The Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de l'Histoire, by 
Giambattista Vico

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Title: Principes de la Philosophie de l'Histoire
       traduits de la 'Scienza nuova'

Author: Giambattista Vico

Translator: Jules Michelet

Release Date: July 26, 2013 [EBook #43307]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  PRINCIPES

  DE

  LA PHILOSOPHIE

  DE L'HISTOIRE,


  TRADUITS DE LA _SCIENZA NUOVA_


  DE J. B. VICO,


  ET PRCDS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTME ET LA VIE DE L'AUTEUR,

  par Jules MICHELET,

  PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLGE DE SAINTE-BARBE.




   PARIS,
  CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE,
  RUE DE TOURNON, N 6.

  1827.




AVIS

DU TRADUCTEUR.


Les Principes de la Philosophie de l'Histoire dont nous donnons une
traduction abrge, ont pour titre original: Cinq Livres sur les
principes d'une Science nouvelle, relative  la nature commune des
nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage ddi  S. S. (Clment XII).
Trois ditions ont t faites du vivant de l'auteur, dans les annes
1725, 1730, et 1744. La dernire est celle qu'on a rimprime le plus
souvent, et que nous avons suivie.

Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recle
des mines d'or. La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la
suivre, on pourrait accuser dans la Science nouvelle, non pas
l'aridit, mais bien un luxe de vgtation. Le gnie imptueux
de Vico l'a surcharge  chaque dition d'une foule de rptitions
sous lesquelles disparat l'unit du dessein de l'ouvrage. Rendre
sensible cette unit, telle devait tre la pense de celui qui au bout
d'un sicle venait offrir  un public franais un livre si loign par
la singularit de sa forme des ides de ses contemporains. Il ne
pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrgeant ou transposant
les passages qui en reproduisaient d'autres sous une forme moins
heureuse, ou qui semblaient appels ailleurs par la liaison des ides.
Il a fallu encore carter quelques paradoxes bizarres, quelques
tymologies forces, qui ont jusqu'ici dcrdit les vrits
innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqu dans
l'appendice du discours prliminaire les passages de quelque
importance qui ont t abrgs ou retranchs. Le jour n'est pas loin
sans doute o, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est
due, un intrt historique s'tendra sur tout ce qu'il a crit, et o
ses erreurs ne pourront faire tort  sa gloire; mais ce temps
n'est pas encore venu.

               *       *       *

On trouvera dans le discours et dans l'appendice qui le suit une vie
complte de Vico. Le mmoire qu'il a lui-mme crit sur sa vie ne va
que jusqu' la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrg ce
morceau, en laguant toutes les ides qu'on devait retrouver dans la
_Science nouvelle_, mais nous y avons ajout de nouveaux dtails,
tirs des opuscules et des lettres de Vico, ou conservs par la
tradition.

               *       *       *

Plusieurs personnes nous ont prodigu leurs secours et leurs conseils.
Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de les nommer toutes.

M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux indits sur Vico, a bien
voulu nous communiquer la plupart des ouvrages italiens que nous avons
extraits ou cits; exemple trop rare de cette libralit d'esprit qui
met tout en commun entre ceux qui s'occupent des mmes matires.
On ne peut reconnatre une bont si dsintresse, mais rien n'en
efface le souvenir.

Des avocats distingus, MM. Renouard, Coeuret de Saint-George et
Foucart, ont clair le traducteur sur plusieurs questions de droit.
Mais il a t principalement soutenu dans son travail par M. Poret,
professeur au collge de Sainte-Barbe. Si cette premire traduction
franaise de la Science nouvelle, rsolvait d'une manire
satisfaisante les nombreuses difficults que prsente l'original, elle
le devrait en grande partie au zle infatigable de son amiti.




DISCOURS

SUR

LE SYSTME ET LA VIE DE VICO.


Dans la rapidit du mouvement critique imprim  la philosophie par
Descartes, le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce
mouvement. Voil pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu
en-de des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la
rforme cartsienne, un gnie solitaire fondait la philosophie de
l'histoire. N'accusons pas l'indiffrence des contemporains de Vico;
essayons plutt de l'expliquer, et de montrer que la _Science
nouvelle_ n'a t si nglige pendant le dernier sicle que parce
qu'elle s'adressait au ntre.

Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connatre d'abord et
ensuite juger, s'tendre dans le monde extrieur et rentrer plus tard
en soi-mme, s'en rapporter au sens commun et le soumettre  l'examen
du sens individuel. Cultiv dans la premire priode par la religion,
par la posie et les arts, il accumule les faits dont la
philosophie doit un jour faire usage. Il a dj le sentiment de bien
des vrits, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate,
un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possde, et
que les attaques opinitres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de
se les approprier en les dfendant. L'esprit humain, ainsi inquit
dans la possession des croyances qui touchent de plus prs son tre,
ddaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut
lui attester; mais ds qu'il sera rassur, il sortira du monde
intrieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'tude des faits
historiques: en continuant de chercher le vrai il ne ngligera plus le
vraisemblable, et la philosophie, comparant et rectifiant l'un par
l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'tude
de l'homme celle de l'humanit tout entire.

Cette dernire poque commence pour nous. Ce qui nous distingue
minemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre _tendance
historique_. Dj nous voulons que les faits soient vrais dans leurs
moindres dtails; le mme amour de la vrit doit nous conduire  en
chercher les rapports,  observer les lois qui les rgissent, 
examiner enfin si l'histoire ne peut tre ramene  une forme
scientifique.

Ce but dont nous approchons tous les jours, le gnie prophtique de Vico
nous l'a marqu long-temps d'avance. Son systme nous apparat au
commencement du dernier sicle, comme une admirable protestation de
cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la sagesse du pass
conserve dans les religions, dans les langues et dans l'histoire, sur
cette sagesse vulgaire, mre de la philosophie, et trop souvent mconnue
d'elle. Il tait naturel que cette protestation partt de l'Italie.
Malgr le gnie subtil des Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme
n'y tant point rgl par la Rforme dans son dveloppement, n'avait pu
y obtenir un succs durable ni populaire. Le pass, li tout entier  la
cause de la religion, y conservait son empire. L'glise catholique
invoquait sa perptuit contre les protestans, et par consquent
recommandait l'tude de l'histoire et des langues. Les sciences qui, au
moyen ge, s'taient rfugies et confondues dans le sein de la
religion, avaient ressenti en Italie moins que partout ailleurs les bons
et les mauvais effets de la division du travail; si la plupart avaient
fait moins de progrs, toutes taient reste unies. L'Italie mridionale
particulirement conservait ce got d'universalit, qui avait
caractris le gnie de la grande Grce. Dans l'antiquit, l'cole
pythagoricienne avait alli la mtaphysique et la gomtrie, la morale
et la politique, la musique et la posie. Au treizime sicle, l'_ange
de l'cole_ avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour
accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'glise. Au
dix-septime enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient
seuls fidles  cette dfinition antique de la jurisprudence: _scientia
rerum divinarum atque humanarum_. C'tait dans une telle contre qu'on
devait tenter pour la premire fois de fondre toutes les connaissances
qui ont l'homme pour objet dans un vaste systme, qui rapprocherait
l'une de l'autre l'histoire des faits et celle des langues, en les
clairant toutes deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la
philosophie et l'histoire, la science et la religion.

               *       *       *

Nanmoins, on aurait peine  comprendre ce phnomne, si Vico lui-mme
ne nous avait fait connatre quels travaux prparrent la conception
de son systme (_Vie de Vico crite par lui-mme_). Les dtails que
l'on va lire sont tirs de cet inestimable monument; ceux qui ne
pouvaient entrer ici ont t rejets dans l'appendice du discours.

JEAN-BAPTISTE VICO, n  Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reut
l'ducation du temps; c'tait l'tude des langues anciennes, de la
scholastique, de la thologie et de la jurisprudence. Mais il
aimait trop les gnralits, pour s'occuper avec got de la pratique
du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour dfendre son pre, gagna sa
cause, et renona au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps
aprs, la ncessit l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux
neveux de l'vque d'Ischia. Retir pendant neuf annes dans la belle
solitude de Vatolla, il suivit en libert la route que lui traait son
gnie, et se partagea entre la posie, la philosophie et la
jurisprudence. Ses matres furent les jurisconsultes romains, le divin
Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-mme tant de rapport par
son caractre mlancolique et ardent. On montre encore la petite
bibliothque d'un couvent o il travaillait, et o il conut peut-tre
la premire ide de la _Science nouvelle_.

Lorsque Vico revint  Naples (c'est lui-mme qui parle), il se vit
comme tranger dans sa patrie. La philosophie n'tait plus tudie que
dans les Mditations de Descartes, et dans son Discours sur la
mthode, o il dsapprouve la culture de la posie, de l'histoire et
de l'loquence. Le platonisme, qui au seizime sicle les avait si
heureusement inspires, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscit la
Grce antique en Italie, tait relgu dans la poussire des
clotres. Pour le droit, les commentateurs modernes taient
prfrs aux interprtes anciens. La posie corrompue par l'affterie,
avait cess de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de
Ptrarque. On cultivait mme peu la langue latine. Les sciences, les
lettres taient galement languissantes.

C'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent
impunment leur originalit. Le gnie italien voulait suivre
l'impulsion philosophique de la France et de l'Angleterre, et il
s'annulait lui-mme. Un esprit vraiment italien ne pouvait se
soumettre  cette autre invasion de l'Italie par les trangers. Tandis
que tout le sicle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se
prcipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie,
Vico eut le courage de remonter vers cette antiquit si ddaigne, et
de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les
critiques, et se mit  tudier les originaux, comme on l'avait fait 
la renaissance des lettres.

Fortifi par ces tudes profondes, il osa attaquer le cartsianisme,
non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crdit,
mais aussi dans sa mthode que ses adversaires mme avaient embrasse,
et par laquelle il rgnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours
o il compare la mthode d'enseignement suivie par les modernes  celle
des anciens[1], avec quelle sagacit il marque les inconvniens de la
premire. Nulle part les abus de la nouvelle philosophie n'ont t
attaqus avec plus de force et de modration: l'loignement pour les
tudes historiques, le ddain du sens commun de l'humanit, la manie de
rduire en art ce qui doit tre laiss  la prudence individuelle,
l'application de la mthode gomtrique aux choses qui comportent le
moins une dmonstration rigoureuse, etc. Mais en mme temps ce grand
esprit, loin de se ranger parmi les dtracteurs aveugles de la rforme
cartsienne, en reconnat hautement le bienfait: il voyait de trop haut
pour se contenter d'aucune solution incomplte: Nous devons beaucoup 
Descartes qui a tabli le sens individuel pour rgle du vrai; c'tait un
esclavage trop avilissant, que de faire tout reposer sur l'autorit.
Nous lui devons beaucoup pour avoir voulu soumettre la pense  la
mthode; l'ordre des scolastiques n'tait qu'un dsordre. Mais vouloir
que le jugement de l'individu rgne seul, vouloir tout assujtir  la
mthode gomtrique, c'est tomber dans l'excs oppos. Il serait temps
dsormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement individuel,
mais avec les gards dus  l'autorit; d'employer la mthode, mais une
mthode diverse selon la nature des choses.[2]

[Note 1: Il y propose le problme suivant: _Ne pourrait-on pas
animer d'un mme esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que
les sciences se donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une
universit d'aujourd'hui reprsentt un Platon ou un Aristote, avec
tout le savoir que nous avons de plus que les anciens?_]

[Note 2: _Rponse  un article du journal littraire d'Italie_ o
l'on attaquait le livre _De antiquissim Italorum sapienti ex
originibus lingu latin cruend_. 1711.]

Celui qui assignait  la vrit le double _criterium_ du sens individuel
et du sens commun, se trouvait ds-lors dans une route  part. Les
ouvrages qu'il a publis depuis, n'ont plus un caractre polmique. Ce
sont des discours publics, des opuscules, o il tablit sparment les
opinions diverses qu'il devait plus tard runir dans son grand systme.
L'un de ces opuscules est intitul: _Essai d'un systme de
jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains serait expliqu
par les rvolutions de leur gouvernement_. Dans un autre, il entreprend
de prouver que _la sagesse italienne des temps les plus reculs peut se
dcouvrir dans les tymologies latines_. C'est un trait complet de
mtaphysique, trouv dans l'histoire d'une langue[3]. On peut nanmoins
faire sur ces premiers travaux de Vico une observation qui montre tout
le chemin qu'il avait encore  parcourir pour arriver  la _Science
nouvelle_: c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence romaine,
et celle qu'il dcouvre dans la langue des anciens Italiens, au gnie
des jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il
le fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations.
Il croit encore que la civilisation italienne, que la lgislation
romaine, ont t importes en Italie, de l'gypte ou de la Grce.

[Note 3: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transport
les ides dans la _Science nouvelle_. Nous en donnerons prochainement
une traduction.]

Jusqu'en 1719, l'unit manqua aux recherches de Vico; ses auteurs
favoris avaient t jusque-l Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux
ne pouvait la lui donner: Le second considre l'homme tel qu'il est,
le premier tel qu'il doit tre; Platon contemple l'honnte avec la
sagesse spculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique.
Bacon runit ces deux caractres (_cogitare_, _videre_). Mais Platon
cherche dans la sagesse vulgaire d'Homre, un ornement plutt qu'une
base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne  la suite des
vnemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez
abstraction des temps et des lieux pour atteindre aux plus hautes
gnralits. Grotius a un mrite qui leur manque; il enferme dans son
systme de droit universel la philosophie et la thologie, en les
appuyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, et
sur celle des langues.

La lecture de Grotius fixa ses ides et dtermina la conception de son
systme. Dans un discours prononc en 1719, il traita le sujet suivant:
Les lmens de tout le savoir divin et humain peuvent se rduire 
trois, _connatre_, _vouloir_, _pouvoir_. Le principe unique en est
l'intelligence. L'oeil de l'intelligence, c'est--dire la raison, reoit
de Dieu la lumire du vrai ternel. Toute science vient de Dieu,
retourne  Dieu, est en Dieu[4]. Et il se chargeait de prouver la
fausset de tout ce qui s'carterait de cette doctrine. C'tait,
disaient quelques-uns, promettre plus que Pic de la Mirandole, quand il
afficha ses thses _de omni scibili_. En effet Vico n'avait pu dans un
discours montrer que la partie philosophique de son systme, et avait
t oblig d'en supprimer les preuves, c'est--dire toute la partie
philologique. S'tant mis ainsi dans l'heureuse ncessit d'exposer
toutes ses ides, il ne tarda pas  publier deux essais intituls:
_Unit de principe du droit universel_, 1720;--_Harmonie de la science
du jurisconsulte_ (_de constanti jurisprudentis_), c'est--dire, accord
de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu aprs (1722) il fit
paratre des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait 
Homre la critique nouvelle dont il y avait expos les principes.

[Note 4: Omnis divin atque human eruditionis elementa tria,
nosse, velle, posse: quorum principium unum mens; cujus oculus ratio,
cui terni veri lumen prbet Deus......--Hc tria elementa, qu tam
existere, et nostra esse, qum nos vivere cert scimus, un ill re,
de qu omnin dubitare non possumus, nimirm cogitatione explicemus:
quod qu facilis faciamus, hanc tractationem universam divido in
partes tres: in quarum prim omnia scientiarum principia  Deo esse:
in secund, divinum lumen, sive ternum verum per hc tria, qu
proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes un
arctissim complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas
ad Deum ipsarum principium revocare: in terti, quidquid usqum de
divin ac human eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod
cum his principiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse
demonstremus. Atque ade de divinarum atque humanarum rerum notiti
hc agam tria, de origine, de circulo, de constanti; et ostendam,
origine, omnes  Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes;
constanti, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas prter Deum
tenebras esse et errores.]

Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un mme corps de
doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en
1725, sous le titre de: _Principes d'une science nouvelle, relative 
la nature commune des nations, au moyen desquels on dcouvre de
nouveaux principes du droit naturel des gens_. Cette premire dition
de la _Science nouvelle_, est aussi le dernier mot de l'auteur, si
l'on considre le fond des ides. Mais il en a entirement chang la
forme dans les autres ditions publies de son vivant. Dans la
premire, il suit encore une marche analytique[5]. Elle est
infiniment suprieure pour la clart. Nanmoins c'est dans
celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherch de prfrence le
gnie de Vico. Il y dbute par des axiomes, en dduit toutes les ides
particulires et s'efforce de suivre une mthode gomtrique que le
sujet ne comporte pas toujours. Malgr l'obscurit qui en rsulte,
malgr l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur
nglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du systme,
prsent de cette manire, une grandeur imposante, et une sombre
posie qui fait penser  celle de Dante. Nous avons traduit en
l'abrgeant l'dition de 1744; mais, dans l'expos du systme que l'on
va lire, nous nous sommes souvent rapprochs de la mthode que
l'auteur avait suivie dans la premire, et qui nous a paru convenir
davantage  un public franais.

[Note 5: Vico a trs bien marqu lui-mme les progrs de sa
mthode: Ce qui me dplat dans mes livres sur le droit universel
(_De juris uno principio_, et _De constanti jurisprudentis_), c'est
que j'y pars des ides de Platon et d'autres grands philosophes, pour
descendre  l'examen des intelligences bornes et stupides des
premiers hommes qui fondrent l'humanit paenne; tandis que j'aurais
d suivre une marche toute contraire. De l les erreurs o je suis
tomb dans certaines matires...--Dans la premire dition de la
Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matire, au moins dans
l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des ides, en les
sparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre
eux. Je parlais de la mthode propre  la Science nouvelle, en la
sparant des principes des ides et des principes des langues.
_Additions  une prface de la Science nouvelle, publies avec
d'autres pices indites de Vico, par M. Antonio Giordano_, 1818.
Ajoutons  cette critique, que, dans la premire dition, il conoit
pour l'humanit l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette ide,
que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparat plus
dans les ditions suivantes.]

               *       *       *

Dans cette varit infinie d'actions et de penses, de
moeurs et de langues que nous prsente l'histoire de l'homme, nous
retrouvons souvent les mmes traits, les mmes caractres. Les nations
les plus loignes par les temps et par les lieux suivent dans leurs
rvolutions politiques, dans celles du langage, une marche
singulirement analogue. Dgager les phnomnes rguliers des
accidentels, et dterminer les lois gnrales qui rgissent les
premiers; tracer l'histoire universelle, ternelle, qui se produit
dans le temps sous la forme des histoires particulires, dcrire le
cercle idal dans lequel tourne le monde rel, voil l'objet de la
nouvelle science. Elle est tout -la-fois la philosophie et l'histoire
de l'humanit.

Elle tire son unit de la religion, principe producteur et
conservateur de la socit. Jusqu'ici on n'a parl que de thologie
naturelle; la Science nouvelle est une thologie sociale, une
dmonstration historique de la Providence, une histoire des dcrets
par lesquels,  l'insu des hommes et souvent malgr eux, elle a
gouvern la grande cit du genre humain. Qui ne ressentira un divin
plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des
nations, si vari de caractres, de temps et de lieux, dans
l'uniformit des ides divines?

Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme et de le
perfectionner; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des
principes de la civilisation d'o elles sont toutes sorties. La
science qui nous rvlerait ces principes, nous mettrait  mme de
mesurer la carrire que parcourent les peuples dans leurs progrs et
leur dcadence, de calculer les ges de la vie des nations. Alors on
connatrait les moyens par lesquels une socit peut s'lever ou se
ramener au plus haut degr de civilisation dont elle soit susceptible,
alors seraient accordes la thorie et la pratique, les savans et les
sages, les philosophes et les lgislateurs, la sagesse de rflexion
avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'carterait des principes de
cette science de l'_humanisation_, qu'en abdiquant le caractre
d'homme, et se sparant de l'humanit.

               *       *       *

La Science nouvelle puise  deux sources: la philosophie, la
philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison; la
philologie observe le rel; c'est la science des faits et des langues.
La philosophie doit appuyer ses thories sur la certitude des faits;
la philologie emprunter  la philosophie ses thories pour lever les
faits au caractre de vrits universelles ternelles.

Quelle philosophie sera fconde? celle qui relvera, qui
dirigera l'homme dchu et toujours dbile, sans l'arracher  sa
nature, sans l'abandonner  sa corruption. Ainsi nous fermons l'cole
de la Science nouvelle aux stociens qui veulent la mort des sens, aux
picuriens qui font des sens la rgle de l'homme; ceux-l s'enchanent
au destin, ceux-ci s'abandonnent au hasard; les uns et les autres
nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme, et devraient
s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire, nous admettons dans
notre cole les philosophes politiques, et surtout les platoniciens,
parce qu'ils sont d'accord avec tous les lgislateurs sur nos trois
principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, ncessit
de modrer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalit
de l'me. Ces trois vrits philosophiques rpondent  autant de faits
historiques: institution universelle des religions, des mariages et
des spultures. Toutes les nations ont attribu  ces trois choses un
caractre de saintet; elles les ont appeles _humanitatis commercia_
(Tacite), et par une expression plus sublime encore, _foedera
generis humani_.

La philologie, science du rel, science des faits historiques et des
langues, fournira les matriaux  la science du vrai,  la
philosophie. Mais le rel, ouvrage de la libert de l'individu, est
incertain de sa nature. Quel sera le _criterium_, au moyen duquel
nous dcouvrirons dans sa mobilit le caractre immuable du
vrai?... le sens commun, c'est--dire le jugement irrflchi d'une
classe d'homme, d'un peuple, de l'humanit; l'accord gnral du sens
commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens
commun, la sagesse vulgaire, est la rgle que Dieu a donne au monde
social.

Cette sagesse est une sous la double forme des actions et des langues,
quelque varies qu'elles puissent tre par l'influence des causes
locales, et son unit leur imprime un caractre analogue chez les
peuples les plus isols. Ce caractre est surtout sensible dans tout
ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les
ides qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les
comprennent tous de mme sous des expressions diverses; on le voit
dans les proverbes qui sont les maximes de la sagesse vulgaire.
N'essayons pas d'expliquer cette uniformit du droit naturel en
supposant qu'un peuple l'a communiqu  tous les autres. Partout il
est indigne, partout il a t fond par la Providence dans les
moeurs des nations.

Cette identit de la pense humaine, reconnue dans les actions et dans
le langage, rsout le grand problme de la sociabilit de l'homme, qui
a tant embarrass les philosophes; et si l'on ne trouvait point le
noeud dli, nous pourrions le trancher d'un mot: _Nulle
chose ne reste long-temps hors de son tat naturel; l'homme est
sociable, puisqu'il reste en socit_.

Dans le dveloppement de la socit humaine, dans la marche de la
civilisation, on peut distinguer trois ges, trois priodes; ge divin
ou thocratique, ge hroque, ge humain ou civilis.  cette
division rpond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est
surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette
classification est manifeste. Celle que nous parlons a d tre
prcde par une langue mtaphorique et potique et celle-ci par une
langue hiroglyphique ou sacre.

Nous nous occuperons principalement des deux premires priodes. Les
causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent tre
recherches dans les ges que nous nommons barbares, et qu'il serait
mieux d'appeler religieux et potiques; toute la sagesse du genre humain
y tait dj, dans son bauche et dans son germe. Mais lorsque nous
essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de difficults
nous arrtent! La plupart des monumens ont pri, et ceux mmes qui nous
restent ont t altrs, dnaturs par les prjugs des ges suivans. Ne
pouvant expliquer les origines de la socit, et ne se rsignant point 
les ignorer, on s'est reprsent la barbarie antique d'aprs la
civilisation moderne. Les vanits nationales ont t soutenues par la
vanit des savans qui mettent leur gloire  reculer l'origine de leurs
sciences favorites. Frapp de l'heureux instinct qui guida les premiers
hommes, on s'est exagr leurs lumires, et on leur a fait honneur d'une
sagesse qui tait celle de Dieu. Pour nous, persuads qu'en toute chose
les commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les
Zoroastre, les Herms et les Orphes moins comme les auteurs que comme
les produits et les rsultats de la civilisation antique, et nous
rapporterons l'origine de la socit paenne au sens commun qui
rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers
ges.

Les fondateurs de la socit sont pour nous ces cyclopes dont parle
Homre, ces gants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien
que l'histoire sacre. Aprs le dluge, les premiers hommes, except
les patriarches anctres du peuple de Dieu, durent revenir  la vie
sauvage, et par l'effet de l'ducation la plus dure, reprirent la
taille gigantesque des hommes ant-diluviens. (_Nudi ac sordidi in hos
artus, in hc corpora, qu miramur, excrescunt._ TACITI _Germania_.)

Ils s'taient disperss dans la vaste fort qui couvrait la terre,
tout entiers aux besoins physiques, farouches, sans loi, sans
Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles; plus les
phnomnes taient rguliers, et par consquent dignes d'admiration,
plus l'habitude les leur rendait indiffrents. Qui pouvait dire
comment s'veillerait la pense humaine?... Mais le tonnerre s'est
fait entendre, ses terribles effets sont remarqus; les gants
effrays reconnaissent la premire fois une puissance suprieure, et
la nomment Jupiter; ainsi dans les traditions de tous les peuples,
_Jupiter terrasse les gants_. C'est l'origine de l'idoltrie, fille
de la crdulit, et non de l'imposture, comme on l'a tant rpt.

L'idoltrie fut ncessaire au monde, _sous le rapport social_: quelle
autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait
dompt le stupide orgueil de la force, qui jusque-l isolait les
individus?--_sous le rapport religieux_: ne fallait--il pas que
l'homme passt par cette religion des sens, pour arriver  celle de la
raison, et de celle-ci  la religion de la foi?

Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage
critiqu de la brutalit  l'humanit? Comment dans un tat de
civilisation aussi avanc que le ntre, lorsque les esprits ont acquis
par l'usage des langues, de l'criture et du calcul, une habitude
invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces
premiers hommes plongs tout entiers dans les sens, et comme
ensevelis dans la matire? Il nous reste heureusement sur l'enfance de
l'espce et sur ses premiers dveloppemens le plus certain, le plus
naf de tous les tmoignages: c'est l'enfance de l'individu.

L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mmoire,
imitateur au plus haut degr, son imagination est puissante en
proportion de son incapacit d'abstraire. Il juge de tout d'aprs
lui-mme, et suppose la volont partout o il voit le mouvement.

Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute la nature un
vaste corps anim, passionn comme eux. Ils parlaient souvent par
signes; ils pensrent que les clairs et la foudre taient les signes
de cet tre terrible. De nouvelles observations multiplirent les
signes de Jupiter, et leur runion composa une langue mystrieuse, par
laquelle il daignait faire connatre aux hommes ses volonts.
L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de
divination, thologie mystique, mythologie, muse.

Peu--peu tous les phnomnes de la nature, tous les rapports de la
nature  l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de divinits.
Prter la vie aux tres inanims, prter un corps aux choses
immatrielles, composer des tres qui n'existent compltement dans
aucune ralit, voil la triple cration du monde fantastique de
l'idoltrie. Dieu dans sa pure intelligence, cre les tres par cela
qu'il les connat; les premiers hommes, puissans de leur ignorance,
craient  leur manire par la force d'une imagination, si je puis le
dire, toute matrielle. _Pote_ veut dire _crateur_; ils taient donc
potes, et telle fut la sublimit de leurs conceptions qu'ils s'en
pouvantrent eux-mmes, et tombrent tremblans devant leur ouvrage.
(_Fingunt simul creduntque._ TACITE.)

C'est pour cette posie _divine_ qui crait et expliquait le monde
invisible, qu'on inventa le nom de _sagesse_, revendiqu ensuite par
la philosophie. En effet la posie tait dj pour les premiers ges
une philosophie sans abstraction, toute d'imagination et de sentiment.
Ce que les philosophes _comprirent_ dans la suite, les potes
l'avaient _senti_; et si, comme le dit l'cole, _rien n'est dans
l'intelligence qui n'ait t dans le sens_, les potes furent le
_sens_ du genre humain, les philosophes en furent l'_intelligence_.[6]

[Note 6: _Philosophie est une posie sophistique._ MONTAIGNE; III
v., p. 216 dit. Lefebvre.]

Les signes par lesquels les hommes commencrent  exprimer leurs
penses, furent les objets mmes qu'ils avaient diviniss. Pour dire
_la mer_, ils la montraient de la main; plus tard ils dirent
_Neptune_. C'est la _langue des dieux_ dont parle Homre.
Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des
Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire _divin_ de ces deux
peuples. Originairement la langue _divine_ ne pouvant se parler que
par actions, presque toute action tait consacre; la vie n'tait pour
ainsi dire qu'une suite d'_actes muets de religion_. De l restrent
dans la jurisprudence romaine, les _acta legitima_, cette pantomime
qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiroglyphes
furent l'criture propre  cette langue imparfaite, loin qu'ils aient
t invents par les philosophes pour y cacher les mystres d'une
sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont t forces de
commencer ainsi, en attendant qu'elles se formassent un meilleur
systme de langage et d'criture. Cette langue muette convenait  un
ge o dominaient les religions; elles veulent tre respectes, plutt
que _raisonnes_.

Dans l'ge _hroque_, la langue _divine_ subsistait encore, la langue
_humaine_ ou articule commenait; mais cet ge en eut de plus une qui
lui fut propre; je parle des emblmes, des devises, nouveau genre de
signes qui n'ont qu'un rapport indirect  la pense. C'est cette
langue que _parlent_ les armes des hros; elle est reste celle de la
discipline militaire. Transporte dans la langue articule,
elle dut donner naissance aux comparaisons, aux mtaphores, etc. En
gnral la mtaphore fait le fond des langues.

Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des
tymologies, c'est que la marche des ides correspond  celle des
choses. Or les degrs de la civilisation peuvent tre ainsi indiqus:
_Forts_, _cabanes_, _villages_, _cits_ ou socits de citoyens,
_acadmies_ ou socits de savans; les hommes habitent d'abord les
_montagnes_, ensuite les _plaines_, enfin les _rivages_. Les ides, et
les perfectionnemens du langage ont d suivre cet ordre. Ce principe
tymologique suffit pour les langues indignes, pour celles des pays
barbares qui restent impntrables aux trangers, jusqu' ce qu'ils
leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre
combien les philologues ont eu tort d'tablir que la signification des
langues est arbitraire. Leur origine fut naturelle, leur signification
doit tre fonde en nature. On peut l'observer dans le latin, langue
_plus hroque_, moins raffine que le grec; tous les mots y sont
tirs par figures d'objets agrestes et sauvages.

La langue _hroque_ employa pour noms communs des noms propres ou des
noms de peuples. Les anciens Romains disaient un _Tarentin_ pour un
homme parfum. Tous les peuples de l'antiquit dirent un
_Hercule_ pour un hros. Cette cration des caractres idaux qui
semblerait l'effort d'un art ingnieux, fut une ncessit pour
l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premires personnes, des
premires choses qu'il a vues, il les donne  toutes celles en qui il
remarque quelqu'analogie. De mme les premiers hommes, incapables de
former l'ide abstraite du _pote_, du _hros_, nommrent tous les
hros du nom du premier hros, tous les potes, etc. Par un effet de
notre amour instinctif de l'uniformit, ils ajoutrent  ces premires
ides des fictions singulirement en harmonie avec les ralits, et
peu--peu les noms de _hros_, de _pote_, qui d'abord dsignaient tel
individu, comprirent tous les caractres de perfection qui pouvaient
entrer dans le type idal de l'_hrosme_, de la _posie_. Le _vrai
potique_, rsultat de cette double opration, fut plus vrai que le
_vrai rel_; quel hros de l'histoire remplira le _caractre hroque_
aussi bien que l'Achille de l'Iliade?

Cette tendance des hommes  placer des types idaux sous des noms
propres, a rempli de difficults et de contradictions apparentes les
commencemens de l'histoire. Ces types ont t pris pour des individus.
Ainsi toutes les dcouvertes des anciens gyptiens appartiennent  un
Herms; la premire constitution de Rome, mme dans cette
partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout arme de
la tte de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grce
hroque composent la vie d'Hercule; Homre enfin nous apparat seul
sur le passage des temps hroques  ceux de l'histoire, comme le
reprsentant d'une civilisation tout entire. Par un privilge
admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfants par le
temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mmes, et ils
semblent crer leur sicle et leur patrie. Comment s'tonner que
l'antiquit en ait fait des dieux?

Considrez les noms d'Herms, de Romulus, d'Hercule et d'Homre, comme
les expressions de tel caractre national  telle poque, comme
dsignant les types de l'esprit inventif chez les gyptiens, de la
socit romaine dans son origine, de l'hrosme grec, de la posie
populaire des premiers ges chez la mme nation, les difficults
disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clart immense
luit dans la tnbreuse antiquit.

Prenons Homre, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa vie
et de son caractre deviennent, par cette interprtation, des
convenances, des ncessits. _Pourquoi tous les peuples grecs se
sont-ils disput sa naissance_, l'ont-ils revendiqu pour citoyen? c'est
que chaque tribu retrouvait en lui son caractre, c'est que la Grce s'y
reconnaissait, c'est qu'elle tait elle-mme Homre.--_Pourquoi des
opinions si diverses sur le temps o il vcut?_ c'est qu'il vcut en
effet pendant les cinq sicles qui suivirent la guerre de Troie, dans la
bouche et dans la mmoire des hommes.--_Jeune, il composa l'Iliade...._
La Grce, jeune alors, toute ardente de passions sublimes, violentes,
mais gnreuses, fit son hros d'Achille, le hros de la force. _Dans sa
vieillesse, il composa l'Odysse..._ La Grce plus mre, conut
long-temps aprs le caractre d'Ulysse, le hros de la sagesse.--_Homre
fut pauvre et aveugle...._ dans la personne des rapsodes, qui
recueillaient les chants populaires, et les allaient rptant de ville
en ville, tantt sur les places publiques, tantt dans les ftes des
dieux. Alors comme aujourd'hui les aveugles devaient mener le plus
souvent cette vie mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supriorit de
leur mmoire les rendait plus capables de retenir tant de milliers de
vers.

Homre n'tant plus un homme, mais dsignant l'ensemble des chants
improviss par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se
trouve justifi de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la
bassesse d'images, et des licences, et du mlange des dialectes.
Qui pourrait s'tonner encore qu'il ait lev les hommes 
la grandeur des dieux, et rabaiss les dieux aux faiblesses humaines?
le vulgaire ne fait-il pas les dieux a son image?

Le gnie d'Homre s'explique aussi sans peine; l'incomparable
puissance d'invention qu'on admire dans ses caractres, l'originalit
sauvage de ses comparaisons, la vivacit de ses peintures de morts et
de batailles, son pathtique sublime, tout cela n'est pas le gnie
d'un homme, c'est celui de l'ge hroque. Quelle force de jeunesse
n'ont pas alors l'imagination, la mmoire, et les passions qui
inspirent la posie?

Les trois principaux titres d'Homre sont dsormais mieux motivs:
c'est bien le fondateur de la civilisation en Grce, le pre des
potes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier
titre mrite une explication: les philosophes ne tirrent point leurs
systmes d'Homre, quoiqu'ils cherchassent  les autoriser de ses
fables; mais ils y trouvrent rellement une occasion de recherches,
et une facilit de plus pour exposer et populariser leurs doctrines.

Cependant on peut insister: _en supposant qu'un peuple entier ait t
pote, comment put-il inventer les artifices du style, ces pisodes, ces
tours heureux, ce nombre potique....?_ et comment et-il pu ne pas les
inventer? les tours ne vinrent que de la difficult de s'exprimer; les
pisodes de l'inhabilet qui ne sait pas distinguer et carter les
choses qui ne vont pas au but. Quant au nombre musical et potique, il
est naturel  l'homme; les bgues s'essaient  parler en chantant; dans
la passion, la voix s'altre et approche du chant. Partout les vers
prcdrent la prose.

Passer de la posie  la prose, c'tait abstraire et gnraliser; car
le langage de la premire est tout concret, tout particulier. La
posie elle-mme, quoiqu'elle sortt alors de l'usage vulgaire, reut
aussi les expressions gnrales; aux noms propres, qui, dans
l'indigence des langues, lui avaient servi  dsigner les caractres,
elle substitua des noms imaginaires, et conut des caractres purement
idaux; ce fut l le commencement de son troisime ge, de l'ge
_humain_ de la posie.

               *       *       *

L'origine de la religion, de la posie et des langues tant
dcouverte, nous connaissons celle de la socit paenne. Les pomes
d'Homre en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des
premiers sicles de Rome, qui nous prsente le meilleur commentaire de
l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant t fonde lorsque
les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrs,
l'hrosme romain jeune encore, au milieu de peuples dj
mrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'tait
exprim en langue hroque.

Le commencement de la religion fut celui de la socit. Les gans,
effrays par la foudre qui leur rvle une puissance suprieure, se
rfugient dans les cavernes. L'tat bestial finit avec leurs courses
vagabondes; ils s'assurent d'un asile rgulier, ils y retiennent une
compagne par la force, et la famille a commenc. Les premiers pres de
famille sont les premiers prtres; et comme la religion compose encore
toute la sagesse, les premiers sages; matres absolus de leur famille,
ils sont aussi les premiers rois; de l le nom de _patriarches_ (pres
et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut tre que
dur et cruel; le Polyphme d'Homre est aux yeux de Platon l'image des
premiers pres de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que
les hommes dompts par le gouvernement de la famille se trouvent
prpars  obir aux lois du gouvernement civil qui va succder. Mais
ces rois absolus de la famille sont eux-mmes soumis aux puissances
divines, dont ils interprtent les ordres  leurs femmes et  leurs
enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise 
un Dieu, le gouvernement est en effet thocratique.

Voil l'ge d'or, tant clbr par les potes, l'ge o les
dieux rgnent sur la terre. Toute la vertu de cet ge, c'est une
superstition barbare qui sert pourtant  contenir les hommes, malgr
leur brutalit et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous
inspirent ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous
leur influence que se sont formes les plus illustres socits du
monde; l'athisme n'a rien fond.

Bientt la famille ne se composa pas seulement des individus lis par
le sang. Les malheureux qui taient rests dans la promiscuit des
biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant
chapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts,
situs sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, _vetus
urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. Les forts tuaient les
violens et protgeaient les rfugis. Issus de Jupiter, c'est--dire,
ns sous ses auspices, ils taient hros par la naissance et par la
vertu. Ainsi se forma le caractre idal de l'Hercule antique; les
hros taient _hraclides_, enfans d'Hercule, comme les sages taient
appels enfans de la sagesse, etc.

Les nouveaux venus, conduits dans la socit par l'intrt, non par la
religion, ne partagrent pas les prrogatives des hros,
particulirement celle du mariage solennel. Ils avaient t reus 
condition de servir leurs dfenseurs comme esclaves; mais,
devenus nombreux, ils s'indignrent de leur abaissement, et
demandrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout o
les hros furent vaincus, ils leur cdrent des terres qui devaient
toujours relever d'eux; ce fut la premire _loi agraire_, et l'origine
des _clientelles_ et des _fiefs_.

Ainsi s'organisa la cit: les pres de famille formrent une classe de
_nobles_, de _patriciens_, conservant le triple caractre de rois de
leur maison, de prtres et de sages, c'est--dire, de dpositaires des
auspices. Les rfugis composrent une classe de _plbiens_,
_compagnons_, _cliens_, _vassaux_, sans autre droit que la jouissance
des terres, qu'ils tenaient des nobles.

Les cits hroques furent toutes gouvernes aristocratiquement; les
rois des familles soumirent leur empire domestique  celui de leur
ordre. Les principaux de l'ordre hroque furent appels _rois_ de la
cit, et administrrent les affaires communes, en ce qui touchait la
guerre et la religion.

Ces petites socits taient essentiellement guerrires ([Grec: polis,
polimos]). _tranger_ (_hostis_), dans leur langage, est synonyme
d'_ennemi_. Les hros s'honoraient du nom de brigands (Voy. Thucydide),
et exeraient en effet le brigandage ou la piraterie.  l'intrieur,
les cits hroques n'taient pas plus tranquilles. Les anciens nobles,
dit Aristote (_Politique_), juraient une ternelle inimiti aux
plbiens. L'histoire romaine nous le confirme: les plbiens
combattaient pour l'intrt des nobles,  leurs propres dpens, et
ceux-ci les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs cachots
particuliers, les dchiraient de coups de fouets. Mais l'amour de
l'honneur, qui entretient dans les rpubliques aristocratiques cette
violente rivalit des ordres, cause en rcompense dans la guerre une
gnreuse mulation. Les nobles se dvouent au salut de la patrie,
auquel tiennent tous les privilges de leur ordre; les plbiens, par
des exploits signals, cherchent  se montrer dignes de partager les
privilges des nobles. Ces querelles, qui tendent  tablir l'galit,
sont le plus puissant moyen d'agrandir les rpubliques.

               *       *       *

Pour complter ce tableau des ges divin et hroque, nous
rapprocherons l'histoire du droit civil de celle du droit politique.
Dans la premire, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la
seconde. Si les gouvernemens rsultent des moeurs, la jurisprudence
varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les
historiens, ni les jurisconsultes; ils nous expliquent les lois, nous
en rappellent l'institution sans en marquer les rapports
avec les rvolutions politiques; ainsi ils nous prsentent les faits
isols de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence
antique des Romains fut entoure de tant de solennits, de tant de
mystres; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens.

Au premier ge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonn d'en
haut, c'est ce que les dieux ont rvl par les auspices, par les
oracles et autres signes matriels. Le droit est fond sur une
autorit divine. Demander la moindre explication serait un blasphme.
Admirons la Providence qui permit qu' une poque o les hommes
taient incapables de discerner le droit, la raison vritable, ils
trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La
jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait tre que la
connaissance des rites religieux; la justice tait tout entire dans
l'observation de certaines pratiques, de certaines crmonies. De l le
respect superstitieux des Romains pour les _acta legitima_; chez eux,
les noces, le testament taient dits _justa_, lorsque les crmonies
requises avaient t accomplies.

Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est  eux qu'en appelaient
ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme
tmoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion
se rgularisrent, les coupables furent dvous, anathmatiss; sur
cette sentence, ils devaient tre mis  mort. On la prononait contre
un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (_pura et pia
bella_) taient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un
caractre de religion; les hrauts qui les dclaraient, dvouaient les
ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus
taient considrs comme sans dieux; les rois trans derrire le char
des triomphateurs romains taient offerts au Capitole  Jupiter
Frtrien, et del immols.

Les duels furent encore une espce de jugement des dieux. _Les
rpubliques anciennes_, dit Aristote dans sa Politique, _n'avaient pas
de lois judiciaires pour punir les crimes et rprimer la violence_. Le
duel offrait seul un moyen d'empcher que les guerres individuelles ne
s'ternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause rellement
juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le _droit
hroque_ fut celui de la force.

La violence des hros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de la
parole. Une fois prononce, la parole tait pour eux sainte comme la
religion, immuable comme le pass (_fas_, _fatum_, de _fari_). Aux actes
religieux qui composaient seuls toute la justice de l'ge divin, et
qu'on pourrait appeler _formules d'actions_, succdrent des _formules
parles_. Les secondes hritrent du respect qu'on avait eu pour les
premires, et la superstition de ces formules fut inflexible,
impitoyable: _Uti lingu nuncupassit, ita jus esto_ (douze tables):
Agamemnon a prononc qu'il immolerait sa fille; il faut qu'il l'immole.
Ne crions pas comme Lucrce, _tantum relligio potuit suadere
malorum!_... Il fallait cette horrible fidlit  la parole dans ces
temps de violence; la faiblesse soumise  la force avait  craindre de
moins ses caprices.--L'quit de cet ge n'est donc pas l'_quit
naturelle_, mais l'_quit civile_; elle est dans la jurisprudence ce
que la _raison d'tat_ est en politique, un principe d'utilit, de
conservation pour la socit.

La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans
l'application prcise, dans l'appropriation du langage  un but
d'intrt. C'est l la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens
jurisconsultes romains avec leur fameux _cavere_. _Rpondre sur le
droit_, ce n'tait pour eux autre chose que prcautionner les
consultans, et les prparer  circonstancier devant les tribunaux le
cas contest, de manire que les formules d'actions s'y rapportassent
de point en point, et que le prteur ne pt refuser de les
appliquer.--Imites des formules religieuses, les formules lgales de
l'ge hroque furent enveloppes des mmes mystres: le
secret, l'attachement aux choses tablies sont l'me des rpubliques
aristocratiques.

Les formules religieuses, tant toutes en action, n'avaient rien de
gnral; les formules lgales dans leurs commencemens n'ont rapport
qu' un fait,  un individu; ce sont de simples exemples d'aprs
lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute
particulire encore, n'a pour elle que l'autorit (_dura est, sed
scripta est_); elle n'est pas encore fonde en principe, en _vrit_.
Jusque-l, il n'y a qu'un droit civil; avec l'ge _humain_ commence le
droit naturel, le droit de l'humanit raisonnable. La justice de ce
dernier ge considre le mrite des faits et des personnes; une
justice aveugle serait faussement impartiale; son galit apparente
serait en effet ingalit. Les exceptions, les privilges sont souvent
demands par l'quit naturelle; aussi les gouvernemens humains savent
faire plier la loi dans l'intrt de l'galit mme.

 mesure que les dmocraties et les monarchies remplacent les
aristocraties hroques, l'importance de la loi civile domine de plus
en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intrts
privs des citoyens taient renferms dans les intrts publics; sous
les gouvernemens _humains_, et surtout sous les monarchies, les
intrts publics n'occupent les esprits qu' propos des
intrts privs; d'ailleurs les moeurs s'adoucissant, les affections
particulires en prennent d'autant plus de force, et remplacent le
patriotisme.

Sous les gouvernemens _humains_, l'galit que la nature a mise entre
les hommes en leur donnant l'intelligence, caractre essentiel de
l'humanit, est consacre dans l'galit civile et politique. Les
citoyens sont ds-lors gaux, d'abord comme souverains de la cit,
ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingu seul entre tous,
leur dicte les mmes lois.

Dans les rpubliques populaires bien ordonnes, la seule ingalit qui
subsiste est dtermine par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi,
pour donner l'avantage  l'conomie sur la prodigalit,  l'industrie
et  la prvoyance sur l'indolence et la paresse.--Le peuple pris en
gnral veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement,
il fait des lois justes, c'est--dire gnralement bonnes.

Mais peu--peu les tats populaires se corrompent. Les riches ne
considrent plus leur fortune comme un moyen de supriorit lgale, mais
comme un instrument de tyrannie; le peuple qui sous les gouvernemens
hroques ne rclamait que l'galit, veut maintenant dominer  son
tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui prsentent des lois
populaires, des lois qui tendent  enrichir les pauvres. Les querelles
ne sont plus lgales; elles se dcident par la force. De l des guerres
civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors. Les puissans
s'lvent dans le dsordre; et l'anarchie, la pire des tyrannies, force
le peuple de se rfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin
de l'ordre et de la scurit fonde les monarchies. Voil la _loi royale_
(pour parler comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite lgitime la
monarchie romaine sous Auguste: _Qui cuncta discordiis fessa sub
imperium unius accepit_.

Fondes sur la protection des faibles, les monarchies doivent tre
gouvernes d'une manire populaire. Le prince tablit l'galit, au
moins dans l'obissance; il humilie les grands, et leur abaissement
est dj une libert pour les petits. Revtu d'un pouvoir sans bornes,
il consulte non la loi, mais l'quit naturelle. Aussi la monarchie
est-elle le gouvernement le plus conforme  la nature, dans les temps
de la civilisation la plus avance.

Les monarques se glorifient du titre de clmens, et rendent les peines
moins svres; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des
premiers ges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves;
les ennemis mme sont mieux traits, les vaincus conservent des
droits. Celui de citoyen, dont les rpubliques taient si
avares, est prodigu; et le pieux Antonin veut, selon le mot
d'Alexandre, que le monde soit une seule cit.

               *       *       *

Voil toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles
conservent leur indpendance. Elles passent successivement sous trois
gouvernemens. La lgislation divine fonde la monarchie domestique, et
commence l'_humanit_; la lgislation hroque ou aristocratique forme
la cit, et limite les abus de la force; la lgislation populaire
consacre dans la socit l'galit naturelle; la monarchie enfin doit
arrter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.

Quand ce remde est impuissant, il en vient invitablement du dehors
un autre plus efficace. Le peuple corrompu tait esclave de ses
passions effrnes; il devient esclave d'une nation meilleure qui le
soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux
lois naturelles: _Qui ne peut se gouverner, obira_,--et, _aux
meilleurs l'empire du monde_.

Que si un peuple n'tait secouru dans ce misrable tat de dpravation
ni par la monarchie ni par la conqute, alors, au dernier des maux, il
faudrait bien que la Providence appliqut le dernier des remdes.
Tous les individus de ce peuple se sont isols dans l'intrt
priv; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son
plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernire
priode de la civilisation qu'ils ne l'taient dans son enfance! la
premire barbarie tait de nature, la seconde est de rflexion;
celle-l tait froce, mais gnreuse; un ennemi pouvait fuir ou se
dfendre; celle-ci, non moins cruelle, est lche et perfide; c'est en
embrassant qu'elle aime  frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous
voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des _mes humaines_,
la solitude est profonde; ce ne sont plus que des btes sauvages.

Qu'elle prisse donc cette socit par la fureur des factions, par
l'acharnement dsespr des guerres civiles; que les cits redeviennent
forts, que les forts soient encore le repaire des hommes, et qu'
force de sicles, leur ingnieuse malice, leur subtilit perverse
disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors stupides, abrutis,
insensibles aux raffinemens qui les avaient corrompus, ils ne
connaissent plus que les choses indispensables  la vie; peu nombreux,
le ncessaire ne leur manque pas; ils sont de nouveau susceptibles de
culture; avec l'antique simplicit l'on verra bientt reparatre la
pit, la vracit, la bonne foi, sur lesquelles est fonde la justice,
et qui font toute la beaut de l'ordre ternel tabli par la Providence.

               *       *       *

C'est aprs ces purations svres que Dieu renouvela la socit
europenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses
humaines dans le sens des dcrets ineffables de sa grce, il avait
tabli le christianisme en opposant la vertu des martyrs  la
puissance romaine, les miracles et la doctrine des pres  la vaine
sagesse des Grecs; mais il fallait arrter les nouveaux ennemis qui
menaaient de toutes parts la foi chrtienne et la civilisation, au
nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahomtans, qui contestaient
galement  l'auteur de la religion son divin caractre.

On vit renatre l'ge _divin_ et le gouvernement thocratique. On vit
les rois catholiques revtir les habits de diacre, mettre la croix sur
leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et
militaires pour combattre les infidles. Alors revinrent les guerres
pieuses de l'antiquit (_pura et pia bella_); mmes crmonies pour les
dclarer: on appelait hors des murs d'une ville assige les saints,
protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait  drober leurs
reliques.--Les jugemens divins reparurent sous le nom de _purgations
canoniques_; les duels en furent une espce, quoique non reconnue par
les canons.--Les brigandages et les reprsailles de l'antiquit, la
duret des servitudes hroques se renouvelrent, surtout entre les
infidles et les chrtiens.--Les _asiles_ du monde ancien se rouvrirent
chez les vques, chez les abbs; c'est le besoin de cette protection
qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux
escarps ou retirs portent-ils des noms de saints? c'est que des
chapelles y servaient d'asiles.--L'_ge muet_ des premiers temps du
monde se reprsenta, les vainqueurs et les vaincus ne s'entendaient
point; nulle criture en langue vulgaire. Les signes hiroglyphiques
furent employs pour marquer les droits seigneuriaux sur les maisons et
sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous
retrouvons au moyen ge la plupart des caractres observs dj dans la
plus haute antiquit.

               *       *       *

Quand toutes les observations qui prcdent sur l'histoire du genre
humain, ne seraient point appuyes par le tmoignage des philosophes
et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous
conduiraient-elles pas  reconnatre dans ce monde _la grande cit des
nations fonde et gouverne par Dieu mme_?--On lve jusqu'au ciel la
sagesse lgislative des Lycurgue, des Solon, et des dcemvirs,
auxquels on rapporte la police tant clbre des trois plus
glorieuses cits, des plus signales par la vertu civile;
et pourtant combien ne sont-elles pas infrieures en grandeur et en
dure  la rpublique de l'univers!

Le miracle de sa constitution, c'est qu' chacune de ses rvolutions,
elle trouve dans la corruption mme de l'tat prcdent les lmens de
la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait l une
sagesse au-dessus de l'homme....

Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se
sert pour nous gouverner des usages que nous suivons librement. Rptons
donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les hommes ont fait
eux-mmes le monde social, tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas
moins sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toujours
suprieure aux fins particulires que les hommes s'taient proposes.
Ces fins d'une vue borne sont pour elle les moyens d'atteindre des fins
plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isols encore veulent
le plaisir brutal, et il en rsulte la saintet des mariages et
l'institution de la famille;--les pres de famille veulent abuser de
leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cit prend naissance;--l'ordre
dominateur des nobles veut opprimer les plbiens, et il subit la
servitude de la loi, qui fait la libert du peuple;--le peuple libre
tend  secouer le frein de la loi, et il est assujti  un
monarque;--le monarque croit assurer son trne en dgradant ses sujets
par la corruption, et il ne fait que les prparer  porter le joug d'un
peuple plus vaillant;--enfin quand les nations cherchent  se dtruire
elles-mmes, elles sont disperses dans les solitudes.... et le phnix
de la socit renat de ses cendres.

               *       *       *

Tel est l'expos bien incomplet sans doute de ce vaste systme; nous
l'abandonnons aux mditations de nos lecteurs. Il serait trop long de
suivre Vico dans les applications ingnieuses qu'il a faites de ses
principes. Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire
connatre quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.

