prte  natre;
qui, par l'habitude de commander l'arme en l'absence de Napolon,
savait se faire obir des gnraux franais: c'est Murat qu'il aurait
fallu charger de contenir et de gagner les Espagnols. Mais Napolon
n'avait confiance qu'en ses frres: il voyait dans Murat un simple
alli; il se dfiait de sa lgret et de l'ambition de sa femme,
quoiqu'elle ft sa propre soeur; et il ne voulut lui accorder que le
royaume de Naples.

[En marge: Lettre par laquelle Napolon offre  Joseph la couronne
d'Espagne.]

Il crivit donc  Joseph: Le roi Charles, par le trait que j'ai fait
avec lui, me cde tous ses droits  la couronne d'Espagne... C'est 
vous que je destine cette couronne. Le royaume de Naples n'est pas ce
qu'est l'Espagne; c'est onze millions d'habitants, plus de cent
cinquante millions de revenus, et la possession de toutes les
Amriques. C'est d'ailleurs une couronne qui vous place  Madrid, 
trois journes de la France, et qui couvre entirement une de ses
frontires.  Madrid vous tes en France; Naples est le bout du monde.
Je dsire donc qu'immdiatement aprs avoir reu cette lettre, vous
laissiez la rgence  qui vous voudrez, le commandement des troupes au
marchal Jourdan, et que vous partiez pour vous rendre  Bayonne par
le plus court chemin de Turin, du Mont-Cenis et de Lyon... Gardez du
reste le secret; on ne s'en doutera que trop... etc.

Telle tait la manire simple et expditive avec laquelle se donnaient
alors les couronnes, mme celle de Charles-Quint et de Philippe II.

[En marge: De quelle manire Napolon offre  Murat la couronne de
Naples.]

Napolon crivit  Murat pour l'informer de ce qui venait de se passer
 Bayonne, lui annoncer le choix qu'il avait fait de Joseph pour
rgner en Espagne, la vacance du royaume de Naples, laquelle, ajoute
 celle du royaume de Portugal (car le trait de Fontainebleau
disparaissait avec Charles IV), laissait l'option entre deux trnes
vacants. Napolon, dans ces mmes dpches, offrit  Murat l'un ou
l'autre  son gr, en l'engageant nanmoins  prfrer celui de
Naples, car les projets maritimes qu'il mditait devant lui assurer la
Sicile, ce royaume serait comme autrefois de 6 millions d'habitants.
Il lui enjoignit, en attendant, de s'emparer  Madrid de toute
l'autorit, de s'en servir avec la plus grande vigueur, de faire part
 la junte de gouvernement, aux conseils de Castille et des Indes, des
renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et d'exiger de ces
divers corps qu'ils lui demandassent Joseph Bonaparte comme roi
d'Espagne.

[En marge: Douloureuse impression de Murat en voyant passer  un autre
la couronne d'Espagne.]

On se ferait difficilement une ide de la surprise et de la douleur
de Murat en apprenant le choix, pourtant si naturel, auquel Napolon
venait de s'arrter. Le commandement des armes franaises dans la
Pninsule, converti bientt en lieutenance-gnrale du royaume, lui
avait paru un prsage certain de son lvation au trne d'Espagne. Le
renversement de ses esprances fut pour lui un coup qui branla
profondment son me et mme sa forte constitution, comme on en verra
bientt la preuve. La belle couronne de Naples, que Napolon faisait
briller  ses yeux, fut loin de le ddommager, et ne lui sembla qu'une
amre disgrce. Il s'abstint nanmoins, tant il tait soumis  son
tout-puissant beau-frre, de lui en tmoigner aucun mcontentement;
mais en lui rpondant il garda sur ce sujet un silence qui prouvait
assez ce qu'il sentait, et il laissa voir  M. de Lafort, qui avait
conquis toute sa confiance, les sentiments douloureux dont il tait
plein. M. de Lafort, ancien ministre  Berlin, venait de lui tre
envoy en remplacement de M. de Beauharnais, frapp d'une rvocation
immrite pour les gaucheries qu'il avait commises, et qui taient
invitables dans la position o il se trouvait, et-il t plus
habile.

[En marge: Sentiment de la junte de gouvernement et des Espagnols
clairs, aprs les vnements de Bayonne.]

[En marge: Rsignation de la junte de gouvernement aux rsolutions de
Bayonne, et aux recommandations secrtes de Ferdinand VII.]

Toutefois Murat avait encore une chance, c'est que Joseph n'acceptt
pas la couronne d'Espagne, ou que les difficults mmes de la
transmission  un prince plac loin de Madrid, et n'ayant pas dans les
mains les rnes de l'administration espagnole, portassent Napolon 
changer d'avis. Il se remit donc de sa pnible motion, conut un
reste d'esprance, et travailla sincrement  l'excution des ordres
qu'il avait reus. La junte de gouvernement, que ne prsidait plus don
Antonio, et qui s'tait accrue, comme on l'a vu, de quelques membres
du conseil de Castille et des Indes, tait naturellement attache 
Ferdinand VII, car les hommes qui la composaient taient Espagnols de
coeur; mais ils taient irrsolus, et ne savaient quel parti prendre
dans l'intrt de leur pays. Comme Espagnols, il leur en cotait fort
de renoncer  l'ancienne dynastie qui depuis un sicle rgnait sur
l'Espagne, et qui tait identifie avec le pays autant que si elle
tait descendue directement de Ferdinand et d'Isabelle. Cet
attachement chez eux se fortifiait de toute l'nergie des passions du
peuple, qui, excit par la haine de l'tranger, par celle du favori
Godoy, voyant dans Ferdinand VII la victime de l'un et de l'autre,
tendait partout  s'insurger. Mais ils taient retenus par la crainte
qu'prouvaient tous les hommes clairs de voir, si on rsistait aux
Franais, l'Espagne servir de champ de bataille aux armes
europennes, une populace fanatique et barbare entrer en lice au grand
dommage des honntes gens, les colonies enfin secouer le joug de la
mtropole, et peut-tre ouvrir les bras aux Anglais. Tel tait le
conflit de sentiments qui faisait hsiter la junte, et agitait le
coeur de tout Espagnol comprenant et aimant les intrts de son pays.
Quand l'me est incertaine, la conduite l'est aussi. La junte, et avec
elle les classes claires, devaient donc, dans ces graves
occurrences, jouer un rle quivoque et faible. En recevant les
renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et les dclarations
par lesquelles ces princes dliaient les Espagnols de leur serment de
fidlit, les membres de la junte, tout en croyant que la force avait
arrach ces renonciations, furent disposs  flchir devant une
destine suprieure. Les rcentes recommandations de Ferdinand VII,
qui les engageait  s'abstenir de tout acte imprudent, achevrent de
les confirmer dans cette disposition. Toutefois ils eurent un moment
de pnible incertitude quand la rponse aux questions antrieures de
la junte, demandant s'il fallait se runir ailleurs qu' Madrid,
convoquer les corts, et faire aux Franais une guerre nationale, leur
parvint par un messager secret, qui avait mis beaucoup de temps 
traverser les Castilles. La premire rponse  ces questions avait t
affirmative, comme on s'en souvient, et date du 5 mai au matin, un
peu avant la scne qui avait eu lieu chez le vieux roi Charles IV, et
qui avait dcid les renonciations. Aprs mre rflexion, les membres
de la junte, considrant que ce qui s'tait pass depuis entre le pre
et le fils avait chang tout  fait l'tat des choses, amen Ferdinand
VII  se dmettre de la royaut, et  conseiller lui-mme la prudence,
crurent ne devoir tenir aucun compte d'ordres annuls par des
rsolutions postrieures. Ils se montrrent donc devant Murat tout 
fait rsigns, prts  obir  ses commandements et  reconnatre le
roi que leur donnerait Napolon. Ceux notamment qui par conviction ou
intrt adoptaient l'ide d'un changement de dynastie, le marquis de
Caballero par exemple, taient disposs  servir activement la
nouvelle royaut, surtout si c'tait Murat, qu'ils connaissaient, qui
devait en tre investi.

[En marge: Difficults que rencontre Murat pour faire demander, par
les autorits espagnoles, Joseph Bonaparte comme roi.]

Murat cependant avait autre chose qu'un concours passif  rclamer de
leur part. Il avait ordre de faire surgir du sein de la junte et des
conseils de Castille et des Indes la demande formelle de Joseph
Bonaparte comme roi d'Espagne. C'tait trop pour la faiblesse des uns,
pour les calculs intresss des autres. Laisser tomber les droits de
la maison de Bourbon, sans prendre la responsabilit du changement de
dynastie, tait tout ce qu'on pouvait attendre d'eux. Se compromettre
pour un prince nouveau,  la condition de le faire sous ses yeux, et
d'acqurir ainsi toute sa faveur, aurait pu convenir aux ambitieux;
mais il ne leur convenait pas de se compromettre pour un prince
absent, inconnu, qui n'tait pas tmoin de l'ardeur qu'on mettait  le
servir.

Murat trouva donc tous les courages glacs, quand il proposa  la
junte de se concerter avec les conseils de Castille et des Indes pour
appeler Joseph Bonaparte au trne d'Espagne. Les uns ne cachrent pas
leurs craintes, les autres leur peu de zle pour les intrts d'un roi
absent. Il y avait l de quoi flatter les secrets penchants de Murat,
car il tait vident que l'initiative des autorits espagnoles et t
plus facile  obtenir s'il se fut agi de lui, soit parce qu'il
plaisait, soit parce qu'il tait sur les lieux. Il n'en insista pas
moins beaucoup, et vivement, auprs des autorits espagnoles, pour
leur arracher ce qu'il avait mission d'en obtenir.

[En marge: Dclaration quivoque obtenue des conseils de Castille et
des Indes.]

Les conseils de Castille et des Indes, qui sous quelques rapports
rpondaient, comme nous l'avons dit,  ce qu'taient autrefois en
France les parlements, avaient toujours recherch les occasions
d'tendre leur comptence. Cette fois, loin de viser  l'tendre, ils
en firent valoir au contraire les troites limites, en se rcriant
contre la prtention qu'on voulait leur suggrer de toucher aux droits
du trne, et de dcider si une dynastie avait mrit d'en descendre,
et une autre d'y monter. Cependant, aprs de nombreuses et actives
ngociations, dont le marquis de Caballero fut l'intermdiaire, les
conseils de Castille et des Indes aboutirent  une dclaration portant
que, dans le cas o Charles IV et Ferdinand VII auraient
dfinitivement renonc  leurs droits, le souverain qu'ils croyaient
le plus capable de faire le bonheur de l'Espagne serait le prince
Joseph Bonaparte, qui rgnait avec tant de sagesse dans une partie de
l'ancien patrimoine espagnol, dans le royaume de Naples. Ainsi les
conseils ne prenaient pas sur eux de prononcer sur les droits de
Ferdinand VII et de Charles IV, mais se bornaient, en cas de vacance
bien reconnue du trne,  tmoigner une prfrence, qui n'tait aprs
tout qu'une marque de haute considration pour l'un des princes les
plus estims de la famille Bonaparte.

Murat manda ce rsultat  Napolon, sans lui dissimuler les peines
qu'il avait eues  l'obtenir, et les difficults particulires que
rencontrait un candidat absent. Il tait facile d'apercevoir qu'il
prouvait une sorte de satisfaction en voyant s'lever contre la
candidature du prince Joseph des objections qui pouvaient faire
renatre la sienne. Napolon, qui n'avait pas coutume de le mnager,
ne voulut pas toutefois l'irriter dans un moment o il avait tant
besoin de son zle, et se contenta d'adresser  M. de Lafort la plus
violente et la moins juste des rprimandes, lui disant qu'on l'avait
plac auprs du prince Murat pour lui donner de bons et sages avis,
non pour flatter ses penchants; que les hsitations qu'on rencontrait
 Madrid ne provenaient que de la faiblesse avec laquelle on avait agi
auprs des autorits espagnoles; que le grand-duc de Berg se berait
de l'espoir de rgner sur l'Espagne, et que sa conduite s'en
ressentait; que c'tait l une illusion qu'il fallait dtruire chez
lui; car personne en Espagne ne songeait  le prendre pour roi; qu'on
n'oublierait jamais qu'il avait t l'auteur de toute la trame qui
venait d'aboutir  la dpossession de la famille dchue, et le gnral
qui avait command la mitraillade du 2 mai; qu'un prince tranger 
tous ces actes, sur lequel ne pserait aucun souvenir d'intrigue ou de
rigueur, serait bien mieux reu, et que la rcompense des services
rendus par le prince Murat serait dans le royaume de Naples, destin 
devenir vacant par le succs mme de ce qu'on faisait  Madrid. Cette
rprimande, adresse  M. de Lafort afin qu'il en arrivt quelque
chose  Murat, tait pour ce dernier un triste prix de la complaisance
qu'il avait mise  seconder une odieuse machination: triste prix,
disons-nous, mais trs-mrit, car c'est ainsi que doivent tre
traits tous ceux qui prtent leur concours  de coupables desseins.

[En marge: Napolon cherche  racheter l'usurpation de la couronne
d'Espagne par une habile rorganisation de ce royaume.]

Aprs avoir fait parvenir son mcontentement  Murat par cette voie
indirecte, Napolon pensa qu'en attendant la proclamation dfinitive
de la dynastie nouvelle, il fallait employer les quelques semaines
qui allaient s'couler  prparer la rorganisation administrative de
l'Espagne. Il voulut s'excuser aux yeux des hommes politiques de tous
les pays de l'acte qu'il venait de commettre, par un emploi
merveilleux des ressources de l'Espagne, et aucun homme, il faut le
reconnatre, n'tait plus capable que lui de racheter, par la manire
de rgner, un forfait commis pour rgner. Les projets qu'il forma, et
que l'Espagne djoua par une rsistance fanatique et gnreuse, furent
des plus vastes, des mieux combins qu'il et jamais conus de sa vie.

Il commena d'abord par se faire envoyer  Bayonne tous les documents
dont disposait l'administration espagnole relativement aux finances, 
l'arme,  la marine. On en trouvait bien peu; car, ainsi que nous
l'avons dit ailleurs, les finances taient un secret du ministre des
finances, crature du prince de la Paix. La distribution de l'arme et
de la marine, leur situation, leurs ressources, leurs besoins,
restaient des faits locaux, que l'on connaissait  peine dans
l'administration centrale  Madrid. Quand Murat demanda pour
l'Empereur un tat de la marine, on lui prsenta un annuaire imprim.
Mais Napolon n'tait pas homme  se contenter de pareils documents.
Il fit adresser  MM. O'Farrill, ministre de la guerre, et d'Azanza,
ministre des finances, principaux personnages de la junte, des marques
d'estime, et mme des prvenances flatteuses qui pouvaient leur faire
esprer une grande faveur sous le nouveau rgne, et leur demanda
immdiatement un travail approfondi sur toutes les parties du service.
Il ordonna d'envoyer sur-le-champ des ingnieurs dans tous les ports,
des officiers auprs des principaux rassemblements de troupes, pour
avoir des documents positifs et rcents sur chaque objet. Les
Espagnols n'taient pas habitus  une telle activit,  une prcision
si rigoureuse; mais ils s'murent enfin sous l'impulsion de cette
puissante volont, dont Murat leur transmettait  chaque courrier la
nouvelle expression, et ils envoyrent  Napolon un tableau de l'tat
de la monarchie, tableau que nous avons dj fait connatre. Chose
singulire, en demandant ces documents, Napolon disait  Murat: Il me
les faut d'abord pour les mesures que j'ai  ordonner; il me les faut
ensuite pour apprendre un jour  la postrit dans quelle situation
j'ai trouv la monarchie espagnole.--Ainsi lui-mme sentait qu'il
aurait besoin, pour se justifier, de montrer l'tat dans lequel il
avait trouv l'Espagne, et celui dans lequel il esprait la laisser.
La Providence vengeresse ne voulait lui accorder que la moiti de
cette justification.

[En marge: Premier secours d'argent accord  l'Espagne.]

[En marge: Secours de 25 millions accord  l'Espagne, en se cachant
derrire la banque de France.]

Le premier, le plus urgent besoin de l'Espagne tait celui de
l'argent. Murat n'avait pas de quoi fournir le prt aux troupes, ni de
quoi envoyer dans les ports les fonds indispensables pour mettre
quelques btiments  la mer. Ferdinand VII avait pu disposer  son
avnement de sommes en mtaux, lesquelles appartenaient, soit  la
caisse de consolidation, soit au prince de la Paix, et qu'on avait
arrtes au moment o la vieille cour allait partir pour l'Andalousie.
Il les avait employes  faire quelques largesses, et, ce qui valait
mieux,  payer aux rentiers de l'tat un -compte, dont ils avaient
grand besoin, et qu'ils attendaient depuis bien des mois. Aprs cet
emploi, il n'tait rien rest. Murat aux abois, rduit  puiser pour
ses dpenses personnelles dans la caisse de l'arme franaise, avait
fait connatre  Napolon cet tat dsespr des finances, et demand
instamment un secours pcuniaire, comptant sur les richesses que la
victoire avait mises dans les mains de Napolon. Mais celui-ci,
craignant de dissiper un trsor qu'il destinait  rcompenser l'arme
en cas de prosprit soutenue, ou  crer de grandes ressources
dfensives en cas de revers, lui avait d'abord rpondu qu'il n'avait
point d'argent, rponse qu'il faisait toujours quand on s'adressait 
lui,  moins qu'il ne s'agt d'oeuvres de bienfaisance. S'tant
bientt aperu que l'Espagne tait encore plus dnue qu'il ne l'avait
suppos, il revint sur son refus, et se dcida  la secourir, ce qui
tait une premire punition d'avoir voulu s'en emparer. Cependant il
ne voulait pas laisser voir sa main, mme en accordant un bienfait,
car il savait qu'on se hterait peu de s'acquitter si on croyait
n'avoir que lui pour crancier. Il imagina donc de faire prter 
l'Espagne cent millions de raux (25 millions de francs), par la
Banque de France, sur les diamants de la couronne d'Espagne, que
Charles IV, d'aprs ses engagements, avait d laisser  Madrid. Les
principaux de ces diamants ne s'tant pas retrouvs, par suite de
l'enlvement qu'en avait fait la vieille reine, Napolon n'en conclut
pas moins cette opration financire,  des conditions raisonnables,
qu'il obtint d'autant plus facilement de la Banque, qu'elle n'tait
qu'un prte-nom du trsorier de l'arme. Il fut secrtement stipul
avec le gouverneur de la Banque que Napolon fournirait les fonds,
courrait toutes les chances du prt, mais qu'elle agirait avec toute
la prcaution et l'exigence d'un crancier oprant pour lui-mme. Afin
de ne pas perdre de temps, Napolon fit verser sur-le-champ plusieurs
millions au trsor de l'Espagne, au moyen des valeurs mtalliques
qu'il avait runies  Bayonne. Son active prvoyance abrgeait ainsi
les dlais ordinairement attachs  toutes les transactions.

