The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
4 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)

Author: Paul Thureau-Dangin

Release Date: July 26, 2013 [EBook #43310]

Language: French

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  HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET

  PAR PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONN DEUX FOIS PAR L'ACADMIE FRANAISE
  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  DEUXIME DITION

  TOME QUATRIME




  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
  RUE GARANCIRE, 10

  1888

  _Tous droits rservs_




HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en janvier 1887.




DU MME AUTEUR:

  =Royalistes et Rpublicains=, Essais historiques sur des questions de
   politique contemporaine:
    I. _La Question de Monarchie ou de Rpublique du 9 thermidor au 18
       brumaire_;
   II. _L'Extrme Droite et les Royalistes sous la Restauration_;
  III. _Paris capitale sous la Rvolution franaise_. Un volume in-8.
                                                    Prix      6 fr.  

  =Le Parti libral sous la Restauration=. Un vol. in-8.
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  =L'glise et l'tat sous la Monarchie de Juillet=.
   Un vol. in-8.
                                                    Prix      4 fr.  

  =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II et III. _2e
   dition._ Trois vol. in-8. Prix de chaque vol

                                                              8 fr.  

  (_Couronn deux fois par l'Acadmie franaise, GRAND PRIX GOBERT, 1885
  et 1886._)


PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




HISTOIRE

DE LA

MONARCHIE DE JUILLET




LIVRE IV

LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTRIEURE

(Mai 1839-Juillet 1841)




CHAPITRE PREMIER

LA QUESTION D'ORIENT

ET LE MINISTRE DU 12 MAI 1839.

(Mai 1839-fvrier 1840).

     I. Situation cre, en 1833, par l'arrangement de Kutaih entre
     Mahmoud et Mhmet-Ali, et par le trait d'Unkiar-Sklessi entre
     la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empcher un
     conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulires de la
     France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'arme
     ottomane passe l'Euphrate, le 21 avril 1839.--II. Politique
     arrte par le gouvernement franais  la nouvelle de l'entre en
     campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec
     l'Autriche. Rserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
     indices de dsaccord entre Paris et Londres. La Russie dispose 
     en tirer parti.--III. Le ministre du 12 mai. Accueil qui lui est
     fait. M. Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
     prsident de la Chambre. M. Thiers impuissant  engager une
     campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procs des
     meutiers du 12 mai. Calme gnral. Faiblesse du cabinet.--IV. Le
     crdit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M.
     Jouffroy. La discussion.--V. Bataille de Nzib. Mort de Mahmoud.
     Dfection de la flotte ottomane. La Porte dispose  traiter avec
     le pacha.--VI. Impressions des divers cabinets  la nouvelle des
     vnements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, dtournant la Porte
     d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite  la
     France par cette note.--VII. Dissentiment croissant entre la
     France et l'Angleterre, sur la question gyptienne. L'Angleterre
     demande le concours des autres puissances. Empressement de la
     Russie  rpondre  son appel. L'Autriche s'loigne de nous et se
     rapproche du czar. Le gouvernement franais persiste nanmoins 
     soutenir les prtentions du pacha.--VIII. Mission de M. de
     Brnnow  Londres. Malgr lord Palmerston, le cabinet anglais
     repousse les propositions russes et offre une transaction au
     gouvernement franais. Celui-ci maintient ses exigences. Ses
     illusions. M. de Brnnow revient  Londres. Embarras de la
     France.--IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions
     des divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
     offres d'alliance  M. Mol. La gauche et la rforme lectorale.
     Qu'attendre d'une Chambre ainsi compose?--X. L'Adresse de 1840.
     Le dbat sur la politique intrieure et sur la question d'Orient.
     Discours de M. Thiers. Le ministre persiste dans ses exigences
     pour le pacha.--XI. Dpt d'un projet de loi pour la dotation du
     duc de Nemours. Polmiques qui en rsultent. Le projet est rejet
     sans dbat. Dmission des ministres. La royaut elle-mme est
     atteinte.


I

Depuis qu'elle avait cart le pril de guerre, consquence immdiate
de la rvolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler
sa politique extrieure par aucune complication vraiment inquitante.
Bien au contraire, pendant la dernire priode, de 1836  1839, une
sorte de calme plat avait rgn dans l'Europe entire, et les
puissances semblaient d'accord pour viter toute affaire et maintenir
le _statu quo_. Les choses vont changer. Une crise se prpare au
dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royaut
nouvelle. On peut en fixer le dbut au 21 avril 1839, jour o les
Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'arme du pacha
d'gypte, rveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'
ce que cette question soit de nouveau assoupie par la convention dite
des dtroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux annes, ce
n'est pas seulement le sort de l'empire ottoman ou du pachalik
d'gypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe,
c'est la paix du monde.

Cette question d'Orient n'tait pour personne une nouveaut. Dj une
premire fois, en 1831, les puissances avaient t surprises par un
conflit arm entre Mhmet-Ali et la Porte. On n'a pas oubli les
vnements d'alors: les troupes turques mises partout en droute; la
Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les soldats du
pacha; le sultan peur, ne trouvant pas de secours en Occident et se
jetant dans les bras de la Russie, qui n'tait que trop dispose 
saisir cette occasion d'intervenir; l'motion de la France et de
l'Angleterre en apprenant que la flotte du czar avait franchi le
Bosphore et que ses bataillons campaient aux portes de Constantinople;
nos agents se dmenant pour imposer aux combattants un rapprochement
qui tt prtexte et mt fin  l'occupation russe; l'arrangement de
Kutaih conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment mme
o notre diplomatie se flicitait de ce rsultat, la Russie obtenant
de la Porte, le 8 juillet 1833, le trait d'Unkiar-Sklessi, par
lequel elle se faisait demander de fournir au sultan toutes les forces
de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin pour la tranquillit
et la sret de ses tats; l'irritation des puissances occidentales 
la nouvelle d'une convention qui plaait l'empire ottoman sous la
protection exclusive de la Russie; enfin, aprs tout ce bruit, une
sorte d'accalmie, et l'attention des politiques europens rappele
vers des questions, sinon plus graves, du moins plus proches: tels
sont les faits que nous avons dj eu occasion de raconter[1], mais
qu'il convenait de rappeler comme le point de dpart des incidents
ultrieurs.

[Note 1: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV,  II.]

L'arrangement de Kutaih, par lequel le gouvernement de la Syrie avait
t concd au pacha d'gypte, tait un expdient, non une solution.
Chacune des parties ne l'avait accept ou subi que comme une trve
momentane. La Porte, qui venait de perdre la Grce et la rgence
d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conqurir
une demi-indpendance, pouvait-elle se rsigner facilement  partager
ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination tait
 la fois trop tendue pour ne pas exciter son ambition, et trop
prcaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle
devait finir avec lui; or un vieillard de soixante-cinq ans, au
pouvoir depuis plus d'un quart de sicle, ne devait-il pas chercher 
assurer  ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le
conflit, qui tait dans la force des choses, s'aggravait encore par le
caractre des deux hommes en prsence: d'une part, Mahmoud, despote
imprieux, emport et sanguinaire, enivr de son omnipotence et
furieux de sa faiblesse,  la fois puis et surexcit par la boisson
et la dbauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui
aussi avait tent, mais sans aucun succs, de rformer et de ranimer
l'empire turc; humili jusqu' la rage, dans son vieil orgueil de
sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant vou  ce
dernier une haine sombre, implacable, et possd par cette unique
pense: prendre sa revanche  tout prix et  tout risque; d'autre
part, Mhmet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimul, mais fier
de ses succs, confiant dans ses forces et son toile; d'une ambition
sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant  un pouvoir
hrditaire, mais rvant mme de jouer, auprs de son suzerain, le
rle d'une sorte de maire du palais[2].

[Note 2: Tout le mal vient du sultan, disait Mhmet-Ali  M. de
Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le dtrner, mettre son fils  sa
place. J'aurais t assister mon nouveau souverain pendant son
enfance, et j'aurais laiss Ibrahim en gypte. (_Mmoires indits de
M. de Sainte-Aulaire._)]

Des deux cts,  Constantinople et  Alexandrie, on tait donc aux
aguets, cherchant l'occasion, l d'une revanche, ici de nouveaux
succs. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des
insurrections, rassemblait des troupes, mettait en mouvement des
vaisseaux, et annonait, de temps  autre, aux ambassadeurs, que, n'y
pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Mhmet-Ali prenait
des allures royales et ddaignait de remplir, envers son souverain,
les conditions qui lui taient imposes. Aux musulmans, il se
prsentait comme le vrai, le seul dfenseur de l'islamisme contre le
czar. En mme temps, fort occup du monde chrtien, il s'appliquait 
sduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments
existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuad
qu'une guerre gnrale tait imminente, se flattait d'en tirer large
profit; il prtendait mme la hter, et, le 3 septembre 1833, faisait
passer  la France et  l'Angleterre, une note par laquelle il leur
offrait une arme de cent cinquante mille hommes, avec une flotte de
sept vaisseaux et de six frgates, pour attaquer la Russie, demandant
comme prix de son concours la permission de se proclamer
indpendant[3]. Rebut de ce ct, il changeait de rle, en habile
comdien qu'il tait, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la
mauvaise tte et feignait d'tre rsolu  tout bouleverser, dans
l'espoir que les puissances effrayes lui feraient obtenir quelque
chose pour avoir la paix. D'autres fois, il portait son action sur
Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de rduire
son arme et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit  ses
demandes. Ses moyens variaient; son but tait toujours le mme:
obtenir sinon l'indpendance absolue, du moins l'hrdit de ses
pachaliks.

[Note 3: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

Ainsi, d'anne en anne, la situation devenait plus tendue entre
Constantinople et Alexandrie. Chaque fois que la rupture paraissait
imminente, les puissances, qui toutes alors redoutaient fort le
moindre branlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin
de contenir le ressentiment de l'un et l'ambition de l'autre. Mais,
d'accord pour imposer le _statu quo_, elles taient loin d'agir par
les mmes motifs et d'avoir les mmes vues sur les questions qui se
posaient en Orient. Ce sont ces vues qu'il importe d'abord de bien
connatre; elles aideront  comprendre les vnements qui vont se
drouler.

Commenons par la France. On sait comment, ds 1834, le duc de
Broglie,  cette date ministre des affaires trangres, avait entrevu,
dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opration de
diplomatie et de guerre qui et dissous la coalition des puissances
continentales et donn  la France, en Europe, une situation analogue
 celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crime[4]. Mais
l'minent homme d'tat, qui concevait ce plan et le traait avec la
nettet habituelle de son esprit, se croyait encore trop proche de
1830 pour en prcipiter l'excution, et, tout en protestant contre le
trait d'Unkiar-Sklessi, il s'tait refus  provoquer une rupture.
Cette proccupation d'viter tout branlement en Orient fut plus
marque encore sous le ministre suivant. N'tait-ce pas l'poque o
notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait
elle-mme de faire du cardinal Fleury[5]?  chaque menace de
conflit, M. Thiers d'abord, M. Mol ensuite, s'empressaient d'agir,
avec les autres puissances, pour empcher le sultan et le pacha de se
jeter l'un sur l'autre[6]. Toutefois, si en pareil cas nos ministres
n'pargnaient pas plus leurs reprsentations  Alexandrie qu'
Constantinople, ils laissaient voir leur sympathie persistante pour
Mhmet-Ali[7]. L'opinion et le gouvernement s'intressaient  la
fortune du matre de l'gypte et du conqurant de la Syrie, par
sentiment plus encore que par calcul, blouis par ses succs, croyant
 sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement
quelques-uns de nos agents diplomatiques, l'amiral Roussin,
ambassadeur  Constantinople, M. de Barante, ambassadeur 
Saint-Ptersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur  Vienne,
mettaient-ils en doute et la puissance du pacha et l'avantage que
pouvait avoir la France  seconder son ambition[8]; leurs
avertissements se perdaient dans l'engouement gnral. Il tait  peu
prs admis par tous qu'en Orient la cause de Mhmet-Ali tait celle
de la France.

[Note 4: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV,  VII.]

[Note 5: Lettre de M. Thiers, en date du 15 avril 1836 (Cf. plus haut,
t. III, p. 52).]

[Note 6: Dpches de M. Thiers  M. de Barante, 26 avril 1836; de M.
Mol  M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14
septembre 1838; de M. Mol  M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de
M. de Montebello  M. de Barante, 12 avril 1839. (_Documents
indits._)]

[Note 7: Sur les origines de cette sympathie, cf. t. II, p. 357.]

[Note 8: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire_ et lettre de M. de
Barante  M. Mol, 22 aot 1838. (_Documents indits._)]

L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui et expos le sultan 
une nouvelle dfaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la
protection arme, prvue par le trait d'Unkiar-Sklessi[9]. La
ncessit de faire chec au gouvernement de Saint-Ptersbourg sur le
Bosphore passait pour un des axiomes de la politique britannique. Ce
n'tait pas, d'ailleurs,  cette poque, le seul thtre o les
Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme clatait, en mme
temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en rsultait des
rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: Il m'est agrable
d'tre dsagrable  la Russie. Ces sentiments n'taient pas pour
nous dplaire; mais voici o nous cessions de nous entendre avec nos
voisins. Autant le pacha tait populaire en France, autant il tait
mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir tabli dans ses
tats des monopoles nuisibles  leur commerce, et de s'tre montr peu
dispos  leur livrer, soit la route de Suez, soit celle de
l'Euphrate. La faveur mme que nous tmoignions  Mhmet-Ali le
rendait suspect au del du dtroit. Les matres de Gibraltar et de
Malte s'offusquaient de voir les conqurants de l'Algrie dominer en
gypte et en Syrie; les matres de l'Inde n'admettaient pas que les
routes y conduisant fussent directement ou indirectement dans notre
main[10]. Ce n'tait pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire
malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'tre
encore avive, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que
l'on pouvait attendre quelque mnagement dans l'expression de ces
mfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la
trace singulirement pre et rude dans les lettres qu'il crivait
alors aux confidents de sa politique[11]. Sous prtexte de contenir le
pacha, il l'et volontiers bris, et tait toujours empress 
proposer contre lui des mesures de rigueur auxquelles nous nous
refusions. Faute de pouvoir le frapper par les armes, il voulut
l'atteindre par la diplomatie. Aprs des ngociations rapides et
mystrieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita
singulirement, un trait de commerce fut conclu, en aot 1838, entre
la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet tait d'abolir
les monopoles,  partir du 1er mai 1841, dans toute l'tendue de
l'empire, y compris les pays gouverns par Mhmet-Ali: coup droit 
l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus. Encore
lord Palmerston pouvait-il passer pour modr  ct de son
ambassadeur  Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et
sans scrupule dans ses sympathies ou ses prventions, imprieux,
tourdi, querelleur, cassant;  l'ordinaire, indolent au point de ne
se lever qu' six heures du soir, mais capable,  un moment donn,
d'une nergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intrt de
son pays et de ses nationaux; exigeant et obtenant du sultan la
destitution du ministre des affaires trangres, parce qu'un ngociant
anglais, pris en flagrante contravention, avait t btonn; prompt 
briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilits, plus
dispos  diriger son gouvernement qu' se laisser diriger par lui, le
compromettant souvent; malgr tout, se maintenant en place, grce 
son crdit parlementaire et aussi parce que, mme dans ses esclandres,
il servait ou du moins flattait les passions de son ministre et de sa
nation. Sa rputation tait faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode
le traitait d'extravagant[12]; c'est, disait M. de Metternich, un
fou qui serait capable de faire la paix ou de dclarer la guerre
malgr les ordres formels de sa cour[13]. Anglais de la vieille
roche, dtestant les Russes[14] et jalousant les Franais, il avait
jur la perte de Mhmet-Ali, qui avait,  ses yeux, le double tort
d'tre le client de la France et de fournir  la Russie une occasion
de protger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et
d'aviver contre lui la fureur du sultan, tellement qu'il semblait
parfois pousser ce dernier au conflit redout par le gouvernement
anglais. Du reste, lord Palmerston lui-mme, tout en dtournant la
Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y prparer
par l'organisation de son arme et la restauration de ses
finances[15]. Ajoutons, pour complter cette physionomie de la
politique anglaise, qu'au moment o elle dnonait, comme une atteinte
 l'quilibre gnral, l'influence de la France en gypte, elle
profitait, en janvier 1839, de ce que l'Europe regardait ailleurs,
pour mettre la main sur Aden et crer un nouveau Gibraltar  l'entre
de la mer Rouge.

[Note 9: Lettre de lord Palmerston  lord Granville, 8 juin 1838.
(BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 234.)]

[Note 10: BULWER, t. II, p. 256.]

[Note 11: BULWER, t. II, p. 147, 233, 235, 248, 250.]

[Note 12: Dpche du 13 septembre 1839. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 386.)]

[Note 13: Dpche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841.
(_Documents indits._)]

[Note 14: Lord Ponsonby disait  M. de Bois-le-Comte, en janvier 1834:
Nous avons fait le serment de brler la flotte russe  Sbastopol, et
nous tiendrons ce serment. (_Mmoires indits de M. de
Sainte-Aulaire._)]

[Note 15: Lettre de lord Palmerston  lord Ponsonby, du 13 septembre
1838. (BULWER, t. II, p. 246.)]

On aurait pu croire que les raisons qui faisaient redouter aux deux
puissances occidentales un conflit entre le pacha et le sultan, devaient
le faire dsirer par la Russie. Il n'en tait rien. Sans doute le
gouvernement de Saint-Ptersbourg ne faisait pas bon march du droit de
protection qu'il s'tait fait accorder en 1833, et ne se montrait
nullement dispos  le partager avec le reste de l'Europe[16]; mais il
se rendait compte des dangers auxquels il s'exposerait en l'exerant.
Notre ambassadeur  Saint-Ptersbourg, M. de Barante, crivait, le 4
dcembre 1838: La Russie n'a, en ce moment, aucun projet sur la
Turquie. Elle craint, plus qu'aucune puissance, de voir arriver le cas
prvu par le trait d'Unkiar-Sklessi. Par orgueil, elle tiendrait sa
parole et enverrait une arme  Constantinople; seulement, elle prvoit
que ce serait la guerre, et la guerre de tous contre elle. Aussi elle
veut le _statu quo_ et s'effraye quand il est en pril[17].
L'ambassadeur russe prs le sultan unissait donc ses efforts  ceux du
reprsentant de la France et de l'internonce d'Autriche, pour dtourner
le Divan de toute tentative contraire  l'arrangement de Kutaih. Le
czar s'tait d'ailleurs aperu qu'en laissant trop voir, aprs 1830, son
dsir d'allumer une grande guerre contre la France, il s'tait fait du
tort en Europe, particulirement en Allemagne, o l'on avait soif de
repos. Dsormais, il visait  se faire, au contraire, un renom de
modration et d'amour de la paix[18]. Son principal ministre, M. de
Nesselrode; tait bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique
incapable de rsister  une seule folie de son matre, il tait, par
lui-mme, raisonnable, poli, loign de tout ce qui tait hasardeux et
compliqu, et se sentait beaucoup plus  son aise quand l'empereur tait
sage[19]. Ce n'tait pas qu'au fond Nicolas voult moins de mal que par
le pass  la France de Juillet: son animosit subsistait et n'avait
mme fait que s'exasprer par l'impuissance. Mais, en se montrant modr
dans les complications orientales, il se flattait prcisment d'y
trouver l'occasion de nous jouer quelque mchant tour. Sa persuasion
tait qu'il serait toujours ais de rompre l'alliance de l'Angleterre
et de la France, ou de profiter d'une rupture qui adviendrait
infailliblement[20]. Avec la perspicacit de la haine, il avait tout de
suite devin o se ferait cette rupture. Causant un jour, en fvrier
1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant et de la question
gyptienne, il s'tait laiss aller  dire: L'gypte! les Anglais la
veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle communication qu'ils
cherchent  ouvrir avec les Indes; ils s'tablissent dans le golfe
Persique et la mer Rouge. Vous vous brouillerez avec eux pour
l'gypte[21]. Notre vigilant ambassadeur avait eu soin de transmettre
aussitt  son gouvernement une conversation qui trahissait si
clairement l'espoir de notre mortel ennemi. Quelques semaines plus tard,
compltant cet avertissement, M. de Barante faisait connatre le pige
qu'allait nous tendre la politique russe. Le gouvernement de
Saint-Ptersbourg, crivait-il, entrera avec complaisance dans tous les
projets d'arrangement destins  assurer l'tat de paix... mais son
influence s'exercera  diminuer et  anantir la ntre. Il cherchera 
faire que tout se rgle presque indpendamment de nous... Il a
l'esprance de nous tenir dans un tat d'isolement pacifique, de nous
placer plus ou moins hors du cercle o pourraient se traiter les communs
intrts de l'Europe[22]. C'tait crire, plus de quinze mois 
l'avance, l'histoire du trait du 15 juillet.

[Note 16: Toutes les fois que les autres puissances lui parlaient
d'tablir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la
sourde oreille. (Dpche indite de M. de Barante  M. Mol, en date
du 17 dcembre 1838.) En 1838, Mhmet-Ali ayant menac de recourir
aux armes, lord Palmerston invita aussitt les reprsentants de la
France, de l'Autriche et de la Russie  s'entendre avec lui, pour
arrter les moyens de coercition  employer contre le pacha. En
rponse  cette communication, le gouvernement de Saint-Ptersbourg
fit notifier  Paris et  Londres, qu'il verrait sans mfiance les
mesures prises par les puissances maritimes dans la Mditerrane, mais
que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menace  Constantinople,
il pourvoirait  la sret de son allie, comme il y tait tenu par le
trait d'Unkiar-Sklessi. Loin donc de s'associer  une action
commune, le czar disait en quelque sorte  la France et 
l'Angleterre: Je ne me mlerai pas de ce que vous ferez dans la
Mditerrane; ne vous mlez pas davantage de ce que je ferai dans la
mer de Marmara. (_Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 17: Lettre  M. Bresson.--M. de Barante ajoutait, peu aprs, le
6 mai 1839, dans une dpche  M. de Montebello: On aime mieux
attendre une poque o l'Europe, livre  d'autres circonstances, ne
tiendrait plus, comme aujourd'hui, la puissance russe en observation,
en surveillance assidue. (_Documents indits._)]

[Note 18: Dpche de M. de Barante  M. Mol, 13 fvrier et 31 mars
1839; lettre du mme  M. Bresson, 15 avril 1839. (_Documents
indits._)]

[Note 19: M. de Barante crivait un peu plus tard: M. de Nesselrode
est un de ceux qui disent le moins la vrit  l'Empereur. Son
caractre est timide; il aime son repos avant tout. Il est convaincu
de l'inutilit d'une contradiction directe; il attend que les
premires impressions se calment, se bornant  faire en sorte que la
politique de l'Empereur soit suivie avec prudence, sans dtermination
trop soudaine et trop risque. (Lettre  M. Guizot, du 28 mai 1841.
_Documents indits._)]

[Note 20: Lettre de M. de Barante  M. Bresson, 20 novembre 1838.
(_Documents indits._)]

[Note 21: Dpche de M. de Barante  M. Mol, 13 fvrier 1839.
(_Documents indits._)]

[Note 22: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, tait adresse  M.
Thiers, que M. de Barante, tromp par un faux bruit, croyait alors
tre devenu ministre des affaires trangres. M. de Barante ajoutait,
le 8 juin 1839, dans une lettre au marchal Soult: Dj, plus d'une
fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'tait point de voir
se former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition
pacifique, unie pour diminuer notre influence. (_Documents
indits._)]

Le gouvernement de Vienne tait au moins aussi intress que celui de
Londres  empcher les Russes de dominer  Constantinople. M. de
Metternich rptait volontiers qu'il valait mieux, pour son pays,
courir les chances d'une guerre d'extermination que de laisser la
Russie acqurir un seul village sur la rive droite du Danube[23]. En
1828 et 1829, lors de la guerre entre le czar et le sultan, le cabinet
autrichien avait propos, sans succs il est vrai,  l'Angleterre et 
la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait t
sur le point de se jeter seul dans la lutte pour dfendre le passage
du Danube. Les checs subis, au dbut de ces campagnes, par les armes
russes, n'avaient excit nulle part plus d'allgresse qu' Vienne.
Aprs les vnements de Juillet, M. de Metternich ne changea pas
d'avis sur Constantinople; mais une crainte plus pressante, celle de
la rvolution franaise, effaa ou du moins domina dans son esprit
toute autre proccupation. La Russie devant former l'arrire-garde de
la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut oblig de la mnager. De l
ses efforts pour se persuader et pour persuader aux autres que la
politique russe tait absolument change, et que le czar avait, sur
l'Orient, les vues les plus modres et les plus dsintresses[24].
Quand on fut un peu loign de 1830, quand la monarchie de Juillet eut
donn, au dedans, des gages de sa rsistance conservatrice, et se fut,
au dehors, rapproche des puissances continentales, le chancelier
sentit renatre sa proccupation de l'ambition moscovite. Il couta
avec moins de mfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne
manquait pas une occasion de lui dmontrer l'intrt de l'Autriche 
s'allier avec la France et l'Angleterre pour dfendre l'empire ottoman
contre la Russie, et il laissa entrevoir qu' un moment donn, il ne
refuserait peut-tre pas son concours[25]. Toutefois, ce n'tait
jamais dans la politique de M. de Metternich de prcipiter les
vnements. Bien que voyant de loin les difficults, il aimait mieux
les attendre qu'aller au-devant, et se fiait volontiers au temps pour
les carter ou les attnuer; sa maxime favorite tait que l'art de
gurir consistait  faire durer le malade plus que la maladie. Nul ne
pouvait donc tre surpris de le voir s'unir  ceux qui cherchaient 
prolonger le plus possible le _statu quo_ en Orient. Ce n'est pas que
ce _statu quo_ lui plt compltement. Sans avoir, contre Mhmet-Ali,
la mme animosit que l'Angleterre, il gotait peu ce parvenu, dont
l'origine et les prtentions lui paraissaient avoir quelque chose de
rvolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en 1833, la France et
pouss  un arrangement direct entre le sultan et le pacha, au lieu de
faire rgler la question par l'entremise et sous la garantie de toutes
les puissances. Si l'on et suivi ce dernier systme, disait-il, le
czar n'aurait pu faire de son ct le trait d'Unkiar-Sklessi. Aussi
le dsir le plus vif du chancelier autrichien, celui qu'il ne manquait
pas une occasion de tmoigner dans ses conversations avec les
ambassadeurs, tait d'amener les puissances  une dlibration commune
sur tout ce qui regardait l'empire ottoman, et il laissait voir que,
dans sa pense, Vienne serait le sige indiqu d'une telle confrence.

[Note 23: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 24: Cf. plus haut, t. II, p. 359 et 364.--Faut-il croire qu'en
septembre 1833, lors de l'entrevue de Mnchengraetz, la cour de Vienne
alla jusqu' conclure secrtement avec la Russie un trait de partage
ventuel? Le fait est rapport par MARTENS, dans un ouvrage intitul:
_Die Russische Politik in der orientalischen Frage_, et cit par
HILLEBRAND, t. II, p. 360.]

[Note 25: Par moments mme, on et pu croire que le cabinet de Vienne
allait tout de suite lier partie avec les puissances occidentales
contre le gouvernement de Saint-Ptersbourg; seulement, il s'arrtait
bientt, comme effray de sa hardiesse et tremblant de n'tre pas
assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficults s'tant leves
entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la saisie, dans la mer
Noire, d'un navire anglais, le _Vixen_, M. de Metternich fit des
avances  la premire de ces puissances, puis les retira, croyant
avoir lieu de douter de sa rsolution. Comme on lui demandait compte
de cette volte-face: L'Autriche, rpondit-il, ne pouvait pas se
brouiller avec la Russie, pour une affaire sans valeur que
l'Angleterre elle-mme ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez
certain que vous nous trouveriez au besoin, si vous aviez raison et
volont de soutenir votre droit. Et il disait  M. de Sainte-Aulaire:
Les whigs sont de misrables fanfarons; jamais ils n'auront le
courage de tirer un coup de canon. Malheur  qui s'engagerait avec eux
dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.
(_Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._)]

C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues diffrentes, toutes
les puissances s'taient rencontres, depuis 1833, dans un mme effort
pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient russi, tant bien
que mal, pendant six annes. Paix fragile, cependant,  la merci des
coups de tte d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se
lassa le premier d'obir  la consigne europenne. Atteint du
_delirium tremens_, ne semblant presque plus qu'un cadavre, il se
sentait mourir, mais n'en tait que plus impatient d'assouvir sa
haine. Au printemps de 1839, tout indiquait qu'il allait rompre la
paix. Par son ordre, on avait lev, de gr ou de force, tout ce que
l'on avait pu trouver de soldats, et une arme considrable se massait
en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occups par les
gyptiens.  ces dmarches menaantes, Mhmet-Ali rpondit en
renforant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il
tait, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais,
plus habile que le sultan, il ordonna aux siens de se tenir sur la
dfensive. mu de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de France
tenta un dernier effort pour maintenir la paix: ce fut sans succs,
d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le mme sens, comme l'y
obligeaient les instructions de son gouvernement, encourageait sous
main Mahmoud[26]. Celui-ci n'hsita donc pas  donner  ses gnraux
l'ordre d'ouvrir les hostilits. Le 21 avril 1839, l'arme ottomane
franchissait l'Euphrate.

[Note 26: Peu aprs, comme le charg d'affaires de France  Londres se
plaignait  lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby en cette
circonstance, le ministre anglais se dfendit en lisant les dpches
envoyes du _Foreign Office_, qui toutes concluaient  empcher la
guerre d'clater. Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais vous nier
que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage
pas, a toujours t oppose au maintien du _statu quo_ de Kutaih; il
prfrait mme les partis extrmes, comme susceptibles au moins d'un
dnouement favorable. Lord Palmerston exprimait l'espoir, mais sans
oser rien affirmer, que l'ambassadeur avait fait passer ses opinions
personnelles aprs ses instructions. (Dpche de M. de Bourqueney au
marchal Soult, 9 juillet 1839, cite dans les _Mmoires de M.
Guizot_.)]


II

La nouvelle de l'entre en campagne des Turcs arriva  Paris quelques
jours aprs la constitution du ministre du 12 mai[27]. Jamais on
n'et eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique
clairvoyant, et ayant assez d'autorit sur la Chambre pour que
celle-ci lui laisst une complte libert d'action. Or, dans le
nouveau cabinet, le portefeuille des affaires trangres tait
attribu au marchal Soult. On cherchait bien  prsenter ce choix
comme une satisfaction aux susceptibilits patriotiques, tant
chauffes par les dbats de la coalition. Dans une dclaration lue le
13 mai, lorsque le cabinet se prsenta pour la premire fois devant
les Chambres, on faisait dire au marchal: Messieurs, en consacrant
mon dvouement au service du Roi, dans un nouveau dpartement o les
questions d'honneur national ont tant de prpondrance, je n'ai pas
besoin de vous assurer que la France retrouvera toujours, dans les
discussions de si chers intrts, les sentiments du vieux soldat de
l'Empire, qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et
glorieuse. Ce n'taient gure l que des phrases de rhtorique, plus
compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de porte srieuse au
dedans. La vrit est que le marchal, de grande autorit dans les
choses militaires, connaissait mal les affaires diplomatiques, avait
peu d'aptitude pour les traiter, encore moins pour les exposer et les
discuter  la tribune. Nul de ses collgues ne se trouvait, par son
pass, en position de le suppler. Restait, il est vrai, le Roi, et le
sentiment gnral tait que la composition du cabinet lui avait livr
toute la politique extrieure[28]. S'il en et t franchement ainsi,
les choses,  ne considrer que le point de vue diplomatique, n'en
eussent pas plus mal march. Seulement, comme nous aurons occasion de
l'observer, Louis-Philippe avait trop  compter avec les
susceptibilits alors si veilles de la Chambre  l'endroit du
pouvoir personnel, pour exercer  son aise la direction que le
ministre lui et volontiers abandonne. Cette Chambre, bientt, ne
prtendra pas moins que la couronne suppler  l'incomptence du
marchal. Le rle que le ministre n'tait pas en tat de jouer se
trouvera donc partag et comme tiraill entre deux ingrences
contraires. L sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes
des erreurs commises dans la question d'Orient. Au dbut, toutefois,
et alors que l'attention du public n'tait pas encore veille,
l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premires
dmarches de notre diplomatie furent arrtes sous son inspiration
manifeste[29].

[Note 27: Rappelons la composition de ce cabinet: le marchal Soult,
ministre des affaires trangres et prsident du conseil; M. Duchtel,
ministre de l'intrieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des
finances; M. Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des
travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le gnral Schneider,
de la guerre; l'amiral Duperr, de la marine.]

[Note 28: M. Mol crivait  M. de Barante, le 18 septembre 1839: La
politique extrieure est aujourd'hui purement et simplement celle du
Roi. (_Documents indits._)--Un diplomate prussien disait de son
ct: On ne doit attacher aucune importance  ce que dit le marchal,
jusqu' ce qu'il ait pris les ordres du Roi. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 371.)]

[Note 29: Ajoutons que, dans les bureaux mmes de son ministre, le
marchal Soult possdait un employ suprieur qui devait, sans bruit,
sans faste, faire une bonne partie de la besogne du ministre: c'tait
le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de grande
exprience et ayant prcisment accompli une partie de sa carrire
dans les postes du Levant.]

Tout d'abord, afin de prvenir, s'il en tait temps encore, le choc
des troupes en marche ou au moins d'en limiter les consquences, le
marchal Soult fit partir deux de ses aides de camp, l'un pour
Constantinople, l'autre pour Alexandrie, avec mission de rclamer la
suspension des hostilits et d'en porter l'ordre aux deux armes. En
mme temps, afin de marquer que la France entendait tenir sa place
dans le drame qui commenait, on dposa  la Chambre, le 25 mai, une
demande de crdit de 10 millions  affecter au dveloppement des
armements maritimes. Ce n'taient l que des mesures prliminaires. Il
fallait, en outre, arrter la direction qui serait donne  notre
politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement estima que
l'intrt premier, celui auquel tous les autres devaient tre
subordonns, tait d'empcher que la Russie n'intervnt seule 
Constantinople, en vertu du trait d'Unkiar-Sklessi. Il estima
galement que la meilleure manire de sauvegarder cet intrt tait de
faire de la question d'Orient une question europenne, en invitant
toutes les grandes puissances  se concerter pour garantir ensemble
l'indpendance de l'empire ottoman et rsoudre les difficults avec
lesquelles cet empire se trouvait aux prises. Si la Russie entrait
dans ce concert, elle renoncerait d'elle-mme  son protectorat
exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isole en face
de l'Europe. Les rsultats  attendre de cette politique dpassaient
mme de beaucoup la question particulire de Constantinople, si
importante qu'elle ft en elle-mme. Il ne s'agissait, en effet, de
rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances 
l'espce de Sainte-Alliance qui s'tait essaye tant de fois 
renatre depuis 1830; d'effacer les dernires traces de l'tat de
suspicion o la rvolution de Juillet avait plac la France; de faire
rentrer celle-ci dans le concert europen, non par grce et  la
dernire place, mais avec un rle ouvertement initiateur; de rouvrir
enfin une re de libres combinaisons internationales o nous aurions
le choix de nos amis et, par cela mme, la possibilit de faire payer
notre amiti. Et, pour ajouter  ces avantages de haute politique la
saveur d'une sorte de vengeance, le gouvernement qui allait se trouver
accul entre l'isolement et la capitulation, tait prcisment ce
gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le plus implacable
ennemi de la monarchie de Juillet; nous nous disposions  retourner
contre lui la coalition qu'il avait cherch  former contre nous.

Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacit, n'ait eu la
vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient t la raison
dterminante de la direction donne  la politique de la France.
S'tait-il aussi bien rendu compte d'une autre consquence de cette
politique? Du moment o nous demandions  l'Europe de s'emparer de la
question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le rglement des
rapports entre le sultan et son vassal. Or il ne fallait pas
s'attendre que ce dernier rencontrt, chez toutes les puissances, la
faveur que nous lui portions; on ne devait pas ignorer quelles
taient,  son gard, la froideur de l'Autriche et l'animosit de
l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en pril
l'existence politique du pacha. Nous tions assurs d'obtenir pour lui
l'hrdit en gypte,--ce qui tait l'essentiel,--et mme une part
plus ou moins considrable de la Syrie. Mais quelle serait l'tendue
de cette dernire concession? C'tait sur ce point que nous pouvions
avoir  compter avec les rsistances des autres puissances. Le
gouvernement franais y avait-il song? Entendait-il s'engager  fond
pour triompher de ces rsistances, ou bien, tout en se disposant 
plaider la cause du pacha, avait-il pris d'avance son parti de ne pas
tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser 
soi-mme et auxquelles il importait de rpondre nettement, car de
cette rponse dpendait la politique  suivre.

De deux choses l'une.--Estimait-on que l'honneur et l'intrt de la
France lui imposaient de soutenir quand mme toutes les prtentions de
Mhmet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mmes le
tribunal qui devait nous donner tort; au lieu de provoquer la
dlibration commune des puissances, notre jeu tait plutt de les
dsunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions lui
proposer de faire part  deux, autant, du moins, que le permettaient
les prventions du czar. C'tait la politique que prnait le parti
lgitimiste[30], et il semblait parfois que lord Palmerston craignt
de nous la voir suivre[31].--Estimait-on, au contraire, qu'agrandir un
peu plus le domaine asiatique de Mhmet-Ali n'tait point, pour la
France, un avantage comparable  celui qu'elle trouverait  carter la
Russie de Constantinople,  dtruire ce qui restait de la
Sainte-Alliance et  rentrer avec clat dans la politique europenne?
Alors il fallait prendre envers soi-mme la rsolution de laisser
toujours  son rang secondaire la question de Syrie, et de ne pas
mettre, pour elle, en pril le concert des puissances contre la
Russie.  l'appui d'une telle conduite, on pouvait invoquer un
prcdent: lors de la constitution du royaume de Grce, le
gouvernement de la Restauration et dsir faire attribuer au nouveau
royaume la Thessalie et Candie; il y avait renonc devant la
rsistance des autres puissances, et s'tait tenu pour satisfait
d'avoir obtenu le principal. Il y avait l deux politiques distinctes,
opposes, l'une que l'on et pu appeler gyptienne, l'autre
europenne. On tait libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde
tait,  notre avis, la plus honnte, la plus profitable, la plus
facile, la moins dangereuse; elle tait mme la seule praticable,
tant donnes les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout
cas, il fallait choisir entre les deux. Viser  cumuler les avantages
de l'une et de l'autre, c'tait risquer de n'en obtenir aucun.
Prtendre faire chec, en mme temps,  la Russie en Turquie et 
l'Angleterre en gypte, c'tait s'exposer  ce que ces deux puissances
s'unissent contre nous.

[Note 30: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles  la
Chambre des pairs, le 6 janvier 1840.]

[Note 31: Lord Palmerston crivait, le 8 juin 1838,  lord Granville,
ambassadeur d'Angleterre  Paris: Il ne faut pas oublier que le grand
danger pour l'Europe est la possibilit d'une combinaison entre la
France et la Russie; elle rencontre  prsent un obstacle dans les
sentiments personnels de l'empereur; mais il peut ne pas en tre
toujours ainsi. (BULWER, t. II, p. 235.)]

En mai 1839, au moment o il fut surpris par l'entre en campagne des
Turcs, le gouvernement franais ne pouvait pas se rendre compte, avec
autant de prcision que nous le faisons aprs coup, de l'alternative
en face de laquelle il se trouvait plac et du choix qu'il avait 
faire. La vrit est qu' cette heure, il tait  peu prs
exclusivement proccup du pril, qui lui paraissait imminent, de
l'intervention de la Russie  Constantinople. Il ne songeait qu' y
parer et  saisir cette occasion de faire acte de politique
europenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la
question gyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et
jusqu' quel point il devrait y tenir tte ou y cder. Dans son
application  former le concert europen, il n'avait pas renonc au
reste, mais il l'avait momentanment perdu de vue. D'ailleurs, il
s'tait fait, comme presque tout le monde alors, une telle ide de la
puissance du pacha, de l'impossibilit o l'on serait de le rduire
par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilit
pour obliger les puissances  en passer, bon gr mal gr, par toutes
les exigences de son client.

Le concert europen parut d'abord s'tablir avec une facilit bien
faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la
voie qu'il avait choisie.  la nouvelle que les hostilits
recommenaient en Orient, lord Palmerston s'tait mis aussitt en
rapport avec notre charg d'affaires[32], et avait tmoign un vif
dsir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout,
soucieux de prvenir l'application du trait d'Unkiar-Sklessi, de
rduire la Russie  un rle auxiliaire, et de l'enfermer dans les
limites d'une action commune[33]. On se mit d'accord sur la force
respective des flottes franaise et anglaise  envoyer dans le Levant
et sur les instructions  donner aux amiraux pour arrter les
hostilits. Une question plus dlicate tait de savoir ce qu'il y
aurait  faire si les Russes, appels par la Porte, arrivaient tout 
coup  Constantinople pour protger le sultan contre le pacha. Aprs
quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres
allies devaient paratre aussi dans le Bosphore, en amies, si le
sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le
refusait. Dans son ardeur, le gouvernement franais ne manifestait
qu'une crainte, c'tait que le cabinet anglais ne ft pas assez dcid
contre la Russie[34]. Lord Palmerston tait ravi de de nous trouver en
ces dispositions. _Soult is a jewell_[35], crivait-il  son
ambassadeur  Paris. Du reste, les ngociations se poursuivaient dans
des conditions de cordialit et d'intimit auxquelles le chef du
_Foreign Office_ ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutums.
Nous nous entendons sur tout, disait-il au charg d'affaires de
France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement  un autre
gouvernement; on dirait plutt qu'elle a lieu entre collgues, entre
les membres d'un mme cabinet[36]. De son ct, le marchal se
dclarait aussi trs-satisfait des rapports qu'il avait avec le
gouvernement britannique, et se flicitait de voir tout se faire
d'accord,  Londres et  Paris[37]. Seulement, lord Palmerston se
montrait moins empress, quand notre gouvernement lui parlait de faire
appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir
qu'il se ft volontiers born  l'action commune de l'Angleterre et de
la France[38]. Or c'est ce mme ministre qui devait bientt se servir
contre nous du concert dont, au dbut, nous provoquions, presque
malgr lui, la formation[39].

[Note 32: C'tait M. de Bourqueney qui remplaait l'ambassadeur, le
gnral Sbastiani, en cong pour cause de sant.]

[Note 33: Dpche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (_Mmoires de M.
Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 34: Dpche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mmoires de M.
Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 35: Soult est un bijou. Lettre du 19 juin 1839. (BULWER, t.
II, p. 258.)]

[Note 36: Dpche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (_Mmoires de
M. Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 37: Lettre du marchal Soult  M. de Barante, 28 juin 1839.
(_Documents indits._)]

[Note 38: Dpche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mmoires de M.
Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 39: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait dans
sa rponse  un _Memorandum_ du cabinet anglais: Lord Palmerston se
rappellera sans doute qu'il tait moins dispos que la France 
provoquer le concours gnral des cinq puissances; et le cabinet
franais ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le
temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'tait sur la France
surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le
salut de l'empire turc.]

 Vienne, au contraire, l'ide du concert europen plaisait fort.
C'est de l mme,  vrai dire, qu'elle tait partie. Aussitt inform
des vnements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich s'tait mis
en rapport avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il
proposait de terminer le diffrend du sultan et du pacha au moyen
d'un arrangement dict par les cinq puissances, garanti par elles et
qui leur assurerait,  l'avenir, un droit gal d'intervention dans les
affaires de l'empire ottoman. Comme base de cet arrangement, il
indiquait le maintien des avantages viagers dj concds, en 1833, 
Mhmet-Ali, et en outre l'hrdit de l'gypte assure  son fils
Ibrahim. Il dclarait d'ailleurs n'attacher qu'une importance
secondaire  cette partie de la question, qu'il appelait
_turco-gyptienne_, et acceptait d'avance ce que la France et
l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef; il
ajoutait que son intrt principal s'attachait  la question
_europenne_ proprement dite, c'est--dire au mode de l'intervention
collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs,
au lieu d'un,  l'empire ottoman. En attendant, et pour donner tout
de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances
maritimes, il se montrait dispos  joindre  leurs flottes une
frgate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des
objections taient  prvoir de la part de la Russie; mais il se
flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des
dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'tait pas le point
auquel il tenait le moins, il tmoignait son dsir que la confrence
se runt  Vienne[40]. Le gouvernement franais ne pouvait que faire
bon accueil  ces ouvertures. Il s'employa  faire accepter Vienne par
l'Angleterre, qui y avait quelque rpugnance[41]. Par contre, il
demanda  l'Autriche de s'associer aux mesures projetes par les deux
puissances occidentales pour le cas o les Russes seraient appels 
Constantinople[42]. Une telle dmarche effarouchait bien un peu la
timidit de M. de Metternich et ses habitudes de mnagement, presque
de courtisanerie envers le czar[43]; il redoutait de manifester aux
autres et de s'avouer  lui-mme aussi nettement et d'aussi bonne
heure son opposition  la Russie: c'est pourquoi, sans refuser ce
qu'on lui demandait, il cherchait  gagner un peu de temps. 
l'ambassadeur de France, qui le pressait: Ce serait, rpondait-il, un
procd malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre sa
rponse; avant de marcher  trois, nous ne devons rien ngliger pour
nous mettre tous les cinq ensemble[44]. Si l'on tient compte de la
politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'tait-ce pas dj
beaucoup de lui voir accepter, ft-ce comme une ventualit, ce projet
de marcher  trois? En somme, on pouvait ds lors regarder comme
trs-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et
l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui
donnassent une impulsion vigoureuse[45].

[Note 40: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi
_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 368  370, 472 et 476, et
dpche du marchal Soult  M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (_Mmoires
de M. Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 41: Dpche de M. de Bourqueney au marchal Soult, 20 juin 1839.
(_Ibid._)]

[Note 42: Dpche du marchal Soult  M. de Sainte-Aulaire, 28 juin
1839. (_Documents indits._)]

[Note 43: M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un luxe
de mnagements et presque de courtisanerie envers l'empereur Nicolas.
(Dpche de M. de Barante  M. Guizot, 28 mai 1841. _Documents
indits._)]

[Note 44: _Mmoires de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 45: Dpche du marchal Soult  M. de Barante, 17 juillet 1839.
(_Documents indits._)]

 Berlin, o l'on tait habitu  prendre pour guides l'Autriche et la
Russie, on dsirait se compromettre le moins possible dans une
question qui menaait de diviser ces deux puissances et qui
n'intressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui
avait succd  M. Ancillon comme ministre des affaires trangres,
rptait-il volontiers que son gouvernement n'avait aucun moyen
d'influence sur la solution de cette question, et qu'en cette matire
il n'y avait que quatre grandes puissances. Toutefois, en rponse 
nos ouvertures, il se montra favorable  l'ide de provoquer une
entente gnrale pour le rglement des affaires d'Orient[46].

[Note 46: Dpche de M. Bresson au marchal Soult, 11 juin 1839, et du
marchal Soult  M. de Barante, 20 aot 1839. (_Documents indits._)]

 la vue du concert qui s'tablissait en dehors de lui et
ventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort
embarrass. Comme l'crivaient notre ambassadeur  Saint-Ptersbourg
et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas
plus que dans les annes prcdentes prt pour les partis extrmes;
loin d'tre dispos  braver une rupture avec l'Europe occidentale,
il redoutait l'occasion de reprendre une attitude militaire sur le
Bosphore. Seulement, il lui tait singulirement mortifiant de
consentir  dlibrer avec les autres puissances sur les affaires de
l'empire ottoman, d'arriver le dernier dans une transaction commune,
et de renoncer ainsi  la prdominance,  la suzerainet exclusive
qu'il croyait s'tre assures  Constantinople. Aussi cherchait-il 
reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pnible, et il
regardait tout autour de lui s'il ne dcouvrirait pas quelque moyen
d'y chapper. Au cas o ce moyen ne se prsenterait pas, o l'Europe,
demeurant unie, continuerait  le placer dans l'alternative de
l'isolement ou de la capitulation, il tait ds  prsent dcid  ne
pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets
se croyaient fonds  attendre, d'un jour  l'autre, son adhsion  la
confrence projete  Vienne[47].

[Note 47: Correspondance indite de M. de Barante, confirme par les
correspondances galement indites de M. de Sainte-Aulaire,
ambassadeur  Vienne, de M. Bresson, ministre  Berlin, et par les
dpches de M. de Bourqueney, charg d'affaires  Londres.--Voy. aussi
les documents mans des agents anglais. (_Correspondence relative to
the affairs of the Levant._)]

Telle tait la situation en juillet 1839. Le gouvernement franais se
flicitait du prompt rsultat de ses oprations diplomatiques. Heureux
d'avoir brid et intimid la Russie,--c'taient les expressions
mmes du marchal Soult,--d'avoir retourn contre elle la coalition,
et d'avoir repris, dans le concert europen, un rle directeur auquel
il n'tait pas habitu, il croyait tenir le succs[48]. Et cependant,
 y regarder d'un peu prs, on et pu dj entrevoir le point faible
de sa politique: c'tait la question gyptienne. Ds leurs premires
communications, les deux cabinets de Londres et de Paris avaient
exprim sur ce sujet des vues divergentes: celui-l indiquant
trs-nettement son intention de rduire Mhmet-Ali  l'gypte
hrditaire, celui-ci dsirant qu'on lui accordt en outre presque
toute la Syrie; le premier fort empress  proposer des mesures
coercitives contre le pacha, le second ne voulant procder que par
conseils bienveillants[49]. Sans doute les deux gouvernements, alors
principalement proccups de faire chec  la Russie, vitaient l'un
et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le
considrer comme secondaire, et tmoignaient pleine confiance dans
l'entente finale. Mais nul indice que l'un dt se rsigner  cder 
l'autre, et en ralit le conflit n'tait qu'ajourn. Vainement, au
milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer
de nouveau leur entier accord par une dclaration identique en faveur
de l'intgrit et de l'indpendance de l'empire ottoman[50]; on
pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour
chacune le mme sens: l'une voyait dans la garantie d'intgrit un
obstacle au dmembrement rclam par Mhmet-Ali; pour l'autre, cette
intgrit n'tait stipule qu' l'encontre des puissances trangres,
de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des
arrangements intrieurs entre le suzerain et le vassal. Ces
contradictions, plus ou moins latentes, n'chappaient pas aux autres
puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment
toute trouble. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosit
inquite, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et
de Londres. tes-vous bien sr, lui disait-il, qu'ils s'entendent
parfaitement? Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: Je
crains, rpondait-il, que vous ne soyez mal inform, et ce serait un
grand malheur; jamais leur union n'a t plus ncessaire[51]. Fait
grave, la Russie s'apercevait du dissentiment prs d'clater entre ses
adversaires; elle en tait d'ailleurs informe par l'Angleterre
elle-mme. Au commencement de juillet, lord Palmerston, dont
l'ancienne animosit contre le pacha se rveillait  mesure qu'il
avait moins peur de la Russie, s'tait mis en campagne pour faire
agrer aux divers cabinets ses vues sur la ncessit de faire
restituer la Syrie au sultan. Il s'tait adress non-seulement 
Vienne et  Berlin, mais  Saint-Ptersbourg[52], au risque, comme le
lui reprochait un peu plus tard le marchal Soult, de donner 
entendre qu'il cherchait l un point d'appui contre la France[53]. Le
czar n'avait ni parti pris, ni intrt direct dans la question
gyptienne. Un peu plus, un peu moins de Syrie donn ou t au pacha,
nous touche peu, disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au
contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'tait de dissoudre la
coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en
appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la sparer de
la France, et rsolut ds lors de diriger ses efforts de ce ct. Tout
 l'heure, il tait dcourag, rsign  cder, de plus ou moins
mauvaise grce, devant l'union des puissances. Aprs la communication
de l'Angleterre, il se sent tout ranim, ne songe plus  capituler,
reprend le verbe haut, ajourne son adhsion aux communications des
autres cabinets, et s'apprte  enfoncer le coin dans la fissure qui
vient de lui tre signale. Au gouvernement franais de ne pas fournir
 cette tactique ennemie l'occasion cherche, de ne pas tomber dans le
pige qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est
srieusement compromis.  Paris, d'ailleurs, on doit tre sur ses
gardes; les avertissements n'ont pas manqu. Ds le 8 juin, M. de
Barante crivait de Saint-Ptersbourg au marchal Soult: Il ne faut
pas douter que le gouvernement du czar ne promette  l'Angleterre
quelques avantages pour la dcider  mettre tous ses intrts  part
des ntres. Et peu de jours aprs, le 29 juin, M. de Sainte-Aulaire
signalait de Vienne la manoeuvre de la Russie, qui s'efforait, par
tous les moyens, de sparer de nous notre plus utile alli[54].

[Note 48: Lettre du marchal Soult au roi Louis-Philippe, 21 juillet
1839. (_Documents indits._)]

[Note 49: Dpches de M. de Bourqueney au marchal Soult, 24 mai, 17
et 20 juin, 27 juillet 1839, et dpches du marchal Soult  M. de
Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la mme anne. (_Mmoires de M.
Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 50: Dpche du marchal Soult, 17 juillet 1839, et rponse de
lord Palmerston, en date du 22 juillet. (_Mmoires de M. Guizot_,
_Pices historiques_.)]

[Note 51: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi les
_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 370, et une dpche du
marchal Soult  M. de Bourqueney, en date du 1er aot 1839.
(_Mmoires de M. Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 52: Dpche indite de M. de Barante au marchal Soult, en date
du 20 juillet 1839, et _Correspondence relative to the affairs of the
Levant_.]

[Note 53: Dpche du marchal Soult, 1er aot 1839, et de M. de
Bourqueney, 3 aot. (_Mmoires de M. Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 54: _Documents indits._]


III

Le ministre qui dirigeait les affaires de la France tait-il en tat
de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se
demander quelle tait sa situation en prsence des partis. Aussi bien,
concurremment avec le prologue de la crise extrieure, se dveloppait
alors ce qu'on pourrait appeler l'pilogue de la crise intrieure. La
France n'tait pas entirement dbarrasse du mal parlementaire dont
elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accs
le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal tait sans doute
moins aigu; il s'attnuait par l'effet mme de la lassitude; mais il
n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les
difficults du dehors.

 en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le
ministre form par le marchal Soult dans la hte et l'inquitude
d'un jour d'meute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu
d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifis de
l'avortement de la coalition, reprochaient violemment 
l'administration nouvelle de n'tre pas plus parlementaire que celle
du 15 avril et de n'avoir aucune indpendance  l'gard de la
couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le _Journal
des Dbats_ et la _Presse_, elles ne pardonnaient pas au cabinet
d'tre compos presque entirement d'anciens adversaires de M. Mol;
pour ne pas paratre chercher une nouvelle crise, elles vitaient de
faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur ressentiment,
ni leur mfiance. Nous surveillerons le ministre, disait le _Journal
des Dbats_, c'est notre devoir; nous examinerons ses actes avec une
attention svre. Peut-tre cette svrit tait-elle augmente par
la rsolution que le cabinet avait prise, un peu navement, de
supprimer toutes les subventions aux journaux.

Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilit ou
leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volont et le pouvoir de
conformer leur conduite  leur langage, et que le ministre court le
danger de sombrer en sortant du port. La ncessit de salut public,
sous l'empire de laquelle il s'tait form, le protgeait contre un
accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorit, au moins
une scurit temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi 
lui assurer; elle imposait  ses adversaires une trve que leur
passion n'et peut-tre pas volontairement consentie. Au lendemain de
cette longue crise dont le pays avait dsespr de voir le terme, qui
et os prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait,
pour un moment, discrdit toute opposition. Les partis, d'ailleurs,
taient eux-mmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner,
trop las de leurs efforts sans rsultat, ils se sentaient trop
impuissants par leurs divisions, pour tre bien impatients d'entrer de
nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet
n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne
dcourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir
gure d'amis, il ne courait cependant aucun danger immdiat.

M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait mme une sorte
d'affectation  se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvt
les doctrinaires suffisamment partags avec l'unique portefeuille de
M. Duchtel, ou que l'administration nouvelle lui part vraiment
parlementaire au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis
un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de
regagner les bonnes grces du Roi et la confiance des conservateurs.
Louis-Philippe, chez lequel une exprience quelque peu sceptique et
ddaigneuse ne laissait gure de place aux longs ressentiments,
semblait devoir se prter sans difficult  ce rapprochement: dj il
tmoignait  M. Guizot qu'il lui savait gr d'avoir aid  la
formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient moins prompts 
pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des doctrinaires;
celui-ci sentait que le temps seul attnuerait cette rigueur, et qu'en
attendant il devait se tenir  l'cart, ne manifester aucune humeur
d'tre hors du pouvoir, aucune impatience d'y revenir, aucune
hsitation  servir gratuitement la cause conservatrice[55]. Il
accepta virilement les conditions de cette sorte de pnitence:
peut-tre n'y voyait-il pas seulement une habilet ncessaire, mais
aussi une lgitime expiation. Plus d'un symptme rvle alors, dans ce
noble esprit, une tristesse intime, un regret poignant de la faute
commise. Il avait l'me trop hautaine pour en faire confidence au
public, mais assez dlicate pour en souffrir. Ses amis n'taient pas
sans entrevoir parfois quelque chose de cette souffrance[56]. Il
trouva, du reste, un moyen d'occuper et d'intresser la retraite
momentane  laquelle il tait condamn. Sur la demande des diteurs
amricains de la correspondance de Washington, il entreprit une tude
sur le fondateur de la rpublique des tats-Unis. Les jouissances de
l'historien le distrayaient et le consolaient des dboires du
politique. Heureux ceux qui, en se livrant aux hasards, trop souvent
trompeurs, de la vie publique, ont gard le culte des lettres!
Celles-ci, du moins, ne les trompent pas.

[Note 55: M. Guizot a crit dans ses _Mmoires_: Il me fallut
beaucoup de temps et d'preuves pour reprendre la confiance du parti
de gouvernement et toute ma place dans ses rangs. (T. IV, p. 312.)]

[Note 56: Lettre de M. de Barante  M. Bresson, en date du 14 avril
1840. (_Documents indits._)]

Tout autre se trouvait tre l'tat d'esprit de M. Thiers. Aprs la
victoire lectorale des coaliss, il s'tait cru matre de la
situation; il n'avait alors mnag personne, ni le Roi, ni les
doctrinaires, ni l'ancienne majorit, se passant tous ses caprices,
rompant, sans se gner, les combinaisons qu'il avait acceptes la
veille, persuad qu'il finirait toujours par imposer sa dictature
morale  la couronne et  la Chambre.  ce jeu, il avait manqu le
pouvoir, bris la coalition, dmembr son propre parti et abouti  un
ministre fait, pour une bonne part, avec ses propres amis, sans lui,
malgr lui, presque contre lui.  cette dception cruelle, s'ajouta
une mortification qui ne lui fut pas moins sensible. La Chambre devait
nommer un prsident en remplacement de M. Passy, devenu ministre. Les
gauches portrent M. Thiers. Les doctrinaires, le centre et les
dissidents du centre gauche lui opposrent l'un de ces derniers, M.
Sauzet, que le ministre parut appuyer. C'tait  peu prs la
rptition de ce qui s'tait pass nagure, lors de la nomination de
M. Passy. Aprs un premier scrutin sans rsultat, M. Sauzet l'emporta
par 213 voix contre 206[57]. Les doctrinaires, heureux de voir ainsi
rtablir la vieille majorit conservatrice et d'y avoir repris leur
place, s'appliqurent  grossir l'vnement, et, pour compromettre le
ministre, lui attriburent dans le succs plus de part peut-tre
qu'il n'en avait eu[58]; ils le lourent d'avoir dbut, non par une
concession  la gauche, comme M. Mol au 15 avril, mais en luttant
contre elle et en ralliant l'ancien parti de la rsistance; ce qui
faisait dire  M. Duvergier de Hauranne, moins satisfait, pour son
compte, de cette rupture avec M. Thiers: Le ministre du 15 avril
tait un cabinet de centre droit fait contre M. Guizot; le ministre
du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait contre M. Thiers[59].

[Note 57: 14 mai 1839.]

[Note 58: On n'tait mme pas assur que tous les ministres dputs
eussent vot pour M. Sauzet.]

[Note 59: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

M. Sauzet devait occuper jusqu' la chute de la monarchie le fauteuil
prsidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait
trente-neuf ans. Sa fortune politique avait t assez rapide. En 1830,
son nom n'tait gure connu hors de Lyon, quand un loquent et
pathtique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procs
des ministres de Charles X, le rendit tout  coup clbre. On lui
supposait alors des attaches ou au moins des sympathies lgitimistes,
et quand, nomm dput en 1834, il se prsenta aux Tuileries, les amis
de la monarchie de Juillet se rjouirent de cette dmarche comme d'une
conversion. On le vit aussitt prendre rang parmi les orateurs
distingus de la Chambre, sans retrouver cependant l'tonnant succs
de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'locution facile
et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mmoire et de
prsence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'oeil clair et
doux, le front dvelopp. C'tait ce qu'on appelle une belle parole,
trop pompeuse dans les morceaux  effet, mais lgante et claire dans
les questions d'affaires. Il rappelait parfois M. de Martignac, avec
moins de grce sductrice, mais avec plus d'abondance et de couleur.
Son renom tait surtout celui d'un rapporteur mrite, apte  exposer
disertement les questions les plus ardues,  soutenir sans fatigue et
 rsumer avec limpidit les dbats les plus compliqus. Esprit
ouvert, sans beaucoup de fixit, quoique honnte et droit, plus souple
qu'nergique, n'ayant pas toujours une grande originalit, mais
sachant comprendre et s'approprier les ides des autres, naturellement
modr, bienveillant et dsirant tre pay de retour, on lui et
presque reproch de manquer d'angles, et il laissait ainsi parfois
l'impression d'une certaine mollesse dans la forme comme dans le fond.
Son attitude parlementaire avait t d'abord assez flottante: orateur
et candidat ministriel du tiers parti, et cependant rapporteur de la
loi de septembre sur la presse; collgue de M. Thiers dans le
ministre du 22 fvrier, son lieutenant dans l'opposition, et, peu
aprs, son concurrent heureux  la prsidence de la Chambre. Une fois
arriv au fauteuil, il se fixa du ct de la majorit conservatrice
qui l'y avait port. La dignit morale de sa vie, l'affabilit de son
caractre, ce je ne sais quoi qui tait le contraire d'un esprit
entier et absolu, sa facilit de parole, ses dons de mmoire, de
clart et d'assimilation, convenaient  ses nouvelles fonctions dans
les temps tranquilles. Mais ces qualits suffiraient-elles  l'heure
des grandes crises?

tre battu par M. Sauzet parut fort dur  M. Thiers, et son animosit
contre le cabinet s'en trouva encore accrue. Si l'on a pu croire un
moment, crivait un tmoin, que M. Thiers garderait d'abord une
attitude expectante, cette illusion s'est bientt vanouie. Rien
n'gale,  ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de
son dplorable entourage[60]. Il agissait surtout au moyen de la
presse, dont l'importance s'tait accrue par la dsorganisation mme
des partis parlementaires. Nul n'tait aussi habile que M. Thiers 
manier cette arme redoutable. Il savait attirer et retenir dans sa
clientle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les
excitait, et, en laissant  chacun son caractre propre, savait les
faire servir tous  l'excution d'un mme dessein, sorte de symphonie
excute avec des instruments de tonalits fort diffrentes.
Nombreuses taient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois
mme la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles
assaillaient le ministre! Avec quel mpris elles dnonaient son
insuffisance! C'tait surtout aux ministres venus du centre gauche,
particulirement  M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi
leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines aprs la formation
du cabinet, le _Constitutionnel_ publiait un article o chacun devina
aussitt la plume de l'ancien rdacteur du _National_, et qui rejetait
sur le Roi lui-mme tout le mal de la situation[61]. Du reste, la
presse opposante semblait tenir  bien tablir que M. Thiers tait mal
vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il reprsentait le
principe de l'indpendance ministrielle: on et dit que ses partisans
pensaient le grandir par cette sorte d'antagonisme direct avec la
couronne[62].

[Note 60: 19 mai 1839, _Journal indit du baron de Viel-Castel_.]

[Note 61: L'auteur de l'article, se demandant quelle tait la
politique impose au chef d'un gouvernement rvolutionnaire et
reprsentatif, rpondait ainsi  cette question: S'il est un grand
politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supriorit de sa
raison, il trouvera des hommes pour se faire l'instrument de sa
pense, mme parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napolon,
chefs d'un pays libre, ils n'auront pas besoin d'aller recruter des
ministres dans les rangs secondaires. Les politiques de cette forte
trempe se gardent bien d'exclure les plus habiles, ils se gardent bien
de diviser les hommes dont ils peuvent se servir, d'abaisser les
caractres, de mettre en relief les cts faibles des hommes qu'ils
font concourir  leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les
approche, au lieu de chercher  le diminuer. Voil, selon nous, la
politique leve et grande sous un rgime constitutionnel. Il y en a
une autre: celle qui se met en dsaccord avec les assembles en
choisissant des ministres en dehors des sommits parlementaires. Une
Chambre repousse un ministre faible et impuissant; cette rpulsion se
manifeste par un ou plusieurs votes; on passe outre. Elle persiste
dans sa rsistance; on la dissout. Les lections lui donnent gain de
cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en puisant des
combinaisons ministrielles auxquelles viennent s'opposer des
impossibilits de toute espce; on spcule sur l'imprvu. Parmi tous
les candidats aux ministres, les plus minents comme les plus petits
ont leurs rivalits, leurs passions, leurs prfrences, leurs
antipathies; on exploite tous les cts infirmes de notre nature. Au
lieu de prendre les hommes importants par ce qui les distingue du
vulgaire, on s'empare d'eux par les points qui les en rapprochent; on
les laisse se diviser, si on ne les y aide pas. On observe quelques
ambitions impatientes, quelques cupidits empresses  se nantir d'un
portefeuille, quelques tonnements nafs de parvenus en face d'une
lvation qui leur tourne la tte; on les pousse vers la dfection;
s'ils cdent, on les enrle dans un ministre de toute couleur, et on
se flatte d'avoir gagn une grande partie. Pauvre politique que
celle-l!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique
qui ne fonde son succs que sur ces trois choses: petites majorits,
petites capacits, petits caractres?... Malheureusement, comme
l'crivait M. Rmusat, la petite sagesse est  la mode, et l'on se
soucie peu des choses leves. Le bruit se rpand que le gnie
politique n'est que de la dextrit. (_Constitutionnel_ du 23 mai
1839.)]

[Note 62: Le _Journal des Dbats_ disait  ce propos, le 25 mai 1839:
Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuit qu'il dsapprouve sans
doute, une fatuit bien folle et bien dangereuse, quand ils font de
lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.]

Mais si M. Thiers entretenait et avivait la bataille dans la presse,
il ne russissait pas  la transporter dans la Chambre. Les partis
parlementaires, disloqus, fatigus, dgots, taient hors d'tat de
rpondre  l'appel de sa passion. Pendant qu' la suite de M. Passy,
de M. Dufaure et de M. Sauzet, une partie du centre gauche
l'abandonnait, M. Odilon Barrot refusait de recevoir plus longtemps
son mot d'ordre. Tout se gte chez nous, crivait M. Lon Faucher,
alors rdacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont dtruits
et confondus  la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conserv de
la force et de la tenue. Nous sommes entre Barrot, qui faiblit, et M.
Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-l. Le
ministre durera jusqu' la session prochaine. Devant cette
impossibilit de rien entreprendre de srieux, M. Thiers en vint
aussi, quoique avec moins de srnit que M. Guizot,  chercher la
distraction des travaux littraires; il commenait alors son _Histoire
du Consulat_; bientt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus
d'autre proccupation que d'achever son premier volume. Ne
racontait-on mme pas,  la fin de juin, qu'il tait all voir le Roi
avant de se rendre  Cauterets, et qu'un rapprochement s'en tait
suivi?

La rserve volontaire ou force des chefs de parti facilitait l'oeuvre
oratoire du cabinet. Ce n'tait pas, du reste, sous ce rapport qu'il
devait le plus craindre de se montrer ingal  sa tche.  dfaut d'un
prsident du conseil en tat de soutenir un dbat, les autres
ministres taient, presque tous, capables de faire trs-honorablement
leur partie. Deux surtout se distingurent et devinrent, par leur
talent de parole, non les chefs les plus influents, mais les
dfenseurs les plus en vue du cabinet: c'taient le ministre des
travaux publics et celui de l'instruction publique, M. Dufaure et M.
Villemain. Les personnages valent la peine qu'on s'arrte un moment 
les considrer,  se demander qui ils taient et d'o ils venaient.

Quand M. Dufaure tait arriv  la Chambre, en 1834, g de trente-six
ans, et prcd de la rputation qu'il avait acquise au barreau de
Bordeaux, il avait t tout d'abord accueilli avec quelque surprise.
Rien en lui ne rappelait ce type sduisant de l'avocat girondin, tel
qu'on l'avait connu, quelques annes auparavant, sous la figure de
Ravez ou de Martignac. Dans son allure, ses traits, sa tenue, quelque
chose de solide, mais de rustique; chevelure en dsordre, visage
carr, fruste et haut en couleur; pais sourcils cachant presque les
yeux, profondment enfoncs; bouche vaste aux gros plis, aux
mouvements puissants, et semblant plus faite pour mordre dur et tenir
ferme, que pour laisser passer les chants de l'loquence; accoutrement
simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'lgance;
dmarche pesante et tranante, avec balancement de la tte et des
hanches, et de longs bras qui pendaient; dans tout l'aspect, je ne
sais quoi d'un peu revche et grondeur qui semblait vouloir tenir les
autres  distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre
unique au monde. Mais ces dehors peu gracieux cachaient un fond de
qualits singulirement fortes. D'abord, une volont et une
rgularit de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes
politiques: lev tous les jours  quatre heures du matin, M. Dufaure
n'avait got  aucune des distractions mondaines, et quand, par
impossible, il consentait  paratre dans un bal, il le faisait non en
se couchant plus tard qu' l'ordinaire, mais en se levant plus tt. Il
ne s'tait permis d'aspirer  la vie publique qu'aprs avoir gagn,
dans l'exercice de sa profession d'avocat, assez d'argent pour assurer
l'indpendance de sa vie; une fois dput, il renona au barreau pour
se consacrer exclusivement aux travaux parlementaires. Il
n'intervenait pas dans toutes les discussions, mais se faisait un
devoir de se prparer  toutes; quelques mois aprs son entre  la
Chambre, il crivait  son pre: Depuis le commencement de la
session, j'ai t prt  parler sur tout. Et pour mettre en oeuvre
les rsultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, svre,
sans recherche d'ornements, mais pleine, ample, forte, d'une chaleur
concentre, d'un souffle gal et puissant; une argumentation
admirablement ordonne, sans digressions, sans -coups, sans artifices
de tactique, mais qui, d'un mouvement rgulier, soutenu, irrsistible,
marche droit  l'adversaire, l'enveloppe, l'treint, le brise,
l'crase. C'est une citadelle qui marche, disait Berryer. Nulle
impression de monotonie, bien que les effets semblent tre presque
toujours les mmes. Par moments, la voix s'lve frmissante, d'une
motion que l'orateur semble plutt contenir que chercher, et qui n'en
est que plus pntrante. Ou bien encore,--et c'est peut-tre son arme
la plus cruelle,--sans avoir l'air d'y mettre l'ombre d'une malice, du
mme ton dont il vient de dvelopper son argumentation, il y introduit
une ironie  froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas,
comme chez certains railleurs, un trait lger qui pique et transperce;
c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre trange de
la voix, si dplaisant  la premire minute, qui ne semble bientt
faire partie de ce talent, tre appropri  ce mode de discussion,
comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument  coups gaux
et rpts, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire.

Depuis les discussions de droit ou d'affaires dans lesquelles M.
Dufaure avait prudemment dbut, son talent s'tait progressivement
affermi, sans ttonnements ni dfaillances. En 1839, s'il n'avait pas
encore atteint son apoge, il avait du moins donn sa mesure et pris
son rang, rang fort honorable, sans tre le premier. Malgr des
qualits si rares, malgr ce qu'y ajoutait encore l'intgrit
inconteste de sa vie prive, on sentait qu'il manquait quelque chose
 M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M.
Thiers, mais mme avec des hommes qui ne l'galaient pas en puissance
oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Mol. Il tait rest
trop avocat; il tudiait si compltement son dossier, qu'il s'y
renfermait; il approfondissait les questions plus qu'il ne les
dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces chappes sur
le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges gnralisations qui
rvlent l'homme d'tat. Aussi se sentait-il plus attir par les
dbats pratiques, les problmes de lgislation, que par la politique
pure. Ajoutons que, chez lui, la parole tait plus ferme que la
volont, l'orateur plus rsolu que l'homme d'action; l'habitude du
barreau lui faisait voir les objections possibles beaucoup mieux que
les raisons de se dcider. Son attitude, depuis qu'il tait au
parlement, ne laissait pas une impression trs-nette: on ne savait
trop dans quel groupe le classer. Port vers l'opposition librale,
l'un de ses premiers actes avait t de combattre les lois de
septembre, et quand, aprs la dissolution du ministre du 11 octobre,
le centre gauche s'tait constitu, il avait paru d'abord y adhrer;
mais peu aprs, il s'tait brouill avec M. Thiers: ce qui ne surprend
gure, tant donne l'opposition absolue des deux natures. Il ne
cachait pas, d'ailleurs, sa rpugnance  s'enrler dans un groupe: ce
n'tait pas seulement de sa part une indpendance d'esprit et de
conviction, indpendance parfois maussade et rbarbative; il y avait
l aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne
pas se compromettre, de cette prudence un peu terre--terre que nous
avons dj eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir
rapprocher autrement deux personnages aussi dissemblables. Cette
prudence singulire apparut dans ses rapports avec la couronne. Bien
que n'ayant alors aucune arrire-pense rpublicaine, il s'tait
attach, ds le dbut,  n'aller aux Tuileries que dans les occasions
officielles. Une fois ministre, il se relcha forcment de cette
rigueur, mais non sans se tenir toujours en garde contre on ne sait
quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invit un jour  Eu,
avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoy gracieusement une
de ses berlines pour faire le voyage.  la surprise des gens du Roi,
M. Dufaure refusa d'y monter, et tint  faire le trajet dans sa propre
voiture et  ses frais. On a cit ce trait, qui rappelle un peu M.
Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indpendance du ministre 
l'gard de la cour; nous y verrions plutt le signe de sa dpendance 
l'gard d'une opinion qui n'tait pas la meilleure. S'il n'aimait pas
 se laisser enrgimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait
rien de ce qu'il et fallu pour en former un  soi. Trs-bon,
assure-t-on, dans son intimit, homme de famille et d'intrieur, il
tait, pour les trangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il
n'avait pas le got des manoeuvres de couloir, o excellaient M.
Thiers et M. Mol, mais il n'tait apte  aucun des maniements
d'hommes qui sont la condition premire de toute action politique.
Dans la vie parlementaire, il ne voyait rien autre que les
dlibrations des commissions et les discussions des sances. Son
discours prononc, la majorit conquise par la force de sa parole, il
retournait dans son coin, repli sur lui-mme et presque hriss, sans
rien faire pour organiser sa conqute. Ainsi, depuis cinq ans, il
avait suivi son chemin particulier,  peu prs solitaire, s'ouvrant 
peine  quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientle, prfrant
n'avoir  rpondre que de soi; se fiant  sa supriorit d'orateur
pour obliger les autres  compter avec lui, sans les autoriser 
compter absolument sur lui; voluant dans un espace assez troit pour
ne jamais paratre infidle  ses opinions, mais y voluant avec une
mobilit trs-personnelle et presque toujours imprvue; en somme,
malgr son immense talent, ayant acquis plus de considration que
d'influence.

M. Villemain, qui touchait  sa cinquantime anne en 1839, tait un
des nombreux lettrs que 1830 avait dtourns vers la politique. Non
que celle-ci n'et dj, sous la Restauration, occup une certaine
place dans sa vie[63]; mais, alors, il tait demeur principalement un
professeur. Aprs la rvolution de Juillet, au contraire, il ne
remonta plus dans sa chaire. Dput, bientt pair, il se mla  tous
les dbats parlementaires de l'poque, se montrant l'un des orateurs
les plus fconds et les plus anims de la Chambre haute. Bien qu'un
peu capricieux d'allure, il tait gnralement dans la note du centre
droit, et se fit remarquer par la passion avec laquelle il entra dans
la coalition contre M. Mol. Son ambition tait videmment de
retrouver dans la politique le rang qu'il avait occup dans la
littrature. Y parvenait-il?

[Note 63: Nomm matre des requtes par M. Decazes, M. Villemain avait
t un moment chef de la division des lettres au ministre de
l'intrieur. M. de Villle lui avait enlev sa place de matre des
requtes pour le punir d'avoir protest, au nom de l'Acadmie
franaise, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma
conseiller d'tat. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit lire
dput.]

Rien n'avait t plus heureux et plus brillant que les dbuts de ce
tout jeune professeur de rhtorique, dj clbre  vingt ans,
cueillant facilement les plus belles couronnes acadmiques, et
obtenant, dans les salons, par la grce incisive ou loquente de sa
conversation, une faveur plus flatteuse encore  son amour-propre.
Tout lui souriait: il tait bien vu des puissants, applaudi de la
jeunesse, et se sentait en passe de conqurir par son esprit les plus
hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mmes et des
avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire  vingt-cinq ans de la
chaire de littrature franaise  la Sorbonne, membre de l'Acadmie 
trente ans, il professait  ct de M. Cousin et de M. Guizot; et de
ces trois illustres matres, alors si gots, si admirs, c'tait lui
peut-tre,  en juger par les tmoignages contemporains, qui avait le
plus brillant succs. D'une laideur grimaante, presque bossu, mal
mis, courb et comme avachi dans sa chaire[64], il avait une
physionomie si ptillante d'esprit, une mimique si expressive, une
voix si musicale, un tel art de dire et de lire, qu'on oubliait tout
ce qui et pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grce
alerte et ingnieuse, quelle politesse lgante, quelle curiosit
prompte  varier sans cesse le sujet de ses tudes, quelle fracheur
jamais altre, quelle admiration communicative, se mariant, avec une
souplesse pleine d'imprvu, aux saillies de la moquerie la plus fine!
Et puis, n'oublions pas l'auditoire qui se pressait, nombreux,
vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithtre, auditoire
incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouv depuis, et qui avait
ce mrite d'tre deux fois jeune, car  la jeunesse des individus
s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du sicle. M. Villemain
connaissait donc le succs dans ce qu'il avait de plus vif et de plus
doux: succs sans mlange mme d'aucune amertume. Ce qui put, 
certain jour, lui arriver de disgrce de la part du pouvoir n'eut pour
rsultat que d'ajouter  sa gloire quelque chose de moins durable, de
moins noble, mais peut-tre de plus enivrant encore,--la popularit.

[Note 64: La duchesse de Broglie crivait de M. de Villemain, en 1820:
Il a dans le corps un _dpenaillage_ inconcevable, comme si ses
membres ne tenaient pas bien srieusement ensemble et qu' la premire
msintelligence, ils fussent prts  s'en aller chacun de son ct.
(_Souvenirs du feu duc de Broglie._)]

Aprs 1830, M. Villemain garda sans doute,  la tribune du
Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualits oratoires
qu'on avait tant admires dans la chaire de la Sorbonne: mme habilet
de diction, mme langue dore, mme blouissement d'esprit, mme
souplesse ingnieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la
diffrence d'ge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand
dveloppement des cts mordants et pigrammatiques de son talent: ce
n'tait pas l'ironie crasante de M. Dufaure, c'tait comme une nue
de flches fines et lgres qui enveloppait ses adversaires. Il
abordait facilement les sujets les plus varis, avait la note
gnreuse dans les dbats de politique extrieure, savait mme exposer
avec lucidit les questions d'affaires. Et cependant, mme en ses
meilleurs jours, pendant le ministre du 12 mai, par exemple, il tait
loin de retrouver ses succs d'autrefois. Tandis que M. Guizot, qu'il
avait peut-tre dpass  la Sorbonne, trouvait sa vraie voie dans la
politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientt du premier
rang, M. Villemain se sentait retomber au second. C'est qu'il lui
manquait quelques-unes des qualits de l'orateur parlementaire comme
de l'homme d'tat, et non les moins hautes. Ne s'agissait-il que de se
tirer des petites difficults, de celles que l'on peut surmonter ou
esquiver avec de l'esprit, de la grce et de la malice, il tait
parfait; mais, devant les grands sujets, il faiblissait; il n'avait ni
assez de souffle, ni assez de puissance. N'ayant vraiment d'ides
propres, de passions profondes, qu'en littrature, il apportait dans
la politique des gots et mme des caprices, des amitis ou des
ressentiments, plutt que ces principes raisonns ou ces partis pris
passionns sans lesquels on n'exerce pas d'action efficace sur les
autres. Encore moins discernait-on en lui une volont nergique,
sachant regarder l'obstacle en face, aimant la lutte, mprisant le
danger. Il tait peu d'intelligences moins braves[65]. En somme, sans
prtendre, comme le vieux M. Michaud, l'ancien rdacteur de la
_Quotidienne_, que M. Villemain, devenu pair et ministre, tait rest
un bel esprit de collge, on peut dire qu'il ne se montrait gure,
dans ce nouveau rle, qu'un loquent rhteur, sauf  prendre le mot
dans le sens antique et favorable. D'ailleurs,  y regarder de prs,
mme dans la littrature, qui tait son vrai domaine, avait-il t
crateur? Assez heureux pour avoir t le contemporain d'un des plus
brillants mouvements de l'esprit humain, assez intelligent pour
l'avoir tout de suite devin et compris, d'une souplesse si alerte 
le suivre qu'il semblait le devancer, il avait t novateur plus en
apparence qu'en ralit, et M. Sainte-Beuve a pu l'appeler un
courtisan du got public. De telles qualits avaient suffi pour
faire le grand succs du professeur; elles ne suffisaient pas  un
homme d'tat. Non-seulement la politique ne mettait pas en valeur le
talent et le caractre de M. Villemain, mais elle lui tait
douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gard un amour-propre
singulirement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui tait
occasion de blessure. La contradiction un peu rude le dconcertait au
lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait supporter la moquerie
des autres; la disgrce l'exasprait ou l'accablait. Ses premiers
triomphes avaient t si faciles, qu'il n'avait pas appris 
combattre. Comment, d'ailleurs, n'et-il pas fait la comparaison du
pass et du prsent?  chaque pas, en place de ces caresses de
l'opinion, de ces ovations dlicates et chaudes de la jeunesse, de
cette sorte de fte de l'esprit au milieu de laquelle il avait vcu
pendant prs de vingt ans, la vie parlementaire lui apportait ses
responsabilits, ses chocs, ses amertumes, ses dboires. Il en
souffrait, et si cruellement, que, sous la charge devenue trop lourde
pour elle, cette raison si fine et si brillante devait un jour flchir
et succomber.

[Note 65: Dans ses _Notes et Penses_, M. Sainte-Beuve a crit: Nous
causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait: C'est chez
lui un conflit perptuel entre l'_Intrt_ et la _Vanit_.--Oui,
repartis-je, et c'est d'ordinaire la _Peur_ qui tranche le diffrend.
Le mot est injuste, et cette excessive svrit trahit quelque jalousie
chez les deux interlocuteurs; toutefois, il avait sa part de vrit. M.
Sainte-Beuve a crit encore: Villemain a presque toujours le premier
aperu juste; mais, si on lui laisse le temps de la rflexion, son
jugement, qui n'est pas solide, prend peur, et il conclut  faux ou du
moins  ct.]

Avec leur genre de talent, le ministre des travaux publics et celui de
l'instruction publique apportaient au cabinet plus de puissance ou
d'clat oratoires que d'autorit politique. Il est vrai que, dans les
discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,-- en
excepter cependant une discussion sur les affaires d'Orient, dont nous
aurons  reparler,--les porte-parole du ministre purent, sans trop
d'inconvnient, se passer des qualits d'homme d'tat qui faisaient le
plus dfaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grce  la fatigue des
partis, il n'y eut alors aucun grand dbat sur la politique gnrale,
mettant srieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds
secrets eux-mmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne
furent gure discuts que pour la forme; les orateurs considrables
se tinrent  l'cart, laissant la tribune aux seconds rles. C'tait
rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de haut,
parlrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote
montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentane
de l'opposition: les crdits furent vots par 262 voix contre 71.

La mme tranquillit un peu fatigue qu'on observait dans le parlement
rgnait aussi dans la rue. Les socits secrtes, prives de leurs
chefs et de leurs plus nergiques soldats, ne pouvaient songer  rien
tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transforme
en cour de justice, eut  juger une premire fourne des insurgs du
12 mai. Le procs commena le 27 juin. Barbs fut fort arrogant avec
les juges[66]: se faisant gloire de l'attentat, il niait seulement
toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrt, rendu
le 12 juillet, le dclara nanmoins convaincu d'avoir t l'un des
auteurs de ce meurtre, et le condamna  mort. Les autres accuss
furent frapps de peines variant depuis la dportation et les travaux
forcs  perptuit jusqu' deux ans de prison. Pendant le procs, la
presse de gauche, toujours secourable aux rvolutionnaires, s'tait
efforce de prter  Barbs une sorte de grandeur chevaleresque. Bien
que la vulgaire, sotte et cruelle meute du 12 mai concordt mal avec
un tel idal, on tait parvenu  veiller d'assez ardentes sympathies
pour ce personnage, mme chez les bourgeois qui avaient t si
pouvants et si furieux  la premire nouvelle de l'attentat. Aussi
la rigueur de l'arrt provoqua-t-elle, dans certaines rgions, une
sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamn plus qu'on
ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrs. Des
processions d'tudiants et d'ouvriers circulrent dans Paris,
demandant l'abolition de la peine de mort en matire politique, et
l'une d'elles dut tre disperse par la force arme. Des lettres
anonymes menaaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il tait
procd  l'excution. Une dmarche plus efficace en faveur de Barbs
fut celle de sa soeur, madame Karl, qui vint, tout en larmes, se jeter
aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilit tait facile 
veiller en pareil cas, promit la grce du coupable; il eut quelque
peine  l'obtenir des ministres; sa clmence finit cependant par
l'emporter, et la peine de mort fut commue en celle des travaux
forcs  perptuit. La presse de gauche, au lieu de tmoigner sa
reconnaissance, s'indigna d'une commutation o elle ne voyait qu'un
ignoble et lche raffinement de cruaut. Le bagne, disait-elle,
n'tait-il pas pire que l'chafaud pour un homme comme Barbs? Et le
_National_ s'criait qu' Toulon ou  Brest, Barbs n'en serait pas
moins Barbs, comme le Christ sur le Calvaire n'en tait pas moins le
Christ. En fait, la peine se trouva rduite  une dtention dans la
prison du Mont-Saint-Michel[67].

[Note 66: Barbs dit au prsident: Je ne suis pas dispos  rpondre
 aucune de vos questions. Vous n'tes pas ici des juges venant juger
des accuss, mais des hommes politiques venant disposer du sort
d'ennemis politiques. Et encore: Quand l'Indien est vaincu, quand le
sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne
songe point  se dfendre, il n'a pas recours  des paroles vaines: il
se rsigne et donne sa tte  scalper. Il assumait, d'ailleurs,
hardiment la responsabilit de l'attentat: Je dclare que j'tais un
des chefs de l'association; je dclare que c'est moi qui ai prpar
tous les moyens d'excution; je dclare que j'y ai pris part, que je
me suis battu contre vos troupes.]

[Note 67: Dans le dbat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin
critiqua la lgalit de ce nouveau changement, apport par simple
volont ministrielle, dans l'excution de la peine. Ce fut aussi en
janvier 1840 que les autres accuss pour les faits du 12 mai
comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent dclars
coupables: une seule condamnation  mort, aussitt commue en
dportation, fut prononce contre Blanqui.]

Ce calme de la rue et du parlement, succdant  l'alerte du 12 mai et
 la longue crise de la coalition, amena une reprise trs-marque de
la prosprit matrielle, du dveloppement de la richesse publique et
prive. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en
profitait. Le ministre y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras
sur les bras, mais sans acqurir plus d'autorit et de prestige. Ses
chances d'accident s'en trouvaient diminues, non ses causes de
faiblesse. Bien qu'il n'et pas t mis en pril ni mme srieusement
attaqu, bien qu'il et fait, dans les dbats du parlement, meilleure
figure qu'on ne s'y attendait et que mme quelques-uns de ses membres
s'y fussent acquis une vritable rputation d'orateur, il n'en gardait
pas moins, aux yeux du public, je ne sais quel air fragile et
provisoire. Le Roi le sentait; ds le dbut, et avec une prcision
remarquable, il avait valu  une anne la dure possible de cette
administration[68]. Ce n'est pas qu'il dsirt sa chute. Il se disait
satisfait de l'esprit qui l'animait[69]. Sa faiblesse mme n'tait
pas pour lui dplaire; elle laissait plus de place  cette action
royale que la coalition avait prtendu annuler[70]. Louis-Philippe
aimait  sentir son intervention indispensable  ses ministres, soit
pour suppler  leur inexprience soit pour les mettre d'accord. Il ne
se retenait mme pas toujours assez de constater tout haut, et non
sans quelque raillerie, le besoin qu'avaient ainsi de lui les hommes
qui se flattaient nagure de le mettre hors du gouvernement[71]. Les
ministres eux-mmes ne se faisaient pas illusion sur leur solidit, et
ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se fortifier par quelque
adjonction considrable. Ainsi M. Duchtel et M. Villemain songrent 
mettre le duc de Broglie  la place du marchal Soult; ils firent, non
sans peine, agrer cette ide  M. Dufaure et  M. Passy, mais
chourent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit de Paris pour
chapper  leurs instances. Il fut question d'autres modifications;
aucune n'aboutit, et il n'en rsulta qu'une sorte d'aveu fait par le
cabinet lui-mme de sa propre insuffisance. Sa dmarche devenait de
plus en plus incertaine, comme il fallait s'y attendre avec une
composition si peu homogne et en l'absence d'un chef vritable.
Chacun de ses membres se montrait, dans son dpartement, actif,
capable; mais l'unit manquait. On s'en apercevait aux nominations de
fonctionnaires, qui, suivant les cas, et surtout suivant les
ministres, semblaient tantt une avance  la gauche, tantt un gage
aux conservateurs. Tout cela n'tait pas de nature  changer le tour
pessimiste qu'avaient pris, depuis la coalition, les rflexions des
moralistes politiques. Le rgime reprsentatif ne leur paraissait pas
avoir encore repris son jeu normal: le malade avait chapp  la crise
aigu, mais demeurait dbile et dprim. Nous luttons contre des
faiblesses invincibles, crivait M. Guizot  M. de Barante:
gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et veut
l'tre. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges
affaisses[72]. M. de Barante disait de son ct: Je n'entrevois
personne qui soit dou de ce don beau et rare du gouvernement: nous
avons essay tous nos hommes distingus; ils ont fait preuve de
talent, d'esprit, de courage; mais aucun n'a su donner le respect de
sa volont; aussi continuons-nous  patauger[73]. Enfin, le duc de
Broglie crivait  M. Guizot: Le gouvernement reprsentatif est en
mauvaise veine. Aprs les grandes commotions politiques, il y a des
moments d'abaissement pour les esprits et de grande prostration
sociale auxquels personne ne peut rien. Il faut savoir souffrir et
attendre[74].

[Note 68: C'est ce que le Roi disait au comte Apponyi, peu de jours
aprs la formation du cabinet. (_Mmoires de Metternich_, t. VI, p.
364.)]

[Note 69: _Ibid._, p. 428.]

[Note 70: M. de Metternich savait caresser l'une des cordes sensibles
de Louis-Philippe, quand il crivait au comte Apponyi, dans une lettre
destine  tre mise sous les yeux de ce prince: Je partage le
sentiment du Roi  l'gard de son ministre. Il est faible, et je ne
concevrais pas (pour le moment du moins) un ministre qui pourrait
tre fort, sans tre  la fois dangereux pour le pays. Il faut, dans
tous les temps et dans toutes les positions sociales, _un homme_ qui
conoive les affaires. Cet homme doit  la fois surveiller et rgler
leur excution. L'homme le plus naturellement appel  une aussi
importante fonction doit tre, dans une monarchie, le Roi, et, dans
une rpublique, le prsident. Le _ministrialisme_ est une maladie de
l'poque, une sottise qui croulera comme toutes les niaiseries... Or
n'oubliez pas que c'est un ministre qui proclame cette vrit; mais ce
ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme simplement pratique et
qui veut le bien. (_Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 369.)]

[Note 71: _Journal indit du baron de Viel-Castel._--Cf. aussi
HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 344.]

[Note 72: Lettre du 26 juillet 1839. (_Documents indits._)]

[Note 73: Lettres du 28 juillet 1839. (_Documents indits._)]

[Note 74: Lettre du 4 aot 1839. (_Documents indits._)]


IV

Fcheux  l'intrieur, ce dfaut d'autorit du ministre l'tait
peut-tre plus encore au dehors. Les prtentions d'omnipotence
parlementaire nes de la coalition, la situation diminue, dpendante
et suspecte o l'on avait voulu alors rduire le pouvoir excutif,
n'taient nulle part aussi dangereuses que dans les questions
trangres. Seul, en effet, par ses informations diplomatiques, le
gouvernement peut connatre les faces diverses de ces questions, les
piges cachs, les prils proches ou lointains; seul, il peut agir
dans le silence ou tout au moins avec la discrtion ncessaire. Si
l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces matires, de leur
rle de contrle, s'ils prtendent eux-mmes diriger, agir, traiter,
si les ngociations passent des chancelleries  la tribune, s'garent
dans les journaux ou mme descendent dans la rue, alors les intrts
du pays courent grand risque d'tre gravement compromis. Ce qui est
vrai en gnral de tous les problmes de politique extrieure, l'tait
plus encore de celui en face duquel les vnements d'Orient venaient,
en 1839, de placer la diplomatie franaise. Par son tendue, sa
complexit, son loignement mme, ce problme tait moins que tout
autre  la porte du public. En outre, n'tait-il pas apparu, ds les
premires ngociations, que le principal danger, en cette affaire,
tait de fournir  la Russie, en liant trop troitement notre
politique aux prtentions de Mhmet-Ali, l'occasion qu'elle cherchait
de nous sparer de l'Angleterre et de nous isoler en Europe? Or
l'opinion, en France, se trouvait alors sous l'empire de sentiments
qui la poussaient  commettre cette faute: c'tait, d'une part,
l'engouement pour l'gypte et son matre, dont nous avons tant de fois
not la vivacit et l'universalit; c'tait, d'autre part, une sorte
d'orgueil national, qui semblait ne vouloir pas supporter le moindre
obstacle oppos  une volont franaise, la moindre concession faite
aux exigences des autres puissances; cet orgueil, n des souvenirs de
l'Empire, raviv par les dbats de la coalition, tait alors d'autant
plus excit, qu'il croyait avoir  se relever d'une attitude abaisse,
 prendre sa revanche des prtendues dfaillances de la monarchie de
Juillet en Espagne, en Belgique et en Italie; les plus modrs en
taient venus  juger ncessaire de prouver, par quelque hardiesse
clatante, que la politique de paix n'tait pas une politique timide,
et il y avait eu, par suite, un accord instinctif, presque unanime,
pour accueillir les vnements d'Orient comme une heureuse occasion de
jouer un grand rle; les imaginations s'taient mme donn large
carrire, trouvant l un terrain particulirement favorable aux
aspirations vaguement ambitieuses, aux tmraires conjectures, aux
fantaisies chimriques. Au gouvernement, il appartenait de ragir
contre cette usurpation parlementaire, de faire entendre raison  cet
engouement, de parler sagesse et prudence  cet orgueil. Mais, pour
accomplir une telle tche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son
manque de crdit sur les Chambres et de confiance en soi? Derrire
lui, sans doute, au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'tait-ce
pas prcisment contre l'ingrence du Roi dans la politique extrieure
qu'avait t dirig le principal effort de la coalition? N'avait-on
pas rpt  satit, et fini par persuader  beaucoup de
monarchistes, qu'il fallait se mettre en garde contre Louis-Philippe,
contre son amour de la paix  tout prix, sa crainte de toute action,
sa facilit  abandonner le monde entier  l'ambition des autres
puissances? Si bien que les ministres, loin de pouvoir emprunter  la
couronne l'autorit qui leur manquait, taient conduits, par souci de
leur popularit,  se dfendre de lui paratre dociles, et retombaient
ainsi plus encore sous la dpendance du parlement, des journaux et de
l'opinion.

Ce mal de la situation apparut ds la premire discussion qui
s'engagea,  la Chambre des dputs, sur les affaires d'Orient. On se
rappelle que, le 25 mai,  la nouvelle de l'entre en campagne des
Turcs, le ministre avait dpos une demande de crdit de 10 millions
 l'effet de dvelopper les armements maritimes. L'expos des motifs,
trs sommaire, se bornait  dire que la France devait tre mise en
mesure d'exercer une influence relle et de se concerter avec ses
allis. Le rapport de la commission, rdig par M. Jouffroy, fut
dpos le 24 juin. Aussi tendu et explicite que l'expos des motifs
avait t bref et rserv, il n'examinait pas une politique propose
par le gouvernement, mais dveloppait _ priori_ la politique que
l'on prtendait imposer  ce dernier.  chaque ligne peraient la
mfiance des faiblesses du ministre et aussi de la couronne, le
sentiment qu'il tait besoin de les stimuler, de leur faire sentir les
rnes et l'peron. Il importe, y lisait-on, que le pays se proccupe
plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extrieures... Quel
que soit le zle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des
intrts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie,
dans le gouvernement reprsentatif, que l o le parlement la porte.
J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle  laquelle il
participe. Non qu'il doive la dicter, la nature des choses s'y oppose;
mais par la connaissance qu'il en prend, il lui appartient de la
contrler et, par ce contrle, de lui imprimer cette direction
nationale qui peut chapper  un homme, mais qui n'chappe pas  un
grand pays rflchi dans l'intelligence d'une grande assemble...
Quand on saura la Chambre attentive et instruite des affaires
extrieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel,
mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empcher
de prendre, celui d'influer tacitement et par la conscience qu'elle
donnera de sa continuelle surveillance, sur la politique active et
actuelle de l'tat. Le rapporteur exposait ensuite longuement la
question d'Orient et dtaillait la politique  suivre, avec talent
sans doute et lvation, mais en oubliant de se demander s'il tait
sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au dbut d'une
ngociation si complexe et si pleine d'imprvu, de mettre en garde
tous les intrts diffrents du sien, d'veiller tous les
amours-propres que son initiative trop apparente pouvait offusquer.
Cette politique consistait  protger les Turcs contre la Russie, qui
n'tait pas mnage, et aussi, quoiqu'on l'indiqut moins nettement, 
soutenir l'gypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France
devait provoquer non-seulement une entente des puissances, mais une
sorte de congrs. Et le rapporteur, supprimant les difficults avec
cette aisance que l'on possde seulement hors de l'action effective,
paraissait assur que la France ferait prvaloir son avis sur les deux
questions; elle aurait, dans la premire, le concours de toutes les
puissances, sauf la Russie; dans la seconde, celui au moins de
l'Autriche et de la Prusse. Et surtout, ce que la commission attendait
du ministre, ce qu'elle lui enjoignait, non sans accompagnement de
menaces, c'tait d'exercer en Europe une action considrable. Il est
un point sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait
varier, disait en terminant le rapport, c'est qu'il faut que la France
joue un rle digne d'elle dans les affaires d'Orient. Il ne faut 
aucun prix que le rglement de ces grands intrts la fasse tomber du
rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne supporterait pas cette
humiliation, et le contre-coup intrieur pourrait en tre prilleux.
Comme le remarquait plaisamment un contemporain, il semblait que l'on
dt svrement au ministre: Tu vas faire quelque chose de
trs-glorieux, ou tu auras le cou coup. Les commentaires des
journaux n'taient pas pour affaiblir cette impression, et le sage
_Journal des Dbats_ disait lui-mme: Nous devons tre arbitres en
Orient[75].

[Note 75: 25 juin 1839.]

Le ministre allait-il profiter de la discussion publique pour
reprendre la direction que la commission lui avait enleve? Les
quelques mots, par lesquels le marchal Soult ouvrit le dbat, le 1er
juillet, n'taient pas de nature  produire ce rsultat. Ils
laissaient, au contraire, le champ libre aux orateurs, qui s'y
prcipitrent aussitt, chacun apportant sa politique propre: le duc
de Valmy proposait d'craser le pacha au profit de la lgitimit
turque; M. de Carn voulait rgnrer l'Orient en le livrant 
Mhmet-Ali et  l'lment arabe; M. de Lamartine prconisait, en
termes magnifiques, le dpcement du cadavre turc entre les puissances
chrtiennes. Le second jour, le dfil des mdecins consultants
continua: on entendit, entre autres, M. de Tocqueville, qui faisait
ses dbuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour
tre moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient t
dvelopps le premier jour, les systmes proposs par ces divers
orateurs taient loin d'tre concordants. Toutefois, la double ide
qui paraissait obtenir le plus de faveur auprs de la Chambre, tait
celle qui avait t dj expose dans le rapport: agir avec le
concours de l'Europe,  la fois pour protger l'indpendance de la
Porte contre la Russie et assurer l'tablissement de Mhmet-Ali.  en
juger mme par le discours de M. Guizot, nous devions chercher 
faire, des possessions du pacha, un tat indpendant et souverain,
comme la Grce[76]. Quant aux rsistances que pourraient opposer sur
ce point les puissances auxquelles nous faisions appel, notamment
l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient mme pas s'en
douter; d'autres, comme M. Guizot, y faisaient allusion, mais sans
apporter aucun moyen de les surmonter; certains y voyaient, comme M.
de Tocqueville, une cause  peu prs invitable de guerre. En tout
cas, ce que personne ne paraissait admettre, c'est que le gouvernement
abandonnt quoi que ce soit de cette double prtention. Tous les
orateurs lui recommandaient d'tre nergique et hardi: M. de
Tocqueville menaait la monarchie des plus grands malheurs si elle
laissait perdre  la France cette nation si forte, si grande, qui
s'est mle de toutes choses dans ce monde, la situation
prpondrante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se proccupait
que la politique de paix ne part pas pusillanime et goste; il
n'tait pas jusqu' M. Dupin, l'homme du chacun chez soi, qui ne
termint sa harangue en souhaitant au gouvernement de la rsolution.

[Note 76: M. Guizot revint  plusieurs reprises sur cette assimilation
avec la Grce, et il dfinit ainsi notre politique orientale:
Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'quilibre europen;
et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,
quelque dmembrement s'opre, quelque province se dtache de ce vieil
empire, favoriser la conversion de cette province en tat indpendant,
en souverainet nouvelle, qui prenne place dans la coalition des tats
et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation,  la fondation d'un
nouvel quilibre europen, voil la politique qui convient  la
France,  laquelle elle a t naturellement conduite.]

Pendant ce temps, quelle figure faisait le cabinet? Le premier jour,
M. Villemain tait intervenu pour repousser, avec une vivacit
loquente, le partage de l'empire ottoman, prconis par M. de
Lamartine; mais il s'tait born  cette oeuvre toute ngative, et
n'avait indiqu lui-mme aucune politique prcise. Depuis lors, les
ministres s'taient tus, coutant humblement les leons qui leur
taient faites, les instructions qui leur taient donnes, sans un
effort pour reprendre leur rle de direction, sans une rserve sur la
difficult et le pril de poursuivre  la fois les deux desseins
indiqus par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mmes la
ncessit de cette rserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de
confirmer le soupon de pusillanimit qui pesait sur eux? Le troisime
jour, quand il s'agit de conclure, ce ne fut pas un ministre qui monta
 la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Aprs avoir
interprt l'attitude du gouvernement comme une adhsion au systme de
la commission, il maintint que le double objet de notre politique
devait tre de dfendre Constantinople et de protger l'gypte.
Seulement, disait-il, de ces deux positions galement importantes, il
n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menace, celle de
Constantinople; c'est l qu'est pour le moment le pril; c'est donc l
aussi qu'il faut porter le remde. Or le remde consiste  crer un
concert, europen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant
pour base ce principe que personne ne doit s'agrandir en Orient, et
pour but de mettre l'Orient sous la garantie du droit public de
l'Europe et d'en rgler d'une manire dfinitive la situation, en
tenant compte et des droits et des faits tels que les vnements les
donneront. En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une
dernire fois, au ministre qu'on attendait de lui quelque chose
d'extraordinaire. Cette grande question et ce grand dbat, disait-il,
imposent au cabinet une immense responsabilit. En recevant de la
Chambre les dix millions qu'il est venu lui demander, il contracte un
solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir  la
France, dans les vnements d'Orient, un rle digne d'elle, un rle
qui ne la laisse pas tomber du rang lev qu'elle occupe en Europe.
C'est l, messieurs, une tche grande et difficile. Le cabinet doit en
sentir toute l'tendue et tout le poids. Il est rcemment form, il
n'a pas encore fait de ces actes qui consacrent une administration;
mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considrable,
que, s'il la gouverne comme il convient  la France, il sera, nous
osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait gr les affaires de
la nation depuis 1830.  la suite de cette dclaration, les crdits
furent vots  une immense majorit, par 287 voix contre 26.

Il avait t fait, pendant ces trois jours, grande dpense
d'loquence. C'tait ce qu'on appelle une belle discussion. tait-ce
une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux dputs, du
conseil secret  la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie
n'avait gagn ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en
libert d'allures. Le ministre, trop docile, s'tait laiss engager
dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison  la fois de
la Russie en Turquie et de l'Angleterre en gypte; l'clat mme avec
lequel on venait de lui commander un grand succs, lui rendait un
retour plus difficile et le condamnait  une prilleuse obstination.
La Chambre avait, par les exagrations de son patriotisme oratoire,
augment les exigences du public et, par suite, les embarras que le
pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en mme temps veill
des ombrages chez nos allis possibles et fourni des armes  tous ceux
qui, au dehors, trouvaient intrt  dnoncer, sincrement ou non,
notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livr  nos
adversaires, avec le secret de notre politique, celui des points
faibles o ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait
aux difficults et aux prils d'une crise dj grave par elle-mme,
sans autre profit que de flatter les prventions et les prtentions
nes de la coalition.


V

Pendant qu'en Europe les diplomates s'agitaient et que les parlements
dlibraient, les vnements se prcipitaient en Orient. Vainement,
avec une modration calcule dont il se faisait honneur auprs des
consuls, Mhmet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'tait-il
prt  retarder le choc des deux armes: l'impatience de Mahmoud
semblait crotre  mesure que dclinait sa vie. Aprs avoir, le 7 juin
1839, dans un manifeste qui n'tait qu'un cri de colre, proclam le
pacha et son fils rebelles et tratres, il ordonna  ses gnraux de
leur courir sus.  cette nouvelle, Mhmet se crut dispens de
prolonger une inaction qui lui cotait. Gloire  Dieu, s'cria-t-il,
qui permet  son vieux serviteur de terminer ses travaux par le sort
des armes! Et il crivit aussitt  Ibrahim: Au reu de la prsente
dpche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont entres sur
notre territoire, et, aprs les en avoir chasses, vous marcherez sur
leur grande arme,  laquelle vous livrerez bataille. Si, par l'aide
de Dieu, la victoire se dclare pour nous, vous passerez le dfil de
Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur Malathia, Kharpout, Orfa et
Diarbkir. Les gyptiens, concentrs  Alep, se mirent en mouvement
le 21 juin. Le 24, ils rencontrrent l'ennemi dans la plaine de Nzib.
Les deux armes comptaient chacune environ cinquante mille hommes.
L'imptuosit d'Ibrahim et la supriorit de discipline que ses
troupes devaient  leurs instructeurs franais dcidrent la victoire.
Les Ottomans, d'ailleurs, en dpit des quelques officiers prussiens
chargs de les exercer[77], taient alors en pleine dsorganisation
militaire; les innovations violentes de Mahmoud leur avaient dsappris
de combattre  la turque, sans leur apprendre  combattre 
l'europenne. Une mle de deux heures suffit  les mettre en pleine
droute; ils laissrent sur le champ de bataille plus de quatre mille
tus ou blesss, et aux mains des vainqueurs douze mille prisonniers,
cent soixante-douze bouches  feu, vingt mille fusils, leurs tentes et
jusqu'aux insignes du commandement en chef.

[Note 77: Le futur marchal de Moltke tait l'un de ces officiers.]

Trois jours aprs, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier,
l'un des deux aides de camp que le marchal Soult avait envoys pour
prvenir ou arrter les hostilits. Il avait pass par Alexandrie, et
apportait une lettre obtenue, non sans peine, du pacha; cette lettre
enjoignait au commandant de l'arme gyptienne de ne pas engager
l'action si les Turcs consentaient  rentrer sur leur territoire, et
mme de ne pas passer la frontire dans le cas o, forc de combattre,
il demeurerait vainqueur. Il est trop tard! s'cria Ibrahim; mon pre
n'aurait pas crit cette lettre, s'il avait connu l'agression des
Turcs et leur dfaite. Cependant, tout en frmissant, il finit par
cder aux fermes remontrances du capitaine Callier, et consentit  ne
pas passer le Taurus.

Mahmoud ne sut point la destruction de son arme. Six jours avant que
la nouvelle n'en parvnt  Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan
expirait, puis de dbauches et de fureurs, laissant son empire
mutil et croulant  son fils Abdul-Medjid,  peine g de seize ans.

Le nouveau sultan n'avait dj plus d'arme; il allait perdre aussi sa
flotte. Les circonstances dans lesquelles se produisit ce dernier
vnement en font une vraie scne de comdie orientale. Le 4 juillet,
alors qu'on ne savait pas encore au Divan la dfaite de Nzib, toute
la flotte ottomane, forte de plus de trente grands navires et de
nombreux petits btiments, commande par Akmet-Pacha, mettait  la
voile pour sortir de la mer de Marmara et se diriger vers l'Archipel.
En tte, et comme lui servant d'claireur, s'avanait un vaisseau
anglais, la _Vanguard_. Le capitaine en second de ce vaisseau tait 
bord du capitan-pacha, avec plusieurs de ses compatriotes; d'autres
officiers de mme nationalit, plus ou moins costums en Turcs, se
trouvaient rpartis sur les autres navires.  la nouvelle de ce
mouvement, l'motion fut grande dans la petite escadre franaise qui
montait la garde  l'entre des Dardanelles. Son commandant, l'amiral
Lalande, avait pour instruction de surveiller les marines turque et
gyptienne et de les empcher d'en venir  une collision. Or
n'tait-ce pas videmment cette collision qu'allait chercher la flotte
dbouchant des Dardanelles? La prsence des Anglais semblait confirmer
cette hypothse; on savait leur animosit contre le pacha, et aussi le
plaisir qu'ils trouvaient toujours  voir s'entre-dtruire des
vaisseaux qui n'taient pas les leurs. L'amiral Lalande et t homme
 arrter les Turcs, mme par la force; me nergique dans un corps
dlabr, il poussait l'audace jusqu' la tmrit; mais il n'avait
sous la main que deux vaisseaux et quatre btiments infrieurs.
Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant moral ce qu'il
ne pouvait imposer par le canon.  peine la _Vanguard_ eut-elle pass,
superbe, devant notre escadre, que l'amiral franais,  bord du
_Ina_, se lana hardiment au beau milieu de la flotte ottomane, sans
s'inquiter de la confusion qu'il y jetait, et se dirigea vers le
vaisseau du capitan-pacha. Celui-ci mit en panne, et un bateau 
vapeur, mont par Osman, _reale-bey_ de la flotte turque, vint prendre
l'amiral et les officiers de sa suite. Osman les pria aussitt de
descendre dans la chambre de son navire; puis, aprs en avoir ferm
soigneusement les portes, il leur dclara que le capitan-pacha sortait
des Dardanelles contre les ordres du Divan, et qu'il allait livrer
tous ses vaisseaux  Mhmet-Ali; sans s'occuper de la stupfaction de
l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein d'Akmet tait de s'entendre
avec le pacha d'gypte pour renverser Khosrew, le nouveau grand vizir
qui, disait-il, tait vendu au czar; il ne doutait pas que la France
n'approuvt une conduite dont le but tait de rtablir la paix
intrieure de l'empire et de le soustraire  l'oppression russe. Si
extraordinaire que ft cette communication, elle n'tait pas un
mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait les mobiles du
capitan-pacha; celui-ci n'tait qu'un tratre vulgaire, ancien favori
de Mahmoud, qui avait craint d'tre disgraci par les ministres du
nouveau sultan. La rponse de l'amiral Lalande fut vague et
embarrasse; toutefois, cdant  sa sympathie pour les gyptiens et
aussi peut-tre au plaisir de faire pice aux Anglais, il ne chercha
pas  arrter la dfection dont on lui faisait confidence, se borna 
exprimer le voeu qu'Akmet s'employt  obtenir le maintien de la paix,
et, tout en refusant de faire monter un officier franais sur le
vaisseau amiral turc, il consentit  le faire accompagner par un des
navires de son escadre. Osman-bey termina cette trange conversation
en demandant que,  bord du capitan-pacha, et en prsence des
officiers de la marine britannique, il ne ft fait aucune allusion 
ce qui venait d'tre dit. Conformment  cette recommandation,
l'entrevue officielle qui suivit se passa en politesses banales. Les
Franais croyaient voir sur les physionomies anglaises je ne sais quoi
de moqueur qui semblait dire: La voil enfin dehors, cette flotte que
vous vouliez retenir dans le Bosphore; encore quelques jours, elle
aura rencontr la flotte gyptienne, et Mhmet-Ali n'aura plus de
vaisseaux! Mais nos officiers demeuraient impassibles, se disant tout
bas que cette joie maligne serait de courte dure[78]. L'entrevue
termine, l'amiral Lalande revint  son bord, et la flotte turque
reprit sa marche, toujours prcde par la _Vanguard_, qui croyait la
conduire au combat et qui ne faisait qu'escorter la trahison. Aussi
quelles ne furent pas la stupfaction et la colre des Anglais, quand,
arrivs quelques jours plus tard devant Alexandrie, ils virent la
flotte turque entrer en amie dans le port et se mler avec les
vaisseaux gyptiens, tandis que Mhmet-Ali, triomphant, embrassait le
capitan-pacha, courb jusqu' terre! Combien cette colre et t plus
vive encore, si nos allis se fussent alors douts que l'amiral
franais avait t le confident de cette dfection!

[Note 78: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le tmoignage du
prince de Joinville, qui servait  bord de l'escadre du Levant et qui
assista aux entrevues de l'amiral Lalande avec les officiers turcs. Il
a racont vivement les diverses scnes de cette comdie, au cours
d'une tude sur l'_Escadre de la Mditerrane_ qui fut insre, sous
une signature d'emprunt, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er aot
1852, et qui fut ensuite publie  part. Dans ce court crit, tout
vibrant de patriotisme et tout rempli de zle pour la grandeur de la
marine franaise, le prince de Joinville ne se rvle pas moins
brillant narrateur militaire que ses frres le duc d'Orlans et le duc
d'Aumale.]

En quelques jours, l'empire ottoman avait perdu son souverain, son
arme et sa flotte.  Constantinople, dans la population comme dans
les conseils du jeune sultan, l'pouvante tait  son comble, et l'on
s'attendait  voir, d'une heure  l'autre, les gyptiens arriver par
terre et par mer. Il n'en fallait pas tant pour que le fatalisme
musulman s'inclint devant le fait accompli. Le Divan envoya donc
porter des paroles de paix  Mhmet-Ali, offrant d'abord de lui
accorder l'gypte hrditaire, y ajoutant bientt la Syrie viagre. Le
pacha encouragea ces pourparlers, mais rclama l'hrdit de toutes
les provinces dont l'arrangement de Kutaih l'avait mis en possession.
Il tait visible que la Porte n'avait pas dit le dernier mot de ses
concessions, et que, laisss en tte--tte, le suzerain vaincu et le
vassal victorieux devaient avant peu s'entendre[79]. Aussi bien, parmi
les Turcs, beaucoup trouvaient-ils encore moins humiliant de subir les
exigences du pacha que de recourir  l'intervention des chrtiens[80].

[Note 79:  Constantinople, au lieu d'agir nergiquement contre
Mhmet-Ali, on est prt  lui abandonner autant de provinces qu'il
voudra en prendre. (_Journal de la princesse de Metternich_,
_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 326.)]

[Note 80: Dpche de Pareto, l'envoy sarde  Constantinople, cite
par HILLEBRAND, (_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 404.)]


VI

Ce fut entre le 15 et le 20 juillet que parvint, dans les capitales de
l'Europe, la nouvelle des vnements tonnants qui venaient, coup sur
coup, d'anantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression
fut gnralement trs-profonde; mais les divers cabinets
n'apprcirent pas de mme la disposition de la Porte  traiter  tout
prix avec son vainqueur.  Saint-Ptersbourg, l'ide d'un arrangement
direct entre le sultan et le pacha fut immdiatement bien accueillie;
on se flicitait de voir ter ainsi tout prtexte  la dlibration
commune par laquelle les puissances prtendaient enlever  la Russie
le protectorat de Constantinople. Cette perspective dcida mme le
czar  signifier dfinitivement aux autres cours son refus de prendre
part  la confrence de Vienne. Avant les vnements de Syrie, disait
M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux diffrends de la Porte et de
l'gypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe
avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur
l'ouverture d'une ngociation conduite en dehors des parties
intresses; mais aujourd'hui que la Porte va elle-mme au-devant
d'un rapprochement et adresse  l'gypte des propositions
d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la ngociation 
Constantinople et la seconder uniquement de ses bons offices.
Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indpendante[81].

[Note 81: Voy. Correspondance indite de M. de Barante; _Mmoires
indits de M. de Sainte-Aulaire_; dpches de M. de Bourqueney, cites
par M. Guizot; dpches des agents anglais publies dans la
_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]

Par d'autres raisons, le gouvernement franais et pu aussi
s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intrts
gyptiens, et il et par l prvenu toutes les complications o devait
bientt s'embarrasser sa politique. Mais,  ce moment, sa
proccupation principale tait d'tablir le concert europen, redout
par la Russie. Aussitt inform des ouvertures de la Porte 
Mhmet-Ali, le marchal Soult crivit, le 26 juillet,  M. de
Bourqueney, charg d'affaires  Londres: La rapidit avec laquelle
marchent les vnements peut faire craindre que la crise ne se dnoue
par quelque arrangement dans lequel les puissances n'auront pas le
temps d'intervenir... Pour l'Angleterre comme pour la France, pour
l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le
principal, le vritable objet du concert, c'est de contenir la Russie
et de l'habituer  traiter en commun les affaires orientales. Je crois
donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux
sentiments conciliants manifests par la Porte, doivent l'engager  ne
rien prcipiter et  ne traiter avec le vice-roi que moyennant
l'intermdiaire de ses allis.  la mme date, dans une conversation
avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le marchal dclarait
plus formellement encore que tout arrangement fait entre le sultan et
Mhmet-Ali, au moment o les conseillers de l'empire taient ou
paralyss par la crainte ou tratreusement occups  satisfaire leur
ambition au mpris des droits de leur souverain, devait tre considr
comme nul, et qu'une dclaration dans ce sens devait tre faite 
Mhmet-Ali[82].

[Note 82: _Mmoires de M. Guizot_, _Pices historiques_, et
_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]

 Londres et  Vienne, on tait galement trs-oppos  l'arrangement
direct, ici par souci d'tablir le concert des puissances, l par
hostilit contre le pacha. Lord Palmerston, agrablement surpris de
nous trouver dans des dispositions qui rpondaient si bien  ses
desseins, se hta d'affirmer que le cabinet anglais adhrait  chaque
syllabe de la dclaration du marchal Soult; sans s'tre concerts,
ajoutait-il, les deux cabinets sont arrivs d'eux-mmes  une
conclusion parfaitement identique, et rien ne prouve mieux la
communaut du but qu'ils se proposent et la solidarit du sentiment
qui les anime[83]. Quant  M. de Metternich, il tait si dcid sur
ce point, qu'il n'hsita pas  prendre une initiative qui tranchait
avec sa timidit et sa temporisation accoutumes. Ayant t,  raison
de son moindre loignement, le premier inform des dispositions de la
Porte, il ne prit pas le temps de se concerter avec les autres
cabinets, et donna aussitt l'ordre  l'internonce d'Autriche 
Constantinople de combiner son action avec celle des reprsentants des
grandes puissances, pour dtourner le gouvernement ottoman de rien
conclure avec Mhmet-Ali. Il obtint de M. de Sainte-Aulaire et de
lord Beauvale, ambassadeurs de France et d'Angleterre  Vienne, qu'ils
crivissent, par le mme courrier, l'un  l'amiral Roussin, l'autre 
lord Ponsonby, pour les presser de seconder l'internonce[84].

[Note 83: Dpche de M. de Bourqueney au marchal Soult, 31 juillet
1839. (_Mmoires de M. Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 84: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

Les instructions de M. de Metternich arrivrent  Constantinople le 27
juillet au matin. La Porte venait de se rsoudre  faire de nouvelles
concessions au pacha[85]; le firman d'investiture, disait-on, tait
sign et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant,
l'internonce d'Autriche invita ses collgues des quatre grandes
puissances  peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour
en rfrer  leurs cabinets respectifs.  cette poque, les
ambassadeurs n'avaient pas  leur disposition des fils tlgraphiques
leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions;
force leur tait souvent de prendre sur eux la responsabilit de
dcisions qui engageaient gravement la politique de leurs
gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il
tait radieux, et ses voeux les plus chers taient combls. L'amiral
Roussin et pu hsiter davantage; mais la lettre de M. de
Sainte-Aulaire l'aida  se convaincre qu'en adhrant  la mesure, il
se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs,
il ne partageait pas l'engouement si gnral en France pour le pacha.
L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser
son concours. tait-il mal inform des dernires dispositions de sa
cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il  la parole de M. de
Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar?
Toujours est-il qu'il se prta  pratiquer sur le Bosphore ce concert
europen dont,  ce mme moment, son gouvernement prtendait se
sparer  Vienne. Ds que tout le monde tait d'accord, l'adhsion du
ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimit permit
d'aller vite. Avant la fin de cette journe du 27 juillet, une note
tait rdige, signe des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette
note, qui devait avoir d'importantes consquences et tre souvent
invoque dans la suite des ngociations, tait ainsi libelle: Les
soussigns, conformment aux instructions reues de leurs
gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte
que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question
d'Orient est assur, et qu'ils sont chargs d'engager la Sublime-Porte
 s'abstenir de toute dtermination dfinitive sans leur concours et 
attendre l'effet de l'intrt qu'elles lui portent. Le premier
rsultat de cette dmarche fut, comme l'crivait, le surlendemain,
lord Ponsonby, de donner au grand vizir la force et le courage de
rsister au pacha: il ne fut plus question d'arrangement direct.

[Note 85: Dpche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839. (_Correspondence
relative to the affairs of the Levant._)]

 la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de
Metternich. Il en est tout transport, crivait M. de
Sainte-Aulaire. C'tait de quoi le remettre un peu du trouble o
l'avait jet, quelques jours auparavant, le refus trs-rudement
signifi par le czar de prendre part  la confrence de Vienne. Il
lui semblait que ce refus tait effac par la signature de
l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de
Saint-Ptersbourg tait irrvocablement engag dans le concert
europen[86]. Mme contentement en Angleterre, o l'on se flicitait
surtout d'avoir empch le pacha de profiter de ses succs; notre
charg d'affaires  Londres crivait que, depuis le commencement de
la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait
de la face des affaires[87]. Quant au gouvernement russe, il fut
videmment surpris de la conduite de son reprsentant et dispos  la
regretter; toutefois, il ne le dsavoua pas et affecta de faire bonne
figure  un jeu qu'il n'avait pas choisi[88].  Paris, on ne pouvait
blmer un acte en harmonie avec les dclarations faites, au mme
moment, par le prsident du conseil; le marchal Soult crivit donc
qu'il regardait comme une chose heureuse l'adhsion de la Porte  la
demande par laquelle les envoys des cinq puissances l'avaient engage
 ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'gypte;
toutefois il exprima, un peu navement, sa surprise de la joie si
vive que cet vnement paraissait avoir cause  Vienne et surtout 
Londres[89]. Faut-il croire que cette joie veillait quelques doutes
dans l'esprit du marchal sur l'habilet de la conduite qui venait
d'tre suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet
ne nous avait pas seulement engags plus avant et plus formellement
dans la politique du concert europen, mais qu'elle avait du mme coup
affaibli la situation particulire de Mhmet-Ali, en lui enlevant la
chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument 
l'arbitrage de puissances notoirement mal disposes.

[Note 86: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 87: Dpche du 17 aot 1839. (_Mmoires de M. Guizot_, _Pices
historiques_.)]

[Note 88: Dpches de M. de Barante, 10 et 17 aot 1839. (_Documents
indits._)]

[Note 89: Dpche du marchal Soult  M. de Bourqueney, 22 aot 1839.
(_Mmoires de M. Guizot_, _Pices historiques_.)]


VII

Rien n'indiquait cependant que le gouvernement franais ft dispos 
rduire ses prtentions dans la question gyptienne: au contraire.
Avant Nzib, il avait paru admettre la rtrocession au sultan d'une
partie de la Syrie; aprs, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce
sacrifice, que le pacha s'tait cr des titres par sa victoire, et
que la France s'tait oblige  faire valoir ces titres, le jour o,
en son nom, le capitaine Callier avait empch Ibrahim triomphant de
poursuivre des succs alors faciles[90]. Quant  la dfection de la
flotte ottomane, tout en dclarant la regretter et en blmant mme 
part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet franais en
concluait que Mhmet-Ali tait plus que jamais capable de rsister 
toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un
geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe
entire, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale,
comprenait le parti  tirer de l'opinion qu'on se faisait  Paris de
sa puissance et de son caractre; de l les sorties vhmentes par
lesquelles il cherchait  nous effrayer, feignant d'tre toujours sur
le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir
immdiate et complte satisfaction. On veut me faire mourir
d'inanition, disait-il, un jour d'aot,  notre consul; j'aime mieux
mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amne les Russes 
Constantinople! Que m'importe,  moi? Ils n'y resteront pas.
J'entranerai la guerre gnrale? dites-vous. Je ne la dsire pas;
mais deux maisons brlent, la mienne et celle de mon ami; il faut
d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que
les puissances trangres ne sont pas en tat de s'entendre...
Pourquoi vous tes-vous mls de nos affaires, vous qui n'tes pas de
notre religion? Sans vous, nous les aurions dj rgles[93]. mu par
ces menaces, le gouvernement franais se sentait en outre pouss par
le mouvement d'opinion qu'avait soulev le dbat sur le crdit de dix
millions et qu'entretenait, depuis lors, la polmique des journaux. Le
public continuait  s'intresser vivement au pacha et surtout mettait
en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui
venaient, quelques mois auparavant, de dblatrer, comme orateurs de
la coalition, contre les dfaillances diplomatiques du cabinet du 15
avril, se sentaient particulirement piqus au jeu; plus occups de
l'effet parlementaire que des consquences internationales, ils
cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et  tout risque,
quelque acte d'nergie. Se rappelant avec quelle insistance ils
avaient nagure oppos le souvenir de l'expdition d'Ancne aux
timidits de M. Mol, ils rvaient d'entreprendre en Orient,  Candie
par exemple, quelque nouvelle anconade. Il fallut la rsistance du
marchal Soult, inspire par le Roi, pour empcher cette tmrit[94].

[Note 90: On a prtendu mme que le capitaine Callier avait promis
formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a rpt
plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior.
(SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont
affirm  la tribune qu'il n'avait t pris aucun engagement qui
diminut la libert de la France.]

[Note 91: Lettre du marchal Soult au Roi, 1er aot 1839. (_Documents
indits._)]

[Note 92: Dpche du marchal Soult  M. de Sainte-Aulaire, 16 aot
1839. (_Documents indits._)]

[Note 93: Cette conversation se tint en prsence du capitaine Jurien
de la Gravire qui l'a rapporte dans ses _Souvenirs_. (_Revue des
Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)]

[Note 94: Lettre du marchal Soult au Roi, 3 aot 1839. (_Documents
indits._)]

tant aussi peu rsigne  abandonner quelque chose des prtentions du
pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans
la note du 27 juillet, que l'accord entre les cinq grandes puissances
tait assur? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle
ramnerait les autres gouvernements  son sentiment? Outre Manche,
l'animosit contre Mhmet-Ali avait encore augment depuis la
dfection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette
circonstance, avait t victime la marine britannique ajoutait au
grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet
de Londres continuait  soutenir qu'il fallait restreindre le pacha 
l'gypte hrditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution,
les escadres allies imposassent, au besoin par le canon, la
restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton mme avec lequel il
formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle
trace des prcautions de langage qu'il employait nagure pour mnager
l'avis contraire du gouvernement franais. C'est que l'adhsion de
l'ambassadeur russe  la note du 27 juillet avait dtermin, dans
l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus
graves consquences. Jusqu'alors, principalement proccup du czar, il
avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilit,
absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, 
Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger
n'tait pas, ou tout au moins n'tait plus du ct de cette puissance,
qu'elle tait entre dans le concert europen par un acte officiel et
n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles
elle n'tait pas prte; il en conclut qu'il tait libre d'employer
tous ses efforts  satisfaire son ressentiment contre Mhmet-Ali et
sa jalousie de l'influence franaise dans la Mditerrane. Cette
volution de la politique anglaise n'chappa point  notre diplomatie;
M. de Bourqueney en informait, ds le 18 aot, le marchal Soult[97],
et celui-ci crivait, quelques jours aprs,  ses ambassadeurs prs
les cours continentales: Le gouvernement britannique a voulu voir,
dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du
gouvernement russe  faire, de la question d'Orient, l'objet d'un
concert europen; se persuadant que tout est fini de ce ct, il a cru
pouvoir diriger dsormais toute son action du ct de l'gypte[98].

[Note 95: Dpches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 aot 1839.
(_Mmoires de M. Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 96: Dpche de lord Palmerston, 1er aot 1839. (_Correspondence
relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 97: Un grand changement, crivait M. de Bourqueney, s'est
opr, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet
anglais: on n'admettait pas la possibilit du concours de la Russie,
aujourd'hui on l'espre; on esprait le concours de l'Autriche
jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est
venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire
envers le cabinet russe. (Dpche du 18 aot 1839, publie par M.
Guizot.)]

[Note 98: Dpche du marchal Soult  M. de Barante, 29 aot 1839.
(_Documents indits._)-- la mme poque, le 30 aot, M. Desages,
directeur politique au ministre des affaires trangres, crivait 
M. Bresson: Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstins que jamais
 l'encontre de Mhmet-Ali. On s'est mis,  Londres, au diapason de
lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le
pacha, cela suffit pour en venir  bout. (_Documents indits._)
L'allusion faite  l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on
reprochait  notre ambassadeur  Constantinople de n'tre pas assez
favorable au pacha. L'amiral devait mme, pour cette cause, tre
rappel le 13 septembre 1839, et remplac par M. de Pontois.]

Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans rserve, dans
les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis
contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous
avons dj eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la
France, auprs des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le
marchal Soult, mu d'un procd aussi peu ami, crivait  M. de
Bourqueney, le 22 aot: Si l'expression du dissentiment qui existe au
sujet de Mhmet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas
du cercle des communications changes entre les deux gouvernements,
il n'y aurait pas un grand inconvnient; malheureusement, j'acquiers
tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de
Londres, domin par ses proccupations, ne sait pas assez les
dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des
auxiliaires dont la coopration peut l'aider  nous ramener  sa
manire de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences,
se mprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe
d'un relchement srieux dans l'alliance anglo-franaise. Dj plus
d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille,
par des avances adroitement calcules, par d'apparentes concessions, 
entraner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle. Et
notre ministre ajoutait: Il n'en faudrait pas davantage pour jeter
une perturbation dplorable dans la marche de la politique
gnrale[99]. Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston.
Par des dpches adresses, les 25 et 27 aot,  tous ses ambassadeurs
prs les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus
solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y
exposait les raisons d'enlever immdiatement au pacha toutes les
provinces autres que l'gypte, et rfutait les objections du
gouvernement franais, qu'il ne nommait pas, mais qui tait
suffisamment dsign; du reste, pas un mot des prcautions  prendre
contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient
semblait tre dsormais rduite  la question gyptienne[100].

[Note 99: _Mmoires de M. Guizot_, _Pices historiques_.]

[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

Les diverses puissances se montrrent disposes  accorder l'appui qui
leur tait demand par le cabinet britannique. Peu de jours aprs, le
gnral Sbastiani, qui venait de reprendre la direction de
l'ambassade de Londres, se trouvait  la campagne chez le chef du
_Foreign Office_, au moment o celui-ci recevait les dpches de ses
ambassadeurs. Lord Palmerston me les a toutes lues, crivait le
gnral  son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir
que le Divan a t runi et a dcid qu'il ne serait rien accord 
Mhmet-Ali au del de l'investiture hrditaire de l'gypte. De
Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus
en plus le point de vue anglais sur la ncessit de rduire  l'gypte
les possessions territoriales du vice-roi.  Berlin, mme faveur pour
le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde crit de Saint-Ptersbourg
que le cabinet russe s'unit sincrement aux intentions du cabinet
britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement
 intervenir, et qu'il offre sa coopration.--Voyez, a repris lord
Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer  un systme que nous
avons adopt, au moment mme o il runit les efforts de presque
toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de rsoudre
pacifiquement la question d'Orient[101].

