The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19), by 
Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: July 26, 2013 [EBook #43311]

Language: French

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                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




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                                1876

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LIVRE XV




CHAPITRE PREMIER

LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE--CHARLES LE TMRAIRE RUINE DINANT ET
LIGE

1466-1468


Un royaume  deux ttes, un roi de Rouen[1] et un roi de Paris,
c'tait l'enterrement de la France. Le trait tait nul[2]; personne
ne peut s'engager  mourir.

[Note 1: Les Normands ne demandaient pas mieux que de l'entendre
ainsi. Ils firent lire au duc dans leurs Chroniques: Que jadis y ot
ung roy de France qui voulut ravoir la Normandie (_donne en apanage 
son plus jeune frre_); ceux de la dicte duch guerroyrent tellement
le dict roy que par puissance d'armes, ils mirent en exil le roy de
France, et firent leur duc roy. Jean de Troyes.--Le 28 dc., Jean de
Harcourt livre  M. le duc les Chroniques de Normandie que l'on
conservait  la maison de ville; il s'engage  les rendre  la ville,
quand Monseigneur les aura lues, sous peu de jours (Communiqu par M.
Chruel). _Archives munic. de Rouen, Reg. des dlibrations._]

[Note 2: Le Parlement avait protest contre les traits; ils n'avaient
pas t lgalement enregistrs, ni publis. Les ligus eux-mmes
avaient fait leurs rserves contre certains articles; par exemple, le
duc de Bretagne contre celui des trente-six rformateurs. Quant aux
rgales, le roi, un mois avant le trait, avait eu la prcaution de
les donner pour sa vie  la Sainte-Chapelle: les dtourner de l,
c'tait un cas de conscience. (Ordonnances, XVI, 14 septembre 1465.)]

Il tait nul et inexcutable. Le frre du roi, les ducs de Bretagne et
de Bourbon, intresss  divers titres dans l'affaire de la Normandie,
ne purent jamais s'entendre.

Le 25 novembre, six semaines aprs le trait, le roi, alors en
plerinage  Notre-Dame de Clry[3], reut des lettres de son frre.
Il les montra au duc de Bourbon: Voyez, dit-il, mon frre ne peut
s'arranger avec mon cousin de Bretagne; il faudra bien que j'aille 
son secours, et que je reprenne mon duch de Normandie.

[Note 3: Pensant qu'il n'aurait jamais chapp  de tels prils sans
l'aide de Notre-Dame de Clry, il alla lui rendre grces. C'est
probablement  elle qu'il offre  cette poque un Louis XI d'argent:
Pai  Andr Mangot, nostre orfvre... reste de certain voeu
d'argent, reprsentant nostre personne. _Bibl. royale, mss. Legrand,
17 mars 1466._--Autre oeuvre pie: le 31 oct. 1466, il exempte d'impts
tous les chartreux du royaume. Ordonn., XVI,--Il devient tout  coup
bon et clment; il accorde rmission  un certain Pierre Huy, qui a
dit: Que Nous avions destruit et meng nostre pais du Dauphin et que
nous destruisions tout nostre royaume, et n'estions que ung follatre,
et que nous avions ung cheval qui nous portoit et tout nostre
conseil. _Archives, Trsor des chartes, J. registre, CCVIII, ann.
1466._]

Ce qui facilitait la chose, c'est que les Bourguignons venaient de
s'embarquer dans une grosse affaire qui pouvait les tenir longtemps;
ils s'en allaient en plein hiver chtier, ruiner, Dinant et Lige. Le
comte de Charolais, levant le 3 novembre son camp de Paris, avait
signifi  ses gens, qui croyaient retourner chez eux, qu'ils eussent
 se trouver le 15  Mzires, sous peine de la hart.

Lige, pousse  la guerre par Louis XI, allait payer pour lui. Quand
il et voulu la secourir, il ne le pouvait. Pour reprendre la
Normandie malgr les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il lui fallait
au moins regagner le duc de Bourbon, et c'tait justement pour
rtablir le frre du duc de Bourbon, vque de Lige, que le comte de
Charolais allait faire la guerre aux Ligeois.

J'ai dit avec quelle impatience, quelle pret, Louis XI, ds son
avnement, avait saisi de gr ou de force le fil des affaires de
Lige. Il les avait trouves en pleine rvolution, et cette rvolution
terrible, o la vie et la mort d'un peuple taient en jeu, il l'avait
prise en main, comme tout autre instrument politique, comme simple
moyen d'amuser l'ennemi.

Il m'en cote de m'arrter ici. Mais l'historien de la France doit au
peuple qui la servit tant, de sa vie et de sa mort, de dire une fois
ce que fut ce peuple, de lui restituer (s'il pouvait!) sa vie
historique. Ce peuple au reste, c'tait la France encore, c'tait
nous-mmes. Le sang vers, ce fut notre sang.

Lige et Dinant, notre brave petite France de Meuse[4], aventure si
loin de nous dans ces rudes Marches d'Allemagne, serre et touffe
dans un cercle ennemi de princes d'Empire, regardait toujours vers la
France. On avait beau dire  Lige qu'elle tait allemande et du
cercle de Westphalie, elle n'en voulait rien croire. Elle laissait sa
Meuse descendre aux Pays-Bas[5]; elle, sa tendance tait de remonter.
Outre la communaut de langue et d'esprit, il y avait sans doute 
cela un autre intrt, et non moins puissant, c'est que Lige et
Dinant trafiquaient avec la haute Meuse, avec nos provinces du Nord;
elles y trouvaient sans doute meilleur dbit de leurs fers et de leurs
cuivres, de leur taillanderie et _dinanderie_[6], qu'elles n'auraient
eu dans les pays allemands, qui furent toujours des pays de mines et
de forges. Un mot d'explication.

[Note 4: Une des grces de la France, qui en a tant, c'est qu'elle
n'est pas seule, mais entoure de plusieurs Frances. Elle sige au
milieu de ses filles, la Wallonne, la Savoyarde, etc. La France mre a
chang; ses filles ont peu chang (au moins relativement); chacune
d'elles reprsente encore quelqu'un des ges maternels. C'est chose
touchante de revoir la mre toujours jeune en ses filles, d'y
retrouver, en face de celle-ci, srieuse et soucieuse, la gaiet, la
vivacit, la grce du coeur, tous les charmants dfauts dont nous nous
corrigeons et que le monde aimait en nous, avant que nous fussions des
sages.]

[Note 5: Il est juste de dire que la Meuse reste franaise, tant
qu'elle peut. Elle tourne  Sedan,  Mzires, comme pour s'loigner
du Luxembourg. Entrane par sa pente, il lui faut bien couler aux
Pays-Bas, se mler, bon gr, mal gr, d'eaux allemandes; n'importe,
elle est toujours franaise jusqu' ce qu'elle ait port sa grande
Lige, dernire alluvion de la patrie.]

[Note 6: Ce mot de _dinanderie_ indique assez que nous ne tirions
gure la chaudronnerie d'ailleurs. V. Carpentier, _Dynan_, usit en
1404.]

La fortune de l'industrie et du commerce de Lige date du temps o la
France commena d'acheter. Lorsque nos rois mirent fin peu  peu  la
vieille misre des guerres prives, et pacifirent les campagnes,
l'homme de la glbe, qui jusque-l vivait, comme le livre, entre deux
sillons, hasarda de btir; il se btit un tre, inaugura la
crmaillre[7],  laquelle il pendit un pot, une marmite de fer, comme
les colporteurs les apportaient des forges de Meuse. L'ambition
croissant, la femme conomisant quelque monnaie  l'insu du mari, il
arrivait parfois qu'un matin les enfants admiraient dans la chemine
une marmite d'or, un de ces brillants chaudrons tels qu'on les battait
 Dinant.

[Note 7: Crmonie importante dans nos anciennes moeurs.--Le chat,
comme on sait, ne s'attache  la maison que lorsqu'on lui a
soigneusement frott les pattes  la crmaillre.--La saintet du
foyer au moyen ge tient moins  l'tre qu' la crmaillre qui y est
suspendue. Les soldats se dtrouprent pour piller et griffer,
n'pargnant ny aage, ny ordre, ny sexe, femmes, filles et enfans,
_s'attachans  la crmaillre des chemines, pensans chapper  leur
fureur_. Mlart, Hist. de la ville et du chasteau de Huy.]

Ce pot, ce chaudron hrditaire, qui pendant de longs ges avaient
fait l'honneur du foyer, n'taient gure moins sacrs que lui, moins
chers  la famille. Une alarme venant, le paysan laissait piller,
brler le reste; il emportait son pot, comme ne ses dieux. Le pot
semblait constituer la famille dans nos vieilles coutumes; ceux-l
sont rputs parents qui vivent  un pain et  un pot[8].

[Note 8: V. Laurire, I, 220; II, 171. Michelet, Origines du droit, p.
XCI, 47, 268. Voir particulirement pour le Nivernais: Guy Coquille,
question 58; M. Dupin, Excursion dans la Nivre; Le Nivernais, par
MM. Morellet, Barat et Bussire.]

Ceux qui forgeaient ce pot ne pouvaient manquer d'tre tout au moins
les cousins de France. Ils le prouvrent lorsque, dans nos affreuses
guerres anglaises, tant de pauvres Franais affams s'enfuirent dans
les Ardennes, et qu'ils trouvrent au pays de Lige un bon accueil, un
coeur fraternel[9].

[Note 9: Omnes pauperes, a regno profugos propter inopiam,
liberalissime sustentasse. C'est l'aveu mme du roi de France.
Zantfliet, ap. Martne.]

Quoi de plus franais que ce pays wallon? Il faut bien qu'il en soit
ainsi, pour que l justement, au plus rude combat des races et des
langues, parmi le bruit des forges, des mineurs et des armuriers,
clate, en son charme si pur, notre vieux gnie mlodique[10]. Sans
parler de Grtry, de Mhul, ds le XVe sicle, les matres de la
mlodie ont t les enfants de choeur de Mons ou de Nivelle[11].

[Note 10: Comme mlodistes, les Wallons et les Vaudois, Lyonnais,
Savoyards, semblent se rpondre de la Meuse aux Alpes. Rousseau a son
cho dans Grtry. Mme art, n de socits analogues; Genve et Lyon,
comme Lige, furent des rpubliques piscopales d'ouvriers.--Si les
Wallons ont sembl plus musiciens que littrateurs dans les derniers
sicles, n'oublions pas qu'au quatorzime, Lige eut ses excellents
chroniqueurs, Jean d'Outre-Meuse, Lebel et Hemricourt. (Voir dans
celui-ci l'amusant portrait de ce magnifique et vaillant chanoine
Lebel.) Froissart dclare lui-mme avoir copi Lebel dans les
commencements de sa chronique.--Le XVIIe sicle n'a pas eu de plus
savants hommes ni de plus judicieux que Louvrex; on sait que Fnelon,
en procs avec Lige pour les droits de son archevch, se dsista sur
la lecture d'un mmoire du jurisconsulte ligeois.--De nos jours, MM.
Lavalleye, Lesbroussart, Polain et d'autres encore, ont prouv que cet
heureux et facile esprit de Lige n'en tait pas moins propre aux
grands travaux d'rudition.]

[Note 11: Les plus anciens de ces musiciens sont: Josquin des Prez,
doyen du chapitre de _Cond_; Aubert Ockergan, du _Hainaut_, trsorier
de Saint-Martin de Tours (m. 1515); Jean le Teinturier, de _Nivelle_
(qui vivait encore en 1495), appel par Ferdinand, roi de Naples, et
fondateur de l'cole napolitaine; Jean Fuisnier, d'_Ath_, directeur de
musique de l'archevque de Cologne, prcepteur des pages de
Charles-Quint; Roland de Lattre, n  _Mons_ en 1520, directeur de la
musique du duc de Bavire (Mons lui leva une statue), etc. On sait
que Grtry tait de _Lige_, Gossec de _Vergnies_ en Hainaut, Mhul de
_Givet_. Le physicien de la musique, Savart, est de _Mzires_.--Quant
 la peinture, c'est la Meuse qui en a produit le rnovateur: Jean le
Wallon (Joannes Gallicus), autrement dit Jean de Eyck, et trs-mal
nomm Jean de Bruges. Il naquit  _Maseyck_, mais probablement d'une
famille wallonne. Voir notre tome VI.--V. Guicchardin, Description des
Pays-Bas; Laserna, Bibliothque de Bourgogne, p. 102-208; Ftis,
Mmoire sur la musique ancienne des Belges, et la Revue musicale, 2e
srie, t. III 1830, p. 230.]

Aimable, lger filet de voix, chant d'oiseau le long de la Meuse... Ce
fut la vraie voix de la France, la voix mme de la libert... Et sans
la libert, qui et chant sous ce climat svre, dans ce pays
srieux? Seule, elle pouvait peupler les tristes clairires des
Ardennes. Libert des personnes, ou du moins servage adouci[12];
vastes liberts de ptures, immenses communaux, liberts sur la terre,
sous la terre, pour les mineurs et les forgerons[13].

[Note 12: Les guerres continuelles donnaient une grande valeur 
l'homme et obligeaient de le mnager. La culture, dj fort difficile,
ne pouvait avoir lieu qu'autant que le serf mme serait, en ralit, 
peu prs libre. Le servage disparut de bonne heure dans certaines
parties des Ardennes.--La coutume de Beaumont (qui du duch de
Bouillon se rpandit dans la Lorraine et le Luxembourg) accordait aux
habitants le libre usage des eaux et des bois, la facult de se
choisir des magistrats, de vendre  volont leurs biens, etc.--Au
commencement du XIIIe sicle (1236), le seigneur d'Orchimont
affranchit ses villages de Gerdines, _selon les liberts de Renwez_
(Concessi, ad legem Renwex, libertatem); il rduit tous ses droits au
terrage, au cens,  un lger impt de mouture. Saint-Hubert et Mirwart
suivirent cet exemple.--Originaire moi-mme de Renwez, j'ai trouv
avec bonheur dans le savant ouvrage de M. Ozeray cette preuve des
liberts antiques du pays de ma mre. Ozeray, Histoire du duch de
Bouillon, p. 74-75, 110, 114, 118.]

[Note 13: Les grands propritaires qui attaquent les communes aux
Ardennes ou ailleurs devraient se rappeler que, sans les plus larges
privilges communaux, le pays ft rest dsert. Ils demandent partout
des titres aux communes, et souvent les communes n'en ont pas,
justement parce que leur droit est trs-antique et d'une poque o
l'on n'crivait gure.--Vous demanderez bientt sans doute  la terre
le titre en vertu duquel elle verdoie depuis l'origine du monde.]

Deux glises, le plerinage de Saint-Hubert[14] et l'asile de
Saint-Lambert, c'est l le vrai fonds des Ardennes.  Saint-Lambert de
Lige, douze abbs, devenus chanoines, ouvrirent un asile, une ville
aux populations d'alentour, et dressrent un tribunal pour le maintien
de la paix de Dieu. Ce chapitre se fit, en son vque, le grand juge
des Marches. La juridiction de l'_anneau_ fut redoute au loin. 
trente lieues autour, le plus fier chevalier, ft-il des quatre fils
Aymon, tremblait de tous ses membres quand il tait cit  la ville
noire, et qu'il lui fallait comparatre au _pron_ de Lige[15].

[Note 14: L'image nave de l'glise transformant en hommes, en
chrtiens, les btes sauvages de ces dserts, se trouve dans les
lgendes des Ardennes. Le loup de Stavelot devient serviteur de
l'vque; ce loup ayant mang l'ne de saint Remacle, le saint homme
fait du loup son ne et l'oblige de porter les pierres dont il btit
l'glise: dans les armes de la ville, le loup porte la crosse  la
patte.--Au bois du cerf de Saint-Hubert fleurit la croix du Christ; le
chevalier auquel il apparat est guri des passions mondaines.--Le
plerinage de Saint-Hubert tait, comme on sait, renomm pour gurir
de la rage. Nos paysans de France, comme ceux des Pays-Bas, allaient
en foule, mordus ou non mordus, se faire greffer au front d'un morceau
de la sainte tole. Les parents de saint Hubert, qui vivaient toujours
dans le pays, gurissaient aussi avec quelques prires. Dlices des
Pays-Bas (d. 1785), IV, p. 50, 172.]

[Note 15: Le _pron_ tait, comme on sait, la colonne au pied de
laquelle se rendaient les jugements. Elle tait surmonte d'une croix
et d'une pomme de pin (symbole de l'association dans le Nord, comme la
grenade dans le Midi?) Je retrouve la pomme de pin  l'htel de ville
d'Augsbourg et ailleurs.]

Forte justice et libert, sous la garde d'un peuple qui n'avait peur
de rien, c'tait, autant que la bonne humeur des habitants, autant que
leur ardente industrie, le grand attrait de Lige; c'est pour cela que
le monde y affluait, y demeurait et voulait y vivre. Le voyageur qui,
 grand'peine, ayant franchi tant de pas difficiles, voyait enfin
fumer au loin la grande forge, la trouvait belle et rendait grce 
Dieu. La cendre de houille, les scories de fer lui semblaient plus
douces  marcher que les prairies de Meuse... L'Anglais Mandeville,
ayant fait le tour du monde, s'en vint  Lige et s'y trouva si bien
qu'il n'en sortit jamais[16]. Doux lotos de la libert!

[Note 16: Comme le disait son pitaphe: Qui, toto quasi orbe
lustrato, Leodiidiem vit su clausit extremum, anno Domini MCCCLXXI.
Ortelius, apud Boxhorn. De rep. Leod. auctores prcipui, p. 57.]

Libert orageuse, sans doute, ville d'agitations et d'imprvus
caprices. Eh bien, malgr cela, pour cela peut-tre, on l'aimait.
C'tait le mouvement, mais,  coup sr, c'tait la vie (chose si rare
dans cette langueur du moyen ge!), une forte et joyeuse vie, mle de
travail, de factions, de batailles: on pouvait souffrir beaucoup dans
une telle ville, s'ennuyer? jamais[17].

[Note 17: Cette terrible histoire n'en est pas moins trs-gaie. V.
Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 139, 288, 350, etc.

Dfense de violer les demeures des citoyens: En _lansant_, _ferrant_
ou _jettant_ aux maisons, ou personnes extantes en icelles,  peine
d'un voiage de S. Jacques. Le rgiment des bastons, 1442, apud
Bartollet, Consilium juris, etc., artic. 34. Je dois la possession de
ce prcieux opuscule, qui donne l'analyse de presque toutes les
chartes ligeoises,  l'obligeance de M. Polain, conservateur des
archives de Lige.]

Le caractre le plus fixe de Lige,  coup sr, c'tait le mouvement.
La base de la cit, son _trfoncier_ chapitre, tait, dans sa
constance apparente, une personne mobile, varie sans cesse par
l'lection, mle de tous les peuples, et qui s'appuyait contre la
noblesse indigne d'une population d'ouvriers non moins mobile et
renouvele[18].

[Note 18: In stylo curiarum scularium Leod., c. V., art. 8, c. XIII,
art. 20, et alibi, _seigneurs_ TRESFONCIERS dicuntur ii quorum propria
sunt decim, reditus, census, justicia, prdium, licet alii sint
usufructarii.--TREFFONCIERS et lansagers peuvent deminuer pour faute
de relief. Cout. de Lige, c. XV, art. 17.--Et est  savoir que cil
qui ara suer l'iretage le premier cens, l'on apele le TREFFONS.
Usatici urbis Ambianensis, mss. Ducange, verbo TREFFUNDUS.

Hemricourt se plaint (vers 1390?) de ce que le _quart_ de la
population de Lige, loin d'tre n dans la ville, n'est pas mme de
la principaut. Patron de la temporalit, cit par Villenfagne,
Recherches (1817), p. 53.]

Curieuse exprience dans tout le moyen ge: une ville qui se dfait,
se refait, sans jamais se lasser. Elle sait bien qu'elle ne peut
prir; ses fleuves lui rapportent chaque fois plus qu'elle n'a
dtruit; chaque fois la terre est plus fertile encore, et du fond de
la terre la Lige souterraine, ce noir volcan de vie et de
richesse[19], a bientt jet, par-dessus les ruines, une autre Lige,
jeune et oublieuse, non moins ardente que l'ancienne et prte au
combat.

[Note 19: On tire la houille de dessous Lige mme. Un ange a indiqu
la premire houillre. Une de celles du Limbourg s'appelle
vulgairement _Heemlich_, autrefois _Hemelryck_ (royaume du ciel), 
cause de sa richesse.--Ernst., Histoire du Limbourg (d. de M.
Lavalleye I, 119). V. aussi le mmoire de l'diteur sur l'poque de la
dcouverte.]

Lige avait cru d'abord exterminer ses nobles; le chapitre avait lanc
sur eux le peuple, et ce qui en restait s'tait achev dans la folie
d'un combat  outrance[20]. Il avait t dit que l'on ne prendrait
plus les magistrats que dans les mtiers[21], que, pour tre consul,
il faudrait tre charron, forgeron, etc. Mais voil que des mtiers
mme pullulent des nobles innombrables, de nobles drapiers et
tailleurs, d'illustres marchands de vin, d'honorables houillers[22].

[Note 20: Voir,  la suite du Miroir des nobles de Hasbaye, le beau
rcit de la guerre des Awans et des Waroux, si bien prpar par les
gnalogies qui prcdent, et par la curieuse prface de ces
gnalogies.]

[Note 21: Les exemples abondent dans Hemricourt, pour les changements
de condition, pour les alliances de bas en haut et de haut en bas,
etc.--En voici deux prises au hasard.--Corbeau Awans (l'un des
principaux chefs dans cette terrible guerre des nobles) pouse la
fille de M. Colar Barkenheme, chevalier quy fut sornomeis delle
Crexhan, par tant qu'il demoroit en la maison con dit le Crexhan 
Lige, en la quelle _ilh avoit longtemps vendut vins_ (car ilh est
_viniers_), anchois qu'il presist l'ordenne de chevalerie.--Ailleurs,
le trs-noble et vaillant Thomas de Hemricourt s'excuse d'entrer dans
la guerre civile, sur ce qu'il est marchand de vin; et il est visible
qu'il s'agit d'un vritable commerce, et non d'une vente fortuite,
comme les tudiants avaient le privilge d'en faire dans notre
Universit de Paris. Ce Thomas de plusieurs gens estoit acoincteis
par tant qu'il estoit _vinir_... Ilh rpondit que c'estoit un
_marchands_ et qu'il pooit trs mal laissier sa chevanche por entrer
en ces werres... Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 256,
338, et p. 55, 141, 165, 187, 189, 225, 235, 277, 296, etc.]

[Note 22: Au commencement du XVe sicle, poque de la proscription de
Wathieu d'Athin, ses amis paraissent tre des propritaires de
houillres. V. dans M. Polain un rcit trs-net de cette affaire, si
obscure partout ailleurs.]

Lige fut une grande fabrique, non de drap ou de fer seulement, mais
d'hommes; je veux dire une facile et rapide initiation du paysan  la
vie urbaine, de l'ouvrier  la vie bourgeoise, de la bourgeoisie  la
noblesse. Je ne vois pas d'ici l'immobile hirarchie des classes
flamandes[23]. Entre les villes du Ligeois, les rapports de
subordination ne sont pas non plus si fortement marqus. Lige n'est
pas, ainsi que Gand ou Bruges, la ville mre de la contre, qui pse
sur les jeunes villes d'alentour, comme mre ou martre. Elle est pour
les villes ligeoises une soeur du mme ge ou plus jeune, qui, comme
glise dominante, comme arme toujours prte, leur garantit la paix
publique. Quoiqu'elle ait elle-mme par moments troubl cette paix,
abus de sa force, on la voit, dans telles de ses institutions
juridiques les plus importantes, limiter son pouvoir et s'associer les
villes secondaires sur le pied de l'galit[24].

[Note 23: Autre diffrence essentielle entre les deux peuples: si les
rvolutions de Lige semblent montrer plus de mobilit, moins de
persvrance et d'esprit de suite, que celles de la Flandre, il est
pourtant juste de dire qu'en plusieurs points la constitution de Lige
reut des dveloppements qui manqurent  celles des villes flamandes:
par exemple, l'lection populaire du magistrat et la responsabilit
ministrielle. Nul ordre de l'vque n'avait force s'il n'tait sign
d'un ministre auquel le peuple pt s'en prendre.--Je dois cette
observation  M. Lavalleye, aussi vers dans l'histoire des Pays-Bas
en gnral que dans celle de Lige.]

[Note 24: Les vingt-deux institus en 1372 pour juger les cas de force
et violence, furent composs de _quatre_ chanoines (qui taient
indiffremment indignes ou trangers), de quatre nobles et de quatre
bourgeois (_huit indignes ligeois_), enfin, de _deux_ bourgeois de
Dinant et _deux_ d'Huy; Tongres, Saint-Trond et quatre autres villes
envoyaient _chacune un_ bourgeois.]

Le lien hirarchique, loin d'tre trop fort dans ce pays, fut
malheureusement faible et lche; faible entre les villes, entre les
fiefs ou les familles, au sein de la famille mme[25]. Ce fut une
cause de ruine. Le chroniqueur de la noblesse de Lige, qui crit tard
et comme au soir de la bataille du XIVe sicle pour compter les
morts, nous dit avec simplicit un mot profond qui n'explique que
trop l'histoire de Lige (et bien d'autres histoires!): Il y avait
dans ce temps-l,  Vis-sur-Meuse, un prud'homme qui faisait des
selles et des brides, et qui peignait des blasons de toute sorte. Les
nobles allaient souvent le voir pour son talent, et lui demandaient
des blasons. Ce qu'il y avait d'trange, c'est que les frres ne
prenaient pas les mmes, mais de tout contraires d'emblmes et de
couleurs; pourquoi? je ne le sais, si ce n'est que chacun d'eux
_voulait tre chef_ de sa branche, et que l'autre n'et pas seigneurie
sur lui.

[Note 25: Mlart en donne un exemple curieux. La petite ville de
Ciney, qui devait porter ses appels aux chevins d'Huy, finit par
obtenir d'en tre dispense. Huy,  son tour, prtend qu'un de ses
vques lui a donn ce privilge, qu'aucun de ses bourgeois ne pt
tre jug par les chevins de Lige; et cet autre, qu'ils ne seraient
tenus d'aller en guerre (_en ost banni_),  moins que les Ligeois ne
les eussent prcds de huit jours. Mlart, Histoire de la ville et du
chasteau de Huy, p. 7 et 22.

Hemricourt, dit qu' partir de la fin de la grande guerre des nobles
(1335), ils ngligrent gnralement leurs parents pauvres, n'ayant
plus besoin de leur pe. Miroir de la noblesse de Hasbaye, p. 267.]

Chacun _voulait tre chef_, et chacun prissait[26]. Au bout d'un
demi-sicle de domination, la haute bourgeoisie est si affaiblie qu'il
lui faut abdiquer (1384). Lige prsenta alors l'image de la plus
complte galit qui se soit peut-tre rencontre jamais; les petits
mtiers votent comme les grands, les ouvriers comme les matres; les
apprentis mme ont suffrage[27]. Si les femmes et les enfants ne
votaient pas, ils n'agissaient pas moins. En meute, parfois mme en
guerre, la femme tait terrible, plus violente que les hommes, aussi
forte, endurcie  la peine,  porter la houille,  tirer les
bateaux[28].

[Note 26: Ils ne voloyent nient que nus deauz awist sor l'autre
sangnorie, ains voloit cascuns d'eaz estre chief de sa branche.
Hemricourt, p. 4. Voir les passages relatifs aux continuels
changements d'armes, p. 179, 189, 197, etc. Aussi dit-il:  poynes
soit-on al jour-duy queis armes, ne queile blazons ly nobles et gens
de linage doyent porteir. Ibidem, p. 355.]

[Note 27: Hemricourt, Patron de la temporalit, cit par Villenfagne.
Recherches (1817), p. 54.]

[Note 28: On sait le proverbe sur Lige: _Le paradis des prtres,
l'enfer des femmes_ (elles y travaillent rudement), _le purgatoire des
hommes_ (les femmes y sont matresses).--Plusieurs passages des
chroniques de Lige et des Ardennes tmoignent du gnie viril des
femmes de ce pays, entre autres la terrible dfense de la tour de
Crvecoeur. Galliot, Hist. de Namur, III, 272.--Prs Treit, aucunes
femmes Ligeoises vindrent en habits d'homme, avec les armes, et
firent au pays si grandes thirannies qu'elles surmontoient les hommes
en excs. _Bibl. de Lige, ms. 180, Jean de Stavelot, fol. 159._]

La chronique a jug durement cette Lige ouvrire du XIVe sicle; mais
l'histoire, qui ne se laisse pas dominer par la chronique et qui la
juge elle-mme, dira que jamais peuple ne fut plus entour de
malveillances, qu'aucun n'arriva dans de plus dfavorables
circonstances  la vie politique. S'il prit, la faute en fut moins 
lui qu' sa situation, au principe mme dont il tait n et qui avait
fait sa subite grandeur.

Quel principe? nul autre qu'un ardent gnie d'action, qui, ne se
reposant jamais, ne pouvait cesser un moment de produire sans
dtruire.

La tentation de dtruire n'tait que trop naturelle pour un peuple qui
se savait ha, qui connaissait parfaitement la malveillance unanime
des grandes classes du temps, le prtre, le baron et l'homme de loi.
Ce peuple enferm dans une seule ville, et par consquent pouvant tre
trahi, livr en une fois, avait mille alarmes, et souvent fondes. Son
arme en pareil cas, son moyen de guerre lgal contre un homme, un
corps qu'il suspectait, c'tait que les mtiers _chmassent_  son
gard, dclarassent qu'ils ne voulaient plus travailler pour lui.
Celui qui recevait cet avertissement, s'il tait prudent, fuyait au
plus vite.

Lige, assise au travail sur sa triple rivire, est comme on sait
domine par les hauteurs voisines. Les seigneurs qui y avaient leurs
tours, qui d'en haut piaient la ville, qui ouvraient ou fermaient 
volont le passage des vivres, lui taient justement suspects. Un
matin, la montagne n'entendait plus rien de la ville, ne voyait ni feu
ni fume; le peuple _chmait_, il allait sortir, tout tremblait.....
Bientt, en effet, vingt  trente mille ouvriers passaient les portes,
marchaient sur tel chteau, le dfaisaient en un tour de main et le
mettaient en plaine[29]; on donnait au seigneur des terres en bas, et
une bonne maison dans Lige.

[Note 29: C'est ce qui arriva au chevalier Radus. Au retour d'un
voyage qu'il avait fait avec l'vque de Lige, il chercha son chteau
des yeux, et ne le trouva plus: Par ma foi! s'cria-t-il, sire
vque, ne sais si je rve ou si je veille, mais j'avois accoutumance
de voir d'ici ma maison sylvestre, et ne l'aperois point
aujourd'hui.--Or, ne vous courroucez, mon bon Radus, rpliqua
doucement l'vque; de votre chteau, j'ai fait faire un moustier;
mais vous n'y perdrez rien.--Jean d'Outre-Meuse, cit par M. Polain,
dans ses Rcits historiques.--Voir aussi dans le mme ouvrage comment
ce brave vque, venant baptiser l'enfant du sire de Chvremont, fit
entrer ses hommes d'armes couverts de chapes et de surplis, s'empara
de la place, etc.--Les Dinantais entre eux diviss  l'occasion de
Saint-Jean de Vall, chevalier, duquel ils furent contraints de
destruire la thour et chasteaux. _Bibl. de Lige, ms. 183, Jean de
Stavelot, ann. 1464._]

L'un aprs l'autre descendirent ainsi tours et chteaux. Les Ligeois
prirent plaisir  tout niveler,  dmolir eux-mmes ce qui couvrait
leur ville,  faire de belles routes pour l'ennemi, s'il tait assez
hardi pour venir  eux. Dans ce cas, ils ne se laissaient jamais
enfermer; ils sortaient tous  pied, sans chevaliers, n'importe. De
mme que la ville de pierre n'aimait point les chteaux autour d'elle,
la ville vivante croyait n'avoir que faire de ces pesants gendarmes,
qui, pour les armes du temps, taient des tours mouvantes. Ils n'en
allaient pas moins gaiement, lestes pitons, dans leurs courtes
jaquettes, accrocher, renverser les cavaliers de fer.

Et pourtant, que servait cette bravoure? Ce vaillant peuple, rang en
bataille, pouvait apprendre qu'il tait, lui et sa ville, donn par
une bulle  quelqu'un de ceux qu'il allait combattre, que son ennemi
devenait son vque. Dans sa plus grande force et ses plus fiers
triomphes, la pauvre cit tait durement avertie qu'elle tait terre
d'glise. Comme telle, il lui fallut maintes fois s'ouvrir  ses plus
odieux voisins; s'ils n'taient pas assez braves pour forcer l'entre
par l'pe, ils entraient dguiss en prtres.

Le nom suffisait, sans le dguisement. On donnait souvent cette glise
 un laque,  tel jeune baron, violent et dissolu, qui prenait vch
comme il et pris matresse, en attendant son mariage. L'vch lui
donnait droit sur la ville. Cette ville, ce monde de travail, n'avait
de vie lgale qu'autant que l'vque autorisait les juges. Au moindre
mcontentement, il emportait  Huy,  Mastricht[30], le bton de
justice, fermait glises et tribunaux: tout ce peuple restait sans
culte et sans loi.

[Note 30: Mastricht tait sous la souverainet indivise de l'vque
de Lige et du duc de Brabant, comme il rsulte de la vieille formule:

  Een heer, geen heer (_un seigneur, point de seigneur_),
  Twen heeren, een heer (_deux seigneurs, un seigneur_).
  Trajectum neutri domino, sed paret utrique.

V. Polain, De la Souverainet indivise, etc., 1831; et Lavalleye,
extrait d'un mm. de Louvrex sur ce sujet,  la suite du tome III de
l'Histoire du Limbourg, de Ernst.]

Au reste, la discorde et la guerre o Lige va s'enfonant toujours ne
s'expliqueraient pas assez, si l'on n'y voulait voir que la tyrannie
des uns, l'esprit brouillon des autres. Non, il y a  cela une cause
plus profonde. C'est qu'une ville qui se renouvelait sans cesse devait
perdre tout rapport avec le monde immobile qui l'environnait. N'ayant
plus d'intermdiaire avec lui[31], ni de langue commune, elle ne
comprenait plus, n'tait plus comprise. Elle repoussait les moeurs et
les lois de ses voisins, les siennes mme peu  peu. Le vieux monde
(fodal ou juriste), incapable de ne rien entendre  cette vie
rapide, appela les Ligeois _ha-droits_[32], sans voir qu'ils avaient
droit de har un droit mort, fait pour une autre Lige, et qui tait
pour la nouvelle le contraire du droit et de l'quit.

[Note 31: Les chevaliers leur faisaient faute en paix plus encore
qu'en guerre. S'agissait-il d'envoyer une ambassade  un prince, ils
ne savaient souvent qui employer. Louis XI les priant de lui envoyer
des ambassadeurs avec qui il pt s'entendre, ils rpondent qu'ils ont
peu de noblesse du parti de la cit, et que ce peu de nobles est
occup  Lige dans les emplois publics. _Bibl. royale, mss. Baluze_,
165, 1er aot 1467.]

[Note 32: Dans les deux pomes de la Bataille de Lige, et les
Sentences de Lige, ils sont nomms _h-drois_. Mmoires pour servir 
l'histoire de France et de Bourgogne, I, 375-376. Les chefs des
_ha-droits_ sous Jean de Bavire sont: un cuyer, un boucher qui
avait t bourgmestre, un licenci en droit civil et canonique, un
paveur  la chaux. Zantfliet, ap. Martne, Ampliss. Collect., V, 363.
Au reste, les ennemis du droit strict trouvaient de quoi s'appuyer
dans la loi mme, puisque la Paix de Fexhe (1316) portait que les
Ligeois devaient tre traits par jugement d'chevins ou _d'hommes_,
et que le changement dans les lois qui peuvent tre ou trop larges, ou
trop roides, ou trop troites, doit tre _attempr par le sens du
pays_. Dewez, Droit public, t. V des Mm. de l'Acad. de Bruxelles.]

Apparaissant au-dehors comme l'ennemie de l'antiquit, comme la
_nouveaut_ elle-mme, Lige dplaisait  tous. Ses allis ne
l'aimaient gure plus que ses ennemis. Personne ne se croyait oblig
de lui tenir parole.

Politiquement, elle se trouva seule et devint comme une le. Elle le
devint encore sous le rapport commercial,  mesure que tous ses
voisins, se trouvant sujets d'un mme prince, apprirent  se
connatre,  changer leurs produits,  soutenir la concurrence contre
elle. Le duc de Bourgogne, devenu en dix ans matre de Limbourg, du
Brabant et de Namur, se trouve tre l'ennemi des Ligeois, et comme
leur concurrent pour les houilles et les fers, les draps et les
cuivres[33]. trange rapprochement des deux esprits fodal et
industriel! Le prince chevaleresque, le chef de la croisade, le
fondateur de la Toison d'or, pouse contre Lige les rancunes
mercantiles des forgerons et des chaudronniers.

[Note 33: Il semblerait, d'aprs les devises, que la guerre de Louis
d'Orlans et de Jean sans Peur peut se rattacher  la concurrence du
charbon de bois et de la houille, du Luxembourg et des Pays-Bas:
Monseigneur d'Orlans, _Je suis mareschal de grant renomme, Il en
appert bien, j'ay forge leve_: Monseigneur de Bourgogne, _Je suis
charbonnier d'trange contre, J'ai assez charbon pour faire fume.
Bibl. royale, mss. Colbert 2403, regius 9681-5._

Les tisserands du Ligeois n'taient pas moins anciens que ceux de
Louvain. La chronique de Saint-Trond nous montre des tisserands en
1133,  Saint-Trond,  Tongres, etc.Est genus mercenariorum quorum
officium ex lino et lana tecere telas; hoc procax et superbum supra
alios mercenarios vulgo reputatur. Spicilegium, II, 704 (d.
in-folio).

Survint une grosse guerre entre les Bourguignons et les Dinantois,
pour la marchandise de cuivre. _Bibl. de Lige, ms. 180, Jean de
Stavelot, f. 152 verso._]

Il ne fallait pas moins qu'une alliance inoue d'tats et de principes
jusque-l opposs, pour accabler un peuple si vivace. Pour en venir 
bout, il fallait que de longue date, de loin et tout autour, on fermt
les canaux de sa prosprit, qu'on le ft peu  peu dprir. C'est 
quoi la maison de Bourgogne travailla pendant un demi-sicle.

D'abord elle tint  Lige, trente ans durant, un vque  elle, Jean
de Heinsberg, parasite, _domestique_ de Philippe le Bon. Ce Jean, par
lchet, mollesse et connivence, nerva la cit en attendant qu'il la
livrt. Lorsque le Bourguignon, ayant acquis les pays d'alentour et
presque enferm l'vch, commena d'y parler en matre, Lige prit
les armes; l'vque invoqua l'arbitrage de son archevque, celui de
Cologne, et souscrivit  sa sentence paternelle, qui ruinait Lige au
profit du duc de Bourgogne, la frappant d'une amende monstrueuse de
deux cent mille florins du Rhin (1431)[34].

[Note 34: Mlart lui-mme, si partial pour les vques, avoue que
cette paix a t infme, et o l'vesque s'est abaiss trop vilement,
blasm en cela de... s'avoir laiss mettre la chevestre au col.
Mlart, Histoire de la ville et chasteau de Huy, p. 245.

Cet argent venait  point pour cette maison, si riche et si
ncessiteuse, dont la recette (sans parler de certaines annes
extraordinaires, et vraiment accablantes) parat avoir flott: de 1430
 1442, entre 200,000 et 300,000 cus d'or,--de 1442  1458, entre
300,000 et 400,000. C'est du moins ce que je crois pouvoir induire du
budget annuel qui m'a t communiqu par M. Adolphe Le Gay. _Archives
de Lille, Comptes de la recette gnrale des finances des ducs Jean et
Philippe._]

Lige baissa la tte, s'engagea  payer tant par terme; il y en avait
pour de longues annes. Elle se fit tributaire, afin de travailler en
paix. Mais c'tait pour l'ennemi qu'elle travaillait, une bonne part
du gain tait pour lui. Ajoutez qu'elle vendait bien moins; les
marchs des Pays-Bas se fermaient pour elle, et la France n'achetait
plus, puise qu'elle tait par la guerre.

Il rsulta de cette misre une misre plus grande. C'est que Lige,
ruine d'argent, le fut presque de coeur. Voir  chaque terme le
crancier  la porte, qui gronde et menace si vous ne payez, cela met
bien bas les courages. Cette malheureuse ville, pour n'avoir pas la
guerre, se la fit  elle-mme; le pauvre s'en prit au riche,
proscrivant, confisquant, faisant ressource du sang ligeois, allch
peu  peu aux justices lucratives[35]. Et tout cela pour gorger
l'ennemi.

[Note 35: C'est l, selon toute apparence, la triste explication qu'il
faut donner de l'affaire si obscure de Wathieu d'Athin, de la
proscription de ses amis, les matres des houillres, d'o rsulta un
conflit dplorable entre les mtiers de Lige et les ouvriers des
fosses voisines. La ville, dj isole des campagnes par la ruine de
la noblesse, le devint encore plus lorsque l'alliance antique se
rompit entre le houiller et le forgeron.]

La France voyait prir Lige, et semblait ne rien voir. Ce n'est pas
l ce qui et eu lieu au XIIIe ou XIVe sicle; les deux pays se
tenaient bien autrement alors.  travers mille prils, nos Franais
allaient visiter en foule le grand saint Hubert. Les Ligeois, de leur
part, n'taient gure moins dvots au roi de France, leur plerinage
tait Vincennes. C'est l qu'ils venaient faire leurs lamentations,
leurs terribles histoires des nobles brigands de Meuse, qui, non
contents de piller leurs marchands, mettaient la main sur leurs
vques, tmoin celui qu'ils lirent sur un cheval et firent courir 
mort... Parfois, la terreur lointaine de la France suffisait pour
protger Lige; en 1276, lorsque toute la grosse fodalit des
Pays-Bas s'tait unie pour l'craser, un mot du fils de saint Louis
les fit reculer tous. Nos rois, enfin, s'avisrent d'avoir sur la
Meuse contre ces brigands un brigand  eux, le sire de La Marche,
prvt de Bouillon pour l'vque, quelquefois vque lui-mme, par la
grce de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois.

Ce fut aussi La Marche qu'employa Charles VII. N'ayant repris encore
ni la Normandie ni la Guienne, il ne pouvait rien, sinon crer au
Bourguignon une petite guerre d'Ardennes, de lui lancer le
Sanglier[36]. Lorsque ce Bourguignon insatiable, ayant presque tout
pris autour de Lige, prit encore le Luxembourg, comme pour fermer son
filet, La Marche mit garnison franaise dans ses chteaux, dfia le
duc. Qui n'aurait cru que Lige et saisi cette dernire chance
d'affranchissement? Mais elle tait tellement abattue de coeur ou
dvoye de sens, qu'elle se laissa induire par son vque  combattre
son alli naturel[37],  dtruire celui qui, par Bouillon et Sedan,
lui gardait la haute Meuse, la route de la France (1445).

[Note 36: Il serait curieux de suivre l'action progressive de la
France dans les Ardennes, depuis le temps o un fils du comte de
Rethel fonda Chteau-Renaud. Nos rois, de bonne heure, achetrent
Mouzon  l'archevque de Reims. Suzerains de Bouillon, et de Lige
pour Bouillon, voulant fonder sur la Meuse la juridiction, de la
France, ils y prirent pour agents les La Marche (et non La Mark,
puisque La Marche est en pays wallon), les fameux _Sangliers_. Nous
les tenions par une chane d'argent, et nous les lchions au besoin.
Ils grossirent peu  peu de la bonne nourriture qu'ils tirrent de la
France. Par force ou par amour, par vol ou par mariage, ils eurent les
chteaux des montagnes. Lorsque Robert de Braquemont quitta la Meuse
pour la Normandie (la mer et les Canaries), il vendit Sedan aux La
Marche, qui le fortifirent, et en firent un grand asile entre la
France et l'Empire. De ce fort, ils dfiaient hardiment un Philippe le
Bon, un Charles-Quint. Le terrible ban de l'Empire les terrifiait peu.
Ces _Sangliers_, comme on les appelait du ct allemand, donnrent 
la France plus d'un excellent capitaine; sous Franois Ier, le brave
Flemanges qui, avec ses lansquenets, fit justice des Suisses. Par
mariage enfin, les La Marche aboutissent glorieusement  Turenne.--En
1320, Adolphe de la Marche, vque de Lige, reconnat recevoir du roi
1,000 livres de rentes; 1337, il donne quittance de 15,000 livres, et
promet secours contre douard III. En 1344, Engilbert de la Marche
fait hommage au roi, puis en 1354, pour 2,000 livres de rente, qu'il
rduit  1,200 en 1268. _Archives du royaume, Trsor des chartes_, J.
527.]

[Note 37: Sous le prtexte que si Lige n'aidait le duc, il garderait
pour lui ces chteaux qui taient des fiefs de l'vch. Zantfliet,
ap. Martne, Ampliss. Coll., V, 453. Voir aussi Adrianus de Veteri
Bosco, Du Clercq, Suffridus Petrus, etc.]

L'vque, dsormais moins utile et sans doute moins mnag, semble
avoir regrett sa triste politique. Il eut l'ide de relever La
Marche, lui rendit le gouvernement de Bouillon[38]. Le Bourguignon,
voyant bien que son vque tournait, ne lui en donna pas le temps; il
le fit venir et lui fit une telle peur qu'il rsigna en faveur d'un
neveu du duc, le jeune Louis de Bourbon[39]. Au mme moment, il
forait l'lu d'Utrecht de rsigner aussi en faveur d'un sien btard,
et ce btard, il l'tablissait  Utrecht par la force des armes, en
dpit du chapitre et du peuple[40].

[Note 38: La Marche se prsenta au chapitre pour faire serment le 8
mars 1455; date importante pour l'explication de tout ce qui suit.
Explanatio uberior et Assertio juris in ducatum Bulloniensem, pro Max,
Henrico, Bavari duce, episc. Leod. 1681, in-4, p. 121.]

[Note 39: Plusieurs disent qu'on le menaa de la mort, qu'on amena un
confesseur, etc. Ce qui est sr, c'est que pour faire croire qu'il
tait libre, on le fit rsigner, non chez le duc, mais dans une
auberge, Hospitium de Cygno. Et juravit quod nunquam contraveniret,
sub obligatione omnium bonorum suorum. Adrianus de V. Bosco. Ampliss.
Coll. IV, 1226.]

[Note 40: Meyer, si partial pour le duc, dit lui-mme: Metu
potentissimi ducis. Meyer, Annal. Flandr., f. 318 verso.]

Le duc de Bourgogne ne sollicita pas davantage pour son protg le
chapitre de Lige, qui pourtant tait non-seulement lecteur naturel
de l'vque, mais de plus originairement souverain du pays et prince
avant le prince. Il s'adressa au pape, et obtint sans difficult une
bulle de Calixte Borgia.

Lige fut peu difie de l'entre du prlat; celui qu'on lui donnait
pour pre spirituel tait un colier de Louvain; il avait dix-huit
ans. Il entra avec un cortge de quinze cents gentilshommes, lui-mme
galamment vtu, habit rouge et petit chapeau[41].

[Note 41: Indutus veste rubea, habens unum parvum pileum. Adrianus
de Veteri Bosco, ap. Martne, Amplissima Collectio, IV, 1230. Comment
se fait-il que cet excellent continuateur des Chroniques de saint
Laurent, tmoin oculaire et trs judicieux, ait t gnralement
nglig? Parce qu'on avait sous la main, dans le recueil de
Chapeauville, l'abrviateur Suffridus Petrus, _domestique_ de
Granvelle, lequel crit plus d'un sicle aprs la rvolution, sans la
comprendre, sans connatre Lige. Un seul mot peut faire apprcier
l'ineptie de l'abrviateur: il suppose que Raes de Linthres fait jurer
d'avance aux Ligeois d'obir au rgent quelconque qu'il pourra
nommer! il lui fait dire que ce rgent (le frre du margrave de Bade)
est aussi puissant que le duc de Bourgogne! etc.--Outre Commines et Du
Clercq, les sources srieuses sont, pour Lige, Adrien de Vieux Bois,
pour Dinant, la correspondance de ses magistrats dans les Documents
publis par M. Gachard. La petite ville a conserv ses archives mieux
que Lige elle-mme. Nous aurons bientt une traduction d'Adrien, et
une traduction excellente, puisqu'elle sera de M. Lavalleye.]

On voyait bien, au reste, d'o il venait: il avait un Bourguignon 
droite et un  gauche. Tout ce qui suivait tait Bourguignon,
Brabanon; pas un Franais, personne de la maison de Bourbon. Autre
n'et t l'entre si le Bourguignon lui-mme ft entr par la brche.

S'ils ne crirent pas: _Ville prise_, ils essayrent du moins de
prendre ce qu'ils purent, coururent  l'argent, au trsor des abbayes,
aux comptoirs des Lombards; ils venaient, disaient-ils, emprunter
_pour le prince_. Aprs avoir si longtemps extorqu l'argent par
tribut, l'ennemi voulait, par emprunt, escamoter le reste.

L'vque de Lige rsidait partout plutt qu' Lige; il vivait  Huy,
 Mastricht,  Louvain. C'est l qu'il et fallu lui envoyer son
argent, en pays tranger, chez le duc de Bourgogne. La ville n'envoya
point; elle se chargea de percevoir les droits de l'vch, droits
sur la bire, droits sur la justice, etc.

L'vque seul avait le bton de justice, le droit d'autoriser les
juges. Il retint le bton, laissant les tribunaux ferms, la ville et
l'vch sans droit ni loi. De l de grands dsordres[42]; une justice
trange s'organise, des tribunaux burlesques; partout, dans la
campagne, de petits compagnons, des garons de dix-huit ou vingt ans
se mettent  juger; ils jugent surtout les agents de l'vque[43].
Puis, la licence croissant, ils tiennent cour au coin de la rue,
arrtent le passant et le jugent: on riait, mais en tremblant, et pour
tre absous, il fallait payer.

[Note 42: Moins cruels pourtant que la justice de l'vque,  en juger
par l'effroyable supplice inflig  deux hommes ivres, dont l'un avait
profr des menaces contre l'vque, l'autre avait approuv: Quod
factum fuit ad incutiendum timorem, versum fuit in horrorem. Adrianus
de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1234.]

[Note 43: Qui se vocaverunt _dy Clupslagher_, et fecerunt fieri pro
signo unum vagum virum cum fuste in manu, quem ponebant in vexillo, et
in pecia papyri depictum portabant, affixum super brachia et pilea
sua. Ibidem, 1242.]

Le plus comique (et le plus odieux), c'est qu'apprenant que Lige
allait faire rendre gorge aux procureurs de l'vch, l'vque vint en
hte... intercder?--non, mais demander sa part. Il sigea, de bonne
grce, avec les magistrats, jugea avec eux ses propres agents, et en
tira profit; on lui donna les deux tiers des amendes[44].

[Note 44: Sedendo cum eis, juvit dictare, sicut aiebant, sententias.
Ibidem, 1244.]

En tout ceci, Lige tait mene par le parti franais; plusieurs de
ses magistrats taient pensionns de Charles VII. La maison de
Bourbon, puissante sous ce rgne, avait, selon toute apparence, mnag
cet trange compromis entre la ville et Louis de Bourbon. Le duc de
Bourgogne patientait, parce qu'il avait alors le dauphin chez lui, et
croyait que, Charles VII mourant, son protg arrivant au trne, la
France tomberait dans sa main et Lige avec la France.

On sait ce qui en fut. Louis XI,  peine roi, fit venir les meneurs
de Lige, leur fit peur[45], les fora de mettre la ville sous sa
sauvegarde; mais il n'en fit pas davantage pour eux. Proccup du
rachat de la Somme, il avait trop de raison de mnager le duc de
Bourgogne. S'il servit Lige, ce fut indirectement, en achetant les
Croy, qui, comme capitaines et baillis du Hainaut, comme gouverneurs
de Namur et du Luxembourg, auraient certainement vex Lige de bien
des manires, s'ils n'eussent t d'intelligence avec le roi.

[Note 45: La scne est jolie dans Adrien. De Dinant, on vient dire 
Lige qu'il y a  Mouzon beaucoup de gens d'armes franais, qu'ils
vont envahir le pays. Le capitaine dclare qu'en effet il a ordre
d'attaquer, si les Ligeois ne sont avant tel jour  Paris. Les
magistrats de Lige hsitent fort  partir. Ils demandent un
sauf-conduit, qui leur est refus. Arrivs prs de Paris, tout contre
le gibet royal, survient un messager de l'vque de Lige, qui dit 
l'un d'eux, Jean le Ruyt:  mon cher seigneur, o allez-vous,
retournez, je vous en prie, que voulez-vous faire? Voil Jean Bureau
qui s'est constitu prisonnier jusqu' ce qu'il ait prouv ce dont on
vous accuse.--Eh! quoi! dites-vous bien vrai?--Oui, c'est comme je
vous dis.  quoi Jean le Ruyt rpliqua: Ah! ah! ah! Domine Deus
(_Jrmie_)! Je sais bien qu'il me faut mourir une fois; le pis qu'il
me puisse arriver, c'est de finir  ce gibet. Donc, en avant!... La
premire personne qu'ils rencontrrent, ce fut Jean Bureau qu'on leur
avait dit s'tre constitu prisonnier. Cependant le roi, apprenant
leur arrive, envoie les chercher, une fois, deux fois. Introduits,
ils se mettent  genoux, le roi les fait relever. Brard, l'envoy des
nobles, fit en leur nom une belle harangue. Puis le roi: Gilles d'Huy
est-il ici?--Oui, sire.--Et Gilles de Ms?--Sire, me voici.--Et celui
que mon pre, le roi Charles, a fait chevalier?--Sire, c'est moi, dit
Jean le Ruyt. Alors le roi leur parla du bruit qui courait, qu'ils
avaient promis  son pre de le ramener en France. Il chargea Jean
Bureau de faire  ce sujet une enqute.--Ils cherchrent pendant trois
jours l'vque de Lige, et en furent reus assez mal. Il ne retint
avec lui que leur orateur, l'envoy des nobles. Le lendemain, comme
ils entraient au palais du roi, celui qui ouvrait la porte leur dit:
Votre orateur est l, qui parle contre vous. Cependant le roi les
tint pour excuss, et dit qu'on ne parlt plus de rien. Puis il dit 
Gilles de Ms: Voulez-vous que je vous fasse chevalier?--Mais, sire,
je n'ai ni terre, ni fief...--Voyant ensuite l'avou de Lers avec un
simple collier d'argent: Voulez-vous la chevalerie?--Sire, je suis
bien vieux.--N'importe; qu'on me donne une pe. Il le fit chevalier,
et un autre encore. Alors, les envoys prirent le roi de prendre la
ville en sa sauvegarde. Ibidem, 1247-1250.]

Dans cette situation mme, Lige, sans tre attaque, pouvait mourir
de faim. L'vque, s'loignant de nouveau, avait jet l'interdit,
enlev la clef des glises et des tribunaux. Cette affluence de
plaideurs, de gens de toute sorte, que la ville attirait  elle, comme
haute cour ecclsiastique, avait cess. Ni plaideurs, ni marchands,
dans une ville en rvolution. Les riches partaient un  un, quand ils
pouvaient; les pauvres ne partaient pas, un peuple innombrable de
pauvres, d'ouvriers sans ouvrage.

tat intolrable, et qui nanmoins pouvait durer. Il y avait dans
Lige une masse inerte de modrs, de prtres. Saint-Lambert, avec son
vaste clotre, son asile, son _avou_ fodal, sa bannire redoute,
tait une ville dans la ville, une ville immobile, oppose  tout
mouvement. Les chanoines ne voulaient point, quelque prire ou menace
que leur ft la ville, officier malgr l'interdit de l'vque. D'autre
part, comme _trfonciers_, c'est--dire propritaires du fond, comme
souverains originaires de la cit, ils ne voulaient point la quitter,
et n'obissaient nullement aux injonctions de l'vque, qui les
sommait d'abandonner un lieu soumis  l'interdit.

 toute prire de la ville, le chapitre rpondait froidement:
Attendons. De mme, le roi de France disait aux envoys ligeois:
Allons doucement, attendons; quand le vieux duc mourra... Mais Lige
mourait elle-mme, si elle attendait.

Dans cette situation, le rle des modrs, des anciens meneurs, agents
de Charles VII, cessait de lui-mme. Un autre homme surgit, le
chevalier Raes, homme de violence et de ruse, d'une bravoure douteuse,
mais d'une grande audace d'esprit. Peu de scrupule; il avait, dit-on,
commenc ( peu prs comme Louis XI) par voler son pre et l'attaquer
dans son chteau.

Raes, tout chevalier qu'il tait et de grande noblesse[46] (les
modrs qu'il remplaait taient au contraire des bourgeois), se fit
inscrire au mtier des _febves_ ou forgerons. Les batteurs de fer, par
le nombre et la force, tenaient le haut du pav dans la ville; c'tait
le _mtier-roi_. Ils prirent  grand honneur d'avoir  leur tte _un
chevalier aux perons d'or_, qui, dans ses armes, avait trois grosses
fleurs de lis[47].

[Note 46: Raes de Heers ou de Lintres, fils de Charles de la Rivire
et d'Arschot, et de Marie d'Haccour, d'Hermalle, de Wavre, etc.]

[Note 47: Je suppose qu'il les avait ds cette poque. La fleur de lis
se trouve frquemment dans les armoiries ligeoises. Recueil
hraldique des bourguemestres de la noble cit de Lige, p. 169,
in-folio, 1720.]

Il s'agissait de refaire la loi dans une ville sans loi, d'y
recommencer le culte et la justice (sans quoi les villes ne vivent
point). Avec quoi fonder la justice? avec la violence et la terreur?
Raes n'avait gure d'autres moyens.

La lgalit dont il essaya d'abord ne lui russit pas. Il s'adressa au
suprieur immdiat de l'vque de Lige,  l'archevque de Cologne; il
eut l'adresse d'en tirer sentence pour lever l'interdit. Simple dlai:
le duc de Bourgogne, tout-puissant  Rome, fit confirmer l'interdit
par un lgat; puis, Lige appelant du lgat, le pape fit plaider
devant lui; plaider pour la forme, tout le monde savait qu'il ne
refuserait rien au duc de Bourgogne.

Raes, prvoyant bien la sentence, fit venir des docteurs de
Cologne[48] pour rassurer le peuple, et en tira cet avis qu'on pouvait
appeler du pape au pape mieux inform. Il essayait en mme temps d'un
spectacle, d'une machine populaire, qui pouvait faire effet. Il gagna
les Mendiants, les enfants perdus du clerg, leur fit dresser leur
autel sous le ciel, dire la messe en plein vent.

[Note 48: _Des jurisconsultes_, dit le jsuite Fisen, pour dguiser
la dissidence de l'autorit ecclsiastique.]

Le clerg, le noble chapitre, qui n'avaient pas coutume de se mettre
 la queue des Mendiants, s'envelopprent de majest, de silence et de
mpris. Les portes de Saint-Lambert restrent fermes, les chanoines
muets; il fallait autre chose pour leur rendre la voix.

Le premier coup de violence fut frapp sur un certain Brart, homme
double et justement ha, qui, envoy au roi par la ville, avait parl
contre elle. Les chevins le dclarrent banni _pour cent ans_, les
forgerons dtruisirent de fond en comble une de ses maisons.

Brart tait un ami de l'vque. Peu de mois aprs, c'est un ennemi de
l'vque qui est arrt, un des premiers auteurs de la rvolution, des
violents d'alors, des modrs d'aujourd'hui. Ce modr, Gilles d'Huy,
est dcapit sans jugement rgulier, sur l'ordre de l'_avou_ ou
capitaine de la ville, Jean le Ruyt, un de ses anciens collgues, qui
prtait alors aux violents son pe et sa conscience.

Pour mieux tendre la terreur, Raes s'avisa de rechercher ce qu'tait
devenue une vieille confiscation qui datait de trente ans. Bien des
gens en dtenaient encore certaines parts. Un modr, Bare de Surlet,
qui de ce ct ne se sentait pas net, passa aux violents, se cachant
pour ainsi dire parmi eux, et dpassa tout le monde, Raes lui-mme, en
violence.

Ces actes, justes ou injustes, eurent du moins cet effet que Raes se
trouva assez fort pour rtablir la justice, l'appuyant sur une base
nouvelle, inoue dans Lige: l'autorit du peuple. Un matin, les
forgerons dressent leur bannire sur la place et dclarent que le
mtier _chme_, qu'il chmera jusqu' ce que la justice soit rtablie.
Ils somment les chevins d'ouvrir les tribunaux. Ceux-ci, simples
magistrats municipaux, assurent qu'ils n'ont point ce pouvoir.  la
longue, un des chevins, un vieux tisserand, s'avise d'un moyen: Que
les mtiers nous garantissent indemnit, et nous vous donnerons des
juges. Sur trente-deux mtiers, trente signrent; la justice reprit
son cours.

Raes emporta encore une grande chose, non moins difficile, non moins
ncessaire dans cette ville ruine: le squestre des biens de
l'vque. Le roi de France donnait bon exemple. Cette anne mme, il
saisissait des vchs, des abbayes, le temporel de trois cardinaux;
il demandait aux glises la description des biens.

Louis XI se croyait trs-fort, et sa scurit gagnait les Ligeois. Il
avait du ct du Nord une double assurance: en premire ligne, sur
toute la frontire, le duc de Nevers, possesseur de Mzires et de
Rethel, gouverneur de la Somme, prtendant du Hainaut. En seconde
ligne, du ct bourguignon, il avait les Croy, grands baillis de
Hainaut, gouverneurs de Boulogne, de Namur et de Luxembourg. Il avait
dans la main Nevers pour attaquer, les Croy pour ne point dfendre. Le
duc vivant, les Croy continuaient de rgner; le duc mourant, on
esprait que les Wallons, les hommes des Croy, fermeraient leurs
places  ce violent Charolais, l'ami de la Hollande[49]. Une chose
bizarre arriva, imprvue et la pire pour les Croy et pour Louis XI,
c'est que le duc mourut sans mourir; je veux dire qu'il fut
trs-malade et dsormais mort aux affaires. Son fils les prit en main.
Tel gouverneur ou capitaine, qui peut-tre et rsist au fils, n'eut
pas le coeur de dchirer la bannire de son vieux matre qui vivait
encore, et reut le fils comme lieutenant du pre.

[Note 49: O il s'tait retir. Voyez aussi vol. VI, page 235. Cette
rivalit clate partout, spcialement  l'occasion de Montlhry. Les
Hollandais soutinrent, contre les Bourguignons et Wallons, qu'eux
seuls avaient dcid la bataille, en criant: _Bretagne!_ et faisant
croire que les Bretons arrivaient. Reineri Snoi Goudini Rer. Batavic.
I. VII.]

Le 12 mars tombrent les Croy; le comte de Charolais entra dans leurs
places sans coup frir, changea leurs garnisons. Au mme moment, Louis
XI reut les manifestes et les dfis des ducs de Berri, de Bretagne et
de Bourbon. Terribles nouvelles pour Lige. La guerre infaillible,
l'ennemi aux portes; l'ami impuissant, en pril, peut-tre accabl.

La campagne s'ouvrait, et la ville, loin d'tre en dfense, avait 
peine un gouvernement; si elle ne se donnait un chef, elle tait
perdue. Il lui fallait non plus un simple capitaine, comme avaient t
les La Marche, mais un protecteur efficace, un puissant prince qui
l'appuyt de fortes alliances. La France ne pouvant rien, il fallait
demander ce protecteur  l'Allemagne, aux princes du Rhin. Ces
princes, qui voyaient avec inquitude la maison de Bourgogne s'tendre
et venir  eux, devaient saisir vivement l'occasion de prendre poste 
Lige.

Raes court  Cologne. L'archevque tait fils du palatin Louis le
Barbu, qui avait vaincu en bataille la moiti de l'Allemagne; et
nanmoins il n'osa accepter. Voisin, comme il tait, des Pays-Bas, il
et donn une belle occasion  cette terrible maison de Bourgogne
d'tablir la guerre dans les lectorats ecclsiastiques. Il
connaissait trop bien d'ailleurs ce qu'on lui proposait; il avait t
voir de prs ce peuple ingouvernable. Il aimait mieux un bon trait,
une bonne pension du duc de Bourgogne que d'aller se faire le
capitaine en robe des terribles milices de Lige.

Raes, au dfaut des Palatins, se rabattit sur Bade, leur rival
naturel, et s'en assura. Le 24 mars, il convoque l'assemble et pose
la question: Faut-il faire un rgent?--Tous disent _oui_. La Marche
seul, qui tait prsent, s'obstina  garder le silence. Eh bien, dit
Raes, je suis prt  jurer que celui que je vais nommer est, de tous,
le meilleur  prendre dans l'intrt de la patrie; c'est le seigneur
Marc de Bade, frre du margrave, qui a pous la soeur de l'Empereur,
le frre de l'archevque de Trves et de l'vque de Metz. Marc de
Bade tait Franais par sa mre, fille du duc de Lorraine. Il fut
nomm sans difficult. La Marche, qui se figurait avoir un droit
hrditaire  commander dans la vacance, passa du ct de Louis de
Bourbon.

Raes n'avait pu brusquer l'affaire qu'en trompant des deux parts. D'un
ct, il faisait croire aux Ligeois que l'Allemand serait soutenu de
ses frres, les puissants vques de Trves et de Metz, qui, au
contraire, firent tout pour l'loigner de Lige. De l'autre, il
parlait au margrave au nom du roi de France[50], et lui promettait
son appui. Loin de l, Louis XI proposait aux Ligeois de prendre
pour rgent son homme, Jean de Nevers[51], leur voisin par Mzires,
et que le sire de La Marche et peut-tre accept.

[Note 50: Suffridus Petrus.]

[Note 51: Adrianus de Veteri Bosco.]

La _joyeuse entre_ du Badois n'eut rien qui pt le rassurer. Peu de
nobles, point de prtres. Les cloches ne sonnrent point. 
Saint-Lambert, rien de prpar, pas mme un baldaquin; Raes en envoya
chercher un  une autre glise. Plusieurs chanoines sortirent du
choeur.

Cependant, la sentence du pape contre Lige avait t publie[52], les
dlais qu'elle accordait expirent. Au dernier jour, le doyen de
Saint-Pierre essaye de s'enfuir, est pris aux portes,  grand'peine
sauv du peuple, qui voulait l'gorger. Raes et les matres des
mtiers le mnent  la Violette (htel de ville), le montrent au
balcon, et l, devant la foule, Raes l'interroge: Cette bulle qui
parle des excs de la ville, sans dire un mot des excs de l'vque,
qui l'a faite? qui l'a dicte? Est-ce le pape lui-mme?--Le doyen
rpondit: Ce n'est pas le pape en personne, c'est celui qui a charge
de ces choses.--Vous l'entendez, ce n'est pas le pape! Une clameur
terrible partit du peuple. La bulle est fausse, l'interdit est nul.
Ils coururent de la place aux maisons des chanoines; toutes celles
dont on trouva les matres absents furent pilles. La nuit, plusieurs
se tenaient en armes aux portes des couvents pour couter si les
moines chanteraient matines. Malheur  qui n'et pas chant! Les
chanoines chantrent en protestant. Plusieurs s'enfuirent. Leurs biens
furent vendus, moiti pour le rgent, moiti pour la cit.

[Note 52: La bulle est tout au long dans Suffridus Petrus.]

Cependant la guerre commence. Ds le 21 avril, le roi courant au midi,
au duc de Bourbon, veut s'assurer la diversion du nord. Il reconnat
Marc de Bade pour rgent de Lige, s'engage  le faire confirmer par
le pape,  ne prester aucune obissance  nostre Trs-Saint-Pre,
jusqu' ce qu'il l'ait confirm. Il paiera et souldoyera aux Ligeois
deux cents lances compltes (1200 cavaliers). Les Ligeois entreront
en Brabant, le roi en Hainaut (21 avril 1465)[53].

[Note 53: _Archives du royaume, Trsor des chartes_, J. 527.]

Le roi croyait que Jean de Nevers, prtendant de Hainaut et de
Brabant, avait, dans ces provinces, de fortes intelligences qui
n'attendaient qu'une occasion pour se dclarer. Nevers l'avait tromp
(ou s'tait tromp) sur cela et sur tout[54]. La noblesse picarde,
dont il rpondait, lui manqua au moment. Ce conqurant des Pays-Bas
n'eut plus qu' s'enfermer dans Pronne; ds le 3 mai, il demandait
grce au comte de Charolais.

[Note 54: Dans sa lettre au roi, il montre une confiance
extraordinaire: En Picardie, les sieurs de Crvecoeur et de
Miraumont, mes serviteurs... besoigneux en toute diligence... J'ay
trouv et trouve moyen de me fortiffier tant de mes amis que d'austres
estrangers et de leurs places... Et dedans six jours espre cy avoir
_ung nomm_ Jehan de la Marche (_ung nomm!_ que dirait de ceci
l'illustre maison d'Aremberg?) qui s'est envoy offrir  moy, et aussy
aucuns dputs des Ligeois qui dsirent fort  moy faire plaisir. Jay
en cestuy pas de Rethelois de bien bonnes et fortes places, etc.
Escript en ma ville de Mzires-sur-Meuse, le 19e jour de mars 1465.
_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,_ c. I.]

D'autre part, les Allemands, si peu solides  Lige, n'avaient pas
hte d'attirer sur eux la grosse arme destine pour Paris. Pour qui
d'ailleurs allaient-ils guerroyer en Brabant? Pour le duc de Nevers,
pour celui que le roi avait conseill aux Ligeois de nommer rgent,
de prfrence  Marc de Bade.

Le roi avait beau gagner la partie au midi, il la perdait au nord. Le
16 mai, de Montluon, qu'il vient d'emporter l'pe  la main, il
crit encore au rgent, qui ne bouge.

Les Badois ne voulaient point armer, mme pour leur salut,  moins
d'tre pays d'avance. Sans doute aussi, dans leur prudence, voyant
que le roi n'entrait pas en Hainaut, ils voulaient n'entrer en Brabant
que quand ils sauraient l'arme bourguignonne loin d'eux, trs-loin,
et qu'il n'y aurait plus personne  combattre. Ils ne se dcidrent 
signer le trait que le 17 juin, et alors mme ils ne firent rien
encore; ils songrent un peu tard qu'ils n'avaient que des milices,
point d'artillerie ni de troupes rgles, et le margrave partit pour
en aller chercher en Allemagne.

Le 4 aot, grande nouvelle du roi. Il mande  ses bons amis de Lige,
que, grce  Dieu, il a pris du Mont-le-Hry, dfait son adversaire;
que le comte de Charolais est bless, tous ses gens enferms, affams;
s'ils ne se sont pas rendus encore, sans faute ils vont se rendre.
Tout cela proclam par un certain Renard (que le roi avait fait
chevalier pour porter la nouvelle), et par un matre Petrus Jodii,
professeur en droit civil et canonique, qui, pour faire l'homme
d'armes, brandissait toujours un trait d'arbalte.

Comment ne pas croire ces braves? Ils arrivaient les mains pleines:
argent pour la cit, argent pour les mtiers, sans compter l'argent 
donner sous main. Louis XI, dans sa situation dsespre, avait
ramass ce qui lui restait pour acheter,  tout prix, la diversion de
Lige.

Jamais fausse nouvelle n'eut un plus grand effet. Il n'y eut pas moyen
de tenir le peuple; malgr ses chefs, il sortit en armes: ce fut un
mouvement tumultuaire, nul ensemble; mtier par mtier, les vignerons
d'abord; puis les drapiers, puis tous. Raes courut aprs eux pour les
diriger sur Louvain, o ils auraient peut-tre t accueillis par les
mcontents; ils ne l'coutrent pas et s'en allrent follement brler
leurs voisins du Limbourg. Limbourg ou Brabant, l'essentiel pour le
roi tait qu'ils attaquassent; ses deux hommes suivaient pour voir de
leurs yeux si la guerre commenait. Au premier village pill, brl,
l'glise en feu: C'est bien, enfants, dirent-ils, nous allons dire au
roi que vous tes des gens de parole; vous en faites encore plus que
vous ne promettez.

Ils n'en faisaient que trop. Plus fiers de cette belle bataille du roi
que s'ils l'avaient gagne, ils envoient leur hraut dnoncer la
guerre au vieux duc  Bruxelles, une guerre  feu et  sang. Autre
provocation, telle que Louis XI (s'il n'y eut part) la demandait sans
doute  Dieu, une provocation propre  rendre la guerre implacable et
_inexpiable_: les menus mtiers de Dinant, les compagnons, les
apprentis, firent pour Montlhry des rjouissances furieuses, un
affreux sabbat d'insultes au Bourguignon.

Tout cela, en ralit, tait moins contre lui que pour faire dpit 
Bouvignes, ville du duc, qui tait en face, de l'autre ct de la
Meuse. Il y avait des sicles que Dinant et Bouvignes aboyaient ainsi
l'une  l'autre: c'tait une haine envieillie. Dinant n'avait pas tout
le tort; elle parat avoir t la premire tablie; ds l'an 1112,
elle avait fait du mtier de battre le cuivre un art qu'on n'a point
surpass[55]. Elle n'en avait pas moins vu, en face d'elle, sous la
protection de Namur, une autre Dinant ouvrir boutique, ses propres
ouvriers, probablement ses apprentis, fabriquer sans matrise, appeler
la pratique, vendre au rabais[56].

[Note 55: On admire encore  Saint-Barthlemy de Lige les fonts
baptismaux o pendant huit sicles tous les enfants de Lige ont reu
le baptme. Lambert Patras, _le batteur de Dinant_, les fit en l'an
1212. Jean d'Outre-Meuse, cit par M. Polain, Lige pittoresque, ou
Description historique, etc., p. 204-205. C'est  Dinant que fut
fondue, au XVIIe sicle, la statue de bronze que Lige leva  son
bourgmestre Beeckmann. Le mme, Esquisses, p. 311.]

[Note 56: Rivalit sans doute analogue  celle des drapiers d'Ypres et
de Poperinghen, de Lige et de Verviers. Ceux de Lige reprochaient
aux autres: Que leurs marchandises de drapperie n'estoient ni
fidelles ny loyalles ny aulcunement justifies.]

Une chose qui devait rapprocher avait tout au contraire multipli,
compliqu les haines.  force de se regarder d'un bord  l'autre, les
jeunes gens des deux villes s'aimaient parfois et s'pousaient. Le
pays d'alentour tait si mal peupl qu'ils ne pouvaient gure se
marier que chez leurs ennemis[57]. Cela amenait mille oppositions
d'intrt, mille procs, par-dessus la querelle publique. Se
connaissant tous et se dtestant, ils passaient leur vie et
s'observer,  s'pier. Pour voir dans l'autre ville et prvoir les
attaques, Bouvignes s'avisa, en 1321[58], de btir une tour qu'elle
baptisa du nom de Crve-Coeur; en rponse, l'anne suivante, Dinant
dressa sa tour de Montorgueil. D'une tour  l'autre, d'un bord 
l'autre, ce n'tait qu'outrages et qu'insultes.

[Note 57: Et si ne fesoient gueres de mariaiges de leurs enfans,
sinon les ungz avec les aultres: car ils estoient loing de toutes
aultres bonnes villes. Commines.]

[Note 58: La date est importante. L'historien du Namurois,
naturellement favorable  Bouvignes, avoue pourtant qu'elle btit la
premire sa tour de Crve-Coeur. (Galliot.)]

Le comte de Charolais n'avait pas encore commenc la campagne que dj
Bouvignes tirait sur Dinant, lui plantait des pieux dans la Meuse,
pour rendre le passage impraticable de son ct (10 mai 1465)[59].
Ceux de Dinant ne commencrent pourtant la guerre qu'en juin ou
juillet, pousss par les agents du roi. Vers le 1er aot, quand il fit
dire  Lige qu'il avait gagn la bataille, quelques compagnons de
Dinant, mens par un certain Conart le _clerc_ ou le _chanteur_[60],
passent la Meuse avec un mannequin aux armes du comte de Charolais; le
mannequin avait au cou une clochette de vache; ils dressent devant
Bouvignes une croix de Saint-Andr (c'tait, comme on sait, la croix
de Bourgogne), pendent le mannequin, et, tirant la clochette, ils
crient aux gens de la ville: Larronailles, n'entendez-vous pas votre
M. de Charolais qui vous appelle? que ne venez-vous?... Le voil, ce
faux-tratre! Le roi l'a fait ou fera pendre, comme vous le voyez...
Il se disait fils de duc, et ce n'tait qu'un fils de prtre, btard
de notre vque... Ah! il croyait donc mettre  bas le roi de France!
Les Bouvignois, furieux, crirent du haut des murs mille injures
contre le roi, et, pour venger dignement la pendaison du Charolais de
paille, ils envoyrent, au moyen d'une grosse bombarde, dans Dinant
mme, un Louis XI pendu[61].

[Note 59: Dinant s'en plaint au duc dans sa lettre du 16 juillet.]

[Note 60: _Le clerc, conart, le chanteur_, ces deux mots rappellent
l'_abb des cornards_, qu'on trouve dans d'autres villes des Pays-Bas.
Celui-ci peut fort bien avoir t un chanteur ou mntrier, un fol
patent de la ville, comme ceux qui jouaient, chantaient et
_ballaient_, quand on proclamait un trait de paix ou qu'on faisait
quelque autre acte public (?).]

[Note 61: Du Clercq, livre V. ch. XLV. Amplissant ung doublet plain
de feur, couvert d'un manteau armoiet des armes dudit sieur, et
mettant au-desseur un clockin de vache... Documents publis par M.
Gachard, II, 221, 252.--V. aussi ibid., lettres du 5 nov. 1465 et du
23 sept.]

Cependant on commenait  savoir partout la vrit sur Montlhry, et
que Paris tait assig.  Lige, quoique l'argent de France oprt
encore, l'inquitude venait, les rflexions, les scrupules. Le peuple
craignait que la guerre n'et pas t bien dclare en forme, qu'elle
ne ft pas rgulire, et il voulut qu'on accomplt, pour la seconde
fois, cette formalit. D'autre part, les Allemands se firent
conscience d'assister aux violences impies des Ligeois,  leurs
saccagements d'glises; ils crurent qu'il n'tait pas prudent de faire
plus longtemps la guerre avec ces sacrilges. Un de leurs comtes dit
 Raes: Je suis chrtien, je ne puis voir de telles choses[62]...
Leurs scrupules augmentrent encore quand ils surent que le
Bourguignon ngociait un trait avec le Palatin et son frre,
l'archevque de Cologne.  la premire occasion, ds qu'ils se virent
un peu observs, rgent, margrave[63], comtes, gens d'armes, ils se
sauvrent tous.

[Note 62: Adrianus de Veteri Bosco.]

[Note 63: Qui vir prudens erat. Suffridus Petrus.]