La Science nouvelle eut quelque succs en Italie, et la premire
dition fut puise en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre
autres le pape Clment XII, crivirent  Vico des lettres flatteuses.
Des savans de Venise qui voulaient rimprimer la Science nouvelle dans
cette ville, lui persuadrent d'crire lui-mme sa vie pour qu'on
l'insrt, dans un _Recueil des Vies des littrateurs les plus
distingus de l'Italie_. Mais dans le reste de l'Europe le grand
ouvrage de Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc qui avait rendu
compte du livre _de uno universi juris principio_ dans la
_Bibliothque universelle_, ne parla point de la Science nouvelle.
Le journal de Trvoux en fit une simple mention. Le journal
de Leipsik insra un article calomnieux qui lui avait t envoy de
Naples.

Employ frquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens 
composer des discours, des vers, des inscriptions pour les occasions
solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence o il tait
n. Il ne supplait  l'insuffisance des appointemens de la chaire de
rhtorique qu'il occupait  l'universit de Naples, qu'en donnant chez
lui des leons de langue latine. Au moment mme o il achevait la
Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il choua.

Dans cette position pnible, il faisait toute sa consolation du soin
d'lever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'ane
russit dans la posie italienne. C'tait, dit l'diteur des opuscules
de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces dtails, c'tait
un spectacle touchant de voir le philosophe jouer avec ses filles aux
heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait
un jour avec elles, ne put s'empcher de rpter ce passage du Tasse:
_C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de rcits fabuleux les
filles de Monie_. Ce bonheur domestique tait lui-mme ml
d'amertume. Un de ses enfans fut atteint d'une maladie longue et
cruelle. Un autre devint par sa mauvaise conduite la honte
de sa famille, et Vico fut oblig de demander qu'il ft enferm.

 l'avnement de la maison de Bourbon, sa condition sembla
s'amliorer, il fut nomm historiographe du roi, et obtint que son
fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mrite et la probit, lui
succdt comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il
languissait dj sous le poids de l'ge et des plus douloureuses
infirmits. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta
quatorze mois sans parler et sans reconnatre ses propres enfans. Il
ne sortit de cet tat que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et,
aprs avoir rempli le devoir d'un chrtien, il expira en rcitant les
psaumes de David, le 20 janvier 1744. Il avait 76 ans accomplis.

Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-mme comment il
supporta ses malheurs: Qu'elle soit  jamais loue, dit-il dans une
lettre, cette Providence qui, lors mme qu'elle semble  nos faibles
yeux une justice svre, n'est qu'amour et que bont. Depuis que j'ai
fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revtu un nouvel homme. Je
n'prouve plus la tentation de dclamer contre le mauvais got du
sicle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a
donn l'occasion de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me
trompe peut-tre, mais je voudrais bien ne pas me tromper: la
composition de cet ouvrage m'a anim d'un esprit hroque qui me met
au-dessus de la crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux. Je me
sens assis sur une roche de diamant, quand je songe au jugement de Dieu
qui fait justice au gnie par l'estime du sage!.... 1726.

Nous rapporterons encore, quoi qu'il en cote, les dernires lignes
qui soient sorties de sa plume: Maintenant Vico n'a plus rien 
esprer au monde. Accabl par l'ge et les fatigues, us par les
chagrins domestiques, tourment de douleurs convulsives dans les
cuisses et dans les jambes, en proie  un mal rongeur qui lui a dj
dvor une partie considrable de la tte, il a renonc entirement
aux tudes, et a envoy au pre Louis-Dominique, si recommandable par
sa bont et par son talent dans la posie lgiaque, le manuscrit des
notes sur la premire dition de la Science nouvelle, avec
l'inscription suivante:

                   AU TIBULLE CHRTIEN
                 AU PRE LOUIS DOMINIQUE
                   JEAN BAPTISTE VICO
                   POURSUIVI ET BATTU
      PAR LES ORAGES CONTINUELS D'UNE FORTUNE ENNEMIE
    ENVOIE CES DBRIS INFORTUNS DE LA SCIENCE NOUVELLE
  PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI UN PORT UN LIEU DE REPOS

[Aprs avoir rappel les obstacles, les contradictions
qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] Vico bnissait ces
adversits qui le ramenaient  ses tudes. Retir dans sa solitude
comme dans un fort inexpugnable, il mditait, il crivait quelque
nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses dtracteurs.
C'est ainsi qu'il en vint  trouver la _Science nouvelle_.... Depuis
ce moment il crut n'avoir rien  envier  ce Socrate, dont Phdre
disait:

L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on
m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort![7]

[Note 7:

  _Cujus non fugio mortem, si famam assequar,
   Et cedo invidi, dum modo absolvar cinis._]




APPENDICE DU DISCOURS.

     Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses
     ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imit, attaqu, ou
     simplement mentionn; enfin l'indication des principaux ouvrages
     qui ont t crits sur la philosophie de l'histoire.


Nous ne rpterons pas ici les dtails relatifs  la vie de Vico, que
nous avons dj donns au commencement et  la fin du discours.

Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie
crite par lui-mme. L'diteur de ses Opuscules a rectifi cette date
d'aprs les registres de naissance.  l'ge de sept ans, il perdit
beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien dcida qu'il
mourrait ou resterait imbcille; la prdiction ne fut point vrifie.
Cet accident ne fit qu'altrer son humeur, et le rendit mlancolique
et ardent, caractre ordinaire des hommes qui unissent la vivacit
d'esprit et la profondeur. Aprs avoir fait ses humanits et surpass
ses matres, il se livra avec ardeur  la dialectique; mais les
subtilits de la scholastique le rebutrent: il faillit perdre
l'esprit, et demeura dcourag pour dix-huit mois.

Un jour qu'il tait entr par hasard dans une cole de droit, le
professeur louait un clbre jurisconsulte; ce moment dcida de sa
vie..... Ds ces premires tudes, Vico tait charm en lisant les
maximes dans lesquelles les interprtes anciens ont rsum et
gnralis les motifs particuliers du lgislateur. Il aimait aussi 
observer le soin avec lequel les jurisconsultes psent les
termes des lois qu'ils expliquent. Il vit ds-lors dans les
interprtes anciens les philosophes de l'quit naturelle; dans les
interprtes rudits les historiens du droit romain: double prsage de
ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur
avec lequel il devait clairer l'tude de la jurisprudence romaine par
celle de la langue latine.

Il nous a fait connatre la marche de ses tudes pendant les neuf
annes qui suivirent cette poque. Ce n'est point ici un de ces romans
o les philosophes exposent leurs ides dans une forme historique; la
route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer trace
d'avance.

D'abord la ncessit d'embrasser toute la science qu'il enseignait,
l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce
droit, il entra dans l'tude du dogme; cette tude devait le conduire
plus tard  chercher un principe du droit naturel qui pt expliquer
les origines historiques du droit romain et en gnral du droit des
nations paennes, et qui, sous le rapport moral, n'en ft pas moins
conforme  la saine doctrine de la Grce.

Vers le mme temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu
d'lgance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui
comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes,
le dterminrent  se livrer  l'tude de la littrature latine qu'il
associa  celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicron et
Boccace, Dante et Virgile, Horace et Ptrarque. Chaque ouvrage tait
lu trois fois; la premire pour en saisir l'unit, la seconde pour en
observer la suite et pour tudier l'artifice de la composition, la
troisime pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait
sur le livre mme.

Lisant ensuite, dans l'Art potique d'Horace, que l'tude des
moralistes ouvre  la posie la source de richesses la plus abondante,
il s'y livra avec ardeur, en commenant par Aristote, qu'il avait vu
citer le plus souvent dans les livres lmentaires de droit. Dans
cette tude, il observa bientt que la jurisprudence romaine n'tait
qu'un art de dcider les cas particuliers selon l'quit, art
dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables prceptes conformes 
la justice naturelle, et tirs de l'intention du lgislateur; mais que
la science du juste enseigne par les philosophes est fonde sur un
petit nombre de vrits ternelles, dictes par une justice
mtaphysique qui est comme l'architecte de la cit; qu'ainsi l'on
n'apprend dans les coles que la moiti de la science du droit.

La morale le ramena  la mtaphysique; mais comme il tirait peu de
profit de celle d'Aristote, il se mit  lire Platon, sur sa rputation
de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la mtaphysique
du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. Celle
du second conduit  reconnatre pour principe physique l'ide
ternelle qui tire d'elle-mme et cre la matire. Conformment 
cette mtaphysique, Platon donne pour base  sa morale l'idal de la
justice; et c'est de l qu'il part pour fonder sa rpublique, sa
lgislation idales. La lecture de Platon veilla dans l'esprit de
Vico la premire conception d'un droit idal ternel, en vigueur dans
la cit universelle, qui est renferme dans la pense de Dieu, et dans
la forme de laquelle sont institues les cits de tous les temps et de
tous les pays. Voil la rpublique que Platon devait dduire de sa
mtaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier
homme.

Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicron, dont
le but est de diriger l'homme social, l'loignrent galement et des
picuriens, toujours renferms dans la molle oisivet de leurs
jardins, et des stociens qui, tout entiers dans les thories, se
proposent l'impassibilit; ce sont morales de solitaires. Mais il
admira la physique des stociens qui composent l'univers de points,
comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta galement
les physiques _mcaniques_ d'picure et de Descartes. La physique
exprimentale des Anglais lui parut devoir tre utile  la mdecine;
mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de
rien  la philosophie de l'homme, et dont la langue tait barbare.

Comme Aristote et Platon tirent souvent leurs preuves des
mathmatiques, il tudia la gomtrie pour les mieux entendre; mais il
ne poussa pas loin cette tude, pensant qu'il suffisait de connatre
la mthode des gomtres; pourquoi mettre dans de pareilles entraves
un esprit habitu  parcourir le champ sans bornes des gnralits, et
 chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des
historiens et des potes?

De retour  Naples, Vico y trouva cette dcadence universelle dont on
a vu le tableau. Combien il se flicita de n'avoir pas eu de matre
dont les paroles fussent pour lui des lois; combien il remercia la
solitude de ses forts, o il avait pu suivre une carrire toute
indpendante! Voyant qu'on ngligeait surtout la langue latine, il se
dtermina  en faire un des principaux objets de ses tudes; pour
mieux s'y livrer, il abandonna le grec, et ne voulut jamais apprendre
le franais. Il croyait avoir remarqu que ceux qui savent tant de
langues, n'en possdent jamais une parfaitement. Il abandonna les
critiques, les commentateurs, et ferma mme les dictionnaires. Les
premiers n'arrivent gure  sentir les beauts d'une langue trangre,
par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les dfauts. La
dcadence de la langue latine date de l'poque o commencrent 
paratre les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que le
_Nomenclateur_ de Junius pour l'intelligence des termes techniques. Il
lut les auteurs dans des ditions sans notes, en cherchant  pntrer
dans leur esprit avec une critique philosophique. Aussi ses amis
l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois picure, [Grec:
autodidaskalos], _le matre de soi-mme_.

On commenait ds-lors  connatre son mrite, et les thatins
cherchaient  le faire entrer dans leur ordre; comme il n'tait point
gentilhomme, ils offraient de lui obtenir une dispense du pape. Vico
refusa, et se maria,  ce qu'il parat, peu de temps aprs. Vers la
mme poque, la chaire de rhtorique tant venue  vaquer, il refusait
de concourir, parce qu'il avait chou peu auparavant dans la demande
d'une autre place; mais ses amis se moqurent de sa simplicit dans
les choses d'intrt; il concourut et russit (1697 ou 98).

Cette place lui donna l'occasion d'exposer partiellement,
dans une suite de discours d'ouverture, les ides qu'il devait runir
dans son grand ouvrage (1699-1720). Ce sont toujours des sujets
gnraux o la philosophie descend aux applications de la vie civile;
il y traite du but des tudes et de la mthode qu'on doit y suivre,
des fins de l'homme, du citoyen, du chrtien.

Ces discours, gnralement admirables par la hauteur des vues, ont une
forme paradoxale et quelquefois bizarrement dramatique. L'homme,
dit-il dans celui de 1699, doit embrasser le cercle des sciences; qui
ne le fait pas, ne le veut pas srieusement. Nous ignorons toute la
puissance de nos facults. De mme que Dieu est l'esprit du monde,
l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arriv de
faire, dans l'lan d'une volont forte, des choses que vous admiriez
ensuite, et que vous tiez tents d'attribuer  un dieu plutt qu'
vous-mmes?--Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cit,
prononce cette sentence dans la forme des lois romaines: L'homme
natra pour la vrit et pour la vertu, c'est--dire pour moi; la
raison commandera, les passions obiront. Si quelque insens, par
corruption, par ngligence ou par lgret, enfreint cette loi,
criminel au premier chef, qu'il se fasse  lui-mme une guerre
cruelle..... puis vient la description pathtique de cette guerre
intrieure.

1701. Tout artifice, toute intrigue doivent tre bannis de la
rpublique des lettres, si l'on veut acqurir de vritables
lumires.--1704. Quiconque veut trouver dans l'tude le profit et
l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est--dire pour le bien
gnral.--1705. Les poques de gloire et de puissance pour les
socits, ont t celles o elles ont fleuri par les lettres.--1707.
La connaissance de notre nature dchue doit nous exciter  embrasser
dans nos tudes l'universalit des arts et des sciences, et nous
indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre.--Les
discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservs en
entier; ils se trouvent dans le quatrime volume du recueil des
Opuscules de Vico.

Nous avons parl dj de deux discours plus remarquables
encore (_De nostri temporis studiorum ratione_, 1708.--_Omnis divin
atque human eruditionis elementa tria_, _nosse_, _velle_, _posse_,
etc. 1719). Le second a t fondu par Vico dans son livre sur l'_Unit
de principe du droit_, qui lui-mme a fourni les matriaux de la
_Science nouvelle_.

Le premier ouvrage considrable de Vico, est le trait: _De
antiquissim Italorum sapienti ex lingu latin originibus eruend_,
1710. La lecture du trait plus ingnieux que solide de Bacon, _De
sapienti veterum_, lui fit natre l'ide de chercher les principes de
la sagesse antique, non dans les fables des potes, mais dans les
tymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchs dans
celles de la langue grecque (Voy. _le Cratyle_). Ce travail devait
avoir deux parties, l'une mtaphysique, l'autre physique. La premire
seule a t imprime, sous le titre indiqu ci-dessus. Vico parat
n'avoir pas achev la seconde; il dit seulement en avoir ddi 
Aulisio un morceau considrable, intitul: _De quilibrio corporis
animantis_. Il y traitait de l'ancienne mdecine des gyptiens. Je
n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-tre n'a pas t imprim.
Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait souponn l'analogie du
calorique et du magntisme.

Le livre _De antiquissim Italorum sapienti_, est de tous les
ouvrages de Vico celui dont il a le moins profit dans la Science
nouvelle. Rien de plus ingnieux que ses rflexions sur la
signification identique des mots _verum_ et _factum_ dans l'ancienne
langue latine, sur le sens d'_intelligere_, _cogitare_, _dividere_,
_minuere_, _genus_ et _forma_, _verum_ et _quum_, _causa_ et
_negotium_, etc. Nous avons fait connatre dans Vico le fondateur de
la philosophie de l'histoire; peut-tre, dans un second volume,
montrerons-nous en lui le mtaphysicien subtil et profond,
l'antagoniste du cartsianisme, l'adversaire le plus clair et le
plus loquent de l'esprit du dix-huitime sicle. La traduction de
l'ouvrage dont nous venons de parler entrerait dans cette nouvelle
publication.

               *       *       *

Vico s'occupa bientt d'un travail tout diffrent. Le duc de Traetto,
Adrien Caraffe, le pria de se charger d'crire la vie du marchal
Antoine Caraffe, son oncle, d'aprs les Mmoires qu'il avait laisss.
Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans et s'effora
d'y concilier le respect d aux princes avec celui que rclame la
vrit. L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia  l'auteur
l'estime et l'amiti de Gravina, avec lequel il entretint ds-lors une
correspondance assidue. Nous n'avons pu trouver ni l'histoire ni les
lettres.

Pour se prparer  crire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de
Grotius. Nous avons vu quelle rvolution cette lecture opra dans ses
ides. On lui avait demand des notes pour une nouvelle dition du
_Droit de la guerre et de la paix_, et il en avait dj crit sur le
premier livre et sur la moiti du second, lorsqu'il s'arrta,
rflchissant qu'il convenait peu  un catholique d'orner de notes
l'ouvrage d'un hrtique.[8]

[Note 8: On voit pourtant (_Recueil des Opuscules_, t. I, p. 118)
qu'il correspondait avec un Juif, dont il fait l'loge, et qui,
dit-il, tait son ami.]

Lorsque Vico eut fait paratre ses deux ouvrages, _de uno universi
juris principio, et de constantia jurisprudentis_ (1721), l'importance
de ces travaux et son anciennet dans l'universit de Naples,
l'encouragrent  concourir pour une chaire de droit qui se trouvait
vacante. Plusieurs de ses adversaires comptaient bien qu'il vanterait
longuement ses services envers l'universit; plusieurs espraient
qu'il s'en tiendrait  l'rudition vulgaire des principaux auteurs qui
avaient trait la matire; d'autres, qu'il se jetterait sur ses
principes du droit universel. Il les trompa tous: aprs une invocation
courte, grave et touchante, il lut le commencement de la loi, et
suivit une mthode familire aux anciens jurisconsultes, mais toute
nouvelle dans les concours. Les applaudissemens unanimes de
l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait russi; il en
fut autrement. Mais voici ce qui prouve que Vico est n pour la
gloire de Naples et de l'Italie; il venait de perdre tout espoir
d'avancement dans sa patrie; un autre aurait dit adieu aux lettres, se
serait repenti peut-tre de les avoir cultives; pour lui il ne songea
qu' complter son systme.

Nous ajouterons peu de choses  ce que nous avons dit sur les
dernires annes de Vico, et sur les malheurs qui attristrent la fin
de sa carrire. Une seule anecdote montrera l'tat de gne o il se
trouvait, et l'indiffrence de ses protecteurs. On a trouv la note
suivante au dos d'une lettre adresse  Vico par le cardinal Laurent
Corsini, son Mcne, depuis pape sous le nom de Clment XII. Rponse
de Son minence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider
 imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forc de penser  ma pauvret. Il
a fallu que j'employasse le prix d'un beau diamant, que je portais au
doigt,  payer l'impression et la relire. J'ai ddi l'ouvrage au
seigneur cardinal, parce que je l'avais promis. L'amiti d'un simple
gentilhomme, nomm Pietro Belli, fut plus utile  Vico, qui reconnut
ses bienfaits en mettant une prface  sa traduction de la _Siphilis_
de Frascator.

Dans une situation si pnible, il ne laissait chapper aucune plainte.
Seulement il lui arrivait quelquefois de dire  un ami _que le malheur
le poursuivrait jusqu'au tombeau_. Cette triste prophtie fut
ralise.  sa mort, les professeurs de l'universit s'taient
rassembls chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collgue 
sa dernire demeure. La confrrie de Sainte-Sophie,  laquelle tenait
Vico, devait porter le corps. Il tait dj descendu dans la cour et
expos. Alors commena une vive altercation entre les membres de la
congrgation et les professeurs, qui prtendaient galement au droit
de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la
congrgation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne
pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son
malheureux fils, l'me navre, s'adressa au chapitre de l'glise
mtropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'glise des pres de
l'Oratoire (_detta de' Gerolamini_), qu'il frquentait de
son vivant, et qu'il avait choisie lui-mme pour le lieu de sa
spulture.

Les restes de Vico demeurrent ngligs et ignors jusqu'en 1789.
Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin cart de
l'glise, une simple pitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico tait
membre, lui avait rig un monument. Le possesseur actuel du chteau
de Cilento, a mis une inscription  sa mmoire dans une bibliothque
peu considrable du couvent de Sainte-Marie de la Piti, o il
travaillait ordinairement pendant son sjour  Vatolla.

               *       *       *

Nous avons parl du peu d'impression que produisit sur le public
l'apparition du systme de Vico. Lorsque parurent les livres _De uno
juris principio_ et _De constanti jurisprudentis_, l'ouvrage, dit-il
lui-mme, n'prouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas.
Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il crivit  l'auteur une
lettre flatteuse, et tmoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la
Bibliothque ancienne et moderne, 2e partie du volume XVIII, article
8.

Lorsque les ides de Vico s'tendirent, et qu'il sentit la ncessit
de runir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il
entreprit d'abord d'tablir son systme en montrant l'invraisemblance
de tout ce qu'on avait dit sur le mme sujet; l'ouvrage devait avoir
deux volumes in-4. Mais il sentit les inconvniens de cette mthode
ngative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'tat de
faire des frais d'impression si considrables. Il concentra toutes ses
facults dans la mditation la plus profonde pour donner  son ouvrage
une forme positive, et le rduire  de plus troites proportions. Le
rsultat de ce nouveau travail fut la premire dition de la _Science
nouvelle_, qui parut en 1725.

La _Science nouvelle_ fut attaque par les protestans et par les
catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le systme de Vico
d'tre contraire  la religion, le journal de Leipsig insrait
un article envoy par un autre compatriote de Vico, dans
lequel on lui reprochait d'avoir _appropri son systme au got de
l'glise romaine_. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un
mot remarquable: _N'est-ce pas un caractre commun  toute religion
chrtienne, et mme  toute religion, d'tre fonde sur le dogme de la
Providence_. Recueil des Opuscules, t. 1, p. 141.--L'accusation de
Damiano a t reproduite en 1821, par M. Colangelo.[9]

[Note 9: Damiano Romano. Dfense historique des lois grecques
venues  Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736,
in-4.--Quatorze Lettres sur le troisime principe de la science
nouvelle, relatif  l'origine du langage; ouvrage dans lequel on
montre par des preuves tires tant de la philosophie que de l'histoire
sacre et profane, que toutes les consquences de ce principe sont
fausses et errones, 1749.--Dans la prface de son premier ouvrage, il
reconnat que Vico a mrit l'immortalit; dans le second, fait aprs
la mort de Vico, il l'appelle plagiaire, etc.--Il croit prouver
d'abord que le systme de Vico n'est pas nouveau, et dans cette
partie, malgr la diffusion et le pdantisme, l'ouvrage est assez
curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le
mettre sur la voie.--Il soutient ensuite que ce systme est erron, et
particulirement contraire  la religion chrtienne. Le critique
bienveillant rappelle  cette occasion l'hrsie d'un Almricus (p.
139), dont on jeta, les cendres au vent.

M. Colangelo. _Essai de quelques considrations sur la Science
nouvelle_, ddi  M. Louis de Mdicis, ministre des finances. 1821.

Quelques admirateurs de Vico ont appuy ces injustes accusations,
qu'ils regardaient comme autant d'loges. Dans le dsir d'ajouter Vico
 la liste des philosophes du 18e sicle, ils ont prtendu qu'il
avait obscurci son livre  dessein, pour le faire passer  la censure.
Cette tradition, dont on rapporte l'origine  Genovesi, a pass de lui
 Galanti son biographe, et ensuite  M. de A. Les personnes qui ont
le plus tudi Vico, MM. de A. et Jannelli n'y ajoutent aucune foi, et
la lecture du livre suffit pour la rfuter.]

On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la mthode analytique
qu'il avait suivie d'abord pour donner  son livre une forme
synthtique. Dans la seconde dition (1730), il part souvent des ides
de la premire comme de principes tablis, et les exprime en formules
qu'il emploie ensuite sans les expliquer.

Dans la dernire dition (1744), l'obscurit et la confusion
augmentent. On ne peut s'en tonner lorsqu'on sait comment elle fut
publie. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs;
depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il parat que son
fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis
l'dition de 1730, et les intercala  la suite des passages auxquels
elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec
le texte auquel il n'osait toucher.

La plupart des retranchemens que nous nous sommes permis, portent sur
ces additions.

Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considrable, intitul:
_Ide de l'ouvrage_, et que nous ayons abrg de moiti la _Table
chronologique_, nous n'avons rellement rien retranch du 1er
livre. Tout ce que nous avons pass dans la table, se trouve plac
ailleurs, et plus convenablement. Quant  l'_Ide de l'ouvrage_, Vico
avoue lui-mme, en tte de l'dition de 1730, qu'il y avait mis
d'abord une sorte de prface qu'il supprima, et qu'il crivit cette
explication du frontispice pour remplir exactement le mme nombre de
pages. Ce frontispice est une sorte de reprsentation allgorique de
la _Science nouvelle_. Debout sur le globe terrestre, la Mtaphysique
en extase contemple l'oeil divin dans le mystrieux triangle; elle
en reoit un rayon qui se rflchit sur la statue d'Homre (des pomes
duquel l'auteur doit tirer une grande partie de ses preuves). Le globe
pose sur un autel qui porte aussi le feu sacr et le bton augural, la
torche nuptiale et l'urne funraire, symboles des premiers principes
de la socit. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux,
les balances, etc., dsignent autant de parties du systme.

C'est sur le second livre que portent les principaux retranchemens. Le
plus considrable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir
traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et
latine. Il comprend, dans le deuxime volume de l'dition de Milan
(1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179,
182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejet
l'extrait  la fin de la traduction. Pour ne point juger cette
partie du systme avec une injuste svrit, il faut se rappeler qu'au
temps de Vico, la science mythologique tait encore frappe de
strilit par l'opinion ancienne qui ne voyait que des dmons dans les
dieux du paganisme, ou renferme dans le systme presque aussi
infcond de l'apothose. Vico est un des premiers qui aient considr
ces divinits comme autant de symboles d'ides abstraites.

Les autres retranchemens du livre II, comprennent les pages 7-12,
40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288.
Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84,
133, 138-140, 143-4.

               *       *       *

Nous avons mentionn,  l'poque de leur publication, tous les
ouvrages importans de Vico. 1708. _De nostri temporis studiorum
ratione._--1710. _De antiquissim Italorum sapienti ex originibus
lingu latin eruend_; trad. en italien, 1816, Milan.--1716. _Vita di
Marcesciallo Antonio Caraffa._--1721. _De uno juris universi
principio._ _De constanti jurisprudentis._--Enfin les trois ditions
de la _Scienza nuova_, 1725, 1730, 1744. La premire a t rimprime,
en 1817,  Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernire
l'a t, en 1801,  Milan;  Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818?
1821? Elle a t traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig,
1822.--Pour complter cette liste, nous n'aurons qu' suivre l'diteur
des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa,
les a recueillis en quatre volumes in-8 (Naples, 1818). Nous n'avons
trouv qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes
faites par Vico sur l'Art potique d'Horace. Ces notes peu
remarquables ne portent point de date. Elles ont t publies
rcemment.--Les pices indites publies, en 1818, par M. Antonio
Giordano, se trouvent aussi dans le recueil de M. de Rosa.

Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs crits
en prose italienne. Le plus curieux est le mmoire de Vico sur sa
vie. L'estimable diteur, descendant d'un protecteur de Vico,
y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouve dans ses papiers,
et a complt la vie de Vico d'aprs les dtails que lui a transmis le
fils mme du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et
158-168 de ce volume. Nous en avons donn un extrait. Les autres
pices sont moins importantes.--1715. Discours sur les repas somptueux
des Romains, prononc en prsence du duc de Medina-Celi,
vice-roi.--Oraison funbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse
d'Althann, mre du vice-roi. Beaucoup d'originalit. Comparaison
remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde
guerre punique.--1727. Oraison funbre d'Angiola Cimini, marquise de
la Petrella. L'argument est trs beau: _Elle a enseign par l'exemple
de sa vie la douceur et l'austrit_ (il soave austero) _de la vertu_.

               *       *       *

Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de
lettres, en italien. Le principal opuscule est la _Rponse  un
article du journal littraire d'Italie_. C'est l qu'il juge Descartes
avec l'impartialit que nous avons admire plus haut. Dans deux
lettres que contient aussi ce volume (au pre de Vitr, 1726, et  D.
Francesco Solla, 1729), il attaque la rforme cartsienne, et l'esprit
du 18e sicle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manire
loquente.--Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y
trouve l'opinion reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la
divine Comdie est plus admirable encore dans le purgatoire et le
paradis que dans cet enfer si exclusivement admir.--1730. Pourquoi
les orateurs russissent mal dans la posie.--De la grammaire.--1720.
Remercment  un dfenseur de son systme. Dans cette lettre curieuse,
Vico explique le peu de succs de la _Science nouvelle_. On y trouve
le passage suivant: Je suis n dans cette ville, et j'ai eu affaire 
bien des gens pour mes besoins. Me connaissant ds ma premire
jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le
mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et
nous reste profondment grav dans la mmoire, il devient une rgle
d'aprs laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite
de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignit; comment
pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? etc.--1725. Lettre
dans laquelle il se flicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit,
ce qui lui a donn le loisir de composer la _Science nouvelle_ (_Voy._
l'avant-dernire page du discours.)--Lettre fort belle sur un ouvrage
qui traitait de la morale chrtienne,  Mgr. Muzio Gata.--Lettre au
mme, dans laquelle il donne une ide de son livre _De antiqu
sapienti Italorum_. Il y a quelques annes que j'ai travaill  un
systme complet de mtaphysique. J'essayais d'y dmontrer que l'homme
est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est
gomtre dans le monde des grandeurs concrtes, c'est--dire dans
celui de la nature et des corps. En effet, dans la gomtrie l'esprit
humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par
consquent, est infinie; ce qui faisait dire  Galile que quand nous
sommes rduits au point, il n'y a plus lieu ni  l'augmentation, ni 
la diminution, ni  l'galit... Non-seulement dans les problmes,
mais aussi dans les thormes, connatre et faire, c'est la mme chose
pour le gomtre comme pour Dieu.

Les rponses des hommes de lettres auxquels crit Vico, donnent une
haute ide du public philosophique de l'Italie  cette poque. Les
principaux sont Muzio Gata, archevque de Bari; un prdicateur
clbre, Michelangelo, capucin; Nicol Concina, de l'ordre des
Prcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel,  Padoue,
qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Marin
Alfani, du mme ordre, qui assure avoir t comme ressuscit aprs une
longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de
Laurenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions
humaines; enfin l'abb Antonio Conti, noble vnitien, auteur d'une
tragdie de Csar, et qui tait li avec Leibnitz et Newton. Vico
tait aussi en correspondance avec le clbre Gravina, avec Paolo
Doria, philosophe cartsien, et avec ce prodigieux Aulisio,
professeur de droit,  Naples, qui savait neuf langues, et qui crivit
sur la mdecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi
de Vico, Aulisio se rconcilia avec lui aprs la lecture du discours
_De nostri temporis studiorum ratione_. Nous n'avons ni les lettres
qu'il crivit  ces trois derniers ni leurs rponses.

               *       *       *

Dans le troisime volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle
que le gnie philosophique n'exclut point celui de la posie. Ainsi
sont dranges sans cesse les classifications rigoureuses des
modernes. Quoi de plus subtil, et en mme temps de plus potique que
le gnie de Platon? Vico prsente, par ce double caractre, une
analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comdie.

Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand pome philosophique de
la _Science nouvelle_, que Vico rappelle la profondeur et la sublimit
de Dante. Dans ses posies, proprement dites, il a trop souvent
sacrifi au got de son sicle. Trop souvent son gnie a t resserr
par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant
plusieurs de ces pices se font remarquer par une grande et noble
facture. Voyez particulirement, l'exaltation de Clment XII, le
pangyrique de l'lecteur de Bavire, Maximilien Emmanuel; la mort
d'Angela Cimini; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin un
pithalame dans lequel il met plusieurs des ides de la _Science
nouvelle_, dans la bouche de Junon.

Nous ne nous arrterons que sur les posies o Vico a exprim un
sentiment personnel. La premire est une lgie qu'il composa  l'ge de
vingt-cinq ans (1693); elle est intitule _Penses de mlancolie_. 
travers les _concetti_ ordinaires aux potes de cette poque, on y
dmle un sentiment vrai: Douces images du bonheur, venez encore
aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honntes et
modrs, gloire et trsors acquis par le mrite, paix cleste de l'me,
(et ce qui est plus poignant  mon coeur) amour dont l'amour est le
prix, douce rciprocit d'une foi sincre!... Long-temps aprs, sans
doute de 1720  1730, il rpond par un sonnet  un ami qui dplorait
l'ingratitude de la patrie de Vico. Ma chre patrie m'a tout refus!...
Je la respecte et la rvre. Utile et sans rcompense, j'ai trouv dj
dans cette pense une noble consolation. Une mre svre ne caresse
point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est pas moins
honore... La pice suivante, la dernire du recueil de ses posies,
prsente une ide analogue  celle du dernier morceau qu'il a crit en
prose (_Voy._ la fin du _Discours_). C'est une rponse au cardinal
Filippo Pirelii, qui avait lou la _Science nouvelle_ dans un sonnet.
Le destin s'est arm contre un misrable, a runi sur lui seul tous les
maux qu'il partage entre les autres hommes, et a abreuv son corps et
ses sens des plus cruels poisons. Mais la Providence ne permet pas que
l'me qui est  elle soit abandonne  un joug tranger. Elle l'a
conduit, par des routes cartes,  dcouvrir son oeuvre admirable du
monde social,  pntrer dans l'abme de sa sagesse les lois ternelles
par lesquelles elle gouverne l'humanit. Et grce  vos louanges, 
noble pote, dj fameux, dj _antique_ de son vivant, il vivra aux
ges futurs, l'infortun Vico!

               *       *       *

Le quatrime volume renferme ce que Vico a crit en latin. La vigueur
et l'originalit avec lesquelles il crivait en cette langue et fait
la gloire d'un savant ordinaire.

1696. _Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S.
Stephani comitis atque in regno Neap. Pro rege oratio._--1697. _In
funere Catharin Aragoni Segorbiensium ducis oratio._--1702. _Pro
felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique
orbis monarch oratio._--1708. _De nostri temporis studiorum ratione
oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap.
Academi._--1738. _In Caroli et Mari Amali utriusque Sicili regum
nuptiis oratio._--_Oratiuncula pro adsequend laure in utroque
jure._--_Carolo Borbonio utriusque Sicili Regi R. Neap.
Academia._--_Carolo Borbonio utriusque Sicili Regi epistola._

1729. _Vici vindici sive not in acta eruditorum Lipsiensia mensis
augusti A. 1727, ubi inter nova literaria unum extat de ejus libro,
cui titulus: Principi d'una scienza nuova d'intorno alla commune
natura delle nazioni._ Cet article, o l'on reproche  Vico d'avoir
_appropri son systme au got de l'glise romaine_, avait t envoy
par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico rpond  un
adversaire obscur, ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait
la position cruelle o se trouvait alors l'auteur. Lecteur impartial,
dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dict cet
opuscule au milieu des douleurs d'une maladie mortelle, et lorsque je
courais les chances d'un remde cruel qui, chez les vieillards,
dtermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis
vingt ans j'ai ferm tous les livres, afin de porter plus
d'originalit dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre
o j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanit. Ce qui rend
cet opuscule prcieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico dclare que
le sujet propre de la Science nouvelle, c'est _la nature commune aux
nations_, et que son systme du droit des gens n'en est que le
principal corollaire.

1708. _Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem
infestioremque quam stultum sibi esse neminem._ Nul n'a d'ennemi plus
cruel et plus acharn que l'insens ne l'est de lui-mme.--1732. _De
mente heroic oratio habita in R. Neap. academi._ L'hrosme dont
parle Vico est celui d'une grande me, d'un gnie courageux qui ne
craint point d'embrasser dans ses tudes l'universalit des
connaissances, et qui veut donner  sa nature le plus haut
dveloppement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonn
 l'enthousiasme qu'inspire la science considre dans son ensemble et
dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une
composition trs rapide, est surtout remarquable par la
chaleur et la posie du style. L'auteur avait cependant
soixante-quatre ans.

Ajoutez  cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de
belles inscriptions. Voici l'indication des plus considrables:
Inscriptions funraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo
de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, gnral des armes
impriales dans le royaume de Naples.--Autre en l'honneur de
l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles
Borrome.--Autre en l'honneur de l'impratrice lonore, faite par
ordre du cardinal Wolfgang de Scratembac, vice-roi.

               *       *       *

Nous avons dj nomm la plupart des auteurs qui ont mentionn Vico
(Journal de Trvoux, 1726, septembre; page 1742).--Journal de Leipsig,
1727, aot, page 383.--Bibliothque ancienne et moderne de Leclerc,
tome XVIII, partie II, pag. 426.--Damiano Romano.--Duni? Governo
civile.--Cesarotti (sur Homre).--Parini (dans ses cours  Milan).--Joseph
de Cesare. Penses de Vico sur.... 18...?--Signorelli.--Romagnosi (de
Parme).--L'abb Talia. Lettres sur la philosophie morale, 1817,
Padoue.--Colangelo--(_Biblioteca analitica, passim_).--Joignez-y Herder,
dans ses opuscules, et Wolf dans son _Muse des sciences de l'antiquit_
(tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la partie de la Science
nouvelle relative  Homre.--Aucun Anglais, aucun cossais, que je
sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure
rcemment publie sur l'tat des tudes en Allemagne et en Italie.--En
France, M. Salfi est le premier qui ait appel l'attention du public sur
la Science nouvelle, dans son _loge de Filangieri_, et dans plusieurs
numros de la _Revue Encyclopdique_, t. II, p. 540; t. VI, p. 364; t.
VII, p. 343.--_Voy._ aussi _Mmoires du comte Orloff sur Naples_, 1821,
t. IV, p. 439, et t. V, p. 7.

               *       *       *

Vico n'a point laiss d'cole; aucun philosophe italien n'a
saisi son esprit dans tout le sicle dernier; mais un assez
grand nombre d'crivains ont dvelopp quelques-unes de ses ides.
Nous donnons ici la liste des principaux.

Genovesi (n en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux
des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (_les
Institutions_ et la _Diceosina_), je donne les titres de tous les
livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient  mme de faire
de plus amples recherches.--Leons d'conomie politique et
commerciale.--Mditations philosophiques (sur la religion et la
morale), 1758.--Institutions de mtaphysique  l'usage des
commenans.--Lettre acadmique (sur l'utilit des sciences, contre le
paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.--Logique  l'usage des jeunes gens,
1766 (divise en cinq parties: _emendatrice_, _inventrice_,
_giudicatrice_, _ragionatrice_, _ordonatrice_. On estime le dernier
chapitre, _Considrations sur les sciences et les arts_).--Trait des
sciences mtaphysiques, 1764 (divis en cosmologie, thologie,
anthropologie).--Dicosine, ou science des droits et des devoirs de
l'homme, 1767; ouvrage inachev. C'est surtout dans le troisime
volume de la Dicosine que Genovesi expose des ides analogues 
celles de Vico.

Filangieri (n en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme clbre n'ait
rien crit qui se rattache au systme de Vico, nous croyons devoir le
placer dans cette liste.  l'poque de sa mort prmature, il mditait
deux ouvrages; le premier et t intitul: _Nouvelle science des
sciences_; le second: _Histoire civile, universelle et perptuelle_.
Il n'est rest qu'un fragment trs court du premier, et rien du
second. J'ai cherch inutilement ce fragment.

Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage trs
superficiel et qui exagre tous les dfauts du Voyage d'Anacharsis.
Les hypothses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus
paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles
drivent. Ce sont -peu-prs les mmes ides sur l'_Histoire
ternelle_, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze
tables, sur l'ge et la patrie d'Homre, etc. Au moment o
les perscutions garrent la raison du malheureux Cuoco, il dtruisit
un travail fort remarquable, dit-on, sur le systme de la Science
nouvelle.

L'infortun Mario Pagano (n en 1750, mort en 1800), est de tous les
publicistes celui qui a suivi de plus prs les traces de Vico. Mais
quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses _Saggi politici_,
les ides de Vico ont autant perdu en originalit que gagn en clart.
Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des
religions, des gouvernemens, des lois, des moeurs, de la posie,
etc. Le caractre religieux de la Science nouvelle a disparu. Les
explications physiologiques qu'il donne  plusieurs phnomnes
sociaux, tent au systme sa grandeur et sa posie, sans l'appuyer sur
une base plus solide. Nanmoins les _Essais politiques_ sont encore le
meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points
principaux dans lesquels il s'en carte. 1 Il pense avec raison que
la _seconde barbarie_, celle du moyen ge, n'a pas t aussi semblable
 la premire que Vico parat le croire. 2 Il estime davantage la
sagesse orientale. 3 Il ne croit pas que _tous_ les hommes aprs le
dluge soient tombs dans un tat de brutalit complte. 4 Il
explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais
par la jalousie. Les plus forts auraient enlev les plus belles,
auraient ainsi form les premires familles et fond la premire
noblesse. 5 Il croit qu' l'origine de la socit, les hommes
furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais
chasseurs et pasteurs.

Chez tous les crivains que nous venons d'numrer, les ides de Vico
sont plus ou moins modifies par l'esprit franais du dernier sicle.
Un philosophe de nos jours me semble mieux mriter le titre de
disciple lgitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employ  la
bibliothque royale de Naples, qui a publi, en 1817, un ouvrage
intitul: _Essai sur la nature et la ncessit de la science des
choses et histoires humaines_. Nous n'entreprendrons pas de juger ce
livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble
pas tenir assez de compte de la perfectibilit de l'homme.
Il compare trop rigoureusement l'humanit  un individu, et croit
qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilit (page 58).

               *       *       *

Il ne nous reste qu' donner la liste des principaux auteurs franais,
anglais et allemands qui ont crit sur la philosophie de l'histoire.
Lorsque nous n'tions pas sr d'indiquer avec exactitude le titre de
l'ouvrage, nous avons rapport seulement le nom de l'auteur.

FRANCE. Bossuet. Discours sur l'histoire universelle, 1681.--Voltaire.
Philosophie de l'histoire. Essai sur l'esprit et les moeurs des
nations, commenc en 1740, imprim en 1785.--Turgot. Discours sur les
avantages que l'tablissement du christianisme a procurs au genre
humain. Autre sur les progrs de l'esprit humain. Essais sur la
gographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrs et
dcadences alternatives des sciences et des arts. Penses dtaches.
Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus
profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a crits 
l'ge de vingt-cinq ans, lorsqu'il tait au sminaire, de 1750  1754.
_Voy._ le second volume des oeuvres compltes, 1810.--Condorcet.
Esquisse d'un tableau historique des progrs de l'esprit humain; crit
en 1793, publi en 1799.--Mme de Stal, _passim_, et surtout dans
son ouvrage sur la Littrature considre dans ses rapports avec les
institutions politiques.--Walckenar. Essai sur l'histoire de l'espce
humaine.--Cousin. De la philosophie de l'histoire; trs court, mais
trs loquent, dans ses Fragmens philosophiques; crit en 1818,
imprim en 1826.

ANGLETERRE. Ferguson. Essai sur l'histoire de la socit civile, 1767;
trad.--Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la
socit, 1771.--Kames. Essais sur l'histoire de l'homme,
1773.--Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanit, 1780.--Price...
1787.--Priestley. Discours sur l'histoire; traduits.

ALLEMAGNE. Iselin. Histoire du genre humain, 1764.--Herder.
Ides philosophiques sur l'histoire de l'humanit, 1772 (traduit par
M. Edgard Quinette, 1837).--Kant. Ide de ce que pourrait tre une
histoire universelle, considre dans les vues d'un citoyen du monde
(traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II, an VIII). Autres
opuscules du mme, sur l'identit de la race humaine, sur le
commencement de l'histoire du genre humain, sur la thorie de la pure
religion morale, etc. (traduits dans le mme volume du Conservateur,
ou dans les Archives philosophiques et littraires, tome
VIII).--Lessing. ducation du genre humain, 1786.--Meiners. Histoire
de l'humanit, 1786. Voyez aussi ses autres ouvrages _passim_.--Carus.
Ides pour servir  l'histoire du genre humain.--Ancillon. Essais
philosophiques, ou nouveaux mlanges, etc., 1817. _Voy._ philosophie
de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilit, dans le second
(crit en franais).

Ajoutez  cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est
moins gnral, mais qui n'en sont pas moins propres  clairer la
philosophie de l'histoire; tels que l'Histoire de la culture et de la
littrature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.




TABLE DES MATIRES.


  AVIS DU TRADUCTEUR.

  DISCOURS SUR LE SYSTME ET LA VIE DE VICO.                    pag. I

  APPENDICE DU DISCOURS.                                          XLIX

  LIVRE Ier--_Des principes_.--Argument.                             1

           CHAPITRE Ier Table chronologique.                         5

           CHAP.    II. Axiomes.                                    24

           CHAP.   III. Trois principes fondamentaux.               75

           CHAP.    IV. De la Mthode.                              81

  LIVRE II.--_De la sagesse potique_.--Argument.                   93

           CHAP.   Ier Sujet de ce Livre.                          101

           CHAP.   II. De la Mtaphysique potique.                108

           CHAP.  III. De la Logique potique.                     125

           CHAP.   IV. De la Morale potique.                      168

           CHAP.    V. Du Gouvernement de la famille, ou conomie
                       dans les ges potiques.                    174

           CHAP.   VI. De la Politique potique.                   186

           CHAP.  VII. De la Physique potique.                    221

           CHAP. VIII. De la Cosmographie potique.                231

           CHAP.   IX. De l'Astronomie potique.                   233

           CHAP.    X. De la Chronologie potique.                 235

           CHAP.   XI. De la Gographie potique.                  239

                              Conclusion de ce Livre.              247

  LIVRE III.--_Dcouverte du vritable Homre_.--Argument.         249

           CHAP.   Ier De la Sagesse philosophique que l'on
                       attribue  Homre.                          252

           CHAP.   II. De la Patrie d'Homre.                      258

           CHAP.  III. Du temps o vcut Homre.                   260

           CHAP.   IV. Pourquoi le gnie d'Homre dans la posie
                       hroque ne peut jamais tre gal.         264

           CHAP.    V. Observations philosophiques devant servir
                        la dcouverte du vritable Homre.        268

           CHAP.   VI. Observations philologiques, etc.            274

           CHAP.  VII. Dcouverte du vritable Homre.             278

  APPENDICE.--Histoire raisonne des potes dramatiques et
              lyriques.                                            283

  LIVRE IV.--DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.--Argument.  287

           CHAP.   Ier--INTRODUCTION.--Trois sortes de nature de
                        moeurs, de droits naturels, de
                        gouvernemens.                              291

           CHAP.   II. Trois espces de langues et de caractres.  296

           CHAP.  III. Trois espces de jurisprudences, d'autorits
                       de raisons.--Corollaires relatifs  la
                       politique et au droit des Romains.          299

           CHAP.   IV. Trois espces de Jugemens.--Corollaire
                       relatif au duel et aux reprsailles.--Trois
                       priodes dans l'histoire des moeurs et de
                       la jurisprudence.                           309

           CHAP.    V. Autres preuves, tires des caractres propres
                       aux aristocraties hroques.                321

           CHAP.   VI. Autres preuves tires de la manire dont
                       chaque forme de la socit se combine avec
                       la prcdente.                              334

           CHAP.  VII. Dernires preuves.                          342

  LIVRE V.--_Retour des mmes rvolutions, lorsque les socits
            dtruites se relvent de leurs ruines._--Argument.     355

           CHAP.   Ier Objet de ce Livre--Retour de l'ge divin.   357

           CHAP.   II. Comment les nations parcourent de nouveau la
                       carrire qu'elles ont fournie, conformment
                        la nature ternelle des fiefs.--Que
                       l'ancien droit politique des Romains se
                       renouvela dans le droit fodal. (Retour de
                       l'ge hroque.).                           362

           CHAP.  III. Coup-d'oeil sur le monde politique, ancien
                       et moderne.                                 371

           CHAP.   IV. Conclusion.--D'une rpublique ternelle
                       fonde dans la nature par la providence
                       divine, et qui est la meilleure possible
                       dans chacune de ses formes diverses.        376

  APPENDICE DU SECOND LIVRE.--Explication de la mythologie
                       grecque et romaine.
                                                                   389




PRINCIPES

DE

LA PHILOSOPHIE

DE L'HISTOIRE.




LIVRE PREMIER.

DES PRINCIPES.




ARGUMENT.


_On ne peut dterminer quelles lois observe la civilisation dans son
dveloppement, sans remonter  son origine._ _L'auteur prouve d'abord
la ncessit de suivre dans cette recherche une nouvelle mthode, par
l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit sur
l'histoire ancienne jusqu' la seconde guerre punique_ (chap. I.)--_Il
expose ensuite sous la forme d'axiomes, les vrits gnrales qui font
la base de son systme_ (chap. II.)-_-Il indique enfin les trois
grands principes d'o part la science nouvelle, et la mthode qui lui
est propre_ (chap. III et IV.)


_Chap. I._ TABLE CHRONOLOGIQUE. _Vaines prtentions des
gyptiens  une science profonde et  une antiquit exagre. Le
peuple hbreux est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des
premiers sicles en trois priodes._--1. _Dluge. Gans. ge d'or.
Premier Herms._--2. _Hercule et les Hraclides. Orphe. Second
Herms. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la
Sicile._--3. _Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pythagore. Servius
Tullius. Hsiode, Hippocrate et Hrodote. Thucydide; guerre du
Ploponse. Xnophon; Alexandre. Lois Publilia et Petilia. Guerre de
Tarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique._

_Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondemens d'une
critique nouvelle_: 1 _La civilisation de chaque peuple a t son
propre ouvrage, sans communication du dehors_; 2 _On a exagr la
sagesse ou la puissance des premiers peuples_; 3 _On a pris pour des
individus des tres allgoriques ou collectifs_ (_Hercule_, _Herms_.)


_Chap. II._ AXIOMES. 1-22. _Axiomes gnraux._ 23-114. _Axiomes
particuliers._==1-4. _Rfutation des opinions que l'on s'est formes
jusqu'ici sur les commencemens de la civilisation._--5-15. _Fondemens
du_ vrai. _Mditer le monde social dans son ide ternelle._--16-22.
_Fondemens du_ certain. _Apercevoir le monde social dans sa
ralit._==23-28. _Division des peuples anciens en hbreux et gentils.
Dluge universel. Gans_.--28-30. _Principes de la thologie
potique._--31-40. _Origine de l'idoltrie, de la divination, des
sacrifices._--41-46. _Principes de la mythologie historique._--47-62.
_Potique._--47-49. _Principe des caractres potiques._--50-62. _Suite
de la potique. Fable, convenance, pense, expression, chant,
vers._--63-65. _Principes tymologiques._--66-96. _Principes de
l'histoire idale._--70-84. _Origine des socits._--84-96. _Ancienne
histoire romaine._--97-103. _Migrations des peuples._--104-114.
_Principes du droit naturel._


_Chap. III._ TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.--_Religions et croyance 
une Providence, mariages et modration des passions, spultures et
croyance  l'immortalit de l'me._


_Chap. IV._ DE LA MTHODE.--_Le point de dpart de la science nouvelle
est la premire pense_ humaine _que les hommes durent concevoir, 
savoir, l'ide d'un Dieu._==_Cette science emploie d'abord des
preuves_ philosophiques, _ensuite des preuves_ philologiques.

_Les preuves_ philosophiques _elles-mmes sont ou thologiques ou
logiques. La science nouvelle est une_ dmonstration historique de la
Providence; _elle trace le cercle ternel d'une_ histoire idale _dans
lequel tourne l'histoire relle de toutes les nations. Elle s'appuie
sur une_ critique nouvelle, _dont le criterium est le_ sens commun du
genre humain. _Cette critique est le fondement d'un nouveau
systme du_ droit des gens.

Preuves philologiques, _tires de l'interprtation des fables, de
l'histoire des langues, etc._




LIVRE PREMIER.

DES PRINCIPES.




CHAPITRE PREMIER.

TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PRPARATION DES MATIRES QUE DOIT METTRE EN
OEUVRE LA SCIENCE NOUVELLE.


La table chronologique que l'on a sous les yeux embrasse l'histoire du
monde ancien, depuis le dluge jusqu' la seconde guerre punique, en
commenant par les Hbreux, et continuant par les Chaldens, les
Scythes, les Phniciens, les gyptiens, les Grecs et les Romains. On y
voit figurer des hommes ou des faits clbres, lesquels sont
ordinairement placs par les savans dans d'autres temps, dans d'autres
lieux, ou qui mme n'ont point exist. En rcompense nous y tirons des
tnbres profondes o ils taient rests ensevelis, des hommes et des
faits remarquables, qui ont puissamment influ sur le cours des choses
humaines; et nous montrons combien les explications qu'on a
donnes sur l'_origine de la civilisation_, prsentent d'incertitude,
de frivolit et d'inconsquence.

               *       *       *

Mais toute tude sur la civilisation paenne doit commencer par un
examen svre des prtentions des nations anciennes, et surtout des
gyptiens,  une antiquit exagre. Nous tirerons deux utilits de
cet examen: celle de savoir  quelle poque,  quel pays il faut
rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer
par des preuves, humaines  la vrit, tout le systme de notre
religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le
peuple hbreu, que le premier homme fut Adam, cr en mme temps que
ce monde par le Dieu vritable.[10]

[Note 10: V. p. 50, dition de Milan, 1801.]

Notre chronologie se trouve entirement contraire au systme de
Marsham, qui veut prouver que les gyptiens devancrent toutes les
nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs
rites sacrs et leurs rglemens civils, transmis aux autres peuples,
auraient t reus des Hbreux avec quelques changemens. Avant
d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquit, il faut avouer
qu'elle ne parat pas avoir profit beaucoup aux gyptiens. Nous
voyons dans les Stromates de saint Clment d'Alexandrie, que les
livres du leurs prtres, au nombre de quarante-deux, couraient
alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en
philosophie et en astronomie. Leur mdecine, selon Galien, _de
Medicin mercuriali_, tait un tissu de purilits et d'impostures.
Leur morale tait dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait
mme la prostitution. Leur thologie n'tait que superstitions,
prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restrent chez
eux dans l'enfance; et quant  la magnificence de leurs pyramides, on
peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie.