[Note 101: Dpches du gnral Sbastiani au marchal Soult, 14 et 17
septembre 1839. (_Mmoires de M. Guizot._)]

Comme on a pu s'en rendre compte par la dpche que nous venons de
citer, l'adhsion du gouvernement russe n'tait pas la moins
chaleureuse. Nul n'en peut tre surpris. Depuis longtemps ce
gouvernement dsirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France.
Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers
signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher
l, sinon la revanche, du moins la consolation des mcomptes de sa
politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de
discorde, il s'tait attach  caresser l'Angleterre; rien ne le fchait
de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations frquentes que le
czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une
occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103].
Il est vrai qu' Paris on ne mnageait gure la Russie. Au commencement
de juillet, lors de la discussion des crdits, tous les orateurs avaient
proclam que la politique de la France devait tre de faire chec au
gouvernement de Saint-Ptersbourg. Peu aprs, quand il s'tait agi de
signifier  ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas o il
interviendrait  Constantinople, nous nous en tions chargs aussitt;
tandis que l'Autriche restait obsquieuse, et que l'Angleterre, qui
avait ds lors son arrire-pense, se tenait prudemment au second plan,
notre fiert nationale paraissait trouver satisfaction  se mettre bien
franchement en avant et  prononcer trs-haut ce nom des Dardanelles,
qui veillait tant d'ombrages sur les bords de la Nva. Le czar en avait
gard un vif ressentiment[104]. Loin de chercher  le voiler, il
l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire
de la bataille de la Moskowa pour adresser  son arme un ordre du jour
plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante
observait soigneusement cet tat d'esprit et en informait son
gouvernement: Nous pouvons nous attendre, disait-il,  de fort mauvais
procds[106].

[Note 102: Correspondance indite de M. de Barante, pendant la fin de
juillet et le mois d'aot 1839. (_Documents indits._)]

[Note 103: La France, disait le czar  l'ambassadeur anglais, cherche
 se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se
mettre  la tte de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de
vouloir dominer l'Europe. (Dpche de M. de Barante au marchal
Soult, 10 aot 1839. _Documents indits._)]

[Note 104: M. de Barante avait not, ds le premier jour, l'irritation
que nous avions ainsi cause, et il y revint souvent, dans la suite de
la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilit de la
Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au marchal
Soult, en date des 3 et 17 aot, 23 octobre 1839 et 4 fvrier 1840, et
la lettre du mme  M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents
indits._)]

[Note 105: Dpche de M. de Barante au marchal Soult, 16 septembre
1839. (_Documents indits._)]

[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dpches au
marchal Soult, en date du 24 aot et du 7 septembre 1839. (_Documents
indits._)]

S'il y avait l, pour nous, un trs-srieux avertissement, n'y
avait-il pas aussi matire  rflexion pour le cabinet anglais?
Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu' quel point il tait de
son intrt de faire courir  l'alliance occidentale le risque d'une
rupture si passionnment dsire  Saint-Ptersbourg? Lord Palmerston
se rendait parfaitement compte du mobile du czar. Je ne doute pas,
disait-il  notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle
et folle partialit contre la France, n'ait t surtout proccup du
dsir de bien mettre notre dissentiment en vidence; il n'y a sorte de
gracieusets que la Russie n'ait essayes avec nous, depuis un an,
pour diviser nos deux gouvernements[107]. Mais le ministre anglais
n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se
trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui
suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en mme temps qu'
Saint-Ptersbourg on tait prt  faire toutes les avances 
l'Angleterre pour la sparer de nous,  Londres on ne semblait avoir
aucun scrupule  les accepter.

[Note 107: Dpche du gnral Sbastiani au marchal Soult, 17
septembre 1839, cite par M. Guizot.]

Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la mme animosit contre
la France. Si peu favorable que M. de Metternich ft  Mhmet-Ali, il
et accept tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent
propos d'accord; il ne se lassait pas de le dclarer aux ambassadeurs
des deux puissances[108]. Mais du moment o celles-ci se divisaient, il
devait naturellement se ranger du ct o l'on faisait au pacha la part
la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs,  se dissimuler qu'
Vienne, les sentiments n'taient plus les mmes pour nous qu'au dbut
des ngociations. L aussi, on avait t offusqu du ton de la
discussion des crdits; les phrases o s'tait alors complu notre
orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique  la
fois aventureuse et arrogante qui inquitait la prudence et blessait
l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie
n'tait pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministre,
proccup de rpondre  l'attente du parlement, qui l'avait somm de
faire jouer  la France un rle prpondrant, agissait parfois avec une
sorte d'ostentation qui froissait des allis ombrageux[110].  Paris,
crivait le 7 aot M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on
oublie que par l on excite  en user de mme,  l'gard de la France,
ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la
France_ est un mot qui sonne bien  des oreilles franaises, mais qui
dchire toutes les autres oreilles[111]. Quelques mois plus tard, 
l'avnement du ministre du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette
conduite du cabinet du 12 mai, crivit: Ce cabinet ne s'est pas assez
spar des jactances propres  la tribune et  la presse, mais si peu
convenables  des ministres. Nous avons inquit l'Europe, hors de
propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est mue de tant de
paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figur que le
marchal voulait guerroyer et tout pourfendre. Il ajoutait dans une
autre lettre: Je ne sais comment a fait le dernier ministre, mais il a
rpandu l'ide que nous avions envie de guerroyer, de conqurir, de
chercher les traces de Napolon[112]. En s'loignant de nous, le
gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de
la crise, il ne s'tait vu qu'en tremblant engag contre cette
puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrire
lui ses deux nouveaux allis[113]. Du moment, au contraire, o il devint
manifeste que ceux-ci n'taient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut
plus qu'une pense: se faire pardonner  Saint-Ptersbourg sa vellit
de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que,
le 13 septembre, M. de Metternich pt crire au comte Apponyi: La
difficult relle dans l'affaire orientale se trouve place entre Paris
et Londres, car la Russie est  nous[114]. Ainsi nous chappait ce qui
devait tre le profit principal de notre politique, cette dissolution de
l'ancienne Sainte-Alliance, cette sparation de l'Autriche et de la
Russie, que nagure l'on se flicitait d'avoir si vite obtenues.

[Note 108: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 109: M. de Metternich crivait, le 25 septembre 1839: Les
quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Ptersbourg et de
Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est gyptien. (_Mmoires_,
t. VI, p. 376.)]

[Note 110: Ds le 19 juillet 1839, le marchal Soult recommandait  M.
de Sainte-Aulaire de calculer son langage de faon que la part qui
reviendrait au Roi et  la France, dans le concert europen, ft
bien constate et put tre plus tard hautement proclame.
(_Documents indits._)]

[Note 111: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu
aprs, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que la
politique franaise ft voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.
(_Ibid._, p. 376.)]

[Note 112: Lettres de M. de Barante  M. Thiers et  M. Guizot, en
date du 18 mars 1840. (_Documents indits._)]

[Note 113: Mme lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir
s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de
sourcils de l'autocrate russe le mettait mal  l'aise. Au mois d'aot,
M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs
semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua
gnralement sa maladie  l'motion que lui avait cause le refus
irrit du czar de prendre part  la confrence de Vienne. M. de
Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaant intrimaire
de M. de Metternich, disait que ce dernier avait pens mourir de
regret et d'effroi de s'tre tromp sur les sentiments de l'empereur
Nicolas. (_Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 114: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.]

Notre ambassadeur  Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces
pripties de la politique autrichienne, avec la mme sagacit dont
faisait preuve M. de Barante  Saint-Ptersbourg. Il ne se lassait pas
de rpter  son gouvernement que, pour tre quatre, ou mme trois,
c'est--dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche,
de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, il fallait commencer
par tre deux, c'est--dire tablir l'accord entre Londres et Paris,
et il ajoutait: Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec
l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas
pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et
s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115]. M. de
Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec
l'engouement pour le pacha d'gypte, ajoutait: Faut-il nous brouiller
avec tous nos allis dans l'intrt de Mhmet-Ali? Cet homme est le
mauvais gnie de la France; son ambition est insatiable, ses projets
rvolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous alinons
l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, btissant sur nos ruines,
prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des
affaires d'Orient[116]. Ces reprsentations furent mal reues par le
gouvernement franais. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de
Sainte-Aulaire avait envoy  Paris pour y dfendre sa politique, et,
aprs avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de
repartir aussitt pour Vienne. La France, disait Louis-Philippe,
n'est pas directement intresse  l'tablissement plus ou moins
tendu du pacha en Syrie; la chose en elle-mme ne lui importe gure;
mais ce qui importe beaucoup, c'est de prserver l'empire ottoman de
sa ruine et l'Europe d'une guerre gnrale. Cette guerre est
invitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne
manquera pas, alors, d'ordonner  son fils de passer le Taurus et de
marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas  accepter
le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va
clater, et le plus infaillible de ses rsultats est la ruine de
l'empire ottoman[117]. Comme on le voit, le raisonnement de
Louis-Philippe reposait entirement sur l'ide que tout le monde, en
France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministre des
affaires trangres, M. Desages n'tait pas moins dcid que le Roi,
et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il
faisait fausse route. La politique franaise s'engageait donc
dcidment dans l'impasse gyptienne. Elle ne devait pas tarder  y
rencontrer le pril signal  l'avance par notre prvoyant
ambassadeur.

[Note 115: Lettre  M. Bresson, 22 aot 1839. (_Documents indits._)]

[Note 116: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 117: _Ibid._]


VIII

Jusqu'alors la Russie, tout en observant les vnements, en coutant
attentivement ce qu'on lui disait et mme ce qu'on ne lui disait pas,
tait reste sur la rserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune
dmarche. Vers le milieu de septembre 1839, en prsence du dsaccord
croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu
de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en
Europe, que le ministre russe  Darmstadt, qui passait pour possder
la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brnnow, tait
envoy  Londres afin de proposer  lord Palmerston une entente sur la
question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les
chancelleries, et tous les yeux se portrent sur le thtre de cette
ngociation. De Vienne, o il ne pouvait plus tre question de runir
la confrence, le centre diplomatique se trouvait, par l, transport
 Londres; la direction chappait dfinitivement  M. de Metternich,
pour passer  lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change.

M. de Brnnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal,
unique, de sa mission, tait d'appuyer le cabinet de Londres pour le
brouiller avec celui de Paris. Il dclara tout d'abord  lord
Palmerston que le czar adhrait entirement  ses vues sur les
affaires d'gypte; qu'il s'associerait  toutes les mesures qui
seraient juges ncessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait
pour cela  l'Angleterre,  l'Autriche et  la Prusse, soit que la
France entrt dans ce concert, soit qu'elle restt  l'cart, et,
comprenant qu'il pouvait s'exprimer  coeur ouvert avec le ministre
anglais, il ajouta que, tout en reconnaissant, au point de vue
politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar,
personnellement, prfrerait qu'elle ft laisse en dehors[118].
Quant  la protection  exercer sur l'empire ottoman, le czar
acceptait qu'elle appartnt  l'Europe entire et renonait a
renouveler le trait d'Unkiar-Sklessi, dont le terme expirait
prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce
qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas o il serait
ncessaire de dfendre Constantinople contre Mhmet-Ali, les
vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis  entrer dans la
mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances
opreraient dans la Mditerrane, sur les ctes de Syrie et d'gypte.
La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas
en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe[119].

[Note 118: Lettre de lord Palmerston  M. Bulwer, 24 septembre 1839.
(BULWER, t. II, p. 263)]

[Note 119: BULWER, t. II, p. 263, et dpche du gnral Sbastiani au
marchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mmoires de M. Guizot_, _Pices
historiques_.)]

Avant mme d'avoir pu prendre l'avis de ses collgues, alors
disperss, lord Palmerston communiqua cette ouverture au gnral
Sbastiani. Je lui ai tout dit, crivait-il  M. Bulwer, except la
prfrence de Nicolas pour une solution qui laisse la France
dehors[120]. Il ne cacha pas qu'il tait personnellement
trs-favorable  la proposition russe et qu'il comptait la voir
accepter par le cabinet anglais; il se disait sr galement de
l'adhsion cordiale de l'Autriche et de la Prusse[121]. Dans cette
situation difficile, le gouvernement franais manoeuvra fort
habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne
fit porter ses rclamations que sur la prtention, manifeste par la
Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'tait substituer un
grief europen  ce qui n'et t qu'un grief franais. Cette
attitude, prise ds la premire heure par le gnral Sbastiani[122],
fut confirme par une dpche du marchal Soult; aprs avoir soutenu
que l'acceptation de la prtention russe impliquerait la
reconnaissance du trait d'Unkiar-Sklessi et crerait un prcdent
dont le czar pourrait ensuite se prvaloir comme d'un droit, le
marchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulire
fermet de ton: Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre ne
paratra devant Constantinople sans que la ntre ne s'y montre
aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de rsolution
dfinitive, nous aimons  croire que de plus mres rflexions lui
feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout
cas, la dtermination du gouvernement du Roi est irrvocable. Quelles
que soient les consquences d'un dplorable dissentiment, dt-il avoir
pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de
nous sparer de nos allis, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la
responsabilit. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre
faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y taient d'abord placs
 ct de nous[123].

[Note 120: BULWER, t. II, p. 264.]

[Note 121: _Ibid._, p. 264  266, et dpche du gnral Sbastiani au
marchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mmoires de M. Guizot_, _Pices
historiques_.)]

[Note 122: Mme dpche.]

[Note 123: Dpche du 26 septembre 1839.]

Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord
Palmerston persistait-il  soutenir que l'on avait satisfaction du
moment o les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un
mandat de l'Europe; vainement s'tonnait-il qu'on n'et pas plus
confiance dans le czar[124]: parmi les autres ministres anglais, tous
ne mettaient pas autant d'entrain  se jeter dans les bras de la
Russie et  rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et
lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance
franaise. Sans tre aussi dcids, le marquis de Lansdowne, grand
seigneur accompli, trs-considr dans son parti, et lord John
Russell, l'un des principaux orateurs du ministre, s'inquitaient
visiblement de la politique du _Foreign Office_. Quant au chef du
cabinet, lord Melbourne, il tait sans doute trop insouciant et
indolent pour beaucoup rsister  la passion imprieuse de lord
Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son gosme
picurien et cet _I don't care_[125] dont il semblait avoir fait sa
devise, il prfrait l'alliance franaise  l'alliance russe.
Soigneux de ne pas se faire d'affaires qui troublassent son repos, il
se proccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors, la
hardiesse aventureuse de son ministre des affaires trangres, et
aussi des mcontentements que soulverait, dans l'intrieur de son
propre parti, une politique si contraire  la tradition des whigs. Ne
voyait-il pas que l'homme salu nagure par ces derniers comme leur
grand chef, le champion victorieux de la rforme parlementaire, le
vieux lord Grey, toujours respect et influent, bien que vivant dans
une retraite mlancolique et ennuye, exprimait hautement l'avis qu'on
ne devait pas se sparer de la France? De l les rsistances et les
hsitations que lord Palmerston,  sa grande surprise, rencontra dans
le sein du conseil des ministres. Malgr ses efforts, il fut dcid
que les propositions de M. de Brnnow n'taient pas acceptables, et
mme qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter
l'accord.

[Note 124: Je dis, racontait lord Palmerston lui-mme, qu'il ne
semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la dfiance;
que si nous liions la Russie par un trait, nous devions nous fier 
elle; et que, nous fiant  elle, il valait mieux ne mler aucune
apparence de suspicion  notre confiance. (BULWER, t. II, p.
264.)--Voy. aussi la dpche prcite du gnral Sbastiani, en date
du 23 septembre.]

[Note 125: Cela m'est gal.]

Le chef du _Foreign Office_ dut donc, bien  contre-coeur, signifier,
le 3 octobre,  l'envoy russe, que le cabinet anglais n'adhrait
point  ses propositions, et donner comme raison de ce refus le dsir
de ne pas se sparer de ses allis d'outre-Manche. La France, dit-il,
ne peut consentir, pour sa part,  l'exclusion des flottes allies de
la mer de Marmara, dans l'ventualit de l'entre des forces russes
dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se dtacher de la
France, avec laquelle elle a march dans une parfaite union depuis
l'origine de la ngociation[126]. Il communiqua en mme temps cette
rsolution au gnral Sbastiani, et ajouta, ce qui lui cota plus
encore, que, par dfrence pour la France, l'Angleterre consentait 
joindre  l'investiture hrditaire de l'gypte en faveur de
Mhmet-Ali, la possession, galement hrditaire, du pachalik d'Acre,
sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas de
refus du pacha, le gouvernement franais s'associerait aux mesures de
contrainte  prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant
connatre  son ministre cette concession, disait: Sans doute, le
retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le dsirer; mais il
y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue, que ce ne soit le
dernier[127].

[Note 126: Dpche du gnral Sbastiani au marchal Soult, 3 octobre
1839. (_Mmoires de M. Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 127: Dpche de M. de Brnnow, 8 octobre 1839.]

Lorsque l'historien considre aprs coup les vnements qui ont mal
tourn, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des
voyageurs qui se seraient tromps de route; d'o il est, il discerne
clairement la fondrire ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais
souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette
mme route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver
la bonne direction. S'il s'aperoit qu'on nglige ces moyens de salut
et qu'on passe outre, il prouve un serrement de coeur et ne retient
pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que
ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser
l'horizon.  l'poque o nous a conduits notre rcit, dans les
premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement franais, jusqu'alors
gar sur une fausse piste, ne nous apparat-il pas comme tant arriv
 l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la
proposition de l'Angleterre, et il est assur, non-seulement
d'chapper au pril qui le menace, mais de terminer honorablement,
brillamment mme, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de
Syrie soit plus ou moins considrable; elle est accorde contre le
voeu de toutes les autres puissances, et  notre seule considration;
l'effet moral est donc complet, et le pacha devient tout  fait notre
protg. De plus, au vu de l'Europe, nous djouons la manoeuvre par
laquelle la Russie s'est flatte de nous isoler et de nous humilier;
nous battons lord Palmerston dans son propre cabinet; nous obtenons de
l'Angleterre une concession qui est une marque d'amiti et de
dfrence. L'intrt, l'honneur et mme l'amour-propre ont
satisfaction. Ds lors, nous pouvons, sans crainte de nous diminuer,
faire un pas  notre tour et accepter la transaction offerte.

Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutt que
satisfait, par la concession qui lui tait faite, il n'y vit qu'une
raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord
n'tait plus  craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la
premire y avait une rpugnance invincible, et que la seconde serait
trop attache  ses rves de prpondrance en Orient, pour faire les
concessions ncessaires: c'tait ne tenir compte ni de la passion de
lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comdie
que le pacha jouait  dessein devant les consuls, on se figurait, 
Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. Plutt que de
les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une
rsistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et
compromettante pour l'Europe[128]. D'ailleurs les journaux franais,
de plus en plus chauffs au sujet de l'gypte, de plus en plus
susceptibles sur tout ce qui touchait  l'orgueil national,
soutenaient contre la presse anglaise une polmique qui ne facilitait
pas la conciliation diplomatique, exeraient une surveillance
ombrageuse sur toutes les dmarches du gouvernement, piaient tous les
bruits, et, prompts  s'imaginer, au moindre indice, que quelque
accord se concluait, aux dpens du pacha, avec le cabinet de Londres,
dnonaient cet accord comme une lchet et une trahison. C'est ainsi
que, tromp par ses propres illusions, intimid et entran par la
presse, le ministre n'hsita pas  repousser absolument l'ouverture
de lord Palmerston. Par une dpche en date du 14 octobre, le marchal
Soult dclara persister dans ses vues antrieures, alors mme que
cette persistance serait le signal d'un accord intime entre
l'Angleterre et la Russie. Nous dplorerions vivement, disait-il, la
rupture d'une alliance  laquelle nous attachons tant de prix; mais
nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition
contraire  la nature des choses et condamne d'avance, mme en
Angleterre, par l'opinion publique, serait ncessairement frappe
d'impuissance[129].

[Note 128: Dpche du marchal Soult, 14 octobre 1839.]

[Note 129: _Mmoires de M. Guizot._]

Quelques jours aprs, le 18 octobre, le gnral Sbastiani crivait au
marchal: J'ai fait  lord Palmerston la communication que me
prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les considrations
sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour persister dans ses
premires dterminations relativement aux bases de la transaction 
intervenir entre le sultan et Mhmet-Ali. Lord Palmerston m'a cout
avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complt mes
communications, il m'a dit ces simples paroles: Je puis vous
dclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une portion du
pachalik d'Acre est retire. J'ai vainement essay de ramener la
question gnrale en discussion; lord Palmerston a constamment oppos
un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire textuellement,
monsieur le marchal, les seuls mots que j'aie pu lui arracher. Mes
efforts se sont, naturellement, arrts au point que ma propre dignit
ne me permettait pas de dpasser[130]. Ne voit-on pas percer l'pre
satisfaction avec laquelle le ministre anglais retire la concession
qu'il nous avait offerte malgr lui, et la rsolution o il est de
reprendre contre nous une campagne sans mnagement? Cette fois, il
espre bien que nos amis, dcourags par notre obstination, ne
s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi, dans les semaines qui
suivent, ses communications au gouvernement franais deviennent d'un
tel ton que lord Granville est oblig de lui demander des corrections;
lord Palmerston ne les fait qu'en rechignant. Bien que quelques-uns
des faits et des arguments dont je me suis servi, crit-il  son
ambassadeur, doivent, comme vous le dites, toucher au vif
Louis-Philippe, cependant il me semble ncessaire d'en agir ainsi, et
nous ne pouvons nous sacrifier nous-mmes par dlicatesse pour
lui[131]. Tel est mme son parti pris, qu'il affecte de prendre au
srieux je ne sais quelle historiette d'aprs laquelle Louis-Philippe
aurait annonc  un diplomate tranger une prochaine guerre avec
l'Angleterre, et expliqu ainsi le besoin d'assurer  la France le
concours d'une puissante flotte gyptienne[132].

[Note 130: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 131: Lettre du 5 novembre 1839. (BULWER, t. II, p. 267.)]

[Note 132: Lettre du 22 novembre 1839. (_Ibid._, p. 268.)]

L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement franais 
sa trompeuse scurit. Ayant su que M. de Brnnow avait quitt Londres
vers le milieu d'octobre et qu'il tait retourn  Darmstadt sans
aller mme prendre langue  Saint-Ptersbourg, le marchal Soult en
conclut que tout tait fini de ce ct. Calmez vos inquitudes sur la
possibilit d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, crivait-il 
M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reois me portent 
croire que l'chec prouv  Londres par M. de Brnnow a t complet,
et qu'il n'existe plus entre les deux cours de ngociations
srieuses[133]. Par une illusion plus inexplicable encore, notre
ministre croyait, au cas o il serait abandonn par l'Angleterre,
pouvoir esprer l'appui de l'Autriche et de la Prusse[134]. Ce n'tait
pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait
dans ces ides. De Saint-Ptersbourg, M. de Barante l'avertissait que
le czar cderait tout  l'Angleterre pour la brouiller avec nous[135].
De Berlin, M. Bresson crivait que la Prusse ne sortirait pas de sa
neutralit irrsolue, et que tout lui paratrait bien, pourvu que
M. de Metternich y et donn son attache[136].  Vienne, M. de
Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. Dans une situation
donne, crivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre
la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux  la
fois, jamais[137]. Notre ambassadeur ayant demand  M. de Metternich
s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie:
Je ne sais trop que vous en dire, rpondit le chancelier, parce que
j'ignore ce qui conviendra  lord Palmerston, mais j'ose vous rpondre
que la difficult ne viendra pas du ct de l'empereur Nicolas. Il est
puril d'imaginer qu'il ait commenc cette ngociation sans vouloir la
mener  bien. D'ailleurs, sur cette question des dtroits o vous le
croyez inflexible, il a pris son parti depuis longtemps. La plus
grosse de vos fautes est assurment votre division avec l'Angleterre.
Si vous tes encore  temps pour la rparer, ne perdez pas un moment.
Vous courez chaque jour le risque d'apprendre qu'on vous a mis en
dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire sans vous ou contre
vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez que l'Autriche et
la Prusse, fort indiffrentes au sort du pacha d'gypte, ne se
compromettront pas pour le dfendre; nous donnerons les mains  ce qui
aura t convenu  Londres, et vous n'aurez plus que l'alternative
d'assister  l'excution rigoureuse du client que vous voulez
protger, ou de le dfendre en ayant toute l'Europe contre vous[138].
M. de Metternich ne prenait mme pas la peine de cacher  M. de
Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa bienveillance.
Il s'en prenait ouvertement  nous de tous les dsappointements de sa
politique, de l'avortement de la confrence de Vienne, de la disgrce
qu'il avait encourue  Saint-Ptersbourg, et il laissait voir qu'il se
croyait dsormais oblig de marcher derrire l'Angleterre et la
Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre ambassadeur lui
demandait ce qu'il ferait si le gouvernement franais le chargeait de
dcider, en qualit d'arbitre, entre lord Palmerston et lui:
Gardez-vous bien de me le proposer, rpondit-il prcipitamment, car
je n'hsiterais pas  donner, sur tous les points, gain de cause  vos
adversaires[139].

[Note 133: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 134: Lettre du marchal Soult au duc d'Orlans, 15 octobre 1839.
(_Documents indits._)]

[Note 135: Dpches de novembre 1839. (_Documents indits._)]

[Note 136: Lettre du marchal Soult au Roi, 9 octobre 1839.
(_Documents indits._)]

[Note 137: Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. de Barante, 5 octobre
1839. (_Documents indits._)]

[Note 138: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 139: _Ibid._]

Toutefois, de si mchante humeur qu'il ft contre la France, M. de
Metternich ne voyait pas sans mfiance s'tablir, entre l'Angleterre
et la Russie, une intimit qui obligerait l'Autriche  se traner 
leur remorque et qui l'annulerait en Orient. Croyant d'ailleurs, lui
aussi,  la puissance du pacha, il doutait de la possibilit et de
l'efficacit des moyens coercitifs prconiss par lord Palmerston. Ces
considrations le dterminrent, vers la fin de novembre,  essayer de
s'entremettre et  nous proposer, comme expdient transactionnel, la
prolongation du _statu quo_ tabli par l'arrangement de Kutaih. M. de
Sainte-Aulaire se hta de transmettre cette ouverture au marchal
Soult, se figurant qu'elle serait accepte. Mais le prsident du
conseil, tout entier  ses illusions, rpondit, le 3 dcembre, qu'il
tait impossible de prendre au srieux la communication du cabinet de
Vienne[140].

[Note 140: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

Quelques jours aprs ce refus, qui tmoignait d'une si superbe
confiance, tombait brusquement,  Paris, la nouvelle que M. de Brnnow
allait revenir  Londres avec pleins pouvoirs pour conclure une
convention relative aux affaires d'Orient, et que le czar acceptait
le principe de l'admission simultane des pavillons allis dans les
eaux de Constantinople[141]. Le gouvernement franais fut quelque peu
dconcert par un vnement qu'il avait refus si obstinment de
prvoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus
penser:  peine M. de Metternich tait-il avis du nouveau voyage de
M. de Brnnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de
Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoy
russe; il le rejoignit  Calais, fit la traverse dans sa compagnie,
et, au dbarqu, tait pleinement d'accord avec lui[142]. Notre
diplomatie tait d'autant plus embarrasse que l'adhsion du czar  la
prsence simultane des pavillons allis dans la mer de Marmara, tait
tout fondement  la seule objection faite nagure par elle aux
premires propositions de M. de Brnnow. Elle ne pouvait contredire
les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le dbat sur la
question du pacha, o elle tait assure de n'tre pas soutenue. Dans
cette situation, le marchal Soult se crut oblig d'exprimer, le 9
dcembre, au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait la
concession inespre faite par la cour de Russie; le gouvernement du
Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyaut ordinaire, qu'une
convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'tat
des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer  un nouvel
examen de la question d'Orient, mme dans les parties sur lesquelles
chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrt son
opinion pour qu'il ft possible de prolonger la discussion. Ce
langage un peu embarrass n'indiquait-il pas, aux derniers jours de
1839, qu' Paris, l'on commenait enfin  comprendre la ncessit de
rabattre quelque chose des exigences gyptiennes? Plus d'un indice
donne, en effet,  penser que tel tait le sentiment personnel de
Louis-Philippe. Si ce sentiment et prvalu, il aurait t encore
temps de conjurer tout pril. Mais le ministre n'avait pas  compter
seulement avec ses propres inquitudes et avec les impressions du Roi.
Il allait avoir  compter avec les Chambres; car les vacances
lgislatives touchaient  leur terme.

[Note 141: Dpche du charg d'affaires de France  Londres, 6
dcembre 1839. (_Mmoires de M. Guizot._)]

[Note 142: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]


IX

Cette perspective de la rentre du parlement ramne naturellement
l'attention sur la politique intrieure. Pendant qu'au dehors, la
crise diplomatique s'aggravait, qu'tait devenue, au dedans, ce que
nous avons appel l'pilogue de la crise parlementaire? Y avait-il
quelque amlioration? La machine du gouvernement reprsentatif
tendait-elle  reprendre son fonctionnement normal et rgulier? Depuis
la coalition et la dcomposition qui en avait t la consquence et le
chtiment, le mal principal tait l'absence d'une majorit vritable.
Pouvait-on augurer,  la veille de la session de 1840, qu'il allait
enfin s'en constituer une, soit pour le ministre, soit mme contre
lui? Non;  passer en revue, l'un aprs l'autre, les divers groupes
de la Chambre, on y constatait toujours mmes incertitudes, mmes
divisions, mme morcellement.

La fraction la plus nombreuse tait compose des anciens partisans de
M. Mol; faute d'une autre dsignation on continuait  les appeler les
221, bien qu'ils n'atteignissent plus ce nombre. Leur ressentiment et
leur mfiance  l'gard du ministre n'taient pas diminus. La
plupart en contenaient l'expression, par rpugnance invtre pour
toute opposition plus que par dfrence pour les hommes au pouvoir.
Quelques-uns, plus passionns, semblaient prts  se jeter dans une
hostilit ouverte:  leur tte taient MM. Desmousseaux de Givr et de
Chasseloup-Laubat; le journal _la Presse_ leur servait d'organe. Quant
 M. Mol, tout en se disant fort dgot de la politique et occup de
la rdaction de ses mmoires, il tait au fond trs-ulcr, impatient
de revanche, jaloux surtout de l'autorit que M. Guizot tendait 
reprendre dans le parti conservateur. Seulement, toujours prudent, et
sachant, du reste, les dfections qui se produiraient parmi les 221,
s'il leur demandait d'agir, il prchait la circonspection aux plus
ardents de ses amis, et les dtournait de toute dmarche trop
prononce[143].

[Note 143: _Correspondance indite de M. Mol_, _Journal indit de M.
le baron de Viel-Castel_, et _Notes indites de M. Duvergier de
Hauranne_.]

C'taient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient
 donner au cabinet l'appui le plus dcid. Il tait alors question
d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministre, l'en
rapprocherait davantage. M. Duchtel et M. Villemain avaient propos
de le nommer  l'ambassade de Londres,  la place du gnral
Sbastiani. L'ide tait bien accueillie des autres ministres, qui
trouvaient le gnral sans action suffisante sur le gouvernement
anglais, lui reprochaient de se montrer un peu froid pour le pacha, et
le souponnaient d'tre plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre,
le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors mme qu'il les
appuyait ou les mnageait, d'un voisinage sinon inquitant, au moins
embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant  Londres et
associ  leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient
sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours rsign 
attendre dans la retraite que la coalition ft oublie, mais un peu
mal  l'aise de jouer au parlement l'un de ces rles muets auxquels il
n'tait pas accoutum, trs-dcid  soutenir le cabinet, mais alarm
de sa faiblesse, il saisissait avec plaisir cette occasion de
s'loigner, de se placer en dehors des menes comme des luttes
parlementaires, dans une position isole,  la fois amicale et
indpendante[144]. Les difficults venaient du Roi: il tait fort
attach au gnral Sbastiani, et, bien que satisfait en ce moment de
la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, compltement
pardonn la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint,
pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait cder
qu'un peu plus tard, devant l'insistance des ministres et la menace de
leur dmission.

[Note 144: _Mmoires de M. Guizot_, t. IV, p. 372.]

M. Thiers, au contraire, tait revenu de vacances plus que jamais
impatient de jeter bas le ministre et de prendre sa place. Seulement,
il ne savait o trouver des soldats  mener au feu. Il tait toujours
nominalement le chef du centre gauche; mais une fraction de ce groupe
s'tait dtache avec MM. Passy et Dufaure; le reste tait dsorient,
fatigu, rfractaire  toute impulsion nergique. La gauche dclarait
qu'elle en avait assez de s'associer sans profit, non sans
compromission,  des tactiques toutes personnelles, et elle annonait
l'intention de revenir  la politique de principes. M. Thiers se
tourna vers les doctrinaires, auxquels il montra le Roi se moquant de
la coalition: ce fut sans succs. Alors, par une volution qui et
surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance  M. Mol,
lui donnant  entendre qu'il tait prt  faire avec lui le ministre
de la rconciliation. Le plus trange est que l'ouverture ne fut pas
mal reue. Quelques-uns des 221, de ceux qui nagure s'indignaient le
plus de la coalition, se montrrent disposs  en former une nouvelle
qui n'et, certes, pas t plus morale. M. Mol lui-mme, bien qu'il
ne pt se flatter d'entraner dans une semblable campagne toute son
ancienne arme, se laissa prendre  cette tentation de vengeance. On
remarquait, dans les salons, les politesses changes entre lui et M.
Thiers: on les voyait s'asseoir l'un  ct de l'autre et causer, non
sans quelque affectation,  voix basse. Dans son entourage, M. Mol,
en mme temps qu'il s'exprimait avec une extrme amertume sur M.
Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, bien entour, il pourrait
rendre de grands services  la France; M. Thiers, de son ct, se
dfendait d'avoir jamais partag les prventions des doctrinaires
contre M. Mol, et il racontait que, plus d'une fois, sous le 11
octobre, il avait voulu le faire entrer au ministre. L'une des
difficults de l'accord tait que les deux personnages visaient le
mme portefeuille, celui des affaires trangres; mais divers indices
faisaient croire que M. Thiers finirait par se contenter de celui de
l'intrieur. Si secret qu'on voult garder l'objet de ces pourparlers,
il en transpirait assez pour provoquer l'indignation des doctrinaires
et des ministriels. La gauche aussi s'en mut et fit demander des
explications au chef du centre gauche. Celui-ci rpondit qu'il ne
songeait pas srieusement  gouverner avec l'ancien ministre du 15
avril, et qu'il visait seulement  mettre en mouvement toutes les
oppositions contre le cabinet actuel. Cette rponse fut rapporte  M.
Mol; mais il tait trop anim pour en tenir compte. Il et pu savoir
pourtant qu' cette poque, M. Thiers, prt  recevoir de toutes mains
la satisfaction de sa passion, faisait connatre au Roi et au marchal
Soult, qu'il tait dispos  entrer dans n'importe quelle combinaison
raisonnable dont seraient exclus M. Passy et M. Dufaure[145].

[Note 145: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

En mme temps qu'elle se dgageait des manoeuvres de M. Thiers, la
gauche cherchait  guerroyer pour son compte et sous son drapeau
particulier. Aussitt aprs la clture de la session prcdente, les
journaux de ce parti avaient lanc le cri de la rforme lectorale.
Les misres de la situation parlementaire leur servaient d'argument.
Cette campagne avait t commence  peu prs malgr M. Odilon
Barrot[146]; celui-ci avait suivi, avec la docilit solennelle qu'il
montrait toujours en pareil cas. Seulement, quand il fallut prciser
les conditions de la rforme, il apparut que la gauche n'avait pas
plus de cohsion que les autres groupes. Les radicaux, sans aller
jusqu'au suffrage universel prconis par les lgitimistes de la
_Gazette de France_, rclamrent le droit de vote pour tous les
citoyens qui pouvaient faire partie de la garde nationale, tandis que
la gauche dynastique ne voulait tendre le suffrage qu'aux
capacits[147], aux officiers de la garde nationale et aux
conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille mes. Des
comits rivaux furent institus, l'un prsid par M. Laffitte, l'autre
par M. Odilon Barrot, et une polmique assez aigre clata entre le
_National_ d'une part, le _Sicle_ et le _Courrier franais_ d'autre
part.

[Note 146: M. Lon Faucher, alors principal rdacteur du _Courrier
franais_, crivait, le 30 juillet 1839,  M. Reeve: Je vous ai
envoy aujourd'hui un numro du _Courrier_ qui renferme une espce de
manifeste en vue de la rforme lectorale. J'ai jug utile de mettre
en train la rforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de
drapeau. Elle tournait  l'individualisme et tombait en poussire.
Barrot, que j'avais tourment, me donnait raison, mais n'agissait
pas. (LON FAUCHER, _Bibliographie et Correspondance_, t. Ier, p.
83.)]

[Note 147: Par capacits on entendait les personnes portes sur la
seconde liste du jury, c'est--dire les fonctionnaires nomms par le
Roi et exerant des fonctions gratuites; les officiers de terre et de
mer en retraite; les docteurs et licencis des facults de droit, des
sciences et des lettres; les docteurs en mdecine; les membres et les
correspondants de l'Institut; les membres des autres socits savantes
reconnues par le Roi; les notaires.]

Ainsi,  la veille de l'ouverture de la session, ce n'tait presque
partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi compose, de
partis en cet tat, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas
comment se formerait une majorit pour renverser le cabinet, on ne
voyait pas davantage o tait celle qui le ferait vivre. Impossible
d'tablir aucune prvision. Une telle situation fournissait matire 
de nouvelles lamentations sur le discrdit du rgime parlementaire.
Pour la premire fois, disait alors le _Journal des Dbats_, un
ministre se prsente,  proprement parler, sans majorit et cependant
avec quelque chance de passer et de se soutenir au milieu de tous les
partis. Si quelque vnement imprvu ne le renverse pas, il est
possible que nous le voyions arriver au bout de la session. Il
continuera  tre, parce qu'il est. Ne ft-ce que par fatigue des
luttes de l'anne dernire, la Chambre est dispose  n'tre pas
difficile. Mais on conviendra, au moins, que le rgime parlementaire
n'a pas profit beaucoup du rsultat de la coalition si parlementaire
de l'an pass[148]. Quelques observateurs espraient que la royaut
gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient sur le vif
succs qu' cette poque mme, le prince royal venait d'obtenir dans
un voyage assez long en France et en Algrie. Le duc d'Orlans,
crivait  ce propos M. de Barante, me parat avoir fait merveille
d'abord dans sa tourne en France, puis en Afrique. La partie royale
de notre gouvernement est plus en voie de perfectionnement que la
partie reprsentative[149].

[Note 148: 18 dcembre 1839.--Sur cette faillite de la coalition, le
_Journal des Dbats_ ne tarissait pas; il disait un autre jour:
Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la
coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y tait entr? Les chefs
surtout..... Ne les voyez-vous pas errer en quelque sorte dans le
chaos qu'ils ont fait, cherchant un parti et ne le trouvant pas?
coutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouv dans la
coalition la base d'une majorit nouvelle: ce ne sont que plaintes
lamentables sur la confusion des opinions, sur le dchirement des
partis, sur l'abaissement gnral.]

[Note 149: Lettre du 26 novembre 1839. (_Documents indits._)]


X

La session fut ouverte, le 23 dcembre 1839, par un discours du trne
assez effac. La discussion de l'Adresse,  la Chambre des dputs,
fut longue et confuse[150]. Sur la politique intrieure, beaucoup de
critiques furent diriges contre le ministre, soit par la gauche,
soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessint un
srieux mouvement d'attaque. Alors mme qu'ils disaient les choses les
plus dures, les orateurs ne semblaient pas y mettre grand entrain, et
la Chambre, fatigue ou sceptique, entendait tout sans s'mouvoir. Si,
par moments, rapparaissait quelqu'une des ides redoutables, si
puissamment agites par la coalition lors de l'Adresse de 1839,
personne n'avait la volont ou la force d'y insister; on et dit le
dernier bouillonnement d'une chaudire dont le foyer s'teint. Ce qui
domina, ce fut une sorte de gmissement dcourag sur la dislocation
des partis, sur l'absence de majorit, et sur l'impuissance dont
semblait frappe l'institution parlementaire. Le ministre ne nia pas
le mal, et y chercha, au contraire, un argument pour s'excuser de ne
pas avoir plus d'autorit. Au cours de la discussion, M. O. Barrot se
crut oblig, envers le parti qui le suivait ou plutt le poussait, de
poser la question de la rforme lectorale. Ce n'tait pas qu'il ft
en tat de prciser en quoi elle devait consister. Est-ce que vous
croyez, disait-il, que j'ai fait, des dtails d'une rforme
lectorale, un programme politique? Mon programme politique, c'est que
la rforme lectorale doit tre considre comme une ncessit. 
quoi M. Villemain rpondait vivement, avec une clairvoyance  laquelle
l'vnement ne devait que trop donner raison: Vous avez parl
_d'hroque confiance_: l'hroque confiance, c'est de remuer
l'immense question de la rforme lectorale, en croyant qu'on pourra
l'arrter. C'est surtout de la remuer, pour la montrer au public comme
une curiosit, et pour dire ensuite qu'il faut attendre. Ces
questions-l sont brlantes, dangereuses; les remuer, sans avoir
l'intention de les rsoudre promptement, c'est une imprudence
politique. Cette rforme, du reste, ne paraissait point passionner le
pays: en mme temps que M. Odilon Barrot la rclamait  la tribune, le
parti radical, qui l'entendait autrement que la gauche dynastique,
essaya une manifestation de gardes nationaux;  peine put-il en runir
trois cents qui allrent se faire haranguer par M. Laffitte[151] et
qui furent ensuite rprimands par le marchal Grard pour infraction
 la loi interdisant toute dlibration prise par la garde nationale
sur les affaires de l'tat.

[Note 150: 9 au 15 janvier 1840.]

[Note 151: 12 janvier 1840.]

Les affaires d'Orient proccupaient trop l'opinion pour ne pas occuper
une place importante dans les dbats de l'Adresse. Il apparut aussitt
qu'aux yeux d'une partie des dputs, le gouvernement avait toujours
besoin d'tre surveill et stimul, et que la couronne tait
particulirement suspecte de n'avoir pas un sentiment assez vif et
assez nergique de l'honneur national. Il est bon, disait M.
Duvergier de Hauranne, que cette tribune avertisse souvent l'Europe et
ceux qui nous reprsentent auprs d'elle, qu' ct des ministres, il
y a, en France, des Chambres jalouses de la dignit du pays et
dcides  surveiller partout les dterminations et les actes du
gouvernement. Il est bon que les ministres eux-mmes sachent qu'ils ne
sont point isols, et qu'ils trouveront un appui prompt et nergique
toutes les fois que, dans leur indpendance et leur libert, ils se
refuseront  de fcheuses concessions. C'tait la mme dfiance,
triste reste de la coalition, qui s'tait dj manifeste, six mois
auparavant, lors du vote du crdit de dix millions. Non que l'tat des
esprits ft en janvier 1840 identiquement ce qu'il avait t en
juillet 1839. Dans la premire de ces discussions, la Chambre avait
cru avoir le champ libre devant elle; chacun avait dispos  son gr
des vnements futurs. Dans la seconde, on se trouvait, au contraire,
en prsence d'vnements dj partiellement accomplis et qui, sur
divers points, menaaient de tromper gravement les prvisions
optimistes. Les dputs avaient le sentiment plus ou moins net de ces
difficults, de ces prils, et,  la confiance superbe du dbut, avait
succd une sorte d'anxit. En concluaient-ils qu'il fallait user de
prudence et de modration, remettre chaque chose  son rang, ngliger
l'accessoire pour assurer le principal, et, par exemple, ne pas
risquer de compromettre la situation de la France en Europe, pour
tenter d'agrandir un peu plus Mhmet-Ali en Asie? Nullement! La
plupart des orateurs, sans rien rabattre de leurs exigences, ne
paraissaient voir dans les difficults souleves qu'une occasion
d'pres rcriminations contre l'Angleterre. M. de Lamartine fut  peu
prs seul  dnoncer la chimre et le pril de notre politique
gyptienne[152], et c'tait pour y substituer une chimre plus
prilleuse encore, celle d'une politique de partage, o la France
chercherait son lot sur le Rhin.

[Note 152: M. de Lamartine disait: Si aujourd'hui, sans plan arrt,
sans volont claire et dite tout haut, la France inquite, complique,
menace tantt la Russie sur ses intrts vitaux dans la mer Noire,
tantt l'Autriche sur ses intrts commerciaux de l'Adriatique, tantt
l'Angleterre sur son immense intrt de commerce avec ses soixante
millions de sujets dans l'Inde; si ces puissances vous voient tour 
tour demander avec elles l'intgrit de l'empire et pousser au
dmembrement, menaces chacune dans un de ses intrts spciaux et
toutes dans leur orgueil, ne finiront-elles pas par voir en vous des
agitateurs et des ennemis partout, et par concevoir contre la France
les dfiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son
cabinet?]

Quelle figure faisait le ministre? Un sentiment de prudence
diplomatique, peut-tre mme une arrire-pense de transaction lui
avait fait passer sous silence, dans le discours du trne, la question
particulire du pacha. Mais le projet d'Adresse n'ayant pas gard la
mme rserve, le marchal Soult se crut oblig, dans la dclaration,
du reste trs-brve et assez vague, par laquelle il ouvrit la
discussion, de rparer cette omission; il indiqua que les arrangements
 prendre en faveur de la famille de Mhmet-Ali n'taient pas
incompatibles avec l'intgrit de l'empire ottoman; puis, comme s'il
mettait la main sur la garde de son pe: Quoi qu'il arrive, dit-il,
certains de rpondre  la pense nationale, nous maintiendrons nos
principes, et nous ne ferons  personne le sacrifice de nos droits, de
nos intrts, de notre honneur. Un autre ministre, M. Villemain,
ayant pris la parole au cours de la discussion, pour rfuter M. de
Lamartine, proclama qu'en prenant en main la cause du pacha, le
gouvernement excutait une pense nationale et se conformait  la
volont dj exprime par la Chambre. Il termina, en insinuant que
l'Angleterre et la Russie se heurtaient sur trop de points, pour qu'on
pt craindre entre elles un rapprochement.

La dernire partie du dbat prit plus d'importance par l'intervention
de M. Thiers. Son discours, trs-mdit, trs-mesur de ton, fut alors
qualifi de discours-ministre, et non sans raison, puisque l'orateur
devait, peu aprs, remplacer au pouvoir le marchal Soult. Aussi
n'est-il pas sans intrt de savoir comment M. Thiers, dput, jugeait
la politique dont il allait bientt, comme ministre, diriger la
suite. Particulirement frapp du pril que courait l'alliance
anglaise, il se proclama, avec un clat voulu, le partisan de cette
alliance.  son avis, elle et d nous suffire pour faire face aux
difficults orientales, et c'tait un tort d'y avoir substitu
prcipitamment le concert europen; ce tort avait t encore aggrav
par la note du 27 juillet, que l'orateur considrait comme l'acte le
plus regrettable de toute cette ngociation. tait-ce qu'il blmait la
France d'avoir mis, en faveur du pacha, les prtentions qui lui
alinaient l'Angleterre? Telle paraissait tre, en effet, la
consquence logique de sa thse, et peut-tre tait-ce sa pense
secrte[153]. Mais il avait trop le souci de se montrer toujours en
harmonie avec la passion nationale, pour oser contredire un sentiment
aussi gnral et aussi vif que l'engouement gyptien. Tout au plus
reprocha-t-il au ministre de s'tre donn, dans la forme, des
apparences de duplicit, ou tout au moins de versatilit, en ne
faisant pas connatre assez tt ni assez franchement  l'Angleterre o
il voulait en venir. Sur le fond de la question, il dclara que la
Turquie devait faire son sacrifice de l'gypte et de la Syrie, comme
elle l'avait fait de la Grce. S'il blmait si fort la note du 27
juillet, c'est qu'elle avait empch l'arrangement direct qui allait
se conclure entre la Porte et le pacha, au grand profit de ce dernier;
et il laissait voir qu'un arrangement de ce genre lui paraissait tre
la solution la plus dsirable pour la France. Comment une telle
politique se conciliait-elle avec l'alliance anglaise, dont l'orateur
proclamait si haut l'avantage et la ncessit? Pour avoir cart les
autres puissances de la dlibration, nous serions-nous plus
facilement accords avec l'Angleterre sur le sort  faire au pacha?
N'apparaissait-il pas chaque jour que l'Autriche et la Prusse taient
moins animes contre nous que lord Palmerston, et que, sans se mettre
en travers des desseins de ce dernier, elles le contenaient plutt
qu'elles ne l'excitaient? Pour rpondre  cette objection qu'il
prvoyait, M. Thiers donna  entendre que le dsaccord avec le cabinet
de Londres venait surtout des maladresses de nos gouvernants, et que,
dans l'intimit d'un tte--tte, en nous expliquant loyalement et
amicalement, nous eussions facilement ramen lord Palmerston  notre
sentiment. Cela n'tait pas srieux. L'orateur devait, tout le
premier, s'en rendre compte. Aussi tait-il oblig,  la fin, de
supposer le cas o nos raisons ne convaincraient pas l'Angleterre:
Alors, disait-il, je conseillerais  mon pays, non pas de rompre,
mais de se retirer dans sa force et d'attendre; mme isole, la France
pourrait attendre patiemment les vnements du monde. Rendez-moi,
disait M. Barrot, l'enthousiasme de 1830. Je promets  mon pays de lui
rendre cet enthousiasme de 1830; je promets de le lui rendre aussi
grand, aussi beau, aussi unanime; mais  une condition: ayez un grand
intrt patriotique, un grand motif d'honneur national, et vous
verrez, quelles que soient les fautes du gouvernement, reparatre le
bel enthousiasme des premiers jours de notre rvolution. On aurait
quelque peine  concilier les contradictions de ce discours. C'est
qu'en ralit il y avait, ce jour-l, deux hommes dans l'orateur: un
politique clairvoyant qui comprenait le danger d'une rupture avec
l'Angleterre, et un manoeuvrier parlementaire qui craignait de
compromettre sa popularit en ne s'associant pas  un entranement
patriotique; or la conclusion  laquelle aboutissait fatalement le
second se trouvait tre, de son propre aveu, l'isolement que le
premier paraissait signaler comme le danger  viter.

[Note 153: C'est du moins ce qu'il a dit plus tard, en causant avec M.
Senior. (SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
distinguished persons_, t. I, p. 4.)]

Ce fut le ministre de l'intrieur, M. Duchtel, qui rpondit  M.
Thiers. Il soutint l'avantage de l'action commune des puissances,
justifia ou excusa la note du 27 juillet, nia enfin qu'il ne se ft
pas franchement expliqu ds le dbut avec l'Angleterre, renvoyant, du
reste, la preuve dtaille de ces diverses assertions au jour o il
serait possible de produire les pices de la ngociation. La politique
du concert europen, critique par M. Thiers, tait celle qu'avait
expose, non sans clat, en juillet 1839, la commission des crdits;
on ne put donc tre surpris de voir l'ancien rapporteur de cette
commission, M. Jouffroy, venir  la rescousse du cabinet. Il rappela
que cette politique avait t alors approuve par la Chambre; si elle
n'avait pas russi, la faute en tait  l'injuste opposition faite par
l'Angleterre aux prtentions de Mhmet-Ali. Il n'admettait pas, du
reste, qu'au cas o cette puissance persisterait dans son opposition,
la France dt, comme l'indiquait M. Thiers, se borner  s'abstenir.

Aprs tous ces dbats sur la politique intrieure et extrieure,
l'ensemble de l'Adresse fut vot par deux cent douze voix contre
quarante-huit. Le chiffre infime de la minorit suffit  montrer que,
sur la question de cabinet, il n'y avait pas eu de vraie bataille. Le
ministre ne sortait de l ni plus menac, ni plus fort, pouvant vivre
encore quelque temps dans ces conditions, mais aussi incapable que
dans le pass de rsister au premier accident qui se produirait. En ce
qui concernait les affaires d'Orient, quel tait le rsultat de la
discussion? La Chambre avait laiss voir, sans doute, qu'elle tait
proccupe du tour pris par les ngociations et du dissentiment avec
le cabinet anglais; mais elle semblait plus irrite contre ce dernier
que dispose  le ramener par quelque concession; rien n'indiquait que
la vue du pril l'et dtermine  replacer la question des
agrandissements du pacha au rang secondaire et subordonn d'o elle
n'et jamais d sortir. Quant au ministre, il n'avait pas os dire un
mot qui impliqut une limitation des prtentions de Mhmet-Ali et
avertt les dputs du danger de leurs exigences; une fois de plus, il
avait paru assumer une tche impossible, par crainte d'tre accus,
comme nagure le cabinet du 15 avril, d'abaisser la politique de la
France. Tout cela n'tait pas fait pour dissiper les illusions et
modrer les entranements de l'opinion. Aussi pouvait-on noter, dans
le pays, la persistance de l'engouement gyptien et, en plus, un
rveil de la vieille animosit nationale contre les Anglais.  leur
sujet, toutes les mfiances trouvaient crdit; on les accusait de
vouloir s'emparer de Candie, de prtendre dominer seuls en gypte et
en Syrie. Lord Palmerston surtout tait dnonc, non sans quelque
raison, comme l'ennemi acharn de la France. On s'imaginait dcouvrir
sa main perfide partout, jusque dans les menes d'Abd-el-Kader, qui
venait de rentrer en campagne[154]. Telle tait sur ce point la
susceptibilit irrite des esprits, que les journaux de M. Thiers
durent le dfendre contre le reproche de s'tre montr trop Anglais
dans son discours; encore n'y purent-ils compltement russir.

[Note 154: M. Berryer disait un peu plus tard, le 25 mars 1840,  la
tribune de la Chambre des dputs: L'invasion d'Abd-el-Kader, cette
invasion subite, meurtrire, est-ce bien lui seul qui l'a conue? Et
de quelle fabrique taient les fusils que nos soldats ramassaient, en
dtruisant cette infanterie d'Abd-el-Kader, forme, discipline par
des tratres ou par des dserteurs? (_Sensation prolonge._)]

Dans de telles conditions, on comprend que les communications
diplomatiques du gouvernement franais ne continssent plus trace des
vellits de transaction qui s'taient laisses voir dans la dpche
du 9 dcembre 1839. Au contraire, le marchal Soult fit signifier
formellement au gouvernement anglais, le 26 janvier 1840, qu'il
considrait comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer
 Mhmet-Ali les conditions nonces par lord Palmerston[155]. Et
quelques jours aprs, quand le cabinet eut enfin arrach de
Louis-Philippe la nomination de M. Guizot  l'ambassade de
Londres[156] et qu'il fallut rdiger ses instructions, on y insra
cette dclaration: Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que
dans la position o se trouve Mhmet-Ali, lui offrir moins que
l'hrdit de l'gypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est
s'exposer de sa part  un refus certain, qu'il appuierait au besoin
par une rsistance dsespre dont le contre-coup branlerait et
peut-tre renverserait l'empire ottoman[157]. D'ailleurs divers
incidents contriburent alors  dissiper, chez nos ministres, l'alarme
que leur avait tout d'abord cause la rentre en scne de M. de
Brnnow. Loin de se prcipiter vers une conclusion, la ngociation
avec l'envoy russe paraissait un peu languir. Le cabinet anglais,
dont tous les membres n'taient pas aussi presss que lord Palmerston,
discutait, sans conclure, les divers projets de convention; il
finissait mme par dclarer ncessaire de faire venir de
Constantinople un plnipotentiaire turc, ce qui suspendait en fait les
pourparlers pendant plusieurs semaines[158]. Cet arrt donnait  notre
gouvernement le temps de rflchir et de se retourner. Il y vit
seulement une raison de s'abandonner plus encore  ses illusions, et
il se persuada que la seconde dmarche de M. de Brnnow chouerait
comme la premire. M. de Metternich, dans ses conversations avec notre
ambassadeur, raillait ce qu'il appelait notre crdulit. La
conclusion de l'accord est certaine, lui disait-il; quelques semaines
de dlai n'y apporteront aucun changement. Permis  vous de vous faire
illusion. Quant  moi, je sais  quoi m'en tenir[159]. Ces
avertissements lointains n'branlaient pas la confiance qui avait
gagn jusqu'aux esprits les plus judicieux, les plus froids du
cabinet, et M. Duchtel disait  M. Duvergier de Hauranne: Ce que
nous voulons et ce que nous obtiendrons, c'est, pour Mhmet-Ali,
l'hrdit en gypte aussi bien qu'en Syrie. Quant au trait prpar
par M. de Brnnow, nous ne nous en inquitons pas; nous saurons
probablement en empcher la signature, et, s'il tait sign, ce serait
une lettre morte. Nous avons d'ailleurs des renseignements
authentiques qui nous prouvent que, dans les tats qu'il occupe
aujourd'hui, le pacha est inattaquable, ou du moins invincible[160].

[Note 155: Dpche du marchal Soult au gnral Sbastiani, du 26
janvier 1840. (_Mmoires de M. Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 156: Cette nomination fut publie le 5 fvrier 1840. Le Roi eut,
 cette occasion, plusieurs entretiens avec M. Guizot, qu'il reut
avec un mlange de bienveillance et d'humeur. On est bien exigeant
avec moi, lui dit-il un jour; mais je le comprends; on est toujours
bien aise de faire avoir  un ami 300,000 livres de rente.--Sire,
rpondit le futur ambassadeur, mes amis et moi, nous sommes de ceux
qui aiment mieux donner 300,000 livres de rente que les recevoir. On
tait alors prs de discuter la dotation du duc de Nemours, dont nous
allons bientt parler. Le Roi sourit et reprit sa bonne humeur.
(_Mmoires de M. Guizot_, t. IV, p. 374.)]

[Note 157: Instructions en date du 19 fvrier 1840. (_Mmoires de M.
Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 158: Dpches du gnral Sbastiani au marchal Soult, 20 et 28
janvier 1840 (_Mmoires de M. Guizot_, _Pices historiques_.)]

[Note 159: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 160: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Fallait-il donc dsesprer de voir le gouvernement franais sortir de
la voie o il s'garait, et aurons-nous  continuer longtemps encore
l'histoire un peu monotone et dcourageante de cette erreur obstine?
Mais voici qu' ce moment mme, des acteurs nouveaux sont sur le point
d'entrer en scne: un accident de politique intrieure, accident
singulirement brusque et imprvu, va amener la chute du ministre du
12 mai et faire passer en des mains toutes diffrentes la direction de
notre diplomatie.


XI

Le 25 janvier 1840, le prsident du conseil annonait  la Chambre le
mariage du duc de Nemours, second fils du Roi, avec une princesse de
Saxe-Cobourg-Gotha, et dposait en mme temps un projet de loi
attribuant au jeune prince une dotation de 500,000 francs et  la
princesse, en cas de survivance, un douaire de 300,000 francs. C'tait
l'application trs-justifie de la loi de 1832 sur la liste civile,
qui avait stipul qu'en cas d'insuffisance du domaine priv, il serait
pourvu, par des lois spciales,  la dotation des princes et
princesses de la famille royale. On sait quelles prventions  la fois
mesquines et redoutables soulevaient alors ces questions de dotation,
et l'on n'a pas oubli dans quelle tempte avait sombr, trois ans
auparavant, l'apanage propos pour ce mme duc de Nemours[161]. Mais,
le Roi tenant beaucoup  la prsentation d'un nouveau projet, le
marchal Soult et ses collgues n'avaient pas cru pouvoir s'y refuser.
Ils se flattaient, d'ailleurs, que la loi soulverait, cette fois,
moins de difficults: d'abord, le mariage du jeune prince rendait plus
manifeste la ncessit de lui assurer un tablissement convenable;
ensuite, il ne s'agissait, dans la proposition, que d'une dotation
mobilire; or ce qui avait le plus effarouch, en 1837, c'tait le
caractre territorial, l'apparence fodale de l'apanage, et les
opposants avaient alors donn  entendre qu'ils eussent concd
volontiers une rente quivalente.

[Note 161: Cf. plus haut, t. III, p. 159 et 158, 163  165.]

Au premier moment, l'vnement sembla donner raison  la confiance du
gouvernement: la commission, nomme par les bureaux de la Chambre, se
trouva en grande majorit favorable. Mais quelques jours ne s'taient
pas couls que la presse avait rveill toutes les anciennes
prventions. M. de Cormenin se jeta dans la lutte, avec un nouveau
libelle, plus enfiell et plus insultant que jamais[162]. Bientt, ce
fut de toutes parts une attaque  outrance contre l'avidit de la
cour. On l'accusait ouvertement de prsenter, pour tablir
l'insuffisance du domaine priv, des tats incomplets ou mensongers;
on tablissait des comparaisons perfides entre la richesse du
souverain et la misre du proltaire, entre ce qui tait demand pour
entretenir un fils de roi, et ce qui suffirait  faire vivre des
milliers de paysans ou d'ouvriers. Le peuple, cras d'impts,
concluait-on, trouve que les princes cotent trop cher. Polmique
vraiment mortelle au sentiment monarchique, et o cependant des
journaux qui se piquaient d'tre dynastiques ne se montraient pas
moins acharns, moins outrageants que les feuilles radicales! La
presse provinciale faisait cho  celle de Paris. Sur plusieurs
points, on faisait signer des adresses, des ptitions. Cette agitation
finit par gagner les dputs, ou tout au moins par les tourdir et les
intimider. Le ministre, surpris, gmissait trs-haut, mais se
dfendait mollement. Il se voyait, du reste, abandonn par ceux-l
mmes sur le concours desquels il devait le plus compter en semblable
occasion. Vainement M. Dupin fut-il press, par le Roi et par madame
Adlade, de prendre en main la dfense de la dotation; il se refusa,
avec sa bravoure habituelle,  affronter l'opinion chauffe[163].
Pendant ce temps, la commission, au lieu d'en finir au plus vite,
tchait, en prolongeant le dbat et l'tude des comptes, de convertir
la minorit, et le plus clair rsultat de ce retard tait de donner 
l'opposition le temps de se grossir.

[Note 162: _Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une
dotation_, fvrier 1840.]

[Note 163: _Mmoires de M. Dupin_, t. IV, p. 75-77.]

Alors, aux passionns et aux poltrons vinrent se joindre les
ambitieux et les intrigants. N'tait-ce pas pour eux l'occasion,
vainement cherche jusqu'alors, de renverser le cabinet? Ce ne fut
cependant pas sans hsitation que M. Thiers s'associa  cette
campagne. Il mprisait, pour son compte, le prjug vulgaire qui
disputait  la couronne cette somme d'argent, et il craignait le
ressentiment du Roi. Mais la tentation tait trop grande pour qu'il y
rsistt. Il prit le parti de servir cette opposition et surtout de
s'en servir, sans trop se dcouvrir personnellement. Ce qui est
peut-tre plus inexplicable, c'est qu'une partie des amis de M. Mol,
se fiant aux esprances dont M. Thiers les avait amuss, se jetrent
vivement dans cette intrigue. Un des anciens ministres du 15 avril, M.
Martin du Nord, tait  leur tte, et M. Mol fut vivement souponn
de les avoir pousss sous main. Nous sommes quarante, au centre, bien
dcids  rejeter la loi, disait tout haut M. Desmousseaux de Givr.
Le ministre, cependant, se croyait toujours sr de la victoire. Ils
ne sont pas plus de dix, disait M. Duchtel, en parlant des
dfectionnaires du centre. M. Thiers, mieux inform, disposait dj
des portefeuilles dans le prochain cabinet, et, dtail piquant,
tmoignait de sa volont de n'en pas donner  M. Mol et  ses amis.

Pendant ce temps, la commission,  laquelle le gouvernement avait
fourni tous les comptes et documents propres  tablir l'insuffisance
du domaine priv, s'tait convaincue de la lgitimit de la demande
de dotation et avait dpos son rapport[164]. La discussion fut fixe
au 20 fvrier 1840. Tout faisait prvoir un dbat passionn. Ds la
veille, dix-sept orateurs s'taient inscrits pour combattre le projet;
quatre seulement pour le dfendre. Mais, au dernier moment, par une
tactique aussi peu fire que peu loyale, l'opposition se dcida 
touffer la loi sous un vote muet. La sance ouverte, chaque orateur
inscrit dclara,  l'appel de son nom, qu'il renonait  la parole.
Seul, le quatorzime, M. Couturier, voulut parler. Aussitt, M. Martin
de Strasbourg se prcipita pour lui rappeler le mot d'ordre, sans
s'inquiter de l'indignation des ministriels. Il et t de l'intrt
des membres du cabinet de forcer l'opposition  combattre ou tout au
moins de dmasquer et de dnoncer sa manoeuvre; c'tait leur intention
en venant  la sance; mais craignirent-ils de paratre agressifs, ou
bien furent-ils confirms dans leur trompeuse scurit par le
pitoyable effet que parut faire un incident soulev par M.
Laffitte[165]? Toujours est-il qu'ils se turent et que la discussion
gnrale fut close sans qu'il y et eu dbat. Alors, sur la question
de savoir si l'on passerait  la discussion des articles, surgit une
demande de scrutin secret signe par vingt membres de la gauche. Dans
le vote, grce  une quarantaine d'amis de M. Mol qui se joignirent 
la gauche et aux partisans de M. Thiers, 226 voix contre 220
refusrent de continuer la discussion[166]. La Chambre ne faisait mme
pas  la royaut l'honneur de dlibrer sur la dotation qu'elle avait
demande; de toutes les formes de refus, on avait choisi la plus
outrageante.

[Note 164: M. Odilon Barrot, qui faisait partie de la commission, a
fait de cet incident, dans ses _Mmoires_ (t. 1er, 346 et 347), un
rcit d'une tonnante inexactitude. D'aprs lui, la commission, sur le
refus du Roi de fournir aucune justification, mme apparente, de
l'insuffisance de son domaine priv, aurait conclu au refus de la
dotation. C'est du pur roman. Ce n'est pas, du reste, la seule erreur
de ce genre qu'on pourrait relever dans ces _Mmoires_. On en vient 
se demander si leur auteur avait la pleine possession de ses souvenirs
au moment o il les a crits.]

[Note 165: Parmi les biens du domaine priv se trouvait la fort de
Breteuil, que Louis-Philippe avait, en octobre 1830, achete dix
millions  M. Laffitte, pour lui venir en aide dans sa dconfiture. Le
revenu en tant value 188,870 francs dans les pices remises 
l'appui de la demande de dotation, M. Laffitte rclama. La France
entire, dit-il, apprendra avec tonnement que j'aie pu vendre pour
dix millions une fort qui ne rapporte que 188,870 francs. Il
prtendait qu'entre ses mains, cette fort rapportait 360,000 francs.
Il fallait un triste courage  M. Laffitte pour soulever une semblable
contestation. La fort que le Roi lui avait paye 10 millions en
octobre 1830,  une poque d'universelle dprciation, M. Laffitte
l'avait achete, quatre ans auparavant, en pleine prosprit, un peu
plus de cinq millions de francs. L'achat apparent avait donc t de la
part du Roi une pure libralit, au mme titre, d'ailleurs, qu'une
somme de quinze cent mille francs qu'il avait alors paye aux lieu et
place du banquier libral, et qui ne lui avait jamais t rendue.
Devenu l'adversaire du Roi, M. Laffitte et d viter de faire porter
son opposition sur un pareil sujet.]

[Note 166: Ceux qui se runissaient dans cette trange majorit
taient conduits par des mobiles assez divers. Les causes du vote
peuvent se rsumer ainsi, disait deux jours aprs le _Journal des
Dbats_: la haine, l'ambition, la peur. La haine de la royaut a fait
le tiers des voix, l'ambition du pouvoir et la peur de la presse ont
fait les deux autres.]

Les ministres furent stupfaits et accabls. C'est comme 
Constantinople, dit M. Villemain; nous venons d'tre trangls par des
muets.--C'est souvent le sort des eunuques, murmura l'un des
adversaires du cabinet. Parmi les vainqueurs, tous ne triomphaient pas
galement; pendant que les uns souriaient et se frottaient les mains,
d'autres, au contraire, quelque peu effars  la vue de leur oeuvre,
se frappaient la poitrine et offraient aux ministres telle revanche
qu'ils voudraient. Ceux-ci ne daignrent pas couter les tmoignages
de ce repentir tardif, et portrent aussitt au Roi leur dmission.
Bien que Louis-Philippe leur en voult un peu de n'avoir pas plus
nergiquement dfendu la dotation, il essaya cependant de les retenir.
Ce fut en vain. Quand je devrais me retirer seul, je me retirerais,
dit M. Duchtel, et ses collgues ne se montrrent pas moins dcids.

Les conjurs avaient atteint leur but et ouvert, au profit de leur
ambition ou de leur rancune, une nouvelle crise ministrielle; mais le
coup ne frappait pas que le cabinet: il portait plus haut que beaucoup
n'avaient vis. L'amiral Duperr disait, aprs le vote, dans son
langage de marin: Le ministre a reu dans le ventre un boulet qui
est all se loger dans le bois de la couronne. Telle fut, en effet,
l'impression gnrale, aussi bien chez les adversaires qui se
rjouissaient, que chez les amis qui se dsolaient. Chacun se dit,
crivait, le 20 fvrier 1840, un contemporain sur son journal intime,
que le vote d'aujourd'hui est l'affront le plus sanglant et le plus
direct que la royaut ait reu depuis 1830[167]. La Reine ne pensait
pas autrement[168]. C'tait pis encore que la coalition, car le Roi
souffrait plus d'un outrage fait  son honneur que d'une attaque
dirige contre ses prrogatives. L'organe du Chteau, le _Journal
des Dbats_, loin de cacher cette consquence, tait le premier  la
mettre en lumire: repoussant ce qu'il appelait une dissimulation
imbcile, il s'criait de sa voix la plus haute: C'est sur la
couronne mme que porte le coup... Un second coup comme celui-ci
abaisserait trop la monarchie pour ne pas risquer de l'anantir. Le
_National_ s'empressait de rpondre: Le _Journal des Dbats_ a
raison. Et, dans la joie de sa reconnaissance, il ouvrait une
souscription pour offrir une mdaille  M. Je Cormenin, au futur
conseiller d'tat de Napolon III. M. Louis Blanc disait dans la
_Revue du progrs_: Fort bien! On avait voulu ter  la couronne
toute autorit; voici qu'on la dpouille de tout prestige. On l'avait
dsarme; on l'humilie. Que faut-il de plus? Les journaux de
l'opposition dynastique ne parlaient gure autrement que la feuille
rpublicaine. Le vote de la Chambre, disait le _Courrier franais_,
n'est qu'une phase de la grande lutte que nous soutenons depuis
longtemps, et avec des chances diverses, contre le pouvoir personnel.
Et le _Temps_ ajoutait: Les instincts dmocratiques du pays ont
triomph des manoeuvres de la cour. Ce rejet est le dmenti le plus
clatant donn  cette politique astucieuse qui, depuis prs de dix
ans, gouverne nos affaires au profit d'un intrt qui n'est pas le
ntre... La leon s'adresse ailleurs qu'au ministre dchu; elle
s'adresse, il faut le dire, au pouvoir qui choisit les ministres.

[Note 167: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

[Note 168: Je ne saurais trouver de termes pour dire  quel point la
Reine se sentit blesse au coeur; c'tait  ses yeux une des plus
mortelles atteintes que pt recevoir la royaut. (TROGNON, _Vie de
Marie-Amlie_, p. 283.)]

Nous voyons bien, en cette circonstance, le jeu et l'intrt des
rpublicains, des rvolutionnaires; mais ils ne formaient qu'une
petite fraction des vainqueurs. Les autres, que voulaient-ils? M.
Louis Blanc affectait de conclure de ce vote que la bourgeoisie tait
rpublicaine. Non, on ne peut mme pas lui faire l'honneur de cette
explication, qui et au moins donn quelque apparence de logique  sa
conduite. Loin de vouloir la rpublique, elle en avait au fond
grand'peur. Quelle inconsquence! crivait alors Henri Heine  la
_Gazette d'Augsbourg_. Vous reculez d'effroi devant la rpublique, et
vous insultez publiquement votre roi! Et, certes, ils ne veulent pas
de la rpublique, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons de
l'industrie, ces lus de la proprit, ces enthousiastes de la
possession paisible qui forment la majorit du parlement franais! Ils
ont encore plus horreur de la rpublique que le Roi lui-mme; ils
tremblent devant elle encore plus que Louis-Philippe, qui s'y est dj
habitu dans sa jeunesse[169]. La vrit tait que ces bourgeois,
bien que non encore rpublicains, avaient perdu absolument le sens
monarchique. De l l'aveuglement avec lequel ils se plaisaient 
humilier,  branler,  entraver une royaut qu'au fond, cependant,
ils eussent t pouvants de voir disparatre: aveuglement dont ils
ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 fvrier
1848.

[Note 169: _Lutce_, p. 25.--Proudhon, lui aussi, relevait
l'inconsquence de cette bourgeoisie: Qu'est-ce qu'une royaut  qui
on compte ses revenus, franc par franc, centime par centime?
crivait-il, le 27 fvrier 1840,  un de ses amis... Qui veut le roi
veut une famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut
tout ce qui s'ensuit. Le _Journal des Dbats_ dit vrai: les bourgeois
conservateurs et dynastiques dmembrent et dmolissent la royaut,
dont ils sont envieux comme des crapauds. (_Correspondance de
Proudhon_, t. Ier, p. 194.)]




CHAPITRE II

QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE.

Mars-juillet 1840.

     I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succs des offres
     au duc de Broglie et au marchal Soult. Il se dcide  former un
     cabinet sous sa prsidence. Il obtient le concours de deux
     doctrinaires. Composition du ministre du 1er mars.--II. Le plan
     de M. Thiers. M. Billault est nomm sous-secrtaire d'tat et M.
     Guizot reste ambassadeur. La gauche satisfaite et triomphante.
     Attitude dfiante et hostile des conservateurs. Le Roi et le
     ministre. M. Thiers et ses conqutes individuelles.--III. La
     loi des fonds secrets. Les conservateurs se disposent  livrer
     bataille. La discussion  la Chambre des dputs: M. Thiers, M.
     de Lamartine, M. Barrot, M. Duchtel. Victoire du ministre.--IV.
     Les fonds secrets  la Chambre des pairs. Rapport du duc de
     Broglie. La discussion.--V. La question d'Orient dans la
     discussion des fonds secrets. Discours de M. Berryer. Dclaration
     de M. Thiers  la Chambre des pairs.--VI. Amnistie
     complmentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. Place
     offerte  M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption. La
     proposition Remilly sur la rforme parlementaire. M. Thiers a
     besoin d'une diversion.--VII. Le gouvernement annonce qu'il va
     ramener en France les restes de Napolon. Effet produit. Comment
     M. Thiers a t amen  cette ide et a obtenu le consentement du
     Roi. Ngociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
     journaux de gauche. Rapport du marchal Clauzel. Discours de M.
     de Lamartine. La Chambre rduit le crdit propos par la
     commission et accept par M. Thiers. Colres de la presse de
     gauche et tentative de souscription. Le ministre est dbord.
     chec de la souscription. Mauvais rsultat de la diversion tente
     par M. Thiers.--VIII. Lois d'affaires. Talent dploy par le
     prsident du conseil. Son discours sur l'Algrie.--IX. Les
     ptitions pour la rforme lectorale. M. Arago et sa dclaration
     sur l'organisation du travail. Les banquets rformistes. Le
     _National_ et les communistes.--X. La proposition Remilly est
     dfinitivement ajourne. Divisions dans l'ancienne opposition. Le
     mouvement prfectoral. Mcontentement de la gauche. Les
     conservateurs sont toujours mfiants et inquiets. Ils craignent
     la dissolution et l'entre de M. Barrot dans le cabinet.
     Situation de M. Thiers  la fin de la session.


I

Le vote muet et mystrieux sous lequel avait succomb le ministre du
12 mai, n'tait pas de nature  clairer la couronne sur l'usage
qu'elle devait faire de sa prrogative. O tait la majorit qui avait
frapp en se cachant? Ces dputs, rassembls un jour, des points les
plus opposs, pour faire un mauvais coup, seraient-ils capables de
rester unis pour gouverner? Quelques jours aprs, un observateur
clairvoyant, M. Rossi, crivait: Il n'y a pas de majorit dans la
Chambre, et les ministres sont culbuts par des majorits faites  la
main, par des majorits _ad hoc_. Elles se forment aujourd'hui,
renversent un cabinet; elles ne sont plus demain. On dirait une mine
qui fait explosion; on voit le terrain boulevers; mais o est la
poudre qui a produit tout ce ravage? Comme une arme d'amateurs, elle
enfonce les portes d'un fort et se dbande; elle reviendra  la charge
lorsqu'une nouvelle garnison aura remplac la garnison gorge. C'est
la guerre pour la guerre, sans espoir ni souci de conqutes. Je le
crois bien. Pour faire des conqutes, des conqutes srieuses,
durables, il faut une arme organise, des intentions communes, des
vues gnrales, des chefs reconnus de tous, un drapeau, un plan, un
systme; il faut tout ce que la Chambre n'a pas[170].

[Note 170: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 15
mars 1840.]

 dfaut d'une majorit s'imposant, un homme se trouvait sinon
indiqu, du moins particulirement en vue: c'tait M. Thiers. Dj,
lors de la crise prcdente, il avait paru  beaucoup le ministre
ncessaire. Cette fois, l'effacement volontaire de M. Guizot, qui
venait de s'embarquer pour prendre possession de l'ambassade de
Londres, contribuait  attirer plus encore les regards sur l'ancien
chef du centre gauche. Celui-ci ne personnifiait-il pas cette
prminence parlementaire qui faisait depuis quelque temps chec au
pouvoir royal? Ce fut donc vers lui que le Roi se tourna tout d'abord.
Il ne le faisait qu' regret: rcemment, il avait dclar l'entre de
M. Thiers au ministre, incompatible avec la situation du
trne[171]. Il lui en voulait de s'tre pos ou laiss poser en
antagoniste de la couronne, et souponnait sa participation au rejet
de la dotation.  l'extrieur, les vnements avaient supprim sans
doute cette question de l'intervention en Espagne[172], sur laquelle
il n'avait jamais pu s'entendre avec l'ancien ministre du 22 fvrier;
mais,  la place, s'tait lev le conflit oriental, o l'esprit
d'aventure et les vellits belliqueuses de M. Thiers devaient
paratre plus dangereux encore  la sagesse royale. Malgr tout,
Louis-Philippe n'hsita pas; avec son habituelle soumission  ce qu'il
croyait tre la ncessit constitutionnelle, il appela le chef du
centre gauche et lui donna pouvoir de former un cabinet. La seule
satisfaction qu'il se rserva, et dont il et, du reste, mieux fait de
se priver, fut de laisser voir son dplaisir, de parler beaucoup de sa
rsignation, voire mme de son humiliation[173].

[Note 171: _Mmoires de Metternich_, t. VI, p. 393.]

[Note 172: En septembre 1839, les divisions intrieures de l'arme
carliste et la trahison de Maroto, gnral en chef de cette arme,
avaient oblig Don Carlos  quitter l'Espagne et  se rfugier en
France.]

[Note 173: Quelques jours plus tard, le 28 fvrier, le Roi disait  M.
Duchtel: Je signerai demain mon _humiliation_. Et comme, le
lendemain, M. Thiers avait peine  trouver un ministre des finances:
Cela ne fera pas difficult, dit Louis-Philippe; que M. Thiers me
prsente, s'il veut, un huissier du ministre; je suis _rsign_.
(_Mmoires de M. Guizot_, t. V, p. 13.)]

M. Thiers eut le bon got de se montrer mesur et modeste. La crise de
1839 lui avait t une leon. Sur le programme, il ne manifesta tout
d'abord, ni au dehors, ni au dedans, aucune exigence inquitante. En
mme temps, loin de paratre press de prendre pour lui seul le
pouvoir que lui offrait la couronne, il manifesta le dsir de le
partager. Aussi bien, ne possdant pas de majorit, n'ayant pas mme
avec lui tout le centre gauche, il comprenait la ncessit de
s'assurer des allis. Un homme s'attendait aux offres de M. Thiers:
c'tait M. Mol. N'y avait-il pas entre eux, depuis quelque temps,
comme une bauche de coalition, et n'tait-ce pas la dfection d'une
fraction des anciens 221 qui avait fait rejeter la loi de dotation?
Mais, si M. Thiers s'tait arrang pour faire beaucoup esprer  M.
Mol, il ne lui avait rien promis formellement. Au fond, tout en ayant
trouv commode d'exploiter, dans l'opposition, le ressentiment et
l'impatience des vaincus de la coalition, il tait fort peu dispos 
leur donner part au pouvoir. C'est ailleurs qu'il songeait  chercher
des collgues. La veille de la discussion de la loi de dotation,
rencontrant deux doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne et M. Jaubert,
dans le salon de madame de Massa, il leur avait tenu ce langage: Vous
avez refus de m'aider  renverser ce pitoyable cabinet, et vous vous
tes poss comme les seuls ministriels de la Chambre; je ne vous dois
donc rien, et si, lorsqu'il s'agira de la succession, je ne vous fais
aucune proposition, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre. D'un
autre ct, je ne reconnais pas qu'il ft si immoral, si scandaleux
que vous le dites, de me rconcilier avec M. Mol. Je n'ai jamais
partag vos prventions contre sa personne, et vous savez que, plus
d'une fois, sous le 11 octobre, j'ai voulu le faire entrer au
ministre. Cependant, je reconnais que la coalition a lev, entre lui
et moi, une barrire difficile  franchir, et que notre runion serait
mal interprte. Il y a, d'ailleurs, entre nous, une difficult
presque insoluble, celle de la distribution des portefeuilles. Je
pourrais  la rigueur cder les affaires trangres  M. de Broglie,
parce que ce serait cder mon amour-propre, non ma politique. En les
cdant  M. Mol, je sacrifierais  la fois mon amour-propre et ma
politique, ce qui est trop de moiti. Je vous le dis donc en toute
sincrit, c'est avec vous que je dsire m'arranger, et si le
ministre est renvers, je vous le prouverai. Je ne sais s'il me
serait possible de m'entendre avec Guizot; mais je crois que je
m'entendrais avec M. de Broglie, et, pour y parvenir, je ferais de
grands sacrifices[174]. Les doctrinaires avaient peine  croire M.
Thiers sincre. L'vnement prouva qu'il l'tait. En effet,  peine
charg de former le cabinet, il alla frapper  la porte, non de M.
Mol, mais du duc de Broglie, dont, du reste, il avait toujours
cherch  se rapprocher. La dception fut cruelle pour l'ancien
ministre du 15 avril; il sentait qu'il tait jou et qu'il avait
compromis, sans profit, son renom monarchique et conservateur. Ce fut
surtout aux doctrinaires qu'il garda rancune; quelques semaines plus
tard, il crivait  M. de Barante: Le ministre du 1er mars n'a t
imagin par M. de Broglie que pour empcher M. Thiers de se rapprocher
des 221 et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voil la vrit[175].

[Note 174: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 175: Lettre du 25 avril 1840. (_Documents indits._)]

M. Thiers offrit au duc de Broglie la prsidence du conseil et le
ministre des affaires trangres, proposant ainsi de refaire en
partie le cabinet du 11 octobre. Dsirait-il sincrement russir, et
ne gardait-il pas au fond quelque prfrence pour une combinaison o
il et eu le premier rle? Il aurait peut-tre t lui-mme embarrass
de rpondre  cette question. Toujours est-il qu'il insista vivement
auprs du duc. Le Roi donnait son assentiment  cette solution; elle
tait dsire par le centre gauche et mme par la gauche; les 221 s'y
rsignaient. La rsistance obstine, insurmontable, vint du principal
intress, du duc de Broglie. Celui-ci croyait que rien de bon n'tait
possible; il se dfiait de l'opinion de la Chambre, de M. Thiers, et
mme du Roi. Avec plus d'ambition il et eu plus de hardiesse et moins
de dsesprance; mais l'ambition lui avait toujours fait dfaut, et la
mort rcente de la duchesse de Broglie l'en avait dgot encore
davantage. Il manifestait ses sentiments, non sans une amertume et un
pessimisme parfois excessifs, dans une lettre crite  M. Guizot:
Sans doute, disait-il, si la France et les Chambres taient lasses de
l'empire des mdiocrits, s'il tait rellement question de relever le
pouvoir de l'tat o il est tomb, de rallier dans un ministre
puissant et vritable tous les lments disperss de l'ancien parti
gouvernemental, et que je parusse un des ingrdients ncessaires de
cette rconciliation, j'y rflchirais. Mais nous sommes plus loin que
jamais d'une semblable tentative; la coalition de l'anne dernire lui
a port le dernier coup; et l'on n'entrevoit pas mme dans l'avenir la
possibilit d'un tel vnement. Cela pos, que peut-il rsulter, dans
le morcellement de tous les partis, dans la profusion des inimitis
personnelles, dans l'tat de guerre civile entre tous les hommes du
gouvernement, que peut-il rsulter, dis-je, de nouvelles
modifications ministrielles? Rien autre chose que ce que nous voyons
depuis trois ou quatre ans. Des ministres purement ngatifs, dont le
but et le mrite sont d'exclure, les uns par les autres, les
personnages politiques les plus minents, dont la liste est en quelque
sorte une table de proscription; des ministres ples, indcis, sans
principes avous, sans autre prtention que de vivre au jour la
journe, sans autre point d'appui que la lassitude et le dcouragement
universels, rduits  s'effacer dans toutes les occasions importantes,
 s'acquitter en complaisances continuelles, tantt vis--vis du Roi,
tantt vis--vis des Chambres et de chaque fraction des Chambres
grande ou petite, et  se fabriquer, tous les matins, une majorit
artificielle par des concessions ou des compliments, par des promesses
et des caresses, en pesant, dans des balances de toile d'araigne, la
quantit de bureaux de poste qu'on a donns d'un ct, et la quantit
de bureaux de tabac qu'on a donns de l'autre. Le duc ne voulait pas
blmer ceux qui recouraient  ces procds; il les croyait mme
ncessaires  l'heure prsente; mais il se dclarait impropre  les
employer. Quant aux consquences de cette conduite relativement  mon
avenir politique, disait-il en finissant, il en sera ce qu'il plaira 
Dieu. S'il lui plat que je ne rentre jamais dans les affaires, je
l'en remercierai de bon coeur. C'est un grand avantage, pour un homme
public, de se retirer des affaires en laissant derrire soi une
rputation intacte et quelques regrets; c'est un avantage auquel il ne
faut sans doute sacrifier aucun devoir, mais qu'on est trop heureux
de pouvoir concilier avec ses devoirs[176]. Ce ne furent pas ces
motifs qu'invoqua M. de Broglie pour rpondre aux instances de M.
Thiers; mais il allgua les soins qu'exigeait la sant de son dernier
enfant, et rien ne put branler sa rsolution. Toutefois, il n'en fut
pas moins touch de l'offre et de la faon dont elle avait t faite.
M. Thiers, crivait M. Doudan, l'un des familiers du duc, a t, en
tout ceci, la lumire et la raison mmes; il a agi sans dtours, avec
cette simplicit charmante et savante qui est sa sduction, et son
danger aussi, parce qu'il est mobile. M. de Broglie, d'ailleurs,
regardait alors l'entre aux affaires du chef du centre gauche comme
invitable et mme comme assez inoffensive. Aussi, tout en ne voulant
pas tre son collgue, se montrait-il dispos  l'aider dans la
formation de son ministre, et presque  le couvrir d'une sorte de
patronage.

[Note 176: _Documents indits._-- la mme poque, M. Doudan crivait
 M. d'Haussonville: Est-ce que vous vous tes figur que vous alliez
devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M. de Broglie
et pu disposer de son temps et qu'il et eu l'esprit aux affaires, je
n'aurais jamais pu dsirer qu'il se jett au milieu de ces petites
factions turbulentes, exigeantes..... Je suis convaincu qu'un mois
aprs l'inauguration de ce cabinet, dont beaucoup disent qu'il et t
le salut du peuple, les inquitudes maladives que les partis ont dans
les jambes auraient recommenc de plus belle. On a tellement travaill
 disperser les groupes dans la Chambre des dputs que, sauf la
haine, qui est changeante, il n'y a pas de cohsion entre quatre
chats. Chacun se promne en libert dans sa gouttire, l'air capable
et impertinent, et vous voulez qu'on se mette  rallier cette grande
dispersion! Il faut laisser faire cela au temps et aux vnements.
(Lettre du 12 mars 1840, _Mlanges et Lettres_, t. Ier, p. 291, 292.)]

Ayant chou auprs du duc de Broglie, M. Thiers fit proposer au
marchal Soult la prsidence du conseil et le portefeuille de la
guerre; le marchal refusa. Le Roi essaya alors d'obtenir qu'une
dmarche analogue ft faite auprs de M. Mol, qui et pris la
prsidence et les affaires trangres; M. Thiers dclara, non sans
quelque vivacit, que ce serait, pour lui, recevoir du ministre du 15
avril un supplment d'amnistie, et qu'il ne le pouvait pas.

Plusieurs jours s'taient couls depuis la dmission du cabinet, et
l'on ne se trouvait pas plus avanc qu' la premire heure. Le
souvenir des dplorables longueurs de la crise prcdente rendait
l'opinion plus impatiente, plus nerveuse, plus facilement inquite.
Les journaux de gauche le prenaient dj sur un ton de menace avec la
royaut,  laquelle ils imputaient tous les retards. Il faut se
hter, disait de son ct le _Journal des Dbats_. Nous partageons, 
cet gard, l'avis unanime de la presse. La plaie saignera longtemps;
au moins ne faut-il pas qu'elle s'envenime. Enfin, la gravit des
ngociations pendantes sur les affaires d'Orient ne permettait pas un
long interrgne. Finissons-en! c'tait le cri gnral. Il ne
dplaisait pas  M. Thiers d'tre ainsi press. Ce lui fut un argument
pour s'attribuer  lui seul le premier rle qu'il avait offert de
cder, ou tout au moins de partager, et il entreprit de refaire, avec
des personnages de second rang, un nouveau ministre du 22 fvrier,
dans lequel il se rservait le portefeuille des affaires trangres et
la prsidence du conseil. Bien que, dans une telle combinaison, la
plupart des ministres dussent tre de nuance centre gauche, M. Thiers,
fidle  sa pense premire, dsirait leur adjoindre quelques
doctrinaires. Il voyait l un moyen de rassurer les conservateurs, et
aussi peut-tre de jeter un germe de division dans un groupe rival.
Mais, parmi les amis de M. Guizot, s'en trouverait-il qui
consentissent  entrer sans lui dans un cabinet prsid par M. Thiers?
Les premires ouvertures faites  M. Duchtel et  M. Dumon furent
repousses.  leur dfaut, le futur prsident du conseil s'adressa 
M. de Rmusat et  M. Duvergier de Hauranne, demeurs plus fidles aux
ides et aux alliances de la coalition. M. Duvergier de Hauranne,
trs-dsintress dans sa passion, refusa pour son compte, mais
proposa, comme convenant mieux  ce poste, son beau-frre, le comte
Jaubert, orateur alerte, caustique, ptulant, aimant  emporter le
morceau, plus tirailleur que capitaine, redoutable  ses adversaires
et parfois gnant pour ses amis, fort galant homme, du reste,
courageux, probe, le plus agressif des orateurs  la tribune, le plus
poli des collgues dans les relations de chaque jour. Il s'tait fait
remarquer, quelques annes auparavant, par la vhmence avec laquelle
il repoussait toute compromission avec la gauche; sous le ministre du
22 fvrier, M. Guizot n'tait pas parvenu  contenir les clats de son
opposition, et l'on n'a pas oubli le rapport si blessant pour M.
Thiers qu'il avait fait alors sur les grands travaux de Paris[177].
Mais, dans l'tat de dsorganisation des partis, s'il fallait
s'attendre  toutes les divisions, aucun rapprochement ne semblait
impossible. M. Jaubert ne fut pas plus embarrass d'accepter le
portefeuille des travaux publics que M. Thiers de le lui proposer. On
pouvait croire que le concours de M. de Rmusat serait aussi facile 
obtenir. Il tait li de vieille date avec M. Thiers, et avait un fond
plus rvolutionnaire que les autres doctrinaires. En outre, il cachait
sous les dehors un peu froids d'un philosophe mondain, une certaine
curiosit aventureuse, tmraire, et tout _dilettante_ qu'il ft, tout
amateur blas que l'appelt M. Guizot[178], il ne laissait pas que
d'tre secrtement sduit  la pense de jouer un rle plus actif et
plus considrable; sa participation aux affaires s'tait jusqu'ici
borne  un sous-secrtariat d'tat dans le trs-court cabinet du 6
septembre; cette fois, on lui offrait l'un des principaux
portefeuilles, celui de l'intrieur[179]. Cependant, il commena par
se montrer fort hsitant. Il rpugnait  se sparer ainsi de ses
anciens amis politiques, de ses anciens chefs, notamment de M. Guizot
et de M. Duchtel. Trop clairvoyant et connaissant trop bien ses
propres ides pour ne pas se rendre compte que la voie dans laquelle
on lui demandait de s'engager le conduirait  changer de camp
politique, il ne se sentait retenu par aucun scrupule de doctrine,
mais s'inquitait d'un tel changement pour ses amitis et pour la
convenance suprieure de sa vie publique. Il ne cda que sur les
conseils pressants du duc de Broglie[180].

[Note 177: Cf. t. III, p. 22 et 23.]

[Note 178: Cf. t. III, p. 119.]

[Note 179: M. de Rmusat crivait alors  M. Guizot: Je ne me
dissimule aucune objection, aucun danger, aucune chance de revers et,
ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de cruels; mais je me sens
un fonds inexploit d'ambition, d'activit, de ressources, que cette
occasion prilleuse m'excite  mettre enfin en valeur, et il y a en
moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien profondment cach, que ceci
tente irrsistiblement. (_Mmoires de M. Guizot_, t. V, p. 16.)]

[Note 180: J'ai t tmoin, dans le cabinet du duc de Broglie,
raconte M. Duvergier de Hauranne, des hsitations de M. de Rmusat et
des efforts qu'il eut  faire pour les surmonter, non certes qu'il
n'et en M. Thiers une entire confiance, mais parce qu'il craignait
que le parti du dernier ministre n'attribut  l'ambition ce qui
tait chez lui un acte de dvouement. (_Notice sur M. de Rmusat._)]

Les autres portefeuilles taient, naturellement, rservs aux amis
politiques du prsident du conseil. Parmi les dputs du centre
gauche, le choix tait limit, car M. Thiers se trouvait alors
brouill avec les hommes les plus considrables du groupe, MM.
Dufaure, Passy, Sauzet.  leur dfaut, il dut se contenter de
personnages moins en vue, MM. Pelet de la Lozre, Vivien et Gouin,
entre lesquels il partagea les ministres des finances, de l justice
et du commerce. Il leur adjoignit, pour le ministre de l'instruction
publique, un pair d'un nom plus clatant, M. Cousin. Celui-ci,
absorb, depuis 1830, par l'organisation et le gouvernement de
l'enseignement philosophique, ne s'tait pas ml jusqu'ici fort
activement aux luttes des partis. Toutefois, dans les discussions des
rcentes Adresses, au Luxembourg, il avait paru se classer dans le
centre gauche, en dfendant  plusieurs reprises la politique de
l'intervention en Espagne. Le cabinet fut complt par l'appel, au
dpartement de la guerre, du gnral Cubires, qui n'avait aucun
antcdent parlementaire, et,  celui de la marine, de l'amiral
Roussin, homme de mer renomm, mais qui venait de faire, comme
ambassadeur  Constantinople, une campagne diplomatique au moins
trs-critique.

Parmi les personnages de valeur ingale que M. Thiers proposait ainsi
 l'approbation royale, aucun n'tait considrable par son pass
politique. Deux seulement avaient t dj ministres, M. Pelet de la
Lozre, au 22 fvrier 1836, et le gnral Cubires dans
l'administration intrimaire d'avril 1839: ce qui faisait dire
gaiement  M. Thiers, lui-mme g de quarante-deux ans, qu'il avait
form un cabinet de jeunes gens. Le prsident du conseil n'en tait
que plus en vue. Comme au 22 fvrier 1836, il dominait, rsumait,
personnifiait le ministre. Le Roi accepta tout, sans faire
d'objection  aucun nom, et signa, le 1er mars, les ordonnances
portant nomination des nouveaux ministres. La crise avait dur neuf
jours.


II

Cette fois encore, M. Thiers arrive au pouvoir sans avoir derrire lui
un parti constitu, en tat de le soutenir. Non-seulement la majorit
ne lui appartient pas, mais elle n'existe pas; avant mme de la
conqurir, il doit la former. Il ne rve pas de restaurer quelqu'un
des anciens groupes plus ou moins branls et morcels par les
rcentes crises; il tche, au contraire, de prcipiter le travail de
dcomposition[181]. Plus il aura devant lui de morceaux briss et
pars, plus il se flatte de pouvoir les combiner  sa guise. C'est, en
effet, avec des fragments ramasss de tous cts, dans la gauche, dans
le centre gauche, dans le centre droit et le centre, qu'il veut se
faire une majorit dont il sera l'origine et la fin, le lien et le
programme. Les lments qu'il prtend ainsi rassembler, sont
singulirement htrognes, contradictoires mme, tout au moins
incapables de s'accorder seuls et directement. S'ils se rapprochent,
ce ne sera qu'en M. Thiers et par M. Thiers, chacun attendant de lui
une politique diffrente. Le prsident du conseil ne redoute pas les
difficults de cet quilibre et de ce jeu de bascule; il croit tre le
seul capable d'y russir, et se rjouit de devenir ainsi le ministre
ncessaire. Ces lments ne sont pas seulement htrognes, ils sont
par nature inconsistants, rebelles  toute cohsion durable. Peu
importe: si mobiles qu'ils soient, le ministre compte tre plus alerte
encore; et puis il lui plat de n'tre pas enferm dans une majorit
fixe qui gnerait ses volutions. Au lieu d'une seule majorit, il en
aura plusieurs; c'est  ses yeux tout bnfice.  mesure que nous
esquissons cette tactique, ne semble-t-il pas qu'elle nous soit dj
connue? En effet, c'est  peu prs la mme que M. Thiers avait essaye
lors de son premier ministre. Il y a toutefois un changement: en
1836, M. Thiers sortait du gouvernement, o il avait t le collgue
de M. Guizot; en 1840, il sort de l'opposition, o il vient d'tre
l'alli de M. Barrot. Cette diffrence dans le point de dpart a son
importance; il en rsulte que, cette fois, l'axe de la majorit 
former se trouve, du premier coup, port beaucoup plus  gauche.

[Note 181: Travail de dcomposition, c'est l'expression mme, dont
se servait un journal officieux, le _Messager_ du 7 mars, pour
indiquer l'oeuvre que poursuivait M. Thiers dans la Chambre.]

Le nouveau ministre a tellement conscience de n'avoir pas de majorit
toute faite, qu'il use d'abord d'un expdient pour retarder le jour o
il mettra  l'preuve la confiance du parlement. Oblig, par l'usage,
d'apporter une dclaration en se prsentant pour la premire fois
devant les Chambres, il la fait  dessein si sommaire et si banale
qu'elle ne peut ni clairer personne, ni provoquer aucune
contradiction[182]. Il annonce, du reste, l'intention de dposer
prochainement une demande de fonds secrets et de donner,  cette
occasion, des explications plus tendues. Les quelques semaines ainsi
gagnes, il compte les employer  prendre position,  tter les partis
et les hommes,  prparer les dplacements et les rapprochements d'o
doit sortir sa majorit.

[Note 182: Sance du 4 mars.]

Les premiers actes de M. Thiers rvlent tout de suite sa politique de
bascule. En mme temps qu'il fait des dmarches auprs de M. Guizot
pour le garder  l'ambassade de Londres, il nomme un membre de la
gauche, M. Billault,  l'un des postes de sous-secrtaire d'tat.
Dput seulement depuis trois ans, M. Billault sigeait alors  ct
de M. Odilon Barrot, c'est--dire dans un parti plus avanc que celui
d'o sortaient les ministres. De petite taille, les yeux expressifs,
il tait remuant, laborieux, ne se mnageant pas, rompu aux affaires,
plus polmiste  la tribune qu'orateur, mais d'une rare dextrit de
parole, souple et tenace dans la discussion, ardent  l'attaque. Il
sortait du barreau de Nantes et tait demeur avocat  la Chambre,
sans beaucoup d'ides  lui, prt  traiter les sujets les plus
divers, on et presque dit  professer les opinions les plus opposes.
Il recevait, de toutes mains, des notes et mme des phrases toutes
faites qu'il s'assimilait fort adroitement; chaque fois qu'il
rencontrait dans un journal un argument dont on pouvait tirer parti,
il dcoupait le passage et le collait proprement sur une feuille de
papier; puis, au jour du dbat, on le voyait monter  la tribune, muni
d'un norme dossier, d'o il tirait, morceau par morceau, un discours
souvent incisif. Toute sa vie, du reste, il ne devait gure avoir
qu'une personnalit de reflet et d'emprunt; sous le second empire, le
secret de sa faveur et de son importance sera la souplesse avec
laquelle il recevra la pense et se fera la parole de Napolon III.
En mars 1840, il semblait l'homme de la gauche, et sa nomination,
significative surtout comme indice, semblait abaisser la barrire qui,
depuis 1831, fermait  ce parti l'accs du pouvoir.

M. Guizot, nomm le 5 fvrier  l'ambassade de Londres, venait
d'arriver  son poste, lorsque fut forme l'administration du 1er
mars. Qu'allait-il faire? Consentirait-il, en demeurant ambassadeur, 
s'associer, dans une certaine mesure,  la politique du nouveau
cabinet? M. Thiers le dsirait vivement; aussi, ds le 2 mars,
adressa-t-il  M. Guizot une lettre trs-amicale, o, faisant appel
aux souvenirs du 11 octobre et de la coalition, il lui demandait
d'ajouter une page  l'histoire de leurs anciennes relations. M. de
Rmusat joignit ses instances  celles de son chef: Le ministre,
crivait-il, est form sur cette ide: point de rforme lectorale,
point de dissolution. Il est vident qu'il aura, quant aux noms
propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller  gauche. Les
apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
rponds de la ralit sur les points essentiels. M. de Broglie, lui
aussi, pressait M. Guizot de rester  son poste, dclarant que M.
Thiers n'avait eu aucun tort dans la formation du cabinet, qu'il ne
pouvait pas faire grand mal, et qu'on serait toujours  temps de se
sparer de lui s'il drivait  gauche. Des avis contraires venaient de
M. Duchtel, de M. Dumon et de quelques autres doctrinaires; ceux-ci
laissaient voir qu'ils dsiraient une dmission immdiate et un retour
 Paris pour prendre le commandement des conservateurs mcontents ou
inquiets. M. Guizot n'hsita pas longtemps; il voyait sans doute avec
alarme ce qu'il appelait la pente vers la gauche; mais il ne jugeait
pas possible de rompre _ priori_ avec un cabinet dont faisaient
partie deux de ses amis et que patronnait le duc de Broglie. Il
croyait, d'ailleurs, qu'il tait de son intrt de prolonger encore la
retraite  laquelle il s'tait condamn aprs la coalition.  ne
parler que de moi, crivait-il  M. Duchtel, je ne suis pas fch, je
vous l'assure, de me trouver un peu en dehors des luttes de personnes
et des dcompositions de partis. Nul ne s'y est engag plus que
moi...; il me convient de m'en reposer. Toutefois, en rpondant  M.
Thiers et  M. de Rmusat, il marqua bien que son adhsion n'tait que
conditionnelle. Aprs avoir pris acte de cette assurance que le
ministre ne voulait ni dissolution, ni rforme lectorale, il
ajoutait: Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
Si le cabinet s'en cartait, je serais contraint de me sparer de
lui. En mme temps, profitant de l'amiti ancienne qui l'unissait 
M. de Rmusat, pour s'exprimer avec lui plus librement qu'il ne le
faisait avec M. Thiers, il le mettait en garde contre les dangers de
l'alliance avec la gauche. Croyez-moi, lui crivait-il, il y a, par
moments, de la force  prendre dans la gauche, jamais un point d'appui
permanent. Elle ne possde ni le bon sens pratique, ni les vrais
principes, les principes moraux du gouvernement, et moins du
gouvernement libre que de tout autre... Elle branle et nerve, au
lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre social, les intrts
rguliers et les croyances morales. Elle peut donner quelquefois des
secousses utiles et glorieuses; son influence prolonge, sa domination
abaissent et dissolvent tt ou tard le pouvoir et la socit[183].
Heureux de l'adhsion de M. Guizot, M. Thiers se garda de faire la
moindre objection aux conditions et aux rserves qui l'accompagnaient.
Il fit valoir auprs des conservateurs son accord avec le plus
illustre de leurs chefs: Le ministre actuel, leur disait-il, c'est
le ministre du 11 octobre  cheval sur la Manche. Il est vrai que,
l'instant d'aprs, le mme ministre se vantait aux dputs de la
gauche d'avoir trouv ce moyen habile d'loigner du parlement leur
plus redoutable contradicteur.

[Note 183: _Documents indits_ et _Mmoires de M. Guizot_, t. I, p. 15
 25.]

Les gages ainsi offerts aux deux partis furent tout d'abord accueillis
fort diffremment. La gauche se montra aussi reconnaissante et
confiante que le centre tait triste et inquiet. Aux premires
rceptions des nouveaux ministres, on remarqua et l'absence des
dputs conservateurs et l'affluence des membres de l'ancienne
opposition. M. Duvergier de Hauranne, qui se trouva alors  dner avec
plusieurs de ces derniers, chez le prsident du conseil, notait la
joie d'enfant qu'ils semblaient prouver en se trouvant runis pour la
premire fois autour d'une table ministrielle. C'tait pour eux,
ajoutait-il, quelque chose de nouveau, de piquant, de ravissant; aussi
fut-on, pendant tout le dner, d'une gaiet folle. Mme contraste
dans le langage des journaux. Tandis que la _Presse_ partait
immdiatement en guerre, et que le _Journal des Dbats_ prenait une
attitude d'observation malveillante, les organes de la gauche, 
l'exception des feuilles radicales, avaient des airs joyeux et
vainqueurs. L'un d'eux, le _Courrier franais_, marquait ainsi les
raisons de sa satisfaction: C'est l'opposition entrant aux affaires,
et y entrant pour la premire fois, nous l'esprons du moins, sans
changer de drapeau... Il ne dpend de personne de faire que
l'avnement de M. Thiers et de ses amis ne soit un changement profond
dans l'tat. Par la cration de ce ministre, le pouvoir se dplace
dcidment et fait un pas vers nous. Le parti du gouvernement
personnel est en droute; le systme de rsistance est  bout de
combinaisons; la vieille majorit, celle qui avait survcu, bien qu'en
s'puisant,  plusieurs dissolutions, est ensevelie dans sa dfaite.

La presse de gauche triompha mme si bruyamment que M. Thiers craignit
de se trouver ainsi port trop avant et de paratre le protg ou mme
le prisonnier de l'ancienne opposition, au lieu d'tre l'arbitre et le
mdiateur des deux partis. Aussi jugea-t-il tout de suite ncessaire
de bien marquer la position intermdiaire o il voulait se tenir, et
fit-il dire dans le _Messager_, l'un de ses journaux officieux: M.
Thiers a sa position distincte. Il est le chef du centre gauche.
Consquemment, il n'est ni la gauche, ni les 221. Il exprime l'opinion
intermdiaire. Il doit rester sur son terrain, et sa mission est de
rallier les modrs de chacun de ces deux partis. Il est un ministre
de transaction, ou de transition, si l'on veut... Il est clair que
chacun des deux partis doit s'efforcer d'abord de le faire pencher de
son ct... Il doit rsister  cette double attraction... Pencher 
droite, ce serait donner le pouvoir aux 221; incliner trop  gauche,
ce serait le donner  l'opposition.

La gauche ne se blessait pas de ce langage. Elle paraissait avoir des
raisons de croire qu'entre les conservateurs et elle, le partage
n'tait pas aussi gal que le ministre feignait de le dire, et qu'il
y avait un sous-entendu dont seule elle possdait le secret et
recueillerait prochainement le bnfice[184]. M. Thiers lui avait-il
donc assur, dans quelque contre-lettre mystrieuse, des avantages en
contradiction avec son langage public? Non; mais le seul avnement
d'un ministre, travaillant  dcomposer l'ancienne majorit et
consentant  vivre de l'appui de la gauche, tait, pour celle-ci, un
rel avantage. Et puis le cabinet se prsentait comme un cabinet
non-seulement de transaction, mais de transition. Ce dernier mot,
plein de promesses, ne se trouvait-il pas dans l'article du
_Messager_, cit plus haut? Les journaux officieux ne rptaient-ils
pas tous les jours que M. Thiers, en forant les avenues du pouvoir,
en s'imposant aux rpugnances du Roi, avait ouvert une brche par
laquelle tout le monde pouvait esprer passer  son tour[185]? Cette
considration n'tait pas celle qui touchait le moins la gauche.
Fatigue, sinon assagie, aspirant  sortir de son long rle
d'opposition sans espoir et  passer au rang des partis admis 
prtendre au gouvernement, elle savait gr  M. Thiers de lui servir
d'introducteur dans ce monde nouveau pour elle. De l un zle
ministriel que les sarcasmes mmes du _National_ ne parvenaient pas 
refroidir[186]. Je ne puis les tenir, disait M. Barrot; ces pauvres
hres ont faim depuis dix ans[187].

[Note 184: Le _Courrier franais_ disait,  propos de M. Thiers, le 5
mars 1840: Les hommes placs dans une position difficile ne livrent
pas leur secret, quand ils ne peuvent encore le faire connatre qu'
demi.]

[Note 185: Le _Constitutionnel_, organe de M. Thiers, disait, le 14
mars: Ce que la gauche voit dans l'origine du ministre actuel, c'est
que tout parti en mesure d'avoir la majorit dans la Chambre n'a pas
d'obstacle  vaincre hors de la Chambre. Ceci n'est pas, si l'on veut,
une conqute faite par le 1er mars; mais le 1er mars a constat que la
conqute tait faite.]

[Note 186: Le _National_ disait, par exemple, le 6 mars: Il faut que
notre opposition constitutionnelle de dix ans soit tombe bien bas
dans sa propre estime et dsespre bien de sa fortune, pour placer
ainsi,  fonds perdu, son honneur et son avenir sur la tte d'un
aventurier politique.]

[Note 187: _Documents indits._]

Le prsident du conseil avait su, d'ailleurs, mettre la main sur le
chef de la gauche. M. Odilon Barrot, amen, dans le cours des annes
prcdentes,  faire plusieurs fois campagne avec M. Thiers, s'tait
laiss peu  peu sduire et dominer par lui. La finesse insinuante et
entreprenante de l'un avait eu facilement raison de la solennit nave
et un peu inerte de l'autre. M. Barrot continuait sans doute  jouer
son rle de chef de groupe avec la mme conviction de sa propre
importance; mais, sans s'en douter, il n'tait plus gure qu'un
comparse. M. Thiers tirait peut-tre plus de profits encore de
l'influence qu'il avait acquise sur la presse de gauche. Ni les
occupations, ni la dignit de ses nouvelles fonctions ne l'empchaient
de recevoir, chaque matin, les crivains qui venaient, suivant
l'expression de l'un d'eux, assister  sa pense, et qui
transformaient ensuite ses conversations en articles. Parmi eux, 
ct de M. Boilay, du _Constitutionnel_, et de M. Walewski, du
_Messager_, on remarquait les rdacteurs de feuilles plus avances, M.
Lon Faucher, du _Courrier franais_, M. Chambolle, du _Sicle_, et
d'autres encore. Il n'tait pas jusqu'aux journaux en apparence
opposs  sa politique, o le prsident du conseil ne trouvt parfois
moyen de se crer des intelligences et d'avoir quelque compre.
Personne n'a su plus habilement jouer de la presse. Que voulez-vous
que j'y fasse? disait-il, non sans quelque coquetterie; les crivains
politiques me font des journaux pour moi, sans que je le leur demande;
s'ils tiennent tous  se mettre dans mon jeu, c'est qu'ils trouvent
mes cartes bonnes.

M. Thiers avait donc obtenu tout de suite le concours de la gauche;
mais ce n'tait que la moiti de son plan: il lui fallait aussi le
concours d'une partie des conservateurs. Les jours s'coulaient sans
qu'il ft, de ce ct, aucun progrs. Les froideurs qu'il avait
rencontres ds la premire sance menaaient de tourner en opposition
ouverte. Plus la gauche se montrait satisfaite, plus, dans l'autre
parti, les dfiances se sentaient justifies, plus les inquitudes
croissaient. Vainement le duc de Broglie, sans se confondre avec le
cabinet, le couvrait-il d'une sorte de patronage bienveillant[188];
vainement, de Londres, M. Guizot se prononait-il contre une
hostilit soudaine, dclare, et donnait-il ce mot d'ordre: Restons
fermes dans notre camp, mais n'en sortons pas pour attaquer, la
plupart des doctrinaires taient en disposition fort peu favorable.
La situation, rpondaient-ils  M. Guizot, est plus grave que vous ne
pouvez le penser, n'tant pas sur le thtre mme des vnements. Un
ministre soutenu publiquement et ardemment par la gauche, appuy par
les journaux de cette couleur, au nom des ides que nous avons
combattues, ce n'est pas l un fait lger et sans importance pour
l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un complet dplacement du
pouvoir, et le mouvement ira vite, si on ne l'arrte. Chez les
anciens 221, qui constituaient la fraction la plus considrable des
conservateurs, l'irritation et l'alarme n'taient pas moindres. La
presse officieuse leur rptait, tous les jours, que le ministre du
1er mars tait le triomphe de la coalition; or ils n'avaient pas
oubli que cette coalition avait t faite contre eux. Aussi se
groupaient-ils et s'organisaient-ils avec toutes les allures d'une
arme qui se prpare  la bataille, tandis que leurs journaux tenaient
un langage de plus en plus agressif. Il tait une autre partie de la
Chambre o les intentions se montraient, sinon ouvertement ennemies,
du moins singulirement maussades: c'tait ce qu'on appelait le groupe
du 12 mai; il se composait des amis de MM. Dufaure et Passy; de ce
ct, on n'avait pas pardonn l'intrigue muette sous laquelle avait
succomb la dernire administration, et ce ressentiment paraissait
devoir rallier  l'opposition conservatrice vingt  vingt-cinq membres
de l'ancien centre gauche. On pouvait donc croire que toutes ces
inquitudes, ces dfiances, ces rancunes allaient se runir pour
former un nouveau parti de rsistance. Le _Journal des Dbats_, prt 
lui servir d'organe, l'avait dj baptis: il l'appelait le parti
constitutionnel. M. Doudan, qui voyait les choses du salon de M. de
Broglie, faisait,  la date du 12 mars, ce tableau des divers groupes
conservateurs: Il me parat que le ministre tomb se tient en
embuscade, probablement avec M. Mol, pour donner un mauvais coup  M.
Thiers et lui succder. Le camp doctrinaire est divis contre
lui-mme. Les 221,  peu d'exceptions prs, sont d'une grande colre
contre le cabinet de M. Thiers, jurant de tout jeter par les fentres,
afin de maintenir l'ordre dans le pays. Il y a, dans la tte de tout
le monde, comme un charivari[189].

[Note 188: Ds le 1er mars, il avait crit  M. Guizot: Je garderai
ma position amicale sans tre invariable, prt  m'loigner ou mme 
combattre si le ministre drive  gauche d'une manire alarmante,
mais content s'il se maintient dans la modration, et ne ngligeant
rien pour le fortifier dans le dessein de faire le mieux possible.
(_Documents indits._)]

[Note 189: _Mlanges et Lettres_, t. I, p. 290.]

Les journaux de gauche, qui devenaient d'autant plus ministriels que
les conservateurs l'taient moins, accueillaient ces symptmes
d'opposition avec une colre dont M. Thiers devait trouver parfois les
manifestations quelque peu compromettantes. Ils traitaient les
conservateurs de ramas de factieux et les dnonaient aux ouvriers
sans travail comme des artisans de crise, responsables du chmage.
Leurs attaques visaient mme plus haut: derrire les articles du
_Journal des Dbats_ et les dmarches des 221, ils prtendaient
dcouvrir une intrigue de la cour, c'est--dire, dans le langage de
l'poque, du Roi[190]. Supposition toute gratuite. Louis-Philippe,
sans doute, partageait personnellement beaucoup des rpugnances et des
inquitudes des conservateurs. De plus, il ne voyait pas sans
mortification,  la tte du ministre, un homme qui affectait de
traiter avec lui de puissance  puissance[191]. Aussi, au rapport
d'un tmoin, tait-il fort triste et ne s'en cachait-il pas[192];
il ne lui dplaisait pas d'tre prsent, par des journaux amis, comme
n'ayant subi M. Thiers que sous le coup d'une ncessit pnible[193],
et on peut mme supposer qu'une msaventure du cabinet ne l'et pas
dsol. Mais il n'en remplissait pas moins correctement son rle
constitutionnel, ne contrariant pas ses ministres, ne leur suscitant
aucun embarras. Il faisait mme plus, au tmoignage de l'un d'entre
eux; M. de Rmusat crivait, en effet, le 15 mars,  M. Guizot: Le
Roi nous traite parfaitement bien et nous prte un rel appui. Nul
fondement, donc, dans les accusations diriges contre Louis-Philippe.
Injustes d'o qu'elles vinssent, elles taient particulirement
scandaleuses de la part de la presse ministrielle. On conoit que le
_Journal des Dbats_ les relevt avec une svrit mue et demandt
quel tait ce ministre que ses journaux ne pouvaient soutenir qu'en
calomniant ou menaant la couronne. Ce dsordre veillait, chez ceux
qui se souvenaient du pass, l'ide de tristes similitudes: Le
_Courrier franais_, crivait-on, dfend M. Thiers du ton dont le
_Patriote franais_ dfendait Roland et ses collgues[194]. Les
feuilles officieuses proclamaient que le ministre du 1er mars tait
la dernire exprience tente pour rconcilier la monarchie et le
pays, et le _Constitutionnel_ l'appelait le ministre Martignac du
gouvernement de Juillet. On et dit que chacun de ces articles se
terminait par un: Prenez garde! adress d'un ton irrit,
non-seulement  la Chambre, mais au Roi.

[Note 190: _Constitutionnel_ du 9 mars 1840.]

[Note 191: Dans la dclaration sommaire que M. Thiers avait lue aux
Chambres, le 4 mars, cette prtention tait trs-visible, et le
ministre avait presque insinu qu'il venait de faire capituler la
couronne. Le _Journal des Dbats_ avait alors critiqu cette
affectation  dire et  rpter: Le Roi et moi. Par contre, le
_Courrier franais_ avait flicit le prsident du conseil d'avoir
fait valoir son droit de chef de parti, en regard du droit que la
couronne a de choisir entre les hommes et les opinions; et il avait
ajout: M. Thiers ne dit pas que la couronne a cd, car un ministre
doit couvrir le Roi; mais il rsulte de son discours, qu'il n'a pas
fait, en entrant aux affaires, le sacrifice de ses opinions, et c'est
l tout ce que le public demande  savoir. Le _National_, trop
heureux de voir la monarchie diminue par ceux qui eussent d tre ses
dfenseurs, demandait en raillant: Comment les journaux de la cour
prendront-ils ce nouveau spcimen de familiarit respectueuse qui
place sur la mme ligne la couronne et un simple sujet? M. Thiers et
le Roi, le Roi et M. Thiers sont heureusement d'accord pour faire le
bonheur, la prosprit et la gloire de la France. Voil ce que le
prsident du cabinet du 1er mars a bien voulu annoncer au monde.]

[Note 192: Lettre de Mgr Garibaldi, internonce du Saint-Sige. (_Vie
du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 247.)]

[Note 193: Le _Journal des Dbats_ disait, le 3 mars, dans un article
qui fut remarqu: La couronne n'aurait pas voulu choisir ces
ministres, qu'elle aurait t force de les accepter, force par sa
prudence, et pour ne pas empirer une situation dangereuse. M. Thiers a
voulu tre le matre, et il l'est, sauf, bien entendu, sa
responsabilit devant le Roi et devant les Chambres.]

[Note 194: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

 en juger par le langage des journaux, le rapprochement dsir par
le cabinet entre la gauche et une partie du centre n'tait pas en voie
de s'accomplir. M. Thiers ne paraissait donc pas avoir tir le profit
attendu des quelques jours qu'il s'tait rservs pour prparer
l'opinion, avant de s'expliquer  la tribune. Il est vrai qu' ct de
ces polmiques de presse, dont le fracas remplissait toute la scne,
le prsident du conseil usait, dans la coulisse, d'un autre moyen
d'action moins bruyant, moins extrieur, sur lequel il comptait
peut-tre davantage: c'taient les conversations particulires avec
les dputs. Dans ces tte--tte qu'il multipliait  dessein, soit
chez lui, soit dans les dpendances de la Chambre, il lui tait plus
facile que dans les explications publiques de se montrer  chacun sous
la face qui pouvait lui plaire. Tandis qu'aux uns il faisait valoir
que son seul avnement tait un chec au pouvoir personnel, la fin
de la rsistance et une transition qui permettait  l'opposition
d'attendre et de prparer des succs plus complets encore, il se
faisait honneur, auprs des autres, de repousser le programme de la
gauche, et de ne payer celle-ci qu'avec des apparences, toutes les
ralits demeurant aux conservateurs. Il n'tait pas jusqu'aux
contradictions de son pass qui ne lui servissent  se prsenter comme
ayant des titres aux confiances les plus opposes[195]. Le tout dit
avec l'abondance brillante, souple, familire, cline de ce
merveilleux causeur, et surtout avec un certain air de confidence et
d'abandon; l'interlocuteur flatt sortait de l'entretien, persuad que
lui seul avait le secret du ministre et que les autres taient dups.
C'est ce qu'on appelait alors le systme des conqutes
individuelles. M. Thiers, rival en cela de M. Mol, y excellait et y
avait got. Il faut reconnatre, du reste, que la dsorganisation
gnrale des cadres parlementaires facilitait singulirement cette
opration. Faut-il croire qu'aux sductions de la causerie, M. Thiers
ne se faisait pas scrupule d'en ajouter, au besoin, d'autres plus
positives? On le disait beaucoup alors, et la presse opposante
dnonait vivement ce qu'elle appelait la traite des dputs[196].

[Note 195: Le _Constitutionnel_ disait,  la date du 12 mai: M.
Thiers donne d'gales garanties aux deux partis qu'il s'agit de
rallier. Mais c'est prcisment ce dont on l'accuse. M. Thiers,
dit-on, a deux passs. Nous disons que c'est son mrite, c'est la
gloire de son bon sens.]

[Note 196: Le vicomte de Launay (madame mile de Girardin) faisait, le
7 mars 1840, dans ses _Lettres parisiennes_ du journal _la Presse_, ce
tableau, charg comme toute satire, de ce qu'il appelait la traite
des dputs faite hautement par les pourvoyeurs de M. Thiers: Chaque
soir, on fait le relev des acquisitions de la journe. Aurons-nous un
tel?--J'en rponds, si vous lui promettez a pour son gendre.--Et un
tel, si on lui offrait ceci?--Ce n'est pas la peine; nous l'aurons
pour rien; j'ai vu sa belle-mre.--...Ah! si nous pouvions avoir
***!--Ce n'est pas si difficile qu'on le croit; il vient de perdre
cinquante mille francs dans une affaire, il est bien gn.--...Mais
notre plus belle conqute, c'est le bon ***.--Quoi, il s'est
engag?--Sur l'honneur!--Mon cher, vous tes un sorcier. Qu'avez-vous
fait pour le sduire?--Je l'ai pris par les sentiments.--Je ne vous
comprends pas.--Ah! tu n'as pas d'enfants! Le gros bonhomme a deux
filles  marier... Je possde un peu bien ma statistique
parlementaire. Je sais ceux qui ont des filles  tablir, ceux qui ont
des fils  placer, ceux qui ont des frres incapables sur les bras,
ceux qui ont des intrts de coeur dans les thtres royaux, ceux qui
ont des secrets  cacher, ceux qui ont des manufactures  soutenir,
ceux qui ont des forges, ceux qui ont des sucres, ceux qui ont des
rentes, et ceux, enfin, qui ont des dettes. Eh! je dis avec le
proverbe: Qui paye _leurs_ dettes s'enrichit.]


III

C'est le 14 mars que fut nomme, dans les bureaux de la Chambre des
dputs, la commission charge d'examiner la demande de fonds secrets
sur laquelle devait tre dbattue la question de confiance. Sur neuf
commissaires, cinq seulement taient ministriels. On prtendait mme
qu'en additionnant les voix obtenues de part et d'autre dans chaque
bureau, les opposants se trouvaient avoir eu la majorit. Les
adversaires de M. Thiers, voyant dans ce premier rsultat l'indice
d'une victoire possible, se dcidrent  livrer bataille.

Tout d'abord ils comprirent que, pour entraner la masse des
conservateurs, il fallait leur prsenter un ministre tout prt 
succder  celui qu'il s'agissait de jeter bas. Le grand argument des
journaux de gauche et de centre gauche n'avait-il pas t de rpter
tous les jours que si le cabinet actuel tait renvers, le pays
serait prcipit dans une crise sans issue? M. Thiers lui-mme avait
dit, d'un ton de dfi, dans son bureau: L'on verra qui pourra
gouverner aprs moi! Ce fut dans le rapprochement du 15 avril et du
12 mai que les opposants cherchrent les lments du cabinet futur.
M. Mol entra vivement dans cette ide; impatient de se venger de M.
Thiers, qui venait de le jouer et de profiter de l'loignement de M.
Guizot[197], il fit tout pour faciliter l'entente et se dclara prt 
accepter la prsidence du marchal Soult. Parmi les anciens ministres
du 12 mai, M. Villemain tmoigna d'une ardeur au moins gale  celle
de M. Mol; M. Duchtel, et surtout MM. Dufaure et Passy, se
montrrent plus hsitants, pas assez, cependant, pour que les meneurs
ne se crussent pas fonds  esprer leur adhsion finale. On se hta
donc de faire savoir sur les bancs conservateurs, et mme de publier
dans les journaux, qu'il y avait un ministre de rechange, et que, ds
lors, il n'tait pas tmraire d'aller de l'avant.

[Note 197: M. Duvergier de Hauranne rapporte qu'un des amis de M. Mol
disait alors de lui: Il prtend que si le ministre tombe
aujourd'hui, ce sera  son profit, et dans un an, au profit de M.
Guizot. C'est pour cela qu'il se presse. (_Notes indites._)]

La situation devenait critique pour M. Thiers. Ses journaux
trahissaient leurs alarmes par l'agitation nerveuse de leur polmique.
Du ct des conservateurs, tantt on le prenait sur un ton railleur et
triomphant, comme si l'on tenait dj la victoire, tantt on laissait
voir des doutes sur la solidit des troupes qu'il fallait mener au
feu. La vrit est qu'avec ces partis disloqus et dsorients, et
aussi avec le travail souterrain des conqutes individuelles, que M.
Thiers poussait activement, personne ne prvoyait ce qui arriverait;
chacun attendait, anxieux, le rsultat inconnu de la bataille qui
allait se livrer, et le _Journal des Dbats_ tait rduit  comparer
la situation parlementaire  une nuit paisse, o tous les partis
erraient en chancelant[198].

[Note 198: 20 mars 1840.]

La discussion s'ouvrit le 24 mars. M. Thiers monta le premier  la
tribune, afin de marquer lui-mme le terrain du combat. L'oeuvre tait
difficile, mais pas au-dessus des ressources de l'orateur. Il
commena par un rcit, fait avec adresse et convenance, des incidents
de la dernire crise ministrielle. Puis, examinant l'tat de la
Chambre, il y distingua trois fractions principales: celle qui avait
soutenu le ministre du 15 avril; la nuance intermdiaire, connue sous
le nom de centre gauche; enfin, l'ancienne opposition. Aucune de ces
fractions ne possdait  elle seule la majorit; il fallait donc
qu'elles transigeassent, sous peine de rendre tout gouvernement
impossible. C'tait cette transaction que M. Thiers venait apporter.
Et, pour la faire accepter, il s'appliquait  rassurer les
conservateurs, tout en flattant la gauche. Dans ce double jeu tait
l'habilet du discours. L'orateur commena par faire d'abord la part
des conservateurs. Le programme de la gauche contenait, depuis
plusieurs annes, deux articles qui offusquaient et inquitaient plus
que tous les autres les hommes d'ordre: c'taient l'abrogation des
lois de septembre et la rforme lectorale. M. Thiers dclara qu'il
maintiendrait les lois de septembre; tout au plus faisait-il esprer
la dfinition de l'attentat, concession dj promise par le ministre
prcdent. Quant  la rforme lectorale, il l'ajournait. La
difficult sera grande dans l'avenir, dit-il, je ne le mconnais
point; elle ne l'est pas aujourd'hui. Y a-t-il, parmi les adversaires
de la rforme lectorale, quelqu'un qui, devant le corps lectoral,
devant la Chambre, et j'ajouterai devant la Charte, ait dit: jamais?
Personne...  ct de cela, mme parmi les partisans de la rforme, y
a-t-il des orateurs qui aient dit: aujourd'hui? Aucun. Tous, j'entends
dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question
appartenait  l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au prsent. M.
Thiers se tourna ensuite vers la gauche, et dbita,  son intention,
quelques phrases sur la rvolution; aprs avoir expos la situation du
gouvernement de 1830 en face de l'Europe: Il y a deux manires de
sentir, ajouta-t-il; il y a deux manires de se conduire. Suivant la
manire, on peut tre embarrass, honteux peut-tre, de reprsenter
une rvolution; on peut manquer de confiance en elle, avoir de la
timidit: on pourrait alors la reprsenter loyalement; on ne la
reprsenterait pas comme elle a le droit, comme elle a besoin de
l'tre. Il faut l'aimer, la respecter, croire  la lgitimit de son
but,  sa noble persvrance,  sa force invincible, pour la
reprsenter avec dignit, avec confiance. Pour moi, messieurs, je suis
un enfant de cette rvolution, je suis le plus humble des enfants de
cette rvolution; je l'honore, je la respecte... je crois  sa
persvrance,  sa force; car si on a gagn des batailles d'un jour
sur elle, on ne l'a jamais vaincue. Ce n'tait pas tout: le ministre
rservait  la gauche une satisfaction encore plus dsire par elle.
Il avoua le concours qu'il en recevait, l'en remercia, et, la prenant
par la main, il l'leva solennellement au rang des partis de
gouvernement. J'ai les sympathies de l'ancienne opposition, dit-il;
je la remercie; si elle me les accorde, je vais vous dire  quelles
conditions. L'orateur rappelait alors comment, en 1836, il avait
quitt le pouvoir pour ne pas cder  la volont du Roi, et comment,
trois fois, il avait refus d'y rentrer, parce que la couronne
n'adhrait pas  ses opinions. Voil, continua-t-il, la raison des
sympathies que j'avais avec l'opposition. De plus, j'ai encore un
motif de bienveillance envers elle. Voulez-vous que je vous le dise?
Je n'ai de prjugs contre aucun parti. Je vais vous avouer des choses
qui peut-tre vous blesseront. Savez-vous ce que je crois? Je ne crois
pas qu'il y ait ici un parti exclusivement vou  l'ordre et un autre
parti vou au dsordre. Je crois qu'il n'y a que des hommes qui
veulent l'ordre, mais qui le comprennent diffremment. Je crois qu'il
n'y a rien d'absolu entre eux. Et si vous vouliez mettre quelque chose
d'absolu entre eux, savez-vous ce que vous feriez? Vous commettriez la
faute qui a perdu la Restauration... Il ne faut point d'exclusions,
messieurs. Pour moi, permettez-moi de le dire, en 1830, je me suis
jet au milieu des amis de l'ordre, au milieu de ce qu'on appelle le
parti conservateur, parce que je croyais l'ordre menac. Mes
convictions m'ont spar de lui et m'ont jet plus tard dans
l'opposition. J'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au mme but;
j'ai vu qu'il n'y avait personne de prdestin pour l'ordre ou pour le
dsordre; qu'il n'y avait que des amis du pays; et si vous voulez
placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur  qui
voudra le prononcer. La gauche applaudit avec reconnaissance; un tel
tmoignage rendu du haut du pouvoir, un tel dsaveu de tout ce qui
avait fait, sous Casimir Prier et sous le ministre du 11 octobre, le
fond de la politique de rsistance, valait mieux pour elle que
beaucoup de rformes lgislatives. C'tait la porte du pouvoir, porte
jusqu'alors ferme, qu'on ouvrait toute grande devant l'ancienne
opposition.

Il apparut aussitt que les 221, ou au moins les plus ardents d'entre
eux, refusaient leur adhsion  la transaction propose par le
ministre. Quand on veut, dit M. Desmousseaux de Givr, obtenir
l'appui d'un parti, il faut lui faire des conditions acceptables; 
mon avis, celles qu'on nous fait ne le sont pas. La mme thse fut
soutenue, avec plus d'clat, par M. de Lamartine. On se rappelle qu'il
s'tait fait dj, lors de la coalition, le champion des 221; chose
tonnante avec une nature si mobile, un an aprs, on le retrouvait 
la mme place et dans le mme rle. Relevant les paroles de M. Thiers,
l'orateur, qui n'avait pas encore bu  la coupe de la fausse posie
rvolutionnaire, s'cria: J'aime et je dfends l'ide librale...;
vous, vous aimez, vous caressez, vous surexcitez le sentiment, le
souvenir, la passion rvolutionnaire; vous vous en vantez; vous dites:
je suis un fils de la rvolution; je suis n de ses entrailles; c'est
l qu'est ma force; je retrouve de la puissance en y touchant, comme
le gant en touchant la terre. Vous aimez  secouer devant le peuple
ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'animer et l'appeler 
vous; le mot de rvolution dans votre bouche, c'est, permettez-moi de
le dire, le morceau de drap rouge qu'on secoue devant le taureau pour
l'exciter. Vous dites: ce n'est rien, ce n'est qu'un lambeau d'toffe,
ce n'est qu'un drapeau! Nous le savons bien; mais cela irrite, mais
cela inquite, mais cela fait peur. Cela vous convient? Eh bien! nous,
nous croyons que ce qui irrite et ce qui inquite le pays, sur les
grands intrts de rforme politique  jamais acquis, ne vaut rien.
Plus loin, il reprochait  M. Thiers d'avoir, en cherchant son appui
dans la gauche, empch l'union des centres, qui se faisait tout
naturellement; puis il ajoutait, aux applaudissements enthousiastes
des conservateurs: Vous me demandez si j'ai confiance dans la
direction parlementaire, dans la force, dans la stabilit, dans la
puissance d'agir librement du chef d'un cabinet qui, debout sur une
minorit prte  se drober sous lui, tend une main  la gauche, qu'il
appelle  le soutenir contre la droite, une autre main  la droite,
qu'il appelle  le dfendre contre les prtentions de la gauche; du
chef d'un cabinet suspendu un moment dans un faux quilibre dont la
base est une minorit et dont le balancier est une impossible
dception; si j'ai confiance, si j'ai foi, si j'ai esprance, pour la
couronne, pour nous, pour le pays, pour l'ordre, pour la libert, pour
quoi que ce soit de vrai, de sincre, de profitable, de patriotique;
moi le dire? Non jamais!... Je vous trouve  la tte de ceux qui ont
mis le trouble et l'inquitude dans le parlement, souffl l'agitation
entre le parlement et la couronne... Ces bruits accusateurs, ces
dnonciations aussi ridicules que mensongres, ces dsignations
d'hommes de cour, de gouvernement personnel... je suis loin de vous
les attribuer... Mais de quels noms se sert-on pour les accrditer?
Qui les dsavoue? Ces fausses monnaies de l'opinion, distribues
chaque jour au peuple pour le sduire ou l'irriter, de qui
portent-elles l'empreinte? Et vous voudriez que je dclarasse
confiance  tout cela! Non, le pays ne nous a pas envoys pour jeter
le mensonge dans cette urne de la vrit!