Telle tait, avec tout cela, l'outrecuidance de ce peuple de Lige,
que, dlaisss des Allemands, sans espoir du ct des Franais, ils
s'acharnaient encore au Limbourg et refusaient de revenir. L'ennemi
approchait, une nombreuse noblesse qui, somme par le vieux duc comme
pour un outrage personnel, s'tait hte de monter  cheval. Raes
n'eut que le temps de ramasser quatre mille hommes pour barrer la
route. Cette cavalerie leur passa sur le ventre, il n'en rentra pas
moiti dans la ville (19 octobre 1465).

Cependant un chevalier arrive de Paris: Le roi a fait la paix; vous
en tes[64]. Puis vient aussi de France un magistrat de Lige: Le
comte a dict la paix; il est matre de la campagne: je n'ai pu
revenir qu'avec son sauf-conduit.--Tout le peuple crie: La paix! On
envoie  Bruxelles demander une trve.

[Note 64: Le roi avait peut-tre intercd de vive voix; mais dans le
trait, il n'y a rien pour eux, sauf que le roi avoue qu'ils ont agi
par suite des: Sollicitations d'aulcuns nos serviteurs. Lenglet. Il
leur crit: Audict appointement estes comprins... Seroit difficile 
nous de vous secourir. _Mss. Legrand._]

Grande tait l'alarme  Lige, plus grande  Dinant. Les matres
fondeurs et batteurs en cuivre, qui, par leurs forges, leurs formes,
leur pesant matriel, taient comme scells et rivs  la ville, ne
pouvaient fuir comme les compagnons; ils attendaient, dans la stupeur,
les chtiments terribles que la folie de ceux-ci allait leur attirer.
Ds le 18 septembre, ils avaient humblement remerci la ville de Huy,
qui leur conseillait de punir les coupables[65]. Le 5 novembre, ils
crivent  la petite ville de Ciney d'arrter ce maudit Conard, auteur
de tout le mal, qui s'y tait sauv. Le mme jour, insults, attaqus
par les gens de Bouvignes, mais n'osant plus bouger, immobiles de
peur, ils s'adressent au gouverneur de Namur, et le prient de les
protger contre la petite ville. Le 13, ils supplient les Ligeois de
venir  leur secours; ils ont appris que le comte de Charolais
embarque son artillerie  Mzires pour lui faire descendre la Meuse.

[Note 65: Documents publis par M. Gachard.]

Il arrivait, en effet, ce Terrible, comme on l'appela bientt, la
saison ne l'arrtait pas. Les folles paroles du _chanteur_ de Dinant,
ces noms de _btard_ et de _fils de prtre_[66], avaient t
charitablement rapports par ceux de Bouvignes au vieux duc et 
Madame de Bourgogne. Celle-ci, prude et dvote dame et du sang de
Lancastre, prit aigrement la chose; elle jura, s'il faut en croire le
bruit qui courut[67], que s'il luy devoit couster tout son vaillant,
elle feroit ruyner ceste ville en mettant toutes personnes 
l'espe. Le duc et la duchesse pressrent leur fils de revenir en
France, sous peine d'encourir leur indignation[68]. Lui-mme en avait
hte; le trait, jet au hasard par un fol, n'avait que trop port; le
comte n'tait pas btard, il est vrai, mais bien notoirement
petit-fils de _btard_ du ct maternel[69]. La btardise tait le
ct par o cette fire maison de Bourgogne, avec sa chevalerie, sa
croisade et sa Toison d'or, souffrait sensiblement. Les Allemands
l-dessus taient impitoyables; le fils du fondateur de la Toison
n'aurait pu entrer dans la plupart des ordres ou chapitres
d'Allemagne. Aussi, ce mot de _btard_, entendu pour la premire fois,
entendu dans le triomphe mme, au moment o il dictait la paix au roi
de France, tait profondment entr... Il se croyait sali tant que les
vilains n'avaient pas raval leur vilaine parole, lav cette boue de
leur sang.

[Note 66: Pfaffenkind. Nulle injure plus grave. Grimm,
Rechtsalterthmer, 476. Michelet, Origines du droit, 68.]

[Note 67: Nous apprenons, disent les Dinantais, qu'elle est 
l'cluse, attendant des gens d'armes de divers pays. Documents
Gachard.]

[Note 68: Sub poena patern indignationis. _Ms. pseudo-Amelgardi._]

[Note 69: Voyez tome sixime. Il est curieux de voir les efforts
maladroits du bonhomme Olivier de La Marche (Prface) pour rassurer
l-dessus son jeune matre Philippe, petit-fils de Charles le
Tmraire: J'ay entrepris de vous monstrer que vostre ligne du cost
du Portugal _n'est pas seule issue de bastards_... Jepht est mis au
nombre des saincts, et toutefois il estoit fils _d'une femme
publique_... De Salmon et de Raab, _femme publique_, fut fils Booz...
Puis arrivent Alexandre, Bacchus, Perseus, Minos, Herculs, Romulus,
Artus, Guillaume de Normandie, Henri, roi d'Espagne, Jean, roi de
Portugal, pre de Madame de Bourgogne.]

Donc, il revenait  marches forces avec sa grosse arme qui
grossissait encore. Sur le chemin, chacun accourait et se mettait  la
suite; on tremblait d'tre not comme absent. Les villes de Flandre
envoyaient leurs archers; les chevaliers picards, flottants jusque-l,
venaient pour s'excuser. Tels vinrent mme de l'arme du roi.

On tremblait pour Dinant, on la voyait dj rduite en poudre; et
l'orage tomba sur Lige. Le comte, quelle que ft son ardeur de
vengeance, n'tait pas encore le Tmraire; il se laissait conduire.
Ses conseillers, sages et froides ttes, les Saint-Pol, les Contay,
les Humbercourt, ne lui permirent pas d'aller perdre de si grandes
forces contre une si petite ville. Ils le menrent  Lige; Lige
rduite, on avait Dinant.

Encore se gardrent-ils d'attaquer immdiatement. Ils savaient ce que
c'tait que Lige, quel terrible gupier, et que si l'on mettait le
pied trop brusquement dessus, on risquait, fort ou faible, d'tre
piqu  mort. Ils restrent  Saint-Trond, d'o le comte accorda une
trve aux Ligeois[70]. Il fallait, sur toutes choses, ne pas pousser
ce peuple colrique, le laisser s'abattre et s'amortir, languir
l'hiver sans travail ni combat; il y avait  parier qu'il se battrait
avec lui-mme. Il fallait surtout l'isoler, lui fermant la Meuse d'en
haut et d'en bas, lui ter le secours des campagnes[71] en s'assurant
des seigneurs, le secours des villes, en occupant Saint-Trond,
regagnant Hui, amusant Dinant, bien entendu sans rien promettre.

[Note 70: Quand on connat la violence de ces princes de la maison de
Bourgogne, rien ne frappe plus que la modration de leurs paroles
officielles. On y sent partout l'esprit cauteleux des conseillers qui
les dirigeaient, des Raulin, des Humbercourt, des Hugonet, des
Carondelet. Dans la campagne de France, le comte de Charolais avait
toujours assur qu'il venait seulement conseiller le roi, s'entendre
avec les princes. Pourquoi le roi l'avait-il attaqu  Montlhry? Il
s'en plaint dans l'un de ses manifestes.--De mme, lorsque les
Ligeois dfient le duc, comme ennemi du roi, leur alli, il rpond
froidement: Ceci ne me regarde pas; portez-le  mon fils. Et encore:
Pourquoi me ferait-on la guerre? jamais je n'ai fait le moindre mal
ni au rgent, ni aux Ligeois. V. Duclercq, livre V, ch, XXXIII, et
Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 153.]

[Note 71: Il est probable que la banlieue elle-mme n'tait pas sre,
depuis que les forgerons de la ville avaient battu les houillers.]

Le comte avait dans son arme les grands seigneurs de l'vch, les
Horne, les Meurs et les La Marche, qui craignaient pour leurs terres;
il dfendit aux siens de piller le pays, laissant plutt piller,
manger les tats de son pre, les sujets paisibles et loyaux.

Ds le 12 novembre, les seigneurs avaient prpar la soumission de
Lige; ils avaient minut pour elle un premier projet de trait o
elle se soumettait  l'vque et indemnisait le duc. Ce n'tait pas le
compte de celui-ci, qui, pour indemnit, ne voulait pas moins que
Lige elle-mme; de plus, pour gurir son orgueil, il lui fallait du
sang, qu'on lui livrt des hommes, que Dinant surtout restt  sa
merci.  quoi la grande ville ne voulait pour rien consentir[72]; il
ne lui convenait pas de faire comme Huy, qui obtint grce en
s'excutant et faisant elle-mme ses noyades. Lige ne voulait se
sauver qu'en sauvant les siens, ses citoyens, ses amis et allis. Le
29 novembre, lorsque la terre tremblait sous cette terrible arme, et
qu'on ne savait encore sur qui elle allait fondre, les Ligeois
promirent secours  Dinant.

[Note 72: Concluserunt cives quod neminem darent ad voluntatem...
Ministeriales petebant pacem, sed nolebant aliquos homines dare ad
voluntatem. Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1284.]

Pour celle-ci, il n'tait pas difficile de la tromper; elle ne
demandait qu' se tromper elle-mme, dans l'agonie de peur o elle
tait. Elle implorait tout le monde, crivait de toutes parts des
supplications, des amendes honorables,  l'vque, au comte (18, 22
nov.). Elle rappelait au roi de France qu'elle n'avait fait la guerre
que sur la parole de ses envoys. Elle chargeait l'abb de
Saint-Hubert et autres grands abbs d'intercder pour elle, de prier
le comte pour elle, comme on prie Dieu pour les mourants... Nulle
rponse. Seulement, les seigneurs de l'arme, ceux mme du pays,
endormaient de paroles la pauvre ville tremblante et crdule, s'en
jouaient; tel essayait d'en tirer de l'argent[73].

[Note 73: Rien de plus odieux. Jean de Meurs, aprs avoir d'abord bien
reu l'abb de Florines, qui vient intercder, lui prend ses chevaux
et le taxe outrageusement  la petite ranon d'un marc d'argent. Louis
de La Marche crit aux gens de Dinant: Fault acqurir amis, tant par
dons que par biaux langaiges, ceulx quy de ce s'entremelleront,
rcompenser de leurs labeurs. Documents Gachard, II, 263-264.]

Dinant avait reu quelques hommes de Lige, elle avait foi en Lige,
et regardait toujours de ce ct si le secours ne venait pas. Elle ne
l'avait pas encore reu au 2 dcembre. Elle tait consterne... C'est
qu' Lige, comme en bien d'autres villes, il ne manquait pas
d'_honntes gens_, de modrs, de riches, pour dsirer la paix  tout
prix, au prix de la foi donne, au prix du sang humain. S'obstiner 
protger Dinant,  dfendre Lige, c'tait s'imposer de lourdes
charges d'argent. Aussi, ds que les notables virent que le peuple
commenait  s'abattre, ils prirent coeur, se firent fort d'avoir un
bon trait, et obtinrent des pouvoirs pour aller trouver le comte de
Charolais.

Ils n'taient pas trop rassurs en allant voir ce redout seigneur, ce
flau de Dieu... Mais les premires paroles furent douces,  leur
grande surprise; il les envoya dner; puis (chose inattendue, inoue,
dont ils furent confondus) lui-mme, ce grand comte, les mena voir son
arme en bataille... Quelle arme! vingt-huit mille hommes  cheval
(on ne comptait pas les pitons), et tout cela couvert de fer et d'or,
tant de blasons, tant de couleurs, les tendards de tant de nations...
Les pauvres gens furent terrifis; le comte en eut piti et leur dit
pour les remettre: Avant que vous ne nous fissiez la guerre, j'ai
toujours eu bon coeur pour les Ligeois; la paix faite, je l'aurai
encore. Mais comme vous avez dit que tous mes hommes avaient t tus
en France, j'ai voulu vous en montrer le reste.

Au fond, les dputs le tiraient d'un grand embarras. L'hiver venait
dans son plus dur (22 dcembre); peu de vivres; une arme affame
qu'il fallait laisser se diviser, courir pour chercher sa vie,
puisqu'on ne lui donnait rien.

Les dputs de Lige n'en signrent pas moins le trait tel que le
comte l'et dict, s'il et camp dans la ville devant Saint-Lambert.
Ce trait est justement nomm dans les actes la _pitieuse paix de
Lige_: Lige fait amende honorable, et btit chapelle en mmoire
perptuelle de l'amende. Le duc et ses hoirs  jamais sont, comme
ducs de Brabant, _avous_ de la ville, c'est--dire qu'ils y ont
l'pe. Lige n'a plus sur ses voisins le ressort et la haute cour, ni
la cour d'vch, ni celle de cit, ni _anneau_, ni _pron_. Elle paye
au duc 390,000 florins, au comte 190,000, cela pour eux seuls; quant
aux rclamations de leurs sujets, quant  l'indemnit de l'vque, on
verra plus tard. La ville renonce  l'alliance du roi, livre les
lettres et actes du trait. Elle restitue obdience  l'vque, au
pape. Dfense de fortifier le Ligeois du ct du Hainaut, pas mme de
villettes mures. Le duc passe et repasse la Meuse, quand et comme il
veut, avec ou sans armes; quand il passe, on lui doit les vivres.
Moyennant cela, il y aura paix entre le duc et tout le Ligeois,
_except Dinant_; entre le comte et tout le Ligeois, _except
Dinant_.

Ce n'tait pas une chose sans pril que de rapporter  Lige un tel
trait.

Le premier des dputs, celui qui se hasarda  parler, Gilles de Ms,
tait un homme aim dans le peuple, un bon bourgeois, fort riche;
jadis pensionnaire de Charles VII, il avait commenc le mouvement
contre l'vque et avait eu l'honneur d'tre arm chevalier de la main
de Louis XI.

Il monte au balcon de la Violette et dit sans embarras:

La paix est faite; nous ne livrons personne; seulement quelques-uns
s'absenteront pour un peu de temps; je pars avec eux, si l'on veut, et
que je ne revienne jamais, s'ils ne reviennent!... Aprs tout, que
faire? Nous ne pouvons rsister.

Alors un grand cri s'lve de la place: Tratres! vendeurs de sang
chrtien! Dans ce danger, les partisans de la paix essayaient de se
dfendre par un mensonge: Dinant pourrait avoir la paix; c'est elle
qui n'en veut pas[74].

[Note 74: Il n'y a pas un mot de cela dans les documents authentiques
de Dinant. Tout porte  croire le contraire. On ne peut faire ici
grand cas de l'assertion du Ligeois Adrien, gnralement judicieux,
mais ici trop intress  justifier sa patrie.]

Gilles n'en fut pas moins poursuivi. Les mtiers voulurent qu'on le
juget; mais comme c'tait un homme doux et aim, tous les juges
trouvaient des raisons pour ne pas juger, tous se rcusaient.

Faute de juges, il aurait peut-tre chapp, au moins pour ce jour.
Malheureusement ce pacifique Gilles avait dit jadis une parole
guerrire, violente, il y avait dix ans, mais l'on s'en souvint: Si
l'vque ne nomme plus de juges, nous aurons l'_avou_ (le capitaine
de la ville)[75].

[Note 75: Adrianus de Veteri Bosco.]

Ce mot servit contre lui-mme. On fora ce capitaine de juger, et de
juger  mort.

Alors le pauvre homme se tournant vers le peuple: Bonnes gens, j'ai
servi cinquante ans la cit, sans reproche. Laissez-moi vivre aux
Chartreux ou ailleurs... Je donnerai, pour chaque mtier, cent florins
du Rhin, je vous referai,  mes dpens, les canons que vous avez
perdus... Son juge mme se joignait  lui: Bonnes gens, grce pour
lui, misricorde!...

Au plus haut de l'htel de ville,  une fentre, se tenaient Raes et
Bare, qui avaient l'air de rire. Un des bourgmestres, qui tait leur
homme, dit durement: Allons, qu'on en finisse; nous ne vendrons pas
les franchises de la cit. On lui coupa la tte. Le bourreau lui-mme
tait si troubl qu'il n'en pouvait venir  bout.

La tte tombe, la trompette sonne, on proclame la paix dont on vient
de tuer l'auteur, et personne ne contredit.

Pendant ces fluctuations de Lige, ce long combat de la misre et de
l'honneur, le comte de Charolais se morfondait tout l'hiver 
Saint-Trond. Il ne pouvait rien finir de ce ct, et chaque jour il
recevait de France les plus mauvaises nouvelles. Chaque jour il lui
venait des lettres lamentables du nouveau duc de Normandie que le roi
tenait  la gorge... Ce duc avait  peine _pous sa duch_[76], que
dj Louis XI travaillait au divorce, y employant ceux mme qui
avaient fait le mariage, les ducs de Bretagne et de Bourbon.

[Note 76:  l'inauguration du nouveau duc, on renouvela toutes les
formes anciennes: l'pe, tenue par le comte de Tancarville,
conntable _hrdital_ de Normandie, l'tendard que portait le comte
d'Harcourt, marchal _hrdital_, l'anneau ducal que l'vque de
Lisieux, Thomas Bazin, passa au doigt du prince, le fianant avec la
Normandie. _Registres du chapitre de Rouen, 10 dc. 1465_, cits par
Floquet, Hist. du Parlement de Normandie, I, 250.]

Il n'avait pas marchand avec ceux-ci. Pour obtenir du Breton qu'il ne
bouget pas, il lui donna un mont d'or, cent vingt mille cus d'or.

Quant au duc de Bourbon, qui, plus que personne, avait fait le duc de
Normandie[77], et sans y rien gagner, il eut, pour le dfaire, des
avantages normes[78]. Le roi le nomma son lieutenant dans tout le
midi.  ce prix, il l'emmena et s'en servit pour ouvrir une  une les
places de Normandie, vreux, Vernon, Louviers.

[Note 77: Le duc de Bourbon s'tait montr l'un des plus acharns,
l'un de ceux qui craignaient le plus qu'on ne se fit au roi. V. ses
Instructions  M. de Chaumont: Que Monseigneur et les autres
princes... se gardent bien d'entrer dans Paris... De nouvel, avons
sceu par gens venant de Paris l'intention que le Roy a de faire faire
aucun excs ou vois de fait... Le Roy a faict serment de jamais ne
donner grace ou pardon... mais est dlibr de soy en venger par
quelque moyen que ce soit, voire tout honneur et seuret arrire
mise. _Bibliothque royale, ms. Legrand, Preuves, 12 oct. 1465._
Quant  la haine des Bretons, il suffirait, pour la prouver, du
passage o ils veulent jeter  la mer les envoys de Louis XI: Vel
les Franois; maudit soit-il qui les espargnera! Actes de Bretagne,
d. D. Morice, II, 83.]

[Note 78: Le roi branla d'abord le duc de Bourbon, en lui faisant
peur d'une attaque de Sforza en Lyonnais et Forez. (Bernardino Corio.)
Quant au Breton, le roi le prit aigri, fch, lorsque ses amis les
Normands l'avaient mis hors de chez eux, lorsqu'il regrettait
amrement d'avoir refait un duc de Normandie  qui la Bretagne devrait
hommage.]

Il avait dj Louviers le 7 janvier (1466). Rouen tenait encore; mais
de Rouen  Louviers, tous venaient, un  un, faire leur paix, demander
sret. Le roi souriait et disait: Qu'en avez-vous besoin? Vous
n'avez point failli[79].

[Note 79: Les gens de nostre bonne ville de Rouen... nous ont
remonstr que ladicte entre fut faicte par nuyt et  leur desceu et
trs-grant desplaisance, et si soubsdain qu'ils n'eurent temps ne
espace de povoir envoyer devers nous pour nous en advertir.
(Communiqu par M. Chruel, d'aprs l'original, aux _Archives
municipales de Rouen, tir. 4, n 7, 14 janvier 1466_.)]

Il excepta un petit nombre d'hommes, dont quelques-uns, pris en
fuite, furent dcapits ou noys[80]. Plusieurs vinrent le trouver,
qui furent combls et se donnrent  lui, entre autres son grand
ennemi Dammartin, dsormais son grand serviteur.

[Note 80: O Dsormeaux prend-il cette folle exagration? Il prit
presque autant de gentilshommes par la main du bourreau que par le
sort de la guerre.]

Le comte de Charolais savait tout cela et n'y pouvait rien. Il tait
fix devant Lige; il crivit seulement au roi en faveur de Monsieur,
et encore bien doucement, en toute humilit[81]. Tout doucement
aussi, le roi lui crivit en faveur de Dinant.

[Note 81: _Mss. Baluze, 9675 B, 15 janvier 1466._]

Il fallut un grand mois pour que le trait revnt de Lige au camp,
pour que le comte, enfin dlivr, pt s'occuper srieusement des
affaires de Normandie[82]. Mais alors tout tait fini. Monsieur tait
en fuite; il s'tait retir en Bretagne, non en Flandre, prfrant
l'hospitalit d'un ennemi  celle d'un si froid protecteur. Celui-ci
perdait pour toujours la prcieuse occasion d'avoir chez lui un frre
du roi, un prtendant qui, dans ses mains, et t une si bonne
machine  troubler la France.

[Note 82: Le comte de Charolais y envoya Olivier, qui raconte lui-mme
sa triste ambassade: Si passay parmy Rouen, et parlay au Roy, _qui me
demanda o j'alloye_... Olivier de la Marche, liv. I, ch. XV.]

Le 22 janvier, cent notables de Lige lui avaient rapport la
_pitieuse paix_, scelle et confirme. Il semblait que le froid, la
misre, l'abandon, eussent bris les coeurs...

Quand le peuple vit cette lugubre procession des cent hommes emportant
le testament de la cit, il pleura en lui-mme. Les cent partaient
arms, cuirasss, contre qui? Contre leurs concitoyens, contre les
pauvres bannis de Lige[83], qui, sans toit ni foyer, erraient en
plein hiver, vivant de proie, comme des loups.

[Note 83: Duclercq.]

Alors, il se fit dans les mes, par la douleur et la piti, une vive
raction de courage. Le peuple dclara que si Dinant n'avait pas la
paix, il n'en voulait pas pour lui-mme, qu'il rsisterait.

Le comte de Charolais se garda bien de s'enqurir du changement. Il ne
pouvait pas tenir davantage: il licencia son arme sans la payer (24
janvier), et emporta, pour dpouilles opimes, son trait  Bruxelles.

Il y reut une lettre du roi[84], lettre amicale, o le roi, pour le
calmer, lui donnait la Picardie, qu'il avait dj. Quant  la
Normandie, il exposait la ncessit o il s'tait vu d'en dbarrasser
son frre qui l'avait dsir lui-mme. Il n'avait pu lgalement donner
la Normandie en apanage, cela tant positivement dfendu par une
ordonnance de Charles V. Cette province portait prs d'un tiers des
charges de la couronne. Par la Seine, elle pouvait mettre directement
l'ennemi  Paris. Au reste, Rouen ayant t pris en pleine trve, le
roi avait bien pu le reprendre. Il s'tait remis de toute l'affaire 
l'arbitrage des ducs de Bretagne et de Bourbon. Il avait fait des
efforts inimaginables pour contenter son frre; si les confrences
taient rompues, ce n'tait pas sa faute; il en tait bien afflig...
Afflig ou non, il entrait dans Rouen (7 fvrier 1466).

[Note 84: _Legrand, Hist. ms. de Louis XI, livre IX, fol. 37._]




CHAPITRE II

--SUITE--

SAC DE DINANT

1466


La Normandie nous cota cher. Pour la reprendre, pour sauver la
royaut et le royaume, Louis XI fit sans scrupule ce qui se faisait
aux temps anciens dans les grandes extrmits, un sacrifice humain. Il
immola, ou du moins laissa immoler, prir, un peuple, une autre
France, notre pauvre petite France wallonne de Dinant et de Lige.

Il tait lui-mme en pril. Il avait repris Rouen, et il tait  peine
sr de Paris. Il attendait une descente anglaise.

Il ne savait pas seulement s'il avait la Bastille. Ces tours dont il
voyait le canon sur sa tte, de l'htel des Tournelles, elles taient
encore entre les mains de Charles de Melun, de l'homme qui, au moment
critique, le roi tant devant l'ennemi, avait hardiment mconnu ses
ordres, et qui, autant qu'il tait en lui, l'avait fait prir.
Nanmoins, le roi n'avait pu lui retirer la garde de la Bastille[85];
il la gardait si bien qu'une certaine nuit les portes se trouvrent
ouvertes, les canons enclous, il ne tenait qu'aux princes d'entrer.
Ce ne fut que six mois aprs,  la fin de mai, que Maistre Jehan le
Prvost, notaire et secrtaire du roy, entra dedans la bastille
Saint-Antoine, _par moyens subtils_, et mit dehors le gouverneur.

[Note 85: Ni la garde de Melun. Jean de Troyes, ann. 1466, fin mai.]

D'avoir si _subtilement_, si vivement, repris la Normandie, c'tait,
dans ce sicle de ruse, un tour  faire envie  tous les princes. Ils
n'en taient que plus mortifis. Le Breton mme, pay pour laisser
faire, quand il vit la chose faite, fut plus en colre que les autres.
Breton et Bourguignon, ils recoururent  un remde extrme qui, depuis
nos affreuses guerres anglaises, faisait horreur  tout le monde; ils
appelrent l'Anglais.

Jusque-l, deux choses rassuraient le roi. D'abord, son bon ami
Warwick, gouverneur de Calais, tenait ferme la porte de la France.
Puis, le comte de Charolais tant Lancastre par sa mre et ami des
Lancastre, il y avait peu d'apparence qu'il s'entendt avec la maison
d'York, avec douard.

Toutefois, on a vu qu'douard avait pous une nice des Saint-Pol
(serviteurs du duc de Bourgogne), pous malgr Warwick, dont il et
voulu se dbarrasser. Ce roi d'hier, qui dj reniait son auteur et
crateur, Warwick, alinait son propre parti, et voyait ds lors son
trne porter sur le vide, entre York et Lancastre. Sa femme et les
parents de sa femme, pour qui il hasardait l'Angleterre, avaient hte
de s'appuyer sur l'tranger. Ils faisaient leur cour au duc de
Bourgogne; ils prsentaient aux Flamands, aux Bretons, l'appt d'un
trait de commerce[86]. Madame de Bourgogne elle-mme, bien plus homme
que femme, immola la haine pour York qu'elle avait dans le sang,  une
haine plus forte, celle de la France. Elle fit accueillir les
dmarches d'douard, agra pour son fils la jeune soeur de l'ennemi,
comptant bien la former, la faire  son image. La digne bru d'Isabelle
de Lancastre, Marguerite d'York, doit former  son tour Marie,
grand'mre de Charles-Quint.

[Note 86: Rymer, 22 mars 1466. Le mme jour, douard donne pouvoir
pour traiter d'un double mariage entre sa soeur et le comte de
Charolais, entre la fille du comte et son frre Clarence.]

Louis XI, qui savait que ce mariage se brassait contre lui, armait en
hte; il fondait des canons, prenait des cloches pour en faire. Ce qui
lui manquait le plus, c'tait l'argent. On tait pouvant des
monstrueuses sommes qu'il lui fallait pour prparer la guerre ou
acheter la paix, dans le royaume, hors du royaume. Le peuple, qui
n'avait pas bien su ce que les princes voulaient dire avec leur Bien
public[87], ne le comprit que trop quand il lui fallut payer les dons
et gratifications, pensions, indemnits, qu'ils avaient extorqus. Les
trsoriers du roi, somms par lui de payer l'impossible, trouvrent,
au dfaut d'argent, du courage, et lui dirent qu'ils avaient ou dire
 Messieurs (c'taient les Trente-six, nomms pour rformer l'tat)
_qu'il perdrait son peuple_, le fonds mme d'o il tirait l'argent...;
que la paroisse, qui payait jusque-l deux cents livres, allait tre
oblige d'en payer six cents; que cela ne se pouvait faire[88]! Il ne
s'arrta point  cela et dit: Il faut doubler, tripler les taxes sur
les villes, et que la rpartition s'tende au plat pays. Le plat
pays, les campagnes, c'taient gnralement les terres de l'glise,
qui ne payait pas, et celles des seigneurs,  qui l'on payait.

[Note 87: Sy ne savoient la pluspart la cause pourquoy ne quy les
mouvoit. Du Clercq.]

[Note 88: Au soir, le Roy me parla et se coroussa de ce qu'on ne
vouloit faire dlibrer selon son imagination, et je lui diz que
j'avois oy dire  MM. qu'il perdoit son peuple... Lettre de Reilhac 
M. le contrerolleur, matre Jehan Bourr. _Bibl. royale, mss. Legrand,
22 septembre 1466._]

On ne peut se dissimuler une chose, c'est qu'il fallait prir, ou,
contre l'Angleterre, contre les maisons de Bourgogne et de Bretagne,
acheter l'alliance des maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orlans, de
Saint-Pol.

L'alliance des Bourbons, frres de l'vque de Lige, tait  bien
haut prix. Elle impliquait une condition misrable et dshonorante,
une honte terrible  boire: l'abandon des Ligeois. Et pourtant, sans
cette alliance, point de Normandie, plus de France peut-tre. La
dernire guerre avait prouv de reste qu'avec toute la vigueur et la
clrit possibles le roi succomberait s'il avait  combattre  la
fois le Midi et le Nord, que pour faire tte au Nord il lui fallait
une alliance fixe avec le fief central[89], le duch de Bourbon.

[Note 89: Le centre gomtrique de la France est marqu par une borne
romaine, dans le Bourbonnais, prs d'Alichamp,  trois lieues de
Saint-Amand.]

Grand fief, mais de tous les grands le moins dangereux n'tant pas une
nation, une race  part, comme la Bretagne ou la Flandre, pas mme une
province, comme la Bourgogne, mais une agrgation tout artificielle
des dmembrements de diverses provinces, Berri, Bourgogne, Auvergne.
Peu de cohsions dans le Bourbonnais; moins encore dans ce que le duc
possdait au dehors (Auvergne, Beaujolais et Forez). Le roi ne
craignait pas de lui confier, comme  son lieutenant, tous les pays du
centre, sans contact avec l'tranger, la France dormante des grandes
plaines (Berri, Sologne, Orlanais), la France sauvage et sans route
des montagnes (Vlay et Vivarais, Limousin, Prigord, Quiercy,
Rouergue). Si l'on ajoute le Languedoc, qu'il lui donna plus tard,
c'tait lui mettre entre les mains la moiti du royaume[90].

[Note 90: Les trangers semblent ds lors mettre le duc de Bourbon au
niveau du roi: Contentione suborta inter regem Francie et J. ducem
Borbonii ex uno latere, et Karolum Burgundie ex altero. Hist. patri
Monumenta, I, 642.]

Ce qui excuse un peu Louis XI d'une si excessive confiance, c'est
d'abord que, par l'immensit d'un tel tablissement, il s'assurait le
duc, qui ne pouvait jamais rien esprer d'ailleurs qui en approcht.
De plus, on avait vu, et dans la Praguerie, et dans la dernire
guerre, qu'un duc de Bourbon, mme en Bourbonnais, ne tenait pas
fortement au sol, comme un duc de Bretagne; par deux fois il avait t
en un moment dpouill de tout; il pouvait grandir, sans tre plus
fort, n'ayant de racine nulle part.

Personnellement aussi, Jean de Bourbon rassurait le roi[91]. Il tait
sans enfant, sans intrt d'avenir. Il avait des frres, il est vrai,
des soeurs, que Philippe le Bon avait levs et avancs, comme ses
enfants. Mais justement parce que la maison de Bourgogne avait fait
beaucoup pour eux, parce qu'ils en avaient tir ce qu'ils pouvaient
tirer, ils regardaient dsormais vers le roi. C'tait beaucoup sans
doute pour Charles de Bourbon d'tre archevque de Lyon, lgat
d'Avignon; mais si le roi le faisait cardinal! Louis de Bourbon
devait, il est vrai,  Philippe le Bon le titre d'vque de Lige;
mais pour qu'il en et la ralit, pour qu'il rentrt dans Lige, il
fallait que le roi ne dfendt point les Ligeois. Le roi fit le
btard de Bourbon amiral de France, capitaine d'Honfleur, lui donna
une de ses filles, avec beaucoup de bien;--fille btarde, mais il y en
avait de lgitimes; l'ane, Anne de France, tait toujours un enjeu
des traits, on lui faisait pouser  deux ans, tantt le fils du duc
de Calabre, tantt celui du duc de Bourgogne; on prvoyait sans peine
que ces mariages par crit en resteraient l; que, si le roi prenait
un gendre, il le prendrait petit, une crature docile et prte  tout,
comme pouvait tre Pierre de Beaujeu, le cadet de Bourbon. Ce cadet se
donna  Louis XI, le servit en ses plus rudes affaires, jusqu' la
mort et au del, dans sa fille Anne, autre Louis XI, dont Pierre fut
moins l'poux que l'humble serviteur.

[Note 91: Ces Bourbons, quoique assez remuants, n'avaient pas encore
le sang de Gonzague, de Foix et d'Albret. La devise sur l'pe:
_Penetrabit_, ne fut adopte que par le conntable.--Le fameux: _Qui
qu'en grogne_, qu'on attribue aussi aux ducs de Bretagne, fut dit
(vers 1400?) par Louis II de Bourbon, contre les bourgeois qui
s'alarmaient de la construction de sa tour. Ibidem, II, 201.]

Le roi rallia ainsi  lui d'une manire durable toute la maison de
Bourbon. Pour celles d'Anjou et d'Orlans, il les divisa.

Le fils de Ren d'Anjou, Jean de Calabre, alors comme toujours, avait
besoin d'argent. Ce hros de roman, ayant manqu la France et
l'Italie, se tournait vers l'Espagne pour y chercher son aventure. Les
Catalans le voulaient pour leur roi, pour roi d'Aragon[92]. Louis XI,
le voyant dans ce besoin et cette esprance, lui envoie vingt mille
livres d'abord, puis cent mille, un -compte sur la dot de sa fille.
Au fond, sous couleur de dot, c'tait un salaire; il fallait qu' ce
prix Jean de Calabre se charget du triste office d'aller en Bretagne
rclamer, prendre au corps le frre du roi; celui-ci n'tait pas fch
que le renomm chevalier se montrt aux Bretons comme recors ou
sergent royal.

[Note 92: Leur roi, D. Pedro de Portugal, neveu de la duchesse de
Bourgogne, tait mort le 20 juin 1466.]

Quant  la maison d'Orlans, le roi dtacha de ses intrts le
glorieux btard, le vieux Dunois, dont il maria le fils  une de ses
nices de Savoie. Le nom du vieillard donnait beaucoup d'clat  la
commission des Trente-six, qui, sous sa prsidence, devaient rformer
le royaume. Le roi les convoqua lui-mme en juillet. Les choses
avaient tellement chang en un an que cette machine invente contre
lui devenait maintenant une arme dans sa main. Il s'en servit comme
d'une ombre d'tats qu'il faisait parler  son gr, donnant leur voix
pour la voix du royaume.

C'tait beaucoup d'avoir ramen si vite tant d'ennemis. Restait le
plus difficile de tous, le gnral mme de la ligue, celui qui avait
conduit les Bourguignons jusqu' Paris, qui les avait fait persister
jusqu' Montlhry, qui s'tait fait faire par le roi conntable de
France. Le roi, si durement humili par lui, se prit pour lui d'une
grande passion; il n'et plus de repos qu'il ne l'et acquis.

Saint-Pol, devenu ici conntable, mais de longue date tabli de
l'autre ct, ayant son bien et ses enfants chez le duc, et une nice
reine d'Angleterre, devait y regarder avant d'couter le roi. Il tait
comme ami d'enfance pour le comte de Charolais, il avait sa confiance,
l'avait toujours men; il semblait peu probable qu'un tel homme
tournt... Il tourna, s'il faut le dire, parce qu'il fut amoureux; il
l'tait de la belle-soeur du duc de Bourgogne, soeur du duc de
Bourbon, pris de la demoiselle, plus pris du sang royal, d'une si
haute parent. L'amoureux avait cinquante ans, du reste grand air,
haute mine, faste royal, un grand luxe d'habits, au-dessus de tous les
hommes du temps. Avec tout cela, il n'tait plus jeune, il avait un
jeune fils. Elle et aim Saint-Pol pour beau-pre. Il rclamait
l'appui du comte de Charolais, qui n'aidait que faiblement  la chose,
trouvant sans doute que son ami,  peine conntable, voulait monter
bien vite.

Dans ce moment o Saint-Pol, mortifi, s'apercevait qu'il avait
cinquante ans, voici venir  lui le roi, les bras ouverts, qui l'aime,
et veut le marier, et non-seulement lui, mais son fils et sa fille. Il
donne au pre, au fils, ses jeunes nices de Savoie; la fille de
Saint-Pol pousera le frre des deux nices, le neveu du roi[93].
Voil toute la famille place, allie au mme degr que le roi  la
maison souveraine de Savoie et de Chypre.

[Note 93: Histori patri Monumenta, Chronica Sabaudi, ann. 1466, t.
I, p. 639.]

Le roi avait un si violent dsir d'avoir Saint-Pol, qu'il lui promit
la succession d'un prince du sang qui vivait encore, de son oncle, le
comte d'Eu. Il le fortifia en Picardie, lui donnant Guise; il
l'tablit en Normandie, confiant  cet ennemi,  peine rconcili, les
clefs de Rouen[94], le faisant capitaine de Rouen, tout  l'heure
gouverneur de la Normandie.

[Note 94: Ses lieutenants reurent effectivement les clefs du chteau,
du palais, de la tour du pont. (Communiqu par M. Chruel.) _Archives
municipales de Rouen. Dlibrations, vol. VII, fol. 259-260._]

Ce grand tablissement de Saint-Pol signifiait une chose, c'est que le
roi, ayant repris la Normandie, voulait reprendre la Picardie. Le
comte de Charolais faisait semblant de rire; au fond, il tait
furieux. La Picardie pouvait lui chapper. Les villes de la Somme
regrettaient dj de ne plus tre villes royales[95]. Combien plus y
eurent-elles regret, lorsque le comte, ne sachant o prendre de
l'argent pour sa guerre de Lige, rtablit la gabelle, ce dur impt du
sel qu'il venait d'abolir, qu'il avait promis de ne rtablir jamais.

[Note 95: Estoient courroucis qu'ils n'estoient plus au roy de
France. Du Clercq.]

Tout tait  recommencer du ct des Ligeois. Le glorieux trait que
tout le monde clbrait devenait ridicule, n'tant en rien excut. 
grand'peine, par instance et menace, on obtint ce qui couvrait au
moins l'orgueil: l'amende honorable. Elle se fit  Bruxelles, devant
l'htel de ville, le vieux duc tant au balcon. L'un des envoys,
celui du chapitre, le pria de faire qu'il y et bonne paix,
spcialement entre le seigneur Charles son fils _et les gens de
Dinant_.  quoi le chancelier rpondit: Monseigneur accepte la
soumission de ceux qui se prsentent; pour ceux qui font dfaut, il
poursuivra son droit.

Pour le poursuivre, il fallait une arme. Il fallait remettre en selle
la pesante gendarmerie, tirer du coin du feu des gens encore tout
engourdis d'une campagne d'hiver, des gens qui la plupart ne devaient
que quarante jours de service fodal et qu'on avait tenus neuf mois
sous le harnais sans les payer, parfois sans les nourrir. Ils
n'avaient pas eu le tiers de ce qu'on leur devait. Tel, renvoy de
l'un  l'autre, reut quelque chose,  titre d'aumne, en
considration de sa pauvret[96].

[Note 96: _Registres de Mons_, cits par M. Gachard, dans son d. de
Barante, t. II, p. 255, n 2.]

 moins de frais et d'embarras, l'ennemi, qui n'avait ni feu ni
foyer, s'tait mis en campagne. Au premier chant de l'alouette, les
enfants de la _Verte tente_[97] couraient dj les champs, pillaient,
brlaient, mettant leur joie  dsesprer, s'ils pouvaient, le vieux
monnart de duc et son fils Charlotteau.

[Note 97: V. plus loin, p. 69, 72, et les Documents Gachard, II, 435;
sur la _Verte tente_ de Gand en 1453, Monstrelet, d. Buchon, p. 387.
Sur les _Galants de la feuille_ en Normandie, _Legrand, Hist. ms.,
livre IX, fol. 87-88_, ann. 1466. Cf. mes Origines du droit sur le
_banni_; et sur l'_outlaw_ anglais, sur Robin Hood, une curieuse thse
de M. Barry, professeur d'histoire.]

Il fallut endurer cela jusqu'en juillet, et alors mme il n'y avait
rien de prt. Le duc, profondment bless, devenait de plus en plus
sombre. Il ne manquait pas de gens autour de lui pour l'aigrir. Un
jour qu'il se mettait  table, il ne voit pas ses mets accoutums; il
mande les gens de sa dpense: Voulez-vous donc me tenir en
tutelle?--Monseigneur, les mdecins dfendent... Alors, s'adressant
aux seigneurs qui sont l: Mes gens d'armes partent-ils donc
enfin?--Monseigneur, petite est l'apparence; ils ont t si mal pays
qu'ils ont peur de venir; ce sont des gens ruins, leurs habits sont
en pices, il faut que les capitaines les rhabillent. Le duc entra
dans une grande colre: J'ai pourtant tir de mon trsor deux cent
mille couronnes d'or. Il faudra donc que je paye mes gens d'armes
moi-mme!... Suis-je donc mis en oubli? En disant cela, il renversa
la table et tout ce qui tait dessus, sa bouche se tordit, il fut
frapp d'apoplexie, on croyait qu'il allait mourir... Il se remit
pourtant un peu, et fit crire partout que chacun ft prt, sous
peine de la hart.

La menace agit. On savait que le comte de Charolais tait homme  la
mettre  effet. Pour moins, on lui avait vu tuer un homme (un archer
qu'il trouva mal en ordre dans une revue). Tout le monde craignait sa
violence, les grands comme les petits. Ici surtout, dans une guerre
dont le pre et le fils faisaient une affaire d'honneur, une querelle
personnelle, il y et eu danger  rester chez soi.

Tous vinrent; il y eut trente mille hommes. Les Flamands, de bon
coeur, rendirent  leur vieux seigneur le dernier service fodal dans
une guerre wallonne. Les Wallons eux-mmes du Hainaut, les nobles du
pays de Lige, ne se faisaient aucun scrupule de concourir au
chtiment de la ville maudite. La noblesse et les milices de Picardie
furent amenes par Saint-Pol; mari par le roi le 1er aot, il se
trouva le 15  l'arme de Namur, avec toute sa famille, ses frres et
ses enfants.

Le comte de Charolais venait d'apprendre, avec le mariage de
Saint-Pol, trois nouvelles du mme jour, non moins fcheuses, trois
traits du roi avec les maisons de Bourbon, d'Anjou et de Savoie. En
partant de Namur, il donna cours  sa colre, crivant au roi une
lettre furieuse, o il l'accusait d'appeler l'Anglais, de lui offrir
Rouen, Dieppe, Abbeville[98]...

[Note 98: Duclos, Preuves, IV, 279. Il s'agissait de rendre le roi
odieux, il lui crit peu aprs que les sergents du bailliage d'Amiens
_oppriment le peuple_, qu'il faut en choisir de meilleurs, que le roi
confirmera: Et avec ce, ferez grant bien et soulaigement _au pouvre
peuple_. _Bibl. royale, mss. Baluze, 9675 D., 16 oct. 1466._]

Toute cette fureur contre le roi allait tomber sur Dinant. Il y avait
pourtant, en bonne justice, une question dont il et fallu avant tout
s'enqurir. Ceux qu'on allait punir, taient-ce bien ceux qui avaient
pch? N'y avait-il pas plusieurs villes en une ville? La vraie Dinant
n'tait-elle pas innocente? Lorsque dans un mme homme nous trouvons
si souvent l'_homme double_ (et multiple!), tait-il juste d'attribuer
l'unit d'une personne  une ville,  un peuple?

Pourquoi Dinant tait-elle Dinant pour tout le monde? Par ses batteurs
en cuivre, par ce qu'on appelait le _bon mtier de la batterie_. Ce
mtier avait fait la ville et la constituait; le reste des habitants,
quelque nombreux qu'il ft, tait un accessoire, une foule attire par
le succs et le profit. Il y avait, comme partout, des bourgeois, des
petits marchands qui pouvaient aller et venir, vivre ailleurs. Mais
les batteurs en cuivre devaient, quoi qu'il pt arriver, vivre l,
mourir l; ils y taient fixs, non-seulement par leur lourd matriel
d'ustensiles, grossi de pre en fils, mais par la renomme de leurs
fonds, achalands depuis des sicles, enfin par une tradition d'art,
unique, qui n'a point survcu. Ceux qui ont vu les fonts baptismaux de
Lige et les chandeliers de Tongres se garderont bien de comparer les
_dinandiers_ qui ont fait ces chefs-d'oeuvre  nos chaudronniers
d'Auvergne et de Forez. Dans les mains des premiers, la batterie du
cuivre fut un art qui le disputait au grand art de la fonte. Dans les
ouvrages de fonte, on sent souvent,  une certaine rigidit, qu'il y a
eu un intermdiaire inerte entre l'artiste et le mtal. Dans la
batterie, la forme naissait immdiatement sous la main humaine[99],
sous un marteau vivant comme elle, un marteau qui, dans sa lutte
contre le dur mtal, devait rester fidle  l'art, battre juste, tout
en battant fort; les fautes en ce genre de travail, une fois imprimes
du fer au cuivre, ne sont gure rparables.

[Note 99: Pour apprcier la supriorit de la _main_ sur les moyens
mcaniques, lire les discours, pleins de vues ingnieuses et fcondes,
que M. Belloc a prononcs aux distributions de prix de son cole.
L'_cole gratuite de dessin_, dirige (disons mieux, cre par cet
excellent matre), a dj renouvel, vivifi dans Paris tous les
genres d'industrie qui ont besoin du dessin; orfvrerie, serrurerie,
menuiserie, etc. Sous une telle impulsion, ces mtiers redeviendront
des arts. (_Note de 1844_).]

Ces dinandiers devaient tre les plus patients des hommes, une race
laborieuse et sdentaire. Ce n'taient pas eux,  coup sr, qui
avaient compromis la ville. Pas davantage les bourgeois propritaires.
Je doute mme que les excs dussent tre imputs aux matres des
petits mtiers, qui faisaient le troisime membre de la cit. De
telles espigleries, selon toute apparence, n'taient autre chose que
des farces de compagnons ou d'apprentis. Cette jeunesse turbulente
tait d'autant plus hardie qu'en bonne partie elle n'tait pas du
lieu, mais flottante, engage temporairement, selon le besoin de la
fabrication[100]. Lgers de bagage et plus lgers de tte, ces garons
taient toujours prts  lever le pied. Peut-tre, enfin, les choses
les plus hardies furent-elles l'oeuvre voulue et calcule des meneurs
gags de la France ou des bannis errants sur la frontire.

[Note 100: Savoir faisons... Nous avoir est humblement expos de la
partie de Estienne la Mare _dynan_, ou potier darain, simple homme,
chargi de femme et de plusieurs enfans, que comme environ la
Chandeleur qui fut mil CCC,IIIIXX et cinq; icelluy suppliant _se feust
louez_ et convenanciez  un nomm Gautier de Coux, _dynan_, ou potier
darrain, _pour le servir jusques  certain temps_, lors  venir, et
parmi certain pris sur ce fait, et pour paer le vin dudit marchi...
_Archives, Trsor des Chartes, reg. 159, pice 6, lettre de grce
d'aot 1404._]

Dans l'origine, les gens paisibles crurent sauver la ville en arrtant
les cinq ou six qu'on dsignait le plus. Un d'eux, qu'on menait en
prison, ayant cri:  l'aide! aux franchises violes! la foule
s'mut, brisa la prison et faillit tuer les magistrats. Ceux-ci, qui
avaient  leur tte un homme intrpide, Jean Gurin, ne s'effrayrent
pas; ils assemblrent le peuple, et d'un mot le ramenrent au respect
de la loi: Quant aux fugitifs, nous ne les retiendrions pas d'un fil
de soie; mais nous nous en prenons  ceux qui ont forc les prisons de
la cit. Sur ce mot, plusieurs de ceux qui avaient dlivr les
coupables coururent aprs, les reprirent, les remirent eux-mmes en
prison[101].

[Note 101: Lettre de Jehan de Gerin et autres magistrats de Dinant, 8
nov. 1465. Documents Gachard, II, 336.]

Justice devait se faire. Mais pouvait-elle se faire par un souverain
tranger,  qui la ville et livr, non les prisonniers seulement,
mais elle-mme, son plus prcieux droit, son pe de justice.

Cette terrible question fut discute par le petit peuple, si prs de
prir, avec une gravit digne d'une grande nation, digne d'un
meilleur sort[102]. Mais bientt il n'y eut plus  dlibrer. La ville
ne fut plus elle-mme, envahie qu'elle tait par un peuple
d'trangers. Un matin, voil tout le flot des pillards, des bandits,
qui remonte la Meuse, et qui, de Loss en Huy, de Huy en Dinant, de
plus en plus grossi d'cume, vient finalement s'engouffrer l.

[Note 102: Sur les trois membres de la cit, les batteurs (aids des
bourgeois) dclarent qu'ils veulent traiter. Ils demandent au
troisime membre, compos des petits mtiers, s'ils croient rsister,
lorsque la ville de Lige, lorsque le roi de France _ont fait la
paix?_... Ils ne se plaignent de personne; ils n'attestent point le
droit qu'ils auraient eu d'ordonner, dans une ville qui, aprs tout,
tait ne de leur travail, et qui, sans eux, n'tait rien. Ils
invoquent seulement le droit de la majorit, celui de deux membres,
d'accord contre un troisime. Ce troisime rsiste. Il demande si l'on
veut, sous ce prtexte, le mettre en servitude. Mais quelle servitude
plus grande, rpliquent les autres, que la guerre, la ruine de corps
et de biens? Dans un navire en pril ne faut-il pas jeter quelque
chose pour sauver le reste? n'abat-on pas un mur pour sauver la maison
en feu?]

Comment ce peuple de sauvages, sans loi, sans patrie, s'tait-il
form? Nous devons l'expliquer, d'autant plus que c'est justement leur
prsence  Dinant, leurs ravages dans les environs, qui mirent tout le
monde contre elle et firent de cette guerre une sorte de croisade.

De longue date, la violence des rvolutions politiques avait peupl de
bannis les campagnes et les forts. Chasss une fois, ils ne
rentraient gure, parce que, leurs biens tant partags ou vendus, il
y avait trop de gens intresss  leur fermer la porte. Beaucoup,
plutt que d'aller chercher fortune au loin, erraient dans le pays.
Les dserts du Limbourg, du Luxembourg, du Ligeois, les _sept forts
d'Ardennes_, les cachaient aisment; ils menaient sous les arbres la
vie des charbonniers; seulement, quand la saison devenait trop dure,
ils rdaient autour des villages, demandaient ou prenaient. Cette vie
si rude, mais libre et vagabonde, tentait beaucoup de gens; l'instinct
de vague libert[103] gagnait de plus en plus, dans un pays o
l'autorit elle-mme avait supprim le culte et la loi. Il gagnait
l'ouvrier, l'apprenti, l'enfant, de proche en proche. Ceux qui
commencrent  courir le pays, quand l'vque retira ses juges, et qui
s'amusaient  juger, taient des garons de dix-huit ou vingt ans; ils
portaient au bras, au bonnet, au drapeau, une figure de sauvage.

[Note 103: Trs-fort chez nous autres Franais. Les missionnaires
remarquent qu'au Canada les sauvages se francisaient peu; mais les
Franais prenaient volontiers la vie errante des sauvages.]

Beaucoup d'hommes, se lassant de traner dans les villes une vie
ennuyeuse, laissaient leurs mnages, couraient les bois. Mais la
femme, quelle que soit sa misre, ne s'en va pas ainsi, elle reste,
quoi qu'il arrive, avec les enfants. Les Ligeoises, dans cet abandon,
montraient beaucoup d'nergie; n'ayant, par le droit du pays, que
_Dieu et leur fuseau_[104], elles prenaient, au dfaut du fuseau, les
travaux que laissaient les hommes; elles leur succdaient aussi sur la
place, s'intressaient autant et plus qu'eux aux affaires publiques.
Beaucoup de femmes marqurent dans les rvolutions, celle de Raes
entre autres. Tout le monde  Lige, les femmes comme les hommes,
connaissait les rvolutions antrieures; on lisait le soir les
chroniques en famille[105], Jean Lebel, Jean d'Outremeuse; la mre et
l'enfant savaient par _coeur_ ces vieilles bibles politiques de la
cit.

[Note 104: Voyez plus haut la page 15, note 1. Les Ligeoises devaient
leur influence, non  la loi, mais  leur caractre nergique et
violent. Les Flamandes devaient la leur, au moins en grande partie, 
la facult qu'elles avaient de disposer plus librement de leur bien.]

[Note 105: On trouve encore, aprs tant de rvolutions, un grand
nombre de ces chroniques de famille (Observation de M. Levalleye).]

L'enfant marchait  peine qu'il courait  la place. Il y dployait
l'trange prcocit franaise pour la parole et la bataille. Aprs la
_pitieuse paix_, lorsque les hommes se taisaient, les enfants se
mirent  parler[106], personne n'osait plus nommer ni Bade ni Bourbon;
les enfants crirent hardiment _Bade_, ils relevrent ses images; ils
semblaient vouloir prendre en main le gouvernement; les hommes et les
jeunes gens ayant gouvern, les enfants prtendaient avoir aussi leur
tour.

[Note 106: Ils taient probablement pousss par Raes et autres
meneurs, qui voulaient encore essayer de leur Allemand.--Voir le
dtail si curieux dans Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Collectio,
IV. 1291-2.]

Les Ligeois finirent par s'en alarmer. Ne pouvant contenir ces petits
tyrans, on s'adressa  leurs parents pour les obliger d'abdiquer.
C'tait chose bizarre, effrayante en effet, de voir le mouvement, au
lieu de rester  la surface, descendre toujours et gagner... atteindre
le fond de la socit, la famille elle-mme.

Si les Ligeois eurent peur de ce profond bouleversement, combien plus
leurs voisins! lorsque surtout ils virent, aprs l'amende honorable de
Lige, tout ce qu'il y avait de gens compromis quitter les villes,
aller grossir les bandes de la Verte tente, tout ce peuple sauvage
prendre Dinant pour repaire et pour fort... Ne pouvant bien
s'expliquer l'apparition de ce phnomne, on tait dispos  y voir
une _manie_ diabolique ou une maldiction de Dieu. La ville tait
excommunie; le duc en avait la bulle et l'avait fait afficher
partout. Le grave historien du temps affirme que si le roi et secouru
cette vilenaille condamne des princes de l'glise, il aurait mis
contre lui la noblesse mme de France[107].

[Note 107: Fait bon  croire que ung roi de France... doibt et peut
bien tenir une longue suspense entre dire et faire, avant que... soy
former ennemy... _contre ung bras constitu champion de l'glise_...
Quand il l'auroit aidi  destruire par tels vilains, si et-il accru
sa honte et son propre domage en perdition de tant de noblesse que le
duc y avoit, _lequel fesoit encore  craindre  ung roy de France pour
mettre sa noblesse... contre ly_, par adjonction  fire vilenaille,
que tous roys et princes doivent hayr pour la consquence.
Chastellain.]

Les terribles htes de Dinant, non contents de piller et brler tout
autour, arrangrent une farce outrageuse qui devait irriter encore le
duc contre la ville et la perdre sans ressource. Sur un bourbier plein
de crapauds (en drision des Pays-Bas et du roi des eaux sales?), ils
tablirent une effigie du duc, ducalement habill aux armes de
Philippe le Bon; et ils criaient: Le voil, le trne du grand
crapaud! Le duc et le comte l'apprirent; ils jurrent que s'ils
prenaient la ville, ils en feraient exemple, comme on faisait aux
temps anciens, la dtruisant et labourant la place, y semant le sel et
le fer.

Les insolents ne s'en souciaient gure. Des murs de neuf pieds
d'paisseur, quatre-vingts tours, c'tait un bon refuge. Dinant avait
t assige, disait-on, dix-sept fois, et par des empereurs et des
rois, jamais prise. Si le bourgeois et os tmoigner des craintes,
ceux de la Verte tente lui auraient demand s'il doutait de ses amis
de Lige; au premier signal, il en aurait quarante mille  son
secours.

Leur assurance dura jusqu'au mois d'aot. Mais quand ils virent cette
arme si lente  se former, cette arme impossible, qui se formait
pourtant et qui s'branlait de Namur, plus d'un, de ceux qui criaient
le plus fort, s'en alla doucement. Ils se rappelaient un peu tard le
point d'honneur des enfants de la Verte tente, qui, conformment 
leur nom, se piquaient de ne pas loger sous un toit.

Il y eut deux sortes de personnes qui ne partirent point. D'une part,
les bourgeois et batteurs en cuivre, incorpors en quelque sorte  la
ville par leurs maisons et leurs vieux ateliers, par leur important
matriel; ils calculaient que leurs formes seules valaient cent mille
florins du Rhin. Comment laisser tout cela? comment le transporter?...
Ils restaient l, sans se dcider,  la garde de Dieu.--Les autres,
bien diffrents, taient des hommes terribles, de furieux ennemis de
la maison de Bourgogne, si bien connus et dsigns qu'ils n'avaient
pas chance de vivre ailleurs, et qui peut-tre ne s'en souciaient
plus.

Ceux-ci, d'accord avec la populace[108], taient prts  faire tout ce
qui pouvait rendre le trait impossible. Bouvignes, pour augmenter la
division dans Dinant, avait envoy un messager; on lui coupa la tte;
puis un enfant avec une lettre; l'enfant fut mis en pices.

[Note 108: Dans un rcit, au reste trs-hostile, on voit que cette
populace noya des prtres qui refusaient d'officier. (Du Clercq;
Suffridus Petrus.)]

Le lundi 18 aot arriva l'artillerie; le sire de Hagenbach fit ses
approches en plein jour et abattit moiti des faubourgs. Ceux de la
ville, sans s'tonner, allrent brler le reste. Somms de se rendre,
ils rpondirent avec drision, criant au comte que le roi et ceux de
Lige le dlogeraient bientt.

Vaines paroles. Le roi ne pouvait rien. Il en tait  tripler les
taxes. La misre tait extrme en France, la peste clatait  Paris.
Tout ce qu'il put, ce fut de charger Saint-Pol de rappeler que Dinant
tait sous sa sauvegarde. Or, c'tait en grande partie pour cela qu'on
voulait la dtruire.

Mais si le roi ne faisait rien, Lige pouvait-elle manquer  Dinant
dans son dernier jour? Elle avait promis un secours, dix hommes de
chacun des trente-deux mtiers, en tout trois cent vingt hommes[109],
la plupart ne vinrent pas. Elle avait donn  Dinant un capitaine
ligeois qui la quitta bientt. Le 19 aot arrive  Lige une lettre
o Dinant rappelle que sans l'espoir d'un secours efficace, elle ne se
serait pas laiss assiger. Les magistrats disent au peuple, en lisant
la lettre: Ne vous souciez; si nous voulons procder avec ordre, nous
ferons bien lever le sige. Autre lettre de Dinant le mme jour, mais
elle ne fut pas lue.

[Note 109: C'est ce qu'on lit dans les actes. Les chroniqueurs disent
4,000! 40,000, etc.]

Le comte de Charolais ne songeait point  faire un sige en rgle. Il
voulait craser Dinant avant que les Ligeois eussent le temps de se
mettre en marche. Il avait concentr sur ce point une artillerie
formidable, qui, avec ses charrois, se prolongeait sur la route
pendant trois lieues. Le 18, les faubourgs furent rass. Le 19, les
canons, mis en batterie sur les ruines des faubourgs, battirent les
murs presque  bout portant. Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large
brche. Les Bourguignons pouvaient donner l'assaut le samedi ou le
dimanche (23-24 aot). Mais les assigs se battaient avec une telle
furie, que le vieux duc voulut attendre encore, craignant que l'assaut
ne ft trop meurtrier.

La promptitude extraordinaire avec laquelle le sige tait conduit
montre assez qu'on craignait l'arrive des Ligeois. Cependant, du 20
au 24, rien ne se fit  Lige. Il semble que pendant ce temps on
attendait quelque secours des princes de Bade; il n'en vint pas, et le
peuple perdit du temps  briser leurs statues. Le dimanche 24 aot,
pendant que Dinant combattait encore, les magistrats de Lige reurent
deux lettres, et le peuple dcida que le 26 il se mettrait en route.
Il n'y avait qu'une difficult, c'est qu'il ne sortait jamais qu'avec
l'tendard de Saint-Lambert, que le chapitre lui confiait; le chapitre
tait dispers. Les autres glises, consultes sur ce point,
rpondirent que la chose ne les regardait point. Telle  peu prs fut
la rponse de Guillaume de la Marche, que l'on priait de porter
l'tendard. Tout cela trana et fit remettre le dpart au 28.

Mais Dinant ne pouvait attendre. Ds le 22, les bourgeois avaient
demand grce, perdus qu'ils taient dans cet enfer de bruit et de
fume, dans l'horrible canonnade qui foudroyait la ville... Mmes
prires le 24, et mieux coutes; le duc venait d'apprendre que les
Ligeois devaient se mettre en mouvement; il se montrait moins dur.
L'espoir rentrant dans les coeurs, tous voulant se livrer, un homme
rclama, l'ancien bourgmestre Gurin; il offrit, si l'on voulait
combattre encore, de porter l'tendard de la ville: Je ne me fie  la
piti de personne; donnez-moi l'tendard, je vivrai ou mourrai avec
vous. Mais, si vous vous livrez, personne ne me trouvera, je vous le
garantis! La foule n'coutait plus; tous criaient: Le duc est un bon
seigneur; il a bon coeur, il nous fera misricorde. Pouvait-il ne pas
faire grce, dans un jour comme celui du lendemain? c'tait la fte de
son aeul, du bon roi saint Louis (25 aot 1466).

Ceux qui ne voulaient pas de grce s'enfuirent la nuit; les bourgeois
et les batteurs en cuivre, dbarrasss de leurs dfenseurs, purent
enfin se livrer[110]. Les troupes commencrent  occuper la ville le
lundi  cinq heures du soir, et le lendemain  midi le comte fit son
entre. Il entra, prcd des tambours, des trompettes, et
(conformment  l'usage antique) des fols et farceurs d'office, qui
jouaient leur rle aux actes les plus graves, traits, prises de
possession[111].

[Note 110: Un auteur, trs-partial pour la maison de Bourgogne, avoue
que les batteurs en cuivre abrgrent la dfense: Ad hanc victoriam
tam celeriter obtinendam auxilium suum tulerunt fabri cacabarii.
Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 158.]

[Note 111: Cum tubicinis, _mimis_ et tympanis. Adrianus de Veteri
Bosco, ap. Martne IV, 1295. Voir aussi plus haut, p. 147, note 3.]

Le plus grand ordre tait ncessaire. Quelques obstins occupaient
encore de grosses tours o l'on ne pouvait les forcer. Le comte
dfendit de faire aucune violence, de rien prendre, mme de rien
recevoir, except les vivres. Quelques-uns, malgr sa dfense, se
mettant  violer les femmes, il prit trois des coupables, les fit
passer trois fois  travers le camp, puis mettre au gibet.

Le soldat se contint assez tout le mardi, le mercredi matin. Les
pauvres habitants commenaient  se rassurer. Le mercredi 27,
l'occupation de la ville tant assure, rien ne venant du ct de
Lige, le duc examina en conseil  Bouvignes ce qu'il fallait faire de
Dinant. Il fut dcid que, tout devant tre donn  la justice et  la
vengeance,  la majest outrage de la maison de Bourgogne, on ne
tirerait rien de la ville, qu'elle serait pille le jeudi et le
vendredi, brle le samedi (30 aot), dmolie, disperse, efface.

Cet ordre dans le dsordre ne fut pas respect,  la grande
indignation du vieux duc. On avait trop irrit l'impatience du soldat
par une si longue attente. Le 27 mme, aprs le dner, chacun se
levant de table, met la main sur son hte, sur la famille avec qui il
vivait depuis deux jours: Montre-moi ton argent, ta cachette, et je
te sauverai. Quelques-uns, plus barbares, pour s'assurer des pres,
saisissaient les enfants...

Dans le premier moment de violence et de fureur, les pillards tiraient
l'pe les uns contre les autres. Puis ils firent la paix; chacun s'en
tint  piller son logis, et la chose prit l'ignoble aspect d'un
dmnagement; ce n'taient que charrettes, que brouettes qui roulaient
hors la ville. Quelques-uns (des seigneurs et non des moindres)
imaginrent de piller les pillards, se postant sur la brche et leur
tirant des mains ce qu'ils avaient de bon.

Le comte prit pour lui ce qu'il appelait sa justice; des hommes 
noyer,  pendre. Il fit tout d'abord, au plus haut, sur la montagne
qui domine l'glise, mettre au gibet le bombardier de la ville, pour
avoir os tirer contre lui. Ensuite, on interrogea les gens de
Bouvignes, les vieux ennemis de Dinant, on leur fit dsigner ceux qui
avaient prononc les _blasphmes_ contre le duc, la duchesse[112] et
le comte. Ils en montrrent, dans leur haine acharne, huit cents, qui
furent lis deux  deux et jets  la Meuse[113]. Mais cela ne suffit
pas aux gens de justice qui suivaient l'enqute; ils firent cette
chose odieuse, impie, de prendre les femmes, et par force ou terreur,
de les faire tmoigner contre les hommes, contre leurs maris ou leurs
pres.

[Note 112: Un auteur assure qu'au commencement du sige, Madame de
Bourgogne, se faisant scrupule d'une vengeance si cruelle, vint
elle-mme intercder. Mais l'pe tait tire, ce n'tait plus une
affaire de femme. On ne l'couta pas. Je ne puis retrouver la source
o j'ai puis ce fait.]

[Note 113: Le moine Adrien se tait sur ce point, sans doute par
respect pour le duc de Bourgogne, oncle de son vque. Jean de Hnin
( la suite de Barante, d. Reiffenberg) dit effrontment: Je ne say
que  sang froid on aye tue nelluy. Mais Commines (dit. de
mademoiselle Dupont, liv. II, ch. I, t. I, p. 117), Commines, tmoin
oculaire et peu favorable aux gens de Dinant, dit expressment:
Jusques  _huict cens noys_, devant Bouvynes,  la grand requeste de
ceulx dudict Bouvynes. Je trouve aussi dans un manuscrit: Environ
_huict cens noys_ en la rivire de Meuse. L'auteur ne s'en tient pas
l; il prtend que le comte mit  mort femmes et enfants.
_Bibliothque de Lige. Continuateur de Jean de Stavelot, ms. 183,
ann. 1466._]

La ville tait condamne  tre brle le samedi 30. Mais on savait
que les Ligeois devaient tous, en corps de peuple, de quinze ans 
soixante, partir le jeudi 28 aot; ils seraient arrivs le 30. Il
fallait, pour tre en tat de les recevoir, tirer le soldat de la
ville, l'arracher  sa proie subitement, le remettre, aprs un tel
dsordre, en armes et sous drapeaux. Cela tait difficile, dangereux
peut-tre, si l'on voulait user de contrainte. Des gens ivres de
pillage n'auraient connu personne.

Le vendredi 30,  une heure de nuit, le feu prend au logis du neveu du
duc, Adolphe de Clves, et de l court avec furie... Si, comme tout
porte  le croire, le comte de Charolais ordonna le feu[114], il
n'avait pas prvu qu'il serait si rapide. Il gagna en un moment les
lieux o l'on avait entass les trsors des glises. On essaya en vain
d'arrter la flamme. Elle pntra dans la maison de ville o taient
les poudres. Elle atteignit aux combles,  la _fort_ de l'glise
Notre-Dame, o l'on avait enferm, entre autres choses prcieuses, de
riches prisonniers pour les ranonner. Hommes et biens, tout brla.
Avec les tours brlrent les vaillants qui y tenaient encore.

[Note 114: Jacques Du Clerc tche d'obscurcir la chose pour lui donner
quelque ressemblance avec la ruine de Jrusalem, et faire croire que:
Ce estoit le plaisir de Dieu qu'elle fust destruite.]

Avant que la flamme enveloppt toute la ville, on avait fait sortir
les prtres, les femmes et les enfants[115]. On les menait vers Lige,
pour y servir de tmoignage  cette terrible justice, pour y tre un
vivant _exemple_... Quand ces pauvres malheureux sortirent, ils se
retournrent pour voir encore une fois la ville o ils laissaient leur
me, et alors ils poussrent deux ou trois cris seulement, mais si
lamentables, qu'il n'y eut pas de coeur d'ennemi qui n'en ft saisi
de piti, d'horreur[116].

[Note 115: Une partie des hommes passa en Flandre,  Middelbourg,
d'autres en Angleterre; il semble que le duc ait fait cadeau de cette
colonie  son ami douard. On transplanta les hommes, mais non l'art,
selon toute apparence; les artistes devinrent des ouvriers; du moins
on n'a jamais parl de la _batterie_ de Middelbourg ni de
Londres.--Les Dinantais,  peine  Londres, prirent contre douard le
parti de Warwick, qui tait le parti franais, dans leur incurable
attachement pour le pays qui les avait si peu protgs! (Lettres
patentes d'douard IV, fvrier 1470).]

[Note 116: Je me trompe; Jean de Hnin trouve que: La ville de Dynant
fust plus doucement traicte qu'elle n'avoit desservy.--J'ai
rencontr aussi les vers suivants, sotte et barbare plaisanterie des
vainqueurs, que je ne rapporte que pour faire connatre le got du
temps: Dynant, ou soupant, Le temps est venu Que le tant et quant Que
t'as, mis avant Souvent et menu, Te sera rendu, Dynant, ou soupant.
_Bibliothque de Bourgogne, ms., n 11033._]

Le feu brla, dvora tout, en long, en large et profondment. Puis, la
cendre se refroidissant peu  peu, on appela les voisins, les envieux
de la ville,  la joyeuse besogne de dmolir les murs noircis,
d'emporter et disperser les pierres. On les payait par jour; ils
l'auraient fait pour rien.

Quelques malheureuses femmes s'obstinaient  revenir. Elles
cherchaient... Mais il n'y avait gure de vestiges. Elles ne
pouvaient pas mme reconnatre o avaient t leurs maisons[117]. Le
sage chroniqueur de Lige, moine de Saint-Laurent, vint voir aussi
cette destruction qu'il lui fallait raconter. Il dit: De toute la
ville, je ne retrouvai d'entier qu'un autel; de plus, chose
merveilleuse, une image que la flamme n'avait pas trop endommage, une
bien belle Notre-Dame qui restait toute seule au portail de son
glise[118].

[Note 117: Les femmes mesmes quy y alloient pour trouver leurs
maisons ne savoient cognoistre... Tellement y feut besoign que,
quatre jours aprs le feu prins, ceux qui regardoient la place o la
ville avoit est pooient dire: Cy feut Dynant! Du Clercq, liv. V, ch.
LX-LXI. En 1472, le duc autorisa la reconstruction de l'glise de
Notre-Dame _au lieu appel Dinant_. Gachard, Analectes Belgique, p.
318-320.]

[Note 118: Non inveni in toto Dyonanto nisi altare S. Laurentii
integrum, et valde pulchram imaginem B. V. Mari in porticu ecclesi
su, etc. Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martne, IV, 1296.]

Dans ce vaste spulcre d'un peuple, ceux qui fouillaient trouvaient
encore. Ce qu'ils trouvaient, ils le portaient aux receveurs qui se
tenaient l pour enregistrer, et qui revendaient, brocantaient sur les
ruines. D'aprs leur registre, les objets dterrs sont gnralement
des masses de mtal, hier oeuvres d'art, aujourd'hui lingots. Quelques
outils subsistaient sous leurs formes, des marteaux, des enclumes;
l'ouvrier se hasardait parfois  venir les reconnatre, et rachetait
son gagne-pain.

Ce qui tonne en lisant ces comptes funbres, c'est que parmi les
matires indestructibles (qui seules, ce semble, devaient rsister),
entre le plomb, le cuivre et le fer, on trouva des choses fragiles, de
petits meubles de mnage, de frles joyaux de femmes et de famille...
Vivants souvenirs d'humanit, qui sont rests l pour tmoigner que ce
qui fut dtruit, ce n'taient pas des pierres, mais des hommes qui
vivaient, aimaient[119].

[Note 119: Unes patrenostres de gaiet, o il a des patrenostres
d'argent entre deux... Une paire de gans d'espouse... un boutoir 
mettre espingles de femmes...--Puis il passe  autre chose: Item un
millier de fer... Item un millier de plomb. _Recepte des biens
trouvez en ladite plaiche de Dinant._ Documents Gachard, II, 381.]

Je trouve, entre autres, cet article: _Item._ Deux petites tasses
d'argent, deux petites tablettes d'ivoire (dont une rompue), deux
oreillers, avec couvertures semes de menues paillettes d'argent, un
petit peigne d'ivoire, un chapelet  grains de jais et d'argent, une
pelote  pingles de femme, _une paire de gants d'pouse_.

Un tel article fait songer... Quoi! ce fragile don de noces, ce pauvre
petit luxe d'un jeune mnage, il a survcu  l'pouvantable
embrasement qui fondait le fer! il aura t sauv apparemment,
recouvert par l'boulement d'un mur... Tout porte  croire qu'ils sont
rests jusqu' la catastrophe, sans se dcider  quitter la chre
maison; autrement, n'auraient-ils pas emport aisment plusieurs de
ces lgers objets. Ils sont rests, elle du moins, la nature des
objets l'indique. Et alors, que sera-t-elle devenue?... Faut-il la
chercher parmi celles dont parle notre Jean de Troyes, qui mendiaient
sans asile, et qui, contraintes par la faim et par la misre,
s'abandonnaient, hlas! pour avoir du pain[120].

[Note 120: Et  cause d'icelle destruction, devindrent les pauvres
habitants d'icelle mendiants, et aucunes jeunes femmes et filles
abandonnes  tout vice et pesch, pour avoir leur vie. Jean de
Troyes.]

Ah! madame de Bourgogne, quand vous avez demand cette terrible
vengeance, vous ne souponniez pas sans doute qu'elle dt coter si
cher! Qu'auriez-vous dit, pieuse dame, si vers le soir, vous aviez vu,
de votre balcon de Bruges, la triste veuve traner dans la boue, dans
les larmes et le pch?




CHAPITRE III

ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE--REDDITION DE LIGE

1466-1467


La prise de Dinant tonna fort. Personne n'et devin que cette ville,
qu'on croyait approvisionne pour trois ans, avec ses quatre-vingts
tours, ses bonnes murailles et les vaillantes bandes qui la
dfendaient, pt tre emporte en six jours. On connut pour la
premire fois la clrit des effets de l'artillerie.

Le 28 aot,  midi, un homme arrive  Lige; on lui demande: Qu'y
a-t-il de nouveau?--Ce qu'il y a, c'est que Dinant est pris. On
l'arrte.  une heure, un autre homme: Dinant est pris, tout le
monde tu... Le peuple court aux maisons de Raes et des chefs pour
les gorger; il n'en trouva qu'un, qui fut mis en pices. Heureusement
pour les autres, arriva ce brave Gurin de Dinant, qui dit
magnanimement: Ne vous troublez... Vous ne nous auriez servi en rien,
et vous auriez bien pu prir. Le peuple se calma et, tout en prenant
les armes, il envoya au comte pour avoir la paix.

Malgr sa victoire, et pour sa victoire mme, il ne pouvait la
refuser. Une arme, aprs cette affreuse fte du pillage, ne se remet
pas vite; elle en reste ivre et lourde. Celle-ci, qui n'tait pas
paye depuis deux ans, s'tait garni les mains, charge et surcharge.
Quand les Ligeois, sortis de leurs murs, les rencontrrent 
l'improviste, ils auraient eu bon march de cette arme de
porteballes[121].

[Note 121: Ceste nuict estoit l'ost des Bourguignons en grant trouble
et double... Aulcuns d'eulx eurent envie de nous assaillir; et mon
adviz est qu'ils en eussent eu du meilleur. Commines.]

Mais ce premier moment pass, l'avantage revenait au comte. Les
Ligeois demandrent un sursis, et rompirent leurs rangs. Les _sages_
conseillers du comte voulaient qu'on profitt de ce moment pour tomber
sur eux. Saint-Pol s'adressa  son honneur,  sa chevalerie[122]. S'il
et extermin Lige aprs Dinant, il se serait trouv plus fort que
Saint-Pol ne le dsirait.

[Note 122: Commines.--Agente plurimum et pro miseris interveniente
comite Sancti Pauli. Amelgard, Amplis. Coll. IV, 752.]

Cet quivoque personnage, grand meneur des Picards et tout-puissant en
Picardie, devait inquiter le comte tout en le servant. Il tait venu
au sige, mais il s'tait abstenu du pillage, retenant ses gens sous
les armes, pour protger les autres, disait-il, en cas d'vnements.
On lui avait donn  ranonner une ville pour lui seul, et il n'tait
pas satisfait. Il pouvait, s'il y trouvait son compte, faire tourner
pour le roi la noblesse de Picardie. Le roi avait pris ce moment o il
croyait le comte embarrass pour le chicaner sur ses empitements, sur
le serment qu'il exigeait des Picards. Il avait une menaante
ambassade  Bruxelles, des troupes soldes et rgulires qui pouvaient
agir, Saint-Pol aidant, lorsque l'arme fodale du comte de Charolais
se serait coule comme  l'ordinaire.

Ce n'est pas tout. Les trente-six rformateurs du Bien public, bien
dirigs par Louis XI, vont aussi tourmenter le comte. Ils lui envoient
un conseiller au Parlement pour rclamer auprs de lui, et
l'interroger, en quelque sorte, sur son manque de foi  l'gard du
seigneur de Nesles qu'il a promis de laisser libre et qu'il tient
prisonnier. La rponse tait dlicate, dangereuse, l'affaire
intressant tous les arrire-vassaux, toute la noblesse. Le comte
suivit d'abord les prudentes instructions de ses lgistes, il
quivoqua. Mais le ferme et froid parlementaire le serrant de proche
en proche, respectueux, mais opinitre, il perdit patience, allgua la
conqute, le droit du plus fort. L'autre ne lcha pas prise et dit
hardiment: Le vassal peut-il conqurir sur le roi, son
suzerain[123]?... Il ne lui laissait qu'une rponse  faire, savoir:
qu'il reniait ce suzerain, qu'il n'tait point vassal, mais souverain
lui-mme et prince tranger. Il fut sorti alors de la position double
dont les ducs de Bourgogne avaient tant abus; il et laiss au roi,
nagure attaqu par la noblesse, le beau rle de protecteur de la
noblesse franaise, du royaume de France, contre l'tranger.