Avec ce premier secours, d'autant plus efficace qu'il tait en argent
et non en vals royaux (papier cr sous le prince de la Paix, et
perdant 50 pour cent), il donna un premier -compte aux fonctionnaires
publics et  l'arme; mais il rserva la presque totalit des
ressources en mtal pour le service des ports, service qu'il tenait
plus qu'aucun autre  ranimer.

[En marge: Distribution prvoyante de l'arme espagnole.]

[En marge: Mouvement sur Tolde et Cordoue ordonn au corps du gnral
Dupont.]

Quoiqu'il ne prvt pas une insurrection gnrale de l'Espagne,
surtout d'aprs ce qu'crivait sans cesse Murat, Napolon se dfiait
pourtant de l'arme. Il en ordonna une distribution qui, excute 
temps, aurait prvenu bien des malheurs. Il avait d'abord voulu qu'on
cartt de Madrid les troupes du gnral Solano, et qu'on les diriget
sur l'Andalousie. Il renouvela cet ordre, mais prescrivit d'en envoyer
une partie au camp de Saint-Roch, devant Gibraltar, une autre en
Portugal, afin de les employer sur les ctes, o elles devaient tre
plus utiles que dangereuses quand elles seraient en prsence des
Anglais. Il ordonna de porter sur-le-champ la premire division du
gnral Dupont de l'Escurial  Tolde, de Tolde  Cordoue et Cadix,
pour aller protger la flotte de l'amiral Rosily, qui tait devenue le
plus grand sujet de ses soucis depuis que le changement de dynastie
tait connu. Il avait enjoint en mme temps de porter la seconde
division du gnral Dupont  Tolde, pour qu'elle ft prte  soutenir
la premire; la troisime,  l'Escurial, pour qu'elle ft prte 
soutenir les deux autres. Il fit en outre diverses dispositions afin
de renforcer le gnral Dupont. Il ajouta  sa premire division une
forte artillerie, deux mille dragons et quatre rgiments suisses
servant en Espagne. Il avait fait annoncer  ces derniers qu'il les
prendrait  sa solde, et leur accorderait exactement les mmes
conditions que celles dont ils jouissaient en Espagne, ne doutant pas
d'ailleurs qu'ils fussent plus fiers de servir Napolon que Ferdinand
VII. Mais il ajoutait, en crivant  Murat, que si les Suisses taient
dans un _courant d'opinion franaise_, ils se conduiraient bien, et
mal s'ils taient dans un _courant d'opinion espagnole_. En
consquence il ordonna de runir  Talavera les deux rgiments de
Preux et de Reding, lesquels avaient fait partie de la garnison de
Madrid, pour les placer sur la route du gnral Dupont, qui devait les
recueillir en passant. Il commanda de rassembler  Grenade les deux
rgiments suisses qui taient  Carthagne et  Malaga, d'o ils
devaient rejoindre le gnral Dupont en Andalousie. Il prescrivit en
outre au gnral Junot de diriger sur les ctes du Portugal les
troupes espagnoles, d'en retirer les troupes franaises, et de porter
deux divisions de celles-ci, l'une vers la haute Castille  Almeida,
l'autre vers l'Andalousie  Elvas. Le gnral Dupont devait donc
contenir l'Andalousie, avec dix mille Franais de sa premire
division, quatre ou cinq mille de la division envoye par le gnral
Junot, et cinq mille Suisses. Les Espagnols runis au camp de
Saint-Roch devaient se joindre  lui, et protger en commun les
intrts du nouvel ordre de choses contre les Anglais et les
mcontents espagnols. La flotte de l'amiral Rosily n'avait ds lors
plus rien  craindre.

[En marge: Envoi de troupes espagnoles dans les prsides d'Afrique et
au Ferrol, pour une expdition aux colonies.]

[En marge: Dispersion du reste des troupes espagnoles dans diverses
directions.]

Napolon ordonna encore l'envoi aux Balares,  Ceuta et  tous les
prsides d'Afrique, d'une grande partie des troupes espagnoles du
Midi, afin de bien garder ces points importants contre toute attaque
des Anglais, et d'avoir dans ce moment le moins possible de troupes
espagnoles sur le continent de l'Espagne. Il en fit acheminer une
division vers le nord, c'est--dire vers le Ferrol, pour une
expdition aux colonies dont on va bientt voir l'importance et
l'objet. Enfin il prescrivit  Murat de disposer un certain nombre de
celles qui taient aux environs de Madrid, sur la route des Pyrnes,
pour les prparer peu  peu  passer en France, sous prtexte d'aller
partager la gloire de la division Romana, dans une expdition de
Scanie contre les Anglais et les Sudois. Mme disposition fut
prescrite pour les gardes du corps, qui avaient tmoign tant de haine
au prince de la Paix, tant d'amour  Ferdinand VII, et que par ce
motif on devait fort suspecter. Une campagne au Nord,  ct de
l'arme franaise, tait l'appt qu'on avait  leur offrir, en leur
donnant ainsi  choisir entre cette mission glorieuse et leur
licenciement. Il tait impossible assurment d'imaginer une
distribution plus habile; car les troupes espagnoles disperses sur
les ctes de la Pninsule, en Afrique, en Amrique et dans le nord de
l'Europe, places partout sous la surveillance de l'arme franaise,
ne pouvaient pas tre  craindre. Malheureusement il devait tre donn
bientt  l'lan unanime d'un grand peuple de djouer les plus
profondes combinaisons du gnie.

[En marge: Importantes mesures relatives  la marine espagnole.]

Vinrent ensuite les dispositions relatives  la marine. Le premier
soin de Napolon, dans ce premier moment, fut de garantir les colonies
espagnoles des dangers d'un soulvement, de se rattacher ainsi le
coeur des Espagnols en sauvegardant l'intrt qui les touchait le
plus, et d'exalter leur imagination en ralisant enfin les vastes
projets maritimes qu'il mditait depuis Tilsit, mais auxquels avait
manqu jusqu'ici le temps d'abord, et en second lieu la franche
coopration de l'Espagne.

[En marge: Expdition de petits btiments aux colonies espagnoles et
franaises, pour leur porter les publications rclames par les
circonstances.]

Napolon commena par ordonner des communications multiplies tant
avec les colonies franaises qu'avec les colonies espagnoles. Pour
cela il fit partir de France, de Portugal, d'Espagne, de petits
btiments portant des proclamations remplies des plus sduisantes
promesses, des crits mans de toutes les compagnies de commerce
confirmant ces proclamations, des commissaires chargs de les
rpandre, enfin des secours en armes et munitions de guerre, dont les
derniers vnements de Buenos-Ayres avaient rvl l'urgent besoin.
Tous les colons en effet avaient manifest le plus grand zle 
dfendre la domination espagnole, et il ne leur avait manqu que des
armes pour rendre ce zle efficace. Napolon, qui non-seulement
ordonnait tout, mais se faisait lui-mme l'excuteur de ses ordres
dans les lieux o il se trouvait, avait dj recherch  Bayonne, port
d'o l'on commerait alors beaucoup avec les colonies espagnoles, les
moyens de communiquer avec l'Amrique. Il avait dcouvert une espce
de btiment, trs-petit, trs-fin voilier, cotant trs-peu 
construire, presque imperceptible en mer,  cause de sa faible
voilure, et pouvant chapper  toutes les croisires ennemies. Il en
fit expdier un qui existait dj, et en fit mettre six sur chantier,
sous le nom de _mouches_, pour les envoyer dans l'Amrique espagnole,
chargs d'armes et de communications pour les autorits. Un mois
suffisait  leur construction. Il avait donc la certitude d'en avoir
bientt un assez grand nombre tout prts  partir.

Il avait constat par des renseignements recueillis  Cadix, que ce
port tait le meilleur pour les expditions lointaines, parce que les
btiments en se jetant  la cte d'Afrique, et la descendant jusqu'
la rgion des vents aliss, n'avaient plus  doubler aucun des caps
espagnols o se tenaient ordinairement les croisires ennemies. Il
voulut qu'on expdit immdiatement de ce port une multitude de petits
btiments, porteurs comme les autres de proclamations et de matriel
de guerre.

[En marge: Expdition au Ferrol pour le Rio de la Plata.]

Aprs ces soins pour rendre frquentes les communications avec les
colonies, il s'occupa d'y envoyer des forces considrables. Il
commanda des armements au Ferrol,  Cadix,  Carthagne. Une partie de
l'emprunt accord  l'Espagne devait tre consacre  cet objet, et
procurer le double rsultat de rjouir les yeux des Espagnols par le
spectacle d'une grande activit maritime, et de prparer des
expditions capables de sauver leurs possessions coloniales. Il y
avait au Ferrol deux vaisseaux et deux frgates en tat de prendre la
mer. Il ordonna de radouber immdiatement deux autres vaisseaux,
d'armer ces six btiments, de les charger d'armes et de munitions de
guerre, et de les tenir prts  recevoir trois ou quatre mille soldats
espagnols achemins en ce moment sur le Ferrol. Cette expdition tait
destine au Rio de la Plata; et comme il avait suffi de quelques
centaines d'hommes sous les ordres d'un officier franais, M. de
Liniers, pour expulser les Anglais de Buenos-Ayres, et d'une centaine
de Franais  Caracas pour djouer les tentatives de l'insurg
Miranda, il y avait lieu d'esprer que l'envoi d'un tel secours
suffirait pour mettre les vastes possessions de l'Amrique du Sud 
l'abri de toute tentative.

[En marge: Organisation d'une flotte de dix-huit vaisseaux  Cadix.]

 Cadix il existait depuis long-temps six vaisseaux arms. Napolon
ordonna de les pourvoir de tout ce qui leur manquait en vivres, en
quipages, et d'ajouter cinq autres vaisseaux, que les ressources de
ce port, si on avait de l'argent, permettaient de radouber, d'armer et
d'quiper. Cadix contenait encore cinq vaisseaux franais et plusieurs
frgates sous l'amiral Rosily, restes glorieux, comme nous l'avons
dit, du dsastre de Trafalgar, et aussi bien organiss que les
meilleurs vaisseaux anglais. Napolon voulut renforcer cette division
de deux autres vaisseaux, au moyen d'une combinaison fort ingnieuse,
et fort avantageuse  l'Espagne. Il envoya, sur les fonds du Trsor de
France, l'avance ncessaire pour la construction de deux vaisseaux
neufs, lesquels devaient tre mis sur chantier  Carthagne, port o
l'on construisait plus habituellement, tandis que dans celui de Cadix
on rservait les bois au radoub des flottes armes. En retour de cette
avance, l'Espagne devait prter  la France le _Santa-Anna_ et le
_San-Carlos_, deux trois-ponts magnifiques, qui lui seraient rendus
aprs l'achvement des deux vaisseaux construits  Carthagne.
Napolon prescrivit au bataillon des marins de la garde, fort de six 
sept cents hommes, qui avait suivi les dtachements de la garde en
Espagne, de se rendre  Cadix  la suite du gnral Dupont. Outre ces
six ou sept cents marins excellents, l'amiral Rosily pouvait bien sans
affaiblir son escadre en dtacher trois ou quatre cents, que le
gnral Dupont lui remplacerait en jeunes conscrits de ses bataillons,
et avec ces moyens il devenait facile d'quiper les deux nouveaux
vaisseaux emprunts  l'arsenal de Cadix. On devait donc avoir tout de
suite  Cadix sept vaisseaux franais, cinq ou six espagnols, ce qui
faisait douze ou treize, et, avec les cinq espagnols dont l'armement
tait ordonn, un total de dix-huit, employs, comme on le verra
bientt,  l'excution des plus grands desseins.

[En marge: Armement d'une division  Carthagne, et ordre  l'escadre
qui en tait sortie d'y rentrer ou de se rendre  Toulon.]

 Carthagne, la mise sur chantier de deux vaisseaux neufs pour le
compte de la France allait ranimer les constructions et ramener les
ouvriers disperss. Il tait sorti de ce port une escadre de six
vaisseaux pour se rendre  Toulon. Il en restait deux capables de
naviguer. Napolon ordonna de les armer immdiatement, et d'y ajouter
quelques frgates. Il enjoignit  la flotte de Carthagne, rfugie 
Mahon, de se rendre  Toulon, ou de revenir  Carthagne. Revenue 
Carthagne, elle devait, avec les deux vaisseaux qu'on allait armer, y
prsenter une division de huit vaisseaux.--Donnez-vous la gloire,
crivait Napolon  Murat, d'avoir, pendant votre courte
administration, ranim la marine espagnole. C'est le meilleur moyen de
nous rattacher les Espagnols, et de motiver honorablement notre
prsence chez eux.--

Maintenant il faut voir comment ces prparatifs, propres  rveiller
l'activit dans les ports de l'Espagne, allaient concourir avec les
forces navales dj cres dans toute l'tendue de l'empire franais.
Nous avons dit que le projet de Napolon tait de disposer dans tous
les ports de l'Europe, depuis le Sund jusqu' Cadix, depuis Cadix
jusqu' Toulon, depuis Toulon jusqu' Corfou et Venise, des flottes
compltement quipes, et  ct de ces flottes des camps, que le
retour de la grande arme permettrait de composer des plus belles
troupes, afin de ruiner, de dsesprer l'Angleterre par la possibilit
toujours menaante d'immenses expditions pour tous les pays, la
Sicile, l'gypte, Alger, les Indes, l'Irlande, l'Angleterre elle-mme.
C'est le cas de montrer o en taient ces projets, et ce qu'ils
allaient devenir par la runion de l'Espagne et de la France sous une
mme autorit.

[En marge: Vicissitudes et rsultats de l'expdition de Sicile.]

L'expdition de Corfou, destine principalement pour la Sicile, avait
eu bien des contre-temps  surmonter, mais avait domin la
Mditerrane pendant deux mois, du 10 fvrier au 10 avril. L'amiral
Ganteaume, parti, comme on l'a vu, de Toulon le 10 fvrier, avec les
deux divisions de Toulon et de Rochefort, formant dix vaisseaux, deux
frgates, deux corvettes, une flte, avait essuy dans la nuit du 11
une horrible tempte. Son escadre disperse n'avait pu se rallier.
Avec le vaisseau  trois ponts le _Commerce de Paris_, et la division
de Rochefort, il avait tenu la mer, doubl la Sicile, et paru en vue
de Corfou, o il tait entr le 23. De son ct, le contre-amiral
Cosmao, avec quatre vaisseaux, deux frgates et deux fltes, avait
long-temps battu les mers de Sicile pour rejoindre l'amiral, avait
ensuite gagn le cap Sainte-Marie, rendez-vous qui lui tait assign 
l'extrmit de la terre d'Otrante, et, au lieu d'entrer  Corfou, o
il aurait trouv le reste de la flotte, s'tait retir dans le golfe
de Tarente, sur le faux bruit de l'approche d'une escadre anglaise.
L'amiral Ganteaume, sorti le 25 fvrier de Corfou pour rallier la
division Cosmao, ballott par une affreuse tourmente de dix-neuf
jours, avait enfin rencontr son lieutenant le 13 mars, et ramen ses
dix vaisseaux, ses deux frgates, ses deux corvettes, et l'une de ses
deux fltes  Corfou. Il y avait vers des munitions et des vivres en
quantit considrable, et port la garnison  six mille hommes. Il
s'apprtait  pntrer dans le dtroit de Messine, pour oprer le
passage des troupes franaises en Sicile, lorsqu'un avis de Joseph
tait venu l'informer que l'amiral anglais Stracham tait  Palerme
avec dix-sept vaisseaux; il avait alors pris le parti de retourner 
Toulon, laissant  Corfou ses frgates frachement armes, et ramenant
la _Pomone_ et la _Pauline_, qui avaient puis leurs ressources et
us leur armement par leur sjour prolong dans cette le. Accueilli
par les mauvais temps de l'quinoxe, il n'avait rejoint Toulon que le
10 avril.

[En marge: Nouvelle organisation de la flotte de Toulon.]