 M. de Lamartine succda M. Odilon Barrot: c'tait la gauche qui
venait dire son avis sur la transaction repousse au nom des
conservateurs. Je dois, dit-il, rendre hommage  la franchise des
explications de M. le prsident du conseil. C'est dans la mesure des
dclarations qu'il a faites que je vois un progrs qui mrite notre
appui honorable, notre appui dont nous sommes prts  rendre compte 
notre pays. Il est sorti de l'opposition; il n'a pas dsavou son
origine... Il s'est trouv sympathique avec nous, dans le juste
orgueil avec lequel il a invoqu notre rvolution, avec lequel il l'a
honore. Sur la rforme lectorale, le chef de la gauche, sans rien
abandonner de sa thse, reconnaissait que la question n'tait pas
mre et acceptait l'ajournement indiqu par le ministre. Dans mon
parti, dit-il encore, les passions politiques me condamnent, mais j'en
appelle au bon sens de mon pays. L'appui que je prte  ce ministre,
quoiqu'il ne ralise pas toutes mes opinions, est un appui command
par un sentiment profond d'amour pour mon pays et par cette loi du bon
sens qui doit toujours prsider aux affaires publiques.  la fin de
ce premier jour de dbat, M. Thiers apparaissait donc la main dans la
main de M. O. Barrot, et en lutte ouverte avec les conservateurs.
Ceux-ci semblaient avoir pris leur parti de la rupture et croyaient
tenir le succs.

L'hostilit des 221, manifeste par le langage de M. Desmousseaux de
Givr et de M. de Lamartine, ne pouvait mettre en pril le cabinet que
si elle tait appuye par les doctrinaires et par la fraction du
centre gauche attache aux ministres du 12 mai. On put croire un
moment que cette dernire allait en effet se dclarer pour
l'opposition: M. Dufaure, disait-on, devait rpondre  M. Barrot, et
l'on fondait beaucoup d'esprances sur cette intervention. Cette
attente fut trompe: la seconde journe s'coula sans que M. Dufaure
se levt de son banc. L'opposition eut-elle du moins le concours des
doctrinaires? M. Duchtel vint sans doute critiquer l'ide d'une
majorit ouverte aux amis de M. Barrot; mais un autre orateur du mme
groupe, M. Piscatory, se pronona, au contraire, pour le cabinet,
donnant ainsi une nouvelle preuve de la dcomposition de tous les
partis parlementaires.

En dpit du silence de M. Dufaure et des divisions des doctrinaires,
les meneurs de l'opposition conservatrice taient encore pleins
d'entrain et de confiance. M. Thiers, qui voyait le danger, dcida de
concentrer tous ses efforts, pendant la troisime et dernire sance,
 gagner, au centre et au centre droit, l'appoint sans lequel il
devait fatalement succomber. Aussi bien, pouvait-il ne plus
s'inquiter de la gauche; elle lui tait tellement acquise que les
sarcasmes dont l'accabla M. Garnier-Pags[199] ne l'branlrent pas
un moment. Pour agir sur les conservateurs, le prsident du conseil
employa fort habilement celui des ministres qui, par son caractre et
ses doctrines, devait leur inspirer la plus grande confiance: il
envoya  la tribune M. Jaubert. Celui-ci parla, avec un grand accent
de franchise, de son attachement  la politique conservatrice; il
raconta qu'avant d'entrer au pouvoir, il avait sond, avec la plus
scrupuleuse sollicitude, les intentions de M. Thiers, et qu'il n'y
avait rien vu d'inquitant; aussi n'hsitait-il pas  cautionner le
prsident du conseil auprs des conservateurs, comme M. Barrot l'avait
cautionn auprs de la gauche. M. Thiers complta l'effet de ce
langage, en accentuant lui-mme ses dclarations pour le maintien des
lois de septembre et en promettant non-seulement de ne pas appuyer,
mais de combattre la rforme lectorale si elle tait prsente. Ce
fut sur ces dernires paroles que l'on pronona la clture.

[Note 199: Je le dis  la gauche, s'criait l'orateur radical, deux
choses sont essentielles aux partis: la moralit et assurment aucune
fraction de la Chambre n'a plus de moralit que celle  laquelle je
m'adresse, et l'habilet... L'habilet, il ne faut pas seulement en
avoir, il faut qu'on y croie. Au 22 fvrier, vous avez compt sur des
progrs, et vous avez t bienveillants; ces progrs ne sont pas
venus; votre rputation d'habilet en a, ce me semble, subi quelque
atteinte. Faites en sorte que l'avenir ne soit pas encore plus grave
que le pass. Vous vous livrez sans condition; vous n'amenez pas les
choses avec vous, vous les rservez pour l'avenir. Prenez-y garde, le
pays se dira peut-tre un jour: Ceux-l qui ne sont pas assez habiles
pour se conduire, ne sont pas assez habiles pour nous conduire
nous-mmes.]

Le vote fut un plein succs pour le ministre; 261 voix contre 158
rejetrent l'amendement propos par un dput du centre et tendant 
une rduction de 100,000 francs. L'ensemble de la loi fut adopt par
246 voix contre 160. Personne ne s'attendait  une majorit si forte.
Cent voix de majorit, dit le Roi  M. Thiers quand celui-ci vint lui
annoncer ce rsultat, c'est inconcevable. O donc les avez-vous
prises?--L o l'on n'tait pas encore all les chercher, rpondit le
prsident du conseil. Il faisait ainsi allusion  la gauche. Celle-ci,
en effet, venait de voter les fonds secrets, sans s'embarrasser de
tout ce qu'elle avait dit jusqu'alors, au nom de l'austrit
dmocratique, contre le principe mme de ces sortes de crdits[200].
Toutefois, si empresse qu'et t la gauche, son vote ne suffisait
pas  expliquer une telle majorit. Le ministre avait eu aussi pour
lui une partie des conservateurs: d'abord M. Dufaure et les membres du
centre gauche qui le suivaient; ensuite une soixantaine des anciens
221, esprits prudents ou timides, rpugnant  l'opposition ou
redoutant la crise dont on les avait tant menacs. L'hsitation,
trahie par le discours de M. Duchtel et le silence de M. Dufaure,
avait veill des doutes sur la force et la rsolution des
assaillants. Ajoutez l'effet des conqutes individuelles entreprises
par M. Thiers, depuis vingt jours. Quant aux 160 voix de la minorit,
elles se composaient d'environ 140 conservateurs rsolus, anciens 221
ou doctrinaires, et d'une vingtaine de lgitimistes ou de radicaux. 
compter les suffrages, M. Thiers tait donc bien vainqueur; il avait
donn, dans cette lutte difficile, une nouvelle preuve de son
habilet, de son loquence et de son bonheur. Toutefois, la duchesse
de Dino exprimait le sentiment de plus d'un spectateur, quand elle
crivait  M. de Barante,  propos de cette discussion: Chacun des
restants ou des sortants y a laiss pied ou aile, et, malgr toute la
dpense d'esprit et de talent que chacun a faite pendant trois jours,
personne ne s'est grandi, ennobli, ni surtout dgag de sa
personnalit[201].

[Note 200: Aussi la _Revue des Deux Mondes_ flicitait-elle
ironiquement M. Thiers d'avoir obtenu un tel vote de la gauche. La
gauche, disait-elle, a vot publiquement les fonds secrets, les fonds
de la police, les fonds dont on ne rend pas compte et qui sont
particulirement destins au maintien de l'ordre. La gauche, en les
votant, a abdiqu; elle a abdiqu ses prventions, ses prjugs, ses
utopies; on ne revient pas d'un tel vote, car on en reviendrait bris,
dconsidr, presque annihil. Les fonds secrets! Mais c'est le mot
sacr de la franc-maonnerie gouvernementale; une fois prononc, on
est initi.]

[Note 201: Lettre du 28 mars 1840. (_Documents indits._)]


IV

Pendant que la gauche triomphait d'une victoire  laquelle elle avait
en effet une grande part, les adversaires du cabinet se
reconnaissaient battus et dfinitivement en minorit. Ils
n'entrevoyaient, jusqu' la fin de la session, aucun moyen de prendre
leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas  rentrer en campagne. Leur
seule ambition tait de rester compacts, l'arme au bras, sans
attaquer, mais sans se dbander, se tenant prts  profiter des
chances que pourraient leur offrir, quelque jour, soit un repentir,
soit une imprudence de M. Thiers[202]. L'occasion se prsenta bientt
 eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite arme. Une
place de secrtaire dans le bureau de la Chambre s'tant trouve
vacante, ils portrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le
candidat ministriel, qui tait M. Berger; ce dernier l'emporta, mais
seulement au second tour et par 191 voix contre 164 (8 avril). Le
chiffre de la minorit fut remarqu. Fort irrits, les journaux de
gauche saisirent ce prtexte de dclarer que le gouvernement devait
traiter les ennemis en ennemis et ne rien concder  qui ne concdait
rien[203].  ce mme moment, cependant, les rflexions de M. Thiers
paraissaient le conduire  une conclusion diffrente. Son plan n'tait
pas d'avoir  droite une opposition si considrable. Il se sentait
ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et  la merci de
la gauche; celle-ci, sachant son concours ncessaire, commenait  se
montrer grondeuse et exigeante[204]. M. Thiers en vint  se demander
s'il ne serait pas utile de donner un lger coup de gouvernail 
droite, pour se rapprocher d'une partie des conservateurs.

[Note 202: Cette politique, expose dans une lettre de M. Dumon  M.
Guizot (_Mmoires de M. Guizot_, t. V, p. 349-50), se trouvait aussi
formule chaque matin dans le _Journal des Dbats_. (Cf. notamment le
numro du 6 avril.)]

[Note 203: _Constitutionnel_ du 10 avril. Cf. aussi le _Sicle_ de la
mme date.]

[Note 204: Le _Courrier franais_ du 10 avril se plaignait des
mnagements de M. Thiers pour les 221, et il ajoutait: En appuyant
le ministre du 1er mars, la gauche a entendu que le pouvoir se
dplacerait, hommes et choses.]

La loi des fonds secrets, vote par la Chambre des dputs, tait
alors soumise  une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur
de cette commission se trouvait tre le duc de Broglie. L'illustre
parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant  son gard,
n'avait plus toute la confiance du premier jour[205]. Plus encore que
le prsident du conseil, il dplorait de voir le gouvernement port
trop  gauche; c'tait,  son avis, moins la faute de M. Thiers que le
rsultat fcheux des querelles de journaux; mais enfin, le mal tait
l, et M. de Broglie dsirait d'autant plus y remdier qu'il avait
pris plus de responsabilit dans la formation du ministre. Aussi
tait-il prt  seconder, bien mieux,  provoquer l'inflexion  droite
que mditait alors le chef du cabinet. De cette conformit de
dispositions, sortit le rapport lu  la Chambre des pairs, dans la
sance du 9 avril. L'importance de ce document tenait  ce que le
noble pair ne parlait pas seulement en son nom, mais reproduisait les
communications faites par le gouvernement  la commission; c'tait
comme un nouveau programme ministriel, transmis au public par
l'intermdiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le cabinet s'y
rclamait toujours de la coalition et se faisait honneur d'tre sorti
de l'opposition; mais, parmi ses dclarations, celles-l taient mises
plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs. Il n'tait pas
jusqu' la prcision et presque la roideur de la forme, qui ne rvlt
la proccupation de dissiper certaines quivoques exploites par la
gauche. La transaction, disait le rapporteur au nom du ministre,
doit avoir ses principes, ses rgles, ses limites. Point de changement
dans nos institutions fondamentales: ajournement indfini, par
exemple, de toute rforme lectorale... Maintien des lois tutlaires
auxquelles le gouvernement a d son salut, dans les jours de pril, de
toutes sans exception. Maintien des dispositions essentielles de ces
lois, de toutes, sauf une exception, sauf un engagement pris par
l'administration prcdente[206] et que le ministre actuel ne
rtracte point, par respect pour des scrupules constitutionnels dont
lui-mme il n'est pas atteint. Dans la distribution des emplois, point
de raction, point de destitution pour cause politique; point
d'exclusion non plus pour cause politique. Sans doute, sauf la
dclaration contre les rvocations de fonctionnaires qui tait
nouvelle, il n'y avait rien l que n'et dit dj le prsident du
conseil  la Chambre des dputs. Mais le ton tait tout autre; on y
reconnaissait comme une volont de rsistance qui devenait la note
dominante du programme ministriel. M. Thiers s'en rendit compte et ne
laissa pas, au fond, que d'en prouver quelque dplaisir. Quant au
ministre, crivait le duc de Broglie  M. Guizot, il n'a t content
qu' demi; les conditions du pacte sont si nettement poses, les
paroles ont t recueillies et enregistres avec tant de solennit,
qu'il craint que cela ne le compromette avec la gauche... Je crois la
position prise assez bonne. Reste  savoir si le ministre en tirera
parti; quant  nous, je pense que l'honneur de notre drapeau est en
sret[207].

[Note 205: Cf. la lettre que le duc de Broglie crivait alors  M.
Guizot: il en tait arriv  douter que M. Thiers pt durer jusqu' la
session suivante, et il invitait M. Guizot  se tenir prt  le
remplacer. (GUIZOT, _Mmoires_, t. V, p. 348, 349.)]

[Note 206: Le rapporteur faisait ici allusion  l'engagement pris de
dfinir l'attentat.]

[Note 207: Lettre du 12 avril 1839. (_Documents indits._)]

L'effet du rapport fut considrable. Les journaux conservateurs
applaudirent, en gens plus empresss  embarrasser le cabinet qu' le
seconder. Nous adoptons tout  fait le programme du ministre, tel
que M. le duc de Broglie l'a prsent  la Chambre des pairs, disait
le _Journal des Dbats_ du 13 avril. Puis, aprs avoir montr en quoi
ce programme diffrait de celui qui avait t expos  la Chambre des
dputs: Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au
Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela  la
tribune de la Chambre des dputs? Il n'y aurait pas eu, dans le
centre, 158 voix contre le ministre. Venaient ensuite des
flicitations  l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il
avait ainsi rendu. Peut-tre le devait-il, ajoutait-on. Il avait
contribu  crer un ministre qui semblait douteux; il lui
appartenait de dissiper ces doutes. Il appartenait au parrain de
rpondre pour l'enfant. Les feuilles de gauche, fort dsagrablement
surprises, essayrent d'abord de dissimuler leur mcompte, affectant
de ne voir dans ce qui avait t dit que le sentiment personnel du
rapporteur, ou tout au plus des concessions sans importance, faites 
la caducit de la haute Assemble; il avait fallu, disaient-elles, y
parler tout bas, comme dans une chambre de malade. Mais il leur fut
difficile de feindre longtemps la satisfaction, en face des
conservateurs et des radicaux qui les raillaient et leur reprochaient
d'tre dupes  dessein ou par niaiserie. Elles se dcidrent donc,
sans rompre encore avec le prsident du conseil,  laisser voir
quelque mcontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la
discussion, l'impression produite par le rapport. Nous sommes
convaincus, disait le _Sicle_, que le ministre n'adoptera pas, comme
l'expression de sa pense, l'expos et le commentaire de M. le duc de
Broglie; nous sommes convaincus qu'il parlera de la gauche dans des
termes qui rpondront mieux  la confiance dont elle l'a honor.

Irrit des commentaires des uns, intimid par les sommations des
autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre  gauche. Ce fut
l'objet du discours trs-tudi par lequel il ouvrit, devant la
Chambre haute, le dbat sur les fonds secrets. S'il ne dmentait pas
formellement les dclarations recueillies par le rapporteur, il les
ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait  ct,
mettant tout son art  obscurcir ce qui tait clair,  attnuer ce qui
tait fort. Et comme, aprs ces explications, M. Bourdeau lui
demandait formellement si le rapport avait ou non exprim sa pense:
Je ne puis admettre ma pense comme fidlement exprime, rpondit-il,
que lorsqu'elle l'a t par moi-mme. Les explications que l'on
provoque, je viens de les donner. Si je n'ai pas conquis la confiance
de l'honorable membre dans un discours de prs d'une heure, je ne dois
pas esprer d'y parvenir. Une telle attitude n'tait pas faite pour
dsarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la
discussion, qui ne dura pas moins de trois jours (14, 15 et 16 avril),
eut-elle une vivacit inaccoutume dans cette enceinte. L'adversaire
le plus loquent et le plus passionn du cabinet fut un ancien
ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole  plusieurs
reprises. On attendait, avec quelque curiosit, le rsum par lequel
le rapporteur devait, suivant l'usage, terminer la discussion. Le duc
de Broglie,  la fois attrist et embarrass, ne voulant ni rompre
avec le cabinet qu'il croyait toujours le seul possible en ce moment,
ni paratre trop sa dupe ou son rpondant, se borna  quelques mots
sommaires et froids, dclarant qu'entre son rapport et les discours
des ministres, il n'avait pu saisir que des diffrences de mots et pas
la moindre diffrence de choses. Au vote, les crdits furent adopts,
mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules noires: c'tait
beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci tmoignait ainsi de ses
inquitudes et de son dfaut de sympathie.

Les journaux de gauche se htrent naturellement de souligner, avec
une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. Nous savions
bien, disait le _Courrier franais_, que M. le prsident du conseil ne
pouvait pas confirmer les opinions exprimes dans le rapport de M. le
duc de Broglie. Il s'est expliqu, en effet, avec la mme franchise et
avec encore plus d'nergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des
dputs. Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans
surprise et avec un ton de raillerie ddaigneuse, de cette nouvelle
volution. Qui est tromp? demandait le _Journal des Dbats_, et il
tait tent de rpondre: Tout le monde. Lorsque le ministre,
ajoutait-il, craindra d'avoir pench trop  gauche, il se rejettera 
droite; il se rejettera  gauche, ds que la droite croira le tenir.


V

La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement port sur
la politique intrieure. Dans quelle mesure convenait-il que le
gouvernement se rapprocht ou s'loignt de la gauche, telle avait t
la question de cabinet dbattue entre M. Thiers et l'opposition. Les
affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour tre
passes tout  fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas leur
terrain de combat, le public n'en attendait pas moins que le nouveau
ministre ft connatre quelle conduite il entendait y suivre. Le
prsident du conseil fut trs-bref sur ce sujet, dans la dclaration par
laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la Chambre des
dputs; il se borna  constater en quelques mots l'accord qui s'tait
fait sur cette immense question d'Orient, devenue si grave, et il
ajouta: La presque unanimit de la Chambre s'est prononce sur ces deux
points: maintien de l'empire turc et intrt efficace pour le pacha
d'gypte. Si sommaire qu'elle ft, cette dclaration indiquait, chez M.
Thiers, l'intention de persvrer dans la politique gyptienne de ses
prdcesseurs. Au fond, pourtant, comme l'avait laiss voir son rcent
discours dans la discussion de l'Adresse[208], il n'tait pas sans se
rendre compte que la France tait engage dans une voie dangereuse.
Pourquoi donc n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument matre
de son cabinet, il n'tait oblig de compter avec aucun de ses
collgues, affectait une grande indpendance  l'gard de la couronne,
et revendiquait le plein gouvernement au dehors comme au dedans. Si,
avec les Chambres, il ne pouvait le prendre d'aussi haut, n'ayant pas de
majorit  soi, il tait cependant mieux plac que le prcdent
ministre pour leur parler raison et prudence; il avait plus d'ascendant
oratoire, de prestige personnel; et surtout, il tait moins expos au
soupon de timidit diplomatique et de complaisance envers le Roi. Pour
faire justice des illusions gyptiennes, ne semble-t-il pas qu'il lui
aurait suffi de retrouver un peu de ce bon sens courageux avec lequel il
avait combattu, au lendemain de 1830, des illusions non moins
passionnes, les illusions polonaises ou italiennes? Mais n'ayant pas
os, quand il tait simple dput, se mettre en contradiction avec
l'engouement gnral pour le pacha, il l'osait encore moins comme
ministre. Il faut bien reconnatre, d'ailleurs, que cet engouement tait
plus fort que jamais. M. de Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et
qui venait d'arriver  Paris en cong, constatait que l'opinion
gyptienne y avait acquis une force trs-suprieure  tout ce qu'il
aurait pu imaginer, et que la sagesse mme du Roi ne le prservait pas
de l'illusion gnrale. Il ajoutait: Un ministre, qui se montrerait
hostile ou seulement indiffrent aux intrts de Mhmet-Ali, serait
accus de forfaiture[209]. M. Thiers se sentait d'autant moins dispos
 braver cette accusation que dj il s'tait entendu reprocher d'tre
trop anglais. Et puis, arrivant au ministre comme l'incarnation de la
coalition victorieuse, comme le vengeur de l'honneur national, que cette
coalition prtendait avoir t abaiss par une politique trop craintive
et trop humble, pouvait-il dbuter en prenant une rsolution o l'on
aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il dcliner la tche
brillante et grandiose dont le parlement avait trac le programme, et
qui n'avait pas effray un ministre tant de fois qualifi
d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rle national, dont
il tait si jaloux, ne lui permettait pas de se drober  un
entranement patriotique, cet entranement ft-il, par certains cts,
tmraire et prilleux. Quant aux risques, il y avait chez cet homme
d'tat un fond de prsomption et de lgret aventureuse qui les lui
faisait facilement affronter.

[Note 208: Cf. plus haut p. 89.]

[Note 209: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

De tous les orateurs qui prirent la parole aprs M. Thiers, dans la
discussion des fonds secrets, M. Berryer fut  peu prs le seul 
faire une part importante aux affaires du dehors. Loin de se poser en
ennemi personnel du prsident du conseil, il rendit hommage  son
patriotisme. Franais que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que
vous tiez Franais; j'ai reconnu,  la palpitation de mes veines,
qu'il y avait aussi du sang franais qui coulait dans les vtres.
Mais se rfrant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois
auparavant, exalt l'alliance anglaise, il entreprit de faire le
procs de cette alliance. Soutenu, chauff par l'motion croissante
de tous ses auditeurs et par l'approbation visible d'un grand nombre
d'entre eux, il montra partout,--en Belgique, en Algrie, au Maroc, en
Espagne,--l'Angleterre nuisible, hostile  la France. Il aborda
ensuite la question d'Orient, et dnona cette mme Angleterre
s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer en gypte, lanant
le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son indpendance;
puis, aprs avoir vu son calcul djou par la victoire de Nzib,
empchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin, coutant
les propositions de la Russie, et toute prte  lui permettre
d'envoyer vingt-cinq mille hommes en Asie Mineure, pourvu qu'on lui
livrt en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'criait: Si
cela arrive au profit de la puissance qui a Gibraltar, qui a Malte,
qui a Corfou, que devient pour nous la Mditerrane? Sommes-nous
dpossds, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question
d'gypte est une question de vie ou de mort, comme une question
d'honneur et de dignit pour la France. L, vous n'avez pas d'allis.
Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout  admettre, c'est que la
Fronce se rsignt  sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce
soit de son ancienne grandeur. Dans son discours de janvier, M.
Thiers, voulant indiquer comment les intrts des deux nations
n'taient plus contraires, avait dclar que nous ne rvions plus,
comme autrefois, d'tre une grande puissance coloniale[210]. Y a-t-on
bien pens? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera
qu'une puissance continentale, en dpit de ces vastes mers qui
viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque
sorte les entreprises de son gnie! Puis il rappelait ce qu'on avait
fait pour pousser le pays dans la voie du progrs industriel: Que
deviendront toutes les productions que vous excitez dans la France?
Cette immense machine  vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi
chauffe par le gnie, par l'activit, par l'intrt de tous, ne
fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les dbouchs ne sont pas
conquis? Et alors, comme par une sorte de refrain, il dnonait, l
encore, l'antagonisme invitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant
vers le ministre, dont le chef, la veille, s'tait fait honneur
d'tre le fils de la Rvolution: Ministres sortis des bancs de
l'opposition, dit-il avec un geste et une voix superbes, vous pouvez
vous vanter, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette
Rvolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de
sa force; mais il faut payer sa dette. (_Mouvement prolong._) La
Rvolution a promis au pays, dans le dveloppement de ses principes,
dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accrotre
son influence, sa dignit, son ascendant, son industrie, ses
relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde. La
Rvolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en tes chargs!
(_Agitation._) Les principes qui ont triomph, aprs quinze annes
d'une opposition soutenue, ces principes sont des engagements envers
le pays. Pour tenir ces engagements, armez-vous hardiment,
courageusement, des forces qui sont propres  la Rvolution que vous
avez faite. Vous nous devez toute la force promise, au lieu de la
force qui a t te. (_Longs applaudissements._)

[Note 210: Voici comment M. Thiers avait t amen  faire cette
dclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au
commencement du sicle, amen une lutte acharne entre la France et
l'Angleterre. La France, alors, disait-il, n'avait pas renonc  tre
une puissance maritime et coloniale de premier ordre; elle n'avait pas
renonc au rve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu
prendre la Louisiane, Saint-Domingue et mme essayer sur l'gypte une
tentative merveilleuse, moins solide qu'clatante, mais dont le but
avou tait de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance,
alors,  quoi la faisions-nous servir?  coaliser toutes les marines
de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait l des raisons
d'une lutte acharne. Mais, heureusement, plus rien de cela
n'existe... La France s'est claire sur la vritable voie de sa
grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous  des possessions
lointaines?... C'est que l'esprit de la France a chang, c'est que
tout le monde sent que notre grandeur vritable est sur le
continent.]

L'effet fut immense: les tmoignages contemporains le constatent.
L'Assemble, comme souleve hors d'elle-mme, avait oubli, dans son
motion, tout ce qui la sparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'tait
pas seulement une surprise produite par la puissance de l'loquence;
mais cette philippique enflamme contre l'Angleterre, ce grossissement
de la question du pacha prsente comme une question de vie ou de
mort pour la France, cette mise en demeure adresse au gouvernement
de chercher dans quelque grande entreprise orientale, ft-ce contre
l'Europe entire, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient
touch au vif, remu  fond tous les ressentiments, toutes les
sympathies, toutes les ambitions qui fermentaient alors dans les
esprits. C'tait l'art singulier de M. Berryer et ce qui le
distinguait de tous les autres orateurs lgitimistes, de savoir
produire de tels effets, sans sortir de son rle spcial, d'tablir
entre sa parole et l'me de la Chambre une vibration communicative,
tout en restant, comme homme de parti, spar de cette Chambre par un
abme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son
apologie de l'alliance anglaise; aprs avoir rendu hommage  la
parole magnifique que la Chambre venait d'entendre, il se borna 
protester que l'alliance anglaise n'tait pas une alliance force pour
la monarchie de Juillet. S'il tait ncessaire, dit-il, de se sparer
de cette alliance, nous nous en sparerions, sans tre affaiblis, sans
tre en pril, croyez-le bien. Puis, pour se mettre au diapason de
ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: Vous vous
imaginez qu'une force est te; je ne sais pas quelle force; je ne
veux pas le rechercher. Mais le jour o le gouvernement, en 1830, a pu
se fonder sur le voeu du pays, sur l'lection, permettez-moi de vous
le dire, il s'est fond sur cette grande force qui a remport les
victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.

Bien que le vote qui suivit cette discussion lui et donn une grande
majorit, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'tre pas
assez gyptien. Voulant en finir avec ces prventions, il profita, le
14 avril, de la discussion des fonds secrets  la Chambre des pairs,
pour s'y expliquer sur les affaires d'Orient plus nettement qu'il ne
l'avait fait  la Chambre des dputs. Il se dfendit d'apporter une
politique nouvelle; sauf la conduite et les moyens heureux ou
malheureux qu'on avait pu employer, il entendait suivre la mme
direction que ses prdcesseurs. Quant  l'Angleterre, il rappelait
que nous tions d'accord avec elle sur la question de Constantinople;
en gypte, il reconnaissait que nous l'tions moins; mais, loin de se
montrer dispos  faire sur ce point quelques concessions  nos
voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient,  son avis,
nous faire prendre parti pour le pacha: intrt de la paix et de la
scurit de l'Orient, impossibilit et pril des mesures coercitives.
Les ngociations se font dans ce sens maintenant, ajoutait-il; si
elles ne russissent pas, je l'ai dit, la France se croit assez forte
pour ne pas craindre de s'isoler. C'tait seulement aprs avoir ainsi
prouv sa rsolution de ne rien abandonner  l'Angleterre, qu'il se
croyait permis de reprendre l'loge de l'alliance anglaise,
l'numration des avantages qui en rsultaient. Il faut, disait-il en
terminant, mettre de ct ces rcriminations qui excitent les deux
nations l'une contre l'autre et persvrer dans une politique qui n'a
rien de compromettant pour nous; car lorsqu'on dit  une nation:
Rapprochons-nous, continuons  faire cause commune dans le grand
conseil diplomatique pour juger les affaires du monde, runissons-nous
 telle condition, et, si cette condition n'est pas adopte, chacune
des deux nations se retirera de son ct; quand on parle ainsi, je dis
qu'il n'y a l rien de compromettant; il y a de la force, il y a de
l'intelligence, un grand dsir de maintenir la paix, mais la paix avec
dignit. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le jour o il faudrait
la paix sans dignit, je me retirerais ou je ferais appel  mon pays
pour rveiller en lui le sentiment de sa grandeur, qui n'a jamais
cess d'exister. La guerre peut clater un jour. Mais la paix sans
dignit, jamais. Cette fois les amis de Mhmet-Ali pouvaient dposer
leurs dfiances; ils se rjouissaient d'avoir arrach  M. Thiers ce
qu'ils appelaient un acte de contrition. Enfin, s'criaient-ils, il
a renonc  la politique anglaise, pour la franaise!

La session devait se terminer sans autre dbat sur la question
d'Orient. Pendant les trois mois qui suivirent, pour les Chambres
comme pour les journaux, ce fut presque comme si cette question
n'existait plus. On savait M. Thiers bien engag  soutenir le pacha:
cela suffisait. Et puis on tait distrait par les incidents
parlementaires. Cependant, pour tre un peu perdu de vue, le pril
extrieur n'avait pas disparu, et les ngociations se poursuivaient,
plus difficiles, plus graves que jamais: nous en reprendrons plus tard
le rcit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la
foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministrielle.


VI

Au sortir de la discussion des fonds secrets dans la Chambre des
pairs, c'tait avec la gauche que M. Thiers tait en coquetterie. Par
quels moyens lui plaire, sans trop branler l'difice social? L'ide
lui vint d'avoir, lui aussi, son amnistie. Il lui parut d'une part que
c'tait une recette prouve pour se faire applaudir de l'ancienne
opposition, et d'autre part que les 221 ne pouvaient s'offusquer de
voir imiter M. Mol. Celui-ci, sans doute, n'avait pas laiss, en ce
genre, grand'chose  faire. Toutefois,  y regarder de prs, il y
avait encore quelques rvolutionnaires impnitents auxquels on pouvait
rendre les moyens d'attaquer la monarchie et la socit. L'amnistie de
1837 ne s'tait applique qu'aux condamns politiques alors dtenus
dans les prisons de l'tat; elle excluait ainsi les coutumaces en
fuite, parmi lesquels taient certains personnages importants du parti
rpublicain, vads pendant le procs d'avril[211]. M. Thiers
proposa de dcider que l'amnistie, accorde par l'ordonnance du 8 mai
1837, serait tendue  tous les individus condamns avant ladite
ordonnance, pour crimes ou dlits politiques, qu'ils fussent ou non
dtenus dans les prisons de l'tat. Le Roi, toujours prompt aux
mesures de clmence, s'y prta volontiers, et, de mme que la premire
amnistie avait accompagn le mariage du duc d'Orlans, la nouvelle fut
publie, le 27 avril,  l'occasion du mariage du duc de Nemours.

[Note 211: Cf. t. II, p. 305.]

Parmi les coutumaces admis ainsi  rentrer en France, les deux plus
connus taient Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. On les a dj vus
 l'oeuvre dans les conspirations des premires annes du rgne: de
natures fort dissemblables, le premier, svre et hautain, esprit
tout ensemble cultiv et fauss, implacable mais sincre; non sans
gnrosit tout en servant des opinions cruelles; le second, lgant
et lger, bel esprit sceptique, homme de plaisir gar dans les
violences rvolutionnaires par soif de parvenir et par une sorte de
gaminerie destructive.  leur rentre en France, ils eurent des
destines fort diffrentes. Cavaignac, devenu rdacteur de diverses
feuilles dmagogiques, d'abord du _Journal du peuple_, bientt de la
_Rforme_, n'y retrouva pas l'importance dont il avait joui aux beaux
jours de la Socit des droits de l'homme. Jalous par ses compagnons,
qui ne le valaient pas, leur faisant un peu l'effet du revenant d'une
poque finie, il se sentait lui-mme dpays dans ce monde politique
o il reparaissait aprs cinq ans d'absence. Bien qu'obstin toujours
dans les mmes sophismes et les mmes passions, il tait, pour le
moment, convaincu de l'impuissance de son parti, dsabus des moyens
violents auxquels il avait cru autrefois, et sans espoir dans le
succs prochain de la rpublique[212]. Malade, n'ayant que quelques
annes  vivre[213], il tait de plus en plus envahi par cette
mlancolie fatigue, ce dgot amer qu'avait connus Carrel et dont
sont atteintes, tt ou tard, toutes les mes un peu hautes, fourvoyes
dans le parti rvolutionnaire. Marrast avait peut-tre encore moins
d'illusions sur les vices ou les sottises de son parti; mais il
n'tait pas homme  en mourir; tout au plus souffrait-il, dans sa
dlicatesse picurienne, de certains voisinages grossiers.  la
diffrence de Cavaignac, il rencontra, en revenant de l'exil,
l'occasion d'un rle beaucoup plus important et plus brillant que
celui qu'il avait jou avant 1833. Il prit la direction du _National_,
qui languissait un peu depuis la mort de Carrel, et lui donna une vie
nouvelle. Il avait peu de fond, mais sa plume, trs-franaise
d'allure, tait audacieuse avec grce, perfide dans sa lgret et
meurtrire en se moquant. Le _National_ devint, entre ses mains, une
des principales machines de guerre diriges contre la monarchie, si
bien qu'au lendemain du 24 fvrier, la rdaction de ce journal se
trouvera, comme par droit de victoire, presque matresse de la France,
et que Marrast sera hiss  la prsidence de l'Assemble constituante,
le premier poste de l'tat  ce moment. Fortune bien passagre, il est
vrai, car, non rlu  l'Assemble lgislative, rpudi par tous,
bientt mme oubli de tous, il mourra, en 1852, sans que presque
personne s'en aperoive, et dans un tel dnment qu'il ne laissera pas
de quoi payer ses obsques.

[Note 212: DE LA HODDE, _Histoire des socits secrtes et du parti
rpublicain_, p. 334.]

[Note 213: Godefroy Cavaignac devait mourir en 1845.]

L'amnistie complmentaire de 1840 fut loin d'avoir le retentissement
et la popularit de celle de 1837. La nouveaut et l'-propos lui
faisaient dfaut. La gauche voulut bien en savoir gr au ministre,
mais en n'y voyant qu'un -compte. Elle attendait des satisfactions
plus positives. Ce qu'elle voulait, c'taient des places. Le prsident
du conseil, pour donner, en cette matire, un gage clatant de sa
bonne volont, fit offrir  M. Dupont de l'Eure un sige  la Cour de
cassation. On sait ce qu'tait le personnage: sa mdiocrit notoire ne
permettait pas d'attribuer sa nomination  autre chose qu' ses
opinions politiques; engag depuis vingt-cinq ans dans l'opposition la
plus troite et la plus avance, se posant en rpublicain, il
dpassait M. Odilon Barrot et appartenait au groupe radical. L'ide de
cette nomination plut fort aux dputs de la gauche. Elle n'avait pas
seulement  leurs yeux l'avantage d'ouvrir violemment une brche dans
la citadelle des fonctions publiques; elle mettait en outre  l'aise
beaucoup d'entre eux,  la fois impatients d'accepter les faveurs du
cabinet et embarrasss par leurs anciennes poses d'austrit
dmocratique; l'exemple d'un homme auquel, dans l'impossibilit de lui
prter aucune autre valeur, on avait fait un renom de rigidit et mme
de brutalit puritaines, les et couverts, et l o cet austre aurait
pass, tout le monde pouvait passer  sa suite. Par malheur, les
radicaux, ayant devin ce calcul, agirent fortement sur M. Dupont de
l'Eure, et obtinrent de lui qu'il repousst l'offre qui lui tait
faite. Au lieu donc de l'encouragement espr, la gauche recevait une
leon, que la presse rpublicaine ne ngligea pas de souligner avec
force railleries. Quant  M. Thiers, il sortait de cette tentative,
avec la figure un peu penaude d'un sducteur conduit. Pour comble,
vers cette mme poque, c'est--dire  la fin d'avril et au
commencement de mai, clatrent  la fois plusieurs rvlations
compromettantes sur les moyens employs par le prsident du conseil
pour payer le zle de ses amis de la presse et pour dsarmer ses
adversaires. On racontait, en citant des chiffres et des noms, l'achat
de tel journal, la subvention accorde  telle revue, les missions
lucratives donnes  tels crivains dont l'opposition tait
gnante[214]. Et l'on trouvait piquant de rapprocher de ces faits les
accusations de corruption, diriges nagure par M. Thiers et ses
amis contre le ministre du 15 avril. Ces petits scandales
alimentrent quelque temps la polmique des journaux: plus tard mme,
M. Garnier-Pags les porta  la tribune, et, malgr tout son esprit,
le prsident du conseil ne put y faire qu'une rponse peu
concluante[215].

[Note 214: M. Capo de Feuillide, qui faisait une opposition trs-vive
dans le _Journal de Paris_, avait reu une mission aux Antilles, et ce
journal tait devenu du coup ministriel. La _Presse_ disait de son
ct: On m'a pris le meilleur de mes rdacteurs; je le cherche
partout; si M. le prsident du conseil voulait me le rendre, il me
ferait un vrai prsent, car ce rdacteur a beaucoup de talent. Il
s'agissait de M. Granier de Cassagnac, qui avait reu une mission
analogue  celle de M. Capo de Feuillide.]

[Note 215: Sance du 16 mai.]

Ce n'taient pas les seules contrarits de M. Thiers. Dans sa
situation, tout lui devenait embarras. On le vit bien au cours des
incidents amens par ce qu'on appela alors la proposition Remilly.
Quelques explications sont ncessaires pour en faire comprendre
l'origine et la porte. Depuis longues annes, la rforme
parlementaire figurait  ct de la rforme lectorale, sur le
programme de la gauche; si la seconde avait pour but l'extension du
nombre des lecteurs, la premire tendait  diminuer dans la Chambre
le nombre des fonctionnaires, ou mme  les liminer compltement. Le
rgime reprsentatif, en pntrant tardivement sur le sol franais, y
avait trouv une ancienne et puissante organisation administrative.
Par leur notorit, par leur crdit, par leur habitude des affaires
publiques, les fonctionnaires se trouvrent tout naturellement
dsigns aux suffrages des lecteurs, et, une fois lus, ils ne
furent pas les moins capables des dputs. Toutefois, si cette
prsence des fonctionnaires au parlement offrait des avantages, elle
avait aussi des inconvnients. D'une part, l'indpendance du dput 
l'gard du pouvoir n'tait-elle pas en pril, quand il pouvait tre
tent d'acheter, par quelque complaisance, une place ou un avancement?
D'autre part, le fonctionnaire, membre de la Chambre, n'tait-il pas
trop distrait de sa fonction, et n'avait-il pas, sur ses collgues non
dputs, une supriorit d'influence et de faveur qui se traduisait
par des passe-droits? Ds la Restauration, le parti libral avait fait
grand bruit de ces abus. Ce fut mme pour lui donner satisfaction que
la Charte de 1830 et la loi du 14 septembre suivant soumirent  la
rlection les dputs promus  des fonctions publiques salaries, et
que la loi du 15 avril 1831 dicta des incompatibilits entre
certaines fonctions et le mandat lgislatif. Malgr ces restrictions,
le nombre des fonctionnaires dputs allait sans cesse croissant: on
en comptait 130 en 1828, 140 en 1832, 150 en 1839. Aussi l'opposition
poussait-elle plus fort que jamais le cri de la rforme
parlementaire. Un dput de la gauche, M. Gauguier, s'en tait mme
fait une spcialit; chaque anne, il reproduisait sa proposition. Le
remde qu'il voulait appliquer tait incorrect et un peu grossier:
c'tait la suppression du traitement attach aux fonctions pendant la
dure des sessions; on sait qu'alors les dputs ne recevaient aucune
indemnit. Prsente onze fois de 1830  1839, cette proposition fut
onze fois carte.

Autant l'opposition s'obstinait  demander la rforme, autant le parti
conservateur persistait  la repousser. Il se dcidait par des raisons
d'ordre ingal. Tout d'abord, la plupart des dputs fonctionnaires
votaient avec lui, et il rpugnait  se mutiler lui-mme. Par une
considration semblable, le gouvernement hsitait  se priver d'un
moyen d'influence sur les membres de la Chambre. C'taient l les
motifs infrieurs; il y en avait de plus levs. La Chambre,
disait-on, devait reprsenter la socit telle qu'elle se comportait;
or, surtout en France et avec le rgime du suffrage restreint, cette
reprsentation n'tait plus exacte et complte, si l'on en cartait
les fonctionnaires. Mme en Angleterre, o pourtant le personnel
administratif tait beaucoup moins nombreux, soixante-dix de ses
membres sigeaient aux Communes. Chez nous, qui n'avions pas, comme
nos voisins d'outre-Manche, une classe leve pour la vie publique,
les fonctionnaires ne formaient-ils pas la partie de la nation la plus
habitue  s'occuper des affaires gnrales et le faisant avec le plus
de dtachement des intrts privs? Leur prsence  la Chambre
n'tait-elle pas, dans un pays sans aristocratie, o tout se trouvait
dracin et comme mobilis par la rvolution, le seul moyen de garder
quelques traditions et un peu d'esprit de suite? Leur comptence ne
pouvait tre conteste; il semblait peu conforme au bon sens de
n'admettre que les avocats  la confection des lois et d'en carter
les magistrats, ou bien de faire dcider les questions militaires par
des commerants,  l'exclusion de tout officier. On croyait dcouvrir,
et l'on dnonait volontiers, au fond de la thse de l'opposition, un
retour vers les ides de 1791, vers cette sparation absolue du
lgislatif et de l'excutif, que l'exprience avait condamne et dont
le dernier mot serait de prendre les ministres hors du parlement. Les
fonctionnaires loigns, par qui seraient-ils remplacs? Serait-ce par
ces _politicians_ qui commenaient dj  tre la plaie de la
dmocratie amricaine, classe nouvelle faisant son mtier des
lections et y cherchant sa fortune? Estimait-on que ce ft le moyen
de relever la moralit de la Chambre? Enfin, la rforme parlementaire
apparaissait  tous comme un acheminement vers cette rforme
lectorale dont le nom seul suffisait alors  effrayer l'opinion
conservatrice. On le voit, la question tait tout au moins plus
complexe et plus embarrassante que ne le prtendait l'opposition. La
vrit tait que la France se trouvait en face d'un problme
absolument nouveau: la conciliation d'un rgime de libert politique
avec la centralisation administrative. L'heure n'tait pas sonne des
transactions o se trouve d'ordinaire la solution de semblables
problmes. Chaque parti restait sur son terrain, l'un rclamant avec
passion, l'autre repoussant avec terreur la rforme parlementaire.

On conoit ds lors quel fut l'tonnement lorsque, le 28 mars 1840,
deux jours aprs le vote des fonds secrets, un dput de l'opposition
conservatrice, esprit flottant et curieux de popularit[216], M.
Remilly, vint dposer un projet de rforme parlementaire. Son systme
tait autre que celui de M. Gauguier: il proposait de dcider que les
dputs ne pourraient tre promus  des fonctions salaries ni
obtenir d'avancement pendant le cours de la lgislature et de l'anne
qui suivrait. tait-ce donc que le parti conservateur se
convertissait  la rforme qu'il avait si longtemps combattue? Non;
c'tait, sous l'empire du dpit caus par le vote des fonds secrets,
une malice  l'adresse des dputs de la gauche et de M. Thiers.
Quelques esprits sages cependant se demandrent tout de suite si l'on
ne risquait pas de payer bien cher le plaisir de vexer ses
adversaires. De ce nombre tait le _Journal des Dbats_. Ce serait le
parti conservateur, disait-il, qui, pour dbut d'opposition, irait
ressusciter, aprs l'avoir tant de fois rejete sans vouloir mme en
couter les dveloppements, la proposition de M. Gauguier! Rien ne
serait plus contraire  ses principes et au rle srieux et digne qui
lui convient. On craint, il est vrai, que la gauche n'envahisse les
places; on penserait lui jouer un bon tour en coupant les vivres  son
ambition, et il est facile de voir, nous en convenons, que la
proposition de M. Remilly a mis dans un risible embarras ces hros de
dsintressement qui croient toucher au moment de recevoir en ce monde
la rcompense de leur longue vertu... Comme pigramme, la proposition
de M. Remilly peut tre bonne et spirituelle. Mais les pigrammes ne
sont  leur place que dans la salle des confrences; on ne propose pas
quelque chose d'aussi srieux qu'une loi, pour le plaisir de rire de
la position embarrasse de ses adversaires... Vous embarrassez la
gauche aujourd'hui, soit! Mais vous, hommes conservateurs, vous serez
bien plus embarrasss, quand la Chambre, prive des lumires que lui
apportent les fonctionnaires publics, se jettera  corps perdu dans
les voies hasardeuses de la thorie. La proposition de M. Remilly
ouvre la voie... nous voil en pleine rforme lectorale.

[Note 216: Expressions de M. Guizot.]

Le premier mouvement de M. Thiers fut de chercher  touffer dans son
germe cette malencontreuse proposition. Il tcha de dcider les
bureaux de la Chambre  en refuser la lecture. Mais il ne fut suivi
ni par les conservateurs, heureux de lui faire pice, ni par la
gauche, qui ne voulait pas avoir l'air de dsavouer son pass[217].
Aussi cette lecture fut-elle vote  une grande majorit (7 avril).
Dans le bureau dont faisait partie le prsident du conseil, et bien
que celui-ci et pris plusieurs fois la parole, il n'y eut que trois
voix dans son sens. Instruit par cet chec, M. Thiers se retourna
lestement, et, quand vint en sance publique le dbat sur la prise en
considration, il l'appuya hautement, obtenant ainsi les flicitations
de M. Odilon Barrot, qui, au fond, ne dsirait pas plus que le
ministre de voir aboutir la proposition. Malgr les protestations
trs-vives de M. Dupin et de quelques autres fonctionnaires dputs,
cette prise en considration fut vote, comme l'avait t la lecture,
 une grande majorit (24 avril). Cependant certains conservateurs
s'effrayaient de plus en plus des consquences de l'espiglerie de M.
Remilly. Le _Journal des Dbats_ multipliait ses avertissements, et,
de Londres, M. Guizot crivait au duc de Broglie: Quand le cabinet
s'est form, il m'a crit en propres termes qu'il se formait sur cette
ide: _point de rforme lectorale, point de dissolution_, et il
glisse de jour en jour dans la rforme et la dissolution. M. Guizot
expliquait comment, en effet, le vote de la proposition Remilly
entranerait une dissolution, et il ajoutait: Il faut que cette
proposition meure dans la commission... Pensez bien  ceci, je vous
prie. Voyez ce que vous pouvez faire, jusqu' quel point vous pouvez
agir sur le cabinet. puisez votre pouvoir; forcez-les d'puiser le
leur, pour n'en pas venir  cette extrmit. J'en suis trs-proccup
moi-mme, proccup avec un dplaisir infini[218]. Sur ce point du
moins, et malgr son adhsion apparente  la proposition, M. Thiers se
trouvait avoir le mme intrt et le mme dsir que M. Guizot. Il
s'appliqua et russit  faire entrer dans la commission nomme, le 2
mai, pour examiner la proposition, des compres qui, tout en feignant,
comme lui, d'tre pour la rforme, taient rsolus  faire traner les
choses en longueur. Cette intervention du gouvernement reut mme une
publicit dont le prsident du conseil se serait volontiers pass.
L'un de ses collgues, M. Jaubert, que sa franchise indiscipline
rendait peu propre aux manoeuvres souterraines, avait envoy 
plusieurs dputs, une lettre les invitant  se rendre exactement 
leurs bureaux pour aider le ministre  enterrer la proposition
Remilly. Quelques-uns des destinataires s'offusqurent d'une
invitation si peu voile et la dnoncrent dans les bureaux de la
Chambre; la lettre fut mme reproduite par les journaux, qui en firent
grand tapage. Cette divulgation mettait en assez fcheuse lumire le
double jeu des ministres. La gauche devait  ses principes de paratre
indigne; du reste, elle tait rellement mcontente, sinon de la
manoeuvre, au moins de la maladresse avec laquelle on l'avait laiss
surprendre. Quant aux conservateurs, ils prirent plaisir  montrer le
gouvernement rduit  user de tous les petits expdients de la
politique de coulisses. Le _Journal des Dbats_ rsumait ainsi la
situation: Le ministre va de gauche  droite et de droite  gauche,
le mme jour et  la mme heure. Il n'a ni plan, ni systme, ni
volont, ni majorit assure nulle part. C'est un perptuel
solliciteur de votes contradictoires. Il n'achte un succs qu'en
faisant des concessions de principes au ct droit et en votant avec
le ct gauche... Certes, si nous avions dans l'me ce scepticisme
politique inaugur le 1er mars, nous pourrions nous donner le plaisir
de contempler ce ministre vagabond, ce gouvernement gouvern par tout
le monde. Mais c'est l un spectacle dont le parti radical a seul le
droit de se rjouir et qui nous inspire encore plus d'affliction que
de piti.

[Note 217: M. Barrot s'exprima en ces termes, dans son bureau: Je
n'aurais pas pris l'initiative de la proposition... Toutefois, s'il y
a, dans les centres, des dputs plus hardis que nous ou plus
impatients, nous ne leur fermerons pas la carrire. Ils nous y
retrouveront avec les principes que nous avons constamment professs
et que nous ne dserterons pas. C'est pourquoi je ne m'oppose pas  sa
lecture.]

[Note 218: _Mmoires de Guizot_, t. V, p. 351-3.]

Si nous avons expos avec quelques dtails les vicissitudes de la
proposition Remilly, ce n'est pas seulement parce qu'elles occuprent
alors beaucoup l'opinion, c'est aussi, et surtout parce qu'elles
montrent bien la situation de M. Thiers, contraint d'ajourner ou
d'esquiver toutes les questions, expos, s'il se prononait dans un
sens ou dans l'autre,  compromettre des sympathies dont il croyait ne
pouvoir se passer ou des principes qu'il savait ncessaires,
impuissant  faire un pas sans risquer de voir son arme se dbander
par un bout ou par l'autre. Cette sorte d'immobilit, impose par le
souci d'un quilibre si difficile, et t fcheuse pour tout
ministre; elle l'tait plus encore pour M. Thiers. Il avait, par
nature, besoin de remuer, et la curiosit du public, veille par son
seul avnement, attendait de lui plus de mouvement que de tout autre.
On s'tonnait, qu'au pouvoir depuis deux mois, il n'et encore rien
fait, sauf quelques exercices de bascule qui commenaient  paratre
monotones. De l une impression de dception  laquelle le prestige du
ministre ne pouvait longtemps rsister. Les opposants se sentaient
encourags; le ton des journaux conservateurs ou radicaux tait chaque
jour plus ddaigneux. Ce ministre d'escamoteurs, s'criait le
_National_ du 6 mai, ne s'est gure signal jusqu' prsent que par la
pauvret de ses actes, unie  la prodigalit de ses promesses. Il
n'tait pas jusqu'aux journaux de la gauche ministrielle qui, pour ne
pas paratre complices de ces escamotages, ne se fissent exigeants
et grondeurs. Il y aurait duperie, disait le _Sicle_,  soutenir un
cabinet qui ne changerait rien  la situation.

Comment sortir de cette impasse? Une dissolution et-elle remdi au
mal? M. Thiers aurait-il eu chance de trouver une majorit dans des
lections nouvelles? C'tait douteux. En tout cas, il ne pouvait mme
pas l'essayer. Le Roi, en effet, tout en continuant  laisser libert
entire  son cabinet, et mme en traitant M. Thiers sur un pied de
confiance familire, tait dcid  ne pas lui accorder la dissolution
s'il la lui demandait, et  accepter sa dmission plutt que de lui
laisser faire des lections avec le concours et sous l'influence de la
gauche. C'tait son droit de roi constitutionnel. Il tait si rsolu
sur ce point que, vers la fin d'avril, il en entretint le marchal
Soult, et lui demanda si, dans ce cas, il pouvait compter sur lui pour
former un cabinet. Le marchal ne refusa pas, mais indiqua que M.
Guizot devrait alors tre charg du ministre des affaires trangres.
Louis-Philippe, loin de faire aucune objection, prit la main du
marchal et le remercia. Ceci, dit-il, sera ma ressource en cas de
msaventure. L'incident fut aussitt communiqu par M. Duchtel  M.
Guizot.

M. Thiers pouvait ignorer le dtail de ces dmarches, mais il
connaissait la rsolution du Roi. Si donc il laissait parfois ses
journaux menacer les conservateurs de la dissolution, il savait, 
part lui, que cette menace tait vaine. Et cependant, plus que tout
autre, il comprenait l'humiliation et le pril du _statu quo_. Plein
de ressources, si ses ides n'taient pas toutes galement bonnes, il
tait du moins rarement  court.  dfaut d'une solution des
difficults inextricables qui l'enserraient de toutes parts, il lui
vint  l'esprit de chercher, sur un tout autre terrain, hors des
questions alors dbattues, une diversion qui s'empart vivement,
violemment, des imaginations et les jett dans une direction nouvelle.
Cette diversion, sans doute, ne supprimerait pas les impuissances et
les misres de la situation; mais elle les ferait oublier pendant
quelque temps. Aprs, on verrait.


VII

Le 12 mai, au milieu d'une discussion sur les sucres qui, depuis
plusieurs jours, occupait la Chambre des dputs, M. de Rmusat,
ministre de l'intrieur, demanda la parole, et, sans que rien et fait
prvoir une telle communication, dposa une demande de crdit d'un
million dont il exposa ainsi les motifs: Le Roi a ordonn  S. A. R.
Mgr le prince de Joinville de se rendre, avec sa frgate,  l'le de
Sainte-Hlne pour y recueillir les restes mortels de l'empereur
Napolon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir
dignement sur la terre de France. Aprs avoir rapport comment on
avait obtenu le consentement de l'Angleterre, le ministre indiquait
que le corps de Napolon serait dpos aux Invalides. Il faut,
dit-il, que cette spulture auguste soit place dans un lieu
silencieux et sacr, o puissent le visiter avec recueillement ceux
qui respectent la gloire et le gnie, la grandeur et l'infortune. Il
fut empereur et roi, il fut le souverain lgitime de notre pays;  ce
titre, il pouvait tre inhum  Saint-Denis; mais il ne faut pas 
Napolon la spulture ordinaire des rois. Il faut qu'il rgne et qu'il
commande encore dans l'enceinte o vont se reposer les soldats de la
patrie et o iront toujours s'inspirer ceux qui seront appels  la
dfendre. Son pe sera dpose sur sa tombe. L'art lvera sous le
dme, au milieu du temple consacr par la religion au Dieu des armes,
un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y tre grav. Ce
monument doit avoir une beaut simple, des formes grandes, et cet
aspect de solidit inbranlable qui semble braver l'action du temps.
Il faudrait  Napolon un monument durable comme sa mmoire. M. de
Rmusat terminait ainsi: La monarchie de 1830 est l'unique et
lgitime hritire de tous les souvenirs dont la France
s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute,  cette monarchie, qui
la premire a ralli toutes les forces et concili tous les voeux de
la rvolution franaise, d'lever et d'honorer sans crainte la statue
et la tombe d'un hros populaire. Car il y a une chose, une seule, qui
ne redoute pas la comparaison avec la gloire: c'est la libert[219]!

[Note 219: M. de Rmusat n'est pas rest jusqu' la fin de sa vie
trs-fier de ce morceau d'loquence. J'ai souvent interrog M. de
Rmusat sur les actes de son ministre, a crit plus tard M. Duvergier
de Hauranne. Il n'en regrettait aucun,  l'exception peut-tre du
discours qu'il pronona le 12 mai, pour annoncer  la Chambre le
retour en France des cendres de Napolon.]

La soudainet de la nouvelle, la faon dont elle tait annonce et
jusqu' cette vibration inaccoutume dans la parole de M. de Rmusat;
la sonorit que ce nom de Napolon conservait encore aprs un quart de
sicle, au grand tonnement de ceux-l mmes qui ne s'attendaient pas
 faire un si grand bruit en le prononant; tant de souvenirs
magiques ou tragiques, depuis les Pyramides jusqu' Sainte-Hlne,
aussitt voqus dans toutes les imaginations; le contraste entre
l'clat de ces souvenirs et les misres parlementaires au milieu
desquelles ils faisaient irruption; une sorte d'illusion patriotique
qui faisait voir dans la restitution de la dpouille mortelle du
vaincu de Waterloo, une revanche de la dfaite qui, depuis vingt-cinq
ans, pesait si lourdement sur l'me de la France,--tout cela produisit
une motion extraordinaire dont il est aujourd'hui difficile de se
faire une ide. Dans la Chambre, les affaires comme la politique
parurent tout  coup oublies, les coeurs battirent  l'unisson et une
acclamation gnrale salua M. de Rmusat lorsqu'il descendit de la
tribune. Les dputs d'ordinaire les moins ports  la sensibilit
taient entrans comme les autres. M. Thiers s'attendrissait et
s'enorgueillissait d'un tel rsultat. N'est-ce pas une belle chose?
s'criait-il en s'adressant  son voisin[220].

[Note 220: Il se trouva que ce voisin tait M. Duvergier de Hauranne,
l'un des trs-rares dputs qui avaient rsist  l'entranement
gnral. Oui, rpondit-il, c'est une bonne blague. M. Thiers,
ajoute M. Duvergier de Hauranne, en racontant cet incident, parut
bless de la rponse; mais l'vnement prouva bientt que je le
flattais. (_Notes indites._)]

L'effet fut peut-tre plus grand encore hors de la Chambre. Pendant
que les feuilles de gauche faisaient ressortir l'importance de cet
hommage rendu  la lgitimit de Napolon[221], et affectaient de
voir dans cette mesure la promesse d'une sorte de revanche de
Waterloo, presque le prliminaire d'une marche sur le Rhin[222], le
_Journal des Dbats_, malgr son peu de got  louer le cabinet,
qualifiait le projet de vraiment national et dclarait s'associer
compltement  cette noble pense[223]. Les radicaux eux-mmes
s'unissaient  l'motion gnrale, sauf  tcher de la dtourner
contre la monarchie[224]. Partout on ne parlait que de Napolon. Par
l'effet d'une sorte de communication lectrique, l'motion gagna des
rgions o d'ordinaire l'on ne s'occupait pas de ce qui se passait 
la Chambre et o mme on lisait peu les journaux. Pas une chaumire o
la nouvelle ne pntrt, devenant aussitt le sujet de tous les
entretiens, fournissant prtexte aux rcits du pass, aux vocations
des lgendes guerrires. Dans les imaginations populaires, le retour
des cendres prenait des proportions tranges, et semblait avoir
quelque chose du retour de l'le d'Elbe. L'intention du prsident du
conseil avait t de distraire la France de ses penses du moment: il
y avait, certes, russi mieux qu'il ne s'y attendait, peut-tre mme
plus qu'il ne le dsirait[225].

[Note 221: Le _Courrier franais_ du 13 mai disait: Le ministre peut
s'applaudir de ce grand acte de rparation... Il restitue  Napolon
cette lgitimit populaire qui fit sa force et son droit. C'est
consacrer en mme temps la lgitimit de notre rvolution et de la
monarchie que le peuple a choisie. C'est retremper ce gouvernement 
sa vritable source et lui donner ce baptme de la popularit qui
semblait peu  peu s'effacer.]

[Note 222: Ds aujourd'hui, disait encore le _Courrier franais_, les
traits de Vienne sont moralement dchirs. Il faut reconnatre dans
cette dmarche du cabinet un engagement pour l'avenir.]

[Note 223: _Journal des Dbats_ du 13 mai.]

[Note 224: Le _National_ du 13 mai disait: Ces souvenirs ne vont-ils
pas se rveiller demain, dans toute la France, comme une sanglante
accusation contre toutes les lchets qui souillent depuis dix ans nos
plus brillantes traditions?]

[Note 225: Henri Heine crivait de Paris, le 30 mai: Toujours lui!
Napolon et encore Napolon! Il est le sujet incessant des
conversations de chaque jour, depuis qu'on a annonc son retour
posthume. (_Lutce_, p. 79.)]

M. Thiers s'tait toujours fort occup de la gloire de Napolon.
Ministre, il avait mis un zle particulier  rtablir la statue de
l'Empereur sur la colonne Vendme et  terminer l'Arc de triomphe de
l'toile[226]. crivain, il avait entrepris l'histoire du Consulat et
de l'Empire. Dans ses discours comme dans ses crits, il voquait avec
complaisance le souvenir des grandeurs impriales. Ayant rencontr 
Florence, en 1837, le roi Jrme, il se prit d'une affection trs-vive
pour le prince qui avait,  ses yeux, le prestige d'tre le dernier
frre de l'Empereur. Je suis, lui crivait-il le 21 juillet 1837,
l'un des Franais de ce temps les plus attachs  la glorieuse mmoire
de Napolon. Et il ajoutait, dans une autre lettre au mme prince, en
1839: Le temps viendra, je l'espre, o notre gouvernement sentira ce
qu'il doit de soins  la famille de Napolon. Pour moi, c'est une
dette sacre que je serais heureux de voir acquitter par la
France[227]. Dans ces sentiments, il y avait,  ct d'impressions
et d'entranements trs-sincres, une part de tactique. Nous avons
dj not plusieurs fois, chez M. Thiers, la prtention d'tre le plus
national des hommes d'tat de la monarchie nouvelle. La dvotion
napolonienne lui semblait faire partie de ce rle, comme, sous la
Restauration, il lui avait paru convenir  ses dbuts d'opposant
libral, de rhabiliter la Rvolution. On comprend ds lors que M.
Thiers,  la recherche d'un coup de thtre, ait pens  ramener en
France les cendres de Napolon. Cette ide d'ailleurs tait dans l'air
depuis une dizaine d'annes. En 1830, aussitt aprs la rvolution,
une premire ptition avait t adresse  la Chambre pour demander
que le corps de l'Empereur ft rclam  l'Angleterre et dpos sous
la colonne Vendme. Appuye par le gnral Lamarque, mais combattue
par M. Charles de Lameth[228], la ptition avait t carte[229]. Ce
fut mme pour Victor Hugo, alors l'un des pontifes de la religion
napolonienne, l'occasion d'imprcations potiques contre ces trois
cents avocats qui osaient chicaner un tombeau au grand Empereur.
Et, s'adressant  ce dernier, il lui disait:

  Dors, nous t'irons chercher! Le jour viendra peut-tre;
  Car nous t'avons pour dieu, sans t'avoir eu pour matre[230].

L'anne suivante, nouvelle ptition: cette fois, malgr l'opposition
de La Fayette, la Chambre avait vot le renvoi aux ministres[231]. Le
mme fait s'tait reproduit en 1834. Depuis lors, la question avait
paru sommeiller.

[Note 226: La statue fut inaugure en 1833, et l'Arc de triomphe en
1836.]

[Note 227: _Mmoires et Correspondance du roi Jrme et de la reine
Catherine._]

[Note 228: N'oublions pas, disait M. de Lameth, que Napolon a
dtruit la libert de son pays et qu'il a t cause, par son ambition,
de l'invasion de la France. Puis, faisant allusion  certaines
agitations bonapartistes: Il existe dj parmi nous trop de ferments
de discorde, n'en augmentons pas le nombre.]

[Note 229: 7 octobre 1830.]

[Note 230: Cette pice, intitule _ la Colonne_ et date du 9 octobre
1830, a t insre dans les _Chants du crpuscule_.]

[Note 231: 13 septembre 1831.--Napolon, dit La Fayette, a comprim
l'anarchie; il ne faut pas que ses cendres viennent l'accrotre
aujourd'hui.]

Quand, en 1840, M. Thiers s'avisa subitement de la rveiller, ce fut
au duc d'Orlans qu'il s'en ouvrit d'abord. L'ide ne pouvait manquer
de sourire au patriotisme du prince, qui en parla au Roi. Celui-ci,
d'ge et de caractre plus rassis, manifesta d'abord quelque
rpugnance et quelque hsitation. N'tait-il pas permis, au lendemain
de la tentative de Strasbourg, de ne pas regarder comme absolument
inoffensive une si retentissante glorification de l'Empereur? Lorsque
l'opposition reprochait amrement  la politique royale sa modestie
pacifique, cette vocation d'un pass de guerre et de gloire ne
risquait-elle pas de fournir prtexte  un parallle dsobligeant, ou
tout au moins d'exciter des prtentions que notre diplomatie ne
pouvait alors satisfaire? Enfin, au dehors, en prsence des
complications chaque jour plus inquitantes de la question d'Orient,
le nom de Napolon ne paratrait-il pas une sorte de menace qui
augmenterait encore les dfiances des autres puissances et les
encouragerait  reformer contre nous la vieille coalition? On conoit
que toutes ces objections se soient prsentes  l'esprit de
Louis-Philippe. Mais ce politique qui avait des cts railleurs et
sceptiques, en avait aussi de sensibles: c'tait comme les
diffrentes marques du dix-huitime sicle auquel il se rattachait par
son ducation. Il mettait une sorte de coquetterie  s'associer
vivement  tout sentiment gnreux. tranger  cette jalousie
rtrospective qu'prouvent d'ordinaire les gouvernements nouveaux 
l'endroit de leurs prdcesseurs, il se faisait honneur d'exalter
indistinctement toutes les gloires de la France: ce sont les mots
mmes qu'il inscrivait au fronton de Versailles, et, loyalement fidle
 cette devise, il rendait hommage, dans son muse,  toutes les
grandeurs anciennes ou rcentes, sans se demander s'il n'veillait pas
ainsi, pour la vieille royaut des Bourbons ou pour l'empire moderne
des Bonaparte, des sympathies que pouvaient exploiter les ennemis de
la monarchie de Juillet[232]. On et dit mme que, dans cette
glorification si dsintresse du pass, il avait une complaisance
particulire pour Napolon. Qui compterait tous les hommages rendus,
depuis 1840,  cette redoutable mmoire? Peut-tre tait-ce
imprudent; mais il y avait bien quelque grandeur dans la scurit avec
laquelle le roi constitutionnel et pacifique s'exposait  toutes les
comparaisons, confiant dans le bienfait fcond de la paix, dans la
supriorit et le prestige du gouvernement libre. Louis-Philippe ne
fit donc pas une longue rsistance  l'ide de M. Thiers. D'ailleurs,
cette ide tait de celles qu'on pouvait ne pas soulever; mais, une
fois souleve, il tait malais de l'carter: d'autant que le
ministre, soucieux de se faire honneur de son initiative, n'tait pas
homme  taire l'obstacle devant lequel il aurait t oblig de
s'arrter. Le Roi pouvait-il se faire accuser par l'opposition de
laisser volontairement un tel trophe aux mains de l'Angleterre?
Aussi, aprs quelques hsitations, avait-il pris promptement son
parti, et, le 1er mai, en recevant,  l'occasion de la Saint-Philippe,
les compliments de ses ministres: Je veux, dit-il  M. Thiers, vous
faire mon cadeau de fte. Vous dsiriez faire rapporter en France les
restes mortels de Napolon; j'y consens. Entendez-vous  ce sujet avec
le cabinet britannique. Nous enverrons Joinville  Sainte-Hlne.

[Note 232: En octobre 1847, recevant Jrme Bonaparte et son fils,
Louis-Philippe les engageait  visiter Versailles, o, disait-il, il
avait mis en prsence les deux grandes figures de la France, Louis XIV
et l'Empereur.]

Louis-Philippe gagn, M. Thiers avait d, avant de rien dire aux
Chambres franaises, obtenir le consentement de l'Angleterre. Ce fut
l'affaire de M. Guizot, qui ne s'attendait pas  pareille mission. Si
vous russissez, lui crivait le prsident du conseil, cela vous fera
autant d'honneur qu' nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
personnelle du succs... Le Roi y tient autant que moi, et ce n'est
pas peu dire.  la premire ouverture, lord Palmerston, fort surpris,
ne put cacher un sourire railleur qui trahissait ce qu'il pensait de
cette politique sentimentale. Toutefois, il n'hsita pas, et, deux
jours aprs, le consentement tait donn. Le ministre anglais se
montrait d'autant plus empress  ne pas nous refuser cette
satisfaction un peu vaine, qu'il nous faisait alors chec sur le
terrain des ralits, et s'apprtait  nous jouer un mchant tour. Il
croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait l plus
d'embarras que de force. Le gouvernement franais, crivait-il  son
frre, le 13 mai 1840, nous a demand de rapporter de Sainte-Hlne
les cendres de Napolon. Nous avons accord cette permission. Voil
une requte bien franaise! (_This is a thoroughly french request._)
Mais il aurait t absurde de notre part de ne pas l'accorder. Aussi
nous sommes-nous fait un mrite de l'accorder promptement et de bonne
grce[233]. En mme temps, il adressait  son ambassadeur  Paris une
dpche ostensible, o il le chargeait d'assurer M. Thiers du
plaisir avec lequel il avait accd  sa demande. Le gouvernement
de Sa Majest, ajoutait-il, espre que la promptitude de cette rponse
sera considre en France comme une preuve de son dsir d'effacer
toute trace de ces animosits nationales qui, pendant la vie de
l'Empereur, armrent l'une contre l'autre la nation franaise et la
nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majest a la confiance que, si
de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront
ensevelis dans le tombeau o vont tre dposs les restes de
Napolon. Nobles paroles que, quelques jours aprs, M. de Rmusat
citait dans son expos des motifs, et qui soulevaient les
applaudissements de la Chambre franaise[234].

[Note 233: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 40.]

[Note 234: M. lias REGNAULT (_Histoire de Huit ans_, t. I, p. 142)
attribue  la ngociation poursuivie avec le cabinet anglais, une
origine trs-singulire. Ce serait O'Connell qui, circonvenu par un
des parents de l'Empereur, aurait le premier averti lord Palmerston de
son intention de proposer  la Chambre des communes la restitution des
restes de Napolon. Lord Palmerston aurait alors inform M. Thiers
qu'il serait oblig de rpondre  O'Connell que jamais le gouvernement
franais n'avait demand cette restitution. M. Thiers n'aurait fait sa
dmarche que sur cette provocation. Dans les documents franais et
anglais, notamment dans la correspondance de lord Palmerston, rien ne
confirme et tout contredit cette version, videmment invente par les
rpublicains pour diminuer aux yeux des patriotes l'initiative du
gouvernement de Juillet.]

Lord Palmerston ne se trompait pas, en prvoyant les embarras que
cette affaire causerait au gouvernement franais. L'motion et
l'excitation produites par la communication de M. de Rmusat  la
Chambre des dputs, loin de se calmer les jours suivants, ne firent
qu'augmenter. Seulement l'unanimit dans l'approbation, cette sorte de
baiser Lamourette dont le spectacle avait attendri M. Thiers, ne dura
pas. Les bonapartistes, qui voulaient tourner  leur profit
l'agitation des esprits, se plaignirent qu'on n'en faisait pas encore
assez. Envoyer une frgate, quelle mesquinerie! il fallait toute une
escadre. On avait annonc l'intention de faire voyager le corps par
eau du Havre  Paris: c'est qu'on avait peur de le mettre en contact
avec les populations et de provoquer ainsi des ovations trop
redoutables. L'glise des Invalides ne paraissait pas un mausole
assez extraordinaire et assez unique: le corps devait tre plac sous
la colonne Vendme. Enfin le gouvernement prtendait dposer sur le
tombeau l'pe d'Austerlitz: on lui dniait le droit de disposer d'une
relique qu'il n'tait pas digne de toucher et qui d'ailleurs tait la
proprit des hritiers de Napolon. Ces exagrations bonapartistes
trouvaient un cho passionn dans la presse de gauche. Sous l'action
de ces polmiques, l'opinion, surtout dans les classes populaires,
s'chauffait chaque jour davantage. Par un contre-coup naturel, dans
des rgions plus hautes et plus froides, on se prenait  raisonner
l'entranement de la premire heure et  se demander avec inquitude
o l'on allait. N'avait-on travaill qu' prparer une explosion  la
fois csarienne et rvolutionnaire? Le danger du moment n'tait pas le
seul dont on ft troubl: que pourrait tre, aprs plusieurs mois
d'une pareille excitation, la crmonie mme du retour des cendres,
avec l'immense concours de population qui en serait l'accompagnement?
On sentait donc la ncessit de jeter un peu d'eau sur ce feu. Le
_Journal des Dbats_ s'y essaya et, sans retirer son approbation  la
mesure, il s'leva contre les excs d'un enthousiasme fanatique. Il ne
faut pas, disait-il, dnaturer le projet, confondre, dans l'hommage
rendu, le rgime imprial qui n'est pas  regretter, avec l'Empereur
qu'il convient d'honorer[235]. Mais ces distinctions soulevrent des
protestations indignes de la part des journaux de gauche et de centre
gauche. Dans le culte de reconnaissance que nous rendons  la mmoire
de l'Empereur, s'cria le _Courrier franais_, nous ne sparons pas ce
que le ciel a uni...; le conqurant, le lgislateur, l'administrateur,
le missionnaire de la rvolution franaise, voil ce que nous voulons
honorer; et il ne s'agit pas seulement d'un hommage, mais d'une
expiation  laquelle la France tout entire est intresse. Le
_Sicle_ s'exprimait de mme. Le _Constitutionnel_ blmait aussi les
rserves hypocrites du _Journal des Dbats_. Tel tait, du reste, le
diapason auquel les journaux se trouvaient monts, que le _Sicle_
parlait de la sublime agonie de Sainte-Hlne, aussi rsigne que
celle du Christ, et qui avait dur plus longtemps[236].

[Note 235: _Journal des Dbats_ du 22 mai.]

[Note 236: Articles du 23, du 24 et du 29 mai 1840.]

On put croire un moment que la Chambre se laisserait entraner dans la
mme voie. La commission charge d'examiner le crdit d'un million
demand par le gouvernement, le porta d'enthousiasme  deux millions,
ajouta aux honneurs projets l'rection d'une statue questre, et se
fit donner par le ministre l'assurance que d'autres navires
accompagneraient la frgate monte par le prince de Joinville. Le
rapport, rdig par le marchal Clauzel, semblait dcoup dans
quelqu'un des journaux que nous venons de citer. Napolon, y
lisait-on, n'est pas seulement pour nous le grand capitaine; nous
voyons en lui le souverain et le lgislateur. Et, aprs avoir bien
indiqu qu'il poursuivait l'apothose sans rserve de celui qu'il
appelait le hros national, le rapporteur daignait fliciter le Roi
de son empressement  consacrer cette illustre mmoire.

En sance (26 mai), la discussion fut courte. Aprs une escarmouche
entre deux dputs de la gauche, M. Glais-Bizoin et M. Gauguier, le
premier protestant contre le rtablissement du culte napolonien, le
second dclarant que Dieu avait paru tonn du gnie surhumain de
Napolon et vouant  l'ignominie ceux qui osaient critiquer un tel
homme, M. de Lamartine demanda la parole. Presque seul des potes de
son temps, il avait su rsister  la fascination qui garait alors
tant d'imaginations; ds 1821, dans sa belle mditation sur
Bonaparte, il n'avait tu ni ses fautes, ni mme ses crimes. Aussi se
trouva-t-il l'esprit plus libre que d'autres, en 1840, pour voir 
quels dangers on s'exposait. Les cendres de Napolon ne sont pas
teintes, crivait-il  un de ses amis, et l'on en souffle les
tincelles. M. Thiers, inform de ces dispositions, avait tch de
dtourner un si brillant contradicteur d'intervenir dans la
discussion. Non, rpondit ce dernier, il faut dcourager les
imitateurs de Napolon.--Oh! dit le ministre, quelqu'un peut-il songer
 l'imiter?--Vous avez raison, reprit M. de Lamartine, je voulais dire
les parodistes de Napolon[237]. Le mot avait eu grand succs dans
les salons o l'on n'aimait pas M. Thiers. Ces prliminaires taient
plus ou moins connus du monde parlementaire; aussi la curiosit
fut-elle vivement excite quand le pote orateur parut  la tribune.
Bien que dsapprouvant au fond la mesure, il n'alla pas jusqu' la
combattre. Ce n'est pas sans un certain regret, dit-il, que je vois
les restes de ce grand homme descendre trop tt peut-tre de ce rocher
au milieu de l'Ocan, o l'admiration et la piti de l'univers
allaient le chercher  travers le prestige de la distance et  travers
l'abme de ses malheurs... Mais le jour o l'on offrait  la France de
lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entire pour
la recevoir....Recevons-la donc avec recueillement, mais sans
fanatisme..... Je vais faire un aveu pnible; qu'il retombe tout
entier sur moi, j'en accepte l'impopularit d'un jour. Quoique
admirateur de ce grand homme, je n'ai pas un enthousiasme sans
souvenir et sans prvoyance. Je ne me prosterne pas devant cette
mmoire. Je ne suis pas de cette religion napolonienne, de ce culte
de la force, que l'on voit, depuis quelque temps, se substituer, dans
l'esprit de la nation,  la religion srieuse de la libert. Je ne
crois pas qu'il soit bon de difier ainsi sans cesse la guerre, de
surexciter les bouillonnements dj trop imptueux du sang franais
qu'on nous reprsente comme impatient de couler aprs une trve de
vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du
monde, pouvait tre la honte des nations... Nous, qui prenons la
libert au srieux, mettons de la mesure dans nos dmonstrations. Ne
sduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce
qui l'blouit que ce qui le sert. N'effaons pas tant, n'amoindrissons
pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle,
reprsentative, pacifique. Elle finirait par disparatre aux yeux du
peuple. L'orateur avait entendu sans doute les ministres assurer que
ce trne ne se rapetisserait pas devant un pareil tombeau, que ces
ovations, que ces cortges, que ces couronnements posthumes de ce
qu'ils appelaient une lgitimit, que ce grand mouvement donn, par
l'impulsion mme du gouvernement, au sentiment des masses, que cet
branlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles
prolongs et attendrissants, ces rcits, ces publications populaires,
ces bills d'indemnit donns au despotisme heureux, ces adorations du
succs, tout cela n'avait aucun danger pour l'avenir de la monarchie
reprsentative. Mais, malgr ces assurances il demeurait inquiet et
il invitait la France, en honorant cette grande mmoire,  bien faire
voir qu'elle ne voulait susciter de cette cendre, ni la guerre, ni la
tyrannie, ni des lgitimits, ni des prtendants, ni mme des
imitateurs.

[Note 237: Lettre du capitaine Callier au marchal Soult, du 27 mai
1840. (_Documents indits._)]

L'effet fut grand. Personne ne se trouva en tat de rpondre  cette
parole, magnifique comme toujours, et cette fois admirablement sense.
M. Odilon Barrot se borna  donner, en quelques phrases assez ternes,
son adhsion  la mesure propose. Quant  M. Thiers, trop embarrass
de ce que devenait le mouvement dont il avait donn le signal, pour en
prendre la dfense contre M. de Lamartine, mais n'osant pas davantage
le dsavouer, il resta muet sur son banc. Ce fut  peine si, aprs la
clture, il intervint d'un mot pour dclarer qu'il adhrait 
l'augmentation de crdits propose par la commission; il tchait,  la
vrit, d'en diminuer la porte politique en l'expliquant par
l'insuffisance des devis primitifs. En dpit du ministre et 
l'tonnement gnral, il se trouva, dans la Chambre, une majorit pour
repousser les conclusions de la commission et revenir au chiffre
primitivement propos, majorit assez htrogne, compose de
conservateurs inquiets pour la monarchie et de libraux de gauche
inquiets pour la libert. Aucun de ceux qui composaient cette majorit
n'ignorait qu'en fait le crdit d'un million serait srement dpass;
mais leur vote tait une faon d'adhrer aux paroles de M. de
Lamartine; c'tait aussi une leon  l'adresse de M. Thiers.

La dcision de la Chambre souleva un immense cri de colre dans toute
la presse de gauche et de centre gauche. Pendant que le _Journal des
Dbats_, presque seul  se fliciter, disait d'un accent triomphant:
La Chambre nous a vengs, le _Constitutionnel_ dclarait cette
sance dplorable; le _Temps_ ajoutait: La discussion a commenc par
le ridicule et fini par la honte; le _Courrier franais_ fltrissait
la majorit qui avait donn raison aux dtracteurs de Napolon et
dtruit l'effet de la rparation que le ministre avait propose; il
reprochait  M. Barrot et  M. Thiers de s'tre laiss paralyser, et
dplorait surtout qu'un grand nombre des dputs de la gauche
figurassent dans la majorit; on ne doit pas quitter le drapeau des
bleus, disait-il  ces dissidents; quand on est de souche
rvolutionnaire, rpudier les lois, l'ordre, les batailles et
l'administration de l'Empire, c'est presque renier sa croyance[238].
L'occasion parut bonne aux Bonaparte pour se mettre en avant, et
l'ex-roi Joseph, frre an de Napolon, qui vivait  Londres sous le
nom de comte de Survilliers, crivit au marchal Clauzel une lettre,
aussitt publie, o il offrait deux millions, l'un pour les dbris de
la garde, l'autre pour remplacer le crdit refus par la Chambre; il
est vrai que ces deux millions taient en papier, en rescriptions ou
dlgations provenant de la liste civile de l'Empereur, c'est--dire
en crances non reconnues par l'tat franais: libralit peu coteuse
 celui qui la proposait, et peu profitable  ceux auxquels on
l'offrait. En mme temps, une souscription fut ouverte par le
_Constitutionnel_, le _Messager_, le _Courrier franais_, le _Sicle_,
le _Temps_, le _Commerce_, pour runir les deux millions refuss par
la Chambre. Vainement dnonait-on au ministre ce qu'il y avait de
peu constitutionnel  provoquer une protestation contre une dcision
lgislative, vainement l'avertissait-on que cette souscription
tuerait la Chambre si elle russissait, vainement lui montrait-on,
dans le comit de souscription, un noyau de penses et de sentiments
bonapartistes, dangereux ds maintenant, plus dangereux encore au
jour des funrailles[239], M. Thiers ne voulait mme pas ou ne pouvait
empcher les journaux qui semblaient entirement  sa dvotion, de
prendre part  cette campagne. Plus que jamais il tait dbord; aussi
le _Journal des Dbats_ rpondait-il  un sentiment devenu assez
gnral, quand il adressait au prsident du conseil cette svre
remontrance: Ce n'est pas tout de concevoir une grande pense, mais
dont l'excution a incontestablement ses embarras et ses dangers. On
ne jette pas, dans un pays, une ide comme celle de ramener les
cendres de Napolon, pour l'abandonner  tous les caprices des
partis... Le gouvernement devait avoir tout calcul, prvu... Mais, au
lieu de faire la loi aux partis et de leur imposer l'excution de son
plan, il va  la drive, laissant modifier son projet par une
commission, puis modifier le projet de la commission par la Chambre,
et finissant par livrer la question  qui? aux partis eux-mmes qu'on
rige en tribunal d'appel contre un vote lgislatif[240].

[Note 238: Articles du 27 et du 28 mai 1840.]

[Note 239: _Journal des Dbats_, 29 mai 1840.]

[Note 240: Article du 31 mai 1840.]

Cependant il fut bientt visible que cette souscription, commence 
si grand fracas et juge un moment si menaante, n'aurait qu'un
rsultat misrable. Au bout de quelques jours, on n'en tait qu'
vingt-cinq mille francs, et rien n'indiquait qu'en persvrant, on
russirait mieux. En outre, parmi les dputs de la gauche, les
divergences qui s'taient dj produites lors du vote, devenaient
chaque jour plus profondes et plus aigres. Certains d'entre eux, de
moins en moins disposs  se laisser compromettre dans ce rveil
bonapartiste, menaaient d'une protestation publique. Fort embarrass
et inquiet, mais ne voulant pas prendre sur lui l'impopularit
d'arrter cette souscription, M. Thiers obtint de M. Odilon Barrot,
toujours dvou, qu'il crivt une lettre pour la dconseiller. Les
journaux saisirent l'occasion offerte de sortir de l'impasse o ils
s'taient fourvoys, et annoncrent, le 1er juin, l'abandon de la
souscription. Leur ressentiment contre ceux qui ne les avaient pas
suivis fut d'autant plus vif que leur insuccs avait t plus
mortifiant[241]. Toutefois, aprs quelques jours d'amres
rcriminations, le silence finit par se faire, et, au moins dans la
presse et  la tribune, on ne parla plus de Napolon.

[Note 241: Le _Courrier franais_ disait, par exemple, le 4 juin 1840:
Il se passera bien du temps et il faudra bien des actes, avant que
nous puissions reprendre confiance dans la fermet du ministre, dans
notre propre parti.]

Le rsultat le plus clair de la campagne, si brillamment mise en train
par M. Thiers, tait donc, au bout de quelques semaines, d'avoir agit
les esprits, rveill des ides dangereuses pour la monarchie et la
libert, alarm les conservateurs, jet la division et le dsarroi
dans la gauche, et expos le cabinet  son premier chec
parlementaire. C'tait tout le contraire de ce que le prsident du
conseil avait espr de sa diversion. Loin d'avoir supprim ou rejet
au second plan ses embarras, il se trouvait les avoir aggravs. Son
renom d'habilet en tait branl, et, parmi ceux-l mmes qui
attendaient le plus de lui, quelques-uns en venaient  se demander
s'il n'tait pas un tourdi tmraire. Avait-il produit meilleur effet
hors frontires? Moins exclusivement proccup de la popularit qu'il
cherchait  obtenir ainsi en France, plus attentif  suivre, en
Europe, l'effort de ceux qui travaillaient  veiller contre nous les
susceptibilits et les dfiances des puissances, il se ft aperu que
les dmarches et les paroles par lesquelles il croyait seulement
donner une satisfaction platonique  l'amour-propre national,
retentissaient comme une menace aux oreilles d'trangers dj
prvenus, et compliquaient singulirement les difficults de la crise
o les vnements d'Orient avaient jet notre diplomatie. Ces
chancelleries du continent, qui s'taient dj figur, l'anne
prcdente, que le marchal Soult voulait guerroyer et chercher les
traces de Napolon, trouvaient naturellement  s'effaroucher plus
encore de l'attitude prise par son successeur[242]. Le vieux roi de
Prusse, malgr sa modration et sa sympathie pour la royaut de
Juillet, disait au gnral de Sgur: Ah! la France! Dieu veuille
qu'elle soit sage! Et cette translation des cendres de Napolon,
est-ce que vous n'tes pas inquiet de l'effet qu'elle va produire?
Pour moi, je vous avoue que j'en suis effray. Ces alarmes et ces
mfiances des puissances se manifestaient parfois trop ouvertement
pour que M. Thiers pt les ignorer; mais il affectait d'en tre plus
fier qu'embarrass. Ses journaux y montraient un hommage rendu  son
ardent amour de la dignit nationale,  sa volont de donner  la
rvolution de Juillet une noble et forte attitude au dehors.

[Note 242: M. Thiers d'ailleurs tait, depuis la coalition, suspect 
l'Europe. Ds le 14 mai 1839, M. de Barante crivait  M. Bresson: M.
Thiers est devenu un vritable pouvantail; on se trouble au nom de
celui que la renomme prsente comme livr  une imagination
turbulente. (_Documents indits._)]

Cependant, les ngociations continuaient avec l'Angleterre, pour
rgler les mesures d'excution. Quand tout fut convenu, et que, le 7
juillet, la frgate la _Belle Poule_ mit  la voile pour
Sainte-Hlne, sous les ordres du prince de Joinville, l'attention
publique tait ailleurs. Seuls quelques esprits prvoyants pensaient
encore avec inquitude  la grande motion du retour. De loin,
crivait alors Henri Heine, s'avance vers nous,  pas mesurs et de
plus en plus menaants, le corps du gant de Sainte-Hlne. Mais bien
des vnements se passeront avant que ce revenant ne dbarque, et,
quand il arrivera, le ministre du 1er mars ne sera plus l pour le
recevoir.


VIII

Toujours en qute de diversions aux difficults de sa situation
parlementaire, M. Thiers en trouvait parfois de moins bruyantes et de
plus utiles que l'vocation des souvenirs napoloniens: telles
taient les nombreuses lois d'affaires vers lesquelles il tchait
d'attirer l'activit du parlement et l'attention du public. C'est le
mrite, parfois un peu oubli, des Chambres de la monarchie de
Juillet, qu'au moment o on les croit absorbes, entraves,
strilises par les dissensions et les intrigues politiques, l'oeuvre
lgislative se poursuive, souvent un peu dans l'ombre et sans grand
bruit, mais gnralement intelligente et fconde. Rarement les lois
ont t plus sagement faites et plus soigneusement rdiges; la
meilleure preuve n'en est-elle pas dans ce fait que beaucoup des
dispositions organiques qui nous rgissent encore, datent de cette
poque? Sans doute il ne saurait entrer dans le plan d'une histoire
politique d'analyser ces lois, de raconter en dtail les dbats d'o
elles sont sorties: ces renseignements se trouvent dans les traits
spciaux de jurisprudence ou d'administration; mais ce qui nous
appartient, c'est de mentionner l'importance des rsultats obtenus, et
de rappeler qu'on ne saurait, en les ngligeant, juger quitablement
le rgime et les hommes.

Pour ne parler que de la session qui nous occupe en ce moment, celle
de 1840, le ministre du 1er mars, russit en quelques mois  mener 
bonne fin et  faire voter par les deux Chambres plusieurs lois, dont
quelques-unes importaient grandement  la prosprit matrielle du
pays: prorogation jusqu'en 1867 du privilge de la Banque de France
qui tait prs d'expirer; abolition du monopole pour la fabrication du
sel; impulsion donne  la construction, dj trop retarde, des
chemins de fer, et subventions accordes, sous diffrentes formes, aux
compagnies concessionnaires hors d'tat de remplir leurs obligations;
cration ou achvement de divers canaux et amlioration de la
navigation de plusieurs rivires; tablissement d'un service de
bateaux  vapeur entre nos grands ports et l'Amrique. Les deux
Chambres eurent aussi une discussion importante sur cette question de
la conversion des rentes qui, depuis le jour o elle s'tait trouve
si malheureusement mle  la chute du ministre du 11 octobre, avait
t plusieurs fois souleve, sans pouvoir jamais aboutir. En 1840,
comme en 1836 et 1838, la conversion trouva bon accueil au
Palais-Bourbon, et choua au Luxembourg; les pairs, en la repoussant,
se conformaient  la pense connue du Roi et peut-tre subissaient son
influence. Louis-Philippe tait fort anim sur ce sujet; il redoutait
beaucoup pour son gouvernement le mcontentement possible des
rentiers, et ne se rendait pas suffisamment compte de l'avantage
qu'une telle mesure pouvait avoir pour les finances de l'tat. Que ce
ft par mnagement pour la couronne ou par l'effet de ses propres
hsitations, le cabinet soutint mollement la mesure, surtout devant la
Chambre des pairs. Indiquons encore, parmi les problmes toujours
dbattus et jamais rsolus d'une faon dfinitive, l'inextricable
question des sucres qui occupa, sans rsultat satisfaisant, plusieurs
sances des deux assembles. Enfin signalons, dans la Chambre des
pairs, la discussion, trs-approfondie et trs-honorable pour les
lgislateurs de ce temps, de deux lois qui ne devaient tre soumises 
l'autre Chambre que dans la session suivante: c'tait la loi sur
l'expropriation pour cause d'utilit publique et celle sur le travail
des enfants dans les manufactures, destines l'une et l'autre 
rsoudre des problmes ns rcemment de la transformation conomique,
et  oprer, en des matires particulirement graves, la conciliation
toujours fort dlicate des droits et des devoirs de l'tat avec ceux
de la proprit et de la famille.

L'initiative de plusieurs de ces lois avait t prise par le ministre
du 12 mai; mais c'tait le cabinet du 1er mars qui en avait press
l'examen, soutenu et dirig la discussion. Chacun de ses membres
prenait sa part de cette oeuvre. Entre tous, le ministre des travaux
publics, le comte Jaubert, profitait de l'excellent tat des finances
pour beaucoup entreprendre; on et presque dit que l'ancien
doctrinaire cherchait, par cette activit un peu fivreuse,  tourdir
les scrupules que devait parfois veiller chez lui la politique du
prsident du conseil.[243] Ce n'est pas cependant que M. Thiers ft
dispos  laisser toute la charge et tout l'honneur aux ministres
spciaux. Il mettait, au contraire, comme il avait dj fait en 1836,
son amour-propre  se substituer  eux,  intervenir de sa personne
sur les sujets les plus divers et souvent les plus techniques. Ouvrez
la collection des discours qu'il a prononcs  cette poque: vous en
trouverez,  quelques jours de distance, sur la conversion de la
rente, sur la question des sucres, sur le privilge de la Banque, sur
la colonisation, sur la garantie d'intrts  accorder au chemin de
fer d'Orlans, sur la navigation intrieure, sur les paquebots
transatlantiques. Cette prodigieuse facilit  parler de tout si
hardiment et si agrablement, cette universelle comptence ne
contribuaient pas peu au prestige du premier ministre[244]; si elle
n'en imposait pas toujours galement au petit nombre des gens qui
connaissaient  fond la question particulire, elle blouissait les
ignorants et les superficiels qui forment la masse des assembles.
Souvent, du reste, dans ces dbats, M. Thiers servait utilement la
cause du bon sens et de la tradition contre les utopies envieuses et
ruineuses de la gauche: tmoin le trs-remarquable discours par lequel
il justifia la prorogation du privilge de la Banque contre les
dtracteurs jaloux de la prtendue aristocratie financire; en cette
circonstance, son succs fut si complet qu'au moment du vote, il n'y
eut pas plus de 58 boules noires dans l'urne. M. Thiers attirait ainsi
tous les regards. Des membres du cabinet, on ne voyait gure que lui,
on n'entendait que lui. Les autres ministres en taient mortifis et
se plaignaient parfois tout bas de leur chef, mais sans rien faire
pour reprendre leur rang. M. de Rmusat lui-mme, que sa brillante
intelligence et pu faire prtendre  un rle considrable et sur
lequel les conservateurs avaient compt pour faire contre-poids aux
tendances du prsident du conseil vers la gauche, s'tait laiss, ds
le premier jour, absorber, dominer, annuler. Il s'en apercevait, en
plaisantait le premier et croyait ainsi sauver sa dignit. M. Thiers
avait pris, du reste, l'habitude de ne pas se gner avec ses
collgues, rudoyant ceux qui tmoignaient quelque vellit
d'indpendance et ne s'inquitant pas de mnager leur amour-propre.
C'est ainsi qu'un jour,  dner chez M. de Rmusat et en prsence de
M. Cousin, il fit, contre les politiques philosophes, une sortie assez
semblable au morceau de Napolon contre les idologues, et chanta,
avec un gosme naf, une sorte d'hymne sur le plaisir de prsider un
ministre dont il tait le matre et avec lequel il n'avait pas 
compter[245].

[Note 243: Cf, sur la situation budgtaire, ce que j'ai dit au tome
III, p. 247  250.]

[Note 244: Henri Heine crivait le 20 mai 1840: M. Thiers a gagn de
nouveaux lauriers par la clart convaincante avec laquelle il a
trait, dans la Chambre, les sujets les plus arides et les plus
embrouills... Cet homme connat tout; nous devons regretter qu'il
n'ait pas tudi la philosophie allemande: il saurait l'expliquer
galement. (_Lutce_, p. 60.)]

[Note 245: _Documents indits._]

En mme temps qu'il cherchait  se poser en homme d'affaires, ayant la
sollicitude et l'intelligence des intrts matriels, M. Thiers se
plaisait  faire vibrer, de temps  autre, des cordes plus hautes et
plus gnreuses.  ce titre, on ne peut passer sous silence le
discours qu'il pronona sur les crdits demands pour l'Algrie.
Lorsque le moment sera venu de reprendre le rcit des guerres
africaines, nous aurons occasion de dire l'origine et les consquences
de ce dbat; quant  prsent, il importe seulement de mettre en
lumire la nettet et la fiert patriotique avec lesquelles le
ministre proclama la ncessit, pour le gouvernement franais, de se
maintenir et de se maintenir grandement en Afrique, rejeta, comme
un systme absurde, l'occupation restreinte et dclara bien haut
qu'il fallait faire une guerre heureuse  Abd-el-Kader. Aucun
ministre n'avait encore parl sur ce ton de l'oeuvre de la France au
del de la Mditerrane. Le prsident du conseil termina ces
dclarations par quelques phrases d'une porte plus gnrale, bien
faites pour caresser la fibre nationale, mais aussi pour donner, au
dehors,  notre politique une sorte de physionomie belliqueuse.
N'est-ce pas, disait-il, une chose utile pour une nation que de se
battre quelque part?... Voyez l'Angleterre et la Russie, ces deux
grandes puissances; elles vont  Khiva, elles vont en Chine, elles se
font des armes, elles donnent des preuves de force et d'existence!
Et la France, cette puissance qui a tant besoin de son pe, cette
puissance si remuante et si belliqueuse, la France ne ferait rien!...
Messieurs, voil vingt-cinq ans que l'Europe est en paix. C'est la
trve la plus longue que l'on ait vue. Aprs vingt-cinq ans de paix,
le sang bouillonne dans les veines. Eh bien! les grandes nations ne se
ruent plus les unes sur les autres; mais elles se portent chez les
peuples barbares. Les Russes vont  Khiva, les Anglais en Chine, nous
allons en Algrie. Je suis charm que la France aussi fasse parler
d'elle, se fasse une bonne renomme, se fasse des soldats! Ces ides,
d'ailleurs, n'taient pas nouvelles chez M. Thiers; il les avait dj
exprimes, quelques semaines auparavant, dans le salon du duc de
Broglie, o il s'tait rencontr avec certains adversaires de
l'Algrie, entre autres M. Duvergier de Hauranne et M. d'Haubersaert.
Ceux-ci avaient object la quantit de millions et d'hommes absorbs
dans cette entreprise: Eh bien! s'tait cri M. Thiers, vous tes
bien heureux, dans notre pauvre temps o chacun ne pense qu' son
pot-au-feu, o l'on jette les hauts cris quand il s'agit d'emporter
une mauvaise bicoque comme Anvers, o on lsine sur le budget, o on
fait des conomies de bouts de chandelles, vous tes bien heureux
d'avoir encore quelque chose qui maintienne le moral de votre arme et
qui vous arrache quelques cus! Vous tes bien heureux d'avoir quelque
chose qui touche, qui remue, qui branle! Est-ce nos mauvaises
discussions, est-ce notre gouvernement reprsentatif, dans le pauvre
tat o il est, qui relvera les mes des petites passions qui les
possdent, de ce scepticisme qui les ronge? Non, ce que nous faisons 
Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au pays;
mais, quand le pays apprend qu'on s'est battu  Mazagran et qu'on a
vaincu  Meserghin, les enfants s'meuvent et les femmes pleurent.
Est-ce trop de soixante millions pour maintenir ce qui reste de
sentiments moraux et de passions dsintresses, pour empcher la
France de s'accroupir sur sa chaufferette? Est-ce que vous craignez de
manquer jamais de banquiers? Est-ce que vous avez peur de voir F...
prodigue, L... dsintress? Sans Alger, savez-vous quelle pense
impertinente l'Europe pourrait concevoir sur de pauvres petits soldats
comme les ntres? car nous ne sommes pas beaux hommes en France,
dit-il en se regardant. Mais quand ces pauvres petits soldats arrivent
en Afrique, on leur dit: Vous tes les successeurs de l'arme de
Napolon, et ils vont se battre tant qu'ils peuvent.--Est-ce assez de
coups de fusil comme cela?--Non, il en faut davantage pour tre les
soldats de Napolon.--Eh bien! en voil encore et toujours. Ils
meurent, ils se consument de maladie. Eh bien! tant mieux, ceux qui
reviennent en sont plus forts et plus aguerris. Savez-vous ce qu'il y
a d'horreurs, de souffrances, de maladies, sous ces beaux noms de
Napolon et de Csar? Savez-vous ce qu'il y a d'enfants massacrs, de
femmes violes, sous les souvenirs potiques de Rivoli et de
Castiglione? Et puis, quand tout cela s'loigne, a fait de la
grandeur et de la gloire[246]. La voix de M. Thiers s'tait
graduellement anime: il marchait de long en large devant la chemine
et semblait presque hors de lui-mme. C'est singulier, dit en sortant
un des auditeurs, je ne suis pas de son avis, mais ce petit homme me
rappelle pourtant la manire, et le geste, et la vivacit de paroles
de l'Empereur, les jours o il n'tait pas trs-raisonnable[247].

[Note 246: _Documents indits._]

[Note 247: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 308.]


IX

Si dsireux qu'il ft d'luder les questions politiques, M. Thiers n'y
pouvait parvenir toujours. Le 16 mai, la Chambre avait  statuer sur
diverses ptitions relatives  la rforme lectorale. La commission
concluait  l'ordre du jour pour celles qui demandaient le suffrage
universel ou l'extension du droit de vote  tous les gardes nationaux;
elle proposait de renvoyer au ministre celles qui rclamaient des
modifications moins radicales, telles qu'une lgre augmentation du
nombre des lecteurs, le suffrage  deux degrs ou le vote au
chef-lieu du dpartement. M. Arago, au nom du parti radical, soutint
les ptitions dans un discours qui fit alors un certain bruit.
Franois Arago a t l'une des plus fameuses victimes de la maladie
trange qui a svi sur plusieurs savants de notre sicle; nous voulons
parler de cette sorte de perversion du got qui leur fait trouver plus
d'attraits  jouer un second rle dans la politique qu' occuper le
premier rang dans la science, et qui les conduit  prfrer la plus
vulgaire des popularits ou le plus banal des honneurs,  la vraie
gloire, la seule enviable et durable[248]. Ses dbuts comme astronome
avaient t singulirement heureux et brillants. Dj clbre et
membre de l'Institut  vingt-trois ans, il avait encore accru, depuis
lors, par d'importantes dcouvertes, son renom dans le monde de la
science. Mais les suffrages de cette lite, suffrages lents, froids,
presque silencieux, ne contentaient pas une nature mridionale, avide
de mouvement, de bruit, de mise en scne, impatiente de se sentir en
communication directe avec le public, d'agir sur lui et de s'enivrer
de ses louanges. Ne nous a-t-il pas lui-mme laiss entrevoir ce ct
de son me, quand, dans sa notice sur Thomas Young, il a plaint le pur
savant d'tre priv des applaudissements populaires et de ne trouver,
dans toute l'Europe, que huit ou dix personnes en tat de l'apprcier?
Aussi, pour son compte, ne resta-t-il pas isol sur les cimes dsertes
et lointaines o se font les grandes dcouvertes. On le vit bientt
descendre en des rgions plus voisines de la foule, et chercher, dans
l'exposition et la vulgarisation loquente de la science, une renomme
moins haute, mais plus tendue. Cela mme ne lui suffit pas longtemps,
et 1830 lui ayant offert l'occasion de se jeter dans la politique, il
se fit lire dput par ses compatriotes des Pyrnes-Orientales: il
avait alors quarante-quatre ans. La direction de ses ides et surtout
la fougue de son temprament le portaient aux opinions avances. Au
dbut cependant, loin de prendre,  l'gard de la monarchie nouvelle,
l'attitude d'un ennemi irrconciliable, il eut des rapports assez
intimes avec la famille royale, et donna mme quelques leons
d'astronomie et de mathmatiques au duc d'Orlans. Mais, au bout de
peu de temps, ayant cru avoir  se plaindre du Chteau, il rompit
ces relations, ne garda plus aucun mnagement dans son opposition et
se posa ouvertement en rpublicain[249]. Avec sa haute stature, sa
chevelure encore noire et flottante, son large front, ses yeux
ardents, ombrags de puissants sourcils, M. Arago faisait figure  la
tribune. Sa parole ne manquait ni de force, ni de chaleur, ni
d'originalit; c'taient la mesure et le jugement qui faisaient
dfaut. On l'coutait avec dfrence dans les questions techniques o
il apportait son autorit de savant; quand le tribun tait seul en
scne, il provoquait parfois des murmures d'impatience: de l, pour
cet amour-propre hautain, des froissements qui augmentaient encore son
animosit contre les hommes et les institutions. Les radicaux, trop
heureux de se parer d'une si grande renomme, s'empressaient  le
consoler par leurs applaudissements, et, chaque jour, s'emparaient
plus compltement de sa vie et de son nom. Ainsi devait-il tre
conduit  figurer, vieux, malade, quelque peu dgot et effray de
son entourage, dans le gouvernement provisoire de 1848, et, aprs sa
mort, survenue en 1853, il s'est trouv, par une sorte de chtiment
posthume, que la notorit trs-discute de l'homme de parti avait
rejet presque dans l'ombre le lgitime renom du savant.

[Note 248: Nagure, en pleine Acadmie franaise, M. Pasteur se
plaignait loquemment du tort que faisait ainsi la politique  la
science. Pourquoi, s'criait l'illustre savant, faut-il que cette
accapareuse prenne trop souvent les meilleurs, les plus forts d'entre
nous? Et il ajoutait: Ce que la politique a cot aux lettres, la
littrature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-mme
peut faire le triste dnombrement de ses pertes. De part et d'autre,
combien de forces, dvies de leurs cours, vont s'abmer inutilement
dans des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi striles
qu'un monceau de sable!]

[Note 249: Ce trait de la vie d'Arago, pass sous silence par ses
biographes dmocrates, est rapport par M. Odilon Barrot, dans ses
_Mmoires_, t. II, p. 32.]

Le discours du 16 mai 1840 fut un des gages les plus clatants donns
par M. Arago aux opinions avances. Non content de s'y poser en
prcurseur du suffrage universel, il tendit la main aux socialistes,
et prsenta la rforme lectorale comme le prliminaire d'une rforme
sociale dont il affirmait l'urgence. Puis, faisant une sombre peinture
des souffrances de la population manufacturire, il proclama
solennellement la ncessit d'y remdier par une nouvelle
organisation du travail. C'tait la formule mme dont se servaient
alors les coles socialistes; non que l'orateur adhrt au systme de
l'une de ces coles, ou ft en tat d'en proposer un  soi: il se
bornait  dclarer que le rgime actuel tait caduc et devait tre
radicalement transform.  l'poque de Turgot, disait-il, le principe
du laisser-faire et du laisser-passer tait un progrs. Ce principe a
fait son temps; il est vicieux, en prsence des machines puissantes
que l'intelligence de l'homme a cres. Si vous ne modifiez pas ce
principe, il arrivera, dans notre pays, de grands malheurs, de grandes
misres. Cette dclaration marque une date non-seulement dans la vie
politique de M. Arago, mais aussi dans l'histoire du parti radical.
Rduit  une infime minorit dans le parlement, abandonn par la
gauche dynastique, qui tait devenue momentanment ministrielle, ce
parti sentait plus que jamais le besoin de chercher sa force hors du
pays lgal. D'meute, de conspiration politique, il ne pouvait plus
tre question; on avait perdu les illusions de 1832 ou de 1834, et le
misrable avortement de l'attentat du 12 mai 1839 tait fait pour
dcourager les plus tmraires. Mais,  dfaut d'un coup de force, les
meneurs du radicalisme crurent avoir moyen d'arriver au mme but par
une agitation  longue chance. De l l'importance qu'ils
commencrent  donner  la rforme lectorale, leur propagande en
faveur de l'universalit ou tout au moins de la large extension du
suffrage, et leur appel fait aux masses prives du droit de vote.
Seulement, ils s'aperurent tout de suite que le peuple,--mme celui
des villes,--ne s'intresserait gure  une revendication purement
politique, et que le moindre grain de mil, autrement dit le moindre
espoir d'une amlioration dans son sort matriel, ferait bien mieux
son affaire. Si l'on voulait avoir chance de le remuer, on devait donc
lui offrir, non plus un simple changement de gouvernement, mais aussi
une transformation de l'organisation sociale: ce n'tait pas assez
pour les radicaux d'tre devenus dmocrates, il leur fallait paratre
plus ou moins socialistes. Le discours de M. Arago montra qu'ils ne
reculaient pas devant cette volution.

M. Thiers, alors dans tout l'orgueil du succs qu'avait obtenu, au
premier moment, l'annonce du retour des cendres[250], crut pouvoir
le prendre de haut avec les ptitionnaires et leur avocat. On vous a
parl, dit-il, de souverainet nationale, entendue comme souverainet
du nombre. C'est le principe le plus dangereux et le plus funeste
qu'on puisse allguer en prsence d'une socit. En langage
constitutionnel, quand vous dites souverainet nationale, vous dites
la souverainet du Roi, des deux Chambres, exprimant la souverainet
de la nation par des votes rguliers, par l'exercice de leurs droits
constitutionnels. De souverainet nationale, je n'en connais pas
d'autre. Quiconque,  la porte de cette assemble, dit: J'ai un droit,
ment; il n'y a de droits que ceux que la loi a reconnus. Le prsident
du conseil ne repoussait pas seulement les ptitions radicales tendant
au suffrage universel; il repoussait aussi les ptitions plus modres
que la commission avait propos de renvoyer au ministre. Jugeant
superflu de les discuter en dtail, il dclara qu'il n'tait pas
partisan de la rforme lectorale et rappela qu'il l'avait exclue du
programme ministriel. Sur l'organisation du travail, M. Thiers se
contenta aussi de quelques mots de rponse. Je tiens pour dangereux,
pour trs-dangereux, dit-il, les hommes qui persuaderaient  ce peuple
que ce n'est pas en travaillant, mais que c'est en se donnant
certaines institutions qu'ils seront meilleurs, qu'ils seront plus
heureux. Il n'y a rien de plus dangereux. Dites au peuple qu'en
changeant les institutions politiques, il aura le bien-tre, vous le
rendrez anarchiste et pas autre chose. M. Garnier-Pags, qui rpondit
longuement et prement au ministre, tait de l'extrme gauche comme M.
Arago; il n'apportait donc rien de nouveau dans le dbat. Mais quelle
serait l'attitude de la gauche dynastique? Elle aussi avait fait,
depuis une anne, grand bruit de la rforme lectorale[251].
N'tait-il pas  prvoir qu'elle appuierait les conclusions de la
commission, ou qu'au moins elle ne laisserait pas passer, sans une
rserve, sans une explication, la fin de non-recevoir oppose par M.
Thiers? Elle se tut cependant. Les provocations ironiques du gnral
Bugeaud, dclarant qu'il ne voyait plus que des ombres  l'ancienne
gauche, ne parvinrent mme pas  la faire sortir de ce silence  la
fois docile et embarrass. L'ordre du jour, demand par le ministre,
fut vot sans difficult sur toutes les ptitions. Le lendemain, le
_Journal des Dbats_ flicitait M. Thiers de n'avoir pas craint de
mcontenter ses amis de la gauche; il constatait, du reste, que
celle-ci s'tait montre fort tide pour les ptitions. M. Odilon
Barrot, ajoutait-il, s'est  peine soulev de son banc en leur faveur;
il n'a pas parl.

[Note 250: Cette discussion sur la rforme lectorale avait lieu le 16
mai, et c'tait le 12 que M. de Rmusat avait annonc  la Chambre le
retour des cendres.]

[Note 251: Cf. plus haut, p. 84 et p. 87.]

La brve dclaration du prsident du conseil pouvait suffire pour
dcider le vote de la Chambre, non pour arrter l'agitation du dehors,
que les radicaux avaient surtout en vue. Leurs journaux s'appliqurent
 louer bruyamment M. Arago de s'tre fait le mandataire des classes
tortures par la misre et par la faim, d'avoir appel de tous ses
voeux l'organisation du travail et de l'industrie, et de ne voir, dans
la rforme politique, qu'un moyen d'obtenir les rformes sociales
rclames par l'esprit du sicle[252]. Il se trouvait prcisment
que, depuis quelque temps, certaines rgions populaires taient dans
un singulier tat de fermentation. Quiconque se ft alors distrait un
moment du bruit un peu factice des luttes parlementaires, pour porter
son attention au del et au-dessous, et entendu sortir du monde
ouvrier certaines rumeurs confuses et menaantes. Au mois d'avril,
Henri Heine avait eu l'ide de parcourir les ateliers du faubourg
Saint-Marceau; bien que son esprit,  la fois sceptique et audacieux,
ne s'effaroucht ni ne s'inquitt aisment, il tait revenu pouvant
de ce qu'il avait vu. J'y trouvai, crivit-il, plusieurs nouvelles
ditions des discours de Robespierre et des pamphlets de Marat, dans
les livraisons  deux sous, l'_Histoire de la Rvolution_, par Cabet,
_la Doctrine et la conjuration de Babeuf_, par Buonarotti, etc...,
crits qui avaient comme une odeur de sang; et j'entendis chanter des
chansons qui semblaient avoir t composes dans l'enfer et dont les
refrains tmoignaient d'une fureur, d'une exaspration qui faisaient
frmir. Non, dans notre sphre dlicate, on ne peut se faire aucune
ide du ton dmoniaque qui domine dans ces couplets horribles; il faut
les avoir entendus de ses propres oreilles, surtout dans ces immenses
usines o l'on travaille les mtaux, et o, pendant leurs chants, ces
figures d'hommes demi-nus et sombres battent la mesure, avec leurs
grands marteaux de fer, sur l'enclume cyclopenne. Un tel
accompagnement est du plus grand effet, de mme que l'illumination de
ces tranges salles de concert, quand les tincelles en furie
jaillissent de la fournaise. Rien que passion et flamme, flamme et
passion[253]. On comprend l'effet que devait produire sur des esprits
ainsi excits la parole d'un dput considrable, d'un bourgeois
illustre tel que M. Arago, condamnant, en pleine Chambre,
l'organisation actuelle du travail. Le 24 mai, un millier d'ouvriers
se rendirent  l'Observatoire pour remercier l'astronome dmocrate
d'avoir parl, avec noblesse, courage et vrit, des souffrances du
peuple et de ses vertus.--Nos voeux, dirent-ils, sont grands, mais
ils sont justes, car ils se fondent sur le droit qu'a tout membre de
la socit de vivre en travaillant et d'obtenir, dans la rpartition
des fruits du travail, une part proportionne  ses besoins.....
Qu'ils le sachent bien, nos prtendus hommes d'tat,--eux  qui il
n'appartient pas, suivant leur aveu, de donner du travail aux
ouvriers[254],--qu'ils le sachent bien, le peuple a vu, dans un tel
dni de justice, la preuve de leur impuissance radicale en face d'un
mal trop grand, d'une situation trop effrayante. Ceux qui, s'levant
au-dessus des querelles frivoles qui absorbent aujourd'hui toute
l'attention des hommes politiques, auront, comme vous, le courage
d'aborder les questions sociales qui nous touchent, ceux-l peuvent
compter sur notre reconnaissance et notre appui. M. Arago remercia
les ouvriers avec effusion, leur recommanda la modration et promit de
ne jamais dserter la sainte mission qu'il s'tait donne, celle de
dfendre, avec ardeur et persvrance, les intrts des classes
ouvrires.

[Note 252: _Journal du Peuple_ du 31 mai 1840.]

[Note 253: Lettre du 30 avril 1840 (_Lutce_, p. 29).]

[Note 254: Les ouvriers faisaient ici allusion  une expression
malheureuse chappe, quelques jours auparavant,  M. Sauzet,
prsident de la Chambre. Celui-ci, voulant rappeler  la question un
orateur qui,  propos d'une loi sur les sucres, dclamait sur les
ouvriers sans ouvrage, avait dit: Nous sommes chargs de faire des
lois, et non pas de donner de l'ouvrage aux ouvriers. Cette phrase
avait t aussitt releve et amrement commente par tous les
journaux d'extrme gauche.]

En mme temps, pour prolonger dans le pays le bruit ainsi commenc
autour de la rforme lectorale et de la rforme sociale, les radicaux
dcidrent d'entreprendre une campagne de banquets dmocratiques. Le
premier eut lieu  Paris, le 2 juin; plusieurs suivirent, soit dans la
mme ville, soit dans les dpartements, avec accompagnement de
discours rvolutionnaires. L'un de ces banquets, celui du huitime
arrondissement, avait t fix au 14 juillet, fte de l'anniversaire
de la prise de la Bastille, et plus de trois mille convives s'y
taient inscrits, la plupart gardes nationaux du quartier. Proccupe
de ce nombre et de cette date, l'autorit fit dfense au propritaire
du local choisi de recevoir plus de mille personnes. Aux rclamations
qui lui furent adresses, le ministre de l'intrieur, M. de Rmusat,
rpondit qu'il avait le pouvoir d'accorder ou de refuser
l'autorisation, suivant les circonstances. Le cabinet de M. Thiers
invoquait donc alors et exerait sans scrupule le droit dont
l'opposition devait, en fvrier 1848, tant reprocher  M. Guizot de
faire usage. Le banquet fut ajourn. Il eut lieu, le 31 aot suivant,
dans la plaine de Chtillon, et plusieurs milliers de dmocrates y
prirent part.

Ces manifestations taient principalement politiques: dans les toasts
ports, on retrouvait tous les cris de guerre du parti radical, et
d'abord ceux par lesquels il rclamait une large extension du
suffrage. Cependant une place y tait toujours faite au socialisme. La
thse habituelle des orateurs, dont les paroles taient soumises
pralablement  l'approbation des comits, consistait  prsenter la
rforme sociale comme troitement lie  la rforme lectorale,
celle-ci tant le moyen, celle-l le but. Au banquet du douzime
arrondissement, en prsence de M. Arago et de M. Laffitte, et en
quelque sorte sous leur patronage, M. Goudchaux, banquier et futur
ministre des finances en 1848, proclama, dans une langue qui ne valait
gure mieux que les ides exprimes, la ncessit de rgnrer le
travail, soumis aujourd'hui  l'exploitation de l'homme par l'homme,
exploitation qui cre des positions dissemblables  des hommes ayant
les mmes droits et qui, par cette exploitation, sont rellement
classs en deux catgories, seigneurs et serfs; comme moyen pratique,
il paraissait ne proposer, pour le moment, qu'un dveloppement des
socits coopratives, mais les mots dont il se servait, les colres
et les esprances que ces mots devaient veiller, portaient beaucoup
plus loin. Aprs M. Goudchaux, M. Arago vint rclamer l'honneur
d'avoir le premier,  la tribune, distinctement articul ces paroles
pleines d'avenir: _Il faut organiser le travail_. Dans le banquet du
onzime arrondissement, un orateur dclara que celui qui ne
travaillait pas, drobait au travailleur son existence et devait tre,
tt ou tard, dpouill de ses honteux privilges par celui dont il
dvorait la substance; et il terminait en buvant  la ralisation
des grandes ides galitaires.

Ce fut bien pis encore dans le banquet qui eut lieu  Belleville, le
1er juillet; il tait organis par les communistes qui, mcontents de
n'avoir pas vu leur toast agr dans le banquet du douzime
arrondissement, voulaient avoir leur runion  eux. Devant douze cents
convives, les doctrines les plus dtestables et les plus menaantes
pour la socit, la famille, la proprit, furent audacieusement
proclames. Qu'elles osassent ainsi s'taler, c'tait dj un signe
des temps; l'accueil fait  cette manifestation par l'organe le plus
considrable du parti rpublicain et d paratre un symptme plus
instructif et plus inquitant encore. Au fond, les crivains du
_National_ dsapprouvaient les communistes, les redoutaient et se
sentaient d'ailleurs dtests et jalouss par eux, au moins autant que
les bourgeois conservateurs. Ils n'osrent pas cependant rpudier
nettement le banquet de Belleville. Rpondant  la presse
ministrielle qui concluait de cet vnement que les radicaux taient
diviss, le _National_, loin d'accepter cette division et de s'en
faire honneur, se crut oblig de la nier. Le parti dmocratique,
dit-il, est uni pour poursuivre l'mancipation complte du pays...
Nous savons bien que, dans le champ des rformes sociales, tous les
esprits, toutes les imaginations se donnent carrire. Mille systmes
naissent et meurent chaque jour; chacun btit son petit difice...
Ici, la bonne foi et le dsintressement; l, le charlatanisme et
l'exploitation. Et qu'est-ce donc que cela prouve? C'est que la
socit entire est en travail, c'est que, sous vos couches
officielles, o vous donnez l'exemple des intrigues et du dsordre,
rgne une fermentation universelle qui atteste le besoin qu'a la
socit actuelle de sa transformation et de son progrs...
Non-seulement cette agitation n'a rien d'effrayant, mais, sous un
rapport, toutes les tentatives des sectaires ont un ct utile.
Laissons passage  l'extravagance; peut-tre porte-t-elle en croupe
quelque ide que la nation voudra recueillir... Si de nobles
sentiments se font jour  travers les utopies, pourquoi tout condamner
et fltrir sans discernement? Si, parmi les esprits qui rvent, il y a
des coeurs qui palpitent  toutes les motions de la patrie, si elle
peut trouver l de l'abngation pour la servir, du courage pour la
dfendre, pourquoi les envelopper dans un ostracisme injuste? Le parti
dmocratique ne rompt pas son unit pour si peu. Nul, ds lors, ne
pourra tre surpris de voir, au 24 fvrier 1848, le jour o les hommes
du _National_ deviendront par surprise les matres de la France, les
socialistes partager avec eux le pouvoir. Pour en revenir  1840, la
faiblesse des radicaux ne leur valait mme pas d'tre bien traits par
ceux qu'ils se refusaient  rpudier. Peu de temps aprs le banquet de
Belleville, le 24 juillet, on clbrait,  Saint-Mand, l'anniversaire
de la mort de Carrel.  la suite d'un discours de M. Bastide, grant
du _National_, un tudiant prit la parole, au nom des communistes, et
reprocha violemment au journal rpublicain d'avoir dvi des doctrines
de l'homme qui avait fait sa gloire. Il en rsulta une violente
altercation et mme une sorte de rixe. Le _National_ donna
naturellement  entendre, le lendemain matin, que cet incident tait
l'oeuvre de la police.


X

Il avait d tre dplaisant  la gauche ministrielle de paratre
abandonner, ou tout au moins ajourner, la rforme lectorale. Ce ne
fut pas le seul sacrifice de ce genre que lui demanda M. Thiers:
celui-ci, en effet, tait tout aussi dsireux de se dbarrasser de la
rforme parlementaire, autre article du programme de l'ancienne
opposition. On a dj vu comment il tait parvenu  faire lire, pour
examiner la proposition Remilly, une commission en apparence favorable
 la mesure, en ralit charge de l'ajourner[255]. Cette commission,
nomme le 2 mai, conclut  l'adoption d'un projet de rforme, mais
elle ne dposa son rapport que le 15 juin, alors que la proccupation
unique des dputs tait de prendre au plus tt leurs vacances. 
peine une voix, dans la Chambre, demanda-t-elle, sans insister, que la
discussion du projet ft fixe entre le budget des recettes et celui
des dpenses. La majorit, entrant dans le jeu du ministre, la
renvoya aprs les deux budgets: c'tait, au su de tous, un ajournement
indfini. Pour le coup, le souhait du comte Jaubert tait accompli, et
la proposition tait dment enterre.

[Note 255: Cf. plus haut, p. 146  152.]

Toutefois, pouvait-on compter que la gauche montrerait longtemps
encore une pareille complaisance? Il tait visible qu'elle devenait
chaque jour plus gne et plus maussade. Les radicaux ne se faisaient
pas faute de railler sa duperie et de fltrir sa trahison. En outre,
les divers incidents, provoqus par la proposition du retour des
cendres de l'Empereur, avaient amen une scission dans son sein.
Plusieurs dputs de ce groupe, en rvolte contre M. Odilon Barrot,
avaient pris attitude d'opposition ouverte  l'gard du ministre.
C'taient d'abord ceux qu'on appelait les saints, en tte desquels
marchaient MM. de Tocqueville, de Beaumont, de Corcelle, et qui se
plaignaient un peu navement que la gauche ne se proccupt pas
davantage d'appliquer ses doctrines. C'taient ensuite des politiques
moins austres et plus agits, faciles sur les principes et
trs-ombrageux dans leurs prventions. L'un de ces derniers, M.
Lherbette, personnage de mince autorit, mais de parole pre et
d'allure remuante, ne manquait pas une occasion de soulever les dbats
les plus dsagrables  M. Thiers: un jour, il l'interpellait sur la
fameuse lettre par laquelle M. Jaubert avait invit les amis du
cabinet  enterrer la proposition Remilly; un autre jour, il
dnonait les moyens plus ou moins avouables par lesquels le prsident
du conseil s'tait rendu matre des journaux. Je le dis hautement,
s'cria-t-il, grce  l'accaparement de la presse par le ministre,
notre ct, celui de la gauche constitutionnelle, n'a plus d'organes;
il faut que le pays le sache. Ces attaques embarrassaient les
ministriels de gauche, qui n'osaient riposter  la tribune et qui se
dfendaient mollement dans la presse. Le _Sicle_ en tait rduit  se
plaindre un peu piteusement du dchanement auquel M. Odilon Barrot
tait en butte, de la fureur qui s'tait tourne contre lui, et il
ajoutait, quelques jours aprs, sous forme d'excuse: Nous n'avons pas
demand au ministre tout ce qui tait dans nos voeux, et il est loin
d'avoir fait tout ce que nous lui avons demand; mais qui est en
mesure de gouverner  sa place et de donner  l'opinion publique une
satisfaction plus complte[256]?

[Note 256: 10 et 19 juin 1840.]

La gauche trouvait-elle au moins une compensation dans la
distribution des places? C'tait, on le sait, ce qui lui tenait le
plus au coeur. M. Thiers en faisait sans doute assez sur ce point pour
fournir occasion aux plaintes des conservateurs. Certaines de ses
nominations tmoignaient surtout d'un sans gne dans le favoritisme,
d'un parti pris de se faire une clientle personnelle, d'un ddain
pour les usages et la hirarchie qu'on n'avait peut-tre vus encore 
ce degr chez aucun ministre. Mais il tait loin de donner ainsi  la
gauche tout ce qu'il lui avait, sinon promis, du moins laiss esprer.
Aprs tout, il se sentait homme de gouvernement et n'entendait pas
dsorganiser l'administration. C'tait surtout dans les prfectures
que la gauche attendait un renouvellement presque complet: il y avait
l d'anciennes ou de rcentes rancunes lectorales, impatientes de
recevoir satisfaction. Le ministre de l'intrieur, M. de Rmusat,
n'tait pas encore assez loin du moment o il marchait avec M. Guizot,
pour tre bien press d'obir  ces exigences; il s'appliqua, au
contraire,  les luder. Tout d'abord, sous prtexte d'tudier le
personnel, il retarda pendant plus de trois mois sa dcision, et quand
enfin, le 5 juin, le mouvement prfectoral, depuis si longtemps
annonc, parut au _Moniteur_, la gauche s'aperut avec dsappointement
qu'un seul prfet tait destitu, un autre nomm conseiller d'tat, et
treize changs de rsidence; parmi les sous-prfets on ne comptait que
sept destitutions et vingt mutations. Pour le coup, les journaux ne
purent cacher leur mcontentement. Le _Sicle_, tout en consentant 
tenir compte des intentions et des difficults, dclarait ne pas
accepter, comme une satisfaction politique, un mouvement dont la
signification tait aussi efface. Le _Courrier franais_ disait:
Cette mesure assure l'impunit  la plupart des magistrats qui
avaient audacieusement tremp dans les tripotages lectoraux du 15
avril...  force de vouloir contenter tout le monde, on a fini par ne
pouvoir plus satisfaire personne... Les intrts conservateurs ont
prvalu presque partout... On voit maintenant o en est la raction
parlementaire du 1er mars. Il y a des choses que le cabinet ne peut
pas faire, et ce sont les choses que nous avions le plus souhaites.
Quelques jours aprs, rappelant toute la libert d'action que la
gauche avait laisse au ministre, il ajoutait: Nous avons le droit
de dplorer sa faiblesse... On n'est un grand ministre qu' la
condition de dclarer, comme Richelieu, en entrant au pouvoir par la
brche, que la politique du pays est change[257].

[Note 257: _Sicle_ du 6 juin, _Courrier franais_ du 6 et du 10
juin.--La gauche sentit trs-vivement ce dsappointement. Deux ans
aprs, M. Lon Faucher, rdacteur du _Courrier franais_, s'en
souvenait encore et crivait, le 8 novembre 1842,  M. Duvergier de
Hauranne: Nous ne pouvons  aucun prix recommencer l'preuve du 1er
mars. Rmusat en particulier, par son obstination  conserver les
prfets, nous avait tout  fait sacrifis. Pour ma part, j'ai failli y
perdre ma position, ma sant... S'immoler  des personnes, c'est tre
dupe et faire des ingrats. Encore aujourd'hui, quatre ou cinq journaux
me font l'honneur de m'attaquer personnellement comme si j'tais
ministre, et pourtant je suis peut-tre le seul homme de la presse,
avec Chambolle, qui n'ai rien demand ni rien accept du 1er mars.
(Lon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 396.)]

Si M. Thiers trompait ainsi les esprances des partisans de M. Odilon
Barrot, russissait-il par l mme  rassurer les amis de M. Guizot et
de M. Mol? Non; ceux-ci taient toujours en mfiance. Si peu que le
ministre et fait de mutations administratives, elles taient
commentes avec humeur et inquitude par les dputs conservateurs, et
d'ailleurs ceux-ci se rendaient compte que, dans chaque dpartement,
toute la faveur et tout le crdit taient passs  leurs adversaires.
Bien que la lgislation ft demeure ferme  tous les articles du
programme de la gauche, on n'en avait pas moins le sentiment que
l'action parlementaire du cabinet tendait  dsorganiser l'ancienne
majorit au profit de l'ancienne opposition. La facilit mme avec
laquelle cette dernire laissait contredire ses ides, ajourner ses
rformes, paraissait suspecte aux conservateurs. Elle s'entend avec
le ministre, disaient-ils, pour arriver  la fin de la session sans
nous effaroucher, en gagnant mme quelques-uns des ntres. Puis, les
Chambres disperses, nous verrons se faire contre nous, d'abord
l'puration des fonctionnaires, et ensuite la dissolution de la
Chambre. C'est parce qu'on lui a promis ce dnoment, que la gauche
est si patiente. La dissolution tait ce que l'on redoutait le plus
au centre droit. Soyez sr, crivait M. Duchtel  M. Guizot, que la
dissolution est au fond de la situation actuelle. On prend des
renseignements de tous les cts; on s'y prpare le plus
mystrieusement que l'on peut. On envoie aux journaux des dpartements
des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux effets probables
d'une dissolution. Le Roi est dcid  la refuser; mais le
pourra-t-il? Plus approchait la clture de la session, plus, en dpit
des dngations des ministres, ces inquitudes devenaient vives. Le
bruit courait mme qu'on n'attendait que la sparation du parlement
pour faire entrer M. Odilon Barrot dans le cabinet. Ce bruit parvint,
 Londres, aux oreilles de M. Guizot, et celui-ci, malgr son parti
pris de rserve, fit avertir M. de Rmusat par le duc de Broglie que,
dans ce cas, il ne resterait pas ambassadeur. La dissolution de la
Chambre ou l'admission de la gauche dans le gouvernement, dit-il, ce
sont pour moi les cas de retraite que j'ai prvus et indiqus ds le
premier moment. M. de Rmusat rpondit: Guizot devrait bien
contrler un peu mieux sa correspondance et croire ce que nous lui
crivons. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas un mot de
fond dans ses suppositions. Ce n'est pas, mme en ce moment, la
tendance du cabinet de porter Barrot  la prsidence l'anne
prochaine[258]. M. Thiers avait sans doute eu connaissance de cette
plainte de M. Guizot, quand il terminait l'une des nombreuses lettres
qu'il crivait alors  son ambassadeur, par ces mots un peu ironiques:
Je vous souhaite mille bonjours et vous engage  vous rassurer sur
les affaires intrieures de la France; nous ne voulons pas la
dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en votre absence.