[Note 123: Il dit gravement aussi que le roi pourrait bien le
poursuivre en dommages et intrts. _Bibliothque royale, ms. Du Puy,
762, procs-verbal du 27 septembre 1466._]

Contre l'ennemi... Il fallait qu'il s'avout tel pour s'arracher de la
France. Or, cela tait hasardeux, ayant tant de sujets franais; cela
tait odieux, ingrat, dur pour lui-mme... Car il avait beau faire, il
tait Franais, au moins d'ducation et de langue. Son rve tait la
France antique, la chevalerie franaise, nos preux, nos douze pairs de
la Table ronde[124]. Le chef de la _Toison_ devait tre le miroir de
toute chevalerie. Et cette chevalerie allait donc commencer par un
acte de flonie! Il fallait que Roland ft d'abord Ganelon de
Mayence!...

[Note 124: S'appliquoit  lire et faire lire devant luy du
commencement les joyeux comptes et faicts de Lancelot et de Gauvain.
Olivier de la Marche.]

Pour ne plus dpendre de la France, il lui fallait se faire
anti-franais, anglais. Jean sans Peur, qui n'avait pas peur du crime,
hsita devant celui-ci. Son fils le commit par vengeance, et il en
pleura. La France y faillit prir; elle tait encore, trente ans
aprs, dpeuple, couverte de ruines. Un pacte avec les Anglais, un
pacte avec le diable, c'tait  peu prs mme chose dans la pense du
peuple. Tout ce qu'on pouvait comprendre ici, de l'horrible mle des
deux Roses, c'est que cela avait l'air d'un combat de damns.

Les Flamands, qui, pour leur commerce, voyaient sans cesse les
Anglais et de prs, se reprsentent le chef des lords comme un porc
sanglier sauvage, mal n, mal sain, et ils appellent l'alliance
du roi et de Warwick un accouplement monstrueux, une conjonction
dshonnte...--Telle est cette nation, dit le vieux Chastellain,
que jamais bien ne s'en peut crire, _sinon en pch_. Il ne faut
pas s'tonner si le comte de Charolais, tout Lancastre qu'il tait
par sa mre, rflchissait longtemps avant de faire un mariage
anglais.

Par cela mme qu'il tait Lancastre, il n'en avait que plus de
rpugnance  tendre la main  douard d'York,  abjurer sa parent
maternelle. Dans cette alliance deux fois dnature, oubliant, pour se
faire Anglais, le sang franais de son pre et de son grand-pre, il
ne pouvait pas mme tre Anglais selon sa mre, selon la nature.

Il n'avait pas le choix entre les deux branches anglaises. douard
venait de se fortifier de l'alliance des Castillans, jusque-l nos
allis, et ceux-ci, par un trange renversement de toutes choses,
taient pris d'alliance et de mariage par leur ternel ennemi, le roi
d'Aragon; mariage contre nous, dont on et pris la dot de ce ct des
Pyrnes. L'ide d'un partage du royaume de France leur souriait 
tous. La soeur de Louis XI, duchesse de Savoie, ngociait dans ce but
avec le Breton, avec Monsieur, et se faisait dj donner pour la
Savoie tout ce qui va jusqu' la Sane.

Pour relier et consolider le cercle o l'on voulait nous enfermer, il
fallait ce sacrifice trange qu'un Lancastre poust York, et ce
sacrifice se fit. Un mois avant la mort de son pre, le comte de
Charolais, non sans honte et sans mnagement, franchit le pas... Il
envoya son frre, le grand btard,  un tournoi que le frre de la
reine d'Angleterre ouvrait tout exprs  Londres. Le btard emmenait
avec lui Olivier de la Marche, qui, le trait conclu, devait le porter
au Breton et le lui faire signer.

Le mariage tait facile, la guerre difficile. Elle convenait 
douard, mais point  l'Angleterre. Sans vouloir rien comprendre  la
visite du btard de Bourgogne, sans s'informer si leur roi veut la
guerre, les vques et les lords font la paix pour lui. Ils envoient,
en son nom, leur grand chef Warwick  Rouen[125]. Ce riche et tout
puissant parti, possesseur de la terre et ferme comme la terre,
n'avait pas peur qu'un roi branlant ost le dsavouer.

[Note 125: Cette explication ne surprendra pas ceux qui savent quels
taient les vrais rois d'Angleterre. La trve expirait. Warwick se fit
sans doute sceller des pouvoirs pour la renouveler, par son frre,
l'archevque d'York, chancelier d'Angleterre, _contre le gr du roi_.
Ce qui est sr, c'est qu'aprs le dpart de Warwick, douard, furieux,
alla avec une suite arme reprendre les sceaux chez l'archevque qui
se disait malade: il lui ta deux manoirs de la couronne, et il prit
cette prcaution auprs du nouveau garde des sceaux, que, s'il voyait
qu'un ordre royal pt prjudicier au roi: Then he differe the
expedition... Rymer, Acta.]

Louis XI reut Warwick, comme il et reu les rois-vques
d'Angleterre, pour lesquels il venait. Il fit sortir  sa rencontre
tout le clerg de Rouen, pontificalement vtu, la croix et la
bannire[126]. Le dmon de la guerre des Roses entra, parmi les
hymnes, comme un ange de paix. Il alla droit  la cathdrale faire sa
prire, de l  un couvent, o le roi le logea prs de lui. C'tait
encore trop loin au gr du roi; il fit percer un mur qui les sparait,
afin de pouvoir communiquer de nuit et de jour. Il l'avait reu en
famille, avec la reine et les princesses. Il faisait promener les
Anglais par la ville, chez les marchands de draps et de velours; ils
prenaient ce qui leur plaisait et l'on payait pour eux. Ce qui leur
agrait le plus, c'tait l'or; et le roi, connaissant ce faible des
Anglais pour l'or, avait fait frapper tout exprs de belles grosses
pices d'or, pesant dix cus la pice,  emplir la main.

[Note 126: Was receyvid into Roan with procession and grete honour
into Our Lady chirch. Fragment, dit par Hearne  la suite des Th.
Sprotti Chronica, p. 297. L'auteur a reu tous les dtails de la
bouche d'douard IV: I have herde of his owne mouth. Ibidem, p.
298.]

Warwick lui venait bien  point. Il avait grand besoin de s'assurer de
l'Angleterre, lorsqu'il voyait le feu prendre aux deux bouts, en
Roussillon et sur la Meuse, au moment o il apprenait la mort de
Philippe le Bon (m. le 15 juin), l'avnement du nouveau duc de
Bourgogne[127].

[Note 127: Rien de plus mlancolique que les paroles de Chastellain:
Maintenant c'est un homme mort, etc. Elles sont visiblement crites
au moment mme; on y sent l'inquitude, la sombre attente de
l'avenir.]

Il se trouva, par un hasard trange, que les envoys du roi, chargs
d'excuser les hostilits de la Meuse, ne purent arriver jusqu'au duc.
Il tait prisonnier de ses sujets de Gand. Ils ne lui voulaient aucun
mal, disaient-ils; ils l'avaient toujours soutenu contre son pre, il
tait comme leur enfant, il pouvait se croire en sret parmi eux
comme au ventre de sa mre. Mais ils ne l'en gardaient pas moins,
jusqu' ce qu'il leur et rendu tous les privilges que son pre leur
avait ts.

Il se trouvait en grand pril, ayant eu l'imprudence de faire son
_entre_ au moment mme o ce peuple violent tait dans sa fte
populaire, une sorte d'meute annuelle, la fte du grand saint du
pays. Ce jour-l, ils taient et voulaient tre fols, tout tant
permis, disaient-ils, aux fols de Saint-Livin.

Triste folie, sombre ivresse de bire, qui ne passait gure sans coups
de couteaux. Tout ainsi que, dans la lgende, les barbares tranent le
saint au lieu de son martyre, le peuple, dvotement ivre, enlevait la
chsse et la portait  ce lieu mme,  trois lieues de Gand. Il y
veillait la nuit, en s'enivrant de plus en plus. Le lendemain, le
saint _voulait_ revenir, et la foule le rapportait, criant, hurlant,
renversant tout. Au retour, passant au march, le saint _voulut_
passer justement tout au travers d'une loge o l'on recevait l'impt.
Saint Livin, criaient-ils, ne se drange pas. La baraque disparut
en un moment, et  la place se dressa la bannire de la ville, le
saint lui-mme, de sa propre bannire, en fournissant l'toffe.  ct
reparurent toutes celles des mtiers, plus neuves que jamais, ce fut
comme une ferie, et sous les bannires les mtiers en armes. Et
tant croissoient et multiplioient que c'estoit une horreur.

Le duc s'pouvanta durement... Il avait par malheur amen avec lui
sa fille toute petite, et le trsor que lui laissait son pre.
Cependant la colre l'emporta... Il descend en robe noire, un bton 
la main: Que vous faut-il? qui vous meut, mauvaises gens? Et il
frappa un homme; l'homme faillit le tuer. Bien lui prit que les
Gantais se faisaient une religion _de ne point toucher au corps de
leur seigneur_; telle tait la teneur du serment fodal, et, dans leur
plus grande fureur, ils le respectaient. Le duc tir de la presse et
mont au balcon, le sire de la Gruthuse, noble flamand, fort aim des
Flamands et qui savait bien les manier, se mit  leur parler en leur
langue; puis le duc lui-mme, aussi en flamand... Cela les toucha
fort; ils crirent tant qu'ils purent: _Wille-come!_ (Soyez le
bienvenu!)

On croyait que le duc et le peuple allaient s'expliquer en famille;
mais voil que un grand rude vilain, mont, sans qu'on s'en apert,
vient, lui aussi, se mettre  la fentre  ct du prince. L, levant
son gantelet noir, il frappe un grand coup sur le balcon pour qu'on
fasse silence, et sans crainte ni respect il dit: Mes frres, qui
tes l-bas, vous tes venus pour faire vos dolances  votre prince
ici prsent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, ceux qui
gouvernent la ville, qui drobent le prince et vous, vous voulez
qu'ils soient punis? Ne le voulez-vous pas?--Oui, oui, cria la
foule.--Vous voulez que la cuillotte soit abolie?--Oui, oui!--Vous
voulez que vos portes condamnes soient rouvertes et vos bannires
autorises?--Oui, oui!--Et vous voulez encore ravoir vos chtellenies,
vos blancs chaperons, vos anciennes manires de faire? n'est-il pas
vrai?--Oui, crirent-ils de toute la place.--Alors se tournant vers
le duc, l'homme dit: Monseigneur, voil en un mot pourquoi ces
gens-l sont assembls; je vous le dclare, et ils m'en avouent, vous
l'avez entendu; veuillez y pourvoir. Maintenant, pardonnez-moi, j'ai
parl pour eux, j'ai parl pour le bien.

Le sire de la Gruthuse et son matre s'entre-regardoient
piteusement. Ils s'en tirrent pourtant avec quelques bonnes paroles
et quelques parchemins. Tout ce grand mouvement, si terrible  voir,
tait au fond peu redoutable. Une grande partie de ceux qui le
faisaient, le faisaient malgr eux. Pendant l'meute[128], plusieurs
mtiers, les bouchers et les poissonniers, se trouvant prs du duc,
lui disaient de n'avoir pas peur, de prendre patience, qu'il n'tait
pas temps de se venger _des mchantes gens_... Il se passa  peine
quelques mois, et les plus violents, effrays eux-mmes, allrent
demander grce. On croyait que toutes les villes imiteraient Gand,
mais il n'y eut gure d'agit que Malines. La noblesse de Brabant se
montra unanime pour contenir les villes et repousser le prtendant du
roi, Jean de Nevers, qui se remuait fort, croyant l'occasion
favorable. Le duc, comme port sur les bras de ses nobles, se trouva
au-dessus de tout. Loin que ce mouvement l'affaiblt, il n'en fut que
plus fort pour retomber sur Lige[129].

[Note 128: Lire le rcit de Chastellain, plus naf, mais tout aussi
grand que les plus grandes pages de Tacite.--Cf. les dtails donns
par le _Registre d'Ypres_, et par celui de _la Colace de Gand_, ap.
Barante-Gachard, II, 273-277.--V. aussi Recherches sur le seigneur de
La Gruthuyse, et sur ses mss. (par M. Van Praet). 1831, in-8.

Malgr l'autorit de Wiellant, j'ai peine  croire que deux hommes
tels que Commines et Chastellain, tmoins de ces vnements, se soient
tromps de deux ans sur l'poque de la soumission. Je croirais plutt
que Gand se soumit et demanda son pardon ds le mois de dcembre 1467,
qu'elle ne l'obtint qu'en janvier 1469, et que l'amende honorable
n'eut lieu qu'au mois de mai de la mme anne.]

[Note 129: Il accusait les Ligeois d'avoir soulev Gand. _Bibl. de
Lige, ms. Bertholet, n 81, fol. 444._]

       *       *       *       *       *

Il me faut dire la fin de Lige; je dois raconter cette misrable
dernire anne, montrer ce vaillant peuple dans la pitoyable situation
du dbiteur sous le coup de la contrainte par corps.

Deux hommes avaient crit le pesant trait de 1465, deux solemnels
clercs bourguignons que le comte menait dans ses campagnes, matre
Hugonet, matre Carondelet. Ces habiles gens n'avaient rien oubli,
rien n'avait chapp  leur science,  leur prvoyance[130], aucune
des _exceptions_ dont Lige et pu se prvaloir, aucune, hors une
seule, c'est qu'elle tait tout  fait insolvable.

[Note 130: Renonons  tous droits, allgations, exceptions,
deffenses, previlges, fintes, cautelles,  toutes rcisions,
dispensations de serment... et _au droit disant que gnral
renonciation ne vault, se l'espcial ne prcde_. Lettre qu'on fit
signer aux Ligeois le 22 dc. 1465. Documents Gachard, II, 311.]

Ils taient partis de ce principe, que _qui perd doit payer_, et _qui
ne peut payer doit payer davantage_, acquittant, par-dessus la dette,
les frais de saisie. Lige devait donner tant en argent et tant en
hommes qui payeraient de leurs ttes. Mais, comme elle ne voulait pas
livrer de ttes, pour que justice ft satisfaite, ils ajoutrent
encore en argent la valeur de ces ttes, tant pour monseigneur de
Bourgogne, tant pour M. de Charolais.

Cette terrible somme devait tre rendue  Louvain, de six mois en six
mois,  raison de soixante mille florins par terme. Si tout le
Ligeois et pay, la chose tait possible; mais d'abord les glises
dclarrent qu'ayant toujours voulu la paix, elles ne devaient point
payer la guerre. Ensuite, la plupart des villes, quoique leurs noms
figurassent au trait, trouvrent moyen de n'en pas tre. Tout retomba
sur Lige, sur une ville alors sans commerce, sans ressources,
trs-populeuse encore, d'autant plus misrable.

Ce peuple aigri, ne pouvant se venger sur d'autres, prenait plaisir 
se blesser lui-mme. Il devenait cruel. Ses meneurs l'occupaient de
supplices. On s'touffait aux excutions, les femmes comme les hommes.
Il fallut hausser l'chafaud pour que personne n'et  se plaindre de
ne pas bien voir. Une scne trange en ce genre fut la _joyeuse
entre_ qu'ils firent  un homme qui, disait-on, avait livr Dinant;
ils le firent _entrer_  Lige, comme le comte avait fait  Dinant,
avec trompettes, musiques et fols, pour lui couper la tte.

Il n'y avait plus de gouvernement  Lige, ou si l'on veut, il y en
avait deux: celui des magistrats qui ne faisaient plus rien, et celui
de Raes qui expdiait tout par des gens  lui, les plus pauvres en
gnral et les plus violents, qu'il avait (par respect pour la loi qui
dfendait les armes) arms de gros btons. Raes n'habitait point sa
maison, trop peu sre. Il se tenait dans un lieu de franchise, au
chapitre de Saint-Pierre, lieu d'ailleurs facile  dfendre. Que cet
homme tout puissant dans Lige occupt un lieu d'asile, comme aurait
fait un fugitif, cela ne peint que trop l'tat de la cit!

La fermentation allait croissant. Vers Pques, le mouvement commence,
d'abord par les saints; leurs images se mettent  faire des miracles.
Les enfants de la Verte tente reparaissent, ils courent les campagnes,
font leurs justices, gorgent tel et tel. Les gens d'armes de France
vont arriver; les envoys du roi l'assurent. Pour hter le secours,
ceux du parti franais mnent hardiment les envoys  la colline de
_Lottring_,  _Herstall_ (le fameux berceau des Carlovingiens), et l,
avec notaire et tmoins, leur font _prendre possession_[131]...

[Note 131: Iverunt super collem de Lottring, et _acceperunt
possessionem_ pro comite Nivernensi et rege Franci. Similiter in
Bollan et circum, et sequenti die in Herstal. Adrianus de Veteri
Bosco, Ampliss. Coll. IV, 1369 (23 jul. 1467).--Le roi semble avoir
tt Louis de Bourbon  ce sujet: Et pour ce qu'il estoit ncessaire
de savoir le vouloir de ceulx de la cit, et s'ils se voudroient par
mondit seigneur (de Lige) _soumettre  vous_. Lettre de Chabannes et
de l'vque de Langres au roi. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,
ann. 1467._--C'est l sans doute la vritable raison pour laquelle les
Ligeois refusent d'envoyer au roi; ils craignent de s'engager.
L'excuse qu'ils donnent est bien faible: La raison si est qu'il at en
ceste cit trs-petit nombre de nobles hommes... _Bibl. royale, mss.
Baluze, 675 A, fol. 21, 1er aot 1467._]

Possession de Lige? Il semble qu'ils n'aient os le dire, la chose
n'ayant pas russi. Tels taient la force de l'habitude et le respect
du droit chez le peuple qui semblait entre tous l'ami des nouveauts;
les Ligeois pouvaient battre ou tuer leur vque et leurs chanoines,
mais ils soutenaient toujours qu'ils taient sujets de l'glise, et
croyaient respecter les droits de l'vch.

Quoiqu'il y et dj des hostilits des deux parts et du sang vers,
ils prtendaient ne rien faire contre leur trait avec le duc de
Bourgogne. Nous pouvons bien, disaient-ils, sans violer la paix,
faire payer Huy et reprendre Saint-Trond, qui est une des filles de
Lige. L'vque tait dans Huy: N'importe, disaient-ils, nous n'en
voulons point  l'vque.

L'vque ne s'y fia point. Comme prtre, et par sa robe dispens de
bravoure, il exigea que les Bourguignons envoys au secours sauvassent
sa personne plutt que la ville. Le duc fut hors de lui quand il les
vit revenir... Tristes commencements d'un nouveau rgne, de voir ses
hommes d'armes s'enfuir avec un prtre, et d'avoir t lui-mme  la
merci de va-nu-pieds de Gand!

Il n'hsita plus et franchit le grand pas. Il fit venir des Anglais,
cinq cents d'abord[132]. douard en avait envoy deux mille  Calais,
et ne demandait pas mieux que d'en envoyer davantage; mais le duc, qui
voulait rester matre chez lui, s'en tint  ces cinq cents. Ils lui
suffisaient comme pouvantail, du ct du roi.

[Note 132: Commines.--Si le Roy se feust mell ralement de la guerre
des Ligeois en son contraire, il avoit deux mille Anglois  Calais,
venus tout prests pour les faire venir en Lige, et trente mil francs
l envoys pour les payer en cas de besoing. Chastellain.]

Le nombre n'y faisait rien. Cinq cents Anglais, un seul Anglais, dans
l'anne de Bourgogne, c'tait, pour ceux qui avaient de la mmoire, un
signe effrayant... La situation tait plus dangereuse que jamais;
l'Angleterre et ses allis, l'Aragonais, le Castillan et le Breton,
s'entendaient mieux qu'autrefois et pouvaient agir d'ensemble, sous
une mme impulsion; ajoutez qu'il y avait en Bretagne un prtendant
tout prt, qui dj signait des traits pour partager la France.

Le roi connaissait parfaitement son danger. Ds qu'il sut que le vieux
duc tait mort, et que dsormais il aurait  faire au duc Charles, il
fit ce qu'il et fait si une flotte anglaise et remont la Seine; il
arma la ville de Paris[133].

[Note 133: Ordonnances, XVI, juin 1467.]

Rendre  Paris ses armes et ses bannires, l'organiser en une grande
arme, cela pouvait paratre hardi, quand on se rappelait la douteuse
attitude des Parisiens pendant la dernire guerre. Charles VI les
avait jadis dsarms; Charles VII, _roi de Bourges_, ne s'tait jamais
fi beaucoup  eux. Louis XI,  qui ils avaient failli au besoin, ne
se fit pas moins parisien tout  coup; son danger aprs Montlhry lui
avait appris qu'avec Paris, et la France de moins, il serait encore
roi de France, il rsolut de regagner Paris, quoi qu'il cott, de le
mnager, de le fortifier, dt-il craser tout le reste.

Il l'avait exempt de taxes dans la crise; il maintint cette
exemption, malgr le terrible besoin d'argent o il tait[134]. Cela
lui assurait surtout le Paris commerant, les halles, le nord de la
ville. La cit et le midi n'avaient jamais pay grand'chose, n'tant
gure habits que de privilgis, gens de robe et d'glise, tudiants
ou suppts de l'Universit.

[Note 134: Ordre au trsorier du Dauphin de payer  Dunois, etc.;
aux gens de l'Auvergne de payer au duc de Bretagne, etc.;  ceux du
Languedoc de payer au duc de Bourbon, etc. 1466-1467. _Archives du
royaume_, K. 70, _27 fvrier et 4 oct. 1466, 14 janvier 1467_.]

Saint-Germain, Saint-Victor, les Chartreux, entouraient et gardaient
en quelque sorte le Paris du midi. Le roi les exempta des droits
d'amortissement.

La Cit, c'tait Notre-Dame et le Palais, le parlement et le chapitre.
Louis XI s'tait mal trouv de n'avoir pas respect ces puissances. Il
s'amenda, reconnut la haute justice fodale des chanoines. Quant aux
parlementaires, leur grande affaire tait de pouvoir se passer tout
doucement leurs offices de main en main, comme proprits de famille,
en couvrant leurs arrangements d'un semblant d'lections. Le roi ferma
les yeux, les laissa s'lire entre eux, fils, frres, neveux, cousins;
il promit de respecter les lections et de laisser les offices dans
les mmes mains.

Le seul point o il n'entendit  aucun privilge, ce fut l'armement.
Le Parlement et le Chtelet, la chambre des comptes, les gens de
l'htel de ville, les pacifiques gnraux des aides et des monnaies,
tous durent monter  cheval ou fournir des hommes. Les glises mmes
furent tenues d'en solder. Il n'y avait rien  objecter, quand on
voyait un vque, un cardinal de Rome, le vaillant cardinal Balue,
cavalcader devant les bannires et passer les revues.

Le roi et la reine vinrent voir; c'tait un grand spectacle; soixante
et quelques bannires, soixante  quatre-vingt mille hommes
arms[135]. Il y en avait depuis le Temple jusqu' Reuilly, jusqu'
Conflans, et de l en revenant le long de la Seine jusqu' la
Bastille. Le roi avait eu l'attention paternelle d'envoyer et faire
dfoncer quelques tonneaux de vin.

[Note 135: Si le greffier n'a pas vu double, dans son ardeur
guerrire. (Jean de Troyes, 15 septembre 1467.)]

Il tait devenu vrai bourgeois de Paris. C'tait plaisir de le voir
s'en aller par les rues, souper tout bonnement chez un bourgeois, un
lu, Denis Hesselin; il est vrai qu'ils taient compres, le roi lui
ayant fait l'honneur de lui tenir son enfant sur les fonts. Il
envoyait la reine avec madame de Bourbon et Prette de Chlons (sa
matresse), souper, baigner (c'tait l'usage) chez Dauvet, premier
prsident. Il consultait volontiers les personnes notables,
parlementaires, procureurs, marchands. Il n'y avait pas dsormais  se
jouer des gens de Paris, le roi n'et pas entendu raillerie; un moine
normand s'tant avis d'accuser deux bourgeois, sans preuves, le roi
le fit noyer. Tellement il tait devenu ami chaud de la ville!

Toute grande qu'elle tait, il la voulait plus grande et plus peuple.
Il fit proclamer  son de trompe que toutes gens de toutes nations qui
seraient en fuite pour vol ou pour meurtre, trouveraient sret ici.
Dans un petit plerinage qu'il fit  Saint-Denis, comme il s'en allait
devisant par la plaine avec Balue, Luillier et quelques autres, trois
ribauds vinrent se jeter  genoux, criant grce et rmission; ils
avaient t toute leur vie voleurs de grand chemin, larrons et
meurtriers; le roi leur accorda bnignement ce qu'ils demandaient.

Il n'y avait gure de jour qu'on ne le vt  la messe  Notre-Dame, et
toujours il laissait quelque offrande[136]. Le 12 octobre, il y avait
t  vpres, puis, pour se reposer, chez Dauvet, le prsident; au
retour, comme il tait nuit noire, il vit au-dessus de sa tte une
toile, et l'toile le suivit jusqu' ce qu'il fut rentr aux
Tournelles.

[Note 136: _Mss. Legrand, Preuves, octobre 1467._]

Il avait bien besoin de croire  son toile. Le coup qu'il attendait
tait port. Le Breton avait envahi la Normandie, et dj il tait
matre d'Alenon et de Caen (15 oct.). Le roi n'avait pu le prvenir.
S'il et boug, le Bourguignon lui jetait en France une arme
anglaise. Il avait envoy quatre fois au duc en quatre mois, tantt
offrant d'abandonner Lige, et tantt rclamant pour elle.

Il essaya de l'intervention du pape, qu'il avait regagn, en faisant
enregistrer l'abolition de la Pragmatique. Il obtint  ce prix que le
Saint-Sige, qui avait nagure excommuni les Ligeois, prierait aussi
pour eux. Mais le duc voulut  peine voir le lgat, et encore 
condition qu'il ne parlerait de rien.

Le conntable, envoy par le roi, fut reu de manire  craindre pour
lui-mme. Il venait parler de paix  un homme qui dj avait l'pe
tire, le bras prt  frapper... Le duc lui dit durement: Beau
cousin, si vous tes n conntable, vous l'tes de par moi. Vous tes
n chez moi, et vous avez chez moi le plus beau de votre vaillant. Si
le roi vient se mler de mes affaires, ce ne sera pas  votre profit.
Saint-Pol, pour l'apaiser, lui garantit pour douze jours que rien ne
remuerait du ct de la France. Sur quoi, il dit en montant  cheval:
J'aurai dans trois jours la bataille; si je suis battu, le roi fera
ce qu'il voudra du ct des Bretons. Il se moquait sans doute[137];
il ne pouvait gure ignorer qu'au moment mme (19 octobre) Alenon et
Caen devaient tre ouvertes au duc de Bretagne.

[Note 137: Commines ne l'a pas senti, parce qu'il n'a pas rapproch
les dates.]

Qui et pu l'arrter, lanc comme il tait par la colre? Il avait
fait dfier les Ligeois,  la vieille manire barbare, avec la torche
et l'pe. Il eut un moment l'ide de tuer cinquante otages qui
taient entre ses mains. Les pauvres gens avaient rpondu de la paix
sur leurs ttes. Un des vieux conseillers (jusque-l des plus sages)
tait d'avis de les faire mourir. Heureusement, le sire d'Humbercourt,
plus modr et plus habile, sentit tout le parti qu'on pouvait tirer
de ces gens.

Les deux armes se rencontrrent devant Saint-Trond. La place tait
garde pour Lige par Renard de Rouvroy, homme d'audace et de ruse,
attach au roi, et qui lui avait servi, comme on a vu,  jouer la
comdie de la fausse victoire de Montlhry. Dans l'arme des
Ligeois, qui venait au secours de Saint-Trond, on remarquait le
bailli de Lyon, qui depuis un mois leur promettait du secours, et qui
les trompait d'autant mieux que le roi le trompait lui-mme[138].

[Note 138: Rien n'indique qu'il y et d'autres Franais.--Dammartin,
que Meyer y fait venir avec quatre cents hommes d'armes, six mille
archers! (Annales Flandr., p. 341), n'avait pas boug de Mouzon. Le
bailli de Lyon, fort embarrass  Lige, faisait tout au monde pour le
faire venir; sa lettre au capitaine Salazar (_Bibl. royale, mss.
Legrand, Preuves_) est bien nave: Se nul inconvniant leur sorvient,
y diront que le Roy et vous et moy qui les ay conseglez, an somes
cause... Les genz d'armes seront plus ayses icy que l, et tout le
pays s'apreste vous fere trs-grand chire, etc.]

Selon Commines, qui put les voir de loin, ils auraient t trente
mille; d'autres disent dix-huit mille. L'tendard tait port par le
sire de Bierlo. Bare de Surlet tait  leur tte, avec Raes et la
femme de Raes, madame Pentecte d'Arkel. Cette vaillante dame, qui
suivait partout son mari, s'tait dj signale au combat d'Huy. Ici,
elle galopait devant le peuple, et l'animait bien mieux que Raes n'et
su faire[139].

[Note 139: Plus quam vir ejus fecisset. Adrianus.]

La confiance pourtant n'tait pas gnrale. Les glises s'taient
prtes de mauvaise grce  escorter l'tendard de Saint-Lambert,
comme l'usage le voulait; tel couvent, pour s'en dispenser, avait
dguis des laques en prtres. Encore cette escorte,  peine  deux
lieues, voulait revenir. L'honneur de porter l'tendard fut offert au
bailli de Lyon, qui n'accepta pas. Bare de Surlet, le jour du dpart,
voulant monter un cheval de bataille que venait de lui vendre l'abb
de Saint-Laurent, trouva qu'il tait mort la nuit.

L'arme ligeoise arriva le soir  Brusten, prs Saint-Trond; les
chefs la retinrent dans le village et la forcrent d'attendre le
lendemain (28 oct.).

Au matin, le duc, mont sur un courtaut, passait devant ses lignes,
un papier  la main; c'tait son ordonnance de bataille, tout crite,
telle que ses conseillers l'avaient arrte la nuit. Qu'adviendrait-il
de cette premire bataille qu'il livrait comme duc? c'tait une grande
question, un important augure pour tout le rgne. Il y avait 
craindre que son bouillant courage ne mt tout en hasard. Il parat
qu'on trouva moyen de le tenir dans un corps qui ne bougea pas. La
cavalerie, en gnral, resta inactive pendant la bataille; dans cette
plaine fangeuse, coupe de marais, elle et pu renouveler la triste
aventure d'Azincourt.

Vers dix heures, les gens de Tongres, impatients, inquiets, ne purent
plus supporter une si longue attente; ils marchrent  l'ennemi. Les
Bourguignons les repoussrent, criblrent de flches et de boulets
ceux qui gardaient le foss, gagnrent le foss, les canons. Puis,
comme ils n'avaient plus de quoi tirer, les Ligeois reprirent
l'avantage. De leurs longues piques, ils chargrent les archers: Et
en une troupe, turent quatre ou cinq cents hommes en un moment; et
branloient toutes nos enseignes, comme gens presque dconfits. Et sur
ce pas, fit le duc marcher les archers de sa bataille que conduisoit
Philippe de Crvecoeur, homme sage, et plusieurs autres gens de bien,
qui avec un grand _hu!_ assaillirent les Ligeois, qui en un moment
furent desconfitz.

Il parat qu'on fit croire au duc qu'il leur avait tu six mille
hommes. Commines le rpte et s'en moque lui-mme. Il assure que la
perte tait peu de chose, que sur un si grand peuple, il n'y
paraissait gure. Renard de Rouvroy, ayant tenu encore trois jours
dans Saint-Trond, Raes et le bailli avaient le temps de mettre Lige
en dfense. Mais il aurait fallu abattre autour des murs certaines
maisons qui taient aux glises, et elles n'y consentaient pas.

De coeur et de courage, sinon de force, la ville tait tue. On avait
beau dire au peuple que les envoys du roi ngociaient, que le lgat
allait venir pour tout arranger; chacun commenait  songer  soi, 
vouloir faire la paix avant les autres; d'abord les petites gens de la
rivire, les poissonniers. Puis les glises s'enhardirent et
dclarrent qu'elles voulaient traiter. On les laissa faire, et elles
traitrent, non-seulement pour elles, mais pour la cit.

Ce qu'elles obtinrent, et qui n'tait rien moins qu'une grce, ce fut
de rendre tout,  volont, sauf le feu et le pillage. Les prtres,
n'ayant rien  craindre pour eux-mmes, se contentrent d'assurer
ainsi les biens, sans s'inquiter des personnes.

Cet arrangement fut accept, l'gosme gagnant, comme il arrive dans
les grandes craintes. On choisit trois cents hommes, dix de chaque
mtier, pour aller demander pardon. La commission tait peu
rassurante. Le duc avait pris dix hommes de Saint-Trond, et dix hommes
de Tongres, auxquels il avait fait couper la tte.

Trois cents suffiraient-ils? L'ennemi une fois dans la ville n'en
pendrait-il pas d'autres?... Cette crainte se rpandit et devint si
forte que les portes ne s'ouvrirent pas. Le vaillant Bierlo, qui avait
port l'tendard, qui l'avait dfendu et sauv, se mit aussi 
dfendre les portes, s'obstinant  les tenir fermes,  moins que la
sret des personnes ne ft garantie.

Le duc attendait les trois cents sur la plaine. Sa position tait
mauvaise: On toit en fin coeur d'hiver, et les pluies plus grandes
qu'il n'est possible de dire, le pays fangeux et mol  merveille. Nous
tions (c'est Commines qui parle) en grande ncessit de vivres et
d'argent, et l'arme comme toute rompue. Le duc n'avoit nulle envie de
les assiger, et aussi n'et-il su. S'ils eussent attendu deux jours 
se rendre, il s'en ft retourn. La gloire qu'il reut en ce voyage
lui procda de la grce de Dieu, contre toute raison. Il eut tous ces
honneurs et biens pour la grce et bont dont il avoit us envers les
otages, dont vous avez ou parler.

Croyant qu'il n'y avait qu' rentrer dans la ville, le duc avait
envoy, pour entrer le premier, Humbercourt qu'il en avait nomm
gouverneur, et qui n'y tait point ha. Porte close. Humbercourt se
logea dans l'abbaye de Saint-Laurent, tout prs des murs de la ville,
dont il entendait tous les bruits[140]. Il n'avait que deux cents
hommes; nul espoir de secours en cas d'attaque. Heureusement il avait
avec lui quelques-uns des otages, qui lui servirent merveilleusement,
pour travailler la ville et l'amener  se rendre: Si nous pouvons les
amuser jusqu' minuit, disait-il, nous aurons chapp; ils seront las
et s'en iront dormir. Il dtacha ainsi deux otages aux Ligeois, puis
(le bruit redoublant dans la ville) quatre autres, avec une bonne et
amicale lettre; il leur disait: Qu'il avait toujours t bon pour eux,
que pour rien au monde il ne voudrait consentir  leur perte; nagure
encore il tait des leurs, du mtier des _fves_ et marchaux, il en
avait port la robe, etc. La lettre vint  temps; ceux de la porte
parlaient d'aller brler l'abbaye et Humbercourt dedans. Mais: Tout
incontinent, dit Commines, nous oumes sonner la cloche d'assemble,
dont nous emes grande joie, et s'teignit le bruit que nous
entendions  la porte. Ils restrent assembls jusqu' deux heures
aprs minuit, et enfin conclurent qu'au matin ils donneroient une des
portes au seigneur d'Humbercourt. Et tout incontinent s'enfuit de la
ville messire Raes de Lintre et toute sa squelle[141].

[Note 140: Cette curieuse scne de nuit avait deux tmoins
trs-intelligents qui l'ont peinte, un jeune homme d'armes
bourguignon, Philippe de Commines, et un moine, Adrien de Vieux-Bois.
Tout le couvent, en alarme, s'occupait  cuire du pain pour ceux qui
viendraient, quel que ft leur parti.]

[Note 141: Voir dans Adrien la scne intrieure de Lige, l'abandon du
tribun. On lui en voulait de ne s'tre pas fait tuer, comme Bare de
Surlet. On prtendait qu'aprs la bataille il avait pass la nuit dans
un moulin, etc. Ce qui est sr, c'est qu'une fois rentr dans Lige,
il montra beaucoup de fermet et ne quitta qu'au dernier moment.]

Au matin, les trois cents, en chemise, furent mens dans la plaine, se
mirent  genoux dans la boue et crirent merci. Le bon ami du roi, le
lgat, qui venait intercder, se trouva l justement pour ce piteux
spectacle. Quoi qu'il pt dire, le duc y fit peu d'attention. Le sage
Humbercourt et voulu qu'il se servt de ce lgat pour le faire entrer
avant lui dans la ville, pour bnir et calmer le peuple, l'endormir,
rendre l'entre plus sre.

Loin de l, le duc, tenant  faire croire qu'il entrait de force, 
portes renverses, fit  l'instant mettre le marteau aux murs et
dtacher les portes de leurs gonds. C'tait l'ancien usage, quand le
vainqueur n'entrait pas par la brche, qu'on lui coucht les portes
sur le pav, afin qu'il les foult et marcht dessus.

Le 17 novembre, au matin, les troupes entrrent, puis le duc
accompagn de l'vque, puis des troupes, et toujours des troupes,
jusqu'au soir. Il n'tait pas sans motion en se voyant enfin dans
Lige; le matin, il avait pu  peine manger.

La foule  travers laquelle il passait offrait l'aspect de deux
peuples distincts, des lus et des rprouvs, en ce jour de jugement;
 droite, les lus, c'est--dire le clerg, en blanc surplis, avec les
gens qui tenaient au clerg ou voulaient y tenir, tous ayant  la main
des cierges allums, comme les Vierges sages;  gauche, sans cierge,
aussi bien que sans armes, l'paisse et sombre file des bourgeois,
gens de mtiers et menu populaire, portant la tte basse.

Ils roulaient en eux-mmes la terrible sentence, encore inconnue, et
tout ce que peut contenir pour celui qui se livre, ce mot vague,
infini:  volont. Personne, tant qu'il n'tait pas expliqu, ne
savait qui tait vivant et qui tait mort.

L'attente fut prolonge jusqu'au 26 novembre. Ce jour-l sonna la
cloche du peuple pour la dernire fois. Sur l'estrade, devant le
palais, au lieu consacr et lgal o jadis sigeait le prince-vque,
s'assit le matre et juge... Prs de lui, Louis de Bourbon, et en bas
le condamn, le peuple, pour our la sentence. D'illustres personnages
avaient place aussi sur l'estrade, comme pour reprsenter la
chrtient: un Italien, le marquis de Ferrare, un Suisse, le comte de
Neufchtel (marchal de Bourgogne), enfin Jacques de Luxembourg, oncle
de la reine d'Angleterre.

Un simple secrtaire et notaire lut haut et clair l'arrt...

Arrt de mort pour Lige. Il n'y avait plus de cit, plus de
murailles, plus de loi, plus de justice de ville ni de justice
d'vque, plus de corps de mtiers.

Plus de loi; des chevins nomms par l'vque, asserments au duc,
jugeront _selon droit et raison escripte_[142], d'aprs le mode que
fixeront le seigneur duc et le seigneur vque.

[Note 142: Sans avoir regart aux malvais stieles, usaiges et
coustumes selon lesquelz lesdis eschevins ont aultrefois jugiet.
Documents Gachard, II, 447.--Adrien, ordinairement fort exact, ajoute:
Et modum per dominum ducem et dominum episcopum ordinandum. Amptiss.
Coll., IV, 1322.]

Lige n'est plus une ville, n'ayant ni portes, ni murs, ni foss; tout
sera effac et mis de niveau, en sorte qu'on puisse y entrer de
partout comme en un village.

La voix de la cit, son bourgmestre, l'pe de la cit, son avou, lui
sont ts galement. L'avou, le dfenseur dsormais, c'est l'ennemi;
le duc, comme avou suprme, sige et lve son droit dans la ville, au
pont d'Amercoeur.

Loin qu'il y ait un corps de ville, il n'y a plus de corps de mtiers.
Lige perd les deux choses dont elle tait ne, dont elle et pu
renatre: les mtiers et la cour piscopale; ses fameuses justices de
l'Anneau et de la paix de Notre-Dame[143].

[Note 143: Le peuple perd son antique et joyeux privilge de danser
dans l'glise, etc.--Sera abolie l'abusive coustumme de tenir les
consiaux en l'glise de Saint-Lambert, du marchiet de plusseurs
denres, des danses et jeuz et aultres ngociations illicites que l'on
y a accoustum de faire. Documents Gachard, II, 453.]

Elle ne juge plus et elle est juge, juge par ses voisines, ses
ennemis, Namur, Louvain, Mastricht. Les appels seront maintenant
ports dans ces trois villes.

Mastricht est franche, indpendante et ne paye plus rien. Lige paye,
par-dessus les six cent mille florins du premier trait, une ranon de
cent quinze mille lions.

C'est--dire qu'elle se ruine pour se racheter, prisonnire qu'elle
est. Et tout en se rachetant, il faut qu'elle livre douze hommes pour
la prison ou pour la mort; le duc dcidera.

L'acte lu, le duc dclara que c'tait bien l sa sentence. Son
chancelier, s'adressant  ceux qui taient dans la place, leur demanda
s'ils acceptaient tous ces articles et voulaient s'y tenir... L'on
constata qu'ils avaient accept, que pas un n'avait contredit, qu'ils
avaient dit, bien distinctement, _Oy, oy_. Le chancelier se tourna
ensuite vers l'vque et vers le chapitre, qui rpondirent _Oy_, comme
le peuple. Et alors le duc, s'adressant  la foule, daigna dire que,
s'ils tenaient parole, il leur serait un bon protecteur et gardien.

Cette bont n'empcha pas que, quelques jours aprs, l'chafaud ne ft
dress. On amena les _douze_ qui avaient t livrs; _trois_, mis sur
l'chafaud, y reurent grce; _trois fois_ trois furent dcapits. La
terreur qu'inspira ce spectacle eut tant d'effet que cinq mille hommes
achetrent leur pardon.

Il y avait dans Lige une chose qui tait aussi chre aux Ligeois que
leur vie: c'tait le principal monument de la ville et son palladium,
ce qu'ils appelaient leur _pron_, une colonne de bronze au pied de
laquelle le peuple, pendant tant de sicles, avait fait les lois, les
actes publics. Cette colonne, qui avait assist  toute la vie de
Lige, semblait Lige elle-mme. Tant qu'elle tait l, rien n'tait
perdu; la cit pouvait toujours revivre. Le duc mit dans son arrt ce
terrible article: Le _pron_ sera enlev, sans qu'on puisse le
rtablir jamais, pas mme en refaire l'image dans les armes de la
ville.

Il emporta en effet la colonne avec lui, la plaa, comme au pilori, 
la Bourse de Bruges, et sur le triste monument furent gravs des vers
en deux langues, o on le fait parler (comme si Lige parlait  la
Flandre):

  Ne lve plus un sourcil orgueilleux!
  Prends leon de mon aventure,
  Apprends ton nant pour toujours!
  J'tois le signe vnr de Lige, son titre de noblesse,
  La gloire d'une ville invaincue...
  Aujourd'hui expos (le peuple rit et passe!)
  Je suis ici pour avouer ma chute;
  C'est Charles qui m'a renvers[144].

[Note 144: Un historien du XVIIe sicle ajoute: Le duc fit abattre la
statue de Fortune, que les Ligeois avoient dresse sur le march pour
marque de leur libert et fich un clou  sa roue, afin qu'elle ne
tournast. Mlart. C'est la traduction de l'inscription latine donne
par Meyer, fol. 342. Voir la trs-plate inscription franaise dans D.
Plancher et Salazar. Histoire de Bourgogne, IV, 358.]




CHAPITRE IV

PRONNE.--DESTRUCTION DE LIGE

1468


Une foule inquite attendait le duc de Bruxelles: solliciteurs,
suppliants, envoys de tous pays. Il y avait, entre autres, de pauvres
gens de Tournai qui taient l,  genoux, pour excuser je ne sais
quelle plaisanterie des enfants de la ville; le duc ne parlait de rien
moins que de les marquer au front d'un fer rouge aux armes de
Bourgogne[145].

[Note 145: Il l'aurait fait si ses nobles n'avaient intercd.
(Poutrain.)--Tournai, enferme de toutes parts et s'obstinant  rester
franaise, se trouvait dans un tat de sige perptuel. Les Flamands,
quand ils voulaient, la faisaient mourir de faim, et par reprsailles
elle se moquait fort de ses pesants voisins, trop bien nourris.]

 sa violence,  son air sombre, on voyait bien que la fin de cette
affaire de Lige n'tait pour lui qu'un commencement. Il remuait en
pense plus de choses qu'une tte d'homme n'en pouvait contenir. On
et pu lire sur son visage sa menaante devise: Je l'ay
_empris_[146]. Il allait _entreprendre_, avec quel succs! Dieu le
savait. Une comte qui parut  son avnement donnait fort  penser:
J'entrai en imagination (dit Chastellain)... Je m'attends  tout...
La fin fera le jugement.

[Note 146: C'est l'expression du formidable portrait attribu  Van
Eyck. Celui qu'on voyait  Gand dans une prcieuse collection (vendue
en 1840) est sombre, violent, bilieux; le teint accuse l'origine
anglo-portugaise. Il a t souvent copi.]

Ce qu'on pouvait prvoir sans peine, c'est qu'avec un tel homme il y
aurait beaucoup  faire et  souffrir, que ses gens auraient peu de
repos, qu'il lasserait tout le monde avant de se lasser. Jamais on ne
surprit en lui ni peur ni fatigue. Fort de bras, fort d'chine, de
bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude joteur  jeter tout
homme par terre, le teint et le poil bruns, la chevelure paisse,
_houssue_...

Fils d'une si _prude femme_ et si _bguine_, lisant insatiablement
dans sa jeunesse les vieilles histoires des preux, on avait cru qu'il
serait un vrai manoir de chevalerie[147]. Il tait dvot, disait-on,
particulirement  la vierge Marie. On remarquait qu'il avait les yeux
angliquement clairs.

[Note 147: Il eut l'entendement et le sens si grand qu'il rsistoit 
ses complexions, tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouv plus doux,
ne plus courtoy que luy. Il apprenoit  l'cole moult bien, etc.
Olivier de la Marche. Le portrait capital est celui de Chastellain. On
y voit qu'il avait l'esprit trs-cultiv, beaucoup de faconde et de
subtilit: _Il parloit de grand sens_ et parfond, et continuoit
longuement au besoin. Ce qui contredit le mot de Commines: Trop
_peu_ de malice et _de sens_, etc. La contradiction n'est
qu'apparente; on peut tre discoureur, logicien et peu judicieux.]

Les Flamands, Hollandais, tous les gens du nord et de langues
allemandes avaient mis un grand espoir dans leur jeune comte. Il
parlait leur langue, puisait au besoin dans leur bourse, vivait avec
eux et comme eux sur les digues,  voir la mer, qu'il aimait fort, ou
bien  btir sa tour de Gorckum. Ds qu'il fut matre, on aperut
qu'il y avait encore en lui un tout autre homme qu'on ne souponnait
pas, homme d'affaires, d'argent et de calcul. Il prit le mors aux
dents, veilla et estudia en ses finances. Il visita le trsor de son
pre[148], mais pour le bien fermer, voulant vivre et suffire  tout
avec son domaine et ce qu'il tirerait de ses peuples. L'argent de
Lige et tout l'extraordinaire ne devaient point les soulager, mais
rester dans les coffres. En tout un ordre austre. La joyeuse maison
du bon duc devint comme un couvent[149]; plus de grande table commune
o les officiers et seigneurs mangeaient avec le matre. Il les divisa
et parqua en tables diffrentes, d'o, le repas fini, on les faisait
dfiler devant le prince, qui notait les absents: l'absent perdait les
gages du jour.

[Note 148: Selon Olivier de la Marche: Quatre cent mille cus d'or,
soixante-douze mille marcs d'argent, deux millions d'or en meubles,
etc. En 1460, Philippe le Bon avait ordonn  ses officiers de rendre
leurs comptes dans les quatre mois qui suivraient l'anne rvolue.
(Notice de Gachard sur les anciennes chambres des comptes, en tte de
son Inventaire.) En 1467-8, le duc Charles cre une chambre des
domaines, rgle la comptabilit, en divise les fonctions entre le
receveur et le payeur, etc. _Archives gn. de Belgique, Reg. de
Brabant, n 4, fol. 42-46._]

[Note 149: Se dlitoit en beau parler, et en amonester ses nobles 
vertu, comme un orateur... assis en haut-dos par.--Il mist sus une
audience, laquelle il tint trois fois la semaine, aprs disner...; les
nobles de sa maison estoient assis devant ly en bancs, chascun selon
son ordre, sans y oser faillir..., souvent toutesfois  grand'tannance
des assis. Chastellain.]

Nul homme plus exact, plus laborieux. Il tait le matin au conseil et
il y tait le soir, se travaillant soy et ses gens, outrageusement.
Ses gens, ceux du moins qu'il employait le plus, c'taient des gens de
langue franaise et de droit romain, des hommes de loi bourguignons
ou comtois. Le rgne des Comtois[150], commenc sous Philippe le Bon
par Raulin, continu sous son fils par le De Goux, les Rochefort, les
Carondelet, clate dans l'histoire par la tyrannie des Granvelle.
Leurs traditions d'imprialisme romain, de procdures secrtes, etc.,
furent pourtant connues ds l'poque o le chancelier Raulin, arm
d'un simple billet de son matre absent, fit touffer le sire de
Granson entre deux matelas[151].

[Note 150: Ce que nous disons ici des ministres de la maison de
Bourgogne contraste avec le remarquable esprit de mesure qui
caractrise la Franche-Comt.  porte de tout, et informs de tout,
les Comtois eurent de bonne heure deux choses, savoir faire, savoir
s'arrter. Savants et philosophes (Cuvier, Jouffroy, Droz), lgistes,
rudits et littrateurs (Proudhon et ses collgues de la Facult de
Paris, Dunod, Weiss, Marmier), tous les Comtois distingus se
recommandent par ce caractre. Nodier lui-mme, qui a donn l'lan 
la jeune littrature, ne l'a pas suivi dans ses excentricits. Les
devises franc-comtoises sont modestes et sages: Granvelle, _Durate_;
Olivier de la Marche, _Tant a souffert_; Besanon, _Plt 
Dieu_.--J'attends beaucoup, pour l'tude de la Franche-Comt, des
documents qu'elle publie dans ses excellents mmoires acadmiques, et
de la savante et judicieuse histoire de M. Clerc.

Ces familles de lgistes se poussaient  la fois dans la robe et dans
l'pe. Un Carondelet est tu  Montlhry, un Rochefort y commande
cent hommes d'armes; en rcompense, il est fait matre des requtes;
plus tard, il devient chancelier de France. Son pre avait eu ses
biens confisqus _pour une petite rature_ qu'il fit  son profit dans
un acte. Le faux n'est pas rare en ce temps. Cf. le fameux procs du
btard de Neufchtel, Der Schweitzerische Geschichtforscher, I, 403.]

[Note 151: Dunod.]

On reconnait, dans la sentence de Lige, la main de ces lgistes, 
cet article surtout, o, substituant le _droit crit_  la coutume,
ils ajoutent  ce mot dj si vague un arbitraire illimit: Selon le
mode que fixeront le seigneur duc et le seigneur vque.

Aprs Lige, la Flandre. Ds le lendemain de la bataille, une lettre
fut crite par le duc, une menace _contre tous les fieffs_ de Flandre
qui ne rendraient pas le service militaire. Cette expression semblait
tendre l'obligation du service  une foule de petites gens, qui
tenaient,  titre de fiefs, des choses minimes pour une minime
redevance. L'effroi fut grand[152]; l'effet subit, beaucoup aimrent
mieux laisser l fief et tout et passer la frontire. Il fallut que le
duc s'expliqut; il dit dans une nouvelle lettre, non plus _tous les
fieffs_, mais: Nos faux vassaux et sujets, _tenus et accoutums_ de
servir et _frquenter_ les armes.

[Note 152: La menace est du 5 novembre, et l'explication du 20
dcembre; en six semaines, l'migration avait commenc: Se partent et
absentent, ou sont  voulent d'eux partir et absenter. Gachard.]

Le mot d'_aide_ ne prtait pas moins que celui de _fief_ au
malentendu. Sous ce mot fodal (aide de joyeuse entre, aide de
mariage), il demanda un impt rgulier, annuel, pour seize ans. Le
total semblait monstrueux: pour la Flandre, douze cent mille cus;
pour le Brabant, huit cent mille livres; cent mille livres pour le
Hainaut. Il n'y eut personne qui ne ft perplexe durement et frapp
au front, d'our nommer cette horrible somme de deniers  prendre sur
le peuple.

Par ces violentes chicanes pour changer ses vassaux en sujets, pour
devenir de suzerain fodal, souverain moderne, le duc de Bourgogne
n'en restait pas moins, dans l'opinion de tous et dans la sienne, le
prince de la chevalerie. Il en gardait les formes, et elles devenaient
souvent dans ses mains une arme politique. Juge de l'honneur
chevaleresque, comme chef de la Toison d'or, il somma son ennemi, le
duc de Nevers, de comparatre au chapitre de l'ordre[153], le fit
condamner comme contumax, biffer son nom, noircir son cusson[154].

[Note 153: Le duc fit lire et adopter  ce chapitre une ordonnance qui
mettait dans sa main toute la juridiction de l'ordre. V. le texte dans
Reiffenberg, Histoire de la Toison-d'Or, p. 50.]

[Note 154: Il le dshonorait aprs l'avoir dpouill. Sur cette
terrible iniquit de la maison de Bourgogne, sur la cession force
(qu'Hugonet extorqua), sur le courage du notaire qui glissa dans
l'acte mme (au pli du parchemin o posait le sceau), une toute petite
protestation. V. Preuves de Commines.]

Ceux mme que le roi avait cru s'attacher et qu'il avait achets le
plus cher tournaient au duc de Bourgogne, comme au chef naturel des
princes et seigneurs.

Un nouveau _Bien public_ se prparait, plus gnral et dans lequel
entreraient ceux qui s'taient abstenus de l'autre. Ren devait en
tre, quoique le roi aidt alors son fils en Espagne. Deux femmes y
poussaient, la douairire de Bourbon, aux enfants de qui il avait
confi moiti du royaume, et la propre soeur de Louis XI, qui, il est
vrai, lui ressemblait trop pour subir aisment sa protection
tyrannique; plus il faisait pour elle, plus elle travaillait contre
lui.

L'Anglais n'avait pu tre du premier _Bien public_; on l'invitait au
second. Le Bourguignon pousait la soeur d'douard, et le Breton
pousait en quelque sorte l'Angleterre elle-mme, voulant l'tablir 
ct de lui, en Normandie. Le roi, les voyant tous appeler l'Anglais,
s'avisa d'un expdient qu'ils n'avaient pas prvu, il appela la
France.

Il convoqua les tats gnraux (avril), les trois ordres; soixante
villes envoyrent leurs dputs[155]. Il leur posa simplement la vraie
question: Le royaume veut-il perdre la Normandie? La confier au
jeune frre du roi, qui n'tait rien que par les ducs de Bourgogne et
de Bretagne, c'tait la leur donner, ou plutt y mettre les Anglais.

[Note 155: Chaque ville envoya trois dputs, un prtre et deux
laques.--La relation du greffier Prvost, imprime dans les
collections (Isambert, etc.), se trouve plus complte dans un ms. de
Rouen; les dates et certains dtails y sont plus exactement indiqus.
On y voit un seul bourgeois porter la parole au nom de plusieurs
villes. (Communiqu par M. Chruel, d'aprs le ms. des _Archives
municipales de Rouen_.)]

Ce n'tait pas la faute du duc de Bretagne si les Anglais n'y taient
pas. Ils n'avaient pas besoin d'y prendre une place, comme Henri V
avait d le faire; on leur en offrait douze. Chose trange pour leur
faire accepter ces villes, il fallait les payer, ils chicanaient sur
la solde... Le fait est qu'ils avaient grand'peine  venir; douard
n'osait bouger de chez lui.

Que l'offre et t faite, cela n'tait pas douteux. Warwick (par
consquent Louis XI), en avait copie[156]. Les tats, quand on leur
fit cette rvlation, en eurent horreur... Qu'il y et un Franais
pour recommencer les guerres anglaises, l'gorgement de la France!...
Tous ceux qui taient l, mme les princes et les seigneurs qui
chancelaient la veille, retrouvrent du coeur, et offrirent au roi
leurs biens et leurs vies.

[Note 156: Dpche de Menypeny au roi, _Legrand, Hist. de Louis XI
(ms. de la Bibl. royale), liv. XI, p. 1, 16 janvier 1468._ V. aussi
Rymer, 3 aot.]

La chose, dit lui-mme le noble historien de la maison de Bourgogne,
touchoit la _perptuit_ du royaume, et le roy n'y a que son
_voyage_. Tous le sentirent. Le voeu des tats, port au duc 
Cambrai, venait avec autorit. Le mpris qu'il en fit, soigneusement
rpandu par le roi, mit beaucoup de gens contre lui. Les plus
pacifiques eurent une vellit de guerre. Il y eut  Paris un tournoi
des enfants de la ville[157], et mme plus srieux que ces exercices
ne l'taient alors; ceux-ci, dans leur inexprience, y allrent trop
vivement, et ils se blessrent.

[Note 157: Ici le greffier Jean de Troyes se redresse, enfle la voix
et donne tout au long le noble dtail.]

Le mouvement fut fort contre le duc de Bourgogne. Ce qui le
prouverait, c'est que l'homme le plus flottant et qui jusque-l
s'tait le plus mnag, Saint-Pol, devint audacieux tout  coup et
s'en alla  Bruges o tait le duc, fit une entre bruyante, avec
force fanfares, et faisant porter devant lui l'pe de conntable. Aux
plaintes qu'on en fit, il ne rpondit rien, sinon que Bruges tait du
royaume, qu'il tait conntable de France, et que c'tait son droit
d'aller partout ainsi.

Le duc attendait  Bruges sa future pouse, Marguerite d'York. Il y
avait l un monde complet de toutes nations, une foule d'trangers
venus pour voir la fte. Le duc en profita pour montrer solennellement
quel rude justicier il tait, quel haut seigneur, combien indpendant
et au-dessus de tout. Il fit, sans forme de procs, couper la tte 
un jeune homme de grande maison qui avait fait un meurtre. Toute la
noblesse eut beau prier; l'excution ne s'en fit pas moins  la veille
du mariage.

Ce mariage anglais contre la France fut fort srieux, dans la bizarre
magnificence de ses ftes guerrires, plein de menace et de sombre
avenir. Les mille couleurs de tant de costumes et de bannires taient
attristes des couleurs du matre, qui dominaient tout, le noir et le
violet[158].

[Note 158: My-parti de noir et de violet selon Jean de Hnin et
Olivier de la Marche.]

La soeur des trois fratricides, Marguerite d'York, apportait avec elle
cent cinquante ans de guerre entre parents. Ses archers anglais
descendirent sa litire au seuil de l'htel de Bourgogne, o la reut
la douairire Isabelle. Des archers, peu ou point de lords[159]; un
vque anglais qui avait men la chose, malgr tous les vques.

[Note 159: Sauf les lords de la faon d'douard, les parents de sa
femme et un cadet des Talbot.]

Au mariage assistrent deux cardinaux, Balue, l'espion du roi, et un
lgat du pape qui venait demander pour la pauvre ville de Lige un
sursis au payement. Les malheureux taient dj tellement ruins, deux
ans auparavant, que pour un premier terme il leur avait fallu
dpouiller leurs femmes, leur ter leurs anneaux, leurs ceintures. Le
duc fut inflexible. Cette duret dans un tel moment ne pouvait porter
bonheur au nouveau mariage. Les maris  peine au lit, le feu prit...
ils faillirent brler[160].

[Note 160: Wen they were both in bedde... Fragment publi par
Hearnes,  la suite des: Th. Sprottii Chronica (in-8, 1719, p. 296).]

Le tournoi fut celui de l'arbre ou _pron_ d'or, apparemment pour
rappeler celui de Lige[161]. Aux intermdes, parmi une foule
d'allusions, on vit le saint anglais, le saint par lequel le duc
jurait toujours, saint Georges, qui tuait le dragon[162]. Deux hros,
deux amis, Hercule et Thse (Charles et douard?) dsarmrent un roi
qui se mit  genoux, et se fit leur serf. Le duc figura en personne au
tournoi, combattit; puis tout  coup laissa la marie, s'en alla en
Hollande pour lever l'_aide_ de mariage.

[Note 161: Olivier de la Marche lui donne les deux noms;  la fin de
la fte, le _pron_ d'or est jet  la mer.]

[Note 162: Rien de plus magnifique et de plus fantasque (V. Olivier),
parfois avec quelque chose de barbare; par exemple le duc portant son
cu couvert de florins branlants; par exemple, le couplet brutal:
Faites-vous l'ne, ma matresse?--La tour que le duc btissait en
Hollande ne manqua pas de se trouver  la fte de Bruges; du plus haut
de la tour, par un jeu bizarre, des btes musiciennes, loup, bouc ou
sanglier, sonnaient, chantaient aux quatre vents.--Autre merveille, et
plus trange (ferie hollandaise ou anglaise?): la bte de l'ocan du
Nord, la baleine, entre et nage  sec. De son ventre sortent des
chevaliers, des gants, des sirnes; sirnes, gants et chevaliers,
combattent et font la paix, comme si l'Angleterre finissait sa guerre
des deux Roses. Le monstre alors, ravalant ses enfants, nage encore et
s'coule.]

Le roi crut que cette fte de guerre, ces menaces, ce brusque dpart
annonaient un grand coup. Depuis trois mois, il s'y attendait. En
mai, le chancelier d'Angleterre avait solennellement annonc une
descente, et le roi pour la retarder avait jet en Angleterre un frre
d'Henri IV. Il voyait un camp immense se faire contre lui prs de
Saint-Quentin. Il y avait  parier qu'au 15 juillet, la trve avec la
Bourgogne expirant, Bourguignon, Breton, Anglais, tous agiraient
d'ensemble.

La chose semble avoir en effet t convenue ainsi. Le Breton seul tint
parole, agit, et porta seul les coups. Le roi le serra  la fois par
le Poitou et par la Normandie, lui reprit Bayeux, Vire et Coutances.
Il cria au secours, et n'obtint du Bourguignon que cinq ou six cents
hommes pour garder Caen. Celui-ci tait jaloux, il se souciait peu
d'affermir le Breton en Normandie. Tard, bien tard, sur son instante
prire, ayant reu une lettre suppliante, crite de sa main, il
consentit  passer la Somme, mais pacifiquement encore et sans tirer
l'pe. Si peu soutenu, il fallut bien que le Breton traitt,
abandonnant le frre du roi, et remettant ce qu'il avait en Normandie
 la garde du duc de Calabre, qui alors tait tout au roi (trait
d'Ancenis, 10 septembre). Le roi avait gagn la partie.

Ce qui sans doute avait contribu  ralentir le duc de Bourgogne,
c'est qu'il voyait une rvolution se faire derrire lui. Depuis son
cruel refus de donner un sursis  Lige, cette misrable ville, tout
crase et sanglante qu'elle tait, remuait son cadavre... Ds les
premiers jours d'aot s'branla des Ardennes une foule hideuse, sans
habits, des massues pour armes, de vrais sauvages qui depuis longtemps
vivaient dans les bois[163]. Ces malheureux bannis, entendant dire
qu'il y aurait un coup de dsespoir, voulurent en tre, et pour mourir
aimrent mieux, aprs tout, mourir chez eux.

[Note 163: Inermes ac nudi, sylvestribus tantum truncis et fundi
lapidibusque armati. J. Piccolomini, Comment., lib. III, p. 400, et
apud Freher, t. III, p. 273.]

Le 4 aot, ils avaient essay dj de prendre Bouillon. Ils avancrent
toujours en grossissant leur troupe, et, le 8 septembre, ils entrrent
dans Lige en criant Vive le roi! de sorte que le duc de Bourgogne put
apprendre en mme temps la rvolution de Lige et la soumission du
Breton (10 septembre).

Le duc, qui avait peu de forces  Lige, les en avait retires, comme
on l'en priait depuis longtemps au nom de l'vque. Il avait ruin de
fond en comble, non-seulement la ville, mais les glises, obliges de
rpondre pour la ville. Plus de cour spirituelle, plus de juridiction
ecclsiastique, plus d'argent  tirer des plaideurs. Le lieutenant du
duc de Bourgogne, Humbercourt, laiss  Lige comme receveur et
percepteur, tait seul matre; l'vque n'tait rien. Les gens qui
gouvernaient celui-ci,  leur tte le chanoine Robert Morialm, prtre
guerrier qu'on voyait souvent arm de toutes pices, eurent recours,
pour se dlivrer des Bourguignons, au dangereux expdient de rappeler
les bannis de France[164]. Il se figurait sans doute que le roi y
joindrait ses troupes et soutiendrait l'vque, frre du duc de
Bourbon, contre le duc de Bourgogne.

[Note 164: Magister Robertus habebat nomen, quod ipse scripsisset
litteras, nomine domini, fugitivis de Francia _quod redirent_, quia
omnes dicebant quod fuissent remandati. Adrianus de Veteri Bosco,
Coll. ampliss., IV, 1337.]

Les bannis, rentrant dans Lige, n'y trouvrent point l'vque; mais,
pour toute autorit, le lgat du pape. Le lgat eut grand'peur quand
il se vit au milieu de ces gens presque nus, et qu'on aurait pris pour
des btes fauves, tant les cheveux et le poil leur avaient cr[165]...
L'aspect tait horrible, les paroles furent douces et touchantes. Ils
s'adressrent au vieux prtre romain comme  un pre, le supplirent
d'intercder pour eux: Ce sont, disaient-ils, nos dernires prires
que nous vous confions. Qu'on nous laisse revenir, reprendre nos
travaux; nous ne voulons plus vivre dans les bois, la vie y est trop
dure... Si l'on ne nous coute, nous ne rpondons plus de ce que nous
allons faire... Le lgat leur demandant s'ils voulaient poser les
armes pour le laisser arranger tout avec l'vque, ils fondirent en
larmes et dirent qu'ils ne demandaient qu' rentrer en grce, 
revenir avec leurs pres, leurs mres et leurs enfants.

[Note 165: Capillorum et barbarum promissione, sylvestrium hominum
instar. Piccolomini. ap. Freher, II, 274.]

Le lgat prvint de grands dsordres, et peut-tre sauva la ville en
leur donnant ces bonnes paroles. Plusieurs avaient fait d'abord de
terribles menaces, disant que tout le mal venait des prtres, et ils
commenaient  faire main basse sur eux. Il les calma, emmena les
chefs  Mastricht, o tait l'vque, et lui conseilla de revenir.
L'vque n'osait; il avait peur et des bannis et du duc de Bourgogne,
qui lui crivait qu'il arrivait dans un moment. Cette dernire peur
fut apparemment la plus forte, car il reprit ses chanes et s'en alla
docilement  Tongres retrouver Humbercourt, lieutenant du duc de
Bourgogne, contre lequel ses chanoines avaient rappels les bannis.

Le duc n'avait pas tort d'annoncer qu'il pourrait agir. Le roi, qui
dbarrass des Bretons et pu, ce semble, le mener rudement, le priait
au contraire, lui faisait la cour, voulait lui payer les frais de la
campagne. L'arme royale, bien suprieure  l'autre, plus aguerrie
surtout, ne comprenait rien  cela et n'tait pas loin d'accuser le
roi de couardise... C'est qu'on ne voyait pas, derrire, que le duc de
Bourgogne occupait toujours Caen, qu'un beau-frre d'douard lui
tenait une arme  Portsmouth et n'attendait qu'un signe pour passer.
Ce coteux armement anglais, annonc en plein Parlement, prpar tout
l't, serait-il en pure perte? rien de moins vraisemblable; le roi
n'avait en ce moment nul moyen d'empcher la descente; tout au plus
pouvait-il, en revanche, lancer aux Anglais Marguerite d'Anjou qu'il
avait  Harfleur.

Il tait donc en ces perplexits, allant, venant, devant le duc de
Bourgogne. Celui-ci, ferme dans ses grosses places de la Somme, dans
un camp immense (une ville plutt) qu'il s'tait bti, mettait son
orgueil  ne bouger d'un pas; le Breton l'avait abandonn, mais que
lui importait, seul n'tait-il pas assez fort?... Ainsi, tout restait
l; le roi, qui se mourait d'impatience, s'en prenait  ceux qui
traitaient pour lui. Chaque jour plus souponneux (et dj maladif),
il ne se fiait plus  personne, jusqu' hsiter d'armer ses gens
d'armes; dans une lettre, il ordonne de porter les lances sur des
chariots, et de ne les donner qu'au besoin.

Une chose lui donnait espoir du ct du duc de Bourgogne, c'est que
tout le monde venait lui dire qu'il tait dans une furieuse colre
contre le Breton. S'il en tait ainsi, le moment tait bon; cette
colre contre un ami pouvait le disposer  couter un ennemi. Le roi
le crut sans peine, et parce qu'il avait grand besoin qu'il en ft
ainsi, et parce qu'il tait justement lui-mme dans cette disposition.
Trahi successivement par tous ceux  qui il s'tait fi, par Du Lau,
par Nemours, par Melun, il n'avait trouv de sret que dans un ennemi
rconcili, Dammartin, celui qui jadis l'avait chass de France; il
lui avait mis en main son arme, le commandement en chef au-dessus des
marchaux.

Il ne dsesprait donc pas de regagner son grand ennemi. Mais pour
cela il ne fallait pas d'intermdiaire; il fallait se voir et
s'entendre. Tout est difficile entre ceux qu'on envoie, qui hsitent,
qui sont responsables; entre gens qui font eux-mmes leurs affaires,
souvent tout s'aplanit d'un mot. Il semblait d'ailleurs que si l'un
des deux pouvait y gagner, c'tait le roi, tout autrement fin que
l'autre, et qui, renouvelant l'ancienne familiarit de jeunesse,
pouvait le faire causer, peut-tre, en le poussant un peu, violent
comme il tait, en tirer justement les choses qu'il voulait le moins
dire.

Quant au pril que quelques-uns voyaient dans l'entrevue, le roi n'en
faisait que rire. Il se rappelait sans doute qu'au temps du Bien
public, le comte de Charolais, causant et marchant avec lui entre
Paris et Charenton, n'avait pas craint parfois de s'aventurer loin de
ses gens; il s'tait si bien oubli un jour qu'il se trouva au dedans
des barrires.

Les serviteurs influents des deux princes ne semblent pas avoir t
contraires  l'entrevue. D'une part le sommelier du duc[166], de
l'autre Balue[167], se remuaient fort pour avancer l'affaire.
Saint-Pol s'y opposait d'abord, et cependant il semble que ce soit sur
une lettre de lui que le roi ait pris son parti et franchi le pas.

[Note 166: Ledict duc envoya devers ledict seigneur un sien valet de
chambre, homme fort priv de luy. Le roi y print grant fiance, et eust
vouloir de parler audict duc. Commines.--Un sommelier du corps du
duc... fut mand par le roy de France, et par le cong du duc y alla;
et tant parlementrent ensemble, et fit ledict (sommelier) tant
d'ales et de venues, que le duc assura le roy. Olivier de la
Marche.]

[Note 167: Le billet du duc au cardinal (_ms. Legrand_) est bien
caressant, d'une familiarit bien flatteuse: Trs-cher et especial
amy... Et adieu, cardinal, mon bon amy. Voir (_Ibidem_) la lettre de
Saint-Pol, qui semblerait perfidement calcule pour pousser le roi par
la vanit.]

Tout porte  croire que le duc ne mditait point un guet-apens. Selon
Commines, il se souciait peu de voir le roi; d'autres disent qu'il le
dsirait fort[168]. Je croirais aisment tous les deux; il ne savait
peut-tre pas lui-mme s'il voulait ou ne voulait pas; c'est ce qu'on
prouve dans les commencements obscurs des grandes tentations.

[Note 168: C'est ce que Saint-Pol dit dans cette lettre, et ce que
disaient d'autres encore: L'on dit que M. de Bourgogne a grande envie
de le veoir. Nanmoins, il ajoute: Hier, sur le soir, vint le vidame
d'Amiens, qui amena un homme qui affirme sur sa vie que Bourgogne ne
tend  cette assemble, sinon pour faire quelque chec en la personne
du roy.]

Quoi qu'il en soit, le roi ne se confia pas  la lgre; il fit
accepter au duc la moiti de la somme offerte, et ne partit qu'en
voyant l'accord ngoci dj en voie d'excution. Il recevait pour
l'aller et le retour les paroles les plus rassurantes. Rien de plus
explicite que les termes de la lettre et du sauf-conduit que lui
envoya le duc de Bourgogne. La lettre porte: Vous pourrez seurement
venir, aler et retourner... Et le sauf-conduit: Vous y pouvez venir,
demeurer et sjourner, et Vous en retourner seurement s lieux de
Chauny et de Noyon,  vostre bon plaisir, toutes les fois qu'il vous
plaira, sans que aucun empeschement soit donn  Vous, _pour quelque
cas qu'il soit, ou puisse advenir_[169]. (8 oct. 1468.) Ce dernier
mot rendait toute chicane impossible; quand mme on et pu craindre
quelque chose d'un prince qui se piquait d'tre un preux des vieux
temps, qui chevauchait firement sur la parole donne, se vantant de
la tenir mieux que ne voulaient ses ennemis. Tout le monde savait que
c'tait l son faible, par o on le prenait. Au Bien public, quand il
effectua sa menace avant le bout de l'an, le roi, pour le flatter, lui
dit: Mon frre, je vois bien que vous tes gentilhomme et de la
maison de France.

[Note 169: L'original du sauf-conduit fut reconnu pour _crit de sa
main_, par son frre, le Grand btard, par ses serviteurs intimes,
Bitche et Crvecoeur, et son ancien secrtaire, Guillaume de Cluny.
Cette pice si prcieuse est conserve  la _Bibliothque royale_.]

Donc, comme gentilhomme et chez un gentilhomme, le roi arriva seul ou
 peu prs. Reu avec respect par son hte, il l'embrassa longuement,
par deux fois, et il entra avec lui dans Pronne[170], lui tenant, en
vieux camarade, la main sur l'paule. Ce laisser-aller diminua fort
quand il sut qu'au moment mme entraient par l'autre porte ses plus
dangereux ennemis, le prince de Savoie, Philippe de Bresse, qu'il
avait tenu trois ans en prison, dont il venait de marier la soeur
malgr lui, et le marchal de Bourgogne, sire de Neufchtel,  qui le
roi avait donn puis retir pinal, deux hommes trs-ardents,
trs-influents prs du duc, et qui lui amenaient des troupes.

[Note 170: Quand Monseigneur vint prs du roy, il s'inclina tout bas
 cheval. Lors le print le roy entre ses bras la teste nue, et le tint
longuement acol, et Monseigneur pareillement. Aprs ces acolements,
le roy nous salua, et quand il ot ce fait, il rembrasa Monseigneur, et
Monseigneur lui, la moitti plus longuement qui n'avoient fait. Tout
en riant, ils vindrent en ceste ville, et descendy  l'ostel du
receveur, et devoit venir (?)  l'aprs dner _logier au chasteau...
Messire Poncet_, avecq M. le bastard sont _logi au chastel_. Le
dernier mot ferait croire qu'il se trouva au chteau sous la garde
d'un de ses ennemis. (Documents Gachard.)]

Le pis, c'est qu'ils avaient avec eux des gens singulirement
intresss  la perte du roi, et fort capables de tenter un coup; l'un
tait un certain Poncet de la Rivire,  qui le roi donna sa maison 
mener  Montlhry, et qui, avec Brz, lui brusqua la bataille pour
perdre tout. L'autre, Du Lau, sire de Chteauneuf, ami de jeunesse du
roi en Dauphin et dans l'exil, avait eu tous ses secrets et les
vendait; il avait essay de le vendre lui-mme et de le faire prendre,
mais c'tait le roi qui l'avait pris. Cette anne mme, se doutant
bien qu'on le ferait chapper, Louis XI avait, de sa main, dessin
pour lui une cage de fer. Du Lau, averti et fort effray, trouva moyen
de s'enfuir; il en cota la vie  tous ceux qui l'avaient gard, et
par contre-coup  Charles de Melun, dont le roi fit expdier le procs
de peur de pareille aventure.

Ce Du Lau, ce prisonnier chapp qui avait manqu la cage de si prs,
le voil qui revient hardiment de lui-mme, pardevant le roi, avec
Poncet, avec d'Urf, tous se disant serviteurs et sujets du frre du
roi, tous fort intresss  ce que ce frre succde au plus vite[171].

[Note 171: V. le curieux livre de M. Bernard sur cette spirituelle et
intrigante famille des d'Urf.]

Le roi eut peur. Que le duc et laiss venir ces gens, qu'il reut ces
tratres tout  ct de lui, c'tait chose sinistre et qui sentait le
pont de Montereau... Il crut qu'il y avait peu de sret  rester dans
la ville; il demanda  s'tablir au chteau, sombre et vieux fort,
moins chteau que prison; mais enfin, c'tait le chteau du duc mme,
sa maison, son foyer; il devenait d'autant plus responsable de tout ce
qui arriverait.

Le roi fut ainsi mis en prison sur sa demande; il ne restait plus qu'
fermer la porte. Qu'il manqut de bons amis pour y pousser le duc, on
ne peut le supposer. Ces arrivants qui trouvaient la chose en si bon
train, qui voyaient leur vengeance  porte, leur ennemi sous leur
main, qui,  travers les murs, sentaient son sang... croira-t-on
qu'ils aient t si parfaits chrtiens que de parler pour lui? Nul
doute qu'ils n'aient fait des efforts dsesprs pour profiter d'une
telle occasion; que, tournant autour du duc de toutes les manires,
ils ne lui aient fait honte de ses scrupules; qu'ils n'aient dit que
ce serait pour en rire  jamais, si la proie venant d'elle-mme au
chasseur, il n'en voulait pas... N'tait-ce pas un miracle d'ailleurs,
un signe de Dieu, que cette venimeuse bte se ft livre ainsi?
Lchez-la, avec quoi croyez-vous la tenir? quel serment, quel trait
possible? quelle autre sret qu'un cul de basse-fosse!

 quoi le duc mu, tremblant de vouloir et de ne vouloir pas, mais
matre de lui pourtant et faisant bonne contenance, aura noblement
rpondu que: tout cela n'y faisait rien, que sans doute l'homme tait
digne de tout chtiment, mais qu'une excution ne lui allait pas, 
lui, duc de Bourgogne; la Toison qu'il portait tait jusqu'ici nette,
grce  Dieu; ayant promis, sign, pour deux royaumes de France, il ne
ferait rien  l'encontre... La veille encore il avait reu l'argent du
roi. Garder l'homme pour garder l'argent, tait-ce leur conseil?... Il
fallait tre bien os pour lui parler ainsi!

Tel fut le dbat, et plus violent encore; la plus simple connaissance
de la nature humaine porterait  le croire, quand mme tout ce qui
suit ne le mettrait pas hors de doute.

Mais on peut croire aussi, non moins fermement, que le duc en serait
rest l, malgr toute la vhmence du combat intrieur, sans pouvoir
en sortir, si les intresss n'eussent,  point nomm, trouv une
machine qui, pousse vivement, dmontt sa rsolution.