Cette expdition de deux mois, quoique fort contrarie par le temps,
avait nanmoins caus une vive satisfaction  Napolon, et il avait
voulu qu'on prodigut les plus pompeux loges  l'amiral et  ses
officiers dans toutes les feuilles de l'Empire. Il en avait conclu
qu'avec un peu plus de hardiesse et de pratique ses amiraux pourraient
tenter de grandes choses. Il ordonna sur-le-champ de radouber les dix
vaisseaux de l'amiral Ganteaume, qui taient pourvus d'excellents
quipages et de deux bons officiers, les contre-amiraux Cosmao et
Allemand, de mettre  la mer l'_Austerlitz_, le _Breslaw_, le
_Donauwerth_, et d'y adjoindre deux vaisseaux russes rfugis 
Toulon, dont il avait stipul le concours avec le gouvernement de
Russie. Il dcrta une nouvelle leve de marins sur les ctes de
Provence, de Ligurie, de Toscane et de Corse, avec une adjonction de
conscrits, pour armer les trois vaisseaux neufs l'_Austerlitz_, le
_Breslaw_, le _Donauwerth_. Il ordonna d'quiper en flte plusieurs
frgates et vieux btiments, de manire  pouvoir embarquer 20 mille
hommes et 800 chevaux. L'arrive de la division espagnole de
Carthagne, si elle se rendait des Balares  Toulon, devait y
augmenter d'un tiers ou d'un quart les moyens de transport.

[En marge: Division navale russe et franaise prpare  Lisbonne.]

Nous venons de parler des prparatifs commands  Carthagne et 
Cadix. Le gnral Junot avait trouv  Lisbonne deux vaisseaux en tat
de prendre la mer, et un vaisseau sur chantier sur le point d'tre
lanc. Napolon lui avait envoy quelques officiers et quelques
marins, et lui avait prescrit d'enrler les matelots danois,
portugais, espagnols, qui se trouvaient sans emploi  Lisbonne, pour
quiper les trois vaisseaux portugais. Cette division franaise,
runie  celle de l'amiral russe Siniavin, forte de neuf vaisseaux,
devait ainsi s'lever  douze.

[En marge: Division de Rochefort, Lorient et Brest.]

 Rochefort, Napolon avait remplac la division Allemand au moyen de
trois vaisseaux mis  l'eau, et d'un quatrime lanc plus rcemment. 
Lorient, il avait une division de trois vaisseaux neufs, plus le
_Vtran_ qui allait y rentrer, avec des frgates et des fltes. Il
fit prparer dans ce port des moyens d'embarquement pour quatre  cinq
mille hommes.  Brest, il restait de l'ancienne flotte sept vaisseaux
en bon tat. Il ordonna d'y joindre des frgates, des vaisseaux arms
en flte, n'ayant qu'une batterie pourvue de ses canons, et pouvant,
sur un trs-petit nombre de btiments, porter au loin douze mille
hommes. L'amiral Villaumez devait commander cette escadre.

[En marge: Flotte d'Anvers.]

Enfin il existait dj huit vaisseaux neufs descendus d'Anvers 
Flessingue, sans compter une douzaine d'autres en construction, dont
quelques-uns prts  tre lancs. Napolon ordonna de dtacher de
Boulogne une partie des quipages de la flottille, organiss en
bataillons de marins, servant tour  tour  terre ou  la mer, et
trs-capables de remonter sur des vaisseaux de haut bord. La
flottille, rduite  ce que la rade de Boulogne pouvait facilement
contenir, tait encore assez considrable pour transporter 80 mille
hommes en deux ou trois traverses. Au Texel, le roi Louis avait huit
vaisseaux tout prts, et des dtachements de troupes hollandaises.

[En marge: Force totale des expditions maritimes prpares par
Napolon.]

Napolon avait ainsi 42 vaisseaux franais dj arms et quips, plus
20 espagnols dj arms ou prs de l'tre, 10 hollandais, 11 russes
dans les ports de France, 12 russes dans l'Adriatique, plus un ou deux
appartenant au Danemark. Il se flattait d'avoir construit encore 35
vaisseaux  la fin de l'anne, dont 12  Flessingue, 1  Brest, 5 
Lorient, 5  Rochefort, 1  Bordeaux, 1  Lisbonne, 4  Toulon, 1 
Gnes, 1  la Spezzia, 3 ou 4  Venise. Ces 35 vaisseaux taient
construits aux deux tiers. Toutes ces constructions termines, il
devait possder ainsi 131 vaisseaux de ligne, et son projet tait de
placer 7 mille hommes au Texel, 25 mille  Anvers, 80 mille 
Boulogne, 30 mille  Brest, 10 mille entre Lorient et Rochefort, 6
mille Espagnols au Ferrol, 20 mille Franais autour de Lisbonne, 30
mille autour de Cadix, 20 mille autour de Carthagne, 25 mille 
Toulon, 15 mille  Reggio, 15 mille  Tarente. Avec 131 vaisseaux de
ligne et 300 mille hommes environ, toujours prts  s'embarquer sur un
point ou sur un autre, on devait causer aux Anglais une continuelle
pouvante.

[En marge: Effectif naval ncessaire aux Anglais pour faire face aux
moyens prpars par Napolon.]

En attendant que ce grand dveloppement de forces ft achev,
Napolon calculait que les Anglais devraient avoir 10 vaisseaux dans
la Baltique pour veiller sur les Russes et les oprations de la
Finlande, 8 pour observer les flottes prpares au Texel et aux
bouches de la Meuse, 24 pour opposer aux 8 ou 10 de Flessingue, aux 7
de Brest, aux 4 de Lorient, aux 3 de Rochefort; 4 pour opposer 
l'expdition du Ferrol, 12  l'armement de Lisbonne, 20  l'armement
de Cadix, 22 ou 24  l'armement de Toulon, ce qui exigeait un total de
102 vaisseaux, sans compter les forces ncessaires en Amrique, dans
les Indes, et dans toutes les mers du globe. C'tait un effort ruineux
pour la Grande-Bretagne, si on la condamnait  le continuer pendant
deux ou trois annes.

[En marge: Nouveau projet d'une expdition en gypte et dans l'Inde.]

Napolon cependant ne voulait pas se borner  une simple menace,
quelque inquitante et coteuse qu'elle pt tre pour la
Grande-Bretagne, et il entendait tirer de ces immenses prparatifs
deux rsultats immdiats: une expdition dans l'Inde et une en gypte,
double projet qui attirait toute son attention ds qu'elle cessait
d'tre fixe sur le dtroit de Calais. Il avait, suivant sa coutume,
ordonn d'ajouter aux divisions armes en guerre des moyens de
transport consistant en vieux vaisseaux et en vieilles frgates arms
en flte, et permettant de porter beaucoup de monde et de vivres sans
traner aprs soi un trop grand nombre de voiles. Il avait ainsi de
quoi embarquer 12 mille hommes  Brest, 4 ou 5 mille  Lorient, 3
mille  Rochefort, les uns et les autres pourvus de six mois de
vivres. Il existait  Toulon des moyens d'embarquement pour 20 mille
hommes avec trois mois de vivres. Il avait ordonn  Cadix de
semblables prparatifs pour 20 mille hommes, mais pour une poque
moins rapproche.

Profitant de l'incertitude dans laquelle se trouverait l'Angleterre
menace sur tous les points  la fois, l'expdition de Lorient devait
partir la premire, pour porter  l'le de France les 4 ou 5 mille
hommes qu'elle pouvait embarquer. Si elle arrivait, c'tait un renfort
d'hommes, de munitions, de forces navales, qui allait faire de l'le
de France un poste formidable pour le commerce des Indes. L'expdition
de Brest devait partir la seconde. Si elle arrivait aussi  l'le de
France, le gnral Decaen, avec une force de 16  17 mille hommes, et
une escadre puissante, tait en mesure de renverser ou d'branler au
moins l'empire britannique dans les Indes. Un peu aprs l'amiral
Ganteaume enfin devait porter 20 mille hommes ou en Sicile, ou en
gypte, tandis que la flotte de Cadix serait en mesure de le suivre
dans l'une de ces directions. Le moins qu'il pt rsulter de ces
tentatives combines, ce serait dans l'Ocan le ravitaillement de nos
colonies, dans la Mditerrane la conqute d'un point important, et
dans l'une et l'autre mer, un tel trouble pour l'amiraut anglaise
qu'elle ne pourrait rien tenter contre les colonies espagnoles.

[En marge: Courses de Napolon autour de Bayonne pour s'enqurir de
beaucoup de dtails relatifs  la marine.]

[En marge: Efforts pour rendre au port de Bayonne ses anciennes
conditions, et en faire un port de construction.]

[En marge: Moyen nouveau de porter des vivres aux colonies, et d'en
rapporter des denres coloniales.]

Tandis qu'il discutait avec opinitret ces divers plans, soit avec le
ministre Decrs, soit avec les amiraux chargs du commandement, et
qu'il en ordonnait l'ensemble ou en rectifiait les dtails d'aprs
l'avis des hommes pratiques, Napolon dans ses moments de loisir
montait lui-mme  cheval, pour courir le long de la mer, visiter
l'embouchure de l'Adour, et recueillir de ses propres yeux beaucoup
d'informations relatives  la marine. Depuis qu'il tait dans les
Landes, et qu'il avait vu gisant sur le sol de magnifiques bois de
pins et de chnes, qui pourrissaient faute de moyens de transport, il
s'tait promis de vaincre la nature  force d'art. _Le coeur me
saigne_, crivait-il  M. Decrs, en voyant prir inutilement des bois
si prcieux et si rares. Il ordonna d'abord de transporter une partie
de ces bois  Mont-de-Marsan, par les eaux de l'Adour, puis de
prparer des attelages de boeufs pour les traner jusqu' Langon, et
les faire descendre ensuite par la Garonne jusqu' Bordeaux et La
Rochelle. Ce mode de transport tant fort coteux, il s'obstina 
faire construire  Bayonne mme, pour employer le reste des bois du
pays. La barre qui obstrue le fleuve formait le seul obstacle. Elle ne
donnait que quatorze pieds d'eau  mare haute. Ce n'tait pas assez
pour un vaisseau de soixante-quatorze, chantillon que Napolon
voulait construire dans ce port. Il imagina des travaux qui devaient
reculer la barre de quelques centaines de toises, et procurer tout de
suite un fond de vingt ou trente pieds, parce qu'en s'loignant la mer
devenait extrmement profonde, et que la barre descendait en
proportion. Il fit venir des ingnieurs de Hollande, afin de discuter
et d'arrter avec eux ces divers travaux. Puis il adopta plusieurs
projets pour envoyer aux colonies des recrues, des farines, dont
elles manquaient, et en rapporter des sucres, des cafs, dont elles
ne savaient que faire. Il commena par offrir aux armateurs du
commerce une certaine somme par tonneau pour le transport des
munitions et des hommes. Leur exigence s'tant leve trop haut, il
dcida le dpart de corvettes et de frgates, qui devaient porter des
recrues, des farines, et rapporter des denres coloniales pour le
compte de l'tat. _ des circonstances extraordinaires il faut_,
disait-il, _des moyens extraordinaires_; le pire serait de ne rien
faire, car les colonies mourraient de faim  ct de leurs barriques
de sucre et de caf, et nous manquerions de ces denres si prcieuses
 ct de nos farines ou de nos salaisons invendues.

[En marge: Formation d'une junte  Bayonne.]

[En marge: Tendance  l'insurrection dans quelques-unes des provinces
espagnoles.]

En ce moment il venait d'arriver  Bayonne un certain nombre
d'Espagnols considrables, choisis par ordre de Napolon dans les
diverses provinces de l'Espagne pour composer une junte. Ils avaient
rpondu  son appel, les uns parce qu'ils taient convaincus que, pour
le bonheur de leur patrie, pour lui pargner une guerre dvastatrice,
pour sauver ses colonies et assurer sa rgnration, il fallait se
rattacher  la dynastie Bonaparte; les autres, parce qu'ils taient
attirs par l'intrt, par la curiosit, par la sympathie qu'inspire
un homme extraordinaire. Cependant le mouvement insurrectionnel qui
avait clat  Madrid le 2 mai, s'tait communiqu dans plusieurs
provinces  la fois, en Andalousie  cause de son loignement des
troupes franaises, en Aragon  cause de l'esprit national de cette
province frontire, dans les Asturies  cause d'un vieux sentiment
d'indpendance propre  cette rgion inaccessible. L le sentiment
des gens clairs tait vaincu par le sentiment du peuple, moins
touch par les considrations politiques que par l'attentat commis
contre une dynastie nationale. Dans ces provinces on n'avait ni pu ni
os nommer des dputs  la junte de Bayonne. Le gouvernement de
Madrid y avait suppl en les nommant lui-mme. Quelques-uns, bien que
ports  se rendre  Bayonne, craignaient toutefois d'y aller; car il
y avait une ide qui commenait  se rpandre universellement, c'est
que quiconque faisait le voyage de Bayonne n'en revenait plus. Une
sorte de terreur populaire et superstitieuse s'tait empare des
esprits. Les troupes qu'on avait voulu diriger vers les Pyrnes, et
notamment les gardes du corps, avaient obstinment refus d'obir; ce
qui tait fcheux, car c'taient autant de forces laisses 
l'insurrection. Napolon, averti par Murat de cette disposition des
esprits, avait renvoy pour quelques jours MM. de Frias, de
Medina-Celi et quelques autres personnages considrables, afin de
montrer qu'on pouvait revenir de Bayonne quand on y tait all.

[En marge: Murat atteint d'une maladie grave qui le met dans
l'impossibilit de commander.]

On touchait  la fin de mai, et l'esprit public s'altrait visiblement
en Espagne, surtout par le retard  proclamer le nouveau roi. Murat
demandait avec instance qu'on en fint, pour dcider d'abord une
question qui n'avait pas cess de le proccuper beaucoup, et ensuite
pour prvenir une plus grande altration dans les sentiments des
Espagnols. Napolon, qui devinait parfaitement les motifs personnels
de son beau-frre, et qui ne pouvait pas faire arriver plus tt la
rponse qu'il attendait de Naples, lui avait crit de la manire la
plus dure; et Murat agit de mille soucis, de mille esprances, tour 
tour conues ou abandonnes, bourrel par les reproches injustes de
Napolon, avait fini par succomber tant au climat qu' ses propres
motions. Il avait t atteint d'une fivre presque mortelle, qui
mettait ses jours en pril, et persuadait aux basses classes que le
lieutenant de Napolon venait d'tre frapp par la Providence. Ce
n'tait pas un mdiocre inconvnient que cette superstition populaire,
et cette subite disparition de l'autorit du lieutenant-gnral dans
les circonstances actuelles.

[En marge: Juin 1808.]

[En marge: Acceptation et arrive de Joseph.]

[En marge: Proclamation de Joseph comme roi d'Espagne et des Indes.]

[En marge: Dispositions morales de Joseph en recevant la couronne
d'Espagne.]

Enfin Napolon apprit dans les premiers jours de juin, aprs trois
semaines d'attente, l'acceptation et l'arrive de Joseph, qui n'avait
pu,  cause des distances, ni rpondre ni arriver plus tt. Le 6 juin,
veille de son arrive, Napolon se dcida  le proclamer roi
d'Espagne, afin qu'il pt paratre  Bayonne en cette qualit, et y
recevoir immdiatement les hommages de la junte. En consquence
Napolon rendit un dcret dans lequel, s'appuyant sur les dclarations
du conseil de Castille, il proclamait Joseph Bonaparte roi d'Espagne
et des Indes, et garantissait au nouveau souverain l'intgrit de ses
tats d'Europe, d'Afrique, d'Amrique et d'Asie. Le 7 juin Napolon
alla  sa rencontre, sur la route de Pau, et l'accabla de
dmonstrations tout  la fois sincres et calcules, car il l'aimait,
et voulait en mme temps lui donner crdit aux yeux de la junte.
Joseph tait enivr de sa grandeur, et inquiet aussi des difficults
qu'il entrevoyait, difficults dont la rvolte des Calabres pouvait
dj lui faire prsager une partie. Comme tous les parvenus il tait
beaucoup moins heureux que ne le suppose la jalouse envie. Il recevait
presque avec effroi ce royaume d'Espagne, que Murat dsirait jusqu'
en mourir; et dans ces perplexits il se laissait aller  regretter le
doux royaume de Naples, qui ne suffisait pas  consoler la douleur de
Murat! trange scne, qui n'tait pas la moins singulire de celles
que devait offrir cette famille, place un moment par un grand homme
dans la rgion des fables, pour retomber ensuite dans la rgion des
ralits, de toute la hauteur des trnes les plus levs de la terre.

[En marge: Prsentation  Joseph des Espagnols runis  Bayonne.]

[En marge: Favorable impression que produit Joseph sur les Espagnols
qu'on lui prsente.]

[En marge: Crmonie solennelle pour la reconnaissance de Joseph par
les Espagnols prsents  Bayonne.]

