The Project Gutenberg EBook of Histoire parlementaire de France, Volume III, by 
Franois Guizot

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Title: Histoire parlementaire de France, Volume III
       Recueil complet des discours prononcs dans les chambres de 1819  1848

Author: Franois Guizot

Release Date: July 26, 2013 [EBook #43308]

Language: French

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  HISTOIRE
  PARLEMENTAIRE
  DE FRANCE

  III




  PARIS.--IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS.
  55, QUAI DES AUGUSTINS.




  Complment des Mmoires pour servir  l'Histoire de mon Temps

  HISTOIRE
  PARLEMENTAIRE
  DE FRANCE

  RECUEIL COMPLET
  DES DISCOURS PRONONCS DANS LES CHAMBRES DE 1819  1848

  PAR
  M. GUIZOT

  TOME TROISIME


  PARIS
  MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
  RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
   LA LIBRAIRIE NOUVELLE
  1863

  Tous droits rservs.




HISTOIRE

PARLEMENTAIRE

DE FRANCE

DISCOURS DE M. GUIZOT




LXXIX

Discussion du paragraphe de l'adresse relatif aux affaires d'Espagne.

--Chambre des pairs.--Sance du 10 janvier 1837.--


La session de 1837 fut ouverte le 27 dcembre 1836.  la Chambre des
pairs, dans la discussion du paragraphe du projet d'adresse relatif
aux affaires d'Espagne, on contesta que la politique du cabinet du 6
septembre 1836, prsid par le comte Mol, ft,  cet gard, en
harmonie avec celle du cabinet du 11 octobre 1832, prsid par le
marchal Soult. Je pris la parole pour combattre cette assertion, et
tablir l'identit de la politique de la France  ces deux poques.


M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, au point
o en est arrive la discussion, je n'ai nul dessein de la prolonger;
mais je tiens  tablir, sur le mme terrain sur lequel s'est plac
hier M. le prsident du conseil, quelle est la politique du cabinet
actuel, et la parfaite identit de cette politique avec celle du
cabinet du 11 octobre. J'y suis personnellement intress: j'ai eu
l'honneur de siger dans le cabinet du 11 octobre 1832; j'ai pris part
 toutes ses rsolutions,  tous ses actes; ce qu'il a fait, je l'ai
fait; j'y adhre encore aujourd'hui compltement. J'ai besoin de
prouver que ce que nous faisons aujourd'hui, il l'et fait galement,
et que notre politique est une consquence naturelle, ncessaire, de
la politique qu'il avait adopte.

Je ne rappellerai pas  la Chambre des actes et des faits qui lui sont
parfaitement connus; je la prie seulement de remarquer que le cabinet
du 11 octobre a t constamment dirig par deux ides: la premire,
donner au gouvernement de la reine Isabelle un appui  la fois
indirect et sincre et efficace; la seconde, ne jamais engager la
France dans les affaires intrieures de l'Espagne, conserver toujours
 la France sa libert d'action, la libert de s'arrter dans l'appui
indirect donn au gouvernement de la reine Christine, de s'arrter au
point o elle trouverait ses propres intrts compromis.

Ces deux ides ont t la boussole constante de la politique du
cabinet du 11 octobre.

On se rpand aujourd'hui en distinctions, en nuances, en variantes. On
distingue la coopration de l'intervention; on dit que ce que je viens
d'appeler l'appui indirect donn  la reine d'Espagne par le cabinet
du 11 octobre est une coopration relle. Hier, on repoussait
l'intervention, on la repoussait absolument; on disait que personne
n'y avait jamais song; aujourd'hui on se montre beaucoup plus dispos
 l'accueillir: si le gouvernement y tait dispos lui-mme, on n'y
ferait, dit-on, aucune objection. Il y a donc des partisans rels de
l'intervention active, immdiate; c'est donc bien l'intervention qu'au
fond de sa pense on dsire et on accepterait... Je me contente de
mettre ce fait en vidence, et j'arrive  la coopration. C'est sur la
coopration qu'on insiste.

Avant d'examiner ce qu'elle est rellement, je demande  la Chambre la
permission de lui lire un fragment d'une dpche officielle adresse
par le prsident du dernier conseil, l'honorable M. Thiers,  notre
ambassadeur d'Espagne. Cette dpche, du 30 avril 1836, est
postrieure par consquent  la proposition d'intervention ou de
coopration qui a t adresse par l'Angleterre  la France en mars
dernier, et  laquelle le ministre d'alors s'est refus.

L'intervention arme, de quelque nom qu'on la couvre, dans quelques
limites qu'on propose de la restreindre, dt-elle mme se borner 
l'occupation du Bastan, est encore repousse en ce moment par les
mmes considrations qui, jusqu' prsent, ne nous ont pas permis d'y
consentir. Sans rien prjuger sur les changements que des
circonstances diffrentes pourraient apporter plus tard dans nos
dterminations, nous devons dclarer que, tant que les choses
resteront dans l'tat o elles sont aujourd'hui, les dmarches qu'on
ferait pour obtenir de nous une coopration arme seraient sans
rsultat. Ces dmarches, qui, comme celles qui ont dj eu lieu, ne
tarderaient pas  devenir publiques, seraient une imprudence tout 
fait gratuite, puisqu'en mettant dans un nouveau jour la dtresse du
gouvernement de la reine, et en l'exposant  un refus pnible, elles
ne pourraient avoir d'autre effet que de diminuer encore ce qui lui
reste de force morale. Ses amis ne peuvent donc trop lui conseiller de
s'en abstenir.

La Chambre le voit clairement: dans l'esprit du dernier prsident du
conseil lui-mme, l'intervention ou la coopration arme tait la mme
chose. Il se sert indiffremment des deux mots pour repousser l'une et
l'autre. M. le dernier prsident du conseil n'adopte donc pas les
ides au nom desquelles on vient de dfendre tout  l'heure la
politique du cabinet du 22 fvrier.

J'carte les mots et je viens au fond des choses.

Oui, le cabinet du 11 octobre a donn au gouvernement de la reine
Christine un appui indirect qui a vari selon les temps.

En mme temps qu'il se refusait  l'intervention,  la coopration
arme, il appuyait la reine d'Espagne, tantt par le blocus sur la
frontire, tantt en autorisant le gouvernement espagnol  recruter en
France et  lever lui-mme, en son propre nom, par sa seule action, 
lever, dis-je, dans la population ou parmi les militaires en cong,
des corps de volontaires, comme l'a t la lgion Schwartz; tantt,
enfin, en autorisant la lgion trangre licencie  passer au service
de l'Espagne,  devenir un corps espagnol; car il tait bien
formellement stipul, dans la convention, que ce corps n'tait plus au
service de la France, qu'il devenait un corps espagnol, sous les
ordres du gnral en chef espagnol. Oui, messieurs, tous ces appuis
indirects ont t successivement accords, par le ministre du 11
octobre,  la cause de la reine; et aujourd'hui, pour mon compte, je
n'en rpudie aucun.

Qu'a voulu, aprs la dpche que je viens de lire tout  l'heure, qu'a
voulu y ajouter le cabinet du 22 fvrier?

D'une part, il a voulu rendre beaucoup plus considrable la force du
corps ou des corps qui servaient en Espagne comme volontaires ou sous
le nom de lgion trangre. De plus, il s'est charg lui-mme du
recrutement en France: c'est M. le ministre de la guerre qui, par des
circulaires et des instructions manes de lui, par des officiers
envoys par ses ordres, a provoqu et dirig ce recrutement; ce n'est
plus l'ambassadeur d'Espagne seul, ce n'est plus le gouvernement
espagnol seul qui a recrut et enrl des volontaires en France, ainsi
qu'on l'y avait autoris lors de la formation de la lgion Schwartz:
c'est le ministre de la guerre de France qui a crit, qui a ordonn,
qui a fait voyager les officiers, qui a recrut et form les corps
d'arme sur le territoire franais.

Est-ce l une seule et mme chose, messieurs? est-ce l le mme appui
indirect que le cabinet du 11 octobre avait accord?

Je continue: voici une autre circonstance qui n'est pas moins grave.

Ce n'est pas seulement dans la population, parmi les militaires en
cong illimit, c'est dans les rgiments franais mmes, et
non-seulement dans les rgiments stationns sur la frontire, mais
mme dans des divisions loignes de la frontire que ce recrutement a
eu lieu. Le ministre de la guerre franais, par des instructions
officielles, par des officiers envoys par lui, recrutait dans les
rgiments franais, dans nos rgiments organiss, les soldats qui
devaient aller en Espagne, sous la cocarde espagnole, sous le drapeau
espagnol, il est vrai, mais en quelque sorte par l'action directe et
personnelle du gouvernement franais, pour servir dans l'arme de la
reine. N'y a-t-il l, messieurs, entre l'appui indirect accord par le
cabinet du 11 octobre et cette nouvelle forme d'action, aucune
diffrence essentielle? Bien que le drapeau franais ne dt pas
flotter sur le corps d'arme envoy en Espagne, n'y a-t-il rien l qui
engage beaucoup plus avant, beaucoup plus directement, plus
profondment, la responsabilit du gouvernement franais?

Voulez-vous que je vous prouve, messieurs, indpendamment de ces
faits, qu'effectivement la responsabilit du gouvernement se trouvait
beaucoup plus engage? En voici une preuve irrcusable. Ces
circonstances nouvelles, ce nouveau mode de procder que le cabinet du
22 fvrier a ajouts  l'appui indirect accord par le cabinet du 11
octobre, le cabinet du 11 octobre les avait repousss, formellement
repousss.

Je vais mettre sous les yeux de la Chambre les dpches de mon
honorable ami, M. le duc de Broglie, alors prsident du conseil.

Le gouvernement du roi, crivait M. le duc de Broglie  M. le duc de
Frias, le 26 juin 1835, le gouvernement du roi a dj eu bien souvent
l'occasion de s'expliquer sur la vritable porte du trait du 22
avril, et d'tablir qu'en s'engageant  concourir, autant qu'il
dpendrait de lui,  la pacification de la pninsule, il avait entendu
se rserver, pleinement et sans restriction ni modification
quelconque, le droit qui lui appartient d'apprcier, dans son propre
intrt et dans celui de l'Espagne, la convenance et l'opportunit des
divers moyens qui pourraient tre proposs dans ce but.....

Toutes les facilits dsirables seront donnes, tant pour augmenter,
par voie de recrutement, la force de la lgion trangre, que pour
lever d'autres corps composs de Franais. Quant  l'armement de ces
corps, le gouvernement franais entend qu'il ne puisse s'oprer que
sur le territoire espagnol.....

Voici une autre dpche, crite  l'occasion d'un avis donn, par
erreur, par le prfet de la Seine, et auquel a fait allusion
l'honorable orateur qui m'a prcd. M. le duc de Broglie crut devoir,
dans une dpche, dissiper tous les doutes auxquels pouvait donner
lieu cet avis de la prfecture de la Seine. Il mandait, le 1er juillet
1835,  M. de Rayneval:

Vous lirez dans les journaux, monsieur le comte, un avis de la
prfecture de la Seine, provoquant  de nouveaux enrlements dans la
lgion trangre: cela veut explication. Un des premiers actes du
marchal Maison, en prenant la direction du dpartement de la guerre,
avait t de suspendre tout accroissement de la lgion par voie
d'enrlement. Lorsque nous rsolmes de la cder  l'Espagne, il fut
convenu que cet ordre suspensif serait rvoqu. Le marchal crivit
circulairement dans ce sens  MM. les prfets, mais c'est par une
interprtation trs-inexacte de ce contre-ordre que l'avis de la
prfecture de la Seine lui a donn le caractre d'un appel aussi
direct  des engagements nouveaux. Je m'en suis expliqu ce matin avec
M. le duc de Frias. Il doit tre bien entendu que tous ceux qui se
prsenteront pour entrer dans la lgion trangre au service d'Espagne
seront adresss  l'ambassadeur de Sa Majest Catholique.

Voici une troisime dpche, et celle-ci se rapporte  la lgion
trangre elle-mme; elle est du 8 juillet 1835:

Une convention, crivait M. le duc de Broglie  M. de Rayneval, a
fait passer la lgion trangre au service de l'Espagne. Avant la
conclusion de cet arrangement, le recrutement de la lgion trangre,
interrompu depuis quelque temps, avait t repris en vertu d'un ordre
formel dont la pense tait de fortifier d'avance le corps que
l'Espagne allait prendre  sa solde. Aujourd'hui, le recrutement ne
peut tre continu que pour le compte de l'Espagne et par des agents
espagnols; le gouvernement franais doit videmment rester tranger 
des oprations qui ne le regardent plus, puisque le corps dont il
s'agit a cess de lui appartenir.

O trouverait-on, messieurs, des textes plus catgoriques? N'est-il
pas vident que le cabinet du 11 octobre, en mme temps qu'il
accordait  la reine d'Espagne un appui indirect, avait soin de le
limiter et de se retenir lui-mme d'avance sur la pente sur laquelle
il tait plac? Le cabinet du 11 octobre ne s'est jamais fait illusion
 cet gard: il a fort bien compris qu'en accordant un tel appui
indirect  la reine, il se plaait sous l'influence de causes qui
tendraient  le pousser beaucoup plus loin,  lui faire dpasser ce
que permettait l'intrt de la France. Aussi s'est-il, ds les
premiers moments, mis en garde contre ces influences; il a dit
d'avance et sous toutes les formes, dans ses dclarations de politique
gnrale comme dans les correspondances et les discussions spciales
qui ont eu pour objet, soit la lgion trangre, soit l'autorisation
de recrutement accorde  l'ambassadeur espagnol, il a dit d'avance:
Le gouvernement franais reste tranger  tout cela; sa
responsabilit n'y est pas engage. On ne pourra jamais s'en prvaloir
contre lui; on n'ira pas plus loin.

Eh bien, messieurs, c'est cette limite que le cabinet du 22 fvrier a
cru devoir dpasser: il a fait faire le recrutement par le ministre de
la guerre lui-mme, dans les rgiments franais eux-mmes; en sorte
que, sans sortir encore de l'appui indirect, et ici je fais sa cause
meilleure que ne la faisait tout  l'heure le propinant lui-mme, il
a cependant fait un pas, un pas immense, un pas qui devait plus tard
rendre invitable la coopration arme ou l'intervention, comme on
voudra l'appeler, d'autant plus invitable, permettez-moi de le dire,
que le chef mme du cabinet du 22 fvrier, dans ses convictions les
plus sincres, avait toujours t partisan de l'intervention, au sein
mme du cabinet du 11 octobre; d'autant plus invitable que, lorsque
le cabinet du 11 octobre avait refus l'intervention, l'honorable M.
Thiers avait manifest une opinion diffrente de celle qui avait
prvalu dans l'intrieur du conseil.

Voil donc un pas nouveau, un grand pas fait par le cabinet du 22
fvrier, sous la direction d'un prsident partisan de l'intervention,
et vous voudriez que tout cela ft insignifiant, que tout cela ne ft
pas autre chose que ce qu'avait fait le cabinet du 11 octobre? Vous ne
verriez pas l une acclration rapide sur cette pente qui menait
ncessairement  l'intervention, si on ne s'y arrtait pas fermement?
Messieurs, il faut aller au fond des choses, comme disait le
propinant, il faut mettre de ct les mots, les apparences; il faut
voir ce qu'on voulait, ce qu'on cherchait, ce qui serait arriv, quand
mme peut-tre on ne l'et pas cherch ou voulu. L'intervention, la
coopration arme taient au bout de ces actes, et c'est  cause de
cela que, pour mon compte, nous n'en avons pas voulu, pas plus dans le
cabinet du 11 octobre que dans le cabinet du 6 septembre. Nous avons
toujours eu devant les yeux et dtermin avec un grand soin la limite
 laquelle la France s'arrterait. Sans prononcer d'une manire
irrvocable, absolue, que toute intervention tait  tout jamais
impossible, nous nous sommes toujours propos, non-seulement de ne pas
poussera l'intervention, mais de l'viter. Les limites que le cabinet
du 22 fvrier a voulu dpasser, nous nous y sommes renferms. Le
cabinet du 6 septembre s'est form pour s'y tenir encore renferm,
comme avait fait le cabinet du 11 octobre, ainsi que je viens, je
crois, de le dmontrer irrsistiblement  la Chambre. (_Mouvement._)

Je n'ajouterai que quelques rflexions fort courtes et un peu plus
gnrales.

Nous sommes, messieurs, placs ici entre deux classes d'adversaires;
les uns nous reprochent d'avoir fait, d'avoir excut le trait de la
quadruple alliance; les autres de l'avoir abandonn. Les uns nous
demandent de revenir sur nos pas, de sortir de la mauvaise voie o
nous nous sommes engags; les autres d'y entrer plus avant, d'aller
jusqu'au bout.

Messieurs, nous ne ferons ni l'un ni l'autre; nous garderons notre
situation et notre nom de politique de _juste-milieu_. Il s'est fait
en Espagne une grande tentative pour y fonder la monarchie
constitutionnelle; cette tentative, comme le disait hier mon honorable
ami, le duc de Broglie, a t le rsultat de la situation intrieure
de l'Espagne, d'vnements auxquels nous sommes rests trangers, que
nous n'avons ni amens ni provoqus, mais que nous avons d accepter.
Une fois la tentative commence, il tait et il est de notre devoir
d'y soutenir l'Espagne, d'aider, autant que le permettront les
intrts propres de la France, au succs de la fondation d'une
monarchie constitutionnelle dans un tat voisin de nous et li  nous
par tant d'intrts. Nous avons constamment pratiqu cette politique;
nous la pratiquerons encore. Mais, en mme temps, nous nous sommes
promis de ne pas engager dans cette entreprise difficile, incertaine,
la fondation d'un gouvernement constitutionnel au milieu d'un pays o
il rencontre tant d'obstacles et si peu d'habitudes favorables, nous
nous sommes promis, dis-je, de ne pas engager dans cette entreprise
que nous aimons, que nous servons, de n'y pas engager la force, la
prosprit, la destine de la France. (_Trs-bien!_)

M. le duc de Noailles, avec la parfaite convenance et la justesse
d'esprit qui le caractrisent, nous invitait hier  rentrer enfin en
possession de notre libert,  sortir des liens dans lesquels le
trait de la quadruple alliance nous enlaait. Mais, messieurs, par
les faits que je viens de rappeler  la Chambre, par ce qui se passe
en ce moment mme, n'est-il pas vident que le gouvernement du roi,
dans cette grande question, a constamment fait preuve de libert? Il
n'a t entran par personne, domin par personne; il ne s'est mis 
la suite de personne, pas mme  la suite de la cause qu'il aimait et
servait, ce qui est si difficile et si rare: il ne s'est pas laiss
entraner par ses propres inclinations, par ses propres sentiments.

Nous avons servi la cause de la monarchie constitutionnelle en
Espagne; nous lui avons donn tout l'appui indirect qui nous a paru
compatible avec les intrts de la France. On nous a demand
davantage: l'Espagne a demand l'intervention, l'Angleterre a demand
la coopration arme; nous avons refus; nous avons us de notre
libert pour refuser comme nous en avions us pour agir.

Aujourd'hui on voudrait nous pousser plus loin; un cabinet a eu
l'envie d'aller plus loin: le gouvernement du roi s'est arrt, il est
rest dans les limites de la politique du 11 octobre. En ceci encore
il a fait acte de libert; il a montr que rien ne l'entranerait trop
loin sur cette pente, qu'il rsisterait au besoin, qu'il avait en
lui-mme, dans sa situation, dans ses antcdents, la force de
rsister. En acceptant donc la recommandation trs-sage que M. le duc
de Noailles nous a adresse, je me dois, je dois  mes collgues, 
mes amis, de lui faire remarquer  mon tour que nous ne l'avons pas
attendue, que nous avons fait preuve constante, preuve clatante de
libert, et que notre pass est,  cet gard, le meilleur garant de
notre avenir.

Mais parce que nous avons su nous arrter, parce que nous ne nous
sommes pas laiss entraner, un autre honorable propinant nous disait
tout  l'heure: Vous ne marcherez donc plus, vous allez rester tout 
fait stationnaire! Vous ne ferez plus que des voeux, vous ne concevrez
plus que des esprances! La politique du cabinet du 11 octobre tait
une politique d'action, la vtre va tre une politique inerte!

Messieurs, je demande  l'honorable propinant de chercher parmi les
actes du cabinet du 11 octobre, parmi les tmoignages d'appui
indirect qu'il a donns  la cause de la reine Christine, et d'en
citer un seul que le cabinet actuel ne continue pas: il n'en trouvera
aucun; tout ce qui a t fait par le cabinet du 11 octobre, est
maintenu et continu par le cabinet actuel. Il est vrai que le cabinet
actuel n'a pas cru devoir y ajouter toutes les dmarches, toutes les
mesures nouvelles que le cabinet du 22 fvrier avait voulu y ajouter.
C'est l, entre lui et nous, la diffrence; diffrence que nous
acceptons compltement, de grand coeur, mais qui n'empche pas que
nous ne persistions  marcher,  agir comme le cabinet du 11 octobre a
agi et march.

Ce que nous faisons suffira-t-il? Notre appui suffira-t-il  fonder
dfinitivement, rgulirement, la monarchie constitutionnelle en
Espagne? Nous l'esprons; mais nous ne le savons pas, personne ne le
sait. On nous a accuss de nous en remettre  la Providence, de livrer
tout au hasard. Messieurs, nous ne voulons pas tout livrer au hasard;
mais nous n'avons pas la prtention de prendre  notre compte le rle
de la Providence, de rgler et de dcider nous-mmes toutes choses en
Espagne,  tout prix,  tout risque, les institutions comme les
vnements; non, nous n'avons pas cette prtention; nous la regardons
comme draisonnable, comme dangereuse pour les intrts et la sret
de la France. Et quoi qu'il arrive, le gouvernement fera ce que votre
Adresse lui recommande, ce qu'exigeront la sret et l'honneur de la
France. La France est toujours sre de se suffire  elle-mme; mais
c'est  une condition,  la condition qu'elle ne sera pas charge de
suffire  tout pour les autres. (_Nombreuses marques d'approbation._)




LXXX

Discussion du projet d'adresse sur la question des affaires d'Espagne
et de la politique d'intervention ou de non-intervention franaise
dans ce royaume.

--Chambre des dputs.--Sance du 16 janvier 1837.--


La question de l'intervention franaise en Espagne fut,  la Chambre
des dputs comme  la Chambre des pairs, la principale dans le dbat
de l'adresse. Je dfendis la politique de non-intervention, en en
dterminant avec prcision le caractre et les limites, et en
tablissant qu'elle avait t, depuis l'avnement de la reine
Isabelle, la politique du gouvernement du roi.


M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, ce n'est
pas moi qui contesterai la gravit de la question qui se dbat devant
vous. Je suis convaincu que l'erreur, dans cette circonstance, aurait,
pour notre pays et pour son gouvernement, les consquences les plus
funestes. Aussi je ne l'aborde, pour mon compte, qu'avec un vritable
recueillement.

Je ne contesterai pas davantage la sincrit des convictions qui
diffrent de la mienne; je sais croire  la sincrit, et l'honorer,
mme dans mes adversaires. L'honorable M. Thiers a cru devoir rappeler
avant-hier,  la tribune, quelques paroles d'une conversation
particulire qui eut lieu entre lui et moi, lorsque l'intervention fut
demande pour la premire fois au cabinet. Je ne retire aucunement ces
paroles; la Chambre comprendra sans peine qu' cette poque, redoutant
dans l'intrieur du cabinet une sparation que je n'ai jamais cherche
et que je regretterai toujours, j'aie employ, dans mes conversations
particulires comme ailleurs, quelques paroles qui me semblaient
propres  la prvenir. (_Trs-bien! trs-bien!_)

J'ajouterai que mon opinion sur cette question n'a pas t, ds le
premier jour, complte et absolue, comme d'autres peut-tre. Elle
s'est forme, elle s'est affermie progressivement et en prsence des
vnements. Mais l'honorable M. Thiers sait, aussi bien que personne
et que moi-mme, que, toutes les fois qu'il a fallu prendre une
rsolution, se prononcer pour ou contre l'intervention, je me suis
prononc contre; c'est le seul fait que je tienne  rappeler en ce
moment.

 l'poque dont je parle, messieurs, je me suis prononc contre
l'intervention. Je ne l'aurais certainement pas fait si j'avais cru
que nous fussions engags par nos paroles envers la reine d'Espagne,
au moment de la mort de Ferdinand VII, et par les traits conclus plus
tard. Je suis de ceux qui pensent que les traits engagent, et qu'ils
doivent tre excuts  tout risque quand une fois ils ont t
conclus. Mais je pense et j'ai toujours pens que, ni les paroles
donnes  la reine au moment de la mort de Ferdinand, ni les traits
conclus plus tard, n'avaient engag le gouvernement franais dans
l'intervention ou dans la coopration arme, et qu'il avait toujours
conserv la pleine libert de ses rsolutions et de ses actes sur
cette question. Je ne reviendrai pas sur la discussion qui s'est
prolonge  cette tribune quant au sens des traits; je n'ajouterai
rien  ce qu'a dit mon honorable collgue M. Hbert; je ne
convaincrais pas ceux qu'il n'a pas convaincus... (_Trs-bien!_) Mais
je demande la permission de joindre aux preuves qu'il a donnes une
nouvelle preuve, une preuve de fait que la Chambre regardera comme
convaincante: c'est l'opinion constante du gouvernement franais
depuis la conclusion des traits jusqu' ce jour, opinion que
non-seulement le gouvernement franais avait pour son compte, mais
qu'il proclamait tout haut: non-seulement il ne s'est jamais tenu pour
engag, mais il l'a dit  toutes les poques; il a averti ses allis
qu'il se considrait comme libre, et que, lorsqu'on parlerait
d'intervention ou de coopration, il se rservait le droit de juger si
elle tait dans l'intrt de la France. C'est la preuve de ce fait que
je vais mettre sous les yeux de la Chambre; et je prie la Chambre de
ne pas craindre que j'apporte  cette tribune des dpches dont la
publicit pourrait avoir des inconvnients; les pices que je vais
lire se rapportent  des faits accomplis, et dmontreront ce que
j'avance, sans inconvnient pour la France ni pour aucun de ses
allis.

Presque au moment mme o la France venait d'adresser  la reine
d'Espagne les paroles dont on se prvaut aujourd'hui pour considrer
le gouvernement comme engag, M. le duc de Broglie crivait 
l'ambassadeur de France en Espagne:

Nous n'avons aucune envie d'intervenir  main arme dans les affaires
d'Espagne. Tout au contraire, ce serait pour nous une bien fcheuse
extrmit. Nous ne prtendons pas non plus soutenir le gouvernement
actuel de l'Espagne quoi qu'il fasse et quoi qu'il arrive, quelque
ligne de conduite qu'il suive, et dans quelque position que les
vnements le placent. Nous avons voulu simplement avouer tout haut ce
gouvernement, lui donner force et courage en lui dclarant qu'il
pouvait compter sur notre amiti, et nous montrer disposs  couter
favorablement ses demandes s'il tait rduit  nous en adresser; mais
sans nous dessaisir du droit inhrent  tout gouvernement d'en
apprcier l'opportunit, la nature et la porte. (_Sensation._)

Cette dpche est du 20 octobre 1833.

M. HAVIN.--Personne ne conteste cela.

_M. le ministre de l'instruction publique._--Je crois que vous
contesterez quand vous aurez tout entendu. (_On rit._)

Le 13 novembre 1833, M. le duc de Broglie crivait encore:

Lorsque, informs de la mort de Ferdinand VII, nous avons eu 
dlibrer sur l'attitude  prendre et sur la marche  suivre, il a t
dcid d'abord que nous manifesterions notre intrt pour la cause de
la jeune reine Isabelle, par quelque chose de plus qu'une simple
reconnaissance. Dsirant ensuite qu'on n'interprtt point  Madrid
notre empressement  nous dclarer en faveur de cette cause comme
impliquant le projet de dominer le gouvernement de la rgente et de
l'entraner malgr lui dans des voies qui lui rpugneraient, nous
avons rsolu de n'agir dans aucun cas que sur la demande expresse de
ce gouvernement, et de ne rien entreprendre en dfinitive que de la
manire et dans la mesure qu'il jugerait lui-mme convenable. Mais en
mme temps nous avons positivement tabli que nous entendions demeurer
libres d'examiner, de discuter ou de refuser ce qui pourrait nous tre
demand par l'Espagne.

M. ISAMBERT.--C'est avant le trait.

_M. le ministre de l'instruction publique._--J'ai dit la date en
commenant. J'en viendrai au trait. On a voulu tirer notre engagement
non-seulement du trait, mais des premires paroles donnes au
gouvernement de la reine aprs la mort de Ferdinand VII. J'tablirai
que, soit dans ce premier moment, soit aprs les traits, nous n'avons
pris aucun engagement de ce genre, que nous nous sommes toujours
considrs comme libres. J'en donnerai des preuves qui se rapportent
aux diffrentes poques. Je reprends.

Nous avons positivement tabli que nous entendions demeurer libres
d'examiner, de discuter ou de refuser ce qui pourrait nous tre
demand par l'Espagne; et c'est dans ce but que vos instructions
devaient ne rien spcifier relativement  la nature de l'appui que
vous serez charg d'offrir  Sa Majest Catholique.

Voici, aprs le trait, une premire dpche de M. le comte de Rigny,
en date du 16 juillet 1834:

Il importe que, de votre ct, vous vous attachiez  prvenir, dans
l'esprit du cabinet de Madrid, des esprances qu'il ne dpendrait pas
de nous de raliser. J'ajouterai que vous ne sauriez mettre trop de
soin, non-seulement  dcliner toute demande qu'on viendrait  vous
faire d'une intervention effective de notre part, mais encore 
empcher, s'il est possible, que l'ide mme ne s'en prsente au
ministre espagnol.

Voici une seconde dpche du 12 dcembre 1834; elle est encore de M.
le comte de Rigny:

Si, pour nous contester le droit de discuter l'opportunit d'une
pareille demande, on voulait se prvaloir des promesses que nous avons
faites au moment de la mort de Ferdinand VII, notre rponse serait
facile. Le trait du 22 avril, la convention du 18 aot, tant d'autres
actes qui les ont prcds ou suivis sont certes plus que suffisants
pour attester que notre parole n'a pas t vaine. Il serait d'ailleurs
absurde de supposer que le gouvernement franais, en offrant
spontanment son appui  l'Espagne, sans lui demander aucun retour,
et abdiqu  jamais le droit d'examiner, lorsque cet appui lui serait
demand, par quels moyens, dans quelles formes il devrait tre
accord, pour concilier les intrts des deux pays. Une telle
abngation serait certainement sans exemple. (_Sensation._)

Voici, messieurs, une dernire dpche du 23 janvier 1836; c'est l'un
des derniers actes de M. le duc de Broglie dans son second ministre:

Intervention arme et secours pcuniaires, ce sont l deux points 
l'gard desquels le cabinet de Madrid, je le dis franchement, ne doit
rien attendre du gouvernement du roi. Il y aurait impossibilit pour
nous..... M. le duc de Broglie parle dans le prsent, comme un
gouvernement parle toujours; un gouvernement ne parle jamais dans
l'avenir; il n'engage point  tout jamais sa conduite ni ses actes; il
s'occupe du prsent, pour les circonstances prsentes, et il serait
insens de se conduire autrement. (_Trs-bien!_)

_Une voix  gauche._--Mais en pensant  l'avenir.

_M. le prsident._--N'interrompez pas!

_M. le ministre de l'instruction publique._--Je continue:

Il y aurait impossibilit pour nous  accueillir l'une ou l'autre de
ces demandes. Nous sommes loin de nous dissimuler combien la situation
de l'Espagne est grave; il n'y a ni optimisme ni indiffrence dans
notre attitude envers elle; mais nous avons nos ncessits comme elle
a les siennes, et nous ne saurions l'aider en dehors des voies o,
bien des fois dj, nous lui avons dclar vouloir nous maintenir.

Je crois, messieurs, qu'il est impossible de produire des textes plus
formels, des textes qui prouvent plus clairement que, non-seulement le
gouvernement franais ne s'est pas considr comme engag, mais qu'il
n'a pas voulu qu'on s'y trompt, qu'il s'est conduit ds l'origine et
dans tout le cours de cette affaire avec une complte loyaut, donnant
toujours l'appui qu'il croyait pouvoir donner dans l'intrt de la
France, mais ne voulant pas s'engager, et avertissant bien jusqu'
quel point on pouvait compter sur lui et non pas au del.

Voil, messieurs, par les actes, par notre conduite mme, voil le
sens des traits; voil comment nous les avons entendus, appliqus et
fait entendre.

L'honorable M. Thiers a soutenu que, si les traits ne nous
engageaient pas  une coopration arme ou  une intervention
effective au profit de l'Espagne, quand elle nous le demanderait, les
traits n'taient rien, notre promesse tait vaine; il a mme t
jusqu' dire que c'et t une moquerie, une tromperie envers
l'Espagne et l'Europe.

Messieurs, je demande  l'honorable M. Thiers la permission de lui
rappeler des paroles qu'il a prononces, il y a un an, comme prsident
du conseil du 22 fvrier, le 2 juin 1836,  cette tribune; et ici je
le prie d'tre bien convaincu que ce n'est pas de ma part une malice;
une malice en pareille matire serait indigne de lui comme de moi. Je
vais lire ses propres paroles.

Le 2 juin 1836, comme prsident du conseil, l'honorable M. Thiers
disait, en rpondant, si je ne me trompe,  M. Mauguin:

On a dit: Vous avez fait un acte nergique, c'est celui de
reconnatre la reine; mais vous vous tes arrts, et depuis vous
n'avez rien fait. Je rpondrai: Si, nous avons beaucoup fait. Nous
avons d'abord donn  l'Espagne l'appui moral de la France et de
l'Angleterre, et c'tait beaucoup. Et si vous connaissiez aussi bien
que nous, ce qui est difficile, quelque bien renseign que vous soyez,
puisque vous n'tes pas aux affaires, si vous connaissiez le mouvement
gnral des choses en Europe, vous sauriez que c'tait beaucoup que
cet appui moral de la France et de l'Angleterre.

Il est donc bien reconnu, bien tabli, messieurs, qu'un appui moral a
t donn, et que l'appui moral tait beaucoup. Je continue:

Mais les Anglais ont donn un corps auxiliaire. La France a galement
donn un corps auxiliaire, non pas obscurment, mais ostensiblement.
Enfin nous avons tabli le long des Pyrnes un blocus trs-rigoureux
qui, sans doute, n'a pas empch la contrebande de se faire, puisqu'il
n'y a pas de lignes de douanes au monde qui puissent l'empcher
absolument, mais qui a empch les grandes expditions qu'on n'aurait
pas manqu de faire passer par la frontire franaise. Sans ce blocus,
vous auriez vu, non pas seulement des infiltrations, mais un second
Coblentz espagnol sur la frontire de France. Tous les carlistes de
l'Europe auraient envoy par l des secours considrables qui auraient
rendu la guerre civile plus redoutable qu'elle ne l'est.

Enfin, aprs avoir sign ce trait de la quadruple alliance, aprs
avoir donn  l'Espagne l'appui moral, le blocus et la lgion
trangre, que restait-il  lui donner? Vous prononcez tous le mot
pour moi, messieurs. Il restait  lui donner une arme franaise. Eh
bien, permettez-moi de le dire, c'est l une question immense; c'est 
cette question seule que le gouvernement s'est arrt; et s'il ne s'y
tait pas arrt, il serait en ce moment accus devant vous de la
hardiesse avec laquelle il l'aurait rsolue. Il ne l'a pas rsolue; et
dans une aussi grande affaire, s'il tait jamais amen  s'en occuper,
ce que rien n'annonce aujourd'hui, il ne ferait que ce que lui
conseilleraient la dignit, l'intrt de la France, l'intrt mme de
l'Europe, et j'ajouterai, le voeu bien connu, bien constat, du pays.
(_Sensation prolonge._)

Eh bien, messieurs, c'est l ce que nous faisons aujourd'hui. Nous
recherchons ce voeu du pays; nous travaillons  le constater. Mais
avant d'entrer dans l'examen de la question mme, il faut qu'il soit
bien reconnu, reconnu par nos adversaires comme par nous-mmes, que le
cabinet franais ne s'est jamais considr comme engag, que
non-seulement il ne s'est pas considr comme engag, mais qu'il l'a
dit, qu'il l'a rpt dans toutes les occasions; que ni l'Espagne, ni
l'Europe n'ont pu s'y tromper; et, de plus, que ce qu'il a fait tait
beaucoup, qu'il n'est point exact de dire qu'il n'ait rien fait, qu'il
n'ait pas tenu sa promesse, et qu'il a t au contraire tabli par M.
le prsident du conseil du 22 fvrier, comme par tous les ministres
des affaires trangres qui se sont succd, que nous avons fait
beaucoup de choses, et des choses qui ont empch jusqu' prsent le
progrs des carlistes en Espagne.

Nous sommes donc libres, messieurs; la France est libre, la Chambre
est libre, le gouvernement du roi est libre; nous pouvons examiner en
toute libert la question de la coopration arme ou de
l'intervention, comme vous voudrez l'appeler; nous ne sommes pas lis
par des paroles, par des traits; il s'agit seulement de savoir si
cette mesure est conforme  l'intrt de la France, si l'intrt de
la France le permet ou l'exige aujourd'hui. (_Au centre: Trs-bien!_)
Je rpte  la Chambre que c'est pour aujourd'hui que je parle, pour
le prsent et non pour un avenir inconnu, pour un temps indtermin,
dont ni vous ni moi nous ne disposons. (_Voix  gauche:_ C'est une
nouvelle dition.) Je prie la Chambre et les honorables dputs qui
sigent sur ces bancs (_l'orateur dsigne la section de gauche_) de
prendre mes paroles au pied de la lettre; je les dis toutes
srieusement, avec une conviction profonde, et je n'entends en retirer
aucune.

J'aborde maintenant la question en elle-mme; et ici je remercie
l'honorable M. Thiers d'avoir attach, comme il le faisait avant-hier,
peu d'importance  la distinction, sur laquelle on a tant dissert,
entre la coopration et l'intervention. M. Thiers, avec la fermet de
son esprit, s'est prononc nettement pour l'intervention; il a dit
qu'il prfrait l'intervention et ne croyait la coopration bonne
qu'autant qu'elle supplait  l'intervention et pouvait en tenir lieu.
Il faut donc se rendre un compte exact, prcis, complet, dans
l'intrt de la France d'abord, de l'Espagne aprs (_Trs-bien!_), il
faut, dis-je, se rendre compte de ce que c'est que la coopration
arme et de ses consquences.

Eh bien, pour moi, l'intervention, la coopration arme, c'est la
France engage dans les affaires intrieures de l'Espagne, la France
attachant sa responsabilit aux destines intrieures de l'Espagne, la
France s'obligeant  une occupation plus ou moins prolonge de telle
ou telle partie du territoire espagnol,  une influence plus ou moins
cache, mais prpondrante, sur le gouvernement espagnol, et acceptant
la responsabilit qui s'attache partout  l'influence prpondrante.
Voil ce qu'est pour moi l'intervention ou la coopration arme.

On a dit que tous nos ambassadeurs, tous les hommes considrables et
clairs qui avaient t en Espagne, avaient regard l'intervention,
non-seulement comme bonne, comme ncessaire pour l'Espagne, mais comme
facile, comme devant amener des rsultats prompts et dcisifs. Je
demande  la Chambre la permission de mettre encore sous ses yeux pour
rectifier les faits, pour qu'ils soient bien connus d'elle, et qu'en
examinant la question elle ne soit domine par aucune illusion, de
mettre, dis-je, sous ses yeux l'opinion de l'ambassadeur que nous
avons eu pendant plusieurs annes en Espagne, et qui, en effet, tait
favorable  l'intervention. Voici quelle tait son opinion sur ce
point. Il examinait les diffrentes hypothses, les divers modes
d'aprs lesquels l'intervention pourrait avoir lieu, et, laissant de
ct la question purement militaire pour s'occuper de la question
politique, il ajoutait:

Les passions que la lutte des partis et la guerre civile ont excites
ne peuvent tre calmes en un instant; il parat ncessaire que
l'arme franaise, pour consolider son ouvrage, occupe, pendant un
espace de temps plus ou moins long, le pays qu'elle aura pacifi. Le
feu se rallumerait indubitablement, ou dans les provinces du nord ou
sur quelques autres points de l'Espagne. Il faut convenir d'avance du
temps que durera l'occupation, et de plus stipuler d'une manire bien
positive que les troupes franaises ne quitteront le territoire
espagnol, mme aprs l'expiration de ce terme, que par suite d'une
dlibration prise en commun par les deux gouvernements, et non sur la
simple demande du gouvernement espagnol. Il est rsult beaucoup
d'embarras pour nous et beaucoup de mal pour l'Espagne de la facult
laisse, en 1823, au roi Ferdinand de faire cesser  son gr
l'occupation du pays par nos troupes. Il ne faut pas que la mme faute
se renouvelle. N'oublions jamais qu'on doit s'attendre  des caprices
perptuels de la part d'une administration espagnole, et  des
caprices capables de renverser en un instant tout ce que nous aurons
fait pour assurer la tranquillit de la pninsule. Nous devons prendre
nos mesures en consquence.

Ceci me conduit naturellement  parler de la conduite que nous devons
nous prescrire  l'gard du gouvernement espagnol. Il ne peut
videmment, du moins jusqu' la majorit de la reine, surmonter les
difficults inhrentes  sa nature et  sa situation qu'en s'appuyant
sur nous. Notre coopration actuelle ne doit pas tre un fait isol,
mais le premier pas que nous ferons dans un systme nouveau...

Tout en traitant l'Espagne en pays parfaitement indpendant, il est
de toute ncessit de la tenir plusieurs annes sous notre tutelle.
C'est ainsi seulement qu'elle pourra entreprendre la rforme relle de
ses lois et de ses moeurs, calmer les passions violentes qui
fermentent dans son sein, et se prparer un avenir de paix et de
prosprit.

Je n'entends pas examiner, quant  prsent, le fond de la question; je
n'ai voulu que vous faire connatre l'opinion de notre ambassadeur en
Espagne, qui jugea qu'il tait de son devoir d'en bien instruire le
gouvernement du roi au moment o il croyait l'intervention possible.

La question n'est donc pas si simple, ni l'entreprise si facile qu'on
voudrait vous le persuader. Je sais qu'on peut dire que tout ceci
n'est qu'une conjecture, que l'intervention n'ayant pas eu lieu, on
n'en saurait connatre les pesantes consquences. Je ferai la mme
rponse  nos adversaires; je leur dirai que l'intervention n'ayant
pas eu lieu, ils ne peuvent savoir non plus si elle aurait produit les
rsultats prompts et faciles qu'ils en attendent. Nous sommes  deux
de jeu sur cette question. Mais la partie tant ainsi gale, il y a
quelque chose  consulter; il y a des faits qui se sont passs en
Espagne depuis quatre annes; elle a une histoire qu'il faut examiner.
Eh bien, je vous demande en grce de vous rappeler tout ce qui s'est
pass depuis la mort de Ferdinand VII.

Jamais gouvernement nouveau ne s'est tabli et n'a pass les premiers
moments de sa vie sous des auspices plus favorables ni entour de
meilleures circonstances.

Il s'est tabli lgalement, en vertu du droit, au nom du principe
monarchique, si puissant en Espagne; au moment o il s'est tabli, il
n'a t contest srieusement par personne. Dans tout le pays,
non-seulement il a t sur-le-champ le gouvernement lgal, le
gouvernement de droit, comme il l'est strictement et toujours; mais il
a t reconnu, immdiatement reconnu par tous ses voisins, par les
puissances qui pouvaient influer directement et efficacement sur ses
destines. Et non-seulement il a t reconnu, mais il a t soutenu
moralement, comme je vous le montrais tout  l'heure, par la
reconnaissance et par l'appui qui lui a t offert. Il a t soutenu
matriellement par des envois d'armes, de munitions, de troupes, la
lgion trangre franaise et la lgion anglaise. En fait, je le
rpte, jamais gouvernement nouveau n'a t mieux soutenu en naissant
ni entour de circonstances plus favorables que celui de l'Espagne.
Rappelez-vous ce qui s'est pass parmi nous au moment o le
gouvernement de Juillet a t fond. Est-ce que les circonstances lui
ont t aussi favorables? Est-ce qu'il a t vu d'aussi bon oeil par
tous ses voisins? Est-ce qu'il n'avait pas les embarras intrieurs qui
naissent d'une grande commotion, d'un grand emploi de la force
nationale? Ces difficults, messieurs, qui nous ont tant frapps, qui
ont tant pes sur nous, que nous avons en tant de peine  surmonter,
le gouvernement de la reine ne les a pas rencontres en Espagne.

Et cependant est-il parvenu aujourd'hui au mme degr de fermet,
d'autorit, d'influence que le gouvernement franais? Non,
certainement non. Pourquoi? Il y a ici une cause intrieure, une cause
que l'honorable M. Thiers signalait lui-mme avant-hier: c'est la
difficult, l'extrme difficult d'tablir en Espagne un gouvernement
rgulier, efficace, qui s'empare de la population, qui la possde et
la mne  son but. M. Thiers vous disait avant-hier, en vous parlant
du juste-milieu espagnol, que ce qui lui manquait, c'tait un
gouvernement capable de le rallier et de le conduire. C'est l,
messieurs, en effet, c'est l qu'est la vritable difficult pour
l'Espagne; c'est l le mal qu'il faut gurir, l'obstacle qu'il faut
surmonter si l'on veut donner rellement  l'Espagne ce qui lui
manque.

Eh bien, messieurs, ce que vous demandent, ce que vous proposent les
partisans de l'intervention, c'est de vous charger de cette
entreprise, c'est de donner au juste-milieu espagnol le gouvernement
qui lui manque, de lui donner le temps et la force de l'acqurir.

Messieurs, je ne veux pas affirmer que l'entreprise est impossible;
mais certainement elle est bien grande et bien difficile. Ce n'est pas
la premire fois que des gouvernements trangers, que la France
elle-mme essayent d'influer sur l'Espagne, de la rformer, de diriger
son gouvernement. Louis XIV l'a essay, Napolon l'a essay, Louis
XVIII l'a essay. Il ne se fera jamais une intervention plus facile,
qui ait rencontr moins d'obstacles, qui ait t plus promptement
accomplie que celle de 1823. Elle a march des Pyrnes  Cadix sans
obstacle; elle a pris en peu de temps Cadix qui avait rsist  la
toute-puissance de Napolon, et tout cela accompli, quand la France a
voulu influer efficacement sur le gouvernement espagnol, quand elle a
voulu introduire dans ses conseils, dans ses actes, l'ordre, la
modration, la sagesse, l'efficacit, ce qui fait les gouvernements
enfin, elle a chou.

Louis XVIII s'est conduit envers l'Espagne,  cette poque, d'une
faon prudente et modre; il lui a donn de bons et sages conseils;
ils ont t  peu prs sans vertu, et, trois ans aprs, il tait sur
le point de se brouiller avec l'Espagne et de rappeler son
ambassadeur.

Est-ce donc l, messieurs, une entreprise facile? Est-ce l une chose
que l'on puisse faire en quelques mois, en se jouant, sans y engager
toute la force, toute l'autorit, toute la destine de la nation? Non,
messieurs; il est clair que c'est une affaire immense, une de ces
affaires dont on ne se charge pas pour le compte d'autrui.

Et, pensez-y bien, messieurs, quel est le gouvernement que vous iriez
aujourd'hui vous charger, je ne dis pas d'tablir, mais de faire
russir en Espagne, d'assurer et de garantir? Louis XVIII avait
affaire  Ferdinand VII,  un roi absolu,  une forme de gouvernement
plus simple, plus expditive que les formes constitutionnelles. Ce que
vous iriez vous charger de faire russir en Espagne, et avec grande
raison, car vous n'en devez protger aucun autre, c'est le
gouvernement constitutionnel, un gouvernement libre, un gouvernement
de publicit et de discussion, un gouvernement o l'lection joue un
rle immense. Connaissez-vous rien de plus difficile et de plus beau 
la fois?

On vous parle, messieurs, de la fatigue et de la faiblesse comme des
seules causes de l'existence du _juste-milieu_ et de son empire.
Messieurs, pour fonder un gouvernement de juste-milieu, il faut plus
de courage, il faut plus de persvrance et de dvouement que pour
aucune autre forme de gouvernement et aucune autre entreprise.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Non certes, il n'est pas vrai que le juste-milieu et son empire soient
l'effet de la fatigue et de la faiblesse. Sans aucun doute, le
dsabusement gnral y concourt. Je ne me fais pas plus illusion que
vous sur ce qu'il peut y avoir aujourd'hui d'erreur et de mal dans
l'tat moral de mon pays; je sais qu'il y a dans ce dsabusement
gnral, dans ce scepticisme gnral, de la fatigue et de la
faiblesse, j'en conviens; mais si nous n'avions trouv que cela parmi
nous, jamais vous ne seriez venus  bout de faire ce que vous avez
fait; jamais le gouvernement, jamais le juste-milieu, jamais la
rvolution de Juillet n'auraient russi. Ce n'est pas  nos dfauts,
ce n'est pas  ce qui nous manque, c'est  nos qualits,  notre
exprience,  notre intelligence,  notre fermet,  notre
persvrance que le succs du juste-milieu a t d en France; il vous
faudrait rencontrer en Espagne les mmes lments pour russir; et
pour russir, comment? par la main de l'tranger! (_Trs-bien!
trs-bien! Mouvement prolong._)

Je conjure la Chambre, comme je le disais tout  l'heure, de prendre
toutes mes paroles  la lettre, et de ne leur donner ni plus ni moins
d'tendue que je ne leur en attribue moi-mme. Ce que je conclus de
tout ceci, c'est uniquement que l'entreprise est trs-difficile,
qu'elle exige les plus grands efforts, qu'elle lie la responsabilit
et le sort de la France aux affaires intrieures et aux destines de
l'Espagne. Il faut donc, pour que la France s'y engage, un intrt
immense, un de ces intrts dominants, prpondrants, auxquels les
nations doivent quelquefois tout sacrifier. Cet intrt existe-t-il?
Je pense que non, et je demande  la Chambre la permission de lui en
dire les raisons.

On a apport, pour prouver tout l'intrt que doit porter la France
aux destines actuelles de l'Espagne, des considrations de divers
genres, les unes puises dans la politique gnrale et permanente de
la France, les autres dans sa politique actuelle et spciale, dans
l'intrt du gouvernement de Juillet.

Je parcourrai rapidement les unes et les autres.

On a parl de Louis XIV; c'est en effet le grand exemple et la grande
autorit. Je prie la Chambre de se demander ce que sont devenues aprs
Louis XIV, aprs ce grand acte de la fin de son rgne sur l'Espagne,
ce que sont devenues, dis-je, la conduite et la situation de la France
dans les grandes affaires de l'Europe, dans tout le cours du XVIIIe
sicle. La rponse est facile et connue de tout le monde: une inertie
rare, une faiblesse vidente, peu d'influence et peu d'action dans les
affaires gnrales de l'Europe, telle a t l'histoire de la France
dans le XVIIIe sicle.

_Une voix._--De l'Espagne?

_M. le ministre de l'instruction publique._--De la France: c'est de la
France que je parle.

Vous n'avez qu' vous rappeler, messieurs, les grands vnements
politiques du XVIIIe sicle, la guerre de la succession germanique, la
guerre de Sept ans, le partage de la Pologne; vous savez tous quel
petit rle la France y a jou. Pourquoi? Parce que la France tait
fatigue, puise, et surtout lasse moralement des longues guerres de
Louis XIV, de ces efforts si prolongs, si douloureux, de ces succs
si incomplets. C'est l la vraie cause qui a laiss, pendant tout le
XVIIIe sicle, la France inerte et peu puissante dans les vnements
gnraux de l'Europe. Tout le monde l'a dit, ce n'est pas moi qui
l'invente. Que serait-il arriv,  cette poque, si le gouvernement
franais, mconnaissant ce grand fait, cet tat de son pays, avait
engag la France dans de grandes et prilleuses entreprises?
Messieurs, il serait peut-tre arriv de grands revers, et
trs-probablement de grandes inconsquences, des entreprises
lgrement conues, promptement abandonnes, et ce dfaut de
consistance, d'nergie qui s'attache aux actes, aux dmarches, quand
l'esprit gnral du pays et de l'poque n'y poussent pas, n'y
soutiennent pas le gouvernement. C'est l, j'en suis convaincu, ce qui
serait arriv  la France du XVIIIe sicle.

Les ministres franais de cette poque, le cardinal de Fleury en
particulier, furent plus prudents; ils maintinrent la paix, ils firent
de la paix la tendance gnrale de la politique de la France. Je ne
pense pas qu'en dfinitive la France y ait beaucoup perdu en
considration  l'tranger ni en prosprit intrieure. Certainement
le XVIIIe sicle n'a pas t une poque de dcadence pour la France.
Ce qu'elle ne faisait pas d'un ct, elle le faisait de l'autre; ce
qu'elle ne gagnait pas au dehors, elle le gagnait au dedans. Elle
agissait, non par les armes, mais par les ides, par les lettres, par
mille moyens qui lui donnaient en Europe une autorit qu'elle n'aurait
pas due aux armes..... (_Nouvelle adhsion aux centres._)

Eh bien, appliquez cet exemple simple, clair, qui repose sur de grands
faits, appliquez-le  ce qui se passe aujourd'hui parmi nous. Sans
aucun doute, la France est fatigue des longues guerres, des
glorieuses conqutes de la Rvolution et de l'Empire. Ce n'est pas 
dire,  Dieu ne plaise! que les guerres de la Rvolution et de
l'Empire aient t inutiles  la France; bien au contraire, elles lui
ont rendu des services immenses; elles l'ont sauve, elles l'ont
fonde, elles l'ont glorifie; mais elles ont fait leur temps, et 
la fin elles taient excessives. Il faut le rpter  cette tribune:
l'esprit de guerre et de conqute tait devenu excessif; il cotait 
la France bien plus qu'il ne lui valait. Il a fait son temps; nous
sommes entrs dans une autre poque, dans une poque de paix, de
travail rgulier, de dveloppement intellectuel, scientifique,
industriel. C'est de ce ct aujourd'hui que la France cherche la
force et la gloire. C'est de ce ct qu'il faut la conduire, et non
pas en arrire, non pas vers des entreprises qui ont pu tre bonnes et
belles dans les temps passs, mais qui ne le seraient pas pour nous.

Le premier devoir, la premire science des hommes d'tat, c'est de
dmler le vritable voeu de leur temps, le vritable caractre de
leur poque, ce qu'elle dsire, ce qu'il lui faut,  quoi elle est
propre,  quoi elle se portera volontiers, d'elle-mme, librement.

Nous parlons beaucoup de libert; consultons donc un peu le voeu du
pays; croyons un peu  sa libre impulsion,  sa spontanit; ne
prtendons pas lui imposer nos volonts, nos combinaisons, nos
fantaisies; ne lui faisons pas une politique  notre guise;
donnons-lui la sienne; la politique naturelle et libre est la seule
que, dans un gouvernement libre, il faille professer et suivre; c'est
la seule que, pour mon compte, je me propose de soutenir toujours.
(_Marques nombreuses d'assentiment._)

Permettez-moi, messieurs, aprs vous avoir parl de la France, de
jeter un coup d'oeil sur l'Espagne elle-mme. Je crains beaucoup que
dans cette affaire, comme il arrive souvent, nous ne tombions dans de
frquents anachronismes, et que le souvenir des temps passs et des
faits anciens ne nous fasse oublier les temps et les faits
d'aujourd'hui.

On parle toujours de l'Espagne comme si nous tions au XVIe ou au
XVIIe sicle. Mais, messieurs, l'Espagne du XVIe et du XVIIe sicle,
l'Espagne contre laquelle Franois Ier, Henri IV et Louis XIV ont
lutt, n'tait pas du tout l'Espagne d'aujourd'hui; elle tait
troitement lie aux rivaux de la France en Europe; elle tait
non-seulement sous l'influence, mais sous la puissance, sous la
domination directe des rivaux de la France en Europe. L'Espagne
n'tait pas seulement au del des Pyrnes, elle tait au del des
Alpes, au del du Rhin, elle tait sur l'Escaut; elle tait lie au
royaume de Naples, au Milanais,  l'Allemagne, aux Pays-Bas; il y
avait l une seule et mme force, une seule puissance dans une mme
main, et contre laquelle la France luttait par une rivalit dont elle
ne pouvait s'affranchir, qu'elle n'tait pas alle chercher, mais qui
tait dans le cours naturel des vnements et du dveloppement de
l'Europe.

Rien de semblable n'existe aujourd'hui: l'Espagne n'appartient plus 
aucun des rivaux de la France en Europe; l'Espagne, depuis longtemps,
est une puissance isole, rduite  sa propre force. Quel est le degr
de cette force? Je ne l'examine pas; mais enfin l'Espagne n'a plus,
dans les luttes que la France peut tre appele  soutenir en Europe,
ni la situation, ni l'importance qu'elle avait au XVIe sicle. Il faut
bien se garder de juger par ces analogies qui reposent sur des
apparences trompeuses. Pour que la France pt tre lgitimement amene
 s'engager profondment dans les destines de l'Espagne, il faudrait
videmment d'autres raisons, des raisons plus dcisives que celles que
l'on tire de l'ancienne politique gnrale et permanente de la France.

On allgue une raison qui serait immense, et sur laquelle je ne
voudrais pas me taire; on a dit: Si nous n'intervenons pas, ou si nous
ne cooprons pas  main arme, l'alliance de la France et de
l'Angleterre sera prodigieusement affaiblie.

Cette raison serait puissante pour moi, messieurs, car je suis
convaincu que, par une foule de causes morales et politiques,
l'alliance de la France et de l'Angleterre est, pour toutes deux, un
immense et dominant intrt. Mais il y a d'tranges retours, de
singuliers revirements dans les choses de ce monde et dans les
langages. En 1835, quand on nous demanda l'intervention en Espagne,
une des raisons les plus puissantes qu'on allgua contre notre
intervention, c'est que cela affaiblirait l'alliance de la France et
de l'Angleterre, que le ministre whig en serait gravement compromis,
qu'il fallait prendre garde de lui susciter cet immense embarras. Nous
consultmes en effet l'Angleterre; l'Angleterre fut d'avis qu'il n'y
avait pas lieu  intervention, et nous nous en abstnmes en grande
partie par cette considration; non qu'il n'y en et d'autres, et de
dcisives  mon avis, mais celle-l fut d'un grand poids.

En 1835 donc, si nous intervenions, notre alliance avec l'Angleterre
tait compromise; aujourd'hui, si nous n'intervenons pas, notre
alliance est galement compromise et affaiblie!

Je ne pense pas, messieurs, qu'un fait aussi important que l'alliance
de la France et de l'Angleterre tienne  des considrations qui
varient ainsi d'une anne  l'autre. Non, messieurs, l'alliance de la
France et de l'Angleterre tient d'une part  la sympathie naturelle
d'ides, de sentiments, d'institutions qui existent entre les deux
peuples; de l'autre, et surtout peut-tre, au maintien de la paix
gnrale en Europe. L'alliance de la France et de l'Angleterre est la
base et la garantie de cette paix. Voil pourquoi elle est au-dessus
de tous ces vnements, de tous ces incidents particuliers dont on
voudrait la faire dpendre. Elle rsisterait, soyez-en srs,  bien
d'autres preuves. Nous sommes unis, intimement unis avec
l'Angleterre; mais nous conservons, dans notre union, la libert de
notre politique, de nos dmarches; nous ne subordonnons pas notre
conduite  la conduite de l'Angleterre, notre politique  la sienne
dans tous les lieux. L'Angleterre en fait autant de son ct, et je le
conois; dans une foule d'occasions, elle suit sa politique
particulire, son intrt particulier, et je ne crois pas que son
alliance avec la France soit compromise, ni affaiblie parce que les
intrts des deux pays peuvent, sur tel ou tel point, dans telle ou
telle affaire, se trouver en dissidence ou en opposition.

Non, messieurs, nous ne sommes pas  ce point, ni l'Angleterre non
plus, susceptibles et jaloux; nous ne nous tenons pas pour enchans
les uns aux autres parce que nous sommes allis; nous conservons, je
le rpte, et il importe que la France le sache bien, dans notre
alliance avec l'Angleterre, la libert de nos actions, la libert de
considrer dans tous les temps, dans tous les lieux, quel est
l'intrt de la France. Votre alliance avec l'Angleterre ne sera
compromise ni dans l'une ni dans l'autre des deux hypothses qui nous
occupent. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Je demande pardon  la Chambre de l'tendue de cette discussion; mais
la question est si grave (_Oui! oui!_) et ma conviction si profonde,
que je ne voudrais laisser ignorer aucune des raisons qui dterminent
le cabinet et dirigent sa conduite. (_Parlez! parlez!_)

On dit que du moins, si l'alliance anglaise n'est pas compromise ni
affaiblie, nous laisserons prendre  l'Angleterre en Espagne une
influence immense, que celle de la France n'y sera plus rien. Parce
que l'Angleterre a permis ou ordonn, comme on voudra,  quelques
marins,  quelques artilleurs, de rendre  la cause de la reine un
utile service, un service dont nous nous flicitons, auquel nous
applaudissons, il en rsultera pour elle une complte prpondrance en
Espagne, et la France en sera exclue.

Messieurs, l'Angleterre, permettez-moi de vous le rappeler, a rendu 
l'Espagne de bien autres services. De 1808  1814, l'Angleterre a
soutenu l'Espagne par de bien autres moyens, avec des dmonstrations
bien autrement clatantes, elle devait avoir acquis dans ce pays une
bien autre prpondrance; et cependant vous avez vu, sous la
Restauration, l'Espagne revenir naturellement, d'elle-mme, se placer
sous l'influence de la France. (_Bruit  gauche._) C'est qu'il y a l
un empire des situations, une force des choses que rien ne peut
dtruire; c'est que l'Espagne est naturellement dans la sphre de la
France beaucoup plutt que dans celle de l'Angleterre. Et croyez-moi,
lorsqu'un tel fait a rsist  des services aussi considrables, aussi
clatants que ceux que l'Angleterre avait rendus  l'Espagne en 1812,
il rsistera aussi, aprs de lgres oscillations, aprs des
variations dont il ne faut pas trop se proccuper, aux services
nouveaux qu'elle pourrait lui rendre encore.

Mais on s'occupe surtout des intrts commerciaux, on craint surtout
pour les intrts commerciaux de la France en Espagne.

Messieurs, je ne puis entrer  ce sujet dans aucun dtail; ce qui
importe et ce que je puis dire  la Chambre, c'est que le gouvernement
du roi n'a pas perdu un seul instant de vue les intrts commerciaux
de la France en Espagne, et que, lorsqu'ils lui ont paru compromis ou
pouvant tre compromis par tel ou tel arrangement particulier entre
l'Espagne et l'Angleterre, il a sur-le-champ pris ses mesures pour que
ces projets ne fussent pas raliss. Des prcautions ont t prises
sous le ministre de M. le duc de Broglie, et tout rcemment encore
par le cabinet actuel, et par les soins de M. le prsident du conseil.

La Chambre peut tre sre que les intrts commerciaux de la France en
Espagne, comme ailleurs, seront toujours l'objet particulier des soins
et de la vigilance du cabinet. (_Trs-bien!_)

Je demande  la Chambre la permission de prendre un peu de repos.


Aprs une interruption de cinq minutes, M. le ministre reprend en ces
termes:

Messieurs, j'arrive  la dernire question pose dans ce grand dbat,
et je me demande: ce  quoi nous ne sommes point engags par les
traits, ce qui serait trs-difficile, ce que la politique gnrale et
permanente de la France, ne nous commande point, la politique
spciale, la politique actuelle, l'intrt du moment, l'intrt du
gouvernement de Juillet nous le prescrivent-ils? C'est la dernire, et
certainement la plus importante de toutes les questions.

M. ODILON BARROT.--C'est vrai.

_M. le ministre de l'instruction publique._--Je pense absolument, sur
l'importance de la question, comme l'honorable M. Odilon Barrot. Je ne
l'attnuerai pas plus que lui.

On dit qu'il y a aujourd'hui entre les ides, les institutions, la
politique, la cause de l'Espagne, et les ides, les institutions, la
politique, la cause de la France, une telle identit que la France ne
peut se dispenser..... Je prie M. Odilon Barrot de me permettre de
poser la question..... (_Exclamations  gauche._)

M. ODILON BARROT.--Je n'ai pas dit un mot.

M. DE BRICQUEVILLE.--C'est de la taquinerie. (_Rires et nouvelles
exclamations._)

_M. le ministre de l'instruction publique._--Je demande  la Chambre
la permission de ne pas rpondre  cette taquinerie par une autre.
(_On rit._)

_M. le ministre de l'instruction publique._--On dit que c'est sa
propre cause que la France doit aller soutenir en Espagne. Il y a du
vrai dans cette assertion, beaucoup de vrai, messieurs, et c'est 
cause de cela que nous avons fait, depuis trois ans, pour l'Espagne,
tout ce que nous avons fait; c'est  cause de cela que nous avons
prt  la reine, soit de prime abord, soit par des traits, l'appui
que nous lui avons prt, que nous sommes loin de ne vouloir plus lui
prter, que nous lui prterions aujourd'hui comme alors, que nous nous
glorifions de lui avoir prt. Mais enfin il faut savoir quelle est la
mesure de cette vrit, quelle part elle doit occuper dans les
intrts et dans la conduite de la France: l est toute la question.

La France, messieurs, depuis six ans, a suivi une politique qui lui a
russi en Europe, il est impossible de le contester; elle a maintenu
la paix et en mme temps son influence et sa considration se sont
accrues.

Pourquoi?

D'abord parce que nous nous sommes dit constamment depuis six ans:
notre sret et notre puissance au dehors dpendent surtout de notre
tranquillit et de notre force au dedans, parce que nous avons fait
de notre politique intrieure notre grande affaire, parce que nous
nous sommes soigneusement abstenus de nous engager dans des affaires
trangres et lointaines. Nous nous sommes appliqus  consolider
notre gouvernement,  raffermir l'ordre,  ressaisir tous les
principes de l'ordre social,  dvelopper l'intelligence et la
prosprit nationales. Voil notre premire cause de succs.

Nous nous sommes de plus soigneusement abstenus de tout esprit de
propagande; nous avons vit tout ce qui pouvait nous engager dans une
lutte ardente; nous avons pratiqu, au dehors comme au dedans, la
politique du juste-milieu; nous avons toujours agi dans un intrt de
modration, de transaction; nous ne nous sommes jamais mis  la suite
ni de l'un ni de l'autre des deux principes qui sont toujours prts 
se combattre en Europe, du principe absolutiste ni du principe
rvolutionnaire. Notre politique intrieure comme extrieure a t, je
le rpte, une politique de juste-milieu.

Nous avons fait plus encore; nous n'avons pas voulu faire, d'une
manire aveugle et indistincte, de la propagande, mme au profit du
juste-milieu; nous avons soigneusement distingu les lieux, les
situations; nous avons compris que notre intrt dans le succs du
juste-milieu n'tait pas le mme  Turin ou  Naples,  Bruxelles ou 
Lisbonne, qu'il y avait l des diffrences dans les situations dont il
fallait tenir compte; en sorte que la politique mme du juste-milieu
ne nous a pas trouvs aveugles et serviles, et ne nous a pas entrans
partout  sa suite, sans mesure ni discernement.

Cette conduite nous a russi au del, je ne dirai pas de nos voeux,
mais au del de l'attente gnrale de l'Europe et de la France.

Certainement, quand le gouvernement de Juillet a t fond, quand il a
commenc  marcher dcidment avec fermet dans sa politique, personne
ne croyait qu'il russit  ce point.

Deux grands faits se rvlent l, messieurs, deux faits trop
longtemps mconnus et trop souvent oublis. Je prie la Chambre de me
permettre de les signaler bien clairement  son attention.

Le premier, c'est que l'Europe continentale elle-mme n'est plus
aveuglment entrane par l'esprit absolutiste et contre-rvolutionnaire;
le second, c'est que la France n'est plus domine par l'esprit
rvolutionnaire. Ce sont l les deux faits que notre succs a mis en
lumire.

Reprsentez-vous ce qu'tait l'Europe continentale en 1791, quelles
ides, quels sentiments, quels projets dirigeaient sa politique, et
comparez-la  ce qu'elle est aujourd'hui. videmment l'Europe
continentale a acquis beaucoup d'intelligence et d'exprience. Elle
sait comprendre, elle sait accepter les faits ncessaires; c'est l la
sagesse des gouvernements.

Non-seulement l'Europe est devenue modre, mais l'esprit de rforme,
d'amlioration, de progrs s'est introduit dans tous les pays, dans
tous les gouvernements. Je n'hsite pas  le dire et je demande  la
Chambre la permission de lui exprimer compltement ma pense  ce
sujet. L'esprit fanatique d'absolutisme est en dclin dans toute
l'Europe, l'esprit de rforme et de progrs pntre partout. Dans les
monarchies absolues mme, la situation des choses a chang; le besoin
de la justice envers tous, le besoin du bien-tre gnral, ces deux
ides, ces deux sentiments ont pntr dans tous les gouvernements, 
des degrs sans doute trs-divers, trs-ingaux, et qui sont loin,
pour mon compte, de me satisfaire partout galement, mais qu'il faut
reconnatre partout.

J'admets les exceptions, les ingalits, les varits; je signale
seulement un fait gnral, le progrs d'intelligence et de modration
de l'Europe entire.

C'est l un fait immense et dont il faut tenir grand compte. En mme
temps, et  ct de ce fait, vous avez le fait correspondant: la
France a reu de sa rvolution les biens qu'elle lui demandait; elle
en a prouv les maux, reconnu les erreurs, elle est  la fois
exprimente et satisfaite. L'esprit conservateur est en progrs parmi
nous, en progrs lgitime, n'abandonnant rien de ce qui a t
justement conquis, ne renonant  rien de ce qui a t justement
pens, mais revenu aux ides conservatrices de l'ordre social.
(_Adhsion aux centres._) Cela est visible dans les institutions, dans
les ides, dans le langage, partout; cela est visible surtout depuis
la rvolution de Juillet. C'tait un des plus grands malheurs, un des
plus grands vices de la Restauration, que par la mfiance qu'elle
inspirait, par quelques-unes de ses tendances, elle rchauffait sans
cesse l'esprit, les passions, les prjugs rvolutionnaires parmi
nous. La France lui doit beaucoup en ce sens que, prcisment parce
qu' cette poque elle se mfiait de son gouvernement, elle a voulu
tre libre; la France a voulu, sous la Restauration, ce qu'elle
oubliait sous l'Empire; elle a voulu tre libre; elle a eu besoin des
garanties de la libert sous un gouvernement dont elle se mfiait.
Mais en mme temps que la France a appris  tre libre, qui de nous
peut mconnatre que les passions, les ides, les prjugs
rvolutionnaires ont repris,  cette poque, un empire qu'ils
n'avaient plus?

Eh bien, messieurs, un des grands bienfaits de la rvolution de
Juillet, c'est d'avoir affranchi l'esprit de la France, de l'avoir
dlivre de ces fantmes qui l'obsdaient; elle lui a permis, sous un
pouvoir en qui la France se confie, de se dgager de ces routines, de
ces habitudes, de ces passions, de ces prjugs rvolutionnaires; elle
lui a permis de revenir avec scurit  sa pente naturelle,  l'esprit
conservateur,  l'esprit d'ordre, aux ides morales et religieuses, et
 toutes les habitudes qui s'y rattachent. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Il en rsulte pour la France un fait bien simple et bien clatant,
c'est qu'elle peut parler  tout le monde; c'est qu'elle a des ides,
des sentiments, des intrts communs avec les deux grandes forces, les
deux esprits puissants qui se balancent aujourd'hui en Europe, avec
les rformateurs et les conservateurs; la France sait les comprendre
et se faire comprendre des uns et des autres; la France peut les
aider et se faire aider des uns et des autres; la France peut entrer
en intelligence, en relation avec les peuples et avec les
gouvernements, avec les amis du progrs et les amis de la libert,
avec les amis de l'ordre et les amis de la conservation. C'est l une
situation admirable, une situation pleine d'indpendance et de force,
une situation de vrai juste-milieu, de juste-milieu fond, non sur la
lassitude et la crainte, mais sur la raison prouve, sur le courage
prouv; c'est l le juste-milieu qui fait la force des nations comme
des gouvernements. (_Mouvement._)

Eh bien, messieurs, c'est de cette belle et forte situation qu'on nous
propose de sortir pour rentrer,  la suite d'un autre peuple, dans
l'arne rvolutionnaire, pour nous rengager dans la lutte violente,
aveugle, de l'esprit rvolutionnaire et de l'esprit absolutiste. La
France peut tenir, tient rellement le sceptre en Europe entre les
deux esprits; on lui demande de l'abdiquer et de redescendre parmi les
combattants: est-ce que cela est dans l'intrt de la France,
messieurs? Est-ce que cela est dans l'intrt de sa politique? est-ce
conforme  ce qu'elle a fait depuis la rvolution de Juillet? est-ce
l ce que nous sommes alls faire  Anvers? est-ce l ce que nous
avons voulu faire quand nous avons protg la Suisse? Non, messieurs;
ce que nous avons protg partout, c'est l'esprit de modration et de
transaction. Nous avons voulu prvenir partout la lutte violente entre
le principe absolutiste et le principe rvolutionnaire. Aprs notre
rvolution consomme, nous avons travaill, du haut de la position que
nous avons acquise,  faire prvaloir en Europe le double esprit de
conservation et de progrs qui tait le ntre. Croyez-moi, en quittant
cette position, en rentrant dans les luttes rvolutionnaires, en
mettant la rvolution de Juillet  la suite... je ne voudrais pas dire
de la rvolution...

_Voix  gauche._--Dites! dites!

_M. le ministre de l'instruction publique._--Eh bien, puisqu'on veut
que je le dise, en mettant la rvolution de Juillet  la suite de
l'insurrection de la Granja, on compromettrait et on abaisserait en
mme temps la France; on lui ferait courir le risque de se replonger
dans les luttes d'o elle est si heureusement sortie. (_Trs-bien!
trs-bien!_)

_Une voix._--Vous isolerez la France.

_M. le ministre de l'instruction publique._--La France changerait
ainsi de position, la France abdiquerait  la fois sa scurit et sa
vraie grandeur; elle ne le fera pas.

On dit qu'il s'agit de la cause gnrale de l'humanit; on dit que la
France ne peut pas ne pas la soutenir.

Voulez-vous, messieurs, que je dise quel est, dans ma pense, le plus
grand service que la France puisse rendre  cette cause,  la cause
des gouvernements constitutionnels, de la libert rgulire, du
progrs de la civilisation? C'est de russir compltement chez elle,
(_Aux centres.--Trs-bien! trs-bien!_) de donner partout l'exemple
d'une nation rforme, d'une nation qui a fait une rvolution et qui
se gouverne paisiblement, qui rentre dans les voies rgulires et
conservatrices des socits: voil le plus grand service que vous
puissiez rendre  la grande et bonne cause. Soyez srs qu'un tel
succs et un tel exemple valent bien des cooprations et des
interventions. C'est une ide trs-fausse,  mon avis, que de croire
qu'on est appel  aller jouer partout sa vie pour soutenir partout sa
cause. Non! non! soutenir son droit chez soi, assurer son succs chez
soi, donner ainsi aux autres l'exemple, et, en mme temps, prter au
dehors son influence, son appui, son autorit, dans les limites de
l'intrt national, voil le rle qui convient  un pays qui a russi
comme la France. Croyez-moi, l'intrt national est ici parfaitement
d'accord avec l'intrt gnral de l'humanit, et la France rendra de
plus grands services en montrant la rvolution de Juillet forte et
heureuse, qu'en allant la compromettre  la suite d'une rvolution
pareille. Je demande pardon  la Chambre, je retire l'expression
_pareille_; il n'y a rien de pareil entre la rvolution de Juillet et
l'insurrection de la Granja.

J'ai entendu faire ici cette comparaison; on n'a oubli qu'une chose,
les ordonnances de juillet. (_Vive adhsion au centre._)

On a sembl croire et dire que ce qui avait t parfaitement lgitime
le lendemain des ordonnances l'et t galement la veille. Pour mon
compte, je ne le pense pas; je pense que la lgitimit de la
rvolution de Juillet a commenc avec les ordonnances. (_Nouvelles
marques d'adhsion aux centres._)

M. GLAIS-BIZOIN.--Elle a commenc  partir de 1814. (_Mouvement._)

_M. le ministre._--Messieurs, je me rsume. Je ne crois pas pour mon
compte que la France ait,  la coopration en Espagne, un de ces
intrts puissants, suprieurs, qui font taire tous les autres et
auxquels tout doit tre sacrifi.

Je parlerai des carlistes...

_ gauche._--Ah! voyons!

_M. le ministre._--Je ne crains pas plus cette question que les
autres, messieurs. Personne ne dsire plus vivement que nous le succs
et la consolidation du gouvernement de la reine Isabelle II. Notre
conduite depuis trois ans ne peut laisser aucun doute  ce sujet. Nous
esprons fermement ce succs. On a bien souvent annonc le triomphe de
don Carlos. Il n'a pas eu lieu, et toutes les fois qu'on l'annonait
le plus,  ce moment mme un grand chec venait dmentir les
prdictions. Il y a, dans la cause de don Carlos, de bien autres
faiblesses, de bien autres causes d'impuissance et de dsordre que
dans celle de la reine. Le triomphe rgulier, l'tablissement
dfinitif, heureux du gouvernement de la reine, est difficile; mais le
triomphe de don Carlos est extrmement difficile aussi, j'espre
impossible. Et parce que je ne voudrais pas engager les destines de
mon pays dans celles de l'Espagne, parce que je ne voudrais pas lier
indissolublement la cause de mon pays et du gouvernement de Juillet 
la cause de la reine Isabelle II, nous n'en faisons pas moins,
non-seulement des voeux, mais des efforts pour l'intrt de la reine
Isabelle, dans les limites des intrts de la France.

On demande ce que nous ferions, si par malheur la cause qui n'est pas
la ntre triomphait. Personne ne peut le dire, personne ne doit le
dire, le gouvernement moins que personne. Nous avons vu un autre
gouvernement en Espagne, messieurs; nous avons vu Ferdinand VII roi 
Madrid. C'tait dans les premiers temps de la rvolution de Juillet;
c'tait au moment de ses plus grands dangers, lorsqu'elle pouvait se
croire srieusement et rellement menace par l'Europe continentale.
Il n'en est rien arriv. Malgr cet isolement dont on parlait tout 
l'heure, la France a surmont ces obstacles; elle a travers 1831 et
1832 avec l'Europe continentale en grande alarme et un roi absolu 
Madrid. Ce que la France a fait en 1831 et 1832, elle le ferait
galement en 1838 et 1839. La France est sre d'elle-mme. Elle a
suffi depuis six ans  toutes les ncessits de sa situation; elle a
suffi, au dedans et au dehors,  des prils,  des craintes bien plus
graves qu'il ne peut en reparatre aujourd'hui, aujourd'hui que son
gouvernement se consolide, que ses citoyens se rallient, qu'elle fait
preuve  la fois, aux yeux de l'Europe, de sagesse et de force.

Messieurs, ce serait de la part du gouvernement un acte de grande
imprudence que de s'engager sur l'avenir, quel qu'il soit. Mais nous
ne nous engagerons pas plus  nous abstenir qu' agir; nous
veillerons, envers et contre tous, aux intrts de la France. Et quant
 l'Espagne, notre conduite dans le pass, nos sincres et constants
efforts pour faite triompher, dans la limite des intrts de la
France, le gouvernement de la reine, c'est l le gage le meilleur, le
plus sr que nous ayons  offrir  notre pays. (_Marques nombreuses
d'assentiment._)




LXXXI

Continuation de la discussion du projet d'adresse sur les affaires
d'Espagne.

--Chambre des dputs.--Sance du 17 janvier 1837--


M. Berryer, ayant vivement attaqu la politique du gouvernement du roi
quant  l'Espagne, affirma qu'elle ne russirait pas. Je lui rpondis
pour tablir le caractre gnral et consquent de cette politique,
soit  l'intrieur de la France, soit dans nos relations avec
l'Espagne, et pour montrer qu'elle tait dj en voie de succs.


M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, il y a
sept ans, nous sommes entrs, pour la premire fois, dans cette
Chambre, l'honorable propinant et moi; lui pour soutenir le ministre
de M. de Polignac, moi pour le combattre. (_Trs-bien! trs-bien!_)

M. BERRYER.--Je demande la parole.

_M. le ministre._--Lui pour soutenir le ministre de M. de Polignac,
moi pour le combattre; lui pour combattre l'adresse des 221, moi pour
la soutenir. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Nous avons t constamment, depuis ce jour, lui et moi, et nous sommes
encore aujourd'hui, fidles  notre origine,  notre cause. Ce qu'il
faisait il y a sept ans, il vient de le faire; ce que je faisais, je
le fais encore aujourd'hui.

Que vous a-t-on dit pendant sept ans, messieurs? Que vous a dit, en
particulier, l'honorable propinant, quand il s'agissait des affaires
de la France et de nos efforts pour rtablir l'ordre dans notre pays?
Il vous a dit: Vous tentez l'impossible, vous ne russirez jamais;
vous tes sous l'empire d'un principe fatal, du principe
rvolutionnaire, qui vous pousse invinciblement de consquence en
consquence  l'anarchie. Vous avez beau lutter, vos efforts seront
vains.

Le fait a donn un dmenti clatant  ses prdictions tant de fois
rptes; l'ordre a t rtabli. Le gouvernement fond, disait-on, sur
l'anarchie, s'est affermi par l'ordre; sa considration et son
influence se sont accrues. On ne peut plus vous parler aujourd'hui de
l'impossibilit de faire quelque chose de raisonnable et de rgulier
en France; on ne le peut plus, on y renonce, ou se transporte sur un
autre terrain, dans un autre pays. (_Trs-bien! trs-bien!_)

 vos portes, messieurs, il y a un peuple qui, dans des circonstances
trs-difficiles, avec une civilisation bien moins avance que la
vtre, avec une exprience bien moins longue, n'tant pas encore en
possession, comme nous, des fruits d'une puissante rvolution, il y a
un peuple, dis-je, qui fait des efforts pour introduire chez lui
quelques principes de constitutionnalit, de libert, des efforts
douloureux, mls d'incidents dplorables; vous prtez votre appui 
ce peuple, vous le lui prtez dans les limites qui conviennent  votre
situation,  vos intrts. On vient vous dire: Vous tentez
l'impossible, vous ne russirez jamais  rien; vous n'affranchirez
point l'Espagne; l'Espagne ne russira  rien: ni la libert, ni
l'ordre constitutionnel n'auront en Espagne un moment d'existence;
renoncez-y donc, ne faites rien pour vos voisins.

On vous dit pour l'Espagne, messieurs, ce qu'on vous a dit pendant
six ans pour vous-mmes; on vous prdit pour l'Espagne l'impossibilit
qu'on vous a prdite pour vous-mmes. Je n'ose pas me flatter; je
n'ose pas prdire  mon tour que vous russirez en Espagne aussi
compltement, aussi heureusement que vous avez russi en France; mais
je dis que vous avez raison d'essayer, que vous avez raison de donner
votre appui aux tentatives constitutionnelles de l'Espagne, de le lui
donner, comme je le disais hier, dans les limites de l'intrt de la
France, (_Trs-bien! trs-bien!_) en prenant toujours l'intrt de la
France pour point de dpart; je dis que, si cette prtendue
impossibilit dont on vous parle devait rellement exister, il
faudrait, avant de le reconnatre, que vous eussiez fait pour
l'Espagne tout ce que l'intrt de la France vous permet.

Je ne rentrerai pas, la Chambre le comprendra sans peine, dans la
discussion  laquelle je me suis permis dj hier de donner tant
d'tendue; j'ai cependant quelques rponses simples et directes 
faire  l'honorable propinant; et d'abord, quelques faits importants
 rectifier.

Il a parl des rticences du cabinet, des embarras, des incertitudes
de son langage et de sa politique. Messieurs, je ne dirai pas que,
dans aucun cas, un gouvernement, un ministre ne doit avoir de
rticences; il serait puril et ridicule de tenir un pareil langage;
sans doute il y a des occasions o un gouvernement doit savoir se
taire et ne montrer qu' demi sa pense et son intention.

Nous serions trangers aux plus simples rgles du bon sens et de la
politique, si nous prescrivions de venir toujours ici dire toutes
choses, soit au moment mme o nous les faisons, soit avant de les
faire. Mais certes, si jamais politique a t claire, avoue, franche
dans ses principes gnraux, dans ses volonts gnrales, c'est celle
qui a t suivie depuis six ans et qui l'est encore en ce moment. Et
cela est si vrai, que l'honorable propinant lui-mme, pour connatre
cette politique, n'a pas besoin qu'on la lui dise; il vous disait tout
 l'heure: Je sais ce que faisait, ce que devait faire l'ancien
prsident; je sais ce que faisait, ce que doit faire le ministre de
l'instruction publique; je le sais, je n'ai pas besoin qu'on me
l'apprenne. Messieurs, notre politique est donc bien claire, bien
franche, puisqu'on la connat si bien; il n'y a certes point de
rticences dans une politique ainsi comprise avant d'avoir parl. (_On
rit._)

Voici un autre fait qui n'est personnel ni  moi ni au cabinet.

Je m'tonne que l'honorable membre ait parl du testament de Ferdinand
VII comme d'un acte odieux, extorqu  un mourant pour la translation de
la couronne sur la tte de sa fille. L'honorable propinant ignore donc
compltement les faits; il ignore donc que le testament de Ferdinand VII
n'a rien de nouveau; il ignore qu'en 1789, un acte sanctionn par les
corts du royaume avait aboli la pragmatique-sanction de Philippe V et
rgl la succession  la couronne comme l'a fait le testament de
Ferdinand VII; il ignore ce qu'il devrait savoir encore mieux, c'est que
l'adoption dfinitive et publique de cet acte des corts a eu lieu en
1830, bien avant la mort de Ferdinand VII, lorsqu'il ne s'agissait pas
d'extorquer un testament  un mourant, lorsque Ferdinand tait en pleine
possession de sa raison et de sa libert, pendant que Charles X rgnait
 Paris; il ignore que l'ambassadeur de France  Madrid,  cette poque,
voulut faire des observations et s'opposer au changement de l'ordre de
succession en Espagne, et qu'il reut du gouvernement de Charles X
l'ordre de ne point s'opposer, de laisser aller les choses. Ce sont l
des faits avrs, officiels, et qui tablissent de la manire la plus
claire, la plus positive le droit lgal du la reine, reconnu par
l'Espagne elle-mme, dans les formes de ces anciennes institutions que
l'honorable propinant vantait tout  l'heure.

Il a examin la question de droit, je l'ai examine aprs lui; je
viens  la question de fait. Il s'est demand quel tait en Espagne le
voeu national, et il a compar la situation du gouvernement de la
reine Isabelle et celle de don Carlos.

Il me serait ais de faire la comparaison contraire, de vous montrer
don Carlos en prsence d'un gouvernement nouveau, du gouvernement
d'une femme et d'un enfant, d'un gouvernement agit par les
dissensions qui accompagnent ncessairement les dbuts d'un rgime de
libert; il me serait ais de vous montrer don Carlos incapable de
sortir de la Navarre, oblig de se concentrer dans des provinces o il
ne trouve de la force que parce qu'elles se dfendent, non pour lui
seul, mais pour leurs antiques privilges et leur libert; don Carlos
incapable d'exciter, dans le reste de l'Espagne, une insurrection
srieuse, parvenant  faire promener, comme cela s'est vu souvent en
Espagne, une bande charge de prlever, comme on l'a dit, des
contributions; une bande qui pille pour je ne sais qui, pour elle-mme
peut-tre, et qui, en parcourant la pninsule, ne peut s'tablir nulle
part, ne peut faire insurger nulle part les populations des campagnes
pour sa cause, ne peut prendre possession durable d'aucune ville. Et
c'est l un parti, c'est l un prince qui a pour lui le voeu national!
C'est l un parti, un prince qui n'a qu' se montrer pour rallier le
peuple autour de lui? Non, messieurs, don Carlos est rest cantonn
dans des provinces dont il n'a pu sortir, et la bande qui en tait
sortie a t oblige d'y rentrer. (_Mouvement d'approbation._)

Le voeu national n'est donc pas plus avr que le droit. Le droit est
en faveur de la reine, et tout ce qui s'est pass jusqu' prsent
prouve que le pays lui est galement favorable.

Mais, a-t-on dit, ce que vous voulez est impossible en Espagne. Vous
voulez y faire ce que vous faites chez vous, y tablir un gouvernement
fond sur le principe du pouvoir royal, tempr par l'empire des
majorits, au lieu d'un gouvernement fond sur l'empire des majorits,
tempr par le pouvoir royal. Je voudrais de tout mon coeur,
messieurs, que l'Espagne en ft  cette question; je voudrais de tout
mon coeur qu'elle ne ft pas agite par d'autres dbats; mais il n'en
est rien. Non, ce n'est pas cette question, moiti politique, moiti
philosophique, qui se dbat aujourd'hui en Espagne; c'est une question
bien plus puissante, bien plus simple.

Il s'agit de savoir si l'Espagne sera livre, perptuellement livre 
un vieux despotisme us, au despotisme de l'intrieur du palais et de
l'inquisition;  un despotisme qui a t incapable de se dfendre
contre l'tranger, qui n'a rien pu faire pour l'Espagne aux jours du
pril de l'Espagne, qui a t oblig de laisser l'anarchie s'emparer
du pays pour le dfendre... (_Trs-bien! trs-bien!_)

Oui, messieurs, c'est par l'anarchie populaire que l'Espagne a t
dfendue contre l'tranger. Le despotisme, que vous appelez l'antique
constitution du pays, n'a rien pu pour elle et ne pourrait pas
davantage aujourd'hui.

Il s'agit de savoir si le pays lui sera de nouveau abandonn, ou si
l'Espagne saisira quelque ombre de garanties pour les liberts
individuelles, pour la libert de la pense, de la parole, pour les
liberts lmentaires de la vie sociale. Voil de quoi il s'agit, et
pas du tout des majorits temprant le pouvoir royal, ou du pouvoir
royal temprant les majorits... (_Nouvelle adhsion._)

Dans cet tat de l'Espagne, que voulons-nous y faire? Voulons-nous
essayer d'y tablir les mmes principes, les mmes formes, la mme
rgularit de gouvernement que chez nous? J'ai protest hier  cette
tribune contre une telle entreprise; c'est cette entreprise que j'ai
dclare, non pas impossible, je me suis gard de le dire, mais
tellement difficile qu'il faudrait un intrt immense, dominant,
irrsistible, pour que la France dt s'y engager. Mais ce n'est point
l ce que nous avons tent en Espagne. Ce que nous avons vraiment
tent, pour le gouvernement de la reine, par l'appui moral que nous
lui avons prt, par les secours indirects rsultant des traits, par
le blocus que nous avons ordonn, et qui, en effet, nous a cot cher,
ce que nous avons voulu faire, c'est d'aider aux efforts d'un peuple
malheureux qui essaye d'entrer dans la carrire des gouvernements
rguliers et libres. Je me suis appliqu hier  constater  cette
tribune la diffrence de situation des deux peuples,  montrer
pourquoi la France ne pouvait, ne devait pas se compromettre
profondment dans une entreprise si difficile. Mais Dieu me garde
d'avoir jamais abandonn les gnreux desseins du cabinet du 11
octobre, ces desseins qui ont t constamment poursuivis depuis avec
mesure et persvrance, et qui ont eu pour but d'aider le gouvernement
espagnol dans les premiers rudiments de la constitutionnalit, de lui
donner tout l'appui indirect qui n'engagerait pas la sret, la
prosprit, la dignit de la France.

Voil ce que nous avons fait, et il n'y a rien l d'impossible. Je ne
sais pas, ni vous non plus, ni personne, quelle sera l'issue de cette
grande lutte; mais enfin depuis trois ans l'issue est suspendue; et
quand vous avez cru qu'elle allait se terminer en faveur de votre
prtendant, toujours un grand vnement est venu clater contre lui. 
qui cela est-il d? Au voeu national de l'Espagne d'abord. Si
l'Espagne n'tait pas favorable  la cause de la reine, ce que nous
avons fait pour elle n'aurait pas empch votre prtendant de russir.
 ce voeu de l'Espagne est venu s'ajouter l'appui que la France et
l'Angleterre lui ont donn depuis trois ans; voil ce qui a empch le
prtendant de russir.

Tantt c'est le concours de la France, c'est le blocus rigoureux qui a
prvenu le passage des armes et des munitions; tantt ce sont des
marins et des artilleurs anglais qui ont fait chouer un grand sige;
tantt c'est la lgion trangre dont le courage a djou les
expditions des carlistes. Messieurs, il n'y a rien l d'impossible,
car cela a t effectivement accompli; il n'y a rien l d'impossible,
car nous poursuivons ce que nous avons fait. Nous persvrerons dans
la mme voie. Nous n'engagerons pas la France, mais nous tenterons de
donner et nous donnerons, je l'espre, un secours prolong, efficace,
qui servira rellement l'Espagne et qui djouera, je l'espre, les
desseins du prtendant. (_Bravos aux centres._)




LXXXII

Discussion sur les affaires de l'Algrie et sur la premire expdition
de Constantine.

--Chambre des dputs.--Sance du 22 avril 1837.--


 l'occasion du crdit extraordinaire demand pour faire face aux
dpenses de la premire expdition de Constantine (fin de 1836), une
vive discussion s'leva; le marchal Clausel dfendit sa conduite dans
cette expdition, et M. Thiers prit la parole, le 21 avril, pour
expliquer et soutenir la politique qu'il avait suivie lui-mme, quant
 l'Algrie, comme prsident du cabinet du 22 fvrier prcdent.
Quoique je ne fisse plus alors partie du cabinet de M. Mol, je pris
la parole pour le dfendre et discuter notre politique gnrale en
Algrie.


M. GUIZOT. (_Mouvement d'attention._)--Messieurs, au premier abord,
quand j'ai vu se rengager hier la discussion du systme qu'il convient
de suivre  l'avenir dans nos possessions d'Afrique, j'ai ressenti
quelque regret. Cette discussion avait t ajourne au projet de loi
sur les crdits extraordinaires; j'ai craint un moment que, venue
incidemment et d'une manire inattendue, elle ne ft mutile,
effleure, courte, et qu'il n'en rsultt pour la Chambre peu de
lumire.

Mon inquitude s'est bientt dissipe: les dveloppements,
non-seulement brillants, mais lumineux, qu'a donns le prsident du
cabinet du 22 fvrier, ont rendu  la question son tendue, et ont
remis la Chambre dans la vritable voie. Nous reprendrons ce dbat
quand viendra la demande des crdits extraordinaires; nous ne le
viderons pas aujourd'hui, mais j'espre qu'il fera aujourd'hui un pas,
et ce sera beaucoup.

Ce qui me parat important, c'est de fixer bien prcisment le point
o la question est actuellement parvenue, l'tat actuel de nos
affaires en Afrique, et pour ce qui me regarde, si la Chambre me
permet de le rappeler, la part qu'a eue le cabinet du 6 septembre dans
cet tat actuel de la question et des affaires. C'est sur ce point que
je dsire appeler en ce moment l'attention de la Chambre, en
supprimant beaucoup de dveloppements, beaucoup de parties de la
question qui trouveront leur place lorsque nous la reprendrons 
propos des crdits extraordinaires.

En entendant hier les premires paroles de l'honorable M. Thiers, j'ai
prouv un moment de surprise. Il a commenc par dire qu'il ne
s'agissait pas du tout ici de deux systmes en prsence, qu'il
s'agissait uniquement d'une guerre mal faite. Ma surprise s'est
bientt dissipe: au bout d'un moment, j'ai revu les deux systmes;
ils ont reparu dans les paroles mme de l'honorable M. Thiers. Il a
bien lev des doutes, il a bien ajourn, jusqu' l'issue d'une guerre
bien faite, le choix dfinitif entre les deux systmes; mais il a
videmment combattu l'un, adopt l'autre. Il les a examins tous les
deux. Il a fait au systme de l'occupation limite une foule
d'objections qui l'ont conduit  le dclarer  peu prs impossible.
Tout en reconnaissant les inconvnients du systme de l'occupation
universelle, tout en en ajournant l'adoption dfinitive, c'est
cependant celui qu'il a soutenu: en sorte que, de son propre aveu,
dans son propre discours, les deux systmes se sont bien retrouvs en
prsence, et que c'est bien entre les deux que la Chambre aujourd'hui
est appele  dlibrer.

Eh! messieurs, si cela n'tait pas, que ferions-nous depuis six ans?
Depuis six ans, c'est prcisment entre les deux systmes que nous
nous dbattons  la Chambre. Rappelez-vous, je vous prie, toutes les
occasions o il a t question des affaires d'Afrique: entre une
personne et une autre, sous une forme ou sous une autre, la question a
toujours t de savoir jusqu' quel point notre occupation devait tre
tendue, et militairement maintenue. Nous avons eu  choisir tantt
entre la colonisation et la non-colonisation, tantt entre tel et tel
gouverneur gnral; mais sous des mots et sous des noms propres
diffrents, les deux systmes ont toujours t aux prises, et la
Chambre, depuis six ans, ne s'est occupe que de chercher lequel des
deux doit tre adopt.

Ce qui se passait dans la Chambre se passait galement en Afrique. L
aussi les deux systmes se sont rencontrs. Parcourez les diffrentes
administrations qui ont rgi l'Afrique depuis six ans: M. le marchal
Clausel  sa premire administration, M. le duc de Rovigo, M. le comte
d'Erlon, M. le marchal Clausel  sa seconde administration; leur
histoire n'est que l'histoire de la lutte confuse, sourde, et de
l'amalgame souvent incohrent des deux systmes; on a pass des
tendances de guerre aux tendances de paix, des ides de colonisation
aux ides de non-colonisation. On venait se plaindre de l'incohrence
de la conduite de l'administration. Que voulait-on dire? qu'elle
n'adoptait aucun systme, qu'elle les confondait tous. Et il en tait
ainsi, non-seulement dans l'administration, mais au sein mme de la
population coloniale africaine. L aussi, il y a des hommes qui ont la
passion des aventures militaires et des aventures financires; il y en
a d'autres qui prfrent un tablissement rgulier, modr,
progressif. La mme diversit d'esprit et de tendance qui s'est
manifeste dans les dbats de la Chambre, dans le sein de
l'administration d'Afrique, cette mme diversit existe et se
manifeste dans la population coloniale elle-mme.

Il y a donc bien l une lutte entre deux politiques, entre deux
conduites, lutte qu'il est impossible de mconnatre et d'luder, qui
est le fond mme des choses.

Elle a clat dans la conduite gnrale du gouvernement. Quand M. le
marchal Clausel est retourn en Afrique pour la seconde fois, les
instructions qui lui ont t donnes taient conues dans le systme
de l'occupation limite et pacifique. En arrivant en Afrique, M. le
marchal Clausel a fait une proclamation qui a paru s'carter de ce
systme, et rentrer dans celui de l'occupation universelle et
guerroyante. La diffrence a t si vidente que M. le ministre de la
guerre s'est cru oblig de s'en plaindre.

Soit donc que vous considriez les dbats de la Chambre, la conduite
de l'administration en Afrique, l'tat des esprits dans la population
coloniale, les grands actes du gouvernement central, vous retrouverez
partout la diffrence profonde des deux politiques et la ncessit,
pour la Chambre comme pour le gouvernement, de se prononcer entre les
deux.

Il le faut bien, messieurs, il le faut tous les jours plus
ncessairement. Rappelez-vous les rsultats de la seconde
administration de M. le marchal Clausel. Je les prends d'abord dans
une seule province, dans celle o ils se sont dploys de la manire
la plus exacte et la plus complte, celle d'Oran. Je ne rappellerai
pas la gnalogie dont parlait il y a quelques jours mon honorable ami
M. Jaubert; mais voici les faits.

Dans la province d'Oran, vous avez t  Mascara, de Mascara 
Tlemcen; vous avez li Tlemcen  Oran par le camp de la Tafna; vous
avez tmoign l'intention de retourner  Mascara, d'y tablir une
garnison et de lier de nouveau Mascara  Tlemcen par un autre camp.

Qu'est-ce que cela, messieurs? n'est-ce pas le systme de l'occupation
universelle, militairement organise sur tous les points importants de
la rgence?

Il a t mis en pratique dans la province d'Oran. Pendant le mme
temps, on commenait  poursuivre le mme but dans la province
d'Alger; l aussi on annonait l'intention d'occuper toutes les
places, d'y tablir des garnisons, de lier toutes ces places entre
elles par des camps. On l'a tent, on l'a commenc aussi dans la
province de Bone; l'expdition de Constantine faisait partie de ce
plan. On liait Bone  Guelma par le camp de Dran. On devait tablir
un camp entre Guelma et Constantine. En un mot, c'tait partout le
systme de l'occupation universelle et militaire aboutissant: 1 
l'occupation des places par des garnisons franaises ou indignes  la
solde de la France; 2  l'enchanement de toutes ces places entre
elles par des camps retranchs; 3  l'tablissement, sur tous les
points o nous ne serions pas nous-mmes, de beys nomms par nous; 4
enfin,  des expditions frquentes pour ravitailler et soutenir les
places, les camps, les beys.

Voil le systme tel qu'il a t conu et qu'on a commenc  le
pratiquer.

Quand le ministre dont l'honorable M. Thiers tait prsident est
arriv aux affaires, il n'a pas dfinitivement et ouvertement adopt
ce systme; mais je n'hsite pas  dire, et je ne pense pas que
l'honorable M. Thiers me dmente, je n'hsite pas  dire qu'il s'est
plac dans cette voie, sur cette pente. Je n'en veux pour preuve que
la lettre de M. le marchal Clausel au gnral Rapatel, son remplaant
en Afrique. C'est l'exposition la plus complte, la plus claire de ce
systme:

Un systme de domination absolue de l'ex-rgence est, sur ma
proposition, dfinitivement arrt par le gouvernement.....

Puis il ajoute:

Les oprations qui doivent avoir lieu dans chaque province se feront
simultanment et de manire  ce que la campagne qui va s'ouvrir
atteigne le but dfinitif que l'on se propose.

Occuper toutes les villes importantes du pays, y placer des garnisons
et tablir des postes retranchs au centre de chaque province et aux
divers points militaires qui doivent tre occups d'une manire
permanente; masser, sur un point central dans chaque province, les
troupes destines  former des colonnes mobiles qui pourront toujours
et instantanment se porter d'un point sur un autre..... Voil mon
plan d'occupation.

Un tel langage repose, si je ne me trompe, sur l'aveu tacite du
gouvernement qui avait envoy le marchal en Afrique. Et non-seulement
ce plan d'occupation tait rsolu, mais l'excution en fut aussitt
commence dans toutes les parties de la rgence.

Voil dans quel tat le ministre du 6 septembre a trouv la question.
Eh bien, le cabinet du 6 septembre n'tait pas d'avis de ce systme;
je l'avais, pour mon compte, toujours combattu; je m'tais prononc 
plusieurs reprises pour l'occupation limite et pacifique, la Chambre
peut me faire l'honneur de s'en souvenir. Le cabinet partageait  cet
gard mon opinion, et repoussait l'opinion contraire par des raisons
que je me permettrai de rappeler brivement et en rsum; elles
reviendront avec plus de dveloppement dans la discussion des crdits
extraordinaires.

La premire de toutes, c'est que le systme de l'occupation
universelle entranait la guerre permanente, rsultat que le cabinet
du 6 septembre n'a jamais voulu adopter.

On parle des tats-Unis, de la population indigne qui les entoure. Eh
bien, les tats-Unis se sont conduits envers cette population avec
beaucoup plus de mnagements et de prudence; les tats-Unis n'ont pas
dit: Nous sommes les souverains, nous allons nous approprier tout le
territoire dans lequel est disperse cette population des Indiens;
nous en occuperons les principaux points; nous tablirons des camps,
et nous ferons des promenades militaires continuelles.

Si les tats-Unis avaient dit cela, ils se seraient videmment
constitus en tat de guerre permanente avec les populations
indiennes. Ils ont procd, je ne dirai pas avec plus de loyaut et de
douceur, mais plus rgulirement, plus prudemment; ils ont laiss en
paix la population disperse sur le territoire; ils n'ont pas prtendu
se l'approprier, l'organiser militairement; seulement,  mesure qu'ils
ont avanc, ils ont pris telle ou telle portion de territoire, et se
sont ainsi tendus.

Je comprendrais, sans l'approuver, qu'on voult introduire en Afrique
un pareil systme; mais la prtention de prendre sur-le-champ le
territoire tout entier, de l'occuper sur-le-champ militairement, et en
mme temps de vivre en paix, en bons termes avec la population qui le
regarde en grande partie comme sien, cette prtention me parat
impossible  raliser. Le systme de l'occupation universelle et
organise militairement est le systme de la guerre permanente avec la
population arabe. Les dangers de cette guerre sont connus, je n'y
arrterai pas davantage la Chambre; mais elle voit l une des
principales raisons pour lesquelles le cabinet du 6 septembre n'a pas
cru devoir adopter ce systme.

En voici un autre. Il est impossible que vous ne soyez pas frapps,
depuis six ans, de la difficult de gouverner une grande province, 
la distance de l'Afrique, si loin de l'influence du gouvernement de
Paris. Or, dans le systme dont il s'agit, cette difficult devient
infiniment plus grande. Si vous avez, sur tous les points du
territoire africain, un chef, des garnisons, un bey dont vous
rpondiez, puisqu'il est votre client, puisque vous l'avez tabli,
vous trouverez  chaque instant votre responsabilit engage dans la
conduite de ces agents que vous ne gouvernerez pas, sur lesquels vous
n'aurez qu'une action trs-indirecte; de sorte que la principale
difficult que vous rencontrerez  gouverner l'Afrique, vous
l'aggraveriez infiniment si vous adoptiez le systme dans lequel on
veut vous engager. Vous verriez alors la responsabilit du cabinet
sans cesse compromise par des actes sur lesquels il aurait t
impuissant; vous verriez se renouveler sans cesse ces abus, ces
violences, ces rclamations, qui ont fait, je ne veux pas dire le
scandale, mais la tristesse de nos derniers dbats; vous les verriez,
dis-je, se renouveler constamment, et vous vous trouveriez, et le
gouvernement se trouverait avec vous dans l'impuissance de les
prvenir efficacement; et le lourd fardeau que l'Afrique vous impose
en ce moment se trouverait ainsi fort appesanti.

Et ce systme si difficile  maintenir, qui vous met dans un tat de
guerre permanent avec la population, qui vous impose un gouvernement
dont vous ne pouvez pas rpondre, qui vous entrane dans des
dsordres, dans des abus que vous ne pouvez pas prvenir, vous vous
l'imposeriez en imposant au pays des charges en hommes et en argent
videmment suprieures au prix que vous retirez de l'Afrique et aux
avantages de cette position.

Voil, en rsum, les causes principales qui ont dtermin le cabinet
du 6 septembre  rpudier le systme dans lequel il trouvait
l'administration engage, systme sinon dfinitivement adopt, du
moins sur le point de l'tre et dj en cours d'excution.

Messieurs, ce n'tait pas une chose facile que de changer ce systme,
d'oprer la transition de l'occupation universelle, dj commence, 
l'occupation limite, de continuer la guerre, de la faire comme elle
devait tre faite, en se proposant cependant la paix et un systme
pacifique.

Et pourtant  cette difficult s'ajoutait encore une difficult
particulire, celle de l'expdition de Constantine.

Je ne retiendrai pas longtemps la Chambre sur ce fait; cependant,
comme c'est une des rsolutions les plus graves qui aient t prises
par le cabinet dont j'ai fait partie, j'ai besoin de la bien
expliquer.

On nous dit: Pourquoi, puisque vous vouliez changer le systme, ne
l'avez-vous pas fait sur-le-champ, nettement, compltement? Pourquoi
avez-vous autoris l'expdition de Constantine qui tait un pas de
plus dans la voie dont vous voulez sortir, pas qui vous y engageait
et vous imposait des difficults de plus?

Messieurs, je ne nie pas qu' considrer les choses d'une manire
abstraite cela n'et mieux valu; je ne nie pas que s'il avait t
possible de changer sur-le-champ le systme, hommes et choses, de
rentrer sur-le-champ dans les voies qui convenaient  la France en
Afrique, je ne nie pas, dis-je, que cela n'et mieux valu; ce n'est
pas moi qui me plaindrai toutes les fois qu'on voudra adopter une
politique nette, dcide, active. Cependant je vous prie de remarquer
les difficults d'une telle rsolution; elles sont plus grandes dans
le gouvernement reprsentatif que dans aucun autre, plus grandes dans
un pays libre que dans aucun autre; les rsolutions brusques,
compltes, les rsolutions qui supposent un pouvoir bien ferme, bien
sr de son fait, ces rsolutions ne se concilient gure avec les
mnagements que, dans un pays libre, on est oblig d'avoir, qu'on doit
avoir pour toutes les opinions, tous les intrts, toutes les
personnes. Ne vous y trompez pas, le gouvernement reprsentatif impose
au pouvoir plus de transactions, plus de mnagements, plus de lenteur,
plus de rserve, plus de prudence qu'aucun autre. Je ne crains pas la
libert, mais je la respecte, et dans le rgime reprsentatif, le
pouvoir doit toujours la respecter. Quand une opinion est devenue
considrable, quand elle a pris place dans le pays, quand des
personnes ont longtemps tenu le pouvoir entre leurs mains, quand des
intrts se sont forms, on ne peut pas, on ne doit pas les briser
tout  coup; on ne doit pas passer sans transition, sans gards, d'une
conduite  une autre. (_Trs-bien!_) Par cela seul donc que le systme
dont je parle tait dj engag, et qu'il avait t puissant pendant
quelque temps, il tait impossible au gouvernement de ne pas le
mnager, mme en l'abandonnant.

C'est ce qu'a fait le cabinet, c'est la rsolution  laquelle il s'est
arrt. On lui disait que s'il abandonnait Constantine, s'il changeait
prcipitamment de systme, les Arabes reprendraient courage, que
notre arme serait abattue, dcourage, que ce serait le signal, non
pas d'une modification dans le systme d'occupation, mais d'un
commencement d'abandon de l'Afrique. La presse,  Paris, rptait et
rpandait ces calomnies. Dans cette situation, une conduite prudente,
rserve, tait impose au cabinet. C'est le motif qui l'a dtermin 
autoriser le marchal Clausel  faire l'expdition; mais il l'a
autoris en rptant qu'il rpudierait le systme jusqu'alors suivi,
que c'tait par des motifs particuliers, par des considrations
d'urgence qu'il autorisait l'expdition, mais que, quant au systme,
on n'y ferait pas un pas de plus, et qu'on se mettait ds ce moment en
mouvement pour le modifier.

C'est dans ces termes que le marchal Clausel a t autoris  faire
l'expdition. Elle n'a pas russi: qu'a fait sur-le-champ le
gouvernement? Il a chang le systme tout entier, hommes et choses; il
a rappel le marchal Clausel, non parce qu'il avait t malheureux,
non parce qu'il avait essuy un chec, mais parce qu'il tait en
Afrique le reprsentant du systme de l'occupation universelle et
guerroyante. C'est  cause de cela que M. le marchal Clausel a t
rappel par le cabinet du 6 septembre.

Et, en mme temps que le marchal Clausel tait rappel, le cabinet a
pris grand soin d'envoyer en Afrique des hommes, des administrateurs
attachs au systme qu'il s'agissait de faire prvaloir, attachs par
leur propre opinion, par leur conviction. Il ne faut pas croire que ce
soit une chose indiffrente, surtout dans un pays libre, d'avoir des
instruments soumis, ou des hommes qui, de leur propre pense,
spontanment, volontairement, concourent avec le gouvernement qui les
emploie. Cette spontanit est indispensable quand on opre 
distance, quand il faut laisser aux employs une large mesure
d'indpendance. Il importait donc que les hommes placs  la tte des
affaires en Afrique fussent par eux-mmes, par leur propre pense,
enclins  fonder le systme d'occupation limite et de paix.

En mme temps, le gouvernement prparait, pour ces nouveaux
administrateurs, des instructions conues dans l'esprit dont je parle,
dans le systme d'occupation limite et pacifique. Ces instructions,
je ne sais si elles ont dj t effectivement adresses aux
administrations d'Afrique; celles qui avaient t prpares par le
cabinet du 22 fvrier n'avaient pas t non plus envoyes au marchal
Clausel. Ainsi voil deux instructions qui n'ont eu ni l'une ni
l'autre leur excution officielle. Mais je voudrais qu'on pt les lire
 cette tribune et les comparer: on verrait  quel point elles sont
diffrentes,  quel point elles sont conues dans un esprit diffrent,
 quel point elles ont des tendances diverses. Les premires ont pour
objet d'arriver  l'occupation universelle et militaire de l'Afrique,
pendant que les secondes ont pour objet l'occupation limite et les
relations pacifiques avec les indignes.

Voil, messieurs,  quel point la question se trouve aujourd'hui
ramene, quel est rellement l'tat des affaires en Afrique. Il ne
s'agit point, comme on l'a dit hier, de l'abandon d'Alger: personne
n'y pense, aucune administration n'y a pens; j'ai combattu  cette
tribune, aussi nergiquement que qui que ce soit, comme membre du
cabinet du 11 octobre, les ides d'abandon. Il ne s'agit donc en
aucune faon d'abandon. Il ne s'agit pas non plus de donner ou de
refuser  l'arme un territoire, un champ de bataille o elle puisse
s'exercer, se dployer, avancer. Je partage  l'gard de l'arme tous
les sentiments qui ont t exprims hier  cette tribune. Je suis
convaincu que le respect pour la loi et les pouvoirs lgaux l'animent,
et qu'en toutes occasions l'arme ne fera rien au del des limites de
ce qui lui sera lgalement ordonn. Je suis persuad que, dans notre
nouvel ordre de choses, dans notre nouvelle socit, on se trompe sur
la place que doit prendre notre arme, sur celle qu'elle prendra
naturellement, quand on raisonne d'aprs l'induction du pass, d'aprs
les ides qu'inspirent les armes permanentes sur les prtoriens et
sur les rvolutions militaires; rien de semblable n'est  craindre en
France. L'arme n'est, et ne sera dsormais qu'une garantie d'ordre et
de respect pour la loi; elle en donnera la premire l'exemple.

Moi aussi je sais quel est le bon esprit de l'arme. Je sais que, dans
le sein de l'arme comme dans le sein de la socit, la raison et le
patriotisme prvaudraient au besoin contre les suggestions de
l'intrt personnel et contre les fantaisies de l'imagination.
(_Trs-bien!_) Je sais que l aussi, si on faisait appel aux ides de
justice et au bon sens, on les trouverait puissantes. J'ai confiance
partout dans le triomphe du bien, et je pense qu'il faut attendre de
l'arme, comme de la socit, tout ce qu'on est en droit de lui
demander raisonnablement dans l'intrt du pays. Je pense qu'il ne
faut jamais lui refuser l'avancement lgitime: elle y a droit. Je
pense qu'un territoire, un champ de bataille o elle pourra s'exercer,
se former, dployer ses vertus, se prparer  la guerre, est excellent
pour elle; mais encore faut-il que cela soit renferm dans les limites
de l'intrt du pays, et je suis convaincu que l'arme ne voudrait pas
d'un territoire, d'un champ de bataille, d'un avancement qui seraient
achets contre les intrts du pays, (_Trs-bien!_) qui imposeraient
au pays des charges excessives; l'arme rpudierait, j'en suis sr,
quiconque viendrait rclamer pour elle plus que l'intrt du pays ne
commande.

La question reste donc entire, la libert de la dcision reste
entire. Si l'intrt de la France veut que l'arme trouve en Afrique
un territoire o elle se forme, o elle s'exerce, o elle trouve des
occasions d'avancement, on le lui donnera. Mais si l'intrt du pays
exigeait au contraire que la guerre cesst, que les expditions, que
les promenades militaires devinssent moins frquentes, je suis
persuad que l'arme le trouverait bon; elle comprendrait que
l'intrt du pays est sa loi comme la ntre. (_Trs-bien! trs-bien!_)

La Chambre, messieurs, se trouve donc aujourd'hui  ce point, qu'aprs
six ans d'essais confus, incohrents, dans lesquels les deux systmes
ont t tour  tour essays et confondus en Afrique, il vient de se
faire, depuis un an, deux tentatives successives et distinctes des
deux systmes. J'ai tort de parler ainsi, car cela n'a pas t jusqu'
la tentative, cela n'a pas t assez long pour constituer un vritable
essai; mais enfin le cabinet du 22 fvrier s'tait plac sur la voie
de l'occupation universelle et militairement organise dans toute la
rgence. Le cabinet du 6 septembre s'est plac au contraire dans la
voie de l'occupation limite et pacifique. C'est entre ces deux
tendances que la Chambre est appele  prononcer aujourd'hui. Je crois
qu'il importe beaucoup, dans l'intrt de nos possessions d'Afrique,
dans l'intrt de notre propre dignit, de notre bonne administration,
que la question soit nettement dcide. Il faut sortir, en Afrique, de
cette politique incertaine, de cette politique de ttonnement et
d'oscillation; il faut adopter une politique ferme, nette, complte.
C'est l aujourd'hui la question. Quand nous traiterons des crdits
extraordinaires, nous la reprendrons dans toute son tendue; mais le
point vrai auquel on est parvenu est celui-l. La confusion,
l'incohrence des systmes ont eu lieu d'abord en Afrique. Plus tard,
deux systmes ont t tents, l'un d'occupation universelle et de
guerre permanente; l'autre d'occupation limite et d'tablissements
pacifiques. Quand nous aurons puis,  propos des crdits
extraordinaires, cette question, quand la Chambre se sera clairement
prononce, alors l'administration en Afrique et le gouvernement 
Paris sauront dans quelle voie ils devront marcher. La question aura
fait un pas, et l'on pourra esprer pour l'Afrique un avenir. Si nous
restons ou si nous retombons dans l'hsitation, dans la confusion dans
laquelle on a persvr depuis six ans, le sort de l'Afrique sera de
nouveau compromis, et vous pourrez bien avoir encore des dsordres et
des scandales pareils  ceux qui nous ont affligs depuis trois jours,
et l'on viendra peut-tre encore dire alors que l'abandon est le seul
moyen d'chapper  tant de maux et d'embarras. Ne courez pas le
risque d'arriver  cette solution; adoptez une politique nette,
claire, prcise. Pour mon compte, je suis convaincu que celle dont le
cabinet du 6 septembre avait fait sa rgle, dans laquelle il tait
entr, sans y avoir parcouru, il est vrai, une longue carrire, est la
seule praticable, la seule qui n'impose pas de charges trop lourdes,
et atteigne un but vraiment utile: je la maintiendrai de nouveau,
quand on discutera les crdits extraordinaires; je n'ai voulu
aujourd'hui que marquer le point prcis auquel la question est
arrive, et faire sentir  la Chambre la ncessit de prendre une
rsolution dcisive. (_Adhsion marque._)

M. THIERS.--J'ai peu de mots  ajouter  tout ce qui a t dit sur
cette grave question. Cependant, les paroles que je dsire ajouter 
ce qui a t dit ont peut-tre quelque utilit. C'est avec quelque
regret, je dois le dire, que je suis mont hier  la tribune; je ne
croyais, je l'avoue, rouvrir... (_Rumeur._) Je n'ai eu qu'une seule
intention en y montant, c'tait de faire faire un pas  la question
d'Afrique, pas qu'il me semblait indispensable de lui faire faire
cette anne. C'tait non pas de rsoudre la question des deux
systmes, mais de bien avertir la Chambre de la gravit de cette
entreprise, de bien l'avertir de l'ignorance dans laquelle elle avait
vcu d'une partie de la vrit. Et aujourd'hui je crois que tout le
profit de la discussion serait perdu, si nous placions encore la
question l o l'on veut la placer, et o elle n'est pas.

Que rsulte-t-il des paroles de l'honorable propinant? Non pas
prcisment que tel ou tel systme vaut mieux que l'autre, car il est
peu entr dans le dtail des deux systmes. Il semblerait rsulter de
ses paroles qu'il y a deux systmes en prsence, ou pour mieux dire
deux tendances. Cela ressemblerait moins  une discussion utile et
approfondie de ces deux tendances, qu' ce qu'on appellerait un procs
de tendance qu'on se ferait les uns les autres. (_Mouvement._)

Je n'ai pas l'habitude d'imputer aux hommes avec lesquels je discute
des tendances fcheuses. Ainsi, par exemple, je n'imputerai jamais aux
hommes qui veulent l'occupation restreinte, la tendance dissimule de
l'abandon. (_Agitation._) Cependant j'aurais pu peut-tre dire aussi
qu' travers cette manire de dissimuler la gravit de la question, 
travers ce systme prtendu pacifique, il y avait peut-tre au fond
une manire d'amener peu  peu l'abandon. (_Nouvelle agitation._) Je
n'ai pas dit de telles choses, et je voudrais  mon tour qu'on ne
m'imputt pas,  moi qui n'accuse pas le systme de l'occupation
rduite d'aboutir  l'abandon, je ne voudrais pas, dis-je, qu'on
m'imputt d'aboutir  ce systme de la guerre perptuelle et de la
destruction des populations arabes, pour y substituer une population
europenne. Car hier, aprs que j'avais expliqu ma pense de la
manire la plus claire, on me disait encore que j'tais le partisan de
ce systme qui voulait la destruction, l'incendie et la guerre en
Afrique; et il m'a fallu dire de mon banc que je ne voulais pas cela.

Eh bien, je prtends que, quand on dit qu'il y a deux systmes en
prsence, cela se peut; mais assurment cela ne s'est pas trouv dans
les deux cabinets dont j'ai eu l'honneur de faire partie, ni dans
celui du 11 octobre, ni dans celui du 22 fvrier, et cela ne s'est pas
trouv dans mes paroles, parce que ce n'tait pas dans ma pense.

Non, il n'est pas vrai qu'il y ait en prsence deux systmes, le
systme pacifique et le systme belliqueux, le systme de l'occupation
limite et le systme de l'occupation non limite, le systme de
colonisation et celui de non-colonisation. J'ai dit et je rpte
encore que pour moi, si l'on m'assurait Oran, Alger, Bone (les paroles
que j'ai prononces se trouvent au _Moniteur_ d'hier), si l'on me les
assurait, avec une certaine tendue de territoire autour et des
relations pacifiques avec les tribus, je trouverais cela excellent, et
comme dput et comme ministre, je m'y rsignerais avec une
trs-grande joie. J'ai dit et je dis encore que, quant  moi, je crois
le projet de coloniser ridicule, quand c'est le gouvernement qui le
tente; j'ai dit que le systme d'occupation limite me paraissait
plein de dangers; j'ai dit enfin, qu' moins d'tre ridiculement
barbare, il n'tait pas possible de prfrer la guerre  la paix.
Voici pour moi, membre du cabinet du 22 fvrier, o rside la
question. Je rsume les affaires d'Afrique dans cette situation que
j'ai dfinie hier: la guerre mal faite. La question n'est point, par
exemple, dans la demande de 23,000 hommes,  laquelle la commission du
budget opposait le chiffre de 18,000 hommes. Non, je dis que, quand la
question est ainsi place, elle est faussement place.

Eh bien, l'anne dernire j'ai tch de dire la vrit; je l'ai dite
hier plus vivement, parce que la mme rserve ne m'tait plus impose.
Je veux avertir mon pays que, quel que soit le systme, on l'abuse, on
le trompe, on l'entretient dans l'illusion que l'Afrique pourrait tre
mise sous la domination franaise avec 18 ou 23,000 hommes.
(_Approbation._) Ce que j'ai voulu, c'est sortir de l'ambigut, de la
dissimulation, et faire faire ce que j'appelle un pas  la question;
c'est vous avertir que ce n'est que par de grands efforts que vous
parviendrez  vous tablir, non pas jusqu'au grand Dsert, mais
seulement sur le littoral, de manire  runir les trois conditions,
la premire de pouvoir vivre, la seconde d'tre matre du commerce, la
troisime d'tre assez matre du rivage pour que la piraterie ne
puisse renatre. Eh bien, je dis que cela ne se peut pas avec 23,000
hommes. C'est la vrit que je veux vous dire, parce que je trouve que
le mensonge a t la source de nos revers et de nos dsastres.

Maintenant, je n'ajoute plus qu'un mot. Ce systme belliqueux dans
lequel on prtend que nous voulons engager la France, le cabinet du 22
fvrier l'a-t-il cr ou l'a-t-il trouv? Mascara! Est-ce le prsident
du cabinet du 22 fvrier qui l'a voulu? Mais Mascara est peut-tre la
saillie la plus imprudente dans nos guerres d'Afrique. Je conois
qu'elle ait t faite si on avait voulu occuper ce territoire; mais la
course de Mascara, pour aller dtruire quelques tablissements,
est-elle dans ce systme pacifique qui veut se borner au littoral?
Qui a voulu Mascara? Je ne dirai pas le secret du cabinet. Je n'ai
qu'un mot  dire: j'tais absent  cette poque; ainsi ce n'est pas le
prsident du cabinet du 22 fvrier qui s'est rendu coupable de ces
expditions si hasardes qui ont entran la France si loin. Pour moi,
j'ai agi en homme positif; j'ai trouv la guerre engage; j'ai pens
qu'il fallait la faire d'une manire active, avec vigueur, et qu'il ne
convenait pas  la France de la faire autrement.

J'ai dit et je rpterai toujours que, lorsque nous aurons fait la
guerre en Afrique, non pas au point de dtruire la population, cela
serait barbare et insens, mais au point de nous y assurer des amis,
de faire natre entre les chefs ou princes, qui occupent les provinces
africaines, l'intention et le dsir de traiter, alors on pourra
traiter avec eux. Cette manire de s'y prendre sera-t-elle
dfinitivement la meilleure? L'exprience Je dmontrera. Mais, pour le
prsent, je le dclare, la question n'est pas entre un systme
pacifique et un systme belliqueux; elle est entre des gens qui voient
clairement les difficults, qui ne se les dissimulent pas, qui
marchent droit sur elles et ne veulent pas les viter. Messieurs, ce
que le gouvernement doit toujours faire, dans toute situation, c'est
de dire la vrit aux Chambres; c'est de ne pas les faire vivre dans
une confiance aveugle, c'est de leur faire voir toute l'tendue du
danger, afin qu'elles puissent y appliquer le remde ncessaire.

_ gauche._--Trs-bien! trs-bien!

M. GUIZOT.--Si la Chambre le permet, je dirai encore deux mots. (_Oui,
oui! Parlez, parlez!_) J'ai dsir, comme l'honorable M. Thiers, faire
faire un pas  la question. Nous sommes anims de la mme intention,
et je n'ai pas plus de got que lui pour l'ambigut et la
dissimulation. Je pense, comme lui, qu'on ne doit taire ni  la
Chambre, ni  la France, les charges que doit lui imposer l'Afrique.
Nous y avons la guerre flagrante; elle doit tre faite nergiquement
et de manire  assurer un rsultat. Je partage  cet gard l'opinion
de l'honorable M. Thiers; je ne suis pas plus dispos que lui 
dissimuler les besoins de la situation, et je crois que, quand le
cabinet viendra demander les crdits extraordinaires pour la guerre
qui se fait aujourd'hui en Afrique, la Chambre trouvera qu'on ne lui
dissimule pas la situation, et qu'on n'attnue pas les chiffres. Mais
je n'en pense pas moins qu'il y a entre les deux politiques, entre les
deux conduites en Afrique, une diffrence relle, une diffrence sur
laquelle il est bon que la Chambre s'arrte et prenne un parti. Il ne
s'agit pas d'une guerre d'un moment; il s'agit de l'tablissement
dfinitif et permanent; il s'agit de savoir si on s'tablira d'une
manire permanente et militairement organise sur tous les points de
l'intrieur du territoire, aussi bien que sur les points principaux de
la cte. Il s'agit de savoir quelle sera la consquence de cette
politique, de cet tablissement permanent et militaire, soit direct,
soit indirect, soit par des garnisons franaises, soit par des beys
soutenus par la France sur tous les points principaux de l'intrieur
du territoire.

Je pense, pour mon compte, que ce systme, cette conduite, comme on
voudra l'appeler, est contraire aux vritables intrts de la France
en Afrique, car elle impose  la France un fardeau excessif et des
difficults de gouvernement que la France n'a aucun intrt 
s'imposer. Je pense qu'en renonant  ces tablissements permanents
sur tous les points importants de l'intrieur du pays, en se
restreignant  une occupation limite, non pas seulement  trois ou
quatre ports dans lesquels on serait enferm, mais  des parties de
territoire autour des principaux points, et en s'appliquant  vivre en
bonnes relations avec les indignes, on agit d'une manire beaucoup
plus conforme aux intrts de la France en Afrique, et qu'on lui
assure les mmes avantages, en lui imposant moins de charges. Je crois
que c'est l un rsultat vers lequel la Chambre doit aspirer, et que
je recommande  sa plus srieuse attention.




LXXXIII

Discussion des fonds secrets demands par le cabinet en mars 1837,
aprs ma rupture avec le comte Mol.

--Chambre des dputs.--Sance du 3 mai 1837.--


La demande d'une augmentation de 800,000 fr. de fonds secrets amena
une longue discussion, moins sur cette question mme que sur les
derniers changements ministriels, sur la politique compare des
divers cabinets de 1832  1837, et sur celle que semblait annoncer le
nouveau cabinet prsid par M. Mol. Je pris la parole dans ce dbat,
aprs des interpellations adresses aux ministres anciens et nouveaux
par le comte de Sade, et, tout en votant pour l'augmentation de fonds
secrets rclams par le nouveau cabinet, je discutai les diverses
vicissitudes ministrielles et leurs vraies causes politiques.


M. GUIZOT.--Messieurs, je ne viens pas, je pourrais peut-tre me
dispenser de le dire, je ne viens pas combattre l'allocation
propose, je vote pour cette allocation dans sa totalit. Mais depuis
le commencement de cette discussion, et tout  l'heure par un
honorable propinant, j'ai t appel  m'expliquer sur ce qui s'est
pass depuis quelque temps.

Je suis sorti rcemment des affaires: j'en suis sorti, non-seulement
pour des causes personnelles, mais encore pour des causes de politique
gnrale. J'ai gard jusqu' prsent,  ce sujet, le silence le plus
absolu. J'aurais pu, dans les deux dernires discussions auxquelles
s'est livre la Chambre, soit sur la dotation vote pour Mgr le duc
d'Orlans, soit  l'occasion de la dot de la reine des Belges,
j'aurais pu prendre la parole. Je m'en suis abstenu; je n'ai pas voulu
mler des dbats purement politiques  des intrts qui m'taient
chers comme  vous tous.

Aujourd'hui, j'prouve le besoin de m'expliquer sans rserve sur la
part que j'ai prise aux derniers vnements, (_coutez! coutez!_) sur
ma conduite et sur ses motifs, sur la politique  laquelle je reste
fidle et sur ses raisons.

Quant aux faits purement personnels et  la crise ministrielle, je
serai trs-court. J'ai peu de got pour l'une et pour l'autre de ces
questions.

J'ai t (il m'est peut-tre permis de le rappeler), j'ai t tax
quelquefois, en pareille circonstance, de prtentions et de volonts
intraitables, absolues. Je pourrais, sans trop m'en inquiter,
accepter ce reproche. Ce n'est pas,  mon avis, dans la trop grande
inflexibilit, dans la trop grande nergie du pouvoir que rside,
depuis trois ans, le mal du pays; c'est bien plutt dans le dfaut
d'unit, dans les tiraillements intrieurs, dans l'incertitude des
ides et des volonts. C'est l, depuis 1830, la vritable cause de si
frquentes et toujours si dplorables crises ministrielles. Il y a
longtemps, messieurs, que j'en suis convaincu.

Cependant, comme je connais en mme temps ce que dcrivait tout 
l'heure  cette tribune l'honorable M. de Sade, l'parpillement des
esprits, l'incertitude des ides, le fractionnement des partis, comme
je sais que cette forte unit de pense et de volont, si dsirable
dans tout gouvernement, n'existe gure au sein du pays mme, et qu'il
est fort naturel que les hsitations, les fluctuations, les
morcellements du pays se reproduisent dans son gouvernement, je n'ai
point hsit  me prter, et toujours loyalement,  des arrangements,
 des transactions,  des conciliations. Je crois pouvoir me rendre
cette justice de n'avoir port dans les affaires, quoi qu'on en ait pu
dire quelquefois, aucun esprit intraitable et exclusif. J'en
appellerais volontiers, s'il en tait besoin, aux souvenirs du
ministre du 11 octobre. C'tait l aussi un ministre de
conciliation, de transaction entre des nuances diverses reprsentes
par des hommes divers, et cependant ce ministre a dur plusieurs
annes, malgr les temps si rudes qu'il a eus  traverser; au milieu
de grandes difficults intrieures, il a dur, il a survcu  ces
difficults, et les hommes qui en ont fait partie ont quelque droit de
dire qu'ils ont fait preuve d'esprit de conciliation, qu'ils ont
montr qu'ils taient trangers aux prtentions exclusives et
intraitables.

La conduite que j'ai tenue dans le ministre du 11 octobre, je l'ai
tenue galement depuis, et en particulier, au moment de la formation
du ministre du 6 septembre.

Je n'ai mis alors d'importance qu' deux choses, aux conditions qui
m'ont paru ncessaires pour assurer le ferme maintien de la politique
suivie depuis six ans, et en mme temps pour m'assurer une part
d'influence proportionne  la part de responsabilit politique qui
devait peser sur moi. Je n'ai rien demand au del de ce qui m'a paru
ncessaire, dans l'un et dans l'autre but.

Lorsque la ncessit de modifier le cabinet du 6 septembre s'est fait
sentir, je suis demeur fidle  la mme ide,  la mme conduite; je
n'ai rien demand que je n'eusse demand au moment de sa formation.
J'ai apport dans les diffrentes transactions ou plutt dans les
diffrents essais auxquels la crise ministrielle a donn lieu, le
mme esprit de mnagement et de conciliation.

 ce sujet, je n'ai  me plaindre, dans le dbat qui s'est lev hier,
que d'une seule parole chappe  l'honorable M. Havin... (_Mouvement
d'attention._)

Quand j'ai fait, auprs d'un de mes collgues du 11 octobre, une
dmarche que je ne dsavoue pas plus aujourd'hui qu'au moment o je
l'ai faite, je ne l'ai point faite dans un vulgaire et bas dsir de
conserver le pouvoir... (_Trs-bien!_)

J'ai quitt et pris le pouvoir plusieurs fois en ma vie, et je suis,
pour mon compte, pour mon compte personnel, profondment indiffrent 
ces vicissitudes de la fortune politique... (_Nouvelle adhsion aux
centres._) Je n'y mets d'intrt que l'intrt public, l'intrt de la
cause  laquelle j'appartiens et que je me fais honneur de soutenir.
Vous pouvez m'en croire, messieurs; il a plu  Dieu de me faire
connatre des joies et des douleurs qui laissent l'me bien froide 
tout autre plaisir et  tout autre mal... (_Profonde sensation...
Bravos prolongs._) Je n'hsite donc pas  me rendre moi-mme cette
justice: des motifs politiques m'ont seuls dtermin dans cette
dmarche, comme dans toutes les autres; je croyais qu'il tait de
l'intrt du pays de reformer, si cela se pouvait, le cabinet qui, 
mon avis, l'avait le mieux servi, le plus longtemps et le plus
efficacement. Il tait bien clair que je n'entendais maintenir par l
aucune autre politique que la politique du 11 octobre, et que c'tait
l la question que j'allais adresser  l'honorable M. Thiers, en lui
demandant de la soutenir de nouveau avec moi. C'est l ce qui n'a pu
se raliser; je le regrette, mais je ne regrette nullement la dmarche
par laquelle je l'ai tent... (_Trs-bien!_)

Cette tentative ayant chou, j'en ai fait d'autres; la Chambre les
connat. Je n'ai agi dans cette circonstance que trs-publiquement et
trs-rapidement. Les diverses tentatives de conciliation et
d'arrangement ayant chou, j'ai t amen  proposer  la couronne un
ministre dont l'unit, l'homognit ft le caractre dominant. Je ne
l'ai fait qu'aprs avoir puis tous les autres moyens, toutes les
autres chances. Je suis persuad que dans l'avenir, qu'il s'agisse de
moi ou de tout autre, peu importe, le pays et la couronne
reconnatront que l'unit, l'absence de tiraillements intrieurs, la
fermet simple dans la direction du pouvoir, deviendront de plus en
plus une condition ncessaire de force et de succs. C'est tout ce que
je veux dire. (_Nouvelle adhsion aux centres._)

M. BERRYER.--Bravo! bravo!

M. GUIZOT.--Voil pour les faits personnels. Ils suffiraient,
pleinement, je crois, pour expliquer ma sortie des affaires.

En aucun cas un homme public ne doit accepter une responsabilit
suprieure, je ne dis pas suprieure  l'apparence, mais  la ralit
de l'influence qu'il possde. En aucun cas, non plus, il ne doit
laisser entamer sa considration personnelle. Cela est dans l'intrt
du pays, comme dans l'intrt des personnes.

Ne croyez pas cependant que les motifs dont je viens d'entretenir la
Chambre, ne croyez pas que ces considrations purement personnelles,
quoique politiques au fond, m'aient seules dtermin dans la conduite
que j'ai suivie.

La politique gnrale a eu sa part, et une grande part, dans la crise
ministrielle et les incidents dont elle a t accompagne.

Messieurs, on peut s'accorder sur la pense qui doit prsider  la
conduite politique, et ne pas s'accorder sur la conduite mme qui peut
raliser cette pense; on peut s'accorder dans l'intention et ne pas
s'accorder dans l'action. Je n'en donnerai  la Chambre que deux
exemples bien rcents.

Quand le cabinet du 6 septembre se forma, on convint, et d'un commun
accord, qu'on ne se laisserait pas rebuter par des checs, par
certains checs, par exemple, par le rejet de telle ou telle loi, de
la loi de disjonction nommment... (_M. le prsident du conseil fait
un mouvement._)

Je remarque quelques signes de doute au banc des ministres: je me suis
peut-tre tromp en attribuant ce que je viens de dire au moment de la
formation du cabinet. (_M. le prsident du conseil parat vouloir
adresser une observation  l'orateur._) Voulez-vous permettre que je
rpte exactement?

J'ai dit qu'au moment de la formation du cabinet du 6 septembre, on
tait convenu d'un commun accord qu'on ne se laisserait pas rebuter
par certains checs, qu'on ne ferait pas lgrement des questions de
cabinet, et que, lorsque, entre autres, on prit le parti de proposer
la loi de disjonction, il fut convenu qu'on n'en ferait pas une
question de cabinet. Mes souvenirs sont parfaitement clairs.

Eh bien, il n'est personne qui n'ait pu remarquer et qui n'ait
remarqu, lorsque la loi de disjonction a t rejete, que ce rejet
produisait sur les diffrents membres du cabinet une impression
trs-diffrente, que leur langage, leur attitude  tous n'taient pas
les mmes, que les uns paraissaient plus dtermins, les autres plus
hsitants  continuer la campagne dans laquelle on venait de subir un
tel chec. C'est l un fait dont il n'y a, sans doute, aucun
tmoignage officiel, mais qui peut tre prsent  la mmoire d'un
grand nombre de membres de cette Chambre. Cette diversit au moment de
l'preuve tait pour le cabinet une grande cause d'embarras et
d'affaiblissement. Il y avait l diffrence, et une diffrence
importante dans l'action, bien qu'il n'y en et pas eu dans
l'intention.

Voici un second exemple. La loi d'apanage avait t propose de
concert, d'un avis unanime. Eh bien, pour mon compte, je ne me serais
jamais prt  la retirer avant l'preuve du dbat. Je sais comme un
autre me soumettre sincrement, sans arrire-pense, aux mesures
adoptes ou rejetes par mon pays. Je sais comme un autre quelle est
la valeur de l'opinion publique, mme quand on croit qu'elle se
trompe, et le respect qui lui est d; mais je crois qu'il est du
devoir du gouvernement d'tre difficile, svre, exigeant, quand il
s'agit de constater l'opinion publique. Je crois qu'il y a des
preuves lgales, des preuves constitutionnelles par lesquelles les
Chambres et le pays doivent tre appels  passer, et la premire de
ces preuves, sans contredit, c'est la discussion. Aujourd'hui je
parle en pleine libert de cette question, car c'est l videmment une
question finie, une question juge; ce n'est pas d'un simple
ajournement, c'est d'un ajournement indfini, ou de quelque chose
d'quivalent qu'il s'agit. Les opinions sont donc aujourd'hui en
pleine libert sur cette matire, et j'exprime la mienne sans aucune
proccupation de l'avenir. (_Sensations diverses._)

Je signale encore l une de ces diffrences dans l'action qui peuvent
tre trs-importantes entre des hommes politiques, et amener dans le
dveloppement des affaires un vritable dissentiment, quoiqu'il n'y en
ait pas eu dans leur pense primitive.

Je prie la Chambre de me permettre, puisque j'ai parl de la loi
d'apanage, une trs-courte digression dans laquelle je suis
personnellement intress.  cette occasion, on a rpt ce qu'on
avait dj dit souvent: on m'a tax de tendances aristocratiques, de
je ne sais quelle intention de ressusciter le systme du privilge des
aristocraties constitues. J'ai besoin, messieurs, de m'expliquer une
fois nettement et catgoriquement devant mon pays,  ce sujet. Je sais
que c'est l un ct par lequel il est singulirement susceptible et
par lequel on se plat  attaquer les hommes qu'on veut affaiblir dans
son estime politique. (_Au centre_: Trs-bien! trs-bien!)

Je dirai donc sans dtour toute ma pense.

Il y a d'tranges revirements dans la situation des hommes et dans le
langage qu'on tient  leur sujet. Lorsqu'on discutait la loi des
lections du 5 fvrier 1817, cette loi qui a, je n'hsite pas  le
dire, vritablement fond le gouvernement reprsentatif en France,
puisqu'elle a fait sortir l'lection des mains de la multitude o elle
ne peut avoir lieu qu'indirectement et mensongrement, pour la placer
dans les mains des classes leves et capables, o l'lection s'opre
directement et efficacement, eh bien, au moment o l'on discutait
cette loi, elle tait accuse, par le parti de l'ancien rgime,
d'avoir pour rsultat le triomphe de la classe moyenne en France, son
triomphe dfinitif, sa prpondrance complte dans l'ordre politique,
aux dpens des dbris des anciennes classes suprieures et de la
multitude. C'tait l le reproche que lui adressaient les chefs
intelligents et capables du parti de l'ancien rgime.

 cette poque, n'tant ni dput ni membre important du gouvernement,
je dfendis la loi contre ces attaques; je la dfendis officiellement,
dans le _Moniteur_, en servant d'interprte au gouvernement lui-mme;
et je la dfendis en avouant le reproche, en disant qu'il tait vrai
que cette loi avait pour rsultat de rendre impossible le retour de la
prpondrance de l'ancienne aristocratie et de toutes les classes
privilgies, qu'elle avait en effet pour rsultat de fonder en France
la prpondrance politique de la classe moyenne, et que cela devait
tre, qu'ainsi le voulaient la justice et l'intrt du pays.

Quelques annes plus tard, en 1820, tranger au gouvernement, dans les
rangs de l'opposition, tout ce que j'ai pu dire ou crire sur la
politique a eu pour objet de prouver que notre rvolution de 1789
tait la victoire glorieuse et dfinitive de la classe moyenne sur le
privilge et sur le pouvoir absolu. Je dfie qu'on cite un seul de mes
crits politiques o cette ide ne soit nergiquement et incessamment
soutenue et dveloppe.

Depuis 1830, de quoi avons-nous t accuss, mes amis et moi, et moi
en particulier, par les dfenseurs du parti de l'ancien rgime, dans
leurs journaux, dans leurs crits? De vouloir constituer ce qu'on
appelait une monarchie bourgeoise, le rgne de la classe moyenne, la
monarchie de la classe moyenne. C'est  ce titre, messieurs, que j'ai
t continuellement attaqu; et me voil aujourd'hui, depuis quelque
temps, me voil le dfenseur, le rsurrecteur, s'il est permis
d'inventer ce mot, de l'ancienne aristocratie, du privilge, de
l'aristocratie privilgie et nobiliaire, car c'est sous son nom et
dans ces termes que j'ai t plusieurs fois attaqu  cette tribune!

Il n'en est rien, messieurs, il n'en est absolument rien. Je suis
fidle aujourd'hui  l'ide politique qui m'a dirig pendant toute ma
vie. Oui! aujourd'hui, comme en 1817, comme en 1820, comme en 1830, je
veux, je cherche, je sers de tous mes efforts la prpondrance
politique des classes moyennes en France, l'organisation dfinitive et
rgulire de cette grande victoire que les classes moyennes ont
remporte sur le privilge et sur le pouvoir absolu de 1789  1830.
Voil le but vers lequel j'ai constamment march, vers lequel je
marche encore aujourd'hui.

Cependant, il y a ici, entre mes adversaires et moi, une diffrence
notable, sur laquelle je demande  la Chambre la permission de
m'arrter un moment.

Oui, messieurs, je veux le triomphe dfinitif, je veux la
prpondrance politique des classes moyennes en France; mais je veux
aussi que cette prpondrance soit stable et honorable, et pour cela,
il faut que les classes moyennes ne soient ni violentes et
anarchiques, ni envieuses et subalternes. (_Marques d'adhsion._)

On parle beaucoup, messieurs, depuis quelque temps, de bourgeoisie, de
classe moyenne, de dmocratie, de France nouvelle; mais on s'en fait,
 mon avis, une bien fausse ide. Il est vrai, la France nouvelle, la
dmocratie actuelle, veut une justice universelle, un mouvement
ascendant d'une tendue inconnue  l'ancienne socit. Mais ne croyez
pas, messieurs, que la dmocratie actuelle, que la classe moyenne
actuelle ressemble  la bourgeoisie du moyen ge,  cette bourgeoisie
rcemment affranchie, qui doutait, et doutait avec raison, de sa
dignit comme de sa force, troite, envieuse, inquite, tracassire,
mal leve, voulant tout abaisser  son niveau; non, messieurs, la
France nouvelle, la dmocratie nouvelle a la pense plus haute et le
coeur plus fier; elle se confie en elle-mme; elle ne doute point de
sa destine et de ses droits; elle n'est jalouse de personne; elle ne
conteste  personne sa part dans l'organisation sociale, bien sre
qu'on ne viendra pas lui disputer la sienne. Elle a fait ses preuves
et pris ses garanties  cet gard; aprs la victoire qu'elle a
remporte, elle a le coeur et les sentiments d'un vainqueur; telle est
sa vraie disposition aujourd'hui. C'est lui faire injure, c'est lui
faire injure et dommage que de lui supposer, et de travailler  lui
rendre les inquitudes, les jalousies, les susceptibilits, les
ombrages qui la travaillaient autrefois. Quiconque l'honore et veut la
servir vritablement doit au contraire travailler sans cesse  lui
lever le coeur,  lui inspirer confiance en elle-mme,  l'affranchir
de toutes les jalousies, de toutes les tracasseries;  lui persuader
qu'il faut qu'elle ouvre sans cesse ses rangs, qu'elle se montre prte
 accueillir,  rallier toutes les supriorits; que toutes les
supriorits anciennes ou nouvelles, quels que soient leur nom et leur
caractre, ne sont bien places que dans son sein; qu'en dehors
d'elle, elles deviennent  charge  elles-mmes et inutiles au pays;
qu'il faut que toutes les supriorits, quelles que soient leur date
et leur nature, je le rpte, acceptent ce fait, ce fait dfinitif de
notre poque, le triomphe des classes moyennes, la prpondrance des
intrts gnraux qu'elles reprsentent, et viennent nettement se
runir  elles pour reprendre leur place, une place digne et grande,
dans les affaires du pays. (_Au centre_: Trs-bien! trs-bien!)

Voil le langage qu'il faut tenir aux classes moyennes; voil le seul
langage digne d'elles, digne de cette assemble, digne des
institutions que les classes moyennes ont conquises par leur
intelligence et par leur courage. Toutes ces vieilles querelles, tous
ces vieux dbris de mots et de choses, de privilges, d'aristocratie
nobiliaire, tous ces vieux dbris doivent disparatre; ce sont des
querelles rchauffes, des querelles honteuses aujourd'hui, des
querelles qui appartenaient  la bourgeoisie d'autrefois,  la classe
moyenne d'il y a trois cents ans, des querelles auxquelles la France
nouvelle et la dmocratie actuelle sont et deviendront de jour en
jour plus trangres. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Je n'hsite donc pas, messieurs, pour mon compte, lorsque je rencontre
dans les institutions anciennes ou modernes, trangres ou nationales,
lorsque je rencontre une institution qui me parat convenir  la
socit actuelle, aux intrts, aux besoins de la France nouvelle,
telle qu'elle a t faite par la victoire de notre rvolution de 1789
 1830, que cette institution s'appelle apanage ou de tout autre nom,
qu'on en puisse retrouver quelque semblant vrai ou faux, complet ou
incomplet, dans des sicles ou dans des institutions diffrentes, je
ne m'en inquite en aucune faon; je repousse ce qui est nuisible 
l'tat actuel de la France, aux intrts de la France nouvelle; mais,
tout ce qui la sert, je crois qu'elle peut et qu'elle doit l'adopter;
elle est assez sre d'elle-mme, et de sa victoire et de son avenir,
pour ne pas s'inquiter de quelques mots et de quelques fausses
ressemblances. (_Nouvelles marques d'adhsion au centre._) Je laisse
l cette question.

Je demande pardon  la Chambre de cette digression qui, pour moi, a
quelque valeur politique, quoiqu'elle n'en ait aucune dans la question
particulire des fonds secrets. J'ai cru devoir saisir l'occasion de
la mettre sous ses yeux. (_Au centre_: Trs-bien! trs-bien!)

Je rentre dans la question; je disais  la Chambre qu'indpendamment
des motifs personnels qui avaient dtermin ma sortie des affaires, il
y avait des motifs de politique gnrale provenant de la diversit qui
peut se rencontrer entre des hommes honorables, au moment de l'action
et dans la conduite politique, quoique au fond et dans l'intention ils
se soient propos le mme but. J'ai donn deux exemples pris dans des
circonstances toutes rcentes; j'ai besoin d'entrer plus avant dans
cette partie de la question, c'est--dire dans les causes de politique
gnrale qui ont amen la dissolution du cabinet du 6 septembre, et
qui prsident  la situation actuelle du cabinet, de la Chambre et du
pays. Ici, je demande  la Chambre la permission de m'expliquer
encore avec la plus entire franchise, car,  mon avis, on ne l'a pas
toujours fait, par rserve de langage plutt que par aucune autre
raison.

L'honorable M. Thiers se plaignait  cette tribune,  l'occasion des
affaires d'Afrique, de la timidit et de l'insuffisance du langage, ce
qui avait fait qu'on n'avait pas dit la vrit complte  la Chambre;
je m'en plaindrai ici  l'occasion de la politique gnrale, et je
parlerai sans dtour.

Quand la session s'est ouverte, si la Chambre veut me faire l'honneur
de s'en souvenir, dans la discussion des affaires d'Espagne, j'ai dit
que l'esprit rvolutionnaire tait en dclin en France, et l'esprit
conservateur en progrs. Je pense aujourd'hui comme il y a trois mois;
je ne voudrais pas cependant qu'on se mprit sur la porte de mes
paroles. L'esprit rvolutionnaire dcline parmi nous, en ce sens et
par cette cause que les situations sociales, les intrts gnraux,
qui taient rvolutionnaires en 1789, sont maintenant satisfaits et
devenus conservateurs. Les intrts de droits publics, de charges
publiques, de dignit personnelle, de proprit, qui taient
rvolutionnaires en 1789, sont maintenant conservateurs. C'est la
grande diffrence entre cette poque et la ntre.

Il y a, de plus, les leons de l'exprience qui, bien qu'elles ne
restent jamais compltement graves dans la mmoire, ne sont jamais
non plus tout  fait perdues pour les hommes.

Mais, messieurs, malgr l'exprience, les esprits et les moeurs ne
changent pas aussi vite que les situations et les intrts, et
l'esprit rvolutionnaire est encore bien prsent et bien puissant
parmi nous. Et quand je dis l'esprit rvolutionnaire, je ne parle pas
seulement de cette passion de renversement, de cette fureur anarchique
qui ne saisit ordinairement qu'un petit nombre d'hommes; je parle de
ces instincts irrguliers, de ces ides contraires  l'organisation et
 la stabilit du pouvoir et de l'ordre social, de ces prjugs
antisociaux qui caractrisent, non l'esprit rvolutionnaire forcen,
mais l'esprit anarchique.

Je dis que l'esprit rvolutionnaire ainsi dfini est encore prsent et
puissant parmi nous. Regardez, je vous en prie, aux classes mme o
dominent les intrts conservateurs. Que disons-nous tous les jours?
qu'observons-nous tous les jours? Qu'on ne rencontre souvent, dans ces
classes mmes, qu'une intelligence incomplte des conditions de
l'ordre social et du gouvernement, que l encore dominent un grand
nombre de prjugs, d'instincts de mfiance pour le pouvoir,
d'aversion contre toute supriorit. Ce sont l des instincts
vritablement anarchiques, vritablement antisociaux. Que disons-nous,
qu'observons-nous encore tous les jours? Un grand dfaut de prvoyance
politique, le besoin d'tre averti par un danger imminent, par un mal
pressant; si ce mal n'existe pas, si ce danger ne nous menace pas, la
sagacit, la prvoyance politique s'vanouissent, et l'on retombe en
proie  ces prjugs qui empchent l'affermissement rgulier du
gouvernement et de l'ordre public. (_Trs-bien!_)

Nous disons tous les jours, dans les conversations particulires, que
c'est l un mal qui se rencontre dans les classes les plus claires,
les plus aises, chez lesquelles les intrts conservateurs dominent.

Si nous pntrons dans les classes qui vivent de salaires et de
travail, le mal est bien plus grand. Je pourrais parler des ravages
que font tous les jours dans ces classes les exemples si sducteurs et
encore si rcents des succs et des fortunes amenes par les
rvolutions. C'est videmment l une tentation qui agit aujourd'hui
bien puissamment sur les classes pauvres et laborieuses.

Mais qui n'est frapp aussi de l'absurdit des ides rpandues dans
ces classes sur l'organisation sociale, sur les droits des individus,
sur la constitution des gouvernements? Qui n'est frapp de
l'inconcevable lgret et de l'pouvantable nergie avec lesquelles
ces classes s'en occupent, en dlibrent, en font le sujet de leur
attention dans leurs moments de loisir?

Qui n'est frapp en mme temps du relchement des freins religieux et
moraux? Qui n'est frapp de la facilit avec laquelle tous les
mensonges, toutes les calomnies les plus antisociales, les plus
nuisibles aux objets de votre respect sont accueillies dans ces
classes?

Je pourrais en citer de dplorables et de rcents exemples; je
pourrais vous montrer quel mal politique immense peuvent faire
quelques pages dans des millions d'hommes.

Vous n'avez, contre cette disposition rvolutionnaire des classes
pauvres, vous n'avez aujourd'hui, indpendamment de la force lgale,
qu'une seule garantie efficace, puissante, le travail, la ncessit
incessante du travail. C'est l le ct admirable de notre socit. La
puissance du travail, et le frein que le travail impose  toutes les
ambitions,  toutes les prtentions, est aujourd'hui un fait
trs-salutaire. Mais ne vous y fiez pas; le travail est un frein
insuffisant, qui manque tel jour. Il n'y a de freins vritablement
srs que ceux qui puisent leur force dans l'homme lui-mme, dans ses
convictions, dans ses sentiments; il n'y a de freins vritablement
srs que les freins moraux, les freins sincrement accepts par ceux
sur qui ils s'exercent. Eh bien, dans l'tat actuel de la socit, ces
freins, je n'hsite pas  le dire, vous manquent dans les classes
infrieures; et vous tes sans cesse sur le point de les voir
entranes par les tentations et les prtentions rvolutionnaires.

Ce n'est pas tout. Pendant que vous tes ainsi travaills dans les
classes aises et les classes pauvres, ici par les restes, l par les
passions de l'esprit rvolutionnaire, cet esprit est entretenu,
foment parmi vous par deux causes tout  fait indpendantes de vous,
et sur lesquelles vous ne pouvez rien.

D'abord par l'tat rvolutionnaire du monde entier.

Personne ne peut se dissimuler que ce qui s'est accompli en France
fermente partout; qu'on s'en flicite ou qu'on s'en inquite, le fait
est vident. Le principe, le besoin rvolutionnaire, qui a clat en
France, fermente partout, et l'esprit rvolutionnaire qui subsiste
encore en France reoit tous les jours, de cet tat gnral de
l'Europe, de ce qui se passe en Angleterre, en Espagne, en Portugal ou
ailleurs, un aliment que vous ne pouvez loigner.

Il est encore une autre cause, une cause plus active, vos propres
institutions. Personne, messieurs, ne les admire plus que moi;
personne ne leur est plus sincrement dvou que moi. Elles organisent
rgulirement la lutte du bien et du mal, du vrai et du faux, des
bonnes et des mauvaises passions, des intrts lgitimes et des
intrts illgitimes; elles organisent cette lutte dans la confiance
que le bien prvaudra sur le mal, les bons sentiments sur les mauvais,
les intrts lgitimes sur les intrts illgitimes. Je partage cette
confiance; elle est honorable pour la dignit de l'homme, elle est la
gloire et la force de notre temps et de nos institutions; mais en
acceptant le fait dans sa beaut, il ne faut pas mconnatre le pril
qui s'y mle; or, vous ne pouvez vous dissimuler qu'il y a l des
facilits donnes au mal, des provocations sans cesse adresses aux
mauvaises passions, aux prtentions illgitimes; vous ne pouvez vous
dissimuler que, dans cette lutte sans cesse ouverte, le mal est tous
les jours appel  se produire comme le bien, que les mauvaises
passions et les intrts illgitimes s'entendent dire chaque jour des
choses dont ils ne se doutaient pas, dont ils n'avaient jamais entendu
parler, en sorte que vous avez dans vos propres institutions une
provocation continuelle, incessante  l'esprit rvolutionnaire, au
dveloppement de ses passions, de ses intrts et de ses prtentions.

Eh bien, en prsence de pareils faits, dans un pareil tat de notre
socit, comment ne verriez-vous pas que l'esprit rvolutionnaire
n'est pas chez nous un hte accidentel, passager, qui s'en ira demain,
auquel vous avez quelques batailles  livrer, mais avec lequel vous en
aurez bientt fini? Non, messieurs, c'est un mal prolong et
trs-lent, jusqu' un certain point permanent, contre lequel la
ncessit de votre gouvernement est de lutter toujours. Le
gouvernement, dans l'tat actuel de la socit, n'a pas la permission
de se reposer, de s'endormir  ct du gouvernail; il est engag
contre l'esprit rvolutionnaire; sous diverses formes et  des degrs
trs-ingaux, il est engag, dis-je, dans une lutte constante et 
laquelle il ne doit pas songer  se soustraire.

Je sais le reproche qu'on nous a adress,  moi et  mes amis,
reproche qu'on est tout prt  renouveler; je sais qu'on a dit: Les
voil toujours, ces hommes de lutte, de combat, qui ne cherchent que
la guerre, qui ne sont propres qu' la guerre, qui ne veulent pas de
la conciliation, qui ne souffrent pas qu'on se repose jamais.

Je demande la permission de rpondre srieusement  ce reproche, car
s'il tait fond, il serait grave. Mais il ne l'est pas, et j'espre
le dmontrer  la Chambre.

Messieurs, je commence par nier, par nier absolument en fait ces
reproches de violence, de duret, d'emportement, si souvent adresss 
la politique et  la conduite du gouvernement depuis six ans.
J'affirme qu' aucune poque, en aucun pays, au milieu de telles
preuves, de telles difficults, jamais gouvernement ne s'est conduit
avec tant de patience et de modration.

_Plusieurs membres._--Oui! oui! c'est vrai!

M. GUIZOT.--Je dis cela de toutes choses, je le dis des actes comme
des lois. Je dis que les actes du gouvernement, depuis six ans, au
milieu de tant de prils et de difficults, ont t aussi modrs,
aussi patients qu'il tait possible pour suffire aux dangers; que si
vous aviez retranch quelque chose, quelque peu que vous eussiez
retranch de ce que le gouvernement a fait, il n'aurait pas suffi  sa
tche; il a fait tout juste ce qu'il fallait, rien de plus. Il ne me
serait pas difficile, sous le point de vue politique, sous le point de
vue parlementaire, de trouver, au sein mme de cette Chambre, des
preuves clatantes de la patience et de la modration du gouvernement
depuis six ans.

Quant aux lois, je dis que celles qu'on a faites taient
indispensables, et qu'elles n'ont rien fait que suffire, si tant est
qu'elles aient pleinement suffi,  leur mission.

Je ne me sens donc, pour mon compte, nullement dispos  les
abandonner, ni en principe, ni dans l'excution. Je suis convaincu
qu'elles doivent tre compltement et fermement excutes aujourd'hui
comme il y a un an, comme il y a deux ans. Je suis convaincu que
non-seulement elles ont sauv le pays depuis six ans, mais qu'elles
sont destines  le sauver plus d'une fois encore, et que leur
prsence est aujourd'hui, dans le pays, le premier moyen de salut.

Je n'abandonne donc, je le rpte, aucun des actes, aucune des lois
qui ont t rendues depuis six ans.

Nos moyens de force contre le mal rvolutionnaire, nous les avons
conquis depuis six ans  la sueur de notre front; gardons-les bien.
Nos lois sont des armes ncessaires; ne souffrons pas qu'on les laisse
rouiller. (_Mouvement  gauche._)

En faut-il d'autres? en faudra-t-il d'autres? Je n'en sais rien. Je
crois qu'il serait insens  un homme sage de prendre  ce sujet aucun
engagement.

Je regrette sincrement que la loi de disjonction n'ait pas t
adopte. (_Chuchotements._) Je crois que le gouvernement avait bien
fait de la proposer. J'aime mieux qu'elle ait t rejete que si le
gouvernement ne l'avait pas propose. (_Nouveau mouvement._) Il a
acquitt sa responsabilit, il a fait son devoir. Il se soumet
toujours aux dcisions du gouvernement reprsentatif; mais il
n'abandonne pas pour cela son opinion, et ne change pas de sentiment.

_Quelques membres._--Trs-bien!

M. GUIZOT.--Quant  la loi sur la prison de dtention  l'le Bourbon,
je ne veux pas anticiper sur la discussion, mais j'espre qu'elle aura
lieu, et je me propose, quand cette loi viendra  discussion,
d'tablir que jamais loi n'a t plus conforme aux vritables
principes et au vritable but de la lgislation pnale.

Je me propose d'tablir qu'elle a prcisment, non pas pour objet,
mais pour effet, de rendre peu  peu possible la rduction de la peine
de mort en matire politique.

M. LAFFITTE.--Elle dispense en effet de la peine de mort.
(_Agitation._)

M. GUIZOT.--Je demande  la Chambre de ne pas anticiper sur cette
discussion.

M. LAFFITTE.--Oui, vous faites bien.

M. GUIZOT.--Si je rpondais aux interpellations j'anticiperais malgr
moi.

M. LAFFITTE.--Vous en avez dit assez.

M. GUIZOT.--Je n'en ai pas dit assez, car je n'ai pas dit la centime
partie de ce que je pense. (_Vive sensation._)

M. LAFFITTE.--Continuez, allez toujours.

_Voix de la gauche._--Ne laissez pas rouiller vos lois de sret.

M. GUIZOT.--Quant  la loi de non-rvlation, je ne sais si elle
arrivera  discussion devant cette Chambre. Si elle y arrivait, j'en
dirais mon avis avec la mme sincrit; et je crois que j'aurais peu
de peine  tablir que les accusations d'immoralit et d'inutilit qui
lui sont adresses sont fausses, et sont aises  rtorquer contre ses
adversaires. (_Mouvement  gauche._)

Je n'engage pas la discussion, j'exprime d'avance ma pense.

M. LAFFITTE.--Vous avez raison de dire votre faon de penser, parlez!

M. GUIZOT.--Je regarde donc toutes les mesures de vigueur qui ont t
employes depuis six ans quand l'occasion l'a exig, toutes les lois
qui ont t rendues, je les regarde comme des armes salutaires,
ncessaires, que le gouvernement ne doit jamais hsiter, pas plus
aujourd'hui qu'hier, qu'il y a deux ans, qu'il y a trois ans, 
employer quand le besoin s'en fait sentir. Il est vrai que le besoin
ne se fait pas sentir toujours de la mme manire; ce serait nous
supposer atteints de folie que de croire que nous ayons l'intention de
nous dfendre quand on ne nous attaque pas; ce serait nous supposer
atteints de folie que de croire que nous ayons l'intention d'employer
des armes contre ceux qui ne dressent pas leurs armes contre nous et
de nous servir de lois rpressives quand la rpression n'est pas
ncessaire. Il n'y a pas un homme du pouvoir, il n'y a pas un ami de
l'ordre qui aille gratuitement, et pour son seul plaisir, au-devant de
pareilles ncessits.