[Note 258: _Documents indits._]

Bien qu'imparfaitement rassur, M. Guizot n'en continua pas moins 
prcher  ses amis la patience et la modration. Il avait sur ce point
des ides trs-rflchies qu'il exposa, un jour, en ces termes,  M.
Duchtel: Je crois qu'il importe infiniment de ne pas se tromper sur
le moment de la raction et sur la position  prendre pour la diriger.
Il ne faut rentrer au pouvoir qu'appels par une ncessit vidente,
palpable. Je ne connais rien de pis que les remdes qui viennent trop
tt: ils ne gurissent pas le malade et ils perdent le mdecin. Il
faut, quand nous nous rengagerons, que le pril soit assez pressant,
assez clair, pour que nos amis s'engagent bien eux-mmes avec nous, et
 des conditions honorables et fortes pour nous. Les partis ne se
laissent sauver que lorsqu'ils se croient perdus. Ces conseils
n'taient qu' demi entendus. Sans doute les conservateurs n'avaient
ni l'occasion, ni le moyen, ni la volont d'entreprendre dans la
Chambre une campagne dcisive; mais leurs journaux taient toujours
fort agressifs. Les avances que M. Thiers cherchait parfois  faire
aux divers groupes de l'ancienne majorit taient d'ordinaire assez
rudement rebutes: c'est ainsi que, vers la fin de la session, ayant
offert des places  M. Villemain, ancien membre du cabinet du 12 mai,
et  M. Martin du Nord, ancien collgue de M. Mol, il essuya des
refus que les commentaires des journaux rendirent plus significatif
encore. Aussi le _Constitutionnel_ du 17 juillet constatait-il, non
sans amertume, que toutes les tentatives, plus ou moins heureuses,
faites pour ramener le parti conservateur avaient chou, et que ce
parti continuait son opposition plus ardemment que jamais: il en
concluait  la ncessit de se montrer plus ferme. Que le ministre,
disait-il, sache avoir des amis et des ennemis.

Telle tait la situation, en juillet,  la fin de la session. Sans
doute,  force d'adresse, d'activit, de talent, M. Thiers tait rest
debout pendant quatre mois. Il avait, sur un terrain difficile, vit
toutes les chutes, mais  la condition de se rduire  une sorte
d'inaction politique, bien contraire  sa nature; il n'avait pu tenter
aucune des grandes entreprises par lesquelles il semblait devoir
justifier son avnement et rpondre  l'attente du public. Pour le
moment, et  ne pas regarder au del des quelques mois de vacances
parlementaires, le ministre ne paraissait pas en pril; mais personne
ne le croyait solide et n'avait foi dans son avenir. On ne voyait pas
quels ennemis seraient,  l'heure actuelle, en tat de le renverser et
de le remplacer; mais on ne voyait pas davantage o se trouvaient ses
amis, ceux qui le reconnaissaient et taient rsolus  le soutenir
comme le reprsentant vritable et permanent de leurs ides et de
leurs intrts. En ralit, aprs tant d'ingnieuses manoeuvres, il ne
possdait pas plus une majorit  lui qu'au jour o il avait pris le
pouvoir, et, comme l'crivait un observateur, la position politique
du ministre tait encore  trouver. Chacun surtout se rendait compte
que les expdients au moyen desquels M. Thiers avait vcu jusqu'alors
taient uss au regard de la gauche aussi bien que du centre; c'est le
propre, en effet, de ces jeux de bascule de n'avoir que des succs de
courte dure, et, par l, ils ne sauraient jamais galer et remplacer
la grande politique. Aussi l'impression gnrale tait-elle alors que
M. Thiers ne pourrait aborder, dans ces conditions, la rentre des
Chambres. La session s'est close mdiocrement pour le cabinet,
crivait M. Villemain  M. Guizot; il y avait,  la Chambre des
dputs, diminution de confiance, quoique la confiance n'et jamais
t grande. Le parti ncessaire, le centre, n'tait pas hostile, mais
froid et assez svre dans ses jugements. La gauche tait humble, mais
une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu
davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le mme
tat, et plutt aggraves. Les conqutes individuelles seront assez
rares et pniblement compenses. Il y aura de l'impossible 
satisfaire la gauche, ou  la conserver aussi bnigne sans la
satisfaire. Ceux qui taient le plus dvous au ministre ne
cachaient pas leurs inquitudes, tel M. Duvergier de Hauranne, qui,
tout en affirmant  M. Guizot que l'existence du cabinet tait assure
pour la dure des vacances, reconnaissait que les difficults
renatraient au dbut de la session prochaine; il ajoutait mme:
J'avoue qu' cette poque ces difficults pourront tre grandes.
Quant au duc de Broglie, tout en constatant que la session finissait
paisiblement, que toutes les grandes lois avaient pass, il notait
que ceux des dputs des centres qui taient revenus individuellement
au ministre, ne lui voulaient pas de bien, ne lui souhaitaient pas
d'avenir et taient prts  se rjouir de sa chute[259].

[Note 259: _Documents indits._]

M. Thiers tait trop perspicace pour ne pas voir un danger qui
frappait ainsi tout le monde, amis et adversaires. Il n'tait pas
homme non plus  s'y laisser acculer sans rien entreprendre pour y
chapper. Tous ceux qui le connaissaient s'attendaient donc  le voir
profiter de l'intervalle des sessions pour chercher l'occasion de
quelque coup d'clat qui le sortit des embarras actuels et donnt une
autre direction aux esprits. Ne lui savait-on pas le got des
diversions? Chacun pressentait du nouveau et de l'imprvu, tout en
ignorant quel il serait. Personne, crivait alors un observateur, ne
devine ce que pourra inventer le prsident du conseil; mais on ne sera
surpris par quoi que ce soit, tant on est habitu  tout attendre de
M. Thiers[260]. Le pass permettait cependant de faire quelques
pronostics. Ceux qui se rappelaient comment, en 1836, au milieu
d'embarras analogues, M. Thiers avait voulu jeter la France dans une
intervention militaire en Espagne, ne devaient-ils pas supposer que,
cette fois encore, l'aventureux ministre chercherait au dehors la
diversion dont il avait besoin? Les complications, chaque jour plus
graves, des affaires d'Orient allaient le dispenser de faire natre
une occasion. Le 15 juillet, le jour mme o les Chambres franaises
se sparaient pour leurs vacances annuelles, l'Angleterre, la Russie,
l'Autriche et la Prusse signaient,  l'insu et  l'exclusion de la
France, un trait pour rgler la question orientale.

[Note 260: Lettre du capitaine Callier au marchal Soult. (_Documents
indits._) Le capitaine Callier, aide de camp du marchal, tait rest
 Paris pour tenir ce dernier, alors  la campagne, au courant des
vnements politiques.]




CHAPITRE III

LE TRAIT DU 15 JUILLET 1840.

Mars-Juillet 1840.

     I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du temps,
     ramener l'Angleterre, se dgager du concert europen et pousser
     sous main  un arrangement direct entre le sultan et le
     pacha.--II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
     gouvernement franais. Son argumentation avec lord Palmerston.
     Peu d'effet produit sur ce dernier.--III. Obstacles que lord
     Palmerston rencontre parmi ses collgues et ses allis.
     Transactions proposes par les ministres d'Autriche et de Prusse.
     Refus de la France. Ngociations diverses. Nouvelles offres de
     transaction.--IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte
     et le pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord
     Palmerston pousse  faire une convention sans la France. La
     Russie, l'Autriche et la Prusse y sont disposes. Rsistances
     dans l'intrieur du cabinet anglais. On se cache de M. Guizot. Ce
     qu'il crit  M. Thiers. Signature du trait sans avertissement
     pralable  l'ambassadeur de France. Stipulations du trait.
     _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion.


I

En suivant M. Thiers dans sa politique parlementaire, nous avons perdu
de vue les ngociations sur la question d'Orient. C'est, du reste, ce
qui tait arriv alors au public franais. Cependant, pour n'avoir pas
occup le parlement et la presse, ces ngociations n'en avaient pas
moins continu, dans l'ombre et le mystre des chancelleries, et
s'taient, de jour en jour, approches du dnoment qui devait si
dsagrablement rappeler l'attention publique sur ce sujet. Il convient
d'en reprendre le rcit au point o nous l'avions laiss. On se rappelle
quel tait le dernier tat des choses  la chute du ministre du 12
mai: la Russie venait de renvoyer M. de Brnnow en Angleterre, avec
instructions de tout cder pour sparer les puissances de la France;
celle-ci s'obstinait, au contraire,  soutenir les prtentions de
Mhmet-Ali; tout concourait donc  consommer notre isolement;
seulement, la prudence ou l'hsitation de quelques-uns des allis,
ralentissait un peu les vnements que lord Palmerston et M. de Brnnow
eussent volontiers prcipits, et pour le moment les ngociations de
Londres taient suspendues, sous prtexte d'attendre l'arrive d'un
plnipotentiaire turc. Si le nouveau ministre franais et voulu
dgager notre politique des complications prilleuses o elle s'tait
fourvoye, ce retard lui aurait donn le temps d'accomplir son
volution. Mais nous avons dj vu que, dans ses premires dclarations
devant les Chambres, M. Thiers, loin d'oser annoncer quelque mouvement
de retraite, avait cru ncessaire de promettre qu'il ne serait pas moins
gyptien que ses prdcesseurs[261]. Il avait seulement mis la
prtention d'tre plus habile et plus heureux dans la poursuite du mme
but. Par quels moyens? Il ne l'avait pas dit  la tribune. Rien de plus
lgitime qu'une telle discrtion. Mais le ministre tait videmment plus
explicite avec ses agents diplomatiques. Cherchons  dcouvrir, par les
instructions donnes  ces derniers, le plan qu'il entendait suivre dans
cette difficile ngociation.

[Note 261: Cf. plus haut, p. 136 et suiv.]

L'ide qui tout d'abord se dgage avec le plus de nettet est le dsir
de gagner du temps. Reculer autant que possible la reprise des
pourparlers de Londres, les faire ensuite traner en longueur,
affecter de se dire sans parti pris, s'abstenir de faire aucune
proposition, critiquer celles d'autrui avec mesure et patience, sans
se prononcer et de faon  retarder toute solution dfinitive, laisser
entrevoir que si l'on voulait violenter la politique de la France, la
France rsisterait, telle est la tactique recommande par le ministre
 ses ambassadeurs prs les diverses cours[262]. Pour n'tre pas
draisonnable et paratre indique par les circonstances, cette
tactique n'tait pas sans risque. Pendant que nous refuserions ainsi
systmatiquement de rien conclure, n'tait-il pas  craindre que les
autres puissances, impatientes, n'en finissent sans nous? En tout
cas, ce n'tait qu'un expdient temporaire. Qu'y avait-il au bout de
cette politique d'attente et de difficults sans cesse renouveles? Ce
temps que l'on cherchait  gagner, qu'en prtendait-on faire? S'il
fallait en croire la conversation que M. Thiers a eue plus
tard,--aprs 1848,--avec un Anglais, son secret dessein tait de
guetter le moment o l'opinion franaise, distraite ou fatigue de son
engouement gyptien, et permis de consentir une transaction, pour le
moment impossible[263]. Mais, dans les documents de l'poque, on ne
trouve rien qui confirme cette explication donne aprs coup. Le
ministre, sans doute, y paraissait dsirer un accord avec
l'Angleterre, mais l'attendait des concessions de cette dernire; il
ne dsesprait pas de vaincre par son habilet un antagonisme qu'il
prtendait avoir t surtout provoqu par la maladresse de ses
prdcesseurs; et puis il se flattait que lord Palmerston accorderait
 un partisan dclar de l'alliance anglaise ce qu'il avait refus au
ministre du 12 mai, plus ou moins compromis dans les alliances
continentales. C'tait pour mener  fin cette conversion de
l'Angleterre que M. Thiers jugeait utile de retarder toute solution.
Pendant ce temps, d'ailleurs, les amours-propres engags auraient le
temps de se calmer. Aussi crivait-il, le 12 mars,  M. de Barante:
Il ne faut point afficher d'esprances ni de projets personnels 
notre cabinet; nous dirons notre mot quand il le faudra, mais il n'est
pas ncessaire de nous presser; jusque-l, de la douceur et des
raisonnements, les meilleurs possibles.

[Note 262: Correspondance de M. Thiers avec M. Guizot, publie par
extraits dans les _Mmoires_ de ce dernier, et dpches indites de M.
Thiers  ses autres ambassadeurs.]

[Note 263: SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and other
distinguished persons_, t. I, p. 4.--Dans cet entretien, auquel nous
avons dj fait allusion, M. Thiers se donnait comme ayant t
personnellement peu favorable au pacha; seulement, quand il prit le
pouvoir, il trouva le Roi et l'opinion trop chauffs sur la question
gyptienne pour pouvoir aller  l'encontre. Je consultai Granville,
ajouta-t-il, qui me donna le conseil de temporiser jusqu' ce que les
Franais, avec leur habituelle versatilit, eussent port leur
attention sur un autre sujet... Je suivis ce conseil.]

C'est surtout avec l'Angleterre que M. Thiers prtendait ainsi
employer la douceur et les raisonnements. Plus que jamais, il
tait convaincu que le ministre prcdent avait commis une grande
faute en se liant au concert europen. La note du 27 juillet lui
paraissait surtout regrettable. C'est, disait-il, l'ornire dans
laquelle le char a chou. Seulement, il ne pouvait faire que ce
concert n'et t accept, bien plus, provoqu par la France, et que
cette note ne portt mme la signature de l'amiral Roussin, devenu son
collgue dans le cabinet du 1er mars. Il reconnaissait donc
l'impossibilit de rpudier ouvertement un engagement si formel et si
rcent[264], mais ne renonait pas  s'en dgager peu  peu et sans
bruit, par quelqu'une de ces voies dtournes, obliques, qu'on ne
saurait sans doute interdire  la diplomatie, mais dans lesquelles il
est d'ordinaire fcheux de se laisser surprendre. Telle tait la
rpugnance de M. Thiers pour ce concert europen, qu'il recommandait 
M. Guizot de se refuser  toute dlibration commune avec les quatre
puissances, et de n'avoir en quelque sorte de rapports officiels
qu'avec les ministres de la Reine. On cherche vainement quel avantage
il comptait trouver  demeurer en tte--tte avec lord Palmerston,
qui tait de tous le plus anim contre la France, et  ne pas admettre
en tiers, dans la conversation, les reprsentants de l'Autriche et de
la Prusse, dont les sentiments taient plus conciliants. Heureusement,
notre ambassadeur sut ne pas prendre  la lettre cette partie de ses
instructions.

[Note 264: M. Thiers crivait le 8 juin  M. Guizot: Il ne faut pas
avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet, car un revirement de
politique, l'abandon patent d'un engagement antrieur doit s'viter
avec soin. (_Mmoires de M. Guizot._)]

La politique de M. Thiers n'tait pas uniquement fonde sur l'espoir
d'un accord avec l'Angleterre; il poursuivait simultanment, mais avec
plus de mystre, un autre dessein: c'tait de revenir  cet
arrangement direct entre le sultan et le pacha, qu'il regrettait tant
d'avoir vu empch par la note du 27 juillet[265]. N'tait-ce pas
s'exposer au reproche de manquer  l'engagement pris par cette note?
N'tait-ce pas surtout paratre jouer un double jeu, temporiser 
Londres tout en agissant sous main en Orient? Notre ministre croyait
chapper  ce reproche en ayant soin de ne pas prendre ouvertement
l'initiative d'une ngociation entre le sultan et Mhmet-Ali; il se
bornait  leur adresser  tous deux le conseil trs-pressant de
s'accorder directement, et  les dcourager de rien attendre du
concert europen[266]. Je tire le cble des deux cts pour
rapprocher les deux parties, crivait-il; mais je n'entame aucune
ngociation, pour nous viter tout reproche fond de duplicit. Sans
doute, si le coup et russi, il et fait faire aux puissances dont
nous estimions avoir  nous plaindre,  l'Angleterre surtout, une
figure fort penaude: comme revanche d'amour-propre, c'et t complet,
si complet mme qu'on aurait pu se demander s'il tait d'une prudente
politique d'infliger  l'Europe entire une telle mortification et de
s'exposer aux reprsailles qui suivraient tt ou tard. Mais y avait-il
des chances srieuses de succs? Une telle entreprise, avec tout ce
qu'elle comportait de dmarches complexes et lointaines 
Constantinople et  Alexandrie, pouvait-elle s'accomplir assez
secrtement pour n'tre pas devine par les autres cabinets, assez
rapidement pour que ceux-ci n'eussent pas le temps de se mettre en
garde?

[Note 265: Le ministre du 12 mai lui-mme, trs-peu de temps aprs la
note du 27 juillet, en tait  regretter l'arrangement direct. Le
marchal Soult crivait, le 15 octobre 1839, au duc d'Orlans: Quant
 la Russie, elle pousse le Divan, par M. de Boutenieff,  s'arranger
directement avec le vice-roi, qui parat avoir  ce sujet des
esprances. Si cela arrive, au lieu de l'empcher, nous y donnerons
notre consentement, et, pour en finir, ce serait l'issue la plus
favorable. (_Documents indits._)]

[Note 266: Voy. les lettres crites sur ce sujet par M. Thiers  M.
Guizot, notamment celles du 21 mars et du 28 avril 1840. (_Mmoires de
M. Guizot._)]


II

Londres tait le sige principal des ngociations[267]. C'tait donc 
M. Guizot, qui venait d'y tre nomm ambassadeur de France, qu'il
appartenait d'excuter, pour la plus grande part, le plan de M.
Thiers. Il tait nouveau dans ce rle, n'ayant pas encore fait de
diplomatie et n'tant mme jamais venu en Angleterre[268]. L'clat de
son renom, sa haute exprience des choses politiques, son importance
parlementaire, l'loquence de sa parole, faisaient de lui un
ambassadeur hors pair. Nul ne pouvait davantage honorer la France, ni
avoir plus d'autorit auprs du gouvernement et du public anglais.
Possdait-il au mme degr les autres qualits du diplomate, la
souplesse de l'allure, la finesse et la sret de l'observation? Plus
tard, les amis de M. Thiers ont tch de rejeter la responsabilit de
l'chec final sur le dfaut de clairvoyance de M. Guizot. Celui-ci
s'est dfendu dans ses _Mmoires_, en citant les nombreux passages de
ses lettres et de ses dpches o il avertissait des dangers de la
situation. Sa justification parat gnralement concluante; s'il a eu
aussi ses illusions, elles ont t plutt moindres que celles de son
gouvernement. Pourrait-on affirmer cependant qu'un ambassadeur moins
imposant et moins loquent n'et pas quelquefois mieux pntr ce
qu'on voulait nous cacher? Ce ct investigateur,--nous dirions
presque: policier,--de la diplomatie est celui qui s'improvise le plus
difficilement. Les grands orateurs y sont moins propres que d'autres;
ils s'coutent trop eux-mmes pour bien couter leurs interlocuteurs
et surtout pour prter l'oreille  tous les petits bruits qui
pourraient leur servir d'indices; ils sont disposs  croire la partie
gagne, quand ils ont conscience d'avoir victorieusement rfut les
contradictions. Ajoutons qu'il y avait, chez M. Guizot, une
disposition naturelle  l'optimisme et  la confiance, qui n'tait
pas la meilleure condition pour traiter avec lord Palmerston. Cette
disposition avait d tre encore augmente par les succs personnels
de l'ambassadeur auprs de la socit anglaise. Grce  sa renomme, 
ses opinions,  sa religion mme, il recevait des diverses classes
l'accueil le plus flatteur; partout, objet d'une curiosit
sympathique, il n'tait pas jusqu' ses dners, apprts par le
clbre Louis, l'ancien cuisinier de M. de Talleyrand, qui ne fussent
aussi gots par les ladies de l'aristocratie que ses _speechs_ de
_Mansion House_ par les bourgeois de la Cit. Ce nuage d'admiration au
milieu duquel il vivait  Londres ne risquait-il pas parfois de lui
voiler un peu les manoeuvres que poursuivait, pendant ce temps, la
malice rsolue et obstine du chef du _Foreign-Office_[269]?

[Note 267:  Vienne, M. de Sainte-Aulaire ayant voulu entretenir M. de
Metternich de la question d'Orient, celui-ci le pria de ne plus lui
parler de cette affaire. Je n'aurais rien de nouveau  vous
apprendre, lui dit-il, et ma maxime est de ne jamais parler dans un
lieu de ce qui se traite dans un autre. Aussi M. de Sainte-Aulaire,
dcourag, avait-il demand et obtenu un cong. (_Mmoires indits de
M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 268: M. Guizot dit lui-mme modestement, en commenant, dans ses
_Mmoires_, le beau rcit de son ambassade: J'avais beaucoup tudi
l'histoire d'Angleterre et la socit anglaise. J'avais souvent
discut dans nos Chambres les questions de politique extrieure. Mais
je n'tais jamais all en Angleterre et je n'avais jamais fait de
diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a 
apprendre, tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux le pays et fait
soi-mme le mtier dont on parle.]

[Note 269: Pour le rcit des ngociations qui vont suivre, jusqu' la
signature du trait du 15 juillet, je m'attache principalement aux
documents diplomatiques publis dans les _Mmoires de M. Guizot_, en
les compltant par les _Papiers indits_ dont j'ai eu communication,
et par les publications anglaises, notamment: _Life of Palmerston_,
par BULWER; _Greville Memoirs_ et _Correspondence relative to the
affairs of the Levant_. Les documents qui seront cits au cours de ce
rcit, sans indication de source particulire, sont tirs des
_Mmoires de M. Guizot_.]

M. Guizot n'avait, pour son compte, aucune objection de fond au plan
qu'on le chargeait d'excuter  Londres. Il partageait alors
l'engouement gnral pour le pacha. Cependant, ds le dbut, avec une
remarquable sagacit, il mit en garde M. Thiers contre certains
risques de sa tactique. Tout en comprenant, par exemple, l'intrt de
gagner du temps, il rappelait que le ministre anglais croyait les
circonstances favorables pour rgler les affaires d'Orient, et voulait
srieusement en profiter; puis il ajoutait: Si, de notre ct, nous
ne paraissions vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les
difficults en impossibilits, un moment viendrait, je pense, o, par
quelque rsolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous
et avec d'autres plutt que de ne rien faire. Il revenait souvent sur
cet avertissement, sans, il est vrai, faire partager au gouvernement
franais son prvoyant souci. Le Roi lui-mme, ordinairement plus
perspicace, disait au gnral Baudrand, qui avait mission de le
rpter  l'ambassadeur: M. Guizot parat trop proccup des
dispositions de l'Angleterre, qui lui semblent douteuses envers nous.
Il est enclin  croire que les ministres anglais traiteront sur les
affaires de la Turquie, avec les puissances trangres, sans nous.
Soyez bien convaincu, mon cher gnral, que les Anglais ne feront
jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres
puissances, sans que la France soit une des parties contractantes. Je
voudrais que notre ambassadeur en ft aussi convaincu que je le suis.
M. Guizot ne se rendit pas. La politique anglaise, rpondit-il au
gnral Baudrand, s'engage quelquefois lgrement et bien
tmrairement dans les questions extrieures. Dans cette affaire-ci,
d'ailleurs, toutes les puissances, except nous, flattent les
penchants de l'Angleterre et se montrent prtes  faire ce qu'elle
voudra. Nous seuls, ses allis particuliers, nous disons _non_... Ce
n'est pas une situation bien commode, ni parfaitement sre... Il faut
toujours craindre quelque coup fourr et soudain.

En mme temps qu'il avertissait son gouvernement, M. Guizot
s'efforait de ramener le cabinet anglais  nos vues. Dans ses
conversations avec lord Palmerston, son thme tait celui-ci: Nous
n'avons en Orient qu'un seul intrt, un seul dsir, le mme que celui
de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse; nous voulons
l'intgrit et l'indpendance de l'empire ottoman. Entre le sultan et
le pacha, la rpartition des territoires nous touche peu. Si le sultan
possdait la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent
 la rendre, nous dirons: Soit. C'est l, selon nous, une petite
question. Mais si l'on tente de rsoudre cette petite question par la
force, c'est--dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitt
s'lveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le
thtre. Le pacha est trs-fort et trs-rsolu. Il rsistera; il
rsistera  tout risque. Sa rsistance amnera l'intervention en
Orient des puissances et surtout de la Russie, qui sera seule en tat
d'y envoyer des soldats. Moyen assur de mettre l'empire ottoman en
pices et l'Europe en feu. Le czar peut y trouver son compte: tout
emploi de la force dans le Levant tourne  son avantage, et toute
grande secousse, en ces parages ouvre des chances dont il est, plus
qu'un autre, en tat de tirer profit. Mais ce n'est pas l'intrt de
la France, et il ne semble pas que ce soit davantage l'intrt de
l'Angleterre. Les deux nations n'ont-elles pas la mme proccupation
en ce qui regarde la Turquie: empcher que la Russie ne s'en empare
matriellement ou moralement? Un dissentiment sur un point secondaire
leur fera-t-il perdre de vue leur commune toile?

Dans la situation prise par le gouvernement franais, ce langage tait
le meilleur qu'on pt tenir en son nom, et M. Guizot y apportait toute
sa puissance d'argumentation, tout son art de parole. Il faisait
cependant peu d'effet sur lord Palmerston. La paix n'est pas possible
en Orient, rpondait ce dernier, tant que le pacha possdera la Syrie;
il est ainsi trop fort et le sultan trop faible: pour l'empire
ottoman, la Syrie est une question vitale. Quant  la Russie, le
ministre anglais, loin de se laisser inquiter sur ses desseins,
affectait de croire  sa loyaut; il se flicitait de la modration
avec laquelle elle ajournait son ancienne politique et renonait  son
protectorat exclusif sur la Porte. Pourquoi mme s'mouvoir de son
intervention possible en cas de rsistance du pacha? Elle
n'interviendrait alors qu'au nom de l'Europe. De mfiance et de
jalousie, lord Palmerston n'en ressentait que contre la France. Il
prtendait avoir t toujours tromp par elle, spcialement par
Louis-Philippe, dont sa haine faisait une sorte de fourbe[270]. Le
vrai danger en Orient lui paraissait venir, non de l'ambition du czar,
mais de celle du gouvernement franais. Nous ne nous cachons rien,
n'est-ce pas? se laissait-il aller  dire ds l'un de ses premiers
entretiens avec M. Guizot. Est-ce que la France ne serait pas bien
aise de voir se fonder, en gypte et en Syrie, une puissance nouvelle
et indpendante qui ft presque sa cration et devnt ncessairement
son allie? Vous avez la rgence d'Alger. Entre vous et votre allie
d'gypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres tats de Tunis
et de Tripoli. Toute la cte d'Afrique et une partie de la cte d'Asie
sur la Mditerrane, depuis le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette,
seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. Cela ne peut
nous convenir[271]. Ce qui empchait d'ailleurs notre argumentation
de faire effet sur lord Palmerston, c'est qu'il contestait absolument
la donne de fait sur laquelle elle reposait. Loin de croire  la
rsistance du pacha et aux dangers qui en rsulteraient, il
garantissait sa prompte et facile soumission; il jugeait que ce
pouvoir, si rapidement grandi en gypte, tait prcaire, personnel,
plus ambitieux que solide, et il voyait dans Mhmet-Ali un de ces
aventuriers orientaux aussi prompts  se rsigner  un grand revers
qu' tenter une audacieuse entreprise. Sur ce sujet, en dpit des
affirmations contraires qui avaient cours non-seulement en France,
mais en Autriche et jusqu'en Angleterre, il ne laissait pas voir un
seul instant de doute. La vhmence agite du pacha, loin de lui en
imposer, lui paraissait trahir plus de faiblesse que d'audace[272].

[Note 270: Lord Palmerston crivait, le 16 avril, dans une lettre
intime au comte Granville: Il est manifeste que le gouvernement
franais nous a tromps dans les affaires de Buenos-Ayres, comme il
l'a fait presque toutes les fois que nous avons t en rapport avec
lui, par exemple en Espagne, en Portugal, en Grce,  Tunis, en
Turquie, en gypte, en Perse, o sa conduite et son langage ont
toujours t divergents. La vrit,--quelque rpugnance qu'on ait 
l'avouer,--est que Louis-Philippe est un homme dans lequel on ne peut
avoir une solide confiance. Cependant, il est l, et nous l'appelons
notre alli; seulement, nous devons tre clairs par l'exprience, et
ne pas attacher  ses assertions ou professions, une valeur plus
considrable que celle qui leur appartient rellement; plus
particulirement quand ses paroles sont, comme dans l'affaire
d'gypte, non-seulement diffrentes de ses actes, mais inconciliables
mme avec ceux-ci (BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 272,
273.)]

[Note 271: C'est le mme sentiment qui fera dire, plus tard, en 1841,
 la _Revue d'dimbourg_, pour justifier rtrospectivement la
politique de lord Palmerston: La France humiliait l'Angleterre dans
la Mditerrane.]

[Note 272: Lord Palmerston crivait  lord Granville: Le rapport qui
m'a t envoy par Hodges (consul anglais  Alexandrie), de son
entrevue avec Mhmet-Ali, me fait penser que celui-ci finira par se
rendre. Il tait trs-mcontent, extrmement agit, trs-violent et
fort vhment dans ses affirmations qu'il ne cderait pas, les
appuyant de serments solennels; tout ceci indique qu'il a conscience
de sa faiblesse, et qu'au fond il a peur. (BULWER, t. II, p. 270.)
Cette lettre est date du 11 mars 1840: il y a l une erreur vidente;
certains passages de la lettre, relatifs au gnral Sbastiani et  M.
Guizot, lui assignent une date antrieure, probablement le 11
fvrier.]

Quant  l'inconvnient de mcontenter la France, le ministre anglais
n'y voyait mme pas un motif d'hsiter; s'il pensait  notre
irritation, c'tait pour peser, d'un esprit trs-libre et d'un coeur
trs-froid, les raisons qui devaient la rendre impuissante. Que les
Franais disent ce qu'ils voudront, crivait-il au comte Granville,
ils ne peuvent pas faire la guerre aux quatre puissances pour soutenir
Mhmet-Ali. Voudraient-ils risquer une guerre maritime? O
trouveraient-ils des navires pour tenir tte  la flotte anglaise
seule, sans parler de la flotte russe, qui, en pareil cas, se
joindrait  nous? Que deviendrait Alger, si la France tait en lutte
avec une puissance qui lui ft suprieure sur mer? Risqueront-ils une
guerre continentale? Et pourquoi? Pourraient-ils aider Mhmet-Ali en
marchant sur le Rhin, et ne seraient-ils pas ramens en arrire aussi
vite qu'ils seraient venus? L'intrieur est-il si tranquille et si uni
que Louis-Philippe aimt  voir les trois puissances du continent
armes contre lui, et les deux prtendants  son trne, le Bourbon et
le Bonaparte, trouvant, pour leurs prtentions, appuis au dedans et au
dehors? C'est impossible. La France peut parler haut, mais ne peut pas
faire la guerre pour une telle cause. Il serait peu sage de
mconnatre les forces de cette nation et les fcheux rsultats d'une
guerre avec elle, dans le cas o elle aurait un intrt national et
une cause juste  soutenir; mais il serait galement fcheux de se
laisser intimider par des paroles ou des rodomontades, dans le cas o
une calme vue des choses doit nous convaincre que la France serait
seule la victime d'une guerre entreprise par elle, prcipitamment, par
caprice et sans juste motif[273].

[Note 273: Lettre prcite.]


III

Si dcid, si passionn que ft lord Palmerston, il ne lui tait pas
ais de faire marcher  son pas tous ses collgues. Plusieurs annes
aprs, repassant en esprit les vnements de cette poque, il
crivait: Les plus grandes difficults que j'ai eu  surmonter dans
toute la ngociation provenaient des intrigues sans principes qui se
produisaient dans notre propre camp[274]. Dj on a eu occasion de
noter les rpugnances de plusieurs des ministres anglais  rompre avec
la France pour se rapprocher de la Russie. M. Guizot s'tait tout de
suite aperu de ces sentiments, et il s'attachait  les entretenir,
tout en mnageant les susceptibilits de lord Palmerston. Habitu de
_Holland House_, il n'avait pas  chauffer les sympathies franaises
du matre de la maison; peut-tre mme celui-ci les exprimait-il trop
ouvertement pour un ministre de la Reine, et tait-ce la raison pour
laquelle ces sympathies se trouvaient n'tre pas aussi efficaces que
sincres. Lord Clarendon s'affichait aussi comme notre ami[275]. Aussi
Palmerston crira-t-il un peu plus tard: Guizot a t tromp par le
sot langage (_the foolish language_) de Holland et de Clarendon, qui,
dans leurs conversations, parlaient en faveur de Mhmet-Ali[276].
Lord Lansdowne et lord John Russell, bien que moins dcids et moins
expansifs, assuraient amicalement notre ambassadeur de leur dsir de
finir l'affaire d'Orient de concert avec la France. Ds son arrive
 Londres, M. Guizot avait eu soin de se mettre en rapport avec le
chef du cabinet, lord Melbourne: celui-ci l'avait cout, tendu
mollement dans son fauteuil, avec un sourire qui pouvait aussi bien
tmoigner de sa bienveillance que de son insouciance, donnant souvent
des marques d'approbation, questionnant en homme qui serait heureux
d'obtenir une bonne rponse, et montrant personnellement le dsir
sincre d'un accord, sans indiquer qu'il et trouv le moyen de le
faire, et surtout qu'il ft rsolu  l'imposer autour de lui; en
somme, le premier ministre avait paru sortir de cette conversation,
suivant l'expression mme de son interlocuteur, plutt rejet dans
une indcision favorable que ramen  notre sentiment. En dehors du
cabinet, la France comptait aussi des amis utiles. De ce nombre tait
M. Charles Greville, clerc du conseil priv, personnage fort rpandu
dans la haute socit politique anglaise; il voyait frquemment M.
Guizot et tait pour lui un prcieux informateur[277]. Lord Grey
recherchait notre ambassadeur pour lui dire: Nous ne devons pas nous
sparer de vous; sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon. Le
beau-frre de lord Grey, M. Ellice, membre trs-actif des Communes,
s'employait ouvertement dans notre sens. L'illustre chef des tories,
le duc de Wellington, demeur, quoique tout cass par l'ge, l'homme
le plus considrable de l'Angleterre, dclarait que, dans
l'arrangement  intervenir, les limites des territoires importaient
assez peu, qu'il fallait avant tout un arrangement agr des cinq
puissances, et que toute sparation de l'une d'elles serait un mal
plus grave que telle ou telle concession territoriale. Enfin, les
radicaux de la Chambre basse et les whigs qui les avoisinaient se
montraient de plus en plus choqus et effrays  l'ide de substituer
l'alliance russe  l'alliance franaise et de risquer une guerre en
Orient pour enlever la Syrie  Mhmet-Ali.

[Note 274: Lettre  M. Bulwer, du 14 mars 1846. (BULWER, t. II, p.
284.)]

[Note 275: On lit dans le _Journal_ de M. Charles Greville,  la date
du 5 septembre 1840: Clarendon m'a montr, l'autre jour, une longue
lettre qu'il crivit  Palmerston en mars dernier, et o il discutait
toute la question orientale, en indiquant les objections qu'elle
paraissait soulever et en suggrant ce qu'il aurait voulu faire  sa
place. C'tait un document assez bien crit et assez bien raisonn.
(_The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 301.)]

[Note 276: Lettre  William Temple, du 27 juillet 1840 (BULWER, t.
III, p. 43.)]

[Note 277: Cf. _The Greville Memoirs, second part_.]

Tous ces symptmes pouvaient faire croire que lord Palmerston serait
empch de pousser ses desseins jusqu'au bout. M. Guizot mettait
cependant en garde M. Thiers contre de trop prompts espoirs. Il
montrait le chef du _Foreign-Office_ s'obstinant d'autant plus dans
ses ides qu'il les voyait plus combattues. Il sent, crivait notre
ambassadeur, que l'atmosphre change un peu autour de lui, que des
ides diffrentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pens,
s'lvent, se rpandent et modifient ou du moins branlent les
convictions et les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente... Il
agit et fait agir auprs de ses collgues branls. M. Guizot
ajoutait, avec une sagacit trs-fine et trs-sre: Sachez bien que
lord Palmerston est influent dans le cabinet, comme tous les hommes
actifs, laborieux et rsolus. On entrevoit souvent qu'il n'a pas
raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser  ce qu'il fait,
il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi, prendre de la
peine. Bien peu d'hommes s'y dcident.

Ce n'tait pas seulement par ses collgues que lord Palmerston avait
peine  se faire suivre, c'tait aussi par ses allis du continent,
par ceux-l que M. Thiers aurait voulu tenir  l'cart. Sans doute, 
Vienne et  Berlin, on n'tait pas devenu plus favorable 
Mhmet-Ali; mais on trouvait le ministre anglais passionn et
casse-cou; on tait dispos  nous croire, quand nous dnoncions les
moyens coercitifs proposs par lui comme tant inefficaces contre le
pacha et menaants pour la paix europenne; on se demandait avec
trouble si l'on ne s'tait pas laiss engager dans une fort prilleuse
aventure. M. de Metternich s'panchait tristement avec le comte
Apponyi sur la tmrit de lord Palmerston: Il va de l'avant,
crivait-il, sans mme s'tre assur de l'appui, qui avant tout lui
serait ncessaire, de ses propres collgues... Ses ides sur les
moyens comminatoires n'ont pas le sens commun. Je crois le lui avoir
dmontr par ma dernire expdition[278]. Le chancelier avait, en
effet, envoy  Londres un long mmoire o il discutait et critiquait
les procds de coercition prconiss par le _Foreign-Office_[279].

[Note 278: Lettres du 1er et du 6 mai 1840. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VI, p. 430, 432.)]

[Note 279: Mmoire du 25 avril 1840. (_Ibid._, p. 454  464.)]

Vers la mme poque, dans le courant d'avril, les reprsentants de
l'Autriche et de la Prusse  Londres, le baron de Neumann et le baron
de Blow, vinrent d'eux-mmes entretenir M. Guizot et lui laissrent
voir leur inquitude, leur dsir de trouver une transaction que chacun
pt accepter sans s'infliger un dmenti. Pourquoi, disait le baron de
Blow, n'accorderait-on pas, par exemple,  Mhmet-Ali l'hrdit de
l'gypte et le gouvernement viager de la Syrie? Voil une transaction
possible. Peut-tre y en a-t-il d'autres. Il faut les chercher. Le
ministre de Prusse donnait mme  entendre qu'on irait peut-tre
jusqu' la Syrie hrditaire, si la France consentait, en cas de
rsistance du pacha,  se joindre aux autres puissances pour le mettre
 la raison. Le baron de Neumann fit des ouvertures analogues. Mon
gouvernement, disait-il  notre ambassadeur, dsire autant que le
vtre le maintien de la paix en Orient; il est fort peu enclin 
l'emploi des moyens de contrainte; il en connat, comme vous, les
difficults et les prils; ce qui importe, c'est qu'il y ait
arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement efficace ne peut
avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'Empereur mon matre
et le roi de Prusse le dsirent galement. Qu'une transaction, agre
par vous, soit donc propose; elle peut l'tre de plusieurs manires;
nous serons fort disposs  l'appuyer, et lord Palmerston lui-mme y
sera amen. Sans doute, on ne devait pas faire un trs-grand fond sur
l'nergie avec laquelle ces deux diplomates auraient agi sur lord
Palmerston; la mme disposition un peu craintive qui les poussait  se
montrer conciliants avec M. Guizot, les et fait, en un autre moment,
se soumettre  l'imprieuse rsolution du ministre anglais[280]. Leurs
avances n'en avaient pas moins une relle importance et pouvaient
servir de point de dpart  des ngociations qui eussent
trs-heureusement modifi notre situation. Li par ses instructions,
M. Guizot se borna  rpondre que le gouvernement franais n'aurait,
pour son compte, aucune objection  cette distribution des
territoires, seulement qu'il ne savait si le pacha s'en contenterait;
or il fallait avant tout, disait-il, que la transaction ft agre 
Alexandrie comme  Constantinople, et que l'excution en ft toute
pacifique. C'tait subordonner la politique de la France aux
fantaisies ambitieuses de Mhmet-Ali:  Paris, M. Thiers, toujours
fort mont contre la Prusse et surtout contre l'Autriche, se montra
moins favorable encore aux ouvertures de leurs reprsentants;  son
avis, les perptuelles tergiversations de ces puissances, depuis un
an, ne permettaient pas d'attacher beaucoup de valeur  un retour si
incomplet. Il ne chargea donc notre ambassadeur de leur donner aucun
encouragement.

[Note 280: Un peu plus tard, M. Greville nous montre, dans son
_Journal_, M. de Neumann parlant  chacun dans le sens qu'il sait lui
plaire, nergique avec Palmerston, conciliant avec lord Holland, et il
ajoute: Neumann est un chien servile (_a time serving dog_). (_The
Greville Memoirs, second part_, vol. I, p. 329.)]

Les ministres d'Autriche et de Prusse ne se rebutrent pas. Le 5 mai,
le baron de Neumann revint trouver M. Guizot avec des propositions
plus prcises, qu'il disait avoir espoir de faire accepter  lord
Palmerston. Il s'agissait de laisser  Mhmet-Ali la presque totalit
du pachalik d'Acre, y compris cette place mme, que, dans les
propositions un moment faites et si vite retires au mois d'octobre
prcdent, le gouvernement anglais avait tenu  rserver au sultan.
Cette concession serait-elle faite  titre hrditaire? Sur ce point,
M. de Neumann ne pouvait rpondre nettement; toutefois, bien qu'il
prvt de grosses difficults de la part du ministre anglais, il
croyait qu'on irait jusqu' l'hrdit. Le surlendemain, lord
Palmerston, fort  contre-coeur, et agissant sous la pression de ses
collgues, fit la mme ouverture  notre ambassadeur, sans parler, il
est vrai, de l'hrdit. Cette fois, nous n'tions plus en prsence
d'une vellit plus ou moins efficace de la diplomatie autrichienne,
mais d'une proposition faite au nom des trois puissances. M. Guizot
rpondit qu'il allait la transmettre  son gouvernement, mais que
celui-ci aurait besoin de temps pour savoir si cet arrangement serait
accept par Mhmet. M. Thiers ne jugea mme pas ncessaire de poser
la question  Alexandrie: Nous trouvons le partage de la Syrie
inacceptable pour le pacha, crivit-il, le 11 mai,  M. Guizot.
Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne parat plus dispos 
le cder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.
Jugez comme il coutera le projet de couper en deux la Syrie!

Si les tentatives de transaction n'aboutissaient pas, elles
produisaient du moins un temps d'arrt dans les ngociations de M. de
Brnnow et de lord Palmerston. Ces ngociations ne paraissaient point
avoir fait un pas depuis le mois de janvier.  Saint-Ptersbourg,
selon les rapports de M. de Barante, on s'inquitait de ces retards;
aprs avoir cru un moment tenir le succs de sa manoeuvre, le
gouvernement russe commenait  en dsesprer et prenait presque son
parti d'un accord avec la France[281]. D'ailleurs,  cette mme
poque, il voyait d'autres affaires se traiter entre Londres et Paris
dans des conditions de bonne entente, d'amiti cordiale, qui
semblaient carter tout prsage de rupture.

[Note 281: Correspondance de M. de Barante, notamment dpches du 14
avril et du 31 mai 1840. (_Documents indits._)]

Ce fut alors, en effet, au commencement du mois de mai, que se
ngocia, entre les deux gouvernements, la restitution  la France de
la dpouille mortelle de Napolon. On sait avec quelle bonne grce, un
peu railleuse, lord Palmerston accueillit ce qu'il appelait une
requte bien franaise, heureux de nous donner cette satisfaction
d'apparat, et de masquer ainsi les mauvais desseins dont il
poursuivait ailleurs l'accomplissement[282]. Dans une autre affaire,
ce fut l'Angleterre qui reut un bon office du gouvernement franais.
Elle devait  l'humeur batailleuse de lord Palmerston d'avoir
plusieurs querelles  la fois sur les bras: guerres avec la Chine et
l'Afghanistan, rupture diplomatique avec le Portugal, contestation
avec les tats-Unis, et enfin conflit avec Naples  propos des soufres
de Sicile. Par la duret hautaine de la diplomatie britannique et par
la fiert obstine du roi de Naples[283], ce dernier conflit s'tait 
ce point envenim, qu'il semblait n'y avoir plus place qu'aux moyens
violents. Dj la flotte de l'amiral Stopford donnait une chasse peu
glorieuse aux barques napolitaines, et des rassemblements de troupes
se faisaient sur toutes les ctes de l'Italie mridionale. Certes, la
partie n'tait pas gale; elle l'tait mme si peu, que le
gouvernement anglais avait, aux yeux de toute l'Europe, la figure
fcheuse d'un puissant qui abuse de sa force contre un faible. Bien
qu'tranger, pour sa part, aux scrupules chevaleresques, lord
Palmerston se rendait compte de cette impression gnrale et en tait
fort ennuy: il dsirait vivement mettre fin  une affaire si mal
engage, d'autant que les vaisseaux employs  bloquer les ports des
Deux-Siciles, taient destins, dans sa pense,  des oprations
autrement importantes en Orient. Il accepta donc avec empressement la
mdiation que lui offrit, au courant d'avril, le gouvernement
franais. Celui-ci s'tait dcid  intervenir par un double motif:
d'une part, il lui convenait, particulirement en ce moment, de
montrer que l'Angleterre lui tait unie et recourait  lui dans ses
embarras; d'autre part, cette ingrence dans les affaires d'un tat
italien lui paraissait de nature  augmenter, dans la Pninsule,
l'influence de la France, au dtriment de celle de l'Autriche, et
l'humeur visible de M. de Metternich prouvait que le calcul n'tait
pas mauvais[284]. Les ngociations rencontrrent plus d'un obstacle; 
chaque retard, le ministre anglais tmoignait de son anxieuse
impatience. M. Thiers surmonta les difficults, les unes aprs les
autres, avec une adroite et patiente fermet, et tout fut heureusement
termin dans les premiers jours de juillet. Les titres que notre
gouvernement crut avoir ainsi acquis  la gratitude de ses voisins,
contriburent  augmenter sa trompeuse scurit. Quant  lord
Palmerston, il ne tira de l qu'une conclusion, c'est que ses
vaisseaux taient libres et que, ds lors, il tait mieux arm pour
nous faire chec en Orient; en effet, cette mme flotte de l'amiral
Stopford, que notre mdiation venait de relever de sa faction dans les
eaux napolitaines, allait, dans quelques semaines, tre employe 
bombarder Beyrouth et  chasser de Syrie les troupes du pacha, notre
protg[285].

[Note 282: Cf. plus haut, p. 159 et 160.]

[Note 283: Je ne suis que le roi de Naples, disait ce prince,
c'est--dire d'un pays qui a six millions d'mes; mais je tiendrai
tte  l'Angleterre; il en arrivera ce qui pourra.]

[Note 284: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 432, 434.]

[Note 285: Le 13 juillet 1840, lord Palmerston crivait  son frre,
ministre d'Angleterre  Naples: Je suis trs-content, sous tous les
rapports, que la question des soufres soit rgle; c'est un grand
embarras de moins, et nous avons besoin de tous nos vaisseaux dans le
Levant, o nous avons de la besogne  leur faire faire. Il ajoutait,
le 27 juillet, dans une lettre au mme: Il est heureux que nous ayons
fini notre querelle napolitaine, et une des raisons qui me rendaient
si impatient de la terminer tait que je prvoyais que nous aurions
besoin de toutes nos forces disponibles pour conduire nos oprations
dans le Levant. Thiers, sans doute, pense que nous l'avons jou dans
cette affaire, en obtenant que sa mdiation ft termine avant qu'il
ne voult y mettre fin, et cela le fche fort. Mais sa mauvaise humeur
se dissipera. (BULWER, t. III, p. 41  44.)]

Toutefois, avant de pouvoir raliser son dessein, le chef du
_Foreign-Office_ se vit oblig, vers le milieu de juin, de nous
offrir encore une transaction. C'est que sa politique antifranaise
inquitait et mcontentait de plus en plus une bonne partie de ses
collgues. On parlait de discussions trs-animes au sein du conseil
des ministres, et il n'tait pas jusqu' lord Melbourne qui,
paraissant sortir de son indolence irrsolue, ne vnt dire  M.
Guizot: Tout ce que nous ferons ensemble sera bon; tout ce que nous
ferions en nous divisant serait mauvais et dangereux. Si habitu que
ft lord Palmerston  en prendre  son aise avec les autres ministres,
il crut ncessaire de ne pas paratre rebelle  toute conciliation; il
renouvela donc  notre ambassadeur la proposition, dj faite quelques
semaines auparavant, de partager la Syrie entre le sultan et le pacha,
et demanda  connatre la rponse positive du gouvernement franais.
Il s'attendait probablement  un refus et comptait en tirer parti pour
vaincre les rsistances qu'il rencontrait autour de lui. Son esprance
ne fut pas trompe. M. Thiers persista  dclarer cette proposition
inadmissible. Le pacha, dit-il, n'accordera jamais ce qu'on lui
demande l... Nous ne nous ferons donc pas les cooprateurs d'un
projet sans raison, sans chance de succs, et qui ne peut tre excut
que par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y
croyons pas.

 la mme poque, M. de Neumann s'abouchait de nouveau avec M. Guizot
et lui faisait des offres plus avantageuses encore. Impatient d'en
finir, ne cachant ni son inquitude ni son irritation contre lord
Palmerston, il se dclara rsolu  agir fortement sur ce dernier pour
lui faire accepter une combinaison donnant au pacha l'gypte
hrditaire et toute la Syrie viagre; il croyait, du reste, pouvoir
compter sur l'appui d'une partie des ministres anglais. Plusieurs
symptmes indiquaient que c'tait l l'effort suprme de ceux qui
dsiraient l'accord. Notre ambassadeur comprit la gravit de la
situation et crivit aussitt, le 24 juin,  M. Thiers: Nous touchons
peut-tre  la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont je vous
parlais, et qui consiste, de la part de l'Autriche et de la Prusse, 
dclarer  lord Palmerston qu'il faut se rsigner  laisser
viagrement la Syrie au pacha et faire  la France cette grande
concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, en ce moment.
Les collgues de lord Palmerston, d'une part, les ministres d'Autriche
et de Prusse, de l'autre, psent sur lui pour l'y dcider. S'ils l'y
dcident, en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir
remport une grande victoire et tre arrivs  des propositions
d'arrangement raisonnables. Il importe donc extrmement que je
connaisse bien vos intentions  ce sujet; car de mon langage peut
dpendre ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'esprance due
et de l'humeur de ses collgues et des autres plnipotentiaires, les
rengagerait brusquement dans son systme et leur ferait adopter, 
quatre, son projet de retirer au pacha la Syrie. Sans affirmer que,
dans ce cas, l'arrangement  quatre ft certain, M. Guizot le
donnait pour possible. L'ambassadeur inclinait manifestement  se
contenter de ce qu'il appelait cette grande concession. Tel ne fut
pas le sentiment de M. Thiers: dans tout ce qui lui tait transmis, il
ne vit que l'embarras, la division, le dsarroi de ceux qu'il
prtendait amener  ses ides; et il se flatta, en tenant ferme, de
les contraindre  une capitulation complte. Il hsitait nanmoins 
rpondre par un refus trop net, et prfrait prolonger son attitude
critique et expectante. Quand je vous parlais, crivit-il  M.
Guizot, le 30 juin, d'une grande conqute qui changerait notre
attitude, je voulais parler de l'gypte hrditaire et de la Syrie
hrditaire. Toutefois, j'ai consult le cabinet; on dlibre, on
penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Diffrez de
vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est dcid.


IV

Quel tait le secret de l'obstination avec laquelle M. Thiers se
refusait  toutes les transactions? Sans doute, c'tait, pour une
bonne part, l'illusion, dj tant de fois signale, sur la puissance
du pacha et sur l'impossibilit d'un accord entre l'Angleterre et la
Russie. Mais, seul, ce motif n'et peut-tre pas suffi. On sait que,
ds son arrive au pouvoir, l'une des arrire-penses du ministre du
1er mars, l'une de ses vises secrtes, avait t de revenir  cet
arrangement direct, entre le sultan et le pacha, que les puissances
avaient une premire fois empch par la note du 27 juillet. On n'a
pas oubli non plus que nos agents avaient reu recommandation d'y
pousser par les moyens dtourns  leur disposition, tout en se
gardant d'en prendre ouvertement et officiellement l'initiative. Plus
la prolongation du _statu quo_ devenait intolrable et dangereuse pour
l'empire ottoman, plus on se flattait,  Paris, que le sultan se
dciderait, pour en finir,  s'entendre avec son vassal. Cependant les
semaines, les mois s'coulaient, et rien n'tait encore venu justifier
cette esprance, quand, vers la fin de mai, le bruit se rpandit 
Constantinople que le grand vizir, Khosrew-Pacha, de tout temps ennemi
mortel de Mhmet-Ali, allait tre destitu.

Les reprsentants de la France en Turquie et en gypte, convaincus que
cette disgrce ferait disparatre le principal obstacle  un
accommodement direct, redoublrent d'activit. Ce fut notre consul
gnral  Alexandrie, M. Cochelet, qui porta  Mhmet la premire
nouvelle de la chute imminente de Khosrew. Le vieux pacha fit un bond
sur son divan; sa figure prit une expression de joie extraordinaire,
et des larmes vinrent dans ses yeux. Devanant les conseils que notre
consul allait lui donner, il vint  lui, le frappa sur la poitrine de
la paume de la main, lui serra les deux poignets et lui dit:
Aussitt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution du
grand vizir, j'enverrai  Constantinople Sami-Bey, mon premier
secrtaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de mon
respect et de mon dvouement; je demanderai  Sa Hautesse de me
permettre de lui renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de
Moustoueh-Pacha (l'amiral gyptien). Je la prierai de consentir  ce
que mon fils, Sad-Bey, vienne  bord de la flotte pour se jeter  ses
pieds. J'crirai  Ahmed-Fthi-Pacha (le nouveau grand vizir), et une
fois que les relations de bonne intelligence et d'harmonie seront
rtablies, je m'arrangerai avec la Porte. Et comme le consul lui
recommandait d'tre modr dans ses prtentions: Laissez-moi faire,
reprit le pacha; lorsque je serai en rapport avec la Porte, nous nous
arrangerons ensemble trs-certainement.[286] Le 16 juin, aussitt
qu'on eut reu  Alexandrie la confirmation de la destitution de
Khosrew, Sami-Bey s'embarqua pour Constantinople. Dans cette ville,
les esprits paraissaient disposs  rpondre par de trs-larges
concessions au renvoi de la flotte.

[Note 286: Dpche de M. Cochelet, 26 mai 1840.]

 cette nouvelle, grande fut l'motion de M. Thiers. Ne touchait-il
pas au but? Il expdia sur-le-champ M. Eugne Prier  Alexandrie,
pour dire au pacha de se hter, pour l'avertir qu' Londres on
tait irrit contre lui, que l'on pouvait passer  des rsolutions
extrmes, et pour l'inviter  se contenter de la Syrie viagre. En
mme temps, il donnait instruction  notre ambassadeur prs le sultan
de seconder la mission de Sami-Bey et de prcher la modration au
Divan, en vitant toutefois de prendre la ngociation  son compte et
comme une entreprise franaise. Enfin, il informait M. Guizot de ces
vnements, de ce qu'il en attendait, et lui recommandait de les tenir
aussi longtemps que possible cachs aux autres puissances,  lord
Palmerston notamment. Il importe, lui crivait-il, de ne pas faire
connatre la proposition du pacha  Londres, pour que les Anglais
n'aillent pas empcher un arrangement direct. La nouvelle sera
bientt connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les
Anglais ne pourront rien faire, et nous sommes srs qu'ils arriveront
trop tard s'ils veulent crire  Constantinople[287].

[Note 287: Lettre cite par M. Guizot dans son discours du 26 novembre
1840.]

Vaine recommandation! notre secret avait t tout de suite vent.
L'avis de ce qui se prparait en Orient tait arriv  Londres de deux
cts: de Constantinople, par lord Ponsonby, dont l'animosit
clairvoyante avait devin notre plan; de Paris, par le comte Apponyi,
qui avait eu connaissance des dpches de notre consul. L'impression
fut vive parmi les reprsentants des divers cabinets; ils virent l un
coup mont par la France pour se soustraire  l'engagement formel pris
par la note du 27 juillet, pour rgler  elle seule les affaires
d'Orient et pour mystifier les autres puissances. Lord Palmerston
fut le plus irrit de tous. Cette campagne, qui tait son oeuvre
personnelle, o il avait dpens toute sa passion et engag hardiment
toute sa responsabilit, dont il attendait tant de satisfaction pour
les prventions et les jalousies anglaises, tant d'importance pour
lui-mme, allait-il donc en sortir non-seulement battu, mais jou au
point d'tre quelque peu ridicule? On se serait bien moqu de nous si
l'arrangement direct avait russi, disait-il plus tard  M. Guizot.
Il n'tait pas homme  prendre son parti d'un tel fiasco, ni 
pardonner  qui lui en faisait courir le risque. Aussi rsolut-il
non-seulement de faire chouer l'arrangement direct, mais aussi de
profiter de l'motion de ses collgues et de ses allis pour leur
arracher ce qu'il n'avait pu jusqu'ici obtenir d'eux, c'est--dire une
convention conclue entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la
Prusse, et fonde sur cette triple base: exclusion de la France; la
Syrie entire ou presque entire au sultan; coercition contre le pacha
s'il ne se soumettait pas tout de suite. Ainsi s'engageait entre lord
Palmerston et M. Thiers une partie dont l'enjeu tait, des deux cts,
singulirement redoutable. On et dit une lutte de vitesse. Lequel
arriverait le premier? Serait-ce le ministre franais poursuivant, 
Constantinople, l'accommodement du sultan et du pacha, ou le ministre
anglais poursuivant,  Londres, la convention  quatre?

Il fut tout de suite visible que M. Thiers n'avait pas l'avance. En
Turquie, les efforts de nos agents taient contraris par les menes
de lord Ponsonby; loin d'aboutir promptement, comme il et t
ncessaire, l'arrangement direct perdait chaque jour de ses chances;
Sami-Bey, d'abord bien reu au Divan, voyait les empressements du
premier jour se changer en froideurs; on ne rpondait plus  ses
offres que par des ajournements.  cette poque, d'ailleurs, et avec
un -propos assez bien calcul, l'ambassade anglaise parvenait  faire
clater, dans les montagnes du Liban, une insurrection contre la
domination gyptienne. Il y avait plusieurs mois qu'elle y travaillait
par ses agents secrets ou patents[288]. Cette tentative devait tre
facilement rprime; mais, pour le moment, grossie par les rapports
anglais, elle servit d'argument trs-efficace pour dissuader le sultan
de traiter avec le pacha et de lui abandonner la Syrie.

[Note 288: Des dpches officielles publies, un peu plus tard, par le
gouvernement anglais lui-mme (_Correspondence relative to the affairs
of the Levant_), il ressort, en effet, que lord Ponsonby, au su de
lord Palmerston, avait foment cette insurrection. Je puis rpondre
des habitants du Liban, crivait-il  son ministre, le 23 avril 1840,
pourvu que l'Angleterre veuille agir et les aider.  la fin de juin,
les missaires secrets ne lui suffisaient plus: il envoyait  Beyrouth
son propre drogman, M. Wood, qui, du navire anglais o il rsidait,
appelait  lui les chefs de la montagne et les poussait  la rvolte
en leur promettant des armes. Ce drogman informait l'ambassadeur du
bon rsultat de ses dmarches. Il n'y a jamais eu, peut-tre,
disait-il, un moment plus favorable pour sparer la Syrie de l'gypte
et pour accomplir les vues politiques de lord Palmerston. J'explique
aux Syriens les dsirs de la politique de la Grande-Bretagne et le
succs qui doit ncessairement suivre, s'ils nous assistent. Ils
comprennent tout cela parfaitement; mais ils demandent toujours un
appui indirect de notre part; autrement ils seraient crass. Je
n'pargne aucun effort pour remplir les vues de Votre Seigneurie,
malgr les difficults dont je suis environn et qui drivent de ma
situation mme. Le gouvernement anglais fut si satisfait du zle
dploy en cette circonstance par M. Wood, qu'il le nomma peu aprs
vice-consul  Beyrouth.]

Pendant ce temps,  Londres, lord Palmerston gagnait du terrain auprs
de ceux qu'il voulait convertir  ses ides. L'Europe, leur
disait-il, s'est engage d'honneur, par la note du 27 juillet, 
rgler les affaires d'Orient; elle ne peut les laisser en souffrance.
Pourquoi se croire tenu  des gards envers la France? Celle-ci a
voulu avoir une politique spare et personnelle: les autres
puissances peuvent bien en faire autant. Ardent, pressant, imprieux,
il tchait d'chauffer les esprits, de piquer les amours-propres,
d'irriter les jalousies, en dnonant ce qu'il appelait nos intrigues,
notre duplicit et notre ambition. Et surtout, sachant qu'il avait
affaire  des timides, il se portait fort d'un succs facile, et en
donnait pour garant cette insurrection du Liban dont on venait
d'apprendre l'explosion. Il se gardait, il est vrai, d'avouer qu'elle
tait une machination anglaise.  ceux qui le prtendaient, il
opposait mme un dmenti indign qu'il renouvelait peu aprs, en ces
termes, devant la Chambre des communes: Quelles que soient les causes
de la rvolte, les Syriens n'ont t soulevs ni  l'instigation des
autorits anglaises, ni par des officiers anglais. C'tait
certainement un des plus hardis mensonges dont pt user un ministre.
Celui qui osait le commettre n'tait-il pas bien venu  se plaindre de
la mauvaise foi du gouvernement franais?

Lord Palmerston ne parat pas avoir eu beaucoup de peine  entraner
les puissances continentales. La Russie tait toute convertie
d'avance. Quant  l'Autriche et  la Prusse, depuis longtemps
inquites par les allures de M. Thiers, vivement blesses de sa
tentative d'enlever au concert europen le rglement des affaires
d'Orient, elles taient disposes  prter l'oreille aux insinuations
du chef du _Foreign-Office_, et il lui fut ais de rveiller en elles,
contre la prpotence rvolutionnaire de la France, cette mfiance dont
ne s'taient jamais compltement dbarrasss les anciens tenants de la
Sainte-Alliance. Si nous cdions au gouvernement franais, en cette
occasion, leur disait-il, nous ferions de lui le dictateur de
l'Europe, et son insolence ne connatrait plus de bornes[289]. Ce
n'tait pas que les cabinets de Vienne et de Berlin s'engageassent
avec grand entrain dans la politique du ministre anglais, ni qu'ils
fussent pleinement rassurs par ses promesses de succs facile; mais
ils le suivaient en vertu de cette loi qui veut que toute volont
nergique et passionne impose son ascendant aux caractres indcis,
craintifs et faibles.

[Note 289: BULWER, t. III, p. 44.]

Lord Palmerston rencontra un peu plus de difficults dans le sein mme
du cabinet anglais. Nanmoins, elles ne l'arrtrent pas longtemps. Si
habitu qu'il ft  diriger  peu prs sans contrle les affaires de
son dpartement, il ne pouvait conclure un trait sans en aviser ses
collgues. Aussi, le 4 juillet,  la fin du conseil de cabinet,
annona-t-il, d'un ton nonchalant et comme la chose la plus naturelle
du monde, qu'il avait, depuis un certain temps dj, engag une
ngociation sur les bases antrieurement fixes, et qu'il venait de
rdiger un trait dont il estimait convenable de donner connaissance
au ministre.  cette nouvelle soudaine, les physionomies se
rembrunirent, et personne n'ouvrit la bouche, sauf lord Holland, qui
dclara ne pouvoir participer  aucune mesure risquant d'amener une
rupture entre l'Angleterre et la France. L-dessus, on se spara, en
renvoyant la discussion au conseil suivant. Cette premire scne avait
fait voir  lord Palmerston combien sa politique rpugnait  ses
collgues. Les uns, comme Clarendon et Holland, taient ouvertement
hostiles au trait. Plusieurs autres, indcis, troubls, dsiraient
qu'on ne prcipitt rien et qu'on attendt les nouvelles de la
dmarche faite  Constantinople par Sami-Bey: cet ajournement
contrariait autant lord Palmerston qu'un refus absolu; car il
s'agissait prcisment pour lui de gagner de vitesse ceux qui
ngociaient l'arrangement direct. Pour triompher de ces hsitations,
il rsolut de recourir aux grands moyens[290]. Le 5 juillet 1840,
c'est--dire le lendemain du conseil dont il vient d'tre parl, il
crivit  lord Melbourne: La divergence qui parat exister entre
quelques membres du cabinet et moi sur la question turque, et
l'extrme importance que j'attache  cette question, m'ont conduit,
aprs rflexion,  la conviction qu'il est de mon devoir, envers
moi-mme comme envers mes collgues, de vous dlivrer, vous et
d'autres, de la ncessit de dcider entre mes vues et celles de
certains membres du cabinet, en plaant, comme je le fais en ce
moment, ma dmission entre vos mains. Il rappelait sa conduite depuis
la note du 27 juillet, puis il posait ainsi la question: Il s'agit
maintenant de dcider si les quatre puissances, n'ayant pas russi 
persuader  la France de se joindre  elles, veulent ou ne veulent pas
poursuivre, sans la France, l'accomplissement de leurs desseins... Mon
opinion sur cette question est nette et absolue. Je crois que le but
propos est de la plus haute importance pour les intrts de
l'Angleterre, pour la conservation de l'quilibre gnral et pour le
maintien de la paix en Europe. Je trouve les trois puissances
entirement prtes  se rallier  mes vues sur cette matire, si ces
vues doivent tre celles du gouvernement britannique... J'estime que
si nous nous retirons et si nous nous refusons  cette coopration
avec l'Autriche, la Russie et la Prusse, dans cette affaire, parce que
la France se tient  l'cart, nous donnerons  notre pays l'humiliante
position d'tre tenus en lisires par la France. Ce serait reconnatre
que, mme soutenus par les trois puissances du continent, nous n'osons
nous engager dans aucun systme politique en opposition avec la
volont de la France... Or il me semble que ceci est un principe qui
ne sied pas  notre puissance et  notre position. Le ministre
montrait que si l'Angleterre se retirait, la Russie en profiterait
pour renouveler le trait d'Unkiar-Sklessi sous quelque forme encore
plus rprhensible, et il concluait ainsi: Le rsultat final sera la
division effective de l'empire ottoman en deux tats spars, dont
l'un sera dans la dpendance de la France, l'autre un satellite de la
Russie, dans chacun desquels notre influence politique sera annule,
nos intrts commerciaux seront sacrifis. Je ne sache pas que j'aie
jamais eu une conviction plus arrte sur aucun sujet d'une importance
gale, et je suis trs-sr que si mon jugement sur cette question est
erron, il ne peut tre que de peu de valeur sur les autres[291]. Le
lendemain, dans une nouvelle lettre qui confirmait la premire, lord
Palmerston ajoutait: Les nouvelles reues d'gypte et de Syrie,
depuis deux jours, montrent que loin que Mhmet-Ali ait les moyens de
soulever la Turquie contre le sultan, la Syrie s'est souleve contre
lui, et l'gypte est vraisemblablement sur le point de suivre son
exemple. Il semble bien clair que si,  cette poque, ses
communications par mer avaient t coupes entre l'gypte et la Syrie,
ses difficults intrieures auraient t telles qu'elles l'eussent
probablement rendu beaucoup plus raisonnable[292]. L'effet fut ce
qu'attendait l'auteur de cet habile plaidoyer. Lord Melbourne lui
rpondit en le priant d'carter ses ides de retraite, et envoya toute
cette correspondance  l'un des dissidents, lord Clarendon. Celui-ci
protesta du chagrin qu'il prouvait  faire de l'opposition  son
collgue et offrit de se retirer lui-mme. Pour Dieu, qu'il n'y ait
pas de dmission du tout! s'cria le premier ministre, convaincu que
son cabinet branl ne rsisterait pas  une telle secousse. Il fut
alors suggr que Clarendon et Holland pourraient dgager leur
responsabilit, en mentionnant leur opposition dans une note annexe
aux registres du conseil: ils firent ainsi, et remirent copie de cette
note  la Reine. Quant aux autres ministres, ils suivirent docilement
lord Palmerston, qui put ds lors agir  sa guise.

[Note 290: Quelques jours plus tard, le 27 juillet, rendant compte 
son frre de ce qui s'tait pass, Palmerston reconnaissait la gravit
de l'opposition  laquelle il avait eu affaire. Thiers et Guizot,
disait-il, s'taient persuads que le cabinet anglais ne se laisserait
jamais conduire  se sparer de la France sur cette question... Il y
avait quelque fondement  cette mprise, car, quand on vint 
dlibrer sur cette question, je trouvai une telle rsistance de la
part de Holland et de Clarendon, et une telle tideur chez les autres
membres du cabinet, que j'envoyai ma dmission... (BULWER, t. III, p.
43.)]

[Note 291: BULWER, t. II, p. 315 et suiv.]

[Note 292: _Ibid._, p. 321.]

En mme temps qu'il dployait beaucoup d'activit et d'nergie pour
faire prvaloir ses vues, le chef du _Foreign-Office_ s'attachait 
envelopper ses ngociations d'un mystre que nous ne pussions pas
pntrer. Non-seulement il gardait le secret, mais il l'obtenait de
tous ceux avec qui il traitait. Suivant le mot de M. Guizot, on se
cachait de la France. Notre ambassadeur, cependant, s'apercevait bien
qu'il se tramait quelque chose et tchait d'y mettre obstacle. Se
rendant compte qu'on nous en voulait surtout  cause de la tentative
d'arrangement direct, il protestait qu'elle n'tait pas l'oeuvre de la
France: cette dngation, qui reposait,  la vrit, sur une
distinction un peu subtile entre l'initiative officielle et les
incitations indirectes, rencontrait quelque incrdulit. Il serait
bien trange, ajoutait M. Guizot, de voir les puissances s'opposer au
rtablissement de la paix, ne pas vouloir qu'elle revienne si elles ne
la ramnent de leurs propres mains, et se jeter une seconde fois entre
le suzerain et le vassal pour les sparer au moment o ils se
rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait
craindre que la Porte, puise, abattue par sa dfaite de la veille,
ne se livrt, pieds et poings lis, au pacha et n'acceptt des
conditions prilleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, aprs ce qui
s'est pass depuis un an, quand la Porte a retrouv de l'appui, quand
le pacha prend lui-mme, avec une modration empresse, l'initiative
du rapprochement, quel motif, quel prtexte pourrait-on allguer pour
s'y opposer? Ce serait un inconcevable spectacle. Il est impossible
que l'Europe, qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de
son seul voeu, entrave la paix qui commence  se rtablir d'elle-mme
entre les Orientaux. Ces arguments taient-ils de nature  agir sur
les puissances? En tous cas, leur auteur n'avait que peu d'occasions
de les dvelopper; par une sorte de mot d'ordre, lord Palmerston et
ses complices vitaient toute explication srieuse avec l'ambassadeur
de France.

M. Guizot avait soin d'avertir son gouvernement du danger qui le
menaait, et lui envoyait, presque jour par jour, les renseignements
qu'il pouvait recueillir. En dpit des manoeuvres auxquelles on
recourait pour tout lui cacher, il tait parvenu  dcouvrir assez
exactement le dessein de lord Palmerston et l'impulsion subite donne
au projet d'une convention  quatre[293]. Seulement il s'exagrait
l'obstacle rsultant des divisions du cabinet anglais, et surtout,
comptant sur les gards dus  un alli, il tait persuad que le
trait, ainsi prpar en dehors de la France, lui serait communiqu
avant la conclusion dfinitive, avec mise en demeure de dire si elle
voulait ou non y adhrer; il en concluait que nous pouvions attendre,
sans trop de pril, jusqu' la dernire heure, les nouvelles  venir
de Constantinople. D'ailleurs il avait t mis, intentionnellement
peut-tre, sur une fausse piste; il s'imaginait que les puissances
commenceraient par rpondre  la communication du plnipotentiaire
ottoman, en renouvelant les promesses de la note du 27 juillet 1839,
et que c'tait sur la rdaction de cette rponse qu'on dlibrait en
ce moment. Il se trouvait encore sous l'empire de cette erreur, quand
il crivait, le 14 juillet,  M. Thiers: Je crois, sans en tre
parfaitement sr, que le projet de note collective  quatre, en
rponse  la note de Chhib-Effendi, a t adopt dans le conseil de
samedi. La rserve est extrme depuis quelques jours... On prpare,
soit sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des
propositions qu'on nous communiquera quand on aura tout arrang,--si
on arrange tout,--pour avoir notre adhsion ou notre refus. Une
circonstance particulire avait contribu  accrotre cette trompeuse
scurit. On sait que la mission des ambassadeurs cesse par le seul
fait de la mort du prince qu'ils reprsentent; or, Frdric-Guillaume
III tant mort le 7 juin, M. Guizot s'tait assur que M. de Blow
n'avait pas reu les lettres de crance du nouveau roi de Prusse, et
qu'il tait, par suite, sans pouvoirs rguliers pour signer aucun acte
au nom de son gouvernement.

[Note 293: Dpche de M. Guizot  M. Thiers, du 11 juillet 1840, et
ses lettres au duc de Broglie et au gnral Baudrand, du 12 juillet.]

 Paris, tout en croyant avoir du temps devant soi, M. Thiers sentait
qu'un grand pril tait proche; il ne voyait pas l, cependant, une
raison de rien changer  sa conduite. Je trouve fort graves les
nouvelles que vous m'envoyez, crivait-il, le 16 juillet,  M. Guizot;
mais il ne faut pas s'en mouvoir, et tenir bon... Il faut attendre
avec tout le sang-froid que vous savez garder sur votre visage comme
dans le fond de votre me. Nous n'aurons pas, vous et moi, travers un
plus dangereux dfil; mais nous ne pouvons pas faire autrement. 
l'origine, on et pu tenir une autre conduite; depuis la note du 27
juillet 1839, il n'est plus temps.

M. Thiers ne savait pas parler si juste en disant qu'il n'tait plus
temps. Au moment o il crivait cette lettre, tout se trouvait dj
conclu et sign  Londres depuis vingt-quatre heures. Telle avait t
la prcipitation, qu'on n'avait pas attendu les pouvoirs rguliers du
plnipotentiaire prussien et qu'on s'tait content de l'assurance par
lui donne que son gouvernement ne le dsavouerait pas. Loin d'avoir
averti la France et de lui avoir demand son dernier mot, comme M.
Guizot s'y attendait et comme semblait l'exiger une alliance non
encore rompue, on avait redoubl de soin pour la tromper sur ce qui se
faisait. Que gagnait-on  ce mauvais procd? Dans l'tat d'esprit o
il tait, le gouvernement franais, mis en demeure d'adhrer  la
convention prpare, s'y ft trs-probablement refus[294]: le
rsultat dernier et donc t toujours de signer  quatre comme on
venait de le faire; seulement la France aurait t isole en
connaissance de cause, par sa propre volont, sans avoir les mmes
motifs et le mme droit de se plaindre. Il fallait davantage  lord
Palmerston, qui semblait, en cette circonstance, poursuivre, outre
l'excution d'un plan diplomatique, la satisfaction d'une vengeance
personnelle: plus il blessait au vif celui qu'il accusait d'avoir
voulu le mystifier, plus cette vengeance lui paraissait complte et
agrable. Et voil comment il n'avait pas hsit  compliquer une
opration dj fort dplaisante  la France, par un procd plus
offensant encore que la mesure en elle-mme.

[Note 294: M. Thiers disait, quelques jours aprs, le 6 aot, dans une
dpche  M. Guizot: Ce que les procds obligs avec une cour allie
exigeaient, c'est que l'Angleterre, avant de conclure, ft une
dernire dmarche auprs de l'ambassadeur de France, et lui soumt la
convention propose, en lui laissant le choix d'y adhrer ou non. Il
est bien vrai que l'adhsion de la France  toute rsolution
entranant l'emploi de la force contre le vice-roi n'tait nullement
supposable, car elle s'tait souvent explique  cet gard; mais
toutes les formes eussent t observes.]

Le trait ainsi conclu le 15 juillet se composait de quatre pices
spares[295]. L'instrument principal tait une convention par
laquelle les quatre puissances s'engageaient envers la Porte  lui
donner l'appui dont elle aurait besoin pour rduire le pacha et 
protger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce
dernier. La seconde pice tait un acte spar par lequel le sultan
indiquait quelles conditions il avait l'intention d'accorder au pacha:
il devait lui proposer d'abord l'gypte  titre hrditaire et la plus
grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre en viager; si, dans les
dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accept, l'offre du
pachalik d'Acre serait retire et la concession rduite  l'gypte
seule; si, aprs un nouveau dlai de dix jours, le pacha ne s'tait
pas encore soumis, l'offre entire serait non avenue. Suivaient
ensuite deux protocoles, l'un sur une question de dtail sans intrt
historique, l'autre, intitul _Protocole rserv_, qui dcidait
l'excution immdiate de la convention, sans attendre les
ratifications. Pour justifier cette hte insolite, le protocole
invoquait l'tat actuel des choses en Syrie, c'est--dire
l'insurrection fomente par les agents de lord Ponsonby. Parmi les
stipulations dont l'excution immdiate tait ainsi prescrite, se
trouvait celle par laquelle la reine d'Angleterre et l'empereur
d'Autriche s'engageaient  faire intercepter par leurs flottes, les
communications entre l'gypte et la Syrie, et  donner toute
l'assistance en leur pouvoir  ceux des sujets du sultan qui
manifesteraient leur fidlit  leur souverain. En effet, lord
Palmerston qui, ds le 13 juillet, avait fait avertir,  Naples,
l'amiral Stopford de se prparer  soutenir les Syriens[296], lui
expdiait, le 15 juillet, un courrier avec ordre d'agir immdiatement.
En apprenant le passage de ce courrier par Paris, M. Thiers, bien que
non encore avis de la signature du trait, eut le pressentiment qu'il
y avait l quelque danger pour le pacha, et il mit aussitt en
mouvement le tlgraphe arien, afin de faire parvenir le plus
rapidement possible  Alexandrie l'avis de mettre en sret la flotte
gyptienne qui croisait sur les ctes de Syrie. Bien lui en prit, car,
s'il fallait en croire certains bruits, le courrier portait  lord
Stopford l'instruction de s'emparer de cette flotte[297]. N'oublions
pas que les vaisseaux anglais au moyen desquels on cherchait 
frapper,  notre insu, ce coup contre le protg de la France, taient
ceux-l mmes qui, quelques jours auparavant, se trouvaient encore
immobiliss dans les eaux des Deux-Siciles, et qui devaient leur
libert au succs de notre amicale mdiation.

[Note 295: Le texte mme de ce document est publi dans les _Pices
historiques_ des _Mmoires de M. Guizot_.]

[Note 296: BULWER, t. III, p. 42.]

[Note 297: M. Thiers a affirm ce fait plus tard  la tribune.
(Discours du 25 novembre 1840.)]

Ce ne fut que le 17 juillet, deux jours aprs la signature du trait,
et quand il croyait avoir pris de l'avance pour les mesures
d'excution, que lord Palmerston pria M. Guizot de passer au
_Foreign-Office_, et lui donna lecture d'un _memorandum_ l'informant
de ce qui venait d'tre fait. Ce document, o l'on tchait
d'envelopper sous des formes presque caressantes la notification d'un
acte aussi malveillant, rappelait d'abord comment les quatre
puissances, n'ayant pu s'entendre avec la France, s'taient trouves
places en face de ces deux partis, ou d'abandonner aux chances de
l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement
d'arranger, ou bien de marcher en avant sans la coopration de la
France; comment elles avaient cru de leur devoir d'opter pour la
dernire de ces alternatives, et avaient conclu avec le sultan une
convention destine  rsoudre d'une manire satisfaisante les
complications actuellement existantes dans le Levant. Le _memorandum_
tmoignait du vif regret que les puissances prouvaient  se
trouver momentanment spares de la France et de leur espoir que
cette sparation serait de courte dure; il terminait en lui demandant
son appui moral pour obtenir la soumission du pacha. M. Guizot,
surpris, sentit la situation trop grave pour s'engager avant d'avoir
reu les instructions de son gouvernement. Il couta en silence, se
borna ensuite  relever froidement certains passages qui prsentaient
d'une faon inexacte le rle et le langage de son gouvernement, mais
ne discuta pas le fond. D'ailleurs, communication ne lui tait pas
faite du trait[298]; ce fut  peine si, aprs la lecture du
_memorandum_, quelques indications sommaires lui furent donnes sur
les conditions faites par le sultan au pacha. Nous ne pouvons montrer
la convention tant qu'elle n'a pas t ratifie, crivait, peu aprs,
lord Palmerston  son frre[299]. Singulier scrupule, en vrit, de la
part de celui qui croyait pouvoir excuter cette convention avant
toute ratification! La vraie raison n'tait-elle pas prcisment qu'on
voulait nous dissimuler cette excution immdiate et se mnager ainsi
plus de chances de faire un coup de surprise? En tout cas, c'tait un
mauvais procd de plus envers nous; on et dit que lord Palmerston
s'appliquait  ne nous en pargner aucun.

[Note 298: Ce ne sera que le 16 septembre, aprs les ratifications
changes, que communication sera faite du trait au gouvernement
franais. La presse anglaise, il est vrai, en avait auparavant rvl
les principales dispositions.]

[Note 299: Lettre du 27 juillet 1840. (BULWER, t. III, p. 43.)]

Dans cette histoire de la question d'Orient, la signature du trait du
15 juillet marque une date importante et comme la sparation entre
deux priodes distinctes. Avant d'aborder la seconde de ces priodes
et de raconter la crise redoutable ne de ce trait, ne convient-il
pas de se recueillir un moment, d'essayer de juger le pass, et, dans
ce dessein, de faire, pour ainsi dire, l'examen de conscience des
principaux acteurs de ce drame diplomatique? Commenons par le
gouvernement franais. Combien, en juillet 1840, il est loin de ses
esprances de juillet 1839, alors qu'il se flicitait d'avoir
substitu, aux vieux restes de la Sainte-Alliance forme contre lui,
un nouveau concert europen o il comptait jouer l'un des premiers
rles, alors qu'il croyait avoir plac la Russie, son ennemie la plus
acharne depuis 1830, dans l'alternative de capituler ou de s'isoler!
Maintenant, c'est lui, au contraire qui est isol; il s'est brouill
avec son allie de dix ans, l'Angleterre; il a rejet vers la Russie
les cabinets de Vienne et de Berlin, qui s'en loignaient pour venir 
lui, et il a vu quatre grandes puissances nouer, en dehors de lui,
sinon contre lui, une alliance qui semble la rsurrection de la
coalition de 1813. La cause d'un mcompte si complet et si prompt
saute aujourd'hui  tous les yeux. C'est que, place en face de
questions multiples et complexes, la France n'a pas su mettre chacune
 son rang; elle s'est exagr l'importance de la question des
agrandissements du pacha, qui n'tait que secondaire, au point de
perdre de vue la question qui,  l'origine, lui avait apparu avec
raison comme la principale, celle de sa rentre dans le concert des
puissances; et elle est arrive  confondre son intrt, non pas mme
avec l'intrt vrai de Mhmet-Ali, ce qui et t dj peu
admissible, mais avec les prtentions de ce faux Alexandre[300]. Cette
grave erreur de direction a t complique d'erreurs particulires,
d'illusions sur la force du pacha, sur les hsitations ou les
rpugnances du cabinet anglais, sur les dispositions des autres
puissances. Toutes ces fautes ne sont pas celles d'un ministre plutt
que d'un autre; commences par le ministre du 12 mai, elles ont t
continues par le ministre du 1er mars, chacun d'eux repoussant
obstinment les chances, plusieurs fois offertes, de sortir
honorablement et mme brillamment de la mauvaise voie o la France
tait fourvoye. Le Roi lui-mme a eu sa part des illusions gnrales.
Quant au parlement et  l'opinion, loin d'tre innocents, ils sont les
principaux coupables; par la surexcitation de l'orgueil national, ils
ont aggrav au dehors les difficults du gouvernement, en mme temps
qu'ils lui interdisaient tout retour de sagesse.

[Note 300: Il tait alors de langage courant, en France; de qualifier
Mhmet-Ali de nouvel Alexandre.]

Si, pour tre un grand politique, il suffisait de bien savoir ce que
l'on veut, de marcher vers son but avec adresse et rsolution, et d'y
arriver non-seulement malgr ses adversaires, mais malgr ses allis
et mme malgr ses collgues, en bernant et mortifiant les uns, en
dominant et entranant les autres,--lord Palmerston se ft montr tel
dans cette campagne diplomatique. Mais ce titre de grand politique
exige plus encore; il faut que le but ait t plac aussi haut qu'il
devait l'tre, qu'au lieu de s'abaisser  poursuivre la satisfaction
d'une passion secondaire et passagre, on ait eu en vue l'avantage
suprieur et permanent du pays. Or est-ce l ce qu'a fait le promoteur
du trait du 15 juillet? Que l'Angleterre et intrt  ne pas
laisser la prpondrance franaise s'tablir en gypte, on le
comprend. Mais son intrt tait aussi de ne pas rompre l'alliance
occidentale et librale; il tait surtout de ne pas compliquer
gratuitement une telle rupture par des offenses qui risquaient de
provoquer une guerre, et qui, en tout cas, devaient laisser de longs
et dangereux ressentiments. En somme, lord Palmerston avait fait
preuve d'une vue trs-nette, mais trs-courte, de plus d'adresse
infrieure que de grande habilet. S'il ne s'tait pas tromp sur le
dtail et le procd, il s'tait tromp sur la direction gnrale,
aveugl par sa jalousie contre la France, comme nous l'tions par
notre engouement pour le pacha.

La Russie venait de se donner le plaisir, trs-got par l'empereur
Nicolas, d'isoler et de mortifier la France de Juillet; mais c'tait
en renonant  la prpondrance orientale, qui avait t de tout temps
l'objet premier, presque exclusif, de sa politique, et pour laquelle,
notamment, elle avait combattu en 1828, ngoci en 1833. Y avait-elle
au moins gagn de rompre  tout jamais cette alliance occidentale o
elle n'avait pas tort, en effet, de voir le principal obstacle  ses
desseins sur Constantinople? La guerre de Crime devait rpondre 
cette question.

Quant  l'Autriche, aprs avoir rv, au dbut de cette crise, une
grande politique, celle d'un concert europen dont le sige et t 
Vienne, et avec lequel elle et fait chec  la Russie en Orient, elle
avait, devant la division de la France et de l'Angleterre, renonc 
ses projets, et, abdiquant humblement toute prtention  une
initiative quelconque, elle s'tait mise  la remorque de lord
Palmerston et du czar; depuis lors, docile et inquite, elle servait
des passions qui n'taient pas les siennes, s'associait  des
aventures qui l'effrayaient, et, avec l'amour de l'immobilit,
participait  des actes qui risquaient de mettre en branle toute
l'Europe. Ce que nous disons de l'Autriche s'applique aussi  la
Prusse, avec cette rserve que le gouvernement de Berlin avait dans la
question orientale moins d'intrt, d'action, et, par suite, aussi
moins de responsabilit.

Nulle puissance donc qui puisse tre satisfaite et fire de sa
conduite. Toutes ont commis des fautes. Aucune n'a fait de grande et
haute politique. Le rsultat, nous allions dire le chtiment, est une
situation singulirement tendue, obscure, prilleuse pour tous.
Personne ne peut savoir ce qui en va sortir, et si ce ne sera pas la
ruine de cette longue paix dont l'Europe jouissait depuis 1815 et 
laquelle elle n'avait jamais t plus attache.




CHAPITRE IV

LA GUERRE EN VUE.

(Juillet-Octobre 1840.)

     I. M. Thiers  la nouvelle du trait du 15 juillet. L'effet sur
     le public. Les journaux. Le ministre ne cherche pas  contenir
     l'opinion.--II. Le plan de M. Thiers: l'expectative arme.--III.
     Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son attitude
     dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord
     extrieur du Roi et de son ministre.--IV. Les armements. Attitude
     diplomatique de M. Thiers. Langage de M. Guizot  Londres. Lord
     Palmerston persiste dans sa politique, malgr les hsitations de
     ses collgues. Dbats  la Chambre des communes.--V. Inquitudes
     de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice du roi
     des Belges. Elle choue devant l'obstination de lord Palmerston.
     Le _memorandum_ anglais du 31 aot.--VI. Louis-Napolon rfugi 
     Londres. Ses menes pour s'allier  la gauche et dbaucher
     l'arme. Expdition de Boulogne. Impression du public. Le
     procs.--VII. Continuation des armements. Fortifications de
     Paris. M. Thiers s'exalte. Il rve d'attaquer l'Autriche en
     Italie. Nouvelles scnes faites par le Roi aux ambassadeurs. La
     presse. Les journaux ministriels et radicaux. Excitation ou
     inquitude du public. Les grves. L'Europe est  la merci des
     incidents.--VIII. Les premires mesures d'excution contre le
     pacha. Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de
     transiger. Cette transaction est appuye par M. Thiers. Divisions
     dans le sein du cabinet anglais.--IX. Dchance du pacha et
     bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston triomphe. Mcompte de
     M. Thiers. Explosion belliqueuse en France. Premiers symptmes de
     raction pacifique. Les journaux poussent  la guerre.--X. Que
     serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut esprer
     concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. Dispositions
     de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Confdration
     germanique. Puissant mouvement d'opinion contre la France, en
     Allemagne. Son origine. Ses manifestations en 1840. Rveil de
     l'ide allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas
     de guerre, se ft retrouve en face de la coalition. La
     propagande rvolutionnaire n'et pas t une force contre
     l'Europe, et elle et t un danger pour la France.--XI. M.
     Thiers penche vers une attitude belliqueuse. Divisions du
     cabinet. Rsistance du Roi. Les ministres offrent leur dmission.
     Transaction entre le prince et ses conseillers. La note du 8
     octobre.--XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,
     l'agitation rvolutionnaire s'aggrave, et la raction pacifique
     se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. L'attentat de
     Darms. Dsaccord entre le Roi et le cabinet sur le discours du
     trne. Dmission du ministre. Les rsultats de la seconde
     administration de M. Thiers. Service rendu par Louis-Philippe.


I

Je suis curieux de savoir comment Thiers a pris notre convention,
crivait, le 21 juillet 1840, lord Palmerston  M. Bulwer, son charg
d'affaires. Sans aucun doute, cela a d le mettre trs en colre;
c'est un coup pour la France; mais elle se l'est attir par son
obstination. Et plus loin: Thiers commencera probablement par faire
le bravache; mais nous ne sommes pas gens  nous laisser pouvanter
par des menaces[301]. Grandes furent, en effet,  la nouvelle du
trait du 15 juillet, la surprise et l'motion du ministre franais;
il n'tait pas seulement bless de l'offense faite  son pays: il se
sentait personnellement atteint, se rendant compte du tort fait  son
renom d'habilet. Toutefois, il se montra d'abord plus calme que ne
s'y attendait lord Palmerston. Ainsi, du moins, il apparut  M. Bulwer
dans l'entretien o, pour la premire fois, il fut question entre eux
du trait. M. Thiers tait naturellement trs-dconcert, rapporte le
diplomate anglais; il me parla de l'effet qui serait produit sur
l'opinion publique en France, me pria de ne rien dire jusqu' ce qu'il
et pris ses mesures pour prvenir quelque violente explosion, et
m'entretint sur ce sujet, je dois lui rendre cette justice, avec plus
de regret que d'irritation[302]. M. de Sainte-Aulaire, qui avait reu
l'ordre de retourner immdiatement  Vienne, eut aussi, dans ces
premiers jours, une longue conversation avec le prsident du conseil.
M. Thiers lui parut se rendre compte qu'engager la France dans une
lutte o elle se trouverait seule contre toute l'Europe, ce serait
encourir une terrible responsabilit, et qu'un sentiment de vanit
blesse, une infatuation systmatique en faveur de Mhmet-Ali ne
justifierait pas le ministre coupable d'une telle audace. Aussi
dclarait-il s'abstenir de prendre une rsolution extrme. Je ne
ferai au dbut, disait-il, que le strict ncessaire, et resterai bien
en de de ce que rclamera le sentiment national quand le trait de
Londres sera connu en France. Il annonait mme ne pas vouloir
convoquer les Chambres, de peur d'tre entran par elles[303]. Il
tenait un langage semblable  ses autres ambassadeurs. Tout en leur
recommandant de se montrer tristes, svres, inquitants, de laisser
voir que nous avions ressenti l'offense, il les dtournait de tout ce
qui et pu provoquer une rupture violente. Se plaindre, crivait-il
le 21 juillet  M. Guizot, est peu digne de la part d'un gouvernement
aussi haut plac que celui de la France; mais il faut prendre acte
d'une telle conduite... Dsormais la France est libre de choisir ses
amis et ses ennemis, suivant l'intrt du moment et le conseil des
circonstances. Il faut sans bruit, sans clat, afficher cette
indpendance de relations que la France sans doute n'avait jamais
abdique, mais qu'elle devait subordonner  l'intrt de son alliance
avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus  consulter d'autres
convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en particulier,
n'auront rien gagn  son isolement. Toutefois, je vous le rpte, ne
faites aucun clat; bornez-vous  cette froideur que vous avez
montre, me dites-vous, et que j'approuve compltement. Il faut que
cette froideur soit soutenue. Le prsident du conseil ajoutait,
toujours  la mme date: Ayez soin, en faisant sentir notre juste
mcontentement, de ne rien amener de premptoire aujourd'hui. Je ne
sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous
ceux qui voudraient avoir la prtention de le deviner. Mais, en tout
cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure
et sparer la coalition. clater aujourd'hui serait insens et point
motiv; d'autant que nous sommes peut-tre en prsence d'une grande
tourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position et voir
venir avec sang-froid[304].

[Note 301: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 277, 278.]

[Note 302: _Ibid._, p. 274, 275.]

[Note 303: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 304: _Mmoires de M. Guizot._]

Si dsireux que ft M. Thiers de retarder le moment o le public
franais serait mis au courant de ce qui venait d'tre fait  Londres,
une telle nouvelle ne pouvait demeurer longtemps cache: elle commena 
s'bruiter dans Paris, le 25 juillet; le 26, les journaux l'annoncrent
explicitement. L'effet en fut d'autant plus considrable que les esprits
n'y taient nullement prpars. Absorbs par les incidents de la
politique intrieure, ils avaient, depuis plusieurs mois,  peu prs
perdu de vue les affaires d'Orient, dont il n'tait plus question ni 
la tribune ni dans la presse. Voici qu'ils y taient brusquement
ramens, non point pour voir la France jouer le rle prpondrant,
solennellement promis, un an auparavant, par le rapport de M. Jouffroy,
mais pour apprendre que toutes les puissances s'taient coalises en se
cachant de nous et dans le dessein d'craser notre protg, le pacha
d'gypte. Pour des imaginations que l'on venait prcisment d'chauffer
en soufflant sur les cendres napoloniennes, la dception tait
douloureuse, irritante. C'est le trait de Chaumont, disait-on en
rptant un mot attribu au marchal Soult. L'alarme gnrale se
manifesta par une baisse extraordinaire  la Bourse[305]. Toutefois, si
inquiet que l'on ft, la colre dominait. Les autres questions s'taient
subitement vanouies devant celle qui apparaissait comme la question
nationale. Tous les partis, runis dans un mme sentiment, ne
rivalisaient que de susceptibilit patriotique. Les tmoignages
contemporains sont unanimes. Je n'avais pas vu, depuis longtemps, une
semblable explosion de sentiment national, lisons-nous,  la date du 27
juillet, sur le journal intime d'un observateur exact et clairvoyant; et
il ajoutait, le lendemain: Les ttes se montent de plus en plus[306].
Henri Heine crivait de Paris, le 27 juillet: Les mauvaises nouvelles
arrivent coup sur coup. Mais la dernire et la pire de toutes, la
coalition entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, contre
le pacha d'gypte, a plutt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier
que de la consternation... Les sentiments et les intrts nationaux
blesss oprent maintenant une suspension d'armes entre les partis
belligrants.  l'exception des lgitimistes, tous les Franais se
rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d'ordre commun est:
Guerre  la perfide Albion! Et, le 28 juillet: Peut-tre cent
cinquante dputs qui se trouvent encore  Paris se sont prononcs pour
la guerre de la faon la plus dtermine, en cas que l'honneur national
offens exiget ce sacrifice[307]. Le public est incroyablement
belliqueux, rapportait, le 30 juillet, l'un des correspondants de M.
Guizot; les ttes les plus froides, les caractres les plus timides sont
emports par le mouvement gnral; tous les dputs que je vois se
prononcent sans exception pour un grand dveloppement de forces; les
plus pacifiques sont las de cette question de guerre qu'on loigne
toujours et qui toujours se remontre. Il faut en finir, dit-on, et cette
disposition a ragi sur nos anniversaires de ce mois; il y avait, le 28,
soixante  quatre-vingt mille hommes sous les armes, et tout le monde
tait heureux de voir tant de baonnettes  la fois. Hier, quand le Roi
a paru au balcon des Tuileries, il a t salu par des acclamations
rellement trs-vives, et quand l'orchestre a excut la _Marseillaise_,
il y a eu un vritable entranement[308]. Le 2 aot, le duc de Broglie
rsumait ainsi l'tat des esprits: Il y a chez tous, sans exception, un
grand sentiment d'indignation, une indignation srieuse, relle, et une
conviction non moins srieuse qu'il ne faut plus compter que sur
soi-mme et qu'il y a lieu de se mettre en dfense; c'est un sentiment
aussi vrai que celui qui a suivi les premiers jours de 1830 et favoris
l'expdition d'Anvers; il a le mme caractre d'unanimit[309].
Toujours  cette date, M. Lon Faucher crivait  un Anglais, ami de la
France, M. Reeve: Je n'avais jamais vu, depuis 1830, un enthousiasme
aussi prononc ni aussi soutenu. C'est l'esprit national se montrant
sans bravade... Tenez pour certain que si le gouvernement ne rpondait
pas par une attitude nergique au trait de Londres, il serait renvers
par une rvolution[310].

[Note 305: Le 3 pour 100, qui tait, le 18 juillet,  86 fr. 50, se
cotait 78 fr. 75, le 6 aot. Les actions de la Banque de France
baissrent de 3,770  3,000 francs.]

[Note 306: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 307: _Lutce_, p. 99, 100, 108.]

[Note 308: Lettre de M. de Lavergne, alors chef du cabinet du ministre
de l'intrieur. (_Mmoires de M. Guizot._)]

[Note 309: Lettre  M. Guizot. (_Documents indits._)]

[Note 310: Lon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. Ier, p.
93.]

Le langage des journaux rpondait  ces sentiments: on et dit autant
de clairons sonnant la charge. La France, disait le _Sicle_ du 28
juillet, entend que l'on compte avec elle, ft-on Russe ou Anglais,
pour rgler les affaires de l'Europe, et elle se lverait tout entire
pour se rpandre au del de ses frontires, comme il est dj arriv
une fois, plutt que de se rsigner  ce rle passif auquel ses allis
d'hier, comme ses anciens ennemis, veulent insolemment la rduire. On
lisait dans le _Temps_ du mme jour: L'Europe est bien faible contre
nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la
guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des rvolutions. Que
si l'on nous pousse  promener de nouveau le drapeau tricolore de
capitale en capitale, nous ne le ferons plus, cette fois, pour
accumuler contre nous les reprsailles des peuples, mais bien plutt
pour favoriser leur affranchissement. Il n'tait pas jusqu'au sage
_Journal des Dbats_ qui ne dclart, le 29 juillet: Le trait est
une insolence que la France ne supportera pas; son honneur le lui
dfend. Et il ajoutait, en rappelant la situation de l'Irlande:  ce
terrible jeu des batailles, ce n'est pas nous qui avons le plus de
risques  courir. Il disait encore, deux jours aprs: La France ne
reculera pas... La France ne peut pas reculer, parce que ce serait se
laisser mettre au rang des puissances de second ordre... Il est
ncessaire qu'elle se prpare  la guerre. Les radicaux du
_National_, contemplaient, avec une sorte de satisfaction railleuse,
cette effervescence guerrire. On a pu voir, au milieu de cette
agitation, disaient-ils, combien les traits de 1815 psent  notre
pays, combien il serait heureux d'en effacer les souillures... Si
nous avions un autre gouvernement, la guerre serait accepte dj, car
on nous l'a dclare. Seulement le _National_ ajoutait qu'il fallait,
pour la faire, porter la rvolution en Italie, dans les tats du Rhin,
dans l'Allemagne entire, en Pologne, et il mettait au dfi la
monarchie d'avoir cette hardiesse: Les conditions de la guerre,
concluait-il, nous les connaissons tous, et vous aussi peut-tre...
C'est pour cela qu'il vous est dfendu de la tenter. Une seule
feuille essayait de se soustraire  cet entranement gnral, c'tait
la _Presse_, inspire par M. Mol et M. de Lamartine. Et pourquoi,
s'il vous plat, la guerre? demandait-elle, le 31 juillet. Parce que
M. Thiers est un aimable tourdi. Il sait bien faire les coalitions;
il ne sait pas les prvoir... Jadis, toutes les puissances de l'Europe
se coalisrent pour se venger de Napolon. Aujourd'hui, les mmes
puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers. Mais le public
ne se sentait pas dispos  sourire de ces malices; tout entier  son
indignation patriotique, il et plutt trait de lches et de tratres
ceux qui ne s'y associaient pas.

M. Thiers trouvait donc, dans l'opinion, des impressions plus vives
que n'avaient t tout d'abord les siennes propres; ni le public, ni
la presse ne semblaient disposs  garder la rserve expectante, le
tranquille sang-froid qu'il avait jug convenir  la situation. Dans
quelle mesure en fut-il contrari? On aurait peine  le dire. En tout
cas, il ne parat pas avoir eu, un moment, l'ide de se poser en
modrateur. Ds le premier jour, au contraire, les journaux officieux
s'appliqurent  ne se laisser dpasser en vhmence par aucun autre.
Peut-tre, aprs tout, M. Thiers regardait-il cette explosion
d'indignation nationale comme une diversion utile, et aimait-il mieux
voir les esprits s'chauffer contre les mauvais procds de
l'Angleterre que de s'entendre demander compte de sa msaventure
diplomatique.  un point de vue moins personnel, il ne lui dplaisait
pas que ceux qui s'taient mal conduits envers nous ressentissent
quelque inquitude. La leon lui paraissait ncessaire. Selon lui, la
faiblesse des ministres prcdents avait rpandu, en Europe, l'ide
que la France n'avait de rsistance sur rien[311]; il se flicitait
de ce qui pouvait troubler cette impertinente scurit. Ajoutons enfin
qu'il craignait de faire la figure un peu piteuse des gens tromps:
devenir menaant a souvent paru, en pareil cas, la seule chance de ne
pas tre ridicule; c'est ce qui faisait dire  M. de Rmusat, peu
aprs la signature du trait: Le moyen de ne pas tre humili est de
se montrer offens. tait-ce l un sentiment juste de la dignit
nationale ou un faux calcul d'amour-propre? M. de Tocqueville
exprimait une ide qui avait quelque rapport avec celle de M. de
Rmusat, quand il crivait  M. Stuart Mill: Pour maintenir un
peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le ntre, dans l'tat
d'me qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser
croire qu'il doit aisment prendre son parti qu'on tienne peu compte
de lui. Aprs la manire dont le gouvernement anglais a agi  notre
gard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reue et t, de la
part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'teindre, une
passion nationale dont nous aurons besoin quelque jour. L'orgueil
national est le plus grand sentiment qui nous reste[312]. Sans doute,
ce peut tre un devoir pour le gouvernement d'entretenir cette
susceptibilit patriotique; mais c'est son devoir non moins troit de
la diriger quand elle s'gare, de la contenir quand elle est
excessive. Si, comme le prtendait M. de Rmusat, le moyen de ne pas
tre humili d'un mauvais procd est de s'en montrer offens, on peut
dire aussi qu'en faisant trop d'clat de son irritation, on grossit
l'offense. Il semble parfois, dans ces questions diplomatiques, qu'un
pays soit offens dans la mesure o il proclame lui-mme qu'il l'est.
En tout cas, se fcher trs-haut, sans tre assur d'obtenir et rsolu
 exiger, cote que cote, une satisfaction proportionne 
l'irritation qu'on tmoigne, c'est s'exposer  une humiliation plus
grande que celle de l'injure et amoindrir cet orgueil national que
M. de Tocqueville avait souci de garder intact. Estimait-on que les
questions poses en juillet 1840 ne valaient pas, pour la France, le
risque d'une guerre contre toute l'Europe? Il importait alors,
non-seulement  notre scurit, mais surtout  notre dignit, de ne
pas parler de l'offense ressentie, comme on parle de celles qu'il faut
laver dans le sang. Il y avait l une mesure  garder soigneusement,
et, si l'opinion chauffe la dpassait, c'tait au gouvernement
d'user de son influence pour l'y ramener.

[Note 311: C'est l'expression employe par M. de Rmusat, dans une
lettre crite  M. Guizot, aussitt aprs avoir connu le trait.
(_Mmoires de M. Guizot._)]

[Note 312: Lettre du 18 dcembre 1840.]

Ce devoir, M. Thiers ne parat pas en avoir compris alors
l'importance, ou du moins il crut impossible de le remplir. Ce n'tait
pas qu'il et pris le parti de rgler sa conduite sur les emportements
de l'opinion et de monter sa diplomatie au ton des journaux. Non,
toujours rsolu  ne pas faire un _casus belli_ de la seule signature
du trait, il s'tait fait un plan de politique expectante par lequel
il comptait obtenir une revanche, sinon trs-prompte, du moins
assure, de l'offense du 15 juillet. C'est ce plan dont il importe
d'abord de se faire une ide exacte.


II

Tous les calculs de M. Thiers reposaient entirement sur la confiance
dans la force et dans la rsolution du pacha, confiance alors si
rpandue en France et si absolue, qu'elle ne se discutait mme
pas[313]. Plus tard, quand les vnements eurent apport au
gouvernement franais un complet dmenti, M. de Rmusat, interrog sur
la cause d'une si grosse erreur, rpondait: Comment voulez-vous que
nous ayons devin la vrit? Sans parler de l'opinion politique qui,
vous le savez, s'tait attache, depuis plusieurs annes,  grandir
Mhmet-Ali et Ibrahim, nous trouvions, dans les cartons des
ministres, une foule de renseignements recueillis par nos
prdcesseurs et plus concluants les uns que les autres. De plus, le
Roi, qui avait suivi cette affaire depuis le dbut et qui
naturellement devait connatre les faits mieux que nous, nous
affirmait qu'il n'y avait rien  craindre et que le pacha tait en
tat de rsister  l'Europe[314]. Louis-Philippe, en effet, avait ou
affectait d'avoir la plus haute opinion de la puissance de
Mhmet-Ali. C'est un second Alexandre, disait-il souvent au charg
d'affaires d'Angleterre; je n'ai pas une arme capable de lutter avec
celle qu'il pourrait amener sur le champ de bataille[315].

[Note 313: Cette confiance paraissait appuye sur les tmoignages les
plus autoriss. Le marchal Marmont, qui vivait alors  Vienne,
rptait souvent  M. de Sainte-Aulaire qu'il avait vu manoeuvrer
l'arme du pacha, et qu' nombre gal elle n'aurait pas  craindre une
arme russe. (_Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 314: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 315: BULWER, t. II, p. 309.]

De cette foi dans le pacha, M. Thiers dduisait toute une srie de
prvisions qu'il exposait  peu prs en ces termes, dans les
communications verbales ou crites avec ses collgues et ses agents
diplomatiques[316]: Le pacha rsistera. Que feront les quatre allis
pour vaincre cette rsistance? Ils ont jug eux-mmes la question si
embarrassante qu'ils n'ont pas os se la poser: entre eux, rien n'a t
prvu, rien n'a t rgl  ce sujet. Les mesures maritimes,--blocus des
ctes, bombardement de quelques villes,--seront de nul effet: il suffira
 l'arme gyptienne de se concentrer dans l'intrieur des terres.
Tentera-t-on de dbarquer des troupes pour aller l'y chercher? O
trouver ce corps de dbarquement? L'Angleterre ne l'a pas. L'Autriche et
la Prusse semblent rsolues  ne pas le fournir. La Turquie n'a plus
d'arme, et l'on sait d'ailleurs ce que valent ses soldats en face de
ceux d'Ibrahim. Et puis, s'il ne s'agit que d'un corps peu considrable,
comme une escadre peut en transporter  pareille distance, les
quatre-vingt mille hommes d'Ibrahim auront bientt fait de le jeter  la
mer. L'Angleterre se rsoudra-t-elle donc  prier la Russie d'envoyer
par terre,  travers l'Armnie, une arme en Syrie? Mais cette arme,
prise  revers par les populations du Caucase, arriverait, dj puise,
devant les gyptiens, dix fois plus nombreux. Rien de tout cela n'est
srieux. Ajoutez que la mauvaise saison est proche: avec l'hiver, nul
moyen de tenir la mer devant une cte sans abri; nul moyen de faire
traverser,  une arme nombreuse, les montagnes d'Armnie. Il est donc,
en tout cas, certain que rien ne pourra tre accompli avant le
printemps. Eh bien, pendant ces longs mois d'attente, en prsence de ces
difficults, de ces impossibilits d'excution, n'est-il pas
trs-probable que la division clatera entre les puissances, ou que tout
au moins quelques-unes hsiteront et se retireront? Ne verra-t-on pas
reparatre forcment, entre l'Angleterre et la Russie, l'opposition
d'intrts qui est au fond des choses, et chacune de ces deux puissances
ne sera-t-elle pas plus dispose  jalouser qu' seconder l'action de
l'autre? L'Autriche et la Prusse, qui ne se sont engages que sur la
promesse d'une excution facile et prompte, ne chercheront-elles pas 
se drober? Dans la Chambre des communes, et jusque dans le sein du
cabinet britannique, ne sera-t-il pas demand  lord Palmerston un
compte svre de l'imbroglio inextricable, strile et prilleux, o il
aura engag son pays et l'Europe? Au jour o se manifesteront ces
incertitudes, ces regrets, ces discordes, quand les coaliss du 15
juillet auront abouti  cette mortification de se trouver impuissants en
face d'un pacha d'gypte, et que lord Palmerston aura t convaincu
d'une immense tourderie, alors ce sera l'occasion pour la France, qui
aura vu ses prvisions justifies, de faire dans les conseils europens
une rentre triomphante qui la vengera de tous les dplaisirs passs.
Cette argumentation n'tait pas mal construite,  une condition,
cependant, c'est que la base en ft solide; or cette base, on vient de
le voir, tait la foi dans la rsistance du pacha.

[Note 316: Cf. les _Mmoires de M. Guizot_, les _Mmoires indits de
M. de Sainte-Aulaire_, la correspondance galement indite de M.
Thiers avec M. de Barante.]

Cette sorte de dissolution sans violence de la coalition, cette
faillite par impuissance tait, aux yeux de M. Thiers, l'ventualit
la plus probable et la plus dsirable. Toutefois, ce n'tait pas la
seule qu'il et en vue. Il prvoyait aussi le cas o le pacha, pouss
 bout, ne se contenterait pas de garder la dfensive, et o, passant
le Taurus, il marcherait sur Constantinople. Du coup, disait le
ministre, l'empire ottoman tomberait en morceaux, son partage serait
invitable et l'Europe branle jusqu'en ses fondements; la France ne
pourrait demeurer immobile. C'est alors, continuait M. Thiers, que
commencerait le grand jeu. En approchant du Bosphore, l'arme
gyptienne aurait chance de rencontrer des armes europennes qui
rendraient la partie plus gale, mais, en ce cas aussi, les armes
franaises paratraient sur le Rhin et au del des Alpes. C'est l
qu'est marque leur place de combat, c'est l qu'elles dfendraient
l'gypte et la Syrie, et ce secours ne serait pas moins efficace pour
Mhmet-Ali que des flottes et des armes envoyes  son aide sur les
ctes de la Mditerrane. L'Autriche et la Prusse, places alors en
premire ligne, dans une lutte o elles s'engageraient sans intrt et
sans passion, payeraient cher leur complaisance pour l'Angleterre et
la Russie, et elles apprendraient qu'il y a bien aussi quelque danger
 braver le ressentiment de la France[317]. Le prsident du conseil
rptait avec insistance que, quoi qu'il arrivt en Orient, la France
n'y tirerait pas un coup de canon, et que, si elle tait oblige
d'agir par les armes, elle porterait tout son effort en Allemagne et
surtout en Italie. On voit que M. Thiers, tout en repoussant la guerre
immdiate, la croyait possible dans certaines ventualits; sans la
dsirer, il l'acceptait, et il prvoyait qu'elle serait alors gnrale
et europenne.

[Note 317: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

En attendant l'heure, dans tous les cas lointaine, de cette rentre
diplomatique ou militaire, le prsident du conseil tait dcid 
garder son attitude expectante, laissant aller les vnements, dont il
esprait la justification de ses pronostics, observant, chez les
autres puissances, les embarras et les divisions d'o devait sortir
l'occasion prvue. Toutefois, ce n'tait pas, dans sa pense, une
attente inerte: il voulait l'employer  armer la France.
L'expectative arme et fortement arme, disait-il, voil notre
politique[318]. Au lendemain de 1830, sous le coup du pril
extrieur et intrieur, l'arme, qui ne comptait, sous la
Restauration, que deux cent trente et un mille hommes et quarante-six
mille chevaux, avait t tout  coup porte  quatre cent
trente-quatre mille hommes et quatre-vingt-dix mille chevaux, et le
budget de la guerre lev de 187 millions  373. Mais, une fois
rassur sur la paix du dehors et du dedans, le gouvernement avait mis
fin aux armements extraordinaires, et les dpenses, bien que demeures
suprieures  celles de 1829, s'taient notablement rduites. L'arme
continentale avait d'autant plus souffert de ces rductions que
l'Algrie exigeait chaque jour plus d'hommes et de matriel, et
tendait, par suite,  absorber presque toutes les ressources
trs-pniblement obtenues des Chambres; l'esprit d'conomie, qui
tait, en ce temps, l'une des vertus, mais qui devenait parfois l'une
des manies du rgime parlementaire[319], n'tait pas, en ce qui
concernait notre tat militaire, toujours d'accord avec l'intrt
national. Les forteresses taient dsarmes, les casernes
insuffisantes, les arsenaux mal garnis; on n'avait mme pas le nombre
de fusils ncessaire. Au moment donc o la France fut surprise par le
trait du 15 juillet, son arme n'tait pas en mesure de soutenir une
grande lutte europenne. M. Thiers rsolut de la mettre, non encore
sur le pied de guerre, mais sur ce qu'il appelait le pied de paix
arme. Cette mesure, qu'il jugeait indispensable pour se prparer aux
ventualits du printemps, il la jugeait aussi immdiatement utile
comme avertissement comminatoire aux puissances. De plus, quelle que
dt tre l'issue de la crise, il trouvait bon d'en profiter pour
donner  la France un armement complet. Nos prparatifs, crivait M.
de Rmusat, ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une prcaution sans
emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion de
rendre  la France la force militaire dont elle a besoin pour soutenir
son rang[320].

[Note 318: Lettre de M. Thiers  M. de Barante, 22 aot 1840.
(_Documents indits._)]

[Note 319: C'est ce qui faisait crire dj, sous la Restauration, 
la duchesse de Broglie: La marotte de nos libraux, c'est l'conomie;
ils ne voient dans la libert qu'une soupe conomique. (_Souvenirs du
feu duc de Broglie_, t. II, p. 95.)]

[Note 320: Lettre  M. Guizot, 29 aot 1840. (_Mmoires de M.
Guizot._)]


III

M. Thiers avait pu arrter son plan sans avoir  s'en expliquer devant
les Chambres, alors en vacances. Mais,  dfaut du parlement, la
couronne tait l, et quelle que ft la prtention du ministre du 1er
mars  gouverner seul, il ne pouvait dcider, sans le Roi, des
destines du pays, dans une crise si redoutable. Nulle part l'offense
du trait du 15 juillet n'avait t ressentie plus vivement que dans
la famille royale, non-seulement par les jeunes princes et princesses,
le duc d'Orlans en tte, dont l'ardeur guerrire fut tout de suite
enflamme[321], mais mme par le vieux Roi.  la premire nouvelle de
ce qui s'tait pass  Londres, il clata avec une telle vhmence,
que la Reine dut faire fermer la porte de son cabinet pour qu'on
n'entendt pas sa voix dans la galerie. Depuis dix ans, s'criait-il,
je forme la digue contre la rvolution, aux dpens de ma popularit,
de mon repos, mme au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de
l'Europe, la scurit de leurs trnes, et voil leur reconnaissance!
Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge[322]? Tandis
que M. Thiers en voulait surtout  l'Angleterre, dans laquelle il
avait espr, le ressentiment de Louis-Philippe se portait
principalement contre l'Autriche et la Prusse, auxquelles il avait
fait tant d'avances depuis plusieurs annes, et sur lesquelles il
s'tait habitu  compter. Aussi ne put-il se retenir d'apostropher
rudement les ambassadeurs de ces puissances, la premire fois qu'il
les vit aprs la signature du trait. Vous tes des ingrats, leur
dit-il avec une extrme vhmence; et, aprs leur avoir rappel tout
ce qu'il avait fait et risqu pour maintenir la paix: Mais, cette
fois, ne croyez pas que je me spare de mon ministre et de mon pays;
vous voulez la guerre, vous l'aurez, et, s'il le faut, je dmusellerai
le tigre. Il me connat, et je sais jouer avec lui. Nous verrons s'il
vous respectera comme moi[323].

[Note 321: Ds le 26 juillet, le duc d'Orlans n'a qu'une
proccupation, c'est que le gouvernement ne soit pas assez belliqueux.
Je crains,--crit-il  son frre le prince de Joinville, alors en mer
pour aller chercher la dpouille de l'Empereur,--je crains que nos
adversaires n'aient l'immense supriorit que donne la volont bien
arrte de faire la guerre dans certains cas, sur l'hsitation, la
mollesse et la pense secrte de ne jamais faire la guerre dans aucun
cas. (_Revue rtrospective._)]

[Note 322: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 516.]

[Note 323: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Ce prince, si facilement accus d'tre trop peu susceptible pour ce
qui touchait  la dignit de la France, se montrait donc, au premier
abord, plus anim, plus menaant que M. Thiers. C'est qu'en dpit des
calomnies de l'opposition, sa sensibilit patriotique tait des plus
vives. C'est aussi que, trs-circonspect dans l'action, il avait
parfois la parole un peu intemprante. Faut-il ajouter que tout, dans
ces scnes, n'tait peut-tre pas entranement irrflchi, et qu'en se
laissant aller  une irritation trs-sincre, ce fin politique visait
 produire, au dehors et au dedans, un effet calcul? Au dehors,
convaincu que la rsistance du pacha serait invincible, il esprait,
en parlant fort, intimider des puissances qu'il croyait assez
irrsolues et condamnes  de prochains dboires,  d'inextricables
embarras,  d'invitables divisions. Au dedans, persuad que M.
Thiers, mis en face des faits, n'oserait se jeter dans une guerre
folle, mais craignant de sa part une manoeuvre que les souvenirs de la
coalition ne rendaient pas improbable, il voulait lui enlever tout
prtexte de rejeter sur la couronne seule la responsabilit d'une
politique pacifique, dplaisante  l'amour-propre national[324].

[Note 324: Un peu plus tard, le Roi expliquait ainsi  M. Pasquier son
attitude presque belliqueuse: Si, le lendemain du trait, je m'tais
prononc pour la paix, M. Thiers et quitt le ministre, et je serais
aujourd'hui le plus impopulaire des hommes. Au lieu de cela, j'ai cri
plus haut que lui, et je l'ai mis aux prises avec les difficults. Ds
le lendemain du premier conseil, aprs s'tre fait rendre compte de
l'tat de l'arme, M. Thiers est venu me trouver, fort dcourag, et a
t le premier  me demander de ne rien prcipiter. Il fera la paix et
j'aurai, aux yeux du pays, l'honneur d'avoir maintenu nos droits avec
rsolution. (_Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._)]

Pendant qu'il prenait cette attitude devant les diplomates trangers
et le public franais, le Roi se montrait, dans les dlibrations
intimes du gouvernement, mu sans doute, anxieux, mais rsolu.
Trs-peu de jours aprs la divulgation du trait, M. Thiers, qui
habitait alors  Auteuil, reut,  six heures du matin, un message du
duc d'Orlans, qui le mandait d'urgence  Saint-Cloud. En arrivant, il
trouva le Roi entour de sa famille, le visage serein, bien qu'un peu
fatigu; le duc d'Orlans tait radieux. Vous ne serez pas surpris,
dit Louis-Philippe  son ministre, d'apprendre que nous avons pass la
nuit entire  causer de la situation. Nous sommes demeurs tous
d'accord que la France ne doit rien cder du terrain o elle s'est
place, et que l'Europe doit tre avertie que nous ne reculerons pas.
Persvrons donc; je me confie  vous. Agissez avec fermet, mais avec
prudence, et surtout, autant que l'honneur le permettra, pargnons 
notre pays l'horrible flau de la guerre. M. Thiers rpondit, sans
tre d'ailleurs contredit, que le moyen le plus sr d'viter cette
guerre tait de montrer  tous que nous ne la craignions pas.
L'entretien se prolongea fort cordial. Au moment o le ministre allait
se retirer, la Reine, lui montrant ses fils, ne put retenir ce cri de
mre: Au moins soyez prudent, car la guerre me les prendrait tous, et
combien m'en rendriez-vous[325]? M. Thiers sortit profondment remu
de cette entrevue.  la mme poque, le duc de Broglie crivait, aprs
une conversation avec Louis-Philippe: J'ai trouv le Roi trs-rsolu,
trs-clairvoyant... Nous avons caus  fond, puis toutes les
chances, t  toutes les extrmits, je ne l'ai pas vu faiblir un
seul instant[326].

[Note 325: NOUVION, _Histoire du rgne de Louis-Philippe_, t. IV, p.
532, 533.]

[Note 326: _Documents indits._]

Toutefois,  y regarder d'un peu prs, on et pu, ds cette premire
heure, discerner un principe de dissidence entre la politique du
monarque et celle de son ministre. Tant qu'il ne s'agissait que de se
plaindre haut et de menacer, Louis-Philippe ne s'y refusait pas; il
approuvait aussi les armements, et sa prvoyance royale saisissait
trs-volontiers cette occasion de renforcer l'tat militaire de la
France. Mais il entendait bien ne pas dpasser certaines bornes. Il
tait dores et dj rsolu  ne pas laisser la guerre sortir de la
crise actuelle, tandis que M. Thiers, sans tre dcid  faire cette
guerre, en acceptait l'ventualit. De l des rserves prudentes,
inquites, qui se faisaient jour soudainement dans la conversation du
Roi, au moment mme o sa sensibilit patriotique venait de s'pancher
avec le plus d'imptuosit. Bien qu'elles semblassent parfois dtonner
avec le reste, il n'y avait l ni duplicit ni mme contradiction.
Cette varit d'accent tenait au laisser-aller, aux habitudes
prime-sautires de la parole royale, et aussi  cette vivacit, 
cette mobilit d'imagination qui s'alliaient, chez ce prince,  un
esprit politique trs-rflchi, trs-froid et trs-calculateur. Dans
les derniers jours de juillet, M. de Sainte-Aulaire, qui venait de
recevoir les instructions du prsident du conseil et de l'entendre
dvelopper son plan, eut une audience du Roi; celui-ci lui fit les
mmes recommandations que le ministre, et M. de Sainte-Aulaire ft
sorti convaincu de leur parfait accord si, au moment de lui donner
cong, le prince n'et ajout: Vous voil bien endoctrin, mon cher
ambassadeur; votre thme officiel est excellent. Pour votre gouverne
particulire, il faut cependant que vous sachiez que je ne me
laisserai pas entraner trop loin par mon petit ministre. Au fond, il
veut la guerre, et moi je ne la veux pas; et quand il ne me laissera
plus d'autres ressources, je le briserai plutt que de rompre avec
toute l'Europe[327].

[Note 327: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

M. Thiers se rendait-il compte de cette arrire-pense de
Louis-Philippe? En tout cas, il ne s'en tourmentait pas beaucoup,
persuad qu'il lui suffirait,  l'heure venue, d'ouvrir les fentres
et d'appeler le pays  l'aide, pour avoir raison de toutes les
rsistances. La veille mme du jour o M. de Sainte-Aulaire s'tait
rendu aux Tuileries, il avait vu le prsident du conseil et lui avait
demand s'il tait assur que le Roi le suivrait jusqu'au bout. Pour
le moment, il se montre trs-anim, rpondit M. Thiers; et s'il est
pris de quelque dfaillance pendant l'action, il sera soutenu,
entran mme par le flot de l'opinion, qu'aucune digue ne pourra
contenir[328]. D'ailleurs, le dsaccord n'tait qu'ventuel; il
portait sur une hypothse lointaine que les deux parties espraient ne
pas voir se prsenter: elles comptaient bien que la rsistance du
pacha et les embarras des puissances fourniraient  la France
l'occasion de prendre sa revanche, sans qu'il ft question de guerre.
En attendant, elles taient d'accord sur la conduite immdiate et
avaient intrt  faire montre de cet accord, le prince pour sa
popularit, le ministre pour son autorit, tous deux pour rendre leur
politique plus efficace au regard de l'tranger. Louis-Philippe disait
bien haut: Je suis content de M. Thiers; il ne m'a propos que des
choses fort raisonnables. Il est aussi prudent que moi, et je suis
aussi national que lui. Nous nous entendons trs-bien[329]. Et
pendant ce temps, le prsident du conseil affectait de rpter  tous,
particulirement aux ambassadeurs trangers, que le Roi tait plus
belliqueux que lui, et qu'il avait peine  le contenir. Ces propos se
rpandaient dans le public, et, ds le 29 juillet, Henri Heine, aprs
avoir racont l'explosion belliqueuse dont il tait le tmoin  Paris,
disait: Ce qui est surtout important, c'est que Louis-Philippe semble
s'tre dpouill de cette vilaine patience qui endure chaque affront,
et qu'il a mme pris ventuellement la rsolution la plus dcisive...
M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine  apaiser la bouillante
indignation du Roi. Il est vrai que Heine ajoutait: Ou bien, cette
ardeur guerrire, n'est-ce qu'une ruse de l'Ulysse moderne[330]?

[Note 328: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 329: Lettre du capitaine Callier au marchal Soult, 4 septembre
1840, et lettre du duc Decazes  M. de Barante, 29 aot 1840.
(_Documents indits._)]

[Note 330: _Lutce_, p. 108.]


IV

Le prsident du conseil ne perdit pas un jour pour excuter le plan
qu'il avait conu. Ds le 29 juillet, le _Moniteur_ annona les
premires mesures d'armement. Les jeunes soldats disponibles des
classes de 1836  1839 furent aussitt appels sous les drapeaux, et
l'on ouvrit par voie extraordinaire des crdits considrables pour
l'accroissement de l'effectif et du matriel des armes de terre et de
mer. Aux diplomates trangers qui venaient demander des explications
sur ces mesures, M. Thiers, rserv, froid, se bornait  rpondre que,
dans l'isolement o on l'avait mise, la France n'avait plus qu' se
rgler sur ce qu'elle se devait  elle-mme; il ajoutait qu'elle se
prparait aux dangers de la situation qu'on lui avait faite, et que sa
conduite  venir dpendrait de celle qu'on tiendrait envers elle.
Toutes ses dmarches, toutes ses paroles, visaient  tre ainsi
tranquillement inquitantes, menaantes sans provocation. Avec son
habituelle activit, il trouva le loisir d'crire, sur la question
d'Orient, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er aot, un article non
sign, mais dont l'auteur fut tout de suite devin; cet article se
terminait ainsi: Il y a un mot, un mot dcisif qu'il faut dire 
l'Europe, avec calme, mais avec une invincible rsolution: Si
certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre 
outrance, la guerre, quel que soit le ministre. En mme temps, il
veillait  ce que ses ambassadeurs prs les diverses cours
conformassent leur attitude  la sienne. J'ai reu toutes vos
excellentes lettres, crivait-il le 31 juillet  M. Guizot; je ne vous
dis qu'un mot en rponse: _Tenez ferme_. Soyez froid et svre,
except avec ceux qui sont nos amis. Je n'ai rien  changer  votre
conduite, sinon  la rendre plus ferme encore, s'il est
possible[331]. C'taient les mmes recommandations qu'il adressait
verbalement  M. de Sainte-Aulaire sur le point de partir pour
Vienne[332].  Saint-Ptersbourg, il faisait parvenir un langage plus
menaant encore. Qu'on y prenne garde, crivait-il  M. de Barante
ds le 23 juillet, la France, si elle entre en lice, ne pourra y
entrer que d'une manire terrible, avec des moyens extraordinaires et
funestes  tous; la face du monde pourra en tre change. Et il
donnait  entendre que, dans ce cas, la Pologne serait souleve[333].

[Note 331: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 332: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 333: Dpche de M. Thiers  M. de Barante, 23 juillet 1840.
(_Documents indits._)]

Londres demeurait toujours le principal centre des ngociations. M.
Guizot y faisait la figure et y tenait le langage prescrits par son
ministre. Dans un premier entretien avec lord Palmerston, il se
plaignit gravement et svrement du pass. Non-seulement on ne nous a
pas dit ce qu'on faisait, dclara-t-il, non-seulement on s'est cach
de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantes de la
faon dont le secret avait t gard. Est-ce ainsi, milord, que les
choses se passent entre d'anciens et intimes allis? L'alliance de la
France et de l'Angleterre a donn dix ans de paix  l'Europe; le
ministre whig, permettez-moi de le dire, est n sous son drapeau et y
a puis, depuis dix ans, quelque chose de sa force. Je crains bien que
cette alliance ne reoive en ce moment une grave atteinte, et que ce
qui vient de se passer ne donne pas  votre cabinet autant de force,
ni  l'Europe autant de paix... M. Canning, dans un discours trs-beau
et trs-clbre, a montr un jour l'Angleterre tenant entre ses mains
l'outre des temptes et en possdant la clef; la France aussi a cette
clef, et la sienne est peut-tre la plus grosse. Elle n'a jamais voulu
s'en servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et
moins assure. Ne donnez pas, en France, aux passions nationales, de
srieux motifs et une redoutable impulsion. Puis, aprs avoir indiqu
tous ses pronostics sur les embarras, les impossibilits et les prils
auxquels il fallait s'attendre dans l'excution du trait du 15
juillet: Nous nous lavons les mains de cet avenir. La France s'y
conduira en toute libert, ayant toujours en vue la paix, le maintien
de l'quilibre actuel en Europe, le soin de sa dignit et de ses
propres intrts. En mme temps qu'il tenait ce langage  lord
Palmerston, M. Guizot avait soin de ne pas rassurer ceux qui, autour
de lui, demandaient, inquiets: Que fera la France? L'affaire sera
longue et difficile, disait-il. La France ne sait pas ce qu'elle fera,
mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent pas
ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous
dans les tnbres. Notre ambassadeur, du reste, ne demandait rien, ne
faisait aucune proposition nouvelle, et quelque diplomate, effray de
l'avenir, venait-il lui faire des ouvertures conciliantes, il
l'coutait froidement, sans le rebuter, mais plus occup d'augmenter
son inquitude que d'aller au-devant de sa bonne volont. Il tait
visible que le gouvernement franais n'prouvait aucune hte d'entrer
en pourparlers et qu'il prfrait attendre les vnements, comptant y
trouver la confirmation de ses pronostics et la revanche de ses
mortifications[334].

[Note 334: _Mmoires de M. Guizot._]

Si cette attitude d'expectative menaante ne laissait pas que
d'mouvoir certains esprits, soit en Angleterre, soit sur le
continent, un homme du moins ne s'en montrait aucunement troubl,
c'tait lord Palmerston. Comme on demandait un jour  M. Guizot, au
sortir d'un entretien avec le chef du _Foreign-Office_, s'il avait
fait quelque impression sur son interlocuteur: Pas la plus lgre,
rpondit-il[335]. La raison en est bien simple: c'est que lord
Palmerston persistait  ne pas croire  cette rsistance du pacha sur
laquelle tait fonde toute notre argumentation; quand nous
paraissions vouloir attendre les vnements, loin de s'en inquiter,
il s'en flicitait, car, lui aussi, il esprait y rencontrer le
triomphe de sa politique. Dans ses conversations avec notre
ambassadeur, s'il se dfendait d'avoir eu l'intention d'offenser la
France, il ne tmoignait ni regret, ni vellit de concession, et se
montrait, au contraire, froidement rsolu  aller jusqu'au bout. Sa
correspondance avec M. Bulwer, charg d'affaires  Paris, respirait
une confiance imperturbable dans le succs de son plan, un mpris
hautain de nos menaces. Vous dites, lui crivait-il, que Thiers est
un ami chaud, mais un dangereux ennemi; cela peut tre, mais nous
sommes trop forts pour tre influencs par de telles considrations.
Je doute, d'ailleurs, qu'on puisse se fier  Thiers comme ami, et, me
sachant dans mon droit, je ne le crains pas comme ennemi. La manire
de prendre tout ce qu'il peut dire est de considrer le trait comme
un _fait accompli_, comme une dcision irrvocable, comme un pas fait
sur lequel on ne peut revenir. Presque  chaque ligne de sa
correspondance, on retrouve cette affirmation, que la France
demeurera tranquille et ne fera pas la guerre[336]. Ses compatriotes
eux-mmes ne pouvaient comprendre une telle assurance. Je n'ai jamais
t plus tonn, crivait alors un membre de la haute socit
politique d'Angleterre, qu'en lisant les lettres de Palmerston, dont
le ton est si audacieux, si hardi et si confiant. Quand on considre
l'immensit de l'enjeu dans la partie qu'il joue, quand on voit qu'il
peut allumer la guerre dans toute l'Europe et que la guerre, si elle a
lieu, sera entirement son oeuvre, on est stupfait qu'il ne paraisse
pas affect plus srieusement par la gravit des circonstances, et
qu'il ne regarde pas avec plus d'anxit (sinon d'apprhension) les
rsultats possibles; mais il cause, sur le ton le plus dgag, de la
clameur qui s'est leve  Paris, de son entire conviction que le
cabinet franais ne pense nullement  faire la guerre, et que, s'il la
faisait, ses flottes seraient instantanment balayes et ses armes
partout battues. Il ajoute que si ce cabinet essayait de faire une
guerre d'opinion et de surexciter les lments de la rvolution dans
les autres contres, de plus fatales reprsailles seraient exerces
contre la France, o les carlistes et les bonapartistes, aids par
l'intervention trangre, renverseraient le trne de Louis-Philippe...
Il peut arriver que les choses tournent suivant l'attente de
Palmerston. C'est un homme favoris d'une bonne fortune
extraordinaire, et sa devise semble tre celle de Danton: De
l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace. Mais il y a,
dans son ton, une faconde, une imperturbable suffisance, et une
lgret dans la discussion d'intrts d'une si effrayante grandeur,
qui me convainquent qu'il est trs-dangereux de confier  un tel homme
la direction sans contrle de nos relations extrieures[337].