Il n'ignorait certainement pas (au 10 octobre) que les bannis taient
rentrs dans Lige le 8 septembre. Ds la fin d'aot, Humbercourt,
retir  Tongres avec l'vque, les observait et en donnait avis[172].
Le mouvement tait accompagn, encourag par des gens du roi. Le duc
le savait avant l'entrevue de Pronne, et dit qu'il le savait[173].

[Note 172: In fine Augusti dicebatur scripsisse litteras ut
apponerent diligentiam ad custodiendum passagia. Adrian., Amplis.,
Coll. IV, 1328.]

[Note 173: Le duc se plaignait ds lors de ce que: Les Ligeois
fesoient mine de se rebeller,  cause de deux ambassadeurs que le Roy
leur avoit envoyez, pour les solliciter de ce faire...  quoy
respondit Balue que lesdictz Ligeois ne l'oseroiont faire. Commines
(d. Dupont), I, 151. Ceci ne peut tre tout  fait exact. Ni le duc,
ni Balue ne pouvait ignorer que les Ligeois taient _rebells_ depuis
un mois. Ce qui reste du passage de Commines, c'est que le duc savait
parfaitement, avant de recevoir le roi, que les envoys du roi
travaillaient Lige.--Les dates et les faits nous sont donns ici par
un tmoin plus grave que Commines en ce qui concerne Lige, _par
Humbercourt lui-mme_, qui tait tout prs, qui en faisait son unique
affaire, et qui a bien voulu clairer le moine chroniqueur Adrien sur
ce que Adrien n'a pu voir lui-mme: Dominus de Humbercourt, _ex cujus
relatu_ ista scripta sunt. Ampliss. Collectio, IV, 1338.]

Il tait facile  prvoir que les Ligeois tenteraient un coup de main
sur Tongres pour ravoir leur vque et l'enlever aux Bourguignons;
Humbercourt le prvit[174]. Le duc, en apprenant que la chose tait
arrive, pouvait tre irrit, sans doute; mais pouvait-il tre
surpris?... Il fallait donc, si l'on voulait que cette nouvelle et
grand effet sur lui, l'amplifier, l'orner tragiquement. C'est ce que
firent les ennemis du roi, ou, si l'on veut, que le hasard ait t
seul auteur de la fausse nouvelle; on avouera que le hasard les servit
 commandement.

[Note 174: Deux fois il demanda une garde: Petivit custodiam
vigiliarum... Iterum misit. Ibidem, 1334.]

Humbercourt est tu, l'vque est tu, les chanoines sont tus.
Voil comme la nouvelle devait arriver pour faire effet; et telle elle
arriva.

Le duc entra dans une grande et terrible colre,--non pour l'vque,
sans doute, qui prissait pour avoir jou double,--mais pour
Humbercourt, pour l'outrage  la maison de Bourgogne, pour l'audace de
cette canaille, pour la part surtout que pouvaient avoir  tout cela
les envoys du roi.

C'tait un grand malheur, mais pour qui? Pour le roi; qu'un mouvement
encourag par lui et abouti  l'assassinat d'un vque, d'un frre du
duc de Bourbon, cela le mettait mal avec le pape, qui jusque-l lui
tait favorable dans cette affaire de Lige; de plus, il risquait d'y
perdre l'appui du seul prince sur lequel il comptt, du duc de
Bourbon,  qui il avait mis en main les plus importantes provinces du
centre et du midi... Le duc de Bourgogne, que risquait-il? que
perdait-il en tout cela (sauf Humbercourt)? on ne peut le comprendre.

Ce qui pouvait nuire  ses affaires, ce n'tait pas que les Ligeois
eussent tu leur vque, mais qu'ils l'eussent repris, rtabli dans
Lige, qu'ils se fussent rconcilis avec lui, et que l'vque
lui-mme, appuy par le lgat du pape, prit le duc de Bourgogne de ne
plus se mler d'une ville qui relevait du pape et de l'Empire, mais
nullement de lui.

Le fait est que l'vque tait bien portant. Humbercourt aussi
(relch sur parole). La bande qui ramena de Tongres  Lige l'vque
et le lgat, tua plusieurs chanoines qui avaient trahi Lige,
l'excitant, puis l'abandonnant; mais pour l'vque, ils lui
tmoignrent le plus grand respect, tellement que quelques-uns des
leurs ayant hasard un mot contre lui, ils les pendirent eux-mmes 
l'instant. L'vque, fort effray et de ces violences et de ces
respects, accepta l'espce de triomphe qu'on lui ft  sa rentre dans
Lige. Enfants, dit-il, nous nous sommes fait la guerre; je vois que
j'tais mal inform; eh bien! suivons de meilleurs conseils... C'est
moi qui dsormais serai votre capitaine. Fiez-vous en moi, je me fie
en vous.

Revenons  Pronne, et rptons encore que le mouvement des Ligeois
sur Tongres, si probable et si naturel, ne devait gure surprendre le
duc; que la mort de l'vque, aprs sa conduite quivoque, cette mort,
mauvaise au roi (donc bonne au duc), ne put lui faire mener grand
deuil, ni faire tout ce grand bruit. De croire que le roi, qui n'y
gagnait rien et y perdait tant, et provoqu la chose, lorsqu'il
laissait au frre du mort tant de provinces en main, une vengeance si
facile, lorsqu'il venait de remettre lui-mme  la merci du duc de
Bourgogne, c'tait croire le roi fol, ou l'tre soi-mme.

La distance au reste n'est pas si immense entre Lige et Pronne. Le
roi entra  Pronne, et les Ligeois  Tongres le mme jour, dimanche,
9 octobre[175]. La fausse nouvelle parvint le 10 au duc[176]; mais le
11, le 12, le 13, durent arriver, avec des renseignements exacts, les
Bourguignons que les Ligeois avaient trouvs dans Tongres et renvoys
exprs. C'est le 14 seulement qu'on fit signer au roi le trait par
lequel on lui faisait expier la mort de l'vque que l'on savait
vivant.

[Note 175: Jour de _la Saint-Denis_; ces deux entreprises hasardeuses
furent risques le mme jour, peut-tre pour le mme motif, parce que
c'tait _la Saint-Denis_, et dans la confiance que le patron de la
France les ferait russir. On sait le fameux cri d'armes: En avant,
Montjoie Saint-Denis! Louis XI tait superstitieux, et les Ligeois
fort exalts.]

[Note 176: Cette clrit remarquable s'explique en ce que les
Ligeois firent leur coup vers minuit: la nouvelle eut pour venir 
Pronne les vingt-quatre heures du 9 octobre et une partie du 10.]

La colre du duc dans le premier moment, pour un vnement qui rendait
sa cause trs-bonne, qui le fortifiait et tuait le roi, cette colre
bizarre fut-elle une comdie? Je ne le crois pas. La passion a des
ressources admirables pour se tromper, s'animer en toute bonne foi,
lorsqu'elle y a profit. Il lui tait utile d'tre surpris, il le fut;
utile de se croire trahi, il le crut. Il fallait que sa colre ft
extrme, effroyable, aveugle, pour qu'il oublit tout  fait le fatal
petit mot du sauf-conduit: _Quelque cas qui soit ou puisse advenir_.
Effroyable en effet fut cette colre, et comme elle et t si le roi
lui avait tu sa mre, sa femme et son enfant... Terribles les
paroles, furieuses les menaces... Les portes du chteau se fermrent
sur le roi, et il eut ds lors tout loisir de songer se voyant
enferm _rasibus_ d'une grosse tour, o jadis un comte de Vermandois
avait fait mourir un roi de France.

Louis XI, qui connaissait l'histoire, savait parfaitement qu'en
gnral les rois prisonniers ne se gardent gure (il n'y a pas de tour
assez forte); voult-on garder, on n'en est pas toujours le matre,
tmoin Richard II  Pomfret; Lancastre et voulu le laisser vivre
qu'il ne l'aurait pu. Garder est difficile, lcher est dangereux: Un
si grant seigneur pris, dit Commines, ne se dlivre pas.

Louis XI ne s'abandonna point; il avait toujours de l'argent avec lui,
pour ses petites ngociations; il donna quinze mille cus d'or 
distribuer; mais on le croyait si bien perdu, et dj on le craignait
si peu, que celui  qui il donna garda la meilleure part.

Une autre chose le servit davantage, c'est que les plus ardents  le
perdre taient des gens connus pour appartenir  son frre, et qui
dj se disoient au duc de Normandie. Ceux qui taient vraiment au
duc de Bourgogne, son chancelier de Goux, le chambellan Commines qui
couchait dans sa chambre et qui l'observaient dans cette tempte de
trois jours, lui firent entendre probablement qu'il n'avait pas grand
intrt  donner la couronne  ce frre, qui depuis longtemps vivait
en Bretagne. Risquer de faire un roi quasi Breton, c'tait un pauvre
rsultat pour le duc de Bourgogne; un autre aurait le gain, et lui,
selon toute apparence, une rude guerre. Car, si le roi tait sous
clef, son arme n'y tait pas, ni son vieux chef d'corcheurs,
Dammartin[177].

[Note 177: Lequel venait d'_corcher_ Charles de Melun, en avait la
peau, et devait tout craindre si les amis de Melun prvalaient.]

Il y avait un meilleur parti. C'tait de ne pas faire un roi,--d'en
dfaire un plutt, de profiter sur celui-ci tant qu'on pouvait, de le
diminuer et l'amoindrir, de le faire, dans l'estime de tous, si petit,
si misrable et si nul, qu'en le tuant on l'et moins tu.

Le duc, aprs de longs combats, s'arrta  ce parti, et il se rendit
au chteau: Comme le duc arriva en sa prsence, la voix luy
trembloit, tant il estoit esmeu et prest de se courroucer. Il fit
humble contenance de corps, mais son geste et parole estoit aspre,
demandant au roy s'il vouloit tenir le traict de paix... Le roi ne
put celer sa peur, et signa l'abandon de tout ce que les rois
avaient jamais disput aux ducs[178]. Puis, on lui fit promettre de
donner  son frre (non plus la Normandie), mais la Brie, qui mettait
le duc presqu' Paris, et la Champagne, qui reliait tous les tats du
duc, lui donnant toute facilit d'aller et venir entre les Pays-Bas et
la Bourgogne.

[Note 178: C'est toute une longue suite d'ordonnances dates du mme
jour (14 octobre), de concessions croissantes qu'on dirait arraches
d'heure en heure. Elles remplissent trente-sept pages in-folio. Ordon.
XVII.]

Cela promis, le duc lui dit encore: Ne voulez-vous pas bien venir
avec moi  Lige, pour venger la trahison que les Ligeois m'ont faite
 cause de vous? L'vque est votre parent, tant de la maison de
Bourbon. La prsence du duc de Bourbon, qui tait l, semblait
appuyer cette demande, qui d'ailleurs valait un ordre, dans l'tat o
se trouvait le roi[179].

[Note 179: Le faux Amelgard, dans son dsir de laver le duc de
Bourgogne, avance hardiment contre Commines et Olivier, tmoins
oculaires, que ce fut le roi qui demanda d'aller  Lige: Et de hoc
quidem minime a Burgundionum duce rogabatur, qui etiam optare potius
dicebatur, ut propriis servatis finibus de ea re non se fatigaret.
Amelgardi Excerpta, Ampliss. Coll. IV, 757.]

Grande et terrible punition, et mrite du jeu perfide que Louis XI
avait fait de Lige, la montrant pour faire peur, l'agitant, la
poussant, puis retirant la main... Eh bien, cette main dloyale, prise
en flagrant dlit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vt
gorger ceux qu'elle poussait, qu'elle dchirt ses propres fleurs de
lis qu'arboraient les Ligeois, que Louis XI mt dans la boue le
drapeau du roi de France... Aprs cela, maudit, abominable, infme, on
pouvait laisser aller l'homme, qu'il allt en France ou ailleurs.

Seulement, pour se charger de faire ces grands exemples, pour se
constituer ainsi le ministre de la justice de Dieu, il ne faut pas
voler le voleur au gibet... C'est justement ce qu'on tcha de faire.

Le salut du roi tenait surtout  une chose, c'est qu'il n'tait pas
tout entier en prison. Prisonnier  Pronne, il tait libre ailleurs
en sa trs-bonne arme, en son autre lui-mme, Dammartin. Son intrt
visible tait que Dammartin n'agt point, mais qu'il restt en armes
et menaant. Or Dammartin reut coup sur coup deux lettres du roi, qui
lui commandaient tantt de licencier, tantt d'envoyer l'arme aux
Pyrnes, c'est--dire de rassurer les Bourguignons, de leur laisser
la frontire dgarnie et libre pour entrer s'ils voulaient aprs leur
course de Lige.

La premire lettre semble fausse, ou du moins dicte au prisonnier, 
en juger par sa fausse date[180], par sa lourde et inutile prface,
par sa prolixit; rien de plus loign de la vivacit familire des
lettres de Louis XI.

[Note 180: On a eu soin de le faire dater du jour o le roi arrivait
et tait encore libre, du 9 octobre. On lui fait dire que les Ligeois
_ont pris_ l'vque; il fut pris le 9  Tongres, on ne pouvait le
savoir le 9  Pronne. La lettre dit encore que le trait _est fait_;
il ne fut fait que le 14.]

La seconde est de lui, le style l'indique assez. Le roi dit, entre
autres choses, pour dcider Dammartin  loigner l'arme: Tenez pour
sr que je n'allai jamais de si bon coeur en nul voyage comme en
celui-ci... M. de Bourgogne me pressera de partir, tout aussitt qu'il
aura fait au Lige, et dsire plus mon retour que je ne fais.

Ce qui dmentait cette lettre et lui tait crdit, c'est que le
messager du roi qui l'apportait tait gard  vue par un homme du duc,
de peur qu'il ne parlt. Le pige tait grossier. Dammartin en fit
honte au duc de Bourgogne, et dit que s'il ne renvoyait le roi, tout
le royaume irait le chercher.

Le roi devait crire tout ce qu'on voulait. Il tait toujours en
pril. Son violent ennemi pouvait rencontrer quelque obstacle qui
l'irritt et lui ft dchirer le trait, comme il avait fait le
sauf-conduit. En supposant mme que le duc se tnt pour satisfait, il
y avait l des gens qui ne l'taient gure, les serviteurs de son
frre, qui n'avaient rien  attendre que d'un changement de rgne. Le
moindre prtexte leur et suffi pour revenir  la charge auprs du
duc, rveiller sa fureur, tirer de lui peut-tre un mot violent qu'ils
auraient fait semblant de prendre pour un ordre[181]. Le roi, qui ne
meurt point, comme on sait, et seulement chang de nom; de Louis
qu'il tait, il ft devenu Charles.

[Note 181: Comme le mot qui tua Thomas Becket, le mot qui tua Richard
II, etc.]

Lige n'avait plus, pour rsister, ni murs, ni fosss, ni argent, ni
canons, ni hommes d'armes. Il lui restait une chose, les fleurs de
lis, le nom du roi de France; les bannis, en rentrant, criaient: Vive
le roi!... Que le roi vnt combattre contre lui-mme, contre ceux qui
combattaient pour lui, cette nouvelle parut si trange, si follement
absurde, que d'abord on n'y voulait pas croire... Ou, s'il fallait y
croire, on croyait des choses plus absurdes encore, des imaginations
insenses; par exemple que le roi menait le duc  Aix-la-Chapelle pour
le faire empereur!

Ne sachant plus que croire, et comme fols de fureur, ils sortirent
quatre mille contre quarante mille Bourguignons. Battus, ils reurent
pourtant au faubourg l'avant-garde ennemie qui s'tait hte, afin de
piller seule, et qui ne gagna que des coups.

Le lgat sauva l'vque[182] et tcha de sauver la ville. Il fit
croire au peuple qu'il fallait laisser aller l'vque, pour prouver
qu'on ne le tenait pas prisonnier. Lui-mme, il alla se jeter aux
pieds du duc de Bourgogne, demanda grce au nom du pape, offrit tout,
sauf la vie. Mais c'tait la vie qu'on voulait cette fois[183]...

[Note 182:  en croire l'absurde et malveillante explication des
Bourguignons, ce lgat, qui tait vieux, malade, riche, un grand
seigneur romain, n'aurait fait tout cela que pour devenir vque
lui-mme. Cette opinion a t rfute par M. de Gerlache.]

[Note 183: N'oublions pas que le duc avait lui-mme rappel
Humbercourt, qu'il avait laiss venir les bannis lorsqu'il pouvait,
avec quelque cavalerie, les disperser  leur sortie des bois; nous ne
serons pas loin de croire qu'il dsirait une dernire provocation pour
ruiner la ville.]

Une si grosse arme, deux si grands princes, pour forcer une ville
tout ouverte, dj abandonne, sans espoir de secours, c'tait
beaucoup et trop. Les Bourguignons, du moins, le jugeaient ainsi; ils
se croyaient trop forts de moiti, et se gardaient ngligemment... Une
nuit, voil le camp forc, on se bat aux maisons du duc et du roi;
personne d'arm, les archers jouaient aux ds;  peine, chez le duc, y
eut-il quelqu'un pour barrer la porte. Il s'arme, il descend, il
trouve les uns qui crient: Vive Bourgogne! les autres: Vive le
roi, et tuez!... Pour qui tait le roi? on l'ignorait encore... Ses
gens tiraient par les fentres, et tuaient plus de Bourguignons que de
Ligeois.

Ce n'taient pourtant que six cents hommes (d'autres disent trois
cents), qui donnaient cette alerte, des gens de Franchimont, rudes
hommes des bois, bcherons ou charbonniers, comme ils sont tous; ils
taient venus se jeter dans Lige quand tout le monde s'en
loignait[184]. Peu habitus  s'enfermer, ils sortirent tout d'abord;
montagnards et lestes  grimper, ils grimprent la nuit aux rochers
qui dominent Lige, et trouvrent tout simple d'entrer, eux trois
cents, dans un camp de quarante mille hommes, pour s'en aller, 
grands coups de pique, rveiller les deux princes... Ils l'auraient
fait certainement, si, au lieu de se taire, ils ne s'taient mis, en
vrais Ligeois,  crier,  faire un grand _hu!..._ Ils turent des
valets, manqurent les princes, furent tus eux-mmes, sans savoir
qu'ils avaient fait, ces charbonniers d'Ardennes, plus que les Grecs
aux Thermopyles.

[Note 184: On varie sur le nombre: Quatre cents hommes portant la
couleur et livre du duc. _Bibliothque de Lige, ms. Bertholet, n
183, fol. 465._]

Le duc, fort en colre d'un tel rveil, voulut donner l'assaut. Le roi
prfrait attendre encore; mais le duc lui dit que si l'assaut lui
dplaisait, il pouvait aller  Namur. Cette permission de s'en aller
au moment du danger n'agra point au roi; il crut qu'on en tirerait
avantage pour le mettre plus bas encore, pour dire qu'il avait saign
du nez... Il mit son honneur  tremper dans cette barbare excution
de Lige.

Il semblait tenir  faire croire qu'il n'tait point forc, qu'il
tait l pour son plaisir, par pure amiti pour le duc.  une premire
alarme, deux ou trois jours auparavant, le duc semblant embarrass, le
roi avait pourvu  tout, donn les ordres. Les Bourguignons,
merveills, ne savaient plus si c'tait le roi ou le duc qui les
menait  la ruine de Lige.

Il aurait t le premier  l'assaut, si le duc ne l'et arrt. Les
Ligeois portant les armes de la France, lui, roi de France, il prit,
dit-on, il porta la croix de Bourgogne. On le vit sur la place de
Lige, pour achever sa triste comdie, crier: Vive Bourgogne!...
Haute trahison du roi contre le roi.

Il n'y eut pas la moindre rsistance[185]. Les capitaines taient
partis le matin, laissant les innocents bourgeois en sentinelle. Ils
veillaient depuis huit jours, ils n'en pouvaient plus. Ce jour-l ils
ne se figuraient pas qu'on les attaqut, parce que c'tait dimanche.
Au matin, cependant, le duc fait tirer pour signal sa bombarde et deux
serpentines, les trompettes sonnent, on fait les approches...
Personne, deux ou trois hommes au guet; les autres taient alls
dner: Dans chaque maison, dit Commines, nous trouvons la nappe
mise.

[Note 185: Dans tout ceci, je suis Commines et Adrien de Vieux-Bois,
deux tmoins oculaires. Le rcit de Piccolomini, si important pour le
commencement, n'est, je crois, pour cette fin, qu'une amplification.]

L'arme, entre en mme temps des deux bouts de la ville, marcha vers
la place, s'y runit, puis se divisa pour le pillage en quatre
quartiers. Tout cela prit deux heures, et bien des gens eurent le
temps de se sauver. Cependant, le duc, ayant conduit le roi au palais,
se rendit  Saint-Lambert, que les pillards voulaient forcer; ils
l'coutaient si peu qu'il fut oblig de tirer l'pe et il en tua un
de sa main.

Vers midi, toute la ville tait prise, en plein pillage. Le roi dnait
au bruit de cette fte, en grande joie, et ne tarissant pas sur la
vaillance de son bon frre; c'tait merveille, et chose  rapporter au
duc, comme il le louait de bon coeur!

Le duc vint le trouver, et lui dit: Que ferons-nous de Lige? Dure
question pour un autre, et o tout coeur d'homme aurait hsit...
Louis XI rpondit en riant, du ton des Cent Nouvelles: Mon pre avait
un grand arbre prs de son htel, o les corbeaux faisaient leur nid;
ces corbeaux l'ennuyant, il fit ter les nids, une fois, deux fois; au
bout de l'an, les corbeaux recommenaient toujours. Mon pre fit
draciner l'arbre, et depuis il en dormit mieux.

L'horreur, dans cette destruction d'un peuple, c'est que ce ne fut
point un carnage d'assaut, une furie de vainqueurs, mais une longue
excution[186] qui dura des mois. Les gens qu'on trouvait dans les
maisons taient gards, rservs; puis, par ordre et mthodiquement,
jets  la Meuse. Trois mois aprs, on noyait encore[187]!

[Note 186: Antoine de Loisey, licenci en droit, l'un de ceux
apparemment qui restaient l pour continuer cette besogne fort peu
juridique, crit le 8 novembre au prsident de Bourgogne: L'on ne
besoingne prsentement aucune chose en justice, senon que tous les
jours l'on fait nyer et pendre tous les Ligeois que l'on treuve, et
de ceulx que l'on a fait prisonniers qui n'ont pas d'argent pour eulx
ranonner. Ladite cit est bien butine, car il n'y demeure riens que
aprs feuz, et pour exprience je n'ay peu finer une feulle de papier
pour vous escripre au net... mais pour riens je n'en ay peu recouvrer
que en ung viez livre. Lenglet.]

[Note 187: C'est le tmoignage d'Adrien. Pour Angelo, il me parat
mriter peu d'attention; son pome est, je crois, une amplification en
vers de l'amplification de Piccolomini. Il fait dire  un messager
qu'il a vu noyer _deux mille_ personnes, gorger _deux mille_.
L'exagration ne s'arrte pas l: Monsterus escrit qu'en la cit
furent tuez 40,000 hommes, et 12,000 femmes et filles noyeez.
_Bibliothque de Lige, ms. Bertholet, n 183_.]

Mme le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents personnes
peut-tre) fut tu  froid. Les pillards, qui gorgrent aux Mineurs
vingt malheureux  genoux qui entendaient la messe, attendirent que le
prtre et consacr et bu, pour lui arracher le calice.

La ville aussi fut brle en grand ordre. Le duc fit commencer  la
Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Lige. Un chevalier du
voisinage fit cette besogne avec des gens de Limbourg. Ceux de
Mastricht et d'Huy, en bons voisins, vinrent aider et se chargrent
de dmolir les ponts. Pour la population, il tait plus difficile de
la dtruire, elle avait fui, en grande partie, dans les montagnes. Le
duc ne laissa  nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le
jour des premiers incendies, et il vit en s'loignant la flamme qui
montait... Il courut Franchimont, brlant les villages, fouillant les
bois. Ces bois sans feuilles, l'hiver, un froid terrible lui livraient
sa proie. Le vin gelait, les hommes aussi; tel y perdit un pied, un
autre deux doigts de la main. Si les poursuivants souffrirent  ce
point, que penser des fugitifs, des femmes, des enfants? Commines en
vit une, morte de froid, qui venait d'accoucher.

Le roi tait parti un peu avant le duc, mais sans se montrer press,
et seulement quatre ou cinq jours aprs qu'on eut pris Lige. D'abord,
il l'avait tt par ses amis; puis il lui dit lui-mme: Si vous
n'avez plus rien  faire, j'ai envie d'aller  Paris faire publier
notre appointement en Parlement... Quand vous aurez besoin de moi, ne
m'pargnez pas. L't prochain, si vous voulez, j'irai vous voir en
Bourgogne; nous resterons un mois ensemble, nous ferons bonne chre.
Le duc consentit toujours murmurant un petit, lui fit encore lire le
trait, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il tait libre
d'accepter, et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir men l.
Ainsi s'en alla le roi  son plaisir, heureux et tonn de s'en aller
sans doute, se ttant et trouvant par miracle qu'il ne lui manquait
rien, tout au plus son honneur peut-tre.

Fut-il pourtant de tout point insensible, je ne le crois pas; il tomba
malade quelque temps aprs. C'est qu'il avait souffert  un endroit
bien dlicat, dans l'opinion qu'il avait lui-mme de son habilet.
Avoir repris deux fois la Normandie si vite et si subtilement, pour
s'en aller ensuite faire ce pas de jeune clerc!... Tant de simplesse,
une telle foi nave aux paroles donnes, il y avait de quoi rester
humble  jamais... Lui, Louis XI, lui, matre en faux serments,
pouvait-il bien s'y laisser prendre... La farce de Pronne avait eu le
dnoment de celle de Patelin: l'habile des habiles, dup par
Agnelet... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits enfants, que
dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et sansonnets, ne causaient
d'autre chose; ils ne savaient qu'un mot, Prette[188].

[Note 188: Double allusion; ce nom, qui tait celui de la matresse du
roi, rappelait celui de Pronne. Il parat qu'il y eut  cette
occasion un dbordement de plaisanteries. Il fit dfendre que
personne vivant ne feust si os de rien dire  l'opprobe du Roi, feust
de bouche, par escript, signes, painctures, rondeaulx, ballades,
virelaiz, libelles diffamatoires, chanons de geste, ne aultrement...
Le mesme jour, furent prinses toutes les pies, jais et chouettes, pour
les porter devant le Roy, et estoit escript le lieu o avoient t
prins lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire. Jean de
Troyes.]

S'il avait une consolation, dans cette misre, c'tait probablement de
songer et de se dire tout bas qu'il avait t simple, il est vrai,
mais l'autre encore plus simple de le laisser aller. Quoi! le duc
pouvait croire que, le sauf-conduit n'ayant rien valu, le trait
vaudrait? Il l'a retenu, contre sa parole, et il le laisse aller, sur
une parole!

Vraiment le duc n'tait pas consquent. Il crut que la violation du
sauf-conduit, bien ou mal motive, lui ferait peu de tort[189]; c'est
ce qui arriva. Mais en mme temps il s'imaginait que la conduite
double de Louis XI  Lige, l'odieux personnage qu'il y fit, le
ruinerait pour toujours[190]. Cela n'arriva pas. Louis XI ne fut
point ruin, perdu, mais seulement un peu ridicule; on se moqua un
moment du trompeur tromp, ce fut tout.

[Note 189: Les Franais mme en parlent assez froidement. Gaguin seul
articule l'accusation d'un guet-apens prmdit: Vulgatum est
Burgundum diu cogitasse de rege capiendo et inde in Brabatiam
abducendo, sed ab Anthonio fratre ejus notho dissuasum abstinuisse.
R. Gaguini Compendium (d. 1500), fol. 147. La Chronique qui prtend
traduire Gaguin (voir le dernier feuillet), n'ose pas donner ce
passage: Chronique Martiniane, fol. 338-339.]

[Note 190: C'est ce qu'esprent le faux Amelgard et Chastellain; le
dernier pourtant s'apitoie: C'est le roi le plus humili qu'il y ait
eu depuis mille ans, etc.]

Personne ne connaissait bien encore toute l'insensibilit du temps.
Les princes ne souponnaient pas eux-mmes combien peu on leur
demandait de foi et d'honneur[191]. De l beaucoup de faussets pour
rien, d'hypocrisies inutiles; de l aussi d'tranges erreurs sur le
choix des moyens. C'est le ridicule de Pronne, o les acteurs
changrent les rles, l'homme de ruse faisant de la chevalerie, et le
chevalier de la ruse.

[Note 191: Sans doute, la moralit n'a pas pri alors (ni alors, ni
jamais), seulement elle est absente des rapports politiques; elle
s'est rfugie ailleurs, comme nous verrons. Je ne puis m'arrter ici
pour traiter un si grand sujet. V. Introduction de Renaissance.]

Tous les deux y furent attraps, et devaient l'tre. Une seule chose
tonne. C'est que les conseillers du duc de Bourgogne, ces froides
ttes qu'il avait prs de lui, l'aient laiss relcher le roi sans
demander nul garantie, nul gage, qui rpondt de l'excution. La seule
prcaution qu'ils imaginrent, ce fut de lui faire signer des lettres
par lesquelles il autorisait quelques princes et seigneurs  se liguer
et s'armer contre lui, s'il violait le trait; autorisation bien
superflue pour des gens qui, de leur vie, ne faisaient autre chose que
conspirer contre le roi[192].

[Note 192: Il donna cette autorisation au duc d'Alenon et aux
Armagnacs qui taient en conspiration permanente; il la donna au duc
d'Orlans qui avait six ans, et au duc de Bourbon, qui, ne pouvant
esprer d'une ligue la moindre partie des avantages normes que lui
avait faits le roi, n'avait garde de hasarder une telle position.--Les
lettres du roi existent  Gand (Trsorerie des chartes de Flandre.)]

Si les conseillers du duc se contentrent  si bon march, il faut
croire que le roi, qui fit avec eux le voyage, n'y perdit pas son
temps. Il obtint en allant  Lige l'un des principaux effets qu'il
s'tait promis de la dmarche de Pronne. Il se fit voir de prs, prit
langue, et s'aboucha avec bien des gens qui jusque-l le dtestaient
sur parole. On compara les deux hommes, et celui-ci y gagna, n'tant
pas fier comme l'autre, ni violent, ni outrageux. On le trouva bien
saige, et l'on commena  songer qu'on s'arrangerait bien d'un tel
matre. On lui savait d'ailleurs un grand mrite, c'tait de donner
largement, de ne pas marchander avec ceux qui s'attachaient  lui; le
duc au contraire donnait peu  beaucoup de gens, et partant
n'obligeait personne. Ceux qui voyaient de loin, Commines et d'autres
(jusqu'aux frres du duc), entrrent en profonds pensements; ils se
demandrent s'il tait probable que le plus fin joueur perdt
toujours[193]. Qu'adviendrait-il? on ne le savait trop encore, mais,
en servant le duc, le plus sr tait de se tenir toujours une porte
ouverte du ct du roi.

[Note 193: Un mot, pour finir, sur les sources. Je n'ai pas cit
l'auteur le plus consult, Suffridus; il brouille tout, les faits, les
dates; il suppose qu'il y avait dans Lige des troupes franaises pour
la dfendre contre Louis XI. Il croit que si Tongres fut surprise,
c'est qu'on y ftait, ds le 9, la paix qui ne fut conclue que le 14,
etc., etc. Chapeauville, III, 171-173. Piccolomini est important tant
qu'il suit le lgat, tmoin oculaire; il est inutile pour la fin.
L'auteur capital pour Pronne est Commines, pour Lige, Adrien, tmoin
oculaire (clair d'ailleurs _par Humbercourt_), qui crit sur les
lieux, au moment o les choses se passent, et qui donne toute la srie
des dates, jour par jour, souvent heure par heure. N'ayant pas connu
cet auteur, et ne pouvant tablir les dates, Legrand n'a pu y rien
comprendre, encore moins son copiste Duclos, et tous ceux qui
suivent.]




LIVRE XVI




CHAPITRE PREMIER

DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRRE DE LOUIS XI. BEAUVAIS

1469-1472


L'histoire du XVe sicle est une longue histoire, longues en sont les
annes, longues les heures. Elles furent telles pour ceux qui les
vcurent, elles le sont pour celui qui est oblig de les recommencer,
de les revivre.

Je veux dire pour l'historien, qui, ne faisant point un jeu de
l'histoire, s'associerait de bonne foi  la vie des temps couls...
Ici, o est la vie? Qui dira o sont les vivants et o sont les
morts?

 quel parti porterais-je intrt? Entre ces diverses figures, en
est-il une qui ne soit louche et fausse? une o l'oeil se repose, pour
y voir nettement exprims les ides, les principes dont vit le coeur
de l'homme[194]?

[Note 194: Celui qui,  ttons, traverse ces limbes obscurs de
l'histoire, se dit bien que l-bas le jour commence  poindre, que ce
XVe sicle est un sicle chercheur qui se trouve lui-mme  la longue,
que la vie morale, pour tre dplace alors, et malaise  saisir,
n'en subsiste pas moins. Et, en effet, un observateur attentif qui la
voit peu sensible dans les rapports politiques, la retrouvera, cette
vie, forte au foyer et dans les rapports de famille. La famille
dpouille peu  peu la duret fodale, elle se laisse humaniser aux
douces influences de l'quit et de la nature.--Et c'est peut-tre
pour cela justement que les petits regardent d'un oeil si indiffrent
se jouer, en haut, sur leur tte, le jeu des politiques.]

Nous sommes descendus bien bas dans l'indiffrence et la mort morale.
Et il nous faut descendre encore. Que Sforza et autres Italiens aient
profess la trahison, que Louis XI, Saint-Pol, Armagnac, Nemours,
aient toute leur vie jur et parjur, c'est un spectacle assez
monotone  la longue. Mais maintenant les voici surpasss; pour la foi
mobile et changeante, la France et l'Italie vont le cder au peuple
grave qui a toujours prtendu  la gloire de l'obstination. C'est un
curieux spectacle de voir ce hardi comdien, le comte de Warwick,
mener si vivement la prude Angleterre d'un roi  l'autre, et d'un
serment  l'autre, lui faisant crier aujourd'hui: _York pour
toujours!_ et demain: _Lancastre pour toujours!_ sauf  changer demain
encore.

Cet imbroglio d'Angleterre est une partie de l'histoire de France. Les
deux rivaux d'ici se firent la guerre l-bas, guerre sournoise,
d'intrigue et d'argent. Les fameuses batailles shakspeariennes des
Roses furent souvent un combat de l'argent franais contre l'argent
flamand, le duel des cus, des florins.

Ce qui fit faire  Louis XI l'imprudente dmarche de Pronne, pour
brusquer le trait; c'est qu'il crut le duc de Bourgogne tellement
matre de l'Angleterre qu'il pouvait d'un moment  l'autre lui mettre
 dos une descente anglaise.

Le duc pensait comme le roi; il croyait tenir l'Angleterre et pour
toujours, l'avoir pouse. Son mariage avec Marguerite d'York n'tait
pas un caprice de prince; les peuples aussi taient maris par le
grand commerce national des laines, par l'union des hanses trangres
qui gouvernaient  la fois Bruges et Londres. Une lettre du duc de
Bourgogne tait reue  Londres avec autant de respect qu' Gand. Il
parlait l'anglais et l'crivait, il portait la Jarretire comme
douard la Toison; il se vantait d'tre meilleur Anglais que les
Anglais.

D'aprs tout cela, il n'tait pas absurde de croire qu'une telle union
durerait. Cette croyance, partage sans doute par les conseillers du
duc de Bourgogne, lui fit faire une faute grave, qui le mena  la
ruine,  la mort.

Louis XI tait au plus bas, humili, malade; il semblait prendre
chrtiennement son aventure, enregistrait le trait avec rsignation.

L'ami de Louis XI, Warwick, n'allait pas mieux que lui. Il s'tait
compromis avec le commerce de Londres, en contrariant le mariage de
Flandre, et le mariage s'tait fait, et l'on avait vu le grand comte
figurer tristement  la fte, mener la fiance dans Londres[195],
cheminer par les rues devant elle, comme Aman devant Mardoche.

[Note 195: Rode behynde the erle Warwick. Fragment d'une chronique
contemporaine, publie par Hearne,  la suite des Thom Sprotii
Chronica (1719), page 296.]

Donc, Louis XI allant si mal, Warwick si mal, l'Angleterre tant sre,
le moment semblait bon pour s'tendre du ct de l'Allemagne, pour
acqurir la Gueldre au bas du Rhin, en haut le landgraviat d'Alsace.
La Franche-Comt y et gagn[196]. Les principaux conseillers du duc
tant Comtois durent lui faire agrer les offres du duc d'Autriche,
qui lui voulait engager ce qu'il avait d'Alsace et partie de la
Fort-Noire. Seulement, c'tait risquer de se mettre sur les bras de
grosses affaires, avec les ligues suisses, avec les villes du Rhin,
avec l'Empire... Le duc ne s'arrta pas  cette crainte, et ds qu'il
se fut engag dans cet infini obscur des Allemagnes, l'Angleterre 
laquelle il ne songeait plus, tant il croyait la bien tenir, lui
tourna dans la main.

[Note 196: Voir, entre autres ouvrages, l'Esquisse des relations qui
ont exist entre le comt de Bourgogne et l'Helvtie, par Duvernoy
(Neufchtel, 1841), et les Lettres sur la guerre des Suisses, par le
baron de Gingins-la-Sarraz (Dijon, 1840).]

L'Angleterre, et de plus la France. Il s'tait cru bien sr d'tablir
le frre du roi en Champagne, entre ses Ardennes et sa Bourgogne, ce
qui lui et donn passage d'une province  l'autre, et reli en
quelque sorte les deux moitis isoles de son bizarre empire.

Le roi, qui ne craignait rien tant, fit pour viter ce pril une
chose prilleuse; il se fia  son frre; il lui mit dans les mains la
Guienne et presque toute l'Aquitaine, lui rappela qu'il tait son
unique hritier (hritier d'un malade), et il lui donna un royaume
pour attendre.

Du mme coup il l'opposait aux Anglais, qui rclamaient cette Guienne,
le rendait suspect au Breton[197], l'loignait du Bourguignon, dont il
et dpendu s'il et accept la Champagne.

[Note 197: C'est dans ce moment o le roi crut les avoir diviss pour
toujours qu'il voulut forcer le duc de Bretagne d'accepter son ordre
nouveau de Saint-Michel, qui l'aurait mis dans sa dpendance.--Sur la
fondation de cet ordre, rival de la Toison et de la Jarretire, V.
Ordonnances, XVII, 236-256, 1er aot 1469, et Chastellain, cit par M.
J. Quicherat, Bibliothque de l'cole des Chartes, IV, 65.]

Troc admirable, pour un jeune homme qui aimait le plaisir, de lui
donner tout ce beau Midi, de le mettre  Bordeaux[198]. C'est ce que
lui fit sentir son favori Lescun, un Gascon intelligent qui n'aimait
pas les Anglais, qui trouvait l une belle occasion de rgner en
Gascogne, et qui fit peur  son matre de la Champagne Pouilleuse.

[Note 198: Le duc de Guienne fut trs-reconnaissant; les deux frres
eurent une entrevue fort touchante; ils se jetrent dans les bras l'un
de l'autre, tout le monde pleurait de joie. (Lenglet.)]

Ce n'tait pas l'affaire du duc de Bourgogne. Il voulait, bon gr mal
gr, l'tablir en Champagne, l'avoir l et s'en servir. Tenez bien 
cela, crivait-on au duc, ne cdez-pas l-dessus; avec le frre du
roi, vous aurez le reste. Le donneur d'avis n'tait pas moins que
Balue, l'homme qui savait tout et faisait tout, un homme que le roi
avait fait de rien, jusqu' exiger de Rome qu'on le ft cardinal.
Balue, ayant alors du roi ce qu'il pouvait avoir, voulut aussi
profiter de l'autre ct; s'il vendit son matre  Pronne, c'est ce
qui ne fut point constat; mais pour le frre du roi, il voulait le
mettre chez le duc, il l'crivit lui-mme. Sa qualit nouvelle le
rendait hardi; il savait que le roi ne ferait jamais mourir un
cardinal. Louis XI, qui avait beaucoup de faible pour lui, voulut voir
ce qu'il avait  dire, quoique la chose ne ft que trop claire. Le
drle n'avouant rien, et s'enveloppant contre le roi de sa robe rouge
et de sa dignit de prince de l'glise, _on mit ce prince en
cage_[199]; Balue avait dit lui-mme que rien n'tait plus sr que ces
cages de fer pour bien garder un prisonnier.

[Note 199:  la grande joie du peuple, qui en fit des chansons. Au
reste, on n'avait pas attendu sa chute pour le chansonner (Ballade et
caricature contre Balue, Recueil des chants historiques de Leroux de
Lincy, II, 347). Pour effrayer les plaisants, il fit ou fit faire une
chanson, o l'on sent la basse cruaut du coquin tout puissant; le
refrain est atroce: On en fera du civet aux poissons. _Bibl. du roi,
ms. 7687, fol. 105_, cit dans la Bibliothque de l'cole des chartes,
t. IV, p. 566, aot 1843.

On a cru  tort qu'il avait invent ces cages; il n'eut que le mrite
de l'importation. Elles taient fort anciennes en Italie: Et post
paucos dies conducti fuerunt in palatio communis Veron, et in
_gabiis_ carcerati. Chron. Veronense, apud Murat. VIII, 624, ann.
1230.--Posuerunt ipsum in quadam _gabbia de ligno_. Chron. Astense,
apud Murat. XI, 145.--In cosi tenebrosa,  stretta gabbia rinchiusi
fummo. Petrarcha, part. I, son. 4.--Mme usage en Espagne: D.
Jacobus per annos tres et ultra in tristissimis et durissimis
carceribus fuit per regem Aragonum, et in gabia _ferrea_ noctibus et
diebus, cum dormire volebat, reclusus. Vetera acta de Jacobo ultimo
rege Majoricarum. Ducange, verbo GABIA.--On conserve encore la cage de
Balue dans la porte forteresse du pont de Moret. Bulletin du Comit
hist. des arts et monuments, 1840, n 2, rapport de M. Didron, p. 50.
Cette cage tait place  Amboise, dans une grande salle qu'on voit
encore.]

Le 10 juin, le frre du roi, rconcili avec lui, s'tablit en
Guienne. Le 11 juillet une rvolution imprvue commence pour
l'Angleterre. L'Angleterre se divise, la France se pacifie un moment,
deux coups pour le duc de Bourgogne.

Le 11 juillet, Warwick, venu avec Clarence, frre d'douard, dans son
gouvernement de Calais, lui fait brusquement pouser sa fille
ane[200], celle qu'il destinait  douard quand il le fit roi, et
dont douard n'avait pas voulu.

[Note 200: Rien de plus curieux ici que le tmoignage de Jean de
Vaurin. Warwick vint voir le duc et la duchesse, qui doulcement le
recoeilla. Mais personne ne devinait le but de la visite. Il semble
que le bon chroniqueur ait espr que le grand politique, par vanit,
ou pour l'amour des chroniques, lui en dirait davantage: Et moy,
acteur de ces cronicques, desirant savoir et avoir matires
vritables pour le parfait de mon euvre, prins congi au duc de
Bourgoigne, adfin de aller jusques  Callaix, lequel il me ottroia,
pource qu'il estoit bien adverty que ledit comte de Warewic m'avoit
promis que, si je le venois veoir  Callaix, qu'il me feroit bonne
chire, et me bailleroit homme qui m'adrescheroit  tout ce que je
voldroie demander. Si fus vers lui, o il me tint IX jours en me
faisant grant chire et honneur, mais de ce que je quroies me fist
bien peu d'adresse, combien qu'il me promist que se, au bout de deux
mois, je retournoie vers luy, il me furniroit partie de ce que je
requeroie. Et au congi prendre de luy, il me dfrea de tous poins, et
me donna une belle haquene. Je veoie bien qu'il estoit embesongni
d'aulcunes grosses matires; et c'estoit le mariage quy se traitoit de
sa fille au duc de Clarence... lesqueles se partirent V ou VI jours
aprs mon partement, dedens le chastel de Callaix, o il n'avoit
gures de gens. Si ne dura la feste que deux jours... Le dimence
ensievent, passa la mer, pour ce qu'il avoit eu nouvelles que ceulx de
Galles estoient sur le champ  grant puissance. _Jean de Vaurin_ (ou
_Vavrin_) _sire de Forestel_, _ms. 6759. Bibliothque royale, vol. VI,
fol. 275_. Dans les derniers volumes de cette Chronique, Vaurin est
contemporain, et quelquefois tmoin oculaire. Ils mritent d'tre
publis.]

Ce fut un grand tonnement; on n'avait rien prvu de semblable. Ce
qu'on avait craint, c'tait que Warwick, chef des lords et des vques
peut-tre, par son frre l'archevque, ne travaillt avec eux pour
Henri VI. Rcemment encore, pour rendre cette ligue impossible, on
avait oblig Warwick de juger les Lancastriens rvolts, de se laver
avec du sang de Lancastre.

Aussi ne s'adressa-t-il pas  cet implacable parti. Pour renverser
York, il ne chercha d'autre moyen qu'York, le propre frre d'douard.
Le mariage fait, vingt rvoltes clatent, mais sous divers prtextes
et sous divers drapeaux; ici contre l'impt, l en haine des favoris
du roi, des parents de la reine, l pour Clarence, ailleurs pour Henri
VI. En deux mois, douard est abandonn et se trouve tout seul; pour
le prendre, il suffit d'un prtre, du frre de Warwick, archevque
d'York[201]. Voil Warwick qui tient deux rois sous clef, Henri VI 
Londres, douard IV dans un chteau du Nord, sans compter son gendre
Clarence, qui n'avait pas beaucoup de gens pour lui. L'embarras tait
de savoir au nom duquel des trois Warwick commanderait. Les
Lancastriens accouraient pour profiter de son hsitation.

[Note 201: douard aimait ses aises et tait dormeur, il fut pris au
lit: Quant l'archevesque fut entr en la chambre o il trouva le Roy
couchi, il luy dit prestement: Sire, levez-vous. De quoy le Roy se
voult excuser, disant que il n'avoit ancores comme riens repos. Mais
l'archevesque... luy dist la seconde fois: Il vous faut lever, et
venir devers mon frre de Warewic, car  ce ne pouvez vous contrester.
Et lors, le Roy, doubtant que pis ne luy en advenist, se vesty, et
l'archevesque l'emmena sans faire grant bruit. _Ibidem, fol. 278._
Dans la miniature, le prlat parle  genoux, _fol. 277_.]

Une lettre du duc de Bourgogne trancha la question[202]. Il crivit
aux gens de Londres qu'en pousant la soeur il avait compt qu'ils
seraient loyaux sujets du frre. Tous ceux qui gagnaient au commerce
de Flandre crirent pour douard. Warwick n'eut rien  faire qu' le
ramener lui-mme  Londres, disant qu'il n'avait rien fait contre le
roi, mais contre ses favoris, contre les parents de la reine, qui
prenaient l'argent du pauvre peuple.

[Note 202: Le duc de Bourgoigne escripvit prestement au mayeur et
peuple de Londres; si leur fist avec dire et remonstrer comment il
s'estoit alyez  eulx en prenant par mariage la seur du roy douard,
parmi laquele alyance, luy avoient promis estre et demourer  toujours
bons et loyaulx subjetz au roi douard... et s'ilz ne luy
entretenoient ce que promis avoient, il savoit bien ce qu'il en
devoit faire. Lequel, maisre de Londres, aiant recheu lesdites lettres
du duc, assambla le commun de la Cit, et l les fist lire
publiquement. Laquele lecture oye, le commun respondy, comme d'une
voye, que voirement vouloient-ilz entretenir ce que promis lui
ayoient, et estre bons subjetz au roy douard... Warewic, faignant
qu'il ne sceust riens desdites lettres, dist un jour au roy que bon
serroit qu'il allast  Londres pour soy monstrer au peuple et visiter
la royne sa femme... _Vaurin, fol. 278._ L'orgueil national semble
avoir dcid tous les chroniqueurs anglais  supprimer le fait si
grave d'une lettre menaante et presque imprative du duc de
Bourgogne. Ce qui confirme le rcit de Vaurin, c'est que le capitaine
de Calais fit serment  douard, _dans les mains de l'envoy du duc de
Bourgogne_, qui tait Commines (d. Dupont, I, 236). Le continuateur
de Croyland, p. 552, attribue uniquement l'largissement d'douard 
la crainte que Warwick avait des Lancastriens, et au refus du peuple
de s'armer, s'il ne voyait le roi libre. Polydore Virgile (p. 657), et
les autres aprs lui, ne savent que dire: l'vnement reste
inintelligible.]

Warwick devait succomber. Il avait bti sa prodigieuse fortune, celle
de ses deux frres, sur des lments trs-divers qui s'excluaient
entre eux. Un mot d'explication:

Les Nevill (c'tait leur vrai nom) taient des cadets de Westmoreland.
Il faut croire que leur pit fut grande sous la pieuse maison de
Lancastre, car Richard Nevill, celui dont il s'agit, trouva moyen
d'pouser la fille, l'hritage et le nom de ce fameux Warwick, le lord
selon le coeur de Dieu, l'homme des vques, celui qui brla la
Pucelle, et qui fit d'Henri VI un saint. Ce beau-pre mourut rgent de
France, et avec lui bien des choses qu'espraient les Nevill. Alors
ils firent volte-face, cultivrent la Rose blanche, la guerre civile,
qui, au dfaut de la France, leur livrait l'Angleterre. Le produit fut
norme; Richard Nevill et ses deux frres, se trouvrent tablis
partout par successions, mariages, nominations, confiscations; ils
eurent les comts de Warwick, de Salisbury, de Northumberland, etc.,
l'archevch d'York, les sceaux, les clefs du palais, les charges de
chambellan, chancelier, amiral, lieutenant d'Irlande, la charge
infiniment lucrative de gouverneur de Calais. Celles de l'an seul
lui valaient par an vingt mille marcs d'argent, deux millions d'alors
qui feraient peut-tre vingt millions d'aujourd'hui. Voil pour les
charges; quant aux biens, qui pourrait calculer?

Grand tablissement, et tel qu'en quelque sorte il faisait face  la
royaut[203]. L pourtant n'tait pas la vraie puissance de Warwick.
Sa puissance tait d'tre, non le premier des lords, des grands
propritaires, mais le roi des ennemis de la proprit, pillards de la
frontire et corsaires du dtroit.

[Note 203: Je crois avoir lu sur le tombeau d'un de ces Warwick, dans
leur chapelle ou leur caveau: _Regum nunc subsidium, nunc invidia._ Je
cite de mmoire.]

Le fonds de l'Angleterre, sa bizarre duplicit au moyen ge, c'est
par-dessus et ostensiblement, le pharisasme lgal, la superstition de
la loi, et par-dessous l'esprit de Robin Hood. Qu'est-ce que Robin
Hood? L'_out-law_, l'_hors la loi_. Robin Hood est naturellement
l'ennemi de l'homme de loi, l'adversaire du shriff. Dans la longue
succession des ballades dont il est le hros, il habite d'abord les
vertes forts de Lincoln. Les guerres de France l'en font sortir[204];
il laisse l le shriff et les daims du roi, il vient  la mer, il
passe la mer... Il est rest marin. Ce changement se fait aux XVe et
XVIe sicles, sous Warwick, sous lisabeth.

[Note 204: Ce nom de Robin est encore populaire au XVe sicle. C'est
celui que les communes du nord, souleves en 1468, donnrent  leur
chef.--A cap'tain, whom thei had named _Robin_ of Riddisdale. The
Chronicle Fabian (in-folio, 1559), fol. 498. Vaurin a tort de dire:
Ung villain, nomm Robin Rissedale. _Bibl. royale, ms. 6759, fol.
276._

Sur le cycle de ballades, sur les transformations qu'y subit le
personnage de Robin Hood, V. la trs-intressante dissertation de M.
Barry, professeur d'histoire  la facult de Toulouse.]

Tous les compagnons de Robin Hood, tous les gens brouills avec la
justice, trouvaient leur scurit en ceci, que Warwick tait (par lui
et par son frre) juge des marches de Calais et d'cosse, juge
indulgent et qui avait si bon coeur qu'il ne faisait jamais justice.
S'il y avait au _border_ un bon compagnon, qui ne trouvant plus 
voler, n'et  manger que ses perons[205], il allait trouver ce
grand juge des marches; l'excellent juge, au lieu de le faire pendre,
lui donnait  dner.

[Note 205: C'tait l'usage au _border_ que, quand le cavalier avait
tout mang et qu'il n'y avait plus rien dans la maison, sa femme lui
servait dans un plat une paire d'perons.]

Ce que Warwick aimait et honorait le plus en ce monde, c'tait la
ville de Londres. Il tait l'ami du lord maire, de tous les gros
marchands, leur ami et leur dbiteur, pour mieux les attacher  sa
fortune. Les petits, il les recevait tous  portes ouvertes, et les
faisait manger, tant qu'il s'en prsentait. L'ordinaire de Warwick,
quand il tait  Londres, tait de six boeufs par repas; quiconque
entrait emportait de la viande tout ce qu'il en tenait sur un long
poignard[206]. L'on disait et l'on rptait que ce bon lord tait si
hospitalier, que dans toutes ses terres et chteaux il nourrissait
trente mille hommes.

[Note 206: Stow (p. 421) a recueilli ces traditions. Voir aussi
Olivier de la Marche, II, 276.]

Warwick fut, autant et plus que Sforza et que Louis XI, l'homme
d'affaire et d'action comme on le concevait alors. Ni peur, ni
honneur, ni rancune; fort dtach de toute chevalerie. Aux batailles,
il mettait ses gens aux mains, mais se faisait tenir un cheval prt,
et si l'affaire allait mal, partait le premier. Il n'et pas fait le
gentilhomme, comme Louis XI  Lige.

Froid et _positif_  ce point, il n'en eut pas moins une parfaite
entente de la comdie politique, telle que la circonstance pouvait la
demander.

Ce talent clata lorsque, aprs le terrible chec de Wakefield, ayant
perdu son duc d'York et n'ayant plus dans les mains qu'un garon de
dix-huit ans, le jeune douard, il le mena  Londres, et de porte en
porte sollicita pour lui. L'affreuse histoire du diadme de papier, la
litanie de l'enfant mis  mort, la beaut surtout du jeune douard,
_la blanche rose d'York_, aidaient  merveille le grand comdien. Il
le montrait aux femmes; ce beau jeune roi  marier les touchait fort,
leur tirait des larmes, souvent de l'argent. Il demandait un jour dix
livres  une vieille: Pour ce visage-l, lui dit-elle, tu en auras
vingt.

Ce n'tait pas une mdiocre difficult pour Warwick de concilier ses
deux rles opposs, d'tre ami des marchands, par exemple, et
protecteur des corsaires du dtroit. Ces grands repas, qui faisaient
l'tonnement des bonnes gens de Londres, durent tre maintes fois
donns  leurs dpens; le marchand risquait fort de reconnatre 
table, dans tel de ces convives au long poignard, son voleur de
Calais.

Si Warwick parvenait  tromper Londres, il ne donnait pas le change au
duc de Bourgogne. Le duc qui aimait la mer, qui avait longtemps vcu
prs des digues, que voyait-il de l le plus souvent? Les vaisseaux
d'Angleterre prenant les siens... Grce  ce voisinage, les ports de
Flandre et de Hollande taient comme bloqus. L'homme qu'il hassait
le plus tait Warwick. Nous avons vu comme, avec une simple lettre, il
lui ta Londres et sauva douard. Warwick, aprs deux nouvelles
tentatives, perdit terre et passa  Calais (mai 1470).

Tout un peuple se jeta  la mer pour le suivre; il y en eut  remplir
quatre-vingts vaisseaux. Mais le lieutenant de Warwick  Calais ne
voulut pas le recevoir avec cette flotte; il lui ferma la porte et
tira sur lui, lui faisant dire sous main qu'il l'loignait pour le
sauver, que, s'il ft entr  Calais, il tait perdu, assig qu'il
et t bientt par toutes les armes d'Angleterre et de Flandre.
Warwick se rfugia donc en Normandie, avec son monde d'cumeurs de
mer, qui, pour leur coup d'essai, prirent au duc quinze vaisseaux et
les vendirent hardiment  Rouen[207].

[Note 207: La lettre du duc  sa mre est visiblement destine  tre
rpandue, une sorte de pamphlet.]

Le duc furieux refusa les rparations qu'offrait le roi; il fit
arrter tout ce qu'il y avait de marchands franais dans ses tats,
runit contre Warwick les vaisseaux hollandais et anglais, le bloqua,
l'affama, dans les ports de la Normandie, et l'obligea ainsi  jouer
le tout pour le tout, et ressaisir, s'il pouvait, l'Angleterre.

Il y avait grandi par l'absence. Il tait plus prsent que jamais au
coeur du peuple; le nom du grand comte tait dans toutes les
bouches[208]. Cette royale hospitalit, cette table gnreuse,
ouverte  tous, laissait bien des regrets. Le foyer de Warwick, ce
foyer de tous ceux qui n'en avaient pas, qu'il ft teint  la fois
dans tant de comts, c'tait un deuil public... D'autre part, les
lords et vques[209] sentaient bien que sans un tel chef ils ne se
dfendraient pas aisment contre l'avidit de la basse noblesse dont
s'tait entour douard[210]. Ils offraient  Warwick de l'argent;
pour des hommes, il n'avait pas  s'en inquiter, disaient-ils, il en
trouverait assez en dbarquant. Seulement, il fallait que la nouvelle
rvolution se ft au nom de Lancastre.

[Note 208: Solem excidisse sibi e mundo putabant... Illud unum, loco
cantilen, in ore vulgi... resonabat. Polyd. Vergil., p. 659-660.]

[Note 209: Ds 1465, ils rappelaient Marguerite. (Croyland.)]

[Note 210: L'lvation des parents de la reine, des Wideville, fut
subite, violente; elle se fit surtout par des mariages forcs. Cinq
soeurs, deux frres, un fils de la reine, raflrent les huit hritages
les plus riches de l'Angleterre. La vnrable duchesse Norfolk, 
quatre-vingts ans, fut oblige de se laisser pouser par le fils de la
reine (du premier lit), qui avait vingt ans. Maritagium diabolicum,
dit un contemporain, et un autre outrageusement: Juvencula octoginta
annorum!]

Warwick et Lancastre! ces noms seuls ainsi rapprochs semblaient avoir
horreur l'un de l'autre; infranchissable tait la barrire qui les
sparait! barrire de sang et barrire d'infamie... Les chafauds et
les carnages, les meurtres  froid, les parents tus, la boue,
l'outrage lancs de l'un  l'autre. Warwick menant Henri VI garrott
dans Londres, affichant la reine  Saint-Paul, la faisant mettre au
prne comme ribaude, ahontie de son corps, et mauvaise lisse, et son
enfant btard, adultrin, un enfant de la rue...

Elle devait rougir,  entendre seulement nommer Warwick. Lui parler
de le revoir, c'tait chose qui semblait impossible. Exiger qu'elle
oublit tout et qu'elle s'oublit elle-mme au point de mettre la
famille de cet homme dans la sienne, et qu'en unissant leurs enfants,
Marguerite, pour ainsi dire, poust Warwick! cela tait impie. Nul
homme, except Louis XI, ne se ft fait l'entremetteur de ce
monstrueux accouplement.

Ajoutez qu'en faisant cet effort et ce sacrifice, chacun d'eux ne
pouvait vouloir que tromper un moment. Warwick, qui venait de marier
son ane  Clarence en lui promettant le trne, mariait la seconde au
jeune fils de Marguerite avec la mme dot. Il avait ainsi deux rois 
choisir et de quoi dtruire la maison de Lancastre lorsqu'il l'aurait
rtablie. La haine et la mfiance duraient dans le mariage mme. Il
n'en plaisait que plus  Louis XI, qui y voyait deux ou trois guerres
civiles.

Warwick se moqua du blocus des Flamands, et passa sous l'escorte des
vaisseaux du roi (septembre). Ses deux frres l'accueillirent, douard
n'eut que le temps de se jeter dans un vaisseau qui le mit en
Hollande. Warwick put  son aise rentrer dans Londres, prendre Henri 
la Tour, promener l'innocente figure, difier le peuple, s'accusant
humblement du pch d'avoir dtrn un saint.

Le contre-coup fut fort ici. Le roi assembla les notables, leur conta
tous les mfaits du duc de Bourgogne, et par acclamation ils
dcidrent qu'il tait quitte de tous ses serments de Pronne[211].
Amiens revint au roi (fvrier). Le duc vit avec surprise tous les
princes tourner contre lui. Au fond, ils ne voulaient pas sa ruine,
mais le forcer  donner sa fille au duc de Guienne, de sorte que
l'Aquitaine et les Pays-Bas se trouvant un jour dans les mmes mains,
la France et t serre du Nord et du Midi, trangle entre Somme et
Loire.

[Note 211: On ne parlait de rien moins que de confisquer ce que le duc
tenait de la couronne. Des commissaires taient nomms pour saisir la
Bourgogne et le Mconnais. _Archives de Pau, 5 janvier 1470._]

La perte d'Amiens, les avis de Saint-Pol, qui, pour faire peur au duc,
lui disait en ami qu'il ne pourrait jamais rsister, la fuite de son
propre frre, un btard de Philippe le Bon, qui vint se donner au
roi[212], enfin la renonciation des Suisses  l'alliance de Bourgogne,
tout cela semblait les signes d'une grande et terrible dbcle. Le duc
regrettait de n'avoir pas comme le roi une arme permanente. Il leva
des troupes en peu de temps; mais il employa aussi d'autres moyens,
les moyens favoris du roi; il rusa, il mentit, il tcha de tromper,
d'endormir.

[Note 212: Et celle d'un Jean de Chassa, qui porta contre le duc les
plus sales, les plus invraisemblables accusations. Voir surtout
Chastellain.]

Il crivit deux lettres, l'une au roi, un billet de six lignes crit
de sa main, o il s'humiliait et regrettait une guerre  laquelle il
avait t pouss, disait-il, par la ruse et l'intrt d'autrui.

L'autre lettre, fort bien calcule, s'adressait aux Anglais; envoye 
Calais, au grand entrept des laines, elle rappelait aux marchands
que tout l'entrecours de la marchandise toit non pas seulement avec
le Roy, mais _avec le royaulme_. Le duc avertissait ses trs-chers
et grands amis de Calais qu'on se disposait  leur envoyer
d'Angleterre beaucoup de gens de guerre, fort inutiles pour leur
sret. S'ils viennent, ajoutait-il, vous ne pourrez pas tre matres
d'eux, ni les empcher d'entreprendre sur nous.

 cette lettre, il avait ajout de sa main une bravade, une flatterie
sous forme de menace, comme d'un dogue qui flatte en grondant: il ne
s'tait jamais ml des royales querelles d'Angleterre; il lui
fcherait d'tre oblig,  cause d'un seul homme, d'avoir noise avec
un peuple qu'il avait tant aim!... Eh bien, mes voisins, si vous ne
pouvez souffrir mon amiti, commencez... Par saint Georges, qui me
sait meilleur Anglais que vous, vous verrez si je suis du sang de
Lancastre!

La lettre fit bien  Calais et  Londres. Les gros marchands, dans la
bourse desquels Warwick tait oblig de puiser, l'empchrent
d'envoyer des archers  Calais[213], et d'y passer lui-mme, comme il
allait le faire, pour accabler le duc, de concert avec Louis XI.

[Note 213: Deux mille le 18 fvrier, et jusqu' dix mille qu'il aurait
conduits en personne. Lettre de l'vque de Bayeux au roi. Warwick
ajoute un mot de sa main pour confirmer cette promesse. _Bibl. royale,
mss. Legrand, 6 fvrier 1470._]

Celui-ci, qui se fiait  Warwick bien plus qu' Marguerite, et qui
savait qu'au moment mme elle ngociait avec le duc de Bourgogne, ne
se pressait pas de la faire partir; il voulait sans doute donner le
temps  Warwick de s'affermir l-bas. Plusieurs fois elle s'embarqua,
mais les vaisseaux du roi qui la portaient taient toujours ramens 
la cte par le vent contraire; chose merveilleuse et qui prouve que le
roi disposait des vents, ils furent contraires pendant six mois!

Ce retard n'affermit pas Warwick.  peine dbarqu, matre et
vainqueur comme il semblait, il tomba entre les mains d'un conseil de
douze lords et vques, les mmes sans doute qui l'avaient appel; il
s'tait engag de ne rien faire, de ne rien donner, sans leur aveu.

La rvolution fut impuissante, parce qu' la grande diffrence des
rvolutions antrieures, elle ne changea rien  la proprit; elle ne
donna rien, n'obligea personne, n'engagea personne  la soutenir.

douard tait rest le roi des marchands: ceux de Bruges l'honoraient
 l'gal du duc de Bourgogne. Craignant que, d'un moment  l'autre,
Warwick ne tombt sur la Flandre, le duc se dcida enfin pour douard,
qui aprs tout tait son beau-frre. Tout en faisant crier que
personne ne lui prtt secours, il loua pour lui quatorze vaisseaux
hansatiques, et lui donna cinq millions de notre monnaie[214]. Avec
cela douard emportait une chose qui seule valait des millions, la
parole de son frre Clarence, qu' la premire occasion il laisserait
Warwick et reviendrait de son ct[215].

[Note 214: douard partit de Flessingue: Adcompaign d'environ XII C
combatans bien prins. Vaurin.--_Tous anglais_, dit l'anonyme de M.
Bruce; dans son orgueil national, il ne parle pas des Flamands.--With
II thowsand Englyshe men.--Fabian est plus modeste: With a small
company of Fleminges and other... a thousand persons, p. 502.--Polyd.
Vergilius, p. 663: Duobus millibus contractis.--IX, C. of
Englismenne and three hundred of Flemmynges. Warkworth, 13.]

[Note 215: On avait envoy en France une dame au duc de Clarence pour
l'clairer sur le triste rle qu'on lui faisait jouer. Commines est
trs-fin ici: Ceste femme n'toit pas folle, etc.

La source la plus importante est celle o personne n'a puis encore,
le manuscrit de Vaurin. L'anonyme anglais, publi en 1838, par M. J.
Bruce (for the Cambden Society), n'en est qu'une traduction, ancienne
il est vrai; c'est, mot  mot, Vaurin, sauf deux ou trois passages qui
peut-tre auraient bless l'orgueil anglais. Par exemple, le
traducteur a supprim les dtails du passage d'douard  York: il a
craint de l'avilir en rapportant tant de mensonges. Le rcit de Vaurin
n'en est pas moins marqu au coin de la vrit. Son matre, le duc de
Bourgogne, tant ami d'douard, il ne peut tre hostile. V. surtout
_folio 307_. Glocester y parat dj le Richard III de la tradition;
pour sortir d'embarras, il n'imagine rien de mieux qu'un meurtre: Et
dist... qu'il n'estoit point aparant qu'ils peussent partir de ceste
ville sans dangier, sinon qu'ils tuassent illec en la chambre...]

Avec une telle assurance, l'entreprise tait au fond moins hasardeuse
qu'elle ne semblait l'tre. douard renouvela une vieille comdie
politique que tout le monde connaissait, et dont on voulut bien tre
dupe, las qu'on tait de guerre et devenu indiffrent. Il joua, sans y
rien changer, la pice du retour d'Henri IV; comme lui, il dbarqua 
Ravenspur (10 mars 1471); comme lui, il dit, tout le long de sa route,
qu'il ne rclamait pas le trne, mais seulement le bien de son pre,
son duch d'York, sa proprit. Ce grand mot de proprit, le mot
sacr pour l'Angleterre, lui servit de passe-port. Il n'y eut de
difficult qu' York; les gens de la ville voulaient lui faire jurer
qu'il ne prtendrait jamais rien  la couronne: O sont, dit-il, les
lords entre les mains desquels je jurerai? Allez les chercher, faites
venir le comte de Northumberland. Quant  vous, je suis duc d'York et
votre seigneur, je ne puis jurer dans vos mains.

Il poursuivit, et le frre de Warwick, le marquis de Montaigu qui
pouvait lui barrer la route, le laissa passer. L'autre frre de
Warwick, l'archevque d'York, qui gardait Henri VI  Londres, promena
un peu le roi dans la ville pour tter la population; il la vit si
indiffrente qu'il ne garda plus Henri que pour le livrer. douard
avait un grand parti  Londres, ses cranciers d'abord, qui dsiraient
fort son retour, puis bon nombre de femmes qui travaillrent pour lui
et lui gagnrent leurs parents, leurs maris; douard tait le plus
beau roi du temps.

Ds qu'douard et Warwick furent en prsence, celui-ci fut abandonn
de son gendre Clarence. Il pressa la bataille, craignant d'autres
dfections, mit pied  terre, contre son usage, et combattit
bravement. Mais deux corps de son parti qui ne se reconnurent pas se
chargrent dans le brouillard. Son frre Montaigu, qui l'avait
rejoint, lui porta le dernier coup en prenant, dans la bataille mme,
les couleurs d'douard[216]. Il fut tu  l'instant par un homme de
Warwick qui le surveillait, mais Warwick aussi fut tu. Les corps des
deux frres restrent deux jours exposs tout nus  Saint-Paul, pour
que personne n'en doutt.

[Note 216: Entre les versions contradictoires, je choisis la seule
vraisemblable: Montaigu avait dj fait tout le succs d'douard, en
le laissant passer.--The marquis Montacute was prively agreid with
king Edwarde, and had gotten on king Eduardes livery. One of the erle
of Warwike his brether servant, espying this, fel upon hym, and killed
him. Warkworth, p. 16 (4, 1839). Leland, Collectanea (d. 1774),
vol. II, p. 505.]

Le jour mme de la bataille, Marguerite abordait. Elle voulait
retourner; les Lancastriens ne le lui permirent pas; ils la
flicitrent d'tre dbarrasse de Warwick et la firent combattre.
Mais telles taient les divisions de ce parti, que son chef Somerset,
au moment de la charge, chargea seul, l'ancien lieutenant de Warwick
se tenant immobile. Somerset, furieux, le tua devant ses troupes, mais
la bataille fut perdue (4 mai 1471).

Marguerite, vanouie sur un chariot, fut prise et mene  Londres; son
jeune fils fut tu dans le combat ou gorg aprs. Henri VI survcut
peu; une tentative s'tant faite en sa faveur, le plus jeune frre
d'douard, cet affreux bossu (Richard III), alla, dit-on,  la tour,
et poignarda le pauvre prince[217].

[Note 217: Ces vnements ont t tellement obscurcis par l'esprit de
parti et par l'esprit romanesque, qu'il est impossible de savoir au
juste comment prirent Henri VI et son fils; il est infiniment
probable qu'ils furent assassins. Warkworth (p. 21) ne dit qu'un mot,
mais terriblement expressif: _ ce moment, le duc de Glocester tait 
la Tour_. Que la prsence de Marguerite ait pu embarrasser Glocester
et l'empcher d'y tuer son mari, comme M. Turner parat le croire,
c'est une dlicatesse dont le fameux bossu se ft certainement indign
qu'on le souponnt.--Avant de quitter les Roses, encore un mot sur
les sources. Les correspondances de Paston et de Plumpton m'ont peu
servi. Je n'ai fait nul usage du bavardage de Hall et Grafton, qui,
trouvant les contemporains un peu secs, les dlayent  plaisir; pas
davantage d'Hollingshed, qui a d peut-tre son succs aux belles
ditions _pittoresques_ qu'on en fit, et dont Shakespeare s'est servi,
comme d'un livre populaire qu'il avait sous la main.--Une source peu
employe est celle-ci: The poetical work of Levis Glyn Cothi, a
celebrated bard, who flourished in the reings of Henri VI, Edward IV,
Richard III and Henri VIII. Oxford, 1837.]

Un autre semblait tu du mme coup; je parle de Louis XI. Cependant,
dans son malheur, il eut un bonheur, d'avoir conclu une trve au
moment mme avec le duc de Bourgogne. Son pril tait grand. Il y
avait  parier qu'il allait avoir l'Angleterre sur les bras, un roi
vainqueur, enfl d'avoir dj vaincu la France avec Marguerite
d'Anjou, un roi tout aussi brave qu'Henri V, et qui, disait-on, avait
gagn neuf batailles ranges, de sa personne, et combattant  pied.

Et ce n'tait pas seulement l'Angleterre qui avait t provoque;
toute l'Espagne l'tait, l'Aragon par l'invasion de Jean de Calabre,
la Castille par l'opposition du roi aux intrts d'Isabelle, Foix et
Navarre pour la tutelle du jeune hritier. Foix venait de s'unir au
Breton en lui donnant sa fille; et son autre fille, il l'offrait au
duc de Guienne.

Toute la question semblait tre de savoir si Louis XI prirait par le
Nord ou par le Midi. Son frre (son ennemi depuis qu'il n'tait plus
son hritier, le roi ayant un fils[218]) pouvait faire deux mariages.
S'il pousait la fille du comte de Foix, il runissait tout le Midi et
l'entranait peut-tre dans une croisade contre Louis XI. S'il
pousait la fille du duc de Bourgogne[219], il runissait tt ou tard
en un royaume gigantesque l'Aquitaine et les Pays-Bas, entre lesquels
Louis XI prissait touff.

[Note 218: Charles VIII tait n le 30 juin 1470. Je ne vois,  partir
de cette poque, aucune anne o son pre aurait trouv le temps
d'crire pour lui le _Rosier des guerres_. Ce livre lgant, mais
plein de gnralits vagues, ne rappelle gure le style de Louis XI.
Il est douteux que celui-ci, en parlant de lui-mme  son fils, ait
dit: Le noble roy Loys unziesme. V. les deux _mss. de la Bibl.
royale_.]

[Note 219: Louis XI fait les mensonges les plus singuliers pour
empcher ce mariage. Il veut qu'on dise  son frre qu'il n'y
trouverait pas grand plaisir, ni postrit: M. du Bouchage, mon
ami, si vous pouvez gagner ce point, vous me mettrez en paradis... Et
dit-on que la fille est bien malade et enfle... Duclos.]

Il ne s'agissait plus seulement d'humilier la France mais de la
dtruire et de la dmembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas:
J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais
six. On disait  la cour de Guienne: Nous lui mettrons tant de
lvriers  la queue qu'il ne saura o fuir.

On croyait dj la bte aux abois; on appelait tout le monde  la
cure. Pour tenter les Anglais, on leur offrait la Normandie et la
Guienne.

La soeur du roi, la Savoyarde, qu'il venait de secourir, lui tourna le
dos et travailla  mettre contre lui le duc de Milan. Autant en fit
son futur gendre, Nicolas, fils de Jean de Calabre; il laissa l la
fille du roi, comme celle d'un pauvre homme, et s'en alla demander la
riche hritire de Bourgogne et des Pays-Bas.

Ce qui donnait un peu de rpit au roi, c'est que ses ennemis n'taient
pas encore bien d'accord. Le duc de Bourgogne, qui avait promis sa
fille  deux ou trois princes, ne pouvait pas les satisfaire. Il
voulait que les Anglais vinssent; d'autres n'en voulaient pas. Les
Anglais eux-mmes hsitaient, craignant d'tre pris pour dupes, et
d'aider  faire un duc de Guienne plus grand que le roi et que tous
les rois, ce qui fut arriv s'il et uni, par ce prodigieux mariage de
Bourgogne, le Nord et le Midi.

Cependant le printemps semblait devoir finir ces tergiversations. Le
duc de Guienne avait convoqu dans ses provinces le ban et
l'arrire-ban, et nomm gnral le comte d'Armagnac, qui, comme ennemi
capital du roi, se chargeait de l'excution[220].

[Note 220: La France et la Guienne taient dj comme deux tats
trangers, ennemis. V. le procs fait par Tristan l'Ermite  un prtre
normand qui revenait de Guienne. _Archives du royaume_, J. 950, _25
fvrier 1471_.]

Le roi, sans allis, sans espoir de secours, avait, dit-on, imagin
d'engager les cossais  passer en Bretagne, sur ses vaisseaux et sur
des vaisseaux danois qu'il leur aurait lous.

Il faisait  son frre les dernires offres qu'il pt faire, les
plus hautes, de le faire _lieutenant gnral du royaume_ en lui
donnant sa fille, avec quatre provinces de plus, qui l'auraient mis
jusqu' la Loire. Il ne pouvait faire davantage,  moins d'abdiquer
et de lui cder la place. Mais le jeune duc ne voulait pas tre
_lieutenant_[221].

[Note 221: Son sceau n'est que trop significatif. On l'y voit assis
avec la couronne et l'pe de justice: _Deus, judicium tuum regi da,
et justitiam tuum filio regis_, ce qui doit se prendre ici dans un
sens tout particulier; _judicium_ peut signifier _punition_. V. Trsor
de numismatique et glyptique, planche XXIII.]

Ds longtemps, le roi avait pris le pape pour juger entre son frre et
lui. Dans son danger, il obtint du Saint-Sige d'tre  jamais, lui et
ses successeurs, chanoines de Notre-Dame de Clry. Il ordonna des
prires pour la paix et voulut que dsormais, par toute la France, 
midi sonnant, on se mt  genoux et l'on dit trois Ave (avril 1472).

Il comptait sur la sainte Vierge, mais aussi sur les troupes qu'il
faisait avancer, encore plus sur les secrtes pratiques qu'il avait
chez son frre. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire
serment.

Ce n'tait pas la peine de s'engager envers un mourant. Le duc de
Guienne, toujours dlicat et maladif, avait la fivre quarte depuis
huit mois et ne pouvait gure aller loin. Il avait fort souffert des
divisions de sa petite cour; elle tait dchire par deux partis, une
matresse poitevine et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, tait
ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevque de Bordeaux,
qui jadis en Bretagne avait fait mourir le prince Giles comme ami des
Anglais. Un zl serviteur de Lescun, l'abb de Saint-Jean d'Angeli,
le dbarrassa (sans son consentement) de la matresse du duc en
l'empoisonnant. On crut que, pour sa sret, il avait empoisonn en
mme temps le duc de Guienne (24 mai 1472). Lescun, fort compromis,
fit grand bruit  la mort de son matre; accusa le roi d'avoir pay
l'empoisonneur, le saisit et le mena en Bretagne pour qu'on en ft
justice.

Louis XI n'tait pas incapable de ce crime[222], du reste fort commun
alors. Il semble que le fratricide, crit  cette poque dans la loi
ottomane et prescrit par Mahomet II[223], ait t d'un usage gnral
au XVe sicle parmi les princes chrtiens[224].

[Note 222: Cependant ni Seyssel, ni Brantme, ne sont des tmoins bien
graves contre Louis XI; tout le monde connat l'historiette du
dernier, la prire du roi  la bonne Vierge, etc. M. de Sismondi reste
dans le doute.--Il ne tient pas au faux Amelgard qu'on ne croye que
Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frre. _Bibl.
royale, Amelgard, ms. II, XXV, 159 verso._]

[Note 223: Hammer.]