Et d'ailleurs, messieurs, ce ne sont pas l les seuls moyens de lutter
contre le dsordre, contre l'esprit d'anarchie, contre les tentatives
rvolutionnaires; ce ne sont pas l les seuls moyens que le
gouvernement possde pour soutenir cette lutte; ce ne sont pas les
seules mesures par lesquelles il puisse dployer sa fermet et son
activit. Un gouvernement oblig de faire de la lutte contre l'esprit
rvolutionnaire son tat permanent et gnral n'en est pas rduit, je
le rpte,  n'employer contre ce mal que des mesures de rigueur ou
des lois rpressives; il a, selon les temps, selon l'opportunit,
d'autres armes qui ont aussi leur valeur, et dont il faut qu'il sache
se servir. Permettez-moi de les indiquer en peu de mots.

La premire, messieurs, c'est la forte organisation du pouvoir
lui-mme, soit dans les Chambres, soit dans l'administration.
Qu'est-ce qui a fait notre principale force depuis six ans?
Croyez-vous que ce soient les lois rpressives? Elles ont servi, mais
elles n'ont pas fait notre principale force. Croyez-vous que ce soient
les mesures de rigueur, la rsistance  main arme contre les meutes?
Elles taient indispensables, mais l n'a pas t notre premire
force. Notre premire force, c'est la prsence d'une majorit dans les
deux Chambres, fortement constitue, bien dcide, sachant ce qu'elle
pense, ce qu'elle veut, et adhrant fermement au gouvernement qui en
mme temps adhrait fermement  elle.

Voil ce qui a fait, pendant six ans, notre premire et notre
vritable force dans les preuves que nous avons t appels 
traverser. Eh bien, quand les coups de fusil ne sont plus
ncessaires, quand les lois rpressives, quand du moins leur
application immdiate et frquente n'est plus ncessaire, croyez-vous
que cette forte constitution du pouvoir, cette ferme et intime union
de la majorit avec l'administration et de l'administration avec la
majorit ne soient plus ncessaires? Croyez-vous que cela aussi puisse
se relcher avec le reste? Non, non, messieurs. Quand vous ne voulez
pas user des moyens matriels, l'autorit morale du pouvoir vous est
d'autant plus ncessaire. Quand vous ne voulez pas rprimer par la
force, il faut que vous rprimiez par votre autorit sur les esprits.
L'nergique constitution de la majorit dans les Chambres, l'intime
union de la majorit et de l'administration sont plus ncessaires, je
le rpte, quand on ne se bat pas dans les rues que quand on s'y bat.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

J'en dirai autant d'une autre force dont on n'a pas tir, depuis six
ans, tout le parti qu'on peut en tirer, et qui est, sinon le premier, du
moins un des premiers lments de gouvernement parmi nous: c'est la
bonne constitution de l'administration locale. Nous ne savons pas
encore, messieurs, nous ne nous doutons pas de tout ce que le
gouvernement puiserait de scurit et de force, et le pays de repos,
dans une administration homogne, dirige par le mme esprit, empreinte
de cette unit, de cette harmonie avec le centre de l'tat, avec la
majorit parlementaire et l'administration gnrale, que nous avons si
souvent vainement dsire. C'est l encore une oeuvre des temps
pacifiques, des temps o l'on ne se bat point. On peut y arriver sans
trouble, par des moyens rguliers; et ne vous y trompez pas, c'est une
des principales forces, un des plus grands moyens dont vous soyez arms
dans la lutte contre l'esprit d'anarchie, contre les tendances
dsorganisatrices de la socit. Il faut que l'administration locale
soit une, homogne, anime d'un mme esprit, conduite dans le mme sens,
que les mmes influences qui dirigent ici le gouvernement dirigent
l'administration dans les localits.  ce prix vous obtiendrez, pour
vous, gouvernement central et pour le pays, la scurit et l'ordre
aprs lesquels vous courez. (_Assentiment._)

Et, ne vous y trompez pas, ce n'est pas seulement des fonctionnaires
que je parle ici. Les fonctionnaires ne sont pas les seuls hommes que
vous ayez  organiser avec cette unit. Ces classes aises dont nous
parlions tout  l'heure, et o dominent les intrts conservateurs,
elles ont besoin d'tre rallies; elles sont parses, elles manquent
d'exprience; elles ne vous apportent pas  vous, gouvernement, toutes
les forces qu'elles ont en elles-mmes et qu'elles pourraient vous
donner. Il faut videmment que votre administration locale, vos
fonctionnaires, vos lois, vous servent  rallier ces classes
conservatrices,  les organiser; il faut qu'elles se pressent partout
autour de votre administration, qu'elles l'entourent, qu'elles la
soutiennent, qu'elles lui apportent leur force et leur influence.

Alors seulement votre socit sortira de l'tat de faiblesse et
d'anarchie dans lequel vous vous plaignez de la voir. Voil,
messieurs, de quoi occuper le pouvoir quand l'meute ne gronde pas
dans la rue, quand les lois rpressives ne doivent pas tre
immdiatement appliques. Voil par quels moyens il peut,  de telles
poques, soutenir, sous une autre forme, cette lutte continuelle,
invitable, contre l'esprit rvolutionnaire, dans laquelle je vous
disais en ce moment qu'il est engag.

Car je vous demande, messieurs, de ne pas oublier que le mal est au
milieu de vous; le mal ne s'arrte pas: si les pouvoirs arms pour la
dfense ne sont pas toujours dans un tat de vigilance, l'action
continuelle du mal fait des progrs aprs lesquels on est bien
embarrass  regagner le terrain perdu. Eh! messieurs, n'avez-vous pas
vu avec quelle facilit on pouvait perdre du terrain dans la bonne
cause, et avec quelles difficults on le regagnait? Vous l'avez dj
vu, prenez garde de le voir encore. (_Au centre._--Trs-bien!
trs-bien!)

Je me rsume, messieurs, je dis que cet tat de lutte, de lutte
politique contre l'esprit d'anarchie, tant le fait dominant de notre
socit actuelle, le fait auquel nul cabinet ne peut chapper, s'il
arrivait quelque jour qu'en ne dployant pas la force matrielle, en
laissant dormir les lois rpressives, on laisst aussi pntrer le
doute et le trouble dans les grands pouvoirs publics, dans les
majorits parlementaires, dans l'administration, s'il arrivait que la
force matrielle et l'autorit morale du pouvoir s'nervassent  la
fois, s'il arrivait qu'on le vt dsarmer et s'abaisser du mme coup,
si, au mme moment o il cesserait d'intimider ses ennemis, il perdait
son ascendant sur ses amis, que voudriez-vous qu'il advnt alors de la
socit?

Est-ce que vous croyez que la mission du pouvoir serait accomplie?
Est-ce que vous croyez qu'il suffirait  sa tche? Messieurs, la
mission des gouvernements n'est pas laisse  leur choix, elle est
rgle en haut... (_Bruits  gauche._) en haut! Il n'est au pouvoir de
personne de l'abaisser, de la rtrcir, de la rduire. C'est la
Providence qui dtermine  quelle hauteur et dans quelle tendue se
passent les affaires d'un grand peuple. Il faut absolument monter 
cette hauteur et embrasser toute cette tendue pour y suffire.

Aujourd'hui plus que jamais il n'est pas permis, il n'est pas possible
aux gouvernements de se faire petits. (_ gauche._--Ah! ah!) La
grandeur intellectuelle et morale est particulirement ncessaire 
notre gouvernement; c'est l la seule grandeur qu'il lui convienne de
chercher; c'est la seule  laquelle il soit naturellement appel.
(_Bruit. Interruption.--coutez! coutez!_)

D'autres ont pu rechercher la grandeur des bouleversements intrieurs
du pays; d'autres la grandeur des conqutes extrieures; pour nous,
pour le gouvernement de Juillet, nous n'avons et ne voulons avoir que
la grandeur des ides et des devoirs. (_Mouvement._) C'est notre
imprieuse mission d'y suffire; ne pas y suffire, pour nous, c'est
abdiquer.

Il y aurait  cela, messieurs, peu d'honneur et beaucoup de danger pour
la socit; la Chambre, j'en suis sr, ne se laissera jamais entraner
dans cette voie. (_Aux centres._--Trs-bien! trs-bien!--_Longue
adhsion._)

M. HAVIN.--Je demande la parole pour un fait personnel.


M. Havin monte  la tribune; il en descend pour la cder  M. le
prsident du conseil qui,  son tour, quitte la tribune.

La sance demeure suspendue pendant quelque temps.


M. le comte MOL, _prsident du conseil_.--Messieurs, quelque
dsavantage qu'il y ait  succder  la tribune  un orateur tel que
celui que vous venez d'entendre, je me flicite cependant d'avoir 
continuer des explications donnes avec tant de gravit et de
convenance.

L'honorable M. de Sade nous a demand des explications sur la crise
ministrielle. Messieurs, il est de mon devoir d'en donner, et depuis
longtemps je dsirais l'occasion de m'expliquera mon tour; je le ferai
en trs-peu de mots.

Je ne pense pas, comme l'honorable M. Guizot, que l'homognit
parfaite d'un cabinet soit approprie  nos circonstances. On vous a
beaucoup parl du fractionnement des opinions dans cette Chambre; un
orateur de ce ct a sembl mme vous le reprocher. Messieurs, ce
fractionnement n'est pas votre faute, il existe dans le pays, et pour
en bien apprcier les causes il faudrait remonter bien haut: il est le
rsultat de cinquante annes de rvolution; il est le rsultat de
cette indpendance des esprits qui rend tous les jours, il faut le
dire, les majorits et par consquent le gouvernement plus difficiles.

Les cabinets, pour avoir des chances de dure, doivent se
proportionner  cet tat de choses, et reprsenter en quelque sorte,
dans leurs lments, les principaux lments de la majorit.
(_Sensation._) Ce furent les ides gnrales que j'apportai  la
formation du cabinet du 6 septembre.

Je dus aussi prendre en considration quelques circonstances spciales
qui devaient aussi avoir leur part dans la formation du cabinet. La
dissolution du cabinet prcdent avait t amene par une question de
politique trangre. La prrogative royale s'tait exerce de manire
 prouver qu'elle avait adopt l'opinion de la minorit du conseil. Un
autre cabinet tait appel sur cette question de politique extrieure.
Il me semblait conforme au mcanisme de notre gouvernement de
conserver, dans le nouveau cabinet, les membres du dernier qui avaient
prcisment fait triompher le principe sur lequel le nouveau cabinet
allait se former. Ce fut dans cette pense que je prsentai une
combinaison qui ne fut pas accepte. Aprs une grande instance de ma
part et de longs dlais, le cabinet du 6 septembre s'tablit tel que
vous l'avez vu.

Je dclare que jamais, dans toutes ces combinaisons de noms propres,
je n'ai eu une autre pense que la dure de l'administration dont je
devais avoir l'honneur d'tre le chef et les chances de majorit
qu'elle pouvait avoir dans les Chambres; jamais je n'ai eu un autre
but, une autre prtention, et jamais je n'ai cherch un autre
rsultat.

La combinaison que le cours des choses me fit accepter me parut
renfermer ds son origine quelques germes de destruction pour
l'avenir. Un vnement parlementaire ne tarda pas  nous rvler que
le cabinet ne rpondait pas parfaitement  ces conditions de majorit
que j'avais cherches. C'est surtout ici, messieurs, que je diffre en
quelque chose de l'honorable orateur auquel je rponds. Il vous a dit
que d'accord dans les intentions, et marchant vers le mme but, on
avait diffr dans l'action. Je crois que je rapporte bien ses
paroles... (_Oui! oui!_) Et pour preuve, il a cit ce qui s'tait
pass  l'occasion de la loi de disjonction. Il vous a dit: En entrant
dans le cabinet on tait convenu de ne pas s'branler au moindre choc,
et de ne pas faire lgrement des questions de cabinet...
(_Rumeurs._)

Je demande un peu de silence, je suis encore trs-fatigu.

Messieurs, lorsque la loi de disjonction fut rejete par la Chambre
(je ne sais si ma mmoire me trompe, mais j'oserais jurer ici qu'elle
ne me trompe pas), personne n'eut moins que moi l'ide de la retraite;
et si quelques membres du cabinet en reurent quelque dcouragement et
crurent que ce rejet tait, en effet, une manifestation contre le
ministre, ce n'est pas moi. Je dirai seulement que, pour ma part, je
vis dans ce rejet de la loi de disjonction (que je regrette aussi,
messieurs, et que je regrette, parce que j'tais convaincu, comme je
le suis encore, qu'il tait ncessaire qu'une manifestation
lgislative quelconque protestt contre les vnements de
Strasbourg)... (_Au centre_: Trs-bien!) Je vis, je le rpte, dans le
rejet de la loi de disjonction, un certain affaiblissement pour le
cabinet, et la confirmation des ides que j'avais essay de faire
prvaloir au 6 septembre dans la composition du cabinet. Maintenant,
comment la crise commena-t-elle? Assurment pas par aucune
dmonstration qui me ft personnelle; je ne dirai pas mme par la
retraite de celui de nos collgues qu'il s'agit bientt de remplacer,
car il ne se retira pas, mais par je ne sais quelle rumeur qui s'leva
sur certains bancs de cette Chambre, et qui pressait cette retraite et
la nomination d'un successeur. Pour moi, messieurs, qui dsirais
sincrement le maintien de l'administration dont j'avais l'honneur
d'tre le chef, je vis ce mouvement commencer avec d'autant plus de
regret que j'en prvoyais les consquences.

Ce n'est assurment pas moi, je l'affirme, qui ai donn le signal de
la retraite  personne; mais quand l'branlement eut commenc, je
n'eus pas un autre systme que celui que j'avais eu au 6 septembre. Ce
qui m'avait paru indiqu au 6 septembre, comme condition de la
majorit, me parut beaucoup plus fortement indiqu alors, et je le
proposai de nouveau et de toutes mes forces. Je rends justice entire
aux intentions de chacun, mais je m'empresse de reconnatre avec
l'honorable orateur que nous n'envisageons pas la situation de la
mme manire: il voulait le cabinet le plus homogne possible, et moi
le cabinet le plus en harmonie avec les lments dont la majorit des
Chambres se compose. Cependant il vous a prsent, comme le modle des
cabinets qui ont exist depuis sept ans, le ministre du 11 octobre.
Or, tait-ce un cabinet homogne que celui du 11 octobre? Son mrite 
mes yeux tait prcisment de reprsenter ce que j'aurais dsir
reproduire dans celui du 6 septembre, l'alliance de certaines opinions
qui, marchant vers le mme but, mais variant parfois sur les moyens,
composent certainement la vritable majorit politique du pays.

Ce systme, messieurs, tait le mien, imperturbablement le mien, et je
ne crois pas qu'il y en ait un autre. Tout ministre homogne, dans la
division, dans la dissmination actuelle des esprits, serait un
ministre sans dure; tandis qu'un ministre compos d'hommes marchant
d'un pas ferme vers le mme but, quoique ayant des caractres divers
et des opinions diffrentes, transigeant entre eux comme il est
ncessaire que vous transigiez entre vous, comme le pays transige
aussi lui-mme, un tel ministre est  mon avis le seul possible, le
seul appropri aux circonstances, le seul qui puisse faire un bien
durable, et qui lui-mme puisse durer longtemps. (_Trs-bien!_)

D'ailleurs, permettez-moi de l'observer, ce ministre du 11 octobre a
t soumis  cette condition d'instabilit qui affligera tous les
cabinets, parce qu'elle est inhrente  la nature des circonstances.
Ce cabinet a t remani cinq fois.

L'honorable orateur a donn un second exemple de cette divergence dans
l'action  laquelle il a attribu en partie la chute du cabinet. Ce
second exemple, il l'a pris dans le retrait de la loi d'apanage.

Il me permettra de lui reprsenter que ce n'est pas l ce qui a
concouru apparemment  diviser le cabinet, car il n'a jamais t
question, dans son sein, du retrait de la loi d'apanage. Il
dsapprouve aujourd'hui ce retrait, et il a dit qu'il fallait au moins
affronter la discussion. Eh! messieurs, nous ne craignons pas
d'affronter les discussions ni les luttes, et je crois que nous le
prouvons tous les jours. Ce que nous avons voulu viter touche  des
intrts plus graves; ce que nous avons craint d'affronter, c'tait la
chance d'un rejet. (_Rumeurs diverses._)

Je ne suivrai pas non plus l'honorable et loquent orateur dans
l'exposition de son systme; je dirai seulement que nous croyons vous
avoir fait connatre suffisamment le ntre. Je viens de le faire
encore en vous donnant mes ides sur la composition du cabinet. Je ne
crains pas de vous le rpter, messieurs, notre systme, en deux mots,
est de considrer aujourd'hui la France comme fatigue de ses
agitations passes. Les vieux partis s'agitent encore; mais tous les
jours, messieurs, leurs rangs sont plus dserts, tous les jours un
plus grand nombre d'hommes gars tendent au repos et  rentrer dans
les voies de l'ordre, et, comme je le disais l'autre jour, des
intrts privs. Quelques-uns s'agitent encore, et nous vous demandons
les moyens de les surveiller. Partout o ils oseront tenter
l'excution de leurs coupables desseins, ils rencontreront la plus
imperturbable excution des lois.

Voil, messieurs, quel est notre systme: nous ne faisons  personne
la guerre pour la guerre; au contraire, nous tendons la main  tous
ceux qui viennent  nous sincrement et de bonne foi, qui nous
acceptent, nous, nos opinions, notre manire de gouverner, notre
systme; nous n'acceptons que ceux-l. Nous aimons mieux calmer les
passions que d'avoir  les vaincre; mais si le mal relevait
audacieusement la tte, nous saurions prouver que le monopole de
l'nergie n'appartient  personne: arms alors des lois que vous avez
faites, et que le pays vous doit, nous saurions le rprimer et le
confondre. (_Trs-bien! trs-bien!_)

_Quelques membres._--La clture! Aux voix!

(M. Havin et M. de Laboulie se dirigent en mme temps vers la
tribune.)

M. MAUGUIN.--Je demande la parole.

M. DE LABOULIE.--Je l'ai avant vous, je suis inscrit.

M. MAUGUIN.--Mais vous avez cd votre tour hier  M. Jaubert.

M. DE LABOULIE.--Oui; mais M. Larabit m'a cd le sien aujourd'hui.

M. MAUGUIN.--Je voudrais rpondre  M. Guizot.

M. DE LABOULIE.--Vous rpondrez dans la discussion de l'article
premier.

M. HAVIN.--Je demande pardon aux honorables membres, mais j'ai la
parole pour un fait personnel; je veux dire seulement quelques mots.
(_coutez!_)

Messieurs, l'honorable M. Guizot a dit que, dans toute la discussion
d'hier, un seul mot l'avait bless, que ce mot avait t prononc par
moi, qui avais pu supposer qu'il avait voulu conserver le pouvoir
seulement dans un intrt priv.

Messieurs, ici, jamais je n'attaque que les opinions et les hommes
politiques, je n'ai jug dans M. Guizot que l'homme politique, que
l'homme de parti. J'ai apprci une dmarche politique; je la blme
hautement, je la trouve peu digne du ministre qui reprsente une
opinion, qui a jou un si grand rle depuis six ans, et je me
permettrai de faire  M. Guizot une observation qui rentrera dans
celles que lui faisait si spirituellement M. le prsident du conseil
il n'y a qu'un instant: Comment se fait-il que vous, qui voulez
l'homognit du ministre, vous ayez fait partie du ministre du 11
octobre? Eh bien, moi, je rpte avec M. Mol: Comment se fait-il
que vous ayez fait cette dmarche pour reconstituer un ministre dont
les membres n'auraient pas eu des opinions homognes? Vous tes donc
inconsquent avec vos principes? (_Interruption des centres._)

_ gauche._--Trs-bien!

M. HAVIN.--M. Guizot a dit encore que j'accusais, lui et ses amis,
d'avoir des ides aristocratiques.

Eh bien, je ne m'en dfends pas, et je vous le demande: qui a voulu
l'hrdit de la pairie? qui a voulu les apanages?... (_Exclamations
et murmures au centre._)

_Aux extrmits._--C'est vrai.

M. HAVIN.--Qui a refus l'entre dans cette enceinte  ce qu'on a
nomm les capacits? (_Nouvelles exclamations._) Qui a voulu que la
proprit seulement ft reprsente dans cette Chambre? Je le demande
 M. Guizot, sont-ce l des ides aristocratiques, ou sont-ce des
ides dmocratiques? (_Interruption prolonge._)

Permettez-moi, messieurs, encore une seule observation sur la
modration du systme.

_M. le prsident du conseil_ (au milieu du bruit).--La plupart de vos
reproches...

M. HAVIN.--Je n'ai pas entendu l'observation que vient de faire M. le
prsident du conseil.

_M. le prsident du conseil._--Je disais que la plupart des reproches
que vous adressez  un autre orateur pourraient m'tre adresss.

M. Havin.--Je ne vous empche pas, monsieur le prsident du conseil,
d'en prendre votre part. (_Hilarit gnrale._)

Je n'ajoute qu'un mot sur la modration du systme.

Vous avez vu comment il a t dvelopp par M. Guizot; vous pouvez
juger de sa modration, il nous l'a caractrise par ces seuls mots:
_Il ne faut pas laisser rouiller le fer_. (_Vives rclamations au
centre._) Les armes du moins.

_Quelques voix._--Il a parl de lois. (_Agitation prolonge._)

M. GUIZOT (de sa place).--J'ai dit...

M. HAVIN.--Laissez-moi rtablir ma pense. Vous concevrez trs-bien
que, rpondant  M. Guizot, je n'ai pas la prtention de rpondre 
toutes les parties de son discours, et que dans une improvisation on
peut se tromper sur les mots. M. Guizot a dit: _rouiller les armes_.

_Au centre._--Non! non! (_Nouveau bruit._)

_ gauche._--Si! si!

M GUIZOT.--J'ai dit les lois. (_Agitation croissante._)

M. HAVIN.--Je suis bien aise que M. Guizot m'ait donn l'occasion de
rectifier ces mots.

M. GUIZOT.--Permettez...

M. HAVIN.--Vous parlerez lorsque j'aurai fini. (_Murmures au centre._)

M. GUIZOT.--Je prie l'honorable orateur de me permettre de rtablir
moi-mme le mot tel que je l'ai dit. J'ai dit qu'il ne fallait pas
_laisser rouiller les lois_.




LXXXIV

Continuation de la discussion sur les fonds secrets.

--Chambre des dputs.--Sance du 5 mai 1837.--


M. Odilon Barrot ayant ranim le dbat en reprenant les questions de
politique gnrale et de crises ministrielles qui semblaient
puises, je pris la parole pour bien expliquer et complter ce que
j'en avais dit dans la sance du 3 mai.


M. GUIZOT.--Messieurs, je voudrais pouvoir oublier de quelles paroles
l'honorable propinant m'a fait tout  l'heure l'honneur de se servir
en parlant de moi; il m'a presque t par l le droit de le remercier
de la franchise et de l'lvation avec lesquelles il vient de poser la
question.

Comment voulez-vous, aprs ce qu'il m'a fait l'honneur de dire de moi,
comment voulez-vous que je rende une pleine justice  la hauteur de
ses vues,  la sincrit de son langage, et  cet appel qu'il a fait 
la sincrit et  la franchise de la Chambre tout entire? Je suis
gn, messieurs,  ce sujet, et je vous demande la permission de
mettre de ct ces sentiments personnels pour entrer dans la
question.

Il y a cependant, messieurs, il y a une justice que je regrette que
l'honorable propinant ne m'ait pas rendue. Je me suis appliqu
avant-hier, en traitant la question,  la dgager le plus tt possible
de toutes les considrations personnelles. L'honorable M. Barrot vous
a trs-bien montr que, dans la crise ministrielle qui venait de
s'accomplir et dans la situation actuelle, il y avait une question de
politique gnrale, une question profonde entre deux systmes de
gouvernement. J'avais eu l'honneur de le dire avant-hier  la Chambre;
je m'tais ht d'en finir avec les considrations personnelles, pour
ramener le dbat  la politique gnrale.

L'honorable M. Barrot a paru croire un moment que des
considrations..... il a dit, je crois, de prminence personnelle,
avaient t, presque de mon propre aveu, la vritable cause de la
crise ministrielle.

Il n'en est rien, messieurs, absolument rien; l'honorable M. Barrot
vous l'a montr lui-mme dans la suite de son discours.

Je ne dirai donc  ce sujet qu'un seul mot de plus: je n'ai jamais
fait de ce qui m'tait personnel une question importante pour
moi-mme; je ne me suis jamais considr dans les affaires publiques
que comme, je ne dirai pas le reprsentant, mais le serviteur des
intrts de mon pays, et de ce que je regardais comme la vrit, comme
la bonne cause. (_Trs-bien!_)

C'est dans ce seul intrt que j'ai cru qu'il tait de mon devoir de
vouloir, non pas la prminence, mais l'influence, l'influence sans
laquelle il n'est donn  personne de soutenir et de faire triompher
sa cause. (_Au centre_: Trs-bien! trs-bien!)

J'ai toujours mis de ct, et personne, j'ose le dire, n'en a donn
des gages plus certains que moi, j'ai toujours mis de ct toute
question de prminence personnelle. Quand j'ai eu l'honneur, au 6
septembre, d'tre appel dans les affaires, je n'ai voulu y rentrer
que dans le poste que j'avais prcdemment occup. Mais l'influence,
l'influence politique, l'influence pour ma cause, l'influence pour mes
ides, l'influence pour les intrts auxquels je me suis dvou, ah!
certainement non, je n'y ai jamais renonc. (_Bravo au centre._)

J'ai toujours considr comme de mon devoir, comme de mon honneur,
d'tendre, d'entretenir cette influence, autant qu'il m'tait donn de
le faire dans la position  laquelle il plaisait au roi de m'appeler.

Voil pour les considrations personnelles; la Chambre me permettra de
ne pas m'y arrter davantage. La Chambre ne se plat pas aux dbats
intrieurs, aux anecdotes, aux luttes de personnes: je la conjure
seulement d'avoir sans cesse prsente  l'esprit cette ide, que la
prminence, les apparences, les avantages personnels, je n'en ai
jamais tenu aucun compte, je n'en ai jamais fait aucun cas. Mais la
ralit du pouvoir, l'influence politique, les moyens de force pour ma
cause, pour mon opinion, je les ai toujours cherchs, et je les
chercherai toujours. (_Nouvelles et vives acclamations au centre._)

J'arrive au fond des choses.

Vous l'avez vu, l'honorable M. Barrot a pos sur-le-champ la question
dans sa vrit. Que vous a-t-il dit? quelles sont les paroles qui ont
d vous frapper le plus?

Que la politique suivie depuis six ans, cette politique qu'il a
constamment combattue, avait t une politique de rpression, de
rpression  outrance: c'est le mot dont il s'est servi; politique
dans laquelle on avait attaqu, non-seulement l'abus, mais l'usage de
nos liberts; politique dans laquelle, tantt par des lois, tantt par
des actes, on avait port atteinte aux droits essentiels, aux
principes fondamentaux de la rvolution de Juillet.

C'est l, messieurs, la question qui se dbat depuis six ans devant
vous. (_Marques d'adhsion._)

L'honorable M. Barrot pense que la politique suivie depuis six ans a
t mauvaise, rpressive avec excs, contraire aux principes de la
rvolution de Juillet et aux droits du pays.

Je pense le contraire: il y a six ans que j'ai l'honneur de le
soutenir devant la Chambre. C'est donc toujours la mme question:
quels que soient les hommes, quelles que soient les crises
ministrielles, c'est toujours cette question-l qui s'agite. Ne
l'oubliez donc pas, messieurs; ce qui se traite dans ce moment devant
vous,  propos de la crise ministrielle, c'est la question de savoir
si le gouvernement et vous nous resterons fidles  la politique
suivie depuis six ans, ou si nous abandonnerons cette politique. (_Au
centre_: Trs-bien!)

Eh! messieurs, je n'ai ici nul besoin d'explication, nul besoin
d'interprtation; quand l'honorable M. Barrot vous a parl des
dernires crises ministrielles, de celles qui ont renvers le
ministre du 11 octobre et celui du 6 septembre, qu'a-t-il dit?
comment en a-t-il parl en son nom et au nom de ses amis? Il a dit que
quelque faible esprance, quelque lointaine perspective de changement
que pt leur offrir un nouveau ministre, lui et ses amis s'taient
hts d'y adhrer, qu'ils s'taient hts d'accepter cette esprance
si faible, cette perspective si lointaine, tant le changement leur
paraissait important, tant il s'agissait  leurs yeux des plus graves
intrts du pays compromis par la politique suivie depuis six ans. Il
vous a dit que le moindre temps d'arrt dans cette politique leur
paraissait un immense avantage, un avantage qui les avait dcids, lui
et ses amis,  des sacrifices qui leur avaient beaucoup cot.

Je le comprends, M. Odilon Barrot et ses amis ont eu parfaitement
raison. En effet, toutes les fois qu'il se produira dans la vie des
cabinets, dans la vie de cette Chambre, quelque crise, quelque
vnement qui donnent lieu d'esprer la moindre dviation, la moindre
altration de la politique suivie depuis six ans, M. Odilon Barrot et
ses amis feront bien de se hter d'y adhrer.

_Voix aux centres._--Trs-bien! trs-bien!

M. GUIZOT--D'y adhrer avant que la brche soit grande, avant que les
yeux du pays soient ouverts, avant que tout le monde sache bien de
quoi il s'agit; car le jour o la brche apparatra, le jour o l'on
saura de quoi il s'agit, le jour o l'on verra l'honorable M. Odilon
Barrot et ses amis entrer avec le cabinet dans des voies nouvelles,
dans une voie de vritable changement, dans la voie d'abandon de la
politique suivie depuis six ans, malgr l'estime qu'on leur porte, je
n'hsite pas  annoncer que la disposition du pays changera, et qu'il
se fera une raction qui fera adopter bien autre chose que la loi de
disjonction et les autres mesures que nous vous avions proposes.....
(_Vifs applaudissements au centre_. _Sensation prolonge._)

Messieurs, je suis, pour mon compte, si heureux de la voie de
franchise que M. Odilon Barrot vient d'ouvrir, je me sens tellement 
l'aise depuis qu'il a parl  cette tribune, que j'ai bien envie de
faire quelques pas de plus dans cette voie et de vous parler avec une
vrit encore plus complte que la sienne, s'il m'est possible.
(_Marques nombreuses d'adhsion._)

Il est dj arriv plus d'une fois, comme l'a dit M. Barrot, qu'on a
t sur le point de s'arrter dans la politique suivie depuis six ans,
qu'on a t sur le point d'en dvier, qu'on a laiss entrevoir
quelques symptmes de changement politique, quelque approche de
l'opposition vers le pouvoir. Que s'est-il manifest dans le pays? Une
inquitude gnrale. (_Vive approbation au centre. Rires ironiques 
gauche._)

Pour mon compte, j'observe comme un autre, et j'ai aussi le droit
d'apporter  cette tribune le rsultat de mon observation. (_
gauche_: C'est juste.)

Eh bien, le rsultat de mon observation, c'est que toutes les fois que
les principes, les maximes de l'opposition, malgr certaines
sympathies qu'elle rencontre dans le pays, malgr les souvenirs, les
prjugs (qu'on me permette de me servir de cette expression), malgr
les prjugs qui existent encore dans le pays en sa faveur, toutes les
fois qu'elle a paru approcher du pouvoir, une inquitude gnrale, une
inquitude profonde, l'inquitude des intrts srieux, l'inquitude
de ces intrts qui sont les intrts essentiellement sociaux, les
intrts conservateurs, s'est aussitt manifeste. (_Dngations 
gauche._)

_Au centre._--C'est vrai! c'est vrai!

M. LE GNRAL DEMARAY.--Pourquoi donc avez-vous fait les lois de
septembre?

M. GUIZOT.--L'opposition comprendra donc que, convaincu, pour mon
compte, que son systme est mauvais, et persuad par mon observation
que le pays n'en veut pas...

M. DEMARAY.--C'est M. de Labourdonnaye!

M. GUIZOT.--Il faut bien que je dise ce que je pense. (_Oui! oui!
Parlez! parlez!_)

Voil six ans, messieurs, que le pays est mis  l'preuve, qu'il a
pleinement la libert de la presse, la libert des lections. On peut
attaquer comme on voudra notre systme lectoral, les influences
exerces dans les lections; mais enfin personne ne peut nier que le
pays ne jouisse depuis sept ans, en matire d'lection et de presse,
d'une libert plus grande qu' aucune autre poque; personne ne peut
nier que le gouvernement de Juillet n'ait t chercher l'opinion du
pays plus profondment et avec infiniment plus de sincrit que ne
l'avait fait aucun gouvernement prcdent.

Eh bien, toutes les fois que cette opinion s'est manifeste par des
voies lgales, par les lections, dans les Chambres, aprs les dbats
de la presse et de la tribune, le systme de l'opposition a t
rprouv, repouss par le pays lgal, le pays constitu.

_Une voix._--Le pays lgal, c'est--dire le vtre!

M. GUIZOT.--Il est vrai, le pays lgal est le ntre, le pays
lgalement constitu est le ntre. Nous ne mconnaissons point les
droits individuels crits dans la Charte, et dont jouissent tous les
citoyens, dont ils sont, sous leur responsabilit, en pleine
possession; mais ce qui est lgalement constitu, ce sont les collges
lectoraux, ce sont les Chambres. Voil les vrais pouvoirs publics,
les pouvoirs crits dans la Charte, dont l'ensemble constitue notre
gouvernement. Les renierez-vous, ces pouvoirs? refuserez-vous de les
reconnatre? Sont-ils vicieux  vos yeux, soit dans leur origine,
soit dans leur constitution?

Non, vous les reconnaissez lgaux, vous reconnaissez que ce sont les
pouvoirs nationaux. Eh bien, je ne puis me dispenser de vous rappeler
ce fait qui s'est reproduit constamment depuis six ans, ce fait que
votre systme, bien que soutenu par la faveur qui s'attache 
d'anciens souvenirs du pays, soutenu par l'autorit de votre talent et
de l'estime qu'inspire votre caractre, je suis oblig de vous
rappeler que votre systme a t constamment repouss par le pays
lgal. (_Vive approbation au centre._)

_Voix  gauche._--Et le vtre!

M. GUIZOT.--Aucun gouvernement, que je sache, n'a prtendu 
l'infaillibilit; aucun gouvernement n'a prtendu que tous ses projets
fussent adopts par les pouvoirs publics, que toutes ses ides fussent
partages par les majorits qui le soutenaient. J'nonce ici un fait
gnral, sans m'arrter  quelques exceptions,  quelques dviations
particulires qui ne le dtruisent pas; j'nonce ce fait que le
jugement prononc par le pays, par le pays libre et lgal, depuis six
ans, entre l'opposition et nous, c'est--dire entre le systme de
l'opposition et le ntre, que ce jugement a t constamment en notre
faveur.

Messieurs, l'explication la voici, et j'y suis amen par les paroles
de l'honorable M. Barrot sur la classe moyenne. La classe moyenne,
a-t-il dit, comment a-t-il pu vous entrer dans l'esprit d'en faire une
classe  part, par consquent oppose aux autres classes de la nation?
C'est un mensonge, c'est un danger. Vous oubliez donc toutes les
victoires de notre Rvolution qui ont t gagnes par tout le monde;
vous oubliez le sang qui a coul au dedans et au dehors pour
l'indpendance ou pour la libert de la France! C'est le sang de tout
le monde. Non, je ne l'oublie pas: il y a dans notre Charte des
droits, des droits publics qui ont t conquis par tout le monde, qui
sont le prix du sang de tout le monde. (_Trs-bien! trs-bien!_) Ces
droits, c'est l'galit des charges publiques, c'est l'gale
admissibilit  tous les emplois publics, c'est la libert de la
presse, c'est la libert individuelle. Ces droits-l, parmi nous, sont
ceux de tout le monde; ces droits appartiennent  tous les Franais;
ils valent bien la peine d'tre conquis par les batailles que nous
avons livres et par les victoires que nous avons remportes.

Il y a eu encore un autre prix de ces batailles, un autre prix de ces
victoires; c'est vous-mmes, messieurs, c'est le gouvernement dont
vous faites partie, c'est cette Chambre, c'est notre royaut
constitutionnelle. Voil ce que le sang de tous les Franais a
conquis; voil ce que la nation tout entire a reu de la victoire,
comme le prix de ses efforts et de son courage. (_Bravos aux
centres._) Et vous trouvez que ce n'est rien! vous trouvez que cela ne
peut pas suffire  de nobles ambitions,  de gnreux caractres!
Sera-t-il donc ncessaire, aprs cela, d'tablir aussi, au profit de
tout le monde, cette absurde galit, cette universalit des droits et
des pouvoirs politiques qui se cache au fond de toutes les thories
qu'on vient apporter  cette tribune? (_Vive adhsion au centre._)

Ne dites pas que je refuse  la nation franaise, que je lui conteste
le prix de ses victoires, le prix de son sang vers dans nos cinquante
annes de rvolution;  Dieu ne plaise! elle a gagn un noble prix, et
aucun vnement ne pourra le lui ravir.

Mais elle a entendu, au bout de ses combats et pour garantir toutes
ces liberts, tous ces droits qu'elle avait conquis, elle a entendu
apparemment qu'il s'tablirait au milieu d'elle un gouvernement
rgulier, un gouvernement stable, un gouvernement qui ne ft pas sans
cesse et perptuellement remis en question par des combats analogues 
ceux que nous avons livrs depuis cinquante ans. Apparemment la nation
franaise n'a pas entendu vivre toujours en rvolution comme elle a
vcu pendant vingt ans. Non, certes; elle a entendu arriver  un tat
de choses rgulier, stable, dans lequel la portion de la nation
vritablement capable d'exercer les pouvoirs politiques ft
rgulirement constitue sous la forme d'un gouvernement libre, d'un
gouvernement qui garantt les liberts, les droits de tous, par
l'intervention active et directe d'un certain nombre d'hommes. Je dis
 dessein d'un certain nombre, pour exclure du moins dans ma propre
pense, cette thorie du suffrage universel, de l'universalit des
droits politiques, thorie qui est cache, je le rpte, au fond de
toutes les thories rvolutionnaires, et qui survit encore dans la
plupart des ides et des systmes que l'opposition apporte  cette
tribune. (_Aux centres_: Trs-bien!)

Voil ce que j'ai voulu dire quand j'ai parl de la ncessit de
constituer et d'organiser la classe moyenne. Ai-je assign des limites
 la classe moyenne? M'avez-vous entendu dire o elle commenait, o
elle finissait? Je m'en suis soigneusement abstenu; je ne l'ai
distingue ni d'une classe suprieure, ni des classes infrieures;
j'ai simplement exprim le fait gnral qu'il existe, au sein d'un
grand pays comme la France, une classe qui n'est pas voue au travail
manuel, qui ne vit pas de salaires, qui a de la libert et du loisir
dans la pense, qui peut consacrer une partie considrable de son
temps et de ses facults aux affaires publiques, qui a non-seulement
la fortune ncessaire pour une pareille oeuvre, mais qui a en mme
temps les lumires, l'indpendance, sans lesquelles cette oeuvre ne
peut tre accomplie.

Quand je disais hier que la loi du 5 fvrier 1817, qui avait tabli
parmi nous l'lection directe, avait fond la ralit du gouvernement
reprsentatif, il m'est venu de ce ct de la Chambre (gauche) des
signes d'assentiment; vos signes d'assentiment d'hier sont la
condamnation la plus formelle du systme que vous tes venu soutenir
aujourd'hui.

Qu'a donc fait la loi du 5 fvrier 1817? Elle a commenc prcisment
cette oeuvre dont j'entretenais la Chambre, cette constitution, cette
organisation politique de la classe moyenne; cette loi a prcisment
pos les bases de la prpondrance politique de la classe moyenne;
elle a plac le pouvoir politique dans la portion la plus leve,
c'est--dire dans la portion indpendante, claire, capable, de la
socit, et elle a fait descendre en mme temps ce pouvoir assez bas
pour qu'il arrivt jusqu' la limite  laquelle la capacit s'arrte.
Lorsque, par le cours des temps, cette limite sera dplace, lorsque
les lumires, les progrs de la richesse, toutes les causes qui
changent l'tat de la socit auront appel un plus grand nombre
d'hommes et des classes plus nombreuses  la capacit politique, la
limite variera. C'est la perfection de notre gouvernement que les
droits politiques, limits par leur nature mme  ceux qui sont
capables de les exercer, peuvent s'tendre  mesure que la capacit
s'tend; et telle est en mme temps l'admirable vertu de notre
gouvernement qu'il provoque sans cesse l'extension de cette capacit,
qu'il va semant de tous les cts les lumires politiques,
l'intelligence des questions politiques, en sorte qu'au moment mme o
il assigne une limite aux droits politiques,  ce moment il travaille
 dplacer cette limite (_Trs-bien! trs-bien!_),  l'tendre,  la
reculer, et  lever ainsi la nation entire.

Comment pouvez-vous croire, comment quelqu'un dans cette Chambre
a-t-il pu croire qu'il me ft entr dans l'esprit de constituer la
classe moyenne d'une manire troite, privilgie, d'en refaire
quelque chose qui ressemblt aux anciennes aristocraties?
Permettez-moi de le dire; j'aurais abdiqu les opinions que j'ai
soutenues toute ma vie, j'aurais abandonn la cause que j'ai
constamment dfendue, l'oeuvre  laquelle, depuis six ans, j'ai eu
l'honneur de travailler sous vos yeux et par vos mains. Quand je me
suis appliqu  rpandre dans le pays les lumires de tous genres,
quand j'ai cherch  lever ces classes laborieuses, ces classes qui
vivent de salaire,  la dignit de l'homme,  leur donner les lumires
dont elles avaient besoin pour leur situation, c'tait une provocation
continuelle de ma part, de la part du gouvernement tout entier, 
acqurir des lumires plus grandes,  monter plus haut; c'tait le
commencement de cette oeuvre de civilisation, de ce mouvement
ascendant, universel, qu'il est dans la nature de l'homme de
souhaiter avec ardeur. (_Vifs applaudissements._)

M. ODILON BARROT.--C'est pour cela, sans doute, que vous avez repouss
les capacits.

M. GUIZOT.--Je repousse donc, je repousse absolument, et pour le
systme que j'ai eu l'honneur de soutenir, et pour moi-mme, ces
accusations de systme troit, tranger  la masse de la nation, aux
intrts gnraux, uniquement dvou aux intrts spciaux de telle ou
telle classe de citoyens; je les repousse absolument, et en mme temps
je maintiens ce qu'il y a de vrai dans ce systme: c'est que le moment
est venu de secouer ces vieilles ides, ces vieux prjugs d'galit
absolue.

M. GARNIER-PAGS.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

M. GUIZOT.--Je rpte  dessein, parce que je ne doute pas que
l'honorable M. Garnier-Pags n'entre  son tour, avec une entire
franchise, dans la question telle qu'elle vient d'tre pose; je
rpte  dessein que le moment est venu,  mon avis, d'carter ces
vieux prjugs d'galit de droits politiques, d'universalit des
droits politiques, qui ont t non-seulement en France, mais dans tous
les pays, partout o ils ont t appliqus, la mort de la vraie
libert et de la justice, qui est la vraie galit. (_Mouvement
prononc d'adhsion._)

On parle de dmocratie, on m'accuse de mconnatre les droits, les
intrts de la dmocratie. Ah! messieurs, je m'tais efforc hier de
rpondre d'avance  cette objection; je m'tais efforc de dmontrer
que ce qui perd la dmocratie, dans tous les pays o elle a t
perdue, et elle l'a t souvent, c'est prcisment qu'elle ne sait pas
avoir le sentiment vrai de la dignit humaine; elle ne sait pas
s'lever sans cesse, et au lieu d'admettre cette varit des
situations, cette hirarchie sociale sans laquelle il n'y a pas de
socit, et qui n'a pas besoin d'tre une hirarchie ferme,
privilgie, qui admet parfaitement la libert et le mouvement
ascendant des individus, et le concours perptuel entre eux selon le
mrite de chacun, au lieu de l'admettre, dis-je, elle la repousse
avec une aveugle arrogance.

Ce qui a souvent perdu la dmocratie, c'est qu'elle n'a su admettre
aucune organisation hirarchique de la socit; c'est que la libert
ne lui a pas suffi; elle a voulu le nivellement. Voil pourquoi la
dmocratie a pri. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Eh bien, je suis de ceux qui combattront le nivellement, sous quelque
forme qu'il se prsente; je suis de ceux qui provoqueront sans cesse
la nation entire, la dmocratie,  s'lever; mais qui, en mme temps,
l'avertiront  chaque instant que tout le monde ne s'lve pas, que
tout le monde n'est pas capable de s'lever, que l'lvation a ses
conditions spciales, qu'il y faut la capacit, l'intelligence, la
vertu, le travail, et une foule de qualits auxquelles il n'est pas
donn  tout le monde de suffire. (_Trs-bien! bravo!_)

Je veux que partout o ces qualits se rencontreront, partout o il y
aura capacit, vertu, travail, la dmocratie puisse s'lever aux plus
hautes fonctions de l'tat, qu'elle puisse monter  cette tribune, y
faire entendre sa voix, parler au pays tout entier. Mais vous avez
cela; vous n'avez plus besoin de le demander; votre gouvernement vous
le donne; cela est crit dans votre Charte, dans cette constitution
officielle, lgale de votre socit, contre laquelle vous vous levez
sans cesse. Vous tes des ingrats, vous mconnaissez sans cesse les
biens dont vous tes en possession; vous parlez toujours comme si vous
viviez sous un rgime d'oppression, de servitude, comme si vous tiez
en prsence d'une aristocratie comme celle de Venise, ou d'un pouvoir
absolu. Eh! messieurs, vous vivez au milieu de la socit la plus
libre qu'on ait jamais vue, et o le principe de l'galit sociale est
le plus consacr. Jamais vous n'avez vu un pareil concours d'individus
levs aux plus hauts rangs dans toutes les carrires. Nous avons
tous, presque tous, conquis nos grades  la sueur de notre front et
sur le champ de bataille. (_Applaudissements prolongs._)

M. ODILON BARROT.--Si c'tait  recommencer...

M. GUIZOT.--M. Odilon Barrot a raison; c'est  recommencer
aujourd'hui.

M. ODILON BARROT.--Vous n'avez pas compris ma pense. Ces
illustrations ont t conquises dans un temps d'galit, et si c'tait
 recommencer...

M. GUIZOT.--Il me semble que l'honorable M. Barrot se fait ici une
trange illusion. Je parlais tout  l'heure de tous les genres
d'illustration... L'honorable M. Barrot est en possession d'une
vritable illustration; il l'a conquise de nos jours,  nos yeux, au
milieu de nous, sous ce rgime dont je parle, et non  une autre
poque. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Il y a bien d'autres hommes qui, dans d'autres carrires, se sont
levs et s'lveront comme lui! Je rpudierais absolument un avantage
qui s'attacherait  une seule gnration, ft-ce la mienne. Je
n'entends pas qu'aprs toutes les batailles de la nation franaise,
nous ayons conquis pour nous seuls tous les droits que nous possdons.
Non, nous les avons conquis pour nos enfants, pour nos petits-enfants,
pour nos petits-neveux  travers les sicles. Voil ce que j'entends,
voil ce dont je suis fier, voil la vraie libert (_Oui! oui! Vive
adhsion_), la libert fconde, au lieu de celle qui se prsente sans
cesse, pardonnez-moi de le redire,  la suite de vos systmes; au lieu
de cette dmocratie envieuse, jalouse, inquite, tracassire, qui veut
tout abaisser  son niveau, qui n'est pas contente si elle voit une
tte dpasser les autres ttes.  Dieu ne plaise que mon pays demeure
longtemps atteint d'une si dplorable maladie! Je me l'explique dans
les temps qu'il a traverss, dans les luttes qu'il a eues  soutenir;
quand il fallait renverser le pouvoir absolu et le privilge, il a
bien fallu,  tort et  travers, appeler  soi toutes les forces du
pays, dangereuses ou utiles, lgitimes ou illgitimes, les bonnes et
les mauvaises passions. Tout a paru sur les champs de bataille, tout a
voulu sa part du butin. Mais aujourd'hui la bataille est finie, la
paix est faite, le trait conclu: le trait, c'est la Charte et le
gouvernement qui en est sorti..... (_Bravos prolongs._)

Je ne veux pas que mon pays recommence ce qu'il a fait. J'accepte 1791
et 1792; les annes suivantes mme, je les accepte dans l'histoire,
mais je ne les veux pas dans l'avenir... (_Trs-bien! trs-bien!_) et
je me fais un devoir, un devoir de conscience, d'avertir mon pays
toutes les fois que je le vois pencher de ce ct. Messieurs, on ne
tombe jamais que du ct o l'on penche. (_Sensation._) Je ne veux pas
que mon pays penche de ce ct, et toutes les fois que je le vois
pencher, je me hte de l'avertir. (_Agitation._)

Voil, messieurs, voil mon systme, ma politique, ma seule politique;
voil dans quel sens j'entends ces mots _classe moyenne et
dmocratie_, _libert et galit_, qu'on a tant rpts tout  l'heure
 cette tribune. Rien, messieurs, ne me fera dvier du sens que j'y
attache. J'y ai risqu ce que l'on peut avoir de plus cher dans la vie
politique, j'y ai risqu la popularit. Elle ne m'a pas t inconnue.
Vous vous rappelez, messieurs..... l'honorable M. Barrot peut se
rappeler un temps o nous servions ensemble, o nous combattions sous
le mme drapeau. Dans ce temps-l, il peut s'en souvenir, j'tais
populaire, populaire comme lui; j'ai vu les applaudissements
populaires venir souvent au-devant de moi; j'en jouissais beaucoup,
beaucoup; c'tait une belle et douce motion: j'y ai renonc... j'y ai
renonc. Je sais que cette popularit-l ne s'attache pas aux ides
que je dfends aujourd'hui,  la politique que je maintiens; mais je
sais aussi qu'il y a une autre popularit: c'est la confiance qu'on
inspire aux intrts sociaux du pays, la confiance qu'on inspire  ces
intrts conservateurs que je regarde comme le fondement sur lequel la
socit repose.

Eh bien, c'est celle-l,  la place de cette autre popularit
sduisante et charmante, que j'ai connue, c'est celle-l que j'ai
ambitionne depuis; c'est la confiance des intrts conservateurs, la
confiance des amis de l'ordre, des hommes qui croient que la France a
atteint son but, qu'elle est en possession et des droits et des
institutions qu'elle cherche depuis 1789, et que ce qu'elle a de plus
prcieux, de plus important  faire aujourd'hui, c'est de les
conserver et de les consolider.

Voil  quelle cause je me suis dvou; voil quelle confiance je
cherche. Celle-l, je puis en rpondre, me consolera de tout le reste,
et je n'envierai  personne une autre popularit, quelque douce
qu'elle puisse tre. (_Bravos prolongs au centre. Applaudissements._)




LXXXV

Sur les encouragements littraires et en particulier sur ceux qui
avaient t accords aux bndictins de Solesmes.

--Chambre des dputs.--Sance du 8 juin 1837.--


M. Isambert ayant attaqu l'emploi que j'avais fait, en plusieurs
occasions, des fonds destins aux encouragements littraires, et
spcialement l'allocation que j'avais accorde aux bndictins de
Solesmes, pour la continuation de la _Gallia christiana_, je les
expliquai et les justifiai en ces termes:

M. GUIZOT.--Messieurs, je commencerai par rectifier une erreur de fait
dans laquelle est tomb l'honorable propinant. Il a paru croire que
l'allocation  laquelle il faisait allusion, et qui, en effet, s'lve
 100,000 fr., s'appliquait  une seule anne.....

M. HAVIN.--Elle s'applique  cinq annes.

M. GUIZOT.--Vous me permettrez de faire la rectification moi-mme; je
ne la demande  personne, je vous prie de me laisser continuer.

L'honorable propinant, dis-je, a paru croire que l'allocation
s'appliquait  une seule anne; c'est ce qui rsulte des termes dont
il s'est servi, quand il a dit qu' peu prs la totalit du crdit
annuel de 134,000 fr. tait absorbe par cette allocation. Il n'en est
rien. Elle est rpartie non pas sur cinq, mais, si je ne me trompe,
sur sept annes; oui, c'est sur sept annes, de sorte que c'est 15,000
fr. par an et non pas 100,000 fr. Il y a, messieurs, un grand nombre
d'ouvrages dont la publicit doit durer plusieurs annes, et qui
absorbent prs, et quelquefois plus, de 15,000 fr. par an. Tels sont
l'ouvrage sur la More, le voyage de Jacquemont dans l'Inde, le voyage
de d'Orbigny dans l'Amrique mridionale, etc. Il n'y a donc, dans la
souscription  laquelle on a fait allusion, rien d'extraordinaire.
L'unique question est de savoir si la publication est utile et la
souscription profitable. J'ai toujours pens, messieurs, que les fonds
affects aux souscriptions littraires avaient une double destination:
d'abord d'encourager la publication des grands ouvrages qui ne se
publieraient pas sans ce moyen; ensuite de rpandre, de mettre 
porte des bibliothques des dpartements et des tablissements
publics, les collections qui contiennent des ouvrages utiles, de bonne
lecture gnrale, et qui ne parviendraient pas sans cela  la
connaissance d'un grand nombre de lecteurs.

_Voix  gauche._--Ils y sont dj.

M. GUIZOT.--Je puis assurer les honorables membres qui m'interrompent
que, dans les ouvrages dont je parle, il y en a un grand nombre qui ne
sont point sous la main des lecteurs dpartementaux auxquels vous
portez tous intrt, et je les citerai si la Chambre le dsire. (_Non,
non!_)

Je suis bien aise d'avoir cette occasion d'tablir ici les vritables
principes en cette matire. Je dis que les fonds destins aux
souscriptions littraires ont une double destination: l'encouragement
des grands ouvrages scientifiques et littraires qui ne se
multiplieraient pas sans ce moyen et la propagation des bons ouvrages
dans les tablissements publics o ils arriveraient difficilement sans
cet encouragement.

J'ajoute que cela a toujours t pratiqu ainsi, et que les fonds
employs aux souscriptions ont toujours reu cette double destination;
par exemple, quand on a rimprim (dirai-je ici les noms propres?)
quand M. Petitot a rimprim la collection des Mmoires sur
l'_Histoire de France_, c'taient de pures rimpressions qu'il
faisait. Ces Mmoires existaient dj dans beaucoup de bibliothques
publiques; cependant personne n'a trouv extraordinaire que le
ministre de l'instruction publique souscrivt pour un certain nombre
d'exemplaires de cette collection et les envoyt dans les
bibliothques o ils ne se trouvaient pas, pour qu'ils fussent mis 
la porte d'un grand nombre de lecteurs. Cela s'est fait pour bien
d'autres ouvrages o il ne s'agissait que de pures rimpressions.
Citerai-je des ouvrages d'_histoire naturelle_? On a souscrit, par
exemple, pour une rimpression des _Oeuvres de Buffon_; ces oeuvres
sont connues du monde entier, mais il y a une foule de bibliothques,
d'tablissements publics, dans lesquels elles n'existent pas, ou bien
qui n'ont pas de bonnes ditions. On a cru faire et on a fait une
chose utile pour beaucoup de lecteurs, en mettant  leur porte de
bons livres qu'ils n'auraient pas trouvs sans cela.

La souscription spciale et rcente  laquelle on fait allusion a
prcisment ce rsultat; elle propage, elle fait lire de bons et beaux
ouvrages qui n'existent pas, quoi qu'on en dise, dans la plupart des
bibliothques publiques; je citerai les oeuvres de Bacon; on les
cherche en vain dans la plupart des bibliothques des tablissements
publics. On a parl de la _Somme_ de saint Thomas d'Aquin; il est ais
de railler sur saint Thomas d'Aquin, surtout quand on ne l'a pas lu.
L'honorable M. Lacrosse ignore peut-tre qu'aujourd'hui un grand
nombre de personnes, dans les dpartements comme  Paris, se portent
avec zle vers l'tude des ides religieuses; or dans l'histoire des
ides religieuses au moyen ge, saint Thomas d'Aquin est un des hommes
qui ont jou le plus grand rle. L'honorable propinant serait
peut-tre tonn si je lui disais que le volume de la collection dont
il s'agit, qui contient d'anciens crits religieux, est l'un de ceux
qui se sont vendus au plus grand nombre d'exemplaires, l'un de ceux
que le public a recherchs avec le plus d'empressement.

J'affirme donc, sans hsiter, que le _Panthon littraire_ est au
nombre de ces collections qu'il est bon de rpandre et de mettre  la
porte d'un grand nombre de lecteurs, et que l'administration a pu,
sans droger le moins du monde  l'emploi lgitime des fonds consacrs
aux souscriptions publiques, affecter non pas 100,000 fr., mais 15,000
fr. par an  cet emploi.

Voil, sur ce point, les faits exactement rtablis; je passe au second
fait dont a parl l'honorable propinant, aux bndictins de Solesmes.

Il les a appels des bndictins; il leur plat  eux-mmes de
s'appeler ainsi; je n'y fais pas la moindre objection; il est bien
clair qu'il n'y a l aucune existence lgale, aucun nom officiel;
c'est un nom historique que quelques personnes peuvent prendre, si
cela leur convient, mais qui n'a point de valeur officielle. Quelques
personnes ont achet les ruines d'un bel difice qui avait appartenu
aux anciens bndictins; elles s'y sont tablies avec l'intention de
se livrer  des pratiques et  des tudes religieuses. Il n'y a rien
l,  coup sr, de dangereux ni d'illgitime.

Eh bien, messieurs, un des plus grands ouvrages que les anciens
bndictins eussent entrepris, la _Gallia christiana_, restait
incomplet. La mtropole de Tours, la mtropole de Besanon et la
mtropole de Vienne en Dauphin y manquaient. Les religieux de
Solesmes taient prcisment tablis dans le territoire de la
mtropole de Tours; ils avaient en leur possession, dans le diocse du
Mans, une grande partie des matriaux recueillis par les anciens
bndictins pour l'histoire de cette mtropole. Ce sont l les motifs
qui m'ont port  leur confier ce travail. Ils taient, je le rpte,
 porte des renseignements, en possession des plus importants
documents; quelques-uns d'entre eux sont des hommes rellement
savants. Ils ont, sans aucun doute, les croyances, les opinions de
leur robe; personne ne peut le trouver trange; mais dans l'ouvrage
dont ils ont t chargs, il s'agit uniquement de recueillir des
pices et des documents, de les coordonner, de les publier comme cela
a dj t fait pour la presque totalit de la _Gaule chrtienne_. Il
n'y a rien, absolument rien, dans une telle mission, qui ne convienne
aux personnes qui en ont t charges, rien qui ne convienne  la
situation particulire dans laquelle elles se trouvent, et au but de
l'administration qui a voulu relever l'tude de notre ancienne
histoire religieuse et civile.

On a demand pourquoi l'Acadmie des inscriptions n'avait pas t
charge de ce travail. Messieurs, personne plus que moi n'honore
l'Acadmie des inscriptions; mais elle est charge d'un grand nombre
de travaux de ce genre; elle a cinq ou six grands recueils 
continuer; elle y met beaucoup de temps, de science, de zle; et
cependant ces recueils n'avancent que lentement. Quand on a le dsir
vritable, non pas de faire les choses en apparence, mais de les faire
rellement, non pas de faire dire dans un journal qu'on a ressuscit
tel travail scientifique, mais de faire effectivement continuer et
achever les grands travaux, il faut en charger des hommes qui aient du
temps  y donner, qui y apportent un zle vritable. J'ai trouv, dans
les personnes qu'on appelle les bndictins de Solesmes, du temps, de
la science, du zle, des moyens que je n'aurais pas trouvs ailleurs,
et je n'ai pas hsit  leur confier cette entreprise, dont ils ont
consenti  se charger pour la modique somme de 4,000 fr. par an.

Voil, messieurs, sur ces deux faits particuliers, des explications
que je suis bien aise d'avoir donnes  la Chambre. Je ne dirai qu'un
mot sur deux autres observations qui se sont produites dans le cours
de la discussion. On s'est tonn de l'augmentation de 16,000 fr. que
j'avais eu l'honneur de proposer  la Chambre. En vrit, messieurs,
supposez, je vous en prie, que vous n'ayez jamais su qu'il y avait
dans le budget de l'tat, dans le budget de la France, des fonds
affects  l'encouragement des lettres,  des souscriptions
scientifiques et littraires, et que tout  coup on vous dise que
150,000 fr. sont consacrs  cet objet; je n'hsite pas  dire que
vous seriez tous tonns de la modicit de la somme. Prenez de bien
petits tats de l'Europe, je ne parle pas des tats d'Allemagne, o
les lettres prosprent; prenez la Toscane ou tel autre petit pays;
vous trouverez souvent des sommes bien plus considrables affectes
aux souscriptions scientifiques et littraires. Je n'ai pas d'autre
rponse  faire. 150,000 fr. par an dans le budget de la France pour
souscriptions aux grands ouvrages littraires et scientifiques! en
vrit, je ne comprends pas comment on refuserait la petite
augmentation qui est propose. (_Trs-bien!_)

Encore une observation  laquelle je veux rpondre. Un honorable
propinant a paru tonn que, parmi les ouvrages auxquels il avait t
souscrit, se rencontrassent quelques ouvrages de posie lgre.
L'honorable propinant peut se rappeler que le fond du budget se
divise en deux parts: l'une est consacre aux souscriptions, l'autre
aux encouragements personnels  accorder  des hommes de lettres
dbutants ou gs, qui ont besoin d'encouragements de ce genre. Il
arrive quelquefois qu'au lieu de donner  une femme,  un crivain, un
encouragement direct et personnel, sur l'article consacr  ce genre
d'emploi, on souscrit pour quelques exemplaires de l'ouvrage qu'il
vient de publier; c'est un moyen de donner un secours  l'auteur de
l'ouvrage; c'est une forme d'encouragement et pas autre chose.




LXXXVI

Discussion de l'Adresse.--Renouvellement du dbat sur la question de
l'intervention franaise en Espagne.

--Chambre des dputs.--Sance du 11 janvier 1838.--


MM. Thiers, Passy, Mauguin, Dufaure et Odilon Barrot attaqurent la
politique du cabinet envers l'Espagne et ranimrent la question de
l'intervention franaise sous des formes plus ou moins nettes et
efficaces; j'tais alors tranger au cabinet, mais je dfendis, en
rpondant  M. Odilon Barrot, la politique de non-intervention adopte
par les cabinets prcdents auxquels j'avais appartenu.


M. GUIZOT.--Messieurs, je remercie l'honorable propinant d'avoir
ramen la question  sa vrit. Hier, l'honorable M. Thiers avait
demand que tout le monde apportt  cette tribune toute franchise; je
crois que jamais question, jamais situation n'en ont eu plus besoin.
Je prie seulement la Chambre de remarquer que, sinon la franchise, du
moins la libert de langage ne m'est pas aussi facile qu' mes
adversaires. Je dsire autant que qui que ce soit l'affermissement de
la monarchie constitutionnelle espagnole; je veux autant de bien que
qui que ce soit  ce gouvernement; et pourtant, une de mes raisons, de
mes raisons les plus fortes contre l'intervention, c'est l'tat
intrieur de l'Espagne et les difficults sans nombre qui en rsultent
pour une intervention utile et efficace. Comment se mler,  ce point,
des affaires d'un pays dchir par des factions qui se renversent et
se succdent avec une si dplorable facilit? un pays sans arme, sans
argent, sans crdit, sans administration, un pays o tout manque, o
tout est  faire, o il faut tout apporter, tout crer, mme le
gouvernement, pour avoir ensuite  le soutenir? Si je tirais toutes
les consquences d'un tel tat de choses, si j'apportais  cette
tribune tous les faits qui le prouvent, comme l'honorable gnral
Jacqueminot vous le disait tout  l'heure, le seul fait d'une telle
discussion ferait  l'Espagne un mal norme.

J'ai donc bien raison de dire que nous, qui voulons au gouvernement de
l'Espagne autant de bien que vous, nous sommes dans un grand embarras
quand il faut en parler; car nous voulons avant tout le bien de la
France, nous pensons  la France avant tout. Il faut donc que, si
l'intrt de l'Espagne doit tre sacrifi  celui de la France, nous
apportions des faits en preuve, et cela nous cote beaucoup; et nous
nous imposons beaucoup de mnagements dans le langage.

Soyez-en srs, messieurs, mes raisons contre l'intervention sont plus
fortes que je ne le dirai, et je ne dirai pas toutes les raisons que
j'ai; car, encore une fois, je respecte le gouvernement de l'Espagne,
et je voudrais le servir et non pas lui nuire. (_Mouvement._)

Je prie l'honorable propinant d'tre galement convaincu que
j'apporte le mme dvouement (j'ose dire qu'il le sait bien), le mme
dvouement que lui  la cause de notre gouvernement de Juillet. C'est
dans l'intrt de sa dure, dans l'intrt de sa force que j'examine
la question. Si je croyais, comme l'honorable propinant, qu'il ft
dans l'intrt du gouvernement de Juillet de poser ds aujourd'hui et
d'une manire gnrale, en principe, que l'intervention vaut mieux que
de laisser arriver en Espagne tout ce qui pourra y arriver, si j'tais
convaincu de cela, je n'hsiterais pas  le proclamer; car je suis
convaincu que le premier intrt de la France, l'intrt pour lequel
la France devrait vritablement donner son dernier homme et son
dernier cu, c'est la dure et la force du gouvernement de Juillet.
(_Vive approbation._)

Je n'ai donc  cet gard, quant au but, aucune hsitation. C'est parce
que je ne pense pas que la question doive tre pose comme vient de la
poser l'honorable M. Barrot, c'est parce que je ne crois pas que, dans
l'intrt de la dure et de la force de notre gouvernement, nous
devions dcider aujourd'hui, par avance et d'une manire gnrale, que
l'intervention doit tre accepte  tout prix, plutt que de laisser
les vnements suivre leur cours en Espagne, en y opposant d'ailleurs
tous les autres moyens qui sont en notre pouvoir, c'est parce que je
ne crois pas cela que je repousse l'intervention.

Je prie encore l'honorable propinant de remarquer que la question
n'est pas nouvelle; il a dit lui-mme que, dans la politique
extrieure, la question qui nous occupe depuis plusieurs annes, c'est
la question de savoir dans quelles limites et jusqu' quel point, dans
son propre intrt, la France est tenue d'aller soutenir son principe
partout o ce principe se trouve engag dans une lutte contre le
principe oppos.

Je dis dans quelles limites; car l'honorable M. Barrot lui-mme vient
de dire qu'il ne pensait pas, qu'il n'avait jamais eu la pense que la
France ft oblige d'aller soutenir cette lutte en Pologne.

Mais remarquez qu'aprs nous avoir fait pour la Pologne cette
concession, qu'on ne nous a pas toujours faite depuis sept ans, M.
Barrot ne l'a pas faite quant  l'Italie: selon lui, nous avons eu
tort de ne pas aller soutenir notre principe en Italie quand il a t
proclam; nous avons eu tort de souffrir l'intervention autrichienne
dans telle ou telle partie de l'Italie.

Je pense, moi, que nous n'avons pas eu tort; je pense que la France
n'avait pas, dans le dbat des deux principes en Italie, un intrt
tellement pressant, tellement dominant qu'elle dt courir tous les
risques qu'une pareille lutte pouvait susciter.

M. ODILON BARROT.--C'est la lutte qu'il fallait empcher.

M. GUIZOT.--Il n'y avait pas d'autre moyen d'empcher la lutte que la
guerre.

M. ODILON BARROT.--Ce n'tait pas la guerre, c'tait l'intervention
que nous demandions.

M. GUIZOT.--Je ne crois pas qu'on pt empcher l'intervention
autrement qu'en intervenant soi-mme; et l'intervention, c'est la
guerre.

J'insiste sur cette remarque pour faire bien voir  la Chambre que la
question qui nous occupe n'est pas nouvelle; que c'est toujours celle
qui se dbat entre nous depuis plusieurs annes, que M. Odilon Barrot
est du nombre de ceux qui tendent beaucoup plus que mes amis et moi
les limites dans lesquelles la France est oblige d'aller soutenir,
par la guerre, le principe de son gouvernement.

Nous l'avons, nous, soutenu en Belgique...

M. ODILON BARROT.--Je ferai remarquer...

M. GUIZOT.--Je prie l'honorable M. Barrot de permettre que je
continue.

M. ODILON BARROT.--Je veux dire seulement que je n'accepte pas la
position de la question: ce n'est pas mon opinion que vous traduisez 
la tribune.

M. GUIZOT.--Je dis en fait que vous avez pens qu'en Italie la France
a eu tort de ne pas aller s'opposer par la guerre, le seul moyen
qu'elle et,  l'intervention d'une puissance trangre contre ce
principe. Je crois que la France n'a pas eu tort, qu'elle n'avait pas
en Italie un intrt assez pressant pour engager cette lutte au
profit de son principe. Je dis qu'ailleurs, en Belgique par exemple,
quand nous avons pu croire notre intrt compromis, nous avons accept
l'intervention; nous l'avons accepte  tout risque. Voici donc la
question dans toute sa rigueur: Avons-nous en Espagne un intrt assez
pressant, assez dominant pour que la France doive,  tout risque, dire
d'une manire gnrale et par avance: je ne souffrirai pas que le
principe analogue au mien essuie un chec en Espagne. C'est l, je le
rpte, la question dans toute sa rigueur.

Je dis  tout risque, par avance et d'une manire gnrale, car c'est
l ce que M. Odilon Barrot vient d'tablir  cette tribune.

Messieurs, l'an dernier en traitant la mme question, je crus devoir
terminer par ces paroles, que je demande la permission de rappeler:

Messieurs, ce serait, de la part du gouvernement, un acte de grande
imprudence que de s'engager sur l'avenir, quel qu'il soit: nous ne
nous engagerons pas plus  nous abstenir qu' agir; nous veillerons,
envers et contre tous, aux intrts de la France.

Voil ce que je disais l'an dernier, messieurs, en m'opposant 
l'intervention, et je le rpte aujourd'hui. Je crois que jamais le
gouvernement ne doit s'engager par avance et d'une manire gnrale,
ni  s'abstenir, ni  agir. J'insiste beaucoup sur ce point, parce que
l,  mon avis, entre M. Barrot et moi, rside toute la question.

M. Odilon Barrot pense que l'intrt de la force et de la dure de
notre gouvernement est tellement compromis dans les destines de
l'Espagne que la France doit dclarer par avance, et d'une manire
gnrale, qu'elle risquera tout plutt que de souffrir un chec  son
principe en Espagne. Je ne le pense pas. Il peut y avoir tel cas,
telle situation, tel cours d'vnements qui pourrait amener la France
 ne pas souffrir un pareil chec  son principe en Espagne. Je ne
repousse donc pas d'une manire gnrale, anticipe, absolue, toute
ide d'intervention; mais je dis qu'il ne faut pas non plus
l'accueillir par avance et d'une manire gnrale et absolue. Je dis
qu'il ne faut pas encourager les esprances d'intervention en Espagne,
qu'il ne faut pas faire considrer par avance la France comme
solidaire de tout ce qui arrivera en Espagne. Je dis que c'est l une
mauvaise politique, une politique qui compromet la France plus que,
dans son intrt, elle n'est oblige de se compromettre, et je demande
la permission de l'tablir en peu de mots.

Je rappellerai ce qui a t mis sous les yeux de la Chambre dans le
cours de cette discussion.

Supposez un moment l'intervention obligatoire, obligatoire d'une
manire gnrale, comme vient de le demander l'honorable propinant,
et voyez les consquences. D'abord voil notre gouvernement solidaire,
engag irrvocablement dans les destines du gouvernement espagnol; le
voil oblig de soutenir deux rvolutions au lieu d'une, de fonder
deux gouvernements au lieu d'un.

Messieurs, je n'accepterais une pareille ncessit qu' la dernire
extrmit. Je ne sais si vous en tes frapps comme moi; mais je
trouve, depuis sept ans, que c'est dj une oeuvre assez difficile,
assez laborieuse, de fonder un gouvernement dans notre propre pays,
dans un pays prpar comme l'a t la France, pour hsiter beaucoup 
accepter une seconde mission pareille dans un pays comme l'Espagne,
que rien n'a prpar, comme la France,  un pareil gouvernement.

Messieurs, ne vous pressez pas d'accepter une pareille mission; la
sret mme, la force de notre propre gouvernement auraient beaucoup 
en souffrir. Je n'ai, je l'avoue, aucune inquitude sur la dure et la
sret du gouvernement de Juillet en France, tant qu'il renfermera ses
destines dans notre territoire. Je suis tranquille sur son compte; il
pourrait courir des dangers, il les surmonterait tous. Mais si vous
allez l'associer aux destines de toutes les rvolutions qui
l'entourent, lui faire pouser leur cause comme la sienne, lui
imposer l'obligation de les faire triompher toutes, ah! alors, je n'ai
plus la mme scurit, la mme confiance. C'est donc au gouvernement
de Juillet, dans l'intrt de sa force et de sa dure, que je demande
qu'il ne joigne sa cause  d'autres causes que l o cela lui sera
indispensablement ncessaire; il faut que partout ailleurs il
maintienne soigneusement la supriorit de notre rvolution sur toutes
les rvolutions qui ont clat ou qui pourraient clater, la
supriorit de nos droits, de notre position. Nous n'avons pas eu un
reproche srieux  nous faire. Nous n'avons pas eu un tort, quand nous
avons t amens  accomplir cette grande rvolution. Ds le lendemain
de la rvolution, nous nous sommes dvous  la cause de l'ordre: nous
l'avons rtabli avec des efforts inous; nous n'avons pas t promens
de faction en faction, d'insurrection en insurrection; nous n'avons
pas eu le triomphe d'une meute de la Granja; nous n'avons pas eu une
guerre civile permanente; nous n'avons rien eu de ce qui peut rendre
une cause suspecte et douteuse. La ntre est parfaitement bonne. Notre
histoire depuis sept ans est la meilleure preuve de sa lgitimit. Je
vous conjure donc de ne pas assimiler toutes les causes  notre cause,
de ne pas prodiguer nos forces  surmonter des difficults infiniment
plus grandes que celles que nous avons rencontres chez nous, quand
nous savons tout ce qu'il en cote de peines et d'efforts pour
surmonter celles-ci. Sachez, messieurs, vous limiter quant  la
politique extrieure comme vous avez su vous calmer pour la politique
intrieure. C'est par l que nous avons triomph; c'est par l que
nous triompherons toujours. Ne compromettez pas notre pays pour des
causes qui ne valent pas la ntre. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Je ne vous parle pas de tout ce qu'on vous a dit tout  l'heure sur
les inconvnients matriels qui rsulteraient, pour notre tat
intrieur, des chances d'une intervention en Espagne. Je vous prierai
de relire votre propre adresse, et de voir au milieu de quelles
circonstances vous provoquez une politique pareille. Vous demandez,
dans votre adresse, la consolidation de notre tablissement en
Afrique, vous demandez la conversion des rentes; vous demandez un
grand ensemble de travaux publics; vous demandez des conomies: et
c'est dans cette mme adresse que vous iriez pousser  l'intervention
en Espagne! (_Bruits et mouvements divers._) Mais, messieurs, cela est
contradictoire; si vous croyez que votre dignit exige qu'on pousse 
l'intervention en Espagne, renoncez  toutes ces prosprits,  toutes
ces conomies,  tous ces biens intrieurs dont vous parlez dans votre
adresse, car vous serez engags dans une affaire qui de longtemps ne
vous permettra de nourrir de pareilles penses.

Je passe au dehors, et je poursuis toujours les consquences de
l'intervention reconnue obligatoire d'une manire gnrale.

M. le prsident du conseil vous disait, hier et aujourd'hui, avec
vrit, que le plus grand intrt de la France, c'tait d'avoir les
mains libres vis--vis de toute l'Europe, que c'tait l le gage le
plus infaillible de sa sret. Je pense comme lui. Vous voulez la
paix; mais vous la voulez sre et digne. Eh bien, j'accorde que, mme
si vous allez en Espagne, la paix ne sera pas trouble; j'admets que
l'Europe ne se remuera pas, qu'elle vous laissera faire. Cependant,
vous n'aurez pas la pleine libert de vos mouvements, la pleine
disposition de vos forces, comme vous l'avez aujourd'hui. On ne vous
fera pas la guerre; mais il s'lvera des questions, il y aura des
affaires, il y en a toujours en Europe, il en nat  chaque instant.
Ces jours derniers, vous avez couru le risque d'en avoir une en
Belgique. S'il survenait en Italie quelque vnement analogue  celui
qui a provoqu l'occupation d'Ancne, seriez-vous libres de tenter une
pareille expdition avec une intervention en Espagne, avec vos forces
et vos destines compromises au del des Pyrnes?

Je n'hsite pas  affirmer, car je connaissais la fermet de son
jugement, que si l'illustre Casimir Prier avait vu la France engage
dans une intervention en Espagne, il n'aurait pas fait flotter le
drapeau franais sur les murs d'Ancne.

Il aurait parfaitement compris qu'il ne faut pas se mettre sur les
bras une multitude d'affaires  la fois.

Eh bien, voil ce qui vous arrivera: vous ne serez plus en tat de
faire face  toutes les affaires qui surviendront, et qui toucheront 
la dignit de la France. Vous tes fiers, vous tes susceptibles; vous
avez raison, restez fiers, restez susceptibles, mais gardez les moyens
de l'tre, gardez-les tous, gardez-les soigneusement. (_Au centre_:
Trs-bien!)

Vous dites tous les jours qu'on ne vous aime pas en Europe, que vous
tes suspects, que vous tes redouts. Je l'accorde, bien que je pense
mieux que vous de la sagesse de l'Europe. Je crois qu'elle comprend 
quel point il est de son intrt que l'ordre tabli en France se
maintienne et se consolide. Je crois que l'Europe, comme nous-mmes,
en a infiniment appris dans les quarante annes qui viennent de
s'couler; que de mme que nous avons t sages de 1830  1838,
l'Europe a t sage, et qu'elle le serait encore. Mais, enfin, elle ne
nous aime pas, dites-vous; elle nous souponne, elle nous surveille.
Eh bien, quand une fois vous serez engags dans une affaire difficile
et longue, permettez-moi de vous le dire, l'Europe se passera ses
fantaisies en fait de dsagrments  nous donner. (_Rires approbatifs
au centre._)

Elle se permettra des procds qui vous blesseront, qui vous
offenseront; vous aurez raison de vous plaindre, vous aurez raison de
vous offenser; mais vous n'aurez plus cette attitude tranquille,
parfaitement libre, parfaitement disponible que vous avez aujourd'hui,
et qui fait une grande partie de votre force et du respect qu'on nous
porte. (_Trs-bien!_)

Maintenant, messieurs, que serait-ce si, au lieu d'une intervention
passagre, momentane, en Espagne, l'affaire dans laquelle vous
semblez disposs  vous engager allait devenir une longue occupation,
s'il y avait ncessit pour vous, dans notre intrt, dans l'intrt
franais, et pour ne pas laisser recommencer en Espagne ce que vous y
auriez fait finir, d'y rester longtemps. Pensez  la prolongation de
cette situation et aux embarras qu'elle pourrait amener!

Messieurs, l'hypothse que je prsente, c'est l'opinion de beaucoup
d'hommes trs-clairs, qui ont beaucoup rflchi sur la question
espagnole, et ont t  porte de la juger.

Je suis oblig de revenir sur des faits qui ont t dj mis, l'anne
dernire, sous les yeux de la Chambre: je lui demande la permission de
les lui rappeler, puisque la question revient tout entire.

Voici ce que pensait sur la question de l'intervention en Espagne
notre dernier ambassadeur, M. de Rayneval, quand il y rsidait, et
quand son opinion tait plutt favorable que contraire 
l'intervention.

Voici, dis-je, ce qu'il pensait sur les consquences de l'intervention
quant  la France: Les passions que la lutte des partis et les effets
de la guerre civile ont excites ne pouvant tre calmes en un
instant, il parat ncessaire que l'arme franaise, pour consolider
son ouvrage, occupe, pendant un espace de temps plus ou moins long, le
pays qu'elle aura pacifi. Le feu se rallumerait indubitablement ou
dans les provinces du nord ou sur quelque autre point de l'Espagne. Il
faut convenir d'avance du temps que durera l'occupation, et de plus
stipuler, d'une manire bien positive, que les troupes franaises ne
quitteront le territoire espagnol, mme aprs l'expiration de ce
terme, que par suite d'une dlibration prise en commun par les deux
gouvernements, et non sur la simple demande du gouvernement espagnol.
Il est rsult beaucoup d'embarras pour nous, et un grand mal pour
l'Espagne, de la facult laisse, en 1823, au roi Ferdinand de faire
cesser  son gr l'occupation de son pays par nos troupes; il ne faut
pas que la mme faute se renouvelle.

Je supprime quelques phrases inutiles qui ne sont que le dveloppement
de ces ides, et je continue: Ceci me conduit naturellement  parler
de la conduite que nous devons tenir  l'gard du gouvernement
espagnol. Il ne peut videmment, du moins jusqu' la majorit de la
reine, surmonter les difficults inhrentes  sa nature et  sa
situation, qu'en s'appuyant sur nous. Notre coopration active ne doit
pas tre un fait isol, mais le premier pas que nous ferons dans un
systme nouveau; tout en traitant l'Espagne en pays indpendant, il
est de toute ncessit de la tenir pendant plusieurs annes sous notre
tutelle. C'est ainsi seulement qu'elle pourra entreprendre la rforme
de ses lois et de ses moeurs, calmer les passions qui fermentent dans
son sein, et se prparer un avenir plus tranquille.

Messieurs, est-ce la tche que vous voulez entreprendre? (M. THIERS:
_Non! non!_) J'en suis convaincu; je suis convaincu que, la question
ainsi pose, personne n'en veut. Mais je rappelle ces faits pour
montrer que des hommes pleins de sens, pleins de lumires, habitant
l'Espagne, favorables  l'intervention, ont regard cette occupation
prolonge, cette tutelle prolonge, comme la consquence ncessaire de
l'intervention, et qu'il y a au moins l une chance bien grave sur
laquelle j'appelle toute l'attention de la Chambre.

Messieurs, encore une fois, si l'intervention tait obligatoire, si
elle tait indispensable  la scurit et  l'avenir de notre
gouvernement, si nous tions lis par le trait, je n'aurais rien 
dire, j'accepterais toutes ses consquences, quelles qu'elles soient;
mais je crois avoir bien dmontr que la dure et la scurit de notre
gouvernement ne sont pas lis  ce qui se passe au del des Pyrnes.

Sans doute, il y a l quelque chose de grave pour nous, et beaucoup 
faire pour prvenir le danger; nous avons dj beaucoup fait, nous
avons fait autre chose que des voeux, et M. le prsident du conseil du
22 fvrier se rappelle parfaitement le langage qu'il tenait au mois de
juin 1836, quand il parlait de ce que nous avions fait. Je demande la
permission de le remettre sous les yeux de la Chambre, parce qu'il est
important d'tablir que nous avons offert autre chose que des
sympathies, que nous formons autre chose que des voeux, et que les
reproches qu'on nous adresse ne sont nullement fonds.

Voici les paroles que prononait l'honorable M. Thiers le 2 juin 1836,
en rpondant, je crois,  M. Mauguin:

On a dit: Vous avez fait un acte nergique, c'est celui de
reconnatre la reine; mais vous vous tes arrts l, et depuis vous
n'avez rien fait. Je rpondrai: Si, nous avons beaucoup fait. Nous
avons d'abord donn  l'Espagne l'appui moral de la France et de
l'Angleterre, et c'tait beaucoup; et si vous connaissiez aussi bien
que nous, ce qui est difficile, le mouvement gnral des choses en
Europe, vous sauriez que c'tait beaucoup que l'appui moral de la
France et de l'Angleterre.

Mais les Anglais ont donn un corps auxiliaire. La France a donn
galement un corps auxiliaire, non pas obscurment, mais
ostensiblement. Enfin, nous avons tabli le long des Pyrnes un
blocus rigoureux, qui sans doute n'a pas empch la contrebande de se
faire, mais qui a empch les grandes expditions qu'on n'aurait pas
manqu de faire passer par la frontire franaise.

Enfin, aprs avoir sign le trait de la quadruple alliance, aprs
avoir donn  l'Espagne l'appui moral, le blocus, la lgion trangre,
que restait-il  lui donner? Vous prononcez tous le mot, messieurs: il
restait  lui donner une arme franaise. Eh bien, c'est l une
question immense; c'est  cette question seule que le gouvernement
s'est arrt. Et s'il ne s'y tait pas arrt, il serait en ce moment
accus devant vous de la hardiesse avec laquelle il l'aurait rsolue.
Il ne l'a pas rsolue, et dans une aussi grande affaire, si jamais il
est amen  s'en occuper, ce que rien n'annonce aujourd'hui, il ne
ferait que ce que lui conseilleraient la dignit et l'intrt de la
France, l'intrt de l'Europe, et j'ajouterai le voeu bien connu, bien
constat du pays.

De l'aveu de M. Thiers lui-mme, messieurs, nous avons donc beaucoup
fait, nous avons fait ce qui, j'en suis convaincu, a puissamment aid
jusqu'ici le gouvernement de la reine  s'tablir. On nous dit tous
les jours que la contre-rvolution est imminente, que don Carlos est
sur le point d'entrer  Madrid. Il y a trois ans qu'on nous dit cela;
il y a trois ans que, deux ou trois fois chaque anne, don Carlos le
tente; et cependant il n'a pas russi, grce  l'appui moral de la
France et de l'Angleterre, grce aux secours que la France a donns,
grce aux efforts des puissances signataires du trait. On s'tonne de
la dure de cette lutte. Mais il y a eu des luttes tout aussi
douloureuses, plus douloureuses mme, et qui ont dur bien plus
longtemps, qui ont dur dix, quinze, vingt ans, plus encore. Pendant
la lutte des Pays-Bas contre l'Espagne, il y avait une puissance qui
avait, avec les Pays-Bas, des intrts analogues, une grande sympathie
de principes et de croyances, c'tait l'Angleterre. La reine lisabeth
a souvent donn aux Pays-Bas un appui indirect, un appui moral; elle
leur a souvent fourni de l'argent, des secours divers; mais, pour les
faire triompher, elle ne s'est pas crue oblige de s'engager dans une
guerre srieuse et longue avec l'Espagne, et d'aller intervenir dans
les Pays-Bas avec une arme anglaise.

Vous tes dans une situation analogue: vous avez fait beaucoup pour
l'Espagne, vous pouvez faire encore beaucoup; mais je ne crois pas
qu'il soit de l'intrt de la France d'aller mettre sa cause tout
entire dans la cause de l'Espagne. Or, ne vous y trompez pas,
messieurs, c'est l ce que le paragraphe de l'adresse vous demande de
faire. M. Odilon Barrot l'a interprt avec beaucoup de jugement et de
vrit; il vous a dit qu'il y voyait l'engagement pris par la France,
d'avance, d'une manire gnrale, de tout risquer plutt que de
souffrir le cours des vnements en Espagne.

M. ODILON BARROT.--La contre-rvolution.

M. GUIZOT.--Je n'hsite pas plus que vous  me servir des mots
propres. Vous avez souvent, depuis quelque temps, manifest dans cette
Chambre l'intention d'adoucir le langage, d'viter tout ce qui pouvait
entretenir la division des partis et les sentiments violents; c'est
par assentiment  cet honorable dsir que j'attnuais cette faon de
procder et que je retenais mon langage. Je ne crains pas d'ailleurs
de me servir des mots propres.

Eh bien, messieurs, d'aprs le sens trs-rel qu'y a attach
l'honorable M. Odilon Barrot, ce que veut dire le paragraphe de
l'adresse, c'est que vous prenez ds aujourd'hui, d'une faon
anticipe, gnrale, dans toutes les circonstances, l'engagement de
tout risquer pour empcher en Espagne la contre-rvolution. Le jour o
vous prendrez cet engagement, vous faites la chose mme, autant du
moins qu'il est en vous, car la France tient ses engagements. Si une
fois les Chambres et le gouvernement du roi avaient pris un engagement
pareil, ils le tiendraient. Eh bien, ce que nous vous demandons, nous,
c'est de ne pas le prendre, c'est de vous rserver la libert de votre
jugement et de votre action. L'amendement de M. Hbert ne vous impose
pas, d'une manire anticipe et gnrale, l'obligation de ne jamais
intervenir en Espagne; il dclare seulement que l'intervention n'est
point contenue dans les traits, que vous n'tes pas lis par le
trait de la quadruple alliance  tout risquer pour empcher la
contre-rvolution en Espagne; il vous laisse la libert de faire ou de
ne pas faire, chaque jour, dans chaque circonstance particulire,
selon votre situation, selon la situation de l'Espagne. Et vous venez
de proclamer vous-mmes qu'il est des situations qui peuvent amener
des conduites diffrentes. L'honorable M. Odilon Barrot disait tout 
l'heure,  cette tribune, que l'anne dernire, au moment o une
insurrection militaire venait de triompher  Madrid, il pouvait y
avoir des raisons d'hsiter; qu'il tait beaucoup plus difficile
d'intervenir alors qu'aujourd'hui. Eh bien, est-ce qu'il n'est pas
possible que, soit en France, soit en Espagne, il survienne encore des
circonstances qui rendent l'intervention impossible? Et vous iriez
vous engager par avance et d'une manire gnrale, comme le paragraphe
de votre adresse vous le conseille?

Non, vous ne le ferez pas. Le gouvernement ne vous le propose pas. Je
prie la Chambre de remarquer que l'adresse lui demande deux choses
singulires: on lui demande d'aller plus loin que ne le propose le
gouvernement, de prendre l'initiative dans une matire diplomatique et
militaire; on lui demande formellement de pousser  l'intervention, et
en mme temps on lui fait abdiquer en quelque sorte son droit
d'examen; on lui fait dire qu'elle se confie aux mesures que le
gouvernement croira devoir prendre. En sorte que la Chambre va au del
des convenances en prenant l'initiative, et qu'elle renonce en quelque
sorte  son droit d'examen, dans l'avenir, sur la conduite que
pourrait tenir le cabinet.

Il y aurait l, je crois, de la part de la Chambre, une double et
extrme imprudence.

Et ne croyez pas que la question soit loigne, qu'il ne s'agisse que
d'un intrt lointain.  l'heure qu'il est, on provoque  Madrid la
demande de l'intervention;  l'heure qu'il est, si le paragraphe tait
adopt aprs cette discussion, tel qu'il est propos, tenez pour
certain que l'intervention serait demande, et que vous auriez rsolu
la question par votre vote, autant du moins qu'il est en vous.

Ne vous y trompez donc pas; vous dcidez la question dans ce moment.
Je n'ai qu' ouvrir le discours de M. Martinez de la Rosa; il dit
lui-mme qu'il aurait demand l'intervention  une certaine poque,
s'il n'avait pas cru qu'elle serait refuse. Le jour o, en Espagne,
on croira que vous l'accorderez, on la demandera  l'instant mme.

Vous allez donc dcider la question, dans la limite de votre pouvoir.
Je conjure la Chambre d'y bien penser. De la politique de
non-intervention, on peut toujours en revenir; on est toujours  temps
de prendre le parti de l'intervention. Mais la politique de
l'intervention, une fois qu'on y est engag, on n'en revient pas,
c'est une dcision dfinitive, c'est une politique irrvocable: que la
Chambre y pense. (_Vive adhsion au centre._)




LXXXVII

Sur la pension  accorder  madame la comtesse de Damrmont, veuve du
gnral comte de Damrmont, tu devant Constantine.

--Chambre des dputs.--Sance du 5 fvrier 1838.--


Le Gouvernement avait propos qu'une pension de 10,000 francs ft
accorde  la comtesse de Damrmont, comme rcompense nationale pour
les services et la mort glorieuse de son mari. La commission demanda,
par amendement, que le taux de la pension ft rduit  6,000 francs.
Je soutins la proposition du Gouvernement. L'amendement de la
commission fut adopt.


M. GUIZOT.--Je regrette le dbat qui s'lve en ce moment; je le
regrette parce que je suis convaincu que nous avons tous le mme
sentiment, la mme intention; nous honorons tous au fond de notre
coeur, nous voulons tous honorer publiquement par nos votes les
mrites, les services qui ont motiv le projet de loi que vous
discutez. Je n'en voudrais d'autre garant que l'honorable rapporteur
de votre commission lui-mme. Les mrites auxquels se rfre ce
projet de loi sont de mme nature que les siens; les services qui ont
amen le projet de loi, l'honorable rapporteur de votre commission en
a rendu d'analogues; les hommages que nous voulons rendre  ces
services, il marche dans le chemin qui y conduit. Il est donc
impossible que le sentiment qui nous anime ne soit pas le mme que
celui qui animait la commission et son honorable rapporteur.

Cependant je repousse les amendements de la commission, et j'ai besoin
de dire pourquoi.

Nous nous plaignons sans cesse, messieurs, de l'empire de l'gosme,
de la mollesse des caractres et des moeurs, de cette disposition qui
porte tant de gens  couter des calculs d'intrt personnel, 
rechercher les agrments et les commodits de la vie plutt que
d'accepter les efforts, les sacrifices que les devoirs et les
sentiments levs commandent et inspirent. Nous dplorons entre autres
l'affaiblissement qui rsulte de l pour l'esprit militaire, esprit 
la fois rgulier et ardent, qui a besoin d'enthousiasme autant que de
soumission, qui condamne  une vie dure, quelquefois grossire, et qui
veut cependant des sentiments levs et dlicats. Cette alliance est
difficile, messieurs, et pourtant nous la voulons, nous en sentons le
besoin. Nous sentons le besoin de fortifier, d'encourager, dans les
esprits raisonnables, les sentiments gnreux, dans les coeurs
gnreux, les ides raisonnables; nous sentons le besoin d'encourager
cette alliance du bon sens et d'une moralit leve, ces deux gloires
de l'humanit, ces deux pivots de la socit.

Eh bien, messieurs, voici un officier gnral, un gouverneur gnral
d'une grande province, un gnral en chef qui s'tait prcisment
distingu dans le cours de sa carrire par la modration de son
caractre et la sagesse de ses ides, par le bon sens, cette raison
pratique qui s'allie si bien aux vertus militaires; par l surtout il
avait mrit que le pouvoir civil lui ft confi avec le commandement
militaire. Mis  l'preuve, le gnral Damrmont a donn, en mme
temps, l'exemple du courage et du dvouement; il a donn sa vie pour
son pays. Et il ne l'a pas donne seul;  ct de lui est tomb son
chef d'tat-major, son ami, un officier gnral trs-distingu aussi
qui l'avait accompagn en Afrique, par amiti, par zle, pour
l'honneur et le service de son pays, malgr les supplications de sa
vieille mre. Le gnral Damrmont et le gnral Perregaux sont morts
des mmes coups, pour la mme cause. Eh bien, pour de tels services,
rendus dans une telle circonstance, que vous demande le gouvernement?
Vient-il vous demander un capital immense, une dotation perptuelle?
Vient-il vous demander d'enrichir et de fonder  jamais une famille?
Non, messieurs, non; on vous demande une modique pension de 10,000 fr.
rversible sur la tte de deux enfants. Et la commission vous propose
de rduire le taux de cette pension, de supprimer la rversibilit sur
les enfants, de leur retirer la pension au moment o ils atteindront
leur majorit, c'est--dire au moment o ils pourront en comprendre
l'honneur et en sentir la reconnaissance! Messieurs, reportez-vous, je
vous prie,  une autre poque, sous d'autres gouvernements. Qu'et
fait l'Empereur en de telles circonstances? Les honneurs, les
dotations auraient plu sur la tte de la veuve et des enfants du
gnral Damrmont. Que ft-il arriv dans un autre pays? Si, par
exemple, le gouverneur gnral des Grandes-Indes et t tu en
enlevant la capitale de Tipoo-Sab, qu'et fait le parlement anglais?

Messieurs, la rsolution que vous propose la commission n'est pas
digne de la France; elle n'est pas digne de la Chambre, elle n'est pas
digne de la commission, elle n'est pas digne de son honorable
rapporteur.

M. LE GNRAL JACQUEMINOT.--Je demande la parole.

M. GUIZOT.--Vous voulez encourager les vertus publiques, vous voulez
encourager les sentiments gnreux, vous voulez lutter contre les
suggestions et les calculs de l'intrt personnel; soyez gnreux
vous-mmes, donnez l'exemple de ces lans vrais qui portent  la
reconnaissance les grandes assembles et les nations tout entires; ne
vous enfoncez pas dans des calculs domestiques, quand il s'agit de
donner une marque de l'estime et de la reconnaissance nationale: le
taux de la pension m'importe peu; ce qui m'importe, c'est le mouvement
d'me qui la fait accorder. Suivez ce mouvement, et vous inspirerez
vraiment les sentiments que vous voulez honorer; vous encouragerez les
bons services en mme temps que les sentiments gnreux. Cela est
moral, messieurs, et utile pour la France; cela est honorable pour
ceux qui donnent et pour ceux qui reoivent. En agissant ainsi, vous
ne ferez que justice, mais une justice profitable au pays. Je vote
pour la proposition du gouvernement et contre les amendements de la
commission. (_Aux voix! aux voix!_)




LXXXVIII

Sur la proposition de M. Passy, pour l'abolition de l'esclavage.

--Chambre des dputs.--Sance du 15 fvrier 1838.--


M. Passy avait fait, le 10 fvrier, une proposition pour l'abolition
graduelle de l'esclavage dans les colonies franaises. Il la dveloppa
le 15 fvrier, et j'appuyai sa proposition qui fut prise en
considration par la Chambre.


M. GUIZOT.--Messieurs, je n'ai pas pour la question d'opportunit
autant de mpris que l'un des honorables propinants. Je crois qu'en
pareille matire elle a une grande importance, et si je pensais que la
proposition de l'honorable M. Passy dt entraner une mise  excution
immdiate ou seulement prochaine, j'aurais des doutes, de grands
doutes sur son opportunit.

Il se pourrait en effet qu'alors on vnt dire avec raison que nos
colonies ne sont pas suffisamment prpares, que les esclaves manquent
trop de moralit, d'instruction, que l'tat de tel ou tel pays voisin
est un obstacle  leur prompte mancipation.

Dans l'hypothse d'une excution immdiate, je conois toutes ces
raisons et leur valeur; mais il ne s'agit aujourd'hui de rien de
semblable.

Voyons les choses comme elles sont. La proposition de l'honorable M.
Passy, bien qu'elle soit rdige en termes prcis, bien qu'elle vous
propose des mesures dtermines, n'est, au vrai, que la mise  l'ordre
du jour, dans la Chambre, de la question de l'esclavage.

_Voix nombreuses._--C'est cela.

M. GUIZOT.--Ce n'est pas autre chose qu'une invitation adresse  la
Chambre de s'occuper srieusement de la question, de l'examiner avec
soin, et non pas de dcrter, mais de prparer l'mancipation des
esclaves de nos colonies.

En la considrant sous ce point de vue, l'argument qui s'adresse 
l'opportunit de la proposition tombe. J'hsiterais moi-mme, je le
rpte, s'il s'agissait de l'excution immdiate; mais il ne s'agit
que d'une tude srieuse, d'une prparation vritable; et la Chambre,
 mon avis, ne doit pas se refuser  la prise en considration.

Je prie la Chambre de remarquer la situation dans laquelle nous nous
trouvons placs. Cette question se reproduit tous les ans  cette
tribune; elle se reproduira tous les ans; il n'est au pouvoir de
personne de l'touffer; ce que nous disons aujourd'hui sera redit,
redit longtemps. Les esprits les moins bien disposs seront obligs de
l'couter.

Je vais plus loin, tandis que nous parlons ici, des faits
s'accomplissent ailleurs; l'mancipation prpare s'opre rellement:
dans deux ans, elle sera consomme dans les colonies anglaises.

Eh bien, messieurs, au milieu de tels faits, en prsence d'une
discussion annuelle dans cette Chambre, en prsence d'une mancipation
effective dans les colonies qui entourent les ntres, je vous le
demande, la Chambre, le gouvernement ne feraient rien? Cela se
peut-il, messieurs? que tout homme de bon sens en juge.

Et c'est  dessein que je dis _rien_; car ne vous y trompez pas,
messieurs; en pareille matire, ce qui se prpare en silence ne se
prpare pas; il n'est au pouvoir de personne, d'aucun ministre, de
rsoudre sans bruit une telle question. En prsence de telles
difficults, il faut une impulsion extrieure nergique et puissante;
la volont la plus sincre de l'administration n'y suffit pas. Comment
croyez-vous que les choses se soient passes en Angleterre?
Croyez-vous que l'mancipation,  laquelle on est arriv aprs tant
d'annes, se serait accomplie si on n'avait pas ranim tous les ans la
question dans les Chambres, si on n'avait donn par l la force de
mener  bien les mesures qui devaient entraner enfin l'excution?

Les adversaires mmes de la proposition demandent qu'on envoie dans
nos colonies des prtres, qu'on moralise les ngres; et ils ajoutent
que, lorsqu'on fait de telles tentatives, on ne rencontre que des
obstacles; que, mme pour des mesures dont personne ne conteste la
lgitimit, il y a de grands obstacles  surmonter. Donnez donc au
gouvernement la force de les surmonter, communiquez-lui cette
impulsion dont il a besoin. Soyez-en certains, messieurs, il faut
qu'on parle de la mesure, il faut qu'on l'tudie srieusement, il faut
qu'on la prpare rellement; sans quoi rien ne se fera jamais.

Ce que l'honorable M. Passy demande  la Chambre, ce n'est pas
d'atteindre le but demain, c'est seulement de se mettre en route pour
y arriver. On examinera, on discutera sa proposition. Je n'en pense
pas,  beaucoup prs, aussi mal que quelques-uns des honorables
propinants: on peut sans doute y ajouter, y retrancher; mais il y a
beaucoup de vrai, beaucoup de bon dans l'ide de l'mancipation des
enfants  natre. Et l'honorable M. Odilon Barrot le faisait trs-bien
ressortir tout  l'heure, lorsqu'il disait qu'aprs avoir tari la
premire source de reproduction de l'esclavage, la traite des noirs,
il fallait tarir aussi la seconde, la naissance des esclaves: aprs
quoi on verrait, toujours en respectant les droits acquis, et
moyennant une juste indemnit, ce qu'il y aurait  faire de la
gnration d'esclaves que vous auriez encore sous la main.

Je conjure la Chambre de ne pas se laisser aller  une tentation trop
commune de nos jours,  la tentation d'luder les difficults, de
croire qu'il suffit de ne rien dire et de ne rien faire pour que rien
n'arrive. Il n'en est pas ainsi, messieurs; pendant qu'on se tait et
qu'on se croise ainsi les bras, les difficults marchent, les
questions se compliquent. Sans doute il faut de la prudence, de la
patience, du temps; mais la prudence mme veut qu'on sache regarder en
face les difficults et les questions qu'on est appel  rsoudre. Un
gouvernement sage ne va pas au-devant des questions, mais Il ne les
fuit pas non plus quand elles viennent au-devant de lui. La question
de l'abolition progressive de l'esclavage vient  vous, vous ne
l'viterez pas. Mditez-la, messieurs; mditez-la srieusement, et
prparez-en la solution. (_Trs-bien! trs-bien!--Aux voix! aux
voix!_)

_M. le ministre des finances._--L'loquent orateur qui descend de
cette tribune me semble avoir compltement chang la question.

M. ISAMBERT.--Je demande la parole.

_M. le ministre des finances._--Lorsque M. Passy a dvelopp sa
proposition, il a dit qu'il y avait non-seulement opportunit, mais
ncessit...

M. PASSY.--Je demande la parole.

M. MAUGUIN.--Je la demande aussi.

_M. le ministre des finances._--Mais ncessit de la rsoudre...

M. PASSY.--J'ai dit qu'il y avait ncessit d'en prparer la solution.




LXXXIX

Sur la situation des instituteurs primaires et ma conduite  leur
gard pendant mon ministre de l'instruction publique.

--Chambre des dputs.--Sance du 17 fvrier 1838.--


Quelques instituteurs primaires de l'arrondissement de Cambrai avaient
adress  la Chambre des dputs une ptition pour se plaindre de la
faon dont ils avaient t rvoqus. Je pris la parole dans le dbat
qui s'leva  ce sujet, pour bien dfinir le sens de la loi du 28 juin
1833 et les principes de mon administration.


M. GUIZOT, _de sa place_.--Messieurs, les explications donnes par M.
le ministre de l'instruction publique[1], sur les faits, me paraissent
pleinement satisfaisantes; j'aurai donc trs-peu de mots  ajouter.

[Note 1: M. de Salvandy.]

Au moment o la loi de 1833 a t rendue, on tait dans une grande
exaltation, s'il m'est permis de me servir de ce mot, en matire
d'instruction primaire; on se promettait des rsultats trs-prompts,
on se flattait qu'on trouverait sur-le-champ un nombre d'instituteurs
suffisant pour les besoins de la population. Je ne partageais pas
toutes ces esprances.

On voulait mettre dans la loi que tous les instituteurs anciens
pourraient tre rvoqus sans formalit, qu'ils seraient livrs  la
fantaisie des conseils municipaux et des administrations locales. Un
amendement fut propos pour que ce droit ft inscrit dans la loi, et
que les anciens instituteurs fussent ainsi dpouills de toute espce
de garantie. Je m'opposai  cet amendement, et la Chambre ne l'insra
pas dans la loi.

En excutant la loi, je m'appliquai  donner aux anciens instituteurs
les mmes garanties qu'aux instituteurs nouveaux; je ne pouvais les
leur donner d'une manire lgale, absolue, car ces garanties n'taient
pas inscrites  leur profit dans la loi, et j'avais eu de la peine 
empcher qu'on ne les en privt formellement, qu'on inscrivt
formellement dans la loi qu'ils ne possdaient pas ces garanties, et
qu'ils taient livrs  l'arbitraire des conseils municipaux.

Je m'appliquai, dans mon administration,  les protger contre cet
arbitraire,  faire en sorte qu'ils ne fussent rvoqus que selon les
formes voulues par la loi pour les instituteurs nouveaux. Je n'ai pas
russi partout  les protger efficacement, et il est arriv que des
conseils municipaux, des comits d'arrondissement se sont obstins
longtemps  dpouiller d'anciens instituteurs de leurs titres; ils le
faisaient dans une entire sincrit, pensant que ces instituteurs
n'taient pas bons, et qu'ils en trouveraient de nouveaux qui
vaudraient mieux. Je n'ai pas toujours partag les esprances des
autorits locales  cet gard; je n'ai pas non plus toujours protg
avec succs les anciens instituteurs; c'est ce qui est arriv dans
l'arrondissement de Cambrai; ils taient au nombre de sept ou huit
pour remplir le cadre dans les institutions primaires de cet
arrondissement. Aprs les avoir dfendus longtemps, au dernier moment,
pour rtablir l'ordre dans cet arrondissement, pour remettre un peu la
paix entre les anciens instituteurs, les nouveaux et les comits
d'arrondissement, j'ai cd aux voeux des conseils municipaux et des
comits d'arrondissement; je ne me rappelle pas ici les faits spciaux
sur chaque instituteur. Je ne sais si j'ai cd contre mon opinion,
mais enfin j'ai cd et j'ai d cder.

Je le rpte, le principe gnral de mon administration a t
d'assurer, autant que possible, aux anciens instituteurs les droits et
les garanties accords aux nouveaux; je n'ai pas toujours russi;
lorsque j'ai chou, je l'ai vivement regrett; mais enfin il est vrai
que la loi n'a pas donn aux anciens instituteurs les mmes droits
qu'aux nouveaux nomms sous son empire; et j'ai eu beaucoup de peine,
en 1833,  empcher qu'ils n'en fussent entirement dpouills par un
amendement qu'on voulait introduire dans la loi.




XC

Discussion du projet de loi prsent par le cabinet prsid par le
comte Mol, pour demander 1,500,000 francs de fonds secrets.

--Chambre des dputs.--Sance du 14 mars 1838.--


Un long et vif dbat s'leva sur les fonds secrets demands par M. le
comte Mol. J'y pris la parole aprs M. Odilon Barrot et M. Barthe,
alors garde des sceaux.


M. GUIZOT.--Messieurs, je monte  cette tribune avec un sentiment
trs-combattu; je me proposais d'y monter hier et de porter la
question sur un terrain un peu diffrent de celui o elle tait
place: sur un terrain o j'aurais rencontr les choses plutt que les
personnes; sur un terrain tranger aussi  nos anciens dbats, autant,
du moins, que cela est possible quand on ne veut rien renier de son
pass. Je voulais me renfermer strictement dans notre situation
prsente, dans la situation de notre gouvernement, de nos
institutions, surtout de cette Chambre elle-mme.

La question vient d'tre replace et sur le terrain des personnes et
sur celui de nos anciens dbats: je ne m'en tonne point; les
personnes tiennent une grande place dans la politique, et il n'y a
gure moyen, comme le disait tout  l'heure l'honorable M. Odilon
Barrot, il n'y a gure moyen de parler du prsent sans le rattacher au
pass.

Je demande cependant  la Chambre la permission d'essayer aujourd'hui
ce que je voulais faire hier, de parler peu, trs-peu des personnes et
des questions personnelles; non que je dsavoue ce qui en a t dit 
cette tribune par mes honorables amis (_Mouvement prolong_)..., non
que je trouve qu'ils aient eu tort de voir et d'aborder la question
sur ce terrain; elle est l aussi, et elle doit tre vue et traite l
comme sous tous ses autres aspects.

Je ne dsavoue non plus, j'avais l'honneur de le dire tout  l'heure 
la Chambre, je ne dsavoue rien de mon pass, ni des grandes mesures
auxquelles j'ai eu l'honneur de prendre part, ni du langage que j'ai
tenu, ni du but que j'ai voulu atteindre depuis sept ans.

On s'est quelquefois efforc de rejeter sur mes amis, et qu'on me
permette de le dire, sur moi, la principale responsabilit de ce
pass. Je me ferais gloire de l'adopter, si je ne craignais d'tre
tax de prsomption. Non, messieurs, je n'ai point la fatuit de
croire que cette rsistance nergique et heureuse  l'anarchie, cette
rsistance constitutionnelle et lgale m'appartienne plus qu' tant
d'autres, plus qu'aux nobles collaborateurs qui y ont concouru avec
moi. J'en ai eu ma part, je n'en rclame que ma part; mais si la
responsabilit en paraissait trop pesante  quelqu'un, je suis prt 
accepter aussi toute la part dont d'autres ne voudraient pas.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Cela dit, messieurs, je me renfermerai dans la question des choses et
dans notre situation actuelle.

La question reste encore bien assez grande et ma situation assez
dlicate. (_Sensation._)

Dans les situations dlicates, et qui semblent embarrassantes, j'ai
toujours vu qu'il y avait un moyen presque assur de surmonter les
difficults, c'est de dire exactement ce qu'on pense, ni plus ni
moins; c'est ce que j'essayerai de faire.

Depuis 1830, messieurs, une seule pense, un seul voeu me proccupe,
la fondation de notre gouvernement: fonder un gouvernement, un vrai
gouvernement, la monarchie constitutionnelle, rgulire, stable, c'est
l la grande promesse de 1830. C'est au nom, c'est sous les auspices
de cette promesse que la rvolution de Juillet a t promptement et
gnralement accepte en France et en Europe. Elle s'est engage 
mettre un terme  tant d'essais orageux et infructueux; elle s'est
engage  nous garantir nos conqutes sociales en nous donnant le
gouvernement qui leur convient.

Il y va de notre honneur, messieurs, de tenir cette promesse, autant
que de notre premier intrt.

Toute ma conduite politique a t subordonne  cette pense.

Tout ce qui pourrait affaiblir, compromettre, retarder dans sa marche
ascendante notre gouvernement, je me le suis toujours interdit, je me
l'interdirai toujours.

J'ai travers, depuis 1830, bien des situations diverses; j'ai soutenu
des administrations dont je ne faisais point partie; je n'ai pas
attaqu des administrations dont la politique,  mon avis, laissait
beaucoup  dsirer; j'ai souvent dsapprouv, dplor; je n'ai jamais
fait d'opposition. (_Mouvement._) Je me trompe, j'en ai fait une seule
fois, un seul jour, quand la ncessit me semblait vidente et le
pril imminent; j'en ai fait au mois de mars 1831, contre
l'administration de l'honorable M. Laffitte.

Si des circonstances analogues se renouvelaient, si je croyais
l'intrt du pays engag dans une opposition pareille, je n'hsiterais
pas plus aujourd'hui qu'en 1831; je ne m'inquiterais pas de savoir si
le cabinet porte le nom de M. Laffitte ou de M. le comte Mol. Je
ferais de l'opposition; j'en ferais ouvertement, hautement,  cette
tribune, par les seuls moyens publics et constitutionnels.

Il n'y a pas lieu aujourd'hui,  mon avis, de faire une opposition
semblable; il n'y a pas lieu de presser, par toutes les voies
constitutionnelles, le renversement du ministre. Est-ce  dire,
messieurs, qu'il n'y ait rien  faire? Est-ce  dire que je ne puisse
venir ici exprimer tel ou tel dissentiment entre l'administration et
moi, signaler le mal de notre situation et en chercher le remde? Non,
messieurs, non, je ne refuserai pas  l'administration le moyen dont
elle croit avoir besoin; je voterai pour les fonds secrets; mais je
garde la libert d'indiquer ce qui me parat grave dans notre
situation; j'en userai avec mesure et sincrit.

 mon avis, messieurs, cette situation n'est pas bonne; au lieu de se
fortifier, le pouvoir s'affaiblit; au lieu de s'lever, il s'abaisse;
au lieu de s'organiser, la socit ttonne et se disperse. La cause 
laquelle je suis dvou, la cause de notre gouvernement, de sa
consolidation, de sa force, ne me parat pas en progrs; nous perdons
du terrain au lieu d'en gagner.

Comment cela arrive-t-il aprs le triomphe de l'ordre, au milieu d'une
tranquillit profonde, quand tout semble prosprit et succs?

Je rpte que je ne reviendrai pas sur le pass, que je ne ranimerai
pas nos anciens dbats; je n'en tirerai qu'un avertissement que tout
le monde en tirera, d'accord avec moi.

Tout le monde conviendra que, pendant sept ans, surtout de 1830 
1836, notre gouvernement a rencontr bien des prils, bien des
preuves, et qu'il les a surmonts. Il a dur, il a rtabli l'ordre,
il s'est affermi.

Parmi les causes de son succs, l'une des plus dcisives a t la
formation, au sein des Chambres, de cette majorit gouvernementale,
ferme et permanente, qui a voulu et su soutenir une administration
ferme et dcide comme elle.

La formation d'une telle majorit tait peu probable; elle
rencontrait, en 1831, de bien grands obstacles; nos longues habitudes
de rvolution, nos longues habitudes d'opposition, une rvolution
toute rcente qui laissait tous les esprits, les uns branls, les
autres intimids en prsence du pouvoir populaire, enfin notre
situation  nous tous, dputs, lecteurs, gardes nationaux,  toute
cette France nouvelle qui venait de remporter sur l'ancien rgime une
victoire nouvelle et ardente. Nous luttions depuis longtemps pour la
conqute de nos droits et de nos liberts; nous tions pleins de
mfiance pour une portion de la socit, habituellement l'allie et
l'appui du pouvoir. De l l'affaiblissement du parti naturel de
l'ordre et des ides de gouvernement. Nous nous sommes trouvs obligs
de suffire tout  coup, nous-mmes et nous seuls,  cette grande cause
de l'ordre, obligs de nous organiser soudainement pour la dfense de
l'ordre, nous, encore tout mus de nos combats pour la libert.

Certes, messieurs, c'tait un rsultat peu probable que la formation
d'une majorit gouvernementale dans de telles circonstances; cependant
elle s'est forme; elle a fait non-seulement notre salut, mais la
dignit de notre gouvernement et de notre situation depuis 1830. La
juste influence, l'influence rgulire de cette Chambre dans les
affaires et sur le pouvoir a commenc l. Ce n'est que par la
formation et l'action d'une majorit gouvernementale que cette
influence peut se fonder. Le pouvoir va  qui le comprend et le
soutient, non  qui le mconnat et l'attaque. Trois mois d'une
majorit gouvernementale font plus grandir la Chambre que des annes
de l'opposition la plus brillante.

Voil, messieurs, je n'hsite pas  le dire, le fait dcisif qui,
pendant six ans, au milieu de nos crises, a fait notre force et notre
salut. Aujourd'hui, je le sais, la situation est change, nous n'avons
plus d'meute  rprimer, plus de prils immdiats et pressants 
djouer. Est-ce  dire, messieurs, que tout soit fini, qu'une majorit
bien organise, une majorit gouvernementale ne soit pas encore
aujourd'hui ncessaire, galement ncessaire, quoique par d'autres
causes et pour d'autres effets? Je ne le pense pas. Permettez-moi de
regarder d'un peu prs  notre situation.

 tous nos efforts,  tous nos combats pour le rtablissement de
l'ordre et le salut de notre gouvernement, a succd cette disposition
dont vous parlait hier mon honorable ami M. Fulchiron, un relchement
gnral, une certaine dtente des esprits et des coeurs. Le pril ne
rallie plus, la ncessit ne contient plus. On ne sent plus le besoin
de s'imposer des sacrifices, des gnes, des contraintes; chacun se
laisse aller  sa pente et se passe ses fantaisies. Savez-vous ce qui
en rsulte? Deux maux trs-graves.

D'abord, l'affaiblissement du pouvoir. Le pouvoir, aujourd'hui a grand
besoin d'tre encourag, soutenu, pouss; le pouvoir n'a plus
confiance en lui-mme, dans sa cause, dans sa force. Aprs les revers
qu'il a essuys depuis cinquante ans, aprs les coups qu'il a reus,
et dans les esprits et les institutions, le pouvoir n'ose plus gure
prendre l'initiative ni compter sur le succs. Il cherche et attend du
dehors, du public, un appui, une impulsion. Il a souvent tort; il
pourrait souvent trouver sa force en lui-mme, et donner ce qu'il
attend. Mais enfin le fait est incontestable; le pouvoir se sent, se
croit affaibli, et a besoin qu'on lui apprenne  compter sur lui-mme.

L'affaiblissement de la Chambre est aussi le rsultat de l'absence
d'une majorit forte et organise; n'est-ce pas l ce qui rend la
Chambre accessible  toutes les prtentions,  toutes les manoeuvres,
soit des pouvoirs rivaux, soit des moindres partis qui s'agitent dans
son sein? On se plaint de ce mal, on s'en prend aux ambitions, aux
rivalits personnelles. L'honorable M. Barrot le disait tout 
l'heure: ce n'est point  de si petites causes, c'est  l'tat mme de
la Chambre,  l'absence d'une majorit organise, au sein de laquelle
tout le monde soit contraint de se classer, de se discipliner, de
suivre ou de commander, qu'il faut imputer cet affaiblissement de la
Chambre qui affaiblit le rgime reprsentatif tout entier.

Ces maux sont rels, messieurs, et ils en prparent de plus grands;
ils ouvrent la porte  de vrais dangers. Par suite de ce relchement,
de ces affaiblissements du pouvoir et de la Chambre, nous courons
risque d'tre livrs de plus en plus  l'esprit d'opposition.

Je ne veux me servir d'aucun terme offensant. Je ne veux revenir, je
le rpte, sur aucune de nos anciennes querelles; mais enfin,
messieurs, l'esprit d'opposition domine dans une partie de cette
Chambre, cet esprit qui consiste, et je ne le prsenterai pas sous un
mauvais aspect, qui consiste, d'une part, dans la critique continuelle
du pouvoir, dans l'habitude de ne lui rien passer, de le condamner 
une lutte incessante; d'autre part, dans l'extension continuelle du
pouvoir populaire, c'est--dire des droits politiques et des liberts
individuelles. C'est l ce qui caractrise l'esprit d'opposition,
esprit qui a sa place dans notre gouvernement, messieurs, qui rend de
grands services, qui claire et contient le pouvoir, mais qui n'est
pas l'esprit de gouvernement et ne saurait aucunement le remplacer;
esprit dangereux surtout aprs une longue anarchie, quand les maximes,
les habitudes, les prjugs rvolutionnaires sont encore flagrants.

 ct de l'esprit d'opposition, messieurs, nous rencontrons un autre
danger: l'esprit d'hsitation, d'incertitude dans les ides et de
mollesse dans les volonts.

Recueillez vos souvenirs; quel est l'un des plus grands embarras
auxquels nous soyons en proie depuis 1789? N'est-ce pas l'incertitude
d'esprit de beaucoup d'honntes gens qui veulent l'ordre, un
gouvernement rgulier, et qui n'en acceptent pas ou n'en savent pas
les conditions? N'est-ce pas la faiblesse de coeur de beaucoup
d'honntes gens, amis de l'ordre et du pouvoir rgulier, mais qui
n'osent pas rsister aux prjugs et aux passions populaires?

Cette incertitude, cette faiblesse nous ont fait, depuis 1789, presque
autant de mal que les mauvaises intentions et les mauvaises passions.

Et pourtant c'est l l'invitable effet de l'absence d'une majorit
constitue dans les Chambres, et de l'affaiblissement qui en rsulte
soit pour le systme reprsentatif, soit pour le pouvoir lui-mme. Le
pays est livr, de plus, soit  l'esprit d'opposition, soit  l'esprit
d'hsitation.

Et l'un et l'autre de ces esprits nous replacent sur la pente qui
mne aux grands dangers, aux dangers matriels et pressants que nous
avons surmonts une fois.

Et l'un et l'autre sont galement nuisibles  ce qui est aujourd'hui
notre premier intrt,  la fondation de notre gouvernement.

Tous les hommes que proccupe surtout cet intrt doivent donc
s'efforcer de rtablir une majorit bien constitue, une majorit
gouvernementale qui se dcide et dcide le gouvernement avec elle.

Je sais, messieurs, et ceci est grave, je sais qu'on dit que nous
voulons pousser ainsi cette Chambre hors des limites de son action
utile et sage; je sais qu'on dit qu'une Chambre ainsi constitue, une
majorit ainsi forme porterait atteinte  l'indpendance de la
couronne.

_M. le prsident du conseil._--Qui a dit cela?

M. GUIZOT.--Je n'impute cette ide  aucun des membres du cabinet; je
dis que depuis quelque temps elle circule et qu'on la prsente comme
une objection grave contre l'organisation d'une vraie majorit dans la
Chambre, et contre son influence sur le gouvernement. On dit que, si
elle existait, elle porterait atteinte  l'indpendance de la couronne
et lui imposerait ses ministres, que sa politique envahirait le
gouvernement.

En fait, messieurs, pendant quelques annes, une majorit semblable
existait; ce qu'on redoute l est-il arriv? La couronne a-t-elle t
opprime? le gouvernement a-t-il t envahi? Non certes; la couronne a
exerc, dans leur plnitude et avec leurs excellents effets, toutes
ses prrogatives.

Je vais plus loin: au mois de mars 1831, dans l'un des plus pressants
prils, dans l'un des plus grands affaiblissements du pouvoir que nous
ayons traverss depuis sept ans, quand la ncessit de remonter les
ressorts de la machine tait vidente, la couronne attendait, et,
avant de se rsoudre, cherchait un point d'appui pour rsister au mal:
la Chambre le lui donna; ce fut la Chambre qui, la premire, signala
le danger et imprima l'impulsion qui devait amener le remde. Ce
furent les paroles, les rsolutions de la Chambre qui montreront  la
couronne qu'elle pouvait appeler Casimir Prier et former le ministre
du 13 mars.

 d'autres poques, dans des circonstances analogues, il a fallu
pareillement l'initiative indirecte, l'action pralable de la Chambre
pour dterminer, en la soutenant, l'action de la couronne. Je suis
loin d'en faire  la couronne un reproche: elle agissait ainsi par
prudence, et elle avait raison; j'en tire seulement cette consquence
que les manifestations nergiques et pralables d'une Chambre bien
constitue ne nuisent pas ncessairement aux prrogatives de la
couronne,  l'action du gouvernement, et l'ont servie bien des fois,
au lieu de lui nuire.

En tout, messieurs, si on considre ce qui s'est pass en France
depuis quelques annes, on s'apercevra que c'est non-seulement 
l'harmonie des grands pouvoirs constitutionnels, mais  l'nergie avec
laquelle chacun d'eux s'est dploy dans sa sphre, que nous avons d
notre succs, notre salut. Croyez-vous que quelqu'un de ces grands
pouvoirs, isol, livr  lui-mme, et surmont les difficults que
nous avons eues  traverser? Croyez-vous que la couronne seule, qu'un
gouvernement absolu nous et sauvs de l'anarchie, nous et retenus
sur la pente rvolutionnaire sur laquelle nous tions placs? Non,
messieurs, non; ni le pouvoir absolu, ni le pouvoir dmocratique
n'aurait suffi seul  une pareille oeuvre: il a fallu le concours de
la couronne et des Chambres donnant et recevant tour  tour, selon le
besoin du moment, l'impulsion et l'appui.

En oprant ainsi, messieurs, on a mis en pratique les vrais principes
de la Charte, les vrais principes du gouvernement reprsentatif. Ce
gouvernement rside dans l'amalgame continuel, dans le temprament
continuel, l'un par l'autre, des trois grands pouvoirs publics;
amalgame qui s'accomplit dans le cabinet, ou les chefs avous de la
majorit parlementaire, devenus les conseillers de la couronne,
reprsentants des Chambres auprs de la couronne et de la couronne
auprs des Chambres, dlibrent et agissent toujours en prsence et
sous la surveillance des grands pouvoirs publics qu'ils reprsentent
lgalement.

Voil notre gouvernement, messieurs; voil ce que veut la Charte;
voil ce qui nous a sauvs depuis 1830; voil ce qu'il ne faut jamais
laisser affaiblir.

Je vous le demande, regardez  notre situation actuelle, aujourd'hui
que cette majorit gouvernementale nous manque; voyez ce qui se passe;
voyez dans quels inconvnients nous tombons de jour en jour.

Je vous signalais tout  l'heure les progrs de l'esprit d'opposition,
visibles dans les deux dernires lections, visibles dans les
minorits mmes. Croyez-vous que l'esprit d'hsitation n'ait pas fait
des progrs semblables? Consultons-nous nous-mmes; que chacun de nous
descende en lui-mme; n'y a-t-il pas une grande incertitude rpandue
sur nos ides, sur nos rsolutions, sur nos actions? Sommes-nous aussi
dcids, agissons-nous avec autant de fermet, autant de rsolution
que nous l'avons fait  d'autres poques? Non, nous sommes nous-mmes
plus ou moins irrsolus, incertains; nous sommes presque tous atteints
du mal dont nous nous plaignons.

Regardez le gouvernement, regardez ses relations avec les Chambres. Je
ne veux pas entrer dans les questions personnelles; je ne veux
adresser  tel ou tel acte spcial aucun reproche; mais n'est-il pas
vident qu'il y a peu d'union intime, peu d'action rciproque entre le
gouvernement et les Chambres?

Et en portant nos regards hors des Chambres, n'est-il pas vident que
l'administration manque d'unit et d'nergie? qu'elle n'est pas plus
efficace dans ses relations avec ses agents que dans ses relations
avec cette Chambre?

Et le public ne laisse-t-il pas percer quelque dcouragement, quelques
doutes sur les mrites de nos institutions et sur leur avenir? N'y
a-t-il pas quelque affaiblissement moral de l'esprit public  ct de
la mollesse politique du pouvoir?

Messieurs, ce qui m'afflige, ce que je redoute surtout de ces faits,
c'est le retard qu'ils apportent  l'accomplissement de notre premire
mission,  l'affermissement complet et dfinitif de notre
gouvernement. Je reviens  mon point de dpart. Fonder notre
gouvernement est, sous le point de vue matriel, comme sous le point
de vue moral, notre grande affaire, la vraie tche de notre poque. Ne
vous y trompez pas, messieurs; une grande question est encore en
suspens dans le monde auprs de beaucoup de bons esprits, la question
de savoir si, des ides de 1789 et de l'tat social qu'elles ont
amen, il peut sortir un gouvernement stable et rgulier. Nous sommes
appels  rsoudre cette question par le plus clatant des arguments,
par l'exprience. Pour y russir, deux conditions nous sont absolument
imposes. La premire, c'est de purger les principes de 1789 de tout
alliage anarchique: cet alliage a t naturel, invitable; il tait la
consquence de la premire situation, du premier emploi des ides de
1789. Ces ides ont servi  dtruire ce qui existait alors,
gouvernement et socit, elles ont contract dans ce travail un
caractre rvolutionnaire. Le moment est venu de les en dgager et de
les ramener  leur sens vrai et pur. C'est le plus sr moyen
d'accomplir cette conciliation si dsirable dont on parle tant depuis
quelque temps. D'un ct, par leur beaut, leur quit, les principes
de 1789, mis en pratique, devenant la base d'un gouvernement rgulier,
raliseront les voeux des amis senss et honntes de la libert et du
progrs, et ne laisseront en dehors que les esprits chimriques et les
passions drgles. D'autre part, ces mmes principes, quand ils
seront bien spars de toute ide anarchique, quand il sera bien
vident qu'ils ne menacent ni la moralit individuelle, ni l'ordre
public, ni la religion, ni aucun des grands intrts, des intrts
ternels sur lesquels la socit se fonde, rallieront beaucoup
d'hommes honorables. (_Mouvement._)

M. BERRYER.--Je demande la parole. (_Sensation._)

M. GUIZOT.--Et vous, messieurs, quand vous aurez accompli cette
mission de notre temps, de sparer les principes de 1789 de tout
alliage anarchique... (_Agitation._) Je sais, messieurs, qu'il est des
personnes que je choque dans ce que je dis l. (_Mouvements divers._)

M. LAFFITTE.--Pas moi.

M. GUIZOT.--Ce n'est pas  l'honorable M. Laffitte que je m'adressais
particulirement. Je sais qu'il y a des personnes qui croient qu'il
n'y a, dans les ides de 1789, rien  rectifier, rien  lever  une
vrit plus haute et plus pure.  mon avis, elles se trompent.

Les principes gnraux adopts  cette poque sont trs-bons, mais ils
ont t entachs de passions anarchiques, d'ides destructives, non de
telle ou telle forme de gouvernement, non de telle ou telle forme de
socit passagre, mais de toute socit en gnral, de tout
gouvernement rgulier; voil de quoi il faut les sparer; voil
pourquoi il faut les ramener  un sens plus pur, plus vrai; alors vous
verrez beaucoup de gens de bien, beaucoup de citoyens honorables et
considrables se rallier  vous, et vous aurez fait un grand pas vers
la fondation de notre gouvernement.

Messieurs, l'tat o nous sommes, ce qui se passe depuis quelque
temps, nous loigne de ce but au lieu de nous en rapprocher.

On dit que les longues et frquentes incertitudes ministrielles usent
les hommes, et on a raison; les longues et frquentes incertitudes
politiques usent les institutions, les pouvoirs, les peuples. Nous
n'avons rien de plus press que d'en sortir; nous n'avons rien de plus
press que d'arriver  une politique claire, ferme, consquente,
organise.

Cette Chambre, je le sais, ne peut pas tout; cependant elle peut
beaucoup: qu'elle fasse tout ce qu'elle peut faire; qu'elle soit tout
ce qu'elle doit tre; qu'elle s'organise et se gouverne elle-mme;
qu'elle s'applique  enfanter une majorit rgulire, stable, dcide,
et beaucoup de mauvaises choses juges invitables s'vanouiront, et
beaucoup de bonnes choses juges impossibles s'accompliront, et vous
verrez notre gouvernement reprendre sa marche ascendante.

_M. le ministre de l'instruction publique._--Je demande la parole.
(_Mouvement prolong._)

M. GUIZOT.--Je ne lui refuserai jamais les moyens d'action dont il a
besoin; mais je lui demanderai  mon tour d'user fermement,
efficacement, de tous ses moyens. J'avoue que je ne puis me contenter
de la situation dans laquelle nous sommes; je suis pour nous tous,
pour notre gouvernement, pour cette Chambre, plus difficile et plus
exigeant.

Quand nous avons entrepris, en 1830, de rsister  la tyrannie, et
depuis 1830  l'anarchie, nous avons cru, nous avons voulu faire
quelque chose de grand, quelque chose de glorieux pour notre temps et
pour notre pays. Je conjure la Chambre de ne pas permettre que cette
grande entreprise soit un moment rabaisse. Vous tous, messieurs, vous
amis de l'ordre et de la paix, vous qui voulez rtablir partout, dans
l'tat, dans les familles, la rgularit, la stabilit, la moralit,
croyez-moi, vous avez besoin, absolument besoin que votre politique
soit leve aussi bien que prudente.

Vous ne recherchez pas la popularit ni le bruit; vous ne formez aucun
de ces desseins, vous n'employez aucun de ces moyens qui branlent
l'imagination des hommes; gardez, gardez prcieusement la grandeur
morale; qu'elle soit le caractre de vos ides, de vos actes, de vos
paroles; ne souffrez pas qu'elle dprisse un instant dans votre
gouvernement; imposez-lui l'obligation de s'lever et de s'enraciner 
la fois. C'est le plus grand service que vous puissiez rendre au roi
et au pays. (_Trs-bien! trs-bien!_)




XCI

Dbat sur le projet de loi prsent pour le payement de l'emprunt
grec.

--Chambre des dputs.--Sance du 26 mars 1838.--


Le projet de loi prsente par M. le comte Mol pour le payement de
l'emprunt grec fut vivement attaqu par l'opposition, entre autres par
MM. de Salverte et Mauguin. Je pris la parole pour le soutenir. Le
projet de loi fut adopt.


M. GUIZOT.--Messieurs, si en 1828, en 1829, quand les affaires de la
Grce nous inspiraient  tous un si vif intrt, si quelqu'un, dans
cette Chambre, tait venu faire entendre  cette tribune quelques-unes
des paroles que vous avez entendues dans le cours de ce dbat, je vous
le demande, ne se serait-il pas lev de tous les bancs des
exclamations pour arrter ces paroles? (_C'est vrai! Mouvement en sens
divers._)

M. MAUGUIN.--J'ai tenu le mme langage en 1829.

M. GUIZOT.--Ce n'est pas  M. Mauguin que je rponds en ce moment; je
fais allusion aux paroles qui se sont fait entendre au commencement de
cette discussion, et je rpte que si, en 1828, en 1829, de telles
paroles avaient retenti dans cette Chambre, il se serait lev de tous
les bancs les rclamations les plus vives pour protester contre un
pareil langage. Eh! messieurs, respectons nos propres oeuvres, le bien
que nous avons voulu faire; gardons un bon souvenir de nos efforts
dans une bonne cause, et ne donnons pas un exemple de la lgret et
du ddain pour le bien que nous avons fait, que nous avons tent du
moins. (_Trs-bien! trs-bien!_)

J'arrive  la question, et je serai fort court, car elle est fort
simple, comme le disait tout  l'heure M. le prsident du conseil.

Un emprunt a t contract par la Grce; il l'a t sous la garantie
de la France. Le projet qui vous est prsent en ce moment n'est que
l'excution de cette garantie; vous tes tenus de payer. L'honorable
M. Mauguin le disait lui-mme tout  l'heure. Je ne pense pas que la
Chambre veuille recommencer aujourd'hui toute la discussion de 1835;
je ne pense pas qu'elle veuille examiner de nouveau aujourd'hui si la
France a eu raison de consentir alors  cet emprunt, quelles taient
les ressources de la Grce, quelles combinaisons, quelles mesures
pouvaient tre adoptes. Tout cela a t examin, dbattu. Maintenant
je tiens le fait pour accompli. La garantie a t donne, l'emprunt a
t fait; ce qu'il s'agit de savoir, c'est ce qu'il nous reste 
faire.

Au mois de septembre 1833, quand l'emprunt a t contract, il l'a t
aux meilleures conditions que la Grce ait pu trouver; ces conditions
ont t dbattues entre les banquiers et le gouvernement grec; on ne
peut pas en rendre le gouvernement franais responsable.

L'une de ces conditions tait que les banquiers retiendraient entre
leurs mains, sur le capital de l'emprunt, le service de deux annes
d'intrt, des annes 1834 et 1835. Cette condition a t excute.
Notre gouvernement n'a donc t amen  s'occuper de l'emprunt et de
sa garantie qu' la fin de 1835. Qu'a-t-il fait alors? qu'a fait le
ministre qui tait alors  la tte des affaires trangres? Il a
propos,  la confrence o se runissaient les trois puissances
garantes de l'emprunt, les mesures ncessaires pour que toutes les
conditions du trait de 1832 fussent excutes, pour que de vraies
garanties financires et politiques nous fussent assures.

_M. le prsident du conseil._--Mme auparavant: sa prvoyance s'tait
manifeste dj plusieurs mois auparavant.

M. GLAIS-BIZOIN.--Elle a eu de beaux rsultats, sa prvoyance!

M. GUIZOT.-- plus forte raison ai-je le droit de dire ce que je dis,
si le ministre s'en est occup avant 1835. Je ne parle en ce moment
que des mesures qu'il a prises  la fin de 1835. Nous avons demand
alors que des institutions, une administration rgulire, fussent
tablies en Grce, que l'arme ft diminue, que le corps bavarois
quittt, en tout ou en partie, le service grec, en un mot, que la
France et les autres puissances contractantes fussent assures que les
sommes provenant de l'emprunt seraient employes avec ordre et pour
les vrais intrts de la Grce.

M. le duc de Broglie est sorti des affaires aprs avoir engag les
ngociations en ce sens. De grandes difficults se sont alors
prsentes. Les autres puissances signataires n'ont pas en Grce la
mme situation ni le mme intrt que la France. Il fallait leur faire
adopter les mesures que la France proposait; on n'y a pas russi
immdiatement. Le cabinet franais s'est cru alors oblig de prlever,
sur la troisime srie, plusieurs semestres des intrts des deux
premires. Il et t dsirable qu'on pt procder autrement, et que
la confrence se mt d'accord sur les mesures  prendre pour assurer 
la Grce une administration politique et financire plus complte et
plus rgulire; mais, enfin, on n'y a pas russi alors. Que fait
aujourd'hui le gouvernement? que propose le ministre? Il propose de
revenir  nos premiers efforts, de faire aujourd'hui ce qu'on tentait
 la fin de 1835. Il nous demande de ne plus nous laisser aller 
prlever sur la troisime srie les intrts des deux sries
prcdentes, de nous rserver les moyens d'exiger de la Grce les
garanties d'ordre, de rgularit, de bonne politique que nous avons
droit d'en attendre, et de pourvoir, en attendant, pour notre part, au
service des intrts de l'emprunt que nous avons garanti.

Voila le vritable tat de la question, messieurs. Vous tes tenus de
payer l'emprunt. Vous n'en avez pas rgl les conditions. Ce n'est
qu' la fin de 1835 que vous avez t appels  y pourvoir. Nous avons
fait alors tous les efforts possibles pour obtenir de la Grce les
garanties politiques et financires que nous pouvions demander. Ces
efforts n'ont pas russi alors, on les reprend aujourd'hui; j'espre
qu'on les reprendra avec succs, et que l'appui que la Chambre prtera
au gouvernement lui donnera les moyens de persvrer dans son dessein
et d'arriver au but.

Je vote donc pour la proposition du gouvernement, amende par la
commission, et je prie la Chambre de remarquer que c'est pour nous le
seul moyen de conserver sur la Grce l'influence que la Grce
elle-mme a grand besoin de nous voir exercer. (_Trs-bien! Aux
voix!_)




XCII

Discussion du budget du ministre de l'instruction publique pour 1839.

--Chambre des dputs.--Sance du 5 juin 1838.--


Dans la discussion du budget du Ministre de l'instruction publique
pour 1839, la question de l'introduction de la libert d'enseignement
dans l'instruction secondaire fut souleve en passant. Je fis
incidemment,  ce sujet, les observations suivantes.


M. GUIZOT.--Messieurs, je ne me propose en aucune faon d'entrer dans
la discussion spciale qui occupe en ce moment la Chambre; mais je lui
demande la permission de dire que je persiste dans l'opinion qui, il y
a deux ans, m'avait conduit  prsenter  la Chambre un projet de loi
pour satisfaire, quant  l'instruction secondaire,  l'article 69 de
la Charte, comme nous l'avions fait quant  l'instruction primaire.
Jusqu'ici, non-seulement mon opinion personnelle, mais l'opinion
gnrale du gouvernement et de la Chambre a t que l'article 69 de la
Charte s'appliquait  l'instruction secondaire aussi bien qu'
l'instruction primaire, et que le principe de la libre concurrence
devait s'introduire dans les divers degrs de l'enseignement.
(_Trs-bien!_) C'est dans cet esprit que le projet de loi fut prsent
il y a deux ans; il avait pour objet, nullement de remettre en
question tout ce qui existe en matire d'instruction secondaire, car
ce qui existe existe trs-lgalement, mais d'introduire dans
l'instruction secondaire actuelle le principe de la libre concurrence,
et de mettre en mme temps les tablissements actuels en tat de
soutenir cette concurrence avec honneur et supriorit, comme il
convient  la puissance publique. (_Nouvelle adhsion._)

Ainsi, d'une part, faire pntrer la libre concurrence dans
l'instruction secondaire comme dans l'instruction primaire, et, de
l'autre, perfectionner, lever, fortifier l'instruction secondaire
donne par l'tat, de manire  ce qu'elle l'emporte sur les
tablissements privs avec lesquels elle doit concourir, voil le but
de la loi que j'avais eu l'honneur de prsenter. C'est aussi, je
crois, la pense de l'article 69 de la Charte; et, pour mon compte, je
persiste dans cette pense. (_Trs-bien! trs-bien!_)

_M. le ministre de l'instruction publique._--Je crois devoir donner
une explication...

M. GUIZOT.--Je prie la Chambre de remarquer que je ne me trouvais pas
dans la salle au moment o M. le ministre de l'instruction publique a
prononc ces paroles, et que c'est uniquement sur un ou-dire que je
me suis cru oblig de persister hautement dans mon opinion.

_M. le ministre de l'instruction publique._--J'allais donner
l'explication si loyale que vient de donner l'honorable M. Guizot. Il
rsulte pour moi, des paroles que je viens d'entendre, que les miennes
n'avaient pas t entendues. J'avais tabli qu'il y a, dans l'article
69 de la Charte, deux choses entirement distinctes: l'obligation de
rgler les matires d'instruction publique et l'obligation de donner
la libert d'enseignement. J'avais dit que l'obligation de donner la
libert d'enseignement s'appliquait  toutes les matires dont
l'enseignement se compose; que, par consquent, il y avait lieu, sous
ce rapport, d'appliquer l'article 69 de la Charte  l'enseignement
secondaire comme  l'instruction primaire. J'avais ajout que, dans
mon opinion qui diffrait de celle de l'honorable membre qui occupait
avant moi le ministre de l'instruction publique, il n'y a pas eu lieu
 rglementer  nouveau, par des lois, l'instruction secondaire et
l'instruction suprieure qui existent d'une manire lgale et
constitutionnelle, en vertu des dcrets qui ont constitu et qui
rgissent l'Universit. Le seul point donc sur lequel il reste un
doute, c'est qu'en 1835 et 1836 on a pens qu'en rsolvant la question
de la libert d'enseignement, quant  l'instruction secondaire, il y
avait lieu d'introduire dans la loi des rgles nouvelles concernant
les collges royaux, et qu' mon avis l'tat actuel des collges
royaux n'appelle pas de modifications qui soient du ressort de la loi,
de sorte qu'en faisant une loi sur la libert d'enseignement, il n'y a
pas lieu de rglementer  nouveau ni les collges royaux, ni les
Facults, ni le conseil royal. J'ajoute que, pour ce qui est de
donnera l'enseignement public, ce qui est notre devoir  tous, les
moyens de soutenir la concurrence,  mon avis, un de ces moyens est
prcisment de ne pas tablir, comme l'a fait l'orateur qui m'a
prcd  la tribune, que les matires d'enseignement appellent toutes
la rvision de la loi; car les institutions qu'on dclare incompltes,
pour lesquelles on dclare ncessaire l'appui de lois nouvelles, ces
institutions sont branles; elles n'ont plus la force ncessaire, et
c'est prcisment ce qui me fait insister auprs de la Chambre sur la
ncessit d'tre bien convaincue que l'Universit, puissante par les
lumires, puissante par son esprit d'ordre, puissante par la dignit
des moeurs, l'est encore par l'autorit de la loi. (_Trs-bien!_)

M. GUIZOT.--Je remercie M. le ministre de l'instruction publique de
l'explication qu'il vient de donner en ce qui concerne l'introduction
du principe de la libre concurrence dans l'instruction secondaire,
aussi bien que dans l'enseignement primaire.

Je pense comme lui que tout ce qui existe aujourd'hui, Universit,
Facults, conseil royal, existe lgalement, constitutionnellement, et
n'a aucun besoin d'tre fond par une nouvelle loi. J'ai dj exprim
cette ide, et dans l'expos des motifs, et dans la discussion de la
loi sur l'enseignement secondaire; mais il est impossible de
mconnatre que l'introduction de la libert d'enseignement dans
l'instruction secondaire doit amener, dans le systme gnral de
l'enseignement, des modifications qui appellent le concours de la loi.
J'en donnerai un seul exemple. Dans le projet de loi discut, il y a
deux ans, certaines obligations, de vritables obligations lgales,
taient imposes aux villes en ce qui concerne les collges communaux.
Je ne pense pas qu'il soit du domaine des ordonnances d'tablir de
telles obligations  la charge des villes, pas plus que des droits
pour les personnes; c'est  la loi qu'il appartient de rgler de
telles matires. J'avais donc raison de penser, comme je le pense
encore, qu'il y a, dans l'enseignement secondaire, des questions nes
de l'introduction du principe de la libre concurrence, des questions
nombreuses, fondamentales, et qui ne peuvent tre dcides que par une
loi. (_Aux voix! aux voix! La clture! la clture!_)




XCIII

Sur les affaires, les conditions et le mode de notre tablissement
dans l'Algrie.

--Chambre des dputs.--Sance du 8 juin 1838.--


Aprs le trait de la Tafna et la prise de Constantine, le
gouvernement demanda, par un projet de loi spcial, des crdits
extraordinaires pour notre tablissement en Algrie. Un grand dbat
s'leva et toutes les questions relatives  cet tablissement y furent
de nouveau agites. Je pris la parole pour soutenir, en les
dveloppant, les ides que j'avais plusieurs fois mises  ce sujet.


M. GUIZOT.--Messieurs, un malheur pse en gnral sur la question
d'Afrique; au dbut de toutes les sessions, elle excite un vif
intrt; on a le sentiment de son importance; on se promet de
l'examiner  fond. Les jours, les mois s'coulent, les affaires
s'entassent, et la question d'Afrique est discute au dernier terme de
la session, quand la Chambre, lasse et presse, n'a plus que bien peu
de temps  lui donner.

Il y a quelques jours, je l'avoue, j'tais proccup de cette crainte;
mais le dveloppement qu'a pris ce dbat et l'attention que lui prte
la Chambre me rassurent. videmment la Chambre est plus que jamais
pntre de la grandeur de la question, et dcide  se bien informer
avant de se rsoudre.

Je m'en flicite aujourd'hui plus que jamais; jamais peut-tre les
ides que se formeront, les rsolutions que prendront, sur cette
affaire, le gouvernement et la Chambre n'ont eu plus de gravit
qu'aujourd'hui. La question d'Afrique est dans un moment critique; M.
le prsident du conseil vous le disait avant-hier: nous passons en ce
moment d'une poque  une autre. Le projet de loi vous le dit plus
clairement encore; il vous demande un effectif beaucoup plus
considrable qu'on ne vous en a jamais demand, et il vous annonce que
ce sera un effectif  peu prs permanent. Le projet vous propose, en
outre, un grand systme de travaux publics, des travaux qui ne sont
plus des mesures provisoires, mais de vrais travaux d'tablissement.

Et quand le gouvernement, messieurs, ne s'exprimerait pas clairement,
et dans ses paroles, et dans ses projets, les vnements parleraient 
sa place.

Depuis la dernire session, les deux grands vnements qui sont si
souvent revenus dans cette discussion, le trait de la Tafna et la
prise de Constantine, nous ont placs en Afrique dans une situation
toute particulire. Que ces vnements soient contradictoires, que
l'un ait limit  l'ouest notre occupation pendant que l'autre
l'tendait  l'est, il est impossible de le nier. Je ne le reproche
pas  l'administration; elle y a t conduite naturellement, presque
ncessairement; je vais plus loin:  mon avis, quand elle a fait la
paix  l'ouest, elle a bien fait; quand elle a fait la guerre  l'est
et a pris Constantine, elle a bien fait. Je n'ai, sur ces deux grands
vnements, aucun reproche srieux  lui adresser; mais les faits n'en
subsistent pas moins et n'en sont pas moins contradictoires. Il est
vident que nous avons march dans deux voies contraires, vers la
limitation d'un ct, vers l'extension de l'autre. Il faut choisir; il
faut se dcider entre le systme auquel se rattache le trait de la
Tafna et celui auquel se rattache l'expdition de Constantine.

Et ne croyez pas, messieurs, que je veuille disputer sur le mot
_systme_; si on en prfre un autre, je suis tout prt 
l'accueillir: la dispute me parat un peu frivole.

Personne, pas plus,  coup sr, M. le prsident du conseil que tout
autre, personne ne conteste que, dans toutes les grandes affaires, il
faut un but, un plan, une politique, et qu'il faut suivre cette
politique aprs l'avoir adopte.

Personne ne conteste non plus que, dans ce but, dans ce plan, dans
cette politique, soit au moment o on l'adopte, soit  mesure qu'on y
marche, il faut tenir grand compte des faits, des circonstances, et
modifier sa conduite  mesure qu'ils changent.

Tout cela est vident et ne saurait, entre hommes srieux, devenir un
sujet, je ne dis pas de discussion, mais seulement de conversation.
(_Assentiment._)

Ce qui est galement vident, c'est que, si le dfaut de plan, de but
prcis, d'ensemble et de fixit dans la politique, est toujours
choquant et fcheux, il l'est surtout quand il s'agit d'un
tablissement nouveau, o tout est  fonder,  crer, o l'on
rencontre invitablement de grandes questions  rsoudre, de grands
partis  prendre, partis et questions qu'on ne peut luder sans
mconnatre les faits qui ne tardent pas  s'en venger.

Une politique claire, dtermine, constante, ncessaire partout, est
donc plus ncessaire dans la question d'Afrique que partout ailleurs.

Et quand cela ne serait pas vident de soi-mme, messieurs, notre
exprience, depuis 1830, le dmontrerait hautement.

Je n'hsite pas  le dire: la plupart de nos fautes, de nos malheurs
en Afrique, ont tenu  l'incertitude,  la fluctuation, au vague de
nos intentions et de nos rsolutions; nous cherchons, depuis 1830, la
politique qui convient  l'Afrique, nous la cherchons sans la trouver.
Et ici, messieurs, je prends ma part de ce reproche. Je pourrais dire
que, ds l'origine, j'ai essay de dterminer avec plus de prcision,
de faire suivre avec plus de constance une certaine politique 
l'gard de l'Afrique, et toujours la mme politique, une politique
limite, modre; j'aime mieux reconnatre que, lorsqu'on a une
conviction, il est bien rare qu'on y tienne aussi compltement, aussi
fortement qu'il le faudrait. Les affaires sont difficiles; on est en
prsence d'opinions diverses avec lesquelles on traite. Les questions
sont nombreuses. On cde un peu d'un ct pour gagner quelque chose de
l'autre; on cde toujours trop. L'exprience m'a appris que, dans les
grandes affaires, lorsqu'on a raison, on a plus raison qu'on ne croit;
on ne s'y confie jamais assez. Pour mon compte, je ne m'y suis pas
toujours assez confi. (_Sensation._)

Permettez-moi, messieurs, de mettre sous vos yeux le tableau rsum de
notre conduite en Afrique depuis 1830, et des causes qui nous ont
amens  la situation actuelle;  ces deux voies contraires entre
lesquelles nous avons  choisir.

Lors de la premire expdition, personne certainement ne songeait 
l'occupation tendue ou limite. Il s'agissait uniquement d'aller
venger l'affront fait  la France, et aussi d'un dessein plus lev et
qui, depuis longtemps, fermentait en Europe, la suppression de la
piraterie. Il ne s'agissait ni de conqute, ni de tel ou tel mode
d'occupation.

La Restauration eut le bonheur, s'il est permis de se servir de ce
mot, de ne point avoir  lutter, aprs le succs, contre les
difficults de la situation. (_Rire prolong._)

Ds que le gouvernement de Juillet eut pris les affaires, ces
difficults clatrent. L'honorable marchal Clausel, envoy alors en
Afrique, les comprit sur-le-champ, et avec beaucoup de sagacit. Une
ide s'tait dj rpandue et accrdite dans tous les esprits; c'est
que, puisque nous avions renvers le dey d'Alger, nous lui succdions
dans ses tats, que nous tions en droit de les occuper et de les
gouverner; on traitait cette conqute-l comme une conqute ordinaire;
le souverain tait non-seulement vaincu, mais dtrn: son royaume
nous appartenait, c'tait  nous d'y rgner.

M. le marchal Clausel comprit sur-le-champ, je le rpte, la
difficult de cette situation, et il entreprit de lui donner
sur-le-champ aussi une solution. Il voulut placer la France en Afrique
dans une situation assez analogue  celle de la Porte ottomane.

Il se proposa d'tablir le pouvoir de la France  Alger et dans le
territoire voisin d'Alger, et de lui conserver sur le reste de la
rgence une suzerainet semblable  celle que la Porte exerait sur le
dey d'Alger, et qu'elle exerce encore sur les beys de Tunis et de
Tripoli.

Il alla chercher des beys partout,  Tunis notamment, pour en faire
des vassaux de la France.

Substituer ainsi la France  l'ancien dey dans Alger et autour
d'Alger, et  la Porte ottomane dans le reste de la rgence, c'tait
un systme, une politique. Je n'entre dans aucun dtail. Elle ne
russit pas.

Il tait bien difficile de relever ainsi, dans la plus grande partie
de la rgence, la puissance turque, au moment o on venait de
l'abattre, en prsence de toute la population arabe mancipe et
souleve.

Mais pour avoir chou dans le moyen, on ne renona point au but. Ce
que M. le marchal Clausel avait voulu faire, indirectement et par des
Turcs, l o les vassaux turcs n'avaient pu se maintenir ou s'tablir,
on envoya des troupes et des autorits franaises pour le faire, pour
occuper et possder toute la rgence, comme le dey qu'on en avait
chass, pour l'occuper et la possder par des autorits et des troupes
franaises,  dfaut d'autorits et de troupes turques, ou mores, ou
arabes. C'est l l'ide qui,  travers beaucoup de fluctuations et de
tergiversations, a domin en Afrique depuis 1830.

De l, messieurs, les expditions frquentes dans l'intrieur du
pays; de l, dans la province d'Oran, la conqute de Tlemcen, de
Mascara, le camp de la Tafna, et le dessein d'en tablir d'autres
entre Tlemcen et Mascara; de l,  l'est, la premire expdition de
Constantine; de l, tant de projets et de tentatives d'tablissement
sur tous les points importants du territoire. C'tait toujours les
droits du dey qu'on voulait exercer, et exercer par des mains
franaises,  dfaut de mains musulmanes.

Mais on ne s'tait pas rendu compte de l'extrme difficult, je
devrais dire de l'impossibilit d'une pareille substitution. Les
Franais ne ressemblent point aux Turcs, et ne pouvaient jouer leur
rle dans la rgence.

Je veux aller vite, messieurs, je laisserai de ct ce qui a t dit.
Je ne parlerai donc que d'une premire diffrence norme, la
diffrence de religion. Laissez-moi seulement vous faire remarquer
que, sans parler des peuples eux-mmes et de leurs animosits
religieuses, de l est n, pour notre pouvoir en Afrique, un grand
embarras politique. Le souverain actuel de l'Algrie n'en est point le
souverain religieux. Vous avez dtrn le souverain politique, vous
n'avez pas dtrn le souverain religieux. On ne change pas le chef
spirituel aussi facilement que le chef temporel d'un tat. La
suprmatie religieuse demeure en contradiction avec la suprmatie
politique; obstacle considrable pour remplacer les Turcs par des
Franais.

Il y en a bien d'autres. Les Turcs n'taient point, comme les
Franais, des soldats, des administrateurs momentanment spars de
leur patrie, toujours prts  y retourner, pensant plus  la patrie
qu' l'Afrique, et ne remplissant qu'une mission temporaire. Les Turcs
tablis en Afrique y taient  toujours; c'tait un vrai camp de
moines guerriers, matres du pays, comme les chevaliers de Saint-Jean
de Jrusalem l'taient de Rhodes ou de Malte; situation bien autrement
forte, bien autrement tranche et puissante que celle de ces autorits
et de ces troupes franaises dont la France est le point de dpart et
sera le point de retour. Les Franais, en Afrique comme ailleurs,
sont au service du roi de France. Les Turcs taient au service d'un
souverain africain qui ne pensait pas  autre chose qu' l'Afrique et
n'avait point d'autre destine que de la gouverner par eux et avec
eux. Et comment les Turcs gouvernaient-ils la rgence? par la
piraterie, les profits de la piraterie, par les _razzias_, vraie
piraterie de terre, par les cruauts, les iniquits que vous ne
pouvez, que vous ne voudriez pas commettre. Les moyens de gouvernement
que la population turque avait sur les Arabes, vous ne les avez pas.

Voici une diffrence bien plus profonde sur laquelle je demande  la
Chambre de porter son attention.

J'ai lu avec beaucoup de soin l'opinion trs-remarquable de notre
honorable collgue M. Jouffroy. Il a appel l'Afrique, non pas une
colonie, mais un empire, et il a cherch comment la France pouvait
possder rellement cet empire. Il n'a trouv qu'un moyen, c'est que
le nouveau souverain laisst, isoles et tranquilles, chacune  sa
place, dans ses lois et dans ses moeurs, les races qui habitent ce
territoire, les Arabes, les Kabyles, les Mores, et d'autres encore.

Messieurs, des Turcs, des musulmans ont pu faire cela; je n'hsite pas
 dire que des Europens, des Franais, ne le feront pas. Le caractre
turc, le caractre oriental en gnral, c'est l'immobilit. Les
matres orientaux se transportent dans un pays conquis; ils s'y
tablissent, ils dominent, ils oppriment, mais ils laissent faire; ils
ne cherchent pas  s'assimiler les populations au milieu desquelles
ils vivent. Vous voyez partout, sous l'empire des musulmans, des
populations trs-diverses de langage, de moeurs, de religion; elles
vivent, non pas heureuses, non pas libres, mais isoles, livres 
elles-mmes au milieu de leurs vainqueurs.

C'est l le gnie immobile, l'indiffrence despotique et stationnaire
de l'Orient.

Le gnie europen est tout autre. Il est actif, progressif,
communicatif; il n'est pas au pouvoir d'une population europenne,
d'une population franaise, de s'tablir ainsi au milieu de races
diffrentes, et de ne pas travailler incessamment  amliorer sa
situation,  tendre son empire ou son influence,  s'assimiler les
tribus et les races qui l'environnent. Ne nous plaignons pas de ce
caractre national. C'est notre supriorit, c'est notre honneur. Mais
acceptons-le avec ses inconvnients comme avec ses avantages, avec les
obstacles qu'il nous cre comme avec les forces qu'il nous procure.

Sous quelque point de vue que vous considriez la question, vous
reconnatrez que les Franais ne pouvaient faire dans la rgence ce
qu'y avaient fait les Turcs, et que, pour atteindre le mme but, pour
dominer partout, ils taient obligs  d'normes sacrifices d'hommes,
d'argent, et exposs  des chances trs-redoutables.

Cependant on ne renonait pas  l'ide premire; on tendait toujours 
dominer avec des autorits et des troupes franaises sur tous les
points importants de la rgence, dans l'intrieur aussi bien que sur
les ctes, comme y dominaient nagure les Turcs.

En prsence des prodigieuses difficults de cette tentative,  mesure
que les faits clataient et se dveloppaient, il se formait en France
deux opinions, deux tendances qui se sont plus clairement manifestes
de jour en jour, et qui, tout  l'heure, sous vos yeux, ont rempli et
anim ce dbat.

Selon les uns, l'Afrique est un hritage onreux, dplorable, dont il
ne faut accepter que la moindre part possible, puisqu'on ne peut le
rpudier.

Selon les autres, l'Afrique peut devenir une trs-belle possession,
avec des avantages immenses pour la France, mais  la condition de
grands efforts, de grands sacrifices,  condition de pousser
l'entreprise jusqu'au bout. Tant que vous ne ferez que porter la coupe
 vos lvres, vous la trouverez amre; si vous buvez jusqu'au fond,
elle deviendra saine et douce. (_Trs-bien!_)

Nous avons flott, messieurs, l'opinion publique et l'administration
ont flott, depuis 1830, entre les deux ides, les deux tendances.

Tout ce qui flotte chancelle. Tout ce qui est alternatif est faible.
Tout branlement alternatif empche les racines de s'affermir.

Une autre ide, il est vrai, naissait aussi dans les Chambres,  la
vue et par l'tude des faits, l'ide d'une occupation limite,
pacifique, parfaitement dcide contre l'abandon, parfaitement dcide
contre l'occupation universelle, applique  fonder en Afrique un
grand tablissement maritime, considrant surtout l'Afrique sous ce
point de vue et dirigeant de ce ct nos efforts. Mais pendant
longtemps cette ide a t vague, indcise, accuse de faiblesse par
les uns et par les autres, ne pouvant arriver  aucun rsultat
positif, revtir aucune forme claire et prcise.

Messieurs, le trait de la Tafna est le premier acte qui ait
clairement ralis cette ide, qui l'ait fait passer de l'tat de pure
utopie  l'tat pratique. J'approuve donc, pour mon compte, le trait
de la Tafna; je le regarde comme l'vnement le plus heureux, et je
n'hsite pas  dire le plus sage qui ait eu lieu en Afrique depuis
1830.

Aprs tout ce que vous avez entendu dans le cours de ce dbat, aprs
ce que vient de dire l'honorable gnral Bugeaud lui-mme, je
n'entrerai pas dans l'apologie dtaille du trait; je ne discuterai
pas les divers inconvnients qu'on y a signals, soit pour les
dlimitations du territoire, soit pour nos relations avec
Abd-el-Kader.

Je considre ces questions comme vides. Je ferai cependant une
observation que je crois importante.

Le trait de la Tafna a port atteinte, dit-on,  la souverainet de
la France en Afrique; en n'tablissant pas un tribut annuel, rgulier,
il a compromis cette souverainet.

Messieurs, il faut aller au fond de cette question de souverainet
dont on parle tant.

Les uns veulent que la France rclame et exerce rellement la
souverainet sur tout le territoire d'Afrique, comme aurait pu le
faire la Porte ottomane ou le dey d'Alger; les autres veulent, au
contraire, qu'on n'en parle plus, qu'on n'y pense plus pour la partie
du territoire qu'on ne veut pas matriellement occuper.  mon avis, ni
l'une ni l'autre de ces ides n'est exacte, ni pratique.

Il reste, dans les populations indignes de la rgence, une ide un
peu confuse mais trs-relle de la souverainet de la France
victorieuse du dey d'Alger dans toute la rgence.

Cette ide est une force  laquelle il ne faut pas renoncer. Je ne dis
pas qu'il faille s'en servir, mais il ne faut pas y renoncer
lgrement. Je ne dis pas qu'il faille revendiquer et promener notre
souverainet sur tous les points du territoire; mais c'est un moyen
d'exercer de l'empire sur l'esprit des populations. Gardez-vous de
proclamer que vous n'tes souverains que de tels ou tels districts de
la rgence; gardez vous de vouloir l'tre effectivement partout.

Le trait de la Tafna a laiss  la souverainet franaise ce
caractre gnral, et en mme temps pacifique. En cela, il est
conforme  la vrit des choses et  l'intrt national.

Quant au tribut, les affaires humaines ne se font pas avec
l'uniformit ni avec la prcision qu'on prtend y apporter ici. Il n'y
a pas un moyen unique, une seule forme de tribut. Le trait de la
Tafna n'a pas tabli un tribut annuel, pay comme il pouvait tre pay
au dey d'Alger; mais il a impos  Abd-el-Kader l'obligation de
fournir  la France une certaine quantit de bl, de farine, de
btail: cela n'est pas rgulier, priodique; mais le principe de la
soumission est l, et maintient ce que nous avons intrt  maintenir.