[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 302.]

[Note 336: Lettres diverses du 21 juillet au 23 aot 1848. (BULWER, t.
II, p. 277  282.)]

[Note 337: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 298, 299.]

Lord Palmerston rencontrait cependant, dans son pays mme, des
difficults qui eussent embarrass un esprit moins rsolu. La
divulgation du trait du 15 juillet avait caus en Angleterre une
surprise o dominaient le dplaisir et l'inquitude. La passion du
ministre contre la France ne paraissait pas trouver d'cho chez ses
compatriotes. Beaucoup de ceux-ci, au contraire, s'alarmaient de voir,
pour une question qui ne les intressait pas, rompre l'alliance des
deux grandes puissances librales et mettre en pril la paix
europenne. Si les journaux directement inspirs par le chef du
_Foreign-Office_ nous faisaient une guerre haineuse et violente,
plusieurs autres, le _Times_ en tte, blmaient le trait: on sentait
mme que leur opposition et t plus vive encore, si leur sentiment
national n'avait t souvent bless par les attaques de la presse
parisienne[338]. En mme temps, les radicaux provoquaient, dans toutes
les grandes villes, d'immenses meetings o l'on dclarait dsavouer
hautement toute participation  l'insulte faite  la nation
franaise, et o des orateurs proclamaient, aux applaudissements de
leur auditoire, que s'il y avait  choisir entre M. Thiers et une
arme franaise, d'une part, et lord Palmerston et une arme russe, de
l'autre, il fallait se joindre  la France et  M. Thiers. Sans doute
ces meetings n'avaient pas, sur la direction des affaires, l'influence
qu'eussent voulu leur attribuer certains de nos journaux; mais il n'en
tait pas moins vrai que l'opinion anglaise tait trouble et
nullement satisfaite.

[Note 338: M. Guizot crivait  M. Thiers, le 29 juillet: Je suis
inform ce matin que le _Times_ hsite  continuer son attaque contre
lord Palmerston, tant l'attaque franaise lui parat vive et dirige
contre l'Angleterre elle-mme autant que contre lord Palmerston.
(_Mmoires de M. Guizot._)]

Cet tat d'esprit et d d'autant plus proccuper lord Palmerston que
le parlement n'tait pas encore en vacances et que tout y faisait
prvoir une interpellation. Quelle n'en pouvait pas tre l'issue,
tant donnes les dispositions des partis? Les radicaux taient
ouvertement mcontents. Les whigs, s'ils hsitaient  branler un
ministre tenant en main leur drapeau, s'inquitaient de l'atteinte
porte  cette alliance franaise qui avait t jusqu'ici le premier
article de leur programme. Les tories modrs, sympathiques aussi 
cette alliance, se rservaient, attendant les vnements, prts 
profiter de tout ce qui leur fournirait une arme contre le cabinet.
Seuls, les tories extrmes se flicitaient hautement du coup frapp
contre l'ennemi hrditaire. En face d'un parlement dont les
dispositions apparaissaient ainsi au moins froides et incertaines,
lord Palmerston n'avait mme pas l'avantage de se sentir fermement
appuy par ses collgues. Il voyait, en effet, renatre dans le sein
du cabinet les oppositions et les hsitations qu'il avait domines au
moment de la signature du trait. Dans un long entretien qu'ils
eurent, le 28 juillet, avec M. Guizot, lord Melbourne et lord Russell
ne dissimulrent pas leurs alarmes; lord Melbourne, notamment, sans
abandonner son ministre des affaires trangres, ne semblait gure
compter sur le succs facile promis par ce dernier. Si cet espoir est
tromp, disait-il  notre ambassadeur, on ne poussera pas l'entreprise
 bout. Aussi nous demandait-il de reprendre la proposition tendant 
attribuer la Syrie hrditaire au pacha, lorsque ce dernier aurait
fait preuve de rsistance et que la confiance de lord Palmerston
commencerait  tre djoue. Puis il ajoutait: La France, qui n'aura
pas voulu aider les quatre puissances  marcher, les aidera 
s'arrter[339].

[Note 339: _Mmoires de M. Guizot._]

Lord Palmerston, cependant, prtendait ne rien changer  sa conduite.
Il s'tait habitu  exercer une sorte de despotisme au
_Foreign-Office_, allant droit son chemin, sans s'occuper de ses
collgues, plus dispos  malmener qu' couter les dissidents[340],
en imposant par sa laborieuse activit[341], par son intrpidit
tenace, par son audace heureuse et par une belle humeur confiante qui
se mlait trangement chez lui  un caractre agressif, impertinent et
querelleur; du reste, fort adroit  franchir les dfils
parlementaires o il paraissait s'engager  l'tourdie, sachant alors
unir la ruse  la hardiesse, et se faire retors et dissimul, sans
cesser au fond d'tre imprieux. On le vit bien  la faon dont il se
tira des interpellations sur le trait du 15 juillet.  entendre les
explications qu'il donna, les 6 et 7 aot, personne ne tenait plus que
lui  l'alliance franaise; il affirmait que cette alliance subsistait
et n'tait pas atteinte par une dissidence partielle, momentane, peu
importante, et qui n'aurait aucune consquence fcheuse; d'ailleurs,
ajoutait-il, ce n'taient pas les puissances qui se sparaient de la
France, mais la France qui avait repouss toutes les propositions
qu'on lui avait faites. Le ministre se gardait d'avouer que le trait
avait t conclu  l'insu et en cachette de notre reprsentant. Il se
refusa  en produire le texte: Ce trait n'aura, dit-il, toute sa
force que lorsqu'il aura t ratifi, et jusque-l il est impossible
de le communiquer. Ce qui ne l'empchait pas, en ce moment mme, de
le faire excuter sans attendre la ratification. On se fera, du reste,
une ide de la bonne foi qui prsidait  ces explications, en se
rappelant que ce sont ces mmes discours o lord Palmerston affirmait
n'tre pour rien dans l'insurrection de Syrie. Mais peu lui importait
de s'exposer  tre convaincu plus tard d'avoir parl sans sincrit;
il ne voyait que le but actuel; or, ce but, il l'atteignit: il chappa
 tout vote de blme, et la prorogation du parlement, qui eut lieu
quelques jours aprs, le 10 aot, le dlivra, pour un temps, de toute
proccupation de ce ct.

[Note 340: M. Greville crivait alors sur son journal: Rien ne peut
dpasser le mpris avec lequel les palmerstoniens traitent le petit
groupe des dissidents, notamment lord Holland et lord Granville, qui,
disent-ils, sont devenus tout  fait imbciles. (_The Greville
Memoirs, second part_, p. 298.)]

[Note 341: Bien qu'homme de salon et de sport, Palmerston travaillait
normment et faisait presque tout lui-mme. Ce que je fais me
fatigue rarement, disait-il; ce qui me fatigue, c'est ce que je n'ai
pas encore pu faire. Au terme de sa carrire, il disait  ses amis:
Je crois tre aujourd'hui l'homme politique de l'Europe qui a le
plus travaill.]


V

Mme dbarrass des Chambres, lord Palmerston n'tait pas au terme de
ses difficults. Ses allis du continent laissaient voir plus d'un
signe d'hsitation et d'inquitude.  Vienne,  Berlin, mme 
Saint-Ptersbourg, on s'attendait, de la part du pacha,  la
rsistance annonce par la France, et l'on ne croyait pas au succs
facile promis par le ministre anglais[342]. Si le czar prenait
volontiers son parti des complications qui pouvaient ainsi se
produire, il n'en tait pas de mme des cours d'Autriche et de Prusse.
M. de Metternich, tout en tchant de faire bonne figure et de prendre
de haut les menaces de M. Thiers, tait au fond assez troubl de
l'impression produite en France, de nos armements et de la possibilit
d'une explosion rvolutionnaire[343]. L'audace passionne de lord
Palmerston ne l'alarmait pas moins. Effray tout  la fois de son
adversaire et de son alli, il ne demandait qu' sortir dcemment
d'une aventure qui devenait si prilleuse. Il avait runi chez lui, au
chteau de Koenigswart, les ambassadeurs des quatre grandes
puissances, et tous les entretiens qu'il avait avec eux tendaient 
trouver une base d'accommodement. Non qu'il crt possible de rien
proposer tout de suite; mais il se prparait pour le moment o la
rsistance du pacha aurait donn un premier dmenti aux prdictions de
lord Palmerston. Les engagements pris par les quatre puissances avec
la Porte, disait-il  M. de Sainte-Aulaire, ne peuvent tre changs
sans occasion ni prtexte. Aujourd'hui la balle est lance, il faut la
laisser rebondir. Attendons... Ni vous ni moi ne pouvons prvoir, dans
une telle affaire, quelles consquences aura la rsistance du pacha.
Il est raisonnable d'attendre le jugement de la fortune et de laisser
 chacun la part qu'elle lui fera. Puis, aprs avoir indiqu sur
quelles bases il pourrait proposer alors une entente: En attendant,
ne me faites pas parler. Je ne puis m'engager  adopter telle ou telle
conduite; mais vous pouvez rpondre de mes intentions. Je vous donne
ma parole d'honneur qu'elles ne sont pas autres que les vtres. J'ai
toujours pens que la France ne pouvait pas tre mise en dehors d'une
grande affaire europenne... Il ne s'agit que de trouver un joint, une
transition pour remettre les cinq puissances ensemble. J'y
travaillerai de mon mieux. En transmettant cette conversation  son
gouvernement, notre ambassadeur avait soin de le mettre en garde
contre certaines illusions. Ne comptez pas, lui disait-il, que jamais
l'Autriche se spare de l'Angleterre et de la Russie pour venir se
joindre  nous. Les armes franaises seraient  Vienne que vous ne
l'obtiendriez pas. Mais, dans le conseil des quatre, quand il y aura 
choisir entre une mesure extrme et une mesure modre, la voix de
l'Autriche appartiendra  la modration, et elle profitera de toutes
les circonstances pour amener une conciliation. En tout cas, comme le
faisait observer M. de Sainte-Aulaire, la conduite du cabinet de
Vienne dpendait avant tout de ce que serait la rsistance de
Mhmet-Ali[344]. M. de Metternich ne cachait pas son tat d'esprit au
gouvernement anglais. Il dclarait  l'ambassadeur de la Reine qu'il
ne donnerait ni argent ni soldats pour l'excution du trait, et que
si ce trait pouvait tomber tranquillement  terre, ce serait une
trs-bonne chose. Aussi crivait-on de Vienne  lord Palmerston que
le chancelier tait  bout, qu'il cherchait, jour et nuit, comment
il pourrait _se tirer d'affaire_, et qu'il tait rsolu  empcher
la guerre par tous les moyens, sans s'inquiter de savoir s'il lui en
reviendrait quelque part d'humiliation ou si l'objet mme du trait se
trouverait ainsi compltement manqu[345].

[Note 342: _Mmoires de M. de Sainte-Aulaire_; correspondance de M. de
Barante et de M. Bresson. (_Documents indits._)]

[Note 343: La princesse de Metternich, fort hostile  la France,
notait sur son journal,  la date du 2 aot: Les explosions de fureur
du petit Thiers inquitent un peu les cours. Le chancelier crivait
lui-mme, le 4 aot, au comte Apponyi, son ambassadeur  Paris: Il
manque au _Napolon civil_ une chose pour faire le conqurant
militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prts  se prsenter
sur les champs de bataille. La guerre politique n'est pas dans l'air,
et il ne dpend pas de M. Thiers de changer  son gr l'tat
atmosphrique. Il est en son pouvoir, sans doute, de faire clater la
tempte de la rvolution; mais qui menacerait-elle en premier lieu, si
ce n'est l'difice de Juillet?... Dployez le plus grand calme
vis--vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas drouter par des paroles,
et s'il vous parle de guerre, faites-lui la remarque que, pour la
faire, il faut tout au moins tre  deux de jeu. _Pas un soldat ne
bougera  l'tranger._ Dans une circulaire adresse, le 27 aot, 
ses agents en Italie et en Allemagne, M. de Metternich constatait
l'inquitude du public europen  la lecture des journaux franais,
et surtout lorsqu'il avait vu le gouvernement franais prendre des
mesures qui dcelaient de l'humeur, de la mfiance et la prvision
d'une guerre gnrale. Cette circulaire concluait ainsi: Ce qu'il
faut craindre, c'est que les esprits infernaux ayant t imprudemment
voqus, ils ne soient difficiles  conjurer, et ne fassent dgnrer
une question toute politique en une affaire de propagande
rvolutionnaire. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 404, 435,
436, 478 et 480.)]

[Note 344: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 345: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]

 la cour de Prusse, mmes sentiments. Ici, crivait de Berlin le
ministre de France, nous redoutons que l'Angleterre ne pousse
l'excution trop vivement. Nous sommes embarrasss de ce que nous
avons fait. Nous en acceptons  regret la solidarit; nous savons
trs-peu de gr  M. de Blow[346] de son oeuvre, et nous voudrions
pouvoir nous replacer au point de dpart; nous agirions d'autre sorte.
Notre espoir est que rien ne sera prcipit et qu' l'aide des dlais
d'une excution molle et inefficace et de la simple dfensive de
Mhmet-Ali, M. de Metternich parviendra  dcouvrir quelque expdient
qui nous tire de peine[347].

[Note 346: M. de Blow tait le reprsentant de la Prusse  Londres,
au moment de la signature du trait du 15 juillet.]

[Note 347: Lettre de M. Bresson  M. de Sainte-Aulaire, 18 septembre
1840. (_Documents indits._)]

 Londres, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse, toutes les fois
qu'ils rencontraient M. Guizot ou, en son absence, M. de Bourqueney,
ne manquaient pas d'exprimer leur dsir de faire rentrer le
gouvernement franais dans la ngociation, s'excusant, non sans
quelque embarras, du mauvais procd auquel ils s'taient associs
pour ne pas se sparer de l'Angleterre. Le ministre de Prusse ajoutait
mme, videmment non sans avoir pris l'avis de son collgue
autrichien: La difficult sera extrme pour en finir  Londres
directement avec lord Palmerston, et en restant dans l'ornire o
nous sommes engags. Il faut non-seulement vous faire rentrer dans
l'affaire, mais la dplacer... C'est  Vienne qu'il faut la porter. Le
prince de Metternich n'est pas engag comme lord Palmerston... Les
vues pacifiques, la politique de transaction, prvaudront plus
aisment  Vienne qu' Londres. Le prince de Metternich s'est tenu,
depuis quelque temps, fort  l'cart; mais, n'en doutez pas, si la
solution de l'affaire d'Orient pouvait tre son testament politique,
il en serait charm et il ferait tout pour y russir[348].

[Note 348: _Mmoires de M. Guizot._]

Quels que fussent au fond les regrets de l'Autriche et de la Prusse,
on ne pouvait attendre d'elles une initiative un peu rsolue; et puis
tous leurs projets de transaction taient subordonns  la rsistance
du pacha. Mais la politique de conciliation avait alors  Londres un
champion plus dcid et plus press: c'tait le roi des Belges.
Comprenant quels risques une guerre ferait courir  son jeune tat et
 son jeune trne, bien plac par ses liens intimes avec les familles
royales de France et d'Angleterre, comme par son renom personnel, pour
se faire couter  Paris et  Londres, il chercha et crut avoir trouv
un moyen de couper court aux embarras du prsent et aux prils de
l'avenir. Ce moyen consistait  remplacer la convention du 15 juillet
par un trait entre les _cinq_ puissances, trait garantissant
l'indpendance et l'intgrit de l'empire ottoman. Il crivit sur ce
thme au roi des Franais et  M. Thiers. Si dsireux que ce dernier
ft de laisser les vnements suivre leur cours, il ne pouvait
conduire sans faon un tel ngociateur. Louis-Philippe, d'ailleurs,
ne l'et pas permis. Il fut donc rpondu, au nom du gouvernement
franais, qu'une telle proposition serait acceptable,  une condition:
c'est qu'en garantissant, dans son tat actuel, l'intgrit de
l'empire ottoman, le nouveau trait s'appliquerait au pacha comme au
sultan, assurerait au premier les territoires dont il tait en
possession par l'arrangement de Kutaih, en ne les lui conservant, du
reste, qu' titre viager, et supprimerait entirement le trait du 15
juillet. Il tait indiqu, en outre, trs-nettement que la France ne
prenait aucune initiative, qu'elle n'avait rien  demander ni 
offrir, sa dignit ne lui permettant pas de reparatre dans une
affaire qu'on avait essay de rgler sans elle, avant que les autres
puissances n'eussent senti elles-mmes la ncessit de sa
prsence[349].

[Note 349: _Mmoires de M. Guizot._--Cf. aussi lettres de M. Thiers 
M. de Barante, 22 aot et 5 septembre 1840. (_Documents indits._)]

Le roi des Belges accepta pleinement cette faon de poser la question
et se mit aussitt en campagne  Londres, ou plutt  Windsor, o il
se trouvait l'hte de la jeune reine Victoria. Tout parut d'abord lui
russir. La Reine tait de coeur avec lui, bien qu'elle ne pt
dsavouer ouvertement son cabinet[350]. Lopold gagna aussi l'appui de
lord Wellington et le dcida  parler  lord Melbourne; celui-ci en
fut troubl au point qu'il prit, contre son habitude, une physionomie
toute soucieuse; il crivait, peu aprs,  lord John Russell qu'il ne
pouvait ni manger, ni boire, ni dormir[351], signe, chez cet aimable
indiffrent, d'une proccupation tout  fait extraordinaire. Plusieurs
autres membres du cabinet n'taient pas moins mus, d'autant qu'
cette action secrte des conversations de cour se joignaient l'alarme
et la mfiance croissante d'une partie de l'opinion anglaise; celle-ci
paraissait avoir de plus en plus peur que la paix ne ft mise en
pril, et, sous cette impression, la Bourse baissait rapidement. Lord
Wellington ne se contentait pas d'endoctriner lord Melbourne; il
allait partout rptant son blme de la politique de lord Palmerston
et disait  M. Guizot, dans le salon de la Reine, assez haut pour tre
entendu de tous: Moi, j'ai une ancienne ide de politique bien
simple, mais bien arrte, c'est qu'on ne peut rien faire dans le
monde pacifiquement qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle
compromet la paix. Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec
la France[352]. M. de Neumann et M. de Blow appuyaient les dmarches
de Lopold. Enfin, parmi les ambassadeurs anglais prs les diverses
cours, plusieurs se montraient inquiets de la politique de leur
ministre: non-seulement lord Granville, ambassadeur  Paris, mais son
charg d'affaires, M. Bulwer, qui, malgr son intimit avec lord
Palmerston, le trouvait trop dur pour la France[353], et aussi lord
Beauvale, ambassadeur  Vienne, qui dclarait la convention du 15
juillet inexcutable[354].

[Note 350: _The Greville Memoirs, second part_, p. 304, 305.]

[Note 351: _Ibid._, p. 303.]

[Note 352: _Mmoires de M. Guizot._--Cf. aussi, sur le mme sujet, la
correspondance indite de M. Bresson et les dpches cites par
Hillebrand, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 435.]

[Note 353: BULWER, t. II, p. 280 et 283.]

[Note 354: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]

Le roi des Belges semblait donc avoir conquis ou branl tous ceux sur
lesquels il voulait agir; tous, en effet, sauf lord Palmerston.
Celui-ci demeurait entier dans sa passion et sa confiance, ne se
laissant pas un seul moment troubler par l'agitation qui
l'enveloppait, tenant tte  tous les alarms et  tous les mcontents
du dehors comme du dedans. Vainement Lopold eut-il avec lui, le 19
aot, une conversation de plus de deux heures, il n'obtint  peu prs
rien. L'obstination est grande, racontait-il aussitt aprs  M.
Guizot; il y a de l'amour-propre bless, de la personnalit inquite;
les noms propres se mlent aux arguments, les rcriminations aux
raisons. Lord Palmerston persiste, d'ailleurs,  dire que Mhmet-Ali
cdera. Toutefois, le royal ngociateur ne se dcourageait pas. Je
continuerai, dit-il; il faut de la patience et marcher pas  pas. De
nouveaux efforts n'eurent pas plus de succs. Quelques jours aprs, en
effet, lord Palmerston abordant lui-mme ce sujet avec M. Guizot, lui
dclarait qu'il ne pourrait tre question du trait gnral propos
par le roi des Belges, avant que le trait partiel, conclu entre les
puissances, et suivi son cours et atteint son but; pour le moment,
il fallait attendre les vnements. Et, comme l'ambassadeur de
France lui rpondait que cette excution du trait partiel pouvait
soulever de grandes difficults, de redoutables prils, compromettre
la paix de l'Europe: Je sais que vous pensez ainsi, rpliqua le
ministre anglais. On verra; si les vnements vous donnent raison,
alors comme alors.

Cependant tant d'obstination faisait mauvais effet. Prcisment 
cette poque, on apprit que la fameuse insurrection de Syrie, celle
dont lord Palmerston avait fait tant de bruit, venait d'tre
facilement rprime par Ibrahim. Le crdit du ministre s'en trouvait
quelque peu diminu. Il en eut le sentiment et jugea prudent, sans
flchir au fond, de modifier son mode de rsistance; au lieu de faire
front, il rusa. On put croire, dans les derniers jours d'aot, que,
cdant aux instances du roi Lopold, de lord Melbourne et de plusieurs
autres ministres, il se rsignait  entrer dans la voie de la
conciliation. Eh bien, oui, disait-il, je ferai le premier pas (_I'll
move the first_)[355]. Il convint avec ses collgues qu'il enverrait
 lord Granville une dpche qui donnerait sur le pass des
explications attnuantes, de nature  calmer les susceptibilits de la
France, et qui indiquerait la ncessit d'un trait  cinq pour rgler
la situation gnrale de l'empire ottoman. Mais, quand cette longue
dpche, date du 31 aot, fut communique, le 3 septembre,  M.
Thiers, il apparut qu'elle tait seulement une discussion fort aigre
du pass[356]. Ces vingt pages, crivait le surlendemain
Louis-Philippe au roi des Belges, ne contiennent que l'numration des
griefs des _four powers_ contre la France, des contradictions entre
nos actes et nos promesses, etc., et aprs avoir subi cette rude
preuve de patience, on ne trouve au bout ni une ouverture ni une
proposition, rien, absolument rien que l'annonce que le trait sera
excut[357]. tait-ce simplement, chez lord Palmerston,
l'entranement naturel et irrflchi d'un esprit essentiellement
argumentateur, querelleur, possd de la manie de prouver qu'il avait
toujours eu raison? N'tait-ce pas aussi une manoeuvre calcule pour
jouer ceux qui s'imaginaient l'avoir forc  faire une avance? En tout
cas, le rsultat fut complet, et lord Palmerston, put se vanter
d'avoir mis  nant la tentative de transaction poursuivie par le roi
Lopold.

[Note 355: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 356: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

[Note 357: _Revue rtrospective._]

Pour dcouvrir, en effet, dans cette dpche, une ouverture
acceptable, il et fallu tre plus dispos  un rapprochement immdiat
que ne l'tait alors M. Thiers. Le ministre franais croyait toujours
que les vnements d'Orient allaient donner raison  ses pronostics et
que Mhmet-Ali rservait une dconvenue terrible  l'Angleterre et 
ses allis. Quelques jours avant de recevoir la dpche de lord
Palmerston, il crivait  M. Guizot: Le pacha est capable, sur une
menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de mettre le feu aux
poudres. En preuve, il vous envoie une dpche de Cochelet. Vous
verrez comme il est facile de venir  bout d'un tel homme! Vous verrez
si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difficult de _la
Syrie viagre et de l'gypte hrditaire_, j'avais raison, et si je
connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez pour certain que
s'il y a quelque chose de srieux sur Alexandrie, ou sur tel point du
pays insurg ou insurgeable, Mhmet-Ali passe le Taurus et fait
sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont sensibles au danger de la
guerre doivent tre abords avec cette confidence. Et il ajoutait
d'un ton qui n'tait pas celui d'un homme en recherche d'un
accommodement: Nous attendons le nouveau _memorandum_. La rponse ne
m'embarrasse gure; elle sera adapte  la demande. Aussi, ds le 4
septembre, la dpche connue, M. Thiers crivait  son ambassadeur 
Londres: La fameuse note n'arrange rien, elle empirerait la situation
plutt qu'elle ne l'amliorerait, si nous voulions tre susceptibles.
C'est exactement le _memorandum_ du 17 juillet, augment de
rcriminations sur le pass... Cela interprt au vrai signifie
qu'aprs avoir accept l'alliance russe contre Mhmet-Ali,
l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance franaise
contre les Russes. On n'est pas plus accommodant, en vrit, et nous
aurions bien tort de nous plaindre. Toutefois, il ne faut pas prendre
ceci en aigreur. Il faut tre froid et indiffrent, dire que cette
note ajouterait au mauvais procd si nous voulions prendre les choses
en mauvaise part; car, lorsque le trait du 15 juillet nous a si
vivement blesss, nous dire qu'on l'excutera et qu'aprs l'excution
on se mettra avec nous, c'est redoubler le mal[358].

[Note 358: _Mmoires de M. Guizot._]

Les deux adversaires se retrouvaient donc l'un en face de l'autre,
chacun sur son terrain primitif, attendant tout, celui-ci, de la
rsistance de Mhmet-Ali, celui-l, de sa soumission immdiate. Le
rsultat dpendait de ce qui allait se passer en Orient. Si les
retards et les complications annoncs par M. Thiers se produisaient,
la situation de lord Palmerston deviendrait trs-mauvaise. Si, au
contraire, les mesures coercitives employes contre le pacha
obtenaient le prompt succs prdit par le ministre anglais, ce serait
 la France de se trouver en passe dangereuse. On et dit deux joueurs
dont chacun a mis audacieusement tout son enjeu sur une seule carte.
Laquelle allait tre retourne? Ils ne pouvaient se dissimuler 
eux-mmes la gravit redoutable d'une telle partie; mais l'un et
l'autre se croyaient assurs de gagner. Entre les deux, cependant, il
y a une diffrence. La force dans laquelle lord Palmerston mettait sa
confiance tait, aprs tout, une force dont il disposait: c'tait
celle des vaisseaux anglais. La force sur laquelle M. Thiers jouait
toute la politique de la France tait celle d'un pouvoir tranger,
d'un pacha turc. Il est vrai qu'en croyant  cette force, il se
sentait en communion avec l'opinion rgnante dans son pays, tandis que
c'tait  l'encontre de ses allis, de sa souveraine, de plusieurs de
ses collgues et d'une bonne partie de ses compatriotes, que le
ministre anglais proclamait sa foi dans la prompte soumission de
Mhmet-Ali.


VI

Au beau milieu de cette crise, tandis que tous les regards et toutes
les penses taient tourns vers l'Orient, on apprit subitement que le
prince Louis-Napolon, auquel presque personne ne songeait, avait
dbarqu, le 6 aot,  Boulogne, pour recommencer la pitoyable
chauffoure de Strasbourg.

Contraint, en 1838,  la suite des rclamations de M. Mol, de quitter
la Suisse[359], le fils de la reine Hortense s'tait rfugi en
Angleterre. Il y avait pouss plus activement que jamais ses menes
contre la monarchie de Juillet. L'une de ses principales
proccupations tait toujours de lier partie avec la gauche. Dans ce
dessein, il publia sous ce titre: _Ides napoloniennes_, une brochure
o l'Empereur tait prsent comme n'ayant eu d'autre souci que de
fonder la libert et d'amliorer le sort des classes laborieuses. Le
journal _le Capitole_, fond  Paris, en juin 1838, avec le concours
d'un aventurier, le marquis de Crouy-Chanel, et d'un sieur Durand,
ml aux intrigues de la diplomatie russe, eut pour mission de faire
campagne avec les radicaux, tout en tant l'organe officiel de la
propagande napolonienne. La faction trouva en outre moyen de gagner
l'appui, plus ou moins ouvert, d'une feuille de gauche, le _Commerce_,
alors dirige par M. Mauguin; celui-ci, aigri, peu considr, ruin,
ne s'tait pas montr insensible  certaines sductions. Des
pourparlers furent mme engags avec les hommes du _National_, qui
chargrent un de leurs amis, M. Degeorge, d'aller confrer avec le
prince; mais on ne put s'entendre, chaque partie prtendant se servir
de l'autre pour faire prvaloir sa cause particulire. Il n'y avait
pas jusqu'aux socits secrtes, notamment celle des _Saisons_, o les
agents bonapartistes n'eussent cherch, vainement il est vrai, des
allis.

[Note 359: Cf. plus haut, t. III, p. 283  287.]

En mme temps, par des distributions de brochures dans les casernes,
par des promesses de grades ou mme d'argent prodigues aux officiers,
le prtendant tchait de crer, dans l'arme, des foyers de rvolte et
de trahison. C'tait principalement sur les garnisons de Paris et du
Nord que portait cet effort de corruption. On se flattait d'avoir
conquis ou tout au moins branl des personnages considrables;
seulement, il faut toujours rabattre des illusions d'migrs. Quant
aux procds employs, on en peut juger par un fait rvl plus tard
devant la Cour des pairs. L'un des agents d'embauchage tait un ancien
chef d'escadron, M. Le Duff de Msonan, fort irrit d'avoir t mis 
la retraite en 1838, et devenu conspirateur par dpit. Parcourant
frquemment la rgion du Nord, il avait paru plusieurs fois  Lille,
et s'tait mis en rapport avec le marchal de camp Magnan, qui y
commandait. Il se crut bien accueilli par lui et osa lui communiquer
une lettre signe: Napolon-Louis, qui tait ainsi conue: Mon cher
commandant, il est important que vous voyiez tout de suite le gnral
en question. Vous savez que c'est un homme d'excution que j'ai not
comme devant tre un jour marchal de France. Vous lui offrirez
100,000 francs de ma part, et 300,000 francs que je dposerai chez un
banquier,  son choix,  Paris, pour le cas o il viendrait  perdre
son commandement. Le gnral Magnan a, depuis, solennellement affirm
qu'il avait repouss cette ouverture avec indignation. M. de Msonan
ne le comprit pas ainsi, ou feignit de ne pas le comprendre; il eut
mme, plus tard, une nouvelle entrevue avec le gnral, et celui-ci
tait regard, autour du prtendant, comme un de ceux sur lesquels on
pouvait compter, au moins aprs un premier succs.

Le retentissement considrable qu'eut en France la proposition de
ramener les restes de Napolon Ier ne contribua pas peu  exciter les
ambitions et  encourager les illusions de son neveu. Se remuant
beaucoup pour attirer les regards et faire parler de lui, il tchait
de rpandre l'ide qu'il tait _persona grata_ auprs des
gouvernements europens, se targuait des relations qu'il avait en
effet avec M. de Brnnow et la cour de Russie, laissait ou mme
faisait rpandre la nouvelle qu'il voyait lord Melbourne et lord
Palmerston. Le parti se pavane, fait grand bruit de lui-mme,
crivait de Londres, le 30 juin 1840, M. Guizot  M. de Rmusat. Le
prince Louis est sans cesse au parc,  l'Opra. Quand il entre dans sa
loge, ses aides de camp se tiennent debout derrire lui. Ils parlent
haut et beaucoup; ils racontent leurs projets, leurs correspondances.
L'talage des esprances est fastueux. L'attention du gouvernement
franais tait donc en veil. Il lui tait revenu, d'autre part,
quelques indices des tentatives d'embauchage; il savait, par exemple,
que Lille tait fort travaill. Toutefois il n'avait dcouvert rien
de prcis sur les desseins du prince: il avait seulement le sentiment
un peu vague qu'un coup se prparait, soit pour la rentre des
cendres, soit mme pour une poque plus proche. Je crois  une
tentative, crivait M. de Rmusat, le 12 juillet 1840.

L'motion et l'agitation produites en France par la divulgation du
trait du 15 juillet parurent  l'aventureux prtendant une occasion
qu'il fallait aussitt saisir. Imperturbablement confiant dans son nom
et dans son toile, toujours hant des souvenirs de 1815, il rsolut
de se jeter, avec une poigne de partisans, sur un point de la cte
franaise, pour y recommencer le retour de l'le d'Elbe. Boulogne fut
choisi  cause de sa proximit et aussi parce que l'un des officiers
du 42e de ligne, dont un dtachement y tenait garnison, le lieutenant
Aladenise, tait du complot. Dbarquer avant le jour, enlever les
soldats du 42e, s'emparer de la ville et des cinq mille fusils
enferms dans le chteau, de l se porter sur les places du Nord o
l'on se croyait assur du concours du gnral Magnan, et enfin gagner
Paris, en entranant toutes les troupes sur le passage, tel tait le
plan ou plutt le rve du prince. Les prparatifs se firent en grand
secret. Un paquebot  vapeur fut lou par un tiers, sous prtexte de
partie de plaisir. Avec une presse  main, on imprima,  l'avance, des
proclamations  l'arme, au peuple franais, aux habitants du
Pas-de-Calais, ainsi qu'un dcret prononant la dchance de la
dynastie des Bourbons d'Orlans, nommant M. Thiers prsident du
gouvernement provisoire et le marchal Clausel commandant en chef de
l'arme de Paris. Le 3 aot, tout le matriel fut transport  bord,
argent, armes, munitions, uniformes, chevaux, voitures et jusqu' un
aigle vivant auquel un rle tait sans doute rserv dans le drame qui
allait se jouer.  minuit, le prince s'embarqua et alla prendre, sur
divers points de la Tamise, ses compagnons, au nombre d'une
soixantaine. Parmi eux, taient quelques anciens officiers, le colonel
Vaudrey et le commandant Parquin, qui tous deux avaient pris part 
l'attentat de Strasbourg; les colonels Voisin et Bouffet-Montauban, le
commandant de Msonan, enfin le plus lev en grade, le gnral
Montholon, compagnon de l'Empereur  Sainte-Hlne. Le gros de cette
arme d'invasion se composait d'une trentaine de soldats librs que
l'on avait engags en France,  titre de domestiques. Ajoutez enfin
quelques amis personnels du prince, comme M. Fialin de Persigny et le
docteur Conneau. Divers incidents prolongrent la traverse, et ce ne
fut que le 6 aot, de grand matin, que le paquebot mouilla en face de
Vimereux,  quatre kilomtres de Boulogne.

Dbarqus sur la plage, les conjurs y trouvent seulement trois de
leurs partisans, dont le lieutenant Aladenise. Peu d'instants aprs,
surviennent quelques douaniers qui, malgr toutes les instances et
toutes les promesses d'argent, refusent de se joindre  l'expdition.
On se hte vers Boulogne, o l'on arrive  cinq heures du matin.
Premier chec devant le petit poste de la rue d'Alton; le sergent qui
le commande rsiste aux caresses et aux menaces. Les conjurs sont
contraints de passer outre et arrivent  la caserne du 42e. Ici se
reproduisent les scnes dont le quartier Finckmatt,  Strasbourg,
avait t le thtre en 1836. Le lieutenant Aladenise fait descendre
dans la cour les soldats  peine rveills, leur annonce que
Louis-Philippe a cess de rgner, et leur prsente le neveu de
Napolon entour d'officiers aux brillants uniformes. Ces soldats ne
savent trop que penser ni que faire; quelques cris de: _Vive
l'Empereur!_ accueillent les paroles du prince. Mais bientt les
officiers, prvenus en ville, accourent  la caserne, parviennent,
malgr les violences des conjurs,  joindre leurs hommes; ceux-ci se
retrouvent  la voix de leurs chefs et se rangent derrire eux. Ds
lors, la partie est perdue pour le prince.  ce moment, au milieu du
tumulte, il lve un pistolet; le coup part. Est-ce par mgarde? La
balle va se loger dans le cou d'un grenadier, aprs lui avoir coup
la lvre et bris trois dents. Ce coup de feu, loin d'tre le signal
d'une lutte dsespre, prcipite la retraite des conjurs. Dus du
ct de l'arme, ils tchent de soulever le peuple, sans plus de
succs. Bientt, devant les gardes nationaux qui se rassemblent de
toutes parts, ils se dispersent. Les uns se cachent dans la ville ou
s'enfuient dans la campagne, o ils sont bientt arrts. Le prince et
quelques autres se jettent dans une barque, esprant gagner leur
paquebot. Accourent les gardes nationaux, qui leur crient de
s'arrter; n'obtenant pas de rponse, ils font feu sur la barque, qui
chavire; l'un des fuyards est tu d'une balle, un second est bless,
un troisime se noie; le prince et tous les survivants sont faits
prisonniers.

 la nouvelle de cet attentat et de son pitoyable avortement,
l'impression du public, comme l'crivait alors un tmoin, fut celle
d'une indignation mprisante[360]. Sauf les feuilles radicales, qui
affectrent de couvrir le vaincu de leur protection hautaine[361],
tous les autres journaux raillrent et fltrirent sa conduite dans les
termes les plus durs. Le _Constitutionnel_, d'ordinaire sympathique au
bonapartisme, disait: Dans cette misrable affaire, l'odieux le
dispute au ridicule, la parodie se mle au meurtre, et, tout couvert
qu'il est de sang, Louis Bonaparte aura la honte de n'tre qu'un
criminel grotesque... Si un brave soldat n'tait tomb victime de son
dvouement, on n'aurait gure que des rires de piti pour cet
extravagant jeune homme qui croit nous rendre Napolon, parce qu'il
fait des proclamations hyperboliques et qu'il trane un aigle vivant.
Et ce mme journal exprimait la conviction gnrale, quand il
ajoutait: Un prtendant au moins est  jamais tomb sous les sifflets
du pays[362]. M. de Chateaubriand proclamait, dans une lettre date
du 18 aot, que l'entreprise du prince Louis avait t  l'arrive
des cendres une partie de son danger. L'aide de camp du marchal
Soult, rest  Paris pour le tenir au courant des vnements, lui
crivait, le 22 aot: L'indiffrence complte avec laquelle la
tentative de Louis Bonaparte a t accueillie  Paris est le seul
motif qui m'ait engag  ne pas vous crire tout exprs pour vous
entretenir de cet vnement, dont on ne s'est pas occup un seul
instant avec intrt et auquel on n'attache aucune importance[363].
Quant aux dlicats, ils n'avaient pas assez de ddain pour celui que
M. Doudan appelait ce petit nigaud imprial[364].  l'tranger,
l'impression fut la mme. M. de Metternich traitait fort
ddaigneusement cette tentative: Je ne vous parle pas de
l'chauffoure de Louis Bonaparte, crivait-il  son ambassadeur 
Paris. Je n'ai pas le temps de m'occuper de toutes les folies de ce
bas monde. Veuillez toutefois fliciter le Roi en mon nom[365]. Le
chancelier ne se privait pas du plaisir d'ajouter: Mais que dire du
titre d'_empereur lgitime_ que M. de Rmusat avait si gnreusement
dparti  Napolon Ier? Si M. de Rmusat a eu raison, il est clair que
Louis Bonaparte n'a pas eu tort[366]. Lord Palmerston prouvait le
besoin de se dfendre vivement d'avoir eu aucun rapport avec cet
insens[367]. Enfin, le pre du prtendant, l'ex-roi de Hollande
dclarait, dans une lettre publique, que son fils tait tomb, pour
la troisime fois, dans un pige pouvantable, dans un effroyable
guet-apens, puisqu'il est impossible qu'un homme qui n'est pas
dpourvu de moyens et de bon sens se soit jet de gaiet de coeur dans
un tel prcipice[368].

[Note 360: _Journal indit de M. de Viel-Castel_,  la date du 7 aot
1840.]

[Note 361: Entre autres le _National_ et la _Revue du progrs_ de
Louis Blanc.]

[Note 362: _Constitutionnel_ des 8 et 9 aot 1840.]

[Note 363: _Documents indits._]

[Note 364: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 355.]

[Note 365: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 441, 442.]

[Note 366: C'est la mme ide qu'exprimait alors le _National_. On a
ramen, disait-il, tous les souvenirs qui se rattachent au nom qu'il
porte, et l'on ne veut pas qu'il ait song  revendiquer l'hritage,
lorsqu'un ministre avait proclam sa lgitimit.]

[Note 367: _Mmoires de M. Guizot_, t. V, p. 263.]

[Note 368: Dans cette mme lettre, l'ex-roi de Hollande se plaignait
que son fils et t mis,  la Conciergerie, dans la chambre qu'avait
occupe Fieschi. Le gouvernement rpondit que cette chambre, depuis
qu'elle avait servi  Fieschi, avait subi une transformation complte,
ayant t affecte au logement particulier de l'inspectrice du
quartier des femmes.]

Las de montrer une longanimit qui avait t si mal rcompense, et
craignant de voir se renouveler le scandale de l'acquittement de
Strasbourg en 1838, le gouvernement se dcida  comprendre le prince
dans l'instruction judiciaire ouverte au sujet du nouvel attentat, et le
traduisit avec ses complices devant la Cour des pairs. Les dbats du
procs commencrent le 28 septembre. Prenant une pose devenue familire,
depuis dix ans,  tous les conspirateurs poursuivis en justice, le
prince prtendit tre un vaincu, non un accus, et termina ainsi sa
dclaration: Je reprsente devant vous un principe, une cause, une
dfaite. Le principe, c'est la souverainet du peuple; la cause, celle
de l'Empire; la dfaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la
cause, vous l'avez servie; la dfaite, vous voulez la venger. Non, il
n'y a pas de dsaccord entre vous et moi, et je ne veux pas croire que
je puisse tre dvou  porter la peine des dfections d'autrui.
Reprsentant d'une cause politique, je ne puis accepter, comme juge de
mes volonts et de mes actes, une juridiction politique. Vos formes
n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur
et un vaincu. Si vous tes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de
justice  attendre de vous, et je ne veux pas de votre gnrosit. M.
Berryer, qui assistait le prince comme avocat, fut, suivant son
habitude, particulirement habile  concilier sa situation personnelle
avec les exigences de la cause dont il s'tait charg. Dans
l'impossibilit de trouver une justification ou seulement une excuse
srieuse, il s'cria: N'est-ce pas l une de ces situations uniques
dans le monde, o il ne peut y avoir un jugement, mais un acte
politique?... Quand tant de choses saintes et prcieuses ont pri,
laissez au moins au peuple la justice, afin qu'il ne confonde pas un
arrt avec un acte de gouvernement... On veut vous faire juges, on veut
vous faire prononcer une peine contre le neveu de l'Empereur; mais qui
tes-vous donc? Comtes, barons, vous qui ftes ministres, gnraux,
snateurs, marchaux,  qui devez-vous vos titres, vos honneurs? En fin
de compte, l'arrt, prononc le 6 octobre, condamna le prince
Louis-Napolon Bonaparte  l'emprisonnement perptuel dans une
forteresse du territoire, et ses complices, au nombre de quatorze,  des
peines variant de la dportation  deux ans de prison. Aussitt aprs
le jugement, le prince Louis Bonaparte fut conduit au chteau de Ham, o
avaient t enferms les ministres de Charles X; il obtint d'avoir pour
compagnons de captivit le gnral Montholon et le docteur Conneau.

L'opinion s'tait montre fort indiffrente aux dbats et  leur
issue. L'attention des hommes politiques se trouvait absorbe par les
incidents chaque jour plus graves du conflit oriental. Quant au
public, il s'occupait alors d'un tout autre procs criminel, de celui
qui se droulait avec mille vicissitudes devant la cour d'assises de
la Corrze: il s'agissait d'une femme, madame Lafarge, poursuivie pour
avoir empoisonn son mari. Partout, on ne parlait que de cette
affaire, chacun prenant parti, avec passion, pour ou contre l'accuse,
recueillant les dpositions, tudiant les expertises, les
contre-expertises, prtant l'oreille aux plaidoiries, et attendant le
verdict avec une fivreuse curiosit. Dans cette motion gnrale, le
prtendant de Boulogne, le condamn de la Cour des pairs tait
oubli[369]. D'ailleurs,  quoi bon s'inquiter de lui? N'tait-il
pas, aux yeux de tous, un homme absolument fini? Vanit des prvisions
humaines! Quelques annes plus tard, l'aventureux conspirateur de
Strasbourg et de Boulogne sera  la tte du gouvernement de la France.
Ramen alors sous les murs du chteau de Ham, il y prononcera ces
paroles remarquables: Aujourd'hui qu'lu par la France entire, je
suis devenu le chef lgitime de cette grande nation, je ne saurais me
glorifier d'une captivit qui avait pour cause l'attaque contre un
gouvernement rgulier. Quand on a vu combien les rvolutions les plus
justes entranent de maux aprs elles, on comprend  peine l'audace
d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilit d'un
changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expi ici, par un
emprisonnement de six annes, ma tmrit contre les lois de ma
patrie[370].

[Note 369: Madame Swetchine crivait, le 22 septembre 1840: Louis
Bonaparte est teint, annul, non pas seulement par l'Orient, mais par
le procs Lafarge. Et M. d'Houdetot, pair de France, crivait, le 30
septembre,  son beau-frre, M. de Barante: Notre procs de Boulogne
est bien terne au milieu de tout cela, et madame Lafarge a tout fait
plir. (_Documents indits._)]

[Note 370: Discours du 22 juillet 1849.]


VII

Cependant M. Thiers demeurait fidle au plan qu'il avait arrt ds le
dbut de la crise. Il faut se conduire habilement, c'est--dire
prudemment, crivait-il, le 22 aot,  M. de Barante. Le premier acte
de prudence c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu' aucune autre
poque, mais sans bruit, sans jactance. Le second acte, c'est
d'observer, d'attendre et de saisir l'occasion. Cette occasion sera
une division entre les puissances, quelque hsitation de la part d'une
ou deux d'entre elles, l'imprvu, enfin, toujours si fcond dans les
situations extraordinaires[371]. Les mesures d'armement se
succdaient, rapides[372]. Aucune considration d'conomie, aucun
scrupule de responsabilit n'arrtaient l'imptueux ministre. Il
n'hsitait pas  pousser jusqu' ses plus extrmes limites l'usage des
crdits extraordinaires, ouverts sans intervention des Chambres. Tel
fut le cas des ordonnances qui crrent douze nouveaux rgiments
d'infanterie, six de cavalerie, et dix bataillons de chasseurs;
c'tait modifier la composition de l'arme et engager des dpenses
permanentes par simple dcision du pouvoir excutif. M. Thiers fut
plus hardi encore, en ordonnant de mme l'rection des fortifications
de Paris.

[Note 371: _Documents indits._]

[Note 372: Ceux mmes qui taient le plus d'avis d'armer se
demandaient parfois s'il n'y avait pas excs. Je suis de votre avis
sur nos armements, crivait M. Doudan  M. d'Haussonville; je les
trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes
pour faire sauter le monde entier... Si nous avons la paix malgr nos
prparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions. Nous serons
dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un
soir que le bal de l'Htel de ville avait t renvoy. (_Lettres de
M. Doudan_, t. I, p. 348.)]

On n'a pas oubli tout le bruit qui s'tait fait, en 1833, au sujet
des forts dtachs, devenus, dans l'imagination populaire, autant de
nouvelles bastilles destines  bombarder la capitale, et comment,
devant cette motion, qui venait s'ajouter aux objections des
prcheurs d'conomie, le gouvernement s'tait cru oblig d'interrompre
les travaux alors commencs[373]. Depuis cette poque, il n'avait pas
os reprendre la question devant les Chambres; toutefois, il l'avait
fait tudier. Une grande commission avait t nomme, en 1836, par le
marchal Maison,  l'effet de prononcer entre les deux systmes
rivaux, celui de l'enceinte continue et celui des forts dtachs:
aprs trois ans d'examen, la commission avait conclu  la runion des
deux systmes. Tel tait l'tat de la question en 1840.  la premire
nouvelle du trait du 15 juillet, le duc d'Orlans manda l'un de ses
aides de camp, qui appartenait  l'arme du gnie, M. de
Chabaud-Latour, et, aprs lui avoir fait dessiner sur place un croquis
approximatif de l'enceinte et des forts, l'emmena chez M. Thiers. Le
prsident du conseil, entrant vivement dans les ides du prince et de
son aide de camp, donna six jours  ce dernier pour tracer un plan et
un devis plus prcis, puis, muni de ces documents, saisit le conseil
des ministres du projet. Le Roi, qui, de tout temps, avait voulu
assurer la dfense de Paris, mais dont le dsir avait t entrav par
les sottes prventions du public, fut enchant de voir une telle
oeuvre prise en main par un ministre qui le couvrait, comme il
disait malicieusement  un diplomate tranger[374]. Bien qu'inclinant
personnellement  croire que les forts suffisaient, il ne s'obstina
pas dans cette manire de voir; un jour,  l'issue d'une des
nombreuses confrences qu'il avait avec le duc d'Orlans, M. Thiers,
le ministre de la guerre et le commandant de Chabaud, il dit gaiement
 son fils: Allons, Chartres, nous adoptons ton projet. Je le sais
bien, pour que nous venions  bout de faire les fortifications de
Paris, il faut qu'on crie dans les rues: _ bas Louis-Philippe! Vive
l'enceinte continue!_ Le _Moniteur_ annona, le 13 septembre, la
dcision prise, et les travaux furent aussitt commencs, sous la
direction du gnral Dode de la Brunerie. Nous avons runi les deux
systmes, crivait M. Thiers  M. Guizot. Tous deux sont bons; runis,
ils sont meilleurs et n'ont qu'un inconvnient,  mon avis, fort
accessoire, c'est de coter cher. En France, cela est pris, non pas
avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que notre sret est
l, et que c'est le moyen de rendre une catastrophe impossible.

[Note 373: Cf. plus haut, t. II, p. 209  214.]

[Note 374: Dpche du comte Crotti, en date du 10 septembre 1840,
cite par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]

M. Thiers prenait got  ce rle d'organisateur d'armes,  ce
remuement d'hommes et de millions[375]. Ne se rapprochait-il pas ainsi
du grand capitaine qu'il avait accompagn en esprit sur tant de champs
de bataille, et qui rgnait en matre sur son imagination? Raconter
les campagnes du premier consul, c'tait dj bien; les continuer, ne
serait-ce pas mieux encore? Les contemporains raillaient souvent cette
tendance  prendre Napolon pour modle[376]. Le prsident du conseil
passait, chaque jour, trois ou quatre heures dans les bureaux des
ministres de la guerre et de la marine, prtendant tout dcider par
lui-mme, enseignant aux officiers leur mtier, et rduisant les deux
ministres spciaux au rle de commis. Ou bien il couvrait son parquet
de cartes gographiques et l, tendu sur le ventre, s'occupait 
ficher des pingles noires et vertes dans le papier, tout comme avait
fait Napolon.  ce rgime, son imagination se montait; excitation
dont il savait d'autant moins se dfendre qu'il s'y mlait un
sentiment patriotique trs-vif et trs-sincre. Comment laisser sans
emploi une anne cre avec tant d'activit? Un jour que, dans le
conseil, on avait rcapitul nos forces militaires, le Roi se leva et,
posant la main sur le bras de son prsident du conseil: Ah! mes chers
ministres, s'cria-t-il, qu'il est beau d'avoir tant de forces  sa
disposition et de ne pas s'en servir! M. Thiers n'et pas tenu ce
langage; il tait plutt dispos  s'en moquer. Non qu'il ft dores et
dj rsolu  la guerre.  la fois tent et effray, l'anxit
dominait dans son esprit. Le ciel m'est tmoin, crivait-il  M. de
Barante, que je dsire ardemment la paix; cependant je crois que nous
ferions beaucoup de mal  tout le monde. Du reste, cette confiance ne
m'aveugle pas. Je trouve le jeu trop hasardeux pour y mettre, si je
puis faire autrement. Et  M. de Sainte-Aulaire: Je sais bien que si
la guerre clate, mes ennemis diront que c'est moi qui l'ai donne 
la France. Une guerre o nous serions seuls contre tout le monde, cela
est effroyable. Mais je sais aussi que, si la France se laisse
offenser, mettre de ct, traiter comme le fut autrefois Louis XV,
elle descend dans l'chelle des nations... Mieux vaut la guerre avec
ses horreurs[377]. Il tait toutefois visible que, dans cette sorte
de conflit entre des impressions contraires, c'taient les
belliqueuses qui, avec le temps, gagnaient du terrain.  force de
prparer la guerre, le ministre finissait par s'y habituer, par y
croire, presque par la dsirer. M. Thiers, crivait alors un des
fonctionnaires du ministre des affaires trangres, parle avec
enthousiasme de l'immensit de nos prparatifs et dit,  qui veut
l'entendre, qu'avant le printemps nous serons en tat de faire avec
avantage la guerre  l'Europe. Aussi le mme tmoin ajoutait-il: On
s'effraye de sa lgret extrme, de ses emportements, de la jactance
de ses propos, et de cet enivrement qui dpasse ce qu'on pourrait
imaginer[378]. Tous les instincts aventureux du prsident du conseil
(et Dieu sait qu'il n'en manquait pas chez ce brillant enfant de la
Provence!) se donnaient carrire.  la date du 5 septembre, l'un de
ses confidents, M. Lon Faucher, crivait  un Anglais de ses amis:
Thiers croit  la guerre, et s'y prpare[379].

[Note 375: M. de Sainte-Aulaire rappelle  ce propos que M. Thiers lui
avait dit un jour: Il faut donner  la France le got de la guerre et
de la dpense. (_Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 376: Ds le 27 juillet, Henri Heine crivait: M. Thiers croit
fermement que sa vocation naturelle, ce ne sont pas les escarmouches
parlementaires, mais la guerre vritable, le sanglant jeu des armes...
Cette croyance  ses capacits de grand capitaine aura tout au moins
la consquence que le gnral Thiers ne s'effrayera pas beaucoup des
canons de la nouvelle coalition...; au contraire, il se rjouira en
secret d'tre contraint, par une extrme ncessit,  dployer, devant
le monde surpris, ses talents militaires. (_Lutce_, p. 100,
101.)--On appelait M. Thiers le petit Bonaparte, et, sous la plume
de certains plaisants, le ministre du 1er mars devenait le ministre
de Mars Ier.]

[Note 377: Lettres du 20 et du 22 aot 1840. (_Documents indits._)]

[Note 378: _Journal indit du baron de Viel-Castel_, 21 et 23
septembre 1840.]

[Note 379: Lon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p. 96.]

Notre ministre paraissait avoir choisi par avance le thtre de cette
guerre ventuelle. Il ne parlait plus de la porter en Allemagne, comme
il avait fait au lendemain du trait. Aux reprsentants des petits
tats de la Confdration germanique qui s'inquitaient: Mais soyez
donc tranquilles, disait-il, nous n'enverrons aucun corps sur le Rhin,
nous n'attaquerons pas l'Allemagne. Seulement, il ajoutait aussitt:
Il en est autrement de l'Autriche. Nous connaissons son ct faible:
l, nous l'attaquerons. Ce ct faible tait l'Italie. Ds le mois
d'aot, M. Thiers fit des ouvertures au Pimont, pour l'attirer dans
notre jeu, tchant de rveiller ses ambitions sculaires. Je pense,
disait-il au reprsentant de Charles-Albert, que vous n'avez aucune
ide de vous tendre de ce ct-ci des Alpes, tandis que vous pourriez
trs-bien cueillir l'artichaut de l'autre ct.  Berlin, M. Bresson
disait  l'envoy sarde: Liez-vous donc  nous, qui pouvons tout
aussi bien vous donner et vous prendre quelque chose, tandis que les
autres ne peuvent que prendre. Vous aimeriez avoir la Lombardie; nous
seuls pourrons vous la donner. Des menaces se mlaient  ces caresses
et  ces promesses: Si l'on ne se joint pas  nous, dclarait M.
Thiers, on sera les premiers  payer les pots casss. Ce serait une
niaiserie de vouloir respecter les pays qui sont des grandes routes.
Charles-Albert, fort embarrass, chercha  luder toute rponse
positive: il tait dans les traditions de sa maison de ne jamais
abattre son jeu d'avance. Toutefois, il laissa voir ds lors que, s'il
lui fallait sortir de sa neutralit, ses prfrences politiques le
porteraient plutt vers l'Autriche absolutiste que vers la France de
1830. Il demanda mme au cabinet de Vienne, comme prix de son alliance
ventuelle, de lui garantir la possession de la Savoie; mais sa
demande ne fut pas accueillie. Nous sommes innocents de ce qui peut
se passer au del des Alpes, rpondit le prince Schwarzenberg[380].
Le gouvernement sarde n'tait pas, en Italie, le seul dont le ministre
franais chercht  gagner le concours: le roi de Naples reut aussi
des ouvertures et parut mieux les accueillir[381].

[Note 380: Cf. les dpches des envoys sardes ou autres diplomates
trangers, cites par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p.
440  442.]

[Note 381: _Ibid._, p. 442.]

Ces dmarches de notre diplomatie ne pouvaient demeurer ignores de
l'Autriche.  Paris, du reste, on ne dsirait pas qu'elles le fussent,
car on comptait sur elles pour intimider le cabinet de Vienne. Le Roi
se prtait volontiers, pour sa part,  cette tactique comminatoire.
Tenons bon, disait-il souvent, et nous les ferons _bouquer_. Il
calculait, en consquence, son langage aux ambassadeurs. Comte
Crotti, disait-il un jour, avec une extrme animation,  l'envoy
sarde, voulez-vous savoir o l'on en viendrait sans ma vigilance, sans
ma fermet?  la dictature de Thiers ou du marchal Clausel et  la
rvolution partout... Les puissances y perdront leurs dents, car
Mhmet-Ali est inattaquable... Je ferai, certes, tout ce qui dpend
de moi pour que la guerre n'arrive pas; mais je le crois  peine
possible. Alors l'empereur de Russie aura atteint son but. Reste 
savoir s'il tirera de la guerre le parti qu'il en attend. Mme s'il
m'expulse du trne, ce qu'il dsirerait, et d'un seul coup de pied
(ici le Roi fit du pied le mouvement), il n'aura fait que favoriser
tous les rvolutionnaires, branler tous les trnes. Et un autre
jour: Je n'ai rien contre la Prusse; mais, quant aux poltrons qui se
cachent derrire les autres (ceci s'adressait  la cour de Vienne),
nous saurons bien les atteindre[382]. Vers la fin d'aot, il
renouvela la scne qu'il avait dj faite  l'ambassadeur d'Autriche
dans les derniers jours de juillet. Les puissances, lui dit-il, se
trompent lourdement, si elles comptent sur ma patience illimite;
cette patience trouvera son terme en mme temps que celle de la
nation, qui n'est pas bien grande. Au surplus, ce n'est pas la
premire impertinence qu'on m'ait faite; si je n'ai pas paru me
ressentir des autres, ce n'est pas faute de les apercevoir, mais parce
que je les ai mprises. On et d comprendre, cependant, que moi
seul, bien plus que cet empereur de Russie dont on a tant de peur,
j'ai la puissance de prserver l'Europe d'un dbordement
rvolutionnaire; seul, entre tous les souverains actuels, je me sens
en mesure de tenir tte  la gravit des conjonctures. Le tout
accompagn de menaces ddaigneuses, de traits acrs contre M. de
Metternich, d'clats de voix qui retentissaient jusque dans la pice
voisine, o tait la Reine avec la cour. M. de Rothschild, qui s'y
trouvait galement, laissait voir son trouble. Comme, en sortant du
cabinet royal, le comte Apponyi priait la Reine de calmer le Roi, elle
rpondit qu'elle ne se mlait nullement d'affaires, mais qu'en ce qui
touchait l'honneur franais, elle tait aussi susceptible que le Roi
et plus anime. L'ambassadeur autrichien alla se plaindre  M.
Thiers:  qui le dites-vous? rpondit celui-ci, non sans malice; je
fais ce que je peux pour le calmer[383]. Cette scne eut un tel
retentissement, que les journaux en donnrent le rcit plus ou moins
exact, mettant en scne Louis-Philippe et lui faisant honneur de son
patriotisme. Les Tuileries, d'ailleurs, entendaient parfois un langage
plus menaant encore: c'tait celui du duc d'Orlans, qui disait tout
haut, vers la fin d'aot, que, dans l'tat actuel des esprits, la
guerre tait ncessaire pour la France, et qu'il la dsirait
ardemment[384]. Quelques semaines plus tard, faisant allusion aux
meutes que faisait craindre,  Paris, l'excitation populaire: J'aime
mieux, s'criait-il, succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que
dans un ruisseau de la rue Saint-Denis!

[Note 382: Dpches du comte Crotti du 27 aot et du 5 septembre 1840.
(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 444.)]

[Note 383: _Journal de M. de Viel-Castel_, correspondance du feu duc
de Broglie, et lettre du duc Decazes  M. de Barante. (_Documents
indits._)]

[Note 384: Dpche du comte Crotti, du 24 aot 1840, cite par
HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]

Si,  la cour, on tait  ce point anim, que ne devait pas tre
l'emportement de la presse! Une bonne partie des journaux de Paris et
de la province ne semblaient occups qu' menacer l'Europe d'une
guerre et de plusieurs rvolutions, avec des allusions souvent peu
voiles aux frontires du Rhin. C'tait surtout avec les feuilles
anglaises que s'changeaient,  travers la Manche, de vhmentes
invectives, d'amres rcriminations. La discussion, disait le
_Constitutionnel_, n'est presque plus engage de parti  parti; elle
l'est de peuple  peuple[385]. La presse semblait comme une seconde
puissance qui ngociait, dclamait, menaait  ct de la puissance
excutive, parlant plus haut et frappant plus fort. Le conflit
diplomatique n'en tait ni simplifi ni moins dangereux. Ds le 2
aot, le duc de Broglie, quoique favorable alors  la politique de M.
Thiers, exprimait le voeu que l'action de la presse se rgularist un
peu. Il faut viter, ajoutait-il, de rallier contre nous toute
l'Angleterre autour de Palmerston et d'inquiter l'Europe  ce point
qu'on fasse d'une alliance bancroche sur un point spcial une alliance
solide sur la gnralit mme des choses[386]. Le 8 aot, M. Duchtel
crivait: Les bavardages des journalistes ne conviennent pas aux
hommes d'tat, et, par susceptibilit pour soi-mme, il ne faut pas
provoquer justement l'amour-propre des autres... Tout en nous montrant
dignes et rsolus, ne forons pas nos voisins  se fcher contre nous
par point d'honneur. Maintenons notre honneur, ne blessons pas celui
des autres[387]. Le 15 aot, c'est M. de Barante qui, de
Saint-Ptersbourg, jugeait ainsi la situation: Il y a un dsir si
universel de la paix, que je ne craindrais point, si l'orgueil
franais et l'orgueil anglais ne se trouvaient en prsence. Tous deux
sont pres et peu accoutums  reculer. Le mme diplomate crivait
encore le 1er septembre: Je suis confondu et afflig des
fanfaronnades des journaux... Je ne puis supposer que le ministre ait
lch cette meute qui accrot les difficults d'une situation dj
prilleuse... Notre dignit en souffre. C'est irriter sans
intimider[388].

[Note 385: 19 aot 1840.]

[Note 386: Lettre  M. Guizot. (_Documents indits._)]

[Note 387: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 388: _Documents indits._]

M. Thiers se dfendait d'tre pour quelque chose dans ces violences.
J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse, crivait-il  M.
de Barante, le 23 aot[389]. Mais il avait plus de peine qu'un autre 
se dgager pleinement de cette compromettante solidarit; il
souffrait, en cette circonstance, de la part qu'il avait donne aux
journaux dans son action politique et des liens qu'il avait laisss
s'tablir entre eux et le gouvernement. Ajoutez que les feuilles
officieuses, celles o les cabinets trangers pouvaient se croire
autoriss  chercher la pense du ministre franais, celles dont les
rdacteurs recevaient, de notorit gnrale, les confidences et les
inspirations du prsident du conseil, taient, pour la plupart, des
feuilles de gauche, et avaient pris, dans l'opposition, l'habitude de
traiter les affaires trangres sur un ton peu fait pour rassurer
l'Europe. Il faut convenir, disait le _Journal des Dbats_, que le
langage de nos journaux ministriels n'est que trop propre  nous
reprsenter, au dehors, sous ce faux jour de tapageurs et de
brouillons. Ne sachant pas tre dignes et fermes, ils prennent des
airs fanfarons. C'est le malheur, c'est la fatalit, c'est la punition
des ministres du Ier mars de traner  leur suite les organes d'un
parti qui ne peut pas se dfaire de ses habitudes d'agitation. La
gauche a fait beaucoup de sacrifices au ministre actuel; mais la
dernire chose qu'un parti sacrifie, c'est son langage. Quand on a
parl si longtemps propagande, guerre de principes, rvolution
universelle, il est difficile de revenir  des formes de discussion
plus modres[390]. Aussi M. de Tocqueville, qui pourtant appartenait
alors  la gauche et qui penchait personnellement vers une politique
belliqueuse[391], crivait-il, le 9 aot,  son ami M. de Beaumont:
Je n'approuve point le langage de la presse officielle; ces airs de
matamores ne signifient rien. Ne saurait-on tre fermes, forts et
prpars  tout, sans jactance et sans menace? Il faut faire,
assurment, la guerre dans telle conjoncture, aise  prvoir; mais
une pareille guerre ne doit pas tre dsire ni provoque, car nous ne
saurions en commencer une avec plus de chances contre nous[392].

[Note 389: _Ibid._]

[Note 390: 30 septembre 1840.]

[Note 391: M. de Tocqueville crivait alors que les plus sages
rflexions ne l'empchaient pas, au fond de lui-mme, de voir avec
une certaine satisfaction toute cette crise. Et il ajoutait: Vous
savez quel got j'ai pour les grands vnements et combien je suis las
de notre petit pot-au-feu dmocratique bourgeois. (_Nouvelle
correspondance de M. de Tocqueville_, p. 180.)]

[Note 392: _Ibid._]

Naturellement, le langage de la presse radicale tait pire encore que
celui de la presse ministrielle. Le _National_ voquait 1792, et
levait ouvertement le drapeau de la guerre de propagande et de
l'insurrection universelle; il demandait qu'on devant la coalition
sur le Rhin comme en Italie, et prtendait avoir reu d'Allemagne, de
Belgique, de Hollande, de Suisse, des rapports qui garantissaient  la
France le concours des peuples contre les rois de l'Europe. En mme
temps, il travaillait  tourner contre la monarchie de Juillet, autant
que contre l'tranger, l'irritation du sentiment national: Vous avez
pris, disait-il au gouvernement, la couardise pour de l'habilet. Vous
vous flicitiez de la paix acquise au prix de vos bassesses.
Aujourd'hui, vous recueillez le prix de vos ignominies. Vous tes
trans comme des poltrons  la queue de l'Europe. Elle vous rejette,
vous mprise et vous insulte... La guerre n'est pas possible pour
Louis-Philippe, car la guerre, pour lui, c'est le suicide... Si M.
Thiers ne veut pas se joindre  la trahison, s'il est autre chose
qu'un brouillon qui se sert des vnements pour agir sur les fonds
publics[393], il pressera toutes les mesures d'armements, au lieu de
les arrter... Si quelque influence fatale domine le ministre, qu'il
la dsigne en s'loignant. Du reste, tout en excitant ainsi M. Thiers
contre la couronne, le _National_ n'tait pas dispos  le mnager; il
l'accusait sans cesse de reculade, le traitait de fanfaron de
dictature, dont la fatuit impertinente tait pire peut-tre qu'une
audacieuse et manifeste trahison. Et il lui criait: Pourquoi donc
tes-vous l plutt que M. Mol? Avec lui, nous aurions la honte et la
paix; avec vous, nous n'avons pas moins la honte, et la paix est de
plus en plus compromise.

[Note 393: Ces mots faisaient illusion  une polmique d'une extrme
violence qui occupa alors les journaux. Certains scandales de Bourse
avaient fourni  des feuilles ennemies du cabinet,  la _Presse_ entre
autres, un prtexte d'accuser M. Thiers, et surtout son beau-pre, M.
Dosne, d'avoir, en jouant  la baisse grce  la connaissance
anticipe des nouvelles extrieures, gagn des sommes considrables.
L'affaire fit tant de bruit que les journaux officieux durent publier
un dmenti formel, et que M. Dosne crivit une lettre pour dclarer
que, depuis sa nomination comme receveur gnral, il ne s'tait livr
 aucune opration de Bourse. Comme il arrive en pareil cas, les
dmentis ne dsarmrent pas les accusateurs. Cette polmique devait,
plusieurs mois aprs, trouver un cho  la Chambre des dputs (sance
du 4 dcembre 1840) et provoquer une rponse indigne de M.
Thiers.--Henri Heine crivait  propos de ces accusations, le 7
octobre 1840: Que M. Thiers ait spcul  la Bourse, c'est une
calomnie aussi infme que ridicule; un homme ne peut obir qu' une
seule passion, et un ambitieux songe rarement  l'argent. Par sa
familiarit avec des chevaliers d'industrie sans convictions, M.
Thiers s'est lui-mme attir tous les bruits malicieux qui rongent sa
bonne rputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le
dnigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi
entretenait-il un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche
avec des chiens, se lve avec des puces. (_Lutce_, p. 130.)]

Aux articles de journaux se joignaient des crits de moins courte
haleine. Un homme de talent, encore peu connu, M. Edgard Quinet,
publiait sous ce titre: 1815 et 1840, une brochure toute brlante de
passion patriotique et guerrire, o il demandait la destruction des
traits de Vienne et la conqute des frontires du Rhin, rvant, du
reste, non sans quelque navet, de persuader  l'Allemagne que ce
serait son plus grand bien. La bataille de la Rvolution franaise,
disait-il, a dur trente ans. Victorieux au commencement et pendant
presque toute la dure de l'action, nous avons perdu la journe, vers
le dernier moment. Cette bataille sculaire ressemble  celle de
Waterloo, heureuse, glorieuse, jusqu' la dernire minute qui dcide
de tout. La Rvolution a rendu son pe en 1815; on a cru qu'elle
allait la reprendre en 1830. Il n'en a point t ainsi. Ce grand corps
bless ne s'est relev que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans, nous
voil courbs sous des fourches caudines, nous efforant de faire
bonne contenance... Si la Rvolution a t vaincue en 1815, le droit
public, fond sur les traits de Vienne, est la marque lgale,
palpable, permanente, de cette dfaite. Soumis aux traits crits avec
le sang de Waterloo, nous sommes encore lgalement, pour le monde, les
vaincus de Waterloo. C'est la revanche de cette grande dfaite que M.
Quinet veut poursuivre par la guerre, guerre immense, terrible, o il
ne nous faudra compter que sur nous-mmes et o nous ne pourrons
reculer sans prir. Puis l'auteur s'criait: Mettez donc la main sur
le coeur. tes-vous d'humeur  faire de chacune de nos cits, s'il le
faut, une Saragosse franaise? Sentez-vous la terre frmir sous vos
pas et, dans vos poitrines, la force ncessaire pour dcupler celle du
pays?... Dans ce cas, aprs avoir invoqu votre droit, acceptez la
guerre. Sauvez la France!

Le bruit de ces dclamations, venant s'ajouter  celui des armements,
jetait le trouble dans les esprits. Il semblait  tous que la France ft
 la veille d'vnements redoutables. Par moments mme, dans tel
dpartement, la nouvelle se rpandait que la guerre venait d'tre
dclare, et il fallait que le prfet la dmentt officiellement. Ce
n'tait partout que clameurs contre l'Anglais, chants de la
_Marseillaise_. On intercalait dans les pices de thtre des phrases
belliqueuses, aussitt saisies et applaudies[394]. Cette effervescence
pouvait n'avoir pas de trop graves inconvnients, si la rsistance
victorieuse du pacha devait prochainement donner raison  notre
politique et mettre fin  la crise d'une faon flatteuse pour notre
amour-propre. Mais si cette prvision tait trompe, que ferait-on de
cette opinion surchauffe? Comment la contenir ou la satisfaire?
D'ailleurs, tout semblait alors concourir  exciter les esprits. Le
parti radical continuait plus bruyamment que jamais, par toute la
France, sa campagne de banquets rformistes et socialistes[395]. Les
deux agitations rvolutionnaire et belliqueuse se mariaient pour ainsi
dire. Au retour tumultueux du banquet de Chtillon, dans la soire du 31
aot, on cria: _Mort aux Anglais!_ et la police craignit un moment une
attaque contre l'ambassade d'Angleterre[396]. Vainement les journaux
ministriels, le _Sicle_ et le _Courrier_, reprsentaient-ils que cette
agitation des partis extrmes tait peu opportune  l'heure o il
convenait de runir toutes les opinions contre l'tranger: le _National_
rpondait que si le ministre tait de bonne foi dans ses
manifestations patriotiques, il ne pouvait qu'applaudir  un tel lan de
l'esprit rvolutionnaire, parce qu'il y trouverait un point d'appui; que
si, au contraire, il jouait la comdie, ou si seulement il tait faible
et incertain, les amis du pays devaient voir avec satisfaction tout ce
qui tendait  le surveiller et  le stimuler.

[Note 394: C'est  ce propos que Louis-Philippe disait un jour: Les
Franais aiment  claquer comme les postillons; ils n'en savent pas
les consquences.]

[Note 395: Cf. plus haut, p. 181 et suiv.]

[Note 396: Lon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 97,
98.]

 cette mme poque, comme pour montrer que tout tait branl et
troubl  la fois, clatait,  Paris, un mouvement de grves comme on
n'en avait pas encore connu de pareil. Les tailleurs donnrent le
signal; d'autres suivirent. Les ouvriers rclamaient une augmentation
des salaires ou tout au moins une diminution des heures de travail.
Bien que, dans la lgislation d'alors, le seul fait de la coalition
constitut un dlit, le gouvernement montra d'abord quelque tolrance,
fermant les yeux sur les runions illgales des grvistes, en
autorisant mme formellement quelques-unes. Loin d'tre calme par ces
mnagements, l'agitation ne fit que crotre: les grves s'tendirent;
on tablit, pour les soutenir, des caisses de secours; une vritable
pression, des violences mme furent exerces sur les ouvriers qui
rpugnaient  quitter leurs ateliers. La police, ne pouvant plus
longtemps fermer les yeux, usa de la force pour dissoudre les runions
et fit d'assez nombreuses arrestations. Par contre, la presse radicale
prit en main la cause des grvistes, attribuant tous les conflits qui
se produisaient  la mauvaise organisation du travail, aux
prfrences de la loi pour les puissants,  sa svrit pour les
faibles. Notre parti, disait le _National_ du 30 aot, sympathise
avec les ouvriers, parce que leur cause est juste... Il faut que les
conditions du travail soient changes; il faut que le crdit se
rorganise; il faut enfin une autre base  l'ordre social tout
entier. Le _National_ et t sans doute fort gn d'indiquer quelle
serait cette nouvelle socit; il se tirait d'embarras en concluant 
une vaste enqute.  la fin d'aot, la grve avait gagn les tailleurs
de pierre, les maons, les charpentiers, les mcaniciens, les
charrons, les vidangeurs, les cotonniers, les bonnetiers, les
cordonniers, les ouvriers en papiers peints. Des dsordres qui se
produisirent, le 31 aot au soir, au retour du banquet de Chtillon,
furent une excitation nouvelle pour les ouvriers, dont l'attitude
devint de plus en plus menaante. On les vit, le lendemain et les
jours suivants, se runir en grand nombre, ds le matin, aux diverses
barrires de Paris,  Vaugirard,  Pantin,  Mnilmontant, 
Saint-Mand. Aprs avoir entendu les discours enflamms des meneurs
auxquels tchaient de se mler les chefs des socits secrtes, des
bandes se formaient, qui parcouraient la ville, forant les ouvriers
qui travaillaient encore  faire grve. Le 3 septembre, plusieurs
sergents de ville qui cherchaient  empcher une violence de ce genre
dans la fabrique d'armes de M. Pihet, furent frapps mortellement 
coups de poignard. Des rassemblements obstruaient la circulation sur
certains points des boulevards ou des quais. Les choses tournaient de
plus en plus  l'meute; Paris prenait une physionomie inquitante;
les travaux se trouvaient presque partout interrompus, et la Bourse
baissait d'un franc en un seul jour. Le gouvernement comprit qu'il
n'tait que temps de faire preuve d'nergie. Le prfet de police fit
afficher la loi sur les attroupements et y joignit un avis aux
ouvriers, promettant protection  ceux qui voulaient travailler et
adressant des avertissements svres aux perturbateurs et aux
embaucheurs. Les troupes furent mises sur pied pour agir de concert
avec la garde municipale; des charges de cavalerie, sabre au poing,
dispersrent les rassemblements, tandis que la police oprait de
nombreuses arrestations. La presse radicale cria, naturellement,  la
cruaut, et accusa le ministre de vouloir provoquer une sdition pour
distraire le public des embarras et des humiliations de sa politique
extrieure.

Cependant le dsordre continuait toujours; il fut mme bientt visible
que les meneurs, croyant la population suffisamment chauffe,
allaient tenter un coup de force. En effet, le 7 septembre au matin,
les bnistes du faubourg Saint-Antoine quittent en masse leurs
ateliers; d'autres corps d'tat se joignent  eux. Ils rsistent aux
sergents de ville et aux gardes municipaux qui veulent les disperser.
Bientt toutes les rues qui vont de la Bastille aux extrmits du
faubourg sont encombres. Un omnibus qui passe est renvers, et, sur
trois ou quatre points, on commence des barricades. Des rassemblements
se forment sur la place Maubert et dans le faubourg Saint-Marceau.
Mais le gouvernement est sur ses gardes; il a runi dans Paris des
forces considrables. En trs-peu de temps, suivant un plan trac par
le marchal Grard, les troupes occupent en nombre les points menacs;
le rappel est battu dans tous les quartiers, pour faire prendre les
armes aux gardes nationaux. Ce grand dploiement de force dcourage
les perturbateurs, qui, d'ailleurs, n'ont pas de chefs capables de les
mener  la bataille. L'meute est touffe en son germe. Les jours
suivants, les ouvriers, convaincus que la lutte serait impossible, se
tiennent cois. C'est ensuite affaire aux tribunaux de juger les
nombreux individus arrts. Ils en condamnent plusieurs  des peines
lgres, ce qui fournit occasion  la presse radicale d'attaquer les
juges, comme nagure elle a attaqu la police. En mme temps, cette
presse, tirant argument de ce que les grvistes se sont heurts  la
rsistance du gouvernement, rpte, avec plus de force, que la
rvolution politique est le prliminaire indispensable de la
rvolution sociale[397]. Toutefois, si l'ordre matriel se trouvait
rtabli, la paix n'tait pas faite dans les esprits: beaucoup
d'ouvriers sortaient de l, aigris, pleins de ressentiments, plus que
jamais prpars  tre la proie des sophistes du socialisme. M. Louis
Blanc saisit cette occasion pour lancer une brochure sur
l'_Organisation du travail_, qu'il adressa tout spcialement aux
grvistes. Cet crit, devenu bientt tristement fameux, devait faire
de grands ravages dans le monde populaire: il y aura lieu d'en
reparler plus tard.

[Note 397: Article du _National_ du 11 septembre 1840.]

La menace de la guerre sociale, venant s'ajouter  celle de la guerre
trangre, ne contribuait pas peu  donner je ne sais quoi de sinistre
 la situation. Aussi l'alarme tait-elle grande. Une inquitude
gnrale suspend toute entreprise, disait le _National_; les travaux
de la paix ne peuvent plus s'excuter. Nous lisons, vers la mme
poque, dans le journal qu'crivait l'une des princesses royales pour
le prince de Joinville, alors en route vers Sainte-Hlne:
L'inquitude des esprits est extrme relativement  la guerre; les
fonds descendent avec une effrayante rapidit[398]. Le _Journal des
Dbats_ en venait  dire: Mieux vaudrait avoir la guerre tout de
suite que d'en avoir la menace suspendue sur la tte... Ce qu'il y
aurait de pis au monde, ce serait la prolongation indfinie de
l'incertitude actuelle. S'il faut faire la guerre, faisons-la. Mais ne
nous abandonnons pas  la merci des vnements. Les esprits
s'chaufferont; le gouvernement ne sera plus le matre. Ce dernier
pril, le plus grave de tous, tait signal par M. Thiers lui-mme,
dans une conversation avec un diplomate tranger. En France,
disait-il, la guerre et la paix ne dpendent pas du gouvernement;
elles dpendent de la nation, et il n'est que trop vrai que celle-ci
pourrait un jour entraner le gouvernement plus loin qu'il ne se l'est
propos[399].

[Note 398: _Revue rtrospective._]

[Note 399: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 419.]

Ce n'tait pas le seul ct par lequel la France court risque d'tre
conduite  la guerre sans l'avoir voulue. Elle avait alors, dans les
eaux du Levant, une flotte trs-belle et trs-nombreuse, aux mains de
chefs hardis, confiante dans sa force et se sentant mme suprieure 
la flotte anglaise qui manoeuvrait  cot d'elle[400]. Dj, 
l'poque de la bonne harmonie diplomatique, on et pu facilement
discerner, entre ces deux flottes, plus d'un symptme de rivalit
jalouse[401]. Les relations s'taient tendues encore, depuis que les
politiques se trouvaient en conflit, et, pour leur compte, nos marins,
loin de redouter une rupture, la dsiraient et l'espraient[402]. Dans
de telles conditions, le seul voisinage de ces deux formidables
escadres n'tait-il pas un pril quotidien? Une contestation entre
deux navires, une simple querelle de matelots pouvait tre l'tincelle
qui mettrait le feu aux poudres. M. Thiers avouait n'tre pas, sous ce
rapport, sans inquitude, et se faisait honneur d'avoir donn des
ordres pour rendre nos marins circonspects. Bien plus, il avait
rappel l'amiral Lalande et l'avait remplac par l'amiral Hugon, fort
nergique galement, mais moins tmraire. Toutefois, chacun avait le
sentiment que, contre un danger de ce genre, les plus soigneuses
prcautions taient d'une bien incertaine efficacit, et, comme le
disait M. Guizot, dans une phrase qui fut alors trs-rpte:
L'Europe tait  la merci des incidents et des subalternes.

[Note 400: Le prince de Joinville, qui avait servi sur cette escadre
avant d'tre envoy  Sainte-Hlne, a crit plus tard: Notre
escadre, gale en nombre  l'escadre britannique, valait mieux
qu'elle. Ce que je dis ici, l'amiral Napier l'a proclam en plein
parlement. Nous tirions le canon aussi bien qu'eux, et nous leur
tions trs-suprieurs dans la manoeuvre. Deux ou trois fois par
semaine, nous appareillions, et la prsence des Anglais donnait  nos
quipages une promptitude et un lan incroyables. La flotte anglaise
restait immobile sur ses ancres; elle sentait qu'elle ne pouvait
rivaliser avec nous, et se souciait peu d'accepter la lutte. C'tait
un spectacle bien nouveau et assez dplaisant pour des officiers
anglais que celui d'une escadre franaise nombreuse, pleine d'ardeur,
bien ameute et hardiment mene, dont les vaisseaux jouaient aux
barres au milieu des rochers et des courants, sans aucun accident,
dont les canons, bien points, ne manquaient gure leur but. Pour
nous, au contraire, ce spectacle tait celui du rveil naval de la
France; nous y trouvions une jouissance d'amour-propre et une
satisfaction patriotique que je ne saurais exprimer. (_L'Escadre de
la Mditerrane._)]

[Note 401: Quoique en apparence unies pour tendre au mme but, les
deux escadres restrent plusieurs mois presque trangres l'une 
l'autre et sans aucun change de procds amicaux. (_Ibid._)]

[Note 402: Il nous importait peu de voir, aprs vingt-cinq ans, la
paix du monde remise au hasard du jeu des batailles; nous avions de
longs revers  effacer, et nous appelions, de tous nos voeux,
l'occasion de donner au monde la mesure de nos forces... Il y eut un
moment o notre flotte crut toucher  l'accomplissement de tous ses
voeux; elle crut que la guerre allait clater avec l'Angleterre. Sa
confiance tait extrme; elle attendait avec impatience le jour d'une
rhabilitation glorieuse pour la marine franaise. Ce jour ne vint
point... On pleura amrement, sur les vaisseaux, cette belle occasion
perdue. (_L'Escadre de la Mditerrane._)]

Aussi comprend-on que les esprits clairvoyants tmoignassent,  cette
poque, d'une relle inquitude. M. Duchtel crivait, le 8 aot,  M.
Guizot: La situation me parat inquitante... Nous sommes, comme en
1831, sur la lame d'un couteau, et le dfil n'est pas facile 
passer[403]. Peu aprs,  la date du 15 aot, nous lisons, dans une
lettre intime de M. de Barante: Depuis dix ans, le repos de l'Europe
n'a jamais t dans un tel pril[404]. M. Thiers lui-mme dclarait, le
22 aot, que la situation tait fort grave, et que bien des accidents
pouvaient se produire qui amneraient une catastrophe[405].
Aurons-nous la guerre? se demandait Henri Heine quelques jours plus
tard. Et il rpondait: Pas  prsent; mais le mauvais dmon est de
nouveau dchan, et il possde les mes. Le ministre franais a agi
trs-lgrement et trs-imprudemment, en soufflant de suite, de toute la
force de ses poumons, dans la trompette guerrire, et en mettant
l'Europe entire sur pied par ses roulements de tambour. Comme le
pcheur dans le conte arabe, M. Thiers a ouvert la bouteille d'o sortit
le terrible dmon. Il ne s'effraya pas peu de sa forme colossale, et il
voudrait maintenant le faire rentrer dans sa prison par des paroles de
ruse[406]. En tout cas, on avait, chaque jour davantage, le sentiment
que le noeud de la question n'tait plus en Occident, mais en Orient, et
l'on prtait anxieusement l'oreille  tous les bruits venant de ces
rgions lointaines. Les vnements ne sont plus  Londres, crivait M.
Guizot; ils sont en gypte et en Syrie. Je ne les fais plus; je les
attends[407].

[Note 403: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 404: _Documents indits._]

[Note 405: Lettre  M. de Barante. (_Ibid._)]

[Note 406: _Lutce_, p. 120.]

[Note 407: _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses amis_, p. 211.]


VIII

Pendant qu'en Europe notre diplomatie tournait dans le mme cercle et
attendait que le temps fit natre les difficults sur lesquelles elle
fondait l'espoir de sa revanche, lord Palmerston, imperturbablement
confiant dans la prompte soumission du pacha, pressait, en Orient,
l'excution du trait du 15 juillet. Sous l'impulsion de lord
Ponsonby, la politique turque prenait une allure rapide et imptueuse
qui ne lui tait pas habituelle. Bien que le trait ne ft toujours
pas ratifi, la Porte faisait faire  Mhmet-Ali les premires
sommations, et avant mme que celles-ci fussent arrives  leur
adresse, sir Charles Napier se prsentait, le 14 aot, devant
Beyrouth, avec une partie de l'escadre anglaise, enjoignait aux
gyptiens d'vacuer cette ville, saisissait les petits navires qui se
trouvaient sous sa main et n'avait pas scrupule d'appeler ouvertement
les Syriens  la rvolte, les soldats du pacha  la dsertion[408].

[Note 408: Sir Charles Napier tait au fond peu fier de la besogne que
lui faisaient faire, en cette circonstance, lord Palmerston et lord
Ponsonby; il dira plus tard, le 17 aot 1860,  la Chambre des
communes: J'tais honteux, pour mon pays et pour moi, du rle que je
jouais en Syrie. Le gouvernement m'y avait envoy pour remplir une
mission; je m'en suis acquitt, mais  contre-coeur. Si lord Ponsonby
n'avait envoy des agents soulever les populations, il nous et t
impossible, avec les faibles troupes dont nous disposions, de chasser
une arme de trente  quarante mille hommes.]

La nouvelle de la dmarche de sir Charles Napier arriva  Paris le 5
septembre. Connue du public le 6, elle augmenta encore la
surexcitation des esprits. Une telle prcipitation dans la violence
surprenait et irritait d'autant plus qu'on nous avait tenu secrte
jusqu'alors la clause qui permettait d'excuter le trait sans
attendre les ratifications. Ces faits sont d'une immense gravit,
dclarait, le 7 septembre, le _Journal des Dbats_, et il demandait la
convocation des Chambres. M. Guizot fut charg de porter au
gouvernement anglais de trs-vives rclamations; lord Palmerston lui
rpondit par la clause de l'excution immdiate, sans expliquer, il
est vrai, comment on avait us de la force contre Mhmet-Ali, avant
mme qu'il et t mis en demeure de dire s'il acceptait ou refusait
les conditions du trait.

En mme temps qu'arrivaient  Alexandrie les premires sommations de
la Porte, dbarquait dans cette ville un envoy spcial de M. Thiers,
le comte Walewski; il avait mission de conseiller Mhmet-Ali, dans
cette crise redoutable pour lui comme pour nous, d'empcher ses coups
de tte et de lui recommander un grand esprit de conciliation. Frapp
de la promptitude et de la vigueur avec lesquelles agissaient la Porte
et ses allis, M. Walewski invita le pacha  transiger, et lui suggra
d'offrir la restitution d'Adana, de Candie et des villes saintes, si
l'on voulait lui laisser l'gypte hrditaire et la Syrie en viager.
C'tait prcisment la combinaison que M. Thiers avait refuse, ou au
moins lude, peu avant le 15 juillet. Mhmet, qui, malgr ses
bravades, avait dj conscience de sa faiblesse, suivit le conseil de
notre envoy, non sans se faire habilement un mrite de sa dfrence.
Ds le 25 aot, il fit connatre aux consuls sur quel nouveau terrain
il tait dispos  se placer. Le 30, M. Walewski s'embarquait pour
Constantinople; il s'tait aperu que les choses pressaient, et avait
pris sur lui d'aller ngocier, auprs du Divan, la prompte acceptation
de la transaction propose par le pacha.

Instruit, vers le 17 septembre, de la dmarche de son envoy, M.
Thiers, loin de la dsapprouver, y entra vivement. Il informa aussitt
ses ambassadeurs de la grande concession faite par le pacha, et
demanda  la Porte, ainsi qu'aux cabinets de Londres, de Vienne et de
Berlin, de donner sans retard leur assentiment  des propositions si
conciliantes. Dans ces circonstances, ajoutait-il, le gouvernement
du Roi, immolant  l'intrt de la paix des susceptibilits trop bien
justifies cependant, n'hsite pas  faire un appel  la sagesse des
cours allies. C'tait sortir de la rserve expectante o M. Thiers
avait jusqu'ici jug que l'intrt et la dignit de la France
l'obligeaient  se renfermer. Commenait-il  prouver quelque doute
sur la force et la volont de rsistance du pacha? Divers indices
tendraient  le faire croire[409].

[Note 409: C'est ce qui parat rsulter notamment des lettres crites
 sa famille par le duc de Broglie, alors  Paris pour le procs du
prince Louis-Napolon. (_Documents indits._)]

Le ministre franais n'hsita pas  appuyer cet appel  la sagesse
des puissances par des menaces plus ou moins voiles. Repousser ces
conditions, crivait-il  M. Guizot dans une dpche destine  tre
montre, ce serait videmment rduire le pacha  la ncessit de
dfendre par les armes son existence politique... Les puissances se
verraient obliges de recourir  des moyens extrmes, et, parmi ces
moyens, il en est qui peut-tre rencontreraient quelques obstacles de
notre part; il en est d'autres auxquels nous nous opposerions
trs-certainement; on ne doit se faire,  cet gard, aucune
illusion[410]. C'tait, sans le prciser, il est vrai, poser un
_casus belli_. M. Thiers crut pouvoir tre plus menaant encore dans
une conversation qu'il eut,  Auteuil, le 18 septembre, avec M.
Bulwer. Aprs lui avoir fait connatre les termes de la transaction
ngocie par M. Walewski: La France, dit-il, trouve ces conditions
raisonnables et justes. Si votre gouvernement veut agir avec nous,
pour persuader au sultan et aux autres puissances d'accepter ces
conditions, il y aura de nouveau entre nous une _entente cordiale_. Si
non, aprs les concessions obtenues de Mhmet-Ali par notre
influence, nous sommes tenus de le soutenir. Puis, regardant M.
Bulwer entre les yeux: Vous comprenez, mon cher, la gravit de ce que
je viens de dire.--Parfaitement, rpondit le diplomate anglais en
demeurant  dessein imperturbable. Toutefois,  la fin de l'entretien,
notre ministre ajouta: Ce que je vous ai dit, c'est M. Thiers, non le
prsident du conseil, qui l'a dit. Je n'ai consult ni mes collgues
ni le Roi. Mais je dsirais que vous connussiez la tendance de mes
opinions personnelles. M. Bulwer ne voulut pas envoyer  Londres le
rcit d'un entretien si grave, sans l'avoir soumis  M. Thiers; il lui
apporta donc, quelques heures aprs, l'bauche de sa dpche.
Celle-ci, non sans malice, commenait par avertir le gouvernement
anglais que la conversation dont il allait lui tre rendu compte
n'exprimait que le sentiment personnel de M. Thiers; puis elle
ajoutait: Vous ne devez pas avoir la moindre apprhension que le Roi
adhre jamais  un tel programme; et si M. Thiers offre sa dmission
sur cette question, elle sera accepte sans aucune hsitation.
Suivait le rcit de l'entretien. Le prsident du conseil lut la
dpche, non probablement sans se mordre un peu les lvres. Mon cher
Bulwer, dit-il, comment pouvez-vous vous tromper ainsi? Vous gtez une
belle carrire. Le Roi est bien plus belliqueux que moi. Mais ne
compromettons pas l'avenir plus qu'il n'est ncessaire; n'envoyez pas
votre dpche; faites seulement connatre d'une faon gnrale  lord
Palmerston ce que vous pensez de notre conversation. Il comprenait
sans doute qu'il s'tait avanc un peu  la lgre[411].

[Note 410: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 411: BULWER, t. II, p. 285  288.]

La transaction rencontra tout de suite un adversaire rsolu dans lord
Palmerston. Loin d'tre adouci par les dispositions conciliantes du
pacha, il y voyait un indice de faiblesse, et cette faiblesse
l'encourageait. Quant aux menaces, elles ne l'intimidaient pas. Si
Thiers, crivait-il  M. Bulwer, reprend jamais avec vous le ton
comminatoire, si vague qu'il soit, ripostez et allez jusqu'aux
dernires limites de ce que je vais vous dire: avertissez-le, de la
faon la plus amicale et la plus inoffensive possible, que si la
France jette le gant, nous ne refuserons pas de le ramasser; que si
elle commence la guerre, elle perdra certainement ses vaisseaux, ses
colonies, son commerce, avant d'en voir la fin; que son arme
d'Algrie cessera de lui donner du tracas, et que Mhmet-Ali sera
jet dans le Nil. J'ai toujours fait ainsi quand Guizot ou Bourqueney
commenaient  faire les bravaches, et j'ai observ que cela agissait
chaque fois comme un sdatif. Le ministre anglais faisait ensuite un
fastueux talage de ses armements maritimes. Du reste, il comptait
qu'on n'en viendrait pas  ces extrmits. Vous pensez, crivait-il 
son charg d'affaires, que Thiers pourrait passer le Rubicon. Je
persiste  croire qu'il ne le voudra pas ou ne le pourra pas[412].

[Note 412: BULWER, t. II, p. 288  292.]

 Londres, tout le monde n'tait pas aussi prement rfractaire  la
conciliation. L'ouverture de M. Thiers eut mme pour effet de ranimer,
dans le cabinet anglais, l'opposition intestine contre laquelle lord
Palmerston avait eu dj  lutter[413]. Cette fois, ce fut lord John
Russell, l'un des membres les plus influents du ministre, qui se mit
en avant; il avait approuv le trait du 15 juillet; mais il
s'effrayait de la faon dont on l'excutait, et tait bless de
l'attitude prise au _Foreign-Office_ de tout dcider sans consulter ni
mme avertir les autres ministres. Au su des propositions nouvelles
faites par la France, il requit lord Melbourne de convoquer un conseil
de cabinet qui fut fix au 27 septembre[414]; il ne cachait pas son
intention de critiquer  fond la politique suivie, rsolu  se
dmettre, si le conseil lui donnait tort, et prt  prendre le
portefeuille des affaires trangres si lord Palmerston se retirait.
Celui-ci n'avait pas encore eu  soutenir un aussi redoutable assaut,
et l'anxit tait grande parmi les rares personnes au courant de ce
qui se prparait. Cependant le ministre menac ne paraissait dispos 
rien cder; dans ses conversations, il traitait la transaction offerte
de proposition absurde qui ne mritait pas d'arrter un moment
l'attention, affirmait  tout venant que Mhmet tait  bout de
ressources, et persistait  garantir un succs prompt et facile. De
plus, pour effacer le bon effet de notre attitude conciliante, il
prtendait que, livr  lui-mme, le pacha et t dispos  cder
beaucoup plus et que notre intervention  Alexandrie n'avait tendu
qu' empcher ces concessions[415].  la vrit, il fut bientt
contraint, non-seulement devant nos dmentis formels[416], mais devant
les rapports de ses propres agents, de reconnatre un peu piteusement
que cette imputation reposait sur de faux bruits[417]. Loin de pousser
au conflit, M. Thiers donnait en ce moment des preuves nouvelles de sa
modration:  la demande de ceux qui formaient  Londres le parti de
la paix, il consentait  dclarer qu'au cas o la transaction
propose serait accepte, la France en garantirait l'excution par le
pacha et s'associerait, s'il tait besoin, aux mesures coercitives
prises par les autres puissances.

[Note 413: Lord Palmerston faisait allusion, non sans amertume, 
cette opposition, quand il crivait, le 22 septembre, au cours de la
lettre dont nous avons cit ci-dessus des passages: Je n'ai jamais
t, dans ma vie, plus dgot de quelque chose, que je ne l'ai t de
la conduite de certaines personnes,--inutile de les nommer
maintenant,--dans toute cette affaire.]

[Note 414: La rcente publication de la seconde partie du journal de
M. Charles Greville, clerc du conseil priv, a apport, sur cette
crise intrieure du cabinet anglais, des renseignements nouveaux et
piquants. C'est ce tmoignage que je suivrai principalement dans le
rcit des faits qui vont suivre. (Cf. _The Greville Memoirs, second
part_, t. Ier, p. 307  334.)]

[Note 415: M. Guizot crivait, le 22 septembre 1840,  M. Thiers, au
sujet de l'effet produit par cette imputation: Deux de nos amis, des
plus chauds et des plus utiles, sont venus, ce matin, me dire les
_ravages_, je me sers  dessein de l'expression, que les adversaires
de la transaction pourraient faire, dans le cabinet et dans le public,
avec de telles allgations. (_Mmoires de M. Guizot._)]

[Note 416: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.]

[Note 417: M. Guizot, rendant compte  M. Thiers, le 26 septembre,
d'un entretien o lord Palmerston avait t contraint de reconnatre
la fausset des allgations dont il s'tait servi, disait qu'il
l'avait trouv assez embarrass. Notre ambassadeur ajoutait: Il n'a
point cherch de mauvaise excuse, et vous pouvez tre sr qu' cet
gard, en ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de
le rparer. Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par l un
grand moyen d'action sur ses collgues. (_Mmoires de M. Guizot._)]

Enfin vint le jour indiqu pour le conseil de cabinet. Ce fut une
vraie scne de comdie. On et pay sa place pour y assister,
crivait alors M. Greville. La sance ouverte, il y eut d'abord,
pendant quelque temps, un silence de mort; chacun attendait ce que
dirait le premier. Son avis, dans l'tat de division du ministre,
devait tre dcisif. Mais, avec sa bravoure accoutume, lord
Melbourne, n'avait qu'une pense, se drober. Voyant cependant qu'il
lui fallait dire quelque chose, il commena: Nous avons  examiner 
quelle poque le parlement pourrait tre prorog. L-dessus, lord
Russell rappela brusquement qu'il y avait une autre question, qui
tait de savoir si avant peu on ne serait pas en guerre; et, se
tournant vers lord Melbourne: J'aimerais, dit-il,  connatre votre
opinion sur ce sujet. Pas de rponse. Aprs une autre longue pause,
quelqu'un demanda  lord Palmerston quelles taient ses dernires
nouvelles. Celui-ci tira de sa poche un paquet de lettres et de
rapports qu'il se mit  lire; ce qui fournit au premier l'occasion
de s'endormir profondment dans sen fauteuil, moyen sr d'chapper 
la ncessit de se prononcer. La lecture finie, nouveau silence. Lord
John, voyant l'impossibilit de rien tirer de son chef, prit le parti
d'aborder lui-mme la question, et la traita  fond. Lord Palmerston
rpondit par une vhmente philippique contre la France, disant
qu'elle tait faible et mal prpare, que toutes les puissances de
l'Europe taient unies contre elle, que la Prusse avait deux cent
mille hommes sur le Rhin, enfin, suivant le mot de lord Holland,
montrant toute la violence de 93. Lord Russell, mis en demeure de
prciser ses conclusions, demanda d'abord qu'on remercit tout de
suite la France des efforts qu'elle avait faits pour amener le pacha 
des concessions; ensuite qu'on runt les ambassadeurs des autres
puissances et qu'on leur ft connatre qu'en face de la situation
nouvelle cre par la mdiation de la France, l'avis de l'Angleterre
tait de rouvrir les ngociations. Une discussion s'ensuivit. Holland
et Clarendon appuyrent lord Russell; Minto et Macaulay dfendirent
lord Palmerston. Lord Melbourne, cependant, se taisait toujours. Dans
l'impossibilit de s'entendre, on profita de l'absence de l'un des
ministres, lord Morpeth, pour renvoyer la suite de la dlibration au
1er octobre.

Dans l'intervalle des deux conseils, le mouvement contre lord
Palmerston parut grandir encore. Cinq ou six de ses collgues
dclaraient tre rsolus  se dmettre si sa politique triomphait.
L'opinion anglaise s'alarmait des menaces de guerre. Le _Times_ se
prononait fortement pour l'entente avec le cabinet de Paris et pour
l'approbation des propositions du pacha. On rapportait ce propos de M.
de Neumann, le charg d'affaires d'Autriche: Plt  Dieu que le
sultan acceptt les dernires propositions de Mhmet-Ali, car cela
nous tirerait d'un grand embarras! Enfin la reine elle-mme,
endoctrine par son oncle, le roi des Belges, crivait que son dsir
tait de voir tenter un rapprochement avec la France. Quant 
l'infortun lord Melbourne, il s'tait enfui  la campagne pour
chapper aux deux partis: une fois de plus, il avait perdu l'apptit
et le sommeil. Jamais, crivait un tmoin, on n'a vu une image aussi
mlancolique de l'indcision, de la faiblesse et de la pusillanimit.
M. Guizot, qui avait fort habilement nou des relations avec les
partisans de la conciliation, tait tenu au courant de leurs projets
et de leurs dmarches.

Le 1er octobre, le cabinet se trouva de nouveau runi.  l'attitude de
ses collgues et mme de lord Melbourne, lord Palmerston comprit qu'en
persistant  tout repousser de front, il briserait le cabinet. Il
modifia donc sa tactique, et, sans cesser d'affirmer sa confiance dans
le succs des oprations entreprises en Orient, il s'offrit  faire
quelque communication  la France, si tel tait le dsir du cabinet.
Ses collgues furent surpris et charms d'un changement de ton si
complet, et l'accord se fit tout de suite sur la proposition de lord
Palmerston. tait-ce que ce dernier ft converti  la conciliation?
Pour se convaincre du contraire, il suffisait de lire, ds le
lendemain, l'article d'une violence sans mesure contre la France que
ce ministre avait inspir et mme, disait-on, rdig, dans le _Morning
Chronicle_. Quel tait donc le secret de la concession apparente faite
par lui dans le conseil de cabinet? Tout en se disant prt  faire une
communication  la France, il avait indiqu, comme allant de soi, que
cette dmarche devrait tre pralablement approuve par les
reprsentants des trois puissances allies. Or il savait pertinemment
pouvoir compter sur le refus de l'ambassadeur de Russie. En effet, 
la premire ouverture qui lui fut faite, M. de Brnnow dclara n'tre
pas en mesure de se prononcer avant d'avoir pris l'avis de sa cour; il
ajouta que l'Angleterre pouvait agir  son gr, mais que le czar
serait extrmement bless, si quelque dmarche de ce genre tait faite
sans qu'il l'et connue et approuve. Il fallait plusieurs semaines
pour avoir la rponse de Saint-Ptersbourg; la communication  la
France tait retarde d'autant. Lord Palmerston, qui savait quelles
instructions il avait donnes  lord Ponsonby et aux commandants de la
flotte anglaise, pensait bien n'avoir pas besoin d'un si long dlai
pour recevoir d'Orient quelque nouvelle qui plat le cabinet en face
d'un fait accompli. Il ne se trompait pas. Les choses allrent mme
plus vite encore qu'il ne l'esprait. Ds le 3 octobre, c'est--dire
le lendemain du jour o il avait fait connatre  ses collgues les
objections de M. de Brnnow, arrivait  Londres la nouvelle que
Beyrouth n'avait pu rsister  la flotte anglaise et que le sultan
venait de prononcer la dchance de Mhmet-Ali.


IX

Lord Ponsonby, en effet, justifiant la confiance de son chef, n'avait
rien nglig pour prcipiter les vnements  Constantinople et en
Syrie. Il avait fait repousser par le Divan la transaction apporte
par M. Walewski, et avait mme arrach, le 14 septembre,  la Porte,
un firman de dchance contre le pacha. Vainement quelques-uns des
ambassadeurs hsitaient-ils  aller si loin: il les avait entrans en
prenant sur lui de dclarer que l'Angleterre se chargeait  elle seule
d'excuter la sentence de dposition[418]. En mme temps, une escadre
anglaise, renforce de quelques btiments autrichiens, jetait, le 11
septembre, sur la cte de Syrie, tout prs de Beyrouth, un corps de
dbarquement qui s'y tablissait solidement: ce petit corps se
composait de quinze cents Anglais, trois mille Turcs et quatre  cinq
mille Albanais. Le mme jour, la flotte bombardait et dtruisait 
demi la ville de Beyrouth, mais sans l'occuper. L'arme d'Ibrahim,
campe sur les hauteurs voisines, assista immobile au dbarquement et
au bombardement, ne pouvant ou n'osant rien faire pour s'y opposer.
Une telle inertie surprend de la part des vainqueurs de Nzib; elle
serait mme absolument inexplicable, si l'on ne savait que cette
arme, comme toutes les crations du pacha, avait plus de faade que
de fond. Contrairement, d'ailleurs,  ce qu'on s'imaginait en France,
Ibrahim tait dans une position difficile; sans communications
assures avec l'gypte, au milieu de populations hostiles et excites
de toutes parts  la rvolte,  la tte de troupes dont une partie, la
partie syrienne, n'tait que trop dispose  couter les appels  la
dsertion, il se sentait quelque peu intimid  l'ide de se mettre en
guerre ouverte avec les puissances europennes, et se demandait s'il
ne contrarierait pas ainsi les manoeuvres diplomatiques de son pre.
Toujours est-il qu'il n'essaya aucune rsistance.  ne considrer que
les rsultats matriels, on et pu soutenir que ce premier succs des
allis n'tait pas dcisif: l'arme d'Ibrahim, non encore entame,
demeurait bien suprieure en nombre au petit corps dbarqu, et les
Anglais n'avaient pas mme pris possession de Beyrouth. Mais les
gyptiens venaient de donner la mesure de leur faiblesse, et le
fatalisme oriental, toujours prompt  se soumettre aux arrts de la
fortune, en concluait que la cause de Mhmet-Ali tait perdue.

[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, t. 1er, p. 334, 335.]

Ainsi, au moment mme o le gouvernement anglais tmoignait de son
dsir d'attnuer l'excution du trait du 15 juillet, il se trouvait
que cette excution tait dj, par le fait de lord Palmerston et de
ses agents, pousse  ses consquences extrmes, si extrmes que le
gouvernement britannique dut tout de suite ramener les choses un peu
en arrire. En effet,  peine connue, la dchance prononce contre le
pacha parut gnralement une mesure violente, passionne, excessive.
M. de Metternich, entre autres, s'en montait fort mcontent. Ce n'est
conforme ni  la lettre ni  l'esprit des protocoles du 15 juillet,
disait-il  M. de Sainte-Aulaire, et il en avait tout de suite crit 
Londres, sur un ton tellement vif que l'ambassadeur anglais  Vienne
s'tait demand avec inquitude si l'Autriche n'allait pas se sparer
de l'Angleterre dans la question orientale[419]. L n'tait pas,
d'ailleurs, le seul grief du chancelier, qui se montrait de plus en
plus effarouch des procds de lord Palmerston. Il a reconnu une
fois le bon droit dans sa carrire de whig, disait-il; mais il prtend
le faire triompher  la manire des joueurs qui veulent faire sauter
la banque[420]. Devant cette dsapprobation, le chef du
_Foreign-Office_ jugea prudent d'attnuer, en ce qui concernait la
dchance, les brutalits de lord Ponsonby, et il chargea le comte
Granville de dclarer au gouvernement franais que cette dchance
n'tait pas un acte dfinitif et qui devait ncessairement tre
excut, mais une mesure de coercition destine  retirer au pacha
tout pouvoir lgal,  agir sur son esprit pour l'amener  cder, et
qui, n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il revenait sur ses
premiers refus, un accommodement le maintenant en possession de
l'gypte. Le comte Apponyi fit galement savoir  M. Thiers que, dans
l'esprit de son gouvernement, cette dchance n'tait qu'une mesure
comminatoire sans consquence effective et ncessaire[421].

[Note 419: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire_; lettre indite
du mme  M. Bresson, en date du 5 octobre 1840; _Mmoires de M. de
Metternich_, t. VI, p. 417; _The Greville Memoirs, second part_, t.
1er, p. 329.]

[Note 420: Lettre du 9 octobre 1840. (_Mmoires de M. de Metternich_,
t. VI, p. 490.)]

[Note 421: _Mmoires de M. Guizot._]

_Napier for ever!_ s'tait cri lord Palmerston  la nouvelle du
bombardement de Beyrouth[422]. Avait-il t un homme d'tat perspicace
ou n'tait-il qu'un tmraire heureux? Toujours est-il que, grce 
sir Charles Napier, l'vnement lui donnait raison, justifiant ses
plus hardis pronostics et trompant les prvisions gnrales[423]. Il
triomphait donc, et n'tait pas homme  le faire discrtement: dans
les salons politiques, sa joie et celle de ses amis insultaient  la
dconvenue de lord Russell et des autres opposants. Ceux-ci, sans tre
rassurs sur la politique suivie, ne jugeaient plus possible de la
combattre et se sentaient rduits au silence. La partie du public
anglais qui jusqu'alors s'tait montre inquite des procds de son
ministre, se prenait  les admirer depuis qu'ils russissaient, et lui
savait gr de la satisfaction donne  l'amour-propre national:
changement complet et subit qui se trahit aussitt dans le langage des
journaux. _Palmerston has completely gained his point_, disait
mlancoliquement l'un des hommes qui,  Londres, avaient le plus
dsir un rapprochement avec la France[424].

[Note 422: BULWER, t. II, p. 294.]

[Note 423: Les autres signataires du trait du 15 juillet n'taient
pas les moins surpris. Les Anglais, je dois en convenir, disait M. de
Metternich  M. de Sainte-Aulaire, ont mieux valu que moi les forces
de Mhmet-Ali... Tout ce qui se passe aujourd'hui en Syrie tait bien
rellement en dehors de mes prvisions.]

[Note 424: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 330.]

Ce qui faisait le triomphe de lord Palmerston tait un cruel mcompte
pour M. Thiers. Il avait jou toute sa partie sur la prvision que
Mhmet-Ali se dfendrait efficacement. Or l'action ne faisait que
commencer, et dj elle lui apportait un dmenti. Sans doute son
erreur avait t l'erreur de tous en France, Chambres, royaut,
opinion. Mais il devait s'attendre qu'on s'en prt principalement 
lui. Le public n'est jamais plus press de chercher un bouc missaire
que quand il se sent une part de responsabilit. Et puis
n'appartenait-il pas au ministre d'tre mieux inform que les autres,
et un gouvernement n'a-t-il pas toujours tort de se tromper, ft-ce en
nombreuse compagnie? On trouvait, du reste, que ce genre d'accident
arrivait trop souvent  M. Thiers, dans la politique trangre. Dj,
quelques mois auparavant, il avait dirig toute sa diplomatie dans la
confiance que les puissances ne se concerteraient jamais sans nous, et
le trait du 15 juillet avait t sign  notre insu. On se rappelait
qu'il n'avait pas t plus heureux lors de son premier ministre: il
s'tait imagin qu'il pourrait enlever de vive force la main d'une
archiduchesse pour le duc d'Orlans, et avait expos le jeune et
brillant hritier du trne  un refus pnible; ensuite, il avait
soutenu que sans une nouvelle expdition d'Espagne, on ne pourrait
avoir raison du carlisme, et, en septembre 1839, bien qu'il n'y et eu
aucune intervention arme de la France, don Carlos avait t expuls
de la Pninsule.

Si mortifiant que ft pour lui-mme le nouveau mcompte de sa
diplomatie, M. Thiers devait tre plus proccup encore de l'effet
produit sur l'opinion qu'il avait laisse si imprudemment s'chauffer.
Jamais seau d'eau glace, jet sur une barre de fer rougie  blanc,
n'avait produit une telle ruption de vapeurs brlantes. On sut, le 2
octobre,  Paris, le bombardement de Beyrouth et la dchance du
pacha; ds le lendemain, Henri Heine crivait: Depuis hier soir, il
rgne ici une agitation qui surpasse toute ide. Le tonnerre du canon
de Beyrouth trouve son cho dans tous les coeurs franais. Moi-mme,
je suis comme tourdi; des apprhensions terribles pntrent dans mon
me... Devant les bureaux de recrutement, on fait queue aujourd'hui,
comme devant les thtres, quand on y donne une pice marquante: une
foule innombrable de jeunes gens se font enrler comme volontaires. Le
jardin et les arcades du Palais-Royal fourmillent d'ouvriers qui se
lisent les journaux d'une mine trs-grave. Heine ajoutait, le 7
octobre: L'agitation des coeurs s'accrot de moment en moment...
Avant-hier soir, le parterre, au Grand Opra, demanda que l'orchestre
entonnt la _Marseillaise_. Comme un commissaire de police s'opposa 
cette demande[425], on se mit  chanter sans accompagnement, mais
avec une colre si haletante, que les paroles restrent  demi
accroches dans le gosier; c'taient des accents inintelligibles...
Pour aujourd'hui, le prfet de police a donn  tous les thtres la
permission de jouer l'hymne de Marseille, et je ne regarde pas cette
concession comme une chose insignifiante... L'orage approche de plus
en plus. Dans les airs, on entend dj retentir les coups d'aile et
les boucliers d'airain des Walkyries, les desses sorcires qui
dcident du sort des batailles[426]. Tous les observateurs
contemporains taient frapps, comme Henri Heine, de ce que l'un d'eux
appelait l'effet prodigieux produit  Paris et en France par le
bombardement de Beyrouth[427]. Ils constataient que l'on parlait de
la guerre comme d'une chose invitable et que la perspective d'une
lutte contre l'Europe entire n'effrayait pas beaucoup les masses.
Certains esprits, d'ailleurs, semblaient chercher, dans ce rve
belliqueux, un moyen d'chapper, cote que cote, au malaise irrit de
l'heure prsente, une diversion violente  la mortification qu'ils
ressentaient de s'tre si compltement tromps. Il tait visible que
partout cette agitation prenait une physionomie rvolutionnaire. On
n'entendait que la _Marseillaise_, et les scnes de l'Opra se
reproduisaient dans plusieurs villes de province. Les radicaux
cherchrent  provoquer une manifestation dans la garde nationale de
Paris: le prtexte tait de se plaindre que le gouvernement ne ft pas
exercer cette garde nationale  la petite guerre; de demander la
rorganisation et la prompte mobilisation de toutes les milices
citoyennes de France; enfin de rclamer le rtablissement de
l'ancienne artillerie parisienne, licencie, peu aprs 1830, parce
qu'elle tait un foyer de conspiration rpublicaine. Les mesures
prises par le gouvernement empchrent la manifestation projete; mais
les meneurs publirent dans les journaux, au nom d'un certain nombre
d'officiers et de soldats de la garde nationale, une dclaration o
l'on revendiquait pour elle le droit de protester publiquement
contre la conduite du gouvernement, et o l'on fltrissait la
politique dshonorante suivie envers la coalition.

[Note 425: Le commissaire de police, qui monta sur la scne pour faire
ses observations au public, bgaya, avec force rvrences, ces mots:
Messieurs, l'orchestre ne peut jouer la _Marseillaise_, parce que ce
morceau de musique n'est pas marqu sur l'affiche. Une voix dans le
parterre rpondit: Monsieur, ce n'est pas une raison; car vous n'tes
pas non plus marqu sur l'affiche.]

[Note 426: _Lutce_, p. 126  131.]

[Note 427: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

 entendre tous ces manifestants, la France avait reu une offense
aprs laquelle il n'tait mme plus permis d'hsiter. On et dit qu'un
_casus belli_, pralablement pos par notre diplomatie, venait de se
trouver ralis. Sans doute,  raisonner les choses de sang-froid, il
et t facile d'tablir qu'il n'en tait rien. Le gouvernement
franais, en effet, n'avait jamais dit aux autres puissances: Ne
touchez pas aux possessions du pacha, ou vous aurez affaire  moi. Il
leur avait, au contraire, rpt  satit que la rpartition des
territoires entre le sultan et le pacha le touchait peu; seulement,
qu'il tait impossible de rduire par la force Mhmet-Ali, que les
mesures coercitives seraient inefficaces, dangereuses, qu'elles
aboutiraient  une intervention de la Russie et que nous ne pourrions
supporter cette intervention. L'Europe ne s'tait pas arrte  nos
observations, et l'vnement donnait tort  notre prophtie. C'tait
pour nous un dsagrment, un mcompte: ce n'tait pas une offense
nouvelle, nous obligeant  tirer l'pe. Notre situation n'avait-elle
pas, d'ailleurs, une frappante analogie avec celle o s'tait trouve
l'Angleterre elle-mme, lors de la guerre d'Espagne, sous la
Restauration? Cette puissance avait tout fait, dans le congrs de
Vrone, pour dtourner les autres cabinets d'approuver et la France
d'entreprendre une expdition au del des Pyrnes; elle avait
notamment cherch  nous dcourager par les prophties les plus
sombres sur l'issue d'une telle tentative. Malgr ses efforts, elle
avait eu la mortification de voir ses anciens allis,  la tte
desquels elle venait de combattre et de vaincre, quelques annes
auparavant,  Waterloo, ne pas tenir compte de ses avis, de ses
protestations, et, au contraire, faire cause commune avec le
gouvernement franais; l'expdition avait t dcide malgr elle, et,
au sortir du congrs, elle s'tait trouve seule de son ct, en face
de toutes les puissances. La question d'Espagne, par les souvenirs qui
s'y rattachaient, comme par la proximit du thtre o elle se
dbattait, tait, pour nos voisins, beaucoup plus intressante, plus
irritante que ne pouvait tre pour nous la question de la Syrie. Aussi
la colre avait-elle t grande outre-Manche. Elle s'tait accrue
encore, quand le succs militaire des Franais au del des Pyrnes
tait venu dmentir les pronostics du cabinet britannique, aussi
compltement que le succs de la flotte anglaise dans le Levant devait
plus tard dmentir les ntres. Sous l'empire de ce dsappointement,
beaucoup de voix s'taient leves,  Londres et dans les comts, pour
demander qu'on recourt aux armes. M. Canning occupait alors le
pouvoir: il n'tait, certes, pas de la race des timides et n'avait pas
appris,  l'cole de Pitt, une crainte exagre de la guerre. Il
refusa cependant de sortir de la neutralit o il s'tait renferm ds
le premier jour: la russite d'une entreprise qu'il avait blme, dont
il avait mal augur, lui tait, certes, dsagrable; nanmoins, il ne
se jugeait pas pour cela tenu de jeter l'Angleterre dans une lutte o
elle et t seule contre toute l'Europe. Sauf les mauvais procds
tout gratuits par lesquels lord Palmerston aggrava, en 1840, le
dplaisir de notre isolement, ne semblait-il pas que l'Angleterre
avait eu  subir, en 1823, tout ce que nous subissions dix-sept ans
plus tard? Pourquoi nous montrer plus susceptibles?--Mais que
pouvaient ces raisonnements diplomatiques ou ces souvenirs historiques
sur des esprits surexcits? Impossible de les faire sortir de cette
ide que la France avait pris fait et cause pour le pacha et qu'elle
se dshonorerait en le laissant dpouiller. Ce n'tait pas la moindre
des fautes commises par le gouvernement, d'avoir agi et parl de telle
sorte que cette impression se ft naturellement produite.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que les agits et les
effervescents exprimassent le sentiment unanime du pays. Dans le parti
conservateur, beaucoup de ceux qui, au lendemain du trait du 15
juillet, s'taient d'abord laiss entraner dans le mouvement,
tmoignaient maintenant, dans leurs conversations, dans leurs lettres,
d'une grande inquitude. De Londres, M. Guizot leur donnait l'exemple;
il en venait  se demander s'il ne serait pas bientt oblig de
rpudier publiquement une politique dont l'inspiration lui paraissait
suspecte et l'issue effrayante. La France ne doit pas faire la guerre
pour conserver la Syrie au pacha, crivait-il  ses amis, et il
ajoutait, le 2 octobre, dans une lettre adresse au duc de Broglie:
Le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie viagre est
refuse, c'est la guerre. Cela peut n'tre rien, ou n'tre qu'un
langage prmdit pour produire un certain effet; mais ce peut aussi
tre quelque chose, quelque chose de fort grave et tout autre chose
que ce qui me parat la bonne politique. J'y regarde donc de
trs-prs, et je vous demande de me dire le plus tt possible ce que
vous voyez[428]. Le monde politique n'tait pas le seul o se
manifestt une rpulsion inquite contre toute aventure belliqueuse.
Les intrts souffraient, s'alarmaient et s'irritaient. La Bourse
baissait de 4 francs sur le seul effet produit par les nouvelles de
Beyrouth. Les affaires taient arrtes. Suivant l'expression mme du
_Journal des Dbats_, c'tait une sorte de panique universelle. Tout
n'tait pas galement noble et louable dans les lments dont se
formait la raction pacifique.  la sollicitude patriotique, aux
rflexions d'une sagesse virile, aux inspirations du bon sens, se
mlaient, pour une part, la proccupation du bien-tre matriel,
l'gosme terre  terre, l'nervement, la fatigue, la lchet publique
et prive. C'est par l que cette raction veillait quelquefois le
svre dgot d'un Tocqueville[429] ou le sarcasme sceptique d'un
Doudan[430]. Mais, quelles qu'en fussent la cause et la moralit, elle
croissait avec l'agitation belliqueuse, ralisant ainsi le pronostic
trs-fin que M. de Lavergne avait indiqu, ds le 17 aot, dans une
lettre  M. Guizot: Les choses iront  la guerre tant que tout le
monde croira la paix inbranlable, et elles reviendront  la paix ds
que tout le monde verra la guerre imminente.

[Note 428: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 429: M. de Tocqueville, revenant, peu de mois aprs, sur ces
vnements, montrait, en face du parti rvant de conqutes et aimant
la guerre soit pour elle-mme, soit pour les rvolutions qu'elle peut
faire natre, un autre parti ayant pour la paix un amour que cet
homme politique ne craignait pas d'appeler dshonnte; car cet amour
a pour unique principe, non l'intrt public, mais le got du
bien-tre et la mollesse du coeur. (_Nouvelle Correspondance_, p.
187.)]

[Note 430: M. Doudan crivait, le 11 octobre 1840: J'ai quelque ide
que les Chambres ne seront pas trs-guerrires. Il est assez agrable
de se faire chanter des airs belliqueux, aprs dner, dans un salon
bien clair, quand on est sr de n'tre pas rveill par le bruit du
canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les propritaires
senss se trouvent surpris d'une profonde mlancolie, en pensant  ce
que cote la gloire. Ce n'est pas timidit devant le danger matriel,
c'est l'horreur des chances, la crainte que le pot-au-feu, qui bout
doucement, ne soit renvers, qu'il ne faille se dsheurer. Quand on a
ces dispositions, il faut tcher de n'avoir pas, en mme temps, la
fureur de la dclamation et ne jamais menacer de loin les murailles de
Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est trs-pardonnable.
(_Lettres_, t. Ier, p. 358.)]

Toutefois s'il y avait dj un parti de la paix, ce n'tait pas lui
qui tenait alors le milieu du pav et qui avait le verbe le plus haut.
Il tait encore timide, sans conscience de sa force. Les belliqueux,
au contraire, semblaient avoir l'opinion entire, parce qu'ils en
avaient la partie remuante et bruyante. Presque toute la presse
faisait campagne avec eux,  l'exception du _Journal des Dbats_,
dsabus de ses vellits guerrires et devenu le champion de la paix
menace. Ce n'tait pas seulement le _National_ qui disait: Marchez
sur le Rhin, dchirez les traits de 1815, proclamez hardiment les
principes qui doivent changer la face du monde, criez  l'Allemagne, 
l'Italie,  l'Espagne,  la Pologne, que votre oriflamme est le
symbole de l'galit et de la fraternit humaines. Les journaux
ministriels, loin de chercher  teindre le feu, semblaient plutt
vouloir souffler dessus pour l'aviver. Le gouvernement, lisait-on
dans le _Sicle_ du 3 octobre, a nos flottes, nos armes  sa
disposition, et ce n'est point dsormais pour les laisser inactives.
Qu'il choisisse le lieu et le moment... Mais qu'on sache bien que la
nation franaise se regarde comme offense..., qu'elle a entendu le
canon de Beyrouth et qu'elle y rpondra sur le continent, s'il le
faut, comme dans la Mditerrane. Mme note dans le _Courrier
franais_, qui voyait approcher le moment o il faudrait dchaner la
force rvolutionnaire. Le _Constitutionnel_, malgr une vellit
passagre de prudence, embouchait aussi la trompette. Le sentiment de
l'honneur bless est unanime dans Paris, dclarait-il le 4 octobre...
Il y a une limite, nous a-t-on dit,  laquelle le gouvernement aura
le devoir d'arrter les puissances. Eh bien, le sentiment gnral nous
parat tre que cette limite est atteinte. Il avertissait M. Thiers
que s'il faiblissait, il serait abandonn de ses amis. Le pril de la
honte, concluait-il, est plus menaant pour les gouvernements que le
pril de la guerre. Mme du ct conservateur, la _Presse_, nagure
si pacifique, se croyait oblige de suivre le mouvement gnral.
Puisque les fautes du gouvernement, disait-elle, nous ont placs
entre une guerre insense et une paix ignominieuse, le choix ne
saurait tre douteux; il faut dclarer la guerre et convoquer
immdiatement les Chambres. Les feuilles lgitimistes tenaient un
langage analogue. Cette quasi-unanimit produisait d'autant plus
d'effet qu'en l'absence des Chambres, la presse semblait avoir qualit
pour exprimer la volont nationale.

En somme, l'motion produite par les nouvelles de Beyrouth avait fait
faire un grand pas dans le chemin qui conduisait  la guerre. La
situation n'a jamais t,  beaucoup prs, aussi grave, crivait M.
Thiers  M. Guizot, et celui-ci rptait de son ct  lord
Palmerston: Personne ne peut plus rpondre de l'avenir[431]. De
Paris, lord Granville envoyait  son gouvernement cet avertissement:
Je crois que la guerre n'est pas improbable[432], et il recevait en
rponse des instructions pour l'enlvement des archives de
l'ambassade, au cas de rupture diplomatique[433]. Vu de Vienne, l'tat
gnral ne paraissait pas plus rassurant, et, le 5 octobre, M. de
Sainte-Aulaire crivait  ses amis: La situation est diablement
critique; nous allons peut-tre voir craquer entre nos mains toute la
machine europenne... Ma conviction personnelle est que, si avant un
mois un arrangement, n'est pas fait ou en bon chemin, la guerre est
invitable[434]. Enfin, toujours  la mme date, nous lisons sur le
journal qu'une des princesses royales crivait pour le prince de
Joinville: En deux jours, nous avons fait un grand et triste
chemin... Nous voil dans un moment de crise, le plus grave que nous
ayons eu  traverser depuis dix ans. Au dedans, l'opinion est en moi,
chez les uns excitation rvolutionnaire, alarme chez les autres, et 
nos portes la guerre trangre, la guerre contre toute l'Europe. Dieu
seul peut nous sauver[435]!

[Note 431: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 432: Dpche du 5 octobre 1840. (_Correspondence relative to the
affairs of the Levant._)]

[Note 433: BULWER, t. II, p. 298.]

[Note 434: Lettres  M. Bresson et  M. de Barante. (_Documents
indits._)]

[Note 435: _Revue rtrospective._]


X

La France allait-elle se jeter dans la guerre ou du moins s'y laisser
glisser? Jusqu'alors le gouvernement avait pu, avec une scurit
relative, s'associer  l'agitation belliqueuse. Les dmarches dans ce
sens ne lui paraissaient pas avoir d'effet immdiat; les menaces
n'taient qu' terme, et  terme lointain. Il croyait avoir du temps
devant lui, et comptait bien qu'avant l'heure des grandes rsolutions,
se produirait, en Orient ou ailleurs, quelque vnement qui
dispenserait de les prendre. Dsormais, plus d'espoir de ce genre,
plus de dlai; les menaces devaient tre aussitt ralises. Si l'on
penchait vers la guerre, c'est tout de suite qu'on y tombait; si l'on
voulait y chapper, c'est tout de suite qu'il fallait s'en dtourner.
Le moment tait donc venu de se demander ce que serait cette guerre et
quelles en taient les chances.

Tout d'abord la France pouvait-elle esprer quelque chose d'une guerre
maritime, localise en Orient? Sans doute sa flotte du Levant tait
gale, suprieure peut-tre  celle qui portait en ces parages le
pavillon de l'Angleterre. En cas de lutte, un premier succs tait
possible[436]. Mais aprs? On ne refusera pas de s'en rapporter au
jugement d'un jeune marin, qui n'tait certes suspect ni de timidit
ni de tideur. Admettons, crivait quelques annes plus tard le
prince de Joinville, que le Dieu des batailles et t favorable  la
France. On et pouss des cris de joie par tout le royaume; on n'et
pas song que le triomphe devait tre de courte dure... Je veux
supposer ce qui est sans exemple: j'accorde que vingt vaisseaux et
quinze mille matelots anglais prisonniers puissent tre ramens dans
Toulon par notre escadre triomphante. La victoire en sera-t-elle plus
dcisive?... Au bout d'un mois, une, deux, trois escadres, aussi
puissamment organises que celle que nous leur aurons enleve, seront
devant nos ports. Qu'aurons-nous  leur opposer? Rien que des
dbris... Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous
semblait promise en 1840, et t, pour la marine franaise, le
commencement d'une nouvelle ruine. Nous tions  bout de ressources;
notre matriel n'tait pas assez riche pour rparer, du jour au
lendemain, le mal que nos vingt vaisseaux auraient souffert, et notre
personnel et offert le spectacle d'une impuissance plus dsolante
encore[437].

[Note 436: L'amiral Jurien de la Gravire, qui servait, jeune
officier, sur cette flotte, a crit depuis dans ses _Souvenirs_:
Combien de temps nos succs auraient-ils dur? C'est ce qu'il est
difficile de savoir; mais il est hors de doute qu'un premier succs
tait presque infaillible. Sir Charles Napier, qui avait un
commandement sur la flotte anglaise du Levant, a reconnu depuis, en
plein parlement, qu'elle et difficilement rsist  une attaque de la
flotte franaise. (Sance du 4 mars 1842.)]

[Note 437: _Note sur l'tat des forces navales de la France._ (Mai
1844.)]

Restait la guerre continentale. C'est en effet la seule  laquelle et
jamais pens M. Thiers. On n'a pas oubli qu'il avait mme choisi
ventuellement son adversaire, l'Autriche, et son champ de bataille,
l'Italie. Croyait-il donc srieusement pouvoir limiter ainsi la lutte
et la rduire  une sorte de duel en champ clos avec une seule
puissance? Si tel avait t un moment son espoir, lord Palmerston
s'tait charg de le ramener  une apprciation plus vraie de la
situation. Une ide de Thiers, crivait-il le 22 septembre  M.
Bulwer, semble tre qu'il pourrait attaquer l'Autriche, et laisser de
ct les autres puissances. Je vous prie de le dtromper sur ce point
et de lui faire comprendre que l'Angleterre n'a pas l'habitude de
lcher ses allis. Si la France attaque l'Autriche  raison du trait,
elle aura affaire  l'Angleterre aussi bien qu' l'Autriche, et je
n'ai pas le plus lger doute qu'elle n'ait aussi sur les bras la
Prusse et la Russie[438]. Lord Palmerston pouvait parler au nom de
son pays: depuis le succs de Beyrouth, il tait assur d'tre suivi.
D'ailleurs, la vhmence mme des attaques de notre presse contre la
politique britannique irritait l'opinion au del du dtroit, et
celle-ci, par amour-propre national, se trouvait conduite  prendre
pour elle la querelle de son gouvernement.

[Note 438: BULWER, t. II, p. 291, 292.]