Ds que Joseph fut arriv, Napolon lui prsenta les personnages les
plus considrables d'Espagne qu'il avait successivement attirs 
Bayonne, ou  titre de membres de la junte, ou  titre d'hommes
importants, qu'il voulait connatre, et que sa dsignation seule
flattait assez pour qu'ils y vinssent. Joseph avait dans le visage
quelque chose de la beaut de Napolon, moins la parfaite rgularit,
moins le regard, moins enfin ce qui accusait, dans le vainqueur de
Rivoli et d'Austerlitz, la prsence de Csar ou d'Alexandre. Il y
supplait par une extrme douceur, et par une certaine grce mle
d'un peu de hauteur emprunte. Les frres de Napolon avaient
contract auprs de lui l'habitude de parler d'armes, de diplomatie,
d'administration, et le faisaient assez bien pour n'tre pas trop
dplacs dans les rles extraordinaires que l'auteur de leur fortune
les appelait  jouer. Aucun d'ailleurs n'tait dpourvu d'esprit.
Devant ces grands d'Espagne, vains de leur grandeur, mais ignorants,
dj sduits par la prsence de Napolon, Joseph, par beaucoup de
prvenances, et l'talage de quelques connaissances acquises  Naples,
sut plaire et inspirer confiance dans sa capacit. Bientt, comme la
servilit est contagieuse, la plupart des Espagnols appels autour de
lui se mirent  vanter ses vertus, mme  y croire. Les ducs de San
Carlos, de l'Infantado, del Parque, de Frias, de Hijar, de
Castel-Franco, les comtes de Fernand Nuez, d'Orgaz, le fameux
Cevallos lui-mme, si ennemi des Franais, avaient dj t conduits 
penser que l'intrt bien entendu de l'Espagne voulait qu'on se soumt
 la nouvelle dynastie, ce qui tait vrai assurment. MM. O'Farrill,
ministre de la guerre, d'Azanza, ministre des finances, appels 
Bayonne, avaient t amens  la mme conviction; ce qui de leur part
tait beaucoup plus naturel, car ils n'taient pas hommes de cour,
mais hommes d'affaires, point astreints  la fidlit domestique, et
tenus seulement de chercher en politique le plus grand bien de leur
pays. Pour de tels hommes il ne pouvait pas y avoir de doute sur
l'avantage de remplacer l'ancienne dynastie par la nouvelle. Aprs
avoir approch Napolon d'ailleurs, ils furent pntrs d'admiration,
et oublirent presque les procds employs  l'gard de la famille
dtrne. Ils promirent de servir le nouveau roi. En attendant
l'arrive de Joseph, Napolon avait prpar avec les Espagnols
prsents  Bayonne un projet de Constitution accommod au temps et aux
moeurs de l'Espagne. Il fut convenu que dans un local, celui de
l'ancien vch de Bayonne, dispos pour cet usage, on rassemblerait
la junte, reconnatrait le roi, discuterait la Constitution, pour lui
donner les apparences d'une adoption libre et volontaire. Ce qui avait
t convenu fut excut avec une prcision toute militaire. Joseph
tait arriv le 7 juin. Le 15 la junte fut convoque sous la
prsidence de M. d'Azanza, ministre des finances de Ferdinand VII,
destin  le devenir de Joseph Bonaparte, et digne de l'tre de tout
roi clair. M. d'Urquijo remplissait les fonctions de secrtaire.
Aprs quelques discours d'apparat, rptant tous qu'il fallait
recevoir de la main de Napolon un membre de cette dynastie
miraculeuse envoye sur la terre pour rgnrer les trnes, et que ce
membre tait Joseph Bonaparte, on lut le dcret imprial qui
proclamait Joseph roi d'Espagne et des Indes; puis on se rendit auprs
de lui pour lui offrir les hommages de la nation espagnole, dont
malheureusement on reprsentait les lumires, mais non les passions.
Aprs Joseph on alla visiter Napolon, et remercier le puissant
bienfaiteur auquel on croyait devoir le plus bel avenir.

[En marge: Constitution donne  l'Espagne.]

Les jours suivants on lut le projet de Constitution, et on prsenta
sur ce projet quelques observations dont il fut tenu compte. Il tait
model sur la Constitution de France, sauf quelques modifications
appropries aux moeurs de l'Espagne, et contenait les dispositions qui
suivent:

Une royaut hrditaire, transmissible de mle en mle, par ordre de
primogniture, reversible de la branche de Joseph  celles de Louis et
de Jrme; ne pouvant jamais tre runie  la couronne de France, ce
qui assurait l'indpendance de l'Espagne;

Un snat, compos de vingt-quatre membres, charg, comme celui de
France, de veiller  la Constitution, pourvu aussi de la facult de
protger la libert de la presse et la libert individuelle, au moyen
d'une commission dclarant les cas dans lesquels l'une ou l'autre de
ces liberts avait pu tre viole;

Une assemble des corts, comprenant, sous le nom de _banc du clerg_,
vingt-cinq vques dsigns par le roi; sous le nom de _banc de la
noblesse_, vingt-cinq grands d'Espagne dsigns par le roi, 62 dputs
des provinces d'Espagne et des Indes, 30 dputs des grandes villes,
15 commerants notables, 15 lettrs ou savants reprsentant les
universits et les acadmies, tous lus par ceux qu'ils devaient
reprsenter, laquelle assemble, runie au moins tous les trois ans,
discutait les lois, et arrtait pour trois ans la recette et la
dpense;

Une magistrature inamovible, rendant la justice d'aprs les formes de
la lgislation moderne, sous la juridiction suprme d'une haute Cour,
qui n'tait autre que le conseil de Castille, conserv sous le titre
de Cour de cassation;

Enfin un conseil d'tat, rgulateur suprme de l'administration, 
l'exemple de celui de France.

[En marge: Juillet 1808.]

Telle fut la Constitution de Bayonne, qui, assurment, tait
approprie et aux moeurs de l'Espagne et  l'tat de son ducation
politique. On n'y avait parl ni de l'inquisition, ni du clerg, ni
des droits de la noblesse, car il ne fallait loigner aucune classe de
la nation. On laissait  la lgislation le soin de tirer plus tard
toutes les consquences des principes poss dans cet acte, qui
contenait en germe la rgnration de l'Espagne.

La Constitution tant acheve, une sance royale eut lieu le 7
juillet, dans le lieu consacr aux sances de la junte. Joseph, assis
sur le trne, lut un discours o il exprimait les sentiments de
dvouement avec lesquels il allait entreprendre le gouvernement de
l'Espagne, et puis prta serment  la nouvelle Constitution, la main
pose sur les vangiles. La junte,  son tour, prta serment au roi et
 la Constitution. De bruyantes acclamations accompagnrent tous ces
actes. On se rendit ensuite  Marac pour complimenter l'auteur trop
obi de toutes les choses du temps.

Il tait urgent que Joseph allt prendre possession de son royaume.
Dj on disait que les Espagnols, anims par la vue du sang rpandu le
2 mai  Madrid, indigns de la ruse avec laquelle la famille des
Bourbons avait t attire et spolie  Bayonne, s'insurgeaient en
Andalousie, en Aragon, dans les Asturies, et que la route que suivrait
le nouveau roi serait  peine sre. Il fallait partir pour aller
relever Murat malade, atteint d'un dlire continu, demandant  quitter
un pays qui lui tait devenu odieux, et o il ne pouvait rester sans
pril pour sa vie.

[En marge: Forces prpares pour accompagner Joseph  Madrid.]

Napolon, dont les yeux commenaient  s'ouvrir, et qui ne voulait pas
envoyer son frre chez une nation trangre sans le faire respecter,
avait prpar de nouvelles forces pour lui servir d'escorte. Dj les
rserves d'infanterie qu'il avait organises  Orlans, les rserves
de cavalerie qu'il avait runies  Poitiers, taient entres sous les
gnraux Verdier et Lasalle, et formaient un corps d'arme qui
occupait le centre de la Castille. Avec quelques vieux rgiments tirs
de la grande arme, il avait recompos les camps des ctes, et de ces
camps reforms il put tirer quatre beaux rgiments, le 15e de ligne,
et les 2e, 4e, 12e d'infanterie lgre. Il y joignit des lanciers
polonais, plus un superbe rgiment de cavalerie lev par Murat dans le
pays de Berg, et de ces divers corps il composa une division de
vieilles troupes, au sein de laquelle Joseph dut s'avancer sur Madrid
 petits pas, afin de donner aux soldats le temps de marcher, et aux
Espagnols le temps de voir leur nouveau roi. La junte et tous les
grands d'Espagne devaient l'accompagner en marchant du mme pas.

[En marge: Entre de Joseph en Espagne.]

[En marge: Adieux de Napolon  Joseph.]

Joseph partit le 9 juillet, escort de vieux soldats, et prcd et
suivi de plus de cent voitures que remplissaient les membres de la
junte. Napolon le conduisit jusqu' la frontire de France,
l'embrassa, et lui souhaita bon courage, sans lui dire tout ce qu'il
entrevoyait dj dans sa profonde intelligence. Le faible coeur de
Joseph n'et pas tenu  de pareilles rvlations, bien que le gnie de
Napolon,  demi clair sur l'avenir, ne vt pas encore la moiti des
maux qui allaient dcouler de la grande faute commise  Bayonne.

Tels furent les moyens par lesquels Napolon, obissant  une ide
systmatique bien plus encore qu'aux affections de famille, car il
avait de quoi pourvoir tous ses proches sans usurper la couronne
d'Espagne, parvint  dtrner les derniers Bourbons rgnant en
Europe. Comme il ne pouvait,  cause de leur faiblesse, y employer la
force, car il eut t ridicule de dclarer la guerre  Charles IV, il
voulut y employer la ruse, et les faire fuir en leur faisant peur.
L'indignation de l'Espagne ayant arrt dans leur fuite ces malheureux
Bourbons, il profita de leurs divisions de famille pour les attirer 
Bayonne, par l'esprance d'une justice qu'il leur rendit comme le juge
de la fable qui donnait l'caille de l'hutre aux plaideurs. Il fut
entran ainsi de la ruse  la fourberie, et ajouta  son nom la
seconde des deux taches qui ternissent sa gloire. Il lui restait pour
l'absoudre le bien  faire  l'Espagne, et par l'Espagne  la France.
La Providence ne lui rservait pas mme ce moyen de se laver d'une
perfidie indigne de son caractre.

Mais ne devanons pas la justice des temps. Les rcits qui vont suivre
montreront bientt cette justice redoutable, sortant des vnements
eux-mmes, et punissant le gnie, qui n'est pas plus dispens que la
mdiocrit elle-mme de loyaut et de bon sens.

FIN DU LIVRE TRENTIME

ET DU TOME HUITIME.




NOTE DU LIVRE XXIX.

(VOIR PAGE 474.)


J'tonnerais beaucoup et le public et les historiens contemporains,
qui prennent en gnral trs-vite leur parti sur les questions
douteuses, si je disais par quelles perplexits j'ai pass avant de me
fixer sur les vrais projets de Napolon  l'gard de l'Espagne. Comme
il a fini par l'envahir et par la donner  son frre Joseph, on en a
conclu qu'il a toujours voulu ce qu'il a excut en dfinitive, de
mme qu'il y a des gens qui croient de bonne foi que, parce qu'il
s'est fait Empereur, il y songeait  l'arme d'Italie. N'avons-nous
pas vu en effet des collecteurs de souvenirs chercher les premires
traces de ses projets  l'cole de Brienne? Moreau a fini par trahir
la France en 1813; cela est certain. On ne se contente pas de faire
remonter ses mauvaises dispositions civiques  la conspiration de
Georges,  sa brouille avec le Premier Consul; on les fait remonter 
la conspiration de Pichegru, et, l'esprit d'investigation aidant,
jusqu' l'cole de Rennes, o il avait conu, apparemment en tudiant
le droit, le projet de livrer les armes franaises aux Autrichiens.
Il n'y a pas de plus ridicule manire de juger les hommes. On se
trompe ainsi et sur les individus eux-mmes, et sur la marche de
l'esprit humain, qui est lente et successive, et beaucoup plus souvent
dtermine par les vnements qu'elle n'a l'honneur de les
dterminer.--Napolon en 1808 a dtrn les Bourbons d'Espagne: quand
l'a-t-il voulu? par quels moyens? Voil des questions historiques de
la plus grande difficult, mme lorsqu'on a eu tous les documents
historiques sous les yeux. Je suis le seul historien qui les ait
possds tous, grce aux communications que ma situation politique
m'avait values, et j'ai t long-temps dans de grands doutes, qui
n'ont cess que par suite de dcouvertes, fruit de beaucoup de
recherches, d'application et de bonheur. Je tiens  les raconter, pour
l'dification du public et des hommes qui se font un devoir des
recherches consciencieuses.

D'abord un mot sur les documents eux-mmes. De tous les crivains qui
ont trait ces poques, pas un seul n'a possd les vrais documents
historiques. Tous ont compos des livres avec d'autres livres. Cela
frappe  la simple lecture pour quelqu'un qui connat les faits. M. de
Toreno lui-mme, dont l'ouvrage sur la rvolution d'Espagne est
remarquable par un vritable talent, et, ce qui vaut mieux encore,
par un grand sens politique, n'a pas connu les documents. Il a compos
son ouvrage sur les publications espagnoles et franaises, et sur
beaucoup de traditions vivantes, recueillies dans son propre pays,
lesquelles rendent son rcit prcieux sous quelques rapports. Parmi
les auteurs franais, un seul, M. Armand Lefvre, a eu l'avantage
d'tre introduit aux affaires trangres. Il a touch  quelques
documents certains. A-t-il pu, grce  cette initiation, connatre la
vrit? Une seule remarque suffira pour rpondre  cette question. La
correspondance des affaires trangres consiste en quelques dpches
fort rares de M. de Champagny, et en dpches trs-nombreuses de M. de
Beauharnais, ambassadeur de France  Madrid. Or, M. de Champagny,
trs-honnte homme, trs-dvou  l'Empereur, ne sut pas un mot de
l'affaire d'Espagne. M. de Beauharnais, trs-honnte homme,
trs-incapable, ne fut pris que pour jouer le personnage ridicule d'un
ambassadeur, qu'on trompait, afin qu'il trompt mieux la cour auprs
de laquelle il tait accrdit. _Ne dites rien  Beauharnais.... Je
n'ai rien dit  Beauharnais...._ sont les paroles qui se trouvent sans
cesse dans la correspondance de Napolon et de ses agents en Espagne.
Enfin, au moment de la catastrophe, Napolon envoya M. de Lafort pour
seconder Murat, n'estimant pas qu'on pt se servir de M. de
Beauharnais, et il disgracia ce dernier sans vouloir mme l'entendre,
ce qui tait de toute injustice. La correspondance des affaires
trangres, quand on a eu l'avantage de la consulter, n'est donc
elle-mme qu'un insignifiant document sur les affaires d'Espagne. Mais
alors, dira-t-on, o sont ces documents? Dans la correspondance de
Napolon avec les agents qu'il employa en cette circonstance. Ces
agents furent,  Paris, MM. de Talleyrand et Duroc;  Madrid, Murat
d'abord, puis le gnral Savary, le marchal Bessires, le gnral
comte de Lobau, M. de Tournon, M. le gnral Grouchy, M. de Monthyon,
dont les rapports imprims plus tard furent publis autrement qu'ils
n'avaient t crits, enfin l'amiral Decrs, fort employ dans cette
affaire  cause des colonies espagnoles. Ce furent l les vrais agents
de l'Empereur, les seuls informs, et toujours partiellement, car
chacun d'eux ne savait que ce qui le concernait, et conjecturait le
reste en proportion de son esprit. Il y a une correspondance de tous
ces personnages avec Napolon, et de Napolon avec eux, correspondance
considrable et trs-curieuse, qui est au Louvre, que seul j'ai lue,
qui semblerait devoir tout claircir, et qui cependant ne m'a
compltement difi moi-mme qu'aprs des efforts opinitres, tels que
ceux qu'on fait sur certains passages des historiens de l'antiquit
pour arriver  dcouvrir telle ou telle vrit historique. En gnral,
quand j'ai lu la correspondance de Napolon avec ses agents, elle est
si claire, si nette, si positive, que je n'ai plus un doute sur les
vnements. Eh bien, aprs avoir lu celle qui est relative 
l'Espagne, je suis demeur long-temps dans les perplexits les plus
embarrassantes. Je vais dire pourquoi. D'abord Napolon flotta
long-temps entre divers projets; et quand il fut fix, il ne dit 
personne ce qu'il voulait. Peut-tre le dit-il au gnral Savary, mais
au dernier moment, et sur un seul point, le voyage forc de Ferdinand
 Bayonne. Le 20 fvrier, il avait vu Murat dans la journe sans lui
rien dire, et il lui fit donner l'ordre par le ministre de la guerre
de partir, lettre reue, pour Bayonne. Il lui traa la marche de
l'arme sur Madrid, n'ajouta pas un seul mot relatif  la politique,
et lui dfendit mme de l'interroger. Le comte Lobau, M. de Tournon,
envoys comme observateurs, n'eurent pas une seule confidence. Et
enfin, quand la rvolution d'Aranjuez fut accomplie, l'Espagne se
trouvant sans roi, car Charles IV avait abdiqu, et Ferdinand VII
n'tait pas reconnu, Napolon envoya le gnral Savary avec une partie
du secret, celle qui consistait  amener  Bayonne le pre et le fils,
de gr ou de force. Encore le mme jour M. de Tournon partait-il de
Paris avec une instruction toute contraire, publie depuis 
Sainte-Hlne, nullement apocryphe, bien relle, et qui contredisait
tout ce que Murat et le gnral Savary avaient ordre de faire, tout ce
qu'ils ont fait effectivement. Se figure-t-on quelle difficult ce
doit tre de dcouvrir,  travers toutes ces contradictions,  travers
toutes ces dissimulations calcules, la vrit historique, et combien
cette dcouverte, dj si difficile quand on a eu les vrais documents,
devient impossible quand on ne les a pas eus tous?

Je vais dire maintenant comment je suis arriv  la vrit. En
comparant entre eux tous les ordres donns, non pas seulement aux
agents de confiance, mais aux agents qui n'taient que des
instruments, en comparant les ordres politiques avec les ordres
militaires, et non-seulement avec les ordres militaires, mais avec les
ordres financiers mme, en comparant ceux qui ont t donns avec ceux
qui ont t excuts, et avec quelques demi-confidences faites au
moment dcisif, o il fallait enfin dire ce qu'on voulait pour tre
obi, je suis parvenu avec beaucoup de patience  dmler la vrit,
mais aprs des annes de rflexions: et je dis des annes, car il y a
un point sur lequel je n'ai t fix qu'aprs trois ans de recherches.

 prsent que j'ai fait connatre la difficult, je vais dire 
quelles conclusions je suis parvenu, et comment j'y suis parvenu.