Quand ce trait, messieurs, ne me paratrait pas  ce point
raisonnable et soutenable, quand je ne le considrerais que sous le
point de vue essentiel dont je parlais tout  l'heure, je ne
l'approuverais pas moins, car c'est l son grand caractre. Il a mis
un terme, dans les provinces d'Alger et d'Oran,  ces fluctuations
continuelles entre l'abandon et la conqute universelle, o se
perdaient, depuis 1830, notre force et notre considration; il a pos
les bases de l'occupation limite et pacifique; il les a poses, d'une
part, en assignant, en effet, des limites, et des limites en gnral
convenables,  notre occupation, de l'autre, en rglant nos principaux
rapports avec les indignes. Par l, messieurs, le trait de la Tafna
est un pas immense dans la question d'Afrique, un pas dans la seule
bonne voie, dans la voie qui nous conduit  faire de nos possessions
africaines un grand tablissement maritime, le seul qui soit conforme
aux vrais intrts de la France: permettez-moi d'en indiquer la
raison.

Messieurs, je consulte votre commission; j'ouvre le rapport de
l'honorable M. Dufaure, et j'y lis: Protger la civilisation, tendre
notre puissance maritime, tels sont les deux principaux rsultats que
la France doit rechercher dans la possession de l'ancienne rgence
d'Alger.

J'accepte compltement les termes de votre commission, et je dis que
l'occupation limite et pacifique est la seule qui mette la France en
mesure d'atteindre  ces deux rsultats.

Et d'abord, quels sont nos intrts maritimes le long du nord de
l'Afrique?

Le premier est la rpression de la piraterie, intrt immense et que
personne ne peut mesurer; personne ne sait quel nombre de btiments
prissaient tous les ans par la piraterie; personne ne sait de quelle
importance est, pour le progrs du commerce, la scurit de la
Mditerrane. Mais pour maintenir ce rsultat, messieurs, il faut
rester en Afrique: si vous vous en allez, ou bien la piraterie
recommencera, ou bien une autre puissance viendra se charger de
protger le commerce de la Mditerrane. Vous ne pouvez souffrir ni
l'un ni l'autre. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Ainsi, notre tablissement maritime est la condition du plus grand
bienfait de la conqute d'Alger, l'abolition de la piraterie.

Il a pour second rsultat l'accroissement de notre puissance dans la
Mditerrane.

Mon honorable ami M. Piscatory nous disait hier: Nous avons Toulon.
Sans doute; mais si nous avions deux Toulon au lieu d'un
(_Assentiment_), le mal ne serait pas grand, et  coup sr notre
puissance maritime en serait accrue.

M. LE GNRAL DEMARAY.--Qui fera ce Toulon?

M. GUIZOT.--L'honorable gnral Demaray me demande qui fera ce
Toulon; mais, messieurs, Toulon a t fait, Cherbourg a t fait;
c'est l une question de temps et d'argent. Il rsulte de l'examen des
localits qu'on peut crer un port, un grand port sur la cte
d'Afrique,  Alger, entre autres; c'est une question de temps et
d'argent seulement. On parle de 20  30 millions! Cherbourg a cot
bien plus que cela; il n'y a pas un port considrable qui n'ait cot
plus que cela. Vous pouvez, avec du temps et de l'argent, vous crer
sur la cte d'Afrique un second Toulon, rsultat immense pour votre
puissance maritime.

Messieurs, quand l'Angleterre a eu Gibraltar, dans la Mditerrane, on
pouvait lui dire: Vous avez Gibraltar, qu'avez-vous besoin d'autre
chose? Cependant elle a voulu Malte, et quand elle a eu Malte, elle a
voulu les les Ioniennes. Elle a eu raison.

Il s'agit de savoir si l'on peut crer, sur la cte d'Afrique, dans
l'intrt de notre marine, quelque chose d'utile, de grand; si on peut
le faire, il faut le faire. (_Trs-bien!_)

Donc, sous le point de vue de notre puissance maritime, notre
tablissement a pour nous une vraie valeur.

Je ne m'arrterai pas longtemps sur les autres avantages que nous en
pouvons esprer, toujours sous le mme rapport. Je ne parlerai pas des
affaires d'Orient. Un seul mot pourtant. Si ces affaires-l clataient
un jour, ce jour-l, messieurs, soyez-en srs, nous serions heureux et
charms d'avoir des tablissements sur les deux ctes de la
Mditerrane, au nord et au sud, et un tablissement  ct de Tunis,
qui est la principale possession de la Porte en Afrique, aprs
l'gypte. Je n'en dirai pas davantage.

Propager la civilisation, c'est aussi ce qu'espre de notre sjour
en Afrique l'honorable M. Dufaure. Quelques personnes, messieurs, ont
quelque ddain pour ces mots-l; je ne le partage point; je crois
qu'il faut toujours voir, et, au besoin, mettre quelque chose de moral
et de grand dans toutes les entreprises nationales. (_Trs-bien!_)

Je sais qu'elles ne commencent pas toujours par l, qu'elles sont en
gnral dtermines par quelque intrt plus prochain, plus direct,
plus personnel; mais, au bout d'un certain temps, quelque grand
dessein, quelque grande ide s'y vient associer. Un peuple prouve
toujours le besoin de faire passer dans ses entreprises ses ides, ses
sentiments, sa vie morale, de dposer son me partout o il promne sa
vie; et c'est alors que les entreprises conues dans un intrt
prochain et personnel deviennent puissantes sur l'imagination des
hommes et fcondes pour l'humanit tout entire. Pendant des sicles,
l'ide de convertir les paens  la religion chrtienne s'est unie 
toutes les grandes entreprises de l'Europe, entreprises commerciales,
militaires, n'importe, et elle a port des fruits immenses.
Aujourd'hui, et quoique les deux desseins ne s'excluent point, tant
s'en faut, au lieu de songer  porter la religion, on parle de porter
la civilisation. J'accepterais la pense de la religion, j'accepte
celle de la civilisation. Quand les peuples de l'antiquit grecque et
romaine sont venus s'tablir sur les ctes de l'Espagne ou de la
Gaule, ils ne pensaient pas  civiliser les Ibres ni les Gaulois; ils
l'ont fait cependant: un jour, ce grand rsultat s'est trouv
accompli. Quand les Anglais se sont tablis sur les ctes de
l'Amrique, ils ne pensaient pas  civiliser ces contres. Ils y ont
cr un grand peuple. Cook a t massacr dans les les du Sud; ces
les sont aujourd'hui chrtiennes et pacifiques. Je pourrais
multiplier ces exemples de grands rsultats moraux, imprvus mais
infaillibles, venant  la suite des grandes entreprises commerciales,
des grands tablissements maritimes. Ne renoncez jamais, messieurs, 
ces belles esprances. Elles ne sont pas visibles au dbut; mais elles
rcompensent et ennoblissent presque toujours toute oeuvre sociale
bien conue et bien excute. (_Assentiment marqu._)

Ces rsultats, messieurs, le systme de l'occupation limite et
pacifique est le seul qui puisse vous les donner. Permettez-moi
d'entrer dans quelques dtails.

Ce systme est le seul qui vous procure, avec les indignes, des
rapports commerciaux tranquilles. Ces rapports sont peu de chose, je
le sais, car les indignes ont trs-peu  vous acheter et trs-peu 
vous vendre; mais, enfin, l'occupation limite peut seule vous faire
esprer en ce genre quelques progrs.

C'est aussi le seul systme qui vous permette d'employer les indignes
 la culture des terres dans les limites de notre territoire.

Rapprochement difficile, je le sais, et que quelques personnes croient
mme impossible.

_M. le rapporteur._--Cela est.

M. GUIZOT.--On nous dit que cela est. En effet, M. le gnral Bugeaud
nous parlait tout  l'heure de ces douars et de ces smalas qui, dans
la province d'Oran, cultivent sous le canon de la place; et non loin
d'eux commence une colonie militaire, le village de Meserghin. Ce ne
sont l que de trs-faibles rudiments; mais enfin c'est de
l'agriculture franaise  ct de l'agriculture arabe. Pourquoi ces
rudiments ne grandiraient-ils pas?

Encore une fois, cela aussi ne se peut que dans le systme de
l'occupation pacifique.

On vous a parl aussi du parti qu'on pourrait tirer des discussions
habituelles des tribus pour tablir notre pouvoir par la diplomatie,
sans violence.  cela encore il faut une occupation limite et
pacifique. Si vous prtendez  la conqute gnrale, plus de divisions
entre les tribus, vous crerez vous-mmes cette nationalit arabe qui
vous effraye. Ce n'est que par l'occupation pacifique que vous pouvez
l'affaiblir.

Sous quelque aspect que vous considriez les divers moyens de
propagation de la civilisation en Afrique, l'occupation limite et
pacifique vous permet seule d'esprer ce rsultat.

Deux classes d'adversaires s'opposent  ce systme.

Les uns disent: Votre occupation limite est trop tendue, elle est
trop onreuse; vous pouvez atteindre le mme but  meilleur march. De
simples comptoirs de commerce auraient, pour notre puissance maritime
et pour le progrs de la civilisation, la mme valeur.

Je pourrais rpondre qu'il est trop tard, qu' la manire dont nous
sommes engags, il est impossible de revenir  des comptoirs
commerciaux, et mon honorable ami, M. Duvergier de Hauranne, serait le
premier  en convenir.

M. DUVERGIER DE HAURANNE.--Mais non!

M. GUIZOT.--Il me semble que M. Duvergier de Hauranne dit non: je vais
donc discuter la question en elle-mme.

Quand nous avons t en Afrique, nous y avons t surtout, comme je le
disais tout  l'heure, pour supprimer la piraterie; il a donc fallu y
aller avec la guerre; il a fallu chasser les pirates, il a fallu
prendre Alger; cela n'est pas conciliable, messieurs, avec le systme
des comptoirs commerciaux. La guerre, la prise d'Alger, la destruction
de la piraterie, excluent compltement le systme de simples comptoirs
de commerce tablis sur la cte; les populations arabes ont t
fortement mues, branles. La grandeur du dbut vous impose une
certaine grandeur dans la continuation de l'entreprise. Vous ne
pouvez, aprs avoir fait de telles choses, aprs avoir pris Alger et
renvers le dey, vous ne pouvez, le lendemain, devenir de simples
marchands qui se fixent sur tel ou tel point de la cte pour faire
quelque commerce avec les indignes. Qu'on ne s'arme pas de l'exemple
du comptoir de la Calle, commenc et soutenu par une simple compagnie
prive. Il n'y a, entre les situations, nulle analogie; il ne peut y
en avoir entre les conduites.

On a parl de la ncessit d'avoir, autour de nos villes maritimes de
l'Algrie, un certain territoire pour aider  nourrir la population et
la garnison; j'en comprends l'utilit, mais je n'insiste pas sur cette
raison; j'en indiquerai une autre qui me parat plus puissante. Vous
voulez et vous devez avoir des allis indignes. Qu'il s'agisse de
commerce ou d'agriculture, ou de civilisation, ils vous sont
indispensables. Eh bien, vous ne pourrez avoir des allis parmi les
indignes qu' condition d'avoir autour de vos tablissements un
territoire o ils puissent s'tablir, o vous puissiez vous-mmes les
protger; vous avez besoin de vous faire une ceinture d'indignes amis
contre les indignes ennemis qui habitent plus loin de la cte. Isols
et sans territoire, vos comptoirs deviendront de vritables prisons o
vous vivrez isols et sans amis. (_C'est juste! C'est extrmement
juste!_)

Je viens  d'autres adversaires,  ceux, qui disent: Votre occupation
limite cote plus qu'elle ne vaut; elle vous oblige  un
dveloppement de forces,  des sacrifices d'argent dont elle ne vous
ddommage nullement. D'ailleurs, elle vous expose  toutes les chances
de la guerre; elle vous y expose, elle vous y entrane et sans
rsultat. Prenez votre parti; entrez hardiment dans le pays, non pas
tout  coup, en un jour, d'une manire systmatique, prmdite, mais
quand vous en trouverez l'occasion; proposez-vous la conqute gnrale
pour but, mais la conqute successive. Voil le systme.

Messieurs, ce systme repose sur une hypothse. C'est qu'un grand
tablissement territorial, un grand tablissement colonial, fcond en
productions, fcond en consommations, est possible en Afrique. S'il
tait possible, en effet, si je le croyais possible, j'hsiterais
peut-tre, et je ne repousserais pas absolument l'occupation
universelle. Les difficults seraient grandes, les retours se feraient
attendre longtemps; et pourtant je comprendrais qu'on en court la
chance.

Mais,  mon avis, rien de semblable n'est possible en Afrique. Les
raisons qui rendent l un grand tablissement colonial impossible ont
t exposes avec beaucoup de vrit par mon honorable ami M.
Duvergier de Hauranne. Quand il vous a parl de la nature du sol, de
l'tat de la population indigne, de l'tat de la mtropole, il a
rsum tous les lments essentiels de la question.

Je prends les exemples; je veux procder en esprit pratique, les
faits  la main. O ont russi les grands tablissements coloniaux
agricoles? L o il y avait de grands espaces entre la mer et les
premires chanes de montagnes, ou le long de grands fleuves, de
grandes eaux, de grandes forts, de grands herbages; ils n'ont russi
que l. Prenez les bords du Gange, les bords de l'Indus, les bords de
l'Euphrate, les valles du Nil, les valles du Mississipi, du
Saint-Laurent, du Potomac, de la Delaware, de tous les grands fleuves
de l'Amrique; vous trouverez partout, comme condition ncessaire du
succs d'un grand tablissement colonial, les conditions que
j'indiquais tout  l'heure.

Aucune de ces conditions n'existe en Afrique. Je n'ajouterai rien  la
description du territoire, telle qu'elle vous a t prsente par
quelques-uns de mes amis; elle est si claire, si concluante qu'il n'y
a pas moyen de s'en dfendre.

Quant  la population indigne, on a galement bien pos, devant vous,
les termes de la question. Il faut ou l'employer  la culture, ou
l'exterminer, ou se l'assimiler.

L'employer  la culture! Cela ne s'est jamais fait qu'avec des
populations sdentaires dj agricoles, douces, presque asservies: les
Indous en Asie, les Fellahs en gypte, les Indiens au Mexique.

L'exterminer! Cela n'est pas discutable, nos moeurs s'y refusent,
l'intrt que nous pourrions y avoir ne serait pas en tat de faire
violence  nos moeurs; les Arabes se dfendraient beaucoup mieux que
les Indiens de l'Amrique du Nord. Et ne vous y trompez pas, ils
seraient aids dans leur rsistance par les puissances europennes, je
ne dis pas ennemies, mais rivales, qui leur fourniraient de la poudre
et des armes; l'entreprise serait coupable et inexcutable.

Quant  s'assimiler la population indigne, s'il y a un moyen d'y
russir, ce n'est pas,  coup sr, la guerre et la conqute
universelle.

Vous le voyez, que nous regardions le sol ou les hommes qui
l'habitent, un grand et fcond tablissement territorial dans la
rgence d'Alger parat impossible.

L'tat de la mtropole vous conduira au mme rsultat. Des colonies
n'ont jamais t fondes que par des hommes forcs de quitter leur
pays ou attirs au loin par de grandes esprances de fortune. Aucune
de ces conditions n'existe pour l'Afrique. Personne n'est forc de
quitter la France; tout le monde peut y revenir, l'Afrique est  nos
portes; elle n'offre,  de grandes masses de colons, aucune grande et
certaine chance de fortune. Soit pour quitter la France, soit pour
s'tablir en Afrique, les grandes causes de colonisation un peu
tendue manquent galement.

Vous le voyez, ni les conditions physiques, ni les conditions sociales
d'un grand tablissement territorial ne se rencontrent dans la
rgence.

Gardez-vous donc bien, messieurs, de tenter une si vaine entreprise.
Je ne vous redirai pas ce qu'un faible essai vous a dj cot; je ne
vous prdirai pas ce qu'il vous en cotera pour aller jusqu'au bout.
Dfiez-vous bien de cette pente, car on vous y poussera toujours, on
vous y poussera en Afrique, on vous y poussera en France. Il y aura
toujours des intrts particuliers, des passions qui vous presseront
de vous enfoncer en Afrique, sans gard pour les vrais intrts
gnraux du pays. N'entendez-vous pas parler tous les jours de
nouvelles expditions soit dans l'est, soit dans l'ouest, de la
ncessit de faire contre Abd-el-Kader ce que vous avez fait contre
Achmet?

Ces paroles, ces discours sont dans l'air; je les entends de tous
cts. Messieurs, n'y prtez point l'oreille; le laisser-aller est
trs-prilleux en pareille affaire; nous l'avons dj prouv;
d'autant plus prilleux qu'une fois entrs dans cette voie vous ne
voudriez pas reculer, et que cependant vous ne poursuivriez pas
l'entreprise avec la vigueur ncessaire au succs. Ne vous faites pas
d'illusion sur la nature de nos institutions et de notre gouvernement.
Ces institutions si brillantes, si orageuses en apparence, sont au
fond des institutions prudentes, charges de responsabilit et qui
imposent au pouvoir une extrme rserve.

Vous vous engageriez, vous vous compromettriez, et bientt peut-tre
vous hsiteriez, vous reculeriez, vous retomberiez du moins dans ces
incertitudes, ces vacillations dont vous commencez  sortir.

Je me flicite, messieurs, de voir que le gouvernement entre dans le
systme de l'occupation limite et pacifique.

Je ne me hasarderai pas  lui indiquer ce qu'il a  faire dans cette
portion de la rgence o le systme n'est pas encore appliqu, o l'on
s'en est mme cart.

De tels conseils sont impossibles  donner ici, impossibles  donner
d'avance.

Je ne puis donner au gouvernement et  la Chambre que le conseil
gnral de se maintenir dans la voie dans laquelle le trait de la
Tafna nous a placs, la seule bonne, la seule conforme aux faits
franais, aux faits africains, aux vritables intrts des deux pays.

Pour mon compte, messieurs, je suis las, je l'avoue, de voir la
politique de mon pays donner si souvent raison  ces paroles du
chancelier Oxenstiern, qui disait  son fils partant pour aller
parcourir l'Europe: Partez, mon fils, et allez voir avec quelle
petite dose de sagesse le monde est gouvern. (_Sensation._)

Je dsire une dose de sagesse un peu plus grande dans le gouvernement
des affaires d'Afrique, c'est--dire un peu plus d'esprit de
prvoyance et de suite, une conduite plus contenue et plus
persvrante dans les limites possibles du succs. (_Trs-bien!
trs-bien!_)




XCIV

--Chambre des dputs.--Sance du 7 janvier 1839.--


La coalition forme entre les diverses nuances de l'opposition contre
le cabinet prsid par M. le comte Mol fut le grand et le seul
vnement de la session de 1839. J'ai retrac dans mes _Mmoires_[2]
les causes, le caractre, les incidents essentiels et les incomplets
rsultats de cet vnement. Les questions qui remplirent le dbat
furent de deux sortes:  l'intrieur, la nature et les conditions du
gouvernement constitutionnel qui prit alors le nom de parlementaire,
et l'insuffisance du cabinet pour y satisfaire;  l'extrieur,
l'vacuation d'Ancne, les relations avec la Suisse et l'arrangement
dfinitif des affaires de Belgique. Je pris plusieurs fois la parole
dans ce long et ardent dbat, pour combattre la politique du cabinet.
Je reproduis ces divers discours chacun  sa date.

[Note 2: Tome IV, p. 282-312.]


M. GUIZOT.--La Chambre ne s'tonne pas, j'en suis sr de mon
empressement  prendre la parole. Pour tous, la situation est grave;
au moins faut-il que, pour personne, elle ne soit obscure. J'ai soif
d'une prompte clart. (_coutez! coutez!_)

Depuis quelque temps, messieurs, un mot, le mot _coalition_ retentit 
toutes les oreilles. Si par l on veut dire qu'il y a dans cette
Chambre des hommes, divers d'ailleurs  beaucoup d'gards, mais
galement convaincus que l'administration actuelle est funeste...
(_Rumeurs_) essentiellement funeste au pays et au trne...
(_Rclamations aux centres_) des hommes galement convaincus que
l'administration actuelle est funeste au pays et au trne...

_Voix au centre._--Allons donc!

M. GUIZOT.--J'ai l'honneur de dire  la Chambre que je fais attention
aux expressions dont je me sers, que je m'en sers parce que ce sont
les seules qui expriment rellement ma pense, et que j'ai le droit de
la porter  cette tribune... (_Trs-bien!_) Des hommes galement
convaincus que l'administration actuelle est funeste, et qui se
conduisent d'aprs cette conviction commune, on dit vrai, et je suis
de cet avis.

Si l'on attache  ce mot _coalition_ la moindre ide du moindre
abandon de nos antcdents et de nos principes, rien n'est plus
faux... (_Ah! ah!... Bruits divers._) Rien n'est plus faux, et je le
repousse absolument. Avec l'opposition, je combats le ministre, mais
en le combattant, je reste, je suis toujours du juste-milieu...
(_Chuchotements._) Et mon premier grief contre le ministre, c'est
prcisment qu'il dnature, dcrie et compromet la politique du
juste-milieu.

Ce n'est pas sans un peu de surprise, messieurs, que j'ai vu, que je
vois tous les jours les accusations dont je parle maner surtout du
cabinet, de ses amis particuliers et de ses organes avous. On a donc
oubli pourquoi le cabinet s'est form, et quelles circonstances ont
accompagn son avnement; on a oubli qu'en naissant il est venu 
cette tribune abandonner ce qu'il avait soutenu, retirer ce qu'il
avait propos, dfaire ce qu'il avait fait, accepter l'approbation et
l'appui de ses adversaires de la veille.

Qui a jamais fait  l'opposition des concessions pareilles? Qui a
jamais vu un changement si brusque et si complet de conduite et de
position?

Pour moi, messieurs, ce que le cabinet a fait alors, je n'ai pas voulu
le faire; et je n'hsite pas  le rappeler aujourd'hui, bien sr que,
pour n'avoir pas voulu le faire, je n'ai rien perdu dans l'estime de
l'ancienne opposition. (_Marques d'adhsion  gauche._)

Mais, messieurs, cette rponse par voie de rcrimination ne me suffit
pas; je la mprise: allons au fond des choses.

Ce qui se passe, messieurs, et la situation o je me trouve n'ont rien
de nouveau pour moi; c'est ce que j'ai vu, c'est la situation o je me
suis trouv, o nous nous sommes trouvs mes amis politiques et moi,
au dedans et au dehors de cette Chambre, pendant bien des annes sous
la Restauration. Alors aussi nous avions t longtemps spars de
l'opposition, et un jour nous nous sommes trouvs ports vers elle,
nous avons agi, nous avons parl de concert avec elle.

Croyez-vous qu'il n'y et entre nous plus de dissidences, plus de
diffrences? Il y en avait, messieurs; mais nous voulions galement
deux choses, deux choses vitales, dominantes: le triomphe des intrts
nouveaux crs en France par notre rvolution et la ralit du
gouvernement reprsentatif. (_Trs-bien!_)

Nous agissions, nous parlions de concert dans cette grande cause; nous
nous clairions, nous nous soutenions mutuellement dans cette grande
lutte; subordonnant, sacrifiant nos diffrends  cet intrt
suprieur, en hommes sincres et senss. Et nous avons russi, nous
avons russi en commun.

Quand je dis ces paroles, je sais ce qu'il y a au fond de bien des
coeurs: Vous avez russi  faire une rvolution. Oui, messieurs, et je
ne dis point ceci pour chercher l'approbation d'aucune partie de cette
Chambre; je le dis du fond de mon coeur et de ma pense; nous avons
russi  sauver, au prix d'une rvolution, l'honneur et les droits de
la France. (_Trs-bien!_)

Messieurs, la rvolution de Juillet nous a impos bien des fatigues,
bien des preuves, bien des prils; mais je me croirais ingrat envers
la Providence, je me croirais dshonor si je changeais jamais  son
gard de sentiment et de langage. Quelques prils qu'elle nous ait
imposs, elle nous a valu infiniment plus qu'elle ne nous a cot;
elle a fait notre salut dans le prsent, elle fera notre gloire dans
l'avenir. (_Mouvement d'approbation._)

Et le lendemain de la rvolution, quand l'ordre a t en pril, a-t-il
manqu de dfenseurs? La coalition de la veille les lui a fournis:
c'est du sein de l'opposition coalise qu'est sorti ce parti de la
rsistance, que je ne dsavoue pas plus que je ne dsavouais tout 
l'heure la rvolution de Juillet, et auquel je m'honore d'avoir
concouru comme j'ai concouru  la rvolution de Juillet. On peut,
messieurs, et je le trouve fort simple, attaquer la politique qui a
t suivie depuis 1830; on peut y trouver bien des fautes; mais elle a
eu un but fondamental: sauver le gouvernement de Juillet, le dfendre
contre ses ennemis, et le dfendre par les forces mmes du systme
reprsentatif. Ce but a t atteint; aujourd'hui le gouvernement de
Juillet est fond; il a t sauv de ses ennemis, et le systme
reprsentatif s'est dploy pendant cet intervalle dans toute sa
vigueur. Voil la vraie, la grande chose que le parti de la rsistance
a faite.

La lutte termine, messieurs, les grands prils passs que fallait-il
dsirer? quel progrs pouvions-nous esprer? Un progrs qui s'est fait
bientt entrevoir. Deux grandes opinions se dessinaient, et pour
parler le langage parlementaire, deux grands partis se formaient; l'un
appliqu surtout  dfendre,  fonder,  exercer les pouvoirs publics;
l'autre,  dfendre,  protger,  tendre les liberts publiques; un
vrai parti de gouvernement, ou parti conservateur, et un vrai parti
d'opposition, ou parti rformateur. Tous deux loyaux et sincres, tous
deux d'accord sur les bases fondamentales de notre socit, choses et
personnes, Charte et dynastie, mais les considrant chacun de son
point de vue, se vouant chacun  l'un de ces deux intrts essentiels
de la socit.

Messieurs, c'est l l'tat rgulier, l'tat salutaire du gouvernement
reprsentatif; il a prcisment pour objet d'amener ces deux grandes
opinions, l'opinion gouvernementale et l'opinion critique ou
rformatrice,  se dessiner nettement,  se classer rgulirement,
avec franchise, de mettre ainsi l'ordre dans la sincrit, et de
contraindre les partis  se contrler,  s'clairer mutuellement dans
une lutte honorable.

Voil le rsultat auquel nous tendions; voil le rsultat qui
commenait  se faire entrevoir, non-seulement dans cette Chambre,
messieurs, mais dans le pays; partout les opinions devenaient nettes
et se classaient; partout les hommes commenaient  comprendre  qui
ils avaient affaire, et vers quel but ils voulaient marcher.
(_coutez! coutez!_) Voil quel tait le progrs dsirable au sortir
de notre grande lutte.

Eh bien, messieurs, au lieu de nous faire avancer dans cette voie,
qu'a fait le cabinet? Il nous a jets dans l'incertitude, dans la
confusion, dans l'obscurit; nous avons vu apparatre une politique
sans systme; point de principes, point de camp, point de drapeau, une
fluctuation continuelle, cherchant, empruntant de tous cts des
mesures, des alliances.....

_M. le prsident du conseil._--Oh! des alliances!

M. GUIZOT.--Aujourd'hui d'une faon, demain d'une autre. Rien de fixe,
rien de stable, rien de net, rien de complet.

Savez-vous comment cela s'appelle, messieurs? Cela s'appelle de
l'anarchie. (_Murmures au centre._)

On a dit de l'empereur Napolon qu'il n'avait dtrn que l'anarchie.
Le cabinet actuel ne s'est tabli et n'a gouvern que par l'anarchie.
(_Nouveaux murmures au centre._) Anarchie dans les Chambres, anarchie
dans les lections, anarchie dans l'administration. L'anarchie est
entre avec vous dans cette Chambre, elle n'en sortira qu'avec vous.
(_Bruit._) Vous en souffrez aujourd'hui, vous vous en plaignez; mais
c'est vous qui l'avez faite. Elle a grandi, mais c'est vous qui l'avez
mise au monde.

Laissez-moi vous dire dans quelle situation vous avez plac les
diverses parties de cette Chambre; laissez-moi vous dire ce que vous
avez fait de tout ce  quoi vous avez touch.

Il y avait dans cette Chambre un parti gouvernemental; il est divis;
les uns vous ont quitts, les autres vous suivent encore. Voyons
d'abord ce que vous avez fait de ceux qui vous suivent encore.

Je n'apporterai pas  cette tribune ces accusations grossires de
servilit, de corruption, qui retentissent partout. Je sais qu'elles
sont de tous les temps, qu'on les adresse  tous les partis qui
soutiennent le gouvernement; non pas qu'elles soient toujours
galement vraies (_Hilarit_), mais enfin elles ont toujours t
prodigues, elles le seront toujours.

Mais quand elles l'taient autrefois  ces hommes du parti
gouvernemental qui vous suivent encore, les rponses ne leur
manquaient pas. Ils avaient des rponses premptoires, glorieuses. Ils
rtablissaient l'ordre; ils remettaient en vigueur quelques-uns des
grands principes sociaux. Ils voyaient le pouvoir et la socit qu'ils
dfendaient se raffermir et se relever par leurs efforts. Aujourd'hui
peuvent-ils avoir ce sentiment?

_M. le prsident du conseil._--Oui!

M. GUIZOT.--Peuvent-ils se dire  eux-mmes rien de semblable? Ils ne
font plus rien de grand, plus rien de fort. Ils voient le pouvoir mme
qu'ils dfendent s'affaiblir, s'abaisser, dprir entre leurs mains.
Ils sont eux-mmes compromis, livrs sans dfense, sans clat, sans
succs,  leurs adversaires. (_Rumeur au centre._)

Autrefois ils pouvaient esprer de vraies victoires; aujourd'hui, tout
ce qu'ils esprent de mieux, c'est de retarder et d'adoucir la dfaite
du pouvoir qu'ils soutiennent. (_Mouvement._) Est-ce l, je vous le
demande, un juste prix de leur fidlit, un juste prix de leur
dsintressement et du courage que vous leur demandez? Non,
messieurs; vous avez compromis et vous usez en vaines tentatives la
force et la vertu de cette portion du parti gouvernemental qui vous
suit encore.

_Au centre droit._--Trs-bien! trs-bien!

M. GUIZOT.--Et nous, messieurs, nous qui nous sommes spars de vous,
nous avons beaucoup tard, beaucoup hsit; nous nous sommes borns
pendant longtemps  exprimer des craintes,  donner des avis.

La dissolution de l'ancienne Chambre a eu lieu; nous sommes revenus
dans la Chambre actuelle. Nous avions bien peut-tre quelques plaintes
 former; nous n'en avons tenu compte; nous avons soutenu, loyalement
soutenu le cabinet dans la plus grave lutte o il pt tre engag.

Le lendemain, mme fluctuation dans la politique, mme impossibilit
d'arriver  quelque chose de net, de ferme, de stable.

Bien plus: nous nous sommes aperus (et il tait impossible de ne pas
s'en apercevoir) de la situation singulire dans laquelle on voulait
nous placer. On voulait faire de nous des ultras du gouvernement de
Juillet. Nous tions destins  faire dans cette Chambre une droite;
il y avait une gauche: les rvolutionnaires d'un ct, les ultras de
l'autre; le juste-milieu au profit du cabinet.

Tout ce qu'il pouvait y avoir d'impopulaire, de contraire  certains
sentiments,  certaines habitudes du pays, c'tait  notre compte,
nous devions en porter le poids. Tout ce qui pouvait avoir quelque
apparence, quelque tendance anarchique, rvolutionnaire, c'tait au
compte de l'ancienne opposition.

Messieurs, nous n'avons pas voulu accepter cette situation; nous ne
sommes des ultras d'aucun rgime, pas plus de la rvolution de Juillet
que de la Restauration. (_Trs-bien!_) Nous avons t dans tous les
temps les aptres d'une politique modre, de ce qu'on a appel depuis
la politique du juste-milieu.

Nous avons t dix ans dans l'opposition sous la Restauration, et nous
n'avons t occups alors que d'organiser les moyens lgaux
d'opposition, comme depuis 1830 d'organiser les moyens lgaux de
gouvernement. (_Trs-bien!_)

L'opposition lgale, le gouvernement lgal, l'opposition modre, le
gouvernement modr, voil quel a t notre constant caractre.

Comment aurions-nous pu consentir  cette situation extrme et
violente qu'on voulait nous faire? Nous l'avons repousse, nous avons
repris notre vraie place: nous sommes dans l'opposition; nous y sommes
des hommes modrs, monarchiques, des partisans de la politique du
juste-milieu, qui la dfendent, dans l'opposition, contre un ministre
qui la compromet. Et, croyez-moi, c'est une position prise d'une
manire permanente, tant que la ncessit s'en fera sentir.

M. DE RMUSAT _et autres voix_.--Trs-bien!

M. GUIZOT.--Messieurs, pendant un temps j'ai t accus d'tre ennemi
de la libert, de l'attaquer violemment; aujourd'hui je suis accus
d'attaquer le pouvoir. Je suis fort accoutum  toutes ces
accusations; je voudrais pouvoir vous montrer, je voudrais que vous
pussiez voir avec quelle srnit intrieure j'entends bourdonner
autour de moi toutes ces calomnies, je vois passer devant moi toutes
ces colres relles ou feintes. (_Trs-bien!_) Non, messieurs, toute
ma vie, et ce n'est pas pour moi seul que je parle, je parle pour mes
amis politiques comme pour moi, j'ai aim et servi la libert, j'ai
aim et servi le pouvoir, la libert lgale, le pouvoir lgal.

On parle d'ambition personnelle; je ne puis que redire ici ce que j'ai
dj eu l'honneur de dire devant cette Chambre. Si par l on entend le
dsir de servir ma cause, de faire triompher mes ides, celles
auxquelles j'ai dvou ma vie, on a raison. (_Trs-bien!_) J'ai de
l'ambition, et sans limites. (_Mouvement prolong._)

Si l'on entend, au contraire, cette misrable ambition personnelle
qui consiste  tre ou n'tre pas ministre,  s'asseoir ici plutt que
l, si c'est de celle-l qu'on parle, je n'ai pas besoin de rpondre,
messieurs, on peut abuser de tout, mme du mensonge; mais je suis sr
que, parmi les personnes qui m'attaquent, il y en a bien quelques-unes
qui n'ont pas donn plus de marques de fidlit, et de fidlit
dsintresse,  leurs opinions et  leurs sentiments que je n'ai eu
l'honneur de le faire. (_Trs-bien!_)

Voil, messieurs, ce qu'a fait le cabinet du parti gouvernemental;
voil dans quelle situation il en a mis les divers lments. Voyons ce
qu'il a fait de l'opposition.

Votre situation envers l'opposition tait bien belle, bien commode.
Vous n'aviez pas t des premiers, des plus ardents dans les grandes
luttes que nous avions eues  soutenir contre elle. (_Mouvement en
sens divers._)

Vous lui aviez fait,  votre avnement, de grandes concessions.
Vous aviez t pour elle une victoire. Elle tait elle-mme
trs-favorablement dispose pour vous; dans les annes qui venaient de
s'couler, elle avait acquis,  nos dpens  nous, de la modration et
de l'exprience. (_On rit._) Je ne vous demande pas de me croire dans ce
que je vous dirai; mais, en voyant l'opposition se modrer, venir  des
ides,  des pratiques plus gouvernementales, et le faire  votre profit
plutt qu'au ntre,  nous qui avions t aux prises avec elle dans les
jours difficiles, je trouvais cela tout simple, tout naturel, et au fond
du coeur je m'en rjouissais sincrement, dans l'intrt du pays.

Qu'avez-vous fait de cette situation si favorable de l'opposition
envers vous et de vous envers elle? L'avez-vous dissoute? l'avez-vous
conquise? l'avez-vous rallie? Je la regarde, et je la vois aussi
anime contre vous qu'elle l'a jamais t contre d'autres. (_On rit._)
Je la vois, de plus, singulirement rallie; elle n'a jamais t si
compacte contre personne.

Parmi les hommes qui aujourd'hui votent troitement avec elle,
quelques-uns de ceux qu'on appelle le tiers-parti votaient autrefois
avec le gouvernement. Tout ce que vous avez fait, toutes vos
concessions, tout cela n'a servi  rien. Vous n'avez fait que
compromettre, au sein mme de l'opposition, les hommes auxquels elle
semblait le plus attache. Notre honorable prsident en est une
preuve. (_Hilarit prolonge._)

Messieurs, je n'hsite pas  le dire, cela fait honneur 
l'opposition. Elle vous a accueillis avec des dispositions
bienveillantes et modres; mais l'opposition a des principes, un
drapeau; elle aurait pu et pourrait peut-tre se rallier  des ides
vraiment larges,  une vraie conciliation; elle n'a pas voulu se
laisser tromper ni sduire. (_Mouvement._)

_Un membre._--C'est cela!

M. GUIZOT.--Elle a t fidle  ses principes,  ses antcdents, 
son drapeau.

Ainsi, avec le dsordre, avec la confusion que vous avez jets dans
cette Chambre, voici les rsultats que vous avez obtenus.

Le parti du gouvernement, vous l'avez divis; vous avez compromis les
uns, alin les autres. L'opposition, vous l'avez ravive et rallie
plus que jamais. Voil pour les personnes. Voil ce que vous en avez
fait; voil quels progrs vous leur avez fait faire dans la carrire
du gouvernement reprsentatif et de la conciliation gnrale.

Voyons les choses. Sur quel terrain avez-vous remis cette Chambre?
Quelles questions y avez-vous rveilles? Les questions de la ralit
du gouvernement reprsentatif: questions redoutables, car elles ne
peuvent se rsoudre d'avance et d'une manire absolue; questions
tranges en ce moment, et dont le pays s'tonne, car il les croyait
rsolues.

_Plusieurs voix._--C'est vrai!

M. GUIZOT.--Le pays s'en tonne; il les croyait rsolues par la
rvolution de Juillet. Elles sont revenues  la suite de votre
politique. (_Mouvement en sens divers._)

Je prie la Chambre de ne rien craindre; je n'y toucherai qu'avec une
extrme rserve, avec cette rserve que la Chambre dsire, j'en suis
sr.

Je n'ai pas de crainte srieuse pour les prrogatives parlementaires.
(_On rit. coutez! coutez!_)

Aprs les vnements qui se sont passs en 1830, je les regarde pour
bien longtemps comme en parfaite scurit. J'ai d'ailleurs la plus
entire confiance dans la sagesse des grands pouvoirs publics.

Je n'ai pas non plus de crainte srieuse pour les prrogatives de la
couronne. Les Chambres, depuis 1830, se sont montres,  son gard,
pleines de mesure et de respect. Jamais assembles politiques, au
sortir d'une grande rvolution, aprs un tel branlement, n'ont autant
mnag la couronne, n'ont montr pour elle et ses droits autant de
soin et de fidlit. (_Assentiment._)

D'ailleurs, je sais que l'adhsion du pays au gouvernement qu'il
possde aujourd'hui est forte et sincre. Ce gouvernement, le pays le
regarde comme sien; il lui est profondment attach, il ne le menace
pas et ne le menacera jamais. Je ne crains donc point, entre le pays
et son gouvernement, de grande collision; je ne crains ni les coups
d'tat monarchiques, ni les coups d'tat populaires, dans l'attente
desquels nous avons si longtemps vcu.

Mais cela ne suffit pas au bien du pays; cela ne suffit pas au bon
gouvernement du pays. Il faut autre chose que de n'avoir pas 
craindre des coups d'tat. Il faut que les affaires du pays soient
bien faites au dedans et au dehors; il faut que tous les pouvoirs se
fortifient, grandissent, s'lvent ensemble, et l'un par l'autre.
C'est l le gouvernement reprsentatif; c'est l sa moralit, c'est l
sa beaut; il n'est pas fait pour que les pouvoirs s'usent dans leurs
luttes, pour qu'ils s'humilient l'un devant l'autre. Il est fait, au
contraire, pour qu'ils s'affermissent, pour qu'ils s'lvent dans
cette gymnastique politique, et pour que le pays s'lve et grandisse
avec eux.

Voil le gouvernement reprsentatif; voil pourquoi il est fait. Sans
cela, il ne serait qu'une coteuse et fatigante comdie. Or, c'est l
ce qui n'est pas aujourd'hui;  mon avis, les affaires du pays sont
mal faites, au dedans et au dehors; et les grands pouvoirs de l'tat,
au lieu de se fortifier mutuellement, au lieu de s'affermir et de
s'lever ensemble, s'affaiblissent et s'abaissent ensemble.

Si seulement l'un des grands pouvoirs de l'tat grandissait et se
fortifiait, la Chambre, la couronne, n'importe, un seul! mais il n'en
est rien; tous se plaignent galement de leur affaiblissement. On se
plaint que l'administration s'affaiblit et s'abaisse, on se plaint que
la Chambre s'affaiblit et s'abaisse. C'est le sort de tous les
pouvoirs aujourd'hui d'tre galement nervs et abaisss. Voil ce
que je dplore; voil le vritable malaise auquel nous sommes en
proie; voil pourquoi le gouvernement reprsentatif n'existe pas
aujourd'hui dans sa ralit.

C'est un grand mal, messieurs, c'est un danger encore plus grand, et
l'avenir en a bien plus  craindre que le prsent n'a  en souffrir.

Messieurs, les maux qui se gurissent avec le temps ne m'effrayent
jamais beaucoup; ce que je redoute, ce sont ceux qui s'aggravent avec
le temps, qui s'aggravent tous les jours. Le mal dont nous souffrons
est un mal de ce genre. L'histoire du cabinet en est la meilleure
preuve. Il n'est pas encore bien ancien: les premires annes d'un
cabinet sont ses meilleures annes; il profite des circonstances qui
l'ont rendu ncessaire. Le cabinet du 15 avril a eu, outre cela, des
bonnes fortunes particulires. (_Rires._) L'ont-elles fortifi?
l'ont-elles grandi? Non; je n'hsite pas  dire non; il n'a rien gagn
dans les circonstances les plus favorables pour lui; il a t faible,
et de plus en plus faible. C'est qu'il y a un mal radical, un vice
incurable dans sa nature et dans sa situation, vice qui est la cause
de sa faiblesse constante. Elle ira toujours s'aggravant. Le mal dont
vous vous plaignez, vous vous en plaindrez davantage  la fin de cette
session qu'au commencement; vous vous en plaindrez davantage l'anne
prochaine que cette anne-ci. Tant que le cabinet durera,
non-seulement lui, mais vous-mmes, tous ceux qui le suivent,
s'affaibliront et s'abaisseront de plus en plus avec lui.

Ne vous y trompez pas, messieurs, et c'est l, pour mon compte, ce que
je vois avec une vraie douleur, la portion du parti gouvernemental qui
s'associe au cabinet s'associe en mme temps  sa faiblesse; elle
descend avec lui: vous y perdez une partie de votre force, une partie
de votre crdit dans le pays. C'est un mal immense (_Sensation_),
messieurs, que cet affaiblissement d'une portion des hommes qui
soutiennent et veulent soutenir le gouvernement; c'est l'un des plus
grands maux qui puissent tre infligs  notre pays.

Comparez  ce mal toujours croissant, je vous en prie, messieurs,
comparez les prils d'une rsistance actuelle, immdiate, d'un point
d'arrt mis  la politique dont je me plains; vous verrez combien ils
sont moindres.

On dit que le pays est tranquille, qu'il ne s'inquite en aucune faon
de nos dbats. Tant mieux! C'est un trs-grand bien que les questions
politiques ne s'agitent que dans la rgion suprieure des grands
pouvoirs. C'est alors qu'on peut les rsoudre  temps et avec mesure;
c'est alors qu'on peut faire usage de la prvoyance et des
tempraments ncessaires. La prvoyance est notre devoir. Nous sommes
envoys ici pour voir le mal quand le pays ne le voit pas, pour gurir
le mal quand le pays n'en sent pas encore toute la gravit.
(_Mouvement d'adhsion._) Nous ne venons pas seulement  la suite des
craintes, des alarmes populaires; nous venons avec notre propre
prvoyance. C'est  nous, je le rpte,  prvoir et  gurir le mal
quand le pays est tranquille. C'est le bon moment pour y penser.
(_Marques d'approbation._)

Songez de plus, messieurs, que nous sommes ici dans une Chambre dont
la modration est prouve, d'une Chambre qui a du temps devant elle,
d'une Chambre qui peut fonder et soutenir vritablement une politique.
Profitez, messieurs du moment favorable. Quelle a t notre mission,
notre gloire? C'est d'avoir dfendu tour  tour l'ordre et la libert,
la monarchie et le gouvernement reprsentatif. Soyons-nous fidles 
nous-mmes; soyons aussi exigeants, aussi fiers pour le gouvernement
reprsentatif que nous l'tions quand nous ne l'avions pas encore
pleinement conquis. Ne nous laissons pas proccuper par une seule
ide, un seul intrt, une seule crainte. Pensons aux susceptibilits
du pays. Le pays est susceptible pour la dignit de notre nom au
dehors, de nos institutions au dedans. Ces susceptibilits sont
honorables. Elles ont quelquefois l'air de sommeiller: on croit
qu'elles n'existent plus; mais elles se rveillent tout  coup
puissantes, menaantes, aveugles quelquefois. Mnagez-les, prenez-en
soin; le pouvoir s'en trouvera bien. Tacite, messieurs, dit des
courtisans: Qu'ils font toutes choses servilement pour tre les
matres; _Omnia serviliter pro dominatione._ Soyons prcisment le
contraire; faisons toutes choses avec indpendance et dignit, pour
que la couronne soit bien servie. (_Trs-bien! trs-bien!_)  mon
avis, elle l'est mal aujourd'hui: l'adresse le dit clairement, bien
qu'avec convenance. Je vote pour l'adresse.


Ce discours est suivi d'une longue agitation. La sance reste
suspendue quelques instants.

       *       *       *       *       *

--Sance du 9 janvier 1839.--

M. Barthe, garde des sceaux, et M. Garnier-Pags m'ayant reproch l'un
et l'autre, d'aprs des ides et des intentions trs-diffrentes,
d'abandonner la politique que, jusque-l, j'avais soutenue, je leur
rpondis:

M. GUIZOT.--Je croyais avoir bien clairement, bien sincrement tabli
ce que je pense de notre situation, et les motifs qui dterminent en
ce moment ma conduite et mon vote. Puisqu'ils viennent d'tre mconnus
de nouveau et par l'honorable M. Garnier-Pags et par M. le garde des
sceaux, j'ai hte de les rtablir. Non, je ne blme point, tant s'en
faut, la politique suivie depuis 1830; non, je ne redis pas  son
sujet ce qu'en a dit, pendant six ans, l'opposition. J'ai maintenu
cette politique avant-hier devant la Chambre; je l'ai maintenue
ouvertement, sans hsitation, sans exception. J'ai pouss le scrupule
jusqu' rappeler ce qui s'tait pass lors de la formation du cabinet
du 15 avril. Qu'est-ce qui m'obligeait  rappeler les souvenirs de
cette poque? Qu'est-ce qui m'obligeait  dire que ce que le cabinet a
fait alors, son retrait des lois proposes, son changement de conduite
et de position, je n'avais pas voulu le faire? Rien ne m'y obligeait,
je le rpte; je l'ai rappel par scrupule, pour tre dans la pleine
vrit de ma conduite et de mon caractre, sans crainte d'encourir de
nouveau les reproches de l'opposition, avec laquelle je vote cependant
en ce moment.

Ce dont je me plains, messieurs, c'est que l'ancienne politique, la
politique du juste-milieu perde, entre les mains du cabinet actuel, sa
vigueur et sa dignit. Et quand je parle de vigueur, ce n'est pas le
moins du monde pour appeler des mesures svres, de nouvelles lois
rpressives; non, je sais faire la diffrence des temps, des
circonstances; je sais accepter les votes mme auxquels je n'ai pas
concouru; je sais les accepter sincrement, sans aucune
arrire-pense; je sais reconnatre les diverses dispositions des
esprits. Et, dans cette occasion, bien loin de m'en affliger, je m'en
applaudis du fond du coeur. Croyez-vous que je regrette d'avoir  dire
aujourd'hui,  cette tribune, que les lois qui ont t retires  cet
poque, je ne les regarde plus comme ncessaires? Je m'en applaudis au
contraire, je m'en flicite. J'en fais honneur au progrs des esprits.
Et je pousserai l'impartialit et la sincrit jusqu'au bout; j'en
fais honneur au cabinet. Oui, le cabinet a eu une vritable utilit;
il a rendu au roi et au pays un vrai service. Le cabinet est venu,
aprs des luttes trs-vives, entre des combattants trs-anims les
uns contre les autres, mettre un intervalle, donner un nouveau tour
aux ides, et seconder cette disposition plus douce, plus conciliante,
qui s'est manifeste depuis. Ce que je dis l, messieurs, je l'ai dit
avant d'avoir eu l'occasion de l'apporter  cette tribune; je l'ai
imprim; j'ai dit et je rpte que le cabinet a rendu ce service au
pays, et que l'amnistie en a t le gage clatant.

Voil en quoi je m'associe au progrs des sentiments publics et 
l'amnistie, sans rien dsavouer, sans rien retirer de ce que j'ai
pens, de ce que j'ai fait dans d'autres temps, en restant fidle 
moi-mme et en n'acceptant de changements que ceux qui se sont
rellement accomplis dans l'tat gnral des esprits, et dans mon pays
tout entier. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Ce dont je me plains, messieurs, je le rpte, c'est que la politique
du juste-milieu n'ait plus aujourd'hui ni la force ni la dignit dont
elle a toujours besoin, quoique ce ne soit pas pour en faire les mmes
usages. Ce n'est pas pour la libert que je crains. M. le garde des
sceaux me demandait tout  l'heure si c'tait le pril de la libert
qui excitait ma sollicitude. Non, je ne crois pas que la libert soit
en pril; mais je crois que le gouvernement est en souffrance, qu'il
est en souffrance partout, en souffrance dans cette Chambre, dans
l'administration, dans ses rapports avec les esprits. Je crois, comme
j'avais l'honneur de le dire avant-hier, qu'il perd sa puissance, son
ascendant, qu'il devient de jour en jour moins capable de rendre  la
socit les services qu'elle attend de lui.

Je crois que, dans cette faiblesse, dans cet abaissement, dans cette
nullit du gouvernement et de l'administration, une seule chose gagne,
une seule chose est en progrs, _l'anarchie_. (_Mouvement au centre._)

Je rpte le mot dont je me suis servi; non pas cette anarchie
bruyante qui se promne dans les rues et oblige  tirer le canon
contre elle, mais une anarchie cache, sourde. (_Nouveaux murmures._)

Comment, messieurs, vous ne savez pas ce que c'est que l'anarchie
cache? vous ne savez pas ce que c'est que l'anarchie qui rside dans
les esprits, qui tient  ce qu'on ne croit pas  la force et  la
dignit du gouvernement,  ce qu'on n'a pas confiance dans l'avenir, 
ce qu'on ne sent pas la prsence de l'ordre, de la force, dans la
conduite journalire, dans l'attitude, dans le langage permanent de
tous les pouvoirs?

C'est l une anarchie pleine de prils, quoiqu'elle n'clate pas dans
la rue et qu'on n'ait pas besoin d'employer le canon contre elle.

Celle-l existe, et c'est celle-l que j'attaque. Je ne viens pas
dfendre la libert de la presse, ni la libert individuelle, ni les
liberts crites dans la Charte; elles ne sont pas en pril; c'est
notre gouvernement, le gouvernement reprsentatif, c'est l'honneur et
la force des pouvoirs que je dfends et pour lesquels je rclame.

Voil la vraie cause, la cause unique, de mon opposition.

_Une voix._--Des faits!

M. GUIZOT.--Tout  l'heure nous arriverons  la discussion dtaille
de l'adresse; tout  l'heure nous la prendrons paragraphe par
paragraphe, et nous verrons, soit en examinant avec dtail les
affaires trangres et les divers actes de l'administration au dehors,
soit en considrant de plus prs sa situation au dedans, sa condition
parlementaire, nous verrons si les preuves ne viennent pas  l'appui
de mes paroles.

En ce moment, je ne puis faire que des allgations gnrales, et je ne
rponds qu' des allgations gnrales. J'entends dire, depuis le
commencement de la discussion, que l'adresse est factieuse et
rvolutionnaire. (_Mouvement._) Ce sont les expressions par lesquelles
M. Liadires a ouvert la discussion: _acadmiquement rvolutionnaire_.
(_Oui! oui!_)

Eh bien, messieurs, je vous demande une seule chose, c'est la
permission de relire l'adresse. (_Murmures au centre, marques
d'impatience._)

Comment, messieurs, on viendra dire que l'adresse est factieuse et
rvolutionnaire, que les hommes qui votent pour elle sont des
factieux.... (_Bruit au centre, dngations._)

_M. le prsident._--J'invite la Chambre  garder le silence.

M. GUIZOT.--Si la Chambre le dsire, je rduirai mes expressions sans
changer du tout le fond de ma pense. Eh bien, non, on ne veut pas que
les auteurs d'une adresse qu'on appelle factieuse soient des factieux.
(_On rit._) D'accord, j'accepte; mais on conviendra qu'on les accuse
au moins de prter de la force aux factions. (_Aux centres_: Oui!
oui!)

On conviendra que c'est l le reproche qu'on leur adresse, je le
rduis  son expression la plus modre. Eh bien, au moins faut-il
pouvoir la lire cette adresse ainsi accuse! (_Voix nombreuses_: Oui!
oui, lisez!)

La Chambre des dputs. (_Murmures et interruption._)

En vrit, messieurs, il serait trange que voulant dfendre l'adresse
et justifier le vote que je lui donne, il ne ft pas possible d'en
lire les termes. Je continue la lecture:

La Chambre des dputs se flicite avec vous de la prosprit du
pays. Cette prosprit se dveloppera de plus en plus au sein de la
paix que nous avons maintenue...

_Voix des centres._--Que nous avons maintenue! Voil ce qu'il y a de
factieux. (_Bruit._)

_M. le prsident._--N'interrompez pas.

M. GUIZOT, _continuant_.--...De la paix que nous avons maintenue, et
dont une politique prudente et ferme peut seule nous garantir la
dure.

Je sais qu'on dit que ces mots: _que nous avons maintenue_, sont des
mots factieux, et que la Chambre s'attribue par l un pouvoir et un
honneur qui ne lui appartiennent pas. Messieurs, je n'hsite pas  le
dire, c'est l une accusation purile et ridicule. (_Bruit toujours
croissant._)

Messieurs, je suis dans mon droit; c'est l'adresse que je dfends, en
la lisant tout entire, phrase  phrase, mot  mot, sans en rien
retrancher, car je veux la justifier tout entire. (_ gauche._
Parlez! Parlez!) Ou l'adresse est factieuse et rvolutionnaire comme
vous le dites, ou elle est loyale et constitutionnelle tout entire
comme je le prtends.

_Voix des bancs de l'opposition._--Trs-bien!

_Voix des centres._--C'est ce que la discussion fera voir.

_M. le prsident._--Veuillez garder le silence.

M. JANVIER.--C'est un systme arrt que celui des interruptions.

M. GUIZOT.--Nous dirons notre pense tout entire, et je suis charm
que les honorables propinants aient dit la leur avec sincrit. Je
remercie M. le garde des sceaux de la franchise qu'il vient de nouveau
d'apporter dans cette discussion.

Cette expression _nous avons maintenue_ n'a jamais pu, dans la pense
de personne, s'appliquer  la Chambre seule; elle s'applique
videmment  la France et  son gouvernement tout entier. (_Plusieurs
voix_: C'est vident.) Vous allez le voir par la phrase suivante.
(_Exclamations diverses._)

M. ODILON BARROT.--C'est une scne de comdie, ce n'est pas une scne
politique.

M. GUIZOT.--Messieurs, avant de porter contre des hommes srieux et
sincres qui ont vcu au grand jour, en face du pays depuis huit ans,
avant de porter contre eux une telle accusation, il faut y penser un
peu plus srieusement, un peu plus profondment que vous ne l'avez
fait. (_Oui, oui! Trs-bien, trs-bien!_)

Je dis que ces paroles du projet d'adresse s'appliquaient et
s'appliquent, dans notre pense  tous,  la France et  son
gouvernement tout entier, trne et Chambres; et la preuve en est un
peu plus loin. Quelle est la fin de la phrase? Et dont une politique
prudente et ferme peut seule nous garantir la dure. Croyez-vous que
ce second _nous_ puisse s'appliquer  la Chambre seule? videmment
non. (_Bruit._)

M. ODILON BARROT.--N'expliquez pas cela.

M. GUIZOT.--J'en demande pardon  M. Barrot; je suis oblig de
rpondre  tout,  ce qu'on dit tout bas et  ce qu'on dit tout haut;
je rponds aux conversations des couloirs comme aux paroles de la
tribune, et mme  ce qui est au fond des coeurs et qu'on n'ose pas
mme dire  son voisin. (_Sensation._)

Voil ces expressions pleinement justifies, je l'espre!

_Quelques voix._--Non! non!

_M. le prsident._--Si cela continue, je vais suspendre la sance.

M. GUIZOT.--Si je ne me trompe, j'entends des voix qui disent encore
non.

Je rpte que, dans l'intention de la commission tout entire, sans
qu'il se soit lev aucun doute  cet gard, sans que personne ait
song  en faire le sujet d'une observation...

M. DEBELLEYME.--Je demande la parole.

_Voix nombreuses._--Laissez parler M. Debelleyme! (_ M. Debelleyme._)
Parlez! parlez! (_Vive agitation._)

(_M. Guizot reste  la tribune, en cdant la parole  M. Debelleyme._)

M. DEBELLEYME.--Je ne veux poser qu'un fait, et avec la modration et
la convenance qui, je crois, m'ont toujours caractris.
(_Interruption._)

_Quelques voix._--Parlez! parlez!

M. DEBELLEYME.--Vous pensez, messieurs, que, quand je parle de
modration et de convenance, ce n'est pas pour insulter personne; je
parle de moi. On ne peut pas donner un autre sens  mes paroles. J'ai
d dire, au moment d'une grande agitation, que je venais, avec la
modration qui me caractrise, non pas m'expliquer sur les dtails
d'une commission, mais dire ce qui peut tre rvl  la Chambre.

Lorsqu'il s'est agi de la discussion, et j'en atteste mes honorables
collgues, j'y ai pris une part franche et loyale...

MM. THIERS et TIENNE.--C'est vrai! c'est vrai!

M. DEBELLEYME.--Aprs la rdaction, je n'ai pas fait une observation;
(_C'est vrai!... Agitation._) mais j'ai dit que je protestais contre
la rdaction de l'adresse et contre chacun de ses paragraphes, et que
je me rservais de faire connatre mon opinion  la tribune. (_Rires
et murmures._)

L'honorable M. Guizot vient de dire que personne n'avait fait
d'observation sur les termes qu'il cherche  expliquer; mais il me
semble que quand on proteste contre une adresse et contre chacun de
ses paragraphes, et qu'on se rserve le droit de demander des
explications sur ses termes, et je me le rservais en effet...
(_Interruption, marques d'impatience aux extrmits._)

Messieurs, soyons dans le vrai: dans le sein de la commission, je
n'avais pas l'esprance de changer aucune conviction, je les
respectais, comme on doit respecter la mienne. Eh bien, je m'tais
rserv, en protestant contre l'adresse et contre chacun de ses
paragraphes, le droit de demander des explications, et j'en voudrais
sur ces mots: Nous avons maintenue.

_Un membre._--En avez-vous demand?

_M. le prsident._--N'interrompez pas. Vous demandez des explications,
souffrez qu'on vous les donne.

M. DEBELLEYME.--La discussion de ce paragraphe vient de s'engager
d'une manire gnrale; je la laissais marcher; c'est M. Guizot qui a
engag une discussion de dtail et de termes, et c'est sur un terme,
dont on abuse que je l'ai interrompue. (_Agitation._) Je n'avais pas
demand la parole pour monter immdiatement  la tribune, ce sont mes
amis qui m'y ont invit. J'avais demand la parole pour rpondre 
l'honorable M. Guizot, et non pas pour l'interrompre; ce n'est pas
dans mes habitudes; mais puisque j'y suis, et avec sa permission, je
lui dirai que je lui demande  prsent de s'expliquer sur les mots la
paix que nous avons maintenue. Je demande si on a voulu dire qu'une
Chambre qui en est  sa deuxime session a maintenu la paix, et si on
entend y faire participer le gouvernement du roi.


M. Thiers monte  la tribune. M. Guizot ne l'a pas quitte.


M. THIERS.--Messieurs, comme membre de la commission de l'adresse,
comme tmoin oculaire, je demanderai aussi  prsenter une
explication.

L'adresse a t discute pendant plusieurs jours avant sa rdaction,
c'est--dire que les intentions qu'il fallait exprimer dans l'adresse
ont t l'objet d'une discussion de plusieurs jours.

Nous tions, il faut le dire, en majorit; nous avons cout avec la
plus grande attention et tout le respect possible les observations
prsentes par nos collgues de la minorit, et ils nous rendront la
justice de dire que nous avons mis le plus grand soin  rpondre 
leurs raisons. Nous pouvions donc nous attendre, lors de cette
discussion, qu'ils feraient leurs observations sur le texte de
l'adresse. Je me souviens mme d'avoir interpell M. Debelleyme, et de
lui avoir demand s'il avait des observations  prsenter sur le
texte. Il me rpta qu'il dsapprouvait le sens de l'adresse, mais
qu'il n'avait rien  dire sur tel ou tel terme. Mais d'autres membres
de la minorit ont prsent des observations sur la rdaction, ont
combattu certains passages. Nous avons vot sur chacun des
paragraphes, aprs avoir donn toutes les explications, non-seulement
sur la pense, mais mme sur le texte; nous avons donc le droit de
nous tonner aujourd'hui qu'on vienne dire qu'on n'a voulu faire alors
aucune observation sur le texte, aprs avoir fait des observations
trs-longues sur les intentions. Certainement, si on avait dit: les
mots, _nous avons maintenue_, sont inconstitutionnels, nous nous
serions rendus  cette observation  l'instant mme. (_Mouvement en
sens divers._)

Nous avons le droit de dire que non-seulement la majorit de la
commission, mais la minorit, lors de la discussion dans la commission,
n'ont vu dans la rdaction ni une pense ni une expression
inconstitutionnelle; car, si elle l'y avait vue, pourquoi donc
n'aurait-elle pas fait d'observation sur cette rdaction? Pourquoi ses
membres se seraient-ils rservs de dnoncer cette inconstitutionnalit
 la Chambre sans en faire part  leurs collgues? Ils auraient manqu
 leurs devoirs et  leurs collgues. (_Trs-bien! trs-bien!_)

M. DE JUSSIEU.--C'est  mon grand regret que je demande la parole et
que je viens ici prolonger une interruption que je dplore. M. Thiers
vient de dire un mot qui m'y force: il a dit que des observations
avaient t faites par d'autres membres de la minorit de la
commission sur quelques parties du projet d'adresse. Eh bien, je le
dclare ici, de mme que l'honorable M. Debelleyme, j'ai pris le parti
de ne faire aucune observation sur les diffrents paragraphes de
l'adresse, et voici pourquoi. (_Bruit._) Veuillez entendre mes
raisons.

Ce n'tait pas un vain parti pris de notre part; l'adresse a t lue
d'un bout  l'autre avant que la discussion s'engaget sur les
paragraphes. Eh bien, je dclare que, dans ce projet d'adresse, d'un
bout  l'autre, je reconnus une tendance qui m'imposait l'obligation
de garder le silence vis--vis de mes collgues. (_Rires._) J'ai un
mot, un seul mot  ajouter qui expliquera toute ma pense.

Mes collgues et moi, dans la discussion qui a eu lieu aprs la
lecture du discours de la couronne, nous avons rempli le devoir d'une
minorit loyale; nous avons discut, nous avons fait connatre nos
penses; il n'en a t tenu aucun compte dans la discussion de
l'adresse; elle a t rdige dans le sens de la majorit. Nous avons
gard le silence, et nous en appelons  la Chambre. (_Mouvements
divers._)


M. de La Pinsonnire monte  la tribune, que M. Guizot n'a pas cess
d'occuper. (_Bruit._)


M. DE LA PINSONNIRE.--La minorit de votre commission avait peu de
chances de faire triompher ses opinions. Cependant, comme l'a dit 
l'instant mme mon honorable collgue M. de Jussieu, elle a pris une
part trs-active  la discussion gnrale de l'adresse, et  celle des
paragraphes. Il est bien certain qu'il y en a quelques-uns sur
lesquels la minorit n'a pas lev d'objections; mais elle s'tait
rserv, ds le commencement, le droit de vous les apporter (_Bruit_)
par cette raison qu'elle ne voyait pas de moyen de faire triompher son
opinion dans la commission. (_Marques d'tonnement et d'impatience sur
les bancs de l'opposition._)

Je ne suis mont  cette tribune que parce que j'ai cru remarquer que
M. Guizot tirait cette conclusion de notre silence sur certains
paragraphes, que nous les adoptions. (_Dngations._)

Si je ne me trompe, M. Guizot vient de dire que la preuve que les
paragraphes en question ne renfermaient pas tout ce qu'on croyait y
rencontrer aujourd'hui, c'est que dans la commission on n'y avait pas
fait d'objections. Il a t fait des objections sur beaucoup de
paragraphes, et mes collgues le diront eux-mmes; et moi, bien que je
n'eusse pas l'espoir de faire triompher mon opinion, moi-mme j'ai
pris une part fort active dans la discussion des paragraphes qui me
paraissaient les plus saillants. Quant  celui-l, je n'y trouvais
qu'un mot ou deux, et je me rservais pour ces deux mots de manifester
mes objections  la Chambre. (_Bruit._)

_M. le prsident._--La parole est  M. Guizot.

M. GUIZOT.--La Chambre me permettra de ne pas pousser plus avant la
discussion sur ce paragraphe. Je la prie de croire que je ne la
retiendrai pas longtemps. La dmonstration que j'entreprends de lui
donner sera courte et, du moins pour moi, concluante.

Le deuxime paragraphe porte: Sous un gouvernement jaloux de notre
dignit, gardien fidle de nos alliances, la France tiendra toujours,
dans le monde et dans l'estime des peuples, le rang qui lui appartient
et dont elle ne veut pas dchoir.

Dans l'opinion de la majorit de la commission, ce paragraphe veut
dire que le cabinet actuel n'est pas suffisamment jaloux de notre
dignit...

_Aux bancs de l'opposition._--Trs-bien!

M. GUIZOT.--Messieurs, il faut que vous me permettiez de dire ici ma
pense avec une entire sincrit, car je ne suis mont  la tribune
que pour cela. Nous avons voulu dire que le cabinet n'tait pas
suffisamment jaloux de notre dignit ni gardien assez fidle de nos
alliances. Il n'y a rien l  coup sr de factieux ni de
rvolutionnaire. Nous avons cette mauvaise opinion de la politique du
cabinet. Le gouvernement reprsentatif existe pour que nous puissions
le dire...

_M. le ministre de l'intrieur._--Il existe pour que vous puissiez le
dire, et que nous, nous puissions prouver le contraire.

M. GUIZOT.--Pour que nous puissions le dire, et pour que vous puissiez
prouver le contraire; soit, je ne demande pas autre chose. La Chambre
est juge, et au del de la Chambre le pays. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Vous pouvez, messieurs, et je m'en pargnerai la fatigue matrielle,
vous pouvez lire tous les paragraphes suivants sur les affaires
trangres, ils ont absolument le mme caractre. Tous les reproches
s'adressent  la politique du cabinet; il n'y a encore l rien de
factieux ni de rvolutionnaire.

Il n'y a rien de semblable,  coup sr, dans le paragraphe sur
l'Afrique; car il est tout entier  l'loge de l'administration.

Rien de semblable non plus dans le paragraphe relatif  la conversion
des rentes. Ce n'est autre chose qu'un voeu que la Chambre avait dj
exprim, et la perspective d'une mesure dj annonce dans un
paragraphe d'un discours de la couronne.

Je passe aux paragraphes des affaires intrieures, et j'arrive  celui
qui est relatif  la naissance du comte de Paris, et  la joie que la
France en a ressentie. Je relis la phrase:

Nous ressentons profondment, Sire, vos esprances et vos craintes,
vos joies et vos douleurs; la France entire a salu de ses
acclamations la naissance du comte de Paris; fasse le ciel que rien
ne trouble de si douces motions! Nous entourons de nos hommages le
berceau de ce jeune prince accord  votre amour et aux voeux les plus
chers de la patrie. lev, comme son pre, dans le respect de nos
institutions, il saura l'origine glorieuse de la dynastie dont vous
tes le chef, et n'oubliera jamais que le trne o il doit s'asseoir
un jour est fond sur la toute-puissance du voeu national. Nous nous
associerons, Sire, ainsi que tous les Franais, aux sentiments de
famille et de pit que cet heureux vnement vous inspire comme pre
et comme roi.

Je ne pense pas que personne trouve rien l de factieux ni de
rvolutionnaire.

_Une voix au centre._--Si!

M. THIERS, _de sa place_.--Qu'on le dise alors. (_Agitation._)

_M. le ministre de l'intrieur._--Qu'on dise quoi?

M. THIERS.--Dites-le, il faut s'expliquer sur ce mot.

_M. le prsident._--Vous n'avez pas la parole.

_M. le garde des sceaux_, de son banc.--Messieurs... (_Bruit._)

M. GUIZOT, _ la tribune_.--M. le garde des sceaux, laissez-moi
parler, veuillez ne pas m'interrompre.

_M. le prsident._--M. le garde des sceaux, personne n'a le droit
d'interrompre un orateur. La parole est  M. Guizot.

_M. le garde des sceaux._--M. Thiers s'est lev le premier et a
provoqu ma rponse.

_M. le prsident._--J'ai commenc par lui pour rclamer le silence.

M. GUIZOT.--Je dis, messieurs, qu'il n'y a rien de factieux ni de
rvolutionnaire dans ce paragraphe, que c'est le langage de la loi,
que les lois rendues pour consacrer et fonder notre dynastie
s'expriment en ces termes: _Les droits que le roi tient du voeu de la
nation_. (_Trs-bien! trs-bien!_)

_Plusieurs ministres._--C'est aussi notre opinion.

_M. le ministre de l'intrieur._--Nous ne sommes pas pour la
_quasi-lgitimit_! (_Agitation._)

M. GUIZOT.--Si M. le ministre de l'intrieur avait quelque mmoire, il
pourrait se rappeler qu' cette tribune j'ai dj plus d'une fois
rpondu  l'accusation qu'il renouvelle. Le mot qu'il vient de
prononcer n'est jamais sorti de ma bouche, et je suis tonn de voir
qu'un homme aussi srieux et aussi sincre que lui ait renouvel une
pareille accusation. (_Trs-bien! trs-bien!_)

 cette occasion, je rappellerai que, sur une interpellation de mme
nature, j'ai dit que je regardais notre rvolution comme pleinement
lgitime, qu'elle avait eu pour elle les deux plus grandes sources de
la lgitimit en ce monde, la ncessit et le droit, le voeu national
et le succs. Que voulez-vous donc de plus? Quand le droit a commenc
et que le succs a couronn, que peut-il manquer  une rvolution?
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Messieurs, je passe au dernier paragraphe.

Je prie la Chambre de remarquer que voil dj la question rduite 
des termes bien simples. On parlait de l'adresse tout entire; depuis
le premier mot jusqu'au dernier elle tait factieuse. (_Non! non! Oui!
oui! Agitation._)

Comment! Vous venez de le dire  cette tribune aprs l'avoir dit
partout, et quand on vous le rpte, vous n'en convenez pas? (_
gauche_: Trs-bien! trs-bien!)

Convenez-en donc, vous l'avez dit. (_Oui! oui!_) Vous avez dit qu'elle
tait, du premier mot au dernier, factieuse et rvolutionnaire.
(_Non!_--_Oui! oui!_--_Vive agitation._)

J'ai dj tout disculp, tout affranchi, except un paragraphe. Soyez
srs, messieurs, que mon intention n'est pas de reculer devant
celui-l.

Le voici:

Nous en sommes convaincus, Sire, l'intime union des pouvoirs contenus
dans leurs limites constitutionnelles peut seule fonder la scurit
du pays et la force de votre gouvernement.

Y a-t-il l quelque chose de factieux?... (_Bruit._)

Messieurs, laissez-moi parler, vous me rpondrez.

Y a-t-il l quelque chose de factieux? Nous ne nous sommes pas contents
de parler de l'intime union des pouvoirs; nous avons ajout avec soin,
et pour tous: contenus dans leurs limites constitutionnelles.

Je ne sache rien,  coup sr, de plus rserv, de plus respectueux.

Je poursuis:

Une administration ferme, habile, s'appuyant sur les sentiments
gnreux, faisant respecter au dehors la dignit de votre trne, et le
couvrant au dedans de sa responsabilit...

_M. le prsident du conseil._--Ah! ah! nous y voil!

M. GUIZOT.--J'y arrive, M. le prsident du conseil; ce n'est pas ma
faute si je ne suis pas arriv plus tt. Je continue:

... est le gage le plus sr de ce concours que nous avons tant 
coeur de vous prter.

Je pense qu'on ne fera porter l'objection que sur ces mots: Et le
couvrant au dedans de sa responsabilit. Eh bien, trouve-t-on l
quelque chose de factieux, quelque chose de rvolutionnaire?

_Voix diverses._--Oui! Non! non! (_Bruit confus._)

M. GUIZOT.--Il faut que j'puise la patience de la Chambre, car la
conviction que je veux porter dans son esprit me tient trop fortement
 coeur pour que j'hsite  lui demander quelques minutes de plus de
son temps. (_Parlez! parlez!_)

Ce n'est donc que sur ce mot qu'on fait porter l'objection. Eh bien,
quand le paragraphe viendra, si une discussion plus dtaille est
ncessaire, j'y entrerai, mais voici ce que je rpondrai  l'instant.
La responsabilit, messieurs, n'est pas une vaine forme, ce n'est pas
un mot; il ne suffit pas qu'on crive: Ministre responsable. Je
vais faire une supposition.

Qu'il plaise  la couronne de prendre, je ne sais o, dans la rue...
(_Murmures, interruption._)

Messieurs, laissez-moi parler.

Qu'il plaise  la couronne de prendre, je ne sais o, les huit
premiers hommes venus.... (_Nouvelle interruption._)

Je ne peux pas discuter ainsi, il faut qu'on me permette de parler.
(_coutez! coutez!_)... Les huit premiers hommes venus, et de les
faire ministres. Rien n'est plus lgal, rien n'est plus
constitutionnel. (_Mouvements divers._)

M. ODILON BARROT.--Oui! oui! dans la lettre.

M. GUIZOT.--Je suis dans le coeur de la question, messieurs, et vous
voyez que je ne crains pas d'y entrer jusqu'au fond.

Rien n'est plus lgal, rien n'est plus constitutionnel.

_Voix  droite._--Rien n'est moins convenable.

M. GUIZOT.--Je ne sache personne qui ait une objection lgale 
faire...

_Voix  droite._--C'est une injure  la couronne.

M. GUIZOT.--Je ne veux pas savoir quel est l'interrupteur, mais j'ai
dfendu la couronne contre toutes les injures dont elle a longtemps
t l'objet. Ce n'est pas moi qui voudrais lui en faire une. La
supposition que je me permets ici n'est qu'une supposition purement
thorique...

M. LANYER.-- la bonne heure! (_Nouveau bruit._)

M. GUIZOT.--J'en demande pardon  la Chambre, mais il y a des
objections... (_Interruption._) Vous ne voulez donc pas qu'on suive
MM. les ministres dans la discussion qu'ils viennent de rouvrir. Ce
n'est pas moi qui suis mont le premier  cette tribune pour parler
sur l'adresse, pour dire que c'tait une adresse qui allait  la
gauche, qu'elle tait rvolutionnaire.

M. LIADIRES.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

M. GUIZOT.--Ce n'est pas moi qui suis venu ressusciter la discussion
gnrale; mais puisqu'on l'a rouverte, il m'est bien permis de
justifier, du premier mot au dernier, une adresse que je tiendrais 
honneur d'avoir faite seul. (_ gauche_: Trs-bien! _Agitation._) Pour
que la responsabilit soit relle il faut autre chose qu'un mot, une
forme. Il faut, pour couvrir rellement le trne de sa responsabilit,
une administration suffisante; je ne veux pas me servir d'une autre
expression; il faut une administration suffisante. Ce n'est qu' cette
condition que le trne est rellement couvert. C'est l, messieurs,
c'est l la pense de la commission; c'est l ce que nous avons voulu
dire; il n'y a rien de moins factieux, il n'y a rien de moins
rvolutionnaire que d'invoquer une administration assez ferme, assez
habile, assez appuye sur les sentiments gnreux, assez forte, assez
grande pour tre devant la royaut une vritable cuirasse et la
couvrir vraiment de sa responsabilit. Ce sont les amis sincres de la
royaut qui veulent qu'elle soit ainsi dfendue. (_Trs-bien!_) Ils
veulent que, lorsqu'un acte politique est consomm, lorsqu'une parole
est prononce, personne en France ne puisse supposer que
l'administration n'est pas suffisante, que ce n'est pas
l'administration elle-mme qui agit ou parle. (_Agitation._) Voil la
doctrine constitutionnelle, voil la doctrine vraiment royaliste. Je
sais, messieurs, qu'elle ne correspond pas  certains prjugs qui ont
encore vigueur dans quelques esprits. Je sais que l'ide du droit
arbitraire, absolu, existe encore dans des esprits qui se croient
d'ailleurs... (_Vives dngations._)

Messieurs, quand nous aurons vcu longtemps sous le rgime
reprsentatif, quand nous l'aurons pratiqu rellement, pas une de ces
discussions ne pourra s'lever  cette tribune, (_Trs-bien!_) et les
paroles que j'ai tant de peine  y faire entendre et pour lesquelles
il faut que j'puise le peu de force qu'il a plu  Dieu de me donner,
ces paroles n'y retentiront plus jamais.

Voil le vritable esprit de l'adresse, messieurs. Non, elle est
loyale et constitutionnelle; elle a t dicte par l'amour sincre de
la royaut, par le sentiment vrai de ses besoins et de l'tat des
esprits. Si j'avais eu l'honneur, honneur que je n'ai pas, de la faire
 moi seul, j'en serais fier, et je croirais avoir rendu service  la
couronne et  mon pays. (_Marques d'adhsion  gauche._)

       *       *       *       *       *

--Sance du 14 janvier 1839.--

Je rpondis  M. Baude, qui avait soutenu le cabinet au sujet des
affaires d'Italie et de l'vacuation d'Ancne:

M. GUIZOT.--La Chambre prte, avec raison, toute son attention  ce
dbat. De bien graves considrations y sont allgues; la foi des
traits et notre influence politique au dehors, notre loyaut d'une
part et notre dignit de l'autre. La conduite du cabinet a-t-elle
mnag tous ces intrts? a-t-elle russi  les concilier? Je ne le
pense pas, et je viens soutenir le projet de la commission.

M. le prsident du conseil, dans son habile et lucide argumentation de
votre dernire sance, s'est fond sur deux grandes raisons: la
tradition des cabinets antrieurs et la valeur de l'engagement que la
France a contract. Je les examinerai successivement.

Quant  la tradition des cabinets antrieurs, je demande  la Chambre
la permission de lui soumettre deux observations prliminaires.
Non-seulement aucun de ces cabinets n'a vacu Ancne, mais aucun n'a
mme t appel  exprimer, au sujet de l'vacuation, une opinion
positive,  annoncer une rsolution. (_Bruit au centre._)

Je ne parle pas du cabinet du 22 fvrier; M. Thiers saura bien
expliquer sa propre dpche. Aucun des cabinets antrieurs n'a t
appel, je le rpte,  prendre, sur Ancne, une rsolution. On est
oblig d'induire ce qu'ils auraient fait de leurs dpches, et ces
dpches sont incompltement connues. Quant au cabinet du 11 octobre
et  la dpche que M. le prsident du conseil a apporte  cette
tribune, et dont je parlerai tout  l'heure, videmment, lorsque M. le
prsident du conseil a pris le parti de l'vacuation d'Ancne, ce
n'est pas sur cette dpche qu'il s'est fond, car il ne la
connaissait pas alors. (_Mouvement  gauche._) Il vous a dit lui-mme
qu'il y avait quelques jours seulement qu'elle lui tait connue. (_
gauche_: Trs-bien! trs-bien!) C'est pourtant la seule dans laquelle
il ait trouv l'opinion, du moins telle qu'il l'entend, du cabinet du
11 octobre sur la question.

La rsolution de M. le prsident du conseil a donc t compltement
indpendante de ce qu'il savait des traditions et des rsolutions du
cabinet du 11 octobre. (_ gauche_: Trs-bien!)

J'aborde le fond de la question, et j'interroge les cabinets
antrieurs.

Pour celui du 13 mars, je demande  la Chambre la permission de mettre
sous ses yeux le langage que tenait M. Casimir Prier lui-mme
lorsqu'il vint parler dans cette enceinte de l'occupation d'Ancne, et
des motifs qui l'avaient dtermine. C'est la meilleure rponse, je
crois,  toutes les allgations que vous venez d'entendre encore  ce
sujet.

Dans la sance du 7 mars 1831, M. Prier disait:

Fidle  sa politique telle que nous venons de la dfinir, le
gouvernement, dans son intrt comme dans celui du saint-sige, et
toujours dans l'intrt de la paix dont le maintien exige qu'on carte
avec un soin religieux toutes les causes de collision et d'ombrage, le
gouvernement, conservant la pense dominante de fonder la scurit du
saint-sige sur des moyens plus stables que ceux d'une rpression
priodique, le gouvernement crut de son devoir de prendre une
dtermination qui, loin d'tre un obstacle  la solution des
difficults qu'il s'agit de rsoudre, lui semble au contraire devoir
la rendre plus prompte.

C'est dans ce but que nos troupes ont dbarqu  Ancne le 23
fvrier...

Comme notre expdition de Belgique, notre expdition  Ancne,
conue dans l'intrt gnral de la paix aussi bien que dans l'intrt
politique de la France, aura pour effet de donner une activit
nouvelle  des ngociations auxquelles concourent toutes les
puissances, pour assurer  la fois la scurit du gouvernement
pontifical et la tranquillit de ses tats par des moyens efficaces et
durables.

_ gauche._--C'tait trs-bien cela!

M. GUIZOT, _continuant la lecture_.--Ainsi, messieurs, la prsence de
nos soldats en Italie aura pour effet, nous n'en pouvons douter, de
contribuer  garantir de toute collision cette partie de l'Europe, en
affermissant le saint-sige, en procurant aux populations italiennes
des avantages rels et certains, et en mettant un terme  des
interventions priodiques, fatigantes pour les puissances qui les
exercent, et qui pourraient tre un sujet continuel d'inquitude pour
le repos de l'Europe.

_ gauche._--Tout cela tait fort bien.

M. GUIZOT.--Il est bien vident, messieurs, que la pacification
intrieure de l'Italie et des Lgations en particulier, par des
institutions obtenues du saint-sige, et sollicites par toutes les
puissances, tait, sinon le but unique, du moins l'un des buts
essentiels de cette occupation.

Maintenant qu'on vienne apporter  cette tribune des preuves que M.
Casimir Prier n'avait jamais song  rendre notre occupation
permanente ni indpendante de l'occupation autrichienne, qui le
conteste? Ce que nous soutenons, c'est que, ds l'origine, elle a eu,
sinon pour but unique, du moins pour but essentiel, de garantir, par
des institutions obtenues du saint-sige, la scurit de l'Italie en
mme temps que celle de l'Europe.

Le cabinet du 11 octobre est entr dans la mme voie. M. le prsident
du conseil disait, dans la dernire sance:

Vous prtendez en vain qu'il y a eu de la part du saint-sige
engagement synallagmatique, pris avec la France, d'accorder des
institutions  la Romagne. Je dclare que je n'en ai trouv de traces
nulle part. On en tait rest l-dessus aux simples conseils, et le
saint-sige a commenc  dire, aprs le mauvais accueil fait  ses
premires concessions: Vous voyez si cela me russit. Et depuis, on ne
lui en a pas demand de nouvelles.

Messieurs, je ne puis parler de documents que je n'ai pas entre les
mains; mais comment M. le prsident du conseil considre-t-il donc le
_memorandum_ du 21 mai 1831, et la rponse qui y a t faite par le
saint-sige?

Je demanderai la communication de ces documents et leur dpt sur le
bureau de la Chambre. Vous y verrez, si on nous l'accorde, que le
_memorandum_, sign de toutes les puissances, contient formellement la
demande de la scularisation de l'administration dans les Lgations,
la demande d'assembles municipales, de conseils provinciaux, et
d'autres amliorations de ce genre formellement nonces. Vous verrez,
de plus, dans les notes adresses par le cardinal Bernetti, les unes 
la France, les autres en rponse au _memorandum_, que le saint-sige
s'est engag, comme on s'engage en pareille matire o il ne s'agit
pas d'un contrat civil,  donner aux puissances satisfaction et les
garanties de scurit qu'elles demandaient.

Est-ce que ce n'est pas l un engagement? Peut-on dire que ce soient
de purs conseils aprs lesquels il n'y ait rien  attendre?
Permettez-moi, messieurs, de m'tonner de la facilit avec laquelle on
renonce aux engagements lorsqu'ils sont au profit de notre cause.
(_Approbation  gauche._)

Comment! voil des demandes claires adresses au saint-sige, des
rponses formelles, des notes dont je ne puis pas citer les termes,
mais que je me rappelle parfaitement! Et cela n'avait aucune valeur!
et nous ne pouvions insister!

On a insist, messieurs, on a continu d'insister; car il est inexact
de dire, comme l'a prtendu M. le prsident du conseil, qu'on ait
cess de rclamer du saint-sige les garanties promises. Le cabinet du
11 octobre, ds sa formation et pendant tout le cours de sa dure, a
persist  demander ces garanties; et la correspondance, les dpches
que M. le prsident du conseil a dans les mains en sont la preuve
irrcusable. Je lui demanderai entre autres la communication d'une
dpche du 3 mars 1833, qui a pour objet prcisment de presser
l'excution des promesses du saint-sige.

Voici, messieurs, quelle tait  cette poque la situation dans
laquelle notre cabinet se trouvait  Rome. Le cabinet autrichien
s'tait mis  la tte de l'insistance auprs du saint-sige; il avait
envoy  Rome un conseiller charg de presser la concession des
institutions, de dbattre avec le saint-sige quelles taient celles
qu'il convenait de donner. L'Autriche insistant ainsi fortement, il
tait d'une bonne politique pour la France, il tait du devoir du
ministre des affaires trangres de ne pas gner l'action de
l'Autriche, de ne pas mettre en avant celle de la France, beaucoup
plus suspecte au saint-sige que l'Autriche. C'est ce que fit le
ministre des affaires trangres de cette poque. tranger  toute
vanit,  toute charlatanerie, dsireux surtout d'atteindre le but que
nous poursuivions, il dclara hautement que l'insistance de l'Autriche
tant le meilleur moyen de russir, bien loin de l'entraver, il la
seconderait, et qu'il effacerait momentanment la France pour ne pas
nuire au succs commun.

La dpche du 3 mars 1833, dont je demande communication, contient 
ce sujet les claircissements les plus positifs. Je ne puis la lire
textuellement, mais j'en donnerai le sens, et je persiste  en
demander la communication officielle.

Voici le sens:

Il s'agissait d'un projet d'organisation du gouvernement papal dans
les Lgations, prsent par le conseiller autrichien dont j'avais
l'honneur de parler tout  l'heure  la Chambre. Bien que ce projet
ait une origine autrichienne, bien que le cabinet imprial, en
agissant isolment pour le faire prvaloir, ait probablement voulu se
rserver le mrite et la popularit d'une semblable innovation, nous
ne saurions nous refuser  reconnatre que cette innovation tait dans
l'intrt du saint-sige; et loin d'prouver le moindre ombrage de
l'influence exerce par l'Autriche en cette circonstance, nous
eussions franchement applaudi au succs de ses dmarches; car ce que
nous souhaitons avant tout, c'est l'affermissement de la tranquillit
des tats romains; c'est de voir effacer jusqu'au dernier germe des
troubles qui n'ont dj que trop branl l'Italie; et ce double but,
nous continuons d'avoir l'intime conviction qu'il ne saurait tre
atteint qu'en amliorant par d'utiles rformes le gouvernement et
l'administration des domaines de l'glise. La cour de Vienne nous
retrouvera donc toujours aussi sincrement empresss que nous l'avons
t  nous unir  elle pour faire entrer le saint-sige dans des voies
si salutaires; et si, comme il l'avait annonc au cardinal Bernetti,
M. de Metternich a rellement le dsir de _s'associer  notre
politique_, il peut compter sur la loyaut de notre concours en tout
ce qui pourra tendre  prserver le repos de l'Italie. (_Trs-bien!
trs-bien!_)

Certes, messieurs, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une politique
meilleure et plus honorable; une politique plus sincrement dvoue au
but qu'elle avait publiquement annonc. Celle-ci a mis de ct toute
vanit personnelle, tout amour-propre national; elle ne s'est
inquite que du but lui-mme.

Mais quand elle a vu que le but n'tait pas atteint, quand elle a vu
que l'Autriche abandonnait l'insistance qu'elle avait mise d'abord,
alors notre politique s'est modifie; alors elle a agi elle-mme, elle
n'a pas craint de se mettre en avant. Et qu'a-t-elle fait? Elle a fait
ce qu'il n'avait pas t ncessaire de faire jusque-l; elle a
rapproch les deux questions, la question de l'occupation et la
question des institutions. M. le prsident du conseil n'a rien rpondu
avant-hier aux arguments de mon honorable ami M. Duchtel. Qu'a tabli
M. Duchtel? Que des questions qui n'taient pas ncessairement lies
pouvaient et devaient cependant l'tre par une bonne politique, qu'il
n'y avait point d'arbitres, point de juges au-dessus des tats, qu'ils
taient entre eux dans des rapports de droit naturel, et obligs de
se faire justice eux-mmes, n'ayant personne pour rendre justice entre
eux. Les tats n'ont que la persuasion ou la force, et quand la
persuasion ne russit pas, reste la force. Certainement un des
meilleurs, un des plus simples, des plus lgitimes moyens de force,
c'est, quand on a un gage entre les mains, de s'en servir pour obtenir
ce qui vous est d d'ailleurs. Cela est lmentaire en matire de
droit public. (_Assentiment aux extrmits._)

M. THIL.--Je demande la parole.

M. JACQUES LEFEBVRE.--Je la demande aussi. (_Mouvements et bruits
divers._)

M. GUIZOT.--Cela s'est pratiqu dans une multitude d'occasions. Ce
rapport dont je parle, ce lien  tablir entre deux questions n'est
pas un lien oblig, ncessaire. Le gouvernement l'tablit quand il
croit de son intrt de l'tablir, quand il n'a pas d'autre moyen de
faire prvaloir son droit, quand il pense que dcidment la persuasion
ne russira pas; c'est ce qu'a fait le cabinet du 11 octobre, et il
l'a fait dans l'intrt de la paix gnrale de l'Europe, dans
l'intrt de ces institutions que l'expdition d'Ancne s'tait
proposes pour but principal.

Avait-il rellement le droit de le faire? L'engagement contract par
la France interdisait-il l'emploi d'un pareil moyen? Quelle est la
valeur, la valeur relle de cet engagement?

Je tiens pour vident, messieurs, d'aprs les faits que j'ai eu
l'honneur de mettre sous les yeux de la Chambre, que les cabinets
antrieurs n'ont jamais, comme le disait hier M. le prsident du
conseil, abandonn l'affaire des institutions de la Romagne, et qu'ils
n'ont point hsit  se servir de l'occupation d'Ancne pour faire
russir ce grand dessein.

Je viens  l'engagement.

Je l'avoue pleinement: la France a promis d'vacuer Ancne, quand les
Autrichiens vacueraient.

Je dois faire remarquer que cet engagement est de mme nature et
conu dans les mmes formes que celui qui se rapporte aux institutions
 concder par le saint-sige  la Romagne, et dont j'ai parl tout 
l'heure.

Les puissances ont adress au saint-sige un _memorandum_, sorte de
note, pour demander ces institutions. Le saint-sige a rpondu par une
promesse de satisfaction: voil l'engagement. Je n'ai pas les pices
sous les yeux, je n'en parle que d'aprs mes souvenirs, et j'y suis
forc. (_Mouvement._)

Voyons maintenant quel est notre engagement, quant  l'vacuation
d'Ancne.

Une note, adresse par le cardinal Bernetti  notre ambassadeur 
Rome, contenait des propositions d'arrangement pour l'occupation et
l'vacuation d'Ancne; une note en rponse fut adresse par notre
ambassadeur au cardinal Bernetti. L'engagement rsulte de l'change
des deux notes contenant des propositions et des acceptations. C'est
l, je le rpte, un engagement semblable, sinon dans son objet, du
moins dans sa forme,  celui qui se rapportait aux institutions 
concder par le saint-sige.

Quelle est la valeur de cet engagement? excluait-il pour la France le
droit, lorsque l'vacuation serait propose ou rclame, d'en examiner
l'opportunit? excluait-il le droit de rclamer, en cas d'vacuation,
des prcautions pour l'avenir, pour le retour de circonstances
semblables et d'une nouvelle occupation? Cela est impossible 
supposer...

_Voix  gauche._--Ce serait absurde.

M. GUIZOT.--Comment? Nous aurions t dans Ancne une force purement
matrielle,  la complte disposition du cabinet autrichien ou du
saint-sige, contraints de nous retirer sans aucune observation, sans
avoir le moindre mot  dire, la moindre objection  lever, quand on
nous en sommerait, comme une sentinelle qu'on relve de son poste?
(_Sensation._) Cela n'est pas concevable, cela n'et t acceptable
pour personne.

Croyez-vous que d'autres se soient soumis  une pareille condition?
Croyez-vous, par exemple, que l'Autriche, quand elle est entre dans
les Lgations, ait accept la ncessit de s'en aller sur une
sommation du saint-sige, sans examiner elle-mme l'opportunit de
l'vacuation? Voici ce que vous disait avant-hier M. le prsident du
conseil:

M. de Metternich, dit en 1835, dans une conversation avec notre
ambassadeur  Vienne: Les circonstances ne nous permettent pas de
songer  vacuer les Lgations en ce moment. (_Bruits divers_).

M. de Metternich s'tait donc rserv d'examiner l'opportunit de
l'vacuation, d'avoir un avis  ce sujet. Apparemment nous avions bien
le mme droit que lui; apparemment la France tait dans la mme
situation que l'Autriche; elle pouvait aussi, si on parlait
d'vacuation, examiner l'opportunit. Et je suppose que le cabinet
franais et entrevu une vacuation, que dirais-je? je ne veux pas me
servir d'un mot offensant, mais enfin une vacuation qui n'et pas t
bien relle, bien dfinitive; je suppose que vous eussiez entrevu
qu'il y avait un concert pour que les Autrichiens se retirassent des
Lgations, en vous sommant d'excuter votre engagement, pour y rentrer
plus  l'aise. Est-ce que vous vous seriez crus obligs de ne pas
examiner si l'vacuation tait srieuse, si elle serait dfinitive?
est-ce que vous vous seriez crus obligs d'obir  la premire
injonction? Encore une fois, cela n'est pas supposable. Vous aviez
plein droit d'examiner l'opportunit de l'vacuation, et en mme temps
un second droit, celui de demander des garanties, de prendre des
prcautions pour les ventualits de l'avenir, dans le cas o une
seconde occupation pourrait avoir lieu.

Et, messieurs, vous avez encore ici l'exemple de l'Autriche,
non-seulement de ce qu'elle a dit, mais de ce qu'elle a fait; elle
vous a ouvert la voie, elle vous a indiqu ce que vous aviez  faire.

En 1831, lors de la premire occupation, le cabinet autrichien avait
promis de se retirer  jour fixe; il y avait engagement de sa part.
Avant que le jour arrivt, comme il trouvait qu'il n'y avait pas
opportunit, que le moment d'vacuer n'tait pas arriv, il leva des
objections, il dit, quoiqu'il et promis d'vacuer  jour fixe, qu'il
avait besoin que son ambassadeur  Rome se concertt avec le ntre, et
qu'il attendait qu'ils se fussent mis d'accord sur l'opportunit de
l'vacuation.

Il fit plus, il leva une seconde difficult. (_Mouvement au banc des
ministres._)

Je ne dis rien l, monsieur le prsident du conseil, que mon honorable
ami, M. le duc de Broglie n'ait dj mis en lumire  la Chambre des
pairs.

Il leva cette seconde difficult: Mais je ne puis vacuer si nous ne
sommes pas convenus de quelque chose pour les ventualits de
l'avenir, si nous n'avons pas rgl ce que nous ferons ensemble dans
le cas o il y aurait lieu de rentrer dans les Lgations.

Voil, messieurs, ce qu'a fait l'Autriche en 1831, voil sa conduite;
c'tait vous indiquer ce que, dans une situation pareille, vous aviez
 faire. Je ne demande aucune prfrence pour la France, je ne demande
rien de spcial pour elle, je ne demande que l'galit entre la France
et l'Autriche. Est-ce au cabinet  la refuser? (_Mouvement
d'approbation aux extrmits._)

J'ai tabli que les cabinets antrieurs n'avaient jamais eu la pense
d'vacuer Ancne sans avoir stipul quelques garanties pour l'avenir.
J'ai tabli que notre engagement mme nous laissait pleinement le
droit de prendre  cet gard, de rclamer du moins les prcautions
ncessaires, et de lier ensemble les deux questions: j'ajoute que
l'intrt franais le commandait videmment.

Permettez-moi de rappeler quelques paroles que j'ai eu l'honneur de
prononcer dans cette enceinte, trs-peu de temps aprs que
l'occupation d'Ancne venait d'avoir lieu.

Le 7 mars 1832, j'avais l'honneur de dire  la Chambre:

Le malaise de l'Italie est un fait qu'on ne peut supprimer, et dont
il faut bien tenir compte. L'Autriche a grande envie d'en profiter,
non pour conqurir, mais pour maintenir ou tendre sa prpondrance
dans la pninsule; l'Autriche veut que l'Italie lui appartienne, sinon
directement, du moins par voie d'influence. La France, de son ct, ne
peut le souffrir. La collision violente des deux tats n'aura pas
lieu; mais il y aura entre eux des difficults, des tiraillements, des
ngociations pineuses. Chacun s'efforcera de prendre ses positions.
L'Autriche a pris les siennes. Eh bien, nous prendrons les ntres;
nous lutterons pied  pied contre l'influence autrichienne en Italie:
nous viterons soigneusement toute ide de conqute, toute cause de
collision gnrale; mais nous ne souffrirons pas que l'Italie tout
entire tombe dcidment et compltement sous la prpondrance
autrichienne.

Je persiste aujourd'hui dans cette politique. Ce n'est pas la
politique de la guerre, comme on nous en menaait avant-hier; c'est la
politique de la paix, mais de la paix vigilante et active; c'est la
politique qui repousse la propagande, mais qui recherche partout
l'influence.

Je ne puis m'tonner assez de l'attitude qu'on veut nous faire prendre
dans ce dbat. Comment! on n'est pas content d'tre sorti d'Ancne, on
veut que nous ayons eu tort d'y entrer! (_Mouvement divers._)

_ gauche._--C'est vrai! c'est vrai!

_Voix  droite._--Qui a dit cela?

M. GUIZOT.--Il ne suffit pas que cette position soit perdue, on veut
qu'elle n'ait jamais mrit d'tre prise! Messieurs,  chacun ses
oeuvres.  M. Casimir Prier, l'occupation d'Ancne; aux ministres
qui lui ont succd, le maintien de cette position;  vous,
l'vacuation.

_Sur les bancs de l'opposition._--Trs-bien! trs-bien!

M. GUIZOT.--Laissez-nous notre part dans cet incident de notre
histoire, nous ne vous contestons pas la vtre. (_Mme mouvement._)

Je n'ajoute qu'un mot. Ce que les cabinets prcdents ont toujours
cherch, ce que les engagements permettaient, ce que l'intrt
franais commandait, un autre intrt qui mrite aussi d'tre pris en
grande considration, l'intrt europen le conseillait.

Messieurs, l'Europe se croit, se sent toujours aux prises avec des
rvolutions possibles. Il ne faut pas qu'elle se trompe; pour les
prvenir, pour les matriser, elle a besoin du concours de la France
(_Trs-bien!_), de la France sage en mme temps que libre, monarchique
en mme temps que constitutionnelle; cette influence est ncessaire au
repos de l'Europe. (_Approbation._)

Savez-vous quel tait le rsultat de la prsence de ces quelques
soldats franais et de ces quelques pices de canon sur ce point si
recul, dites-vous, de l'Italie? C'est que dans toute l'Italie les
esprits senss, clairs, les bons esprits avaient une satisfaction et
une esprance (_Mouvement_); les mauvais esprits au contraire, les
esprits dsordonns se sentaient contenus, non par une force
absolument ennemie, mais par la mme force qui donnait satisfaction et
esprance aux bons esprits. Cela tait, messieurs, pour nous un grand
honneur, et pour l'Europe un bien immense.

Je ne sais si l'on a agi prudemment en se privant de ce concours.

 une autre tribune, il y a quelques annes, un grand ministre, M.
Canning, s'est plu  prsenter son pays, l'Angleterre, comme matre de
dchaner sur l'Europe toutes les temptes. Ce n'est pas l ce que je
rclamerai jamais pour mon pays; mais le droit de comprendre mieux que
d'autres d'o peuvent venir les temptes, le droit de les prvenir et
d'empcher qu'elles n'clatent sur la tte de l'Europe, c'est l
aujourd'hui le droit de la France; c'est l l'immense service qu'elle
est appele  rendre  l'Europe tout entire. Ancne tait un des
points o elle s'tait tablie pour protger, de sa sagesse
bienveillante, la scurit de l'Italie et de l'Europe. C'est un
malheur qu'elle en soit sortie. (_Sensation._)

Vous avez oubli tout cela, vous avez oubli toutes les prcautions
qui pouvaient conserver  la France cette force salutaire pour
l'Europe entire. L'intrt franais le commandait, l'intrt europen
le conseillait, les engagements le permettaient. Vous n'en avez tenu
compte (_Lgre agitation_); vous tes sortis d'Ancne sans examiner
l'opportunit, sans prendre aucune prcaution pour l'avenir; vous avez
t au del des engagements qui pesaient sur nous en ngligeant de
rclamer ceux qu'on avait pris envers nous. Ce n'est pas l une bonne
politique; ce n'est pas une politique que la Chambre puisse approuver.

Je vote pour le paragraphe de l'adresse.

_Aux extrmits._--Trs-bien! trs-bien!


L'agitation qui succde  ce discours amne un instant de suspension
dans la sance.

       *       *       *       *       *

--Sance du 15 janvier 1839.--

M. d'Angeville, dput de l'Ain, ayant attaqu le paragraphe de
l'adresse relatif aux affaires de Suisse, je lui rpondis:

M. GUIZOT.--La commission ne peut certainement tre accuse d'avoir
cherch  dissimuler ou  attnuer sa pense.

Quand elle a cru devoir insrer dans son adresse un blme positif de
la conduite du cabinet, elle n'a pas hsit.

En ce qui regarde la Suisse, elle a apport une extrme rserve: non
qu'elle approuvt la conduite qui avait t tenue, non qu'elle n'y
trouvt beaucoup  reprendre; mais elle s'est applique uniquement 
fermer une plaie,  rparer un mal; elle n'a pas voulu envenimer le
pass, mais en prvenir les fcheuses consquences.

Telle est l'intention de son paragraphe: non pas, je le rpte,
qu'elle ait cherch  dissimuler sa pense, mais parce que cette
rserve lui a paru commande par l'intrt du pays.

Le paragraphe exprime le dsir que les rapports de bonne amiti entre
les deux peuples ne soient pas altrs par ce qui s'est pass
rcemment. Il ne dit rien de plus.

Pour mon compte, je vais discuter la conduite du cabinet et montrer,
ce que la commission n'a pas voulu insrer formellement dans son
paragraphe comme elle l'a fait dans l'affaire d'Ancne, montrer,
dis-je, que c'est cette conduite qui a fait courir  la France le
risque de voir ses rapports de bonne amiti avec la Suisse
effectivement altrs.

Je ne contesterai  M. le prsident du conseil aucune des choses qu'on
lui a souvent contestes.

J'accorde que la prsence de Louis-Napolon en Suisse tait un danger
rel, un danger qu'il fallait carter.

J'accorde qu'il y avait moins d'inconvnient  grandir momentanment
un prtendant qu' le laisser sur notre frontire en mesure de se
livrer  des intrigues criminelles et dangereuses pour cette frontire
mme.

Mais je dis que le but pouvait tre atteint par d'autres moyens, par
des moyens qui ne compromissent pas la sret du pays et ses bons
rapports avec une puissance voisine.

Quand on a, messieurs, quelque chose  demander  un tat voisin, il y
a bien des circonstances auxquelles il faut faire une srieuse
attention: il faut penser  la nature de ce qu'on demande,  l'tat de
la puissance  laquelle on s'adresse,  ce qu'elle peut faire pour
accorder ou refuser.

Il faut penser aussi  la situation gnrale dans laquelle on se
trouve envers cette puissance,  la politique gnrale qui prside 
nos rapports avec elle.

Dans mon opinion, le cabinet n'a fait attention  aucune de ces
circonstances; il n'a tenu compte d'aucun de ces lments essentiels
de la question.

Que demandait-on  la Suisse?

M. le prsident du conseil parlait tout  l'heure avec raison de la
ncessit de prendre les affaires au srieux et d'y porter une entire
bonne foi.

Eh bien, je suis convaincu, moi, que Louis-Napolon se considrait
toujours comme Franais, et que c'tait bien  ce titre qu'il
entendait vivre et agir. Cependant, lgalement parlant, extrieurement
parlant, il tait investi d'un titre de citoyen suisse. Il y avait l,
quoi qu'on en dise, une question  dcider, une question lgale pour
la Suisse; question grave, car si on avait demand  la Suisse
d'loigner, de bannir de son territoire un de ses citoyens, c'est un
coup d'tat qu'on lui demandait. C'est vraiment un coup d'tat pour un
peuple que le bannissement de l'un de ses citoyens.

Et  qui le demandait-on? Rappelez-vous ce que vient de vous dire
notre honorable collgue M. d'Angeville du gouvernement de la Suisse,
de la nature de ses institutions. On demandait cet acte si grave  un
des gouvernements les moins arms, les moins pourvus des moyens
ncessaires pour une difficult de ce genre.

Permettez-moi une hypothse. Vous avez  demander l'expulsion d'un
tranger. Vous la demandez  un tat absolu, la Sardaigne, par
exemple. Il n'y a pas la moindre difficult, on vous l'accorde; la
Sardaigne peut le faire  une premire rquisition.

Je suppose qu'on demande la mme chose  la France. Il y a dj un peu
plus de difficult, parce que la France est un tat constitutionnel
dans lequel tout se discute.

Cependant le gouvernement franais est arm du droit d'loigner de son
territoire les trangers. Quoiqu'il puisse tre appel dans la suite 
rendre compte de cet acte, la mesure est immdiatement possible.

Je poursuis, et je suppose que vous demandez  l'Angleterre
l'expulsion d'un tranger. Tant que la loi qui s'appelle en Angleterre
l'_alien bill_ n'existe pas, le gouvernement anglais vous rpond: Je
ne puis vous accorder ce que vous me demandez; je n'ai pas le droit
d'loigner un tranger de mon territoire.

Si vous mettez une grande importance  obtenir ce que vous demandez,
vous lui direz: Mettez l'_alien bill_ en vigueur, demandez-le  votre
parlement, votre parlement l'accordera.

Vous avez ainsi ce dernier moyen d'insister prs du gouvernement
anglais.

Mais en Suisse rien de semblable. Le gouvernement suisse n'est arm
d'aucun moyen pour pourvoir  de pareilles ncessits.

Et Louis-Napolon en Suisse n'tait pas un tranger. Il se donnait
pour Suisse.

Je ne dis pas, messieurs, que ce ft une raison de ne pas demander
l'expulsion de Louis-Napolon; je dis que ce sont l des difficults
graves qu'il faut prvoir, dont il faut tenir compte quand on veut
vivre en bons rapports avec ses voisins.

M. le prsident du conseil parlait hier avec grande raison du respect
que l'on doit aux petits tats. Croyez-vous que ce soit avoir donn
une grande marque de respect  un petit tat que de n'avoir tenu aucun
compte de ses institutions, des pouvoirs dont il n'tait pas revtu,
des difficults que la nature de ses institutions lui opposait pour
faire droit  votre demande?

Certes, messieurs, ce n'est pas l une marque de respect envers un
petit tat; ce n'est pas l de la bonne conduite, ce n'est pas l une
affaire bien gouverne. Il y avait, je le rpte, une question lgale
 rsoudre, la question de savoir si Louis-Napolon tait Franais ou
Suisse. En honneur, ce n'tait pas vous, Franais, qui pouviez vous
charger de la rsoudre; cette question ne vous appartenait pas; vous
ne pouviez dcider si Louis-Napolon tait Franais ou Suisse: c'tait
 la Suisse  en dcider. Vous n'en avez pas tenu compte; vous vous
tes adresss  la Suisse, permettez-moi de le dire, confusment,
lgrement, dans une note qui regarde la question de savoir si
Louis-Napolon est Franais ou Suisse comme tranche. C'est l une des
choses qui ont le plus choqu la fiert nationale. (_Dngations au
centre._)

Vous n'avez qu' ouvrir les dlibrations de la dite; vous n'avez
qu' lire les discours des orateurs suisses; vous verrez que ce qui
les a offenss, ce n'est pas tant la demande d'expulsion en elle-mme
que la manire dont vous avez paru intervenir dans leurs affaires
intrieures, et dcider une question qui n'appartenait qu' eux seuls.

Relisez les discours des dputs des cantons de Vaud, de Lucerne, de
Zurich, de Genve; vous trouverez que c'est surtout de cela qu'ils se
sont choqus; ils se sont choqus de ce qu'ils ont appel de votre
part une usurpation de pouvoir, de ce que vous prtendiez juger
vous-mme une question qui n'appartenait qu' eux seuls, une question
que la Suisse seule pouvait rsoudre.

Que serait-il arriv si vous aviez suivi une autre marche, si, au lieu
d'adresser  la Suisse cette note dans laquelle confusment,
premptoirement, sans tenir compte de sa lgislation et des
difficults particulires de son gouvernement, vous lui avez demand
l'expulsion de Louis-Bonaparte comme Franais, vous lui aviez d'abord
adress publiquement une autre question? Je dis publiquement, car je
ne puis parler ici des actes qui ont prcd les actes publics. Je ne
doute pas que toutes les tentatives officieuses n'aient t faites, et
faites avec beaucoup de convenance et de mesure; mais vous savez que,
pour les gouvernements, pour les rapports des peuples entre eux, ce
sont les actes publics qui dcident de tout, c'est des actes publics
qu'un peuple a  se louer ou  se plaindre. C'est contre vos actes
publics, contre la manire dont vous avez publiquement lev la
question et suivi la ngociation que la Suisse,  mon avis, a eu de
justes plaintes  exprimer.

J'en reviens  ce que je disais tout  l'heure. Je suppose que vous
vous fussiez adresss  la Suisse et que vous lui eussiez dit:
Louis-Napolon trouble notre territoire; il dit qu'il est Suisse.
C'est  vous  rsoudre cette question; selon que vous l'aurez
rsolue, nous nous conduirons. S'il est Franais, c'est--dire s'il
est tranger en Suisse, la question devient infiniment plus simple,
car vous ne pouvez nous refuser l'expulsion d'un tranger qui troubla
notre territoire. S'il est Suisse, nous verrons ce que nous avons 
faire.

Si vous aviez ainsi mis  la charge de la Suisse cet embarras de
rsoudre pralablement cette question, savez-vous ce qui serait
arriv? Trs-probablement vous auriez mis de votre bord tous les
hommes senss qui savent trs-bien le fond des choses, en Suisse comme
ailleurs, et qui auraient trs-bien vu que Louis-Napolon se servait
de sa qualit de Suisse pour les compromettre et nuire  la France.
Vous auriez en mme temps ralli les hommes timides qui auraient voulu
viter une affaire dangereuse avec la France; et le rsultat de cela
aurait probablement t que la dite aurait pes sur le canton de
Thurgovie pour amener la reconnaissance que Louis-Napolon n'tait pas
Suisse, mais Franais. Et s'il y avait eu ncessit de recourir  la
dite elle-mme pour prononcer sur cette question, la dite aurait pu
le faire en vertu de pouvoirs spciaux. Ouvrez les notes, messieurs,
rappelez-vous ce qui s'est pass. La question s'est agite dans la
dite de savoir si Louis-Napolon tait Suisse ou Franais. Huit
cantons ont vot que Louis-Napolon n'tait pas Suisse, qu'il tait
Franais; huit cantons ont donn des pouvoirs  leurs dputs  la
dite pour le dclarer formellement.

Si cette marche avait t suivie, si tous les cantons, ou seulement la
majorit des cantons avaient donn des pouvoirs  leurs dputs  la
dite pour venir dclarer que Louis-Napolon n'tait pas Suisse,
toutes les difficults auraient t leves; l'expulsion serait devenue
alors un fait simple; l'orgueil national n'aurait point t bless, et
vous n'auriez rencontr aucune de ces susceptibilits, aucune de ces
difficults de gouvernement qui ont fait votre embarras et qui font
aujourd'hui que dans le coeur d'une partie des Suisses, je ne veux pas
me servir de mots trop graves, il est rest des sentiments tristes et
amers  l'gard de la France.

Je ne rpterai pas ce que mon honorable collgue, M. Passy, nous a
dit sur l'tat des partis en Suisse. videmment, la France a un grand
intrt  mnager en Suisse un parti qui s'y est form depuis 1830, le
parti d'une politique modre, qui s'est constamment oppos au parti
radical et l'a rprim efficacement en plusieurs occasions. Ce parti,
c'est le parti franais; par votre conduite, par la marche que vous
avez suivie dans cette circonstance, vous l'avez alin; vous l'avez
rduit  l'impuissance; vous l'avez oblig  se replier sur le parti
radical; vous avez oblig les hommes qui jusque-l avaient tenu le
langage le plus modr, le plus franais, vous les avez obligs 
tenir un langage violent et contraire  la France. C'est l, selon
votre commission, la plus fcheuse consquence de l'affaire; et c'est
pour remdier  ce mal, c'est pour adresser  la Suisse des paroles
bienveillantes qu'elle a insr ce paragraphe dans l'adresse. Ne dites
pas que ce paragraphe est inutile; sans aucun doute, la commission a
blm la marche imprime  l'affaire, elle ne l'a trouve ni bonne ni
habile; mais elle n'a pas voulu exprimer formellement ce blme dans
son paragraphe; elle n'y a mis que des paroles propres  prvenir les
consquences du mal que vous avez fait. (_Trs-bien! Aux voix! aux
voix!_)

       *       *       *       *       *

--Sance du 16 janvier 1839.--

M. le comte Mol, rpondant  un discours de M. Berryer, combattit
l'adresse et se dfendit en soutenant qu'il n'avait fait que pratiquer
la politique des cabinets prcdents, de M. Casimir Prier et du
cabinet du 11 octobre 1832, la politique de la paix. Je lui rpondis:

M. GUIZOT.--Ma fatigue est extrme, ma voix est teinte (_Lgre
rumeur_); mais il m'est impossible de ne pas porter  cette tribune,
contre la politique du cabinet..... (_coutez! coutez!_), le nouveau
grief qui vient de natre pour moi,  l'instant mme, dans cette
discussion; et ce grief, c'est le discours que vous venez d'entendre.
Oui, messieurs, le discours de l'honorable M. Berryer, et les
prtextes, les apparences de raison dont ce discours a pu tre revtu,
voil mon nouveau grief. (_Mouvements divers._)

Savez-vous  quoi vous devez ce discours et ces apparences de raison?
 la politique du cabinet. (_Mouvements au centre._)

Il y a huit ans, messieurs, la France et son gouvernement se sont
engags dans la politique de la paix; ils ont eu raison: j'ai soutenu
cette politique, je l'ai soutenue ministre et non ministre, sur tous
les bancs de cette Chambre. Je suis convaincu, convaincu aujourd'hui
comme alors, que la moralit comme la prosprit de notre rvolution
la conseillait, la commandait. Je lui suis et lui serai ternellement
fidle.

Mais croyez-vous donc que la politique de la paix, que nous avons
soutenue de 1830  1837, soit la politique qui prvaut aujourd'hui?
Croyez-vous que ce soit une seule et mme politique? croyez-vous qu'il
n'y ait pas de diffrence entre ce qui se passe maintenant et ce qui
s'est pass en 1831, en 1832?

Messieurs, quand nous dfendions alors, au milieu des plus violents
orages, la politique de la paix contre les passions nationales, contre
des passions lgitimes dans leur principe, mais dangereuses,
dplorables dans leurs consquences (_Rumeurs au centre_); quand nous
avons contribu, autant que tout autre,  faire prvaloir cette
politique de la paix, nous l'avons regarde comme essentiellement
lie, non-seulement  la dignit du langage,  la dignit des
apparences, mais  la dignit des actions, et  l'influence, au
progrs de l'influence de notre pays en Europe.

Rappelez-vous quels ont t les rsultats de cette politique;
rappelez-vous le royaume de Belgique fond et garanti  nos portes;
rappelez-vous la rvolution des cantons suisses accepte, garantie,
consolide; rappelez-vous l'occupation d'Ancne, entreprise  la fois
et comme un gage contre la prdominance exclusive de l'Autriche en
Italie, et comme un gage d'amlioration dans la condition sociale
d'une portion de l'Italie... Voil, messieurs, quelles ont t les
consquences de la politique de la paix, telle que nous l'avons
soutenue et pratique.

Et pour soutenir cette politique, nous ne nous sommes pas confins
dans cette tribune; nous ne nous sommes pas borns  des paroles; nous
avons t  Anvers, nous avons t  Ancne; nous avons joint les
actes au discours; nous avons prouv que nous n'hsitions pas  nous
porter forts pour l'honneur, l'influence et la dignit du pays, au
mme moment o nous dfendions la paix  cette tribune. (_Trs-bien!_)

Sans doute, dans le cours de ces huit annes, nous avons eu des
mcomptes, des douleurs. Nous n'avons pas russi partout; nous n'avons
pas pu, nous n'avons pas d tout entreprendre. Il est vrai que le
mouvement de la rvolution de Juillet a soulev la Pologne; nous
n'avons pas pu, nous n'avons pas d compromettre la France dans cette
cause lointaine et si difficile, quelque motion qu'elle nous
inspirt. Il est vrai aussi que des mouvements du mme genre ont
clat ailleurs, et que nous n'avons pas pu, que nous n'avons pas d
nous porter partout au secours de tous les vnements plus ou moins
analogues  ceux que nous faisions triompher chez nous et prs de
nous. Plus d'une fois nous en avons ressenti d'amers regrets, de vives
douleurs; mais nous avons d les sacrifier  la raison,  l'intrt, 
la prosprit de notre pays,  sa moralit, au respect des traits.
Mais nous n'avons pas fait des sacrifices partout, nous n'avons pas
t absents partout, nous ne nous sommes pas retirs de toutes parts.
Ce que nous avons pu dfendre, selon les intrts de la France, selon
la mesure de ses forces et de ses droits, nous l'avons dfendu. Nous
l'avons dfendu non-seulement avec rsolution, mais avec succs; nous
l'avons fait triompher. Et vous, aujourd'hui, qu'avez-vous fait? que
venez-vous de faire? Vous venez d'abandonner des causes que nous
avions fait triompher...

_Au centre._--Non! non!

_Aux extrmits._--Oui! oui!

M. GUIZOT.--Vous n'avez pas fait plus que nous pour les causes qui
taient hors de l'atteinte et des vritables intrts de la France;
mais l o nous avions port l'influence de la France, vous l'avez
fait se retirer... (_Non! non! Si! si!_)

Messieurs, je suis aussi dvou qu'aucun membre de cette Chambre  la
politique qui a t suivie en France depuis 1830; mais je ne peux pas,
je ne veux pas, mon honneur ne me permet pas d'accepter l'assimilation
qu'on a voulu tablir entre la politique du cabinet actuel et la
ntre.

_Au centre._--Allons donc!

_Aux extrmits._--Trs-bien! trs-bien!

M. GUIZOT.--C'est au nom de l'honneur du pays, c'est au nom des
vritables intrts du pays, et au nom de mon propre honneur, que je
proteste. (_Nouvelles rclamations des centres._)

_Aux extrmits._--Trs-bien! trs-bien!

M. GUIZOT.--Ce que vous avez fait, ce que vous faites, je ne l'aurais
pas fait; je vous blme de l'avoir fait. (_Bruit._) Nous avions laiss
la France  Ancne, elle n'y est plus. (_Interruption._)

M. JOLLIVET.--Les Autrichiens n'y sont plus non plus!

M. GUIZOT.--De quoi voulez-vous donc qu'on parle, sinon des faits qui
sont en discussion? que voulez-vous que je rpte, sinon Ancne, la
Suisse, la Belgique? (_Oui! oui! Parlez!_)

Sur un grand nombre de points importants, nous avons laiss de
l'influence et de la dignit  la France; elle les a perdues entre vos
mains (_ gauche_: Trs-bien!), par votre fait. Voil pourquoi je
repousse toute assimilation pareille  celle qu'on a voulu tablir;
voil pourquoi je combats l'amendement qui vous est propos.

Il est commode de venir confondre les temps et les politiques; il est
commode de venir dire qu'on parle ple-mle de tout ce qui s'est
pass depuis 1830; il est commode de venir mettre l'vacuation
d'Ancne  couvert sous l'occupation d'Ancne (_Mouvement_); il est
commode de venir mettre notre influence compromise en Suisse  l'abri
de notre influence prpondrante en Suisse. (_Approbation aux
extrmits._) Cela est commode; mais cela n'est pas vrai, cela n'est
pas juste, et c'est au nom de la justice, c'est au nom de la vrit,
c'est pour faire  chacun sa part que je rclame contre cette
assimilation, que je repousse l'amendement de M. Amilhau, et que je
maintiens le paragraphe de l'adresse. (_Trs-bien!_)

       *       *       *       *       *

--Sance du 19 janvier 1839.--

M. de Lamartine ayant pris, d'une faon gnrale, l'attaque de
l'adresse et la dfense du cabinet du 15 avril, je rpondis:

M. GUIZOT.--Je dois la parole que je prends en ce moment  l'amiti de
mon honorable collgue, M. Janvier, qui a bien voulu me la cder.
Avant d'en user pour discuter l'amendement qui vous occupe et le
paragraphe de l'adresse auquel il correspond, permettez-moi de
protester trs-brivement, trs-modrment, contre un tour bien
trange qu'on a essay plusieurs fois de donner  cette discussion.

On a parl bien souvent d'ambitions personnelles (_Mouvement_); on a
voulu expliquer par l la conduite de quelques-uns de mes amis et la
mienne; et tout  l'heure l'honorable propinant, non content de cette
accusation, vient de chercher,  votre adresse et aux dmarches des
membres de votre commission, un autre motif bien plus extraordinaire.
Nous aurions cherch, pour ressaisir le pouvoir,  ramener des
circonstances graves, des prils au dedans et au dehors, pour rallier
une majorit. Messieurs, ceci serait autre chose que de la
personnalit, autre chose que de l'ambition: ce serait un crime.

_ gauche._--Trs-bien! Trs-bien!

M. GUIZOT.--Messieurs, il n'est pas permis, il n'est pas
parlementaire, il n'est pas loyal...

_Voix nombreuses._--C'est vrai! c'est vrai!

M. THIERS.--Je dis, moi, que c'est dloyal.

M. GUIZOT.--Il n'est pas loyal d'apporter  cette tribune de telles
paroles. (_Oui! oui! trs-bien!_) Il n'est pas loyal de prtendre
expliquer par des motifs personnels, honteux ou coupables, ce qui
s'explique naturellement, simplement, par des opinions sincres, par
le droit de tout membre de cette Chambre.

Nous n'avons eu aucune autre raison de rdiger l'adresse que vous
discutez, sinon celle-ci: nous trouvons la politique du cabinet
mauvaise au dedans et au dehors; nous avons cru de notre devoir, comme
de notre droit, de le dire  la Chambre et au pays, de le dire  la
couronne  laquelle nous nous adressons, et de nous efforcer de porter
cette conviction dans la Chambre, dans le pays et dans l'esprit de la
couronne. Voil nos motifs, les seuls qui puissent tre, je ne dirai
pas avous, mais les seuls qui puissent jamais tre allgus  cette
tribune; tout autre est une injure et une calomnie; (_Trs-bien!_)
tout autre est une trange drogation aux usages et  la libert des
dbats de cette Chambre. Croyez-vous qu'il y aurait libert dans les
dbats de cette Chambre, si on ne pouvait venir ici exprimer son
opinion, louer ou blmer, sans tre accus d'ambition personnelle, de
motifs honteux; sans tre accus de vouloir troubler son pays et
l'Europe pour ressaisir le pouvoir? Cela serait fatal  la libert de
vos discussions et de vos dlibrations; cela serait un outrage envers
nous et un danger pour vous. (_Vifs applaudissements._)

M. BERRYER.--Trs-bien! trs-bien!

M. GUIZOT.--J'arrive  la question, et je promets  la Chambre que je
ne m'en carterai pas un instant.

L'adresse, messieurs, a eu un double but qui tait dans notre droit,
car nous y tions provoqus par le discours de la couronne; l'adresse
a voulu s'expliquer sur la politique extrieure et intrieure du
cabinet. Elle l'a fait, de l'aveu de tout le monde, directement,
nettement, sans mnagements ni dtours.

Sur la politique extrieure, qu'est-il arriv de la discussion qui
nous occupe depuis tant de jours? Cette discussion a-t-elle donn tort
 l'adresse?

_Au centre._--Oui! oui!

M. GUIZOT.--C'est ce que je discute en ce moment. Croyez-vous que,
pour avoir chang tel ou tel paragraphe, pour n'avoir pas approuv
l'opinion de votre commission sur telle ou telle question
particulire, croyez-vous que vous ayez donn une grande marque
d'adhsion  la politique du cabinet? (_On rit._) Croyez-vous que vous
lui avez prt au dehors beaucoup de force et d'appui, quand vous avez
refus de dclarer que cette politique avait t digne et gardienne
fidle de nos alliances? Non! vous n'avez pas adhr aux propositions
de votre commission, mais vous n'avez pas adhr non plus  la
politique du cabinet. (_C'est vrai!_)

Permettez-moi de m'en expliquer avec une entire sincrit. Vous
n'avez pas voulu, je ne dis pas que vous ayez eu tort ou raison, mais
vous n'avez pas voulu avouer ni dsavouer la politique extrieure du
cabinet; ce que l'adresse vous proposait de faire ouvertement,
compltement, vous ne l'avez pas fait; mais vous n'avez pas fait non
plus le contraire.

Je regarde cela comme un grand mal. Je crois qu'il est de l'intrt
public, qu'il est de l'intrt du gouvernement en gnral, et de la
dignit de cette Chambre, d'avoir un avis, un avis positif, clair,
ferme, qui dirige et soutienne le pouvoir, ou qui le change s'il se
trompe. Vous ne l'avez pas fait quant aux affaires extrieures.

Que vous propose-t-on aujourd'hui, quant  la politique intrieure,
par l'amendement que vous discutez? Exactement la mme chose. On vous
propose de rester dans la mme incertitude, dans la mme
insignifiance, de ne pas vider, quant  la politique intrieure, la
question qui se dbat devant vous, de ne pas mettre un terme  la
situation que vous portez tous impatiemment.

Permettez-moi de relire l'amendement:

Nous en sommes convaincus, Sire; l'intime union des pouvoirs,
agissant dans leurs limites constitutionnelles, peut seule maintenir
la scurit du pays et la force de votre gouvernement.

Je ne ferai pas d'objection  la substitution du mot _agissant_ au mot
_contenus_. (_Mouvements divers._) J'ai un grand mpris pour les pures
querelles de mots. (_ gauche_: Trs-bien! trs-bien!) Je crois que
celui qui avait t adopt par l'adresse tait plus vrai, plus prcis,
constitutionnellement parlant. Mais l'autre dit  peu prs la mme
chose, je ne m'en embarrasse pas.

Vous avez fait une autre substitution sur laquelle j'appelle votre
attention. Vous avez dit: L'intime union des pouvoirs peut seule
maintenir la scurit du pays et la force de votre gouvernement. Nous
n'avions pas mis _maintenir_, nous avions mis _fonder_, car nous
croyons qu'actuellement le gouvernement n'est pas fort. Nous voulions
autre chose que maintenir la force qui existe aujourd'hui. (_
gauche_: Trs-bien! trs-bien! _Murmures au centre._) Nous ne la
trouvons pas suffisante. Nous provoquons une union plus intime des
pouvoirs, pour arriver  une plus grande force dans le gouvernement.
On vous propose, messieurs, d'en tre contents; on vous propose de
trouver le gouvernement assez fort et les pouvoirs assez intimement
unis. Nous ne sommes pas de cet avis. (_Mouvements divers._)

Je poursuis:

Une administration ferme, habile, s'appuyant sur les sentiments
gnreux, aussi jalouse de la dignit de votre trne que du maintien
des liberts publiques, est le gage le plus sr de ce concours que
nous aimons  vous prter.

Je trouve cette phrase trs-quivoque. (_C'est vrai! c'est vrai!_) La
ntre, permettez-moi de vous la rappeler, tait claire; il tait
vident que nous n'appliquions pas  l'administration actuelle les
qualits dont nous parlions; il tait vident que nous ne la trouvions
pas,  un degr suffisant, ferme, habile, faisant respecter au dehors
la dignit du trne, couvrant le trne de sa responsabilit au dedans;
il tait vident que ce concours, que nous avons tant  coeur de
prter  la couronne, nous ne le prtions pas  l'administration qui
sige sur ces bancs. (_ gauche:_ Trs-bien!) Je le rpte, notre
phrase tait claire, la vtre ne l'est pas.

Trouvez-vous que l'administration actuelle soit suffisamment ferme,
habile, qu'elle s'appuie suffisamment sur les sentiments gnreux, et
tout le reste? (_Au centre_: Oui! oui!)

Le concours que vous aimez  prter  la couronne, le prtez-vous au
cabinet? (_Au centre:_ Oui! oui!)

Le promettez-vous? (_Oui! oui!_) Nous verrons.

Comment? vous prtez votre concours, vous le promettez, comme le
disait tout  l'heure M. Debelleyme, sans conditions? (_Non! non!_)
Vous l'avez dit. (_ gauche_: Oui! oui!) Vous l'avez dit; vous avez
dit que vous vous adressiez  la couronne, et que vous lui parliez
d'un concours sans conditions. Messieurs, c'est  la couronne qu'on
s'adresse, mais c'est de son cabinet qu'on lui parle. (_Trs-bien!_)
C'est sur le cabinet que la Chambre exprime  la couronne son opinion,
et  un cabinet quelconque la Chambre ne promet jamais un concours
sans conditions. (_ gauche:_ Trs-bien!... _Interruption au centre._)
Il faut bien, malgr les interrupteurs et les marques d'impatience,
que je rponde  ce qui a t dit. (_Agitation._)

Je dis qu'en examinant de prs l'amendement, je le trouve quivoque,
indcis, n'osant pas dire ce qu'il essaye de faire entendre, n'osant
pas soutenir ouvertement la politique intrieure de l'administration,
et pourtant voulant le laisser croire.

Messieurs, encore une fois, qu'il s'agisse du dedans ou du dehors, de
nos affaires intrieures ou de nos affaires  l'tranger, ce n'est pas
l une conduite digne de la Chambre, du rle qui lui appartient dans
les affaires du pays et de l'influence qu'elle doit y exercer; c'est
une manire d'luder les difficults, de ne pas mettre un terme  la
situation, et de laisser le mal s'aggraver, quand vous tes appels 
y apporter le remde. S'il y a quelque chose qui ne soit pas
constitutionnel, qui ne soit pas du gouvernement reprsentatif, c'est
cela.

Et, soyez-en srs, par l le gouvernement s'affaiblit comme vous; tous
les pouvoirs s'affaiblissent ensemble par une telle faiblesse, une
telle indcision. Ce n'est pas l le langage de votre commission, ce
n'est pas la route dans laquelle elle voulait vous engager, dans
laquelle elle persiste  marcher.

J'ai examin l'amendement de M. Debelleyme, je vais rpondre
maintenant  ce qu'on dit du paragraphe de la commission.

Messieurs, au paragraphe de la commission, on fait un seul reproche
srieux; je ne m'arrterai pas aux reproches de dtail. Tout s'adresse
 ces mots: _Couvrant au dedans le trne de sa responsabilit_.

Je me suis dj expliqu au sujet de ce paragraphe; j'ai dj dit que,
pour la responsabilit lgale, elle ne manquait jamais; que du moment
o il y avait des ministres sur ces bancs, la responsabilit lgale
tait assure. Sans doute, s'il s'agissait de quelques-uns de ces
actes coupables qui mettent en mouvement la juridiction de la Chambre,
la responsabilit lgale serait l, et trs-suffisante. Mais il s'agit
de bien autre chose. L'honorable M. Debelleyme avait l'air de croire
que cette responsabilit lgale et juridique est tout; et il s'est
demand quel acte du cabinet, quel acte particulier pouvait avoir
donn lieu  une telle responsabilit. Il n'y en a aucun. C'est de
tout autre chose que nous parlons; c'est de la responsabilit
politique, de la responsabilit morale, de tous les jours, qui agit
sur les esprits, et fait qu'on perd ou que l'on conserve le pouvoir.
Ceci est tout autre chose.

Vous invoquez l'inviolabilit de la couronne. Messieurs, il est bien
trange que nous nous trouvions en dissentiment  ce sujet; car, quand
nous avions insr cette phrase dans l'adresse, c'tait pour
consacrer plus que jamais le principe de l'inviolabilit de la
couronne, pour lui rendre le plus solennel hommage. Quand est-il n ce
principe? quand et comment est-il venu au monde? Il est venu au monde
avec le gouvernement reprsentatif; c'est au gouvernement
reprsentatif que la couronne doit le principe de l'inviolabilit.

M. ODILON BARROT.--Oui! c'est  lui qu'elle le doit.

M. GUIZOT.--Elle le lui doit. Et qu'est-il arriv dans les pays qui
ont possd avant nous le gouvernement reprsentatif? C'est qu'
mesure que le gouvernement reprsentatif s'est affermi, complt, 
mesure qu'il a pouss de plus profondes racines,  mesure que le
pouvoir est devenu plus parlementaire, l'inviolabilit de la couronne
s'est affermie en mme temps. Ouvrez donc, ouvrez l'histoire de nos
voisins. Ils ont eu un temps comme le ntre, o les principes du
gouvernement reprsentatif taient encore indcis, incomplets. C'est
en affermissant, en compltant le gouvernement reprsentatif que
l'Angleterre a mis la couronne hors de cause, et qu'elle a pu se
livrer facilement, gnreusement, pour le grand honneur et la grande
force du pays tout entier,  l'nergie de ses institutions. Voil ce
que nous demandons, et pas autre chose. (_Trs-bien!_) Comment! du
respect pour la couronne, pour l'inviolabilit de la couronne! Nous ne
souffrons pas que personne nous dise qu'il en a plus que nous (_
gauche_: Trs-bien!); nous ne souffrons pas que personne vienne, comme
l'a fait tout  l'heure l'honorable M. de Lamartine, introduire la
couronne dans ces dbats. (_Approbation sur les bancs de
l'opposition._) Dans cette enceinte, messieurs, pour la libert de vos
discussions, pour la sret de la couronne elle-mme, il ne doit pas
tre dit de telles paroles. Quand nous sortons de cette enceinte, tout
le bien se reporte  la couronne, de quelque faon qu'il ait t fait,
quelle qu'en ait pu tre la source.

Laissez-moi vous rappeler, je vous prie, ce qui s'est pass prs de
nous, lors de cet immense changement que la rforme parlementaire a
introduit dans le parlement britannique.

Personne n'ignorait que ce changement s'oprait contre l'opinion du
roi rgnant, Guillaume IV; et si quelque membre du parlement s'tait
avis dans la discussion d'invoquer le nom du roi, l'autorit de la
couronne, lord Grey se serait rcri  l'instant et aurait rclam
l'inviolabilit de la couronne et la libert des dbats.

Qu'arriva-t-il aprs la rforme obtenue, aprs le bill sanctionn, au
milieu du pays en possession de ce nouveau droit? Dans une runion
publique, dans un grand banquet, lord Grey reporta  la couronne
l'honneur de la rforme; lord Grey dit que c'tait au roi que ce
bienfait tait d. Non-seulement lord Grey faisait bien, mais il avait
raison; tout ce qui se fait de bien dans le gouvernement
reprsentatif, la couronne le provoque ou l'accepte; tout ce qui se
fait de bien doit donc tre report  la couronne. Mais dans le
travail du gouvernement, dans le cours de nos dbats, elle est
absente, et nous nous abaisserions nous-mmes si nous la faisions
descendre parmi nous. (_Sensation._)

Ainsi, je renvoie  nos adversaires tous leurs reproches! je les leur
renvoie tous! Oui, c'est dans l'intrt de la couronne, c'est dans
l'intrt de son inviolabilit, c'est dans l'intrt de son honneur
que nous venons ici vous demander de fortifier, de complter,
d'accepter dans toute son tendue, dans toutes ses consquences, le
gouvernement parlementaire. C'est dans l'intrt de la couronne que
nous venons nous plaindre que le cabinet actuel ne soit pas assez
parlementaire.

Et ne croyez pas, quand je parle ainsi, qu'il s'agisse du mrite des
personnes, du talent de quelques orateurs: pas le moins du monde. Mais
dans un gouvernement parlementaire, les grandes opinions, les grands
intrts qui existent dans le pays, envoient dans cette Chambre, par
l'lection, leurs reprsentants naturels, leurs organes,  qui ils
font quelquefois l'honneur de les appeler leurs chefs; et ainsi
envoys, la Chambre prsente ces hommes  la couronne. La couronne a
la pleine libert de son choix; la couronne n'est pas oblige de
prendre tel ou tel conseiller; elle n'est pas oblige mme de prendre
ses ministres dans cette Chambre; sa libert est entire. Mais il y a,
dans ce monde, de la raison, il y a un intrt bien entendu; or, la
raison, l'intrt bien entendu veulent que la couronne, pour elle-mme
et non pour nous, pour sa propre force et non pour satisfaire notre
ambition personnelle, appelle auprs d'elle les forces naturelles, les
forces vivantes du pays, et que toutes les grandes opinions pntrent
ainsi rgulirement, tranquillement, constitutionnellement, dans les
conseils de la couronne. Voil l'influence de la Chambre.

Il ne s'agit pas de dbattre des noms; il ne s'agit pas de savoir s'il
y a deux, trois, quatre, cinq ministres, plus ou moins, pris dans le
sein de la Chambre; il s'agit de savoir si l'influence de la Chambre
pntre, comme elle le doit, dans le gouvernement. Il s'agit de savoir
si les deux Chambres, si la Chambre des dputs surtout a dans le
gouvernement, sa part, son influence; influence permanente,
habituelle, dans la pratique des affaires de tous les jours; influence
dcisive dans les grandes occasions, dans les affaires importantes du
pays. Voil le gouvernement reprsentatif! (_Vive approbation aux
extrmits._) Voil le gouvernement des majorits. C'est cela que nous
demandons; notre adresse n'a pas d'autre sens, mais elle a celui-l,
elle l'a tout entier, elle l'a jusqu'au bout, sans exception, sans
restriction.

Nous poursuivrons ce but-l, nous le poursuivrons constamment,
courageusement. Nous croyons servir et la couronne et le pays en
marchant dans cette voie; nous respectons immensment la couronne et
ses prrogatives; nous la voulons inviolable, nous la voulons forte,
nous la voulons grande, nous la voulons honore; et quand nous lui
adressons ces paroles, nous croyons lui apporter de la force, de la
grandeur, de l'honneur. Si nous pensions que nos paroles dussent
produire un autre effet, nous nous tairions, messieurs, et je ne
serais pas mont  cette tribune. (_Vif mouvement d'adhsion  gauche.
Agitation prolonge._)




XCV

Discussion  l'occasion des interpellations de M. Mauguin sur la
formation du cabinet aprs la coalition.

--Chambre des dputs.--Sance du 22 avril 1839.--


Le 22 avril, pendant que le ministre intrimaire form le 31 mars
tait encore seul charg des affaires, M. Mauguin fit des
interpellations sur les causes de la prolongation de la crise
ministrielle et de l'inutilit des efforts tents pour former un
cabinet dfinitif. Les principaux dputs qui avaient pris part  la
coalition furent amens  expliquer, dans cette circonstance, leur
conduite, ses motifs et leur position actuelle. Je parlai aprs M.
Thiers, en ces termes:

M. GUIZOT.--La Chambre voudra bien, je l'espre, m'accorder un peu de
silence. J'ai encore la voix trs-faible, et il me serait difficile de
l'lever beaucoup.

L'honorable M. Mauguin, en adressant ses interpellations, a prononc
tout  l'heure un mot qui m'a frapp, le mot d'_irrsolution_.
L'irrsolution en effet,  mon avis, joue un grand rle dans notre
situation. (_C'est vrai!_)  considrer les choses d'une manire tout
 fait impartiale, et en n'imputant  aucun mauvais motif les embarras
qui psent sur nous, je les rapporte  deux causes: le balancement des
partis et l'irrsolution des hommes. Personne ne peut se dissimuler
qu'aujourd'hui, dans cette Chambre, les forces des partis sont  peu
prs gales. La Chambre, toutes les fois qu'elle y est appele par la
nature des questions, se coupe  peu prs en deux moitis. De l,
messieurs, soit par la faiblesse de notre nature, soit par la force de
la situation, une grande irrsolution parmi nous. Il semble que tout
le monde veuille mnager toutes les chances, que chacun craigne d'tre
dupe, ou du moins de le paratre. C'est l un grand mal; il faut
prendre son parti; il faut que la situation de chacun, non-seulement
dans le pass, mais dans l'avenir, soit nette et complte. C'est ce
que j'essayerai de faire pour mon compte, avec la mme modration, la
mme convenance parfaite dont les propinants, et notamment
l'honorable M. Thiers, viennent de donner l'exemple.

Comme lui, et plus que lui, d'aprs ce qu'il vient de dire en
remontant  cette tribune, je n'ai point eu l'honneur d'tre charg de
former un cabinet. J'ajoute que si j'avais t appel par la couronne
 cet honneur, je l'aurais dclin. (_Sensation._) Dans la situation
que m'a faite,  mes amis et  moi, ce qui s'est pass depuis trois
mois, depuis la discussion de l'adresse, nous ne saurions tre appels
 former un cabinet. Par des causes sur lesquelles je ne reviendrai
pas, mais qui sont au vu de tout le monde, je me suis trouv spar,
dans une certaine mesure, de ce que je puis appeler l'arme  laquelle
j'appartenais. (_Mouvements divers._) Il ne m'appartient point, en ce
moment, de me porter fort pour elle; il ne m'appartient point d'en
disposer comme on dispose politiquement de ses amis. Je puis
aujourd'hui, selon ce qui me parat convenable et utile  l'intrt
public, entrer dans telle ou telle combinaison; je puis prter mon
concours  tel ou tel cabinet. Je ne saurais tre mis en demeure d'en
former un, et je rpte que, si j'avais l'honneur d'y tre appel, je
le dclinerais. (_Nouveau mouvement._)

Cela pos, je dois rendre compte  la Chambre, comme l'ont fait les
propinants, des combinaisons auxquelles j'ai pu prendre part, et des
motifs qui ont rgl ma conduite.

Immdiatement aprs les lections, la premire combinaison dont on a
parl, et je pourrais dire qui m'a t propose par l'honorable M.
Thiers lui-mme, c'tait le ministre de grande coalition.
(_Mouvement._)

Je tiens  faire connatre  la Chambre, d'une manire exacte et
complte, les faits auxquels j'ai pris part.

Le ministre de grande coalition, c'est--dire un ministre dans
lequel M. Thiers, M. Odilon Barrot et moi entrerions galement.

Je n'ai pas cru pouvoir prendre part  une telle combinaison, et si je
ne me trompe, l'honorable M. Odilon Barrot en a pens comme moi. (_M.
Odilon Barrot fait un signe d'adhsion._) Dans la coalition, nous
avions fait avec grand soin, l'un et l'autre, la rserve de nos
principes et de nos antcdents distincts. Si, aprs le succs de la
coalition, nous avions paru ne tenir aucun compte de cette diffrence,
que nous avions nous-mmes si clairement tablie, tous les reproches
qui avaient t adresss  la coalition seraient devenus lgitimes; on
aurait dit avec raison que nous sacrifiions  notre ambition
personnelle des principes et des antcdents dont la diversit tait
vidente: ni lui ni moi n'avons voulu donner  ce reproche le moindre
prtexte.

Un tel cabinet n'aurait t possible qu'autant que, sur le fond des
choses, sur la manire de gouverner ensemble, nous nous serions
rellement entendus: si nous avions t d'accord au fond, nous aurions
pu passer par-dessus l'inconvnient d'une mauvaise apparence, pour
donner  la coalition le grand rsultat d'un ministre complet. Mais
nous savions qu'il y avait entre nous des diffrences considrables
qui se reproduiraient d'autant plus que nous serions ensemble au
pouvoir, et que si nous sigions ensemble sur ces bancs pour avoir
cherch une union trop intime, notre dissidence n'en claterait que
plus tt et plus compltement.

Cette premire combinaison fut donc de suite carte.

Vient la seconde dont l'honorable M. Thiers a parl, une combinaison
qui formerait un cabinet des deux centres, des amis de l'honorable M.
Thiers et des miens, et qui, en mme temps, porterait M. Odilon Barrot
 la prsidence de cette Chambre.

J'acceptai alors le double principe de cette combinaison. Je ne
pouvais avoir aucune objection  la formation d'un cabinet des deux
centres: c'tait le but qu'au su de tout le monde je poursuivais
depuis longtemps. Quant  la candidature de M. Odilon Barrot au
fauteuil, le lendemain des lections, aprs la grande bataille
parlementaire lectorale que nous venions de livrer ensemble, un tel
fait me paraissait possible et naturel; je dis plus, il me paraissait
bon en lui-mme: malgr la diversit de nos ides et de nos
situations, de grands et heureux rapprochements s'taient oprs dans
les esprits; beaucoup de prventions, de passions paraissaient
dissipes, apaises; il tait bon d'en donner une preuve clatante; il
tait bon de fournir  tous les membres de l'ancienne opposition qui
voudraient se rapprocher du gouvernement une occasion et un motif de
le faire naturellement et honorablement.

J'acceptai donc, je le rpte, les deux principes de la combinaison.
Mais quand on en vint  l'examiner de plus prs, une grave difficult
se manifesta; on nous proposa  mes amis et  moi deux portefeuilles,
sur dix qu'on se proposait d'avoir dans le cabinet. Cela n'leva de
notre part aucune objection; nos prtentions, quant au nombre, taient
certainement trs-modres. (_Mouvement. coutez! coutez!_) Mais les
deux dpartements ministriels qui nous furent proposs taient des
dpartements non politiques, des dpartements qui ne nous donnaient,
dans le gouvernement proprement dit, aucune part directe et efficace.
Ce fut l, pour mon compte, ce que je ne pus admettre. Le principe
d'un cabinet des deux centres,  mon avis, c'est la participation
gale de l'un et de l'autre au pouvoir politique. Cela m'a toujours
paru exig et par la dignit des personnes et par la dignit des
partis; et je donne ici  ce mot _parti_ son sens le plus innocent, le
plus lgitime. Il m'a toujours paru que, sans la participation au
pouvoir politique, sans une action relle, directe, sur les grandes
affaires du pays, on servait dans un cabinet, mais on n'tait pas du
gouvernement. Ma dignit, je le rpte, ma dignit personnelle et
celle de mon parti me dcidrent donc  demander le dpartement de
l'intrieur, pendant que l'honorable M. Thiers, avec une persvrance
que je suis loin de dsapprouver, dans l'intrt de son honneur
personnel et de la politique qu'il affectionne, demandait le
dpartement des affaires trangres. Nous avions je ne dirai pas
seulement le droit, mais le devoir d'insister sur une demande de mme
nature.

Un autre motif encore me dterminait. Je le disais tout  l'heure, je
me suis trouv, par la discussion de l'adresse et par les lections,
spar d'une partie des hommes avec lesquels j'ai march pendant
longtemps; mais quoique spar d'eux, je me suis toujours cru en
devoir de faire, aux principes et au parti conservateur dans le
gouvernement, la position et les garanties auxquelles ils me
paraissent avoir droit.

L'honorable M. Thiers, l'honorable M. Odilon Barrot, et toutes les
personnes entre lesquelles cette question s'est agite  cette poque,
ne me dmentiront pas quand je dirai que c'est l un des motifs, et un
des motifs principaux que j'ai allgus pour mon insistance sur le
dpartement de l'intrieur.

Cette insistance fut repousse. La combinaison qui donnait 
l'honorable M. Duchtel et  moi deux dpartements, dont le
dpartement de l'intrieur tait l'un, choua, non, pas de notre fait,
mais par le refus des personnes avec qui elle se discutait.

On me permettra de dire ici les consquences que je tirai de ce
refus, que j'en tirai sans aucune espce d'animosit ni d'humeur, et
je n'en apporte pas davantage en en parlant. D'abord il me parut
vident que l'ancienne opposition, la gauche, pour parler le langage
vulgaire, conservait  notre gard,  l'gard de mes amis et au mien,
certaines prventions... (_Rumeur_), certaines dispositions qui
l'empchaient de voir avec confiance une portion considrable du
pouvoir politique entre nos mains.

Je le trouve parfaitement simple; je ne lui en fais aucun reproche:
c'est un fait seulement que je relve.

En voici un second qui me parut galement dmontr par le mauvais
succs de la combinaison que je raconte: c'est que l'ancienne
opposition avait, quant  la manire dont le cabinet devait tre
constitu, quant  la base sur laquelle il devait reposer, des ides
que, pour mon compte, je trouvais trop exclusives, non-seulement  mon
gard et  l'gard de mes amis, mais encore  l'gard de cette portion
considrable de la Chambre que les lections avaient renvoye dans
cette enceinte, et qui s'appelle le parti conservateur. Il me parut
vident que l'ancienne opposition ne se faisait pas une ide juste de
l'tat gnral des choses et des ncessits de gouvernement, qu'elle
voulait faire reposer le pouvoir sur une base trop troite et former
le cabinet d'aprs des combinaisons trop exclusives.

Comme de raison, ces deux faits ont agi sur moi, et j'en ai tenu
compte dans la suite des combinaisons dont j'ai  entretenir la
Chambre.

J'ajoute en passant qu'ayant eu, pendant que ces combinaisons
s'agitaient, l'honneur d'tre appel deux fois, si je ne me trompe,
auprs de la couronne, je lui ai tenu exactement le langage qui
rglait ma conduite dans les combinaisons dont il s'agit; ce que je
pratiquais dans les ngociations parlementaires, je l'ai conseill 
la couronne, et j'ajoute que je l'ai trouve ayant son avis, sans nul
doute, sur ce qu'il y avait  faire, sur les combinaisons dsirables,
ayant, dis-je, son avis, son dsir, et dispose  employer les moyens
constitutionnels qui sont entre ses mains pour faire prvaloir son
avis et son dsir, comme c'est son droit et son devoir, mais en mme
temps parfaitement dcide  ne rien refuser, choses et personnes, de
ce que le voeu bien constat des Chambres et du pays paratrait
exiger. (_Trs-bien!_)

Et ici je prie la Chambre de permettre que j'insiste un moment, car il
y a une vrit importante qui, non-seulement aujourd'hui mais dans
toutes les conversations et les discussions  ce sujet, m'a paru trop
souvent oublie. Il est trs-naturel, trs-lgitime, que sur les
formations de cabinet, sur l'attribution des dpartements ministriels
 tel ou tel parti,  telle ou telle personne, comme sur toutes les
autres questions politiques, la couronne ait son opinion et son voeu.
Il est trs-naturel et trs-lgitime qu'elle s'applique, par les
moyens et dans les limites constitutionnelles,  faire prvaloir son
opinion et son voeu, pourvu que, lorsqu'une fois le voeu des Chambres
et du pays est bien constat, lorsqu'une combinaison est videmment
appele par ce voeu, la couronne n'y oppose pas d'obstacles, et qu'en
se rservant la libert de son opinion, elle s'y prte loyalement et
sincrement. Voil ce qu'on a droit d'attendre d'elle, rien de moins,
rien de plus.

La seconde combinaison dont je viens de parler ayant chou, toutes
celles qui ont t tentes pendant prs de quinze jours nous ont t
trangres,  mes amis et  moi. Elles s'agitaient dans les limites du
centre gauche.

Tout le monde nous rendra,  mes amis et  moi, cette justice, que
nous n'avons cherch  apporter aucun obstacle, aucune entrave  la
russite de ces combinaisons. Nous nous sommes renferms dans
l'inaction et le silence le plus complet. J'ai pouss le scrupule  ce
point d'interdire  la portion de la presse sur laquelle j'avais
quelque action, tout effort, toute parole. Pendant tout ce temps-l,
elle n'a fait aucune observation, rapport aucun fait, lev aucune
objection. Je tenais essentiellement  ce qu'il ft vident que nous
ne voulions susciter aucun embarras  aucune des combinaisons
auxquelles nous tions trangers.

Ces combinaisons n'ont pas russi.

On en est venu alors  penser que le dpartement de l'intrieur
pouvait tre accord  mon parti et  moi-mme. Une nouvelle
combinaison s'est ouverte, dans laquelle, en effet, on nous a propos
d'entrer avec le dpartement de l'intrieur entre mes mains.

On y a apport, comme l'honorable M. Thiers le rappelait tout 
l'heure, on y a apport une condition: on a demand que le cabinet
adoptt la candidature de l'honorable M. Odilon Barrot  la
prsidence; non-seulement sa candidature, mais cette candidature
prsente comme question de cabinet; c'est--dire que le cabinet
aurait t contraint, engag  se retirer si M. Odilon Barrot ne
russissait pas.

Sur cette question-l, et sur celle-l seulement, je prie la Chambre
de le remarquer, sur cette question-l seulement l'honorable M.
Duchtel et moi nous avons refus de nous engager.

Sur le fond de la proposition en elle-mme, sur la question de savoir
si en effet le cabinet porterait M. Odilon Barrot  la prsidence de
la Chambre, rien n'a t convenu, rien n'a t accept ni refus. Nous
n'avons discut que la question prjudicielle, celle de savoir si on
ferait de la candidature de M. Odilon Barrot, dans le cas o elle
serait adopte, une question de cabinet. Nous nous y sommes refuss.

Voici nos raisons.

Faire de la prsidence de M. Odilon Barrot une question de cabinet,
c'tait mettre beaucoup de membres de cette portion de la Chambre qui
s'appelle le parti conservateur dans une situation trs-difficile;
c'tait les mettre dans la ncessit ou d'accepter un candidat qui ne
correspondait pas  leurs opinions, ou de renverser le nouveau
cabinet. C'tait leur imposer d'une faon violente la candidature de
M. Odilon Barrot.

Je n'ai pas pens que cela convnt  mes rapports avec cette portion
de la Chambre; je n'ai pas pens que ce ft la traiter avec assez de
considration et d'gards.

J'ajoute une seconde rflexion: accepter comme question de cabinet la
candidature de M. Odilon Barrot, c'est--dire dclarer qu'on se
retirerait s'il n'tait pas nomm, c'tait passer dans les rangs de la
gauche; c'tait contracter avec la gauche cette alliance  la vie et 
la mort qui fait le lien puissant et vritable des partis. Je ne
pouvais pas, je ne voulais pas faire cela.

Il y a, messieurs, des rapprochements, il y a des alliances
trs-lgitimes, trs-honorables, dans un but spcial bien dtermin,
quand on n'abandonne d'ailleurs ni ses principes ni son drapeau. C'est
ce qui est arriv dans la coalition. (_Rumeurs diverses._)

Mais changer de principes et de situation, passer dfinitivement d'un
camp dans un autre, cela n'est jamais lgitime ni honorable.
(_Approbation._) Quand on reconnat qu'on s'est tromp, qu'on a eu
tort, quand on se repent, quand on vient, comme l'a fait une fois M.
le duc Matthieu de Montmorency,  cette tribune, reconnatre ses
erreurs, dsavouer son pass,  la bonne heure; il n'y a rien l que
de parfaitement honorable, rien que de trs-beau mme peut-tre; mais
quand on ne croit pas s'tre tromp, quand on ne se repent pas, quand
on ne dsavoue rien de son pass, quand on a soigneusement rserv
tous ses principes et tous ses prcdents, aprs cela, messieurs,
changer de camp, de situation, passer  un autre parti, cela et t
dshonorant. Messieurs, je l'ai refus absolument.

Voil, messieurs, quant aux faits auxquels j'ai t appel  prendre
part, voil les dtails dans lesquels il m'est permis d'entrer avec la
Chambre. Si d'autres ides, d'autres tentatives de combinaisons ont pu
tre traites dans la conversation, elles n'ont jamais acquis de
consistance et n'ont jamais t assez prs de l'excution pour qu'il
soit convenable d'en entretenir la Chambre.

Je pourrais en rester l, messieurs; j'ai rendu  la Chambre un compte
fidle de ce que nous avons fait mes amis et moi, et des motifs qui
nous ont dtermins. Mais la situation est trop grave, elle pse trop
sur nous tous, pour que je descende de cette tribune sans dire
quelques mots, non-seulement de ce que j'ai fait, mais de ce qui me
parat possible et bon  faire aujourd'hui... (_coutez! coutez!_)

Il est clair, d'aprs ce que j'ai eu l'honneur de dire  la Chambre,
et tout ce qui lui a t racont par les honorables propinants, il
est clair qu'il n'y a aujourd'hui que deux combinaisons srieusement
possibles, et desquelles puisse sortir un vritable cabinet: ou bien
un cabinet du centre gauche, avou et appuy par la gauche; ou bien un
cabinet des deux centres. (_Mouvement._) On peut se dbattre, on peut
vouloir luder la ralit; mais, d'aprs tout ce qui s'est dit, il est
vident que nous avons t ballotts de l'une  l'autre de ces
combinaisons, et que toutes celles qui ont t tentes rentrent dans
l'une ou dans l'autre de ces deux l.

Permettez-moi de dire mon avis sur toutes les deux.

Un cabinet du centre gauche avou et appuy par la gauche, je le
comprends. J'ignore s'il aurait la majorit dans cette Chambre, quelle
serait cette majorit; mais les choses en sont videmment  ce point
qu'on peut trs-bien se proposer un tel but.

Il aurait pourtant,  mon avis, de trs-fcheux rsultats, et les
voici.

D'abord, un tel cabinet divise le parti gouvernemental; il en laisse
une grande portion en dehors du pouvoir et de ses amis permanents.
Cela est trs-grave dans notre situation. Notre gouvernement de
Juillet a bien des ennemis; pour se dfendre contre eux, il n'a pas
trop de tous ses amis.

Les amis du gouvernement de Juillet, je demande pardon de rpter un
mot qu'il m'est souvent arriv de prononcer dans cette Chambre, les
vrais, les solides, les puissants amis du gouvernement de Juillet,
c'est toute la portion leve, claire, aise, indpendante, de la
classe moyenne. (_Mouvement._) Voil la force du gouvernement de
Juillet, voil ses racines... (_Bruit._)

N'abusez pas de mes paroles. Je ne dis pas qu'il n'en ait pas
ailleurs, qu'il n'en ait pas dans le pays tout entier, dans toutes les
classes, dans le peuple proprement dit; je dis seulement que, dans la
vie politique, dans la conduite des affaires, dans les dbats des
pouvoirs entre eux, c'est sur la portion leve, claire,
indpendante de la classe moyenne que le gouvernement de Juillet
s'appuie essentiellement; c'est avec elle qu'il gouverne contre ses
adversaires de tout genre, contre les amis de l'ancien ordre de
choses, contre les amis d'une dmocratie prmature et excessive.
(_Nouveau mouvement._)

Trouvez-vous, messieurs, que ce soit un petit inconvnient, pour une
combinaison de cabinet, de diviser les amis du gouvernement de
Juillet, de laisser une portion considrable de la classe
gouvernementale en dehors de cette combinaison? Moi je trouve cet
inconvnient-l immense, d'autant plus grand que l'appui que vous
voulez donner  cette combinaison, l'appui de l'ancienne opposition,
d'une partie considrable au moins de l'ancienne opposition, ne vaut
pas celui que vous lui faites perdre. Vous ne vous offenserez pas de
mes paroles, car vous tes srs qu'elles sont l'expression sincre et
srieuse de ma pense.  mon avis, messieurs, dans l'ancienne
opposition, dans la portion mme la plus dispose  soutenir le
cabinet du centre gauche, il y a bien moins d'esprit de gouvernement
que dans la partie de cette Chambre dont le cabinet se trouverait
spar. (_Exclamation  gauche. Interruption._)

Messieurs, on ne peut pas, permettez-moi de vous le dire, on ne peut
pas occuper en mme temps toutes les situations, avoir en mme temps
tous les mrites; on ne peut pas tre en mme temps les promoteurs
habituels du principe populaire, principe trs-noble, trs-lgitime,
mais qui n'est pas le seul principe social; on ne peut pas, dis-je,
tre en mme temps les promoteurs habituels du principe populaire, et
les appuis permanents du pouvoir. (_Nouvelle interruption._) Cela ne
s'est jamais vu en ce monde. Permettez-moi une observation  l'appui
de ce que je dis. Depuis que j'ai l'honneur de siger dans cette
Chambre, il ne m'est jamais arriv de dire le moindre mal de la
presse; je puis en appeler au souvenir de tous les membres de cette
Chambre; jamais je n'ai dit un mot contre la presse.

_Un membre,  gauche._--Mais vous avez fait des lois pour la
billonner!

M. GUIZOT.--Cependant nous avons videmment, vous et moi, des ides
trs-diffrentes sur les droits et la puissance que la presse doit
exercer. Pour mon compte, je la trouve trs-bonne comme contrle du
gouvernement; je trouve trs-bon qu'elle exerce de l'influence sur le
public, et par le public sur le pouvoir; mais je trouverais sa
domination, son influence prpondrante sur le gouvernement, sur le
cabinet, dtestable; je suis convaincu que des hommes politiques qui
se trouveraient dans un cabinet et qui accorderaient  la presse, sur
leurs ides, sur leurs rsolutions, une influence prpondrante,
dominante, seraient de trs-mauvais ministres.

M. ODILON BARROT.--C'est vrai! nous en convenons tous!

M. GUIZOT.--Eh bien, je suis convaincu, je me trompe peut-tre, mais
je suis galement convaincu que, de ce ct de la Chambre, dans
l'ancienne opposition, la presse exerce une influence trop
prpondrante...

_Un membre,  gauche._--On ne la subventionne pas!

M. GUIZOT.--Je n'ai voulu dire aucun mal de la presse; je ne m'occupe
ni de la presse subventionne ni de la presse libre; c'est de la
presse libre que je parle maintenant. Eh bien, c'est de celle-l que
je dis que, dans ma conviction, elle exercerait sur le gouvernement,
si le gouvernement avait pour appui fondamental ce ct de la Chambre,
une influence excessive et contraire aux vritables intrts du pays.

Je ne dis cela, messieurs, que pour montrer par quelles raisons il ne
me parat pas bon que l'ancienne opposition, que le ct gauche soit
le point d'appui essentiel, le vritable camp du gouvernement et du
cabinet.

J'ajouterai, et je demande encore, comme je le faisais en commenant,
je demande qu'on ne s'offense point de mes paroles; j'ajouterai que je
crois que le pays pense comme moi. (_Murmures  gauche._)

L'opposition, messieurs, a pour elle beaucoup d'instincts, beaucoup
d'ides du pays, d'ides vraies et fausses, de sentiments bons et
mauvais, elle a des racines profondes, elle a une vraie puissance dans
le pays. Eh bien, je suis convaincu que ce mme pays n'a pas dans
l'opposition assez de confiance pour la voir sans crainte approcher du
pouvoir. Je suis convaincu que, s'il voyait l'opposition au pouvoir ou
prs du pouvoir, ce mme pays serait inquiet, trs-inquiet
(_Rclamations  gauche_), inquiet pour l'ordre, inquiet pour la paix,
inquiet pour des rvolutions futures; j'en suis convaincu!