C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalt l'antique sagesse des
gyptiens. La cit d'Alexandre unit la subtilit africaine  l'esprit
dlicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les
choses divines. Clbre comme la _mre des sciences_, dsigne chez
les Grecs par le nom de [Grec: polis], _la ville_ par excellence,
elle vit son Muse aussi clbre que l'avaient t  Athnes
l'acadmie, le lyce et le portique. L s'leva le grand prtre
Manton, qui donna  toute l'histoire de l'gypte l'interprtation
d'une sublime thologie naturelle, prcisment comme les philosophes
grecs avaient donn  leurs fables nationales un sens tout
philosophique. (_Voy._ le commencement du livre II.) Dans ce grand
entrept du commerce de la Mditerrane et de l'Orient, un peuple si
vaniteux[11], avide de superstitions nouvelles, imbu du prjug
de son antiquit prodigieuse et des vastes conqutes de ses rois,
ignorant enfin que les autres nations paennes avaient pu, sans rien
savoir l'une de l'autre, concevoir des ides uniformes sur les dieux
et sur les hros, ce peuple, dis-je, ne put s'empcher de croire que
tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui,
taient d'origine gyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient
leur Jupiter et leur Hercule; il dcida que son Jupiter Ammon tait le
plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de
l'Hercule gyptien.

[Note 11: _Glori animalia_, et dans Tacite: _Gens novarum
religionum avida_.]

Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les
gyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans
d'antiquit, encore a-t-il t rfut victorieusement par Giacomo
Cappello dans son _Histoire sacre et gyptienne_. Cette antiquit
n'est pas mieux prouve par le Pimandre. Ce livre que l'on a vant
comme contenant la doctrine d'Herms, est l'oeuvre d'une imposture
vidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le
platonisme, et Saumaise ne le considre que comme une compilation
indigeste.

L'intelligence humaine, tant infinie de sa nature, exagre les choses
qu'elle ignore, bien au-del de la ralit. Enfermez un homme endormi
dans un lieu trs troit, mais parfaitement obscur, l'horreur des
tnbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le
trouvera en touchant les murs qui l'environnent. Voil ce qui a
tromp les gyptiens sur leur antiquit.

Mme erreur chez les Chinois, qui ont ferm leur pays aux trangers,
comme le firent les gyptiens jusqu' Psammtique, et les Scythes
jusqu' l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jsuites ont
vant l'antiquit de Confucius, et ont prtendu avoir lu des livres
imprims avant Jsus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informs ne
placent Confucius que cinq cents ans avant notre re, et assurent que
les Chinois n'ont trouv l'imprimerie que deux sicles avant les
Europens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des
livres sacrs de l'gypte, n'offre qu'ignorance et grossiret dans le
peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se rduit  une suite de
prceptes moraux dont l'observance est impose  ces peuples par leur
lgislation.

Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquit, une
tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les
gyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer mme
avant les Assyriens deux rois puissans, Tanas le scythe, et
l'gyptien Ssostris. D'abord Tanas part avec une arme innombrable
pour conqurir l'gypte, ce pays si bien dfendu par la nature contre
une invasion trangre. Ensuite Ssostris, avec une arme non moins
nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins
inconnue jusqu' ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore 
cette dernire poque qui est celle de la plus haute civilisation des
Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut
rpondre  Darius qu'en lui envoyant des signes matriels sans pouvoir
mme crire sa pense en hiroglyphes. Les deux conqurans traversent
l'Asie avec leurs prodigieuses armes sans la soumettre ni aux Scythes
ni aux gyptiens. Elle reste si bien indpendante, qu'on y voit
s'lever ensuite la premire des quatre monarchies les plus clbres,
celle des Assyriens.

La prtention de ces derniers  une haute antiquit est plus
spcieuse. En premier lieu leur pays est situ dans l'intrieur des
terres, et nous dmontrerons dans ce livre que les peuples habitrent
d'abord les contres mditerranes et ensuite les rivages. Ajoutez
qu'on regarde gnralement les Chaldens comme les premiers sages du
paganisme, en plaant Zoroastre  leur tte. De la tribu chaldenne,
se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la
premire se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldens ont
t jusqu' prtendre qu'ils avaient conserv des observations
astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru  ces
observations ant-diluviennes, et a prtendu qu'elles avaient t
inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui
devaient les prserver du dluge ou du l'embrasement du monde. On peut
placer les deux colonnes dans le _Muse de la crdulit_.

Les Hbreux au contraire, trangers aux nations paennes,
comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le
nombre exact des annes coules depuis la cration; c'est le calcul
de Philon, approuv par les critiques les plus svres, et dont celui
d'Eusbe ne s'carte d'ailleurs que de quinze cents ans, diffrence
bien lgre en comparaison des altrations monstrueuses qu'ont fait
subir  la chronologie les Chaldens, les Scythes, les gyptiens et
les Chinois. Il faut bien reconnatre que les Hbreux ont t le
premier peuple, et qu'ils ont conserv sans altration les monumens de
leur histoire depuis le commencement du monde.

Aprs les _Hbreux_, nous plaons les _Chaldens_ et les _Scythes_,
puis les _Phniciens_. Ces derniers doivent prcder les _gyptiens_,
puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances
astronomiques qu'ils avaient tires de la Chalde, et qu'ils leur ont
donn en outre les caractres alphabtiques, comme nous devons le
dmontrer.

               *       *       *

Si nous ne donnons aux gyptiens que la cinquime place dans cette
table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquits. Il nous en
reste deux grands dbris, aussi admirables que leurs pyramides. Je
parle de deux vrits historiques, dont l'une nous a t conserve par
Hrodote: 1 Ils divisaient tout le temps antrieurement coul en
trois ges, _ge des dieux_, _ge des hros_, _ge des hommes_; 2
pendant ces trois ges, trois langues correspondantes se
parlrent, langue hiroglyphique ou _sacre_, langue symbolique ou
_hroque_, langue _vulgaire_, celle dans laquelle les hommes
expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De
mme, Varron dans ce grand ouvrage _Rerum divinarum et humanarum_,
dont l'injure des temps nous a privs, divisait l'ensemble des sicles
couls en trois priodes, _temps obscur_, qui rpond  l'ge divin
des gyptiens, _temps fabuleux_, qui est leur ge hroque, enfin
_temps historique_, l'ge des hommes, dans la nomenclature gyptienne.

_Des nations civilises ou barbares, il n'en est aucune_, selon
l'observation de Diodore, _qui ne se regarde comme la plus ancienne,
et qui ne fasse remonter ses annales jusqu' l'origine du monde_. Les
gyptiens nous fourniront encore  l'appui de ce principe deux
traditions de vanit nationale, savoir, que Jupiter Ammon tait le
plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations
avaient pris leur nom de l'Hercule gyptien.

               *       *       *

[An du monde, 1656.] Le _dluge universel_ est notre point de dpart.
La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem,
chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez
les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de
ces deux fils de No durent se disperser dans la vaste fort qui
couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent
bientt les moeurs humaines, l'usage de la parole, devinrent
semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque
des hommes ant-diluviens. Mais lorsque la terre dessche put de
nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les gans pouvants
rapportrent ce terrible phnomne  un Dieu irrit. Telle est
l'origine de tant de Jupiter, qui furent adors des nations paennes.
De l la divination applique aux phnomnes du tonnerre, au vol de
l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent
une divination moins grossire; ils observrent le mouvement des
plantes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut
Zoroastre (selon Bochart, _le contemplateur des astres_.)--Ce systme
ruine ncessairement celui des tymologistes qui cherchent dans
l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les
nations sorties de Cham et de Japhet se crrent leurs langues dans
les contres mditerranes o elles s'taient fixes d'abord; puis
descendant vers les rivages, elles commencrent  commercer avec les
Phniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de
la Mditerrane et de l'Ocan.

[Ans du monde, 2000-2500.] Ds que les gans, quittant leur vie
vagabonde, se mettent  cultiver les champs, nous voyons commencer
l'_ge d'or_ ou _ge divin_ des Grecs, et quelques sicles aprs celui
du Latium, l'_ge de Saturne_, dans lequel les dieux vivaient sur la
terre avec les hommes.

Dans cet ge divin parat d'abord le premier Herms. _Les
gyptiens_, dit Jamblique, _rapportaient  cet Herms toutes les
inventions ncessaires ou utiles  la vie sociale_. C'est qu'Herms ne
fut point un sage, un philosophe divinis aprs sa mort, mais le
caractre idal des premiers hommes de l'gypte, qui sans autre
sagesse que celle de l'instinct naturel, y formrent d'abord des
familles, puis des tribus, et fondrent enfin une grande nation.[12]
D'aprs la division des trois ges que reconnaissaient les gyptiens,
Herms devait tre un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce
qu'on appelait l'_ge des dieux_ dans cette nomenclature.[13]

[Note 12: Est-il vrai que, dans cette priode, Herms ait port d'gypte
en Grce la connaissance des lettres et les premires lois? ou bien
Cadmus aurait-il enseign aux Grecs l'alphabet de la Phnicie? Nous ne
pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.--Les Grecs ne se servirent
point d'hiroglyphes comme les gyptiens, mais d'une criture
alphabtique, encore ne l'employrent-ils que bien des sicles
aprs.--Homre confia ses pomes  la mmoire des Rapsodes, parce que de
son temps les lettres alphabtiques n'taient point trouves, ainsi que
le soutient Josephe contre le sentiment d'Appion.--Si Cadmus et port
les lettres phniciennes en Grce, la Botie qui les et reues la
premire n'et-elle pas d ce distinguer par sa civilisation entre
toutes les parties de la Grce?--D'ailleurs quelle diffrence entre les
lettres grecques et les phniciennes?==Quant  l'introduction simultane
des lois et des lettres, les difficults sont plus grandes
encore.--D'abord le mot [Grec: nomos] ne se trouve nulle part dans
Homre.--Ensuite, est-il indispensable que des lois soient crites? n'en
existait-il pas en gypte avant Herms, inventeur des lettres? dira-t-on
qu'il n'y eut pas de lois  Sparte o Lycurgue avait dfendu aux
citoyens l'tude des lettres? ne voit-on pas dans Homre un Conseil des
hros, [Grec: boul], o l'on dlibrait de vive voix sur les lois, et
un Conseil du peuple, [Grec: agora], o on les publiait de la mme
manire. La Providence a voulu que les socits qui n'ont point encore
la connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les
coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont plus
civilises. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen ge, ce fut
encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les nations
europennes.]

[Note 13: Les hros investis du triple caractre de chefs des
peuples, de guerriers et de prtres, furent dsigns dans la Grce par
le nom d'_Hraclides_, ou enfans d'Hercule; dans la Crte, dans
l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de _Curtes_ (_quirites_,
de l'inusit _quir_, _quiris_, lance).]

[An du monde, 3223-3223.] L'_ge hroque_ qui suit celui des dieux,
est caractris par Hercule, Orphe et le second Herms. L'Occident a
ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui prsentent le mme caractre.
Autant de types idaux des fondateurs des socits, et des potes
thologiens. Si l'on s'obstine  ne voir que des hommes dans ces tres
allgoriques, que de difficults se prsentent![14]

[Note 14: Orphe surtout, si on le considre comme un individu,
offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres
bizarres.--D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie
de Mars, que comme le berceau de la civilisation.--Ce Thrace sait si
bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une posie
admirable.--Il ne trouve encore que des btes farouches dans ces
Grecs, auxquels tant de sicles auparavant Deucalion a enseign la
pit envers les dieux, dont Hellen a form une mme nation en leur
donnant une langue commune, chez lesquels enfin rgne depuis trois
cents ans la maison d'Inachus.--Orphe trouve la Grce sauvage, et en
quelques annes elle fait assez de progrs pour qu'il puisse suivre
Jason  la conqute de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est
point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.--Dans cette
expdition il a pour compagnons Castor et Pollux, frres d'Hlne,
dont l'enlvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un
seul homme nous prsente plus de faits qu'il ne s'en passerait en
mille annes!.... Ce sont peut-tre de semblables observations qui ont
fait conjecturer  Cicron, dans son livre sur la Nature des Dieux,
qu'_Orphe n'a jamais exist_. Elles s'appliquent, pour la plupart,
avec la mme force  Hercule,  Herms et  Zoroastre.

 ces difficults chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou
politiques. Orphe, voulant amliorer les moeurs de la Grce, lui
propose l'exemple d'un Jupiter adultre, d'une Junon implacable qui
perscute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dvore
ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir
le peuple le plus civilis, le plus vertueux, qu'Orphe lve les
hommes encore bruts  l'humanit et  la civilisation.

Guids par les principes de la science nouvelle, nous viterons ces
terribles cueils de la _mythologie_; nous verrons que ces fables,
dtournes de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient
dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne ft digne des fondateurs
des socits. La dcouverte des caractres potiques, des types
idaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein 
travers ces nuages sombres dont s'tait voile la _chronologie_.]

[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont port plus loin le
scepticisme: ils ont pens que la _guerre de Troie_ n'avait
jamais eu lieu, du moins telle qu'Homre la raconte; et ils ont
renvoy  la _Bibliothque de l'Imposture_ les Dictys de Crte, et les
Dars de Phrygie, qui en ont crit l'histoire en prose, comme s'ils
eussent t contemporains.

               *       *       *

[Vers 2950.] Dans le sicle qui suit immdiatement la guerre de Troie,
et  la suite des courses errantes d'ne et d'Antenor, de Diomde et
d'Ulysse, nous plaons _la fondation des colonies grecques de l'Italie
et de la Sicile_. C'est trois sicles avant l'poque adopte par les
chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en tonner, eux qui varient
de quatre cent soixante ans sur le temps o vcut Homre, l'auteur
le plus voisin de ces vnemens. La fondation de ces colonies
est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous cartons de la
chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison
puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas
eu assez de temps pour s'lever au point de richesse et de splendeur
o elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois,
Syracuse n'avait rien  envier  la magnificence et  la politesse
d'Athnes. Long-temps aprs, Crotone presque dserte fait piti 
Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens
habitans.

               *       *       *

[An du monde, 3223.] Le _temps certain_, l'_ge des hommes_ commence 
l'poque o les _jeux olympiques_ fonds par Hercule, furent rtablis
par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les annes par les
rcoltes; depuis le second, on les compta par les rvolutions du
soleil.

La premire _Olympiade_ concide presque avec la _fondation de Rome_
(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu
d'importance. Toutes ces ides magnifiques que l'on s'est faites
jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres
capitales des peuples clbres, disparaissent, comme le brouillard aux
rayons du soleil, devant ce passage prcieux de Varron rapport par
Saint-Augustin dans la Cit de Dieu: _pendant deux sicles et demi
qu'elle obit  ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans
tendre son empire  plus de vingt milles_.

[An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaons _Homre_ aprs
la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal
flambeau, nous a laisss dans l'incertitude sur son sicle et sur sa
patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous cartons de l'opinion
reue sur ces deux points, et sur le fait mme de son existence.--Nous
lverons les mmes doutes sur celle d'_sope_ que nous considrons
non comme un individu, mais comme un type idal, et dont nous plaons
l'poque entre celle d'Homre et celle des sept sages de la Grce.

[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live,
contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la
science des choses divines  Numa qui vivait prs de deux sicles
auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce rgne de Servius
Tullius, o l'intrieur de l'Italie tait encore barbare, il et t
impossible que le nom mme de Pythagore pntrt de Crotone  Rome 
travers tant de peuples diffrens de langues et de moeurs. Ce
dernier passage doit nous faire entendre combien devaient tre faciles
ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en
Thrace les disciples d'Orphe, en Perse les mages, les Chaldens 
Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les
prtres de l'gypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les
Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de
toute la _sagesse barbare_.[15]

[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des
savans, ont entrepris de nous faire connatre la succession des coles
de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le matre de Brose et des
Chaldens, Brose celui d'Herms et des gyptiens, Herms celui
d'Atlas et des thiopiens, Atlas celui d'Orphe, qui, de la Thrace,
vint tablir son cole en Grce. On sent ce qu'ont de srieux ces
communications entre les premiers peuples, qui,  peine sortis de
l'tat sauvage, vivaient ignors mme de leurs voisins, et n'avaient
connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce
leur en donnait l'occasion.

Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique
particulirement aux Hbreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu
tre disciple d'Isae.--Un passage de Josephe prouve que les Hbreux,
au temps d'Homre et de Pythagore, vivaient inconnus  leurs voisins
de l'intrieur des terres, et  plus forte raison aux nations
loignes dont la mer les sparait.--Ptolme Philadelphe s'tonnant
qu'aucun pote, aucun historien n'et fait mention des lois de Mose,
le juif Dmtrius lui rpondit que ceux qui avaient tent de les faire
connatre aux Gentils, avaient t punis miraculeusement, tels que
Thopompe qui en perdit le sens, et Thodecte qui fut priv de la
vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurit
des Juifs, et il l'explique de la manire suivante: _Nous n'habitons
point les rivages; nous n'aimons point  faire le ngoce et 
commercer avec les trangers_. Sans doute la Providence voulait, comme
l'observe Lactance, empcher que la religion du vrai Dieu ne ft
profane par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout
ce qui prcde est confirm par le tmoignage du peuple Hbreux
lui-mme, qui prtendait qu' l'poque o parut la version des
Septante, les tnbres couvrirent le monde pendant trois jours, et
qui, en expiation, observait un jene solennel, le 8 de tbet ou
dcembre. Ceux de Jrusalem dtestaient les juifs hellnistes qui
attribuaient une autorit divine  cette version.]

[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue
le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _libert
dmocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _libert
aristocratique_.

[3500.] C'est l'poque o les Grecs trouvrent leur criture vulgaire
(_Voyez_ plus bas.) Nous y plaons _Hsiode_, _Hrodote_ et
_Hippocrate_.--Les chronologistes dclarent sans hsiter qu'Hsiode
vivait trente ans avant Homre, quoiqu'ils diffrent de quatre
sicles et demi sur le temps o il faut placer l'auteur de l'Iliade.
Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis
qu'Homre prcda de beaucoup Hsiode. Quant aux trpieds consacrs
par ce dernier en mmoire de sa victoire sur Homre, ce sont des
monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de mdailles,
qui vivent de la simplicit des curieux.--Si nous considrons, d'un
ct, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre,
il est l'auteur incontestable d'ouvrages crits en prose et en
caractres vulgaires, nous rapporterons son existence au temps
d'Hrodote qui crivit de mme en prose et dont l'histoire est pleine
de fables.

               *       *       *

[An du monde, 3530.] _Thucydide_ vcut  l'poque la mieux connue de
l'histoire grecque, celle de la guerre du Ploponse; et c'est afin de
n'crire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour
sujet. Il tait fort jeune, pendant la vieillesse d'Hrodote qui et
pu tre son pre; or, il dit que, _jusqu'au temps de son pre, les
Grecs ne surent rien de leurs propres antiquits_. Que devaient-ils
donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait
connatre?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout
occup de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel
aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitt philosophes? Dira-t-on
que les Romains ont reu de Dieu un privilge particulier?

[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'poque de Thucydide est celle o
Socrate fondait la morale, o Platon cultivait avec tant de gloire la
mtaphysique; c'est pour Athnes l'ge de la civilisation la plus
rafine. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athnes 
Rome ces lois des _douze tables_ si grossires et si barbares. _Voy._
plus loin la rfutation de ce prjug.

Les Grecs avaient commenc sous le rgne de Psammtique  mieux
connatre l'gypte;  partir de cette poque, les rcits d'Hrodote
sur cette contre prennent un caractre de certitude [3553]. Ce fut de
_Xnophon_ qu'ils reurent les premires connaissances exactes qu'ils
aient eues de la Perse; la _ncessit_ de la guerre fit pour la Perse
ce qu'avait fait pour l'gypte l'_utilit_ du commerce. Encore
Aristote nous assure-t-il qu'avant la _conqute d'Alexandre_, l'on
avait dbit bien des fables sur les moeurs et l'histoire des
Perses.--[3660] C'est ainsi que la Grce commena  avoir quelques
notions certaines sur les peuples trangers.

Deux lois changent  cette poque la constitution de Rome.

[3658; 416.] La loi _Publilia_ est le passage visible de
l'aristocratie  la dmocratie. On n'a point assez remarqu cette loi,
faute d'en savoir comprendre le langage.

[3661; 419.] La loi _Petilia_, _de nexu_, n'est pas moins digne
d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la
personne des Plbiens dont ils taient cranciers. Mais le
snat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la
rpublique, et le maintint jusqu' la fin par la force des armes.

[An du monde 3708; 489.] _Guerre de Tarente_, o les Latins et les
Grecs commencent  prendre connaissance les uns des autres. Lorsque
les Tarentins maltraitrent les vaisseaux des Romains, et ensuite
leurs ambassadeurs, ils allgurent pour excuse, selon Florus, qu'_ils
ne savaient qui taient les Romains, ni d'o ils venaient_. Tant les
premiers peuples se connaissaient peu,  une distance si rapproche,
et lors mme qu'aucune mer ne les sparait!

[3849; 552.] _Seconde guerre punique._ C'est en commenant le rcit de
cette guerre que Tite-Live dclare qu'_il va crire dsormais
l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est
la plus mmorable de toutes celles que firent les Romains_. Nanmoins
il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord
il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta
l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il
excuta son passage, ni quelles taient alors ses forces; il trouve
sur ce dernier article la plus grande diversit d'opinions dans les
anciennes annales.

               *       *       *

D'aprs toutes les observations que nous avons faites sur cette table,
on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquit paenne
jusqu'au temps o nous nous arrtons, n'est qu'incertitude et
obscurit. Aussi nous ne craignons pas d'y pntrer comme dans
un champ sans matre, qui appartient au premier occupant (_res
nullius, qu occupanti conceduntur_.) Nous ne craindrons point d'aller
contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matires nous ne
nous conformerons pas, ou que mme nous serons contraires, aux
opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les _origines de la
civilisation_, et que par l nous les ramnerons  des _principes
scientifiques_. Grce  ces principes, _les faits de l'histoire
certaine_ retrouveront leurs _origines primitives_, faute desquelles
ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni _fondement_ commun, ni
_continuit_, ni _cohrence_.




CHAPITRE II.

AXIOMES.


Maintenant pour donner une forme aux _matriaux_ que nous venons de
prparer dans la table chronologique, nous proposons les _axiomes_
philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre
de _postulats_ raisonnables, et de _dfinitions_ o nous avons cherch
la clart. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de mme
ces ides gnrales, rpandues dans la _science nouvelle_, l'animeront
de leur esprit dans toutes ses dductions sur la _nature commune des
nations_.


1-22. AXIOMES GNRAUX.

1-4. _Rfutation des opinions que l'on s'est formes jusqu'ici des
commencemens de la civilisation._

1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme,
lorsqu'il se trouve arrt par l'ignorance, il se prend lui-mme pour
rgle de tout.

De l deux choses ordinaires: _La renomme croit dans sa
marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de prs_ (_fama crescit
eundo; minuit prsentia famam_.) La marche a t longue depuis le
commencement du monde, et la renomme n'a cess de produire les
opinions magnifiques que l'on a conues jusqu' nous de ces antiquits
que leur extrme loigneraient drobe  notre connaissance. Ce
caractre de l'esprit humain a t observ par Tacite (Agricola):
_omne ignotum pro magnifico est_; l'inconnu ne manque pas d'tre
admirable.


2. Autre caractre de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune
ide des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses
connues et prsentes.

C'est l la source inpuisable des erreurs o sont tombs toutes les
nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'_humanit_;
les premires s'tant mises  observer, les seconds  raisonner sur ce
sujet dans des sicles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas
manqu de juger d'aprs leur temps, des premiers ges de l'humanit,
qui naturellement ne devaient tre que grossiret, faiblesse,
obscurit.


3. _Chaque nation grecque ou barbare, a follement prtendu avoir
trouv la premire, les commodits de la vie humaine, et conserv les
traditions de son histoire depuis l'origine du monde._ Ce mot prcieux
est de Diodore de Sicile.

Par l sont cartes -la-fois les vaines prtentions des
Chaldens, des Scythes, des gyptiens et des Chinois, qui se vantent
tous d'avoir fond la civilisation antique. Au contraire, Josephe met
les Hbreux  l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime
qu'_ils sont rests cachs  tous les peuples paens_. Et en mme
temps l'histoire sainte nous reprsente le monde comme jeune, eu gard
 la vieillesse que lui supposaient les Chaldens, les Scythes, les
gyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve
bien forte en faveur de la vrit de l'histoire sainte.

 la vanit des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce
qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore
dtruit tout ce qu'ils ont pens de cette sagesse antique qu'il
faudrait dsesprer d'galer; prouve l'imposture des oracles de
Zoroastre le Chalden, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas
parvenus, du Pimandre de Mercure trismgiste, des vers d'Orphe, des
_vers dors_ de Pythagore (dj condamns par les plus habiles
critiques); enfin dcouvre -la-fois l'absurdit de tous les sens
mystiques donns par l'rudition aux hiroglyphes gyptiens, et celle
des allgories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les
fables grecques.


5-15. _Fondemens du vrai._

(Mditer le monde social dans son idal ternel.)

5. Pour tre utile au genre humain, la philosophie doit relever et
diriger l'homme dchu et toujours dbile; elle ne doit ni l'arracher 
sa propre nature, ni l'abandonner  sa corruption.

Ainsi sont exclus de l'cole de la nouvelle science les Stociens qui
veulent la mort des sens, et les picuriens qui font des sens la rgle
de l'homme; ceux-l s'enchanant au destin, ceux-ci s'abandonnant au
hasard et faisant mourir l'me avec le corps; les uns et les autres
niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient
s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire nous admettons dans
notre cole les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens,
parce qu'ils sont d'accord avec tous les lgislateurs sur trois points
capitaux: existence d'une Providence divine, ncessit de modrer les
passions humaines et d'en faire des vertus _humaines_, immortalit de
l'me. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle
science.[16]

[Note 16: Le principe du droit naturel est _le juste dans son
unit_, autrement dit, l'unit des ides du genre humain concernant
les choses dont l'utilit ou la ncessit est commune  toute la
nature humaine. Le pyrrhonisme dtruit l'_humanit_, parce qu'il ne
donne point l'unit. L'picurisme la dissipe, en quelque sorte, parce
qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilit. Le
stocisme l'anantit, parce qu'il ne reconnat d'utilit ou de
ncessit que celles de l'me, et qu'il mconnat celles du corps;
encore le _Sage_ seul peut-il juger de celles de l'me. La seule
doctrine de Platon nous prsente le juste dans son unit; ce
philosophe pense qu'on doit suivre comme la rgle du vrai ce qui
semble un, ou le mme  tous les hommes. dition de 1725, rimprime
en 1817, page 74.]


6. La philosophie considre l'homme tel qu'il doit tre; ainsi elle ne
peut tre utile qu' un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre
dans la rpublique de Platon, et non ramper dans _la fange du peuple
de Romulus_.[17]

[Note 17: _Dicit enim_ (Cato) _tanquam in Platonis_ [Grec:
politeia], _non tanquam in Romuli fce sententiam_. Cic. _ad Atticum_,
lib. II (_Note du Traducteur_).]


7. La lgislation considre l'homme tel qu'il est, et veut en tirer
parti pour le bien de la socit humaine. Ainsi de trois vices,
l'orgueil froce, l'avarice, l'ambition, qui garent tout le genre
humain, elle tire le mtier de la guerre, le commerce, la politique
(_la corte_), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la
sagesse de l'homme d'tat. Trois vices capables de dtruire la race
humaine produisent la flicit publique.

Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence
lgislatrice du monde: grce  elle, les passions des hommes livrs
tout entiers  l'intrt priv, qui les ferait vivre en btes froces
dans les solitudes, ces passions mmes ont form la hirarchie civile,
qui maintient la socit humaine.


8. Les choses, hors de leur tat naturel, ne peuvent y rester, ni s'y
maintenir.

Si, depuis les temps les plus reculs dont nous parle
l'histoire du monde, le genre humain a vcu, et vit tolrablement en
socit, cet axiome termine la grande dispute leve sur la question
de savoir _si la nature humaine est sociable_, en d'autres termes
_s'il y a un droit naturel_; dispute que soutiennent encore les
meilleurs philosophes et les thologiens contre picure et Carnade,
et qui n'a point t ferme par Grotius lui-mme.

Cet axiome, rapproch du septime et de son corollaire, prouve que
l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions
en vertus, mais qu'il est aid naturellement par la Providence de
Dieu, et d'une manire surnaturelle par la Grce.


9. Faute de savoir le _vrai_, les hommes tchent d'arriver au
_certain_, afin que si l'_intelligence_ ne peut tre satisfaite par la
_science_, la _volont_ du moins se repose sur la _conscience_.


10. La _philosophie_ contemple la _raison_, d'o vient la _science du
vrai_; la _philologie_ tudie les actes de la libert humaine, elle en
suit l'_autorit_; et c'est de l que vient la conscience du
_certain_.--Ainsi nous comprenons sous le nom de _philologues_ tous
les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la
connaissance des _langues_ et des _faits_ (tant des faits _intrieurs_
de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits
_extrieurs_, comme guerres, traits de paix et d'alliance,
commerce, voyages.)

Le mme axiome nous montre que les _philosophes_ sont rests  moiti
chemin en ngligeant de donner  leurs _raisonnemens_ une _certitude_
tire de l'_autorit_ des _philologues_; que les _philologues_ sont
tombs dans la mme faute, puisqu'ils ont nglig de donner aux faits
le caractre de _vrit_ qu'ils auraient tir des _raisonnemens
philosophiques_. Si les philosophes et les philologues eussent vit
ce double cueil, ils eussent t plus utiles  la socit, et ils
nous auraient prvenus dans la recherche de cette nouvelle science.


11. L'tude des actes de la _libert humaine_, si incertaine de sa
nature, tire sa certitude et sa dtermination du _sens commun_
appliqu par les hommes aux _ncessits_ ou _utilits_ humaines,
_double source du droit naturel des gens_.[18]

[Note 18: Le _droit naturel des gens_ a, dans Vico, une
signification trs entendue. Il comprend non-seulement les rapports
des socits entre elles, mais mme tous les rapports des individus
entre eux (_Note du Traducteur_).]


12. Le _sens commun_ est un _jugement_ sans _rflexion_, partag par
tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout
le genre humain.

Cet axiome (avec la dfinition suivante) nous ouvrira une
critique nouvelle relative aux _auteurs des peuples_, qui ont d
prcder de plus de mille ans les _auteurs de livres_, dont la
critique s'est occupe jusqu'ici exclusivement.


13. Des ides uniformes nes chez des peuples inconnus les uns aux
autres, doivent avoir un motif commun de vrit.

Grand principe, d'aprs lequel le sens commun du genre humain est le
_criterium_ indiqu par la Providence aux nations pour dterminer la
certitude dans le droit naturel des gens. On arrive  cette certitude
en connaissant l'unit, l'essence de ce droit auquel toutes les
nations se conforment avec diverses modifications (_Voy._ le
vingt-deuxime axiome.)

Le mme axiome renferme toutes les ides qu'on s'est formes jusqu'ici
du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait
sorti d'une nation pour tre transmis aux autres. Cette erreur est
devenue scandaleuse par la vanit des gyptiens et des Grecs, qui, 
les en croire, ont rpandu la civilisation dans le monde.

C'tait une consquence naturelle qu'on ft venir de Grce  Rome la
loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait t communiqu aux
autres peuples par une prvoyance humaine; ce ne serait pas un droit
mis par la divine Providence dans la nature, dans les moeurs de
l'humanit, et ordonn par elle chez toutes les nations!

Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tcher de dmontrer que
le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier,
sans qu'aucun d'eux st rien des autres; et qu'ensuite  l'occasion
des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit
fut reconnu commun  tout le genre humain.


14. La _nature_ des choses consiste en ce qu'elles naissent en
certaines circonstances, et de certaines manires. Que les
circonstances se reprsentent les mmes, les choses naissent les mmes
et non diffrentes.


15. Les _proprits insparables_ du sujet doivent rsulter de la
modification avec laquelle, de la manire dont la chose est ne; ces
proprits _vrifient_  nos yeux que la nature de la chose mme
(c'est--dire la manire dont elle est ne) est telle, et non pas
autre.


16-22. _Fondemens du certain._

(Apercevoir le monde social dans sa ralit.)

16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques _motifs publics de
vrit_, qui expliquent comment elles sont nes, et comment elles se
sont conserves long-temps chez des peuples entiers.

Assigner  ces traditions leurs vritables causes qui,  travers les
sicles,  travers les changemens de langues et d'usages, nous sont
arrives dguises par l'erreur, ce sera un des grands travaux
de la nouvelle science.


17. Les faons de parler vulgaires sont les tmoignages les plus
graves sur les usages nationaux des temps o se formrent les langues.


18. Une langue ancienne qui est reste en usage, doit, considre
avant sa maturit, tre un grand monument des usages des premiers
temps du monde.

Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus
concluantes en matire de droit des gens; les Romains ont surpass
sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce
droit. Ces preuves pourront aussi tre recherches dans la langue
allemande qui partage cette proprit avec l'ancienne langue romaine.


19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez
les peuples du Latium depuis l'ge de Saturne, coutumes qui, toujours
mobiles chez les autres tribus, furent fixes par les Romains sur le
bronze, et gardes religieusement par leur jurisprudence, ces lois
sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du
Latium.


20. Si les pomes d'Homre peuvent tre considrs comme l'histoire
civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux
grands trsors du droit naturel des gens considr chez les
Grecs.

Cette vrit et la prcdente ne sont encore que des _postulats_, dont
la dmonstration se trouvera dans l'ouvrage.


21. Les philosophes grecs prcipitrent la marche naturelle que devait
suivre leur nation; ils parurent dans la Grce lorsqu'elle tait
encore toute barbare, et la firent passer immdiatement  la
civilisation la plus rafine; en mme temps les Grecs conservrent
entires leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'hroques. La
civilisation marcha d'un pas plus rgl chez les Romains; ils
perdirent entirement de vue leur histoire _divine_; aussi l'_ge des
dieux_, pour parler comme les gyptiens (_Voy._ l'axiome 28), est
appel par Varron le _temps obscur_ des Romains; les Romains
conservrent dans la langue vulgaire leur histoire hroque, qui
s'tend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous
trouverons rflchie dans cette histoire toute la suite de celle des
hros grecs.[19]

[Note 19: La vrit de ces observations nous est confirme par
l'exemple de la nation franaise. Elle vit s'ouvrir au milieu de la
barbarie du onzime sicle, cette fameuse cole de Paris, o Pierre
Lombard, _le matre des sentences_, enseignait la scholastique la plus
subtile; et d'un autre ct elle a conserv une sorte de pome
homrique dans l'histoire de l'archevque Turpin, ce recueil universel
des _Fables hroques_ qui ont ensuite embelli tant de pomes et de
romans. Ce passage prmatur de la barbarie aux sciences les plus
subtiles, a donn  la langue franaise une dlicatesse suprieure 
celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le
mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi
minemment propre  traiter les sujets scientifiques.]

Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de
cette marche des Romains, et peut-tre cette cause explique plus
convenablement l'effet indiqu. Romulus fonda Rome au milieu d'autres
cits latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile,
_moyen_, dit Tite-Live, _employ jadis par la sagesse des fondateurs
de villes_; l'ge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville
sur la mme base qui avait t donne aux premires cits du monde. La
civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues
vulgaires du Latium avaient fait de grands progrs, il dut arriver que
les Romains expliqurent en langue vulgaire les affaires de la vie
civile, tandis que les Grecs les avaient exprimes en langue hroque.
Voil aussi pourquoi les Romains furent les _hros du monde_, et
soumirent les autres cits du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers.
Chez eux l'hrosme tait jeune, lorsqu'il avait commenc  vieillir
chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait prparer
toute la grandeur de Rome.


22. Il existe ncessairement dans la nature une _langue intellectuelle
commune  toutes les nations_; toutes les choses qui occupent
l'activit de l'homme en socit y sont uniformment comprises, mais
exprimes avec autant de modifications qu'on peut considrer
ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces
maximes de la _sagesse vulgaire_, sont entendues dans le mme sens par
toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression
elles aient suivi la diversit des manires de voir.--Cette langue
appartient  la _science nouvelle_; guids par elle, les philologues
pourront se faire _un vocabulaire intellectuel commun  toutes les
langues mortes et vivantes_.


23-114. AXIOMES PARTICULIERS.

23-28. _Division des peuples anciens en Hbreux et Gentils.--Dluge
universel.--Gans._

23. L'histoire sacre est plus ancienne que toutes les histoires
profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connatre,
avec tant de dtails et dans une priode de huit sicles, l'tat de
nature sous les patriarches (_tat de famille_, dans le langage de la
_science nouvelle_). Cet tat dont, selon l'opinion unanime des
politiques, sortirent les peuples et les cits, l'histoire profane
n'en fait point mention, ou en dit  peine quelques mots confus.


24. Dieu dfendit la divination aux Hbreux; cette dfense est la base
de leur religion; la divination au contraire est le principe de la
socit chez toutes les nations paennes. Aussi tout le monde
ancien fut-il divis en Hbreux et Gentils.


25. Nous dmontrerons le _dluge universel_, non plus par les preuves
philologiques de Martin Scoock; elles sont trop lgres; ni par les
preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la
Mirandole; elles sont incertaines et mme fausses; mais par les faits
d'une _histoire physique_ dont nous trouverons les vestiges dans les
fables.


26. Il a exist des _gans_ dans l'antiquit, tels que les voyageurs
disent en avoir trouv de trs grossiers et de trs froces 
l'extrmit de l'Amrique dans le pays des Patagons. Abandonnant les
vaines explications que nous ont donnes les philosophes de leur
existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en
partie morales, que Csar et Tacite ont remarques en parlant de la
stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes 
l'_ducation_ sauvage, et pour ainsi dire _bestiale_, des enfans.


27. L'histoire grecque, qui nous a conserv tout ce que nous avons des
antiquits paennes, en exceptant celles de Rome, prend son
commencement du _dluge, et de l'existence des gans_.

Cette tradition nous prsente la _division originaire du genre humain_
en deux espces, celle des gans et celle des hommes d'une stature
naturelle, celle des Gentils et celle des Hbreux. Cette
diffrence ne peut tre venue que de l'ducation _bestiale_ des uns,
de l'ducation _humaine_ des autres; d'o l'on peut conclure que les
Hbreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.


28-40. _Principes de la thologie pratique.--Origine de l'idoltrie,
de la divination, des sacrifices._

28. Il nous reste deux grands dbris des antiquits gyptiennes; 1
Les gyptiens divisaient tout le temps antrieurement coul en trois
ges, _ge des dieux, ge des hros, ge des hommes_; 2 Pendant ces
trois ges, trois langues correspondantes se parlrent, langue
hiroglyphique ou _sacre_, langue symbolique ou _hroque_, langue
_vulgaire_ ou _pistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment
par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.


29. Homre parle dans cinq passages de ses pomes d'une langue plus
ancienne que l'hroque dont il se servait, et il l'appelle langue des
dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.)


30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de
divinits reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient  autant
de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _conomique_, ou _civile_
des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui
viennent d'tre rapportes que, _partout la socit a commenc par la
religion_. C'est le premier des trois principes de la science
nouvelle.


31. Lorsque les peuples sont _effarouchs_ par la violence et par les
armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il
n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.

Ainsi dans l'_tat sans lois_ (_stato eslege_), la Providence rveilla
dans l'me des plus violens et des plus fiers une ide confuse de la
divinit, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y
fissent entrer les nations. Ignorans comme ils taient, ils
appliqurent mal cette ide, mais l'effroi que leur inspirait la
divinit telle qu'ils l'imaginrent, commena  ramener l'ordre parmi
eux.

Hobbes ne pouvait voir la socit commencer ainsi parmi _les hommes
violens et farouches_ de son systme, lui qui, pour en trouver
l'origine, s'adresse au hasard d'picure. Il entreprit de remplir la
grande lacune laisse par la philosophie grecque, qui n'avait point
considr _l'homme dans l'ensemble de la socit du genre humain_.
Effort magnanime auquel le succs n'a pas rpondu![20]

[Note 20: La fin de cet alina est rejete dans une note du
chapitre III.--(_Note du Traducteur._)]


32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des
phnomnes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils
leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que
_l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.)


33. La physique des ignorans est une mtaphysique vulgaire, dans
laquelle ils rapportent les causes des phnomnes qu'ils ignorent  la
volont de Dieu, sans considrer les moyens qu'emploie cette volont.


34. L'observation de Tacite est trs juste: _mobiles ad superstitionem
perculs semel mentes_. Ds que les hommes ont laiss surprendre leur
me par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce
qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mmes.


35. L'admiration est fille de l'ignorance.


36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus
faible.


37. Le plus sublime effort de la posie est d'animer, de passionner
les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans
leurs jeux les choses inanimes, et de leur parler comme  des
personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent tre
naturellement des potes sublimes.


38. Passage prcieux de Lactance, sur l'origine de
l'idoltrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum
virtutis (hoc ver putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri
solet, in admirationem prsentis potenti; sive ob beneficia, quibus
erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore
simples et grossiers divinisrent de bonne foi ce qui excitait leur
admiration, tantt la vertu, tantt une puissance secourable (la chose
est ordinaire), tantt la bienfaisance de ceux qui les avaient
civiliss.


39. Ds que notre intelligence est veille par l'admiration, quel que
soit l'effet extraordinaire que nous observions, comte, parlie, ou
toute autre chose, la curiosit, fille de l'ignorance et mre de la
science, nous porte  demander: Que signifie ce phnomne?


40. La superstition qui remplit de terreur l'me des magiciennes, les
rend en mme temps cruelles et barbares; au point que souvent pour
clbrer leurs affreux mystres, elles gorgent sans piti et
dchirent en pices l'tre le plus innocent et le plus aimable, un
enfant.

Voil l'origine des sacrifices, dans lesquels la frocit des premiers
hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes
de Saturne_ (Saturni hosti); les Phniciens faisaient passer  travers
les flammes les enfans consacrs  Moloch; et les douze tables
conservent quelques traces de semblables conscrations.--Cette
explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a
fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nes de la
crdulit, et non de l'imposture.--Elle rpond aussi  l'exclamation
impie de Lucrce au sujet du sacrifice d'Iphignie (_tant la religion
put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles taient le premier degr
par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils
des Cyclopes et des Lestrigons_,  la civilisation des ges d'Aristide,
de Socrate et de Scipion.


41-46. _Principes de la Mythologie historique._

41-42. Dans cette priode qui suivit le dluge universel, les
descendans impies des fils de No retournrent  l'tat sauvage, se
dispersrent comme des btes farouches dans la vaste fort qui
couvrait la terre, et par l'effet d'une ducation toute _bestiale_,
redevinrent gans  l'poque o il tonna la premire fois aprs le
dluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les gans_.
Chaque nation paenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un
sicle aprs le dluge pour que la terre moins humide pt exhaler des
vapeurs capables de produire le tonnerre.


43. Toute nation paenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte
Varron en a compt jusqu' quarante.--Voil l'origine de l'hrosme
chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs hros
des dieux.

Cette tradition et la prcdente qui nous montre d'abord tant de
Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations paennes, nous
indique que les premires socits ne purent se fonder sans religion,
ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considrez l'isolement de
ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous
vous rappelez l'axiome: _Des ides uniformes nes chez des peuples
inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vrit_, vous
trouverez un grand principe, c'est que les premires fables durent
contenir des vrits relatives  l'tat de la socit, et par
consquent tre l'histoire des premiers peuples.


44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _potes
thologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _potes
hroques_, comme Jupiter fut pre d'Hercule.

Des trois traditions prcdentes, il rsulte que les nations paennes
avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens
toutes potiques, et que d'abord naquit chez elles la _posie divine_,
ensuite l'_hroque_.


45. Les hommes sont naturellement ports  conserver dans quelque
monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est
fonde la socit o ils vivent.


46. Toutes les histoires des barbares commencent par des
fables.


47-62. POTIQUE.

47-62. _Principe des caractres potiques._

47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.

Cet axiome appliqu aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un
homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le
placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte
des fables en harmonie avec son caractre; _mensonges de fait_, sans
doute, mais _vrits d'ides_, puisque le public n'imagine que ce qui
est analogue  la ralit. Qu'on y rflchisse, on trouvera que le
_vrai potique_ est _vrai mtaphysiquement_, et que le _vrai
physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le
vritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous
ceux qui ne se conforment pas en tout  ce modle, ne mritent point
le nom de capitaine. Considration importante dans la potique.


48. Il est naturel aux enfans de transporter l'ide et le nom des
premires personnes, des premires choses qu'ils ont vues,  toutes
les personnes,  toutes les choses qui ont avec elles quelque
ressemblance, quelque rapport.


49. C'est un passage prcieux que celui de Jamblique, _sur les
mystres des gyptiens_: les gyptiens attribuaient  Herms
Trismgiste toutes les dcouvertes utiles ou ncessaires  la vie
humaine.

Cet axiome et le prcdent renverseront cette sublime thologie
naturelle par laquelle ce grand philosophe interprte les mystres de
l'gypte.

Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des
caractres potiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le
premier nous montre le penchant naturel du vulgaire  imaginer des
fables et  les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir
que les premiers hommes qui reprsentaient l'enfance de l'humanit,
tant incapables d'abstraire et de gnraliser, furent contraints de
crer les caractres potiques, pour y ramener, comme  autant de
modles, toutes les espces particulires qui auraient avec eux
quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la
convenance des fables antiques. Ainsi les gyptiens rapportaient au
type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les
dcouvertes utiles ou ncessaires  la vie, et comme ils ne pouvaient
atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_,
ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Herms
Trismgiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps o les gyptiens
enrichissaient le monde de leurs dcouvertes, ils taient dj
philosophes, dj capables de gnraliser?


50-62. _Fable, convenance, pense, expression, etc._

50. Dans l'enfance, la mmoire est trs forte; aussi l'imagination est
vive  l'excs; car l'imagination n'est autre chose que la mmoire
avec extension, ou composition.--Voil pourquoi nous trouvons un
caractre si frappant de vrit dans les images potiques, que dut
former le monde enfant.


51. En tout les hommes supplent  la nature par une tude opinitre
de l'art; en posie seulement, toutes les ressources de l'art ne
feront rien pour celui que la nature n'a point favoris.--Si la posie
fonda la civilisation paenne qui devait produire tous les arts, il
faut bien que la nature ait fait les premiers potes.


52. Les enfans ont  un trs haut degr la facult d'imiter; tout ce
qu'ils peuvent dj connatre, ils s'amusent  l'imiter.--Aux temps du
monde enfant, il n'y eut que des peuples potes; la posie n'est
qu'imitation.

C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de
ncessit, d'utilit, de commodit, et mme la plupart des arts
d'agrment, furent trouvs dans les sicles potiques, avant qu'il se
formt des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la
nature, une _posie relle_, si je l'ose dire.


53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses
senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une me
agite et passionne; enfin, clairs par une pure intelligence, ils
commencent  rflchir.

Cet axiome nous explique la formation des penses potiques. Elles
sont l'expression des passions et des sentimens,  la diffrence des
penses philosophiques qui sont le produit de la rflexion et du
raisonnement. Plus les secondes s'lvent aux gnralits, plus elles
approchent du _vrai_; les premires au contraire deviennent _plus
certaines_ (c'est--dire qu'elles peignent plus fidlement), 
proportion qu'elles descendent dans les particularits.


54. Les hommes interprtent les choses douteuses ou obscures qui les
touchent, conformment  leur propre nature, et aux passions et usages
qui en drivent.

Cet axiome est une rgle importante de notre mythologie. Les fables
imagines par les premiers hommes furent svres comme leurs farouches
inventeurs, qui taient  peine sortis de l'indpendance bestiale pour
commencer la socit. Les sicles s'coulrent, les usages changrent,
et les fables furent altres, dtournes de leur premier sens,
obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui
prcdrent mme l'existence d'Homre. Les Grecs, craignant de trouver
les dieux aussi contraires  leurs voeux, qu'ils devaient l'tre 
leurs moeurs, attriburent ces moeurs aux dieux eux-mmes,
et donnrent souvent aux fables un sens honteux et obscne.


55. tendez  tous les Gentils, le passage suivant o Eusbe parle des
seuls gyptiens, il devient prcieux: _Originairement la thologie des
gyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mle de fables; les ges
suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposrent peu  peu une
signification mystique._ C'est ce que fit Manton, grand-prtre de
l'gypte, qui prta  l'histoire de son pays le sens d'une sublime
_thologie naturelle_.

Les deux axiomes prcdens sont deux fortes preuves en faveur de notre
mythologie historique et en mme temps deux coups mortels pertes au
prjug qui attribue aux anciens une sagesse impossible  galer
(_innarrivabile_). Ils renferment en mme temps deux puissans argumens
en faveur de la vrit du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne
prsente aucun rcit dont il ait  rougir.


56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les gyptiens, les Grecs
et les Latins, les premiers crivains qui firent usage des nouvelles
langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen ge,
se trouvent avoir t des potes.


57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes
matriels, qui ont des rapports naturels avec les ides qu'ils
veulent faire entendre.

C'est le principe des langues hiroglyphiques, en usage chez toutes
les nations dans leur premire barbarie. C'est celui du _langage
naturel qui s'est parl jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte 
la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les
Stociens et par Origne (_contre Celse_). Mais comme ils avaient
seulement devin la vrit, ils trouvrent des adversaires dans
Aristote ([Grec: _peri ermneias_]), et dans Galien (_de decretis
Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute
dans Aulu-Gelle.  ce _langage naturel_ dut succder le _langage
potique_, compos d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin
de traits qui peignaient les proprits naturelles des tres.


58. Les muets mettent des sons confus avec une espce de chant. Les
bgues ne peuvent dlier leur langue qu'en chantant.


59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe
dans l'excs de la douleur ou de la joie.

D'aprs ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde paen
retombrent dans un tat de brutalit o ils devinrent _muets_ comme
les btes, on doit croire que les plus violentes passions purent
seules les arracher  ce silence, et qu'_ils formrent leurs
premires langues en chantant._


60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_.
Maintenant encore au milieu de tant de facilits pour apprendre le
langage articul, les enfans, dont les organes sont si flexibles,
commencent toujours ainsi.


61. Le vers _hroque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaque
est le plus lent, et la suite prouvera que le vers hroque fut
originairement spondaque.


62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose,
et l'iambe est un mtre rapide, comme le dit Horace.

Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le dveloppement
des ides et des langues fut correspondant. Les sept axiomes prcdens
doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord
en vers, puis en prose.


63-65. _Principes tymologiques._

63. _L'me est porte_ naturellement _ se voir au-dehors et dans la
matire_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la rflexion,
qu'elle en vient  se comprendre elle-mme.--Principe universel
d'tymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses
de l'me et de l'intelligence exprimes par des mtaphores qui sont
tires des corps et de leurs proprits.


64. L'_ordre des ides_ doit suivre l'_ordre des choses_.


65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les
_forts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les
_cits_, ou runions de citoyens, enfin les _acadmies_, ou runions
de savans.--Autre grand principe tymologique, d'aprs lequel
l'histoire des langues indignes doit suivre cette srie de changemens
que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons
observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_
par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _rcolte
de glands_, d'o l'arbre qui produit les glands fut appel _illex_,
_ilex_; de mme que _aquilex_ est incontestablement _celui qui
recueille les eaux_. Ensuite _lex_ dsigna la rcolte des _lgumes_
(legumina) qui en drivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas
de lettres pour crire les lois, _lex_ dsigna ncessairement la
runion des citoyens, ou l'assemble publique. La prsence du peuple
constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis
comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire
comme un faisceau pour former chaque parole, fut appele legere, lire.


66-86. _Principes de l'histoire idale._

66. Les hommes sentent d'abord le _ncessaire_, puis font attention 
l'_utile_, puis cherchent la _commodit_; plus tard aiment le
_plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin 
_tourmenter leurs richesses._[21]

[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)]


67. Le caractre des peuples est d'abord cruel, ensuite _svre_, puis
_doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_.


68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'lever d'abord des
caractres _grossiers et barbares_, comme le Polyphme d'Homre; puis
il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite
de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard
nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en mme temps
_avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la
vritable gloire, les Csars et les Alexandres; plus tard des
caractres _sombres_, _d'une mchancet rflchie_, des Tibres; enfin
des _furieux_ qui s'abandonnent en mme temps  une _dissolution sans
pudeur_, comme les Caligulas, les Nrons, les Domitiens.

La duret des premiers fut ncessaire, afin que l'homme, obissant 
l'homme dans l'_tat de famille_, ft prpar  obir aux lois dans
l'_tat civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de cder 
leurs gaux, servirent  tablir  la suite de l'tat de famille les
_rpubliques aristocratiques_; les troisimes  frayer le chemin  la
_dmocratie_; les quatrimes  lever les _monarchies_; les
cinquimes  les affermir; les siximes  les renverser.


69. Les gouvernemens doivent tre conformes  la nature de ceux qui
sont gouverns.--D'o il rsulte que l'cole des princes, c'est la
science des moeurs des peuples.


70-82. _Commencemens des socits._

70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne rpugne
point en elle-mme, et plus tard elle se trouve vrifie par les
faits): du _premier tat sans loi et sans religion_ sortirent d'abord
un petit nombre d'hommes suprieurs par la force, lesquels fondrent
les _familles_, et  l'aide de ces mmes familles commencrent 
cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps
aprs en se _rfugiant_ sur les terres cultives par les premiers
pres de famille.