[Note 224: Morts de Douglas et Mar, Viane et Bianca, Bragance et
Viseu, Clarence, etc., etc.]

Ce qui est sr, c'est que le mourant n'eut aucun soupon de son frre;
le jour mme de sa mort, il le nomma son hritier et lui demanda
pardon des chagrins qu'il lui avait causs. D'autre part, Louis XI ne
rpondit rien aux accusations qui s'levrent; ce ne fut que dix-huit
mois aprs qu'il dclara vouloir associer ses juges  ceux que le duc
de Bretagne avait chargs de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune
procdure publique, le moine vcut en prison plusieurs annes, et fut
trouv mort dans sa tour aprs un orage. On supposa que le diable
l'avait trangl.

La mort du duc de Guienne tait prvue de longue date, et le roi, le
duc Bourgogne, jouaient en attendant  qui des deux tromperait
l'autre[225]. Le roi disait que si le duc renonait  l'alliance de
son frre et du Breton, il lui rendrait Amiens et Saint-Quentin, et le
duc rpliquait que si d'abord on les lui rendait, il abandonnerait ses
amis. Il n'en avait nullement l'intention; il leur faisait dire pour
les rassurer qu'il ne faisait cette momerie que pour reprendre les
deux villes. Le roi trana, et si bien, qu'il apprit la mort de son
frre, ne rendit rien en Picardie et prit la Guienne.

[Note 225: Ici Commines est bien habile, non-seulement dans la forme
(qui est exquise, comme partout), mais dans son dsordre apparent.
Quand il a parl de la grande colre du duc, de l'horrible affaire de
Nesles, etc., il donne la cause de cette colre, qui est de n'avoir pu
escroquer Amiens.--Sur Nesle, V. Bulletins de la Socit d'histoire de
France, 1834, partie II, p. 11-17.]

Le duc, furieux d'avoir t tromp dans sa tromperie, lana un
terrible manifeste o il accusait le roi d'avoir empoisonn son frre
et d'avoir voulu le faire prir lui-mme. Il lui dnonait une guerre
 feu et  sang. Il tint parole, brlant tout sur son passage. C'tait
un bon moyen d'augmenter les rsistances et de faire combattre les
moins courageux.

La premire excution fut  Nesle; cette petite place n'tait dfendue
que par des francs-archers; les uns voulaient se rendre, voyant cette
grande arme et le duc en personne; les autres ne voulaient pas, et
ils turent le hraut bourguignon. La ville prise, tout fut massacr,
sauf ceux  qui l'on se contenta de couper le poing. Dans l'glise
mme, on allait dans le sang jusqu' la cheville. On conte que le duc
y entra  cheval, et dit aux siens: Saint-Georges! voici belle
boucherie, j'ai de bons bouchers[226].

[Note 226: D'autres lui font dire, quand il sort de la ville et la
voit en feu, ces mlancoliques paroles (presque les mmes que celles
de Napolon sur le champ d'Eylau): Tel fruit porte l'arbre de la
guerre!]

L'affaire de Nesle tonna fort le roi. Il avait ordonn au conntable
de la raser d'avance, de dtruire les petites places pour dfendre
les grosses. Toute sa pense tait d'empcher la jonction du Breton et
du Bourguignon, pour cela de serrer lui-mme le Breton, de ne pas le
lcher, de le forcer de rester chez lui, pendant que le Bourguignon
perdrait le temps  brler des villages. Il ordonna pour la seconde
fois de raser les petites places, et pour la seconde fois le
conntable ne fit rien du tout. Moyennant quoi, le Bourguignon
s'empara de Roye, de Montdidier qu'il fit rparer pour l'occuper d'une
manire durable.

Saint-Pol crivait au roi pour le prier de venir au secours,
c'est--dire de laisser le Breton libre, et de faciliter la jonction
de ses deux ennemis. Le roi comprit l'intention du tratre et fit tout
le contraire; il ne lcha pas la Bretagne, mais il envoya  Saint-Pol
son ennemi personnel, Dammartin, qui devait partager le commandement
avec lui et le surveiller. Si Dammartin tait arriv un jour plus
tard, tout tait perdu.

Le samedi, 27 juin, cette grande arme de Bourgogne arrive devant
Beauvais. Le duc croit emporter la place, ne daigne ouvrir la
tranche, ordonne l'assaut; les chelles se trouvent trop courtes; au
bout de deux coups les canons n'ont plus de quoi tirer. Cependant la
porte tait enfonce. Peu ou point de soldats pour la dfendre (telle
avait t la prvoyance du conntable), mais les habitants se
dfendaient; la terrible histoire de Nesle leur faisait tout craindre
si la ville tait prise; les femmes mme, devenant braves  force
d'avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter  la brche avec les
hommes; la grande sainte de la ville, sainte Angadresme, qu'on portait
sur les murs, les encourageait; une jeune bourgeoise, Jeanne Lan,
se souvint de Jeanne d'Arc et arracha un drapeau des mains des
assigeants[227].

[Note 227: Le roi, dans son inquitude, avait vou _une ville
d'argent_. Il crit _qu'il ne mangera pas de chair_ que son voeu ne
soit accompli. (Duclos.) Commines qui tait au sige, mais parmi les
assigeants, ne sait rien de cet hrosme populaire. Il n'est gure
constat que par les privilges accords  la ville et  l'hrone.
Ordonnances, XVII, 529.]

Les Bourguignons auraient cependant fini par entrer, ils faisaient
dire au duc de presser le pas et que la ville tait  lui. Il tarda,
et grce  ce retard il n'entra jamais. Les habitants allumrent un
grand feu sous la porte, qui elle-mme brla avec sa tour; pendant
huit jours, on nourrit ce feu qui arrtait l'ennemi.

Le samedi au soir, soixante hommes d'armes se jettent dans la place,
et il en vient deux cents  l'aube. Faible secours; la ville effraye
se serait peut-tre rendue; mais le duc en colre n'en voulait plus,
sinon de force et pour la brler.

Le dimanche 28, Dammartin campa derrire le duc entre lui et Paris; il
fit passer toute une arme dans Beauvais, les plus vieux et les plus
solides capitaines de France, Rouault, Lohac, Crussol, Vignolle,
Salazar. Le duc dcida l'assaut pour le jeudi. Le mercredi soir,
couch tout vtu sur son lit de camp, il dit: Croyez-vous bien que
ces gens-l nous attendent? On lui rpondit qu'ils taient assez de
monde pour dfendre la ville, quand ils n'auraient qu'une haie devant
eux. Il s'en moqua: Demain, dit-il, vous n'y trouverez personne.

C'tait  lui une grande imprudence, une barbarie, de lancer les siens
 l'escalade sans avoir fait brche, contre ces grandes forces qui
taient dans la ville. L'assaut dura depuis l'aube jusqu' onze
heures, sans que le duc se lasst de faire tuer ses gens. La nuit,
Salazar fit une sortie et tua dans sa tente mme le grand matre de
l'artillerie bourguignonne.

Paris envoya des secours, Orlans aussi, malgr la distance.

Le conntable, au contraire, qui tait tout prs, ne fit rien pour
Beauvais; il essaya plutt de l'affaiblir en lui demandant cent
lances.

Le 22 juillet, le duc de Bourgogne s'en alla enfin, leva le camp, se
vengeant sur le pays de Caux qu'il traversait, pillant, brlant. Il
prit Saint-Valry et Eu; mais il tait suivi de prs, son arme
fondait, on lui enlevait les vivres et tout ce qui s'cartait. Il ne
put prendre Dieppe, et revint par Rouen. Il resta devant quatre jours,
afin de pouvoir dire qu'il avait tenu sa parole, que la faute tait au
Breton, qui n'tait point venu.

Il n'avait garde de venir. Le roi le tenait et ne le laissait pas
bouger.

Les ravages de Picardie, ceux de Champagne, ne purent lui faire lcher
prise. Il prit Chantoc, Machecoul, Ancenis, en sorte que, perdant
toujours et ne voyant arriver nul secours, nulle diversion, ni les
Anglais au nord, ni les Aragonais au midi, le Breton fut trop heureux
d'avoir une trve. Le roi le dtacha du Bourguignon, comme il avait
fait trois ans auparavant, et lui donna de l'argent, tout vainqueur
qu'il tait; seulement il gagna une place, celle d'Ancenis (18
octobre).

Le duc de Bourgogne ne pouvait faire la guerre tout seul, l'hiver
approchait; il convint aussi d'une trve (23 octobre).

Louis XI, contre toute attente, s'tait tir d'affaire. Il avait
dcidment vaincu la Bretagne et recouvr tout le midi. Son frre
tait mort, et avec lui mille intrigues, mille esprances de troubler
le royaume.

Si le roi, dans une telle crise, n'avait pas pri, il fallait qu'il
ft trs-vivace et vraiment durable. Les sages en jugrent ainsi; deux
fortes ttes, le gascon Lescun et le flamand Commines, prirent leur
parti, et se donnrent au roi.

Commines, n et nourri chez le duc de Bourgogne, avait tout son bien
chez lui; il tait son chambellan et assez avant dans sa confiance.
Qu'un tel homme, si avis et parfaitement instruit du fond des choses,
francht ce pas, c'tait un signe grave. L'autre grand chroniqueur du
temps, le zl serviteur de la maison de Bourgogne, Chastellain[228],
qui pose ici la plume, meurt plus que jamais triste et sombre, et
visiblement inquiet.

[Note 228: Mort le 20 mars 1474. Ce puissant crivain commence la
langue image, laborieuse, tourmente du XVIe sicle, langue souvent
ridicule dans l'imitateur Molinet. Chastellain fut reconnu, de son
vivant, pour le matre du style; on mettait sous son nom tout ce qu'on
voulait faire lire. Cependant, chose bizarre, sa destine fut celle de
Charles le Tmraire; l'oeuvre disparut avec le hros, morcele,
disperse, enterre dans les bibliothques. MM. Buchon, Lacroix et
Jules Quicherat en ont exhum les lambeaux.

L'autre Bourguignon, Jean de Vaurin, me manquera aussi dsormais; il
s'arrte au moment o le rtablissement d'douard porte au comble la
puissance du duc de Bourgogne. La dernire page de Vaurin est un
remerciement d'douard  la ville de Bruges (29 mai 1471).]




CHAPITRE II

DIVERSION ALLEMANDE

1473-1475


On a vu que le duc de Bourgogne manqua Beauvais d'un jour. Ce fut
aussi pour n'tre pas prt  temps qu'il perdit Amiens.

Nous en savons les causes, et par le duc lui-mme. Il se plaignait de
n'avoir pas d'arme permanente comme le roi: Le roi, dit-il, est
toujours prt[229].

[Note 229: Documents Gachard, I, 222. Commines fait aussi, par trois
fois, cette observation.]

Il tait souverain des peuples les plus riches, mais des peuples
aussi qui dfendaient le mieux leur argent. L'argent venait lentement
chaque anne; plus lentement encore se faisait l'armement; l'occasion
passait.

Le duc s'en prenait surtout  la Flandre,  la malice des Flamands,
comme il disait[230]. Un hasard heureux[231] nous a conserv
l'invective qu'il pronona contre eux, en mai 1470, au fort de la
crise d'Angleterre, lorsqu'il demandait de l'argent pour armer mille
lances (cinq mille cavaliers), qui serviraient toute l'anne.

[Note 230: Depuis qu'il avait t leur prisonnier, il les hassait.
Quand ils firent amende honorable, le 15 janvier 1469, il les fit
attendre en la nege plus d'une heure et demi. Documents Gachard, I,
204.]

[Note 231: C'est une improvisation violente,  la Bonaparte. Le scribe
de la ville d'Ypres doit l'avoir crite au moment mme o elle fut
prononce; on l'a retrouve dans les Registres de cette ville.]

Les Flamands, dans leur remontrance, avaient respectueusement relev
une grave diffrence entre les paroles du prince et celles de son
chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait _lev sur tous
les pays_ (ce qui et compris les Bourgognes), et le duc: _lev sur
les Pays-Bas_. Il rpondit durement qu'il n'y avait pas d'quivoque,
qu'il s'agissait des Pays-Bas, Et non de mon pays de Bourgogne; il
n'a point d'argent, il sent la France; mais il a de bonnes gens
d'armes et les meilleures que j'aie. En tout ceci, vous ne faites rien
que par subtilit et malice. Grosses et dures ttes flamandes,
croyez-vous donc qu'il n'y ait personne de sage que vous? Prenez
garde; _j'ai moiti de France et moiti de Portugal_... Je saurai
bien y pourvoir... Pour rien au monde je ne romprai mon ordonnance;
entendez-vous bien, matre Sersanders (c'tait le principal dput de
Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce Hollande? Est-ce
Brabant? Vous seuls, grosses ttes flamandes!... Les autres, qui sont
bien aussi privilgis, de bien grands seigneurs, comme mon cousin
Saint-Pol, me laissent user de leurs sujets, et vous voulez m'ter les
miens sous prtexte de privilges, _dont vous n'avez nul_... Dures
ttes flamandes que vous tes, vous avez toujours mpris ou ha vos
princes; s'ils taient faibles, vous les mprisiez; s'ils taient
puissants, vous les hassiez; eh bien! j'aime mieux tre ha... Il y
en a, je le sais bien, qui me voudraient voir en bataille avec cinq ou
six mille hommes, pour y tre dfait, tu, mis en morceaux... J'y
mettrai ordre, soyez-en srs; vous ne pourrez rien entreprendre contre
votre seigneur. J'en serais fch pour vous; ce serait l'histoire du
pot de verre et du pot de fer!

L'argent n'en fut pas moins lev fort lentement. Il fut demand en
mai; la leve d'hommes ne put se faire qu'en octobre; tait-elle
acheve en dcembre? Nous voyons qu' cette poque le duc, excd des
plaintes et des difficults, crit aux tats assembls des Pays-Bas
qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer  toute seigneurie (19
dcembre 1470). En janvier, comme on a vu, il perdit Amiens et
Saint-Quentin.

On a remarqu cette grave parole, qu'il tait  _moiti de France,
moiti de Portugal_. C'tait dire aux Flamands qu'ils avaient un
matre tranger.

En cette mme anne 1470, il se proclama tranger  la France mme,
et cela dans une solennelle audience o les ambassadeurs de France
venaient lui offrir rparation pour les pirateries de Warwick. La
scne fut trange; elle effraya, indigna, ses plus dvous serviteurs.

Il s'tait fait faire, pour ce jour, un dais et un trne plus haut
qu'on n'en vit jamais pour personne, roi ou empereur; un dais d'or, un
ciel d'or, et tout le reste en descendant de degr en degr, couvert
de velours noir. Sur ces degrs, dans un ordre svre,  leurs places
marques, la maison et l'tat, princes et barons, chevaliers et
cuyers, prlats, chancellerie. Les ambassadeurs, mens  leur banc,
se mirent  genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans
mettre la main au chapeau, les niqua de la tte. L'affaire  peine
expose, il dit avec emportement que les offres de rparation
n'taient ni valables, ni raisonnables, ni recevables...--Eh!
monseigneur, dit humblement l'homme de Louis XI, daignez crire
vous-mme ce que vous voulez; le roi signera tout.--Je vous ai dit que
ni lui, ni vous, vous ne pouvez rparer.--Quoi! dit l'autre sur un ton
lamentable, on fait bien la paix d'un royaume perdu et de cinq cent
mille hommes tus, et l'on ne pourrait expier ce petit mfait?...
Monseigneur, le roi et vous, au-dessus de vous deux vous avez un
juge...  cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: _Nous
autres Portugais!_ s'cria-t-il, nous avons pour coutume que si ceux
que nous croyons amis se font amis de nos ennemis, nous les envoyons
au cent mille diables d'enfer!

L-dessus, grand silence... Flamands, Wallons, Franais, tous furent
blesss au coeur[232]. On sentit l'tranger... Il n'avait dit que trop
vrai; il n'avait rien du pays, rien de son pre; le bizarre mlange
anglo-portugais, qu'il tenait du ct maternel, apparaissait en lui de
plus en plus; sur le sombre fond anglais, qui toujours devenait plus
sombre, perait  chaque instant par clairs la violence du midi.

[Note 232: Chastellain mme, son chroniqueur d'office, et dans une
chronique qui peut-tre passait sous ses yeux, s'en plaint avec une
noble douleur.--Les instructions du roi  ses ambassadeurs taient
bien combines pour produire cet effet. Elles contiennent une
numration de tous les bienfaits de la France envers les ducs de
Bourgogne; une telle accusation d'ingratitude prononce dans cette
occasion solennelle devant tous les serviteurs du duc, pouvait les
refroidir  son gard, ou mme les dtacher de lui. _Bibl. royale,
mss. Baluze, 165, 17 mai_, et dans les _papiers Legrand, carton de
l'anne 1470_. Ces papiers contiennent un autre pamphlet, fort
hypocrite, sous forme de lettre au roi, contre le duc, qui dimanche
dernier... a prist l'ordre de la Jarretire: Hlas! s'il eust bien
recogneu et pans  ce que tant vous humiliastes que, _ l'instar de
Jsus-Christ qui se humilia envers ses disciples_, vous qui estes son
seigneur, allastes  Pronne  luy, il ne l'eust pas fait, et croy que
(soulz correction) dame vertu de Sapience lui deffault... _Bibl.
royale, mss. Gaignires_, n 2895 (communiqu par M. J. Quicherat).]

Discordant d'origine, d'ides et de principes, il n'exprimait que trop
la discorde incurable de son htrogne empire. Nous avons caractris
cette Babel sous Philippe le Bon (t. VII, liv. XII, ch. IV.). Mais il
y eut cette diffrence entre le pre et le fils, que le premier,
Franais de naturel, se trouva l'tre politiquement, et par ses
acquisitions de pays franais, et par l'ascendant des Croy. Le fils ne
fut ni Franais ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans
l'autre, il compliqua sa complication naturelle d'lments
irrconciliables qu'il ne put accorder jamais.

Personne n'prouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de
l'unit. Ds son avnement, il essaya de rgulariser ses
finances[233], en instituant un payeur gnral (1468). En 1473, il
entreprit de centraliser la justice, en dpit de toutes les
rclamations, et fonda une cour suprme d'appel  Malines sur le
modle du Parlement de Paris; l devaient tre aussi runies ses
diverses chambres des comptes. La mme anne, 1473, il promulgua une
grande ordonnance militaire, qui rsumait toutes les prcdentes,
imposait les mmes rgles aux troupes diverses dont se composaient ses
armes[234].

[Note 233: _Archives gnrales de Belgique, Brabant, I, fol. 108_,
mandement pour contraindre les officiers de justice et de finance 
rendre compte annuellement, 7 dc. 1470.]

[Note 234: Cette ordonnance innove peu; elle rgularise. Elle laisse
subsister la mauvaise organisation _par lances_, chacune de cinq ou
six hommes, dont deux au moins taient inutiles; les Anglais, dans
leur expdition de 1475 en France, supprimrent dj le plus inutile,
le page.--L'ordonnance exige des critures, difficiles  obtenir des
gens de guerre: le capitaine doit porter toujours un rolet sur lui...
en son chapeau ou ailleurs. Ni jeu, ni jurement. Trente femmes
seulement par compagnie (il y en eut 1,500 au sige de Neuss, quelques
mille  Granson).--Les ordonnances de 1468 et 1471 sont imprimes dans
les Mmoires pour l'histoire de Bourgogne (n 1729, p. 283; celle de
1473 se trouve dans le Schweitzerische Geschichtforscher (1817), II,
425-463, et dans Gollut, 846-866).]

Ce besoin d'unit, d'harmonie, motivait sans doute  ses yeux la
conqute des pays enclavs dans les siens, ou qui semblaient devoir
s'y ramener par une attraction naturelle. Il avait hrit de bien des
choses, mais qui toutes semblaient incompltes. Ne fallait-il pas
essayer d'arrondir, de lier tant de provinces qui, par occasions
diverses, taient chues  la maison de Bourgogne? En leur assurant de
meilleures frontires, on les et pacifies. Par exemple, si le duc
acqurait la Gueldre, il avait meilleure chance de finir la vieille
petite guerre des marches de Frise[235].

[Note 235: Amelgard.]

Dans tous les temps, le souverain de la Hollande, des bas pays noys,
des boues et des tourbires, fut un homme envieux. Triste portier du
Rhin, oblig chaque anne d'en subir les inondations, d'en curer et
balayer les embouchures, il semble naturel que ce laborieux serviteur
du fleuve en partage aussi les profits. Il n'aime pas tellement sa
bire et ses brouillards qu'il ne regarde parfois vers le soleil et
les vins de Coblentz. Les alluvions qui descendent lui rappellent la
bonne terre d'en haut; les barques richement charges, qui passent
sous ses yeux, le rendent bien rveur[236].

[Note 236: Les Allemands flicitent la Hollande du limon que lui
apporte le Rhin. La Hollande rpond que cette quantit norme de vase,
de sable (plusieurs millions de toises cubes, chaque anne), exhausse
le lit des rivires et augmente le danger des inondations. V. le livre
de M. J. Op den Hoof (1826), et tant d'autres sur cette question
litigieuse. La Prusse revendiquait la libre navigation _jusqu'en mer_;
la Hollande soutenait que le trait de Vienne porte: _jusqu' la mer_,
et elle faisait payer  l'embouchure. Constitue en 1815 le gelier de
la France, elle a voulu tre le portier de l'Allemagne; c'est pour
cela qu'on l'a laiss briser.--Ce royaume n'ayant point la base
allemande qui l'et affermi (Cologne et Coblentz), ne prsentait que
deux moitis hostiles. L'empire de Charles le Tmraire avait encore
moins d'unit, moins de conditions de dure.]

Charles le Tmraire, comme plus tard Gustave, ne pouvait voir
patiemment que les meilleurs pays du Rhin taient des terres de
prtres. Il prouvait peu de respect pour cette populace de villes
libres, de petites seigneuries qui hardiment s'appropriaient le
fleuve, se mettaient en travers et vendaient le passage. Il comptait
bien qu'il faudrait tt ou tard qu'il mt la main sur tout cela et sa
grande pe de justice.

Au del, et sur le haut Rhin, n'tait-ce pas une honte de voir les
villes solliciter le patronage des vachers de la Suisse? Serfs
rvolts des Autrichiens, ces gens de la montagne oubliaient qu'avant
d'tre  l'Autriche, ils avaient t les sujets du royaume de
Bourgogne.

De Dijon, de Mcon, de Dle, par-dessus la pauvre Comt et l'ennuyeux
mur du Jura, il dcouvrait les Alpes, les portes de la Lombardie, les
neiges, illumines de lumire italienne... Pourquoi tout cela
n'tait-il pas  lui?... Le vrai royaume de Bourgogne, pris dans ses
anciennes limites, avait son trne aux Alpes, en dominait les pentes,
dispensait ou refusait  l'Europe les eaux fcondes, versant le Rhne
 la Provence,  l'Allemagne le Rhin, le P  l'Italie[237].

[Note 237: Rien n'indique qu'il et encore sur tout cela une ide
arrte. Il flotta entre des projets divers: royaume de Gaule
Belgique, royaume de Bourgogne, vicariat de l'Empire. Le bohmien
Podiebrad, pour 200,000 florins, se chargeait de le faire empereur; il
y eut mme un trait  ce sujet. (Lenglet.) Ce n'tait peut-tre qu'un
moyen d'obliger Frdric III  composer, en donnant le vicariat et le
titre de roi, promis depuis longtemps, comme on le voit dans les
lettres de Pie II  Philippe le Bon. Celui-ci, dans une occasion
solennelle, dit qu'il et pu tre roi; il ne dit pas de quel royaume.
(Du Clercq.) Je vois dans un manuscrit que, ds l'origine, Philippe le
Hardi avait essay timidement, tacitement, de faire croire que _La
duchi de Bourgogne n'estoit yssue ne descendue de France, mais chief
d'armes  part soy._ _Bibliothque de Lille, ms. E. G. 33, sub
fin._--Ce duch _indpendant_ devient royaume dans la pense de
Charles le Tmraire. Aux tats de Bourgogne, tenus  Dijon en janvier
1473, il n'oublia pas de _parler du royaulme de Bourgogne que ceux de
France ont longtemps usurp et d'iceluy fait duche, que tous les
subjects doivent bien avoir  regret, et dict qu'il avoit en soy des
choses qu'il n'appartenoit de savoir  nul qu' luy_.--Je dois cette
note a l'obligeance de feu M. Maillard de Chambure, archiviste de la
Cte-d'Or, qui l'avait trouve dans un _ms._ des Chartreux de Dijon.]

Grande ide et potique! tait-il impossible de la raliser? L'Empire
n'tait-il pas dissous? Et tout ce Rhin, du plus haut au plus bas,
tait-ce autre chose qu'une anarchie, une guerre permanente? Ses
princes n'taient-ils pas ruins? n'avaient-ils pas vendu ou engag
leurs domaines? L'archevque de Cologne mourait de faim; ses chanoines
l'avaient rduit  deux mille florins de rente.

Tous ces princes famliques se pressaient  la cour du duc de
Bourgogne, tendaient la main. Plusieurs en recevaient pension, et
devenaient ses domestiques; d'autres, poursuivis pour dettes,
n'avaient d'autres ressources que de lui engager leurs provinces, de
lui vendre, s'il en voulait bien, leurs sujets  bon compte.

Philippe le Bon avait eu pour peu de choses le comt de Namur, pour
peu le Luxembourg; son fils, sans grande dpense, acquit la Gueldre
par en bas, par en haut le landgraviat d'Alsace et partie de la
Fort-Noire, ceci engag seulement, mais avec peu de chance de retirer
jamais.

Le Rhin semblait vouloir se vendre pice  pice. Et d'autre part, le
duc de Bourgogne, pour mille raisons de convenances, voulait acheter
ou prendre. Il lui fallait la Gueldre pour envelopper Utrecht,
atteindre la Frise. Il lui fallait la haute Alsace, pour couvrir sa
Franche-Comt; il lui fallait Cologne, comme entrept des Pays-Bas et
comme grand page du Rhin. Il lui fallait la Lorraine, pour passer du
Luxembourg dans les Bourgognes, etc.

Ds longtemps il couvait la Gueldre, et il comptait l'avoir par la
discorde du vieux duc Arnould et de son fils, Adolphe. Il pensionnait
le fils, et l'avait fait son domestique. Le fils ne se contenta pas de
ce rle; soutenu de sa mre et de presque tout le pays, il se fit duc
et emprisonna son pre. L'occasion tait belle pour intervenir au nom
de la nature, de la pit outrage; Charles le Tmraire la saisit, et
se fit charger par le pape et l'empereur de juger entre le pre et le
fils[238]; l'Empire seul aurait eu ce droit; l'empereur, qui ne
l'avait pas, ne pouvait le dlguer, encore bien moins le pape. Le
Bourguignon n'en jugea pas moins; il dcida pour le vieux duc,
c'est--dire pour lui-mme; celui-ci, malade, mourant, vendit le duch
 son juge! et le juge accepta! Une assemble de la Toison d'Or
(trange tribunal) dcida que le legs tait valable.

[Note 238: Pour rendre le jeune duc plus odieux encore, on le mit en
face de son vieux pre, qui lui prsenta le gant de dfi. Tout le
monde fut touch, Commines lui-mme (IV, ch. I). Rien n'tait plus
propre  favoriser les vues du duc. V. l'Art de vrifier les dates
(III, 184), qui est ici l'ouvrage du savant Ernst, et, comme on sait,
fort important pour l'histoire des Pays-Bas.]

Le fils tait dpouill, comme parricide,  la bonne heure, emprisonn
par son juge qui profitait de la dpouille.

Mais qu'avaient fait les peuples de la Gueldre pour tre vendus ainsi?
Ce fils mme, ce coupable, il avait un enfant, innocent  coup sr,
qui n'avait que six ans, et qui tait,  son dfaut, l'hritier
lgitime. La ville de Nimgue, dcide  ne pas cder ainsi, prit cet
enfant, le proclama, le promena arm d'une armure  sa taille sur les
remparts, parmi les combattants qui repoussaient les Bourguignons.
Ceux-ci l'emportrent pourtant  la longue, la Gueldre fut occupe, le
petit duc captif.

La violence et l'injustice avaient bon temps. Il n'y avait plus
d'autorit au monde, ni roi, ni empereur. Le roi faisait le mort; il
avait l'air de ne plus penser qu'aux affaires du Midi. L'Empereur,
pauvre prince, pauvre d'honneur surtout, aurait livr l'Empire pour
faire la fortune de son jeune Max, par le grand mariage de Bourgogne.
Maximilien pousa, comme on sait, plus tard; et il fallut que
mademoiselle de Bourgogne, en l'pousant, lui donnt des chemises.

Au moment mme o le duc de Bourgogne s'emparait du petit duc de
Gueldre, il apprit la mort du duc de Lorraine, et il trouva tout
simple, dans sa brutalit, d'enlever le jeune Ren de Vaudemont, qui
succdait[239], croyant prendre l'hritage avec l'hritier. C'tait ne
prendre rien. La personne du duc tait peu en Lorraine[240]; on ne
pouvait rien avoir que par les grands seigneurs du pays. Il relcha
Ren (aot).

[Note 239: Non sans contestation cependant, au moins pour constater le
droit de choisir: Entrrent en division de savoir pour l'advenir qui
estoit celuy qui debvoit estre prince et duc du pays. Les uns disoient
M. le btard de Calabre... Les autres disoient: Non, nous manderons au
vieux roy Ren... Non, disoient les autres, il n'est mye venu, ny
aussy de la ligne, que  cause de madame Ysabeau, sa femme. Ils
dirent: Qui prendrons-nous donc?... Chronique de Lorraine. Preuves de
D. Calmet, p. XLVIII.]

[Note 240: Il y parat aux _Remontrances_ (si hardies) _faictes au duc
Ren II sur le reiglement de son estat_,  la suite du Tableau de
l'histoire constitutionnelle du peuple lorrain, par M. Schtz, Nancy,
1843.]

On voyait bien qu'un homme si violent et si en train de prendre
n'avait plus besoin de prtexte. Cependant, il allait avoir une
entrevue avec l'empereur, et celui-ci, bas et intress comme il
tait, ne pouvait manquer de lui donner encore tout ce que les titres,
les sceaux, les parchemins, peuvent ajouter de force  la force des
armes.

Metz devait tre honore de l'entrevue des deux princes[241].
Seulement, le duc voulait qu'on lui permt _d'occuper une porte_, au
moyen de quoi il aurait fait entrer autant de gens qu'il et voulu. Sa
sage ville rpondit qu'il n'y avait place que pour six cents hommes,
que les gens de l'empereur remplissaient tout dj, sans parler des
paysans qui,  l'approche des troupes, taient venus se rfugier 
Metz. La furie des envoys bourguignons,  cette rponse, prouva
d'autant mieux qu'ils n'auraient pris que pour garder. Coquenaille!
vilenaille! criaient-ils en partant. Et le duc: Je n'ai que faire de
leur permission; j'ai les clefs de leur ville.

[Note 241: Le duc fait savoir au roi d'Angleterre: Que les princes
d'Alemaigne, en continuant ce que nagaires ils ont mis avant touchant
l'apaisement des diffran d'entre le roy Loys et mondit seigneur...
ont miz suz une journe de la cit de Mez, au premier lundi de
dcembre, et ont requis ledit roy Loys et mondit seigneur y envoyer
leur dputs, instruiz des droits que chascun deulx prtend.
_Archives communales de Lille, E, 2; sans date._]

L'entrevue eut lieu  Trves[242]. Elle brouilla les deux princes.
D'abord le duc se fit attendre, et il crasa l'empereur de son faste.
Les Bourguignons rirent fort quand ils virent les Allemands, leurs
amis et gendres futurs, si lourds, si pauvres; ils ne purent
s'empcher de les trouver bien sales[243], pour des gens qui venaient
pouser. Le mariage n'tait pas trop sr, quoique le petit Max et
permission d'crire  mademoiselle de Bourgogne; il n'tait pas le
seul; d'autres avaient eu cette faveur.

[Note 242: Voir Commines, les preuves dans Lenglet, les documents
Gachard, Diebold Schilling, etc.]

[Note 243: Le duc remercia l'empereur d'avoir fait un si long voyage
_pour lui faire honneur_. Frdric, voyant qu'il voulait tirer
avantage de cela, aurait rpliqu, selon l'historien de la maison
d'Autriche: Les empereurs imitent le soleil; ils clairent de leur
majest les princes les plus loigns; par l ils leur rappellent
leurs devoirs d'obissance. Fugger.]

L'archevque de Mayence, chancelier de l'Empire, ouvrit la confrence
par les phrases ordinaires, dplorant au nom de l'empereur que les
guerres qui troublaient la chrtient ne permissent point aux princes
de s'unir contre le Turc. Le chancelier de Bourgogne rpondit par une
longue accusation de l'auteur de ces guerres, du roi qu'il dnona
solennellement comme ingrat, tratre, _empoisonneur_... Le roi, par
reprsailles, occupa Paris, tout l'hiver, du jugement d'un homme que
le duc aurait pay pour l'empoisonner.

Le duc fit confirmer par l'empereur son trange jugement dans
l'affaire de Gueldre, et s'en fit donner l'investiture; il lui en
cota, dit-on, 80,000 florins. Il voulait ensuite que l'empereur, en
faveur du prochain mariage, l'investt de quatre autres fiefs
d'Empire, de quatre vchs: Lige, Utrecht, Tournay et Cambrai. Cela
fait, il fallait qu'il le nommt vicaire imprial, roi de Gaule
Belgique ou de Bourgogne... Le tout sign, scell, il n'et pas eu la
fille.

L'empereur le sentait. Les princes allemands, soutenus par le roi, se
montraient peu disposs  laisser vendre l'Empire en dtail. Cependant
il tait difficile de rompre en face. Les Bourguignons taient en
force  Trves, et le pauvre empereur n'et pas trouv de sret 
rien refuser. Dj les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne
taient exposs  l'glise de Saint-Maximin[244]; chacun allait les
voir. La crmonie devait avoir lieu le lendemain. La nuit ou le
matin, l'empereur se mit dans une barque, descendit la Moselle; le duc
resta duc, comme auparavant.

[Note 244: M. de Gingins affirme hardiment contre tous les
contemporains, qu'il ne s'agissait pas de royaut (p. 158). V. ce
qu'en dit l'vque de Lisieux, qui tait alors  Trves, Amelg. exc.
Amplissima Collectio, IV, 767-770.]

Mais, s'il avait manqu la royaut, il semblait ne pouvoir manquer le
royaume. Dans les derniers mois de 1473, il fit deux pas qui, avec
celui de Gueldre, effrayrent tout le monde.

Il se fit nommer par l'lecteur de Cologne, avou dfenseur et
protecteur de l'lectorat. Il se fit donner en Lorraine quatre places
fortes aux frontires, et, de plus, le libre passage, c'est--dire la
facult d'occuper tout quand il voudrait. Les grands seigneurs qui
formaient le conseil lui livrrent ainsi le duch. Ils allrent 
Nancy, et il fit une _entre_  ct du jeune duc, qui ne pouvait plus
s'opposer  rien (15 dcembre).

La Gueldre en aot; en novembre, Cologne; en dcembre, la Lorraine.
Malgr l'hiver, au mme mois, du poids de ce triple succs, il tomba
sur l'Alsace.

Le 21 dcembre, sa bannire redoute apparut aux dfils des Vosges.
Il entrait chez lui, dans un pays  lui, pour faire grce et justice,
et il se fit conduire par celui mme contre qui tout le monde
demandait justice, par son gouverneur Hagenbach. Pour cette tourne
seigneuriale, il n'amenait pas moins de cinq mille cavaliers, des
trangers, des Wallons, qui n'entendaient rien  la langue du pays,
impitoyables et comme sourds.

Colmar n'eut que le temps de fermer ses portes. Ble armait, veillait;
elle illuminait chaque nuit le pont du Rhin. Tout le pays tait en
prires; Mulhouse, contre qui il avait prononc des paroles terribles,
dsespra de son salut; les rues y taient pleines de gens qui
disaient les prires des agonisants; ils chantaient des litanies, ils
pleuraient; les enfants aussi, sans savoir de quoi[245].

[Note 245: Schreiber (Taschenbuch fr Geschichte und Alterthum in
Suddeutschland, 1840), p. 24, d'aprs le greffier de Mulhouse.]

Il faut dire ce qu'tait ce terrible Hagenbach  qui le duc avait
confi le pays. D'abord il en tait, il y avait eu mainte aventure peu
honorable; tout ce qu'il y faisait, juste ou injuste, semblait une
revanche.

On contait qu'il avait commenc sa fortune d'une manire
singulire[246]. Quand le vieux duc devint chauve, et que beaucoup de
gens se faisaient tondre pour lui faire plaisir, il y eut pourtant des
rcalcitrants qui tenaient  leur chevelure; Hagenbach s'tablit,
ciseaux en mains, aux portes de l'htel, et lorsqu'ils arrivaient, il
les faisait tondre sans piti.

[Note 246: Olivier de la Marche, II, 227, Selon Trithme: Ex
_rustico_ nobilis, selon d'autres, d'une famille trs-_noble_.
Btard, peut-tre, cela concilierait tout.]

Voil l'homme qu'il fallait au duc, un homme prt  tout, qui ne vt
d'obstacle  rien;--et non plus un Commines qui aurait montr  chaque
instant le difficile et l'impossible. Hagenbach, arrivant en Alsace,
dans un pays mal rgl, plein de choses flottantes, qu'il fallait peu
 peu ordonner, trouva le vrai moyen de dsesprer tout le monde; ce
fut de mettre partout et tout d'abord ce qu'il appelait l'ordre, la
rgle et le droit.

La premire chose qu'il fit, ce fut de rtablir la sret des routes,
 force de pendre; le voyageur ne risquait plus d'tre vol, mais
d'tre pendu[247]. Il se chargea ensuite de rgler les comptes de la
ville libre de Mulhouse et des sujets du duc, comptes obscurs, les uns
et les autres tant  la fois cranciers et dbiteurs; pour faire
payer Mulhouse, il lui coupait les vivres[248]. Autre compte avec les
seigneurs; Hagenbach les somma de recevoir les sommes pour lesquelles
le souverain du pays leur avait jadis engag des chteaux; sommes
minimes, et tel de ces chteaux tait engag depuis cent cinquante
ans. Les dtenteurs se souciaient peu d'tre pays; mais Hagenbach les
payait de force et l'pe  la main. L'un de ces seigneurs engagistes
tait la riche ville de Ble, qui, pour vingt mille florins prts,
tenait les deux villes, Stein et Rheinfelden; un matin, Hagenbach
apporte la somme; les Blois auraient bien voulu ne pas la
recevoir[249].

[Note 247: Berne et Soleure l'accusaient surtout de faire prir leurs
messagers pour prendre les dpches. La bataille de Morat, p. 7;
brochure communique par M. le colonel May de Buren.--Tillier, Hist.
de Berne, II, 204.]

[Note 248: Il disait aux gens de Mulhouse que leur ville ne serait
jamais qu'une table  vaches tant qu'elle serait l'allie des
Suisses, et que, si elle se soumettait au duc, elle deviendrait le
_Jardin des roses_ et la couronne du pays. Diebold Schilling, p. 82.
_Rosgarten_, qu'on a toujours mal entendu ici, est une allusion au
Heldenbuch; il signifie la cour des hros, le rendez-vous des nobles,
etc.]

[Note 249: Sur cette affaire, la chronique la plus dtaille est celle
de Nicolas Gering, que possde en _ms._ la _Bibliothque de Ble_ (2
vol. in-folio, sur les annes 1473-1479). Je dois cette indication 
l'obligeance de M. le professeur Gerlach, conservateur de cette
bibliothque.]

Il disputait aux nobles leur plus cher privilge, le droit de chasse.
Il disputa aux petites gens leur vie, leurs aliments, frappant le bl,
le vin, la viande, _du mauvais denier_; c'tait le nom de cette taxe
dteste. Thann refusa de payer, et elle paya de son sang; quatre
hommes y furent dcapits.

Les Suisses qui jusque-l tendaient peu  peu leur influence sur
l'Alsace, qui avaient donn  Mulhouse le droit de combourgeoisie,
intercdaient souvent prs d'Hagenbach et n'en tiraient que moquerie.
Ds son arrive dans le pays, il avait plant la bannire ducale sur
une terre qui dpendait de Berne, et Berne ayant port plainte, le duc
avait rpondu: Il ne m'importe gure que mon gouverneur soit agrable
 mes gens ou  mes voisins; c'est assez qu'il me plaise,  moi! De
ce moment les Suisses firent un trait avec Louis XI et renoncrent 
l'alliance bourguignonne (13 aot 1470)[250]; le duc rendit la terre
usurpe.

[Note 250: Tschudi; Ochs.]

Il n'y avait rien que d'ajourn; on le sentait; Hagenbach, se voyant
si bien appuy, laissait chapper des plaisanteries menaantes. Il
disait de Strasbourg: Qu'ont-ils besoin de bourgmestre? ils en auront
un de ma main, non plus un tailleur, un cordonnier, mais un duc de
Bourgogne. Il disait de Ble: Je voudrais l'avoir en trois jours!,
et de Berne: L'ours, nous allons bientt en prendre la peau pour nous
en faire une fourrure.

Le 24 dcembre, veille de Nol, le duc, conduit par Hagenbach, arrive
 Brisach, et tous les habitants, en grande crainte, vont au-devant en
procession. Il se met en bataille sur la place et leur fait faire un
serment, non plus comme le premier qui rservait leurs privilges,
mais pur et simple, sans rserve. Il sort, escort d'Hagenbach, qui
bientt rentre avec un millier de Wallons; ils se rpandent, pillent,
violent; les pauvres habitants obtiennent  grand'peine que le duc
loigne ces brigands de la ville; du reste, il approuve Hagenbach;
depuis qu'il avait manqu sa royaut  Trves, il dtestait les
Allemands: Tant mieux, dit-il, sur l'affaire de Brisach; Hagenbach a
bien fait; ils le mritent; il faut les tenir ferme.

Les Suisses obtinrent un dlai pour Mulhouse. Mais le duc dit  leurs
envoys que ce serait Hagenbach avec le marchal de Bourgogne qui
rglerait tout, qu'au reste, ils le suivissent  Dijon, et qu'il
aviserait.

Il partit, laissant Hagenbach matre, juge et vainqueur, et qui
semblait fol de joie et d'insolence: Je suis pape, criait-il, je suis
vque, je suis empereur et roi.

Il se maria le 24 janvier, et prit pour faire la noce cette ville mme
de Thann, ensanglante rcemment, ruine. Ce mariage fut une occasion
d'extorsions, puis de rjouissances folles, d'tranges bacchanales, de
farces lubriques[251].

[Note 251: Je ne puis retrouver la source o M. de Barante a pris
l'histoire des femmes mises nues en leur couvrant la tte, pour voir
si les maris les reconnatront.]

Tant de choses faites impunment lui firent croire qu'il pouvait en
tenter une, la plus grave de toutes, la suppression des corps de
mtiers, des bannires, autrement dit la dsorganisation et le
dsarmement des villes. Tout cela, disait-il, en haine des monopoles:
Quelle belle chose que chacun puisse sans entrave, travailler,
commercer comme il veut![252].

[Note 252: Telles sont  peu prs les paroles que lui fait dire son
savant apologiste, M. Schreiber, et qu'il a probablement tires de
quelque bonne source.]

Faire un tel changement, dans un pays surtout qui n'appartenait pas au
duc, qui tait simplement engag et toujours rachetable, c'tait chose
hasardeuse. Les villes n'en attendirent pas l'excution; elles
rappelrent leur matre Sigismond; l'vque de Ble forma une vaste
ligue entre Sigismond, les villes du Rhin, les Suisses et la France.

Il y avait longtemps que le roi prparait tout ceci. Depuis trente ans
qu'il avait connu les Suisses  la rude affaire de Saint-Jacques, il
les aimait fort, les mnageait et les caressait. Il avait t leur
voisin en Dauphin; son principal agent, dans les affaires suisses,
fut un homme qui tait des deux pays  la fois, administrateur du
diocse de Grenoble, et prieur de Munster en Argovie, un prtre actif,
insinuant[253]. Il ne se laissa nullement dcourager par les anciens
rapports des Suisses avec la maison de Bourgogne, qui en avait cinq
cents  Montlhry. Le chef de ces cinq cents, le grand ami des
Bourguignons  Berne, tait un homme fort estim et d'ancienne
maison, le noble Bubenberg. Le roi lui suscita un adversaire  Berne
mme dans le riche et brave Diesbach, de noblesse rcente (c'taient
des marchands de toile). Au moment o le duc accepta les terres
d'Alsace et les querelles de toutes sortes qui y taient attaches, le
roi accueillit Diesbach comme envoy de Berne (juillet 1469). Un an
aprs, lorsqu'Hagenbach planta la bannire de Bourgogne sur terre
bernoise, dans la premire indignation du peuple, avant que le duc et
fait rparation, on brusqua un trait entre le roi de France et les
Suisses, dans lequel ils renonaient expressment  l'alliance de
Bourgogne (13 aot 1470). L'anne suivante, le roi intervint en Savoie
pour dfendre la duchesse sa soeur, contre les princes savoyards, les
comtes de Bresse, de Romont et de Genve, amis et serviteurs du duc de
Bourgogne; mais il ne voulut rien faire qu'avec ses chers amis les
Suisses; il rgla tout avec eux et de leur avis. C'tait l une chose
bien populaire et qui leur rendait le roi bien agrable, de les faire
ainsi matres et seigneurs dans cette fire Savoie, qui jusque-l les
mprisait.

[Note 253: Tout ceci est expos avec beaucoup de nettet, d'exactitude
(matrielle), dans le trs-rudit et trs-passionn petit livre de M.
le baron de Gingins-la-Sarraz. Descendu d'une noble maison toute
dvoue  la Savoie et au duc de Bourgogne, il a pris la tche
difficile de rhabiliter Charles le Tmraire et d'en faire un prince
doux, juste, modr.]

Aussi, dans le moment critique o le duc fit  l'Alsace sa terrible
visite, en dcembre 1473, Diesbach courut  Paris, et le 2 janvier il
crivit (sous la dicte du roi sans doute) un trait admirable pour
Louis XI, qui lui permettait de lancer les Suisses  volont et de les
faire combattre, en se retirant lui-mme. Les cantons lui vendaient
six mille hommes au prix honnte de quatre florins et demi par mois;
de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prts  Lyon; _si le
roi ne pouvait les secourir_, il tait quitte pour ajouter vingt
mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vrit,
dsintressement incroyable. Il tait trop visible qu'il y avait, au
profit des meneurs, des articles secrets.

Diesbach tait  Paris, et l'homme du roi, le prtre de Grenoble tait
en Suisse; il courait les cantons la bourse  la main.

Un grand mouvement se dclare contre le duc de Bourgogne. Voil les
villes du Rhin qui se liguent et donnent la main aux villes suisses.
Voil les Suisses qui reoivent et mnent en triomphe leur ennemi,
l'autrichien Sigismond; ils jurent  l'ternel adversaire de la Suisse
ternelle amiti. Les villes se cotisent; on fait en un moment les
80,000 florins convenus pour racheter l'Alsace; le 3 avril, Sigismond
dnonce au duc de Bourgogne que l'argent est  Ble, qu'il ait  lui
restituer son pays.

Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait prir, Hagenbach; et
il augmentait  plaisir la fureur du peuple. On contait de lui des
choses effroyables; il aurait dit: Vivant, je ferai mon plaisir;
mort, que le Diable prenne tout, me et corps,  la bonne heure!

Il poursuivait d'amour une jeune nonne; les parents l'ayant fait
cacher, il eut l'impudence incroyable de faire crier par le crieur
public qu'on et  la ramener, sous peine de mort.

Un jour, il tait  l'glise en propos d'amour avec une petite femme,
le coude sur l'autel, l'autel tout par pour la messe; le prtre
arrive: Comment, prtre, ne vois-tu pas que je suis l? Va-t'en,
va-t'en! Le prtre officia  un autre autel; Hagenbach ne se
drangea pas, et l'on vit avec horreur qu'il tournait le dos pour
baiser sa belle,  l'lvation de l'hostie[254].

[Note 254: Schreiber, 43. Je me suis servi aussi, pour la chute
d'Hagenbach, d'une _chronique manuscrite_ de Strasbourg, dont le
savant historien de l'Alsace, M. Strobel, a bien voulu me communiquer
une copie.]

Le 11 avril, il donne ordre aux gens de Brisach de sortir pour
travailler aux fosss; aucun n'osait sortir, craignant de laisser  la
merci des gens du gouverneur sa femme et ses enfants. Les soldats
allemands, qui depuis longtemps n'taient pas pays, se mettent du
ct des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et dj
il tait  Ble. Un tribunal se forme; les villes du Rhin, Ble mme
et Berne, toutes envoient pour juger Hagenbach. De la prison au
tribunal, les fers l'empchant de marcher, on le tira dans une
brouette, parmi des cris terribles: Judas! Judas! On le fit dgrader
par un hraut imprial, et le soir mme (9 mai), aux flambeaux, on lui
coupa la tte. Sa mort valut mieux que sa vie[255]. Il souriait aux
outrages, ne dnona personne  la torture et mourut chrtiennement.
Cependant, la tte qu'on montre  Colmar (si c'est bien celle
d'Hagenbach), cette tte rousse, hideuse, les dents serres, exprime
l'obstination dsespre et la damnation.

[Note 255: La complainte est dans Diebold, p. 120. Je ne connais pas
de plus pauvre posie.]

Le duc vengea son gouverneur en ravageant l'Alsace, mais il ne la
recouvra point. Il ne russit pas mieux  prendre Montbliard, et il
indigna tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir  sa
cour mme le comte Henri[256]; on le mena devant sa ville; on le mit 
genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui taient dans
la place qu'on allait couper la tte  leur matre s'ils ne se
rendaient. Cette cruelle comdie ne servit  rien.

[Note 256: Sous le prtexte que, pour lui faire injure, il tait venu:
Passez prs du duc, ses gens tout vestus de jaune. Olivier de la
Marche. Il avoue qu'il fut charg d'excuter le guet-apens; son matre
lui donna plusieurs fois ces vilaines commissions.]

Le duc avait besoin de se relever par quelque grand coup, une guerre
heureuse; il en trouvait l'occasion dans l'affaire de Cologne, tout
prs de chez lui,  l'entre des Pays-Bas, une guerre  coup sr, il
lui semblait, parce qu'il tait l  porte de ses ressources. Malgr
la perte de l'Alsace, il tait rassur par une trve que le roi venait
de conclure avec lui (1er mars)[257]. Il l'tait par les nouvelles
pacifiques qui lui venaient de Suisse. Le comte de Romont, Jacques de
Savoie, avait russi  rendre force au parti bourguignon. Les
ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie avaient excus Hagenbach,
rappelant aux Suisses que jamais ils n'avaient mieux vendu leurs
boeufs et leurs fromages, faisant entendre enfin que si le roi payait,
le duc pouvait payer encore mieux.

[Note 257: Le roi sollicitoit fort de l'alonger, _et qu'il feist 
son aise_ en Alemaigne. Commines.]

Il reut ces nouvelles en mai,  Luxembourg. En mme temps, il tirait
parole d'douard pour une descente en France. Les conditions qu'il
faisait  l'Angleterre sont telles qu'il y a apparence que le trait
n'tait pas srieux. Il lui donnait tout le royaume de France, et
lui, duc de Bourgogne, il se contentait de Nevers, de la Champagne et
des villes de la Somme. Il signa le trait le 25 juillet[258], et le
30 il s'tablit dans son camp, prs de Cologne, devant la petite ville
de Neuss, qu'il assigeait depuis le 19[259].

[Note 258: Rymer. Ce trait fut accompagn d'un acte par lequel
douard accordait  _la duchesse sa soeur_ (c'est--dire aux Flamands
qui s'autoriseraient de son nom), la permission de tirer de
l'Angleterre des laines, des toffes de laine, de l'tain, du plomb,
et d'y importer des marchandises trangres.]

[Note 259: Loehrer, Geschichte der stadt Neuss, 1840; ouvrage srieux
et fond sur les documents originaux. Voir aussi une _Histoire
manuscrite du sige de Nuits, Bibliothque de Lille_, D. H. 18.]

L'archevque de Cologne, Robert de Bavire, en guerre avec son noble
chapitre, avait, comme on a vu, dclin le jugement de l'empereur, et
s'tait nomm pour avou et dfenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci,
envoyant  Cologne ordre d'obir, n'y gagna qu'un outrage: la
sommation dchire, le hraut insult, les armes de Bourgogne jetes
dans la boue. Les chanoines, tous seigneurs ou chevaliers du pays,
lurent vque un des leurs, Hermann de Hesse, frre du landgrave.

Cet Hermann, appel plus tard Hermann le _Pacifique_, n'en fut pas
moins le dfenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se
jeta dans Neuss, le tint l tout un an, de juillet en juillet. L se
brisa cette grande puissance, mle de tant d'tats, ce monstre qui
faisait peur  l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever.

L'acharnement extraordinaire que le duc montra contre Neuss ne tint
pas seulement  l'importance de ce poste avanc de Cologne, mais sans
doute aussi au regret,  la colre d'avoir fait  cette petite ville
des offres exagres, dloyales mme et malhonntes, et d'avoir eu la
honte du refus. Pour la sduire, il avait t, lui dfenseur de
l'lecteur et de l'lectorat, jusqu' offrir  Neuss de l'en
affranchir, de la rendre indpendante de Cologne, en sorte qu'elle
devnt ville libre, immdiate, impriale[260]. Refus, il s'aheurta 
sa vengeance et il oublia tout, y consuma d'immenses ressources et s'y
puisa. Tout le monde, ds qu'on le vit clou l, s'enhardit contre
lui. Il s'y tablit le 30 juillet, et, ds le 15 aot, le jeune Ren
traita avec Louis XI. Le bruit courait que Ren tait dshrit de son
grand-pre, le vieux Ren, qui aurait promis la Provence au duc de
Bourgogne[261]. Louis XI prit ce prtexte pour saisir l'Anjou.

[Note 260: Chronicon magnum Belgicum, p. 411. Loehrer, p. 143.]

[Note 261: Les objections de Legrand  ceci (_Hist. ms., livre_ XIX,
p. 50) ne me paraissent pas solides. V. plus bas.]

Le duc reut devant Neuss, en novembre, le solennel dfi des Suisses
qui entraient en Franche-Comt, et presque aussitt il apprit qu'ils y
avaient gagn sur les siens une sanglante bataille  Hricourt (13
novembre). Le pays dsarm n'avait gure eu que ses milices  opposer
aux Suisses. Le hasard voulut cependant qu' ce moment Jacques de
Savoie, comte de Romont, ament d'Italie un corps de Lombards. Ce
renfort ne fit que rendre la dfaite plus grave, et les Italiens, sur
lesquels le duc comptait pour prendre Neuss, y arrivrent dj
battus.

Son chec de Beauvais lui avait laiss une estime mdiocre de ses
sujets. Il fait venir deux mille Anglais, et, pour faire une guerre
plus savante, il avait engag en Lombardie des soldats italiens. Eux
seuls s'entendaient aux travaux des siges, et leur bravoure semblait
incontestable depuis que les Suisses avaient reu  l'Arbedo une si
rude leon du Pimontais Carmagnola.

Venise avait ordinairement  son service les plus habiles condottieri,
Carmagnola autrefois, et alors le sage Coglione. Mais quelque offre
que pt faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer  son service ce
grand tacticien. Venise et craint de dplaire  Louis XI, si elle et
prt son gnral. Coglione, dont la prudence tait proverbiale,
rpondit qu'il tait le serviteur du duc et le servirait volontiers,
mais en Italie. Ce dernier mot tait significatif; les Italiens
croyaient voir un jour ou l'autre le conqurant au del des
Alpes[262].

[Note 262: Lui-mme admet cette supposition: Et a bien intention d'en
user en temps et lieu. Instruction  M. de Montjeu, envoy devers la
seigneurie de Venise et le capitaine Colion. _Bibl. royale, mss.
Baluze_, et la copie dans les _Preuves de Legrand, carton 1474_.]

Dans la route d'aventures o entrait le duc de Bourgogne, se mettant 
violer les glises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne
lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gard leur
jugement et se seraient donns avec mesure, mais de vrais mercenaires,
des aventuriers, qui, vendus une fois, allassent, les yeux ferms, au
mot du matre, par le possible et l'impossible. Tel lui parut le
capitaine napolitain Campobasso, homme fort suspect, fort dangereux,
qui se vantait d'tre banni pour sa fidlit hroque au parti
d'Anjou.

Le duc de Bourgogne n'avait pas une arme devant Neuss, mais bien
quatre armes, qui se connaissaient peu et ne s'aimaient pas: une de
Lombards, une d'Anglais, une de Franais, une enfin d'Allemands; parmi
ceux-ci servait une bande, nullement allemande, des malheureux
Ligeois, obligs de combattre pour le destructeur de Lige.

Le sige commena par une formidable procession que le duc fit faire
autour de la ville; six mille superbes cavaliers dfilrent, arms
(homme et cheval) de toutes pices; nulle arme moderne ne peut donner
l'ide d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvrages,
dores, damasquines, battues  grands frais  Milan, tonne, effraye
encore dans nos muses, oeuvres d'art patient, et la plus splendide
parure que l'homme ait porte jamais,  la fois galante et terrible.

Terrible en plaine. Mais sur la montagne de Neuss, dans ce fort petit
nid, les durs fantassins de la Hesse ne firent que rire de cette
cavalerie. La bire ne manquait pas, ni le vin, ni le bl; le brave
chanoine Hermann leur avait amass des vivres; soir et matin il
faisait jouer de la flte sur toutes les tours.

La premire chose que fit le duc, ce fut d'ordonner aux Lombards
d'aller prendre une le, en face de la ville. Ces cavaliers bards de
fer, peu propres  ce coup de main, obirent courageusement et plus
d'un se noya. On recourut alors au moyen plus lent et plus raisonnable
de faire un pont de bateaux, de tonneaux; l'on travailla patiemment 
combler un bras du fleuve. Ces travaux furent troubls souvent par
l'audace des assigs, qui, sans s'effrayer de cette grande arme, ni
de savoir l le duc en personne, firent des sorties terribles, coup
sur coup, en septembre, en octobre, en novembre.

Cependant Cologne et son chapitre, les princes du Rhin qui regardaient
ces grands vchs comme les apanages des cadets de leur famille, se
remurent extraordinairement, implorant  la fois l'Empire et la
France. Le 31 dcembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue
avec Louis XI; pour les encourager  se mettre en campagne, il leur
faisait croire qu'il allait les joindre avec trente mille hommes.

Charles le Tmraire s'tait rassur par deux choses: l'Empire tait
dissous depuis longtemps, et l'empereur tait pour lui. En ceci, il
avait raison; il tenait toujours l'empereur par sa fille et ce grand
mariage. Mais, quant  l'Allemagne, il ignorait qu'au dfaut d'unit
politique, elle avait une force qui pouvait se rveiller, la bonne
vieille fraternit allemande, l'esprit de parent, si fort en ce pays.
Outre les parents naturelles, il y avait entre plusieurs maisons
d'Allemagne des parents artificielles, fondes sur des traits, qui
les rendaient solidaires, hritires les unes des autres en cas
d'extinction. Tel fut le lien que forma la Hesse,  cette occasion,
avec la puissante maison de Saxe et le vaillant margrave Albert de
Brandebourg, l'Achille et l'Ulysse de l'Allemagne, qui, disait-on,
avait vaincu dans dix-sept tournois, en dix batailles[263], qui trente
ans auparavant avait dfait et pris le duc de Bavire, et qui ne
demandait pas mieux que de chasser encore un Bavarois du sige de
Cologne.

[Note 263: Neuf victoires sur Nuremberg, bien fatales  son commerce.]

Le duc n'en restait pas moins devant Neuss pendant ce long hiver du
Rhin, s'tant bti l une maison, un foyer, comme pour y demeurer 
jamais, jour et nuit arm et dormant sur une chaise[264]. Il y
rongeait son coeur. Il avait demand une leve en masse[265] aux
Flamands, qui n'avaient pas boug. L'hiver n'tait pas fini qu'il vit
son Luxembourg envahi par une nue d'Allemands. Louis XI, ayant repris
Perpignan aux Aragonais le 10 mars, se trouvait libre d'agir au Nord.
Il envahit la Picardie. Le duc reut tout  la fois ces nouvelles et
le dfi du jeune Ren (9 mai). Dans sa fureur d'tre dfi d'un si
petit ennemi, il apprit, pour combler la mesure, que sa forteresse de
Pierrefort venait de se rendre; hors de lui-mme, il ordonna que les
lches qui l'avaient rendue fussent cartels.

[Note 264: Loenrer.]

[Note 265: Gachard.]

Les Anglais, depuis un an, allaient arriver et n'arrivaient pas. Ils
avaient pris le trait au srieux, et ce mot: _Conqute de France_.
Ils avaient prpar un immense armement, emprunt de l'argent 
Florence, achet l'amiti de l'cosse, fait une ligue avec la
Sicile[266]. Chose nouvelle, les Anglais furent lents et les
Allemands prompts. La grande arme de l'Empire se trouva, malgr les
retards calculs de l'empereur, assemble ds le commencement de mai
sur le Rhin, pour la dfense de la sainte ville de Cologne, pour le
salut de Neuss.

[Note 266: Voir Rymer, et le dtail dans Ferrerius, Buchanan, etc. V.
aussi Pinkerton, sur le Louis XI cossais.]

La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, aprs un
si long sige, tellement qu'au carnaval les assigs firent un
tournoi. Cependant, les vivres venaient  la fin, la famine arrivait.
On fit une procession en l'honneur de la Vierge; dans la procession,
une balle tombe, on la ramasse, on lit: Ne crains pas, Neuss, tu
seras sauve. Ils regardrent du haut des murs, et bientt ils
n'eurent plus qu' remercier Dieu... Dj branlaient  l'horizon les
bannires sans nombre de l'Empire[267].

[Note 267: Dix princes arrivaient, quinze ducs ou margraves, six cent
vingt-cinq chevaliers, les troupes de soixante-huit villes impriales.
Le bon vque de Lisieux ne peut contenir sa colre contre ces
Allemands qui viennent chasser son matre. C'taient, dit-il, des
rustres, des ouvriers fainants, gloutons, paillards, piliers de
cabarets, etc.]

Le vaillant margrave de Brandebourg, qui avait le commandement de
l'arme, montra beaucoup de prudence[268]. Il trouva un moyen de
renvoyer le Tmraire sans blesser son orgueil. Il lui proposa de
remettre la chose  l'arbitrage du lgat du pape qu'il amenait avec
lui. Le duc ne pouvait gure refuser; le roi avanait toujours, il
tait dans l'Artois. Le lgat entra dans Neuss, le 9 juin, avec les
conseillers impriaux et bourguignons. Le 17, l'empereur traita pour
lui seul,  l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et de
Sigismond mme. Il sacrifia tout  l'espoir du mariage. Il fut convenu
que le duc et l'empereur s'loigneraient en mme temps: le duc, le 26,
l'empereur, le 27[269].

[Note 268: Il y eut un combat, o chaque partie s'attribua la
victoire. Le duc crivit une lettre ostensible o il prtendait avoir
battu les Allemands. (Gachard.)]

[Note 269: Meyer voudrait faire croire que l'empereur partit le
premier, ce qui est non-seulement inexact, mais absurde; l'empereur,
en agissant ainsi, aurait laiss la ville  la discrtion du duc de
Bourgogne.]

De toute faon, le duc n'et pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient
depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'taient lasss
d'attendre et venaient de descendre  Calais.




CHAPITRE III

DESCENTE ANGLAISE

1475


Pour bien comprendre cette affaire complique de la descente anglaise,
il faut d'abord en dire le point essentiel, c'est que de ceux qui y
travaillaient, il n'y en avait pas un qui ne voult tromper tous les
autres.

L'homme qui y tait le plus intress, et qui s'tait donn le plus de
peine, tait certainement le conntable de Saint-Pol. Il savait que,
depuis le sige de Beauvais, le roi et le duc le hassaient  mort, et
qu'ils n'taient pas loin de s'entendre pour le faire prir. Il lui
fallait, et au plus vite, embrouiller les affaires d'un lment
nouveau, amener les Anglais en France, leur y donner pied, s'il
pouvait un petit tablissement, non chez lui, mais sur la cte,  Eu
ou  Saint-Valry par exemple. Trois matres lui allaient mieux que
deux pour n'en avoir aucun. Il avait fait croire aux Anglais, pour les
dcider, qu'ils n'avaient qu' venir, qu'il leur ouvrirait
Saint-Quentin.

Saint-Pol mentait, le Bourguignon, l'Anglais mentaient aussi. Le
Bourguignon avait promis de faire la guerre au roi trois mois
d'avance, puis l'Anglais serait venu pour profiter. Il tait trop
visible que celui qui commencerait prparerait le succs de l'autre.

D'autre part, l'Anglais semble avoir laiss croire au Bourguignon
qu'il attaquerait par la Seine, par la Normandie, c'est--dire qu'il
vivrait entirement sur les terres du roi, qu'il loignerait la guerre
des terres du duc. Il fit tout le contraire. Il montra une flotte sur
les ctes de Normandie, mais il effectua son passage  Calais sur les
bateaux plats de Hollande. Le 30 juin, il n'y avait encore que cinq
cents hommes  Calais[270], et le 6 juillet l'arme avait pass:
quatorze mille archers  cheval, quinze cents hommes d'armes, tous les
grands seigneurs d'Angleterre, douard mme[271]. Jusque-l, on
doutait qu'il vnt faire la guerre en personne.

[Note 270: Louis XI crit, le 30 juin:  Calais, il y a quatre ou
cinq cents Anglais, mais ils ne bougent. Preuves de Duclos, IV, 428.]

[Note 271: Ce qui me porte  le croire, c'est que le roi d'Angleterre,
qui certainement ne dut passer que des derniers, passa le 5 juillet et
reut le 6 la visite de la duchesse de Bourgogne, sa soeur. Commines
dit lui-mme qu'il avait cinq ou six cents bateaux plats; il est
probable qu'il se trompe en disant que le passage dura trois
semaines. Ibidem.]

Avec une telle arme, et dbarquant l, il se trouvait bien prs de la
Flandre et il lui tait dj onreux. Le duc de Bourgogne, trs-press
de l'en loigner, partit enfin de Neuss, laissa ses troupes fort
diminues en Lorraine, et revint seul  Bruges demander de l'argent
aux Flamands (12 juillet). Le 14, il joignit  Calais cette grande
arme anglaise, et se hta de l'entraner en France.

Les Anglais s'taient figur que leur ami les logerait en route. Mais
point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher 
la belle toile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de
loin les bonnes villes picardes, o le conntable avait hte de les
recevoir. Arrivs devant Saint-Quentin, ils s'attendaient qu'on
sonnt les cloches et qu'on portt au-devant la croix et l'eau
bnite. Ils furent reus  coups de canon; il y eut deux ou trois
hommes tus.

Peu de jours auparavant (20 juin), les Bourguignons avaient prouv, 
leur dam, ce qu'il fallait croire des promesses du conntable. Il
assurait qu'il avait pratiqu le duc de Bourbon, alors gnral du roi
du ct de la Bourgogne; il ne s'agissait que de se prsenter, et il
allait leur ouvrir tout le pays. Ils se prsentrent en effet et
furent taills en pices (21 juin)[272].

[Note 272: Le roi s'tait assur du duc de Bourbon en donnant sa fille
ane  son frre, Pierre de Beaujeu. Le duc tant malade, ce ne fut
pas lui qui gagna la bataille, comme le prouve un arrt du Parlement,
1499, cit par Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne.]

Entre tous ceux qui les avaient appels, les Anglais n'avaient qu'un
ami sr, le duc de Bretagne. Amiti orageuse pourtant et fort
trouble. Il refusait obstinment de leur livrer le dernier prtendant
du sang de Lancastre qui s'tait rfugi chez lui, c'est--dire qu'
tout vnement il gardait une arme contre eux.

Nanmoins le roi avait sujet d'tre fort inquiet. Il avait perdu
l'alliance de l'cosse, l'espoir de toute diversion[273]. Tout ce que
la prudence conseillait, il l'avait fait. Trop faible pour tenir la
mer contre les Anglais, Flamands et Bretons, il avait assur la terre,
autant qu'il l'avait pu. Ds le mois de mars, il garantit la solde,
les privilges, l'organisation des francs-archers. Il mit Paris sous
les armes; il garnit Dieppe et Eu[274]. Jusqu'au dernier moment, il
ignora si l'expdition aurait lieu, si la descente se ferait en
Picardie ou en Normandie. Il se tenait entre les deux provinces. Tout
ce qu'il savait, c'est que l'ennemi avait de fortes intelligences
parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait pri de le joindre, ne
bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait 
craindre bien des dfections.

[Note 273: Il n'avait point nglig ce moyen. En avril 1473, il tenait
 Dieppe le comte d'Oxford avec douze vaisseaux, pour les envoyer en
cosse, et faire encore par le Nord une tentative pour la maison de
Lancastre; mais l'cosse tait sans doute dj fortement travaille
par l'argent de l'Angleterre, comme il y parut l'anne suivante par le
mariage d'une fille d'douard avec l'hritier d'cosse. (Paston, ap.
Fenn.)]

[Note 274: Eu devait tre dfendu, mais si douard passait en
personne, _dpch_, c'est--dire brl. Ceci prouve que le roi
connaissait parfaitement d'avance le projet du conntable d'tablir
les Anglais _dans une ou deux petites villes de la cte_. Preuves de
Duclos, IV, 426-429, lettre du roi, 30 juin 1475.]

Il jugea pourtant avec sagacit que les Anglais, ayant si peu  se
louer du duc de Bourgogne et du conntable, n'ayant t reus nulle
part encore et n'ayant en France que la place de leur camp, ils ne
seraient pas si terribles. Cette France dvaste ne leur semblait
gure dsirable. Le roi avait fait un dsert devant eux. D'autre part,
douard avait fait tant de guerres, qu'il en avait assez; il tait
dj fatigu et lourd; il devenait gras. Gouvern comme il l'tait par
sa femme et les parents de sa femme, il y avait un point par o on
pouvait le prendre aisment: un mariage royal, qui et tant flatt la
reine! demander une de ses filles pour le petit dauphin. Quant aux
grands seigneurs du parti oppos  la reine, on pouvait les avoir avec
de l'argent. Restaient les vieux Anglais, les hommes des communes qui
avaient pouss  la guerre; mais ils taient bien refroidis. Le roi
avoit amen dix ou douze hommes, tant de Londres que d'autres villes
d'Angleterre, gros et gras, qui avoient tenu la main  ce passage et 
lever cette puissante arme. Il les faisoit loger en bonnes tentes;
mais ce n'toit point la vie qu'ils avoient accoutum; ils en furent
bientt las; ils avoient cru qu'une fois passs, ils auroient une
bataille au bout de trois jours.

Les Anglais voyaient bien qu'un seul homme leur avait dit vrai sur le
peu de secours qu'ils trouveraient dans leurs amis d'ici; c'tait le
roi de France, quand il reut leur hraut avant le passage. Il lui
avait donn un beau prsent, trente aunes de velours et trois cents
cus, en promettant mille si les choses s'arrangeaient. Le hraut
avait dit que, pour le moment, il n'y avait rien  faire, mais que le
roi douard une fois pass en France on pourrait s'adresser aux lords
Howard et Stanley.

Ces deux lords, en effet, prirent l'occasion d'un prisonnier que l'on
renvoyait pour se recommander  la bonne grce du roi de France. Le
roi, sans perdre de temps, sans bruiter la chose par l'envoi d'un
hraut, prit pour hraut un varlet[275] qu'il avait remarqu pour
l'avoir vu une fois, un garon d'assez pauvre mine, mais qui avait du
sens et la parole douce et amiable. Il le fit endoctriner par
Commines, mettre hors du camp sans bruit, de sorte qu'il ne mit la
cotte de hraut que pour entrer au camp anglais. On l'y reut fort
bien. Des ambassadeurs furent chargs de traiter de la paix, en tte
lord Howard.

[Note 275: Et non un _valet_, comme on l'a toujours dit pour faire un
roman de cette histoire. D'autres ne se contentent plus du _valet_,
ils en font un _laquais_.--Le rcit de Commines, admirable de finesse,
de mesure, de proprit d'expression, mritait d'tre respect dans
les moindres dtails (sauf les changements qu'impose la ncessit
d'abrger).--Il fut tonn, non de la condition, mais de la mine de
l'envoy, p. 349.]

On eut peu de peine  s'entendre. Le projet de mariage facilita les
choses; le dauphin devait pouser la fille d'douard, qui aurait un
jour _le revenu de la Guyenne_, et en attendant cinquante mille cus
par anne. Ce mot de _Guyenne_, si agrable aux oreilles anglaises,
fut dit, mais non crit dans le trait. douard recevait sur-le-champ
pour ses frais une somme ronde de 75,000 cus, et encore 50,000 pour
ranon de Marguerite; grande douceur pour un roi qui n'osait rien
exiger des siens aprs ces guerres civiles. Tous ceux qui entouraient
douard, les plus grands, les plus fiers des lords, tendirent la main
et reurent pension. Louis XI tait trop heureux d'en tre quitte pour
de l'argent. Il reut les Anglais  Amiens  table ouverte, les fit
boire pendant plusieurs jours, enfin se montra aussi gracieux et
confiant que leur ami le duc de Bourgogne avait t sauvage.

Tout cela s'arrangea pendant une absence du duc de Bourgogne, qui
laissa un moment le roi d'Angleterre pour aller demander de l'argent
et des troupes aux tats de Hainaut. Il revint (19 aot), mais trop
tard, s'emporta fort, maltraita de paroles le roi d'Angleterre, lui
disant (en anglais pour tre entendu) que ce n'tait pas ainsi que ses
prdcesseurs s'taient conduits en France, qu'ils y avaient fait de
belles choses et gagn de l'honneur. Est-ce pour moi, disait-il
encore, que j'ai fait passer les Anglais? C'est pour eux, pour leur
rendre ce qui leur appartient. Je prouverai que je n'ai que faire
d'eux; je ne veux point de trve, que trois mois aprs qu'ils auront
repass la mer. Plus d'un Anglais pensait comme lui[276] et restait
sombre, malgr toutes les avances du roi et ses bons vins, surtout ce
dur bossu Glocester.

[Note 276: D'autant plus qu'il n'tait gure sorti de plus grande
arme d'Angleterre. douard fit en partant cette bravade: Majorem
numerum non optaret ad conqurendum per medium Franci usque ad portas
urbis Rom. Croyland. Continuat., p. 558.]

Il y avait quelqu'un de plus fch encore de cet arrangement, c'tait
le conntable. Il envoyait au roi, au duc; il voulait s'entremettre de
la paix. Au roi, il faisait dire qu'il suffisait pour contenter ces
Anglais de leur donner seulement une petite ville ou deux pour les
loger l'hiver, qu'elles ne sauraient tre si mchantes qu'ils ne s'en
contentassent. Il voulait dire Eu et Saint-Valry. Le roi craignait
que les Anglais ne les demandassent en effet, et les fit brler.

L'honnte conntable ne pouvant tablir ici les Anglais, offrait de
les dtruire; il proposait de s'unir tous pour tomber sur eux. D'autre
part, douard disait au roi que s'il voulait seulement payer moiti
des frais, il repasserait la mer, l'anne suivante, pour dtruire son
beau-frre le duc de Bourgogne.

Le roi n'eut garde de profiter de cette offre obligeante: son jeu
tait tout autre. Il lui fallait au contraire rassurer le duc de
Bourgogne, lui garantir une longue trve (neuf annes), pendant
laquelle il pt courir les aventures, s'enfoncer dans l'Empire,
s'enferrer aux lances des Suisses. Le roi comptait, en attendant, se
donner enfin le bien que depuis dix ans il demandait dans ses prires,
d'arracher ses deux mauvaises pines du Nord et du Midi, les Saint-Pol
et les Armagnac.

Ceux-ci voyaient bien cette pense dans le coeur du roi, et sous son
patelinage: _Mon bon cousin, mon frre_... qu'il ne demandait que leur
mort. Mais par qui commencerait-il? Il avait dj frapp un Armagnac
en 1473; l'autre (duc de Nemours) croyait son tour venu, il crivait 
Saint-Pol (qui avait pous sa nice) que, pouvant tre happ d'un
moment  l'autre, il allait lui envoyer ses enfants, les mettre en
sret.

Il est juste de dire qu'ils avaient bien gagn la haine du roi et
tout ce qu'il pourrait leur faire. Quinze ans durant, leur conduite
fut invariable, jamais dmentie; ils ne perdirent pas un jour, une
heure, pour trahir, brouiller, remettre l'Anglais en France,
recommencer ces guerres affreuses.

Ceux qui excusent tout ceci, comme la rsistance du vieux pouvoir
fodal, errent profondment. Les Nemours, les Saint-Pol, taient des
fortunes rcentes. Saint-Pol s'tait fait grand en se donnant deux
matres et vendant tour  tour l'un  l'autre. Nemours devait les
biens immenses qu'il avait partout (aux Pyrnes, en Auvergne, prs
Paris, et jusqu'en Hainaut), il les devait,  qui?  la folle
confiance de Louis XI, qui passa sa vie  s'en repentir.

Le roi venait de remettre au duc d'Alenon la peine de mort pour la
seconde fois, lorsqu'il apprit que Jean d'Armagnac (celui qui avait
deux femmes, dont l'une tait sa soeur) s'tait rtabli dans Lectoure.
Il avait trouv moyen d'amuser la simplicit de Pierre de Beaujeu qui
gardait la place, et il avait pris la ville et le gardien (mars 1473).
Ce tour piqua le roi. Il avait  peine recouvr le Midi et il semblait
prs de le perdre; les Aragonais rentraient dans Perpignan (1er
fvrier)[277]. Il rsolut cette fois de profiter de ce que d'Armagnac
s'tait lui-mme enferm dans une place, de le serrer l, de
l'touffer.

[Note 277: Zurita, Anal. de Aragon, t. IV, libr. XIX, c. XII. Voir
aussi l'_Hist. ms. de Legrand_, fort dtaille pour les affaires du
Midi, l'Histoire du Languedoc, etc.]

La crise lui semblait demander un coup rapide, terrible; son me, qui
jamais ne fut bonne, tait alors furieusement envenime contre tous
ces Gascons, et par leurs menteries continuelles, et par leurs
railleries[278].

[Note 278: Une lettre du comte de Foix au roi montre avec quelle
lgret il le traitait. Cette lettre, spirituelle et moqueuse, dut le
blesser cruellement, en lui prouvant surtout que ses finesses ne
trompaient personne. Il finit par lui faire entendre qu'il n'a pas le
temps de lui crire. _Bibl. royale, ms. Legrand, carton de 1470,
lettre du 27 septembre._]

Il dpche deux grands officiers de justice, les snchaux de Toulouse
et de Beaucaire, les francs-archers de Languedoc et de Provence; pour
assurer la chasse, il leur promet la cure; la besogne devait tre
surveille par un homme sr, le cardinal d'Alby[279]. Armagnac se
dfendit trop bien, et on lui fit esprer un arrangement pour tirer de
ses mains Beaujeu et les autres prisonniers[280]. Pendant les
pourparlers, un seul article restant  rgler, les francs-archers
entrrent, firent main basse partout, turent tout dans la ville.
L'un d'eux, sur l'ordre des snchaux, poignarda Armagnac sous les
yeux de sa femme (6 mars 1473).