Vous comprenez ds lors pourquoi un cabinet centre gauche avou, et
appuy principalement par la gauche, ne me parat pas bon; pourquoi,
en ce qui me touche, il me serait impossible, non-seulement de m'y
associer, mais de le voir se former sans quelque inquitude, et de ne
pas me trouver vis--vis de cette combinaison dans un tat
d'observation et d'un peu de mfiance.

Je pense tout autrement d'un cabinet des deux centres. (_Rumeur
prolonge._)

Cette combinaison, messieurs, me parat avoir pour rsultat de rallier
tout le parti gouvernemental, dans la portion la plus conservatrice
comme dans la portion la plus librale. Elle me parat avoir pour
rsultat de donner des garanties efficaces, des garanties relles,
d'une part, aux intrts de l'ordre, aux intrts de la paix, d'autre
part aux intrts de la libert, aux intrts du progrs. Et ces
garanties, la combinaison d'un ministre des deux centres les donne en
outre d'une manire honorable pour tout le monde. (_Mouvement._)

Quand un cabinet du centre gauche parle de cette portion de la Chambre
qui appartient essentiellement aux principes conservateurs, il dit, il
est oblig de dire qu'il l'aura pour lui. Il sait parfaitement qu'on
ne peut gure s'en passer, qu'un gouvernement est tenu d'avoir son
appui, au moins en trs-grande partie et dans la plupart des
occasions. Que dit-on alors? Qu'il n'y a pas  s'en inquiter, que
cette portion de la Chambre suivra, qu'elle suit de toute ncessit le
gouvernement, qu'elle vote toujours pour le gouvernement. Je ne veux,
messieurs, rappeler aucun mot offensant; mais vous savez bien qu'on
dit cela, et qu'on est oblig de le dire.

Messieurs, ce n'est pas l une bonne situation, une situation qu'un
gouvernement doive faire  aucune portion de ses amis. (_C'est vrai!_)

Un gouvernement doit avoir des amis qui soient ses amis parce qu'ils
pensent comme lui, parce qu'ils le croient bon, parce qu'ils dsirent
son succs, et non parce qu'ils le subissent.

Un gouvernement doit aimer et respecter ses amis, pour tre aim et
respect par eux;  cette seule condition il y a un parti vraiment
gouvernemental,  cette seule condition un gouvernement est aim et
soutenu. (_Trs-bien! trs-bien!_) Ne croyez pas que le cabinet soit
aim et soutenu par des hommes qui, pour ne pas troubler le pays, se
voient forcs de voter pour lui, qui sont en quelque sorte des serfs
attachs  une glbe qui leur dplat. (_Rumeurs._)

Comment, messieurs, vous vous tonnez! mais ce que je dis l, c'est ce
qui a t dit cent fois sur les bancs, dans les couloirs de cette
Chambre. Je ne l'admets point; je veux que le parti du gouvernement
soit  lui par sa pense, par sa conviction, par sa volont, et non
par une ncessit fatale et prcaire. Le cabinet des deux centres est
le seul qui atteigne ce but, c'est le seul qui fasse,  toutes les
fractions du parti gouvernemental, une situation galement acceptable
et honorable.

Encore une dernire considration; celle-ci correspond aux ncessits
et aux convenances de notre situation du moment.

Je me servirai encore ici des mots dont on se sert habituellement,
mais sans intention offensante pour qui que ce soit.

Le parti parlementaire se trouve spar d'une grande portion du parti
conservateur.  mon avis, le parti conservateur s'est tromp
(_Mouvement_);  mon avis, dis-je (et j'ai bien le droit de le dire
aujourd'hui, car toute ma conduite a t gouverne par cette
conviction depuis trois mois),  mon avis, le parti conservateur s'est
tromp.

Il n'a pas bien jug la situation du pays et la sienne propre; je n'ai
pas eu une autre raison du me sparer de lui dans cette solennelle
occasion.

Eh bien, aujourd'hui, messieurs, le parti parlementaire a russi; il a
renvers le ministre du 15 avril, il a gagn la bataille lectorale;
il est en tat d'empcher, dans cette Chambre, le succs de toute
combinaison ministrielle analogue  celle du 15 avril. Si une
pareille combinaison se reproduisait, je suis convaincu que le parti
parlementaire ne se manquerait point  lui-mme.

Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit aujourd'hui; quand une
victoire a t remporte, on a autre chose  faire que de continuer la
guerre; ce qui est  faire aujourd'hui, pour le parti parlementaire
comme pour nous tous, c'est de constituer un gouvernement, c'est du
refaire un cabinet, c'est de gouverner vraiment le pays: eh bien, le
parti parlementaire ne peut faire cela, ne peut le faire efficacement,
honorablement, srement pour le pays, qu'autant qu'il ralliera et
ralliera honorablement la portion la plus considrable, sinon tout, et
je voudrais bien dire tout, mais la portion la plus considrable du
parti conservateur. (_Mouvement._) Cela est impos au parti
parlementaire comme bonne conduite, comme ncessit de situation. Il
faut qu'il le fasse, sans quoi toutes ses tentatives, toutes ses
mesures, seront sans force et sans dure. Eh bien, je n'hsite pas 
le dire, un ministre des deux centres est le seul qui puisse
atteindre ce but; c'est le seul qui donne une satisfaction, une
satisfaction raisonnable et lgitime au parti parlementaire, et qui,
en mme temps, ait des chances de rallier efficacement le parti
conservateur.

Voil pourquoi, messieurs, j'ai toujours dsir et poursuivi ce
but-l; je ne cesserai pas de le poursuivre, quelles que soient les
difficults, quelles que soient les chances momentanes de succs ou
de revers. Il est dans ma nature, permettez-moi de le dire, de ne pas
me dcourager aisment. Je crois qu'il est d'une bonne conduite, d'une
conduite sage et patriotique, pour la Chambre elle-mme, de poursuivre
ce mme dessein, de ne pas s'effrayer des difficults, de ne pas se
dcourager par les obstacles, de ne pas s'inquiter des retards. Pour
mon compte, je ne veux pas d'un ministre  tout prix; et quelle que
soit la gravit de la crise qui pse sur nous, je ne suis pas
tellement press de la voir finir que je veuille lui sacrifier le seul
cabinet qui me paraisse bon et srieusement possible aujourd'hui.
(_Trs-bien!_)

J'engage donc, et avec une profonde conviction, j'engage la Chambre,
sans se laisser alarmer,  se rendre bien compte du but qu'il est
utile et patriotique de poursuivre; et, quand une fois elle sera
convaincue, si elle est convaincue, je l'engage  poursuivre ce but
obstinment, patiemment; comme le but est raisonnable,  mon avis,
comme il est d'accord avec les vrais et rels intrts du pays, nous
pouvons esprer de l'atteindre: la persvrance seule mne au succs.
(_Trs-bien! trs-bien!_)


Le lendemain 23 avril, M. Odilon Barrot ayant rpondu  ce discours,
je lui rpliquai dans les termes suivants:

M. GUIZOT.--La Chambre me croira sans peine quand je dirai que
personne n'est plus press que moi de mettre fin  ce dbat; je ne le
prolongerai donc pas longtemps. Cependant, j'ai besoin de rpondre
quelques mots  l'honorable propinant; ils auront pour unique objet
de rtablir dans leur parfaite vrit ma pense et mon intention, que
je ne saurais reconnatre dans le tableau qu'il vient d'en faire.

Je commence par repousser tout ce qu'il a dit d'un mandat que j'aurais
voulu m'arroger, d'une situation que j'aurais voulu reprendre
vis--vis telle ou telle portion de cette Chambre. En rpondant tout 
l'heure  l'honorable M. de Lamartine, je crois avoir rpondu aussi
d'avance  M. Odilon Barrot. Je ne me suis arrog aucun mandat, je
n'ai prtendu changer la situation de personne, ni reprendre moi-mme
une situation diffrente de celle que j'avais avant-hier. J'ai dit ma
pense, ma pense tout entire sur une situation difficile, qui nous
proccupe tous, et sur laquelle je me suis expliqu le premier
compltement et sans dtour. Je rpte que je n'ai eu nul autre
dessein.

J'carte donc compltement ce premier reproche de l'honorable
propinant. J'aborde le second. Il m'a accus d'avoir ressuscit nos
vieilles querelles; j'avoue que le reproche m'a tonn: je croyais
avoir parl hier, soit en m'adressant  ce ct de la Chambre, soit
dans toute autre occasion, avec une modration irrcusable; telle
avait t du moins ma bien sincre intention. Que l'honorable M.
Odilon Barrot me permette donc de rpudier les mots dont il s'est
servi tout  l'heure: parti antipathique au gouvernement, parti
favorable au dsordre. Je n'ai rien dit de pareil de lui et de ses
amis, rien qui en approche; je puis rappeler mes expressions: j'ai dit
qu' mon avis, dans cette portion de la Chambre, il y avait moins
d'esprit de gouvernement que dans telle autre. (_Mouvement._)

En conscience, messieurs, il est impossible que nos susceptibilits,
les uns envers les autres aillent  ce point, qu'il soit impossible de
tenir un tel langage sans tre accus de vouloir ressusciter de
vieilles querelles, de vouloir donner l'exclusion  tout un parti, de
le mettre au ban du pays, de le considrer comme antipathique au
gouvernement. J'en appelle  tous ceux qui m'ont entendu hier; je n'ai
rien dit de semblable. Je repousse absolument cette exagration de
langage, parce qu'elle dnature tout  fait ma pense et mon
intention. Non; je n'ai entendu ressusciter aucune vieille querelle:
j'ai entendu rester ce que j'tais, comme l'honorable M. Odilon Barrot
a voulu le faire lui-mme tout  l'heure. Que M. Odilon Barrot se
rappelle la discussion de l'adresse; qu'il se rappelle avec quel soin,
et, j'ose dire, avec quelle probit nous avons, lui et moi, maintenu
nos principes, nos sentiments, nos antcdents. Eh bien, qu'ai-je fait
aujourd'hui, qu'ai-je fait hier aprs toutes ces rserves, sinon de
reprendre purement et simplement ma position telle qu'elle tait avant
la coalition, de la reprendre simplement, rien de moins, rien de plus?
Je n'ai parl, je le rpte, d'aucun de nos anciens dbats; je n'ai
ressuscit aucune querelle; je suis rest fidle  moi-mme dans mes
rapports avec les diverses portions de cette Chambre, dans l'opinion
que je me suis forme de chacune d'elles, dans mes intentions
politiques; je suis rest fidle  ce que j'ai t toujours et 
toutes les rserves que j'ai faites pendant le dbat de l'adresse et
pendant la dure de la coalition; je le rpte, rien de moins, rien de
plus.

On m'accuse de vouloir donner l'exclusion (l'exclusion du pouvoir
apparemment, car c'est de celle-l qu'il s'agit)  tout un parti
politique; mais il me semble que l'honorable M. Barrot lui-mme tout 
l'heure a dit, ce qu'il avait dit souvent, que le temps de son opinion
n'tait pas venu, que le temps de son parti, pour prendre et exercer
le pouvoir, n'tait pas encore l. Je n'ai rien dit de plus; je le
pense, en effet; je ne sais si ce temps-l viendra jamais, je suis
loin de l'affirmer; ce que je pense, c'est qu'il n'est pas venu.

L'honorable M. Odilon Barrot parle d'exclusion: il sait mieux que
personne que son parti, malgr ce qu'il disait tout  l'heure, a
entendu nous exclure, nous, mes amis et moi; car, en vrit, je ne
saurais accepter l'espce d'admission dont M. Barrot parlait tout 
l'heure. Comment! il vient de dire que parce qu'il nous croit, parce
qu'il nous fait l'honneur de nous croire des hommes de quelque valeur
parlementaire, on nous avait admis  prendre place dans le cabinet,
mais que nous avions entendu y entrer comme parti politique, enseignes
dployes.... Ah! oui, messieurs; c'est parfaitement vrai. Je ne suis
jamais entr, je n'ai jamais consenti  entrer dans le pouvoir qu'au
nom de mon parti, enseignes dployes, et jamais pour mon propre
compte.

On parle du devoir de l'abngation, on parle d'orgueil et de
prtentions personnelles.

Messieurs, il n'y a de prtentions personnelles que lorsque l'on a des
prtentions pour soi; il n'y a orgueil que lorsqu'on se prsente pour
son propre compte, au nom de ce qu'on appelle la valeur personnelle,
la capacit d'un homme. Quand on agit, non pour soi-mme, non en vertu
de ce qu'on peut valoir soi-mme, mais au nom de sa seule opinion, de
son seul parti, dans un intrt public, et non pas dans un intrt
personnel, c'est alors qu'il y a vritable abngation personnelle,
vritable dignit. Pour mon compte, c'est toujours ainsi que j'ai
voulu me conduire, c'est ainsi que je me conduirai toujours. Non,
jamais je ne consentirai  entrer au pouvoir  titre d'habile avocat,
d'amnisti capable... (_Exclamations diverses._) Jamais au monde je ne
consentirai  une situation pareille. L'honorable M. Barrot a raison,
il a dit vrai; nous n'avons voulu, mes amis et moi, y rentrer qu'au
nom de notre opinion, de notre pass. Ce n'est pas l de l'orgueil;
c'est, si je ne me trompe, de la dignit bien entendue, c'est une
vritable abngation de tout intrt personnel. (_Trs-bien!
trs-bien!_)

Allons au vrai, au vrai simplement et sans exagration comme sans
dtour. L'honorable M. Barrot et moi nous avons, quant  la formation
de la majorit de cette Chambre et du cabinet qui doit la reprsenter,
des dsirs diffrents. Je dsire qu'en tenant grand compte de la
diffrence des temps, de la diverse disposition des esprits, de l'tat
du pays, qui n'est plus ce qu'il tait il y a quelques annes, je
dsire que la politique qui a prvalu depuis 1830, que la politique du
juste-milieu soit maintenue; je dsire qu'il se forme une majorit
qui, en se montrant, en tant rellement large, conciliatrice,
librale, en s'applaudissant de rallier les hommes sincres qui ont pu
lui tre d'abord trangers, ait approuv, soutenu dans ses principaux
lments cette politique, qui la respecte et qui l'aime, et qui soit
intresse  la maintenir, sauf, je le rpte, les modifications
qu'entre hommes senss et intelligents la diversit des temps exige.

L'honorable M. Barrot, fidle  lui-mme, comme je le suis  mon tour,
pense que cette politique a t mauvaise dans le pass. Il le croit,
car il l'a toujours combattue. Eh bien, moi, je crois qu'elle a t
bonne. Il croit qu'il faut la changer essentiellement. Je ne le pense
pas. Nous formons donc, quant  la majorit et au cabinet, des voeux
diffrents. Par consquent mon dsir naturel, mon intention, proclame
tout haut, est que la majorit se forme dans cette Chambre par l'union
des centres, car les centres, et en grande partie le centre gauche
aussi bien que le centre droit, ont pris part  la politique que
j'aime et que j'ai soutenue. Les lois que je veux dfendre, plusieurs
de ses honorables membres les ont dfendues.

M. DUPIN.--Pas toutes!

_Voix  gauche._--Pas la loi de disjonction!

M. GUIZOT.--Je suis tout prt, je n'luderai aucune question.

L'honorable M. Barrot et ses amis ont attaqu les lois de septembre
aussi bien que la loi de disjonction. Qu'ils me permettent de leur
dire que les lois de septembre ont aujourd'hui beaucoup plus
d'importance que la loi de disjonction, car l'une a t rejete, et
les autres subsistent.

Eh bien, l'honorable M. Thiers, avec grande raison, est venu dire hier
qu'il tait d'avis du maintien des lois de septembre. L'honorable M.
Barrot et ses amis ne sont certainement pas de cet avis-l. Ils
doivent dsirer qu'il se forme une majorit qui attire insensiblement
le pouvoir dans la route o probablement les lois de septembre
seraient un jour changes. Moi, je dsire le contraire; je dsire que
le pouvoir se maintienne dans la route qui ne nous mnera pas 
l'abolition des lois de septembre. Je pourrais passer en revue les
diffrentes parties de notre situation. Elles me conduiraient toutes
au mme rsultat. Il est donc parfaitement naturel, parfaitement
simple que, mettant  part toute animosit, mettant  part toute
vieille querelle, nous formions, M. Barrot et moi, des voeux
diffrents. Il est tout simple que je dsire un cabinet des deux
centres.

Ce que nous disons-l, nous pouvons le dire sans parler du pass, sans
exagrer les uns et les autres les paroles dont nous nous sommes
servis; nous pouvons le dire sans amener aucune violence, aucune
irritation dans nos dbats. (_Rumeur._)

Je le demande encore une fois  la conscience de la Chambre, ai-je
parl hier avec modration, oui ou non?

_Voix nombreuses._--Oui! oui! (_Murmures  gauche._)

_D'autres voix._--coutez! coutez!

M. GUIZOT.--Ah! je sais bien qu'il y a des hommes qui croient qu'il
n'y a pas de modration ds qu'il y a une opinion ferme, fixe et
publiquement proclame. Je ne puis le penser, car je suis convaincu
que le plus grand obstacle au triomphe de la modration, de la
politique modre, c'est au contraire l'irrsolution, la faiblesse,
l'incertitude des opinions et des volonts.

_Voix diverses._--C'est vrai!

M. GUIZOT.--Quand on est arriv au but par des ides fermes et une
volont ferme, il est ais de se modrer, quand la force a fait
l'preuve d'elle-mme, quand elle a eu confiance en elle-mme, et
qu'elle a inspir la confiance aux autres, alors elle peut se modrer;
mais l'irrsolution, les vacillations, la faiblesse ne sont propres
qu' entraner dans des voies violentes. Ce n'est pas une opinion
ferme qui empche d'tre modr; ce n'est pas un langage ferme qui
exclut la modration. Quand j'ai apport  cette tribune la question
du fond de notre situation, quand je l'ai mise  dcouvert, je savais
bien dans quelle route je m'engageais; je savais bien que je pouvais
me faire dire ce que l'honorable M. de Lamartine et l'honorable M.
Odilon Barrot vous ont dit. Je n'ai voulu me soustraire ni  ces
prils, ni  ces attaques, parce que je n'tais anim d'aucune
ambition personnelle, et qu'aucun mauvais dsir ne gouverne mon me.
(_Trs-bien!_)

Je n'ai pas la prtention, la sotte prtention de n'avoir jamais fait
de faute, de ne m'tre jamais tromp; j'ai pu tomber dans l'erreur,
j'ai pu avoir des torts, Dieu me garde de le nier! Je suis sr de la
puret de mes intentions, de la sincrit de mes penses; je suis sr
de ma modration au fond du coeur.

Voil ce que j'apporte  cette tribune, et on aura beau dnaturer mon
langage, on ne changera pas le fond des choses.

Je proteste contre les paroles qu'on m'a prtes, contre les
intentions qu'on m'a prtes, contre les consquences qu'on a voulu en
tirer.

Je n'ai point entendu rveiller de vieilles querelles; je n'ai voulu
exciter aucune passion dans cette Chambre, ni me servir d'aucune
passion pour reprendre position vis--vis de telle ou telle portion de
cette Chambre. J'ai entendu exprimer compltement mon opinion sur une
situation difficile, afin d'amener un rsultat dsirable.

Dans tous les cas, ce que je souhaite, c'est la formation d'une
majorit fidle  notre politique, la formation d'une majorit du
juste-milieu.

Voil ce que je souhaite, voil ce que je veux, ce que je demande.
Rien de moins, rien de plus. (_Nombreuses marques d'adhsion au
centre._)




XCVI

Sur les affaires d'Orient et les rapports du sultan avec le pacha
d'gypte.

--Chambre des dputs.--Sance du 2 juillet 1839.--


La rupture entre le sultan Mahmoud et le pacha d'gypte Mhmet-Ali
tant devenue imminente, le cabinet form le 12 mai 1839, sous la
prsidence de M. le marchal Soult, demanda, le 25 mai,  la Chambre
des dputs, un crdit extraordinaire de dix millions pour augmenter
nos forces maritimes dans le Levant. Le 24 juin, M. Jouffroy fit, au
nom de la commission charge de l'examiner, son rapport sur ce projet
de loi et en proposa l'adoption. Un long dbat s'engagea. J'y pris
part, le 2 juillet, en ces termes:

M. GUIZOT.--La Chambre m'approuvera, je l'espre, si, dans une
question qui tient de si prs  la grandeur et  l'honneur du pays, je
m'efforce d'carter absolument deux choses, l'esprit de parti et
l'esprit de systme. (_Chuchotements._) J'ai entrevu hier avec quelque
regret l'ombre de l'esprit de parti derrire le discours, d'ailleurs
si politique et si srieux, par lequel M. le duc de Valmy a ouvert ce
dbat. Il a reprsent le gouvernement de Juillet comme fatalement
vou  une politique,  une seule politique, qui mme n'tait pas au
fond la vraie politique de la France, mais celle de l'Angleterre; il
l'a reprsent, dis-je, comme vou  cette politique, ne pouvant en
pratiquer une autre, et n'ayant pas su ou n'ayant pas os pratiquer
pleinement celle-l.

Que dirait l'honorable duc de Valmy si on venait, d'une autre part,
lui parler de la Restauration comme voue aussi fatalement  une
politique,  la politique de la Sainte-Alliance,  la politique
absolutiste, et n'ayant fait, dans les projets dont il nous a
entretenus hier, que se montrer complaisante pour le chef de cette
politique, sans en rien obtenir que des promesses sans rsultat?

Je ne crois pas, messieurs, qu'il soit utile pour personne de
prsenter ainsi les grandes questions de politique nationale par le
triste et mesquin ct de l'esprit de parti et de nos dissensions
civiles.

M. BERRYER.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

M. GUIZOT.--Je dsire, pour mon compte, en dgager pleinement
celle-ci. Non, le gouvernement de Juillet n'a pas t vou en Orient 
une politique; celle qu'il a suivie, il l'a choisie: il aurait pu en
suivre une autre; il a pris celle-l parce qu'il l'a juge bonne,
conforme aux intrts du pays; il tait libre, parfaitement libre dans
son choix; et nous, conseillers de la couronne, nous qui,  cette
poque, avons suivi la politique aujourd'hui attaque, nous en
acceptons pleinement la responsabilit; nous l'avons prudemment
choisie et pratique, et non pas accepte comme une fatalit de notre
gouvernement. (_Assentiment au centre._)

Comme l'esprit de parti, je demande  carter l'esprit de systme. La
Chambre m'en croira quand je dirai que je n'entends nullement exclure
par l les vues d'ensemble et cette persistance dans les desseins qui
fait la force et la dignit de la politique;  Dieu ne plaise! mais
s'attacher particulirement  un certain ct d'une question, d'un
certain fait,  une certaine ide, et s'y attacher sans tenir compte
des autres faits, en les oubliant, ou bien en voulant les anantir par
la violence, c'est l l'esprit de systme; c'est l ce que vous avez
vu hier. Vous avez vu apparatre tantt la nationalit arabe, tantt
la lgitimit absolue de l'empire ottoman, tantt le partage immdiat,
prmdit de cet empire. Il y a l, messieurs, l'oubli de faits
actuels, de faits considrables que la politique ne peut ni ne doit
effacer. Il faut qu'elle en tienne compte. Les faits actuels et les
intrts du pays tels qu'ils rsultent de ces faits, voil d'o la
politique doit sortir. Elle ne doit tre ni asservie  l'esprit de
parti, ni invente au gr des fantaisies de l'imagination.

Ici, messieurs, nous n'avons pas longtemps  chercher la politique qui
convient  la France, nous la trouvons depuis longtemps toute faite.
C'est une politique traditionnelle, sculaire, c'est notre politique
nationale; elle consiste dans le maintien de l'quilibre europen par
le maintien de l'empire ottoman, selon la situation des temps et dans
les limites du possible, ces deux lois du gouvernement des tats.

Si je cherchais des noms propres, je rencontrerais Henri IV,
Richelieu, Louis XIV, Napolon; ils ont tous pratiqu cette politique,
celle-l et aucune autre.

Et hier encore, que vous ont dit tous les orateurs? Que c'tait l, en
effet, la meilleure politique, que, si elle tait possible, il
faudrait persister  la suivre. Ils en ont seulement ni ou rvoqu en
doute la possibilit; et alors chacun a produit son systme  la place
de ce qu'il dclarait impraticable.

Voici donc la vritable question: la politique nationale, historique,
de la France, le maintien de l'quilibre europen par le maintien de
l'empire ottoman, selon les temps et dans les limites du possible,
est-elle encore praticable aujourd'hui? L est toute la question,
celle qui nous presse et avant laquelle il n'en faut aborder aucune
autre. (_Trs-bien!_)

La solution dpend de deux choses, de l'tat de l'empire ottoman
lui-mme et de l'tat des grandes puissances de l'Europe.

Quant  l'empire ottoman, je suis fort loin de contester son dclin,
il est vident. Cependant, messieurs, prenez garde, n'allez pas trop
vite dans votre prvoyance.

Je ne rpterai pas les loquentes paroles que M. le ministre de
l'instruction publique prononait hier; mais, soyez-en srs, les
empires qui ont longtemps vcu sont trs-longtemps  tomber, et on
prvoit, on attend leur chute pendant des sicles peut-tre avant
qu'elle se ralise.

La Providence, qui ne partage pas les impatiences et les
prcipitations de l'esprit humain (_Rires approbatifs_) semble avoir
pris plaisir  donner d'avance un dmenti aux prdictions dont on nous
parle;  le donner sur le mme lieu, dans les mmes murs; elle a fait
durer un empire, l'empire grec, non pas des annes, mais des sicles,
aprs que les gens d'esprit du temps avaient prdit sa ruine
(_Nouveaux rires_) et dans des circonstances bien moins favorables 
la prolongation de sa dure que celles o se trouve aujourd'hui
l'empire ottoman.

Je pourrais m'en tenir  cette rponse gnrale, et peut-tre le
dmenti serait suffisant. Mais entrons plus avant dans les faits;
voyons de plus prs comment s'est opr depuis vingt ans, depuis
cinquante ans, le dclin de l'empire ottoman, et quelles circonstances
l'ont accompagn et l'accompagnent encore de nos jours.

Cet empire a beaucoup perdu; il a perdu des provinces, des provinces
bonnes  faire des royaumes. Comment les a-t-il perdues? Il y a dj
longtemps que ce n'est plus par la conqute; il y a dj longtemps
qu'aucune des puissances europennes n'a rien enlev par la guerre,
par la force ouverte  l'empire ottoman: la Crime est la dernire
conqute qui lui ait t ainsi arrache, car je ne parle pas de la
province d'Alger qui lui tait presque compltement trangre.

Qu'est-il donc arriv? Comment l'empire ottoman a-t-il perdu les
principauts sur le Danube, puis la Grce, puis l'gypte? Ce sont,
permettez-moi l'expression, ce sont des pierres tombes naturellement
de l'difice. (_Mouvement._) Ce sont des dmembrements en quelque
sorte spontans, accomplis par l'insurrection intrieure, par
l'impuissance de l'empire ottoman. Que les intrigues de l'Europe y
aient eu quelque part, je le veux bien; mais elles auraient t hors
d'tat de les mener  fin.

Ce ne sont pas les intrigues de l'Europe qui ont soulev les Valaques
et les Moldaves; ce ne sont pas les intrigues de l'Europe qui ont
soulev la Grce. Ce sont l, messieurs, des dmembrements naturels,
ce sont des provinces qui se sont souleves d'elles-mmes contre
l'empire ottoman.

Et une fois dtaches, que sont-elles devenues? sont-elles tombes
entre les mains de telle ou telle grande puissance europenne? Non
encore; elles ont tendu  se former en tats indpendants,  se
constituer  part sous tel ou tel protectorat plus ou moins rel, plus
ou moins prilleux, mais qui les a laisses et les laisse subsister 
titre de peuples distincts, de souverainets nouvelles dans la famille
des nations.

Et croyez-vous, messieurs, que sans cette perspective, sans cet espoir
de voir natre ainsi de nouveaux tats, croyez-vous que nous eussions
pris,  ce qui s'est pass en Orient, au sort de la Grce, par
exemple, la part si active, si officieuse que nous y avons prise? Non,
certes;  coup sr, s'il se ft agi de dtacher de l'empire ottoman
une province pour la donner  quelqu'un, vous n'auriez pas vu,
messieurs, se produire parmi nous ce mouvement national qui est venu
au secours de la Grce et l'a sauve.

J'ai entendu hier avec un profond regret, je l'avoue, exprimer ici
plus que du doute, exprimer du chagrin sur cet affranchissement de la
Grce, sur la bataille de Navarin!

Eh! messieurs, l'empire ottoman, j'en conviens, a perdu l une
province; et nous, par consquent, nous avons perdu quelque chose
dans les garanties de l'quilibre europen que nous offrait la force
de l'empire ottoman. Mais la sparation tait spontane, naturelle;
elle avait t souvent tente; la tentative se serait renouvele sans
cesse, et nous avons gagn,  son succs, non-seulement la dlivrance
d'une population chrtienne, mais la naissance d'un tat indpendant
qui aura sans doute besoin de temps et d'efforts pour s'affermir et se
dvelopper, mais qui ne tombera pas au pouvoir de personne
(_Trs-bien!_), et qui apportera dans l'avenir,  la civilisation et 
l'quilibre europen, une force et une garantie de plus.

Messieurs, il faut en politique, permettez-moi de vous le dire, il
faut un peu plus de fidlit, non-seulement aux personnes, mais aux
vnements. Quand on a voulu, quand on a second un grand vnement,
il faut savoir accepter les inconvnients, les mcomptes, les prils
qu'il entrane  sa suite; il faut lui demeurer fidle malgr ces
prils, malgr ces mcomptes.

Pour moi, j'ai hte de le dire, j'prouve aujourd'hui en pensant  la
bataille de Navarin,  l'indpendance de la Grce, les mmes
sentiments, la mme conviction, les mmes esprances que j'prouvais
quand ces grands faits venaient frapper nos oreilles et mouvoir nos
mes, dans cette ville de Paris qui semble aujourd'hui les avoir
oublis. (_Trs-bien!_)

Ce que je dis de la Grce, je le dirai de l'gypte; c'est un fait de
mme nature. Ce n'est pas nous qui avons dtach l'gypte de l'empire
ottoman. Sans doute, nous sommes pour quelque chose, par l'expdition
franaise, dans l'origine de cette puissance nouvelle; mais enfin elle
n'est pas de notre fait; ce dmembrement de l'empire ottoman, opr
lui-mme par le gnie de l'homme, par la force de la volont, par la
persvrance, irons-nous aujourd'hui le combattre? Il s'est fait sans
nous; il ne nous doit pas son existence; il a continu en gypte
quelque chose de ce que nous y avions commenc.

Nous l'avons protg en 1833,  Kutahi, comme la Restauration avait
protg la Grce naissante, et par les mmes raisons. Nous avons vu l
encore un dmembrement naturel, invitable, de l'empire ottoman, et
peut-tre une nouvelle puissance indpendante qui jouera un jour son
rle dans les affaires du monde, et mritait d'tre prise en grande
considration.

Regardez-bien, messieurs,  tout ce qui s'est pass en Orient et dans
l'empire ottoman depuis trente ans; vous verrez partout le mme fait;
vous verrez cet empire dcliner, vous le verrez se dmembrer de
lui-mme sur tel ou tel point, non au profit de telle ou telle des
grandes puissances de l'Europe, mais pour commencer, pour tenter la
formation de quelque souverainet nouvelle et indpendante. Pourquoi
cela, messieurs? Parce que personne en Europe n'et voulu souffrir que
la conqute donnt  telle ou telle puissance un agrandissement
considrable. Voil la vraie cause du cours qu'ont pris les
vnements, et la politique de la France, j'en conviens, s'y est
montre favorable.

Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'quilibre europen;
et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,
quelque dmembrement s'opre, quelque province se dtache de ce vieil
empire, favoriser la conversion de cette province en tat indpendant,
en souverainet nouvelle, qui prenne place dans la coalition des
tats, et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation,  la
fondation d'un nouvel quilibre europen, qui remplace celui dont les
anciens lments ne subsisteront plus, voil la politique qui convient
 la France,  laquelle elle a t naturellement conduite, et que nous
avons suivie. (_Mouvement d'approbation._)

Est-ce qu'elle ne peut plus la suivre aujourd'hui? Est-il survenu,
dans la disposition des grandes puissances de l'Europe, quelque
changement qui empche la France de continuer dans cette voie? Pour
mon compte, je ne le pense pas. Prenez les grandes puissances
europennes, examinez leur situation actuelle et la politique qui leur
est, en quelque sorte, impose par la situation quant  l'Orient; vous
verrez que rien n'est chang, que la France n'a pas lieu de se croire
en Orient sans allis.

Quant  l'Autriche, il est clair que le premier des intrts
politiques, l'intrt territorial, lui prescrit plus que jamais de
protger l'empire ottoman; plus que jamais l'Autriche ne peut
consentir  ce qu'une autre puissance s'agrandisse aux dpens de cet
empire.

L'Autriche a beaucoup gagn, messieurs, s'est beaucoup agrandie depuis
quelques annes; mais cet agrandissement n'est pas encore intimement
consomm. L'Italie gne la libert des mouvements de ses matres;
l'Autriche n'a plus aujourd'hui, si l'on peut ainsi parler, la
plnitude du droit de paix et de guerre en Europe; elle est oblige 
une prudence qui est bien prs de l'immobilit.

L'intrt commercial de l'Autriche n'existait pas il y a vingt ans; il
est grand aujourd'hui; elle a une navigation importante dans
l'Adriatique et dans la Mditerrane. Elle est oblige de mnager les
intrts de ses fabricants et de ses ngociants. Elle ne peut souffrir
qu'il s'tablisse  Constantinople une grande puissance qui
s'approprie toute cette navigation, et lui enlve la part qu'elle y a
prise depuis quelques annes.

Sous quelque point de vue que vous considriez la situation et les
intrts de l'Autriche, vous la trouverez voue en Orient au maintien
de la politique dont je vous entretenais tout  l'heure.

Quant  l'Angleterre, vous le savez, le _statu quo_ continental est le
fond mme de sa politique; elle n'a rien  gagner  l'agrandissement
de personne sur le continent. Quant  son intrt commercial, je ne
vous en entretiendrai pas, il frappe tous les yeux. Un grand ministre,
lord Chatam, disait: Je ne discute pas avec quiconque me dit que le
maintien de l'empire ottoman n'est pas pour l'Angleterre une question
de vie ou de mort.

Quant  moi, messieurs, je suis moins timide; je ne pense pas que,
pour des puissances telles que l'Angleterre et la France, il y ait
ainsi, dans le lointain, des questions de vie et de mort; mais lord
Chatam tait  ce point frapp de l'importance du maintien de l'empire
ottoman pour son pays, et l'Angleterre le pense encore si
compltement, qu'elle se voue  cette cause, mme avec un peu de
superstition,  mon avis. Elle s'est souvent montre un peu hostile 
ces tats nouveaux, dont je parlais tout  l'heure, et qui se sont
forms des dmembrements naturels de l'empire ottoman. La Grce, par
exemple, n'a pas toujours trouv l'Angleterre amie; l'gypte encore
moins. Je n'entrerai pas dans le dtail des motifs qui ont pu influer
 cet gard sur la politique anglaise; je crois qu'elle s'est
quelquefois trompe; je crois que, dans cette occasion, elle a
quelquefois sacrifi la grande politique  la petite, l'intrt
gnral et permanent de la Grande-Bretagne  des intrts secondaires:
le premier des intrts pour la Grande-Bretagne, c'est que la Russie
ne domine pas en Orient.

S'il m'est permis d'exprimer ici une opinion sur la politique d'un
grand pays tranger,  mon avis, il y a quelque faiblesse de la part
de l'Angleterre  couter des susceptibilits jalouses, ou bien tel ou
tel intrt commercial momentan et  ne pas employer tous ses
efforts, toute son influence pour consolider, pour dvelopper ces
tats nouveaux et indpendants qui peuvent, qui doivent devenir de
vritables barrires contre l'agrandissement indfini de la seule
puissance dont, en Orient, l'Angleterre doive craindre la rivalit.

Quels que soient,  cet gard, le mrite ou l'erreur de quelques actes
de la politique anglaise, il n'en est pas moins vident que
l'Angleterre est voue, voue plus dcidment, plus compltement
encore que toute autre grande puissance, au maintien de l'empire
ottoman.

Quant  la Russie, elle a une tendance et une situation fort
diffrentes: on peut dire ce qu'on voudra de sa modration, de sa
patience; au fond, elle suit et poursuit sa destine. Elle ne coule
pas autant vers l'Orient que le disait hier M. de Lamartine; on coule
bien plutt vers les lieux o l'on a envie d'tre que vers ceux o il
est facile d'aller. Les peuples d'Orient ont toujours coul vers
l'Occident, parce que l taient pour eux les vives jouissances, les
belles esprances; et la Russie dsire infiniment plus, je crois, une
province de l'Occident que tous les dserts de la Tartarie asiatique.
(_Mouvement._)

Mais, messieurs, quoique la Russie ait cette tendance et que je la
regarde comme incontestable, ici encore les garanties et les principes
de scurit ne vous manquent pas.

L'empereur Nicolas est un prince prudent et un prince consquent. Plus
d'une fois il s'est montr, dans sa vie politique, ferme et brave.
Quand l'occasion a eu besoin de son courage, elle l'a trouv. Mais ce
n'est pas un souverain tmraire ou seulement entreprenant; il ne
parat point avoir le got des entreprises et des aventures; il ne va
pas au-devant des vnements. L'histoire de sa double campagne en
Turquie et toute sa conduite  l'gard de l'Orient ne permet gure de
doute  cet gard.

C'est de plus un prince consquent: en 1830, il avait  choisir entre
la politique du souverain absolu et la politique de l'empereur de
Russie, entre la politique lgitimiste et la politique nationale,
nationale russe. Il a fait son choix. Je n'examine pas s'il a eu tort
ou raison, s'il a bien ou mal fait; il a fait son choix; il s'est
dclar le patron de la politique lgitimiste et absolutiste en
Europe. Bien ou mal choisi, c'est un grand rle. (_Bruit._) Mais ce
rle a ses charges, ses conditions, et sans doute l'empereur Nicolas
les connat; il sait certainement que, dans la situation qu'il a
choisie, il ne retrouverait probablement pas, s'il en avait besoin en
Orient, les sympathies et l'appui dont,  une autre poque, il a pu
apprcier l'importance et la valeur; il se lancerait donc bien plus
difficilement qu'on ne le suppose dans cette hasardeuse carrire.

J'ajoute que, prcisment dans la situation qu'il a prise, dans le
rle qu'il a choisi, l'empereur Nicolas doit se piquer de loyaut, de
fidlit  ses engagements; je dirai mme qu'il en a donn des
preuves, quand il a vacu Silistrie par exemple. (_Rumeurs
diverses._) Eh bien, messieurs, il serait permis, si une pareille
expression peut tre employe, il serait permis  l'empereur Nicolas,
moins qu' personne, de porter la moindre atteinte  l'existence d'un
tat indpendant et lgitime. Il est oblig de respecter tout ce qui
est ancien et tabli. Il faut que l'empire ottoman tombe videmment,
compltement, qu'il tombe de lui-mme, pour que l'empereur Nicolas,
sans manquer  son honneur, puisse avoir l'air d'y porter la main.
(_Mouvement prolong._)

Vous le voyez, messieurs, la France a bien des motifs de persvrer
dans sa politique  l'gard de l'Orient. Elle ne manque pas, elle ne
manquera pas en Europe de chances et de moyens de succs; non pas d'un
succs absolu, indfini, ce qui n'est pas donn aux choses de ce
monde, mais d'un succs prolong suffisant, tel qu'il est permis de
l'esprer. La France aurait donc tort de s'carter de cette politique
qui est la sienne, qui est la sienne de tout temps, et dans laquelle
elle a t confirme depuis cinquante ans par le cours naturel et
libre des vnements.

Mais je me hte de le dire, messieurs, ce ne peut tre une politique
inerte et isole. Les exemples sont sous vos yeux. L'empereur de
Russie a sa politique aussi; il la suit prudemment mais activement; il
a des forces considrables toujours prtes; il a des armes et des
flottes dans Sbastopol, sur la mer Noire. Il maintient,  votre gard
et  l'gard de toute l'Europe, la position qu'il a prise, et qui est
de soutenir qu'il rgle seul ses affaires en Orient, qu'il ne les met
en commun avec personne.

Messieurs, vous tes obligs  une prvoyance,  une activit gales 
la sienne; s'il persiste  s'isoler, vous tes obligs de rallier
autour de vous toutes les forces armes; vous tes obligs de soigner,
de prparer d'autant plus vos alliances, que l'empereur Nicolas
prtendra que ses affaires vous demeurent plus trangres. Vous tes
obligs d'avoir dans la Mditerrane des forces suffisantes pour
correspondre  celles qu'il entretient dans la mer Noire.

Aussi, pour moi, bien loin de refuser ce que demande le cabinet, s'il
m'tait permis d'avoir une opinion, je trouverais que le cabinet ne
demande pas assez. (_Mouvement._) C'est d'un armement considrable et
permanent dans la Mditerrane qu'il s'agit. Le mrite des
gouvernements absolus, c'est la prvoyance et la persvrance:
montrons au monde que les gouvernements libres savent aussi tre
prvoyants et persvrants. L'empereur de Russie tient, depuis
plusieurs annes, dans Sbastopol, une flotte et une arme dont il ne
se sert pas, mais qu'il garde l dans l'attente des vnements, et
pour tre toujours prt; faites comme lui; sachez tre aussi
persistants que lui; tenez dans la Mditerrane des forces
suffisantes, non pas pour aujourd'hui, pour demain, mais pour le jour
o l'vnement clatera, pour le jour o il ne faudra pas qu'on ait 
vous demander des instructions et  attendre un ordre de Paris pour
prendre un parti. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Voil comment vous aurez une politique gale  celle contre laquelle
vous voulez lutter.

Encore un mot, messieurs. Je l'avoue, je regarde cette question et le
rle qu'il appartient  la France d'y jouer, comme une bonne fortune
pour nous, pour notre gouvernement; non pas toutefois par les mmes
raisons que donnait hier ici, avec tant d'clat, l'honorable M. de
Lamartine; je ne pense pas que, parce que nous sommes encore mal
assis, nous ayons un grand intrt  nous agiter beaucoup. Je suis
partisan dclar, partisan persvrant de la politique de la paix; je
la crois seule morale aujourd'hui, seule utile  la France, et seule
conforme aux voeux rels du pays. Mais, messieurs, ne vous y trompez
pas, la politique de la paix, par cela seul qu'elle est souvent oisive
et froide, court le risque de passer pour pusillanime et pour goste.
Et il ne faut pas que la lassitude dans laquelle tout ce qui s'est
pass nous a momentanment plongs, il ne faut pas que cette lassitude
nous fasse illusion.

Ce qu'il y a de nouveau et d'indestructible dans le monde politique,
la grande rvolution qui s'est accomplie depuis le dernier sicle, le
voici, messieurs: c'est que les intrts publics, les intrts
gnraux, nationaux, et les sentiments levs, gnreux, sympathiques,
jouent un grand rle dans la politique; ce ne sont plus des forces
idales, des rves de philosophe; ce sont des forces relles, actives,
prsentes tous les jours et tout le jour sur la scne politique.

 Dieu ne plaise que jamais nous mettions ces nobles forces contre
nous!  Dieu ne plaise que jamais les intrts gnraux, les grands
intrts moraux, et les sentiments qui leur sont inhrents, se
regardent comme subordonns, comme sacrifis  une politique
pusillanime et goste, soit au dedans, soit au dehors! Ce serait un
affaiblissement matriel et un dcri moral dont il serait difficile de
mesurer la porte.

La politique qui nous convient dans la question d'Orient, messieurs,
a,  mes yeux, cet avantage qu'elle est conservatrice et pacifique, et
en mme temps active, digne, noble; elle fait appel et donne
satisfaction  ces grands intrts,  ces sentiments puissants que je
veux honorer et soigner.

Et, en mme temps qu'elle rpond aux vrais besoins du prsent, elle
n'engage en aucune faon l'avenir.

S'il arrivait, je ne sais quel jour, je ne sais comment, mais enfin
s'il arrivait que l'empire ottoman chancelt tout  fait, cette
politique vous laisserait parfaitement libres, libres de chercher
ailleurs, partout o vous les trouveriez, ces moyens d'quilibre
europen qui sont toujours pour nous le grand problme  rsoudre.

Ainsi vous le voyez, messieurs, c'est la politique nationale; c'est
celle des anciens comme des derniers temps; elle rpond aux besoins du
prsent, elle n'engage point, elle ne compromet point l'avenir, elle
vous satisfait et elle vous laisse libres. Pour moi, je ne demande au
gouvernement de mon pays que d'y persvrer hardiment, compltement.
Qu'il vienne ensuite demander  cette Chambre, dans toute leur
tendue et pour tout le temps ncessaire, tous les moyens, toutes les
forces dont il aura besoin pour l'accomplissement de son oeuvre; je
suis prt  les voter, et je suis convaincu que le pays en ferait
autant. (_Trs-bien! trs-bien!_)




XCVII

Discussion de l'adresse.--Question d'Orient.--Situation prise par le
nouveau cabinet.

--Chambre des pairs.--18 novembre 1840.--


Quand le cabinet du 29 octobre 1840 fut form,  l'ouverture de la
discussion de l'adresse dans la Chambre des pairs, M. le baron Pelet
(de la Lozre), ministre des finances dans le cabinet prcdent, prit
la parole pour expliquer la situation et justifier la conduite, dans
les affaires d'Orient, du cabinet auquel il avait appartenu. Je la
pris immdiatement aprs lui, non pour attaquer ce qu'il venait de
dire, mais pour bien dfinir,  mon tour, la situation et le plan de
conduite du nouveau cabinet.


M. GUIZOT.--Messieurs les pairs, j'ai hsit  prendre la parole. Il
ne m'appartient pas d'intervenir dans les discussions qui peuvent
s'lever entre les cabinets prcdents. Je n'ai encore, sur le compte
du cabinet actuel, rien  dire; il n'a point de pass  dfendre, et
la plus grande rserve m'est impose quant  l'avenir. Je ne puis ni
ne dois rpondre  aucune des interpellations qui ont pu ou qui
pourraient m'tre adresses. Je n'ai donc,  vrai dire, que bien peu
de part  prendre aujourd'hui dans la discussion.

Cependant il importe, je crois, de dterminer avec quelque prcision
la position que prend le cabinet et l'ide qu'il se forme de la grande
affaire confie  ses soins.

Cette position est prise, messieurs, cette ide est indique dans le
discours de la couronne, jusqu'ici le seul acte public du cabinet dans
la question.

Le discours commence par circonscrire et dfinir nettement l'objet du
trait. Il s'agit des mesures prises par quatre puissances pour rgler
de concert les rapports du sultan et du pacha d'gypte: rien de moins,
rien de plus. Il n'est question l ni d'aucun remaniement gnral de
l'Orient, ni d'aucune coalition politique contre la France, ni
d'aucune prparation au partage de l'empire ottoman. L'intervention de
quatre puissances,  la demande du sultan, pour rgler ses rapports
avec le pacha d'gypte, son vassal, voil le vritable, l'unique objet
du trait. On l'a dit, on l'a crit. J'en suis convaincu. Le discours
de la couronne est en ceci l'expression exacte du fait.

Cependant, tout spcial, tout limit qu'il est, ce trait a des
dangers. Il peut en sortir tout autre chose que ce qu'on cherche. Les
puissances peuvent tre conduites, pousses, entranes  excuter
plus qu'elles n'ont entrepris. De l la ncessit des armements qu'a
ordonns le gouvernement du roi: armements de prcaution, de
prvoyance, destins  garantir la sret de la France et le maintien
de son rang dans le monde; armements ncessaires  ce titre et dans
cette limite, car l'avenir est obscur et inquitant; armements qui,
jusqu'ici, sont seuls ncessaires, car nous esprons que les dangers
possibles ne se raliseront point, nous esprons que la paix pourra
tre honorablement maintenue. Nous y croyons, nous y travaillons;
c'est notre politique hautement proclame, sincrement pratique.
(_Marques d'approbation._)

Voil, messieurs, aux termes du discours, et par le plus simple des
commentaires, voil la position que prend le cabinet, voil l'ide
qu'il se forme de l'affaire que le trait du 15 juillet 1840 a eu la
prtention de rgler. Nous croyons que cette position est la seule
sage, la seule convenable, la seule d'accord avec les faits. Nous
croyons que les faits, bien exposs et bien compris, le dmontrent
clairement.

En 1833, une situation analogue aboutit  une transaction,  la
transaction de Kutahi. L'Europe a vcu en paix, l'Orient a vcu en
paix pendant six ans sous cette transaction. Plus d'une fois la paix a
t menace; plus d'une fois, des deux parts, de la part du sultan et
de celle du pacha, il y a eu dsir de la rompre. Le pacha a eu des
vellits d'indpendance; le sultan a eu des vellits de reprendre
les territoires qu'il avait abandonns. Pendant six ans, ces dsirs
contraires  la paix ont t rprims. Il est dplorable qu'ils ne
l'aient pas t en 1839 comme ils l'avaient t pendant six ans. La
France n'a rien  se reprocher  cet gard.  Alexandrie, 
Constantinople, elle a fait tout ce qu'elle a pu pour que la paix ft
respecte. Ses paroles ont t constamment d'accord avec ses actes.
Son influence relle n'a jamais contredit ses conseils officiels. Les
paroles de ses ambassadeurs n'ont jamais diffr des paroles de ses
ministres. La France a voulu le maintien de la paix; elle ne porte
point la responsabilit de la guerre qui a clat en 1839.

Quand cette guerre a clat, la France a repris la politique qui avait
triomph en 1833, la politique de transaction. La France a demand
qu'une transaction nouvelle, mnageant les prtentions et les intrts
des deux partis, vnt assurer  l'Orient une nouvelle re de paix.

En ce qui touche la suspension de la guerre, l'accord a t complet
entre les puissances; l'Angleterre et la France ont sur-le-champ
concouru pour interdire au sultan et au pacha la prolongation des
hostilits.

En ce qui touche la question de Constantinople, la France et
l'Angleterre se sont galement entendues. Je n'ai pas besoin d'entrer
dans le dtail des prcautions et des mesures qu'elles ont prpares 
ce sujet; il est vident, il est dmontr que la mme pense, le mme
dsir, la mme politique ont anim les deux gouvernements.

Leur dissidence a clat sur les bases de la transaction nouvelle
qu'il fallait imposer au sultan et au pacha. Ici, messieurs, je le
dirai avec une entire sincrit, c'est,  mon avis, une faute grave,
des deux parts, que d'avoir cout cette dissidence, de s'y tre
abandonn, d'en avoir fait le noeud de la question et de la situation.
On a sacrifi la grande politique  la petite, l'intrt suprieur 
l'intrt secondaire.

La grande politique, l'intrt suprieur de l'Europe et de toutes les
puissances en Europe, c'est le maintien de la paix, partout, toujours;
le maintien de la scurit dans les esprits comme de la tranquillit
dans les faits. Cela importe non-seulement au bien-tre matriel, mais
au bien politique et moral, au progrs politique et moral de tous les
peuples en Europe.

On a qualifi cette politique d'goste et de mesquine. Je regrette de
diffrer sur ce point avec l'honorable et sincre comte de
Montalembert. C'est avec une conviction galement profonde, galement
sincre, que je dirai qu' mon avis, c'est au contraire la politique
la plus haute, la plus morale, la plus universelle, et, s'il me
permettait de parler son langage, je dirais la plus catholique qui
soit possible de notre temps (_Trs-bien!_) M. de Montalembert
n'ignore pas que depuis cinquante ans un immense branlement agite le
monde; de grands, de salutaires rsultats sont sortis de cet
branlement, et notre patrie en particulier y a fait les plus utiles,
les plus glorieuses conqutes. Mais l'branlement a cot cher. Les
rsultats acquis ont grand besoin d'tre consolids. Les maux que
l'branlement a causs et laisss ont grand besoin d'tre guris. Pour
consolider les rsultats acquis, pour gurir les maux qui subsistent,
la paix, la longue dure de l'ordre, un tat de choses tranquille,
rgulier, c'est le vrai, peut-tre le seul remde.

Quel a t le mal principal de l'tat o nous avons si longtemps vcu?
Le rgne de la passion et de la force. C'est l ce qu'il faut
combattre; au rgne de la passion et de la force, il faut substituer
celui de la justice, du droit, du droit maintenu et dfendu avec les
seules armes de l'intelligence, sans recours  la force matrielle,
par les seuls moyens tranquilles et rguliers de gouvernement. Voil
le grand besoin de notre poque, voil comment vous pouvez combattre
le mal profond qui la travaille. Et voil, messieurs, ce qui fait la
grandeur, la moralit de la politique de la paix; voil par o elle a
mrit tous les sacrifices que nous lui avons faits; voil par o elle
a pouss de si profondes racines dans l'esprit des peuples.

Ne croyez pas que ce soit seulement pour maintenir leur repos
matriel, pour dfendre leur fortune que tant d'hommes aujourd'hui
sont si pris de l'ordre et de la paix; la vraie raison, la grande
raison, c'est qu'ils ne veulent pas voir le retour des temps de
passion et de violence; ils ne veulent pas revoir l'empire de la force
matrielle, de la force drgle; ils ont besoin de voir la rgle
rgner au sein de la socit. Croyez-moi, c'est l une politique
morale autant qu'utile, grande aussi bien que salutaire.
(_Trs-bien!_)

On a dvi de cette politique en Orient; on a oubli que d'ici 
longtemps il n'y aura en Europe point de question particulire, point
de question qui vaille le sacrifice de la paix gnrale. On s'en est
souvenu pour l'Occident, on l'a pratiqu en Occident depuis 1830; on
l'a oubli en Orient. Et on est, au fond, si pntr du danger d'un
tel oubli, qu'au moment mme o on le commettait, on a essay
d'chapper  ses consquences. Les essais, les tentatives de
transaction et d'accommodement se sont multiplis. La France en a fait
trois. La France a offert d'engager le pacha  cder le district
d'Adana, Candie et l'Arabie, pourvu qu'on lui laisst l'gypte et la
Syrie hrditairement. La France a offert le maintien pur et simple du
_statu quo_, avec la garantie des cinq puissances europennes. Enfin,
dans les derniers temps, aprs le trait conclu, la France a laiss
entrevoir qu'elle engagerait le pacha  se contenter de l'gypte
hrditaire et de la Syrie viagre. De son ct, l'Angleterre a fait
aussi des ouvertures; elle avait accord l'gypte hrditaire; elle y
a ajout le pachalick de Saint-Jean d'Acre, moins la place; puis elle
a ajout la place mme, cette place dont tout le monde avait dit que
c'tait la clef de la Syrie, et que le possesseur de Saint-Jean d'Acre
tait le matre de la Syrie.

Le cabinet anglais a considr cette concession comme quelque chose de
trs-considrable, qu'il accordait au dsir de faire rentrer la France
dans l'affaire. Inquiet sur la puissance du pacha d'gypte, videmment
jaloux de la restreindre, il croyait accorder beaucoup en lui donnant
la place de Saint-Jean d'Acre, et il le faisait uniquement sous
l'empire de ce grand, de ce profond dsir de la paix qui anime tous
les gouvernements et tous les pays en Europe.

Toutes les transactions ont chou: l'Angleterre n'a pas voulu de
celles de la France; la France n'a pas voulu de celles de
l'Angleterre. C'est un grand malheur, car elles valaient mieux que
l'tat de choses auquel on a enfin abouti.  prendre les vnements
dans leur ensemble et dans leurs consquences dfinitives, il n'y a
pas une des transactions proposes, soit par la France, soit par
l'Angleterre, qui ne dt tre accepte aujourd'hui de part et d'autre
avec empressement si l'tat des choses le permettait.

Mais le trait conclu, la grande politique abandonne, l'isolement de
la France consomm, il n'y a, je le rpte, aucune autre position 
prendre que celle qui a t prise par le cabinet dans le discours de
la couronne, position qu'il maintient et maintiendra, la position
pacifique, arme par prcaution et par prvoyance, et expectante.
(_Mouvement._)

On dit que cela ne suffit pas; on dit que nos intrts en Orient, que
nos relations avec le pacha, que l'injure que nous avons reue du
trait, que l'intrt de notre influence dans le monde, nous
commandent autre chose. Je ne le pense pas.

Quant  nos intrts en Orient, il est vident, messieurs, que la
question de savoir quelle sera la rpartition des territoires dans le
sein de l'empire ottoman entre le sultan et ses pachas, par exemple la
question de savoir si la Syrie appartiendra au sultan ou au pacha
d'gypte, n'est pas un grand intrt pour la France, que ce n'est pas
du moins un intrt duquel la guerre doive sortir.

Non-seulement cela n'est pas, mais nous l'avons toujours dit; la
politique de tous les cabinets,  toutes les poques, a t que la
rpartition des territoires entre les musulmans, dans l'intrieur de
l'empire ottoman, nous importait peu; le maintien de la paix, le
maintien de l'indpendance et de l'intgrit de l'empire ottoman dans
son ensemble,  l'gard des grandes puissances europennes, c'est l
ce qui nous importe. (_Trs-bien!_)

Nous n'avons point d'engagement formel avec le pacha; personne n'en
allgue aujourd'hui; mais on dit que nous avons des engagements
moraux, que l'appui que nous lui avons donn, ce que nous avons fait
pour lui, nous engage  aller plus loin. Plus loin! Nous avons soutenu
le pacha dans la plupart de ses prtentions; nous avons rclam pour
lui l'gypte hrditaire et la Syrie hrditaire; nous avons dit qu'il
ne fallait rien lui imposer par la force, qu'il fallait obtenir son
adhsion pacifique  une transaction comme en 1833. Cela a t dit par
tous les cabinets,  toutes les poques. Pour lui,  cause de lui,
pour le maintenir dans la position que je viens de dcrire, nous avons
accept le refroidissement de nos meilleurs allis; nous avons accept
l'isolement; nous avons accept des armements considrables et les
charges normes qui les accompagnent; nous avons accept les chances
d'une guerre gnrale; nous avons t jusqu'au bout de tout ce que
l'influence peut faire, et ce n'est pas assez! Il faut la guerre! Il
faut la guerre gnrale, comme s'il s'agissait de nos plus intimes
allis, sur nos frontires, comme s'il s'agissait de nos propres
provinces, de notre existence nationale! Cela est contraire au plus
simple bon sens. Nous avons fermement appuy, servi le pacha; nous
avons employ pour lui avec obstination, toute l'influence de la
France. Nous avons accept pour lui une situation difficile et
prilleuse. Cela n'a pas suffi pour accomplir tout le bien que nous
lui voulions; nous ne lui devons certainement pas davantage, et
jamais,  aucune poque, nulle puissance ne s'est plus engage et plus
compromise pour un alli si lointain et si incertain. (_Sensation._)

Je passe  l'injure (_coutez! coutez!_), motif qui serait dcisif
s'il existait.

La Chambre connat les faits; elle sait comment les choses se sont
passes avant la conclusion du trait du 15 juillet; elle sait qu'il y
a eu de part et d'autre des efforts longs et sincres pour se mettre
d'accord; elle sait que, jusqu' la fin du mois de juin, rien n'a t
cach, que tous les moyens de transaction, d'accommodement, ont t
tents, tents  dcouvert.

Dans les derniers jours du mois de juin, voici quel tait l'tat des
choses. Tous les essais de transaction proposs par la France ou par
l'Angleterre avaient chou. La nouvelle arrivait d'une tentative
d'arrangement direct entre Alexandrie et Constantinople. Personne ne
peut nier que cette tentative ne ft en contradiction formelle avec la
note du 27 juillet qui avait dit  la Porte: Ne vous arrangez pas
directement avec le pacha, nous nous chargeons de vous arranger. Elle
a t connue  Londres dans le cours du mois de juin. On a cru fort 
tort, et contre mes protestations les plus formelles, les plus
persvrantes, on a cru que cette tentative tait l'oeuvre de la
France; on a cru que la France, abandonnant la politique du 27
juillet, avait tent de se faire l une politique isole, un succs
isol. J'ai dit, j'ai rpt officiellement, particulirement, que
cela tait faux; on ne m'a pas cru. (_Mouvement._) L s'est tablie
une erreur obstine qui a exerc sur les vnements une trs-grande
influence. On s'est dit: Puisque la France a voulu suivre une
politique isole et se faire un succs  part, nous pouvons bien en
faire autant. L'arrangement  quatre, qui restait en suspens depuis
longtemps, que, j'ose le dire, j'ai concouru  tenir en suspens,
d'aprs les ordres et les instructions du roi, cet arrangement a t
repris avec une extrme vivacit. Au mme moment est venue la nouvelle
de l'insurrection de la Syrie. La tentative d'arrangement direct avait
donn beaucoup d'humeur; l'insurrection de la Syrie a donn beaucoup
d'esprance. Les projets de transaction encore poursuivis par
quelques-uns des plnipotentiaires ont t glacs, sont tombs par
cette seule circonstance, et  l'instant mme l'arrangement  quatre,
vivement pouss, servi par les faits dont j'ai rendu compte  la
Chambre, a t conclu; il a t conclu  l'insu de la France.
(_Mouvement._)

Pendant les huit ou dix derniers jours qui ont amen la conclusion de
l'arrangement, la France a t laisse  l'cart. Les quatre
puissances ont t convaincues, et je dois ajouter, elles avaient
droit de se dire convaincues que les tentatives de transaction avaient
chou dfinitivement; on avait rpt constamment: Si vous ne vous
arrangez pas, si vous ne vous entendez pas avec nous, nous conclurons
un arrangement  quatre, nous finirons l'affaire  quatre. On l'a
finie  quatre comme on l'avait annonc, mais sans en avertir une
dernire fois la France.

Je n'hsite pas  dire qu'il y a eu l, envers la France, un manque
d'gards dont elle doit, par sa conduite et son attitude, tmoigner un
juste ressentiment. On pouvait se croire en droit de conclure
l'arrangement  quatre, de signer sans la France. Il tait convenable,
il tait juste, envers un ancien et intime alli, de l'avertir qu'on
allait signer; de lui demander si dfinitivement il lui convenait ou
non de s'associer  l'entreprise. On n'a pas eu en ce moment pour la
France, pour son gouvernement, tous les gards qu'on lui devait.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Messieurs, c'est l un manque de procds; ce n'est pas une injure; ce
n'est pas une insulte politique. On n'a jamais voulu, dans tout le
cours de l'affaire, je prie la Chambre de faire quelque attention 
ces paroles que je dis aprs y avoir bien pens, on n'a jamais voulu
ni tromper, ni dfier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
avait pas moyen de s'entendre avec la France sur les bases de la
transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement 
quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
fait avec tous les gards auxquels elle devait s'attendre; c'est un
tort sans doute, un tort dont nous avons droit de nous plaindre; mais
je le demande  la Chambre, je le demande aux hommes les plus
dlicats, les plus susceptibles en fait d'honneur national, et qui
cependant conservent et doivent conserver leur jugement dans
l'apprciation des faits, est-ce l un cas de guerre?

J'ai parl de nos intrts en Orient, de nos engagements envers le
pacha, de ce qu'on appelle l'injure faite  la France. Il me reste un
dernier point, notre influence dans le monde. On dit qu'elle sera
perdue, on dit que la France sera abaisse, si elle ne tire pas de ce
trait une rparation clatante.

Messieurs, depuis 1830, c'est devenu, pour certaines personnes, un
lieu commun de conversation et presque de tribune de dire que la
France est sans influence en Europe, que l'influence de la France a
dclin sans cesse;  mon avis, c'est le contraire qui est vrai; la
France a eu depuis 1830, sur les affaires de l'Europe, une grande,
trs-grande influence; elle a fait plus qu'aucune autre des puissances
de l'Europe, et elle n'a pas le droit de se plaindre de sa situation
ni de son influence depuis dix ans. Depuis dix ans, la France
moralement, politiquement, a reconquis la Belgique, qui lui tait
hostile, la France a reconquis la Suisse, qui lui tait hostile, la
France a reconquis l'Espagne, qui lui tait hostile. (_Rclamations de
M. le marquis de Brz._)

Je prie M. de Dreux-Brz de me permettre d'aller jusqu'au bout. Je
prvois tout ce qu'il peut dire. J'affirme cependant que, depuis 1830,
la France a reconquis l'Espagne; conqute qui peut valoir plus ou
moins, qui peut coter plus ou moins cher, mais qui n'en est pas moins
relle. Un gouvernement analogue d'intentions et d'ides gnrales au
gouvernement franais a t tabli en Espagne. Ce fait seul, ce fait
dominant portera un jour ses fruits.

Je n'hsite pas  l'affirmer; depuis 1830, autour d'elle, dans les
pays qui l'environnent, l'influence de la France est devenue
infiniment plus grande qu'auparavant. Qu'on me montre une des grandes
puissances de l'Europe qui ait fait les mmes progrs; qu'on me montre
une des grandes puissances de l'Europe au profit de laquelle se soient
accomplis d'aussi grands changements dans les tats qui l'environnent:
il n'y en a aucune.

La France a fait accepter de l'Europe sa propre situation et des
situations analogues dans trois ou quatre des tats qui l'entourent:
est-ce l une perte d'influence, un abaissement de la France?

Quant au fait particulier dont nous nous occupons, il n'est pas,
messieurs, aussi trange, aussi inou qu'on le prtend. Ce n'est pas
la premire fois qu'un grand tat assiste ainsi, sans y prendre part
et sans faire la guerre,  des vnements qui pourtant lui importent.
En 1826, il s'est cr une Grce, un tat dmembr de l'empire ottoman
et qui touchait aux frontires de l'Autriche; l'Angleterre, la Russie
et la France concluent un trait pour protger cet tat; l'Autriche y
reste trangre; l'Autriche juge qu'il est de sa politique de ne pas
entrer dans le trait qui cre la Grce; est-ce que l'Autriche a
disparu du nombre des grandes puissances de l'Europe? est-ce qu'elle
ne conserve pas un rang et une influence considrables dans les
destines de l'Europe?

Je prends un autre exemple d'une puissance plus susceptible, plus
ambitieuse que l'Autriche, l'Angleterre. En 1823, une grande
expdition franaise entre en Espagne pour dtruire un rgime que
l'Angleterre avait protg; non-seulement elle y entre, mais elle
occupe l'Espagne, elle occupe pendant plusieurs annes Cadix, l'un des
objets de la vigilance, de la jalousie de l'Angleterre. Que fait M.
Canning, le ministre le plus populaire de l'Angleterre? il reste en
paix; il juge qu'il est plus sage pour l'Angleterre de ne pas faire
la guerre pour un tel vnement. Il a fait comme nous; il a employ,
pour empcher cet vnement, tous ses moyens d'influence, il a
ngoci, il a suscit des obstacles; mais quand l'vnement a t
accompli, il a eu le bon sens de comprendre que l'intrt de son pays
tait de ne pas s'engager pour cela dans une grande guerre; il a eu le
bon sens de le comprendre et le courage de le dire, et aujourd'hui
l'Angleterre reconnat que M. Canning,  cette poque, a bien gouvern
ses destines. On se plaignait de lui; on l'accusait d'imprvoyance,
d'aveuglement, de faiblesse; il a persist; l'Angleterre est reste
tranquille et expectante, et maintenant on reconnat qu'elle n'y a
rien perdu de sa force et de sa dignit.

Messieurs, il ne faut pas que la France se trompe sur ses moyens
d'influence en Europe; je crains qu'il n'y ait  cet gard, dans nos
esprits, beaucoup de prjug et de routine. Nous avons eu pendant
longtemps deux grands moyens d'influence en Europe, la rvolution et
la guerre. Je ne les accuse pas. Ils ont t pendant longtemps
ncessaires pour assurer  la France le rgime intrieur dont elle
avait besoin et l'indpendance extrieure  laquelle elle avait droit.
Mais enfin la rvolution et la guerre, comme moyens d'influence en
Europe, sont uss pour la France. Elle se ferait un tort immense si
elle persistait  les employer. Les moyens d'influence pour la France
aujourd'hui, c'est la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement
au sein d'une grande libert conquise par une rvolution; les moyens
d'influence de la France, c'est de rgner sur l'esprit des hommes,
c'est de conqurir partout, non pas des territoires, mais des
intelligences et des mes. C'est par l que la France est appele 
tendre en Europe son pouvoir, son crdit, sa force; et, au moment du
danger, quand viendra l'preuve de la guerre pour une bonne cause,
pour une cause grande et juste, la France recueillera le bnfice de
ces conqutes lentes et sourdes, mais qui n'en sont pas moins
relles, de ces conqutes qui ne se rsolvent pas en provinces et en
tributs, mais qui n'en aboutissent pas moins  un accroissement de
force et de pouvoir.

Croyez-moi, messieurs, ne parlons pas  notre patrie de territoires 
conqurir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de grandes
vengeances  exercer. Non; que la France prospre; qu'elle vive libre,
intelligente, anime, sans trouble, et nous n'aurons pas  nous
plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde. (_Nouvelles marques
d'approbation._)


M. le comte de Montalembert ayant provoqu une explication sur ces
mots: _Le maintien de la paix partout, toujours_, je remontai  la
tribune et lui dis:

_M. le ministre des affaires trangres._--Je remercie l'honorable
propinant de me fournir l'occasion d'expliquer les deux mots qu'il
vient de rappeler. Je croyais que cette explication rsultait de tout
ce que j'avais dit. (_Oui! Oui!_) J'ai dit que, s'il y avait une
offense relle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parl de la guerre
que ferait la France pour une cause juste et lgitime, aprs s'tre
empare de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes ces deux
paroles excluaient l'ide de la paix  tout prix. J'ai parl de la
paix partout et toujours, mais comme d'un intrt gal pour tous les
gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la
justice et de l'honneur national. J'ai dit que la politique juste, la
politique morale, c'tait la politique de la paix, et qu'elle devait
tre arbore comme le drapeau du pays; mais ce drapeau peut se lever
pour la guerre, si la justice et l'honneur l'exigent. C'est l ma
pense; ce sont l mes paroles; et je les rpte, bien sr que je n'ai
nul besoin de les modifier. (_Trs-bien!_)


M. le marquis de Dreux-Brz ayant de nouveau parl de l'tat de
l'Espagne et de ses relations avec la France, je lui rpondis en ces
termes:

_M. le ministre des affaires trangres._--Le gouvernement du roi, 
aucune poque, n'a eu la prtention de dominer en Espagne, de faire en
Espagne les vnements. Ce n'est pas le gouvernement du roi qui a
amen en Espagne telle ou telle crise politique, ni travaill  faire
prvaloir tel ou tel parti aux dpens de tel autre. L'Espagne a fait
ses propres destines. C'est l'Espagne elle-mme, soit par ses rois,
soit par ses forces nationales, qui a chang l'ordre de succession et
parcouru ensuite les phases de la situation difficile o elle tait
entre. Le gouvernement du roi a pris les vnements tels que
l'Espagne elle-mme les faisait. Dans ces vnements, il s'est montr
toujours l'ami de l'ordre lgal et rgulier. C'est au gouvernement
lgal tabli par l'Espagne elle-mme qu'il a toujours prt son appui.
Il n'a jamais, comme on l'a souvent prtendu, travaill  faire
triompher tel ou tel parti politique contre tel autre. C'est  l'ordre
tabli,  la lgalit,  la modration, qu'il a prt son appui. Il
est donc injuste de le rendre responsable des vnements qui
s'accomplissent en Espagne. Il est injuste de dire que c'est lui qui a
chang l'ordre de succession, qui a amen telle ou telle insurrection,
accept telle ou telle rvolution. Le gouvernement du roi n'a rien
amen, rien accept que l'ordre lgal, l'ordre tabli, la volont de
l'Espagne elle-mme. Il ne lui a jamais donn qu'un appui et des
conseils favorables  l'ordre lgal et vraiment espagnol.

Que l'Espagne, aprs cela, soit en proie aux chances, aux prils, aux
maux d'une rvolution; qu'elle traverse toutes les preuves d'une
nation qui travaille  changer son gouvernement, il n'y a rien l qui
puisse nous tonner. Je prie l'honorable propinant de se demander 
lui-mme ce qui serait arriv en France si, pendant le cours de nos
longues preuves, nous avions eu  ct de nous un gouvernement qui,
sans secourir aucune faction, sans exciter aucune discorde, ne nous
et jamais donn que des conseils de prudence, de modration et n'et
jamais prt son appui qu' l'ordre lgal et reconnu. Certes ce
gouvernement aurait jou  l'gard de la France un rle honorable et
utile; il nous aurait rendu de grands services, et nous lui en aurions
d une grande reconnaissance; et au jour o la reconnaissance peut
arriver, au jour o la raison revient aux peuples, au sortir de cette
carrire orageuse des rvolutions, nous aurions t les premiers 
rendre justice  un gouvernement qui aurait jou envers nous un tel
rle. Ce rle, nous l'avons jou  l'gard de l'Espagne. On ne
trouvera, dans aucune des instructions que le gouvernement du roi a
adresses  ses ambassadeurs, une parole qui sorte des limites que
j'indique en ce moment  la Chambre.

Quand l'Espagne a t livre aux chances de la guerre civile, quand le
gouvernement qu'elle avait elle-mme proclam, fond, reconnu, qui
tait l'oeuvre de la volont de son roi et de la volont du pays,
quand ce gouvernement a t attaqu par la guerre civile,
qu'avons-nous fait? Nous nous sommes concerts avec les allis de
l'Espagne, ses allis naturels, ceux qui reconnaissaient le
gouvernement par elle-mme fond et reconnu; nous nous sommes
concerts avec eux pour l'aider  se dlivrer de la guerre civile.
Nous n'avons pas prtendu lui imposer notre volont, notre domination;
bien plus, nous avons refus d'intervenir par la force dans ses
affaires; nous avons refus de mettre notre volont et notre force 
la place de la volont et de la force de l'Espagne elle-mme. Nous
l'avons laisse suivre le cours de ses destines et de ses propres
opinions, nous bornant  lui prter tout l'appui qu'un gouvernement
tranger et ami peut prter  un peuple engag dans cette difficile
carrire.

Nous avons fait cela de concert avec l'Angleterre, sans nous
proccuper des anciennes rivalits d'influence, de ces rivalits
auxquelles il faut faire grande attention dans le cours ordinaire des
choses, mais qui doivent quelquefois se taire et s'effacer devant des
situations difficiles et des circonstances dominantes.

Et qu'il me soit permis de rendre  l'Angleterre cette justice qu'elle
aussi elle a oubli un moment ces rivalits d'influence, qu'elle s'est
leve au-dessus de son propre pass.

Nous n'avons pas voulu intervenir en Espagne quand l'Angleterre nous a
demand d'intervenir. L'Angleterre oubliait la jalousie avec laquelle
elle avait toujours considr l'influence de la France en Espagne, et
la France ne voulait pas donner  l'Angleterre ni  l'Espagne sujet de
dire qu'elle entendait fonder au del des Pyrnes sa domination.
Grand exemple de modration et de libert d'esprit des deux parts!

Qu'aprs cela et dans une situation plus rgulire, plus tranquille,
cette rivalit d'influence reparaisse, nous ne la mconnatrons pas;
nous ne ngligerons pas d'assurer  la France, non pas la domination,
mais la juste part d'influence qui lui appartient dans les destines
de la Pninsule. Nous esprons qu'il nous sera possible de nous
concilier sur ce sujet avec l'Angleterre elle-mme, et qu'en prsence
des vnements si prilleux auxquels l'Espagne est en proie,
l'Angleterre sentira, comme elle l'a dj senti une fois, qu'il n'y a
pas l une lutte d'influences rivales, mais qu'il y a un intrt
commun, l'intrt d'aider la Pninsule  rtablir l'ordre dans son
propre sein,  faire cesser la guerre civile, quel qu'en soit le
drapeau,  fonder enfin un gouvernement lgal, rgulier, but lgitime
des efforts de l'Espagne, comme cela a t pendant si longtemps le but
des efforts de la France. (_Marques d'adhsion._)




XCVIII

Discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.--Situation et conduite
des deux cabinets du 1er mars et du 29 octobre 1840.

--Chambre des dputs.--Sance du 25 novembre 1840.--


 l'ouverture du dbat de l'adresse, M. Thiers prit la parole pour
retracer et justifier la politique de son cabinet dans les affaires
d'Orient et ses relations avec moi pendant mon ambassade d'Angleterre.
Je lui rpondis immdiatement:

M. GUIZOT.--Messieurs, l'honorable M. Thiers disait tout  l'heure:
Sous le ministre du 29 octobre, la question est rsolue, la paix est
certaine. L'honorable M. Thiers n'a dit que la moiti de la vrit:
sous le ministre du 1er mars, la question tait rsolue, la guerre
tait certaine. (_Vive approbation au centre._)

En voulez-vous la preuve? Elle est dans les paroles mmes que
l'honorable M. Thiers vient de prononcer  cette tribune; il vous a
parl de la dplorable solution qu'avaient reue chez nous la question
belge, la question italienne, la question espagnole. Pourquoi
dplorable? (_Interruption  gauche._) Nous tenons cette solution pour
trs-bonne.

M. PISCATORY, _se levant avec une grande vivacit_.--Et le 15 avril,
monsieur Guizot?

_ gauche._--Et la coalition dont vous faisiez partie? (_Agitation
prolonge._)

_M. le ministre des affaires trangres._--Attendez, messieurs,
attendez. (_L'agitation continue._)

_M. le prsident._--J'engage la Chambre au silence; son premier
devoir, c'est de respecter la libert de la tribune.

_M. le ministre._--Je rpte ce que je disais: nous pensons qu'on a
bien fait de rsoudre la question espagnole sans intervention en
Espagne et sans la guerre. (_Marques d'adhsion au centre._)

Qu'est-ce que le 15 avril a  dmler avec cette question-l?

_ gauche._--Et Ancne?

_M. le ministre des affaires trangres._--Attendez donc.

Qu'appelez-vous la question belge?

M. THIERS.--La solution que vous blmiez de moiti avec moi dans la
coalition. (_Interpellations diverses._)

_M. le prsident._--Avec ces interruptions, la discussion devient
impossible.

_M. le ministre des affaires trangres._--Il est absolument
impossible de parler au milieu d'un tel tumulte. (_ demain!  demain!
Non! non!_)

Je reviens  la question belge. L'honorable M. Thiers peut se souvenir
qu' l'poque dont il parle, je n'ai pas ouvert la bouche sur la
question belge. Je n'ai exprim  cet gard aucune opinion, et la
raison en est bien simple. Je croyais la question belge justement et
raisonnablement rsolue par le trait des dix-huit articles. Je
croyais.....

M. BERRYER.--Je demande la parole. (_Mouvement._).

M. DE. MALLEVILLE.--Il fallait le dire.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je croyais que le trait
des dix-huit articles liait les puissances, recevait lgitimement son
excution, et qu'il n'y avait pas l un cas de guerre.

Reste la question italienne. En vrit, je ne supposais pas que, quand
on parlait tout  l'heure de la question italienne, on fit allusion 
Ancne... (_Bruit._)

_ gauche._--Ce dshonneur...

_M. le prsident._--Ces interruptions continuelles ne conviennent ni 
la dignit de la Chambre, ni  la grandeur de la discussion.

_M. le ministre des affaires trangres._--Il n'est entr,  aucun
moment, dans la tte de personne, que la question d'Ancne ft un cas
de paix ou de guerre. On a pu dsapprouver l'vacuation d'Ancne; je
l'ai dsapprouve; mais il ne s'ensuit pas qu'on ait le droit de dire
que c'tait l une question qui pouvait tre rsolue par la guerre et
qu'on a eu tort de rsoudre par la paix. La question d'Ancne n'a
aucun rapport avec celle qui nous occupe en ce moment.

Quand l'honorable M. Thiers a parl de la question espagnole, de la
question belge, de la question italienne, il n'a parl, il n'a pu
parler que de questions dans lesquelles un cas de guerre ou de paix
avait t pos. (_Bruit._)

_Une voix  gauche._--M. Thiers a dit: malheureusement rsolues.

_M. le ministre des affaires trangres._--Il en a parl comme d'un
cas de guerre, ou bien ce qu'il a dit  cet gard n'aurait pas de
sens.

Eh bien, nous, messieurs, nous croyons que, dans l'ensemble des actes,
depuis 1830, et malgr les dissidences relles et profondes qui ont pu
exister sur tel ou tel acte en particulier, nous croyons que la
politique qui a rgi les affaires de la France a t une politique
juste, raisonnable, honorable, dont la France n'a pas  se reprocher,
que la France n'a pas  regretter, qui n'offre rien  rparer, et que
ce n'est pas une raison  donner aujourd'hui, pour pousser la France 
telle ou telle guerre, que de lui dire qu'elle a des rparations 
prendre pour la paix qu'elle a garde  telle ou telle poque. Depuis
dix ans, la France a eu raison de garder la paix, de ne pas poser les
cas de guerre qu'elle n'a pas poss. Elle n'a, je le rpte, rien 
regretter, rien  rparer. Il ne faut pas venir lui dire aujourd'hui
devant l'Europe qu'elle a des rparations  prendre, des vengeances 
exercer, qu'il y a une portion de sa politique qu'elle doit compenser
par quelque acte clatant. Non, nous ne le pensons pas; nous pensons
que la politique que nous voulons suivre aujourd'hui est la mme
politique gnrale qui a t suivie depuis 1830, et que nous avons
aujourd'hui, pour la suivre, d'aussi bonnes raisons, des raisons plus
puissantes que lorsqu'il s'agissait de la Pologne ou de l'Italie.
(_Aux centres_: Trs-bien!)

Je ne veux pas traiter aujourd'hui l'ensemble de la question; je
reprendrai demain l'histoire des ngociations, et je discuterai le
tableau qu'en a prsent M. Thiers. Je me rencontrerai quelquefois
avec lui, je diffrerai quelquefois; j'ajourne cela  demain.
Aujourd'hui, je me borne  dire: oui, la question avec nous est
rsolue, en ce sens que nous voulons le maintien de la paix et que
nous y croyons. (_Murmures._) Nous croyons le maintien de la paix
possible avec sret et honneur pour la France. La question tait
rsolue dans l'autre sens par le cabinet prcdent; sa prvoyance
tait que le maintien de la paix n'tait pas possible avec honneur et
sret pour la France. Je ne le lui reproche pas; je ne lui reproche
pas de s'tre conduit et prpar dans cette vue, puisqu'il le pensait;
je crois qu'il avait tort de le penser, je crois que sa politique
tait mauvaise; nous en avons une autre. (_Murmures  gauche._)

M. THIERS.--Il fallait donc le dire avant le 29 octobre.

_M. le ministre des affaires trangres_.--Savez-vous, messieurs, ce
qui est arriv quand le trait du 15 juillet a t sign? Il y a eu
une chance possible, un germe de guerre en Europe.

Nous avons dans notre sein, en France, des factions.....
(_Exclamations  gauche._)

_Au centre._--Oui! oui!

_M. le prsident._--Les interruptions ne peuvent tre tolres; la
tribune doit tre libre, surtout pour un ministre; il ne doit pas tre
interrompu; et aussi longtemps que les interruptions continueront, il
attendra le silence.

(Le silence se rtablit.)

_M. le ministre des affaires trangres._--Nous avons dans notre sein
des factions......

M. DE TOCQUEVILLE.--Je demande la parole.

_M. le ministre des affaires trangres._--... Des factions, qui des
qu'elles dcouvrent une chance de guerre, s'en emparent et essayent de
la fconder.

Voil ce qui est arriv. On a dit que le trait du 15 juillet, c'tait
l'ancienne coalition, que c'tait la Sainte-Alliance renaissant contre
la France. (_ gauche_: Oui! oui!) On a dit que le trait du 15
juillet, c'tait le partage de l'empire ottoman. On a dit que le
trait du 15 juillet, c'tait un affront fait  la France. Et avec
cela on s'est appliqu  garer,  entraner le pays,  l'entraner
dans une guerre sans motif suffisant et lgitime. Voil l'oeuvre des
factions.

Eh bien, le devoir du gouvernement, c'est de rsister  de tels
entranements; c'est d'clairer, de retenir le pays, quand les
factions travaillent  le tromper et  l'garer. Il nous a paru, il
nous parat aujourd'hui que cette oeuvre n'a pas t accomplie par le
dernier cabinet, qu'elle ne l'a pas t du moins avec une nergie
suffisante. Il nous a paru, il nous parat aujourd'hui que les
factions, dans leur entranement vers la guerre, dans leurs efforts
pour faire sortir la guerre de la situation, n'taient pas
suffisamment dmasques au pays, suffisamment rprimes. (_Rumeur 
gauche._)

M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.

_M. le ministre des affaires trangres._--Voil la vraie cause de la
formation du cabinet actuel. Il n'a pas t form pour maintenir la
paix  tout prix. Cela est honteux  dire et honteux  entendre.
(_Trs-bien! trs-bien!_) Et de quel droit quelqu'un viendrait-il ici
nous parler,  nous, de la paix  tout prix? Qui donc ici, except le
chef du cabinet actuel, qui donc a livr des batailles et fait des
conqutes pour la France? (_Trs-bien!_) Quel droit avez-vous pour
vous croire plus fiers, plus patriotes que d'autres? N'avons-nous pas
tous t...

M. TASCHEREAU, _de sa place_.--Nous n'avons pas t  Gand... (_Rumeur
au centre._)

_Voix nombreuses._-- l'ordre!  l'ordre!

M. ARDAILLON.--Je demande le rappel  l'ordre de M. Taschereau.

_M. le prsident._--Je me contente de dire que c'est s'carter de
l'ordre que de se livrer  des interruptions aussi inconvenantes
qu'anti-parlementaires, et, que, si elles se renouvellent, je serai
forc de rappeler nominativement  l'ordre ceux qui les commettront.

_M. le ministre des affaires trangres._--M. le prsident vient de
protger la libert de la tribune; mais je remercie l'honorable membre
qui m'a interrompu et que je ne connais pas, je le remercie de cette
interruption que j'attends depuis longtemps. (_Exclamations 
gauche._)

On m'a depuis longtemps prodigu  ce sujet la calomnie et l'injure.
J'y rpondrai enfin. Oui, j'ai t  Gand; j'y ai t, non le
lendemain du 20 mars, non  la suite de Louis XVIII, non comme migr,
non pour quitter, mais pour servir mon pays!

Le lendemain du 20 mars je suis retourn  la Sorbonne,  ma vie
obscure et littraire; je l'ai reprise paisiblement, je suis rentr
dans la condition d'un simple citoyen soumis aux lois et associ au
sort de son pays.  la fin du mois de mai, quand il a t vident pour
tout homme sens qu'il n'y avait pas de paix possible pour la France
avec l'Europe... (_Interruption. coutez! coutez!_) C'est mon avis.

Quand, dis-je, il m'a t vident que la maison de Bourbon rentrerait
en France (_Nouveau mouvement_), j'ai t  Gand alors, non pas dans
un intrt personnel, mais pour porter  Louis XVIII quelques vrits
utiles, pour lui dire que, dans la pense du parti constitutionnel,
dans la pense de la France, son gouvernement avait, en 1814, commis
des fautes qu'il tait impossible de recommencer; pour lui dire que,
s'il reparaissait sur le trne de France, il y avait des liberts,
non-seulement celles que la Charte avait dj consacres, mais des
liberts nouvelles qui devaient tre accordes au pays; qu'il y avait,
 l'gard des intrts nouveaux,  l'gard de la France nouvelle, une
autre conduite  tenir, une conduite qui inspirt plus de scurit,
qui dissipt les mfiances et les passions que la premire
Restauration avait suscites. Et, pour aboutir  quelque chose de plus
prcis, je suis all dire au roi Louis XVIII qu'il avait auprs de lui
tels hommes, tels ministres qu'il aurait tort de vouloir garder, qu'il
devait loigner de sa personne, et de toute grande influence sur les
affaires.

C'est au nom des royalistes constitutionnels, c'est dans l'intrt du
parti constitutionnel, c'est dans l'intrt de la Charte, c'est pour
lier l'affermissement et le dveloppement de la Charte au retour
probable de Louis XVIII en France que j'ai t  Gand.

M. GUYET-DESFONTAINES.--Et pendant ce temps-l la France courait aux
combats.

_M. le ministre._--Messieurs, ce n'est pas moi qui ai lev cet
incident, mais je l'ai saisi avec empressement pour dire enfin la
vrit sur un acte important de ma vie. Croyez-vous qu'en
accomplissant cet acte, je n'aie pas prvu ses consquences possibles?
Croyez-vous que je n'aie pas prvu... (_Interruption._)

M. ROYER-COLLARD.--Ce que vient de dire M. Guizot est parfaitement
vrai; j'en ai une connaissance trs-exacte.

_M. le ministre._--Messieurs, toutes les fois que j'ai cru et que je
croirai qu'un acte en soi lgitime peut tre utile  mon pays, je
n'hsiterai pas  l'accomplir, quels que soient les nuages qu'il
puisse rpandre sur mon avenir.

M. VILLEMAIN, _ministre de l'instruction publique_.--Trs-bien! Ce
n'est qu' ce prix qu'on est homme d'tat.

_M. le ministre._--Voil ce qui m'a dtermin  cette poque; j'ai
accept d'avance toutes les calomnies, toutes les difficults de
situation qui pouvaient en rsulter pour moi; je ne renie point cet
acte aujourd'hui. La France ne peut oublier que c'est  cette
poque... (_Interruption._)

S'il y a vraiment un parti pris d'empcher de parler... (_Parlez!
parlez!_)

_Plusieurs voix au centre._--C'est vident; il y en a un dans la
gauche.

_M. le ministre._--La France ne peut oublier que l'tablissement du
gouvernement reprsentatif, la libert de la tribune, la libert de la
presse, toutes nos grandes conqutes comme institutions fondes et
pratiques, datent de cette poque difficile. Dans tout le cours de
cette poque, de 1814  1830, j'ai dfendu la mme cause, la cause
constitutionnelle, la cause de la Charte, de nos liberts, du
gouvernement reprsentatif. Il n'y a pas eu un moment dans ces quinze
annes,  Gand comme  Paris, hors du gouvernement comme dans le
gouvernement, il n'y a pas eu une anne, un moment, o je n'aie
combattu pour la mme cause, pour celle qui a triomph en 1830, qui a
triomph  cause des progrs qu'elle avait faits depuis 1814.

Croyez-vous que, si vous aviez t appels en 1814  l'preuve 
laquelle vous avez t appels en 1830, croyez-vous qu'au sortir du
rgime imprial vous auriez t capables de dfendre vos liberts avec
cette nergie, cette persvrance, cette prudence que donne seule la
longue pratique du gouvernement reprsentatif et de la libert?

Oui, vous avez fait en 1830 une grande et belle oeuvre; vous avez
conquis dfinitivement l'indpendance nationale et la libert
constitutionnelle; vous avez honor, vous avez grandi votre pays aux
yeux de l'Europe. (_Interruption nouvelle._)

_M. le ministre de l'instruction publique._--Tolrez donc la vrit!

_M. le ministre._--Vous l'avez fait avec les vertus, l'intelligence
que vous aviez conquises pendant quinze ans d'exercice laborieux,
mais rgulier, du gouvernement reprsentatif et de vos liberts. Voil
ce que vous devez  l'poque dont je parle, aux hommes qui pendant
cette poque n'ont cess de lutter pour la cause qui a triomph en
1830; ce n'est pas un seul jour, ce n'est pas dans les trois journes
seulement que nous avons combattu pour cette cause, c'est pendant
quinze ans, c'est tous les jours. (_Adhsion au centre._) Et c'est
avec ce combat de tous les jours, avec l'nergie qui s'acquiert ainsi,
qu' un jour d'preuve,  un grand jour, on est en tat de servir et
de faire triompher son pays. Je m'honore donc, quoi qu'il ait pu m'en
coter, quoi qu'il puisse m'en coter encore, de tout ce que j'ai fait
pendant cette poque. (_Adhsion au centre.--Murmures prolongs 
gauche._)

_M. le prsident._--Cet tat ne peut tre tolr; c'est violer la
libert de la tribune.

M. VIGIER.--C'est une tactique arrte!

_M. le ministre des affaires trangres._--Vraiment, messieurs, nous
sommes encore bien loin de la libert dont nous parlons. (_Au centre_:
Trs-bien!) Pour mon compte, je m'tonne que, aprs dj vingt-cinq
ans d'exercice de nos institutions, nous n'ayons pas acquis un peu
plus de patience les uns pour les autres, nous n'ayons pas appris 
supporter,  comprendre la libert les uns des autres. J'coute bien
vos opinions, il faut bien que vous coutiez les miennes. Il faut bien
que je puisse dfendre ce que j'ai dit et ce que j'ai fait. Vous
monterez  la tribune, vous direz le contraire de ce que je dis, je ne
vous interromprai pas.

M. BERVILLE.--Nous devons vous couter; mais nous n'admettons pas vos
ides.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je finis par o j'ai
commenc. Oui, la question est rsolue sous le cabinet actuel, en ce
sens qu'il veut la paix et qu'il l'espre; il y croit, c'est sa
prvoyance. On travaille  ce que l'on croit. (_Adhsion 
gauche.--Rires au centre._) On marche dans le chemin o l'on est
pouss. Croyez-vous que les 650,000 hommes dont parlait tout 
l'heure M. Thiers, et les 300,000 hommes de garde nationale mobile,
croyez-vous que ce soit l un moyen de garder la paix? C'est un moyen
de faire la guerre, de la rendre  peu prs infaillible.

M. GUYET-DESFONTAINES.--C'est un moyen de se faire respecter en
Europe.

_M. le ministre._--Un tel armement n'est pas un armement de
prcaution; c'est un armement qui va au-devant de la guerre, qui la
rend presque invitable. Croyez-vous qu'en prsence d'un tel armement
l'Europe se ft tenue immobile, qu'elle n'et pas arm  son tour, que
le parlement britannique n'et pas t convoqu immdiatement?
Croyez-vous qu'il n'et pas doubl, tripl sa flotte? Croyez-vous que
vous n'auriez pas vu des corps prussiens, autrichiens, s'avancer sur
vos frontires pour couvrir les leurs? Vous auriez vu tout cela, et
dans l'entranement auquel vous tiez livrs, dans le mouvement
violent qui dj s'emparait du pays, que serait devenue votre
rsistance  la guerre, cette rsistance dj si faible quand l'Europe
n'armait pas, quand vous tiez lents  vous prparer  la guerre,
quand les protestations pacifiques de l'Europe vous arrivaient tous
les jours? Que serait devenue votre rsistance  la guerre, si vous
aviez vu autour de vous, de la part de toute l'Europe, tout l'appareil
de la guerre? Oui, la guerre tait certaine, la question tait
rsolue, et il tait temps de s'arrter dans cette voie.

Messieurs, pour rsister  un tel entranement, il ne suffit pas de le
dsirer; il faut vouloir, il faut agir; il faut rallier autour de soi
tous les amis de l'ordre, tous les amis du gouvernement, tous les
hommes qui, depuis 1830, ont t accoutums  lutter pour l'ordre et
pour la paix. Il faut les avoir tous avec soi dans une pareille cause,
pour ne pas tre emports par le torrent qui commenait  dborder de
toutes parts.

Voil le vrai de la situation. Vous tes tombs parce que vous
poussiez  la guerre; nous sommes arrivs au pouvoir parce que nous
esprions maintenir en France la paix. Il y a entre vous et nous, 
part toute discussion sur le pass, sur les ngociations, sur la crise
ministrielle, il y a, entre vous et nous, une diffrence
fondamentale. Vous tes rests fidles  votre pense, nous resterons
fidles  la ntre.

Maintenant, croyez-moi, ne nous jetons pas  la tte ces mots: La
paix  tout prix, la guerre  tout prix! Vous le voyez, vous m'y avez
forc; vous m'avez fait monter  la tribune en me disant que la
question tait rsolue, que nous tions le ministre de la paix  tout
prix; il faut bien que je vous renvoie votre pithte; il faut bien
que je vous appelle le ministre de la guerre  tout prix. Mais
sortons de cette triste ornire; permettez-moi de discuter
srieusement avec vous la question de savoir si nos intrts en
Orient, si notre dignit sont gravement compromis, et si le trait du
15 juillet contient rellement ou ne contient pas un cas de guerre.
C'est une question qui peut se dbattre sans qu'on se dise les uns aux
autres qu'on veut la paix ou la guerre  tout prix. La question de
savoir si la paix ou la guerre doit sortir d'une situation, ce n'est
pas une question nouvelle dans le gouvernement reprsentatif; ce n'est
pas la premire fois que des assembles et des peuples ont t appels
 la dbattre. Quand Pitt et Fox discutaient la question de savoir
s'il fallait faire ou non la guerre  la Rpublique franaise, ils ne
disaient pas: Vous voulez la paix  tout prix! vous voulez la guerre 
tout prix! Non! non! ils examinaient srieusement, sincrement, s'il y
avait des motifs suffisants, des motifs lgitimes de guerre, si la
guerre entreprise pour de telles raisons serait juste ou injuste,
utile ou nuisible au pays, si elle tait commande ou interdite par la
raison et l'intrt national. Voil la question, la question
parlementaire, la question honnte; dbattons celle-l et ne venons
pas y substituer une question injurieuse et rvolutionnaire. (_Au
centre_: trs-bien!--_Murmures  gauche._)

Je veux vous le dire. Non, vous n'tiez pas le cabinet de la guerre 
tout prix, pas plus que nous ne sommes le cabinet de la paix  tout
prix; vous tiez un cabinet de gens d'esprit et de coeur qui ont cru
que la dignit, l'intrt, l'influence de la France voulaient que la
guerre sortt de cette situation, et qu'il fallait qu'elle s'y
prpart aujourd'hui pour tre prte au printemps. Eh bien, je crois
que vous vous trompiez; je crois que l'intrt et l'honneur de la
France ne lui commandent pas la guerre dans la situation actuelle, que
la guerre ne doit pas en sortir, que c'est la paix au contraire qui
doit en sortir, et que si la guerre en sort, ce sera notre faute, la
vtre d'abord, et la faute de ceux qui ont march avec vous.
(_Mouvement._)

Voil ce que je pense, voil ce que j'entreprendrai de dmontrer
demain, en suivant l'histoire des ngociations, en examinant  fond la
situation du pays. Mais ds aujourd'hui, et avant de nous sparer,
j'ai voulu protester contre les paroles, je dois le dire, honteuses et
pour vous et pour nous, que vous avez prononces  cette tribune; j'ai
voulu rtablir votre propre dignit comme la mienne (_Nouvelle
approbation au centre_); j'ai voulu vous rendre la justice que vous ne
m'aviez pas rendue. Gardons la justice tous deux, gardons-la pour vous
et pour moi. Vous croyez la guerre probable et juste: je ne le crois
pas. Vous avez dit vos raisons, demain je dirai les miennes. Mais,
pour Dieu, cartons la guerre  tout prix, la paix  tout prix. Cela
ne convient ni  vous, ni  moi, ni  la France. (_Applaudissements au
centre._)




XCIX

Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.

--Chambre des dputs.--Sance du 26 novembre 1840.--


M. Passy ayant pris la parole  l'ouverture de cette sance pour
rpondre  ce que j'avais dit dans la sance prcdente, et pour
discuter  son tour la politique du cabinet dont il avait fait partie,
dans la question d'Orient, je lui rpondis:

M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_. Messieurs, l'honorable
M. Passy vient d'exposer  la Chambre, avec autant de lucidit que de
sincrit, la marche des ngociations sous le cabinet dont il faisait
partie. Il a donn connaissance  la Chambre des instructions que ce
cabinet me donna lorsqu'il me confia l'ambassade de Londres,
instructions qui ont t son dernier acte dans la grande affaire
d'Orient.

La Chambre voit, soit par ces instructions, soit par l'tat des faits
tels que M. Passy l'a fait connatre, que la situation tait
parfaitement libre, qu'il n'y avait point de politique force, point
d'engagement irrvocable de la part du cabinet, que le seul point sur
lequel le cabinet se ft irrvocablement prononc, c'tait celui qui
regardait Constantinople, et la ncessit de l'abolition de tout
protectorat exclusif.

C'est sous les auspices de ces instructions que ma mission a commenc;
elles me furent immdiatement confirmes par le cabinet qui succda 
celui du 12 mai. Aucune modification de quelque importance ne fut
apporte  la politique que j'avais mission de faire prvaloir.
J'acceptai sans hsitation l'engagement de seconder cette politique
sous le cabinet du 1er mars comme sous celui du 12 mai.

Dans les relations que j'eus, au commencement du cabinet du 1er mars,
avec son chef et avec quelques-uns de ses membres, les seules rserves
que je crus devoir faire, quant  mon concours loyal  ce cabinet
eurent pour objet la politique intrieure. Il me fut dit, il me fut
crit que le cabinet du 1er mars se formait sous cette ide: Point de
rforme lectorale, point de dissolution. (_Mouvement_). J'acceptai
le drapeau de la politique intrieure du cabinet, le seul qui pt me
convenir.

Quant  la politique extrieure, je le rpte, les instructions du
cabinet prcdent me furent confirmes. J'tais loin d'avoir des
objections  cette politique, je la croyais bonne, juste dans son
principe, bonne pour l'Europe, pour l'empire ottoman, pour l'gypte
mme.

Vous l'avez vu; l'ide fondamentale de cette politique, c'tait le
maintien de la paix en Orient et en Europe, moyennant l'abolition du
protectorat exclusif  Constantinople et une transaction pacifique
entre le sultan et le pacha. Cette politique tait bonne videmment
pour l'Europe tout entire; elle la mettait  l'abri de toute lutte
sur une question spciale. J'ai eu l'honneur de le dire  une autre
tribune; le grand intrt de l'Europe, aujourd'hui, c'est d'viter des
luttes sur des questions particulires; c'est par l surtout que la
sagesse de l'Europe s'est dploye depuis dix ans. Beaucoup de
questions particulires se sont prsentes, en Espagne, en Belgique,
en Italie, qui pouvaient entraner de graves conflits. L'Europe a
compris, comme la France, qu'il y avait aujourd'hui une question
gnrale, une question de paix et de civilisation europennes qui
dominait toutes les questions particulires et devait dcider toutes
les puissances  les rsoudre rgulirement et pacifiquement. La
politique, dont j'avais l'honneur d'tre l'organe  Londres,
appliquait ce mme principe  la question d'Orient.

Elle tait bonne aussi pour l'empire ottoman; elle le prservait de
toute secousse intrieure, de toute guerre civile, elle le prservait
de toute intervention trangre; elle maintenait l'unit des
musulmans. Sous ce triple rapport, il tait d'une grande importance
pour l'empire ottoman qu'aucun conflit ne s'levt, que la question ne
donnt lieu  aucun emploi de la force matrielle, qu'elle ft rsolue
par la seule voie des ngociations et des influences.

L'gypte elle-mme avait,  cette poque, un aussi grand intrt  la
paix que l'empire ottoman: ce qui importait le plus au pacha d'gypte,
ce n'tait pas tant l'tendue de ses possessions que la certitude de
sa dure. Acqurir pour sa dure la sanction de l'Europe, c'tait l
l'intrt fondamental de l'tablissement gyptien, intrt qui, je le
dplore, n'a pas t suffisamment compris par l'gypte elle-mme.
(_Sensation._)

Vous le voyez, messieurs; je n'avais  faire  la politique extrieure
du cabinet du 1er mars aucune objection; je la trouvais bonne, juste,
utile pour tout le monde; et l'honorable M. Thiers a eu raison de dire
hier que j'y avais adhr, que je m'tais engag  la seconder
loyalement.

Je l'ai fait, j'ai accompli ma promesse. Voici l'ide que je me suis
forme de mes devoirs dans cette situation.

J'ai cru que le premier tait de travailler de tous mes efforts 
excuter mes instructions,  faire russir la politique du cabinet, en
mettant de ct les dissidences partielles ou accidentelles qui
pouvaient, qui devaient se rencontrer dans le cours des ngociations,
en poursuivant sincrement, loyalement le but que nous nous tions
assign en commun.

Mon second devoir tait d'informer exactement le cabinet de toutes les
chances de succs ou de revers de sa politique, de lui faire bien
connatre l'tat des choses  chaque moment, de telle sorte qu'il pt
prendre des dcisions conformes aux oscillations de la ngociation,
qu'il pt modifier ses rsolutions, pratiquer en un mot sa politique
selon les circonstances. Car, je le rpte, rien d'irrvocable, rien
d'absolu ne se rencontrait dans la situation au moment o j'ai t 
Londres, ni dans les rsolutions, soit des cabinets antrieurs, soit
du cabinet du 1er mars.

Je n'hsite pas  affirmer que j'ai rempli ces deux devoirs, que j'ai
fait tout ce qui dpendait de moi pour faire triompher la politique du
cabinet, et qu'en mme temps je l'ai averti,  toutes les poques, des
obstacles que rencontrait cette politique, des chances de succs ou de
revers qu'il y avait pour elle, et des raisons qui pouvaient le
dterminer  modifier telle ou telle de ses rsolutions.

L'honorable M. Thiers a cit hier des dpches et des lettres dans
lesquelles je l'informais de mes esprances pour le succs de la
politique dont j'tais charg; il a eu raison; j'ai eu des esprances;
j'ai, plusieurs fois, dans le cours de cette ngociation, entrevu la
possibilit d'atteindre le but que nous nous tions propos,
c'est--dire une transaction pacifique entre le sultan et le pacha
d'gypte, qui ft prvaloir  peu prs le projet d'arrangement propos
au mois de septembre par le cabinet du 12 mai, et que le cabinet du
1er mars avait adopt.

J'ai eu cette esprance; et toutes les fois que je l'ai conue, je
l'ai dit sincrement; je n'ai pas cherch  me faire un mrite du
succs en aggravant d'avance les difficults de l'entreprise.

Cependant je dois ajouter qu' la suite des dpches dans lesquelles
je disais loyalement quelles esprances je concevais, quel terrain je
gagnais,  la suite de ces dpches, j'ai toujours eu soin d'exprimer
mes doutes et de rappeler les difficults.

Puisqu'on a mis sous les yeux de la Chambre les esprances, je suis
oblig de lui faire connatre galement les doutes.

Le 16 mars, j'crivais  M. le prsident du conseil:

Le gouvernement britannique croit avoir en Orient deux intrts
ingaux sans doute, mais tous deux rels et qui lui tiennent fortement
au coeur. Il redoute la Russie  Constantinople; la France l'offusque
en gypte: il veut rtablir  Constantinople, soit par la force de
l'empire ottoman lui-mme, soit par l'intervention rgulire de
l'Europe, une barrire contre la Russie. Il dsire affaiblir le pacha
d'gypte, de peur qu'il ne soit pour la France, dans la Mditerrane,
un trop puissant et trop utile alli. (_Sensation._)

La Chambre voit avec quelle sincrit je rendais compte des faits que
j'observais. (_Bien, trs-bien!_)

Il croit, ajoutais-je, le moment favorable pour atteindre  l'un et 
l'autre but. Par un singulier concours de circonstances, la Russie se
montre dispose  abandonner,  ajourner du moins, non-seulement ses
projets d'agrandissement, mais ses prtentions au protectorat exclusif
sur l'empire ottoman, et  seconder l'Angleterre dans son dessein
d'affaiblir le pacha d'gypte.

L'Autriche et la Prusse adhrent, comme de raison,  ce mouvement
rtrograde de la politique russe.

Le gouvernement britannique voit donc, dans l'tat actuel de l'Orient
combin avec les dispositions d'une grande partie de l'Europe,
nullement un embarras qui lui soit survenu et dont il soit press de
se dcharger, mais une occasion prcieuse qu'il lui importe de saisir.

Cependant deux craintes le proccupent: l'une que, dans l'excution
et par la nature mme des moyens  employer, le premier rsultat qu'il
poursuit ne lui chappe, c'est--dire qu'au lieu de fortifier l'empire
ottoman contre la Russie, il ne livre cet empire  un nouveau progrs
de l'influence russe; l'autre, que son alliance avec la France, 
laquelle il tient beaucoup, ne se relche et mme ne se rompe par la
diversit des deux politiques et la sparation des deux puissances en
Orient. Ces deux craintes tiennent le gouvernement britannique en
suspens et le poussent  faire des concessions  la France dans la
question de l'gypte pour s'assurer son concours dans celle de
Constantinople, pour viter en Orient, dans l'une et l'autre question,
l'emploi de moyens prilleux et pour maintenir l'alliance franaise
dans son intgrit.

Jusqu'o peuvent aller ces concessions? Pourraient-elles devenir
suffisantes pour satisfaire aux intrts essentiels du pacha d'gypte
et  la politique franaise? Personne, je le pense, ne peut le savoir
aujourd'hui.

Telles sont en rsum, je crois, les vues politiques du cabinet
anglais dans cette affaire, vues que de nouveaux incidents ou des
difficults d'excution peuvent entraver, ajourner, arrter mme, mais
qui sont, si je ne m'abuse, assez srieuses et dj assez avances
pour que ce cabinet s'applique  surmonter les difficults, au lieu de
s'empresser d'y cder.

J'crivais ceci quinze jours aprs mon arrive  Londres.

Je voulais par l donner au gouvernement du roi une ide juste de
l'importance que le cabinet anglais mettait  son double but, et de la
persistance, de l'nergie avec lesquelles il le poursuivrait.

J'ajoutai  cette dpche une lettre du 17 mars, du lendemain,
portant:

Je vous demande de porter sur ma dpche d'aujourd'hui toute votre
attention. Il est possible que cette nouvelle face de la situation
disparaisse, et que nous puissions rentrer dans la politique d'attente
au bout de laquelle nous entrevoyons le _statu quo_.

Je fais allusion  ce que disait hier M. Thiers de la ncessit
d'attendre et de gagner du temps, pour arriver peut-tre,  la fin et
de guerre lasse, au maintien du _statu quo_ en Orient.

Mais il se peut aussi que les choses se prcipitent, et que nous
nous trouvions bientt obligs de prendre un parti. Si cela arrive,
l'alternative o nous serons placs sera celle-ci: ou nous mettre
d'accord avec l'Angleterre, en agissant avec elle dans la question de
Constantinople et en obtenant d'elle, dans la question de Syrie, des
concessions pour Mhmet-Ali, ou bien nous retirer de l'affaire, la
laisser se conclure entre les quatre puissances et nous tenir 
l'cart en attendant les vnements. Je n'affirme pas que, dans ce
cas, la conclusion entre les quatre puissances soit certaine; de
nouvelles difficults peuvent surgir; je dis seulement que cette
conclusion me parat probable, et que si nous ne faisons pas la
tentative d'amener, entre nous et l'Angleterre, sur la question de
Syrie, une transaction dont le pacha doive se contenter, il faut
s'attendre  l'autre issue, et s'y tenir prpar.

... Il importe que vous sachiez bien l'tat des choses et que vous ne
vous fassiez, sur les chances probables, aucune illusion. Il y a ici,
dans le cabinet, dsir sincre de maintenir et de resserrer l'alliance
franaise. Mais que ce dsir et la perspective des difficults
d'excution l'emportent sur les motifs qui poussent l'Angleterre 
saisir l'occasion de vider, selon sa politique, les questions de
Constantinople et de Syrie, je ne puis l'affirmer.

C'est le 17 mars que j'indiquais ainsi, comme une chance
trs-probable, comme une issue  laquelle il fallait se tenir prpar,
et sur laquelle il ne fallait se faire aucune illusion, l'arrangement
 quatre, si nous ne venions pas  bout de transiger sur la question
de Syrie.

Messieurs, je n'en poursuivis pas moins mes efforts pour le succs du
projet d'arrangement que le cabinet du 1er mars avait adopt et qui
consistait, comme la Chambre le sait,  assurer au pacha l'gypte
hrditaire et la Syrie hrditaire en ne lui demandant que la
restitution de l'le de Candie, d'Adana et des villes saintes.

Comme je le disais tout  l'heure, j'eus, par moments, l'esprance de
faire russir ce plan; j'en rendis compte  M. le prsident du
conseil. Au commencement d'avril, dans un de ces moments, dans le
moment peut-tre o j'ai eu le plus d'esprance, dans la lettre qui en
tmoigne le plus, je terminais en disant, le 3 avril:

Je suis sorti laissant lord Palmerston assez proccup, je crois, de
notre entretien. Il ne m'a rien dit qui m'autorise  penser que ses
intentions soient rellement changes ou prs de changer; mais, si je
ne m'abuse, c'est la premire fois que la possibilit d'un arrangement
qui donnerait  Mhmet-Ali l'hrdit de la Syrie comme de l'gypte,
et se contenterait pour la Porte de la restitution de Candie, d'Adana
et des villes saintes, s'est prsente  lui sans rvolter son
amour-propre et sans qu'il la repousst premptoirement.

Je prie V. Ex. de ne pas donner  mes paroles plus de porte qu'elles
n'en ont dans mon propre esprit: je la liens exactement au courant de
toutes les oscillations, bonnes ou mauvaises, d'une situation
difficile, complexe, o le pril est toujours imminent et dans
laquelle, jusqu' prsent, nous avons plutt russi  branler nos
adversaires sur leur terrain qu' les attirer sur le ntre.
(_Mouvement._)

La Chambre voit que l'expression du doute se joignait troitement 
celle de l'esprance: c'est que je m'imposais le devoir de faire
connatre toute la vrit. (_Trs-bien!_)

Je pourrais mettre sous les yeux de la Chambre deux ou trois dpches
de la mme nature; celle-ci suffit: il n'y en a aucune qui soit en
contradiction avec celle-l.

Dans le cours de cette ngociation et  travers les oscillations
d'espoir et de crainte par lesquelles elle me faisait passer,
plusieurs transactions furent effectivement proposes. Je dois dire,
pour la vrit galement et pour qu'elle soit connue de mon pays, que,
dans ma profonde conviction, l'Angleterre, les autres puissances, mais
l'Angleterre surtout, dsiraient sincrement une transaction avec la
France. J'ai la conviction que, non-seulement le peuple anglais, mais
le gouvernement anglais, mais lord Palmerston lui-mme, a l'alliance
franaise  coeur. (_Mouvement.--Rumeurs dubitatives  gauche._)

Je suis  cette tribune pour dire ce que je crois tre la vrit, et
jamais il n'a plus import  mon pays de la connatre. Comment,
messieurs, le gouvernement du roi a tenu fermement  ses premires
propositions d'arrangement; il n'a pas voulu s'en carter, et
cependant voudrait-il que l'on dt qu'il n'avait pas l'alliance
anglaise  coeur? L'honorable M. Thiers sait mieux que personne quelle
importance il y attachait, et il avait raison; cependant il a tenu,
quant  l'Orient,  ses ides,  ses premires propositions. C'est ce
que l'Angleterre elle-mme a fait. Pourquoi en concluriez-vous qu'elle
n'avait pas l'alliance franaise  coeur? Elle pourrait vous rtorquer
le reproche. (_Rclamations sur quelques bancs._)

_M. le prsident._--N'interrompez pas. Je rappelle combien cela
importe  ce grave dbat.

_M. le ministre des affaires trangres._--De ce que je dis l,
messieurs, je n'entends tirer que cette consquence que, de part et
d'autre, le dsir du rapprochement a t sincre, que de part et
d'autre, si on ne s'est pas rapproch, c'est que l'on a attach au
point de dissidence une importance extrme, de part et d'autre,  mon
avis, exagre. (_Rumeurs diverses._)

Le premier essai srieux de transaction qui fut fait, ce fut l'offre
d'ajouter  l'gypte hrditaire le pachalik de Saint-Jean d'Acre
viager, y compris la forteresse. Tout le monde avait mis  la
forteresse de Saint-Jean d'Acre une extrme importance; tout le monde
disait, depuis qu'il tait question de cette affaire, que Saint-Jean
d'Acre tait la clef de la Syrie, que le possesseur de Saint-Jean
d'Acre pouvait facilement reprendre la Syrie. J'ai entendu dire cela
dans tous les dbats qui ont eu lieu dans cette grande question; et
quand le cabinet du 12 mai avait cart la proposition de la
concession hrditaire du pachalik de Saint-Jean d'Acre viager,
c'tait surtout parce que la place de Saint-Jean d'Acre n'y tait pas
comprise, et que, sans la place, le pachalik paraissait insignifiant.

Je dois donner  la Chambre connaissance de la disposition d'esprit
dans laquelle se trouvait lord Palmerston lorsqu'il fit cette
proposition de transaction. J'en rendis compte au cabinet le 8 mai:

videmment, l'abandon de la forteresse de Saint-Jean d'Acre cotait
beaucoup  lord Palmerston. Il s'en est ddommag, en me disant ce que
je savais, que, pour cet arrangement et si le pacha s'y refusait,
l'Autriche consentait  recourir aux moyens de contrainte, en joignant
son pavillon aux pavillons de l'Angleterre et de la Russie.

Il m'a dvelopp alors son plan de contrainte, qui consistait dans un
triple blocus, etc.

Je supprime des dtails qui n'importent pas  la Chambre.

J'ai fait quelques observations sans entrer en discussion; au point
o l'affaire est parvenue, la discussion est peu utile, car elle
suscite plus d'obstination qu'elle ne rsout de difficults: le moment
tait peu favorable. Je voyais lord Palmerston  la fois vivement
contrari d'abandonner Saint-Jean d'Acre et rendu confiant par
l'adhsion de l'Autriche  l'emploi des moyens de contrainte.

Je cite ce passage  la Chambre uniquement pour lui faire voir
l'importance que le cabinet anglais mettait,  tort ou  raison,  la
concession qu'il faisait en ce moment, et la sincrit de l'esprit
d'arrangement qui l'animait.

La Chambre sait que la proposition fut carte; le cabinet franais ne
crut pas devoir accepter.

Il ne vint plus de lord Palmerston aucune proposition directe,
formelle; mais des propositions... non pas des propositions, des
ouvertures, j'ai tort de me servir du mot proposition... des
ouvertures me furent faites dans la conversation par les ministres de
Prusse et d'Autriche. Elles avaient pour objet d'ajouter la Syrie
viagre  l'gypte hrditaire.

L'honorable M. Thiers a rappel hier qu'il y avait eu mme un moment
o ces ministres, et surtout l'un d'eux, avaient regard comme
possible la concession de la Syrie hrditaire. Il est vrai que cela a
paru une ou deux fois dans la conversation, et je l'ai fait connatre
dans mes moments d'esprance; mais je dois  la vrit de le dire,
cette ide n'a jamais pris  mes yeux, dans l'esprit de ces
plnipotentiaires, une vraie consistance.

Je demande pardon  la Chambre de ces dtails. Je ne veux parler
qu'avec une extrme exactitude; je suis oblig de ne laisser supposer
aucune nuance au del de la vrit. J'ajoute que, lorsqu'on me
laissait entrevoir de loin, d'une manire trs-douteuse, la
possibilit que nos projets d'arrangement fussent adopts, c'tait
toujours  une condition,  la condition que nous nous engagerions
immdiatement, envers les quatre autres puissances,  employer la
force contre le pacha pour les lui faire accepter s'il s'y refusait.

Je n'ai jamais t autoris  accepter cette condition, et toutes les
fois que j'insistais sur l'adoption de notre arrangement, et qu'on me
demandait: Si le pacha le rejette et si nous l'adoptons, vous
engagerez-vous avec nous  employer la force contre lui pour l'y
contraindre? Je n'avais rien  dire.

L'ouverture de la Syrie viagre me fut donc faite comme une ide au
succs de laquelle les cabinets d'Autriche et de Prusse
s'emploieraient activement si on pouvait compter sur l'adhsion de la
France. La condition pralable, la condition ncessaire de ce plan,
c'tait que la France y adhrt, et qu'on pt dire  lord Palmerston
en pesant sur lui pour le dcider: Cela finit la question; la France
y adhre, l'arrangement se termine  cinq. C'tait  cette condition,
avec cet engagement que l'Autriche et la Prusse laissaient esprer
qu'elles pseraient sur lord Palmerston pour le dcider.

En faisant connatre au cabinet cette ouverture, je lui fis connatre
en mme temps, dans des termes bien formels je crois, quelles me
paraissaient tre les consquences de son rejet.

Je prie la Chambre de le remarquer; un ambassadeur n'est pas ministre
des affaires trangres; il n'a pas de parti  prendre, ce n'est pas
lui qui rsout les questions, qui adopte les rsolutions: n'ayant pas
le pouvoir, je n'ai jamais accept la responsabilit; je n'ai jamais
dit: Faites ou ne faites pas telle chose. J'ai rendu compte
exactement des faits; j'ai rendu compte en mme temps des consquences
du rejet ou de l'acceptation, et la dcision, la rsolution, l'ordre 
me donner appartenaient au cabinet. Je n'avais aucune initiative, je
n'en ai pris aucune. Voici dans quels termes, le 24 juin, je rendais
compte, dans une lettre  l'honorable M. Thiers, de l'tat de
l'affaire:

Nous touchons peut-tre  la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont
je vous parlais dans une lettre prcdente, et qui consiste, de la
part de l'Autriche et de la Prusse,  dire  lord Palmerston qu'il
faut se rsigner  laisser _viagrement_ la Syrie au pacha, et faire 
la France cette grande concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne
me trompe, en ce moment. Des collgues de lord Palmerston d'une part,
les ministres d'Autriche et de Prusse de l'autre, psent sur lui, je
crois, en ce moment, pour l'y dcider. S'ils l'y dcident, en effet,
ils croiront les uns et les autres avoir remport une grande victoire
et tre arrivs  des propositions d'arrangement raisonnables. Il
importe donc extrmement que je connaisse bien vos intentions  ce
sujet, car de mon langage, quelque rserv qu'il soit, peut dpendre
ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'esprance due
et de l'humeur de ses collgues et des autres plnipotentiaires, les
rengagerait brusquement dans son systme, et leur ferait adopter 
_quatre_ son projet de retirer au pacha la Syrie, et l'emploi, au
besoin, des moyens de coercition. On fera beaucoup, beaucoup, et dans
le cabinet, et parmi les plnipotentiaires, pour n'agir qu' _cinq_,
de concert avec nous et sans coercition. Je ne vous rponds pas qu'on
fasse tout, ni qu'une conclusion soudaine  quatre soit impossible.
Nous pouvons tre d'un moment  l'autre placs dans cette
alternative: l'gypte hrditairement, la Syrie viagrement au pacha,
moyennant la restitution des villes saintes, de Candie et d'Adana et
par un arrangement  _cinq_; la Syrie retire au pacha par un
arrangement  _quatre_, et par voie de coercition, s'il y a lieu.

_Une voix._--Qu'a-t-on rpondu?

_D'autres voix._--La date?

_M. le ministre des affaires trangres._--Le 24 juin. C'tait dans
les huit ou dix premiers jours que l'ouverture m'avait t faite.

Vous voyez, messieurs, que, sans me permettre de donner un conseil,
sans me permettre d'indiquer une rsolution, je faisais clairement
entrevoir les consquences du rejet de cette ouverture. J'ajoutais que
cette ouverture, et vous le voyez, avait besoin, pour avoir une chance
de succs, d'tre accueillie et vivement pousse. Elle tait difficile
 faire russir; il et fallu la certitude de l'adhsion de la France;
sans cette certitude, les auteurs de l'ouverture ne pouvaient faire
sur le cabinet britannique l'effort srieux et persvrant qui tait
indispensable pour le dcider.

Voici la rponse que je reus de l'honorable M. Thiers.

_Plusieurs voix._--La date?

_M. le ministre des affaires trangres._--Le 30 juin.

Quand je vous parlais d'une grande conqute qui changerait notre
attitude, je voulais parler de l'gypte hrditaire et de la Syrie
hrditaire.

Toutefois, j'ai consult le cabinet relativement au plan dont vous
m'avez parl ces jours derniers: l'gypte hrditairement et la Syrie
viagrement. On dlibre, on penche peu vers une concession. Cependant
nous verrons. Diffrez de vous expliquer, il faut un peu voir venir;
rien n'est dcid. (_Bruit; interruption._)

Je restais et je devais rester dans la situation qui m'tait
prescrite. Je n'abandonnai pas tout  fait la chance qui s'tait
ouverte devant moi; elle continua d'tre poursuivie et par les
ministres de Prusse et d'Autriche, et par quelque membres du cabinet,
mais trs-faiblement, sans l'insistance, l'nergie, l'esprance qui,
dans ma ferme conviction, taient indispensable pour qu'elle russt.

Quand je dis _pour qu'elle russt_, je veux m'expliquer
trs-exactement.

L'honorable M. Thiers m'a demand hier si je croyais, si j'avais cru
qu'on obtnt jamais de lord Palmerston la concession de la Syrie
viagre. Comme je suis mont ici pour dire la vrit, je dirai que je
ne le crois pas. (_Sensation._)

Je ne crois pas, je doute qu'on et amen lord Palmerston  la
concession de la Syrie tout entire, mme viagre, au pacha. Ce que je
crois, et je ne puis dire rien de plus, car videmment c'est une
simple conjecture, c'est que si on tait entr dans cette voie, si on
avait fortement engag les hommes qui en avaient fait l'ouverture, on
aurait obtenu, pour le pacha, une coupure de la Syrie meilleure que
celle du trait du 15 juillet. (_Mouvements et bruits divers._)

Tout, dans ce monde, vous le savez, messieurs, est affaire de
transaction et d'accommodement. On n'obtient jamais tout ce qu'on
dsire; on ne russit jamais tout  fait dans ce qu'on entreprend; on
en obtient une portion, on russit  moiti. Ma conviction, ou pour
mieux dire, ma conjecture profondment sincre, c'est qu'on serait
arriv  un partage de la Syrie plus favorable au pacha que celui du
15 juillet, et je vais l'indiquer. L'Angleterre a toujours mis, dans
cette question de la Syrie, une importance particulire  Bagdad. En
mme temps qu'elle tait fortement proccupe de Constantinople et de
la crainte que la marche du pacha en Asie Mineure n'appelt les Russes
 Constantinople, elle craignait le pacha pour Bagdad, et les
conqutes du pacha en Orient, dans le Diarbkir, vers la Msopotamie,
sur les bords de l'Euphrate, l'inquitaient beaucoup. Il y avait telle
coupure de la Syrie qui donnait satisfaction  l'Angleterre sur ce
point, et retirait compltement au pacha le cours de l'Euphrate. Si la
Porte, par exemple, avait recouvr les pachaliks d'Alep et de Damas,
ou du moins la plus grande partie du pachalik de Damas, elle restait
matresse de l'Euphrate. Le pacha n'avait plus de ce ct aucune
possession. La Porte, par l, communiquait librement avec ses domaines
de l'Arabie; il y avait scurit pour elle et scurit pour
l'Angleterre. On pouvait entrevoir alors pour le pacha la concession
du pachalik de Tripoli ajout au pachalik de Saint-Jean d'Acre et
d'une portion du pachalik de Damas.

Rien n'a t ngoci  ce sujet; c'est une pure conjecture que je mets
sous les yeux de la Chambre; mais j'ai quelques raisons de croire que,
si l'on tait entr srieusement, vivement, dans l'ouverture qui
m'avait t faite, on serait arriv  ce rsultat ou  quelque chose
de trs-analogue.

Pendant que l'affaire tait ainsi en suspens, arriva  Londres la
nouvelle que le pacha, apprenant la destitution de Khosrew-Pacha,
avait envoy Samy-Bey  Constantinople, offert la restitution de la
flotte, et tent un arrangement direct avec la Porte. Ce fait me fut
annonc par l'honorable M. Thiers. Aprs les dtails dans lesquels il
est entr hier sur la tentative de l'arrangement direct, il est
impossible que je ne mette pas les faits exactement, tels que je les
vois, sous les yeux de la Chambre.

M. Thiers m'crivit le 30 juin:

Je viens de recevoir d'gypte la dpche ci-jointe, dont je vous
envoie copie. (C'est la dpche qui annonait la proposition du
pacha.) Il importe de ne pas la faire connatre  Londres, pour que
les Anglais n'aillent pas empcher un arrangement direct.

M. DESMOUSSEAUX DE GIVR.--Ah! (_Rires ironiques  gauche._)

_M. le ministre des affaires trangres._--La nouvelle sera bientt
connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les Anglais ne
pourront rien faire, et nous sommes srs qu'ils arriveront trop tard
s'ils veulent crire  Constantinople. Vous vous serviriez toutefois
de cette nouvelle pour empcher une rsolution, si l'on voulait en
prendre une relativement au plan sur lequel vous m'avez consult ces
jours derniers, l'gypte hrditairement et la Syrie viagrement.
(_Mouvements divers._)

 peu prs au mme moment o arrivait la nouvelle de la tentative
d'arrangement direct du pacha, arrivait aussi celle de l'insurrection
de la Syrie. Je n'ai rien  ajouter  ce qu'a dit, au sujet de cette
insurrection, l'honorable M. Thiers; je me suis plus d'une fois
plaint, vivement plaint au cabinet anglais des efforts que, je crois,
il faisait sous main pour soulever cette insurrection.

Voici la dpche dans laquelle je rendis compte de l'effet que
produisaient  Londres les deux nouvelles:

11 juillet... Je prie la Chambre de vouloir bien couter avec
attention cette dpche, qui est trs-importante dans l'affaire...
(_Parlez! parlez!_)

Depuis que la proposition de couper la Syrie en deux, en laissant 
Mhmet-Ali la forteresse et une partie du pachalik de Saint-Jean
d'Acre, a t carte, lord Palmerston a paru viter la conversation
sur les affaires d'Orient. Je l'ai engage une ou deux fois, plutt
pour bien tablir la politique du gouvernement du roi que pour tenter
rellement de faire faire, par la discussion directe, un nouveau pas 
la question. Lord Palmerston m'a rpondu en homme qui persiste dans
ses ides, mais ne croit pas le moment propice pour agir, et veut
gagner du temps. (_Sensation._)

Quand nous avons voulu gagner du temps, lord Palmerston tait
pressant; quand lord Palmerston a voulu gagner du temps, je crois que
notre intrt  nous tait d'tre pressants. Nous ne l'avons t 
aucune poque.

M. THIERS.--Il fallait le dire!

_M. le ministre des affaires trangres._--L'honorable M. Thiers, si
je ne me trompe, me dit: Il fallait le dire. Je crois que je l'ai dit.

M. THIERS.--Puisque vous accueillez mon interruption, je demande 
prsenter une observation.

Je prouverai, pices en main, puisque je suis rduit  me justifier
devant l'ambassadeur qui recevait mes ordres (_Rumeurs_) et devait me
donner ses avis, je prouverai, pices en main, que vous m'avez dit, le
14 juillet mme, que nous avions encore du temps et que rien n'tait
prcipit.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je le dirai moi-mme tout 
l'heure. (_Mouvement prolong._) Mais je ne puis accepter les paroles
de l'honorable M. Thiers; il n'a point  se justifier ici devant moi.
Je suis ici, comme dput, oblig ddire mon avis, de donner  la
Chambre des renseignements sur la part que j'ai prise dans la grande
affaire dont il s'agit. Aucun de nous ne se justifie; nous nous
expliquons devant la Chambre et devant le pays. (_Approbation._) Ce
n'est donc point de moi qu'il s'agit; j'tais sous les ordres de
l'honorable M. Thiers; j'ai reu ses instructions, je les ai
excutes; je lui ai donn toutes les informations qu'il a t en mon
pouvoir de recueillir.

M. THIERS.--Jamais votre opinion!

_M. le ministre des affaires trangres._--L'honorable M. Thiers me
dit que je ne lui ai jamais donn mon opinion; je ne comprends pas
l'objection. Je viens de lire  la Chambre une dpche dans laquelle
je disais: Si on n'accepte pas cette ouverture, il arrivera telle ou
telle chose; il est probable qu'il y aura un arrangement  quatre, qui
sera peut-tre soudainement conclu. (_Mouvement._)

Si je ne me trompe, c'tait-l un avis autant qu'il tait pour moi
dans les convenances de le donner. (_Aux centres_: Trs-bien!) Si
j'avais t plus explicite, j'aurais, je crois, manqu  ces
convenances et j'aurais engag ma responsabilit personnelle plus que
je ne le devais. Quand on n'a pas le pouvoir, quand on ne dcide pas
soi-mme, quand on ne prend pas la rsolution, il faut faire tout
connatre exactement, compltement, avec une entire sincrit; je ne
devais rien de plus; j'aurais manqu de prudence comme de convenance
si j'avais fait davantage. (_Nouvelle adhsion au centre. Mouvement
prolong._)

Je reprends la lecture de la dpche que j'avais l'honneur de
communiquer  la Chambre: Lord Palmerston n'a, en effet, pendant
plusieurs semaines, comme je l'ai dj mand  Votre Excellence, ni
entretenu le cabinet des affaires d'Orient, ni mme communiqu  ses
collgues la dernire note de Chekib-Effendi. Cependant le travail de
quelques membres, soit du cabinet, soit du corps diplomatique, en
faveur d'un arrangement qui et pour base la concession hrditaire de
l'gypte et la concession viagre de la Syrie au pacha, continuait.
J'en suivais les progrs sans m'y associer, conformment aux
instructions de Votre Excellence; je n'ai ni accueilli cette ide, ni
dcourag, par une dclaration pralable et absolue, ceux qui en
cherchaient le succs.

C'est dans cet tat de l'affaire et des esprits qu'est arrive ici la
nouvelle de la destitution de Khosrew-Pacha et de la dmarche directe
de Mhmet-Ali auprs du sultan. Elle ne m'a pas surpris.

Votre Excellence m'avait communiqu une dpche de M. Cochelet, du 26
mai, qui annonait de la part du pacha cette intention. J'avais tenu
cette dpche absolument secrte; mais j'ai appris depuis qu'une
lettre de M. le comte Appony, en date du 16 juin, si je suis bien
inform, avait annonc au baron de Neumann la prdiction de M.
Cochelet. La dpche tlgraphique par laquelle ce dernier instruit
Votre Excellence de la dmarche de Mhmet-Ali tait aussi du 16 juin.
En sorte que, par une concidence singulire, le mme jour M. Cochelet
mandait d'Alexandrie, comme un fait accompli, ce que l'ambassadeur, M.
le comte Appony, crivait de Paris, d'aprs une dpche de M.
Cochelet, disait-il, comme un fait probable et prochain. Quand donc le
fait mme est parvenu  Londres, lord Palmerston et les trois autres
plnipotentiaires n'en ont t gure plus surpris que moi; ils n'y ont
vu, ou du moins ils se sont crus en droit de n'y voir qu'un acte
concert entre le pacha et la France, qui,  Constantinople comme 
Alexandrie, avait travaill  le prparer.

L'effet de l'acte en a prouv une notable altration; non-seulement
il a perdu quelque chose de l'importance que la spontanit et la
nouveaut devaient lui assurer, mais les dispositions de lord
Palmerston et des trois autres plnipotentiaires se sont visiblement
modifies. Ils ont considr la dmarche de Mhmet-Ali et son succs:

1 Comme la ruine de la note du 29 juillet 1839 et de l'action
commune des cinq puissances;

2 Comme le triomphe complet et personnel de la France  Alexandrie
et  Constantinople.

Ds lors, ceux qui poursuivaient, dans l'espoir d'obtenir l'action
commune des cinq puissances, l'arrangement fond sur la concession
hrditaire de l'gypte et la concession viagre de la Syrie, se sont
arrts dans leur travail, et semblent y avoir tout  fait renonc. De
son ct, lord Palmerston s'est montr tout  coup dispos  agir, et
dans deux conseils successifs, tenus le 4 et le 8 de ce mois, il a
prsent aux cabinets, avec une obstination pleine d'ardeur, ses ides
et son plan de conduite dans l'hypothse d'un arrangement  quatre.

Rien n'a t rsolu, le cabinet s'est montr divis. Les adversaires
du plan de lord Palmerston ont insist sur la ncessit d'attendre des
nouvelles de Constantinople. On s'est ajourn  un nouveau conseil.
Mais lord Palmerston est pressant. Les puissances, dit-il, sont
engages d'honneur  rgler par leur intervention, et de la manire la
plus favorable  la Porte, les affaires d'Orient. Elles l'ont promis
au sultan, elles se le sont promis entre elles; la dmarche de
Mhmet-Ali ne saurait les en dtourner. C'est un acte au fond peu
significatif qui ne promet, de la part du pacha, point de concessions
importantes, qui ne changera ni la situation ni la politique de la
Porte, qui n'amnera donc pas la pacification qu'on espre, et n'aura
d'autre effet que d'entraver, si l'on n'y prend garde, les
ngociations entre les puissances et d'empcher qu'elles ne marchent
elles-mmes au but qu'elles se sont propos. Cependant l'occasion
d'agir est favorable, l'insurrection de Syrie est srieuse.

Il y a l quelques dtails que je supprime; ce sont des
renseignements que lord Palmerston recevait de la Syrie par des
lettres particulires.

Toutes les fois que l'occasion s'en prsente, partout o je puis
engager, avec quelques-uns des hommes qui influent dans la question,
quelque entretien, je combats vivement ces ides; je rappelle toutes
les considrations que j'ai fait valoir depuis quatre mois, et dont je
ne fatiguerai pas de nouveau Votre Excellence. Je m'tonne de
l'interprtation qu'on essaye de donner  la dmarche que vient de
faire Mhmet-Ali. Quoi de plus naturel, de plus facile  prvoir, de
plus invitable que cette dmarche? Depuis un an bientt les
puissances essayent de rgler les affaires d'Orient, et n'en viennent
pas  bout. Le pacha, de son ct, a dclar, ds le premier jour, que
la prsence de Khosrew au pouvoir tait pour lui le principal obstacle
 son retour confiant et dcisif vers le sultan. Khosrew est cart.
Qu'est-il besoin de supposer une longue prparation, un grand travail
diplomatique pour expliquer ce qu'avait fait le pacha? il a fait ce
qu'il avait lui-mme annonc, ce que lui indiquait le plus simple bon
sens. La France, il est vrai, a donn et donne encore  Alexandrie des
conseils, mais des conseils de modration, de concession, des conseils
qui n'ont d'autre objet que de rtablir en Orient la paix, et dans le
sein de l'empire ottoman la bonne intelligence et l'union, seuls gages
de la force comme de la paix.

Il serait bien trange de voir les puissances s'opposer au
rtablissement de la paix, de ne pas vouloir qu'elle revienne si elles
ne la ramnent pas de leurs propres mains, et se jeter une seconde
fois entre le suzerain et le vassal pour les sparer de nouveau au
moment o ils se rapprochent.

Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait craindre
que la Porte puise, abattue par sa dfaite de la veille, ne se
livrt pieds et poings lis au pacha, et n'acceptt des conditions
prilleuses pour le repos de l'avenir; aujourd'hui, aprs ce qui s'est
pass depuis un an, quand la Porte a retrouv de l'appui, quand le
pacha prend lui-mme, avec une modration empresse, l'initiative du
rapprochement, quel motif, quel prtexte pourrait-on allguer pour s'y
opposer, pour le retarder d'un jour?

Ce langage frappe en gnral ceux  qui je l'adresse; mais je ne puis
le tenir aussi haut ni aussi frquemment que je le voudrais, car on
s'applique  ne pas m'en fournir les occasions.

L'affaire est donc en ce moment dans un tat de crise (_Sensation_);
rien, je le rpte, n'est dcid: la dissidence et l'agitation sont
grandes dans le cabinet; quelques ministres insistent fortement pour
qu'on attende les nouvelles de Constantinople. Ceux dont l'opinion est
flottante se montrent enclins  ce dlai: il y a donc bien des chances
pour qu'on n'arrive pas immdiatement  des rsolutions dfinitives et
efficaces.

C'est l la phrase  laquelle M. Thiers faisait allusion tout 
l'heure.

M. THIERS.--Il y en a d'autres.

_M. le ministre des affaires trangres._--Oui, dans le mme sens.

M. THIERS.--Non, plus prcises.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je les accepte comme vous
voudrez.

M. THIERS.--Vous m'avez crit, je crois, le 6, le 9 et le 14 juillet,
toujours en me prsentant les faits comme voici:

Le cabinet anglais dlibre, il y a grande agitation, il y a crise;
mais rien n'est arrt encore. On a prpar deux plans: un  cinq, qui
contiendrait le maximum des concessions  faire  la France pour se
l'attacher, et un plan  quatre, en supposant que la France ne
consente pas aux propositions qu'on lui ferait.

Toutes les lettres que vous m'avez crites, toutes les dpches
officielles que vous m'avez adresses contenaient cette supposition
qu'avant de signer le trait on ferait une proposition pralable  la
France, et moi, comptant que cette dmarche serait faite, j'attendais
pour provoquer dans le cabinet une rsolution dfinitive.

J'ajouterai que vous ne faites ressortir ici, comme motif dterminant
ayant agi sur le cabinet anglais, que la fausse interprtation que
l'on donnait  la dmarche du pacha d'gypte. Je prouverai encore, par
des citations des dpches officielles et des lettres particulires,
que le vrai motif, dans votre propre opinion, tait la nouvelle de
l'insurrection de la Syrie, et la dcouverte, qu'on n'avait pas faite
encore, d'un moyen efficace qui ne ft ni l'envoi d'une arme
anglaise, ni l'envoi d'une arme russe.

M. DE LAMARTINE.--Quel moyen?

M. GUIZOT.--Je viens de lire  la Chambre, sans en rien retrancher,
les dpches dans lesquelles j'insiste galement sur les deux motifs
qui pressaient la conclusion, la tentative d'arrangement direct et
l'insurrection de la Syrie; je viens de lire les dtails que lord
Palmerston recevait sur l'insurrection de la Syrie, les esprances
qu'il en concevait, et les raisons qu'il y puisait pour conclure un
arrangement. Je viens de lire galement  la Chambre les motifs
d'indcision qui agissaient encore dans le cabinet anglais, les
chances que je croyais exister encore pour gagner du temps, pour que
rien ne ft immdiatement et dfinitivement dcid. Je n'ai pas la
moindre intention de rien dissimuler dans ce que je dis  ce sujet.
Rappelez-vous, messieurs, ce qui s'est pass  cette poque dans
l'affaire; la Chambre sait parfaitement que, dans les derniers jours
des ngociations, on se cachait de la France. Je l'ai crit, je l'ai
dit  une autre tribune, je l'ai dit partout, on se cachait de la
France. Il en rsultait que je n'tais pas exactement et compltement
inform de ce qui se passait dans l'intrieur du cabinet, je le savais
 peu prs; je mandais exactement ce que je savais, ni plus ni moins;
je ne pouvais pas donner les certitudes que je n'avais pas; je ne
pouvais pas parler avec la prcision qui n'tait pas dans ma propre
pense. On se cachait... Ai-je dissimul qu' mon avis c'tait-l un
mauvais procd? Ne l'ai-je pas dit trs-haut ailleurs? Je croyais,
comme M. Thiers, j'tais, comme lui, en droit de croire qu'avant de
signer dfinitivement, quand on aurait arrt ce projet d'arrangement
 quatre, on le communiquerait  la France, qu'on la mettrait en
demeure, qu'elle aurait  s'expliquer une dernire fois. Sans doute,
je le croyais.

M. THIERS.--Et vous me l'avez fait croire.

_M. le ministre des affaires trangres._--Si je ne l'avais pas cru,
si M. Thiers ne l'avait pas cru, nous n'aurions pas eu  nous plaindre
d'un mauvais procd.

_Une voix  gauche._--Dites d'une injure.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je traiterai plus tard la
question de savoir quelle est la valeur de ce procd; en ce moment,
je ne parle que du fait.

Sans aucun doute, j'ai cru et vous avez cru qu'on nous communiquerait
le trait avant de le signer dfinitivement, et voil pourquoi nous
avons le droit de nous plaindre, voil pourquoi vous vous tes plaint
trs-lgitimement, voil pourquoi j'ai t l'interprte, l'organe
trs-anim de vos plaintes. Je partage votre sentiment; je pense comme
vous sur ce point, mais vous n'avez pas  vous plaindre de moi; je ne
pouvais pas vous dire ce que je ne savais pas; je ne pouvais pas vous
exprimer une opinion contraire  la mienne comme  la vtre; je
m'attendais, comme vous,  ce qu'au dernier moment, avant de signer,
on nous communiquerait le trait, on nous mettrait en demeure de
signer. Et je crois qu'on a eu tort envers nous en ne le faisant pas;
je crois que c'est l un mauvais procd dont nous avons  nous
plaindre; mais vous n'avez pas  vous tonner que je ne vous aie pas
annonc ce que je ne prsumais pas.

Avec le mauvais procd que je viens de rappeler... le trait m'a t
communiqu le 17 juillet.

_Voix  gauche._--Vous vous trompez.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je me trompe, en effet; ce
n'est pas le trait, mais le fait de l'arrangement qui m'a t
communiqu; le trait ne m'a t communiqu que six semaines ou deux
mois plus tard, aprs la ratification...

_Un membre._--Dites aprs l'excution.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je voudrais faire ouvrir un
portefeuille qui est  ma place, et dans lequel est le compte rendu de
la conversation que j'ai eue avec lord Palmerston, au moment o il m'a
communiqu le fait du trait; je dsire la mettre sous les yeux de la
Chambre, pour qu'elle voie dans quel langage j'ai exprim la pense du
gouvernement du roi dans un moment si difficile.


Un huissier apporte le portefeuille  M. le ministre.


Le 17 juillet, onze heures et demie du soir.

Lord Palmerston m'a crit  une heure qu'il dsirait s'entretenir
avec moi vers la fin de la matine. Je me suis rendu au
Foreign-Office. Il m'a dit que le cabinet, press par les vnements,
venait d'arrter sa rsolution sur les affaires d'Orient, qu'il avait
une communication  me faire  ce sujet, et que pour tre sr
d'exprimer exactement et compltement sa pense, il avait pris le
parti de l'crire. Il m'a lu alors la pice dont j'insre ici une
copie (c'est le memorandum du 17 juillet; il a t publi, il est
inutile d'en donner lecture). J'ai cout lord Palmerston sans
l'interrompre, et, prenant ensuite le papier de ses mains: Mylord,
ai-je dit, sur le fond mme de la rsolution que vous me faites
connatre, je n'ajouterai rien  ce que j'ai eu souvent l'honneur de
vous dire; je ne veux pas, sur une premire lecture faite en courant,
discuter tout ce que contient la pice que je viens d'entendre; mais
quelques points me frappent sur lesquels je me hte de vous exprimer
mes sentiments. Les voici:

Je relus d'abord ce passage: Malgr que dernirement les quatre
cours aient propos  la France de s'allier avec elle pour faire
excuter un arrangement entre le sultan et Mhmet-Ali, fond sur des
ides qui avaient t mises vers la fin de l'anne dernire par
l'ambassadeur de France  Londres, cependant le gouvernement franais
n'a pas cru pouvoir prendre part  cet arrangement.

Vous faites sans doute ici allusion, mylord,  l'arrangement qui
aurait eu pour base l'abandon au pacha d'une partie du pachalik de
Saint-Jean d'Acre, y compris la forteresse, et il rsulterait de ce
paragraphe que le gouvernement franais, aprs avoir fait faire cette
proposition, n'aurait pas cru pouvoir l'accepter. Je ne saurais
admettre pour le gouvernement du roi un tel reproche d'inconsquence.
Les ides dont il s'agit n'ont jamais t mises officiellement, au
nom du gouvernement du roi, par l'ambassadeur de France  Londres, ni
par moi, ni par mon prdcesseur. Elles ont pu paratre dans la
conversation comme beaucoup d'autres hypothses; elles n'ont jamais
t prsentes sous une forme ni avec un caractre qui autorise  dire
ou  donner lieu de croire que le gouvernement du roi les a d'abord
mises en avant, et puis qu'il les a repousses.

Voici ma seconde observation. Vous dites que le gouvernement franais
a plusieurs fois dclar qu'il n'a rien  objecter aux arrangements
que les quatre puissances dsirent faire accepter par Mhmet-Ali, si
Mhmet-Ali y consent, et que, dans aucun cas, la France ne s'opposera
aux mesures que les quatre cours, de concert avec le sultan, pourront
juger ncessaires pour obtenir l'adhsion du pacha d'gypte.

Je ne saurais, mylord, accepter cette expression, _dans aucun cas_,
et je suis certain de n'avoir jamais rien dit qui l'autorise. Le
gouvernement du roi ne se fait  coup sr le champion arm de
personne, et ne compromettra jamais, pour les seuls intrts du pacha
d'gypte, la paix et les intrts de la France; mais si les mesures
adoptes contre le pacha, par les quatre puissances, avaient, aux yeux
du gouvernement du roi, ce caractre ou cette consquence que
l'quilibre actuel des tats europens en ft altr, il ne saurait y
consentir; il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il
gardera toujours  cet gard sa pleine libert. (_Trs-bien._)

J'ai fait encore, sur quelques expressions du memorandum, quelques
remarques de peu d'importance, et sans rengager aucunement la
discussion au fond, j'ai ajout:

Mylord, le gouvernement du roi a toujours pens que la question de
savoir si deux ou trois pachaliks de la Syrie appartiendraient au
sultan ou au pacha ne valait pas,  beaucoup prs, les chances que
l'emploi de la force et le retour de la guerre en Orient pourraient
faire courir  l'Orient et  l'Europe: vous en avez jug autrement...
Si vous vous trompez, nous n'en partagerons pas la responsabilit:
nous ferons tous nos efforts pour maintenir la paix, nos alliances
gnrales, et pour surmonter, dans l'intrt de tous, les difficults,
les prils peut-tre que pourra amener la nouvelle situation o vous
entrerez.

En rponse  ce memorandum, je reus de l'honorable prsident du
conseil le contre-memorandum franais du 24 juillet, avec ordre d'en
donner lecture et d'en laisser copie  lord Palmerston. La Chambre le
connat: je n'en veux lire qu'un passage qui m'intresse pour
caractriser l'opinion que M. le prsident du conseil avait, et a sans
doute encore, du procd dont nous nous plaignons justement.

Aprs avoir rappel le langage qu'avait tenu le gouvernement franais,
soit directement, soit par mon organe, et ce qu'il pensait, en
principe gnral, de l'affaire, il disait:

Ce que pensait  ce sujet la France, elle le pense encore, et elle a
quelques raisons de croire que cette opinion n'est pas exclusivement
la sienne. On ne lui a adress, dans ces dernires circonstances,
aucune proposition positive sur laquelle elle et  s'expliquer. Il ne
faut donc pas imputer,  des refus qu'elle n'a pas t en mesure de
faire, la dtermination que l'Angleterre lui communique, sans doute au
nom des quatre puissances. Mais, au surplus, sans insister sur la
question que pourrait faire natre cette manire de procder  son
gard, la France le dclare de nouveau, elle considre comme peu
rflchie, comme peu prudente, une conduite qui consisterait  prendre
des rsolutions sans moyens de les excuter, ou  les excuter par des
moyens insuffisants ou dangereux.

Si je ne me trompe, ce qu'on a droit d'infrer de ce langage, c'est
que M. le prsident du conseil pensait, comme moi, qu'il y avait eu,
dans le dernier acte de la conduite des quatre puissances envers la
France, un mauvais procd, un procd dont la France avait le droit
de se plaindre et d'tre blesse; mais qu'il n'y a pas vu, pas plus
que moi, une insulte, un affront, un de ces outrages graves qui ont
entre peuples, entre tats comme entre individus, de tout autres
consquences que la plainte, la froideur et l'isolement.

Je ne veux, je le rpte, tirer de cette pice aucune autre
consquence; mais celle-l, je me crois en droit de l'en tirer.

Le trait sign, le mcontentement de la France tmoign, et il l'a
t, je n'hsite pas  l'affirmer, aussi pleinement que M. le
prsident du conseil pouvait le dsirer, j'ai approuv, j'ai second
autant qu'il m'appartenait de le faire de loin, l'attitude, les
prparatifs, les armements de prvoyance qu'a faits le gouvernement du
roi. J'ai pens et je pense toujours que, dans l'tat de froideur et
d'isolement o la France allait se trouver et avec les chances que le
parti pris en Orient pouvait amener, il tait indispensable que la
France ft dans l'tat le plus complet et le plus respectable de paix
arme. Je me sers  dessein du mot de _paix_, car je n'ai pas pens et
je ne pense pas aujourd'hui que, dans ce qui s'est pass  cette
poque, il y et aucun motif juste, lgitime, srieux, je ne dis pas
de rompre immdiatement la paix, mais de se prparer pour rompre
soi-mme un jour la paix. (_Mouvement prolong. Rires  gauche._)

J'ai pens qu'en restant dans cette attitude de froideur, d'isolement
et de paix arme, la France serait en mesure de suffire aux chances
des vnements, et que si, au contraire, elle allait au-devant des
vnements, par son attitude, par ses armements, par le dploiement de
ses forces, elle les appellerait. (_Mme mouvement._) Je n'ai aucun
projet de rentrer dans le dbat d'hier. Je ne me propose que de mettre
compltement sous les yeux de la Chambre et les faits qui me sont
connus, et ce que j'en ai pens  mesure qu'ils se dveloppaient.

La Chambre ne peut prendre mes convictions, mes assertions que comme
un fait, mais il faut bien que je les lui dise telles quelles sont. Je
suis convaincu que les puissances qui ont sign le trait du 15
juillet n'ont eu dans ce trait aucune ide hostile, aucune
arrire-pense menaante pour la France et son gouvernement.
(_Rclamations  gauche._)

Je suis convaincu qu'il y a eu, entre les puissances et la France, sur
la question d'Orient, sur les rapports du sultan et du pacha d'gypte
et sur la meilleure manire de les rgler, une dissidence que je
dplore; rien de plus. (_Rires  gauche._)

Je trouve tout simple qu'on pense autrement que moi; mais si mon
opinion a quelque valeur, ne ft-ce par la position dans laquelle je
me suis trouv, la Chambre a quelque intrt  la connatre.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Toutes les fois qu'il se passe en France un mouvement un peu vif, un
peu dsordonn, l'Europe, voit une rvolution; toutes les fois que les
puissances se rapprochent, se concertent dans un but dtermin, la
France voit une coalition. (_Mouvement._)

Cela est fort simple, fort naturel de part et d'autre; personne n'a le
droit de s'en plaindre; mais les hommes de sens, les hommes qui sont
appels  influer sur les affaires de leur pays doivent juger
froidement ces faits-l comme d'autres. (_Marques d'assentiment_).

Eh bien, de mme que nous avons, je ne dis pas moi seul, je n'ai pas
cette prtention, mais beaucoup d'entre nous, de mme que nous avons
dit souvent  l'Europe: Vous vous trompez, il n'y a pas chez nous de
rvolution qui vous menace; vous avez tort dans vos alarmes, elles
sont trs-exagres; de mme, nous avons le droit et le devoir
d'avertir notre pays, de l'engager  mesurer ses craintes et sa
prvoyance,  regarder d'un oeil tranquille et ferme la situation dans
laquelle il est plac.

Oui, le trait du 15 juillet a fait  la France, sur une grave
question, un tat d'isolement en Europe, de froideur vis--vis de son
meilleur et plus sr alli. (_Mouvement  gauche._)

Voil le fait dans sa vrit et son tendue; voil le fait auquel il
faut pourvoir, pour lequel il a fallu prendre une certaine attitude,
faire certains prparatifs. Mais si vous prenez une attitude, si vous
faites des prparatifs qui correspondent, non pas  ce fait l, mais 
des faits beaucoup plus menaants, beaucoup plus pressants, messieurs,
vous mettez vous-mmes la France dans la situation prilleuse o vous
dites qu'elle est; vous tes vous-mmes les auteurs du danger; vous
prparez vous-mmes la coalition dont vous parlez. (_Vive approbation
au centre._)

M. ARAGO.--Cela n'est pas vrai. (_Agitation._)

_M. le ministre des affaires trangres._--Il faut bien que je vous
dise ici ce que j'ai vu; il faut bien que je vous rpte ce que j'ai
entendu. Je vous parlais tout  l'heure de ces terreurs trs-fausses,
trs-exagres qui saisissent l'Europe quand la France s'agite; je les
ai vues, je les ai entendues. Qu'aurais-je dit, messieurs, si, au lieu
d'un armement de paix, on avait vu un armement de guerre, si on avait
vu lever en France 650,000 hommes de troupes rgulires et 300,000
hommes de gardes nationales? Quelle rponse aurais-je pu faire aux
hommes qui m'auraient dit: mais c'est la rvolution; mais c'est la
menace rvolutionnaire; c'est le retour aux temps de l'Empire et de la
Rpublique! (_Murmures  gauche._) Qu'aurais-je eu  dire?

Que ceux qui croient qu'il importe  la scurit et  l'honneur de la
France de venger, comme on dit, de laver dans quelque grande
entreprise, dans quelque grande aventure, ce qu'on appelle la
faiblesse, et je crois que le mot a t prononc, le dshonneur de nos
dernires annes, que ceux qui croient cela veuillent un armement de
900,000 hommes, ils ont raison; mais ceux qui ne le croient pas, ceux
qui croient que la France n'a rien  rparer au dehors, que ce qu'elle
a  faire, c'est de dvelopper ses institutions, de fonder son
gouvernement, d'accrotre sa prosprit, sa force intrieure, de se
donner en spectacle  l'Europe pour le bon gouvernement et la
prosprit intrieure, ceux qui pensent cela ne peuvent pas croire
qu'un armement de 900,000 hommes soit ncessaire pour donner  la
France l'altitude de la paix arme. Ceux qui partagent mon opinion ont
besoin, quand on leur parle de l'esprit agressif de la France, de
pouvoir rpondre: Non, cela n'est pas; voyez! la France ne fait rien
que ce qu'elle a besoin de faire pour sa propre sret; la France a
pourvu aux chances qui peuvent natre de la solution que vous donnez 
la question d'Orient; elle ne veut pas tre prise au dpourvu. Quand
la France est unie  l'Angleterre, 300,000 hommes lui suffisent comme
pied de paix; mais, quand elle est seule, il lui faut 4  500,000
hommes pour l'attitude de paix arme. Nous le rptons depuis dix ans:
quand notre rvolution a clat, l'honorable chef actuel du cabinet a
fix  500,000 hommes le grand pied de paix arme, et jamais la pense
de personne n'a t au del.

M. LAFFITTE.--Avec un million de gardes nationales.

_M. le ministre des affaires trangres._--Si donc il s'tait agi de
l'armement dont on parlait hier, je n'aurais rien eu  rpondre,
personne n'aurait rien eu  rpondre aux terreurs de l'Europe; il n'y
aurait eu aucun moyen de les repousser par la raison, et vous auriez
vu votre pays compromis gravement par les soins malhabiles que vous
auriez pris pour le dfendre. (_Marques nombreuses d'approbation._)

J'ai donc, messieurs, pour mon compte et de loin, adhr  l'attitude
et aux armements contenus dans les limites que je viens d'indiquer.
Quand j'ai cru entrevoir qu'une autre impulsion, non du gouvernement
lui-mme, mais du dehors, tendait  emporter mon pays et son
gouvernement avec lui, quand j'ai cru entrevoir que, d'une situation
dans laquelle il fallait,  mon avis, maintenir la paix, on se
prcipitait vers la guerre, vers la guerre invitable, je me suis
arrt. Mon adhsion, mon concours au cabinet s'est arrt, et un
homme que l'honorable M. Thiers nommait hier  cette tribune, et qui
est mon ami comme le sien, M. le duc de Broglie, a eu connaissance de
l'tat de mon esprit, de ce que je pensais sur la situation et les
dangers qui nous menaaient. Il en a eu connaissance, et si je ne me
trompe, comme je l'en avais pri, comme je l'y avais autoris, il en a
donn connaissance  M. le prsident du conseil et  quelques-uns de
ses collgues. Je crois que cela a t fait...

M. THIERS.--Je m'expliquerai l-dessus.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je ne le dis dans aucun
autre but...

M. THIERS.--Vous ne m'en avez rien crit  moi!

_Une voix  gauche._--C'est ce qu'il aurait fallu faire.

_M. le ministre._--Ce qui m'importait, messieurs, et j'ose dire ce qui
importait  l'honorable M. Thiers, c'tait que mes opinions, que mes
sentiments lui fussent bien vridiquement connus. Aprs cela, qu'il le
st directement par moi ou par un intermdiaire comme celui d'un
honorable ami commun, je crois que cela importe fort peu au fond.
J'crivis donc  M. le duc de Broglie, je n'en dirai que quelques mots
 la Chambre. (_Bruit._) S'il ne s'tait agi que d'une lettre crite 
M. le duc de Broglie, je n'en parlerais pas, mais celle-ci a pour moi
une importance politique, car elle a t pour moi un acte politique...

M. ODILON BARROT.--Vous, tre juge des convenances! mais en vrit!...

_Voix nombreuses._--Parlez! parlez!

_M. le ministre des affaires trangres._--J'ai voulu,  la fin du
mois de septembre et au commencement d'octobre, que le cabinet st que
je m'inquitais de la direction dans laquelle je croyais mon pays
entran... (_Bruit._)

J'ai crit cette lettre pour que mon sentiment ft connu. Je rpte
que cette lettre a t de ma part un acte politique, et il m'importe
qu'on sache aujourd'hui  quel moment j'ai exprim ma pense et dans
quelles limites je l'ai exprime. (_Marques d'approbation._--_Lisez!
lisez!_) Je suis inquiet, trs-inquiet du dedans, encore plus que du
dehors. (_Mouvement._)

_Plusieurs membres._--La date, la date!

_M. le ministre._--Ce sont deux lettres, l'une du 23 septembre,
l'autre du 13 octobre:

Nous retournons vers 1831, vers l'esprit rvolutionnaire exploitant
l'entranement national... (_Aux centres_: Bravo! Trs-bien!
trs-bien!) et poussant  la guerre.....

Je prie la Chambre de me permettre de m'arrter une seconde sur ces
deux mots: l'esprit rvolutionnaire et l'entranement national. Je
respecte, j'honore l'entranement national, mme quand il s'gare.
L'entranement national repose sur des sentiments lgitimes dans le
principe, gnreux, prcieux, sur des sentiments qui, au jour des
grandes ncessits et des grands dangers, font la force et le salut
des nations. (_Trs-bien!_) Mais ce n'est pas une raison de se livrer
aveuglment  l'entranement national; il a besoin d'tre jug, d'tre
dirig, de venir  sa place, et seulement quand il est indispensable.
Eh bien, au sortir des grandes secousses politiques, il reste dans la
socit quelque chose qui n'est pas du tout l'entranement national,
qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je n'honore pas,
que je n'aime pas, que je crains profondment, l'esprit
rvolutionnaire. (_Trs-bien!_) ce qui a fait, non-seulement
aujourd'hui, mais  tant d'poques diverses, ce qui a fait la
difficult de notre situation, c'est ce contact perptuel de l'esprit
rvolutionnaire et de l'entranement national; c'est l'esprit
rvolutionnaire essayant de s'emparer, de dominer, de tourner  son
profit l'entranement national sincre et gnreux. (_Nouvelles
marques d'approbation._)

Voil le grand danger dont nous avons eu plusieurs fois  nous
dfendre, et que j'ai cru, dans ma profonde conviction, voir
reparatre nagure. Je l'ai donc dit. Je continue ma lecture:

L'esprit rvolutionnaire exploitant l'entranement national et
poussant  la guerre sans motifs lgitimes, sans chances raisonnables
de succs, dans le seul but et le seul espoir des rvolutions.

Je dis sans motifs lgitimes: la question de Syrie n'est pas un cas
de guerre lgitime, je tiens cela pour vident. La France, qui n'a pas
fait la guerre pour affranchir la Pologne de la Russie (_Mouvement 
gauche_) et l'Italie de l'Autriche, ne peut raisonnablement la faire
pour que la Syrie soit aux mains du pacha et non du sultan.

_Quelques voix._--C'est trs-vrai! trs-bien!

_M. le ministre._--La politique jusqu'ici exprime et soutenue par la
France, quant  l'Orient, ne le lui permet pas. Nous avons hautement,
constamment dit que la distribution des territoires entre le sultan et
le pacha nous importait peu, que si le pacha voulait rendre la Syrie,
nous n'y objections point, que la prvoyance de son refus, de sa
rsistance, des prils qui en devaient natre pour l'empire ottoman et
pour la paix de l'Europe, tait le motif de notre opposition aux
moyens de coercition. En faisant la guerre pour conserver au pacha la
Syrie, nous nous donnerions  nous-mmes un clatant dmenti, un de
ces dmentis qui affaiblissent en dcriant. Aucune autre question
n'est leve jusqu'ici en principe par la convention du 15 juillet. En
fait, par son excution, aucun grand intrt de la France n'est
attaqu, ni son indpendance, ni son gouvernement, ni ses
institutions, ni ses ides, ni sa libre activit, ni sa richesse. Ce
qu'on tente en Orient peut amener autre chose que ce qu'on tente; des
questions peuvent natre l, des vnements peuvent surgir, auxquels
la France ne saurait rester trangre. C'est une raison de s'armer, de
se tenir prt; ce n'est pas une raison d'lever soi-mme, en Occident,
des vnements et des questions plus graves encore, et qui ne
naissent point naturellement. (_Trs-bien! trs-bien!_)

On a tenu peu de compte de l'amiti de la France; elle en est blesse
et trs-justement. C'est une raison de froideur, d'isolement, de
politique parfaitement indpendante et purement personnelle; ce n'est
pas un cas de guerre. L'offense n'est pas de celles qui commandent et
lgitiment la guerre. On n'a voulu ni insulter, ni dfier, ni tromper
la France. (_Rumeurs  gauche._)

M. MATTHIEU.--On s'est cach d'elle; on l'a trompe.

_M. le ministre des affaires trangres._--On lui a demand son
concours; elle l'a refus aux termes qu'on lui proposait. On a pass
outre avec peu d'gards. Il y a mauvais procd, non pas affront.