71. _Les habitudes originaires_, particulirement celle de
l'indpendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais
par degrs et  force de temps.


72. Suppos que toutes les socits aient commenc par le culte d'une
divinit quelconque, les _pres_ furent sans doute, dans l'tat de
famille, les _sages_ en fait de divination, les _prtres_ qui
sacrifiaient pour connatre la volont du ciel par les auspices, et les
_rois_ qui transmettaient les lois divines  leur famille.


73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord
gouvern par des rois_,--que la _premire forme de gouvernement fut la
monarchie_.


74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent lus,
c'taient les plus dignes_.


75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de
Platon tait en mme temps un regret de ces premiers ges pendant
lesquels _les philosophes rgnaient, ou les rois taient philosophes_.

Dans la personne des premiers pres se trouvrent donc runis la
sagesse, le sacerdoce et la royaut. Les deux dernires supriorits
dpendaient de la premire. Mais cette sagesse n'tait point la
sagesse _rflchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse
vulgaire_ des lgislateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes
les nations les prtres marchaient la couronne sur la tte.


77. Dans l'tat de famille, les pres durent exercer un _pouvoir
monarchique_, dpendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens
de leurs _fils_, et,  plus forte raison, sur ceux des hommes qui
s'taient rfugis sur leurs terres, et qui taient devenus leurs
_serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que dsigne
l'criture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est--dire,
_pres et princes_. Ce droit monarchique fut conserv par la loi des
douze tables dans tous les ges de l'ancienne Rome: _Patri familias
jus vit et necis in liberos esto_, le pre de famille a sur ses
enfans droit de vie et de mort; principe d'o rsulte le suivant,
_quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils
acquiert, il l'acquiert  son pre.


78. Les _familles_ ne peuvent avoir t nommes d'une manire
convenable  leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces
_famuli_, ou serviteurs des premiers pres de famille.


79. Si les premiers _compagnons_, ou _associs_, eurent pour but une
_socit d'utilit_, on ne peut les placer antrieurement  ces
rfugis qui, ayant cherch la sret prs des premiers pres de
famille, furent obligs pour vivre de cultiver les champs de ceux qui
les avaient reus.--Tels furent les vritables _compagnons des hros_,
dans lesquels nous trouvons plus tard les _plbiens_ des cits
hroques, et en dernier lieu les _provinces soumises_  des peuples
souverains.


80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance,
lorsqu'ils esprent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une
grande utilit; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre
dans la vie sociale.


81. C'est un caractre des hommes courageux de ne point laisser perdre
par ngligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne cder
qu' la ncessit ou  l'intrt, et cela peu--peu, et le moins
qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes
ternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec lgance par le
mot _beneficia_.


82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que
_clientles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement
que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point
d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots
que _clientes_ et _clientel_.

Les trois derniers axiomes avec les douze prcdens (en partant du
70e), nous font connatre l'_origine des socits_. Nous trouvons
cette origine, comme on le verra d'une manire plus prcise, dans la
ncessit impose aux pres de famille par leurs serviteurs. Ce
premier gouvernement dut tre _aristocratique_, parce que les pres de
famille s'unirent en corps politique pour rsister  leurs serviteurs
mutins contre eux, et furent cependant obligs pour les ramener 
l'obissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux
_feuda rustica (fiefs roturiers)_ du moyen ge. Ils se trouvrent
eux-mmes avoir assujetti leurs souverainets domestiques (que l'on
peut comparer aux _fiefs nobles_)  la _souverainet de l'ordre_ dont
ils faisaient partie. Cette origine des socits sera prouve par le
fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothse, elle est si
simple et si naturelle, tant de phnomnes politiques s'y rapportent
d'eux-mmes, comme  leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre
comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment
l'_autorit civile_ driva de l'_autorit domestique_; comment le
patrimoine public se forma de la runion des patrimoines particuliers;
comment  sa formation, la socit trouva des lmens tout prpars
dans un corps peu nombreux qui pt commander dans une multitude de
plbiens qui pt obir. Nous dmontrerons qu'en supposant les
familles composes seulement _de fils_, et non _de serviteurs_, cette
formation des socits a t impossible.


83. Ces concessions de terres constiturent la premire _loi agraire_
qui ait exist, et la nature ne permet pas d'en _imaginer_, ni d'en
_comprendre_ une qui puisse offrir plus de prcision.

Dans cette loi agraire furent distingus les trois genres de
possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes:
_domaine bonitaire_ appartenant aux Plbiens; _domaine quiritaire_
appartenant aux Pres, conserv par les armes, et par consquent
_noble_; _domaine minent_, appartenant au corps souverain. Ce dernier
genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans
les rpubliques aristocratiques.


84-96. _Ancienne histoire romaine._

84. Dans un passage remarquable de sa Politique, o il numre les
diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la _royaut
hroque_, o les rois, chefs de la religion, administraient la
justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors.

Cet axiome se rapporte prcisment  la royaut hroque de Thse et
de Romulus. _Voyez_ la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois
de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de
Rome taient appels rois des choses sacres, _reges sacrorum_. Et
mme aprs l'expulsion des rois, de crainte d'altrer la forme des
crmonies, on crait un roi des choses sacres; c'tait le chef des
fciaux, ou hrauts de la rpublique.

[Note 22: Par l'intermdiaire des Duumvirs auxquels il dlgue son
pouvoir. (_N. du T._)]


85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: _Les
anciennes rpubliques n'avaient point de lois pour punir les offenses
et redresser les torts particuliers; ce dfaut de lois est commun 
tous les peuples barbares_. En effet les peuples ne sont barbares dans
leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les
lois.--De l la _ncessit des duels et des reprsailles personnelles_
dans les temps barbares, o l'on manque de _lois judiciaires_.


86. Troisime passage non moins prcieux du mme livre: _Dans les
anciennes rpubliques, les nobles juraient aux plbiens une ternelle
inimiti._ Voil ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie
des nobles  l'gard des plbiens, dans les premiers sicles de
l'histoire romaine. Au milieu de cette prtendue libert populaire que
l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils
_pressaient_[23] les plbiens, et les foraient de les servir  la
guerre  leurs propres dpens; ils les enfonaient, pour ainsi dire,
dans un abme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient
satisfaire, ils les tenaient enferms toute leur vie dans leurs
prisons particulires, afin de se payer eux-mmes par leurs travaux et
leurs sueurs; l, ces tyrans les dchiraient  coups de verges comme
les plus vils esclaves.

[Note 23: Ce mot est pris dans le sens anglais, _to press_.
_Angariarono._ (_N. du T._)]


87. Les rpubliques aristocratiques se dcident difficilement  la
guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plbiens.


88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans
l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent  la puissance de cet
ordre.--C'est ce qui explique la clmence avec laquelle les Romains
traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ter leurs armes,
et leur laissaient la jouissance de leurs biens (_dominium bonitarium_),
sous la condition d'un tribut supportable.--Si l'aristocratie romaine
combattit toujours les lois agraires proposes par les Gracques, c'est
qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple.


89. L'_honneur_ est le plus noble aiguillon de la valeur militaire.


90. Les peuples, chez lesquels les diffrens ordres se disputent les
_honneurs_ pendant la paix, doivent dployer  la guerre une _valeur
hroque_; les uns veulent se conserver le privilge des honneurs, les
autres mriter de les obtenir. Tel est le principe de l'_hrosme_
romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans
cette priode, les nobles se dvouaient pour leur patrie, dont le
salut tait li  la conservation des privilges de leur ordre; et les
plbiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils
mritaient de partager les mmes honneurs.


91. Les querelles dans lesquelles les diffrens ordres cherchent
_l'galit des droits_, sont pour les rpubliques le plus puissant
moyen d'agrandissement.

Autre principe de l'_hrosme_ romain, appuy sur trois vertus
civiles: _confiance magnanime des plbiens_, qui veulent que les
patriciens leur communiquent les droits civils, en mme temps
que ces lois dont ils se rservent la connaissance mystrieuse;
_courage des patriciens_, qui retiennent dans leur ordre un privilge
si prcieux; _sagesse des jurisconsultes_, qui interprtent ces lois,
et qui peu--peu en tendent l'utilit en les appliquant  de nouveaux
cas, selon ce que demande la raison. Voil les trois caractres qui
distinguent exclusivement la jurisprudence romaine.


92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les
ambitieux en prsentent de nouvelles pour se faire un parti; les
princes protgent les lois, afin d'galer les puissans et les faibles.

Dans sa premire et sa seconde partie, cet axiome claire l'histoire
des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la
connaissance des lois le _secret_ de leur ordre, afin qu'elles
dpendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent _aussi
arbitrairement que des rois_. Telle est, selon le jurisconsulte
Pomponius, la raison pour laquelle les plbiens dsiraient la loi des
douze tables: _gravia erant jus latens, incertum, et manus regia_.
C'est aussi la cause de la rpugnance que montraient les snateurs
pour accorder cette lgislation: _mores patrios servandos; leges ferri
non oportere_. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne
repoussaient pas les voeux du peuple, _desideria plebis non
aspernari_. Mais Denis d'Halicarnasse, devait tre mieux inform que
Tite-Live des antiquits romaines, puisqu'il crivait d'aprs
les mmoires de Varron, le plus docte des Romains.[24]

[Note 24: Nous rejetons une longue digression sur la question de
savoir si les lois des douze tables ont t transportes d'Athnes 
Rome, dans la note o nous citerons un passage plus considrable d'un
autre ouvrage de Vico sur le mme sujet. (_N. du T._)]

Le troisime article du mme axiome nous montre la route que suivent
les ambitieux dans les tats populaires pour s'lever au pouvoir
souverain; ils secondent le dsir naturel du peuple, qui, ne pouvant
s'lever aux ides gnrales, veut une loi pour chaque cas
particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la
noblesse, n'eut pas plus tt vaincu Marius, chef du parti du peuple,
et rtabli la rpublique en rendant le gouvernement  l'aristocratie,
qu'il remdia  la multitude des lois par l'institution des
_qustiones perpetu_.

Enfin le mme axiome nous fait connatre dans sa dernire partie le
secret motif pour lequel les Empereurs, en commenant par Auguste,
firent des _lois innombrables pour des cas particuliers_; et pourquoi
chez les modernes tous les tats monarchiques ou rpublicains ont reu
le corps du droit romain, et celui du droit canonique.


93. Dans les dmocraties o domine une multitude avide, ds qu'une
fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs,
la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la
puissance, non plus avec les lois, mais avec les armes; et la
puissance elle-mme est un moyen de faire des lois pour enrichir le
parti vainqueur; telles furent  Rome les lois agraires proposes par
les Gracques. De l rsultent -la-fois des guerres civiles au-dedans,
des guerres injustes au-dehors.

Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'_hrosme_
romain pour tout le temps antrieur aux Gracques.


94. Plus les biens sont attachs  la personne, au corps du
possesseur, plus la libert naturelle conserve sa fiert; c'est avec
le superflu que la servitude enchane les hommes.

Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de
l'_hrosme_ des premiers peuples; dans le second, c'est le _principe
naturel des monarchies_.


95. Les hommes aiment d'abord  sortir de sujtion et dsirent
l'_galit_; voil les plbiens dans les rpubliques aristocratiques,
qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent
ensuite de _surpasser leurs gaux_; voil le petit peuple dans les
tats populaires qui dgnrent en oligarchies. Ils veulent enfin _se
mettre au-dessus des lois_; et il en rsulte une dmocratie effrne,
une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a
autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans
la cit. Alors le petit peuple, clair par ses propres maux, y
cherche un remde en _se rfugiant dans la monarchie_. Ainsi
nous trouvons dans la nature cette _loi royale_ par laquelle Tacite
lgitime la monarchie d'Auguste: _qui cuncta bellis civilibus fessa
nomine principis sub imperium_ ACCEPIT.


96. Lorsque la runion des familles forma les premires cits, _les
nobles_ qui sortaient  peine de l'_indpendance de la vie sauvage_,
ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges
publiques; voil les _aristocraties_ o les nobles sont seigneurs.
Ensuite les plbiens tant devenus nombreux et aguerris, les nobles
se soumirent, comme les plbiens, aux lois et aux charges publiques;
voil les nobles dans les _dmocraties_. Enfin pour s'assurer la vie
commode dont ils jouissent, ils inclinrent naturellement  se
soumettre au gouvernement d'un seul; voil les nobles sous la
_monarchie_.


97-103. _Migration des peuples._

97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'aprs le
dluge, les hommes habitrent d'abord sur les _montagnes_; il sera
naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps aprs dans les
_plaines_, et qu'au bout d'un temps considrable, ils prirent assez de
confiance pour aller jusqu'aux _rivages_ de la mer.


98. On trouve dans Strabon un passage prcieux de Platon, o
il raconte qu'aprs les dluges particuliers d'Ogygs et de Deucalion,
les hommes habitrent _dans les cavernes des montagnes_, et il les
reconnat dans ces cyclopes, ces Polyphmes, qui lui reprsentent
ailleurs les premiers pres de famille; ensuite sur les _sommets_ qui
dominent les valles, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la
citadelle de Troie; enfin dans les _plaines_, tels qu'Ilus qui fit
descendre Troie jusqu' la plaine voisine de la mer, et qui l'appela
Ilion.


99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fonde d'abord _dans les
terres_, fut ensuite assise sur le _rivage_ de la mer de Phnicie; et
l'histoire nous apprend que de l elle passa dans une _le_ voisine,
qu'Alexandre rattacha par une chausse au continent.

Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent  l'appui, nous
apprennent que les peuples _mditerrans_ se formrent d'abord,
ensuite les peuples _maritimes_.

Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquit du peuple
hbreux, dont No plaa le berceau dans la Msopotamie, contre la
plus _mditerrane_ de l'ancien monde habitable. L aussi se fonda la
premire monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu
chaldenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le
plus ancien de tous.


100. Pour que les hommes se dcident  _abandonner pour toujours la
terre o ils sont ns_, et qui naturellement leur est chre,
il faut les plus extrmes ncessits. Le dsir d'acqurir par le
commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les dcider
 quitter leur patrie _momentanment_.

C'est le principe de la _Transmigration des peuples_, dont les moyens
furent, ou les _colonies maritimes des temps hroques_, ou les
_invasions des barbares_, ou les _colonies_ les plus lointaines _des
Romains_, ou celles _des Europens dans les deux Indes_.

Le mme axiome nous dmontre que les descendans des fils de No durent
_se perdre et se disperser_ dans leurs courses vagabondes, comme les
btes sauvages, soit pour _chapper_ aux animaux farouches qui
peuplaient la vaste fort dont la terre tait couverte; soit en
_poursuivant_ les femmes rebelles  leurs dsirs, soit en _cherchant_
l'eau et la pture. Ils se trouvrent ainsi pais sur toute la terre,
lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la premire fois depuis
le dluge, les ramena  des penses religieuses, et leur fit concevoir
un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des socits paennes qui
eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conserv des moeurs
_humaines_, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, rests
en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes taient
alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune ncessit de
l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par
caprice le pays de sa naissance.


101. Les Phniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien.


102. Les nations encore barbares _sont impntrables_; au-dehors, il
faut la _guerre_ pour les ouvrir aux trangers, au-dedans l'intrt du
_commerce_, pour les dterminer  les admettre. Ainsi Psammtique
ouvrit l'gypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent
tre clbres aprs les Phniciens par leur commerce maritime[25].
Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux
Europens.

[Note 25: C'est ce qui explique ces grandes richesses qui
permirent aux Ioniens de btir le temple de Junon  Samos, et aux
Cariens d'lever le tombeau de Mausole, qui furent placs au nombre
des sept merveilles du monde. La gloire du commerce maritime appartint
en dernier lieu  ceux de Rhodes qui levrent  l'entre de leur port
le fameux colosse du Soleil. (_Vico_).]

Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un _autre systme
d'tymologie pour les mots dont l'origine est certainement trangre_,
systme diffrent de celui dans lequel nous trouvons l'_origine des
mots indignes_. Sans ce principe, nul moyen de connatre l'_histoire
des nations transplantes par des colonies aux lieux o s'taient
tablies dj d'autres nations_. Ainsi Naples fut d'abord appele
_Sirne_, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou
Phniciens, y avaient d'abord fond un comptoir. Ensuite elle s'appela
_Parthenope_, d'un mot grec de la langue _hroque_, et enfin
_Neapolis_ dans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que les
Grecs s'y taient tablis ensuite, pour partager le commerce
des Phniciens. De mme sur les rivages de Tarente il y eut une
colonie syrienne appele _Siri_, que les Grecs nommrent ensuite
_Polyle_; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de
_Poliade_.


103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forc de le faire, qu'il y
ait eu _sur le rivage du Latium une colonie grecque_, qui, _vaincue et
dtruite par les Romains_, sera reste ensevelie dans les tnbres de
l'antiquit.

Si l'on n'accorde point ceci, quiconque rflchit sur les choses de
l'antiquit et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans
l'histoire romaine que sujets de s'tonner; elle nous parle
d'_Hercule_, d'_vandre_, d'_Arcadiens_, de _Phrygiens tablis dans le
Latium_, d'un _Servius Tullius_ d'origine grecque, d'un _Tarquin
l'Ancien_, fils du Corinthien Dmarate, d'_ne_, auquel le peuple
romain rapporte sa premire origine. _Les lettres latines_, comme
l'observe Tacite, _taient semblables aux anciennes lettres grecques_;
et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom
mme de Pythagore qui enseignait alors dans son cole tant clbre de
Crotone n'avait pu pntrer jusqu' Rome. Les Romains ne commencrent
 connatre les Grecs d'Italie qu' l'occasion de la guerre de
Tarente, qui entrana celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer
(_Florus_).


104-114. _Principes du droit naturel._

104. Elle est digne de nos mditations, cette pense de Dion Cassius:
_la coutume est semblable  un roi, la loi  un tyran_: ce qui doit
s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point
anime de l'esprit de la raison naturelle.

Cet axiome termine par le fait la grande dispute  laquelle a donn
lieu la question suivante: _le droit est-il dans la nature, ou
seulement dans l'opinion des hommes_? c'est la mme que l'on a
propose dans le corollaire du 8e axiome: _la nature humaine est-elle
sociable_? Si la coutume commande, comme un roi  des sujets qui
veulent obir, le droit naturel qui a t ordonn par la coutume, est
n des moeurs humaines, rsultant de la NATURE COMMUNE DES NATIONS.
Ce droit conserve la socit, parce qu'il n'y a chose plus agrable et
par consquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignes
par la nature. D'aprs tout ce raisonnement, _la nature humaine_ dont
elles sont un rsultat, _ne peut tre que sociable_.

Cet axiome, rapproch du 8e et de son corollaire, prouve que l'_homme
n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmit d'une
nature dchue_. Il nous dmontre le premier _principe du
christianisme_, qui se trouve dans le caractre d'Adam, considr
avant le pch, et dans l'tat de perfection o il dut avoir t conu
par son crateur. Il nous dmontre par suite les _principes
catholiques de la grce_. La grce suppose le libre arbitre,
auquel elle prte un secours _surnaturel_, mais qui est aid
_naturellement_ par la _Providence_ (_Voy._ le mme axiome 8e et son
second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrtienne
s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf
devaient fonder leurs systmes sur cette base, et se ranger 
l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels le _droit naturel
a t ordonn par la divine Providence_.


105. Le _droit naturel des gens est sorti des moeurs et coutumes_
des nations, lesquelles se sont rencontres dans _un sens commun_, ou
manire de voir uniforme, et cela sans _rflexion_, sans prendre
_exemple_ l'une de l'autre.

Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'tre rapport,
tablit que la Providence est _la lgislatrice du droit naturel des
gens_, parce qu'elle est la _reine des affaires humaines_.

Le mme axiome tablit la diffrence qui existe entre le _droit
naturel des Hbreux_, celui des _Gentils_, et celui des _philosophes_.
Les Gentils eurent seulement les secours _ordinaires_ de la
Providence, les Hbreux eurent de plus les secours _extraordinaires_
du vrai Dieu, et c'est le principe de la _division de tous les peuples
anciens en Hbreux et Gentils_. Les philosophes par leurs raisonnemens
arrivrent  l'ide d'un droit plus parfait que celui que
pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent que deux mille
ans aprs la fondation des socits paennes. Ces trois diffrences,
inaperues jusqu'ici, renversent les trois systmes de Grotius, de
Selden et de Puffendorf.


106. Les sciences doivent prendre pour point de dpart l'poque o
commence le sujet dont elles traitent.[26]

[Note 26: Cet axiome plac ici  cause de son rapport
_particulier_ avec le droit des gens, s'applique _gnralement_ tous
les objets dont nous avons  parler. Il aurait d tre rang parmi les
_axiomes gnraux;_ si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on
voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matire
particulire, combien il est conforme  la vrit, et important dans
l'application (_Vico_).]


107. Les _Gentes_ (familles, tribus, clans) commencrent avant les
cits; du moins celles que les Latins appelrent _gentes majores_,
c'est--dire, _maisons nobles anciennes_, comme celle des _Pres_ dont
Romulus composa le snat, et en mme temps la cit de Rome. Au
contraire, on appela _gentes minores, les maisons nobles nouvelles_
fondes aprs les cits, telles que celles des _Pres_, dont Junius
Brutus, aprs avoir chass les rois, remplit le snat, devenu presque
dsert par la mort des snateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait
prir.


108. Telle fut aussi la division des dieux: _dii majorum gentium_, ou
dieux consacrs par les familles avant la fondation des cits; et _dii
minorum gentium_, ou dieux consacrs par les peuples, comme
Romulus, que le peuple romain appela aprs sa mort _Dius Quirinus_.

Ces trois axiomes montrent que les systmes de Grotius, de Selden et
de Puffendorf, manquent dans leurs principes mmes. Ils commencent par
les _nations dj_ formes et composant dans leur ensemble la _socit
du genre humain_, tandis que l'_humanit_ commena chez toutes les
nations primitives  l'_poque o les familles taient les seules
socits et o elles adoraient les dieux majorum gentium_.


109. Les hommes  courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur
montre rentrer dans les termes de la loi.


110. Admirons la dfinition que donne Ulpien de l'_quit civile:
c'est une prsomption de droit, qui n'est point connue naturellement 
tous les hommes_ (comme l'quit naturelle), _mais seulement  un
petit nombre d'hommes, qui runissant la sagesse, l'exprience et
l'tude, ont appris ce qui est ncessaire au maintien de la socit._
C'est ce que nous appelons _raison d'tat_.


111. La _certitude de la loi_ n'est qu'une _ombre efface_ de la
raison (_obscurezza_) _appuye sur l'autorit_. Nous trouvons alors
les lois _dures_ dans l'application, et pourtant nous sommes obligs
de les appliquer en considration de leur _certitude_. _Certum_, en
bon latin, signifie _particularis_ (_individuatum_, comme dit
l'cole); dans ce sens, _certum_, et _commune_, sont trs bien opposs
entre eux.

La _certitude_ est le principe de la _jurisprudence inflexible_,
naturelle aux ges barbares, et dont l'_quit civile_ est la rgle.
Les barbares, n'ayant que des ides particulires, _s'en tiennent
naturellement  cette certitude_, et sont satisfaits, pourvu que les
termes de la loi soient appliqus avec prcision. Telle est l'ide
qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, _lex dura est,
sed scripta est_, s'exprimerait plus lgamment selon la langue et
selon la jurisprudence, par les mots: _lex dura est, sed certa est_.


112. Les hommes clairs estiment conforme  la justice ce que
l'impartialit reconnat tre utile dans chaque cause.


113. Dans les lois, le _vrai_ est une lumire certaine dont nous
claire la _raison naturelle_. Aussi les jurisconsultes disent-ils
souvent _verum est_, pour _quum est_ (_Voy._ les axiomes 9 et 10.)


114. L'_quit naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus
grand dveloppement_ est une _pratique_, une application _de la
sagesse aux choses de l'utilit_; car la _sagesse_, en prenant le mot
dans le sens le plus tendu, n'est que la _science de faire des choses
l'usage qu'elles ont dans la nature_.

Tel est le principe de la _jurisprudence humaine_, dont la rgle est
l'_quit naturelle_, et qui est insparable de la civilisation. Cette
jurisprudence, ainsi que nous le dmontrerons, est l'_cole publique_
d'o sont sortis les philosophes. (_Voyez_ le livre IV, vers la fin.)

Les six dernires propositions tablissent que la _Providence a t la
lgislatrice du droit naturel des gens_. Les nations devant vivre
pendant une longue suite de sicles encore incapables de connatre la
_vrit_ et l'_quit naturelle_, la Providence permit qu'en attendant
elles s'attachassent  la _certitude_ et  l'_quit civile_ qui suit
religieusement l'expression de la loi; de faon qu'elles observassent
la loi, mme lorsqu'elle devenait _dure_ et rigoureuse dans
l'application, _pour assurer le maintien de la socit humaine_.

C'est pour avoir ignor les vrits nonces dans ces derniers
axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont crit sur le droit
naturel des gens, se sont gars comme de concert dans la recherche
des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systmes. Ils ont
cru que les nations paennes, ds leur commencement, avaient compris
l'_quit naturelle_ dans sa perfection idale, sans rflchir qu'il
fallut bien deux mille ans pour qu'il y et des philosophes, et sans
tenir compte de l'assistance particulire que reut du vrai Dieu un
peuple privilgi.




CHAPITRE III.

TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.


Maintenant afin d'prouver si les propositions que nous avons
prsentes comme les _lmens_ de la science nouvelle, peuvent donner
forme aux _matriaux_ prpars dans la table chronologique, nous
prions le lecteur de rflchir  tout ce qu'on a jamais crit sur les
principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y
trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs
d'entr'elles, ou mme une seule; chacune tant troitement lie avec
toutes les autres, en branler une, c'est les branler toutes. S'il
fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a crit
sur ces matires que des _souvenirs_ confus, que les rves d'une
_imagination_ drgle; la _rflexion_ y est reste trangre, par
l'effet des deux vanits dont nous avons parl (axiome 3). La _vanit
des nations_, dont chacune veut tre la plus ancienne de toutes, nous
te l'espoir de trouver les principes de la Science nouvelle
dans les crits des _philologues_; la _vanit des savans_, qui veulent
que leurs sciences favorites aient t portes  leur perfection ds
le commencement du monde, nous empche de les chercher dans les
ouvrages des _philosophes_; nous suivrons donc ces recherches, comme
s'il n'existait point de livres.

Mais dans cette nuit sombre dont est couverte  nos yeux l'antiquit
la plus recule, apparat une lumire qui ne peut nous garer; je
parle de cette vrit incontestable: _le monde social est certainement
l'ouvrage des hommes_; d'o il rsulte que l'on en peut, que l'on en
doit trouver les principes dans les modifications mmes de
l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui rflchit, ne
s'tonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris srieusement
de connatre le _monde de la nature_ que Dieu a fait et dont il s'est
rserv la science, et qu'ils aient nglig de mditer sur ce _monde
social_, que les hommes peuvent connatre, puisqu'il est leur ouvrage?
Cette erreur est venue de l'infirmit de l'intelligence humaine:
plonge et comme ensevelie dans le corps, elle est porte
naturellement  percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un
grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-mme; ainsi
l'oeil voit tous les objets extrieurs, et ne peut se voir lui-mme
que dans un miroir.

Puisque _le monde social est l'ouvrage des hommes_, examinons en quelle
chose ils se sont rapports et _se rapportent toujours_. C'est de l que
nous tirerons _les principes qui expliquent comment se forment, comment
se maintiennent toutes les socits_, principes universels et ternels,
comme doivent l'tre ceux de toute science.

Observons toutes les nations barbares ou polices, quelque loignes
qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidles  trois
coutumes _humaines_: toutes ont une _religion_ quelconque, toutes
contractent des _mariages solennels_, toutes _ensevelissent_ leurs
morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul
acte de la vie n'est entour de crmonies plus augustes, de
solennits plus saintes, que ceux qui ont rapport  la _religion_, aux
_mariages_, aux _spultures_. Si des ides uniformes chez des peuples
inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vrit, Dieu a
sans doute enseign aux nations que partout la civilisation avait eu
cette triple base, et qu'elles devaient  ces trois institutions une
fidlit religieuse, de peur que le monde ne redevnt sauvage et ne se
couvrt de nouvelles forts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois
coutumes ternelles et universelles pour les _trois premiers principes
de la science nouvelle_.


I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le tmoignage de
quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les Brsiliens,
quelques peuples des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde,
vivent en socit sans avoir aucune connaissance de Dieu[27]. Ce sont
nouvelles de voyageurs, qui, pour faciliter le dbit de leurs livres,
les remplissent de rcits monstrueux. Toutes les nations ont cru un
Dieu, une Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans toute
l'tendue du monde, on peut rduire  quatre le nombre des religions
principales. Celles des Hbreux et des Chrtiens qui attribuent  la
Divinit un esprit libre et infini; celle des idoltres qui la partagent
entre plusieurs dieux composs d'un corps et d'un esprit libre; enfin
celle des Mahomtans, pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre
dans un corps infini; ce qui fait qu'ils placent les rcompenses de
l'autre vie dans les plaisirs des sens.

[Note 27: Bayle a sans doute t tromp par leurs rapports,
lorsqu'il affirme, dans le Trait de la Comte, _que les peuples
peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumire de
Dieu_. Avant lui, Polybe avait dit: _si les hommes taient
philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion_. Mais s'il
n'existait point de socit, y aurait-il des philosophes? Or, sans les
religions, point de socit. (_Vico_).

Les trois dernires lignes sont tires du second corollaire de
l'axiome 31.]

Aucune nation n'a cru  l'existence d'un Dieu tout matriel, ni d'un
Dieu tout intelligence sans libert. Aussi les picuriens qui ne
voient dans le monde que matire et hasard, les Stociens qui,
semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinit une
intelligence infinie animant une matire infinie et soumise au destin,
ne pourront raisonner de lgislation ni de politique. Spinosa parle de
la socit civile comme d'une socit de marchands. Cicron disait 
l'picurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner avec lui sur la
lgislation,  moins qu'il ne lui accordt l'existence d'une
Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stocienne et
l'picurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend
l'existence de cette Providence pour premier principe?


II. L'opinion selon laquelle l'_union de l'homme et de la femme sans
mariage solennel serait innocente_, est accuse d'erreur par les
usages de toutes les nations. Toutes clbrent religieusement les
mariages, et semblent par l regarder les unions illgitimes comme une
sorte de bestialit, quoique moins coupable. En effet les parens dont
le lien des lois n'assure point l'union, _perdent_ leurs enfans,
autant qu'il est en eux; le pre et la mre pouvant toujours se
sparer, l'enfant abandonn de l'un et de l'autre, doit rester expos
 devenir la proie des chiens; et si l'humanit publique ou prive ne
l'levait, il crotrait sans qu'on lui transmt ni religion, ni
langue, ni aucun lment de civilisation. Ainsi, de ce monde social
embelli et polic par tous les arts de l'humanit, ils tendent  en
faire la grande fort des premiers ges, o, avant Orphe, erraient
les hommes  la manire des btes sauvages, suivant au hasard la
coupable brutalit de leurs apptits, o un amour sacrilge unissait
les fils  leurs mres, et les pres  leurs filles.


III. Enfin pour apprcier l'importance du troisime principe
de la civilisation, qu'on imagine un tat dans lequel les cadavres
humains resteraient sur la terre sans _spulture_, pour servir de
pture aux chiens et aux oiseaux de proie. Ds lors les cits se
dpeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes
chercheraient les glands mls et confondus avec la cendre des morts.
Aussi c'est avec raison qu'on a dsign les spultures par cette
expression sublime _foedera generis humani_, et par cette autre
expression moins leve qu'emploie Tacite, _humanitatis commercia_.
Toutes les nations paennes se sont accordes  croire que les mes
allaient errantes autour des corps laisss sans spulture, et
demeuraient inquites sur la terre; que par consquent elles
survivaient aux corps, et taient _immortelles_. Les rapports des
voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs
peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est atteste
pour les Pruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la
Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par
Richard Waitborn; pour ceux de la Guine par Hugues Linschotan, et
pour les Siamois par Joseph Scultenius.--Aussi Snque a-t-il dit:
_Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet
consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac
persuasione publica utor._




CHAPITRE IV.

DE LA MTHODE.


Pour achever d'tablir nos principes, il nous reste dans ce premier
livre  examiner la mthode que doit suivre la Science nouvelle. Si,
comme nous l'avons dit dans les axiomes, _la science doit prendre pour
point de dpart l'poque o commence le sujet de la science_, nous
devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux
cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes ns des
sillons de Cadmus, ou des chnes dont parle Virgile (_duro robore
nati_). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles
d'picure, des cigales de Hobbes, des _hommes simples et stupides_ de
Grotius, des _hommes jets dans le monde sans soin ni aide de Dieu_,
dont parle Puffendorf, des gans grossiers et farouches, tels que les
Patagons du dtroit de Magellan; enfin des _Polyphmes_ d'Homre, dans
lesquels Platon reconnat les premiers pres de famille. Nous devons
commencer  les observer ds le moment o ils ont commenc 
penser _en hommes_; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie
profonde, leur libert bestiale ne pouvait tre dompte et enchane
que par l'_ide d'une divinit quelconque qui leur inspirt de la
terreur_. Mais, lorsque nous cherchons comment cette premire pense
_humaine_ fut conue dans le monde paen, nous rencontrons de graves
difficults. Comment descendre d'une nature cultive par la
civilisation  cette nature inculte et sauvage; c'est  grand'peine
que nous pouvons la _comprendre_, loin de pouvoir nous la
_reprsenter_?

Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinit dont
les hommes ne puissent tre privs, quelque sauvages, quelque
farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette
connaissance: _l'homme dchu, n'esprant aucun secours de la nature,
appelle de ses dsirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
sauver_; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voil la
lumire que Dieu a rpandue sur tous les hommes. Une observation vient
 l'appui de cette ide, c'est que les libertins qui vieillissent, et
qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent
ordinairement religieux.

Mais des hommes tels que ceux qui commencrent les nations paennes,
devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des
passions les plus violentes. En suivant une mtaphysique vulgaire qui
fut la thologie des potes, nous rappellerons (_Voy._ les
axiomes) _cette ide effrayante d'une divinit_ qui borna et contint
les _passions bestiales_ de ces hommes perdus, et en fit des _passions
humaines_. De cette ide dut natre le noble _effort propre  la
volont de l'homme_, de tenir en bride les mouvemens imprims  l'me
par le corps, de manire  les touffer, comme il convient  l'_homme
sage_, ou  les tourner  un meilleur usage, comme il convient 
l'_homme social_, au membre de la socit.[28]

[Note 28: Notre libre arbitre, notre volont libre peut seule
rprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens
ncessaires, et que les mcaniciens appellent _forces_, _efforts_,
_puissances_, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens trangers
au sentiment (_Vico_).]

Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours
tyranniss par l'gosme, ne suivent gure que leur intrt; chacun
voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part  son
prochain, ils ne peuvent _donner  leurs passions la direction salutaire
qui les rapprocherait de la justice_. Partant de ce principe, nous
tablissons que l'homme _dans l'tat bestial, n'aime que sa propre
conservation_; il prend femme, il a des enfans, et il aime sa
conservation _en y joignant celle de sa famille_; arriv  la vie
civile, il cherche -la-fois sa propre conservation et celle _de la
cit_ dont il fait partie; lorsque les empires s'tendent sur plusieurs
peuples, il cherche avec sa conservation celle _des nations_ dont il est
membre; enfin quand les nations sont lies par les rapports des
traits, du commerce, et de la guerre, il embrasse dans un mme dsir sa
conservation et _celle du genre humain_. Dans toutes ces circonstances,
l'homme est principalement attach  son intrt particulier. Il faut
donc que ce soit _la Providence_ elle-mme qui le retienne dans cet
ordre de choses, et _qui lui fasse suivre dans la justice la socit de
famille, de cit, et enfin la socit humaine_. Ainsi conduit par elle,
l'homme incapable d'atteindre toute l'utilit qu'il dsire, obtient ce
qu'il en doit prtendre, et c'est ce qu'on appelle _le juste_. La
dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la _justice divine_, qui,
applique aux affaires du monde par la Providence, conserve la _socit
humaine_.

La _science nouvelle_ sera donc sous l'un de ses principaux aspects
une _thologie civile de la Providence divine_, laquelle semble avoir
manqu jusqu'ici. Les philosophes ont ou entirement mconnu la
Providence, comme les Stociens et les picuriens, ou l'ont considre
seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom de
_thologie naturelle_  la mtaphysique, dans laquelle ils tudient
cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens
d'observations tires du _monde matriel_; mais c'tait surtout dans
l'_conomie du monde civil_ qu'ils auraient d chercher les preuves de
la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, _une
dmonstration de fait, une dmonstration historique de la Providence_,
puisqu'elle doit tre une histoire des dcrets par lesquels
cette Providence a gouvern,  l'insu des hommes, et souvent malgr
eux, la grande cit du genre humain. Quoique ce monde ait t cr
_particulirement_ et _dans le temps_, les lois qu'elle lui a donnes,
n'en sont pas moins _universelles_ et _ternelles_.

Dans la contemplation de cette Providence ternelle et infinie la
Science nouvelle trouve des _preuves divines_ qui la confirment et la
dmontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine
ayant pour instrument la _toute-puissance_, excute ses dcrets par
des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis
librement par les hommes... que, conseille par la _sagesse infinie_,
tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin
son _immense bont_, elle n'ordonne rien qui ne tende  un bien
toujours suprieur  celui que les hommes se sont propos? Dans
l'obscurit jusqu'ici impntrable qui couvre l'origine des nations,
dans la varit infinie de leurs moeurs et de leurs coutumes, dans
l'immensit d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines,
peut-on dsirer des preuves plus sublimes que celles que nous
offriront la _facilit_ des moyens employs par la Providence,
l'_ordre_ qu'elle tablit, la _fin_ qu'elle se propose, laquelle fin
n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces
preuves deviennent distinctes et lumineuses? Rflchissons avec quelle
_facilit_ l'on voit natre les choses, par suite d'occasions
lointaines, et souvent contraires aux desseins des hommes; et
nanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mmes; autant de
preuves que nous fournit la _toute-puissance_. Observons encore dans
l'_ordre_ des choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu
o elles doivent natre, comme elles sont diffres quand il convient
qu'elles le soient[29]; c'est l'ouvrage de la _sagesse infinie_.
Considrons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle
occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelques _bienfaits divins_
qui eussent pu mieux conduire et conserver la socit humaine, au
milieu des besoins et des maux prouvs par les hommes; voil les
preuves que nous fournit l'_ternelle bont_ de Dieu.--Ces trois
sortes de preuves peuvent se ramener  une seule: Dans toute la srie
des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus
nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde
social est rsult?... Sans doute le lecteur prouvera un plaisir
divin en ce corps mortel, lorsqu'il _contemplera dans l'uniformit des
ides divines ce monde des nations, par toute l'tendue et la varit
des lieux et des temps_. Ainsi nous aurons prouv par le fait aux
picuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses
caprices, et aux Stociens que leur chane ternelle des
causes  laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-mme
suspendue  la main puissante et bienfaisante du Dieu trs grand et
trs bon.

[Note 29: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beaut
de l'ordre:

  _Ordinis hc virtus erit et Venus, aut ego fallor,
   Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici
   Pleraque differat, et prsens in tempus omittat._
                                         Art potique. (_Vico_).]

Ces preuves _thologiques_ seront appuyes par une espce de preuves
_logiques_ dont nous allons parler. En rflchissant sur les
commencemens de la religion et de la civilisation paennes, on arrive
 ces premires origines, au-del desquelles c'est une vaine curiosit
d'en demander d'antrieures; ce qui est le caractre propre des
principes. Alors s'expliquera la manire particulire dont les choses
sont nes, autrement dit, leur _nature_ (axiome 14); or l'explication
de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette
explication de leur nature se confirmera par l'observation des
_proprits ternelles_ qu'elles conservent; lesquelles proprits ne
peuvent rsulter que de ce qu'elles sont nes dans tel temps, dans tel
lieu et de telle manire, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une
telle nature (axiomes 14, 15.)

Pour arriver  trouver cette nature des choses humaines, la Science
nouvelle procde par une _analyse_ svre _des penses humaines
relatives aux ncessits ou utilits de la vie sociale, qui sont les
deux sources ternelles du droit naturel des gens_ (axiome 11). Ainsi
considre sous le second de ses principaux aspects, la Science
nouvelle est une _histoire des ides humaines_, d'aprs laquelle
semble devoir procder la _mtaphysique de l'esprit humain_. S'il est
vrai que _les sciences doivent commencer au point mme o leur
sujet a commenc_ (axiome 104), la mtaphysique, cette reine des
sciences, commena  l'poque o les hommes se mirent  penser
_humainement_, et non point  celle o les philosophes se mirent 
rflchir sur les ides humaines.

Pour dterminer l'poque et le lieu o naquirent ces ides, pour donner
 leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la _chronologie et de
la gographie mtaphysiques_ qui lui sont propres, la science nouvelle
applique une _Critique_ pareillement _mtaphysique_ aux fondateurs, aux
_auteurs des nations_, antrieurs de plus de mille ans aux _auteurs de
livres_, dont s'est occup jusqu'ici la _critique philologique_. Le
criterium dont elle se sert (axiome 13), est celui que la providence
divine a enseign galement  toutes les nations, savoir: _le sens
commun du genre humain_, dtermin par la convenance ncessaire des
choses humaines elles-mmes (convenance qui fait toute la beaut du
monde social). C'est pourquoi le genre de preuve sur lequel nous nous
appuyons principalement, c'est que, telles lois tant tablies par la
Providence, la destine des nations _a d_, _doit_ et _devra_ suivre le
cours indiqu par la Science nouvelle, quand mme des mondes infinis en
nombre natraient pendant l'ternit; hypothse indubitablement fausse.
De cette manire, la Science nouvelle trace le cercle ternel d'une
_histoire idale_, sur lequel tournent _dans le temps les histoires de
toutes les nations_, avec leur naissance, leurs progrs, leur dcadence
et leur fin. Nous dirons plus: celui qui tudie la Science nouvelle, se
raconte  lui-mme cette histoire idale, en ce sens que _le monde
social tant l'ouvrage de l'homme_, et _la manire_ dont il s'est form
devant, par consquent, _se retrouver dans les modifications de l'me
humaine_, celui qui mdite cette science s'en cre  lui-mme le sujet.
Quelle histoire plus certaine que celle o la mme personne est
-la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la Science nouvelle procde
prcisment comme la gomtrie, qui cre et contemple en mme temps le
monde idal des grandeurs; mais la Science nouvelle a d'autant plus de
ralit que les lois qui rgissent les affaires humaines en ont plus que
les points, les lignes, les superficies et les figures. Cela mme montre
encore que les preuves dont nous avons parl sont d'une espce _divine_,
et qu'elles doivent,  lecteur, te donner un plaisir _divin_: car pour
Dieu, connatre et faire, c'est la mme chose.

Ce n'est pas tout; d'aprs la dfinition du _vrai_ et du _certain_ que
nous avons donne plus haut, les hommes furent long-temps incapables
de connatre le _vrai_ et la _raison_, source de la _justice
intrieure_[30], qui peut seule suffire aux intelligences.
Mais en attendant, ils se gouvernrent par la _certitude de
l'autorit_, par le _sens commun du genre humain_ (criterium de notre
Critique mtaphysique), sur le tmoignage duquel se repose la
conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi sous un autre
aspect, la science nouvelle devient une _philosophie de l'autorit_,
source de la justice _extrieure_, pour parler le langage de la
thologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont crit sur le
droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient d tenir
compte de cette autorit, plutt que de celles qu'ils tirent de tant
de citations d'auteurs. Elle a rgn chez les nations plus de mille
ans avant qu'elles eussent des crivains; ces crivains n'ont donc pu
en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus rudit et plus
clair que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque
sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que
l'air, puisque ces jurisconsultes ont tabli leurs principes de
justice sur la _certitude de l'autorit du genre humain_, et non sur
l'_autorit des hommes dj clairs_.

[Note 30: Cette justice intrieure, fut pratique par les Hbreux
que le vrai Dieu clairait de sa lumire, et auxquels sa loi dfendait
jusqu'aux penses injustes, chose dont les lgislateurs mortels ne
s'taient jamais embarrasss. Les Hbreux croyaient en un Dieu tout
esprit, qui scrute le coeur des hommes; les gentils croyaient leurs
dieux composs d'me et de corps, et par consquent incapables de
pntrer dans les coeurs. La justice intrieure ne fut connue chez
eux que par les raisonnemens des philosophes, lesquels ne parurent que
deux mille ans aprs la formation des nations qui les produisirent
(_Vico_).]

               *       *       *

Telles sont les preuves _philosophiques_ qu'emploiera cette science. Les
preuves _philologiques_ doivent venir en dernier lieu; elles peuvent se
ramener toutes aux sept classes suivantes: 1 Notre _explication des
fables_ se rapporte  notre systme d'une manire naturelle, et qui n'a
rien de pnible ou de forc. Nous montrons dans les fables l'_histoire
civile des premiers peuples_, lesquels se trouvent avoir t partout
naturellement _potes_. 2 Mme accord avec les _locutions hroques_,
qui s'expliqueront dans toute la vrit du sens, dans toute la proprit
de l'expression; 3 et avec les _tymologies des langues indignes_, qui
nous donnent l'histoire des choses exprimes par les mots, en examinant
d'abord leur sens propre et originaire, et en suivant le progrs naturel
du sens figur, conformment  l'ordre des ides dans lequel se
dveloppe l'histoire des langues (axiomes 64, 65). 4 Nous trouvons
encore expliqu par le mme systme le _vocabulaire mental des choses
relatives  la socit_[31], qui, prises dans leur substance, ont t
perues d'une manire uniforme par le _sens_ de toutes les nations, et
qui dans leurs modifications diverses, ont t diversement _exprimes_
par les langues. 5 Nous sparons le vrai du faux en tout ce que nous
ont conserv les _traditions vulgaires_ pendant une longue suite de
sicles. Ces traditions ayant t suivies si long-temps, et par des
peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vrit (axiome 16).
6 Les _grands dbris_ qui nous restent de l'antiquit, jusqu'ici
inutiles  la science, parce qu'ils taient ngligs, mutils,
disperss, reprennent leur clat, leur place et leur ordre naturels. 7
Enfin tous les faits que nous raconte l'_histoire certaine_ viennent se
rattacher  ces antiquits expliques par nous, comme  leurs causes
naturelles.--Ces _preuves philologiques_ nous font voir dans la
_ralit_ les choses que nous avons aperues dans la mditation du monde
_idal_. C'est la mthode prescrite par Bacon, _cogitare_, _videre_. Les
preuves _philosophiques_ que nous avons places d'abord, confirment par
la _raison l'autorit_ des preuves _philologiques_, qui  leur tour
prtent aux premires l'appui de leur _autorit_ (axiome 10.)

[Note 31: _Voyez_ l'axiome 22, et le second chapitre du IIe
livre, corollaire relatif au mot _Jupiter_.]

Concluons tout ce qui s'est dit en gnral pour _tablir les principes
de la Science nouvelle_. Ces principes sont _la croyance en une
Providence divine, la modration des passions par l'institution du
mariage_, et le dogme de l'_immortalit de l'me_ consacr par l'usage
des _spultures_. Son critrium est la maxime suivante: _ce que
l'universalit ou la pluralit du genre humain sent tre juste, doit
servir de rgle dans la vie sociale_. La sagesse _vulgaire_ de tous
les lgislateurs, la sagesse _profonde_ des plus clbres philosophes
s'tant accordes pour admettre ces principes et ce critrium, on doit
y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en
carter doit prendre garde de s'carter de l'humanit tout entire.




LIVRE SECOND.

DE LA SAGESSE POTIQUE.


ARGUMENT.

_Frapp de l'ide que l'admiration exagre pour la sagesse des
premiers ges est le plus grand obstacle aux progrs de la philosophie
de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps
potiques_ imaginrent _la Nature, qu'ils ne pouvaient_ connatre
_encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques_, sagesse, _et
non pas_ science, _parce qu'elles se rapportaient gnralement  un
but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les ides que
les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur
l'conomie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie
et l'astronomie, sur la chronologie et la gographie. C'est en quelque
sorte l'encyclopdie des peuples barbares_, (_M. Jannelli_, Delle cose
humane.)


_Chapitre Ier._ SUJET DE CE LIVRE.==. _I. Les fables n'ont point
le sens mystrieux que les philosophes leur ont attribu. La
Providence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de
civilisation que la rflexion devait ensuite dvelopper._--. _II. De
la sagesse en gnral. Sens divers de ce mot  diffrentes
poques._--. _III. Exposition et division de la_ sagesse potique.


_Chapitre II._ DE LA MTAPHYSIQUE POTIQUE.==. _I. Origine de
la posie, de l'idoltrie, de la divination et des sacrifices.
Certitude du dluge universel et de l'existence des gans. Les
premiers peuples furent potes naturellement et ncessairement. La
crdulit, et non l'imposture, fit les premiers dieux._--. _II.
Corollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle.
Philosophie de la proprit, histoire des ides humaines, critique
philosophique, histoire idale ternelle, systme du droit naturel des
gens, origines de l'histoire universelle._


_Chapitre III._ DE LA LOGIQUE POTIQUE.--. _I. Dfinition et
tymologie du mot_ logique. _Les premiers hommes divinisrent tous les
objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou symboles des
choses qu'ils voulaient exprimer._--. _II. Corollaires relatifs aux
tropes, aux mtamorphoses potiques et aux monstres de la fable.
Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces crations
de la posie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingnieuse invention
des crivains, mais des formes ncessaires dont toutes les nations se
sont servies  leur premier ge, pour exprimer leurs penses._--.
_III. Corollaires relatifs aux_ caractres potiques _employs comme
signes du langage par les premires nations. Solon, Dracon, sope,
Romulus et autres rois de Rome, les dcemvirs, etc._--. _IV.
Corollaires relatifs  l'origine des langues et des lettres, dans
laquelle nous devons trouver celle des hiroglyphes, des lois,
des noms, des armoiries, des mdailles, des monnaies. On n'a pu
trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni celle des lettres, parce
qu'on les a cherches sparment. Les premiers hommes ont d parler
successivement trois langues, l_'hiroglyphique, _la_ symbolique _et
la_ vulgaire. _Les langues vulgaires n'ont point une signification
arbitraire. Ordre dans lequel furent trouves les parties du discours
dans la langue articule ou vulgaire._--. _V. Corollaires relatifs 
l'origine de l'locution potique, des pisodes, du tour, du nombre,
du chant et du vers. Ces ornemens du style naquirent, dans l'origine,
de l'indigence du langage. La posie a prcd la prose._--. _VI.
Corollaires relatifs  la logique des esprits cultivs. La topique
naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses mthodes
furent employes par la philosophie. Incapacit des premiers hommes de
s'lever aux ides gnrales, surtout en lgislation._


_Chapitre IV._ DE LA MORALE POTIQUE, _et de l'origine des vertus_
vulgaires _qui rsultrent de l'institution de la religion et des
mariages. Caractre farouche et religions sanguinaires des hommes de
l'ge d'or. Ces religions furent cependant ncessaires._


_Chapitre V._ Du gouvernement de la famille, ou CONOMIE dans les
ges potiques.==. _I. De la famille compose des parens et
des enfans, sans esclaves ni serviteurs. ducation des mes, ducation
des corps. Les premiers pres furent -la-fois les sages, les prtres
et les rois de leur famille. La svrit du gouvernement de la famille
prpara les hommes  obir au gouvernement civil. Les premiers hommes,
fixs sur les hauteurs, prs des sources vives, perdirent par une vie
plus douce la taille des gans. Communaut de l'eau, du feu, des
spultures._--. _II. Des familles, en y comprenant non-seulement les
parens, mais les_ serviteurs (_famuli_). _Cette composition des
familles fut antrieure  l'existence des cits, et sans elle cette
existence tait impossible. Les hommes qui taient rests sauvages se
rfugient auprs de ceux qui avaient dj form des familles, et
deviennent leurs_ cliens _ou_ vassaux. _Premiers_ hros. _Origine des
asiles, des fiefs, etc._--. _III. Corollaires relatifs aux contrats
qui se font par le simple consentement des parties. Les premiers
hommes ne pouvaient connatre les engagemens de_ bonne foi.--_Chez
eux, les seuls contrats taient ceux de_ cens territorial; _point de_
contrats de socit, _point de_ mandataires.