[Note 278: Dont le zle alla jusqu' prter douze mille livres pour
l'expdition. _Bibl. royale, ms. Gaignires, 2895_ (_communiqu par M.
J. Quicherat_).]

[Note 280: Le caractre bien connu de Louis XI porte  croire qu'il y
eut trahison. Cependant, la seule source contemporaine qu'on puisse
citer pour cet obscur vnement, c'est le factum des Armagnacs
eux-mmes contre Louis XI, prsent par eux aux tats gnraux de
1484. Tout le monde a puis dans ce plaidoyer. V. Histoire du
Languedoc, livre XXXV, p. 47. Quant  la circonstance atroce du
breuvage que la comtesse _fut force de prendre, dont elle avorta et
dont elle mourut deux jours aprs_, elle n'est point exacte, au moins
pour la mort, puisque trois ans aprs elle plaidait pour obtenir
payement de la pension viagre que le roi lui avait assigne sur les
biens de son mari. Arrts du Parlement de Toulouse du 21 avril et du 6
mai 1476 (cits par M. de Barante).]

Nemours et Saint-Pol ne pouvaient gure esprer mieux. Ils taient des
exemples illustres d'ingratitude, s'il en fut jamais. La seule excuse
de Saint-Pol (la mme que donnaient en Suisse les comtes de Romont et
de Neufchtel, dont nous allons parler), c'tait qu'ayant du bien sous
deux seigneurs, relevant de deux princes, ils taient sans cesse
embarrasss par des devoirs contradictoires. Mais alors comment
compliquer cette complication? pourquoi accepter chaque anne de
nouveaux dons du roi pour le trahir? pourquoi cet acharnement  sa
ruine?... S'il y ft parvenu, il n'et gure avanc. Il et trouv un
roi  dfaire dans le duc de Bourgogne; c'et t  recommencer.

Trois fois le roi faillit prir par lui. D'abord  Montlhry, et cette
fois il arrache l'pe de conntable.--Le roi le comble, il le marie,
le dote en Picardie, le nomme gouverneur de Normandie[281]; et c'est
alors qu'il s'en va lui ruiner ses allis, Dinant et Lige.--Le roi
lui donne des places dans le Midi (R, Marant), et il travaille  unir
le Midi et le Nord, Guienne et Bourgogne, pour la ruine du roi.--Dans
sa crise de 1472, le roi, _in extremis_, se fie  lui, lui laisse la
Somme  dfendre (la Somme, Beauvais, Paris!), et tout tait perdu si
le roi n'et en hte envoy Dammartin.--Le duc de Bourgogne s'loigne
de la France, s'en va faire la guerre en Allemagne; Saint-Pol le va
chercher, il lui amne l'Anglais, il lui rpond que le duc de Bourbon
trahira comme lui... Si celui-ci l'et cout, que serait-il advenu de
la France?

[Note 281: Et ce ne fut pas un vain titre. Saint-Pol lui-mme, venant
se faire reconnatre  Rouen, parle du grant povoir et commission que
le Roy lui a donn  lui seul, y compris le povoir de congnoistre de
ces cas de crime de lze-majest et autres rservez, connaissance
formellement interdite  l'chiquier.--En 1469, il fait lire une
lettre du roi, Nostre trs-chier et trs-am frre le duc de Guienne
nous a envoy _l'anel dont on disoit qu'il avoit espous la duchi de
Normandie_... Voulons que en l'Eschiquier... vous monstrez et faictes
_rompre publiquement ledit anel_. Il y avait dans la salle une
enclume et des marteaux. L'anneau ducal, livr aux sergents des huis,
fut par eux, voyant tous, cass et rompu en deux pices qui furent
rendues  M. le connestable. _Registres de l'chiquier, 9 nov. 1469._
Une ancienne gravure reprsente cette crmonie. _Portefeuille du
dpt des mss. de la Bibliothque royale._ Floquet, Parlement de
Normandie, I, 253.]

Un matin, tout cela clate. Cette montagne de trahisons retombe
d'aplomb sur la tte du tratre. Le roi, le duc et le roi d'Angleterre
changent les lettres qu'ils ont de lui. L'homme reste  jour, connu
et sans ressources.

Il s'agissait seulement de savoir qui profiterait de la dpouille?
Saint-Pol pouvait encore ouvrir ses places au duc de Bourgogne, et
peut-tre obtenir grce de lui. Un reste d'espoir le trompa pour le
perdre. Le roi mit ce dlai  profit, conclut vite un arrangement avec
le duc pour le renvoyer  sa guerre de Lorraine; il lui abandonnait la
Lorraine, l'empereur, l'Alsace (le monde, s'il et fallu), pour le
faire partir. Tout cela fut crit le 2 septembre, sign le 13; le 14,
le roi, avec cinq ou six cents hommes d'armes, arrive devant
Saint-Quentin qui ouvre sans difficult; le conntable s'tait sauv 
Mons. Au reste, si le roi prenait, c'tait pour donner,  l'entendre,
pour en faire cadeau au duc,  qui il avait promis la bonne part dans
les biens de Saint-Pol. Beau cousin de Bourgogne, disait-il, a fait
du conntable comme on fait du renard; il a retenu la peau, comme un
sage qu'il est; moi, j'aurai la chair, qui n'est bonne  rien[282].

[Note 282: Louis XI, qui n'tait pas matre de sa langue, avait
lui-mme fait dire  Saint-Pol peu auparavant un mot qui n'tait que
trop clair: J'ai de grandes affaires, j'aurais bon besoin _d'une
tte_ comme la vtre. Il y avait l un Anglais qui ne comprenait pas,
le roi prit la peine de lui expliquer la plaisanterie. (Commines.)]

Le duc de Bourgogne tenait Saint-Pol  Mons depuis le 26 aot.
Quelques torts que celui-ci et envers lui, il s'tait fi  lui
pourtant, et il lui aurait remis ses places si le roi ne l'et
prvenu. Le fils de Saint-Pol avait bravement combattu pour le duc; il
souffrait pour lui une dure captivit et le roi parlait de lui couper
la tte. Les services du fils, sa prison, son danger, demandaient
grce pour le pre auprs du duc de Bourgogne et priaient pour lui.

Saint-Pol, qui tait  Mons chez son ami le bailli de Hainaut,
n'avait aucune crainte. Un simple valet de chambre du duc tait l
pour le surveiller. Cependant la guerre de Lorraine tranait, contre
toute attente, et le roi, demandant qu'on lui livrt Saint-Pol,
poussait des troupes en Champagne, aux frontires de Lorraine. Le
duc, qui avait pris Pont--Mousson le 26 septembre, ne put avoir
pinal que le 19 octobre, et le 24 seulement il assigea Nancy. Rien
n'avanait; la ville rsistait avec une gaiet dsesprante pour les
assigeants[283]. L'Italien Campobasso qui dirigeait le sige, et
qui avait baiss dans la faveur du matre depuis qu'il avait manqu
Neuss, travaillait mal et lentement; peut-tre dj marchandait-il
sa mort.

[Note 283: Nicolas des Grands Moulins dedans (_la tour_) estoit,
lequel joyeusement les os menoit avec ses clochettes (_cliquettes?_),
en disant de bonnes chansons. Quand venoit le soir, les Bourguignons
l'appeloient, disant: H! li canteur, h! par foy, dis-nous une
cansonette.  puissance de flches tiroient, le cuidant tirer, mais
jamais... Chronique de Lorraine.]

Cette lenteur devenait fatale au conntable; le duc n'osait plus le
refuser au roi, qui pouvait entrer en Lorraine et lui faire perdre
tout. Le 16 octobre, un secrtaire vint donner ordre aux gens de Mons
de le garder  vue. Le duc, devant Nancy, reut presque en mme temps
une lettre du conntable et une lettre du roi, la premire suppliante,
o le captif exposait sa dolente affaire, la seconde presque
menaante, o le roi le sommait de laisser la Lorraine s'il ne voulait
pas lui livrer Saint-Pol et les biens de Saint-Pol. Le duc, acharn 
sa proie, fit semblant de complaire au roi et ordonna  ses gens de
lui livrer le prisonnier le 24 novembre, _s'ils n'apprenaient la prise
de Nancy_; ses capitaines lui rpondaient de la prendre le 20. En ce
cas il et manqu de parole au roi, et gard Nancy et Saint-Pol.

Malheureusement l'ordre fut donn aux ennemis personnels de celui-ci,
 Hugonet et Humbercourt[284], qui le 24, sans attendre un jour, une
heure de plus, le livrrent aux gens du roi. Trois heures aprs,
dit-on, arriva un ordre de diffrer encore: il n'tait plus temps.

[Note 284: Il avait donn  Humbercourt un dmenti qu'il avait
peut-tre oubli lui-mme, mais qu'il retrouva dans ce moment dcisif.
Sa fiert, ses prtentions princires, l'audace qu'il eut plusieurs
fois d'humilier ses matres, la lgret avec laquelle on parlait dans
sa petite cour du duc et du roi, ne contriburent pas peu  sa mort.
Louis XI s'humilia devers lui jusqu' consentir  avoir une entrevue
avec lui, comme d'gal  gal, _avec une barrire entre eux_.
(Commines.) Le roi lui reproche dans une lettre les propos de ses
serviteurs: Ils disent que je ne suis _qu'un enfant_, et que je ne
parle _que par bouche d'autrui_. (Duclos.)]

Le procs fut men trs-vite[285]. Saint-Pol savait bien ces choses,
pouvait perdre bien des gens d'un mot. On se garda bien de le mettre 
la torture, et Louis XI regretta plus tard qu'on ne l'et pas fait.
Livr le 24 novembre, il fut dcapit le 19 dcembre sur la place de
Grve[286]. Quelque digne qu'il ft de cette fin, elle fit tort  ceux
qui l'avaient livr, au duc surtout, en qui il avait eu confiance et
qui avaient trafiqu de sa vie[287].

[Note 285: Il ne se justifia que sur un point, l'attentat  la vie du
roi; il avait toujours tmoign de la rpugnance  ce sujet. Du reste,
il tait l'auteur du plan propos au duc alors devant Neuss; le duc
et t rgent et le duc de Bourbon son lieutenant; on et pris le roi
et _on l'et mis  Saint-Quentin_, sans lui faire mal pourtant, et _en
lieu o il ft bien aise_. Le conntable avait dit qu'il y avait
douze cents lances de l'ordonnance du roi qui seroient leurs.
_Bibliothque royale, fonds Cang, ms. 10,334_ f. 248-251. Selon un
tmoin, le duc de Bourbon aurait rpondu  ces propositions: Je fais
veu  Dieu que sy je devois devenir aussi pauvre que Job, je serviray
le Roy du corps et de biens et jamais ne l'abandonneray, et ne veult
point de leur alliance. _Bibliothque royale, fonds Harlay, mss.
338_, page 130.--Voir le _Procs ms. aux Archives du royaume, section
judiciaire_, et  la _Bibliothque royale_.]

[Note 286: Lire l'excution dans Jean de Troyes, nov. 1475, et le
portrait que Chastellain a fait de cet homme en qui l'ambition gta
tant de beaux dons de la nature, _passim_, et le fragment dit par M.
J. Quicherat, Bibl. de l'cole des chartes, 1842. Paris applaudit 
l'excution; on y avait beaucoup souffert de ses pilleries. V. la
complainte. Je me rappelle avoir vu une lettre de rmission accorde
par le roi  un archer de Saint-Pol pour le meurtre d'un prtre; il y
dtaille toutes les circonstances aggravantes, de manire  faire
dtester l'homme puissant qui arrachait une grce si peu mrite.
_Archives du royaume, Registres du Trsor des chartes._]

[Note 287: Commines prtend que le duc lui donna un sauf-conduit.]

Cette Lorraine, achete si cher, il l'eut enfin, il entra dans Nancy
(30 novembre 1475). Quoique la rsistance et t longue et obstine,
il accorda  la ville la capitulation qu'elle dressa elle-mme[288].
Il se soumit  faire le serment que faisaient les ducs de Lorraine, et
il reut celui des Lorrains; il rendit la justice en personne, comme
faisaient les ducs, coutant tout le monde infatigablement, tenant les
portes de son htel ouvertes jour et nuit, accessible  toute heure.

[Note 288: Il promit de rappeler les bannis, d'pargner les biens des
partisans de Ren, de payer les dettes de son ennemi, etc.--V. dans
Schutz (Tableau, etc., p. 82) la Requeste prsente par les estats du
duch de Lorraine,  Charles, duc de Bourgogne. J'y trouve cette
noble parole: Et si ledict duch n'est de si grande extendue que
beaucoup d'autres pays, _si a de la souverainet en soy, et est exempt
de tous autres_.]

Il ne voulait pas tre le conqurant, mais le vrai duc de Lorraine,
accept du pays qu'il adoptait lui-mme. Cette belle plaine de Nancy,
cette ville lgante et guerrire, lui semblait, autant et plus que
Dijon, le centre naturel du nouvel empire[289], dont les Pays-Bas,
l'indocile et orgueilleuse Flandre, ne seraient plus qu'un accessoire.
Depuis son chec de Neuss, il dtestait tous les hommes de langue
allemande, et les impriaux qui lui avaient t des mains Neuss et
Cologne, et les Flamands qui l'avaient laiss sans secours, et les
Suisses qui, le voyant retenu l, avaient insolemment couru ses
provinces[290].

[Note 289: La chronique,  demi rime, de Lorraine, lui fait dire: 
l'ayde de Dieu cans une notable maison ferai; j'ai volont d'icy
demeurer, et mes jours y parfiner. C'est le pays que plus dsirois...
Je suis mainctenant emmy mes pays, pour aller et pour venir. Ici
tiendrai mon estat... De tous mes pays, ferai tous mes officiers venir
icy rendre compte.]

[Note 290: Zu schmach und abfall ganzer Teutchen nation. Diebold
Schilling, p. 130.]

Le 12 juillet, dans son rapide retour de Neuss  Calais, il s'tait
arrt  Bruges, un moment, pour lancer aux Flamands un foudroyant
discours[291], les effrayer et en tirer de nouvelles ressources. S'il
est rest longtemps  ce sige, jusqu' ce que l'empereur, l'Empire,
le roi de France, se soient mis en mouvement, les Flamands en sont
cause, qui l'ont laiss l pour prir.... Ah! quand je me rappelle
les belles paroles qu'ils disent  toute _entre_ de leur seigneur,
qu'ils sont de _bons, loyaux, obissants_ sujets, je trouve que ces
paroles ne sont que fumes d'alchimie. Quelle _obissance_ y a-t-il 
dsobir? quelle _loyaut_ d'abandonner son prince? quelle _bont_
filiale en ceux qui plutt machinent sa mort?... De telles
machinations, rpondez, n'est-ce pas crime de lse-majest? et  quel
degr? au plus haut, en la personne mme du prince. Et quelle punition
y faut-il? la confiscation? Non, ce n'est pas assez... la mort... non
dcapits, mais cartels!

[Note 291: Lire en entier ce discours, vraiment loquent (d'autant
plus irritant). Documents Gachard, I, 249-270.]

Pour qui votre prince travaille-t-il? est-ce pour lui ou pour vous,
pour votre dfense? Vous dormez, il veille; vous vous tenez chauds, il
a froid; vous restez chez vous pendant qu'il est au vent,  la pluie;
il jene, et vous, dans vos maisons, vous mangez, buvez, et vous vous
tenez bien aise!...

Vous ne vous souciez pas d'tre gouverns comme des enfants sous un
pre; eh bien! fils _dshrits pour ingratitude_[292], vous ne serez
plus que des sujets sous un matre... Je suis et je serai matre,  la
barbe de ceux  qui il en dplat. Dieu m'a donn la puissance...
Dieu, et non pas mes sujets. Lisez l-dessus la Bible, aux livres des
Rois...

[Note 292: Ingrati animi caus. Ce passage et le prcdent sur le
crime de lse-majest, montrent qu'il tait imbu du droit romain et
des traditions impriales. Plusieurs de ses principaux conseillers,
comme je l'ai dit, taient des lgistes comtois et bourguignons. Voir,
 la Pinacothque de Munich, la ronde et dure tte rouge de
Carondelet.]

Si pourtant vous faisiez encore votre devoir, comme bons sujets y
sont tenus, si vous me donniez courage pour oublier et pardonner, vous
y gagneriez davantage... J'ai bien encore le coeur et le vouloir de
vous remettre au degr o vous tiez devant moi: _Qui bien aime tard
oublie_.

Donc ne procdons pas encore, pour cette fois, aux punitions... Je
veux dire seulement pourquoi je vous ai mands. Et alors, se tournant
vers les prlats: Obissez dsormais diligemment et sans mauvaise
excuse, ou votre temporel sera confisqu.--Puis, aux nobles:
Obissez, ou vous perdez vos ttes et vos fiefs.--Enfin aux dputs
du dernier ordre, d'un ton plein de haine: Et vous, _mangeurs des
bonnes villes_, si vous n'obissiez aussi  mes ordres,  toute lettre
que mon chancelier vous expdiera, vous perdriez, avec tous vos
privilges, les biens et la vie[293].

[Note 293: Les Flamands appelaient souvent les gros bourgeois,
_Mangeurs de foie_, Jecoris esores. V. notre tome VII, ann. 1436, et
Meyer, fol. 291.]

Ce mot _mangeurs des bonnes villes_ tait justement l'injure que le
petit peuple adressait aux gros bourgeois qui faisaient les affaires
publiques. Que le prince la leur adresst, c'tait chose nouvelle,
menaante; il semblait, par ce mot seul, prt  dchaner sur eux les
vengeances de la populace, et dj leur passer la corde au col.

Dans leur rponse crite, infiniment mesure, respectueuse et ferme,
ils prtendirent qu'au moment mme o il les appelait  Neuss, le
bruit courait qu'il y avait accord entre lui et l'empereur (accord
secret de mariage, ils l'insinuaient finement). Au lieu d'armer, de
partir, ils avaient donn de l'argent[294]. De plus, l'Artois tant
menac, ils ont lev deux mille hommes pour six semaines, et _si la
Flandre et eu besoin de dfense_, ils auraient fait davantage. Votre
pre, le duc Philippe, de noble mmoire, vos nobles prdcesseurs, ont
laiss le pays dans cette libert de n'avoir nulle charge sans que les
quatre membres de Flandre _y aient pralablement consenti au nom des
habitants_... Quant  vos dernires lettres, portant que dans quinze
jours tout homme capable de porter les armes se rendra prs d'Ath,
_elles n'taient point excutables_, ni profitables pour vous-mme;
vos sujets sont des marchands, des ouvriers, des laboureurs, qui ne
sont gure propres aux armes. Les trangers quitteraient le pays...
_La marchandise_, dans laquelle vos nobles prdcesseurs ont, depuis
quatre cents ans, entretenu le pays avec tant de peine, _la
marchandise_, trs-redout seigneur, _est inconciliable avec la
guerre_.

[Note 294: Le chiffre total des recettes et dpenses que M. Edward Le
Glay me communique (d'aprs les _Archives de Lille_), n'indique pas
d'augmentation considrable, parce qu'il ne donne que l'ordinaire.
L'extraordinaire tait accablant. Outre _les droits sur les grains et
denres_ qu'il tablit en 1474, trente mille cus qu'il leva pour le
sige de Neuss en 1474, il dclara, le 6 juin de cette anne, que tous
ceux qui tenaient des fiefs non nobles auraient  venir en personne 
Neuss, ou _ payer le sixime_ de leur revenu (_Archives de Lille_).
En juillet, il demanda le _sixime de tous les revenus_ en Flandre et
en Brabant. La Flandre refusa, et il n'obtint par menaces que 28,000
couronnes comptant, et 10,000 ridders par an, pendant trois ans
(communiqu par M. Schayez, d'aprs les _Archives gnrales de
Belgique_).]

Il rpondit aigrement qu'il ne se laissait pas prendre  toutes leurs
belles paroles,  leurs protestations. Suis-je un enfant pour qu'on
m'amuse avec des mots et une pomme?... Et qui donc est seigneur ici?
est-ce vous, ou bien est-ce moi?... Tous mes pays m'ont bien servi,
sauf la Flandre, qui de tous est le plus riche. Il y a chez vous telle
ville _qui prend sur ses habitants_ plus que moi sur tout mon domaine
(ceci contre les bourgeois dirigeants, insinuation dangereuse et
meurtrire). Vous appliquez  vos usages ce qui est  moi;  moi
appartiennent ces taxes des villes; je puis me les appliquer, et je le
ferai, m'en aider  mon besoin, ce qui vaudrait mieux _que tel autre
usage qu'on en fait_, sans que mon pays y gagne... Riches ou pauvres,
rien ne dispense d'aider votre prince. Voyez les Franais, ils sont
bien pauvres, et comme ils aident leur roi!...

Le dernier mot fut celui-ci, dont les dputs tremblrent, se
souvenant qu'aprs le sac de Lige, il avait eu l'ide de faire celui
de Gand[295]: Si je ne suis satisfait, _je vous la ferai si courte_
que vous n'aurez le temps de vous repentir... Voil votre crit,
prenez-le, je ne m'en soucie; vous y rpondrez vous-mmes... Mais
faites votre devoir.

[Note 295: Plusieurs bons personnages... qui, de mon temps et _moy
prsent_, avoient ayd  desmouvoir ledict duc Charles, lequel vouloit
destruire grant partie de ladicte ville de Gand. Commines.]

Ce fut un divorce. Le matre et le peuple se sparrent pour ne se
revoir jamais. La Flandre hassait alors autant qu'elle avait aim.
Elle attendait, souhaitait la ruine de cet homme funeste. Les gros
bourgeois croyaient avoir tout  craindre de lui. Il avait frapp les
pauvres en mettant un impt sur les grains. Il avait tent d'imposer
le clerg; dans ses embarras de Neuss, il lui demanda un dcime et
rclama de toutes les glises, de toutes les communauts, les droits
d'amortissement non pays par l'glise _depuis soixante ans_; ces
droits luds, refuss, taient levs de force par les agents du fisc.
Les prtres commencrent  rpandre dans le peuple qu'il tait maudit
de Dieu[296].

[Note 296: On disait, entre autres choses, que Philippe le Bon s'tant
dispens d'aller  la croisade sous prtexte de sant (pour faire
plaisir  sa femme et autres dont les maris partaient), le pape
indign le maudit, lui et les siens, jusqu' la troisime gnration.
(Reiffenberg, d'aprs le Defensorium sacerdotum, de Scheurlus.)]

Ceux qui souffraient le plus, en se plaignant le moins, c'taient ceux
qui payaient de leur personne mme, les nobles, dsormais condamns 
chevaucher toujours derrire cet homme d'airain, qui ne connaissait ni
peur, ni fatigue, ni nuit, ni jour, ni t, ni hiver. Ils ne
revenaient plus jamais se reposer. Adieu leurs maisons et leurs
femmes, elles avaient le temps de les oublier... Il ne s'agissait
plus, comme autrefois, de faire la guerre chez eux, tout au plus de
l'Escaut  la Meuse. Il leur fallait maintenant s'en aller, nouveaux
paladins, aux aventures lointaines, passer les Vosges, le Jura, tout 
l'heure les Alpes, faire la guerre  la fois au royaume
_trs-chrtien_ et au _saint empire_, aux deux ttes de la chrtient,
au droit chrtien; leur matre tait son droit  lui-mme et n'en
voulait nul autre.

Reviendrait-il jamais aux Pays-Bas? tout disait le contraire. Le
trsor, qui du temps du bon duc avait toujours repos  Bruges, il
l'emportait, le faisait voyager avec lui; des diamants d'un prix
inestimable et faciles  soustraire, des chsses, des reliquaires, des
saints d'or et toutes sortes de richesses pesantes, tout cela charg
sur des chariots, roulait de Neuss  Nancy, et de Nancy en Suisse. Sa
fille restait encore en Flandre, mais il crivit aux Flamands de la
lui envoyer.

La Suisse, par laquelle il allait commencer, n'tait qu'un passage
pour lui; les Suisses taient bons soldats, et tant mieux; il les
battrait d'abord, puis les payerait, les emmnerait. La Savoie et la
Provence taient ouvertes; le bon homme Ren l'appelait[297]. Le petit
duc de Savoie et sa mre lui taient acquis, livrs d'avance[298] par
Jacques de Savoie, oncle de l'enfant, qui tait marchal de Bourgogne.
Matre de ce ct-ci des Alpes, il descendait aisment l'autre pente.
Une fois l, il avait beau jeu, dans l'tat misrable de dissolution
o se trouvait l'Italie. Il en avait tous les ambassadeurs. Le fils du
roi de Naples, de la maison d'Aragon, l'un de ses gendres en
esprance, ne le quittait pas.

[Note 297: Et pour aller prendre la possession du dict pays, estoit
all M. de Chasteau-Guyon. Commines.]

[Note 298: Les Suisses croyaient qu'il avait demand  l'empereur,
dans l'entrevue de Trves, le duch de Savoie. (Diebold Schilling.)]

D'autre part, il avait recueilli les serviteurs italiens de la maison
d'Anjou[299]. Le duc de Milan, qui voyait le pape, Naples et Venise,
dj gagns, s'effrayait d'tre seul, et il envoya en hte au duc,
pour lui demander alliance[300]... Donc, rien ne l'arrtait; il
suivait la route d'Annibal, et, comme lui, prludait par la petite
guerre des Alpes; au del, plus heureux, il n'avait pas de Romains 
combattre, et l'Italie l'invitait elle-mme.

[Note 299: Tels que Campobasso, Galeotto. Il avait  son service
d'autres mridionaux, un mdecin italien, un mdecin et un chroniqueur
portugais, etc.]

[Note 300: Trois semaines au plus avant la bataille de Granson, selon
Commines.]




LIVRE XVII




CHAPITRE PREMIER

GUERRE DES SUISSES--BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT

1476


Lorsque le duc de Bourgogne, engag au sige de Neuss, reut le dfi
des Suisses, il resta un moment muet de fureur; enfin, il laissa
chapper ces mots:  Berne! Berne!

Qui encourageait tous ses ennemis les plus faibles, Sigismond, Ren,
de simples villes comme Mulhouse ou Colmar? nul autre que les Suisses.
Ils couraient  leur aise la Franche-Comt, brlaient des villes,
mangeaient tout le pays; ils buvaient  leur aise dans Pontarlier.
Ils avaient mis la main sur Vaud et Neufchtel, sans distinguer ce qui
tait Savoie ou fief de Bourgogne[301].

[Note 301: Les enclavements et les enchevtrements des fiefs dans les
pays romans sont trs-nettement expliqus par M. de Gingins, p. 39,
40.]

Le duc avait hte de les chtier. Il y allait en plein hiver. Une
seule chose pouvait le ralentir, le ramener peut-tre au nord, c'est
qu'il n'tait pas encore mis en possession de la dpouille de
Saint-Pol. Le roi lui ta ce souci; il lui livra Saint-Quentin (24
janvier 1476)[302], en sorte que rien ne le retardant,  l'aveugle et
les yeux baisss, il s'en allt heurter la Suisse. Pour ne rien perdre
du spectacle, Louis XI vint s'tablir  Lyon (fvrier).

[Note 302: On ne savait pas trop encore de quel ct il allait
tourner. La ville de Strasbourg fit de formidables prparatifs de
dfense. _Chronique ms. de Strasbourg, communique par M. Strobel._]

De ces deux forces brutales, violentes, qui devait l'emporter? Lequel,
du sanglier du Nord ou de l'ours des Alpes, jetterait l'autre  bas,
personne ne le devinait. Et personne non plus ne se souciait d'tre du
combat. Les Suisses trouvrent leurs amis de Souabe trs-froids  ce
moment. Leur grand ami, le roi, les avait abandonns en septembre,
pays en octobre pour faire la guerre, et il attendait.

Le duc semblait bien fort. Il venait de prendre la Lorraine. Son sige
mme de Neuss, o il avait un moment tenu seul devant tout l'Empire,
le rehaussait encore. Celui qui, sans tirer l'pe, obligeait le roi
de France de cder Saint-Quentin tait un prince redoutable.

Et les Suisses aussi taient formidables alors[303]. La terreur de leur
nom tait si forte que, sans qu'ils bougeassent seulement, les petits
venaient de toutes parts se mettre sous leur ombre. Tous les sujets
d'vques, d'abbs, les uns aprs les autres, s'affranchissaient en se
disant allis des Suisses; les villes libres, tout autour, subissaient
peu  peu leur pesante amiti. Un bourgeois de Constance avait fait
mauvaise mine en recevant une monnaie de Berne; de Berne et de Lucerne,
 l'instant, partent quatre mille hommes, et Constance paye deux mille
florins pour expier ce crime[304].--Ils frappaient fort et loin; pour le
faire sentir  leurs amis de Strasbourg, et leur prouver qu'ils taient
tout prs et  porte de les dfendre, ils s'avisrent,  une fte de
l'arc que donnait cette ville, d'apporter un gteau cuit en Suisse, et
qui arriva, tide encore,  Strasbourg.

[Note 303: Pour apprcier cette forte et rude race, voir  la
bibliothque de Berne le portrait de Magdalena Nageli, avec son
chaperon et ses gros gants de chamois. L'ennemi de son pre, qui la
vit laver son linge  la fontaine, fit la paix sur-le-champ, afin de
pouvoir pouser une fille si robuste; elle lui donna en effet
quatre-vingts enfants et petits-enfants.]

[Note 304: Mallet, X, p. 50. V. aussi Berchtold, Fribourg, I, 367.]

L'lan des Suisses tait trs-grand alors, leur pente irrsistible
vers les bons pays d'alentour. Il n'y avait pas de sret  se mettre
devant, pas plus qu'il n'y en aurait  vouloir arrter la Reuss au
pont du Diable. Empcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans
ses glaces et ses sapins lui fermer les vignes du Rhin[305], de Vaud
ou d'Italie, c'tait chose prilleuse. Le jeune homme est bien pre,
quand, pour la premire fois, il mord au fruit de vie.

[Note 305: Berne crivait au sujet de l'Alsace: Dlaisserons-nous ce
bon pays, qui jusqu'ici nous a donn tant de vin et de bl? Diebold
Schilling.]

Jeunes taient ces Suisses, ignorant tout, ayant envie de tout,
gauches et mal habiles, et tout russissait. Tout sert aux jeunes. Les
factions, les rivalits intrieures qui ruinent les vieux sages tats,
profitaient  ceux-ci. Les chevaliers des villes et les hommes des
mtiers faisaient partie des mmes corporations et rivalisaient de
bravoure; le banneret tu, la bannire se relevait aussi ferme dans la
main d'un boucher[306], d'un tanneur. Les chefs des partis opposs
n'taient d'accord que sur une chose, aller en avant, les Diesbach
pour entraner, les Bubenberg pour s'excuser de l'amiti des
Bourguignons et pour assurer leur honneur.

[Note 306: Les nobles entraient dans les _abbayes_ des bouchers,
tanneurs, etc., pour devenir ligibles aux charges municipales. V.
Bluntschli, Tillier, II, 455, sur ces corporations, la _chambre au
singe_, la chambre au fou, etc., sur la _noblesse des fentres_, ainsi
nomme parce que pour constater son blason rcent elle le mettait dans
les vitraux qu'elle donnait aux glises, aux chapelles et chambres de
confrries. Les Diesbach, qui avaient t marchands de toile,
obtinrent de l'empereur de substituer  leur humble _croissant_ deux
_lions_ d'or. Les Hetzel, de bouchers qu'ils taient, _devinrent
chevaliers_, etc. Tillier, II, 484, 486.]

Le duc partit de Besanon le 8 fvrier. C'tait de bien bonne heure
pour une guerre de Suisse. Il avait hte, pouss par sa vengeance,
pouss par les prires de ses grands officiers, dont plusieurs
taient seigneurs des pays romans que les Suisses occupaient; l'un
tait Jacques de Savoie, comte de Romont et baron de Vaud; l'autre
Rodolphe, comte de Neufchtel. Le second avait t, l'autre tait
encore marchal de Bourgogne. Ennemis des Suisses comme officiers du
duc[307], ils avaient essay quelque temps de rester avec eux en
rapport de bon voisinage. Romont avait dclar qu'il ne voulait pour
son pays de Vaud d'autre protecteur que ses amis de Berne, et n'en
avait pas moins command les Bourguignons contre eux  Hricourt.
Rodolphe de Neufchtel, pour montrer plus de confiance encore, prit
domicile dans la ville de Berne, ce qui n'empchait pas que son fils
ne combattt les Suisses avec le duc de Bourgogne; le pre avait
mnag devant Neuss entre le duc et l'empereur ce trait, o le
dernier abandonnait les Suisses et les laissait hors la protection de
l'Empire[308].

[Note 307: La position de ces grands seigneurs tait fort analogue 
celle du comte de Saint-Pol. Jacques de Savoie avait pous une
petite-fille de Saint-Pol, et se trouvait, pour les biens de sa femme,
vassal du duc en Flandre et en Artois.]

[Note 308: Muller; Tillier.]

La duchesse de Savoie agissait  peu prs de mme; elle croyait amuser
les confdrs avec de bonnes paroles, tandis qu'elle faisait sans
cesse passer au duc des recrues de Lombardie; elle finit par aller les
chercher, et se faire recruteur elle-mme pour le Bourguignon. Les
Suisses, tout grossiers qu'ils semblaient, ne se laissrent pas amuser
aux paroles. Ils ne voulurent rien comprendre aux subtiles
distinctions de droit fodal, au moyen desquelles ceux qui les
tuaient au service du Bourguignon se disaient encore leurs amis et
prtendaient devoir tre mnags. Ils saisirent Neufchtel, Vaud, et
tout ce qu'ils purent des fiefs de la Savoie.

L'arme que le duc amenait contre eux, trs-fatigue par deux
campagnes d'hiver, et qui retrouvait la neige en mars dans cette
froide Suisse, n'avait pas grand lan, si l'on en juge par ce que le
duc fit mettre  l'ordre: que quiconque s'en irait, serait _cartel_
(26 fvrier). Cette arme, un peu remonte en Franche-Comt, ne
passait gure dix-huit mille hommes; ajoutez huit mille Pimontais ou
Savoyards qu'amena Jacques de Savoie. Le 18 fvrier, le duc arriva
devant Granson, qui, contre son attente, l'arrta jusqu'au 28. Une
vaillante garnison dfendit la ville d'abord, puis le chteau, contre
les assauts des Bourguignons[309]. On y fit entrer alors quelques
filles de joie et un homme, qui leur dit qu'ils auraient la vie sauve.
Ils se rendirent. Mais le duc n'avait pas autoris l'homme; il en
voulait  ces Suisses d'avoir retard un prince comme lui, qui leur
faisait l'honneur de les attaquer en personne. Il laissa faire les
gens du pays qui avaient plus d'une revanche  prendre[310]. Les
Suisses furent noys dans le lac, pendus aux crneaux.

[Note 309: On essaya de les secourir: Mais possible ne fut de tendre
main ne nourriture aux pauvres assaillis... Si furent contraints de
revenir gmissants. _Hugues de Pierre, chanoine et chroniqueur en
titre de Neufchtel_, page 27. (Extraits des chroniques, faits par M.
de Purry, Neufchtel, 1839; V. aussi ce qu'en ont donn Boyve,
Indignat Helvtique, et M. F. Du Bois, Bataille de Granson, Journal
de la Socit des antiquaires de Zurich). Que ne puis-je citer ici les
dix pages que M. de Purry a sauves! Dix pages, tout le reste est
perdu... Je n'ai rien lu nulle part de plus vif, de plus franais.]

[Note 310: V. surtout Berchtold, Fribourg, I, 573.--Gingins excuse le
duc et veut croire qu'il tait absent, parce que ce jour mme _il
alla_  trois lieues de l. Les deux serviteurs du duc, Olivier et
Molinet, s'inquitent moins de la gloire de leur matre; ils disent
tout net qu'il les fit pendre.]

L'arme des confdrs tait  Neufchtel[311]. Grande fut leur
colre, leur tonnement d'avoir perdu Granson, puis Vaumarcus qui se
rendit sans combattre. Ils avancrent pour le reprendre. Le duc, qui
occupait une forte position sur les hauteurs, la quitta et avana
aussi pour trouver des vivres. Il descendit dans une plaine troite,
o il lui fallait s'allonger et marcher en colonnes[312].

[Note 311: Arrivent  Neufchastel  grands sauts, avecque chants
d'allgresse et formidable suitte (seize mill, disoit l'un, vingt
mill, disoit l'autre), touts hommes de martials corpsages, faisant
peur et pourtant plaisir  voir. Le chanoine Hugues de Pierre.--Le
dernier trait est charmant: le brave chanoine a peur de ses amis. Il
essaye d'crire ces noms terribles, _Suitz_, _Thoun_, mais bientt il
y renonce: Desquels ne peut-on facilement se ramentevoir le nom.]

[Note 312: Cette bataille, fort obscure jusqu'ici, devient trs-claire
dans l'utile travail de M. Frdric Dubois (Journal des antiquaires de
Zurich), qui a reproduit et rsum toutes les chroniques, Hugues de
Pierre, Schilling, Etterlin, Baillot et l'anonyme.--Le chanoine
Hugues, qui tait tout prs et qui a eu peur, est le plus mu; il
tressaille d'aise d'en tre quitte. Les braves qui ont combattu,
Schilling et Etterlin, sont fermes et calmes. L'anonyme, qui crit
plus tard, charge et orne  sa manire. V. le _ms._ cit par M. F.
Dubois, p. 42.]

Ceux du canton de Schwitz, qui taient assez loin en avant, se
rencontrrent tout  coup en face des Bourguignons; ils appelrent et
furent bientt rejoints par Berne, Soleure et Fribourg. Ces cantons,
les seuls qui fassent encore arrivs sur le champ de bataille, durent
porter seuls le choc. Ils se jetrent  genoux un moment pour prier;
puis, relevs, les lances enfonces en terre et la pointe en avant,
ils furent immuables, invincibles.

Les Bourguignons se montrrent peu habiles. Ils ne surent pas faire
usage de leur artillerie; les pices taient pointes trop haut. La
gendarmerie, selon le vieil usage, vint se jeter sur les lances; elle
heurta, se brisa. Ses lances avaient dix pieds de longueur, celles des
Suisses dix-huit[313]. Le duc lui-mme vint bravement en tte de son
infanterie contre celle des Suisses, tandis que le comte de
Chteauguyon choquait les flancs avec sa cavalerie. Ce vaillant comte
arriva par deux fois jusqu' la bannire ennemie, la toucha, crut la
prendre; par deux fois il fut repouss, tu enfin... Rien n'entama la
masse impntrable.

[Note 313: Observation essentielle que me communique le savant et
vnrable M. de Rodt, qui traitera tout ceci en matre dans le volume
que nous attendons. Je lui dois encore plusieurs dtails puiss dans
le rcit ms. d'un tmoin oculaire, l'ambassadeur milanais
Panicharola.]

Le duc, pour l'branler et l'attirer plus bas dans la plaine, ordonna
 sa premire ligne un mouvement rtrograde qui effraya la seconde...
 ce moment, une lueur de soleil montrait  gauche toute une arme
nouvelle, Uri, Unterwald et Lucerne, qui arrivaient enfin; ils avaient
suivi,  la file, un chemin de neige, d'o cent cavaliers auraient pu
les prcipiter. La trompe d'Unterwald mugit dans la valle, avec les
cornets sauvages de Lucerne et d'Uri. Tous poussaient un cri de
vengeance: Granson! Granson!... Les Bourguignons de la seconde
ligne, qui reculaient dj vers la troisime, virent avec pouvante
ces bandes s'allonger sur leur flanc. Du camp mme partit le cri:
_Sauve qui peut_[314]... Ds lors, rien ne put les arrter; le duc eut
beau les saisir, les frapper de l'pe, ils s'enfuirent en tous sens.
Il n'y eut jamais de droute plus complte. Les Ligues, dit le
chroniqueur avec une joie sauvage, les Ligues, comme grle, se ruent
dessus, dpeant de  de l ces beaux galants; tant et si bien sont
dconfits en val de route ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils
fume pandue par le vent de bise.

[Note 314: _Rcit ms. de Panicharola_ (communiqu par M. de Rodt).]

Dans cette plaine troite, peu de gens avaient combattu. Il y avait eu
panique et droute[315] plus que vritable dfaite. Commines qui,
tant avec le roi, n'et pas mieux demand sans doute que de croire la
perte grande, dit qu'il ne prit que sept hommes d'armes[316]? Les
Suisses disent mille hommes.

[Note 315: Le duc fut entran dans la droute. Son fou, le Glorieux,
galopait, dit-on, prs de lui, et il aurait os dire  cet homme
terrible et dans un tel moment: Nous voil bien _Hannibals_! Le mot
n'est gure probable. Cependant, il parat que Charles le Tmraire,
qui n'aimait personne, aimait son fou. Je vois qu'en 1475, au milieu
de ses plus grands embarras d'argent, il voulut lui faire un prsent
qui ne lui cott rien; il invita ses barons et les dames de sa cour 
lui donner une chane d'or. Ils aimrent mieux lui donner chacun
quatre nobles  la rose. (Cibrario.) Voir Jean-Jacques Fugger, Miroir
de la maison d'Autriche.]

[Note 316: Six cents Bourguignons et vingt-cinq Suisses, selon les
Alsaciens. _Chronique ms. de Strasbourg_ (communique par M.
Strobel).]

Il avait perdu peu, perdu infiniment. Le prestige avait disparu; ce
n'tait plus Charles _le terrible_. Tout vaillant qu'il tait, il
avait montr le dos... Sa grande pe d'honneur tait maintenant
perdue  Fribourg ou  Berne. La fameuse tente d'audience en velours
rouge o les princes entraient en tremblant, elle avait t ouverte
par les rustres avec peu de crmonie. La chapelle, les saints de la
maison de Bourgogne qu'il emportait avec lui dans leurs chsses et
leurs reliquaires, ils s'taient laisss prendre; ils taient
maintenant les saints de l'ennemi. Ses diamants clbres, connus par
leur nom dans toute la chrtient, furent jets d'abord comme morceaux
de verre et tranaient sur la route. Le symbolique collier de la
Toison, le sceau ducal, ce sceau redout qui scellait la vie ou la
mort, tout cela, mani, montr, sali, moqu! Un Suisse eut l'audace de
prendre le chapeau qui avait couvert la majest de ce front terrible
(contenu de si vastes rves!), il l'essaya, il rit, et le jeta par
terre[317]...

[Note 317: Les Fugger furent seuls assez riches pour acheter le gros
diamant (qui avait orn la couronne du Mogol), et le splendide chapeau
de velours jaune,  l'italienne, cercl de pierreries. tat de ce qui
fut trouv au camp de Granson, 1790, 4. M. Peignot en a donn
l'extrait dans ses Amusements philologiques.]

Ce qu'il avait perdu, il le sentait, et tout le monde le
sentait[318]... Le roi, qui jusque-l tait assez nglig  Lyon, qui
envoyait partout et partout tait mal reu, vit peu  peu le monde
revenir. Le plus dcid tait le duc de Milan, qui offrait cent mille
ducats comptant si le roi voulait tomber sur le duc, le poursuivre
sans paix ni trve. Le roi Ren, qui n'attendait qu'un envoy du duc
pour le mettre en possession de la Provence[319], vint s'excuser 
Lyon; il tait vieux, son neveu, son hritier, malade[320]. Louis XI,
en les voyant, jugea qu'il n'irait pas bien loin et il leur fit une
bonne pension viagre, moyennant quoi ils lui assuraient la Provence
aprs eux. Il se faisait fort de leur survivre, quoique faible et dj
souffreteux. Mais enfin il venait de battre gaillardement le duc de
Bourgogne par ses amis les Suisses. Il alla en rendre grces 
Notre-Dame du Puy, et au retour il prit deux matresses. Il promenait
dans Lyon par les boutiques le vieux Ren pour l'amuser aux
marchandises[321]; lui, il prit les marchandes, deux Lyonnaises, la
Gigonne et la Passefilon[322].

[Note 318: Notre greffier de Paris le sent  merveille. Il lui chappe
un petit cri de joie quand il voit le duc: Fuyant sans arrester, et
souvent regardoit derrire luy vers le lieu o fut faicte sur lui
ladite destrousse, jusques  Joign, o il y a huict grosses lieus,
qui en valent bien seize _de France la jolie, que Dieu saulve et
garde_. Jean de Troyes.]

[Note 319: Philippe de Bresse s'empara d'un projet _crit de la propre
main_ du duc de Bourgogne, dans lequel il ordonnait  M. de
Chteauguyon de lever des troupes en Pimont pour assurer l'invasion
de la Provence qu'il mditait. L'original fut envoy  Louis XI.
(Villeneuve Bargemont.)]

[Note 320: Mathieu conte que Ren, ne pouvant accorder son neveu
Charles du Maine et son petit-fils Ren II, jeta une paule de mouton
 deux chiens qui se bataillrent, et alors on lcha un dogue qui
enleva le morceau disput.--Du temps de Mathieu, on voyait encore cet
emblme en relief dans une chaire de l'oratoire de Ren, 
Saint-Sauveur d'Aix.]

[Note 321: C'tait sa cration des foires de Lyon qui l'avait brouill
avec la Savoie. Il montrait cette rsurrection du commerce lyonnais
comme son ouvrage. Le commerce avait dsert les foires de Genve; les
marchands ne s'y arrtaient plus, ils traversaient la Savoie en fraude
pour arriver  Lyon. De l des violences, des saisies plus ou moins
lgales. De l la fameuse histoire des peaux de mouton saisies, que
Commines s'amuse  donner pour cause de cette guerre, afin d'en tirer
la fausse et banale philosophie _des grands effets par les petites
causes_.--M. de Gingins le rectifie trs-bien. Sur la guerre des
foires de Lyon et de Genve. V. Ordonnances, t. XV, 20 mars, 8 octobre
1462, et XVII, nov. 1467.]

[Note 322: En soy retournant dudit Lyon, fist venir aprs luy deux
damoiselles dudit lieu jusques  Orlans, dont l'une estoit nomme la
Gigonne, qui aultrefois avoit est marie  un marchant dudit Lyon, et
l'autre estoit nomme la Passe-Fillon, femme aussi d'un marchant dudit
Lyon. Le roi maria Gigonne  un jeune fils natif de Paris, et au mary
de Passe-Fillon donna l'office de conseillier en la Chambre des
comptes  Paris. Jean de Troyes p. 40-41.]

La duchesse de Savoie, sa vraie soeur, joua double; elle lui envoya un
message  Lyon, et, elle-mme, elle alla trouver le duc de Bourgogne.

Il s'tait tabli chez elle,  Lausanne, au point central o il
pouvait runir au plus tt les troupes qui lui viendraient de la
Savoie, de l'Italie et de la Franche-Comt. Ces troupes arrivaient
lentement  son gr, il se consumait d'impatience. Lui-mme, il avait
contribu  effrayer et disperser ceux qui avaient fui,  les empcher
de revenir, en les menaant du dernier supplice. Dans son inaction
force, la honte de Granson, la soif de la vengeance, l'impuissance
sentie la premire fois, et de trouver qu'il n'tait qu'un homme!...
il touffait, son coeur semblait prs d'clater.

Il tait  Lausanne, non dans la ville, mais dans son camp sur la
hauteur qui regarde le lac et les Alpes. Seul et farouche, laissant sa
barbe longue, il avait dit qu'il ne la couperait pas jusqu' ce qu'il
et revu le visage des Suisses.  peine s'il laissait approcher son
mdecin, Angelo Cato, qui pourtant lui mit des ventouses, lui fit
boire un peu de vin pur (il tait buveur d'eau), parvint mme  le
faire raser[323]. La bonne duchesse de Savoie vint pour le consoler;
elle fit venir de la soie de chez elle pour le rhabiller; il tait
dchir, en dsordre, et tel que Granson l'avait fait... Elle ne s'en
tint pas l; elle habillait les troupes; elle faisait faire des
chapeaux, des ceintures. De Venise, de Milan mme (qui traitait contre
lui), il lui venait de l'argent, toute sorte d'quipements. Du pape et
de Bologne, il tira quatre mille Italiens. Il complta sa bonne troupe
de trois mille Anglais. De ses tats arrivrent six mille Wallons, de
Flandre enfin et des Pays-Bas deux mille chevaliers ou fieffs qui,
avec leurs hommes, formaient une belle cavalerie de cinq ou six mille
hommes. Le prince de Tarente, qui tait prs du duc lorsqu'il fit la
revue, en compta vingt-trois mille, sans parler des gens trs-nombreux
du charroi et de l'artillerie. Ajoutez neuf mille hommes, et plus tard
quatre mille encore pour l'arme savoyarde du comte de Romont. Le duc,
se retrouvant  la tte de ces grandes forces, reprit tout son
orgueil, jusqu' menacer le roi pour les affaires du pape; ce n'tait
plus assez pour lui de combattre les Suisses.

[Note 323: Commines place cette maladie trop tard. Il est bien tabli
par Schilling et autres contemporains qu'il l'eut  Lausanne,
c'est--dire _aprs le premier revers_.]

Les efforts inous que le comte de Romont avait faits et fait faire,
ruinant la Savoie pour le camp de Lausanne, pour craser les
confdrs, confirmaient le dire gnral qui courait que le duc avait
promis sa fille au jeune duc de Savoie, qu'un partage tait fait
d'avance des terres de Berne, et que dj dans son camp il en avait
confr les fiefs. Berne crivait lettre sur lettre, les plus
pressantes, aux villes d'Allemagne, au roi, aux cantons. Le roi, selon
son usage, promit secours et n'envoya personne. Les confdrs des
montagnes taient justement  l'poque de l'anne o ils mnent les
troupeaux dans les hauts pturages. Ce n'tait pas chose facile de les
faire descendre, de les runir. Ils ne comprenaient pas bien que, pour
dfendre la Suisse, il fallt faire la guerre au pays de Vaud[324].

[Note 324: Ds le commencement, en 1475, Berne eut beaucoup de peine 
entraner Unterwald. En 1476, les habitants mme de la campagne de
Berne se dcidrent difficilement  prendre part  cette expdition de
Morat, qui promettait peu de butin. Stettler, Biographie de Bubenberg.
Tillier, II, 289.]

C'tait pourtant sur la limite que la guerre allait commencer. Berne
jugea avec raison qu'on attaquerait d'abord Morat qu'elle regardait
comme son faubourg, sa garde avance. Ceux qu'on y envoya pour
dfendre cette ville n'taient pas sans inquitude, se souvenant de
Granson, de sa garnison sans secours, perdue, noye. Pour les bien
assurer qu'on ne les abandonnerait pas, on prit dans les familles o
il y avait deux frres, un pour Morat, un pour l'arme de Berne.
L'honnte et vaillant Bubenberg promit de dfendre Morat, et l'on
remit sans hsiter ce grand poste de confiance au chef du parti
bourguignon.

L cependant tait le salut de la Suisse, tout dpendait de la
rsistance que ferait cette ville; il fallait donner le temps aux
confdrs de s'assembler, tandis que leur ennemi tait prt. Il n'en
profita gure. Parti le 27 de Lausanne, arriv le 10 juin devant
Morat, il l'entoura du ct de la terre, lui laissant le lac libre,
pour recevoir  sa volont des vivres et des munitions. Il se croyait
trop fort apparemment et croyait emporter la ville[325]. Des assauts
rpts dix jours durant ne produisirent rien. Le pays tait contre
lui. Tout ami que le duc tait du pape, et menant le lgat avec lui,
la campagne avait horreur de ses Italiens, comme de gens infmes et
hrtiques[326].  Laupin, un cur menait bravement sa paroisse au
combat.

[Note 325: La tradition veut qu'il ait dit: Je djeunerai  Morat, je
dnerai  Fribourg, je souperai  Berne. Berchtold.]

[Note 326: On en avait brl dix-huit  Ble, comme coupables de
sacrilges, de viols, etc., d'hrsies monstrueuses: Ce qui fut
non-seulement agrable  Dieu, mais bien honorable  tous les
Allemands, comme preuve de leur haine pour telles hrsies. Diebold
Schilling, p. 144.]

Morat tint bon, et les Suisses eurent le temps de se rassembler. Les
habits rouges[327] d'Alsace arrivrent malgr l'empereur; avec eux, le
jeune Ren, duc sans duch, dont la vue seule rappelait toutes les
injustices du Bourguignon[328]. Ce jeune homme de vingt ans venait
combattre, mais le petit duc de Gueldre ne pouvait venir, prisonnier
qu'il tait, ni le comte de Nevers, ni tant d'autres, dont la ruine
avait fait la grandeur de la maison de Bourgogne.

[Note 327: Strasbourg et Schlestadt en rouge (Strasbourg rouge et
blanc, selon le _ms. communiqu par M. Strobel_), Colmar rouge et
bleu, Waldshut noir, Lindau blanc et vert, etc. Chant sur la bataille
d'Hricourt, dans Schilling, p. 146.]

[Note 328: La chronique de Lorraine (Preuves de D. Calmet, p.
LXVI-LXVII), contient des dtails touchants, un peu romanesques
peut-tre, sur la misre du jeune Ren, entre son faux ami Louis XI et
son furieux ennemi, sur son dnment, sur l'intrt qu'il inspirait,
etc.]

Si le roi n'aida pas directement les Suisses, il n'en travailla pas
moins bien contre le duc, en montrant partout ce beau jeune
exil[329]; il lui donna de l'argent, une escorte. Ren alla d'abord
voir sa grand'mre, qui le rhabilla, l'quipa[330]. Puis, avec cette
escorte franaise, il traversa son pays, sa pauvre Lorraine, o tout
le monde l'aimait[331], et personne pourtant n'osait se dclarer. 
Saint-Nicolas, prs Nancy, il entendit la messe, dit la chronique: La
messe oue, passa prs de lui la femme du vieux Walleter, et, sans
faire semblant de rien, elle lui donna une bourse o il y avait plus
de 400 florins; il baissa la tte en la remerciant[332].

[Note 329: Quand il entra  Lyon, les marchands allemands ayant
demand d'avance quelle livre il portait (blanc, rouge et gris), ils
la prirent tous, les chapeaux de mme, et  chacun trois plumes de ces
couleurs.]

[Note 330: Elle vit que son beau fils et ses gens n'estoient point
vestus de soye; elle appela son matre d'hostel, disant: Prenez or et
argent: allez  Rouen acheter force velours et satin, et tost revenez.
Le maistre d'hostel ne faillit mye, assez en apportit... Ladite dame,
voyant que le duc estoit en grand soutcy, lui dict: Mon beau fils, ne
vous esbahissez mye; se vostre duchi perdu avez, j'ay l, Dieu mercy,
assez pour vous entretenir. Respondit le duc: Madame, et belle-mre
grande, encore ay esprance... La bonne dame  luy se descouvra, elle
sy vielle et fort malade, lui disant: Vous voyez, mon beau fils, en
quel estat je suis; je n'en peux plus; mourir me convient maintenant;
tous mes biens vous mets en main, et sans faire testament... Le duc ne
la volt mye refuser, puisqu'ainsy son plaisir estoit; aussy c'estoit
son vray hoirs. Chronique de Lorraine.]

[Note 331: On faisait des rcits de la bont du jeune prince: Un
prisonnier bourguignon se plaignait de manquer de pain depuis
vingt-quatre heures: Si tu n'en as pas eu hier, dit Ren, c'est par
ta faute; falloit m'en dire; ainsi seroit la mienne, si en manquoit en
avant. Et il lui donna ce qu'il avait d'argent sur lui. (Villeneuve
Bargemont.)]

[Note 332: De l, poursuivant son voyage, il entre en pays allemand;
tous les seigneurs, etc., viennent le joindre, et le chroniqueur qui
le suivait, se ddommage de sa misre et de ses jenes, en contant
tout au long l'abondance de cette bonne cuisine allemande, les vins,
les victuailles; il demande aux Allemands si c'est ainsi qu'ils vivent
tous les jours, etc.]

Ce jeune homme innocent, malheureux, abandonn de ses deux protecteurs
naturels, le roi et l'empereur, et qui venait combattre avec les
Suisses, apparut au moment mme de la bataille comme une vivante image
de la justice perscute et de la bonne cause. Les bandes de Zurich
rejoignirent en mme temps.

La veille au soir, pendant que tout le monde  Berne tait dans les
glises  prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passrent. Toute
la ville fut illumine, on dressa des tables pour eux, on leur fit
fte. Mais ils taient trop presss, ils avaient peur d'arriver tard;
on les embrassa en leur souhaitant bonne chance... Beau moment et
irrparable, de fraternit si sincre! et que la Suisse n'a retrouv
jamais[333].

[Note 333: Les deux vaillants greffiers de Berne et de Zurich, qui
combattirent et crivirent ces beaux combats, Diebold et Etterlin, en
ont le souffle encore, la srnit magnanime des forts dans le
pril.--V. Tillier, Mallet, etc. Guichenon (Histoire de Savoie, I,
527) dit  tort que Jacques de Romont commandait  Morat l'avant-garde
des Bourguignons.]

Ils partirent  dix heures, chantant leur chant de guerre, marchrent
toute la nuit, malgr la pluie, et arrivrent de bonne heure. Tous
entendirent matines. Puis on fit nombre de chevaliers, nobles ou
bourgeois[334], n'importe. Le bon jeune Ren, qui n'tait pas fier,
voulut en tre aussi. Il n'y eut plus qu' marcher au combat.
Plusieurs, par impatience (ou par dvotion?) ne prirent ni pain, ni
vin, et jenrent dans ce jour sacr (22 juin 1476).

[Note 334: Le tout puissant doyen des bouchers portait la bannire de
Berne.]

Le duc, averti la veille, ne voulut jamais croire que l'arme des
Suisses ft en tat de l'attaquer. Il y avait  peu prs mme nombre,
environ trente-quatre mille hommes de chaque ct[335]. Mais les
Suisses taient runis, et le duc commit l'insigne faute de rester
divis, de laisser loin de lui,  la porte oppose de Morat, les neuf
mille Savoyards du comte de Romont. Son artillerie fut mal place et
sa cavalerie servit peu, parce qu'il ne voulut jamais changer de
position pour lui donner carrire. Il mettait son honneur  ne daigner
bouger,  ne pas dmarrer d'un pied,  ne jamais lcher son sige...
La bataille tait perdue d'avance. Le mdecin astrologue, Angelo Cato,
avertit le soir mme le prince de Tarente qu'il ferait sagement de
prendre cong. Ds le passage du duc  Dijon, il avait plu du sang, et
Angelo avait prdit, crit en Italie la droute de Granson. Celle de
Morat tait plus facile  prvoir.

[Note 335: C'est l'opinion commune, celle de Commines. Le chanoine de
Neufchtel dit que les Suisses avaient quarante mille hommes. M. de
Rodt, d'aprs des donnes qu'il croit sres, leur en donne seulement
vingt-quatre mille.]

Au matin, par une grande pluie, le duc met son monde sous les armes;
puis,  la longue, les arcs se mouillant et la poudre, ils finissent
par rentrer. Les Suisses prirent ce moment. De l'autre versant des
montagnes boises qui les cachaient, ils montent; au sommet ils font
leur prire. Le soleil reparat, leur dcouvre le lac, la plaine et
l'ennemi. Ils descendent  grands pas en criant: Granson! Granson! Ils
fondent sur le retranchement. Ils le touchaient dj que le duc
refusait encore de croire qu'ils eussent l'audace d'attaquer.

Une artillerie nombreuse couvrait le camp, mais mal servie et lente,
comme elle tait partout alors. La cavalerie bourguignonne sortit,
branla l'autre; Ren eut un cheval tu; les fantassins vinrent en
aide, les immuables lances. Cependant un vieux capitaine suisse, qui
avait fait les guerres des Turcs avec Huniade, tourne la batterie,
s'en empare, la dirige contre les Bourguignons. D'autre part,
Bubenberg, sortant de Morat, occupe par cette sortie le corps du
btard de Bourgogne. Le duc, n'ayant ni le btard, ni le comte de
Romont, n'avait gure que vingt mille hommes contre plus de trente
mille[336]. L'arrire-garde des Suisses qui n'avait pas donn, passa
derrire les Bourguignons, pour leur couper la retraite. Ils se
trouvrent ainsi pris des deux cts, pris du troisime encore par la
garnison de Morat. Le quatrime tait le lac... Au milieu, il y eut
rsistance, et terrible; la garde se fit tuer, l'htel du duc, tuer.
Tout le reste de l'arme, foule confuse, perdue, tait peu  peu
pouss vers le lac... Les cavaliers enfonaient dans la fange, les
gens  pied se noyaient[337] ou donnaient aux Suisses le plaisir de
les tirer comme  la cible. Nulle piti; ils turent jusqu' huit ou
dix mille hommes dont les ossements entasss formrent pendant trois
sicles un hideux monument[338].

[Note 336: Si l'on adopte ce chiffre moyen entre les versions
opposes.]

[Note 337: Il y a ce mot froce dans le chant de Morat: Beaucoup
sautaient dans le lac, et pourtant n'avaient pas soif. Diebold
Schilling. Ce chant navement cruel du soldat mntrier, Veit Weber,
qui lui-mme a fait ce qu'il chante, ressemble peu dans l'original 
la superbe posie (moderne en plusieurs traits) que Koch, Bodmer, et
en dernier lieu Arnim et Brentano, ont imprime: Desknaben Wunderhorn
(1819), I, 58. MM. Marmier, Loeve, Toussenel, etc., ont traduit dans
la Revue des Deux-Mondes (1836), et autres recueils, les chants de
Sempach, Hricourt, Pontarlier, etc., qu'on retrouve dans divers
historiens, principalement dans Tschudi et Diebold.]

[Note 338: Que nous dtruismes en passant (1798). Le lac rejette
souvent des os, et souvent les remporte. Byron acheta et recueillit
un de ces pauvres naufrags, ballotts depuis trois sicles.]




CHAPITRE II

NANCY--MORT DE CHARLES LE TMRAIRE

1476-1477


Le duc courut douze lieues jusqu' Morgues, sans dire un mot; puis il
passa  Gex, o le matre d'htel du duc de Savoie l'hbergea et le
refit un peu. La duchesse vint, comme  Lausanne, avec ses enfants et
lui donna de bonnes paroles. Lui, farouche et dfiant, il lui demanda
si elle voulait le suivre en Franche-Comt. Il n'y avait  cela nul
prtexte. Les Savoyards, avant la bataille, avaient repris leurs
places dans le pays de Vaud et pouvaient les dfendre, leur arme
tant reste entire. La duchesse refusa doucement; puis le soir,
tant partie de Gex avec ses enfants, Ollivier de la Marche l'enlve
aux portes. Un seul des enfants chappa, le seul qu'il importt de
prendre: le petit duc... Ce guet-apens, aussi odieux qu'inutile, fut
un malheur de plus pour celui qui l'avait tent[339].

[Note 339: Pour croire, avec M. de Gingins, que cet enlvement tait
concert entre le duc de Bourgogne et la duchesse elle-mme, afin de
mnager les apparences  l'gard du roi, il faut oublier entirement
le caractre du duc.]

Il runit  Salins les tats de Franche-Comt. Il parla firement,
avec son courage indomptable, de ses ressources et de ses projets, du
futur royaume de Bourgogne. Il allait former une arme de quarante
mille hommes, taxer ses sujets au quart de leur avoir... Les tats en
frmirent, ils lui reprsentrent que le pays tait ruin; tout ce
qu'ils pouvaient lui offrir, c'taient trois mille hommes et seulement
_pour garder le pays_.

Eh bien! s'cria le duc, il vous faudra bientt donner  l'ennemi
plus que vous ne refusez  votre prince. Je m'en irai en Flandre, j'y
rsiderais toujours. J'ai l des sujets plus fidles.

Ce qu'il disait aux Comtois, il le disait aux Bourguignons, aux
Flamands, et n'obtenait pas davantage. Les tats de Dijon ne
craignirent pas de dclarer que c'tait une guerre inutile, qu'il ne
fallait pas fouler le peuple pour une querelle mal fonde, sans espoir
de succs[340]. La Flandre fut plus dure. Elle rpondit (selon la
lettre du devoir fodal, mais la lettre tait une insulte) que _s'il
tait environn des Suisses et Allemands_, sans avoir assez d'hommes
pour se dgager, il n'avait qu' le leur faire dire, les Flamands
iraient le chercher.

[Note 340: Courte-pe et Barante-Gachard, II, 525. La recette, sans y
comprendre la monnaie ni les aides, s'tait leve, dans les seules
annes dont nous ayons le compte (1473-4),  81,000 livres. Communiqu
par M. Garnier, employ aux _Archives de Dijon_.]

Quand ce mot lui parvint, il eut un accs de fureur. Il dit que ces
rebelles le payeraient cher, que bientt il irait jeter bas leurs murs
et leurs portes. Puis il sentit qu'il tait seul, et il tomba dans un
grand abattement. Rejet des Flamands aux Franais, des Franais aux
Flamands, que lui restait-il[341]?... Quel tait maintenant son
peuple, son pays de confiance?... La Comt mme envoya sous main au
roi de France pour traiter de la paix[342]. La Flandre lui refusa sa
fille! Aprs Granson, il avait crit qu'on lui envoyt mademoiselle de
Bourgogne, mais les Flamands ne jugrent pas  propos de se dessaisir
de l'hritire de Flandre. Aprs tout, s'il l'et eue, o l'et-il
dpose?

[Note 341: Nous n'avons pas tout dit. Mais la Zlande, ds 1472,
s'tait rvolte contre les taxes, et Zierickze n'avait pu tre
rduite que par des excutions sanglantes. Documents Gachard, II, 270.
En 1474, le clerg de Hollande refusa d'une manire absolue de rien
payer de ce que le duc demandait, etc. (Communiqu par M. Schayez,
d'aprs les _Archives gnrales de Belgique_.)]

[Note 342: Barante-Gachard.]

Ses sujets nanmoins n'avaient pas tout le tort. Indpendamment de ce
dur gouvernement qui les avait surmens, excds, pour d'autres causes
encore, plus gnrales et plus durables, ils dclinaient, la vie
baissait chez eux, leurs ressources n'taient plus les mmes. Le jeune
empire de la maison de Bourgogne se trouvait dj vieux sous son
pompeux habit[343]. Les arts qui enrichissent avaient t longtemps
concentrs dans les Pays-Bas, puis ils s'taient rpandus au dehors.
Louvain, Gand, Ypres, ne tissaient plus pour le monde; l'Angleterre
imitait; Lige et Dinant ne battaient plus pour la France et
l'Allemagne, les fugitifs y avaient dsormais port leur enclume.
Bruges tait florissante, mais la Bruges trangre plutt, la Hanse
brugeoise et non pas la vieille commune de Bruges; celle-ci avait pri
en 1436, et la commune de Gand un peu aprs. Il tait plus facile de
dtruire la vie communale que de susciter  la place la vie nationale,
et le sentiment d'une grande patrie.

[Note 343: Cette fatigue prcoce, aprs Van Eyck, aprs le premier
moment de la Renaissance, s'exprime dans les peintures mlancoliques
d'Hemling; c'est une raction _mystique_, aprs l'lan de la _nature_.
Autant le premier est jeune et puissant, autant le second est rveur.
Van Eyck est le vrai peintre de Philippe le Bon, le peintre de la
Toison et des douze matresses. Hemling (c'est du moins la tradition
brugeoise) a suivi, tout jeune, le duc Charles dans sa malheureuse
guerre de Granson et de Morat, il est revenu malade, et soign 
l'hpital de Bruges; il y a laiss son Adoration des Mages, o l'on
croit le voir coiff du bonnet des convalescents. Puis, vient son
Apothose de sainte Ursule (vritable transfiguration de la femme du
Nord), en mmoire des bonnes bguines qui l'avaient soign. V.
_Ursula_, par Keversberg.--Quiconque regardera longtemps ( la
Pinacothque de Munich ou dans les gravures) la suite de ces pieuses
lgies y entendra la voix du peintre, la plainte du XVe sicle.]

Quant  lui-mme, je croirais volontiers que la puissance d'un
vritable empire, d'un ordre gnral o s'harmoniserait ce chaos de
provinces, cette pense excusait  ses yeux les moyens injustes qu'un
homme de noble nature, comme il tait, et pu se reprocher. Ces
injustices de dtail disparaissaient pour lui dans la justice totale
de cet ordre futur. C'est peut-tre pour cela qu'il ne se sentit pas
coupable, et ne recourut point au vrai remde que donne le sage
Commines: Retourner  Dieu, reconnatre ses fautes... Il n'eut point
ce retour salutaire; il eut, ce semble, le malheur de se croire juste
et de donner le tort  Dieu.

Il avait trop voulu des choses infinies... L'infini! qui ne l'aime?
Jeune, il aima la mer, plus tard les Alpes[344]... Ces volonts
immenses nous semblent folles, et les projets, sans nul doute,
dpassaient les moyens. Cependant, en ce sicle, on avait vu de telles
choses que les ides du possible et de l'impossible s'taient un peu
brouilles.

[Note 344: De l sans doute aussi ce got pour l'art qui rveille le
plus en nous le sens de l'infini, je veux dire pour la musique. Ce
got, qui surprend dans un homme si rude, lui est attribu par tous
les contemporains. Chastellain, Thomas Basin, etc.]

C'tait le temps o l'infant D. Henri, cousin du Tmraire, pntrait
ce profond Midi, le monde de l'or, et chaque jour en rapportait des
monstres. Et, sans aller si loin, sous nos yeux, les rves les plus
bizarres s'taient trouvs rels; les rvolutions inoues des Roses,
ces changements  vue, les royaumes gagns, perdus d'un coup de d,
tout cela tendait le possible bien loin dans l'improbable.

Le malheureux eut le temps de rouler tout cela, deux mois durant qu'il
resta prs de Joux, dans un triste chteau du Jura. Il formait un camp
et il n'y avait personne,  peine quelques recrues. Ce qui venait, et
coup sur coup, c'taient les mauvaises nouvelles: tel alli avait
tourn, tel serviteur dsobi, une ville de Lorraine s'tait rendue
et le lendemain une autre...  tout cela il ne disait rien[345]; il ne
voyait personne, il restait enferm. Il lui et fait grand bien, dit
Commines, de parler, de monstrer sa douleur devant l'espcial amy.
Quel ami? Le caractre de l'homme n'en comportait gure, et une telle
position le comporte rarement; on fait trop peur pour tre aim.

[Note 345: Il n'est pas exact de dire qu'il ne fit rien. Voir les
lettres violentes qu'il crivait, celle entre autres au fidle
Hugonet, o il le menace de reprendre sur son bien l'argent qu'il a
employ  payer les garnisons, que les tats devaient payer. _Bibl.
royale, mss. Bthune, 9568._]

Il ft probablement devenu fol de chagrin (il y avait eu beaucoup de
fols dans sa famille[346]), si l'excs mme du chagrin et de la colre
ne l'avait relanc. Il lui revint de tous cts qu'on agissait dj
comme s'il tait mort. Le roi, qui jusque l l'avait tant mnag, fit
enlever dans ses terres, dans son chteau de Rouvre, la duchesse de
Savoie. Il conseillait aux Suisses d'envahir la Bourgogne; lui, il se
chargeait de la Flandre. Il donnait de l'argent  Ren, qui peu  peu
reprenait la Lorraine. Ce dernier point tait celui que le duc avait
le plus  coeur; la Lorraine tait le lien de ses provinces, le centre
naturel de l'empire bourguignon; il avait, dit-on, dsign Nancy pour
capitale.

[Note 346: Charles VI, Henri VI, Guillaume l'insens, etc., etc.]

Il partit ds qu'il eut une petite troupe, et il arriva encore trop
tard (22 octobre), trois jours aprs que Ren eut repris Nancy.
Repris, mais non approvisionn, en sorte qu'il y avait  parier
qu'avant que Ren trouvt de l'argent, lout des Suisses, formt une
arme, Nancy serait rduit. Le lgat du pape travaillait les Suisses
pour le duc de Bourgogne et balanait chez eux le crdit du roi de
France.

Tout ce que Ren obtint d'abord, ce fut que les confdrs enverraient
une ambassade au duc pour savoir ses intentions. Ce n'tait pas la
peine d'envoyer, on savait bien son dernier mot d'avance: rien sans la
Lorraine et le landgraviat d'Alsace.

Heureusement Ren avait prs des Suisses un puissant intercesseur,
actif, irrsistible; je parle du roi. Aprs Morat, les chefs des Suisses
s'taient fait envoyer comme ambassadeurs aux Plessis-lez-Tours; ces
braves y trouvrent leur dfaite; leur bon ami le roi, par flatterie,
prsents[347], amiti, confiance, les lia de si douces chanes qu'ils
firent ce qu'il voulait, lchrent leurs conqutes de la Savoie,
laissrent tout pour un peu d'argent. Les bandes qui avaient fait cette
belle guerre se trouvaient renvoyes  l'ennui des montagnes, si elles
ne prenaient parti pour Ren. Le roi offrait, en ce cas, de garantir
leur solde. Guerre lointaine, il est vrai, service de louage; ils
allaient commencer leur triste histoire de mercenaires. Beaucoup
hsitaient encore avant d'entrer dans cette voie.

[Note 347: L'irrprochable Adrien de Bubenberg reut du roi cent marcs
d'argent (les autres envoys en eurent chacun vingt), et il n'en fut
pas moins, au retour, ce qu'il avait toujours t, le chef du parti
bourguignon.--Der Schweitzerische Geschichtforscher, VII, 195. Le
biographe de Bubenberg croit  tort qu'il reut le collier de
Saint-Michel (observation de M. J. Quicherat).]

La chose pressait pourtant. Nancy souffrait beaucoup. Ren courait la
Suisse, sollicitait, pressait et n'obtenait d'autre rponse sinon
qu'au printemps, on pourrait bien le secourir. Les doyens des mtiers,
bouchers, tanneurs[348], gens rudes, mais pleins de coeur (et grands
amis du roi), faisaient honte  leurs villes de ne pas aider celui qui
les avait si bien aids  la grande bataille. Ils le montraient dans
les rues, ce pauvre jeune prince qui, comme un mendiant, errait,
pleurait... Un ours apprivois, dont il tait suivi, faisait rire,
flattait  sa manire, courtisait l'ours de Berne[349]... On obtint
que du moins, sans engager les cantons, il levt quelques hommes.
C'tait tout obtenir; ds que l'on et cri qu'il y avait  gagner
quatre florins par mois, il s'en prsenta tant qu'on fut oblig de
leur donner les bannires de cantons; et il fallut borner le nombre de
ceux qui partaient; tous seraient partis.

[Note 348: Ung grand bon homme, que tanneur estoit, lequel par la
communault pour l'anne maistre chevin estoit... lequel, quand au
conseil fut, commena  dire: Vous tous, messeigneurs, voys comment
vecy ce jeune prince, le duc Ren, qui nous a si loyaument servi...
Preuves de D. Calmet.]

[Note 349: Avec luy avoit ung ours que toujours le suyvoit, quand le
duc au conseil venoit. Ledit ours, quand  l'huis vint, commena 
gratter, comme s'il vouloit dire: _Laisss-nous entrer_. Lesdicts du
conseil lui ouvrirent.--Preuves de D. Calmet, p. XCIII. L'ours est
bien moins courtisan dans un rcit plus moderne, qui gte la scne:
Donna deux ou trois coups de patte, d'une telle roideur... Discours
des choses avenues en Lorraine. Schweitzerische Geschichtforscher, V,
129-131.]

La difficult tait de faire cette longue route en plein hiver, avec
dix mille Allemands, souvent ivres, qui n'obissaient  personne. Tous
les embarras qu'eut Ren[350], tout ce qu'il lui fallut de patience,
d'argent, de flatteries, pour les faire avancer, serait long  conter.
Le duc de Bourgogne croyait, non sans vraisemblance, que Nancy ne
pourrait attendre un secours si lent. Les agents qu'il avait 
Neufchtel, pour ngocier, l'assuraient que les Suisses ne partiraient
jamais.

[Note 350:  Ble, au moment de partir, la paye faite, ils demandent
la _parpaye_, un complment de solde, 1,500 florins. Grand embarras;
la prudente ville de Ble ne prtait pas sur des conqutes  faire, un
seigneur allemand emprunta pour Ren, en laissant ses enfants en gage.
Restait  donner le _trinkgeld_, une pice d'or par enseigne; Ren
trouva encore ce pourboire et partit  la tte des Suisses,  pied,
vtu comme eux et la hallebarde sur l'paule. Ce n'est pas tout, la
plupart voulaient aller par eau; les voil en dsordre, soldats ivres
et filles de joie, qui s'entassent dans de mauvais bateaux. Le Rhin
charriait; les bateaux s'ouvrent et beaucoup se noient. Ils s'en
prennent  Ren, qui est oblig de se cacher: Si vous eussiez lors
ouy le bruit du peuple, comme il maudissoit Monseigneur et ses gens,
comme malheureux!...--_Dialogue de Joannes et de Ludre_, source
contemporaine, et capitale pour cette poque. _La Bibliothque de
Nancy_ en possde le prcieux original (qu'on devrait imprimer), la
_Bibl. royale_ en a une copie dans les _cartons Legrand_.]

L'hiver, cette anne-l, fut terrible, un hiver de Moscou. Le duc
prouva (en petit) les dsastres de la fameuse retraite. Quatre cents
hommes gelrent dans la seule nuit de Nol, beaucoup perdirent les
pieds et les mains[351]. Les chevaux crevaient; le peu qui restait
tait malade et languissant. Et cependant comment quitter le sige,
lorsque d'un jour  l'autre tout pouvait finir, lorsqu'un Gascon
chapp de la place annonait que l'on avait mang tous les chevaux,
qu'on en tait aux chiens et aux chats?

[Note 351: Avec cela point de paye, mais des paroles dures, des
chtiments terribles. Un capitaine avait dit: Puisqu'il aime tant la
guerre, je voudrais le mettre au canon et le tirer dans Nancy. Le duc
l'apprit et le fit pendre. _Chronique ms. d'Alsace, communique par M.
Strobel._]

La ville tait au duc, s'il en gardait bien les entours, si personne
n'y pntrait. Quelques gentilshommes tant parvenus  s'y jeter, il
entra dans une grande colre et en fit pendre un qu'on avait pris; il
soutenait ( l'Espagnol)[352] que ds qu'un prince a mis son sige
devant une place, quiconque passe ses lignes est digne de mort. Ce
pauvre gentilhomme, tout prs de la potence, dclara qu'il avait une
grande chose  dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc
chargea son factotum Campobasso de savoir ce qu'il voulait; il voulait
justement lui rvler toutes les trahisons de Campobasso[353].
Celui-ci le fit dpcher.

[Note 352: Il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez plus
cruelles que la guerre d'Italie et d'Espaigne, l o l'on use de ceste
coustume. Commines, v. V, ch. VI, t. II, p. 48.]