Nous le disons depuis dix ans: c'est l'honneur de notre gouvernement
d'tre devenu un vrai gouvernement le lendemain d'une rvolution,
d'avoir soutenu nos droits sans faire nulle part appel aux passions,
de s'tre cr par la rsistance et maintenu par l'ordre et la paix.
Cesserons-nous de le dire? Changerons-nous tout  coup de maximes, de
langage, d'attitude, de conduite?

Cela n'est pas possible. Je suis loin, je vois de loin le mouvement,
l'entranement. Je ne puis rien pour y rsister; je suis dcid  ne
pas m'y associer. Je vous l'crivais il y a trois semaines. Je ne
saurais juger de l'tat des esprits en France, ni apprcier ce qu'il
prescrit ou permet au gouvernement. Il se peut que la guerre, qui ne
me parat point commande par l'tat des choses, soit rendue
invitable par l'tat des ides et des sentiments publics. Si cela
tait, je ne m'associerais pas davantage  une politique qui me
paratrait pleine d'erreurs et de prils; je me tiendrais  l'cart.

J'ai confiance dans les Chambres; j'ai toujours vu, dans les moments
trs-critiques, le sentiment du pril, du devoir et de la
responsabilit s'emparer des Chambres et leur donner des lumires, un
courage, des forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqu,
comme  tout le monde. (_Trs-bien!_)

C'est ce qui est arriv en 1831; nous nous le sommes dit
trs-souvent: sans les Chambres, sans leur prsence, sans leur
concours, sans cette explosion lgale, cette lutte organise des
passions et de la raison publique, jamais le gouvernement n'et
rsist  l'entranement belliqueux et rvolutionnaire alors si vif et
si naturel; jamais le pays n'et trouv en lui-mme tant de sagesse et
d'nergie pour soutenir son gouvernement.

Sommes-nous  la veille d'une seconde preuve? Peut-on esprer un
second succs? (_Voix nombreuses_: Oui! oui!) Je l'ignore; mon anxit
est grande, mais ma confiance va  la mme adresse. (_Sensation_).
C'est par les Chambres seules, par leur appui, par la discussion
complte et sincre dans leur sein qu'on peut clairer le pays et
conjurer le pril, si on le peut. (_Trs-bien! bravo! marques
prolonges d'assentiment. M. le ministre, en descendant de la tribune,
est entour d'un grand nombre de dputs qui lui expriment leurs
flicitations_).




C

Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.

--Chambre des dputs.--Sance du 28 novembre 1840.--


Dans la sance du 27 novembre, M. Thiers rentra dans la question
d'Orient pour rpondre  ce que j'en avais dit dans la sance du 26 en
rpondant  M. Passy. Je repris  mon tour la parole  l'ouverture de
la sance du 28.


M. GUIZOT.--Messieurs, j'ai demand la parole pour mettre, ds le
dbut de cette sance, un terme aux questions personnelles. Personne
n'y a moins de got que moi, mais je les accepte sans hsiter. Elles
ont leur utilit; elles clairent la Chambre et le pays sur la
conduite des hommes publics. C'est le seul motif qui me dtermine  y
attacher quelque importance.

L'honorable M. Thiers (je vais au fait sur-le-champ), l'honorable M.
Thiers a cit hier  cette tribune un fragment d'une lettre dans
laquelle je lui exposais l'tat d'esprit de lord Palmerston et sa
confiance que la France n'opposerait aucune rsistance  l'entreprise
dans laquelle il engageait son pays.

Quelques personnes ont paru conclure de cette lecture que j'avais tenu
 l'Angleterre un langage faible sur les dispositions de la France.
(_Non! non!_)

Messieurs, je suis charm de la dngation qu'on m'adresse en ce
moment: on ne la faisait pas hier. (_C'est vrai!_) On se montrait mu
hier d'une impression diffrente de celle qu'on tmoigne aujourd'hui.
(_Approbation au centre._) C'est  l'impression d'hier et non  la
protestation d'aujourd'hui que je viens rpondre.

Ma rponse est bien simple. Je lirai ma lettre tout entire, ainsi que
la dpche officielle qui correspondait  la mme poque. La Chambre
jugera si, dans le cas o ces deux pices auraient t lues tout
entires, l'impression qui s'est manifeste hier aurait pu paratre un
moment.

Le 23 juillet, j'crivais  l'honorable M. Thiers:

Aujourd'hui je n'ai rien  vous apprendre, mais j'aurais beaucoup 
vous dire et beaucoup  vous demander. Dans un tel moment, c'est bien
peu que des lettres. Je voudrais vous tenir parfaitement au courant
des dispositions; je voudrais examiner avec vous toutes les hypothses
qu'on examine autour de moi. Voici ce que je vois dans l'tat des
esprits.

Messieurs, il n'y a certainement pas l le dessein de rien taire, de
rien cacher, de ne pas faire connatre tout ce que je connaissais
moi-mme.

Lord Palmerston a vcu longtemps (je relis le paragraphe que
l'honorable M. Thiers a lu hier), lord Palmerston a vcu longtemps
dans la confiance qu'au moment dcisif, quand cela deviendrait
srieux, la France cderait et ferait comme les _quatre_ autres. 
cette confiance a succd celle-ci: les _quatre_ feront ce qu'ils
entreprennent; la France se tiendra tranquille; et l'affaire faite,
malgr et aprs l'humeur, la France rentrera dans ses bonnes relations
avec l'Angleterre; la paix de l'Europe n'aura pas t trouble;
l'Angleterre et la France ne seront pas brouilles, et l'Orient sera
rgl comme l'Angleterre l'aura voulu. Telle est la confiance de lord
Palmerston et celle qu'il a fait partager  ses collgues. Ni lui ni
ses collgues ne veulent se brouiller avec nous. Ils se promettent
qu'il n'en sera rien, comme ils s'taient promis qu'en dfinitive nous
marcherions avec eux.

J'ai dit et je redis que la seconde confiance se trouvera aussi mal
fonde que la premire. (_Nouvelle approbation au centre._) Je combats
partout cette confiance, je parle des incidents, des conflits
imprvus, des passions nationales, des querelles subalternes...
L'affaire sera longue et grave. Nous entrons tous dans les tnbres.

On s'inquite de ce que je dis; on s'inquite de ce que fera la
France.

Les quatre puissances croiseront sur les ctes de Syrie, couperont
toute communication avec l'gypte, bloqueront les ports, dbarqueront,
pour aider les insurgs, au nom du sultan, des soldats turcs ou dits
turcs. (_On rit._) Que fera la France sur les ctes de Syrie?

Les quatre puissances bloqueront Alexandrie, dtruiront peut-tre la
flotte du pacha, porteront peut-tre des troupes turques en gypte
mme. Que fera la France  Alexandrie et en gypte?

Si le pacha envahit l'Asie Mineure, menace Constantinople, des
troupes russes y viendront peut-tre, des vaisseaux anglais entreront
peut-tre dans la mer de Marmara. Que fera la France aux Dardanelles?

Ainsi l'on examine toutes les chances, on suit pas  pas le cours des
vnements, on cherche  pressentir ce que fera la France dans chaque
lieu,  chaque phase de l'affaire. J'accepte toutes les questions. Je
dis qu'il y en a bien d'autres qu'on ne prvoit pas, et je ne laisse
entrevoir aucune rponse.

Vous vous posez certainement  vous-mme, avec votre prcision
accoutume, ces questions qu'on se pose ici  notre gard, et vous y
prparez des rponses qui seront claires pour nous, en mme temps que
nous les laisserons obscures pour les autres, jusqu'au moment de
l'action. (_Sensation._)

Je demande  la Chambre s'il y a, dans cette lettre, un seul mot, un
seul sentiment qui pt exciter les impressions qui se sont manifestes
hier. (_Non! non!_)

Il faut, messieurs, que je complte les faits.  ct de ce rcit
particulier, il faut que je fasse connatre  la Chambre le langage
officiel que j'ai tenu dans cette grande circonstance, le 25 juillet,
en communiquant  lord Palmerston le contre-memorandum franais que
l'honorable M. Thiers m'avait envoy; voici un extrait de la
conversation que j'eus avec lord Palmerston; elle est exactement
rendue telle qu'elle a t tenue.

Lord Palmerston a protest vivement: Nous ne changeons point de
politique gnrale, m'a-t-il dit, nous ne changeons point d'alliance,
nous sommes et nous resterons,  l'gard de la France, dans les mmes
sentiments. Nous diffrons, il est vrai, nous nous sparons sur une
question, importante sans doute, mais spciale et limite. Je reviens
 l'exemple dont je vous parlais tout  l'heure; c'est ce qui est
arriv dans l'affaire de Belgique. Nous pensions comme vous sur la
ncessit de contraindre le roi de Hollande  excuter le trait. Pour
agir avec vous, nous nous sommes spars des trois autres puissances.
Nous avons employ la force sans elles; la paix de l'Europe n'a pas
t trouble. Nous esprons bien qu'il en sera encore ainsi, et nous
ferons tous nos efforts pour qu'il en soit ainsi. Si la France reste
isole dans cette question, comme elle-mme l'aura voulu, comme M.
Thiers  votre tribune en a prvu la possibilit, ce ne sera pas un
isolement gnral, permanent; nos deux pays resteront unis,
d'ailleurs, par les liens les plus puissants d'opinions, de
sentiments, d'intrts, et notre alliance ne prira pas plus que la
paix de l'Europe.

Je le souhaite, mylord, ai-je rpondu, et je ne doute pas de la
sincrit de vos intentions; mais vous ne disposez ni des vnements,
ni du sens qui s'y attache, ni du cours qui peut leur tre imprim.
Partout, en Europe, ce qui se passe en ce moment sera considr comme
une large brche  l'alliance de nos deux pays, comme une brche qui
peut en ouvrir de bien plus larges encore. Les uns s'en rjouiront,
les autres s'en inquiteront; tous l'interprteront ainsi, et vos
paroles ne dtruiront pas l'interprtation. Viendront ensuite les
incidents que doit entraner en Orient la politique o vous entrez;
viendront les difficults, les complications, les mfiances
rciproques, les conflits peut-tre; qui peut en prvoir, qui en
empchera les effets? Vous nous exposez, mylord,  une situation que
nous n'avons pas cherche, que, depuis dix ans, nous nous sommes
appliqus  viter. M. Canning, si je ne me trompe, tait votre ami et
le chef de votre parti politique; M. Canning a montr un jour, dans un
discours bien beau et bien clbre, l'Angleterre tenant entre ses
mains l'outre des temptes et en possdant la clef; la France aussi a
cette clef, et la sienne est peut-tre la plus grosse. (_Marques
d'assentiment._) Elle n'a jamais voulu s'en servir; elle a tout fait
pour n'avoir pas besoin de s'en servir. Ne nous rendez pas cette
politique plus difficile et moins assure; ne donnez pas en France,
aux passions nationales, de srieux motifs et une redoutable
impulsion; ce n'est pas l ce que vous nous devez, ce que nous doit
l'Europe pour la modration et la prudence que nous avons montres
depuis dix ans... (_Approbation gnrale.--Agitation._)

La Chambre, si je ne me trompe, est pleinement dsabuse de
l'impression qu'une partie de ses membres avait paru recevoir hier.
(_Mouvements divers._) Il me serait galement facile de repousser
toutes les autres citations qui ont t apportes  cette tribune; il
me serait galement facile de montrer qu' aucune poque, dans aucune
circonstance, je n'ai hsit  remplir tous les devoirs que
m'imposaient mes fonctions,  donner mon avis  l'honorable prsident
du conseil sous les ordres duquel je servais, toutes les fois que j'ai
cru mon avis ncessaire, utile seulement. Je ne me suis pas born,
comme il a paru le dire hier,  l'informer; je me suis cru oblig
d'employer tous mes efforts pour faire prvaloir la politique que je
reprsentais, et qui tait celle du cabinet: j'ai donn plus que mes
avis  Londres, j'ai donn mon assentiment, mon concours, mon concours
quotidien, actif. Et je le donnais parce que je croyais la politique
bonne, juste. Tant que je l'ai crue bonne, tant que je l'ai crue
juste, mes avis n'ont pas manqu... Eh! mon Dieu, je n'ai qu' ouvrir
mes lettres; elles en sont pleines sur les points les plus dlicats,
sur les points sur lesquels je devais le plus hsiter  engager mon
opinion et ma responsabilit.

La Chambre me permettra d'en donner deux seuls exemples.

J'crivais  M. Thiers, le 14 juillet: Je vous ai parl de
renseignements donns par... (je suis oblig d'omettre les noms
propres) sur l'insurrection de Syrie. Il en est arriv de nouveaux.
C'est une lettre crite de Jrusalem dans la premire quinzaine de
juin. Je n'ai pu en savoir encore la date prcise. On y parle beaucoup
de l'insurrection de Syrie, de sa force, de sa popularit, et trs-mal
du gouvernement du pacha, non-seulement en Syrie, mais en gypte. On
le reprsente comme si vexatoire, si dtest que partout les
populations sont prtes  l'abandonner ou  l'attaquer; une force
trangre de 2,000 hommes suffirait pour amener ici une explosion.

Il m'est revenu quelques paroles, quelques lans d'impatience qui
donneraient lieu de prsumer qu'on pense  quelque rsolution
soudaine,  quelque ordre qui, transmis soudainement, empcherait les
renforts que Mhmet-Ali veut envoyer en Syrie d'y parvenir, et les
retiendrait dans le port d'Alexandrie, ou les intercepterait en mer.
Je vous dis cela sans aucune certitude, pour ne vous rien laisser
ignorer de ce qui me traverse l'esprit. Cependant l'veil m'est donn,
et je crois que, de votre ct, vous feriez bien de le donner aussi
ailleurs... (_Au centre_: Voil un conseil.)

19 juillet: Vous m'enverrez sans doute une rponse au memorandum par
lequel lord Palmerston m'a communiqu sa rsolution, et que je vous ai
transmis dans ma dpche. Ce sera une pice importante. Nous traitons,
vous et moi, mon cher collgue, cette grande affaire en commun. Nous
pouvons et nous voulons, j'en suis sr, nous aider l'un l'autre sans
la moindre prtention ni le moindre embarras d'amour-propre. Je veux
donc vous dire quels sont,  mon avis, pour le bon effet ici, les
trois points qu'il est important de mettre en clatante lumire; vous
en jugerez:

1 L'esprit de paix orientale et europenne qui a prsid, et qui
prside dans tout ceci  la politique de la France; 2 l'obscurit de
l'avenir o l'on entre et la gravit des chances suscites par la
politique que l'Angleterre vient d'adopter; 3 la rsolution o est la
France de n'accepter, dans cet avenir inconnu et prilleux pour tous,
rien qui porte atteinte  l'quilibre des tats europens.

Je n'hsitais donc pas, dans une des questions les plus dlicates,
dans la rponse  l'acte qui nous annonait la conclusion du trait,
non-seulement  donner mon avis, mais  indiquer les bases d'aprs
lesquelles, dans mon opinion, le contre-memorandum devait tre rdig.

Je pourrais multiplier  l'infini ces exemples; je n'en veux ajouter
qu'un seul. Le 27 juillet, j'crivais: La presse ministrielle
demeure ici craintive, brve, et proteste encore contre toute ide de
rupture et de guerre. Il importe extrmement que la ntre soit
trs-ferme, mais tranquille et point offensante. (_Au centre_:
Trs-bien!) Le courant de l'opinion nous est favorable; mais elle
pourrait aisment rebrousser chemin... Toute menace, tout air de
bravade nous nuirait. (_Sensation._)

Messieurs, il n'tait certainement pas dans mes obligations
diplomatiques d'exprimer, sur une pareille question, sur une question
d'administration intrieure, ma pense; cependant je n'ai pas hsit 
le faire: je l'ai fait parce que je voulais sincrement le succs de
la politique que nous poursuivions en commun; parce que je donnais
mon concours loyal, comme je l'avais promis.

Mais, en mme temps que je le donnais, je n'oubliais pas, je ne
voulais pas changer ma position politique dans le pays. J'ai t
plusieurs fois dans les affaires avec l'honorable M. Thiers; nous
avons plusieurs fois concouru en commun  des oeuvres qui, j'espre,
ont t utiles  notre pays; mais il n'ignore pas, et nous nous sommes
dit souvent avec la franchise d'hommes senss, qu'il y avait entre lui
et moi des diffrences essentielles de situation, d'ides, de
tendances, d'amitis politiques. Pourquoi n'aurais-je pas t 
Londres, sous ce rapport, le mme qu' Paris? Pourquoi ne serais-je
pas rest fidle  mes antcdents,  mes convictions. J'avais
l'honneur de le dire avant-hier  la Chambre: point de rforme
lectorale, point de dissolution, c'est le drapeau qui me fut montr
comme drapeau de la politique intrieure du cabinet, et que j'acceptai
en disant qu'il me serait impossible d'en accepter un autre. Dans le
cours de ma mission, toutes les fois que quelque circonstance m'a
donn lieu de croire que ce drapeau serait chang, que, par telle ou
telle cause, on ne le suivrait pas compltement, je me suis fait un
devoir, un devoir de conscience, d'avertir qu'il me serait impossible
de persvrer dans ma mission, quand mme il n'y aurait sur la
politique extrieure, sur celle que j'tais charg de faire prvaloir
 Londres, aucun dissentiment.

J'ai donc donn, d'une part, mon concours loyal et complet; je suis
rest, d'autre part, parfaitement sincre. J'ai second loyalement;
j'ai averti loyalement quand j'ai vu que je ne pourrais plus seconder;
je ne crois pas qu'aucun de ces faits soit contest; on ne pourra pas
citer un mot de moi qui y soit contraire.

Je me bornerai l, messieurs; je n'ai, je le rpte, pas plus de got
qu'un autre pour les questions personnelles; mais je crois qu'elles
ont leur importance, et qu'il importe  chacun de nous de montrer
qu'il a t en toute occasion, loyal, sincre et consquent.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

La question personnelle carte, et j'espre qu'elle l'est
dfinitivement, je rentre dans la question politique; non pas comme le
disait hier mon honorable ami M. le ministre de l'instruction
publique, dans la politique rtrospective, non pas dans l'examen du
pass, dans la distribution de l'loge ou du blme  divers cabinets
ou  divers hommes. Je veux prendre l'affaire au point o elle en est
aujourd'hui. (_ la bonne heure!_) Je veux traiter la question
pratique, la question de politique actuelle; je veux montrer  la
Chambre ce qu'elle a  dcider en ce moment, et quelle est la
rsolution du cabinet. (_Marques d'adhsion._)

Messieurs, nous ne sommes plus au lendemain du trait du 15 juillet.
Bien des faits se sont accomplis depuis; bien des situations sont
changes.

Permettez-moi de les numrer.

Le trait s'est excut, dans les limites indiques en Syrie, par les
moyens qui avaient t annoncs. Les ctes de la Syrie ont t
occupes par les allis. L'insurrection a clat et s'est propage
dans la plus grande partie de la province. Ibrahim-Pacha a rappel ses
troupes du pied du Taurus et du district d'Adana, il a abandonn les
dbouchs de l'Asie Mineure. Saint-Jean d'Acre a t enlev. Enfin, le
vice-roi a donn  son fils l'ordre de se replier sur l'gypte avec
toutes ses troupes. Voil les faits accomplis.

Tous ces faits, messieurs, se sont accomplis du 15 juillet au 3
novembre, sous le cabinet du 1er mars, en prsence de son influence,
de sa volont, de son action.

En Orient, il n'a rien fait pour les empcher.

En Occident, voici ce qu'il a fait: il a accept, pratiqu la
politique d'isolement et d'attente. Il a fait des rserves gnrales
dans l'intrt de l'quilibre europen. Il a fait des armements de
prcaution, il a arm la paix. Enfin, il a fait des rserves
positives, des rserves que j'appellerai d'action, quant  l'gypte.

Voil les actes du cabinet du 1er mars en Occident; en Orient, sur le
thtre des vnements, pour les arrter, pour en modifier le cours,
il n'y en a eu aucun.

Quand les vnements ont paru se prcipiter, le cabinet a voulu faire
davantage; c'est alors que vous avez vu paratre le projet du grand
armement de guerre, 950,000 hommes, et les prparatifs de guerre au
printemps pour faire modifier le trait; je ne donne pas  l'intention
de la guerre une autre porte.

Sur ce point, le cabinet n'ayant pu s'entendre avec la couronne est
sorti des affaires. Il m'est bien permis de le dire; je suis convaincu
que la couronne, dans cette occasion, comme lorsqu'il s'est agi, il y
a quelques annes, de l'intervention en Espagne, a rendu au pays un
grand service en n'acceptant pas les propositions qui lui taient
faites. Je suis convaincu qu'en se refusant au cours qu'on voulait
imprimer aux vnements,  la politique par laquelle on voulait
dominer l'avenir, la couronne a rendu au pays un service immense, un
service analogue  ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs fois dans
de semblables occasions. (_Vive adhsion au centre._)

C'tait son office constitutionnel; c'tait, dans ma pense, son
devoir patriotique.

C'est sur cette rupture de la couronne et du cabinet que nous sommes
entrs aux affaires. Nous avons  l'instant dclar notre politique
sincrement et  tout le monde: au pays et aux Chambres d'abord, 
l'Europe, au pacha d'gypte.

Nous avons dit que nous voulions travailler au maintien de la paix,
que nous l'esprions. Nous avons maintenu les armements, les armements
de paix; nous n'avons fait auprs de l'Europe aucune proposition,
aucune concession; nous n'avons dit aucune parole qui altrt la
position isole, digne, expectante, que le cabinet prcdent, avec
raison, avait prise. Nous avons donn sur-le-champ au pacha d'gypte
des conseils de raison, de raison pratique et prompte. Nous lui avons
dit sans dtour, sans flatterie, sans faiblesse, ce que nous pensions
de sa situation, et quelle conduite nous nous proposions de tenir.

Nous avons, je le rpte, parl avec sincrit  tout le monde.

Au milieu de cette situation, une dpche est venue de Londres qui a
t publie, je ne sais comment ni par qui; mais j'ai droit de dire
que je regarde comme un grand mal pour les affaires du pays cette
pratique de correspondre diplomatiquement par les journaux (_De toutes
parts_: Trs-bien!), de publier les actes du gouvernement au moment
mme o ils s'accomplissent, les dpches pendant que la ngociation
se suit. Soyez srs que ce sera un jour, pour les affaires, un grand
embarras, et que vous rencontrerez sur votre chemin une foule
d'inconvnients qui viendront de cette mauvaise pratique, si on la
continue. (_Adhsion aux centres._)

Messieurs, cette dpche du 2 novembre a excit dans la Chambre et dans
le pays de vives inquitudes. On a cru y voir des arrire-penses, des
projets contre l'gypte mme. Le cabinet en a manifest sur-le-champ sa
surprise, je ne veux pas me servir d'une autre expression. On lui a
rpondu, dans les termes les plus convenables, qu'on n'avait eu aucune
intention analogue  celle qu'ici on supposait. On lui a rpondu que les
inquitudes que cette dpche avait suscites, quant  l'gypte, taient
sans aucun fondement, que les intentions du cabinet britannique et de
ses allis taient toujours les mmes sur ce point. On a fait plus que
parler, on a agi. Des ordres ont t transmis  l'amiral Stopford pour
qu'il envoyt au pacha un officier charg de lui dire que, s'il
consentait  cesser les hostilits... (_Murmures  gauche._)

Personne n'a le droit de s'en tonner..., s'il consentait  cesser les
hostilits et  rendre la flotte, les quatre puissances s'engageaient
 demander pour lui  la Porte le pachalik hrditaire de l'gypte, et
 le lui obtenir. (_Interruption._)

Voil, messieurs, l'tat actuel de l'affaire. Presque au mme moment
o arriveront en gypte la nouvelle de la prise d'Acre et celle du
mouvement par lequel Ibrahim se replie avec ses troupes, presque au
mme moment arrivera au pacha l'offre du pachalik hrditaire de
l'gypte, offre qui lui est faite, je n'hsite pas  le dire, surtout
en considration de la France. (_Rires ironiques aux extrmits._)

On offre aujourd'hui au pacha, aprs tous les faits accomplis que je
viens de vous retracer, on lui offre ce que vous avez rserv pour lui
dans la note du 8 octobre.

M. VIGIER.--C'est vrai!

M. THIERS.--C'est inexact!

_M. le ministre._--Je ne veux entrer, sur le sens et les limites de la
note du 8 octobre, dans aucune discussion. Je maintiens seulement
ceci: la note du 8 octobre n'a rserv, d'une rserve dfinitive et
active, directement active de la part de la France, que l'gypte.

M. THIERS.--J'ai dit le contraire.

_Plusieurs voix au centre._--Mais la note du 8 octobre est prcise!

_M. le ministre._--Je n'entrerai pas dans cette discussion.

M. THIERS.--Permettez-moi une observation.

_M. le ministre._--Parlez!

M. THIERS.--La note ne s'est nullement explique sur la limite
territoriale, et c'est avec intention qu'elle a gard  cet gard le
silence; et, en vous l'adressant, je vous ai positivement dit que le
cabinet, pour son compte, n'admettait pas les limites du trait du 15
juillet. Je ne prtends pas que cela doive dterminer aujourd'hui une
autre conduite; mais il ne faut pas attribuer  la note un autre sens
que celui que je lui attribuais le 8 octobre.

_Plusieurs membres._--Lisez la note.

_M. le ministre._--Je ne voudrais pas prolonger la discussion  cette
tribune sur un point qu'il est difficile d'y claircir  la
satisfaction de tout le monde. J'affirme cependant que la note a t
prise en gnral, au dehors et au dedans, dans le sens que je lui
attribue, et la raison en est bien simple. Contre quoi la note
proteste-t-elle? Contre l'acte de dchance prononc par la Porte. Or,
l'acte de dchance s'applique  l'gypte exclusivement (_C'est
cela!_),  l'gypte nominativement. Le reste tait en dehors des
stipulations de l'acte de dchance; le reste tait considr comme
perdu, soit par le trait, soit par les chances de la guerre. Toutes
les dpches portent que l'acte de dchance ne s'applique qu'
l'gypte, que c'est comme vice-roi d'gypte que Mhmet-Ali est dchu;
et quand la note proteste contre l'acte de dchance, quand elle
dclare que c'est  la dchance que la France ne saurait en aucun cas
consentir, c'est videmment de l'gypte qu'il s'agit.

_Au centre._--C'est vident.

_Plusieurs membres._--Lisez la note.

_M. le ministre._--Je ne pousserai pas plus loin cette discussion. Je
reprends la question de fait au point o elle est aujourd'hui.

Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la dure et
sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie tout
entire. Par la note du 8 octobre, on avait fait la rserve du
pachalik hrditaire de l'gypte. Ce pachalik hrditaire est offert 
Mhmet-Ali, au nom des puissances. Dans cet tat des faits, des faits
accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui
donneriez-vous le conseil de refuser l'gypte hrditaire, dans
l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec 950,000 hommes, vous lui
ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au centre._)

Voil la question relle; voil la question pratique, la question sur
laquelle, le cabinet d'une part, la Chambre de l'autre, sont appels 
se prononcer aujourd'hui.

Il faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la
position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre
administration, acceptant la rserve que vous avez faite, se contente
de cette rserve, et donne au pacha sincrement, sans dtour, le
conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question
les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez
prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous
tes vous-mmes renferms, donnerait au pacha le conseil de continuer
je ne sais quelle guerre, non en Syrie, o il ne sera bientt plus,
mais en gypte mme, dans l'espoir que, par une guerre gnrale, dans
six mois, vous serez en tat de lui faire recouvrer la Syrie.

Il n'y a pas d'autre question politique que celle-l. (_Approbation au
centre._)

M. THIERS.--Aujourd'hui.

_M. le ministre des affaires trangres._--L'honorable M. Thiers me
dit: _Aujourd'hui_. Il a raison. Tout le reste est du pass, un pass
qui nous est tranger, que nous n'avons pas fait, qui s'est fait, je
le rpte, en votre prsence et sous votre influence. Je ne discute
pas ce pass; je n'y rentre point. Je ne crois pas qu'il soit
aujourd'hui d'une grande importance pour le pays de dbattre les
diffrentes actions qu'on aurait pu exercer, les diffrentes
politiques qu'on aurait pu pratiquer. Je crois que ce qui importe au
pays, c'est de mettre un terme  une situation difficile et
prilleuse; et on ne peut le faire qu'en acceptant, je le rpte, et
les faits accomplis, et les rserves qui ont t faites au profit du
pacha, et qui sont aujourd'hui reconnues et offertes. Voil la
politique du cabinet, sa politique actuelle, pratique, sans
rcrimination, sans discussion du pass. C'est sur cette politique que
la Chambre a  se prononcer par son adresse. En l'adoptant, la Chambre
reconnat la sagesse de cette politique; la Chambre l'adopte, autant
qu'il est dans sa mission, dans sa situation constitutionnelle, de
l'adopter. Nous le lui demandons, car nous ne pouvons, pour notre
compte, en pratiquer aucune autre. (_Vive approbation au centre._)




CI

Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.

--Chambre des dputs.--Sance du 2 dcembre 1840.--


M. Garnier-Pags ayant dit, dans cette sance, que, dans l'tat de la
France et de son gouvernement  l'intrieur, la bonne politique
extrieure leur tait impossible, je lui rpondis:

M. GUIZOT.--Messieurs. Je ne viens pas rentrer dans la discussion; je
ne viens pas rpondre aux faits personnels, aux rcriminations qui ont
t reproduites hier et aujourd'hui  cette tribune. J'en ai t tent
un moment; j'y renonce. Il s'agit de bien autre chose.

Vous venez d'entendre dire, vous avez entendu dire hier qu'il y avait,
dans notre politique extrieure, des impossibilits, qu'il y avait des
choses dont ceux-l mme qui les avaient faites ne rpondaient pas, ou
ne rpondaient qu' moiti, qu'il y avait des choses que les ministres
voulaient et ne pouvaient pas faire.

Qu'est-ce que cela veut dire, messieurs? (_Mouvements divers._) Que
signifient, je vous le demande, dans un gouvernement constitutionnel,
ces attaques indirectes, ces insinuations? C'est le mal de la presse
qui pntre dans la Chambre... (_Approbation aux centres._) C'est le
tort que nous reprochons tous les jours  la presse qui envahit cette
tribune... (_Nouvelle adhsion._) Messieurs, dans le gouvernement
constitutionnel tel que nous le pratiquons depuis dix ans, il n'y a
que des ministres responsables assis sur ces bancs, et la Chambre ne
peut pas souffrir qu'on parle d'autre chose  cette tribune.
(_Trs-bien!_) C'est violer la Charte mme, c'est violer le principe
de notre gouvernement, c'est manquer  ses rgles lmentaires.

_Une voix  droite._--Et la coalition! (_Bruit._)

_M. le ministre._--Il importe infiniment, messieurs, que la Chambre ne
permette pas ces allusions, ces attaques indirectes. Elles se
renouvellent tous les jours dans la presse, et si l elles ne peuvent
tre atteintes autant que le voudrait la sret du pays, au moins
faut-il que la Chambre, ce grand jury national, ne les admette pas
dans cette enceinte. (_Trs-bien!_)

Messieurs, renfermons-nous dans les principes et dans les limites de
notre Charte; que les discussions soient libres et compltes, que les
actes appartiennent  ceux qui les ont faits,  ceux qui les ont
signs.

Je suis sr que les honorables membres du cabinet du 1er mars ne me
dmentiront pas. Tout  l'heure l'un d'entre eux, l'honorable M. de
Rmusat,  cette tribune, acceptait compltement la responsabilit de
ses actes. Je l'en honore et l'en remercie.

C'est l le gouvernement constitutionnel; ainsi tombent toutes les
insinuations, toutes les attaques indirectes que je viens repousser en
ce moment.

Savez-vous ce qu'il arrive de ces attaques? Comme vous l'avez entendu
hier dans le discours de l'honorable M. Berryer, on commence par vous
dire, que les actes ne sont pas les actes des ministres; et puis on
vous dit: Ce ne sont pas ceux de la France, ce n'est pas de la
France qu'on parle,  la France qu'on pense.

Messieurs, vous ne pouvez tolrer cela davantage. Vous tes ici les
reprsentants de la France; c'est en son nom que vous sigez ici;
c'est de son droit que vous parlez; tout ce que font les deux
Chambres, c'est la France qui le fait, c'est la France qui agit par
elles, c'est la France qui parle par leur voix. Toute notre politique
depuis dix ans, cette politique qu'on veut imputer  d'autres causes,
 d'autres forces que les cabinets, c'est la France qui l'a approuve,
c'est la France qui l'a soutenue. Messieurs, la France, c'est vous, ce
sont les Chambres de la Charte, c'est la majorit et l'opposition dans
les Chambres; la France, c'est la lutte qui s'tablit entre les
opinions diverses; la France, c'est le rsultat de cette lutte, c'est
le vote qui proclame ce rsultat. Tout ce qui se fait ainsi, la France
l'a fait. Voil ce qui se passe dans le cercle de nos institutions; l
est notre droit, l est notre force, et personne ici, personne ne peut
tre admis  parler d'autre chose. (_Au centre_: Trs-bien!)

C'est pour protester contre ce langage, contre cette pratique
destructive et de la libert et de la dignit de nos dbats que je
suis mont  cette tribune. Je ne rentrerai pas, je le rpte, dans la
question mme; si elle se renouvelait dans l'examen des paragraphes,
je reprendrais la parole; c'est uniquement pour couvrir ce qui doit
tre couvert, pour carter ce qui doit tre cart, que je suis venu
prononcer ici quelques mots. (_Marques d'approbation._)




CII

Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.

--Chambre des dputs.--Sance du 4 dcembre 1840.--


M. Odilon Barrot ayant propos, sur le paragraphe de l'Adresse relatif
aux affaires d'Orient et au trait du 15 juillet 1840, un amendement
qui repoussait la politique adopte et soutenue par le cabinet du 29
octobre, je le combattis immdiatement, et il fut rejet.


M. GUIZOT.--Messieurs, j'ai peu de mots  dire pour faire comprendre 
la Chambre toute la porte de l'amendement qui vient de lui tre
propos.

Il porte sur un principe et un fait.

En principe, il refuse formellement, non pas seulement aux quatre,
mais aux cinq, mais  toutes les puissances, le droit d'intervention
dans les affaires de l'empire ottoman. Ce principe, c'est un dmenti 
toute la politique suivie depuis que la question a t leve,
non-seulement par le cabinet actuel, mais par tous les cabinets.

_Une voix  gauche._--Il y a sans la France dans l'amendement.

_M. le ministre des affaires trangres._--Par tous les cabinets, il a
t reconnu et pratiqu, depuis que la question est leve, que, cette
question intressant la paix du monde, l'quilibre de l'Europe, il
tait impossible que les puissances intresses n'y intervinssent pas.

_Une voix._--Oui, mais toutes.

_M. le ministre des affaires trangres._--Et elles y sont intervenues
en fait, quand elles ont interdit la continuation de la guerre entre
le sultan et le pacha; elles ont us alors du droit d'intervention.
(_Rumeurs._) C'est un fait tellement simple, messieurs, qu'il n'est
pas contestable. Cela est vident de soi: le droit d'intervention dans
l'intrt de l'quilibre europen a t pratiqu depuis le
commencement de la question.

Mais on dit: il est pratiqu maintenant par quatre puissances et non
par cinq.

La rponse est trs-simple; les quatre puissances ont offert  la
France d'intervenir avec elles; elles n'ont pas entendu exclure la
France de l'intervention; elles ne lui ont pas contest le droit
d'intervention qu'elles exeraient elles-mmes.

Les quatre puissances et la France n'ont pu s'accorder sur les
conditions de l'intervention; elles n'ont pas voulu intervenir de la
mme manire et dans les mmes limites. Mais, quant au droit, il n'a
pas t contest  la France; au contraire, elle a t constamment
invite  intervenir avec les autres, et si elle n'est pas intervenue,
je le rpte, c'est que les conditions et le mode de l'intervention ne
lui ont pas convenu. C'est librement, c'est de son fait, c'est de sa
propre volont que la France n'est pas intervenue. Et c'est l ce qui
rend pour elle la situation acceptable; croyez-vous que, si le
principe que M. Barrot demande avait t admis par la France, elle
n'aurait pas, ds le premier moment, protest solennellement contre le
trait du 15 juillet? Mais l'honorable M. Thiers sait bien qu'il n'a
pas contest le droit d'intervention aux quatre puissances; il a
trouv le trait dangereux, pourquoi?

M. THIERS.--Ce n'tait plus l'intervention europenne.

_M. le ministre des affaires trangres._--Parce que le but du trait,
et ce sont les termes mmes du memorandum par lequel il a t rpondu,
parce que le but ne pouvait tre atteint que par des moyens
insuffisants ou dangereux. (_Rclamations de M. Thiers._)

Il n'y a rien de si ais que de mettre les paroles mmes du memorandum
du 24 juillet sous les yeux de la Chambre; elles les a entendues
plusieurs fois; c'est l'acte qui contient la premire et vraie pense
du cabinet sur le trait du 15 juillet; je suis prt  le relire  la
Chambre si elle le dsire (_Non! non!_), mais je suis sr que je le
cite exactement.

Reste le second point. Je ne puis que me rappeler  peu prs les
paroles qui viennent d'tre prononces: Ces armements seront
maintenus et recevront tous les dveloppements que pourront exiger la
dfense des droits que nous avons reconnus et la protection de nos
intrts en Orient.

Mais, messieurs, c'est l engager absolument la France  la cause de
Mhmet-Ali (_Rclamations_); ce sont les forces de la France voues 
la dfense de ce qu'on appelle les droits de Mhmet-Ali.

Messieurs, permettez-moi, en finissant, au dernier terme de ce dbat,
d'entrer dans le vrai de la situation.

Toute notre politique, depuis que la question d'Orient est leve, a
eu pour base la supposition que le pacha opposerait une rsistance
nergique, efficace et prolonge. Quiconque lira tout ce qui a t dit
et crit dans cette grande question, quiconque en examinera tous les
actes verra que c'est l l'ide qui a t la base de notre politique.
Dans tous nos raisonnements, dans toutes nos pices diplomatiques,
qu'avons-nous dit? Ce que vous entreprenez est trs-difficile et
trs-prilleux; vous l'entreprenez avec des moyens insuffisants ou
dangereux. Le pacha vous rsistera de telle faon que vous mettrez en
pril la paix de l'Orient et l'quilibre de l'Europe.

Voil la base de tous nos raisonnements; plus que la base de nos
raisonnements, la base de nos actions, de notre politique.

Que faisait le cabinet du 1er mars quand il arrivait, quand il voulait
dvelopper les armements, dans la vue qu'au printemps il serait prt 
faire la guerre? Il agissait dans l'hypothse que le pacha rsisterait
longtemps, nergiquement, efficacement, sans quoi la politique dans
laquelle il entrait n'aurait pas t praticable.

Regardez  tout ce qui a t dit, regardez  tout ce qui a t fait,
vous trouverez au fond la conviction de la rsistance nergique et
prolonge du pacha.

Eh bien, cette base de notre politique a manqu; c'est un fait qu'il
est impossible de mconnatre. Voulez-vous continuer  parler et 
agir comme si elle n'avait pas manqu, comme si le pacha avait rsist
nergiquement, efficacement, longtemps? Voil pourtant ce qu'on vous
demande. (_Dngations._)

On vous demande de vous attacher  une cause qui n'a pas t soutenue
par son propre matre. On vous demande de vouer les forces de la
France  la dfense d'autres forces trangres qui se sont trouves
insuffisantes pour se protger quelques semaines elles-mmes.

Voil la vraie situation. Voil la vraie question. Il est impossible
qu'on engage ainsi la France, quand la base de la politique a t une
erreur vidente. Il est impossible qu'on ne tienne aucun compte des
faits, et que l'on compromette les intrts, la dignit, le sang de la
France dans une cause qui a failli tout  coup. (_Mouvements divers.
Vive agitation._)




CIII

Discussion du projet de loi relatif aux secours  accorder aux
rfugis trangers.--Relations de la France avec l'Espagne.

--Chambre des pairs.--Sance du 4 janvier 1841.--


Le gouvernement avait demand un crdit de 700,000 francs pour secours
aux rfugis trangers. Dans la discussion de ce projet de loi, M. le
duc de Noailles s'leva contre la politique adopte dans nos relations
avec l'Espagne depuis la mort de Ferdinand VII, et spcialement depuis
que don Carlos avait t expuls de la Pninsule. Je lui rpondis:

M. GUIZOT.--Messieurs, la Chambre ne s'tonnera pas, j'en suis sr,
si, dans le discours de l'honorable propinant, il y a des choses
auxquelles je ne rponds point, sur lesquelles je n'exprime aucun
avis, dont je ne parle mme pas. Non-seulement il ne m'est pas permis
de tout dire, mais il ne m'est pas permis de parler de tout. Il y a
une foule de choses dans lesquelles la parole nuit d'avance 
l'action. Quand on n'est pas oblig d'agir, quand on est simplement
appel  observer et  juger, on peut exprimer sans crainte et sans
gne toute sa pense. Quand on est appel  agir, et prcisment pour
agir, il faut savoir se taire.

Dans une occasion rcente, j'ai eu l'honneur de dire  cette tribune
que le projet du gouvernement tait de ne pas intervenir activement
dans les affaires intrieures de l'Espagne. Mais j'ai certes t bien
loin de renier la part qu'il a prise dans les vnements dont
l'Espagne a t le thtre...

M. LE MARQUIS DE BRZ.--Je demande la parole.

_M. le ministre._--Lorsque,  la mort de Ferdinand VII, l'Espagne a
reu, de la volont mme de son roi, un gouvernement qu'elle a
aussitt entour et appuy de la sanction nationale, la France l'a
reconnu; elle s'est empresse de le reconnatre, comme le disait
l'honorable propinant, parce que c'tait le gouvernement lgitime de
l'Espagne, le gouvernement proclam par le droit lgal et le voeu
national; et aprs l'avoir reconnu, la France l'a soutenu. Lorsque ce
gouvernement, tabli par le testament de Ferdinand VII et par le voeu
national, a t attaqu, lorsqu'il a t mis en question par la guerre
civile, le gouvernement du roi s'est empress de le soutenir et de lui
donner un appui public et efficace. Oui, nous avons lev des troupes,
nous avons conclu des traits, nous avons envoy la lgion trangre,
nous avons pris de grandes mesures qui ont eu pour objet de soutenir
le trne d'Isabelle II. Certes, je suis loin de renier cette
politique, convaincu, aujourd'hui comme il y a cinq ans, qu'elle est
conforme au voeu de l'Espagne et aux intrts de la France.

Mais l s'est borne, messieurs, et l se bornera l'intervention,
l'action du gouvernement du roi en Espagne. Soutenir le gouvernement
d'Isabelle II, voil la politique du gouvernement du roi. Aprs cela,
respecter la libert de l'Espagne et le gouvernement de la reine,
l'entire libert de l'administration intrieure de ce royaume, ne pas
y entrer dans les querelles des partis, ne pas pouser tel ou tel
parti, tel ou tel cabinet contre tel autre, ne pas engager la France
dans les discussions intrieures de ce gouvernement de la reine que
la France est dcide  soutenir dans son ensemble, voil la rgle que
nous nous sommes impose. Voil ce que je voulais dire quand je disais
que la France ne chercherait pas  exercer une influence active dans
les affaires intrieures de l'Espagne. J'ai en mme temps avou,
continu la politique du gouvernement du roi depuis sept ans, et j'en
ai marqu la limite. Je prie la Chambre et l'honorable propinant de
bien remarquer cette limite, parce qu'en effet c'est la rgle de la
conduite du gouvernement. Si le gouvernement de la reine Isabelle II
tait menac dans son existence, si la cause que la France a soutenue,
en mme temps que l'Espagne la soutenait et parce que l'Espagne la
soutenait, si, dis-je, cette cause tait en pril, le gouvernement
verrait ce qu'il aurait  faire, et il ne dserterait pas la politique
qu'il a suivie jusqu' prsent. Mais, pour ce qui regarde les luttes
de partis, de cabinets, l'administration intrieure de l'Espagne, le
gouvernement du roi continuera  ne point s'en mler: il laissera 
l'administration intrieure de l'Espagne toute la libert  laquelle
elle a droit.

J'arrive aux circonstances actuelles. La situation qu'elles nous ont
faite et la politique qu'elles nous ont dtermin  adopter,
l'honorable propinant le disait tout  l'heure, ne sont point du fait
de la France. La France a t entirement trangre  des vnements
que je puis me dispenser de juger, mais que je dplore, et qui ont
amen en Espagne l'administration qui y prside aujourd'hui. Mais
cette administration, messieurs, c'est toujours le gouvernement de la
reine Isabelle II. Le trne de la reine Isabelle II est intact, et les
hommes qui aujourd'hui administrent en son nom n'ont donn  personne
le droit de dire qu'ils veulent sparer leurs intrts des intrts de
la reine Isabelle II. Le gouvernement actuel de l'Espagne est le
gouvernement de droit.

C'est en mme temps le gouvernement de fait, et  ce titre aussi nous
restons en rapport avec lui. Quand nous disons que nous respectons la
libert intrieure des nations, nous ne disons pas, messieurs, de
vaines paroles; nous entendons rgler effectivement notre conduite sur
ce principe, quand mme son application peut entraner certains
dangers. L'administration qui rgit aujourd'hui l'Espagne est son
gouvernement de fait; elle est reconnue par le pays tout entier; il
n'y a aucune guerre civile en Espagne. Quant  prsent nous n'avons
aucune raison pour ne pas continuer avec cette administration les
relations que nous avions avec le gouvernement de la reine dans les
annes prcdentes.

De plus, jusqu'ici, cette administration ne nous a donn,  nous
Franais,  nous gouvernement du roi, aucun sujet srieux de plainte.
Elle a entretenu les relations telles qu'elles existaient auparavant.
Elle se montre dispose  entretenir ces relations sur un pied de
bienveillance et d'amiti. Elle se montre dispose en mme temps  faire
des efforts pour tre un gouvernement rgulier, pour effacer ce qu'il
peut y avoir, dans la manire dont elle est arrive au pouvoir, de
contraire  un ordre de chose rgulier et monarchique. Pourquoi, par nos
paroles publiques, la dcouragerions-nous de cette voie o elle veut
entrer? Pourquoi, au contraire, ne lui donnerions-nous pas des conseils
de prudence, de modration? Pourquoi ne continuerions-nous pas  ne pas
nous mler de l'administration intrieure de l'Espagne, et  appuyer le
gouvernement de la reine Isabelle II partout o nous la rencontrerons,
et toutes les fois qu'il s'efforcera de se conduire en gouvernement
rgulier?

C'est ce que nous faisons; nous ne sommes pas obligs d'exprimer notre
jugement sur des vnements accomplis; nous ne songeons qu' maintenir
des relations pacifiques et  seconder les efforts qu'on voudra faire
en Espagne pour rentrer dans les voies rgulires du gouvernement.

Voil l'attitude que nous avons prise. Nous sommes loin de vouloir
associer notre responsabilit aux destines de l'administration qui
gouverne aujourd'hui en Espagne. Mais si nous avions des craintes, des
inquitudes, nous ne nous croirions pas obligs, je le rpte, de les
porter publiquement  cette tribune, nous demeurerions en
observation.

Mais on nous dit, et c'est un des principaux reproches que nous
faisait tout  l'heure l'honorable propinant, on nous dit: Vous
abandonnez donc votre influence en Espagne. Vous la livrez  vos
rivaux. Cette politique est une politique inerte et sans rsultat.

Messieurs, il y a quelques mois, quand un ministre d'une autre
couleur, qu'on appelait le ministre modr, existait en Espagne, on
disait que l'influence de la France tait tout en Espagne, que notre
ambassadeur gouvernait l'Espagne, que cela excitait la colre des
Espagnols et la jalousie de la Grande-Bretagne.

M. LE DUC DE NOAILLES.--Ce n'est pas moi qui l'ai dit.

M. GUIZOT.--Je ne prtends pas que le noble duc l'ait dit lui-mme;
mais personne n'ignore que cela s'est beaucoup dit en Espagne, et que
c'est mme une des causes du mouvement qui s'y est opr.

Le noble duc a suivi de trop prs ces vnements pour ne pas se
rappeler que tel a t, en effet, pendant un certain temps, le langage
qu'on tenait en Espagne et en France. Lorsque le cabinet modr est
tomb et a fait place au cabinet exalt, comme on dit en Espagne, on
s'est regard comme dlivr de l'influence franaise.

Messieurs, ces influences qui s'en vont et qui reviennent, selon qu'un
cabinet succde  un cabinet, ne sont donc pas si compltement
dtruites; elles ne prissent pas parce qu'elles paraissent un moment
suspendues. Ce sont l des vicissitudes invitables dans un pays qui
est en proie aux agitations rvolutionnaires.

Indpendamment des rivalits anciennes de la France et de l'Angleterre
sur ce thtre, il s'y est ajout la rivalit des partis qui ont pris
tel ou tel drapeau, qui se sont faits anglais ou franais, beaucoup
moins selon la ralit des choses que pour leur propre intrt de
parti, et pour avoir l'air de s'appuyer sur telle ou telle puissance
trangre. N'attachons pas  ces apparences et  ces vicissitudes
d'influence et plus d'importance qu'elles n'en ont rellement. Oui,
je suis prt  en convenir, le parti qui gouverne aujourd'hui les
affaires d'Espagne se dit attach de prfrence  l'influence
anglaise; le parti qui les gouvernait, il y a peu de temps, se disait
attach de prfrence  l'influence franaise. Mais ce sont l des
faits trop superficiels, trop transitoires pour qu'on puisse en faire
la rgle de sa politique, pour qu'on puisse les considrer comme
caractrisant vritablement la situation de la France vis--vis de
l'Espagne.

Non certainement, nous ne sommes pas sans influence en Espagne.
Permettez-moi de vous en faire  vous-mmes la question: est-il
possible que la France soit sans influence en Espagne, lorsque dans ce
pays tous les regards sont tourns vers elle, quand en Espagne chacun
se dit sans cesse: Que fera la France? que dira la France? Passez les
divers partis en revue; vous les trouverez tous occups de nous. Le
parti modr espre que l'influence franaise prdominera et le
ramnera au pouvoir. Le parti exalt, je parle le langage de l'Espagne
mme et de ses journaux, le parti exalt craint l'influence franaise;
ce parti compte beaucoup plus de personnes ennemies de l'influence
franaise, je dirai plus, hostiles au gouvernement que la France
possde. Pourquoi s'tonner de cela? Cela est invitable: nos propres
luttes, nos dissensions intestines ont l leur analogie, leur
retentissement, leur cho. Il faut y bien regarder; mais il n'y a rien
qui doive nous faire dsesprer de notre influence. Si nous avons des
adversaires, nous avons aussi des amis, des hommes qui ont besoin de
nous, dans l'intrt de leur propre cause. Nous n'pousons pas leurs
querelles, mais nous profitons de leur appui quand l'occasion se
prsente de maintenir ou de retrouver l'influence que doit avoir la
France en Espagne.

Regardez ce qui se passe en France mme. Vous avez par milliers des
rfugis espagnols de tous les partis, non-seulement des rfugis
ordinaires, mais des ttes couronnes! Est-il possible qu'un pays qui
offre un asile, des ressources  une si grande portion d'un peuple,
aux hommes les plus anims des diffrents partis, aux ttes
couronnes elles-mmes qui reprsentent ces divers partis, est-il
possible que ce pays soit sans influence sur l'Espagne? Il faudrait
plus que de la maladresse pour ne pas profiter d'une telle situation,
pour ne pas exercer,  un moment donn, dans une occasion
vritablement utile, une influence efficace. Mais on n'agit pas tous
les jours; il y a des poques d'action; il y a des poques d'inaction
auxquelles il faut savoir se rsigner. C'est l la politique.

Vous vous plaignez de l'inertie de la politique franaise. Eh bien,
dans la situation, non pas d'indiffrence comme on le dit, mais
d'attente, o nous sommes, c'est la politique qu'il convient  la
France d'adopter. La France, par la seule force des choses, par sa
situation, par les rapports qui existent entre notre situation
intrieure et celle de l'Espagne, la France a sur l'Espagne des moyens
d'influence qui ne peuvent lui chapper, dont elle se servirait si
elle en avait besoin. Mais, pour cela, il ne faut pas agir tous les
jours et d'une manire inquite. Il faut savoir attendre. Nous
attendons que les vnements se dveloppent; nous respectons la
libert du peuple espagnol; nous respectons son action personnelle sur
ses propres destines; et le jour o l'occasion se prsentera
d'exercer, au nom de la France, dans l'intrt de la France comme dans
l'intrt de l'Espagne, une influence utile, ce jour-l nous
n'hsiterons pas.

Et ce jour-l, je ne craindrais pas, pour la cause de la pninsule,
cet isolement auquel faisait allusion tout  l'heure le noble duc. Le
fait a prouv ce qui devait arriver en pareille circonstance. Malgr
la rivalit d'influence, malgr les jalousies qui ont si longtemps
exist entre l'Angleterre et la France,  la mort de Ferdinand VII,
l'Angleterre a pens comme nous, elle a agi comme nous. Il y a des
intrts suprieurs qui ont dtermin l'Angleterre  une conduite
analogue  la ntre; et quand le gouvernement espagnol s'est trouv
dans une situation difficile, quand il a eu besoin qu'une influence
auxiliaire vnt le soutenir contre la guerre civile qui le dvorait,
l'Angleterre s'est encore trouve d'accord avec nous, et le trait de
la quadruple alliance est intervenu. Ce trait, qu'on a bien souvent
attaqu, parce qu'il n'a pas fait tout ce qu'on s'en tait promis,
parce qu'il n'a pas accompli tous les rsultats qu'on a attachs  son
nom, ce trait cependant a rendu  l'Espagne d'immenses services; il
faut le compter parmi les causes les plus efficaces qui ont fait
cesser la guerre civile en Espagne; et si pareille circonstance se
renouvelait, si l'existence du gouvernement de la reine tait mise en
question, ne doutez pas que les mmes faits ne se renouvelassent; ne
doutez pas que, malgr la rivalit des influences, l'Angleterre et la
France, engages, quant  l'Espagne, dans un intrt commun, dans une
ide commune, ne fissent ce qu'elles ont fait une premire fois.
L'Angleterre, pas plus que la France, ne livrera jamais l'Espagne 
des influences tout  fait trangres, loignes, et que leur position
gographique n'appelle pas  jouer dans la pninsule le rle qui
appartient  l'Angleterre et  la France.

Je crois avoir mis sous les yeux de la Chambre les caractres
essentiels de la politique du gouvernement du roi: maintenir, appuyer
le gouvernement de la reine Isabelle II, qui est le gouvernement du
droit et le gouvernement national de l'Espagne, rester trangers  la
lutte intrieure des partis, aux dissensions intestines, n'abandonner
aucun des moyens d'influence lgitime que cet tat des partis et la
position de l'Espagne donnent  la France, mais choisir, pour la
manifestation et l'action de cette influence, le moment opportun:
voil notre politique; elle ne compromet rien dans le prsent, et elle
suffira, je l'espre, aux ncessits de l'avenir. (_Marques
d'approbation._)




CIII

Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de Paris.

--Chambre des dputs.--Sance du 25 janvier 1841.--


Le gouvernement prsenta le 12 dcembre 1840 un projet de loi relatif
aux fortifications de Paris. M. Thiers, au nom de la commission
charge de l'examiner, en fit le rapport le 13 janvier 1841. Le dbat
s'ouvrit le 21 janvier. Je commenai  y prendre part le 25 janvier,
en rpondant  M. Janvier, dput de Tarn-et-Garonne.


M. GUIZOT.--Messieurs, la discussion se prolonge, et, cependant, si je
ne m'abuse, la perplexit de la Chambre continue. Avant-hier, un
honorable membre, M. de Rmusat, attribuait cette perplexit  de bien
petites causes,  des mfiances de personnes,  des misres
parlementaires. Je crois qu'il se trompe, et que la disposition de
beaucoup de bons esprits dans la Chambre a des causes plus srieuses.
La Chambre croit  l'utilit,  la ncessit de la mesure qu'elle
discute; elle a des doutes, des inquitudes sur ses rsultats; elle
n'en prvoit pas clairement la porte et les effets; elle craint que
cette mesure ne devienne l'instrument d'une politique autre que celle
qu'elle approuve et veut soutenir. Elle craint d'tre entrane dans
une politique turbulente, belliqueuse, contraire  cette politique de
paix, de civilisation tranquille et rgulire qu'elle a proclame et
appuye. Voil la vraie cause de la perplexit et des inquitudes de
la Chambre. (_Adhsion au centre._)

Si ces inquitudes taient fondes, messieurs, nous aurions, nous, un
bien grand tort; car, nous voulons, comme la Chambre, la politique de
paix, de civilisation tranquille et rgulire. C'est au profit de
cette politique et pour la servir, c'est autour de cette civilisation
et pour la protger, que nous voulons lever les fortifications que
nous vous demandons. Nous serions impardonnables, si nous nous
trompions en pareille matire. Mais nous sommes convaincus que le
projet de loi, bien loin de contrarier la politique du cabinet et de
la majorit de la Chambre, confirme, soutient, fortifie cette
politique; c'est pour cela, et non pour aucun autre motif, que nous
l'avons prsent et que nous l'appuyons.

Si dans ce projet, qu'on a appel un hritage du cabinet prcdent,
nous eussions entrevu aucun des dangers, aucun des maux qu'on y a
signals, nous ne l'aurions pas accept; nous savons rpudier les
hritages qui ne nous conviennent pas. Nous n'acceptons que les
mesures conformes  notre politique. Celle-ci y rentre pleinement.

Messieurs, je n'hsite pas  l'affirmer, les fortifications de Paris
sont, pour la France et pour l'Europe, une garantie de paix. Il est
vident que c'est l de la politique dfensive. Mais ce qu'on ne sait
pas assez, c'est que quand cette mesure est ne en France, quand elle
y a t (je parle des temps modernes) srieusement propose et
dbattue, c'est dans un esprit de paix, au nom de la politique de la
paix.

Elle apparut, pour la premire fois, en 1818; c'est le marchal
Gouvion Saint-Cyr qui a institu la premire grande commission pour
la dfense du territoire, commission qui a propos la mesure que nous
discutons.

C'est de 1818  1822 que cette commission a sig, c'est--dire au
moment o toute ide d'agression et de conqute tait,  coup sr,
trangre aux esprits, au moment o la seule dfense du territoire les
proccupait.

La commission de dfense remit, en 1822,  M. de Latour-Maubourg, alors
ministre de la guerre, son projet de systme gnral de la dfense du
royaume, il comprenait les fortifications de Lyon et celles de Paris.
Ce projet resta quelque temps enfoui dans les cartons. M. de
Clermont-Tonnerre, pendant son ministre, l'en tira et essaya de faire
adopter, non pas la totalit du projet, mais une partie importante, les
fortifications de Lyon. Elles furent proposes au conseil du roi; elles
furent cartes: les deux ministres les plus influents de cette poque,
M. de Villle et M. de Corbire, s'y opposrent. Un seul ministre, M.
l'vque d'Hermopolis se joignit  M. de Clermont-Tonnerre pour soutenir
les fortifications. (_Hilarit prolonge._)

La mesure n'et donc aucune suite.

Elle fut reprise, en 1830, par M. le prsident du conseil, au moment
o nous soutenions, dans cette enceinte, pour la politique de la paix,
les luttes les plus violentes qui aient eu lieu de nos jours. C'est
pendant que la politique de la paix prvalait compltement dans la
Chambre que la dfense et la fortification de Paris ont t commences
par M. le marchal Soult.

Ainsi, vous le voyez, messieurs, la mesure, dans sa vritable origine,
a eu le caractre pacifique, le caractre de la politique dfensive,
et les deux illustres marchaux dont elle mane n'ont jamais pens
qu' lui imprimer ce caractre.

Et ce n'est pas nous seuls, messieurs, c'est l'Europe qui, depuis
1814, a adopt le systme de la politique dfensive, et se conduit
d'aprs cette vue.

Autour de vous, en Allemagne surtout,  toutes les portes de
l'Allemagne, on se fortifie pour la dfense et contre l'invasion.
Toute la politique allemande est dirige vers ce but. Aujourd'hui
mme, au milieu de l'motion excite par les derniers vnements, les
projets d'armement de la Confdration germanique,  quoi
aboutissent-ils?  des mesures de politique prventive.

Quelques bruits ont t rpandus de camps qui se formeraient sur le
Rhin, de grands mouvements de troupes de la Confdration germanique:
nous n'avons, je crois,  nous proccuper d'aucune mesure semblable;
ce sont des mesures dfensives que l'Allemagne adopte.

Mais elle s'organise trs-fortement dans ce systme, elle ferme toutes
ses portes, elle s'tablit sur toutes les routes par lesquelles nous
pourrions entrer chez elle.

Serons-nous moins prudents, moins fortement organiss pour la dfense?
Et dans une mesure qui n'a d'autre caractre que celui de la politique
dfensive, est-ce que nous ne persvrerons pas? Est-ce que nous ne la
maintiendrons pas, parce qu'un moment elle aura eu un caractre moins
rassurant pour l'Europe et pour nous-mmes? L'honorable rapporteur me
permettra de le dire; un moment la politique du 1er mars a pu faire
croire  la France, je n'examine pas si c'est  tort ou  raison, que
la mesure avait un autre but, qu'elle aurait d'autres effets; mais au
fond, et aujourd'hui, il n'en est rien.

Oui, messieurs, le vrai caractre de la mesure, depuis son origine
jusqu' nos jours, c'est d'tre un acte de politique dfensive, d'une
politique analogue  celle qui prvaut aujourd'hui dans toute
l'Europe,  celle que l'Allemagne en particulier pratique sous nos
yeux.

Il n'y a donc aucune raison de concevoir aucune des craintes qu'on a
essay, sous ce rapport, d'inspirer  la Chambre. (_Trs-bien!_)

Voil, messieurs, pour l'effet matriel de la mesure; voil ce qu'elle
est dans son rapport avec la dfense gnrale du royaume.

Voyons son effet moral, son action sur les esprits.

Quels sont les obstacles, quels sont les dangers que rencontre et qui
menacent, soit chez nous, soit en Europe, la politique de la paix? En
France, le dfaut de scurit, de scurit pour le territoire, pour
Paris. Il est rest trs-naturellement,  la suite des invasions, une
inquitude patriotique qui proccupe fortement les imaginations.

En Europe, la mme cause a laiss des esprances, des ides d'invasion
facile.

Au milieu de la prpondrance de la politique de la paix en Europe, il
y a partout, messieurs, ne vous y trompez pas, un parti belliqueux, un
parti qui dsire la guerre.

Il est trs-faible, j'en suis convaincu; il ne prvaudra pas. Mais
enfin il existe, il faut bien en tenir compte.

C'est dans ce parti que le souvenir des invasions a laiss des
esprances prsomptueuses contre lesquelles il importe de se prmunir.

La mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations
en France, de les refroidir en Allemagne. (_Trs-bien!_)

Elle a pour effet de donner  la France la scurit qui lui manque
dans sa mmoire, et d'ajouter pour l'Europe,  la guerre contre la
France, des difficults auxquelles l'Europe ne croit pas assez. Voil,
messieurs, le vritable effet moral de la mesure. Elle laissera les
esprits en France et en Europe dans une disposition autre que celle o
ils sont aujourd'hui. Elle nous tranquillisera, nous; elle fera tomber
les souvenirs prsomptueux des trangers. (_Trs-bien!_)

La mesure a quelque chose de plus important encore, quelque chose de
plus grand, et qui la caractrise encore plus fortement comme
politique de paix.

On a beaucoup parl de guerres d'invasion. Messieurs, les guerres
d'invasion, de nos jours, sont des guerres de rvolution. (_Mouvements
divers._) C'est au nom de l'esprit et des tendances rvolutionnaires
que les guerres d'invasion ont lieu. Quand la Convention s'est trouve
en guerre avec l'Europe, pourquoi est-elle alle sur-le-champ dans
les capitales,  Turin,  Rome,  Naples,  Bruxelles? Pour changer
les gouvernements, pour faire de la propagande rpublicaine. Elle a
bien compris qu'il fallait viser sur-le-champ  la tte des socits
avec lesquelles elle tait en guerre. Elle est alle dans les
capitales pour renverser les gouvernements.

Par d'autres causes, l'Empire a continu le mme systme. L o la
Convention voulait riger des rpubliques, l'Empire a voulu lever des
trnes, des dynasties. Mais la guerre d'invasion a presque toujours
t une guerre destructive des gouvernements, faite non dans l'intrt
de telle ou telle question de territoire, de tel ou tel avantage
commercial, de tel ou tel intrt national, mais comme une guerre 
mort. Eh bien, messieurs, croyez-vous donc que ce soit une chose
indiffrente que de mettre un terme, ou du moins d'apporter de grands
obstacles  ce caractre rvolutionnaire et destructif des guerres
modernes? Croyez-vous donc qu'il soit indiffrent, en mettant les
capitales hors de cause, de mettre pour ainsi dire les gouvernements
hors de cause? Ce sera l cependant, ne vous y trompez pas, si la
mesure russit, si elle atteint compltement son but, si Paris est
vritablement fortifi, ce sera l le grand rsultat que vous
obtiendrez: le gouvernement que vous avez fond, le gouvernement de
Juillet, vous l'aurez mis hors de cause en Europe; vous aurez enlev 
l'Europe jusqu' l'ide de venir renouveler contre lui ces tentatives
de destruction que vous avez vues chez vous.

Souvenez-vous, messieurs, que l'Europe nous a rendu ce que nous lui
avions fait. (_C'est vrai!_) Souvenez-vous du langage que l'on tenait
en 1814 et 1815. Ce n'tait pas  la France, disait-on, que l'on
faisait la guerre, c'tait  son gouvernement. Langage habile, et qui
peut bien aisment devenir trompeur! Mettez une fois pour toutes votre
gouvernement hors de cause; vous aurez, non pas russi compltement,
mais vous aurez beaucoup fait pour atteindre ce but quand vous aurez
mis Paris hors de cause dans la guerre. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Vous le voyez, messieurs, sous quelque point de vue que vous la
considriez, la mesure est une garantie de paix; et soyez srs qu'elle
est juge ainsi en Europe par les hommes vritablement clairvoyants,
par les grands chefs de la politique des tats. Aux yeux du vulgaire,
 des regards superficiels, elle peut paratre un danger, une menace.
Tenez pour certain qu'elle rassure les hommes clairvoyants qui veulent
la paix en Europe, Franais ou trangers.

Et pourtant, en mme temps qu'elle a ce caractre, en mme temps
qu'elle est une garantie de paix, la mesure est une preuve de force.
Elle prouve que la France a la ferme rsolution de maintenir son
indpendance et sa dignit; c'est un acte d'nergie morale. Et d'autre
part, elle prouve le dveloppement des immenses ressources militaires
et financires de la France; c'est un acte de puissance matrielle.

Messieurs, une mesure qui assure, ou du moins qui protge la paix, et
qui est en mme temps une preuve de force, un acte d'nergie, c'est
une mesure salutaire, une mesure prcieuse, une mesure qu'un peuple
sage et fier doit s'empresser d'adopter. (_Marques d'approbation._)

Aussi quand nous l'avons adopte, quand nous avons prsent  la
Chambre le projet de loi, nous nous sommes soigneusement appliqus 
lui maintenir, je ne veux pas dire  lui rendre ce caractre. C'est
une des raisons pour lesquelles nous avons demand cinq ans pour
l'excution des travaux. Il y avait pour cela des raisons financires,
des raisons de bonne excution, et aussi des raisons politiques. Nous
avons pens que nous ne devions pas avoir l'air press. Nous ne nous
croyons pas menacs actuellement en Europe; nous n'avons pas voulu en
avoir l'air. Nous n'avons pas voulu non plus avoir l'air menaant.
(_Trs-bien!_) Nous sommes convaincus que nous avons le temps, tout le
temps d'excuter tranquillement et raisonnablement ces travaux. La
prcipitation, la crainte, la menace, la simple inquitude, nous
n'avons pas voulu en accepter l'apparence. C'est l la raison
politique qui nous a dtermins  tendre  cinq ans l'excution des
travaux. (_Nouvelles marques d'adhsion._)

Messieurs, dans les circonstances actuelles, aprs ce qui s'est pass
depuis un an en Europe, j'ai envie de rpter l'expression dont se
servait tout  l'heure mon honorable ami M. de la Tournelle: C'est
une bonne fortune qu'une telle mesure  adopter. (_Mouvement._)

Je vous le disais tout  l'heure; l'Europe a besoin d'tre rassure
sur les dispositions de la France quant  la paix; l'Europe se
souvient de l'esprit belliqueux, conqurant, qui a rgn si longtemps
en France. L'Europe le redoute; elle a besoin d'tre rassure. Et en
mme temps, au moment o vous pratiquez la politique de la paix, o
vous la pratiquez dans des circonstances difficiles, vous avez besoin,
vous, de faire preuve de vigilance pour votre propre force, de soin
pour votre propre dignit.

J'envie quelquefois les orateurs de l'opposition. Quand ils sont
tristes, quand ils sympathisent vivement avec les sentiments
nationaux, ils peuvent venir ici pancher librement leur tristesse,
exprimer librement toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs
plus svres sont imposs aux hommes qui ont l'honneur de gouverner
leur pays. Quand le pays a besoin d'tre calm, il n'est pas permis
aux hommes qui gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments
qui l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin
d'tre rassur, il faut parler  cette tribune avec fermet et
confiance. Il ne faut pas se laisser aller  des rcriminations,  des
regrets. Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que
d'autres ont le plaisir de les rpandre. (_Marques trs-vives
d'approbation._) Nous n'avons pas hsit, nous n'hsiterons jamais 
accomplir ce devoir. Je ne sais ce que nous ferions si nous tions sur
les bancs de l'opposition; mais ici, dans les circonstances actuelles,
nous ne viendrions pas parler des passions patriotiques en mme temps
que des passions rvolutionnaires. Nous honorons, messieurs, les
passions patriotiques, mais nous ne croyons pas qu'elles soient le
meilleur boulevard contre les passions rvolutionnaires; c'est l un
fait dmenti par l'exprience de tous les temps et par la ntre. Le
vrai boulevard contre les passions rvolutionnaires, messieurs, ce
sont les principes de l'ordre, la bonne organisation du gouvernement,
le pouvoir fort et rgl. Voil les vritables garanties contre les
passions rvolutionnaires; les passions patriotiques ont droit au
respect, et doivent trouver leur place dans les soins du gouvernement;
il ne peut pas, il ne doit pas les mettre en tte de sa conduite. Les
passions patriotiques abondaient au commencement de la Rvolution
franaise; elles ont march en tte des passions rvolutionnaires, et
tout  coup elles se sont trouves devances, surmontes par
celles-ci. (_Trs-bien!_)

Elles se sont trouves  la suite aprs avoir t d'abord  la tte.
C'est l le danger... (_Nouvelle approbation._)

M. ODILON BARROT.--Pourquoi? Parce que l'tranger a menac la France.

_M. le ministre des affaires trangres._--L'esprit dans lequel nous
soutenons le projet de loi que nous avons prsent, c'est donc
l'esprit de gouvernement en mme temps que l'esprit de paix. Nous
entendons fortifier le pouvoir en mme temps que donner des srets 
la paix en Europe. Et voyez l'ensemble des mesures que nous vous avons
proposes. Pendant que nous dfendions, que nous proclamions la
politique de la paix au milieu des circonstances les plus difficiles,
nous sommes venus vous proposer le maintien des armements que nous
avons trouvs  notre avnement, et la cessation de tout armement plus
tendu. Nous sommes venus vous proposer la prolongation de la dure du
service militaire, l'organisation de la rserve, les fortifications de
Paris: voil l'ensemble des mesures du cabinet, voil la vritable
expression, le vritable caractre de sa politique: d'une part, la
paix; de l'autre, la forte organisation du pouvoir et de la sret
publique. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Il sortira de l, messieurs, la paix rtablie, ou plutt fortement
maintenue en Europe, et l'tablissement militaire de la France
rgulirement fortifi.

Messieurs, croyez-moi; cette politique et ses effets n'ont rien de
menaant ni pour les liberts publiques ni pour notre gouvernement. Si
vous portez vos regards au dedans comme je viens de les promener au
dehors, la mesure ne vous offrira pas de caractre plus inquitant.
Vous le voyez, ce n'est pas une mesure de parti, ce n'est pas le
triomphe du parti de la paix sur celui de la guerre, de la
conservation sur le mouvement, du pouvoir sur la libert. Non, ce
n'est pas une lutte de parti (_Trs-bien! trs-bien!_) Les opinions
sont dissmines, divises sur tous les bancs de la Chambre. Je ne
m'en afflige pas; je serais profondment fch qu'une mesure semblable
ft une victoire des uns sur les autres. (_Trs-bien! trs-bien!_) Il
faut, pour son efficacit comme pour notre honneur  tous, qu'elle
soit au-dessus de nous tous; il faut qu'elle obtienne, je voudrais
pouvoir dire l'unanimit, mais au moins une grande majorit dans cette
Chambre; tenez pour certain, messieurs, que la paix sera d'autant plus
assure et la France d'autant plus respecte que la mesure que vous
discutez sortira plus grande et plus unanime de cette Chambre.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

On dit qu'elle est gigantesque, tant mieux! je voudrais, s'il tait
possible, que nous eussions en ce moment deux, trois, quatre Paris 
fortifier. (_On rit._)

M. DE VATRY.--Faites tout de suite les murailles de la Chine!

_M. le ministre._--Je crois beaucoup  l'effet moral de la conduite
des gouvernements sur les peuples qui les regardent; je crois beaucoup
qu'un spectacle de rsolution ferme, gnrale et tranquille, ne
durt-il que huit jours, grandit et fortifie immensment notre patrie
en Europe. (_Mouvement._) Je dsire donc passionnment que nous lui
offrions ce spectacle; je dsire que le sentiment du bien que la
France retirera des fortifications de Paris soit assez puissant sur
vous tous pour vous faire surmonter les difficults d'excution et de
dtail qui s'y rattachent. Que la question de l'utilit morale et
politique soit nergiquement rsolue par chacun de vous: que la
conviction que je vous demande soit forte en vous tous, et les
questions d'argent, et les questions de systme descendront beaucoup 
vos yeux. (_Trs-bien!_)

Je sais la valeur de ces questions, mais je ne m'en effraye point. Les
questions d'argent, quelque graves qu'elles soient, sont rsolues dans
le projet de M. le ministre des finances. Il a de quoi y pourvoir;
sans cela nous n'aurions pas demand les fortifications.

M. DE VATRY.--Oui, en renonant  toute espce de travaux jusqu'en
1848. (_Mouvement._)

_M. le ministre._--Les questions de systme! je dclare que je n'en
suis pas juge, et que je me trouverais presque ridicule d'en parler;
je n'y entends rien. Ce que je demande, c'est une manire efficace, la
plus efficace, de fortifier Paris. Tout ce qui me prsentera une
fortification de Paris vraiment efficace, je le trouverai bon.
(_Trs-bien! trs-bien! Sensation prolonge._)

Un seul mot, et je finis. Un homme dont j'honore autant le caractre
que j'admire son talent, M. de Lamartine (_Mouvement_) s'est vivement
proccup, quant  la mesure que nous discutons, de l'approbation
qu'elle lui a paru rencontrer dans les partis extrmes; il en a conclu
qu'elle devait tourner  leur profit, et que nous devions la
repousser.

Je ne puis partager cette crainte: les partis extrmes travaillent 
s'emparer de tout; nous les rencontrons partout; nous les rencontrons
dans les lections, dans la presse, dans la garde nationale, je ne
veux pas dire  cette tribune.

M. JOLY.--Pourquoi pas? (_Hilarit._)

_M. le ministre._--Je ne m'y refuse pas; c'est une preuve de plus 
l'appui de ce que j'avais l'honneur de dire.

Nous les rencontrons partout. (_On rit._) Partout ils travaillent 
s'insinuer,  s'emparer de la force qui est devant eux. Est-ce une
raison de nous mfier de tout? est-ce une raison de renoncer  tout,
aux lections,  la tribune,  la garde nationale. (_Non! non!_)

Que les partis extrmes s'efforcent autant qu'ils voudront, ils
seront battus partout. (_Marques d'approbation._) Toutes nos
institutions, par leur libre et complet dveloppement, toutes nos
institutions tourneront contre eux. Ce qui se passe depuis dix ans
m'en donne la complte assurance. Que les lections se fassent, que la
presse crive, que les fortifications de Paris s'lvent, toutes ces
forces tourneront contre les partis extrmes. (_Trs-bien!
trs-bien!_) Ils y trouveront peut-tre des champs de bataille, mais
certainement des dfaites. (_Trs-bien!_)

Les fortifications de Paris, vous croyez que les factions s'en
empareront! Vous croyez qu'elles s'y enfermeront! Elles le tenteront
peut-tre, messieurs, et elles choueront, comme elles ont partout
chou jusqu'ici.

J'ai encore plus de foi que l'honorable M. de Lamartine et dans nos
institutions et dans le bon sens et l'nergie de mon pays. Je sais que
c'est une condition laborieuse, rude; je sais qu'il en cote d'avoir 
se dfendre sans cesse contre l'invasion des factions et des
brouillons. Dans notre organisation sociale, il faut s'y rsoudre,
messieurs; c'est la libert mme; c'est  cette preuve que les
honntes gens, que les hommes senss grandissent et deviennent les
matres de leur pays.

Soyez tranquilles, messieurs, sur les fortifications de Paris, comme
je le suis sur les lections, comme je le suis sur la garde nationale;
elles seront dfendues, elles seront possdes par ce mme esprit de
conservation et de paix, qui, depuis dix ans,  travers toutes nos
luttes, a prvalu dans toute notre histoire, et qui a fait notre
gloire comme notre sret. (_Mouvement prolong d'assentiment._)


Une longue agitation succde  ce discours, la sance reste suspendue.
L'orateur qui succde  M. Guizot attend  la tribune que le silence
se rtablisse.




CIV

Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de Paris.

--Chambre des dputs.--Sance du 30 janvier 1841.--


 diverses poques, spcialement en 1831, 1832 et 1833, le marchal
Soult, prsident du cabinet du 29 octobre 1840, avait exprim, dans la
question des fortifications de Paris, une opinion contraire au systme
de l'enceinte continue, et exclusivement favorable au systme des
forts dtachs. En prsentant, le 12 dcembre 1840, le projet de loi
o les deux systmes taient rsums et combins, il fit, dans
l'expos des motifs, la rserve de son opinion prcdente; mais, dans
la discussion du projet de loi, cette rserve devint pour l'opposition
une arme, et pour le marchal Soult un embarras. Dans la sance du 27
janvier 1841, le gnral Schneider, qui passait pour avoir la
confiance du marchal, proposa un amendement qui cartait du projet de
loi l'enceinte continue et le rduisait  un ensemble de forts
dtachs.

Dans la sance du 31 janvier, le marchal Soult essaya de maintenir sa
premire opinion en expliquant pourquoi il avait accept le nouveau
projet; mais son explication confuse jeta la Chambre dans un grand
trouble et fut sur le point de compromettre le sort du projet de loi
et de la mesure. Je pris sur-le-champ la parole pour rtablir la vraie
situation et le ferme dessein du cabinet, en expliquant la situation
et la conduite de son prsident.


M. GUIZOT.--Messieurs, je tiens pour mon compte... (_Exclamations 
gauche.--Au centre_: Trs-bien! coutez! coutez!) Je tiens pour mon
compte  la clart des situations encore plus qu' celle des ides, et
 la consquence dans la conduite encore plus que dans le
raisonnement. (_Trs-bien!_)

Il y a quelques jours, je disais  cette tribune deux choses: l'une,
que je voulais les fortifications de Paris relles, efficaces;
l'autre, que, sur la question de systme, je n'avais pas d'avis
personnel, que je ne me sentais pas en tat d'en avoir un.
(_Mouvements divers._) Ces deux choses, messieurs, je les disais
sincrement, srieusement; je les rpte aujourd'hui. Cette longue
discussion ne m'a point donn, sur la question de systme, une
conviction personnelle et arrte (_Rumeurs_); mais elle m'a confirm
dans la conviction que les fortifications de Paris devaient tre
efficaces, et que celles qui sont prsentes dans le projet de loi
taient de beaucoup les plus efficaces. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Je ne suis pas juge, je persiste  le dire, je ne suis pas juge
comptent, clair, de la question de systme (_coutez! coutez!_);
mais il m'est vident que le systme propos par le projet de loi est
le plus efficace de tous. (_Nouvelle approbation._) Je le maintiens
donc tel que le gouvernement l'a propos.

On lui a fait beaucoup d'objections sur lesquelles je ne m'arrterai
point. On l'a prsent comme dangereux pour l'ordre, dangereux pour la
libert, dangereux pour nos finances, dangereux pour Paris, en cas
d'vnements dplorables.

Il y a du vrai dans ces objections. (_Mouvements divers._) Il y a une
certaine part de vrit. Il n'y en a pas assez,  mon avis, pour
dtruire ces deux vrits que Paris doit tre fortifi, et qu'il doit
l'tre d'une manire efficace.

S'il tait vrai que le systme propos par le gouvernement ft
radicalement, essentiellement dangereux pour l'ordre, pour la libert,
pour nos finances, je comprendrais toute la valeur qu'on attache  ces
objections. Il n'en est pas ainsi. Il peut y avoir, dans certaines
occurrences, quelques inconvnients pour l'ordre, quelques prils pour
la libert; il n'y en a pas assez pour dtruire la ncessit de
fortifier Paris et de le fortifier efficacement, le plus efficacement
possible. (_Nouvelles marques d'adhsion._)

S'il m'tait dmontr que l'amendement atteint le mme but que le
projet de loi, que c'est une fortification efficace, suffisante, je
l'accepterais. Il a quelques inconvnients de moins que le projet. Il
rpond  quelques-unes des objections des adversaires du projet. Mais
la discussion n'a lev, dans mon esprit, que des doutes sur
l'efficacit de l'amendement comme fortification de Paris.

 Dieu ne plaise que je me donne ici,  moi-mme, le dmenti et le
ridicule de le discuter militairement! Je ne demande que la permission
de rcapituler les doutes que la discussion mme a levs, et laisse
dans mon esprit.

Il me parat vident que pour atteindre, par l'amendement et dans son
systme, le but de fortifier Paris, il faudrait un nombre de forts
infiniment plus considrable, et, par consquent, une dpense beaucoup
plus tendue que l'amendement ne le propose... (_C'est vrai!_) Il me
parat vident galement que la distance  laquelle les forts sont
placs, dans le systme de l'amendement, dtruit ou du moins affaiblit
beaucoup l'efficacit de la fortification... (_Marques d'adhsion._)
il me parat enfin vident que le mur d'octroi ne rpond  aucun
usage rel pour la dfense de Paris... (_Nouvelle adhsion._) Voil
mes doutes sur la question technique.

Quant  la question politique, l'amendement dtruit en partie l'effet
moral, le grand effet moral de la mesure que nous discutons.
(_Trs-bien!_) Il faut que je redise encore ici ce que je disais la
premire fois que j'ai eu l'honneur de parler de cette mesure devant
la Chambre. Un de ses grands mrites  mes yeux, c'est de n'tre pas
une mesure de parti (_Assentiment_)... de n'tre pas vote  la suite
d'une lutte des partis, de runir dans cette Chambre un grand nombre
de suffrages, et des suffrages appartenant  des opinions politiques
diffrentes, de s'lever ainsi au-dessus de la politique.
(_Trs-bien!_)

Je maintiens que l'effet moral de cette mesure en dehors de nos
frontires (_Adhsion gnrale_)... tient en grande partie 
l'accomplissement de cette condition; l'amendement la fait perdre au
projet. (_Nouvelle adhsion._)

Je reste, messieurs, sur la question technique, ignorant comme au
dbut de cette discussion; mais j'en ai assez entrevu pour comprendre
que l'amendement ne rsout pas cette question d'une manire aussi
efficace, aussi incontestable que le projet de loi. (_Trs-bien!_) Et
quant  la question politique, dont il m'appartient de juger, je
n'hsite pas  affirmer que l'amendement ne la rsout pas du tout, et
que le projet de loi la rsolvait compltement. (_Nouvelles marques
d'assentiment._)

Je maintiens donc le projet de loi; je le maintiens dans les limites
que je viens d'indiquer, avec le sens et le caractre d'une mesure qui
garantit la paix en mme temps qu'elle prouve la force de la France.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

C'est sous ce double caractre que j'ai prsent le projet  la
Chambre; et il m'a paru que la Chambre comme la commission, comme le
gouvernement, l'acceptait sous ce double caractre: je le maintiens
donc.

D'o viennent donc les difficults de la situation et le parti qu'on
essaye d'en tirer?

Il faut que la Chambre me permette, sans que personne s'en offense,
sans que personne s'en inquite, de dire  ce sujet tout ce que je
pense. (_coutez! coutez!_) La situation est trop grave pour que je
n'essaye pas de la mettre, dans sa gravit, dans sa nudit, sous les
yeux de la Chambre: l seulement est le moyen d'en sortir.
(_Sensation._)

M. le prsident du conseil avait, il y a quelques annes, exprim sur
cette question, sur les moyens de dfendre Paris, une opinion qui a
droit, plus que celle de personne au monde, au respect de la Chambre
et de la France.

Personne ne peut prsenter, sur une pareille question, ses ides avec
autant d'autorit, avec autant de titres  la confiance du pays que M.
le prsident du conseil. (_Trs-bien!_)

Qu'a-t-il fait? Tout ce qu'il pouvait, tout ce qu'il devait faire en
pareille situation. Il s'est rendu, dans le cabinet,  l'opinion de la
majorit de ses collgues; il a prsent, au nom du gouvernement, le
projet de loi que la majorit de ses collgues a jug le meilleur dans
la situation politique; et, en mme temps, il a rserv l'expression
libre, sincre, de son opinion personnelle, le respect de ses
antcdents.

M. le prsident du conseil me permettra, j'en suis sr, de le dire
sans dtour: il n'est pas tonnant qu'il n'apporte pas  cette tribune
la mme habitude, la mme dextrit de tactique qu'il a si souvent
dploye ailleurs. Il n'est pas tonnant qu'il ne soit pas aussi
exerc ici qu'ailleurs  livrer et  gagner des batailles.
(_Mouvement._)

M. MAURAT-BALLANGE.--Ce n'est pas de la dextrit qu'on doit apporter
 la tribune; c'est de la franchise.

_M. le ministre._--Ce que je dis l, messieurs, c'est l'expression
simple de la situation, c'est le simple bon sens. Il est arriv  des
hommes qui avaient plus d'habitude de la tribune que M. le prsident
du conseil,  des hommes qui avaient pass leur vie dans l'enceinte du
Parlement, de se trouver dans la mme situation o il vient de se
trouver. M. Pitt, M. Canning ont plusieurs fois parl contre des
mesures proposes par le cabinet dont ils faisaient partie; je ne dis
pas seulement qu'ils ont rserv leur opinion, ils ont combattu les
mesures mme de leur cabinet.

M. Pitt, M. Canning taient des hommes de chambre, habiles  chapper
aux difficults d'une telle situation. M. le prsident du conseil a
cherch et trouv ailleurs sa gloire. (_On n'entend pas._)

Je parle srieusement, et il n'y a rien, dans ce que je dis, qui
puisse exciter le moindre murmure, la moindre surprise lgitime.

_Une voix._--On ne murmure pas; on se plaint seulement de ne pas
entendre.

_M. le ministre._--Je me ferai entendre.

J'affirme donc que, dans cette circonstance dlicate, M. le prsident
du conseil a us d'un droit, d'un droit consacr dans notre forme de
gouvernement, d'un droit qui a t souvent exerc ailleurs, et dans
des occasions aussi graves. Il n'y a rien que de parfaitement simple,
de parfaitement lgitime dans sa conduite; il a bien fait de maintenir
son opinion, son pass, et d'apporter  la tribune ce qu'il regarde
comme l'expression de la vrit, dans l'intrt du pays.
(_Mouvement._)

Mais le projet de loi est rest entier; c'est le projet du
gouvernement, le projet du cabinet; le cabinet le maintient; M. le
prsident du conseil le maintient lui-mme. Il vient de le rpter
tout  l'heure  cette tribune, de le rpter formellement; personne
n'a le droit de le dmentir, personne n'a le droit d'lever le moindre
doute sur la sincrit de son intention et de son langage.
(_Trs-bien!_)

Je poursuis, messieurs, car toute la difficult de la situation
n'tait pas l, et quand j'ai dit ce que je viens de dire, je n'ai pas
tout expliqu; le gouvernement a rencontr dans cette Chambre, sur vos
bancs, une difficult analogue et bien plus grave. (_Mouvement._)

Messieurs, je crois pouvoir dire qu'il n'y a personne dans cette
Chambre qui doute de mon sincre attachement, non seulement aux formes
lgales du gouvernement reprsentatif, crites dans la Charte, mais
aux principes vitaux qui doivent prsider  la pratique de ce
gouvernement.

Le premier de ces principes, messieurs, c'est la formation, l'action,
l'influence journalire d'une majorit ferme, compacte, dcide, d'une
majorit lie par la communaut des principes politiques, des
sentiments et des intentions. Quand cette majorit existe, c'est son
devoir de soutenir les hommes qui parlent pour elle et qui la
dfendent sur ces bancs. Quand ces hommes ont l'honneur d'tre avous
par une telle majorit, c'est leur devoir de lui tre troitement
fidles, de soutenir et de dfendre les maximes et la politique
qu'elle professe et veut faire prvaloir. (_Trs-bien!_)

Quand une telle majorit existe, messieurs, quand elle a subi de
longues et vritables preuves, oh! alors, malgr les difficults
toujours inhrentes au gouvernement, on peut dire qu'il est facile;
l'impulsion dcide, le point d'appui sr ne lui manquent pas. Mais,
aprs tant de crises, aprs la dissolution tant de fois rpte de la
majorit parlementaire, quand la grande oeuvre,  laquelle le cabinet
est appel, est prcisment de reformer cette majorit, de la faire
rentrer dans les voies rgulires du gouvernement, de lui rendre 
elle-mme sur le gouvernement l'influence qui lui appartient et
qu'elle doit exercer, alors la situation est difficile. Alors on peut
rencontrer des embarras dont il n'y a pas moyen d'viter l'explosion,
et qui viennent se rvler  cette tribune. (_Rumeurs diverses._)

Eh bien, messieurs, la diversit des opinions, des intentions sur la
mesure qui nous occupe, nous l'avons rencontre dans la majorit
politique qui nous soutient, et  laquelle nous sommes dvous; nous
n'avons pas trouv dans son sein, sur cette grande question, le mme
ensemble, la mme dcision qu'elle a montrs ailleurs.

Croyez-vous, messieurs, que ce ne soit pas l un fait grave, un fait
dont il a t impossible au gouvernement de ne pas porter le poids
devant vous? Je vous rponds que si l'opinion de la majorit de cette
Chambre sur la question qui nous occupe avait t aussi forme, aussi
dcide, aussi unanime qu'elle l'tait, il y a deux mois, dans la
discussion de l'adresse, vous ne verriez pas le spectacle que vous
voyez. (_Mouvements divers._)--Rien de ce qui se passe ne se serait
pass.

Et croyez-vous qu'il ft facile, qu'il ft possible au pouvoir
d'imposer son opinion et sa volont  cette majorit trouble et
divise? Messieurs, cela ne se peut pas. Il y a de la libert au sein
de la majorit; elle agit par conviction, selon sa volont, et pour
lui faire adopter une opinion, une volont, il faut l'y amener, l'y
amener librement par la discussion  cette tribune.

C'est l l'oeuvre qui est impose au cabinet; et jamais peut-tre
cette oeuvre n'a t plus difficile que dans la situation o nous nous
trouvons; jamais l'opinion au sein de la majorit n'a t plus
diverse, plus difficile  rallier.

Qu'a d faire, qu'a fait le cabinet? Il n'est pas venu braver la
majorit; il n'est pas venu lui imposer avec arrogance son opinion,
son intention, son intrt. Il a fait la part des situations; il a
fait la part des opinions diverses; il a cout, il a attendu,
dispos, comme c'tait son devoir,  transiger, s'il le fallait
absolument. (_Mouvements divers._) Je ne dis rien l d'trange. (_Non!
non!_) C'est l l'effet ordinaire, l'effet continuel du gouvernement
reprsentatif. Nous ne sommes pas venus ici, pas plus sur cette
question que sur une autre, avec la prtention de tout emporter, de
dicter la loi; nous sommes venus ici pour la faire en la dbattant
librement avec vous, et en transigeant, s'il le faut. (_Trs-bien!_)

Et ce que nous faisons l, messieurs, c'est ce qui se fait tous les
jours, partout, ce que l'honorable M. Thiers, il le sait bien, a fait
vingt fois, comme nous, dans sa vie parlementaire.

Mais en mme temps que nous avons senti et accept cette ncessit de
notre situation, en mme temps que nous nous sommes montrs disposs 
lui faire sa part, nous n'avons pas renonc  l'esprance de ramener
la majorit  notre opinion, de la rallier au projet de loi. Et la
preuve que nous n'avons pas renonc  cette esprance, c'est que je
la poursuis en ce moment. (_Trs-bien!_)

Je n'ai pas la prtention d'imposer mon opinion  la majorit; elle
est libre; elle est libre comme le gouvernement; elle peut dire: je ne
veux de ce que vous me proposez que dans telle mesure, jusqu'ici et
non pas plus loin. C'est au gouvernement  voir alors s'il lui
convient d'accepter cette transaction, et si, dans l'intrt du pays,
qui seul nous occupe, cette transaction serait assez efficace pour
rsoudre la grande question que nous discutons, pour lui faire faire
au moins un grand pas. Je dis que c'tait le devoir, le devoir
lmentaire du gouvernement de se conduire comme il l'a fait dans
cette occasion. (_Mouvement d'approbation._) Et en mme temps je
persiste dans ce que je disais en montant  cette tribune: le
gouvernement a prsent le projet de loi; il l'a prsent sincrement,
srieusement, comme celui qui convenait le mieux pour rsoudre la
question elle-mme; il le maintient. M. le prsident du conseil, aprs
l'usage qu'il a fait de sa libert, de son opinion, de ses rserves,
M. le prsident du conseil le maintient comme le cabinet tout entier.
C'est sur ce projet que la Chambre est appele  dlibrer; c'est  la
majorit  voir si elle veut faire au cabinet, je dirai la concession
d'accepter le projet tout entier, tel que le gouvernement et la
commission en sont tombs d'accord, ou si elle veut lui imposer des
transactions sur lesquelles le gouvernement ne refuse pas et ne
refusera jamais de dlibrer, car son devoir est d'couter tout ce qui
peut se dire  ce sujet, et d'accueillir, dans une certaine mesure,
tout ce qui serait conciliable avec l'intrt du pays. (_Sensation et
rumeurs diverses._)

Messieurs, encore un mot, je finis.

Je maintiens le projet de loi; je persiste  dire que, dans l'opinion
du gouvernement, c'est la meilleure manire, la plus efficace
techniquement, la seule efficace politiquement et moralement
(_Trs-bien!_), de rsoudre la grande question sur laquelle nous
dlibrons.

M. LACROSSE.--Je demande la parole. (_Bruit._)

_M. le ministre._--Si le projet de loi n'est pas adopt, soyez-en
srs, la question ne sera pas compltement rsolue, et la Chambre
n'obtiendra pas de sa dlibration tous les bons effets qu'elle a
droit d'en attendre et que nous cherchons. (_Trs-bien! Vive
adhsion._)




CV

Discussion sur le trait conclu le 29 octobre 1840 entre la France et
la Rpublique argentine.

--Chambre des pairs.--Sance du 8 fvrier 1841.--


Dans la sance du 8 fvrier 1841, le marquis de Brz interpella le
cabinet sur le trait conclu  Buenos-Ayres, le 29 octobre 1840, par
l'amiral de Mackau, et d'aprs les instructions du cabinet prcdent,
avec le gnral Rosas, dictateur de la Rpublique argentine, et aussi
sur la question de savoir si le nouveau cabinet avait l'intention de
ratifier ou non ce trait. Je lui rpondis:

M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Messieurs, je pourrais
dire, comme le reconnaissait tout  l'heure l'honorable propinant,
que je suis dsintress dans cette question, car j'ai t
compltement tranger aux actes qui ont amen le trait et au trait
lui-mme. Il a t sign le 29 octobre, le jour mme o se formait le
cabinet dont j'ai l'honneur de faire partie. Mais je ne me prvaudrai
point de ce moyen chappatoire. Quelque diverse que puisse tre la
politique de deux cabinets, il y a certaines affaires, certaines
portions du gouvernement qui passent solidairement de l'un  l'autre.
Si je pensais, si le cabinet pensait que le trait dont il s'agit ft
peu honorable ou nuisible  la France, il devrait lui refuser sa
ratification. Ce serait grave, messieurs. En principe, dans le droit
public rgulier, quand un ngociateur n'a pas dpass ses
instructions, la ratification est due au trait qu'il a conclu; car,
sans cela, que signifieraient les pouvoirs donns  un ngociateur? Il
faut, ou que le ngociateur ait dpass ses instructions, ou qu'il
soit survenu, depuis que les instructions lui ont t donnes,
quelqu'un de ces grands vnements qui changent compltement la face
des choses, pour que le gouvernement ait le droit de refuser la
ratification.

Je crois que, dans l'occasion dont il s'agit, il n'y a rien eu de
semblable. L'honorable M. de Mackau a agi dans les limites de ses
instructions; il les a non-seulement accomplies, mais, comme j'espre
le prouver  la Chambre, il a fait mieux que ses instructions ne lui
prescrivaient: il n'a rien fait qui ne soit juste en soi, utile pour
la France; le trait doit tre ratifi, et l'intention du gouvernement
du roi est de le ratifier.

Et d'abord, messieurs, avant le trait, dans les prliminaires de la
ngociation, M. de Mackau a mis tout le soin ncessaire pour que la
dignit et l'honneur de la France fussent parfaitement  couvert.
Envoy avec ordre de ngocier, il a commenc par s'assurer que les
ngociations seraient, non-seulement acceptes, mais proposes,
ouvertes en quelque sorte par le gouvernement argentin lui-mme; et ce
n'est qu'aprs avoir acquis cette certitude qu'il est entr en
ngociation. Arriv devant Buenos-Ayres, il a eu soin que les
ngociations se passassent sous le drapeau franais,  bord d'un
btiment franais; il a tmoign une vive susceptibilit nationale. Et
cette susceptibilit a t accepte. C'est sous le pavillon franais,
 bord d'un btiment franais, que la ngociation a eu lieu. Enfin,
poussant jusqu'au scrupule une fiert dlicate, il a attendu que le
ministre anglais, M. Mandeville vint lui faire  son bord la premire
visite, avant de profiter des offres que cet honorable agent
diplomatique lui avait faites de s'entremettre entre lui et le
gouvernement argentin.

Et,  cette occasion, je suis bien aise de dire que le gouvernement du
roi, et M. de Mackau en particulier, ont  se louer et des
instructions donnes au ministre anglais par le gouvernement
britannique, et de la manire dont M. Mandeville a excut ses
instructions.

Les prliminaires du trait ainsi connus, les soins apports par M. de
Mackau dans la ngociation ainsi bien expliqus, j'entre dans l'examen
du trait en lui-mme, et je l'examine d'abord dans ses rapports avec
les instructions que M. de Mackau avait reues.

Les instructions du cabinet du 1er mars sont de deux dates; les unes
du 15 mai 1840, adresses  M. Buchet de Martigny, les autres du 21
juillet de la mme anne, adresses  M. de Mackau. Ces instructions
sont entirement conformes aux instructions donnes par les cabinets
prcdents. Depuis l'origine, la France a fait porter ses rclamations
 Buenos-Ayres sur deux points principaux: une indemnit pour les
Franais qui avaient souffert, et le traitement de la nation la plus
favorise, quant aux proprits et aux personnes, pour les Franais
rsidant sur le territoire de la rpublique. C'est sur ces deux points
que les cabinets du 15 avril et du 12 mai, comme celui du 1er mars,
ont toujours insist. Voici les termes des instructions. M. le
ministre des affaires trangres du cabinet du 1er mars crivait le 15
mai,  M. Buchet de Martigny:

Je n'ai pas besoin de vous dire que notre rsolution bien arrte est
d'obtenir la satisfaction qui nous est due, et que cette satisfaction
doit reposer sur les deux bases suivantes: la concession  nos
nationaux, pour leurs personnes et leurs proprits, du traitement de
la nation la plus favorise, jusqu' la conclusion d'un trait
dfinitif; et, en faveur de ceux d'entre eux qui ont prouv des
dommages par suite des actes arbitraires des autorits locales,
l'admission du principe d'une indemnit modre dont on rglerait plus
tard la quotit par voie d'arbitrage. Ces deux bases, nous les avons
depuis longtemps poses, et par cela mme que, ds le premier moment,
nous avons restreint nos demandes aux plus strictes exigences de notre
dignit et de nos intrts essentiels, il ne nous est pas possible de
les rduire.

Le 21 juillet suivant, les mmes instructions taient donnes  M. de
Mackau en ces termes:

Nous ferez part, soit aux agents anglais, soit  tous les agents des
nations maritimes amies de la France et neutres dans cette querelle,
vous leur ferez part des dispositions du gouvernement du roi; vous
leur annoncerez qu'il est prt  traiter, qu'il veut la paix, la paix
immdiate, mais honorable, et toujours aux conditions si modres que
nous avons dj poses. Bien que les hostilits se soient prolonges,
que les dpenses de la France se soient accrues, elle n'ajoute rien 
ses prtentions, elle se borne toujours  demander:

1 Le traitement de la nation la plus favorise pour les Franais
habitant la Rpublique argentine, sous le rapport seul des personnes
et des proprits;

2 Le principe d'une indemnit pcuniaire pour ceux de nos nationaux
qui ont souffert les mauvais traitements pour lesquels nous sommes en
rclamation.

Si vous pouvez obtenir que cette indemnit soit nominative, et que le
chiffre total en soit approximativement fix, sauf une liquidation
ultrieure, cela vaudra mieux, car les difficults seront moindres
quand il faudra exiger dfinitivement cette indemnit. Toutefois,
comme ces conditions secondaires n'taient pas comprises dans notre
ancien ultimatum, il ne faudrait pas y tenir premptoirement, et vous
en finiriez sur ce point,  la simple condition d'une indemnit, pose
en principe dans le trait que vous aurez  souscrire.

Voil quelles taient les instructions donnes  M. de Mackau. Je
prends le trait mme:

Article 1er. Sont reconnues par le gouvernement de Buenos-Ayres les
indemnits dues aux Franais qui ont prouv des pertes ou souffert
des dommages dans la Rpublique argentine; et le chiffre de ces
indemnits, qui reste seul  dterminer, sera rgl dans le dlai de
six mois, par la voix de six arbitres nomms d'un commun accord, et
trois pour chaque partie, entre les deux plnipotentiaires.

En cas de dissentiment, le rglement desdites indemnits sera dfr
 l'arbitrage d'une tierce puissance qui sera dsigne par le
gouvernement franais.

La Chambre voit que les instructions ont t scrupuleusement
accomplies quant au principe de l'indemnit, et que M. de Mackau a
fait mieux, puisqu'il a obtenu que l'arbitrage ft dfr en
dfinitive, si l'on ne s'entendait pas,  un septime arbitre au choix
du gouvernement franais.

Sur le point de l'indemnit donc, les instructions ont t,
non-seulement accomplies, mais amliores.

J'en viens  ce qui regarde le traitement des personnes: le trait
porte:

Art. 5. Bien que les droits et avantages dont les trangers jouissent
actuellement sur le territoire de la Confdration argentine, en ce
qui concerne leurs personnes et leurs proprits, soient communs aux
citoyens et sujets de toutes et de chacune des nations amies et
neutres, le gouvernement de S. M. le roi des Franais et celui de la
province de Buenos-Ayres, charg des relations extrieures de la
Confdration argentine, dclarent qu'en attendant la conclusion d'un
trait de commerce et de navigation entre la France et la
Confdration argentine, les citoyens franais sur le territoire
argentin et les citoyens argentins sur le territoire franais, seront
considrs et traits, sur l'un et l'autre territoire, en ce qui
concerne leurs personnes et leurs proprits, comme le sont ou
pourront l'tre les sujets et citoyens de toutes et de chacune des
autres nations, mme les plus favorises.

Voil donc,  ce sujet, les instructions scrupuleusement accomplies.
Ce qui jusqu'ici avait toujours t refus, c'est--dire le
traitement de la nation la plus favorise, est accord aux Franais
quant aux personnes et aux proprits.

L'honorable M. de Brz parlait tout  l'heure d'avantages plus
considrables obtenus par les Anglais. M. de Brz n'a pas remarqu
que les Anglais ont un trait de commerce conclu avec la Rpublique
argentine. Quant  nous, nous ne l'avons pas encore; on le ngociera
bientt. Ce qui regarde les relations commerciales de la France avec
la Rpublique argentine n'est pas encore rgl. Il n'y avait en
question, et il n'y a eu de rgl par le trait que ce qui concernait
les personnes et les proprits. Rien ne prouve (et j'ai lieu de
supposer le contraire), rien ne prouve que, quand ces ngociations
seront mises  fin, nous n'aurons pas les mmes avantages commerciaux
dont jouissent les Anglais. Mais en ce qui touche les personnes et les
proprits, la situation de la France est absolument la mme que celle
des nations les plus favorises, celle de l'Angleterre par exemple,
dans la Rpublique argentine.

Maintenant voici l'art. 6 auquel M. de Brz faisait allusion:

Art. 6. Nonobstant ce qui est stipul dans l'article prcdent, si le
gouvernement de la Confdration argentine accordait, aux citoyens de
tous ou partie des tats de l'Amrique du Sud, des droits spciaux,
civils ou politiques, plus tendus que ceux dont jouissent
actuellement les sujets de toutes ou de chacune des nations amies et
neutres, mme les plus favorises, ces droits ne pourraient tre
tendus aux citoyens franais tablis sur le territoire de la
rpublique, ni tre rclams par eux.

La Chambre, je crois, comprendra sans peine la restriction.

Les tats de l'Amrique du Sud se considrent comme formant chez eux
une sorte de ligue et pouvant accorder les uns chez les autres, 
leurs citoyens, des droits civils et politiques, par exemple, le droit
de voter dans les lections; mais ces droits n'ont jamais t
concds, non-seulement  aucun sujet des nations europennes, mais
mme  aucun Amricain du Nord. Dans aucun des tats de l'Amrique du
Sud, les Amricains du Nord ne jouissent de ces droits, ni les Anglais
non plus. Cet article ne prive donc les Franais, dans la Rpublique
argentine, d'aucun droit qui soit possd ou puisse l'tre par des
sujets de nations europennes, ou de l'Amrique du Nord; il n'a pour
objet que de leur interdire toute ingrence dans le gouvernement et la
politique des tats de l'Amrique du Sud. En fait, je crois que cet
article ne peut avoir que des avantages pour la France. Les Franais
qui se trouvent dans l'Amrique du Sud ne sont que trop disposs 
intervenir dans la politique de ces pays, et c'est peut-tre  cette
disposition que nous devons les plus grands embarras que nous ayons
rencontrs dans cette affaire. L'article ne fait donc qu'interdire 
nos nationaux ce qui ne serait d'aucune utilit pour la France, ce
qui, au contraire, lui serait nuisible.

Voil quelle est la valeur relle des restrictions apportes, pour
nous, au traitement de la nation la plus favorise.

La Chambre voit qu'en ce qui concerne les rapports de la France avec
la Rpublique argentine, M. de Mackau a non-seulement obtenu ce qu'il
tait charg de demander, mais mieux,  certains gards, et mieux
qu'on n'avait espr jusque-l. Je vais en donner une preuve qui
frappera certainement la Chambre.

Les hommes qui avaient conduit nos affaires dans la Rpublique
argentine d'aprs une politique tout autre que celle qui a prsid au
trait, les hommes qui avaient li les affaires de la France  celles
de la rpublique de Montevideo et  celle des insurgs de
Buenos-Ayres, avaient d'avance pos, avec ces divers partis, les bases
de la convention  intervenir entre la France et eux, si ces partis
venaient  triompher et si le dictateur Rosas tait renvers. Il y
avait eu une espce de convention pralable entre M. Buchet de
Martigny et quelques-uns des chefs de l'insurrection argentine,
convention destine  rgler les rapports de la France avec cette
rpublique quand l'insurrection aurait triomph et amen le
renversement de Rosas.

M. DE BRZ.--Cela regarde le ministre de M. Mol.

_M. le ministre des affaires trangres._--Cela n'a eu aucune suite...
C'est une confrence tenue le 22 juin 1840, sous le ministre du 1er
mars, et o M. Buchet de Martigny rglait les relations futures de la
France avec la rpublique de Buenos-Ayres quand le gouvernement serait
chang. On stipulait en ces termes:

Le gouvernement de Buenos-Ayres, voulant rpondre  la gnrosit de
la dclaration en date du... qui lui a t faite par M. le charg
d'affaires et plnipotentiaire de France, voulant aussi donner  cette
nation une preuve de son amiti et de sa reconnaissance pour les
secours efficaces qu'elle a prts, dans ces dernires circonstances,
 la cause argentine;

Considrant aussi la justice avec laquelle le gouvernement de S. M.
le roi des Franais a rclam des indemnits en faveur de ceux de ses
nationaux qui ont t victimes des actes cruels et arbitraires du
tyran de Buenos-Ayres, don Juan Manuel de Rosas;

A dcrt et dcrte ce qui suit, savoir:

Art. 1er. En attendant la conclusion d'une convention d'amiti, de
commerce, de navigation entre S. M. le roi des Franais et la province
de Buenos-Ayres, les citoyens franais tablis sur le territoire de la
rpublique seront traits, pour leurs personnes et leurs proprits,
comme le sont ceux de la nation la plus favorise.

Art. 2. Est reconnu le principe des indemnits rclames par le
gouvernement de Sa Majest en faveur de ceux de ses nationaux qui ont
eu  souffrir, soit avant, soit depuis la mise du blocus, des mesures
iniques et arbitraires du dernier gouvernement de Buenos-Ayres ou de
ses dlgus. M. Buchet de Martigny sera invit par ce gouvernement 
s'entendre avec lui pour faire dterminer, dans un bref dlai, le
montant de ces indemnits, par des arbitres choisis en nombre gal de
part et d'autre, et qui, en cas de partage, auront la facult de
s'adjoindre un surarbitre nomm par eux  la majorit des voix.

Voil la convention pralable qui avait t conclue entre les agents
de la France et le gouvernement futur de la rpublique argentine. La
Chambre voit que cette convention tait exactement conforme  ce qu'a
fait l'amiral de Mackau, et que mme, s'il y a quelque avantage, c'est
en faveur du trait sign par M. de Mackau; car l'arbitrage dfinitif
est remis  la discrtion de la France. Les personnes qui avaient
conclu d'avance cette convention auraient donc mauvaise grce  se
plaindre aujourd'hui de celle que M. de Mackau a signe.

Voil pour ce qui regarde la France et la manire dont ses relations
avec la rpublique argentine ont t rgles par le trait.

Mais, comme le disait tout  l'heure l'honorable M. de Brz, la
France n'tait pas seule en cause; elle avait, non pas des allis, le
mot n'est pas exact: on s'est servi du mot _auxiliaires_, et avec
grande raison. Voici quelles instructions ont t donnes  l'amiral
de Mackau  ce sujet, et je montrerai aussi, sous ce rapport, qu'il a
accompli fidlement ses instructions, et qu'il les a mme amliores 
certains gards.

Il y avait deux classes d'auxiliaires: les rpubliques de Montevideo
et de l'Uruguay, et les insurgs de Buenos-Ayres. La situation des uns
et des autres tait diffrente, et il y a eu des conditions
diffrentes  obtenir.

Voici quelles taient les instructions:

Ce sujet m'amne  vous parler de nos rapports prsents et futurs
avec les auxiliaires que nous avons trouvs sur les bords de la Plata.
Ces rapports sont d'une nature dlicate, et mriteront de votre part
la plus grande attention. Il ne faudrait pas, si nous traitons avec
leur ennemi Rosas, qu'ils pussent nous accuser de dloyaut et
d'abandon. S'ils n'ont pas russi, ou s'ils ne sont pas trs-prs de
russir (auquel cas il vous est enjoint de traiter), vous serez en
prsence d'auxiliaires qui n'auront pas voulu ou n'auront pas pu
tenir leurs promesses. Pour le premier cas, vous ne leur devez rien;
pour le second, vous leur devez de l'intrt, de bons offices, des
secours mme pour les arracher aux prils qui pourraient les
menacer...; mais ils ne peuvent exiger de vous que vous poursuiviez
indfiniment,  cause d'eux, une lutte o nous ne les avons pas
engags, dans laquelle ils se sont spontanment et volontairement
engags eux-mmes, et pour le succs de laquelle ils ont demand et
obtenu nos secours, sans nous rendre,  beaucoup prs, autant de
services qu'ils en ont reu de nous. Toutefois, si vous parvenez 
ngocier avec le prsident Rosas, vous aurez  vous mettre en
communication avec eux,  les avertir de vos dmarches,  leur offrir
votre intervention amicale,  les sauver, en un mot, autant que
possible, des consquences de la guerre civile par eux provoque.

Messieurs, la premire prtention des auxiliaires dont je parle a t
que nous ne traitassions pas sans eux, qu'ils fissent partie de la
ngociation: ils l'ont formellement demand. Cela leur a t refus,
je crois, avec pleine raison. La France avait certainement le droit de
traiter pour son propre compte et seule, car c'tait de ses propres
affaires qu'il s'agissait. De plus, les instructions prescrivaient 
l'amiral de Mackau de traiter seul et pour le compte de la France.

Mais que demandait Montevideo? J'ai ici le procs-verbal d'une
confrence tenue  Montevideo le 6 novembre 1840 entre l'amiral de
Mackau et M. Vidal, ministre des affaires trangres de la rpublique
de l'Uruguay; elle finit par ces mots de M. Vidal, qu'il devait faire
partie du trait et avait le droit d'intervenir dans la ngociation,
afin que l'indpendance et l'intgrit de l'tat oriental fussent
comprises dans l'arrangement  intervenir entre Buenos-Ayres et la
France.

Le but de la prtention tait donc de faire consacrer de nouveau, par
la rpublique de Buenos-Ayres, l'indpendance et l'intgrit de
Montevideo. L'amiral de Mackau ne voulait pas, avec raison, admettre
la rpublique de Montevideo dans la ngociation; mais il lui a fait
obtenir ce qu'elle demandait, ce qui tait le motif pour lequel elle
voulait intervenir.

L'article 4 du trait porte:

Art. 4. Il est entendu que le gouvernement de Buenos-Ayres continuera
 considrer en tat de parfaite et absolue indpendance la rpublique
orientale de l'Uruguay, de la manire qu'il l'a stipul dans la
convention prliminaire de paix, conclue le 29 aot 1828 avec l'empire
du Brsil, sans prjudice de ses droits naturels, toutes les fois que
le demanderont la justice, l'honneur et la scurit de la
Confdration argentine.

On dit que la rpublique de Buenos-Ayres avait dj viol cette
convention de 1828. Ce n'est pas la premire fois qu'il arrive  un
tat de violer une convention et puis de la consacrer de nouveau.
C'est prcisment parce que cette convention avait t viole que la
rpublique de Montevideo tenait  ce qu'elle ft de nouveau consacre.
C'est l le service que M. de Mackau a rendu  la rpublique de
l'Uruguay; il a fait insrer dans le trait une reconnaissance
nouvelle, une conscration rpte de l'absolue et parfaite
indpendance de la rpublique de l'Uruguay.

Ainsi, en ce qui concerne l'Uruguay, il n'est pas exact de dire que la
France l'a abandonn: au contraire, la France a fait consacrer dans le
trait ce que la rpublique demandait.

M. LE VICOMTE DUBOUCHAGE.--Mais il y a une restriction  la fin de
l'article.

_M. le ministre des affaires trangres._--Cette restriction est sans
importance. Elle veut dire que la rpublique de Buenos-Ayres se
rserve le droit de faire la guerre  la rpublique de Montevideo,
sans prjudice, dit-elle, de ses droits naturels en tant que le
demanderont la justice, l'honneur et la scurit de la fdration
argentine.

M. LE MARQUIS DE BRZ.--La restriction est trange.

_M. le ministre des affaires trangres._--Les termes de la
restriction n'ont rien d'trange. C'est l'annonce de la possibilit
d'une guerre. Or, personne ne peut prtendre que, entre deux tats
qui proclament leur parfaite indpendance, le droit de faire la guerre
ne puisse pas exister.

Je passe  la seconde classe des auxiliaires, aux insurgs de
Buenos-Ayres, aux proscrits. Vous avez vu quelles taient les
instructions donnes  l'amiral de Mackau. Voici l'article du trait:

Art. 9. Si, dans le dlai d'un mois,  partir de ladite ratification,
les Argentins qui ont t proscrits de leur pays natal  diverses
poques, depuis le 1er dcembre 1828, abandonnent, tous ou partie
d'entre eux, l'attitude hostile dans laquelle ils se trouvent
actuellement contre le gouvernement de la province de Buenos-Ayres
charg des relations extrieures de la Confdration argentine, ledit
gouvernement, admettant ds aujourd'hui, pour ce cas, l'interposition
amiable de la France relativement aux personnes de ces individus,
s'offre  accorder la permission de l'entrer sur le territoire de leur
patrie  tous ceux dont la prsence sur ce territoire ne sera pas
incompatible avec l'ordre et la scurit publique, de telle sorte que
les personnes  qui cette permission aura t accorde ne soient
molestes ni poursuivies pour leur conduite antrieure.

Quant  ceux qui se trouvent les armes  la main sur le territoire de
la Confdration argentine, le prsent article n'aura son effet qu'en
faveur de ceux qui les auront dposes dans un dlai de huit jours, 
dater de la communication officielle de la prsente convention qui
sera faite  leurs chefs, par l'intermdiaire d'un agent franais et
d'un agent argentin, spcialement chargs de cette mission.

Ne sont pas compris dans le prsent article les gnraux et les chefs
de corps, except ceux qui, par leurs actes ultrieurs, se rendront
dignes de la clmence et de l'indulgence de Buenos-Ayres.

Je prie la Chambre de remarquer la date insre dans cet article
(1828). Notre querelle avec la Rpublique argentine n'a commenc qu'en
1837; par consquent les seuls proscrits auxquels nous fussions
intresss, pour ainsi dire, qui fussent venus  nous, c'taient les
proscrits depuis 1837; eh bien, M. de Mackau a eu le soin de faire
remonter l'amnistie, le pardon, ce qu'on voudra, je ne qualifie pas,
mais enfin la faveur qu'il obtenait, jusqu'en 1828, de telle sorte
qu'elle fut applicable  tous les proscrits de l'tat de Buenos-Ayres.

Je ne prtends en aucune faon exagrer la valeur de cet article; je
ne prtends pas l'appeler une amnistie selon nos ides de justice et
d'humanit europennes; je dis que c'est la permission de rentrer dans
leur pays accorde  des migrs; ce n'est certes pas une amnistie
complte, c'est une amlioration dans leur condition. M. de Mackau,
aprs beaucoup d'efforts, n'a pas cru pouvoir obtenir davantage. Et
j'ajoute que le ministre de la rpublique argentine avec lequel il
traitait, et de la sagesse duquel il a eu beaucoup  se louer, n'a pas
cru pouvoir en sret accorder davantage aux proscrits argentins. Il
disait  M. de Mackau: Vous voyez l'tat de notre pays; nous sommes
en rvolution; si les proscrits rentrent tous, il y a tels d'entre eux
que nous ne pourrons protger efficacement; malgr nous, sous nos
propres yeux, il leur arrivera quelqu'un de ces malheurs dont vous
vous plaignez; pour leur propre sret, il vaut mieux qu'ils restent
encore hors du territoire.

Messieurs, la question des proscrits a t traite entre M. de Mackau
et le ministre plnipotentiaire de la rpublique argentine, avec bonne
foi, dans des intentions sincres et humaines, et, de part et d'autre,
on a fait ce qui tait possible. En voici une preuve qui ne se trouve
pas dans les pices de la ngociation, mais qui est un fait clatant.
M. de Mackau, le trait une fois sign, a dit; Il faudrait  prsent
quelque mesure qui ft un heureux signal de la rconciliation de la
France et de Buenos-Ayres, un signe apparent du retour de la justice
et de l'humanit. Eh bien, le jour mme o M. de Mackau est entr
dans Buenos-Ayres, le prsident Rosas a fait sortir des prisons 673
personnes enfermes pour dlits politiques ou pour soupons: et la
plupart de ces personnes appartenaient  la classe des ennemis les
plus acharns de Rosas, aux familles les plus considrables du parti
unitaire; de sorte que la signature du trait et la rentre de la
France dans Buenos-Ayres ont t signales par la libration de 673
individus.

C'est l sans doute une preuve de l'insistance et du zle que M. de
Mackau a mis  servir la cause des proscrits.

La Chambre voit donc qu'en ce qui regarde la cause des proscrits
argentins comme pour celle de la rpublique de l'Uruguay, il est
inexact de dire que la France a nglig les devoirs qui lui taient
imposs et a abandonn ses auxiliaires. Elle a couvert la rpublique
de l'Uruguay, elle a protg autant que possible les proscrits
argentins. Il y avait des proscrits loigns, trs-compromis. C'tait
le gnral Lavalle lui-mme avec son arme; M. de Mackau ne les a pas
oublis non plus. Je voudrais pouvoir vous dire les instructions qu'il
a donnes  cet gard; mais ce ne serait pas prudent, et je ne le
ferai pas; je me bornerai  dire qu'il a envoy le meilleur de ses
bateaux  vapeur, avec un officier qu'il savait parfaitement li avec
le gnral Lavalle. Il a dit  cet officier: Remontez le Parana et
allez trouver le gnral Lavalle; expliquez-lui la situation;
dites-lui que j'ai trait, que cela tait de mon devoir, que mes
instructions me l'ordonnaient, que j'ai obtenu des conditions que la
France rclamait depuis longtemps; dites-lui ce que j'ai fait pour la
rpublique de l'Uruguay et pour les proscrits argentins; et, aprs
cela, dites-lui que, soit pour lui-mme, soit pour ses compagnons qui
ne croiront pas pouvoir on ne voudront pas rentrer  Buenos-Ayres, je
leur offre, non-seulement un asile en France, mais tous les moyens de
supporter leur mauvaise fortune.

Je ne puis  ce sujet, messieurs, entrer dans tous les dtails que je
voudrais donner  la Chambre; mais soyez assurs que M. de Mackau a
pris, pour la sret et l'avenir du gnral Lavalle et des chefs de
son arme, toutes les prcautions, et leur a offert tous les avantages
qu'il tait en son pouvoir de leur offrir.

Voil quel a t le trait, voil comment il a pourvu  toutes les
difficults de la situation.

Maintenant, oublions un moment les instructions; voyons les choses
seules; consultons l'tat de l'Amrique du Sud, et recherchons si en
lui-mme le trait est bon ou mauvais.

Il y a, dans les tats de l'Amrique du Sud, deux grands partis, le
parti europen et le parti amricain, partis qui, tous deux, furent
galement compromis dans la cause de l'indpendance, qui luttrent
tous deux contre la mtropole et pour l'affranchissement de
l'Amrique. L'Amrique affranchie, les deux partis se sparrent. Le
parti europen, le moins nombreux, comprend les hommes les plus
clairs, les plus accoutums aux ides de la civilisation europenne.
Ces hommes se sont empresss de lier avec l'Europe des relations. Ils
ont voulu assimiler l'Amrique  l'Europe, les faire entrer dans des
relations frquentes et suivies. Mais il y avait en Amrique un autre
parti plus attach au sol, imprgn d'ides purement amricaines;
c'tait le parti des campagnes. Ce parti a t tout  fait oppos au
parti europen. Il a voulu que la socit se dveloppt d'elle-mme, 
sa faon, sans emprunts, sans relations avec l'Europe. L'animosit
s'est promptement tablie entre les deux partis. Les ides des uns et
des autres se sont exagres par le simple cours des faits; et la
domination est tombe, dans presque tous les tats, au parti
amricain, purement national, au parti des campagnes contre celui des
villes.

Le triomphe du gnral Rosas, depuis onze ans, dans la rpublique de
Buenos-Ayres, n'est que l'expression de ce fait. Le gnral Rosas est
le chef du parti des campagnes et l'ennemi du parti europen.

Nous avons eu sous les yeux en Europe, et presque  nos portes, un
fait propre  nous faire comprendre celui-l. Vous avez vu en Espagne
les josphins, parti oppos au parti des corts, au parti proprement
national. Les josphins taient un parti d'hommes trs-clairs, qui,
 beaucoup d'gards, taient plus avancs que leurs compatriotes. Mais
ils s'taient dtachs des habitudes, des croyances, des moeurs
nationales; ils n'taient pas, en un mot, le parti national en
Espagne, malgr la supriorit de leurs lumires. Cela a fait la
faiblesse de ce parti.

Il en a t de mme dans la rpublique argentine; le parti clair
s'est trouv le plus faible, et le pouvoir est tomb entre les mains
du parti amricain. Quelle est l'ide dominante dans la conduite de ce
gouvernement vis--vis de l'Europe? Il n'a pas voulu avoir de
relations crites, rgles avec les puissances europennes, il a lud
toute espce de conclusion de trait. L'Angleterre a forc la
rpublique de Buenos-Ayres  traiter avec elle. Mais depuis que ce
trait existe, vingt fois la rpublique de Buenos-Ayres a cherch les
occasions d'y chapper. S'il lui avait t possible de le rompre, elle
n'y aurait pas manqu. Elle n'a pas de trait avec les tats-Unis, il
n'existe entre les deux pays que des conventions, des promesses
verbales.

En prsence d'un tel parti, vainqueur depuis onze ans  Buenos-Ayres,
vainqueur tyranniquement, rvolutionnairement, je ne le conteste pas,
mais vainqueur; en prsence d'un tel parti qui se refusait  traiter,
croyez-vous que ce n'ait pas t quelque chose de considrable que de
l'amener  traiter avec nous,  s'engager dans les termes mmes que la
France demandait, dans des termes conformes  ceux de ses traits avec
l'Angleterre, par exemple, et aux conventions verbales qui existent
entre la rpublique argentine et les tats-Unis?

Voil le rsultat du trait conclu par M. de Mackau; voil comment il
est quelque chose de considrable. C'est presque le premier pas fait
dans l'Amrique du Sud par le parti amricain, pour contracter avec
les nations europennes des relations rgulires, pour entrer dans la
grande famille civilise du monde. Sous ce rapport, le trait a
beaucoup d'importance; et quand mme les conditions n'en seraient pas
aussi exactement conformes qu'elles le sont en effet aux instructions
donnes, la Chambre devrait le considrer comme un grand pas dans la
carrire de nos relations avec l'Amrique du Sud.

Je n'entrerai pas, messieurs, dans la discussion de la conduite des
divers agents franais, ni des faits qui ont prcd le trait; la
Chambre en comprendra la raison. Nous nous sommes trouvs l dans une
situation trs-difficile; nous faisions un blocus, ce qui n'est pas la
guerre complte et dclare. Nous nous sommes, par le simple
entranement des personnes et des choses, trouvs engags dans une
guerre trangre, dans la guerre de Montevideo avec Buenos-Ayres, dans
une guerre civile, la guerre des proscrits argentins avec le
gouvernement de leur pays. Il tait difficile de sortir de cette
situation; nous en sommes sortis par un trait, le premier de ce
genre, avec un grand tat de l'Amrique du Sud. Je ne fais aucun doute
que le secours prt par nos agents, soit  la rpublique de
Montevideo, soit aux proscrits argentins, n'ait puissamment contribu
 amener ce trait. Il ne faut donc pas reprocher svrement aux
agents leur conduite  cet gard, car nous en avons profit; c'est
parce que Rosas se trouvait menac par la rpublique de Montevideo et
par l'insurrection argentine qu'il a cd. Ainsi, les deux systmes de
conduite, quoique trs-diffrents, ont concouru au mme rsultat. 
tout prendre, je crois que ce rsultat est bon, et je crois avoir
prouv  la Chambre qu'il ne contient rien que d'honorable pour la
France, rien que d'utile pour ses relations, pour son avenir et pour
sa gloire. (_Marques gnrales d'assentiment._)




CVI

Discussion sur le trait conclu avec le dictateur de la Rpublique
argentine et sur les affaires de la Plata.

--Chambre des dputs.--Sance du 20 fvrier 1841.--


Le dbat qui avait eu lieu, le 8 fvrier, dans la Chambre des pairs, sur
les interpellations de M. le marquis de Brz, au sujet des affaires de
la Plata, se renouvela le 20 dans la Chambre des dputs, sur les
interpellations de M. Mermilliod, dput de la Seine-Infrieure. J'y
pris part en ces termes:

M. GUIZOT.--Messieurs, je prie la Chambre de ne pas s'effrayer de cet
norme paquet de papiers. (_On rit._) Je serai fort court, et je
tcherai de rduire  des termes trs-simples les explications que
j'ai  donner. J'ai dj eu l'honneur de les produire dans une autre
enceinte, et j'espre qu'une partie de ce que j'ai pu dire est prsent
 l'esprit des honorables membres qui m'coutent. Je n'y reviendrai
pas.

J'ai besoin de soumettre  la Chambre deux observations prliminaires.
La premire, c'est que les rclamations que vous venez d'entendre, la
ptition prsente  la Chambre par un certain nombre de Franais
rsidant  Montevideo, ont t compltement inconnues du gouvernement;
il n'en a pas entendu parler; rien ne lui est directement parvenu.
Cependant, puisque la ratification n'tait pas consomme, puisque je
n'avais pas encore exprim, il y a quelques jours, les intentions du
gouvernement, c'tait  lui que les rclamations devaient d'abord tre
adresses. Sans aucun doute, les personnes qui ont agi ainsi avaient
parfaitement le droit de s'adresser  la Chambre seule; je fais une
simple remarque. On a prsum les intentions du gouvernement; on les a
prsumes, quoique le cabinet qui sige sur ces bancs ne ft pas le
mme que celui qui avait donn les instructions.

Ma seconde observation est celle-ci: c'est un simple fait que je veux
mettre sous les yeux de la Chambre sans en tirer les consquences, et
pour que la Chambre les tire elle-mme. Je crois que le fait parle
assez haut par le simple nonc.

Avant le blocus de Buenos-Ayres, en 1835 et 1836, la valeur des
importations  Montevideo, d'aprs l'valuation des douanes, s'levait
 environ 15  20 millions par an; c'tait la valeur annuelle du
commerce de Montevideo avant le blocus.

Pendant le blocus de Buenos-Ayres, la valeur, non plus annuelle, mais
mensuelle, du commerce de Montevideo, s'est leve  15 ou 16
millions: ce sont l les faits relevs sur les tats de la douane mme
de Montevideo.

Il en rsulte clairement pour tout le monde que Montevideo trouvait,
dans le blocus de Buenos-Ayres, un avantage norme. L'tat de
Montevideo et les ngociants tablis dans cette ville profitaient tous
du blocus de Buenos-Ayres,  un degr prodigieux. Ils avaient donc au
maintien de ce blocus un intrt personnel considrable. Je n'en tire
aucune consquence spciale. Je mets le fait sous les yeux de la
Chambre.

Les intrts personnels ont parfaitement droit de s'exprimer, de se
dfendre; seulement il faut qu'on sache qu'ils existent et qu'on les
appelle par leur nom.

Ces deux observations prliminaires prsentes  la Chambre, j'entre
dans la question.

M. l'amiral de Mackau a agi en vertu des instructions qui lui avaient
t donnes par le cabinet du 1er mars. Il faut que la Chambre sache
que ces instructions n'ont rien eu de particulier, qu'elles ont t
conformes  toutes celles qui avaient t donnes prcdemment.
L'affaire a pass par les mains de trois cabinets diffrents: elle est
ne sous le cabinet du 12 mai, et le cabinet du 1er mars l'a
accueillie. Tous les trois ont arrt le mme _ultimatum_ et donn 
nos ngociateurs, quels qu'ils fussent, les mmes instructions.

Je vais, pour que la Chambre n'ait  cet gard aucun doute, mettre
sous ses yeux les instructions des trois cabinets.

Le 12 octobre 1838, le cabinet du 15 avril, sous lequel l'affaire
tait ne, terminait des instructions adresses  M. Buchet de
Martigny en ces termes:

Je ne puis, monsieur, que vous engager de nouveau  hter de tous vos
efforts la solution de nos diffrends avec Buenos-Ayres. Certes, je ne
veux pas dire qu'il faille renoncer, dans ce but,  obtenir les justes
satisfactions que rclament la dignit de la France et l'intrt de
nos nationaux. Je sais assez quelles seraient les consquences d'un
tel abandon pour l'avenir de nos relations avec l'Amrique du Sud.
Mais il faut aussi calculer que les populations de ce continent ne
ressemblent point  la plupart de celles des autres contres,
qu'habitues  l'anarchie et  tous ses maux, elles offrent beaucoup
moins de prise que les Europens  l'action des privations et de la
contrainte, et qu'un blocus maritime (le seul moyen de coercition que
nous puissions raisonnablement employer contre elles, et surtout
contre Buenos-Ayres), est plus expos peut-tre, au fur et  mesure
qu'il se prolonge,  perdre de son effet moral qu' le voir augmenter
et s'tendre.

J'ajouterai que ces considrations ne sont pas les seules dont nous
ayons  tenir compte, et que nous ne saurions nous dispenser non plus
de vouer une attention trs-srieuse aux raisons fondes sur le grave
prjudice qu'imposerait aux neutres la prolongation, sans terme  peu
prs certain, de l'tat prsent des choses.

De tout cela, je conclus, monsieur, que vous devrez, si vous ne
l'avez dj fait au moment o vous recevrez cette dpche, entrer
immdiatement en communication avec le gouvernement argentin, et lui
proposer un arrangement sur des bases et dans des formes telles qu'il
en ressorte clairement aux yeux de tous que, loin de vouloir humilier
la rpublique et lui imposer des conditions incompatibles avec son
indpendance, nous ne lui demandons que ce que le droit des gens nous
autorise  rclamer d'elle: une quitable indemnit en faveur de la
famille du malheureux Bacle; l'engagement d'indemniser en outre, aprs
une vrification sincre et consciencieuse, ceux des autres Franais
qui auraient eu galement  souffrir des actes arbitraires ou de la
violence des autorits argentines; celui de faire excuter sans retard
les dcisions judiciaires rendues en faveur de nos nationaux; leur
exemption de tout service militaire; enfin une clause ou dclaration
conue dans le sens que j'ai indiqu plus haut: tels sont les points
que la rpublique ne saurait gure se refuser  nous accorder,  moins
de se placer elle-mme, pour ainsi dire, hors de la loi des nations.

Le 6 mars 1839, le mme cabinet adressait  M. Buchet de Martigny les
instructions suivantes:

Le gouvernement du roi, sans dsapprouver l'expdition de
Martin-Garcia, du moment que l'occupation de ce point devenait un
complment ncessaire du blocus, a vivement regrett que cette
expdition n'ait pas conserv un caractre exclusivement franais, et
qu'un dtachement des troupes de Fructuoso Ribera y ait coopr. Cette
association d'entreprises militaires contre Buenos-Ayres, entre le
commandant de nos forces navales et un gnral qui n'tait encore
qu'un chef d'insurgs, constituait un fait d'une nature fort grave un
elle-mme, et pouvait entraner les consquences les plus srieuses.
Il importait, en effet, dans une opration du genre de celle que nous
employons en ce moment contre le gouvernement argentin, que des
mesures purement coercitives ne prissent point ce caractre agressif,
hostile, qui permet  peine de les distinguer de l'tat de guerre
ouverte. Il n'importait pas moins d'viter toute ingrence positive
dans les affaires intrieures des rpubliques de Montevideo et de
Buenos-Ayres, comme dans les querelles qu'elles pouvaient avoir entre
elles. Le seul but de la France, en adoptant les mesures rigoureuses
qu'elle emploie contre certains gouvernements de l'Amrique, ne peut,
ne doit tre que de se faire justice  elle-mme, que d'obtenir la
satisfaction qui lui est due, la rparation qu'exigent ses justes
griefs. Elle n'a  se mler que de ses propres affaires et non de
celles des autres. L'oubli de ce principe pourrait l'entraner dans
des embarras de plus d'un genre et de la nature la plus grave. Si elle
n'vite pas, par tous les moyens, que son action en Amrique ne
s'tende sur les relations d'tat  tat, que la prsence de ses
forces, que son influence ne soit exploite par les ambitions et les
rivalits, si elle sort, en un mot, du cercle o son rle doit tre
contenu, non-seulement elle risque de compromettre l'avenir de ses
relations avec les diffrents tats de l'Amrique, mais elle s'expose
en Europe  des soupons,  des mfiances qu'il importe avant tout 
sa dignit comme  son repos de ne point veiller. Dj cette affaire
de Martin-Garcia, sur laquelle le cabinet de Londres doit tre
interpell dans le Parlement, nous a mis dans le cas de donner des
explications qui seront sans doute regardes comme suffisantes, mais
qui n'en laissent pas moins subsister tout l'inconvnient attach  la
ncessit d'avoir  les produire.

Outre ces dangers gnraux, l'alliance des forces franaises avec
celles de Ribera pouvait encore amener de grands embarras dans la
marche des affaires  Buenos-Ayres mme. Indpendamment de l'effet
qu'elle risquait de produire dans un sens peu favorable  notre
dignit, elle tendait encore  aggraver notre position  l'gard du
gouvernement argentin,  fournir  ce dernier de nouveaux prtextes de
rsistance  nos lgitimes rclamations, et peut-tre  discrditer
notre cause aux yeux des Argentins eux-mmes.

Voil pour le cabinet du 15 avril. Vous le voyez, trois choses sont
recommandes: 1 la reconnaissance du principe de l'indemnit pour les
Franais qui ont souffert, sans aucune fixation de quotit; 2 le
traitement de la nation la plus favorise; 3 viter de se
compromettre dans les querelles particulires des deux rpubliques.

Le 21 octobre 1839, le cabinet du 12 mai adressait les instructions
que voici:

Le gouvernement du roi dsire sincrement la fin de ses dmls avec
Buenos-Ayres; mais il la veut telle qu'il convient  la dignit et aux
intrts de la France, telle que la demande l'avenir de nos rapports
avec l'Amrique. D'un autre ct, nous ne pouvons oublier que notre
position,  l'gard du gouvernement argentin, se complique de la
question non moins grave des neutres, que leur navigation et leur
commerce ont grandement  souffrir de l'existence de nos diffrends
avec Buenos-Ayres, et que, si cette querelle doit se prolonger sans
qu'on puisse en entrevoir le terme, il importe de prouver, jusqu' la
dernire vidence, que la responsabilit ne saurait,  aucun titre et
sous aucun prtexte, nous en tre impute. Ds lors, monsieur,
l'intention positive du gouvernement du roi est qu' l'arrive de M.
le contre-amiral Dupotet vous adressiez au gouvernement argentin une
communication officielle pour lui annoncer que, la France ayant 
coeur de faire cesser une situation prjudiciable  tant d'intrts,
vous tes autoris  traiter sur les bases indiques dans la lettre si
remarquable que vous avez crite au commodore Nicholson, le 29 avril
dernier,  savoir: 1 qu'en attendant la conclusion d'un trait de
commerce et de navigation entre la France et la confdration des
provinces unies du Rio de la Plata, les Franais rsidant sur le
territoire de la rpublique jouiront, quant  leurs personnes et 
leurs proprits, du traitement de la nation la plus favorise; 2 que
les indemnits dues  la famille de Bacle,  Lavie et aux autres
familles franaises qui ont eu  souffrir des dommages par le fait du
gouvernement ou de ses dlgus, seront expressment reconnues, sauf 
en rgler le chiffre par voie d'arbitrage. Aprs renonciation que
vous-mme avez faite de ces conditions, aprs la publicit qui leur a
t donne, et dans le dsir o il est de continuer  mettre la
modration de son ct comme il a dj pour lui le bon droit, le
gouvernement de Sa Majest ne croit pas pouvoir montrer plus
d'exigence, d'autant plus que les clauses en question sont, en
ralit, les seuls points essentiels  obtenir, puisque la premire
surtout aurait pour effet de nous assurer,  Buenos-Ayres et dans
toute la rpublique argentine les avantages dont les Anglais y
jouissent, en vertu de leur trait de 1825. Mais ces conditions
doivent tre regardes comme invariables et c'est ainsi que vous devez
les prsenter, en concluant par l'annonce positive de l'inbranlable
rsolution o nous sommes de maintenir le blocus avec la plus grande
vigueur, jusqu' ce qu'il ait t donn satisfaction  nos justes
demandes.

Vous voyez que le cabinet du 12 mai donnait les mmes instructions que
celui du 15 avril.

Je ne relirai pas celles du cabinet du 1er mars; elles sont les mmes;
la mme latitude est laisse au ngociateur; il a la facult de
conclure en adoptant le principe de l'indemnit et celui du traitement
de la nation la plus favorise; ces deux conditions sont les seules
qui doivent tre regardes comme un ultimatum.

M. MERMILLIOD.--Et l'indemnit nominative?

_M. le ministre._--J'en demande pardon  l'honorable M. Mermilliod; il
a parl d'une indemnit nominative; les instructions de l'honorable M.
Thiers, s'il les avait lues tout entires, prvoient cette objection;
elles disent:

Si vous pouvez obtenir que cette indemnit soit nominative, et que
le chiffre total en soit approximativement fix, sauf une liquidation
ultrieure, cela vaudra mieux, car les difficults seront moindres
quand il faudra exiger dfinitivement cette indemnit. Toutefois,
comme ces conditions secondaires n'taient pas comprises dans notre
ancien _ultimatum_, il ne faudrait pas y tenir premptoirement, et
vous en finiriez sur ce point  la simple condition d'une indemnit
pose en principe dans le trait que vous aurez  souscrire.

Et ailleurs, les instructions donnes par l'honorable M. Thiers  M.
Buchet de Martigny s'exprimaient en ces termes:

Je n'ai pas besoin de vous dire que notre rsolution bien arrte est
d'obtenir la satisfaction qui nous est due, et que cette satisfaction
doit reposer sur les deux bases suivantes: la concession  nos
nationaux, pour leurs personnes et leurs proprits, du traitement de
la nation la plus favorise, jusqu' la conclusion d'un trait
dfinitif; et, en faveur de ceux d'entre eux qui ont prouv des
dommages par suite des actes arbitraires des autorits locales,
l'admission du principe d'une indemnit modre dont on rglerait plus
tard la quotit par voie d'arbitrage. Ces deux bases, nous les avons
depuis longtemps poses, et par cela mme que, ds le premier moment,
nous avons restreint nos demandes aux plus strictes exigences de notre
dignit et de nos intrts essentiels, il ne nous est pas possible de
les rduire.

Messieurs, j'ai uniquement  coeur de bien tablir que tous les
cabinets successifs ont donn au fond les mmes instructions, et que
M. de Mackau, en les faisant russir, a bien accompli la mission que
tous avaient donne.

Je ne rentrerai pas  cet gard dans les dtails que j'ai prsents
devant l'autre Chambre; mais on a soulev ici une question nouvelle;
on a soutenu qu'il ne fallait pas traiter avec Rosas. La ptition et
toutes les rclamations qui arrivent de Montevideo portent ce
caractre qu'elles demandent toutes que la France ne traite jamais
avec Rosas, et ne s'arrte pas dans la guerre jusqu' ce que le
gouvernement de Rosas soit renvers. Elles ne s'lvent pas contre
telle ou telle disposition du traite; ce n'est pas de cela qu'elles se
proccupent; ce qu'elles demandent, c'est la guerre jusqu' ce que le
gouvernement de Rosas n'existe plus.

Comment vouliez-vous que M. l'amiral de Mackau se conduisit d'aprs
ces ides? Il tait envoy prcisment pour ngocier. Ses instructions
portaient: Vous ngocierez pour peu que vous trouviez accs  la
ngociation. C'tait l sa mission. Il a trouv accs  la
ngociation et d'une manire honorable, aprs une premire ouverture
de Rosas, aprs avoir reu une premire visite du ministre anglais qui
servait d'intermdiaire, en s'tablissant sous pavillon franais.  de
tels termes, il tait impossible qu'il se refust  ngocier.

Du reste, messieurs, ce droit de ngocier, de ngocier avec Rosas
indpendamment des allis, non-seulement il rsultait de toutes les
instructions, de celles des cabinets du 15 avril, du 12 mai et du 1er
mars; mais il avait t expressment rserv par les agents franais
eux-mmes qui ont suivi l une politique diffrente de celle qu'ont
suivie les agents qui ont cru devoir nous engager dans les querelles
des deux rpubliques, et se servir de la rpublique de Montevideo et
des insurgs de Buenos-Ayres pour triompher de Rosas. Ils avaient si
bien senti qu'il tait impossible de lier la cause de la France 
celle de la rpublique de Montevideo et des proscrits argentins,
qu'ils avaient fait la rserve expresse du droit du gouvernement
franais de traiter sans eux; voici en quels termes crivait
l'honorable M. Buchet de Martigny, dans une dpche du 20 novembre
1833, au moment mme, ou trs-peu de temps aprs son arrive 
Montevideo, et lorsqu'il entrait dans le systme d'intervention au
milieu des dbats des deux rpubliques:

MM. Roger et Baradre m'avaient fait connatre qu'en leur offrant sa
coopration, par une lettre du 2 du courant, le chef de l'Uruguay
semblait y mettre deux conditions: 1 que la France dclarerait Rosas
hors de la civilisation, et proclamerait que la guerre qu'elle allait
faire dans la Plata tait dirige seulement contre sa personne; 2 que
nous conviendrions ds  prsent d'une transaction sur notre diffrend
avec Buenos-Ayres, dans le cas o une nouvelle administration
viendrait  remplacer celle de Rosas.

Au sujet de la premire de ces conditions, mon avis bien positif fut
que nous ne pouvions y souscrire, parce qu'aucun de nous n'avait
mission pour le faire; parce que la dclaration qu'on nous demandait
avait videmment pour but de nous enchaner sans retour  la
rpublique orientale, dans la lutte qu'elle allait entreprendre contre
Rosas, et, par consquent, de rendre tout arrangement impossible avec
lui, ce qui tait contraire  l'esprit de nos instructions; parce
qu'enfin la position qu'on voulait nous faire prendre semblait nous
prsenter aux yeux du monde comme les protecteurs d'un tat, d'un
parti contre un autre, comme nous mlant des diffrends, des divisions
intestines des peuples de l'Amrique, ce qui n'tait ni dans l'intrt
bien entendu de la France, ni dans la manire de voir du gouvernement
du roi, si je l'avais bien comprise; que la prudence nous faisait un
devoir, au contraire, de demeurer entirement libres de nos mouvements
dans notre lutte contre Rosas; et consquemment de ne rien promettre,
ni mme dire, qui pt nous obliger  rester lis un instant de plus
que nous ne le voudrions avec l'tat oriental.

Il est vident que le gouvernement franais a toujours conserv le
droit de traiter avec Buenos-Ayres, indpendamment de la rpublique de
Montevideo et des proscrits argentins, qu'il ne s'est jamais considr
comme li  leur cause, et qu'il l'a toujours hautement proclam.

Aprs le point de droit reste le point de fait que je tiens 
claircir compltement devant la Chambre.

Les instructions de l'honorable M. Thiers  M. de Mackau lui disaient:
Les propositions du gouvernement argentin qui nous ont t transmises
rcemment par l'amiral Dupotet, ainsi que plusieurs circonstances
accessoires, nous conduisent  penser que le prsident Rosas est
enfin dispos  traiter.

Il faut profiter de cette disposition pour mettre fin  ce long
diffrend. Ngocier avec le gouvernement de Rosas est donc votre
premier soin en arrivant dans le Rio de la Plata.

Toutefois, il y a deux cas dans lesquels vous seriez dispens d'en
agir ainsi. Le premier est celui o, le parti de Lavalle et Ribera
ayant triomph de Rosas, vous ne seriez plus en prsence que de nos
allis victorieux; c'est avec eux alors que vous auriez  traiter, et
la chose ne devrait plus prsenter de difficults. Le second cas est
celui o le gnral Lavalle, avec ou sans Ribera, serait si prs du
but qu'il y aurait presque certitude du succs.

Il est clair qu'au moment o M. l'amiral de Mackau est arriv, Lavalle
n'avait pas triomph, et qu'il n'tait pas prs d'atteindre le but; il
en tait bien loin, car il avait abandonn la province de
Buenos-Ayres, dans laquelle il tait entr avec l'espoir d'y exciter
une prompte insurrection, et de triompher facilement de Rosas.
L'insurrection n'avait pas eu lieu, Lavalle n'avait pu livrer bataille
 Rosas, il avait t oblig de s'loigner de Buenos-Ayres  plus de
cent lieues vers le nord. M. l'amiral de Mackau ne trouvait donc pas
les affaires prs de leur solution au profit de Lavalle. Il n'y en a
pas de meilleure preuve que la lettre que Lavalle lui-mme crivait 
M. de Martigny le 17 aot 1840:

Mon estimable ami, de San Pedro l'arme s'est dirige sur la villa de
Arrecifes, dans l'intention de se bien monter et de grossir ses rangs.
L elle s'est divise en deux corps principaux et deux forts
dtachements, et a excut ensuite une marche divergente jusqu' la
hauteur d'Areco, et convergente  partir de ce point jusqu'au quartier
gnral actuel, o elle s'est runie tout entire ce soir, aprs
s'tre bien remonte et avoir augment sa cavalerie de plus de 400
hommes.

Je me proposais de commencer demain une opration dcisive; mais une
heure avant que tous les corps d'arme se fussent runis, j'ai reu
une lettre de Montevideo, en date du 11, dans laquelle on annonce
l'arrive de l'amiral Baudin avec 2,000 ou 3,000 hommes d'infanterie.
Ce nombre me porte  croire que ces troupes sont uniquement destines
 cooprer avec mon arme...

Rosas a une infanterie quadruple de la mienne, et le double ou le
triple d'artillerie; si l'vnement ne rpondait pas aux esprances de
tous et aux miennes, mon nom serait maudit pour n'avoir pas attendu la
jonction des troupes franaises. Je m'empresse donc de vous faire
connatre d'avance mon opinion sur le moyen de les runir  mon arme
dans le cas o leur arrive serait un fait positif, et j'espre de
votre bont qu'elle me fera savoir le plus tt possible ce qui en est,
car rien ne serait plus fcheux pour moi qu'une longue incertitude.

J'tablis deux hypothses. Dans la premire, l'amiral Baudin ne peut
mettre cette infanterie sous mes ordres et voudra la faire oprer
sparment. En ce cas, elle ne pourrait agir efficacement que dans la
capitale mme, dont elle pourrait s'emparer,  l'aide des Franais qui
y sont tablis, et de l'arme libratrice qui s'en approcherait.
L'occupation mme d'un quartier (_barrio_) serait suffisante. Mais
vous ne mconnatrez pas les inconvnients de ce plan, dont le plus
grave est que, pour que les troupes franaises pussent compter sur la
coopration de l'arme libratrice, il faudrait que celle-ci se ft
mise d'abord  porte de l'arme de Rosas, avec laquelle une bataille,
o elle ne serait pas immdiatement seconde par les Franais, serait
invitable. Pour rsumer toutes les observations  faire sur
l'hypothse que je discute en ce moment, le rsultat est que l'arme
libratrice et la colonne franaise ne se prteraient un mutuel
secours qu'en ce qu'elles multiplieraient les embarras de Rosas. Vous
conviendrez donc que tout l'avantage est du ct de la seconde
hypothse que je vais tablir, parce qu'elle rsout la question en
quelques heures.

Cette hypothse est celle de l'incorporation des troupes franaises
dans l'arme libratrice.

Vous voyez qu'avant l'arrive de M. de Mackau, Lavalle lui-mme ne se
croyait pas en tat d'entreprendre une lutte srieuse contre Rosas, de
lui livrer bataille, s'il n'avait pas des troupes franaises de
dbarquement, et si ces troupes franaises n'taient pas incorpores
dans son arme.

Quand M. de Mackau est arriv, il n'avait pas de troupes de
dbarquement, Lavalle n'tait plus prs de Buenos-Ayres, il avait t
oblig de se retirer  plus de cent lieues vers le nord. Le deuxime
cas, dans lequel M. Thiers avait prescrit de ne pas ngocier, ne se
prsentait donc pas. Aux termes de ses instructions, et par les
simples inductions du bon sens, M. de Mackau a donc d ngocier. Il a
ngoci comme ses instructions le prescrivaient, il a mme atteint
plus que ses instructions ne prescrivaient. Il est impossible de lui
adresser un reproche fond, un reproche srieux,  moins qu'on ne
soutienne, comme les Franais de Montevideo, qu'il ne fallait en finir
que par le renversement de la dictature de Rosas.

Voil, messieurs,  quelle situation le trait a mis un terme. Il nous
a fait obtenir les conditions que tous les cabinets qui se sont
occups de cette affaire avaient demandes comme dfinitives. Il a
fait cesser un tat de choses dfavorable, non-seulement au commerce
franais, mais  nos relations avec les neutres; un tat de choses qui
donnait lieu  des rclamations incessantes de la part de la
Grande-Bretagne, des tats-Unis, de toutes les puissances qui
ngociaient avec Buenos-Ayres. Il a mis fin  une expdition qui
cotait chaque anne des sommes normes. Enfin, il nous a fait sortir
d'une lutte dans laquelle nous nous tions imprudemment engags, d'une
guerre trangre qui ne nous regardait pas compltement, d'une guerre
civile qui ne nous regardait pas du tout.

La Chambre n'attend pas de moi que je qualifie ici les diffrents
partis qui se disputent le pouvoir dans l'Amrique du Sud; que je
donne  l'un le nom de lgitime, de sage, de modr;  l'autre, le
nom de tyrannique, de violent, de sanguinaire, en dehors de la
civilisation. trangers, ce n'est pas  nous  qualifier ainsi les
trangers. (_C'est vrai!_)

M. DESMOUSSEAUX DE GIVR.--C'est pourtant ce qu'a fait le trait.

_M. le ministre des affaires trangres._--Il y a en Amrique des
gouvernements de fait, avec lesquels nous traitons quand ils nous
accordent les conditions que nous demandons et qu'ils les excutent.
Nous n'avons pas  nous occuper de ce qui se passe entre eux; nous
n'avons pas  prendre parti pour les uns contre les autres. C'est
surtout ici le cas d'appliquer le principe de non-intervention dans
toute sa rigueur.  de telles distances, dans l'ignorance o nous
sommes des vritables causes des vnements, de la vritable force des
partis, il y a plus que de l'imprudence, permettez-moi de le dire, il
y a un orgueil aveugle  prtendre dmler o est le droit, lequel est
modr, lequel est violent,  prendre parti pour les uns contre les
autres, et  engager la France dans des affaires qui ne sont pas les
siennes, dans des intrts o elle n'a aucune part.

Si le gouvernement de Rosas ne respecte pas les conditions qu'il a
acceptes, si la convention conclue avec lui ne nous assure pas les
avantages auxquels nous avons droit, nous rclamerons, et mme par la
force, s'il le fallait. Mais, en attendant, M. de Mackau a mis fin 
une situation onreuse, embarrassante, compromettante. Nous avons
obtenu ce que nous demandions; nous sommes sortis d'une guerre
trangre et d'une guerre civile dans lesquelles nous n'avions rien 
voir.

Je conois que les intrts personnels qui ont eu  souffrir se soient
adresss  la Chambre; mais ce ne sont pas l des considrations qui
puissent dicter les rsolutions de la Chambre ni celles du
gouvernement du roi. Le trait sera ratifi, attendu qu'il me parat
conforme aux intrts de la France, aux intrts des neutres, et aux
bonnes relations que nous devons chercher  entretenir avec l'Amrique
du Sud. (_Marques gnrales d'assentiment.--Aux voix! aux voix!_)




CVII

Dbat sur les fonds secrets complmentaires demands pour l'exercice
1841.

--Chambre des dputs.--Sance du 25 fvrier 1841.--


Dans la sance du 2 fvrier, le comte Duchtel, ministre de
l'intrieur, avait demand un crdit d'un million pour complment des
dpenses secrtes de cet exercice. Dans le rapport fait  la Chambre,
le 18 fvrier, sur ce projet de loi, la commission, par l'organe de M.
Jouffroy, son rapporteur, conclut,  l'unanimit,  l'adoption du
projet. Les ides dveloppes dans ce rapport, sur l'tat des partis,
furent attaques par l'opposition, et M. Portalis, dput de
Seine-et-Marne, demanda au cabinet s'il les adoptait. Je lui rpondis:

M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Il n'est, je crois,
jamais arriv qu'un cabinet ft somm de s'expliquer pour savoir s'il
donnait ou s'il refusait son adhsion  un rapport.(_Mouvement._) Le
gouvernement prsente  la Chambre des projets de loi et les soutient;
les commissions donnent leur avis sur ces projets de loi et sur les
motifs qui les ont fait proposer. Ce sont les projets et la politique
du gouvernement qui sont en discussion, non pas les rapports et les
exposs des motifs.

M. BILLAULT.--Je demande la parole. (_Rumeur._)

_M. le ministre des affaires trangres._--Je ne dis pas cela, et je
suis sr que la Chambre me rend d'avance la justice de le croire, je
ne dis pas cela pour luder de m'expliquer sur la situation; je veux
rtablir les vritables principes de la discussion dans cette Chambre.

Depuis l'origine de la session, une ide dominante a proccup le
cabinet: reconstituer dans cette Chambre une majorit de gouvernement
depuis trop longtemps dsunie ou flottante.

Le cabinet est convaincu, et il l'a dit ds les premiers jours, que la
rorganisation d'une vraie majorit de gouvernement est en ce moment
le plus pressant intrt du pays, de la Chambre, de la couronne, de
l'honneur de nos institutions. Sous ce point de vue, l'honorable M.
Jouffroy n'a fait que rpter les intentions et les opinions du
gouvernement. (_Rires ironiques aux extrmits._)

Y a-t-il quelqu'un dans cette Chambre, sur quelque banc que ce soit,
qui pense que la rorganisation d'une majorit de gouvernement, la
constitution des deux grands lments d'action dans la Chambre, la
majorit et l'opposition, ne soient pas trs-dsirables?

Y a-t-il quelqu'un qui croie que la confusion, la dsunion,
l'parpillement des opinions et des partis soient une bonne chose pour
le gouvernement, pour l'honneur de la Chambre et la dignit de nos
institutions? Personne ne le pense. C'est l une ide si simple
qu'elle est devenue un lieu commun, et qu'il n'y a pas un banc dans
cette Chambre sur lequel elle n'ait t exprime. Il n'y a donc rien
de nouveau ni dans ce qu'a dit  ce sujet l'honorable M. Jouffroy, ni
dans ce que pense et rpte le gouvernement.

Toute majorit, messieurs, de tout temps, dans tous les pays, toute
majorit a des nuances. Il n'y a aucune majorit dont toutes les
parties aient la mme origine, pensent exactement la mme chose. Cela
n'est jamais arriv: et  l'instant mme, sous nos yeux, dans un pays
voisin, ne voyez-vous pas que le parti conservateur en Angleterre est
compos d'hommes qui ont approuv et soutenu vivement le bill de
rforme, et d'hommes qui l'ont combattu? Est-ce que sir Robert Peel ne
sige pas  ct de lord Stanley?... Est-ce qu'ils ne pourraient pas
se reprocher l'un  l'autre leurs antcdents, leur origine diverse,
les opinions diverses qu'ils ont professes  telle ou telle poque?
Ils ont le bon sens de ne pas le faire. Ils comprennent trs-bien que,
lorsque sur les questions prsentes, sur la politique pratique,
relle, des hommes sont sincrement et loyalement d'accord, ils n'ont
point  s'inquiter de leur origine, ni des ides diverses qui les ont
autrefois spars. (_Trs-bien!_)

C'est  cette condition, c'est en se respectant ainsi les uns les
autres dans le pass, lorsqu'on est uni dans le prsent, que les
majorits sont possibles. (_Marques d'approbation._) C'est  cette
condition qu'elles se rorganisent. Il faut que tous leurs lments
puissent y concourir avec honneur. Ce qui importe, c'est que les
convictions qui les unissent dans le prsent, sur la politique
pratique, soient loyales et sincres; ce qui importe, c'est que leur
rapprochement n'ait pas t le rsultat de faiblesses rciproques,
qu'ils ne se soient pas fait des concessions aux dpens de leurs
opinions et de leur honneur. (_Marques d'assentiment._) Mais quand il
en est ainsi, messieurs, et personne, je pense, ne peut contester
qu'il n'en soit ainsi pour la majorit qui s'est manifeste 
l'ouverture de la session, alors il ne faut plus tenir aucun compte
des nuances; il ne faut plus reporter la politique dans le pass ou
dans un avenir lointain; il faut savoir se renfermer dans les
questions actuelles, dans la politique vritable.

C'est l ce que le cabinet s'est appliqu  faire, ce qu'il fera
toujours; c'est sous ce point de vue qu'il considre la majorit, et
il est convaincu que, sur tous les bancs de cette Chambre, les divers
lments de cette majorit sont anims des mmes sentiments, que tous
ces lments ont les mmes desseins et restent loyalement unis, parce
qu'ils pensent et veulent les mmes choses sur les questions qui
occupent actuellement la Chambre.

Quand cette majorit s'est produite dans le dbat de l'adresse, est-ce
que toutes les questions n'ont pas t traites? Les questions
extrieures, les questions intrieures n'taient-elles pas poses dans
le discours de la couronne? Est-ce qu'elles ne l'ont pas t dans
l'adresse de la Chambre? Qu'est-il arriv depuis? Qu'y a-t-il de
chang? Quelles questions nouvelles ont surgi, sur lesquelles la
majorit ait pu se dsunir? Quels vnements sont survenus qui aient
pu donner une autre direction  cette majorit, lui conseiller une
autre conduite? Rien de pareil n'est arriv: nous sommes exactement
aujourd'hui dans la situation o nous tions pendant le dbat de
l'adresse; la majorit qui s'est produite alors, c'est la mme qui
existe aujourd'hui; elle est compose des mmes lments; elle est
galement sincre, galement unie. Permettez-moi de vous le dire; il y
aurait de sa part quelque chose de peu sens, de peu srieux  venir
rechercher aujourd'hui d'anciens dissentiments qu'elle n'a pas
recherchs il y a trois mois. Pourquoi n'aurait-on pas dit, il y a
trois mois, ce qu'on dit aujourd'hui? Pourquoi n'aurait-on pas
galement rappel la diversit des origines et des opinions sur tel ou
tel point de la politique passe? On ne l'a pas fait; on n'en a tenu
aucun compte; nous sommes aujourd'hui dans la mme situation. Il n'y a
pas de raison d'aller rveiller ces dissentiments; il n'y a pas de
raison d'aller jeter, au sein de la majorit, qui importe tant au
pays, des lments de division qu'elle ne provoque pas elle-mme.

Voil comment le cabinet considre la majorit, comment il considre
l'opposition; il n'entrera donc pas dans des questions inutiles; il
n'ira pas lui-mme au-devant des dissidences qui ne se produisent pas
naturellement; il se renfermera dans la politique pratique; il
discutera le projet qu'il a prsent, les motifs de confiance que la
majorit ou l'opposition peuvent avoir ou ne pas avoir dans sa
politique. Voil ce qui est rellement en discussion; voil le seul
point sur lequel nous ayons rellement  rpondre. (_Marques
nombreuses d'approbation._)




CVIII

Continuation du dbat sur les fonds secrets demands par le cabinet
pour l'exercice 1841.