_Chapitre VI._ DE LA POLITIQUE POTIQUE.--. _I. Origine des premires
rpubliques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique.
Puissance sans borne des premiers pres de famille sur leurs enfans et
sur leurs_ serviteurs. _Ils sont forcs, par la rvolte de ces
derniers, de s'unir en corps politique. Les rois ne sont
d'abord que de simples chefs. Premiers comices. Les_ serviteurs,
_investis par les nobles ou_ hros _du_ domaine bonitaire _des champs
qu'ils cultivaient, deviennent les premiers_ plbiens, _et aspirent 
conqurir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilges
de la cit._--. _II. Les socits politiques sont nes toutes de
certains principes ternels des fiefs. Diffrence des_ domaines
bonitaire, quiritaire, minent. _Le corps souverain des nobles avait
conserv le dernier, qui tait, dans l'origine, un droit gnral sur
tous les fonds de la cit. Opposition des nobles et des plbiens, des
sages et du vulgaire, des citoyens et des htes ou trangers._--.
_III. De l'origine du cens et du trsor public. Le cens tait d'abord
une redevance territoriale que les plbiens payaient aux nobles. Plus
tard il fut pay au trsor; cette institution aristocratique devint
ainsi le principe de la dmocratie. Observations sur l'histoire des_
domaines.--. _IV. De l'origine des comices chez les Romains.
tymologie des mots_ Curia, Quirites, Curetes. _Rvolutions que
subirent les comices._--. _V. Corollaire: c'est la divine Providence
qui rgle les socits, et qui a ordonn le droit naturel des
gens._--. _VI. Suite de la politique_ hroque. _La navigation est
l'un des derniers arts qui furent cultivs dans les temps hroques.
Pirateries et caractre inhospitalier des premiers peuples. Leurs
guerres continuelles._--. _VII. Corollaires relatifs aux antiquits
romaines. Le gouvernement de Rome fut, dans son origine, plus
aristocratique que monarchique, et malgr l'expulsion des rois, il ne
changea point de caractre, jusqu' l'poque o les plbiens
acquirent le droit des mariages solennels et participrent aux charges
publiques._--. _VIII. Corollaire relatif  l'_hrosme _des premiers
peuples. Il n'avait rien de la magnanimit, du dsintressement et de
l'humanit, dont le mot d'_hrosme _rappelle l'ide dans les temps
modernes._


_Chapitre VII._ DE LA PHYSIQUE POTIQUE.--. _I. De la physiologie
potique. Les premiers hommes rapportrent  diverses parties du corps
toutes nos facults intellectuelles et morales. Note sur l'incapacit
de gnraliser, qui caractrisait les premiers hommes._--. _II.
Corollaire relatif aux descriptions_ hroques. _Les premiers hommes
rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'me._--. _III.
Corollaire relatif aux moeurs hroques._


_Chapitre VIII._ DE LA COSMOGRAPHIE POTIQUE. _Elle fut proportionne
aux ides troites des premiers hommes._


_Chapitre IX._ DE L'ASTRONOMIE POTIQUE. _Le ciel, que les hommes
avaient plac d'abord au sommet des montagnes, s'leva peu--peu dans
leur opinion. Les dieux montrent dans les plantes, les hros dans
les constellations._


_Chapitre X._ DE LA CHRONOLOGIE POTIQUE. _Son point de
dpart. Quatre espces d'anachronismes. Canon chronologique, pour
dterminer les commencemens de l'histoire universelle, antrieurement
au rgne de Ninus, d'o elle part ordinairement. L'tude du
dveloppement de la civilisation humaine prte une certitude nouvelle
aux calculs de la chronologie._


_Chapitre XI._ DE LA GOGRAPHIE POTIQUE.--. _I. Les diverses parties
du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit monde de la
Grce. L'Hesprie en tait la partie occidentale, etc. Il en dut tre
de mme de la gographie des autres contres. Les hros qui passent
pour avoir fond des colonies lointaines, Hercule, vandre, ne,
etc., ne sont que des expressions symboliques du caractre des
indignes qui fondrent ces villes._--. _II. Des noms et descriptions
des cits_ hroques. _Sens et drivs du mot_ ara.

CONCLUSION DE CE LIVRE. _Les potes thologiens ont t le_ sens (_ou
le_ sentiment), _les philosophes ont t l'_intelligence _de
l'humanit._




LIVRE SECOND.

DE LA SAGESSE POTIQUE.




CHAPITRE PREMIER.

SUJET DE CE LIVRE.


. I.

Nous avons dit dans les axiomes que _toutes les histoires des Gentils
ont eu des commencemens fabuleux_, que _chez les Grecs_ qui nous ont
transmis tout ce qui nous reste de l'antiquit paenne, _les premiers
sages furent les potes thologiens_, enfin que _la nature veut qu'en
toute chose les commencemens soient grossiers_: d'aprs ces donnes,
nous pouvons prsumer que tels furent aussi les commencemens de la
_sagesse potique_. Cette haute estime dont elle a joui jusqu' nous est
l'effet de la _vanit des nations_, et surtout de celle _des savans_. De
mme que Manthon, le grand prtre d'gypte, interprta l'histoire
fabuleuse des gyptiens par une haute _thologie naturelle_, les
philosophes grecs donnrent  la leur une interprtation
_philosophique_. Un de leurs motifs tait sans doute de dguiser
l'infamie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres encore. Le
_premier_ fut leur respect pour la religion: chez les Gentils, toute
socit fut fonde par les fables sur la religion. Le _second_ motif fut
leur juste admiration pour l'ordre social qui en est rsult et qui ne
pouvait tre que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle. En _troisime_
lieu, ces fables tant clbres pour leur sagesse et entoures d'un
respect religieux ouvraient mille routes aux recherches des philosophes,
et appelaient leurs mditations sur les plus hautes questions de la
philosophie. _Quatrimement_, elles leur donnaient la facilit d'exposer
les ides philosophiques les plus sublimes en se servant des expressions
des potes, hritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un _dernier_
motif, assez puissant  lui seul, c'est la facilit que trouvaient les
philosophes  consacrer leurs opinions par l'autorit de la sagesse
potique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les deux
premiers et le dernier impliquaient une louange de la sagesse divine,
qui a ordonn le monde civil, et un tmoignage que lui rendaient les
philosophes, mme au milieu de leurs erreurs. Le troisime et le
quatrime taient autant d'artifices salutaires que permettait la
Providence, afin qu'il se formt des philosophes capables de la
comprendre et de la reconnatre pour ce qu'elle est, un attribut du vrai
Dieu. Nous verrons d'un bout  l'autre de ce livre que tout ce que les
potes avaient d'abord _senti_ relativement  la _sagesse vulgaire_, les
philosophes le _comprirent_ ensuite relativement  _une sagesse plus
leve_ (_riposta_); de sorte qu'on appellerait avec raison les premiers
le _sens_, les seconds l'_intelligence_ du genre humain. On peut dire de
l'espce ce qu'Aristote dit de l'individu: _Il n'y a rien dans
l'intelligence qui n'ait t auparavant dans le sens_; c'est--dire que
l'esprit humain ne comprend rien que les sens ne lui aient donn
auparavant occasion de comprendre. L'_intelligence_, pour remonter au
sens tymologique, _inter legere_, _intelligere_, l'intelligence agit
lorsqu'elle tire de ce qu'on a _senti_ quelque chose qui ne tombe point
sous les _sens_.


. II. _De la sagesse en gnral._

Avant de traiter _de la sagesse potique_, il est bon d'examiner en
gnral ce que c'est que _sagesse_. La sagesse est la facult qui
domine toutes les doctrines relatives aux sciences et aux arts dont se
compose l'humanit. Platon dfinit la sagesse _la facult qui
perfectionne l'homme_. Or l'homme, en tant qu'homme, a deux parties
constituantes, l'esprit et le coeur, ou si l'on veut, l'intelligence
et la volont. La sagesse doit dvelopper en lui ces deux puissances
-la-fois, la seconde par la premire, de sorte que l'intelligence
tant claire par la connaissance des choses les plus sublimes, la
volont fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus
sublimes en ce monde, sont les connaissances que l'entendement
et le raisonnement peuvent nous donner relativement  Dieu;
les choses les meilleures sont celles qui concernent le bien de tout
le genre humain; les premires s'appellent divines, les secondes
humaines; la vritable sagesse doit donc donner la connaissance des
choses divines pour conduire les choses humaines au plus grand bien
possible. Il est  croire que Varron, qui mrita d'tre appel le plus
docte des Romains, avait lev sur cette base son grand ouvrage _des
choses divines et humaines_, dont l'injure des temps nous a privs.
Nous essaierons dans ce livre de traiter le mme sujet, autant que
nous le permet la faiblesse de nos lumires et le peu d'tendue de nos
connaissances.

La _sagesse_ commena chez les Gentils par la _muse_, dfinie par
Homre dans un passage trs remarquable de l'Odysse, _la science du
bien et du mal_; cette science fut ensuite appele _divination_, et
c'est sur la dfense de cette divination, de cette science du bien et
du mal refuse  l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des
Hbreux, d'o est sortie la ntre. La _muse_ fut donc proprement dans
l'origine la science de la divination et des auspices, laquelle fut la
_sagesse vulgaire_ de toutes les nations, comme nous le dirons plus au
long; elle consistait  contempler Dieu dons l'un de ses attributs,
dans sa Providence; aussi, de _divination_, l'essence de Dieu a-t-elle
t appele _divinit_. Nous verrons dans la suite que dans ce genre
de sagesse, les sages furent les _potes thologiens_, qui,  n'en
pas douter, fondrent la civilisation grecque. Les Latins
tirrent de l l'usage d'appeler _professeurs de sagesse_ ceux qui
professaient l'astrologie judiciaire.--Ensuite la _sagesse_ fut
attribue aux hommes clbres pour avoir donn des avis utiles au
genre humain; tels furent les sept sages de la Grce.--Plus tard la
_sagesse_ passa dans l'opinion aux hommes qui ordonnent et gouvernent
sagement les tats, dans l'intrt des nations.--Plus tard encore le
mot _sagesse_ vint  signifier la _science naturelle des choses
divines,_ c'est--dire la mtaphysique, qui cherchant  connatre
l'intelligence de l'homme par la contemplation de Dieu, doit tenir
Dieu pour le rgulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnat pour la
source de toute vrit[32].--Enfin la _sagesse_ parmi les Hbreux et
ensuite parmi les Chrtiens a dsign la _science des vrits
ternelles rvles par Dieu;_ science qui, considre chez les
Toscans comme _science du vrai bien et du vrai mal,_ reut peut-tre
pour cette cause son premier nom, _science de la divinit_.

[Note 32: En consquence la mtaphysique doit essentiellement
travailler au bonheur du genre humain dont la conservation tient au
sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinit douce de
providence. C'est peut-tre pour avoir dmontr cette providence que
Platon a t surnomm le divin. La philosophie qui enlve  Dieu un
tel attribut, mrite moins le nom du philosophie et de sagesse que
celui de folie. (_Vico_).]

D'aprs cela, nous distinguerons  plus juste titre que Varron, trois
espces de _thologie_: _thologie potique_, propre aux _potes
thologiens,_ et qui fut la _thologie civile_ de toutes les nations
paennes; _thologie naturelle_, celle des mtaphysiciens; la troisime,
qui dans la classification de Varron est la thologie potique[33], est
pour nous la _thologie chrtienne_, mle de la thologie civile, de la
naturelle, et de la rvle, la plus sublime des trois. Toutes se
runissent dans la contemplation de la Providence divine; cette
Providence qui conduit la marche de l'humanit, voulut qu'elle partt de
la _thologie potique_ qui rglait les actions des hommes d'aprs
certains signes sensibles, pris pour des avertissemens du ciel; et que
la _thologie naturelle_, qui dmontre la Providence par des raisons
d'une nature immuable et au-dessus des sens, prpart les hommes 
recevoir la _thologie rvle_, par l'effet d'une foi surnaturelle et
suprieure aux sens et  tous les raisonnemens.

[Note 33: La thologie _potique_ fut chez les Gentils la mme que
la thologie _civile_. Si Varron la distingue de la thologie _civile_
et de la thologie _naturelle_, c'est que, partageant l'erreur
vulgaire qui place dans les fables les mystres d'une philosophie
sublime, il l'a crue mle de l'une et de l'autre. (_Vico_).]


. III. _Exposition et division de la sagesse potique._

Puisque la mtaphysique est la science sublime qui rpartit aux
sciences subalternes les sujets dont elles doivent traiter, puisque la
sagesse des anciens ne fut autre que celle des _potes thologiens_,
puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossires,
_nous devons chercher le commencement de la sagesse potique
dans une mtaphysique informe_. D'une seule branche de ce tronc
sortirent, en se sparant, _la logique, la morale, l'conomie et la
politique potiques_; d'une autre branche sortit avec le mme
caractre potique la _physique_, mre de la _cosmographie_, et par
suite de l'_astronomie_,  laquelle la _chronologie_ et la
_gographie_, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons
voir d'une manire claire et distincte comment les fondateurs de la
civilisation paenne, guids par leur thologie naturelle, ou
_mtaphysique_, imaginrent les dieux; comment par leur _logique_ ils
trouvrent les langues, par leur _morale_ produisirent les hros, par
leur _conomie_ fondrent les familles, par leur _politique_ les
cits; comment par leur _physique_, ils donnrent  chaque chose une
origine divine, se crrent eux-mmes en quelque sorte par leur
_physiologie_, se firent un univers tout de dieux par leur
_cosmographie_, portrent dans leur _astronomie_ les plantes et les
constellations de la terre au ciel, donnrent commencement  la srie
des temps dans leur _chronologie_, enfin dans leur _gographie_
placrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grce, et de
mme des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une
histoire des ides, coutumes et actions du genre humain. De cette
triple source nous verrons sortir les principes de l'_histoire de la
nature humaine_, principes identiques avec ceux de l'_histoire
universelle_ qui semblent manquer jusqu'ici.




CHAPITRE II.

DE LA MTAPHYSIQUE POTIQUE.


. I. _Origine de la posie, de l'idoltrie, de la divination et des
sacrifices._

[L'auteur tablit d'abord la certitude du dluge universel, et de
l'existence des gans. Les preuves les plus fortes qu'il allgue ont
t dj nonces dans les axiomes 25, 26, 27. _Voyez_ aussi le
Discours prliminaire.]

C'est dans l'tat de stupidit farouche o se trouvrent les premiers
hommes, que tous les philosophes et les philologues devaient prendre
leur point de dpart pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils
devaient interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, non
pas dans le monde extrieur, mais dans l'me de celui qui la mdite,
je veux dire, la mtaphysique. Ce monde social tant indubitablement
l'ouvrage des hommes, on pouvait en lire les principes dans les
modifications de l'esprit humain.

La _sagesse potique_, la premire sagesse du paganisme, dut
commencer par une mtaphysique, non point de raisonnement et
d'abstraction, comme celle des esprits cultivs de nos jours, mais de
sentiment et d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces
premiers hommes, qui n'taient que sens et imagination sans
raisonnement. La mtaphysique dont je parle, c'tait leur _posie_,
facult qui naissait avec eux. L'_ignorance est mre de l'admiration_;
ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette posie fut d'abord
_divine_: ils rapportaient  des dieux la cause de ce qu'ils
admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38). _Les anciens
Germains_, dit Tacite, _entendaient la nuit le soleil qui passait sous
la mer d'occident en orient; ils affirmaient aussi qu'ils voyaient les
dieux_. Maintenant encore les sauvages de l'Amrique divinisent tout
ce qui est au-del de leur faible capacit. Quelles que soient la
simplicit et la grossiret de ces nations, nous devons prsumer que
celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-del. Ils
donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue  leurs
propres ides. C'est ce que font prcisment les enfans (axiome 37),
lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimes et qu'ils
leur parlent comme  des personnes vivantes. Ainsi ces premiers
hommes, qui nous reprsentent l'enfance du genre humain, craient
eux-mmes les choses d'aprs leurs ides. Mais cette cration
diffrait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure
intelligence connat les tres, et les cre par cela mme qu'il les
connat; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, craient 
leur manire par la force d'une imagination, si je puis dire, toute
_matrielle_. Plus elle tait matrielle, plus ses crations furent
sublimes; elles l'taient au point de troubler  l'excs l'esprit mme
d'o elles taient sorties. Aussi les premiers hommes furent appels
_potes_, c'est--dire, _crateurs_, dans le sens tymologique du mot
grec. Leurs crations runirent les trois caractres qui distinguent
la haute posie dans l'invention des fables, la sublimit, la
popularit, et la puissance d'motion qui la rend plus capable
d'atteindre le but qu'elle se propose, celui l'_enseigner au vulgaire
 agir selon la vertu_.--De cette facult originaire de l'esprit
humain, il est rest une loi ternelle: les esprits une fois frapps
de terreur, _fingunt simul credunt que,_ comme le dit si bien Tacite.

Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation paenne,
lorsqu'un sicle ou deux aprs le dluge, la terre dessche forma de
nouveaux orages, et que la foudre se fit entendre. Alors sans doute un
petit nombre de gans disperss dans les bois, vers le sommet des
montagnes, furent pouvants par ce phnomne dont ils ignoraient la
cause, levrent les yeux, et remarqurent le ciel pour la premire fois.
Or, comme en pareille circonstance, il est dans la nature de l'esprit
humain d'attribuer au phnomne qui le frappe, ce qu'il trouve en
lui-mme, ces premiers hommes, dont toute l'existence tait alors dans
l'nergie des forces corporelles, et qui exprimaient la violence extrme
de leurs passions par des murmures et des hurlemens, se figurrent le
ciel comme un grand corps anim, et l'appelrent Jupiter[34]. Ils
prsumrent que par le fracas du tonnerre, par les clats de la foudre,
Jupiter _voulait leur dire quelque chose_; et ils commencrent  se
livrer  la _curiosit, fille de l'ignorance et mre de la science_
[qu'elle produit, lorsque l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce
caractre est toujours le mme dans le vulgaire; voient-ils une comte,
une parlie, ou tout autre phnomne cleste, ils s'inquitent et
demandent _ce qu'il signifie_ (axiome 39). Observent-ils les effets
tonnans de l'aimant mis en contact avec le fer; ils ne manquent pas,
mme dans ce sicle de lumires, de dcider que l'aimant a pour le fer
une sympathie mystrieuse, et ils font ainsi de toute la nature un vaste
corps anim, qui a ses sentimens et ses passions. Mais,  une poque si
avance de la civilisation, les esprits, mme du vulgaire, sont trop
dtachs des sens, trop spiritualiss par les nombreuses abstractions de
nos langues, par l'art de l'criture, par l'habitude du calcul, pour que
nous puissions nous former cette image prodigieuse de la _nature
passionne_; nous disons bien ce mot de la bouche, mais nous n'avons
rien dans l'esprit. Comment pourrions-nous nous replacer dans la vaste
imagination de ces premiers hommes dont l'esprit tranger  toute
abstraction,  toute subtilit, tait tout _mouss_ par les passions,
_plong_ dans les sens, et comme _enseveli_ dans la matire. Aussi, nous
l'avons dj dit, on _comprend_  peine aujourd'hui, mais on ne peut
_imaginer_ comment pensaient les premiers hommes qui fondrent la
civilisation paenne.

[Note 34: Avec l'ide d'un Jupiter, auquel ils attriburent
bientt une Providence, naquit le droit, _jus_, appel _ious_ par les
Latins, et par les anciens Grecs [Grec: Diaion], _cleste_, du mot
[Grec: Dios]; les Latins dirent galement _sub dio_, et sub jove pour
exprimer _sous le ciel_. Puis, si l'on en croit Platon dans son
Cratyle, on substitua par euphonie [Grec: Dikaion]. Ainsi toutes les
nations paennes ont contempl le ciel, qu'elles considraient comme
Jupiter, pour en recevoir par les auspices des lois, des avis divins;
ce qui prouve que le principe commun des socits a t la _croyance 
une Providence divine._ Et pour en commencer l'numration, _Jupiter_
fut le _ciel_ chez les Chaldens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir
de lui la connaissance de l'avenir par l'observation des aspects
divers et des mouvemens des toiles, et on nomma _astronomie_ et
_astrologie_ la science des lois qu'observent les astres, et celle de
leur langage; la dernire fut prise dans le sens d'astrologie
judiciaire, et dans les lois romaines _Chalden_ veut dire
astrologue.--Chez les Perses, _Jupiter_ fut le _ciel_, qui faisait
connatre aux hommes les choses caches; ceux qui possdaient cette
science s'appelaient Mages, et tenaient dans leurs rites une verge qui
rpond au bton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer
des cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs
enchantemens. Le ciel tait pour les Perses le temple de Jupiter, et
leurs rois, imbus de cette opinion, dtruisaient les temples
construits par les Grecs.--Les gyptiens confondaient aussi _Jupiter_
et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait sur les choses
sublunaires et des moyens qu'il donnait de connatre l'avenir; de nos
jours encore ils conservent une divination vulgaire.--Mme opinion
chez les Grecs qui tiraient du ciel des [Grec: thermata] et des
[Grec: mathmata], en les contemplant des yeux du corps, et en les
observant, c'est--dire, en leur obissant comme aux lois de Jupiter.
C'est du mot [Grec: mathmata], que les astrologues sont appels
_mathmaticiens_ dans les lois romaines.--Quant  la croyance des
Romains, on connat le vers d'Ennius,

  _Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant jovem_;

le pronom _hoc_ est pris dans le sens de _coelum_. Les Romains
disaient aussi _templa coeli_, pour exprimer la rgion du ciel
dsign par les augures pour prendre les auspices; et par drivation,
_templum_ signifia tout lieu dcouvert o la vue ne rencontre point
d'obstacle (_neptunia templa_, la mer dans Virgile).--Les anciens
Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrs
qu'il appelle _lucos et nemora_, ce qui indique sans doute des
clairires dans l'paisseur des bois. L'glise eut beaucoup de peine 
leur faire abandonner cet usage (V. _Concilia Stanctense et
Bracharense_, dans le recueil de Bouchard). On en trouve encore
aujourd'hui des traces chez les Lapons et chez les Livoniens.--Les
Perses disaient simplement le _Sublime_ pour dsigner _Dieu_. Leurs
temples n'taient que des collines dcouvertes o l'on montait de deux
cts par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines
qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent
la beaut des temples dans leur lvation prodigieuse. Le point le
plus lev s'appelait, selon Pausanias, [Grec: aetos] l'aigle,
l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus lev. De l peut
tre _pinn templorum_, _pinn murorum_, et en dernier lieu, _aquil_
pour les crneaux. Les Hbreux adoraient dans le tabernacle _le
Trs-Haut_ qui est au-dessus des cieux; et partout o le peuple de
Dieu tendait ses conqutes, Mose ordonnait que l'on brlt les bois
sacrs, sanctuaires de l'idoltrie.--Chez les chrtiens mmes,
plusieurs nations disent le _ciel_ pour _Dieu_. Les Franais et les
Italiens disent _fasse le ciel_, _j'espre dans les secours du ciel_;
il en est de mme en espagnol. Les franais disent _bleu_ pour _le
ciel_, dans une espce de serment _par bleu_, et dans ce blasphme
impie _morbleu_ (c'est--dire _meure le ciel_, en prenant ce mot dans
le sens de _Dieu_.) Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont
on a parl dans les axiomes 13 et 22. (_Vico_).]

               *       *       *

C'est ainsi que les premiers _potes thologiens_ inventrent la
premire fable _divine_, la plus sublime de toutes celles qu'on
imagina; c'est ce Jupiter _roi et pre des hommes et des dieux_, dont
la main lance la foudre; image si populaire, si capable
d'mouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que
les inventeurs eux-mmes crurent  sa ralit, la redoutrent et
l'honorrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractre de
l'esprit humain que nous avons remarqu d'aprs Tacite (_mobiles ad
superstitionem perculs semel mentes_, axiome 23), dans tout ce qu'ils
apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mmes, ils ne virent que
Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'tendue qu'ils pouvaient
concevoir. C'est ainsi qu'il faut entendre dans l'histoire de la
civilisation le _Jovis omnia plena_; c'est ce Jupiter que Platon prit
pour l'ther, qui pntre et remplit toutes choses; mais les premiers
hommes ne plaaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des
montagnes, comme nous le verrons bientt.

Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'aprs leur propre nature
que le tonnerre et la foudre taient les signes de Jupiter. C'est de
_nuere_, faire signe, que la volont divine fut plus tard appele
_numen_; Jupiter commandait par signes, ide sublime, digne expression
de la majest divine. Ces signes taient, si je l'ose dire, des
_paroles relles_, et la nature entire tait la langue de Jupiter.
Toutes les nations paennes crurent possder cette langue dans la
divination, laquelle fut appele par les Grecs _thologie_,
c'est--dire, _science du langage des dieux_. Ainsi Jupiter acquit ce
_regnum fulminis_, par lequel il est _le roi des hommes et des dieux_.
Il reut alors deux titres, _optimus_ dans le sens de trs
fort (de mme que chez les anciens latins, _fortis_ eut le mme sens
que _bonus_ dans des temps plus modernes); et _maximus_, d'aprs
l'tendue de son corps, aussi vaste que le ciel.

De l tant de Jupiters dont le nombre tonne les philologues; chaque
nation paenne eut le sien.

Originairement Jupiter fut en posie un _caractre divin_, un _genre
cr par l'imagination_ plutt que par l'intelligence (_universale
fantastico_), auquel tous les peuples paens rapportaient les choses
relatives aux auspices. Ces peuples, durent tre tous potes, puisque
la _sagesse potique_ commena par cette _mtaphysique potique_ qui
contemple Dieu dans l'attribut de sa Providence, et les premiers
hommes s'appelrent _potes thologiens_, c'est--dire _sages qui
entendent le langage des dieux_, exprim par les auspices de Jupiter.
Ils furent surnomms _divins_, dans le sens du mot _devins_, qui vient
de _divinari_, deviner, prdire. Cette science fut appele _muse_,
expression qu'Homre nous dfinit par _la science du bien et du mal_,
qui n'est autre que la _divination_[35]. C'est encore, d'aprs cette
_thologie mystique_ que les potes furent appels par les Grecs,
[Grec: mustai], [qu'Horace traduit fort bien par _les interprtes des
dieux_], lesquels expliquaient les divins mystres des auspices et des
oracles. Toute nation paenne eut une sybille qui possdait cette
science; on en a compt jusqu' douze. Les sybilles et les
oracles sont les choses les plus anciennes dont nous parle le
paganisme.

[Note 35: La dfense de la divination faite par Dieu  son peuple
fut le fondement de la vritable religion. (_Vico_).]

               *       *       *

Tout ce qui vient d'tre dit s'accorde donc avec le mot clbre,

  . . . . La crainte seule a fait les premiers dieux;

mais les hommes ne s'inspirrent pas cette crainte les uns aux autres;
ils la durent  leur propre imagination (ce qui rpond  l'axiome:
_les fausses religions sont nes de la crdulit et non de
l'imposture_). Cette origine de l'_idoltrie_ tant dmontre, celle
de la _divination_ l'est aussi; ces deux soeurs naquirent en mme
temps. Les _sacrifices_ en furent une consquence immdiate, puisqu'on
les faisait pour _procurare_ (c'est--dire pour bien entendre) les
auspices.

Ce qui nous prouve que la posie a d natre ainsi, c'est ce caractre
ternel et singulier qui lui est propre: _le sujet propre  la posie
c'est l'impossible, et pourtant le croyable_ (_impossibile
credibile_). Il est impossible que la matire soit esprit, et pourtant
l'on a cru que le ciel, d'o semblait partir la foudre, tait Jupiter.
Voil encore pourquoi les potes aiment tant  chanter les prodiges
oprs par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition
d'esprit peut tre rapporte au sentiment instinctif de la
toute-puissance de Dieu, qu'ont en eux les hommes de toutes les
nations.

Les vrits que nous venons d'tablir renversent tout ce qui a t
dit sur l'_origine de la posie_, depuis Aristote et Platon
jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montr, c'est par
un effet de la _faiblesse du raisonnement_ de l'homme, que la posie
s'est trouve si sublime  sa naissance, et qu'avec tous les secours
de la philosophie, de la potique et de la critique, qui sont venues
plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais galer
son premier essor[36]. Cette dcouverte de l'origine de la posie
dtruit le prjug commun sur la profondeur de la sagesse antique, 
laquelle les modernes devraient dsesprer d'atteindre, et dont tous
les philosophes depuis Platon jusqu' Bacon ont tant souhait de
pntrer le secret. Elle n'a t autre chose qu'une _sagesse vulgaire
de lgislateurs_ qui fondaient l'ordre social, et non point une
_sagesse mystrieuse sortie du gnie de philosophes profonds_. Aussi,
comme on le voit dj par l'exemple tir de Jupiter, tous les _sens
mystiques d'une haute philosophie_ attribus par les savans aux fables
grecques et aux hiroglyphes gyptiens, paratront aussi choquans que
le _sens historique_ se trouvera facile et naturel.

[Note 36: Voil pourquoi Homre se trouve le premier de tous les
potes du genre _hroque_, le plus sublime de tous, dans l'ordre du
mrite comme dans celui du temps. (_Vico_).]


. II. COROLLAIRES

_Relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle._

1. On peut conclure de tout ce qui prcde que, conformment au
premier principe de la Science nouvelle, dvelopp dans le chapitre
_de la Mthode_ (_l'homme n'esprant plus aucun secours de la nature,
appelle de ses dsirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
sauver_), la Providence permit que les premiers hommes tombassent dans
l'erreur de craindre une fausse divinit, un Jupiter auquel ils
attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nues de ces
premiers orages,  la lueur de ces clairs, ils aperurent cette
grande vrit, _que la Providence veille  la conservation du genre
humain_. Aussi, sous un de ses principaux aspects, la Science nouvelle
est d'abord une _thologie civile_, une explication raisonne de la
marche suivie par la Providence; et cette thologie commena par la
sagesse _vulgaire_ des lgislateurs qui fondrent les socits, en
prenant pour base la croyance d'un Dieu dou de providence; elle
s'acheva par la sagesse plus leve (_riposta_) des philosophes qui
dmontrent la mme vrit par des raisonnemens, dans leur thologie
naturelle.

2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, c'est une
_philosophie de la proprit_ (ou _autorit_ dans le sens
primitif o les douze tables prennent ce mot[37]). La premire
proprit fut _divine_: Dieu s'appropria les premiers hommes peu
nombreux, qu'il tira de la vie sauvage pour commencer la vie
sociale.--La seconde proprit fut _humaine_, et dans le sens le plus
exact; elle consista pour l'homme dans la possession de ce qu'on ne
peut lui ter sans l'anantir, dans le libre _usage de sa volont_.
Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette  la
vrit. Les hommes commencrent, ds ce moment,  exercer leur libert
en rprimant les impulsions passionnes du corps, de manire  les
touffer ou  les mieux diriger, effort qui caractrise les agens
libres. Le premier acte libre des hommes fut d'abandonner la vie
vagabonde qu'ils menaient dans la vaste fort qui couvrait la terre,
et de s'accoutumer  une vie sdentaire, si oppose  leurs
habitudes.--Le troisime genre de proprit fut celle _de droit
naturel_. Les premiers hommes qui abandonnaient la vie vagabonde
occuprent des terres et y restrent long-temps; ils en devinrent
seigneurs par droit d'occupation et de longue possession. C'est
l'origine de tous les _domaines_.

[Note 37: On continua  appeler dans le droit, _nos auteurs_, ceux
dont nous tenons un droit  une proprit. (_Vico_).]

Cette _philosophie de la proprit_ suit naturellement la _thologie
civile_ dont nous parlions. claire par les preuves que lui fournit
la thologie civile, elle claire elle-mme avec celles qui lui sont
propres, les preuves que la philologie tire de l'histoire et
des langues; trois sortes de preuves qui ont t numres dans le
chapitre de la mthode. Introduisant la certitude dans le domaine de
la libert humaine, dont l'tude est si incertaine de sa nature, elle
claire les tnbres de l'antiquit, et _donne forme de science  la
philologie_.

3. Le troisime aspect est une _histoire des ides humaines_. De mme
que la _mtaphysique potique_ s'est divise en plusieurs sciences
subalternes, _potiques_ comme leur mre, cette histoire des ides
nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultives par
les nations, et des sciences spculatives tudies de nos jours par
les savans.

4. Le quatrime aspect est une _critique philosophique_ qui nat de
l'histoire des ides mentionne ci-dessus. Cette critique cherche ce
que l'on doit croire sur les fondateurs, ou auteurs des nations,
lesquels doivent prcder de plus de mille ans les auteurs de livres,
qui est l'objet de la critique philologique.

5. Le cinquime aspect est une _histoire idale ternelle_ dans
laquelle tournent les histoires relles de toutes les nations. De
quelque tat de barbarie et de frocit que partent les hommes pour se
civiliser par l'influence des religions, les socits commencent, se
dveloppent et finissent d'aprs des lois que nous examinerons dans ce
second livre, et que nous retrouverons au livre IV o nous suivons _la
marche des socits_, et au livre V o nous observons le _retour des
choses humaines_.

6. Le sixime aspect est un systme du _droit naturel des
gens_. C'tait avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden
et Puffendorf devaient commencer leurs systmes (axiome 106: _les
sciences doivent prendre pour point de dpart l'poque o commence le
sujet dont elles traitent_). Ils se sont gars tous trois, parce
qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. Je veux dire qu'ils
supposent d'abord un tat de civilisation o les hommes seraient dj
clairs par une _raison dveloppe_, tat dans lequel les nations ont
produit les philosophes qui se sont levs jusqu' l'idal de la
justice. En premier lieu, Grotius procde indpendamment du principe
d'une Providence, et prtend que son systme donne un degr nouveau de
prcision  toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques
contre les jurisconsultes romains portent  faux, puisqu'ils ont pris
pour principe la Providence divine, et qu'ils ont voulu traiter du
_droit naturel des gens_, et non point du droit naturel des
philosophes, et des thologiens moralistes.--Ensuite vient Selden,
dont le systme suppose la Providence. Il prtend que le droit des
enfans de Dieu s'tendit  toutes les nations, sans faire attention au
caractre inhospitalier des premiers peuples, ni  la division tablie
entre les Hbreux et les Gentils; sans observer que les Hbreux ayant
perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'gypte, il fallut
que Dieu lui-mme le leur rappelt en leur donnant sa loi sur le mont
Sina. Il oublie que Dieu, dans sa loi, dfend jusqu'aux
penses injustes, chose dont ne s'embarrassrent jamais les
lgislateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hbreux ont
transmis aux Gentils leur droit naturel, contre l'aveu magnanime de
Josephe, contre la rflexion de Lactance cit plus haut? Ne connat-on
pas enfin la haine des Hbreux contre les Gentils, haine qu'ils
conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?--Quant 
Puffendorf, il commence son systme par _jeter l'homme dans le monde,
sans soin ni secours de Dieu_. En vain il essaie d'excuser dans une
dissertation particulire cette hypothse picurienne. Il ne peut pas
dire le premier mot en fait de droit, sans prendre la Providence pour
principe[38].--Pour nous, persuads que l'ide du droit et
l'ide d'une _Providence_ naquirent en mme temps, nous commenons 
parler du _droit_ en parlant de ce moment o les premiers auteurs des
nations conurent l'ide de Jupiter. Ce droit fut d'abord _divin_,
dans ce sens qu'il tait interprt par la _divination_, science des
auspices de Jupiter; les auspices furent les _choses divines_, au
moyen desquelles les nations paennes rglaient toutes les _choses
humaines_, et la runion des unes et des autres forme le sujet de la
jurisprudence.

[Note 38: _Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond
dans la premire dition:_ Grotius prtend que son systme peut se
passer de l'ide de la Providence. Cependant sans religion les hommes
ne seraient pas runis en nations.... Point de physique sans
mathmatique; point de morale ni de politique sans mtaphysique,
c'est--dire sans dmonstration de Dieu.--Il suppose le premier homme
bon, parce qu'il n'tait _pas mauvais_. Il compose le genre humain 
sa naissance d'hommes _simples et dbonnaires_, qui auraient t
pousss par l'intrt  la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothse
d'picure.

Puis vient Selden, qui appuie son systme sur le petit nombre de lois
que Dieu dicta aux enfans de No. Mais Sem fut le seul qui persvra
dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun  ses
descendans et  ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutt
qu'il fonda un droit exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs
des Gentils...

Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde _sans secours de la
Providence_, hasarde une hypothse digne d'picure, ou plutt de
Hobbes....

cartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient dcouvrir les sources
de tout ce qui a rapport  l'conomie du droit naturel des gens, ni
celles des religions, des langues et des lois, ni celles de la paix et
de la guerre, des traits, etc. De l deux erreurs capitales.

1. D'abord ils croient que leur droit naturel, fond sur les thories
des philosophes, des thologiens, et sur quelques-unes de celles des
jurisconsultes, et qui est ternel dans son ide abstraite, a d tre
aussi ternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les
jurisconsultes romains raisonnent mieux en considrant ce droit
naturel comme ordonn par la Providence, et comme ternel en ce sens,
que sorti des mmes origines que les religions, il passe comme elles
par diffrens ges, jusqu' ce que les philosophes viennent le
perfectionner et le complter par des thories fondes sur l'ide de
la justice ternelle.

2. Leurs systmes n'embrassent pas la moiti du droit naturel des
gens. Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre
humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport  la conservation
des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel tabli
sparment dans chaque cit qui a prpar les peuples  reconnatre,
ds leurs premires communications, le sens commun qui les unit, de
sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes  toute la
nature humaine, et les respectassent comme dictes par la Providence.
(_Vico_).]

7. Considre sous le dernier de ses principaux aspects, la Science
nouvelle nous donnera les _principes et les origines de l'histoire
universelle_, en partant de l'ge appel par les gyptiens _ge des
Dieux_, par les Grecs, _ge d'or_. Faute de connatre la
_chronologie raisonne de l'histoire potique_, on n'a pu saisir
jusqu'ici l'enchanement de toute l'_histoire du monde paen_.




CHAPITRE III.

DE LA LOGIQUE POTIQUE.


 I.

La _mtaphysique_, ainsi nomme lorsqu'elle contemple les choses dans
tous les genres de l'tre, devient _logique_ lorsqu'elle les considre
dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les dsigne; de
mme la posie a t considre par nous comme une _mtaphysique
potique_, dans laquelle les potes thologiens prirent la plupart des
choses matrielles pour des tres divins; la mme posie, occupe
maintenant d'exprimer l'ide de ces divinits, sera considre comme
une _logique potique_.

_Logique_ vient de [Grec: logos]. Ce mot, dans son premier sens, dans
son sens propre, signifia _fable_ (qui a pass dans l'italien _favella_,
langage, discours); la fable, chez les Grecs, se dit aussi [Grec:
mythos], d'o les latins tirrent le mot _mutus_; en effet, dans les
_temps muets_, le discours fut _mental_; aussi [Grec: logos] signifie
_ide_ et _parole_. Une telle langue convenait  des ges religieux
(_les religions veulent tre rvres en silence, et non pas
raisonnes_). Elle dut commencer par des signes, des gestes, des
indications matrielles dans un rapport naturel avec les ides: aussi
[Grec: logos], _parole_, eut en outre chez les Hbreux le sens
d'_action_, chez les Grecs celui de _chose_. [Grec: Mythos] a t aussi
dfini un _rcit vritable_, un _langage vritable_[39]. Par
_vritable_, il ne faut pas entendre ici _conforme  la nature des
choses_, comme dut l'tre la _langue sainte_, enseigne  Adam par Dieu
mme.

[Note 39: _C'est cette langue naturelle que les hommes ont parle
autrefois_, selon Platon et Jamblique. Platon a devin plutt que
dcouvert cette vrit. Del l'inutilit de ses recherches dans le
Cratylo, del les attaques d'Aristote et de Gallen. (_Vico_).]

La premire langue que les hommes se firent eux-mmes fut toute
d'imagination, et eut pour signes les substances mme qu'elle animait,
et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cyble,
Neptune, taient simplement le ciel, la terre, la mer, que les
premiers hommes, muets encore, exprimaient en les montrant du doigt,
et qu'ils imaginaient comme des tres anims, comme des dieux; avec
les noms de ces trois divinits, ils exprimaient toutes les choses
relatives au ciel,  la terre,  la mer. Il en tait de mme des
autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs  Flore, tous les
fruits  Pomone.

Nous suivons encore une marche analogue  celle de ces premiers
hommes, mais c'est  l'gard des choses intellectuelles,
telles que les facults de l'me, les passions, les vertus, les vices,
les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'ide
comme d'autant de _femmes_ (la justice, la posie, etc.), et nous
ramenons  ces tres fantastiques toutes les causes, toutes les
proprits, tous les effets des choses qu'ils dsignent. C'est que
nous ne pouvons exposer au-dehors les choses intellectuelles contenues
dans notre entendement, sans tre seconds par l'imagination, qui nous
aide  les expliquer et  les peindre sous une image humaine. Les
premiers hommes (les _potes thologiens_), encore incapables
d'abstraire, firent une chose toute contraire, mais plus sublime: ils
donnrent des sentimens et des passions aux tres matriels, et mme
aux plus tendus de ces tres, au ciel,  la terre,  la mer. Plus
tard, la puissance d'abstraire se fortifiant, ces vastes imaginations
se resserrrent, et les mmes objets furent dsigns par les signes
les plus petits; Jupiter, Neptune et Cyble devinrent si petits, si
lgers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut
sur la mer port dans un mince coquillage, et la troisime fut assise
sur un lion.

Les formes mythologiques (_mitologie_) doivent donc tre, comme le mot
l'indique, le _langage propre des fables_; les fables tant autant de
genres dans la langue de l'imagination (_generi fantastici_), les
formes mythologiques sont des _allgories_ qui y rpondent. Chacune
comprend sous elle plusieurs espces ou plusieurs individus.
Achille est l'ide de la valeur, commune  tous les vaillans; Ulysse,
l'ide de la prudence commune  tous les sages.


. II. COROLLAIRES

_Relatifs aux tropes, aux mtamorphoses potiques et aux monstres des
potes._

1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette
logique potique. Le plus brillant, et pour cela mme le plus frquent
et le plus ncessaire, c'est la mtaphore. Jamais elle n'est plus
approuve que lorsqu'elle prte du sentiment et de la passion aux
choses insensibles, en vertu de cette mtaphysique par laquelle les
premiers potes animrent les corps sans vie, et les dourent de tout
ce qu'ils avaient eux-mmes, de sentiment et de passion; si les
premires fables furent ainsi cres, toute mtaphore est l'abrg
d'une fable.--Ceci nous donne un moyen de juger du temps o les
mtaphores furent introduites dans les langues. Toutes les mtaphores
tires par analogie des objets corporels pour signifier des
abstractions, doivent dater de l'poque o le jour de la philosophie a
commenc  luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots
ncessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus
sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que,
dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions
relatives aux choses inanimes sont tires par mtaphore, du
corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines.
Ainsi _tte_, pour cime, ou commencement, _bouche_ pour toute
ouverture, _dents_ d'une charrue, d'un rteau, d'une scie, d'un
peigne, _langue_ de terre, _gorge_ d'une montagne, une _poigne_ pour
un petit nombre, _bras_ d'un fleuve, _coeur_ pour le milieu, _veine_
d'une mine, _entrailles_ de la terre, _cte_ de la mer, _chair_ d'un
fruit; le vent _siffle_, l'onde _murmure_, un corps _gmit_ sous un
grand poids. Les latins disaient _sitire agros_, _laborare fructus_,
_luxuriari segetes_; et les Italiens disent _andar in amore le
piente_, _andar in pazzia le viti_, _lagrimare gli orni_, et _fronte_,
_spalle_, _occhi_, _barbe_, _collo_, _gamba_, _piede_, _pianta_,
appliqus  des choses inanimes. On pourrait tirer d'innombrables
exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que
l'_homme ignorant se prenait lui-mme pour rgle de l'univers_; dans
les exemples cits ci-dessus, il se fait de lui-mme un univers
entier. De mme que la mtaphysique de la raison nous enseigne que
_par l'intelligence l'homme devient tous les objets_ (_homo
intelligendo fit omnia_), la mtaphysique de l'imagination nous
dmontre ici que l'_homme devient tous les objets faute
d'intelligence_ (_homo non intelligendo fit omnia_); et peut-tre le
second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans
l'exercice de l'intelligence, tend son esprit pour saisir les objets,
et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets
de lui-mme, et par cette transformation devient  lui seul
toute la nature.

2. Dans une telle logique, rsultant elle-mme d'une telle
mtaphysique, les premiers potes devaient tirer les noms des choses
d'_ides sensibles et plus particulires_; voil les deux sources de
la mtonymie et de la _synecdoque_. En effet, la mtonymie du _nom de
l'auteur pris pour celui de l'ouvrage_, vint de ce que l'auteur tait
plus souvent nomm que l'ouvrage; celle _du sujet pris pour sa forme
et ses accidens_ vint de l'incapacit d'abstraire du sujet les
accidens et la forme. Celles de _la cause pour l'effet_ sont autant de
petites fables; les hommes s'imaginrent les causes comme des _femmes_
qu'ils revtaient de leurs effets: ainsi l'_affreuse pauvret_, la
_triste vieillesse_, la _ple mort_.

3. La _synecdoque_ fut employe ensuite,  mesure que l'on s'leva des
particularits aux gnralits, ou que l'on runit les parties pour
composer leurs entiers. Le nom de _mortel_ fut d'abord rserv aux
_hommes_, seuls tres dont la condition mortelle dt se faire
remarquer. Le mot _tte_ fut pris pour l'_homme_, dont elle est la
partie la plus capable de frapper l'attention. _Homme_ est une
abstraction qui comprend gnriquement le corps et toutes ses parties,
l'intelligence et toutes les facults intellectuelles, le coeur et
toutes les habitudes morales. Il tait naturel que dans l'origine
_tignum_ et _culmen_ signifiassent au propre une _poutre_ et de la
_paille_; plus tard, lorsque les cits s'embellirent, ces mots
signifirent tout l'difice. De mme le _toit_ pour la maison
entire, parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un
abri pour toute habitation. Ainsi _puppis_, la poupe, pour le
vaisseau, parce que cette partie la plus leve du vaisseau est la
premire qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une
_voile_, pour un _vaisseau_. _Mucro_, la _pointe_, pour l'_pe_; ce
dernier mot est abstrait et comprend gnriquement la pomme, la garde,
le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarqurent d'abord, ce
fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matire pour
l'ensemble de la matire et de la forme: par exemple, le _fer_ pour
l'_pe_; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la
matire. Cette figure mle de mtonymie et de synecdoque, _tertia
messis erat_, c'tait la troisime moisson, fut, sans aucun doute,
employe d'abord naturellement et par ncessit; il fallait plus de
mille ans pour que le terme astronomique _anne_ pt tre invent.
Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour dsigner un espace de
dix ans, _nous avons moissonn dix fois_.--Ce vers, o se trouvent
runies une mtonymie et deux synecdoques,

  _Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,_

n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractrisa les
premiers ges. Pour dire _tant d'annes_, on disait _tant d'pis_, ce
qui est encore plus particulier que _moissons_. L'expression
n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont
cru voir l'effort de l'art.

4. L'_ironie_ ne peut certainement prendre naissance que dans
les temps o l'on rflchit. En effet, elle consiste dans un mensonge
_rflchi_ qui prend le masque de la vrit. Ici nous apparat un
grand principe qui confirme notre dcouverte de l'_origine de la
posie_; c'est que les premiers hommes des nations paennes ayant eu
la simplicit, l'ingnuit de l'enfance, _les premires fables ne
purent contenir rien de faux_, et furent ncessairement, comme elles
ont t dfinies, des _rcits vritables_.

5. Par toutes ces raisons, il reste dmontr que _les tropes_, qui se
rduisent tous aux quatre espces que nous avons nommes, ne sont
point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingnieuse invention des
crivains, mais _des formes ncessaires dont toutes les nations se
sont servies dans leur ge potique pour exprimer leurs penses_, et
que ces expressions,  leur origine, ont t employes dans leur sens
propre et naturel. Mais,  mesure que l'esprit humain se dveloppa, 
mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes
abstraites, ou des genres comprenant leurs espces, ou unissant les
parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes
devinrent des figures. Ainsi, nous commenons  branler ces deux
erreurs communes des grammairiens, qui regardent _le langage des
prosateurs comme propre, celui des potes comme impropre_; et qui
croient _que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers_.

6. Les monstres, les _mtamorphoses potiques_, furent le
rsultat ncessaire de cette incapacit d'abstraire la forme et les
proprits d'un sujet, caractre essentiel aux premiers hommes, comme
nous l'avons prouv dans les axiomes. Guids par leur logique
grossire, ils devaient _mettre ensemble des sujets_, lorsqu'ils
voulaient _mettre ensemble des formes_, ou bien _dtruire un sujet
pour sparer sa forme premire de la forme oppose qui s'y trouvait
jointe_.

7. La _distinction des ides_ fit les _mtamorphoses_. Entre autres
phrases _hroques_ qui nous ont t conserves dans la jurisprudence
antique, les Romains nous ont laiss celle de _fundum fieri_, pour
_auctorem fieri_; de mme que le fonds de terre soutient et la couche
superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve sem, ou plant, ou
bti, de mme l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son
approbation; l'approbateur quitte le caractre d'un tre qui se meut 
sa volont, pour prendre le caractre oppos d'une chose stable.


. III. COROLLAIRES

_Relatifs aux caractres potiques employs comme signes du langage
par les premires nations._

Le langage potique fut encore employ long-temps dans l'ge
historique, -peu-prs comme les fleuves larges et rapides qui
s'tendent bien loin dans la mer, et prservent, par leur
imptuosit, la douceur naturelle de leurs eaux. Si on se
rappelle deux axiomes (48, _Il est naturel aux enfans de transporter
l'ide et le nom des premires personnes, des premires choses qu'ils
ont vues,  toutes les personnes,  toutes les choses qui ont avec
elles quelque ressemblance, quelque rapport._--49. _Les gyptiens
attribuaient  Herms Trismgiste toutes les dcouvertes utiles ou
ncessaires  la vie humaine_), on sentira que la langue potique peut
nous fournir, relativement  ces _caractres_ qu'elle employait, la
matire de grandes et importantes dcouvertes dans les choses de
l'antiquit.

1. Solon fut un _sage_, mais de _sagesse vulgaire_ et non de _sagesse
savante_ (_riposta_). On peut conjecturer qu'il fut chef du parti du
peuple, lorsque Athnes tait gouverne par l'aristocratie, et que ce
conseil fameux qu'il donnait  ses concitoyens (_connaissez-vous
vous-mmes_), avait un sens politique plutt que moral, et tait
destin  leur rappeler l'galit de leurs droits. Peut-tre mme
_Solon n'est-il que le peuple d'Athnes, considr comme reconnaissant
ses droits, comme fondant la dmocratie_. Les gyptiens avaient
rapport  Herms toutes les dcouvertes utiles; les Athniens
rapportrent  Solon toutes les institutions dmocratiques.--De mme,
Dracon n'est que l'emblme de la svrit du gouvernement
aristocratique qui avait prcd.[40]

[Note 40: La plupart des lois dont les Athniens et les
Lacdmoniens font honneur  Solon et  Lycurgue, leur ont t
attribues  tort, puisqu'elles sont entirement contraires au
principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aropage, qui
existait ds le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste
avait t absous du meurtre de sa mre par la voix de Minerve
(c'est--dire par le partage gal des voix). Cet aropage, institu
par Solon, le fondateur de la dmocratie  Athnes, maintient de toute
sa svrit le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Pricls.
Au contraire on attribue  Lycurgue, au fondateur de la rpublique
aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue  celle que les
Gracques proposrent  Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut
rellement introduire  Sparte un partage gal des terres conforme aux
principes de la dmocratie, il fut trangl par ordre des phores.
_dition de_ 1730, _pag._ 209.]

2. Ainsi durent tre attribues  Romulus toutes les lois
relatives  la division des ordres;  Numa tous les rglemens qui
concernaient les choses saintes et les crmonies sacres; 
Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires; 
Servius-Tullius le cens, base de toute dmocratie[41], et beaucoup
d'autres lois favorables  la libert populaire;  Tarquin-l'Ancien,
tous les signes et emblmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome,
contriburent  la majest de l'empire.

[Note 41: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractre des
institutions de Servius-Tullius a t suivie par M. Niebuhr. (_N. du
T._)]

3. Ainsi durent tre attribues aux dcemvirs, et ajoutes aux
Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir t
faites qu' une poque postrieure. Je n'en veux pour exemple que la
dfense d'imiter le luxe des Grecs dans les funrailles. Dfendre l'abus
avant qu'il se ft introduit, c'et t le faire connatre, et comme
l'enseigner. Or, il ne put s'introduire  Rome qu'aprs les guerres
contre Tarente et Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencrent  se
mler aux Grecs. Cicron observe que la loi est exprime en latin, dans
les mmes termes o elle fut conue  Athnes.

4. Cette dcouverte des caractres potiques nous prouve qu'sope doit
tre plac dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la
Grce. Les sept sages furent admirs pour avoir commenc  donner des
prceptes de morale et de politique _en forme de maximes_, comme le
fameux _Connaissez-vous vous-mme_; mais, auparavant, sope avait
donn de tels prceptes _en forme de comparaisons et d'exemples_,
exemples dont les potes avaient emprunt le langage  une poque plus
recule encore. En effet, dans l'ordre des ides humaines, on observe
les _choses semblables_ pour les employer d'abord comme _signes_,
ensuite comme _preuves_. On prouve d'abord par l'_exemple_, auquel une
chose semblable suffit, et finalement par l'_induction_, pour laquelle
il en faut plusieurs. Socrate, pre de toutes les sectes
philosophiques, introduisit la dialectique par l'_induction_, et
Aristote la complta avec le _syllogisme_, qui ne peut prouver qu'au
moyen d'une ide gnrale. Mais pour les esprits peu tendus encore,
il suffit de leur prsenter une _ressemblance_ pour les persuader:
Mnnius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain 
l'obissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles
d'sope.

Le petit peuple des cits hroques se nourrissait de ces
prceptes politiques dicts par la raison naturelle: _sope est le
caractre potique des plbiens considrs sous cet aspect_. On lui
attribua ensuite beaucoup de fables morales, et il devint le _premier
moraliste_, de la mme manire que Solon tait devenu _le lgislateur_
de la rpublique d'Athnes. Comme sope avait donn ses prceptes _en
forme de fables_, on le plaa avant Solon, qui avait donn les siens
_en forme de maximes_. De telles fables durent tre crites d'abord
_en vers hroques_, comme plus tard, selon la tradition, elles le
furent _en vers iambiques_, et enfin _en prose_, dernire forme sous
laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers iambiques
furent pour les Grecs un langage intermdiaire entre celui des vers
hroques et celui de la prose.