Que Napolon ait de bonne heure conu l'ide systmatique de renverser
les Bourbons dans toute l'Europe, cela est incontestable. Mais cette
ide elle-mme n'a commenc  natre dans son esprit qu'en 1806, aprs
la trahison de la cour de Naples, et aprs le dtrnement de cette
cour prononc au lendemain d'Austerlitz. Depuis, l'incapacit,
l'avilissement sans cesse croissant de la cour d'Espagne, ses
trahisons secrtes qu'on entrevoyait sans les connatre tout  fait,
enfin la fameuse proclamation par laquelle le prince de la Paix
appelait, la veille de la bataille d'Ina, toute la nation espagnole
aux armes, confirmrent Napolon dans l'ide qu'il fallait faire subir
aux Bourbons d'Espagne le mme traitement qu'aux Bourbons de Naples.
Mais  quel moment cette ide, d'abord gnrale et vague, devint-elle
un projet arrt? Voil la premire question. Par quels moyens cette
ide, devenue un projet arrt, dut-elle s'excuter, car la cour
d'Espagne n'tait pas assez hardie pour fournir par une leve de
boucliers le grief trs-lgitime qu'avait fourni la cour de Naples;
par quels moyens, dis-je, l'ide une fois arrte, dut-elle
s'excuter, l est la seconde question et la plus difficile.

On a dit que, le lendemain de la proclamation du prince de la Paix,
Napolon conut  Berlin mme le projet de dtrnement. La
correspondance de Napolon, qui rvle  chaque instant ses moindres
impressions, fait foi du contraire. Aprs Ina, il ne songea qu' une
immense guerre au Nord. L'ide gnrale de se dbarrasser plus tard
des Bourbons put se confirmer dans son esprit, mais le projet
d'excution ne prit pas mme naissance. On a dit qu' Tilsit Napolon
fut dcid  signer la paix par M. de Talleyrand, qui faisait valoir 
ses yeux la ncessit d'en finir au Nord pour reporter son attention
au Midi, c'est--dire en Espagne; qu'il fut mme question avec
l'empereur Alexandre du dtrnement des Bourbons d'Espagne, et que ce
dtrnement fut consenti par Alexandre moyennant des sacrifices en
Orient. Tout cela est faux. Napolon fut dcid  traiter  Tilsit,
par le sentiment de la difficult; car 1807 ne fut autre chose qu'un
1812 heureux, heureux grce  la qualit de l'arme  cette poque;
mais de l'Espagne, il n'en fut pas mme question. La correspondance
secrte de M. de Caulaincourt est l pour l'attester, tout en effet
fut nouveau pour Alexandre quand il apprit les vnements de Madrid.
On a donc calomni la mmoire de ce prince en avanant cela. Napolon
voulut signer la paix continentale  Tilsit, parce qu'il trouvait le
Nimen bien loin du Rhin; et il ne songea l qu' une chose, 
contraindre l'Angleterre  la paix maritime par l'union de tout le
continent contre elle.

Revenu  Paris en juillet 1807, Napolon ne s'occupa d'abord que
d'administrer son empire, ce qu'il n'avait pas fait depuis un an, et
ensuite de tirer les consquences de la politique de Tilsit. En effet,
tandis que le cabinet de Saint-Ptersbourg, charg de la mdiation,
adressait  l'Angleterre cette question: Voulez-vous la paix ou la
guerre, la paix avec tous, ou la guerre avec tous? Napolon disposait
toute chose pour forcer les tats rests neutres  se dclarer contre
l'Angleterre, dans le cas o elle se dciderait  continuer les
hostilits. Ces tats rests neutres taient le Danemark, l'Autriche
et le Portugal. Napolon prpara une arme pour contraindre le
Portugal. Mais sa correspondance, la nature de ses ordres prouvent
qu'il ne songeait,  l'gard du Portugal, qu' faire cesser la
neutralit de celui-ci. Lorsqu'en aot et septembre 1807 l'Angleterre,
pour toute rponse  la question pressante de la Russie, rpondit en
brlant Copenhague, le cri de guerre fut gnral contre elle, et alors
seulement Napolon songea  tirer parti de deux choses, la
prolongation force de l'tat de guerre, et l'indignation universelle
excite contre la Grande-Bretagne, indignation qui lui permettrait de
tenter de son ct ce qu'il n'aurait jamais os se permettre en
d'autres temps.

Il somma d'abord le Portugal, qui laissa bientt voir sa complicit
secrte avec l'Angleterre, et il rsolut de s'en emparer. Ne pouvant
pas le possder directement, il eut l'ide de le partager avec
l'Espagne, moyennant la cession de la Toscane. C'est le moment
(octobre 1807) o la question de la Pninsule tout entire fut
visiblement souleve dans son esprit, par la question du Portugal. Des
mots chapps dans ses lettres, de premiers ordres montrent une pense
naissante, et naissante par suite des vnements de Copenhague. C'est
 ce mme moment que les indignes scnes de l'Escurial aboutirent au
projet insens d'intenter un procs criminel au prince des Asturies,
pour le faire dclarer dchu de ses droits  la couronne, et les
transmettre on ne sait  qui, au prince de la Paix probablement, sous
le titre de rgent. Alors il ressort des ordres de Napolon que les
indignits de la cour d'Espagne furent une provocation pour son
ambition; car, en calculant la marche des courriers d'aprs les
vitesses de cette poque, on voit que c'est  la nouvelle mme du
procs de l'Escurial que commencrent les mouvements de troupes,
puisqu'un instant il alla jusqu' prescrire de les faire partir en
poste, ordre suspendu depuis lorsqu'il reut  Paris la nouvelle du
pardon royal accord au prince des Asturies.

Amen par l'vnement de Copenhague et l'obligation de continuer la
guerre  prendre le Portugal, Napolon eut ainsi l'esprit attir vers
les affaires de la Pninsule, et par le procs de l'Escurial sa
volont fut provoque jusqu' vouloir s'en mler par la force. Un
rpit ayant t la suite du pardon accord  Ferdinand, il partit pour
l'Italie en novembre 1807.

Il est vident par ce qui se passa  Mantoue avec Lucien Bonaparte que
Napolon songeait alors  un mariage de l'une de ses nices avec
Ferdinand, et qu'il n'tait pas fix sur le dtrnement des Bourbons.
Cependant il donna en Italie mme des ordres pour la marche des
troupes, et des ordres qui prouvent que ces troupes n'taient pas de
simples renforts envoys  l'arme de Portugal (comme seraient ports
 le croire ceux qui prtendent qu'avant la rvolution d'Aranjuez
Napolon ne pensait  rien), mais des troupes destines  rsoudre
l'affaire d'Espagne elle-mme, puisque c'est en Italie qu'il organisa
la division Duhesme, charge d'envahir la Catalogne.

Arriv  Paris en janvier 1808, ses ordres se multiplirent, et
prouvent par leur succession rapide que la rsolution mrissait, et
qu'il voulait en finir avec les Bourbons d'Espagne.

Il avait deux manires, ou trois, si l'on veut, de rsoudre la
question:

1 Donner une princesse franaise  Ferdinand, en n'exigeant aucun
sacrifice de la part de l'Espagne.

2 Donner une princesse franaise, en exigeant les provinces de l'bre
et l'ouverture des colonies espagnoles.

3 Dtrner les Bourbons.

Quant au premier projet, le plus sage  mon avis, Napolon ne dut pas
y songer long-temps, car il renvoya un peu aprs sa nice en Italie.
Cette scne, atteste par des tmoins oculaires, parmi lesquels un
frre de l'Empereur, ne peut laisser de doute.

Quant au second projet, il a exist certainement, ou du moins il en a
t question; car une dpche de M. Yzquierdo, reue  Madrid par
Ferdinand au moment o son pre abdiquait, et publie par les
Espagnols, atteste la discussion de ce projet entre M. Yzquierdo et M.
de Talleyrand. De plus, il se trouve une lettre de M. de Talleyrand au
dpt du Louvre, dans laquelle il expose  Napolon ce mme projet,
tandis que M. Yzquierdo l'exposait de son ct  la cour d'Espagne, et
 la mme date. Le second projet a donc exist. Fut-il srieux? Oui, 
un certain degr; car M. de Talleyrand ajoute ces mots dans sa dpche
 l'Empereur: Mon opinion est que si cela convenait  Votre Majest,
on engagerait M. Yzquierdo, cependant avec un peu de peine,  signer;
toutefois en loignant les troupes du sjour du roi. Le projet d'en
finir, avec ou sans mariage, mais avec l'abandon des provinces de
l'bre et l'ouverture des colonies, avait donc une certaine ralit,
du moins dans l'esprit de M. de Talleyrand, qui tait ici le confident
intime de l'Empereur. Mais ce projet tait-il tout  fait srieux?
tait-il autre chose qu'une ventualit que Napolon se rservait, en
tendant vritablement  un autre but? Oui, et je crois en effet que
c'est l la vrit. Napolon laissait discuter, dans le courant de
fvrier et de mars 1808, le projet de terminer les affaires pendantes
avec l'Espagne par un abandon de ses provinces de l'bre et
l'ouverture de ses colonies, avec ou sans un mariage, mais en mme
temps et plus srieusement il tendait au dtrnement.

Voici les raisons qui dterminent ma conviction  ce sujet:

1 Les expressions mmes de M. de Talleyrand prouvent que le projet
n'tait qu' moiti srieux, car si Napolon n'avait eu que ce but,
l'avait eu srieusement, on ne se serait pas born  lui dire: _si
cela convenait  Votre Majest_. Quand il tendait  un but dtermin,
son langage, celui de ses agents, s'empreignant de sa rsolution,
prenaient un ton passionn, positif, et jamais le ton du doute.

2 S'il n'avait voulu que s'approprier les provinces de l'bre, se
faire ouvrir les colonies, et conclure un mariage, il n'aurait pas eu
besoin d'encombrer l'Espagne de troupes; il n'aurait pas eu besoin de
donner des ordres mystrieux, de faire marcher sur Madrid par toutes
les routes  la fois; il n'aurait eu qu'une volont  exprimer, et la
cour d'Espagne, aprs avoir peut-tre rsist un moment, aurait cd
infailliblement. Il aurait d'ailleurs dit clairement  Murat ce qu'il
voulait, au lieu de lui laisser le plus grand doute sur l'objet auquel
tait destine l'arme franaise.

3 Enfin Napolon, qui ne se dcidait qu' la dernire extrmit 
faire  la Russie le sacrifice de discuter le partage de l'empire
turc, ce qui tait un pas vers le partage lui-mme, n'aurait pas, vers
le milieu de fvrier, moment de ses ordres dfinitifs, envoy  la
Russie un leurre dangereux, en lui proposant d'exposer ses ides sur
un sujet aussi grave. Il n'y avait qu'un but aussi capital que le
dtrnement des Bourbons qui pt le dcider  acheter par un tel
sacrifice le concours ou le silence de la Russie.

Ainsi, en fvrier et mars 1808, tout prouve que les premier et second
projets, de marier Ferdinand avec une princesse franaise, en exigeant
ou n'exigeant pas des sacrifices territoriaux et commerciaux,
n'taient plus srieux, s'ils l'avaient jamais t, car les
expressions de M. de Talleyrand n'eussent pas t aussi dubitatives,
Napolon n'et pas envahi l'Espagne avec tant de forces et de mystre,
et fait de si grandes concessions  la Russie pour un projet qui tait
secondaire et de peu d'importance, si on le compare aux gigantesques
projets du temps.

Ds le mois de fvrier et de mars il voulut donc dtrner les
Bourbons, bien qu'en aient dit ceux qui prtendent qu'il n'y fut amen
qu' Bayonne mme, aprs avoir vu le pre et le fils, aprs avoir t
tmoin de leur incapacit et de leur dcadence morale.

Mais une fois fix sur le but qu'il se proposait, est-il aussi facile
de se fixer sur le moyen qu'il voulait employer? C'est sur ce point
que j'ai long-temps hsit, et je ne me suis fix qu'aprs plusieurs
annes de recherches et de rflexions.

Napolon ne dit  personne avant la rvolution d'Aranjuez,
c'est--dire avant le dtrnement du pre par le fils, ce qu'il
voulait. Pas un de ses ministres ne l'a su. Murat, comme on l'a vu,
l'ignorait absolument.

L'ide m'est venue, mais sans preuves, qu'il avait voulu les faire
partir en les effrayant,  l'exemple de la maison de Bragance. Cette
ide m'est venue la premire, et elle est reste la dernire dans mon
esprit, aprs beaucoup de vicissitudes.

En lisant jusqu' cinq et six fois la correspondance de Napolon,
surtout avec Murat, j'ai vu tour  tour cette conviction se former en
moi, et puis se dtruire. D'abord j'ai t frapp d'une remarque.
Napolon ne cesse de dire  Murat: Observez le plus grand ordre,
mnagez la population, vitez toute collision (ce qui signifie qu'il
voulait faire vider le trne sans coup frir, pour ne pas avoir une
guerre avec la nation); mais il ajoute: _Soyez rassurant pour la cour
d'Espagne, donnez-lui de bonnes paroles_.

Le 14 mars il crit  Murat: J'ai ordonn que le 17 on demande le
passage par Madrid de 50 mille hommes destins  se rendre  Cadix.
Vous vous conduirez selon la rponse qui sera faite. _Mais tchez
d'tre le plus rassurant possible._

--Le 16 mars il crit: Continuez  tenir de bons propos. _Rassurez le
roi, le prince de la Paix, le prince des Asturies, la reine._

--Le 19 il crit: Je suppose que vous recevrez cette lettre  Madrid,
_o j'ai fort  coeur d'apprendre que vos troupes sont entres
paisiblement et de l'aveu du roi; que tout se passe paisiblement_.
J'attends d'un moment  l'autre l'arrive de Tournon et d'Yzquierdo,
pour savoir le parti  prendre pour arranger les affaires. Annoncez
mon arrive  Madrid. Tenez une svre discipline parmi les troupes.
Ayez soin que leur solde soit paye, afin qu'elles puissent rpandre
de l'argent.

--Le 25 il crit: Je reois votre lettre du 15 mars. J'apprends avec
peine que le temps est mauvais; il fait ici le plus beau temps du
monde. Je suppose que vous tes arriv  Madrid depuis avant-hier. Je
vous ai dj fait connatre que votre premire affaire tait de
reposer et approvisionner vos troupes, _de vivre dans la meilleure
intelligence avec le roi et la cour, si elle restait  Aranjuez_, de
dclarer que l'expdition de Sude et les affaires du Nord me
retiennent encore quelques jours, mais que je ne vais pas tarder 
venir. Faites, dans le fait, arranger ma maison. Dites publiquement
que vos ordres sont de rafrachir  Madrid et d'attendre l'Empereur,
et que vous tes certain de ne pas sortir de Madrid que Sa Majest ne
soit arrive.

Ne prenez aucune part aux diffrentes factions qui partagent le pays.
Traitez bien tout le monde, et ne prjugez rien du parti que je dois
prendre. Ayez soin de tenir toujours bien approvisionns les magasins
de Buitrago et d'Aranda.

Au premier aspect ces ordres n'indiquent pas le projet d'effrayer la
cour d'Espagne, et aprs les avoir lus j'ai cart l'ide que Napolon
et voulu la faire partir en l'effrayant. Puis en les relisant j'ai
reconnu que Napolon n'tait rassurant que pour entrer dans Madrid, et
pour viter avant d'y entrer une collision. Ainsi, dans la lettre du
14 mars, cite la premire, j'ai remarqu ces mots: Quelles que
soient les intentions de la cour d'Espagne, vous devez comprendre que
ce qui est surtout utile, c'est d'_arriver  Madrid sans hostilits_,
d'y faire camper les corps par division pour les faire paratre plus
nombreux, pour faire reposer mes troupes et les rapprovisionner de
vivres. Pendant ce temps mes diffrends s'arrangeront avec la cour
d'Espagne. _J'espre que la guerre n'aura pas lieu, ce que j'ai fort 
coeur._ Si je prends tant de prcautions, c'est que mon habitude est
de ne rien donner au hasard. Si la guerre avait lieu, votre position
serait plus belle, puisque vous auriez sur vos derrires une force
plus que suffisante pour les protger, et sur votre flanc gauche la
division Duhesme, forte de 14 mille hommes.

Dans celle du 16, en poursuivant j'ai trouv ces mots: Continuez 
tenir de bons propos. Rassurez le roi, le prince de la Paix, le prince
des Asturies, la reine. _Le principal est d'arriver  Madrid_, d'y
reposer vos troupes, et d'y refaire vos vivres. Dites que je vais
arriver, afin de concilier et d'arranger les affaires.

_Surtout ne commettez aucune hostilit,  moins d'y tre oblig._
J'espre que tout peut s'arranger, et _il serait dangereux
d'effaroucher ces gens-l._

L'intention tait donc vidente, Napolon voulait entrer sans
collision, et tre rassurant tout juste autant qu'il le fallait pour
viter d'en venir aux mains. Mais en comparant bien les divers
passages entre eux, en consultant l'ensemble de ses dispositions, je
suis enfin revenu  l'ide que s'il voulait viter une collision avec
la population, il voulait cependant faire partir la cour.