--Chambre des dputs.--Sance du 27 fvrier 1841.--


Le rapporteur de la commission, M. Jouffroy, ayant fermement maintenu
les ides et les termes de son rapport, le dbat se rengagea vivement
quand on en vint au vote des articles, et la question fut de nouveau
nettement pose entre la politique du cabinet du 1er mars 1840 et
celle du cabinet du 29 octobre, dans les affaires d'Orient. M.
Piscatory ayant dfendu la politique du cabinet du 1er mars, je lui
rpondis. Les fonds secrets furent vots  90 voix de majorit.


M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Messieurs, ma rponse
 l'interpellation de l'honorable M. Piscatory sera fort simple. Dans
l'tat actuel des affaires du pays, je ne puis (_Rires 
gauche.--Interruption_)... dans l'tat actuel des affaires du pays, je
ne puis et ne dois rien dire. (_Approbation au centre._)

La position que le cabinet a prise dans la politique extrieure,
lorsqu'il s'est assis sur ces bancs, est connue de tout le monde.
Quelles ngociations ont eu lieu depuis, quel cours sera imprim aux
vnements, comment la situation de la France sera modifie, et si
elle le sera, je rpte que je ne puis et ne dois en rien dire
aujourd'hui. Je manquerais  mon devoir si je rpondais autrement.

_Voix au centre._--Trs-bien! trs-bien!

_M. le ministre._--J'carte donc compltement cette partie du discours
de l'honorable propinant.

Il a dit d'ailleurs, et plusieurs honorables membres avaient dit avant
lui, que le cabinet avait refus de s'expliquer sur des questions plus
faciles  traiter que celles de la politique extrieure, qu'il avait
refus de s'expliquer sur le rapport de l'honorable M. Jouffroy, et de
dire s'il adoptait ou repoussait les principes, les ides, la
politique exposs dans ce rapport.

Messieurs, le cabinet, et tout le cabinet, fait autre chose que
d'exposer des principes, des ides, une politique; il agit, il
gouverne, c'est son devoir, c'est son mtier. Eh bien, dans la
situation o nous sommes, j'affirme que le cabinet ne devait pas
s'expliquer plus compltement qu'il ne l'a fait sur le rapport de
l'honorable M. Jouffroy (_Mouvement_); et voici pourquoi.

Depuis trois jours, nous assistons  un singulier spectacle.

_De toutes parts._--C'est vrai! (_On rit._)

_M. le ministre._--Personne ne le trouve plus singulier que moi.

On parle de clart, on repousse toute quivoque, on demande des
explications; et deux ou trois fois la discussion a failli s'arrter,
parce qu'on n'y prenait pas part; je dis _on_, c'est--dire tout le
monde, dans toutes les parties de cette Chambre. Il a fallu, le
premier jour de la discussion, que je montasse  cette tribune pour la
rengager. (_Exclamations._)

_Voix  gauche._--Sur l'interpellation de M. Portalis. (_Agitation._)

_M. le ministre._--L'interpellation de M. Portalis a prouv
prcisment ce que je disais: tout le monde laissait tomber la
discussion. (_Marques nombreuses d'assentiment._) M. Portalis s'en est
plaint et il a eu raison de s'en plaindre; et c'est sur sa plainte que
je suis mont  la tribune pour rengager la discussion. (_Mouvement en
sens divers._)

Ce n'est donc pas le cabinet qui a refus la discussion, ce n'est pas
lui qui s'est refus aux explications, c'est lui qui est venu le
premier prendre la parole quand on le lui a demand.

Maintenant s'agissait-il ici d'une simple discussion, de simples
explications? videmment non. Voulez-vous que je vous dise de quoi il
s'agissait, ce qu'il y avait au fond de tout ce qui se passe depuis
trois jours? Il s'agissait d'une esprance de porter dans la majorit
le trouble et la dsunion. (_Rclamations._)

_Voix au centre._--C'est vrai! (_Vive agitation._)

_M. le ministre des affaires trangres._--Voil la question.
J'entends dire qu'il faut savoir si la majorit existe. Messieurs, la
prsomption du moins est en sa faveur, convenez-en. Nous avons eu dj
une grande discussion. Pendant quinze jours, je crois, le dbat sur le
projet d'adresse a continu; la majorit s'est prononce. Je rpte
que la prsomption, et je suis modeste quand je dis la prsomption,
est en faveur de l'existence de la majorit.

M. TASCHEREAU.--L'adresse a t change.

_M. le ministre._--Eh bien, l'esprance qui s'est leve, c'est de
porter dans la majorit le trouble et la dsunion. Le cabinet n'a pas
voulu y concourir.

_Une voix._--Je le crois bien!

_M. le ministre._--Le cabinet n'a pas voulu se prter  cette
esprance. Et voulez-vous que je vous montre, dans cette discussion
mme, la preuve de ce que j'ai l'honneur de vous dire? Quels efforts
a-t-on faits hier? On s'est attach  effacer,  attnuer autant qu'on
le pouvait, les diffrences, les dissidences entre la majorit et
l'opposition. On a parl d'abord de politique extrieure. Que vous
a-t-on dit? On vous a dit que vous n'aviez pas, que vous n'aviez
jamais eu une question de paix ou de guerre  dcider. Mon Dieu non!
les vnements l'avaient dcide. La Chambre, quand elle est venue,
a-t-on dit, a trouv la question toute rsolue; la Chambre n'a jamais
dlibr sur la paix ou sur la guerre. Entendez-vous? jamais!
(_Agitation._) Rappelez-vous cependant, messieurs, ce que vous
discutiez il y a trois mois, ce que vous disiez dans cette enceinte;
il s'agissait de savoir si vous auriez 936,000 hommes sous les armes,
ou si vous en auriez 500,000.

M. DE RMUSAT, _et plusieurs membres des extrmits_.--Allons donc!
allons donc!

_Au centre._--C'est vrai! c'est vrai!

_M. le ministre._--Nous n'avons pas eu autre chose  discuter pendant
quinze jours. (_Oui! oui!_) Nous avons dlibr sur la question de la
paix ou de la guerre (_C'est vrai!_); et l'honorable M. Thiers, quand
je suis mont  la tribune, me disait: Par votre seul avnement, la
question est rsolue, la paix est certaine. (_Rclamations 
gauche.--Approbation au centre.-- M. Thiers qui se lve et se dispose
 parler de sa place_: Attendez donc; attendez!) Et je lui rpondais:
Si vous, vous tiez rest assis sur ces bancs, la question tait
galement rsolue; la guerre tait certaine. (_Nouvelles rclamations
 gauche.--Vive approbation au centre._)

Voil quelle tait ma rponse; et apparemment, quand nous discutions,
c'tait pour savoir si nous resterions sur ces bancs ou si le cabinet
du 1er mars y reviendrait. (_Explosion de bravos au centre._)

Vous aurez beau faire, vous aurez beau vous efforcer d'attnuer et de
rduire la question; vous aurez beau vous efforcer de vous faire
petits aujourd'hui; (_Au centre_: Trs-bien! trs-bien!) vous aurez
beau vous efforcer de vous faire petits aujourd'hui pour vous rendre
agrables  la majorit qui vous a repousss; vous ne l'abuserez pas.
(_Agitation croissante._) Laissez-moi conserver aux dbats, aux actes
de la Chambre, leur importance et leur grandeur; laissez-moi lui dire,
laissez-moi vous dire que nous avons dlibr sur la question de la
paix ou de la guerre, que lorsque vous tes descendus du pouvoir, vous
faisiez des prparatifs pour tre en tat de faire la guerre au
printemps, d'exiger (c'taient vos expressions) la modification du
trait du 15 juillet; sans quoi, la guerre!

Voil le langage que vous teniez; c'tait sur vos actions, c'tait sur
vos prparatifs que la Chambre dlibrait et ce n'tait pas l la paix
ou la guerre! Ce n'tait pas l une politique dcisive! Vous viendriez
aujourd'hui nous tenir un tout autre langage! (_Trs-vives marques
d'approbation._)

Non, non, il faut que vous me laissiez croire que nous avons rsolu
une grande question, que vous aviez des intentions srieuses, que,
quand nous les avons repousses, nous l'avons fait srieusement, que
nous savions bien tous ce que nous faisions, vous, ce que vous
vouliez, nous, ce que nous ne voulions pas, et que tout ce que nous
avons dit et fait, vous et nous, n'a pas t une insignifiante
comdie. (_Nouvelle et bruyante approbation au centre._)

Voil pour l'extrieur, messieurs; voyons l'intrieur.

L aussi on s'est appliqu  effacer,  attnuer du moins les
diffrences entre la majorit et l'opposition. On a dit qu'on avait eu
aussi, dans le centre, de nombreuses majorits, les majorits du 1er
mars. On n'a pas dit combien de temps on les avait gardes, ni
pourquoi on les avait perdues. (_Adhsion aux centres._) On a dit
qu'on les avait eues. On a fait plus. On a dit qu'on avait trouv le
vritable centre. Il y en a donc un faux?

Messieurs, permettez-moi de vous le dire, cela n'est pas srieux. Il y
a dans cette Chambre deux grands partis, deux grandes opinions; elles
y existent depuis 1830.

_Une voix  gauche._--Depuis 1815.

_M. le ministre._--Elles sont naturelles. Elles su retrouvent dans
tous les pays o le gouvernement reprsentatif est en vigueur.

Il y a des hommes qui ont cherch leur point d'appui, leur alli
ncessaire; celui sans lequel ils n'auraient pas eu la majorit, de
ce ct de la Chambre (la gauche); je ne leur en fais en aucune faon
un reproche...

M. DE MALLEVILLE, _et plusieurs autres membres_.--Vous l'avez fait
comme eux!.... Et la coalition!

_M. le prsident._--L'orateur ne doit pas tre interrompu!

_M. le ministre._--On parle de la coalition. (_Ah! ah!_) Soyez
tranquilles, messieurs; je ne donnerai  personne, pas plus  propos
de la coalition qu' propos du rapport de l'honorable M. Jouffroy, le
plaisir de me contraindre, malgr moi,  porter le trouble et la
dsunion dans la majorit. (_Trs-bien! trs-bien!_) Je refuserai...

_Voix diverses._--Ah! ah! c'est plus facile!

_M. le ministre._--Je refuserai les discussions qui ne me paraissent
pas convenir  la politique que je veux faire prvaloir, comme je
refuse les discussions sur la politique extrieure, quand je crois que
le moment n'en est pas venu.

_Une voix._--C'est commode.

_M. le ministre._--Je dirai un seul mot, et l'honorable M. Odilon
Barrot sera tmoin de la vrit de ce que je dirai. Quand les dbats
de la coalition se sont engags, j'ai pris le soin, non pas
implicitement, mais formellement, de dclarer que je restais attach 
la politique que j'avais constamment soutenue depuis la Rvolution.

M. DUBOIS (_de la Loire-Infrieure_).--C'est vrai!

_M. le ministre._--Que je n'abandonnais aucun de mes antcdents
(_Interruption_); que j'entendais rester fidle  la portion de
l'assemble  laquelle j'avais constamment appartenu. (_Mouvements
divers._)

_Une voix._--Et que vous abandonniez.

_M. le ministre,_--Je l'ai dit  toutes les poques de la discussion.
Et cela est si vrai que, lorsque aprs la coalition nous avons essay
de former une administration en commun, cela s'est trouv impossible.
(_Rires et mouvements divers._)

_Voix nombreuses  gauche._--Pourquoi? pourquoi?

_M. le ministre._--Je n'en dirai pas davantage et je n'ai pas besoin
d'en dire davantage. (_Murmures et exclamations  gauche._)

Les honorables membres de ce ct savent trs-bien que les
interruptions et les murmures ne me feront dire ni plus ni moins que
ce que j'ai l'intention de dire. (Trs-bien! _au centre._)

Je n'en dirai pas davantage, et je rpte que je n'ai pas besoin d'en
dire davantage, car je suis sr que sur tous les bancs de cette
Chambre je suis parfaitement compris. (Oui! oui! _au centre.--Murmures
 gauche._)

Je reviens  la situation actuelle et je dis que tout ce que vous avez
vu et entendu depuis trois jours n'ayant d'autre but que de porter le
trouble et la dsunion dans la majorit, le cabinet, qui veut
sincrement le maintien et l'empire de cette majorit, a d se refuser
 toutes les paroles,  toutes les explications qui pouvaient servir
les esprances et les desseins qu'il comprenait et qu'il combattait.

La majorit dont je parle, messieurs, cette majorit nouvelle, s'est
forme par la ncessit, en prsence de ce que nous appelons un grand
danger, quoi qu'on en ait dit, en prsence de la question de la paix
et de la guerre; elle s'est forme pour rtablir, au dehors, la
pratique d'une politique prudente et modre, au dedans, la pratique
d'une politique ferme, consquente, favorable  l'affermissement et 
l'exercice du pouvoir.

Voil par quels motifs s'est forme cette majorit. Et elle s'est
forme dans des intentions sincres, qui ne redoutent aucune clart.
Et au nom de toutes les nuances de cette majorit, elle peut dire tout
ce qu'elle a fait, elle peut avouer tous les motifs par lesquels elle
a agi, toutes les intentions qui la gouvernent, aujourd'hui comme il y
a trois mois.

Et j'ai bien le droit de le dire; si le repos du pays s'est rtabli 
l'apparition de cette majorit, par l'appui qu'elle a donn au
cabinet, si les esprances du pays s'attachent  son affermissement,
il est bien naturel que ceux qui lui sont attachs, simples dputs ou
ministres, ne permettent pas qu'elle soit lgrement compromise; il
est bien naturel qu'ils prennent leur majorit au srieux, et que,
pour la conserver, ils acceptent un inconvnient momentan, une
contrarit vive; pour moi, par exemple, la contrarit de ne pas
parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport de l'honorable M.
Jouffroy, de ne pas entrer en ce moment dans une discussion
approfondie de ses ides, de ses principes et de la politique qu'il a
expose. Tout homme attach  la majorit, et voulant son succs, a d
faire ce sacrifice. Voil ce qui a gouvern notre conduite; et comme
toute majorit a des lments divers qui ont leurs droits, leur
honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons eu les uns pour
les autres ce juste respect de ne pas lever des questions qui ne nous
taient pas imprieusement commandes, de ne pas entrer dans des
dbats que l'tat actuel des faits, les ncessits de la politique ne
nous imposaient pas.

Votre commission, messieurs, qui n'tait pas un cabinet, votre
honorable rapporteur, qui n'tait pas charg du poids du gouvernement,
a pu trs-lgitimement, et je dirai plus, a pu utilement venir exposer
ici sa politique extrieure et sa politique intrieure, l'ensemble de
ses ides, de ses intentions. Nous n'aurions pas d faire cela;
puisque nous ne devions pas le faire, nous ne devions pas le discuter.
(_Trs-bien!_)

Vous le voyez, messieurs, je n'apporte ici, en ce moment, qu'une
prtention, celle (_Agitation  gauche_) d'une sincrit complte; la
prtention de dire la raison, la vraie raison qui m'a fait refuser
d'entrer dans les dbats o l'on voulait nous pousser. Et je fais 
tous les membres de la majorit,  tous ceux qui ont apport la mme
rserve que nous, je leur fais cet honneur, je leur rends cette
justice qu'ils ont agi par les mmes motifs, sous l'empire des mmes
sentiments.

Ils n'ont pas hsit plus que moi, dans une foule d'occasions,  venir
ici exposer et soutenir leurs ides. Ils en ont eu le courage dans les
moments les plus difficiles; ils l'auraient aujourd'hui si cela tait
opportun, si cela tait utile aux intrts du pays.

Quoique le gouvernement reprsentatif, messieurs, soit le gouvernement
de la discussion et de la parole, il y a dans ce gouvernement, comme
dans tout autre, des moments o il faut savoir s'abstenir, des choses
qu'il faut savoir taire, des questions qu'il faut savoir ne pas
aborder. C'est bien assez, pour le gouvernement, de porter le poids
des difficults relles et pratiques. C'est bien assez de suffire aux
questions poses pour le jour mme, sans entrer dans des discussions
gnrales, dans ces grands et beaux dbats systmatiques qui ne
rpondent pas  des ncessits actuelles et invitables.

Voil, messieurs, je le rpte, voil le motif qui a gouvern notre
conduite dans ce dbat. La majorit tout entire veut rester unie;
elle sait qu'elle le peut, car elle sait que, sur toutes les questions
qui sont aujourd'hui  l'ordre du jour, sur les questions de conduite,
sur les questions qu'il faut vraiment rsoudre pour agir aujourd'hui,
pour agir demain, elle sait qu'elle est du mme avis, qu'elle se
conduira unanimement. Et si jamais il lui arrivait des dissentiments
intrieurs, elle serait sincre alors comme elle l'est aujourd'hui;
nous parlerions au besoin, comme nous savons au besoin nous taire.
(_Vif mouvement d'adhsion. Applaudissements au centre._)


Une vive agitation succde  ce discours; des conversations animes
s'engagent sur tous les bancs. La sance est suspendue pendant un
quart d'heure.




CIX

Discussion du projet de loi sur les fortifications de Paris.

--Chambre des pairs.--Sance du 25 mars 1841.--


Aprs son adoption par la Chambre des dputs, le projet de loi sur
les fortifications de Paris fut prsent  la Chambre des pairs le 1er
fvrier 1841. Le rapport en fut fait le 16 mars, par le baron Mounier,
qui, au nom de la commission, proposa plusieurs et de graves
amendements. Un long et vif dbat s'engagea, au terme duquel tous les
amendements furent rejets et le projet de loi adopt par 145 voix
contre 85.

Dans le cours du dbat, je rpondis au duc de Noailles:

M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Messieurs, avant
d'entrer dans la discussion, j'ai besoin de rpter une rponse dj
faite  une allgation plusieurs fois rpte. On semble s'obstiner 
prsenter le projet de loi comme un hritage impos au cabinet. Il
n'en est rien, messieurs; nous avons rpudi, dans l'hritage dont on
parle, ce qui ne convenait pas  nos opinions et  notre politique.
Nous n'avons accept que ce qui nous convenait. Sans cela nous
n'aurions pas eu, et dans l'autre Chambre et dans celle-ci, les vifs
dbats qui ont dj marqu cette session. Quand le cabinet a prsent
aux Chambres le projet de loi, il l'a fait sien; il l'a prsent parce
qu'il le pensait, parce qu'il le voulait, avec la ferme rsolution de
le soutenir, et croyant rendre service au pays. Mon honorable
collgue, M. le prsident du conseil, a exprim  ce sujet et hier
encore, devant cette Chambre, la mme ide, la mme assertion. En
vrit, messieurs, permettez-moi d'esprer qu'un pareil doute ne se
renouvellera pas.

Des deux questions que prsente le projet de loi, il en est une
spciale, militaire, que je n'aurai garde d'aborder; outre que j'y
serais incomptent, elle vient d'tre traite et rsolue  cette
tribune par un honorable gnral, d'une manire qui, si je ne me
trompe, a pleinement satisfait les amis du projet de loi et frapp
beaucoup ses adversaires; je la regarde donc comme rsolue. C'est de
la question politique seule que je dsire occuper un moment la
Chambre.

Que la Chambre me permette, et je dirai que le noble duc qui vient de
descendre de la tribune me permette lui-mme d'exprimer tout de suite
le sentiment qui me proccupe depuis l'ouverture de ce dbat, ma
surprise, ma profonde surprise de l'opposition que rencontre dans
cette enceinte la mesure qui en est l'objet. Jamais,  mon avis,
mesure ne fut plus en droit de s'attendre  tre ici, dans cette
Chambre, comprise et bien accueillie; jamais Chambre ne parut plus
appele  accueillir,  soutenir la mesure que vous discutez.
Messieurs, vous ne jugez pas les choses isolment, ni sur les seules
apparences, ni sous l'empire de l'impression du moment ou d'une
proccupation exclusive. La plupart d'entre vous ont vcu, ont grandi
dans le maniement des affaires publiques, vous avez agi, vous avez
command, vous avez gouvern. Vous tes accoutums  voir les choses
dans leur ensemble et au fond,  placer une mesure au milieu de tous
les faits auxquels elle se rattache, dans la situation politique
gnrale sur laquelle elle influe. Le grand ct, le caractre
essentiel du projet qui vous est soumis, c'est videmment son
influence sur la situation de la France en Europe, sur nos relations
avec l'Europe. Quel est, je vous demande, le fait qui, depuis 1815,
pse sur la situation de la France en Europe, sur les relations de
l'Europe avec nous et sur les ntres avec l'Europe? C'est le souvenir
de ces prodigieuses alternatives de triomphes et de revers, de
conqutes et de retraites qui, de 1792  1815, ont fait notre
histoire. La France a inond l'Europe et envahi toutes ses capitales;
l'Europe a inond la France et envahi deux fois sa capitale. Il y a
vingt-six ans que ces faits sont consomms, et pourtant ils
subsistent, ils agissent encore chez nous et autour de nous; ils
exercent sur les relations internationales une influence immense.
Savez-vous ce qui en rsulte dans tous les esprits, chez nous et
autour de nous? Un singulier mlange d'orgueil et d'inquitude, des
prtentions prsomptueuses et des alarmes continuelles. Tout le monde,
en France et en Europe, semble croire  la possibilit de nouveaux
triomphes, et en mme temps  la possibilit continuelle de nouveaux
dsastres. Et cette croyance entretient un tat d'irritation et
d'inquitude, d'esprance et de sollicitude, qui se manifeste dans les
rgions les plus leves comme les plus humbles de l'ordre social.
N'avez-vous pas entendu, avant-hier, un honorable membre de la
Chambre, M. le duc de Coigny, prononcer le mot de vengeance avec une
nergie douloureuse, comme s'il souffrait encore dans le bras qu'il a
si glorieusement perdu  500 lieues de son pays. N'avez-vous pas
entendu hier un honorable gnral parler avec la mme impression, la
mme pret de souvenir? Et cela n'arrive pas seulement dans cette
enceinte, cela arrive au dehors...

M. LE GNRAL LASCOURS.--Oui, beaucoup plus au dehors qu'ici; on le
conoit facilement.

_M. le ministre des affaires trangres._--Cela arrive en Europe
comme en France; c'est un fait grave en prsence duquel vous vivez,
vous dlibrez, et qu'il n'y a pas moyen d'effacer de sitt de vos
dlibrations. C'est ce fait qui trouble, altre, compromet souvent au
dehors nos relations, notre situation, notre influence.

Je sais, messieurs, qu'on ne changera pas ce fait en un jour, ni par
une mesure lgislative. Je sais que la disparition de ce fait ne sera
l'oeuvre que du temps et d'une politique juste et sense de part et
d'autre. Cependant il y a des actes, il y a des mesures qui peuvent
contribuer puissamment  ce rsultat si dsirable. Eh bien, tenez pour
certain que la mesure que vous discutez, loyalement et compltement
accepte, est un des moyens les plus assurs d'apaiser dans les coeurs
ces souvenirs qui jouent encore, en France et en Europe, un rle si
triste et si dangereux. C'est videmment une mesure de dfense, de
conservation, de paix. Votre honorable rapporteur vous a dit que cette
mesure avait t souvent prise, reprise, propose, rejete. Cela est
vrai; mais qu'il regarde  quel moment elle a t propose: c'est
toujours dans les moments o la politique dfensive proccupait
vivement le pays; c'est toujours dans un intrt de dfense et de
conservation que la mesure a t reprise. Et quand elle a t
abandonne, c'est au moment o les esprances prsomptueuses, o la
politique de conqute prvalaient.

Et quel est l'effet que produit en France aujourd'hui cette mesure?
Comment est-elle reue, juge? Elle est bien accueillie par les hommes
les plus susceptibles, les plus jaloux en fait de dignit nationale;
elle est considre par eux comme une satisfaction; elle relve la
France  leurs yeux; elle les calme eux-mmes et les apaise. La masse
de la population est du mme sentiment. Mon honorable ami, M. le duc
de Broglie, vous l'a dit avant-hier; la mesure est-elle repousse par
ces clameurs qui s'lvent souvent, et qui attestent du moins nos
discordes de partis? Non. Pas de clameurs, pas de ptitions. Sans
doute, la mesure n'est pas accueillie avec cet enthousiasme, cet
entranement qu'on a vu  d'autres poques; les femmes, les enfants,
les vieillards, ne viennent pas vous proposer, comme dans d'autres
jours, de travailler aux fortifications de Paris. Non, il n'y a rien
de cet enthousiasme subit, de cet entranement un peu puril; mais il
y a l'adhsion sincre et srieuse du pays. Croyez-vous que, s'il n'en
tait pas ainsi, en prsence des charges que cette mesure impose, des
passions qu'on essaye de soulever en la discutant, le pays resterait
tranquille et immobile? Non, non; il prendrait part  vos dbats; il
exprimerait, dans un sens ou dans l'autre, une opinion ardente. Il
n'en fait rien; il vous coute et il adhre; il approuve gravement,
sensment, un peu tristement peut-tre, et il a raison, car, dans une
situation pareille, de telles mesures qui psent sur le pays, mme
quand elles sont ncessaires, mme quand elles lui font honneur, mme
quand elles le relvent et satisfont  sa dignit compromise dans de
grands dsastres, de telles mesures n'inspirent qu'une approbation
grave et qui porte l'empreinte des souvenirs auxquels elles se
rattachent et des fardeaux qu'elles imposent. (_Trs-bien!
trs-bien!_)

Et l'Europe, messieurs? L'Europe juge de la mesure comme la France;
l'Europe ne s'inquite pas, l'Europe ne croit pas que ce soit le
commencement d'une re de politique agressive et guerroyante. Non,
l'Europe pense, comme nous, que c'est une mesure de dfense et de
conservation. Elle la voit donc sans inquitude. Mais elle ne la voit
pas sans quelque mlange de dpit et de regret, comme tout ce qui
relvera l'influence, tout ce qui accrotra la force morale de la
France. (_Nouvelles marques d'approbation._)

Il ne faut pas s'en plaindre, messieurs, ni s'en blesser. Les tats
ont le droit et le devoir d'tre ainsi vigilants et jaloux les uns
envers les autres. Il ne faut point reprocher  l'Europe sa jalousie
de notre influence augmente, de notre force morale releve; mais il
faut en croire le sentiment qu'elle tmoigne et le conseil qu'elle
vous donne en le tmoignant. Par l'accueil qu'elle fait  la mesure
que vous discutez, l'Europe vous donne le plein droit de l'adopter,
car elle vous montre que vous ne l'inquitez point; elle vous en
donne le conseil, car elle manifeste sa pense que la France en sera
grandie et fortifie. (_Trs-bien! trs-bien!_) Je vous laisse 
penser ce qui arriverait si la mesure tait rejete. (_Mouvement._)
Croyez-vous que la France sortt de ce dbat grande et fortifie,
comme l'Europe craint que cela n'arrive par l'adoption de la mesure?

Messieurs, soit que vous la considriez en elle-mme, soit que vous
considriez l'effet qu'elle produit en France et en Europe, vous
verrez que la mesure correspond admirablement  la situation politique
dans laquelle nous sommes placs depuis vingt-cinq ans; vous verrez
qu'elle relve la dignit de la France en mme temps que sa scurit,
qu'elle l'apaise et la fortifie  la fois.

Messieurs, nous dfendons depuis dix ans, et avec quelque succs,
quoique  travers toute sorte d'obstacles, la politique de l'ordre et
de la paix; il ne faut pas refuser aux dfenseurs de cette cause les
moyens dont ils ont besoin, les seuls moyens qui puissent leur
procurer le succs. La France veut sincrement la paix; mais si la
scurit et la dignit de la France taient compromises par la paix ou
au sein de la paix, si elle n'avait pas satisfaction, et une
satisfaction toujours croissante, l'amour sincre de la France pour la
paix en pourrait tre altr. (_Trs-bien!_)

L'Europe veut sincrement la paix. Le parti de la paix, de la
politique juste et sense, prvaut en Europe depuis dix ans. Mais ne
vous y trompez pas, ce parti n'est pas le seul. Indpendamment mme de
tout mauvais vouloir, de tout mauvais dessein, ces habitudes, ces
vellits rvolutionnaires qui exercent encore, au milieu de nous,
tant de pouvoir, ce penchant  aller au-devant des rvolutions en les
prvoyant, en y croyant, cette disposition des imaginations  regarder
les rvolutions comme toujours possibles, comme toujours probables,
cette maladie existe en Europe comme en France; elle a mont bien
haut, elle a descendu bien bas dans la socit europenne. (_Marques
d'approbation._) Il y a partout des esprits passionns et lgers, qui
se croient et se disent les conservateurs par excellence, et qui
cependant, au bout d'une guerre avec la France, entrevoient, je ne
veux pas dire esprent, des rvolutions en France. Il faut dfendre
ces esprits-l de leurs propres garements; il faut qu'on puisse
entrevoir la guerre avec la France, sans qu'il en rsulte une
rvolution en France; il faut mettre votre gouvernement, vos
institutions, la tte et le coeur de votre socit,  l'abri d'un
pareil danger. Il faut persuader  tout le monde en Europe qu'une
rvolution en France n'est pas possible, et que, fit-on la guerre  la
France, on ne viendrait pas dans Paris changer son gouvernement.
(_Trs-bien!_) Il faut, messieurs, que cette admirable sagesse, que
l'exprience et l'adversit avaient enseigne au vieux roi de Prusse,
devienne la sagesse oblige de tous les souverains. (_Nouvelles
marques d'approbation._) Par l, vous rendrez au parti sens, au parti
de la bonne politique, de la politique conservatrice en Europe, un
service immense; vous ferez faire  la politique de l'ordre et de la
paix un grand pas, et les fortifications de Paris tourneront au profil
de la sagesse de tout le monde, au profit de tous les gouvernements.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Certes, messieurs, il convient, ce me semble,  la Chambre des pairs
de s'associer  une oeuvre dont c'est l rellement le caractre et
l'effet. Je dis plus; il appartient  la Chambre des pairs d'imprimer
 une telle oeuvre ce caractre-l. J'ai entendu souvent, depuis trois
jours, se plaindre  cette tribune de l'origine de cette loi, des
desseins ou du moins des esprances dans lesquelles elle a t conue.
Messieurs, l'honorable gnral Dode vous le disait tout  l'heure;
elle a eu des origines trs-diverses: 1818, 1831, 1840, 1er mars, 29
octobre. Qu'importe? Choisissez, entre ces dates, celle qui nous
convient; ne vous inquitez pas de cette varit de noms; imprimez 
la loi votre politique, la politique conservatrice; secondez le
cabinet qui s'est attach dans les dbats de l'une et de l'autre
Chambres,  lui donner ce caractre,  en faire une oeuvre d'ordre et
de conservation. Vous vous croyez donc bien peu de puissance!
Comment! il ne serait pas au pouvoir de la Chambre des pairs et de la
Chambre des dputs de donner  une loi son vritable sens? Comment!
les grands pouvoirs de l'tat, la royaut et les Chambres de concert,
n'auraient pas la force de dterminer la direction de la politique qui
prsidera  une oeuvre lgislative? Cela n'est pas. Vous pouvez plus
que vous ne croyez, messieurs, plus qu'on ne vous dit. S'il tait
vrai, ce que je suis loin de dire, que des penses de guerre et de
conqute, des penses contraires  votre politique, se fussent
associes un moment  ce projet de loi, il dpend de vous de les en
chasser, d'en faire une oeuvre d'ordre et de conservation. Mais ce
n'est pas en rejetant le projet, en le rpudiant, que vous atteindrez
un pareil rsultat. 'a t trop souvent la faute des partis
conservateurs de ne pas savoir s'emparer des mesures nationales, de ne
pas savoir faire ce qui tait adapt  la situation et au sentiment du
pays. Il dpend des partis conservateurs de se faire nationaux; il
dpend des gouvernements vous  la cause de l'ordre et de la
conservation, d'enlever  leurs adversaires les armes dont leurs
adversaires voulaient se servir contre eux. Vous le pouvez dans cette
occasion. Pour Dieu! ne la manquez pas!

Je n'entrerai pas dans l'examen des diverses objections qu'on a faites
au projet de loi. On vous l'a prsent comme dangereux pour l'ordre,
pour la libert, pour nos finances, pour Paris lui-mme. Je ne
reviendrai pas sur cette partie de la discussion; mais permettez-moi
une seule observation.

Aprs avoir numr tous ces dangers, que vous propose-t-on pour les
conjurer? De substituer une espce d'enceinte continue  une autre
espce d'enceinte continue. Si l'on vous proposait le rejet de la loi,
si l'on vous proposait de renoncer  toute fortification de Paris, je
le concevrais! mais non; quand on vous a dit que les fortifications de
Paris compromettaient l'ordre, la libert, nos finances, Paris, le
gouvernement lui-mme, on vous propose une rduction de quelques
millions, et la suppression de quelques fosss et de quelques
bastions. Cela n'est pas sens, cela n'est pas srieux. De deux choses
l'une, ou les dangers ne sont pas rels, et alors le remde est
inutile; ou les dangers sont rels, et alors le remde est inefficace.
(_Trs-bien! trs-bien!_) Il faut choisir entre ces deux partis.

Et, en mme temps que vous ne supprimez pas ces dangers par le projet
de la commission, que vous les laissez subsister presque tout entiers,
que faites-vous? Vous crez des dangers politiques d'une autre nature,
et bien plus graves. Vous ne voulez pas rejeter le projet; la plupart
des adversaires mme du projet disent qu'ils veulent la fortification
de Paris; eh bien, vous la compromettez tout entire. Oui, messieurs,
quelque dlicate que soit cette question, je l'aborderai et je vous
dirai: vous compromettez la loi tout entire. Vous savez comment elle
a t adopte, avec quelles difficults, par quels efforts, de quels
lments divers une majorit s'est forme. Croyez-vous qu'il soit
possible de recommencer souvent une telle oeuvre? (_Mouvement._) Il
faut bien que je le dise, puisque cette question a t aborde  cette
tribune. Ne vous y trompez pas; une pareille oeuvre est difficile 
recommencer; une pareille majorit, trs-sincre cependant, sera
difficile  rallier, quand vous viendrez lui reprsenter une loi
mutile, dnature; non pas celle qu'elle a voulue, qu'elle a vote;
non pas la conciliation, comme on l'a dit, des deux systmes de
fortification, mais une loi tout autre, et qui ne la satisfera point.
Si vous dlibrez dans l'esprance que la loi, amende comme la
commission le propose, ne serait pas essentiellement compromise,
permettez-moi de le dire: vous vous trompez. (_Sensation._)

Et quand mme elle ne serait pas compromise, savez-vous ce qu'elle
serait? Elle serait nerve, moralement tue. J'attache sans doute
beaucoup d'importance  la valeur matrielle des fortifications de
Paris, si jamais l'occasion se prsentait de s'en servir; mais enfin
leur vritable importance, c'est leur valeur morale, l'effet moral
produit aujourd'hui mme en France et en Europe. Pour que cet effet
subsiste, il faut que ces remparts de Paris s'lvent par le concours
du pays et du gouvernement bien unis, sous les auspices de tous les
grands pouvoirs publics; il faut qu'ils ne soient pas renverss
d'avance par les mains mmes qui les lvent.

Messieurs, je le rpte, si le projet de loi n'tait pas compromis par
l'amendement, il serait tellement affaibli, tellement nerv qu'il
perdrait les trois quarts de sa valeur. Et ce ne serait pas le projet
de loi seul; le gouvernement lui-mme serait affaibli, profondment
affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui,
messieurs, en France et en Europe.

Voil, messieurs, quel serait le rsultat de votre dlibration. La
France aurait perdu tous les avantages de la loi: elle aurait
substitu  ces avantages des risques politiques immenses. Pourquoi,
messieurs? Pour supprimer quelques fosss et quelques bastions!
Permettez-moi de le dire, cela est impossible. (_Marques
trs-nombreuses d'approbation._)


Aprs ce discours, la sance reste suspendue pendant quelques
instants.




CX

Renouvellement du dbat sur les affaires d'Orient et sur les
politiques compares des cabinets du 1er mars et du 29 octobre 1840.

--Chambre des dputs.--Sance du 13 avril 1841.--


Dans la discussion du projet de loi sur les crdits supplmentaires et
extraordinaires pour l'exercice 1841, la question d'Orient fut
releve, et les politiques des deux cabinets du 1er mars et du 29
octobre 1840 rentrrent en lutte. Aprs avoir refus d'engager dans
cette lutte la ngociation alors pendante, je l'acceptai pleinement
sur les faits passs, et je rpondis  M. Billault:

M. GUIZOT.--Messieurs, la Chambre n'attend pas, aprs ce que j'ai eu
l'honneur de lui dire hier, que je me laisse entraner dans un dbat
que je ne crois pas opportun.

Lorsque je l'ai refus hier, c'est par des raisons srieuses et
puises dans l'intrt du pays. Si je ne croyais pas la ngociation
utile au pays, je ne m'y serais pas engag; si je ne croyais pas le
but que je me propose d'atteindre utile au pays, je ne le
poursuivrais pas. C'est pour russir dans cette ngociation, c'est
pour atteindre  ce but, c'est pour assurer au pays les avantages qui
en rsulteront, que je me refuse en ce moment  la discussion sur
laquelle on insiste. Je l'ai refuse hier directement; je ne m'y
engagerai pas aujourd'hui indirectement.

Le moment viendra, la Chambre peut en tre assure, o toutes les
questions que l'honorable propinant vient de soulever  cette tribune
seront traites et rsolues: le moment viendra o la Chambre verra si
nous nous sommes carts de la politique qu'elle nous avait conseille
dans son adresse, o la Chambre verra si l'attitude d'isolement et de
paix arme qu'elle avait recommande n'a pas t maintenue aussi
longtemps, aussi dignement que le prescrivait l'intrt du pays, et si
le jour tait venu d'en sortir.

Je refuse donc de nouveau, aujourd'hui, d'entrer dans ces questions,
parce que je ne pourrais le faire sans nuire au pays, ni le faire avec
la vrit, l'tendue qu'elles exigent pour que la Chambre connaisse
tout, et dcide en pleine connaissance de cause. (_Assentiment au
centre._)

Mais il y a des choses qui regardent le pass, et que l'honorable
propinant vient de traiter. J'aborderai celles-l.

M. Billault a reprsent le budget, et en particulier la loi que vous
discutez, la loi des crdits supplmentaires, comme conus dans un
esprit partial, comme ayant dissimul la vrit de la situation, et
ayant voulu uniquement faire servir les faits  une politique
particulire.

Messieurs, quand l'adresse a t dbattue dans cette Chambre, nous
avons expos notre politique pleinement, sans la moindre rticence,
comme la politique oppose s'est produite galement  cette tribune.

On parle du silence du ministre; mais, ce me semble, dans aucune
session, les questions politiques n'ont t aussi profondment, aussi
longuement dbattues; jamais elles ne se sont tant de fois
renouveles. L'adresse, les fortifications de Paris, les fonds
secrets! Est-ce que toute la politique n'a pas t traite dans ces
divers dbats? Est-ce que l'on peut se plaindre du silence du
ministre?

Il est vrai que, dans la question des fonds secrets, nous n'avons pas
voulu nous engager dans le dfil o vous nous poussiez; nous n'avons
pas voulu accepter le pige que vous nous tendiez; nous ne le ferons
jamais. Mais cela mme, messieurs, c'est de la discussion, c'est de la
publicit; ce que nous avons fait l, nous ne l'avons pas fait en
cachette. Nous sommes venus dire  cette tribune que nous le faisions,
et pourquoi nous le faisions. Notre opinion a t discute; notre
conduite, nous vous l'avons livre; nos raisons, nous vous les avons
exposes. Si jamais le rgime reprsentatif a t en vigueur, si
jamais les dbats se sont hardiment dploys, c'est dans cette
session, je ne crains pas de l'affirmer;  aucune poque, la politique
d'aucun cabinet ne s'est produite, je ne dirai pas aussi franchement,
aussi compltement, mais plus franchement, plus compltement. Il n'y a
aucun cabinet qui ait,  cet gard, le droit de faire au cabinet
actuel le moindre reproche, la moindre leon.

Je viens  la question.

Messieurs, en vrit, je crois que, si jamais le budget a t propos
avec quelque sincrit, je dirai quelque courage, c'est le budget que
vous discutez. Nous avons fait de l'hritage qui nous tait laiss
deux parts: nous avons rpudi l'une compltement, hautement, en
donnant nos raisons; nous avons accept l'autre avec la mme franchise
et aussi compltement. Et croyez-vous que ce ft une chose bien facile
pour nous? Croyez-vous qu'il ne nous et pas t plus commode de
rpudier une plus grande partie de l'hritage qu'on nous laissait?
Croyez-vous qu'il ne nous et pas t plus commode de ne pas soutenir
dans les deux enceintes lgislatives,  propos des fortifications de
Paris, ce grand dbat qui a partag nos amis, et a mis le gouvernement
dans une des situations les plus dlicates o il se soit jamais
trouv? Certes, il nous et t ais de l'carter. Pourquoi ne
l'avons-nous pas fait? Parce que nous avons cru que notre devoir nous
ordonnait d'accepter ces difficults, de prendre notre part de ce
fardeau. Nous l'avons fait sans hsiter, loyalement, compltement; et
pendant que ce dbat avait lieu dans cette enceinte, l'honorable
prsident du cabinet du 1er mars lui-mme ne manquait pas de rendre
justice  la loyaut,  la fermet avec laquelle nous avions accept
cette part de son hritage... (_Interruption._)

J'en appelle aux souvenirs de toute la Chambre.

M. THIERS.--J'en appelle aussi aux souvenirs de toute la Chambre!

M. LE MINISTRE.--Ce que nous avons fait pour les fortifications de
Paris, nous l'avons fait pour les armements; nous avons fait deux
parts des armements; nous avons dit: vous vouliez 639,000 hommes de
troupes rgulires et 300,000 hommes de gardes nationales
mobilises...

M. THIERS.--Mais non!

_M. le ministre._--Voici les paroles de M. Thiers.

M. THIERS.--C'tait dans le cas de guerre.

_M. le ministre._--Non! je m'en vais lire:

 l'appui de la note du 8 octobre, notre projet tait d'armer jusqu'
939,000 hommes, et puis de ngocier  la tte de nos forces.

M. THIERS.--Permettez.

_M. le ministre._--Pardon! je vais la lire jusqu'au bout et vous me
rpondrez.

Je lis textuellement:

Notre projet tait d'armer jusqu' 939,000 hommes, et puis de
ngocier  la tte de toutes nos forces... Mes collgues et moi, nous
nous sommes retirs le jour o nous n'avons pu pousser jusqu' son
terme naturel et ncessaire la grande rsolution que nous avions prise
aprs le 15 juillet, non pas de faire la guerre  l'Europe, mais
d'exiger, dans un langage qui ne l'aurait pas offense, la
modification du trait, ou, je l'avoue, le mot est grave  prononcer,
de dclarer la guerre.

M. THIERS.--Permettez-moi de dire un mot.

_Au centre._--Vous n'avez pas la parole.

_M. le ministre._--Je ne laisse pas la parole  l'honorable M. Thiers
en ce moment. Je demande  aller jusqu'au bout de mon ide, et M.
Thiers me rpondra.

Je dis donc que la politique du cabinet du 1er mars, la politique 
raison de laquelle, d'aprs son propre dire, le cabinet s'est retir,
tait celle-ci:

Au mois d'octobre, armer 639,000 hommes de troupes de ligne, 300,000
hommes de gardes nationales mobiles; et, cela fait, ngocier  la tte
de ces forces pendant l'hiver, avec la rsolution prise, une fois ces
forces debout et le printemps venu, d'exiger de l'Europe (ce sont les
termes) la modification du trait du 15 juillet, ou de dclarer la
guerre. (_C'est cela!_) Je n'ajoute rien.

_ gauche._--Oui, c'est cela!

_M. le ministre._--Les honorables membres approuvent, et ils ont
raison. Je sais fort bien que c'est l leur politique, que c'tait la
politique du cabinet du 1er mars, c'est de celle-l que le cabinet du
29 octobre n'a pas voulu.

M. THIERS.--Nous sommes d'accord l-dessus!

_M. le ministre._--C'est pour ne pas suivre cette politique que le
cabinet du 29 octobre s'est form; c'est cette politique que nous
avons dbattue,  propos de l'adresse. Et quelle est celle qu' la
place de celle-l nous avons, nous, apporte  la tribune?

Nous avons dit: nous acceptons les armements jusqu' la concurrence de
500,000 hommes; nous n'avons aucun projet de les pousser plus loin;
nous n'avons pas le projet de nous prparer  faire la guerre au
printemps prochain, d'_exiger_,  cette poque, de l'Europe la
modification du trait du 15 juillet ou de lui dclarer la guerre;
non! Nous voulons rester en paix; nous ne croyons pas que la question
qui s'est engage, et  raison de laquelle vous voulez dclarer la
guerre  l'Europe si elle ne modifie pas le trait du 15 juillet, nous
ne croyons pas, dis-je, que cette question vaille une telle conduite
et de tels prils pour la France. Nous l'avons dit tout haut  cette
poque, et c'est pour ce but-l que le cabinet s'est form.

Nous avons dit en mme temps: Le trait du 15 juillet a fait  la
France une situation d'isolement; elle ne concourra pas au trait,
elle ne s'y ralliera pas, elle n'y adhrera pas, elle restera en
dehors et du trait et des vnements. Et comme cet isolement lui
impose des prcautions extraordinaires, elle maintiendra les armements
actuels; elle restera dans l'tat de paix arme, avec 500,000 hommes,
aussi longtemps que la situation d'isolement se prolongera, et la
situation d'isolement se prolongera aussi longtemps que la France le
jugera ncessaire  sa dignit et  ses intrts. (_Mouvement._)

Voil la politique que nous avons adopte, soutenue, qui s'est trouve
en prsence de la politique du cabinet du 1er mars et de ses
honorables amis de la gauche, qui, tout  l'heure, le reconnaissaient
hautement. (_Approbation au centre._)

Qu'y a-t-il de chang, aujourd'hui, messieurs? Qu'avons-nous fait de
contraire  ce que nous avons dit dans la discussion de l'adresse?
N'avons-nous pas maintenu les armements? N'avons-nous pas dvelopp,
adopt, fait prvaloir le projet des fortifications de Paris? Nous
avons ngoci, nous ngocions, il est vrai; nous l'avons dit; nous
l'avons annonc; nous avons dit que nous continuerions  ngocier pour
mettre un jour un terme  la situation dans laquelle l'Europe tait
engage...

Ici je m'arrte; je n'en dirai pas davantage. Oui, une ngociation est
ouverte, et j'espre qu'elle mettra un terme  cette situation
exceptionnelle et tendue que le trait du 15 juillet a cre et pour
l'Europe et pour la France. Personne,  coup sr, ne prtendra,
messieurs, que cette situation soit l'tat normal, l'tat rgulier de
l'Europe et de la France; personne ne prtendra que, s'il se prsente
une possibilit raisonnable, digne, conforme aux intrts de la
France, d'en sortir, il faille la refuser.

Eh bien, le jour o la ngociation aura abouti, si elle aboutit, le
jour o je pourrai la discuter sans lui nuire et avec toutes mes
armes, ce jour-l je le ferai.

D'ici l je n'en dirai pas davantage; mais, ds aujourd'hui, il est
vident, il est incontestable que le cabinet est demeur fidle  la
politique qu'il a soutenue dans l'adresse, fidle  la politique que
la Chambre elle-mme a soutenue; il est vident que le cabinet a
adopt et pratiqu cette politique  la sueur de son front,  travers
des discussions sans cesse rptes, et malgr les obstacles et les
prils que cette politique lui suscitait; obstacles, prils qu'avec un
peu plus de laisser-aller, de complaisance pour lui-mme, avec un peu
moins d'attachement  ses devoirs, il aurait pu viter, du moins en
grande partie. Voil, messieurs, dans quel esprit le budget a t
rdig; voil dans quel esprit la loi des crdits supplmentaires a
t prsente.

Oui, nous avons adopt une portion des armements, une portion des
prcautions, une portion de l'hritage militaire du ministre du 1er
mars; nous avons rpudi l'autre portion. Oui, nous avons profess et
pratiqu la paix arme d'abord, et nous esprons que le jour viendra
o la paix pourra exister, pour l'Europe comme pour la France, sans
qu'il soit ncessaire de la tenir aussi nergiquement, aussi
constamment arme qu'elle l'a t et l'est encore  l'heure qu'il est.

Je dis  l'heure qu'il est, car la situation n'a pas encore cess; la
ngociation dont je vous parle n'est pas encore conclue, quoi qu'on en
dise. Si elle tait conclue, j'accepterais  l'instant mme la
discussion.

M. THIERS.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

_M. le ministre._--Quoique vous en disiez, il n'y a rien de
dfinitivement conclu: mais j'espre que tout se conclura dans
l'esprit que je viens de dvelopper devant la Chambre. Oui, notre
politique est la politique de la paix, de la paix arme, tant que les
armements seront ncessaires au maintien de la paix. Le jour o ces
armements ne seraient plus ncessaires et  la dignit et aux intrts
de la France, certainement nous n'imposerions pas  la France ni 
l'Europe de telles charges devenues inutiles; mais aujourd'hui nous
les jugeons encore ncessaires. C'est pour maintenir jusqu'au bout la
politique que nous avons dfendue dans l'adresse, et que la Chambre a
adopte, c'est pour la maintenir, dis-je, que nous avons prsent les
crdits supplmentaires et le budget. Il n'y a pas de rticence, pas
de complaisance. Nous n'avons jamais lud la discussion; nous avons
accept les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous ont obligs 
lutter contre une portion de nos amis, et ceux qui ne nous engageaient
que contre nos adversaires; nous les avons accepts les uns et les
autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne me ferez pas
parler plus tt que je ne le jugerai convenable aux intrts du pays,
pas plus que vous ne nous ferez dvier un moment de la ligne de
conduite que nous avons adopte. (_Trs-bien! trs-bien!_)

M. Thiers rpondit  M. Guizot et termina son discours en disant:

Le jour o il y a eu un cabinet qui a pris  tche de dire  son
prdcesseur: Vous vouliez la guerre et nous voulons la paix; du jour
o il s'est fait cette situation commode auprs de certains esprits,
cette situation commode pour avoir une majorit, du jour o l'on s'est
fait de cela un mrite et o l'on a fait de cela un reproche pour les
autres, il est vident que, de ce jour, toute force pour le pays a t
perdue.

_M. le ministre des affaires trangres, s'lanant  la
tribune._--Comment, messieurs, le jour o il y aura une opinion
favorable  la guerre et une opinion favorable  la paix, ce jour-l,
toute force sera perdue pour le pays!

M. THIERS.--Mais non!

_M. le ministre des affaires trangres._--Vous venez de dire 
l'instant que le jour o vous avez vu qu'il y avait un cabinet qui
voulait la guerre et un autre qui voulait la paix, o vous avez vu
qu'on faisait un mrite  l'un et un tort  l'autre de son opinion, ce
jour-l vous avez vu que tout tait perdu! Je le demande  la Chambre,
n'est-ce pas l ce que vous venez de dire? (_Oui! oui! Non! non!_)

En vrit, messieurs, on dirait que la question de la guerre et de la
paix n'a jamais t pose dans une grande assemble! On dirait que
cette question n'a jamais divis les hommes d'tat! Que venez-vous
dire? C'est prcisment le spectacle que les pays libres de l'Europe
ont offert depuis cinquante ans. Certes, il n'y a rien de plus
lgitime que de conseiller la guerre  son pays quand on croit la
guerre utile ou honorable; il n'y a rien de plus lgitime que de
conseiller la paix quand on croit la paix utile et honorable. C'est l
une question naturelle, ncessaire dans certaines situations; il peut
arriver que le pays puise sa force dans la paix tout aussi bien que
dans la guerre: c'est prcisment le point  dbattre,  juger. Mais
dire que, par cela seul qu'on a parl de la paix, le pays a perdu sa
force, en vrit, c'est mconnatre et les situations les plus
vulgaires de l'histoire, et les notions du plus simple bon sens.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Je reviens  la discussion.

Messieurs, pas plus l'honorable M. Thiers que l'honorable M. Billault
ne me fera sortir de la rserve que je me suis impose. (_Trs-bien!
trs-bien! Rires  gauche._)

Quand j'ai dit  cette tribune que je ne croyais pas que le moment ft
venu de dbattre la ngociation pendante, je l'ai dit aprs y avoir
bien pens, parce que j'ai cru que le dbat ne valait rien, ni dans
l'intrt du pays, ni dans l'intrt de la vrit, les deux seuls
intrts qui me proccupent et me possdent  cette tribune.

Je persiste dans cette opinion; je n'accepte point le dbat dans
lequel M. Thiers vient d'entrer. Malgr le dsavantage o il croit me
placer par l, je saurai remplir mon devoir. Il a parl tout  l'heure
des conditions du gouvernement; la premire des conditions imposes
aux hommes qui ont l'honneur d'tre appels au gouvernement de leur
pays, c'est de savoir persvrer dans la conduite qu'ils ont adopte,
c'est de ne pas se laisser branler ni entraner par les difficults
momentanes de la situation. J'accepte les difficults que vous voulez
me faire; j'accepte les embarras que vous voulez me crer; j'accepte
les avantages que vous vous donnez, et je persiste dans mon devoir,
qui m'impose d'attendre le moment o la discussion sera ncessaire et
possible pour tout le monde; vous savez bien que je ne vous la
refuserai pas ce jour-l.

J'ai pourtant quelque chose  dire aujourd'hui.
(_Trs-bien!--coutez!_)

_ gauche._--Il n'y a pas de quoi applaudir.

_M. le ministre du commerce._--Mais certainement si! Que voulez-vous
de plus?

_M. le ministre des affaires trangres._.--J'ai deux choses  dire:
la premire, c'est que, dans les assertions que M. Thiers vient de
porter  cette tribune, il y a beaucoup et de graves inexactitudes.
Quoi qu'il en ait dit, il est mal inform et il affirme lgrement
bien des choses. (_Trs-bien!_)

M. THIERS.--Tant mieux!

_M. le ministre des affaires trangres._--Quand le moment viendra, je
le prouverai.

M. THIERS.--Nous verrons.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je le prouverai en tenant 
la main les paroles que M. Thiers vient de prononcer, et je montrerai,
quand les faits seront  dcouvert, que plusieurs de ses assertions
sont remplies d'inexactitudes. Je le montrerai non-seulement avec mes
propres assertions, mais avec les actes, les documents, les pices
qui,  leur date, prouveront qu'il tait mal inform des faits, et
qu'il les avait crus lgrement.

Voici ma seconde observation.

Je relisais tout  l'heure  la tribune les paroles de l'honorable M.
Thiers; je ne discuterai pas les explications qu'il en a donnes; mais
que rsultait-il de ces paroles? Que la perspective du cabinet du 1er
mars, sa perspective au bout de six mois, pour le printemps, qui est
arriv, o nous sommes en ce moment, c'tait la guerre. C'tait la
guerre que prparait le cabinet du 1er mars; c'tait  la guerre qu'il
s'attendait au printemps, si l'Europe ne lui accordait pas la
modification du trait qu'il voulait exiger. (_C'est cela!_)

Il m'est permis d'opposer mon opinion  la vtre; et mon opinion 
moi, c'est que l'Europe, pas plus les deux puissances continentales
dont vous parlez que les autres, ne vous auraient pas accord la
modification que vous auriez exige;  vous moins qu' d'autres.
(_Trs-bien!_)

Je le rpte, je ne puis parler ici que de mon opinion; l'honorable M.
Thiers n'a donn que la sienne, il n'avait que la sienne  donner;
j'oppose la mienne  la sienne. Voil tout.

C'tait la guerre que le cabinet du 1er mars attendait au printemps.
Nous avons atteint le printemps; nous avons la paix, la paix arme.
Vous convenez vous-mme qu'elle est honorable, que l'attitude que nous
avons tenue jusqu' prsent, et qui subsiste encore, l'isolement et la
paix arme dans l'isolement, convient aux intrts du pays. C'est l,
messieurs, ce que nous avons donn au pays au printemps, au lieu de la
guerre que vous lui aviez fait entrevoir.

Eh bien, maintenant, notre attente  nous, je ne veux pas dire notre
confiance, c'est un mot trop prsomptueux dans de telles affaires,
notre attente, c'est qu' cette paix arme, mais pesante pour la
France comme pour l'Europe, succdera une paix plus douce, plus libre,
qui ne portera aucune atteinte aux intrts particuliers de la France,
tels qu'ils rsultent des faits accomplis. (_Mouvements divers.
Rumeurs._) Messieurs, si vous avez un moyen de ne tenir aucun compte
des faits accomplis, si vous avez un moyen de rgler les faits selon
vos dsirs, sans y prendre plus de peine, sans y courir plus de
dangers rels que le cabinet du 1er mars n'en a courus pour soutenir
sa politique, je suis tout prt  accepter vos moyens et  vous cder,
sur ces bancs, la place que j'ai l'honneur d'y occuper.
(_Trs-bien!_) Pour moi, je ne sais aucun moyen de ne pas tenir compte
des faits accomplis.

Je dis donc que ma conviction est qu' cette paix arme,  cet
isolement honorable mais pesant pour tout le monde, que les vnements
nous ont fait, nous substituerons une paix plus douce, plus libre,
plus sre, je le crois. Quand le moment sera venu de dbattre cette
question, vous en jugerez; c'est devant vous qu'elle sera porte; rien
ne vous sera cach; les circonstances, les actes, les documents, vous
connatrez tout.

On disait tout  l'heure (et c'tait  moi en particulier que le
reproche s'adressait) on disait que je n'ai point de confiance dans
mon pays, que la mfiance envers le pays, envers sa pense, sa
libert, sa force, est le caractre fondamental de ma politique.

Messieurs, si jamais j'ai eu l'honneur de faire quelque chose dans ma
carrire politique, c'est en en appelant  l'opinion,  la libert, 
la force et  l'intervention du pays dans ses propres affaires.

Est-ce que nous avons pratiqu la tyrannie? Est-ce que nous avons
gouvern en dehors des institutions du pays?

M. MANUEL.--L'auriez-vous pu?

_M. le ministre._--Est-ce que le pays n'a pas t constamment matre
de juger entre vous et nous? Est-ce que toutes nos institutions,
l'lection, la discussion, la garde nationale, n'ont pas t
respectes? Est-ce que ce n'est pas au pays que nous en avons appel?
Est-ce que ce n'est pas la confiance dans le pays, dans son opinion,
dans sa libert, dans son influence, dans son intervention, qui a
dirig le cabinet du 29 octobre? Est-ce que le pays lui-mme ne s'est
pas prononc? (_Oui! oui! Non! non!_)

C'est par la discussion libre, par la libert, par l'influence active
du pays que nous avons gouvern.

Ne parlez donc pas de mfiance: nous avons confiance dans le pays. Au
milieu des obstacles que nous rencontrons, dans les difficiles dfils
que nous avons  traverser, c'est au pays que nous nous adressons;
c'est sur lui que nous comptons; c'est par lui que nous agissons.

Non, messieurs, non! nous ne nous mfions pas du pays, et c'est parce
que nous ne nous mfions pas de lui que nous sommes convaincus qu'il
saurait soutenir, et soutenir jusqu'au bout, une guerre juste et
ncessaire.

On prtend que nous n'osons pas prononcer le nom de guerre, que nous
avons renonc  ce grand moyen de gouvernement.

Non, messieurs, ne croyez pas cela; cela n'est pas vrai. Nous saurions
au besoin prononcer le mot de guerre; mais nous n'avons pas voulu de
la guerre que vous prpariez (_Rumeurs diverses_), parce que nous ne
la croyions pas juste, parce que nous ne la trouvions pas ncessaire,
parce que nous la considrions comme fatale au pays (_Bruit_), fatale
 son honneur comme  sa scurit (_Oui! oui! Non! non!_), fatale 
son honneur,  sa considration (_Nouveau mouvement_) morale comme 
son bien-tre. Mais s'il s'tait agi d'une guerre juste, ncessaire,
vraiment nationale, nous aurions pens, nous aurions agi tout
autrement. Dieu, je l'espre, loignera de nous une telle perspective.
J'espre que mon pays ne sera pas de longtemps appel  ces guerres
justes et ncessaires qui exigeraient toutes ses forces et lui
imposeraient tous les sacrifices. Mais si jamais ce cas arrive, ce
jour-l nous saurons faire appel  tous les sentiments gnreux,
hardis, dvous. Je ne dis pas que ce jour-l vous ne seriez pas avec
nous; mais soyez srs que nous, nous ne manquerions pas au
rendez-vous. (_Trs-bien! Bravo!_)




CXI

Discussion du trait de commerce et de navigation conclu le 25 juillet
1840 entre la France et les Pays-Bas.

--Chambre des dputs.--Sance du 22 mai 1841.--


Le cabinet prsid par M. Thiers avait conclu, le 25 juillet 1840, un
trait de commerce et de navigation avec le royaume des Pays-Bas. Le
cabinet du 29 octobre 1840 prsenta  la Chambre des dputs, le 21
juillet 1841, le projet de loi ncessaire pour modifier les tarifs des
douanes franaises en excution de ce trait. Je pris la parole dans
ce dbat pour dfendre le trait et repousser divers amendements dont
il fut l'objet.


M. GUIZOT.--Si je trouvais dans le projet de loi et dans le trait
l'amendement que vient de proposer l'honorable M. J. Lefebvre, je le
soutiendrais avec empressement; je regrette qu'il n'en soit pas ainsi;
ce sentit videmment une condition meilleure que la France aurait
obtenue dans la ngociation. Je ne sais s'il tait possible d'obtenir
cette condition. L'honorable M. Thiers vous a dit hier que, dans sa
conviction, cela ne se pouvait pas; il vous a dit qu'il avait rclam
longtemps, dans la ngociation, le principe que vient de soutenir
l'honorable M. J. Lefebvre, et qu'il n'avait pu l'obtenir. J'admets le
fait, et je lis dans le trait cet article rserv:

Il est convenu que les clauses du prsent trait, dont l'excution
comporte des dispositions lgislatives en France, seront prsentes
aux Chambres dans leur prochaine runion, et de manire  ce que la
sanction en soit obtenue dans le courant de la session; faute de quoi,
le trait sera nul et non avenu pour chacune des hautes parties
contractantes.

C'est donc dans l'intrt du trait tout entier que je suis forc de
repousser l'amendement de M. J. Lefebvre, comme tout autre amendement.
Toutes les dispositions soumises  la Chambre sont essentielles 
l'adoption du trait, et si une seule de ces dispositions est rejete,
le trait tombe. (_Oui! oui! c'est vident._)

Quel serait le rsultat d'une ngociation nouvelle? Je l'ignore; tout
ce que je puis dire, d'aprs l'assertion de l'honorable M. Thiers,
c'est que, dans la premire ngociation, il a t impossible d'obtenir
plus qu'on n'a obtenu. Or, ce n'est certainement pas au moment o une
ngociation aurait ainsi chou, au moment o un trait serait rejet,
qu'on pourrait esprer, ne ft-ce que par les difficults
d'amour-propre et de dignit nationale, de renouer immdiatement une
nouvelle ngociation qui et de meilleurs rsultats. Il faut,
messieurs, ou accepter le projet de loi, ou renoncer au trait. La
Chambre est assurment libre de le faire; il est dans son droit de
rejeter le projet et d'annuler indirectement le trait; mais il ne
faut pas qu'elle se fasse illusion sur les consquences de son vote;
il n'y a pas d'amendement possible; l'adoption de l'amendement de M.
J. Lefebvre, comme de tout autre, c'est le rejet complet du projet de
loi et l'annulation du trait, en livrant la ngociation aux chances
de l'avenir et d'un avenir lointain. (_C'est cela!_)

La question ainsi bien claircie, est-il de l'intrt du pays que la
Chambre rejette le projet de loi et annule le trait?

Je demande  la Chambre la permission d'carter d'abord les intrts
locaux qui se sont produits  cette tribune; non que je ne les tienne
pour fort respectables, fort lgitimes: non-seulement je n'ai pas de
ddain pour les intrts locaux, mais je pense que c'est un des
mrites, un des grands mrites de notre gouvernement de les amener
dans cette enceinte, de les faire entendre  cette tribune et de leur
permettre d'y faire valoir tous leurs droits; cela est trs-bon, cela
est essentiel  notre gouvernement. Les intrts locaux doivent tre
entendus, il faut leur faire leur part; mais quand ils ont t
entendus, quand leur part a t faite, il y a un intrt gnral au
del et au-dessus des intrts locaux, qui doit servir de rgle au
gouvernement et aux Chambres, et d'aprs lequel les questions doivent
tre dcides.

J'carte donc les intrts locaux; la Chambre saura leur faire leur
part: elle les a entendus, ils se sont trs-habilement produits 
cette tribune. Je consulte l'intrt gnral.

Il n'y a, en ralit, qu'un seul intrt gnral qui ait t produit
contre le trait, c'est l'intrt de la navigation franaise; cet
intrt est grand, je le reconnais; il est grand pour le commerce,
pour le gouvernement et le pays.

Mais d'abord, messieurs, ce n'est pas l'intrt de la navigation tout
entire qui est ici engag. M. Fould tout  l'heure a justement
apprci  cette tribune la valeur de la portion de l'intrt de la
navigation qui se trouve en question dans les rapports de la France
avec la Hollande, et par consquent dans le trait dont il s'agit. Je
ne reviendrai pas sur les chiffres qu'il a produits; ils sont prsents
 la mmoire de la Chambre. Il s'agit, je le reconnais, de l'intrt
de la navigation franaise, mais elle n'est pas tout entire comprise
dans le trait et dans le projet de loi.

Y a-t-il des intrts gnraux autres que l'intrt de la navigation?
Y a-t-il des intrts politiques suprieurs qui doivent dterminer la
Chambre  admettre le projet de loi et  valider le trait? Voil
toute la question.

Le gouvernement est convaincu qu'il y a pour nous, dans de bonnes
relations avec la Hollande, un grand intrt politique, intrt qui
lgitime le trait et qui doit dterminer la Chambre  accepter le
projet de loi. Cela me parat si vident que je ne retiendrai pas
longtemps l'attention de la Chambre.

Si vous jetez un regard sur la position gographique de la Hollande,
sur la place qu'elle occupe vers notre frontire du nord, entre nous
et les grandes puissances avec lesquelles nous pouvons tre en
conflit, vous reconnatrez qu'il nous importe d'tre avec elle dans
les meilleurs termes possibles, et de pouvoir compter, en temps de
paix et en temps de guerre, sur sa bienveillance, je dirai mme sur
son amiti. Ce n'est l que la continuation de la vieille politique
que la France a toujours suivie avec les petits tats situs prs de
ses frontires, et qui la sparent des grands tats. C'est ainsi
qu'elle a toujours cherch  s'unir avec le Wurtemberg, le grand-duch
de Bade, les lectorats ecclsiastiques sur le Rhin. La France a un
immense intrt politique  ce que le Rhin coule dans des tats amis.
Ainsi la seule position gographique de la Hollande nous est un motif
dterminant de soigner son amiti, et, si c'tait ici le lieu d'entrer
dans quelques dtails historiques  ce sujet, il me serait ais de
dmontrer que c'est l pour la France un intrt de premier ordre.

Si, aprs la position gographique, je regarde  la constitution
intrieure de la Hollande, je suis conduit au mme rsultat.

La France a intrt  tre bien avec tous les pays qui ne sont pas des
pays de grande production, et qui sont des pays de consommation. Or,
il a t constat que la Hollande, pays d'environ 3,000,000 d'hommes,
consommait  peu prs autant que 7,000,000 d'Allemands. (_On rit._)

Cela a t tabli dans les recherches faites  l'occasion du lien de
la Hollande avec l'association prussienne. La Hollande est donc un
pays de grande consommation: ce n'est videmment pas un pays de
production. Il n'y a point de rivalit possible sous ce rapport entre
elle et nous; ainsi, sous le point de vue conomique comme sous le
point de vue gographique, il nous convient d'tre avec la Hollande
dans des relations intimes.

Et, remarquez-le, messieurs, il ne s'agit pas de la Hollande seule; il
s'agit aussi des grandes colonies hollandaises en Asie. On a trop
lgrement parl de ces colonies et de l'importance qu'elles peuvent
avoir pour la France. Savez-vous, messieurs, ce qui est arriv il y a
dix-sept ans? L'Angleterre a commis la mme faute qu'on vous conseille
aujourd'hui. Elle a conclu, en 1824, avec la Hollande, un trait dans
lequel il a t stipul que les Anglais renonaient  tout
tablissement dans les les des grands archipels situs au sud de
l'Inde et de la Chine, et que les Hollandais, de leur ct,
renonaient  tout tablissement sur le continent asiatique.
L'Angleterre a cru,  cette poque, qu'en s'assurant la complte
domination de ce continent et en abandonnant les les  la Hollande,
elle faisait un excellent march. Elle s'aperoit aujourd'hui que le
march n'est pas aussi bon qu'elle l'imaginait; elle s'aperoit
qu'elle a mconnu l'importance que devaient acqurir les colonies
nerlandaises, les archipels de la Sonde, des Moluques, toutes ces
grandes les qui couvrent les mers du midi de l'Inde et de la Chine.
Vous tes sur le point de commettre la mme faute; on vous conseille
de ne pas faire cas, dans nos relations avec la Hollande, de ses
colonies asiatiques; on vous dit que l nos relations ne sont rien
aujourd'hui; on ne vous dit pas ce qu'elles seront un jour: personne
ne peut le dire, personne ne le sait; mais il est vident qu'il y a l
une masse nombreuse de populations d'une richesse croissante, dont les
consommations s'tendent tous les jours, et avec lesquelles, il vous
importe beaucoup de vous assurer, ds aujourd'hui, des relations
frquentes.

Donc, sous le point de vue conomique comme sous le point de vue
politique, la France a un grand intrt  vivre avec la Hollande, dans
les meilleurs, les plus intimes rapports.

Portez plus haut votre vue; les considrations d'intrt matriel,
quelque puissantes, quelque dterminantes qu'elles soient, ne sont pas
les seules qui doivent nous toucher en pareille affaire.

Vous n'avez pas en Europe un trs-grand nombre de peuples qui vous
soient analogues par les institutions, par les sentiments, par les
ides.

Eh bien, messieurs, le peuple hollandais est un de ceux qui, sous ce
rapport, ont avec vous les liens les plus rels, les plus assurs.
Permettez-moi de le dire: la Hollande est le plus ancien des peuples
qui appartiennent  la civilisation moderne; c'est en Hollande que les
ides politiques modernes ont pouss leurs premires racines et port
leurs premiers fruits; c'est presque la terre natale de la libert
civile et religieuse en Europe. Il vous appartient, il vous convient
de vivre, avec un tel peuple, dans de bienveillants rapports. Vous le
comprenez, il vous comprend.

Et ce n'est pas du peuple hollandais seul, messieurs, c'est aussi de
son gouvernement que je dois parler. Je disais tout  l'heure qu'il
n'y avait pas en Europe trop de peuples qui fussent avec nous en
sympathie troite sous le rapport politique; les gouvernements y sont
peut-tre moins enclins que les peuples. Eh bien, vous avez, en
Hollande, une maison rgnante qui, depuis deux sicles, dfend en
Europe la cause de la libert civile et religieuse. La maison de
Nassau a rendu  cette cause les plus grands services, et le caractre
qu'elle a dploy au XVIIe sicle, elle le conserve aujourd'hui. C'est
un hommage que je suis bien aise de rendre,  cette tribune, au prince
qui rgne depuis un an en Hollande; son illustre aeul, Guillaume III,
est all en Angleterre pour y faire prvaloir les principes de la
libert civile et religieuse. Le roi Guillaume II les soutient
aujourd'hui en Hollande mme; il les soutient  travers de graves
difficults; il les soutient, je hasarderai cette expression, malgr
quelques restes d'injustice et d'imprvoyance fanatique qu'il
rencontre dans ses propres tats. Il faut lui savoir gr de cette
politique honorable; il faut, autant que cela convient  notre
situation, l'y soutenir, l'y aider, dans l'intrt de la Hollande
elle-mme aussi bien que dans celui de la civilisation et de la
justice gnrale.

Soit donc que vous regardiez le peuple hollandais lui-mme, ou le
prince qui le gouverne, soit que vous considriez sa situation
gographique, conomique, politique, morale, vous arrivez toujours au
mme rsultat: convenance et utilit pour la France  tendre, 
resserrer tous les liens qui garantissent, entre la France et la
Hollande, la bonne intelligence, les bons rapports.

Par un malheur des temps, cette bonne intelligence, ces bons rapports
avaient t interrompus: la Hollande et son roi sont le seul pays et
le seul souverain qui aient perdu quelque chose  la rvolution de
1830; elle a cot la Belgique  la maison de Nassau. C'tait un sujet
naturel, je ne dis pas lgitime, de rancune et d'humeur. Les bons
rapports entre la France et la Hollande en ont souffert, souffert
pendant longtemps. Depuis quelque temps, par un concours de
circonstances heureuses, ce mal tend  disparatre; depuis quelque
temps les bons rapports se rtablissent entre la France et la
Hollande. La politique des deux pays se rapproche.

Les preuves de ce fait ne manquent pas: vous avez vu le dernier roi de
Hollande, ce roi qui vient de descendre du trne par sa libre volont,
vous l'avez vu, le premier entre les souverains du continent, vous
l'avez vu, dis-je, reconnatre la reine d'Espagne, Isabelle II. Il
s'est le premier dtach, je ne dirai pas de cette coalition, le mot
serait trop inexact, mais de cet ensemble de gouvernements qui avaient
refus cette reconnaissance.

Tout rcemment, au milieu des obstacles que vous avez rencontrs
quand vous avez voulu rtablir votre force militaire et remonter votre
cavalerie, la Hollande seule a maintenu pour vous la libre
exportation. Et ne croyez pas qu'il n'y ait pas eu  cela quelque
mrite; elle a rsist  tous les efforts pour l'entraner dans le
systme de l'interdiction.

Voici ce que vous devez  la bonne volont de la Hollande dans cette
occasion: vous avez tir du pays mme 8,000 chevaux, et il a donn
passage, par son territoire,  des chevaux allemands au nombre de 3 
4,000. Ainsi, vous avez d  la bonne volont de la Hollande 11 
12,000 chevaux pour remonter votre cavalerie, quand toute l'Allemagne
empchait l'introduction des chevaux sur votre territoire.

M. THIERS.--La moiti de l'acquisition.

_M. le ministre des affaires trangres._--Encore un fait de mme
nature. Vous avez t embarrasss pour faire construire chez vous un
certain nombre de machines  vapeur. La Hollande vous a ouvert ses
ateliers. Vous avez trouv dans son gouvernement bienveillance et
faveur.

Ainsi cette msintelligence dplorable qui s'tait tablie entre la
France et la Hollande, depuis la rvolution de 1830, a cess et cesse
de jour en jour. Et c'est ce moment o les deux pays rentrent dans de
bons rapports, o l'harmonie se rtablit entre eux, c'est ce moment
que vous prendriez pour donner  la Hollande une marque, je ne dirai
pas de malveillance, ce serait injuste, mais de froideur, pour ne pas
saisir du moins l'occasion de resserrer et d'tendre vos liens avec
elle!

Et vous prendriez ce parti, lorsque la Hollande sort de l'association
prussienne dont elle avait fait partie! Oui, messieurs, l'association
prussienne ne renouvelle pas son trait avec la Hollande; la Hollande
sera compltement en dehors de cette association; elle sera libre,
elle demeurera suspendue, en quelque sorte entre la France et
l'Allemagne. Choisirez-vous ce moment pour la repousser, pour
l'loigner? Ne saisirez-vous pas, au contraire, cette occasion de
l'attirer  vous, de contracter avec elle de nouveaux liens?
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Messieurs, permettez-moi de rappeler un fait ancien qui sera pour tout
le monde, si je ne me trompe, un utile enseignement.

 la fin du XVIe et au commencement du XVIIe sicle, Sully d'abord,
Richelieu ensuite, voulurent s'assurer l'amiti de la Hollande; ils en
avaient besoin dans leurs relations avec le reste de l'Europe, dans
leur lutte contre la maison d'Autriche, pour des guerres flagrantes ou
prochaines. Que firent Sully et Richelieu? Ils donnrent  la Hollande
la fourniture de tous les approvisionnements du gouvernement franais.
Voil le prix que Sully et Richelieu payrent  la Hollande pour
s'assurer son concours politique dans leurs rapports avec l'Europe. Et
cela a dur cinquante ou soixante ans.

Messieurs, on ne nous demande pas aujourd'hui de payer si cher. Si je
pouvais mettre sous vos yeux le rsultat des conventions conclues par
Sully et Richelieu avec la Hollande, et les rsultats du trait qu'on
vous propose de sanctionner, vous verriez que la diffrence est grande
et que nous pouvons nous assurer les bons rapports avec la Hollande 
infiniment meilleur march que Sully et Richelieu ne l'ont fait.

Il est vrai que Sully et Richelieu voulaient se servir de la Hollande
pour des projets de conqute et de guerre contre l'Europe. Nous
n'avons aucun projet semblable; nous ne cherchons ni la guerre ni la
conqute, nous n'avons nul besoin et nul dsir des alliances
exclusives, hostiles, conues en dfiance et presque en menace contre
d'autres nations.

Notre politique, la politique que nous tenons  pratiquer en fait
comme  soutenir en principe, c'est la politique de la paix, de la
bonne intelligence avec toutes les nations de l'Europe, de la bonne
intelligence plus troite, plus intime avec celles qui se montreront
disposes  l'tendre et  la resserrer. Nous y prterons-nous, ou
nous y refuserons-nous? Voil la vraie question.

Messieurs, il faut que je le rpte, ce n'est pas au nom des intrts
commerciaux seuls, c'est surtout au nom des intrts politiques que
cette question doit tre rsolue. Je crois que, sous le point de vue
des intrts commerciaux, l'importance du trait est infiniment moins
grande qu'on ne l'a dit de part et d'autre. La discussion doit laisser
dans l'esprit de la Chambre cette impression que, soit sous le rapport
des dommages pour certains intrts, soit sous le rapport des
avantages pour certains autres, commercialement parlant, le trait a
moins d'importance qu'on ne veut lui en attribuer; politiquement, il a
une importance trs-grande, c'est de celle-ci que j'ai essay de
frapper l'esprit de la Chambre; c'est ce qui dtermine le gouvernement
 persister dans le projet de loi et  repousser tout amendement.
(_Trs-bien! Trs-bien!--Aux voix! aux voix!_)




CXII

Sur les affaires d'Espagne et d'Orient dans la discussion gnrale du
projet d'adresse.

--Chambre des pairs.--Sance du 12 janvier 1842.--


 la Chambre des pairs, dans la sance du 11 janvier, plusieurs
orateurs, entre autres M. de Montalembert, avaient trait des affaires
d'Orient, et M. de Brz avait parl,  la fin de cette sance, de
notre politique et de nos relations envers l'Espagne. Dans la sance
du 12, je repris les deux questions.


M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Messieurs, j'avais
demand la parole, hier,  la fin de la sance, pour rpondre, en peu
de mots,  ce que venait de dire l'honorable M. de Brz sur les
affaires d'Espagne. Je viderai sur-le-champ, aujourd'hui, ce que je
regarde comme un incident dans cette discussion.

L'honorable M. de Brz a remarqu le silence du discours de la
couronne sur les affaires d'Espagne; il a eu raison. Ce silence a t
rflchi et volontaire. Il expliquera le mien. L'tat de nos relations
en Espagne m'interdit d'entrer dans une vraie discussion  cet gard;
il y a, en ce moment, entre la France et l'Espagne, des difficults
pendantes, des questions flagrantes sur lesquelles il me serait
impossible de m'expliquer sans courir le risque de nuire aux affaires
de mon pays.

Cependant, j'ai, non pas sur les questions dont je parle, mais sur nos
relations gnrales avec l'Espagne, une observation  faire en rponse
 ce qu'a dit l'honorable M. de Brz.

Il a rappel le trait de Bergara et la satisfaction que nous avons
tmoigne au moment o il a t conclu; il nous a demand si, aprs ce
qui s'est pass depuis deux ans, nous ressentions aujourd'hui la mme
satisfaction. Sans aucun doute, messieurs. Le trait de Bergara nous a
caus une vritable satisfaction, parce qu'il annonait le terme d'une
guerre civile en Espagne. Nous n'avons pas eu l'esprance qu'il mt un
terme, en mme temps,  toutes les dissensions civiles de ce pays, 
toutes les difficults de nos relations avec lui. Nous avons une trop
longue exprience des rvolutions, de leur dure, de leurs
vicissitudes, pour croire qu'elles puissent se terminer ainsi en un
moment et par un acte isol; mais il n'en reste pas moins vrai que le
trait de Bergara mettait fin  la guerre civile en Espagne. C'est la
cause de la satisfaction qu'il nous a fait et qu'il nous fait encore
prouver.

Une autre guerre civile a paru, tout  l'heure, sur le point de
recommencer; des bruits ont t rpandus sur la part que le
gouvernement du roi y avait prise. Ces bruits taient dnus de tout
fondement. Le gouvernement du roi, dans cette occasion comme dans
toutes les autres, s'est conduit envers l'Espagne dans la seule pense
d'aider au rtablissement de l'ordre et  la pacification gnrale
dans ce pays. Au milieu de cette crise rcente, quand le gouvernement
espagnol s'est adress  nous pour nous demander les mesures qui lui
paraissaient propres  en empcher le dveloppement, quand il nous a
demand de faire interner les rfugis carlistes qui s'agitaient sur
la frontire et rentraient en Espagne pour prendre part  la nouvelle
insurrection, nous les avons fait interner. Quand il nous a adress
la mme demande  l'gard des _christinos_ qui se pressaient vers la
frontire dans le mme dessein, nous les avons fait galement
interner. Une seule de ses demandes lui a t  l'instant et
positivement refuse. Je n'ai pas besoin de dire laquelle; la Chambre
le sait; elle comprend notre prompt et catgorique refus. (_Marques
d'approbation._)

Il est donc faux que le gouvernement franais ait eu la moindre part
aux derniers troubles de l'Espagne. Si nous avions voulu nous plaindre
 notre tour de ce qui se passe en Espagne  l'gard du gouvernement
du roi, des runions publiques, des menes odieuses, des propos tenus,
je ne veux pas dire par qui, mais par des hommes importants, menaant
de fomenter en France des insurrections, des rvolutions nouvelles, et
adressant leurs menaces au gouvernement du roi,  la personne du roi,
les sujets de rcrimination ne nous auraient pas manqu. Nous nous en
sommes abstenus. Nous savons quelles sont les difficults que
rencontrent, en pareille matire, les gouvernements libres, quelle est
la part qu'il faut attribuer aux passions populaires,  l'entranement
qu'elles exercent souvent sur les gouvernements eux-mmes,
indpendamment de leurs vritables intentions. Mais nous savons aussi
qu'il est du devoir des gouvernements de s'en dfendre; nous esprons
que ce devoir sera rempli de l'autre ct des Pyrnes comme il l'est
de notre ct.

Le gouvernement du roi n'est dirig dans sa conduite, quant 
l'Espagne, que par deux ides qu'il peut exprimer tout haut: l'une,
c'est de contribuer  l'affermissement de la monarchie rgulire,  la
pacification du pays; l'autre, c'est que, ne prtendant point 
exercer en Espagne une influence exclusive, et, certes, nous l'avons
assez tmoign en nous refusant  l'intervention quand on nous la
demandait de toutes parts, nous avons aussi la prtention qu'aucune
influence exclusive n'y soit exerce  nos dpens et contre nous. La
pacification de l'Espagne, ses bonnes et gales relations avec tous
les gouvernements avec lesquels elle est en paix, voil notre
politique quant  l'Espagne, celle que nous pratiquons chaque jour.

L'honorable M. de Brz nous a rappel la politique de Louis XIV, la
politique de Napolon, quant  l'Espagne. Dans cette politique,
messieurs, il y avait du bon et du mauvais, du vrai et du faux. Il y a
certains cts par lesquels elle est encore bonne pour la France et
pour l'Espagne; il y en a d'autres qui ne conviennent plus au temps,
aux intrts actuels de la France, aux principes et aux formes des
gouvernements. C'est donc un exemple  consulter, mais non un guide 
suivre. Il faut aujourd'hui travailler, autant qu'il appartient  un
gouvernement tranger,  pacifier l'Espagne,  affermir sa monarchie,
et, en mme temps, empcher en Espagne toute influence exclusive qui
nuirait aux intrts franais, sans prtendre  exercer nous-mmes une
semblable influence; voil les deux rgles de notre politique: je
n'hsite pas  affirmer que nous les suivons exactement. Le jour o
nous pourrons examiner de prs ce qui se passe aujourd'hui entre
l'Espagne et la France, le jour o les questions pendantes seront
rsolues, on verra que nous nous sommes conforms exactement aux ides
que je viens de rappeler.

La Chambre pensera comme moi, je l'espre, que le moment n'est pas
encore venu d'entrer dans ce dbat. (_Mouvement d'adhsion._)

Je passe  la question essentielle qui a occup, hier, toute la sance
de la Chambre,  la question d'Orient,  la convention du 13 juillet
1841.

Je demande la permission d'carter du dbat toute politique
rtrospective, tout ce qui est antrieur  l'avnement du cabinet dont
j'ai l'honneur de faire partie. Ce sont l des faits et des questions
qui ont t jugs l'an dernier.

J'carte galement, et j'en demande la permission  l'honorable M. de
Brz lui-mme, le dbat tant de fois renouvel sur l'incurable
situation de notre gouvernement et ses funestes consquences; cette
situation, qui ne lui permet pas, dit-on, de faire le bien, mme quand
il le veut, qui le frappe de tendances radicalement mauvaises, ou au
moins d'impuissance. Je ferai  ce sujet une seule observation.

Messieurs, lorsque quelque grande crise clate, lorsque quelque danger
pressant pse sur le pays, et que des hommes  qui on attribue un peu
de sens et de courage s'engagent dans la lutte, on les en loue, on les
en remercie presque; et puis, quand la crise est passe, quand le
danger ne pse plus sur personne, on les dcourage, on leur dit qu'ils
poursuivent une victoire impossible, qu'ils sont condamns  tourner
toujours dans le mme cercle, sans jamais russir. Cela ne me parat
ni juste ni sage; cependant je ne m'en plains pas. C'est un fait que
je me borne  rappeler.

Je me rappelle aussi, messieurs, ce qui se passait sous la
Restauration; elle s'efforait quelquefois d'effacer le vice de son
origine, l'tranger. Elle s'y appliquait par des efforts honorables et
sincres. J'ai vu des hommes qui, au moment mme o elle faisait de
tels efforts, lui rappelaient sans cesse, lui reprochaient amrement
le vice de son origine, cherchaient  l'y retenir,  l'y enfoncer, 
l'empcher de prendre un plus beau drapeau. C'tait un acte de mauvais
citoyen. Je le pensais alors, je le pense encore aujourd'hui.

Pour nous, messieurs, nous acceptons hautement notre situation et
notre origine; nous en connaissons la gloire et le pril. Le grand
acte de la France en 1830 a t un acte lgitime, ncessaire, accompli
avec une modration et une magnanimit dont aucun temps et aucun pays
n'avaient offert l'exemple. Nous en recueillons pieusement la gloire
et, en mme temps, nous avons, plus que personne peut-tre, le
sentiment du pril, car il y a onze ans que nous luttons contre ce
pril. Jamais gouvernement n'a plus franchement, plus compltement
accept une mission difficile, la mission de sparer le bien du mal,
le bon grain de l'ivraie, de garder sa situation et de s'arrter sur
la pente o cette situation mme le plaait. (_Marques d'adhsion._)
Le gouvernement du roi l'a fait depuis onze ans, il le fait tous les
jours; c'est son honneur en mme temps que son fardeau. Nous acceptons
cette situation tout entire avec sa gloire et avec son danger; nous
ne demandons qu' lui rester fidles. Qu'on se le rappelle ou qu'on
l'oublie, qu'on l'allge ou qu'on l'aggrave, notre conduite sera
toujours la mme. (_Nouvelles marques d'adhsion._)

J'entre enfin dans le dbat.

Messieurs,  la fin de 1840, nous avons pris les affaires d'Orient
dans un certain tat, dans l'tat o on nous les laissait. Elles sont
aujourd'hui dans un tat tout diffrent. Quel tait le point de
dpart?  quel point sommes-nous arrivs? Qu'avons-nous fait des
questions qui ont t remises entre nos mains? C'est l ce que je
voudrais clairement tablir.

Trois questions taient comprises dans ce qu'on appelle l'affaire
d'Orient. Une  Alexandrie, les rapports du pacha d'gypte avec le
sultan; une  Constantinople, les rapports de la Turquie avec
l'Europe; une  Paris, les rapports de la France avec les grandes
puissances de l'Europe. Voil les trois questions que nous avons
trouves flagrantes en prenant les affaires.

En quel tat tait,  cette poque, la question d'gypte? Le pacha
tait chass de Syrie, sa dchance prononce, son existence en gypte
menace. Dans quel tat est-il aujourd'hui? Le pacha est en gypte;
son existence n'est plus conteste par personne; elle est consacre
par la Porte; non pas garantie, mais reconnue, approuve par les
grandes puissances de l'Europe. Voil, quant  lui, la diffrence
entre l'tat o nous avons pris les affaires et l'tat o elles se
trouvent en ce moment.

Quelles conditions ont t d'abord et sont aujourd'hui attaches 
l'existence du pacha? Peu aprs notre avnement aux affaires, la Porte
a rgl les conditions d'existence du pacha. C'est dans le
hatti-schrif du 13 fvrier que ces conditions taient contenues. Le
voici: le pacha n'obtenait qu'une hrdit incomplte et mensongre;
la Porte se rservait le droit de choisir dans sa famille le
successeur qui lui conviendrait. Le pacha ne possdait pas rellement
le pouvoir administratif en gypte. Il devait payer  la Porte un
tribut gal au quart du revenu brut de l'gypte, et des inspecteurs de
la Porte devaient tre en gypte pour contrler sans cesse et
l'administration et le revenu. Il n'avait pas non plus la ralit du
pouvoir militaire; il ne pouvait faire de nomination d'officiers que
jusqu'au grade de simple capitaine, et encore tait-il oblig
d'obtenir le consentement de la Porte.

Voil  quelles conditions la Porte, mme aprs avoir accept
l'existence du pacha d'gypte, mme aprs avoir cess de la menacer,
entendait la rgler le 13 fvrier 1841.

Voyons  quelles conditions elle est rgle aujourd'hui, en vertu du
hatti-schrif du 25 mai.

Le pacha est investi de l'hrdit relle, pleine et entire, dans sa
famille, par ordre de primogniture.

Le pacha possde le pouvoir administratif. Ce n'est plus du quart du
revenu brut de l'gypte qu'il s'agit; il n'a plus d'inspecteurs, de
contrleurs de la Porte auprs de lui. Il a un tribut fixe, annuel, 
payer. Il administre seul son pays.

Il a galement le pouvoir militaire. Il nomme tous les officiers et
tous les chefs de corps; il les nomme en vertu de son droit; ce n'est
que quand il veut nommer des gnraux qu'il est oblig de recourir 
l'approbation de la Porte.

Ainsi l'hrdit, le pouvoir administratif, le pouvoir militaire, tout
cela est rel aujourd'hui pour le pacha; rien de tout cela ne l'tait
en vertu du hatti-schrif du 13 fvrier.

Voil le changement qui s'est opr dans la question d'Alexandrie. Je
n'examine pas encore qui en a le mrite, par quelles voies on y est
parvenu; je le constate en fait.

Je constate en mme temps un rsultat d'un autre ordre, c'est que
l'unit du monde musulman est rtablie; la Porte est rellement
rconcilie avec le pacha; le pacha est en bonnes relations avec la
Porte, et tourne toute son application  maintenir,  affermir ces
bonnes relations.

Voil pour la question d'Alexandrie. Je prends la question de
Constantinople.

On fait aujourd'hui, messieurs, trs-bon march du principe de la
clture des dtroits, de ce principe devenu maxime crite et convenue
du droit public europen. Il y a quelques annes, on n'en pensait pas
si lgrement. Si le lendemain du trait d'Unkiar-Sklessi, on tait
venu offrir  l'Europe la convention du 13 juillet, la fermeture des
dtroits accepte par l'Europe entire, signe de toutes les
puissances, on aurait regard cela comme une grande victoire de la
bonne politique, de la politique europenne, sur la politique
envahissante de telle ou telle puissance. On aurait eu raison. Le
principe de la clture des dtroits n'est pas aussi indiffrent, tant
s'en faut, que le disait hier un honorable pair: sans doute, ce n'est
pas une garantie  l'abri de tout vnement, de toute force
suprieure; mais c'est un gage de scurit pour l'empire ottoman et de
paix pour l'Europe. Substituez par la pense au principe de la clture
des dtroits le principe de l'ouverture (cette substitution a t
discute, l'ide en a t mise):  l'instant vous voyez la Russie
sans cesse inquite dans la mer Noire, inquite de voir entre les
mains de tout le monde, comme le disait l'empereur Alexandre, la clef
de sa maison; vous voyez la Porte sans cesse menace, compromise par
le passage continuel des marines militaires europennes,  travers la
mer de Marmara et les deux dtroits. L'empire ottoman n'aurait pas un
moment de scurit; l'Europe serait sans cesse dans la crainte de voir
la paix trouble par des tentatives contre cet empire.

Permettez-moi,  cet gard, de vous citer une anecdote.

La question de la substitution de l'ouverture des dtroits  la
clture des dtroits a t agite en Angleterre en 1835, non pas
officiellement, mais dans des conversations particulires entre les
hommes qui gouvernaient ou avaient gouvern ce pays. L'un d'entre eux
consulta  cet gard le duc de Wellington, et lui dit: Ne vaudrait-il
pas mieux substituer le principe de l'ouverture des dtroits au
principe de la clture? Dans les affaires qui s'engagent en Orient,
ne pourrions-nous pas prendre cette marche?--Non, rpondit le duc de
Wellington; dans ces parages nous sommes trop loin de nos ressources,
et la Russie est toujours  porte des siennes.

La rponse fut trouve pleine de sens, et le cabinet anglais n'hsita
pas  maintenir le principe de la clture des dtroits.

Croyez-moi, messieurs, ce principe a une valeur relle. C'est une
vritable conqute que la convention du 13 juillet dernier a fait
passer dans le droit public europen.

Et ce n'est pourtant l que le petit ct de cette convention. Son
acte vraiment important, c'est d'avoir fait passer la Porte elle-mme,
l'inviolabilit des droits souverains du sultan, le repos de l'empire
ottoman dans le droit public europen.

Il n'y a pas l sans doute une garantie expresse, formelle, un
engagement de faire la guerre pour maintenir le repos de l'empire
ottoman; les gouvernements senss ne s'engagent pas ainsi. Mais il y a
la reconnaissance gnrale, la reconnaissance faite en commun,
officiellement constate, de l'inviolabilit des droits souverains de
la Porte et de la consolidation de l'empire ottoman. Et je dirai,  ce
propos, ce que j'ai dit tout  l'heure du principe de la clture des
dtroits. Si, il y a quelques annes, un acte pareil et t offert 
l'approbation de l'Europe, on l'aurait regard comme une vritable
conqute, il et fait l'honneur des ngociateurs qui l'auraient
conclu.

J'ai montr ce que sont devenues, entre le 29 octobre et le 13
juillet, les questions d'Alexandrie et de Constantinople. Voyons la
question de France.

Vous vous rappelez tous, messieurs, dans quel tat cette question
tait au 29 octobre. D'abord, la guerre imminente, un armement
considrable, une situation qui prsentait toutes les apparences
rvolutionnaires; ensuite, la paix arme, l'isolement de la France,
une situation tendue, pesante, prilleuse.

Aujourd'hui, l'isolement a cess; la bonne intelligence est
officiellement rtablie et proclame entre toutes les puissances de
l'Europe; dj une rduction considrable est opre dans les charges
de notre pays; rduction contre-balance, motive par des rductions
analogues de la part des autres puissances. C'est une situation
rgulire, pacifique, qui a encore ses chances, qui n'est pas  l'abri
de tout danger, mais qui a remplac une situation tendue, pesante,
pleine de dangers pressants.

Voil, messieurs, ce que nous avons fait des trois questions que nous
avons reues; voil l'tat dans lequel nous les avons mises. Par
quelle voie?  quel prix?

Par un seul moyen bien simple: nous avons eu la conscience de la force
qu'avait la France, tranquille dans la situation que le trait du 15
juillet avait cre en Europe. Nous avons cru que cette situation
pesante, prilleuse pour tout le monde, ne pouvait cesser que du
consentement de la France.

Un homme d'tat considrable l'a dit: On ne peut rien faire pour la
paix de l'Europe sans le concours de la France. Nous l'avons compris.
Avons-nous t au-devant de l'Europe? Avons-nous fait des sacrifices
pour obtenir la convention du 13 juillet? Pas du tout. Nous avons dit
simplement: La France ne peut entendre parler de rien tant que la
question turco-gyptienne ne sera pas termine; non pas termine sur
le papier, mais rellement termine, tant que l'existence du pacha
d'gypte ne sera pas rellement rgle. La France n'a pas  aller au
devant de l'Europe; c'est  l'Europe  se rapprocher de nous dans les
termes, avec les formes qui conviennent  de grands tats qui se
traitent respectueusement les uns les autres.

Nous avons dit de plus: Nous ne pouvons, en aucun cas, adhrer au
trait du 15 juillet; nous ne pouvons sanctionner ce que nous n'avons
pas approuv; nous y resterons trangers aprs comme avant.

Enfin, si on nous et demand, pour prix de notre rentre dans le
concert europen, quelque sacrifice de dignit, une diminution de nos
armements, par exemple, nous n'aurions pas cout; je ne dis pas que
nous n'aurions pas accord, je dis que nous n'aurions pas cout.

On est venu au-devant de nous. La question turco-gyptienne est
rellement termine. On ne nous a demand aucun sacrifice. On ne nous
a pas demand d'adhrer au trait du 15 juillet. Sur notre demande, on
a chang, dans les actes qu'on nous proposait, toutes les expressions
qui pouvaient impliquer une adhsion quelconque  ce trait. La
question ainsi pose, la France pouvait-elle refuser de rentrer en
bonne intelligence avec l'Europe, lorsqu'elle n'avait pas jug 
propos de faire la guerre  raison de ce trait? Aucun homme sens ne
pouvait hsiter. On offrait  la France d'accepter en commun un
principe rclam depuis longtemps, de le faire consacrer en droit
comme dans la pratique; on lui demandait de contribuer par son
adhsion  faire passer l'empire ottoman, sa souverainet, son repos,
dans le droit public europen, et la France aurait refus! Cela ne se
peut imaginer.

Voil ce que nous avons fait; voil par quel moyen nous avons chang
l'tat des trois questions que nous avons trouves pendantes, nous les
avons amenes  l'tat o elles sont aujourd'hui. C'tait l
videmment la conduite sense, raisonnable, la seule bonne politique
possible dans la situation du pays.

Ne croyez pas, messieurs, que je veuille dire que nous n'avons qu'
nous applaudir de cette situation; ne croyez pas que je prtende que
la convention du 13 juillet a rpar, effac tout ce qui s'est pass
en 1840. Je respecte trop mon pays et la Chambre devant laquelle j'ai
l'honneur de parler pour ne pas tre compltement sincre. Oui, la
politique de la France a essuy un chec; la France s'est trompe sur
deux choses, sur l'importance de l'intrt qu'elle avait dans
l'tablissement gyptien, et sur la force de l'tablissement gyptien.
Sous l'empire de cette double erreur, que je n'impute spcialement 
personne, qui a t celle de tout le monde, la France a pouss cette
question outre mesure, au del des limites de la bonne politique. Je
ne veux pas me servir de mots tristes pour mon pays, mais l'vnement
a prouv  la France qu'elle s'tait trompe.

tait-ce l, messieurs, un de ces cas o un peuple doit tout risquer,
tout sacrifier pour soutenir mme son erreur? videmment non.
L'intrt n'tait pas assez grand, assez national, assez profond pour
imposer  la France une telle preuve.

Dans les rsultats, d'ailleurs, tout n'est pas chec, tout n'est pas
perdu. Si la France s'est trompe  certains gards, d'autres aussi se
sont tromps.  cette mme tribune, j'avais l'honneur de dire l'an
dernier que l'Angleterre avait fait une faute, qu'elle avait sacrifi
la grande politique  la petite, l'amiti de la France au mince
avantage de voir quelques districts de la Syrie passer quelques annes
plus tt de la domination d'un vieillard  celle d'un enfant. C'est
une erreur grave et dont la politique anglaise ressentira peut-tre
longtemps le dommage, comme nous ressentons celui qui nous a t
caus.

Quand je me permets de parler des erreurs et des fautes de la
politique de mon pays, je peux bien prendre la mme libell  l'gard
des trangers. J'ai dit quelle avait t,  mon avis, l'erreur de la
politique anglaise. Deux autres puissances, l'Autriche et la Prusse,
qui, depuis, nous ont prt une utile et loyale assistance, n'ont pas,
ds le premier jour de la question, pens assez haut de leur propre
force, de leur propre influence. Il dpendait d'elles d'arrter la
question dans son origine, d'empcher qu'on ne mt en pril le repos
et l'avenir de l'Europe, comme on l'a fait. Leur faute a t de ne pas
oser et de ne pas faire, ds le premier jour, tout ce que, dans la
sagesse de leurs penses, elles dsiraient.

La Russie aussi a eu son erreur et sa faute. Selon moi, elle a
sacrifi ses intrts essentiels et permanents en Orient  des
impressions superficielles et passagres; elle a sacrifi sa
politique d'tat ... comment dirai-je?...  ce qui n'est pas de la
politique.

Messieurs, de cet ensemble d'erreurs et de fautes, o chacun a eu sa
part, il est cependant rsult pour tous quelque profit, quelques
grands enseignements.

On a cru et on a dit,  l'origine de la question, qu'on pouvait peser
sans crainte sur la France, qu'aprs s'tre dfendue, elle ferait
comme les autres, qu'elle signerait le trait du 15 juillet, qu'elle
mettrait sa politique  la suite d'une autre politique. La France ne
l'a pas fait; elle a persist dans son refus de concourir au trait du
15 juillet.

Quand on a vu que la France n'accdait pas au trait, qu'elle
n'acceptait pas une autre politique que la sienne, on s'est flatt du
moins que, la France restant en dehors, ne faisant pas la guerre, on
se passerait sans embarras de sa prsence et de son action. Ici encore
on s'est tromp; l'absence de la France a t un grand fardeau pour
tout le monde; on s'est trouv dans une situation que tout le monde a
t press de faire finir, de sorte que, sans se mler de l'affaire,
sans y tre partie active, en restant simple spectatrice, la France a
fait acte d'indpendance et acte d'influence.

Soyez-en srs, messieurs; on ne recommencerait pas lgrement ce qu'on
a fait, bien qu'on ait russi: on a senti tout le pril de tels
succs.

Voil le vritable sens, voil les avantages de la convention du 13
juillet; voil quels ont t, dans les ngociations qui l'ont amene,
le rle et l'influence de la France.

Messieurs, il faut se dfendre, dans l'tat de nos affaires, de deux
dispositions, les illusions de la vanit et les faiblesses du
dcouragement; il ne faut pas croire que la France puisse faire tout
ce qu'elle a envie de faire; il ne faut pas croire que, parce qu'elle
n'a pas fait tout ce qu'elle dsirait faire, elle n'a rien fait. Tenez
pour certain que l'Europe est plus convaincue aujourd'hui qu'elle ne
l'tait il y a deux ans, qu'on ne fait pas faire  la France tout ce
qu'on veut, et qu'on ne se passe pas aisment de sa participation.

Messieurs, un point reste encore sur lequel j'prouve le besoin de
donner quelques claircissements  la Chambre. La question dont je
demande la permission de vous entretenir quelques minutes me tient
autant au coeur qu' l'honorable membre qui vous en a entretenus hier.
Je veux parler du sort des populations chrtiennes en Orient. Je
dsire que la Chambre sache bien sous quel point de vue le
gouvernement du roi la considre, et quelle politique il suit  cet
gard.

Il y a parmi les chrtiens d'Orient un mouvement naturel, rsultat de
ce qui se passe dans le monde depuis quarante ans, et qui les porte 
l'insurrection et  la sparation de l'empire ottoman. Eh bien, je le
dis trs-haut, nous ne poussons pas  ce mouvement-l, nous ne
l'approuvons pas, nous ne l'encourageons pas. Notre politique envers
l'empire ottoman est loyale. Quand nous disons que nous voulons
l'intgrit de l'empire ottoman, nous le disons srieusement; nous la
voulons au dedans comme au dehors.

Il est commode, quand on se laisse aller au libre mouvement de son
esprit et de sa parole, de rclamer l'intgrit de l'empire ottoman,
de se plaindre des envahissements de telle puissance extrieure, et
d'applaudir en mme temps aux insurrections intrieures qui
dchireraient l'empire; mais cela n'est ni loyal ni srieux.

Comme elle est loyale, notre politique envers l'empire ottoman est
prudente. Toute insurrection, mme chrtienne, tout dmembrement, mme
partiel, dans cet empire, peut avoir des consquences immenses. Voyez
la Grce, voyez l'gypte. Ce sont des complications infinies. C'est
l'branlement de toute l'Europe, peut-tre la guerre gnrale.

Quand il plat  la Providence d'imposer de telles crises aux
gouvernements et aux peuples, il faut avoir le courage de les
accepter; il ne faut pas aller au-devant. Nous ne voulons pas plus
tromper  ce sujet les chrtiens que les Turcs. C'est un tort grave,
c'est presque un crime que de se laisser aller, en pareille affaire,
aux fantaisies de son imagination. Il y a des malheurs affreux en
Orient au bout de nos paroles tourdies en Occident. Il ne faut dire
que ce qu'on fera.

Est-ce  dire, messieurs, qu'il n'y a rien  faire, que nous ne
faisons rien pour les chrtiens d'Orient? Bien loin de l.

Et d'abord nous travaillons  bien convaincre l'empire ottoman
lui-mme que son plus grand danger aujourd'hui provient des
insurrections intrieures, que les insurrections chrtiennes sont le
vritable mal qui le ronge et qui peut le perdre, qu'il n'y a qu'un
moyen d'y chapper, c'est de faire aux populations chrtiennes un
meilleur sort, c'est de se conduire envers elles avec plus de justice
et de douceur, de changer leur condition et de l'amliorer.

Nous travaillons en mme temps  faire comprendre  l'Europe que
l'intrt de la paix gnrale lui impose le devoir de peser sur la
Porte en faveur des populations chrtiennes; et  ce sujet, je demande
 la Chambre la permission de mettre sous ses yeux quelques fragments
d'une pice que j'ai apporte dans cette intention, et pour laquelle
la publicit est  coup sr sans inconvnient. Voici ce que j'crivais
le 13 dcembre dernier aux agents du roi prs des principales cours de
l'Europe, avec ordre de le communiquer  ces cours:

Nous sommes frapps du danger des associations propagandistes formes
pour seconder ou mme exciter, au sein de l'empire ottoman, le
soulvement des populations chrtiennes; mais ce serait,  notre avis,
une grave et prilleuse erreur que de voir dans ces associations
l'unique ou mme la principale cause du mouvement qui agite l'Orient.
L'affaiblissement graduel de la puissance ottomane ne pouvait manquer
de rveiller les esprances des chrtiens orientaux et de susciter
dans leur esprit des penses d'affranchissement et d'indpendance;
enhardis par le succs de l'insurrection grecque, trouvant, dans la
tendance gnrale des ides du sicle et dans les dispositions de
l'opinion publique en Europe, des encouragements qu'il n'tait au
pouvoir de personne de leur enlever, on les et vus probablement se
livrer  d'audacieuses tentatives pour recouvrer leur libert, quand
mme la conduite du gouvernement ottoman n'y et donn aucun
prtexte. Malheureusement, ces prtextes, on pourrait dire ces
lgitimes excuses, n'ont pas manqu. Dans ces derniers temps surtout,
la Porte s'est trop souvent montre impuissante  couvrir ses sujets
de cette protection qui constitue le titre principal des gouvernements
capables de l'exercer. Les horreurs dont la Bulgarie a t rcemment
le thtre, celles qui dsolent, en ce moment, la montagne du Liban,
ne fournissent que de trop justes griefs  des populations dj peu
satisfaites de leur situation habituelle. Que de coupables intentions,
que des intrigues rvolutionnaires cherchent et russissent parfois 
s'emparer de ces lgitimes mcontentements, pour les faire concourir 
d'odieux projets de bouleversement et d'anarchie, rien n'est plus
certain. C'est un devoir de loyaut, comme un acte de sagesse, pour
les puissances allies de la Porte, de travailler  faire chouer ces
projets. Mais le meilleur, et peut-tre le seul moyen d'y russir,
c'est d'enlever aux agitateurs leurs armes les plus puissantes,
c'est--dire de soustraire les chrtiens orientaux  l'intolrable
oppression sous laquelle ils gmissent. Qu'ils cessent d'tre en proie
 toutes sortes d'iniquits et de misres, qu'ils voient leur
condition s'amliorer graduellement par des voies rgulires et
pacifiques, ils seront bien moins enclins  poursuivre leur but 
travers les chances terribles des rvolutions, et les intrigues
anarchiques perdront leur principal moyen de succs. Quelque difficile
que puisse tre une telle entreprise, elle n'est pas, nous le croyons,
au-dessus des forces des puissances allies de l'empire ottoman.
Qu'elles s'accordent  lui conseiller, en faveur des populations
chrtiennes soumises  son autorit, une politique plus juste, plus
prvoyante, plus nergique; et pourvu que ces conseils soient donns
avec ensemble, sans rserve, sans arrire-pense, sans aucune de ces
circonstances quivoques qui trop souvent affaiblissent auprs des
musulmans la voix de l'Europe en laissant souponner ses
dissentiments, il est permis d'esprer qu'ils seront entendus, qu'ils
porteront d'heureux fruits, que le pouvoir du sultan, devenu
tolrable pour ses sujets, se raffermira pour longtemps encore, et que
les complots des socits propagandistes choueront misrablement. Si
on suivait une autre marche, si les puissances, uniquement proccupes
des attaques diriges contre le pouvoir du sultan, ngligeaient de
faire disparatre les causes qui font la gravit de ces attaques et
les rendent rellement dangereuses, on peut prdire que ces puissances
ne russiraient pas dans leurs efforts, et que tt ou tard le
sentiment europen, rvolt des atrocits d'un tel rgime, les
forcerait de l'abandonner  sa destine. Ce qui s'est pass, il y a
quinze ans  l'gard de la Grce dit clairement ce qui arriverait.

Voil, messieurs, la politique que nous travaillons  faire prvaloir,
et dans l'empire ottoman et en Europe. En mme temps, nous exerons
tous les jours ce protectorat ancien, traditionnel, que les
capitulations, les traits, l'histoire, confrent  la France sur les
chrtiens d'Orient. Il nous a paru que ce qu'il y avait de mieux 
faire, c'tait d'exercer effectivement nos droits, de ne laisser aucun
intrt chrtien en Orient sans lui faire sentir la protection de la
France, sans le dfendre activement. Il n'y a pas un district, une
ville, un village, un monastre, qui n'prouve la protection de la
France  Constantinople. Grce  la sagesse des Chambres, grce 
l'augmentation qui, dans le budget de l'an dernier, a t accorde aux
tablissements chrtiens dans l'Orient, des secours continuels, des
secours beaucoup plus considrables que par le pass font sentir
partout la prsence de la France.

Voil, messieurs, la politique que nous suivons quant aux populations
chrtiennes: politique loyale et prudente envers l'empire ottoman,
politique active et efficace envers les chrtiens.

Suffira-t-elle pour gurir le mal? Personne n'est en droit de
l'affirmer; cependant je n'hsite pas  dire que, si elle est suivie
par toutes les puissances avec la mme activit, la mme sincrit,
le mal sera, sinon compltement et pour toujours guri, du moins fort
diminu, et les consquences en seront indfiniment ajournes.

Que l'honorable M. de Montalembert en soit bien convaincu: nous avons
cette question  coeur autant que lui; nous croyons comme lui que
l'honneur de l'Europe occidentale y est engag; mais nous croyons en
mme temps que ce n'est pas en encourageant des insurrections qu'on
peut rellement protger les chrtiens d'Orient.

Je m'arrte, messieurs. Je vous ai retrac l'tat des affaires 
Alexandrie,  Constantinople et en Occident, au moment o nous sommes
arrivs au pouvoir; je vous ai dcrit leur tat actuel, le point o
elles ont t amenes; je vous ai montr par quelle route nous y
tions parvenus. J'ai prouv, si je ne me trompe, que le mal qui reste
encore dans la situation n'est pas de notre fait, que l'amlioration
qu'elle a reue, nous pouvons en rclamer quelque chose. Je me borne 
ce simple expos, et je laisse au jugement de la Chambre  en tirer
les consquences pour la convention du 13 juillet et pour le cabinet.
(_Trs-bien! trs-bien!_)




CXIII

Sur les affaires d'Orient et la convention du 13 juillet 1841.

--Chambre des dputs.--Sance du 19 janvier 1842.--


La discussion du projet d'adresse de la Chambre des dputs, 
l'ouverture de la session de 1842, commena le 17 janvier. La question
d'Orient en fut le principal objet. Dans les sances des 17 et 18
janvier, plusieurs orateurs, entre autres MM. Fould, de Carn et de
Tocqueville, la traitrent avec beaucoup de dveloppements. Je pris la
parole le 19 pour bien tablir la politique du cabinet, les motifs et
les rsultats de la convention du 13 juillet 1841, dite _Convention
des dtroits_.


M. GUIZOT.--Messieurs, aprs deux jours de ce dbat, au point o il
est parvenu, au moment o il s'ouvre sur un objet spcial et prcis,
la Chambre trouvera bon, je pense, que je supprime tout prambule,
toute prcaution oratoire, et que j'aille droit  la question.

Un mot seulement sur l'incident qui s'est lev hier  l'occasion du
discours de l'honorable M. Liadires. M. le comte Jaubert a reparl de
la coalition, et de moi dans la coalition. J'ai refus l'an dernier de
descendre sur ce terrain, et j'ai dit pourquoi. Il m'a paru que cela
pourrait nuire  ma cause,  mon parti,  la politique que je sers, 
la majorit qui la soutient. Les mmes motifs subsistent encore, et je
persiste dans ma rsolution. M. le comte Jaubert peut recommencer; je
ne m'en dtournerai point. Je ne sens, pour mon propre compte, aucun
besoin de m'en dtourner. L'exprience d'une vie dj longue a
confirm en moi ma pente naturelle, qui est d'avoir confiance dans la
vrit. Dans les choses un peu grandes, et qui se passent au grand
jour, comme nos actions et nos dbats, la vrit finit toujours par
dterminer le jugement du public. J'y compte, et je n'aurai pas besoin
d'attendre longtemps pour que le public et la Chambre sachent et
disent qui de nous a quitt son camp et son drapeau... (_Exclamations
 gauche. Mouvement prolong._)

J'entre dans le dbat. Il faut que la Chambre connaisse exactement les
faits avant d'en apprcier les rsultats.

La Chambre sait dans quel tat se trouvaient les affaires d'Orient, et
du pacha d'gypte en particulier, lors de l'avnement du cabinet: le
pacha frapp de dchance, vaincu en Syrie, et dj, en perspective du
moins, menac en gypte. Cependant, le cabinet ne renona point  le
servir dans son pril; le cabinet ne se borna point,  son dbut, 
rclamer ce que demandait la note du 8 octobre, c'est--dire l'gypte;
la premire phase de la ngociation eut pour objet de sauver, s'il
tait possible, en faveur du pacha, quelque chose de plus que
l'gypte. Je demande  la Chambre la permission de mettre sous ses
yeux quelques-unes des pices qui le prouvent.

Le 9 novembre, j'crivais au consul gnral du roi  Alexandrie:

Ma dpche officielle du 2 vous fait connatre la pense du nouveau
cabinet sur l'ensemble de la situation que le trait du 15 juillet a
faite  l'Europe et particulirement  la France. Le discours de la
couronne, prononc jeudi dernier  l'ouverture de la session des
Chambres, est l'expression la plus solennelle et la plus haute de
cette mme pense. Je crois donc inutile de m'y arrter ici, et je
passe  ce qui concerne spcialement le vice-roi, sa position telle
qu'elle me semble rsulter de vos derniers rapports, et son avenir.

Je ne sais, monsieur, si Mhmet-Ali se flatte d'un retour de fortune
en Syrie, s'il espre pouvoir reprendre ce qu'il y a perdu, s'il se
croit tout au moins en mesure de conserver par les armes la possession
des territoires situs  l'est des chanes du Liban. Je ne sais si, 
dfaut de cette confiance dans ses propres ressources, il compte
purement et simplement sur la France pour chapper, je ne veux pas
dire  sa ruine complte, mais  la ncessit de subir, dans toute
leur teneur, les conditions du trait du 15 juillet. L'impression que
j'ai reue de la lecture de vos rapports du 18 octobre s'accorderait
plutt avec cette dernire supposition.

Quoi qu'il en soit, il est bon que Mhmet-Ali sache comment
aujourd'hui, en France et dans le reste de l'Europe, ses plus chauds
partisans eux-mmes apprcient sa situation. Il est bon, surtout, que
Mhmet-Ali ne s'abuse pas sur ce que la France veut ou peut faire
pour lui.

Tout le monde,  cette heure, est convaincu que s'il reste au
vice-roi une chance de conserver ou d'obtenir quelque chose au del de
l'gypte seule, cette chance n'existe qu' la double condition de se
dclarer immdiatement prt  accepter tout ce qui lui serait offert,
et de renoncer  toute rsistance, fonde sur l'espoir de concessions
plus amples. Cette conviction, le gouvernement du roi la partage. Je
ne dis pas que Mhmet-Ali ne puisse point, pour un temps encore assez
long peut-tre, prolonger la lutte en Syrie. Je l'ignore; mais le
sentiment gnral, mais mon propre sentiment est que, dans cette voie,
le temps ne peut, en dfinitive, que tourner contre lui et amener des
complications nouvelles dont l'effet pourrait aller jusqu'
l'atteindre au sige mme de sa puissance.

Quant  la France, elle ne veut pas, elle ne fera pas la guerre pour
permettre  Mhmet-Ali d'alimenter la lutte dans cette contre.
Mhmet-Ali est encore aujourd'hui matre de demeurer tranquille
possesseur, possesseur hrditaire de l'gypte; il a mme encore, je
le crois du moins, quelque chance d'obtenir, par la voie des
ngociations, un peu plus que l'gypte: s'il entre sans retard dans
cette voie, s'il est franchement dispos  accepter dsormais les
dcisions du divan, la France redoublera d'efforts pour que ces
dcisions soient aussi favorables au vice-roi que la situation le
comporte. Mais s'il tait au contraire dans la pense de Mhmet-Ali
de jouer le tout pour le tout, de risquer mme son existence en gypte
pour se maintenir en Syrie, s'il esprait pouvoir entraner ainsi la
France  prendre pour lui les armes, il tomberait dans la plus
dangereuse des illusions. La France ne souffrira pas que qui que ce
soit l'entrane dans une guerre pour des intrts qu'elle ne
regarderait pas comme siens et comme assez puissants pour lui faire
prendre une telle rsolution.

Je crois en avoir assez dit, monsieur, pour vous faire clairement
comprendre ce que doivent tre votre attitude et votre langage. Le
meilleur, le plus grand service que nous puissions rendre aujourd'hui
au vice-roi, c'est de lui dire la vrit tout entire et sur sa
situation et sur la pense du gouvernement du roi. Je crois d'ailleurs
inutile d'ajouter que cette lettre est toute confidentielle, et que
vous devez avoir soin d'imprimer le mme caractre aux communications
et aux conseils dont elle vous fournira la matire auprs de
Mhmet-Ali.

C'est, en effet, un des premiers devoirs que nous nous soyons imposs
d'apporter dans cette occasion, avec tout le monde, avec le pacha
comme avec les puissances europennes, une entire sincrit.

Au mme moment o nous tenions  Mhmet-Ali ce langage, nous faisions
 Londres des tentatives pour obtenir en sa faveur quelque chose en
dehors du trait du 15 juillet, quelque chose de plus que l'gypte,
et nous trouvions appui pour cette tentative. La Prusse en
particulier, M. le baron de Bulow, par ordre de son gouvernement,
faisait  Londres une ouverture pour que les hostilits fussent
arrtes en Syrie dans le _statu quo_, chacun restant en possession de
ce qu'il occupait encore, et que cette occupation servt de base  un
arrangement dfinitif. Cette proposition, accueillie par nous, tait
repousse par d'autres. L'Angleterre, en particulier, ne s'y prtait
pas. Voici ce que m'crivait M. de Bourqueney:

                                        Londres, le 15 novembre 1840.

Dans ma premire confrence, avec lord Palmerston (elle avait eu lieu
le jour mme o se runissait le conseil de cabinet), j'ai tabli avec
nettet, avec fermet, les lments de la situation telle que l'ont
faite les premiers vnements de Syrie, telle que l'ont modifie les
mouvements de notre politique intrieure, telle que s'apprtaient  la
modifier plus gravement encore les efforts volontaires et non
provoqus des cabinets de Vienne et de Berlin, pour raffermir par un
prompt arrangement la paix au moins branle de l'Europe.

Lord Palmerston n'a contest aucune de mes propositions: il m'a parl
de l'esprit de conciliation manifest par le gouvernement du roi avec
l'expression de la plus vive satisfaction: Mais ce mme esprit de
conciliation est dj acquis en fait, m'a-t-il dit, au cabinet
britannique! C'est aux voeux empresss de la France qu'est due la
dmarche relative au retrait de la dchance du vice-roi d'gypte,
dchance encourue aux termes du trait du 15 juillet!

L s'arrtait l'Angleterre. Elle rclamait l'excution complte du
trait du 15 juillet en ce qui concernait la Syrie, et se refusait 
toute concession au del de ces termes.

Cependant la ngociation se poursuivait, l'ambassadeur d'Autriche
appuyait celui de Prusse, quand les vnements de Syrie
s'accomplirent. Acre tomba; le Taurus fut vacu. Il ne resta plus au
pacha aucune force efficace en Syrie; il ne lui resta que des troupes
dbandes, dcourages. Ds ce moment, il fut impossible d'obtenir
pour le pacha quelque chose de plus que l'gypte; ds ce moment, les
puissances mmes qui nous avaient d'abord prt leur appui dans la
tentative d'obtenir une concession plus large, se retirrent, disant
que les vnements avaient prononc, qu'il tait impossible de
dfaire, par des ngociations  Londres, ce qui avait t fait par les
armes en Syrie.

 l'instant s'leva la question d'gypte, et c'est ici la seconde
phase de la ngociation;  l'instant il nous fut vident que l'gypte
elle-mme tait menace.  Constantinople, la Porte ne pouvait
entrevoir sans plaisir la possibilit d'achever la ruine du pacha, de
lui enlever l'gypte. L'ambassadeur d'Angleterre, qui, depuis
longtemps, poursuivait  Constantinople la ruine du pacha, sa ruine
complte, ne pouvait non plus entrevoir cette perspective sans y
entrer vivement. Je suis persuad que le dessein prmdit de dtruire
le pacha en gypte n'a point fait partie de la politique active du
cabinet britannique; mais il en admettait la chance: il n'avait pas
d'ardeur pour la faire chouer; et lorsque les vnements semblaient
la faire entrevoir, la Porte et l'ambassadeur de Londres 
Constantinople y poussaient;  Londres, lord Palmerston s'en dfendait
mollement; il laissait entrevoir que si les chances de la guerre
allaient jusque-l, si une insurrection clatait en gypte comme elle
avait clat en Syrie, aprs tout, le pacha ayant encouru la
dchance, ni la Porte ni les puissances n'taient obliges de se
donner beaucoup de peine pour lui conserver l'gypte. Le maintien de
l'gypte entre les mains du pacha fut ds lors une oeuvre difficile.
Quelques pices le prouveront  la Chambre.

M. de Bourqueney m'crivait le 18 novembre:

Si Mhmet-Ali, me disait lord Palmerston, persistant dans sa
rsistance, refusait de renvoyer la flotte, mme aprs l'vacuation
de la Syrie, s'il continuait une attitude hostile au sultan, une
attitude qui ft vraiment un essai d'indpendance, nous ne pourrions
plus conseiller au sultan de retirer son dcret de dchance. La Porte
serait mme autorise  suivre les oprations militaires jusque contre
l'gypte rebelle...

J'ai interrompu lord Palmerston par ces mots: Le trait du 15
juillet n'a rien stipul pour le cas dont vous me parlez; je ne puis
consentir  le discuter.

Mais, a repris lord Palmerston (et il tait all prendre un
exemplaire du trait), le prambule _comprend tout_...

Je sais que l'article 7 de l'acte spar stipule formellement qu'en
ce qui concerne l'gypte, les puissances allies ne s'engagent qu'
des _conseils_.

Lord Palmerston a timidement argument.

Non, milord, ai-je repris, il faudrait un nouveau et bien plus _grave
trait_.

Lord Palmerston n'a rien rpondu; mais je le connais assez pour
affirmer que son esprit ne s'est pas mme encore plac srieusement en
face de l'ventualit qu'il venait de m'indiquer.

Et le 29 novembre:

Je ne sais s'il faut uniquement attribuer  la prise d'Acre et 
l'enivrement de ce succs un certain renouvellement de zle pour les
intrts du sultan, mme en gypte; mais lord Palmerston, aprs
m'avoir exprim, il est vrai, l'espoir que toutes les circonstances
rendaient en ce moment vraisemblable la soumission du vice-roi, aprs
m'avoir ajout que, dans ce cas, les quatre puissances tiendraient
leur promesse  Constantinople, et demanderaient la conservation de
l'hrdit de l'gypte dans la famille de Mhmet-Ali, lord Palmerston
a conclu avant-hier par ces mots: Bien entendu qu'il ne se sera pass
aucun vnement entre les dernires dates et l'arrive de l'officier
porteur de nos paroles  Alexandrie. Et comme je le regardais d'un
air tonn qui exigeait l'explication du mot _vnement_. Bien
entendu, a-t-il repris, qu'il n'y aura pas eu d'insurrection en
gypte.

Et quand il y aurait eu une insurrection, ai-je rpondu, cela
ajouterait-il un article au trait du 15 juillet? Cela vous
donnerait-il le droit d'offrir plus que des conseils  la Porte? Cela
autoriserait-il la prsence d'un seul de vos _marins_ sur le
territoire gyptien, le voyage d'un seul de vos btiments pour
transporter des soldats turcs en gypte?

Lord Palmerston hsitait  s'expliquer: la question de _droit_ tait
au moins incertaine dans son esprit.

Mais, a-t-il repris, ne parlons pas d'insurrection; supposons que
Mhmet-Ali, aprs la Syrie vacue, garde la flotte turque et refuse
de se soumettre, est-ce que la concession de l'hrdit de l'gypte ne
se trouvera pas de fait annule? Est-ce que nous pourrions laisser le
souverain dans cette situation relative avec le vassal?

J'ai interrompu de nouveau: Eh bien, ai-je dit, je ne vois, je ne
puis consentir  voir, mme dans cette hypothse, qu'une occasion de
_conseils_  la Porte; je n'y vois rien surtout qui autorise les
quatre puissances  entrer de vive force dans des vnements d'un
ordre qui n'est pas prvu par leurs propres stipulations. Comment,
arrive  cette phase, la question gyptienne ne se rsoudrait pas par
la ngociation! N'est-il pas vident comme la lumire du jour que ce
ne saurait plus tre alors qu'une affaire de patience pour laisser 
la vrit le temps de reprendre son empire  Alexandrie? Brusquer le
dnoment au lieu de l'attendre, ce serait faire natre d'une question
vide une question peut-tre bien plus grave que celle qu'elle
remplacerait.

Lord Palmerston n'a voulu ni me contredire, ni engager son
consentement.

L'tat vrai de son esprit me semble celui-ci:

Au fond, il croit  la soumission de Mhmet-Ali; mais si Mhmet-Ali
ne se soumet pas, il voudrait avoir rserv sa libert d'action. Tant
qu'il ne le fera ici que par des paroles, je suis peu inquiet; ma
seule sollicitude se porte sur quelque dmarche ordonne de Londres
sur le thtre mme des vnements.

C'est dans cette pense que j'ai dirig hier ma conversation avec le
baron de Bulow et avec le prince Esterhazy. Je n'avais point avec eux
le mme intrt qu'avec lord Palmerston  circonscrire troitement les
limites de la discussion. Je les sais tous deux proccups, au moins
autant que moi, de la ncessit de maintenir l'gypte hors du dbat.
Leurs instructions sont positives comme leurs intentions.

Vous le voyez, messieurs; ici commence  se manifester, entre les
quatre puissances, une dissidence relle; ici nous commenons 
trouver dans les cours allemandes un vritable appui, je ne dirai pas
contre les intentions, mais contre les vellits d'une politique
tente de profiter des vnements pour pousser plus loin ce qu'elle
regarde comme sa fortune.

Cet appui se dclara bientt plus hautement encore. Le 1er dcembre,
M. de Saint-Aulaire m'crivit de Vienne:

Vivement proccup de la crainte que l'gypte ne ft compromise ou
qu'elle ft prserve indpendamment de notre influence, M. de
Metternich a dfendu au baron de Sturmer de s'associer  la dmarche
prescrite par lord Palmerston pour engager la Porte  relever
Mhmet-Ali de la dchance, sous la condition qu'il vacuerait
immdiatement la Syrie et restituerait la flotte ottomane. Cette
dmarche, faite en temps inopportun, pouvait en effet produire une
complication nouvelle; le refus de Mhmet-Ali tait  prvoir tant
qu'il conservait des forces en Syrie, et un accommodement ultrieur en
devenait d'autant plus difficile. Si, au contraire, Mhmet-Ali se ft
soumis sans consulter la France, nous perdions une occasion de nous
rencontrer sur le mme terrain que les signataires du 15 juillet,
occasion d'autant plus favorable que chacun sera rest fidle aux
antcdents de sa politique: les puissances, en excutant les
stipulations de leur trait, et la France, sans y adhrer,
n'intervenant que pour en empcher les consquences extrmes.

La prise de Saint-Jean d'Acre, ou le mauvais succs de l'attaque
tente sur cette place, tait le terme fix dans la pense du prince
de Metternich pour reprendre les ngociations et les pousser avec
vigueur. Depuis que le rsultat est connu, nos relations, devenues
plus rares ainsi que je l'ai dit en commenant cette dpche, ont
repris une grande activit; chaque jour il m'crit ou me fait prier de
venir causer avec lui. Avant-hier, il m'a communiqu une expdition de
Saint-Ptersbourg, du 17 novembre, qui prsente l'empereur Nicolas
comme parfaitement d'accord avec l'Autriche quant  la conservation de
l'gypte sous le gouvernement hrditaire de Mhmet-Ali. M. de
Metternich voyait un gage de l'adhsion de l'Angleterre  cette mme
politique dans l'ordre donn rcemment par lord Palmerston  l'amiral
Stopford de ngocier  Alexandrie la rconciliation du vice-roi et du
sultan. Pour ma part, j'inclinais plutt  voir dans cette
intervention une nouvelle tentative pour carter la France de
l'arrangement dfinitif, et lui enlever le mrite d'avoir sauv
Mhmet-Ali. Fort empress de dissiper ce soupon, le chancelier m'a
annonc hier matin que, sur les reprsentations du prince Esterhazy,
lord Palmerston avait reconnu la convenance de vous informer, monsieur
le ministre, de la dmarche prescrite  l'amiral Stopford, en vous
priant de vous y associer. Notre assentiment  cette demande a t
considr comme le gage d'une rconciliation gnrale et l'on en
prouve ici une vive joie.

Une difficult subsiste cependant encore. Aprs l'irritation qui a
exist entre elles, il faut un -propos pour que les puissances
avancent l'une vers l'autre avec bonne grce, et se tendent
amicalement la main. M. de Metternich croit avoir trouv l'expdient
dsirable dans l'assurance qui serait donne, par les puissances
signataires du trait du 15 juillet, qu'elles dsirent se maintenir
avec la France dans les meilleurs rapports de concorde et d'amiti, et
que, consquemment  ce voeu, ayant gard aux dclarations faites par
notre gouvernement, elles renoncent  consommer la ruine de
Mhmet-Ali, et interviendront mme auprs du sultan pour lui faire
obtenir la concession du gouvernement de l'gypte,  titre
hrditaire.

Assurez M. Guizot, m'a dit M. de Metternich, que nous agirons dans ce
sens, d'accord avec l'Angleterre, j'en suis certain; mais,
m'expliquant ds aujourd'hui pour le compte de l'Autriche, je vous
dclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'gypte, et
qu'elle s'en abstiendra par gard pour la France. Si M. Guizot trouve
quelque avantage  faire connatre cette vrit dans les Chambres, il
peut la proclamer avec la certitude de n'tre pas dmenti par moi.

Je sais, messieurs, que quelques personnes se plaisent  dire que
c'tait l un jeu jou, une politique convenue, qu'il n'y avait rien
de srieux au fond.

C'est cependant en soi quelque chose de srieux que l'adhsion d'une
grande puissance au voeu de la France, et son refus de pousser
jusqu'au bout la politique dans laquelle ses propres allis sont
engags. Mais quand j'accorderais que ceci a t crit dans
l'hypothse que je pourrais m'en servir  cette tribune, voici un acte
compltement tranger  une pareille intention; voici un acte qui
s'est pass entre les quatre puissances elles-mmes, sans aucune
arrire-pense de publicit; vous y verrez exactement ce que vous
venez de voir dans la dpche que j'ai eu l'honneur de vous lire, le
parti pris par l'Autriche d'appuyer la politique de la France quant 
l'gypte, et de se refuser  la politique de l'Angleterre, si l'gypte
est menace.

Voici le protocole d'une confrence tenue  Constantinople, au
ministre des affaires trangres, le 20 dcembre 1840, entre le
ministre des affaires trangres de la Porte d'une part, et les
envoys d'Autriche, d'Angleterre, de Prusse et de Russie de l'autre.

_M. le ministre des affaires trangres_ de la Porte dit:

Vous savez, messieurs, qu'une lettre a t adresse par Mhmet-Ali 
la Sublime-Porte, et vous en connaissez le contenu. La Sublime-Porte a
galement reu avant-hier le _memorandum_ de la confrence de Londres
du 14 novembre. Le sultan m'a ordonn de vous demander, messieurs, si
Mhmet-Ali s'est conform, par cette lettre,  l'esprit du
_memorandum_, et si sa soumission doit tre considre comme relle.

_M. l'ambassadeur d'Angleterre._--Je pense que c'est au sultan qu'il
peut seulement appartenir de dcider ce point.

_M. le ministre des affaires trangres._--Jusqu'ici il n'y a de la
part de Mhmet-Ali que des paroles; s'il excute les promesses faites
dans la lettre, alors sa soumission pourra tre considre comme
relle.

_M. l'ambassadeur d'Angleterre._--Je laisse  mes collgues de
dcider l-dessus. Quant  moi, je ne vois pour le moment rien devant
moi qui m'autorise  m'expliquer ni  noncer une opinion.

_M. l'internonce d'Autriche._--Dans le but de me dcharger de toute
responsabilit et de faire clairement connatre les vues de mon
gouvernement dans une circonstance aussi importante, j'ai cru
convenable de mettre mon vote par crit. Je vais en faire la lecture 
la confrence:--J'ai lu et relu avec la plus scrupuleuse attention la
lettre que Mhmet-Ali vient d'adresser au grand-vizir et sur laquelle
je suis appel  dire mon opinion. Je n'y ai rien trouv qui ne soit
correct; le ton qui y rgne m'a paru rpondre  tous les sentiments de
convenance. Il et t dsirable qu'il n'y et pas t question de la
convention du commodore Napier: mais nous sommes tous d'accord qu'il
l'et t bien plus encore que cette convention n'et jamais t
conclue; et Mhmet-Ali, en s'y rfrant, n'a fait que se prvaloir
d'un avantage qui lui a t offert gratuitement. Il n'aurait tenu
d'ailleurs qu'au capitaine Fanshawe de lui reprsenter qu'un acte, que
les commandants allis avaient dclar nul et comme non avenu, ne
devait pas tre mentionn dans la lettre au grand-vizir. Mais je ne
m'appesantirai pas sur cette circonstance qui,  tout prendre, n'a
plus maintenant qu'un intrt secondaire. Je reviens  la lettre de
Mhmet-Ali: dans cette lettre, le pacha dclare tre prt  faire
tout ce qu'on lui demande, et sous ce rapport sa soumission me parat
entire.

Je serais donc d'avis que cette soumission ft accepte, qu'un
officier de Sa Hautesse ft envoy  Alexandrie, que Mhmet-Ali ret
l'injonction de lui remettre la flotte ottomane; que, d'aprs les
termes de l'acte spar de la convention du 15 juillet, les
commandants allis fussent invits  assister  cette remise; que le
pacha ft somm d'vacuer les provinces ou villes de l'empire ottoman
qu'occupent encore les troupes gyptiennes, et qui se trouvent situes
en dehors des limites de l'gypte; enfin, que le vizir, en rpondant 
sa lettre, lui annont que ces conditions, une fois remplies en
entier, Sa Hautesse, par gard pour ses allis, daignerait le
rinstaller dans ses fonctions de pacha d'gypte. Ce conseil est celui
que la confrence de Londres a voulu que nous donnassions  la
Sublime-Porte, dans le cas o Mhmet-Ali se rendrait  la sommation
qui vient de lui tre faite. Quant au tribut, aux forces de terre et
de mer, et aux lois qui devront gouverner l'gypte, ces points ont t
rgls d'avance par la convention du 15 juillet, et il suffira
d'excuter,  cet gard, les stipulations que renferment les art. 3, 5
et 6 de l'acte spar annex  la convention.

Je regarderais comme regrettable,  tous gards, toute hsitation de
la Porte  se conformer aux conseils de ses allis. Les plus brillants
succs ont couronn leurs efforts en Syrie: ces succs ont dpass nos
calculs, nos prvisions, nos esprances. La Syrie est rentre sous le
sceptre de Sa Hautesse, et le principal objet de l'alliance se trouve
ainsi rempli. Aller plus loin n'entre pas dans les vues des puissances
allies: la _confrence_ de Londres s'est assez clairement prononce 
cet gard. La Sublime-Porte peut sans doute avoir de bonnes raisons
pour dsirer l'anantissement de Mhmet-Ali; mais n'ayant pas les
moyens de l'effectuer elle-mme, ce serait sur ses allis qu'en
retomberait la charge. Or, voudrait-elle, pour prix des services
qu'ils lui ont rendus, les jeter dans une entreprise qui mettrait en
pril la paix gnrale, si ardemment dsire par tous les peuples et
si heureusement maintenue jusqu'ici.

C'est vers la France surtout que se porte aujourd'hui l'attention de
nos _gouvernements_: cette puissance a droit  leurs gards et  leur
intrt; et si l'attitude menaante et belliqueuse du ministre Thiers
n'a pu les arrter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient
et qu'ils ont atteint, ils semblent dsormais vouloir vouer tous leurs
soins  mnager le ministre qui lui succde, et dont le langage
annonce une politique sage, modre et conciliante. Ils doivent, en
consquence, entrer dans sa position, faire la part des difficults
dont il est entour, et ne pas l'exposer  se voir entran malgr lui
dans une fausse route. Dans l'tat o sont les esprits en France, un
incident imprvu peut tout bouleverser; et n'est-il pas dans l'intrt
de tous et dans celui de la justice qu'on s'unisse franchement  ceux
qui la gouvernent pour prvenir un pareil malheur?

M. ODILON BARROT.--Continuez, glorifiez-vous-en!

_M. le ministre des affaires trangres._--Comment! messieurs, depuis
trois mois on rpte que si le pacha a t maintenu en possession de
l'hrdit de l'gypte, s'il a obtenu des conditions meilleures au
moment o sa ruine semblait imminente, la France n'y est pour rien,
qu'on n'a tenu aucun compte de la France, que l'influence de la France
a t trangre  tout ce qui s'est pass! Et au moment o l'on met
sous vos yeux la preuve vidente que c'est en considration de la
France que ces mesures ont t adoptes...

M. ODILON BARROT.--En considration de son ministre. (_Exclamations
au centre._)

_M. le ministre des affaires trangres._--Vous feriez au ministre
une trop grande part. Comment, ce serait par gard pour le ministre,
pour le ministre seul, pour le ministre qui parlait au nom de la
France qu'on accorderait ce que la France a demand, ce que le
ministre prcdent avait demand lui-mme, ce que la note du 8
octobre posait comme un cas de guerre! Eh bien, messieurs, j'accepte,
pour le ministre du 29 octobre l'honneur que vous lui faites.
(_Bravos au centre._) S'il a obtenu cela, c'est que sa politique, en
effet, a t sage et modre... Et ne croyez pas que je sois
embarrass de ces termes, ne croyez pas que je les repousse. Dieu me
garde de ne pas trouver bon que la politique du cabinet soit traite
de sage et de modre  Londres et  Vienne comme  Paris, dans les
cabinets des gouvernements europens comme au sein de cette Chambre!
Oui, notre intention est qu'elle soit trouve sage et modre partout,
et que, prcisment parce qu'elle est sage et modre, on fasse pour
elle ce qu'on n'a pas fait pour une politique menaante et agressive.
(_Nouvelle approbation au centre._) Oui, nous nous en glorifions; nous
croyons que c'est l un service rendu  la France, un service qui
honore le cabinet et qui lve l'influence de notre pays. (_Trs-bien!
trs-bien!_)

Je tenais  tablir un fait, prcisment le fait qu'on a ni: que
c'est devant l'influence de la France, devant la considration de la
France, devant le dsir de rentrer en bonne intelligence avec elle,
que la dissidence s'est introduite entre les quatre puissances, et
qu'une portion d'entre elles a fermement maintenu ce que l'autre
portion avait quelque vellit de ne pas maintenir. C'est le fait que
je tenais  mettre en lumire, c'est le fait qui a marqu la seconde
phase de la ngociation. Oui, c'est en considration de la France,
c'est par le dsir de vivre en bonne intelligence avec elle, de
maintenir, de concert avec elle, la paix gnrale de l'Europe, que
l'hrdit a t accorde au pacha, que toute tentative contre lui, en
gypte, s'est arrte, et que le but rel de la note du 8 octobre a
t atteint, par l'influence et sans la menace, comme je le disais 
cette tribune l'an dernier.

Dans le cours du mois de janvier, la question a t dcide: la Porte
cdant aux reprsentations de ses allis, et parmi les allis,
l'Angleterre cdant  la crainte de voir l'Autriche et la Prusse se
sparer effectivement de la coalition et refuser dsormais  la Porte
leur appui moral et matriel, l'hrdit a t formellement accorde
au pacha.

Une fois l'hrdit accorde, la question d'gypte semblait termine.
Alors a commenc  se manifester  Londres, de la part des puissances,
le dsir de rentrer officiellement en bons rapports avec la France: on
a commenc  nous faire des ouvertures.

Qu'avons-nous rpondu? Qu'il fallait que la question d'gypte ft
rellement rgle, qu'il ne suffisait pas que l'hrdit ft accorde
en principe au pacha, qu'il fallait voir quelles conditions lui
seraient faites, de quelle manire sa situation serait rgle dans
cette gypte qu'on lui concdait hrditairement; que, jusque-l, tant
que cette question ne serait pas rsolue, la France ne pouvait
considrer le trait du 15 juillet comme teint.

On nous disait qu'il tait teint; on nous disait qu'on ne ferait plus
rien en vertu du trait du 15 juillet; que les puissances se
considraient comme dgages des obligations qu'il leur imposait; que,
dsormais, si de nouveaux diffrends s'levaient entre le sultan et le
pacha, ils se videraient entre eux, sans aucune intervention des
puissances trangres. On nous l'assurait  Londres.

Nous rpondions: Nous croyons  votre assurance, mais elle ne nous
suffit pas: il nous faut le fait, il faut que la situation du pacha
soit effectivement rgle.

Pendant que ces pourparlers avaient lieu, arriva en Occident le
hatti-schrif du 13 fvrier, qui rglait les conditions de l'existence
du pacha hrditaire. Que contenait-il? Une hrdit mensongre, mise
 la merci de la Porte qui restait matresse de choisir dans la
famille de Mhmet-Ali son successeur; le pacha, dpouill de la
ralit de l'administration de l'gypte, oblig de payer un tribut, et
quel tribut? le quart du revenu brut de l'gypte; et, pour constater
ce revenu, des hommes de la Porte, des employs du sultan placs 
ct du pacha, contrlant l'administration de l'gypte, et, par
consquent, nulle ralit dans le pouvoir administratif du pacha. En
mme temps la destruction du pouvoir militaire du pacha: tout droit de
nommer les chefs de corps de ses troupes lui tait retir; il tait
oblig de faire approuver par la Porte toutes ses nominations
d'officiers.

Il avait accept beaucoup d'autres conditions du hatti-schrif du 13
fvrier. Il se refusa  celles-ci; il rclama auprs de la Porte
contre la non-hrdit, contre la destruction de son pouvoir
administratif et de son pouvoir militaire.

Au mme instant, la France dclara que la question n'tait pas
termine pour elle; qu'elle ne voyait l rien de ce qu'elle avait
attendu; que l'hrdit n'existait pas; qu'elle tait soumise  de
telles conditions que le pacha ne pourrait vivre en paix avec la
Porte; qu'il recommencerait  chaque instant  lutter contre elle pour
s'affranchir; que le but qu'on avait voulu atteindre n'tait pas
atteint; qu'il ne pouvait l'tre  de telles conditions; que la
France, en un tel tat des choses, ne pouvait reconnatre que la
question ft rgle, ni donner sa signature aux ouvertures qu'on lui
avait faites.

Cependant, pour prouver sa bonne foi et sa parfaite sincrit dans les
ngociations, le cabinet consentit  parapher les projets d'actes qui
lui avaient t communiqus, et dans lesquels plusieurs modifications
importantes, non pas de simples modifications grammaticales, comme on
l'a dit  cette tribune, mais des modifications qui touchaient au fond
des choses, qui changeaient le vritable caractre des actes, avaient
t adoptes.

Le cabinet, dis-je, consentit  parapher les actes pour constater sa
bonne foi, dclarant qu'il ne les signerait dfinitivement que lorsque
la question d'gypte serait rellement termine, lorsqu'on aurait
rellement assur l'existence du pacha  des conditions raisonnables
et qui lui permissent de vivre en paix avec le sultan.

Ces ngociations ont rempli plusieurs mois. La mme situation que
j'indiquais tout  l'heure  la Chambre s'y est reproduite. Les
puissances allemandes ont pes  Constantinople pour obtenir de la
Porte les concessions ncessaires pour que la France signt les actes
qu'on lui avait offerts. Plus d'une fois l'ambassadeur d'Angleterre 
Constantinople, et peut-tre le ministre britannique  Londres, ont
entrevu la possibilit que ces ngociations ne russissent pas, qu'un
conflit nouveau s'levt entre le sultan et le pacha, dans lequel le
pacha succomberait peut-tre. L'intervention active des puissances
allemandes a dcid la question dans notre sens; le hatti-schrif a
t modifi dans toutes les parties essentielles sur lesquelles le
pacha avait rclam.

Je prie la Chambre de bien remarquer ce point: toutes les rclamations
essentielles du pacha ont t accueillies; par le hatti-schrif du 25
mai, l'hrdit relle lui a t assure; le pouvoir administratif lui
a t rendu; toute surveillance directe de la Porte en gypte a t
supprime; un tribut fixe a t substitu au quart du revenu brut de
l'gypte. Le pouvoir militaire rel lui a t rendu galement: le
pacha a le droit de nommer tous les chefs de corps; pour les gnraux
seulement, il est oblig d'obtenir le consentement de Constantinople.

Aussi, lorsque le hatti-schrif du 25 mai est arriv  Alexandrie, 
l'instant mme le pacha s'en est saisi comme d'un triomphe pour lui,
comme de la meilleure solution qu'il pt esprer.

Voici les termes des deux dpches d'Alexandrie, l'une du 12 juin,
l'autre du 6 aot; la premire aprs la rception  Alexandrie du
hatti-schrif du 25 mai, la seconde aprs l'arrive  Alexandrie de la
nouvelle que la convention du 13 juillet venait d'tre signe 
Londres:

Le 10 au matin, le vice-roi, entour des principaux dignitaires de
l'gypte, a reu les deux envoys ottomans dans la grande salle de son
palais de Rasettin. Muhib-Effendi lui ayant prsent le hatti-schrif,
Mhmet-Ali l'a port sur ses lvres et sur son front, et Samy-Bey en
ayant fait la lecture  haute voix, le pacha s'est revtu de la
dcoration envoye par le sultan. Des salves de toutes les batteries
des forts et de l'escadre, un pavoisement gnral et d'autres
dmonstrations publiques ont signal  la ville la promulgation
solennelle du dcret imprial.

Si, comme Mhmet-Ali s'en montre persuad, d'aprs le soin qu'a mis
le divan  carter du hatti-schrif d'investiture la question du
tribut et  retarder encore le dpart des quatre consuls gnraux,
quelques objections de sa part sur le chiffre arrt sont attendues 
Constantinople, si, au fond, comme il l'espre, l'on y est dispos 
rsoudre la difficult par une nouvelle transaction, le parti que
vient de prendre le pacha est incontestablement le plus sage. Tout en
se rservant de faire attnuer encore, par la voie des ngociations,
l'obligation la plus onreuse qui rsulte pour lui de la solution qui
lui est offerte, il s'empare de toutes les importantes concessions
garanties par le hatti-schrif modifi, et met un terme  la situation
d'antagonisme dans laquelle les derniers vnements l'avaient plac 
l'gard de l'Europe.

J'ai revu hier matin Mhmet-Ali, et je l'ai trouv fort satisfait de
la situation actuelle de ses affaires. Il m'a dit que Muhib-Effendi
s'tant charg de rendre un compte dtaill de la promulgation du
hatti-schrif par le retour du paquebot russe qui est reparti ce
matin, il attendrait, pour rpondre officiellement au divan, le dpart
de cet envoy ou celui de Kmial-Effendi,  la disposition desquels il
tient un bateau  vapeur. Je serais tent de croire, monsieur le
ministre, que Muhib-Effendi s'est engag  appuyer assez vivement,
auprs de la Porte, les considrations que le pacha ne cesse de faire
valoir contre un tribut annuel de 80,000 bourses, et que les deux
envoys ne prolongent leur sjour ici que pour recueillir,  cet
effet, les lments sur lesquels le vice-roi appuie ses calculs. Quoi
qu'il en soit, Mhmet-Ali m'a paru plein d'espoir dans une solution,
plus favorable pour l'gypte, de cette dernire difficult; et,
sachant que j'crivais  M. de Pontois par le paquebot russe, il m'a
pri de signaler de nouveau  notre ambassadeur les objections qu'il
lve contre la quotit de tribut fixe, tout en l'informant de la
dfrence avec laquelle il avait accueilli le nouveau hatti-schrif
d'investiture.

Et plus tard, lorsqu'on apprend que la France, voyant la question
dfinitivement rgle, a enfin consenti  signer la convention du 13
juillet:

Je me suis rendu, sur-le-champ, auprs du vice-roi pour lui
communiquer la nouvelle officielle de la signature  Londres du
protocole final et de la convention du 13 juillet. Dans des entretiens
prcdents, j'avais eu souvent l'occasion de calculer d'avance avec
Mhmet-Ali les consquences de la transaction dj paraphe; mais
bien que la conclusion en ft depuis longtemps attendue  Alexandrie,
j'ai pu remarquer que le vice-roi a accueilli avec une grande
satisfaction la nouvelle de la signature dfinitive. Mhmet-Ali me
parat apprcier, monsieur le ministre, avec sa sagacit habituelle,
toute la porte de l'acte qui met solennellement un terme  l'union
exclusive des quatre puissances dont les efforts combins ont menac
jusqu' son existence politique. Il s'applaudit de voir la France
reprendre, avec les quatre autres grandes cours de l'Europe, des
relations qui ne lui interdisent plus d'exercer son influence
salutaire dans les affaires du Levant d'une manire active et
officielle. Il me semble enfin partager entirement avec moi l'espoir
que les conseils isols des puissances dont il redoute les
dispositions  Constantinople ne pourront plus exercer sur le divan
l'action que l'on n'tait que trop fond  attendre de leur
intervention collective au nom d'une confrence europenne,
aujourd'hui virtuellement dissoute. Je n'ai plus, ds ce jour, 
compter avec l'Europe, m'a dit le pacha en apprenant que la
conclusion de la convention de Londres pouvait tre regarde comme
certaine et dfinitive, je suis en face de la Porte seule, et c'est
en famille que nous rglerons dornavant nos affaires.

Voil, messieurs, quel a t le jugement du pacha sur cette convention
si vivement attaque devant vous; voil ce qu'il en a pens; voil
comment il y a vu le terme des difficults de sa propre situation: il
a compris que, d'une part, si elle mettait un terme, en Occident, 
l'isolement de la France, elle mettait un terme, en Orient,  son
propre isolement,  lui, en face de toute l'Europe; il a compris
qu'elle le laissait seul avec la Porte, qu'elle rtablissait, avec la
bonne intelligence dans l'Occident, l'unit entre les musulmans en
Orient, qu'ainsi le grand but que la France s'tait propos  cet
gard tait atteint, autant que la faiblesse de la rsistance
gyptienne nous en avait laiss les moyens, autant que, par de simples
ngociations, on pouvait se flatter d'y russir.

Sans doute, si le pacha s'tait dfendu nergiquement en Syrie, si sa
puissance avait eu des racines plus fortes, il aurait obtenu
davantage. Mais personne ne peut prtendre tre  l'abri de sa propre
faiblesse; personne ne peut prtendre que la protection, la
bienveillance d'une puissance trangre le dispense de se dfendre
soi-mme et d'tre fort pour son propre compte. Il est impossible de
suivre de prs les diverses phases de cette affaire sans tre
convaincu de ces deux points: que la France a obtenu pour le pacha
tout ce qu'il tait possible d'obtenir aprs ses malheurs; qu'elle l'a
obtenu par la voie de l'influence, par son poids dans les conseils de
l'Europe, dans ces conseils auxquels elle n'assistait pas, mais dans
lesquels son absence se faisait sentir. La France a obtenu pour le
pacha une existence durable et des rapports rguliers possibles avec
la Porte. C'est  Mhmet-Ali et  ses enfants  faire le reste; c'est
 eux, en restant dans les termes du hatti-schrif, en en remplissant
envers la Porte toutes les conditions, en exerant sagement la mesure
de force et d'indpendance qui leur est assure, c'est  eux de fonder
en gypte quelque chose de durable, quelque chose qui subsiste par
soi-mme et qui rende  la France des services correspondants  ceux
que la France lui a rendus malgr les difficults de la situation.

Maintenant, messieurs, les choses conduites  ce terme, la question
turco-gyptienne effectivement termine, qu'avait  faire la France?
Fallait-il qu'elle restt dans son isolement? Pourquoi? Je demande
qu'on m'en donne un motif srieux. La question turco-gyptienne tait
rgle. Restait la question de Constantinople. Quel est le but que se
propose, depuis longtemps, la politique europenne  l'gard de
Constantinople? C'est de soustraire officiellement Constantinople 
tout protectorat exclusif, de faire admettre la Turquie dans le droit
europen, de faire en sorte que la Turquie ne soit plus le Portugal de
la Russie. (_Sensation._)

Voil quel a t, depuis cinquante ans, le vritable but de la
politique europenne, de la bonne politique. Eh bien, messieurs, on a
fait un pas vers ce but. Sans doute, on n'a pas mis la Porte  l'abri
de toutes les ambitions, de toutes les chances de l'avenir; mais il y
a un acte officiel, sign de toutes les grandes puissances de
l'Europe, qui fait entrer la Porte dans le droit public europen, qui
dclare commune l'intention de toutes les grandes puissances de
respecter l'inviolabilit des droits du sultan et de consolider le
repos de l'empire ottoman.

Je le demande, messieurs, si, avant ces derniers vnements, un pareil
acte avait t tout  coup prsent  l'Europe, si l'on avait montr
la Russie le signant comme les autres puissances, est-ce que cela
n'aurait pas t regard comme une conqute de la politique
europenne? Est-ce que cela n'aurait pas t regard comme une grande
et heureuse innovation? C'est cependant l ce qui a t obtenu: en
mme temps que la question turco-gyptienne tait rgle aussi bien
que le permettaient les faits accomplis, en mme temps la question de
Constantinople tait rgle mieux qu'elle ne l'avait jamais t depuis
qu'on en parlait.

Y avait-il donc une raison pour que la France ne sortt pas de son
isolement? La France avait-elle t au-devant des puissances? Leur
avait-elle demand  rentrer dans le concert europen? Lui imposait-on
quelques conditions qu'elle ne pt, qu'elle ne dt pas honorablement
accepter? On ne lui imposait aucune condition, on ne lui demandait
rien; on lui demandait tout simplement ce qu'elle avait toujours
elle-mme proclam le but de sa politique. Permettez-moi de vous le
dire, il et t insens de refuser; il et t impossible de donner
une raison srieuse pour un enttement puril dans un isolement
inutile. (_Aux centres_: Trs-bien!) Ce que le cabinet a fait, c'est
ce que tout homme sens, tranger aux proccupations de l'esprit de
parti, et fait ncessairement dans une pareille circonstance.
(_Nouvelle approbation._)

Messieurs, on s'effraye de ces mots _concert europen_. Oui, la France
est rentre dans le concert europen: cela veut-il dire que la
Sainte-Alliance est ressuscite, que la France s'est engage dans
quelque coalition semblable? Cela veut-il dire que la France a abdiqu
une portion quelconque de son indpendance, de sa politique? Non,
messieurs, il n'y a point d'engagement sur aucun point dtermin; il
n'y a point de trait conclu dans tel ou tel but; il n'y a aucune
abdication d'aucune partie de la politique, de l'indpendance de la
France. Ce qu'on appelle le _concert europen_, c'est simplement
l'esprit de paix entre les grandes puissances de l'Europe; c'est
simplement la manifestation de cette pense commune que, si quelque
grand vnement survient, avant de recourir aux chances de la guerre,
on essayera de s'entendre et de rsoudre en commun les grandes
questions politiques. Voil ce qu'on appelle le concert europen.
(_Trs-bien!_)

Messieurs, c'est  cette politique que, depuis plus de vingt-cinq ans,
l'Europe doit la paix: c'est  cette politique que la Grce doit son
existence; c'est  cette politique que la Belgique doit son existence.
Jamais de tels vnements ne s'taient ainsi accomplis pacifiquement,
rgulirement, par la seule puissance des ngociations et du bon sens
europen. (_Nouvelles marques d'approbation au centre._)

C'est la politique du concert europen qui a obtenu ces rsultats:
elle ne nous a rien cot, aucun sacrifice d'indpendance, ni de
politique; elle a maintenu la paix, elle a fond des tats, elle a mis
la stabilit l o autrefois seraient venus le bouleversement et la
guerre. (_Approbation au centre._)

Messieurs, il faut savoir choisir dans ce monde. Il n'y a, pour un
pays sens, que trois systmes de politique possibles: les alliances,
l'isolement ou l'indpendance au sein de la bonne intelligence avec
tout le monde.

Les alliances intimes, dtermines, je crois que, pour nous, le moment
en est pass. (_Chuchotements._)

Je ne dis pas cela pour mconnatre les services qu'une alliance
relle et intime avec la Grande-Bretagne nous a rendus lorsqu'en 1830
nous avons fond notre gouvernement. Pour mon compte, quels que soient
les vnements qui sont survenus depuis, quels que soient ceux qui
pourraient survenir, j'ai un profond sentiment de bienveillance pour
le peuple gnreux qui, le premier en Europe, a manifest de vives
sympathies pour ce qui s'tait pass en France; pour le gouvernement
sens et courageux qui, le premier, a hautement avou notre cause et
accept notre amiti. (_Approbation au centre._) C'est un vrai service
que l'Angleterre nous a rendu, et je suis bien aise aujourd'hui mme,
aprs ce qui s'est pass, je suis bien aise de lui en exprimer ici ma
reconnaissance. (_Nouvelle approbation au centre._)

Mais les vnements suivent leur cours, les annes n'ont pas toutes
les mmes ncessits; les temps sont changs. Des difficults sont
survenues; la diversit des politiques des deux pays s'est manifeste
sur plusieurs points; l'alliance intime n'existe plus.

_Une voix  gauche._--Dieu merci!

_M. le ministre._--Est-ce  dire que la politique de l'isolement doive
tre la ntre et remplacer celle des alliances. Ce serait une folie.
Messieurs, ne vous y trompez pas, la politique d'isolement est une
politique transitoire qui tient ncessairement  une situation plus ou
moins critique et rvolutionnaire. On peut l'accepter, il faut
l'accepter  certain jour; il ne faut jamais travailler  la faire
durer. (_Trs-bien!_) Il faut, au contraire, saisir les occasions d'y
mettre un terme, ds qu'on le peut sensment et honorablement.

Quelle politique avons-nous donc aujourd'hui? Nous sommes sortis de
l'isolement; nous ne sommes entrs dans aucune alliance spciale,
troite; nous avons la politique de l'indpendance en bonne
intelligence avec tout le monde; nous sommes, avec toutes les
puissances de l'Europe, dans des rapports rguliers et pacifiques,
plus ou moins bienveillants, plus ou moins empresss (_Rires 
gauche_), partout rguliers et pacifiques; nous sommes, je le rpte,
dans la politique de l'indpendance et de la bonne intelligence.
Regardez-y bien; c'est celle vers laquelle tous les gouvernements
senss, tous les peuples clairs tendent aujourd'hui; c'est celle que
l'Angleterre elle-mme pratique.

Pour vous, voici l'alternative o vous tes places. (_Mouvement
d'attention._) Si vous restez dans l'isolement, vous resserrez 
l'instant mme l'alliance des quatre grandes puissances contre vous ou
du moins en dehors de vous. Si vous contractez une alliance intime,
troite, avec l'Angleterre,  l'instant vous coupez l'Europe en deux,
vous faites ce qu'on a appel l'alliance des tats constitutionnels et
l'alliance des tats despotiques.

L'alliance intime avec l'Angleterre a pour vous cet inconvnient
qu'elle resserre l'alliance des trois grandes puissances
continentales.

L'isolement a pour vous l'inconvnient plus grave encore de resserrer
l'alliance des quatre grandes puissances.

Ni l'une ni l'autre situation n'est bonne. Que chaque puissance agisse
librement suivant sa politique, mais dans un esprit de paix, de bonne
intelligence gnrale: voil le vritable sens du concert europen tel
que nous le pratiquons. Voil la situation dans laquelle nous sommes
entrs par la convention du 13 juillet.

Croyez-vous que notre pays y ait perdu?

Je demande  la Chambre la permission de me reposer un moment.


La sance est suspendue quelques minutes.


Messieurs, je voudrais terminer ici ce dbat, et descendre de cette
tribune, car j'ai trait compltement, je crois, la question spciale
qui m'y a fait monter. J'ai fait connatre  la Chambre les diverses
phases de la ngociation; j'en ai discut les rsultats; j'ai montr
dans quelle situation se trouvaient aujourd'hui les questions diverses
et les divers intrts qui y taient engags.

En Orient, Alexandrie et Constantinople.

En Occident, les rapports de la France avec l'Europe, le concert
europen, les alliances, l'indpendance nationale.

Il semble que j'ai tout dit.

Mais il y a une autre question qui me tient  coeur autant qu' ceux
qui l'lvent si bruyamment tous les jours; c'est ce qu'on appelle
l'abaissement de mon pays, le dfaut de dignit de sa politique. Je
regrette qu'une telle question soit ainsi vaguement pose.  mon avis,
nous ne devrions monter  cette tribune, surtout en matire de
politique extrieure, que pour y dbattre des questions relles,
actuelles, pour savoir comment les affaires de notre pays ont t
conduites en chaque occasion, si elles l'ont t selon ses intrts et
son honneur. J'ai peu de got, je l'avoue, pour ces conversations
universelles, sans objet prcis, qu'on recommence sans cesse pour
prouver l'abaissement de notre pays. Cependant, et bien qu' regret,
j'y entrerai. On a abus si trangement de ces ides vagues pour
irriter, pour garer, pour attrister la France, que, quelque
inconvnient qu'il puisse y avoir, il faut bien que je les aborde 
mon tour, et que je nie ce dont on nous accuse.

Tout cela est faux. Il n'est pas vrai que, depuis 1830, la France soit
abaisse. (_Mouvement et exclamations  gauche._) Il n'est pas vrai
qu'elle ait perdu de son influence et de sa dignit en Europe.