[Note 353: La chronique de Lorraine, contraire  toutes les autres,
prtend que Campobasso voulait le sauver: Dict le comte de
Campobasso; Monsieur, il a faict, comme loyal serviteur... Le duc,
quand il vit que ledict comte ainsi firement parloit, le duc arm
estoit, en ses mains ses gantelets avoit, haulsa sa main, audict comte
donna ung revers. Preuves de D. Calmet, p. XCIII. Il ne faut pas
oublier que Campobasso tant devenu, par sa trahison, un baron de
Lorraine, le chroniqueur lorrain a d s'en rapporter  lui sur tout
cela.]

Ce Napolitain, qui ne servait que pour de l'argent, et qui depuis
longtemps n'tait pas pay, cherchait un matre  qui il pt vendre le
sien. Il s'tait offert au duc de Bretagne, dont il prtendait tre un
peu parent; puis au roi, il se faisait fort de lui tuer le duc de
Bourgogne[354]; le roi en avertit le duc qui n'en crut rien.
Campobasso enfin, qui autrefois avait servi en Italie les ducs de
Lorraine, et qui, au dfaut d'argent, avait reu d'eux une place,
celle de Commerci, laissa le duc et passa au jeune Ren, sur la
promesse que Commerci lui serait rendu (1er janvier 1477).

[Note 354: Il offrait ou de le quitter en pleine bataille, ou de
l'enlever quand il visitait son camp, enfin de le tuer. C'tait, dit
Commines, une terrible ingratitude. Le duc l'avait recueilli, dj
vieux, pauvre et seul, et lui avait mis en main cent mille ducats par
an, pour payer ses gens comme il voudrait. Il l'avait rduit, il est
vrai, aprs l'chec de Neuss; mais depuis, il s'tait plus que jamais
livr  lui; au sige de Nancy, Campobasso conduisait tout.
L'insistance extraordinaire qu'il mettait dans l'offre de tuer son
matre devint suspecte au roi, et il avertit le duc. Commines aurait
bien envie de nous faire croire ici  la dlicatesse de Louis XI: Le
Roy, dit-il, eut la mauvaisti de cest homme en grant mespris.]

Ren, avec ce qu'il avait ramass de Lorrains, de Franais, avait prs
de vingt mille hommes, et il savait par Campobasso que le duc n'en
avait pas quatre mille en tat de combattre. Les Bourguignons entre
eux dcidrent qu'il fallait l'avertir de ce petit nombre. Personne
n'osait lui parler. Il tait presque toujours enferm dans sa tente,
lisant ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dvoua et se
fit ouvrir, le trouva couch tout vtu sur un lit et n'en tira qu'une
parole: S'il le faut, je combattrai seul. Le roi de Portugal, qui
vint le voir, tait parti sans obtenir davantage[355].

[Note 355: Ce bon roi avait pens qu'il lui serait facile de
rconcilier le duc avec Louis XI, et que celui-ci l'aiderait alors
contre la Castille. V. Commines et Zurita.]

On lui parlait comme  un vivant, mais il tait mort... La Comt
ngociait sans lui, la Flandre gardait sa fille en otage; la Hollande,
sur le bruit de sa mort qui se rpandait, chassa ses receveurs (fin
dcembre[356])... Le terme fatal tait arriv. Ce qui restait de mieux
 faire, s'il ne voulait pas aller demander pardon  ses sujets,
c'tait de se faire tuer  l'assaut ou d'essayer si la petite bande,
trs-prouve, qui lui restait, ne pourrait passer sur le corps 
toutes les troupes que Ren amenait. Il avait de l'artillerie et Ren
n'en avait pas (ou fort peu). Il avait peu d'hommes, mais c'taient
vraiment les siens, des seigneurs et des gentilshommes pleins
d'honneur[357], d'anciens serviteurs, trs-rsigns  prir avec
lui[358].

[Note 356: Note communique par M. Schayez, d'aprs les _Archives
gnrales de Belgique_.]

[Note 357: Nommons parmi ceux-ci l'italien Galeotto, qu'il avait pris
rcemment  son service, et qui fut bless grivement. On le confond
souvent avec Galiot Genouillac, gentilhomme de Quercy, qui, sous Louis
XII et Franois Ier, fut grand matre de l'artillerie de France
(observation de M. J. Quicherat).]

[Note 358: Il faudrait donner ici l'histoire des Beydaels, rois et
hrauts d'armes de Brabant et de Bourgogne, tous, de pre en fils,
tus en bataille: Henri, tu  Florennes en 1015; Grard, tu 
Grimberge en 1143 (c'est lui qui,  cette bataille, fit suspendre dans
son berceau son jeune matre le duc de Brabant); Henri II, tu 
Steppes en 1237; Henri III, tu en 1339 en combattant Philippe de
Valois; Jean, tu  Azincourt en 1415; Adam Beydaels, enfin, tu 
Nancy... Superbe histoire, uniformment hroque, et qui montre sur
quels nobles coeurs ces hrauts portaient le blason de leurs matres.
V. Reiffenberg.]

Le samedi soir, il tenta un dernier assaut que les affams de Nancy
repoussrent, forts qu'ils taient d'espoir, et de voir dj sur les
tours de Saint-Nicolas les joyeux signaux de la dlivrance. Le
lendemain, par une grosse neige, le duc quitta son camp en silence et
s'en alla au-devant, comptant fermer la route avec son artillerie. Il
n'avait pas lui-mme beaucoup d'esprance; comme il mettait son
casque, le cimier tomba de lui-mme: Hoc est signum Dei, dit-il. Et
il monta sur son grand cheval noir.

Les Bourguignons trouvrent d'abord un ruisseau grossi par les neiges
fondantes; il fallut y entrer, puis tout gel se mettre en ligne et
attendre les Suisses. Ceux-ci, gais et garnis de chaude soupe,
largement arrose de vin[359], arrivaient de Saint-Nicolas. Peu avant
la rencontre, un Suisse passa prestement une tole, leur montra une
hostie, et leur dit que, quoi qu'il arrivt, ils taient tous sauvs.
Ces masses taient tellement nombreuses, paisses, que tout en faisant
front aux Bourguignons et les occupant tout entiers, il fut ais de
dtacher derrire un corps pour tourner leur flanc, comme  Morat, et
pour s'emparer des hauteurs qui les dominaient. Un des vainqueurs
avoue lui-mme que les canons du duc eurent  peine le temps de tirer
un coup. Se voyant pris en flanc, les pitons lchrent pied. Il n'y
avait pas  songer  les retenir. Ils entendaient l-haut le cor
mugissant d'Unterwald, l'aigre cornet d'Uri[360]. Leur coeur en fut
glac: car,  Morat, l'avoient entendu.

[Note 359: Je tire tous ces dtails des deux tmoins oculaires,
l'aimable et vif auteur de la Chronique de Lorraine, qui semble avoir
crit aprs l'vnement, et le sage crivain qui (vingt-trois ans
aprs) a consign ses souvenirs dans le Dialogue de Joannes et de
Ludre. Le premier (Preuves de D. Calmet) est jeune videmment, d'un
esprit un peu romanesque; il met en dehors et ramne sans cesse son
amusante personnalit; c'est toujours lui qui a dit, qui a fait... Il
tche de rimer, tant qu'il peut, et ses rimes naves valent parfois
les rudes chants suisses, conservs par Schilling et Tschudi.--Quant 
l'auteur du Dialogue, M. Schtz en a cit un fragment assez long, dans
les notes de sa traduction de la Nancide. Ce pome de Blarru est
aussi une source historique, quoique l'histoire y soit noye dans la
rhtorique; rhtorique chaleureuse et anime d'un sentiment national
parfois trs-touchant.]

[Note 360: L'un gros et l'autre clair. Chronique de Lorraine.Ledit
cor fut corn par trois fois, et chacune tant que le vent du souffleur
pouvoit durer, ce qui, comme l'on dit, esbahit fort M. de Bourgoigne,
car dj  Morat l'avoy ouy. La vraye dclaration de la bataille (par
Ren lui-mme?). Lenglet.]

La cavalerie toute seule, devant cette masse de vingt mille hommes,
tait imperceptible sur la plaine de neige. La neige tait glissante,
les cavaliers tombaient. En ce moment, dit le tmoin qui tait  la
poursuite, nous ne vmes plus que des chevaux sans matre, toute sorte
d'effets abandonns. La meilleure partie des fuyards alla jusqu'au
pont de Bussire. Campobasso, qui s'en tait dout, avait barr le
pont et les attendait. Toute la chasse rabattait pour lui; ses
camarades qu'il venait de quitter lui passaient par les mains; il les
reconnaissait et rservait ceux qui pouvaient payer ranon.

Ceux de Nancy, qui voyaient tout du haut des murs, furent si perdus
de joie qu'ils sortirent sans prcaution: il y en eut de tus par
leurs amis les Suisses, qui frappaient sans entendre. Une grande
partie de la droute fut entrane par la pente du terrain au
confluent de deux ruisseaux[361], prs d'un tang glac. La glace,
moins paisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les cavaliers. L
vint s'achever la triste fortune de la maison de Bourgogne. Le duc y
trbucha, et il tait suivi par des gens que Campobasso avait laiss
tout exprs[362]. D'autres croient qu'un boulanger de Nancy lui porta
le premier coup  la tte, qu'un homme d'armes, qui tait sourd,
n'entendit pas que c'tait le duc de Bourgogne et le tua  coups de
pique.

[Note 361: C'est ce que fait comprendre parfaitement l'inspection des
lieux.]

[Note 362: Ay congneu deux ou trois de ceux qui demourrent pour tuer
ledict duc. Commines. Il ajoute un mot froid et dur sur ce corps
dpouill, qu'il avait vu souvent habiller avec tant de respect par de
grands personnages: J'ay veu  Milan un signet (un cachet) que
maintesfois avois veu pendre  son pourpoint... _Celluy qui le lui
osta luy fut mauvais varlet de chambre_...]

Cela eut lieu le dimanche (5 janvier 1477), et le lundi soir on ne
savait pas encore s'il tait mort ou en vie. Le chroniqueur de Ren
avoue navement que son matre avait grand'peur de le voir revenir. Au
soir, Campobasso, qui peut-tre en savait plus que personne, amena au
duc un page romain de la maison Colonna, qui disait avoir vu tomber
son matre. Ledict paige bien accompaign, s'en allirent...
Commencrent  chercher tous les morts; estoient tous nuds et
engellez,  peine les pouvoit-on congnoistre. Le paige, vant de c et
de l, bien trouvoit de puissantes gens, et de grands, et de petits,
blancs comme neige. Tous les retournoit... Hlas! dict-il, voicy mon
bon seigneur...

Quand le duc ouyt que trouv estoit, bien joyeux en fut, nonobstant
qu'il eust mieux voulu que en ses pays eust demeur, et que jamais la
guerre n'eust contre luy commenc... Et dit: Apportez-le bien
honnestement. Dedans de beaux linges mis, fut port en la maison de
Georges Marquiez[363], en une chambre derrire. Ledict duc
honnestement lav, il estoit blanc comme neige; il estoit petit, fort
bien membr; sur une table bien envelopp dedans des blancs draps, ung
oreillie de soye, dessus sa teste une estourgue rouge mis, les mains
joinctes la croix et l'eau benoiste auprs de luy; qui veoir le
vouloit, on n'en destournoit nulles personnes: les uns prioient Dieu
pour luy, et les austres non... Trois jours et trois nuicts, l
demeure.

[Note 363: On a continu jusqu'aujourd'hui de paver en pierre noire la
place o le corps fut pos dans la rue, avant de passer le seuil;
corps que l'on croirait gigantesque comme celui de Charlemagne, si
l'on en jugeait par la place, qui est de huit pieds.]

Il avait t bien maltrait. Il avait une grande plaie  la tte, une
blessure qui perait les cuisses, et encore une au fondement. Il
n'tait pas facile  reconnatre. En dgageant sa tte de la glace, la
peau s'tait enleve. Les loups et les chiens avaient commenc 
dvorer l'autre joue. Cependant ses gens, son mdecin, son valet de
chambre et sa lavandire[364], le reconnurent  sa blessure de
Montlhry, aux dents, aux ongles et  quelques signes cachs.

[Note 364: Dialogue de Ludre.]

Il fut reconnu aussi par Olivier de la Marche et plusieurs autres des
principaux prisonniers. Le duc Ren les mena veoir le duc de
Bourgogne, entra le premier, et la tte desfula (_dcouvrit_)... 
genoux se mirent: Hlas, dirent, voil nostres bon matre et
seigneur... Le duc fit crier par toute la ville de Nancy que tous
chefs d'hostel chascun eussent un cierge en la main, et 
Saint-Georges fit prparer tout  l'environ des draps noirs, manda les
trois abbs... et tous les prebstres des deux lieues  l'entour. Trois
haultes messes chantirent. Ren en grand manteau de deuil, avec tous
ses capitaines de Lorraine et de Suisse, vint lui jeter l'eau bnite,
et lui ayant pris la main droite, par-dessous le pole, il dit
bonnement: H dea! beau cousin, vos mes ait Dieu! Vous nous avez
fait moult maux et douleurs[365].

[Note 365: Ren institua une fte  Nancy en souvenir de sa victoire;
on y exposait l'admirable tapisserie (V. les gravures dans M.
Jubinal); le duc venait trinquer  table avec les bourgeois, etc.
Nol, Mmoires pour servir  l'histoire de Lorraine, cinquime
mmoire, d'aprs l'_Origine des crmonies qui se font  la fte des
Rois de Nancy, par le pre Aubert Rotland, cordelier_.]

Il n'tait pas facile de persuader au peuple que celui dont on avait
tant parl tait bien vraiment mort... Il tait cach, disait-on, il
tait tenu enferm; il s'tait fait moine; des plerins l'avaient vu
en Allemagne,  Rome,  Jrusalem; il devait reparatre tt ou tard,
comme le roi Arthur ou Frdric Barberousse, on tait sr qu'il
reviendrait. Il se trouvait des marchands qui vendaient  crdit, pour
tre pays au double, alors que reviendrait ce grand duc de
Bourgogne[366].

[Note 366: Molinet. La chronique de Praillon conte qu'en 1482 un homme
disait que le duc n'tait pas mort, et qu'il n'tait pas d'un cheveu
plus gros, ni plus grand que lui. L'vque de Metz le fit arrter,
mais, aprs un entretien secret, il le traita bien, ce qui persuada
qu'en effet c'tait le duc de Bourgogne. (Huguenin jeune.)]

On assure que le gentilhomme qui avait eu le malheur de le tuer, sans
le connatre, ne s'en consola jamais, et qu'il en mourut de chagrin.
S'il fut ainsi regrett de l'ennemi, combien plus de ses serviteurs,
de ceux qui avaient connu sa noble nature avant que le vertige lui
vnt et le perdt! Lorsque le chapitre de la Toison d'or se runit la
premire fois  Saint-Sauveur de Bruges, et que les chevaliers,
rduits  cinq, dans cette grande glise, virent sur un coussin de
velours noir le collier du duc qui tenait sa place, ils fondirent en
larmes, lisant sur son cusson, aprs la liste de ses titres ce
douloureux mot: _Trespass_.[367]

[Note 367: Molinet, II, 124. Voir le portrait de main de matre qu'en
a fait Chastellain et que j'ai cit plus haut; comparer celui que
donne un autre de ses admirateurs, Thomas Basin, vque de Lisieux (le
faux Amelgard), cit par Meyer, Annales Flandri, p. 37.

Deux grands et aimables historiens, Jean de Muller et M. de Barante
ont racont tout ceci avec plus de dtail. Ils ont voulu tre
complets, et ils le sont trop quelquefois. J'ai mieux aim m'attacher
 un petit nombre d'auteurs contemporains, tmoins oculaires ou
acteurs. Muller a le tort de donner parfois,  ct des plus graves
tmoignages, les _on-dit_ de la Chronique scandaleuse et autres, peu
informes des affaires de Suisse et d'Allemagne.]




CHAPITRE III

CONTINUATION--RUINE DU TMRAIRE--MARIE ET MAXIMILIEN

1477


 l'heure mme de la bataille, Angelo Cato (depuis archevque de
Vienne) disait une messe devant le roi  Saint-Martin de Tours. En lui
prsentant la paix, il lui dit ces paroles: Sire, Dieu vous donne la
paix et le repos; vous les avez, si vous voulez. _Consummatum est_;
votre ennemi est mort. Le roi fut bien surpris, et promit, si la
chose tait vraie, que le treillis de fer qui entourait la chsse
deviendrait un treillis d'argent.

Le lendemain de bonne heure, il tait  peine jour, un de ses
conseillers favoris qui guettait la nouvelle, vint frapper  la porte
et la lui fit passer[368].

[Note 368: Tout le monde connat ces beaux passages de Commines, le
pntrant regard que le froid et fin Flamand jette sur son matre et
sur tous, dans le moment o la joie dborde, o toute rserve chappe;
Montaigne n'et ni vu, ni dit autrement:  grant peine sceut-il
quelle contenance tenir... Moy et aultres prinsmes garde comme ils
disneroient... ung seul ne mangea la moyti de son saoul; si,
n'estoient-ils point honteux de manger avec le Roy, etc.]

Dans cette grave circonstance, l'intrt du royaume et le devoir du
roi taient trs-clairs: c'tait de runir  la France tout ce que le
dfunt avait eu de provinces franaises. Quelque intrt que pt
inspirer le duc ou sa fille, la France n'en avait pas moins droit de
dtruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours
contre elle, toujours acharne  tuer sa mre (elle l'avait tue en
1420, autant qu'on tue un peuple). Ce droit, il n'tait pas besoin de
l'aller chercher dans le droit fodal ou romain; c'tait pour la
France: le droit d'exister.

L'ide d'un mariage entre mademoiselle de Bourgogne qui avait vingt
ans, et le dauphin qui en avait huit[369], d'un mariage qui et donn
 la France un quart de l'Empire d'Allemagne, pouvait tre, tait un
rve agrable, mais il tait prilleux de rver ainsi. Il et fallu,
sur cet espoir, laisser passer l'occasion, s'abstenir, ne rien faire,
attendre patiemment que les Bourguignons fussent en tat de dfense,
qu'ils eussent garni leurs places. Alors, ils auraient dit au roi ce
qu'ils dirent  la fin: Il nous faut un mari et non pas un enfant...
Et la France restait les mains vides, ni Artois, ni Bourgogne; elle
n'aurait peut-tre pas mme repris sa barrire du Nord, son
indispensable condition d'existence, les villes de Somme et de
Picardie.

[Note 369: Mariage plus impossible encore que celui d'Angleterre, qui
tait impossible, au jugement de Louis XI (Commines); lisabeth avait
quatre ans de plus que le dauphin, Marie en avait douze!]

Ajoutez qu'en poursuivant ce rve, on risquait de rencontrer une
ralit trs-fcheuse, une guerre d'Angleterre. douard IV n'avait t
conduit, comme on a vu, que par un trait de mariage entre sa fille
et le dauphin. Sa reine, qui le gouvernait absolument, qui n'avait
nulle ambition au monde que ce haut mariage, qui faisait appeler
partout sa fille Madame la dauphine, ne pouvait s'en ddire; elle
aurait renvoy son mari plutt dix fois en France.

Louis XI, comme tous les princes du temps, avait t amoureux pour son
fils de la grande hritire; il prit des ides plus srieuses[370] le
jour o la succession s'ouvrit; il s'attacha au rel, au possible. Il
entra en Picardie et en Bourgogne. Il gorgea les Anglais d'argent[371]
pour les tenir chez eux, en mme temps qu'il leur offrait, en ami, de
leur faire part. Une chose le servait, la msintelligence des femmes
qui gouvernaient des deux cts; Marguerite d'York, douairire de
Bourgogne, voulait mettre ce grand hritage dans la maison d'York, en
donnant mademoiselle de Bourgogne  un frre qu'elle aimait, au frre
d'douard, au duc de Clarence. La reine d'Angleterre voulait bien
donner un mari anglais, mais son propre frre  elle, lord Rivers, un
petit gentilhomme,  la plus riche souveraine du monde. La cabale de
Rivers russit  perdre Clarence[372]; ni l'un ni l'autre n'pousa.

[Note 370: Huit jours encore auparavant, il y songeait encore, ou bien
imaginait de marier Mademoiselle  M. d'Angoulme. C'tait, en quelque
sorte, recommencer la maison de Bourgogne.]

[Note 371: Pay en or _sol_, car en aultre espce ne donnoit jamais
argent  grands seigneurs trangers. Commines. Il avait fait frapper
tout exprs des cus au soleil, depuis le trait de Pecquigny.
(Molinet.)]

[Note 372: Il prit un an aprs, 17 fvrier 1478.]

Louis XI profita de ce dsaccord et se garnit les mains. Il ne se
laissa point garer par les conseils du Flamand Commines[373] qui
(comme on croit ce qu'on dsire) croyait au mariage de Flandre. Il
suivit son intrt, celui du royaume. Il fit ce qui tait raisonnable
et politique; les moyens seulement ne furent point politiques.

[Note 373: Naturellement suspect  Louis XI en cette affaire, parce
qu'il tait parent de la dame de Commines, principale gouvernante de
Mademoiselle, et trs-contraire au roi. _Gnalogie ms. des maisons de
Commines et d'Hallewin_, cite par M. Le Glay, dans sa Notice,  la
suite des Lettres de Maximilien et de Marguerite, II, 387.]

Il agit de faon  mettre tout le monde contre lui; sa mauvaise
nature, maligne et perfide, gta ce qu'il faisait de plus juste, et la
question se trouva obscurcie. On ne voulut plus voir en tout cela
qu'une me cruelle, longtemps contenue, et qui se venge  la fin de sa
peur... Qui se venge sur un enfant qu'il semblait devoir protger, en
bonne chevalerie. La compassion fut grande pour l'orpheline; la nature
fit taire la raison. On eut piti de la jeune fille, et l'on n'eut
plus piti de la vieille France, battue cinquante ans par sa fille, la
parricide maison de Bourgogne.

Louis XI, ayant le sentiment de son intrt, de sa cupidit, bien plus
que de son droit, fit valoir dans chaque province qu'il envahissait un
droit diffrent[374],  Abbeville le _retour_ stipul en 1444,  Arras
la _confiscation_. Dans les Bourgognes, il se prsenta hypocritement
comme ayant la _garde noble_ de Mademoiselle, et voulant lui garder
son bien. Ruse grossire, qu'elle fait ressortir aisment dans une
lettre (crite en son nom): Il n'est besoin que ceux qui d'un ct
m'tent mon bien se donnent pour le garder de l'autre.

[Note 374: Lire une sorte de plaidoyer en faveur de la succession
fminine, sous le titre de _Chronique de la duch de Bourgogne_: Pour
obir  ceux qui sur moy ont auctorit, j'ay recueilli, etc. Et
requiers que, se je dis aulcuns points trop aigrement au jugement des
gens du Roy ou trop lchement au jugement du conseil de mesdits
seigneur et dame, qu'il me soit pardonn; car, nageant entre deux,
j'ay labour, etc. _Bibliothque de Lille, ms. E. G._, 33.]

Ce n'est pas tout. Il mit la main sur des provinces trangres au
royaume, pays d'Empire, comme la Comt et le Hainaut. La Flandre mme,
si oppose  la France de langue et de moeurs, la Flandre que ses
seigneurs naturels gouvernaient  grand'peine, il et voulu l'avoir.
C'est--dire que ce qui et t difficile par le mariage, il le
tentait sans mariage. Les meilleures vues se troublent dans le vertige
du dsir.

Mais voyons-le  l'oeuvre.

Il avait dans les Flandres une belle matire pour brouiller. Le duc
vivait encore qu'elles ne payaient plus, n'obissaient plus; tout
haletait de rvolution. Au service funbre, premier signe, personne
aux glises, comme si le mort tait excommuni.

Mademoiselle tait  Gand, au centre de l'orage. Et il n'y avait pas 
tenter de la tirer de l. Ce peuple l'aimait trop, la gardait, il
l'avait refuse  son pre. Le petit conseil qu'elle avait autour
d'elle n'avait pas la moindre autorit, tant tout d'trangers, une
Anglaise, sa belle-mre, un parent allemand, le sire de Ravenstein,
frre du duc de Clves, des Franais enfin, Hugonet et Humbercourt;
cela faisait trois nations, trois intrigues, trois mariages en vue;
tous suspects et avec raison.

Ils crurent calmer le peuple en lui donnant ce qu'il reprenait sans le
demander, ses vieilles liberts (20 janvier). La premire libert
tait de se juger soi-mme, et le premier usage qu'en firent les
Gantais ce fut de juger leurs magistrats, les grosses ttes de la
bourgeoisie, qui, dans la dernire crise (1469), avaient sauv la
ville en l'humiliant et l'asservissant; depuis, ces bourgeois
occupaient les charges, tantt cdant au duc et tantt rsistant; ce
sont ces trop fidles serviteurs qu'il injuria du nom que leur donnait
le peuple: _Mangeurs de bonnes villes_. Maltraits du prince et du
peuple, envis d'autant plus qu'ils taient peuple eux-mmes (l'un
tait corroyeur[375]), peut-tre ils gardaient les mains nettes, mais
ils laissaient voler, tant trop petits, trop faibles, pour repousser
les grands qui faisaient  la ville l'honneur de puiser dans ses
coffres. Ils furent arrts comme bourgeois et justiciables des
chevins; l'un d'eux, qui n'tait pas bourgeois, fut renvoy; il y
avait encore quelque modration dans ces commencements.

[Note 375: Coureur (_courtier_) de cuirs et un autre carpentier.
Journal du tumulte (_Archives de Belgique_), publi par M. Gachard
(Preuves, p. 17). Acadmie de Bruxelles, Bulletins, t. VI, n 9. On
voit dans ce journal que ces notables avaient accept, en 1469, au nom
de la ville, le droit le plus odieux: confiscation, proscription des
enfants des condamns, la dnonciation rige en devoir, etc.]

Au 3 fvrier, se runirent  Gand les tats de Flandre et de Brabant,
d'Artois, de Hainaut et de Namur. Ils ne marchandrent pas comme 
l'ordinaire, ils furent gnreux; ils votrent cent mille hommes! mais
c'taient les provinces qui devaient les lever, le souverain n'avait
rien  y voir. Pour cette arme sur papier, on leur donna des
privilges de papier, tout aussi srieux; ils pouvaient dsormais se
convoquer eux-mmes, nulle guerre sans leur consentement, etc.

La dfense, si difficile avec de tels moyens, dpendait surtout de
deux hommes, qui eux-mmes avaient grand besoin d'tre dfendus,
objets de la haine publique et rests l pour expier les fautes du feu
duc. Je parle du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt. Ils
n'avaient pour ressource que deux choses mdiocrement rassurantes, une
arme par crit, et la modration de Louis XI. C'taient d'honntes
gens, mais dtests, et partant ne pouvant rien faire. Leur matre les
avait perdus d'avance en leur dlguant ses deux tyrannies, celle de
Flandre[376] et celle de Lige. Hugonet paya pour l'une, Humbercourt
pour l'autre. Le jour o l'on sut  Lige la mort du duc[377], le
Sanglier des Ardennes partit  la poursuite d'Humbercourt, et il mena
son vque  Gand pour cette bonne oeuvre; le comte de Saint-Pol y
tait dj pour venger son pre; tout le monde tait d'accord;
seulement les Gantais, amis de la lgalit, ne voulaient tuer que
juridiquement.

[Note 376: Hugonet, outre ses fonctions de chancelier, semble avoir eu
la part principale au maniement des affaires des Pays-Bas. Ce petit
juge de Beaujolais s'tait bien tabli, spcialement en Flandre, o il
se fit vicomte d'Ypres. Le duc (tout en le menant durement, lettre du
13 juillet 1476) lui donnait encore, au moment de sa mort, la
seigneurie de Middelbourg.]

[Note 377: Il y eut une vive raction  Lige; Raes y revint et avec
lui sans doute bien d'autres bannis; il mourut le 8 dcembre
1477.--Recueil hraldique des bourgmestres de la noble cit de Lige,
avec leurs pitaphes, armes et blasons. 1720, in-folio, p. 170. En
tte de ce recueil se trouve une prcieuse carte des _bures des
mahais_ de la ville de Lige; c'est la Lige _souterraine_.]

Humbercourt et Hugonet, laissant tout cela derrire eux, et leur perte
certaine, vinrent, comme ambassadeurs, trouver le roi  Pronne et
demander un sursis. Il les reut  merveille, supposant qu'ils
venaient se vendre. Il tenait l le grand march des consciences,
achetait des hommes, marchandait des villes. Ses serviteurs
commeraient en dtail; tel demandait  certaines villes ce qu'elles
lui donneraient, si, par son grand crdit, il obtenait que le roi
voult bien les prendre.

On vit dans ces marchs des choses inattendues, mais trs-propres 
faire connatre ce que c'tait que la chevalerie de l'poque. Il y
avait deux seigneurs sur qui le duc et cru pouvoir compter,
Crvecoeur en Picardie, en Bourgogne le prince d'Orange. Celui-ci,
dpouill par Louis XI de sa principaut, avait t employ par le
duc  des choses de grande confiance, post  l'avant-garde de ses
prochaines conqutes, aux affaires d'Italie et de Provence.
Crvecoeur, cadet du seigneur de ce nom, tait charg de garder le
point le plus vulnrable qu'il y et dans les tats de la maison de
Bourgogne, celui par o ils touchaient  la fois la France et
l'Angleterre (l'Angleterre de Calais). Il tait gouverneur de Picardie
et des villes de la Somme, snchal du Ponthieu, capitaine de
Boulogne; je ne parle pas de la Toison d'or et de bien d'autres grces
accumules sur lui. Il y avait faveur, mais il y avait mrite,
beaucoup de sens et de courage, d'honntet mme, tant qu'il n'y eut
pas dcidment d'intrt contraire. Le changement tait difficile,
dlicat pour lui plus que pour tout autre. Sa mre avait lev
Mademoiselle, qui perdt la sienne  huit ans, et lui avait servi de
mre, en sorte que sa matresse et souveraine tait un peu sa soeur.
Elle lui confirma ses offices, lui donna la capitainerie d'Hesdin, et
le retint et constitua son chevalier d'honneur. Il fit serment... Un
homme ainsi li, et jusque-l trs-haut dans l'estime publique, eut
besoin apparemment d'un grand effort pour oublier du jour au
lendemain, ouvrir ses places au roi, et s'employer  faire ouvrir les
autres.

Ce que le roi voulait de lui, ce qu'il dsirait le plus, l'objet de
toutes ses concupiscences, c'tait Arras. Cette ville, outre sa
grandeur et son importance, tait deux fois barrire, et contre
Calais, et contre la Flandre. Les Flamands, qui faisaient bon march
de toute autre province franaise, tenaient fort  celle-ci, y
mettaient leur orgueil, disant que c'tait l'ancien patrimoine de
leur comte. Leur cri de combat tait: _Arras! Arras[378]!_

[Note 378:

  Franceis crient, _Monjoe!_ e Normans, _Dex ae!_
  Flamens crient, _Asraz!_ e Angevin, _Valie!_
                                             (Robert Wace.)]

Livrer cette importante ville, enrage bourguignonne (parce qu'elle
payait peu et faisait ce qu'elle voulait), la mettre sous la griffe du
roi, malgr ses cris, c'tait hasarder un grand clat et qui pouvait
rendre le nom de Crvecoeur tristement clbre. Il et voulu pouvoir
dire qu'il s'tait cru autoris  le faire; il lui fallait au moins
quelque mot quivoque. Le chancelier Hugonet venait  point, avec son
sceau et ses pleins pouvoirs.

Hugonet et Humbercourt apportaient au roi des paroles: offre de
l'hommage et de l'appel au Parlement, restitution des provinces
cdes. Mais ces provinces, sans qu'on les lui rendt, il les prenait
ou il allait les prendre, et d'autres encore; il recevait nouvelle que
la Comt se donnait  lui (19 fvrier). Tout ce qu'il voulait des
ambassadeurs, c'tait un petit mot qui ouvrirait Arras.

Et pourquoi se serait-on dfi de lui? n'tait-il pas le bon parent de
Mademoiselle, son parrain? Il en avait la _garde noble_, par la
coutume de France; donc il devait lui garder ses tats... Seulement il
fallait bien runir ce qui revenait  la couronne... Il y avait un
moyen de rendre tout facile, c'tait le mariage. Alors, bien loin de
prendre, il et donn du sien!

Quant  Arras, ce n'tait pas la _ville_ qu'il demandait, elle tait
au comte d'Artois; il ne voulait que la _cit_, le vieux quartier de
l'vque, qui n'avait plus de murs, mais qui a toujours relev du
roi. Encore, cette _cit_, il la laissait dans les bonnes et loyales
mains de M. de Crvecoeur.

Il tait pressant et il tait tendre[379]; il demandait  Hugonet et
au sire d'Humbercourt pourquoi ils ne voulaient pas rester avec lui?
Cependant ils taient Franais. Ns en Picardie, en Bourgogne, ils
avaient des terres chez lui, il le leur rappelait... Tout cela ne
laissa pas d'influer  la longue; ils rflchirent que, puisqu'il
voulait absolument cette _cit_, et qu'il tait en force pour la
prendre, il valait autant lui faire plaisir. Crvecoeur reut
l'autorisation de tenir pour le roi la _cit_ d'Arras, et le
chancelier ajouta pour se tranquilliser: Sauf les rserves de droit.
Avec ou sans rserve, le roi y entra le 4 mars.

[Note 379: La parole du Roy estoit alors tant douce et vertueuse,
qu'elle endormoit, comme la seraine, tous ceux qui lui prestoient
oreille. Molinet.]

On peut croire que l'orage de Gand, qui allait grondant d'heure en
heure, ne fut point apais par une telle nouvelle. Depuis un mois ou
plus que les Gantais avaient mis en prison leurs magistrats, on les
comblait de privilges, de parchemins de toute sorte, sans pouvoir
leur donner le change. Le 11 fvrier, privilge gnral de Flandre; le
15, on met  nant le trait de Gavre, qui dpouillait Gand de ses
droits; le 16, on lui rend expressment les mmes droits, spcialement
sa juridiction souveraine sur les villes voisines; le 18, on
renouvelle le magistrat, selon la forme des liberts anciennes[380]...
Tout cela en vain, les Gantais n'en taient pas mieux disposs 
relcher leurs prisonniers. La nouvelle d'Arras aggrava terriblement
les choses. Voil tout le peuple dans la rue, en armes, sur les
places. Il veut justice... Le 13 mars, on lui donne une tte, une le
14, une le 15; puis deux jours sans excution, mais pour ddommager la
foule trois excutions le 18.

[Note 380: Pour tout ceci, nous devons beaucoup  la polmique de MM.
de Saint-Gnois et Gachard, le premier, Gantais, proccup du droit
antique et du point de vue local; le second, archiviste gnral et
domin par l'esprit centralisateur. M. Gachard a runi les textes,
donn les dates, etc. Son mmoire est trs-instructif. Cependant, il
dit lui-mme que Gand venait d'tre rtablie dans son ancienne
constitution, que tout droit contraire avait t aboli; ds lors, le
_wapeninghe_, le jugement, la condamnation de Sersanders et autres,
sont _lgales_; quant  Hugonet et Humbercourt, la lgalit fut viole
en ce qu'_ils n'taient pas bourgeois de Gand_, et les Gantais
venaient de reconnatre qu'ils n'avaient pas juridiction sur ceux qui
n'taient pas bourgeois,--Hugonet et Humbercourt, quoique accompagns
d'autres personnes, avaient t en ralit _les seuls_ ambassadeurs
_autoriss_; la reddition d'Arras, loin d'tre _un acte opportun_,
comme on l'a dit, devait entraner celle de bien d'autres villes, de
tout l'Artois.]

Cependant, le roi avanait. Nouvelle ambassade au nom des tats; dans
celle-ci les bourgeois dominaient. Ils dirent bonnement au roi qu'il
aurait bien tort de dpouiller Mademoiselle: Elle n'a nulle malice,
nous pouvons en rpondre, puisque nous l'avons vue jurer qu'elle tait
dcide  se conduire en tout par le conseil des tats.

Vous tes mal informs, dit le roi, de ce que veut votre matresse.
Il est sr qu'elle entend se conduire par les avis de certaines gens
qui ne dsirent point la paix. Cela les troubla fort; en hommes peu
accoutums  traiter de si grandes affaires, ils s'chauffent, ils
rpliquent qu'ils sont bien srs de ce qu'ils disent, qu'ils
montreront leurs instructions au besoin. Oui, mais on pourrait vous
montrer telle lettre et de telle main qu'il vous faudrait bien
croire... Et comme ils disaient encore qu'ils taient srs du
contraire, le roi leur montra et leur donna une lettre qu'Hugonet et
Humbercourt lui avaient apporte; dans cette lettre, de trois
critures (celles de Mademoiselle, de la douairire et du frre du duc
de Clves), elle disait au roi qu'elle ne conduirait ses affaires que
par ces deux personnes, et par les deux qu'elle envoyait; elle le
priait de ne rien dire aux autres.

Les dputs mortifis, irrits, revinrent en hte  Gand. Mademoiselle
les reut en solennelle audience, en son sige, sa belle-mre,
l'vque de Lige, tous serviteurs tant autour d'elle. Les dputs
racontent que le roi leur a assur qu'elle n'a point l'intention de
gouverner par le conseil des tats, il prtend avoir en main une
lettre qui en fait foi... L, elle les arrte, tout mue, dit que cela
est faux, qu'on ne pourrait produire une telle lettre... La voici,
dit rudement le pensionnaire de Gand, matre Godevaert; il tire la
lettre, la montre... Elle eut grande honte et ne savait plus que dire.

Hugonet et Humbercourt, qui taient prsents, allrent se cacher dans
un couvent o on les prit le soir (19 mars). Le roi les avait perdus,
mais avec eux il pouvait tre bien sr d'avoir perdu tout mariage
franais, toute alliance. Il avait cru sans doute les dompter
seulement, vaincre leur probit par la peur, les forcer  se donner 
lui, eux et leur matresse... Le contraire arriva. Il se trouva avoir
dtruit ce qu'il y avait de Franais prs de Mademoiselle, avoir
travaill pour le mariage anglais ou allemand. La douairire,
Marguerite d'York et le duc de Clves, avaient besogne faite; le roi
de France les avait dbarrasss des conseillers franais.

Mademoiselle, qui tait Franaise aussi, et qui aurait pous
volontiers un Franais (pourvu qu'il et plus de huit ans), fut seule
mue de cet vnement et s'intressa aux deux malheureux. Le malheur
tait pour elle aussi;  eux la mort, mais  elle la honte; avoir t
prise ainsi devant tout le monde, et trouve menteuse, c'tait une
grande confusion pour une jeune demoiselle, qui rgnait dj. Qui
dsormais croirait  sa parole! Ils avaient t arrts au nom des
tats, mais arrts par les Gantais, qui prirent l'affaire en main,
les gardrent, les jugrent. Le 27 mars, le bruit courut qu'on voulait
les faire vader; bruit sem par leurs ennemis pour hter le procs?
ou peut-tre en effet Mademoiselle avait trouv quelqu'un d'assez
hardi pour tenter la chose?... Ce qui est sr, c'est qu' ce bruit le
peuple prit les armes, se constitua en permanence, selon son ancien
droit[381], sur le march de Vendredi, resta l nuit et jour, y campa
jusqu' ce qu'il les et vus mourir.

[Note 381: Droit primitif des jugements arms, _wapeninghe_, qui
existaient avant qu'il y et de comte, ni de bailli du comte, ni mme
de ville.--Voir ma Symbolique du droit, p. 312, etc. Cf. les jugements
du Gau et de la Marche. Tout cela, ds les temps de Wielant, de Meyer,
etc., n'est dj plus compris. Combien moins des modernes!]

Il et t inutile, et dangereux peut-tre, de les rclamer comme
officiers du feu duc, au nom des gens du Grand Conseil; des juges si
suspects auraient bien pu se faire juger eux-mmes. Mademoiselle, le
28, nomma une commission, mais quoiqu'elle y eut mis trente Gantais
sur trente-six commissaires, la ville dcida que la ville jugerait; le
grief principal tait la violation, de ses privilges, elle n'en
voulait remettre le jugement  personne. Tout ce que Mademoiselle
obtint, ce fut d'envoyer huit nobles qui sigeraient avec les chevins
et doyens. Cela ne servait gure; elle le sentit, et elle fit, en
vraie fille de Charles le Hardi, une dmarche qui honore sa mmoire,
elle alla elle-mme (31 mars 1477).

Pauvre demoiselle, dit ici le conseiller de Louis XI (dont la vieille
me politique s'est pourtant mue), pauvre, non pour avoir perdu tant
de villes qui, une fois dans la main du roi, ne pouvaient tre
recouvres jamais, mais bien plus pour se trouver elle-mme dans les
mains de ce peuple... Une fille qui n'avait gure vu la foule que du
balcon dor, qui jamais n'tait sortie qu'environne d'une cavalcade
de dames et de chevaliers, prit sur elle de descendre, et, sans sa
belle-mre, elle franchit le seuil paternel... Dans le plus humble
habit, en deuil, sur la tte le petit bonnet flamand, elle se jeta
dans la foule... Il n'tait pas mmoire, il est vrai, que les Flamands
eussent jamais touch  leur seigneur; la lettre du serment fodal
rservait justement ce point. Ici pourtant, une chose pouvait la
faire trembler, toute dame de Flandre qu'elle tait, c'est qu'elle
tait complice, et prouve telle, de ceux qu'on voulait faire mourir.

Elle pera jusqu' l'htel de ville, et l elle trouva les juges
qu'elle venait prier, peu rassurs eux-mmes. Le doyen des mtiers lui
montra cette foule, ces masses noires qui remplissaient la rue, et lui
dit: Il faut contenter le peuple.

Elle ne perdit pas courage encore, elle eut recours au peuple mme.
Les larmes aux yeux, chevele, elle s'en alla au march du Vendredi;
elle s'adressait aux uns, aux autres, elle pleurait, priait les mains
jointes[382]... Leur motion fut grande de voir leur dame en cet tat,
et si abandonne, si jeune, parmi les armes et tant de rudes gens.
Beaucoup crirent: Qu'il en soit fait  son plaisir, ils ne mourront
pas. Et les autres: Ils mourront. Ils en vinrent  se disputer, 
se mettre en lignes opposes et piques contre piques... Mais tous ceux
qui taient loin, qui ne voyaient point Mademoiselle, voulaient la
mort, et c'tait le grand nombre.

[Note 382: Met aller herten... met weenenden hoghen. _Chroniques ms.
d'Ypres_ (Preuves de M. Gachard, p. 10). V. sur ce ms. la note de M.
Lambin. Ibidem.]

On ne risqua pas de voir la scne se renouveler. Les choses furent
prcipites. On se hta de mettre les prisonniers  la torture, sans
toutefois tirer d'eux plus qu'on ne savait. Ils avaient livr la cit
d'Arras, _mais autoriss_. Ils avaient reu de l'argent dans une
affaire, _non pour rendre la justice, mais en prsent, aprs l'avoir
rendue_. Ils avaient viol les privilges de la ville, _ceux auxquels
la ville avait renonc, aprs sa dfaite de Gavre et sa soumission de
1469_. Renonciation force, illgale, selon les Gantais, ces droits
taient imprescriptibles, _tout homme_ qui touchait aux droits de Gand
devait mourir. Ni Hugonet, ni Humbercourt, n'tait bourgeois de la
ville, et ne pouvait tre jug comme bourgeois; on les tua comme
ennemis.

Hugonet essaya de faire valoir certain privilge de clricature.
Humbercourt se rclama de l'ordre de la Toison, qui prtendait juger
ses membres. On dit aussi qu'il en appela au Parlement de Paris[383],
que les Flamands avaient eux-mmes sembl reconnatre en abolissant
celui de Malines, et dans leur ambassade au roi. Tout tait dj fort
chang. Le crime des accuss, c'tait de continuer la domination
franaise; l'appel au Parlement de Paris n'tait pas propre  faire
pardonner ce crime. Nulle voie d'appel, au reste, n'tait ouverte; en
Flandre, l'excution suivait la sentence.

[Note 383: Certaines appellations sur ce interjetes par ledict
seigneur de Humbercourt en la cour du Parlement. Lettres royales du
25 avril 1477, publies par mademoiselle Dupont, Commines, t. III et
t. II, p. 124.]

Le peuple campait sur la place depuis huit jours, ne travaillait pas
et ne gagnait rien; il commenait  se lasser. Les juges firent vite,
autant qu'ils purent; tout fut expdi le 3 avril; c'tait le jeudi
saint, le jour de charit et de compassion, o Jsus lui-mme lave les
pieds des pauvres. La sentence n'en fut pas moins porte. Avant
qu'elle ft excute, la loi voulait que l'on communiqut au souverain
les aveux des condamns. Tous les juges allrent donc trouver la
comtesse de Flandre. Comme elle rclamait encore, on lui dit durement:
Madame, vous avez jur de faire droit, non-seulement sur les pauvres,
mais aussi sur les riches.

Mens dans une charrette, ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes
disloques par la torture, Humbercourt surtout. On le fit asseoir, et
sur un sige  dos, pour faire honneur  son rang[384] et  sa Toison
d'or; on avait eu aussi l'attention de lui tendre l'chafaud de noir.
Cet homme, si sage et si calme, s'anima, s'indigna et parla avec
violence; il fut dcapit, assis sur cette chaise. Cent hommes, vtus
de noir, emmenrent le corps dans une litire (le chancelier n'en eut
que cinquante). On le conduisit jusqu' Arras, o il fut honorablement
enterr dans la cathdrale.

[Note 384: Pour ce qu'il estoit grand matre et seigneur. _Journal
du tumulte._]

Le lendemain de l'excution, jour du vendredi saint, Mademoiselle,
malgr ses larmes et son dpit, fut oblige de laisser entrer chez
elle les mmes gens qui avaient jug, et de signer ce qu'ils lui
prsentrent. C'taient des lettres crites en son nom o elle disait
qu'en rvrence du saint jour et de la Passion, elle avait piti des
pauvres gens de Gand, et leur remettait ce qu'ils auraient pu faire
contre sa seigneurie, qu'au reste _elle avait consenti_  tout. Elle
ne pouvait refuser de signer, tant entre leurs mains et toute seule
dans son htel; on lui avait t sa belle-mre et son parent. Pour
parents et famille, n'avait-elle pas la bonne ville de Gand? Les
Gantais entendaient avoir bien soin d'elle et la bien marier.

Le mari seulement tait difficile  trouver; on ne le voulait ni
Franais, ni Anglais, ni Allemand. Mademoiselle avait dsormais en
horreur le roi et son dauphin; le roi l'avait trahie, livr ses
serviteurs; ceux de Clves n'avaient rien empch, et peut-tre
aidrent-ils. Sa belle-mre n'tait plus l pour lui faire accepter
Clarence, que d'ailleurs le roi douard ne voulait pas donner[385]. Au
fond, elle ne pouvait se soucier ni d'un Franais de huit ans, ni d'un
Anglais de quarante environ, ivrogne et mal fam. Pour boire[386],
l'Allemand n'et pas cd, ni sous d'autres rapports; il est rest
clbre par ses soixante btards. Tous ces prtendants carts, les
Flamands avisrent de prendre un brave au moins, un homme qui pt les
dfendre, et ils pensrent  ce brigand d'Adolphe de Gueldre, qui
tait tenu, comme parricide, dans les prisons de Courtrai.

[Note 385: Louis XI l'avait prvenu contre ce projet, et d'ailleurs:
Displicuit regi tanta fortuna fratris ingrati. Croyland. Continuat.]

[Note 386: Aprs boire, disait le roi, il lui casserait son verre sur
la tte. Molinet. Il fut surnomm le _Faiseur d'enfants_.]

Mademoiselle avait peur d'un tel mari, encore plus que des autres.
Elle confiait sa peur aux seules personnes qu'elle et prs d'elle,
deux bonnes dames qui la consolaient, la caressaient, l'espionnaient.
L'une, de la maison de Luxembourg, crivait tout  Louis XI; l'autre,
madame de Commines, une Flamande bien avise, travaillait pour
l'Autriche; la douairire aussi, de loin, pour exclure le Franais. De
trois ou quatre princes  qui le duc avait donn des esprances, des
promesses mme de sa fille, le fils de l'empereur tait le plus
avenant. On disait, on crivait  Mademoiselle que c'tait un blond
jeune Allemand[387], de belle mine et de belle taille, svelte, adroit,
un hardi chasseur du Tyrol. Il tait plus jeune qu'elle, n'ayant que
dix-huit ans; c'tait prendre un bien jeune dfenseur, et l'Empire
n'aimait pas assez son pre pour l'aider beaucoup. Il ne savait pas le
franais, ni elle l'allemand; il tait parfaitement ignorant des
affaires et des moeurs du pays, bien peu propre  mnager un tel
peuple[388]. Du reste, n'apportant ni terres ni argent; ses ennemis
croyaient lui nuire en l'appelant _prince sans terre_; et
trs-probablement il plut encore par l  la riche hritire qui
trouvait plus doux de donner.

[Note 387: Les cheveux de son chef honorable sont,  la mode
germanique, aurains, reluisants, orns curieusement et de dcente
longitude. Son port est signourieux... Jassoit ce que la damoiselle ne
soit de si apparente monstre, touttes-fois elle est propre, grcieuse,
gente et mignonne, de doux maintien et de trs-belle taille. Molinet,
II, 94-97. Fugger (Miroir de la maison d'Autriche) fait entendre qu'il
y eut enqute contradictoire sur la question de savoir s'il tait beau
ou laid. On peut en juger par le portrait o on le voit arm, et o de
plus il est reproduit au fond comme un chasseur poursuivant le chamois
au bord du prcipice. Voir surtout son Histoire en gravures, par
Albert Durer, si nave et si grandiose.]

[Note 388: Avertissement de M. Le Glay, p. XII, et Barante-Gachard,
II, 577.]

Madame de Commines fut assez habile pour dresser sa jeune matresse 
tromper jusqu'au dernier jour. Le duc de Clves, venu en personne et
tout exprs  Gand, comptait fermer la porte aux ambassadeurs de
l'empereur; ils taient dj  Bruxelles, et il leur fit dire d'y
rester. La douairire au contraire leur crivit de n'en tenir compte
et de passer outre. Le duc de Clves, fort contrari, ne put empcher
qu'on ne les reut; on lui fit croire que Mademoiselle les couterait
seulement et dirait: Soyez les bien venus; puisque la chose serait
mise en conseil; elle l'en assura, il se reposa l-dessus.

Les ambassadeurs, ayant prsent en audience publique et solennelle
leurs lettres de crance, exposrent que le mariage avait t conclu
entre l'empereur et le feu duc, du consentement de Mademoiselle, comme
il apparaissait par une lettre crite de sa main, qu'ils montrrent;
ils reprsentrent de plus un diamant qui aurait t envoy en signe
de mariage. Ils la requirent, de la part de leur matre, qu'il lui
plt accomplir la promesse de son pre, et la sommrent de dclarer si
elle avait crit cette lettre, oui ou non.  ces paroles, sans
demander conseil, Mademoiselle de Bourgogne rpondit froidement: J'ai
crit ces lettres par la volont et le commandement de mon seigneur et
pre, ainsi que donn le diamant; j'en avoue le contenu[389].

[Note 389: Commines, livre VI, ch. II, p. 179. Olivier de la Marche,
avec son tact ordinaire, fait dire hardiment  la jeune demoiselle:
J'entens que M. mon pre ( qui Dieu pardoint) consentit et accorda
le mariage du _fils de l'empereur et de moy_, et ne suis point
dlibre _d'avoir d'autre_ que le fils de l'empereur. Olivier de la
Marche, II, 423.]

Le mariage fut conclu et publi le 27 avril 1477. Ce jour mme, la
ville de Gand donna aux ambassadeurs de l'Empire un banquet, et
Mademoiselle y vint[390]. Beaucoup croyaient que le duc de Gueldre
dfendrait mieux la Flandre que ce jeune Allemand. Mais le peuple,
selon toute apparence, tait las et abattu, comme aprs les grands
coups; il y avait  peine vingt-quatre jours qu'Humbercourt tait
mort.

[Note 390: _Registre de la collace de Gand_, Barante-Gachard, II,
576.]




CHAPITRE IV

OBSTACLES--DFIANCES--PROCS DU DUC DE NEMOURS

1477-1479


Le roi tait entr dans ses conqutes de Bourgogne de grand coeur et
de grand espoir, avec un lan de jeune homme. Toute sa vie, maltrait
par le sort, comme dauphin, comme roi, humili  Montlhry,  Pronne,
 Pecquigny, autant et plus que roy depuis mille ans, il se voyait
un matin tout  coup relev, et la fortune force de rendre hommage 
ses calculs. Dans l'abattement universel des forts et des violents,
l'homme de ruse restait le seul fort. Les autres avaient vieilli, et
il se trouvait jeune de leur vieillesse. Il crivait  Dammartin (en
riant, mais c'tait sa pense): Nous autres jeunes[391]... Et il
agissait comme tel, ne doutant plus de rien, dpassant les tranches,
s'avanant jusqu'aux murs des villes qu'il assigeait; deux fois il
fut reconnu, vis, manqu; la seconde mme un peu touch; Tannegui
Duchtel, sur qui il s'appuyait, paya pour lui et fut tu.

[Note 391: Messieurs les comtes, crivait-il  ses gnraux qui
pillaient la Bourgogne, vous me faites l'honneur de me faire part, je
vous remercie; mais, je vous supplie, gardez un peu pour rparer les
places. Ailleurs: Nous avons pris Hesdin, Boulogne et un chteau que
le roi d'Angleterre assige trois mois sans le prendre. Il ft pris de
bel assaut, tout tu. Ailleurs sur un combat: Nos gens les
festoyrent si bien, qu'il en demeura plus de six cents, et ils en
amenrent bien six cents dans la cit... tous pendus ou la tte
coupe. Mais son grand triomphe est Arras: M. le grand matre, merci
 Dieu et  Notre-Dame, j'ai pris Arras, et m'en vais  Notre-Dame de
la Victoire;  mon retour, je m'en irai  votre quartier. Pour lors,
ne vous souciez que de me bien guider, car j'ai tout fait par ici. Au
regard de ma blessure, c'est le duc de Bretagne qui me l'a fait faire,
parce qu'il m'appelle toujours _le roi couard_. D'ailleurs, vous savez
depuis longtemps ma faon de faire, vous m'avez vu autrefois. Et
adieu. Voir _passim_ Lenglet, Duclos, Louandre, etc.]

Il avait de grandes ides; il ne voulait pas seulement conqurir, mais
fonder. La pense de saint Charlemagne lui revenait souvent; ds les
premires annes de son rgne, il croyait l'imiter en visitant sans
cesse les provinces et connaissant tout par lui-mme. Il n'et pas mieux
demand, pour lui ressembler encore, d'avoir, outre la France, une bonne
partie de l'Allemagne. Il ordonna qu'on descendt la statue de
Charlemagne des piliers du Palais, et qu'on l'tablt, avec celle de
saint Louis, au bout de la grand'salle, prs la Sainte-Chapelle[392].

[Note 392: Jean de Troyes.]

C'tait une belle chose, et pour le prsent et pour l'avenir, d'avoir
non-seulement repris Pronne et Abbeville, mais, par Arras et
Boulogne, d'avoir serr les Anglais dans Calais. Boulogne, ce
vis--vis des dunes, qui regarde l'Angleterre et l'envahit jadis,
Boulogne (dit Chastellain, avec un sentiment profond des intrts du
temps) le plus prcieux anglet de la chrestient, c'tait la chose
au monde que Louis XI une fois prise et le moins rendue. On sait que
Notre Dame de Boulogne tait un lieu de plerinage, combl
d'offrandes, de drapeaux et d'armes consacrs, d'_ex-voto_ mmorables
qu'on pendait aux murs, aux autels. Le roi imagina de faire une
offrande de la ville elle-mme, de la mettre dans la main de la
Vierge. Il dclara qu'il ddommagerait la maison d'Auvergne qui y
avait droit, mais que Boulogne n'appartiendrait jamais qu' Notre-Dame
de Boulogne. Il l'en nomma comtesse, puis la reut d'elle, comme son
homme lige. Rien ne manqua  la crmonie; desceint, dchaux, sans
perons, l'glise tant suffisamment garnie de tmoins, prtres et
peuple, il fit hommage  Notre-Dame, lui remit pour vasselage un gros
coeur d'or, et lui jura de bien garder sa ville[393].

[Note 393: Molinet. Contraste remarquable et qui fait ressortir
l'orgueil des temps fodaux: Philippe-Auguste, en 1185, se fait
dispenser par l'glise d'Amiens de lui faire hommage, dclarant que
_le roi ne peut faire hommage  personne_. (Brussel.)]

Pour Arras, il crut l'assurer par les privilges et faveurs qu'il lui
accorda. Toutes les anciennes franchises confirmes, l'exemption du
logement de gens de guerre, la noblesse donne aux bourgeois, la
facult de possder des fiefs sans charge de ban ni d'arrire-ban,
remise de ce qui est d sur les impts, enfin (pour charmer les
petits) le vin  bon march par rduction de la gabelle. Une marque de
haute confiance, ce fut de donner une seigneurie en Parlement  un
notable bourgeois d'Arras, matre Oudart, au moment o ce Parlement
jugeait un prince du sang, le duc de Nemours.

Le violent dsir qu'avait le roi, non-seulement de prendre, mais de
garder, lui avait fait faire ds le commencement de la guerre une
remarquable ordonnance pour protger l'habitant contre le soldat; les
dattes que celui-ci laisserait dans son logement devaient tre payes
par le roi mme. Il garantit l'excution de l'ordonnance par le
serment le plus fort qu'il et prt jamais. Si je contreviens 
ceci, je prie la benote croix, ici prsente, de me punir de mort dans
le bout de l'an.

Il n'et pas fait un tel serment si sa volont n'et t sincre. Mais
elle servait peu avec des gnraux pillards comme la Trmouille, du
Lude, etc.; d'autre part, avec des milices comme les francs-archers,
pays bien peu et n'ayant gure que le butin. Ces pilleries affreuses
mirent contre lui, en fort peu de temps, la comt de Bourgogne et une
grande partie du duch; l'Artois mme lui chappait, s'il n'y et t
en personne.

Ce qui lui fit perdre encore bien des choses, ce fut sa crainte de
perdre, sa dfiance; il ne croyait plus  personne, et pour cela
justement on le trahissait. Il lui tait, il est vrai, difficile de
se remettre aveuglment au prince d'Orange, qui avait chang tant de
fois[394]; il subordonna le prince  la Trmouille, et le prince le
quitta (28 mars). En Artois, on lui dsignait tel et tel comme
partisans de Mademoiselle et travaillant pour la rtablir; il s'en
dbarrassait, la terreur gagnait, ceux qui se croyaient menacs se
htaient d'autant plus d'agir contre lui.

[Note 394: V. De la Pise, Histoire des princes d'Orange, Jean II, ann.
1477.]

Sa dfiance naturelle se trouvait fort augmente par le sinistre jour
que les rvlations du duc de Nemours venaient de jeter tout  coup
sur ses amis et serviteurs. Il dcouvrit avec terreur que,
non-seulement le duc de Bourgogne avait connaissance de tous les
projets de Saint-Pol pour le mettre en charte prive, mais que
Dammartin mme, son vieux gnral, celui qu'il croyait le plus sr,
avait tout su, et s'tait arrang pour profiter si la chose arrivait.

Au commencement de janvier, le roi apprit l'assassinat du duc de
Milan, tu en plein midi  Saint-Ambroise, et presque en mme temps la
mort du duc de Bourgogne, assassin, selon toute apparence, par les
gens de Campobasso. Ces deux nouvelles coup sur coup le firent songer,
et ds lors il n'eut aucun repos d'esprit. L'assassinat des Mdicis,
un an aprs, n'tait pas propre  le rassurer. Il se savait ha, tout
autant que ces morts, et il n'avait nul moyen de se garder mieux. La
lettre touchante que le pauvre Nemours lui crivit le 31 janvier de
sa cage de la bastille, pour demander la vie, trouva cet homme cruel
plus cruel que jamais, au moment sauvage d'une haine effarouche de
peur.

Il avait peur de la mort, du jugement et d'aller compter l-bas; peur
aussi de la vie. Beaucoup de ses ennemis n'auraient pas voulu le tuer,
mais seulement l'avoir, le tenir  montrer en cage et pour jouet,
comme ce misrable frre de duc de Bretagne, qu'on nourrissait, qu'on
affamait  volont, et que les passants virent des mois entiers hurler
 ses barreaux... Louis XI ne s'y mprenait pas; il s'tait vu  la
cour de Pronne, et il savait par lui-mme combien bas rampe le renard
au pige, et quelles vengeances il roule en rampant. Le duc de Nemours
n'ayant pu l'enfermer, se trouvant enferm lui-mme, pouvait prier; il
parlait  un sourd.

Il crivait  la Trmouille au sujet du prince d'Orange: Si vous
pouvez le prendre, il faut le brler vif. (8 mai). Arras s'tant
soulev, ce matre Oudart, qu'il avait fait conseiller au Parlement,
fit partie d'une dputation envoye  Mademoiselle. Pris en
route[395], il fut dcapit (27 avril), avec les autres dputs,
enterr sur-le-champ. Le roi trouva que ce n'tait pas assez, il le
fit tirer de terre et exposer, comme il crit lui-mme: Afin qu'on
connt bien sa tte, je l'ai fait atourner d'un beau chaperon fourr;
il est sur le march d'Hesdin, l o _il prside_.

[Note 395: Aulcuns disent qu'ils avoient saulf-conduit du Roy, mais
les Franois ne le voulurent congnoistre. Molinet. Oudart tait un
ancien mcontent du Bien public. Alors avocat au Chtelet, il alla
trouver le comte de Saint-Pol, laissant sa femme pour correspondre;
elle fut chasse, aprs Montlhry. Jean de Troyes.]

S'il se fiait encore  quelqu'un, c'tait  un Flamand (non pas 
Commines, trop li avec la noblesse de Flandre), un simple chirurgien
flamand qui le rasait; fonction dlicate, d'extrme confiance, dans ce
temps d'assassinats et de conspirations. Cet homme, trs-fidle, tait
capable aussi. Le roi, qui lui confiait son col, ne craignit pas de
lui confier ses affaires. Il lui trouva infiniment d'adresse et de
malice. On l'appelait Olivier le Mauvais[396]. Il en fit son premier
valet de chambre, l'anoblit, le titra, lui donna un poste qu'il n'et
donn  nul seigneur, un poste entre France et Normandie, dont Paris
dpendait par en bas (comme de Melun par en haut), le pont de Meulan.

[Note 396: Tout porte  croire que ce parvenu tait un mchant homme;
cependant il est difficile de s'en rapporter aveuglment (comme tous
les historiens l'ont fait jusqu'ici) au tmoignage de ceux qui
jugrent et pendirent Olivier, dans la raction fodale de 1484.
Autant vaudrait consulter les hommes de 1816 sur ceux de la
Convention.--Son ennemi, Commines, qu'il supplanta pour les affaires
de Flandre, le montre un peu ridicule dans son ambassade, mais avoue
qu'il avait beaucoup de sens et de mrite.]

Ayant repris Arras en personne (4 mai), et voyant la raction, finie 
Gand, s'tendre  Bruges,  Ypres,  Mons,  Bruxelles, le roi envoya
son Flamand en Flandre, pour tter si les Gantais, toujours dfiants
dans les revers, ne pouvaient tre pousss  quelque nouveau
mouvement[397].

[Note 397: Le 28 mai encore, il y eut un magistrat dcapit  Mons.
(Gachard.)]

Olivier devait remettre des lettres  Mademoiselle, et lui faire des
remontrances; vassale du roi, elle ne pouvait, aux termes du droit
fodal, se marier sans l'aveu de son suzerain; tel tait le prtexte
de l'ambassade, le motif ostensible.

Le choix d'un valet de chambre pour envoy n'avait rien d'tonnant;
les ducs de Bourgogne en avaient donn l'exemple. Que ce valet de
chambre ft chirurgien, cela ne le rabaissait pas, au moment o la
chirurgie avait pris un essor si hardi; ce n'taient plus de simples
barbiers, ceux qui sous Louis XI hasardrent les premiers l'opration
de la pierre et taillrent un homme vivant.

Ce qui pouvait lui nuire davantage et lui ter toute action sur le
peuple, c'est que, pour tre Flamand, il n'tait pas de Gand ni
d'aucune grosse ville, mais de Thielt, une petite ville dpendante de
Courtrai, qui elle-mme, pour les appels, dpendait de Gand. Messieurs
de Gand regardaient un homme de Thielt comme peu de chose, comme un
sujet de leurs sujets.

Olivier, splendidement vtu et se faisant appeler le comte de Meulan,
dplut fort aux Gantais, qui le trouvrent bien insolent de paratre
ainsi dans leur ville. La cour se moqua de lui et le peuple parlait de
le jeter  l'eau. Il fut reu en audience solennelle, devant tous les
grands seigneurs des Pays-Bas, qui s'amusrent de la triste figure du
barbier travesti. Il dclara qu'il ne pouvait parler qu'
Mademoiselle, et on lui rpondit gravement qu'on ne parlait pas seul 
une jeune demoiselle  marier. Alors il ne voulut plus rien dire; on
le menaa, on lui dit qu'on saurait bien le faire parler.

Il n'avait pourtant pas perdu son temps  Gand; il avait observ, vu
tout le peuple mu, prt  s'armer. Ce qu'ils allaient faire tout
d'abord avant de passer la frontire, on pouvait le prvoir, c'tait
de prendre Tournai, une ville royale qui tait chez eux, au milieu de
leur Flandre, et qui, jusque-l, vivait comme une rpublique neutre.
Olivier avertit les troupes les plus voisines, et, sous prtexte de
remettre  la ville une lettre du roi, il entre avec deux cents
lances. Cette garnison, fortifie de plus en plus, fermait la route
aux marchands et tenait dans une inquitude continuelle la Flandre et
le Hainaut. Dsormais, les Flamands n'entreraient plus en France, sans
savoir qu'ils laissaient derrire eux une arme dans Tournai.

Ils ne tinrent pas  ce voisinage, ils voulurent  tout prix s'en
dbarrasser. Ils prennent pour capitaine leur prisonnier, Adolphe de
Gueldre, que plusieurs voulaient faire comte de Flandre, et s'en vont,
vingt ou trente mille, brlant, pillant, jusqu'aux murs de Tournai.
L, les Brugeois en avaient assez et voulaient retourner; les Gantais
persistaient. Ils brlrent la nuit les faubourgs de la ville. Au
matin, les Franais, les voyant en retraite, vinrent rudement tomber
sur la queue. Adolphe de Gueldre fit face, combattit vaillamment, fut
tu; les Flamands s'enfuirent; mais leurs lourds chariots ne
s'enfuirent pas, on les trouva chargs de bire, de pain, de viande,
de toute sorte de vivres, sans lesquels ce peuple prvoyant ne
marchait jamais. On rapporta tout cela dans la ville, avec le corps du
duc et les drapeaux. Ce fut dans Tournai une joie folle; la vive et
vaillante population en fit une _villonade_, aussi gaie, plus noble
que Villon. Tournai s'y plaint de Gand, sa fille, qui jusqu'ici
envoyait tous les ans  sa Notre-Dame une belle robe et une offrande:
Pour cette anne, la robe, c'est le drapeau de Gand, et l'offrande,
c'est le capitaine[398].

[Note 398:

  La Vierge peut demeurer nue,
  Cet an n'aura robbe gantoise...
  Son corps (_celui du duc_) fut d'enterrer permis
  En mon glise la plus grande,
  Ce joyel des Flamens transmis
   Notre-Dame en lieu d'offrande;
  En lieu de robe accoustume
  La Vierge a les pennons de soye
  Et les tendards de l'arme...
                              Poutrain, Hist. de Tournai, I, 293.]

Le roi, assur de l'Artois, passa dans le Hainaut, et l trouva tout
difficile. Il avait augment lui-mme les difficults par son
hsitation. Il ne savait pas, au commencement, s'il toucherait  ce
pays, qui tait terre d'Empire, et il avait mal accueilli les
ouvertures qu'on lui faisait. Maintenant, il dclarait qu'il ne
_prenait_ pas le Hainaut, qu'il l'_occupait_ seulement. Le dauphin,
d'ailleurs, n'allait-il pas pouser Mademoiselle? Le roi venait en
ami, en beau-pre[399]. Sauf Cambrai qui ouvrit, il trouva partout
rsistance;  chaque ville, il lui fallut un sige,  Bouchain, au
Quesnoy,  Avesnes, qui fut prise d'assaut, brle, et tout tu (11
juin). Galeotto, qui tait  Valenciennes, en brla lui-mme les
faubourgs, et se mit si bien en dfense, qu'on ne l'attaqua pas. Le
roi lui fit une guerre de famine; il fit venir de Brie et de Picardie
des centaines de faucheurs pour couper et dtruire tous les fruits de
la terre, la moisson toute verte (juin).

[Note 399: Voir la malicieuse bonhomie avec laquelle il se moque des
maris proposs, et prouve aux Wallons qu'il faut que leur matresse
pouse un Franais. (Molinet.) Il ngociait effectivement pour le
mariage (le 20 juin mme, Lenglet) soit pour mieux gagner le Hainaut,
soit qu'effectivement il et encore espoir de rompre le mariage
d'Autriche, conclu depuis deux mois.]

De tous cts ses affaires allaient mal, et elles risquaient d'aller
plus mal encore. La douairire de Bourgogne et le duc de Bretagne
sollicitaient les Anglais de passer; le roi avait les lettres du
Breton, par le mme, qui les lui vendait une  une. En Comt, il
n'avanait plus; Dle repoussa son gnral la Trmouille qui
l'assigeait, et qui lui-mme fut surpris dans son camp. La Bourgogne
semblait prs d'chapper... Sa colre fut extrme; il envoya en toute
hte le plus rude homme qu'il et, parmi ses serviteurs, M. de
Saint-Pierre, arm de pouvoirs terribles, celui de dpeupler, s'il le
fallait, et repeupler Dijon.

La guerre que le roi faisait dans le Hainaut et la Comt, sur terre
d'Empire, eut cet effet, que l'Allemagne, sans aimer ni estimer
l'empereur, devint favorable  son fils. Louis XI envoya aux princes
du Rhin, et les trouva tous contre lui. L'envoy, qui tait Gaguin, le
moine chroniqueur, nous dit qu'il fut mme en danger[400]. Les
lecteurs de Mayence et de Trves, les margraves de Brandebourg et de
Bade, les ducs de Saxe et de Bavire (maisons si ennemies de
l'Autriche) voulurent faire cortge au jeune Autrichien. La seule
difficult, c'tait l'argent; son pre, loin de lui en donner, se fit
payer son voyage par Mademoiselle de Bourgogne, jusqu' Francfort,
jusqu' Cologne, et il fallut qu'elle payt encore pour faire venir
son mari jusqu' Gand. Mais enfin il y vint[401]. Le roi, plein de
dpit, ne pouvait rien y faire. Sa garnison de Tournai, aide des
habitants, lui gagna encore le 13 aot une petite bataille[402], donna
la chasse aux milices flamandes, brla Cassel et tout jusqu' quatre
lieues de Gand. Le mariage ne s'en fit pas moins,  la lueur des
flammes et l'pouse en deuil (18 aot 1477).

[Note 400: Le duc de Clves l'en avertit. Non tuto diutius his in
locis diversari posse. Gaguinus, CLVIII (in-folio, 1500).]

[Note 401: Fugger, Spiegel des erzhausses Oesterreich, p. 858. Ce que
disent Pontus Heuterus et le Registre de la Collace, du riche cortge,
doit s'entendre des princes qui accompagnaient Maximilien, et ne
contredit en rien ce qu'on a dit de sa pauvret.]

[Note 402: Le roi crit  Abbeville le triomphant bulletin: Pour ce
que nous dsirions sur toutes choses les trouver sur les champs,
vinsmes... pour les assaillir audit Neuf Fouss qu'ilz avoient
fortiffi plus de demy an, mais la nuit, ilz l'abandonnrent... Les
(_ntres_ les) ont rencontrez en belle bataille range... tuez plus de
IV mille... (13 aot). Lettres et Bulletins de Louis XI, publis par
M. Louandre, p. 25 (Abbeville, 1837).]

Le roi se donna en revanche un plaisir longtemps souhait et selon son
coeur, la mort du duc de Nemours (4 aot). Il ne hassait nul homme
davantage, surtout parce qu'il l'avait aim. C'tait un ami d'enfance,
avec qui il avait t lev, pour qui il avait fait des choses folles,
iniques (par exemple de forcer les juges  lui faire gagner un mauvais
procs). Cet ami le trahit au Bien public, le livra autant qu'il fut
en lui. Il revint vite, fit serment au roi sur les reliques de la
Sainte-Chapelle, et tira de lui, par-dessus tant d'autres choses, le
gouvernement de Paris et de l'le-de-France. Le lendemain, il
trahissait.

Quand le roi frappa Armagnac, cousin de Nemours, prs de frapper
celui-ci, et l'pe leve, il se contenta encore d'un serment. Nemours
en fit un solennel et terrible[403], devant une grande foule, appelant
sur sa tte toutes les maldictions, s'il n'tait dsormais fidle et
n'avertissoit le roi de tout ce qu'on machineroit contre lui. Il
renonait, en ce cas,  tre jug par les pairs et consentait d'avance
 la confiscation de ses biens (1470).

[Note 403: Le 8 juillet 1740. _Mss. Legrand._]

La peur passa et il continua  agir en ennemi[404]. Il se tenait
cantonn dans ses places, n'envoyant pas un de ses gentilshommes pour
servir le roi. Quiconque se hasardait  appeler au Parlement tait
battu, bless. Les consuls d'Aurillac ne pouvaient sortir, pour les
affaires des taxes, sans tre dtrousss par les gens de Nemours. Il
correspondait avec Saint-Pol et voulait marier sa fille au fils du
conntable; il promettait d'aider au grand complot de 1475, en
saisissant d'abord les finances du Languedoc. Un mois avant la
descente des Anglais, il se mit en dfense, se tint tout prs d'agir,
fortifia ses places de Murat et de Carlat.

[Note 404: Si MM. de Barante et de Sismondi avaient pris connaissance
du _Procs du duc de Nemours_ (_Bibliothque royale, fonds Harlay et
fonds Cang_), ils n'affirmeraient pas que le duc n'avait rien fait
depuis 1470, et que tout son crime fut d'_avoir su_ les projets de
Saint-Pol. Ils ne le compareraient pas  Auguste de Thou, mis  mort
pour _avoir su_ le trait de Cinq-Mars avec l'tranger.--L'ordonnance
du 22 dcembre 1477 (calque sur les anciennes lois impriales), par
laquelle le roi dclare que la non-rvlation des conspirations est
crime de lse-majest, ne fut point applique au duc de Nemours, et,
comme la date l'indique, ne fut rendue qu'aprs sa mort. Ordonnances,
XVIII, 315.]

Le roi, comme on a vu, brusqua son march avec douard, s'humilia, le
renvoya plus tt qu'on ne croyait et retomba sur ses deux tratres.
Tous ceux qui avaient eu intelligence avec eux eurent grand'peur; on
fit mourir Saint-Pol dans l'absence du roi, esprant enterrer avec lui
ces dangereux secrets. Le roi avait encore Nemours. Il puisa sur lui
la rage qu'il avait de connatre et d'approfondir son pril.

Quand Nemours fut saisi, sa femme prvit tout et elle mourut d'effroi.
Il fut jet d'abord dans une tour de Pierre-Scise, prison si dure que
ses cheveux blanchirent en quelques jours. Le roi, alors  Lyon, et se
voyant comme affranchi par la dfaite du duc de Bourgogne, fit
transporter son prisonnier  la Bastille. Il reste une lettre terrible
o il se plaint de ce qu'on le fait sortir de sa cage, de ce qu'on
lui a t les fers des jambes. Il dit et rpte qu'il faut le
gehenner bien estroit, _le faire parler clair_... Faites-le moy bien
parler.

Nemours n'tait pas seul; il avait des amis, des complices, les plus
grands du royaume, qui se voyaient jugs en lui. Toute la crainte du
roi tait qu'on ne trouvt moyen d'obscurcir et d'touffer encore. Le
chancelier surtout lui tait suspect, ce rus Doriole, qui avait
tourn si vite au Bien public, et qui depuis, tout en le servant,
mnageait ses ennemis; il leur avait rendu le signal service de
dpcher Saint-Pol avant qu'il et tout dit. Le roi manda Doriole, le
tint prs de lui, et mit le procs entre les mains d'une commission 
qui il partagea d'avance les biens de l'accus. Il crut pourtant,
l'instruction dj avance, qu'un jugement solennel serait d'un plus
grand exemple; il renvoya l'affaire au Parlement et invita les villes
 assister par dputs. L'arrt fut rendu  Noyon o le Parlement fut
transfr exprs[405]; le roi se dfiait de Paris et craignait qu'on
ne ft un mouvement du peuple pour intimider les juges et les rendre
indulgents. Paris avait souffert de Saint-Pol et l'avait vu mourir
volontiers; il n'avait point souffert de Nemours, qui tait trop loin,
et le Paris d'alors avait eu le temps d'oublier les Armagnacs. Aussi,
il y eut des larmes quand on vit ce corps tortur qu'on menait  la
mort sur un cheval drap de noir, de la Bastille aux Halles, o il fut
dcapit. Quelques modernes ont dit que ses enfants avaient t placs
sous l'chafaud, pour recevoir le sang de leur pre[406].

[Note 405: Le dernier jour de cestuy mois (_mai_), furent destendues
toutes les chambres du Parlement et les tapis de fleurs de lis, avec
le lict de justice, estant en un coffre. _Archives, Registres du
Parlement._ Dans la _Plaidoierie_ et le _Criminel_, silence funbre.
Dans les _Aprs-dners_, le registre manque tout entier.]

[Note 406: Les contemporains n'en parlent point, mme les plus
hostiles. Rien dans Masselin: _Diarium Statuum generalium_ (in-4,
Bernier) 236.]

Ce qui est plus certain et non moins odieux, c'est que l'un des juges
qui s'taient fait donner les biens du condamn, le Lombard Boffalo
del Giudice[407], ne se crut pas sr de l'hritage s'il n'avait
l'hritier, et demanda que le fils an de Nemours ft remis  sa
garde. Le roi eut la barbarie de livrer l'enfant, qui ne vcut gure.

[Note 407: Venu de Naples en 1461, aprs les revers de Jean de
Calabre, avec Campobasso et Galeotto.]

Il chassa du Parlement trois juges qui n'avaient pas vot la mort. Les
autres rclamant, il leur crit: Ils ont perdu leurs offices pour
vouloir faire un cas civil du crime de lse-majest, et laisser impuni
le duc de Nemours qui voulait me faire mourir et dtruire la sainte
couronne de France. Vous, sujets de cette couronne et qui lui devez
votre loyaut, je n'aurais jamais cru que vous pussiez approuver
_qu'on ft si bon march de ma peau_.