Le ministre anglais s'avanait-il trop en se portant garant de la
Russie et de la Prusse? En Russie, sans doute,  ne considrer que la
haute socit, on et trouv des sentiments amis pour la France[439];
M. de Nesselrode lui-mme, quoique assez tranger pour sa part  ces
sentiments[440], tait, par modration d'esprit, trs-dsireux
d'carter les chances de guerre. Mais la Russie, c'tait le Czar, dont
on n'ignorait pas l'animosit contre le gouvernement de 1830.
L'immobilit que l'autocrate avait garde depuis le trait du 15
juillet ne devait pas nous donner le change sur ses vrais
sentiments[441]. Il ne dsirait point entreprendre seul, sans l'Europe
et peut-tre contre elle, une guerre d'Orient; il ne s'y sentait pas
prt. Mais une guerre d'Occident contre la France rvolutionnaire,
sorte de croisade o il reprendrait,  la tte de l'Europe
monarchique, le rle d'Alexandre en 1814 et 1815, une telle guerre
avait toujours t son rve depuis dix ans, et il s'y fut jet avec
joie. Si jusqu'alors il tait demeur calme, s'il n'avait fait que peu
de prparatifs, c'est que les dispositions de l'Autriche et de la
Prusse ne lui laissaient pas esprer la ralisation de cette heureuse
chance et qu'il ne voulait pas se faire inutilement, auprs de ces
puissances, le renom d'un brouillon et d'un turbulent. Faute de mieux,
il se contentait alors de nous avoir mis en mauvaise posture. Mais,
au cas o nous-mmes provoquerions cette guerre, il ne serait pas le
dernier  l'accepter. Ne le vit-on pas, en effet, aussitt que la
situation parut s'aggraver,  la fin de septembre et surtout au
commencement d'octobre, sortir de son immobilit, morigner les cours
de Berlin et de Vienne sur ce qu'elles n'armaient pas, et trahir,
devant les diplomates trangers, l'impatience avec laquelle il
attendait la conflagration gnrale qui lui fournirait l'occasion
d'touffer la rvolution dans son berceau[442]?

[Note 439: Quelques mois plus tard, l'ambassadeur anglais 
Saint-Ptersbourg disait  M. de Barante: Croyez-vous que je ne voie
pas comment, parmi tous ceux qui environnent l'Empereur, l'opinion est
favorable  la France? Paris est pour eux le centre de la
civilisation; ils ne se soucient pas, ils ne savent rien de ce qui se
fait ou se dit ailleurs; ils parlent votre langue; les souvenirs de
leurs gnraux se portent avec plaisir vers l'poque de l'alliance
avec Napolon. La conduite du cabinet russe ne s'explique que par la
passion de l'Empereur. (Dpche de M. de Barante  M. Guizot, du 13
janvier 1841. _Documents indits._)]

[Note 440: Le comte de Nesselrode, crivait M. de Barante, n'est pas
aussi franais que la plupart de ses compatriotes. Son opinion
politique a pris son pli et ses habitudes  l'poque du congrs de
Reims, d'Aix-la-Chapelle et de Vrone: tre bien avec tous, intime
avec Vienne et Berlin, tel est son programme, programme que son
caractre rend compltement pacifique et conciliant. (Lettre  M.
Guizot du 13 janvier 1841. _Documents indits._)]

[Note 441: Cf. la correspondance de M. de Barante, en aot, septembre
et octobre 1840. (_Documents indits._)]

[Note 442: Dpche cite par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t.
II, p. 438.]

 la diffrence de la Russie, la Prusse n'avait ni intrt ni passion
dans la question; en outre, par ses traditions et sa situation, elle
semblait la rivale naturelle et l'antagoniste de l'empire d'Autriche.
C'tait pour elle que notre diplomatie avait le plus de mnagements:
mnagements, il est vrai, singulirement contraris par les sorties de
nos journaux sur les frontires du Rhin ou sur l'mancipation du
peuple allemand. Avions-nous donc quelque chance d'obtenir la
neutralit de cette puissance? Aucune. Dans les premiers jours
d'octobre, sous le coup des menaces de la France, des pourparlers
s'engagrent aussitt entre Vienne et Berlin; ils aboutirent, aprs
quelques semaines,  une dclaration du roi de Prusse, portant qu'il
considrerait toute attaque de la France contre les possessions
autrichiennes en Italie, comme dirige contre lui-mme[443]. M. de
Metternich avait raison de signaler  ses agents diplomatiques
l'extrme importance d'une telle dclaration[444]. Notre gouvernement
ignorait sans doute cette ngociation, demeure secrte entre les deux
chancelleries; mais les communications de M. Bresson, son ministre
prs la cour de Berlin devaient l'avoir clair sur les habitudes de
dpendance contractes, depuis trente ans, par cette cour envers
l'Autriche et la Russie. La Prusse et difficilement rsist  l'une
de ces deux puissances;  toutes les deux runies, jamais[445].
Ajoutons qu'il venait de se produire, dans ce pays, un changement qui
y diminuait encore le crdit de la France. Le 8 juin, tait mort le
vieux roi Frdric-Guillaume III, qui avait donn plus d'une fois 
notre jeune monarchie des gages de sa modration et mme de sa
sympathie. Son fils et successeur, Frdric-Guillaume IV, tait dans
des sentiments tout diffrents. Imagination ardente, facilement
enthousiaste, mais inquite, capricieuse et qui devait finir par la
folie, il avait puis, dans la culture allemande dont il tait tout
imprgn[446], aussi bien que dans les souvenirs du mouvement de 1813
auquel il avait pris part, la haine de la France: il voyait en elle
l'ennemie hrditaire (_Erbfeind_) et la dtentrice illgitime d'une
partie de la terre germanique[447]. Par-dessus tout adversaire de la
rvolution et mme du libralisme[448], pitiste scrupuleux et
mystique, dvot du moyen ge, rvant je ne sais quelle restauration
archologique, mi-fodale et mi-thocratique, il avait la terreur et
l'horreur de la France de Juillet et de Voltaire. 1830 l'avait indign
et effray. Six ans plus tard, quand il n'tait encore que prince
royal, la seule nouvelle que les fils de Louis-Philippe taient
invits  Berlin et qu' Vienne on les attendait  bras ouverts,
l'avait jet dans une humeur noire. Tout cela m'est si dur,
crivait-il, que j'en pleurerais[449]. Une fois roi, ses sentiments
ne changrent pas. Peu aprs son avnement, causant  Londres avec le
baron Stockmar, il laissait voir son dsir de faire partout chec 
notre influence. En France, ajoutait-il, il n'y a plus ni religion ni
morale: c'est un tat social entirement pourri, comme celui des
Romains avant la chute de l'Empire; je crois que la France s'croulera
de la mme manire[450]. Il clbrait l'anniversaire de la bataille
de Leipzig avec des discours appropris, et, fort occup de
l'achvement de la cathdrale de Cologne, enfouissait sous le porche
cette inscription: _Post Franco-Gallorum invasionem_. Aussi, M.
Bresson pouvait-il bientt crire, au sujet des dispositions du
nouveau roi  notre gard: Le fond, chez lui, est malveillant. C'est
toujours l'esprit de 1813, la premire empreinte reue... En toute
question qui nous touchera, comptons, avec une certitude presque
infaillible, qu'il se rangera contre nous. Son trs-regrettable pre
constituait un tout autre lment dans la politique europenne[451].

[Note 443: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490  507.]

[Note 444: _Ibid._, p. 506.]

[Note 445: Frdric-Guillaume III, qui gouverna la Prusse de 1797 
1840, recommanda, par son testament,  son successeur, de ne jamais
rompre avec le czar et l'empereur d'Autriche.]

[Note 446: Aprs une conversation qu'il eut  Londres, en 1842, avec
ce prince, le baron Stockmar crivait: Dans sa culture gnrale, le
Roi est essentiellement germanique. (_Les Souvenirs du conseiller de
la reine Victoria_, par M. SAINT-REN TAILLANDIER.)]

[Note 447: Telle tait son aversion pour les Welches que, malgr son
got trs-vif pour la peinture, il ne voulut jamais acqurir un
tableau de l'cole franaise.]

[Note 448:  quel point l'horreur de la rvolution dominait, chez ce
prince, jusqu'au sentiment de l'unit allemande et de l'ambition
personnelle, on put s'en rendre compte, en 1848, quand il repoussa la
couronne impriale que lui offrait le parlement de Francfort. Il
expliquait ainsi son refus  son confident, M. de Bunsen: D'abord,
cette couronne n'est pas une couronne. La couronne que pourrait
prendre un Hohenzollern, ce n'est pas, mme avec l'assentiment des
princes, la couronne fabrique par une assemble issue d'un germe
rvolutionnaire, une couronne _dans le genre de la couronne des pavs
de Louis-Philippe_ (ces mots taient en franais dans le texte). C'est
la couronne qui porte l'empreinte de Dieu, la couronne qui fait
souverain, par la grce de Dieu, celui qui la reoit avec le
saint-chrme... La couronne dont vous vous occupez, elle est
dshonore surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la
rvolution de 1848... Quoi! cet oripeau, ce bric--brac de couronne
ptri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter  un
roi lgitime, bien plus,  un roi de Prusse qui a eu cette bndiction
de porter, non pas la plus ancienne, mais la plus noble des couronnes
royales, celle qui n'a t vole  personne! La dernire phrase fera
peut-tre sourire; mais le reste de la lettre montre au vif et au vrai
les sentiments du Roi. (_Frdric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_,
par M. SAINT-REN TAILLANDIER.)]

[Note 449: _Frdric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M.
SAINT-REN TAILLANDIER.]

[Note 450: _Souvenirs du conseiller de la reine Victoria._]

[Note 451: Lettre  M. Guizot, du 24 septembre 1843. (_Documents
indits._)]

Enfin, il n'tait pas jusqu'aux petits tats de l'Allemagne qui, bien
qu'trangers au trait du 15 juillet et sans intrt en Orient,
n'eussent fini par s'mouvoir de nos armements et de nos menaces de
guerre continentale. Vainement notre diplomatie cherchait-elle  les
attirer dans l'orbite de la France, ils se tournaient, effrays, vers
les deux grandes puissances allemandes et gourmandaient mme leur
quitude et leur immobilit[452]. Ces plaintes dcidrent l'Autriche
et la Prusse  se concerter sur les moyens de mettre en branle la
machine lourde et complique qu'on appelait la Confdration
germanique[453]. Tant qu'il sera question du conflit qui existe entre
la Porte et Mhmet-Ali, crivait, le 9 octobre, M. de Metternich au
roi de Prusse, la Confdration n'aura rien  voir dans l'affaire.
Mais si la question devient _europenne_, au lieu de rester spciale,
il faudra que la Confdration agisse en puissance appele  jouer un
rle important dans le grand conseil. Et il prvoyait l'ventualit
prochaine o elle aurait le devoir de demander  la France  qui
s'adressaient ses menaces. De ces pourparlers, sortit assez
promptement une convention secrte entre l'Autriche et la Prusse,
dterminant la manire dont l'arme de la Confdration devrait tre,
le cas chant, employe contre la France; il tait entendu en outre
que le gouvernement de Berlin proposerait, en temps et lieu,  la
Confdration de se dclarer atteinte par toute attaque contre les
possessions italiennes de l'Autriche[454]. En attendant, les divers
tats de l'Allemagne, suivant l'exemple de la Prusse, interdisaient
l'exportation des chevaux en France: mesure fort gnante pour nos
armements et que la presse officieuse de Paris avait vainement tch
de prvenir, en dclarant bruyamment  l'avance qu'elle y verrait
l'quivalent d'une dclaration de guerre. L'un de nos agents
diplomatiques prs l'une des petites cours germaniques crivait,
quelques semaines plus tard, le 3 novembre, alors que M. Thiers
n'tait plus au pouvoir: Je crois tre sr qu'on tait au moment
d'ordonner quelques armements en Allemagne; ils n'ont t diffrs que
par la crise ministrielle qui s'est dclare chez nous[455]. Les
cours allemandes se sentaient d'ailleurs pousses par leurs peuples:
mouvement d'opinion singulirement puissant et passionn alors mal vu
et mal compris de la France, mais qui devait avoir de trop redoutables
suites pour qu'il n'y ait pas intrt  s'y arrter quelque temps, 
en rechercher l'origine, le caractre et le dveloppement. Aussi bien,
les vnements actuels projettent-ils sur ce pass une lumire qui
manquait aux contemporains.

[Note 452: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire_, et HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 437.]

[Note 453: Lettre de M. de Metternich  Frdric-Guillaume IV, en date
du 9 octobre 1840. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 
495.)]

[Note 454: _Ibid._, p. 505  507.]

[Note 455: Lettre du marquis d'Eyragues, ministre de France 
Stuttgard, au marchal Soult, 3 novembre 1840. (_Documents indits._)]

La lutte dont l'Allemagne avait t le sanglant thtre, au
commencement du sicle, avait laiss, des deux cts du Rhin, des
impressions bien diffrentes. La conscience franaise, a-t-on crit,
est courte et vive; la conscience allemande est longue, tenace,
profonde. Le Franais est bon, tourdi; il oublie vite le mal qu'il a
fait et celui qu'on lui a fait; l'Allemand est rancunier, peu
gnreux; il comprend mdiocrement la gloire, le point d'honneur; il
ne connat pas le pardon[456]. C'est ainsi que l'Allemand gardait,
des conqutes de la Rvolution et de l'Empire, un ressentiment que la
revanche de la dernire heure n'avait aucunement dsarm et que les
annes, en s'coulant, n'effaaient pas. Il avait, du reste, contre
nous, des griefs plus anciens encore: il nous en voulait de l'avoir
raill au dix-huitime sicle, d'avoir conquis l'Alsace et ravag le
Palatinat au dix-septime. Jusqu'o ne remontait pas cette rancune
archologique? Henri Heine racontait, en 1835, qu' Goettingue, dans
une brasserie, un jeune Vieille-Allemagne avait dclar qu'il fallait
venger dans le sang des Franais celui de Konradin de Hohenstaufen,
qu'ils avaient dcapit  Naples. Et, peu aprs, un savant des bords
du Rhin, interrog par M. Quinet sur le but poursuivi par ses
compatriotes, lui rpondait gravement: Nous voulons revenir au trait
de Verdun entre les fils de Louis le Dbonnaire.

[Note 456: RENAN, _Rforme intellectuelle et morale de la France_.]

Le Franais n'avait pas conscience de la haine dont il tait l'objet.
Comme on l'a dit avec raison, l'Allemagne, malgr sa proximit, n'a
t longtemps pour nous qu'une grande inconnue[457]. Cela tenait au
caractre profond, complexe et sourd des mouvements de l'esprit
allemand,  notre ignorance de la langue, au dfaut de sympathie de
notre gnie prompt, clair et parfois un peu superficiel, pour un gnie
abstrait, confus et obscur. Ajoutez qu' l'poque dont nous parlons,
il n'y avait, outre-Rhin, ni journaux exprimant librement la pense
nationale, ni capitale unique o l'on pt observer cette pense pour
ainsi dire concentre et rsume. Comment d'ailleurs eussions-nous
souponn, chez nos voisins, des ressentiments que nous n'prouvions
pas? Si nous nous souvenions encore de Waterloo et parlions parfois de
le venger, c'tait aux Anglais seuls que nous nous en prenions: on et
dit que nous avions oubli la part de Blcher dans la fatale journe.
Bien plus, par un sentiment nouveau dans notre histoire, nous nous
tions pris, depuis 1815, d'un engouement attendri pour cette
Allemagne, autrefois ddaigne. Sur la foi de madame de Stal[458],
nous nous la figurions comme une nation patriarcale, sentimentale,
rveuse, foyer de la pense pure et du chaste amour, inapte aux
ralits vulgaires, amoureuse de justice, incapable de ruse et de
violence, dpayse au milieu des passions et des convoitises du monde,
et y ressentant comme la nostalgie de l'idal. L'imagination de nos
potes et de nos artistes se plaisait dans la compagnie des
Marguerite, des Mignon, des Charlotte, des Dorothe, pendant que nos
philosophes s'obscurcissaient au contact de Kant et de Hegel, ou que
nos savants exaltaient et suivaient la science allemande. L'un des
ministres du 1er mars, M. Cousin, avait beaucoup contribu  rpandre
en France cet engouement germanique. Vainement Henri Heine tait-il
venu, avec un clat de rire sardonique, dchirer l'image brillante et
gnreuse trace par madame de Stal[459], et avait-il fait apparatre
 la place une ralit beaucoup moins potique, une race forte, rude,
aux apptits violents, aux pres convoitises, soupirant aprs des
mets plus solides que le sang et la chair mystiques, impatiente de
jouir, de possder et de dominer; vainement nous criait-il: Prenez
garde, on ne vous aime pas en Allemagne, vous autres Franais, et
nous faisait-il l'numration de l'arme terrible, implacable, qui se
lverait un jour contre nous, rien ne pouvait nous branler; nous
restions, malgr tout, teutomanes[460].

[Note 457: Voy. une tude intressante de M. Joseph REINACH, _De
l'influence de l'Allemagne sur la France_, insre dans la _Revue
politique et littraire_.]

[Note 458: Voy. son livre _De l'Allemagne_ (1814).]

[Note 459: _L'Allemagne_, par Henri HEINE (1835).]

[Note 460: Sur cette singulire influence du livre de madame de Stal,
voyez un brillant article de M. CARO, _les Deux Allemagnes_, publi
par la _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1872.]

Tels taient les sentiments respectifs des deux peuples, quand,  la
suite du trait du 15 juillet 1840, l'cho de nos bruits de guerre
parvint en Allemagne, y apportant quelques phrases sur les frontires
du Rhin, bravades jetes  la lgre et sans passion[461]. Il n'en
fallut pas davantage pour y provoquer comme une ruption de cette
gallophobie, demeure jusqu'alors  peu prs souterraine. Toutes les
fureurs de 1813 firent explosion, a racont depuis un Franais qui se
trouvait alors  l'Universit de Heidelberg. Je n'avais aucune ide
d'une telle violence... Je devais croire que la France nouvelle, par
sa gnrosit, sa cordialit, ses expiations douloureuses, avait
effac ces souvenirs des jours de haine. Il n'en tait rien. Chaque
jour, dans la salle du musum, des gazettes, venues de toutes les
villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Dfis,
insultes, calomnies se succdaient comme des feux de peloton. L'odieux
_crescendo_ allait s'exaltant d'heure en heure[462]. De lourdes et
savantes brochures remontaient jusqu' Arminius pour faire le procs
des Gaulois. La conclusion gnrale tait qu'il fallait reprendre
l'Alsace et la Lorraine. Si l'on retrouvait l toute la passion, toute
la violence de 1813, rien ne rappelait l'clat pique des productions
littraires de cette poque, des polmiques de Goerres, des posies de
Koerner, des chansons de Arndt, des sonnets de Rckert. En 1840, tout
est plus grossier. Dans ce fatras, un seul morceau se dtache, le
chant de Becker: Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand[463]!
La posie est mdiocre; l'auteur tait un inconnu, petit employ dans
je ne sais quelle administration publique  Cologne; mais la passion
nationale vint donner  ses vers un accent et une porte qu'ils
n'auraient pas eus par eux-mmes. Du coup, la clbrit de Nicolas
Becker fit plir les grands noms de 1813; le roi de Bavire lui envoya
une coupe avec des vers de sa faon, et le roi de Prusse 1,000 thalers
avec une promesse d'avancement. Plus de soixante compositeurs mirent
en musique cette sorte de _Marseillaise_ germanique, et de la Baltique
aux Alpes, du Rhin  la Vistule, des voix innombrables chantrent d'un
ton farouche: Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand!

[Note 461: M. Quinet, dont la brochure 1815-1840 fut l'une des
causes principales du soulvement des esprits, au del du Rhin, avait
t un teutomane passionn.]

[Note 462: SAINT-REN TAILLANDIER, _Dix ans de l'histoire
d'Allemagne_, Prface.]

[Note 463: Voici la pice entire: Ils ne l'auront pas, le libre Rhin
allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux
avides;--Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe
verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.--Ils ne
l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les coeurs
s'abreuveront de son vin de feu;--Aussi longtemps que les rocs
s'lveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes
cathdrales se reflteront dans son miroir.--Ils ne l'auront pas, le
libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront
la cour aux jeunes filles lances.--Ils ne l'auront pas, le libre
Rhin allemand, jusqu' ce que les ossements du dernier homme soient
ensevelis dans ses vagues.]

Surpris par cette explosion, les Franais n'y comprenaient rien. Henri
Heine rapporte qu'il rencontra alors, sur le boulevard des Italiens,
M. Cousin, arrt devant une boutique d'estampes,  contempler des
compositions d'Overbeck. Le monde tait sorti de ses gonds, dit
Heine, le tonnerre du canon de Beyrouth soulevait, comme un tocsin,
tout l'enthousiasme guerrier de l'Orient et de l'Occident; les
pyramides d'gypte tremblaient; en de et au del du Rhin, on
aiguisait les sabres,--et Victor Cousin, alors ministre de France,
admirant les paisibles et pieuses ttes des saints d'Overbeck, parlait
avec ravissement de l'art allemand et de la science allemande, de
notre profondeur d'me et d'esprit, de notre amour de la justice et de
notre humanit. Mais, au nom du ciel! dit-il soudain, en
s'interrompant lui-mme, et comme s'il s'veillait d'un rve, que
signifie la rage avec laquelle vous vous tes pris tout  coup, en
Allemagne,  vocifrer et  tempter contre nous, Franais? Et le
ministre philosophe se perdait en conjectures, ne parvenant pas 
s'expliquer cette colre[464]. Quant au public, il ne s'en apercevait
mme pas. Les journaux de Paris, tout absorbs par leurs polmiques
contre la presse anglaise, rpondaient  peine aux attaques bien
autrement violentes qui leur venaient de l'Est; on et presque dit
qu'ils les ignoraient. Personne ne lisait, en France, les brochures de
combat qui pullulaient en Allemagne. Les vers de Becker eux-mmes ne
parurent pas, pendant quelque temps, avoir franchi la frontire. Ce
fut seulement plus tard, en juin 1841, que Musset, agac par ce grand
bruit de voix tudesques chantant  pleine bouche et sur un ton de
menace, riposta par ses strophes du _Rhin allemand_, cinglantes comme
une vole de coups de cravache, mais tmoignant de plus d'impertinence
railleuse que d'animosit profonde.  la mme date, Lamartine
rpondit, lui aussi, au chant de guerre du Tyrte prussien, mais par
une _Marseillaise de la paix_, hymne d'amour et de fraternit
internationale, o notre pote rpudiait toute vise sur le libre
Rhin et s'criait:

  Vivent les nobles fils de la grave Allemagne!

Appel un peu naf qui devait provoquer de la part de ces nobles fils
un redoublement d'injures contre la France[465].

[Note 464: _Lutce_, p. 204.]

[Note 465: M. Quinet crivait en septembre 1841: Les journaux
allemands ont indignement, abominablement trait la _Marseillaise de
la paix_. (_Correspondance de Quinet._)]

Et cependant,  y regarder d'un peu prs, les Franais de 1840 eussent
pu discerner, dans l'agitation d'outre-Rhin, quelque chose de plus
menaant encore pour leur pays qu'une explosion de haine. En 1813,
l'Allemagne, souleve par notre invasion, n'avait pas seulement pouss
un cri de nationalit et d'unit[466]. Alors tait apparue, pour la
premire fois, l'ide d'une grande patrie allemande, runissant et
absorbant toutes les petites patries particulires, et mme
revendiquant, contre les tats voisins, les territoires o elle
prtendait reconnatre l'empreinte germanique. Mais, en 1815, au lieu
de l'unit attendue, le congrs de Vienne avait consacr, dans
l'organisation de la Confdration germanique, ce que M. Saint-Marc
Girardin a spirituellement appel le mal de la petitesse et de la
dislocation; au lieu de la libert promise, les gouvernements
allemands, soutenus par la Sainte-Alliance, s'taient appliqus 
rtablir leur pouvoir absolu et avaient trait en ennemis, ou du moins
en suspects, les patriotes de 1813. Sous le coup de cette dception,
l'ide de l'unit parut s'effacer ou tre relgue au second plan. Les
plus ardents, tournant toute leur colre contre leurs princes,
s'absorbrent dans la lutte pour la libert locale, lutte morcele sur
cent thtres diffrents et prenant ainsi un caractre plus
autonomique qu'unitaire; ils s'y trouvaient mme amens  se servir
des ides franaises, heureux et presque reconnaissants, quand leur
venait d'Occident un souffle de libert plus vif ou, comme en 1830, un
vent de tempte rvolutionnaire[467]: du reste, malgr ce secours, ils
ne faisaient pas grand progrs. Pendant ce temps, la masse de la
nation, dcourage, dgote de la politique, revenait  l'tude, et,
comme a dit M. Klaczko, se replongeait dans les immensits de la
pense, pour y chercher l'oubli. Les uns, devenus dvots du
romantisme, se mettaient  genoux devant l'idal. Les autres,
occups  refaire toutes les connaissances humaines d'aprs le verbe
de Hegel, s'enfouissaient pour ainsi dire dans cette colossale
besogne, trangers aux bruits du dehors, broyant tous les sentiments,
sous la formidable meule de la nouvelle dialectique, et apprenant de
cette philosophie l'indiffrence suprme, produite par la prtention
de tout comprendre. Henri Heine a fait, avec son _humour_ habituelle,
le portrait de cette Allemagne immobile et livre  un profond
sommeil. Je la parcourus, jeune encore, dit-il, et observai ces
hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages; j'tudiai leur
physionomie; je leur mis la main sur le coeur, et ils commencrent 
parler dans leur sommeil somnambulique: discours entrecoups dans
lesquels ils me rvlaient leurs plus secrtes penses. Les gardiens
du peuple, bien envelopps dans leurs robes de chambre d'hermine,
leurs bonnets d'or bien enfoncs sur les oreilles, tendus dans de
grands fauteuils de velours rouge, dormaient aussi et mme ronflaient
de grand coeur. Cheminant ainsi avec le havre-sac et le bton, je dis
et je chantai  haute voix ce que j'avais dcouvert sur la figure de
ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des soupirs de leurs
coeurs. Tout demeura tranquille autour de moi, et je n'entendis que
l'cho de mes propres paroles. Sans doute, comme le donne  entendre
Heine, la grande ide allemande, la passion unitaire n'tait pas
morte, mais enfin elle sommeillait.

[Note 466: Sur les phases diverses de l'agitation unitaire en
Allemagne, voyez les articles intressants publis par M. Julian
KLACZKO, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er dcembre 1862 et du 15
janvier 1863.]

[Note 467: Nous vivions et pensions dans les journaux trangers, a
dit l'un de ces libraux allemands; nous tions l chez nous, bien
plus que dans notre patrie.]

Prolonger ce sommeil, tel tait notre intrt manifeste, telle devait
tre notre politique. Nos gouvernements s'y taient appliqus depuis
vingt-cinq ans, quand, tout  coup, dans l'motion cause par le
trait du 15 juillet, il se fit un tel bruit en France, que, sans y
penser, on se trouva avoir rveill le dormeur. Celui-ci se redressa,
avec un grognement menaant. Alors reparurent, au del du Rhin, ces
grands mots d'unit allemande, de patrie allemande, de gloire
allemande, que les princes proscrivaient nagure comme suspects de
sdition et que les peuples semblaient avoir oublis. On s'exalta 
les prononcer,  les rpter,  les crier,  les chanter. Il fut
bientt visible qu'un changement immense s'accomplissait, que
l'Allemagne contemplative et immobile s'effaait pour laisser
apparatre une Allemagne active, ambitieuse, farouche, impatiente de
jouir, de dominer, de tenir le premier rle parmi les matres du monde
rel. Au bout de quelques mois, la crise orientale tait finie; les
derniers bruits de guerre s'teignaient en France; personne n'y
parlait plus du Rhin ni mme ne se souvenait de la colre germanique;
mais, chez nos voisins, l'agitation unitaire survivait  la cause
accidentelle qui l'avait produite. Journaux et livres, science et art,
manifestations des peuples et des princes, tout contribuait  grossir
le courant vers une patrie une, sous l'hgmonie de la Prusse, 
aviver la haine et le mpris de la France. L'anniversaire de la
bataille de Leipzig devenait la grande fte nationale[468]. Ce
mouvement ne devait plus s'arrter, et notre gnration ne sait que
trop jusqu'o il a conduit l'Allemagne, la France et le monde.

[Note 468: En 1842, par exemple,  l'occasion de cet anniversaire, le
roi de Prusse prononait, devant les princes allemands runis pour
assister aux manoeuvres de son arme, un discours tout rempli
d'invocations  l'unit germanique et tout enflamm des passions de
1813;  la mme date, le roi de Bavire inaugurait le Walhalla, sorte
de temple lev  la patrie allemande, et o, pour bien montrer le
genre de gloire qu'on rvait pour elle, on faisait figurer Alaric,
Gensric, Odoacre et Totila; enfin, sur un autre point, ce jour tait
galement choisi pour poser la premire pierre de la forteresse d'Ulm,
qui devait complter le systme de fortifications leves, en
excution des traits de 1815, contre la France et  ses dpens.]

Histoire trange que celle de cette unit allemande, si funeste 
notre grandeur, et qui semble cependant n'avoir toujours progress que
par notre fait, aussi bien  l'origine, en 1813, que plus tard, en
1848, en 1866, en 1870. Entre ces dates nfastes de l'imprvoyance
franaise, il convient d'inscrire 1840. Le ministre du 1er mars, qui
ne nous rappelle, en France, qu'un accident passager de notre
politique, marque une poque dans l'histoire de nos voisins. Ceux-ci
ne s'y trompent pas. Ce fut l le jour de la conception de
l'Allemagne, crivait rcemment un Prussien[469]. Ds novembre 1840,
au milieu mme des vnements, M. de Metternich, aprs avoir not que,
dans tous les pays germaniques, le sentiment national tait mont
comme en 1813 et 1814, ajoutait: M. Thiers aime  tre compar 
Napolon; eh bien, en ce qui concerne l'Allemagne, la ressemblance est
parfaite et la palme appartient mme  M. Thiers. Il lui a suffi d'un
court espace de temps pour conduire ce pays l o dix annes
d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur[470]. Un peu plus
tard, en 1854, rappelant ses souvenirs de 1840, Henri Heine crivait:
M. Thiers, par son bruyant tambourinage, rveilla de son sommeil
lthargique notre bonne Allemagne et la fit entrer dans le grand
mouvement de la vie politique de l'Europe; il battait si fort la diane
que nous ne pouvions plus nous rendormir, et, depuis, nous sommes
rests sur pied. Si jamais nous devenons un peuple, M. Thiers peut
bien dire qu'il n'y a pas nui, et l'histoire allemande lui tiendra
compte de ce mrite[471].

[Note 469: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_.--Cet historien
ajoute: C'en tait fini, pour l'lite de la nation, des ides
franaises. Le courant, jusqu'alors souvent arrt, de l'amour de la
libert nationale et historique prit  jamais le dessus, dans ces
heures d'agitation, sur le courant rationnel franais de l'esprit de
rvolution.]

[Note 470: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 447 et 503.]

[Note 471: _Lutce_, ptre ddicatoire, p. 6.]

En 1840, notre gouvernement tait trop mal inform des choses
d'outre-Rhin pour discerner toute la porte de ce mouvement unitaire.
Du moins, en devait-il voir et entendre assez pour ne pas douter que
la Confdration germanique ne ft au besoin cause commune avec les
quatre puissances. Comme l'crivait alors M. de Metternich,
l'Allemagne tout entire tait prte  accepter la guerre, et cela
_de peuple  peuple_[472]. Au cas donc o la France en appellerait
aux armes, elle rencontrerait devant elle, au grand complet, cette
vieille coalition qui avait tent de se reformer aprs 1830, mais que
notre alliance avec l'Angleterre et notre prudente sagesse avaient
fait alors avorter; non pas la coalition incertaine, mal arme, de
1792, mais celle de la fin de l'Empire, passionne, rsolue, sre
d'elle-mme et de ses forces. Nos ambassadeurs ne manquaient pas d'en
avertir M. Thiers. Ds le 8 aot, M. de Barante lui crivait de
Saint-Ptersbourg: Si nous faisions grand bruit en parlant de
bouleversement gnral, de conqute, de guerre d'invasion, nous nous
trouverions aussitt en face de l'Europe de 1813. Le mme esprit y
rgne et se rveille  la moindre ide de nos prtentions ambitieuses.
Les souvenirs sont encore tout vifs[473]. Lord Palmerston, dans les
dpches qu'il faisait communiquer au gouvernement franais, lui
donnait, sous forme de menaces, des avertissements non moins utiles 
mditer. Si la voie ouverte par M. Thiers continuait  tre suivie,
disait-il, l'Europe devrait penser que les desseins actuels de la
France sont semblables  ceux qui, pendant la Rpublique et l'Empire,
forcrent l'Europe  s'unir pour rsister  ses agressions; dans ce
cas, l'Europe pourrait se convaincre de la ncessit de prvenir ces
desseins par une combinaison de moyens dfensifs pareils  ceux
qu'elle employa alors pour protger ses liberts[474].

[Note 472: Lettre du 8 novembre 1840. (_Mmoires de M. de Metternich_,
t. VI, p. 447).]

[Note 473: C'tait presque  chaque page de sa correspondance, que M.
de Barante jetait, comme un menaant avertissement, cette date de
1813. Avant mme le trait du 15 juillet, il crivait, le 18 mars
1840,  M. Guizot: La guerre viendra, non pas la guerre de 1792, mais
celle de 1813: une coalition bien unie, de grandes armes animes des
traditions encore vives de leurs derniers succs, composes d'une
faon presque aussi nationale que la ntre, et d'un tout autre esprit
que les troupes mercenaires du sicle dernier. Le 14 avril, il
rptait  M. Bresson: L'Europe veut la paix...; mais si la guerre
clatait, elle se combinerait comme en 1813. Enfin il crivait  un
de ses fils, le 22 dcembre: Le napolonisme de journaux et de
tribune nous a reports en 1813. C'est payer cher des paroles.
(_Documents indits._)]

[Note 474: Dpche de lord Palmerston  lord Granville, 20 octobre
1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]

Il est vrai qu' entendre ceux qui, en France, poussaient  la guerre,
 lire leurs journaux, nous avions en main une arme puissante,
terrible, nous permettant de braver la coalition: c'tait la
propagande rvolutionnaire. L'Europe prtendait revenir  1813; nous
lui rpondrions en revenant  1792. Libre  elle de refaire une
Sainte-Alliance; il nous suffirait de jeter un appel, pour que partout
les peuples opprims secouassent leur joug, brisassent leurs fers. Ces
dclamations nous sont connues; elles avaient cours parmi les
patriotes de 1830 et de 1831; ce programme est celui que
dveloppaient alors, avec accompagnement d'meutes dans la rue, les
Lamarque et les Mauguin, celui contre lequel Casimir Prier livrait le
tragique combat qui lui cota la vie et lui donna la gloire. C'est en
triomphant, non sans peine ni pril, de cette politique de propagande,
que la monarchie de Juillet avait fond son pouvoir en France, acquis
son crdit en Europe. On prtendait donc lui arracher le reniement de
cette ancienne victoire. On voulait qu'aprs dix ans de rgne
pacifique, bien assise chez elle, considre de ses voisins,  une
poque de tranquillit gnrale, elle arbort subitement ce drapeau de
rvolution qu'elle avait eu le courage d'carter, dans l'incertitude
de ses premiers jours, quand tout, chez elle et autour d'elle, tait
trouble et exaltation. Ne voyait-on pas qu'elle y perdrait tout
d'abord son honneur?

Et pour quel profit? Cette arme de la guerre rvolutionnaire
tait-elle aussi efficace, aussi puissante qu'on le prtendait? Quelle
ralit y avait-il derrire ces menaces dclamatoires? Depuis
l'poque lgendaire de 1792 que l'on voquait, bien des changements
s'taient accomplis chez nous et autour de nous. En France,
aujourd'hui, crivait M. Guizot, le 13 octobre 1840, je crois  la
violence rvolutionnaire, je ne crois pas  l'lan rvolutionnaire de
la nation[475]. Le mot tait profond et vrai. Les haines, les
convoitises, l'esprit de discorde, de rvolte et d'anarchie,
fermentaient toujours dans certains bas-fonds et menaaient la
socit. Mais un mouvement puissant, gnral, soulevant le peuple
entier, le poussant  accomplir par la force, au dedans ou au dehors,
une grande transformation, on l'et vainement cherch. Par contre, il
s'tait rpandu, dans ce peuple, des proccupations et des habitudes
de bien-tre qui le rendaient plus que jamais soucieux de sa
tranquillit, rfractaire aux aventures. La gauche elle-mme, cette
gauche qui criait si fort, tait, au fond, fatigue comme la nation
entire; il y avait chez elle moins de passion que de routine
rvolutionnaire; elle n'tait pas plus en mesure de raliser ses
menaces que de tenir ses promesses. Et puis, en Europe, o
pouvions-nous nous flatter que notre appel  la rvolte trouvt cho?
Au del du Rhin, on l'a vu, la nation tait notre ennemie plus encore
que les gouvernements. Si les Italiens et les Polonais n'avaient pas
contre nous les mmes prventions, les uns taient nervs, les
autres crass[476], et il n'y avait pas  attendre de ce ct un
concours considrable. D'ailleurs,  l'tranger, autant qu'en France,
le sentiment dominant tait la lassitude des secousses passes, le
besoin de repos. M. de Barante ne cessait d'en avertir M. Thiers.
Peut-tre en 1830, disait-il, la propagande pouvait-elle faire des
rvolutions; aujourd'hui, elle ne ferait que des meutes et aurait
contre elle tout ce qui a intrt  l'ordre public... En somme, il n'y
a nulle analogie entre le temps prsent et les souvenirs de 1792. 
cet gard, toute illusion serait dangereuse[477].

[Note 475: Lettre au duc de Broglie. (_Mmoires de M. Guizot._)]

[Note 476: Ces expressions sont tires d'une autre lettre de M.
Guizot, en date du 17 octobre 1840.]

[Note 477: _Documents indits._]

Pour tre impuissante contre nos ennemis, l'arme de la guerre
rvolutionnaire n'et pas t inoffensive pour nous-mmes. Elle
n'tait pas de celles qu'une monarchie, surtout une monarchie
d'origine rcente et encore conteste, pt manier sans risque de se
blesser, peut-tre mortellement. Les passions souleves eussent, avant
mme de passer la frontire, exig satisfaction  l'intrieur. La
France avait grande chance d'tre la seule ou tout au moins la
premire victime de la rvolution qu'elle aurait tent de dchaner
sur le monde. C'tait d'ailleurs la consquence de nos bouleversements
successifs et de l'tat troubl, instable, o ils avaient rduit notre
pays, que les grandes motions, bonnes ou mauvaises, y prenaient
facilement une forme rvolutionnaire. Tout se tournait en
_Marseillaise_. Les agitateurs politiques le savaient bien; aussi
taient-ils  l'afft des diverses motions, prts  s'en emparer, 
les pervertir, pour les faire servir  leurs desseins de renversement.
Ainsi avaient-ils fait maintes fois des aspirations librales; ainsi
cherchaient-ils  faire des susceptibilits patriotiques: perfide
manoeuvre qui condamnait les hommes d'ordre  paratre combattre les
sentiments les plus nobles, ici la libert, l le patriotisme. En
octobre 1840,  lire les journaux,  considrer la physionomie de la
population,  entendre ses chants,  assister  ses dmonstrations
diverses, il tait de plus en plus manifeste que l'agitation
rpublicaine, radicale, dmagogique, croissait avec l'agitation
belliqueuse, qu'elle s'en servait, que toutes deux se mlaient, et que
la premire tendait  dominer la seconde. Aussi pouvait-on augurer des
dsordres qu'amnerait la guerre elle-mme, par ceux que produisait
dj la seule menace de cette guerre. Les contemporains avaient bien
le sentiment du danger[478]. La guerre est encore le moindre des maux
que je redoute, disait Henri Heine, le 3 octobre.  Paris, il peut se
passer des scnes prs desquelles tous les actes de l'ancienne
rvolution ne ressembleraient qu' des rves sereins d'une nuit
d't. Les Franais seront dans une mauvaise position, si la majorit
des baonnettes l'emporte ici[479]. De Londres, M. Guizot ne pouvait
s'empcher d'crire  M. de Broglie: Je suis inquiet du dedans plus
encore que du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit
rvolutionnaire exploitant l'entranement national[480]. Le _Journal
des Dbats_ disait: Le travail des factions pour s'emparer de la
question extrieure et la changer en une question de rvolution
intrieure, est patent... Il faut que le pays le sache: il court en ce
moment deux dangers, un danger extrieur et un danger intrieur...
L'agitation des esprits ouvre aux factions une chance inattendue; la
guerre est un noble prtexte; une rvolution est leur but[481].

[Note 478: Branger crivait, le 12 octobre 1840: Quelques-uns
veulent la guerre par patriotisme plus ou moins clair; beaucoup
d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au dtriment du
pouvoir actuel.]

[Note 479: _Lutce_, p. 126.]

[Note 480: Lettre du 13 octobre 1840.--Quelques semaines plus tard,
commentant cette ide  la tribune de la Chambre, M. Guizot disait:
Je respecte, j'honore l'entranement national, mme quand il
s'gare... Mais au sortir des grandes secousses politiques, il reste,
dans la socit, quelque chose qui n'est pas du tout l'entranement
national, qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je
n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondment, l'esprit
rvolutionnaire. Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais  tant
d'poques diverses, ce qui a fait la difficult de notre situation,
c'est ce contact perptuel de l'esprit rvolutionnaire et de
l'entranement national; c'est l'esprit rvolutionnaire essayant de
s'emparer, de dominer, de tourner  son profit l'entranement
national, sincre et gnreux. (Discours du 25 novembre 1840.)]

[Note 481: 6 octobre 1840.]

Aprs ce long examen, nous pouvons conclure. Nulle chance de s'en
tenir  une guerre limite et politique; elle serait forcment
gnrale contre toute l'Europe coalise, gouvernements et peuples;
elle serait rvolutionnaire avec tous les risques et sans les forces
de la rvolution. La France se trouvait donc place en face de cette
perspective: l'crasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'et t
1870 et 1871 trente ans plus tt.


XI

Entre la politique belliqueuse, si violemment rclame par la partie
bruyante de l'opinion, et la politique pacifique que la situation de
la France et de l'Europe semblait imposer, le ministre devait
choisir. Impossible d'viter ou d'ajourner ce choix. Les vnements
qui se prcipitaient en Orient, l'motion extrme qu'ils soulevaient
en France, exigeaient qu'un parti ft pris, sans perdre une heure,
sans laisser la moindre quivoque. M. Thiers le comprenait, et il en
prouvait une singulire angoisse. Sa belle humeur, d'ordinaire un peu
lgre et prsomptueuse, s'tait vanouie. Si vous saviez, disait-il
plus tard, de quels sentiments on est anim, quand d'une erreur de
votre esprit peut rsulter le malheur du pays!... J'tais plein d'une
anxit cruelle. Il avait trop d'intelligence pour n'tre pas frapp
du pril manifeste d'une telle guerre. Mais, en mme temps, il tait
troubl du tapage des journaux et de l'effervescence de l'opinion.
Aprs s'tre avanc comme il l'avait fait, reculer ou seulement
s'arrter lui semblait difficile. Des motifs d'ordre trs-ingal
agissaient sur lui: d'abord, la susceptibilit patriotique, le
sentiment que la France ne pourrait laisser le champ libre aux autres
puissances, sans dchoir; ensuite, l'amour-propre, l'irritation de son
insuccs, l'excitation d'esprit, suite naturelle de la campagne qu'il
menait depuis deux mois, le souci de sa popularit et de son renom de
ministre national, sa dpendance envers la gauche, un certain got
des aventures et la sduction d'un grand rle militaire. Il cherchait
d'ailleurs  se persuader qu'il lui suffirait d'armer; que l'Europe
redoutait trop la guerre pour l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait
dcids, et qu'elle deviendrait aussitt trs-coulante, si une fois
nous tions srieusement menaants. Quant  l'agitation
rvolutionnaire, il ne la pouvait nier; mais, disait-il, elle tait
invitable aux approches de toute guerre, et si cette perspective
suffisait pour nous arrter, la France serait  la merci de
l'tranger.

Ces raisons ne rassuraient pas cependant tous les autres ministres. Si
habitus qu'ils fussent  s'effacer derrire le prsident du conseil,
plusieurs d'entre eux se troublaient  la pense d'une responsabilit
qui menaait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus
pacifiques taient les ministres de la guerre et de la marine, le
gnral Cubires et l'amiral Roussin; le premier disait tout haut,
trop haut mme parfois, que nous ne serions pas prts avant un an; le
second, s'autorisant de l'exprience acquise pendant son ambassade 
Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun fond sur
l'arme et la flotte du pacha. M. Cousin tait aussi fort anim contre
la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur loquente[482].
D'autres se montraient hsitants et mal  l'aise. Dans ces conditions,
un accord tait difficile. La confusion rgne aux alentours du
cabinet, crivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les ministres se
runissent par groupes et tiennent conseils sur conseils; ils ne
savent plus ce qu'ils ont  faire et ne peuvent se dcider sur
rien[483]. Ajoutez, pour augmenter le dsarroi, que les journaux de
gauche, informs des divisions du ministre, intervenaient bruyamment
dans ses dlibrations, et lanaient les menaces les plus terribles
contre ceux qui faibliraient. Ces menaces n'taient pas sans effet
sur le prsident du conseil; elles le faisaient pencher de plus en
plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrire.
Seulement, quand il s'agissait de prciser en quoi elle consisterait,
son embarras devenait grand. Augmenter les armements en leur donnant
une publicit comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec
annonce qu'elle s'opposerait par la force  toute attaque des allis
contre l'gypte, recommencer en Orient une sorte d'expdition d'Ancne
et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces ides
taient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans
indication de ce que l'on ferait aprs et du but auquel on tendait. En
somme, M. Thiers dsirait faire quelque chose, mais ne savait pas
bien quoi[484]. Il n'osait pas avouer aux autres, ni mme s'avouer 
lui-mme qu'il marchait  la guerre; mais, sans la vouloir, il
inclinait  faire ce qui l'y et conduit fatalement. De tous les
partis, c'tait certainement le plus mauvais.

[Note 482: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 483: Journal crit par l'une des princesses royales pour le
prince de Joinville. (_Revue rtrospective._)]

[Note 484: Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a crit M.
Duvergier de Hauranne, j'ai interrog tout le monde, M. Thiers, M. de
Rmusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas exactement...
Il reste prouv pour moi, d'une part, qu'il y avait, au sein du
cabinet et parmi ceux qui le conseillaient, des avis fort diffrents,
et que l'on s'en fiait un peu aux vnements pour choisir entre ces
avis; de l'autre, que, pour ne point dranger une harmonie ncessaire,
on vitait de s'expliquer  fond. (_Notes indites._)]

Ce fut en cet tat d'esprit que les ministres se runirent aux
Tuileries, pour arrter dfinitivement avec le Roi la conduite  suivre.
Louis-Philippe,  la diffrence de beaucoup d'autres en cette heure de
trouble, savait trs-nettement ce qu'il voulait et surtout ce qu'il ne
voulait pas. Nul n'avait t plus anim et plus imptueux, au lendemain
du 15 juillet. Convaincu que Mhmet-Ali rsisterait efficacement et que
l'union des quatre puissances ne durerait pas, il avait cru sans danger
et au contraire profitable  la paix, de s'abandonner  sa trs-sincre
irritation et de le prendre de haut avec l'Europe. L'vnement lui
donnant tort, il ne mettait pas son amour-propre  s'obstiner dans son
erreur; pour s'tre tromp une fois, il ne se croyait pas condamn  se
tromper encore; pour avoir contribu  exciter les esprits, il ne se
jugeait pas tenu de les suivre jusqu' l'abme, mais se faisait au
contraire un devoir de les en dtourner. Ds le dbut, d'ailleurs, nous
l'avons vu trs-dcid  ne pas se laisser entraner  la guerre, et
dispos  surveiller son ministre tout en s'associant  sa politique.
M. de Rmusat, avec sa finesse accoutume, avait pntr le fond de la
pense royale; le 21 septembre, il crivait  un de ses amis: Notre
situation avec le Roi est actuellement bonne. Il a du got pour son
ministre, quoiqu'il ne lui porte pas une confiance absolue... Il jouit
de sa quasi-popularit... Cependant, quand il croira la paix
immdiatement menace, il nous plantera l; il ne nous le cache gure...
Il ne prendra pas aisment l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors
les liens seront briss en un moment[485]. Ces sentiments de
Louis-Philippe taient connus  l'tranger. De Vienne, M. de Metternich
y faisait directement appel, en passant par-dessus la tte des
ministres franais[486].  Londres, les amis de la paix y trouvaient une
raison de se rassurer[487]. Il n'tait pas jusqu' lord Palmerston qui,
malgr ses prventions, ne ft entrer dans les lments de sa dcision
la confiance en la sagesse royale, sauf  satisfaire sa haine en donnant
 cette confiance une forme mprisante qui pt fournir, en France, une
arme aux ennemis de la monarchie de Juillet[488].

[Note 485: _Documents indits._]

[Note 486: Cf. entre autres deux lettres du 20 aot 1840, adresses au
comte Apponyi. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 440 et
441.)]

[Note 487: M. Charles Greville crivait sur son journal,  la date du
24 aot: Mon frre m'crit de Paris que le Roi est trs-soucieux de
conserver la paix et qu'en ce moment il tte le pouls de la nation, en
vue de rgler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien
qu'agissant maintenant en union apparente avec Thiers, il n'aurait
aucun scrupule  rsister  sa politique, s'il savait pouvoir compter,
pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation. (_The
Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 300.)]

[Note 488: On racontait  Paris que notre charg d'affaires  Londres,
ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'tait vu aussitt
rpondre par lord Palmerston: Je connais le Roi mieux que vous; il ne
fera jamais la guerre. (_Documents indits._)--Voy. aussi plus haut,
p. 291, l'incident analogue qui s'tait produit entre M. Thiers et M.
Bulwer.]

Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministre proposa
de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement  une
rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hsita pas; il
s'y refusa formellement, dclarant qu'il ne voulait pas d'une guerre
qui serait, en Europe, la lutte d'un contre quatre, et qui
dchanerait, en France, la rvolution[489]. Puisque l'Angleterre et
ses allis, ajoutait-il, nous dclarent qu'ils limiteront les
hostilits au dveloppement ncessaire pour faire vacuer la Syrie et
qu'ils n'attaqueront point Mhmet-Ali en gypte, je ne vois pas qu'il
y ait l pour nous de _casus belli_. La France n'a point garanti la
possession de la Syrie  Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin
d'approuver l'agression des puissances, et encore plus loin de vouloir
leur prter aucun appui, ni moral, ni matriel, je ne crois pas que
son honneur soit engag  se jeter dans une guerre o elle serait
seule contre le monde entier, uniquement pour maintenir Ibrahim en
Syrie. On objecte que les allis vont attaquer l'gypte. Nous verrons
alors ce que nous aurons  faire... Dans l'tat actuel des choses,
nous n'avons qu' attendre, en regardant bien. Les ministres
rpondirent par l'offre de leur dmission. On et mme dit qu'ils
saisissaient avec une sorte d'empressement cette occasion de se
retirer. Il ne leur dplaisait pas sans doute d'chapper  la
responsabilit de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout
en gardant aux yeux du pays, le bnfice de leur attitude patriotique.
Par contre, autour du Roi, on s'mut de voir ainsi une crise
ministrielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations
du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquitait fort d'tre en
quelque sorte dnonc au pays, par cette dmission des ministres,
comme n'ayant pas le souci de l'honneur franais. M. Thiers,
disait-il, va tre le ministre national, tandis que je serai le Roi de
l'tranger! On paraissait mme craindre qu'avec l'excitation des
esprits et le rveil des passions rvolutionnaires, cet vnement ne
ft le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de rgicide.
Aussi de graves reprsentations, des instances mues furent-elles
aussitt adresses de toutes parts  M. Thiers. On le conjura
d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence ft un peu
calme. La Reine, dit-on, daigna faire elle-mme appel aux sentiments
d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gards
pour la monarchie de Juillet. L'intervention la plus efficace, en
cette circonstance, fut celle du duc de Broglie, dont nous avons eu
plusieurs fois occasion de noter les relations avec le cabinet du 1er
mars. Un sens trs-vif de la fiert nationale et une certaine mfiance
 l'gard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord inclin vers une
politique analogue  celle du ministre; mais sa prudence commenait 
s'alarmer[490]. Aussi, quand M. Thiers menaa de dcouvrir la royaut
en donnant sa dmission, il l'en dtourna vivement. Voulez-vous donc
jouer les Espartero et vous faire ramener au pouvoir par une meute?
lui demanda-t-il, et il le pressa de chercher un terrain de
transaction sur lequel il pt s'entendre avec la couronne. Soit qu'ils
fussent rellement touchs dans leur sentiment monarchique, soit
qu'ils n'osassent rsister  de telles instances, les ministres
retirrent leur dmission[491].

[Note 489: _Documents indits._]

[Note 490: L'moi est grand, crivait le duc de Broglie  M. Guizot,
le 3 octobre 1840, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des
rsolutions prcipites: j'y ferai de mon mieux.]

[Note 491: _Documents indits._]

Restait  trouver la transaction: ce n'tait pas chose facile. Les
conseils se succdaient sans aboutir, parfois singulirement
dramatiques; le souverain et le chef du cabinet y faisaient assaut
d'loquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour.
Tout en s'tant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se
faisait pas faute de parler fort mal du Roi devant sa petite cour de
journalistes[492]. Ses propos, parfois outrageants, circulaient de
bouche en bouche[493], et l'cho s'en trouvait, le lendemain, dans les
feuilles de centre gauche ou de gauche[494]. Ds le 4 octobre, le
_Constitutionnel_ donnait  entendre que le premier ministre voulait
sauver l'honneur de la France, mais qu'il rencontrait un obstacle dans
la royaut. Les jours suivants, cette polmique continua, en
s'aggravant[495]. Il en rsultait pour le prince une situation assez
dangereuse. J'admire son courage, crivait alors Henri Heine; avec
chaque heure qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment national
froiss s'accrot le danger qui menace le trne bien plus terriblement
que tous les canons des allis[496]. Mais si Louis-Philippe se voyait
dnonc par les journaux aux colres des patriotes, il ne lui
chappait pas que, d'un autre ct, la raction pacifique tait de
jour en jour plus tendue, quoique encore un peu timide et
silencieuse. Il sentait que cette raction se tournait vers lui et
attendait tout de sa sagesse et de sa fermet. M. Villemain exprimait
la pense de beaucoup, quand il crivait  M. Guizot: La paix depuis
dix ans est une force acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et
son action personnelle doivent servir encore  la maintenir. Des
hommes politiques, des financiers, des industriels, des gnraux mme
accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de l'tat de prserver
la France du pril auquel l'exposait la tmrit du cabinet. La
guerre n'est pas populaire, venait lui dire un dput, et celui-ci y
mettait mme une insistance si peu vaillante, que Louis-Philippe
rpondait svrement: S'il faut la faire, la guerre sera
populaire[497]. C'est que ce prince, tout ami de la paix qu'il ft,
ne gotait pas certains des sentiments qui faisaient repousser la
guerre. Vous me trouvez trop pacifique, disait-il  ses ministres. Eh
bien! je le suis encore moins que le pays. Vous ne savez pas jusqu'o
la pacificomanie conduira ce pays-ci[498].

[Note 492: _Ibid._]

[Note 493: Nous lisons dans une lettre de M. Quinet, en date du 24
octobre 1840: M. Thiers prtend avec ses amis que Louis-Philippe
fait, en se levant, sa prire comme il suit: Mon Dieu, accordez-moi
la platitude quotidienne. (_Correspondance de Quinet._)]

[Note 494: On lisait,  cette poque, sur le journal que l'une des
princesses royales crivait pour le prince de Joinville: M. Thiers
n'a pas insist sur sa dmission, mais ses journaux, pendant ce temps,
jouent un singulier jeu: ils insinuent qu'il est en dissentiment avec
la couronne, qu'il dfend inutilement les intrts nationaux contre le
systme de la paix  tout prix, et mettent dsormais leur assistance 
la condition d'une dclaration de guerre. Tout ceci ne prsage rien de
bon. J'y vois, Dieu veuille que je me trompe! la contre-partie de
l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilit
dont la guerre le chargerait, n'ose ouvertement la poser comme
question de cabinet, et cependant il ne serait pas fch de sauver sa
popularit en rejetant sur le Roi les sages rsolutions que l'opinion
violente de la presse exalte traite de lchet. (_Revue
rtrospective._)]

[Note 495: Nous lisons, par exemple, dans le _Courrier franais_ du 8
octobre: L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un grand
avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut, il le peut. Ici, il n'y a
pas un acte de rsolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille
arracher de vive force. La note la plus pacifique cote huit jours de
dlibrations. Le gouvernement, tiraill par deux influences
contraires, puise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de
sve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq  six
heures par jour, et sont presque toujours une bataille sans victoire.
Il semble qu'un mauvais gnie s'tudie  ne permettre que des
enfantements qui sont des avortements.]

[Note 496: _Lutce_, p. 130.]

[Note 497: Journal crit par une des princesses royales pour le prince
de Joinville. (_Revue rtrospective._)]

[Note 498: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Cette lutte entre le Roi et le ministre ne pouvait se prolonger
indfiniment. L'incertitude tait trop pnible  tous. Une dcision,
une dcision  tout prix, tel est le cri du peuple entier, crivait
alors un spectateur[499]. Sous la pression de l'impatience gnrale et
du pril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution,
accepte  la fois des deux parties. Elle consistait  abandonner la
Syrie  la fortune de la guerre, mais en dclarant  l'Europe que la
France n'admettrait pas qu'il ft touch  l'gypte. Le duc de
Broglie, qui avait suggr cette solution, semblait s'tre inspir de
la conduite suivie par l'Angleterre en 1823: alors, tout en nous
laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait pos
un _casus belli_ pour le cas o notre intervention s'tendrait en
Portugal. Cette sorte d'_ultimatum_ de la politique franaise fut
formul dans une note expdie, le 8 octobre,  nos ambassadeurs prs
les quatre puissances: les termes en sont intressants  connatre,
car notre diplomatie ne devait jamais s'en dpartir. La France,
lisait-on dans cette note, se croit oblige de dclarer que la
dchance du vice-roi, mise  excution, serait  ses yeux une
atteinte  l'quilibre gnral. On a pu livrer aux chances de la
guerre actuellement engage, la question des limites qui doivent
sparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'gypte;
mais la France ne saurait abandonner  de telles chances l'existence
de Mhmet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Dispose  prendre
part  tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double
garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'gypte, elle se
borne, dans ce moment,  dclarer que, pour sa part, elle ne pourrait
consentir  la mise  excution de l'acte de dchance prononc 
Constantinople. Du reste, les manifestations spontanes de plusieurs
des puissances signataires du trait du 15 juillet nous prouvent qu'en
ce point nous ne les trouverions pas en dsaccord avec nous. Nous
regretterions ce dsaccord que nous ne prvoyons pas, mais nous ne
saurions nous dpartir de cette manire d'entendre et d'assurer le
maintien de l'quilibre europen. La France espre qu'on approuvera en
Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son
dsintressement, car on ne saurait mme la souponner d'aspirer, en
Orient,  des acquisitions de territoire. Mais elle aspire  maintenir
l'quilibre europen. Ce soin est remis  toutes les grandes
puissances. Son maintien doit tre leur gloire et leur principale
ambition[500]. Le fond tait net: mais la forme tait modre.
Plusieurs des ministres avaient demand d'abord que le _casus belli_
ft formul d'une faon plus agressive. Mais, au moment mme o le
conseil dlibrait, lord Granville, inform de ce qui s'y passait et
dsireux de seconder les amis de la paix, tait venu trouver M. Thiers
pour lui faire des dclarations rassurantes sur les consquences de la
dchance. Les puissances, lui avait-il dit formellement, ne veulent
pas pousser les choses jusqu'au bout. Rendant compte, le 8 octobre, 
lord Palmerston de sa dmarche, l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait:
La consquence de cette communication a t plus de modration dans
les termes de la note[501].

[Note 499: Lettre de Henri Heine, en date du 7 octobre 1840.
(_Lutce_, p. 128.)]

[Note 500: Le texte entier de cette note est insr dans les _Pices
historiques_ des _Mmoires de M. Guizot_.]

[Note 501: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

On conoit les raisons qui avaient permis au Roi et  M. Thiers,
malgr leurs vues si opposes, de se runir sur ce terrain nouveau.
Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mrite de ne pas
laisser toute libert aux autres puissances: pour n'tre pas formul
expressment et offensivement, le _casus belli_ tait pos sans
quivoque; sans doute il ne portait que sur l'gypte, mais ce n'tait,
de notre part, l'abandon d'aucune position antrieurement prise; comme
l'crivait,  ce propos, M. Thiers lui-mme, le gouvernement franais
avait toujours dclar que l'importance de la question d'Orient ne
rsidait pas,  ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins
considrable des territoires que conserveraient le sultan et le
pacha[502]. Quant  Louis-Philippe, il voyait, dans cette note,
l'avantage, sinon de supprimer toutes les chances de guerre, du moins
de les diminuer notablement; le champ des aventures se trouvait
circonscrit. Et puis n'tait-il pas garanti contre le risque de voir
se raliser le _casus belli_ pos, puisque les puissances dclaraient
n'avoir aucune intention d'excuter la dchance contre Mhmet-Ali?
Or le Roi n'tait pas homme  refuser  la France le plaisir de mettre
la main sur le pommeau de son pe, s'il avait assurance qu'elle ne
serait pas ainsi srieusement expose  la tirer du fourreau.

[Note 502: Lettre de M. Thiers  M. de Barante, en date du 10 octobre
1840. (_Documents indits._)]

En mme temps que cette attitude tait arrte, le Roi et son
ministre s'accordrent aussi pour prendre quelques mesures
importantes. La premire fut la convocation des Chambres pour le 28
octobre: c'tait faire entrevoir la possibilit de dterminations
graves, notamment en ce qui concernait le dveloppement de nos
armements; mais c'tait aussi donner satisfaction aux conservateurs,
qui accusaient, depuis quelque temps, M. Thiers, de jouer au
dictateur, de substituer les journaux au parlement et de s'imposer par
ce moyen  la couronne[503]. L'autre mesure fut le rappel, dans les
eaux de Toulon, de l'escadre du Levant, alors dans le golfe de
Salamine: d'une part, si les vnements devaient tourner  la guerre,
il paraissait plus avantageux d'avoir nos forces maritimes, au bout du
tlgraphe, pour les lancer partout o leur action serait juge utile;
d'autre part, en loignant nos vaisseaux du thtre o opraient ceux
de l'Angleterre, on vitait que la politique de la France et la paix
du monde fussent  la merci d'une querelle de matelots, querelle que
l'excitation des deux marines pouvait justement faire craindre. La
dcision tait donc sage: toutefois, au moment o elle fut prise, elle
avait une apparence de reculade: il n'en fallait pas tant pour fournir
prtexte aux attaques de la presse et produire dans le public une de
ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le pouvoir,
mme quand il a raison[504].

[Note 503: Dans la seconde moiti de septembre, le _Journal des
Dbats_ et la _Presse_ avaient souvent rclam la runion du
parlement, et c'taient alors les journaux ministriels qui la
repoussaient. On racontait que M. Thiers avait rpondu au Roi, la
premire fois que celui-ci avait parl de convoquer les Chambres:
Mais les Chambres, c'est la paix!]

[Note 504: Expressions de M. Guizot.]


XII

Les ministres anglais taient runis en conseil, quand leur parvint la
note du 8 octobre. Ils furent agrablement surpris de la trouver si
modre: le fracas de nos manifestations belliqueuses leur avait fait
attendre tout autre chose. Cet tonnement ne laissait mme pas que de
se traduire par un sourire lgrement railleur. Nous leur faisions un
peu l'effet d'une montagne qui accouche d'une souris[505]. Toutefois,
ils n'coutrent pas lord Palmerston, qui arguait de notre modration
pour pousser plus loin ses avantages, et qui parlait dj de rduire
Mhmet-Ali  l'gypte viagre: ils repoussrent ce marchandage,
plus digne d'un colporteur que d'un homme d'tat[506], et
arrtrent, au contraire, qu'il serait rpondu au gouvernement
franais sur un ton conciliant. Cette dcision fut prise le 10
octobre. Lord Palmerston, habitu  n'agir qu' sa tte, chercha  en
luder ou tout au moins  en ajourner l'excution.  ceux qui le
pressaient, il rpondait qu'on allait prochainement recevoir la
nouvelle de l'vacuation totale de la Syrie et qu'on serait alors en
meilleure situation pour ngocier. Il fallut l'intervention de la
Reine elle-mme, toujours conseille par le roi des Belges[507], pour
dcider enfin l'obstin et imprieux ministre  faire quelque
chose[508]. Le 15 octobre, il expdia, de plus ou moins bonne grce,
 lord Ponsonby des instructions l'invitant  recommander fortement
au sultan, au cas o Mhmet-Ali se soumettrait, non-seulement de le
rtablir comme pacha d'gypte, mais de lui donner aussi l'investiture
hrditaire de ce pachalik[509]. Communication de ces instructions
fut aussitt donne au gouvernement franais; le cabinet anglais lui
montrait par l le compte qu'il tenait des dsirs et aussi des menaces
contenus dans la note du 8 octobre.

[Note 505: M. Charles Greville, dans son journal,  la date du 10
octobre, constate cette surprise des ministres anglais  la rception
d'une note si modre et si terne. J'allai trouver immdiatement
Guizot, ajoute-t-il, et je lui dis que la rception de la note avait
chang trs-heureusement les choses, qu'elle avait caus une
trs-grande satisfaction, mais que les ministres n'taient
certainement pas prpars  une communication si modre. Il rit,
haussa les paules et dit qu'il ne pensait pas qu'ils fussent plus
tonns que lui, qu'on avait t plus loin qu'il n'tait besoin, que
lui-mme, si dsireux qu'il ft de la paix, n'aurait jamais pu se
dcider  aller jusque-l. Il ne me cacha pas et mme me dit en
propres termes qu'il trouvait cela peu honorable, en dsaccord criant
avec le langage tenu antrieurement et avec tant de fastueux
prparatifs. Je lui rpondis que je ne comprenais pas, en effet,
comment une telle note pouvait maner des mmes gens que toutes les
menaces que nous avons nagure entendues, et j'ajoutai que M. Thiers,
malgr tout son savoir-faire, aurait quelque difficult  dfendre 
la fois, devant les Chambres, sa note et ses armements. Guizot ne
paraissait pas du tout chagrin  l'ide que Thiers s'tait mis dans
une mauvaise passe, mais il tait trs-mcontent de la figure faite
par la France. (_The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 336,
337.)--Le 17 octobre, la princesse de Metternich notait sur son
journal que l'on venait de recevoir de M. Thiers une dpche si
conciliante que M. de Sainte-Aulaire lui-mme en avait paru surpris.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 419.)]

[Note 506: Expressions de M. Charles Greville.]

[Note 507: M. Greville disait alors du roi Lopold qu'il tait fou de
frayeur.]

[Note 508: _The Greville Memoirs_, t. II, p. 336  340.]

[Note 509: _Mmoires de M. Guizot._]

Si l'on pouvait ainsi apercevoir quelques symptmes de dtente dans la
politique des cabinets trangers, par contre, aucun apaisement ne se
produisait, en France, dans la partie remuante et parlante de
l'opinion. L'agitation belliqueuse y prenait un caractre de plus en
plus ouvertement rvolutionnaire. Les violences factieuses de la
presse dpassaient toute mesure. Le _Journal des Dbats_ n'exagrait
pas, quand il s'criait, le 13 octobre: Qu'on lise les journaux
radicaux, ceux de Paris et des dpartements! Y a-t-il encore des lois,
une charte, une monarchie, une France? Y a-t-il un gouvernement? Ou
bien sommes-nous dj en pleine anarchie? De tous cts, ce sont des
exaltations furieuses, un incroyable dbordement de passions qui ne
connaissent plus de frein. Quiconque est souponn d'tre favorable 
la paix, on le dnonce comme un tratre, un lche, un ennemi de la
France, et ce sont les journaux ministriels eux-mmes qui donnent ce
scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La Charte, on dclare
tout haut qu'on ne s'en inquite pas. La royaut, on l'insulte sans
mesure, sans pudeur. Les Chambres, on les menace; on leur montre en
perspective la colre du peuple... Le parti rvolutionnaire parle en
matre... Voil comment se prparent par les violences de la parole
les violences de l'action!  cette mme date, dans un pamphlet
intitul: _Le pays et le gouvernement_, M. de Lamennais employait
toutes les ressources de sa rhtorique, si trangement mlange de
colre et de piti,  exasprer le pauvre contre le riche, le
proltaire contre la socit, comme si la perspective d'une guerre
trangre l'et encourag  provoquer en mme temps une guerre
sociale[510]. Ces excitations produisaient leur effet.  Paris et dans
beaucoup de villes de province, la rue prenait un aspect sinistre;
chants, cris, promenades, manifestations diverses, tout prsageait
l'meute. Le 12 octobre, il fallut disperser par la force un
rassemblement form devant le ministre de la guerre. D'autres
tentatives de dsordre se produisaient dans les dpartements. Aussi,
pendant que le _National_ se flicitait que la Rvolution et repris
son nergie, le _Journal des Dbats_ s'criait, pouvant: Je ne
sais quel air de rvolution s'est rpandu sur tout le pays[511].

[Note 510: Cette publication excita la plus vive indignation chez les
gens d'ordre. M. de Viel-Castel crivait sur son journal,  la date du
13 octobre: C'est une des productions les plus atroces qui aient paru
depuis Babeuf. (_Documents indits._)--Nous lisons dans le journal
crit par l'une des princesses royales: M. de Lamennais a lch une
brochure, vritable hurlement d'une bte enrage impatiente de se
jeter sur tout l'ordre social. (_Revue rtrospective._)]

[Note 511: Articles du 12 et du 15 octobre 1840.]

Mais plus l'anarchie se montrait  nu, plus elle faisait peur et
horreur.  mesure que les belliqueux de 1840 trahissaient leur
ressemblance avec ceux de 1831, le parti de la rsistance se
retrouvait, lui aussi, anim des sentiments qui l'avaient autrefois
jet dans les bras de Casimir Prier, et cherchait sous quel chef il
pourrait recommencer le mme combat contre le mme ennemi. Pour ne pas
faire encore autant de bruit que les prtendus patriotes, ces
pacifiques taient nanmoins bien revenus de leur premire timidit.
On en pouvait juger par l'nergie vraiment dsespre avec laquelle le
_Journal des Dbats_ sonnait le tocsin de la royaut, de la patrie, de
la socit en pril.  ce bruit, les bourgeois se rveillaient; la
crainte leur donnait du courage: ils ne se sentaient plus seuls, et,
osant parler  leur tour des volonts de la nation, ils signifiaient
trs-haut qu'elle repoussait la guerre.

Entre ces deux courants, qui se heurtaient si violemment, la situation
de M. Thiers devenait de plus en plus fausse. Il ne pouvait inspirer
confiance  la raction pacifique; celle-ci se faisait contre lui, le
craignait, le maudissait, avec excs mme, car elle s'en prenait  lui
non-seulement de ses fautes, qui taient grandes, mais de tous les
malheurs d'une situation dont il n'tait pas seul responsable. D'autre
part, si aventureux que ft le ministre, il ne pouvait tre davantage
l'homme du mouvement belliqueux: il n'tait pas assez dcid  faire
bon march de la scurit du pays et de l'avenir de la monarchie.
Vainement dployait-il tout son art  caresser les journalistes, les
gardant longtemps dans son cabinet, leur prodiguant ses confidences,
les recevant  sa table, il tait visible que ce jeu tait  bout. Des
grondements menaants se faisaient entendre dans la presse de gauche,
nagure ministrielle. Quant aux feuilles radicales qui tendaient de
plus en plus  prendre la tte du parti de la guerre, il y avait
longtemps qu'elles maltraitaient le ministre du 1er mars comme un
simple conservateur. La rvolution,  les entendre, aimait mieux un
adversaire dclar qu'un enfant btard qui n'appelait sa mre qu'aux
jours des dangers personnels et la reniait quand son ambition tait
satisfaite[512].

[Note 512: M. Edgar Quinet crivait, dans une de ses lettres, le 14
octobre 1840: Le ministre ruse, faiblit, atermoie... Quelle affreuse
et infme comdie!]

Cette double attaque du dedans, s'ajoutant aux embarras et aux prils
du dehors, faisait plus que jamais dsirer  M. Thiers et  ses
collgues de s'en aller[513]. Le duc de Broglie, bien plac pour
connatre le fond des coeurs, crivait  M. Guizot: Le cabinet ne
demande pas mieux que de se retirer. Le gros des ministres trouve la
charge trop lourde, et leur chef sera charm de passer le fardeau 
d'autres, en gardant la popularit pour lui[514]. Telle avait dj
t la tactique de M. Thiers en 1836. On et dit qu'au pouvoir, sa
proccupation principale ft de soigner sa sortie, et que le ministre
s'inquitt avant tout de la figure que pourrait faire, le lendemain,
le dput de l'opposition. En 1840, il tenait  ce que sa retraite
part celle, non d'un prsomptueux maladroit qui recule, impuissant et
effray, devant les difficults qu'il a souleves, mais d'un patriote
auquel la lchet d'autrui ne permet pas de dfendre jusqu'au bout
l'honneur national. tre l'homme qui jette son pays dans une guerre
dsastreuse, c'est une effroyable responsabilit; mais avoir voulu une
guerre qui ne se fait pas peut fournir l'occasion d'une pose
flatteuse.

[Note 513: Ds le 9 octobre, M. Thiers avait crit  M. de
Sainte-Aulaire: Je ne serai point un obstacle  la paix et je me
retirerai de grand coeur pour la rendre moins difficile. (_Documents
indits._)]

[Note 514: Lettre du 19 octobre 1840. (_Documents indits._)]

D'ailleurs l'accord momentan qui s'tait conclu sur la note du 8
octobre n'avait pas supprim toutes les causes de dissidence entre le
Roi et son ministre.  peine quelques jours s'taient-ils couls, que
cette dissidence rapparaissait. M. Thiers voulait pousser plus avant
encore les prparatifs militaires; ds le 9 octobre, il crivait  M.
Guizot: La position s'aggravant d'heure en heure, les armements doivent
tre acclrs en proportion. Nous demanderons aux Chambres cent
cinquante mille hommes sur la classe de 1841; nous les demanderons par
anticipation: notre chiffre sera alors de six cent trente-neuf mille
hommes. Les bataillons mobiles de garde nationale seront organiss sur
le papier. Et si un moment vient o le coeur de la nation n'y tienne
plus, devant un acte intolrable, devant une des cent ventualits de la
question, nous nous adresserons aux Chambres et au Roi, et ils
dcideront[515]. Prcisant davantage son arrire-pense, M. Thiers
ajoutait: La France, une fois son armement complt, fera certainement
la guerre, si la confrence n'accorde pas  Mhmet plus que le
trait[516]. Il ne faisait pas mystre de son dessein aux gouvernements
trangers, et donnait  entendre  lord Granville que la guerre tait
invitable, si les quatre puissances, au moment de l'arrangement
dfinitif entre Mhmet et le sultan, refusaient d'accorder quelque
chose  la France[517]. Louis-Philippe, au contraire, arguant des
dispositions conciliantes manifestes par les allis, de l'gard qu'ils
avaient au _casus belli_ implicitement pos dans la note du 8 octobre,
et notamment des instructions envoyes, le 15 octobre,  lord Ponsonby,
rpugnait  de nouveaux armements qui avaient,  ses yeux, le double
inconvnient d'exciter encore en France l'effervescence des esprits et
de paratre provoquer l'tranger. Tout ce qui lui revenait d'ailleurs
d'Angleterre, d'Allemagne, les renseignements que lui transmettait le
roi des Belges, lui montraient que ces armements seraient pris par les
puissances comme une menace  laquelle elles rpondraient par une menace
contraire. Mieux valait,  son avis, attendre dans une attitude froide
et digne. Mais c'tait prcisment cette expectative immobile que ne
permettait pas aux ministres l'opinion dont ils dpendaient[518]. Il
tait donc visible que le Roi et son cabinet obissaient  des
inspirations absolument opposes et qu'entre eux le dsaccord claterait
au premier incident.

[Note 515: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 516: Cit par M. Duvergier de Hauranne dans un crit publi, en
1841, sur la _Politique extrieure de la France_.]

[Note 517: Dpche de lord Granville du 15 octobre. (_Correspondence
relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 518: Tel tait mme le dsir des ministres de faire quelque
chose, que les ides les plus tranges traversrent alors le cerveau
de certains d'entre eux. Ainsi fut-il question d'une entreprise
ventuelle de la flotte sur les les Balares, dont la France se
serait brusquement saisie pour assurer ses communications avec
l'Algrie et faire chec  l'influence anglaise, alors dominante en
Espagne. Contre un tat avec lequel nous ne nous trouvions pas en
guerre et qui tait mme absolument tranger au conflit oriental, un
tel coup de main et t d'un forban plutt que d'un gouvernement
civilis. Mais le souvenir de l'expdition d'Ancne avait quelque peu
altr la notion du droit des gens, et depuis que les orateurs de la
coalition s'taient complu  opposer cet exemple de l'nergie de
Prier aux dfaillances des ministres du 15 avril, le dsir de refaire
n'importe o une anconade tait devenu pour certains esprits une
vritable obsession. Si peu que le projet ou le rve de mettre la main
sur les Balares ait occup le cabinet franais, il transpira
cependant au dehors; le gouvernement anglais en fut inform et
s'empressa d'avertir le gouvernement espagnol. (BULWER, t. II, p. 301
 308.) On aurait quelque peine  attribuer une ide si bizarre aux
membres ou mme seulement  l'un des membres du ministre du 1er mars,
si l'on n'avait sur ce point un aveu formel. Quelques semaines plus
tard, le 3 dcembre, en pleine Chambre des dputs, le comte Jaubert
s'exprimait ainsi: La flotte de Toulon! Qui vous a dit que nous n'en
voulions rien faire? Nous voulions en faire quelque chose. (_On rit._)
Nous n'avons pas eu le temps, vous le savez bien. La flotte,  Toulon,
tait plus menaante pour l'Angleterre que partout ailleurs; car 
Toulon elle dominait les les Balares: ce gage... (_Exclamations aux
centres. Agitation prolonge_), ce gage du retour de notre arme
d'Afrique, s'il devenait ncessaire. Vous avez tort de vous rcrier.
J'ai commenc par dire que d'autres n'taient pas responsables et de
mes paroles et de mes penses personnelles. Devant l'effet fcheux
produit par cette rvlation, un autre ministre du 1er mars, M.
Vivien, chercha, dans la mme sance,  en rduire la porte. Oui,
messieurs, dit-il, on prvoyait que, dans le cas d'une collision, une
autre puissance voudrait s'emparer des Balares, et la flotte tait
destine  les protger. Les journaux de Londres firent naturellement
grand tapage de l'indiscrtion du comte Jaubert. Le _Constitutionnel_
leur rpondit qu'il avait t question non d'occuper les Balares,
mais de les protger contre quelqu'une de ces entreprises de corsaire
dont la marine anglaise tait coutumire.]

Telle tait la situation quand, le 15 octobre,  six heures du soir,
au moment o la voiture royale passait sur le quai des Tuileries, une
forte explosion se fit entendre: la voiture fut enveloppe d'un nuage
de fume. Un homme, accroupi au pied d'un rverbre, venait de tirer
un coup de carabine sur le Roi. L'arme, trop charge, ayant clat,
personne n'avait t atteint dans la voiture: seuls deux valets de
pied et l'un des gardes nationaux de l'escorte se trouvaient
lgrement blesss. L'assassin, dont la main tait mutile, ne chercha
pas  s'enfuir. Votre nom? lui demanda-t-on.--Conspirateur.--Votre
profession?--Exterminateur des tyrans.--Ne vous repentez-vous pas?--Je
ne me repens que de n'avoir pas russi. Maudite carabine! Je le tenais
pourtant bien, mais je l'avais trop charge. Et le misrable
s'impatientait qu'on ne s'occupt pas assez vite de ses blessures: On
aurait, dit-il, le temps de mourir avant d'tre pans. Ce nouveau
rgicide s'appelait Darms; frotteur de son tat, fanatique dprav et
grossier, il avait dissip son petit avoir dans la dbauche et tait
affili aux socits communistes[519].

[Note 519: Traduit devant la Cour des pairs, Darms fut condamn 
mort, le 29 mai 1841, et excut le 31.]

Si habitue que ft, hlas! la France  de semblables crimes, l'effet
produit par l'attentat de Darms fut immense.  la lettre, cette
nouvelle a constern Paris, crivait un tmoin. Le parti de l'anarchie
a eu lui-mme un instant de stupeur qui lui a ferm la bouche.... O
allons-nous? Chacun se le demande, et la seule rponse que chacun
puisse faire, c'est que jamais nous n'avons t si malades depuis dix
ans[520]. On et dit que bien des gens, nagure distraits ou
aveugls, entrevoyaient  la lueur sinistre de ce coup de feu, comme
dans une nuit sombre subitement dchire par un clair, la rvolution
qui s'avanait, hideuse, menaante. C'est que le danger avait pris,
pour ainsi dire, une forme matrielle, tangible, la seule qui toucht
les esprits vulgaires. L'inquitude, qui, chez beaucoup, avait t
jusque-l incertaine et latente, se prcisa et fit explosion. Avec
l'nergie irrite que l'effroi donne par moments  ces masses
conservatrices, d'ordinaire inertes et molles, un cri de rprobation
s'leva contre la politique qui avait conduit le pays  une telle
extrmit. Du coup, la paix eut cause gagne, et le ministre fut
condamn[521]. Vainement celui-ci chercha-t-il  dsarmer les colres,
en ordonnant tardivement, le 19 et le 20 octobre, des perquisitions,
des visites domiciliaires, des saisies et des poursuites contre les
auteurs de plusieurs publications dmagogiques, entre autres contre M.
de Lamennais; il y gagna seulement de faire crier les radicaux, sans
retrouver la confiance dfinitivement perdue des conservateurs.

[Note 520: Journal crit par l'une des princesses royales pour le
prince de Joinville. (_Revue rtrospective._)]

[Note 521: M. Duchtel, arriv  Paris le 17 octobre, constatait
aussitt ce double rsultat dans une lettre  M. Guizot, en date du 19
octobre. (_Mmoires de M. Guizot._)--Voy. aussi une lettre crite au
mme M. Guizot, le 18 octobre, par M. de Lavergne, alors attach  M.
de Rmusat; M. de Lavergne dclarait que l'attentat de Darms avait
ht la maturit d'une situation dj fort avance. (_Revue
rtrospective._)--M. de Rmusat, de son ct, crivait, non sans
amertume,  un de ses amis, le 17 octobre: Beaucoup de gens, fort
susceptibles nagure sur la question d'honneur national, sont charms
de trouver dans la crainte de l'anarchie un prtexte pour se
refroidir. (_Documents indits._)]

Aux Tuileries, la premire impression produite par ce nouvel attentat,
avait t, naturellement, trs-douloureuse. Le Roi est d'une profonde
tristesse, crivait une des princesses. Voir se rouvrir une carrire
de crimes qu'on croyait ferme! tre ainsi frapp d'impuissance et
d'ignominie devant l'tranger, quand ce ne serait pas trop de tout
l'ascendant que pourrait avoir la France unie et calme! Je vous le
rpte, pour ce motif et d'autres que vous savez mieux que moi, le Roi
est navr au fond du coeur. La pauvre Reine fait piti; elle a trouv
des accents de reconnaissance pour remercier Dieu de cette nouvelle
marque de protection dont il couvre les jours du Roi. Mais cette
pieuse effusion ne peut tre aujourd'hui le sentiment dominant de son
me. Le serrement douloureux qui l'oppresse et amne sans cesse des
larmes au bord de ses paupires, est visible  tous les regards. Elle
n'a plus de sommeil[522]... Louis-Philippe, cependant, avait trop
conscience de ses devoirs de souverain pour s'abandonner  de striles
gmissements. Avec son habituel coup d'oeil, il aperut tout de suite
l'effet produit sur l'opinion, l'impulsion dcisive donne  la
raction pacifique et conservatrice, et il en conclut que dsormais il
ne serait plus livr sans appui aux clameurs de l'opposition, s'il
rompait avec M. Thiers sur la question de guerre. Sans doute, quelques
amis le dtournaient encore de se dcouvrir, de prendre sur lui
l'impopularit d'une semblable rupture; ils l'engageaient  laisser
son ministre aux prises avec des difficults dont il ne pourrait
sortir, et  s'en rapporter aux Chambres, qui n'y manqueraient pas, du
soin de le jeter bas[523]. Mais cette attente, si elle pargnait des
ennuis au Roi, aggravait les prils du pays; pendant ce dlai,
risquaient de se produire au dehors telles complications, au dedans
tels dsordres, dont les consquences pouvaient tre graves,
irrparables. N'tait-ce pas, ds lors, pour la couronne, le cas
d'intervenir, sans proccupation mesquine et craintive de sa propre
responsabilit? Louis-Philippe en jugea ainsi. Il crut que
non-seulement la France conservatrice, mais que l'Europe pacifique
comptait sur lui, et son parti fut tout de suite arrt, sans
hsitation, sans quivoque. D'ailleurs,  ce moment mme, il recevait
des encouragements du ct o sans doute il en attendait le moins: ce
fut en effet l'un des membres du cabinet qui vint le trouver pour lui
dire: Renvoyez-nous, Sire, il est temps; nous ne pouvons plus rien,
et nous empchons tout[524]. Louis-Philippe ne cacha pas sa
rsolution aux chefs du parti conservateur. L'un d'eux, M. Duchtel,
tant all le 18 octobre  Saint-Cloud, rendit ainsi compte de sa
visite, le lendemain,  M. Guizot: J'ai caus longtemps avec le Roi;
l'attentat ne l'a pas troubl; il est ferme, dcid. Il a la tenue que
vous lui avez vue dans ses bons jours... Il m'a dit que ses ministres
paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se
dtraquait, et que, la premire fois qu'on lui mettrait le march  la
main, il l'accepterait. Il m'a parl de vous, que vous tiez son
esprance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le marchal Soult,
vous, moi, Villemain, etc. En rsum, le Roi sent que le cabinet ne
peut plus aller; il est dcid  s'en sparer  la premire
occasion[525].

[Note 522: Journal crit pour le prince de Joinville. (_Revue
rtrospective._)]

[Note 523: M. de Metternich, bien que fort anim contre M. Thiers et
dclarant que l'Europe jetait contre lui un cri d'indignation,
croyait cependant ncessaire de le conserver dans son poste actuel,
et il ajoutait: C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber;
toute autre chute serait un danger vident, et pour la France, et pour
l'Europe. (Dpche au comte Apponyi, du 23 octobre 1840. _Mmoires de
M. de Metternich_, t. VI, p. 487, 488)]

[Note 524: _Mmoires de M. Dupin_, t. IV, p. 100, et _Notice sur M.
Duchtel_, par M. VITET.--Ce ministre tait probablement M. Cousin.
Depuis quelque temps, il laissait clairement voir son dsir de s'en
aller; un jour o l'on discutait sur les prilleuses complications de
la crise extrieure, il s'tait pench vers M. de Rmusat et lui avait
dit  mi-voix: Ne trouvez-vous pas que j'aurais mieux fait d'achever
mon mmoire sur Olympiodore?]

[Note 525: _Mmoires de M. Guizot._]

Cette occasion ne tarda pas. On se rappelle que les Chambres avaient
t convoques pour le 28 octobre. Force tait de prparer un discours
du trne. Chez les pacifiques comme chez les belliqueux, on attendait
ce document avec une curiosit anxieuse. Les journaux de gauche, fort
mcontents de la note du 8 octobre, dont le texte venait de leur tre
rvl par un journal anglais[526], signifiaient  M. Thiers qu'il lui
fallait rparer cette faiblesse en faisant tenir  la couronne un
langage nergique[527]. Mais Louis-Philippe n'tait pas d'humeur 
laisser proclamer, sous son nom et par sa bouche, une politique qui ne
serait pas la sienne. Le 20 octobre, M. de Rmusat apporta au conseil
et lut devant le Roi le projet de discours qu'il avait rdig d'accord
avec ses collgues. Aprs avoir rappel le trait du 15 juillet et les
armements de la France, il ajoutait: Les vnements qui se pressent
pourraient amener des complications plus graves. Les mesures prises
jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il
importe donc de les complter par des mesures nouvelles pour
lesquelles le concours des deux Chambres est ncessaire. Elles
penseront, comme moi, que la France, qui n'a pas t la premire 
livrer le repos du monde  la fortune des armes, doit se tenir prte 
agir, le jour o elle croirait l'quilibre europen srieusement
menac. Le projet se terminait ainsi: Vous voulez, comme moi, que la
France soit grande et forte. Aucun sacrifice ne vous coterait pour
lui conserver, dans le monde, le rang qui lui appartient. Elle n'en
veut pas dchoir. La France est fortement attache  la paix, mais
elle ne l'achterait pas  un prix indigne d'elle, et votre Roi, qui a
mis sa gloire  la conserver au monde, veut laisser intact  son fils
ce dpt sacr d'indpendance et d'honneur national que la rvolution
franaise a mis dans ses mains. Sauf cette dernire invocation  la
rvolution, mise l pour satisfaire la gauche, ce langage tait mesur
et digne. Il n'en donnait pas moins  l'opinion comme  notre
diplomatie une orientation belliqueuse: c'tait l'attitude et l'accent
d'un gouvernement qui jugeait le moment venu d'armer sur le pied de
guerre. Le Roi fit aussitt des objections qui indiquaient une opinion
contraire fort arrte, et, tirant de sa poche un papier couvert de sa
grosse criture, il se mit  lire un discours d'une note absolument
diffrente. La discussion fut courte. M. Thiers parla avec modration,
en homme qui s'attendait  tre congdi et qui au fond le dsirait.
Le dsaccord constat, les ministres offrirent leur dmission: le
prince l'accepta, non sans beaucoup de paroles aimables et
affectueuses. Le lendemain, le duc de Broglie, mand chez le Roi, lui
proposa son intervention pour le raccommoder avec son cabinet et
rajuster le projet de discours; Louis-Philippe dclina cette
offre[528]. Son parti tait pris. Le mme jour, il appelait le
marchal Soult et pressait M. Guizot de venir  Paris.

[Note 526: _Morning Herald_ du 17 octobre 1840.]

[Note 527: _Sicle_ du 21 octobre 1840.]

[Note 528: _Documents indits._]

Dcidment, il est crit que M. Thiers ne pourra jamais rester
longtemps  la tte du gouvernement. Comme en 1836, il lui a suffi de
quelques mois pour se rendre impossible. Pendant cette si courte
administration, a-t-il du moins employ sa merveilleuse intelligence,
son ambition patriotique,  accomplir quelque oeuvre qui honore sa
mmoire? Le bilan est facile adresser; dans la politique intrieure,
rien ou  peu prs rien, sauf quelques exercices striles de bascule
parlementaire et le dangereux coup de thtre du retour des cendres;
dans la politique extrieure, la paix mise en pril. Non, sans doute,
qu'on puisse justement lui imputer tous les mcomptes de la crise
orientale. Il convient de ne jamais oublier que les fautes avaient t
commences avant lui, et que, dans celles qu'il a commises lui-mme,
il a eu beaucoup de complices. Seulement, force est bien de
reconnatre qu'il n'a pas su saisir les occasions de rparer le mal
fait avant lui, qu'au contraire il l'a singulirement aggrav par ses
erreurs diplomatiques et sa tmraire tourderie, par sa recherche de
la popularit et ses complaisances rvolutionnaires. Et maintenant, 
l'heure o il quitte le pouvoir, que laisse-t-il derrire lui? En
France, la grande victoire remporte par Casimir Prier sur l'anarchie
et la guerre remise en question; l'opinion fivreuse et inquite; les
passions en fermentation et les intrts en souffrance; les finances 
ce point engages que l'quilibre budgtaire en est pour longtemps
dtruit; une situation diplomatique telle, que ses successeurs
semblent placs entre une folie dsastreuse pour les intrts vitaux
du pays et une apparence de retraite mortifiante pour la fiert
nationale; le patriotisme compromis, la prudence devenue suspecte,
pnible, et, par suite, un malaise qui doit longtemps peser sur notre
politique extrieure; en Europe, les gouvernements et les peuples,
alarms par nous, excits, irrits contre nous, sans que nous les
ayons intimids, et, pour couronner cette belle oeuvre, le rveil de
l'unit allemande, qui dsormais ne se rendormira plus.

Si M. Thiers n'a pas fait pis encore, s'il ne nous a pas conduits
jusqu' la guerre, il le doit au Roi, qui l'arrta. Avec quelle
justesse de coup d'oeil, quelle adresse et quelle sret de main le
prince a dnou cette crise si complique et si prilleuse, les
contemporains en ont t frapps. Il est notre matre  tous,
disait alors l'un des ministres dmissionnaires, M. Cousin; et, de
l'tranger, M. Charles Greville, en crivant son journal intime, ne
pouvait contenir son admiration pour cette merveilleuse sagacit qui
faisait de Louis-Philippe l'homme le plus habile de France, et grce 
laquelle, tt ou tard, il arrivait toujours  ses fins[529]. Le Roi
avait pris sa part, d'abord des erreurs diplomatiques, ensuite des
entranements patriotiques; mais ces fautes, si fcheuses qu'aient t
leurs consquences au dedans et au dehors, ne sont-elles pas rachetes
par l'intervention dcisive de la dernire heure? Intervention
d'autant plus mritoire que, sur le moment, elle tait dplaisante et
mme dangereuse pour celui qui l'entreprenait. Louis-Philippe voyait
ce danger personnel: seulement, il voyait aussi le pril du pays, et
il n'hsita pas. Le 22 octobre, aprs avoir inform M. Dupin de la
crise qui venait d'clater dans le conseil des ministres, il ajoutait
avec une rare noblesse d'accent et d'ides: Cela n'est pas encore
publi, mais les journaux vont travestir ces dbats et travailler la
crdulit publique sur mon compte de la manire la plus cruelle.
N'importe! j'ai la conscience que je tiens mon serment royal, en me
dvouant pour prserver la France d'une guerre qui, selon moi, serait
_sans cause et sans but_, par consquent sans justification aux yeux
de Dieu et des hommes. Je ne flchirai pas plus devant les clameurs
factices dont on s'efforce de nous assaillir que devant les balles des
assassins[530]. Le Roi courait un risque plus grand encore que celui
d'tre mal jug par l'opinion de son temps, c'tait que l'histoire
n'apert pas tout le bienfait de son intervention. Aprs cette
oeuvre, purement ngative, qui consistait  empcher une faute, 
prvenir un pril, rien ne restait debout qui ft comme le monument du
service rendu; les ingrats ou seulement les distraits avaient beau jeu
 dire qu'ils ne voyaient rien. Toutefois, de la part de notre
gnration, une telle injustice n'est pas  craindre. Elle a de
douloureux points de comparaison qui lui permettent, hlas! de
mesurer l'tendue et la profondeur du pril dont ses pres ont t
prservs, il y a prs d'un demi-sicle. Nous avons pu dire que la
guerre en 1840, dans les conditions o elle se prsentait, et t
1870 et 1871 trente ans plus tt. Eh bien, refaisons par la pense les
vnements de cette dernire poque: supposons  la place de Napolon
III un souverain qui ait, par son intervention personnelle, empch la
guerre, et faisons le compte du mal qui et t ainsi pargn  la
patrie. Ce souverain que la France n'a pas eu en 1870, elle l'avait en
1840.

[Note 529: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 339.]

[Note 530: _Mmoires de M. Dupin_, t. IV, p. 99.]




CHAPITRE V

LA PAIX RAFFERMIE.

(Octobre 1840-juillet 1841.)

     I. Le Roi appelle le marchal Soult et M. Guizot. Ce dernier
     s'tait, dans les derniers temps, spar de la politique de M.
     Thiers. Composition du ministre du 29 octobre. Hostilits qu'il
     rencontre. Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous
     les conservateurs? On ne croit pas gnralement  sa dure.
     Confiance de M. Guizot.--II. Discours du trne. Rtablissement de
     l'ordre matriel. M. Guizot tche de se faire offrir par les
     puissances des concessions qui permettent  la France de rentrer
     dans le concert europen. Dispositions des diverses puissances.
     Tout dpend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien cder. Le
     _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des partisans de la
     conciliation  Londres. Les revers des gyptiens en Syrie mettent
     fin  ces efforts. Dsappointement du gouvernement franais.
     L'gypte est menace. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord
     Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais envers la
     France. M. Guizot est rduit  la politique d'isolement et
     d'expectative.--III. L'Adresse  la Chambre des pairs. Discours
     de M. Guizot.--IV. Premiers votes de la Chambre des dputs.
     Dispositions de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse.--V.
     Ouverture du dbat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont
      l'apoge de leur talent. Animosit des deux armes. L'attaque
     de M. Thiers. La dfense de M. Guizot. Les autres orateurs.
     L'amendement de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu.
     Dans quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?--VI.
     Proccupations veilles par la prochaine rentre des cendres de
     l'Empereur  Paris. La crmonie. Conclusion qu'en tire M.
     Guizot.--VII. Le ministre maintient les armements. Rponse aux
     observations des cabinets trangers. La loi de crdits pour les
     fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions
     hostiles ou incertaines dans une partie de la gauche, dans la
     majorit et mme dans le cabinet. La discussion. Discours
     quivoque du marchal Soult. Trouble qui en rsulte. Discours de
     M. Guizot. Rsum de M. Thiers. Dbat sur l'amendement du gnral
     Schneider. Nouvelles quivoques du marchal. Intervention
     dcisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent
     un dernier effort  la Chambre des pairs. Ils sont battus.--VIII.
     Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de
     provoquer une grande discussion pour raffermir la majorit?
     Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet
     produit. La discussion. Le ministre se drobe. Discours de M.
     Thiers. Rponse de M. Guizot. Le vote.--IX. Attaques de la presse
     contre le Roi. Les prtendues lettres de Louis-Philippe publies
     par la _France_. La Contemporaine. Acquittement de la _France_.
     Scandale qui en rsulte et redoublement d'attaques contre le Roi.
     Le faux est cependant manifeste. Dclaration de M. Guizot  la
     Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'teint.--X.
     Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore Napier et
     Mhmet-Ali. Les puissances dsirent qu'elle soit approuve par
     le sultan. La Porte, pousse par lord Ponsonby, dclare la
     convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier 1841 par
     laquelle la confrence engage le sultan  accorder l'hrdit au
     pacha.--XI. La France doit-elle entrer dans le concert europen
     et  quelles conditions? Ngociations. Le gouvernement franais
     obtient satisfaction sur les points essentiels. Difficults sur
     les clauses de la convention. Rdaction des actes. Hatti-shriff
     n'accordant au pacha qu'une hrdit illusoire. Parafe des actes
     prpars  Londres.--XII. La discussion des crdits
     supplmentaires de 1840 et de 1841. Attaque de M. Thiers. M.
     Guizot refuse de discuter les ngociations en cours. Le bilan
     financier du ministre du 1er mars.--XIII. Nouveaux efforts de
     lord Ponsonby pour empcher la Porte de faire des concessions 
     Mhmet-Ali. Action contraire de M. de Metternich. M. Guizot
     persiste dans son attitude. Modification du hatti-shriff. Le
     gouvernement franais est dispos  signer. Difficults souleves
     par lord Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
     allemandes. Mhmet-Ali accepte le hatti-shriff modifi.
     Signature du protocole de clture et de la convention des
     dtroits.--XIV. Conclusion.


I

L'interrgne ministriel ouvert par la dmission du ministre du 1er
mars ne pouvait se prolonger sans pril. Le Roi se trouvait absolument
 dcouvert, en butte aux polmiques les plus dangereuses; dj les
journaux de gauche annonaient ouvertement son abdication. En mme
temps, divers symptmes semblaient indiquer que les fauteurs de
trouble jugeaient l'occasion favorable pour tenter quelque mauvais
coup. Les promenades nocturnes, avec chants de _Marseillaise_,
prenaient un caractre de plus en plus tumultueux, et, dans la soire
du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement,  coups de
poignard, un sous-officier de la garde municipale. Les rapports de
police taient inquitants. Dans le public, circulaient des bruits de
sdition prochaine, des menaces de rgicide[531]. L'une des princesses
royales crivait le 24 octobre: L'tat de l'opinion donne tout 
craindre, et l'on s'attend  la plus redoutable meute que nous ayons
vue encore, si par malheur la crise se prolonge[532].

[Note 531: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

[Note 532: _Revue rtrospective._]

Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction  donner  ses
dmarches. Depuis longtemps il avait dcid  part lui et mme laiss
voir  quelques personnes de quel ct, en cas de rupture avec M.
Thiers, il chercherait de nouveaux ministres[533]. Aussi  peine les
dmissions lui eurent-elles t remises, qu'il manda le marchal Soult
aux Tuileries et crivit  Londres pour presser M. Guizot de revenir 
Paris.

[Note 533: Cf. plus haut, p. 152 et p. 346.]

La presse de gauche affecta d'tre surprise et scandalise de voir un
ambassadeur appel  prendre la place de son ministre: elle prtendit
montrer l une inconvenance et mme une sorte de trahison domestique.
Tel ne fut pas le sentiment de M. Thiers, du moins au premier moment;
car, en transmettant  M. Guizot l'appel du souverain, il lui crivait:
Vous tes, _naturellement_, l'un des hommes auquel le Roi a le plus
pens dans cette occasion. Loin de s'tre li indissolublement au
cabinet en consentant  rester  Londres aprs le 1er mars 1840, M.
Guizot avait tout de suite pos ses conditions, et il tait demeur,
depuis,  l'gard de M. Thiers, dans l'tat d'un surveillant un peu
inquiet, prompt  le faire avertir qu'il ne pourrait pas le suivre dans
telle direction, accepter telle mesure. Au dbut, ses alarmes avaient
port exclusivement sur la politique intrieure. Dans les questions
trangres, et spcialement dans l'affaire gyptienne, il avait commenc
par donner son concours sans faire d'objection, prenant sa part des
erreurs et des illusions du gouvernement. Mais vers la seconde moiti de
septembre, devant le bruit croissant de guerre et surtout de rvolution
qui lui arrivait de France, il se rendit compte que M. Thiers tait
dbord, entran. Voulant que son sentiment ft connu de ses amis et du
gouvernement, il s'en ouvrit au duc de Broglie et lui adressa
successivement, le 23 septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres o il
tmoignait chaque fois une inquitude plus vive, une opposition plus
rsolue  la politique qui lui paraissait prvaloir[534]. De Paris, ses
amis le tenaient au courant du dsaccord entre les ministres et le Roi,
et aussi de la rsolution tmoigne par ce dernier de lui proposer la
succession de M. Thiers. M. Duchtel le pressait de saisir l'occasion
qui ne tarderait pas  lui tre offerte, ajoutant qu'il n'tait pas
donn tous les jours de sauver son pays. De tels appels ne risquaient
pas de trouver M. Guizot insensible. Sentant venir cette heure qu'il
attendait patiemment depuis les douloureux dboires de la coalition, il
voulait sans doute viter tout ce qui pourrait le faire accuser de
prcipiter la crise, de provoquer la chute du ministre dont il se
trouvait l'agent; mais il tait bien dcid  ne pas laisser chapper le
grand rle qui se prsentait,  ne pas refuser  la monarchie et au pays
en pril le secours dont ils avaient besoin[535].

[Note 534: Je vois de loin le mouvement, l'entranement, crivait M.
Guizot  M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y
rsister. Je suis dcid  ne pas m'y associer. Et, en mme temps, il
disait  d'autres amis: Tout, absolument tout, est engag pour moi
dans cette question, mes plus chers intrts personnels, les plus
grands intrts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et
tout cela se dcide sans moi, loin de moi... Mon me est pleine de
trouble; je n'ai jamais t aussi agit. Il voyait venir, d'ailleurs,
le moment o il se regarderait comme oblig de rpter tout haut ce
qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Ds qu'il avait appris
la convocation des Chambres, il avait demand un cong pour prendre
part  leurs travaux.  ceux qui lui conseillaient de ne revenir
qu'aprs les premiers dbats, il rpondait, le 17 octobre, qu'il ne
voulait pas attendre, pour paratre dans la Chambre, qu'il ft
insignifiant d'y tre, et il ajoutait: Je ne suis ici, je ne serai
l dans aucune intrigue; mais je suis dput avant d'tre
ambassadeur. (_Mmoires de M. Guizot._)]

[Note 535: _Mmoires de M. Guizot._]

Aussi, quand il reut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un
moment d'hsitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26
 Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la ncessit de
ramener vers la paix la politique qu'on avait laisse driver vers la
guerre; mais il prit ses prcautions pour que la raction n'allt pas
trop loin. Ds le lendemain de son arrive, il tait heureux
d'annoncer au duc de Broglie qu'il avait fait accepter au Roi les
conditions suivantes: 1 maintien de la note du 8 octobre; 2 libert
pour les ministres de rdiger le discours du trne; 3 permission de
parler ventuellement des armements  continuer; 4 promesse d'occuper
Candie si les Russes entraient  Constantinople[536]. Sur les
questions de personnes, tout fut dcid en deux jours: chacun sentait
le pril du moindre retard. M. Guizot prit le ministre des affaires
trangres; mais il se contenta d'tre l'homme considrable, la
personnification politique du cabinet, sans aspirer  en tre le chef
nominal. Il laissa ce titre au ministre de la guerre. Qu'un tel
prsident du conseil pt tre parfois incommode, il le savait par
exprience; mais, dans la crise prsente, ce grand nom guerrier lui
paraissait utile  la tte d'un ministre pacifique. D'ailleurs, pour
le moment, le marchal se montrait facile, et tmoignait qu'il
comprenait l'importance de M. Guizot; il le laissait  peu prs tout
dcider  sa guise, lui rclamant seulement le portefeuille des
travaux publics pour M. Teste, qui devait lui servir de porte-parole;
on le lui concda. M. Guizot eut soin de faire attribuer  ses amis
personnels, M. Duchtel, M. Humann et M. Villemain, les portefeuilles
de l'intrieur, des finances et de l'instruction publique. M. Martin
du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperr, appels aux ministres
de la justice, du commerce et de la marine, reprsentaient le centre
proprement dit, celui qui avait soutenu M. Mol contre la coalition.
Cette fraction, la plus nombreuse du parti conservateur, avait donc sa
part dans ce ministre d'union, part, il est vrai, moins considrable
que celle du centre droit. Ces divers personnages taient des hommes
d'exprience, ayant fait leurs preuves; tous avaient dj t
ministres, quelques-uns plusieurs fois[537]. En dpit des rles divers
jous par eux  l'heure trouble de la coalition, l'ensemble ne
laissait pas que d'tre suffisamment homogne: leur accord tait
complet sur l'oeuvre du moment; ils voulaient tous sortir la France de
la passe mauvaise o le ministre prcdent l'avait engage, carter
le pril de guerre et rprimer l'agitation rvolutionnaire, raffermir
la paix au dehors et l'ordre au dedans, et le faire sans que l'honneur
national ni la libert politique eussent  en souffrir. Comme aimaient
alors  le dire les membres et les amis du cabinet, la France se
retrouvait dans la mme situation qu'au commencement de 1831,  la
chute du ministre Laffitte; il fallait recommencer Casimir
Prier[538]. On trouvait avantage  abriter, sous ce grand nom, une
politique raisonnable sans doute, utile, ncessaire, mais peu
flatteuse pour l'imagination et l'amour-propre. Le Roi, qui acceptait
pleinement ce programme, ne fit objection  aucun des noms proposs,
et les ordonnances furent signes le 29 octobre.

[Note 536: _Documents indits._]

[Note 537: Le marchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de
plusieurs ministres depuis 1830. M. Duchtel avait sig dans le
cabinet du 6 septembre 1836 et dans celui du 12 mai 1839; l'amiral
Duperr, dans ceux du 22 fvrier 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du
Nord, dans celui du 15 avril 1837; MM. Villemain, Cunin-Gridaine et
Teste, dans celui du 12 mai 1839. Sur les neuf ministres, six avaient
fait partie de ce dernier cabinet.]

[Note 538: M. Guizot et M. Duchtel n'taient pas seuls alors 
rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine crivait,
dans une de ses lettres: C'est 1831 aprs le cabinet Laffitte.]

Le nouveau cabinet devait s'attendre  un choc redoutable avec toutes
les passions qu'il venait refrner. Aussi ne fut-il pas surpris d'tre
salu par un cri de colre et de haine, parti de tous les journaux de
gauche. Le ministre de l'tranger, tel fut le nom sous lequel on
tcha de l'craser. Depuis que les traits de 1815 ont t conclus,
disait le _National_, jamais conspiration de nos gouvernants avec
l'tranger n'avait t aussi flagrante. Et pour mieux imprimer au
cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'veiller des
prventions encore trs-vivaces, la presse opposante voquait le
souvenir du voyage que M. Guizot avait fait  Gand pendant les
Cent-Jours, et celui des compliments acadmiques qu'au lendemain de la
premire invasion, M. Villemain avait adresss  l'empereur de Russie
et au roi de Prusse[539].

[Note 539: En mai 1815, M. Guizot s'tait rendu  Gand, auprs de
Louis XVIII, pour lui porter les voeux et les conseils des royalistes
constitutionnels, entre autres de M. Royer-Collard, et pour demander
l'loignement de M. de Blacas. Cf. sur cet pisode ce qu'en dit M.
Guizot au tome Ier de ses _Mmoires_, p. 77 et suiv.--Quant  M.
Villemain, il avait t admis, le 21 avril 1814, peu aprs la premire
entre des allis dans Paris,  lire, en sance solennelle de
l'Acadmie franaise, un discours couronn. L'empereur de Russie et le
roi de Prusse taient prsents et avaient t reus aux cris de:
Vivent les allis! Le prsident de l'Acadmie, M. Lacretelle jeune,
leur avait adress un compliment. M. Villemain crut devoir faire de
mme avant de lire son discours; il salua donc le vaillant hritier
de Frdric et le magnanime Alexandre, ce hros  l'me antique et
passionne pour la gloire.]

Pour lutter contre une opposition qui se rvlait, ds le dbut, si
implacable et si exaspre, le ministre comptait tout d'abord sur la
couronne. Louis-Philippe avait le sentiment trop vif des dangers de
l'heure prsente, et aussi de la responsabilit assume par lui en
rompant avec M. Thiers et ses collgues, pour ne pas tre rsolu 
donner un appui sans rserve, sans arrire-pense,  ceux qui les
remplaaient. Il mit mme tout de suite une sorte d'affectation dans
les tmoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il
accordait  M. Guizot, de faon  bien faire voir  tous et
spcialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder
rancune  l'illustre doctrinaire de son rle dans la coalition. Le
ministre tait-il assur de rencontrer un appui aussi dcid, aussi
absolu dans toutes les fractions du parti conservateur? Plus d'un
symptme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en
tant fort anims contre M. Thiers, n'avaient pas pardonn  M. Guizot
son opposition  M. Mol. C'tait avec chagrin et mfiance qu'ils
sentaient, entre ses mains, la cause pacifique et conservatrice qui
tait la leur, et la prsence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine
dans le cabinet ne suffisait pas  les dsarmer. On devinait leurs
sentiments au langage de la _Presse_, qui ne soutenait le ministre
qu'avec une rpugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrde, dans
le _Courrier de Bordeaux_, prdisait aux conservateurs qu'en
chargeant de rparer les maux de la France celui qui en tait le
principal auteur, ils prparaient de nouvelles calamits. D'ailleurs,
l'ancien chef des 221, M. Mol, ne cachait pas qu'il tait
personnellement fort bless d'avoir t laiss de ct lors des
pourparlers ministriels[540].

[Note 540: M. Mol crivait  M. de Barante, le 7 novembre 1840: Ce
qui vient de se passer a achev de fixer mes ides sur l'emploi des
annes qu'il plaira au ciel de me rserver encore. Je n'ai t ni
consult ni prvenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce
qu'on prparait. Le Roi, dit-on, m'a trouv trop _compromis_ et
s'tait entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu 
ce ministre les bons offices que M. de Broglie avait rendus  celui
de M. Thiers. C'est lui qui a rapproch de son mieux mes anciens
collgues ou amis politiques de M. Guizot. Quant  ce dernier, il
triomphe et s'crie: C'est de la rconciliation! Ce qu'il y a de vrai,
c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abme. Voil
pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralit
de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne ft-ce que
pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il rpare en quelque chose
le mal qu'il a fait! Le rparer compltement est impossible. Le pays
expiera longtemps les torts des ambitieux. (_Documents indits._)]

D'autres conservateurs, et ce n'taient pas ceux qui avaient le coeur
le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'tait tromp compltement
sur le pacha, que pousser plus avant dans la mme voie conduirait  la
guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet aveu leur tait
pnible, cette dception leur tait douloureuse; encore tout agits
des excitations de la veille, ils s'irritaient des checs des
gyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se sentaient
humilis de paratre reculer devant l'Europe, et la promptitude
effare, l'emportement peureux avec lesquels une partie de ceux qui
avaient cri le plus fort au dbut lchaient pied depuis que l'affaire
devenait srieuse, augmentait encore cette humiliation, en y mlant un
certain sentiment de dgot indign. Aujourd'hui, disaient-ils avec
amertume, l'Europe sait que nos fusils ne sont pas chargs; c'est cent
fois pis que si l'on et cd ds le dbut. Ils n'en concluaient pas
sans doute  suivre une autre politique que celle du cabinet; mais,
s'ils ne pouvaient contester que cette politique ne ft raisonnable,
ils la trouvaient dplaisante; comme l'a dit  ce propos M. Guizot,
la prudence qui vient aprs le pril est une vertu triste. De ces
sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas bien eux-mmes,
rsultaient un malaise, un mcontentement, de soi et des autres qui
pesaient lourdement sur la situation et qui n'taient pas faits pour
faciliter la tche du gouvernement.

Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficults.
On croyait gnralement que le ministre tait sacrifi d'avance et
qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pt avoir la majorit
au dbut sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger
une fois pass, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque
autre question, et ne fallait-il pas s'attendre que l'opinion lui
gardt moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne
 la fois si ncessaire et si pnible? Comme le disait alors l'un des
doctrinaires dissidents, aussitt qu'on aura bu le vin qui est dans
cette bouteille, on la cassera. C'tait galement le sentiment des
cabinets trangers. Aux yeux de l'Europe entire, crivait M. de
Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de trois mois. Cela
n'est pas commode pour diriger des ngociations[541]. L'impression
gnrale de malaise et d'inscurit tait telle que la monarchie
elle-mme paraissait menace. Ce n'tait pas seulement M. Edgar Quinet
qui disait, dans une de ses lettres, le 29 octobre: On croit la
dynastie perdue[542]. M. de Tocqueville crivait  M. Reeve, le 7
novembre: La nation est irrite contre le prince qui la gouverne;
elle se croit,  tort ou  raison, profondment humilie et dchue du
rang qu'elle doit tenir en Europe, et est tout prs de ces rsolutions
dsespres que de pareilles impressions font natre chez un peuple
orgueilleux, inquiet, irritable comme le ntre. L est le pril, le
pril unique. Ce n'est pas la guerre qui est  craindre pour le
gouvernement; c'est d'abord le renversement du gouvernement et, aprs,
la guerre... Jamais, depuis 1830, le danger n'a t aussi grand. Le
radicalisme s'appuie momentanment sur l'orgueil national bless: cela
lui donne une force qu'il n'avait point encore eue[543].

[Note 541: _Journal indit de M. le baron de Viel-Castel_, _Papiers
indits de M. le duc de Broglie_, _Correspondance indite de M. de
Barante_, _Notice_ de M. VITET sur M. Duchtel.]

[Note 542: _Correspondance de Quinet._]

[Note 543: _Nouvelle Correspondance de Tocqueville._]

En dpit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tche avec une
confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficults, mais
elles ne lui paraissaient au-dessus ni de son courage ni de ses
forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. Les pays libres,
disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux  trois ponts;
ils vivent au milieu des temptes; ils montent, ils descendent, et les
vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font
avancer. J'aime cette vie et ce spectacle... Cela vaut la peine de
vivre; si peu de choses mritent qu'on en dise autant! Et plus tard,
rappelant prcisment son entre au pouvoir en octobre 1840, il
crivait: J'ai got aux entreprises  la fois senses et difficiles,
et je ne connais point de plus profond plaisir que celui de lutter
pour une grande vrit, nouvelle encore et mal comprise. Du reste,
tout en sachant qu'il s'exposait, il n'avait pas le sentiment qu'il se
sacrifit. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie publique
une disposition optimiste, toujours prompte et obstine  croire au
succs. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de l'homme d'tat
dont il prtendait recommencer l'oeuvre. Casimir Prier, suivant
l'expression mme de M. Guizot, tait hardi avec doute, presque
tristesse; il esprait peu en entreprenant beaucoup, et semblait,
au milieu mme de ses hroques victoires, obsd d'ides sinistres et
funbres. M. Guizot avait reu du ciel, au contraire, une facilit
d'espoir et de contentement qu'il devait conserver mme au milieu des
plus profondes dfaites. En octobre 1840, il ne se sentait pas
seulement le courage de combattre, mais la confiance de vaincre; il se
croyait de force  dompter les rvolutionnaires et, ce qui tait
peut-tre plus difficile,  s'imposer aux conservateurs. Vainement,
autour de lui, lui prdisait-on une chute prochaine, il comptait bien
garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il ft, et-il
pu croire  la possibilit de le conserver jusqu'en 1848?


II

L'ouverture de la session, primitivement fixe au 28 octobre, avait
t,  cause de la crise ministrielle, reporte au 5 novembre. Le
discours du trne, sans dsavouer le pass ni dsarmer pour l'avenir,
donna  la politique extrieure une orientation nettement
pacifique[544];  l'intrieur, tout en se prononant pour le ferme
maintien des liberts publiques, il annona la rpression des
passions anarchiques.

[Note 544: J'ai la dignit de notre patrie  coeur, autant que sa
sret et son repos, disait le Roi. En persvrant dans cette
politique modre et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix
ans les fruits, j'ai mis la France en tat de faire face aux chances
que le cours des vnements en Orient pourrait amener. Les crdits
extraordinaires, qui ont t ouverts dans ce dessein, vous seront
incessamment soumis; vous en apprcierez les motifs. Je continue
d'esprer que la paix gnrale ne sera point trouble. Elle est
ncessaire  l'intrt commun de l'Europe, au bonheur de tous les
peuples et au progrs de la civilisation. Je compte sur vous pour
m'aider  la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France
et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de
nouveaux sacrifices.]

Sur ce dernier point, l'action du ministre s'exera tout de suite et
avec succs. Ds le 6 novembre, une circulaire du garde des sceaux,
presque aussitt publie, signalait  la vigilance des procureurs
gnraux les excs de la presse et aussi ces manifestations bruyantes
qui se couvraient mensongrement du nom d'lans patriotiques et qui
reclaient trop souvent des penses de rvolte et de sdition.
Conformment  ces prescriptions, des poursuites furent diriges
contre plusieurs journaux; la continuation des banquets fut interdite.
Ce langage, ces actes rpandirent partout l'impression que le
gouvernement tait rsolu  ne pas tolrer le dsordre, et il n'en
fallut pas davantage pour faire perdre promptement  la rue sa
physionomie inquitante. Au bout de quelques jours, les chants et les
promenades tumultueuses avaient cess.  la date du 1er novembre,
avant que la fermet du nouveau cabinet et encore produit son effet,
un observateur crivait sur son journal intime: Il rgne dans les
esprits une sombre inquitude. On s'attend  une meute, et la police
croit en remarquer dj les signes prcurseurs. Paris est sillonn de
patrouilles. Et le lendemain: Les promenades de jeunes gens et
d'ouvriers chantant la _Marseillaise_ continuent tous les soirs.
Quelques jours se passent, et le mme tmoin constate que cette
agitation a presque entirement disparu. Ce serait injuste, dit-il 
ce propos, de prtendre que le ministre du 1er mars l'entretenait 
dessein; mais l'incertitude de sa marche, le ton de ses journaux
paralysaient l'action des autorits, qui, craignant de n'tre pas
soutenues, n'osaient et ne pouvaient se mettre en opposition avec les
agitateurs. Pour raffermir l'ordre, il a suffi de le vouloir
fortement[545].

[Note 545: _Journal indit de M. le baron de Viel-Castel._]

Le problme extrieur n'tait pas aussi facile  rsoudre[546]. Dans
sa circulaire de prise de possession, envoye les 2 et 4 novembre 
tous nos reprsentants au dehors, M. Guizot, tout en proclamant que
la politique du gouvernement avait pour but le maintien de la paix,
n'indiquait aucune solution prcise aux difficults pendantes; il se
bornait  marquer, dans les termes les moins provocants possible,
l'attitude d'isolement et d'expectative arme qui tait impose  la
France par les derniers vnements[547]. C'est qu'en effet, aprs les
procds dont nous avions eu  nous plaindre, il ne paraissait pas
convenir  notre dignit de prendre l'initiative d'un rapprochement et
de solliciter ouvertement des concessions qui pouvaient nous tre
refuses. Mais ce que M. Guizot ne voulait pas faire officiellement,
il ne renonait pas  le tenter par des moyens indirects. Son dsir,
sinon son espoir, tait que les puissances, par gard pour un
ministre qui se mettait en travers du mouvement belliqueux et
rvolutionnaire, lui offrissent, en Syrie par exemple, quelques
concessions satisfaisantes pour l'amour-propre national; il les
accepterait aussitt, et la France reprendrait sa place dans le
concert europen. Le ministre rvait mme d'arriver  ce rsultat
avant la discussion de l'Adresse dans la Chambre des dputs. Quel
succs pour la politique pacifique, si elle pouvait dbuter au
parlement en se faisant honneur d'avoir obtenu, du premier coup, des
avantages refuss aux menaces de la politique belliqueuse! Sans doute,
on avait trs-peu de temps devant soi:  peine deux ou trois semaines.
Mais cette brivet du dlai pouvait servir  forcer la main aux
cabinets trangers. Aprs tout, ceux-ci n'taient-ils pas les premiers
intresss  fournir au ministre du 29 octobre les moyens de trouver
une majorit et d'apaiser l'opinion?

[Note 546: Outre les sources indites ou non que j'ai eu souvent
occasion d'indiquer, je me suis beaucoup servi, pour raconter l'action
diplomatique du ministre du 29 octobre en 1840 et 1841, d'un
important document dont je dois la communication  M. le duc de
Broglie. Celui-ci, tant prince Albert de Broglie et jeune attach au
ministre des affaires trangres, avait t charg par M. Guizot, en
1842, de lui faire un expos des ngociations poursuivies depuis le 29
octobre 1840 jusqu' la convention des dtroits en juillet 1841. Cet
expos, trs-complet, fait sur le vu des dpches du ministre ou de
ses agents, rvlait dj, par l'art de la composition, le futur
historien.]

[Note 547: _Note du prince Albert de Broglie_ et _Papiers indits de
M. de Barante_.]

Cette ide s'tait prsente  l'esprit de M. Guizot aussitt qu'il
avait t question pour lui de prendre le pouvoir. Sur le point de
quitter Londres, dans ses dernires conversations avec les ministres
anglais, il leur avait laiss voir ce qu'il attendait d'eux[548].
Donnez-moi quelque chose  dire, rptait-il avec insistance  lord
Clarendon, si peu que ce soit, pourvu que ce soit satisfaisant. Si je
n'ai pas quelque chose de ce genre, je ne serai pas capable de calmer
les esprits et de prendre en mains le gouvernement[549]. Aussitt
ministre, tout en vitant les ouvertures officielles, il refit les
mmes insinuations aux ambassadeurs trangers, notamment  lord
Granville. En mme temps il crivait, vers le 4 novembre,  M. de
Bourqueney, notre charg d'affaires  Londres: Vous recevrez une
circulaire que j'adresse  tous mes agents. J'y ai essay de marquer
avec prcision l'attitude que le cabinet veut prendre et qu'il
gardera. Mais ce ne sont l que des paroles: il faut des rsultats. On
les attend du cabinet. Il s'est form pour maintenir la paix et pour
trouver aux embarras de la question d'Orient quelque issue; pour
vivre, il faut qu'il satisfasse aux causes qui l'ont fait natre. La
difficult est extrme: l'exaltation du pays n'a pas diminu... Pour
que le succs vienne  la raison, il faut qu'on m'aide... Je l'ai
souvent dit  Londres, je le rpte de Paris. Le sentiment de la
France,--je dis de la France et non pas des brouillons et des
factions,--est qu'elle a t traite lgrement, qu'on a sacrifi
lgrement, sans motif suffisant, pour un intrt secondaire, son
alliance, son amiti, son concours. L est le grand mal qu'a fait la
convention du 15 juillet, l est le grand obstacle  la politique de
la paix. Pour gurir ce mal, pour lever cet obstacle, il faut prouver
 la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on attache  son
alliance,  son amiti,  son concours, beaucoup de prix, assez de
prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'tendue, c'est
le fait mme du sacrifice qui importe. Qu'indpendamment de la
convention du 15 juillet, quelque chose soit donn, videmment donn,
au dsir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir
rentrer dans l'affaire: la paix pourra tre maintenue et l'harmonie
gnrale rtablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis
prt  faire les dmarches ncessaires pour atteindre ce but; mais je
ne veux pas me mettre en mouvement sans savoir si le but est possible
 atteindre. Si on vous dit que cela ne se peut pas, qu'on entend s'en
tenir rigoureusement aux premires stipulations du trait..., la
situation restera violente et prcaire; le cabinet se tiendra
immobile, dans l'isolement et l'attente. Je ne rponds pas de
l'avenir... La politique de transaction est prfrable  la politique
d'isolement, s'il y a rellement transaction; mais, si la transaction
n'est de notre part qu'abandon, l'isolement vaut mieux[550].

[Note 548: Dpche de lord Palmerston  lord Granville, 27 octobre
1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 549: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 342.]

[Note 550: Cette lettre importante, qui expose si clairement le
dessein du nouveau ministre, n'est publie qu'en partie dans les
_Mmoires de M. Guizot_. M. Charles Greville, qui la tenait de M. de
Bourqueney, l'a donne plus au complet dans son journal. (_The
Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 348.)]

Le Roi appuyait chaudement M. Guizot dans cette campagne. Peut-tre
mme y apportait-il plus d'ardeur et d'espoir de russir. Il faisait
connatre ses dsirs  M. de Metternich par des voies indirectes[551].
En mme temps, il agissait sur le gouvernement anglais au moyen du roi
des Belges. Ainsi crivait-il  ce dernier, le 6 novembre: Qu'on
sache donc bien  Londres quelle est la nature de la lutte dans
laquelle nous sommes engags _neck or nothing_! Cette lutte n'est ni
plus ni moins que la paix ou la guerre; et, si c'est la guerre, que
lord Palmerston et ceux qui n'y voient peut-tre des dangers que pour
la France, sachent bien que, quels que puissent tre les premiers
succs d'un ct ou de l'autre, les vainqueurs seront aussi
immaniables que les vaincus; que jamais on ne refera ni un congrs de
Vienne, ni une nouvelle dlimitation de l'Europe; l'tat actuel de
toutes les ttes humaines ne s'accommodera de rien et bouleversera
tout. _The world shall be unkinged_; l'Angleterre ruine prendra pour
son type le gouvernement modle des tats-Unis, et le continent
prendra pour le sien l'Amrique espagnole... Ne nous y trompons pas:
le point de dpart, c'est le renversement ou la consolidation du
ministre actuel. S'il est renvers, point d'illusion sur ce qui le
remplace, c'est la guerre  tout prix, suivie d'un 93 perfectionn;
s'il est consolid, c'est la paix qui triomphe, et ce n'est que par la
paix qu'il peut l'tre; mais il faut se dpcher, car vous savez que
ces ttes gauloises sont mobiles. On va soutenir ce ministre, parce
qu'on croit qu'il apportera la paix; mais, s'il ne l'apporte pas tout
de suite, on ne tardera pas  croire qu'il ne l'apportera pas du tout,
et alors on croira aussi que la guerre est invitable, et qu'il faut
l'entamer bien vite pour prendre les devants sur ceux qu'on appellera
tout de suite les ennemis. Dpchons-nous donc de conclure un
arrangement que les cinq puissances puissent signer, car alors,
croyez-moi, c'en est fait de la guerre pour longtemps. Le Roi ne
faisait pas mystre des conditions que son cabinet accepterait
immdiatement. C'tait la concession  Mhmet-Ali de l'gypte
hrditaire, du pachalik d'Acre et de Candie en viager. Si on veut
signer ce que dessus, concluait-il, faisons-le vite. Dites-moi un mot
approbatif de Londres, et c'est fait[552].

[Note 551: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 458.]

[Note 552: _Revue rtrospective._]

Ces appels indirects, mais si pressants, avaient-ils chance d'tre
entendus? Pour rpondre, il convient de se rendre un compte exact des
dispositions des diverses puissances.  Vienne, ces dispositions taient
favorables. De plus en plus troubl de l'aventure o il s'tait laiss
engager en signant le trait du 15 juillet, M. de Metternich avait hte
d'en sortir. Il tmoignait la satisfaction que lui causait la
constitution du nouveau ministre, reconnaissait la ncessit de le
seconder dans ses difficults intrieures[553], mettait grand soin  se
montrer aimable avec M. de Sainte-Aulaire[554], et renvoyait  Londres
son ambassadeur, le prince Esterhazy, avec mission formelle d'amortir
les consquences du trait du 15 juillet et de chercher un moyen de
faire rentrer la France dans le concert europen[555]. Mmes
dispositions  Berlin et mmes instructions  M. de Blow, qui avait
aussitt, avec M. de Bourqueney, les conversations les plus expansives
sur les moyens de faire cesser l'isolement de la France[556]. Toutefois,
le pass permettait-il de compter absolument sur l'efficacit de ces
bonnes dispositions, si sincres qu'elles fussent? Que de fois, depuis
un an, on avait vu les deux puissances allemandes s'associer  des actes
qu'elles dploraient! M. Guizot n'avait-il pas pu s'apercevoir, pendant
son ambassade, du changement qui s'oprait dans l'attitude de M. de
Neumann et de M. de Blow, lorsqu'ils passaient des entretiens
confidentiels  la solennit des confrences, et comment la prsence de
lord Palmerston rendait aussitt leur langage contraint et timide?

[Note 553: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]

[Note 554: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 555: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 556: _Note indite du prince Albert de Broglie._]

Tout autres taient les sentiments du gouvernement russe. Le czar
avait abandonn sa prpotence en Orient, accept le protectorat
europen  Constantinople, pour le plaisir de rompre l'alliance des
puissances occidentales et de mortifier la France de Juillet; on ne
pouvait s'attendre qu'il renont volontiers  ce qui tait la seule
compensation de son sacrifice. Il laissait voir aux Anglais qui
l'approchaient le chagrin que lui ferait prouver une rconciliation
avec la France[557]. Toutefois, suivant une remarque que nous avons
dj eu occasion de faire, si passionn qu'il ft, il ne se sentait
pas prt pour l'emploi des moyens extrmes et redoutait de se faire en
Europe, particulirement en Allemagne, le renom d'un artisan de
discorde. Aussi pouvait-on tre assur qu'il n'oserait pas opposer de
_veto_  toute pacification dcide par les trois autres puissances,
et que, notamment, il ne repousserait rien de ce qu'aurait accept
l'Angleterre. C'est ce qui faisait crire  M. de Barante: En ce
moment, comme dans tout le cours de la ngociation, lord Palmerston
conserve le blanc seing de l'empereur de Russie... Celui-ci ne se
refusera point  ce qui sera voulu srieusement par l'Angleterre,
l'Autriche et la Prusse. Et encore: Si lord Palmerston vous
allguait comme difficult l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de
bonne foi. Il sait trs-bien qu'elle voudra tout ce qu'il
dcidera[558].

[Note 557: M. Charles Greville crivait sur son journal,  la date du
27 octobre 1840: L'empereur de Russie est pleinement satisfait de
l'tat actuel des choses, et il ne consentirait pas, sans un extrme
dplaisir,  un nouvel arrangement auquel participerait la France.
(_The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 347.)--Un peu plus
tard, lord Clanricarde disait  M. de Barante: J'ai eu souvent 
rpter  l'Empereur que l'Angleterre tenait  vivre en bonne
intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dpendait de
cette bonne harmonie; jamais il n'a entendu ces paroles sans que son
visage prouvt une contraction. (_Documents indits._)]

[Note 558: Dpche du 30 dcembre 1840, et lettre particulire de la
mme date. (_Documents indits._)]

En somme, ni les bonnes dispositions de l'Autriche et de la Prusse, ni
les mauvaises de la Russie n'taient de force  rsister  une
rsolution contraire de l'Angleterre. Tout dpendait de cette
dernire, c'est--dire de lord Palmerston. Car telle tait alors la
situation trange de ce pays, o l'on tait habitu  croire l'opinion
matresse, que tout ce qui regardait la politique trangre s'y
dcidait par la volont d'un seul ministre. C'est donc le sentiment
particulier de ce ministre qu'il faut avant tout connatre. Si lord
Palmerston et t un vritable homme d'tat, il n'et pas hsit 
accueillir les ouvertures de notre gouvernement. Il avait atteint
pleinement son but en Orient; le prestige du pacha y tait dtruit; la
politique britannique y avait notoirement prvalu. Seulement, le
ministre anglais, se brouillant du mme coup avec la France, avait
priv son pays d'une alliance populaire, naturelle et profitable,
l'avait expos  des ressentiments incommodes, prilleux mme, et
avait jet le trouble et l'inquitude dans l'Europe, qui lui en savait
trs-mauvais gr. Eh bien, par une fortune inoue, une occasion se
prsentait immdiatement de renouer cette alliance, d'amortir ces
ressentiments, de rassurer l'Europe, et cela sans grand sacrifice, car
la France demandait moins encore une concession effective qu'une
satisfaction morale, nous allions dire une politesse. Lord Palmerston
ne devait-il pas saisir cette occasion avec franchise, rsolution,
bonne grce, et se charger, au nom de l'Angleterre, de mener  fin
cette sorte de transaction et de rconciliation? N'tait-ce pas le
meilleur moyen de confirmer la prpondrance passagre que sa nation
venait d'acqurir en Europe, et lui-mme n'ajoutait-il pas ainsi  son
renom de lutteur hardi, tenace et heureux, l'honneur qui tait alors
le plus apprci des gouvernements et des peuples, celui d'tre un
pacificateur gnreux? Il y avait l de quoi sduire une ambition un
peu grande. Mais, quoique fort intelligent et fort habile, lord
Palmerston n'tait pas capable de voir les choses d'aussi haut.
prement et mesquinement querelleur, sa diplomatie consistait 
argumenter  outrance pour convaincre les autres qu'ils avaient tort;
sa politique n'avait gure d'autre objet que d'user sans mesure de ses
avantages et de faire le plus de mal possible  ceux qu'il croyait
avoir  sa merci; enfin, son patriotisme se confondait avec
l'assouvissement de passions, de haines, de rancunes qui taient plus
personnelles encore que nationales[559].