En effet tout lui annonait le projet de dpart. On le lui mandait
tous les jours de Madrid. M. Yzquierdo, s'entretenant avec M. de
Talleyrand, avait avou le projet. Dans cet tat de choses, instruit
comme il l'tait, Napolon savait qu'il suffisait de laisser faire
pour que la fuite et lieu. Il y a plus: il aurait suffi d'un seul
acte de sa volont pour l'empcher, car les troupes franaises taient
arrives le 19 sur le Guadarrama. Un simple mouvement de cavalerie sur
Aranjuez pouvait en quelques heures envelopper la cour et l'arrter.
Il y aurait eu quelque chose de plus facile encore, c'et t en
prenant la direction la moins alarmante, celle de Talavera, qui
pouvait passer pour un renfort  Junot, d'entourer Aranjuez et
d'empcher toute fuite. Mais il y a un passage de la correspondance
plus dcisif que tout le reste, et qui laisse peu de doutes  ce
sujet. Le voici. Murat, ne sachant pas comment se comporter,  la
nouvelle partout rpandue que la cour allait fuir, adresse  Napolon
cette question: Si la cour veut partir pour Sville, dois-je la
laisser partir?--Napolon rpond le 23 mars:

Je suppose que vous tes arriv aujourd'hui ou que vous arriverez
demain  Madrid. Vous tiendrez l une bonne discipline. _Si la cour
est  Aranjuez, vous l'y laisserez tranquille, et vous lui montrerez
de bons sentiments d'amiti. Si elle s'est retire  Sville, vous l'y
laisserez galement tranquille._ Vous enverrez des aides-de-camp au
prince de la Paix pour lui dire qu'il a mal fait d'viter les troupes
franaises, qu'il ne doit faire aucun mouvement hostile, que le roi
d'Espagne n'a rien  craindre de nos troupes.

Maintenant, si on songe que Napolon fit partir M. Yzquierdo de Paris
(une lettre de Duroc contient en effet l'invitation de partir tout de
suite), qu'il le fit partir rempli d'pouvante, et qu'en portant 80
mille hommes sur Madrid il ne voulut jamais donner une seule
explication, il est vident que tout fut calcul pour amener le
dpart, qui eut lieu effectivement, autant du moins qu'il dpendit de
la cour d'Espagne.

On pourrait dire, il est vrai, que Napolon voulait les envelopper,
s'emparer d'eux, et proclamer ensuite la dchance. D'abord il aurait
pu les envelopper et ne le fit pas; secondement c'et t un acte de
violence ouverte et injustifiable. La fuite en Andalousie tait bien
mieux son fait, puisqu'elle laissait le trne vacant, et fournissait
la solution cherche.

Arriv  ce point, j'aurais t convaincu que le projet de Napolon
tait de forcer la cour d'Espagne  s'enfuir, sans une objection
grave, et tellement grave qu'elle m'a fait hsiter plusieurs fois, et
abandonner l'opinion que j'avais conue. Cette objection est celle-ci:
Le dpart des Bourbons et leur fuite entranait la perte des colonies.
Or l'Espagne sans ses colonies tait, de l'avis de tout le monde, une
charge des plus onreuses. Tout le commerce du Midi ne cessait de
rpter  Bayonne: Surtout qu'on ne nous mnage pas le mme rsultat
qu'en Portugal.--

Or envoyer les Bourbons en Amrique, c'tait justement reproduire ce
rsultat, car les Bourbons auraient insurg les colonies contre la
royaut de Joseph, et en mme temps les auraient ouvertes aux Anglais,
ce qu'il fallait avant tout viter.

Devant cette objection j'ai t fort perplexe, et j'ai long-temps
cess de croire que Napolon et voulu amener la fuite de la cour
d'Espagne. Pourtant la facilit de fuir qui leur tait laisse,
l'ordre mme de les laisser fuir combin avec l'pouvante inspire de
Paris par le dpart de M. Yzquierdo, taient aussi des faits
concluants que je ne pouvais ngliger. Dans ce conflit de penses,
j'ai fait une remarque, c'est qu'il y avait  Cadix une flotte
franaise, matresse de la rade, et que peut-tre Napolon songeait 
s'en servir pour arrter les Bourbons fugitifs, et moralement perdus
par leur fuite aux yeux de la nation espagnole. Les ayant d'un ct
pousss  vider le trne pour s'en emparer, il les aurait de l'autre
arrts au moment de leur embarquement pour l'Amrique. Cette
rflexion a t pour moi un trait de lumire, car elle expliquait et
rsolvait toutes les objections. Cependant ce n'tait qu'une
conjecture. Je me suis mis  relire toute la correspondance de M.
Decrs, et j'y ai trouv la circonstance suivante: c'est qu'un ordre
chiffr, envoy  l'amiral Rosily, n'avait pu tre lu parce que le
chiffre du consulat tait perdu, et que l'amiral Rosily dpchait 
Paris un officier sr et capable pour recevoir la confidence reste
impntrable  cause de la perte du chiffre. Cette circonstance a t
pour moi une confirmation frappante de ma premire conjecture. Que
pouvait signifier en effet cette dpche chiffre? L'ordre de sortir
de Cadix pour aller  Toulon? Mais cet ordre avait t donn trois ou
quatre fois en lettres en clair, c'est--dire sans employer la
prcaution du chiffre. Il fallait donc que ce ft autre chose, et
quelque chose de plus secret encore. J'ai ds lors t certain que ce
devait tre l'ordre d'arrter la famille fugitive. Je me suis livr
aux Affaires trangres  de nouvelles recherches, mais la dpche ne
s'y est pas trouve. Je n'avais gure d'espoir de la trouver  la
Marine, o les archives, quoique tenues avec beaucoup d'ordre, ne
contiennent presque rien. Nanmoins j'ai fait une tentative, et,
contre mon attente, j'ai trouv  la Section historique la dpch
chiffre, heureusement accompagne du chiffre, et conue en ces
termes: Je (c'est M. Decrs qui parle) ne cherche point  pntrer
l'objet de l'entre des troupes franaises en Espagne. La seule chose
qui m'occupe, c'est qu'ainsi que moi vous avez  rpondre  Sa Majest
de son escadre. Prenez donc une position qui vous loigne autant que
possible des plus fortes batteries, et qui en mme temps puisse
dfendre la rade contre une attaque intrieure ou extrieure. Vous
avez des vivres qui vous serviront en cas de besoin au mouillage. Ayez
bien soin de ne laisser paratre aucune inquitude, mais tenez-vous en
garde contre tout vnement, et cela sans affectation, et seulement
comme mesure rsultant des ordres que vous avez de partir. Placez le
vaisseau espagnol au milieu et sous le canon des Franais.

_Si la cour d'Espagne, par des vnements ou une folie qu'on ne peut
gure prvoir, voulait renouveler la scne de Lisbonne, opposez-vous 
son dpart._ Laissez courir l'tat actuel des choses autant qu'il sera
possible; mais s'il y avait une crise, ne permettez aucun parlementage
avec les Anglais, et jusque-l paraissez bien n'avoir aucune espce de
mfiance; mais avisez dans le silence  la sret de l'escadre et  ce
qu'exige de votre sagacit et dignit personnelle le service de Sa
Majest. (21 fvrier 1808.)

J'ai naturellement prouv une vive satisfaction de voir la vrit
dcouverte, et en mme temps un vrai chagrin de trouver une vrit
aussi fcheuse, qui du reste tait la consquence du projet de
dtrner les Bourbons.

Ds ce moment le projet de Napolon est devenu vident pour moi.
D'abord il faut remarquer la date du 21, poque des ordres contenant
le plan tout entier: dpart de Murat, instructions  ce lieutenant,
composition de toute l'arme, dpart de M. Yzquierdo, dpart de M. de
Tournon... ordres  Junot...--On remarquera secondement la combinaison
de cet ordre avec celui de Murat, de laisser partir la cour si elle
voulait partir. L'un ne contredit pas l'autre, mais tous deux se
combinent ensemble. Napolon voulait le dpart de Madrid, pour que le
trne ft vacant; mais non le dpart de Cadix, pour que les colonies
ne fussent point insurges.

On voit par quel travail sur les documents les plus authentiques il
m'a fallu arriver  la vrit; et j'ose dire que la postrit n'en
saura pas davantage, car Napolon n'a rien dit  ce sujet; Murat n'a
laiss que sa correspondance; le gnral Savary a laiss des Mmoires
inexacts (contredits par sa propre correspondance); M. de Lafort m'a
crit  moi-mme qu'il n'avait rien su; le prince Cambacrs dit dans
ses Mmoires qu'il n'a rien su; les comtes de Tournon et Lobau n'ont
laiss que leur correspondance, que j'ai eue; M. Yzquierdo n'a laiss
que quelques lettres que j'ai lues au dpt du Louvre. Je conclus donc
qu'on n'en saura pas plus dans l'avenir, et que la vrit est la
suivante:

Napolon ne songea  l'invasion de l'Espagne comme  un projet arrt
qu'aprs Tilsit, et point avant.

Aprs Tilsit, avant Copenhague, il ne songea qu' fermer les ports du
Portugal  la Grande-Bretagne.

Aprs Copenhague, la guerre se prolongeant  outrance, il voulut
profiter de la prolongation de la guerre pour tout finir au midi de
l'Europe.

Il dsira d'abord partager le Portugal avec l'Espagne; et les
vnements de l'Escurial le provoquant, il voulut tout  coup se mler
des affaires d'Espagne de vive force.

Le pardon du prince des Asturies lui fit momentanment ajourner ses
projets.

En Italie et  Paris il flotta entre divers plans, un mariage, un
dmembrement de territoire avec partage des colonies, un dtrnement.

Peu  peu il se dcida, en janvier et fvrier, pour ce dernier projet,
celui du dtrnement.

Ce qui le prouve, c'est le mystre des ordres, l'accumulation
extraordinaire des troupes, la concession  la Russie du partage de
l'empire ottoman, toutes choses inutiles, dont il n'avait pas besoin
pour tout projet secondaire, comme le mariage et la prise d'une ou
deux provinces.

Enfin, une fois fix sur le dtrnement, il voulut amener sans
collision la fuite en Andalousie, et en prvenir les suites pour les
colonies par l'arrestation de la famille royale dans les eaux de
Cadix.

Voil, suivant moi, la vrit, avec une rigoureuse impartialit, et
telle qu'elle ressort de documents authentiques, les seuls que la
postrit puisse esprer.

Il ne reste plus qu'un doute, c'est celui qu'une lettre venue de
Sainte-Hlne, portant la date du 29 mars, adresse  Murat, et
blmant toute sa conduite, pourrait faire natre. Je vais la discuter
et l'claircir dans la note suivante.




NOTE DU LIVRE XXX.

(VOIR PAGE 547.)


La lettre dont je viens de parler, imprime dans le _Mmorial de
Sainte-Hlne_, pour la premire fois, si je ne me trompe, reproduite
depuis dans une multitude d'ouvrages, a t, de ma part, le sujet de
nombreuses recherches pour en constater l'authenticit, sur laquelle
j'ai souvent eu des doutes. Je vais dire quels ont t mes motifs de
contester d'abord cette authenticit, et mes motifs dfinitifs d'y
croire, aprs de minutieux rapprochements qui m'ont permis de me faire
 ce sujet une conviction entire.

Il faut d'abord commencer par citer la lettre textuellement:

                                                        29 mars 1808.

Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur
la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-mme.
L'affaire du 19 mars a singulirement compliqu les vnements: je
reste dans une grande perplexit. Ne croyez pas que vous attaquiez une
nation dsarme, et que vous n'ayez que des troupes  montrer pour
soumettre l'Espagne. La rvolution du 20 mars prouve qu'il y a de
l'nergie chez les Espagnols. Vous avez affaire  un peuple neuf; il a
tout le courage, et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre
chez des hommes que n'ont point uss les passions politiques.

L'aristocratie et le clerg sont les matres de l'Espagne; s'ils
craignent pour leurs privilges et pour leur existence, ils feront
contre nous des leves en masse qui pourront terniser la guerre. J'ai
des partisans; si je me prsente en conqurant, je n'en aurai plus.

Le prince de la Paix est dtest, parce qu'on l'accuse d'avoir livr
l'Espagne  la France; voil le grief qui a servi l'usurpation de
Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.

Le prince des Asturies n'a aucune des qualits qui sont ncessaires
au chef d'une nation; cela n'empchera point que, pour nous l'opposer,
on n'en fasse un hros. Je ne veux pas qu'on use de violence envers
les personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre
odieux et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille
hommes sous les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec
avantage une guerre intrieure; diviss sur plusieurs points, ils
peuvent servir de noyau au soulvement total de la monarchie.

Je vous prsente l'ensemble des obstacles qui sont invitables, il en
est d'autres que vous sentirez.

L'Angleterre ne laissera pas chapper cette occasion de multiplier
nos embarras: elle expdie journellement des avisos aux forces qu'elle
tient sur les ctes de Portugal et dans la Mditerrane; elle fait des
enrlements de Siciliens et de Portugais.

La famille royale n'ayant point quitt l'Espagne pour aller s'tablir
aux Indes, il n'y a qu'une rvolution qui puisse changer l'tat de ce
pays: c'est peut-tre le pays de l'Europe qui y est le moins prpar.
Les gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement et
l'anarchie qui a pris la place de l'autorit lgale, sont le plus
petit nombre; le plus grand nombre profite de ces vices et de cette
anarchie.

Dans l'intrt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien 
l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens  prendre?

Irai-je  Madrid? Exercerai-je l'acte d'un grand protectorat en
prononant entre le pre et le fils? Il me semble difficile de faire
rgner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement
dpopulariss qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.

Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait
roi. Le placer sur le trne sera servir les factions qui, depuis
vingt-cinq ans, veulent l'anantissement de la France. Une alliance de
famille serait un faible lien: la reine lisabeth et d'autres
princesses franaises ont pri misrablement, lorsqu'on a pu les
immoler impunment  d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien
prcipiter, qu'il convient de prendre conseil des vnements qui vont
suivre..... Il faudra fortifier les corps d'arme qui se tiendront sur
les frontires du Portugal et attendre.....

Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi
prcipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'arme  dix lieues de la
capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la
magistrature allaient reconnatre Ferdinand sans contestation. Le
prince de la Paix doit avoir, dans les emplois publics, des partisans;
il y a d'ailleurs un attachement d'habitude au vieux roi, qui pourrait
produire des rsultats. Votre entre  Madrid, en inquitant les
Espagnols, a puissamment servi Ferdinand. J'ai donn ordre  Savary
d'aller auprs du vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera
avec V. A. I. J'aviserai ultrieurement au parti qui sera  prendre;
en attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire: Vous
ne m'engagerez  une entrevue, en Espagne, avec Ferdinand, que si vous
jugez la situation des choses telle que je doive le reconnatre comme
roi d'Espagne. Vous userez de bons procds envers le roi, la reine et
le prince Godoy. Vous exigerez pour eux et vous leur rendrez les mmes
honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne
puissent pas souponner le parti que je prendrai: cela ne vous sera
pas difficile, je n'en sais rien moi-mme.

Vous ferez entendre  la noblesse et au clerg que, si la France doit
intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs privilges et leurs
immunits seront respects. Vous leur direz que l'Empereur dsire le
perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la
mettre en rapport avec l'tat de civilisation de l'Europe, pour la
soustraire au rgime des favoris..... Vous direz aux magistrats et aux
bourgeois des villes, aux gens clairs, que l'Espagne a besoin de
recrer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui
garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la
fodalit, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et
les arts. Vous leur peindrez l'tat de tranquillit et d'aisance dont
jouit la France, malgr les guerres o elle s'est trouve engage, la
splendeur de la religion, qui doit son rtablissement au concordat que
j'ai sign avec le Pape. Vous leur dmontrerez les avantages qu'ils
peuvent tirer d'une rgnration politique: l'ordre et la paix dans
l'intrieur, la considration et la puissance  l'extrieur. Tel doit
tre l'esprit de vos discours et de vos crits. Ne brusquez aucune
dmarche. Je puis attendre  Bayonne, je puis passer les Pyrnes, et,
me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce ct.

Je songerai  vos intrts particuliers, n'y songez pas vous-mme...
Le Portugal restera  ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne
vous occupe et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous
nuirait encore plus qu' moi. Vous allez trop vite dans vos
instructions du 14. La marche que vous prescrivez au gnral Dupont
est trop rapide;  cause de l'vnement du 19 mars, il y a des
changements  faire. Vous donnerez de nouvelles dispositions; vous
recevrez des instructions de mon ministre des affaires trangres.
J'ordonne que la discipline soit maintenue de la manire la plus
svre: point de grce pour les plus petites fautes. L'on aura pour
l'habitant les plus grands gards; l'on respectera principalement les
glises et les couvents.

L'arme vitera toute rencontre, soit avec les corps de l'arme
espagnole, soit avec des dtachements; il ne faut pas que d'aucun ct
il soit brl une amorce.

Laissez Solano dpasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-mme
l'indication des marches de mon arme pour la tenir toujours  une
distance de plusieurs lieues des corps espagnols. Si la guerre
s'allumait, tout serait perdu.

C'est  la politique et aux ngociations qu'il appartient de dcider
des destines de l'Espagne. Je vous recommande d'viter des
explications avec Solano, comme avec les autres gnraux et les
gouverneurs espagnols.

Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'vnements
majeurs, vous m'expdierez des officiers d'ordonnance; vous me
renverrez sur-le-champ le chambellan de Tournon, qui vous porte cette
dpche; vous lui remettrez un rapport dtaill. Sur ce, etc.

Sign NAPOLON.