Ces basses et violentes paroles qui lui chappent sont un cri arrach,
un aveu de l'tat de son esprit. Les tortures de Nemours lui
revenaient  lui-mme en tortures par la crainte et la dfiance o le
jetaient ses rvlations. Il avait tir de son prisonnier, par tant
d'efforts cruels, une funeste science et terrible  savoir: qu'il n'y
avait personne parmi les siens sur qui il pt compter. Le pis, c'est
que, de leur ct, connaissant qu'ils taient connus, ils sentaient
bien qu'il les guettait, qu'il ne lui manquait que le moment, et ils
ne savaient trop s'ils devaient attendre... Dans cette peur mutuelle,
il y avait des deux cts redoublement de flatteries, de
protestations. Ses lettres  Dammartin sont des billets d'ami, tout
aimables d'abandon, de gaiet; il se fait courtisan de son vieux
gnral, il le flatte indirectement, finement, en lui disant du mal
des autres gnraux; tel s'est laiss surprendre, etc.

Il avait grandement  mnager un homme de ce poids, de cette
exprience. Deux choses lui survenaient, les plus fcheuses: Les
Suisses s'loignaient de lui, les Anglais arrivaient.

Louis XI avait achet douard, mais non pas l'Angleterre. Les Flamands
tablis  Londres ne pouvaient manquer de faire sentir au peuple qu'on
le trahissait en laissant la Flandre sans secours. Il le sentit si
bien qu'il alla, de fureur, piller l'ambassade franaise. Longtemps
douard fit la sourde oreille; il se trouvait trop bien du repos et de
se partager entre la table et trois matresses; il aimait fort
l'argent de France, les beaux cus d'_or au soleil_ que Louis XI
frappait tout exprs; il lui semblait doux d'avoir chaque anne, en
dormant, cinquante mille cus compts  la Tour. Pour la reine
d'Angleterre, Louis XI la tenait par sa fille, par sa passion pour le
dauphin; elle demandait sans cesse quand elle pourrait envoyer la
dauphine en France. Entre eux tous, ils menaient si bien douard,
qu'il leur sacrifia son frre Clarence[408]. Il y avait encore un
homme qui leur portait ombrage, qui n'tait pas de leur cabale, lord
Hastings, un joyeux ami d'douard qui buvait avec lui et qui tenait 
lui (ayant les mmes femmes). Ils le chassrent honorablement en lui
donnant des troupes et le grand poste de Calais.

[Note 408: On ne sait de quelle mort il prit: Qualecumque genus
supplicii, Croyland. contin. Le conte du tonneau de malvoisie o il
aurait t noy se trouve d'abord dans la chronique qui donne tous les
bruits de Londres. (Fabian.)]

Il y avait un an que la douairire de Bourgogne, soeur d'douard,
implorait ce secours. Rcemment encore, au moment o l'on tua son
bien-aim Clarence qu'elle voulait faire comte de Flandre, elle
crivit une lettre lamentable[409]; le roi de France lui prenait son
douaire, ses villes  elle; elle demandait  son frre douard s'il
voulait qu'elle allt mendier son pain. Une telle lettre et dans un
tel moment, lorsque douard sans doute regrettait sa cruelle
faiblesse, eut son effet; il envoya Hastings, qui de Calais dtacha
des archers, garnit les villes que la douairire voulait dfendre;
Louis XI attaqua Audenarde et fut repouss.

[Note 409: Preuves de l'Histoire de Bourgogne.]

Ce fut le terme de ses progrs au Nord. Il s'arrta, sentant qu' la
longue les Anglais et peut-tre l'Empire se seraient dclars. Chez
les Suisses, le parti bourguignon avait fini par l'emporter.
Jusque-l, ils avaient flott, servi  la fois pour et contre. De l
tous les obstacles que le roi rencontra dans les Bourgognes. Malgr
ses plaintes et les efforts du parti franais, malgr les dfenses et
les punitions, le montagnard n'en allait pas moins se vendre
indiffremment  quiconque payait. Des Suisses attaquaient,
assigeaient, des Suisses dfendaient. Pour empcher cette guerre de
frres, il n'y avait qu'un moyen, imposer la paix, arrter le roi de
France, lui dire qu'il n'irait pas plus loin. Le chef du parti
bourguignon, Bubenberg, se chargea de lui porter cette fire parole.
Le roi ne voulait pas entendre, il tranait, tchait de gagner du
temps. Le Suisse en profita pour lui jouer un tour; il disparat de
France, et un matin rentre  Berne en habit de mntrier; il n'a pas
pu, dit-il, chapper autrement, le roi, ne l'ayant su gagner, l'aurait
fait prir[410]. Ce chevalier, cet homme grave sous cet ignoble
habit, c'tait une accusation dramatique contre Louis XI; il tait
impossible de mieux travailler pour Maximilien. Il en profita  la
dite de Zurich; il enchrit sur le roi, promettant d'autant plus
qu'il pouvait moins donner, et il obtint un trait de paix
perptuelle.

[Note 410: Der Schweitzerische Geschicht forscher. Il et fallu, pour
y songer, que le roi ft devenu fou. On faisait encore courir ce bruit
absurde que La Trmouille avait mis des envoys suisses  la question.
(Tillier.)]

Le roi comprit qu'il fallait cder au temps. Il promit de se retirer
des terres d'Empire. Il signa une trve, laissa le Hainaut et
Cambrai[411]. Il craignait les Suisses, l'Allemagne, les Anglais, mais
encore plus les siens. La trve lui semblait ncessaire pour faire au
dedans une opration dangereuse, purger l'arme. Il avait
l'imagination pleine de complots et de trahisons, d'intelligences que
ses capitaines pouvaient avoir avec l'ennemi. Il cassa dix compagnies
de gens d'armes, fit faire le procs  plusieurs et ne trouva rien;
seulement un Gascon, furieux d'tre cass, avait parl d'aller servir
Maximilien; pour cette parole on lui coupa la tte. Leur crime  tous
tait peut-tre d'avoir servi longtemps sous Dammartin et de lui tre
dvous. Le roi lui crivit une lettre honorable _pour le soulager_
du commandement[412], dclarant du reste que jamais il ne diminuerait
son tat, qu'il l'accrotrait plutt, et, en effet, il le fit plus
tard son lieutenant pour Paris et l'le-de-France.

[Note 411:  son dpart de Cambrai, il badine sur l'attachement des
impriaux pour le trs-saint aigle, et leur permet d'ter les lis:
Vous les osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz
qu'il sera all jouer une espace de temps, et sera retourn en son
lieu, ainsi que font les arondelles qui reviennent sur le printemps.
Molinet.]

[Note 412: Au grand dsespoir de Dammartin. V. sa belle lettre au roi.
Lenglet, II, 261. La _Cronique Martiniane_ (Vrard in-folio), si
instructive pour la vie de Dammartin  d'autres poques, ne me donne
rien ici; elle se contente prudemment de traduire Gaguin, comme elle
le dit elle-mme.]

L'loignement de cet homme, trop puissant dans l'arme, tait
peut-tre une mesure politique, mais elle ne fut nullement heureuse
pour la guerre. Le roi ne put remplacer ce ferme et prudent gnral.
On put le voir ds le commencement de la campagne. On voulait
surprendre Douai avec des soldats dguiss en paysans, et tout fut
prpar en plein Arras, c'est--dire devant nos ennemis qui avertirent
Douai. Le roi, cruellement irrit, jura qu'il n'y aurait plus d'Arras,
que tous les habitants seraient chasss, sans emporter leurs meubles;
qu'on prendrait en d'autres provinces, et jusqu'en Languedoc, des
familles, des hommes de mtiers, pour y mener et repeupler la place
qui dsormais s'appellerait Franchise[413]. Cette cruelle sentence fut
excute  la lettre; la ville fut dserte, et pendant plusieurs jours
il n'y eut pas seulement un prtre pour y dire la messe.

[Note 413: Ordonnances, XVIII.]

Maximilien avait plus d'embarras encore. Les Flamands ne voulaient
point de paix, ni payer pour la guerre. Seulement,  force de piquer
leur colrique orgueil, on parvint  mettre leurs milices en
mouvement. Maximilien les mena pour reprendre Throuenne. Il avait,
avec ses milices, trois mille arquebusiers allemands, cinq cents
archers anglais, Romont et ses Savoyards, toute la noblesse de Flandre
et de Hainaut, en tout vingt-sept mille hommes. Avec une si grosse
arme, rassemble  grand'peine par un si rare bonheur, le jeune duc
avait hte d'avoir bataille. Le nouveau gnral de Louis XI, M. de
Crvecoeur venait de Throuenne, lorsque, descendant la colline de
Guinegate, il rencontra Maximilien. Louis XI avait, l'autre anne,
dclin le combat; en le refusant encore, on tait sr de voir
s'couler en peu de jours les milices de Flandre. Crvecoeur ne
consulta pas apparemment les vieux capitaines qui, depuis la rforme,
taient peu en crdit; il agit  souhait pour l'ennemi, il donna la
bataille (7 aot 1479)[414].

[Note 414: Voir _passim_: Commines, liv. VI, ch. VI; Molinet, t. II,
p. 199; Gaguinus, fol. CLIX.]

Jusque-l il passait pour un homme sage. Peut-tre, pour expliquer ce
qui va suivre, il faut croire qu'il reconnut en face, dans la
chevalerie ennemie, les grands seigneurs des Pays-Bas, qui le
proclamaient tratre, et qui voulaient le dgrader en chapitre de la
Toison d'Or. Sa force tait en cavalerie; il n'avait que 14,000
pitons, mais 1,800 gens d'armes, contre 850 qu'avait Maximilien.
D'une telle masse de gendarmerie, qui tait plus que double, il ne
tenait qu' lui d'craser cette noblesse; il se lana sur elle, la
coupa de l'arme, s'acharna  ses huit cents hommes bien monts qui le
menrent loin, et il laissa tout le reste... Il avait fait la faute de
donner la bataille, il fit celle de l'oublier.

Nos francs archers, sans gnral et sans cavalerie, fort maltraits
des trois mille arquebuses, vinrent se heurter aux piques des
Flamands. Ceux-ci tinrent ferme, encourags par un bon nombre de
gentilshommes, qui s'taient mis  pied, par Romont, par le jeune duc.
Maximilien,  sa premire bataille, fit merveille et tua plusieurs
hommes de sa main. La garnison franaise de Throuenne venait le
prendre  dos, elle trouva le camp sur sa route et se mit  piller.
Beaucoup de francs archers, craignant de ne plus rien trouver 
prendre, firent comme elle, laissrent le combat et se jetrent dans
le camp, fort chauffs, tuant tout, prtres et femmes... Avec les
chariots, ils prirent l'artillerie qu'ils tournaient contre les
Flamands; Romont, voyant qu'alors tout serait perdu, fit un dernier
effort, reprit l'artillerie, profita du dsordre et en fit une pleine
droute. Crvecoeur et sa gendarmerie revenaient fatigus de la
poursuite; il leur fallut courir encore, tout tait perdu, il ne
restait qu' fuir. La bataille fut bien nomme celle des _perons_.

Le champ de bataille resta  Maximilien et la gloire, rien de plus. Sa
perte tait norme, plus forte que la ntre. Il ne put pas mme
reprendre Throuenne. Et il revint en Flandre, plus embarrass que
jamais.

Cette anne mme, une taxe de quelques liards sur la petite bire
avait fait une guerre terrible dans la ville de Gand. Les tisserands
de coutils commencent, et tous s'y mettent, tisserands, drapiers,
cordonniers, meuniers, batteurs de fer et _batteurs d'huile_; une
bataille range a lieu au Pont-aux-Herbes[415]. De janvier en
janvier, tout un an, il y eut des jugements et des ttes coupes. On
profita de cette motion, et puisqu'ils avaient tant besoin de guerre,
on les mena  Guinegate; ils eurent l une vraie, une grande bataille;
ils en revinrent dgots de la guerre, mais toujours murmurant,
grondant.

[Note 415: Barante-Gachard, II, 623, d'aprs le Registre de la collace
de Gand et les Mmoires indits de Dadizeele, extraits par M. Voisin
dans le Messager des sciences et des arts, 1827-1830.]

Maximilien, dj bien embarrass, recevait de la Gueldre une
sommation, celle de rendre enfin ce malheureux enfant, que le feu duc
avait si injustement retenu, pour les crimes de son pre, mais qui, 
la mort de ce pre, avait droit d'hriter. Nimgue chassa les
Bourguignons, et en attendant qu'on lui rendt l'enfant donna la
rgence  sa tante. La dame ne manqua pas de chevaliers pour la
dfendre; les Allemands du Nord prirent volontiers sa cause contre
l'Autrichien, le duc de Brunswick d'abord qui croyait l'pouser; puis,
comme elle n'en voulait pas, le champion fut l'vque de Munster,
brave vque, qui s'tait battu  Neuss contre Charles le Tmraire.

Ces gens de Gueldre n'ayant pas assez de cette guerre de terre, en
faisaient une en mer aux Hollandais, leurs rivaux pour la pche. Plus
d'un combat naval eut lieu sur le Zuyderse. Mais les Hollandais se
battaient encore plus entre eux. Les factions des Hameons et des
Morues avaient recommenc plus furieuses que jamais; fureur aiguise
de famine; le roi enlve en mer toute la flotte du hareng, et, pour
comble, les seigles qui leur venaient de Prusse.

Le coupable en tout cela, au dire de tous, tait Maximilien; tout ce
qui arrivait de malheurs, arrivait par lui. Pourquoi aussi avoir t
chercher cet Allemand. Depuis, rien n'allait bien. Toutes les
provinces criaient aprs lui.

Effarouch au milieu de cette meute, n'entendant qu'aboiements, le
pauvre chasseur de chamois qui jusque-l ne connaissait pas le
vertige, s'blouit et ne sut que faire. Il avait employ ses dernires
ressources, jusqu' mettre en gage des joyaux de sa femme; son esprit
succomba, et son corps, il fut trs-malade, sa femme au moment d'tre
veuve.

Tout, au contraire, prosprait au roi; son commerce d'hommes allait
bien, il achetait des Anglais, des Suisses, l'inaction des uns, le
secours des autres. Le fier Hastings, post  Calais pour le
surveiller, s'humanisa et reut pension[416]. Les cantons suisses
avaient trait avec Maximilien; les Suisses aimaient bien mieux un roi
qui payait; ils se donnaient  lui, lui  eux; il se fit bourgeois de
Berne. Ds lors, plus d'obstacle en Comt, tout fut rduit, et il put
envoyer son arme oisive piller le Luxembourg. Le duch de Bourgogne
fut assur, caress, consol; il lui donna un parlement, alla voir sa
bonne ville de Dijon, jura dans Saint-Benigne tout ce qu'on pouvait
jurer de vieux privilges et de coutumes, et voulut que ses
successeurs fissent de mme  leur avnement. La Bourgogne tait un
pays de noblesse; le roi fit de bonnes conditions  tous les grands
seigneurs, un pont d'or. Pour tre tout  fait gracieux aux gens du
pays et se faire des leurs, il prit matresse chez eux, non pas une
petite marchande, comme  Lyon, mais une dame bien ne et veuve d'un
gentilhomme[417].

[Note 416: Voir dans Commines les scrupules d'Hastings, qui ne veut
pas donner quittance de cet argent: Mettez-le dans ma manche, etc.]

[Note 417: Galanteries toutes politiques, comme on peut le conclure
d'un mot de Commines (liv. VI, ch. XIII).]

Parmi tant de prosprits, il baissait fort. Commines, qui revenait
d'une ambassade, le trouvait tout chang. Il avait bien dsir cette
Bourgogne, et la chose, si aise en apparence, trana, et fut mme en
grand doute. Il avait pti des obstacles, langui. Qu'on en juge par
une lettre secrte  son gnral, o il lche ce mot d'pre passion
(qui effraye dans un roi si dvt): _Je n'ay autre paradis_ en mon
imagination que celui-l... J'ay plus grand faim de parler  vous,
pour y trouver remde que je n'eus jamais _ nul confesseur pour le
salut de mon me_[418]!

[Note 418: Lenglet.]




CHAPITRE V

LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT

1480-1482


Le roi de France avec ses cinquante-sept ans, dj, maladif et le
visage ple, n'en tait pas moins, nous l'avons dit, dans
l'affaiblissement de tous, le seul jeune, le seul fort. Tout
languissait autour de lui ou mourait, mourait  son profit.

Dans l'clipse des anciennes puissances, du pape et de l'empereur, il
y eut _un roi_, le roi de France. Il prit de provinces d'Empire, la
Comt, la Provence, et il les garda. Il faillit faire juger le pape.
Le violent Sixte IV, ayant tu Julien de Mdicis par la main des
Pazzi, jetait une arme sur Florence pour punir Laurent d'avoir
survcu. Le roi, sans bouger, envoya Commines, arma Milan et rassura
les Florentins dans la premire surprise[419]. Il menaa le pape de la
Pragmatique et d'un concile qui l'aurait dpos.

[Note 419: Les Mdicis taient les banquiers des rois de France et
d'Angleterre; ils apparaissent comme garants dans toute grande affaire
d'argent, spcialement au trait de Pecquigny. Il ne s'en cache
nullement dans sa rponse  Louis XI. Raynaldi Annales, 1478,  18-19.
Les Mdicis avaient pour eux le petit peuple, contre eux
l'aristocratie. M. de Sismondi ne l'a pas senti assez.

Au reste, les Florentins avaient toujours tenu nos rois pour leurs
singuliers protecteurs; et, en signe de ce,  chacune fois qu'ils
renouvellent les gouverneurs de leur seigneurie, _ils font serment
d'estre bons et loyaux  la maison de France_. Lettre de Louis XI,
1478, 17 aot. Lenglet, III, 552. Voir  la suite l'_Avis sur ce qui
semble  faire_ au concile d'Orlans, septembre.]

La Hongrie, la Bohme, la Castille, ambitionnaient son alliance. Les
Vnitiens,  son premier mot, rompirent avec la maison de Bourgogne.
Gnes s'offrit  lui et il la refusa, voulant garder l'amiti de
Milan.

Le vieux roi d'Aragon, Juan II, s'obstina quinze annes  vouloir
retirer de ses mains le gage du Roussillon; il mourut  la peine. Et
il eut encore le chagrin de voir la Navarre (l'autre porte des
Pyrnes) tomber dans les mmes mains avec son petit-fils, que Louis
XI tenait par la mre et rgente, Madeleine de France.

Il avait eu partout un alli fidle, actif, infatigable, la mort...
Partout elle avait mis du zle  travailler pour lui, en sorte qu'il
n'y eut plus de princes au monde que des enfants, et encore peu
viables, et que le roi de France se trouvt l'universel protecteur,
tuteur et gouverneur.

C'est peut-tre alors qu'il fit faire pour le dauphin et tous ses
petits princes son innocent _Rosier des guerres_[420], l'Anti-Machiavel
d'alors (avant Machiavel).

[Note 420: Paris, 1528, in-folio. Bordeaux, 1616. _V. les deux mss. de
la Bibl. impriale._]

En Savoie, il avait perdu sa soeur (ce dont il remerciait Dieu), gagn
ou chass les oncles du petit duc. Lui-mme, comme oncle et tuteur, il
s'tait tabli  Montmlian, et il avait pris son neveu en France.

 Florence, il protgeait, comme on a vu, le jeune Laurent; il l'avait
sauv.  Milan, la faible veuve, Bonne, une de ces filles de Savoie
qu'il avait maries et dotes paternellement, n'tait rgente que par
lui; par lui seul, elle se rassurait, elle et son enfant, contre
Venise, contre l'oncle de l'enfant, Ludovic le More.

En Gueldre, aussi bien qu'en Navarre, en Savoie,  Milan, le
souverain, c'tait un enfant, une femme, et le protecteur Louis XI.

En Angleterre, douard vivait et rgnait; il tait entour d'une belle
famille de sept enfants. Et pourtant la reine tremblait, voyant tout
cela si jeune, son mari vieux  quarante ans, qu'un excs de table
pouvait emporter. En ce cas, comment protger le petit roi contre un
tel oncle (qui fut Richard III!), sinon par un mariage de France, par
la protection du roi de France, qui partout dtestait les oncles,
protgeait les enfants?

Tout tant, autour de la France, malade et tremblant  ce point, ceux
du dedans n'avaient  compter sur aucun secours. Le mieux pour eux
tait de rester sages et de ne pas remuer. Quiconque avait cru aux
forces extrieures avait t dupe. Le Bourguignon appela des troupes
italiennes, on a vu avec quel succs. Les Pays-Bas crurent 
l'Allemagne, et firent venir Maximilien, qui ne put rien leur rendre
de ce qu'ils avaient perdu. Quinze ans durant, la Bretagne invoqua
l'Angleterre et n'en tira point de secours.

Des grands fiefs, le seul encore qui et vie, c'tait la Bretagne;
elle vivait de son obstination insulaire, de sa crainte de devenir
France, appelant toujours l'Anglais, et pourtant elle en eut peur deux
fois. Le roi, tout en poursuivant le grand drame du Nord, de Flandre
et de Bourgogne, ne dtourna cependant jamais les yeux de la Bretagne,
qui tait pour lui une affaire de coeur. Une fois (au moment o il
crut avoir rang son frre en Guienne), il essaya de prendre le Breton
en lui jetant au col son collier de Saint-Michel, comme on prend un
cheval sauvage; mais celui-ci n'y fut pas pris.

Louis XI montra une obstination plus que bretonne dans l'affaire de la
Bretagne, l'assigeant, la serrant peu  peu. De temps en temps,
quelqu'un en sortait et se donnait  lui; c'est ce que firent Tannegui
Duchtel, et son pupille Pierre de Rohan, depuis marchal de Gi.
Patiemment, lentement en dix ans, le roi fit ses approches. La mort de
son frre lui ayant rendu La Rochelle au midi de Nantes, il saisit
Alenon, de l'autre ct. De face, il prit l'Anjou, comme on va voir,
et enfin il hrita du Maine. Vers la fin, il acheta un prtexte
d'attaque, les droits de la maison de Blois[421], droits suranns,
prescrits, mais terribles dans une telle main. Le duc n'avait qu'une
fille; si le dauphin ne l'pousait, il hritait, au titre de la maison
de Blois. La Bretagne n'avait qu' choisir, si elle voulait venir  la
couronne par mariage ou par succession; elle y venait toujours.

[Note 421: D. Morice, III, 343. Daru, 54. _Archives de Nantes, arm._
A, _cassette_ F. Cf. d'Argentr.]

Tout en attirant les Rohan, il avait acquis leurs rivaux, les Laval,
les affranchissant du duch, les mettant dans ses armes, dans son
conseil, leur confiant Melun, une clef de Paris. Gui de Laval, dont
plus tard le fils et la veuve agirent plus que personne pour marier la
Bretagne  la France, lui rendit, par sa fille, un autre service moins
connu, non moins important.

L'an 1447, le roi Ren donna  Saumur un splendide et fameux tournoi.
Gui de Laval y mena son jeune fils, g de douze ans, y faire ses
premires armes, et sa fille en mme temps qui en avait treize. Ren,
plus fol que jeune, fut pris au lacs. Sa femme, la vaillante Lorraine
qui avait fait la guerre pour lui, et qu'il aimait fort, vit pourtant
ce jour l qu'elle tait vieille. La petite Bretonne fit, avec
l'innocente hardiesse d'un enfant, le plus joli rle du tournoi, celui
de la Pucelle qui venait  cheval devant les chevaliers, mettait les
combattants en lice et baisait les vainqueurs. Tout le monde prvit
ds lors, et Ren lui-mme ne cacha pas trop sa pense nouvelle; il
mit sur son cu un bouquet de _penses_.

Isabelle mourut  la longue, Ren fut veuf. Il pleura beaucoup, parut
inconsolable. Mais enfin ses serviteurs, ne pouvant le voir dprir
ainsi, exigrent (c'tait comme un droit du vassal) que leur seigneur
se marit. Ils se chargrent de chercher une pouse et ils
cherchrent si bien qu'ils en dcouvrirent une[422], cette mme petite
fille, Jeanne de Laval, qui tait devenue une grande et belle fille de
vingt ans. Ren en avait quarante-sept; ils le voulurent, il se
rsigna.

[Note 422: Sembla bien aux barons d'Anjou que Dieu la leur avoit
adresse, affin que ilz n'eussent la peine d'aller chercher plus
loing. Histoire agrgative des annalles et cronicques d'Anjou,
recueillies et mises en forme par noble et discret missire Jehan de
Bourdign, prestre, docteur s-droitz. On les vend  Angiers (1529,
in-folio; CLII verso).]

Ce mariage fut agrable au roi, qui fit archevque de Reims Pierre de
Laval, le petit frre de Jeanne. Ren, au milieu de cette aimable
famille franaise, fut comme envelopp de la France; il oublia le
monde. Il avait ds lors bien assez  faire pour amuser sa jeune
femme, et une soeur encore plus jeune qu'elle avait avec elle. En
Anjou, en Provence, il menait la vie pastorale, tout au moins par
crit, rimant les amours des bergers, se livrant aux amusements
innocents de la pche et du jardinage; il gotait fort la vie rurale,
comme la plus lointaine de toute terrienne ambition. Il avait encore
un plaisir[423], de chanter  l'glise, en habit de chanoine, dans un
trne gothique, qu'il avait peint et sculpt. Son neveu Louis XI aida
 l'allger des soucis du gouvernement en lui prenant l'Anjou. On
hsitait  l'avertir[424]; il tait alors au chteau de Beaug, fort
appliqu  peindre une belle perdrix grise; il apprit la nouvelle sans
quitter son tableau.

[Note 423: Un autre: de se chauffer l'hiver _ la chemine du bon roi
Ren_, c'est--dire au soleil, proverbe provenal.]

[Note 424: Oyant nouvelles que le Roy son nepveu estoit  Angiers, il
monta  cheval pour le venir festoyer, ignorant encore ce qui avoit
est faict en son prjudice. Et combien que ses domestiques en fussent
bien informez..., etc. Le noble Roy, oyant racompter la perte et
dommage de son pays d'Anjou que tant il aymoit, se trouva quelque peu
troubl. Mais, quand il eut reprins ses espritz,  l'exemple du bon
pre Job... Bourdign.]

Il avait bien encore quelques vieux serviteurs qui s'obstinaient 
vouloir qu'il ft roi, et qui sous main traitaient avec la Bretagne ou
la Bourgogne; mais cela tournait toujours mal: Louis XI savait tout,
et prenait les devants. On a vu qu'au moment o ils offraient la
Provence au duc de Bourgogne, Louis XI accourut, saisit Orange et le
Comtat. Ren ne se tira d'affaire qu'en lui donnant promesse crite
qu'aprs lui et son neveu Charles, il aurait la Provence; lui-mme il
crivit cet acte, l'enlumina, l'orna de belles miniatures. C'tait
mourir de bonne grce, et au reste il tait mort ds la fatale anne
o il perdit ses enfants, Jean de Calabre mort  Barcelone, Marguerite
prise  Teukesbury. Il lui restait un petit-fils, Ren II, mais fils
d'une de ses filles, et ses conseillers lui assuraient que la Provence
(quoique fief fminin et terre d'Empire) devait, la ligne mle
manquant, revenir  la France[425]. Alors il soupirait et se peignait
dans sa miniature, sous l'emblme d'un vieux tronc dpouill qui n'a
qu'un faible rejeton.

[Note 425: L'habile Palamde de Forbin trouva cette clause dans l'acte
de mariage de l'hritire de Provence et du frre de saint Louis. V.
Papon, Du Puy.]

Son neveu et hritier, le roi, avait hte d'hriter, il ne pouvait
attendre: Il envieillissoit, devenoit malade. Il se mnageait peu;
au dfaut de guerre, il chassait; il lui fallait une proie. Seul au
Plessis-les-Tours, il tenait son fils  Amboise sans le voir, et il
envoya sa femme encore plus loin en Dauphin. Souvent il partait de
bonne heure, chassait tout le jour, au vent,  la pluie, dnant o il
pouvait, causant avec les petites gens, avec des paysans, avec des
charbonniers de la fort. Il lui arrivait, inquiet qu'il tait
toujours, voulant tout voir et savoir, de se lever le premier et,
pendant qu'on dormait, de courir le chteau; un jour, il descend aux
cuisines, il n'y avait encore qu'un enfant qui tournait la broche:
Combien gagnes-tu?--L'enfant qui ne l'avait jamais vu, rpondit:
Autant que le roi.--Et le roi, que gagne-t-il?--Sa vie, et moi la
mienne.

Le marmiton avait parl firement, prenant apparemment ce rdeur mal
mis pour un pauvre... Il ne se trompait pas. Jamais il n'y avait
pauvret plus profonde, plus famlique et plus avide. pret de
chasseur ou faim de mendiant, c'est ce qu'expriment toutes ses
paroles, parfois violentes et cres, souvent flatteuses, menteuses,
humblement caressantes et rampantes... Tant il avait besoin[426]!
besoin de telle province aujourd'hui, demain de telle ville... N
avide, mais plus avide comme roi et royaume, il souffre, on le sent
bien, de tous les fiefs qu'il n'a pas encore. La royaut avait en elle
l'insatiable abme qui devait tous les absorber.

[Note 426: Lire la lettre si humble  Hastings, et le billet si tendre
 un de ses serviteurs, M. de Dunois, pour qu'il expdie l'affaire de
Savoie: Mon frre! Mon ami!... Nulle part peut-tre on n'a vu les
affaires traites avec tant de passion. Ces deux lettres, si
caractristiques, ont t publies pour la premire fois par
mademoiselle Dupont: Commines, II, 219, 221.]

On a vu ses pres commencements avant le Bien public, et comment cette
faim s'aiguisa par l'obstacle. Tout  coup tout devient facile, les
tats, les provinces pleuvent, se donnent elle-mme, la proie, le
gibier vient prier le chasseur. L'ardeur de prendre se calmera sans
doute?... C'est le contraire, la passion violente, inique, et qui
irait contre Dieu, voit le jugement de Dieu se dclarer pour elle;
elle se sent profondment juste, profondment injuste lui parat tout
ce qu'elle n'a pas encore. L'unit du royaume, confusment sentie
comme un droit futur, lui justifie tous les moyens. Dsormais assez
fort pour n'avoir plus besoin de force, pouvant s'adjuger ce qu'il
veut conqurir par arrt, ce n'est plus un chasseur, il sige comme
juge. Sa passion maintenant, c'est la justice. Il va toujours juger;
point de jours fris, saint Louis fit justice mme au Vendredi-Saint.

Justice ici mle de guerre, et parfois l'excution avant le procs.
Celui d'Armagnac fut abrg par le poignard. On a vu ceux d'Alenon,
de Saint-Pol, de Nemours. Le pauvre vieux Ren, un roi, fut menac de
contrainte par corps. Le prince d'Orange fut poursuivi, justici en
effigie, pendu par les pieds. Ce formidable duc de Bourgogne n'chappe
pas.  peine mort, le Parlement saisit son cadavre. Les procureurs lui
prouvent  ce chevalier mort par chevalerie, que, sous sa belle
armure, il avait la foi du procureur; on lui retrouve son billet de
Pronne, le fameux sauf-conduit crit de sa main, on lui tablit par
rapport d'experts qu'il a jur et qu'il a menti[427].

[Note 427: Si l'on veut rcuser le tmoignage de M. de Crvecoeur, on
ne peut gure suspecter celui d'un homme aussi loyal que le grand
btard, frre du duc, ni celui de Guillaume de Cluny, qui ne quitta le
service de Bourgogne que malgr lui et pour ne pas prir avec
Hugonet. V. Lenglet, IV, 409.]

Le Parlement n'allait pas assez vite dans ces besognes royales. Sans
doute il se disait que le roi tait mortel, que les grandes familles
dureraient aprs lui et sauraient bien retrouver les juges. Donc, il
mnageait tout. Que le roi ft mcontent ou non, il ne pouvait svir;
on ne coupe pas la tte  une grande compagnie.

Il rsulta de l une chose odieuse, c'est que les procs se firent par
commissaires,  qui les biens de l'accus taient donns d'avance, et
qui avaient intrt  la condamnation.

Et de cette chose odieuse, une chose effroyable naquit, une espce
nouvelle, celle des commissaires, qui, cre par la tyrannie pour son
besoin passager, voulait durer et besogner toujours, qui, ayant pris
got  la cure, ne chassait plus seulement  la voix du matre, mais
s'ingniait  trouver des proies, et faute d'ennemis poursuivait les
amis.

Il y avait deux princes du sang, que les autres princes et les grands
du royaume accusaient fort et regardaient comme amis du roi, comme
tratres[428]. L'un tait le duc de Bourbon, au frre duquel Louis XI
avait donn sa fille. L'autre tait le comte du Perche, fils du duc
d'Alenon, mais lev par le roi, et qui en 1468 avait trahi pour lui
les Bretons et son pre.

[Note 428: C'est ce que disait le duc de Nemours (V. son _Procs
ms._): Ce mauvais homme, M. de Bourbon, nous a tous trahis.]

Ces deux princes furent la proie nouvelle contre laquelle les
commissaires animrent le roi, et ils n'y trouvrent que trop de
facilit dans le triste tat de son esprit. Il se sentait dfaillir,
et faisait d'autant plus effort pour se prouver  lui et aux autres,
par mille choses violentes et fantasques, qu'il tait en vie. Il
faisait acheter de toutes parts des chiens de chasse, des chevaux, des
btes curieuses. Il faisait de grands remuements dans sa maison,
renvoyant ses serviteurs pour en prendre d'autres.  quelques-uns il
tait leurs offices, faisait des justices svres; il frappait loin et
rude.

Entre autres gens trs-propres  faire ou conseiller des choses
violentes, il avait un dur Auvergnat, nomm Doyat, n sujet du duc de
Bourbon, chass par lui, qui trouva jour pour se venger. Un moine,
venu du Bourbonnais, avait remu Paris en prchant contre les abus,
disant hardiment que le roi tait mal conseill[429]. Le roi crut sans
difficult que le duc de Bourbon, cantonn dans ses fiefs, avait
envoy cet homme pour tter le peuple[430]; on disait qu'il fortifiait
ses places, qu'il empchait les appels au roi, qu'il tait roi chez
lui[431]. Louis XI avait encore un grief contre lui, c'est qu'il ne
mourait pas. Goutteux et sans enfants, ses biens devaient passer  son
frre, gendre du roi, puis, si ce frre n'avait pas d'enfants mles,
ils devaient choir au roi mme. Mais il ne mourait pas... Doyat se
fit fort d'y pourvoir. Il se fit nommer par le Parlement, avec un
autre, pour aller faire le procs  son ancien seigneur. Il arrive 
grand bruit dans ce pays, o depuis tant d'annes on ne connaissait de
matre que le duc de Bourbon; il ouvre enqute publique, provoque les
scandales, engage tout le monde  dposer hardiment contre lui. Au nom
du roi, dfense aux nobles du Bourbonnais de _faire alliance_ avec le
duc de Bourbon. Il l'enfermait ainsi tout seul dans ses chteaux. L
mme il ne fut pas tranquille, on vint lui prendre ses officiers chez
lui, il ne restait qu' l'enlever lui-mme. Son frre, Louis de
Bourbon, vque de Lige, fut tu peu aprs par le Sanglier, qui, avec
une bande recrute en France[432], prit un moment l'vch pour son
fils.

[Note 429: Jean de Troyes.]

[Note 430: Il craignait toujours les mouvements de Paris, de
l'Universit, etc. La fameuse ordonnance pour imposer silence aux
nominaux n'a, je pense, aucun autre sens. Voir les articles, fort
spcieux, qu'ils lui prsentrent, mais dans le moment le moins
favorable, dans la crise de 1473. Baluze, Miscellanea (d. Mansi), II,
293.]

[Note 431: Le duc, longtemps mnag, employ par le roi, pour la ruine
des grands, exerait avec d'autant plus de scurit sa royaut
fodale; on l'accusait d'exclure certains dputs des assembles
provinciales, etc. Quant  son mariage, et celui de son frre, voir
les pices dans l'Ancien Bourbonnais, par MM. Allier, Michel et
Batissier.]

[Note 432: Et  Paris mme. Un autre frre du duc de Bourbon,
l'archevque de Lyon, serviteur fort docile du roi, n'en fut pas moins
dpouill de son autorit sur Clermont, qui ds lors lut ses consuls.
Jean de Troyes, XIX, 105. Molinet, II, 311. Oseray, Histoire de
Bouillon, 131.

Sur l'affranchissement de cette ville, lire Savaron, et les curieux
extraits que M. Gonod a donns des _Registres du Consulat_, au moment
de la visite de Doyat, sous le titre de Trois Mois de l'histoire de
Clermont en 1481.]

Ces violences, ces outrages, et que cet Auvergnat, n chez le duc de
Bourbon, l'et foul sous ses souliers ferrs, c'taient des choses
qu'on ne pouvait faire sans risque. La religion fodale n'tait pas
tellement teinte qu'il ne se trouvt, entre ceux qui mangeaient le
pain du seigneur, un homme pour le venger. Commines, si bien instruit,
dit positivement que la bonne volont ne manqua pas, que plusieurs
eurent envie d'entrer en ce Plessis, et _dpcher les choses_, parce
qu' leur avis rien ne se dpchoit. De l, la ncessit de grandes
prcautions; le Plessis se hrisse de barreaux, grilles, gurites de
fer. On y entre  peine. Peu de gens approchent et bien tris;
c'est--dire que de plus en plus, le roi ne voyant plus que tels et
tels, tout absolu qu'il peut paratre, se trouve dans leurs mains. Un
accident augmenta ce misrable tat d'isolement.

Un jour, dnant prs de Chinon, il est frapp, perd la parole. Il veut
approcher de la fentre, on l'en empche, jusqu' ce que son mdecin,
Angelo Catto, arrive et fait ouvrir. Un peu remis, son premier soin
fut de chasser ceux qui l'avaient tenu et empch d'approcher des
fentres.

Entre cette attaque et une seconde qu'il eut peu aprs, il se donna,
dans sa faiblesse, un spectacle de sa puissance. Il runit 
Pont-de-l'Arche la nouvelle arme qu'il organisait. Campe l sur la
Seine, elle tait  porte de marcher sur la Bretagne ou sur Calais.
Elle rompit le projet du Breton, qui offrait sa fille au prince de
Galles. Le roi lui avait dj saisi Chantoc. Il se hta de demander
pardon.

Cette arme tait une belle et terrible machine, forte et lgre dans
son rempart de bois, qu'elle posait, enlevait  volont. La ple
figure mourante sourit, et se complut dans cette image de force. Elle
se sentait l en sret; ceux-ci taient des hommes srs, des
Suisses[433] ou arms  la suisse. Dans les armes, dans les costumes,
rien qui sentt la France; hoquetons de toutes couleurs, hallebardes,
lances  rouelle qu'on n'avait jamais vues. Une arme muette qui ne
savait que deux mots: _geld_ et _trinkgeld_. Nul mouvement, qu'au son
du cor. Le roi ne voulait plus d'hommes, mais des soldats; plus de ces
francs-archers pillards, qui s'taient dbands  Guinegate; de
gentilshommes encore moins, il leur fit dire de payer au lieu de
servir et de rester chez eux. Plus de Franais, ni peuple, ni
nobles... Le brillant spectacle de ces bandes gaya peu nos vieux
capitaines, qui avaient tant fait pour avoir une milice nationale, et
qui  la longue l'avaient forme, aguerrie. Ils sentaient qu'un jour
ou l'autre ces Allemands pourraient bien battre ceux qui les payaient,
qu'on n'en serait pas matre, et qu'on maudirait alors un roi qui
avait dsarm la France.

[Note 433: Ce commerce d'hommes, si coteux  la France, fut encore
plus funeste  la Suisse. Des querelles terribles y clatrent entre
les villes et les campagnes, pour des questions d'argent, de butin,
etc. (Tillier.) Stettler dit qu'en 1480, on ne put rtablir la sret
des routes qu'en faisant pendre quinze cents pillards.]

La France n'tait plus sre pour le garder.  qui donc se fiait-il? 
un Doyat, un Olivier le Diable,  matre Jacques Coctier, mdecin et
prsident des comptes, un homme hardi, brutal, qui le faisait trembler
lui-mme. Deux hommes taient encore autour de lui, peu rassurants,
MM. du Lude et de Saint-Pierre; l'un, un joyeux voleur qui faisait
rire le roi; l'autre, son snchal, sinistre figure de juge, qui et
pu tre bourreau. Parmi tout cela, le doux et cauteleux Commines,
qu'il aimait et faisait coucher avec lui; mais il croyait les autres.

Au retour de son camp, il fut frapp de nouveau, et fut quelque deux
heures qu'on le croyoit mort; il toit dans une galerie, couch sur
une paillasse... M. du Bouchage et moi (dit Commines), nous le voumes
 monseigneur saint Claude, et les autres qui toient prsents le lui
vourent aussi. Incontinent la parole lui revint, et sur l'heure il
alla par la maison, mais bien foible... Un peu remis, il voulut voir
les lettres qui taient arrives et qui arrivaient de moment en
moment: On lui montrait les principales, et je les lui lisois. Il
faisoit semblant de les entendre, et les prenoit en la main, et
faisoit semblant de les lire, quoiqu'il n'et aucune connoissance, et
disoit quelque mot, ou faisoit signe des rponses qu'il vouloit tre
faites.

Du Lude et quelques autres logeaient sous sa chambre, en deux petites
chambrettes. C'tait ce petit conseil qui rglait en attendant les
affaires presses. Nous faisions peu d'expditions, car il toit
matre avec lequel il falloit charrier droit.

Entre ses deux attaques, on lui fit faire deux choses, dlivrer le
cardinal Balue que le lgat rclamait, et mettre en prison le comte du
Perche. Ce procs, oeuvre tnbreuse et la plus inconnue du temps,
mrite explication.

Le 14 aot 1481, on l'arrte et on le met dans une cage de fer, la
plus troite qu'on et faite, une cage d'un pas et demi de long... Sur
quelle accusation? la moins grave, d'avoir voulu sortir de France.

Cette terrible rigueur tonne fort, quand on sait que, peu d'annes
auparavant, on examina en conseil s'il fallait l'arrter, que deux
personnes lui furent favorables et que l'une des deux tait Louis
XI[434]. Pour bien comprendre, il faut savoir de plus que plusieurs
conseillers avaient du bien de l'accus, et taient intresss  le
faire mourir.

[Note 434: Le comte du Perche dit qu'avant le voyage du roi  Lyon,
il y avoit eu douze personnes au conseil du Roy dont tous avoient
est d'oppinion que ont pransist luy qui parle, fors le Roy et Mons.
de Dampmartin, lequel Dampmartin avoit dit au Roy qu'il n'y a homme
qui, quant il savoit que le roy le vouldroit faire prandre ou
destruyre, qu'il ne mist peine de se sauver... Le dit qui parle
n'avoit qui tenist pour luy, fors le Roy et ledit de Dampmartin... Luy
qui parle, estoit bien tenu au Roy, car il n'avoit eu amy que luy et
le dict seigneur de Dampmartin. _Procs ms. du comte du Perche (copie
du temps)_, f. VI _verso_; _Archives du royaume, Trsor des Chartes_,
J. 940.]

Ce malheureux comte du Perche tait un de ces enfants que le roi avait
levs chez lui, comme le prince de Navarre et autres, et qu'il avait
forms et dresss  trahir leurs pres. En 1468, le comte du Perche
prit parti contre son pre, le duc d'Alenon, et son parent, le duc de
Bretagne, en sorte que, dtest des ennemis du roi, il se ferma 
jamais le retour, appartint au roi seul. Louis XI, avec qui il avait
toujours vcu, le connaissait trs-bien pour un homme lger, futile,
et qui, aprs les belles filles, ne connaissait que ses faucons. Il
n'en tenait gure compte, lui payait mal sa pension; de longue date,
il avait occup ses places, et pour ses terres, il en disposait, les
donnait comme siennes. Sa patience, dj fort prouve par le roi, le
fut bien plus encore par ceux qui, ayant son bien et voulant le
garder, voulurent avoir sa vie. Pour cela il fallait,  force
d'outrages et de provocations, faire de cette inoffensive crature un
conspirateur. Chose difficile; il craignait le roi comme Dieu. Un de
ses serviteurs disant un jour, dans sa chambre  coucher, un mot hardi
contre le roi, il eut peur et le gronda fort.

Pour surmonter sa peur, il en fallait une plus forte. On imagina de
lui faire arriver des lettres anonymes o charitablement on
l'avertissait que le roi allait le faire tondre, le faire moine...
Cela l'effraya fort... Puis d'autres lettres arrivent: le roi va le
faire pendre... D'autres encore: Il le fera tuer. Ce pauvre diable
craignait horriblement la mort; il y parat dans son procs. Il ne lui
vint rien dans l'esprit contre le roi, nulle dfense ou vengeance:
seulement, il commena  regarder de tous cts par o il
s'enfuirait... Le plus prs, c'tait la Bretagne, mais c'tait un pays
hostile o il n'y avait pour lui nulle sret. Si je trouvais 
m'embarquer, disait-il, j'irais en Angleterre, ou bien encore 
Venise; j'pouserais une bourgeoise de Venise et je serais riche.

En l'effrayant ainsi, on tchait d'autre part d'effrayer Louis XI. Les
gens du comte, sa soeur mme (btarde d'Alenon), rapportaient ou
forgeaient des mots qu'il aurait dits, et qu'on interprtait de faon
sinistre. On assurait, par exemple, qu'il avait dit  un de ses
domestiques: Ne serais-tu donc pas homme  donner un coup de dague
pour moi?

Quoique le duc de Nemours, qui dnona tant de gens, n'et rien dit
contre le comte du Perche, Louis XI, de plus en plus dfiant, et sans
doute bien travaill par ceux qui y avaient intrt, finit par croire
ce que l'on voulait, et signa une lettre pour avouer du Lude de tout
ce qu'il ferait. Ce qu'il fit, ce fut d'arrter l'homme sur l'heure,
et il le mit dans cette cage troite o on lui passait le manger avec
une fourche[435]. Il l'environna de ses serviteurs  lui du Lude, et,
ce qui est plus choquant  dire, il employait  ce mtier de gelier
ou d'espion, sous prtexte _d'amuser le comte_, un enfant qui tait
son fils.

[Note 435: Il avoit est mis  Chinon en une caige de fer d'un pas et
demy de long en laquelle il fut environ six jours sans en partir, et
luy donnoit-on  menger avecque une fourche; et par aprs les dicts
six jours, on le tiroit hors de la caige, pour menger, et aprs,
estoit remis en la caige, ou il est demeur par ung yver l'espace de
XII sepmaines,  l'occasion de quoy il a une espaulle et une cuisse
perdue, et a une maladie  la teste dont il est en grand danger de
mourir. _Archives, ibidem, fol. 170._]

Du Lude se fit nommer commissaire avec Saint-Pierre et quelques
autres; mais il ne put si bien faire que l'enqute ne ft conduite par
le chancelier, le prudent Doriole. L'accus ayant parl des lettres
anonymes qu'on lui avait crites, devenait accusateur, et probablement
embarrassait tel et tel de ses juges. Mais il tait faible, variable,
facile  intimider; ils lui dirent que _rien ne pouvait tant l'aider_
que de dire vrai et _de ne dnoncer personne_, et il se dmentit,
consentant  faire croire: Que c'tait lui qui les avait crites.

Il montrait du reste assez bien qu'il tait dangereux pour lui
d'aller en Bretagne, qu'il y tait ha. Il ajoutait cette chose, bien
forte en sa faveur: Il n'y a pas d'homme en France qui doive craindre
tant que moi la mort du roi. Si le roi nous manquait, il n'y aurait
plus personne pour me faire grce. M. le dauphin serait trop jeune
pour rien empcher, on me ferait mourir.[436]

[Note 436: N'y a homme au royaume de France qui fust plus desplaisant
que luy du mal, ni de la mort du Roy, car quant le Roy seroit failly,
il n'aroit plus  qui recourir pour lui faire grace. _Archives,
ibid._, fol. 57.]

Plus il prouvait qu'il n'et os aller en Bretagne et plus le roi
pensait qu'il voulait passer en Angleterre, ce qui tait plus grave
encore. Nulle preuve au reste ni pour l'un ni pour l'autre. La
peureuse nature de l'accus vint au secours des juges. Un homme que du
Lude lui avait donn pour le soigner, qui lui avait inspir confiance
et qu'il faisait coucher avec lui, l'veille brusquement une nuit et
lui dit: Par le corps de Dieu, vous tes un homme mort, si vous ne
prenez garde[437]. Et lui conte qu'un sien frre a entendu les sires
du Lude et de Saint-Pierre dire en se promenant qu'il fallait profiter
d'une absence du roi pour le faire mourir... Le prisonnier perdu prie
l'homme, le conjure de lui donner moyen de fuir... Oui, mais d'abord
il faut s'assurer s'il peut fuir en Bretagne, si le duc est mieux
dispos, il faut _crire au duc_. Voici une critoire...--Il crit, et
il est perdu.

[Note 437: Commenoit  soy endormir, il le tira deux ou trois fois
par la chemise, tellement que il se tourna et demanda qu'il y
avoit... _Ibid._, fol. 70 et fol. 195.]

Il l'et t du moins, si par bonheur du Lude ne ft mort sur ces
entrefaites. Le roi qui, sans doute, ne se fiait plus assez  la
commission, mit l'affaire dans les mains de son gendre Beaujeu, et de
son me damne, le lombard Boffalo qui prsiderait une commission
nouvelle tire du Parlement (19 mars 1482). Boffalo cependant voyait
le roi malade, il savait bien qu' sa mort, il aurait lui-mme de
grandes affaires au Parlement pour la dpouille du duc de Nemours; il
se prta aux lenteurs calcules des parlementaires, et laissa traner
l'affaire jusqu' la fin du rgne. L'accus, qui avait fait des aveux
maladroits,  se perdre, n'en fut pas moins quitte pour garder prison,
en demandant pardon au roi (22 mars 1483)[438].

[Note 438: Et non 1482, comme le met  tort l'Art de vrifier les
dates.]

       *       *       *       *       *

La fortune semblait prendre un malicieux plaisir, en ces derniers
temps,  combler le mourant de grces imprvues, dont il ne devait pas
profiter.  peine il apprenait la mort de Charles du Maine, neveu de
Ren (12 dc. 1482),  peine il entrait en jouissance du Maine, de la
Provence, de ces beaux ports, de la mer d'Italie... Une nouvelle lui
vient du Nord, charmante et saisissante... Elle se confirme: la maison
de Bourgogne est teinte, tout comme celle d'Anjou, la jeune Marie est
morte, comme le vieux Ren. Son cheval l'a jet par terre, et avec
elle tout espoir de Maximilien. Blesse de cette chute, elle mourut en
quelques jours. Soit pudeur, soit fiert, la souveraine dame de
Flandre aurait mieux aim mourir, si l'on en croit le comte, que de se
laisser voir aux mdecins; la fille, comme le pre, aurait pri par
une sorte de point d'honneur (28 mars 1483)[439].

[Note 439: Pontus Heuterus assure que Maximilien ne put jamais
entendre parler de Marie sans pleurer. Lorcheimer raconte que
Trithme, pour le consoler, voqua Marie et la lui fit apparatre;
mais cette vue lui fut si douloureuse qu'il dfendit au magicien, sous
peine de la vie, d'voquer les morts du tombeau. (Le Glay.)]

Maximilien en avait deux enfants. Mais il n'tait nullement  croire
que les Flamands qui, du vivant de leur dame et sous ses yeux, lui
avaient tu ses serviteurs, acceptassent jamais la tutelle d'un
tranger. Il avait peu de poids d'ailleurs, peu de crdit. Pendant que
la douairire de Bourgogne ngociait pour lui  Londres, il crivait 
Louis XI, qui ne manquait pas de montrer ses lettres aux Anglais.
Aussi n'avaient-ils nulle confiance en Maximilien. Ils ne voulaient
lui donner secours qu'autant qu'il les payerait d'avance. Tout le
payement qu'il avait  leur offrir, c'tait la gloire, la belle chance
de gagner encore des batailles de Crcy, de conqurir leur royaume de
France... Louis XI parlait moins, agissait mieux; il offrait des
choses palpables, des sacs d'argent, des cus neufs, des prsents de
toute sorte, de la vaisselle plate travaille  Paris.

De longue date, il avait eu cette divination qu'un moment viendrait
pour brouiller la Flandre; il l'avait toujours pratique tout
doucement, en bas par son barbier flamand, en haut par M. de
Crvecoeur. Il avait  Gand de bien bons amis, qui touchaient pension,
un Wilhelm Rim entre autres, premier conseiller de la ville, saige
homme et malicieux, et un certain Jean de Coppenole, chaussetier et
syndic des chaussetiers, qui, sachant crire, se fit nommer clerc des
chevins, et fut enfin grand doyen des mtiers; c'tait un homme
trs-utile.

La premire chose qu'ils firent, ce fut de mettre la main sur les deux
enfants, sur le petit Philippe et la petite Marguerite (celle-ci
encore en nourrice), et de dire que, d'aprs leur Coutume, les enfants
de Flandre ne pouvaient avoir de nourrice que la Flandre mme. Le
Brabant et autres provinces ayant rclam, les Flamands promirent de
les garder seulement quatre mois; puis, chaque province les aurait
quatre mois  son tour. Mais le terme arriv, quand il fallut les
rendre, ils dclarrent qu'ils ne pouvaient s'en sparer, que c'tait
trop contre leur privilge[440].

[Note 440: V. _passim_ les notes du Barante-Gachard, fort instructives
et tires des actes.]

Un conseil de tutelle fut nomm, o Maximilien figura pour la forme;
c'tait lui plutt qui tait en tutelle. La Flandre et le Brabant le
tenaient de court, le traitaient comme un mineur ou un interdit. Ses
amis d'Allemagne, jeunes comme lui, et qui n'avaient rien vu de tel en
leur pays, lui donnrent le conseil tudesque de prendre quelques
bourgeois rcalcitrants et d'en faire exemple; cela finirait tout...
Cela justement le perdit.

Les Flamands ds lors se donnrent de coeur au roi; ils se prirent
pour lui d'une singulire tendresse; il n'arrivait pas  Gand un
messager, un trompette, qu'il ne ft entour, qu'on ne lui demandt
nouvelles de la sant du roi et de monseigneur le dauphin. Ce roi
qu'ils avaient tant ha, ils l'estimaient; ils voyaient bien qu'il
avait les mains longues, lorsque de l'une il leur prenait encore la
ville d'Aire, et que de l'autre il lanait sur Lige ce damn
Sanglier.

Rim et Coppenole aidant, ils comprirent que jamais ils ne trouveraient
un parti plus honorable pour leur petite Marguerite que ce jeune
dauphin qui tout  l'heure allait tre roi de France. C'tait une
bonne occasion de se dbarrasser de ces provinces franaises qui sous
le feu duc n'avaient servi qu' tourmenter la Flandre. N'tait-elle
pas bien assez riche, avec la Hollande et le Brabant? Qu'tait-ce que
l'Artois? rien qu'un frein pour brider la Flandre; quand le comte
n'aurait plus, contre Gand et Bruges, ses nobles chevauches d'Artois
et de Bourgogne, il faudrait bien qu'il entendt raison.

S'il faut en croire Commines, Louis XI et t heureux de tirer d'eux
une bonne cession de l'Artois ou de la Bourgogne. Ils l'obligrent de
les garder toutes deux. S'ils avaient pu encore lui donner le Hainaut
et Namur, tous les pays wallons, ils l'auraient fait bien volontiers,
tout cela dans l'ide d'avoir dsormais des comtes de Flandre
paisibles et raisonnables.

Heureux roi! Gt de la fortune, violent... demandant peu et
recevant trop... Ses amis, Rim et Coppenole, vinrent lui apporter ce
splendide trait, la couronne de son rgne. Ils furent bien tonns de
trouver le grand roi dans ce petit donjon, derrire ces grilles de
fer, ces moineaux de fer, ce guet terrible, une prison enfin, si bien
garde qu'on n'entrait plus. Le roi y tait consign; il tait si
maigre et si ple qu'il n'et os se montrer. Toujours actif du reste,
au moins d'esprit. Ce qui restait de plus vivant en lui, c'tait
l'pret du chasseur, le besoin de la proie; seulement, ne pouvant
plus sortir, il allait un peu de chambre en chambre avec des petits
chiens dresss exprs, et chassait aux souris.

Les Flamands furent reus le soir, avec peu de lumires, dans une
petite chambre. Le roi, qui tait dans un coin et qu'on voyait  peine
dans sa riche robe fourre (il s'habillait richement vers la fin),
leur dit, en articulant difficilement[441], qu'il tait fch de ne
pouvoir se lever ni se dcouvrir. Il causa un moment avec eux, puis
fit apporter l'vangile sur lequel il devait jurer. Si je jure de la
main gauche, dit-il, vous m'excuserez, j'ai la droite un peu faible.
Et en effet, elle tait dj comme morte, tenue par une charpe[442].

[Note 441: Il ne pouvait plus dj prononcer la lettre R.]

[Note 442: Cependant il rflchit sans doute qu'un trait _jur de la
main gauche_ pourrait bien tre un jour annul sous ce prtexte, et il
toucha l'vangile du coude droit, ce qui fit rire les Flamands:
Cubito etiam dextro multum ridicul... _Pseudo-Amelgardi, lib. XI._]

Ce mariage flamand rompait le mariage anglais, cette paix faisait une
guerre. Mais, comme il tait dit qu' ce moment tout russirait au
mourant par del ses voeux, l'Angleterre ne fit rien. Sa fureur fut
pourtant extrme. Rpudie par la France, elle l'tait encore par
l'cosse. Deux mariages rompus  la fois, deux filles d'douard
ddaignes; douard s'en consola  table, et tant qu'il y mourut.
Louis XI lui survcut. Les tragdies qui suivirent le mettaient en
repos[443].

[Note 443: Richard III lui crivit, lui demanda amiti (c'est--dire
pension), mais le roi, au rapport de Commines: Ne voulut rpondre 
ses lettres, ni our le messager, et l'estima trs-cruel et mauvais.]

Tout allait bien pour lui, il tait combl de la fortune... seulement
il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquit du
jugement de l'avenir. Il se fit apporter les Chroniques de
Saint-Denis[444], les voulut lire, et sans doute y trouva peu de
chose. Le moine chroniqueur pouvait, encore moins que le roi,
distinguer, parmi tant d'vnements, les rsultats du rgne, ce qui en
resterait.

[Note 444: La premire ide qui se prsente, c'est qu'il craignait que
les moines n'eussent fait de l'histoire une satire. Il semble pourtant
qu'il ait t curieux de l'histoire pour elle-mme. Dans l'acte o il
confirme la chambre des comptes d'Angers, il parle avec une sorte
d'enthousiasme de ce riche dpt de documents. V. _Du Puy, Inventaire
du Trsor des chartes_, II, 61, et l'Art de vrifier les dates (Anjou,
1482).]

Une chose restait d'abord, et fort mauvaise. C'est que Louis XI, sans
tre pire que la plupart des rois de cette triste poque[445], avait
port une plus grave atteinte  la moralit du temps. Pourquoi? _Il
russit._ On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succs
qui finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour
longtemps l'admiration de la ruse, et la religion du succs[446].

[Note 445: Observation fort juste de M. de Sismondi. Le savant
Legrand, parfois un peu simple, parle en plusieurs endroits de la
_bont_ de Louis XI. Cela est fort... Nanmoins, Commines assure qu'il
dtesta la trahison de Campobasso et la cruaut de Richard III. La
Chronique scandaleuse, qui ne lui est pas toujours favorable, remarque
qu'il cherchait  viter, dans la guerre mme, l'effusion du sang, ce
qui est confirm par son ennemi Molinet: Il aymeroit mieux perdre dix
mille escus que le moindre archier de sa compagnie.--Il n'en est pas
moins sr qu'il fut cruel, surtout dans l'expulsion et le
renouvellement des populations de Perpignan et d'Arras.--Le fait
suivant me semble atroce: Avril 1477, Jean Bon ayant t condamn 
mort pour certains grans cas et crimes par luy commis envers la
personne du Roy... laquelle condampnacion fut despuis, du commandement
du dict seigneur, en charit et misricorde, modr, et condampn le
dit Jean le Bon seulement  avoir les yeux pochs et estains, il fut
rapport que le dit Jean Bon voyait encore d'un oeil. En consquence
de quoi Guinot de Lozire, prvt de la maison du roi, par ordre dudit
seigneur, dcerna commission  deux archers d'aller visiter Jean Bon,
et s'il voyait encore de lui faire parachever de pocher et estaindre
les yeux. Communiqu par MM. Lacabane et Quicherat. L'original se
trouve dans le vol. 171 des _titres scells de Clairambault,  la
Biblioth. royale_.]

[Note 446: La fausse et dure maxime avec laquelle Commines enterre son
ancien matre Qui a le succs a l'honneur.]

Un autre mal, trs-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
fodalit, prissant sous une telle main, eut l'air de prir victime
d'un guet-apens[447]. Le dernier de chaque maison resta le _bon_ duc,
le _bon_ comte. La fodalit, ce vieux tyran caduc, gagna fort 
mourir de la main d'un tyran.

[Note 447: Lire les touchantes complaintes d'Olivier de la Marche sur
la maison de Bourgogne, de Jean de Ludre sur la maison d'Anjou (_ms.
de la Bibliothque de Nancy_), etc., etc. J'y reviendrai  l'occasion
de la raction fodale sous Charles VIII.]

Sous ce rgne, il faut le dire, le royaume, jusque-l tout ouvert,
acquit ses indispensables barrires, sa ceinture[448] de Picardie,
Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la
premire fois, et la paix perptuelle fut fonde pour les provinces du
centre.

[Note 448: Premire ceinture du royaume plus importante encore pour sa
vitalit et sa dure que la seconde ceinture, les beaux accessoires de
Flandre, Alsace, etc.]

Si je vis encore quelque temps, disait Louis XI  Commines, il n'y
aura plus dans le royaume qu'une Coutume, un poids et une mesure.
Toutes les Coutumes seront mises en franais, dans un beau livre[449].
Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats; les procs en
seront moins longs... Je briderai, comme il faut, ces gens du
Parlement... Je mettrai une grande police dans le royaume.

[Note 449: Dans une lettre  Du Bouchage, il exprime les mmes ides,
et veut, pour comparer, qu'on lui cherche les _coutumes_ de Florence
et de Venise. Preuves de Duclos, IV, 449.]

Commines ajoute encore qu'il avait bon vouloir de soulager ses
peuples, qu'il voyait bien qu'ils taient accabls, qu'il sentait
avoir par l fort charg son me...

S'il eut ce bon mouvement, il n'tait plus  mme de le suivre, la vie
lui chappait.

Dj, tant redout ft-il, il voyait les malveillances qui voulaient
se produire; la rsistance commenait et la raction.

Le Parlement avait refus l'enregistrement de plusieurs dits,
lorsqu'un rglement vexatoire de la police des grains lui donna une
occasion populaire de se montrer plus hardiment encore. La rcolte
avait t mauvaise, on craignait la famine. Un vque, ancien
serviteur de Ren, que le roi avait fait son lieutenant  Paris,
assembla les gens de la ville et fit voter des remontrances. Le
Parlement fit crier dans les rues que l'on commencerait comme
auparavant, sans gard  l'dit du roi.

S'il faut en croire quelques modernes[450], La Vacquerie, premier
prsident, qui venait  la tte du Parlement apporter les
remontrances, tint tte  Louis XI, ne s'mut point de ses menaces,
offrit sa dmission et celle de ces collgues. Le roi, radouci tout 
coup, aurait remerci pour ces bons conseils, et docilement et
rvoqu l'dit.

[Note 450: L'autorit la plus ancienne, celle de Bodin, n'est pas fort
imposante (Rpublique, livre III, ch. IV). Rien dans les Registres du
Parlement.]

Cette bravoure des parlementaires n'est pas bien sre. Ce qui l'est,
c'est que leurs gens, tout le peuple de robe, recommenait dans Paris
la maligne petite guerre qu'ils lui avaient faite au temps du Bien
public[451].

[Note 451: C'est, je crois, l'origine de tant de contes sur Louis XI
et ses serviteurs, par exemple sur Tristan l'hermite, fort g sous ce
rgne, et qui probablement agit moins que beaucoup d'autres. Les
traditions sur les petites images au chapeau, etc., ne sont pas
invraisemblables, quoiqu'elles aient t recueillies d'abord par un
ennemi, Seyssel, l'homme de la maison d'Orlans, par un conteur
gascon, Brantme.]

Leurs imaginations travaillaient fort sur ce noir Plessis o l'on
n'entrait plus, sur le vieux malade qu'on ne voyait pas. Ils en
faisaient ( l'oreille) mille contes effrayants, ridicules. Le roi,
disait-on, dormait toujours, et pour ne pas dormir, il avait fait
venir des bergers du Poitou, qui jouaient de leurs instruments devant
lui, sans le voir... Autres contes plus sombres: Les mdecins
faisaient, pour le gurir, de terribles et merveilleuses
mdecines... Et, si vous aviez voulu savoir absolument quelles
mdecines on entendait, on aurait fini par vous dire bien bas que pour
rejeunir sa veine puise, il buvait le sang des enfants[452].

[Note 452: On a dit aussi du pape Innocent VIII, comme de beaucoup
d'autres souverains, qu'il essaya de gurir par la transfusion du
sang.--Humano sanguine, quem ex aliquot infantibus sumptum hausit,
salutem comparare vehementer sperabat. Gaguinus, fr. CLX verso. Pour
le pape, voyez le Diario di Infessura, p. 1241, ann. 1392.]

Il est curieux de voir comme,  mesure que le roi baisse, le greffier
qui crit la Chronique scandaleuse[453] devient hostile, hardi. Aprs
avoir parl des bergers et des musiciens: Il fit venir aussi, dit-il,
grand nombre de bigots, bigotes et gens de dvotion, comme ermites et
saintes cratures, pour sans cesse prier Dieu qu'il ne mourt pas.

[Note 453: Par exemple, il lui fait dire au Dauphin qu'et t rien
du tout sans Olivier-le-Daim. Jean de Troyes, d. Petitot, XIV, 107.]

Il s'obstinait  vouloir vivre. Il avait obtenu du roi de Naples qu'il
lui envoyt le bon saint homme Franois de Paule; il le reut comme
le pape, se mettant  genoux devant lui, afin qu'il lui plt allonger
sa vie.

Sauf ces pauvrets et ces bizarreries de malade, il avait son bon
sens. Il alla voir le dauphin, et lui fit jurer de ne rien changer aux
grands offices, comme il l'avait fait lui-mme,  son dommage, lors de
son avnement. Il lui recommanda d'en croire les princes de son sang
(il voulait dire Beaujeu), de se fier  du Bouchage, Guy Pot et
Crvecoeur,  Doyat et matre Olivier.

De retour au Plessis, il prit son parti, et ordonna  tous ses
serviteurs d'aller rendre leurs respects au Roi.

C'est ainsi qu'il dsigna le dauphin.

Tout superstitieux qu'il pouvait tre, il ne donna pas grande prise
aux prtres[454], qui ne demandaient pas mieux que de profiter de son
affaiblissement. Son vque, celui de Tours, prs duquel il vivait et
dont il avait demand les prires, en prit occasion pour le
conseiller, lui dire qu'il devrait allger les taxes et surtout
amender tant de choses qu'il avait faites contre les vques. Il en
avait, il est vrai, tenu en prison trois ou quatre, Balue entre
autres, de plus fait arrter le lgat  Lyon. Le roi rpondit que
pour parler ainsi, il fallait tre bien ignorant des affaires, n'en
pas connatre les ncessits, ou plutt tre ennemi du roi et du
royaume, vouloir le perdre. Il dicta une lettre au chancelier, forte
et svre, le chargea de rprimander vertement l'archevque et de
faire justice[455]. Le chancelier fit la semonce, et rappela au
prlat que le roi tait sacr, tout aussi bien que les vques, et
sacr de la sainte ampoule qui venait du ciel.

[Note 454: Ni aux astrologues, ni aux mdecins, quoiqu'il se servt
des uns et des autres. Pour les astrologues, malgr la tradition
recueillie par Naud (Lenglet, IV, 291), d'autres anecdotes (l'ne qui
en sait plus que l'astrologue, etc.) feraient croire qu'il s'en
moquait.

Quant aux mdecins: Il estoit enclin  ne vouloir croire le conseil
des mdecins. Commines, livre VI, ch. VI. Les dix mille cus par mois
donns  Coctier s'expliquent par l'_or potable_ et autres mdecines
coteuses.

Coctier peut-tre ne recevait pas tout, comme mdecin, mais comme
prsident des comptes, et pour de secrtes affaires politiques.]

[Note 455: Duclos, Preuves.]

La sainte ampoule fut le dernier remde auquel le roi s'avisa de
recourir. Il la demanda  Reims, et, sur le refus de l'abb de
Saint-Remy, il obtint du pape autorisation de la faire venir[456]. Il
avait l'ide de s'oindre de nouveau et de renouveler son sacre,
pensant apparemment qu'un roi sacr deux fois durerait davantage.

[Note 456: Il tait alors au mieux avec le pape. Il avait achet son
neveu qui tait venu, comme lgat, imposer la paix  Maximilien. Autre
faveur: Le pape donne  Louis XI permission de se choisir un
confesseur pour commuer les voeux qu'il peut avoir faits. _Archives,
Trsor des chartes_, J. 463.]

Il avait bien recommand qu'on l'avertt doucement de son danger.

Ceux qui l'entouraient n'en tinrent compte, et lui dirent durement,
brusquement, qu'il fallait mourir. Il expira le 24 aot 1483, en
invoquant Notre-Dame d'Embrun.

Il avait donn en finissant beaucoup de bons conseils, rgl sa
spulture. Il voulait tre enterr  Notre-Dame de Clry, et non 
Saint-Denis avec ses anctres.

Il recommandait qu'on le reprsentt sur son tombeau, non vieux, mais
dans sa force, avec son chien, son cor de chasse, en habit de
chasseur.


FIN DU HUITIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES


LIVRE XV

                                                                Pages.

CHAPITRE PREMIER

  LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE, CHARLES LE TMRAIRE ENVAHIT
    LE PAYS DE LIGE, 1466-1468                                      1

    Industrie de Lige et de Dinant; commerce avec la France;
      esprit franais                                                3

    Liberts de Lige                                                9

    Gnie niveleur; les _ha-droits_                                15

    Rivalit politique et commerciale des sujets du duc de
      Bourgogne                                                     20

    qui fait son neveu vque de Lige                              24

    Troubles foments par la France                                 26

    Les modrs se retirent; violence de Raes                       29

  1465. Lige s'adresse aux Allemands                               33

    21 avril, au roi de France.                                     37

    Lige et Dinant dfient le duc                                  38

    Octobre, sont abandonns par Louis XI                           47

    Dcembre. _Pitieuse paix_ de Lige                              48

  1466. Janvier. Louis XI reprend la Normandie                      54


CHAPITRE II

--SUITE--

  SAC DE DINANT, 1466                                               55

  1466. Comment le roi regagna les maisons de Bourbon,              58

    d'Anjou, d'Orlans, et le conntable de Saint-Pol               61

    Charles le Tmraire menace Dinant                              64

    La _dinanderie_                                                 67

    Les bannis de Lige  Dinant, la _Verte tente_                  70

    18 aot, Dinant assige,                                       76

    27-30, saccage, brle                                         80


CHAPITRE III

  ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE.--REDDITION DE
    LIGE, 1466-1467                                                85

    Ngociations de Charolais avec douard, de Warwick avec
      Louis XI                                                      89

    15 juin. Mort de Philippe le Bon, avnement de Charles et
      rvolte de Gand                                               91

    Misre et anarchie de Lige                                     95

    Le duc de Bourgogne prend des Anglais  sa solde                98

    26 juin. Le roi arme Paris                                      99

    28 octobre. Le duc bat les Ligeois  Saint-Trond              105

    Soumission de Lige                                            107

    Novembre. Entre du duc et sa sentence sur Lige               110


CHAPITRE IV

  PRONNE.--DESTRUCTION DE LIGE, 1468                             115

  1468. Projets du duc de Bourgogne, ses finances, etc.            116

    quivoque sur les mots _aide_ et _fief_                        119

    Avril. Les princes appelant l'Anglais, le roi convoque les
      tats gnraux                                               121

    Le duc pouse Marguerite d'York                                123

    10 septembre. Le Breton se soumet au roi (Ancenis); les
      bannis rentrent  Lige                                      126

    Le roi, craignant une descente anglaise, traite avec le duc    128

    9 octobre        et va le trouver  Pronne, o il est
                       prisonnier                                  130

                     Les Ligeois vont prendre leur vque 
                       Tongres                                     136

    Le roi signe le trait de Pronne                              140

    et suit le duc  Lige                                         141

    31 octobre. Prise et destruction de Lige                      146

    Le roi rentre en France                                        149


LIVRE XVI

CHAPITRE PREMIER

  DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRRE DE LOUIS XI.--BEAUVAIS.
    1469-1472                                                      154

  1469. Humiliation de Louis XI et de Warwick                      156

    Le duc s'engage dans les affaires d'Allemagne                  157

    10 juin. Le roi (malgr la trahison de Balue) loigne son
      frre du duc en lui donnant la Guyenne                       159

    11 juillet. Warwick marie sa fille  Clarence                  160

    Trois rois dans la main de Warwick                             161

    Ses deux rles, impossibles  concilier                        162

  1470. Mai. Il est oblig de se retirer en France                 167

    Septembre. Il marie sa fille au fils de Marguerite d'Anjou
      et rentre en Angleterre; douard en Hollande                 168

  1471. Fvrier. Le roi reprend Amiens, etc.                       169

    Mars. Le duc renvoie douard en Angleterre                     172

    Avril, mai. Warwick dfait  Barnet, Marguerite  Teukesbury   174

    Pril de la France, projets de partage                         176

  1472. 24 mai. Mort du frre de Louis XI                          180

    Juin-juillet. Invasion du duc de Bourgogne, qui choue devant
      Beauvais                                                     181


CHAPITRE II

  DIVERSION ALLEMANDE, 1473-1475                                   187

    Violence du duc; il accuse les Flamands                        188

    Discorde de son empire; besoin d'unir, de centraliser,
      d'arrondir                                                   188

    Projet de rtablir le grand royaume de Bourgogne               192

    Dissolution de l'empire d'Allemagne, et surtout du Rhin        194

  1473. Aot. Le duc s'adjuge la Gueldre                           196

    Son entrevue avec l'empereur                                   199

    Novembre. Il se fait nommer avou de Cologne                   200

    Dcembre, et occupe les places frontires de Lorraine          201

    Il visite ses possessions d'Alsace                             201

    Tyrannie d'Hagenbach                                           202

  1474. Soulvement de l'Alsace, soutenue de l'Autriche, des
    Suisses et de la France                                        206

    2 janvier. Trait du roi avec les Suisses                      207

    Mai. Mort d'Hagenbach; trait du duc avec l'Angleterre         209

    19 juillet. Guerre de Cologne, sige de Neuss                  211

    Novembre, les Suisses envahissent la Comt                     212

  1475. Mars, mai. Le duc, attaqu par la France et l'Empire,      216

    26 juin, lve le sige de Neuss                                217


CHAPITRE III

  DESCENTE ANGLAISE, 1475                                          219

    Juillet. Les Anglais ne sont reus ni par le duc, ni par
      Saint-Pol                                                    221

    29 aot. Le roi les dcide  traiter (Pecquigny)               224

    Punition d'Armagnac (1473)                                     228

    et de Saint-Pol                                                229

    19 dcembre, livr par le duc et excut                       232

    Le duc matre de la Lorraine                                   234

    Sa colre contre les Flamands                                  235

    Ses projets sur les tats du Midi                              241


LIVRE XVII

CHAPITRE PREMIER

  GUERRE DES SUISSES: BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT, 1476        243

  1476. tat de la Suisse                                          244

        ---- de la Savoie, de Vaud et de Neufchtel                246

    3 mars. Le duc battu  Granson                                 248

    Louis XI  Lyon                                                252

    Le duc, malade  Lausanne, relev par la Savoie, etc.          254

    10 juin, assige Morat                                         256

    22 juin, est battu devant Morat                                258


CHAPITRE II

  NANCY. MORT DE CHARLES LE TMRAIRE, 1476-1477                   263

    Le duc n'obtient rien de ses sujets                            264

    Sa mlancolie                                                  266

    22 octobre. Il assige Nancy                                   268

    Ren loue une arme suisse                                     269

  1477, 5 janvier, et bat le duc de Bourgogne                      274

    qui est tu                                                    277


CHAPITRE III

  CONTINUATION.--RUINE DU TMRAIRE.--MARIE ET MAXIMILIEN, 1477    281

    Le roi saisit la Picardie et les Bourgognes                    282

    Fvrier. Troubles de Flandre                                   286

    Hugonet, Humbercourt; Crvecoeur                               288

    4 mars, le roi se sert d'eux pour avoir Arras                  290

    31 mars. Marie essaye de sauver Hugonet et Humbercourt         295

    3 avril, excuts                                              298

    27 avril. Son mariage conclu avec Maximilien                   301


CHAPITRE IV

  OBSTACLES AUX PROGRS DU ROI.--DFIANCE.--PROCS DU DUC DE
    NEMOURS, 1477-1479                                             303

    Efforts du roi pour assurer Boulogne, Arras, etc.              305

    4 mai. Il perd et reprend Arras                                306

    Le Flamand Olivier, envoy en vain  Gand                      310

    27 juin. Tournai dfendu                                       311

    18 aot. Revers du roi; mariage de Maximilien et de Marie      314

    4 aot. Mort du duc de Nemours; ses rvlations                316

  1478. Les Anglais menacent Louis XI, l'arrtent au Nord,         320

    et les Suisses s'loignent de lui                              321

    Il abandonne le Hainaut et Cambrai                             321

  1479. Il rforme l'arme, loigne Dammartin                      322

    7 aot. Guinegate, _bataille des perons_                      323

    Troubles des Pays-Bas                                          325

    Le roi se relve, regagne les Suisses, contient les Anglais    326


CHAPITRE V

  LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT, 1480-1483                 328

  1480. Louis XI survit  la plupart des princes voisins;          329

    il domine ou menace tous les grands fiefs: Bretagne, Anjou,
      Provence                                                     331

    Louis XI, malade, dfiant; procs par commissaires             337

  1481. Procs du duc de Bourbon                                   337

    Troupes trangres                                             340

    Procs du comte du Perche                                      342

    12 dcembre. Mort de Charles du Maine; le roi hrite du Maine
      et de la Provence                                            347

  1482. 27 mars. Mort de Marie de Bourgogne                        347

    23 dcembre. Les Flamands donnent sa fille au dauphin;
      trait d'Arras, qui confirme les acquisitions de Louis XI    351

    Rsultats de ce rgne                                          353

  1483. La raction commence du vivant de Louis XI. Remontrances
    du Parlement                                                   354

    24 aot. Sa mort                                               358


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume
8/19), by Jules Michelet

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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