La France a dbut en 1830 par l'acte d'indpendance le plus grand, le
plus clatant que jamais un peuple ait accompli: elle s'est dgage de
toute influence, de toute apparence d'influence trangre dans ses
affaires intrieures et dans son gouvernement. Depuis 1830,
qu'a-t-elle fait? On dit que des vnements analogues aux ntres se
sont produits en Europe et que la France les a abandonns, qu'elle a
trahi la cause des peuples aprs avoir fait triompher la sienne. Cela
n'est pas vrai. D'abord je n'accorde pas aisment qu'il se soit
accompli en Europe des vnements analogues  la rvolution de 1830.
(_Au centre_: Trs-bien! trs-bien!) Je ne reconnais pas la parent,
la fraternit de toutes les rvolutions avec la ntre. Nous avons eu
pour notre rvolution des motifs lgitimes, une ncessit imprieuse,
vidente; aucun des vnements qu'on appelle analogues en Europe ne
s'est produit avec de tels caractres. Cependant il n'est pas vrai que
nous ayons abandonn, que nous ayons trahi tous ceux qui se sont
produits. La Belgique, la Suisse, l'Espagne, nous les avons avoues et
soutenues, nous les avons avoues et soutenues de manire  les faire
russir. Je sais que ce succs n'est pas complet, tranquille. Je sais
que la Belgique, que la Suisse, que l'Espagne ont travers,
traverseront peut-tre encore de douloureuses vicissitudes. Il n'en
est pas moins vrai qu'aprs les avoir aides au premier moment par
notre clatant aveu, nous les aidons encore tous les jours par l'appui
de notre influence et de nos conseils. Voil comment la France a
abandonn les causes analogues  la sienne.

Deux autres pays, la Pologne et l'Italie, sont plus douloureux 
nommer. Je crois qu'il est du devoir des bons citoyens de n'en pas
parler. (_Rires aux extrmits._) Ce que la France a fait, la
politique qu'elle a suivie  cet gard, a t,  mon avis, bonne,
sage, conue dans l'intrt de notre pays et selon les rgles du droit
des gens et de la raison. Je suis tout prt  recommencer cette
discussion si on l'exige; mais je ne la crois bonne pour personne.

Voil comment la France a t abaisse depuis 1830, dans sa conduite
envers les vnements analogues  notre rvolution. Prenez les autres
parties de notre conduite au dehors, et dites-moi si vous y trouvez
plus d'abaissement. Quand un intrt franais a exig quelque part un
dploiement de forces, y avons-nous manqu? Au Mexique, 
Buenos-Ayres, partout, quand un intrt national a appel le
dploiement de la force nationale, elle s'y est prcipite avec
imprudence, plutt qu'elle ne s'est contenue avec timidit. Et
j'ajoute que partout o la force nationale s'est porte, elle a obtenu
un rsultat conforme aux vues de l'entreprise.

Il faut, messieurs, il faut donner un dmenti clatant  ces
allgations d'abaissement et de pusillanimit contre toute notre
politique en gnral depuis 1830. Cela est faux:  prendre notre
politique dans son ensemble, nous n'avons abandonn aucune grande
cause, aucun grand intrt national.

On allgue, comme preuve d'abaissement, que nous n'avons pas conquis
de territoire. Messieurs, vous tes engags, depuis dix ans, dans la
conqute d'un grand territoire. La guerre d'Afrique est une conqute 
laquelle vous travaillez tous les jours. Je sais qu'il y a beaucoup de
personnes qui mprisent cette conqute et la regardent uniquement
comme un fardeau. Cela s'est dit, messieurs, de beaucoup de grandes
conqutes analogues. Et, en effet, elles ont t longtemps un fardeau.
Mais consultez l'Europe, consultez les connaisseurs en fait de
conqutes et d'agrandissement territorial; vous verrez ce qu'ils vous
diront: ils regardent tous l'occupation de l'Afrique par la France
comme un grand fait, comme un fait destin  accrotre beaucoup un
jour son influence et son poids en Europe. Et pourtant ils
reconnaissent que ce fait s'accomplit, s'affermit; ils n'ont plus la
pense de le contester et de le combattre. (_Mouvement._)

M. de Saint-Aulaire m'crivait, il y a trois mois,  propos des
mesures que nous avons prises sur Tunis, et en me rendant compte d'une
conversation qu'il avait eue avec lord Aberdeen:

_Le comte de Saint-Aulaire au ministre des affaires trangres._

                                             Londres, 4 octobre 1841.

J'ai commenc par tablir que la sret de nos possessions d'Afrique
tait pour nous un intrt de premier ordre que nous ne pourrions
laisser flchir devant aucune considration. Lord Aberdeen, aprs
m'avoir cout attentivement, m'a dit: Je suis bien aise de
m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet. J'tais ministre en
1830, et si je me reportais  cette poque, je trouverais beaucoup de
choses  dire; mais je prends les affaires en 1841 et telles que me
les a laisses le prcdent ministre: je regarde donc votre position
 Alger comme un fait accompli, contre lequel je n'ai plus  lever
aucune objection.

Est-ce l, messieurs, un symptme de notre abaissement?

Mais, dit-on, nous ne nous connaissons pas en fait de dignit, notre
politique en manque essentiellement. Messieurs, il y a deux lments
de la dignit politique: le droit et la force. Je conviens que, quand
la force manque au droit, la dignit lui manque bientt aussi
galement. Mais la force sans le droit ne suffit pas pour donner de la
dignit  une politique, et nous l'avons trop souvent oubli: dans
notre histoire contemporaine, la sparation de la force et du droit,
le culte de la force est une idoltrie que, pour mon compte, je
rpudie absolument. (_Approbation au centre._)

Nous avons vu trop longtemps,  travers le dploiement de la force
nationale, le droit oubli et mconnu. Le jour est venu o la force
seule n'a plus suffi pour assurer la dignit, o, aprs avoir mconnu
le droit des autres, aprs avoir mconnu la mesure, la sagesse qui est
prescrite  la politique d'un grand pays, il a fallu porter nous-mmes
la peine de ces fautes.

On parle beaucoup de la politique de la Rvolution et de l'Empire. 
Dieu ne plaise que je mconnaisse les grands services que ces
gouvernements ont rendus  notre pays!  Dieu ne plaise que je rpudie
l'hritage de leur gloire! Mais ne vous y trompez pas; c'est pour
avoir mconnu le respect du droit, pour avoir trop cru en la force, et
en la force seule, qu'ils ont impos  notre pays de grandes
souffrances, de grands sacrifices. En reconnaissant leurs bienfaits,
en acceptant avec transport leur gloire, permettez-moi de reconnatre
aussi leurs erreurs et tout ce qu'elles nous ont cot.

Eh bien, c'est l'honneur de la France et de son gouvernement, depuis
1830, d'avoir soigneusement recherch l'union du droit et de la force,
de n'avoir jamais cru qu'il lui ft permis de mconnatre le droit, de
dpasser cette limite de mesure, de prudence, qui est commande, par
la ncessit autant que par la sagesse, aux plus puissants tats.

Nous assistons, en vrit,  un trange aveuglement: par une bonne
fortune rare, nous sommes appels  prosprer,  nous honorer, 
grandir,  influer en Europe, par les voies rgulires et morales, par
le respect du droit, par l'ordre, par la paix; et on s'en plaint, on
s'en dgote, on voudrait nous ramener dans les voies de la politique
agressive et belliqueuse! Ah! messieurs, c'est mconnatre toutes les
conditions actuelles de la grandeur et de l'influence; dans l'tat
actuel de l'Europe, c'est prcisment  la politique tranquille et
rgulire, c'est prcisment au maintien de tous les intrts
rguliers et pacifiques que la grandeur et l'influence sont attaches,
aussi bien que la prosprit intrieure des nations. Ne nous dtournez
pas de cette voie pour nous faire marcher vers un abme en nous
tranant dans une ornire.

Je dirai plus: c'est mconnatre galement la grande pense, la pense
nationale de la France en 1789. Ce que voulait cette pense, c'tait,
d'une part, le gouvernement libre, de l'autre, le dveloppement
pacifique de la civilisation gnrale. Voil quel tait l'instinct
national, le voeu, et ce qu'on a appel le rve de la France en 1789.
Le rgime rvolutionnaire, le rgime imprial, les garements de la
propagande et de la conqute, ont t des dviations naturelles,
invitables, mais des dviations relles de cette pense primitive et
profonde. (_Marques d'assentiment._) Messieurs, nous y ramenons la
France. Oui, nous entendons mieux que vous le vritable voeu de nos
pres; nous sommes plus fidles que vous  leur intime pense
politique: paix et libert, c'tait l leur voeu; c'tait l le fond
de toutes leurs croyances souvent aveugles, inexprimentes, mais
sincres et bienveillantes pour l'humanit tout entire.

Messieurs, j'ai vu sur nos bancs un homme de bien, un ami trs-sincre
et trs-svre de la libert de son pays, M. Comte; il avait pris pour
pigraphe de son journal le _Censeur europen_: Paix et libert.
C'est la vraie devise de la France. (_clats de rire sur quelques
bancs de la gauche. Marques gnrales d'tonnement._)

M. DE SADE.--On n'a pas ri de ce que vous avez dit, monsieur le
ministre, on a ri d'autre chose qui s'est dit sur ces bancs.
(_Mouvement._)

_M. le ministre._--Je n'en doute pas; je ne comprendrais pas comment
on aurait pu rire de ce que je disais.

Je finis, messieurs, et je finis par ces mmes paroles: l'union du
droit et de la force, dans toute notre politique, la libert au
dedans, la paix au dehors,  moins d'une ncessit vidente et
imprieuse qui nous oblige  rompre la paix, voil notre politique;
c'est la politique de la France depuis 1830. La France a grandi, la
France grandira en prosprit et en influence par cette politique, et
il y a autant de dignit que de sagesse  la pratiquer tous les jours.
(_Marques nombreuses et prolonges d'approbation._)




CXIV

Sur les conventions de 1831, 1833 et 1841 pour l'exercice du droit de
visite en mer, afin d'arriver  l'abolition de la traite des ngres.

--Chambre des dputs.--Sances des 22 et 24 janvier 1842.--


Ds l'ouverture de la session de 1842, et dans la premire sance de
la discussion de l'adresse (17 janvier), les conventions de 1831 et
1833, pour l'abolition de la traite des ngres par l'exercice du droit
mutuel de visite, et la nouvelle convention conclue  Londres le 20
dcembre 1841 dans le mme but, furent vivement attaques, entre
autres par M. Billault qui proposa un amendement tendant  leur
abolition. Je lui rpondis:

M. GUIZOT.--Messieurs, l'honorable propinant a dtermin lui-mme
avec prcision le but de son amendement. Il s'agit de dcider la
Chambre  exprimer un blme, un blme positif contre les conventions
conclues en 1831 et en 1833 pour rendre efficace la rpression de la
traite des noirs. Ce n'est pas uniquement du nouveau trait, non
encore ratifi, qu'il s'agit, mais des conventions antrieures et du
principe sur lequel elles reposent.

Je prie la Chambre de permettre que je lui retrace en peu de mots
l'histoire de cette ngociation.

La convention de 1831, conclue seulement entre la France et
l'Angleterre, portait (art. 9): Les hautes puissances contractantes
au prsent trait sont d'accord pour inviter les autres puissances
maritimes  y accder dans le plus bref dlai possible.

Des ngociations furent constamment suivies pour amener l'adhsion des
autres puissances maritimes.

Le Danemark, la Sardaigne, les villes hansatiques, Lubeck, Brme,
Hambourg, la Toscane, les Deux-Siciles, ont successivement adhr au
trait. Toutes ces puissances, dont l'honorable membre vous disait
tout  l'heure qu'elles n'obtiendraient pas, comme la France l'avait
obtenu, le droit de rciprocit, mais qu'elles seraient soumises  la
visite absolue de l'Angleterre, toutes ces puissances ont accd au
trait et ont obtenu le droit de rciprocit comme la France. (_Aux
centres_: Trs-bien!--_Rires  gauche._)

_Voix  gauche._--Ce n'est pas tonnant, elles ont peur!

_M. le ministre._--On peut sourire du principe de rciprocit; mais il
est impossible de ne pas reconnatre que c'est la meilleure
protection, le droit le plus efficace que les faibles puissent
rclamer contre les forts. (_Dngations  gauche._)

Si, en toute occasion, les forts accordaient aux faibles, seulement en
principe, la rciprocit, soyez srs que ce serait pour les faibles
une grande conqute, et tenez... (_Interruption_) et tenez pour
certain que ces mmes puissances, qui ont accept le trait  cause du
principe de rciprocit, ne l'auraient pas accept  d'autres
conditions. J'ai une trop haute ide de leur honneur pour ne pas
croire que c'est prcisment le principe de rciprocit, introduit
dans le trait, qui les a dtermines  y accder.

Mais trois grandes puissances restaient en dehors; depuis 1836 des
ngociations furent suivies pour les dterminer  entrer dans le
trait. Elles firent une objection de forme et de dignit personnelle;
elles dirent qu'il ne leur convenait pas d'accder  une convention
antrieurement conclue entre deux puissances; elles demandrent qu'un
trait spcial et nouveau ft conclu avec elles. La base de ce trait
nouveau fut pose  Londres, en dcembre 1838, dans une confrence. La
France et l'Angleterre proposrent  l'Autriche,  la Prusse et  la
Russie, une convention qui devait tre, entre les cinq puissances, la
reproduction des deux conventions dj conclues entre la France et
l'Angleterre.

Vous voyez, messieurs, qu'il me serait facile d'luder, d'attnuer, du
moins pour mon compte personnel, la responsabilit de cet acte. Je
n'ai fait que conclure ce qui avait t dcid et formellement propos
en 1838, qu'tendre aux trois puissances nouvelles ce qui se
pratiquait entre les deux autres depuis dix ans.

Mais je n'lude point cette responsabilit; je l'accepte et pour le
trait de 1841, et mme pour les conventions antrieures auxquelles
j'ai t tranger.

Je crois que ces conventions ont eu pour objet, pour objet unique,
d'atteindre un but louable, un but gnreux, la rpression d'un trafic
infme; je crois qu'elles ont, en effet, puissamment contribu 
atteindre ce but, qu'elles ont donn lieu  de minces abus, et
qu'elles contiennent en elles-mmes des garanties efficaces contre les
abus possibles.

cartons d'abord de cette question tout ce qu'on a dit sur le droit
des neutres; il n'est point question du droit des neutres, et il n'est
en aucune faon entam ni rduit par les conventions dont il s'agit.

M. THIERS.--Je demande la parole.

_M. le ministre._--Nous maintenons, sur le droit des neutres, tous les
principes que la France a constamment maintenus; nous n'accordons sur
les neutres, en temps de guerre, pas plus de droit de visite qu'on
n'en accordait auparavant. Ils sont, je le rpte, tout  fait en
dehors de la question.

Je vais plus loin; le droit de visite n'a point t invent pour le
cas particulier dont il s'agit; le droit de visite existe, dans
certains cas,  l'gard des neutres: en cas de blocus, en temps de
guerre, pour tout ce qu'on appelle la contrebande de guerre, les
neutres sont sujets au droit de visite; dans cette limite, il est
reconnu et accept par toutes les puissances.

Ce qu'on a fait dans le cas qui nous occupe, c'est d'assimiler la
traite des ngres  la contrebande de guerre en cas de blocus. On a
considr, en quelque sorte, les ctes d'Afrique comme en tat
permanent de blocus, quant au trafic des esclaves, et on a trait les
btiments ngriers comme porteurs de contrebande de guerre.

Non-seulement donc le droit des neutres, dans ce qu'il a de lgitime
et de sacr, est ici hors de question; mais c'est la lgislation mme
des neutres, sur le point par o elle admet le droit de visite, qui a
t, par voie d'assimilation, applique  la traite des noirs.

Maintenant voyons si les conventions de 1831 ne contiennent pas des
garanties efficaces contre l'abus de ce droit. Je reconnais que l'abus
est possible, qu'il est dangereux, qu'il faut avoir les moyens d'y
chapper. Je dis que les conventions contiennent ces moyens.

Le premier, et je m'tonne que le propinant ne l'ait pas lu dans les
conventions, c'est qu'il n'est pas au pouvoir de l'une des parties
contractantes de faire un croiseur; il faut qu'il ait reu en mme
temps un mandat de l'autre. Il n'appartient pas  la reine
d'Angleterre seule de donner  un croiseur anglais le droit d'arrter
un btiment ngrier franais: il faut qu'il ait reu, en outre, un
mandat du roi des Franais.

C'est le texte mme de l'article 5 de la convention de 1831:

Les btiments de guerre, rciproquement autoriss  exercer la
visite, seront munis d'une autorisation spciale de chacun des deux
gouvernements.

En sorte que si un croiseur anglais prtendait arrter un btiment
franais sans exhiber le mandat franais qui lui donne cette
autorisation, il serait hors de son droit, hors du trait, et le
btiment franais aurait le droit de rsister.

Croyez-vous, messieurs, que ce ne soit pas l une garantie efficace?
Croyez-vous que si le gouvernement franais s'apercevait qu'on abuse
rellement du droit de visite, qu'on en abuse dans d'autres intentions
que celles du trait, au del des limites du trait, il ne saurait pas
refuser de nouveaux mandats? Il les refuserait, et  l'instant mme
l'abus serait arrt.

Voil une premire garantie; en voici une seconde.

M. LON DE MALLEVILLE.--Le nombre des mandats n'est pas limit.

_M. le ministre._--Peu importe que le nombre des mandats soit limit
ou illimit (_Murmures  gauche_); ds qu'on est oblig d'avoir deux
mandats, cela suffit, car le gouvernement qui doit donner le sien peut
le refuser, si on en abuse contre lui.

_ gauche._--Alors plus de trait!

_M. le ministre._--Vous rpondrez.

_M. le prsident._--La question est grave, les deux opinions se
dfendront successivement  la tribune, M. le ministre a droit d'tre
cout.

_M. le ministre des affaires trangres._--La seconde garantie est la
nationalit de la juridiction. Le croiseur tranger n'a que le droit,
dj grave sans doute, d'amener le btiment qu'il a saisi devant la
juridiction nationale; c'est la juridiction nationale qui prononce
seule, et elle prononce, non-seulement comme cour d'assises, mais sur
les dommages et intrts. Je parlerai tout  l'heure de cette
troisime garantie.

On avait demand  la France que la traite des ngres ft dclare
piraterie. Quel et t le rsultat de cette dclaration? Le crime de
la traite des ngres devenait un dlit du droit international, au lieu
d'tre un dlit du droit national; on aurait pu saisir tout btiment
prsum ngrier, et le mener dans un port quelconque pour faire juger
son capitaine et son quipage comme des voleurs de grand chemin. La
France s'est constamment refuse  cette mesure exorbitante; elle a
voulu maintenir le dlit de la traite des ngres dans les limites du
droit national, sous l'influence de la juridiction nationale, et c'est
ce qui a t rgl par l'art. 7 de la convention de 1831.

Voici la troisime garantie:

Si le btiment tranger amen devant la juridiction nationale est
reconnu par elle avoir t arrt sans motifs suffisants (je prie la
Chambre de bien remarquer la grande gnralit de ces expressions,
_sans motifs suffisants_), elle a le droit d'imposer, au gouvernement
tranger auquel appartient le capteur, des dommages et intrts.

M. ESTANCELIN.--Pardon; c'est  l'officier capteur.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je vais lire l'article;
c'est un exemple unique peut-tre d'un si grand pouvoir donn  un
tribunal sur un gouvernement tranger.

La convention de 1833 dit (art. 8):

Lorsqu'un btiment de commerce de l'une ou de l'autre nation aura t
visit et arrt indment ou sans motif suffisant de suspicion, ou
lorsque la visite et l'arrestation auront t accompagnes d'abus ou
de vexations, le commandant du croiseur ou l'officier qui aura abord
ledit navire, ou enfin celui  qui la conduite en aura t confie,
sera, suivant les circonstances, passible de dommages-intrts envers
le capitaine, l'armateur et les chargeurs. Ces dommages-intrts
pourront tre prononcs par le tribunal devant lequel aura t
instruite la procdure contre le navire arrt, son quipage et sa
cargaison; et le gouvernement du pays auquel appartiendra l'officier
qui aura donn lieu  la condamnation payera le montant desdits
dommages-intrts dans le dlai d'un an  partir du jour du jugement.

J'ajoute que le nouveau trait a rduit le dlai d'un an  six mois.

Voici donc, messieurs, la vrit des faits; voici comment les choses
se passent. Un btiment franais a t arrt par un croiseur anglais;
le croiseur anglais n'a pu l'arrter sans un mandat du gouvernement
franais; et, s'il l'a arrt sans motif suffisant, l'un et l'autre
sont amens devant une juridiction franaise, qui condamne  des
dommages-intrts le gouvernement du capteur.

M. MERCIER.--Et le moyen de faire excuter la condamnation?

_M. le ministre des affaires trangres._--Je demande s'il est
possible d'introduire dans une convention de cette nature (et j'admets
la gravit des conventions et les abus auxquels elles pourraient
donner lieu), je demande s'il est possible d'introduire des garanties
plus relles, plus indpendantes?

Telle a t, en fait, l'efficacit de ces garanties, que, dans
l'espace de dix ans, il y a eu une seule rclamation. Une rclamation
en dix ans! J'en conclus que l'exercice du droit s'est maintenu dans
les limites du trait.

Mais on dit: Il y aura une nue de croiseurs trangers qui pseront
sur notre commerce, tandis que nous aurons, dans deux ou trois
stations parses, un petit nombre de btiments qui n'useront que
trs-imparfaitement de la rciprocit. Ici encore je rponds par les
faits.

Depuis dix ans, il y a eu 124 croiseurs anglais, commandits,
passez-moi cette expression, commandits par les deux gouvernements,
et 105 croiseurs franais. La diffrence, certes, est peu
considrable. Voulez-vous connatre la rpartition de ces btiments?

Dans la station des Antilles, 37 croiseurs franais, 38 croiseurs
anglais; sur les ctes du Brsil, 42 croiseurs franais, 47 croiseurs
anglais; sur les ctes occidentales d'Afrique, 13 croiseurs franais,
35 croiseurs anglais. C'est le point o l'ingalit est la plus
grande. (_Interruption  gauche._) Vous n'tes pas au bout. Sur les
ctes de Bourbon et de Madagascar, deux points o ce commerce se fait
avec beaucoup d'activit, 13 croiseurs franais et 4 croiseurs
anglais.

Vous le voyez, s'il y a eu ingalit, elle a exist, tantt dans un
sens, tantt dans un autre, et,  tout prendre, elle a t sans
importance pour des hommes srieux et impartiaux. (_Approbation au
centre._)

J'ai mis sous vos yeux le droit, le texte des traits, les garanties
attaches au droit de visite et les faits depuis dix ans. Les faits
prouvent que les abus ont t rares, et les traits montrent que, s'il
devait y avoir des abus, nous tions en mesure de les rprimer, et
d'en commettre autant nous-mmes qu'on pouvait en commettre contre
nous. (_Nouvelle approbation au centre._)

Le nouveau trait contient toutes les garanties que contenait
l'ancien. Il les reproduit, et mme il en ajoute quelques-unes; par
exemple, celle que l'indemnit doit tre paye dans six mois, au lieu
d'une anne.

Il y a un point, je me garderai bien de laisser ignorer  la Chambre
ce changement, il y a un point sur lequel le nouveau trait a
introduit une innovation assez notable. La voici.

L'ancienne convention accordait le droit de visite dans de certaines
zones, autour des lieux que j'appellerai le point de dpart du
commerce des ngres et autour des lieux que j'appellerai le point
d'arrive. Les ctes d'Afrique sont le point de dpart; le Brsil et
l'le de Cuba sont le point d'arrive. La convention avait dtermin,
autour de ces points, certaines zones dans lesquelles le droit de
visite pouvait s'exercer. Dans l'espace intermdiaire entre ces zones,
le droit de visite ne s'exerait pas. Cependant, quand un btiment
souponn de faire la traite avait t aperu, quand le croiseur
prtendait l'avoir aperu dans la zone o pouvait se faire la visite,
il avait droit de le poursuivre dans l'espace intermdiaire; il ne
pouvait l'arrter et le visiter dans l'espace intermdiaire, s'il l'y
avait aperu pour la premire fois; mais quand il l'avait aperu dans
la zone autorise, il pouvait le suivie partout.

De l rsultaient des contestations assez frquentes sur la question
de savoir o le btiment visit avait t aperu pour la premire
fois.

De l naissait aussi un autre inconvnient. Quand je parle
d'inconvnients, je parle selon la pense des hommes qui veulent
sincrement, rellement, l'abolition de la traite des ngres, et qui
pensent que le but des traits est un but moral, honorable et utile 
atteindre. Il y avait donc,  l'ancienne dmarcation des zones, cet
inconvnient que des btiments qui voulaient faire la traite, quand
une fois ils avaient chapp  la zone du point de dpart, restaient
dans l'espace intermdiaire jusqu' ce qu'ils trouvassent un moment
favorable pour traverser la zone d'arrive, et se rendre au but de
leur destination. L'objet de la convention tait ainsi souvent lud,
et la traite s'accomplissait.

Ce que le nouveau trait a fait, c'est de supprimer cet espace
intermdiaire entre les zones de dpart et d'arrive. Lord Palmerston
avait d'abord propos d'tendre le droit de visite, ce droit spcial
contre les btiments prsums ngriers,  la totalit de l'Ocan, en
n'exceptant que les mers intermdiaires, comme la Mditerrane. Cette
extension a t repousse, et on n'a accord que celle que je viens
d'expliquer.

Je suis loin de nier que celle-ci ne soit relle. Ce que je dis, c'est
qu'elle a t uniquement dtermine par le besoin de rprimer
efficacement la traite, et de supprimer une partie des contestations
auxquelles le rgime prcdent donnait lieu.

(M. Estancelin adresse  l'orateur une interpellation qui n'arrive pas
jusqu' nous.)

M. CUNIN-GRIDAINE, _vivement_.--Monsieur Estancelin, montez  la
tribune si vous avez  parler!

M. ESTANCELIN.--Oui, je demande  faire une observation.

_M. le ministre des affaires trangres._--La Chambre sait bien que je
n'ai pas l'intention d'luder la discussion, et que je ne dissimule
aucune des objections. Je ne veux chapper  rien, rien luder; on
montera aprs moi  cette tribune; j'y remonterai, s'il est
ncessaire; mais aucune interruption n'est utile.

Le but du nouveau trait, comme des premires conventions, n'est
autre, messieurs, que de rprimer efficacement, rellement, d'abolir,
s'il se peut, la traite des ngres. On a dit et on disait tout 
l'heure  cette tribune que l'Angleterre se proposait de tout autres
desseins, et que des intrts fort temporels, fort mondains, taient
sa vritable pense. Messieurs, je ne contesterai jamais la prsence,
le mlange des intrts personnels et temporels au milieu des plus
nobles et des plus dsintresss sentiments. Cela existe; c'est la
condition de notre nature, la condition de la socit humaine. Mais ne
croyez pas qu'il ait jamais t donn  des intrts gostes
d'exciter dans le monde un mouvement pareil  celui qui a dtermin de
grands peuples  s'imposer de grands sacrifices pour abolir la traite
des ngres. Ne croyez pas qu'il ait t donn  une prtention
ambitieuse d'imprimer une telle impulsion aux hommes, et d'atteindre
de tels rsultats. Non, messieurs, quel qu'ait t le mlange des
intrts personnels, de l'ambition, ou de l'gosme national, c'est un
mouvement moral, c'est l'ardent dsir de mettre fin  un commerce
honteux, c'est le dsir d'affranchir une portion de l'humanit
(_Trs-bien! trs-bien!_) qui a lanc et accompli cette oeuvre.

M. ISAMBERT.--C'est la vrit. (_Hilarit prolonge._)

_M. le ministre des affaires trangres._--Messieurs, s'il y a un pays
dans lequel ceci ne doive pas tre contest, c'est assurment le
ntre. Depuis 1789, la France a fait de grandes choses; elle les a
faites avec beaucoup d'aveuglement, de passion, d'erreur, beaucoup de
mauvais systmes et d'intrts personnels. Mais c'est un lan
gnreux, ce sont de nobles dsirs qui vous ont fait tenter et
poursuivre ces grandes et belles choses. Ne contestez pas  d'autres
une gloire que vous avez vous-mmes mrite. Si vous assistiez,
messieurs,  ces grandes runions,  ces _meetings_, o tant d'hommes
de bien, runis par le sentiment d'une pit ardente, se dvouent 
cette cause, si vous voyiez, si vous entendiez ce que l'honorable M.
Isambert a vu et entendu comme moi, il n'y a pas un de vous qui ne ft
convaincu qu'au-dessus des sentiments personnels, au-dessus de
l'gosme national, il y a des sentiments dsintresss, des
sentiments gnreux, un grand amour du bien et de l'humanit,
vritable mobile de ce grand travail que maintenant il faut poursuivre
ou abandonner. (_Trs-bien! trs-bien!_)

M. LANJUINAIS, _de sa place_.--Il ne s'agit pas des principes, il
s'agit des moyens.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je dis qu'il s'agit de le
poursuivre ou de l'abandonner. Eh bien, je suis de ceux qui veulent le
poursuivre; je suis de ceux qui croient que ce qui se passe au milieu
de nous, ces travaux qui se prparent au nom du gouvernement du roi
pour l'abolition de l'esclavage, ces commissions, ces tudes
auxquelles tant d'hommes de bien se livrent, je suis, dis-je, de ceux
qui pensent que tout cela n'est pas vain, que tout cela ne doit pas
tre vain, et qu'il serait trange, qu'il serait ridicule, au moment
o vous prparez l'abolition de l'esclavage, de dtruire, d'affaiblir
du moins les mesures qui ont pour objet d'abolir la traite. Songez-y
bien, messieurs; ne renoncez pas  ce que vous avez entrepris.
L'exprience qui nous donne la sagesse ne doit pas nous rendre
gostes; parce que nous aurons appris  nous dfendre des chimres,
parce que nous aurons appris  tre patients et modrs,
deviendrons-nous glacs et impuissants? Non, non; cela ne sera pas.
Nous acquerrons, nous dploierons les qualits qui sont indispensables
pour mener  bien de telles oeuvres: d'abord la persvrance, et quand
je dis persvrance, je ne parle pas de dix ans, je parle de bien
plus. Une autre qualit plus difficile peut-tre, c'est de savoir
accepter les inconvnients du bien qu'on veut faire et des mesures qui
y conduisent. Il n'y a point de bien gratuit en ce monde; il n'y a
point de bien qui ne cote des sacrifices, des efforts, qui ne fasse
courir des dangers; cela est vrai. Ainsi, dans les conventions de 1831
et 1833, il y a des inconvnients, des abus, des dangers possibles. Je
soutiens qu'il y a aussi des garanties, des moyens de lutter contre
ces dangers. C'est  vous, c'est  votre gouvernement de savoir se
servir des garanties; mais rsignez-vous aux inconvnients,
rsignez-vous aux abus; luttez contre le mal, et ne renoncez pas au
bien; n'affaiblissez pas aujourd'hui, entre les mains de votre
gouvernement, les moyens qu'on lui avait donns il y a dix ans pour
poursuivre cette oeuvre, ces moyens qui n'ont jamais donn lieu 
aucun abus qui vaille le bruit qu'on en fait aujourd'hui. (_Marques
nombreuses d'assentiment._)


M. Thiers m'ayant rpondu, je lui rpliquai immdiatement.


_M. le ministre des affaires trangres._--Messieurs, je serai fort
court; je ne veux que rtablir quelques faits.

Le premier, il est impossible que je ne le fasse pas remarquer  la
Chambre, c'est que la convention de 1833 a t faite par le ministre
du 11 octobre, et que l'honorable M. Thiers, alors ministre du
commerce, y a eu certes autant de part que moi, ministre de
l'instruction publique.

Quand je suis mont tout  l'heure  cette tribune, j'ai accept, sans
hsiter, ma part de responsabilit dans la convention de 1833; je ne
vois pas pourquoi l'honorable M. Thiers rpudie la sienne.
(_Rclamations diverses._)

M. THIERS.--Je n'ai pas dit cela.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je prie les honorables
membres d'tre bien convaincus que je ne veux pas luder la
distinction que l'honorable M. Thiers a tablie entre la convention de
1831 et celle de 1833; j'en parlerai tout  l'heure. Ce que je dis 
prsent, c'est qu'en vrit je ne trouve pas qu'un ministre du 11
octobre ait bonne grce  venir dire, en parlant du trait de 1833:
Voil ce que vous avez fait; vantez-vous-en! (_Rires et murmures._)

Je n'ai aucun dsir de prolonger ce qu'il peut y avoir de personnel
dans cette discussion; mais j'ai voulu, j'ai d relever un fait
trange qui m'a frapp comme la Chambre.

M. THIERS.--Un fait inexact. (_Bruit._)

M. TESTE, _ministre des travaux publics_.--Un fait trs-exact:
consultez les notes du _Moniteur_.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je prie l'honorable M.
Thiers de vouloir bien relever, de sa place, l'inexactitude qu'il me
reproche; mais auparavant, qu'il veuille bien me laisser achever ma
phrase.

L'honorable M. Thiers parlait tout  l'heure des effets de la
convention de 1833, de l'incident du _Marabout_, par exemple, incident
qui s'est pass sous l'empire de la convention de 1833, et non pas du
trait nouveau, puisqu'il n'est pas en excution. Il dcrivait les
dplorables consquences de cet incident pour notre commerce, pour nos
matelots, et il disait: _Vantez-vous-en!_ Voil sur quoi porte mon
observation; je suis tout prt  m'en vanter; mais il faut que
l'honorable M. Thiers s'en vante tout autant que moi. (_Rire
gnral._)

M. THIERS.--Je ne nie pas ce qui est vrai. Je n'ai pas l'habitude de
vouloir faire dire aux documents ce qu'ils ne disent pas. Je me suis
franchement expliqu sur les deux conventions; j'ai dit que la
convention de 1831 avait fait une concession dplorable, que celle de
1833 n'avait fait qu'une chose, de limiter la concession et de donner
quelques garanties pour nous rassurer contre les dangers qui
pourraient menacer notre commerce; mais ces garanties taient
insuffisantes, elles ne couvraient pas suffisamment notre pavillon,
elles ne couvraient que la vie de nos matelots. Je n'ai pas entendu
attaquer la convention de 1833. (_Quelques voix_: Ah! ah!)

Je dis que cette convention a t insuffisante parce que, aprs la
concession qu'on avait faite dans le trait de 1831, il n'y avait plus
de garanties suffisantes pour couvrir notre commerce.

J'ai voulu dire et rpter que la convention de 1833, qui a t faite
avec le plus grand soin, que j'ai loue en l'attribuant  M. le duc de
Broglie, avait offert une plus grande garantie pour notre marine, mais
qu'elle n'avait pu corriger compltement la convention de 1831.
J'ajoute que, lors du trait de garantie de 1833, vous n'avez pu
prvoir tous les inconvnients qui nous menaaient en mer; mais cette
convention valait encore mieux que celle que vous avez faite.

_ gauche._--Vantez-vous-en maintenant.

_M. le ministre des affaires trangres._--J'en demande pardon 
l'honorable M. Thiers, mais il vient de mler des questions que
j'avais soigneusement spares; l'affaire des zones n'est ici pour
rien, et quant  la diffrence entre la convention de 1831 et celle de
1833, j'allais y arriver. Je ne suis pas plus responsable de la
convention de 1831 que l'honorable M. Thiers, et s'il y avait  s'en
vanter, ce ne serait pas  moi plus qu' lui de le faire, comme le
reproche, s'il y avait lieu, ne s'adresserait pas plus  moi qu' lui.
Mais je laisse l ces misres (_Exclamations ironiques  gauche_), je
laisse l ces misres que je n'ai pas portes  cette tribune, et je
rappelle la question  son vritable caractre. Je dis que les
principales garanties taient contenues dans la convention de 1831;
que la garantie, par exemple, qui exige que le mandat soit donn par
les deux gouvernements et qu'aucun croiseur ne puisse exercer en vertu
du mandat d'un seul gouvernement, appartient  la convention de 1831.
(_Au centre._ C'est vrai!) La convention de 1833 a eu pour objet de
complter la convention de 1831, d'assurer l'efficacit des mesures
prises par celle-ci pour la rpression de la traite, en mme temps que
de porter remde  quelques-uns des abus possibles. La convention de
1833 n'a pas fait ce que l'honorable M. Thiers vient de faire ici;
elle n'a pas dsavou la convention de 1831; elle a accept ses bases
comme ses prcautions, elle l'a complte et amliore quand elle l'a
pu; le prambule mme le dit: Ayant reconnu la ncessit de
dvelopper quelques-unes des clauses contenues dans la convention
signe en 1831... Et il suffit, en effet, de lire attentivement la
seconde convention pour reconnatre qu'elle contient le dveloppement
des clauses rpressives aussi bien que l'intention de porter remde
aux abus possibles.

Je passe  une autre erreur plus grave encore. L'honorable M. Thiers
a parl tout  l'heure du droit des neutres, et il a dit que nous
l'avions abandonn. Je dis que non.

M. Thiers a cit entre autres ce grand principe du droit des neutres
qui veut qu'un btiment convoy ne puisse tre visit, et il en a
dplor la perte. Mais il n'a donc pas lu la convention de 1833; ce
principe y est rappel et consacr dans un article formel, l'art. 3,
et le voici:

Il demeure expressment entendu que si le commandant d'un croiseur de
l'une des deux nations avait lieu de souponner qu'un navire marchand,
naviguant sous le convoi ou en compagnie d'un btiment de guerre,
s'est livr  la traite, il devra communiquer ses soupons au
commandant du convoi ou du btiment de guerre, lequel procdera seul 
la visite de ce navire suspect.

Voil donc ce grand principe du droit des neutres, le voil respect,
consacr autant que l'honorable M. Thiers peut le souhaiter.

M. Thiers vous a dit que les tats-Unis, par leur rsistance au droit
de visite, restaient les seuls protecteurs du droit des neutres, et
qu'ils rsistaient  ce que nous avions accept.

J'ai eu l'honneur de dire tout  l'heure  cette tribune que nous
n'entendions abandonner aucun des principes du droit des neutres, et
que si, en temps de guerre, quelqu'un de ces principes tait viol,
nous le soutiendrions aussi nergiquement que nous l'avons jamais
soutenu, et que nous soutiendrions les nations qui le soutiendraient,
si elles avaient besoin de notre concours.

J'ai dit cela, et je le rpte. Mais les tats-Unis ont, dans leur
rsistance actuelle au droit de visite, une raison que M. Thiers n'a
pas rappele. L'Angleterre prtend exercer, sur les btiments des
tats-Unis, un droit de presse des matelots anglais. L'Angleterre
prtend que, lorsque par un motif quelconque, elle visite un btiment
amricain, elle a le droit d'y reconnatre les matelots anglais
dserteurs, de les y prendre et de les renvoyer en Angleterre. Elle ne
prtend pas au droit de visiter les btiments amricains dans ce but
spcial; non, elle ne va pas jusque-l; mais elle soutient que toutes
les fois qu'elle visitera un btiment amricain pour un objet
quelconque, elle pourra exercer le droit de presse sur les matelots
anglais qu'elle trouvera  bord.

C'est l, messieurs, le grand motif de la rsistance si nergique des
Amricains contre tout droit de visite anglais, sous quelque forme et
sous quelque prtexte qu'il se produise; et,  mon avis, les
Amricains ont raison. Si les Anglais prtendaient venir chercher des
matelots anglais  bord des vaisseaux franais, certainement nous
rsisterions comme les Amricains. Mais tenez pour certain que, s'il
ne s'agissait que du droit de visite, dans les limites o il est
renferm pour nous, sous les conditions auxquelles il doit s'exercer,
avec les garanties qui y sont attaches, tenez pour certain, dis-je,
que vous ne verriez pas aux tats-Unis un soulvement pareil  celui
qui y a clat toutes les fois que la prtention de l'Angleterre,
quant  ses matelots, s'est manifeste.

Je poursuis.

M. Thiers a regard comme un fait grave la suppression prsume, dans
la convention nouvelle, de l'article qui disait que le nombre des
croiseurs de chaque nation ne pourrait jamais tre le double des
croiseurs de l'autre.

Le vritable motif de la suppression de cet article a t celui-ci:
c'est qu'il tait impossible de l'appliquer  la Russie et  la
Prusse. Il tait impossible de prtendre que les Anglais ou les
Franais ne pussent pas avoir le double des croiseurs de la Russie ou
de la Prusse. On a donc supprim la limitation, et on a pens que la
ncessit du double mandat tait une limitation aussi efficace, que
celle-l suffisait, et qu'on n'avait pas besoin de l'autre.
videmment, on a eu raison.

Quant au reproche tir de ce que le trait n'a pas t rdig
exclusivement en franais (_Mouvement_), messieurs, je ne le trouve
pas srieux. Il y a une rdaction en franais, rdaction donne comme
un texte original, signe comme un texte original par tous les
plnipotentiaires. Que l'Angleterre ait voulu une rdaction en
anglais, et signe de mme, je ne crois pas qu'on pt la refuser. Si
l'Autriche avait voulu en avoir une version allemande, pour mon
compte, je n'y aurais apport aucune objection, et je ne crois pas que
l'amour-propre national y ft engag.

M. Thiers a beaucoup insist, et c'est l'objection qui revient sous
toutes les formes, sur ce que la totalit des mers commerciales se
trouverait livre aux croiseurs anglais. Je rponds  cela que notre
marine a eu, en dix ans, 105 croiseurs contre 124 croiseurs anglais.
Si cet tat de choses devait entraner pour nous des inconvnients,
nous avons dans la convention le moyen d'y porter remde. Je ne puis
que rpter ici ce que j'ai dj eu l'honneur de dire  la Chambre en
finissant. Sans doute il y a des dangers possibles dans les
conventions dont il s'agit; ces dangers sont insparables de la
grandeur de l'oeuvre que nous voulons accomplir. Il a t reconnu que
l'extension des conventions  toutes les grandes puissances et la
modification des zones taient ncessaires pour l'efficacit de la
rpression de la traite. Si des abus graves se produisaient, nous ne
sommes point dsarms; nous userions du droit de refuser les mandats,
du droit de rclamer des indemnits. Comme je pense qu'entre nations
civilises, mme quand on s'appelle la France et l'Angleterre, les
traits sont quelque chose, je n'hsiterais pas  en rclamer
nergiquement l'observation; et je suis sr qu'avec la justice pour
nous et la force de la France, nous obtiendrions toutes les
rparations auxquelles nous aurions droit. (_Trs-bien!
trs-bien!--Aux voix! aux voix!_)

       *       *       *       *       *

--Sance du 24 janvier 1842.--

_M. le ministre des affaires trangres._--Messieurs, je n'avais pas
le projet de reprendre la parole dans ce dbat, et,  l'tat de ma
voix (la voix du ministre est trs-affaiblie), la Chambre voit bien
que je ne la garderai pas longtemps. (_Parlez! parlez!_)

Mais, quelle que soit la difficult que j'prouve, un double devoir
m'appelle imprieusement  cette tribune: le premier, envers une
grande et sainte cause que j'ai toujours dfendue et que je ne
dserterai pas aujourd'hui (_Bruits divers_); le second, envers la
couronne que j'ai l'honneur de reprsenter sur ces bancs et dont je ne
livrerai pas les droits. (_Nouveaux bruits._)

On vous disait tout  l'heure que la traite avait t depuis dix ans
efficacement rprime, qu'on ne pouvait plus l'imputer  la France,
que depuis dix annes pas un btiment franais n'en avait t trouv
coupable. J'accepte, messieurs, j'accepte avec empressement ce fait;
je suis ravi qu'on en soit  ce point convaincu. Pourquoi est-il
arriv? Parce que les conventions de 1831 et de 1833 ont mis  la
traite, pour la France comme pour l'Angleterre, un obstacle efficace.
C'est aux conventions de 1831 et de 1833 qu'appartient le mrite
d'avoir rellement supprim chez nous la traite et lav le pavillon
franais de cette infamie.

Maintenant, messieurs, voulez-vous que je vous dise pourquoi on a
demand, on a poursuivi l'extension des traits qui, en France et en
Angleterre, avaient atteint ce but? Pour que ce mme but ft atteint
partout et avec la mme efficacit. Savez-vous ce qui arrivait depuis
que la traite ne se faisait plus sous le pavillon franais ou anglais?
Elle se faisait sous d'autres pavillons, sous des pavillons que ni la
France ni l'Angleterre n'avaient le droit de visiter. Les petits tats
que j'ai nomms  cette tribune servaient d'instruments  la traite;
leur pavillon s'y prtait. Eh bien, on a voulu que les mmes moyens
qui rprimaient efficacement la traite franaise et anglaise
s'appliquassent aux autres nations. C'est dans ce dessein qu'on a
rclam l'extension des deux conventions premires; et quand elle a
t obtenue, tel pavillon sous lequel la traite se faisait jusque-l
a cess de la faire. Voil le vritable objet des ngociations
poursuivies depuis 1832 et 1833.

Et M. Berryer ne vous disait-il pas tout  l'heure: S'il reste un seul
pavillon en dehors des conventions, si le pavillon des tats-Unis, par
exemple, continue  pouvoir couvrir la traite, elle continuera, et vos
traits seront illusoires. Ah! M. Berryer reconnat donc l'efficacit
des conventions! (_Mouvements divers._)

_Voix  gauche._--La question n'est pas l!

_M. le ministre des affaires trangres._--Je conjure la Chambre de
vouloir bien me prter un peu d'attention silencieuse, car les efforts
que je fais en ce moment sont tels que, si j'avais  surmonter les
orages de la Chambre, je ne pourrais y suffire.

M. Berryer reconnat, dis-je, que, partout o les conventions sont
appliques, elles sont efficaces, et que la traite est rellement
supprime. Il dit que si un seul pavillon, celui des tats-Unis, reste
en dehors,  lui seul il fera la traite.

Aussi, messieurs, je dsirerais bien vivement que les tats-Unis
acceptassent ce que toutes les grandes puissances du monde ont accept
aujourd'hui. Je croirais avoir rendu  l'humanit un grand service si
je pouvais obtenir l'adhsion des tats-Unis  la convention que nous
dbattons en ce moment. Je vous ai dit avant-hier pour quelle grande
raison ils s'y refusaient; mais, n'eussent-ils pas cette raison de
refus,  Dieu ne plaise que leur libert soit entame sur ce point! 
Dieu ne plaise que, comme M. Berryer vous le disait, la contrainte
soit jamais employe par qui que ce soit, Angleterre ou France, pour
forcer une nation  accepter un pareil arrangement! On n'a employ la
contrainte contre personne; aucune puissance, petite ou grande, n'a
t amene par la contrainte  accepter la convention; toutes l'ont
fait librement, noblement, pour s'associer  cette grande oeuvre que
la France et l'Angleterre ont poursuivie depuis cinquante ans, et
qui, pour la premire fois, est, sinon compltement abandonne, du
moins menace aujourd'hui.

Messieurs, les tats-Unis sont libres, les tats-Unis resteront
libres. Le jour o ils adhreront aux conventions, ils auront fait une
grande et belle chose, ils auront accompli l'abolition de la traite
dans le monde. Et ne croyez pas que leur libert, pas plus que celle
des mers, que celle des terres, ait  en souffrir. Ne croyez pas que
la libert des mers, comme, on l'a tant rpt, soit le moins du monde
engage dans cette question: la libert des mers n'a rien  y voir; la
libert des mers reste aujourd'hui ce qu'elle tait auparavant.
(_Dngations aux extrmits._)

_M. le prsident._--Ces interruptions sont insupportables. On peut
contester  la tribune les doctrines d'un orateur, mais on doit lui
permettre d'tre entendu.

_M. le ministre des affaires trangres._--Un cas a t ajout  ceux
que toutes les nations civilises ont mis en dehors de la libert des
mers; voil tout. Ne dites pas qu'il n'y a point de cas semblables;
vous en avez vous-mmes proclam  cette tribune. Vous avez parl de
la piraterie, de la contrebande de guerre; vous avez reconnu que,
selon les principes avous par toutes les nations les plus jalouses de
la libert des mers, selon les principes professs par la France
elle-mme, la contrebande de guerre tait interdite, et que le droit
de visite existait sur les neutres pour arrter la contrebande de
guerre.

M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.

_M. le ministre des affaires trangres._--Ce que les conventions de
1831 et de 1833 ont fait, c'est de considrer la chair humaine comme
une contrebande de guerre; elles ont fait cela, rien de moins, rien de
plus; elles ont assimil le crime de la traite au dlit accidentel de
la contrebande de guerre:  Dieu ne plaise que la libert des mers
soit compromise  si bon march! Il ne s'agit pas plus de la libert
des mers que de la libert des tats-Unis. Les mers restent libres
comme auparavant; il y a seulement un crime de plus inscrit dans le
code des nations, et il y a des nations qui s'engagent les unes envers
les autres  rprimer en commun ce crime, rprouv par toutes.
(_Bravo!_)

Et le jour o toutes les nations auront contract ce mme engagement,
le crime de la traite disparatra; et ce jour-l, les hommes qui
auront poursuivi ce noble but  travers les orages politiques et les
luttes des partis,  travers les jalousies des cabinets,  travers les
rivalits personnelles, les hommes, dis-je, qui auront persvr dans
leur dessein, sans s'inquiter de ces accidents et de ces obstacles,
ces hommes-l seront honors dans le monde; et j'espre que mon nom
aura l'honneur de prendre place parmi les leurs. (_Bravo!_)

Il me reste un second devoir  remplir. J'ai dfendu la cause des
noirs, je viens dfendre celle des prrogatives de la couronne. Quand
je parle des prrogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs,
car je pourrais dire aussi que je viens dfendre l'honneur de mon
pays. C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole (_Sensation_),
de ne pas proposer, de ne pas entamer lgrement ce qu'on dsavouera
deux ou trois ans aprs. En 1838, au mois de dcembre, la France et
l'Angleterre runies, aprs y avoir bien pens sans doute, car de
grands gouvernements, de grands pays pensent  ce qu'ils font, la
France et l'Angleterre runies, dis-je, ont propos  l'Autriche,  la
Prusse et  la Russie, non pas d'adhrer simplement aux conventions
antrieures de 1831 et de 1833, mais de faire un nouveau trait dont
elles leur ont propos le texte, conforme au trait qui vous occupe en
ce moment.

Aprs deux ou trois ans de ngociations, de dlibrations, les trois
puissances ont accept: le trait a t conclu. Il n'est pas encore
ratifi, j'en conviens, et je ne suis pas de ceux qui regardent la
ratification comme une pure formalit  laquelle on ne peut se refuser
d'aucune faon, quand une fois la signature a t donne. (_Bruits
divers._) La ratification est un acte srieux, un acte libre, je suis
le premier  le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette
question un incident nouveau, elle peut apporter, par l'expression de
son opinion, un grave embarras... je ne dis rien de plus
(_Sensation_), un grave embarras  la ratification; mais, dans cet
embarras, la libert de la couronne et des ministres de la couronne
reste entire.

_Voix nombreuses._--C'est vident.

_M. le ministre._--La libert de ratifier ou de ne pas ratifier,
quelle qu'ait t l'expression de l'opinion de la Chambre, reste
entire dans tous les cas. (_Nouvelles marques d'adhsion._)

Sans doute l'opinion de la Chambre, si la Chambre exprime son opinion,
est une considration grave qui doit peser dans la balance; mais elle
n'est pas dcisive. (_C'est juste!_)

Et j'ajoute qu' ct de cette considration, il y en a d'autres bien
graves aussi, car il y a peu de choses plus graves pour un
gouvernement que de venir dire aux puissances avec lesquelles il est
en rapport rgulier et amical: Ce que je vous ai propos il y a trois
ans, je ne le ratifie pas aujourd'hui. (_Mouvement  gauche._) Vous
l'avez accept  ma demande; vous avez fait certaines objections, vous
avez demand certains changements. Ces objections ont t accueillies,
ces changements ont t faits. Nous tions d'accord, n'importe, on ne
ratifie pas aujourd'hui. (_Nouveau mouvement._)

Je dis qu'il y a l quelque chose de bien grave pour l'autorit du
gouvernement de notre pays, pour l'honneur de notre pays lui-mme...
(_Interruption  gauche._) Oui, l'honneur de notre pays est intress
 n'avoir rien propos que srieusement,  n'avoir rien fait que
srieusement,  avoir bien pes, il y a trois ans, la question sur
laquelle on dlibre aujourd'hui. L'autorit du gouvernement,
l'honneur du pays, l'intrt de la grande cause qui se dbat devant
nous, voil certes des motifs puissants, voil des considrations
suprieures qu'un ministre serait bien coupable d'oublier.

Je le rpte en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la
libert du gouvernement du roi reste entire (_Oui!_ _oui!_); quand
il aura  se prononcer dfinitivement, il psera toutes les
considrations que je viens de vous rappeler, et il se dcidera sous
sa responsabilit. Vous le trouverez prt  l'accepter. (_Marques
d'assentiment aux centres._)




CXV

Sur l'envoi d'un ambassadeur  Madrid, et sur nos relations avec la
cour d'Espagne.

--Chambre des dputs.--25 janvier 1842.--


Aprs une interruption des relations diplomatiques entre la France et
l'Espagne, le gouvernement du roi avait envoy  Madrid un nouvel
ambassadeur, M. le comte de Salvandy. Cette mission avait donn lieu,
entre les deux tats,  des difficults graves, encore pendantes, dont
le discours de la couronne n'avait point parl. Dans la discussion de
l'adresse, M. Gustave de Beaumont proposa,  ce sujet, l'insertion
d'un paragraphe que je combattis et qui fut rejet.


M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Je devrais me refuser
 ce dbat...

_Plusieurs voix._--Plus haut! plus haut!

_M. le ministre._--Je parlerai aussi haut qu'il me sera possible; mais
la Chambre sait que j'ai la voix un peu affaiblie.

Je devrais, dis-je, me refuser  ce dbat. Il porte sur une affaire
encore pendante, dlicate, complique, qui peut d'un moment  l'autre
prendre des faces diverses. Ce serait mon droit et peut-tre mon
devoir de me taire absolument; mais on abuserait de mon silence pour
induire en erreur la Chambre. L'amendement qu'on lui propose me parat
plein d'inconvnients pour notre pays, pour le gouvernement du roi,
pour la Chambre elle-mme. Je veux le repousser en peu de mots et par
un simple expos de notre situation envers l'Espagne. Je le fais,
comme je le disais tout  l'heure, contre mon gr, avec le sentiment
que c'est de la mauvaise politique, mais par une ncessit absolue.

La Chambre se rappelle  quel moment le cabinet du 29 octobre 1840 est
entr en relations avec l'Espagne, au moment mme o la rvolution de
septembre venait de s'accomplir  Madrid. La Chambre sait quel
mouvement, il faut bien que j'appelle les choses par leur nom, quel
mouvement antifranais a accompagn cette rvolution. Je pourrais en
dire les causes; je ne le ferai pas: je me borne  rappeler le fait;
il est notoire. La rvolution de septembre s'est accomplie au milieu
d'un mouvement antifranais et par l'influence d'un parti
antifranais.

L'attitude du gouvernement du roi tait donc dlicate. Il prit celle
d'une politique parfaitement tranquille, en rapports rguliers, mais
point empresss, avec le gouvernement espagnol. Le cabinet s'est
surtout appliqu  convaincre l'Espagne de deux choses: la premire,
que nous n'entendions aucunement intervenir dans ses affaires
intrieures, et nous ingrer dans son gouvernement par une influence
trangre; la seconde, que nous ne considrions point l'Espagne comme
un thtre de nos rivalits, de nos luttes avec telle ou telle
puissance europenne, sacrifiant sans cesse dans ces luttes les
intrts de l'Espagne et mme nos intrts.

Voil les deux ides qui ont t la rgle de la politique du cabinet
du 29 octobre envers l'Espagne. Il les a scrupuleusement mises en
pratique. Nous avons vit toute occasion de dbat, de querelle. Elles
ne nous ont pas manqu. Plusieurs incidents sont survenus, que la
Chambre peut se rappeler: l'affaire des Aldudes et l'affaire de l'lot
del Rey. Nous n'avons voulu envenimer aucune de ces questions; nous
avons t modrs, patients, tolrants, uniquement occups
d'entretenir avec l'Espagne des rapports rguliers, et de la bien
convaincre que nos intentions taient bienveillantes et sincres.

Au bout de quelque temps, nous avons gagn du terrain. Cette tendance
antifranaise, qui avait clat dans la rvolution de septembre, s'est
attnue; les rapports sont devenus plus faciles, plus bienveillants.
Un ministre espagnol est venu  Paris, o il n'y avait auparavant
qu'un charg d'affaires. Enfin, une autre circonstance, qui pouvait
tre trs-importante pour les affaires d'Espagne, est survenue: le
cabinet britannique a chang.

Nous avons pens que ces trois circonstances, l'amlioration de nos
rapports, l'arrive  Paris d'un ministre espagnol, le changement du
cabinet britannique, motivaient l'envoi d'un ambassadeur  Madrid. Je
dirai tout  l'heure dans quelle pense l'ambassadeur a t envoy; je
rappelle en ce moment les circonstances au milieu desquelles l'envoi a
t rsolu.

Au moment mme o le gouvernement du roi venait de prendre cette
rsolution, l'insurrection christine a clat. La Chambre sait quelles
accusations ont retenti  ce sujet contre le gouvernement franais: on
l'a reprsent comme complice, comme auteur de l'insurrection
christine; j'affirme de la faon la plus positive qu'il y a t
compltement tranger.

Je vais plus loin: des avertissements ont t donns au gouvernement
espagnol sur des prparatifs qui se faisaient contre lui, sur des
envois d'armes, de munitions de guerre, etc., dans les provinces
basques: on en ignorait l'objet, l'origine; mais on l'informait du
fait. Et peu aprs ces avertissements, l'insurrection a clat. Je
rpte que le gouvernement y a t tout  fait tranger.  cette
occasion, le ministre espagnol  Paris a adress au gouvernement du
roi plusieurs demandes. Il a demand que les rfugis carlistes qui se
pressaient sur la frontire pour aller prendre part au mouvement
fussent interns; la demande a t accorde. Il a demand que les
rfugis christinos qui prenaient la mme route fussent galement
interns; ils l'ont t. Il a dsign quelques noms propres qui
inquitaient spcialement, sur cette frontire, le gouvernement
espagnol; on les a fait interner. Il a adress au gouvernement du roi
une autre demande qui a t  l'instant mme et premptoirement
refuse; je n'ai pas besoin de dire pourquoi: la Chambre le sait.
(_Marques d'approbation._)

Voil, messieurs, quelles ont t, avant l'insurrection christine,
l'attitude et la conduite du gouvernement du roi; voil quelles ont
t son attitude et sa conduite pendant l'insurrection. Cependant tout
le monde sait que, pendant et aprs cette insurrection, ce mme
mouvement antifranais, ces mmes emportements, ces mmes suppositions
dclamatoires et injurieuses, qui avaient clat en Espagne contre la
France au moment de la rvolution de septembre, se sont renouveles
avec violence: il y a eu plus que des dclamations, plus que des
suppositions calomnieuses; des atteintes ont t portes  notre
territoire; sur plusieurs points, en Espagne, nos nationaux ont t
menacs; dans le port de Barcelone, nos btiments ont t inquits.
Nous avons d prendre des prcautions  l'occasion de ces menaces;
nous les avons prises avec une extrme prudence, dans le seul but de
garantir partout la personne et les intrts de nos nationaux; et, ds
que la ncessit des prcautions s'est loigne, les prcautions
mmes, les mouvements de troupes et de vaisseaux se sont loigns
aussi. Je puis l'affirmer sans crainte: dans les mesures adoptes pour
prserver et notre territoire et nos nationaux des mouvements qui
clataient en Espagne, la plus grande modration a t pratique.

L'insurrection touffe, le mouvement anarchique qui se produisait sur
plusieurs points fit sentir au gouvernement espagnol la ncessit
d'une rpression plus efficace, d'un retour plus nergique aux
principes d'ordre. Nous avons jug que c'tait l un moment favorable
pour faire partir l'ambassadeur du roi. Dans cette crise naissante, le
gouvernement espagnol devait sentir un besoin d'appui; et quand je dis
appui, je ne le dis pas d'une faon qui puisse tre dsagrable ni
insultante pour une grande nation; je parle de cet appui moral, de
cette adhsion clatante que la prsence d'un ambassadeur donne au
pays, au gouvernement auprs duquel il est accrdit. Le dpart de
l'ambassadeur du roi pour Madrid tait, dans notre pense, d'abord une
grande marque d'affection et de dfrence pour la jeune reine 
laquelle la France et son roi doivent et veulent donner toute la
protection qu'un pays et un gouvernement tranger peuvent donner hors
de leur territoire... (_Marques d'adhsion au centre._) C'tait en
mme temps une marque d'impartialit, de neutralit dans les
dissensions intrieures de l'Espagne. C'tait aussi, comme je le
disais tout  l'heure, un appui prt au gouvernement espagnol contre
l'anarchie qui le menaait, et qu'il sentait le besoin pressant de
rprimer; c'tait enfin un grand appui moral donn  ce gouvernement
auprs de l'Europe, pour l'aider  atteindre le but qu'en gardant
toutes les convenances de leur dignit les gouvernements nouveaux ont
toujours raison de poursuivre, leur reconnaissance par les peuples
civiliss et les gouvernements anciens. (_Nouvelles marques
d'adhsion._)

C'est l un but trs-lgitime; c'est une grande force dont les
gouvernements nouveaux ont besoin, et qu'il serait insens  eux de ne
pas rechercher. On recherchait cette force pour l'Espagne; nous le
savions, et nous avons pens que l'arrive d'un ambassadeur du roi 
Madrid seconderait puissamment les ngociations entreprises dans ce
dessein.

Voil dans quelles ides, dans quel sentiment l'ambassadeur du roi a
t nomm et est parti. Si je ne me trompe, l'honorable propinant
lui-mme, malgr ses prventions, doit trouver cela srieux et
lgitime.

Quand l'ambassadeur est parti, messieurs, il tait nomm depuis
plusieurs mois; on savait auprs de qui il tait accrdit. Il tait
accrdit auprs de la reine Isabelle II; on savait quelles taient
ses lettres de crance; il ne pouvait y avoir  cet gard aucune
incertitude.

Quand il est arriv, non pas le premier jour de son arrive, non pas
dans sa premire entrevue avec M. le ministre des affaires trangres
d'Espagne, mais le lendemain seulement, la question dont on a tant
parl a t leve. On dit aujourd'hui: Pourquoi ne l'avez-vous pas
prvue? Et de quel droit nous aurait-on demand de la prvoir? Nous
avons agi dans cette occasion, comme dans toutes les autres,
loyalement, publiquement, selon nos prcdents, selon les principes de
toute monarchie, constitutionnelle ou autre, selon les rgles du droit
public europen.

Quant aux prcdents, je ne parlerai pas, si vous voulez, des anciens,
de ceux qui sont antrieurs  l'tablissement du rgime
constitutionnel en Espagne et en France: ils sont nombreux, clairs,
tous semblables. Je veux bien les omettre, quoique je fasse grand cas
de leur autorit. Je me bornerai aux prcdents nouveaux, aux
prcdents de notre propre gouvernement, prcdents auxquels toute
l'Europe a concouru.

En Grce, l'Europe a envoy des ministres  un roi mineur. Ces
ministres, ceux de la France comme les autres, ont t accrdits
auprs du roi mineur. C'est  lui-mme qu'ils ont remis leurs lettres
de crance en prsence de la rgence.

Voulez-vous un autre exemple plus frappant encore, plus analogue 
l'Espagne, un exemple absolument pareil au cas qui nous occupe?

Au Brsil, l'empereur dom Pedro II tait mineur; le rgent, M. Feijo,
lve la mme prtention qu'on lve aujourd'hui  Madrid, la
prtention que les lettres de crance, quoique adresses au souverain,
lui soient remises  lui en personne, comme investi, dit-il, de la
plnitude de l'autorit royale. Il lve cette prtention; il la porte
 la connaissance de tous les membres du corps diplomatique, 
Rio-Janeiro. Elle est unanimement repousse, repousse plus tard par
les instructions venues d'Europe, comme elle l'avait t au premier
moment par les agents diplomatiques tablis  Rio-Janeiro. L'Autriche,
la France, l'Angleterre, rpondent de la mme faon. Le rgent renonce
 sa prtention, et les lettres de crance sont prsentes 
l'empereur mineur, en prsence du rgent, qui les reoit aprs lui.

Voil les faits rcents des tats constitutionnels les plus analogues
 l'Espagne par leur origine, par leur langue, par leurs institutions.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Rien de plus simple, messieurs: c'est l le principe mme de la
monarchie. Que faut-il  la monarchie? Que, pendant les minorits,
tout ce qui est dignit, hommage, manifestation publique, s'adresse 
la personne du souverain; que tout ce qui est autorit, exercice rel
et efficace du pouvoir, soit remis  la personne investie de la
rgence.

La minorit dans une monarchie, ce n'est pas la mort, ce n'est pas
l'clipse du monarque: il est inactif, il n'est pas absent. Il y a des
devoirs qui s'adressent  lui, des droits qui rsident en lui. Si cela
n'tait pas, vous verriez bientt, dans les minorits, et surtout dans
les minorits places au milieu des rvolutions, vous verriez bientt
disparatre la monarchie. (_Au centre_: Trs-bien!) Lorsque cette
question s'leva au Brsil, prcisment au sein d'une monarchie
naissante, et naissante au milieu des rvolutions, ce fut l la raison
principale sentie et allgue par toute l'Europe. Il faut que la
royaut paraisse dans toutes les occasions o elle peut paratre
convenablement, o elle a, non une autorit pratique et relle 
exercer, mais des hommages  recevoir, soit de ses peuples, soit des
trangers.

Et ce ne sont pas l, messieurs, des questions d'tiquette, de vaines
formalits: c'est ainsi que les gouvernements se fondent; c'est ainsi
que les principes se maintiennent; c'est ainsi que les sentiments sont
entretenus, aliments, chauffs dans le coeur des populations.
(_Trs-bien!_) Si vous voulez faire disparatre toutes les occasions
de les manifester, si vous ne voulez pas que la dignit extrieure
reste au monarque, ne comptez plus sur la monarchie, elle disparatra
bientt elle-mme. (_Trs-bien!_)

En levant, je ne dirai pas cette prtention, car ce n'tait pas d'une
prtention qu'il s'agissait, nous avons eu l'intention de continuer un
droit et un fait, un droit et un fait non-seulement franais, mais
europen; lorsque ce qui s'est pass  Madrid a t connu en Europe,
partout, partout sans hsiter, les cabinets ont donn raison  la
France; les cabinets constitutionnels comme ceux qui ne le sont pas,
l'Angleterre comme les puissances continentales. Partout on a reconnu
que le gouvernement du roi n'avait fait, en cela, que se conformer 
ses propres prcdents, aux prcdents de tout le monde, aux rgles de
sa propre monarchie, aux rgles de toutes les monarchies,
constitutionnelles ou non et ceux des cabinets europens qui ont pu
manifester leur opinion en Espagne l'ont fait hautement.

Voil, messieurs, le vritable tat de la question.

Aux faits que je viens de rappeler, aux raisons que je viens de
donner, l'Espagne en oppose d'autres. Je ne les discute point; ce
n'est pas moi qui viendrai,  moins que je n'y sois contraint,
discuter  cette tribune le sens d'un article de la constitution
espagnole;  l'Espagne seule il appartient d'en dcider. Sans nul
doute, quand l'Espagne juge  propos d'imposer certaines conditions,
certaines rgles  la rception des ambassadeurs ou des ministres
plnipotentiaires trangers, quand elle dit que sa constitution le lui
prescrit, elle est dans son droit. (_ gauche_: Trs-bien!) Personne
ne prtend la contraindre  le violer. Mais son droit ne dtruit pas
le ntre (_C'est vident!_), son opinion ne fait rien  la ntre.
(_Trs-bien!_) Nous restons tous parfaitement libres. Eh bien, nous ne
croyons pas que nous devions, que nous puissions convenablement pour
nous-mmes, utilement pour l'Espagne, avoir un ambassadeur  Madrid 
de telles conditions; et nous rappelons le ntre.

On dit: Il ne fallait pas envoyer d'ambassadeur. J'ai dit tout 
l'heure par quelles raisons nous l'avions envoy. J'ai dit que nous
n'tions point tenus de prvoir cet obstacle, que nous n'avions
rencontr nulle part; j'ajoute que la crainte mme de le rencontrer
n'et pas t pour nous une raison suffisante de ne pas envoyer 
Madrid un ambassadeur, et de ne pas essayer de rendre  l'Espagne le
service important que nous croyions et que nous voulions lui rendre
par cet envoi. (_Trs-bien!_)

Dans ma conviction, que je n'entends en aucune faon imposer 
l'Espagne, que j'exprime pour mon pays, l'Espagne a mconnu ses
propres intrts; elle a mconnu et les intentions du gouvernement du
roi et les avantages qu'elle devait en retirer.

Et ce n'est pas moi seul qui parle ainsi: l'Espagne a des allis, des
amis: qu'elle les consulte; ils lui tiendront le mme langage,
soyez-en certains.

Les choses tant ainsi, messieurs, que vous demande-t-on par
l'amendement?

Le discours de la couronne a gard le silence sur l'Espagne: il nous a
paru que c'tait, envers l'Espagne elle-mme, l'attitude la plus
convenable de notre part; que le meilleur service que nous pussions
encore lui rendre tait de ne pas faire de ceci une occasion de dbat
solennel et irritant.

Le gouvernement du roi n'a point provoqu le dbat qui s'lve
aujourd'hui; il a eu l'intention de ne point le provoquer. La Chambre
entend-elle changer cette attitude du gouvernement du roi envers
l'Espagne? Entend-elle substituer une diplomatie  une autre?
Entend-elle faire de la diplomatie dans son adresse? En s'occupant de
rpondre au discours de la couronne, entend-elle rpondre  l'adresse
des corts de Madrid? (_Trs-bien!_) C'est de cela qu'il s'agit,
messieurs. Le gouvernement du roi a suivi envers l'Espagne une
certaine politique; il a pris une certaine attitude; il l'a prise dans
le discours de la couronne comme dans ses autres actes. De leur ct,
les corts de Madrid ont fait une adresse, Que vous demande-t-on? De
rpondre dans votre adresse  celle des corts et non pas au discours
de la couronne? (_Murmures  gauche._) Est-ce l ce que veut faire la
Chambre? (_Au centre_: Non! Non!) Croit-elle que ce soit l son rle
dans les affaires extrieures du pays? Croit-elle que ce soit ainsi
qu'elle doive y intervenir pour porter son jugement sur la manire
dont elles sont conduites? Croit-elle que ce soit ainsi, dans une
affaire pendante, dans une situation flagrante, qu'elle doive venir
exercer une action imprvue, irrgulire, et entrer en conversation
avec une assemble trangre, au lieu de rpondre au discours du roi?
L est la vraie question; la Chambre en dcidera. (_Approbation au
centre.--Une longue agitation succde  ce discours._)




CXVI

Discussion sur la proposition de M. Ducos, relative  l'extension des
droits lectoraux.

--Chambre des dputs.--Sance du 15 fvrier 1842.--


Dans la sance du 14 fvrier 1842, M. Ducos dveloppa une proposition
tendant  faire dclarer lecteurs tous les citoyens inscrits sur la
liste dpartementale du jury. Un long dbat s'leva  ce sujet. J'y
pris part le 15 fvrier en rpondant  M. Billault qui avait appuy la
proposition. Elle fut rejete dans cette mme sance.


M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Messieurs, au moment
de prendre part  ce dbat, je demande  la Chambre, je demande 
l'opposition la permission d'oublier un moment le dbat mme,
d'oublier un moment les partis qui nous divisent, leurs engagements,
leurs luttes, leurs craintes et leurs esprances, de considrer la
question en elle-mme, uniquement en elle-mme, au seul point de vue
de l'intrt social, abstraction faite de toute combinaison politique,
de tout intrt, de tout incident parlementaire ou personnel.

Quand je me place  ce point de vue, je l'avoue, messieurs, 
l'instant mme, la question disparat. J'ai beau regarder, j'ai beau
chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans l'tat de
la socit,  la rforme lectorale qu'on vous propose, aucun motif
rel, srieux, aucun motif digne d'un pays libre et sens.

Ce n'est pas la premire fois, messieurs, que de telles questions se
dbattent. Avant nous, ailleurs que chez nous, des rformes
lectorales ont t proposes, discutes, accomplies. Pourquoi? Dans
quelles circonstances? Sous l'empire de quelles ncessits?

La socit tait divise en classes diverses, diverses de condition
civile, d'intrts, d'influences; non-seulement diverses, mais
opposes, se combattant les unes les autres, la noblesse et la
bourgeoisie, les propritaires terriens et les industriels, les
habitants des villes et ceux des campagnes. Il y avait l des
diffrences profondes, des intrts contraires, des luttes
continuelles. Qu'arrivait-il alors de la rpartition des droits
politiques? Les classes qui ne les possdaient pas avaient  souffrir
beaucoup de cette privation. La classe qui les possdait s'en servait
contre les autres; c'tait l son grand moyen de force dans leurs
luttes continuelles. De l, ces longues, puissantes, vives
rclamations, pour arriver  un partage plus gal des droits
politiques, pour les faire rpandre dans toutes les classes, ou, au
moins, dans une plus grande partie des classes de la socit. C'est l
l'histoire de toutes les rformes lectorales si longtemps demandes,
et enfin accomplies dans les pays o la libert s'est introduite.

Rien de semblable chez nous aujourd'hui. On parle beaucoup de l'unit
de la socit franaise, et l'on a raison; mais ce n'est pas seulement
une unit gographique, c'est aussi une unit morale, intrieure. Il
n'y a plus de luttes entre les classes; il n'y a plus d'intrts
profondment divers, contraires. Qu'est-ce qui spare aujourd'hui les
lecteurs  300 fr. des lecteurs  200 fr., des lecteurs  150 fr.,
des lecteurs  50 fr.? Qu'est-ce qui spare les patentables  200 fr.
des patentables infrieurs? Ils ont au fond les mmes intrts, ils
sont dans la mme condition civile, ils vivent sous l'empire des mmes
lois. La similitude des intrts s'allie aujourd'hui chez nous, ce qui
n'tait encore jamais arriv dans le monde,  la diversit des
professions et  l'ingalit des conditions. (_Trs-bien!_) C'est l
un grand fait, le fait nouveau de notre socit.

Un autre grand fait en rsulte; c'est que la distribution des droits
politiques n'est pas, ne peut tre chez nous, un objet de luttes et de
comptitions perptuelles, comme cela arrivait dans les socits
autrement constitues. L'lecteur  300 fr. reprsente parfaitement
l'lecteur  200 fr.,  100 fr.: il ne l'exclut pas, il le reprsente,
il le protge, il le couvre, il ressent, il dfend les mmes intrts.
Aussi le besoin d'entrer dans l'exercice des droits politiques ne se
fait pas sentir vivement dans notre socit, parce que, quelque
puissante que soit la vanit humaine, quelque naturel que soit le
dsir de l'exercice des droits politiques, quand cet exercice n'est
pas ncessaire  la dfense des intrts journaliers,  la protection
de la vie civile,  la sret de la proprit, de la libert, de tous
les biens quotidiens de l'homme, quand, dis-je, la possession des
droits politiques n'est pas ncessaire  ces buts essentiels de l'tat
social, elle n'veille plus dans les masses la mme ardeur.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Aussi ces longues et vives rclamations qui ailleurs ont abouti  de
grandes rformes lectorales, vous ne les entendez point parmi nous.
Quoiqu'on l'ait contest tout  l'heure et plus d'une fois  cette
tribune, je n'hsite pas  affirmer que le mouvement qui a fait entrer
aujourd'hui cette question dans cette enceinte n'est pas un mouvement
naturel, vif, n du sentiment de la socit elle-mme. Je dirai tout 
l'heure quels sont les vrais partisans, les partisans ardents de la
rforme lectorale, quels sont ceux qui en ont un dsir passionn, je
le dirai, mais ce n'est pas d'eux que je m'occupe en ce moment.

Je dis que le mouvement qui a produit la question dont nous nous
occupons est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscit par
les journaux et par les comits. (_Interruption aux extrmits._) Par
les journaux et par les comits. Il n'est pas sorti spontanment du
sein de la socit elle-mme, de ses intrts et de ses besoins. (_Au
centre_: C'est vrai!)

En vrit, c'est une grande piti que de voir ce mouvement continuel
pour introduire la division, la fermentation dans une socit unie et
tranquille, et qui n'a que des raisons de l'tre, ce travail factice
pour rveiller des passions qui n'existent pas, des dsirs auxquels on
ne pense pas. Hier un honorable membre posait  cette tribune la
question entre la fortune et l'intelligence... Ah! messieurs, s'il en
tait ainsi, soyez srs que vous verriez se produire un bien autre
mouvement que celui auquel vous assistez. S'il tait vrai que
l'intelligence ft exclue des droits politiques, s'il tait vrai que
la fortune les procurt seule, que cette socit-ci ft partage en
riches qui possdent et en hommes capables qui ne possdent pas, vous
verriez alors, non pas des comits, non pas des articles de journaux,
non pas quelques ptitions, mais le soulvement de la socit tout
entire pour changer cet ordre de choses. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Il n'en est rien, messieurs, et c'est parce qu'il n'y a pas chez nous
une telle opposition entre la fortune et l'intelligence, c'est parce
que chez nous les deux choses s'allient, s'acquirent l'une par
l'autre, c'est  cause de cela que vous ne voyez aucun mouvement
semblable. Que de propritaires aujourd'hui sont industriels! Que
d'industriels sont propritaires! Que de gens capables deviennent
propritaires et industriels! Toutes les classes, toutes les forces
sociales s'amalgament, se combinent, vivent en paix au sein de cette
grande unit morale de la socit franaise. Il y a l une des plus
sres garanties de notre repos, et c'est parce que notre socit est
ainsi faite, c'est parce que l'intelligence, dans toutes les
carrires, y trouve sa place, arrive  la fortune, au pouvoir, que
l'intelligence est satisfaite et que la proprit n'est pas attaque,
except par les brouillons et les malintentionns. (_Vif mouvement
d'adhsion au centre._)

Je n'entrevois donc pour mon compte, et je le rpte avec la plus
profonde conviction, je n'entrevois,  la rforme lectorale qu'on
vous propose, aucun motif srieux, aucun motif qui intresse la
socit elle-mme. Cependant on la demande, et on la demande
srieusement. Je vais dire qui et par quels motifs.

La rforme lectorale est demande d'abord... Que la Chambre ne
s'tonne pas de la libert de mon langage; je respecte profondment,
on sait, la libert des autres; je suis de ceux qui trouvent bon que
toutes les questions soient apportes  cette tribune, que toutes les
choses y soient dites; j'use sans rserve du droit que j'accorde.

La premire impulsion vers la rforme lectorale vient des ennemis du
gouvernement, de ceux qui veulent le renversement de l'ordre tabli.
(_Au centre_: C'est vrai! Trs-bien!)

Personne n'ignore que deux, je ne veux pas dire deux partis, je dirai
deux factions travaillent, parmi nous, au renversement du
gouvernement, les rpublicains et les carlistes. (_Interruptions et
rclamations diverses._)

J'aime mieux ce nom-l, c'est  dessein que je l'emploie; j'aime
mieux, quand je parle d'une faction, la dsigner par un nom propre que
par un principe.

M. DE LARCY.--Le principe est dans vos ouvrages!

_M. le ministre des affaires trangres._--Messieurs, au moment mme
o je signale ce travail de deux factions contre notre gouvernement,
je me hte de renfermer les mots dont je me sers dans leurs justes
limites.

On s'est trop accoutum  croire, par exemple, que le parti
rpublicain, c'tait les masses, les classes infrieures, le peuple;
le parti se prsente sous ce drapeau, il se sert de ces beaux noms, il
prtend tre le reprsentant et l'organe des classes laborieuses, du
peuple, des masses. Cela n'est pas vrai. (_Trs-bien!_) Quand on entre
dans le sein de ces classes laborieuses et populaires qui couvrent
notre sol, on peut y compter les rpublicains, aussi bien que dans les
classes suprieures; l comme partout ils sont dans une pitoyable
minorit. (_Trs-bien!_) Le peuple est attach  l'ordre tabli, au
gouvernement de Juillet,  ses institutions, il vit en paix sous sa
protection.

Je dirai la mme chose des carlistes. Il n'est pas vrai que tous les
hommes que des sentiments honorables, des ides leves attachent 
leur pass, soient entrs dans une faction, que tous travaillent 
ramener de nouvelles rvolutions dans leur pays. Cela n'est pas vrai.

Il y en a beaucoup qui successivement comprennent et comprendront
qu'il est de leur devoir de ne pas se dtacher de leur pays, de ne pas
rester trangers au gouvernement et aux institutions de leur pays,
qu'il est de leur devoir de reprendre leur place dans cette grande
socit qui a reconquis ses liberts, non pour les garder d'une
manire exclusive, mais pour les rpandre sur tout le monde
(_Trs-bien! trs-bien!_), pour en faire le ciel qui couvre, le soleil
qui claire la France. Ils comprendront leur devoir, ils useront de
leur droit peu  peu, et nous attendrons patiemment, en nous passant
de leur concours, mais en le dsirant toutes les fois qu'il sera
libre, raisonnable et d'accord avec les intrts du pays, nous
attendrons, dis-je, patiemment, qu'ils comprennent leurs intrts et
qu'ils remplissent leurs devoirs envers la France.

Je rduis donc les deux factions  leur vrai caractre; je les enferme
dans leurs justes limites. Mais l je les connais, je les ai vues 
l'oeuvre; vous les y voyez tous les jours; vous savez le mal qu'elles
vous font, vous ne savez pas tout celui qu'elles peuvent vous faire.
Voyez, au moindre prtexte, ds qu'une porte s'entr'ouvre, ds qu'un
ct faible se dcouvre dans votre politique, ds qu'un incident
malheureux vient embarrasser votre situation, voyez comme elles se
prcipitent pour aggraver le mal, pour l'exploiter, pour le faire
tourner au profit de leurs coupables desseins. Que l'embarras vienne
du dehors ou du dedans, qu'il s'agisse de la crainte de la guerre ou
du recensement, d'une mesure que vous avez ordonne sans vous douter
des consquences qu'elle pouvait avoir, leur action est la mme; vous
avez vu ce que les factions ont fait de cette mesure si simple, si
innocente. C'est ce qu'elles feront, ce qu'elles essayeront de faire
de toutes choses. Mfiez-vous bien toutes les fois que vous les voyez
tmoigner un dsir vif, toutes les fois que vous les voyez s'efforcer
activement en un sens; mfiez-vous;  coup sr, il y a un danger.
(_Trs-bien!_)

Vous le voyez, messieurs; dans un pays bien civilis, bien clair,
dans un pays fier de sa civilisation et de sa gloire, vous voyez
quelle est encore la crdulit publique, vous voyez combien il est
facile d'abuser ce pays, de l'entraner hors de ses vritables
intrts. Prenez donc bien garde, ne donnez pas d'aliment  cette
crdulit; ne donnez pas d'esprances, ne donnez pas des moyens
d'action aux factions qui l'exploitent. C'est votre premier devoir de
veiller pour leur fermer toutes les portes, pour leur enlever tous les
prtextes et dfendre le public, ce public encore inexpriment,
contre les piges qu'elles lui tendent, contre les assauts qu'elles ne
cessent de lui livrer. (_Trs-bien! trs-bien!_)

J'ai dit quels sont les premiers aptres de la rforme lectorale;
voyez si c'est  ceux-l que vous voulez cder quelque chose.

Je passe aux seconds, infiniment plus respectables et lgitimes, car
il ne s'agit plus que d'une opinion, d'une thorie politique. Il y a
des hommes qui regardent le grand nombre des lecteurs comme
indispensable  la vrit du gouvernement reprsentatif; ils placent
surtout le mrite du systme lectoral dans le grand nombre des
lecteurs; ce sont des hritiers timides et,  mon avis, aveugles, du
suffrage universel, qui tait, il y a quarante ou cinquante ans, la
doctrine universelle de la France.

Je crois, messieurs, que ces hommes se trompent, qu'ils se font une
fausse ide de nos institutions et de l'tat de notre socit. Le
grand nombre des lecteurs importait autrefois quand les classes
taient profondment spares et trs-diverses par les intrts et les
influences, quand il fallait faire,  chacune, une part spciale et
ncessairement une part considrable. Rien de semblable, je le rpte,
n'existe plus chez nous; la parit des intrts et l'appui qu'ils se
prtent les uns aux autres permettent de ne pas avoir un si grand
nombre d'lecteurs sans que ceux qui ne possdent pas des droits
politiques aient  en souffrir.

J'ajoute que, dans une socit aristocratique, en face d'une
aristocratie puissante, ancienne, c'est par le nombre que la
dmocratie se dfend; le nombre est sa principale force; il faut bien
qu' l'influence de propritaires trs-riches, de grands seigneurs, de
patrons puissants, elle oppose ses masses. Partout o l'aristocratie
est puissante dans la socit, soyez srs que le corps lectoral, si
le pays est libre, sera nombreux et qu'il doit tre nombreux. Rien de
semblable chez nous. Nous n'avons pas  nous dfendre contre une
aristocratie puissante. Les classes suprieures sont lies de prs aux
classes infrieures, elles les reprsentent, les protgent et ne les
oppriment pas.

Une autre considration me touche beaucoup.

Je suis, pour mon compte, ennemi dcid du suffrage universel. Je le
regarde comme la ruine de la dmocratie et de la libert. Et si
j'avais besoin de preuves, j'en aurais une sous les yeux; je ne la
dvelopperai pas. Cependant je me permettrai de dire, avec tout le
respect que je porte  un grand pays et  un grand gouvernement, que
le danger intrieur, le danger social dont les tats-Unis d'Amrique
me paraissent menacs, tient surtout au suffrage universel; c'est l
ce qui leur fait courir le risque de voir leurs liberts relles, les
liberts de tout le monde compromises, aussi bien que l'ordre
intrieur de leur socit. C'est le suffrage universel qui fait que la
puissance politique aux tats-Unis n'a pas ce degr de force, de
concentration et de confiance en elle-mme dont elle a besoin pour
remplir sa tche dans une socit quelconque.

Non-seulement donc je n'ai pas le dsir de voir le suffrage universel
s'introduire parmi nous, mais je m'oppose  toutes les tendances vers
ce but. Je les crois nuisibles, dangereuses pour nos liberts comme
pour l'ordre public.

Je n'hsite donc pas  dire que les raisons des partisans du nombre,
en fait de rgime lectoral, me touchent aussi peu que les raisons des
factions; elles sont plus honntes, elles mritent une discussion
approfondie, mais elles n'ont pas,  mes yeux, plus de valeur.

La rforme lectorale a encore d'autres partisans trs-honorables: ce
sont les hommes qui y voient une amlioration propre  nous prserver
d'innovations dangereuses, une satisfaction donne  des besoins
lgitimes et qui donnera le droit de repousser les prtentions
d'intrts illgitimes. Je n'attnue certainement pas leur ide ni la
valeur de leur argument.

Mais pour que l'argument ft rellement fort, voici ce qu'il faudrait.

Une innovation n'est une amlioration utile qu'autant qu'elle oppose 
un mal rel un remde efficace, autant qu'elle donne satisfaction  un
besoin rel.  mon avis, le mal dont on parle n'est pas rel en
France, il n'existe pas; le besoin de rforme lectorale n'est pas
rel non plus; il ne se fait pas sentir, il est factice, mensonger.
Comment voulez-vous que je dsire, que j'approuve une satisfaction 
un besoin que je n'admets pas, un remde  un mal qui ne me parat pas
vrai? Savez-vous ce que vous faites? Au lieu d'opposer un remde  un
mal rel, vous donnez satisfaction (je ne voudrais pas me servir d'un
mot trop vulgaire)  cette dmangeaison,  ce prurit d'innovation qui
est un mal rel chez nous; vous donnez satisfaction  cette
dmangeaison politique qui travaille, non pas la socit elle-mme,
mais un certain nombre d'individus disperss dans cette socit.
Voil le mal que vous prtendez gurir, le besoin que vous essayez de
satisfaire; c'est--dire que vous risquez de porter atteinte au fond
de la sant pour pallier un moment un mal superficiel, une maladie de
la peau. (_Hilarit gnrale._) Vous compromettez, vous affaiblissez
la grande socit saine et tranquille pour plaire un moment  cette
petite socit maladive qui s'agite et qui nous agite. Ce n'est pas l
de la bonne politique; vous manquez votre but au lieu de l'atteindre;
vous sacrifiez la ralit  l'apparence, les vrais intrts de la
socit aux besoins imaginaires. Je respecte profondment vos
intentions et vos convictions; mais, je suis oblig de le dire, ce
n'est pas l,  mon avis, de la bonne, de la vraie, de l'efficace
politique. (_Approbation au centre._)

Il y a encore un refuge, un dernier refuge  la rforme lectorale
qu'on vous propose. On dit qu'elle est insignifiante, que, si elle
n'est pas bien ncessaire, si elle n'est pas bien demande par la
socit, au moins elle n'a pas de grands dangers, de dangers rels.

Messieurs, c'est, je l'avoue, un singulier argument  apporter en
faveur d'une rforme que son insignifiance. Je n'accorde pas
l'insignifiance. Quand je ne rappellerais l'attention de la Chambre
sur ce que je viens de dire, je n'accorde pas qu'une rforme qui est
vivement sollicite par les ennemis de l'ordre tabli, qui serait
donne  l'erreur des partisans du nombre en matire lectorale, et 
l'erreur de ceux qui veulent gurir un mal qui n'existe pas, je
n'accorde pas, dis-je, qu'une telle rforme soit insignifiante et
qu'elle n'ait pas de dangers.

Mais je passe par-dessus tout cela, et je vais  l'ensemble de notre
situation. C'est avec l'ensemble de notre situation, avec la tche que
nous avons  remplir que je veux comparer la rforme qu'on propose.

Nous avons, messieurs, une tche plus rude qu'il n'en a t impos 
aucune poque; nous avons trois grandes choses  fonder: une socit
nouvelle, la grande dmocratie moderne, jusqu'ici inconnue dans
l'histoire du monde; des institutions nouvelles, le gouvernement
reprsentatif jusqu'ici tranger  notre pays; enfin une dynastie
nouvelle. Il n'est certainement jamais arriv  notre poque d'avoir
une pareille tche  accomplir; jamais!

Cependant, messieurs, nous approchons beaucoup du but. La socit
nouvelle est aujourd'hui prpondrante, victorieuse, personne ne le
conteste plus; elle a fait ses preuves; elle a pris possession du
terrain social; elle a conquis en mme temps et les institutions et la
dynastie qui lui conviennent et qui la servent. Les grandes conqutes
sont toutes faites. Cela a t dit plusieurs fois  cette tribune, je
ne puis me lasser de le rpter. Oui, toutes les grandes conqutes
sont faites, tous les grands intrts sont satisfaits; notre premier,
presque notre seul devoir, c'est d'entrer en possession de ce que nous
avons conquis, de nous en assurer la ferme et complte jouissance.

Eh bien, pour russir dans ce qui est la vritable tche de notre
temps, nous n'avons besoin que de deux choses: de stabilit d'abord,
puis de bonne conduite dans les affaires journalires et naturelles du
gouvernement, dans les affaires intrieures ou extrieures qui
arrivent au gouvernement sans qu'il aille les chercher, par cela seul
qu'il est le gouvernement du pays; la stabilit et la bonne conduite
dans la vie de tous les jours, voil les seuls vrais, les seuls grands
intrts de la France aujourd'hui. (_Au centre._ Trs-bien!
trs-bien!)

Que faites-vous donc? Vous faites prcisment le contraire de ce que
veut la bonne politique de votre temps; vous altrez la stabilit des
lois et des pouvoirs, la stabilit du corps lectoral, la stabilit de
la Chambre, la stabilit du gouvernement. Vous semez l'incertitude
partout. Et pourquoi? Est-ce par une ncessit imprieuse? Est-ce en
prsence d'un grand mouvement, d'une force puissante? Non; c'est pour
satisfaire  un besoin faux, factice, ou, pour le moins, bien douteux
et bien faible.

C'est pour donner une grande place  une affaire que vous allez
chercher, provoquer, qui ne vous vient pas naturellement, qui n'est
pas le voeu spontan de la socit et de notre temps: c'est pour cela
que vous branlez la stabilit de vos lois et de vos pouvoirs.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

Messieurs, il n'est pas ncessaire d'tre assis au banc des ministres
et d'avoir la responsabilit des affaires de son pays, pour sentir que
ce n'est pas l de la bonne politique; il suffit de prendre place sur
l'un des bancs de cette Chambre; il suffit d'avoir une part, quelque
petite qu'elle soit, du fardeau du gouvernement et de la
responsabilit qui pse sur nous. Comment, vous trouvez que la tche
de mettre un peu de stabilit en toutes choses, la tche de suffire
aux ncessits du gouvernement, aux affaires naturelles, obliges et
invitables du pays, vous trouvez que cela ne vous suffit pas? Vous
voulez accepter toutes les questions qu'on se plaira  lever devant
vous, toutes les affaires qu'on vous suscitera, relles ou factices,
vraies ou fausses?

Messieurs, gardez-vous bien d'une telle facilit; ne vous croyez pas
obligs de faire aujourd'hui ceci, demain cela; ne vous chargez pas si
facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de mettre sur vos
paules, lorsque celui que nous portons ncessairement est d'un grand
poids. Rsolvez les questions obliges; faites les affaires
indispensables que le temps amne naturellement, et repoussez les
questions qu'on vous jette aujourd'hui  la tte lgrement et sans
ncessit. (_Vive adhsion au centre._)

Il me reste un dernier point sur lequel je serai fort court.

Sans aucun doute, j'ai le droit de compter, parmi les motifs qui font
provoquer la rforme lectorale, l'opposition au cabinet, le dsir de
le renverser. (_Mouvements divers._) Je ne m'en plains pas, c'est
parfaitement permis; et si je m'tonne de quelque chose, c'est qu'on
ne le dise pas tout haut, et qu'on essaye plutt de s'en cacher. (_Au
centre_: Trs-bien!)

Comment? Est-ce que par hasard les personnes qui dsirent le
renversement du cabinet auraient elles-mmes le sentiment que ce
serait un fait grave, plus grave que le motif par lequel elles
essayent d'y pousser aujourd'hui? N'importe, je ne conteste pas,
j'admets la pleine lgitimit du dsir et du travail: vous usez de nos
institutions, c'est bien; je vais vous dire ce que nous ferons.
(_coutez! coutez!_)

Le cabinet, tant que la majorit de cette Chambre ne changera pas la
politique gnrale qui l'a porte  le soutenir, le cabinet ne se
laissera pas renverser par la minorit. (_Trs-bien! trs-bien!_) Les
attaques, les embarras, les dsagrments, les ennuis, ne sont pas des
motifs srieux pour des hommes qui se respectent et qui respectent la
tche dont ils sont chargs. (_Nouveau mouvement._)

Quand le cabinet s'est form, il s'est form sous l'empire de deux
ides: pour rtablir au dehors la bonne intelligence entre la France
et l'Europe, pour faire rentrer au dedans, dans le gouvernement,
l'esprit d'ordre et de conservation.

Ces deux buts peuvent certes tre avous, et valent la peine qu'on
risque et qu'on souffre quelque chose pour leur accomplissement.
(_Oui! oui! Trs-bien!_) Nous risquerons et nous souffrirons.
(_Mouvement d'approbation au centre.--Exclamations aux bancs de
l'opposition._)

Nous ferons ce que vous faites, messieurs, nous userons comme vous de
nos institutions, de la plnitude de nos institutions.

Voil la seule rponse que je doive  nos adversaires.

 nos amis j'ai encore quelque chose  dire. (_coutez! coutez!_)

Voici ce que j'ai  leur dire: vous nous avez engags et soutenus dans
une tche pesante; je suis convaincu que vous tes dcids  nous y
soutenir tant que nous serons fidles comme vous  la cause qui est la
vtre comme la ntre (_Oui! oui!_); mais prenez garde; prenez garde de
ne pas affaiblir lgrement, par des motifs insuffisants, ce pouvoir
que vous voulez soutenir; prenez garde de ne pas diminuer la force
quand vous ne diminuez pas le fardeau. (_Profonde sensation_).

Vous avez, comme nous, des devoirs  remplir; vous tes partie du
gouvernement; vous avez votre part de responsabilit dans les affaires
et devant le pays. Ne l'oubliez jamais. Ne vous dchargez pas
facilement de ce qui vous revient dans le fardeau et dans la
responsabilit.

J'ose dire, pour mes collgues et pour moi, ce que vous savez dj,
que le courage et la persvrance ne nous manqueront point. Mais nous
ne pouvons rien seuls; nous avons besoin de votre aide....
(_Mouvement_), de votre aide persvrante. Je ne puis que vous rpter
ce que je disais  l'instant mme: ne diminuez pas lgrement la force
quand vous ne diminuez pas le fardeau. Si jamais la force nous
manquait, si jamais les moyens de gouvernement nous paraissaient trop
faibles pour que nous continuassions d'accepter notre responsabilit,
soyez certains que nous vous le dirions avant que vous vous en fussiez
aperus. (_Marques nombreuses d'assentiment aux centres._)




CXVII

Sur la non-ratification de la convention du 20 dcembre 1841 pour
l'abolition de la traite des ngres par le droit de visite.

--Chambre des dputs.--Sance du 28 fvrier 1842.--


Le droit mutuel de visite entre la France et l'Angleterre pour
l'abolition de la traite des ngres tant devenu l'occasion d'un vif
dbat et d'une manifestation claire des sentiments publics, le
gouvernement du roi ne crut pas devoir ratifier la nouvelle convention
conclue le 20 dcembre 1841 sur l'exercice de ce droit. De l provint,
dans la situation diplomatique et parlementaire du cabinet, un grave
embarras. M. Mauguin lui ayant adress,  ce sujet, le 28 fvrier, des
interpellations, je lui rpondis:

M. GUIZOT.--Messieurs, dans le dbat dont la question qui vous occupe
a dj t l'objet, j'ai fait deux choses: j'ai maintenu, dans sa
pleine libert constitutionnelle, la prrogative de la couronne, son
droit de ratifier le trait qu'elle avait conclu; en mme temps j'ai
reconnu que le sentiment manifest par la Chambre tait un fait grave
que le gouvernement du roi devait prendre en grande considration.

J'ai agi selon ce que j'avais dit; mes paroles ont rgl ma conduite.
Quand le moment de la ratification est arriv, la couronne, d'aprs
les conseils de son cabinet et du ministre des affaires trangres en
particulier, a charg son ambassadeur  Londres de dclarer qu'elle ne
croyait pas devoir ratifier maintenant le trait; elle a dit de plus
qu'elle ne pouvait faire connatre  quelle poque elle croirait
pouvoir le ratifier: enfin elle a fait des rserves et propos des
modifications au trait.

Que l'honorable propinant se rassure; ces propositions n'ont point
excit le repoussement, les colres dont il vient d'entretenir la
Chambre. Sans doute, l'Angleterre a vivement regrett que le trait ne
ret pas notre ratification immdiate; mais la situation du
gouvernement du roi et les motifs qui dterminaient sa conduite ont
t compris. Les autres puissances, n'ayant aucun motif semblable pour
ne pas changer leurs ratifications, les ont changes au terme fix,
et, d'un commun accord, le protocole est rest ouvert pour la France,
ouvert d'une manire indfinie jusqu'au moment o les ngociations
proposes par la France auraient atteint leur but.

Voil exactement quelle est aujourd'hui la situation. La ratification
n'a pas t donne; aucun dlai dtermin n'a t assign pour le
moment o elle serait donne. Aucun engagement direct ni indirect de
ratifier purement et simplement  aucune poque n'a t contract.
Aucune des hypothses que l'honorable propinant vient d'mettre 
cette tribune n'a t aborde. Personne n'a parl ni de la dissolution
de la Chambre, ni d'un changement possible des opinions de la Chambre;
non, messieurs, rien de cela n'et t convenable ni digne de la
Chambre, du gouvernement du roi, de la France, de nous-mmes. Les
choses ont t exposes dans leur pure et simple vrit; et dans un
pays o le gouvernement constitutionnel est si bien connu et pratiqu,
elles ont t comprises avec bon sens et sincrit, comme elles
taient exposes. Le protocole reste ouvert. La France ne s'est point
spare des autres puissances; la France, sur cette question mme,
toute spciale qu'elle est, n'est point isole en Europe. Comme
l'Europe, elle veut la rpression efficace de la traite; elle veut y
concourir. Des motifs graves, des motifs constitutionnels ont
dtermin la couronne  ne pas donner maintenant sa ratification, ce
qui est son droit; droit qui n'a pas t aussi rarement exerc que
l'honorable propinant le disait tout  l'heure; les exemples de
ratifications refuses, de ratifications donnes avec des rserves, ne
manquent point dans l'histoire du droit des gens, et dans notre
histoire rcente, indpendamment mme de celui que l'honorable
propinant citait tout  l'heure.

La situation est donc parfaitement simple: la ratification n'a pas t
donne, aucun terme prcis n'a t assign. Une ngociation nouvelle
est entame pour obtenir des modifications au trait, des
modifications qui satisfassent en mme temps  la rpression de la
traite et aux sentiments manifests par la Chambre. Sur quels points
spciaux portera cette ngociation? Quelles seront les modifications
proposes? Quelle en sera l'issue? Il m'est impossible de le dire
aujourd'hui; il est de mon devoir de ne point aborder aujourd'hui
cette question. L'affaire est pendante, la ngociation est ouverte;
elle sera suivie avec le dsir de ne point manquer aux engagements de
la France, de ne point abandonner la cause, la sainte cause qui a t
l'objet du trait, et en mme temps de faire leur juste part aux
sentiments que la Chambre a manifests, c'est--dire de garantir
pleinement et l'indpendance de notre pavillon et les intrts
lgitimes de notre commerce.

Voil le but gnral de la ngociation. Je ne puis, et la Chambre le
comprend, entrer en ce moment dans aucun dtail  ce sujet. J'ai voulu
seulement bien caractriser la situation. Elle n'a rien d'irrgulier,
rien de contraire au droit des gens; elle est dlicate, elle veut
tre mnage avec soin, avec prudence. Nous ne perdrons jamais de vue
le double objet qu'elle se propose; c'est tout ce que j'en puis dire
aujourd'hui. (_Marques d'approbation au centre._)




CXVIII

Discussion du projet de loi portant demande d'un million de fonds
secrets pour l'exercice 1842.

--Chambre des dputs.--Sance du 10 mars 1842.--


M. le comte Duchtel, ministre de l'intrieur, prsenta  la Chambre
des dputs, le 23 fvrier 1842, un projet de loi pour demander, selon
l'usage, un crdit pour dpenses secrtes pendant l'exercice 1842. Le
rapport en fut fait le 7 mars par M. Jars, dput du Rhne, qui, au
nom de la commission, en proposa l'adoption. Je pris la parole,  la
fin du dbat, pour rpondre  diverses allgations inexactes,
spcialement sur la conduite du gouvernement envers les consuls
trangers en Algrie, et le projet de loi fut adopt  77 voix de
majorit.


M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Je ne viens point
rouvrir un dbat sur des questions qui ont dj t traites devant la
Chambre, que je regarde comme puises, du moins dans leur tat
actuel, et sur lesquelles on ne revient pas sans quelque inconvnient
lorsque rien n'est chang d'ailleurs dans les faits, lorsqu'on n'a
rien  ajouter ni  retrancher  ce qui en a dj t dit. Cette
tribune n'est pas un lieu o nous venions causer des affaires
publiques pour notre seul plaisir et par voie de passe-temps.
(_Interruption  gauche.--Approbation au centre._)

M. DURAND (_de Romorantin_).--Nous ne sommes pas ici pour cela, mais
pour faire les affaires du pays.

_M. le ministre._--Je rpte que, dans ma ferme conviction, cette
tribune n'est pas un lieu o nous venions nous entretenir des affaires
publiques par pure conversation et pour notre passe-temps.
(_Interruption nouvelle._)

M. DURAND (_de Romorantin_).--Il n'y a qu' fermer la Chambre!

_M. le ministre._--La Chambre sait que je ne me refuse jamais  la
discussion, mais aucune des questions que l'honorable propinant vient
d'aborder n'est nouvelle  cette tribune. Elles y ont toutes t
dbattues dans le cours de cette session, et avec toute l'tendue
qu'il a plu  la Chambre de leur accorder. Le gouvernement,
l'opposition, ont dit librement, compltement ce qu'ils croyaient
avoir  dire. Rien n'est chang dans l'tat des faits depuis le moment
o ces discussions ont eu lieu. Je le demande; lorsque rien n'est
chang dans l'tat des faits, doit-on renouveler sans ncessit des
dbats qui, par leur retentissement extrieur, par la dlicatesse des
questions qui s'y rattachent, ne sont jamais, je ne dirai pas sans
inconvnient, mais du moins sans difficult, dans l'intrt du pays
mme.

Je ne viens donc pas, je le rpte, rouvrir le dbat sur ces
questions. Je viens rtablir des faits qui ont t inexactement
reprsents ou affirms; je viens rpondre  des dngations dnues
de tout fondement.

M. DURAND (_de Romorantin_).--Je demande la parole.

_M. le ministre._--Je commencerai par rtablir la vrit sur un fait
qui a dj t expliqu plusieurs fois  la Chambre. Je veux parler de
_l'exequatur_ donn aux consuls trangers qui rsident  Alger. C'est
l'habitude que, dans les mutations de gouvernement, sur un mme
territoire, ces consuls continuent  agir en vertu de _l'exequatur_ et
des pouvoirs qu'ils avaient auparavant. Cela s'est ainsi pratiqu en
Afrique, lors de notre prise de possession, non-seulement pour le
consul d'Angleterre, mais pour les consuls des autres puissances; et
depuis, quand un consulat est devenu vacant, quand un nouveau consul a
t appel, il a t oblig de demander et de recevoir _l'exequatur_
du gouvernement franais, et il n'a pu entrer en fonctions sans
l'avoir reu. Il en rsulte qu'aujourd'hui la plupart des consuls qui
rsident en Algrie, ayant t nomms depuis notre occupation, ont
reu _l'exequatur_ du gouvernement du roi, et exercent leurs fonctions
en vertu de cet _exequatur_.

Le consul anglais  Alger (et il n'est pas le seul), tant antrieur 
1830, le poste n'tant pas devenu vacant depuis, il n'y a pas eu lieu
 lui donner un nouvel _exequatur_; mais j'ajoute que ce mme consul
ayant demand, pour un vice-consul de sa nation, le droit de se
transporter d'un point de l'Algrie sur un autre point, il lui a t
rpondu que, pour obtenir cette translation, le vice-consul aurait
besoin d'un _exequatur_ nouveau; et la translation n'a pas t
autorise et ne le sera point jusqu' ce que le nouvel _exequatur_ ait
t donn. (_Marques d'adhsion au centre._) Et le jour o le poste de
consul anglais  Alger deviendra vacant, le principe qui a t
appliqu  tous les autres postes le sera galement  celui-ci. Aucun
consul nouveau ne sera install s'il ne demande et s'il n'obtient
_l'exequatur_ du gouvernement du roi.

Il n'y a donc rien eu de particulier dans ce qui a t fait  l'gard
du consul anglais.

La mme maxime, la mme rgle a t suivie pour lui et pour tous les
autres consuls des puissances europennes dans l'Algrie. Je rpte
que ce point avait dj t clairci devant la Chambre, et que la
rponse que j'ai l'honneur de lui faire lui avait dj t plusieurs
fois adresse.

Le second point se rapporte  la connaissance que j'ai donne, il y a
quelque temps,  la Chambre, d'une dpche de l'ambassadeur du roi en
Angleterre, sur une conversation qu'il avait eue avec lord Aberdeen,
quant  nos possessions en Algrie.

Je rectifie d'abord une assertion compltement fausse. Jamais il n'est
entr dans ma pense que l'ambassadeur du roi pt adresser, et jamais
il n'a adress aucune parole, je ne dirai pas pour demander l'adhsion
du gouvernement britannique  notre possession de l'Algrie, mais pour
lever, pour admettre qu'on pt lever une question  ce sujet,
jamais.

M. DURAND (_de Romorantin_).--Mais je n'ai pas dit le contraire.

_M. le ministre._--On a dit tout  l'heure  cette tribune, j'ignore
si c'est l'honorable propinant ou un de ceux qui l'ont prcd, on a
dit que le gouvernement du roi avait demand l'adhsion de
l'Angleterre  notre tablissement en Algrie. Je nie le fait.

Dans la conversation que je rappelais  la Chambre, lord Aberdeen,
spontanment, a dit  l'ambassadeur du roi  Londres, qu'en 1830 il
avait fait, contre notre occupation en Algrie, des protestations, des
rclamations vives, incessantes, mais que maintenant il ne reprenait
pas cette position, que son attitude tait diffrente, que dix ans de
possession taient  ses yeux un fait grave, un fait accompli, et que,
sur ce sujet, il n'avait pas d'_objection_ ou d'_observation_  faire;
j'avoue que la diffrence des deux mots me touche peu.

La conversation, je le rpte, n'avait pas t provoque, les paroles
ont t dites spontanment; la sanction du temps, la conqute devenant
progressivement un fait accompli, voil ce qui a frapp lord Aberdeen,
ce qu'il a dit simplement et sensment; car, en vrit, c'est l un
fait simple, vident, et qui ne devait pas donner lieu  un tel dbat.

Il y a dj dix ans, messieurs, le premier peut-tre, j'ai dit  cette
tribune: La France a conquis Alger, la France gardera sa conqute.
Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les rpte aujourd'hui;
tout le monde les rpte, ou est bien prs de les rpter. Mais vous
ne pouvez vous tonner qu'il ait fallu du temps pour en venir l; vous
ne pouvez empcher que les conqutes aient besoin de temps; c'est ce
qui est arriv  toutes les conqutes du monde; la sanction du temps
leur donne seule une autorit, une scurit reconnue.

Eh bien, les paroles de lord Aberdeen  l'ambassadeur du roi  Londres
n'ont pas t autre chose que la reconnaissance de la sanction
progressivement donne par le temps  notre tablissement en Algrie;
paroles prononces  bonne intention, dans un esprit de bonne
intelligence et de paix, pour n'tre pas oblig de reprendre au bout
de dix ans, les mmes rclamations, les mmes contestations qui, en
1830, avaient t si vives.

Ce sont ces explications, spontanment donnes, qui m'ont t
loyalement transmises par l'ambassadeur du roi  Londres. Qu'il y ait
dans les termes telle ou telle variante, peu importe. Entre hommes
srieux et senss, c'est du fond des choses qu'il s'agit; je ne viens
pas lever ici une discussion de mots; je constate un grand fait,
c'est que la France a conquis Alger, et que dj douze ans de
possession ont amen l'homme d'tat qui avait lev contre cette
occupation les objections les plus graves, les rclamations les plus
vives,  prendre, en rentrant aux affaires, une attitude toute
diffrente, et  garder, sur cette question, le mme silence qu'avait
aussi gard son prdcesseur.

Quand un temps encore plus long se sera coul, quand l'autorit de
nouvelles annes se sera encore ajoute  celle de notre ferme
intention de garder notre tablissement d'Afrique, vous verrez le
cabinet anglais, comme les autres cabinets, et la Porte elle-mme,
faire des pas nouveaux, et la sanction la plus complte, la plus
dfinitive, l'aveu de tout le monde viendra consommer notre
tablissement d'Afrique, ainsi que cela est arriv pour toutes les
grandes conqutes. Il n'y en a aucune qui ait pass dans le droit
europen le lendemain mme du jour o, en fait, elle avait t
accomplie. Il n'y en a aucune qui n'ait eu besoin de beaucoup
d'annes pour tre transforme en droit dfinitif et reconnu de tous.
Ce qui arrive aujourd'hui  l'gard de l'Algrie n'a rien d'trange;
c'est l'histoire de toutes les grandes mutations de territoire; le
temps seul les consacre irrvocablement.

J'en viens  quelques paroles attribues au prsident du conseil des
ministres  Madrid. On prtend, et quelques journaux ont dit, mais je
n'ai  cet gard aucune certitude, on prtend, dis-je, que M. le
prsident du conseil a affirm que le gouvernement anglais, aprs
avoir adhr aux principes que nous avons suivis, en ce qui concerne
la remise des lettres de crance de l'ambassadeur du roi  Madrid,
avait rtract son adhsion, et que le cabinet espagnol tait en
possession d'une dpche dans laquelle le cabinet anglais adhrait 
des maximes contraires.

Je n'hsite pas  dire que j'ai eu connaissance, connaissance
officielle, de la dpche dans laquelle lord Aberdeen crit au
ministre d'Angleterre  Madrid qu'il approuve les maximes que la
France a soutenues  cet gard. La question tait discute avec dtail
dans cette dpche, entre autres en ce qui touche la constitution
espagnole. J'ai une trop haute ide de la fermet d'esprit et de
l'honneur du ministre des affaires trangres de Sa Majest
Britannique pour jamais supposer qu'aprs avoir ainsi pens et crit
il ait presque aussitt rtract son dire, et que le cabinet espagnol
soit en tat de produire une dpche contraire. Comme de raison,
existt-elle, elle ne serait pas venue  ma connaissance; mais je suis
fermement convaincu qu'elle n'existe pas, et que le cabinet
britannique persiste dans les maximes qu'il a adoptes et ouvertement
professes, comme nous, sur cette question.

M. le prsident du conseil  Madrid parat avoir ni galement
qu'aucun renseignement, aucun avis et t donn au gouvernement
espagnol par l'administration franaise sur des mouvements qui se
prparaient dans les provinces basques, avant le mois d'octobre de
l'anne dernire. J'avais dit, en effet,  cette tribune, que
l'administration des douanes sur la frontire avait inform le consul
d'Espagne,  Bayonne, que des armes, des munitions, passaient
secrtement la frontire dans un but qu'elle ne connaissait pas,
qu'elle ne pouvait expliquer, mais qui semblait indiquer un projet de
quelque mouvement politique.

J'ai une rponse bien simple  faire  M. le ministre des affaires
trangres  Madrid; c'est de lire la lettre mme, dans laquelle, le
25 juin 1841, le consul d'Espagne  Bayonne remerciait le directeur
des douanes franaises des avis qu'il lui avait donns  ce sujet:

                                               Bayonne, 25 juin 1841.

Monsieur le directeur,

Aprs avoir reu votre obligeante communication du 14 de ce mois, je
me suis empress d'en informer S. Exc. M. le ministre des affaires
trangres de Sa Majest Catholique, et en mme temps j'ai rclam,
des autorits des provinces limitrophes, toutes les donnes et
renseignements qui seraient  leur connaissance, relativement 
l'usage qu'on aurait fait du soufre et salptre exports de cette
place pour l'Espagne. Je comptais recevoir, dans un bref dlai, le
rsultat de mes dmarches pour vous le transmettre de suite; mais
voyant le retard qu'prouvent les rponses des autorits  qui j'ai
demand les renseignements, je ne puis diffrer plus longtemps de vous
tmoigner, monsieur le directeur, ma profonde gratitude pour les
importantes nouvelles que vous avez eu la bienveillance de me
communiquer.

Agrez, etc.

                                                 Le consul d'Espagne,
                                                J.-J. DE ARGUINSEGUI.


 monsieur le directeur des douanes  Bayonne.

J'ignore si M. le ministre des affaires trangres  Madrid a eu
connaissance de cette lettre; mais le consul d'Espagne affirme qu'il
lui a transmis les renseignements qu'il avait lui-mme reus.

Je m'arrte ici, messieurs; je ne veux point rentrer, je le rpte,
dans les dbats qu'on a essay tout  l'heure de renouveler  cette
tribune. Si la Chambre jugeait un nouveau dbat ncessaire, si elle
croyait, par exemple, que, malgr tout ce qui a t dit dans la
discussion de l'adresse, la politique du gouvernement du roi, quant 
l'Espagne, a besoin de nouvelles explications, je n'hsiterais pas 
les donner; mais la Chambre se rappelle que j'ai dj expos, devant
elle, cette politique, que j'ai discut les faits rcents dans
lesquels elle s'tait manifeste, et qu'aucune rplique ne s'est
leve de ces bancs; les explications que j'ai donnes sont restes
alors, il y a trois semaines ou un mois, sans rponse. Rien n'est
chang depuis, et, quant  moi, je ne sens aucun besoin de
recommencer.

Sur tous les faits dont on vient de parler, j'ai rtabli la vrit; je
l'ai rtablie, je pense, avec un degr d'exactitude et d'vidence qui
n'est pas susceptible de contestation. C'est tout ce que j'ai  faire
en ce moment; la suite de la discussion m'apprendra si j'ai quelque
chose de plus  dire. (_Trs-bien! trs-bien!_)




CXIX

Discussion sur les missions extraordinaires ordonnes par le ministre
des affaires trangres.

--Chambre des dputs.--Sance du 4 avril 1842.--


Dans la discussion du projet de loi relatif aux crdits
supplmentaires et extraordinaires, demands pour les exercices 1841
et 1842, les missions extraordinaires ordonnes par le dpartement des
affaires trangres furent l'objet de diverses observations et
attaques; notamment de la part de M. Glais-Bizoin, dput des
Ctes-du-Nord. Je lui rpondis par les explications suivantes:

M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Les observations de
l'honorable propinant portent sur deux points.

Il demande d'abord que des explications soient donnes  la Chambre,
comme elles l'ont t  la commission. Si l'honorable propinant ou
quelque autre membre voulait indiquer les objets spciaux sur
lesquels des explications lui semblent ncessaires, je serais prt 
les donner; mais je ne puis d'une manire gnrale et par avance,
rpter ici  la Chambre tout ce que j'ai dit  la commission. Je ne
demande pas mieux que de prsenter  la Chambre, sur les diffrentes
missions trangres, tous les renseignements qu'elle dsirera.
J'attends qu'on me les indique.

Sur le second point, j'ai peine  croire que l'honorable propinant
lui-mme puisse srieusement supposer que j'aie avou l'infriorit ou
l'insuffisance de notre politique; ce que j'ai dit  la commission, ce
que j'avais dit  la Chambre l'anne dernire, ce que je rpte
aujourd'hui, c'est l'insuffisance de nos moyens d'information. Il est
vrai que nous avons, relativement  d'autres tats, des moyens
d'information incomplets et prcaires. L'honorable propinant lui-mme
en signalait un tout  l'heure; il parlait de l'insuffisance des
traitements de nos agents consulaires. Il a raison, il en rsulte
qu'ils sont souvent mal informs. Le nombre de nos agents consulaires
ne suffit pas non plus. Il y a des points sur lesquels il importerait
beaucoup d'en avoir, et o nous en avons manqu jusqu' prsent. La
commission du budget l'a reconnu elle-mme, comme on le verra dans son
rapport. Et ce que l'honorable propinant a dit des agents
consulaires, je le dis galement, sur certains points, des agents
politiques. Tantt les traitements sont insuffisants; tantt les
agents manquent. Mais c'est uniquement de l'insuffisance des
informations que j'ai parl; il en rsulte de grands inconvnients
pour notre politique, et nous les avons plus d'une fois rencontrs.
Une puissance voisine a, dans les diverses parties du globe, des
tablissements beaucoup plus multiplis que les ntres, un commerce
beaucoup plus tendu et plus actif, des voyageurs libres beaucoup plus
nombreux, et qui tiennent  devoir d'informer leur gouvernement de
tout ce qu'ils observent. Pour nous, nous sommes obligs de suppler 
ces moyens-l, tantt par nos seuls agents officiels, tantt par des
missions extraordinaires. Il est donc naturel, il est indispensable
qu'elles soient nombreuses; et quiconque a gouvern le dpartement des
affaires trangres en a reconnu le besoin. Pour mon compte, je suis
prt, je le rpte,  donner, sur ce sujet tous les renseignements,
toutes les explications que la Chambre dsirera.


M. Glais-Bizoin ayant particulirement insist sur les missions
extraordinaires dans la Plata et en Grce, je lui rpondis:

_M. le ministre des affaires trangres._--Quant  ce qui regarde
Buenos-Ayres, j'aurai l'honneur de rappeler  la Chambre que cette
question a dj t plusieurs fois dbattue devant elle, que tous les
renseignements que je pourrais donner lui ont dj t communiqus, et
que la Chambre a pens qu' tout prendre la question de Buenos-Ayres a
t rsolue aussi bien que le comportaient les difficults de la
situation. Je ne reviendrai donc pas sur ce point; je n'aurais aucun
dtail de quelque valeur  ajouter  ceux dont la Chambre a dj eu
connaissance; c'est uniquement sur la question de la mission en Grce
que je dsire donner  la Chambre quelques claircissements.

M. GLAIS-BIZOIN.--Pardon, monsieur le ministre, j'aurais une
observation  faire. La solution de la question de Buenos-Ayres peut
avoir t accepte par la Chambre,  la satisfaction du cabinet; mais
la question de la mission est compltement inconnue  la Chambre: je
ne pense pas qu'aucun membre me dmente sur ce point; la Chambre et le
pays ont besoin, j'en suis convaincu, avant d'approuver la dpense
occasionne par cette mission, de connatre quels fruits elle a
produits.

_M. le ministre des affaires trangres._--La mission dont parle le
propinant est compltement trangre  mon administration, comme
toute l'affaire de Buenos-Ayres que j'ai trouve conclue et que j'ai
eu  justifier devant la Chambre, ce que j'ai fait sans hsiter,
quoique je n'y eusse pris aucune part. Cette mission a t du reste
peu importante; elle avait pour objet de mettre un officier
d'tat-major en communication avec l'un des gnraux insurgs dans
l'intrieur de l'Amrique du Sud, et de se procurer, sur l'tat de ce
gnral et sur ses moyens d'action, des renseignements. C'est l tout
ce que je connais de cette mission, qui ne mrite pas, je crois, une
longue attention de la Chambre. J'en viens  la Grce.

Au commencement de 1841, l'tat de la Grce appela l'attention la plus
srieuse du gouvernement du roi; il nous parut mauvais. La
tranquillit intrieure de la Grce semblait menace, et par la
faiblesse de l'administration publique, et par l'branlement de toutes
les passions nationales. La Chambre se rappelle qu' cette poque,
l'le de Candie tait en pleine insurrection; d'autres insurrections
taient prs d'clater sur les frontires continentales; les rapports
pacifiques entre la Grce et l'empire ottoman pouvaient tre, d'un
moment  l'autre, srieusement compromis. Au dedans, des vices d'un
autre genre donnaient de graves inquitudes. L'administration semblait
inerte, sans nergie, incapable non-seulement d'amliorer l'tat
social, mais d'exercer rellement le pouvoir.

De tout cela rsultait, pour les puissances protectrices de la Grce
et qui ont fond cet tat, de vritables inquitudes sur ses destines
futures. C'est au milieu de cette situation que la mission dont M.
Glais-Bizoin vient de rappeler le souvenir a t dcide et accomplie.

Elle a eu un triple objet: d'abord de mettre le gouvernement du roi
bien au courant des faits, au courant de l'tat intrieur de
l'administration grecque; ensuite de nous faire bien apprcier son
tat financier, et de nous diriger dans les importantes rsolutions
que nous avions  prendre  cet gard; enfin de faire entendre au
gouvernement et au peuple grec des conseils amis, de les bien avertir
que toute tentative de soulvement, toute tentative d'extension de
territoire pourrait avoir, pour la solidit de l'tat grec, les
consquences les plus dplorables, de les contenir ainsi sans les
abattre, sans leur donner le sentiment d'une contrainte trangre, en
leur donnant au contraire la ferme confiance que la consolidation et
le dveloppement de l'tat grec, taient le seul but de notre
politique.

Il fallait, pour une telle mission, un homme que ses antcdents
missent en rapport avec la population grecque, un homme qui et donn
 la Grce d'clatantes preuves de dvouement et d'affection, qui et
de l'autorit pour parler aux patriotes grecs, aux patriotes les plus
anims, les plus faciles  entraner. Le choix de l'homme qui a rempli
cette mission n'a point t, comme l'honorable membre le disait tout 
l'heure, un pur choix d'amiti. Sans doute l'honorable M. Piscatory
est de mes amis; mais s'il n'avait eu que ce titre, je n'aurais jamais
pens  l'envoyer en Grce. Il a reu cette mission parce qu'il avait
rendu  la Grce de vrais services, parce qu'il pouvait se faire
couter des hommes qu'il importait le plus d'avertir.

Et sa mission a eu rellement l'effet que j'en attendais. Il a
parcouru la Grce entire; il a port partout le sentiment de la
bienveillance, de la bienveillance active de la France. Le parti
national en Grce, je me sers  regret du mot _parti_, je ne devrais
pas l'employer, ce n'est pas un parti, c'est la Grce elle-mme, la
Grce a naturellement confiance dans l'amiti de la France; mais cette
confiance pouvait tre branle; il importait qu'elle ft raffermie,
et qu'elle le ft, non pas en se prtant aux passions et aux
entranements de la Grce, mais en les rprimant au contraire, en
engageant la Grce  les rprimer elle-mme.

C'est l ce qui a t fait. Pour mon compte, je me flicite et de la
mission et de ses rsultats. La Grce a t  la fois rassure et
contenue. Elle a eu confiance dans la sincrit de nos avis, et elle a
eu raison, car notre conduite a t parfaitement loyale. Nous n'avons
point cherch l un succs d'influence exclusive, un triomphe
personnel dans la rivalit des influences europennes. Au moment mme
o la mission de M. Piscatory s'accomplissait, le cabinet grec a t
chang; un ministre nouveau a t form; il n'appartenait point, par
son chef du moins,  ce qu'on appelle le parti franais; il semblait,
non pas impos,  Dieu ne plaise que je me serve d'un tel mot, mais
port en Grce par une influence diffrente de la ntre. Nous l'avons
accept hautement, nous l'avons soutenu; nous avons fait taire toutes
les rivalits, toutes les jalousies. Ce cabinet n'a pas russi; il
n'est pas rest au pouvoir; nous avons t compltement trangers  sa
chute. Et, de mme que nous l'avions hautement accept et que nous
n'avions rien fait pour l'loigner du pouvoir, de mme nous avons
port  son successeur, qui passe pour appartenir au parti de la
France, le mme loyal appui.

Le rsultat de la mission a rpondu, je le rpte,  l'intention qui
l'avait inspire. La Grce est aujourd'hui  la fois plus anime et
plus calme, plus confiante dans le prsent et moins impatiente sur son
avenir. Elle est entre dans la voie des amliorations. La sagesse de
son roi saura l'y conduire d'accord avec le zle de ses ministres; et
 mesure que ces heureux rsultats se dvelopperont, on reconnatra de
plus en plus que l'amiti loyale et prudente de la France n'y est pas
trangre.


M. Glais-Bizoin ayant dit que le ministre ordinaire de France en Grce
et pu et d suffire pour atteindre le but du la mission
extraordinaire dont j'avais charg M. Piscatory, je repris la parole:

_M. le ministre des affaires trangres._--Je croyais, je l'avoue,
avoir rpondu d'avance  l'observation que vient de faire l'honorable
propinant.

Il oublie que la Grce est un pays libre, trs-libre, o les
populations ne se gouvernent pas uniquement par les relations
officielles, par les influences diplomatiques, un pays o les
influences personnelles, o les souvenirs rcents et populaires ont
beaucoup d'influence et d'action.

Il oublie que le but de la mission de M. Piscatory tait, comme je le
disais tout  l'heure, d'inspirer  la population grecque confiance et
modration, de la contenir dans les mouvements passionns qu'elle
ressentait, et, en mme temps, d'empcher qu'elle ne s'irritt par la
crainte d'une intervention trangre. Je rends ici, et je suis bien
aise de rendre haute et pleine justice au ministre de France en Grce;
il a constamment rempli tout son devoir; il a constamment et hautement
pratiqu la politique de la France; mais il n'avait pas, avec la
population grecque, avec ses chefs pars sur tout le territoire, ces
rapports anciens et personnels qui, dans les moments critiques,
exercent tant d'influence. C'est l ce que nous avons cherch quand
nous avons envoy M. Piscatory en Grce; et l'effet, je n'hsite pas 
le redire, a prouv que nous avions raison.




CXX

Discussion sur les relations des gouvernements franais et espagnol.

--Chambre des dputs.--Sance du 6 avril 1842.--


Dans la discussion des crdits supplmentaires et extraordinaires
rclams pour les exercices 1841 et 1842, M. Berville, dput de
Seine-et-Oise, attaqua le gouvernement au sujet des secours accords
aux rfugis espagnols et de l'appui qu'ils avaient, selon lui, trouv
en France pour leurs tentatives contre le rgent d'Espagne, le gnral
Espartero. Je lui rpondis:

M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Je remercie
l'honorable propinant de deux choses: la premire d'avoir cart de
cette question tout autre intrt que l'intrt franais; la seconde,
de la loyaut et de la modration de son langage.

Il a fait porter ses observations sur deux points: la conduite du
gouvernement franais au moment de l'insurrection qui a clat en
Espagne au mois d'octobre dernier, et l'envoi de notre ambassadeur 
Madrid.

Sur le premier point, il a trouv que nous n'avions pas suffisamment
mnag la susceptibilit du gouvernement espagnol, ni prvu et prvenu
les impressions publiques en Espagne.

L'honorable propinant a paru croire que les rfugis qui,  cette
poque, sont rentrs en grand nombre sur le territoire espagnol, y
taient rentrs par suite d'un complot auquel nous n'avions pas
conniv, mais que nous n'avions pas empch, autant que cela tait en
notre pouvoir.

L'honorable propinant a oubli que les rfugis espagnols rentraient,
 cette poque, en Espagne, en vertu de l'amnistie qui venait d'tre
prononce, que c'tait l ce qui avait amen l'affluence des rfugis
espagnols vers la frontire, et qu'il avait fallu une suspension
formelle de l'amnistie, prononce par le gouvernement espagnol, pour
arrter ce mouvement.

L'autorit franaise y tait compltement trangre.

Lorsque le gouvernement espagnol, suspendant les effets de l'amnistie,
s'est adress  nous pour nous demander de faire interner les rfugis
dont la prsence l'inquitait, nous avons obtempr  sa demande; non
pas que nous nous considrions,... comment dirai-je?... comme des
gendarmes obligs d'agir  la premire rquisition des autorits
espagnoles. En mme temps que nous avons toujours voulu remplir envers
le gouvernement espagnol tous les devoirs du droit des gens, nous nous
sommes toujours rserv la libert de notre jugement et de notre
conduite, la libert d'examiner si en effet tels ou tels rfugis
donnaient au gouvernement espagnol de justes raisons de plainte. C'est
 l'autorit franaise qu'il appartient d'apprcier la conduite des
rfugis comme de dterminer le lieu o ils doivent rsider. Nous
avons toujours gard, nous garderons toujours avec soin notre droit;
mais, en mme temps, toutes les fois que nous avons acquis la
conviction que la conduite de tels ou tels rfugis inquitait
lgitimement, menaait rellement la tranquillit de l'Espagne, nous
les avons fait interner. En ceci donc nous avons fait tout ce qui se
pouvait, en respectant la justice et l'hospitalit, pour mnager la
susceptibilit du gouvernement espagnol.

Nous avons fait plus; nous avons continu  prendre sur notre
frontire, quelque onreuses, quelque pnibles qu'elles fussent pour
notre population, toutes les prcautions propres  empcher le
renouvellement de la guerre civile en Espagne. Nous avons continu de
surveiller, d'interdire soigneusement l'introduction de munitions et
d'armes dans les provinces basques. Nous avons continu de donner 
cet gard aux autorits espagnoles d'utiles avertissements. Et ce ne
sont point les seules autorits locales qui, d'elles-mmes et
confidentiellement, ont donn tel ou tel avis; elles n'ont agi que par
les ordres de l'autorit centrale. Ce qu'elles ont fait dans un cas
que j'ai dj eu l'honneur de citer  la Chambre, elles l'ont fait
souvent; elles le font encore aujourd'hui.

Ce que la Chambre ignore, c'est que nagure des douaniers franais ont
soutenu une lutte sanglante pour empcher des rfugis espagnols de
rentrer en armes sur le territoire espagnol, et que, dans cette lutte
plusieurs de nos douaniers ont t dangereusement blesss, remplissant
ainsi, au pril de leur vie, des devoirs dont,  la rigueur, ils
auraient pu se dispenser. Nous ne voulons pas qu'ils s'en dispensent;
nous voulons faire tout ce qui se peut pour mnager la susceptibilit
espagnole, et prvenir ces impressions populaires dont a parl
l'honorable propinant. Mais il n'est pas ais de prvenir de telles
impressions dans un pays livr  des mouvements,  des incidents
journaliers qu'il faut bien qualifier de rvolutionnaires, dans un
pays o, au milieu d'un banquet public, un capitaine gnral laisse
porter un toast  la mort du roi! (_Exclamations._) Cela s'est pass 
Valence.

M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.

_M. le ministre._--Je n'en accuse certes point le gouvernement
espagnol, mais c'est l,  coup sr, une preuve de la fermentation
anarchique dans laquelle est plonge une portion du pays.
(_Agitation._)

M. GLAIS-BIZOIN.--Ces paroles peuvent tre... (_Bruit._)

_M. le ministre._--Je n'ai pas entendu l'interruption.

M. GLAIS-BIZOIN.--Je disais que ces paroles peuvent donner lieu
ailleurs  la mme interprtation que celles qui ont t prononces
dans une autre enceinte.

_M. le ministre._--Messieurs, je ne voudrais  aucun prix, accepter,
commenter  cette tribune l'assimilation que vient de faire
l'honorable propinant.

_Au centre._--Trs-bien!

M. GLAIS-BIZOIN.--Ce n'est pas une assimilation; je dis que c'est
blmable partout!

Je demande la parole.

_M. le ministre._--Ce que j'ai dit, je l'ai dit uniquement pour
prouver combien il est difficile de prvenir les emportements de la
crdulit populaire dans un pays livr  de tels mouvements.

J'arrive au second objet des observations de M. Berville, et en
vrit, je croyais y avoir dj rpondu dans la discussion de
l'adresse, et j'ai peu de chose  ajouter  ce que j'ai dit alors.

L'honorable M. Berville reconnat que l'envoi d'un ambassadeur a t
fait dans un esprit bienveillant, pour resserrer les liens de la
France et de l'Espagne; il reconnat que le choix de l'ambassadeur, M.
de Salvandy, tait en harmonie avec ce dessein. Cela convenu, comment
avons-nous agi quant aux lettres de crance? Nous avons agi comme nous
avions agi ailleurs, selon nos maximes de droit, selon nos prcdents
de fait, accepts et pratiqus par les autres nations de l'Europe. M.
Berville ne me parat pas s'tre rendu un compte bien exact des faits.
Selon lui, au fond, il tait indiffrent que les lettres de crance
fussent adresses  telle ou telle personne. Messieurs, rien n'est
moins indiffrent que l'adresse des lettres de crance. Celles-ci, par
exemple, taient adresses  la reine d'Espagne; c'tait auprs de la
reine que l'ambassadeur tait accrdit. S'il et t accrdit auprs
du rgent, qu'aurait-il pu arriver? Il aurait pu arriver qu'une
rvolution, un mouvement populaire, comme ceux que nous avons vus
depuis quelques annes en Espagne, cartt la reine Isabelle sans
carter le rgent; l'ambassadeur et t oblig de rester  son
poste... (_Lger bruit._) J'ose dire aux honorables membres qui
m'interrompent...

M. ODILON BARROT.--Personne n'interrompt.

_M. le ministre des affaires trangres._--J'ose dire aux honorables
membres qu'ils sont peu au courant des maximes du droit public: quand
un agent est accrdit auprs d'une personne, il reste  son poste
tant que cette personne est au pouvoir, quels que soient les
changements qui surviennent dans la forme du gouvernement. Et c'est l
une des principales raisons pour lesquelles, dans l'intrt de la
monarchie, on accrdite en gnral les agents diplomatiques auprs du
souverain, mme mineur, mme incapable d'exercer le pouvoir. On veut
prter ainsi au trne une force morale qui le protge, mme au milieu
des rvolutions intrieures; on veut que les puissances trangres ne
soient pas compromises, par la situation de leurs agents, dans les
mouvements qui pourraient troubler les rgions secondaires de l'tat.
En nous conformant  ces maximes,  ces usages, nous avons agi dans
l'intrt de la monarchie espagnole elle-mme, dans l'intrt de cette
jeune reine que nous voulions entourer de notre dfrence et de notre
appui.

Est-ce que ce sont l des motifs purils, des considrations
d'tiquette? Qu'aurions-nous d faire selon l'honorable M. Berville?
Nous aurions d faire la volont du gouvernement espagnol, et il nous
en donne pour raison l'opinion d'un ministre anglais. Ce ne sont pas
l nos rgles de conduite.

Nous avons agi dans l'intrt de la monarchie en Espagne comme en
France, et selon notre propre jugement.

L'honorable propinant a donc, selon moi, mal apprci les faits et
les situations. Il est galement mal inform des dtails.

Il nous reproche de n'avoir montr aucun esprit de conciliation, et 
cet gard, il a encore cit des paroles trangres. Un moyen
d'arrangement, a-t-il dit, la remise des lettres de crance  la
reine, en prsence du rgent, a t propos par l'Angleterre, mais
trop tard. Il y a ici une inexactitude. L'honorable ambassadeur que le
roi avait envoy en Espagne a lui-mme, ds les premiers moments, fait
cette ouverture; il a offert que les lettres de crance fussent
remises  la reine, en prsence du rgent, qui les recevrait
immdiatement de la main de la reine et ferait la rponse.

Et au moment mme o notre ambassadeur faisait cette proposition 
Madrid, je lui mandais par une dpche tlgraphique: Ne remettez vos
lettres de crance qu'entre les mains de la reine, en prsence du
rgent.

Ainsi ce moyen de conciliation, la France elle-mme l'avait propos au
dbut; la France est alle, en fait de conciliation, aussi loin
qu'elle le pouvait faire sans abandonner ses propres maximes, ses
propres pratiques, celles de tous les tats monarchiques, les intrts
de la monarchie elle-mme.

Un dernier mot, messieurs. L'honorable propinant ne connat pas bien
non plus la dernire situation, l'tat actuel des faits. Il a dit que
les rapports diplomatiques avec l'Espagne taient rompus. Cela n'est
pas. Nous sommes avec l'Espagne, dans une situation dlicate, mais
rgulire...

M. BILLAULT.--Je demande la parole.

_M. le ministre._--Nous avons un charg d'affaires  Madrid, comme
l'Espagne en a un  Paris. Il n'a pas convenu  l'Espagne de recevoir
l'ambassadeur du roi aux conditions auxquelles il tait envoy. Je
l'ai dj dit dans la discussion de l'adresse; l'Espagne a t dans
son droit, elle est juge de la conduite que sa constitution lui
impose, comme nous sommes, nous, juges de la ntre. Nous n'avons jug
 propos d'envoyer un ambassadeur en Espagne que d'aprs telles
maximes et sous telles formes; elle n'a pas jug  propos de le
recevoir dans ces formes et d'aprs ces maximes: elle est dans son
droit comme nous dans le ntre.

Qu'en est-il rsult? Qu'il n'y a pas d'ambassadeur de France  Madrid
ni d'ambassadeur d'Espagne  Paris; mais les rapports des deux tats
ne sont point rompus; la situation est rgulire et il peut arriver
tel moment o elle change par des procds galement rguliers. Je ne
puis ni ne dois indiquer ici quand ou comment ce changement pourrait
arriver; je me contente de dire qu'il est possible, et qu'il n'y a
rien l d'inou, ni d'irrmdiable, rien dont on ne rencontre plus
d'un exemple dans les relations diplomatiques et pacifiques des tats.
(_Au centre_: Trs-bien! trs-bien!)




CXXI

Discussion sur l'affaire du _Marabout_, navire de commerce nantais,
captur par un btiment anglais, en vertu des conventions de 1831 et
1833 pour l'abolition de la traite des ngres.

--Chambre des pairs.--Sance du 11 avril 1842.--


M. le marquis de Boissy ayant adress des interpellations au cabinet
sur l'arrestation et le traitement qu'avait subis le navire nantais
_le Marabout_, en vertu des conventions de 1831 et 1833 et du droit de
visite, je donnai  la Chambre des pairs les explications suivantes.


M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--La Chambre trouvera
bon, je pense, que j'carte de ce dbat toute observation, toute
rcrimination purement personnelles; elles me paratraient peu dignes,
et sont, je l'espre, inutiles. J'ai la confiance que la Chambre n'a
jamais suppos que j'eusse l'intention de manquer envers elle d'gards
et de ne pas lui donner les explications qu'elle a droit de recevoir
dans toutes les questions d'intrt public. Jamais je n'ai eu une
telle pense; j'ai le plus profond respect pour les droits de la
Chambre et pour sa participation  de telles questions.

J'ai aussi un grand respect pour les droits personnels de chaque
membre de cette Chambre; cependant je ne saurais admettre qu'un membre
de la Chambre soit la Chambre tout entire, ni que le gouvernement
soit tenu de rpondre aux interpellations qui lui sont adresses par
un membre de cette Chambre, comme si la question lui tait faite par
la Chambre elle-mme. (_Mouvement._)

Personne n'ignore que c'est le droit du gouvernement de juger s'il lui
convient, dans l'intrt du pays, de rpondre ou de ne pas rpondre
aux interpellations qui lui sont adresses par l'un des membres des
Chambres. J'ajouterai que, samedi dernier, lorsque des questions sur
l'affaire du _Marabout_ m'ont t faites, je n'tais pas en mesure d'y
rpondre; les pices ne m'taient pas encore arrives. Je ne pouvais
pas, je ne devais pas me hasarder  raconter les faits sur des
tmoignages incertains et avant d'en avoir pleine et entire
connaissance. C'est seulement il y a trois ou quatre jours que j'ai
reu les pices; encore sont-elles incompltes; plusieurs, et des plus
importantes, me manquent. Cependant je n'hsite pas  entrer dans
l'expos des faits.

Je dois d'abord faire observer  la Chambre, que l'arrestation du
_Marabout_ est le premier fait de ce genre qui se soit lev depuis
onze ans que les traits de 1831 et 1833 s'excutent. Un grand nombre
de btiments avaient t visits, franais par des croiseurs anglais,
anglais par des croiseurs franais. Sans doute, dans ces visites,
quelques abus ont pu tre commis, quelques plaintes ont pu tre
leves; jamais on n'avait t jusqu' l'arrestation d'aucun btiment,
jusqu' la rclamation officiellement forme d'une indemnit devant
l'un ou l'autre des gouvernements. Cela prouve du moins que les
traits n'ont pas eu, pendant dix ou douze ans, des consquences aussi
graves, aussi menaantes qu'on le prtend depuis quelques mois.

J'arrive au fait particulier du _Marabout_.

Ce btiment a t arrt, en vertu des traits, au sortir de Bahia,
comme suspect de se livrer  la traite des ngres. Que la suspicion
ft ou non fonde, il ne m'appartient pas de le dcider ici,
l'arrestation a eu lieu.

La Chambre va voir quelles en ont t les suites.

Le btiment, dment ou indment arrt, a t envoy par le capitaine
capteur devant la juridiction franaise la plus voisine, c'est--dire
 Cayenne. En cela, le capitaine capteur s'est exactement conform aux
traits. Il y a, je crois, drog en un point important. Au lieu de
conduire l'quipage franais tout entier  Cayenne, comme il devait le
faire aux termes du trait, il l'a transport sur son btiment, puis
il a envoy le _Marabout_ avec quelques hommes  Cayenne, et il a
conduit le reste de l'quipage et des passagers  Rio de Janeiro. Je
crois qu'en cela il s'est cart de l'esprit et mme de la lettre des
traits, et que sa conduite donne lieu  de justes rclamations.

Le capitaine du _Marabout_, arriv  Cayenne, a t traduit devant la
cour royale franaise; la question de savoir si le _Marabout_ tait
bien rellement ou non un btiment ngrier a t soumise  la cour. La
cour a dcid que l'arrestation tait illgitime, et que le btiment
n'tait pas ngrier. Ainsi les traits qui avaient donn le droit
d'arrter le btiment, et qui donnaient en mme temps le remde  une
arrestation illgitime, ont t excuts dans leur partie utile comme
dans leur partie onreuse, et le btiment a t acquitt.

L'affaire ne s'est pas arrte l. Les traits, comme on le disait
tout  l'heure, donnent au btiment arrt le droit de rclamer des
indemnits contre le gouvernement du capteur, s'il a t arrt sans
motifs suffisants. La question a t  l'instant mme soumise au
tribunal de premire instance de Cayenne. Le tribunal a dclar que
_le Marabout_ avait t arrt sans motifs suffisants, et lui a
allou, contre le gouvernement anglais, une indemnit d'environ
260,000 francs, indemnit qui, de l'aveu mme du propritaire de ce
btiment, est pleinement quivalente  la valeur du btiment et de sa
cargaison.

Voil les faits complets: la dernire partie, comme vous le voyez,
n'avait pas t mise sous les yeux de la Chambre. La double
dclaration, et de l'innocence du btiment proclame par la cour
royale de Cayenne, et de l'indemnit alloue contre le gouvernement
anglais, tait reste dans l'ombre.

Il y a l deux ordres de faits compltement diffrents. D'abord les
faits judiciaires, dans lesquels l'administration n'a pas 
intervenir; faits qui se sont accomplis, comme ils le devaient, aux
termes mmes des traits, faits dans lesquels raison a t
compltement donne au btiment franais. Qu'a  faire maintenant le
gouvernement du roi qui, je le rpte, vient de recevoir tout
rcemment les pices et le jugement? Il va en donner connaissance au
gouvernement anglais et rclamer de lui le payement de l'indemnit
alloue au capitaine du _Marabout_ par le tribunal de Cayenne. Les
choses suivront, en ce qui regarde l'ordre des faits judiciaires, leur
cours rgulier. Si le gouvernement anglais croit devoir, sans pousser
plus loin les poursuites, payer l'indemnit, tout sera fini. Il peut,
au contraire, vouloir user des voies judiciaires qui lui sont encore
ouvertes, car le jugement rendu  Cayenne a t rendu par dfaut, et
le gouvernement anglais, qui est investi des mmes droits qu'un
particulier en pareille matire, peut y faire opposition, en appeler,
aller en cassation, en un mot, puiser les voies judiciaires. C'est 
lui seul qu'il appartient d'en dcider; c'est  lui seul qu'il
appartient de dcider si la raison, la justice et la bonne politique
ne lui conseillent pas de payer immdiatement l'indemnit, ou s'il
doit puiser les voies judiciaires. Mais dans l'une et l'autre
hypothse, en ceci le gouvernement du roi n'a pas  intervenir. Il
aura accompli son devoir quand il aura notifi le jugement au
gouvernement anglais et qu'il en aura rclam l'excution.

Reste une seconde question purement administrative et diplomatique, la
question de savoir si, indpendamment des jugements rendus, le
capitaine Christie n'a pas commis dans l'arrestation mme, en amenant
une partie de l'quipage et des passagers du _Marabout_  Rio de
Janeiro, au lieu de les conduire  Cayenne, s'il n'a pas commis,
dis-je, une vexation, un abus de pouvoir qui doit donner lieu  des
rclamations de la part de la France, peut-tre  des mesures 
l'gard du capitaine Christie et  une sorte de dommages-intrts. 
cet gard, que la Chambre soit parfaitement rassure; cette question
l non plus ne sera pas abandonne. La Chambre ne s'attend pas  ce
que je discute  cette tribune tel ou tel rapport particulier, tel ou
tel acte du capitaine capteur. Le droit des Franais qui ont t
conduits  Rio de Janeiro, et retenus pendant deux mois au lieu d'tre
ramens  Cayenne, leurs plaintes, la drogation  certaines
dispositions du trait, tous ces faits seront l'objet de rclamations
diplomatiques, de la part du gouvernement du roi, auprs du
gouvernement anglais.

La Chambre, je l'espre, se rend bien compte  prsent de l'affaire et
du point o elle est arrive.

Une arrestation a eu lieu aux termes des traits; elle a t suivie
d'un double jugement rendu aux termes des traits; les jugements
seront excuts. Si dans le mode, dans les actes de l'arrestation,
quelque chose a t fait en violation des droits et des traits, si
des abus ont t commis, il y aura galement plainte, rclamation
auprs du gouvernement anglais, et j'ai confiance que justice sera
pleinement rendue par le gouvernement anglais, comme elle l'a dj t
par les tribunaux franais.

Pour l'affaire du _Marabout_, il n'y a donc rien de plus  faire que
ce qui a eu lieu, et il n'y a rien que de parfaitement rgulier dans
la situation telle qu'elle se trouve aujourd'hui.

Quant  l'affaire de _la Sngambie_, elle est compltement
diffrente. Il ne s'agit en aucune faon des traits de 1831 et 1833,
ni de leur excution. Ils ne sont pas applicables, ils n'ont pas t
un seul instant applicables au cas dont il s'agit. Il est, non pas de
principe et de droit exceptionnel, mais de droit commun, de principe
gnral, que ce qui se passe dans les eaux mmes d'un gouvernement se
passe sur son territoire, et que la juridiction appartient au
gouvernement dans les eaux duquel le fait s'accomplit. Ce n'est pas
l, je le rpte, un principe exceptionnel; c'est le droit commun qui
s'exercerait dans l'occasion  notre profit, comme il s'exerce
aujourd'hui au profit du gouvernement anglais. Sans aucun doute, si un
btiment anglais venait dans un port franais comme btiment ngrier
ou suspect de faire la traite, sans aucun doute nous pourrions, nous
devrions le faire arrter dans le port franais et juger par la
juridiction franaise. Cela est, je le rpte, de droit commun, de
principe gnral chez toutes les nations. C'est ce principe qui a t
appliqu dans le cas dont il s'agit. C'est dans le port de
Sainte-Marie de Bathurst, port anglais, que le btiment souponn de
faire la traite a t arrt et jug. Il n'y a rien l, je le rpte
encore, que de conforme au droit commun; il n'y a rien l o les
traits de 1831 et 1833 aient pu trouver leur application. Ils
s'appliquent quand un btiment est arrt en pleine mer et non dans
les eaux particulires de telle ou telle nation.

Aprs cela, que l'autorit anglaise qui, dans le port de Sainte-Marie,
a arrt et fait juger _la Sngambie_, ait eu des torts envers le
gouvernement franais, qu'elle n'ait pas suffisamment tenu compte de
la mission qu'avait ce btiment, que des actes envers les Franais 
bord aient donn lieu  de justes plaintes, cela est vrai, et j'ai t
l'organe de ces plaintes auprs du gouvernement anglais, et je les ai
vivement soutenues; non pas telles que vient de l'expliquer M. le
prince de la Moskowa, car si je m'tais engag dans la question de
droit, j'aurais t repouss  l'instant en vertu du droit commun de
toutes les nations. Ce dont je me suis plaint, et plaint vivement,
c'est d'un manque d'gards, de procds violents; et mes plaintes ont
eu ce rsultat, que des ordres ont t transmis par l'amiraut
anglaise  Sierra-Leone pour que le jugement ne ft pas mis 
excution, ou que du moins la portion du jugement qui n'avait pas
encore t excute ne le ft pas.

Ainsi, en rduisant nos plaintes  ce dont nous avions rellement le
droit de nous plaindre, nous avons obtenu ce qui pouvait s'obtenir
encore.

Il reste encore aprs cela une question d'administration intrieure;
question qui se dbat, qui s'examine entre le dpartement de la marine
et le dpartement des affaires trangres, la question de savoir si,
en effet, c'est une bonne mesure d'acheter des ngres pour en former
des compagnies de ngres libres.

Il faut que la Chambre sache bien comment cela se passe. Des
compagnies doivent tre formes de ngres libres; mais il faut se
procurer des ngres quand on n'en a pas sous la main. Alors on charge
un armateur, une maison de commerce, de procurer des ngres au
gouvernement. Comment se les procurent-ils? Le gouvernement ne s'en
enquiert pas. On lui amne des ngres, il les prend, il les affranchit
et en forme des compagnies de ngres libres. Mais pour amener ces
ngres, il faut les prendre quelque part. Que font les armateurs? Ils
les achtent aux rois des tribus qui vendent des esclaves,
c'est--dire qu'on fait des ngres esclaves pour les amener 
l'administration franaise qui les libre et en fait des soldats.

Est-ce l une bonne faon de procder? N'est-ce pas l un acte
tellement sur les limites de la traite qu'il y a danger que ces
limites soient dpasses? Un acte qui peut donner lieu, dans nos
rapports avec les gouvernements qui se sont engags  l'abolition de
la traite,  de fcheux conflits,  des rcriminations continuelles,
comme l'exprience l'a dj prouv? C'est l une question difficile
qui s'examine depuis quelque temps entre le dpartement de la marine
et celui des affaires trangres, et qui recevra, je l'espre, une
solution qui nous mettra dsormais  l'abri de complications et
d'embarras pareils  ceux dont nous entretenons en ce moment la
Chambre.

Quoi qu'il en soit, la Chambre voit quelle est rellement la question.
Il n'y a de notre part point de droit sacrifi, point de principe
viol: on a agi selon le droit commun, qui est tout aussi bien  notre
profit qu'au profit de l'Angleterre. Quant aux torts dont nous
pouvions avoir  nous plaindre, nous avons vivement rclam; nous en
avons obtenu le redressement autant que l'tat des faits le
permettait; et, au fond, la question sera rsolue, je l'espre, de
manire  ne plus donner lieu  de semblables et vritablement tristes
difficults.

Voil, messieurs, sur les deux faits particuliers dont on a entretenu
la Chambre, les explications que j'avais  donner. Je pourrais m'en
tenir l; je ne descendrai cependant pas de la tribune sans dire
quelques mots d'une question plus gnrale, dont l'honorable M. de
Boissy a entretenu la Chambre, tout en disant qu'il ne l'en
entretiendrait pas. J'ai quelques mots trs-courts  dire  ce sujet,
je veux parler du droit de visite. (_Mouvement d'attention._) Je
dsire que la Chambre sache bien o nous en sommes aujourd'hui sur
cette question, et quelle est exactement la situation.

La Chambre sait quel trait avait t conclu. Lorsque le moment de la
ratification est arriv, la ratification n'a pas eu lieu; le
gouvernement du roi a donn  la couronne le conseil de ne pas
ratifier; elle n'a pas ratifi.

En mme temps, le gouvernement a propos des modifications, dont
quelques-unes sont considrables, au trait qui avait t conclu.

De plus, le gouvernement du roi a dclar qu'il ne prenait aucun
engagement, ni direct, ni indirect, de ratifier purement et simplement
le trait,  aucune poque quelconque. Les intentions du gouvernement
du roi  ce sujet ont t formellement exprimes au moment de la
ratification.

Voil les trois faits qui caractrisent la situation: refus de
ratification actuelle; proposition de modification au trait conclu;
dclaration qu'on ne promettait en aucune faon, ni directement, ni
indirectement, de ratifier purement et simplement  aucune poque.

Cette situation a t parfaitement comprise et pleinement accepte
par les autres puissances signataires du trait; et le protocole est
rest ouvert pour la France indfiniment, sous les trois conditions,
en prsence des trois faits que je viens d'avoir l'honneur de vous
rappeler.

Voil exactement o nous en sommes aujourd'hui. Depuis, il n'est
arriv au gouvernement du roi aucune note, aucune instance, aucune
demande, pas une parole qui l'ait press de ratifier le trait et de
sortir de la situation qu'il avait prise.

La Chambre voit par l ce qu'elle doit penser de ces prtendues
instances menaantes adresses au gouvernement du roi pour le dcider
 ratifier, et de ces faiblesses dans l'avenir, de ces faiblesses en
perspective que le gouvernement du roi doit commettre un jour. Il n'en
est rien; il n'en sera rien.

C'est l tout ce que je peux dire, tout ce que je dois dire en ce
moment sur cette question. Je ne veux me laisser entraner par
personne  pousser la discussion au del. La Chambre comprend que je
manquerais  mon devoir en le faisant. Il y a une affaire en suspens,
encore ouverte, des propositions faites et ajournes. Il m'est
impossible d'en dire plus que je ne fais en caractrisant la
situation.

Je prie la Chambre de considrer les inconvnients de ces retours
perptuels sur cette question, quand il est videmment impossible au
gouvernement de faire autre chose et de dire plus que ce qu'il a fait
et dit.

Quel peut tre le but de ces retours? Mon Dieu! il y en a un qui est
si vident que je n'ai pas besoin de le faire remarquer: ce sont des
attaques au cabinet; ce sont des embarras, des entraves jetes dans la
marche du cabinet. La Chambre trouvera tout simple, je pense, que je
ne m'y prte pas. (_On rit._)

Il y a un second inconvnient qui est bien grave, c'est d'entretenir,
de fomenter des sentiments d'animosit entre deux grands peuples et
deux grands gouvernements. Pour mon compte, je trouve cela peu sage,
et je ne trouve pas que ce soient l des actes de bon citoyen.
(_Trs-bien!_)

Messieurs, en essayant, il y a quelque temps, de caractriser la
politique extrieure du cabinet auquel j'ai l'honneur d'appartenir,
j'ai dit qu'elle serait envers tout le monde parfaitement
indpendante, qu'elle se placerait, quant  prsent, en dehors de
toute alliance spciale et intime: je l'ai dit hautement, je le
maintiens, et j'ose ajouter que je le pratique comme je l'ai dit.

Mais en mme temps que nous avons cart toute ide d'alliance
particulire et intime, en mme temps que nous avons annonc que
l'indpendance serait le caractre de notre politique, nous avons
aussi parl, et parl sincrement, de paix, de bonne intelligence, de
notre intention de vivre en bons rapports avec toutes les puissances
europennes.

Messieurs, pour vivre en bons rapports, en bonne intelligence, il ne
faut pas se laisser dominer, entraner par l'aigreur ou la crdulit
publique.

Pour mon compte, je ne m'y prterai jamais. Entre deux grands pays,
entre deux grands gouvernements, les moindres actes, les moindres
paroles, doivent tre pleinement quitables et convenables; aucune
apparence de haine ou d'injure ne doit jamais s'y mler.

Nous prenons au srieux ce que nous avons dit des bons rapports que
nous entendons entretenir avec la Grande-Bretagne aussi bien qu'avec
les autres puissances. Nous portons (et je suis sr d'exprimer en ceci
les sentiments de la Chambre et du pays), nous portons une sincre
estime  la Grande-Bretagne et  son gouvernement; nous sommes avec
elle dans une paix vritable, dans une bonne intelligence relle, et
nous ne souffrirons pas, autant qu'il dpendra de nous, que ces
rapports, que cette bonne intelligence soient troubls par la
contagion (je ne puis me servir d'une autre expression), par la
contagion de l'animosit et de la crdulit populaires. (_Mouvement._)

Je n'ajoute qu'un mot.

Ce n'est pas dans le seul intrt, quelque grand qu'il soit, de nos
bons rapports extrieurs que nous agissons ainsi; c'est aussi dans
l'intrt de la grave question, de la bonne cause qui se dbat en ce
moment, l'abolition de la traite.

Messieurs, c'est la France qui a eu l'honneur de commencer cette
grande oeuvre. Avant que l'Angleterre, avant que le parti religieux en
Angleterre se mt  la tte de l'abolition de la traite, c'tait la
France, c'taient les ides franaises qui avaient imprim le
mouvement. Il nous appartient de ne pas abandonner lgrement une si
belle entreprise. J'ai quelquefois prouv, j'ose le dire, que je
n'hsitais pas  rpudier les erreurs, les fautes, les garements de
nos pres: mais, pour rien au monde, je ne voudrais renoncer  ce
qu'il y a de beau et de grand dans l'hritage qu'ils nous ont
transmis; pour rien au monde je ne voudrais renoncer  l'espoir de
continuer et d'accomplir les grandes et bonnes oeuvres qu'ils ont
commences. L'abolition de la traite des ngres est l'une de ces
oeuvres.

Nous devons, et je me sers  dessein de ce mot, car c'est un devoir,
nous devons la poursuivre et l'accomplir; nous ne devons pas laisser,
par notre indiffrence seule, se rpandre et s'accrditer des ides et
des sentiments qui seraient contraires  cette sainte cause. Nous
devons les combattre toutes les fois que nous les rencontrons. Pour
mon compte, je l'ai fait et je le ferai toujours. Je me maintiendrai
toujours,  cet gard, dans la situation que j'ai eu l'honneur de
mettre sous les yeux de la Chambre, situation qui rserve nos droits
et notre avenir. La Chambre peut tre sre qu'il n'y aura, dans cet
avenir, aucune complaisance, aucune faiblesse de la part du
gouvernement du roi; mais il n'y aura, en mme temps, j'ai besoin de
le dire, aucun abandon de la grande tche qui nous a t lgue et que
nous avons  coeur de poursuivre jusqu'au bout (_Marques
d'assentiment._)

M. LAPLAGNE-BARRIS.--Je ne veux pas traiter les deux grandes et
importantes questions qui ont t souleves, la question du droit de
visite et celle de l'abolition de la traite; je me bornerai  rappeler
deux faits qui me paraissent avoir t oublis et qui pourraient
donner lieu  quelques reproches contre la marine franaise avant
1830.

Il est trs-vrai, messieurs, que, quoique la marine franaise seule
et le droit de visiter les navires portant le pavillon franais avant
1831, elle a pleinement rempli son devoir, et un grand nombre de
condamnations ont t prononces contre des btiments ngriers
franais saisis par la marine franaise avant 1830. Je reconnais que,
depuis 1830, la traite a considrablement diminu, qu'elle a t mme
au point qu'elle n'est plus,  vrai dire, exerce de la mme manire;
mais ce n'est pas  l'intervention du pavillon anglais que je ferai
hommage de cette cessation de la traite: cela tient, selon moi,  une
autre cause qu'il ne faut pas ngliger.

On avait cru, avant 1830, qu'il suffisait d'envoyer des croiseurs et
de saisir les btiments franais ngriers. Aprs 1830, on a pens
qu'il fallait complter la mesure, et comme nos btiments ngriers ne
faisaient la traite que dans l'intrt du commerce franais, on a
donn aux gouverneurs des colonies,  l'autorit mtropolitaine dans
les colonies, des instructions dont le rsultat a t de faire exercer
avec beaucoup plus d'nergie et d'efficacit qu'auparavant la
surveillance; et le meilleur moyen, le moyen le plus infaillible
d'arriver  l'abolition de la traite dans les colonies franaises,
c'est la svrit dans les oprations du recensement.

J'ai pris la parole pour soumettre  M. le ministre des affaires
trangres une observation sur un point qui est bien moins important,
je me hte de le dire, que ceux qui ont t traits par les orateurs
prcdents, mais qui ne manque pas de gravit dans l'intrt de notre
commerce maritime et de l'honneur de notre pavillon. Deux saisies ont
donn lieu aux interpellations. Je m'empresse de dclarer que
l'explication donne par M. le ministre des affaires trangres, en ce
qui concerne la saisie du _Marabout_, est compltement satisfaisante;
mais, en ce qui concerne la saisie de _la Sngambie_, des doutes me
restent. Je dois les soumettre  la Chambre et  M. le ministre des
affaires trangres.

Il s'agit d'un intrt national, d'un intrt de droit public et de
droit international. Cela a donc de la gravit.

M. le ministre a dit que le navire _la Sngambie_ avait t saisi
dans les eaux anglaises. Je suppose que le ministre a voulu dire:
saisi dans un port anglais; car le droit de saisie de tout navire
portant pavillon franais, sur un soupon quelconque et dans ce que la
lgislation anglaise appelle les eaux anglaises, ne sera jamais
reconnu par la France. Mais la question fait natre des difficults.
Si, comme je le suppose, le navire a t saisi dans un port anglais et
qu'il et commis, comme btiment, comme quipage, des infractions aux
lois de police anglaises, en ce sens que ces lois ont pour objet de
maintenir l'ordre et la paix dans les possessions anglaises, de
prvenir tout attentat contre les sujets anglais, tout prjudice port
 la proprit anglaise, ce navire, s'il a commis de telles
infractions, est soumis  la loi pnale anglaise.

Si _la Sngambie_ a t condamne pour avoir fait la traite dans une
possession anglaise, ou pour avoir voulu transporter des ngres dans
une possession anglaise, la loi anglaise a d l'atteindre; mais si _la
Sngambie_ n'a pas t condamne pour un crime rprim par les lois
anglaises, ou qui ne blesse pas directement, d'une manire matrielle,
les intrts de l'Angleterre, les possessions anglaises, les droits et
la proprit des sujets anglais, sa condamnation a t illgale,
contraire aux principes du droit public.

Remarquez qu'aucune nation, mme dans les vues de l'ordre le plus
lev, dans des vues d'humanit, ne peut s'attribuer le droit
d'exercer la police des mers, la police du genre humain. Elle n'a
action, dans l'intrt de l'humanit et d'aprs les lois qui sont
destines  protger l'humanit, elle n'a action sur les btiments
trangers qu'autant qu'il y a un trait qui lui donne ce droit. Ainsi
je reconnais que les croiseurs anglais ont eu, en vertu du trait, le
droit de saisir _la Sngambie_, mais  la charge de se conformer au
trait. Il n'y avait pas d'attentat contre la proprit anglaise,
contre les sujets anglais, et contre les lois que chaque nation a le
droit de rendre et de faire observer dans l'intrt du maintien de sa
souverainet exclusive et limite; il n'y avait qu'un attentat qui
n'aurait pas t punissable par les lois anglaises si le trait
n'avait pas exist, un attentat contre les lois franaises.