5. De cette manire, on rapporta aux auteurs de la _sagesse vulgaire_
les dcouvertes de la _sagesse_ philosophique. Les Zoroastre en
Orient, les Trismgiste en gypte, les Orphe en Grce, en Italie les
Pythagore, devinrent, dans l'opinion, des _philosophes_, de
_lgislateurs_ qu'ils avaient t. En Chine, Confucius a subi la mme
mtamorphose.


. IV. COROLLAIRES

_Relatifs  l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous
donner celle des hiroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des
mdailles, des monnaies._

Aprs avoir examin la thologie des potes ou _mtaphysique
potique_, nous avons travers la _logique potique_ qui en rsulte,
et nous arrivons  la _recherche de l'origine des langues et des
lettres_. Il y a autant d'opinions sur ce sujet difficile, qu'on peut
compter de savans qui en ont trait. La difficult vient d'une erreur
dans laquelle ils sont tous tombs: ils ont regard comme choses
distinctes, l'origine des langues et celle des lettres, que la nature
a unies. Pour tre frapp de cette union, il suffisait de remarquer
l'tymologie commune de [Grec: grammatik], _grammaire_, et de
[Grec: grammata], _lettres_, caractres ([Grec: graphs], _crire_);
de sorte que la _grammaire_, qu'on dfinit _l'art de parler_, devrait
tre dfinie l'_art d'crire_, comme l'appelle Aristote.--D'un autre
ct, _caractres_ signifie _ides_, _formes_, _modles_; et
certainement les _caractres potiques_ prcdrent _ceux des sons
articuls_. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homre les
lettres vulgaires n'taient pas encore inventes.--Enfin, si les
lettres avaient t dans l'origine des _figures de sons
articuls_ et non des signes arbitraires[42], elles devraient tre
uniformes chez toutes les nations, comme les sons articuls. Ceux qui
dsespraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que
les premires nations _ont pens au moyen des symboles ou caractres
potiques, ont parl en employant pour signes les fables, ont crit en
hiroglyphes_, principes certains qui doivent guider la philosophie
dans l'tude des _ides humaines_, comme la philologie dans l'tude
des _paroles humaines_.

[Note 42: Vico semble adopter une opinion trs diffrente quelques
pages plus loin. (_N. du T._)]

Avant de rechercher l'origine des langues et des lettres, les
philosophes et les philologues devaient se reprsenter les premiers
hommes du paganisme comme concevant les objets par l'ide que leur
imagination en personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre
langage, par des gestes ou par des _signes matriels_ qui avaient des
rapports naturels avec les ides.[43]

[Note 43: Par exemple, _trois pis_, ou l'_action de couper trois
fois des pis_, pour signifier _trois annes_.--Platon et Jamblique
ont dit que cette langue, dont les expressions portaient avec elles
leur sens naturel, s'tait parle autrefois. Ce fut sans doute cette
langue _atlantique_ qui, selon les savans, exprimait les ides par la
nature mme des choses, c'est--dire, par leurs proprits naturelles
(_Vico_).]

En tte de ce que nous ayons  dire sur ce sujet, nous plaons la
tradition gyptienne selon laquelle _trois langues_ se sont parles,
correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux _trois ges_
couls depuis le commencement du monde, _ges des dieux,
des hros et des hommes_. La premire langue avait t la _langue
hiroglyphique_, ou _sacre_, ou _divine_; la seconde _symbolique_,
c'est--dire employant pour caractres les _signes_ ou _emblmes
hroques_; la troisime _pistolaire_, propre  faire communiquer
entre elles les personnes loignes, pour les besoins prsens de la
vie.--On trouve dans l'Iliade deux passages prcieux qui nous prouvent
que les Grecs partagrent cette opinion des gyptiens. _Nestor_, dit
Homre, _vcut trois ges d'hommes parlant diverses langues_. Nestor a
d tre un _symbole de la chronologie_, dtermine par les trois
langues qui correspondaient aux trois ges des gyptiens. Cette phrase
proverbiale, _vivre les annes de Nestor_, signifiait, vivre autant
que le monde. Dans l'autre passage, ne raconte  Achille que _des
hommes parlant diverses langues commencrent  habiter Ilion depuis le
temps o Troie fut rapproche des rivages de la mer, et o Pergame en
devint la citadelle_.--Plaons  ct de ces deux passages la
tradition gyptienne d'aprs laquelle _Thot_ ou _Herms aurait trouv
les lois et les lettres_.

 l'appui de ces vrits nous prsenterons les suivantes: chez les
Grecs, le mot _nom_ signifia la mme chose que _caractre_[44], et par
analogie, les pres de l'glise traitent indiffremment _de divinis
caracteribus_ et _de divinis nominibus_. _Nomen_ et _definitio_
signifient la mme chose, puisqu'en termes de rhtorique, on dit
_qustio nominis_ pour celle qui cherche la _dfinition_ du fait, et
qu'en mdecine la partie qu'on appelle _nomenclature_ est celle qui
_dfinit_ la nature des maladies.--Chez les Romains, _nomina_ dsigna
d'abord et dans son sens propre les _maisons partages en plusieurs
familles_. Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le mme sens, comme le
prouvent les noms patronymiques, les noms des pres, dont les potes, et
surtout Homre, font un usage si frquent. De mme, les patriciens de
Rome sont dfinis dans Tite-Live de la manire suivante, _qui possunt
nomine ciere patrem_. Ces noms patronymiques se perdirent ensuite dans
la Grce, lorsqu'elle eut partout des gouvernemens dmocratiques; mais 
Sparte, rpublique aristocratique, ils furent conservs par les
Hraclides.--Dans la langue de la jurisprudence romaine, _nomen_
signifie _droit_; et en grec, [Grec: nomos], qui en est -peu-prs
l'homonyme, a le sens de _loi_. De [Grec: nomos], vient [Grec: nomisma]
_monnaie_, comme le remarque Aristote; et les tymologistes veulent que
les Latins aient aussi tir de [Grec: nomos], leur _nummus_. Chez les
Franais, du mot _loi_ vient _aloi_, titre de la monnaie. Enfin au moyen
ge, la loi ecclsiastique fut appele _canon_, terme par lequel on
dsignait aussi la redevance emphytotique paye par l'emphytote....
Les Latins furent peut-tre conduits par une ide analogue,  dsigner
par un mme mot _jus_, le _droit_ et l'_offrande_ ordinaire que l'on
faisait  Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien nom de
ce dieu _Jous_, drivrent les gnitifs _Jovis_ et _juris_.--Les Latins
appelaient les terres _prdia_, parce que, ainsi que nous le ferons
voir, les premires terres cultives furent les premires _prd_ du
monde. C'est  ces terres que le mot _domare_, dompter, fut appliqu
d'abord. Dans l'ancien droit romain, on les disait _manucapt_, d'o est
rest _manceps_, celui qui est oblig sur immeuble envers le trsor. On
continua de dire dans les lois romaines, _jura prdiorum_, pour dsigner
les servitudes qu'on appelle _relles_, et qui sont attaches  des
immeubles. Ces terres _manucapt_ furent sans doute appeles d'abord
_mancipia_, et c'est certainement dans ce sens qu'on doit entendre
l'article de la loi des douze tables, _qui nexum faciet mancipiumque_.
Les Italiens considrrent la chose sous le mme aspect que les anciens
Latins, lorsqu'ils appelrent les terres _poderi_, de _podere_,
puissance; c'est qu'elles taient acquises par la force; ce qui est
encore prouv par l'expression du moyen ge, _presas terrarum_, pour
dire les _champs avec leurs limites_. Les Espagnols appellent _prendas_
les entreprises courageuses; les Italiens disent _imprese_ pour
_armoiries_, et _termini_ pour _paroles_, expression qui est reste dans
la scholastique. Ils appellent encore les armoiries _insegne_, d'o leur
vient le verbe _insegnare_. De mme Homre, au temps duquel on ne
connaissait pas encore les lettres alphabtiques, nous apprend que la
lettre de Pretus contre Bellrophon fut crite en _signes_, [Grec:
smata].

[Note 44: Le besoin d'assurer les terres  leurs possesseurs fut
un des motifs qui dterminrent le plus puissamment l'invention des
_caractres_ ou _noms_ (dans le sens originaire de _nomina_, maisons
divises en plusieurs familles ou _gentes_). Ainsi Mercure
Trismgiste, symbole potique des premiers fondateurs de la
civilisation gyptienne, inventa les _lois_ et les _lettres_; et c'est
du nom de Mercuro, regard aussi comme le Dieu des marchands,
_mercatorum_, que les Italiens disent _mercare_ pour marquer de
_lettres_ ou de _signes_ quelconques les bestiaux et les autres objets
de commerce (_robe da mercantara_) pour la distinction et la sret
des proprits. Qui ne s'tonnerait de voir subsister jusqu' nos
jours une telle conformit de pense et de langage entre les nations?
(_Vico_).]

Pour complter tout ceci, nous ajouterons trois vrits
incontestables: 1 ds qu'il est dmontr que les premires nations
paennes furent _muettes_ dans leurs commencemens, on doit admettre
qu'elles s'expliqurent par des _gestes_ ou des _signes matriels_,
qui avaient un rapport naturel avec les ides; 2 elles durent
assurer par des _signes_ les _limites de leurs champs_, et conserver
des _monumens durables de leurs droits_; 3 toutes employrent la
_monnaie_.--Toutes les vrits que nous venons d'noncer nous donnent
l'_origine des langues et des lettres_, dans laquelle se trouve
comprise celle des _hiroglyphes_, des _lois_, des _noms_, des
_armoiries_, des _mdailles_, des _monnaies_, et en gnral, de la
_langue_ que parla, de l'criture qu'employa, dans son origine, le
_droit naturel des gens_.[45]

[Note 45: Telle est l'origine des _armoiries_, et par suite des
_mdailles_. Les familles, puis les nations, les employrent d'abord
par ncessit. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et
d'rudition. On a donn  ces _emblmes_ le nom d'_hroques_, sans en
bien sentir le motif. Les modernes ont besoin d'y inscrire des devises
qui leur donnent un sens; il n'en tait pas de mme des emblmes
employs naturellement dans les temps hroques; leur silence parlait
assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi _trois pis_,
ou le _geste de couper trois fois des pis_, signifiait naturellement
_trois annes_; d'o il vint que _caractre_ et _nom_ s'employrent
indiffremment l'un pour l'autre, et que les mots _nom_ et _nature_
eurent la mme signification, comme nous l'avons dit plus haut.

Ces _armoiries_, ces _armes_ et _emblmes des familles_, furent
employs au moyen ge, lorsque les nations, redevenues muettes,
perdirent l'usage du langage vulgaire. Il ne nous reste aucune
connaissance des langues que parlaient alors les Italiens, les
Franais, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prtres
seuls savaient le latin et le grec. En franais _clerc_ voulait dire
souvent _lettr_; au contraire, chez les italiens, _laico_ se disait
pour _illettr_, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi
les prtres mmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes
souscrits par des vques, o ils ont mis simplement la marque d'une
croix, faute de savoir crire leur nom. Parmi les prlats instruits,
il y en avait mme peu qui eussent crire. Le pre Mabillon, dans son
ouvrage _de re diplomatic_, a pris le soin de reproduire par la
gravure les signatures apposes par des vques et des archevques aux
actes des Conciles de ces temps barbares; l'criture en est plus
informe que celle des hommes les plus ignorans d'aujourd'hui; et
pourtant ces prlats taient les chanceliers des royaumes chrtiens,
comme aujourd'hui encore les trois archevques archichanceliers de
l'Empire pour les langues allemande, franaise et italienne. Une loi
anglaise accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver
qu'il sait lire. C'est peut-tre pour cette cause que plus tard le mot
_lettr_ a fini par avoir -peu-prs le mme sens que celui de
savant.--Il est encore rsult de cette ignorance de l'criture, que
dans les anciennes maisons il n'y a gures de mur o l'on n'ait grav
quelque figure, quelqu'emblme.

Concluons de tout ceci que ces _signes_ divers, employs
ncessairement par les nations _muettes_ encore, pour assurer la
distinction des proprits furent ensuite appliqus aux usages
publics, soit  ceux de la paix (d'o provinrent les mdailles), soit
 ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des
hiroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des
nations qui parlent des langues diffrentes et qui par consquent sont
_muettes_ l'une par rapport  l'autre.]

Pour tablir ces principes sur une base plus solide encore,
nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiroglyphes
auraient t invents par les philosophes, pour y cacher les mystres
d'une sagesse profonde, comme on l'a cru des gyptiens. Ce
fut pour toutes les premires nations une ncessit naturelle de
s'exprimer en hiroglyphes.  ceux des gyptiens et des thiopiens
nous croyons pouvoir joindre les caractres magiques des Chaldens;
les cinq prsens, les _cinq paroles matrielles_ que le roi des
Scythes envoya  Darius fils d'Hystaspe; les pavots que
Tarquin-le-Superbe abattit avec sa baguette devant le messager de son
fils; les rbus de Picardie employs, au moyen ge, dans le nord de la
France. Enfin les anciens cossais (selon Boce), les Mexicains et
autres peuples indignes de l'Amrique crivaient en hiroglyphes,
comme les Chinois le font encore aujourd'hui.

1. Aprs avoir dtruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois
langues distingues par les gyptiens; et pour parler d'abord de la
premire, nous remarquerons qu'Homre, dans cinq passages, fait
mention d'une langue plus ancienne que la sienne, qui est
l'_hroque_; il l'appelle _langue des dieux_. D'abord dans l'Iliade:
_Les dieux_, dit-il, _appellent ce gant Briare, les hommes gon_;
plus loin, en parlant d'un oiseau, _son nom est Chalcis chez les
dieux, Cymindis chez les hommes_; et au sujet du fleuve de Troie, _les
dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre_. Dans l'Odysse, il
y a deux passages analogues: _ce que les hommes appellent
Charybde et Scylla, les dieux l'appellent les Rochers errans_; l'herbe
qui doit prmunir Ulysse contre les enchantemens de Circ _est
inconnue aux hommes, les dieux l'appellent moly_.

Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue divine; et les trente
mille dieux dont il rassembla les noms, devaient former un riche
vocabulaire[46], au moyen duquel les nations du Latium pouvaient
exprimer les besoins de la vie humaine, sans doute peu nombreux dans
ces temps de simplicit, o l'on ne connaissait que le ncessaire. Les
Grecs comptaient aussi trente mille dieux, et divinisaient les
pierres, les fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de
mme que les sauvages de l'Amrique difient tout ce qui s'lve
au-dessus de leur faible capacit. Les _fables divines_ des Latins et
des Grecs durent tre pour eux les premiers hiroglyphes, les
caractres sacrs de cette langue divine dont parlent les gyptiens.

[Note 46: La plupart des langues ont -peu-prs trente mille mots.
Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Hron dans son ouvrage sur la
Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Franais
trente-deux mille, l'Italien trente-cinq mille, l'Anglais trente-sept
mille. (_N. du T._)]

2. La _seconde langue_, qui rpond  l'_ge des hros_, se parla par
symboles, au rapport des gyptiens.  ces symboles peuvent tre
rapports les _signes hroques_ avec lesquels crivaient les hros, et
qu'Homre appelle [Grec: smata]. Consquemment, ces symboles durent
tre des mtaphores, des images, des similitudes ou comparaisons qui,
ayant pass depuis dans la _langue articule_, font toute la richesse du
style potique.

Homre est indubitablement _le premier auteur de la langue grecque_;
et puisque nous tenons des Grecs tout ce que nous connaissons de
l'antiquit paenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse
citer le paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers monumens
de leur langue sont les fragmens des _vers saliens_. Le premier
crivain latin dont on fasse mention est le _pote_ Livius Andronicus.
Lorsque l'Europe fut retombe dans la barbarie, et qu'il se forma deux
nouvelles langues, la premire, que parlrent les Espagnols, fut la
langue _romane_, (_di romanzo_) langue de la posie _hroque_,
puisque les _romanciers_ furent les _potes hroques_ du moyen ge.
En France, le premier qui crivit en langue vulgaire fut Arnauld
Daniel Pacca, le plus ancien de tous les potes provenaux; il
florissait au onzime sicle. Enfin l'Italie eut ses premiers
crivains dans les _rimeurs_ de Florence et de la Sicile.

3. Le _langage pistolaire_ [ou alphabtique], que l'on est convenu
d'employer comme moyen de communication entre les personnes loignes,
dut tre parl originairement chez les gyptiens, par les classes
infrieures d'un peuple qui dominait en gypte, probablement celui de
Thbes, dont le roi, Ramss, tendit son empire sur toute cette grande
nation. En effet, chez les gyptiens, cette langue correspondait 
l'ge des _hommes_; et ce nom d'_hommes_ dsigne les classes
infrieures, chez les peuples hroques (particulirement au
moyen ge, o _homme_ devient synonyme de _vassal_), par opposition
aux _hros_. Elle dut tre adopte _par une convention libre_; car
c'est une rgle ternelle que le langage et l'criture vulgaire sont
un droit des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir par les
Romains trois lettres qu'il avait inventes, et qui manquaient  leur
alphabet. Les lettres inventes par le Trissin n'ont pas t reues
dans la langue italienne, quelque ncessaires qu'elles fussent.

La _langue pistolaire_ ou _vulgaire_ des gyptiens dut s'crire avec
des lettres galement _vulgaires_. Celles de l'gypte ressemblaient 
l'alphabet vulgaire des Phniciens, qui, dans leurs voyages de
commerce, l'avaient sans doute port en gypte. Ces caractres
n'taient autre chose que les _caractres mathmatiques_ et les
_figures gomtriques_, que les Phniciens avaient eux-mmes reus des
Chaldens, les premiers mathmaticiens du monde. Les Phniciens les
transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supriorit de
gnie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employrent ces formes
gomtriques comme formes des sons articuls, et en tirrent leur
alphabet vulgaire, adopt ensuite par les Latins[47]. On ne peut
croire que les Grecs aient tir des Hbreux ou des gyptiens
la _connaissance des lettres vulgaires_.

[Note 47: Nous avons dj rapport le passage o Tacite nous
apprend _que les lettres des Latins ressemblaient  l'ancien alphabet
des Grecs_. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employrent pendant
long-temps les lettres majuscules pour figurer les nombres, et que les
Latins conservrent toujours le mme usage. (_Vico_).]

               *       *       *

Les philologues ont adopt sur parole l'opinion que la signification
des _langues vulgaires_ est arbitraire. Leurs _origines ayant t
naturelles_, leur _signification dut tre fonde en nature_. On peut
l'observer dans la _langue vulgaire_ des Latins, qui a conserv plus
de traces que la grecque, de son origine _hroque_, et qui lui est
aussi suprieure pour la force, qu'infrieure pour la dlicatesse.
Presque tous les mots y sont des _mtaphores_ tires des objets
naturels, d'aprs leurs proprits ou leurs effets sensibles. En
gnral, la _mtaphore_ fait le fond des langues. Mais les
grammairiens, s'puisant en paroles qui ne donnent que des ides
confuses, ignorant les origines des mots qui, dans le principe ne
purent tre que claires et distinctes, ont rassur leur ignorance en
dcidant d'une manire gnrale et absolue _que les voix humaines
articules avaient une signification arbitraire_. Ils ont plac dans
leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont arms
contre Platon et Jamblique.

Il reste cependant une difficult. _Pourquoi y a-t-il autant de
langues vulgaires qu'il existe de peuples?_ Pour rsoudre ce problme,
tablissons d'abord une grande vrit: par un effet de la _diversit
des climats_, les peuples ont _diverses natures._ Cette
varit de natures leur a fait voir sous _diffrens aspects_ les
choses utiles ou ncessaires  la vie humaine, et a produit la
_diversit des usages_, dont _celle des langues_ est rsulte. C'est
ce que les proverbes prouvent jusqu' l'vidence. Ce sont des maximes
pour l'usage de la vie, dont le _sens_ est le mme, mais dont
l'_expression_ varie sous autant de rapports divers qu'il y a eu et
qu'il y a encore de nations.[48]

[Note 48: Les locutions _hroques_ conserves et abrges dans la
prcision des langues plus rcentes, ont bien tonn les commentateurs
de la Bible, qui voient les noms des mmes rois exprims d'une manire
dans l'Histoire Sacre, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est
que le mme homme est envisag dans l'une, je suppos, sous le rapport
de la figure, de la puissance, etc.; dans l'autre, sous le rapport de
son caractre, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de mme
qu'en Hongrie la mme ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez
les Grecs, un troisime chez les Allemands, un quatrime chez les
Turcs. L'allemand, qui est une langue _hroque_, quoique vivante,
reoit tous les mots trangers en leur faisant subir une
transformation. On doit conjecturer que les Latins et les Grecs en
font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulires aux
barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voil
pourquoi on trouve tant d'obscurit dans la gographie et dans
l'histoire naturelle des anciens. (_Vico_).]

D'aprs ces considrations, nous avons mdit un _vocabulaire mental_,
dont le but serait d'_expliquer toutes les langues_, en ramenant la
_multiplicit de leurs expressions_  certaines _units d'ides_, dont
les peuples ont conserv le fond en leur donnant des formes varies,
et les modifiant diversement. Nous faisons dans cet ouvrage un usage
continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une mthode diffrente, le
mme sujet qu'a trait Thomas Hayme dans ses dissertations
_de linguarum cognatione_, et _de linguis in genere, et variarum
linguarum harmoni_.

De tout ce qui prcde, nous tirerons le corollaire suivant: plus les
langues sont _riches en locutions hroques, abrges par les
locutions vulgaires_, plus elles sont belles; et elles tirent cette
beaut de la _clart avec laquelle elles laissent voir leur origine_:
ce qui constitue, si je puis le dire, leur vracit, leur fidlit. Au
contraire, plus elles prsentent un grand nombre de mots dont
l'origine est cache, moins elles sont agrables,  cause de leur
obscurit, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut
donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues _formes d'un
mlange de plusieurs idiomes barbares_, qui n'ont point laiss de
traces de leurs origines, ni des changemens que les mots ont subis
dans leur signification.

               *       *       *

Maintenant, pour comprendre la formation de ces trois sortes de
langues et d'alphabets, nous tablirons le principe suivant: _les
dieux, les hros et les hommes commencrent dans le mme temps_. Ceux
qui imagineront les _dieux_ taient des _hommes_, et croyaient leur
nature _hroque_ mle de la _divine_ et de l'_humaine_. Les trois
espces de langues et d'critures furent aussi contemporaines dans
leur origine, mais avec trois diffrences capitales: la langue
_divine_ fut trs peu articule, et presque entirement _muette_; la
langue des _hros, muette et articule_ par un mlange gal, et
compose par consquent de paroles vulgaires et de caractres
hroques, avec lesquels crivaient les hros ([Grec: smata], dans
Homre); la langue des _hommes_ n'eut presque rien de muet, et fut
-peu-prs entirement _articule_. Point de langue vulgaire qui ait
autant d'expressions que de choses  exprimer.--Une consquence
ncessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue
_hroque_ fut extrmement confuse, cause essentielle de l'obscurit
des fables.

               *       *       *

La langue articule commena par l'_onomatope_, au moyen de laquelle
nous voyons toujours les enfans se faire trs bien entendre. Les
premires paroles humaines furent ensuite les _interjections_, ces
mots qui chappent dans le premier mouvement des passions violentes,
et qui dans toutes les langues sont monosyllabiques. Puis vinrent les
_pronoms_. L'interjection soulage la passion de celui  qui elle
chappe, et elle chappe lors mme qu'on est seul; mais les pronoms
nous servent  communiquer aux autres nos ides sur les choses dont
les noms propres sont inconnus ou  nous, ou  ceux qui nous coutent.
La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans presque toutes les
langues. On inventa alors les _particules_, dont les _prpositions_,
galement monosyllabiques, sont une espce nombreuse. Peu--peu se
formrent les _noms_, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On
le voit dans l'allemand, qui est une langue mre, parce que
l'Allemagne n'a jamais t occupe par des conqurans trangers.
Dans cette langue, toutes les racines sont des monosyllabes.

Le nom dut prcder le _verbe_, car le discours n'a point de sens s'il
n'est rgi par un nom, exprim ou sous-entendu. En dernier lieu se
formrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans
disent des noms, des particules, mais point de verbes: c'est que les
noms veillent des ides qui laissent des traces durables; il en est
de mme des particules qui signifient des modifications. Mais les
verbes signifient des mouvemens accompagns des ides d'antriorit et
de postriorit, et ces ides ne s'apprcient que par le point
indivisible du prsent, si difficile  comprendre, mme pour les
philosophes. J'appuierai ceci d'une observation physique. Il existe
ici un homme qui,  la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se
souvenait bien des noms, mais avait entirement oubli les
verbes.--Les verbes qui sont des genres  l'gard de tous les autres,
tels que: _sum_, qui indique l'existence, verbe auquel se rapportent
toutes les essences, c'est--dire tous les objets de la mtaphysique;
_sto_, _eo_, qui expriment le repos et le mouvement, auxquels se
rapportent toutes les choses physiques; _do_, _dico_, _facio_,
auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit  la
morale, soit aux intrts de la famille ou de la socit, ces verbes,
dis-je, sont tous des monosyllabes  l'impratif, _es_, _sta_, _i_,
_da_, _dic_, _fac_; et c'est par l'impratif qu'ils ont d commencer.

Cette _gnration du langage_ est conforme aux lois de la
nature en gnral, d'aprs lesquelles les lmens, dont toutes les
choses se composent et o elles vont se rsoudre, sont indivisibles;
elle est conforme aux lois de la nature humaine en particulier, en
vertu de cet axiome: _Les enfans, qui, ds leur naissance, se trouvent
environns de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les
organes sont si flexibles, commencent par prononcer des monosyllabes._
 plus forte raison doit-on croire qu'il en a t ainsi chez ces
premiers hommes, dont les organes taient trs durs, et qui n'avaient
encore entendu aucune voix humaine.--Elle nous donne en outre _l'ordre
dans lequel furent trouves les parties du discours_, et consquemment
_les causes naturelles de la syntaxe_. Ce systme semble plus
raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et Franois Sanctius
relativement  la langue latine: ils raisonnent d'aprs les principes
d'Aristote, comme si les peuples qui trouvrent les langues avaient d
pralablement aller aux coles des philosophes.


. V. COROLLAIRES

_Relatifs  l'origine de l'locution potique, des pisodes, du tour,
du nombre, du chant et du vers._

Ainsi se forma la _langue potique_, compose d'abord de symboles ou
_caractres divins_ et _hroques_, qui furent ensuite exprims en
_locutions vulgaires_, et finalement crits en _caractres
vulgaires_. Elle naquit de l'_indigence du langage_, et de la
ncessit de s'exprimer; ce qui se dmontre par les ornemens mme dont
se pare la posie, je veux dire les images, les hypotyposes, les
comparaisons, les mtaphores, les priphrases, les tours qui expriment
les choses par leurs proprits naturelles, les descriptions qui les
peignent par les dtails ou par les effets les plus frappans, ou enfin
par des accessoires emphatiques et mme oiseux.

Les _pisodes_ sont ns dans les premiers ges de la _grossiret des
esprits_, incapables de distinguer et d'carter les choses qui ne vont
pas au but. La mme cause fait qu'on observe toujours les mmes effets
dans les idiots, et surtout dans les femmes.

Les _tours_ naquirent de la _difficult de complter la phrase par son
verbe_. Nous avons vu que le verbe fut trouv plus tard que les autres
parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingnieuse, employrent
moins de tours que les Latins, les Latins moins que les Allemands.

Le _nombre_ ne fut introduit que tard dans la prose. Les premiers qui
l'employrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Lontium, et chez les
Latins, Cicron. Avant eux, c'est Cicron lui-mme qui le rapporte,
on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mlant certaines
_mesures potiques_. Il nous sera trs utile d'avoir tabli ceci,
lorsque nous traiterons de l'_origine du chant et du vers_.

Tout ce que nous venons de dire semble prouver que, par une
loi ncessaire de notre nature, le _langage potique_ a prcd celui
de la prose. Par suite de la mme loi, les fables, _universaux de
l'imagination_, durent natre avant ceux du raisonnement et de la
philosophie. Ces derniers ne purent tre crs qu'au moyen de la
prose. En effet, les potes ayant d'abord form le langage potique
par l'_association des ides particulires_, comme on l'a dmontr,
les peuples formrent ensuite la langue de la prose, en ramenant  un
seul mot, comme les espces au genre, les parties qu'avait mises
ensemble le langage potique. Ainsi cette phrase potique usite chez
toutes les nations, _le sang me bout dans le coeur_, fut exprime
par un seul mot, [Grec: stomachos], _ira_, colre. Les hiroglyphes,
et les lettres alphabtiques furent aussi comme autant de genres
auxquels on ramena la varit infinie des sons articuls. Cette
mthode abrge, applique aux mots et aux lettres, donna plus
d'activit aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite
purent venir les philosophes, qui, prpars par cette classification
vulgaire des mots et des lettres, travaillaient  celle des ides, et
formrent les _genres intelligibles_. Ne conviendra-t-on pas
maintenant que pour trouver l'origine des _lettres_, il fallait
chercher en mme temps celle des _langues_?

Quant au _chant_ et au _vers_, nous avons dit dans nos axiomes, que,
suppos que les hommes aient t d'abord muets, ils commencrent par
prononcer les voyelles en chantant, comme font les muets; puis ils
durent, comme les bgues, articuler aussi les consonnes en
chantant[49]. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer  parler que
lorsqu'ils prouvaient des passions trs violentes. Or, de telles
passions s'expriment par un ton de voix trs lev, qui multiplie les
diphthongues, et devient une sorte de chant. Ce premier chant vint
naturellement de la difficult de prononcer, laquelle se dmontre par
la cause et par l'effet. _Par la cause_, les premiers hommes avaient
une grande duret dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de
mots pour l'exercer[50]. _Par l'effet_: il y a dans la posie
italienne un grand nombre de retranchemens; dans les origines de la
langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent tre
syncops, puis tendus avec le temps. Le contraire arriva pour les
rptitions de syllabes. Lorsque les bgues tombent sur une syllabe
qui leur est facile  prononcer, ils s'y arrtent avec une sorte de
chant, comme pour compenser celles qu'ils prononcent difficilement.
J'ai connu un excellent musicien qui avait ce dfaut de
prononciation; lorsqu'il se trouvait arrt, il se mettait  chanter
d'une manire fort agrable, et parvenait ainsi  articuler. Les
Arabes commencent presque tous les mots par _al_, et l'on dit que les
Huns furent ainsi appels parce qu'ils commenaient tous les mots par
_hun_. Ce qui prouve encore que les langues furent d'abord un _chant_,
c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicron, les
prosateurs grecs et latins employaient des nombres potiques; au moyen
ge, les pres de l'glise latine en firent autant, et leur prose
semble faite pour tre chante.

[Note 49: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restrent
dans les langues, et qui durent tre bien plus nombreuses dans
l'origine. Ainsi les Grecs et les Franais qui ont pass d'une manire
prmature de la barbarie  la civilisation ont conserv beaucoup de
diphthongues. Voyez la note de l'axiome 21. (_Vico_).]

[Note 50: Maintenant encore, au milieu de tant de moyens
d'apprendre  parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgr la
flexibilit de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus
grande peine. Les Chinois, qui avec un trs petit nombre de signes
diversement modifis, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt
mille hiroglyphes, parlent aussi en chantant. (_Vico_).]

Le premier genre de _vers_ dut tre appropri  la langue,  l'ge des
_hros_: tel fut le vers _hroque_, le plus noble de tous. C'tait
l'expression des motions les plus vives de la terreur ou de la joie.
La posie _hroque_ ne peint que les passions les plus violentes. Si
le vers _hroque_ fut d'abord spondaque, on ne peut l'attribuer,
comme le fait la tradition vulgaire,  l'effroi inspir par le serpent
Python; l'effroi prcipite les ides et les paroles plutt qu'il ne
les ralentit. En latin, _sollicitus_ et _festinans_ expriment la
frayeur. La lenteur des esprits, la difficult du langage, voil ce
qui dut le rendre spondaque; et il a conserv quelque chose de ce
caractre, en exigeant invariablement un sponde  son dernier pied.
Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilit, le
dactyle entra dans la posie; un nouveau progrs dtermina l'emploi de
l'iambe, _pes citus_, comme dit Horace. Enfin l'intelligence et la
prononciation ayant acquis une grande rapidit, on commena
de parler en prose, ce qui tait une sorte de gnralisation. Le vers
iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il chappait souvent
aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers devint de plus en plus
rapide, en suivant exactement le progrs du langage et des ides.--Ces
vrits philosophiques sont appuyes par la tradition suivante:
l'histoire ne nous prsente rien de plus ancien que les _oracles_ et
les _sybilles_; l'antiquit de ces dernires a pass en proverbe. Nous
trouvons partout des Sybilles chez les plus anciennes nations: or, on
assure qu'elles chantaient leurs rponses en vers hroques, et
partout les oracles rpondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut
appel par les Grecs _pythien_, de leur fameux oracle d'Apollon
Pythien. Les Latins l'appelrent vers _saturnien_, comme l'atteste
Festus. Ce vers dut tre invent en Italie dans l'_ge de Saturne_,
qui rpond  l'_ge d'or_ des Grecs. Ennius, cit par le mme Festus,
nous apprend que les _faunes_ de l'Italie rendaient en cette forme de
vers leurs oracles, _fata_. Puis le nom de vers _saturnien_ passa aux
vers iambiques de six pieds, peut-tre parce que ces derniers vers
firent employs naturellement dans le langage, comme auparavant les
vers _saturniens-hroques_.--Les savans modernes sont aujourd'hui
diviss sur la question de savoir si la posie hbraque a une mesure,
ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origne et
Eusbe, tiennent pour la premire opinion; et ce qui la
favorise principalement, c'est que, selon saint Jrme, le livre de
Job, plus ancien que ceux de Mose, serait crit en vers hroques
depuis la fin du second chapitre jusqu'au commencement du
quarante-deuxime.--Si nous en croyons l'auteur anonyme de
l'_Incertitude des sciences_, les Arabes, qui ne connaissaient point
l'criture, conservrent leur ancienne langue, en retenant leurs
pomes nationaux jusqu'au temps o ils inondrent les provinces
orientales de l'empire grec.

Les gyptiens crivaient leurs pitaphes en _vers_, et sur des
colonnes appeles _siringi_, de _sir_, chant ou chanson. Du mme mot
vient sans doute le nom des _Sirnes_, tres mythologiques clbres
par leur chant. Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de
la civilisation grecque furent les _potes thologiens_, lesquels
furent aussi _hros_ et chantrent en _vers hroques_. Nous avons vu
que les premiers auteurs de la langue latine furent les potes sacrs
appels _saliens_; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont
quelque chose du _vers hroque_, et qui sont les plus anciens
monumens de la langue latine.  Rome, les triomphateurs laissrent des
inscriptions qui ont une apparence de vers _hroques_, telles que
celles de Lucius Emilius Regillus,

  _Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;_

et celle d'Acilius Glabrion,

  _Fudit, fugat, prosternit maximas legiones._

Si on examine bien les fragmens de la loi des douze tables,
on trouvera que la plupart des articles se terminent par un vers
adonique, c'est--dire par une fin de vers _hroque;_ c'est ce que
Cicron imita dans ses _Lois_, qui commencent ainsi:

  _Deos caste adeunto.
   Pietatem adhibento._

De l vint, chez les Romains, l'usage mentionn par le mme Cicron;
les enfans chantaient la loi des douze tables, _tanquam necessarium
carmen_. Ceux des Crtois chantaient de mme la loi de leur pays, au
rapport d'lien.-- ces observations joignez plusieurs traditions
vulgaires. Les lois des gyptiens furent les _pomes_ de la desse
Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnrent leurs lois en _vers_ aux
Spartiates et aux Athniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta
en _vers_ les lois de Minos (Maxime de Tyr).

Maintenant revenons des lois  l'histoire. Tacite rapporte dans les
Moeurs des Germains, que ce peuple conservait en _vers_ les
souvenirs des premiers ges; et dans sa note sur ce passage,
Juste-Lipse dit la mme chose des Amricains. L'exemple de ces deux
nations, dont la premire ne fut connue que trs tard par les Romains,
et dont la seconde a t dcouverte par les Europens il y a seulement
deux sicles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a t de mme de
toutes les nations barbares, anciennes et modernes. La chose est hors
de doute pour les anciens Perses et pour les Chinois. Au rapport de
Festus, les guerres puniques furent crites par Nvius en
_vers hroques_, avant de l'tre par Ennius; et Livius Andronicus, le
premier crivain latin, avait crit dans un _pome hroque_ appel
_la Romanide_, les annales des anciens Romains. Au moyen ge, les
historiens latins furent des _potes hroques_, comme Gunterus,
Guillaume de Pouille, et autres. Nous avons vu que les premiers
crivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient t des
_versificateurs_. Dans la Silsie, province o il n'y a gure que des
paysans, ils apportent en naissant le don de la _posie_. En gnral,
l'allemand conserve ses origines _hroques_, et voil pourquoi on
traduit si heureusement en allemand les mots composs du grec, surtout
ceux du langage potique. Adam Rochemberg l'a remarqu, mais sans en
comprendre la cause. Bernegger a fait de toutes ces expressions un
catalogue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peischer, dans son
_Index de grc et germanic lingu analogi_. La langue latine a
aussi laiss des exemples nombreux de ces compositions formes de mots
entiers; et les potes, en continuant  se servir de ces mots
composs, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilit de
composition dut tre une proprit commune  toutes les langues
primitives. Elles se crrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et
lorsque les verbes leur manqurent, elles unirent les noms eux-mmes.
Voil les principes de tout ce qu'a crit Morhof dans ses recherches
sur la langue et la posie allemande.[51]

[Note 51: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avanc
dans les axiomes. Si les savans s'appliquent  trouver les origines de
la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront
d'tonnantes dcouvertes. (_Vico_).]

Nous croyons avoir victorieusement rfut l'erreur commune
des grammairiens qui prtendent que _la prose prcda les vers_, et
avoir montr dans l'_origine de la posie_, telle que nous l'avons
dcouverte, l'_origine des langues_ et celle _des lettres_.


. VI. COROLLAIRES

_Relatifs  la logique des esprits cultivs_.

1. D'aprs tout ce que nous venons d'tablir en vertu de cette
_logique potique_ relativement  l'origine des langues, nous
reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du
langage furent rputs _sages_ dans tous les ges suivans, puisqu'ils
donnrent aux choses _des noms conformes  leur nature_, et
remarquables par la _proprit_. Aussi nous avons vu que chez les
Grecs et les Latins, _nom_ et _nature_ signifirent souvent la mme
chose.

2. La _topique_ commena avec la _critique_. La topique est l'art qui
conduit l'esprit dans sa premire opration, qui lui enseigne les
aspects divers (_les lieux_, [Grec: topoi]) que nous devons puiser,
en les observant successivement, pour connatre dans son entier
l'objet que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation
humaine se livrrent  une _topique sensible_, dans laquelle ils
unissaient les proprits, les qualits ou rapports des individus ou
des espces, et les employaient tout concrets  former leurs _genres
potiques_; de sorte qu'on peut dire avec vrit que le _premier ge_
du monde s'occupa de la premire opration de l'esprit.

Ce fut dans l'intrt du genre humain que la Providence fit natre la
_topique_ avant la _critique_. Il est naturel de _connatre_ d'abord
les choses, et ensuite de les _juger_. La topique rend les esprits
_inventifs_, comme la _critique_ les rend _exacts_. Or, dans les
premiers temps, les hommes avaient  trouver,  _inventer_ toutes les
choses ncessaires  la vie. En effet, quiconque y rflchira,
trouvera que les choses utiles ou ncessaires  la vie, et mme celles
qui ne sont que de commodit, d'agrment ou de luxe, avaient dj t
trouves par les Grecs, avant qu'il y et parmi eux des philosophes.
Nous l'avons dit dans un axiome: _Les enfans sont grands imitateurs;
la posie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de
la nature, qu'une posie relle_. Ainsi, les premiers peuples qui nous
reprsentent l'_enfance_ du genre humain, fondrent d'abord le monde
des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps aprs, et qui nous
en reprsentent la _vieillesse_, fondrent le monde des sciences, qui
complta le systme de la civilisation humaine.

3. Cette _histoire des ides humaines_ est confirme d'une manire
singulire par l'_histoire de la philosophie_ elle-mme. La premire
mthode d'une philosophie grossire encore fut l'[Grec: autopsia], ou
_vidence des sens_; nous avons vu, dans l'origine de la posie, quelle
vivacit avaient les sensations dans les ges potiques. Ensuite vint
sope, symbole des moralistes que nous appellerons vulgaires; sope,
antrieur aux sept sages de la Grce, employa des _exemples_ pour
raisonnemens; et comme l'ge potique durait encore, il tirait ces
exemples de quelque fiction analogue, moyen plus puissant sur l'esprit
du vulgaire, que les meilleurs raisonnemens abstraits[52]. Aprs sope
vint Socrate: il commena la dialectique par l'_induction_, qui conclut
de plusieurs choses certaines  la chose douteuse qui est en question.
Avant Socrate, la mdecine, fcondant l'observation par l'induction,
avait produit Hippocrate, le premier de tous les mdecins pour le mrite
comme pour l'poque, Hippocrate, auquel fut si bien d cet loge
immortel, _nec fallit quemquam, nec falsus ab ullo est_. Au temps de
Platon, les mathmatiques avaient, par la mthode de composition dite
_synthse_, fait d'immenses progrs dans l'cole de Pythagore, comme on
peut le voir par le Time. Grce  cette mthode, Athnes florissait
alors par la culture de tous les arts qui font la gloire du gnie
humain, par la posie, l'loquence et l'histoire, par la musique et les
arts du dessin. Ensuite vinrent Aristote et Znon; le premier enseigna
le _syllogisme_, forme de raisonnement qui n'unit point les ides
particulires pour former des ides gnrales, mais qui dcompose les
ides gnrales dans les ides particulires qu'elles renferment; quant
au second, sa mthode favorite, celle du _sorite_, analogue  celle de
nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le rendant trop
subtil. Ds-lors la philosophie ne produisit aucun fruit remarquable
pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi
grand philosophe que profond politique, recommande l'_induction_ dans
son _Organum_. Les Anglais, qui suivent ce prcepte, tirent de
l'_induction_ les plus grands avantages dans la philosophie
exprimentale.

[Note 52: Comme le prouve le succs avec lequel Mnnius Agrippa
ramena  l'obissance le peuple romain. (_Vico_).]

4. Cette _histoire des ides humaines_ montre jusqu' l'vidence
l'erreur de ceux qui attribuant, selon le prjug vulgaire, une haute
sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thse, Lycurgue, Romulus et
les autres rois de Rome, donnrent  leurs peuples des lois
_universelles_. Telle est la forme des lois les plus anciennes,
qu'elles semblent s'adresser  un seul homme; d'un premier cas, elles
s'tendaient  tous les autres, car _les premiers peuples taient
incapables d'ides gnrales;_ ils ne pouvaient les concevoir avant
que les faits qui les appelaient se fussent prsents. Dans le procs
du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la
sentence porte contre l'illustre accus par les duumvirs qui avaient
t crs par le roi pour ce jugement[53]. Cette loi de
Tullus est un _exemple_, dans le sens o l'on dit _chtimens
exemplaires_. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que _les
rpubliques hroques n'avaient pas de lois pnales_, il fallait que
les _exemples_ fussent d'abord rels; ensuite vinrent les exemples
_abstraits_. Mais lorsque l'on eut acquis des ides gnrales, on
reconnut que la proprit essentielle de la loi devait tre
l'_universalit_; et l'on tablit cette maxime de jurisprudence:
_legibus, non exemplis est judicandum_.

[Note 53: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-mme
Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel
jugement; explication tout--fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris
que dans un snat _hroque_, c'est--dire, aristocratique, un roi
n'avait d'autre puissance que celle de crer des duumvirs ou
commissaires pour juger les accuss; le peuple des cits hroques ne
se composait que de nobles auxquels l'accus dj condamn pouvait
toujours en appeler. (_Vico_).]




CHAPITRE IV.

DE LA MORALE POTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI
RSULTRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES.


La _mtaphysique des philosophes_ commence par clairer l'me humaine,
en y plaant l'ide d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant
prpare  mieux distinguer ses ides, lui enseigne les mthodes de
raisonnement, par le secours desquelles la morale purifie le coeur
de l'homme. De mme la _mtaphysique potique_ des premiers humains
les frappa d'abord par la crainte de Jupiter, dans lequel ils
reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs mes
aussi bien que leurs corps, par cette fiction effrayante. Incapables
d'atteindre encore une telle ide par le raisonnement, ils la
conurent par un sentiment faux dans la _matire_, mais vrai dans la
_forme_. De cette _logique_ conforme  leur nature sortit la _morale
potique_, qui d'abord les rendit _pieux_. La _pit_ tait
la base sur laquelle la Providence voulait fonder les socits. En
effet, chez toutes les nations, la pit a t gnralement la mre
des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend 
les observer, tandis que la philosophie nous met plutt en tat d'en
discourir.

_La vertu commena par l'effort._ Les gans enchans sous les monts
par la terreur religieuse que la foudre leur inspirait, _s'abstinrent_
dsormais d'errer  la manire des btes farouches dans la vaste fort
qui couvrait la terre, et prirent l'habitude de mener une vie
sdentaire dans leurs retraites caches, en sorte qu'ils devinrent
plus tard les fondateurs des socits. Voil l'un de _ces grands
bienfaits que dut au ciel le genre humain_, selon la tradition
vulgaire, _quand il rgna sur la terre_ par la religion des auspices.
Par suite de ce premier _effort_, la vertu commena  poindre dans les
mes. Ils continrent leurs passions brutales, ils vitrent de les
satisfaire  la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun
d'eux s'effora d'entraner dans sa caverne une seule femme dont il se
proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la _Vnus humaine_
succdant  la _Vnus brutale_, ils commencrent  connatre la
pudeur, qui, aprs la religion, est le principal lien des socits.
Ainsi s'tablit le _mariage_, c'est--dire _l'union charnelle faite
selon la pudeur, et avec la crainte d'un Dieu_. C'est le second
principe de la Science nouvelle, lequel drive du premier (la
croyance  une Providence).

Le _mariage_ fut accompagn de trois solennits.--La premire
est celle des auspices de Jupiter, auspices tirs de la foudre qui
avait dcid les gans  les observer. De cette divination, _sortes_,
les Latins dfinirent le mariage, _omnis vit consortium_, et
appelrent le mari et la femme, _consortes_. En italien, on dit
vulgairement que la fille qui se marie _prende sorte_. Aussi est-ce un
principe du droit des gens, que _la femme suive la religion publique
de son mari_.--La seconde solennit consiste dans le voile dont la
jeune pouse se couvre, en mmoire de ce premier mouvement de pudeur
qui dtermina l'institution des mariages.--La troisime, toujours
observe par les Romains, fut d'enlever l'pouse avec une feinte
violence, pour rappeler la violence vritable avec laquelle les gans
entranrent les premires femmes dans leurs cavernes.

Les hommes se crrent, sous le nom de _Junon_, un symbole de ces
_mariages solennels_. C'est le premier de tous les symboles divins
aprs celui de Jupiter....

               *       *       *

Considrons le genre de vertu que la religion donna  ces premiers
hommes: ils furent _prudens_, de cette sorte de prudence que pouvaient
donner les auspices de Jupiter; _justes_, envers Jupiter, en le
redoutant (Jupiter, _jus_ et _pater_), et envers les hommes, en ne se
mlant point des affaires d'autrui; c'est l'tat des gans, tels que
Polyphme les reprsente  Ulysse, isols dans les cavernes
de la Sicile: cette justice n'tait au fond que l'isolement de l'tat
sauvage. Ils pratiquaient la _continence_, en ce qu'ils se
contentaient d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le _courage_,
l'_industrie_, la _magnanimit_, les vertus de l'ge d'or, pourvu que
nous n'entendions point par _ge d'or_, ce qu'ont entendu dans la
suite les potes effmins. Les vertus du premier ge, -la-fois
_religieuses_ et _barbares_, furent analogues  celles qu'on a tant
loues dans les Scythes, qui enfonaient un couteau en terre,
l'adoraient comme un dieu, et justifiaient leurs meurtres par cette
religion sanguinaire.

Cette morale des nations superstitieuses et farouches du paganisme
produisit chez elles l'usage de _sacrifier aux dieux des victimes
humaines_. Lorsque les Phniciens taient menacs par quelque grande
calamit, leurs rois immolaient  Saturne leurs propres enfans
(Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette
coutume. Les Grecs la pratiqurent aussi, comme on le voit par le
sacrifice d'Iphignie[54]. Les sacrifices humains taient en usage
chez les Gaulois (Csar) et chez les Bretons (Tacite). Ce
culte sacrilge fut dfendu par Auguste aux Romains qui habitaient les
Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mmes (Sutone).

[Note 54: On s'tonnera peu de ce dernier vnement si l'on songe
 l'tendue illimit de la _puissance paternelle_ des premiers hommes
du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans
borne chez les nations les plus claires, telles que la grecque, chez
les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus
haute civilisation, les pres y avaient le droit de faire prir leurs
enfans nouveau-ns. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous
inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la svrit de Brutus,
condamnant ses fils, et de Manlius faisant prir le sien pour avoir
combattu et vaincu au mpris de ses ordres. (_Vico_).]

Les Orientalistes veulent que ce soient les Phniciens qui aient
rpandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite
nous assure que les sacrifices humains taient en usage dans la
Germanie, contre toujours ferme aux trangers; et les Espagnols les
retrouvrent dans l'Amrique, inconnue jusque-l au reste du monde.

Telle tait la barbarie des nations  l'poque mme o les _anciens
Germains voyaient les dieux sur la terre_, o les _anciens Scythes_,
o les _Amricains_, brillaient de ces _vertus de l'ge d'or_ exaltes
par tant d'crivains. Les victimes humaines sont appeles dans Plaute,
_victimes de Saturne_, et c'est sous Saturne que les auteurs placent
l'ge d'or du Latium; tant il est vrai que cet ge fut celui de la
douceur, de la bnignit et de la justice! Rien n'est plus vain, nous
devons le conclure de tout ce qui prcde, que les fables dbites par
les savans sur l'_innocence de l'ge d'or_ chez les paens. Cette
innocence n'tait autre chose qu'une superstition fanatique qui,
frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur
imagination avait crs, leur faisait observer quelque devoir malgr
leur brutalit et leur orgueil farouche. Plutarque, choqu de cette
superstition, met en problme s'il n'et pas mieux valu ne croire
aucune divinit, que de rendre aux dieux ce culte impie. Mais
il a tort d'opposer l'athisme  cette religion, quelque barbare
qu'elle pt tre. Sous l'influence de cette religion se sont formes
les plus illustres socits du monde; l'athisme n'a rien fond.

Nous venons de traiter de la morale du premier ge, ou _morale
divine_; nous traiterons plus tard de la _morale hroque_.




CHAPITRE V.

DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU CONOMIE, DANS LES GES POTIQUES.


. I. _De la famille compose des parens et des enfans, sans esclaves
ni serviteurs._

Les hros _sentirent_, par l'instinct de la nature humaine, les deux
vrits qui constituent toute la science conomique, et que les Latins
conservrent dans les mots _educere_, _educare_, relatifs, l'un 
l'ducation de l'me, l'autre  celle du corps. Nous parlerons d'abord
de _la premire de ces deux ducations_.

Les premiers _pres_ furent -la-fois les _sages_, les _prtres_ et
les _rois_ ou _lgislateurs_ de leurs familles[55]. Ils durent tre
dans la famille des _rois absolus_, suprieurs  tous les autres
membres, et soumis seulement  Dieu. Leur pouvoir fut arm
des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionn par les peines
les plus cruelles; c'est dans le caractre de Polyphme que Platon
reconnat les premiers pres de famille[56].--Remarquons seulement ici
que les hommes, sortis de leur libert native, et dompts par la
svrit du _gouvernement de la famille_, se trouvrent prpars 
obir aux lois du _gouvernement civil_ qui devait lui succder. Il en
est rest cette loi ternelle, que les rpubliques seront plus
heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pres
de famille n'enseigneront  leurs enfans que la religion, et qu'ils
seront admirs des fils comme leurs _sages_, rvrs comme leurs
_prtres_, et redouts comme leurs _rois_.

[Note 55: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des
anciens qui a tromp Platon, et lui a fait regretter _les temps o les
philosophes rgnaient, o les rois taient philosophes_. (_Vico_).]

[Note 56: Cette tradition mal interprte a jet tous les
politiques dans l'erreur de croire que la _premire forme des
gouvernemens civils aurait t la monarchie_. Partant de cette erreur,
ils ont tabli pour principe de leur fausse science que _la royaut
tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientt
clat en violence_. Mais  cette poque o les hommes avaient encore
tout l'orgueil farouche de la libert _bestiale_, cette simplicit
grossire o ils se contentaient des productions spontanes de la
nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des
cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette galit naturelle
o tous les pres taient souverains de leur famille, on ne peut
comprendre comment la fraude ou la force eussent assujti tous les
hommes  un seul. (_Vico_).]

Quant  la _seconde partie de la science conomique_, l'ducation des
corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses,
de la duret du gouvernement des pres de famille, et des ablutions
sacres, les fils perdirent peu--peu la taille des gans,
et prirent la stature convenable  des hommes. Admirons la Providence
d'avoir permis qu'avant cette poque les hommes fussent des gans: il
leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour
supporter l'inclmence de l'air et l'intemprie des saisons; il leur
fallait des forces extraordinaires pour pntrer la grande fort qui
couvrait la terre, et qui devait tre si paisse dans les temps
voisins du dluge....