Avant de parler de l'authenticit de cette lettre, je dois dire un mot
de la porte qu'on cherche  lui donner. On veut y voir la preuve que
Napolon n'approuva rien de ce qui fut fait en Espagne, que tout fut
fait  son insu, malgr lui, par l'imprudente lgret de Murat, par
son impatiente ambition. C'est une trs-fausse induction, car la
veille du jour o cette lettre fut crite, le lendemain, et pendant
tout le temps qui suivit, Napolon crivit une longue suite de lettres
ordonnant point par point,  Murat, tout ce qui fut excut; et quand
celui-ci, inspir par les vnements, prit quelque chose sur lui, il
se trouva que Napolon lui ordonnait les mmes choses de Paris ou de
Bayonne. Si, par exemple, Murat entra dans Madrid le 23, il avait
l'ordre formel d'y entrer un ou deux jours avant. On tire donc de
cette lettre une fausse induction quand on veut en profiter pour
exonrer Napolon de la responsabilit des vnements d'Espagne et
rejeter cette responsabilit sur Murat. Elle n'est et ne peut tre
qu'une inconsquence d'un moment, place au milieu de la conduite la
plus soutenue, la plus obstinment persvrante: inconsquence, il est
vrai, pleine de gnie, car on ne peut pas prvoir d'une manire plus
extraordinaire ce qui arriva depuis; mais inconsquence enfin, car
pour un moment Napolon cessa de vouloir ce qu'il voulait la veille,
ce qu'il voulut encore le lendemain, et put paratre clair par une
lumire surnaturelle qui lui rvlait l'avenir tout entier. Cette
inconsquence, d'abord invraisemblable, ne prsente donc aucun intrt
pour la justification de Napolon. Mais elle en prsente beaucoup pour
l'histoire de l'esprit humain; car on se demande avec curiosit
comment il se fait qu'un des gnies les plus fermes, les plus rsolus
qui aient paru dans le monde, ait pu dans un court intervalle de temps
voir les choses sous la face la plus contraire, et vouloir un tout
autre rsultat que celui qu'il voulait dans l'instant d'auparavant, et
que celui qu'il voulut dans l'instant d'aprs. Pourtant, quand on
connat le coeur humain, quand on a surtout appris  le connatre dans
les grandes affaires, on ne sait que trop que les plus puissantes
volonts sont sujettes  ce va-et-vient des vnements, et que les
plus grandes rsolutions ont souvent failli n'tre pas prises. Il y a
telle victoire reste immortelle qui a failli n'tre pas remporte,
parce qu'il a tenu  la plus lgre circonstance que la bataille ne
fut pas livre. L'inconsquence est donc trs-ordinaire; car il arrive
aux plus grands esprits, aux plus grands caractres, de varier avant
de se rsoudre. La lettre en question notamment prouve d'une manire
bien frappante  quel point Napolon savait voir le ct contraire
des rsolutions qu'il prenait, et de quelle extraordinaire prvoyance
il tait dou, mais de combien peu de poids tait cette prvoyance
quand ses passions l'entranaient. J'ai donc mis un intrt
philosophique en quelque sorte  rechercher ce qu'il fallait penser de
l'authenticit de cette lettre, et voici par quelles opinions diverses
j'ai pass avant de me fixer dfinitivement pour l'affirmative.

Au premier aspect, la lettre est si admirable de pense et de langage
qu'on ne doute pas qu'elle ne soit de Napolon lui-mme. Lui seul en
effet a crit de ce ton sur les grandes affaires politiques et
militaires. Elle a produit ce mme effet sur tous les crivains qui se
sont occups jusqu'ici de Napolon. Mais ces crivains, ne connaissant
rien ou presque rien des vrais documents, n'ont pu comme moi tre
frapps des contradictions qu'elle prsente avec d'autres donnes
historiques tout  fait certaines, et n'ont pas mme pris la peine de
mettre en question son authenticit. Pour moi cependant il y a eu des
raisons de douter de cette authenticit tellement graves, que je ne
sais pas si aux yeux des vrais critiques je parviendrai  les
dtruire.

Ainsi d'abord cette lettre est en contradiction formelle avec tout ce
qui prcde et tout ce qui suit. Les uns l'ont date du 27, les autres
du 29 mars (la vraie date, comme on le verra, ne peut tre que du 29).
Eh bien, il y a du 27, il y a du 30, des lettres de Napolon qui
disent exactement le contraire, c'est--dire qui approuvent Murat en
tout, qui non-seulement approuvent, mais qui prescrivent l'entre dans
Madrid, qui prescrivent le plan au moyen duquel on s'empara de toute
la famille d'Espagne. C'est enfin la seule lettre de ce genre, dans
une immense correspondance, qui soit en opposition avec la conduite
suivie par Murat et ordonne par Napolon.

Secondement, tandis que toutes les lettres de Napolon se trouvent au
dpt du Louvre, celle-l ne s'y trouve pas. Il est vrai que cette
preuve n'est pas absolue, car sur 40 mille lettres de l'Empereur, il y
en a  et l quelques-unes qui n'y sont pas, et la lettre dont il
s'agit pourrait bien tre du nombre, infiniment petit, de celles dont
la minute n'a pas t conserve. Il n'y en a peut-tre pas 100 sur
40,000 dans ce cas. Il y a plus encore: une lettre de l'Empereur, dont
voici un extrait, numre toutes les lettres qu'il a crites dans ces
journes, et ne mentionne point celle dont il s'agit. Arriv 
Bordeaux, et rappelant l'une aprs l'autre les lettres qu'il a
successivement adresses  Murat, il lui dit: _Je reois votre lettre
du 3  minuit, par laquelle je vois que vous avez reu ma lettre du 27
mars. Celle du 30 et Savary qui doit vous tre arriv, vous auront
fait connatre encore mieux mes intentions. Le gnral Reille part 
l'instant pour se rendre prs de vous..._ Ainsi pas un mot de la
lettre du 29. Comment imaginer qu'il ne l'et pas numre si elle
avait t crite, surtout cette lettre contredisant tout ce qu'il
avait ordonn le 27 et le 30? Il aurait d au moins la mentionner en
dclarant qu'il fallait la considrer comme non avenue.

Mais la non-existence de cette minute au Louvre acquiert une
signification plus grande par une autre circonstance, qui est la
suivante. La correspondance fort volumineuse de Murat, sans laquelle
on ne peut pas connatre et raconter les vnements d'Espagne, est
tout entire au Louvre. Elle contient la rponse la plus exacte, la
plus minutieuse, aux moindres lettres de l'Empereur. On peut dire
qu'avec cette correspondance on a sur tous les points la demande et la
rponse. Or il n'y a pas une seule lettre de Murat en rponse  cette
lettre si importante, si grave, si diffrente de ce qui lui avait t
prescrit. Murat, dans cette correspondance, parat sentir avec une
vivacit extrme les moindres reproches de l'Empereur, et il n'aurait
pas dit un mot d'une lettre si gravement improbative, si diffrente
surtout de ce qui avait prcd et suivi! Cela est videmment
impossible. On ne peut plus conserver de doute quand on ajoute qu' la
date du 4 avril, onze heures du soir, Murat dit: _M. de Tournon est
arriv ce soir; il aura trouv le logement de Votre Majest tout
fait_. Murat n'ajoute pas: Il m'a remis votre lettre... etc. Il est
vident que M. de Tournon ne lui avait rien remis, et surtout rien
d'aussi grave que la lettre en question. Je crois donc que la lettre
ne fut pas remise; ce qui ne prouve pas toutefois qu'elle n'et pas
t crite, comme je vais le dmontrer tout  l'heure.

Ainsi la contradiction qu'implique cette lettre avec tout ce qui
prcde et suit, sa non-existence au dpt du Louvre, le silence de
Napolon, le silence de Murat  son sujet, m'ont fait douter de son
authenticit, et m'ont dmontr au moins qu'elle n'avait pas t
remise.

Maintenant voici comment son authenticit a t rtablie  mes yeux,
et comment je suis arriv  croire qu'elle avait t crite sans avoir
t remise. Qu'elle soit de Napolon, je n'en saurais douter; et
chaque fois que je l'ai relue, et je l'ai lue vingt fois peut-tre,
j'en ai t persuad davantage. Les falsificateurs peuvent jouer le
style, ils ne savent pas jouer la pense; et surtout il aurait fallu
qu'ils fussent au milieu des vnements pour pouvoir, avec autant de
prcision, parler du dpart du gnral Savary, de la commission donne
 M. de Tournon, et de quantit d'autres particularits de la mme
nature dont cette lettre est remplie. Il y a notamment un dtail qui
lui donne  mes yeux son authenticit complte, et ce dtail est le
suivant: Napolon dit  Murat: _Vous allez trop vite dans vos
instructions du 14 au gnral Dupont_. Or, il y a, en effet, des
instructions du 14 au gnral Dupont, qui mritent bien le reproche
que leur adresse Napolon en se plaant au point de vue o il se
plaait dans le moment; car, en portant trop vite le gnral Dupont en
avant, Murat laissait les derrires de l'arme en prise aux
tentatives du gnral espagnol Taranco, rappel du Portugal par les
ordres du prince de la Paix. Les falsificateurs ne pouvaient pas
savoir ce dtail, qui ne peut tre connu que lorsqu'on a lu
minutieusement les ordres militaires de Napolon. J'ajoute que ce
dtail prouve encore que le falsificateur ne pourrait pas tre
Napolon lui-mme, essayant  Sainte-Hlne de fabriquer une lettre
aprs coup pour se justifier de la plus grave faute de son rgne; car,
indpendamment de ce qu'il avait trop d'orgueil pour agir ainsi,
n'ayant pas mme voulu se justifier par le mensonge de la mort du duc
d'Enghien, il tait impossible qu'il inventt cette circonstance des
ordres du 14, attendu qu'il n'avait pas  Sainte-Hlne les pices du
Louvre; et j'ai la preuve par ce qu'il a crit  Sainte-Hlne que,
sans vouloir mentir, il se trompait sur les dates et sur les faits
quand il n'avait pas les pices sous les yeux. Les meilleures mmoires
sont exposes  ces erreurs, et je l'ai souvent prouv en comparant
les crits contemporains avec les correspondances de leurs auteurs.

La lettre, outre son style, porte donc avec elle la preuve de son
authenticit. Mais comment alors expliquer la contradiction de cette
lettre avec ce qui prcde et ce qui suit, et surtout le silence de
Murat, qui n'en accuse pas mme rception? Voici de quelle manire
j'ai essay d'y parvenir.

J'ai trouv au Louvre la correspondance de M. de Tournon. J'y ai vu
que seul de tous les agents franais il avait blm l'entreprise
d'Espagne, et avait suppli Napolon de suspendre toute rsolution 
ce sujet avant d'avoir vu lui-mme le pays de ses propres yeux. J'ai
lu en outre dans la correspondance de Murat, que lui Murat, le gnral
Grouchy et autres avaient beaucoup ri  Somosierra des sombres
terreurs de M. de Tournon; j'y ai lu de vives instances pour que
Napolon ne prt aucune dcision d'aprs ce que lui dirait M. de
Tournon. Il tait donc le contradicteur, et le seul, de Murat et de
son tat-major. J'ai encore trouv la preuve, dans la correspondance
de M. de Tournon, qu'il resta jusqu'au 24 au soir  Burgos, attendant
l'Empereur avec impatience. Il est authentiquement prouv qu'il arriva
 Paris quelques jours aprs. Il ne put en marchant fort vite arriver
avant le 29; ce qui place la lettre en question au plus tt  la date
du 29, puisqu'il y est dit que M. de Tournon devait la remettre.
Arriv le 29, il trouva l'Empereur sans nouvelles; car, Murat n'ayant
crit ni le 22 ni le 23, Napolon dut passer deux jours sans dpches
d'Espagne, et ce durent tre le 28, le 29 ou le 30, rpondant aux 22
et 23,  cause du temps qu'il fallait alors pour le trajet de Madrid 
Paris. Aussi n'y a-t-il aucune lettre de l'Empereur, ni le 28 ni le 29
(si ce n'est celle en question). M. de Tournon, trouvant l'Empereur
inquiet comme on l'est toujours lorsqu'on manque de nouvelles dans de
graves vnements, et les vnements taient graves en effet, car en
ce moment il savait Murat aux portes de Madrid et prt  y entrer, M.
de Tournon dut exercer une grande influence sur son esprit, et
provoquer la lettre dont nous parlons. Napolon le chargea
naturellement de la remettre, car elle tait son ouvrage en quelque
sorte. Cette phrase: _M. de Tournon vous remettra cette lettre_, la
rattache  M. de Tournon, et les opinions personnelles de celui-ci
rendent ce lien plus vident encore. Puis les dates concordent pour
placer justement cette inconsquence momentane de Napolon avec
lui-mme dans les deux jours o il fut sans nouvelles, aprs en tre
rest  celle du mouvement de Murat sur Madrid. Enfin, recevant le 30
la lettre du 24, dans laquelle Murat lui apprenait combien tout
s'tait heureusement pass, il revint  ses ides accoutumes,
approuva tout, et probablement reprit sa lettre, ou dfendit  M. de
Tournon de la remettre, ou fit courir aprs lui pour lui dire de ne
pas la remettre, les choses tant changes. Quoi qu'il en soit, il est
certain qu'elle ne fut pas remise, car Murat n'en parle pas plus que
si elle n'avait pas t crite, bien qu'il st par les propos de M. de
Tournon que l'Empereur avait prouv contre lui un mcontentement
passager.

Ce qui est certain, c'est qu'entre le 24 mars au soir et le 4 avril au
soir, M. de Tournon alla de Burgos  Paris, de Paris  Madrid; ce qui
suppose qu'il ne s'arrta pas un moment, et ce qui le place  Paris le
29, jour mme o il fit varier l'Empereur et crire la lettre dont il
s'agit. Tout s'explique alors comme on le voit, et c'est la phrase o
il est dit que M. de Tournon remettra la lettre en question qui, la
rattachant  lui, m'a permis, en recherchant ses opinions personnelles
et en confrant les dates, de tout claircir.

Maintenant comment cette lettre, qui n'est pas au Louvre, est-elle
parvenue  la publicit? Je l'ignore. M. de Tournon est mort. M. de
Las Cases, qui l'a imprime le premier, est mort. Il est possible que
M. de Las Cases l'ait reue de Napolon, en preuve de ce qu'il ne
s'tait pas compltement abus sur les vnements d'Espagne. Il est
possible aussi qu'elle soit arrive par quelque dpositaire inconnu,
et qu'aujourd'hui on ne peut plus retrouver. Mais le style et certains
dtails prouvent d'une manire irrfragable que la lettre n'a pas t
invente; d'autres dtails galement authentiques prouvent qu'elle n'a
pas t remise; les opinions constates de M. de Tournon, le soin de
l'en charger, la rattachent  lui; les dates la placent  un moment
qui dut tre pour Napolon celui de grandes inquitudes, et la
contradiction si apparente se trouve ainsi explique. Napolon fut un
instant branl, dicta les contre-ordres contenus dans cette lettre;
puis, rassur par la nouvelle de l'heureuse entre  Madrid, revint 
ses premiers projets, et ne donna pas cours  une lettre qui s'est
retrouve plus tard, et dont on a voulu faire une justification. Elle
ne prouve qu'une chose, c'est que l'esprit de Napolon l'clairait
toujours, tandis que ses passions l'entranaient souvent, et qu'il
aurait mieux fait d'couter l'un que les autres. J'ai cru ce point
d'histoire important  constater pour l'tude du coeur humain, et
j'espre que le public consciencieux reconnatra que je me suis donn
pour arriver  la vrit des peines que les historiens ne prennent pas
communment, outre que j'avais des documents qu'ils ont moins
communment encore.

FIN DES NOTES.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME HUITIME.


LIVRE VINGT-HUITIME.

FONTAINEBLEAU.