[Note 559: Comme l'crivait rcemment un Anglais qui avait vu de prs
tous ces vnements, il est hors de doute que Palmerston a t
pouss, dans toute cette affaire, non pas tant par l'ide de soutenir
le sultan et de ruiner le pacha que par le dsir passionn d'humilier
la France et de se venger sur Louis-Philippe et ses ministres de leur
conduite antrieure en Espagne. (Note de M. Henri Reeve, diteur du
journal de M. Greville.--_The Greville Memoirs, second part_, vol.
Ier, p. 347, 348.)]

Ds les premires insinuations que lui avait faites M. Guizot en
quittant Londres, lord Palmerston avait laiss voir ses dispositions
revches[560], et, le 29 octobre, jour de la constitution du nouveau
cabinet franais, il crivait  lord Granville: Louis-Philippe semble
vous avoir tenu le mme langage que Flahault et Guizot tenaient ici,
particulirement qu'il est ncessaire, afin d'aider le Roi  maintenir
la paix et  dompter le parti de la guerre, que nous fassions  sa
prire des concessions que nous avons refuses aux menaces de Thiers.
Mais c'est tout  fait impossible, et vous ne sauriez trop tt ou trop
fortement l'expliquer  toutes les parties intresses... Nous ne
pouvons pas compromettre les intrts de l'Europe par complaisance
pour Louis-Philippe ou pour Guizot plus que par crainte de Thiers. Si
nous cdions, la nation franaise croirait que nous cdons  ses
menaces et non aux prires de Louis-Philippe. Ce serait d'ailleurs
dplorable que les puissances fissent le sacrifice de leurs intrts
les plus importants pour apaiser les organisateurs d'meutes  Paris
ou faire taire les journaux rpublicains. J'ajoute que nous sommes en
train de russir pleinement en Syrie, que nous aurons bientt plac
toute cette contre entre les mains du sultan, et ce serait, en
vrit, tre bien enfant de cesser d'agir quand il ne faut qu'un peu
de persvrance pour l'emporter sur tous les points. Je puis vous
assurer que vous servirez plus utilement les intrts de la paix en
tenant un langage ferme et hardi au gouvernement franais et aux
Franais eux-mmes... La seule manire possible de tenir de telles
gens en respect est de leur faire clairement comprendre qu'on ne
cdera pas d'un pouce et qu'on est en tat de repousser la force par
la force. Quelques-uns de nos amis whigs ont fait beaucoup de mal en
s'abandonnant  des alarmes sans fondement et en tenant ce qu'on
appelle un langage conciliant... Mon opinion est que nous n'aurons pas
la guerre avec la France en ce moment, mais nous devons prparer nos
esprits  l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Franais ont le dsir
d'tendre leurs possessions territoriales aux dpens des autres
nations, et ils sentent tous ce que le _National_ a dit une fois, que
l'Angleterre est un obstacle  de tels projets... C'est un malheur que
le caractre d'un grand et puissant peuple, plac au centre de
l'Europe, soit ainsi fait; mais c'est l'affaire des autres nations de
ne pas fermer les yeux  la vrit et de prendre prudemment leurs
prcautions[561]. Cette lettre, dans sa roideur sche et presque
brutale, est bien significative; elle trahit toute la passion de lord
Palmerston contre la France; elle montre aussi que l'avantage
politique de renouer l'alliance brise ne se prsentait mme pus  son
esprit.

[Note 560: Dpche de lord Palmerston  lord Granville, du 27 octobre
1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 561: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 306  308.]

Ce n'tait pas seulement dans des lettres intimes que lord Palmerston
tmoignait de ses sentiments rfractaires  toute conciliation. On se
rappelle que, le 31 aot, il avait fait remettre  M. Thiers un long
_memorandum_ contenant la critique amre de la politique
franaise[562]. Ce document ayant t publi dans les journaux et
ayant exerc une certaine action sur l'opinion anglaise, M. Thiers
s'tait dcid, un peu tardivement, le 3 octobre,  y faire une
rponse tendue, habile, qui fut envoye en mme temps que la fameuse
note du 8 octobre, et que le ministre franais eut soin de faire
paratre aussitt dans le _Times_[563]. Lord Palmerston, dans une
controverse, ne se rsignait jamais  ne pas avoir le dernier mot. Il
se mit donc  l'oeuvre pour rfuter la rponse de M. Thiers, et le fit
avec son aigreur habituelle. Son travail termin seulement le 2
novembre, il l'adressa  M. Guizot, marquant ainsi que le changement
de ministre ne devait modifier ni le fond des choses, ni mme le ton
de la polmique. Bien plus, dans ce _memorandum_, il semblait revenir
sur des concessions dj faites  la France, et retirer la dclaration
par laquelle les puissances avaient en quelque sorte dsavou la
dchance prononce contre le pacha. En effet, au cours de son
argumentation contre les thses de M. Thiers, il contestait au
gouvernement franais le droit d'intervenir par les armes pour
maintenir le pacha en gypte, si la Porte jugeait  propos de le
destituer. Le sultan, disait-il, comme souverain de l'empire turc, a
seul le droit de dcider auquel de ses sujets il confiera le
gouvernement de telle ou telle partie de ses tats; les puissances
trangres, quelles que soient  cet gard leurs ides, ne peuvent
donner au sultan que des avis, et aucune d'elles n'est en droit de
l'entraver dans l'exercice discrtionnaire de l'un des attributs
inhrents et essentiels de la souverainet indpendante. N'tait-ce
pas dtruire en fait le conseil donn  la Porte de rvoquer la
dchance du pacha? Lord Palmerston mit le comble  son mauvais
procd en faisant publier, ds le 10 novembre, le nouveau
_memorandum_ dans le _Morning Chronicle_. L'effet fut dplorable en
France. Tous les journaux de gauche et de centre gauche ne manqurent
pas de jeter ce document  la tte du cabinet. Vous parlez
timidement, lui disaient-ils, voil pourquoi l'on vous rpond avec
insolence. On sait que vous ne voulez pas rsister, et l'on en profite
pour pousser plus loin ses avantages contre vous. M. Guizot, surpris
et attrist, crivait, le 14 novembre,  M. de Bourqueney: Nos
adversaires exploitent l'effet produit par cette pice; nos propres
amis en sont troubls. C'est la premire communication que lord
Palmerston ait adresse au nouveau cabinet. En quoi diffre-t-elle de
ce qu'il aurait crit  l'ancien? Comment cette dpche a-t-elle t
publie dans le _Morning Chronicle_, et avec tant d'empressement?
Tmoignez, mon cher baron, et au cabinet anglais et  nos amis 
Londres, le sentiment que je vous exprime et le mal qu'on nous
fait[564].

[Note 562: Sur les conditions dans lesquelles avait t fait ce
_memorandum_, cf. plus haut, p. 260.]

[Note 563: Le texte de cette rponse se trouve dans les _Pices
historiques_ des _Mmoires de M. Guizot_.]

[Note 564: _Note indite du prince Albert de Broglie_ et _Mmoires de
M. Guizot_.--Il fallait que Louis-Philippe et un bien grand dsir de
conciliation pour avoir, au premier moment, trouv satisfaisant le
_memorandum_ de lord Palmerston. (Cf. sa lettre au roi des Belges du 6
novembre 1840. _Revue rtrospective._)]

On vient de voir l'allusion de M. Guizot  nos amis de Londres. Dans
une autre lettre, tout en recommandant  M. de Bourqueney de traiter
bien rellement avec lord Palmerston, et non pas contre lui, il
l'invitait  ne rien ngliger pour que l'atmosphre o vivait le
ministre anglais pest sur lui dans notre sens. C'est qu'en effet,
malgr tant de dconvenues et de dfaillances, le parti de la paix,
existait toujours outre-Manche, et il avait mme trouv, dans le
changement de ministre en France, une occasion de se ranimer et de
tenter de nouveaux efforts[565]. Lord Clarendon proclamait bien haut
que le cabinet qui venait de se former  Paris, pour le maintien de
la paix, ne pouvait vivre qu'avec un sacrifice des puissances
signataires du trait du 15 juillet. Lord Lansdowne insistait
vivement pour l'adoption d'une mesure immdiate ayant une tendance
pacifique. Lord Russell menaait de sa dmission si lord Ponsonby
n'tait pas rappel. Lord Melbourne louait fort la conduite et le
langage de M. Guizot. En somme, le plus grand nombre des ministres
taient d'avis de faire quelque chose pour la France. Tel tait aussi
le sentiment de la Reine. Les journaux anglais exaltaient la sagesse
de Louis-Philippe et demandaient qu'on lui propost une solution
acceptable. Enfin, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse
s'agitaient avec le sincre dsir de trouver cette solution.

[Note 565: Pour le rcit de ce qui va suivre, je me suis
principalement servi des _Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
342  354.]

Si puissant, si gnral que part cet effort vers la conciliation,
nous savons par exprience que la volont de lord Palmerston tait
plus forte encore. M. Charles Greville, qui assistait de prs  toutes
ces dmarches, crivait sur son journal,  la date du 7 novembre:
Bien que telle soit la disposition de l'Autriche et aussi de la
Prusse, quoique la Reine soit ardemment dsireuse de voir la paix et
la tranquillit rtablies, que presque tout, sinon tout le cabinet
incline  un arrangement avec la France, et que la France elle-mme
soit prte  rpondre aux moindres avances faites dans un esprit
conciliant, la rsolution personnelle de Palmerston l'emportera
probablement sur toutes les autres opinions et inclinations. Il
repoussera ou ajournera chacune des propositions qui seront faites,
et, si l'une d'elles est adopte malgr lui, il s'arrangera pour la
faire avorter dans l'excution, pour n'carter aucune difficult et
pour en crer mme o il n'y en aura pas. Ce qu'il y a de plus
extraordinaire dans toute cette affaire, c'est de voir un groupe
d'hommes consentir  faire route avec un autre homme qui non-seulement
ne leur inspire aucune confiance, mais qu'ils croient tre
politiquement malhonnte et tratre (_dishonest and treacherous_), et
de les voir discuter srieusement avec lui l'adoption de certaines
mesures, avec la certitude qu'il ne les excutera pas loyalement. On
dirait Jonathan Wild[566] et son compagnon jouant ensemble  Newgate.
Tout se passa en effet comme le prvoyait M. Greville. Lord Palmerston
le prit d'abord de haut avec les conciliateurs. Puis, quand ceux-ci
lui parurent gagner du terrain, il changea de tactique, se prta 
discuter, feignit de cder  demi, consentit mme  demander au
gouvernement franais de faire connatre ses dsirs et ses ides,
s'excusa presque, auprs de M. de Bourqueney, du ton du _memorandum_
du 2 novembre, et lui dclara n'avoir voulu rtracter aucune de ses
dclarations antrieures sur la dchance du pacha; seulement, il
s'arrangeait pour que les choses tranassent en longueur, persuad
que, pendant ce temps, les vnements se prcipiteraient en Syrie et
viendraient, une fois de plus, placer ses contradicteurs en prsence
de faits accomplis.

[Note 566: Jonathan Wild est un brigand, hros de l'un des romans de
Fielding.]

Cet espoir ne fut pas tromp. Pendant que les diplomates discutaient
sur la portion de la Syrie que l'on pourrait, par gard pour la
France, laisser au pacha, chaque courrier d'Orient annonait un revers
des gyptiens. Ainsi savait-on, ds le 2 novembre, que l'insurrection
avait clat de nouveau, au commencement d'octobre, dans toutes les
montagnes du Liban,--insurrection fomente par les agents anglais,
arme avec des fusils anglais, paye avec l'or anglais,--et qu'elle
prenait mme cette fois une gravit particulire par la dfection de
l'mir Beschir, qui gouvernait toute cette contre au nom de
Mhmet-Ali. Bientt aprs, on apprenait que la flotte britannique
avait bombard et rduit Sada et Sour, occup Beyrouth; que l'arme
d'Ibrahim, affaiblie par les dsertions, harcele par les populations,
dmoralise, n'opposait nulle part de rsistance srieuse, et que,
partout o elle entrait en contact avec le petit corps turco-anglais,
elle tait battue. Enfin, d'aprs les nouvelles arrives le 14
novembre, les gyptiens ne possdaient plus, sur la cte, dans la
dernire moiti d'octobre, que Tripoli et Saint-Jean d'Acre, et leur
arme, en retraite sur Damas et Balbeck, se trouvait aux prises avec
les insurgs. Encore tout indiquait-il qu'on n'tait pas au terme de
cet effondrement.

Ces succs, dont la rapidit surprenait tout le monde, sauf lord
Palmerston, dmontrent compltement ceux qui tchaient d'imposer  ce
dernier quelque concession en dehors du trait du 15 juillet. Leurs
plans de transaction avaient toujours repos sur la conviction que le
pacha pourrait dfendre la Syrie au moins pendant tout l'hiver. Les
cabinets allemands furent les premiers  lcher pied. Ds le 8
novembre, arrivait  Londres une dpche de M. de Metternich,
dclarant qu'il ne pouvait pas tre question maintenant d'une
concession en Syrie[567]. Ne laissons plus d'illusion  la France sur
cette rgion, crivait le chancelier; elle est irrvocablement perdue,
perdue tout entire. C'est  l'gypte qu'il faut songer; le mal gagne
de ce ct. Que Mhmet-Ali se soumette sans retard, ou la question
d'gypte est souleve. Mme effet sur la Prusse. M. de Blow est
hors de selle, rapportait, le 8 novembre, M. de Bourqueney; il m'a dit
ce matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dpche
analogue  celle de M. de Metternich; voil, comme il le reconnat
lui-mme, sa mission  nant. Le mme M. de Blow disait  notre
charg d'affaires, quelques jours plus tard, le 13 novembre: Les
vnements ont t trop vite; ma mission a chou en Syrie avant de
commencer  Londres[568]. Le parti de la paix en Angleterre n'tait
pas moins dcourag; questionn, le 11 novembre, par M. de Bourqueney
sur ce qu'il y avait  faire, M. Charles Greville lui disait: Bien
qu'il y ait toujours, chez mes amis, le mme dsir d'une
rconciliation avec la France, la mme proccupation d'aider M.
Guizot, quand ils en viennent  se demander ce qui est possible et ce
qui serait justifiable, ils ne peuvent trouver aucun expdient pour
faire face aux immenses difficults pratiques de la situation. Les
vnements ont march avec une telle rapidit, et chang si
compltement la position de la question, que les concessions,
considres antrieurement comme raisonnables, ne sont plus possibles.
Tous comprennent qu'ils ne peuvent rien offrir en Syrie. Il se
pourrait, en effet, qu'au moment o ils offriraient quelque ville ou
quelque territoire, le gouvernement ottoman en ft dj redevenu
matre. La justice envers la nation, l'honneur et la fidlit envers
nos allis, particulirement envers le sultan, ne nous permettent de
faire aucune concession dans cette rgion. Sur la demande de M. de
Bourqueney, M. Greville crivit dans le mme sens  M. Guizot, sans
lui rien dguiser. Tel tait, du reste, le sentiment gnral en
Angleterre, et le duc de Wellington exprimait tout haut les mmes
ides[569]. Par contre, lord Palmerston, sentant n'avoir plus  se
gner, se montrait plus absolu, plus roide que jamais dans ses refus.
J'ai dit  M. de Bourqueney, crivait-il  lord Granville le 13
novembre, que je tromperais M. Guizot, si je lui laissais supposer que
le gouvernement de Sa Majest pourrait consentir  ce qui n'est pas le
trait. Le trait tant conclu, il faut qu'il s'excute. Il donnait 
entendre, non sans une intention sarcastique et ddaigneuse, que notre
mauvaise humeur importait peu  l'Europe. On ne voit pas bien,
disait-il dans la mme dpche, les dangereuses consquences qui,
selon M. Guizot, rsulteraient pour le monde de la non-coopration de
la France  cette pacification. Bien plus, dans une dpche du 13
novembre, il dniait formellement  notre gouvernement le droit de
dlibrer sur l'excution d'un trait auquel il tait tranger[570].

[Note 567: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351.]

[Note 568: _Note indite du prince Albert de Broglie_ et _Mmoires de
M. Guizot_.]

[Note 569: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351 
353.]

[Note 570: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

Le dsappointement fut grand en France. Tandis que Louis-Philippe se
plaignait amrement au roi des Belges d'avoir vu si mal accueillir ses
ouvertures[571], M. Guizot dclarait froidement et tristement  lord
Granville qu'il ne croyait plus pouvoir faire aucune communication sur
ce sujet au cabinet anglais, et que le gouvernement franais
attendrait les vnements, prt  tenir la conduite qu'ils lui
imposeraient[572]. Toutefois, s'il tait forc de battre en retraite
sur la question de Syrie, la rsignation de notre ministre n'allait
pas jusqu' accepter que le pacha ft dpouill de l'gypte. Plus d'un
indice lui avait fait connatre que lord Palmerston, sans tre dcid
au renversement complet de Mhmet-Ali, n'en repoussait pas cependant
l'ide, quand les circonstances semblaient la rendre ralisable; dj
cette arrire-pense avait perc dans le _memorandum_ du 2 novembre,
et, depuis, elle s'tait manifeste plus vivement,  mesure
qu'arrivaient les nouvelles des succs remports en Syrie[573].
Toutes les fois qu'il voyait poindre cette ide, M. de Bourqueney
faisait aussitt sentir l'opposition de la France. Je dis trs-haut
et trs-ferme, crivait-il  M. Guizot, que le trait de juillet n'a
pas mis l'gypte en question, qu'il en faudrait un nouveau pour cela
et que c'est sans doute assez d'un seul trait conclu sans la
France[574]. Un autre jour, lord Palmerston ayant cherch  tablir
que si le pacha refusait de se soumettre, les oprations pourraient
tre continues contre l'gypte rebelle, M. de Bourqueney l'arrta
net. Le trait du 15 juillet, lui dit-il, n'a rien stipul pour le
cas dont vous me parlez; je ne puis consentir  le discuter. Et comme
le ministre insistait: Non, milord, reprit notre charg d'affaires,
il faudrait pour cela un nouveau et plus grave trait[575].

[Note 571: Lettre du 16 novembre 1840. (_Revue rtrospective._)]

[Note 572: Dpche de lord Granville, en date du 16 novembre 1840.
(_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 573: M. de Rumigny, notre ministre  Bruxelles, inform par le
roi Lopold de ce qui se passait  Londres, crivait, le 7 novembre,
au marchal Soult: Lord Palmerston est emport par la joie que lui
causent les nouvelles de Syrie... Il rve dj la chute complte de
Mhmet-Ali. (_Documents indits._)]

[Note 574: _Note indite du prince Albert de Broglie._]

[Note 575: Dpche de M. de Bourqueney du 18 novembre 1840. (_Ibid._)]

Le gouvernement franais dfendait donc l'gypte, et, tout en vitant de
poser prmaturment un _casus belli_ qui et pu paratre une provocation
peu en harmonie avec son attitude gnrale, il montrait  tous qu'il
n'abandonnait rien de la note du 8 octobre. Peut-tre mme n'avait-il
pas encore perdu absolument tout espoir du ct de la Syrie; sans doute
il n'y avait rien  faire pour le moment: mais ne restait-il pas, dans
l'avenir, une dernire chance? Cette chance tait que les allis ne
pussent s'emparer de Saint-Jean d'Acre avant l'hiver et que l'autorit
du pacha se maintnt ainsi dans le sud de la Syrie. Quand M. Greville
avait dclar impossible tout arrangement immdiat, M. de Bourqueney
s'tait rejet sur cette hypothse et y avait indiqu, sans tre
contredit, une base ventuelle de transaction[576]. Or, si faibles
qu'eussent t jusqu'ici les gyptiens, ne pouvait-on pas esprer qu'ils
rsisteraient dans une place dont Bonaparte lui-mme n'avait pu
s'emparer en 1799? D'ailleurs la saison mauvaise s'avanait et rendait
de plus en plus difficiles les oprations de la flotte. On en tait fort
proccup  Londres. Le 15 novembre, lord John Russell annonait  un de
ses amis avoir reu des nouvelles de l'amiral Stopford, et il concluait
de ces nouvelles que l'entreprise allait tre forcment interrompue et
renvoye au printemps prochain; trs-inquiet des consquences que cet
ajournement pouvait avoir en Orient et en Europe, il paraissait dispos,
dans ce cas,  transiger moyennant l'attribution au pacha de tout ou
partie du pachalik d'Acre, et il ajoutait que tel tait le sentiment de
lord Melbourne[577]. Mais ce n'tait pas celui de lord Palmerston, qui
dclarait au contraire bien haut que le trait serait excut
immdiatement et jusqu'au bout, dussent les vaisseaux tenir la mer tout
l'hiver. Et il ne se contentait pas de le dire  Londres; il avait
envoy aux amiraux des ordres dans ce sens.

[Note 576: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
352.--Cette question de la possession de Saint-Jean d'Acre avait paru
toujours fort importante, et, ds le 6 novembre, Louis-Philippe avait
propos d'en faire dpendre l'excution de la convention  conclure.
Que l'arrangement, si on veut, crivait-il au roi des Belges, soit
subordonn  une seule condition, c'est--dire  savoir dans quelles
mains se trouvera Saint-Jean d'Acre au moment o l'ordre de suspendre
les hostilits arrivera en Syrie. S'il tient pour Mhmet-Ali,
l'arrangement deviendra dfinitif; mais s'il est au pouvoir du sultan
et de ses allis, l'arrangement sera nul. (_Revue rtrospective._)]

[Note 577: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354.]

L'vnement justifia encore une fois son audacieuse obstination. Le 23
novembre, arriva la nouvelle que Saint-Jean d'Acre tait pris. Stimul
par les imprieuses injonctions de lord Palmerston, l'amiral Stopford
s'tait rsolu  jouer le tout pour le tout et  tenter de terminer
brusquement l'entreprise par un hardi et puissant coup de main. Le 2
novembre, une flotte formidable, comptant vingt btiments de guerre,
dont sept vaisseaux de ligne, tait runie devant Saint-Jean d'Acre.
Le bombardement commena aussitt. Les assaillants avaient quatre cent
soixante-dix-huit gros canons, tandis que les assigs ne leur en
opposaient que soixante-douze de mdiocre calibre. Soixante-mille
boulets furent lancs en quelques heures. Tout fut bris, boulevers
par cet ouragan de fer et de feu. L'explosion du principal magasin 
poudre complta l'oeuvre de destruction. Avant la fin de la journe,
les survivants de la garnison vacuaient la ville ruine, et les
Anglais y dbarquaient en matres. Le pacha comprit que la Syrie tait
dfinitivement perdue, et peu aprs il envoya aux restes de l'arme
d'Ibrahim l'ordre de rentrer en gypte.

Le triomphe de lord Palmerston tait complet. Force est de
reconnatre, crivait alors l'un de ceux qui, en Angleterre, avaient
le plus critiqu ce ministre, qu'il a vraiment droit d'tre fier de
son succs. Ses collgues n'ont plus qu' s'incliner... Quoi qu'on
puisse dire ou penser de sa politique, il est impossible de ne pas
rendre justice  la vigueur de l'excution. M. Pitt (Chatham) n'aurait
pu montrer plus de dcision et de ressources. Il n'a voulu entendre
parler ni de dlais ni de difficults, a envoy des ordres
premptoires d'attaquer Acre et a pourvu, avec grand soin, dans ses
instructions,  toutes les ventualits. Nul doute que c'tait la
prise d'Acre qui devait dcider de la campagne, et certainement elle
est due encore plus  Palmerston qu'aux chefs de notre flotte et de
notre arme. Elle est probablement due  lui seul[578].

[Note 578: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354 
356.]

Un tel succs ne rendait pas le ministre anglais plus dispos  la
conciliation envers le gouvernement franais. Celui-ci, contraint de
renoncer  apporter aux Chambres, comme don de joyeux avnement,
quelque arrangement assurant au pacha une partie de la Syrie, dsirait
au moins leur annoncer que l'gypte tait sauve, et,--ce qui lui
paraissait fort important,--qu'elle l'tait grce  la France. Sur ce
dernier point, M. de Metternich tait venu, ds le dbut, au-devant de
nos dsirs. Je reconnais la ncessit, crivait-il au comte Apponyi
le 8 novembre, que le gouvernement franais puisse dire au pays: C'est
moi qui ai sauv le pacha d'gypte. Tout le monde se joindra  cette
prtention, et nous les premiers[579]. Et quelques jours aprs, il
disait  M. de Sainte-Aulaire: Pour le compte de l'Autriche, je vous
dclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'gypte et
qu'elle s'en abstiendra par gard pour la France. Si M. Guizot trouve
quelque avantage  faire connatre cette vrit dans les Chambres, il
peut la proclamer avec la certitude de n'tre pas dmenti par moi.
Mais tel tait l'acharnement mesquin de lord Palmerston, que, mme au
milieu de son plein triomphe, il prtendait nous disputer cette petite
consolation d'amour-propre. En crivant  M. Bulwer, il exposa, dans
les termes les plus roides, ses raisons pour ne pas autoriser M.
Guizot  dclarer que l'intervention de la France avait dcid les
allis  accorder l'gypte  Mhmet-Ali. Le dsir des Franais,
rptait-il quelques jours plus tard, est que le rglement final de la
question d'Orient ne paraisse pas avoir t arrt sans leur concours;
mais j'ai justement le dsir qu'il paraisse en tre ainsi[580].

[Note 579: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]

[Note 580: BULWER, t. II, p. 322  324.]

Il y avait, dans ces lettres, quelque chose de plus grave que le refus
lui-mme,--refus qui ne devait pas empcher M. Guizot de faire, en
pleine Chambre, la dclaration dont ne voulait pas lord
Palmerston,--c'taient les motifs invoqus par le ministre anglais. Il
y laissait voir de nouveau son arrire-pense d'enlever l'gypte au
pacha. Nous avons inform la France, disait-il, que nous avions
conseill au sultan de laisser Mhmet-Ali en gypte s'il se
soumettait dans un certain dlai; mais nous avons aussi expliqu que,
si Mhmet ne se soumettait pas, il devrait supporter les consquences
et courir les chances qui l'attendaient. Cette faon de voir devait
d'autant plus nous proccuper qu'il ne s'agissait plus d'ventualits
lointaines; les oprations tant termines en Syrie, c'tait tout de
suite que le pacha pouvait se voir attaquer en gypte. M. Guizot,
moins dispos que jamais  abandonner le terrain de la note du 8
octobre, et sachant toute la mauvaise volont de lord Palmerston,
chercha des garanties auprs des puissances allemandes. Par nos
conseils et sur notre demande, le prince Esterhazy, ambassadeur
d'Autriche  Londres, obtint de lord Palmerston la promesse formelle
qu'aucun ordre d'agir contre l'gypte ne serait envoy  la flotte
anglaise sans que la confrence de Londres et t convoque et
consulte[581]. Le prince de Metternich disait en mme temps  notre
ambassadeur: Assurez M. Guizot que nous agirons pour que tout
s'arrte  la Syrie[582]. Toutefois, nous connaissions trop et la
faiblesse des cabinets allemands, et la mauvaise foi de lord
Palmerston, et les coups de tte de lord Ponsonby, pour nous fier
entirement  de telles garanties. Il tait d'ailleurs difficile de
rpondre aux ministres anglais, quand ils nous disaient, comme M.
Macaulay: En continuant les hostilits, Mhmet-Ali aurait, de son
ct, la chance de reconqurir la Syrie; si nous n'avions pas, du
ntre, celle de lui enlever l'gypte, il n'y aurait ni galit, ni
justice, ni politique. Aussi, sans vouloir admettre diplomatiquement
que la rsistance de Mhmet donnt aux puissances le droit
d'intervenir en gypte, nous rendions-nous compte que sa soumission
pouvait seule nous donner pleine scurit. D'ailleurs, aprs son
dsastre en Syrie et dans le mauvais tat de ses affaires, le pacha ne
pouvait raisonnablement esprer de meilleures conditions que celles
qui lui taient offertes et qui lui assuraient l'hrdit de l'gypte.
Le gouvernement franais n'hsita donc pas  lui recommander de les
accepter sans retard[583].

[Note 581: _Note indite du prince Albert de Broglie._]

[Note 582: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 583: _Note indite du prince Albert de Broglie._]

Telle tait, vers la fin de novembre, l'issue peu heureuse des
premires tentatives de M. Guizot. Tout en vitant de compromettre la
dignit de la France par des ouvertures officielles, il avait essay
de se servir de la satisfaction cause par l'avnement d'un ministre
pacifique, pour enlever une concession qui lui permt de reprendre
immdiatement une place honorable dans le concert des puissances. Son
effort avait chou par la mauvaise volont de lord Palmerston et
surtout par la droute des gyptiens. Non-seulement il n'avait rien
obtenu en Syrie, mais il se voyait rduit  lutter pour l'gypte et
n'tait pas assur de la conserver au pacha. Sans se laisser dmonter
par cette premire dception, il continua  vouloir et  esprer la
paix; seulement, au lieu d'une gurison subite qui et fait
disparatre tout d'un coup le malaise dont souffraient la France et
l'Europe, il lui fallait se contenter d'une convalescence lente,
pnible et, par cela mme sujette  bien des accidents. Il rgla en
consquence son attitude diplomatique. Refusant d'approuver ce qui se
faisait et ne voulant pas cependant soulever de querelle  ce sujet,
galement soucieux de sauvegarder la dignit de la France et la paix
du monde, il prit le parti de se renfermer, pour un temps, dans cette
politique d'isolement et de paix arme qu'il avait dj indique dans
sa premire circulaire, et il en marqua ainsi les caractres dans des
lettres crites  ses principaux ambassadeurs: Il n'y a en ce moment
rien de plus  faire qu'une attitude  prendre et un langage  tenir.
L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos
dlibr, ni dans laquelle on s'tablisse pour toujours; mais quand on
y est, il faut y vivre avec tranquillit, jusqu' ce qu'on en puisse
sortir avec profit... Nous verrons venir. Nous n'avons nul dessein de
rester trangers aux affaires gnrales de l'Europe. Nous croyons
qu'il nous est bon d'en tre, et qu'il est bon pour tous que nous en
soyons. Nous sommes trs-srs que nous y rentrerons. La France est
trop grande pour qu'on ne sente pas bientt le vide de son absence.
Nous attendrons qu'on le sente en effet et qu'on nous le dise. J'ai un
dgot immense de la fanfaronnade; mais la tranquillit de l'attente
et la libert du choix nous conviennent bien. Il disait encore: J'ai
toujours en perspective le rtablissement du concert europen; mais
nous l'attendrons; et c'est pour l'attendre avec scurit comme avec
convenance que nous avons fait nos armements[584]. M. Guizot devait,
pendant prs de huit mois, au milieu des difficults qui natront au
dehors ou au dedans, maintenir, avec sang-froid, mesure et fermet,
l'attitude qu'il dfinissait ainsi au dbut.

[Note 584: Lettres  M. de Barante du 13 dcembre, et  M. de
Sainte-Aulaire du 10 dcembre 1840. (_Notice_ sur M. de Barante, par
M. GUIZOT, et _Mmoires_ du mme.)]


III

Pendant que s'vanouissaient, l'une aprs l'autre, toutes les chances
d'obtenir immdiatement une solution satisfaisante des difficults
extrieures, l'heure tait venue pour le ministre de soutenir, dans
les Chambres, la grande bataille de l'Adresse[585]. Force lui tait de
l'aborder, en n'apportant au pays, en compensation de ses dboires
actuels, que des assurances un peu vagues, des esprances lointaines
et incertaines. Encore devait-il se fliciter que le secret de ses
premiers pourparlers et du mcompte qui les avait suivis, n'et pas
t du tout bruit. Une seule chose tait connue du public, la
succession accablante des revers subis par les gyptiens en Syrie, et
ces revers n'taient pas faits pour augmenter rtrospectivement le
crdit de la politique de M. Thiers, tout entire fonde sur la foi
dans la rsistance du pacha; d'autant que, survenus pendant le
ministre du 1er mars, ou du moins avant que sa chute ne ft connue en
Orient, ils ne pouvaient aucunement tre imputs  ses successeurs.

[Note 585: C'tait le 16 novembre que M. Guizot, prenant acte des
refus de lord Palmerston, renonait  faire de nouvelles ouvertures,
et, le lendemain 17, commenait la discussion de l'Adresse  la
Chambre des pairs. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre, qui
dtruisait nos dernires chances d'arrangement, arrivait  Paris le 23
novembre, et le 25 tait le jour fix pour l'ouverture du dbat  la
Chambre des dputs.]

M. Guizot se sentait prt  aborder, le coeur haut et confiant, cette
grande lutte de tribune. Loin de redouter les dbats parlementaires,
il les dsirait, comme tant le vrai moyen de redresser l'esprit
public, de gurir son malaise et de relever la bonne politique  son
juste rang, malgr le fardeau qu'elle avait  soulever. Avant mme
d'avoir pris possession du pouvoir, au moment o il allait quitter
Londres, il avait crit au duc de Broglie: J'ai confiance dans les
Chambres. J'ai toujours vu, dans les moments trs-critiques, le
sentiment du pril, du devoir et de la responsabilit s'emparer des
Chambres et leur donner un courage, des forces qui, en temps
tranquille, leur auraient manqu, comme  tout le monde. C'est ce qui
est arriv en 1831... Sommes-nous  la veille d'une seconde
preuve?... Ma confiance est  la mme adresse; c'est par les
Chambres, par leur appui, par la discussion complte et sincre dans
leur sein, qu'on peut clairer le pays et conjurer le pril, si on le
peut[586].

[Note 586: _Mmoires de M. Guizot_, t. V, p. 394, et t. VIII, p. 14.]

 la Chambre des pairs, la cause de la paix tait trop srement gagne
d'avance pour que la discussion de l'Adresse et beaucoup d'importance
et d'intrt. Commence le 17 novembre, cette discussion tait
termine le 18. Toutefois M. Guizot profita de ce qu'il se trouvait
dans un milieu sympathique et calme, pour y faire un expos de la
grave question sur laquelle il prvoyait avoir  soutenir bientt,
dans une autre enceinte, des dbats plus troubls; non qu'il voult
abattre son jeu diplomatique  la tribune; au contraire, ds les
premiers mots, il prvenait qu'il serait oblig de garder la plus
grande rserve; mais il croyait l'occasion favorable pour donner 
l'esprit public, sur les vnements d'Orient, la direction qui lui
paraissait conforme  la vrit des choses et aux intrts du pays.

M. Guizot le proclame tout de suite: sa politique tend  la paix.
L'intrt suprieur de l'Europe et de toutes les puissances en
Europe, dit-il, c'est le maintien de la paix partout et toujours. On
verra bientt le parti que l'opposition devait chercher  tirer de ces
derniers mots. Seulement, cette paix, le ministre s'attache, par la
noblesse de son langage, par la hauteur de ses considrations,  la
dgager de ce je ne sais quoi d'goste, de terre  terre, de
grossier, que lui prtaient ses adversaires, et qu'en effet certains
de ses partisans semblaient parfois lui donner. Nul talent n'est plus
propre que celui de M. Guizot  grandir et  lever ainsi les ides
qu'il voulait dfendre. L'orateur discute ensuite, l'une aprs
l'autre, les raisons invoques par ceux qui voulaient que la France
prt une attitude belliqueuse. D'abord, nos intrts en Orient: il n'a
pas de peine  tablir que la question de la Syrie n'est pas, pour la
France, un intrt dont la guerre doive sortir. Autre motif:
l'injure reue. C'est la partie la plus dlicate et la plus pnible du
sujet. Comment paratre justifier ou excuser des procds dont
l'amour-propre national a tant souffert? Et M. Guizot ne doit-il pas
trouver particulirement dur de s'exposer lui-mme, pour dtourner de
lord Palmerston les ressentiments franais, au moment o ce ministre
vient de lui donner, dans le secret des derniers pourparlers, des
preuves nouvelles de sa malveillance? Mais il ne s'agit pas de faire
payer  un homme d'tat tranger ses mauvais procds; il s'agit
d'empcher, en France, l'opinion de s'garer dans une voie dangereuse.
La thse de l'orateur est qu'il y a eu manque d'gards, mais non
insulte politique. On n'a jamais voulu, dit-il, dans tout le cours
de l'affaire,--je prie la Chambre de faire quelque attention  ces
paroles que je prononce aprs y avoir bien pens,--on n'a jamais voulu
ni tromper, ni dfier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
avait pas moyen de s'entendre avec elle sur les bases de la
transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement 
quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
fait avec tous les gards auxquels elle avait droit; c'est un tort,
sans doute, un tort dont nous sommes fonds  nous plaindre; mais, je
le demande aux hommes les plus dlicats, les plus susceptibles en fait
d'honneur national, et qui cependant conservent et doivent conserver
leur jugement dans l'apprciation des faits, est-ce l un cas de
guerre[587]? M. Guizot discute enfin un troisime et dernier motif
invoqu par les partisans d'une politique belliqueuse: l'intrt de
notre influence dans le monde. Messieurs, s'crie-t-il, il ne faut
pas que la France se trompe sur ses moyens d'influence en Europe; je
crains qu'il n'y ait  cet gard, dans nos esprits, beaucoup de
prjugs et de routine; nous avons eu, pendant longtemps, deux grands
moyens d'influence en Europe: la rvolution et la guerre. Je ne les
accuse pas; ils ont t pendant longtemps ncessaires... Mais enfin,
la rvolution et la guerre, comme moyens d'influence en Europe, sont
uss pour la France. Elle se ferait un tort immense, si elle
persistait  les employer. Ses moyens d'influence, aujourd'hui, c'est
la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement au sein d'une grande
libert... Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas  notre patrie de
territoires  conqurir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de
grandes vengeances  exercer. Non; que la France prospre, qu'elle
vive libre, intelligente, anime sans trouble, et nous n'aurons pas 
nous plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde.

[Note 587: Pour expliquer, d'ailleurs, cette signature du trait 
l'insu de la France, l'ancien ambassadeur la prsentait comme une
rponse  la tentative d'arrangement direct entre le sultan et le
pacha. On a cru, fort  tort, dit-il, et contre mes protestations les
plus formelles et les plus persvrantes, on a cru que cette tentative
tait l'oeuvre de la France, on a cru que la France, abandonnant la
politique du 27 juillet, avait tent de se faire l une politique
isole, un succs isol. J'ai dit, j'ai rpt officiellement,
particulirement, que cela tait faux; on ne m'a pas cru. L'orateur
pronona ces derniers mots d'un tel ton qu'ils semblaient signifier:
On ne pouvait pas me croire. M. Thiers, fort irrit de cette
insinuation, rpondit, quelques jours plus tard,  la tribune de la
Chambre des dputs: Je suis convaincu que, lorsque M. Guizot disait
au cabinet anglais que nous n'tions en rien les auteurs de la
proposition faite  Constantinople, il le disait de manire  tre
cru. S'il ne l'avait pas dit de ce ton-l, il aurait trahi son
cabinet; il en tait incapable. Je crois aussi que lorsqu'il exprimait
sa profonde conviction, il aurait tenu  insulte de n'tre pas cru.]

L'inspiration de ce discours tait haute, l'intention patriotique, et
l'orateur avait au fond mille fois raison. Peut-tre, en la forme,
n'avait-il pas toujours tenu un compte suffisant des susceptibilits
alors veilles, mme dans les parties sages de l'opinion. Peut-tre
sa courageuse volont de ragir contre les entranements belliqueux
l'avait-elle port  tre un peu trop lyrique dans son chant de paix,
 se montrer un peu trop impartial dans l'indication des torts
respectifs de l'Angleterre et de la France. La presse opposante en
profita pour tcher de prsenter ce manifeste comme un acte de
platitude honteuse. Oubliant volontairement que le ministre, en
parlant, au dbut de sa harangue, du maintien de la paix partout,
toujours, avait montr l l'intrt suprieur de l'Europe, de toutes
les puissances en Europe, elle feignait de croire qu'il avait voulu
ainsi faire de la paix  tout prix la rgle particulire de la
politique franaise[588]. Ce fut un prtexte  indignations
tapageuses, plus faciles qu'une srieuse discussion. On dit,
lisait-on dans le _Constitutionnel_, que M. Guizot ne s'est jamais
lev si haut. Nous disons, nous, qu'on n'a jamais mis le gouvernement
franais si bas. Le _Commerce_ ajoutait: Nous cherchons en vain dans
notre mmoire les actes des ministres les plus pusillanimes ou les
plus perfides qui aient jamais perdu ou trahi une nation; et nous ne
trouvons rien de semblable  l'excs d'avilissement,  l'audace de
bassesse dploye aujourd'hui par M. Guizot. Enfin, le _National_
s'criait ironiquement: L'tranger peut faire  sa fantaisie... Nous
abandonnons  la Russie et  l'Angleterre cette guenille qu'on nomme
la victoire, et nous rpterons dans la boue ce nouveau cantique de
gloire: La paix partout! la paix toujours!

[Note 588: M. Guizot, du reste, avait t amen, sur l'interpellation
d'un pair,  expliquer lui-mme ainsi ses paroles: J'ai dit que, s'il
y avait une offense relle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parl de
la guerre que ferait la France pour une cause juste et lgitime, aprs
s'tre empare de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes, ces
deux paroles excluaient l'ide de la paix  tout prix. J'ai parl de
la paix partout et toujours, mais comme d'un intrt gal pour tous
les gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la
justice et de l'honneur national.]


IV

La discussion  la Chambre des pairs n'avait t qu'une sorte de
prliminaire. C'est  la Chambre des dputs que devait se livrer la
vraie bataille. Rarement dbat avait t attendu avec autant de
curiosit, d'motion anxieuse. Non-seulement la France entire, mais
toute l'Europe politique tait attentive  ce qui allait se passer au
Palais-Bourbon[589]. Le drame d'ailleurs ne se prsentait pas sans
quelque grandeur. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait vu trop
souvent depuis quelques annes, d'un de ces dbats pour ainsi dire
artificiels, funestes au crdit du rgime parlementaire, et au fond
desquels on ne pouvait dcouvrir que la rivalit de certains partis ou
mme l'ambition de certains hommes. Il semblait qu'on ft report 
ces temps tragiques de Casimir Prier o l'enjeu de la partie engage
 la tribune tait la paix du monde.

[Note 589: Un peu plus tard, le 30 dcembre, M. de Barante crivait de
Saint-Ptersbourg  M. Guizot: La discussion de l'Adresse a excit
ici un vif intrt. On lisait tous les discours; on ne parlait pas
d'autre chose. C'tait l'affaire de l'Europe entire. (_Documents
indits._)]

Dans quelles dispositions la Chambre tait-elle revenue de vacances,
et quelle rponse se prparait-elle  faire au discours de la
couronne? Sans doute c'tait bien cette mme Chambre qui avait nagure
applaudi l'ambitieux rapport de M. Jouffroy et qui, depuis lors,
n'avait jamais paru admettre qu'on pt rien rabattre des prtentions
du pacha. Mais, dans ces derniers temps, les vnements de Syrie, la
peur de la guerre et de la rvolution avaient chang bien des points
de vue. Ajoutons que, dans cette assemble issue de la coalition, les
partis taient singulirement morcels, inconsistants, mobiles, et
qu'on les avait vus, depuis dix-huit mois, se combiner successivement
de faon  former des majorits passagres au service des politiques
et des ministres les plus diffrents. Les statisticiens
parlementaires la dcomposaient ainsi: d'une part, environ 175 dputs
du centre, 25 doctrinaires et 10 royalistes rallis, soit 210
partisans avrs d'une politique pacifique; d'autre part, 30 radicaux,
100 membres de la gauche dynastique et 10 royalistes de la nuance de
M. Berryer, soit 140 opposants dcids. Entre les deux, une centaine
de dputs du centre gauche. On savait que ceux-ci se partageraient:
mais comment? o se ferait la coupure? De l dpendait la majorit.

Les premiers indices furent favorables aux conservateurs et aux
pacifiques. Ds le 6 novembre, lors de la nomination du prsident et
des vice-prsidents, tous les candidats ministriels avaient t lus
d'emble  une forte majorit, ce qui ne s'tait pas encore vu depuis
1830. Trois jours aprs, on nommait dans les bureaux la commission
charge de prparer l'Adresse; sur les neuf membres, sept taient
favorables  la politique du discours royal. Ces votes s'expliquaient
par ce double fait: d'abord que tous les anciens 221 s'taient dcids
ou rsigns  soutenir le cabinet, au moins pour le moment; ensuite
que la fraction du centre gauche qui suivait M. Dufaure et les
flottants de la nuance de M. Dupin s'taient unis aux conservateurs
pour faire tte  M. Thiers et  la gauche. Ces succs paraissaient de
bon augure, et le Roi s'en rjouissait fort. Ici, crivait-il au roi
des Belges, il y a un revirement admirable dans l'opinion. Les bureaux
d'hier ont t excellents; les discours belliqueux ont t trs-mal
accueillis dans tous, et la volont de la paix y tait, au contraire,
trs-nettement et trs-rondement avoue. Le soir, mon salon ne
dsemplit pas de toutes les bndictions qu'on m'apporte d'avoir
rsist[590]. Toutefois, on ne pouvait encore considrer la bataille
comme gagne. Avec une telle Chambre, les surprises, les retours
taient possibles. Et puis, le vote n'tait pas tout. Comment se
comporterait la discussion? Quelle figure y ferait chaque parti? Dans
quel tat en sortirait la politique de la France? La victoire du
ministre serait-elle seulement une victoire numrique et prcaire, ou
une victoire morale et dfinitive?

[Note 590: _Revue rtrospective._]

Tout indiquait que l'attaque serait d'une violence extrme, de la part
non-seulement de la gauche, mais de l'ancien ministre. M. Thiers
avait eu, un moment, l'inspiration d'un rle plus sage et plus digne.
Le 22 octobre, en transmettant  M. Guizot l'appel du Roi, il avait
ajout en son nom personnel: Ne croyez pas que je serai pour vous un
obstacle; le pays est dans un tat qui nous commande  tous la plus
grande abngation. Quelle que soit ma faon de penser sur tout ceci,
je suis bien rsolu  ne crer de difficults  personne[591]. Mais,
aprs quelques jours, rien ne restait de ces bonnes dispositions; tout
entier  la lutte, le ministre dchu s'exprimait avec une colre et
un mpris sans mesure sur ses successeurs et sur le Roi. Ce n'tait
pas faute, cependant, de s'entendre recommander une conduite
absolument diffrente, par un homme au jugement duquel il paraissait
alors attacher une grande importance: nous voulons parler du duc de
Broglie. Ce dernier avait ressenti du changement de cabinet une
impression assez mlange: d'une part, il s'attristait de voir la
politique franaise battre, pour ainsi dire, en retraite devant
l'Europe; d'autre part, il se sentait un grand poids de moins de
n'avoir plus  rpondre des fautes du ministre du 1er mars. Ne
voulant pour son compte ni maudire le pass ni entraver le prsent, il
se montrait dans les salons des nouveaux ministres, tout en continuant
 recevoir les anciens chez lui, employant tous ses efforts 
prvenir, entre les uns et les autres, une rupture trop violente et
trop profonde. Il tcha surtout de contenir M. Thiers. Vous avez eu
bonne intention et beaucoup d'habilet, lui dit-il, et cependant il
vous a t impossible de conserver le pouvoir, parce que vous n'aviez
avec vous que cinq ou six journaux, et pas une des personnes qui font
le lest des gouvernements et psent sur le pays. Vous aviez dompt la
gauche, et, toute dompte qu'elle tait, elle vous entranait.
Apprenez, par cet exemple,  ne plus revenir au pouvoir avec de
pareils soutiens et sans l'appoint ncessaire. Vous avez deux
conduites  tenir. Une opposition vive vous concilie la gauche, mais
vous loigne du pouvoir; faites-vous l'homme de la gauche, et vous ne
rentrez plus qu'avec une rvolution. Au contraire, attendez,
tenez-vous tranquille, soyez modr, et, dans six mois, les cartes
vous reviennent[592]. Pendant que le duc lui parlait ainsi, M. Thiers
paraissait touch au point d'avoir les larmes aux yeux. Mais,  peine
tait-il revenu au milieu de son entourage habituel, que la passion
reprenait le dessus. Il fut bientt manifeste que son attitude serait
celle d'un chef d'opposition rsolu  une lutte  outrance.

[Note 591: _Mmoires de M. Guizot_, t. V, p. 405.]

[Note 592: _Documents indits._]

Ds la lecture du projet d'Adresse, le 23 novembre, on eut comme un
avant-got des dispositions violentes de la gauche. Ce projet,
nettement pacifique, tait l'cho du discours du trne. Peut-tre
et-il convenu de dire les mmes choses avec un accent plus gnreux,
plus vibrant. Mais M. Dupin avait tenu la plume, et il n'tait pas
dans sa nature d'lever ce  quoi il touchait. Le fond des ides
tait, du reste, irrprochable. La paix donc, s'il se peut,
faisait-on dire en terminant  la Chambre, une paix honorable et sre,
qui prserve de toute atteinte l'quilibre europen, c'est l notre
premier voeu. Mais si, par vnement, elle devenait impossible  ces
conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits
mconnus, son territoire menac ou ses intrts srieusement compromis
l'exigent, parlez alors, Sire, et,  votre voix, les Franais se
lveront comme un seul homme. Le pays n'hsitera devant aucun
sacrifice, et le concours national vous est assur. Aprs ces mots:
_son territoire menac_, la gauche clata en cris d'indignation,
feignant de comprendre que la commission n'admettait la guerre que
dans ce cas, et on put croire, pendant un certain temps, que ces
clameurs ne permettraient mme pas de finir la lecture. Ce malentendu,
nullement involontaire, ressemblait fort  celui qui s'tait dj
produit, quelques jours auparavant,  propos de la phrase de M. Guizot
sur la paix partout et toujours. On se flattait, par ces tapages
calculs, de troubler et d'intimider  l'avance la majorit.


V

Le dbat s'ouvrit le 25 novembre.  peine fut-il engag que son
caractre apparut manifeste: c'tait un duel entre M. Guizot et M.
Thiers. Pendant les quatre premiers jours, les deux champions
occuprent,  tour de rle, presque constamment la tribune. Combat de
gants! s'crient les spectateurs, partags entre l'admiration
qu'veillent en eux de si beaux coups d'loquence et la tristesse de
voir ces deux grands esprits, dont l'union avait t, de 1831  1836,
si fconde pour le pays, employer toute leur force  s'entre-dtruire.
L'un et l'autre sont arrivs  l'apoge de leur talent. M. Guizot,
sans avoir rien perdu de son lvation grave et imposante, s'est
pleinement dgag de la roideur et de la scheresse professorales.
Rien de plus parfait, de plus puissant que son dbit, son geste et
toute son action oratoire. Sa parole est devenue plus souple, plus
chaude, plus vibrante. Il sait remuer profondment ceux qu'autrefois
il se bornait  clairer. Il a acquis la promptitude dans
l'improvisation et le sang-froid dans la riposte. Il s'est fait 
l'agitation violente du nouveau forum, et y a trouv mme un milieu
merveilleusement propre au dveloppement de son loquence: dans cette
mle, le philosophe austre et serein s'est rvl homme de lutte;
ses clats de passion sont superbes et terribles. Personne, a-t-on pu
dire justement[593], n'exprime comme lui la colre et le ddain. Il
n'est jamais plus beau que quand, adoss  la tribune, la tte
renverse, le front ple, l'oeil en feu, les bras croiss, il reoit,
comme un roc immobile, l'cume impuissante des passions que
l'opinitret hautaine de sa parole a rendues furieuses, ou bien
quand, reprenant l'offensive, le geste menaant, il anantit ces
outrages  ses pieds, avec un mpris irrit et une fiert vengeresse.
M. Thiers n'est pas arriv  une moindre perfection. Il est devenu
compltement matre du genre si nouveau qu'il a cr, de cette sorte
de causerie alerte, abondante, universellement intelligente, charmante
de verve, de fracheur et de naturel. Il y apporte plus d'aisance
encore que dans le pass, plus d'ampleur et d'autorit. Il a mme ses
mouvements d'motion loquente, soit que la colre de la lutte
l'enflamme, soit qu'il veuille sonner quelque fanfare patriotique. Ces
morceaux, dont le relief est augment par la simplicit familire de
l'ensemble, ne dtonnent pas cependant avec ce qui les entoure: c'est
toujours le mme accent naturel, bien que momentanment lev ou
chauff. Le contraste absolu des deux champions ajoute encore 
l'intrt dramatique de leur combat singulier. M. Guizot, svre,
dominateur, imprieux, parle de haut aux gens, daignant les lever
jusqu' lui, mais sans les mettre tout  fait  leur aise. M. Thiers,
insinuant, sduisant, clin, en communication constante et facile avec
ses auditeurs, on allait presque dire ses interlocuteurs, parat se
mettre de plain-pied avec eux. M. Guizot, ddaigneux des pisodes, ne
se permettant et ne permettant aux autres aucune distraction, ordonne
ses discours comme une thse philosophique, compose par masses,
procde par gnralisation, a pour dialectique habituelle d'lever
toutes les questions qu'il traite, et, quand il a des points faibles
dans sa cause, il s'attache  les faire disparatre derrire quelque
grande ide. M. Thiers, abondant, mme parfois diffus, se plat aux
diversions, aux longueurs et aux redites, sans cesser nanmoins de
paratre toujours vif et rapide; il entre dans les dtails les plus
minutieux, ouvre des vues sur les quatre coins de l'horizon, mle
tout, anecdotes, exposs techniques, considrations morales, saillies
de bon sens, mouvements de passion, plein d'aisance et d'agrment dans
ces mille dtours, ne semblant que suivre ses caprices, n'ayant rien
de l'ordonnance classique du discours, et cependant finissant
toujours, avec une habilet consomme, par amener son auditoire au but
qu'il veut atteindre. M. Guizot semble runir tous les dons extrieurs
de l'orateur idal: un profil d'une beaut sculpturale, le front haut
et sillonn, le teint ple, les tempes amaigries, des yeux o brille
un feu contenu mais ardent, la bouche fine, ferme et fire, une voix
sonore, profonde, au besoin tragique[594], une puissance de geste et
de regard capable d'en imposer aux plus violents tumultes, tant de
dignit et de hauteur dans le maintien qu'on ne s'aperoit mme pas
qu'il est de petite et frle stature. M. Thiers, au contraire, avec sa
figure de petit bourgeois, ses lunettes, sa moue mlange de bonhomie
et de malice, n'a rien du masque hroque de l'orateur: pas de geste,
seulement quelques tics du bras ou du buste; une voix grle et
clairette, une taille courte et ramasse, avec un dandinement qui
n'est pas fait pour donner plus de majest  la dmarche: et malgr
tout,  la tribune, il produit un tel effet qu'on en vient  douter
lequel est le plus loquent de lui ou de M. Guizot.

[Note 593: M. Jules SIMON, _Notice_ lue  l'Acadmie des sciences
morales et politiques.]

[Note 594: On a souvent cit le mot de mademoiselle Rachel, au sortir
d'une sance de la Chambre o M. Guizot avait parl: J'aimerais 
jouer la tragdie avec cet homme-l. Jeune homme, quand il avait fait
visite pour la premire fois  madame de Stal, celle-ci, frappe de
son accent, lui avait dit brusquement: Je suis sre que vous joueriez
trs-bien la tragdie; restez avec nous et prenez un rle dans
_Andromaque_.]

Si le dbat se rsumait, pour ainsi dire, dans le duel de M. Guizot et
de M. Thiers, ce n'tait pas que la Chambre en ft seulement
spectatrice; elle y tait partie. Sa passion venait s'ajouter  celle
des deux champions. On et dit un choeur farouche, tumultueux, qui
accompagnait et, par moments, couvrait presque la voix des acteurs
principaux. Ds la premire sance,  peine M. Guizot eut-il commenc
 parler que les vocifrations de la gauche clatrent: c'tait le
mme parti pris de violence que nagure pendant la lecture du projet
d'Adresse. L'un lui rappelle que, lors de la coalition, il a soutenu,
sur la politique extrieure, les thses qu'il combat aujourd'hui[595].
L'autre lui jette cette phrase: Nous n'avons pas t  Gand! La
plupart crient pour ne rien dire. Le tapage est effroyable. Le
ministre, dont chaque phrase est hache par des hurlements injurieux,
fait extrieurement fire figure, mais au fond ne laisse pas que
d'tre un peu dsorient; il s'engage dans des justifications assez
embarrasses de sa conduite en 1815 et en 1839. Bientt, cependant, la
violence mme de ses adversaires lui fouette le sang; il se retrouve,
sort de la dfensive et pousse l'attaque avec vigueur. Le tumulte est,
sinon apais, du moins domin, et l'orateur a conquis de vive force la
libert de sa parole. Sans doute, dans le reste du dbat, il aura
encore  lutter contre les interrupteurs; mais ceux-ci n'oseront plus
essayer d'touffer sa voix.

[Note 595: L'opposition avait en effet assez beau jeu  rappeler le
temps o M. Guizot accusait le ministre du 15 avril d'abaisser la
France, o il proclamait que la paix pouvait tre compromise par une
politique faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national, et o
il s'criait: La France est trs-fire, trs-susceptible pour sa
dignit nationale, pour son attitude dans le monde. Le gouvernement
est coupable et insens, quand il ne donne pas  cette fiert,  cette
susceptibilit, scurit et satisfaction.]

Bien que les conservateurs coutassent plus dcemment les discours de
M. Thiers, ils tmoignaient, eux aussi, une animosit singulirement
passionne; ceux d'entre eux qui avaient donn un moment dans le
mouvement belliqueux ne se montraient pas les moins implacables 
faire de l'ancien ministre la victime expiatoire d'une faute dont ils
sentaient avoir leur part. On semblait impatient de lui infliger une
sorte d'clatant supplice politique. Quelques-uns demandaient qu'on le
mt en jugement. Le mot courant tait qu'il fallait profiter de la
discussion pour le tuer moralement, de telle sorte qu'il ne pt
jamais se relever. On a souvent remarqu que, quand elles ont eu peur,
les parties d'ordinaire les plus calmes et les plus inoffensives de la
nation deviennent presque froces. Il y avait un peu de cela dans
l'exaspration dont le ministre du 1er mars tait alors l'objet.

Toute une partie de la discussion, non la moins longue ni la moins
pre, se passa en rcriminations rtrospectives sur les ngociations
qui avaient prcd le trait du 15 juillet, principalement sur la
faon dont M. Guizot avait rempli son rle d'ambassadeur. Ce fut une
succession, bientt assez dplaisante, d'attaques et d'apologies
toutes personnelles. On vit les deux adversaires ne pas hsiter, pour
les besoins de leur cause particulire,  vider les cartons du
ministre, venant lire  la tribune les dpches officielles et mme
les lettres prives, livrant les secrets d'tat, sans paratre mme
s'apercevoir, dans leur trange acharnement, de la surprise pnible
qu'ils provoquaient ainsi en France[596] et hors de France[597]: le
tout pour arriver  bien tablir devant l'tranger, qui coutait et
auquel une telle dmonstration ne pouvait dplaire, que si la France
se trouvait dans une situation fcheuse, elle le devait 
l'incapacit, si ce n'tait mme  la dloyaut de tous ceux qui, 
des titres diffrents, avaient mis la main  ses affaires.

[Note 596: M. Rossi crivait  ce propos: Tout ce que notre
diplomatie a fait, a dit, a pens, a connu, a conjectur, depuis deux
ans, sur la question d'Orient, a t lu, tal, comment  la tribune.
On a mis en scne les diplomates prsents, les absents, les franais,
les trangers, comme si l'affaire d'Orient tait finie et relgue
dans le domaine de l'histoire. Nous ne croyons pas nous tromper en
affirmant que le comit diplomatique de la Convention mettait plus de
rserve dans ses communications au public sur les affaires pendantes.
Nous autres, nous sommes las, pour employer le mot de M. Villemain, de
toute cette politique rtrospective. (Chronique politique de la
_Revue des Deux Mondes_ du 1er dcembre 1840.)]

[Note 597: M. Charles Greville crivait sur son journal,  la date du
4 dcembre 1840: Les rvlations de secrets officiels et de
confidences ont t monstrueuses. (T. 1er, p. 355.)]

Laissons ces misres et arrivons vite  une partie plus intressante
du dbat, celle qui porta sur la question de paix ou de guerre. M.
Thiers, principalement proccup de sa popularit actuelle dans la
gauche[598], se donna aprs coup une attitude beaucoup plus rsolument
belliqueuse qu'il ne l'avait eue au pouvoir. En rponse  la
distinction que M. Guizot avait faite,  la Chambre des pairs, entre
l'injure et le manque d'gards, il proclama qu'il y avait eu, au 15
juillet, injure pour la France. On a prononc, dit-il, le mot de
tromperie, eh bien, je l'accepte. Oui, aprs dix ans d'alliance, cette
conduite  notre gard est une indigne tromperie... La France a senti
cet affront. Quoi! l'on voudrait que seul je l'aie senti? M. Thiers a
seul pu entraner son pays! Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne
vous rappelle pas, je ne puis pas rappeler combien parmi vous il y a
eu d'hommes, que leur sympathie d'opinion n'amenait pas  moi, qui
sont venus me dire: Soutenez la dignit de la France; soutenez-la
jusqu'au bout. (_Mouvement._) Et aujourd'hui, on voudrait n'avoir pas
senti tout cela; on est presque honteux des bons sentiments que l'on a
prouvs! (_Bruit._) Eh bien, Messieurs, ces sentiments, moi, je les
ai prouvs profondment, je ne les dsavoue pas, et, aprs les avoir
prouvs trs-sincrement et comme un Franais, comme un bon Franais
le devait, j'ai voulu suivre jusqu'au bout, entendez-moi bien, la
conduite que de tels sentiments, quand on les a ressentis, doivent
inspirer... (_Mouvement._) Je ne puis pas songer  ces jours terribles
sans tre profondment mu... Je savais bien que j'allais peut-tre
faire couler le sang de dix gnrations; mais je me disais: Si la
France recule, l'Europe le sait; les Chambres, le gouvernement, tout
le monde s'est engag: si elle recule, elle descend de son rang. La
consquence d'un tel langage, c'tait la guerre. Seulement, la guerre
immdiate tant impossible, M. Thiers disait l'avoir ajourne au
printemps. En attendant, il voulait armer la France, et cet armement
prenait, dans son discours, des proportions tonnantes: il ne
s'agissait plus de cinq cent mille ni mme de six cent mille soldats,
mais d'un total de neuf cent trente-neuf mille hommes. Ainsi arm, il
comptait venir dire aux puissances: ou la modification du trait ou la
guerre. Dans cette guerre, la France et t sans doute seule contre
toute l'Europe; M. Thiers ne le niait pas; mais elle en et t
quitte, selon lui, pour recommencer un de ces grands actes d'nergie
qu'elle avait faits si magnifiquement au commencement du sicle. En
tout cas, ajoutait-il, je me suis dit que, s'il y avait une faiblesse
 faire, la ferait qui voudrait, mais que ce ne serait ni moi ni mes
collgues. Tout en se posant ainsi comme ayant seul os regarder
l'Europe en face, M. Thiers indiquait que son courage patriotique
avait t constamment entrav, annul, par la faiblesse de
Louis-Philippe. Il ne nommait pas ce dernier, mais le dsignait avec
une perfide clart. Quand il faisait l'loge du roi de Naples, ce
petit roi qui avait eu le coeur assez grand pour vouloir rsister 
lord Palmerston, chacun comprenait que c'tait pour le mettre en
opposition avec Louis-Philippe, et la gauche, afin de souligner
l'intention de l'orateur, applaudissait bruyamment, en criant-: Bravo
pour le roi de Naples! Savez-vous, demandait M. Thiers, o tait ma
faiblesse? On doutait, en Europe, que la rsolution de la France ft
soutenue jusqu'au bout... On croyait que, lorsque les armements
seraient pousss au dernier terme, le cabinet n'existerait plus. Et,
revenant avec insistance sur cette insinuation, il ne se lassait pas
de dnoncer  la tte du gouvernement un parti pris de faiblesse. De
l,  l'entendre, cette affirmation mprisante de lord Palmerston,
que la France, aprs avoir montr de la mauvaise humeur, se tairait
et cderait. Il avait voulu lutter contre ce parti pris, donner un
dmenti  cette affirmation: la puissance malfaisante et dfaillante,
qu'il ne nommait toujours pas, l'avait une fois de plus emport sur
lui, pour la honte de la France. Et alors il s'criait, aux
acclamations de la gauche: Qu'on me condamne, qu'on m'exclue  jamais
du pouvoir, j'y consens volontiers; mais quand je vois mon pays ainsi
humili, je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse, et je
m'crie: Quoi qu'il arrive, sachons tre toujours ce qu'ont t nos
pres, et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a
toujours occup en Europe!

[Note 598: Je m'honore de l'appui de la gauche, disait M. Thiers; cet
appui tenait  ce qu'il y avait de commun entre elle et moi: l'amour
pour notre pays et sa rvolution. Je ne crains pas de m'appeler
rvolutionnaire; il n'y a que les parvenus de mauvaise ducation qui
ont peur de leur origine; moi je n'ai pas peur de la mienne.]

Aprs s'tre donn ce rle dans le pass, M. Thiers s'efforait de
discrditer par avance la politique de sagesse et de modration 
laquelle ses successeurs taient condamns pour rparer ses fautes.
Cette paix qu'il ne pouvait pas, qu'au fond mme il ne voulait pas
empcher, il tchait du moins de la rendre douloureuse au patriotisme,
et, dans ce dessein, fouillait en quelque sorte de sa parole aigu,
les blessures encore  vif de l'orgueil national. Le discours de la
couronne, dclarait-il, a dit que l'on espre la paix; il n'a pas dit
assez. On est certain de la paix... Je ne calomnie personne. Qu'on me
permette de dire les choses telles qu'elles sont: le cabinet du 29
octobre a t form pour la paix et la paix certaine... Ce calme,
calme triste dont vous vous vantez, savez-vous  quoi il tient? Il
tient  ce que le pays sait bien que la question est rsolue. Il sait
que la question est rsolue pour la paix... Et alors il avertissait
la France qu'elle avait ainsi perdu toute l'influence qu'elle pouvait
avoir dans la Mditerrane. Aprs avoir longuement insist sur cette
dchance, rpt  satit cette mme phrase, il ajoutait: Il y a
pis que cela; les pertes matrielles, on en revient. Si vous l'aviez
voulu, nous serions revenus des traits de 1815... (_Bravo!  gauche.
Agitation au centre._) Mais aujourd'hui qu'on sait qu'on a pu vous
intimider, aujourd'hui qu'aprs avoir dit que vous rsisteriez vous ne
rsistez pas, le secret est connu, et la coalition, vous la
retrouverez souvent... Je ne voudrais pas affliger mon pays; il m'en
cote de remplir le triste rle que je remplis ici. Savez-vous ce
qu'il faut lui dire: que s'il veut rester tranger aux grandes
questions, il fait bien de se conduire comme il fait aujourd'hui; s'il
ne veut que sauver _son territoire menac_, pour parler le langage de
l'Adresse (_Vive adhsion  gauche. Rclamations au centre_), il n'y a
pas de danger peut-tre dans la conduite qu'il tient; mais, s'il a la
prtention de se mler aux grandes questions de l'Europe, il faut, en
se conduisant comme on l'a fait pour lui, qu'il y renonce pour
longtemps. Qu'il proportionne son nergie  ses prtentions ou qu'il
rduise ses prtentions, non pas  l'nergie qu'il a, mais  l'nergie
qu'on lui suppose. (_Vive approbation  gauche._)

L'attaque avait t perfide et redoutable: la dfense fut habile et
rsolue. Le ministre, cependant, dans un tel dbat, tait plus gn
que le dput: il devait calculer l'effet de chacune de ses phrases,
non-seulement sur le parlement dont il cherchait  conqurir les
votes, mais sur les chancelleries avec lesquelles il continuait 
ngocier. De plus, en face d'une opinion rellement mortifie, la
thse de la prudence tait beaucoup plus ingrate que celle du
patriotisme belliqueux, surtout quand celui qui dfendait cette
dernire thse ne courait pas le risque d'tre mis en demeure de
traduire ses paroles en actes. Quelques semaines plus tard, dans une
autre discussion, M. Guizot a not lui-mme, avec une mlancolie
fire, le dsavantage de son rle. J'envie quelquefois, disait-il,
les orateurs de l'opposition. Quand ils sont tristes, quand ils
sympathisent vivement avec des sentiments nationaux, ils peuvent venir
ici pancher librement toutes ces tristesses, exprimer librement
toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs plus svres sont
imposs aux hommes qui ont l'honneur de gouverner leur pays. Quand le
pays a besoin d'tre calm, il n'est pas permis aux hommes qui
gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments qui
l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin d'tre
rassur, il faut parler,  cette tribune, avec fermet et confiance.
Il ne faut pas se laisser aller  des rcriminations,  des regrets.
Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que d'autres ont le
plaisir de les rpandre.

M. Guizot marqua tout de suite comment il entendait riposter aux
attaques de son adversaire. Messieurs, commena-t-il, l'honorable M.
Thiers disait tout  l'heure: sous le ministre du 29 octobre, la
question est rsolue, la paix est certaine. L'honorable M. Thiers n'a
dit que la moiti de la vrit: sous le ministre du 1er mars, la
question tait rsolue, la guerre tait certaine. Et pour appuyer
cette affirmation, il s'emparait non-seulement des actes de son
prdcesseur, mais des paroles qu'il venait de prononcer.
Croyez-vous, demandait-il, que les neuf cent cinquante mille hommes
dont parlait tout  l'heure M. Thiers soient un moyen de garder la
paix? C'est un moyen de faire la guerre, de la rendre  peu prs
infaillible... Voil le vrai de la situation: vous tes tomb parce
que vous poussiez  la guerre. Nous sommes arrivs au pouvoir, parce
que nous esprions maintenir la paix. Le ministre reprit avec succs
la mme ide, les jours suivants. Entre temps, il proclama, aux
applaudissements du centre, le service immense rendu par la couronne
au pays, service analogue  ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs
fois dans de semblables occasions. Mais ce fut surtout le quatrime
jour que, se dgageant et des rcriminations personnelles et des
controverses sur le pass, il porta  son adversaire les coups
dcisifs. Il commena par rappeler,--ce que l'on semblait trop
oublier,--qu'il y avait eu des faits accomplis depuis le trait du
15 juillet; c'tait, en Orient, l'effondrement complet des gyptiens,
survenu pendant que M. Thiers occupait le pouvoir, et sans qu'il et
rien fait pour l'empcher; c'taient, en Occident, les rserves
diplomatiques et les armements de prcaution du dernier cabinet. Nous
avons maintenu les armements, dit le ministre, les armements de paix;
nous n'avons fait auprs de l'Europe aucune proposition, aucune
concession; nous n'avons dit aucune parole qui altrt la position
isole, digne, expectante que l'on avait prise, avec raison.
Naturellement M. Guizot n'avait pas  faire confidence  la Chambre
des efforts indirects qu'il venait de tenter, sans succs, pour se
faire offrir une concession en Syrie, ni des inquitudes qu'il
pouvait avoir sur l'gypte. Ne rvlant qu'un point des rcentes
ngociations, il annona qu'en ce moment mme les puissances offraient
au pacha, s'il se soumettait, de lui assurer l'gypte hrditaire; et
il ajouta, sans s'inquiter du dplaisir qu'en ressentirait lord
Palmerston[599]: ... Offre qui lui est faite, je n'hsite pas  le
dire, surtout en considration de la France. Il concluait ensuite:
Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la dure
et sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie
tout entire. Par la note du 8 octobre, on avait fait la rserve du
pachalik hrditaire de l'gypte. Ce pachalik hrditaire est offert 
Mhmet-Ali au nom des puissances. Dans cet tat des faits, des faits
accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui
donneriez-vous le conseil de refuser l'gypte hrditaire, dans
l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec neuf cent cinquante
mille hommes, vous lui ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au
centre._) Voil la question relle, voil la question pratique. Il
faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la
position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre
administration, acceptant la rserve que vous avez faite, se contente
de cette rserve et donne au pacha, sincrement, sans dtour, le
conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question
les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez
prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous
tes vous-mme renferm, donnerait au pacha le conseil de continuer je
ne sais quelle guerre, non en Syrie, o il ne sera bientt plus, mais
en gypte mme, dans l'espoir que, par une guerre gnrale, dans six
mois, vous serez en tat de lui faire recouvrer la Syrie. Il n'y a pas
d'autre question politique que celle-l. Tout le reste est du pass,
un pass qui nous est tranger... Je ne rentre pas dans le pass. Je
crois que ce qui importe au pays, c'est de mettre un terme  une
situation difficile et prilleuse; et on ne peut le faire qu'en
acceptant et les faits accomplis et les rserves qui ont t faites
au profit du pacha. Voil la politique du cabinet... Ce discours fut
comme un jet franc et vif de lumire sur le problme que venaient
d'obscurcir, pendant plusieurs jours, d'interminables discussions
rtrospectives. La Chambre fut heureuse de se sentir ramene d'une
main si ferme  la question pratique et actuelle, et d'y voir si
clair.

[Note 599: Cf. plus haut, p. 378 et 379.]

L'incomparable clat de la lutte engage entre les deux grands
orateurs rejeta ncessairement dans l'ombre tout le reste du dbat. M.
Odilon Barrot, qui se croyait appel, comme il l'a crit depuis avec
une prsomption nave,  couvrir et  relever M. Thiers[600],
essaya de rpondre au dernier discours de M. Guizot; il montra une
telle inintelligence de la question qu'il excita l'impatience de la
gauche elle-mme, et que, pour se tirer d'affaire, il n'eut d'autre
ressource que de se jeter dans les personnalits et de reprendre
l'ternelle histoire du voyage  Gand: il eut ainsi la satisfaction de
soulever un nouveau tumulte, mais se fit rappeler qu'il avait t
volontaire royaliste en 1815. M. Thiers ne fut pas mieux servi par ses
anciens collgues, notamment par M. le comte Jaubert, qui se livra aux
sorties les plus furieuses et les plus compromettantes contre
l'Angleterre ou, pour parler son langage, contre l'Anglais[601]. M.
Guizot trouva, au contraire, quelque secours dans une harangue du
gnral Bugeaud, assez dcousue, mais pleine de verdeur et de bon
sens[602]. Notons enfin un trs-loquent discours de M. Berryer.
L'occasion tait belle, en effet, pour l'orateur lgitimiste, de
reprendre toutes les accusations de M. Thiers et d'en accabler la
monarchie de Juillet: il s'attacha  bien donner  la France le
sentiment douloureux et irrit qu'elle tait humilie, diminue, et
qu'elle l'tait par le fait du Roi. Il finit mme par faire au
gouvernement ce reproche, trange dans la bouche d'un royaliste, de se
mfier trop de la passion rvolutionnaire et de ne pas comprendre ce
qui s'y trouvait de force patriotique. Cette thse et cette tactique
sont dj connues: M. Berryer y avait eu plus d'une fois recours; mais
jamais la flamme de sa parole n'avait t plus clatante et plus
brlante. La gauche l'acclama, et, le lendemain, toute la presse
opposante, depuis le _Constitutionnel_ jusqu'au _National_, porta aux
nues son discours.

[Note 600: _Mmoires de M. Odilon Barrot_, t. Ier, p. 359.]

[Note 601: Je suis de l'cole de l'Empire, s'criait M. Jaubert; mon
pre a t tu par un boulet anglais  la bataille d'Aboukir; en 1815,
j'ai vu les habits rouges des Anglais dans les Champs-lyses; je ne
l'oublierai jamais. Puis, parlant des incidents rcents, il ajoutait:
Il y a eu outrage; j'attends le jour de la vengeance.]

[Note 602: Le gnral Bugeaud fit justice des dclamations sur la
guerre rvolutionnaire et de la lgende des volontaires de 1792. Il y
a beaucoup de gens en France, dit-il, qui sont persuads qu'il suffit
de chanter la _Marseillaise_ pour renverser les armes de l'Europe.
J'apprcie beaucoup le chant de la _Marseillaise_. (_On rit._) Mais je
crois qu' lui seul il ne donne pas la victoire. Je trouve trs-bien
que les combattants chantent la _Marseillaise_, quelques instants
avant le combat, non pendant l'action: ce qu'il faut alors, c'est le
silence, c'est l'aplomb. Il faut se mfier des troupes silencieuses et
non pas de celles qui crient et qui chantent.]

De cette discussion, qui s'tait prolonge pendant huit sances, la
majorit sortait claire sur la folie prilleuse de la politique
prconise par M. Thiers. Mais tout ce qui lui avait t dit et rpt
si loquemment sur l'humiliation de la France lui laissait un certain
sentiment de malaise. Ce fut par gard pour ce sentiment qu' la
dernire heure, la commission de l'Adresse apporta, avec l'adhsion
complte du ministre, une rdaction nouvelle d'une note un peu plus
fire que le premier projet de M. Dupin. On y disait que la France
s'tait vivement mue des vnements qui venaient de s'accomplir en
Orient. La phrase si attaque sur le _territoire menac_ tait
remplace par cette dclaration gnrale: La France,  l'tat de paix
arme et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de
l'quilibre europen, et ne souffrira pas qu'il y soit port
atteinte[603]. L'opposition songea un moment  voir, dans cette
modification de forme, son triomphe et la condamnation du ministre.
Mais elle ne persista pas dans cette manoeuvre, un peu purile, et M.
Odilon Barrot prsenta un amendement exprimant plus ou moins
nettement la pense de la gauche. Ce fut pour M. Thiers l'occasion
d'un suprme effort. Laissant de ct tous ses grands plans de
campagne et son arme de neuf cent mille hommes, il donna 
l'amendement une porte restreinte et modeste:  l'entendre, c'tait
seulement la rptition parlementaire de l'_ultimatum_ contenu dans la
note du 8 octobre, l'affirmation que la Chambre voulait assurer quand
mme l'gypte au pacha; puis, avec une loquence nerveuse, pressante,
il plaa le ministre en face de ce dilemme, ou d'avouer qu'il tait
rsign  sacrifier aussi l'gypte, ou de laisser la Chambre poser ce
_casus belli_. La situation devenait embarrassante pour M. Guizot.
Cder  M. Thiers, c'tait lui permettre de se dire vainqueur; et
puis, si dcid que ft le ministre  dfendre l'gypte, il ne lui
plaisait gure de voir la France s'engager  fond sur un terrain o
elle avait eu dj et o elle pouvait encore rencontrer tant de
fcheuses surprises. D'autre part, il ne voulait pas non plus, devant
le pays et devant l'tranger, avoir l'air d'abandonner la note du 8
octobre. Il s'en tira fort habilement. En fait, dclara-t-il dans une
dernire rplique, il n'y a pas de question. Ce que la note du 8
octobre a dit est fait. Ce que la note du 8 octobre a demand est
accompli...  l'heure qu'il est, l'offre de l'gypte hrditaire est
porte au pacha par les puissances, et, je n'hsite pas  le redire,
surtout en considration de la France. Que venez-vous donc demander
aujourd'hui? Vous venez demander que la France exige par la menace ce
qui est obtenu par l'influence... Il s'agit de se donner  soi-mme la
satisfaction purile d'avoir crit un cas de guerre. Messieurs, un
gouvernement prudent, une Chambre prudente n'crivent pas des cas de
guerre; il les pratiquent, quand le moment arrive... J'estime
trs-mdiocrement ces cas de guerre qui apparaissent longtemps
d'avance, ainsi que les courages qui viennent longtemps aprs.
(_Bravo! au centre._) Cette rplique eut un grand succs et enleva le
vote. L'amendement fut repouss  une forte majorit, et l'ensemble de
l'Adresse adopt par 247 voix contre 161.

[Note 603: En apportant cette nouvelle rdaction, M. Dupin s'exprima
ainsi: Le rdacteur de l'Adresse et la majorit de la commission
n'ont pas chang d'opinion; mais, avec les sentiments franais qui
taient dans nos coeurs, nous avons t amens  recueillir les
impressions, non pas de nos adversaires, mais de nos amis, et  donner
satisfaction  la Chambre, non en changeant les sentiments, mais en
leur donnant plus de relief et de saillie.]

M. Thiers tait bien compltement battu. Il le devait en grande
partie  lui-mme,  son langage dans le dbat. Il avait trouv moyen
d'inquiter par ses allures belliqueuses et rvolutionnaires, sans
cependant en imposer par ce plan de guerre au printemps que la Chambre
n'avait pu entendre exposer sans sourire et dont les journaux
s'taient gausss[604]. On l'avait jug un homme d'tat  la fois peu
srieux et dangereux. M. de Lamartine crivait alors  un ami: Rien
ne peut vous donner une ide de la dmontisation de M. Thiers. La
plupart des conservateurs ressentaient,  l'gard du ministre tomb,
un sentiment ml d'effroi, d'indignation et de ddain, et leurs
journaux l'exprimaient sans mnagement aucun. Il paraissait trs-dur 
M. Thiers d'tre frapp par cette presse dont il s'tait tant servi
contre les autres. Il en souffrait parfois jusqu' verser des larmes
de tristesse et de colre[605]. Au cours de la discussion, il s'en
tait plaint,  la tribune, avec un accent de douloureuse
amertume[606].

[Note 604: Le _Journal des Dbats_ criblait de ses sarcasmes ce fameux
plan. M. Thiers, disait-il, se donne un singulier mrite, et voici ce
mrite: sa politique officielle tait pacifique, mais sa politique
secrte tait belliqueuse! Au mois d'octobre, il ne considrait pas le
trait de Londres comme une insulte; il l'et considr comme une
insulte, au mois de mai prochain! Il n'entendait pas s'opposer 
l'excution du trait, il l'a dit et l'a prouv; mais il voulait le
faire modifier, quand il serait pleinement excut! Il a abandonn la
Syrie aux chances de la guerre; mais, au mois de mai, il et essay de
la reprendre. Puis, cessant de railler, il apostrophait ainsi
l'ancien ministre du 1er mars: Non, M. Thiers, vous n'avez pas voulu
la guerre. Vous ne l'avez pas plus voulu au mois d'octobre qu'au mois
d'aot, avec cette rsolution srieuse et calme d'un homme d'tat qui
a calcul les chances et qui se sent la main assez forte pour diriger
les vnements... Puis, quand les vnements vous ont du, vous
n'avez plus song qu' vous prparer sur les bancs de l'opposition une
retraite avantageuse.]

[Note 605: _Journal indit du baron de Viel-Castel_ du 10 dcembre
1840.]

[Note 606: M. Thiers avait dit, dans son discours du 27 novembre:
Cette presse m'injurie de la manire la plus affreuse. On me fait un
homme de presse qui attaque tout le monde avec cet instrument, comme
si je n'tais pas la plus grande victime de la presse! (_Exclamations
et rires au centre._) Messieurs, n'y a-t-il pas des journaux qui me
diffament tous les jours de la manire la plus odieuse? Eh bien, je
leur accorde une chose: on peut toujours faire souffrir un honnte
homme quand on le calomnie; je leur accorde cette triste puissance sur
moi... Mais cet honnte homme mprise, il mprise beaucoup, et c'est
sa seule vengeance.]

 l'tranger, l'attitude de M. Thiers avait eu des effets plus
dplorables encore. Il ne s'tait pas seulement nui  lui-mme, il
avait nui gravement  la France. Toute cette mise en scne
belliqueuse semblait, en effet, donner raison  ceux qui, depuis
quelques mois, dnonaient notre gouvernement comme menaant la paix
de l'Europe. Lord Palmerston sentit aussitt l'avantage qu'il pouvait
en tirer, et se fit honneur de son opposition  une politique qui se
vantait d'avoir eu de si mauvais desseins[607]. Les adversaires
anglais du chef du _Foreign Office_ dclaraient que sa politique et
ses actes taient justifis par les rvlations de M. Thiers[608]. M.
Desages, que sa haute situation au ministre des affaires trangres
mettait bien au courant de toutes les choses d'Europe, disait, peu
aprs,  ce propos, au duc de Broglie: Depuis ses discours, M. Thiers
est tenu plus que jamais, au dehors, pour le reprsentant de la guerre
rvolutionnaire et de tous les souvenirs impriaux;  ce point que sa
rentre aux affaires amnerait une guerre immdiate. En Allemagne, son
langage a contribu  monter plus encore les esprits contre la France,
 aviver la passion de 1813. En Angleterre, depuis cette affreuse
discussion, tout le monde commence  trouver que lord Palmerston a eu
raison de rompre avec de pareils brouillons[609]. Enfin, de
Saint-Ptersbourg, M. de Barante crivait: La manire dont on a
cherch  justifier,  glorifier une politique d'illusion, a achev le
mal de cette politique, en resserrant les noeuds de toutes les
alliances hostilement dfensives[610].

[Note 607: BULWER, t. II, p. 324.]

[Note 608: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 354 et
355.]

[Note 609: _Documents indits._]

[Note 610: _Ibid._]

M. Guizot avait-il gagn tout ce qu'avait perdu M. Thiers? Sans doute,
la victoire de l'Adresse apparaissait tre bien sa victoire. En France
comme  l'tranger, l'effet en tait considrable. Toutefois, s'il
avait vaincu l'opposition, il n'tait pas encore assur de dominer la
majorit. Au milieu mme de son triomphe, il avait le sentiment de
cette incertitude; mais il ne s'en dcourageait pas, et, envisageant
d'un regard viril les difficults qui lui restaient  vaincre de ce
ct, il crivait  M. de Barante: Je sors d'une grande lutte. La
bataille est, je crois, bien gagne. Mais je ne me fais aucune
illusion; cette bataille-l n'est que le commencement d'une longue et
rude campagne. Depuis 1836, depuis la chute du cabinet du 11 octobre,
le parti gouvernemental est dissous, et le gouvernement flottant,
abaiss, nerv. Le grand pril o nous sommes arrivs par cette voie
nous en fera-t-il sortir? Ressaisirons-nous le bien d'une majorit
vraie et durable, par l'vidence du mal que nous a fait son absence?
Je l'espre et j'y travaillerai sans relche. C'est commenc. La
Chambre est coupe en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation
oscillatoire entre le centre et la gauche, qui a tout gt depuis
quatre ans, mme le bien. Mais tout cela n'est qu'un commencement. Du
reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquitudes. Le
monde en est plein, les esprits en sont pleins. Je crois le bien
possible, probable mme,  travers des obstacles, des embarras, des
ennuis, des checs innombrables. Cela me suffit et cela doit suffire 
tous les hommes de sens. La condition humaine n'est pas plus douce que
cela[611].

[Note 611: Lettre du 13 dcembre 1840. (_Documents indits._)]


VI

La discussion de l'Adresse avait prouv que la politique belliqueuse
tait condamne par la reprsentation nationale. Une occasion allait
se prsenter de voir si elle avait plus de crdit sur le peuple
lui-mme. Aprs l'preuve du parlement, celle de la rue.

Le 30 novembre 1840, la frgate _la Belle Poule_, sous les ordres du
prince de Joinville, avait mouill en vue de Cherbourg, rapportant de
Sainte-Hlne le corps de Napolon. Restait maintenant  le
transporter  la spulture qui l'attendait sous le dme des Invalides.
Au mois de mai prcdent, quand cette question du retour des cendres
avait t si inopinment souleve par M. Thiers, les esprits
prvoyants s'taient aussitt proccups de ce que serait le jour de
la rentre dans Paris, de ce que produirait la rencontre de ce
cercueil redoutable avec le peuple debout pour le recevoir. Les
vnements survenus depuis lors, l'irritation patriotique et
l'agitation rvolutionnaire provoques par le trait du 15 juillet,
n'taient point faits pour diminuer le danger. Que ne pourrait pas
inspirer  des esprits excits et souffrants le contraste entre les
souvenirs de victoire voqus par la vue de ce mort et les
humiliations qu'au dire de M. Thiers et de ses amis, Louis-Philippe
avait attires  la France par sa faiblesse! Le langage des journaux
de gauche tmoignait qu'ils trouvaient l'occasion favorable et
voulaient en profiter. Plus approchait la crmonie, plus ils
s'attachaient  chauffer,  irriter les esprits, poussant la garde
nationale  crier:  bas les tratres! et prparant visiblement ce
qu'on appelle, en langage rvolutionnaire, une journe[612]. Le
gouvernement n'tait nullement rassur, et le _Journal des Dbats_
avouait ses alarmes[613]. Il n'tait pas jusqu'aux cabinets trangers
qui ne s'attendissent  voir clater, en cette circonstance, quelque
meute ou mme une rvolution[614].

[Note 612: M. Berryer avait dit  la tribune, dans la discussion de
l'Adresse: Je l'entends, je l'entends, le canon de Saint-Jean d'Acre,
j'entends le canon anglais qui brise Saint-Jean d'Acre, devant lequel
Napolon s'tait arrt. Et vous allez entendre, aux rives d'une autre
mer, un autre canon qui va vous annoncer les restes du prisonnier de
l'Anglais.  ses funrailles et dans sa tombe mme, est-ce que vous
ensevelirez, sans gmir, sans protester, l'influence, l'ascendant
qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore?]

[Note 613: 13, 14 et 15 dcembre 1840.]

[Note 614: M. de Barante crivait plus tard, le 30 dcembre 1840,  M.
Guizot: On attendait ici ( Saint-Ptersbourg) impatiemment des
nouvelles de la crmonie funbre de Napolon. Beaucoup de personnes,
et probablement l'Empereur tout le premier, s'imaginaient qu'elle
serait l'occasion de quelque grand trouble. (_Documents indits._)]

En dpit de ses inquitudes, le ministre ne voulut se montrer ni
craintif ni mesquin; il n'pargna rien pour donner  la crmonie le
plus d'importance et d'clat possible. Il fut dcid que le corps
serait amen par eau jusqu' Courbevoie, et que l'entre dans Paris se
ferait par l'arc de triomphe de l'toile et par les Champs-lyses:
c'tait accorder largement  la foule la place pour se dvelopper. Un
temple grec fut lev  Courbevoie,  l'endroit o devait avoir lieu
le dbarquement; on dressa le long du parcours d'immenses statues de
pltre dor et des colonnes avec des aigles; sur le sommet de l'arc de
triomphe, tait figure l'apothose de l'Empereur. Pour porter le
cercueil, on construisit un char gigantesque de cinquante pieds de
haut, tout orn de velours, d'or et de sculptures; seize chevaux
devaient y tre attels. Cette mise en scne tait,  la vrit, plus
brillante que vraiment grandiose et mouvante; elle sentait trop le
dcor d'opra, trahissant ainsi ce qu'il y avait d'un peu faux ou tout
au moins de factice dans cette crmonie; pour presque tous ceux qui y
prenaient part, il ne s'agissait gure que d'une grande reprsentation
politique; nous aurions dit: une comdie, si la mort n'y et
figur[615]. Le prince de Joinville avait t mieux inspir pour tout
ce qu'il avait eu  rgler comme chef de l'expdition maritime. Le
voyage  Sainte-Hlne, le tte--tte avec le mort pendant une longue
traverse, dans la solitude de l'Ocan, les rflexions qu'il avait d
faire alors sur cette destine si extraordinaire et si tragique, la
sincrit d'motion qui est le privilge d'une jeunesse gnreuse, lui
avaient donn le sens juste du genre de grandeur qui convenait  de
telles funrailles. Il le prouva dans un incident qui prcda de peu
de jours l'entre dans Paris. Pour remonter la Seine, on avait prpar
un bateau pompeusement orn; aussitt qu'il en fut inform, le prince
fit supprimer tous les ornements; son ordre portait: Le bateau sera
peint en noir;  la tte de mt, flottera le pavillon imprial; sur le
pont,  l'avant, reposera le cercueil, couvert du pole funbre
rapport de Sainte-Hlne; l'encens fumera;  la tte, s'lvera la
croix; le prtre se tiendra devant l'autel; mon tat-major et moi
derrire; les matelots seront en armes; le canon, tir  l'arrire,
annoncera le bateau portant les dpouilles mortelles de l'Empereur.
Point d'autre dcoration. Comme on l'crivait alors, le prince avait
compris que le pont d'un vaisseau tait assez dignement par, quand il
avait  son bord le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu.
Et-on pu agir de mme pour l'entre  Paris? Qui sait si la frivolit
due du badaud n'et pas alors accus le gouvernement d'avoir
marchand jalousement les honneurs  la dpouille impriale?

[Note 615: M. Doudan, qui, il est vrai, n'tait pas prompt  l'motion
et voyait facilement le ct ridicule des choses, crivait  ce
propos: Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une
grande impression, unanime, profonde; mais, avec l'infinie varit de
nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le
directeur de l'Opra, se mettant  la tte d'un sentiment public, lui
tera toujours de sa gravit. Si une voiture de poste s'arrtait  la
porte des Invalides pour y dposer le cercueil de l'Empereur, repris
aprs une bataille  Sainte-Hlne, cela serait grand; mais les
statues de l'loquence, de la Justice et de l'Idologie, excutes en
pltre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image
parfaite de nos impressions et de nos ides. Toutes ces motions,
tires des vieux garde-meubles de l'Empire, ne pourront pas supporter
le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une
nation de baladins et de baladins de la plus mauvaise cole, mlant
tous les genres et exagrant tout, faute d'prouver quelque chose.
(_Mlanges et lettres_, t. 1er, p. 354.)]

Les divers prparatifs avaient demand du temps. Parti de Cherbourg le
8 dcembre, le funbre convoi ne fit son entre dans Paris que le 15.
Il gelait  14 degrs; la Seine charriait des glaons, un vent de
nord-est coupait les visages. Malgr tout, une multitude immense,
telle qu'on n'en avait peut-tre jamais vu de pareille, encombrait les
abords du parcours. Qu'allait-il sortir d'un tel rassemblement? Le
gouvernement attendait, anxieux. Il n'en sortit rien. Cette population
n'tait venue que pour voir un spectacle extraordinaire. Elle acclama
les marins de la _Belle Poule_ qui entouraient le char, la hache
d'abordage sur l'paule, et dont l'air hardi, la simplicit militaire
tranchaient avec le reste. Les vieux soldats de l'Empire, dans leurs
costumes lgendaires, eurent aussi un succs d'motion. Mais
l'ensemble tait froid et banal, froid comme la temprature, banal
comme le dcor. N'tait-il pas bien significatif que, des innombrables
pices de vers composs pour la circonstance, pas une n'et t anime
d'un souffle vrai et ne ft alle  l'me de la nation. En tout cas,
dans cette grande excitation de la curiosit populaire, ce qui tait
le plus oubli, c'tait la politique du moment.  peine, dans chaque
lgion de la garde nationale, se trouva-t-il, de loin en loin, une
cinquantaine d'individus pour crier nonchalamment:  bas Guizot! 
bas l'homme de Gand!  bas les tratres!  bas les Anglais! Ces cris
ne se propagrent pas et se perdirent dans l'indiffrence gnrale. Ce
fut juste assez pour montrer que l'on avait tent une manifestation et
que la population s'y tait refuse. Vers deux heures, le convoi
arriva devant l'htel des Invalides. Aux sons d'une marche  la fois
funbre et triomphale, au bruit du canon qui tonnait au dehors, le
cercueil, port sur les paules des marins et des soldats, fit son
entre dans l'glise, o l'attendaient le Roi, la famille royale, les
ministres, les Chambres, les hauts fonctionnaires. Sire, dit le
prince de Joinville au Roi en baissant son pe, je vous prsente le
corps de l'empereur Napolon.--Je le reois au nom de la France,
rpondit Louis-Philippe; et, remettant au gnral Bertrand l'pe de
Napolon, il lui dit: Gnral Bertrand, je vous charge de placer
l'pe de l'Empereur sur son cercueil. Puis au gnral Gourgaud:
Gnral Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'Empereur.
Le service religieux fut ensuite clbr.  cinq heures, tout tait
termin, et la foule se dispersait paisiblement.

Les ministres rentrrent chez eux, singulirement soulags et presque
surpris d'avoir vu se passer sans encombre cette inquitante journe.
Le _Journal des Dbats_, d'autant plus triomphant qu'il avait t plus
alarm, railla la dconvenue de ces journaux parlementaires qui
avaient espr regagner dans les rues ce qu'ils avaient perdu dans les
Chambres. Et il ajoutait: Le 15 dcembre a montr que le
gouvernement tait fort de la confiance du peuple, car ses ennemis
avaient mis tout en oeuvre pour l'garer et le corrompre, et ils ont
chou. Ils avaient remu ciel et terre pour tirer une dmonstration
politique d'un grand acte de reconnaissance nationale, et ils ont
chou[616]. M. Guizot eut soin de se faire honneur de ce succs
auprs des gouvernements trangers qui en avaient dout. Ds le
lendemain de la crmonie, il donnait les instructions suivantes  ses
ambassadeurs: Je dois vous faire remarquer et vous inviter  faire
remarquer  votre tour le caractre politique de cette journe, qui a
prouv, par le tmoignage d'un million d'hommes runis entre le palais
des Tuileries et le pont de Neuilly, combien la population de Paris et
de la France est loigne de tout dessein turbulent, de toute
tentative anarchique, et les repousse, par sa seule attitude, au
milieu mme des circonstances les plus propres  exalter les
sentiments nationaux[617]. Et, deux jours aprs, il crivait au baron
Mounier, alors en mission officieuse  Londres: Nous voil, mon cher
ami, hors du second dfil. Napolon et un million de Franais se sont
trouvs en contact, sous le feu d'une presse conjure, et il n'en est
pas sorti une tincelle. Nous avons plus raison que nous ne croyons.
Malgr tant de mauvaises apparences et de faiblesses relles, ce
pays-ci veut l'ordre, la paix, le bon gouvernement. Les bouffes
rvolutionnaires y sont factices et courtes. Elles emporteraient
toutes choses, si on ne leur rsistait pas; mais, quand on leur
rsiste, elles s'arrtent, comme ces grands feux de paille que les
enfants attisent dans les rues et o personne n'apporte de solides
aliments. Le spectacle de mardi tait beau: c'tait un pur spectacle.
Nos adversaires s'en taient promis deux choses, une meute contre moi
et une dmonstration d'humeur guerrire. L'un et l'autre dessein ont
chou... Le dsappointement est grand, car le travail avait t
trs-actif. Mardi soir, personne n'aurait pu se douter de ce qui
s'tait pass le matin. On n'en parle dj plus. Les difficults
gnrales du gouvernement subsistent, toujours les mmes et immenses.
Les incidents menaants se sont dissips. Mhmet-Ali reste en gypte
et Napolon aux Invalides[618]. M. Guizot pouvait en effet se
fliciter, et cependant, quand on le voit ainsi persuad que ce nom de
Napolon, si lgrement voqu par M. Thiers, n'tait plus dsormais
qu'un souvenir scell dans le tombeau de l'glise des Invalides, on ne
peut s'empcher de songer au dmenti que l'vnement devait bientt
lui donner. Sans doute, il serait puril d'expliquer par le retour
des cendres la fortune tonnante du prince qui, oubli de tous,
subissait alors sa peine dans le chteau de Ham; toutefois, on ne
saurait aujourd'hui le contester: par de telles crmonies, la
monarchie de Juillet servait, avec une gnrosit un peu nave et que
l'Empire n'aurait pas eue  sa place, une cause qui n'tait pas la
sienne[619].

[Note 616: 16 et 17 dcembre 1840.]

[Note 617: Lettre  M. de Barante, du 16 dcembre 1840. (_Documents
indits._)]

[Note 618: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 619: Dans sa lettre parisienne du 20 dcembre 1840, madame mile
de Girardin raconte ou plutt suppose des conversations changes
entre diverses personnes sur la crmonie du 15 dcembre. Le prince
de Joinville, dit un vieux gnral, est un brave jeune homme;
l'Empereur l'aurait beaucoup aim.--C'est possible, rpond son
interlocuteur; mais l'Empereur,  sa place, ne _se_ serait pas
ramen.]


VII

M. Guizot avait, par son attitude dans la discussion de l'Adresse,
donn un gage  la paix europenne; il en donnait un autre au
sentiment national, en maintenant la France  l'tat de paix arme.
J'ai toujours eu en perspective le rtablissement du concert
europen, crivait-il le 10 dcembre  M. de Sainte-Aulaire. Mais nous
l'attendrons, et c'est pour l'attendre avec scurit comme avec
convenance que nous avons fait nos armements. Ils taient ncessaires.
Notre matriel, notre cavalerie, notre artillerie, nos arsenaux, nos
places fortes n'taient pas dans un tat satisfaisant. Ils le sont
dsormais, et ils resteront tels qu'il nous convient. La position
permanente de notre tablissement militaire, celle qui ne s'improvise
pas, sortira de cette crise grandement amliore. Quant  notre force
en hommes, nous la garderons sur le pied actuel aussi longtemps que la
situation actuelle se prolongera[620]. M. Guizot disait encore, le 18
dcembre, dans une lettre  M. de Bourqueney: Notre isolement nous
oblige, et pour notre sret et pour la satisfaction des esprits en
France,  maintenir nos armements actuels. Nous les avons arrts  la
limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est form. Le
cabinet prcdent voulait les pousser plus loin; nous avons dclar
que nous ne le ferions point; mais, pour que nous puissions rduire
nos armements actuels, il faut que notre situation soit change, de
manire que la disposition des esprits change aussi et se calme[621].

[Note 620: L'arme,  la chute de M. Thiers, et par suite de l'appel
des classes de 1834  1838, comprenait environ quatre cent quarante
mille hommes. C'est  peu de chose prs ce chiffre que maintenait le
ministre du 29 octobre.]

[Note 621: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 39 et p. 55.]

Bien que l'accroissement de nos forces militaires ft prsent comme
tant purement de prcaution et pacifique, il ne laissait pas que
d'mouvoir l'Europe. On s'en proccupait surtout outre-Rhin, o les
esprits continuaient  tre fort excits contre la France; les
journaux allemands en parlaient avec un mlange d'inquitude affecte
et de colre superbe. Stimuls par ce mouvement d'opinion, les
gouvernements de Vienne et de Berlin se dcidrent  faire une
dmarche auprs du cabinet franais. M. d'Arnim et le comte Apponyi
vinrent successivement trouver M. Guizot; ils se plaignirent d'abord
des efforts de la presse radicale pour faire de la propagande
rvolutionnaire en Allemagne; puis, passant aux armements, ils
reprsentrent que la France n'tait menace par personne, que ses
armements avaient excit des inquitudes en Allemagne, et que, s'ils
taient maintenus, les puissances se verraient peut-tre obliges
d'armer  leur tour. M. Guizot refusa d'examiner la question des
journaux. Quant aux armements, dit-il, ils n'ont rien d'hostile pour
l'Allemagne, rien de menaant pour la paix. Ils nous sont commands
par notre situation isole et par l'tat des esprits en France. C'est
un devoir pour le gouvernement du Roi de mettre sa prvoyance en
rapport avec cette situation et de donner  la sollicitude,  la
susceptibilit nationale, satisfaction et scurit... Que les causes
qui ont rendu ces mesures indispensables cessent absolument, sans
doute nous ne prolongerons pas gratuitement un tat de choses si
onreux. Mais tant que nous serons obligs de rester dans l'isolement
qui nous a paru ncessaire pour protger notre dignit et nos
intrts, nous maintiendrons les armements de prcaution qui y
correspondent. Les reprsentants de la Prusse et de l'Autriche
n'insistrent pas, et laissrent voir, plus ou moins explicitement,
qu'ils s'attendaient  cette rponse[622]. Ils avaient agi pour donner
satisfaction aux populations allemandes, mais sans avoir aucune envie
d'en faire sortir un conflit[623]. Lord Palmerston et le Czar se
plaignirent mme,  cette occasion, de la mollesse des cabinets de
Vienne et de Berlin dans leurs rapports avec la France[624].

[Note 622: Cette dmarche est rapporte dans une lettre de M. Guizot 
M. de Barante, dcembre 1840. (_Document indits._)]

[Note 623: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire_; _Mmoires de M.
de Metternich_, t. VI, p. 507, 508.--HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 459.]

[Note 624: HILLEBRAND, _Ibid._]

Plusieurs des mesures d'armement prises par le ministre du 1er mars
et maintenues par le ministre du 29 octobre, ncessitaient
l'intervention des Chambres. Tel tait le cas notamment de ce grand
travail des fortifications de Paris, que M. Thiers avait si hardiment
dcid et engag par simple ordonnance. Ses successeurs pouvaient tre
tents de ne pas prendre  leur charge une entreprise trs-coteuse,
peu populaire, et dont ils risquaient de n'avoir gure que l'embarras,
tandis que l'honneur en resterait au cabinet prcdent. Mais le souci
suprieur de la dfense nationale et aussi la volont trs-dcide du
Roi leur interdirent toute hsitation; ds le 12 dcembre, ils
dposaient un projet de loi tendant  ouvrir pour ce travail un crdit
de cent quarante millions. Il apparut tout de suite qu'on allait avoir
un spectacle assez piquant au lendemain de la terrible bataille de
l'Adresse, celui de M. Thiers soutenant la mme cause que M. Guizot.
M. Thiers, en effet, laissant de ct pour un moment toutes les
manoeuvres d'opposition, tmoignait n'avoir qu'une proccupation, le
succs de la loi. L'intrt engag lui paraissait au-dessus de tous
les calculs de parti; et puis il se rendait compte que le ministre qui
avait commenc les travaux sans approbation lgislative, encourrait
les plus lourdes responsabilits si le parlement refusait de ratifier
son initiative. Dans son zle, il se fit mme nommer rapporteur, et
dposa, le 13 janvier 1841, sous forme de rapport, tout un trait
historique, stratgique, topographique et financier sur les
fortifications de Paris.

Du moment que le ministre de la veille et celui du jour taient
d'accord, ne semblait-il pas que le vote de la loi ft chose faite? Il
s'en fallait de beaucoup. Un regard jet sur les journaux suffisait
pour faire voir que, dans tous les partis, les fortifications
rencontraient des adversaires[625]. Ces journaux refltaient
exactement les dispositions du parlement. Parmi les dputs de la
gauche, si le plus grand nombre suivait M. Thiers, d'autres, fidles 
leurs anciennes prventions, voyaient toujours, dans les
fortifications, une menace contre la libert des meutes parisiennes.
Du ct des conservateurs, la mauvaise volont tait peut-tre plus
gnrale encore; cette entreprise leur semblait une partie intgrante
de la politique belliqueuse qu'ils entendaient rpudier entirement;
ils craignaient que la guerre, devenue ainsi moins dangereuse, ne
tentt davantage l'opinion[626]. Toute raction tend naturellement 
s'exagrer; c'est ce qui arrivait alors  la raction pacifique de
1841; on et dit que, chez plusieurs, la terreur de la guerre ne
laissait pas compltement intact le sens du patriotisme. L'appui donn
 la loi par M. Thiers contribuait  la rendre plus suspecte, et telle
tait l'animosit de certains dputs du centre contre l'ancien
ministre du 1er mars, qu'ils eussent repouss la loi des
fortifications rien que pour le plaisir de lui infliger un chec
personnel. Il fallait aussi compter avec l'pouvante cause aux
financiers par la perspective d'une si norme dpense. Faut-il enfin
parler de l'objection quelque peu purile de ceux qui prtendaient que
Paris fortifi serait Paris _btifi_[627]?

[Note 625:  gauche, la presse se divisait ainsi: pour les
fortifications, les journaux thiristes et le _National_; contre, le
_Commerce_ et les autres feuilles d'extrme gauche.  droite, le
_Journal des Dbats_ soutenait la loi, mais tristement et sans grand
entrain; la _Presse_ la combattait.]

[Note 626:  entendre la rflexion, un peu chagrine, il est vrai, d'un
contemporain, certains conservateurs taient bien aises de n'avoir
pas d'armes pour se dfendre, comme les petits enfants de n'avoir pas
de plume pour faire leur devoir.]

[Note 627: Soyez franc, crivait madame de Girardin le 24 janvier
1841, connaissez-vous au monde une ville de guerre o l'esprit
travaille? il n'en est point..... Ne mettez pas  Paris une armure, sa
lourde cuirasse le gnerait pour se promener en rvant sur les
destines du monde. Ne lui mettez pas un casque, l'ide a peur du fer;
elle n'ose point natre sous une pesante coiffure. Elle invoquait 
l'appui l'opposition de tous les grands lettrs contre les
fortifications, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de
Balzac, de Thophile Gautier, etc. Le projet, concluait madame de
Girardin, est un coup d'tat contre l'esprit; il fait naturellement
frmir tous ceux qui ont quelque chose  perdre. (Le vicomte DE
LAUNAY, _Lettres parisiennes_, t. III, p. 119  121.)]

Pour dominer ces hsitations, pour surmonter ces rsistances, il et
fallu une action trs-nergique du cabinet. Or quelques-uns des
ministres partageaient plus ou moins les rpugnances des
conservateurs. M. Humann paraissait fort contrari de voir grossir le
dficit de son budget, et sans combattre ouvertement l'ide de
fortifier Paris, il avait toujours un mot  lancer  l'encontre. Fait
plus grave encore, le marchal Soult, qui, par son glorieux pass
comme par sa situation minente, semblait avoir le plus d'autorit en
cette affaire, ne cachait pas son peu de got pour une partie
essentielle du projet, celle qui ajoutait l'enceinte continue aux
forts dtachs; ces derniers lui paraissaient suffire. Il avait mme
expressment rserv cette opinion personnelle dans l'expos des
motifs[628], et, depuis lors, il faisait volontiers, dans son salon,
des confrences stratgiques pour prouver que l'on pouvait dfendre
Paris par de grandes manoeuvres sans l'entourer de remparts. Presque
seul dans le cabinet, le ministre des affaires trangres tait rsolu
 soutenir tout le projet. Or, s'il avait de l'influence sur une
partie des conservateurs, d'autres, au contraire, lui eussent fait
chec sans trop de regret.  en croire certains bruits, M. Mol avait
jug l'occasion favorable pour tenter de renverser M. Guizot et de
prendre sa place; on prtendait qu'il avait, dans ce dessein, partie
lie avec M. Dufaure et M. Passy. Ce qui est certain, c'est que
l'ancien ministre du 15 avril ne mnageait pas le projet dans ses
conversations: il affectait de prendre en main cette politique
pacifique qu'il reprochait  M. Guizot de ne pas oser dfendre
compltement[629]. Si attaqu ou si insuffisamment soutenu qu'il ft
du ct conservateur, le projet y rencontrait cependant un puissant
appui: c'tait celui du Roi. Louis-Philippe proclamait trs-haut
l'importance qu'il attachait aux fortifications, et, se livrant
personnellement  un travail actif de propagande, il invitait  dner
les dputs rcalcitrants ou hsitants, pour les chambrer. Mais
l'action royale suffisait-elle  contre-balancer tant d'influences
contraires? En somme, la situation tait trs-confuse, trs-obscure:
partisans et adversaires de la loi sigeaient ple-mle dans toutes
les parties de l'Assemble. Personne ne pouvait prvoir ce qui
sortirait de l. M. Guizot, nanmoins, avec son optimisme habituel,
assurait que tout irait bien.

[Note 628: Je n'ai point abandonn, disait le marchal, l'opinion que
j'ai t appel  mettre, sur la mme question de fortifier Paris, en
1831, 1832 et 1833; mais j'ai pens que ce n'tait pas le moment de la
reproduire. Aussi je l'ai carte avec soin, afin que la question se
prsentt tout entire devant la Chambre. Mais je lui dois et je me
dois  moi-mme de dclarer que je fais expressment la rserve de
cette opinion antrieure que ni le temps ni les circonstances n'ont
affaiblie.]

[Note 629: Les journaux thiristes dnonaient ouvertement cette
intrigue. Cf. entre autres le _Sicle_ du 8 janvier 1841. Le bruit en
arrivait jusqu' Londres, et M. Charles Greville crivait  ce propos,
le 13 janvier 1841: Guizot est videmment inquiet de certaines
intrigues maintenant en oeuvre pour le renverser. De ces intrigues,
Mol est l'objet ou l'agent, peut-tre les deux  la fois. Guizot a
envoy l'autre jour  Reeve un article habilement fait, o l'on
discutait la position de M. Mol et la moralit aussi bien que la
possibilit de son arrive au pouvoir avec l'aide d'une coalition.
(_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 365.)]

La discussion s'ouvrit  la Chambre des dputs, le 21 janvier 1841;
elle devait se prolonger jusqu'au 1er fvrier. L'opinion, fort
attentive, en suivait anxieusement les pripties; peu de questions
avaient autant occup et partag les esprits. De nombreux orateurs
combattirent l'ide mme de fortifier Paris: le discours le plus
retentissant dans ce sens fut celui de M. de Lamartine. Mais le danger
ne venait pas de ces adversaires patents; il venait de ceux qui, en la
forme, demandaient seulement la modification du systme propos:
danger d'autant plus grand que les auteurs de cette manoeuvre
semblaient appuys par le prsident du conseil lui-mme. Ds la
seconde journe, le marchal Soult pronona un long discours o, tout
en disant se rallier au projet comme ministre, il s'efforait de
dmontrer, comme militaire, que les forts avancs taient seuls utiles
et que l'enceinte fortifie ne servait  rien. L'motion fut grande.
Si l'enceinte tait abandonne, la gauche ne voudrait plus d'un
projet restreint  ces forts dtachs si longtemps maudits par
elle, et il n'y aurait plus chance de faire rien adopter. D'autre
part, comment esprer que les conservateurs, dj si hsitants, se
rallieraient  l'enceinte continue, si elle tait combattue par le
premier ministre? La commission demanda le renvoi au lendemain pour
s'entendre avec le gouvernement. Les adversaires du projet se
flattaient dj d'avoir bataille gagne. Mais, le soir mme, le Roi
crivait au marchal sur un ton si ferme, que celui-ci, qui avait
appris  obir sous Napolon, se rendit auprs de la commission et lui
fit d'un air grognon les dclarations qu'elle dsirait. Le rapporteur
put ds lors affirmer  la Chambre que le prsident du conseil
adhrait au projet tout entier et ne voyait dans l'addition de
l'enceinte aux ouvrages dtachs qu'une force de plus.

Cet incident laissait un grand trouble dans les esprits. Les
hsitations ou les rpugnances du centre s'en trouvaient accrues; ceux
qui rvaient de substituer M. Mol  M. Guizot entrevoyaient le
concours possible du marchal Soult.  gauche, les partisans du projet
accusaient le ministre de trahir; M. Guizot lui-mme tait souponn
de ne pas jouer franc jeu; on s'tonnait qu'il n'et pas encore pris
la parole pour proclamer la volont du gouvernement. Le _Journal des
Dbats_, malgr son dsir de servir le cabinet, ne pouvait s'empcher
d'exprimer sa surprise. Il a paru  tout le monde, dit-il, que M. le
marchal avait parl contre le projet de loi en discussion, ou du
moins contre une partie dsormais ncessaire de ce projet, nous
voulons dire contre l'enceinte continue. Et le journal ajoutait: La
loi a t branle peut-tre: c'est au ministre  la raffermir par la
fermet et la nettet de son langage... Qu'il y prenne garde: si l'on
pouvait douter de sa sincrit, le rejet et l'adoption de la loi
seraient galement pour lui un chec. M. Guizot en tait plus
convaincu que personne; mais il sentait les difficults que lui
craient les dispositions fort douteuses d'une grande partie des
conservateurs et mme de plusieurs de ses collgues. Bien que
sincrement rsolu  servir de son mieux la cause des fortifications,
il craignait de provoquer un clat, et retardait le moment d'une
intervention prilleuse. Cette inaction encourageait les manoeuvres
hostiles: on sut bientt que, dans les coulisses, se prparait un
amendement proposant la suppression de l'enceinte continue, et que
l'auteur de cet amendement tait le gnral Schneider, connu pour tre
le familier du marchal et pour avoir t son ministre de la guerre
dans le cabinet du 12 mai.

Si gn qu'il ft, M. Guizot comprit qu'il ne pouvait pas laisser
clore la discussion gnrale sans s'expliquer, sinon sur les
amendements qui n'taient pas encore en discussion, du moins sur les
questions politiques que soulevait le projet. Il prit donc la parole
dans la sance du 25 janvier. Sentant que le point capital tait de
rassurer les conservateurs inquiets, il tablit que les fortifications
de Paris, loin d'tre l'instrument d'une politique turbulente et
belliqueuse, taient une garantie de paix. Un moment, dit-il, la
politique du 1er mars a pu faire croire  la France, je n'examine pas
si c'est  tort ou  raison, que la mesure avait un autre but, qu'elle
aurait d'autres effets; mais, au fond et aujourd'hui, il n'en est
rien... Et alors, rappelant le souvenir laiss, en France et 
l'tranger, par les invasions de 1814 et de 1815, il ajouta: La
mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations en
France, de les refroidir en Allemagne. Elle a pour effet de donner 
la France la scurit qui lui manque dans sa mmoire et d'ajouter pour
l'Europe,  la guerre contre la France, des difficults auxquelles
l'Europe ne croit pas assez... Elle nous tranquillisera, nous; elle
fera tomber les souvenirs prsomptueux des trangers. Toutefois, si
M. Guizot tenait  rassurer les pacifiques, il ne voulait pas ter aux
fortifications ce qu'elles avaient, au regard des autres puissances,
de fier et de fort. En mme temps qu'elles sont une garantie de paix,
disait-il, elles sont une preuve de force. Elles prouvent que la
France a la ferme rsolution de maintenir son indpendance et sa
dignit; c'est un acte d'nergie morale... Dans les circonstances
actuelles, aprs ce qui s'est pass depuis un an en Europe..., c'est
une bonne fortune qu'une telle mesure  adopter. Jusque-l, tout
allait bien et l'on ne pouvait dfendre plus utilement le projet,
quand, tout d'un coup, vers la fin, touchant seulement d'un mot ce
qu'il appelait les questions de systme, M. Guizot s'cria: Les
questions de systme! je dclare que je n'en suis pas juge, et que je
me trouverais presque ridicule d'en parler: je n'y entends rien. Ce
que je demande, c'est une manire efficace, la plus efficace, de
fortifier Paris. Tout ce qui me prsentera une fortification de Paris
vraiment efficace, je le trouverai bon. (_Sensation prolonge._) Ces
paroles furent aussitt interprtes, contrairement, sans aucun doute,
aux intentions de l'orateur, comme un blanc seing donn aux auteurs
d'amendements. Les intrigues en reurent un encouragement singulier.
Vous le voyez, disait-on, le ministre ne tient pas plus  l'enceinte
continue qu'aux forts. Il n'est pas en cause dans tout ceci.

Le lendemain, 28 janvier, ce fut au tour de M. Thiers de venir faire,
comme rapporteur, le rsum de la discussion gnrale. Il aurait eu
beau jeu  embarrasser le ministre, en signalant les contradictions,
les incertitudes et les quivoques de son attitude; mais il n'et pu
le faire sans compromettre le sort de la loi qu'il voulait avant tout
faire voter. Il rsista donc  la tentation. Sa premire parole fut
pour dclarer qu'il carterait toute politique. Puis, aprs avoir
rappel l'initiative qu'il avait prise: C'et t un scandale,
dit-il, pour mes collgues et pour moi, non-seulement de laisser
passer le projet sous nos yeux, mais mme de le dfendre faiblement,
lorsque le ministre du 29 octobre le prsentait. Je le remercie de
l'avoir prsent; je ne demande pas qu'il nous remercie parce que nous
venons le soutenir. Si j'ai dsir tre membre de la commission, si
j'ai ensuite cherch  tre rapporteur, c'est que je croyais que le
succs de la mesure dpendait de la conciliation des opinions et des
systmes. Cela dit, M. Thiers discuta avec son abondance infatigable
et son universelle comptence toutes les raisons invoques, tour 
tour historien, gomtre, gologue, ingnieur, tacticien, gnral en
chef, administrateur des vivres, faisant mme la leon, en passant, au
marchal Soult sur les combats qu'il avait livrs, et prtendant lui
prouver qu'il n'entendait rien  la faon dont il les avait gagns;
mais, malgr tout, merveilleusement intelligent, intressant et
persuasif. Il ne termina pas sans dclarer d'une faon formelle que
l'adoption de l'amendement dont il tait question serait la ruine du
projet. Je sais bien ce qui se passe dans les esprits, ajouta-t-il;
si un systme exclusif prvalait, c'est--dire si l'enceinte tait
mise de ct au profit des forts, ou si les forts taient mis de ct
au profit de l'enceinte, il y a une portion ncessaire de la majorit
pour faire passer le projet qui se retirerait  l'instant mme.

La discussion gnrale fut close aprs ce discours, et, le 27 janvier,
commena le dbat sur l'amendement du gnral Schneider. Pendant trois
jours, il se prolongea sans qu'on pt en prvoir l'issue. Parmi les
orateurs qui parlrent pour l'amendement, signalons M. de Lamartine,
M. Mauguin, M. Dufaure, qui eut un grand succs, et M. Passy. Se
distingurent en sens contraire, M. de Rmusat, M. Odilon Barrot et M.
Thiers, ce dernier toujours soigneux de s'en tenir  la cause
elle-mme et de ne laisser rien paratre de l'homme de parti. Pendant
ce temps, les ministres restaient silencieux  leurs bancs. On et dit
que la bataille se livrait par-dessus leurs ttes et qu'ils avaient
cd la direction de la Chambre aux anciens ministres du 1er mars.
Vainement pressait-on M. Guizot de parler. On ne peut pas faire tout
en un jour, rpondait-il. Plus que jamais, cette attitude du cabinet
paraissait suspecte aux partisans des fortifications; on racontait que
M. Teste prorait dans les couloirs contre la loi, que M. Duchtel
avait serr la main  M. Dufaure aprs son discours, et que certains
dputs, connus pour tre des ministriels dvous, recrutaient
ouvertement des adhrents pour la proposition du gnral Schneider. Le
duc d'Orlans, dj assez mal dispos contre le cabinet, ne cachait
pas son indignation. Une telle situation ne pouvait se prolonger
indfiniment; elle risquait de compromettre non-seulement le sort du
projet, mais la considration du gouvernement.

Ce fut une nouvelle intervention du marchal Soult qui amena le
dnoment. Le 31 janvier, interpell par M. Thiers, le marchal se
dcida  s'expliquer: singulires explications qui embrouillrent la
question plus encore. Chacune de ses phrases trahissait une animosit
passionne contre M. Thiers et le dsir secret de voir voter
l'amendement. Des murmures clatrent; la confusion tait au comble.
M. Billault fit une rponse d'avocat, habile, vive, pressante, mettant
 nu la situation quivoque du cabinet, raillant le marchal, sommant
les ministres politiques de monter  la tribune. M. Guizot avait
retard le plus possible une intervention qu'il sentait embarrassante
et prilleuse; mais, le moment tant venu o elle s'imposait, il s'en
tira avec hardiesse et habilet. Tout d'abord, revenant sur les
paroles de son premier discours, il fit cette dclaration: Je ne suis
pas juge, je persiste  le dire, je ne suis pas juge comptent,
clair, de la question de systme; mais il m'est vident que le
systme propos par le projet de loi est le plus efficace de tous. Je
le maintiens donc, tel que le gouvernement l'a propos. Puis,
abordant le cas du marchal: Je tiens, dit-il,  la clart des
situations encore plus qu' celle des ides, et  la consquence dans
la conduite encore plus que dans le raisonnement. Que la Chambre me
permette, sans que personne s'en offense, de dire, au sujet de ce qui
se passe en ce moment, tout ce que je pense. La situation est trop
grave pour que je n'essaye pas de la mettre, dans sa nudit, sous les
yeux de la Chambre; c'est le seul moyen d'en sortir. M. le prsident
du conseil avait, il y a quelques annes, exprim, sur les moyens de
fortifier Paris, une opinion qui a droit au respect de la Chambre et
de la France, car personne ne peut, sur une pareille question,
prsenter ses ides avec autant d'autorit que lui. Qu'a-t-il fait
nagure? Il s'est rendu, dans le cabinet,  l'opinion de ses
collgues; il a prsent, au nom du gouvernement du Roi, le projet de
loi que, dans l'tat actuel des affaires, ses collgues ont jug le
meilleur, et en mme temps il a rserv l'expression libre de son
ancienne opinion, le respect de ses antcdents personnels. Un dbat
s'lve ici  ce sujet. M. le prsident du conseil me permettra, j'en
suis sr, de le dire sans dtours: il n'est pas tonnant qu'il
n'apporte pas  cette tribune la mme dextrit de tactique qu'il a
si souvent dploye ailleurs; il n'est pas tonnant qu'il ne soit pas
aussi exerc ici qu'ailleurs  livrer et  gagner des batailles...
Mais le projet de loi qu'il a prsent au nom du gouvernement reste
entier; c'est toujours le projet du gouvernement; le cabinet le
maintient; M. le prsident du conseil le maintient lui-mme, comme la
pense, l'acte, l'intention permanente du cabinet. Il vient de le
redire tout  l'heure. Je le maintiens  mon tour; je persiste  dire
que, dans la conviction du gouvernement du Roi, le projet de loi tout
entier est techniquement la manire la plus efficace, et politiquement
la seule manire efficace de rsoudre la grande question sur laquelle
nous dlibrons. Aprs avoir replac, avec cette vigueur polie, le
marchal sur le terrain d'o il avait paru s'loigner, M. Guizot
s'occupa de la majorit; il sentait bien les difficults que lui
craient, de ce ct, les rpugnances des pacifiques contre les
fortifications, et les dispositions ombrageuses des anciens 221  son
gard; procdant avec une adresse pleine de mnagements, vitant toute
apparence de vouloir violenter la libert de cette majorit, il sut
dire tout ce qui pouvait attirer le plus de suffrages au projet, sans
donner aux votes contraires, qu'il prvoyait malgr tout assez
nombreux, le caractre d'une scission politique. C'est dans ces
occasions qu'on pouvait bien mesurer tout ce que la parole de
l'loquent doctrinaire avait acquis d'habilet et de souplesse.

Ce discours dcida du vote: l'amendement fut rejet par 236 voix
contre 175, et l'ensemble de la loi fut adopt le lendemain par 237
voix contre 162. La minorit ne comptait gure qu'une quarantaine de
membres de la gauche: le reste, 130  140 voix, venait du centre; ce
chiffre lev montre que M. Guizot ne s'tait pas exagr les
difficults qu'il rencontrait dans sa propre majorit. C'tait M.
Thiers qui avait amen le plus de suffrages au projet; les journaux
opposants ne se firent pas faute de le remarquer. Mais c'tait M.
Guizot qui,  la dernire heure, avait apport l'appoint sans lequel
la loi et succomb. Le Roi le comprit, et remercia aussitt son
ministre du grand service qu'il avait ainsi rendu  la France et 
la couronne. En revenant  son banc, aussitt aprs son discours, M.
Guizot avait dit  M. Duchtel: Je crois la loi sauve.--Oui,
rpondit le ministre de l'intrieur, mais vous pourriez bien avoir tu
le cabinet. Il n'en fut rien: le marchal tenait plus  la dure du
ministre qu'au rejet de l'enceinte continue. Il affecta donc, avec
une bonne humeur un peu narquoise, de fliciter M. Guizot de l'adresse
avec laquelle il avait tir le gouvernement d'embarras. Dans le
centre, les irritations cherchrent moins  se dissimuler.

Les adversaires des fortifications rsolurent de tenter un suprme
effort  la Chambre des pairs. Ils remportrent un premier succs,
lors de la nomination de la commission, qui, se trouvant en majorit
hostile au projet, choisit comme prsident M. Mol, le meneur de cette
campagne, et conclut  un amendement analogue  celui du gnral
Schneider. La discussion en sance publique fut d'une longueur et d'un
acharnement inaccoutums au Luxembourg[630]. M. Mol y pronona un
grand discours: sa thse tait que le gouvernement franais crerait
le danger de guerre en paraissant y croire et en prenant une
rsolution aussi dsespre que celle de fortifier Paris. Mais il
rencontra des adversaires considrables: le duc de Broglie, qui rompit
 cette occasion le silence qu'il gardait depuis longtemps; le
marchal Soult, qui fut plus net qu'au Palais-Bourbon; M. Duchtel,
qui traita surtout la question financire, et M. Guizot, qui dveloppa
de nouveau, avec une grande force, les considrations de haute
politique qu'il avait dj fait valoir devant la Chambre des dputs.
La France veut sincrement la paix, dit-il; mais si la scurit et la
dignit de la France taient compromises par la paix ou au sein de la
paix, l'amour sincre de la France pour la paix en pourrait tre
altr. Il termina en pesant plus fortement sur la Chambre haute
qu'il n'avait os le faire sur la Chambre basse. Il dclara nettement
qu'amender le projet, c'tait le ruiner. Bien plus, ajouta-t-il en
terminant, le gouvernement lui-mme serait affaibli, profondment
affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui,
Messieurs, en France et en Europe. Voil quel serait le rsultat de
votre dlibration. La France aurait perdu tous les avantages de la
loi; elle aurait substitu  ces avantages des risques politiques
immenses. Pourquoi Messieurs? Pour supprimer quelques fosss et
quelques bastions! Permettez-moi de le dire, cela est impossible. Le
temprament de la Chambre des pairs ne lui permettait pas de rsister
 un langage si pressant et si ferme. L'amendement de la commission
fut repouss par 148 voix contre 91.

[Note 630: Cette discussion dura du 23 mars au 1er avril 1841.]

En mme temps qu'il cartait dans les Chambres les obstacles levs
contre le projet de fortifier Paris, M. Guizot, non moins attentif 
son rle diplomatique qu' son rle parlementaire, veillait  ce que
la mesure produist au dehors l'effet qui convenait  notre politique
et particulirement aux ngociations alors en cours sur les affaires
d'Orient. Aussitt la loi vote dans la Chambre des dputs, il avait
crit  ses ambassadeurs: J'ai mis une extrme importance  restituer
au projet son vrai et fondamental caractre. Gage de paix et preuve de
force... Appliquez-vous constamment, dans votre langage,  lui
maintenir ce caractre: point de menace et point de crainte; ni
inquitants ni inquiets; trs-pacifiques et trs-vigilants. Que pas un
acte, pas un mot de votre part ne droge  ce double caractre de
notre politique. C'est pour nous la seule manire de retrouver  la
fois de la scurit et de l'influence[631]. Revenant sur ces mmes
ides aprs le vote de la Chambre des pairs, il ajoutait: Je vous
engage  ne ngliger aucune occasion de faire ressortir dans vos
entretiens le caractre de la mesure. Il nous importe que ce qu'elle a
en mme temps de grand et de pacifique soit partout compris[632].

[Note 631: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 30.]

[Note 632: Lettre  M. de Barante (_Documents indits_).]


VIII

Les pripties de la discussion de la loi des fortifications au
Palais-Bourbon n'avaient pas affermi la situation parlementaire du
cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une porte politique,
n'avait pu se faire suivre par une grande partie de ceux qui avaient
vot l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en
conclure que le ministre tait sans majorit. Pour le moment, il est
vrai, l'opposition se bornait  cette constatation, sans songer
srieusement  pousser les choses plus avant dans la Chambre; M.
Thiers se rendait compte que toute offensive ouverte de sa part
l'exposerait  une clatante dfaite: il n'avait donc, pour la session
prsente, d'autre ambition que de maintenir l'quivoque et
l'incertitude rsultant du dernier dbat. Certains conservateurs
devinaient cette tactique: leur avis tait que le ministre devait 
tout risque sortir de cette situation, et, dans ce dessein, provoquer,
sur la politique gnrale, un grand dbat qui ft comme une rptition
de l'Adresse. Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce
n'est pas la discussion, c'est l'intrigue; ce n'est pas une mort
violente, c'est une lente dissolution. Les grandes discussions, comme
les grands intrts, rapprochent les opinions et les concentrent;
elles lvent les esprits et les arrachent  ces proccupations
personnelles qui sont le flau de toutes les assembles. Dans un
gouvernement qui a pour base une majorit, si l'on veut que cette
majorit subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les
grands principes, les grands motifs sous l'influence desquels elle
s'est forme. Il faut l'mouvoir, la passionner pour le bien. Casimir
Prier n'a pas form sa majorit, en dissimulant les cts de sa
politique qui pouvaient dplaire aux esprits timides; il avait du
courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forait les indcis  se
dcider. S'il perdait de cette faon quelques voix, celles qu'il avait
taient sres[633].

[Note 633: Ces ides taient soutenues entre autres par le _Journal
des Dbats_.]

D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considrant le
peu d'homognit de la majorit qui s'tait runie, sous la pression
d'un grand pril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du
temprament moral et des ides politiques qu'elle devait  la
coalition, des prventions et des ressentiments qu'y rencontrait le
ministre, jugeaient impossible de procder avec elle par coup
d'clat, de vaincre ses rpugnances, de dominer ses divisions par un
effort soudain et de haute lutte. Loin de l, disaient-ils, ce qu'il
faut pour russir, ce sont des soins, de l'habilet, de la patience.
Laissez aux habitudes gouvernementales le temps de se reformer, aux
exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu  peu les votes,
arrachs d'abord par les ncessits du moment, seront accords par
entranement et par conviction. Le talent est un grand sducteur, et
le succs prpare le succs. Les conscrits, qui se sont mis en route 
contre-coeur, prennent got  la guerre et se passionnent pour leurs
chefs, lorsqu'ils ont, sous leur direction, fait une campagne heureuse
et obtenu des succs qu'ils n'espraient pas. Quant  l'exemple de
Casimir Prier, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie
entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'arme
parlementaire tait sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est,
pour ainsi dire, en garnison: elle s'ennuie, elle disserte au lieu
d'agir, elle ergote au lieu d'obir. On a beau lui dire que l'ennemi
est toujours l, qu'il est toujours le mme, elle n'en croit rien,
surtout depuis qu'elle pense en avoir bien fini avec les menaces de
guerre. Et puis, elle a travers tant de ministres, elle a vu arborer
tant de drapeaux, qu'elle est tombe dans une sorte d'incrdulit
politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel tat d'esprit serait
s'exposer  de graves accidents. Enfoncez l'peron dans les flancs
d'un coursier abm de fatigue ou rtif, il succombe ou vous renverse;
mnagez ses forces et son humeur, il achvera tant bien que mal la
carrire[634].