La grande ide de la _science conomique_ fut ralise ds l'origine,
savoir: qu'il faut que les pres, par leur travail et leur industrie,
laissent  leurs fils un patrimoine o ils trouvent une subsistance
facile, commode et sre, quand mme ils n'auraient plus aucun rapport
avec les trangers, quand mme toutes les ressources de l'tat social
viendraient  leur manquer, quand mme il n'y aurait plus de cits; de
sorte qu'en supposant les dernires calamits les _familles
subsistent_, comme _origine de nouvelles nations_. Ils doivent laisser
ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un _air sain_, qui
possdent des _sources_ d'eaux vives, et dont la _situation_
naturellement _forte_ leur assure un asile dans le cas o les cits
priraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de _vastes
campagnes_ assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine
des cits voisines, viendraient s'y _rfugier_, les cultiveraient, et
en reconnatraient le propritaire pour _seigneur_. Ainsi la
Providence ordonna l'tat de famille, employant non _la tyrannie des
lois, mais la douce autorit des coutumes_ (_voy._ axiome 104
le passage cit de Dion-Cassius). Les _forts_, les puissans des
premiers ges, tablirent leurs habitations au sommet des montagnes.
Le latin _arces_, l'italien _rocce_, ont, outre leur premier sens,
celui de _forteresses_.

Tel fut l'ordre tabli par la _Providence_ pour commencer la socit
paenne. Platon en fait honneur  la _prvoyance_ des premiers
fondateurs des cits. Cependant, lorsque la barbarie antique
reparaissant au moyen ge dtruisait partout les cits, le mme ordre
assura le salut des _familles_, d'o sortirent les nouvelles nations
de l'Europe. Les Italiens ont continu  dire _castella_, pour
_seigneuries_. En effet, on observe gnralement que les cits les
plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont t bties au
sommet des montagnes, tandis que les villages sont rpandus dans les
plaines. De l vinrent sans doute ces phrases latines, _summo loco,
illustri loco nati_, pour dire les nobles; _imo, obscuro loco nati_,
pour dsigner les plbiens: les premiers habitaient les cits, les
seconds les campagnes.

C'est par rapport aux _sources vives_ dont nous avons parl, que les
politiques regardent la _communaut des eaux_ comme l'occasion de
l'union des familles. De l les premires _associations_ furent dites
par les Grecs [Grec: phratriai], (peut-tre de [Grec: phrear],
puits), comme les premiers _villages_ furent appels _pagi_ par les
Latins, du mot [Grec: pg] fontaine. Les Romains clbraient les
_mariages_ par l'emploi solennel de l'_eau_ et du _feu_:
parce que les premiers mariages furent contracts naturellement par
des hommes et des femmes qui avaient l'_eau et le feu en commun_,
comme membres de la mme famille, et dans l'origine comme frres et
soeurs. Le dieu du foyer de chaque maison tait appel _lar_; d'o
_focus laris_. C'tait l que le pre de famille sacrifiait aux dieux
de la maison, _deivei parentum_ (loi des douze tables, _de
parricidio_); comme parle l'Histoire sainte, _le Dieu de nos pres, le
Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob_. De l encore la loi que propose
Cicron, _sacra familiaria perpetua manento_; et les expressions si
frquentes dans les lois romaines, _filius familias in sacris
paternis, sacra patria_ pour la _puissance paternelle_. Ce respect du
foyer domestique tait commun aux barbares du moyen ge, puisque mme
au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa _Gnalogie des
dieux_, c'tait l'usage  Florence, qu'au commencement de chaque
anne, le pre de famille assis  son foyer prs d'un tronc d'arbre
auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la
flamme; usage encore observ, par le bas peuple de Naples, le soir de
la vigile de Nol. On dit aussi _tant de feux_, pour tant de familles.

               *       *       *

L'institution des _spultures_, qui vint aprs celle des _mariages_,
rsulta de la ncessit de cacher des objets qui choquaient les sens.
Ainsi commena la croyance universelle de l'_immortalit des mes
humaines_, appeles _dii manes_, et dans la loi des douze
tables, _deivei parentum_...

Les _philologues_ et les _philosophes_ ont pens communment que dans
ce qu'on appelle l'_tat de nature_, les familles n'taient composes
que de _fils_; elles le furent aussi de _serviteurs_ ou _famuli_, d'o
elles tirrent principalement ce nom. Sur cette _conomie_ incomplte
ils ont fond une fausse _politique_, comme la suite doit le
dmontrer. Pour nous, nous commencerons  traiter de la _politique_
des premiers ges, en prenant pour point de dpart ces _serviteurs_ ou
_famuli_, qui appartiennent proprement  l'tude de l'_conomie_.


. II. _Des familles composes de serviteurs, antrieures 
l'existence des cits, et sans lesquelles cette existence tait
impossible._

Au bout d'un laps de temps considrable, plusieurs des gans impies
qui taient rests dans la _communaut des femmes et des biens_, et
dans les querelles qu'elle produisait, _les hommes simples et
dbonnaires_, dans le langage de Grotius, les _abandonns de Dieu_
dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour chapper aux
_violens_ de Hobbes, de se rfugier aux autels des _forts_. Ainsi un
froid trs vif contraint les btes sauvages  venir chercher un asile
dans les lieux habits. Les chefs de famille, plus courageux parce
qu'ils avaient dj form une premire socit, recevaient sous leur
protection ces malheureux rfugis, et tuaient ceux qui
osaient faire des courses sur leurs terres. Dj _hros par leur
naissance_, puisqu'ils taient ns de Jupiter, c'est--dire ns sous
ses auspices, ils devinrent _hros par la vertu_. Dans ce dernier
genre d'hrosme, les Romains se montrrent suprieurs  tous les
peuples de la terre, puisqu'ils surent galement

  _Parcere subjectis, et debellare superbos._

Les premiers hommes qui fondrent la civilisation avaient t conduits
 la socit par la _religion_ et par l'_instinct naturel de propager
la race humaine_, causes honorables qui produisirent le mariage, _la
premire et la plus noble amiti du monde_. Les seconds qui entrrent
dans la socit y furent contraints par _la ncessit de sauver leur
vie_. Cette socit dont l'_utilit_ tait le but, fut d'une _nature
servile_. Aussi les rfugis ne furent protgs par les hros qu' une
condition juste et raisonnable, celle _de gagner eux-mmes leur vie en
travaillant pour les hros, comme leurs serviteurs_. Cette condition
analogue  l'esclavage fut le modle de celle o l'on rduisit les
prisonniers faits  la guerre aprs la formation des cits.

Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins _vern_, tandis
que les fils des hros, pour se distinguer, s'appelaient _liberi_. Du
reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: _dominum ac
servum nullis educationis deliciis dignoscas_. Ce que Tacite
dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples
barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le pre de
famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la proprit
absolue de tout ce qu'ils pouvaient acqurir, au point que jusqu'aux
Empereurs les fils et les esclaves ne diffraient en rien sous le
rapport du _pcule_. Ce mot _liberi_ signifia aussi d'abord _nobles_:
les arts _libraux_ sont les arts nobles; _liberalis_ rpond 
l'italien _gentile_. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient
_gentes_; ces premires _gentes_ se composaient des seuls _nobles_, et
les seuls _nobles_ furent libres dans les premires cits.

Les serviteurs furent aussi appels _clientes_, et ces _clientles_
furent la premire image des fiefs, comme nous le verrons plus au
long.

               *       *       *

Sous le _nom_ seul du _pre de famille_ taient compris tous ses
_fils_, tous ses _esclaves_ et _serviteurs_. Ainsi, dans les temps
hroques on put dire avec vrit, comme Homre le dit d'Ajax, _le
rempart des Grecs_ ([Grec: purgos Achain]), que seul il combattait
contre l'arme entire des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul
sur un pont le choc d'une arme d'trusques; par quoi l'on doit
entendre _Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs_. Il en
fut prcisment de mme dans la _seconde barbarie_ [dans celle du
moyen ge]; quarante hros normands, qui revenaient de la terre
sainte, mirent en fuite une arme de Sarrasins qui tenaient Salerne
assige.

C'est  cette _protection_ accorde par les hros  ceux qui
se _rfugirent_ sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des
_fiefs_. Les premiers furent d'abord des _fiefs roturiers personnels_,
pour lesquels les _vassaux_ taient _vades_, c'est--dire obligs
personnellement  suivre les hros partout o ils les menaient pour
cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens
(_rei_; et _actores_). Du _vas_ des Latins, du [Grec: bas] des Grecs,
drivrent le _was_ et le _wassus_ employs par les feudistes barbares
pour signifier _vassal_. Ensuite durent venir les _fiefs roturiers
rels_, pour lesquels les vassaux durent tre les premiers _prdes_ ou
_mancipes_ obligs sur biens immeubles; le nom de _mancipes_ resta
propre  ceux qui taient ainsi obligs envers le trsor public.

               *       *       *

Nous venons de donner la premire origine des _asiles_. C'est en
ouvrant un asile que Cadmus fonde Thbes, la plus ancienne cit de la
Grce. Thse fonde Athnes en levant l'_autel des malheureux_, nom
bien convenable  ceux qui erraient auparavant, dnus de tous les
biens divins et humains que la socit avait procurs aux hommes
pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, _vetus
urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. De l Jupiter reut le
titre d'_hospitalier_. _tranger_ se dit en latin _hospes_.


. III. COROLLAIRES

_Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des
parties._

Les nations hroques, ne s'occupant que des choses ncessaires  la
vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanes de
la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et tant pour ainsi dire
_tout corps_, toute matire, ne pouvaient certainement connatre les
contrats qui, selon l'expression moderne, se font _par le seul
consentement_. L'ignorance et la grossiret sont naturellement
souponneuses; aussi les hommes ne pouvaient connatre les engagemens
_de bonne foi_. Ils assuraient toutes les _obligations_, en employant
la _main_, soit en ralit, soit par fiction en ajoutant  l'acte la
garantie des _stipulations solennelles_; de l ce titre clbre dans
la loi des douze tables: _Si quis nexum faciet mancipiumque, uti
lingu nuncupassit, ita jus esto._ Un tel tat civil tant suppos,
nous pouvons en infrer ce qui suit.

I. On dit que dans les temps les plus anciens, les _achats_ et les
_ventes_ se faisaient par _change_, lors mme qu'il s'agissait
d'immeubles. Ces changes ne furent autre chose que les cessions de
terres faites au moyen ge,  charge de cens seigneurial (_livelli_).
Leur utilit consistait en ce que l'une des parties avait trop de
terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.

II. Les _locations de maisons_ ne pouvaient avoir lieu
lorsque les _cits_ taient petites, et les habitations troites. On
doit croire plutt que les propritaires fonciers donnaient du terrain
pour qu'on y btt; toute location se rduisait donc  un cens
territorial.

III. Les _locations de terres_ durent tre emphytotiques. Les
grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que _clientes_ tait
_quasi colentes_. Ces locations de terres rpondent aux _clientles_
des Latins.

IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les
anciennes archives du moyen ge, d'autres contrats que des _contrats
de cens seigneurial_ pour des maisons ou pour des terres, soit
perptuel, soit  temps.

V. Cette dernire observation explique peut-tre pourquoi l'emphytose
est un _contrat de droit civil_, c'est--dire _du droit hroque des
Romains_.  ce droit hroque Ulpien oppose le _droit naturel des
peuples civiliss_ (_gentium humanarum_); il les appelle _civiliss_
ou _humains_, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne
peut entendre parler des _barbares_ qui de son temps se trouvaient
hors de l'Empire, et dont par consquent le droit n'importait point
aux jurisconsultes romains.

VI. Les _contrats de socit_ taient inconnus, par un effet de
l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque pre de famille
s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mler de celles des
autres, comme Polyphme le dit  Ulysse dans l'Odysse.

VII. Pour la mme raison, il n'y avait point de
_mandataires_. De l cette maxime qui est reste dans le droit civil:
_nous ne pouvons acqurir par une personne qui n'est point sous notre
puissance_, per extraneam personam acquiri nemini.

VIII. Le droit des nations _civilises_, _humanarum_, comme dit
Ulpien, ayant succd au droit des nations _hroques_, il se fit une
telle rvolution, que le _contrat de vente_, qui anciennement ne
produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipul en
cas d'viction la cause pnale appele _stipulatio dupl_, est
aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appels _de bonne
foi_, parce que naturellement elle doit y tre observe sans qu'elle
ait t promise.




CHAPITRE VI.

DE LA POLITIQUE POTIQUE.


. I. _Origine des premires rpubliques, dans la forme la plus
rigoureusement aristocratique._

Les _familles_ se formrent donc de ces serviteurs (_famuli_) reus sous
la protection des hros. Nous avons dj vu en eux les premiers membres
d'une socit politique (_socii_). Leur vie dpendait de leurs
seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acqurir; droit
terrible que les hros exeraient aussi sur leurs enfans[57]. Mais _les
fils de famille_ se trouvaient,  la mort de leurs pres, affranchis de
ce despotisme domestique, et l'exeraient  leur tour sur leurs enfans.
Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de la _puissance
paternelle_, est lui-mme appel _pre de famille_. Les _serviteurs_, au
contraire, taient obligs de passer leur vie dans le mme tat de
dpendance. Aprs bien des annes, ils durent naturellement se lasser de
leur condition, et se rvolter contre les _hros_. Nous avons dj
indiqu dans les axiomes, d'une manire gnrale, que _les serviteurs
avaient fait violence aux hros dans l'tat de famille, et que cette
rvolution avait occasionn la naissance des rpubliques_. Dans une
telle ncessit, les hros devaient tre ports  s'unir en _corps
politique_, pour rsister  la multitude de leurs serviteurs rvolts,
en mettant  leur tte l'un d'entre eux distingu par son courage et par
sa prsence d'esprit; de tels chefs furent appels _rois_, du mot
_regere_, diriger. De cette manire, on peut dire avec pomponius,
_rebus ipsis dictantibus regna condita_; pense profonde, qui s'accorde
bien avec le principe tabli par la jurisprudence romaine: _le droit
naturel des gens a t fond par la providence divine_ (_jus naturale
gentium divin providenti constitutum_). Les pres tant _rois et
souverains_ de leurs familles, il tait impossible, dans la fire
galit de ces ges barbares, qu'aucun d'entre eux cdt  un autre; ils
formrent donc des _snats rgnans_, c'est--dire _composs d'autant de
rois des familles_, et, sans tre conduits par aucune sagesse humaine,
ils se trouvrent avoir uni leurs intrts privs dans un intrt
commun, que l'on appela _patria_, sous-entendu _res_, c'est--dire
_intrt des pres_. Les nobles, seuls citoyens des premires _patries_,
se nommrent _patriciens_. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la
tradition selon laquelle _on ne consultait que la nature dans l'lection
des rois des premiers ges_. Deux passages prcieux de Tacite, qu'on lit
dans les moeurs des germains, appuient cette tradition et nous donnent
lieu de conjecturer que l'usage dont il parle tait celui de tous les
premiers peuples: _non casus, non fortuita conglobatio turmam aut cuneum
facit, sed famili et propinquitates; duces exemplo potius qum imperio,
si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione prsunt_.
Tels furent les premiers _rois_. Ce qui le prouve, c'est que les potes
n'imaginrent pas autrement Jupiter, _le roi des hommes et des dieux_.
On le voit dans Homre s'excuser auprs de Thtis de n'avoir pu
contrevenir  ce que les dieux avaient une fois dtermin dans le grand
conseil de l'Olympe. N'est-ce pas l le langage qui convient au roi
d'une aristocratie? En vain les stociens voudraient nous prsenter ici
_Jupiter_ comme _soumis  leur destin_; Jupiter et tous les dieux ont
tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par consquent
dtermines par l'effet d'une _volont libre_. Ce passage nous en
explique deux autres, o les politiques croient  tort qu'Homre dsigne
la _monarchie_: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la fiert
d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux grecs, qui se soulvent pour
retourner dans leur patrie, de continuer le sige de Troie. Dans les
deux passages, il est dit qu'_un seul est roi_: mais dans l'un et
l'autre il s'agit de la _guerre_, dans laquelle il faut toujours un seul
chef, selon la maxime de Tacite: _eam esse imperandi conditionem, ut non
aliter ratio constet, quant si uni reddatur_. Du reste, partout o
Homre fait mention des hros, il leur donne l'pithte de _rois_; ce
qui se rapporte  merveille au passage de la Gense o Mose, numrant
les descendans d'sa, les appelle tous rois, _duces_ (c'est--dire
capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus lui
rapportrent qu'ils avaient vu  Rome un _snat de rois_.

[Note 57: Aristote dfinit les fils, _des instrumens anims de
leurs pres_; et jusqu'au temps o la constitution de Rome devint
entirement dmocratique, les pres du famille conservrent dans son
intgrit cette monarchie domestique. Dans les premiers sicles, ils
pouvaient vendre leurs fils jusqu' trois fois. Plus tard lorsque la
civilisation eut adouci les esprits, l'mancipation se fit par trois
ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservrent toujours
le mme pouvoir sur leurs enfans et leurs esclaves. On a retrouv les
mmes moeurs dans les Indes occidentales: les pres y vendaient
rellement leurs enfans; et en Europe les Moscovites et les Tartares
peuvent exercer quatre fois le mme droit. Tout ceci prouve combien
les modernes se sont mpris sur le sens du mot clbre; _les barbares
n'ont point sur leurs enfans le mme pouvoir que les citoyens
romains_. Cette maxime des jurisconsultes anciens se rapporte aux
nations vaincues par le peuple romain. La victoire leur tant tout
droit _civil_, ainsi que nous le dmontrerons, les vaincus
conservaient seulement la puissance paternelle, donne par la
_nature_, les liens naturels du sang, _cognationes_, et d'un autre
ct le _domaine naturel_ ou _bonitaire_; en tout cela leurs
obligations taient simplement _naturelles, de jure naturali gentium_,
en ajoutant, avec Ulpien, _humanarum_. Mais pour les peuples
indpendans de l'Empire, ces droits furent _civils_, et prcisment
les mmes que ceux des citoyens romains. (_Vico_).]

Sans l'hypothse d'une rvolte de _serviteurs_, on ne peut comprendre
comment les _pres_ auraient consenti  assujtir leurs monarchies
domestiques  la souverainet de l'ordre dont ils faisaient partie.
C'est la nature des hommes courageux (axiome 81) de sacrifier le moins
qu'ils peuvent de ce qu'ils ont acquis par leur courage, et seulement
autant qu'il est ncessaire pour conserver le reste. Aussi voyons-nous
souvent dans l'histoire romaine combien les hros rougissaient _virtute
parta per flagitium amittere_. Du moment qu'il est tabli (nous l'avons
dmontr et nous le dmontrerons mieux encore) que les gouvernemens ne
sont point ns de la fraude, ni de la violence d'un seul, peut-on, en
embrassant tous les cas humainement possibles, imaginer d'une autre
manire comment le _pouvoir civil_ se forma par la runion du _pouvoir
domestique_ des pres de famille, et comment le _domaine minent_ des
gouvernemens rsulta de l'ensemble des _domaines naturels_, que nous
avons dj indiqus comme ayant t _ex jure optimo_, c'est--dire
libres de toute charge publique ou particulire?

Les hros ainsi runis en corps politique, et investis -la-fois du
pouvoir sacerdotal et militaire, nous apparaissent dans la Grce sous
le nom d'_Hraclides_, dans l'ancienne Italie, dans la Crte et dans
l'Asie-Mineure, sous celui de _Curtes_. Leurs runions furent les
comices _curiata_, les plus anciens dont fasse mention l'histoire
romaine. Sans doute on y assistait d'abord les armes  la main. Dans
la suite, on n'y dlibrait plus que sur les choses sacres, dont les
choses profanes avaient elles-mmes emprunt le caractre dans les
premiers temps. Tite-Live s'tonne de ce qu'au passage d'Annibal, de
pareilles assembles se tenaient dans les Gaules; mais nous voyons
dans Tacite, que chez ce peuple les prtres tenaient des
assembles analogues, _dans lesquelles ils ordonnaient les punitions,
comme si les dieux eussent t prsens_. Il tait raisonnable que les
hros se rendissent en armes  ces runions, o l'on ordonnait le
chtiment des coupables: la souverainet des lois est une dpendance
de la souverainet des armes. Tacite dit aussi en gnral que les
Germains traitaient tout arms des affaires publiques sous la
prsidence de leurs prtres. On peut conjecturer qu'il en fut de mme
de tous les premiers peuples barbares.

D'aprs tout ce qu'on vient de dire, le droit des _Quirites_ ou
_Curtes_ dut tre le _droit naturel_ des gens ou nations _hroques_
de l'Italie. Les Romains, pour distinguer leur droit de celui des
autres peuples, l'appelrent _jus Quiritium romanorum_. Si cette
dnomination avait eu pour origine la convention des Sabins et des
Romains, si les seconds eussent tir leur nom de _Cure_, capitale des
premiers, ce nom et t _Cureti_ et non _Quirites_; et si cette
capitale des Sabins se ft appele _Cere_, comme le veulent les
grammairiens latins, le mot driv et t _Cerites_, expression qui
dsignait les citoyens condamns par les censeurs  porter les charges
publiques sans participer aux honneurs.

Ainsi les premires cits n'eurent pour citoyens que des nobles qui
les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu personne  qui commander, si
l'intrt commun ne les et dcids  satisfaire leurs cliens
rvolts, et  leur accorder la _premire loi agraire_ qu'il
y ait eu au monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de leurs
privilges, les hros ne leur accordrent que le _domaine bonitaire_
des champs qu'ils leur assignaient. C'est une loi du droit naturel des
gens, que le _domaine_ suit la _puissance_. Or les serviteurs ne
jouissant d'abord de la vie que d'une manire prcaire dans les asiles
ouverts par les hros, il tait conforme au droit et  la raison
qu'ils eussent aussi un _domaine_ prcaire, et qu'ils en jouissent
tant qu'il plairait aux hros de leur conserver la possession des
champs qu'ils leur avaient assigns. Ainsi les serviteurs devinrent
les premiers plbiens (_plebs_) des cits hroques, o ils n'avaient
aucun privilge de citoyen. Lorsque Achille se voit enlever Brisis
par Agamemnon, _c'est_, dit-il, _un outrage que l'on ne ferait pas 
un journalier qui n'a aucun droit de citoyen_. Tels furent les
_plbiens_ de Rome jusqu' l'poque de la lutte dans laquelle ils
arrachrent aux patriciens le _droit des mariages_. La loi des douze
tables avait t pour eux une seconde loi agraire par laquelle les
nobles leur accordaient le _domaine quiritaire_ des champs qu'ils
cultivaient; mais, puisqu'en vertu du droit des gens, les trangers
taient capables du _domaine civil_, les plbiens qui avaient la mme
capacit n'taient point encore citoyens, et  leur mort ils ne
pouvaient laisser leurs champs  leurs familles, ni _ab intestat_, ni
_par testament_, parce qu'ils n'avaient pas les droits de _suit_,
d'_agnation_, de _gentilit_, qui dpendaient des _mariages
solennels_; les champs assigns aux plbiens retournaient 
_leurs auteurs_, c'est--dire aux nobles. Aussi aspirrent-ils 
partager les privilges des mariages solennels; non que, dans cet tat
de misre et d'esclavage, ils levassent leur ambition jusqu'
s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait appel _connubia
cum patribus_. Ils demandrent seulement _connubia patrum_,
c'est--dire la facult de contracter les mariages solennels, tels que
ceux des _pres_. La principale solennit de ces mariages tait les
auspices publics (_auspicia majora_, selon Messala et Varron), ces
auspices que les _pres_ revendiquaient comme leur privilge
(_auspicia esse sua_). Demander le _droit des mariages_, c'tait donc
demander le _droit de cit_, dont ils taient le principe naturel;
cela est si vrai, que le jurisconsulte Modestinus dfinit le mariage
de la manire suivante: _omnis divini et humani juris communicatio_.
Comment dfinirait-on avec plus de prcision le droit de cit
lui-mme?


. II. _Les socits politiques sont nes toutes de certains principes
ternels des fiefs._

Conformment aux principes ternels des fiefs que nous avons placs dans
nos axiomes (80, 81), il y eut ds la naissance des socits trois
espces de proprits ou _domaines_, relatives  trois espces de
_fiefs_, que trois classes de _personnes_ possdrent sur trois sortes
de _choses_: 1 _domaine bonitaire_ des fiefs roturiers [ou _humains_,
en prenant le mot d'_homme_, comme au moyen ge, dans le sens de
_vassal_]; c'est la proprit des fruits que les _hommes_, ou
_plbiens_, ou _cliens_, ou _vassaux_, tiraient des terres des _hros_,
_patriciens_ ou _nobles_. 2 _Domaine quiritaire_ des fiefs nobles, ou
_hroques_, ou militaires, que les hros se rservrent sur leurs
terres, comme droit de souverainet. Dans la formation des rpubliques
hroques, ces fiefs souverains, ces souverainets prives
s'assujettirent naturellement  la _haute souverainet des ordres
hroques rgnans_. 3 _Domaine civil_, dans toute la proprit du mot.
Les pres de famille avaient reu les terres de la divine Providence,
comme une sorte de fiefs _divins_; _souverains_ dans l'tat de famille,
ils formrent par leur runion les _ordres rgnans_ dans l'tat de
cits. Ainsi prirent naissance les _souverainets civiles_, soumises 
Dieu seul. Toutes les puissances souveraines reconnaissent la
Providence, et ajoutent  leurs titres de majest, _par la grce de
Dieu_; elles doivent en effet avouer publiquement que c'est de lui
qu'elles tiennent leur autorit, puisque, si elles dfendaient de
l'adorer, elles tomberaient infailliblement. Jamais il n'y eut au monde
une nation d'_athes_, de _fatalistes_, ni d'_hommes qui rapportassent
tous les vnemens au hasard_.

En vertu de ce droit de _domaine minent_ donn aux puissances civiles
par la Providence, _elles sont matresses du peuple et de tout ce
qu'il possde_. Elles peuvent disposer des personnes, des biens et
du travail, elles peuvent imposer des taxes et des tributs,
lorsqu'elles ont  exercer ce droit que j'appelle _domaine du fond
public_ (_dominio de' fundi_), et que les crivains qui traitent du
droit public appellent _domaine minent_. Mais les souverains ne
peuvent l'exercer que pour conserver l'tat dans sa _substance_, comme
dit l'cole, parce qu' sa conservation ou  sa ruine tiennent la
ruine ou la conservation de tous les intrts particuliers.

Les Romains ont connu, au moins par une sorte d'instinct, cette
formation des rpubliques d'aprs les principes ternels des fiefs.
Nous en avons la preuve dans la formule de la revendication: _aio hunc
fundum meum esse ex jure Quiritium_. Ils attachaient cette action
_civile_ au _domaine du fond_ qui dpend de la _cit_ et drive de la
_force_ pour ainsi dire _centrale_ qui lui est propre. C'est par elle
que tout citoyen romain est seigneur de sa terre par un _domaine
indivis_ (par une pure _distinction de raison_, comme dirait l'cole).
De l l'expression _ex jure Quiritium; Quirites_, ainsi qu'on l'a vu,
signifiait d'abord les Romains arms de lances dans les runions
publiques qui constituaient la cit. Telle est la raison inconnue
jusqu'ici pour laquelle les fonds et tous les biens vacans
_reviennent_ au fisc, c'est que tout patrimoine particulier est
patrimoine public par indivis; tout propritaire particulier manquant,
le patrimoine particulier n'est plus dsign comme _partie_, et se
trouve confondu avec la masse du _tout_. D'aprs la loi _Papia
Poppea_ (Des deshrences), le patrimoine du clibataire sans
parens _revenait_ au fisc, non comme hritage, mais comme pcule, _ad
populum_, dit Tacite, _tanquam omnium parentem_.......

Les premires cits se composrent d'un _ordre_ de nobles et d'une
_foule_ de peuples. De l'opposition de ces lmens rsulta une loi
ternelle, c'est que les plbiens veulent toujours _changer l'tat
des choses_, les nobles _le maintenir_; aussi dans les mouvemens
politiques donne-t-on le nom d'_optimates_  tous ceux qui veulent
maintenir l'ancien tat des choses, (d'_ops_, secours, puissance,
entranant une ide de stabilit).

Ici nous voyons natre une double division: 1. La premire, des
_sages_ et du _vulgaire_. Les hros avaient fond les tats par la
_sagesse des auspices_. C'est relativement  cette division, que le
vulgaire conserva l'pithte de _profane_, les nobles ou hros tant
les prtres des cits hroques. Chez les premiers peuples, on tait
le droit de cit par une sorte d'excommunication (_aqu et igne
interdicebantur_). 2. La seconde division fut celle de _civis_,
citoyen, et _hostis_, hte, tranger, ennemi; les premires cits se
composaient des hros et de ceux auxquels ils avaient donn asile. Les
_hros_, selon Aristote, _juraient une ternelle inimiti_ aux
plbiens, _htes_ des cits hroques.[58]

[Note 58: L'hospitalit hroque entrana aussi dans d'autres
occasions l'ide d'inimiti: Pris fut hte d'Hlne, Thse d'Ariane,
Jason de Mde, ne de Didon; ces enlvemens, ces trahisons taient
des actions _hroques_. (_Vico_).]


. III. _De l'origine du cens et du trsor public_
(_rarium_, chez les Romains).

Dans les anciennes rpubliques, le _cens_ consistait en une redevance
que les plbiens payaient aux nobles pour les terres qu'ils tenaient
d'eux. Ainsi le cens des Romains, dont on rapporte l'tablissement 
Servius Tullius, fut dans le principe une institution aristocratique.

Les plbiens avaient encore  supporter les usures intolrables des
nobles, et les usurpations frquentes qu'ils faisaient de leurs champs;
au point que, si l'on en croit les plaintes de Philippe, tribun du
peuple, deux mille nobles finirent par possder toutes les terres qui
auraient d tre divises entre trois cent mille citoyens. Environ
quarante ans aprs l'expulsion de Tarquin-le-Superbe, la noblesse,
rassure par sa mort, commena  faire sentir sa tyrannie au pauvre
peuple, et le snat parat avoir ordonn alors que les plbiens
paieraient au trsor public le _cens_ qu'auparavant ils payaient 
chacun des nobles, afin que le trsor pt fournir  leurs dpenses dans
la guerre. Depuis cette poque, nous voyons le _cens_ reparatre dans
l'histoire romaine. Tite-Live prtend que les nobles _ddaignaient de
prsider au cens_; il n'a pas compris qu'ils repoussaient cette
institution. Ce n'tait plus le cens institu par Servius Tullius,
lequel avait t le fondement de l'aristocratie. Les nobles, par leur
propre avarice, avaient dtermin l'institution du nouveau cens, qui
devint, avec le temps, le principe de la dmocratie.

L'ingalit des proprits dut produire de grands mouvemens, des
rvoltes frquentes de la part du petit peuple. Fabius mrita le
surnom de Maximus, pour les avoir apaiss par sa sagesse, en ordonnant
que tout le peuple romain ft divis en trois classes (snateurs,
chevaliers, et plbiens), dans lesquelles les citoyens se placeraient
selon leurs facults. Auparavant, l'ordre des snateurs, compos
entirement de nobles, occupait seul les magistratures; les plbiens
riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublirent leurs maux en
voyant que la route des honneurs leur tait ouverte dsormais. C'est
ce changement, c'est la loi Publilia, qui tablirent la dmocratie
dans Rome, et non la loi des douze tables, qu'on aurait apporte
d'Athnes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de ce qui regarde
la constitution ancienne de Rome, nous raconte que les nobles se
plaignaient d'avoir plus perdu par la loi Publilia, que gagn par
toutes les victoires qu'ils avaient remportes la mme anne.[59]

[Note 59: Bernardo Segni, traduit ce qu'Aristote appelle une
rpublique dmocratique, par _republica per censo_. (_Vico_).]

Dans la dmocratie, o le peuple entier constitue la cit, il arriva
que le _domaine civil_ ne fut plus ainsi appel dans le sens de
_domaine public_, quoiqu'il et t appel _civil_ du mot de _cit_.
Il se divisa entre tous les _domaines privs_ des citoyens
romains dont la runion constituait la cit romaine. _Dominium
optimum_ signifia bien une pleine proprit, mais non plus _domaine
par excellence_ (domaine _minent_). Le _domaine quiritaire_ ne
signifia plus un _domaine_ dont le plbien ne pouvait tre expuls
sans que le noble dont il le tenait vnt pour le dfendre et le
maintenir en possession; il signifia un _domaine priv_ avec facult
de _revendication_,  la diffrence du _domaine bonitaire_, qui se
maintient par la seule possession.

Les mmes changemens eurent lieu au moyen ge, en vertu des lois qui
drivent de la _nature ternelle des fiefs_. Prenons pour exemple le
royaume de France, dont les provinces furent alors autant de
souverainets appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les
biens des seigneurs durent originairement n'tre sujets  aucune
charge publique. Plus tard, par successions, par dshrences ou par
confiscation pour rbellion, ils furent incorpors au royaume, et
cessant d'tre _ex jure optimo_, devinrent sujets aux charges
publiques. D'un autre ct, les chteaux et les terres qui composaient
le domaine particulier des rois, ayant pass, par mariage ou par
concession,  leurs vassaux, se trouvent aujourd'hui assujettis  des
taxes et  des tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis  la mme loi
de succession, le domaine _ex jure optimo_ se confondit peu--peu avec
le _domaine priv_, sujet aux charges publiques, de mme que le
_fisc_, patrimoine des Empereurs, alla se confondre avec le trsor ou
_rarium_.


 IV. _De l'origine des comices chez les Romains._

Les deux sortes d'_assembles hroques_ distingues dans Homre,
[Grec: boul], [Grec: agora], devaient rpondre aux _comices par
curies_, qui furent les premires assembles des Romains, et  leurs
comices _par tribus_. Les premiers furent dits _curiata_ (_comitia_),
de _quir_, _quiris_, lance[60]. Les _quirites_, _cureti_, hommes arms
de lances, et investis du droit sacerdotal des augures, paraissaient
seuls aux comices _curiata_.

[Note 60: De mme que les Grecs, du mot [Grec: cheir], la main,
qui par extension signifie aussi puissance chez toutes les nations,
tirrent celui de [Grec: kuria], dans un sens analogue  celui du
latin _curia_. (_Vico_).]

Depuis que Fabius Maximus eut distribu les citoyens selon leurs
biens, en trois classes, _snateurs_, _chevaliers_, et _plbiens_,
les nobles ne formrent plus un ordre dans la cit, et se partagrent,
selon leur fortune, entre les trois classes. Ds-lors on distingua le
_patricien_ du _snateur_ et du _chevalier_, le _plbien_ de l'_homme
sans naissance_ (_ignobilis_); _plbien_ ne fut plus oppos 
_patricien_, mais  _snateur_ ou _chevalier_; ce mot dsigna un
citoyen _pauvre_, quelque _noble_ qu'il pt tre; _snateur_, au
contraire, ne fut plus synonyme de _patricien_, mais il dsigna le
citoyen _riche_, mme _sans naissance_. Depuis cette poque, on appela
_comices par centuries_ les assembles dans lesquelles tout le peuple
romain se runissait dans ses trois classes pour dcider des affaires
publiques, et particulirement pour voter sur les _lois consulaires_.
Dans les _comices par tribus_, le peuple continua  voter sur
les _lois tribunitiennes_ ou _plbiscites_ [ce qui pendant long-temps
n'avait signifi que: lois communiques au peuple, lois publies
devant les plbiens, _plebi scita_ ou _nota_, telle que la loi de
l'ternelle expulsion des Tarquins, promulgue par Junius Brutus].
Pour la rgularit des crmonies religieuses, les comices par curies,
o l'on traitait des choses sacres, furent toujours les _assembles
des seuls chefs des curies_; au temps des rois, o ces assembles
commencrent, on y traitait de toutes les choses _profanes_ en les
considrant comme _sacres_.


. V. COROLLAIRE.

_C'est la divine Providence qui rgle les socits, et qui a fond le
droit naturel des gens_.

En voyant les socits natre ainsi dans l'_ge divin_, avec le
gouvernement _thocratique_, pour se dvelopper sous le gouvernement
_hroque_, qui conserve l'esprit du premier, on prouve une
admiration profonde pour la sagesse avec laquelle la Providence
conduisit l'homme  un but tout autre que celui qu'il se proposait,
lui imprima la crainte de la Divinit, et _fonda la socit sur la
religion_. La religion arrta d'abord les gans dans les terres qu'ils
occuprent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de
tous les droits de proprit, de tous les _domaines_. Retirs au
sommet des monts, ils y trouvrent, pour fixer leur vie errante, des
lieux salubres, forts de situation, et pourvus d'eau, trois
circonstances indispensables pour lever des cits. C'est encore la
religion qui les dtermina  former une union rgulire et aussi
durable que la vie, celle du _mariage_, d'o nous avons vu driver le
pouvoir paternel, et par suite tous les pouvoirs. Par cette union ils
se trouvrent avoir fond les _familles_, berceau des socits
politiques. Enfin, en ouvrant les _asiles_, ils donnrent lieu aux
_clientles_, qui, par suite de la _premire loi agraire_ dont nous
avons parl, devaient produire les _cits_. Composes d'un ordre de
nobles qui commandaient, et d'un ordre de plbiens ns pour obir,
les cits eurent d'abord un gouvernement _aristocratique_. Rien ne
pouvait tre plus conforme  la nature sauvage et solitaire de ces
premiers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la
conservation des limites qui sparent les diffrens ordres au-dedans,
les diffrens peuples au-dehors. Grce  cette forme de gouvernement,
les nations nouvellement entres dans la civilisation, devaient rester
long-temps sans communication extrieure, et oublier ainsi l'tat
sauvage et bestial d'o elles taient sorties. Les hommes n'ayant
encore que des ides trs particulires, et ne pouvant comprendre ce
que c'est que le _bien commun_, la Providence sut, au moyen de cette
forme de gouvernement, les conduire  s'unir  leur patrie, dans le
but de conserver un objet d'intrt priv, aussi important pour eux
que leur _monarchie domestique_; de cette manire, sans aucun
dessein, ils s'accordrent dans cette gnralit du bien
social, qu'on appelle _rpublique_.

Maintenant recourons  ces _preuves divines_ dont on a parl dans le
chapitre de la Mthode; examinons combien sont naturels et simples les
moyens par lesquels la Providence a dirig la marche de l'humanit,
rapprochons-en le nombre infini des phnomnes qui se rapportent aux
quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les lmens du
monde social (les _religions_, les _mariages_, les _asiles_ et la
_premire loi agraire_), et cherchons ensuite entre tous les cas
humainement possibles, si des choses si nombreuses et si varies ont
pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment o
les socits devaient natre, les _matriaux_, pour ainsi parler,
n'attendaient plus que la _forme_. J'appelle _matriaux_ les
religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et
les armes ou emblmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces
choses furent d'abord _propres_  l'individu, _libres_ en cela mme
qu'elles taient individuelles, et, parce qu'elles taient libres,
capables de constituer de vritables rpubliques. Ces religions, ces
langues, etc., avaient t propres aux premiers hommes, monarques de
leur famille. En formant par leur union des corps politiques, ils
donnrent naissance  la _puissance civile_, puissance souveraine, de
mme que dans l'tat prcdent celle des pres sur leurs familles
n'avait relev que de Dieu. Cette _souverainet civile_, considre
comme une personne, eut son _me_ et son _corps_: l'_me_ fut
une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet tat de
simplicit, de grossiret. Les plbiens reprsentrent le _corps_.
Aussi est-ce une loi ternelle dans les socits, que les uns y
doivent tourner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis
que les autres appliquent leur corps  la culture des arts et des
mtiers. Mais c'est aussi une loi que l'_me_ doit toujours y
commander, et le _corps_ toujours servir.

Une chose doit augmenter encore notre admiration. La Providence, en
faisant natre les familles, qui, sans connatre le Dieu vritable,
avaient au moins quelque notion de la Divinit, en leur donnant une
religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait dtermin
l'existence d'un _droit naturel des familles_, que les _pres_ suivirent
ensuite dans leurs rapports avec leurs _cliens_. En faisant natre les
rpubliques sous une forme aristocratique, elle transforma le _droit
naturel des familles_, qui s'tait observ dans l'tat de nature, en
_droit naturel des gens_, ou des peuples. En effet, les pres de famille
qui s'taient rserv leur religion, leur langue, leur lgislation
particulire  l'exclusion de leurs cliens, ne purent se sparer ainsi
sans attribuer ces privilges aux ordres souverains dans lesquels ils
entrrent; c'est en cela que consista la _forme si rigoureusement
aristocratique des rpubliques hroques_. De cette manire, le _droit
des gens_ qui s'observe maintenant entre les nations, fut,  l'origine
des socits, une sorte de privilge pour les puissances souveraines.
Aussi le peuple o l'on ne trouve point une puissance souveraine
investie de tels droits, n'est point un peuple  proprement parler, et
ne peut traiter avec les autres d'aprs les lois du droit des gens; une
nation suprieure exercera ce droit pour lui.


. VI. _Suite de la politique hroque._

Tous les historiens commencent l'_ge hroque_ avec les courses
navales de Minos et l'expdition des Argonautes; ils en voient la
continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes
des hros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut
natre Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est, 
cause de sa difficult, l'un des derniers arts que trouvent les
nations. Nous voyons dans l'Odysse que, lorsque Ulysse aborde sur une
nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il dcouvrira
la fume qui annonce les habitations des hommes. D'un autre ct, nous
avons cit dans les axiomes ce que dit Platon sur l'_horreur que les
premiers peuples prouvrent long-temps pour la mer_. Thucydide en
explique la raison en nous apprenant que _la crainte des pirates
empcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages_. Voil
pourquoi Homre arme la main de Neptune du _trident qui fait trembler
la terre_. Ce trident n'tait qu'un croc pour arrter les
barques; le pote l'appelle _dent_ par une belle mtaphore, en
ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif.

Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le _taureau_, sous la
forme duquel Jupiter enlve Europe; le _Minotaure_, ou taureau de
Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garons et les jeunes filles
des ctes de l'Attique. Les antennes s'appelaient _cornua navis_. Nous
y voyons encore le _monstre_ qui doit dvorer Andromde, et le _cheval
ail_ sur lequel Perse vient la dlivrer. Les _voiles_ du vaisseau
furent appeles ses _ailes, alarum remigium_. Le _fil_ d'Ariane est
l'art de la navigation, qui conduit Thse  travers le _labyrinthe_
des les de la mer ge.

Plutarque, dans sa Vie de Thse, dit que les _hros_ tenaient  grand
honneur le nom de _brigand_, de mme qu'au moyen ge, o reparut la
barbarie antique, l'italien _corsale_ tait pris pour un _titre de
seigneurie_. Solon, dans sa lgislation, permit, dit-on, les
associations pour cause de _piraterie_. Mais ce qui tonne le plus,
c'est que Platon et Aristote placent le _brigandage_ parmi les espces
de _chasse_. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si
claire sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez
lesquels, au rapport de Csar, le _brigandage_, loin de paratre
infme, tait regard comme un _exercice de vertu_. Pour des peuples
qui ne s'appliquaient  aucun art, c'tait _fuir l'oisivet_. Cette
coutume barbare dura si long-temps chez les nations les plus
polices, qu'au rapport de Polybe, les Romains imposrent aux
Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point
passer le cap de Plore pour cause de commerce ou de _piraterie_. Si
l'on allgue qu' cette poque les Carthaginois et les Romains
n'taient, de leur propre aveu, que des barbares[61], nous citerons
les Grecs eux-mmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation,
pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comdies, ces
mmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de _barbarie_  la
cte d'Afrique oppose  l'Europe.

[Note 61: Plaute dit dans plusieurs endroits, qu'il a traduit, en
_langue barbare_, les comdies grecques..., Marcus vertit barbar.
(_Vico_).]

Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractre
inhospitalier des _peuples hroques_ que nous avons observ plus
haut. Les _trangers_ taient  leurs yeux d'_ternels ennemis_, et
ils faisaient consister l'honneur de leurs empires  les tenir le plus
loigns qu'il tait possible de leurs frontires; c'est ce que Tacite
nous rapporte des Suves, le peuple le plus fameux de l'ancienne
Germanie. Un passage prcieux de Thucydide prouve que les _trangers_
taient considrs comme des _brigands_. Jusqu' son temps[62], les
voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient
rciproquement s'ils n'taient point des _brigands_ ou des _pirates_,
en prenant sans doute ce mot dans le sens d'_trangers_. Nous
retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre
desquels on est forc de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux
passages curieux de la loi des douze tables: _Adversus hostem terna
auctoritas esto.--Si status dies sit, cum hoste venito_[63]. Les
peuples civiliss eux-mmes n'admettent d'trangers que ceux qui ont
obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux.

[Note 62: [Grec: Ouk echontos p aischunn toutou tou ergou, (tou
arpazein), pherontos de ti kai doxs mallon. Dlousi de tn te
peirtn tines eti kai nun, hois kosmos kals touto dran, kai hoi
palaioi tn poitn tas pusteis tn katapleontn pantachou homois
ertntes hei lstai eisin hs oute hn punthanontai apaxiountn to
ergon, hois t' epimeles ein eidenai, ouk oneidizontn.]]

[Note 63: On prend ordinairement dans ce passage le mot _hostis_
dans le sens de l'_adverse partie_; mais Cicron observe prcisment 
ce sujet que _hostis_ tait pris par les anciens latins dans le sens
du _peregrinus_. (_Vico_).]

Les _cits_, selon Platon, _eurent en quelque sorte dans la guerre
leur principe fondamental_; la _guerre_ elle-mme, [Grec: polemos],
tira son nom de [Grec: polis], _cit_... Cette ternelle inimiti des
peuples jeta beaucoup de jour sur le rcit qu'on lit dans Tite-Live,
de la premire guerre d'Albe et de Rome: _Les Romains_, dit-il,
_avaient long-temps fait la guerre contre les Albains_, c'est--dire
que les deux peuples avaient long-temps auparavant exerc
rciproquement _ces brigandages_ dont nous parlons. L'action
d'_Horace_ qui _tue sa soeur pour avoir pleur Curiace_, devient
plus vraisemblable si l'on suppose qu'il tait non son _fianc_, mais
son ravisseur[64]. Il est bien digne de remarque, que, par ce genre de
convention, _la victoire de l'un des deux peuples devait tre dcide
par l'issue du combat des principaux intresss_, tels que
les trois Horaces et les trois Curiaces dans la guerre d'Albe, tels
que Pris et Mnlas dans la guerre de Troie. De mme, quand la
barbarie antique reparut au moyen ge, les princes dcidaient
eux-mmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les
peuples se soumettaient  ces sortes de jugemens. Albe ainsi
considre fut la Troie latine, et l'Hlne romaine fut la soeur
d'Horace.

[Note 64: Comment expliquer cette prtendue alliance, quand
Romulus lui-mme, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor
auquel il avait rendu le trne, ne put trouver de femmes chez les
Albains. (_Vico_).]

Les _dix ans_ du sige de Troie clbrs chez les Grecs, rpondent,
chez les Latins, _aux dix ans_ du sige de Veies; c'est un nombre fini
pour le nombre infini des annes antrieures, pendant lesquelles les
cits avaient exerc entr'elles de continuelles hostilits.[65][66]

[Note 65: Le _nombre_, chose la plus abstraite de toutes, fut la
dernire que comprirent les nations. Pour dsigner un grand nombre, on
se servit d'abord de celui de _douze_, de l les _douze_ grands dieux,
les _douze_ travaux d'Hercule, les _douze_ parties de l'as, les
_douze_ tables, etc. Les Latins ont conserv, d'une poque o l'on
connaissait mieux les nombres, leur mot _sexcenti_, et les Italiens,
_cento_, et ensuite _cento e mille_, pour dire un nombre innombrable.
Les philosophes seuls peuvent arriver  comprendre l'ide d'_infini_.
(_Vico_).]

[Note 66: Il est  croire qu'au temps de la guerre de Troie, le
nom de [Grec: achaioi], _achivi_, tait restreint  une partie du
peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'tant tendu  toute
la nation, on dit au temps d'Homre _que toute la Grce s'tait ligue
contre Troie_. Ainsi nous voyons dans Tacite que ce nom de _Germanie_,
tendu depuis  une vaste contre de l'Europe, n'avait dsign
originalement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de
ses bords; la gloire de cette conqute fit adopter ce nom par toute la
_Germanie_, comme la gloire du sige de Troie avait fait adopter celui
d'_achivi_ par tous les Grecs. (_Vico_).]

Les guerres ternelles des cits anciennes, leur loignement
pour former des ligues et des confdrations, nous expliquent pourquoi
l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont Csar avouait
que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, l seulement
pour la vie; l'Espagne, que Cicron proclamait la mre des plus
belliqueuses nations du monde. La rsistance de Sagunte, arrtant
pendant huit mois la mme arme qui, aprs tant de pertes et de
fatigues, faillit triompher de Rome elle-mme dans son Capitole; la
rsistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et
ne put tre rduite que par la sagesse et l'hrosme du triomphateur
de l'Afrique, n'taient-elles pas d'assez grandes leons pour que
cette nation gnreuse unt toutes ses cits dans une mme
confdration, et fixt l'empire du monde sur les bords du Tage? Il
n'en fut point ainsi: l'Espagne mrita le dplorable loge de Florus:
_sola omnium provinciarum vires suas, postquam victa est, intellexit_.
Tacite fait la mme remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva
si belliqueux: _dum singuli pugnant, universi vincuntur_.

Les historiens frapps de l'clat des _entreprises navales des temps
hroques_, n'ont point remarqu _les guerres de terre_ qui se
faisaient aux mmes poques, encore moins la _politique hroque_ qui
gouvernait alors la Grce. Mais Thucydide, cet crivain plein de sens
et de sagacit, nous en donne une indication prcieuse: _Les cits
hroques_, dit-il, _taient toutes sans murailles_, comme Sparte
dans la Grce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; _telle
tait_, ajoute-t-il, _la fiert indomptable et la violence naturelle
des hros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de
leurs tablissemens_. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chass
lui-mme par Romulus, qui rendit Albe  son premier roi. Qu'on juge
combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la
chronologie dans les gnalogies hroques de la Grce, et dans cette
suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les sicles les
plus barbares du moyen ge, on ne trouve rien de plus inconstant, de
plus variable, que la fortune des maisons royales. _Urbem Romam
principio reges_ HABUERE, dit Tacite  la premire ligne des Annales.
L'ingnieux crivain s'est servi du plus faible des trois mots
employs par les jurisconsultes pour dsigner la possession, _habere_,
_tenere_, _possidere_.


. VII. COROLLAIRES

_Relatifs aux antiquits romaines, et particulirement  la prtendue
monarchie de Rome,  la prtendue libert populaire qu'aurait fonde
Junius Brutus._

En considrant ces rapports innombrables de l'histoire politique des
Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la rflexion plutt que
la mmoire ou l'imagination, affirmera sans hsiter que,
depuis les temps des rois jusqu' l'poque o les plbiens
partagrent avec les nobles le _droit des mariages solennels, le
peuple de Mars se composa des seuls nobles_.... On ne peut admettre
que les plbiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traits ds
l'origine comme esclaves, eussent le droit d'lire les rois, tandis
que les _Pres_ auraient seulement sanctionn l'lection. C'est
confondre ces premiers temps avec celui o les plbiens taient dj
une partie de la cit, et concouraient  lire les consuls, droit qui
ne leur fut communiqu par les _Pres_ qu'aprs celui des _mariages
solennels_, c'est--dire au moins trois cents ans aprs la mort de
Romulus.

Lorsque les philosophes ou les historiens parlent des _premiers
temps_, ils prennent le mot _peuple_ dans un sens _moderne_, parce
qu'ils n'ont pu imaginer les _svres aristocraties_ des ges
antiques; de l deux erreurs dans l'acception des mots _rois_ et
_libert_. Tous les auteurs ont cru que la _royaut romaine_ tait
_monarchique_, que la _libert_ fonde par Junius Brutus tait une
_libert populaire_. On peut voir  ce sujet l'inconsquence de Bodin.

Tout ceci nous est confirm par Tite-Live, qui, en racontant
l'institution du consulat par Junius Brutus, dit positivement qu'il
n'y eut rien de chang dans la constitution de Rome (Brutus tait trop
sage pour faire autre chose que la ramener  la puret de ses
principes primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels ne
diminua rien de la puissance royale, _nihil quicquam de regi
potestate deminutum_. Ces consuls taient deux rois annuels d'une
aristocratie, _reges annuos_, dit Cicron dans le livre des lois, de
mme qu'il y avait  Sparte des rois  vie, quoique personne ne puisse
contester le caractre aristocratique de la constitution
lacdmonienne. Les consuls, pendant leur _rgne_, taient, comme on
sait, sujets  l'appel, de mme que les rois de Sparte taient sujets
 la surveillance des phores: leur _rgne annuel_ tant fini, les
consuls pouvaient tre accuss, comme on vit les phores condamner 
mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous dmontre donc
-la-fois, et que la _royaut romaine fut aristocratique_, et que la
_libert fonde par Brutus ne fut point populaire_, mais particulire
aux nobles; elle n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses
matres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des
Tarquins.

Si la varit de tant de causes et d'effets observs jusqu'ici dans
l'histoire de la rpublique romaine, si l'influence continue que ces
causes exercrent sur ces effets, ne suffisent pas pour tablir que la
royaut chez les Romains eut un caractre aristocratique, et que la
libert fonde par Brutus fut restreinte  l'ordre des nobles, il
faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reu de
Dieu un privilge refus  la nation la plus ingnieuse et la plus
police,  celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquits, tandis
que les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des
leurs jusqu' la guerre du Ploponse[67]. Mais quand on accorderait
ce privilge aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne
prsentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et
qu'avec tout cela la raison ne peut s'empcher d'admettre ce que nous
avons tabli sur les antiquits romaines.