  Joie cause en France et dans les pays allis par la paix de Tilsit.
  -- Premiers actes de Napolon aprs son retour  Paris. -- Envoi du
  gnral Savary  Saint-Ptersbourg. -- Nouvelle distribution des
  troupes franaises dans le Nord. -- Le corps d'arme du marchal
  Brune charg d'occuper la Pomranie sudoise et d'excuter le sige
  de Stralsund, dans le cas d'une reprise d'hostilits contre la
  Sude. -- Instances auprs du Danemark pour le dcider  entrer dans
  la nouvelle coalition continentale. -- Saisie des marchandises
  anglaises sur tout le continent. -- Premires explications de
  Napolon avec l'Espagne aprs le rtablissement de la paix. --
  Sommation adresse au Portugal pour le contraindre  expulser les
  Anglais de Lisbonne et d'Oporto. -- Runion d'une arme franaise 
  Bayonne. -- Mesures semblables  l'gard de l'Italie. -- Occupation
  de Corfou. -- Dispositions relatives  la marine. -- vnements
  accomplis sur mer, du mois d'octobre 1805 au mois de juillet 1807.
  -- Systme des croisires. -- Croisires du capitaine L'Hermitte sur
  la cte d'Afrique, du contre-amiral Willaumez sur les ctes des deux
  Amriques, du capitaine Leduc dans les mers Borales. -- Envois de
  secours aux colonies franaises et situation de ces colonies. --
  Nouvelle ardeur de Napolon pour la marine. -- Systme de guerre
  maritime auquel il s'arrte. -- Affaires intrieures de l'Empire. --
  Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de
  Talleyrand nomm vice-grand-lecteur, le prince Berthier
  vice-conntable. -- M. de Champagny nomm ministre des affaires
  trangres, M. Crtet ministre de l'intrieur, le gnral Clarke
  ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son
  remplacement par M. Bigot de Prameneu. -- Suppression dfinitive du
  Tribunat. -- puration de la magistrature. -- tat des finances. --
  Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rtablie entre les recettes et
  les dpenses sans recourir  l'emprunt. -- Cration de la caisse de
  service. -- Institution de la Cour des comptes. -- Travaux publics.
  -- Emprunts faits pour ces travaux au trsor de l'arme. --
  Dotations accordes aux marchaux, gnraux, officiers et soldats.
  -- Institution des titres de noblesse. -- tat des moeurs et de la
  socit franaise. -- Caractre de la littrature, des sciences et
  des arts sous Napolon. -- Session lgislative de 1807. -- Adoption
  du Code de commerce. -- Mariage du prince Jrme. -- Clture de la
  courte session de 1807, et translation de la cour impriale 
  Fontainebleau. -- vnements en Europe pendant les trois mois
  consacrs par Napolon aux affaires intrieures de l'Empire. -- tat
  de la cour de Saint-Ptersbourg depuis Tilsit. -- Efforts de
  l'empereur Alexandre pour rconcilier la Russie avec la France. --
  Ce prince offre sa mdiation au cabinet britannique. -- Situation
  des partis en Angleterre. -- Remplacement du ministre Fox-Grenville
  par le ministre de MM. Canning et Castlereagh. -- Dissolution du
  Parlement. -- Formation d'une majorit favorable au nouveau
  ministre. -- Rponse vasive  l'offre de la mdiation russe, et
  envoi d'une flotte  Copenhague pour s'emparer de la marine danoise.
  -- Dbarquement des troupes anglaises sous les murs de Copenhague,
  et prparatifs de bombardement. -- Les Danois sont somms de rendre
  leur flotte. -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois
  jours et trois nuits. -- Affreux dsastre de Copenhague. --
  Indignation gnrale en Europe, et redoublement d'hostilits contre
  l'Angleterre. -- Efforts de celle-ci pour faire approuver  Vienne
  et  Saint-Ptersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. --
  Dispositions inspires  la cour de Russie par les derniers
  vnements. -- Elle prend le parti de s'allier plus troitement 
  Napolon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la
  Valachie. -- Instances d'Alexandre auprs de Napolon. --
  Rsolutions de celui-ci aprs le dsastre de Copenhague. -- Il
  encourage la Russie  s'emparer de la Finlande, entretient ses
  esprances  l'gard des provinces du Danube, conclut un arrangement
  avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de l'Italie vers le
  midi, afin de prparer l'expdition de Sicile, rorganise la
  flottille de Boulogne, et prcipite l'invasion du Portugal. --
  Formation d'un second corps d'arme pour appuyer la marche du
  gnral Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxime corps
  d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait natre
  celle d'Espagne. -- Penchants et hsitations de Napolon  l'gard
  de l'Espagne. -- L'ide systmatique d'exclure les Bourbons de tous
  les trnes de l'Europe se forme peu  peu dans son esprit. -- Le
  dfaut d'un prtexte suffisant pour dtrner Charles IV le fait
  hsiter. -- Rle de M. de Talleyrand et du prince Cambacrs en
  cette circonstance. -- Napolon s'arrte  l'ide d'un partage
  provisoire du Portugal avec la cour de Madrid, et signe le 27
  octobre le trait de Fontainebleau. -- Tandis qu'il est dispos  un
  ajournement  l'gard de l'Espagne, de graves vnements survenus 
  l'Escurial appellent toute son attention. -- tat de la cour de
  Madrid. -- Administration du prince de la Paix. -- La marine,
  l'arme, les finances, le commerce de l'Espagne en 1807. -- Partis
  qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du prince de la Paix.
  -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. -- Une maladie de
  Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire  la reine et au
  prince de la Paix l'ide d'loigner Ferdinand du trne. -- Moyens
  imagins par celui-ci pour se dfendre contre les projets de ses
  ennemis. -- Il s'adresse  Napolon afin d'obtenir la main d'une
  princesse franaise. -- Quelques imprudences de sa part veillent le
  soupon sur sa manire de vivre, et provoquent une saisie de ses
  papiers. -- Arrestation de ce prince, et commencement d'un procs
  criminel contre lui et ses amis. -- Charles IV rvle  Napolon ce
  qui se passe dans sa famille. -- Napolon, provoqu  se mler des
  affaires d'Espagne, forme un troisime corps d'arme du ct des
  Pyrnes, et ordonne le dpart de ses troupes en poste. -- Tandis
  qu'il se prpare  intervenir, le prince de la Paix, effray de
  l'effet produit par l'arrestation du prince des Asturies, se dcide
   lui faire accorder son pardon, moyennant une soumission
  dshonorante. -- Pardon et humiliation de Ferdinand. -- Calme
  momentan dans les affaires d'Espagne. -- Napolon en profite pour
  se rendre en Italie. -- Il part de Fontainebleau pour Milan vers le
  milieu de novembre 1807.                                     1  322


LIVRE VINGT-NEUVIME.

ARANJUEZ.

  Expdition de Portugal. -- Composition de l'arme destine  cette
  expdition. -- Premire entre des Franais en Espagne. -- Marche de
  Ciudad-Rodrigo  Alcantara. -- Horribles souffrances. -- Le gnral
  Junot, press d'arriver  Lisbonne, suit la droite du Tage par le
  revers des montagnes du Beyra. -- Arrive de l'arme franaise 
  Abrants, dans l'tat le plus affreux. -- Le gnral Junot se dcide
   marcher sur Lisbonne avec les compagnies d'lite. -- En apprenant
  l'arrive des Franais, le prince rgent de Portugal prend le parti
  de s'enfuir au Brsil. -- Embarquement prcipit de la cour et des
  principales familles portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le
  gnral Junot. -- Suite des vnements de l'Escurial. -- Situation
  de la cour d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et
  le pardon humiliant qui lui a t accord. -- Continuation des
  poursuites contre ses complices. -- Mfiances et terreurs qui
  commencent  s'emparer de la cour. -- L'ide de fuir en Amrique, 
  l'exemple de la maison de Bragance, se prsente  l'esprit de la
  reine et du prince de la Paix. -- Rsistance de Charles IV  ce
  projet. -- Avant de recourir  cette ressource extrme, on cherche 
  se concilier Napolon, et on renouvelle au nom du roi la demande que
  Ferdinand avait faite d'une princesse franaise. -- On ajoute 
  cette demande de vives instances pour la publication du trait de
  Fontainebleau. -- Ces propositions ne peuvent rejoindre Napolon
  qu'en Italie. -- Arrive de celui-ci  Milan. -- Travaux d'utilit
  publique ordonns partout o il passe. -- Voyage  Venise. --
  Runion de princes et de souverains dans cette Ville. -- Projets de
  Napolon pour rendre  Venise son antique prosprit commerciale. --
  Course  Udine,  Palma-Nova,  Osoppo. -- Retour  Milan par
  Legnago et Mantoue. -- Entrevue  Mantoue avec Lucien Bonaparte. --
  Sjour  Milan. -- Nouveaux ordres militaires relativement 
  l'Espagne, et ajournement des rponses  faire  Charles IV. --
  Affaires politiques du royaume d'Italie. -- Adoption d'Eugne
  Beauharnais, et transmission assure  sa descendance de la couronne
  d'Italie. -- Dcrets de Milan opposs aux nouvelles ordonnances
  maritimes de l'Angleterre. -- Dpart de Napolon pour Turin. --
  Travaux ordonns pour lier Gnes au Pimont, le Pimont  la France.
  -- Retour  Paris le 1er janvier 1808. -- Napolon ne peut pas
  diffrer plus long-temps sa rponse  Charles IV, et l'adoption
  d'une rsolution dfinitive  l'gard de l'Espagne. -- Trois partis
  se prsentent: un mariage, un dmembrement de territoire, un
  changement de dynastie. -- Entranement irrsistible de Napolon
  vers le changement de dynastie. -- Fix sur le but, Napolon ne
  l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute au nombre des
  troupes qu'il a dj dans la Pninsule, et rpond d'une manire
  vasive  Charles IV. -- Leve de la conscription de 1809. -- Forces
  colossales de la France  cette poque. -- Systme d'organisation
  militaire suggr  Napolon par la dislocation de ses rgiments,
  qui ont des bataillons en Allemagne, en Italie, en Espagne. --
  Napolon veut terminer cette fois toutes les affaires du midi de
  l'Europe. -- Aggravation de ses dmls avec le Pape. -- Le gnral
  Miollis charg d'occuper les tats romains. -- Le mouvement des
  troupes anglaises vers la Pninsule dgarnit la Sicile, et fournit
  l'occasion, depuis long-temps attendue, d'une expdition contre
  cette le. -- Runion des flottes franaises dans la Mditerrane.
  -- Tentative pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense
  approvisionnement  Corfou. -- Suite des vnements d'Espagne. --
  Conclusion du procs de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant les
  rponses vasives de Napolon, lui adresse une nouvelle lettre
  pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une explication
  sur l'accumulation des troupes franaises vers les Pyrnes. --
  Press de questions, Napolon sent la ncessit d'en finir. -- Il
  arrte enfin ses moyens d'excution, et se propose, en effrayant la
  cour d'Espagne, de l'amener  fuir comme la maison de Bragance. --
  Cette grave entreprise lui rend l'alliance russe plus ncessaire que
  jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy  Paris. -- Ses rapports
  inquitants  la cour de Russie. -- Explications d'Alexandre avec M.
  de Caulaincourt. -- Averti par celui-ci du danger qui menace
  l'alliance, Napolon crit  Alexandre, et consent  mettre en
  discussion le partage de l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et
  de M. de Romanzoff. -- Divers plans de partage. -- Premire pense
  d'une entrevue  Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction
   Saint-Ptersbourg. -- Napolon, rassur sur l'alliance russe, fait
  ses dispositions pour amener un dnoment en Espagne dans le courant
  du mois de mars. -- Divers ordres donns du 20 au 25 fvrier dans le
  but d'intimider la cour d'Espagne et de la disposer  la fuite. --
  Choix de Murat pour commander l'arme franaise. -- Ignorance dans
  laquelle Napolon le laisse relativement  ses projets politiques.
  -- Instruction sur la marche des troupes. -- Ordre de surprendre
  Saint-Sbastien, Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopt mettant
  en danger les colonies espagnoles, Napolon pare  ce danger par un
  ordre extraordinaire expdi  l'amiral Rosily. -- Entre de Murat
  en Espagne. -- Accueil qu'il reoit dans les provinces basques et la
  Castille. -- Caractre de ces provinces. -- Entre  Vittoria et 
  Burgos. -- tat des troupes franaises. -- Leur jeunesse, leur
  dnment, leurs maladies. -- Embarras de Murat rsultant de
  l'ignorance o il est touchant le but politique de Napolon. --
  Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sbastien. --
  Fcheux effet produit par l'enlvement de ces places. -- Alarmes
  conues  Madrid en recevant les dernires nouvelles de Paris. --
  Projet dfinitif de se retirer en Amrique. -- Opposition du
  ministre Caballero  ce plan. -- Malgr son opposition, le projet de
  dpart est arrt. -- bruitement des prparatifs de voyage. --
  motion extraordinaire dans la population de Madrid et d'Aranjuez.
  -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio, contraires  toute
  ide de s'loigner. -- Le dpart de la cour fix au 15 ou 16 mars.
  -- La population d'Aranjuez et des environs, attire par la
  curiosit, la colre et de sourdes menes, s'accumule autour de la
  rsidence royale, et devient effrayante par ses manifestations. --
  La cour est oblige de publier le 16 une proclamation pour dmentir
  les bruits de voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses
  prparatifs. -- Rvolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars.
  -- Le peuple envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de
  fond en comble, et cherche le prince lui-mme pour l'gorger. -- Le
  roi est oblig de dpouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignits.
  -- On continue  rechercher le prince lui-mme. -- Aprs avoir t
  cach trente-six heures sous des nattes de jonc, il est dcouvert au
  moment o il sortait de cette retraite. -- Quelques gardes du corps
  parviennent  l'arracher  la fureur du peuple, et le conduisent 
  leur caserne, atteint de plusieurs blessures. -- Le prince des
  Asturies russit  dissiper la multitude en promettant la mise en
  jugement du prince de la Paix. -- Le roi et la reine, effrays de
  trois jours de soulvement, et croyant sauver leur vie et celle du
  favori en abdiquant, signent leur abdication dans la journe du 19
  mars. -- Caractre de la rvolution d'Aranjuez.            323  516


LIVRE TRENTIME.

BAYONNE.

  Dsordres  Madrid  la nouvelle des vnements d'Aranjuez. -- Murat
  hte son arrive. -- En approchant de Madrid, il reoit un message
  de la reine d'trurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon. -- Celui-ci
  trouve la famille royale dsole, et pleine du regret d'avoir
  abdiqu. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggre  Charles IV
  l'ide de protester contre une abdication qui n'a pas t libre, et
  diffre de reconnatre Ferdinand VII. -- Entre des Franais dans
  Madrid le 23 mars. -- Protestation secrte de Charles IV. --
  Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour prendre
  possession de la couronne. -- Dplaisir de Murat de voir entrer
  Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille  Ferdinand VII
  d'aller  la rencontre de l'empereur des Franais. -- Effet des
  nouvelles d'Espagne sur les rsolutions de Napolon. -- Nouveau
  parti qu'il adopte en apprenant la rvolution d'Aranjuez. -- Il
  conoit  Paris le mme plan que Murat  Madrid, celui de ne pas
  reconnatre Ferdinand VII, et de se faire cder la couronne par
  Charles IV. -- Mission du gnral Savary  Madrid. -- Retour de M.
  de Tournon  Paris. -- Doute momentan qui s'lve dans l'esprit de
  Napolon. -- Singulire dpche du 29, qui contredit tout ce qu'il
  avait pens et voulu. -- Les nouvelles de Madrid, arrives le 30,
  ramnent Napolon  ses premiers projets. -- Il approuve la conduite
  de Murat, et l'envoi  Bayonne de toute la famille royale d'Espagne.
  -- Il se met en route pour Bordeaux. -- Murat, approuv par
  Napolon, travaille avec le gnral Savary  l'excution du plan
  convenu. -- Ferdinand VII, aprs avoir runi  Madrid ses confidents
  intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoquiz, dlibre
  sur la conduite  tenir envers les Franais. -- Motifs qui
  l'engagent  partir pour aller  la rencontre de Napolon. -- Une
  entrevue avec le gnral Savary achve de l'y dcider. -- Il rsout
  son dpart, et laisse  Madrid une rgence prside par son oncle,
  don Antonio, pour le reprsenter. -- Sentiments des Espagnols en le
  voyant partir. -- Les vieux souverains, en apprenant qu'il va
  au-devant de Napolon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en
  personne leur propre cause. -- Joie et folles esprances de Murat en
  voyant les princes espagnols se livrer eux-mmes. -- Esprit du
  peuple espagnol. -- Ce qu'il prouve pour nos troupes. -- Conduite
  et attitude de Murat  Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid
   Burgos, de Burgos  Vittoria. -- Son sjour  Vittoria. -- Ses
  motifs pour s'arrter dans cette ville. -- Savary le quitte pour
  aller demander de nouvelles instructions  Napolon. --
  tablissement de Napolon  Bayonne. -- Lettre qu'il crit 
  Ferdinand VII et ordres qu'il donne  son sujet. -- Ferdinand VII se
  dcide enfin  venir  Bayonne. -- Son arrive en cette ville. --
  Accueil que lui fait Napolon. -- Premire ouverture sur ce qu'on
  dsire de lui. -- Napolon lui dclare sans dtour l'intention de
  s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre en ddommagement la
  couronne d'trurie. -- Rsistance et illusions de Ferdinand VII. --
  Napolon, pour tout terminer, attend l'arrive de Charles IV, qui a
  demand  venir  Bayonne. -- Dpart des vieux souverains. --
  Dlivrance du prince de la Paix. -- Runion  Bayonne de tous les
  princes de la maison d'Espagne. -- Accueil que Napolon fait 
  Charles IV. -- Il le traite en roi. -- Ferdinand ramen  la
  situation de prince des Asturies. -- Accord de Napolon avec Charles
  IV pour assurer  celui-ci une riche retraite en France, moyennant
  l'abandon de la couronne d'Espagne. -- Rsistance de Ferdinand VII.
  -- Napolon est prt  en finir par un acte de toute-puissance,
  lorsque les vnements de Madrid fournissent le dnoment dsir.
  -- Insurrection de Madrid dans la journe du 2 mai. -- nergique
  rpression ordonne par Murat. -- Contre-coup  Bayonne. -- motion
  de Charles IV en apprenant la journe du 2 mai. -- Scne violente
  entre le pre, la mre et le fils. -- Terreur et rsignation de
  Ferdinand VII. -- Trait pour la cession de la couronne d'Espagne 
  Napolon. -- Dpart de Charles IV pour Compigne, et de Ferdinand
  VII pour Valenay. -- Napolon destine la couronne d'Espagne 
  Joseph, et celle de Naples  Murat. -- Douleur et dpit de Murat en
  apprenant les rsolutions de Napolon. -- Il n'en travaille pas
  moins  obtenir des autorits espagnoles l'expression d'un voeu en
  faveur de Joseph. -- Dclaration quivoque de la junte et du conseil
  de Castille, exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. --
  Mcontentement de Napolon contre Murat. -- En attendant d'avoir la
  rponse de Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie,
  Napolon essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre 
  l'gard de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. --
  Secours d'argent  l'Espagne. -- Distribution de l'arme de manire
   dfendre les ctes, et  prvenir tout acte de rsistance. --
  Vastes projets maritimes. -- Arrive de Joseph  Bayonne. -- Il est
  proclam roi d'Espagne. -- Junte convoque  Bayonne. --
  Dlibration de cette junte. -- Constitution espagnole. --
  Acceptation de cette constitution, et reconnaissance de Joseph par
  la junte. -- Conclusion des vnements de Bayonne, et dpart de
  Joseph pour Madrid, de Napolon pour Paris.                517  658


NOTES.

  Note du livre XXIX.                                              659
  Note du livre XXX.                                               671


FIN DE LA TABLE DU HUITIME VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
Vol. (8 / 20), by Adolphe Thiers

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*** START: FULL LICENSE ***

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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