[Note 634: Telle tait la thse dveloppe par M. Rossi, qui crivait
alors, sans les signer, les chroniques politiques de la _Revue des
Deux Mondes_.]

Le gouvernement eut bientt  faire son choix entre ces deux conduites
si diffrentes. Il avait dpos, le 2 fvrier, une demande de fonds
secrets. L'occasion parut favorable  ceux qui dsiraient provoquer
une grande discussion et mettre la Chambre en demeure de voter
l'Adresse. Se trouvant prcisment en majorit dans la commission, ils
donnrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy, d'agrandir le dbat et de
formuler  ce propos tout le programme de la politique conservatrice.
L'ancien philosophe, qui avait dcidment le got des rapports
retentissants, accepta volontiers cette tche. Tout d'abord, il marqua
le mal dont on souffrait et en dnona la cause. La stabilit et le
repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a, en France, de
lendemain bien dtermin pour personne; le prsent chancelle toujours,
l'avenir y demeure une ternelle nigme. De l, un dcouragement
permanent pour tous les bons principes, une esprance sans cesse
renaissante pour les mauvais. On se plaint de voir la lie de la
socit en battre avec acharnement les fondements. Cette audace est
l'ouvrage de la Chambre; elle est la consquence directe de
l'instabilit des majorits. Et d'o vient cette instabilit? De ce
qu'un jour, croyant les grandes questions dcides, chacun s'est mis 
regarder dans ses principes, en a dcouvert les nuances et s'est
passionn pour ces nuances, comme il s'tait auparavant passionn pour
les principes mmes. Ce jour-l, les deux grands drapeaux de la
majorit et de l'opposition ont t dchirs en lambeaux: il y a eu
autant de fractions dans la Chambre que de nuances dans les opinions,
et le moment est venu o chacun de nous a pu craindre de devenir  soi
seul un parti tout entier. La manire dont le mal s'est produit
indique le remde. C'est en descendant aux nuances dans les principes
que la majorit s'est dcompose; c'est en remontant  ce qu'ils ont
d'essentiel, c'est en le dgageant et en le formulant nettement, c'est
en s'y ralliant et en forant le cabinet  s'y tenir qu'elle se
reformera. Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait
toutes les garanties pour cette oeuvre de reconstitution. Quelle doit
tre sa politique et celle de la majorit?  l'extrieur, une
politique de paix, une politique europenne, soucieuse du bon
droit, de la justice, de l'intrt commun des peuples. Sans doute,
disait M. Jouffroy, la France, dans le pass, a d sa grandeur  la
politique contraire,  la politique goste et troitement nationale;
mais c'tait au temps o il n'y avait pas place dans le monde pour une
autre; c'tait au temps de l'antagonisme des nations.  l'intrieur,
le rapport demandait l'excution des lois protectrices du bon ordre.
Sur la rforme lectorale et sur les lois de septembre, il se
prononait pour le strict maintien du _statu quo_, non pas qu'il
prtendt consacrer l'immutabilit de cette partie de notre
lgislation; mais, disait-il, nos moeurs sont fort en arrire de nos
lois, et nous sommes  peine au niveau des institutions que nous
avons. C'tait autour de ces principes, et pour l'application de
cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorit
relle et durable.

Dpos le 18 fvrier, ce rapport fit aussitt grand bruit. Les
journaux de gauche poussrent un cri de colre: invectives et
sarcasmes tombrent dru sur M. Jouffroy. En mme temps qu'elle
cherchait ainsi  troubler et  effrayer les timides, l'opposition
tchait de se rendre favorables tous les fatigus, tous les amis du
repos quand mme, en se donnant la figure d'une personne fort
tranquille qui n'et demand qu' demeurer en paix et que l'on venait,
au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer  la
bataille. En outre, pour inquiter la fraction du centre gauche qui
s'tait rallie au ministre, elle affectait de voir dans le programme
de politique intrieure expos par M. Jouffroy un manifeste de
raction  outrance. Si violentes que fussent ces colres, si habiles
que fussent ces manoeuvres, le _Journal des Dbats_ avait beau jeu 
les railler. Voyez, en effet, quel crime, s'criait-il, sous un
gouvernement de dlibration et de majorit, de provoquer une
discussion complte, de ne pas laisser  l'intrigue le temps de
dcomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers
travaillaient par ordre  mettre en doute l'existence de la majorit.
Qui l'a vue? Eh bien, vous allez savoir s'il y en a une! L'occasion
est belle... Vous auriez mieux aim, je le conois, en rester sur la
question des fortifications. L, par un rapprochement ncessaire, mais
fcheux, les opinions s'taient mles et confondues. Aujourd'hui, le
rapport de M. Jouffroy et la discussion que ce rapport rend invitable
vont apporter la lumire dans ce chaos. Les opinions vont se
dbrouiller. C'est ce qui vous fche, n'est-ce pas? Mais il tait un
symptme plus inquitant que l'irritation de la gauche: c'tait
l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la majorit
ministrielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy tait
visiblement de mauvaise humeur et plus port  combattre qu' accepter
un pareil programme. Parmi les anciens 221, soit fatigue, soit
mfiance  l'gard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire,
on paraissait dsagrablement surpris de cette sorte d'appel aux armes
et peu dispos  y rpondre. Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient
dans les couloirs de la Chambre certains dputs du centre. Faut-il
chaque jour remettre tout en question, recommencer de dplorables
dbats? Qu'attend-on de cette rptition tardive de l'Adresse, de
cette colre  froid? Si le ministre veut nous faire croire  sa vie,
qu'il vive;  sa dure, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une
nouvelle session aura commenc sous sa direction, alors nous pourrons
croire qu'il n'est pas tout  fait impossible, dans notre pays,
d'avoir une administration durable. Jusque-l, que les ministres se
contentent de mener une vie modeste, prudente, et, sans fuir les
dbats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient  tout le
monde,  commencer par les membres du cabinet; il convient au pays
aussi.

Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait t fait
 l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuv et encourag?
En tout cas, l'accueil qui lui fut fait leur donna cette conviction,
qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'tre pas
suivis par toute leur arme, et que, loin de confirmer le rsultat de
l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-tre mme le dtruiraient.
Aussi, quand le dbat public s'ouvrit, le 25 fvrier, y arrivrent-ils
dcids  ne pas lui donner le caractre et les proportions indiques
par M. Jouffroy. On put mme croire un moment que les fonds secrets
seraient vots sans discussion. Ce fut un membre de la gauche, M.
Portalis, qui rclama. Je ne croyais pas assister  une comdie en
venant  cette sance, dit-il, et il demanda si le ministre
entendait renier ou approuver le rapport de la commission. M. Guizot,
videmment embarrass, dclara en quelques mots qu'il ne rpondrait
pas, s'en rfrant  la discussion de l'Adresse, ne dsavouant pas M.
Jouffroy, mais vitant de le suivre. C'tait une attitude fort
diffrente de celle qu'avait espre et annonce le _Journal des
Dbats_. Nous n'accusons personne, disait-il mlancoliquement aprs
cette premire sance. Hlas! le ministre, la Chambre, tous les
partis portent encore les tristes cicatrices de ces longues divisions
qui ont jet le trouble dans les meilleurs esprits. Le souvenir du
pass pse sur le prsent; tout le monde semble mal  l'aise[635].

[Note 635: 20 fvrier 1841.]

M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le dbat 
fond; mais, sans attendre peut-tre un rsultat immdiat et positif,
il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait  lui
d'embarrasser le cabinet, de se rapprocher un peu de la partie de la
majorit qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter
ainsi un germe de division et de dcomposition. Tout son discours fut
calcul dans ce dessein. Le champion menaant de la politique
belliqueuse, l'organisateur de l'arme de 950,000 hommes, le
rvolutionnaire se faisant honneur de l'appui de la gauche n'et pas
eu chance d'attirer les amis de M. Dufaure. Aussi est-ce, cette fois,
un tout autre personnage qui se met en scne. Sur la politique
extrieure, il reconnat presque qu'il a pu se tromper; il regrette
qu'on ait magnifi la question d'gypte; il affirme ne s'y tre jet
qu' contre-coeur et pour tenir les engagements contracts avant lui.
Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que l'on
ne revienne plus nous prsenter cet pouvantail de la guerre.
L'orateur affirme et rpte  satit que la question n'est pas, et
mme n'a jamais t entre la guerre et la paix; qu'elle est uniquement
entre ceux qui, rpudiant, comme le rapporteur, la politique
exclusivement franaise, veulent se hter de rentrer dans le concert
europen, et ceux qui prfrent attendre dans l'attitude d'isolement
et de paix arme. M. Thiers est de ces derniers; sa politique, devenue
subitement modeste, ne demande pas davantage. J'ai reproch, dit-il,
au ministre, dans le dbat de l'Adresse, de s'tre prt  un
revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli la
considration du pays; mais, cela fait, ce revirement produit, cette
situation accepte, si le cabinet ne se hte pas de rentrer dans le
concert europen et d'ajouter  notre politique le dernier chec
qu'elle puisse recevoir, oh! ce n'est pas moi qui le tourmenterai...
Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait  faire
aujourd'hui, en restant immobiles, prts  tout vnement; si vous
rparez vos ngligences  l'gard de notre organisation militaire, oh!
mon Dieu! loin de vous combattre, je vous aiderai souvent, je ferai
comme j'ai fait il y a un mois. De mme,  l'intrieur, M. Thiers
bornait son programme  deux rformes d'une porte restreinte: 1 la
dfinition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de
soustraire au jury et de dfrer  la Cour des pairs; 2
l'largissement des incompatibilits. Mais, en mme temps, il
insistait sur cette ide, bien faite pour inquiter certaines parties
moyennes et flottantes du monde parlementaire, que le pouvoir tait
plac  l'une des extrmits de la Chambre. J'ai vu deux fois,
ajoutait-il, tenter cette exprience de recomposer une majorit en se
mettant  l'une des extrmits,  l'extrmit de droite, comme le
propose M. le rapporteur, et jamais on n'a russi. Dans le cabinet du
6 septembre, ce n'tait, certes, ni les hommes de talent ni les hommes
clairs qui manquaient; il y avait M. le comte Mol et M. Guizot. Eh
bien! on a chou. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi,
la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essay de faire
aujourd'hui avec un rapport. On a voulu amener une grande partie de
la Chambre  ce qu'on appelle un vangile, et il s'est trouv que cet
vangile ne convenait pas  tout le monde. Quant  moi, je suis
convaincu que, pour avoir une majorit, il faut se placer non pas 
l'une des extrmits de la Chambre, mais au vritable milieu, celui o
j'avais essay de placer le pouvoir. Vous avez tent de faire la
majorit en arrire; je crois qu'il faut la faire en avant.

La manoeuvre de M. Thiers tait habile. La rponse qu'y fit M. Guizot,
deux jours aprs, ne le fut pas moins. Aprs avoir tout d'abord
dclar qu'il ne pouvait, dans l'tat des affaires, rien dire sur la
question extrieure, et avoir annonc qu'il ne s'expliquerait pas plus
compltement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitt
l'offensive, et dnona la campagne faite, depuis trois jours, pour
porter dans la majorit le trouble et la dsunion. Il railla M.
Thiers, se faisant tout petit, tout pacifique, pour abuser cette
majorit. Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez
pas! Et, rappelant le langage de l'ancien ministre du 1er mars dans la
discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engage entre la
guerre et la paix: Laissez-moi croire, s'cria-t-il, que tout ce que
nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas t une insignifiante
comdie! La tactique des adversaires ainsi dvoile, le ministre
indiquait pourquoi il devait se refuser  toutes les paroles,  toutes
les explications qui serviraient cette tactique et aideraient 
diviser la majorit nouvelle. Cette majorit, continua-t-il, a t
forme par la ncessit, en prsence d'un grand danger, pour rtablir,
au dehors, la pratique d'une politique prudente et modre, au dedans,
la pratique d'une politique ferme, consquente, favorable 
l'affermissement et  l'exercice du pouvoir. Elle s'est constitue
dans des intentions sincres qui ne redoutent aucune clart... J'ai
bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rtabli 
l'apparition de cette majorit, si les esprances du pays se
rattachent  son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui
sont attachs, simples dputs ou ministres, prennent leur majorit au
srieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvnient
momentan, une contrarit vive; pour moi, par exemple, la
contrarit de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport
de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attach  la majorit et
voulant son succs, a d faire ce sacrifice. Voil ce qui a gouvern
notre conduite; et comme toute majorit a des lments divers qui ont
leurs droits, leur honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons
eu, les uns pour les autres, ce juste respect de ne pas lever des
questions qui ne nous taient pas imprieusement commandes, de ne pas
entrer dans des dbats que l'tat actuel des faits, les ncessits de
la politique ne nous imposaient pas. Votre commission, Messieurs, qui
n'tait pas un cabinet, votre honorable rapporteur, qui n'tait pas
charg du poids du gouvernement, a pu trs-lgitimement, et je dirai
plus, a pu utilement venir exposer ici sa politique extrieure et sa
politique intrieure, l'ensemble de ses ides, de ses intentions. Nous
n'aurions pas d faire cela; puisque nous ne devions pas le faire,
nous ne devions pas le discuter. Puis il terminait ainsi: La
majorit tout entire veut rester unie; elle sait qu'elle le peut, car
elle sait que sur toutes les questions qui sont  l'ordre du jour, sur
les questions de conduite, sur les questions qu'il faut vraiment
rsoudre pour agir aujourd'hui, pour agir demain, elle sait qu'elle
est du mme avis, qu'elle se conduira unanimement. Et si jamais il lui
arrivait des dissentiments intrieurs, elle serait sincre alors comme
elle l'est aujourd'hui; nous parlerions, au besoin, comme nous savons
au besoin nous taire. (_Vif mouvement d'adhsion. Applaudissements au
centre._)

On ne pouvait se drober avec une allure plus fire, ni dire plus
loquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considrable sur la
majorit, o l'on comprenait mieux que partout ailleurs la ncessit
d'une semblable attitude, et o l'on savait gr au ministre d'y
apporter  la fois tant d'adresse et de dignit. On put d'ailleurs
comprendre les motifs qui avaient dict cette conduite, quand M.
Dufaure vint ensuite dclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport
de la commission, il voterait pour le cabinet. Il estimait que la
rvision des lois de septembre et la rforme lectorale
s'imposeraient tt ou tard, mais qu'un homme politique devait savoir,
sinon abandonner ses opinions, du moins en ajourner la ralisation. 
son avis, le cabinet fournissait des garanties suffisantes sur les
quatre questions dominantes du moment, la direction  donner  notre
diplomatie, l'organisation militaire, le dveloppement des forces
navales et la reconstitution des finances. La dclaration de M.
Dufaure assurait le succs du ministre, et les fonds secrets furent
en effet vots par 235 voix contre 145. L'Adresse avait runi 247 voix
contre 161.

Ce n'tait pas sans doute la victoire  la Prier qu'avait rve le
_Journal des Dbats_ et qu'avait cru prparer M. Jouffroy: peut-tre
le temprament d'une Chambre ne de la coalition ne permettait-il pas
d'obtenir davantage. Aprs tout, la manoeuvre de l'opposition avait
t djoue, la majorit tait reste unie. Le temps seul pouvait
donner  cette majorit plus de cohsion, d'homognit, au ministre
plus d'autorit et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action
du temps et tait rsolu  la seconder. Tout en mnageant, pour le
moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tche d'y
remdier, et l'on pouvait tre assur qu'il ne se prterait pas
longtemps  luder les dbats de doctrine.


IX

Le ministre ne se laissait pas absorber entirement par l'action
parlementaire. Il s'tait donn aussi pour tche de mettre fin, dans
le pays,  l'agitation mauvaise que la politique du dernier cabinet y
avait provoque et laisse grandir. Ds le dbut de son
administration, il tait parvenu assez vite  rtablir l'ordre
extrieur dans la rue. Mais l'esprit de sdition s'tait rfugi dans
la presse, y entretenant une sorte d'meute morale plus difficile 
atteindre et  rprimer que l'meute matrielle. Le cabinet n'hsitait
pas  entreprendre de nombreuses poursuites de presse; ce n'tait pas
toujours avec grand profit. Si nous l'avons vu tout  l'heure
embarrass dans sa lutte contre l'opposition de la Chambre, par
l'incertitude de la majorit, il l'tait plus encore dans sa lutte
contre la presse factieuse, par les dfaillances du jury. Un incident
qui fit alors grand scandale montra une fois de plus  quel point
cette juridiction pouvait tre non-seulement inefficace contre les
ennemis du gouvernement, mais dangereuse pour le gouvernement
lui-mme.

L'une des consquences de la dernire crise avait t de dcouvrir le
Roi et de le rendre personnellement le point de mire des attaques de
la presse[636]. Et quelles attaques! C'tait bien pis que de l'accuser
de tyrannie: on contestait son patriotisme. Comment s'en tonner?
L'opposition parlementaire n'avait-elle pas montr la premire que
c'tait l,  ce point particulirement sensible, qu'il fallait viser
la royaut? Aprs tout, les journaux ne faisaient que rpter plus
brutalement ce que M. Thiers avait donn  entendre  la tribune.
Quand un ministre d'hier insinuait que Louis-Philippe n'avait ni le
souci ni le sens de l'honneur national, que ne devait-on pas attendre
d'crivains sans responsabilit? Et quand des hommes, se disant amis
de la monarchie nouvelle, donnaient contre elle le signal d'une
campagne si meurtrire, n'tait-il pas certain qu'ils seraient suivis,
dpasss, par ceux qui s'avouaient les ennemis mortels de cette
monarchie, par les radicaux d'une part et les lgitimistes de l'autre?

[Note 636: Comme s'en est vant plus tard un crivain radical, le Roi
tait devenu personnellement, en dpit des jalouses prcautions de la
loi, le but de toutes les attaques. (LIAS REGNAULT, _Histoire de
huit ans_, t. II, p. 77).]

Ces derniers ne furent pas les moins audacieux, et ils eurent mme un
moment le triste honneur de mener l'attaque. Le 11 janvier 1841, la
_Gazette de France_ publiait trois lettres qu'elle disait avoir t
crites en 1807 et 1808 par Louis-Philippe, alors rfugi en Sicile et
en Sardaigne. Ces lettres, dont l'authenticit n'a jamais t ni
formellement prouve ni officiellement conteste[637], exprimaient
contre Napolon et en faveur des armes qui le combattaient des
sentiments qui taient,  cette poque, ceux de tous les princes
franais migrs. On et pu concevoir que des rpublicains s'en
fissent un grief; mais n'tait-il pas trange qu'un journal
lgitimiste, dfenseur attitr de l'migration, prtendt trouver l
une note infamante? L'opinion eut-elle le sentiment de cette
inconsquence? Toujours est-il que la publication de la _Gazette de
France_ ne produisit pas grand effet. Mais quelques jours plus tard,
le 24 janvier, une feuille de mme couleur, la _France_, publia trois
autres lettres que Louis-Philippe, disait-elle, avait crites
postrieurement  1830: elle n'en indiquait ni les dates exactes ni
les destinataires. Dans la premire, le Roi confirmait l'engagement
d'vacuer l'Algrie, engagement qu'il disait avoir t pris envers
l'Angleterre par Charles X; dans la seconde, il se faisait honneur
auprs de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, d'avoir facilit
l'crasement de la Pologne; dans la troisime, il prsentait les
fortifications de Paris comme tant diriges contre la population de
cette ville. Tout, dans ces lettres, ne ft-ce que leur forme plate,
vulgaire et sottement compromettante, trahissait une falsification
maladroite. Mais l'opposition n'y regardait pas de si prs. Ses
journaux firent un norme tapage autour de ces prtendues rvlations,
surtout de celle qui avait trait  l'vacuation de l'Algrie. Le
public en tait troubl;  force d'avoir entendu dire, et de si haut,
que le Roi n'avait pas le sentiment franais, beaucoup de gens en
taient venus  prter l'oreille  des accusations dont, en d'autres
temps, l'odieuse invraisemblance leur et fait hausser les paules. Le
scandale prit tout de suite de telles proportions, que le gouvernement
jugea ncessaire d'annoncer que les auteurs de cette publication
seraient poursuivis pour crime de faux et pour offense envers la
personne du Roi.

[Note 637: S'il faut en croire le tmoignage de certains ambassadeurs
trangers, M. Guizot leur aurait avou l'authenticit de ces lettres.
(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 478).]

Pendant que la justice commenait son instruction, la curiosit
publique, fort excite, faisait aussi son enqute et ne tardait pas 
dcouvrir o la _Gazette de France_ d'abord, la _France_ ensuite,
taient alles chercher les pices par lesquelles elles se flattaient
de faire tant de mal  la monarchie de Juillet. Vivait alors  Londres
une courtisane sur le retour, se faisant appeler Ida de Saint-Elme, et
plus connue  Paris sous le nom de la Contemporaine. Jadis la
matresse de plusieurs gnraux, entre autres de Moreau et de Ney,
tombe dans la misre sous la Restauration et publiant alors sous son
nom des mmoires fabriqus par d'autres et remplis de faussets, elle
avait fini, en 1834, par s'chouer en Angleterre, et,  bout
d'expdients, avait tch de trouver dans le chantage politique les
ressources que son ge ne lui permettait plus de chercher ailleurs.
Pour faire connatre aux intresss l'honnte commerce qu'elle
entreprenait, elle fit imprimer et distribuer un prospectus dvelopp,
intitul la _Poire couronne_; elle y avait insr quelques extraits
de lettres attribues  Louis-Philippe, notamment de celles qui
devaient tre publies en 1840, avec tant de fracas, et en annonait
beaucoup d'autres. Cette tentative de scandale passa inaperue, et la
Contemporaine ne trouva pas tout d'abord acheteur pour sa marchandise.
Mais, quelques annes aprs, elle fut plus heureuse et entra en march
avec les deux journaux lgitimistes, fournissant  l'un des lettres
qui taient peut-tre vraies,  l'autre des lettres qui taient
certainement fausses. Comment une telle alliance parut-elle
acceptable, une telle caution suffisante aux reprsentants d'une
opinion qui se piquait d'avoir, plus que tout autre, le sens de
l'honneur chevaleresque? C'est ce qu'on ne parviendrait pas 
comprendre, si l'on ne savait, par plus d'une exprience, jusqu'o
peut aller l'esprit de parti. Il est permis de croire que, parmi les
lgitimistes, ceux qui avaient le coeur haut et l'esprit libre se
sentaient, au fond, honteux de voir quelques-uns des leurs se
compromettre en de telles promiscuits. M. Rossi exprimait le
sentiment de beaucoup de gens, quand il s'indignait de voir l'arne
politique contamine par les impostures d'une prostitue[638].

[Note 638: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er
mai 1841.]

Cependant l'instruction judiciaire se suivait contre MM. de Montour
et Lubis, grant et rdacteur en chef de la _France_. Somms de
produire les prtendus originaux, les accuss dclarrent se rserver
de le faire devant le jury et ne vouloir rien montrer d'ici l. Ce
refus tait toute base juridique  l'accusation de faux: du moment o
les pices n'taient pas produites, comment prouver quelles taient
fabriques? Force fut donc d'abandonner cette partie de la poursuite
et de s'en tenir  la prvention d'offense au Roi; le grant resta
seul en cause.

Retarde par ces incidents de procdure, l'affaire ne vint devant le
jury que le 24 avril. Me Berryer tait au banc de la dfense: dans la
salle, plusieurs notabilits lgitimistes. Le prvenu fut mis
solennellement en demeure de faire la production qu'il avait si
obstinment rserve pour ce moment. Mais il et t bien empch de
produire quelque pice: il n'avait rien. Dans le march conclu avec la
Contemporaine, la rdaction de la _France_ ne s'tait mme pas assur
la possession d'une apparence d'original. Aprs tout, cette ngligence
tait peut-tre une habilet, car elle avait enlev  l'accusation le
moyen d'tablir matriellement le faux. Dans ces conditions, Me
Berryer plaida non la ralit, ni mme la vraisemblance des lettres,
mais uniquement la bonne foi de son client: trange bonne foi, qui ne
pouvait tre que la foi dans la Contemporaine! En effet, l'avocat
argua surtout de ce qu'une partie des lettres avait dj t publie,
quelques annes auparavant, dans le prospectus de cette intrigante. Il
ajouta que M. de la Rochejaquelein, dont on regrette de voir le nom
ml  une telle affaire, avait vu l'un des originaux aux mains de
cette femme et que cet crit lui avait paru authentique. Pour
expliquer la non-production de ces originaux, l'avocat raconta que la
Contemporaine, se croyant menace  Londres d'une accusation de faux,
ne voulait pas se dessaisir des pices, par crainte d'tre pendue si
elle n'tait plus en mesure de les produire devant la justice
anglaise. Ces arguments, recouverts, il est vrai, du talent de Me
Berryer, suffirent pour persuader le jury parisien, et, par six voix
contre six, le grant de la _France_ fut acquitt.

Les journaux lgitimistes et radicaux poussrent un cri de triomphe.
La veille, devant le jury, on n'avait sollicit qu'un verdict
d'indulgence en plaidant modestement la bonne foi. Maintenant on
changeait de ton: le verdict tait la condamnation du Roi; c'tait la
justice du pays proclamant souverainement que Louis-Philippe tait
l'auteur de ces lettres et qu'on avait bien agi en lui jetant  la
tte sa honte et sa trahison. Des _fac-simile_ lithographiques furent
rpandus  profusion. La _France_ publia  cent mille exemplaires le
compte rendu de son procs, comme elle et fait d'un bulletin de
victoire. L'avocat gnral, dans son rquisitoire, du reste assez
maladroit, s'tait cri: Il rsulterait de ces lettres que le Roi,
lu en 1830, pour rpondre aux sympathies patriotiques, les aurait
trahies de tout point!... Comment donc faudrait-il appeler le Roi qui
aurait crit de pareilles choses? Il faudrait bien dire de lui que
c'est un de ces tyrans qui ne marchent que par la voie de la
dissimulation, qui tablissent leur empire non pas sur la sincrit de
leur langage, mais sur la violation de tous leurs engagements! Les
journaux reproduisaient ces phrases, affectant de croire qu'aprs la
dcision du jury, les hypothses oratoires de l'avocat gnral taient
devenues des ralits, et que, de par sa magistrature, Louis-Philippe
tait un tratre. Les journaux de la gauche dite dynastique, avec des
formes plus hypocrites, faisaient cho  tout ce bruit, tellement
occups  le tourner contre le ministre, qu'ils ne paraissaient mme
pas s'inquiter de savoir si la monarchie n'en tait pas la premire
victime. Quant aux conservateurs, ils s'indignaient, s'effrayaient.
Cette malheureuse affaire tait le sujet de toutes les polmiques, de
toutes les conversations. Jamais les ennemis de la royaut de Juillet
n'taient parvenus  causer un tel scandale. Infortun Roi! quel moyen
avait-il de se dfendre contre cette nouvelle forme de rgicide? Henri
Heine, qui n'avait pour ce prince aucune sympathie particulire, se
sentait oblig de le plaindre. Il le montrait ne pouvant ni poursuivre
une rparation judiciaire, ni se battre en duel, ni crire aux
journaux sur un ton courrouc, car, hlas! ajoutait-il, les rois ne
sauraient s'abaisser  employer de tels moyens de dfense, et ils sont
contraints de supporter avec une longanimit silencieuse tous les
mensonges qu'on se plat  rpandre sur leur compte. J'prouve la plus
profonde compassion pour le royal martyr dont la couronne est la cible
des flches les plus envenimes et dont le sceptre, quand il s'agit de
sa propre dfense, ou de punir un calomniateur, lui est moins utile
que ne le serait une canne ordinaire[639].

[Note 639: Lettre du 29 avril 1841. (_Lutce_, p. 197 et 198).]

Et pourtant chaque jour faisait surgir une preuve nouvelle de la
falsification. Tel fut, entre autres, le rsultat d'une dcouverte
faite, peu aprs le verdict du jury, dans le livre oubli d'un
crivain rpublicain, _Louis-Philippe et la contre-rvolution_, publi
en 1834 par M. Sarrans. L se trouvait, sous la forme d'une rponse
verbale qui aurait t faite en 1830, par Louis-Philippe, 
l'ambassadeur d'Angleterre, le texte mme,  un mot prs, de la plus
importante des lettres attribues au Roi, celle sur l'vacuation
d'Alger. Or comment admettre que le Roi, crivant une lettre en 1830,
et trouv sous sa plume exactement les mmes mots dont un historien
devait se servir en 1834 pour donner le sens d'une rponse verbale?
N'tait-il pas, ds lors, clair comme le jour que la Contemporaine
avait fabriqu sa lettre en copiant une page de M. Sarrans? La
dcouverte parut mme si dcisive, qu'une note la mentionnant fut
aussitt envoye par huissier  tous les journaux qui avaient
reproduit les fausses pices; cette note se terminait ainsi: Nous
n'avons pas besoin de dire que la conversation rapporte par M.
Sarrans n'est pas plus vraie que la lettre de la Contemporaine.

Il semblait que la calomnie dt tre confondue; mais non: elle
s'obstinait  ne pas lcher la proie dont elle s'tait empare. Loin
de diminuer, le tapage allait croissant. Pendant que les uns
continuaient  se servir des prtendues lettres, d'autres s'en
allaient rveiller les vieilles histoires de la conspiration de Didier
en 1816, et prtendaient que Louis-Philippe en avait t le complice.
On et dit qu'un appel gnral avait t fait  tous les faux
tmoignages pour dshonorer le Roi. Le 22 mai, une dputation de
citoyens, dont plusieurs habills en gardes nationaux, se prsenta
tumultueusement au Palais-Bourbon et y dposa une ptition que l'on
prtendait tre revtue de cinq mille signatures et qui tait ainsi
conue: Messieurs les dputs, des lettres qui seraient l'expression
de la plus lche et de la plus infme trahison ont t attribues au
roi Louis-Philippe. La justice du pays a acquitt le journal qui les a
publies. Les ministres n'ont rpondu que par de vagues dmentis 
l'imputation qu'ils laissent peser sur le chef de l'tat. La
conscience publique exige une enqute. Nous venons donc vous demander
d'interpeller le ministre sur un fait qui touche aussi profondment 
l'honneur,  la libert et  l'indpendance de la nation.

Le ministre en tait venu  dsirer cette interpellation, comme le
seul moyen de confondre en face la calomnie. Mais si les journaux
radicaux ou lgitimistes l'annonaient de temps  autre, sur un ton de
menace, ils ne trouvaient personne qui ost s'en charger: ce qui ne
les empchait pas, il est vrai, de prtendre que le gouvernement avait
peur de s'expliquer. M. Guizot, voyant que la session tirait  sa fin,
se dcida alors  prendre les devants. Dans la sance du 27 mai, il
saisit le prtexte du budget de l'Algrie, alors en dlibration, pour
monter  la tribune. Depuis quelque temps, dit-il, d'insignes
faussets ont t laborieusement rpandues au sujet de prtendus
engagements que le gouvernement du Roi aurait contracts envers les
puissances trangres, ou telle puissance trangre, pour l'abandon
complet ou partiel de nos possessions d'Afrique. Si ces faussets
s'taient produites  cette tribune, nous les aurions  l'instant mme
releves et qualifies comme elles le mritent. (_Interruptions
diverses._) On ne l'a pas fait. (_Une voix: On ne l'a pas os._)
Personne n'a apport ici les faussets auxquelles je fais allusion;
nous n'avons pas voulu, nous n'avons pas d leur faire un honneur que
personne ne leur accordait. Cependant, elles continuent  se montrer
audacieusement ailleurs. La Chambre est prs de se sparer; nous ne
laisserons pas fermer cette enceinte sans donner  ces calomnies,
quelles qu'elles soient, le dmenti le plus formel. Jamais, je le
rpte, par personne, envers personne, aucun engagement n'a t
contract ou indiqu. Toute assertion contraire est radicalement
fausse ou calomnieuse. L'accent mprisant de l'orateur ajoutait
encore  la duret du soufflet renferm dans ces paroles. Les journaux
allaient-ils tre laisss sous le coup de cette fltrissure? Ils
avaient de nombreux amis sur les bancs de la Chambre,  droite ou 
gauche; ne s'en trouverait-il pas un qui les avout, les justifit, ou
seulement essayt de plaider leur bonne foi; comme nagure devant le
jury? L'heure n'tait-elle pas venue, notamment pour les orateurs
lgitimistes, d'apporter les rvlations crasantes dont,
prtendait-on, ils avaient les mains pleines?

Un dput de la droite, en effet, demanda la parole; c'tait M. le duc
de Valmy. Mais il se borna  affirmer, ce qui n'avait t contest par
personne, que la Restauration n'avait pris, elle non plus, aucun
engagement d'vacuer Alger:  l'accusation porte contre
Louis-Philippe, pas mme une allusion; aux dmentis du ministre, pas
l'ombre d'une rponse. M. Guizot remonta  la tribune. Tout Franais,
dit-il, doit tre heureux de trouver qu' toutes les poques, par tous
les gouvernements, l'intrt et l'honneur de la France ont t
dfendus. Ce que j'ai dit, ce que je rpte, c'est que, depuis 1830,
les intrts et l'honneur de la France ont t dfendus, soutenus,
spcialement dans la question dont il s'agit, hautement, nettement,
sans une minute d'hsitation. On avait, dit-on, entendu prouver le
contraire, je suis venu vous donner et je donne de nouveau  cette
assertion le dmenti le plus formel. Pour la seconde fois, le
ministre jetait le gant. Mais personne ne le releva. M. Berryer,
l'avocat de la _France_ devant le jury, tait l, sur son banc; les
journaux royalistes avaient annonc qu'il parlerait. Il se tint coi.
Force fut de clore l'incident sur la parole du ministre et sur le
silence peut-tre plus dcisif encore de toute l'opposition.

Le lendemain, les journaux essayrent de payer d'audace; ils
feignirent de croire qu'il ne s'tait pass  la Chambre qu'une
comdie sans porte, une faon d'escamotage. On eut l'aplomb
d'crire dans la _Gazette de France_: La preuve que M. Guizot n'a
rien dit, c'est que M. Berryer n'a pas parl. Il n'tait pas
jusqu'aux feuilles du centre gauche et de la gauche dynastique qui,
par animosit contre le ministre, ne cherchassent  diminuer la porte
de son dmenti. Efforts impuissants: cette fois, la conscience
publique savait  quoi s'en tenir. Au bout de quelque temps, tout ce
bruit s'teignit, et il ne fut plus question des fameuses lettres.
Toutefois, s'il ne restait rien de la calomnie elle-mme, qui oserait
affirmer qu'il ne restait rien des effets de la calomnie? Ce n'tait
pas impunment que le Roi avait t en quelque sorte  l'tat d'accus
pendant plusieurs semaines, que son honneur patriotique avait t
discut, contest. Le prestige monarchique, dj si branl en France,
en avait reu une nouvelle atteinte.


X

Si grand bruit que fissent, dans le moment, toutes ces luttes de
tribune ou ces polmiques de presse, le rglement de la question
extrieure n'en demeurait pas moins la proccupation principale du
ministre. On se rappelle en quel tat se trouvaient les ngociations
 la fin de novembre 1840[640]. Il n'y avait plus aucune chance
d'obtenir quelque concession qui permt  la France de rentrer
immdiatement dans le concert europen. La Syrie tait dfinitivement
perdue; bien plus, l'gypte tait menace. Sans doute si, cdant aux
conseils de la France, le pacha se soumettait en acceptant l'hrdit
de son pachalik, que les puissances se dclaraient prtes  lui
garantir, on pouvait esprer une solution prompte et pacifique de la
crise. Mais s'il ne se soumettait pas, la situation risquait de
devenir trs-tendue, trs-critique, entre lord Palmerston, qui
voulait, dans ce cas, attaquer l'gypte, et le gouvernement franais,
qui, fidle  sa note du 8 octobre, protestait d'avance contre ce qui
lui paraissait une intolrable aggravation du trait du 15 juillet. Il
y avait l un nouveau pril pour la paix europenne, et un pril
trs-prochain. Au train dont la flotte anglaise venait de mener les
oprations de Syrie, ne pouvait-on pas recevoir, d'un jour  l'autre,
la nouvelle qu'elle avait bombard Alexandrie? Chacun prtait
l'oreille avec inquitude aux bruits qui venaient d'Orient. M. de
Metternich surtout tait dans des transes mortelles, et il cherchait,
sans aboutir,  prvenir diplomatiquement ces redoutables
ventualits. Il faut, crivait-il  son ambassadeur  Londres,
prvoir le cas o Mhmet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_
alors est  chercher.

[Note 640: Pour l'expos qui va suivre jusqu' la convention des
dtroits, je me suis surtout servi de la _Note indite du prince
Albert de Broglie_, complte par occasion avec les _Papiers indits
de M. de Barante_, les _Mmoires de M. Guizot_ et la _Correspondence
relative to the affairs of the Levant_. C'est  ces sources que seront
puiss tous les documents pour lesquels ne sera indique aucune
origine particulire.]

Telle tait l'anxit gnrale quand, le 8 dcembre 1840, on apprit 
Londres qu'une de ces initiatives toutes personnelles, alors assez
frquentes chez les agents anglais, venait, en Orient mme, de
brusquer le dnoment. Le 25 novembre, le commodore Napier tait
arriv tout  coup devant Alexandrie avec plusieurs vaisseaux. Son
prtexte tait de rclamer la libert de quelques prisonniers, son but
rel de voir s'il ne pourrait pas dterminer Mhmet-Ali  une
soumission immdiate.  une premire communication, Boghos-Bey,
ministre du pacha, rpondit sur un ton qui parut encourageant. Faisant
alors des propositions plus directes, le commodore prit sur lui
d'envoyer au pacha copie d'une dpche de lord Palmerston o se
montrait l'intention des puissances de laisser au pacha, au cas o il
se soumettrait, l'gypte hrditaire. Se dclarant ami et admirateur
de Mhmet, il faisait briller  ses yeux la gloire de rtablir ainsi
le trne des Ptolmes. Boghos-Bey, sans repousser ces offres, et
dsir ajourner sa rponse; mais le commodore, levant alors la voix,
dclara qu'il ne consentait  interrompre les hostilits qu' la
condition d'une acceptation immdiate, donnant  entendre plus ou
moins clairement qu'en cas de refus, Alexandrie pourrait subir le
mme sort que Saint-Jean d'Acre. Ce mlange de caresses et de
brusquerie, de promesses et de menaces produisit son effet, et, au
bout de quelques heures, le diplomate improvis enleva la signature
d'une convention portant: 1 que le pacha donnerait immdiatement 
ses troupes l'ordre d'vacuer la Syrie; 2 qu'il s'engagerait 
restituer au sultan sa flotte, moyennant que la Porte lui accordt la
possession hrditaire de l'gypte; 3 qu' ces conditions, les
hostilits cesseraient et les puissances feraient leurs efforts pour
amener la Porte  concder l'hrdit du pachalik d'gypte.

Sans doute le procd tait fort incorrect de la part d'un officier
qui n'avait pas de pouvoirs pour traiter au nom des puissances et
encore moins pour engager la Porte; ce procd et pu mme devenir
trs-dangereux, si un refus du pacha et amen le commodore  excuter
ses menaces contre Alexandrie. Mais enfin tout tait bien qui
finissait bien; le rsultat avait t de raliser les voeux de
l'Europe sans franchir les limites poses par la France. Aussi,
quoique mle de beaucoup de surprise, l'impression dominante des
plnipotentiaires,  Londres, fut-elle la satisfaction de voir clore
une crise dangereuse, et se montrrent-ils tous rsolus  agir sur la
Porte pour lui faire accepter cette solution. C'tait, entre autres,
le sentiment de lord Palmerston, qui crivit dans ce sens  lord
Ponsonby. Le gouvernement franais ne pouvait participer  un acte qui
tait l'excution du trait du 15 juillet, mais il n'avait rien 
objecter  un tel dnoment; au fond mme, il le dsirait. On croyait
donc gnralement en avoir fini avec la question gyptienne, et l'on
jugeait le moment venu de s'occuper  rsoudre la question europenne
en faisant rentrer la France dans le concert des puissances. Notre
gouvernement recevait de plusieurs cts, notamment de Vienne, des
ouvertures  cet effet, et il tait conduit  examiner dans quelles
conditions il pourrait consentir  sortir de son isolement.

La diplomatie avait  peine commenc  s'engager dans cette voie
nouvelle, que, le 2 janvier 1841, arrivait  Londres la nouvelle que
la Porte dclarait nulle et non avenue la convention conclue par le
commodore Napier. Elle n'en trouvait pas seulement la forme
inconvenante: le fond lui paraissait inacceptable. Elle ne se refusait
pas, si les puissances le lui demandaient, et par dfrence pour
elles,  accorder quelque faveur temporaire au pacha, mais sans
concession d'hrdit. Et tout cela tait dit d'un ton singulirement
roide. L'inspirateur de cette attitude se devinait facilement: c'tait
lord Ponsonby. Le premier mouvement des ministres ottomans avait t
d'acquiescer  la convention d'Alexandrie; mais l'ambassadeur anglais
les en avait aussitt imprieusement dtourns[641]; en mme temps, il
soutenait dans ses confrences avec les autres ambassadeurs, dans ses
instructions  l'amiral Stopford, dans ses dpches  lord Palmerston,
qu'aucun gouvernement, dans la situation de la Porte, ne pouvait
tolrer un seul moment qu'un individu s'arroget le droit de traiter
pour lui avec un pouvoir considr, en droit ou en fait, comme un
pouvoir rebelle. Dcidment, les agents anglais n'en faisaient qu'
leur fantaisie, et, ce qui ne simplifiait pas les choses, leurs coups
de tte taient en sens contraire.

[Note 641: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 361.]

Les nouvelles de Constantinople et les lettres de lord Ponsonby eurent
pour effet de changer l'attitude de lord Palmerston. Dans ses
conversations avec les plnipotentiaires et avec notre charg
d'affaires, il parut avoir subitement dcouvert des objections contre
la concession de l'hrdit. Il n'y pensait pas nagure, quand il se
flicitait de la solution apporte par la convention du commodore
Napier. Mais on et dit qu'une occasion s'tant offerte  lui
d'embrouiller de nouveau la question, il n'avait pu s'empcher de la
saisir. La patience et la docilit des cabinets allemands commenaient
 tre  bout. M. de Metternich surtout fut vivement irrit de voir
remettre une fois de plus en pril la pacification qu'il dsirait tant
et qu'il avait cru tenir. Il envoya  Londres des notes svres, 
Constantinople des instructions nergiques, menaant l de rompre
l'alliance  quatre, ici de retirer son appui au sultan, si l'on ne
concdait pas l'hrdit de l'gypte  Mhmet-Ali. Le cabinet de
Berlin suivait celui de Vienne. Il n'tait pas jusqu' M. de Brnnow
qui ne part, cette fois, dsireux d'en finir. En mme temps, le
sentiment public en Angleterre se prononait, avec une grande force,
pour un rapprochement avec la France. On en put juger, dans les
discussions qui eurent lieu le 26 janvier,  l'ouverture de la
session, par les attaques violentes que les libraux, comme lord
Brougham, ou les radicaux, comme M. Hume, dirigrent contre la
politique du _Foreign Office_, et surtout par le langage tenu au nom
des tories modrs, que l'on pressentait devoir remplacer
prochainement le ministre.  la Chambre des lords, lord Wellington,
tout en approuvant le trait du 15 juillet, mit une sorte
d'affectation et de solennit  rappeler que, pendant son ministre,
il avait fait tous ses efforts pour que la France et la vritable
place qui lui appartenait dans le monde, ajoutant que, sans cela, il
ne saurait y avoir aucune scurit pour la paix; et il termina en
exprimant le dsir que les nobles lords qui sigeaient parmi ses
adversaires pussent ramener la France au sein des conseils de
l'Europe. La situation du duc donna un grand retentissement  ses
paroles.  la Chambre des communes, sir Robert Peel exprima des ides
analogues; il y mla mme des critiques, sinon sur le but poursuivi,
du moins sur les procds employs, prodigua les politesses flatteuses
 la France, se plaignit que le discours royal n'et pas eu, pour
elle, au moins une phrase de regret, et dclara que la paix ne serait
pas raffermie tant qu'on n'aurait point son concours. Le moment est
donc venu, dit-il en terminant, d'inviter la France  cooprer, dans
l'intrt de la paix, avec les grandes puissances europennes. Telle
fut l'impression produite par ce langage sur le parlement, que lord
Palmerston, tout en tchant de justifier ses procds, feignit
d'prouver  notre sujet les mmes sentiments que sir Robert Peel: il
prtendit avoir t de tout temps le plus chaud partisan de l'alliance
franaise, gmit sur un refroidissement, qu'il dclarait d'ailleurs
tre momentan, enfin proclama que la France, matresse d'une grande
puissance navale et militaire, ne saurait tre exclue des affaires de
l'Europe, et qu'aucune transaction ne pouvait tre compltement et
srement rgle sans que, d'une manire ou d'une autre, elle y prt
part.

Ces manifestations de l'opinion anglaise, s'ajoutant aux
reprsentations de M. de Metternich, firent comprendre  lord
Palmerston qu'il ne pouvait plus longtemps soutenir lord Ponsonby dans
ses manoeuvres contre l'tablissement hrditaire du pacha. Le 28 et
le 29 janvier, il s'en expliqua verbalement avec le plnipotentiaire
turc et, par lettre, avec lord Ponsonby lui-mme. Certainement,
disait-il, il vaudrait beaucoup mieux que le sultan pt garder, pour
le choix des gouverneurs futurs de l'gypte, la mme libert qu'il
possde quant au choix des gouverneurs des autres provinces de son
empire. Mais, dans toutes les affaires, il faut se contenter de ce qui
est praticable et ne pas compromettre ce qu'on a obtenu, en courant
aprs ce qu'on ne peut atteindre... Le sultan n'a pas, quant 
prsent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour rtablir
son autorit en gypte. Il serait donc oblig de recourir  ses
allis. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre
puissances, en vertu du trait de juillet, se bornent  chasser les
gyptiens de la Syrie, de l'Arabie et de l'Asie... Si donc le sultan
s'adressait aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide,
Mhmet-Ali en gypte mme, une nouvelle dlibration de la confrence
deviendrait ncessaire. Eh bien, je puis vous dire d'avance le
rsultat de la dlibration. Je sais parfaitement que les quatre
puissances refuseront de venir en aide au sultan. Il concluait donc
que la Porte devait mettre, sans autre dlai, fin  cette affaire.
Deux jours aprs, le 31 janvier, la confrence, runie  Londres,
adoptait une note collective invitant la Porte, non-seulement 
rvoquer l'acte de destitution prononce contre Mhmet-Ali, mais 
lui accorder la promesse que ses descendants en ligne directe seraient
nomms successivement par le sultan au pachalik d'gypte.

Le gouvernement franais, tout en suivant attentivement ces
fluctuations, tout en encourageant la rsistance de M. de Metternich,
tait demeur tranger  ces ngociations. Mme pour limiter les
rsultats du trait du 15 juillet, il ne voulait faire aucune dmarche
qui part tre une adhsion  ce trait. Ce n'en tait pas moins son
attitude qui avait sauv l'gypte. Pourquoi, en effet, M. de
Metternich avait-il pris en main, avec une nergie si nouvelle chez
lui, la cause du pacha, pour lequel il n'avait jamais cach son peu de
sympathie? Comme il le proclamait lui-mme, il n'avait agi que par
gard pour la France; il se sentait oblig de faire quelque chose en
retour du service que le ministre du 29 octobre rendait  la cause de
la paix europenne, et, en mme-temps, mu de nos armements, du quant
 soi o se renfermait notre politique, de la fermet avec laquelle
nous maintenions la note du 8 octobre, il se proccupait des
complications auxquelles on s'exposerait, si aucun compte n'tait tenu
de l'espce d'ultimatum renferm dans cette note. C'est ainsi que,
sans clat irritant, sans provocation tapageuse, le ministre s'tait
trouv contre-carrer efficacement, sur le point qui nous avait
toujours paru le plus essentiel, les mauvais desseins de lord
Palmerston et de lord Ponsonby. Comme l'a dit  ce propos M. Guizot,
la France absente pesait sur les esprits autant que prsente elle et
pu influer sur les dlibrations.


XI

Persuades que l'imbroglio gyptien tait cette fois dfinitivement
termin par la note du 31 janvier, les puissances allemandes reprirent
leurs dmarches en vue de faire rentrer la France dans le concert
europen. Leur projet tait de nous inviter  signer avec les autres
cabinets quelque acte gnral sur la question d'Orient. Quel en serait
l'objet prcis? On parlait, par exemple, de confirmer ainsi la vieille
rgle de l'empire ottoman, qui fermait les dtroits des Dardanelles
et du Bosphore aux navires de guerre trangers. Y ajouterait-on
d'autres stipulations d'un intrt plus actuel? Sur ce point, les
ides taient loin d'tre arrtes.  vrai dire, la seule chose qui
importait aux cabinets de Vienne et de Berlin, c'tait qu'il y et
signature  cinq: ce qui serait sign ne leur paraissait que
secondaire.

Prvenu des ouvertures qui allaient lui tre faites, le gouvernement
franais avait d se demander quelle rponse il y donnerait. Il
rencontrait, en cette occasion comme en plusieurs autres, quelque
difficult  concilier les exigences de la politique intrieure et
celles de la politique extrieure. En France, du moins dans les
parties de l'opinion o avait t vivement sentie la mortification du
trait du 15 juillet, l'ide d'une rentre prochaine dans le concert
europen tait mal vue. Il semblait que ce ft oublier trop facilement
un pass blessant, et que le souci de la dignit nationale exiget un
peu plus de ressentiment, de bouderie menaante. Aussi, quand
l'opposition voulait exciter les esprits contre le ministre, elle lui
reprochait, comme M. Thiers dans la discussion des fonds secrets[642],
d'tre trop empress  rentrer en relation avec les autres puissances,
et de ne pas oser maintenir la France dans son isolement.

[Note 642: Cf. plus haut, p. 432.]

Par contre,  regarder l'tranger, il semblait que nous ne pussions
sans inconvnient rebuter les avances qui nous taient faites. Ainsi
que l'crivait M. de Bourqueney, le 12 fvrier, il ne fallait pas
croire qu'il y et, chez toutes les puissances, une gale sincrit,
une gale ardeur pour arriver aux _cinq signatures sur le papier_.
Lord Palmerston, sous la pression de ses allis et de son parlement,
n'avait pu se refuser  paratre nous tendre la main; mais il n'et
sans doute pas t fch de pouvoir dire que nous ne voulions pas la
prendre. Cela tait plus vrai encore de la Russie: M. de Brnnow se
montrait oppos  toute demande en vue de se rapprocher de la France,
et M. de Nesselrode disait  l'ambassadeur de la Reine, que la Russie
n'avait pas fait tant de concessions  l'Angleterre pour que celle-ci
ft des concessions  la France. Seules, l'Autriche et la Prusse
dsiraient sincrement et vivement notre rentre dans le concert
europen; mais plus elles taient impatientes d'y parvenir, plus elles
eussent t dpites d'chouer par notre fait. Elles estimaient faire
beaucoup pour nous en sauvant le pacha, qu'elles n'aimaient pas, et en
tenant tte  lord Palmerston et au Czar qui les intimidaient. Ds
lors elles croyaient avoir droit  quelque chose en retour de notre
part, et nous en auraient voulu de ne pas l'obtenir. Elles se seraient
regardes d'ailleurs comme tant les premires menaces par la
persistance de nos armements, et auraient cherch  se garantir de ce
pril en se rapprochant davantage de la Russie et de l'Angleterre.
Ainsi, de la mauvaise volont plus ou moins patente des uns et du
dpit des autres pouvait sortir la confirmation d'une alliance 
quatre contre la France isole, arme et suspecte. L'accident du 15
juillet deviendrait l'tat permanent de l'Europe, et un tel tat
serait gros de complications. Que ne pourrait-il pas arriver, si le
premier acte de la nouvelle coalition tait de soulever la question du
dsarmement? Or tait-ce une hypothse en l'air? n'avait-on pas vu
dj, en novembre, les cabinets allemands nous adresser  ce sujet des
observations, et ne colportait-on pas une lettre de lord Wellington
contre la paix arme et les cinq cent mille hommes de la France? Nos
reprsentants  l'tranger taient trs-frapps de ce pril; ils en
avertissaient M. Guizot et insistaient pour qu'il le conjurt en ne
retardant pas sa rentre dans le concert europen. Voici, crivait M.
de Bourqueney le 12 fvrier, le danger en prsence duquel nous sommes.
Si les uns nous trouvent froids, les autres dfiants, on se runira 
quatre, on fera un protocole de clture, et tout sera dit ici comme
acte diplomatique. On n'en affirmera pas moins que la France n'a plus
le droit de se dire isole... Rappelez-vous, Monsieur, la situation de
juin 1840. Il y eut aussi un moment o vous senttes que vous alliez
tre dbord par une entente  quatre: je vois poindre le mme danger
sous une autre forme. Alors, c'tait un trait  inaugurer; il s'agit
aujourd'hui de l'enterrer en rendant tout autre trait impossible. De
Russie, M. de Barante envoyait,  la mme poque, un avertissement
semblable. Si une dlibration commune, crivait-il, ne ramne pas
l'Europe  la politique antrieure, si la situation de la paix arme
se prolonge, si les esprits s'obstinent et s'irritent sur le
dsarmement, je ne serais pas surpris qu'un beau matin, un trait
d'alliance dfensive ne se trouvt sign par les quatre puissances.

M. Guizot comprenait la gravit du pril que lui signalaient ainsi ses
ambassadeurs; mais il n'avait pas le sentiment moins vif des
susceptibilits de l'opinion franaise. Aprs avoir mrement considr
ces deux faces si diffrentes de la question, il prit son parti et
l'exposa avec une grande nettet dans les instructions qu'il envoya 
ses agents. Conformment  ses premires dclarations, il continuait 
accepter franchement l'attitude de l'isolement comme tant, dans
l'tat des faits, la plus convenable pour la dignit ou la sret du
pays; il se disait nullement press d'en sortir et prt  y
persister sans inquitude pour son propre compte, sans agression ni
menace pour personne, aussi longtemps que les circonstances
l'exigeraient. Cependant il ne prtendait pas en faire la base
permanente de sa politique et ne repoussait pas l'ventualit d'une
rentre dans le concert des puissances. Il admettait que cette rentre
se produist sous la forme de quelque acte sign avec les autres
cabinets pour rgler tout ou partie des problmes europens soulevs
par la question d'Orient; mais son adhsion  un tel acte tait
subordonne aux conditions suivantes: 1 que l'initiative ft prise
par les autres puissances, et que ceux qui avaient manqu  la France
en se passant d'elle trop facilement tmoignassent par leur dmarche
qu'ils avaient besoin d'elle; 2 que l'gypte hrditaire ft
dfinitivement assure au pacha, et qu'il et ainsi t fait droit aux
demandes de la note du 8 octobre; 3 que le trait du 15 juillet ft
un acte accompli, termin, dont il ne ft plus question et qui
n'appartnt plus qu'au pass; car, ayant blm ce trait, la France
ne pouvait,  aucun degr, prendre part  son excution, ni mme
entrer en communaut d'action avec des puissances qui seraient encore
occupes de cette excution; 4 que la clture du trait du 15 juillet
ft pralablement constate par un protocole sign des quatre allis
et port officiellement  notre connaissance; 5 enfin, qu'on ne
soulevt pas la question du dsarmement. C'taient l les conditions
que M. Guizot jugeait essentielles  notre honneur et dont il tait
rsolu  ne pas se dpartir, de quelque pril qu'on le menat. Quant
 l'acte lui-mme, quelles stipulations contiendrait-il? Se rendant
compte que la clause de la fermeture des dtroits ne faisait que
confirmer une rgle existant de longue date et nagure encore rappele
dans le trait du 15 juillet 1840, notre ministre ne cachait pas son
dsir d'y voir adjoindre d'autres articles plus importants et plus
intressants: par exemple, l'affirmation de l'indpendance et de
l'intgrit de l'empire ottoman; quelques garanties pour les
populations chrtiennes de la Syrie ou pour Jrusalem; la libert ou
la neutralit des routes d'Asie par Suez et par l'Euphrate. En somme,
il dsirait que l'acte et autant de consistance et ft aussi plein
qu'il se pouvait. Ce n'taient l, toutefois, que des _desiderata_ et
non des conditions absolues comme celles que nous avons tout d'abord
indiques. Quoique moins indiffrent que l'Autriche et la Prusse au
contenu de l'acte, plus dsireux qu'elles d'en faire quelque oeuvre de
grande, srieuse et prvoyante politique, il tenait surtout  ce que
l'acte lui-mme ft sign et vnt mettre un terme  l'tat de tension
universelle.

Quand le gouvernement franais eut ainsi fix ses rsolutions et qu'il
en eut inform ses agents diplomatiques, les ngociations s'engagrent
 Londres et marchrent rapidement. Il fut bientt visible que, malgr
la rsistance de M. de Brnnow, nous aurions satisfaction sur tous les
points qui, selon M. Guizot, importaient essentiellement  notre
dignit. Les difficults s'levrent sur les stipulations  insrer
dans l'acte. La clture des dtroits tait accepte par tous, mais la
dclaration relative  l'intgrit et  l'indpendance de l'empire
ottoman tait hautement repousse par le plnipotentiaire russe comme
impliquant un soupon contre sa cour, et lord Palmerston avait alors
partie trop intimement lie avec la Russie pour ne pas appuyer cette
rsistance. Le ministre anglais ne se prtait pas non plus  parler
dans le trait soit des routes de Suez et de l'Euphrate, soit des
populations chrtiennes. La premire clause, disait-il, prterait 
dire que l'Angleterre avait poursuivi un but intress; la seconde ne
comportait que des conseils, et des conseils se donnaient par note
diplomatique plutt qu'ils ne se formulaient dans des traits. M. de
Bourqueney lutta pied  pied sur tous ces points, mais sans succs. Il
n'tait pas soutenu par les plnipotentiaires allemands, soucieux de
ne pas blesser le Czar. Tout au plus, en ce qui touchait l'intgrit
de l'empire ottoman, notre charg d'affaires esprait-il obtenir, 
dfaut d'un article du pacte, une phrase indirecte insre dans le
prambule.

M. de Bourqueney n'en pressait pas moins M. Guizot de conclure sans
exiger davantage; chaque jour moins rassur sur les consquences
qu'aurait un refus ou un retard de notre part, il multipliait ses
avertissements. Trois au moins des quatre puissances, crivait-il le
22 fvrier, regardent la phase dans laquelle nous venons d'entrer
comme l'unique et dernire occasion de rendre  la France et,
consquemment,  elles-mmes la situation normale qu'a trouble le
trait du 15 juillet 1840. Cette occasion perdue sans retour, et
perdue du fait de la France, jamais nous ne persuaderons  nos allis
qu'elle a chou pour nous sur une forme de rdaction. On sera
convaincu que nous avons laiss prparer une dmarche de dfrence
envers nous, dcids d'avance  en confisquer la gloriole  notre
profit, mais  en rpudier les consquences pratiques. Les rapports
avec la France changeront brusquement de caractre. Les quatre cours
ne voudront pas rester sous le ridicule d'avoir chou dans leurs
efforts de rconciliation avec la France. Elles se replieront sur ce
qu'elles peuvent faire sans nous, et il n'y a pas de raisonnement qui
empche ce qui se fait sans nous d'avoir au moins l'air d'tre fait
contre nous. Le 25 fvrier, notre charg d'affaires revenait sur les
mmes ides avec plus d'insistance encore: Voyez, disait-il  son
ministre, ce que vous avez dcid dans votre sagesse: vous n'avez pas
eu  prendre une dcision plus grave. Je rpte, parce que c'est ma
conviction, que, sur les quatre puissances, trois au moins croient
avoir ouvert  la France une haute et honorable porte de rentre dans
le concert europen; mais enfin c'est  nous  examiner si nous la
trouvons  notre taille, au risque de la fermer sans retour et de
faire face, ds le lendemain,  une situation toute nouvelle.

M. Guizot gardait tout son sang-froid, ne se montrant ni press ni
hsitant[643]. Une fois bien assur qu'une discussion plus prolonge
ne donnait chance de rien obtenir de plus et risquait de faire tout
perdre, il prit son parti de se contenter de ce qui tait possible. Il
regrettait sans doute de ne pas faire le grand acte qu'il avait rv:
c'tait pour lui un dsappointement de plus  ajouter  ceux que cette
affaire lui avait dj causs. Il se rendait compte en outre que
l'opposition aurait beau jeu  soutenir que par son contenu le trait
n'avait pas grande signification. Mais, malgr tout, il avait
satisfaction sur les points qu'il s'tait fixs  lui-mme comme
essentiels. Du moment, crivait-il le 28 fvrier  M. Bourqueney, que
nous n'avons pas fait les premires ouvertures, qu'on ne nous demande
pas de sanctionner le trait du 15 juillet et qu'on ne nous parle pas
de dsarmement, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de
reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien suprieur
 l'inconvnient d'un trait un peu maigre. C'est l'avis du Roi et de
son conseil. Rompre toute coalition, apparente ou relle, en dehors de
nous; prvenir, entre l'Angleterre et la Russie, des habitudes
d'intimit un peu prolonges; rendre toutes les puissances  leur
situation individuelle et  leurs intrts naturels; sortir nous-mmes
de la position d'isolement pour prendre la position d'indpendance,
ce sont l,  ne considrer que la question diplomatique, des
rsultats assez considrables pour tre achets au prix de quelques
ennuis de discussion dans les Chambres.

[Note 643: Continuez, crivait-il  M. de Bourqueney,  ne vous point
montrer press,  n'aller au-devant de rien, mais ne montrez non plus
aucune hsitation ni aucune envie de rien retarder.]

Ds lors il n'y avait plus qu' fixer la rdaction du trait et de ses
annexes. Ce fut fait en quelques jours, et, le 5 mars, M. de
Bourqueney envoyait  M. Guizot trois pices qui n'attendaient plus
que son adhsion. La premire, sous la lettre A, tait le protocole de
la clture du trait du 15 juillet: les quatre puissances, mentionnant
la soumission de Mhmet-Ali, l'vacuation de la Syrie et les
concessions que la Porte avait faites  son vassal (concessions dont
on avait dj la nouvelle indirecte et dont on attendait de jour en
jour la nouvelle officielle), dclaraient le trait du 15 juillet
termin. La seconde, sous la lettre B, n'tait galement signe que
par les quatre puissances: celles-ci prenaient acte de la clture
tablie par la pice prcdente et dclaraient que, la question
spciale ne du trait du 15 juillet tant _heureusement_ termine, il
y avait pourtant, _dans ledit trait, un principe permanent,--la
clture des dtroits,--auquel il importait de donner un caractre plus
solennel encore_ en invitant la France  y adhrer au moyen d'une
convention qui l'tablirait formellement et donnerait ainsi  l'Europe
un _nouveau_ gage de l'union des puissances. Venait enfin, sous la
lettre C, le texte mme de la convention, contenant dans son prambule
la phrase suivante,  laquelle M. de Brnnow avait,  titre de
compromis, fini par adhrer: _Les puissances, dsirant attester leur
accord en donnant  S. H. le Sultan une preuve manifeste du respect
qu'elles portent  ses droits souverains..._ La convention se
composait de quatre articles: le premier consacrait le principe de la
clture des dtroits; le second rservait au sultan le droit
d'excepter de cette rgle les btiments lgers employs au service des
lgations; le troisime et le quatrime rglaient le dlai pour les
ratifications et engageaient les autres puissances  adhrer  ladite
convention. En envoyant ces pices, M. de Bourqueney crivait  M.
Guizot: Je persiste  vous demander en grce le coup de thtre d'une
rapide acceptation.  l'heure o je vous cris, Brnnow joue encore
sur la carte de notre refus. Il sent que son rle est fini le
lendemain de notre signature.

Si frapp que pt tre M. Guizot de l'insistance inquite d'un agent
dont il apprciait la clairvoyance, il ne perdait pas de vue, pour
cela, l'autre face de la question; les exigences de la dignit
nationale et les susceptibilits de l'opinion. Aussi, aprs examen,
notifia-t-il  M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient
dans les pices envoyes de Londres. Le protocole B faisait de la
clture des dtroits une consquence du trait du 15 juillet et l'y
rattachait indirectement; la France n'acceptait pas cette assertion;
le trait du 15 juillet devait tre considr comme teint tout
entier. Les mots _heureusement termins_ ne pouvaient convenir  la
France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un loge  ce
qui venait de se passer. Observation analogue sur ces autres
expressions: les puissances veulent donner un _nouveau_ gage, etc.
Enfin, pour exprimer plus clairement le sentiment qui portait la
France  signer la nouvelle convention, M. Guizot dsirait que, dans
le prambule, on insrt ces mots: _pour consolider l'empire ottoman_.
Croyez, ajoutait le ministre, que je comprends le mrite de ce que
vous appelez le coup de thtre de l'acceptation immdiate, et
j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il n'y avait pas moyen...
Tout bien considr, nous n'avons point montr d'empressement 
ngocier. Nous avons attendu qu'on vnt  nous. Il nous convient
d'tre aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure.
M. de Bourqueney dut donc se remettre  l'oeuvre. Aprs quelques jours
de ngociations difficiles, et malgr la trs-vive rsistance du
plnipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui
blessaient la France furent supprims; l'addition qu'elle rclamait
fut faite. Dans ce remaniement, les trois actes prpars furent runis
en deux: le protocole de clture et la convention elle-mme. Notre
charg d'affaires, heureux d'avoir russi, s'attendait  recevoir, par
retour du courrier, notre adhsion dfinitive.

La France avait en effet obtenu pleine satisfaction, et il semblait
que tout ft enfin termin. C'tait compter sans lord Ponsonby.
Pendant qu' Londres on parvenait  lever les derniers obstacles  un
accord, arrivaient d'Orient des nouvelles graves qui, une fois de
plus, remettaient tout en suspens. Les ngociations suivies en
Angleterre depuis quelques semaines supposaient que la Porte, se
conformant  la note du 31 janvier, concdait l'hrdit au pacha et
que le conflit turco-gyptien tait ainsi termin. On savait en effet
qu'un hatti-shriff tait prpar dans ce sens  Constantinople. Mais,
quand le texte en parvint  Paris, le 9 mars, il apparut tout de suite
que, sous l'inspiration de l'ambassadeur d'Angleterre, l'hrdit
avait t accompagne de conditions qui la rendaient absolument
illusoire: droit pour le sultan,  chaque vacance, de choisir, entre
les hritiers mles, celui qu'il voulait appeler au trne; obligation
pour le pacha de percevoir tous les impts au nom de la Porte, d'aprs
le mode fix par elle, et d'en verser un quart au trsor de l'empire;
limitation  dix-huit cents hommes du chiffre de l'arme gyptienne,
et nomination par le sultan de tous les officiers au-dessus du grade
d'adjudant; sans compter plusieurs autres rglements vexatoires
destins  bien montrer qu'on ne prtendait concder au pacha et  sa
race qu'un pouvoir absolument nominal. En mme temps que ce document
arrivait de Constantinople, les dpches d'Alexandrie faisaient
connatre que Mhmet-Ali, justement irrit, repoussait ces conditions
et qu'il faisait entendre des menaces de guerre. Tous les enfants de
l'gypte sont maintenant revenus,--disait-il  notre consul, en
faisant allusion au retour rcent des dbris de l'arme de
Syrie,--c'est  eux de voir s'ils veulent perdre le fruit de tout ce
que j'ai fait pour eux. Puis, s'adressant  un de ses gnraux qui
tait prsent: Tu es jeune, tu sais manier le sabre; tu me verras
encore te donner des leons.

 Londres, la surprise fut grande. Les plnipotentiaires allemands
taient furieux de voir l'action commune des puissances ainsi
impudemment contrarie par le reprsentant de l'une d'elles. Lord
Palmerston essaya bien un moment de soutenir que le hatti-shriff
tait le meilleur arrangement possible[644]; mais le mcontentement
de ses collgues, les interpellations du parlement, les rclamations
de ses allis lui firent bientt voir qu'en prenant  son compte ce
nouveau tour de son ambassadeur, il se mettait dans une situation des
plus fausses. Quant  M. Guizot, il conclut aussitt de cet incident
que les difficults n'taient pas aussi aplanies qu'on le croyait et
que la question gyptienne n'tait pas termine. Mettez en panne,
crivit-il  M. de Bourqueney. Et il ajoutait: Notre situation, 
nous, est invariable; dans la conduite, l'attente tranquille; dans le
langage, la dsapprobation mesure, mais positive.

[Note 644: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 385.]

M. de Bourqueney ne prit pas facilement son parti de voir ajourner et
compromettre le fruit de ses laborieuses ngociations. Les
plnipotentiaires allemands, qui n'avaient pas moins hte d'en finir,
persistaient  lui dclarer que le trait du 15 juillet tait teint,
et que leurs gouvernements comptaient rester compltement trangers 
l'incident purement intrieur rsultant des difficults nouvelles
leves entre le sultan et le pacha. Lord Palmerston, avec un peu
moins de prcision, exprimait un sentiment analogue. Notre charg
d'affaires en concluait que les conditions exiges par nous se
trouvaient toujours remplies et que nous pouvions signer. Il pressait
vivement M. Guizot de le faire. Je ne puis pas, lui crivait-il le 13
mars, me porter garant de maintenir intacte et de retrouver plus tard
la situation qu'ont faite les derniers huit jours et que s'emploieront
 dfaire les arrire-penses et les mauvaises passions, si nous leur
laissons le temps de se retremper au foyer d'o elles partent...
Brnnow compte encore que nous ferons aboutir les mauvaises penses de
la Russie... Le prince Esterhazy vous supplie de prendre la situation
actuelle dans la plus srieuse considration; si l'avenir reste ouvert
au chapitre des vnements, il n'y a plus  rpondre de quoi que ce
soit.

Malgr tant d'insistance et d'alarmes, M. Guizot tint bon.  son avis,
quelles que fussent les bonnes dispositions des plnipotentiaires, rien
n'tait termin tant qu'il y avait en Orient une querelle entre le
sultan et le pacha. Nanmoins, pour tmoigner de son intention formelle
d'adhrer au texte de la convention, sans prendre un engagement immdiat
que les circonstances ne permettaient pas, il proposa, par lettre du 14
mars, d'apposer aux actes prpars le parafe des plnipotentiaires et
d'ajourner la signature au moment o le nouvel incident survenu serait
arrang. C'tait l plus qu'une prise _ad referendum_; la transformation
du parafe en signature serait obligatoire le jour o l'incertitude qui
la faisait ajourner aurait disparu. La proposition de M. Guizot fut
aussitt accepte. M. de Brnnow, qui avait tent de retarder cette
acceptation, sous prtexte d'en rfrer  Saint-Ptersbourg, dut cder 
la pression des autres plnipotentiaires. Lord Palmerston, devenu fort
empress, runit aussitt la confrence, et, le 15 mars au soir, les
actes taient parafs.

Un grand pas se trouvait fait. L'impression gnrale en Europe tait
que la crise se trouvait virtuellement termine et qu'en prsence de
l'accord des puissances, la Porte ne saurait longtemps faire obstacle
 la pacification dfinitive. Le Czar ressentait de ce dnoment une
mortification qu'il ne pouvait entirement cacher, mais dont M. de
Nesselrode tchait de contre-balancer l'effet par un langage
conciliant. Lord Palmerston affectait de voir avec un entier
contentement sanctionner la rentre de la France dans le concert
europen; lord Melbourne se flicitait, dans la Chambre des lords, le
26 mars, que toute msintelligence et heureusement cess, et le duc
de Wellington disait: J'ai toujours dclar, et le premier, qu'on ne
ferait rien de solide sans la France. Mais c'tait surtout  Vienne
et  Berlin qu'on prouvait un vritable soulagement d'avoir mis, par
un acte solennel, la politique gnrale  l'abri des prils qui la
menaaient. M. de Metternich se plaisait  tmoigner sa satisfaction 
notre reprsentant; aprs lui avoir indiqu comment le sultan serait
oblig de faire droit aux rclamations du pacha: Au bout du compte,
ajouta-t-il, toutes ces difficults ne sont que de misrables
dtails; l'affaire d'Orient n'en est pas moins finie dans sa partie
europenne, la seule importante; la partie gyptienne ou rglementaire
ne peut manquer d'arriver aussi prochainement  une bonne solution.
Quant au gouvernement franais, il attendait, toujours ferme sur le
terrain o il s'tait plac, prt  tmoigner  l'Europe de sa loyaut
et de sa modration conciliante, mais rsolu  ne rien sacrifier de ce
qu'il avait jug essentiel  la dignit du pays.


XII

Si avances que fussent les ngociations, elles n'taient pas
termines. Aussi M. Guizot ne jugeait-il pas l'heure encore venue de
les soumettre aux Chambres. Usant d'un droit incontestable, il se
refusait pour le moment  rpondre  aucune question sur ce sujet.
Jamais, d'ailleurs, une telle rserve n'avait t plus lgitime, plus
ncessaire. Depuis le commencement des affaires d'Orient, notre
diplomatie n'avait dj que trop souffert de s'tre laiss envahir et
dominer par les dbats des Chambres et par les polmiques des
journaux. L'un de nos plus clairvoyants diplomates, M. de Barante,
sentait vivement ce mal, quand il crivait  son fils, le 7 janvier
1841: Notre politique, en se compliquant des jactances dclamatoires,
s'est jete dans le faux et a perdu toute habilet. Retirer tout
doucement, par la gravit et la discrtion, les affaires extrieures
de la fatale invasion de la tribune et de la presse est la tche
indispensable de tout ministre sens[645].

[Note 645: _Documents indits._]

L'opposition supportait impatiemment ce silence et cherchait une
occasion de le faire rompre. Elle crut l'avoir trouve avec les deux
projets que la Chambre fut appele  discuter en mars et en avril,
l'un ratifiant les crdits extraordinaires que le prcdent ministre
avait ouverts par ordonnances sur le budget de 1840 pour armer la
France, l'autre ouvrant des crdits supplmentaires sur le budget de
1841 pour continuer ces armements. Ce fut  propos du second de ces
projets, dans la sance du 13 avril, que se fit le grand effort.
Runissant les indices que leur fournissaient les faits publics, les
bruits de presse et leurs renseignements personnels, les adversaires
du cabinet prtendaient que les ngociations taient termines, que
les faits taient consomms, mais qu'on n'osait pas les avouer  la
Chambre et au pays. Vivement engage par M. Billault, l'attaque fut
soutenue par M. Thiers, qui prit deux fois la parole. Que voulait-il
donc? Ancien ministre lui-mme, il ne pouvait ignorer qu'un ministre a
le droit de refuser le dbat sur une ngociation en cours; il ne
pouvait non plus se flatter srieusement de forcer un orateur aussi
expriment que M. Guizot  dire ce qu'il avait rsolu de taire.
Voulait-il profiter de ce que le gouvernement n'tait pas en mesure de
rtablir la vrit des faits, pour les prsenter sous un jour
dfavorable, et prvenir d'avance l'opinion contre l'issue invitable
de cette crise? En tout cas, il y mit une extrme passion. Jamais
encore il n'avait t si personnellement agressif contre M. Guizot, et
parfois ses arguments tournaient presque en injure.

Faisant  sa faon l'expos de ce qu'il prtendait avoir t la
conduite diplomatique du cabinet, M. Thiers lui reprocha d'abord de
n'avoir pas pu obtenir que le pacha restt souverain de l'gypte,
car, disait-il, le pacha n'est plus rien, vous le savez comme moi;
il l'accusa ensuite de n'avoir mme pas os maintenir la paix arme.
Une grande ngociation, ajoutait-il, s'est faite sans vous et contre
vous; on vous demandait d'y rester tranger jusqu'au bout; on vous
demandait d'avoir au moins la dignit de ne pas venir, par votre
assentiment, par un acte quelconque de votre part, raliser vous-mme
cette esprance offensante que vous aviez entrevue sur le visage
ironique du ministre d'Angleterre, cette esprance qu'aprs un peu
d'humeur, la France finirait par se rendre et par se dclarer
satisfaite. Je crois bien que vous n'avez pas pouss la rsignation
jusqu' dire en termes formels que vous tiez satisfaits; mais, si
votre langage n'a pas dit que vous l'tiez, votre conduite le
signifie. Et alors il s'criait, comme ne pouvant contenir son
indignation mprisante: Je n'attendais rien de vous, je le dis
hautement: eh bien, vous avez dpass mon attente. (_Bruit._) Vous
avez dpass celle de vos ennemis... (_Longue interruption._) Oui,
vous avez dpass celle de tout le monde. Et plus loin, aprs avoir
affirm que le gouvernement tait rentr par un acte vain, sous le
coup de la peur, dans le concert europen, il ajoutait: Si la France
est arrive  ce point qu'elle ne peut pas, sans tre menace, dire
qu'elle refuse sa signature  un acte, si la France en est l, elle a
fait plus de pas en quatre mois, dans cette chelle descendante de sa
politique, que je ne lui en ai vu faire depuis quatre ans. M. Thiers
terminait ainsi son second discours: Je respecte un lgitime orgueil
dans un homme tel que vous. Je comprends que vous vous soyez flatt
d'obtenir des concessions que nul autre n'aurait obtenues; je le
comprends. Mais cela ne vous est plus permis, monsieur le ministre,
cela ne vous est plus permis, depuis que les puissances ont inflig 
votre caractre ce hatti-shriff qui,  votre face, dtruit de fond en
comble la souverainet de ce vice-roi que la France avait couvert de
son gide. Depuis ce jour-l, tout orgueil de votre part serait
dplac, il serait ridicule. Une telle violence dpassait le but;
elle trahissait trop l'animosit personnelle, et la majorit en fut
plus choque qu'branle.

Certes, la tentation dut tre grande, pour M. Guizot, de rpondre par
les faits rels  ces suppositions malveillantes, de montrer que, loin
d'avoir consenti  sacrifier les droits du pacha sur l'gypte, il
avait au dbut refus d'entrer en pourparlers tant que l'gypte tait
menace, et que maintenant il refusait de rien signer jusqu'
l'tablissement dfinitif de l'autorit hrditaire du pacha; que,
loin de s'tre dclar satisfait du trait du 15 juillet, il avait
veill avec autant de sollicitude que de fermet  carter tout ce qui
pouvait paratre une participation  cet acte, une acceptation de ses
consquences, une reconnaissance de son existence; enfin que, loin
d'avoir t empress  rentrer dans le concert europen, il s'tait
montr si exigeant, si mticuleux pour tout ce qu'il estimait importer
 la dignit de la France, que ses agents inquiets l'avaient suppli
de se montrer plus coulant. Mais le ministre rsista  cette
tentation. Il se borna  dclarer qu'une ngociation s'tait engage
pour faire reprendre  la France, dans les affaires d'Orient, une
place convenable sans l'associer  des actes auxquels elle n'avait pas
cru devoir concourir, et pour consolider en Europe la paix gnrale
sans porter  la dignit, aux intrts particuliers et 
l'indpendance de la politique de la France, aucune atteinte; il
ajouta qu'il esprait un rsultat favorable et prochain, mais qu'il
n'y avait rien de dfinitivement conclu, et qu'il risquerait de
compromettre cette ngociation en acceptant la discussion  laquelle
on l'invitait. Vainement l'insistance de l'opposition l'obligea-t-elle
 monter  trois reprises  la tribune, il ne se laissa pas entraner
sur le terrain o il ne voulait pas mettre les pieds. Nous n'avons
jamais lud la discussion, dit-il avec un accent de fermet hautaine;
nous avons accept les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous
ont obligs  lutter contre une portion de nos amis et ceux qui ne
nous engageaient que contre nos adversaires; nous les avons accepts
les uns et les autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne
me ferez pas parler plus tt que je ne le jugerai convenable aux
intrts du pays, pas plus que vous ne me ferez dvier un moment de la
ligne de conduite que nous avons adopte. Aux suppositions perfides
de son contradicteur, il rpondit d'un mot que, dans les assertions
de M. Thiers, il y avait beaucoup et de graves inexactitudes. Chaque
fois, du reste, qu'on l'obligeait ainsi  parler, il ne se faisait pas
faute, comme par de lgitimes reprsailles, de prendre  son tour
l'offensive contre la politique belliqueuse de son adversaire, sr de
toucher ainsi une des cordes sensibles de la majorit.

Celle-ci tait d'autant moins bien dispose pour M. Thiers que les
lois en discussion attiraient alors son attention sur ce qu'on pouvait
appeler la carte  payer de la politique du 1er mars. Ce n'taient
pas seulement les deux lois sur les crdits supplmentaires de 1840 ou
de 1841, crdits s'levant  330 millions et mettant en dficit
considrable les budgets de ces deux annes. C'tait aussi la loi de
finances qui prsentait le budget de 1842 avec un dcouvert de 115
millions[646]. C'tait enfin une loi de travaux publics qui
comprenait, outre 220 millions de travaux civils, 276 millions de
travaux militaires ou maritimes, tels que fortifications, ports de
guerre, tablissements d'artillerie, casernements. Tout cela formait
un total norme, et, sans faire certaines distinctions qui eussent t
quitables, beaucoup de gens se plaisaient  l'imputer en entier  M.
Thiers. On en venait  dire dans les journaux et mme  la tribune que
sa politique cotait un milliard  la France[647].

[Note 646: Ces dficits venaient surtout des dpenses militaires. Sur
les 330 millions de crdits supplmentaires pour 1840 et 1841, 189
concernaient les services de la guerre et de la marine. En 1839, les
dpenses totales de ces deux services s'taient leves  322
millions. Ce chiffre fut dpass, en 1840, de 145 millions; en 1841,
de 189 millions; en 1842, de 117 millions; en 1843, de 86 millions;
soit, pour ces quatre annes, une augmentation de 539 millions sur
1839. Encore ne comprend-on pas dans ces chiffres les travaux de
fortifications.]

[Note 647: Ce n'tait pas seulement sur le chiffre de la dpense que
portait l'attaque: on critiquait aussi la faon dont elle avait t
engage, les marchs faits sans publicit et sans concurrence, les
mesures prcipites, et surtout l'usage abusif des crdits ouverts par
ordonnance.  ce dernier point de vue, les trois commissions des
crdits de 1840, de ceux de 1841, du budget de 1842, et  leur suite
de nombreux orateurs blmrent svrement les crations de nouveaux
rgiments qui avaient, sans intervention du pouvoir lgislatif,
modifi l'organisation de l'arme et charg le budget d'une lourde
dpense permanente; ils soutenaient qu'on et pu verser les hommes
appels dans les anciens cadres ou se borner  former des quatrimes
bataillons; en 1831, l'arme n'avait-elle pas t notablement
augmente sans cration de rgiments? Sans doute il tait impossible
de revenir sur la mesure, car douze cents officiers se seraient
trouvs sans emploi; mais plus la dpense tait maintenant force pour
la Chambre, plus elle lui paraissait abusive.]

Le ministre du 29 octobre, sans s'approprier toutes ces assertions,
n'tait pas fch de les voir porter  la tribune et laissait
volontiers ses prdcesseurs aux prises avec ceux qui leur demandaient
compte de la fortune publique compromise. S'il prsentait les demandes
de crdit, se chargeant ainsi de faire ratifier ou de continuer les
dpenses engages, il n'en dissimulait pas les gros chiffres, comme
fait d'ordinaire tout gouvernement qui demande de l'argent; au
contraire, il les talait avec une franchise qui n'tait pas sans
malice. M. Humann entre autres, de fort mchante humeur d'avoir reu
une situation financire si endommage, ne manquait pas une occasion
d'en renvoyer la responsabilit au ministre prcdent. Un pays qui
vient d'tre surexcit, disait-il, ne se calme pas d'un jour 
l'autre; les erreurs des jours d'exaltation psent longtemps sur ses
finances. Un autre jour, il faisait un tableau fort sombre des
charges qu'on avait accumules sur le pays, puis il s'criait, en se
tournant vers M. Thiers et ses amis: Vainement essayez-vous de
rejeter sur vos successeurs ces consquences dvorantes. Vous
n'abuserez pas le pays: il sait que nous liquidons le pass, et que ce
n'est pas  nous qu'il faut imputer les sacrifices que cette
liquidation lui impose.

M. Thiers n'tait pas homme  rester sous le coup de ces accusations.
Il se dfendait sur tous les points avec une habile vivacit, mettant
de l'esprit, du mouvement et de la colre jusque dans l'arithmtique;
quand il sentait que quelques gros chiffres ou quelques procds
arbitraires taient difficiles  faire passer, il s'en tirait en
faisant appel  l'orgueil national. Si vous voulez rester puissance
de premier ordre, s'criait-il, il vous faut un tat militaire
considrable. Permettez-moi de le dire dans l'intrt du pays: on
parle d'illusions; mais la plus grande de toutes, c'est de vouloir
tre grande puissance et de ne pas faire les efforts suffisants pour
l'tre. Je sais bien que ces vrits sont dsagrables  entendre;
mais il faut avoir le courage de les rpter sans cesse, pour que le
pays les comprenne. Oui, il faut faire de grands efforts, ou devenir
modestes. Si vous voulez rester la grande nation,--rester, c'est trop
dire!--si vous voulez le redevenir, il faut vous dcider  de grands
efforts! M. Thiers s'attacha surtout  se dcharger du fameux
milliard sous lequel on voulait l'accabler. Ce fut vraiment un
spectacle curieux que de le voir prendre en main ce milliard, puis,
aprs l'avoir mani, dcompos de toutes faons, le prsenter rduit 
189 millions, seule somme qu'il consentt  laisser mettre au compte
de son administration. L'accusation  laquelle il rpondait tait
exagre: sa dfense d'autre part prtendait trop prouver. Sans
doute, parmi les dpenses comprises dans ce milliard, s'il en tait
d'absolument striles, prix des fautes et des entranements de la
politique du 1er mars, d'autres, telles que certaines rfections de
matriel, mises en tat ou constructions de places fortes, pouvaient
tre regardes comme la rparation ncessaire, urgente, de longues
ngligences antrieures.  ce point de vue, on conoit donc que M.
Thiers ft deux parts dans le milliard. Seulement, il rduisait trop
la sienne. Si respectable que ft dj le chiffre de 189 millions, les
erreurs de sa politique avaient cot plus cher encore  la France.
D'ailleurs, mme pour les dpenses utiles qu'on avait eu le tort de ne
pas faire avant 1840, M. Thiers n'tait-il pas pour quelque chose dans
la simultanit coteuse avec laquelle elles venaient d'tre engages
et devaient tre poursuivies. Entreprises successivement, en
choisissant l'poque favorable, sans la proccupation d'un danger
immdiat, ces dpenses n'eussent-elles pas t moins fortes et
l'quilibre budgtaire moins drang? Peut-tre rpondra-t-on que,
sans un pril pressant, on et difficilement trouv un ministre
capable de prendre une telle initiative et que les ngligences se
fussent indfiniment prolonges.

Si l'on peut, du reste, discuter sur la mesure des responsabilits de
M. Thiers, il est du moins un fait incontestable, c'est le contraste
de la situation financire qu'il a laisse  ses successeurs avec
celle qu'il avait reue de ses prdcesseurs. Rarement la fortune
publique avait t en aussi bon tat qu'au commencement de 1840. Le
budget de 1839 s'tait sold, avec tous ceux qui le prcdaient, par
un excdant de recettes d'environ quinze millions. La liquidation de
la rvolution de Juillet tait bien compltement termine, et toute
trace avait disparu des 900 millions de charges extraordinaires qui en
avaient t la consquence[648]. La dette publique avait t ramene
par l'amortissement au chiffre de 1830. Le 5 pour 100 tait mont 
119 francs et le 3 pour 100  86 francs. On pouvait valuer, pour
l'avenir,  80 millions, toutes les charges ordinaires payes,
l'excdant rel des ressources de chaque exercice, excdant disponible
pour les grands travaux. Aprs le ministre du 1er mars quel
changement! Les dficits prvus des budgets de 1840, de 1841 et de
1842 sont valus  environ 500 millions, auxquels il faut ajouter les
534 millions de dpenses votes pour les grands travaux militaires et
civils. C'est donc un dcouvert de plus d'un milliard auquel on doit
faire face. Les rserves de l'amortissement et les accroissements de
revenus qui devaient, dans les combinaisons antrieures, fournir le
gage des grands travaux publics, tant absorbs et au del par les
dficits, force est de recourir pour ces travaux  un emprunt de 450
millions; or la crise avait atteint le crdit public: le 5 pour 100,
nagure  119 francs, tait tomb presque au pair  la fin du
ministre du 1er mars; et, si les cours se sont relevs avec le
cabinet du 29 octobre, ils sont loin d'avoir regagn tout ce qu'ils
avaient perdu. Aussi quand, le 18 septembre 1841, on mettra en 3 pour
100 la premire partie de l'emprunt, devra-t-on se contenter du cours
modeste de 78 fr. 52 c. L'emprunt, les rserves de l'amortissement,
les accroissements probables de revenus ne suffisaient pas pour faire
face aux dcouverts:  dfaut d'impts nouveaux, le ministre des
finances voulut faire rendre davantage aux impts existants, et
ordonna, dans ce dessein, un recensement gnral des proprits
bties, des portes et fentres et des valeurs locatives; on verra plus
tard quels incidents devait provoquer ce recensement. Toutes ces
mesures, du reste, n'taient que des palliatifs incomplets, et notre
situation financire devait rester longtemps embarrasse. La
liquidation de la crise de 1840 tait plus lourde encore que n'avait
t celle de la rvolution de 1830.

[Note 648: Cf. plus haut, t. III, p. 247  250.]


XIII

Les Chambres se sparrent le 25 juin, aprs le vote des diverses lois
financires, sans que le gouvernement et t en mesure de leur
soumettre le rsultat dfinitif des ngociations. M. Guizot en tait
contrari; il crivait peu auparavant  M. de Barante: La session
finit. Je ne crois pas que nos affaires de Londres soient assez
conclues avant son terme, pour que je puisse avoir encore,  ce sujet,
une explication  la tribune. Je le regrette; j'aime beaucoup mieux
m'expliquer  la tribune que dans les journaux. Mais il n'y aura
probablement pas moyen[649]. Quels vnements avaient donc encore
retard, pendant plusieurs mois, la solution que nagure l'accord des
puissances faisait croire si prochaine? C'tait un nouveau coup de
lord Ponsonby. Vers le milieu de mars, au moment mme o,  Londres,
les plnipotentiaires changeaient leurs parafes,  Constantinople,
l'ambassadeur d'Angleterre, consult officiellement par la Porte sur
la conduite  suivre envers Mhmet-Ali, rpondait, sans tenir aucun
compte des volonts de la confrence, que le pacha ne s'tait pas
rellement soumis et que le sultan n'avait pas ds lors  ngocier
avec un sujet rebelle. Les autres ambassadeurs avaient t galement
consults; mais, intimids par la rsolution passionne de leur
collgue, ils n'avaient fait qu'une rponse embarrasse et dilatoire.
 cette nouvelle, grande fut l'irritation de M. de Metternich. Il
crivit  son internonce  Constantinople d'insister pour que le
hatti-shriff ft modifi dans le sens d'une hrdit relle concde
au pacha: il lui ordonnait de faire cette dmarche, de concert avec
les autres ambassadeurs s'ils y consentaient, seul s'ils s'y
refusaient, et, dans ce dernier cas, de dclarer que Sa Majest
Impriale regarderait comme puise, pour sa part, la tche dont elle
s'tait charge par les engagements du 15 juillet, et qu'elle se
considrerait, ds lors, comme rendue  une entire libert de
position et d'action.

[Note 649: _Documents indits._]

Cette difficult imprvue confirma M. Guizot dans sa rsolution
d'ajourner toute signature. De Londres, les plnipotentiaires,
effrays et impatients d'en finir, le faisaient supplier d'accepter,
sous une forme quelconque, leur dclaration que le trait du 15
juillet tait dfinitivement teint et que les quatre puissances
renonaient  exercer une action sur le pacha; les diplomates
autrichiens disaient  M. de Bourqueney, qui, pour son compte, tait
un peu troubl de ces avertissements: Prenez garde,  Paris, de
servir par vos dlais la politique du cabinet de Saint-Ptersbourg,
qui ne veut pas du trait gnral  cinq, et celle de lord Palmerston,
qui ne se laisse arracher qu'avec une extrme rpugnance la tutelle de
l'Orient  quatre, car c'est la sienne. Malgr tout, M. Guizot tenait
bon. Je connais trop bien ma situation parlementaire, disait-il  M.
Bulwer, le 16 avril; je ne pourrais pas faire ce qu'on me demande, si
j'y tais dispos. Il crivait  M. de Bourqueney, le 19:
L'abdication de Londres ne nous tirerait pas d'embarras, car elle
laisserait toute chose dans l'incertitude et la confusion. Ni le pacha
ni le sultan ne voudraient plus finir, et nous serions, l'Europe et
nous,  la merci de je ne sais quelle lubie de je ne sais qui. Je
comprends que cette situation dplaise. C'est prcisment parce
qu'elle dplat qu'on fera ce qu'il faut pour y mettre un terme. Et,
le 22 avril, il ajoutait dans une dpche officielle: Rsolus comme
nous le sommes, et comme nous devons l'tre,  demeurer compltement
trangers au trait du 15 juillet, nous ne pouvons penser  sortir de
l'isolement dans lequel il nous a placs, que lorsque nous ne pourrons
plus craindre que des conspirations nouvelles, suscites par des
difficults auxquelles les puissances n'ont pu donner encore une
solution dfinitive, ne les forcent, malgr elles,  reprendre sous
une forme quelconque le systme d'intervention auquel nous n'avons pas
voulu nous associer.

Il semblait donc qu'on ft plus loin que jamais d'une solution. Mais,
pendant ce temps, les menaces de M. de Metternich avaient produit leur
effet  Constantinople; le 29 mars, le sultan retirait la direction
des affaires trangres  Reschid-Pacha, compromis par sa docilit
envers lord Ponsonby, et la donnait  Riffat-Pacha, ancien ambassadeur
en Autriche. Le premier acte du nouveau ministre tait de demander 
la confrence de Londres son avis sur les modifications  faire subir
au hatti-shriff. Bientt mme, et sans attendre l'arrive de cet
avis, que la faiblesse des plnipotentiaires allemands, la mauvaise
humeur de lord Palmerston et l'hostilit de M. de Brnnow devaient, du
reste, rendre assez quivoque, le gouvernement ottoman prenait le
parti, le 19 avril, de changer les conditions imposes au pacha:
l'hrdit par ordre de primogniture tait substitue au choix par le
sultan; la nomination des officiers tait abandonne au pacha jusqu'au
grade de colonel inclusivement; le tribut devait consister en une
somme fixe rgle de gr  gr. Lord Ponsonby avait lutt jusqu'au
bout pour empcher ces concessions, mais il avait t vaincu.

M. de Metternich tait fier de sa campagne: se tournant aussitt vers
nous, il nous demanda, comme prix du service qu'il venait de rendre 
notre client, de ne pas tarder plus longtemps  transformer en
signature dfinitive le parafe des actes prpars  Londres. Si la
signature allait tre refuse, disait-il  M. de Sainte-Aulaire, je
resterais fort compromis aux yeux de tous, par la responsabilit
morale que j'ai assume. J'ose dire que l'on me doit de ne pas me
jouer ce mauvais tour... Il ne faut pas demander ou attendre ce que
Mhmet-Ali pensera des nouvelles concessions de la Porte... Il
tmoignera d'autant moins d'empressement  accepter qu'on lui laissera
l'ide qu'il peut encore tout arrter par sa rsistance...
Dpchons-nous de tirer une ligne entre le pass et l'avenir. Mon
Dieu! il est bien impossible que des difficults ne surgissent pas
quelque jour: on ne btit pas pour l'ternit; mais il ne faut pas les
laisser se compliquer du passif de l'ancienne affaire; quand elles se
prsenteront, on se concertera; chacun sera libre dans ses mouvements;
ce sera une affaire nouvelle et non plus la continuation de celle que
nous venons de rgler... J'ai bonne confiance que M. Guizot partagera
mon sentiment et qu'il ne se refusera pas  dclarer fini ce qui est
fini.

Le 16 mai, aussitt aprs avoir connu les modifications du
hatti-shriff et reu les communications de M. de Metternich, M.
Guizot crivit  M. de Bourqueney: Nous n'avons plus aucune raison
de nous refuser  la signature dfinitive. Les modifications apportes
sont les principales qu'ait rclames Mhmet-Ali; ce qui reste encore
 dbattre est videmment d'ordre purement intrieur et doit se rgler
entre le sultan et le pacha seuls. Notre gouvernement croyait,
d'ailleurs avec raison, que c'tait dans ce tte--tte, et non dans
la prolongation de l'intervention europenne, que le pacha devait
chercher et avait chance de trouver une revanche. Ds le 27 avril,
avant mme d'avoir su les modifications du hatti-shriff, M. Desages,
le confident et le collaborateur de M. Guizot, crivait au comte de
Jarnac, alors grant _ad interim_ le consulat gnral d'Alexandrie:
Le premier des intrts du pacha est que la confrence soit
_irrvocablement_ dissoute; et, dt-elle lui refuser une partie de ce
qu'il demande, il devrait encore se hter de rpondre _amen_, pour
tre dbarrass des ingrences collectives de l'Europe dans ses
rapports avec Constantinople. C'est sur ce dernier thtre qu'il doit
dsormais travailler et refaire sa position,  l'aide de ces moyens
qu'il lui cote tant aujourd'hui d'avoir ngligs ou mconnus depuis
huit ou dix ans. Acheter et caresser le sultan, ses entours et, par
l, faire les ministres, c'est ce  quoi, en son lieu et place, je
m'appliquerais sans relche. Cela n'est pas si cher qu'on pourrait le
croire[650]. M. Desages avait ajout, pour mettre en garde le pacha
contre certaines illusions: Si les modifications au hatti-shriff
nous paraissent convenables, nous tiendrons l'affaire pour termine et
nous passerons outre  la signature dfinitive de la convention
relative aux dtroits, sans attendre le bon plaisir de Mhmet-Ali.
Nous ne recommencerons pas 1839 et 1840, c'est--dire que nous ne
ferons pas dpendre nos dterminations des arrire-penses, des
finesses, des volonts ou des voeux du vice-roi. Je vous expose cela
un peu crment, parce que nous avons cru remarquer,  la lecture de
vos derniers rapports, que Mhmet-Ali spculait toujours, au fond,
sur notre rsistance  accepter comme clture complte et dfinitive
ce qu'il n'aurait pas accept pralablement comme tel[651].

[Note 650: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac.
(_Documents indits._) Le 17 juin 1841, le mme M. Desages conseillait
encore  Mhmet-Ali de s'arranger de manire  ne plus entretenir ou
rattirer sur lui l'attention. Son intrt est de _faire le mort_ au
moins pour une ou deux annes.]

[Note 651: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac.
(_Documents indits._)]

Du moment o la France tait dispose  signer, il semblait qu'il n'y
et plus qu' procder  cette formalit, et, dans cette pense, la
confrence de Londres chargea lord Palmerston d'inviter notre
reprsentant  se procurer les pouvoirs ncessaires. Convoqu, le 24
mai, au _Foreign-Office_, M. de Bourqueney s'y rendit, convaincu qu'il
avait seulement  prendre jour pour la signature. Quel ne fut pas son
tonnement en entendant alors le ministre anglais, distinguer entre
son opinion personnelle et celle de la confrence, dclarer que,
suivant son opinion personnelle, le trait du 15 juillet n'tait pas
teint dans toutes ses consquences possibles, et annoncer qu'en cas
de rsistance du pacha aux conditions nouvelles de la Porte, les
quatre puissances signataires seraient dans la ncessit de faire
quelque chose pour en dterminer l'acceptation!--Mais alors, la
condition mise par la France  sa signature n'est pas ralise, dit M.
de Bourqueney.--Lord Palmerston se hta d'en convenir, en homme qui
paraissait n'avoir parl que pour provoquer cette conclusion.

La soire ne s'tait pas coule que le rsultat de cet entretien
tait connu dans le monde diplomatique et y causait une vive motion.
Les plnipotentiaires allemands fulminaient contre lord Palmerston, ne
reconnaissant dans son langage ni l'expression de leur pense, ni
l'accomplissement du mandat que la confrence lui avait donn, et
s'indignant de la lgret avec laquelle il disposait de leurs
cabinets. Leurs collgues  Paris ne tmoignaient pas moins d'humeur,
et cherchaient quels pouvaient tre le mobile et le dessein du
ministre anglais: le comte Apponyi voyait l un accs de jalousie
contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim souponnait quelque
secret dsir de tenir encore l'Orient en trouble et l'Europe en
alarme. Mmes impressions  Vienne et  Berlin. Dans cette dernire
ville, M. de Werther, ministre des affaires trangres, disait  notre
charg d'affaires: Que voulez-vous que nous fassions vis--vis d'un
homme intraitable qui n'coute aucun raisonnement, qui ne cde qu'
son humeur plus ou moins mauvaise et ne prend conseil que de ses
prventions? Dans ma conviction, la soumission mme du pacha ne
ramnera pas lord Palmerston. Je ne sais quel prtexte d'ajournement
il trouvera ou il inventera, mais vous verrez qu'il saura crer de
nouveaux obstacles.

M. Guizot, non moins surpris que les cabinets allemands, ne montra pas
le mme trouble: il reprit aussitt, avec un sang-froid rsolu, son
attitude expectante, et refusa de signer tant que les doutes levs
par lord Palmerston ne seraient pas dissips et que la confrence ne
serait pas unanime  dclarer l'affaire turco-gyptienne
dfinitivement termine.  un certain point de vue, d'ailleurs, ces
lenteurs ne lui dplaisaient pas. Pour nos relations avec les
Chambres, le public, la presse, crivait-il  M. de Sainte-Aulaire le
7 juin, elles ont plus d'avantage que d'inconvnient. Plus il est
vident que nous n'avons ressenti ni tmoign aucun empressement,
meilleure sera notre position le jour o nous discuterons tout ce que
nous aurons dit et fait. Sans rcriminer contre personne, notre
ministre avait bien soin de faire en sorte que toute la responsabilit
de l'incident retombt sur lord Palmerston. Je constate avec vous,
disait-il au charg d'affaires d'Angleterre, que ce n'est pas le
gouvernement franais qui retarde la signature de la convention; c'est
le cabinet britannique. Le chef du _Foreign-Office_ ne laissait pas
que d'tre fort embarrass de voir mettre ainsi en lumire la
responsabilit qu'il avait dans ce nouveau retard. Son humeur en
devenait de jour en jour plus chagrine, sa conversation plus aigre,
ses communications plus agressives contre la France.

Il semblait que ce ft aux plnipotentiaires allemands de contraindre
lord Palmerston  en finir. L'oeuvre tait au-dessus de leur courage.
Parlant trs-mal du personnage quand celui-ci n'tait pas l, ils
n'osaient lui tenir tte en face. Ils projetaient des notes, les
rdigeaient, puis, au moment de les signifier, y renonaient par
crainte de provoquer un clat de la part de leur irritable alli. Ils
se rejetaient alors sur une dmarche verbale; mais, quand ils
sortaient de l'entretien, ils se trouvaient n'avoir  peu prs rien
dit. En fin de compte, ils attendaient des vnements la solution
qu'ils ne se sentaient pas l'nergie d'imposer.

Jusqu'o la patience des deux cabinets allemands aurait-elle laiss
cours aux caprices de lord Palmerston? Heureusement, pendant ce temps,
Mhmet-Ali, trompant l'esprance malveillante de lord Ponsonby[652]
et se rendant aux conseils pressants du gouvernement franais[653],
apportait  cette Europe qu'il avait si longtemps trouble, la
pacification que celle-ci semblait incapable d'oprer elle-mme: il se
dcidait  accepter le hatti-shriff modifi, sauf  discuter
ultrieurement le chiffre du tribut, qui n'tait pas d'ailleurs fix
dans le document lui-mme. Le 10 juin au matin, entour de ses
principaux officiers, il reut les envoys ottomans, prit de leurs
mains le dcret imprial, le porta  ses lvres et  son front.
Lecture en fut faite  haute voix, et des salves de canon annoncrent
 la population la fin du conflit oriental.

[Note 652: Le 16 juin, lord Ponsonby crivait  lord Palmerston: Je
pense, comme je l'ai toujours pens, que le pacha n'excutera point
les mesures ordonnes par le sultan.]

[Note 653: M. Guizot avait fait instamment recommander au pacha de ne
pas servir par sa rsistance les vues des gouvernements qui, moins
bien disposs pour lui ou pour la France, travaillent en secret 
retarder le moment o la rentre du gouvernement du Roi dans les
conseils de l'Europe proclamera hautement que le trait du 15 juillet
n'existe plus. Il importe  Mhmet-Ali plus qu' personne, ajoutait
notre ministre, que la situation exceptionnelle cre par ce trait ne
se prolonge pas, et que chacun des tats qui l'ont sign reprenne sa
position particulire et sa libert d'action.]

La nouvelle de cet vnement, arrive en France le 28 juin, ne
laissait plus place aux chicanes de lord Palmerston. Celui-ci, du
reste, devait alors avoir l'esprit ailleurs. Le ministre whig avait
t mis en minorit, la Chambre des communes dissoute, et tous les
indices faisaient prvoir la victoire lectorale des tories[654].
Mais rien ne pouvait distraire lord Palmerston de son animosit
hargneuse contre la France:  ce moment mme, il trouvait moyen, en
discourant devant ses lecteurs de Tiverton, de faire une sortie
contre l'inhumanit de notre arme d'Afrique[655]. Tout moribond que
ft son pouvoir ministriel, il voulut l'employer  retarder le plus
possible la solution de la crise europenne, et se refusa  rien
signer tant qu'il n'aurait pas reu par ses propres agents la
confirmation des nouvelles d'Alexandrie. Attendait-il quelque frasque
de lord Ponsonby? Ou bien esprait-il que le baron de Blow, rappel
par son gouvernement pour aller prsider la dite de Francfort, ne
pourrait pas attendre le jour de la signature, et qu'ainsi de nouveaux
pouvoirs tant ncessaires pour son successeur, un dlai s'ensuivrait?
Mais M. de Blow prit le parti de rester jusqu' l'arrive des
dpches anglaises, et lord Ponsonby, cette fois impuissant, fut
rduit  expdier  Londres, avec un laconisme qui trahissait sa
mchante humeur, l'annonce de cette pacification dont il avait voulu
douter jusqu' la dernire heure. Lord Palmerston ne pouvait plus, ds
lors, prolonger sa rsistance. Le 13 juillet, les deux actes prpars
et parafs quatre mois auparavant,--le protocole de clture de la
question gyptienne et la convention des dtroits,--furent
dfinitivement signs, le premier par les reprsentants de
l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie et de la
Turquie, le second, par ces cinq plnipotentiaires et par celui de la
France.

[Note 654: Ds le 18 mai, le ministre whig tait une premire fois
mis en minorit de trente-six voix sur la question des sucres
trangers. Le 5 juin, une motion formelle de dfiance, prsente par
Robert Peel, fut vote  une voix de majorit. Le parlement, prorog
le 23 juin, fut dissous le 29.]

[Note 655: Lord Palmerston opposait  cette inhumanit, qui arrachait
 ses auditeurs indigns des cris de: _Honte! Honte!_ le tableau
touchant de la douceur montre par les Anglais dans leur empire
d'Asie. La consquence, disait-il, c'est qu'un Anglais voyageant seul
est aussi en sret dans le centre de l'Afghanistan que dans un comt
anglais, tandis qu'en Algrie un Franais ne peut montrer son visage
au del d'un certain point sans tomber victime de la froce et
excusable vengeance des Arabes. Presque au moment o lord Palmerston
parlait ainsi, l'Afghanistan se soulevait en masse, les Anglais
taient obliges d'vacuer Caboul, laissant des milliers de morts et de
prisonniers, et peu aprs, les journaux taient remplis du rcit des
cruauts attribues aux gnraux anglais dans cette campagne de
l'Afghanistan.]


XIV

 la nouvelle de cette signature tant dsire et si longtemps
retarde, grande fut la joie  Vienne et  Berlin. On avait eu
trs-peur et on jouissait d'tre rassur. Il y a trente ans, disait
M. de Metternich, que je ne me suis vu en une telle tranquillit
d'esprit[656].  Saint-Ptersbourg, le Czar tait au fond mortifi,
sans le laisser trop voir; mais M. de Nesselrode se flicitait
sincrement d'tre dbarrass d'une affaire difficile et
inquitante[657]. En Angleterre, les esprits taient absorbs par la
lutte lectorale, qui tournait de plus en plus  l'avantage des
tories; ce qui n'empchait pas lord Palmerston de continuer sa guerre
contre la France; pour se consoler de n'avoir pu empcher la signature
de la convention du 13 juillet, il tchait de rendre cette convention
dplaisante  l'opinion franaise. Tout s'est accompli comme on
l'avait annonc, faisait-il dire dans ses journaux, et l'Europe a
prouv que, quand elle veut se passer de la France, elle le peut sans
danger. Dsormais le _statu quo_ oriental, tel que l'a rgl le 15
juillet, est pour tout le monde un point de dpart reconnu et
consacr... Certaines feuilles franaises prtendent voir dans la
convention du 13 juillet un succs et un sujet d'orgueil pour la
France. Ces feuilles devraient se souvenir que la France a fait des
remontrances contre le trait de juillet, qu'elle a arm, qu'elle a
cri, et qu'elle n'a rien fait de plus. Aujourd'hui, elle se prsente,
accepte les faits accomplis et s'efforce d'entrer dans le char de la
Sainte-Alliance. C'est bien; mais ce qu'un ministre de France aurait
de mieux  faire dans une telle situation, ce serait de se taire. 
cette impertinence voulue et perfidement destine  fournir des
arguments  M. Thiers et  ses amis, il y avait une rponse facile 
faire: si la signature de la convention du 13 juillet tait aussi
humiliante pour notre pays, comment le chef du _Foreign-Office_
s'tait-il jusqu' la dernire heure donn tant de mal pour
l'empcher?

[Note 656: _Correspondance indite de M. de Barante._]

[Note 657: _Ibid._]

Qu'importent, aprs tout, les sentiments plus ou moins affects de
lord Palmerston? Considrons les choses au seul point de vue de la
France. Tout d'abord la convention des dtroits en elle-mme
tait-elle aussi insignifiante qu'on voulait bien le dire? Si
l'interdiction qu'elle formulait tait depuis longtemps une rgle de
l'empire ottoman, il n'tait pas sans intrt de voir les puissances
dlibrer en commun sur un pareil sujet: on marquait ainsi clairement
que la Turquie tait soustraite  l'espce de suzerainet exclusive
tablie au profit de la Russie par le trait d'Unkiar-Sklessi et
qu'elle se trouvait place sous le protectorat de toutes les grandes
puissances. Tel tait, on s'en souvient, le but principal qu'
l'origine de la crise le gouvernement franais avait donn  sa
politique. Nous devions donc nous fliciter de l'avoir atteint. Il est
vrai que, par la suite, ce but avait t un peu perdu de vue; il avait
t rejet au second plan par la question gyptienne et par le
dsaccord dont cette dernire question avait t l'occasion entre la
France et les autres puissances. C'tait donc surtout en tant qu'ils
prononaient la clture du conflit entre le sultan et le pacha et
mettaient fin  notre isolement, que les actes du 13 juillet fixaient
l'attention du public.

 ce point de vue, force tait bien de reconnatre que le pacha ne
sortait pas de cette crise avec l'empire grandiose que nous avions 
l'origine rv pour lui, ni mme avec le domaine qu'avant le 15
juillet nous avions t plusieurs fois en mesure de lui obtenir. Il
subissait les consquences invitables de ses revers militaires et de
nos erreurs diplomatiques. Mais enfin nous avions su limiter son
chec; il conservait l'gypte et en acqurait l'hrdit. C'est  nous
qu'il le devait; c'est la politique pacifique du ministre du 29
octobre qui, par un mlange habile de modration et de fermet, de
patience et de sang-froid, en se conciliant les uns et en s'imposant
aux autres, avait prserv l'gypte, mise srieusement en pril par
l'effondrement de l'arme du pacha et par l'acharnement du cabinet
anglais. Si M. Guizot n'avait pu supprimer le trait du 15 juillet,
qui tait, au moment de son entre au pouvoir, matriellement excut,
il avait du moins arrt le mal au point mme o il l'avait trouv
accompli. Il avait empch l'Europe de franchir les bornes poses par
la note du 8 octobre 1840. L'essentiel tait sauf, comme devaient le
prouver les vnements qui ont suivi. La puissance de Mhmet et de sa
famille, ainsi concentre dans des limites naturelles, gagnait en
solidit ce qu'elle perdait en tendue. Si des vnements rcents ont
singulirement branl le pouvoir des descendants de Mhmet-Ali, la
dynastie fonde par lui n'en rgne pas moins encore au Caire. Qui
pourrait affirmer que l'empire tout artificiel et superficiel dont le
pacha avait un moment recul les frontires jusqu'au pied du Taurus
aurait eu la mme dure? Que serait-il devenu, une fois aux prises
avec les rvoltes des populations, les ressentiments de la Turquie,
l'hostilit de l'Angleterre et les charges d'un tat militaire
suprieur  ses moyens? Ajoutons que la France gardait son patronage
sur cette terre d'gypte dont les politiques clairvoyants devinaient
dj, mme avant le percement de l'isthme de Suez, la grande
importance politique, stratgique et conomique. Que ne donnerait-elle
pas aujourd'hui pour avoir encore dans cette rgion la situation que
la monarchie avait su lui conserver en 1841, mme au sortir d'une
crise malheureuse et difficile?

La question europenne tait rsolue en mme temps que la question
gyptienne. Les actes du 13 juillet 1841 dissolvaient l'espce de
coalition que le trait du 15 juillet 1840 avait forme sinon contre
la France, du moins en dehors d'elle; ils empchaient que cet accident
ne devnt un tat normal et permanent. Notre rentre dans le concert
des puissances n'tait pas triomphale. Comment et-elle pu l'tre
aprs ce qui s'tait pass? Mais elle tait honorable. Au vu de tous,
nous n'y avions consenti qu'en nous faisant prier par les autres
cabinets, embarrasss de notre absence, inquiets de notre isolement
arm, et en imposant des conditions qui avaient t rigoureusement
accomplies. En mme temps que cette fermet sauvegardait la dignit
nationale, notre sagesse pacifique effaait peu  peu les suspicions
si promptement et si vivement rveilles au dehors par l'agitation
belliqueuse et rvolutionnaire du ministre prcdent; et la scurit
ainsi rendue aux cours trangres avait dj pour effet de laisser se
produire entre elles les divisions qui seules pouvaient fournir 
notre politique l'occasion d'une revanche.

Sans doute, au dbut de cette affaire, de plus grandes ambitions
s'taient fait jour. En 1839, le fameux rapport de M. Jouffroy sur le
crdit de 10 millions avait promis  l'orgueil national, soit en
Orient, soit en Europe, des satisfactions bien autrement clatantes.
Mais c'tait ce mme M. Jouffroy qui, aprs la rude leon des
vnements, crivait  M. Guizot, vers la fin de 1841: Nous nous
sommes tromps, nous n'avons pas bien connu les faits ni bien apprci
les forces; nous avons fait trop de bruit: c'est triste; mais, la
lumire venue, il n'y avait pas  hsiter. Vous avez fait acte de
courage et de bon sens en arrtant le pays dans une mauvaise voie.
Quand une affaire a t mal engage, on ne saurait se flatter d'en
sortir vainqueur. C'est dj beaucoup d'en sortir indemne, en ayant
cart tous les prils, en ayant sauvegard les intrts essentiels et
la dignit de la nation. Les gnraux qui, recevant une situation
compromise, savent rparer les checs subis avant eux, ou mme
seulement empcher qu'ils ne s'tendent, font une oeuvre plus ingrate,
mais non moins salutaire que ceux qui ont l'heureuse chance de gagner
des batailles.

Cette oeuvre de rparation, le ministre avait eu  l'entreprendre
ailleurs que dans la politique trangre.  ct de la crise
extrieure, et se mlant  elle par plus d'un point, existait une
crise intrieure. Nous ne parlons pas seulement du dsordre matriel,
un moment menaant sous le cabinet prcdent et promptement rprim
par ses successeurs. Nous faisons surtout allusion  cette sorte de
maladie parlementaire qui avait prcd les complications
internationales et contribu  les faire natre. Une partie des
fautes diplomatiques de 1840 n'a-t-elle pas, en effet, son origine
dans la coalition de 1839? Les symptmes de cette maladie ne nous sont
que trop connus: dcomposition des partis, absence d'une majorit,
instabilit ministrielle, mfiance  l'gard de la lgitime action de
la royaut. Sur tous ces points, le ministre, bien qu'oblig parfois
 des mnagements et empch de procder par coup d'clat, a fait
constamment effort pour remdier au mal, et il a obtenu d'importants
rsultats. N'en est-ce pas un que d'avoir dur et de s'tre affermi,
en dpit des prophtes qui,  ses dbuts, lui accordaient  peine
trois mois de vie? que d'avoir su trouver et garder une majorit dans
cette assemble issue de la coalition et depuis lors soumise  tant
d'influences dissolvantes? que d'avoir constamment rsist aux
attaques ouvertes comme aux manoeuvres dtournes d'une opposition
conduite par un chef tel que M. Thiers? En somme, le pouvoir avait
grandi et l'opposition tait surprise et dcourage de son propre
discrdit. Les rvolts les plus audacieux avaient eux-mmes le
sentiment de cette force nouvelle acquise par le gouvernement, et
Proudhon crivait  un de ses amis, le 16 mai 1841: Le pouvoir est
trs-fort, l'arme magnifique; pas de rvolution possible pour cette
anne. Et plus loin: Le pouvoir rit de la rage impuissante des
radicaux; en effet, il n'a rien  craindre... Il y en a peut-tre
encore pour bien des annes; j'en souffre et j'en pleure[658].

[Note 658: _Correspondance de Proudhon_, t. 1er.]

 l'intrieur comme  l'extrieur, la gurison est donc, sinon
complte,--le mal tait trop grave pour disparatre en quelques
mois,--du moins en bonne voie. Le mrite en revient  M. Guizot et 
ses collgues. Il en revient aussi, ne l'oublions pas, au Roi. Depuis
qu'il avait un cabinet en accord avec sa pense, Louis-Philippe
n'intervenait plus ouvertement, comme aux jours o il avait mis le
hol aux entranements de M. Thiers; mais, pour tre cache derrire
celle de ses ministres, son action n'en tait pas moins constante et
efficace. Causant, en mai 1841, avec le comte Apponyi, ambassadeur
d'Autriche, il lui disait: M. de Metternich attribue tout ce qui
s'est fait de bien  M. Guizot; je n'ai pas besoin de vous dire que je
suis enchant du suffrage donn par le prince de Metternich  M.
Guizot; il est mrit, bien mrit, j'aime  en convenir; mais il ne
faut jamais laisser croire  ces messieurs qu'ils peuvent russir en
quoi que ce soit sans le Roi, sans l'lment royal[659]. C'tait
peut-tre une faiblesse chez Louis-Philippe de ne pas se contenter
d'exercer une influence relle, mais de vouloir aussi qu'elle ft
connue et qu'on lui en st gr. Il s'est cr ainsi plus d'embarras
qu'il n'a ajout  son importance, il a veill plus de dfiance que
de reconnaissance. Mais si, en raison des prventions de l'poque, il
convenait que l'action royale demeurt voile au moment o elle
s'exerait, il est de toute justice que l'histoire soulve ce voile et
fasse honneur de cette action au prince et  l'institution
monarchique. Aussi bien n'est-ce pas aprs la crise dont nous venons
de raconter les pripties que l'on pourrait tre tent de mconnatre
le bienfait de la royaut.

[Note 659: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 545.]


FIN DU TOME QUATRIME.




TABLE DES MATIRES


LIVRE IV

LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTRIEURE

(Mai 1839-Juillet 1841)

                                                                Pages.

  CHAPITRE PREMIER.--LA QUESTION D'ORIENT ET LE MINISTRE DU
    12 MAI 1839 (mai 1839-fvrier 1840)                              1

    I. Situation cre, en 1833, par l'arrangement de Kutaih
       entre Mahmoud et Mhmet-Ali, et par le trait
       d'Unkiar-Sklessi entre la Porte et la Russie. Efforts des
       puissances pour empcher un conflit entre le sultan et le
       pacha. Vues particulires de la France, de l'Angleterre,
       de la Russie, de l'Autriche. L'arme ottomane passe
       l'Euphrate, le 21 avril 1839                                  2

   II. Politique arrte par le gouvernement franais  la
       nouvelle de l'entre en campagne des Turcs. Son entente
       avec l'Angleterre et avec l'Autriche. Rserve de la
       Prusse. Embarras de la Russie. Premiers indices de
       dsaccord entre Paris et Londres. La Russie dispose  en
       tirer parti                                                  14

  III. Le ministre du 12 mai. Accueil qui lui est fait. M.
       Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
       prsident de la Chambre. M. Thiers impuissant  engager
       une campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain.
       Procs des meutiers du 12 mai. Calme gnral. Faiblesse
       du cabinet                                                   26

   IV. Le crdit de dix millions pour les armements d'Orient.
       Rapport de M. Jouffroy. La discussion                        44

    V. Bataille de Nzib. Mort de Mahmoud. Dfection de la
       flotte ottomane. La Porte dispose  traiter avec le pacha   51

   VI. Impressions des divers cabinets  la nouvelle des
       vnements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, dtournant
       la Porte d'un arrangement direct avec le pacha. Situation
       faite  la France par cette note                             56

  VII. Dissentiment croissant entre la France et
       l'Angleterre, sur la question gyptienne. L'Angleterre
       demande le concours des autres puissances. Empressement de
       la Russie  rpondre  son appel. L'Autriche s'loigne de
       nous et se rapproche du Czar. Le gouvernement franais
       persiste nanmoins  soutenir les prtentions du pacha       61

 VIII. Mission de M. de Brnnow  Londres. Malgr lord
       Palmerston, le cabinet anglais repousse les propositions
       russes et offre une transaction au gouvernement franais.
       Celui-ci maintient ses exigences. Ses illusions. M. de
       Brnnow revient  Londres. Embarras de la France             71

   IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions des
       divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
       offres d'alliance  M. Mol. La gauche et la rforme
       lectorale. Qu'attendre d'une Chambre ainsi compose?        81

    X. L'Adresse de 1840. Le dbat sur la politique intrieure
       et sur la question d'Orient. Discours de M. Thiers. Le
       ministre persiste dans ses exigences pour le pacha          86

   XI. Dpt d'un projet de loi pour la dotation du duc de
       Nemours. Polmiques qui en rsultent. Le projet est rejet
       sans dbat. Dmission des ministres. La royaut elle-mme
       est atteinte                                                 95


  CHAPITRE II.--QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE
    (mars-juillet 1840)                                            102

    I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succs des
       offres au duc de Broglie et au marchal Soult. Il se
       dcide  former un cabinet sous sa prsidence. Il obtient
       le concours de deux doctrinaires. Composition du ministre
       du 1er mars                                                 102

   II. Le plan de M. Thiers. M. Billault est nomm
       sous-secrtaire d'tat et M. Guizot reste ambassadeur. La
       gauche satisfaite et triomphante. Attitude dfiante et
       hostile des conservateurs. Le Roi et le ministre. M.
       Thiers et ses conqutes individuelles                     111

  III. La loi des fonds secrets. Les conservateurs se
       disposent  livrer bataille. La discussion  la Chambre
       des dputs: M. Thiers, M. de Lamartine, M. Barrot, M.
       Duchtel. Victoire du ministre                             123

   IV. Les fonds secrets  la Chambre des pairs. Rapport du
       duc de Broglie. La discussion                               131

    V. La question d'Orient dans la discussion des fonds
       secrets. Discours de M. Berryer. Dclaration de M. Thiers
        la Chambre des pairs                                      136

   VI. Amnistie complmentaire. Godefroy Cavaignac et Armand
       Marrast. Place offerte  M. Dupont de l'Eure. Accusations
       de corruption. La proposition Remilly sur la rforme
       parlementaire. M. Thiers a besoin d'une diversion           143

  VII. Le gouvernement annonce qu'il va ramener en France
       les restes de Napolon. Effet produit. Comment M. Thiers a
       t amen  cette ide et a obtenu le consentement du Roi.
       Ngociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
       journaux de gauche. Rapport du marchal Clauzel. Discours
       de M. de Lamartine. La Chambre rduit le crdit propos
       par la commission et accept par M. Thiers. Colres de la
       presse de gauche et tentative de souscription. Le
       ministre est dbord. chec de la souscription. Mauvais
       rsultat de la diversion tente par M. Thiers               153

 VIII. Lois d'affaires. Talent dploy par le prsident du
       conseil. Son discours sur l'Algrie                         168

   IX. Les ptitions pour la rforme lectorale. M. Arago et
       sa dclaration sur l'organisation du travail. Les
       banquets rformistes. Le _National_ et les communistes      174

    X. La proposition Remilly est dfinitivement enterre.
       Divisions dans l'ancienne opposition. Le mouvement
       prfectoral. Mcontentement de la gauche. Les
       conservateurs sont toujours mfiants et inquiets. Ils
       craignent la dissolution et l'entre de M. Barrot dans le
       cabinet. Situation de M. Thiers  la fin de la session      184


  CHAPITRE III.--LE TRAIT DU 15 JUILLET 1840
    (mars-juillet 1840)                                            192

    I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du
       temps, ramener l'Angleterre, se dgager du concert
       europen et pousser sous main  un arrangement direct
       entre le sultan et le pacha                                 192

   II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
       gouvernement franais. Son argumentation avec lord
       Palmerston. Peu d'effet produit sur ce dernier              196

  III. Obstacles que lord Palmerston rencontre parmi ses
       collgues et ses allis. Transactions proposes par les
       ministres d'Autriche et de Prusse. Refus de la France.
       Ngociations diverses. Nouvelles offres de transaction      202

   IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte et le
       pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances.
       Lord Palmerston pousse  faire une convention sans la
       France. La Russie, l'Autriche et la Prusse y sont
       disposes. Rsistances dans l'intrieur du cabinet
       anglais. On se cache de M. Guizot. Ce qu'il crit  M.
       Thiers. Signature du trait sans avertissement pralable 
       l'ambassadeur de France. Stipulations du trait.
       _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion                 212


  CHAPITRE IV.--LA GUERRE EN VUE (juillet-octobre 1840)            229

    I. M. Thiers  la nouvelle du trait du 15 juillet.
       L'effet sur le public. Les journaux. Le ministre ne
       cherche pas  contenir l'opinion                            230

   II. Le plan de M. Thiers: l'expectative arme                   237

  III. Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son
       attitude dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la
       guerre. Accord extrieur du Roi et de son ministre          242

   IV. Les armements. Attitude diplomatique de M. Thiers.
       Langage de M. Guizot  Londres. Lord Palmerston persiste
       dans sa politique, malgr les hsitations de ses
       collgues. Dbats  la Chambre des communes                 247

    V. Inquitudes de l'Autriche et de la Prusse. Intervention
       conciliatrice du roi des Belges. Elle choue devant
       l'obstination de lord Palmerston. Le _memorandum_ anglais
       du 31 aot                                                  254

   VI. Louis-Napolon rfugi  Londres. Ses menes pour
       s'allier  la gauche et dbaucher l'arme. Expdition de
       Boulogne. Impression du public. Le procs                   262

  VII. Continuation des armements. Fortifications de Paris.
       M. Thiers s'exalte. Il rve d'attaquer l'Autriche en
       Italie. Nouvelles scnes faites par le Roi aux
       ambassadeurs. La presse. Les journaux ministriels et
       radicaux. Excitation ou inquitude du public. Les grves.
       L'Europe est  la merci des incidents                       271

 VIII. Les premires mesures d'excution contre le pacha.
       Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de
       transiger. Cette transaction est appuye par M. Thiers.
       Divisions dans le sein du cabinet anglais                   288

   IX. Dchance du pacha et bombardement de Beyrouth. Lord
       Palmerston triomphe. Mcompte de M. Thiers. Explosion
       belliqueuse en France. Premiers symptmes de raction
       pacifique. Les journaux poussent  la guerre                296

    X. Que serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut
       esprer concentrer la lutte entre la France et l'Autriche.
       Dispositions de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse,
       de la Confdration germanique. Puissant mouvement
       d'opinion contre la France, en Allemagne. Son origine. Ses
       manifestations en 1840. Rveil de l'ide allemande qui
       sommeillait depuis 1815. La France, en cas de guerre, se
       ft retrouve en face de la coalition. La propagande
       rvolutionnaire n'et pas t une force contre l'Europe,
       et elle et t un danger pour la France                    307

   XI. M. Thiers penche vers une attitude belliqueuse.
       Divisions du cabinet. Rsistance du Roi. Les ministres
       offrent leur dmission. Transaction entre le prince et ses
       conseillers. La note du 8 octobre                           323

  XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,
       l'agitation rvolutionnaire s'aggrave, et la raction
       pacifique se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers.
       L'attentat de Darms. Dsaccord entre le Roi et le cabinet
       sur le discours du trne. Dmission du ministre. Les
       rsultats de la seconde administration de M. Thiers.
       Service rendu par Louis-Philippe                            336


  CHAPITRE V.--LA PAIX RAFFERMIE (octobre 1840-juillet 1841)       351

    I. Le Roi appelle le marchal Soult et M. Guizot. Ce
       dernier s'tait, dans les derniers temps, spar de la
       politique de M. Thiers. Composition du ministre du 29
       octobre. Hostilits qu'il rencontre. Dans quelle mesure
       peut-il compter sur l'appui de tous les conservateurs? On
       ne croit pas gnralement  sa dure. Confiance de M.
       Guizot                                                      352

   II. Discours du trne. Rtablissement de l'ordre matriel.
       M. Guizot tche de se faire offrir par les puissances des
       concessions qui permettent  la France de rentrer dans le
       concert europen. Dispositions des diverses puissances.
       Tout dpend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien
       cder. Le _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des
       partisans de la conciliation  Londres. Les revers des
       gyptiens en Syrie mettent fin  ces efforts.
       Dsappointement du gouvernement franais. L'gypte est
       menace. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord Palmerston,
       triomphant, est plus roide que jamais envers la France. M.
       Guizot est rduit  la politique d'isolement et
       d'expectative                                               360

  III. L'Adresse  la Chambre des pairs. Discours de M.
       Guizot                                                      382

   IV. Premiers votes de la Chambre des dputs. Dispositions
       de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse                   386

    V. Ouverture du dbat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M.
       Thiers sont  l'apoge de leur talent. Animosit des deux
       armes. L'attaque de M. Thiers. La dfense de M. Guizot.
       Les autres orateurs. L'amendement de M. Odilon Barrot. Le
       vote. M. Thiers est battu. Dans quelle mesure M. Guizot
       est-il victorieux?                                          390

   VI. Proccupations veilles par la prochaine rentre des
       cendres de l'Empereur  Paris. La crmonie. Conclusion
       qu'en tire M. Guizot                                        406

  VII. Le ministre maintient les armements. Rponse aux
       observations des cabinets trangers. La loi de crdits
       pour les fortifications de Paris. M. Thiers la soutient.
       Dispositions hostiles ou incertaines dans une partie de la
       gauche, dans la majorit et mme dans le cabinet. La
       discussion. Discours quivoque du marchal Soult. Trouble
       qui en rsulte. Discours de M. Guizot. Rsum de M.
       Thiers. Dbat sur l'amendement du gnral Schneider.
       Nouvelles quivoques du marchal. Intervention dcisive de
       M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent un
       dernier effort  la Chambre des pairs. Ils sont battus      412

 VIII. Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou
       non de provoquer une grande discussion pour raffermir la
       majorit? Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds
       secrets. Effet produit. La discussion. Le ministre se
       drobe. Discours de M. Thiers. Rponse de M. Guizot. Le
       vote                                                        426

   IX. Attaques de la presse contre le Roi. Les prtendues
       lettres de Louis-Philippe publies par la _France_. La
       Contemporaine. Acquittement de la _France_. Scandale qui
       en rsulte et redoublement d'attaques contre le Roi. Le
       faux est cependant manifeste. Dclaration de M. Guizot 
       la Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'teint      435

    X. Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore
       Napier et Mhmet-Ali. Les puissances dsirent qu'elle
       soit approuve par le sultan. La Porte, pousse par lord
       Ponsonby, dclare la convention nulle et non avenue. Note
       du 31 janvier 1841 par laquelle la confrence engage le
       sultan  accorder l'hrdit au pacha                       444

   XI. La France doit-elle entrer dans le concert europen et
        quelles conditions? Ngociations. Le gouvernement
       franais obtient satisfaction sur les points essentiels.
       Difficults sur les clauses de la convention. Rdaction
       des actes. Hatti-shriff n'accordant au pacha qu'une
       hrdit illusoire. Parafe des actes prpars  Londres     450

  XII. La discussion des crdits supplmentaires de 1840 et
       de 1841. Attaque de M. Thiers. M. Guizot refuse de
       discuter les ngociations en cours. Le bilan financier du
       ministre du 1er mars                                       462

 XIII. Nouveaux efforts de lord Ponsonby pour empcher la
       Porte de faire des concessions  Mhmet-Ali. Action
       contraire de M. de Metternich. M. Guizot persiste dans son
       attitude. Modification du hatti-shriff. Le gouvernement
       franais dispos  signer. Difficults souleves par lord
       Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
       allemandes. Mhmet-Ali accepte le hatti-shriff modifi.
       Signature du protocole de clture et de la convention des
       dtroits                                                    469

  XIV. Conclusion                                                  478


FIN DE LA TABLE DES MATIRES






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(Volume 4 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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