Je supplie M. le ministre des affaires trangres d'apprcier cette
distinction qui me parat importante. J'ai une grande confiance dans
l'esprit de justice, d'quit et de loyaut des tribunaux anglais;
mais les Anglais ont des possessions trs-tendues; quelques-unes sont
peu importantes: l'autorit qui y est exerce est fort grave; elle
appartient  des hommes qui ne sont pas placs prs de nous et que
nous ne pouvons apprcier. J'avoue que je verrais un inconvnient
srieux  donner, aux juges de Sierra-Leone ou de toute autre petite
colonie anglaise, le droit de saisir un btiment franais qui serait
entr dans un port, de le juger, de le confisquer par cela seul qu'il
se trouverait dans le cas d'un des articles du trait, qu'il y aurait
 son bord plus de caisses  eau que le trait ne le comporte, plus de
planches qu'il ne devrait en porter. Il pourrait en rsulter des
vexations srieuses pour le commerce franais, des causes de
dissentiment et d'hostilit entre les deux nations. Il vaudrait mieux,
dans l'intrt mme de l'Angleterre, rentrer dans les termes du droit
public, ne pas admettre que, par cela seul qu'un navire fait un acte
dans un pays, alors que cet acte n'est pas dirig contre l'intrt
matriel de ce pays, il est soumis  sa juridiction. Il me semble que
cette juridiction serait dangereuse et blesserait les principes du
droit public. Les Anglais ne peuvent juger un navire franais,
autrichien, qui n'a port aucun prjudice  l'Angleterre, hors de leur
territoire; ils ne peuvent le juger qu'en vertu de ce droit de police
des mers, de police du genre humain, que nous ne leur avons reconnu
dans notre trait, qu' la condition que leurs tribunaux ne
l'exerceraient pas et que les ntres en seraient investis. Il me
semble que c'est un sujet assez grave pour appeler l'attention de M.
le ministre des affaires trangres.

M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres_.--Je commencerai par
dire en fait que _la Sngambie_ a t saisie dans un port anglais,
non pas d'une manire gnrale dans les eaux anglaises, mais dans
l'intrieur d'un port anglais; et j'ajoute que ce btiment s'y tait
rendu volontairement, qu'il n'y avait pas t pouss par les
poursuites des croiseurs anglais, qu'il y tait all de sa propre
volont. Il tait donc sur le territoire anglais; il tait dans le cas
d'un voyageur qui se rendrait sur le territoire anglais continental.

Maintenant, je ne m'en rappelle pas la date, mais il y a un statut
anglais qui dclare que, dans les ports anglais, tous les navires
trangers ou anglais qui feraient la traite ou offriraient les signes
extrieurs d'aprs lesquels on reconnat un ngrier, seraient arrts
et punis de telle ou telle peine. Je prie l'honorable M.
Laplagne-Barris, qui est un jurisconsulte si habile et si clairvoyant,
de me dire ce qu'il penserait de ce cas-ci. Je suppose que le
parlement britannique rendit une loi dclarant que quiconque, sur son
territoire, commettrait tel acte reconnaissable  tels signes
extrieurs, serait puni de telle peine. M. Barris croit-il que le
gouvernement anglais, ou tout autre gouvernement, dpasserait ainsi
les limites de son droit?

Certainement il ne le pense pas; il pense que la juridiction est
essentiellement territoriale, et que tout gouvernement a le droit de
faire, dans son propre territoire, des lois pnales qui atteignent
tous les hommes, nationaux ou trangers, qui s'y rendent
volontairement.

C'est exactement ici le mme cas. Le parlement britannique a rendu une
loi par laquelle il punit la traite ou la tentative de traite,
reconnaissable  certains signes extrieurs dtermins; il la punit
sur son propre territoire, car les ports sont son propre territoire.
Le cas est donc tout  fait semblable  ce qui pourrait se passer sur
le continent.

Et je reprends ici la distinction que vient de vous prsenter, d'une
manire si lucide, l'honorable M. Laplagne-Barris. Pourquoi a-t-il
fallu des traits? Pour attribuer  des croiseurs anglais le droit de
visiter des btiments franais dans la pleine mer, sur laquelle nous
ne reconnaissons aucun droit particulier aux Anglais, et qui est libre
pour tout le monde. L des traits seuls pouvaient donner,  des
croiseurs anglais comme  des croiseurs franais, un droit qu'ils
n'avaient pas naturellement. Nous avons prcisment consacr par ces
traits la libert de la pleine mer. Mais quand il ne s'agit pas de la
pleine mer, quand il s'agit du territoire anglais, que ce soient des
terres ou des ports anglais, le principe de la juridiction
territoriale subsiste dans toute sa vigueur. Nous aurions, nous, le
droit de dclarer que tout btiment qui viendrait dans le port de
Bordeaux, qu'il ft anglais, franais, autrichien, serait passible de
telle peine qu'il nous conviendrait d'infliger  tel acte dtermin
par la loi. C'est l ce qui est arriv. Il y a un acte du Parlement,
dont je n'ai pas en ce moment la date, mais qui est une vritable loi
pnale tablie dans le territoire anglais, comme nous aurions le droit
de la faire pour l'intrieur du territoire franais.

J'admets donc en principe les distinctions qui ont t faites par le
savant propinant; mais je dis en mme temps qu'elles ne sont pas
applicables aux faits dont il s'agit, que, par un trait, nous avons
rgl ce qui regarde la pleine mer libre, et que, par l'acte du
Parlement, le gouvernement anglais a rgl ce qui lui appartenait, sa
propre juridiction sur son propre territoire, juridiction applicable 
tous ceux qui viennent volontairement encourir l'application de cette
loi.

M. PERSIL.--J'ai bien de la peine  admettre la doctrine professe par
M. le ministre des affaires trangres, et je suis convaincu qu'aprs
y avoir mrement rflchi, il verra lui-mme qu'il fait  l'autorit
trangre une concession que, par esprit de justice et de nationalit,
nous devrions toujours refuser.

En effet, sur quoi tablirait-il le droit de la puissance anglaise de
juger le navire arrt dans un port anglais?

Ce serait, suivant lui, sur un acte du Parlement anglais qui aurait
autoris la juridiction anglaise  juger ceux qui viendraient toucher
le sol anglais, les navires qui entreraient dans un des ports
appartenant  la Grande-Bretagne.

Je ne comprendrais pas comment un acte de la Grande-Bretagne, un acte
du Parlement, pourrait nous obliger et changer la doctrine du droit
commun tel qu'il a t profess jusqu'ici. Je comprends  merveille
que, s'il s'agissait d'un crime ou d'un dlit commis sur le territoire
anglais, on ft justiciable des tribunaux anglais. C'est l le
principe du droit commun; on n'a pas besoin de le dire, toutes les
lois anciennes et modernes l'ont dit. Il existe pour la France comme
il existe pour l'tranger.

Un tranger sur notre sol commettrait un crime; il serait puni de la
mme manire que si un Franais l'avait commis. Mais remarquez qu'il
ne s'agit ici de rien de semblable. Le navire franais, entrant dans
les ports anglais, n'y commet ni crime ni dlit. Il s'agit, quand il y
est entr, d'une action qu'il a dj commise. Mais l, dans le port
anglais, il est compltement innocent. S'il peut y tre saisi, il ne
peut l'tre qu'en vertu du trait de 1831. (_Dngations au banc des
ministres._) Il ne peut pas l'tre autrement. Remarquez bien que, s'il
en tait ainsi, les auteurs du trait de 1831 seraient coupables d'une
insigne ngligence; car, qu'ont-ils voulu? Que, lorsqu'un navire
suspect de faire la traite, qui va la faire ou qui la fait, est saisi
ou arrt, il soit conduit immdiatement devant ses juges naturels; et
si c'est un franais qui est saisi, il doit tre conduit devant un
tribunal franais.

Eh bien, voyez ce qui arriverait s'il fallait adopter l'interprtation
de M. le ministre des affaires trangres; voil un navire qui fait la
traite ou qui est suspect d'avoir fait la traite, et qui arrive avec
toute confiance dans un port anglais. Il est saisi, et vous ne voulez
pas qu'il ft dans la mme situation que celui qui est pris, soit dans
la zone de la croisire anglaise, soit ailleurs, et qui, aux termes du
trait, doit tre conduit en France! Il faut convenir que ce serait
nous soumettre  une juridiction qui ne serait pas la ntre,  un
acte du Parlement qui, s'il tait applicable  des Franais,
accuserait profondment la ngligence des ngociateurs de 1831 qui
auraient d stipuler,  cette poque, que l'acte du Parlement ne
serait pas appliqu  ce cas-l.

Ainsi je suis d'accord avec M. le ministre des affaires trangres sur
ce point que, quand il s'agit d'un crime ou dlit commis dans un port
ou sur le territoire anglais, on soit jug par le tribunal anglais;
mais quand il ne s'agit pas d'un fait commis sur le territoire
anglais, on ne peut tre justiciable d'un tribunal anglais, pas plus
que d'aucun autre, parce que le tribunal anglais ne peut juger le
coupable que parce qu'il a commis le crime sur son territoire. Et ici,
je le dis, l'arrestation avait t faite pour un des cas prvus dans
le trait, parce qu'on avait fait la traite, et le trait n'a pas
distingu o l'arrestation avait lieu, dans les ports ou ailleurs; le
trait a dit que, quand un navire franais serait suspect d'avoir
fait la traite et qu'il serait arrt, le navire serait conduit dans
un port franais et jug par les autorits franaises.

Voil ce que dit le trait; eh bien, aujourd'hui, par une gnrosit
que je condamne, vous feriez une exception au trait qui n'tait pas
dans son esprit.

M. LE DUC DE BROGLIE.--Je crois qu'il y a ici une mprise.

Le tribunal anglais n'a pas appliqu la lgislation anglaise contre la
traite des noirs au navire _la Sngambie_. Il n'a pas appliqu non
plus la lgislation franaise, il a simplement appliqu ce principe
incontest et incontestable que tout esclave qui touche le sol anglais
est libre de plein droit... (_Interruption.--Bruits divers._)

_Plusieurs voix._--Il n'y avait pas d'esclaves  bord!

M. LE DUC DE BROGLIE.--Je ne discuterai pas ici l'acte du gouvernement
anglais. Je dis qu'il a paru ici qu'un ngociant franais a t sur la
cte d'Afrique acheter des noirs, et qu'ayant achet ces noirs il les
a amens... (_Dngations._)

_M. le ministre des affaires trangres._--C'est une erreur de fait
que je vais expliquer... (_Bruit._)

M. LE DUC DE BROGLIE.--Alors il parat que je ne sais pas le fait, et
je cde la parole  M. le ministre.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je prie l'honorable M.
Persil de me permettre de me prvaloir de ce qu'il vient de dire tout
 l'heure. Il a reconnu le principe du droit commun, savoir, que la
juridiction appartient au gouvernement possesseur du territoire.

M. PERSIL.--Dans lequel le crime est commis.

_M. le ministre._--Permettez; le gouvernement possesseur du territoire
a juridiction sur les individus qui sont sur son territoire et qui y
commettent un dlit prvu par les lois. Eh bien, il y a une loi rendue
par le parlement britannique qui prononce que, dans toutes les
possessions britanniques, tout vaisseau, sans rechercher s'il est
anglais ou tranger, qui sera construit de certaine manire, d'aprs
lesquelles on reconnatra l'intention de faire la traite, sera arrt
et puni de telle manire. Le dlit est tabli par la loi anglaise dans
le territoire anglais. Il s'applique exactement comme il
s'appliquerait sur terre... (_Bruit._)

Messieurs, la question est trs-dlicate, en partie imprvue, et j'ai
envie de l'claircir compltement, pour moi-mme comme pour la
Chambre. Si le gouvernement anglais sur son territoire continental
disait: Quiconque prparera sur mon territoire telle ou telle action,
prparatifs qui seront reconnus  tels signes extrieurs que je
dfinis dans la loi, sera puni de telle ou telle faon; s'il rendait
cette loi-l, alors quiconque irait sur le territoire anglais, et y
prparerait une action dfinie dans la loi anglaise avec les signes
extrieurs indiqus par cette loi, serait certainement justiciable des
tribunaux anglais. Or, c'est le cas qui s'est prsent ici. Ce n'est
pas du tout le trait du droit de visite; il n'est question ici en
aucune faon de son application. C'est une loi fonde sur la
juridiction territoriale qui a interdit certains actes sur le
territoire; que ce territoire soit un port ou soit continental, le
droit est le mme. Que la personne qui commet l'acte de prparer un
btiment avec tel ou tel signe extrieur dfini dans la loi, que
cette personne soit anglaise ou trangre, elle est soumise  la
juridiction et  la loi anglaises.

Voil la doctrine qui a t soutenue. Or, je dis, et jusqu' plus
ample discussion je crois devoir persister dans cette opinion, je dis
que c'est l le droit commun qui s'appliquerait  une action commise
sur terre anglaise par des trangers comme  un navire saisi dans un
port anglais. C'est sur le principe de la juridiction territoriale que
je me fonde, et, en maintenant ce principe pour l'Angleterre,
j'entends le maintenir tout aussi bien au profit de la France.
Comment! un btiment tranger viendrait se pavaner dans le port de
Bordeaux comme ngrier, et nous le souffririons par cela seul qu'il
est tranger? Non, cela n'est pas soutenable. Le principe de la
juridiction territoriale est un principe de droit commun applicable 
tous, et c'est le seul qui soit invoqu dans cette occasion.

M. GAUTIER.--Si un btiment sous pavillon anglais, mont par des
Anglais, entrait dans le port du Havre, et qu'on reconnt que c'est un
pirate, que ferait l'autorit franaise? Elle saisirait le btiment,
arrterait l'quipage, et le traduirait devant les tribunaux franais
qui le condamneraient et feraient justice. Eh bien, la loi anglaise
assimile la traite  la piraterie. Un btiment prpar pour la traite
est, d'aprs la loi anglaise, trait comme pirate. C'est fort  tort,
je crois, qu'on a suspect _la Sngambie_ de faire la traite; mais
c'est parce que ce btiment tait suspect de la faire et y paraissait
destin, qu'en vertu de la lgislation qui assimile la traite  la
piraterie, il a d tre saisi dans le port anglais.

M. LE BARON CHARLES DUPIN.--Toute la difficult est dans ce fait qu'on
prtend dclarer ngrier un btiment qui emportait des hommes pour les
mettre dans un rgiment franais.

M. LAPLAGNE-BARRIS.--C'est moi, messieurs, qui ai fait l'attaque;
permettez-moi de faire la retraite.

M. le ministre m'a fait l'honneur de m'adresser une rponse  laquelle
je n'ai rien  objecter. Il a parl d'un acte du parlement anglais qui
prononait la peine de la confiscation contre tout navire, de quelque
nation qu'il ft, qui serait saisi sur le territoire anglais, ayant
fait ou pouvant faire la traite. Tel est le sens des explications de
M. le ministre. Je reconnais que, lgalement et en droit public, un
gouvernement a le droit de faire des lois de cette nature et de les
appliquer  des trangers qui se rendent volontairement sur son
territoire; car vous avez remarqu, et M. le ministre vous a fait
observer qu'il ne s'agissait pas d'une saisie faite dans les eaux
anglaises, mais d'un btiment qui s'tait rendu volontairement sur le
territoire de l'Angleterre.

Je voulais me borner  dire que cette loi qui existe en Angleterre est
sans exemple dans notre lgislation, et j'ose mme dire dans la
lgislation des autres peuples de l'Europe. Je voulais dire que cette
loi qui punit des trangers, et surtout des navires, pour des crimes
ou dlits trangers  l'intrt matriel de la nation qui prononce la
peine, est une loi d'envahissement et de domination qui doit exciter
toute la sollicitude du gouvernement.

L'honorable M. Gautier a dit que la loi anglaise considre la traite
comme piraterie: tant que les autres nations n'auront pas reconnu
qu'il s'agit d'un fait de piraterie, voyez o on arriverait: un pirate
peut tre saisi par les croiseurs de toutes les nations et par cela
qu'il aurait plu au Parlement de considrer la traite comme piraterie,
le croiseur anglais pourrait saisir un btiment franais dans toutes
les mers, en tous lieux. Cela n'est pas possible; la piraterie est un
crime commun, semblable pour toutes les nations, rprim par toutes et
 raison duquel,  cause de sa nature et de sa gravit, toutes les
nations se sont fait rciproquement concession du droit de saisir et
de punir. Un pirate n'appartient  aucune nation; un ngrier, quoique
coupable, est franais comme tout autre navire. Je crois donc que,
dans l'tat actuel, nos observations tombent devant ce fait nonc par
M. le ministre des affaires trangres, qu'il y a une loi formelle en
Angleterre  cet gard; mais je persiste  faire remarquer  M. le
ministre que c'est une disposition tout  fait extraordinaire, en
dehors des rgles habituelles, que c'est un acte de suprmatie, de
domination, et qu'il faut se tenir en garde.




CXXII

Sur les conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des
ngres par le droit mutuel de visite en mer.

--Chambre des pairs.--Sance du 17 mai 1842.--


Dans la discussion gnrale du projet de loi relatif aux crdits
supplmentaires et extraordinaires des exercices 1841-1842 et des
exercices clos, M. le comte Mol ayant donn, sur l'origine et
l'histoire des conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la
traite des ngres par le droit de visite, des dtails qui me parurent
incomplets ou inexacts, et propres  embarrasser une situation
diplomatique dj difficile, je lui rpondis en ces termes.


M. GUIZOT.--Messieurs, la Chambre voudra bien le remarquer; la
question que vient d'lever M. le comte Mol est toute nouvelle, et,
pour mon compte, je m'tais scrupuleusement abstenu d'y toucher. Ce
n'est plus la question actuelle, le trait mme du 20 dcembre 1841 et
les consquences qu'il peut avoir dans l'avenir; c'est la question du
pass, ce sont les ngociations antrieures aux conventions de 1831
et 1833, et celles qui ont prpar le trait du 20 dcembre 1841.
Personne, j'ose le dire, n'est plus  l'aise que moi dans cette
question, car j'ai t compltement tranger aux faits dont il s'agit.
Ma responsabilit, et la Chambre sait qu'il n'est pas dans mon usage
de l'luder, ma responsabilit est engage dans la conclusion
dernire, dans la signature du trait de 1841, parce qu'en effet j'ai
accept la conclusion et conseill la signature. Mais ma
responsabilit n'est absolument pour rien dans les ngociations qui
ont prpar et amen ce trait; je n'y ai jamais pris aucune part.
J'tais donc, et je suis aujourd'hui parfaitement en libert et 
l'aise  ce sujet.

C'est prcisment la raison qui, dans l'une et l'autre Chambre,
m'avait empch de toucher, mme de loin,  cette question; je n'avais
pas voulu lever un moment la question du pass; je ne voulais, 
aucun prix, avoir l'air d'accuser mes prdcesseurs et de rejeter sur
eux le fardeau.

M. LE COMTE MOL.--Je demande la parole.

_M. le ministre des affaires trangres._--Je m'tais troitement
renferm dans le prsent, dans les faits qui m'taient personnels et
dans la responsabilit qui s'y attachait. Mais, aprs le discours que
la Chambre vient d'entendre, il m'est impossible de persister dans
cette rserve, de ne pas entrer dans l'examen des faits antrieurs, de
ne pas exposer quelles circonstances, quelles ngociations ont amen
cette question au point o je l'ai trouve en 1840, quand le roi m'a
fait l'honneur de me confier ses affaires en Angleterre, et en 1841,
quand le trait du 20 dcembre a t conclu.

En mme temps, j'insiste pour que la Chambre veuille bien le
remarquer; ce n'est ni par mon fait, ni de mon choix, c'est par
ncessit que j'entre dans l'examen du pass, auquel, du reste, j'ai
t tout  fait tranger.

Je ne remonterai point jusqu' la Restauration; je ne pourrais
discuter aucun des faits que vient de rappeler l'honorable propinant;
je me renferme dans la seule poque que je connaisse, dans ce qui
s'est pass depuis 1830.

La convention de 1831, conclue par l'honorable gnral Sbastiani,
comme ministre des affaires trangres, se terminait par cet article
(9): Les hautes parties contractantes au prsent trait sont d'accord
pour inviter les autres puissances maritimes  y accder dans le plus
bref dlai possible. La France et l'Angleterre prenaient l'une envers
l'autre l'engagement d'inviter les autres puissances maritimes 
accder au trait qu'elles venaient de conclure.

Je voudrais, non pour entrer dans le fond mme de la question, mais
pour faire bien apprcier les faits, indiquer  la Chambre
l'importance et la porte de cet engagement.

Chaque puissance avait plus ou moins bien russi, par des lois
intrieures,  rprimer la traite dans ses propres colonies. Je
comprends qu'on ait cru et qu'on ait dit qu'il suffisait de lois
intrieures pour empcher la traite dans les colonies de la France ou
de l'Angleterre. Mais ce n'tait plus de cela qu'il s'agissait; il
s'agissait de rprimer la traite faite par des btiments franais ou
anglais dans les pays qui la permettaient encore, dans les pays qui
recevaient encore des esclaves. Il ne s'agissait plus d'empcher
l'importation des esclaves  la Martinique,  la Guadeloupe ou dans
les colonies anglaises; il s'agissait d'empcher que des btiments
franais ou anglais ne fissent la traite au profit de Cuba, du Brsil,
des autres portions du territoire amricain qui continuaient  en
accepter les fruits. C'est pour cela, c'est pour rprimer cette
traite-l, et non pas la traite dans nos propres colonies, que
l'article dont je parle a t insr dans la convention de 1831, et
que le droit de visite a t ncessaire.

Tel fut le but rel de la convention de 1831, et, un peu plus tard, de
celle de 1833.

Peu aprs la convention de 1833, la France, comme l'Angleterre, mit la
main  l'oeuvre pour excuter rellement l'art. 9, et obtenir
l'accession de toutes les puissances maritimes aux conventions
conclues entre elles. Le 7 fvrier 1834 M. l'amiral de Rigny, alors
ministre des affaires trangres, crivit la lettre que voici:

_M. le comte de Rigny, ministre des affaires trangres,  MM. les
ambassadeurs et ministres du roi prs les cours de Saint-Ptersbourg,
Berlin, Vienne, Turin et Naples._

                                                       7 fvrier 1834.

Monsieur,

La France et la Grande-Bretagne, animes du dsir de mettre un terme
 la traite des noirs par des moyens de rpression plus efficaces, ont
sign,  cet effet, le 30 novembre 1831 et le 22 mars 1833, deux
conventions avec annexes dont j'ai l'honneur de vous adresser ci-joint
deux exemplaires lithographis. Ces annexes sont: 1 les instructions
gnrales et spciales  donner aux commandants des btiments de
guerre respectifs; 2 des mandats destins  les autoriser  visiter
les btiments des deux nations dans les parages dtermins, et 3 les
modles de signaux  l'usage des croiseurs respectifs.

Les deux gouvernements tant convenus, par un article de
l'arrangement du 30 novembre, d'inviter les autres puissances
maritimes  y accder, vous voudrez bien, monsieur, simultanment avec
votre collgue (le ministre, l'ambassadeur d'Angleterre), qui a d
recevoir des instructions analogues, transmettre cette invitation au
gouvernement de S. M. (l'empereur, le roi de...) par une note dont
vous trouverez ci-joint le projet arrt de concert entre nous et le
cabinet britannique. Vous pourrez, si M. le ministre d'Angleterre s'y
trouve galement autoris, ajouter  la dernire phrase ces mots: _Et
 raliser cette accession au moyen d'un trait formel_; nous avons
fait proposer cette addition au cabinet de Londres, en le faisant
toutefois seul juge de la convenance.

La Russie, l'Autriche, la Prusse, etc., dont les sujets, il faut le
reconnatre, sont jusqu'ici demeurs presque entirement trangers 
l'odieux trafic des noirs, s'associeront sans doute avec empressement
aux vues philanthropiques qui ont dict ces nouvelles conventions.

Distinguant avec soin ce qui, dans la rpression de la traite,
appartient au droit priv de chaque peuple et ce qui touche au droit
des gens, ce n'est que sur cette dernire partie de la question que la
France et l'Angleterre ont cherch  s'entendre. Placs sur ce terrain
et n'envisageant que l'intrt de l'humanit, les deux gouvernements
se sont levs au-dessus de vaines susceptibilits qui n'ont t que
trop souvent confondues avec les vritables sentiments de l'honneur
national, et ils n'ont pas hsit  accorder rciproquement  leurs
croiseurs le droit de visite sur les btiments marchands respectifs,
droit sans lequel la poursuite efficace des ngriers est impossible.
Du reste, cette concession a t strictement renferme dans les
limites o le besoin s'en faisait sentir, et entoure de prcautions
svres qui cartent jusqu' la possibilit d'un abus.

Mais il est facile de comprendre que cette entente nouvelle et
librale entre la France et l'Angleterre ne peut produire tous ses
fruits que par l'adhsion des autres puissances maritimes, et surtout
de celles qui auraient moins de moyens de surveiller l'abus qui
pourrait tre fait de leur pavillon dans les mers lointaines. Je
compte donc, monsieur, sur tout votre zle pour dterminer, de concert
avec (M. l'ambassadeur, le ministre d'Angleterre), l'accession du
gouvernement aux conventions que vous tes charg de lui communiquer.

Des dmarches se poursuivent dans le mme but auprs de plusieurs
puissances maritimes, et notamment auprs des tats-Unis.

Le Danemark qui, le premier, avait donn l'exemple de l'abolition de
la traite, a aussi t le premier  rpondre d'une manire favorable 
la demande d'accession que la France et l'Angleterre s'taient
empresses de lui faire adresser, et il sera sign prochainement entre
les trois puissances un trait formel d'accession qui contiendra en
mme temps quelques dispositions exceptionnelles commandes par
l'infriorit des moyens de rpression dont le Danemark peut
disposer.

Recevez, etc.

                                                           DE RIGNY.


La Chambre voit comment, presque immdiatement aprs la convention de
1833, l'oeuvre annonce dans celle de 1831 fut entreprise de concert
par la France et l'Angleterre. Tous les cabinets sans exception qui se
sont succd depuis cette poque ont travaill  cette mme oeuvre; il
n'en est pas un seul qui l'ait abandonne, pas un seul qui ne se soit
appliqu  tendre les conventions de 1831 et 1833, et  les faire
accepter par toutes les puissances maritimes de l'Europe.

En discutant les faits que l'honorable propinant vient de rappeler,
j'omettrai ceux sur lesquels je n'ai aucune observation  faire.

En 1836, au mois de juin, le cabinet anglais communiqua au
gouvernement franais un projet de trait qui contenait quelques
modifications  ceux de 1831 et 1833, et, entre autres, une extension
des zones o le droit de visite devait avoir lieu, extension beaucoup
plus considrable que celle qui a t crite dans le trait du 20
dcembre 1841. Ce projet de trait fut communiqu au cabinet franais
dont l'honorable M. Thiers tait alors prsident. L'honorable M.
Thiers le communiqua au ministre de la marine, ainsi que cela s'est
toujours fait, pour prendre son avis. En mme temps, l'honorable M.
Thiers crivit en Espagne pour annoncer qu'il tait prt  entrer en
ngociation sur ce nouveau trait, et presser, en attendant, le
gouvernement espagnol d'accder aux traits de 1831 et 1833; mais,
bien peu de temps aprs, le cabinet que prsidait M. Thiers fut
renvers, et ne put donner aucune suite aux ngociations qu'il avait
ouvertes. Je n'ajoute rien  cet gard; je tiens simplement 
constater qu'il les avait ouvertes.

En 1838, l'honorable comte Mol, poursuivant l'oeuvre annonce en
1831, c'est--dire l'acceptation unanime par toutes les puissances de
l'Europe des traits de 1831 et de 1833, crivit  M. l'ambassadeur
d'Angleterre, alors M. le comte Sbastiani,  la date du 11 fvrier
1838:

_Le comte Mol  M. le comte Sbastiani,  Londres._

                                                      12 fvrier 1838.

Monsieur le comte,

La traite des noirs se continue sous les pavillons brsilien,
portugais et espagnol, avec des circonstances qui font honte 
l'humanit; les rapports qui nous sont parvenus  cet gard
s'accordent avec les renseignements qui ont t nagure rvls au
sein du parlement anglais.

 part quelques causes secondaires que je ne relverai pas ici,
c'est, il faut le reconnatre, la poursuite mme dont cet odieux
trafic est l'objet qui a augment la cruaut de ceux qui s'y livrent;
cette poursuite n'est en effet, souvent, qu'une vaine menace dont les
trafiquants s'exagrent les dangers sans renoncer  les braver. Ainsi,
lorsque les forces franaises et anglaises se trouvent runies pour
empcher la traite, ce n'est en ralit que la force anglaise qui peut
agir, puisque la France n'a pu encore obtenir le droit de visite 
l'gard des pavillons les plus compromis; et cependant il est certain
que la prsence de nos forces doit inspirer aux ngriers des
prcautions qui malheureusement tournent toujours au dtriment de
leurs victimes. Un tel tat de choses ne peut durer, et en attendant
que les gouvernements europens se concertent sur un mode de
rpression plus absolu, il faut au moins que celui qui a t adopt de
concert entre la France et la Grande-Bretagne devienne aussi efficace
qu'il peut et doit l'tre.

Je viens, en consquence, d'inviter les agents du roi  Madrid, 
Lisbonne et  Rio de Janeiro,  appeler l'attention srieuse et
immdiate des gouvernements auprs desquels ils sont accrdits, sur
les ouvertures qu'ils ont t chargs de leur faire pour obtenir leur
accession, vis--vis de la France, aux principes arrts entre nous et
l'Angleterre relativement  la rpression de la traite, et  les
presser de conclure les arrangements que nous leur avons fait proposer
dans ce but.

Je vous prie, monsieur le comte, de vouloir bien rclamer les bons
offices du gouvernement de Sa Majest Britannique pour faire appuyer
les dmarches que nos agents feront par suite de ces nouvelles
instructions.

Agrez, etc.

                                                                MOL.


La Chambre voit que l'honorable propinant, comme ses prdcesseurs,
et je puis me permettre d'ajouter comme ses successeurs, travaillait 
l'extension,  l'universalit de la rpression de la traite par le
principe du droit de visite; et ne trouvant pas auprs des
gouvernements espagnol, portugais et brsilien, les dispositions
dsirables, il avait recours  l'intervention du gouvernement anglais,
et le priait de peser sur ces gouvernements pour les dterminer 
accepter les conventions conclues entre la France et l'Angleterre.

La dpche est du 12 fvrier 1838. Le 20 fvrier 1838 M. le gnral
Sbastiani rpondit  M. le comte Mol:

_Le comte Sbastiani  S. Exc. M. le comte Mol._

                                          Londres, le 20 fvrier 1838.

Monsieur le comte,

Par sa lettre du 12 fvrier dernier, Votre Excellence me charge de
rclamer les bons offices du gouvernement anglais pour faire appuyer
par ses agents les dmarches de nos lgations  Madrid,  Lisbonne et
 Rio de Janeiro, dans le but d'obtenir l'accession des gouvernements
auprs desquels ils sont accrdits aux principes arrts entre la
France et l'Angleterre relativement  la rpression de la traite.

Lord Palmerston a partag entirement l'opinion consigne dans la
lettre de Votre Excellence: il s'est associ avec empressement aux
efforts qu'elle est dtermine  faire pour assurer l'efficacit de la
rpression du trafic des esclaves; et il m'a charg de l'assurer que
des instructions seraient adresses aux missions d'Angleterre sur les
trois points signals par Votre Excellence, afin de dterminer leur
loyal et sincre concours aux dmarches des agents franais.

Lord Palmerston a dsir en mme temps que je sollicitasse de Votre
Excellence une rponse au projet de trait entre les cinq grandes
puissances pour l'abolition dfinitive de la traite, projet transmis
par l'ambassade au gouvernement du roi, le 8 juin 1836.

Veuillez agrer, etc.

                                                      H. SBASTIANI.


Pendant que l'honorable propinant pressait ainsi, auprs des trois
gouvernements les plus difficiles  persuader, l'extension du droit de
visite, le nouveau projet de trait qui devait tre prsent 
l'Autriche,  la Prusse et  la Russie suivait son cours.

Il avait t prsent en 1836, comme je le disais tout  l'heure, au
cabinet franais; M. le comte Mol, sollicit de s'expliquer  ce
sujet, avait dit qu'il n'avait pas encore examin et qu'il
examinerait.

Je prie la Chambre de remarquer ces deux points-ci, sur lesquels je
dsirerais que les ides fussent bien arrtes. Le but indiqu par
l'art. 9 de la convention de 1831 tait activement poursuivi dans
toute l'Europe, poursuivi par le cabinet du 15 avril comme par les
cabinets prcdents; et son attention tait en mme temps appele sur
les ngociations spciales ouvertes par la France avec les cours
d'Espagne, de Portugal et du Brsil, et sur la ngociation ouverte par
la France, de concert avec l'Angleterre, pour proposer un nouveau
trait aux trois grandes puissances du Nord.

Le 12 dcembre 1838, fut sign  Londres le protocole dont je vais
avoir l'honneur de donner lecture  la Chambre.


_Protocole de la confrence tenue au Foreign-Office le 12 dcembre
1838._

Prsents: les plnipotentiaires d'Autriche, de France, de la
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie.

Les plnipotentiaires d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne,
de Prusse et de Russie s'tant runis en confrence, d'aprs
l'invitation des plnipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne,
afin de continuer les ngociations pour un concert gnral des
puissances de l'Europe ayant pour objet la suppression de la traite
des noirs, ngociations qui furent commences  Vienne l'an 1815 et
continues depuis  Vrone l'an 1822, les plnipotentiaires de France
et de la Grande-Bretagne proposrent aux plnipotentiaires des trois
autres puissances, aujourd'hui runis en confrence, le projet du
trait annexe A.

Les plnipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne prirent les
plnipotentiaires des trois cours de transmettre ledit projet  leurs
gouvernements respectifs, dans l'espoir que les arrangements renferms
dans ce projet pourraient tre trouvs compatibles avec les droits et
les intrts des sujets des souverains respectifs, et propres  aider
 faire cesser le trafic criminel dont il s'agit.

Les plnipotentiaires des trois puissances se chargrent de
transmettre ledit projet de trait  leurs gouvernements respectifs et
de demander des instructions  cet gard.

Sans prjuger les dterminations que leurs cours pourraient prendre,
lesdits plnipotentiaires, chacun pour sa part, dclarrent que leurs
gouvernements respectifs ont, de tout temps, partag les sentiments
d'indignation qu'inspirent au gouvernement britannique les actes
criminels que les mesures dont il est question ont pour but de faire
cesser.

Les plnipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie, ajoutrent
que leurs gouvernements dsirent aussi ardemment que peuvent le faire
ceux de France ou de la Grande-Bretagne, d'empcher que leurs sujets
ou leurs pavillons respectifs ne participent d'une manire quelconque
au trafic des noirs.

Les plnipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne dclarrent
que leurs gouvernements rendent une entire justice aux sentiments
philanthropiques et gnreux des gouvernements d'Autriche, de Prusse
et de Russie, et sont les premiers  reconnatre que ni les sujets, ni
les pavillons de ces trois puissances ne prennent aucune part au
trafic des noirs.

Mais le but dont les gouvernements de France et de la Grande-Bretagne
se proposent l'accomplissement, au moyen du trait en question, est
celui d'empcher que les bandits et les pirates d'autres pays, qui
s'adonnent  ce commerce infme, ne puissent se prvaloir des
pavillons des trois puissances, afin de poursuivre impunment leurs
criminelles entreprises.

                               HUMMELAUER, H. SBASTIANI, PALMERSTON,
                                               BULOW, POZZO DI BORGO.


Le projet intitul _Annexe A_ et que je tiens dans mes mains est
exactement le mme que le trait qui a t conclu le 20 dcembre 1841;
 cela prs que l'extension des zones y tait beaucoup plus grande,
car dans le projet de trait de 1838 taient comprises toute la cte
des tats-Unis et toute la portion septentrionale de l'Amrique et de
l'Europe au-dessus du 32e degr de latitude nord, tandis que, dans le
trait de dcembre 1841, toute cette portion de l'Europe et de
l'Amrique au nord du 32e degr de latitude est exclue; de sorte que,
dans le projet de 1841, le commerce entre l'Europe et les tats-Unis
d'Amrique est  peu prs compltement en dehors du droit de visite,
tandis que, dans le trait de 1838, il y tait compris.

Voil la seule diffrence essentielle qui existe entre le trait de
1838 et celui de 1841.

Ce projet de 1838 fut donc propos, le 12 dcembre 1838, aux trois
cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, par les plnipotentiaires de
France et d'Angleterre. Les plnipotentiaires de France et
d'Angleterre prirent les plnipotentiaires des trois cours de
transmettre ledit projet  leurs gouvernements respectifs, dans
l'espoir que les arrangements qui y taient contenus seraient trouvs
compatibles avec les droits et les intrts des sujets des souverains
respectifs, et propres  faire cesser l'infme trafic de la traite.

M. le gnral Sbastiani, qui venait de signer cette proposition
adresse aux trois cours du Nord, au nom de la France et de
l'Angleterre, transmit le protocole, le lendemain 13 dcembre, au
ministre des affaires trangres, par la lettre que voici:

_Le comte Sbastiani  S. Exc. M. le comte Mol._

                                           Londres, 13 dcembre 1838.

Monsieur le comte,

J'avais reu hier l'invitation de me rendre au Foreign-Office
conjointement avec les reprsentants d'Autriche, de Prusse et de
Russie. Lord Palmerston voulait communiquer aux trois cours du Nord,
par l'organe de leurs ambassadeurs  Londres, le projet de trait 
cinq pour la suppression de la traite que j'ai dj eu l'honneur de
faire parvenir au gouvernement du roi dans les premiers jours de juin
1836.

Les ambassadeurs de Russie, de Prusse et d'Autriche ont assur lord
Palmerston que leurs gouvernements taient trs-disposs  concourir,
avec la France et l'Angleterre,  cette ngociation, et ils ont pris
le projet de trait _ad referendum_.

Lord Palmerston m'avait demand, avant la confrence, si, dans le
protocole qui en serait dress, il pourrait prsenter le
plnipotentiaire de France comme s'unissant au plnipotentiaire
anglais, pour engager les trois cours  accepter le projet de trait
en question. Je crois qu'il est utile, en ce moment, dans une
ngociation secondaire, de donner aux deux cabinets le mme rle et le
mme langage. Je me suis toutefois rserv d'introduire dans le trait
les modifications que le gouvernement du roi jugerait convenable d'y
apporter. Je prierai Votre Excellence de vouloir bien me faire
connatre ses intentions  cet gard, aussitt qu'elle aura le loisir
d'examiner le document imprim que je joins  cette dpche,

Agrez, etc.

                                                          SBASTIANI.


L'honorable comte Mol, comme il vient de le dire lui-mme  la
Chambre, ne rpondit rien  cette communication. Le cabinet qu'il
prsidait dura encore, si je ne me trompe, deux ou trois mois aprs la
lettre du gnral Sbastiani, aprs le protocole, qui lui avait t
envoy, aprs la proposition faite au nom de la France et de
l'Angleterre aux trois puissances du Nord. Je n'ai trouv au ministre
des affaires trangres, ni  l'ambassade de Londres, aucune rponse
faite  ce sujet.

La Chambre me permettra de faire ici une rflexion qui s'applique 
tout le monde, qui est vraie pour et contre tout le monde.

Ce n'est pas simplement au dernier moment, ce n'est pas seulement le
jour o l'on signe un trait qu'on s'engage; il n'y a personne qui ne
sache, et M. le comte Mol sait mieux que personne, qu'on s'engage,
dans le cours d'une ngociation, soit par ses paroles, soit par son
silence; le silence aussi peut tre une adhsion; il est de la
loyaut, il est de la prudence, quand on n'adhre pas, quand on veut
refuser ou seulement objecter, d'avertir les personnes et les
puissances avec lesquelles on traite, qu'en effet on n'adopte pas,
qu'on a objection, qu'on n'acceptera pas ce qui est propos. Le cours
entier d'une ngociation importe comme sa fin: c'est par les
diffrents actes qui la constituent, par le silence comme par les
paroles, qu'on manifeste sa pense, et qu'on oblige soi-mme et son
pays.

Certes, il tait naturel que le plnipotentiaire anglais et les
plnipotentiaires des puissances du Nord qui avaient reu cette
proposition au nom de la France comme de l'Angleterre, et qui ne
voyaient arriver, pas plus de la part de la France que de la part de
l'Angleterre, aucun refus, aucune objection, qui probablement
ignoraient les rserves que M. le gnral Sbastiani avait faites et
que je ne doute pas qu'il ait faites, mais dont il n'existe aucune
trace crite ni dans le protocole, ni dans aucune pice de la
ngociation, il tait naturel, dis-je, et j'ajouterai, il tait
invitable que ces plnipotentiaires crussent la France engage par
les propositions faites en son nom. Et ce qui a t vrai du cabinet du
15 avril l'a t galement des cabinets suivants. La proposition faite
en 1838, au nom de la France comme de l'Angleterre, aux trois grandes
puissances du Nord, d'un trait crit et rdig en articles, n'tait
pas une proposition vague; c'tait un ensemble complet de dispositions
prcises. Or, depuis le 12 dcembre 1838 jusqu' la fin de juillet
1840, poque  laquelle je me suis trouv charg de cette ngociation,
aucune objection, aucune observation,  ma connaissance, sur ce projet
de trait, n'a t faite ni  l'Angleterre, ni aux trois puissances
auxquelles il avait t propos.

Que la Chambre donc veuille bien considrer dans quelle situation je
me suis trouv  Londres en juillet 1840, quand on m'a appel 
reprendre la ngociation. Et je prie la Chambre de bien remarquer mes
paroles, parce que je les pse consciencieusement. J'ai t appel 
entendre la rponse que les trois puissances du Nord adressaient aux
propositions qui leur avaient t faites deux ans auparavant par la
France et l'Angleterre de concert.

J'ai en effet entendu cette rponse. L'une des puissances demandait
que l'extension donne aux zones ft rduite; c'tait la Russie. Sa
proposition fut examine et la rduction demande par elle dans
l'extension des zones proposes en 1838 eut lieu. La cte
septentrionale des tats-Unis fut exclue du droit de visite.

C'est dans cet tat, messieurs, que j'ai trouv l'affaire. Je n'hsite
pas  le dire, j'ai tenu le gouvernement franais pour moralement
engag; je dis moralement engag: il est parfaitement vrai qu'il ne
l'tait pas rigoureusement, qu'il pouvait refuser de signer le trait.
Je n'ai pas cru qu'avec de tels antcdents, cela ft de mon devoir,
ni de l'honneur de la France et de son gouvernement.

Quand la discussion du fond recommencera, ce qui,  mon avis, ne peut
avoir lieu aujourd'hui et dans l'tat actuel de l'affaire, je
n'hsiterai pas, soit  l'une, soit  l'autre tribune,  dire toute ma
pense. Le seul fait que je tienne  mettre bien en lumire
aujourd'hui, puisqu'on vient de m'y obliger, et quoique je me sois
jusqu' ce jour abstenu d'en parler, ce fait, c'est que j'ai cru la
France moralement engage; j'ai cru que cet engagement rsultait de
toutes les ngociations conduites par tous les cabinets successifs
pour tendre les conventions de 1831 et 1833  toutes les puissances
de l'Europe.

Voil, sur la question du pass, tout ce que je veux dire. Je reprends
la situation au point o elle est aujourd'hui, et maintenant c'est 
l'honorable M. de Boissy, et en trs-peu de mots, que je dois
rpondre.

Je croyais, je l'avoue, lui avoir rpondu dans l'une de vos dernires
sances. Qu'est-il arriv depuis cette sance? Quels faits nouveaux
sont survenus? Quels actes nouveaux ai-je  discuter ou  soutenir?
videmment aucun. La situation, quant au trait de dcembre 1841, est
maintenant ce qu'elle tait lorsque vous l'avez discute dans cette
enceinte.

Je n'ai donc, quant  moi, rien  ajouter ni  changer  ce que j'en
ai dit alors  la Chambre; mais je suis tout prt  le rpter et de
la faon la plus nette, la plus convaincante pour l'honorable M. de
Boissy lui-mme: la ratification actuelle du trait du 20 dcembre
1841 a t positivement refuse; en mme temps aucun engagement n'a
t pris, ni direct, ni indirect, de ratifier purement et simplement
ce trait  aucune poque quelconque. (_Trs-bien!_)

Maintenant on a dit, non pas dans cette enceinte, mais ailleurs: C'est
la prsence des Chambres qui a empch, qui empche encore la
ratification du trait; quand les Chambres seront loignes, le trait
sera ratifi. Messieurs, je serais tent de prendre ces paroles pour
une injure  mon bon sens. Croyez-vous que ce soit la prsence
matrielle des Chambres, le fait d'un certain nombre de pairs ou de
dputs prsents dans cette enceinte ou dans une autre, qui dtermine
en ceci la conduite du gouvernement, et que le jour o vous vous serez
loigns, o ces portes seront fermes, o aucune voix ne retentira
plus dans cette enceinte, ce jour-l le gouvernement se regardera
comme libre de faire tout ce qu'il croira pouvoir? Non, messieurs, ce
n'est point votre prsence matrielle, c'est votre opinion, c'est
votre sentiment, c'est votre voeu connu qui influe sur le gouvernement
et qui influera tout aussi bien aprs votre dpart qu'aujourd'hui.
(_Trs-bien!_)

Messieurs, j'ai l'honneur d'tre de ceux qui ont accept sincrement
mon pays libre, son gouvernement libre; quand mme il m'arriverait de
penser, ce qui m'est arriv plus d'une fois, que mon pays se trompe,
par exagration, par entranement, faute d'tre bien inform, quand
mme, dis-je, cela m'arriverait, je n'en ai pas moins sincrement et
srieusement accept sa libert, c'est--dire son influence dans ses
affaires, la part d'action qui appartient  son jugement sur la
conduite de son gouvernement.

Messieurs, que vous soyez absents, ou que vous soyez prsents, tenez
pour certain que l'influence de votre opinion, de votre sentiment, de
votre voeu, est et sera la mme. (_Trs-bien!_)

Pour mon compte personnel, j'ai eu et j'ai encore ici deux grands
devoirs  remplir: mon premier devoir, c'est de maintenir dans leur
plnitude, dans leur libert, les prrogatives de la couronne; ce
serait un crime de ma part, de venir ici engager les prrogatives de
la couronne avant qu'elle ait agi, devenir abdiquer, aux pieds de la
tribune, son droit de faire ou de ne pas faire, selon son jugement,
dans les matires qui lui sont rserves. J'ai maintenu, j'ai soutenu
la libert des prrogatives de la couronne en fait de ratification, au
milieu des plus difficiles dbats; je le ferai galement aujourd'hui.

Mon autre devoir, c'est de respecter, c'est d'assurer la juste
influence des Chambres et de l'opinion de mon pays sur la conduite et
les actes du gouvernement. Je ne manquerai pas plus  ce devoir qu'
l'autre. Quand j'ai eu l'honneur de conseiller  la couronne le refus
de la ratification du trait, j'ai dfr au sentiment, au voeu
manifest par les Chambres. J'ai rempli ainsi, au mme moment, mon
double devoir: j'ai respect et maintenu les prrogatives du trne;
j'ai respect, dans le gouvernement de mon pays, le sentiment des
Chambres et du pays lui-mme.

La conduite que j'ai tenue, il y a deux mois, dans des circonstances
difficiles, je la tiendrai galement quand ces portes seront fermes
et que la session sera close. Dans l'tat actuel des faits, dans la
disposition actuelle des esprits, je croirais manquer  mon devoir
envers la couronne si je lui conseillais la ratification du trait.
C'est tout ce que je puis dire en ce moment et dans cette enceinte.
(_Marques d'approbation._)

Maintenant, messieurs, au del de ces paroles, quel dbat peut se
renouveler tant que la situation ne sera pas change, tant qu'un fait
nouveau ne se sera pas produit? Le dbat ne pourrait avoir que deux
consquences: la premire serait de crer des embarras au gouvernement
du roi dans la situation dlicate o il est plac, et d'entraver la
ngociation encore pendante. La seconde, de fomenter l'animosit entre
deux grands peuples et deux gouvernements. Pour mon compte, je ne me
prterai ni  l'un ni  l'autre de ces rsultats.

Je m'arrte donc, je me tais aprs ce que je viens de dire, et je
crois qu'en m'arrtant je remplis, et envers le trne, et envers mon
pays, tout mon devoir. (_Trs-bien! trs-bien!_)




CXXIII

Sur divers incidents survenus en mer et divers griefs levs 
l'occasion de l'exercice du droit de visite pour l'abolition de la
traite des ngres.

--Chambre des dputs.--Sances des 19 et 20 mai 1842.--


Dans la discussion du budget du ministre des affaires trangres pour
1843, M. Billault attaqua le cabinet sur divers incidents suscits par
l'exercice du droit de visite, entre autres sur les affaires des
navires _le Marabout_, _la Sngambie_, _la Nomi-Marie_. MM. Mauguin,
Thiers et Berryer prirent part au dbat. Je leur rpondis dans les
sances des 19 et 20 mai en expliquant les faits et la conduite du
cabinet.


M. GUIZOT, _en rponse  M. Billault_.--Messieurs, je veux ds l'abord
rassurer compltement l'honorable propinant. J'viterai toute parole
ambigu, toute explication douteuse; je serai aussi catgorique qu'il
en a exprim le dsir.

Il a parl de la mfiance que lui inspire la politique gnrale du
cabinet. J'accepte sa mfiance et je la trouve trs-naturelle, car si
l'honorable propinant tait aux affaires, je ressentirais une aussi
profonde mfiance. (_Rire gnral et rclamations  gauche._)

Notre mfiance rciproque, messieurs, c'est la dissidence mme de nos
opinions; c'est ce qui fait que nous sommes les uns gouvernement, les
autres opposition; aucun de nous n'a le droit de s'en choquer; et pour
mon compte, je ne me choque en aucune faon de l'expression dont s'est
servi l'honorable membre.

J'entre dans la question mme.

L'honorable propinant a parl d'abord des abus auxquels a donn lieu
l'exercice du droit de visite, et il a dit que j'avais regard
l'affaire du _Marabout_ comme le seul abus qui et t commis depuis
onze ans. L'honorable propinant s'est tromp; jamais je n'ai dit une
telle chose, et je ne pouvais pas la dire. J'ai dit que _le Marabout_
tait le premier exemple d'un btiment franais arrt et conduit
devant les tribunaux par un croiseur anglais; mais je n'ai pas dit, je
ne pouvais pas dire que ce ft le premier abus auquel le droit de
visite et donn lieu, car j'avais eu moi-mme, pendant mon ambassade
 Londres,  rclamer contre des abus pareils, et j'avais
effectivement rclam, comme la Chambre le verra.

J'ai pu dire et j'ai dit que les abus n'avaient pas t aussi
nombreux, aussi normes qu'on l'avait plusieurs fois affirm; mais je
n'ai eu garde de dire que l'affaire du _Marabout_ et t la premire
et la seule de ce genre.

Pour en finir sur-le-champ de cette affaire-l, l'honorable propinant
sait mieux que personne, car j'ai eu l'honneur de lui en parler dans
l'intrt des propritaires du _Marabout_, dont il est l'avocat,
l'honorable propinant sait mieux que personne, dis-je, que j'ai
rclam et que je rclame vivement auprs du gouvernement anglais,
soit pour l'indemnit alloue  l'armateur, soit contre les excs
commis dans l'arrestation du btiment. J'ai rclam l'excution du
jugement, pour lequel, du reste, les dlais ne sont pas encore
expirs; j'ai rclam contre la conduite du capitaine qui commandait
le croiseur anglais, contre celle de plusieurs hommes de son
quipage, et mes rclamations ont t vives et prcises, comme elles
devaient l'tre.

Aprs l'affaire du _Marabout_, l'honorable propinant a parl de celle
de _la Sngambie_.

Messieurs, j'ai, dans cette occasion, comme dans tout le cours de ce
dbat, un malheur singulier; je suis appel  soutenir des faits qui
me sont compltement trangers, qui n'ont pas eu lieu sous mon
administration, qui ne tiennent point  mes actes. L'affaire de _la
Sngambie_ est dans ce cas; elle a eu lieu en 1839. Vous avez entendu
 cette tribune, en 1840, l'honorable prsident du 1er mars la
raconter, l'expliquer, montrer  la Chambre qu'il ne s'agissait
nullement l des traits de 1831 et de 1833, qui n'y taient point
applicables. Je ne remettrai pas sous les yeux de la Chambre cette
discussion; l'honorable M. Thiers ne retirerait certainement pas les
paroles qu'il a prononces; mais j'ai besoin que la Chambre connaisse
bien la doctrine explicitement soutenue  cet gard par M. Thiers,
comme chef du dpartement des affaires trangres; doctrine que je
n'ai fait que continuer, et qui n'a pas t de mon invention, de mme
que le fait n'tait pas mon fait.

Je reus  Londres, de l'honorable prsident du 1er mars, l'ordre de
rclamer  l'occasion de l'affaire de _la Sngambie_. Je m'en
acquittai, et j'en rendis compte dans des termes que je demande  la
Chambre la permission de lui lire.

                                             Londres, 6 juillet 1840.

Monsieur le prsident du conseil,

J'ai entretenu lord Palmerston de l'affaire du btiment _la
Sngambie_ saisi et condamn  Sierra-Leone comme souponn de se
livrer  la traite des noirs. Je lui ai soigneusement expliqu toutes
les circonstances de l'opration dont ce btiment tait charg, et les
clauses du march conclu entre l'administration de la marine et les
armateurs. Je ne saurais dissimuler  Votre Excellence que, par leur
nature mme, une telle opration et de tels marchs exciteront
toujours dans ce pays-ci de vives alarmes, et mettront le gouvernement
du roi dans de graves embarras. Tout le monde est port  croire que,
malgr leur engagement pour un service militaire et temporaire,
prcd d'un affranchissement formel, des noirs ainsi achets sur la
cte d'Afrique, probablement aux chefs des tribus du pays, sont des
hommes que ces chefs ont fait esclaves pour les vendre, et qui sont
enlevs violemment  leur famille et  leur patrie, comme cela
arriverait pour la traite relle et ordinaire. La diffrence de leur
condition et de leur destination aprs l'achat ne parat point effacer
le vice de leur origine, et si l'on fait de ces hommes, ds qu'on les
possde, des affranchis et des soldats, on a commenc par en faire des
esclaves. Ce n'est pas au moment o le Parlement vient de repousser
l'introduction des _hill coolies_ dans l'le Maurice, comme engags 
temps et pour un travail libre, qu'on peut prtendre  continuer, sans
les plus fortes rclamations, des oprations analogues  celle dont
_la Sngambie_ tait charge, et je crois de mon devoir d'informer
Votre Excellence que si l'administration de la marine persiste 
employer ce moyen pour le recrutement des bataillons noirs dans nos
colonies, on le considrera toujours ici comme une varit de la
traite, et de l natront entre la France et l'Angleterre des plaintes
et des contestations continuelles.

Je n'en ai pas moins fortement reprsent  lord Palmerston ce qu'il
y a eu de violent et de contraire au droit des gens dans les procds
dont _la Sngambie_ a t l'objet, soit de la part du croiseur
anglais _le Saracen_, soit  Sierra-Leone mme. J'ai fait valoir la
confiance dans laquelle les armateurs et l'quipage de _la Sngambie_
devaient tre, quant  la lgalit de l'opration qu'ils
poursuivaient. Je n'ai pas lev la question du droit de juridiction,
exerc par un tribunal anglais sur un btiment franais, comme
souponn de se livrer  la traite. L'administration de la marine
reconnat elle-mme, dans les documents qui m'ont t communiqus par
Votre Excellence, qu'aux termes des traits cette question ne serait
probablement pas rsolue en notre faveur. Mais j'ai soutenu que,
d'aprs les circonstances particulires de l'affaire et les exemples
antrieurs, il tait impossible d'admettre que _la Sngambie_ dt
tre considre comme un btiment ngrier, et que, ds lors, tous les
actes commis  son gard taient irrguliers, blessants pour notre
dignit et contraires  nos droits. Enfin, je me suis lev contre le
jugement rendu, dit-on,  l'gard de l'quipage, et j'ai demand que
le gouvernement anglais donnt des ordres pour en arrter l'excution.

En insistant fortement, et  plusieurs reprises, sur le vice radical
et le pril continuel de l'opration confie  _la Sngambie_, lord
Palmerston a reconnu l'irrgularit et la violence des faits que je
lui signalais. Il m'a promis que des ordres seraient immdiatement
donns pour arrter les suites du jugement rendu contre l'quipage. Il
m'a dit, du reste, que les renseignements qu'il avait reus  cet
gard n'taient pas conformes  ceux dont je lui parlais, et qu'il
n'avait jamais t question ni de mise au secret, ni de travaux
forcs, ni de transport  Botany-Bay, mais seulement d'un
emprisonnement d'un mois. Enfin, il m'a demand des dtails prcis sur
les prcdents semblables au voyage de _la Sngambie_ que j'avais
allgus d'aprs le _post-scriptum_ de la lettre adresse le 4 juin
dernier  V. Exc. par M. le ministre de la marine, prcdents qui
n'avaient excit de la part des autorits anglaises, sur la cte
d'Afrique, aucune rclamation. Je n'ai pu donner ces dtails, car M.
le ministre de la marine s'est born  une affirmation gnrale. Je
prie V. Exc. de vouloir bien lui demander l'indication prcise, avec
les noms et les dates, des voyages prcdemment excuts par des
btiments franais dans un but pareil  celui de _la Sngambie_.
J'aurai besoin d'tre arm de ces faits quand je reprendrai avec lord
Palmerston la conversation  cet gard.

En attendant, j'ai l'honneur de transmettre  V. Exc. la promesse qui
m'a t faite par lord Palmerston, que des ordres seraient donns pour
arrter les suites de cette affaire, et je la prie d'agrer, etc.

Je mets cette lettre sous les yeux de la Chambre, pour plusieurs
raisons; d'abord, il faut que la Chambre sente toute la gravit des
oprations pareilles  celles dont _la Sngambie_ a t charge, et
voie dans quels embarras, dans quelles fcheuses apparences elles
peuvent jeter le gouvernement du roi.

Je dsire, en outre, que la Chambre sache avec quelle exactitude j'ai
excut les instructions qui m'taient donnes, avec quelle insistance
j'ai rclam et obtenu en partie, autant que cela se pouvait, dans
l'tat de l'affaire, le redressement des abus dont nous avions eu 
souffrir.

Enfin, j'ai besoin de mettre pleinement en lumire les principes qui
prsident, sur de telles questions,  la conduite de l'administration
franaise, et qui, dans une autre enceinte, ont dtermin mon langage.

Le 29 juin 1840, l'honorable M. Thiers crivait  M. le ministre de la
marine, au sujet de l'affaire de _la Sngambie_.

..... Je reconnais qu'il y a eu dans la conduite des autorits
anglaises dans la Gambie des procds qui taient de nature 
lgitimer nos plaintes. J'ai l'honneur de vous envoyer copie d'une
lettre que j'ai adresse, le 11 de ce mois,  l'ambassadeur de Sa
Majest  Londres. Vous verrez que je l'ai invit  faire de srieuses
reprsentations au gouvernement britannique sur l'excessive rigueur
des traitements auxquels avait t soumis, avant le jugement,
l'quipage de _la Sngambie_; mais je dois ajouter que, quels que
soient les torts des autorits anglaises dans cette affaire, ce grief
ne nous donne pas le droit d'attaquer la lgalit du jugement. En
effet, si la saisie de _la Sngambie_ a pu avoir lieu, comme cela est
hors de doute, en vertu des lois anglaises, et sans que nous soyons
fonds  prtendre que les conventions de 1831 et 1833 sur la traite
aient t enfreintes, la cour de l'amiraut de Sierra-Leone a t
rgulirement saisie; et il me parat de toute impossibilit
d'attaquer la validit de la dcision qu'elle a prononce.

La Chambre voit qu'il m'tait impossible de tenir un autre langage, et
que, sur la question de droit, tout aussi bien que sur les procds
dont nous avons eu  souffrir, j'ai fidlement accompli les
instructions que j'avais reues.

M. THIERS.--Je demande la parole.

_M. le ministre des affaires trangres._--C'est l la seconde des
affaires sur lesquelles j'ai eu  rclamer; l'honorable M. Billault en
a indiqu une troisime, celle de _la Nomi-Marie_. J'ai reu
galement de M. le ministre des affaires trangres  cette poque des
instructions pour rclamer  cet gard auprs du gouvernement anglais,
des instructions trs-pressantes, trs-senses, faisant trs-bien
sentir les abus auxquels le droit de visite donnait lieu, et
m'ordonnant d'insister pour que ces abus fussent rprims.

L'honorable propinant a eu raison de recommander vivement une telle
insistance; ce que je tiens  prouver, c'est que j'ai pratiqu ce
qu'il recommande aujourd'hui: je l'ai fait pour _la Nomi-Marie_ comme
pour _la Sngambie_.

L'honorable propinant a parl d'une quatrime affaire, celle de
_l'Africaine_; je n'en dirai qu'un mot. Ici le gouvernement franais a
non-seulement rclam, il a obtenu pleine justice; l'officier anglais
qui, en effet, s'tait conduit d'une faon irrgulire et violente
envers le btiment franais, a t blm et puni, et le blme dont il
a t l'objet a t mis  l'ordre du jour de la marine anglaise.

Messieurs, j'ai fait le dpouillement complet des abus auxquels le
droit de visite a donn lieu en onze ans; je ne peux parler que des
rclamations dont il existe quelque trace au dpartement des affaires
trangres ou de la marine, mais, celles-l, je les ai comptes; en
onze ans elles s'lvent  dix-sept. (_Bruit._)

M. PAGS (de l'Arige).--Je demande combien l'Angleterre en a eu 
faire contre la France.

_M. le ministre._--La Chambre voit que, bien loin de me refuser 
aucun dtail, j'entre compltement dans la question, et avec
l'intention que la vrit tout entire soit bien connue. Je rpte
que, dans ces onze annes, il y a eu dix-sept rclamations pour les
abus auxquels le droit de visite avait donn lieu; rclamations de
valeurs trs-ingales: quelques-unes ont t considres par le
ministre franais, par l'administration de la marine elle-mme, comme
trop peu graves pour donner lieu  de longues et opinitres
rclamations; d'autres ont t vivement et obstinment poursuivies;
plusieurs ont obtenu justice, d'autres ne l'ont pas obtenue, c'est ce
qui arrive dans le cours des affaires humaines; nous serions trop
heureux si nous pouvions dire ici que nous avons toujours obtenu ce
que nous avons demand: non, nous ne l'avons pas toujours obtenu; mais
nous l'avons obtenu plusieurs fois, et nous avons quelquefois renonc
 le demander plus obstinment.

De tous ces faits, la Chambre concluera peut-tre que, quelque rels
qu'aient t les abus, quelque bien fonds que nous ayons t 
rclamer, il n'y a pas eu cependant, en fait de griefs, cette
multiplicit dans le nombre, ni cette normit dans le genre,
auxquelles on pourrait croire aprs ce qui a t dit  cette tribune
et encore plus en dehors de cette enceinte.

Et comment cela aurait-il pu arriver? Je vais mettre un autre fait
sous les yeux de la Chambre. On a souvent parl du nombre trs-ingal
des croiseurs anglais et des croiseurs franais. Messieurs, le nombre
des mandats donns aux croiseurs anglais s'lve, depuis 1833
inclusivement jusqu' ce jour,  152. 71 de ces mandats ont t
renvoys et ne sont plus d'aucune application; 81 n'ont pas t
renvoys et subsistent encore. Voil pour le nombre des croiseurs
anglais.

M. MAUGUIN.--M. le ministre comprend-il dans ce nombre les mandats
dont l'envoi a t annonc  Londres tout nouvellement par les
journaux anglais?

_M. le ministre._--Ils y sont compris. Voici maintenant les mandats
donns  des croiseurs franais.

En tout 122: 60 ont t renvoys; restent en activit 62 mandats
encore entre les mains de croiseurs franais.

La Chambre voit que, quoiqu'il y ait une diffrence, cette diffrence
n'est pas telle qu'on l'a plusieurs fois reprsente.

Voici un autre fait.

J'ai essay de savoir combien de fois le droit de visite avait t
exerc sur des btiments anglais par des croiseurs franais et sur des
btiments franais par des croiseurs anglais. Je n'ai pu arriver  des
rsultats complets, ni parfaitement exacts. Les renseignements
manquent  cet gard,  Paris et  Londres, dans les archives des
marines franaise et anglaise et dans les dpartements des affaires
trangres des deux pays. Mais voici les rsultats que j'ai recueillis
quant  la station de l'Afrique occidentale.

En 1832, sept navires, dont deux franais et cinq anglais, ont t
visits par les croiseurs franais; dans le cours de 1833, cinq; dans
le cours de l'anne 1835, deux; dans le cours de l'anne 1838,
vingt-quatre, dont huit anglais.

Les rapports des annes 1834, 1836, 1839 et 1840 ne rendent pas compte
des visites exerces par la station franaise.

Pour les btiments anglais, je ne peux donner de chiffres  la Chambre
que pour deux annes.

En 1838, dans cette mme station, cinq btiments franais ont t
visits par les croiseurs anglais, pendant que huit btiments anglais
taient visits par les croiseurs franais.

En 1839, onze btiments franais ont t visits par les croiseurs
anglais.

Je rpte que je n'ai pas de renseignements plus complets et qui
s'appliquent  un plus grand nombre d'annes; je n'en veux tirer que
cette consquence, la mme que je tirais tout  l'heure du rcit des
rclamations particulires, c'est que des abus sans doute ont t
commis, mais pas si nombreux ni si normes que tout le commerce
franais s'en soit trouv compromis.

Dans notre forme de gouvernement, messieurs, au milieu de dbats
continuels, en prsence d'une publicit ardente, l'un des plus grands
dangers dont les hommes publics aient  se prserver, c'est
l'exagration, la facilit avec laquelle on se laisse entraner 
croire et  dire des faits qui ne sont pas,  beaucoup prs, aussi
graves ni aussi srs qu'on le croit ou qu'on le dit, et qui cependant
influent sur les sentiments, sur les rsolutions, sur les actes, comme
s'ils avaient en effet l'tendue et la gravit qu'on leur a lgrement
attribues.

C'est dans notre propre intrt, dans notre intrt  tous, dans
l'intrt de la sagesse et de la justice de nos actes que j'insiste
sur cette observation.

J'ai rpondu, messieurs,  la premire partie de la discussion de
l'honorable propinant. Je passe  la seconde.

Elle se rapporte au mme trait de 1841, et aux diffrences qui
existent entre ce trait et les conventions de 1831 et de 1833. Ici,
messieurs, la Chambre et l'honorable propinant lui-mme comprendront,
j'en suis sr, que je ne puis entrer dans la discussion. (_Ah! ah!_)
Vous allez voir pourquoi.

Le trait de 1841 n'est pas ratifi, c'est--dire que ce n'est pas un
acte consomm, accompli. Comment donc le discuterais-je en dtail?
Nous ne sommes pas runis ici, messieurs, pour discuter un trait 
faire; nous ne conduisons pas ici une ngociation; nous examinons des
actes accomplis, des actes qui manifestent la conduite du gouvernement
et font la destine de la France. Le trait de 1841 n'a point cette
valeur. Je me crerais donc, en entrant dans une discussion
comparative de ses dispositions, des difficults inutiles, car
j'examinerais des questions hypothtiques. Je me hte d'en venir  la
troisime et dernire partie de la discussion de M. Billault, et
j'espre lui donner ici, en fait de clart, pleine satisfaction.

Il s'agit de la valeur des paroles que j'ai prononces dans une autre
enceinte sur la ratification du trait.

Je prie la Chambre de bien distinguer deux choses: sur les actes
accomplis je puis parler, parler en pleine libert; c'est mme mon
devoir de donner  la Chambre tous les renseignements, toutes les
explications qu'elle peut dsirer. Sur les actes non accomplis, sur la
conduite  venir, je ne suis pas aussi libre.

_Voix de la gauche._--Pourquoi donc pas?

_M. le ministre des affaires trangres._--Vous allez voir que ce
n'est pas du tout pour luder la difficult, ni pour ne pas parler
catgoriquement que je fais cette distinction.

Je ne puis, messieurs, engager d'avance la prrogative de la couronne;
je ne peux pas, je ne dois pas compromettre, annuler par une
dclaration intempestive la libert de la couronne de ratifier ou de
ne pas ratifier un acte encore en suspens.

Dans la premire discussion qui s'est leve  ce sujet, dans la
sance, si je ne me trompe, du 24 janvier, j'ai dit:

La libert de ratifier ou de ne pas ratifier, qu'elle qu'ait t
l'expression de l'opinion de la Chambre, reste entire dans tous les
cas. L'opinion de la Chambre, si la Chambre exprime son opinion, est
une considration grave qui doit peser dans la balance, mais elle
n'est pas dcisive; la libert du gouvernement du roi reste entire.

Et ce que je disais alors, je le dis avec l'approbation manifeste de
toute la Chambre.

La situation n'est pas change  cet gard. Pas plus aujourd'hui que
le 24 janvier dernier, je ne peux, je ne dois engager pour l'avenir,
premptoirement, la prrogative de la couronne.

Voici ce que je puis dire en respectant mon devoir. (_coutez!
coutez!_)

La ratification qui devait tre donne au mois de fvrier dernier a
t refuse; c'est l un fait accompli.

L'honorable M. Billault me demande: L'intention de M. le ministre des
affaires trangres est-elle de conseiller, quand la Chambre n'y sera
plus, la ratification du trait tel qu'il est?  cela je rponds
premptoirement non; le trait ne sera  aucune poque ratifi tel
qu'il est, du moins avec mon avis. (_Sensation prolonge._)

Je demande  l'honorable M. Billault s'il trouve que c'est bien l une
rponse directe  sa question?

M. BILLAULT.--Oui, pour la premire question.

_M. le ministre._--Messieurs, je ne ferais pas ici cette rponse si
auparavant je ne l'avais faite ailleurs. Je ne dirais pas ici ce que
je viens de dire, si je n'avais annonc ailleurs l'intention de ne
ratifier  aucune poque le trait tel qu'il est. (_Mouvement._)

Maintenant, messieurs, aprs une explication que j'ai droit, je pense,
de qualifier de claire et catgorique, je n'ai plus, sur la situation
actuelle, que peu de mots  dire, et la Chambre me pardonnera si je ne
fais gure que rpter ce que j'ai dit dans une autre enceinte.

Je me suis trouv dans cette occasion en prsence d'un double devoir.
Quand j'ai autoris, ou, pour parler d'une faon plus constitutionnelle,
quand j'ai conseill  la couronne d'autoriser la signature du trait,
je l'ai fait parce que j'ai considr la France comme moralement engage
par la proposition de ce trait faite en son nom, point par moi, comme
la Chambre le sait, mais faite rellement au nom de la France comme de
l'Angleterre, aux trois puissances du Nord, le 12 dcembre 1838. En
voyant que cette proposition n'avait t ni  cette poque, ni depuis,
dsavoue ni modifie en aucune manire, j'avoue que j'ai considr la
France comme moralement engage. J'ai donc t d'avis de la signature du
trait.

Le trait sign, la discussion ouverte, l'opinion, le sentiment, le
voeu des Chambres se sont manifests; un autre devoir s'est alors
lev pour moi. Je sais la juste part d'influence indirecte qui
appartient aux Chambres sur l'exercice des droits constitutionnels
dvolus  un autre pouvoir; c'est par ce motif que j'ai conseill de
ne point donner la ratification au mois de fvrier, que je conseille
aujourd'hui de ne point ratifier le trait tel qu'il est. Je crois
ainsi remplir mon devoir envers toutes les institutions, tous les
pouvoirs constitutionnels de mon pays; envers la couronne, en
maintenant la plnitude de sa prrogative, qui doit rester libre et ne
jamais s'engager irrvocablement ni d'avance; envers les Chambres, en
leur reconnaissant, autant qu'il appartient  mes conseils, la part
d'influence qu'elles doivent avoir dans les actes du gouvernement.
(_Trs-bien! Trs-bien!_)

Maintenant, messieurs, si les circonstances changent, si les faits, si
l'tat des esprits changent, qui pourra, qui osera dire qu'il ne
faudra pas en tenir compte?

Vous le voyez, je traite la question avec une entire sincrit, je
n'lude aucune des difficults de la situation.

Personne  coup sr ne peut dire, personne n'a le droit de dire que,
quel que ft un jour le changement des faits et de l'tat des esprits,
quelques modifications qui fussent apportes au trait, quelques
graves que fussent ces modifications, il ne faudrait y avoir aucun
gard. Eh bien, messieurs, je ne vais pas plus loin; c'est  cela que
je me borne. Je n'ai pas dit autre chose dans une autre enceinte;
c'est l tout ce que je rpte dans celle-ci. Et non-seulement j'ai le
droit de dire cela, mais c'est mon devoir, et si je tenais un autre
langage, je manquerais  mes devoirs envers cette Chambre aussi bien
qu'envers la couronne.

Je crois donc que je ne laisse ici aucune incertitude, ni sur la
conduite passe, ni sur la conduite prsente, ni sur les intentions du
cabinet, ni sur les chances de l'avenir. J'ai puis la question. Si
on me fait d'autres objections, j'y rpondrai. (_Mouvement gnral._)

       *       *       *       *       *

--Sance du 20 mai 1842.--

M. GUIZOT, _en rponse  MM. Mauguin, Thiers et Berryer_.--Messieurs,
l'honorable propinant[3] a parl de sincrit, j'tais sr d'en avoir
fait preuve, et il l'a reconnu lui-mme en retirant l'expression dont
il s'tait servi. Maintenant j'irai plus loin. La Chambre va voir si
la sincrit n'a pas t et n'est pas, de ma part, aussi complte,
aussi pure qu'il est possible de le demander.

[Note 3: M. Berryer.]

Ce n'est pas moi qui ai lev cette discussion ni dans cette Chambre
ni dans l'autre. (_Rires  gauche._)

_Plusieurs voix._--Je le crois bien!

_M. le ministre._--Les honorables membres qui sourient ne savent pas
ce que je veux dire. Quand je dis que ce n'est pas moi qui ai lev
cette discussion, je veux dire que ce n'est pas moi qui ai entam
l'histoire des ngociations par lesquelles le trait du 20 dcembre a
t prpar. Ce n'est pas moi qui ai essay de me dcharger du fardeau
et de le reporter sur mes prdcesseurs.

Quand la discussion s'est engage dans l'adresse sur le fond mme de
la question et du trait, j'en ai accept la responsabilit sans dire
un seul mot, sans rechercher un seul fait qui pt prouver  la Chambre
que la responsabilit tait du moins partage. Je me suis tu
compltement sur le pass; j'ai tout dfendu pour mon propre compte,
sous mon propre nom. Et il a fallu, chose trange! que la discussion
ft leve par ceux-l mme sur qui je n'avais pas essay de la
porter.

C'est un fait que je tiens  bien constater et pour la Chambre et pour
le pays. (_Chuchotements._)

J'entre dans ce champ que je n'ai pas ouvert.

Il est vident aujourd'hui, par les faits qui sont connus de tout le
monde et ne sont contests par personne, que le trait avait t
prpar par d'autres que moi, qu'il en avait t question quatre ans
avant que j'en entendisse parler, que plusieurs cabinets en avaient
successivement entendu parler. Quels ont t leurs actes? La Chambre
les connat, je n'ai qu' les reproduire et  les apprcier.

C'est en 1836 qu'en vertu de l'art. 9 de la convention de 1831 et en
excution de la lettre adresse en 1834 par l'honorable M. de Rigny,
comme ministre des affaires trangres, aux reprsentants du roi prs
les grandes cours de l'Europe, pour leur annoncer qu'une nouvelle
ngociation allait s'ouvrir, et que peut-tre un nouveau trait, un
trait formel serait rdig pour faire entrer toutes les grandes
puissances continentales dans la coalition de la civilisation contre
la traite des ngres, c'est en excution de ce premier acte, dis-je,
qu'en 1836 l'ambassadeur du roi  Londres a communiqu au cabinet
franais un projet de trait, le nouveau projet de trait dont il
s'agit.

Comme je l'ai dit, comme M. Thiers le reconnaissait hier, aprs avoir
reu cette communication de l'ambassadeur du roi  Londres, il a
communiqu lui-mme le projet de trait au ministre de la marine, et
l'a consult sur le mrite de ses dispositions. Au mme moment, ou peu
de jours aprs, l'honorable M. Thiers crivait  l'ambassadeur du roi
 Madrid:

Monsieur le comte,

Le gouvernement anglais nous a fait proposer dernirement d'ouvrir 
Londres des confrences pour amener un trait gnral sur la
rpression de la traite entre les cinq grandes cours; nous sommes
disposs  entrer dans cette ngociation, mais nous dsirerions
conclure auparavant nos ngociations spares avec les diverses cours,
pour obtenir leur accession aux principes consacrs par nos
conventions sur le trait avec l'Angleterre.

Voil le premier et le seul acte du cabinet du 22 fvrier 1836, sur la
premire ouverture  lui faite, au nom de l'Angleterre.

Il se dit dispos  entrer dans la ngociation; la confrence est
accepte.

Ce cabinet s'est retir, je crois, cinq ou six semaines aprs.

Sous le cabinet du 15 avril, plusieurs fois l'ambassadeur d'Angleterre
en France, l'ambassadeur du roi  Londres, ont sollicit du cabinet
une rponse aux premires ouvertures qui avaient t faites en 1836.

L'honorable prsident du cabinet a rpondu qu'il n'avait pas encore
examin, qu'il examinerait, et en mme temps il poursuivait auprs des
cours d'Espagne, du Brsil et du Portugal leur accession aux
conventions de 1831 et de 1833.

Il annonait, il indiquait du moins l'autre ngociation qui se
poursuivait pour faire entrer les trois grandes cours du nord dans le
trait gnral.

M. le comte Mol crivait  M. le comte Sbastiani, le 12 fvrier
1838:

Monsieur le comte,

La traite des noirs se continue sous le pavillon brsilien, portugais
et espagnol, avec des circonstances qui font honte  l'humanit. Les
rapports qui nous sont parvenus  cet gard s'accordent avec les
renseignements qui ont t nagure rvls au sein du parlement
anglais.  part quelques causes secondaires que je ne rvlerai
pas...

La lettre est dans _le Moniteur_, je ne la lis pas tout entire. Voici
la phrase qu'il est important de remarquer.

Un tel tat de choses ne peut durer, et en attendant que les
gouvernements europens se concertent sur un mode de rpression plus
absolu, il faut au moins que celui qui a t adopt de concert entre
la France et la Grande-Bretagne devienne aussi efficace qu'il peut et
doit l'tre.

Je ne cite cette phrase que pour indiquer que la ngociation se
poursuivait, qu'on y faisait une srieuse attention, qu'il s'agissait
d'obtenir un mode de rpression plus absolu.

M. DE SALVANDY.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

_M. le ministre._--C'est dans cet tat de choses que, le 12 dcembre
1838, intervint  Londres un fait que l'honorable propinant a appel,
avec raison, un fait considrable, un fait norme, le protocole dont
il faut bien que je redonne lecture  la Chambre:

Les plnipotentiaires d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne,
de la Prusse et de la Russie s'tant runis en confrence, d'aprs
l'invitation des plnipotentiaires de la France et de la
Grande-Bretagne, afin de continuer les ngociations pour un concert
gnral des puissances de l'Europe ayant pour objet la suppression de
la traite des noirs, ngociations qui furent commences  Vienne l'an
1815, et continues depuis  Vrone l'an 1822, les plnipotentiaires
de France et de la Grande-Bretagne proposrent aux plnipotentiaires
des trois autres puissances, aujourd'hui runies en confrence, le
projet de trait annexe A.

C'est le projet de trait dont il s'agit.

Les plnipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne prirent les
plnipotentiaires des trois cours de transmettre ledit projet  leurs
gouvernements respectifs, dans l'espoir que les arrangements renferms
dans ce projet pourraient tre trouvs compatibles avec le droit et
les intrts des sujets des souverains respectifs, et propres  faire
cesser le trafic criminel dont il s'agit.

Les plnipotentiaires des trois puissances se chargrent de
transmettre ledit projet de trait  leurs gouvernements respectifs et
de demander leurs instructions  cet gard, sans prjuger la
dtermination que leurs cours pourraient prendre. Lesdits
plnipotentiaires, chacun pour sa part, dclarrent que leurs
gouvernements ont de tout temps partag les sentiments d'indignation
qu'inspirent les actes criminels que les mesures dont il est question
ont pour but de faire cesser. Les plnipotentiaires d'Autriche, de
Prusse, et de Russie ajoutrent que leurs gouvernements dsirent aussi
ardemment que peuvent le faire ceux de la France ou de la
Grande-Bretagne, d'empcher que leurs sujets ou leurs pavillons
respectifs ne participent, d'une manire quelconque, au trafic des
noirs. Les plnipotentiaires de France et d'Angleterre dclarent que
leurs gouvernements rendent une entire justice aux sentiments
philanthropiques et gnreux des gouvernements d'Autriche, de Prusse
et de Russie, et sont les premiers  reconnatre que ni les sujets ni
les pavillons de ces trois puissances ne prennent aucune part au
trafic des noirs.

Mais le but dont les gouvernements de la France et de la
Grande-Bretagne se proposent l'accomplissement, au moyen du trait en
question, est celui d'empcher que les bandits et les pirates d'autres
pays, qui s'adonnent  ce commerce infme, ne puissent se prvaloir
des pavillons des trois puissances, afin de poursuivre impunment
leurs criminelles entreprises.

                               HUMMELAUER, H. SBASTIANI, PALMERSTON,
                                               BULOW, POZZO DI BORGO.


Voil le fait. Le gouvernement en a t inform; il avait eu lieu le
13 dcembre; l'ambassadeur en a rendu compte le 13. Le gouvernement
franais n'a pas rpondu; il n'a donn  son ambassadeur aucune
instruction, il ne l'a en aucune faon dsavou. Le cabinet qui n'a
pas dsavou son ambassadeur a dur, si je ne me trompe, deux mois ou
deux mois et demi aprs avoir reu la nouvelle de l'vnement, et
j'ajoute que lorsque le protocole est arriv  Paris, c'est--dire le
15 dcembre, autant qu'il m'en souvient, la session dans laquelle la
grande lutte de la coalition a eu lieu n'tait pas ouverte.

Messieurs, voil les faits. Maintenant, voici la question.

Peut-on dire, a-t-on pu croire qu'il n'y avait l, envers les trois
puissances du continent, de la part du gouvernement franais, aucun
engagement moral?

En vrit, j'prouve quelque embarras  poser cette question. Comment!
un ambassadeur, un homme qui reprsente son gouvernement, fait un
acte, une proposition formelle; non pas la simple proposition d'entrer
dans une confrence; il propose un trait crit, rdig en articles,
avec les annexes, avec tous les moyens d'excution; il le propose, non
pas seul, il le propose de concert avec la Grande-Bretagne aux trois
autres cours; et cela ne serait rien!

Messieurs, renversez la situation; supposez que nous fussions, nous,
la Grande-Bretagne, et que la Grande-Bretagne ft la France; supposez
que lord Palmerston et fait ce que le comte Sbastiani a fait:
dirions-nous qu'il n'y a pas eu engagement moral? Dirions-nous 
l'Angleterre: Vous ne vous tes pas engage avec nous, envers nous; ce
que vous avez propos de concert avec nous, au mme moment que nous,
vous n'y tes pas engage?

Pour moi, messieurs, je n'ai aucun doute sur la rponse.

Je change encore de situation. Je me mets  la place des trois
puissances auxquelles la proposition a t faite de concert, au nom de
la France et de l'Angleterre. Et-on t bien venu  leur dire qu'on
n'tait pas moralement engag envers elles, que ce qu'on leur avait
propos, on ne le leur avait pas propos, qu'on n'tait pas oblig de
tenir ce qu'on leur avait propos?

Encore une fois, quand je pose ainsi la question, j'entends 
l'instant la rponse de tout le monde.

Je poursuis les faits.

J'arrive  Londres; je suis appel, en juillet 1840,  une confrence
avec les ambassadeurs des trois puissances continentales. Pourquoi y
suis-je appel? Pour entendre leur rponse  la proposition qui leur
avait t faite, pas pour autre chose, uniquement pour entendre leur
rponse dfinitive.

Leur rponse, c'est l'adhsion  la proposition de 1838, moyennant un
changement dans l'tendue des zones, tendue  laquelle l'une des
trois cours demandait une restriction qui n'a pas fait de difficults.
Voil l'adhsion donne par les puissances auxquelles la proposition
avait t faite.

En 1841, au mois de dcembre, lorsque, sans avoir t au-devant, sans
avoir recherch l'excution de l'engagement qui avait t pris, sans
en avoir parl, lorsque j'ai t somm de le tenir, de tenir les
paroles que d'autres avaient, je ne veux pas dire donnes, mais
proposes, j'avoue que je me suis cru moralement engag.

M. DUPIN.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

_M. le ministre._--Et je suis convaincu que si je ne m'tais pas tenu
pour moralement engag, si j'avais dit que je ne l'tais pas, j'aurais
excit en Europe un immense tonnement. J'ai donc sign. L est ma
responsabilit, et je l'accepte sans hsiter. Le trait sign,
qu'est-il arriv? Il est arriv un grand vnement, une manifestation
vidente de l'opinion, du sentiment, du voeu de cette Chambre et de
l'autre Chambre, je dirai, sans hsiter, du pays. Je me suis arrt.
Je devais le faire. Un gouvernement, un cabinet se croit engag; il
agit sous sa responsabilit; tant que le trait n'est pas ratifi,
rien de dfinitif. La manifestation de l'opinion des Chambres a lieu,
le cabinet s'arrte; il profite de ce qu'il n'y a rien de dfinitif,
de ce que la ratification n'est pas donne; il coute cet
avertissement. Lui, il a tenu son engagement; l'engagement qui lui a
t transmis, il l'a tenu. Maintenant il rencontre l'opinion des
Chambres, le sentiment du pays; je le rpte, il s'arrte, il en tient
compte. Qu'y a-t-il l, je le demande, qui ne soit parfaitement
rgulier, parfaitement constitutionnel, parfaitement dans les devoirs
moraux comme politiques d'un cabinet, d'un ministre? Aussi n'ai-je pas
prouv le moindre embarras moral. J'ai senti la gravit, la
difficult de la situation; mais un embarras moral, je n'en ai prouv
aucun; j'ai dit hautement  l'Europe: Ce qu'on vous avait propos, je
l'ai tenu autant qu'il tait en moi; l'engagement moral auquel j'avais
cru, je l'ai acquitt; mais rien n'est encore dfinitif; l'opinion des
grands pouvoirs publics de mon pays, l'opinion de mon pays se
manifeste; vous voyez! c'est un de ces obstacles devant lesquels un
gouvernement sens s'arrte. (_Au centre_: Trs-bien!)

Ce que j'ai fait, je l'ai dit ouvertement, simplement, aux
gouvernements avec lesquels je traitais, avec lesquels je m'tais cru
moralement engag. Ils l'ont compris, non-seulement les gouvernements
constitutionnels, accoutums  des difficults pareilles, mais les
gouvernements absolus eux-mmes l'ont compris.

Qu'ont-ils fait?

Ils ont dit: Vous ne voulez pas ratifier; nous comprenons vos raisons;
mais sans doute vous ne voulez pas abandonner la grande cause de
l'abolition de la traite; vous ne vous considrez pas comme
impuissants pour agir encore au profit de cette cause; vous ne voulez
pas vous sparer compltement, hautement de nous dans la lutte engage
pour cette cause; eh bien, nous allons laisser le protocole ouvert.
Vous ne demandez pas sans doute  vous isoler,  isoler la France dans
cette grande cause; nous laissons le protocole ouvert: l'avenir
amnera ce qu'il pourra. (_Mouvement  gauche._)

Ce que je dis l, messieurs, c'est rellement, srieusement,
sincrement, ce qui est arriv. Je vous l'ai dit ds le premier jour.

Quand on a laiss le protocole ouvert, on m'a demand: --Pouvez-vous
dire  quelle poque vous ratifierez?

J'ai dit: --Non, je ne puis pas dire cela.

--Pouvez-vous dire que vous ratifierez un jour le trait purement et
simplement, tel qu'il est?

J'ai dit: --Non, je ne puis pas vous dire cela; je ne puis m'engager
 cela.

--Y a-t-il des modifications possibles au trait?

--Oui! il y en a.

J'en ai indiqu de grandes. Ne croyez pas, en effet, que celles que
j'ai indiques soient lgres; ne croyez pas que ce soient, comme on
parlait l'autre jour, des modifications de phrases, de rdaction. Non!
je ne puis pas dire en quoi elles consistent; je ne le dois pas,
personne ne me le demandera; l'honorable M. Jacques Lefebvre le
reconnaissait tout  l'heure; personne ne peut me le demander; mais
j'affirme que les modifications que j'ai indiques sont importantes,
qu'elles touchent au fond de la question.

Et ne croyez pas, quand le dbat s'est lev, quand j'ai vu devant moi
l'opinion des Chambres et du pays, que j'aie mconnu sa gravit: j'ai
bien vu qu'il y avait l autre chose encore que le trait de 1841; que
les conventions de 1831 et de 1833 allaient aussi tre mises en
question. (_Trs-bien!_)

Qu'ai-je donc pens? J'ai pens qu'il fallait laisser toutes ces
questions entires, et attendre; attendre, soit le changement des
dispositions du pays, soit des modifications profondes au trait,
acceptes par tout le monde.

On ne me reprochera certainement pas d'avoir pens et de dire qu'il
fallait attendre pour voir si les dispositions des Chambres et du pays
taient bien rellement, bien profondment, bien durablement ce
qu'elles paraissaient tre. C'est le premier devoir d'un gouvernement
sens de faire cette preuve; c'est le premier devoir d'un
gouvernement sens de mettre les Chambres et le pays  cette preuve.
Qui ne sait qu'il y a eu une foule d'motions publiques, de
dispositions trs-vives, trs-gnrales, et cependant passagres? Je
ne dis pas qu'il en soit ainsi de celle-ci, je ne le sais pas; mais
cela peut arriver, et les gouvernements senss doivent mettre  cette
preuve les grands pouvoirs publics et le pays lui-mme. (_Trs-bien!
trs-bien!_)

Une autre considration m'a frapp. Dans l'extrme complication de
cette affaire, dans la complication des conventions de 1831 et de 1833
avec le trait de 1841, dans la complication qui s'levait, au mme
moment, entre les tats-Unis et l'Angleterre, partout la mme question
se trouvait agite; il m'a paru que dans cette complication et des
questions et des tats, le temps pouvait amener des moyens de solution
favorables et honorables; honorables pour la France, favorables pour
l'abolition de la traite, pour la rpression effective de la traite.

Voil le double motif pour lequel j'ai trouv bon que le protocole
restt ouvert. Il m'a paru que les puissances, en laissant le
protocole ouvert, sans aucune condition, sans aucun engagement
quelconque de la part de la France, faisaient elles-mmes, pour la
France, un acte honorable, un acte de confiance et d'union; pour la
grande cause de l'abolition de la traite des noirs, un acte de
persvrance et de fidlit.

Eh bien, pour mon compte, je n'aurais voulu manquer ni  l'un ni 
l'autre de ces caractres de la situation; pour mon compte, je me
serais reproch de ne pas accepter sincrement, srieusement, ce
protocole ouvert, par gard pour la France, par gard pour les
difficults de son gouvernement, par gard pour les chances possibles
de l'avenir, et par fidlit  la cause de l'abolition de la traite.

Voil le sens du protocole ouvert, le sens dans lequel il a t laiss
ouvert, le sens dans lequel je l'ai entendu: on peut le contester;
mais j'affirme  la Chambre que, soit de la part des puissances, soit
de la part de la France, il n'y a rien eu, dans cet acte, que de
parfaitement honorable, de parfaitement amical, de parfaitement
conforme  tous les grands intrts et du pays et de la question.
(_Sensation prolonge._)

Voil, je pense, les deux plus grandes difficults de la question et
de la situation dblayes, l'engagement moral et le protocole ouvert.

Que reste-t-il  prsent? Des difficults d'un ordre trs-infrieur,
des difficults subalternes, passez-moi l'expression, des difficults
qui tiennent  la situation du cabinet,  la situation personnelle du
ministre des affaires trangres. Elles sont relles ces
difficults-l, je n'entends pas les dissimuler, je les sens, elles
psent sur moi plus que sur personne.

Savez-vous ce qu'on fait aujourd'hui! On vient s'armer de ces
difficults-l, on vient les envenimer, on vient les aggraver (_Rumeur
 gauche.--Au centre_: Trs-bien! c'est cela!), au risque d'aggraver
les grandes difficults dont je parlais tout  l'heure, les
difficults du pays et de la question. (_Voix au centre._ Oui! oui!
c'est cela!)

Eh bien, j'accepte ce nouveau combat, ce nouveau terrain, et la
Chambre verra que je ne serai pas, sur celui-ci, moins sincre ni
moins srieux que sur l'autre.

Oui, les difficults sont relles. Il y en a envers la Chambre et le
public, il y en a envers l'tranger. Qu'est-ce qu'on me demande? On
m'a demand, et l'honorable M. Billault avait pos la question d'une
manire dont je lui sais gr, on m'a demand: Avez-vous l'intention
de ratifier le trait tel qu'il est? J'ai rpondu catgoriquement:
Non, et je renouvelle ma rponse.

Maintenant, on me dit: Ratifierez-vous jamais un trait quelconque,
quelle que soit la situation, quelles que soient les modifications
qu'on pourrait y apporter?

Comment voulez-vous que je rponde? C'est absolument impossible.
Comment! je viendrais ici, moi, ministre des affaires trangres, vous
dire:--Non, quels que soient les changements de la situation dans une
question si complique pour les choses et pour les peuples, quelles
que soient les modifications qui puissent tre apportes au trait,
non, nous n'en entendrons plus parler.--Messieurs, cela, je le sens
bien, dbarrasserait beaucoup la Chambre et moi-mme; mais cela ne se
peut pas; gouvernement, Chambre, pays, nous sommes tous engags dans
cette situation; nous n'en pouvons, nous n'en devons sortir que
raisonnablement et honorablement. La Chambre a pleine scurit, la
Chambre sait que le trait, tel qu'il est, je ne conseillerai pas de
le ratifier. Maintenant, que rsultera-t-il de la situation telle
qu'elle existe, des modifications qui ont t indiques, des
modifications nouvelles qui pourraient tre indiques, des divers
intrts engags dans la question? Qu'est-ce qui sortira de la
situation des tats-Unis vis--vis de l'Angleterre?

On croit que, pour les tats-Unis, le droit de visite a quelque chose
d'inou dont ils n'ont jamais voulu entendre parler. On se trompe.

En 1824, une convention a t conclue entre l'Angleterre et les
tats-Unis pour tablir le droit de visite; elle a t conclue, elle a
t signe, elle a t ratifie en Angleterre par le cabinet anglais,
par M. Canning; ce n'est que quand elle est retourne  Washington
pour recevoir la ratification dfinitive du snat, qui, comme vous le
savez, concourt aux actes diplomatiques et dont l'adhsion est
ncessaire, ce n'est qu'alors que le snat a fait dans le trait
quelques changements, les uns de rdaction, un ou deux autres plus
importants, dont  son tour l'Angleterre n'a pas voulu; et la
convention signe, conclue, ratifie par l'une des deux puissances,
et modifie, sur quelques points, par le snat amricain, est reste
sans effet. (_Mouvement  gauche._) Mais enfin elle avait eu lieu,
elle avait t signe, elle avait t conclue, elle avait t aussi
loin que le trait du 20 dcembre 1841; elle s'est arrte au mme
point.

Je rappelle ce fait uniquement pour indiquer  la Chambre qu'il y a l
plus d'un moyen de solution, qu'il y a l une multitude d'lments que
le temps peut fconder, dont le temps peut faire sortir quelque chose
de raisonnable, quelque chose d'utile et d'honorable pour le pays, et,
en mme temps, quelque chose de favorable  l'abolition,  la
rpression de la traite.

Voil ce que nous voulons, ce que nous pouvons attendre, ce qu'il est
de notre devoir d'attendre.

Aprs l'engagement que nous avons pris, nous manquerions  tous nos
devoirs de prudence, de bonne conduite des affaires, de respect pour
les prrogatives de la couronne, pour la cause de l'abolition de la
traite si nous allions plus loin. Voil pourquoi nous en restons l.
Et qu'on ne parle plus de sincrit: quand on dit ce que j'ai eu
l'honneur de dire  cette tribune et sur le pass, et sur le prsent,
et sur les difficults de l'avenir, on a le droit de parler de
sincrit  tout le monde, et personne n'a le droit d'lever un doute.

_Au centre_:--Trs-bien! trs-bien!


Aprs ce discours, qui fut suivi d'une longue agitation, M. de
Salvandy prit la parole pour expliquer la conduite du cabinet de M.
Mol, dont il avait fait partie, dans cette question. Je lui rpondis:

M. GUIZOT.--S'il ne s'agissait que d'un dbat purement personnel, la
Chambre peut tre sre que je ne reprendrais pas la parole; mais il y
a ici une question de conduite, de principe, d'intrt public que je
ne peux pas laisser passer sans en dire un mot dfinitif.

Dans une autre enceinte, la premire fois que j'ai t forc d'aborder
ce ct de la question, je me suis exprim ainsi:

C'est dans cet tat que j'ai trouv l'affaire; je n'hsite pas  le
dire, j'ai tenu le gouvernement franais pour moralement engag; il
est vrai qu'il ne l'tait pas rigoureusement, qu'il pouvait refuser de
signer le trait; mais je n'ai pas cru qu'avec de tels antcdents
cela ft de mon devoir ni de l'honneur de la France et de son
gouvernement.

La Chambre sait que je n'ai entendu en aucune faon ni luder ni
attnuer la responsabilit qui m'appartient. Oui, je pouvais refuser
de signer le trait; je l'ai sign parce que j'ai cru qu'avec tous les
antcdents de l'affaire la France tait moralement engage.
(_Interruption  gauche._)

M. MAUGUIN.--Elle ne l'tait pas.

_M. le ministre._--J'ai cru qu'avec tous les antcdents de l'affaire
le gouvernement tait moralement engag, et que l'inconvnient de
manquer  cet engagement et t trs-grave. La question de la valeur
de l'engagement, valeur morale, je le rpte, il ne s'agit pas d'une
valeur officielle, subsiste donc tout entire. (_Interruption 
gauche._) Il faut bien, messieurs, que ce langage et ces distinctions
soient admis, car c'est l ce qui fait que, dans les ngociations
diplomatiques, on n'crit pas tout, on ne signe pas tout; on n'agit
pas comme dans les actes de la vie civile; on s'en rapporte aux
paroles les uns des autres, aux engagements moraux qui ont une valeur.
(_Nouvelle interruption._)

_M. le prsident._--Je ne puis laisser aller la discussion comme cela,
vous demanderez la parole aprs M. le ministre si vous le voulez.

_M. le ministre._--La vivacit avec laquelle la question est
accueillie prouve qu'il faut qu'elle soit vide jusqu'au fond, et que
rien ne reste qui n'ait t dit et entendu.

Je dis, messieurs, que, dans la srie des actes d'une ngociation,
lorsqu'il intervient un acte comme celui dont la Chambre a
connaissance, une proposition faite par les plnipotentiaires de deux
gouvernements  trois autres gouvernements, et non dsavoue d'aucune
manire ni  aucune poque par les deux gouvernements qui l'ont faite,
il faut bien qu'on ait le droit d'appeler cela un engagement moral,
car, s'il n'en tait pas ainsi, il n'y aurait aucun engagement moral
possible. (_Approbation aux centres.--Murmures  gauche._)

C'est un de ces engagements qui ne lient pas un pays. Un pays n'est
pas mme li lorsqu'un trait n'est que conclu et sign; le pays n'est
li que lorsque le trait est ratifi. Jusque-l, en effet, la
signature peut tre refuse. J'ai le premier proclam ces principes,
je les ai pratiqus, et j'en accepte la complte responsabilit. Mais,
messieurs, encore une fois, dans le cours d'une ngociation, avant que
le pays soit li, avant que le gouvernement lui-mme soit li, il y a
des actes qui lient moralement les ngociateurs. (_Vive
interruption._)

M. MAUGUIN.--Nouveaux ministres, nouvelle politique!

_M. le prsident._--M. Mauguin, vous n'avez pas la parole. Je ne
souffrirai pas qu'on interrompe.

M. MAUGUIN.--On n'a pas besoin de changer les ministres, alors!

_M. le ministre._--Je ne conteste en aucune faon qu'un ministre qui
ft venu aprs celui du 15 avril, et qui et retir la proposition,
qui l'et dsavoue, n'en et eu le droit; de mme que le cabinet du
29 octobre avait le droit, comme je l'ai dit, de refuser la signature.
Je n'ai pas besoin qu'on me rappelle ces principes, je viens de les
proclamer. Mais je dis, et l'impression que la Chambre a ressentie
tout  l'heure lorsque je lui lisais simplement les actes et que je
faisais appel  son sentiment instinctif, cette impression est la
meilleure preuve que, lorsque deux gouvernements ont fait une
proposition formelle  trois autres gouvernements, ils sont moralement
engags envers ces gouvernements-l. (_Vive dngation  gauche._)

M. MAUGUIN.--Ce sont les ministres, et non pas les gouvernements.

M. BERRYER.--Il n'y avait pas d'instruction, ou plutt il y avait
instruction contraire.

_M. le ministre._--Quand une telle proposition a t faite, qu'elle
n'a pas t faite  l'insu du gouvernement, et qu'elle n'a pas t
dsavoue, ni retire, elle a certainement une grande valeur morale.
(_Nouvelle interruption._)

M. MAUGUIN.--Il faut qu'on rappelle l'ambassadeur.

_M. le ministre._--Mais on ne l'a pas rappel.

_M. le prsident._--M. le ministre seul a la parole, personne ne peut
l'avoir maintenant.

_M. le ministre._--En vrit, messieurs, si je cherchais  envenimer
ce dbat, si je l'avais provoqu, je comprendrais la vivacit qu'on y
apporte. Mais je discute une question d'un grand intrt public, et je
n'ai pas la moindre envie que mon pays soit engag lgrement; je n'ai
pas la moindre envie qu'il ne conserve pas jusqu'au bout la libert de
discuter ses intrts, et de les faire prvaloir dans les
ngociations. Je vous disais tout  l'heure que le gouvernement avait
le droit de ne pas signer ce qu'il avait propos, qu'il avait le droit
de ne pas ratifier ce qu'il avait sign; mais, je dis en mme temps
que, dans les ngociations, dans les rapports de gouvernement 
gouvernement, une proposition pareille, faite officiellement par un
plnipotentiaire qui n'est pas dsavou, a une valeur immense
(_Rclamations aux extrmits_), et il n'y a que les peuples, que les
gouvernements qui ne se respectent pas... (_Violentes et nouvelles
rclamations._)

M. MAUGUIN.--Je demande la parole.

_M. le ministre des affaires trangres._--Il n'y a que les
gouvernements qui ne se respectent pas qui puissent ne pas tenir
compte de telles paroles et de telles propositions.

Si je venais vous dire que j'ai t li  ce point que je n'ai pas t
libre de ne pas signer, si je venais vous dire que j'ai t li  ce
point que je n'ai pas t libre de ne pas ratifier, vous auriez
pleinement raison. Mais j'affirme ma libert, j'accepte ma
responsabilit, et ds lors, vritablement, il est trange que vous
veniez contester la valeur de l'engagement moral contract auparavant.
(_Approbation au centre._)

Comment!  un homme qui n'lude rien, qui ne mconnat aucune
difficult, qui ne refuse aucune des parties de sa responsabilit, on
vient dire qu'une proposition officiellement faite et non dsavoue
par un, deux, trois ministres, on vient dire que cela n'est rien!

_Une voix  gauche._--Ce sont des paroles.

_M. le ministre._--Que ces paroles n'ont aucune valeur! messieurs, il
n'y a pas de ngociations, il n'y a pas de diplomatie, il n'y a pas de
rapports internationaux, si votre doctrine tait admise.

_Voix nombreuses au centre._--Trs-bien! C'est vrai! c'est
incontestable! (_Agitation aux bancs de l'opposition, et interruption
de quelques minutes._)

_M. le ministre des affaires trangres._--Messieurs, en soutenant la
doctrine que je soutiens, je crois soutenir l'honneur de mon pays
(_Nouvelle interruption  gauche.--Au centre_: Oui! oui!), l'autorit
de ses dmarches et l'autorit des paroles de ceux qui parlent ou
agissent en son nom.

Je suis de ceux qui pensent qu'aucune dmarche faite au nom de la
France, aucune parole dite au nom de la France, n'est insignifiante ni
lgre, et que plus vous attacherez d'importance et de gravit aux
paroles et aux actes qui ont lieu au nom du pays, plus vous grandirez
le pays en Europe, plus vous lui rendrez les rapports internationaux
faciles et srs.

Croyez-le bien, ce n'est pas en montrant que les paroles ne sont rien,
que les dmarches ne comptent pour rien, que les propositions sont
sans valeur, qu'il est indiffrent d'avoir propos ou de n'avoir pas
propos, d'avoir dsavou ou de n'avoir pas dsavou, ce n'est pas en
agissant ainsi que vous faciliterez les ngociations de la France; ce
n'est pas ainsi que vous ferez respecter les engagements pris envers
la France. Persuadez-vous bien ceci: c'est que vous ne ferez jamais
trop d'attention  vos paroles, jamais trop d'attention aux paroles
et aux dmarches de ceux qui vous reprsentent. Persuadez-vous bien
que, plus on vous verra scrupuleux et exacts dans ce que vous aurez
dit ou fait, plus on vous respectera, et meilleurs deviendront vos
rapports. (_Marques d'approbation._)

Je comprends parfaitement ce que disait tout  l'heure  cette tribune
l'honorable M. de Salvandy. Sans doute on a eu des motifs trs-graves,
M. le comte Sbastiani d'accepter et de proposer, et M. le comte Mol
de ne pas dsavouer; la situation de l'Europe, l'affaire de Belgique
pendante, je comprends que ces motifs aient dtermin le cabinet
d'alors  ne pas dsavouer ce qu'avait propos l'ambassadeur. Mais on
ne prend pas de telles rsolutions gratuitement et sans en supporter
les consquences.

M. MAUGUIN.--Je demande la parole.

_M. le ministre._--On ne consent pas  accepter ce qui a t fait dans
une situation difficile pour le retirer huit jours aprs et n'en tenir
aucun compte. La responsabilit consiste  accepter les consquences
de ce qu'on a fait; elle consiste  ne pas prtendre que, lorsqu'on a
eu une bonne raison pour ne pas dsavouer, on peut ensuite, huit
jours, trois mois, deux ans aprs, n'en tenir aucun compte, et agir
comme si on avait dsavou. Non, quand on a pris une rsolution, on en
porte les consquences; quand on n'a pas dsavou en pareil cas, on a
avou.

Et ne croyez pas que je vienne ici faire peser sur mon pays un
engagement fatal. Non certes; car, comme je le disais tout  l'heure,
j'ai t le premier  reconnatre que l'engagement n'tait pas
dfinitif. (_Interruption._)

C'est inconcevable; je ne dis rien qui puisse blesser personne. (_
gauche._--On approuve!)

Je dis que c'est dans l'intrt de l'autorit de mon pays, dans
l'intrt de la valeur de ses engagements, dans l'intrt de son
crdit en Europe, de sa bonne position extrieure, que je maintiens
les principes que je dveloppe ici.

L'honorable M. de Salvandy a fait valoir tout  l'heure ce qu'avait
rpondu la Russie. Mais nous, nous n'avions rien  rpondre, nous
avions propos: la Russie, elle, n'avait pas propos. (_Exclamations
diverses._) C'tait  elle, c'tait aux trois puissances que la
proposition avait t faite: nous l'avions faite, nous.

M. DURAND (_de Romorantin_). En tiers.

_M. le ministre._--Nous avions fait  deux la proposition adresse 
trois; certainement la position des deux et la position des trois
n'tait pas la mme; il tait naturel que les trois vinssent faire des
observations, demander des changements: c'est ce qui est arriv. Je
sais que l'honorable comte Sbastiani, avec sa prudence et sa sagacit
accoutumes... (_Nouvelles exclamations aux extrmits._)

Messieurs, je vous en demande pardon, mais vous vous dcidez bien vite
sur de telles questions, vos impressions sont bien vives, et
permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas pens  toutes les
difficults,  toutes les faces de la question.

M. le comte Sbastiani ne sige pas en ce moment  sa place; mais,
s'il tait l, je le dirais, comme je le dis en son absence; oui, 
mon avis, dans la situation o nous tions, avec toutes les
difficults qui pesaient alors sur le gouvernement, l'honorable comte
Sbastiani a bien fait. (_Mouvements divers._) Il a fait, en acceptant
une grande responsabilit, tout ce qui tait en lui pour aider son
gouvernement  supporter les difficults de la situation; il a, lui,
rempli son devoir; il a acquitt son rle; c'tait  son gouvernement
 voir ce qu'il avait  faire aprs,  le soutenir ou  le dsavouer.

Maintenant on a parl des rserves qu'a faites l'honorable gnral
Sbastiani, qui crivait  son gouvernement qu'il s'tait rserv le
droit d'introduire des modifications dans le trait; mais l'honorable
M. de Salvandy se trompe, ces rserves ne sont pas dans le protocole.

M. DE SALVANDY.--Je ne l'ai pas dit.

_M. le ministre._--Ces rserves n'ont t nulle part exprimes aux
trois puissances auxquelles la proposition avait t faite; nulle
part. La proposition a t faite,  en juger par tous les actes
officiels, sans rserve, comme une proposition concerte d'avance
entre la France et l'Angleterre, et adresse aux trois autres
puissances. Les rserves pouvaient conserver leur valeur vis--vis de
l'Angleterre, mais elles n'en avaient pas, ou du moins elles en
avaient trs-peu  l'gard des trois autres puissances qui ne les
connaissaient pas.

Je ne veux rien dire qui aggrave les difficults de la situation, rien
qui introduise des difficults personnelles; comme je le disais en
commenant, j'ai t forc  entrer dans ce dbat; je ne l'ai pas
lev; je m'tais born  dire d'une manire gnrale, et sans
rappeler aucun acte, aucune pice, aucune personne, que j'avais trouv
le trait prpar. Le dbat donc qui s'tait lev entre les divers
ministres, entre les diverses personnes qui ont pris part au trait,
j'ai t forc d'y entrer, et la Chambre me rendra la justice que je
n'ai pas cherch  luder,  attnuer ma part de responsabilit dans
ce grand acte. Mais j'ai cru, puisqu'on m'y forait, que je devais
hautement tablir les faits et montrer la part de responsabilit de
chacun.

Maintenant quelques membres de cabinets qui ont sign, qui ont laiss
signer, qui n'ont pas dsavou le protocole du 12 dcembre, veulent
avoir t compltement trangers au trait; ils ne veulent y tre
entrs pour rien; ils ne veulent avoir aucune part dans la
responsabilit de cet acte. J'avoue qu' leur place ce n'est pas ainsi
que j'agirais: je prendrais ma part de la responsabilit, je la
prendrais au commencement comme je la prends  la fin. La mienne est 
la fin, je ne la discute pas, je l'accepte. Si elle tait au
commencement, je la prendrais galement. Je ne puis admettre qu'un
acte comme celui que la Chambre connat, un acte dans lequel les
puissances auxquelles on l'avait adress ont t sincres, un acte
dont elles n'ont connu aucun dsaveu, pour lequel on ne leur a demand
aucune modification, je ne puis admettre que cet acte-l ait t
insignifiant  leur gard; je ne puis admettre qu'elles ne soient pas
autorises  nous dire qu'elles nous ont crus engags par notre propre
proposition. Je rpte devant la Chambre, je dirais volontiers devant
Dieu que si c'tait l,  cette poque de l'affaire, que se trouvt ma
part de responsabilit, si c'tait l que les faits me l'avaient
assigne, je la prendrais et l'accepterais hautement.

Maintenant, messieurs, j'carte ce pass, je sors de cette discussion,
j'en viens  la situation actuelle. Voyons o nous nous trouvons.

Nous sommes encore libres... (_Lgre rumeur_), le trait n'est pas
ratifi. Officiellement, diplomatiquement, nous sommes libres. Les
puissances trangres avec lesquelles nous avons t dans le cours de
la ngociation, moralement engags... engags plus ou moins, je ne
discute pas la limite, mais enfin elles ont eu le droit de nous
croire, dans une certaine mesure, moralement engags envers elles; eh
bien! aujourd'hui, dis-je, ces mmes puissances, en vertu de la force
de nos institutions, en vertu du poids de l'opinion publique sur le
gouvernement, reconnaissent notre libert.

Pour Dieu, messieurs, ne pensons qu' sortir honorablement et
raisonnablement d'une situation difficile; que cette seule
considration nous proccupe. C'est par l que je termine, c'est le
dernier et seul appel que j'adresse  la Chambre. Une grande
responsabilit pse sur le cabinet et sur moi en particulier. Je l'ai
accepte, je l'accepte pleinement sans aucune hsitation. J'ai dit 
la Chambre la position que nous avons prise, j'ai dit  la Chambre ce
que nous pouvons faire et ne pas faire. J'ai pris le seul engagement
que je puisse prendre: c'est de ne pas conseiller la ratification du
trait tel qu'il est; j'ai annonc que, par les complications de la
question et de tous les lments qui s'y rattachent, il tait
possible, probable, que le temps amnerait  cette situation difficile
une solution raisonnable et honorable. C'est  la Chambre  voir si
elle veut aider le gouvernement dans ce travail, ou si elle veut
l'aggraver pour lui. (_Agitation gnrale._)




CXXIV

Sur les relations commerciales de la France et des tats-Unis
d'Amrique, et sur la conduite des agents diplomatiques et consulaires
franais.

--Chambre des dputs.--Sance du 21 mai 1842.--


En octobre 1841, les tats-Unis d'Amrique avaient modifi les tarifs
de leurs rglements de douane au dtriment du commerce tranger. Dans
la discussion du budget de 1843, M. Legentil, dput de la Seine,
leva,  cette occasion, des plaintes, non-seulement contre la mesure
amricaine, mais contre la ngligence ou l'inefficacit des agents
diplomatiques et consulaires franais. Je lui rpondis:

M. GUIZOT.--L'honorable propinant a raison. Les mesures prises
rcemment par les tats-Unis d'Amrique et les nouvelles mesures
annonces sont trs-graves; elles pourraient tre, elles ont dj t
trs-fcheuses pour notre commerce, et le gouvernement du roi en est
aussi proccup que le commerce lui-mme.

Mais, comme le disait tout  l'heure l'honorable propinant, nous ne
pouvons nous armer ici d'un droit; les tats-Unis sont les matres de
faire chez eux, pour leur lgislation intrieure, pour leurs tarifs,
les lois dont ils croient avoir besoin.

Quels moyens avons-nous de lutter contre ces tarifs quand ils nous
deviennent nuisibles? Nous n'en avons que deux, les ngociations et
les reprsailles.

Les ngociations! je voudrais que l'honorable propinant, je voudrais
que la Chambre tout entire put connatre la vivacit, l'insistance
des reprsentations, je ne veux pas me servir d'un autre mot qui
serait blessant, des reprsentations adresses au gouvernement des
tats-Unis par le gouvernement franais, non pas hier, non pas depuis
deux mois, mais depuis six mois, depuis un an, depuis qu'il a t
question des mesures dont il s'agit. Le ministre du roi  Washington
n'a cess d'agir auprs du gouvernement des tats-Unis; il est entr
en relation avec les hommes considrables du pays, avec les
reprsentants des diffrents tats, et il a essay, il essaye tous les
jours de se servir des intrts divers de ces diffrents tats pour
agir sur le gouvernement fdral lui-mme.

Quel sera le rsultat de ces reprsentations, de ces ngociations? Il
m'est impossible de le dire aujourd'hui  la Chambre. Les tats-Unis,
personne ne peut se le dissimuler, sont dans un tat de crise
intrieure, de crise financire trs-grave: ils se croient obligs de
changer leur systme de lgislation commerciale; ils ont cherch, dans
l'exhaussement des tarifs et dans la protection de la fabrication
intrieure, des ressources qu'ils n'y avaient pas cherches
auparavant. Les reprsentations que nous pourrons leur adresser, les
reprsailles dont nous pourrons user, seront-elles suffisantes pour
les faire revenir sur les mesures qui ont dj t prises, ou pour les
arrter dans les mesures nouvelles qu'ils veulent adopter? J'y ferai
tout ce qui sera en mon pouvoir; les agents du roi emploieront tous
les moyens lgitimes, rguliers; mais encore une fois, l'honorable
propinant le sait comme moi, il m'est impossible de rpondre du
rsultat des ngociations.

Quant aux reprsailles, le propinant a pos lui-mme le principe; les
reprsailles sont bonnes si elles psent davantage  celui contre qui
elles sont faites qu' celui qui les fait. Ainsi, sans aucun doute, si
nous pouvons user de reprsailles qui infligent aux tats-Unis une
perte, une souffrance plus grande que celle que nous en ressentirons
nous-mmes, il n'y a pas  hsiter; quand les moyens de ngociation
seront puiss, s'il est vident que ces moyens ne suffisent pas, il
faudra bien employer les reprsailles, mais  la condition qu'elles
seront plus nuisibles aux tats-Unis qu' nous-mmes.

Eh bien, les deux grands moyens de reprsailles que nous avons, c'est
d'augmenter les droits sur la navigation amricaine, et les droits
d'importation sur les matires premires venant des tats-Unis.

Quant aux droits d'importation sur les matires premires, qui sont
les lments de notre grande industrie, il serait trs-grave d'lever
ces droits, le droit sur les cotons, par exemple.

M. DE BEAUMONT.--Je ne l'ai pas conseill.

_M. le ministre des affaires trangres._--Il faut bien que j'examine
la question, que je parle des divers moyens de reprsailles.
L'honorable propinant dit qu'il n'a pas indiqu celui dont je viens
de parler. Je crois qu'il a raison de ne pas l'indiquer, car
l'aggravation de ce droit nous serait probablement plus nuisible 
nous qu'aux tats-Unis.

Quant aux droits de navigation, c'est autre chose. La Chambre me
permettra de ne pas exprimer d'opinion arrte  ce sujet. (_Oui!
oui!_) J'ai fait et je fais examiner  fond la question en ce moment;
je la fais examiner par les hommes les plus clairs en cette matire,
clairs soit par l'tude scientifique, soit par l'exprience, par la
pratique. Quand j'aurai recueilli leur avis, quand je serai entour de
toutes les lumires qu'ils peuvent me donner, je proposerai au
gouvernement du roi les mesures qui me sembleront praticables,
toujours guid par ce principe que les reprsailles ne seront bonnes
qu'autant qu'elles pseront sur les tats-Unis plus que sur
nous-mmes.

C'est l, messieurs, quant aux tats-Unis et  nos relations avec eux,
tout ce qu'il m'est permis de dire en ce moment. Je puis assurer 
l'honorable propinant que je sens, comme lui, toute la gravit de la
situation, que le gouvernement du roi en est fortement proccup, et
que nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour en dtourner
les maux; s'il n'tait pas possible de les dtourner, nous donnerions
le plus tt possible au commerce tous les avis qui pourraient lui tre
utiles.

Je prie toujours la Chambre de bien remarquer qu'il s'agit ici de
mesures intrieures que le gouvernement des tats-Unis a le droit de
prendre, contre lesquelles nous n'avons aucun droit prcis  invoquer,
et que nous ne pouvons attaquer que par la voie des reprsentations ou
par celle des reprsailles.

Avant de descendre de la tribune j'ai quelques mots  dire sur les
observations de M. de Beaumont. Je crois pouvoir assurer que nos
agents apportent, en ce qui concerne les voyageurs franais 
l'tranger, beaucoup de zle et d'assiduit, qu'ils se donnent toutes
les peines possibles pour leur pargner les embarras et leur procurer
les agrments du voyage.

J'ajoute que les Franais ne sont pas,  cet gard, dans une autre
situation que les autres trangers; ils ne sont pas soumis  des
prcautions particulires, ils n'ont pas de mesures spciales 
prendre ou  subir; ils sont dans la condition gnrale: et j'affirme
que nos agents se donnent beaucoup de peine pour leur en pargner les
ennuis.

Il est trs-vrai que, dans certains cas, sur certains points, nous
n'avons pas un nombre d'agents suffisant, ni des agents suffisamment
rtribus. J'ai dj eu l'honneur de le dire plusieurs fois  la
Chambre, les agents de plusieurs autres tats sont, sur plusieurs
points, plus nombreux et mieux rtribus que les ntres: aussi
peuvent-ils faire plus de dmarches et exercer plus d'action.

La Chambre sait que, dans le budget qui lui est actuellement prsent,
je lui ai propos de remdier sur quelques points  cet inconvnient.
 mesure que je reconnatrai ces inconvnients, je mettrai sous les
yeux, du gouvernement d'abord et des Chambres ensuite, les remdes que
je croirai possibles.

Quant aux consuls, l'honorable propinant parlait tout  l'heure de la
convenance qu'il pourrait y avoir  ce qu'ils fussent nomms et
dirigs par le ministre du commerce.

Je lui reprsenterai que cela est impossible. Il n'y a que le ministre
des affaires trangres qui puisse accrditer au dehors des agents. Le
ministre du commerce est un ministre tout intrieur, qui n'agit que
dans les limites du royaume. Le ministre des affaires trangres est
le seul qui ait action au dehors, qui ait des rapports avec les
gouvernements trangers, et qui puisse accrditer et soutenir auprs
d'eux soit des agents politiques, soit des agents commerciaux.

J'ajoute que, partout o nous avons des agents politiques, nos consuls
ne s'occupent pas de politique; ils n'ont rien  dmler avec la
politique, ils ne s'occupent que de commerce. C'est l o nous n'avons
pas d'agents politiques, l o les consuls sont en mme temps agents
commerciaux et agents politiques qu'il faut bien qu'ils s'occupent de
politique, et qu'ils donnent  l'tat les renseignements politiques
dont il a besoin. Il est vrai que cela est quelquefois nuisible, et
qu'il vaudrait mieux que partout les agents commerciaux et les agents
politiques fussent distincts; mais cela coterait fort cher, et la
Chambre sait  quel prix elle pourrait procurer au pays cet
avantage-l.

Je sens l'importance d'avoir des agents consulaires bien au courant
des intrts commerciaux, qui transmettent au gouvernement tous les
renseignements commerciaux possibles; et,  ce sujet, je dirai 
l'honorable propinant que les consuls sont assujettis  donner, tous
les semestres, des renseignements spciaux et complets sur les faits
de production, de consommation et de commerce des diffrents pays dans
lesquels ils rsident; j'ajouterai que ces renseignements sont en
effet transmis tous les six mois, qu'ils sont communiqus  M. le
ministre du commerce. Nous avons, par exemple, et M. le ministre du
commerce a entre les mains tous les tarifs de tous les pays trangers.
Sans nul doute il serait trs-utile de les faire traduire et de les
publier; mais c'est une assez grande dpense, pour laquelle nous
n'avons pas d'argent: il n'y a pas de fonds au budget.

_Un membre._--Demandez-en!

_M. le ministre._--Je ne demande pas mieux. Je suis d'avis qu'il
serait de la plus grande utilit de publier rgulirement,
non-seulement ces tarifs, mais la plupart des renseignements
commerciaux transmis par les consuls. C'est au gouvernement  faire le
choix,  dmler les renseignements qui doivent tre publis et ceux
qui ne doivent pas l'tre. Je suis d'avis d'une publication rgulire
de ces tats, et je m'engage volontiers  demander  la Chambre des
fonds pour cette publication. (_Trs-bien!_).

M. CHAIX-D'EST-ANGE.--Je demande  dire un mot de ma place. C'est 
propos de ces contrefaons qui affligent notre commerce, et dont
l'existence vient d'tre signale  MM. les ministres. Je voulais
signaler cet tat de choses avec tous ses dangers.

 l'tranger, on contrefait nos produits, nos noms, nos marques; on
inonde le monde de produits mal fabriqus qui portent les marques et
les noms de nos fabricants, et l'on discrdite ainsi nos meilleures
maisons. C'est l, messieurs, un inconvnient trs-grave qui vient
d'tre justement signal  l'attention de la Chambre et  celle du
gouvernement.

Mais voici ce qui arrive: c'est qu'en France on veut faire la mme
chose, et rendre la pareille aux trangers; on contrefait leurs
produits et leurs marques pour un commerce, par exemple, qui a pour
l'exportation plus d'importance qu'il ne semble d'abord en avoir,
c'est le commerce des parfumeries. Les produits trangers de ce genre
sont contrefaits en France, on y met le nom et la marque anglaise. Les
maisons anglaises se plaignent, elles font des procs, et les
tribunaux franais condamnent  des indemnits.

M. CHGARAY.--Ils font bien.

M. CHAIX-D'EST-ANGE.--J'entends un honorable magistrat me dire: Ils
font bien. Je ne le crois pas; mais je ne dis pas le contraire, de
sorte que ce n'tait pas la peine de m'interrompre. Seulement voici
l'objet de mon observation.

Si nos cours royales font trs-bien de condamner, il faudrait que les
maisons franaises qui sont contrefaites pussent obtenir  l'tranger
la mme justice. Eh bien, c'est cet tat de choses que je veux
signaler, et je trouve que cet esprit de justice qu'on approuve, en
disant que nos cours royales font trs-bien, devrait trouver de l'cho
ailleurs. Je voudrais que nos intrts fussent assez bien dfendus 
l'tranger pour qu'ils y obtinssent la mme justice que ceux des
trangers en France.

Je demande donc l'galit, la rciprocit; ou bien que nous puissions
user ici de reprsailles par la contrefaon, ou bien qu'on n'ait pas
le droit de nous contrefaire  l'tranger. (_Trs-bien! trs-bien!_)

_M. le ministre des affaires trangres._--Je dirai que plusieurs fois
dj nous avons rclam, auprs de quelques gouvernements trangers,
contre l'impunit dont ces contrefaons jouissaient chez eux; mais il
faut les amener  un changement dans leur lgislation intrieure. Ce
changement, nous l'avons sollicit et nous persisterons  le
solliciter; mais pour atteindre au but il faut deux choses: d'abord
que les trangers changent leur lgislation, et ensuite que nos
ngociants entament des procs, qu'ils portent leurs plaintes et en
acceptent les charges et les lenteurs.


M. Chgaray, dput des Basses-Pyrnes, examina l'tat de nos
relations commerciales avec l'Espagne, dans leurs rapports avec les
anciens traits et avec nos intrts actuels.


_M. le ministre des affaires trangres._--Je veux dire un seul mot en
rponse  l'honorable M. Chgaray.

Nous sommes depuis longtemps en rclamation auprs du gouvernement
espagnol pour l'excution des anciens traits, et les dernires
propositions de loi qui ont eu lieu  Madrid me donnent l'occasion de
renouveler nos plaintes de la manire la plus vive.

Nous avons ici, comme dans la question des tats-Unis, la voie des
reprsentations et la voie des reprsailles. Seulement, la voie des
reprsailles nous est, quant  prsent, plus difficile en Espagne
qu'ailleurs, car c'est au nom de nos anciens traits que nous
rclamons. Si nous violions nous-mmes ces traits, si nous en
sortions, ce qui aurait lieu par les reprsailles, nous nous terions
l'argument que nous employons en ce moment; il faut donc que
l'inutilit de cet argument soit dmontre pour que nous en venions
aux reprsailles.

M. GLAIS-BIZOIN.--Je demande la parole. (_Aux voix! aux voix!_)

_M. le prsident._--Avant de mettre le chapitre aux voix, il est
ncessaire que M. Glais-Bizoin explique son amendement.

La parole est  M. Glais-Bizoin.


M. Glais-Bizoin proposa le rejet de l'augmentation de 15,000 fr.
rclame pour le traitement de l'ambassadeur de France  Naples.


M. GUIZOT, _ministre des affaires trangres._--Je dois rpondre aux
observations de l'honorable propinant.

Il a dit que tous nos agents pourraient galement produire des
preuves que leur traitement ne suffit pas  la situation qu'ils
occupent; il a parl des fonctionnaires publics en gnral. Je
bornerai ma rponse  ce qui concerne nos agents  l'extrieur; ce
sont les seuls dont j'aie  parler aujourd'hui.

La preuve que cette assertion n'est pas exacte, c'est que je ne
rclame pas pour tous les ambassadeurs et agents, et que la plupart
d'entre eux se contentent parfaitement de la situation que le budget
leur a faite.

Quant  l'ambassadeur de Naples, j'ai mis sous les yeux de la
commission les renseignements les plus dtaills pour prouver que son
traitement tait insuffisant, compltement insuffisant pour les
dpenses de sa situation. La commission a t convaincue par les
dtails que j'ai mis sous ses yeux, et si je pouvais les mettre sous
les yeux de la Chambre, je ne fais pas le moindre doute que sa
conviction serait la mme.

L'ambassadeur de France  Naples a un traitement trs-infrieur 
celui des autres ministres trangers prs la mme cour. Aussi, c'est
sur sa propre fortune, en grevant sa propre fortune, qu'il a suffi
jusqu'ici aux dpenses de sa situation.

Les renseignements que j'ai donns  la commission ont port la
conviction dans son esprit, et je n'hsite pas  affirmer  la Chambre
que l'augmentation est ncessaire pour que notre ambassadeur puisse
suffire aux charges qui lui sont imposes.


La Chambre vota l'augmentation demande.


_M. le prsident._--La Chambre passe  la dlibration du budget du
ministre de l'instruction publique.

M. TIENNE.--Je demande la parole sur un chapitre qui ne se trouve pas
au budget des affaires trangres. (_Hilarit._)

Je voulais rappeler qu'en 1839 un crdit de 500,000 francs avait t
vot pour la construction du palais de l'ambassade  Pra. Ces 500,000
fr. ont t employs; ont-ils suffi  l'achvement du palais, ou bien
un nouveau crdit sera-t-il demand dans l'exercice prochain?

_M. le ministre des affaires trangres._--La somme de 500,000 francs
n'a pas suffi pour la construction du palais; il sera ncessaire d'y
ajouter, au moins d'aprs les renseignements que j'ai reus jusqu'
prsent, la somme de 560,000 fr. (_Rires  gauche._) Je n'ai pas voulu
demander ce crdit supplmentaire  la Chambre avant d'avoir
compltement recueilli les renseignements qui en dmontrent la
ncessit. Il m'a paru que, puisqu'il y avait eu erreur dans
l'valuation primitive, il fallait que les causes de cette erreur
fussent mises sous les yeux de la Chambre avec la plus vidente
clart. Je me suis donc dcid, malgr quelques inconvnients attachs
 cette rsolution,  attendre des renseignements plus complets pour
proposer  la Chambre ce nouveau crdit supplmentaire.




CXXV

Sur le projet de loi relatif  la rgence.

--Chambre des dputs.--Sance du 18 aot 1842.--


Aprs la mort du duc d'Orlans (13 juillet 1842), les Chambres furent
convoques en session extraordinaire. Elle s'ouvrit le 26 juillet. Un
projet de loi fut prsent le 9 aot  la chambre des dputs pour
rgler la question de la rgence. Le rapport en fut fait le 16 aot
par M. Dupin. La discussion s'ouvrit le 18. M. de Lamartine attaqua le
projet et rclama pour les femmes le droit  la rgence. Je lui
rpondis immdiatement. Aprs un long et solennel dbat dans les deux
Chambres, le projet prsent par le gouvernement fut adopt.


M. GUIZOT.--Messieurs, en entrant dans ce dbat, je veux en carter
sur-le-champ ce qui tout  l'heure a t prs d'y rentrer par les
discours de quelques-uns des honorables propinants; je veux dire ces
perspectives de parti, ces pressentiments sinistres qui s'taient
levs dans beaucoup d'esprits au moment o le malheur nous a frapps.
Rien de semblable n'y peut aujourd'hui prendre place. Sans doute la
gravit de la question, les difficults possibles de l'avenir ont de
quoi nous proccuper fortement.  Dieu ne plaise que je dise un mot,
un seul mot qui puisse affaiblir l'impression du vide immense que
laisse au milieu de nous le noble prince que nous avons perdu.
(_Trs-bien! trs-bien!_) Les meilleures lois ne le remplaceront pas.
(_Marques prolonges et trs-vives d'assentiment._) Mais en gardant
toute notre tristesse, nous pouvons, nous devons avoir pleine
confiance. Je renvoie ceux qui en douteraient au spectacle auquel nous
assistons tous depuis un mois. Ce sentiment national si profond, si
rapide, si unanime, qui a clat avec notre malheur, ce sentiment
europen qui a si bien rpondu au sentiment national, ce deuil de
notre prince royal port avec une douleur si vraie par toute la
France, accept avec une motion si sincre par toute l'Europe, voil
notre rponse aux alarmes, aux craintes ou aux esprances sinistres.

Oui, la dynastie de Juillet a essuy un affreux malheur; mais de son
malheur mme est sortie  l'instant la plus vidente dmonstration de
sa force (_Mouvement_), la plus clatante conscration de son avenir.
(_Trs-bien!_) Plus l'preuve qu'elle subissait a paru grave, plus la
ncessit de sa prsence et la grandeur de sa mission ont t vivement
et universellement senties. (_Trs-bien!_) Elle a reu partout, chez
nous, hors de chez nous, le baptme des larmes royales et populaires.
(_Nouvelles marques d'approbation._) Et le noble prince qui nous a t
ravi a appris au monde, en nous quittant, combien sont dj profonds
et assurs les fondements de ce trne qu'il semblait destin 
affermir. (_Mouvement._) Il y a l une joie digne encore de sa grande
me et de l'amour qu'il portait  sa patrie. (_Sensation._)

J'carte donc compltement toute perspective sinistre, toute
proccupation trangre  la question mme. Non, nous n'avons pas
besoin d'apporter,  la dynastie que nous soutenons, des forces
extraordinaires, des forces d'emprunt, contraires aux intrts et aux
liberts du pays. Nous pensons, comme vous, que c'est dans les
intrts, dans les liberts du pays qu'elle doit pousser, qu'elle a
dj pouss ses racines; ce n'est que l que nous les cherchons.
(_Trs-bien! trs-bien!_) Nous nous sentons parfaitement libres de
faire une loi dgage de toute proccupation extraordinaire: l'avenir
nous appartient; notre loi le rglera; le rgle-t-elle sagement? Voil
toute la question. Que la Chambre soit libre comme nous; nous ne
demandons  personne une concession, une complaisance; nous invitons
la Chambre  voter cette loi aussi librement, aussi svrement que
toute autre mesure politique, sans rien accorder aux circonstances,
aux exigences du moment: nous n'en avons pas besoin. (_Trs-bien!
trs-bien!_).

Avons-nous le droit de faire cette loi?

Question trange,  ne consulter que le simple bon sens! Quand il
survient dans la vie d'un peuple quelque circonstance extraordinaire,
quelque grande question imprvue, par qui convient-il, selon le simple
bon sens, qu'elle soit traite et dcide?

videmment par les pouvoirs les mieux instruits des intrts de la
socit, les plus exercs  la gouverner.

Les premires conditions d'un bon gouvernement, ce sont l'exprience
et l'autorit que donne l'exprience prouve. (_Trs-bien!_) Quand on
a sous la main des pouvoirs qui runissent ces conditions, les carter
au moment o l'on a le plus besoin d'eux, pour appeler un pouvoir
extraordinaire, un pouvoir nouveau venu, messieurs, c'est de la folie!

Si des pouvoirs vous regardez aux affaires elles-mmes, vous arrivez
au mme rsultat. Quand une affaire extraordinaire survient, comment
doit-elle tre traite, rsolue? Elle doit tre mise, autant qu'il se
peut, en harmonie avec l'tat permanent et rgulier de la socit;
elle doit tre adapte aussi promptement, aussi compltement qu'il se
peut,  ce qui tait hier,  ce qui sera demain. L'esprit de suite, le
mnagement prudent des transitions; le maintien du lien continu qui
doit unir tous les actes, tous les jours de la vie sociale, c'est l
une ncessit imprieuse. Il n'y a que les pouvoirs permanents, les
pouvoirs habituels de la socit qui soient en tat et en disposition
de rsoudre les affaires avec cette mesure, avec ce bon sens, en
tenant compte de tout, en adaptant leurs dcisions aux intrts
rguliers et permanents de la socit. (_Trs-bien!_)

Supposez, aprs les trois journes, une assemble spciale, une
convention nationale convoque pour accomplir politiquement la
rvolution de juillet: que serait devenue la France?

Je n'hsite pas  le dire: la faon dont la rvolution de Juillet a
t saisie et accomplie par les pouvoirs constitutionnels ordinaires,
tels qu'ils pouvaient tre en ce moment, a fait le salut de la France,
et fera sa gloire dans l'avenir. (_Approbation._)

Et aujourd'hui nous n'aurions pas le droit, nous pouvoirs
constitutionnels, tablis, prouvs depuis douze ans, nous n'aurions
pas le droit de fonder une loi de rgence, quand nos devanciers ont
fait une royaut en 1830! (_Mouvements divers._) Messieurs, cela
choque le simple bon sens, cela est contraire aux plus videntes
leons de l'exprience du monde et de la ntre.

On parle de principes, de la souverainet nationale, de limites
assignes au droit et  l'action du gouvernement, mme libre et
constitutionnel.

Si l'on veut dire par l que la socit et le gouvernement ne sont pas
une seule et mme chose, que le gouvernement, mme libre et
constitutionnel, n'a pas le droit de tout faire, qu'il peut arriver
tel jour, telle occasion o la socit ait droit et raison de se
sparer de son gouvernement, on exprime une grande vrit, que
j'admets pour mon compte pleinement, que de nos jours, aprs ce qui
s'est pass en 1830, il n'y a pas grand mrite  reproduire, et qui
n'est, en ce moment, d'aucune application.

Mais si on prtend qu'il existe ou qu'il doit exister au sein de la
socit deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un
constitutionnel, l'autre constituant, l'un pour les jours ouvrables
(permettez-moi cette expression), l'autre pour les jours fris, (_On
rit._) en vrit, messieurs, on dit une chose insense, pleine de
dangers et fatale. Le gouvernement constitutionnel, c'est la
souverainet sociale organise. Hors de l, il n'y a plus que la
socit flottant au hasard, aux prises avec les chances d'une
rvolution. On n'organise pas les rvolutions; on ne leur assigne pas
une place et des procds lgaux dans le cours des affaires de la
socit. Aucun pouvoir humain ne gouverne de tels vnements; ils
appartiennent  un grand matre, Dieu seul en dispose; (_Mouvement._)
et quand ils clatent, Dieu emploie, pour reconstituer la socit
branle, les instruments les plus divers.

J'ai vu, dans le cours de ma vie, trois pouvoirs constituants: en l'an
VIII, Napolon; en 1814, Louis XVIII; en 1830, la chambre des dputs.
Voil la vrit, la ralit: tout ce dont vous avez parl, ces votes,
ces bulletins, ces appels au peuple, ces registres ouverts, tout cela,
c'est de la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. (_Marques
trs-vives d'approbation au centre.--Murmures aux extrmits._)

Eh bien, ces trois pouvoirs constituants que nous avons vus, les seuls
qui aient vraiment constitu quelque chose, quelque chose qui ait
dur, avaient-ils t prvus, avaient-ils t organiss d'avance? Non,
ils ont t des instruments entre les mains du grand matre.

Soyez tranquilles, messieurs; nous, les trois pouvoirs
constitutionnels, nous sommes les seuls organes lgitimes et rguliers
de la souverainet nationale. Hors de nous, il n'y a, je le rpte,
qu'usurpation ou rvolution. (_Approbation._)

J'ai cart toutes les proccupations de parti; j'ai cart toutes les
prtentions d'une fausse science; j'aborde maintenant la loi
elle-mme.

On lui reproche d'tre incomplte.

Je rponds qu'elle l'a voulu, et qu'en le voulant elle a cru faire
acte de sagesse.

C'est une vaine et dangereuse prtention que celle de prvoir et de
rgler d'avance, en pareille matire, tous les cas possibles, toutes
les hypothses imaginables; on se cre ainsi des difficults qu'on
n'est pas charg de rsoudre, et on les rsout mal. (_Au centre._
C'est vrai.) On ne fait pas de la politique par voie de prophtie
(_Rire approbatif au centre._), loin de la ncessit et des faits.
C'est dj bien assez d'avoir la sagesse ncessaire au prsent, avec
le fardeau de la responsabilit sur les paules et le flambeau des
faits devant les yeux. (_Mouvement._)

La loi rsout-elle toutes les questions que le besoin actuel des
affaires et des circonstances de la socit nous commande de rsoudre?
Les rsout-elle selon l'intrt du pays?

Voil tout ce qu'on a le droit de lui demander, et tout ce qu'elle
doit faire. J'affirme qu'elle le fait.

Deux questions dominent ici toutes les autres.

La rgence sera-t-elle dfre de droit et en vertu d'un principe
gnral, ou bien par voie d'lection et en vertu d'un acte spcial des
pouvoirs constitutionnels?

Voil la premire question.

Voici la seconde: Dans l'une ou l'autre hypothse,  qui la rgence
sera-t-elle dfre?

Je pose les deux questions dans leur simplicit; je vais les prendre
l'une aprs l'autre.

Il faut qu'il soit bien entendu que la rgence dfre, non pas de
droit ni en vertu d'un principe gnral, mais dans chaque cas de
minorit, et par un acte spcial des trois pouvoirs, c'est la rgence
lective.

Eh bien, nous pensons que la rgence lective n'est en harmonie ni
avec notre ordre politique ni avec notre ordre social...

M. DE TOCQUEVILLE.--Je demande la parole.

_M. le ministre._--Je dis que la rgence lective n'est nullement en
harmonie avec notre ordre politique.

Messieurs, le mrite et la vritable efficacit du gouvernement
constitutionnel consistent, comme le disait trs-bien votre honorable
rapporteur, dans la bonne rpartition des rles et des forces entre
les pouvoirs.

La royaut a pour mission spciale de porter dans le gouvernement
l'action et la fixit; elle est pouvoir excutif et pouvoir perptuel.

Je n'hsite pas  dire que, dans l'ensemble de nos institutions et de
notre tat social, la royaut n'a pas trop de force pour accomplir
cette double mission.

Quand le roi est mineur, invitablement la royaut est plus faible, et
comme pouvoir excutif et comme pouvoir perptuel; elle est, soit en
ralit, soit dans l'opinion, plus faible que ne le prvoit et ne le
veut le rgime constitutionnel.

Irons-nous l'affaiblir encore? Irons-nous fortifier le principe mobile
aux dpens du principe stable, accrotre la force d'impulsion variable
aux dpens de la force d'action fixe? C'est l ce qu'on vous demande
en vous demandant de rendre la rgence lective.

Nous, en tablissant la rgence de droit, nous conservons aux divers
pouvoirs leur rle, leur situation, leurs forces, ainsi que la charte
l'a prvu et rgl; nous maintenons la distribution des forces entre
les diffrents pouvoirs, telle que l'a tablie le rgime
constitutionnel complet et dans sa vigueur.

Vous, en tablissant la rgence lective, vous entendez changer la
distribution des forces entre les pouvoirs, vous entendez altrer
l'quilibre constitutionnel; vous entendez porter au sein de l'un de
ces pouvoirs une force nouvelle, et l'y porter au moment mme o le
pouvoir royal est naturellement affaibli.

Non-seulement cela est, mais l'honorable M. de Lamartine, tout 
l'heure, vous demandait formellement de le faire en vous disant bien
ce que c'tait, en vous expliquant bien que vous aviez l un moyen
d'augmenter votre pouvoir, un moyen de rompre l'quilibre
constitutionnel rgulier. (_Voix diverses._ Oui! oui!--Non! non!) Je
ne suppose pas, et personne, je crois, ne soutiendrait que, quand la
Charte a rgl les fonctions et les forces des pouvoirs, elle a trop
fait pour la royaut ou trop pour la Chambre des dputs; non, je
respecte davantage la Charte; je tiens les pouvoirs pour bien et
lgitimement distribus; je veux maintenir cette distribution; vous,
vous voulez la rompre au profit du pouvoir lectif, du pouvoir
mobile... (_Murmures  gauche._)

En vrit, je m'tonne de ces murmures, je croyais que vous professiez
tout haut cette intention dont l'honorable M. de Lamartine vient de
vous louer. (_Rclamations._) Nous ne mettons, nous, ni rticence ni
hypocrisie; nous disons les choses telles qu'elles sont. Eh bien, nous
croyons que l'quilibre tabli par la Charte est bon, nous voulons le
maintenir; vous voulez l'altrer, pendant les minorits, au profit de
l'un des grands pouvoirs.

M. LHERBETTE.--Je demande la parole.

_M. le ministre des affaires trangres._--Nous ne croyons pas cela
bon, et c'est pour cela que nous disons que la rgence lective ne
convient pas  notre ordre politique; elle ne convient pas davantage 
notre tat social.

On parle beaucoup, messieurs, de la dmocratie moderne, et quand on
fait des lois pour elle, on oublie souvent sa nature et ses vrais
intrts.

C'est la nature, c'est l'intrt, c'est l'honneur d'une grande socit
dmocratique d'obir  des principes gnraux,  des droits fixes et
prtablis.

Dans la socit, la dmocratie fait une large part aux volonts
individuelles; dans le gouvernement, au contraire, elle restreint tant
qu'elle peut leur empire et leur action; et c'est un profond instinct
de sa nature et de son intrt qui la fait agir ainsi.

Dans les monarchies absolues, il y a une volont individuelle grande,
haute, forte, qui peut abuser beaucoup du pouvoir, beaucoup, mais qui,
enfin, est capable de l'exercer.

Dans les socits aristocratiques, il y a un certain nombre de
volonts individuelles voues aux fonctions, aux affaires publiques,
et qui se concertent aisment pour les diriger avec intelligence et
suite: elles peuvent abuser aussi; mais enfin elles sont l, capables
de prendre et d'exercer le pouvoir.

Dans les grandes socits dmocratiques, tous les individus sont
petits, faibles, passagers. Voil pourquoi la dmocratie, dans son
juste instinct, leur fait une petite part dans le gouvernement: elle a
raison; ils y porteraient leur petitesse, leur mobilit, leur
faiblesse.

La dmocratie veut des principes gnraux, des lois fixes, immuables,
auxquelles elle puisse obir avec sret et dignit.

C'est ainsi que les grandes socits dmocratiques modernes veulent et
peuvent tre organises.

Eh bien, ce qu'on vous demande de faire, au milieu de la plus grande
socit dmocratique moderne, c'est d'introduire dans l'lment
monarchique, dans sa reprsentation temporaire, le principe lectif,
c'est--dire de donner, aux dfauts et aux imperfections de la
dmocratie, une grande facilit pour pntrer jusque dans cette partie
du gouvernement qui est destine  les contre-balancer et  les
combattre. (_Trs-bien!_)

Messieurs, ai-je donc raison de dire que ce que l'on vous demande est
aussi contraire  notre tat social qu' notre ordre politique, aussi
contraire aux intrts de la dmocratie qu'aux intrts de la royaut?
On vous demande d'affaiblir la royaut pendant la minorit du roi pour
abaisser et compromettre la dmocratie pendant le mme temps et par la
mme preuve: cela est-il bon, messieurs?

Je n'hsite pas, pour mon compte, et avec la plus grande conviction, 
repousser la rgence lective comme une mauvaise institution, mauvaise
pour notre gouvernement, mauvaise pour notre socit; je n'hsite pas
 maintenir la rgence de droit comme la consquence naturelle de la
Charte et de l'tat social de la France.

Maintenant la rgence de droit une fois admise,  qui sera-t-elle
dfre? Qui sera rgent de droit?

La rponse est simple. Celui qui serait roi, si le trne tait vacant.
(_Mouvements divers._)

Je ne puis pas faire une autre rponse que celle-l: Celui qui serait
roi, si le trne tait vacant. C'est lui qui, par nos institutions,
est prsum le plus capable d'exercer la royaut; c'est lui qui est en
mme temps le plus intress  ce que la royaut soit bien exerce et
demeure intacte, car c'est  lui qu'elle peut revenir.

Ainsi les grandes raisons, les raisons simples qui dominent la
politique, ces raisons-l sont dcisives en faveur de la rgence
masculine.

Mais les femmes, les mres!

Messieurs, la Chambre permettra que je traite cette question
simplement et svrement. Je porte un trop profond respect  la noble
princesse dont la pense est ici dans tous les coeurs, et elle a
l'esprit trop haut pour que je ne croie pas lui rendre l'hommage le
plus digne d'elle en disant ce que je regarde comme la vrit, et
comme l'intrt de ses fils aussi bien que du pays.

Jetons d'abord un coup d'oeil sur les lois providentielles du monde,
sur ces lois qu'on peut appeler d'institution divine, tant elles sont
gnralement et constamment adoptes par les hommes.

En voici une. Les femmes sont voues  la famille; leur destine,
c'est le dveloppement individuel dans les affections de la vie
domestique et les relations de la vie sociale. Le pouvoir politique
n'y entre pas naturellement. De tout temps et en tout pays, sauf un
petit nombre d'exceptions, ce principe a t adopt et pratiqu.

_Plusieurs voix  gauche._--Au contraire!

_M. le ministre._--Je dis: Sauf un petit nombre d'exceptions. Les
honorables propinants ne peuvent pas supposer que je les ignore.
(_Rires au centre._)

M. CHAPUYS-MONTLAVILLE.--Vous les connaissez trs-bien; seulement vous
oubliez de les citer.

_M. le ministre._--Je vais vous dire quelle a t,  mon avis, la
cause, l'origine de ces exceptions, de ces drogations au droit
commun.

Elles sont provenues prcisment de l'empire des principes et des
ides de famille, du respect pour les droits et les existences de
famille. C'est parce que la royaut tait considre comme un
patrimoine, c'est parce que le principe de l'hrdit royale tait
pouss jusqu' ses dernires consquences, que les femmes ont t
quelquefois, dans un petit nombre de pays, appeles par exception, je
pourrais dire par hasard, au pouvoir politique et  la royaut.

Maintenant, l o ces motifs d'exception n'existent pas, l o il n'y
a plus de telles causes, l o la royaut n'est pas un pouvoir
patrimonial, mais un pouvoir public, l o le principe de l'hrdit
royale n'a pas t pouss jusqu' cette extrme consquence, d'tre
appliqu aux femmes, irez-vous, par voie d'exception, par voie
d'lection, donner aux femmes le pouvoir politique contre le droit
commun, contre le bon sens humain, contre les lois providentielles qui
rgissent le monde? (_Rclamations  gauche._)

Voil la question pose dans sa vrit, et, pour mon compte, je dis
que la poser ainsi, c'est la rsoudre.

 cette ide gnrale, simple, qui a t, je le rpte, la rgle
commune du monde, on oppose des considrations historiques, pratiques,
morales. Je ne les rfuterai pas; j'en indiquerai d'autres plus
fortes,  mon avis, et qui concluent en sens oppos.

M. de Lamartine vous en a cit lui-mme quelques-unes; il a parl de
l'esprit militaire bon  conserver dans un grand pays continental, et
qui certes n'appelle pas le pouvoir politique des femmes. Il a parl
de nos institutions, de nos liberts, de la libert de la presse.
J'accepte ce qu'il en a dit. Seulement, j'avoue que je n'ai pas, comme
lui, l'esprance que la licence de la presse s'arrte devant une
femme; je souhaite me tromper, mais je ne l'espre pas. (_On rit._)

Voici d'autres considrations qui ont chapp  l'honorable M. de
Lamartine, et qui,  mon avis, ont bien leur poids.

L'esprit de cour s'est fort affaibli chez nous; je ne m'en plains pas
(_Rires  gauche_), je dis le fait. Savez-vous, messieurs, ce qui a
fait la force des rgences fminines en France, je pourrais presque
dire ce qui a fait les rgences fminines? C'est l'esprit fodal
d'abord, l'esprit de cour plus tard. Dans l'enceinte d'un chteau ou
d'un palais, le pouvoir d'une femme est possible; hors de l, il ne
l'est pas. (_Interruption._)

Voici encore un autre motif. Il y a des exemples du pouvoir politique
entre les mains des femmes dans les monarchies absolues, dans des
socits aristocratiques ou thocratiques; dans les socits
dmocratiques, jamais. L'esprit et les moeurs de la dmocratie sont
trop rudes et ne s'accommodent pas d'un tel pouvoir.

Voyez notre situation en Europe, la place que nous y occupons et les
rapports dans lesquels nous pouvons nous trouver. Par un hasard
singulier, le pouvoir politique, except en Russie,  l'extrmit de
l'Europe, ne peut tre en des mains fminines que dans l'occident de
l'Europe, en Angleterre, en Espagne, en Portugal. Supposez qu'en
France aussi, par la rgence, le pouvoir politique soit entre les
mains d'une femme; il pourrait arriver que tous les tats de l'Europe
occidentale fussent gouverns par des femmes. (_Rires  gauche._)

Je fais la Chambre juge du sentiment qui se manifeste de ce ct. La
Chambre croit-elle que ce ft l une force pour nous? La Chambre
croit-elle qu'en prsence de presque toute l'Europe virilement
gouverne, le pouvoir entre les mains des femmes, dans les quatre
tats occidentaux de l'Europe, ft une source de force, de fixit, de
sret? Non, la Chambre ne le pense pas.

Les raisons en sont si simples que j'aurais honte de les dvelopper
devant la Chambre.

Et cela se ferait, comme vous le disait tout  l'heure l'honorable M.
de Lamartine lui-mme, quand vous avez des institutions nouvelles 
fonder, une dynastie nouvelle  fonder!  l'une des poques les plus
graves et les plus difficiles qui puissent survenir dans la vie d'une
nation! Vous accepteriez ce surcrot de difficults, ce surcrot de
chances pour la faiblesse du pouvoir! La Chambre est trop sage, elle
est trop pntre du sentiment des vraies moeurs de ce pays-ci pour
admettre une pareille ide; je n'hsite pas  dire que la rgence des
femmes n'a pas plus de chances d'tre accepte dans cette enceinte que
la rgence lective. Elle dnaturerait galement et nos institutions
et notre socit.

Messieurs, j'ai fini, je rsume les caractres de la loi.

Elle est en harmonie avec notre ordre social, avec notre ordre
politique, avec notre situation actuelle et ses intrts les plus
pressants; elle consolide la monarchie, la Charte, la dynastie et la
rvolution de 1830; toutes les propositions contraires compromettent
ou affaiblissent l'un ou l'autre de ces intrts, ou tous ensemble.
Que la Chambre en dcide.

On a parl,  cette occasion, de l'union de toutes les opinions
dynastiques, de l'oubli momentan de toutes les luttes ministrielles.
On a eu raison. videmment, dans le projet que vous discutez, aucune
pense d'intrt ministriel n'est entre dans l'esprit du cabinet. La
loi n'est pas plus favorable au cabinet qu' l'opposition. Elle a t
faite pour elle-mme, dans la seule vue du bien de l'tat, abstraction
faite de tout parti, de tout ministre, de toute lutte, de toute
prtention, de toute rivalit; nous ne demandons rien de plus. (_Vives
et nombreuses marques d'approbation._)


FIN DU TOME TROISIME.




TABLE DES MATIRES DU TOME TROISIME.


DISCOURS

  LXXIX.--Discussion du paragraphe de l'adresse relatif aux
    affaires d'Espagne. (Chambre des pairs, sance du 10 janvier
    1837.)                                                           1

  LXXX.--Discussion du projet d'adresse sur la question des
    affaires d'Espagne et de la politique d'intervention ou de
    non-intervention dans ce royaume. (Chambre des dputs, sance
    du 16 janvier 1837.)                                            12

  LXXXI.--Continuation de la discussion du projet d'adresse sur
    les affaires d'Espagne. (Chambre des dputs, sance du 17
    janvier 1837.)                                                  41

  LXXXII.--Discussion sur les affaires de l'Algrie et sur la
    premire expdition de Constantine. (Chambre des dputs,
    sance du 22 avril 1837.)                                       48

  LXXXIII.--Discussion des fonds secrets demands par le cabinet
    en mars 1837, aprs ma rupture avec le comte Mol. (Chambre
    des dputs, sance du 3 mai 1837.)                             66

  LXXXIV.--Continuation de la discussion sur les fonds secrets.
    (Chambre des dputs, sance du 5 mai 1837.)                    96

  LXXXV.--Sur les encouragements littraires et en particulier sur
    ceux qui avaient t accords aux bndictins de Solesmes.
    (Chambre des dputs, sance du 8 juin 1837.)                  111

  LXXXVI.--Discussion de l'adresse.--Renouvellement du dbat sur
    la question de l'intervention franaise en Espagne. (Chambre
    des dputs, sance du 11 janvier 1838.)                       117

  LXXXVII.--Sur la pension  accorder  madame la comtesse de
    Damrmont, veuve du gnral comte de Damrmont, tu devant
    Constantine. (Chambre des dputs, sance du 5 fvrier 1838.)  132

  LXXXVIII.--Sur la proposition de M. Passy, pour l'abolition de
    l'esclavage. (Chambre des dputs, sance du 15 fvrier 1838.) 136

  LXXXIX.--Sur la situation des instituteurs primaires et ma
    conduite  leur gard pendant mon ministre de l'instruction
    publique. (Chambre des dputs, sance du 17 fvrier 1838.)    140

  XC.--Discussion du projet de loi prsent par le cabinet prsid
    par le comte Mol, pour demander 1,500,000 francs de fonds
    secrets. (Chambre des dputs, sance du 14 mars 1838.)        143

  XCI.--Dbat sur le projet de loi prsent pour le payement de
    l'emprunt grec. (Chambre des dputs, sance du 26 mars
    1838.)                                                         156

  XCII.--Discussion du budget du ministre de l'instruction
    publique en 1839. (Chambre des dputs, sance du 5 juin
    1838.)                                                         160

  XCIII.--Sur les affaires, les conditions et le mode de notre
    tablissement dans l'Algrie. (Chambre des dputs, sance
    du 8 juin 1838.)                                               164

  XCIV.--Chambre des dputs.--Dbats de la coalition.--
    Sance du 7 janvier 1839                                       183
    Sance du 9 janvier 1839                                       196
    Sance du 14 janvier 1839                                      213
    Sance du 15 janvier 1839                                      225
    Sance du 16 janvier 1839                                      231
    Sance du 19 janvier 1839                                      235

  XCV.--Discussion  l'occasion des interpellations de M. Mauguin
    sur la formation du cabinet aprs la coalition. (Chambre des
    dputs, sance du 22 avril 1839.)                             244

  XCVI.--Sur les affaires d'Orient et les rapports du sultan avec
    le pacha d'gypte. (Chambre des dputs, sance du 2 juillet
    1839.)                                                         266

  XCVII.--Discussion de l'adresse.--Question d'Orient.--Situation
    prise par le nouveau cabinet. (Chambre des pairs, 18 novembre
    1840.)                                                         280

  XCVIII.--Discussion de l'adresse.--Affaires d'Orient.--Situation
    et conduite des deux cabinets du 1er mars et du 29 octobre 1840.
    (Chambre des dputs, sance du 25 novembre 1840.)             296

  XCIX.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
    d'Orient. (Chambre des dputs, sance du 26 novembre 1840.)   308

  C.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
    d'Orient. (Chambre des dputs, sance du 28 novembre 1840.)   343

  CI.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
    d'Orient. (Chambre des dputs, sance du 2 dcembre 1840.)    357

  CII.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
    d'Orient. (Chambre des dputs, sance du 4 dcembre 1840.)    360

  CIII.--Discussion du projet de loi relatif aux secours  accorder
    aux rfugis trangers.--Relations de la France avec l'Espagne.
    (Chambre des pairs, sance du 4 janvier 1841.)                 364

  CIII _bis._--Discussion du projet de loi relatif aux
    fortifications de Paris. (Chambre des dputs, sance du 25
    janvier 1841.)                                                 372

  CIV.--Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de
    Paris. (Chambre des dputs, sance du 30 janvier 1841.)       384

  CV.--Discussion sur le trait conclu le 29 octobre 1840 entre la
    France et la rpublique argentine. (Chambre des pairs, sance
    du 8 fvrier 1841.)                                            394

  CVI.--Discussion sur le trait conclu avec le dictateur de la
    rpublique argentine et sur les affaires de la Plata. (Chambre
    des dputs, sance du 20 fvrier 1841.)                       411

  CVII.--Dbat sur les fonds secrets complmentaires demands pour
    l'exercice 1841. (Chambre des dputs, sance du 25 fvrier
    1841.)                                                         425

  CVIII.--Continuation du dbat sur les fonds secrets demands par
    le cabinet pour l'exercice 1841. (Chambre des dputs, sance
    du 27 fvrier 1841.)                                           430

  CIX.--Discussion du projet de loi sur les fortifications de
    Paris. (Chambre des pairs, sance du 25 mars 1841.)            439

  CX.--Renouvellement du dbat sur les affaires d'Orient et sur les
    politiques compares des cabinets du 1er mars et du 29 octobre
    1841. (Chambre des dputs, sance du 13 avril 1841.)          449

  CXI.--Discussion du trait de commerce et de navigation conclu le
    25 juillet 1840 entre la France et les Pays-Bas. (Chambre des
    dputs, sance du 22 mai 1841.)                               462

  CXII.--Sur les affaires d'Espagne et d'Orient dans la discussion
    gnrale du projet d'adresse. (Chambre des pairs, sance du 12
    janvier 1842.)                                                 472

  CXIII.--Sur les affaires d'Orient et la convention du 13 juillet
    1841. (Chambre des dputs, sance du 19 janvier 1842.)        490

  CXIV.--Sur les conventions de 1831, 1833 et 1841 pour l'exercice
    du droit de visite en mer, afin d'arriver  l'abolition de la
    traite des ngres. (Chambre des dputs, sance du 22 janvier
    1842.)                                                         521

  --Sance du 24 janvier 1842                                      537

  CXV.--Sur l'envoi d'un ambassadeur  Madrid et sur nos relations
    avec la cour d'Espagne. (Chambre des dputs, sance du 25
    janvier 1842.)                                                 544

  CXVI.--Discussion sur la proposition de M. Ducos, relative 
    l'extension des droits lectoraux. (Chambre des dputs,
    sance du 15 fvrier 1842.)                                    554

  CXVII.--Sur la non-ratification de la convention du 20 dcembre
    1841 pour l'abolition de la traite des ngres par le droit de
    visite. (Chambre des dputs, sance du 28 fvrier 1842.)      568

  CXVIII.--Discussion du projet de loi portant demande d'un million
    de fonds secrets pour l'exercice 1842. (Chambre des dputs,
    sance du 10 mars 1842.)                                       572

  CXIX.--Discussion sur les missions extraordinaires ordonnes par
    le ministre des affaires trangres. (Chambre des dputs,
    sance du 4 avril 1842.)                                       580

  CXX.--Discussion sur les relations des gouvernements franais et
    espagnol. (Chambre des dputs, sance du 6 avril 1842.)       587

  CXXI.--Discussion sur l'affaire du _Marabout_, navire de commerce
    nantais captur par un btiment anglais, en vertu des conventions
    de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des ngres.
    (Chambre des pairs, sance du 11 avril 1842.)                  594

  CXXII.--Sur les conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de
    la traite des ngres par le droit mutuel de visite en mer.
    (Chambre des pairs, sance du 17 mai 1842.)                    616

  CXXIII.--Sur divers incidents survenus en mer et divers griefs
    levs  l'occasion de l'exercice du droit de visite pour
    l'abolition de la traite des ngres. (Chambre des dputs,
    sance du 19 mai 1842.)                                        633

    Sance du 20 mai 1842                                          645

  CXXIV.--Sur les relations commerciales de la France et des
    tats-Unis d'Amrique, et sur la conduite des agents
    diplomatiques et consulaires franais. (Chambre des dputs,
    sance du 21 mai 1842.)                                        667

  CXXV.--Sur le projet de loi relatif  la rgence. (Chambre des
  dputs, sance du 18 aot 1842.)                                677


FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIME.

  PARIS.--IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
  55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire parlementaire de France,
Volume III, by Franois Guizot

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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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     of receipt of the work.

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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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