[Note 67: Nous avons observ dans la table chronologique que cette
poque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumire,
comme pour l'histoire romaine l'poque de la seconde guerre punique;
c'est alors que Tite-Live dclare qu'il crit l'histoire avec plus de
certitude; et pourtant il n'hsite point d'avouer qu'il ignore les
trois circonstances historiques les plus importantes. _Voyez la table
chronologique._ (_Vico_).]


. VIII. COROLLAIRE

_Relatif  l'hrosme des premiers peuples._

D'aprs les principes de la _politique hroque_ tablis ci-dessus,
l'_hrosme des premiers peuples_, dont nous sommes obligs de traiter
ici, fut bien diffrent de celui qu'ont imagin les philosophes, imbus
de leurs prjugs sur la sagesse merveilleuse des anciens, et tromps
par les philologues sur le sens de ces trois mots, _peuple_, _roi_ et
_libert_. Ils ont entendu par le premier mot, _des peuples o les
plbiens seraient dj citoyens_, par le second, des _monarques_, par
le troisime, _une libert populaire_. Ils ont fait entrer dans
l'hrosme des premiers ges, trois ides naturelles  des esprits
clairs et adoucis par la civilisation: l'ide d'une _justice
raisonne_, et conduite par les maximes d'une morale socratique; l'ide
de cette _gloire_ qui rcompense les bienfaiteurs du genre humain;
enfin, l'ide d'un noble _dsir de l'immortalit_. Partant de ces trois
erreurs, ils ont cru que les rois et autres grands personnages des temps
anciens s'taient consacrs, eux, leurs familles, et tout ce qui leur
appartenait,  adoucir le sort des malheureux qui forment la majorit
dans toutes les socits du monde.

Cependant cet Achille, le plus grand des hros grecs, Homre nous le
reprsente sous trois aspects entirement contraires aux ides que les
philosophes ont conues de l'hrosme antique. Achille est-il _juste_
quand Hector lui demande la spulture en cas qu'il prisse, et que,
sans rflchir au sort commun de l'humanit, il rpond durement: _Quel
accord entre l'homme et le lion, entre le loup et l'agneau? Quand je
t'aurai tu, je te dpouillerai, pendant trois jours je te tranerai
li  mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de
pture  mes chiens._ Aime-t-il la _gloire_, lorsque, pour une injure
particulire, il accuse les dieux et les hommes, se plaint  Jupiter
de son rang lev, rappelle ses soldats de l'arme allie, et que, ne
rougissant point de se rjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que
fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous
les Troiens et tous les Grecs prissent dans cette guerre, et que
Patrocle et lui survivent seuls  leur ruine? Annonce-t-il le noble
_amour de l'immortalit_, lorsqu'aux enfers, interrog par
Ulysse s'il est satisfait de ce sjour, il rpond qu'il aimerait mieux
vivre encore, et tre le dernier des esclaves? Voil le hros
qu'Homre qualifie toujours du nom d'_irrprochable_ ([Grec:
amumn],) et qu'il semble proposer aux Grecs pour modle de la vertu
hroque? Si l'on veut qu'Homre instruise autant qu'il intresse, ce
qui est le devoir du pote, on ne doit entendre par ce hros
_irrprochable_, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous
les hommes; la vertu clbre en lui, c'est la susceptibilit, la
dlicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient
consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au
moyen ge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers
errans.

Quant  l'histoire romaine, on apprciera les hros qu'elle vante, si
l'on rflchit  l'_ternelle inimiti_ que, selon Aristote, les
_nobles ou hros juraient aux plbiens_. Qu'on parcoure l'ge de la
_vertu romaine_, que Tite-Live fixe au temps de la guerre contre
Pyrrhus (_nulla tas virtutum feracior_), et que, d'aprs Salluste
(saint Augustin, Cit de Dieu), nous tendons depuis l'expulsion des
rois jusqu' la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole  la
libert ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scvola qui effraie
Porsenna et dtermine sa retraite en brlant la main qui n'a pu
l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un
fils vainqueur; ces Dcius qui se dvouent pour sauver leurs armes;
ces Fabricius, ces Curius, qui repoussent l'or des Samnites,
et les offres magnifiques du roi d'pire; ce Rgulus enfin, qui, par
respect pour la saintet du serment, va chercher  Carthage la mort la
plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortuns plbiens?
Tout l'hrosme des matres du peuple ne servait qu' l'puiser par
des guerres interminables, qu' l'enfoncer dans un abme d'usure, pour
l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, o les
dbiteurs taient dchirs  coups de verges, comme les plus vils des
esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plbiens par une loi
agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait  mort le bienfaiteur
du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius
qui avait sauv le Capitole. Sparte, la ville _hroque_ de la Grce,
eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville _hroque_ du monde,
eut son Agis dans la personne de Manlius: Agis entreprit de soulager
le pauvre peuple de Lacdmone, et fut trangl par les phores;
Manlius, souponn  Rome du mme dessein, fut prcipit de la roche
Tarpienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se
tenaient pour _hros_, c'est--dire pour des tres d'une nature
suprieure  celle des plbiens, ils devaient maltraiter la
multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit
se demander avec tonnement que pouvait tre cette _vertu_ si vante
des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette _modration_ avec
tant d'avarice? cette _douceur_ avec un esprit si farouche?
cette _justice_ au milieu d'une si grande ingalit?

Les principes qui peuvent faire cesser cet tonnement, et nous
expliquer l'hrosme des anciens peuples, sont ncessairement les
suivans: I. En consquence de l'ducation sauvage des gans dont nous
avons parl, l'_ducation des enfans_ doit conserver chez les peuples
hroques cette svrit, cette barbarie originaire; les Grecs et les
Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau ns; les Lacdmoniens
battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent
jusqu' la mort. Au contraire, c'est la sensibilit paternelle des
modernes, qui leur donne en toute chose cette dlicatesse trangre 
l'antiquit.--II. _Les pouses doivent s'acheter, chez de tels
peuples, avec les dots hroques_, usage que les prtres romains
conservrent dans la solennit de leurs mariages, qu'ils contractaient
_coemptione et farre_. Tacite en dit autant des anciens Germains,
auxquels cette coutume tait probablement commune avec tous les
peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considres par leurs
maris comme ncessaires pour leur donner des enfans, mais du reste
traites comme esclaves. Telles sont les moeurs du nouveau monde et
d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme
apporte une dot, elle achte la libert du mari, et obtient de lui un
aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage.
C'est peut-tre l'origine des privilges importans dont les Empereurs
romains favorisent les dots.--III. _Les fils acquirent, les
femmes pargnent pour leurs pres et leurs maris_; c'est le contraire
de ce qui se fait chez les modernes.--IV. _Les jeux et les plaisirs
sont fatigans_, comme la lutte, la course. Homre dit toujours Achille
_aux pieds lgers_. Ils sont en outre _dangereux_: ce sont des jotes,
des chasses, exercices capables de fortifier l'me et le corps, et
d'habituer  mpriser,  prodiguer la vie.--V. _Ignorance complte du
luxe, des commodits sociales, des doux loisirs._--VI. _Les guerres
sont toutes religieuses_, et par consquent atroces.--VII. De telles
guerres entranent dans toute leur duret _les servitudes hroques_;
les vaincus sont regards comme des hommes sans dieux, et perdent
non-seulement la libert civile, mais la libert naturelle.--D'aprs
toutes ces considrations, les rpubliques doivent tre alors _des
aristocraties naturelles,_, c'est--dire _composes d'hommes qui
soient naturellement les plus courageux_; le gouvernement doit tre de
nature  rserver tous les honneurs civils  un petit nombre de
nobles, de pres de famille, qui fassent consister le bien public dans
la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur
leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'tat, de sorte qu'ils
entendent le mot _patrie_ dans le sens tymologique qu'on peut lui
donner, _l'intrt des pres_ (_patria_, sous-entendu _res_).

Tel fut donc l'_hrosme_ des premiers peuples, telle la _nature
morale_ des hros, tels leurs _usages_, leurs _gouvernemens_ et leurs
lois. Cet _hrosme_ ne peut dsormais se reprsenter, pour
des causes toutes contraires  celles que nous avons numres, et qui
ont produit deux sortes de gouvernemens _humains_, les _rpubliques
populaires_ et les _monarchies_. Le hros digne de ce nom, caractre
bien diffrent de celui des temps _hroques_, est appel par les
souhaits des peuples affligs; les philosophes en _raisonnent_, les
potes l'_imaginent_, mais la nature des socits ne permet pas
d'esprer un tel bienfait du ciel.

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'_hrosme des premiers
peuples_, reoit un nouveau jour des axiomes relatifs  l'_hrosme
romain_, que l'on trouvera analogue  l'_hrosme des Athniens_
encore gouverns par le snat aristocratique de l'aropage, et 
l'_hrosme de Sparte_, rpublique d'_hraclides_, c'est--dire de
_hros_, ou _nobles_, comme on l'a dmontr.




CHAPITRE VII.

DE LA PHYSIQUE POTIQUE.


Aprs avoir observ quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la
logique, la morale, l'conomie et la politique, passons au second
rameau de l'arbre mtaphysique, c'est--dire  la physique, et de l 
la cosmographie, par laquelle nous parvenons  l'astronomie, pour
traiter ensuite de la chronologie et de la gographie, qui en
drivent.


. I. _De la physiologie potique._

Les _potes thologiens_, dans leur physique grossire, considrrent
dans l'homme deux ides mtaphysiques, _tre_, _subsister_. Sans doute
ceux du Latium conurent bien grossirement l'_tre_, puisqu'ils le
confondirent avec l'action de _manger_. Tel fut probablement le
premier sens du mot _sum_, qui depuis eut les deux significations.
Aujourd'hui mme nous entendons nos paysans dire d'un malade, _il
mange encore_, pour _il vit encore_. Rien de plus abstrait que l'ide
d'_existence_. Ils conurent aussi l'ide de _subsister_
c'est--dire _tre debout_, _tre sur ses pieds_. C'est dans ce sens
que les destins d'Achille taient attaches  ses talons.

Les premiers hommes rduisaient toute la machine du corps humain aux
_solides_ et aux _liquides_. Les SOLIDES eux-mmes, ils les
rduisaient aux chairs, _viscera_ [_vesci_ voulait dire _se nourrir_,
parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et
articulations, _artus_ [observons que _artus_ vient du mot _ars_, qui
chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'o _artitus_,
robuste; ensuite on donna ce nom d'_ars_  tout systme de prceptes
propres  former quelques facults de l'me]; aux nerfs, qu'ils
prirent pour les _forces_, lorsque, usant encore du langage muet, ils
parlaient avec des signes matriels [ce n'est pas sans raison qu'ils
prirent _nerfs_ dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles,
dont la tension fait la force de l'homme]; enfin  la moelle, c'est
dans la moelle qu'ils placrent non moins sagement l'essence de la vie
[l'amant appelait sa matresse _medulla_, et _medullits_ voulait dire
_de tout coeur_; lorsque l'on veut dsigner l'excs de l'amour, on
dit qu'il brle la moelle des os, _urit medullas_]. Pour les LIQUIDES,
ils les rduisaient  une seule espce,  celle du sang; ils
appelaient _sang_ la liqueur spermatique, comme le prouve la
priphrase _sanguine cretus_, pour _engendr_; et c'tait encore une
expression juste, puisque cette liqueur semble forme du plus pur de
notre sang. Avec la mme justesse, ils appelrent le sang _le suc
des fibres_, dont se compose la chair. C'est de l que les
Latins conservrent _succi plenus_, pour dire _charnu_, plein d'un
sang abondant et pur.

Quant  l'autre partie de l'homme, qui est l'_me_, les _potes
thologiens_ la placrent dans l'_air_, chez les Latins _anima_; l'air
fut pour eux le vhicule de la vie, d'o les Latins conservrent la
phrase _anim vivimus_, et en posie, _ferri ad vitales auras_, pour
natre; _ducere vitales auras_, pour vivre; _vitam referre in auras_,
pour mourir; et en prose _animam ducere_, vivre; _animam trahere_,
tre  l'agonie; _animam efflare_, _emittere_, expirer; ensuite les
physiciens placrent aussi dans l'air l'me du monde. C'est encore une
expression juste que _animus_ pour la partie doue du sentiment: les
Latins disent _animo sentimus_. Ils considrrent _animus_ comme mle,
_anima_ comme femelle, parce que _animus_ agit sur _anima_; le premier
est l'_igneus vigor_ dont parle Virgile; de sorte qu'_animus_ aurait
son sujet dans les nerfs, _anima_ dans le sang et dans les veines.
L'_ther_ serait le vhicule d'_animus_, l'air celui d'_anima_; le
premier circulant avec toute la rapidit des esprits animaux, la
seconde plus lentement avec les esprits vitaux. _Anima_ serait l'agent
du mouvement; _animus_ l'agent et le principe des actes de la volont.
Les _potes thologiens_ ont senti, par une sorte d'instinct, cette
dernire vrit; et dans les pomes d'Homre ils ont appel l'me
(_animus_), une force _sacre_, une _puissance mystrieuse_, un _dieu
inconnu_. En gnral, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient
quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions  un principe
suprieur, ils disaient _un dieu l'a voulu ainsi_. Ce principe fut
appel par les Latins _mens animi_. Ainsi, dans leur grossiret, ils
pntrrent cette vrit sublime que la thologie naturelle a tablie
par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'picure, _les
ides nous viennent de Dieu_.

Ils ramenaient toutes les fonctions de l'me  trois parties du corps,
_la tte_, _la poitrine_, _le coeur_.  la _tte_, ils rapportaient
toutes les connaissances, et comme elles taient chez eux toutes
d'imagination, ils placrent dans la tte la _mmoire_, dont les
Latins employaient le nom pour dsigner l'_imagination_. Dans le
retour de la barbarie au moyen ge, on disait _imagination_ pour
_gnie_, _esprit_. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle
_uomo fantastico_ pour _uomo d'ingegno_.] En effet, l'imagination
n'est que le rsultat des souvenirs; le _gnie_ ne fait autre chose
que travailler sur les matriaux que lui offre la _mmoire_. Dans ces
premiers temps o l'esprit humain n'avait point tir de l'art
d'crire, de celui de raisonner et de compter, la subtilit qu'il a
aujourd'hui, o la multitude de mots abstraits que nous voyons dans
les langues modernes, ne lui avait pas encore donn ses habitudes
d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans
l'exercice de ces trois belles facults qu'il doit  son union avec le
corps, et qui toutes trois sont relatives  la premire opration de
l'esprit, l'_invention_; il fallait trouver avant de juger, la
_topique_ devait prcder la _critique_, ainsi que nous
l'avons dit page 163. Aussi les _potes thologiens_ dirent que la
_mmoire_ (qu'ils confondaient avec l'_imagination_) tait la _mre
des muses_, c'est--dire des arts.

En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation
importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite
dans la _Mthode_ (_il nous est_ aujourd'hui _difficile de_
comprendre, _impossible d_'imaginer _la manire de penser des premiers
nommes qui fondrent l'humanit paenne_[68]). Leur esprit prcisait,
particularisait toujours, de sorte qu' chaque changement
dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage,  chaque
nouvelle passion un autre cour, une autre me; de l ces expressions
potiques, commandes par une ncessit naturelle plus que par celle
de la mesure, _ora_, _vultus_, _animi_, _pectora_, _corda_, employes
pour leurs singuliers.

[Note 68: Les premiers hommes tant presque ainsi _incapables de
gnraliser_ que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface
entirement la sensation analogue qu'ils ont pu prouver, ils ne
pouvaient _combiner des ides et discourir_. Toutes les penses
(_sentenze_) devaient en consquence tre _particularises_ par celui
qui les pensait, ou plutt qui les _sentait_. Examinons le trait
sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par Catulle:
le pote exprime par une comparaison les transports qu'inspire la
prsence de l'objet aim,

  _Ille mi par esse deo videtur_,
   Celui-l est pour moi gal en bonheur aux dieux mme....

la pense n'atteint pas ici le plus haut degr du sublime, parce que
l'amant ne la _particularise_ point en la restreignant  lui-mme;
c'est au contraire ce que fait Trence, lorsqu'il dit:

  _Vitam deorum adepti sumus_,
   Nous avons atteint la flicit des dieux.

ce sentiment est propre  celui qui parle, le pluriel est pour le
singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun 
plusieurs. Mais le mme pote dans une autre comdie porte le
sentiment au plus haut degr de sublimit en le singularisant et
l'appropriant  celui qui l'prouve,

  _Deus factus sum_, je ne suis plus un homme, mais un Dieu.

Les _penses abstraites_ regardant les gnralits sont du domaine des
philosophes, et les _rflexions sur les passions_ sont d'une _fausse_
et _froide posie_.]

Ils plaaient dans la _poitrine_ le sige de toutes les passions, et
au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans
l'_estomac_ la partie irascible, et la partie concupiscible surtout
dans le _foie_, qui est dfini _le laboratoire du sang_ (_officina_).
Les potes appellent cette partie _prcordia_; ils attachent au foie
de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'tait
entendre d'une manire confuse, que _la concupiscence est la mre de
toutes les passions_, et que _les passions sont dans nos humeurs_.

Ils rapportaient au _coeur_ tous les conseils; les hros roulaient
leurs penses, leurs inquitudes dans leur cour; _agitabant,
versabant, volutabant corde curas_. Ces hommes encore stupides ne
pensaient aux choses qu'ils avaient  faire, que lorsqu'ils taient
agits par les passions. De l les Latins appelaient les sages
_cordati_, les hommes de peu de sens, _vecordes_. Ils disaient
_sententi_, pour _rsolutions_, parce que leurs jugemens n'taient
que le rsultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des _hros_
s'accordaient toujours avec la vrit dans leur _forme_, quoiqu'ils
fussent souvent faux dans leur _matire_.


. II. COROLLAIRE

_Relatif aux descriptions hroques._

Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et tant au contraire
tout imagination, rapportaient _les fonctions externes de l'me aux cinq
sens du corps_, mais considrs dans toute la finesse, dans toute la
force et la vivacit qu'ils avaient alors. Les mots par lesquels ils
exprimrent l'action des sens le prouvent assez: ils disaient pour
entendre, _audire_, comme on dirait _haurire_, puiser, parce que les
oreilles semblent boire l'air, renvoy par les corps qu'il frappe. Ils
disaient pour voir distinctement, _cernere oculis_ (d'o l'italien
_scernere_, _discerner_), mot  mot _sparer par les yeux_, parce que
les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont les trous; de mme
que du crible sortent les jets de poussire qui vont toucher la terre,
ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets ou rayons de
lumire qui vont frapper les objets que nous voyons distinctement; c'est
le _rayon visuel_, devin par les stociens, et dmontr de nos jours
par Descartes. Ils disaient, pour _voir_ en gnral, _usurpare oculis_.
_Tangere_, pour _toucher_ et _drober_, parce qu'en touchant les corps
nous en enlevons, nous en drobons toujours quelque partie. Pour
_odorer_, ils disaient _olfacere_, comme si, en recueillant les odeurs,
nous les faisions nous-mmes; et en cela ils se sont rencontrs avec la
doctrine des cartsiens. Enfin, pour goter, pour juger des saveurs, ils
disaient _sapere_, quoique ce mot s'appliqut proprement aux choses
doues de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cherchaient
dans les choses la saveur qui leur tait propre: de l cette belle
mtaphore de _sapientia_, la sagesse, laquelle tire des choses leur
usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion.

Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donn comme
pour la garde de notre corps des _sens_,  la vrit bien infrieurs 
ceux des brutes, voulut qu' l'poque o l'homme tait tomb dans un
tat de brutalit, il et pour sa conservation les sens les plus
actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent,
lorsque viendrait l'ge de la _rflexion_, et que cette facult
prvoyante protgerait le corps  son tour.

On doit comprendre d'aprs ce qui prcde, pourquoi les _descriptions
hroques_, telles que celles d'Homre, ont tant d'clat, et sont si
frappantes, que tous les potes des ges suivans n'ont pu les imiter,
bien loin de les galer.


. III. COROLLAIRE

_Relatif aux moeurs hroques._

De telles _natures hroques_, animes de tels _sentimens hroques_,
durent crer et conserver des _moeurs_ analogues  celles que nous
allons esquisser.

Les _hros_, rcemment sortis des _gans_, taient au plus
haut degr _grossiers_ et _farouches_, d'un entendement trs born,
d'une vaste imagination, agits des passions les plus violentes; ils
taient ncessairement _barbares_, _orgueilleux_, _difficiles_,
_obstins_ dans leurs rsolutions, et en mme temps trs _mobiles_,
selon les nouveaux objets qui se prsentaient. Ceci n'est point
contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opinitret de
nos paysans, qui cdent  la premire raison que vous leur dites, mais
qui, par faiblesse de rflexion, oublient bien vite le motif qui les
avait frapps, et reviennent  leur premire ide.--Par suite du mme
_dfaut de rflexion_, les _hros_ taient _ouverts_, incapables de
dissimuler leurs impressions, _gnreux_ et _magnanimes_, tels
qu'Homre reprsente Achille, le plus grand de tous les hros grecs.
Aristote part de ces moeurs _hroques_, lorsqu'il veut dans sa
Potique, que le hros de la tragdie ne soit ni parfaitement bon, ni
entirement mchant, mais qu'il offre un mlange de grands vices et de
grandes vertus. En effet, l'_hrosme d'une vertu parfaite_ est une
conception qui appartient  la philosophie et non pas  la posie.

L'_hrosme galant_ des modernes a t imagin par les potes qui
vinrent bien long-temps aprs Homre, soit que l'invention des fables
nouvelles leur appartienne, soit que les moeurs devenant effmines
avec le temps, ils aient altr, et enfin corrompu entirement les
premires fables graves et svres, comme il convenait aux fondateurs
des socits. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait
tant de bruit pour l'enlvement de Brisis, et dont la colre suffit
pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce pome un
sentiment d'amour; Mnlas, qui arme toute la Grce contre Troie pour
reconqurir Hlne, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue
guerre, le moindre signe d'_amoureux tourment_ ou de jalousie.

Tout ce que nous avons dit sur les _penses_, les _descriptions_ et
les _moeurs hroques_, appartient  la DCOUVERTE DU VRITABLE
HOMRE, que nous ferons dans le livre suivant.




CHAPITRE VIII.

DE LA COSMOGRAPHIE POTIQUE.


Les _potes thologiens_, ayant pris pour principes de leur _physique_
les tres diviniss par leur imagination, se firent une _cosmographie_
en harmonie avec cette _physique_. Ils composrent le monde de dieux
du ciel, de l'enfer (_dii superi, inferi_), et de dieux intermdiaires
(qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient
_medioxumi_).

Dans le monde, ce fut le _ciel_ qu'ils contemplrent d'abord. Les
choses du ciel durent tre pour les Grecs les premiers [Grec:
mathmata], _connaissances par excellence_, les premiers [Grec:
thermata], objets _divins de contemplation_. Le mot _contemplation_,
appliqu  ces choses, fut tir par les Latins de ces espaces du ciel
dsigns par les augures pour y observer les prsages, et appels
_templa coeli_.--Le _ciel_ ne fut pas d'abord plus haut pour les
potes, que _le sommet des montagnes_; ainsi les enfans s'imaginent
que les montagnes sont les _colonnes_ qui soutiennent la vote du
ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie
dans leur Coran; de ces _colonnes_, il resta _les deux colonnes
d'Hercule_, qui remplacrent Atlas fatigu de porter le ciel sur ses
paules. _Colonne_ dut venir d'abord de _columen_; ce n'tait que des
_soutiens_, des _tais_ arrondis dans la suite par l'architecture.

La fable des gans faisant la guerre aux dieux et entassant _Ossa sur
Plion_, _Olympe sur Ossa_, doit avoir t trouve depuis Homre. Dans
l'Iliade, les dieux se tiennent toujours _sur la cime du mont Olympe_.
Il suffisait donc que l'Olympe s'croult pour en faire tomber les
dieux. Cette fable, quoique rapporte dans l'Odysse, y est peu
convenable: dans ce pome, l'_enfer_ n'est pas plus profond que la
_foss_ o Ulysse voit les ombres des hros et converse avec elles. Si
l'Homre de l'Odysse avait cette ide borne de l'_enfer_, il devait
concevoir du _ciel_ une ide analogue, une ide conforme  celle que
s'en tait faite l'Homre de l'Iliade.




CHAPITRE IX.

DE L'ASTRONOMIE POTIQUE.


_Dmonstration astronomique, fonde sur des preuves
physico-philologiques, de l'uniformit des principes ci-dessus tablis
chez toutes les nations paennes._

La force indfinie de l'esprit humain se dveloppant de plus en plus,
et la contemplation du ciel, ncessaire pour prendre les augures,
obligeant les peuples  l'observer sans cesse, _le ciel s'leva_ dans
l'opinion des hommes, _et avec lui s'levrent les dieux et les
hros_.

Pour retrouver l'_astronomie potique_, nous ferons usage de _trois
vrits philologiques_: I. L'astronomie naquit chez les Chaldens. II.
Les Phniciens apprirent des Chaldens, et communiqurent aux
gyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'lvation du
ple. III. Les Phniciens, instruits par les mmes Chaldens,
portrent aux Grecs la connaissance des divinits qu'ils plaaient
dans les toiles.--Avec ces trois vrits philologiques s'accordent
_deux principes philosophiques_: le premier est tir de la
nature sociale des peuples; ils _admettent difficilement les dieux
trangers_,  moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degr de
libert religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrme dcadence. Le
second est _physique_; l'erreur de nos yeux nous fait paratre _les
plantes plus grandes que les toiles fixes_.

Ces principes tablis, nous dirons que chez toutes les nations
paennes, de l'Orient, de l'gypte, de la Grce et du Latium,
l'astronomie naquit uniformment d'une croyance vulgaire; _les
plantes paraissant beaucoup plus grandes que les toiles fixes, les
dieux montrent dans les plantes, et les hros furent attachs aux
constellations_. Aussi les Phniciens trouvrent les dieux et les
hros de la Grce et de l'gypte dj prpars  jouer ces deux rles;
et les Grecs,  leur tour, trouvrent dans ceux du Latium la mme
facilit. Les _hros_, et les _hiroglyphes_ qui signifiaient leurs
caractres ou leurs entreprises, furent donc placs dans le _ciel_,
ainsi qu'un grand nombre des _dieux principaux_, et servirent
_l'astronomie des savans_, en donnant des noms aux toiles. Ainsi, en
partant de cette _astronomie vulgaire_, les premiers peuples
crivirent au _ciel_ l'histoire de leurs dieux et de leurs hros......




CHAPITRE X.

DE LA CHRONOLOGIE POTIQUE.


Les _potes thologiens_ donnrent  la _chronologie_ des commencemens
conformes  une telle _astronomie_. Ce _Saturne_, qui chez les Latins
tira son nom _ satis_, des semences, et qui fut appel par les Grecs
[Grec: Kronos] de [Grec: Chronos] _le temps_, doit nous faire
comprendre que les premires nations, toutes composes d'agriculteurs,
commencrent  compter les annes par les rcoltes de froment. C'est
en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production
occupe les agriculteurs toute l'anne. Usant d'abord du langage muet,
ils montrrent autant d'_pis_ ou de _brins de paille_, ou bien encore
firent autant de fois _le geste de moissonner_, qu'ils voulaient
indiquer d'_annes_....

Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espces
d'anachronismes. 1 Temps _vides_ de faits, qui devraient en tre
remplis; tels que l'ge des dieux, dans lequel nous avons trouv les
origines de tout ce qui touche la socit, et que pourtant le savant
Varron place dans ce qu'il appelle le _temps obscur_. 2 Temps _remplis_
de faits, et qui devaient en tre vides, tels que l'ge des hros, o
l'on place tous les vnemens de l'ge des dieux, dans la supposition
que toutes les fables ont t l'invention des potes hroques, et
surtout d'Homre. 3 Temps _unis_, qu'on devait diviser; pendant la vie
du seul Orphe, par exemple, les Grecs, d'abord semblables aux btes
sauvages, atteignent toute la civilisation qu'on trouve chez eux 
l'poque de la guerre de Troie. 4 Temps _diviss_ qui devaient tre
unis; ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques
dans la Sicile et dans l'Italie, plus de trois sicles aprs les courses
errantes des hros qui durent en tre l'occasion.


CANON CHRONOLOGIQUE

_Pour dterminer les commencemens de l'histoire universelle,
antrieurement au rgne de Ninus d'o elle part ordinairement._

     Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des
     enfans de Sem, disperss  travers la vaste fort qui couvrait la
     terre un sicle dans l'Asie orientale, et deux sicles dans le
     reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout
     chez les premires nations paennes, fixe les fondateurs des
     socits dans les lieux o les ont conduits leurs courses
     vagabondes, et alors commence l'ge des dieux qui dure neuf
     sicles. Dtermins dans le choix de leurs premires demeures par
     le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se
     fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premires socits
     s'tablissent dans l'intrieur des terres. Mais vers la fin du
     premier _ge_, les peuples descendent plus prs de la
     mer. Ainsi chez les Latins, il s'coule plus de neuf cents ans
     depuis le _sicle_ d'or du Latium, depuis l'_ge de Saturne_
     jusqu'au temps o Ancus Martius vient sur les bords de la mer
     s'emparer d'Ostie.--L'ge hroque qui vient ensuite, comprend
     deux cents annes pendant lesquelles nous voyons d'abord les
     courses de Minos, l'expdition des Argonautes, la guerre de Troie
     et les longs voyages des hros qui ont dtruit cette ville. C'est
     alors, plus de mille ans aprs le dluge, que Tyr, capitale de la
     Phnicie, descend de l'intrieur des terres sur le rivage, pour
     passer ensuite dans une le voisine. Dj elle est clbre par la
     navigation et par les colonies qu'elle a fondes sur les ctes de
     la Mditerrane et mme au-del du dtroit, avant les temps
     hroques de la Grce.

     Nous avons prouv l'uniformit du dveloppement des nations, en
     montrant comment elles s'accordrent  _lever leurs dieux
     jusqu'aux toiles_, usage que les Phniciens portrent de
     l'Orient en Grce et en gypte. D'aprs cela, les Chaldens
     durent rgner dans l'Orient autant de sicles qu'il s'en coula
     depuis Zoroastre jusqu' Ninus, qui fonda la monarchie
     assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en
     compter depuis Herms Trismgiste jusqu' Ssostris, qui fonda
     aussi en gypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les
     gyptiens, nations mditerranes, durent suivre dans les
     rvolutions de leurs gouvernemens la marche gnrale que nous
     avons indique. Mais les Phniciens, nation maritime, enrichie
     par le commerce, durent s'arrter dans la dmocratie, le premier
     des gouvernemens _humains_. (Voyez le 4e liv.)

     Ainsi par le simple secours de l'intelligence, et sans avoir
     besoin de celui de la mmoire, qui devient inutile lorsque les
     faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune
     que prsentait l'histoire universelle dans ses origines, tant
     pour l'ancienne gypte que pour l'Orient plus ancien encore.

               *       *       *

     De cette manire l'tude du _dveloppement de la civilisation
     humaine_, prte une certitude nouvelle aux _calculs_ de la
     chronologie. Conformment  l'axiome 106, _elle part du point
     mme o commence le sujet qu'elle traite_: elle part de [Grec:
     chronos], _le temps_, ou Saturne, ainsi appel _ satis_, parce
     que l'on comptait les annes par les rcoltes; d'_Uranie_, la
     muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de
     Zoroastre, _contemplateur des astres_, qui rend des oracles
     d'aprs la direction des toiles tombantes. Bientt Saturne monte
     dans la septime sphre, Uranie contemple les plantes et les
     toiles fixes, et les Chaldens favoriss par l'immensit
     de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues,
     en mesurant la cercle que ces astres dcrivent, en leur supposant
     diverses influences sur les corps sublunaires, et mme sur les
     libres volonts de l'homme; sous les noms d'_astronomie_,
     d'_astrologie_ ou de _thologie_ cette science ne fut autre que
     la _divination_. Du ciel les mathmatiques descendirent pour
     mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude
      moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur
     partie principale elles furent nommes avec proprit
     _gomtrie_.

     C'est  tort que les chronologistes ne prennent point leur
     science au point mme o commence le sujet qui lui est propre.
     Ils commencent avec l'anne astronomique, laquelle n'a pu tre
     connue qu'au bout de dix sicles au moins. Cette mthode pouvait
     leur faire connatre les conjonctions et les oppositions qui
     avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les plantes ou les
     constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la
     succession des choses de la terre. Voil ce qui a rendu
     impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voil
     pourquoi l'histoire universelle a tir si peu d'avantages pour
     clairer son origine et sa suite du gnie admirable et de
     l'tonnante rudition de Petau et de Joseph Scaliger.




CHAPITRE XI.

DE LA GOGRAPHIE POTIQUE.


La _gographie potique_, l'autre oeil de l'_histoire fabuleuse_,
n'a pas moins besoin d'tre claircie que la _chronologie potique_.
En consquence d'un de nos axiomes (_les hommes qui veulent expliquer
aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la
vritable ide, les dcrivent en les assimilant  des choses connues
et rapproches_), la _gographie potique_, prise dans ses parties et
dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grce, sous des
proportions resserres. Les Grecs sortant de leur pays pour se
rpandre dans le monde, la gographie alla s'tendant jusqu' ce
qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les
gographes anciens s'accordent  reconnatre une vrit dont ils n'ont
point su faire usage: c'est que _les anciennes nations, migrant dans
des contres trangres et lointaines, donnrent des noms tirs de
leur ancienne patrie, aux cits, aux montagnes et aux fleuves, aux
isthmes et aux dtroits, aux les et aux promontoires_.

C'est dans l'enceinte mme de la Grce que l'on plaa d'abord
la partie _orientale_ appele _Asie_ ou _Inde_, l'_occidentale_
appele _Europe_ ou _Hesprie_, la _septentrionale_, nomme _Thrace_
ou _Scythie_, enfin la _mridionale_, dite _Lybie_ ou _Mauritanie_.
Les parties du _monde_ furent ainsi appeles du nom des parties du
_petit monde de la Grce_, selon la situation des premires
relativement  celle des dernires. Ce qui le prouve, c'est que les
_vents cardinaux_ conservent dans leur gographie les noms qu'ils
durent avoir originairement dans l'intrieur de la Grce.

D'aprs ces principes, la grande pninsule situe  l'orient de la
Grce conserva le nom d'_Asie Mineure_, aprs que le nom d'_Asie_ eut
pass  cette vaste partie _orientale_ du monde, que nous appelons
ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grce, qui tait 
l'_occident_ par rapport  l'Asie, fut appele _Europe_, et ensuite ce
nom s'tendit au grand continent, que limite l'Ocan occidental.--Ils
appelrent d'abord _Hesprie_ la partie _occidentale_ de la Grce, sur
laquelle se levait le soir l'toile _Hesperus_. Ensuite, voyant
l'Italie dans la mme situation, ils la nommrent _Grande Hesprie_.
Enfin, tant parvenus jusqu' l'Espagne, ils la dsignrent comme la
_dernire Hesprie_.--Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler
_Ionie_ la partie de la Grce qui tait _orientale_ relativement 
eux, et la mer qui spare la grande Grce de la Grce proprement dite,
en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la
Grce proprement dite et la Grce Asiatique, fit appeler
_Ionie_, par les habitans de la premire, la partie de l'Asie-Mineure
qui se trouvait  leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en
Italie de Sam, partie du royaume d'Ulysse, situe dans la _premire
Ionie_, plutt que de Samos, situe dans la seconde.]--De la _Thrace
Grecque_ vinrent Mars et Orphe; ce dieu et ce pote thologien ont
videmment une origine grecque. De la _Scythie Grecque_ vint
Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers
d'Orphe. De la mme partie de la Grce sortirent les Hyperborens,
qui fondrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens
que Zamolxis fut _Gte_, et Bacchus _Indien_.--Le nom de _More_, que
le Ploponse conserve jusqu' nos jours, nous prouve assez que
Perse, hros d'une origine videmment grecque, fit ses exploits
clbres dans la _Mauritanie Grecque_; le royaume de Plops ou
Ploponse a l'Achae au nord, comme l'Europe est au nord de
l'Afrique. Hrodote raconte qu'autrefois les _Maures furent blancs_,
ce qu'on ne peut entendre que des _Maures de la Grce_, dont le pays
est appel encore aujourd'hui _la More Blanche_.--Les Grecs avaient
d'abord appel _Ocan_ toute mer d'un aspect sans bornes, et Homre
avait dit que l'le d'ole tait ceinte par l'_Ocan_. Lorsqu'ils
arrivrent  l'_Ocan_ vritable, ils tendirent cette ide troite,
et dsignrent par le nom d'_Ocan_ la mer qui embrasse toute la terre
comme une grande le.[69][70]

[Note 69: _Ces principes de gographie_ peuvent justifier
_Homre_ d'erreurs trs graves qui lui sont imputes  tort. Par
exemple les _Cimmriens_ durent avoir, comme il le dit, des nuits plus
longues que tous les peuples de la _Grce_, parce qu'ils taient
placs dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a recul
l'habitation des _Cimmriens_ jusqu'aux _Palus-Motides_. On disait 
cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient prs des enfers, et les
habitans de _Cumes_, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait
aux enfers, reurent,  cause de cette prtendue analogie de
situation, le nom de _Cimmriens_. Autrement il ne serait point
croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre
lesquels Mercure lui avait donn un prservatif), ft all en un jour
voir l'enfer chez les _Cimmriens des Palus-Motides_, et ft revenu
le mme jour  _Circi_, maintenant le mont Circello, prs de
Cumes.--Les _Lotophages_ et les _Lestrigons_ durent aussi tre voisins
de la Grce.

Les mmes _principes de gographie potique_ peuvent rsoudre de
grandes difficults dans l'_Histoire ancienne de l'Orient_, o l'on
loigne beaucoup vers le _nord_ ou le _midi_ des peuples qui durent
tre placs d'abord dans l'_orient_ mme.

Ce que nous disons de la _Gographie des Grecs_ se reprsente dans
celle des _Latins_. Le _Latium_ dut tre d'abord bien resserr,
puisqu'en deux sicles et demi, Rome, sous ses rois, soumit -peu-prs
_vingt peuples_ sans tendre son empire  plus de _vingt milles_.
L'_Italie_ fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par
la Grande-Grce; ensuite les conqutes des Romains tendirent ce nom 
toute la Pninsule. La _mer d'trurie_ dut tre bien limite
lorsqu'Horatius-Cocls arrtait seul toute l'trurie sur un pont;
ensuite ce nom s'est tendu par les victoires de Rome  toute cette
mer qui baigne la cte infrieure de l'Italie. De mme le _Pont_ o
Jason conduisit les Argonautes, dut tre la terre la plus voisine de
l'Europe, celle qui n'en est spare que par l'troit bassin appel
_Propontide_; cette terre dut donner son nom  la mer du _Pont_, et ce
nom s'tendit  tout le golfe que prsente l'Asie, dans cette partie
de ses rivages o fut depuis le royaume de Mithridates; le pre de
Mde, selon la mme fable, tait n  Chalcis, dans cette ville
grecque de l'Eube qui s'appelle maintenant _Ngrepont_.--La premire
_Crte_ dut tre une le dans cet Archipel o les Cyclades forment une
sorte de _labyrinthe_; c'est de l probablement que Minos allait en
course contre les Athniens; dans la suite, la _Crte_ sortit de la
mer ge pour se fixer dans celle o nous la plaons.

Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette
nation vaine en se rpandant dans le monde, y clbra partout _la
guerre de Troie_ et _les voyages des hros errans_ aprs sa
destruction, des hros grecs, tels que Mnlas, Diomde, Ulysse, et
des hros troyens, tels que Antenor, Capys, ne. Les Grecs ayant
retrouv dans toutes les contres du monde un _caractre de fondateurs
des socits_ analogue  celui de leur _Hercule de Thbes_, ils
placrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre
qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre
chose que de la gloire. Varron compte environ quarante _Hercules_, et
il affirme que celui des Latins s'appelait _Dius Fidius_; les
gyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur _Jupiter
Ammon_ tait le plus ancien des _Jupiter_, et que les _Hercules_ des
autres nations avaient pris leur nom de l'_Hercule gyptien_. Les
Grecs observrent encore qu'il y avait eu partout un _caractre
potique de bergers parlant en vers_; chez eux c'tait _vandre
l'arcadien_; vandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le
_Latium_, o il donna l'hospitalit  l'_Hercule grec_, son
compatriote, et prit pour femme _Carmenta_, ainsi nomme de _carmina_,
_vers_; elle trouva chez les Latins _les lettres_, c'est--dire, les
_formes_ des sons articuls qui sont la _matire_ des vers. Enfin ce
qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs
observrent ces _caractres potiques_ dans le Latium, en mme temps
qu'ils trouvrent leurs _Curtes_ rpandus dans la _Saturnie_,
c'est--dire dans l'ancienne Italie, dans la Crte et dans l'Asie.

Mais comme ces mots et ces ides passrent des _Grecs_ aux _Latins_
dans un temps o les nations, encore trs _sauvages_, taient _fermes
aux trangers_[69-A], nous avons demand plus haut qu'on nous passt
la conjecture suivante: _Il peut avoir exist sur le rivage du Latium
une cit grecque, ensevelie depuis dans les tnbres de l'antiquit,
laquelle aurait donn aux Latins les lettres de l'alphabet._ Tacite
nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables _aux
plus anciennes_ des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins
ont reu l'alphabet grec de ces _Grecs du Latium_, et non de la grande
Grce, encore moins de la Grce proprement dite; car s'il en et t
ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de
Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis _des plus
modernes_, et non pas _des anciennes_.

Les noms d'_Hercule_, d'_vandre_ et d'_ne_ passrent donc de la
Grce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons
_dans les moeurs et le caractre des nations_: 1 les peuples
encore barbares sont attachs aux coutumes de leur pays, mais 
mesure qu'ils commencent  se civiliser, ils prennent du got pour
_les faons de parler des trangers_, comme pour leurs marchandises et
leurs manires; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changrent
leur _Dius Fidius_ pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national
_Medius Fidius_ pour _Mehercule_, _Mecastor_, _Edepol_. 2 La vanit
des nations, nous l'avons souvent rpt, les porte  se donner
l'_illustration d'une origine trangre_, surtout lorsque les
traditions de leurs ges barbares semblent favoriser cette croyance;
ainsi, au moyen ge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fond
par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam rgna en Germanie;
ainsi les Latins mconnurent sans peine leur vritable fondateur, pour
lui substituer _Hercule_, fondateur de la socit chez les Grecs, et
changrent le _caractre de leurs bergers-potes_ pour celui de
l'_Arcadien vandre_. 3 Lorsque les nations remarquent des _choses
trangres_, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur
langue, _elles ont_ ncessairement _recours aux mots des langues
trangres_. 4 Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire
d'un sujet les qualits qui lui sont propres, _nomment les sujets pour
dsigner les qualits_, c'est ce que prouvent d'une manire certaine
plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce
que c'tait que _luxe_; lorsqu'ils l'eurent observ dans les
Tarentins, ils dirent _un Tarentin_ pour _un homme parfum_. Ils ne
savaient ce que c'tait que _stratagme militaire_; lorsqu'ils
l'eurent observ dans les Carthaginois, ils appelrent les stratagmes
_punicas artes_, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient
point l'ide du _faste_; lorsqu'ils le remarqurent dans les Capouans,
ils dirent _supercilium campanicum_, pour _fastueux_, _superbe_. C'est
de cette manire que Numa et Ancus furent _Sabins_; les Sabins tant
remarquables par leur pit, les Romains dirent _Sabin_, faute de
pouvoir exprimer _religieux_. Servius Tullius fut _Grec_ dans le
langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire _habile et
rus_.

Peut-tre doit-on comprendre de cette manire les _Arcadiens
d'vandre_, et les _Phrygiens d'ne_. Comment des _bergers_, qui ne
savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie,
contre toute mditerrane de la Grce, pour tenter une si longue
navigation et pntrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute
tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique,
quelque fondement de vrit..... Ce sont les Grecs qui, chantant par
tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs hros,
_ont fait d'ne le fondateur de la nation romaine_, tandis que, selon
Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il
ne sortit jamais de Troie, et qu'Homre, dont l'autorit a plus de
poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trne  sa
postrit. Cette fable, invente par la vanit des Grecs et adopte
par celle des Romains, ne put natre qu'_au temps de la guerre de
Pyrrhus_, poque  laquelle les Romains commencrent  accueillir ce
qui venait de la Grce.

Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une
cit grecque qui, vaincue par les Romains, fut dtruite en vertu du
droit hroque des nations barbares, que les vaincus furent reus 
Rome dans la classe des plbiens, et que, dans le langage potique,
on appela dans la suite _Arcadiens_ ceux d'entre les vaincus qui
avaient d'abord err dans les forts, _Phrygiens_ ceux qui avaient
err sur mer.]

[Note 69-A: Tite-Live assure qu' l'poque de Servius Tullius, le
nom si clbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone  Rome 
travers tant de nations spares par la diversit de leurs langues et
de leurs moeurs. (_Vico_).]

[Note 70: La _gographie_ comprenant la _nomenclature_ et la
_chorographie_ ou description des lieux, principalement des cits, il
nous reste  la considrer sous ce double aspect pour achever ce que
nous avions  dire de la _sagesse potique_.

Nous avons remarqu plus haut que les _cits hroques_ furent fondes
par la Providence dans des lieux d'une forte position, dsigns par
les Latins, dans la langue sacre de leur ge divin, par le nom
d'_Ara_, ou bien d'_Arces_ (de l, au moyen ge, l'italien _rocche_,
et ensuite _castella_ pour _seigneuries_). Ce nom d'_Ara_ dut
s'tendre  tout le pays dpendant de chaque cit hroque, lequel
s'appelait aussi _Ager_, lorsqu'on le considrait sous le rapport des
limites communes avec les cits trangres, et _territorium_ sous le
rapport de la juridiction de la cit sur les citoyens. Il y a sur ce
sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui o il dcrit
l'_Ara maxima_ d'Hercule  Rome: _Igitur  foro boario, ubi oeneum
bovis simulacrum adspicimus, quia id genus animalium aratro subditur,
sulcus designandi oppidi captus, ut magnam Herculis aram
complecteretur, ara Herculis erat._ Joignez-y le passage curieux o
Salluste parle de la fameuse _Ara_ des frres Philnes, qui servait de
limites  l'empire carthaginois et  la Cyrnaque. Toute l'ancienne
gographie est pleine de semblables _ar_; et pour commencer par
l'Asie, Cellarius observe que toutes les cits de la Syrie prenaient
le nom d'_Are_, avant ou aprs leurs noms particuliers; ce qui faisait
donner  la Syrie elle-mme celui d'_Aramea_ ou _Aramia_. Dans la
Grce, Thse fonda la cit d'Athnes en rigeant le fameux _autel des
malheureux_. Sans doute il comprenait avec raison sous cette
dnomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour chapper
aux rixes continuelles de l'tat bestial, cherchaient un asile dans
les lieux forts occups par les premires socits, faibles qu'ils
taient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la
civilisation assurait dj aux hommes runis par la religion.

Les Grecs prenaient encore [Grec: ara] dans le sens de _voeu_,
_action de dvouer_, parce que les premires victimes _saturni
hosti_, les premiers [Grec: anathmata], _diris devoti_, furent
immols sur les premires _Ar_, dans le sens o nous prenons ce mot.
Ces premires victimes furent les hommes encore sauvages qui osrent
poursuivre sur les terres laboures par les forts, les faibles qui s'y
rfugiaient (_campare_ en italien, du latin _campus_, pour _se
sauver_). Ils y taient consacrs  _Vesta_ et immols. Les Latins en
ont conserv _supplicium_, dans les deux sens de _supplice_ et de
_sacrifice_. En cela la langue grecque rpond  la langue latine:
[Grec: ara], _voeu_, _action de dvouer_ veut dire aussi _noxa_, la
personne ou la chose coupable, et de plus _dir_, les Furies. Les
premiers coupables qu'on dvoua, _prim nox_, taient consacrs aux
Furies, et ensuite sacrifis sur les premires _ar_ dont nous avons
parl. Le mot _hara_ dut signifier chez les anciens Latins, non pas le
lieu o l'on lve les troupeaux, mais la _victime_, d'o vint
certainement _haruspex_, celui qui tire les prsages de l'examen des
entrailles des victimes immoles devant les autels.

D'aprs ce que nous avons vu relativement  l'_Ara maxima_ d'Hercule,
c'est sur une _ara_ semblable  celle de Thse que Romulus dut fonder
Rome, en ouvrant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent
d'un bois sacr, _lucus_, sans faire mention d'un autel, _ara_, lev
dans ce bois  quelque divinit. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en
gnral que les asiles furent le moyen employ d'ordinaire par les
anciens fondateurs des villes, _vetus urbes condentium consilium_, il
nous indique la raison pour laquelle on trouve dans l'ancienne
gographie tant de cits avec le nom d'_Ar_. Nous avons parl de
l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de mme en Europe, particulirement
en Grce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne
en Germanie l'_Ara Ubiorum_. De nos jours on donne ce nom en
Transilvanie  plusieurs cits.

C'est aussi de ce mot _Ara_, prononc et entendu d'une manire si
uniforme par tant de nations spares par les temps, les lieux et les
usages, que les Latins durent tirer le mot _aratrum_, charrue, dont la
courbure se disait _urbs_ (le sens le plus ordinaire de ce mot est
celui de _ville_); du mme mot vinrent enfin _arx_, forteresse,
_arceo_, repousser (_ager arcifinius_, chez les auteurs qui ont crit
_sur les limites des champs_), et _arma_, _arcus_, armes, arc; c'tait
une ide bien sage de faire ainsi consister le courage  arrter et
repousser l'injustice. [Grec: Ars], _Mars_ vint sans doute de la
dfense des _ar_. (_Vico_).]




CONCLUSION DE CE LIVRE.


Nous avons dmontr que la SAGESSE POTIQUE mrite deux magnifiques
loges, dont l'un lui a t constamment attribu. I. C'est elle qui
_fonda l'humanit chez les Gentils_, gloire que la vanit des nations
et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutt enleve. II.
L'autre gloire lui a t attribue jusqu' nous par une tradition
vulgaire; c'est que la _sagesse antique_, par une mme inspiration,
_rendait ses sages galement grands comme philosophes, comme
lgislateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et potes_.
Voil pourquoi elle a t tant regrette; cependant, dans la ralit,
elle ne fit que les _baucher_, tels que nous les avons trouvs dans
les fables; ces germes fconds nous ont laiss voir dans
l'imperfection de sa forme primitive la _science_ de rflexion, la
science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire
en effet que dans les _fables_, _l'instinct_ de l'humanit avait
marqu d'avance les principes de la science moderne, que les
_mditations_ des savans ont depuis claire par des _raisonnemens_,
et rsume dans des _maximes_. Nous pouvons conclure par le principe
dont la dmonstration tait l'objet de ce livre: _Les potes
thologiens furent le sens, les philosophes furent l_'intelligence
_de la sagesse humaine_.




LIVRE TROISIME.

DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.


ARGUMENT.

_Ce livre n'est qu'un appendice du prcdent. C'est une application de
la mthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme, 
celui qu'on a regard comme le fondateur de la civilisation grecque,
et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver:_
1 _qu'Homre n'a pas t philosophe;_ 2 _qu'il a vcu pendant plus
de quatre sicles;_ 3 _que toutes les villes de la Grce ont eu
raison de le revendiquer pour citoyen;_ 4 _qu'il a t, par
consquent, non pas un individu, mais un tre collectif, un_ symbole
du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.


_Chapitre I._ DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON ATTRIBUE  HOMRE.
_La force et l'originalit avec lesquelles il a peint des moeurs
barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses hros. Un
philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si navement de telles
moeurs._


_Chapitre II._ DE LA PATRIE D'HOMRE. _Vico conjecture que l'auteur ou
les auteurs de l'Odysse eurent pour patrie les contres occidentales
de la Grce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque
revendiqua Homre pour citoyen, parce qu'elle reconnaissait
quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odysse._


_Chapitre III._ DU TEMPS O VCUT HOMRE. _Un grand nombre de passages
indiquent des poques de civilisation trs diverses, et portent 
croire que les deux pomes ont t travaills par plusieurs mains, et
continus pendant plusieurs ges._


_Chapitre IV._ POURQUOI LE GNIE D'HOMRE DANS LA POSIE HROQUE NE
PEUT JAMAIS TRE GAL. _C'est que les caractres des hros qu'il a
peints ne se rapportent pas  des tres individuels, mais sont plutt
des symboles populaires de chaque caractre moral. Observations sur la
comdie et la tragdie._


_Chapitres V et VI._ OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES ET PHILOLOGIQUES,
_qui doivent servir  la dcouverte du vritable Homre. La plupart
des observations philosophiques rentrent dans ce qui a t dit au
second livre, sur l'origine de la posie._


_Chapitre VII._ . _I._ DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.--. _II._
_Tout ce qui tait absurde et invraisemblable dans l'Homre que l'on
s'est figur jusqu'ici, devient dans notre Homre convenance et
ncessit._--. _III._ _On doit trouver dans les pomes d'Homre les
deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens,
considr chez les Grecs._


_Appendice._ HISTOIRE RAISONNE DES POTES DRAMATIQUES ET LYRIQUES.
_Trois ges dans la posie lyrique, comme dans la tragdie._




LIVRE TROISIME.

DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.


Avoir dmontr, comme nous l'avons fait dans le livre prcdent, que
la _sagesse potique_ fut la _sagesse vulgaire_ des peuples grecs,
d'abord _potes thologiens_, et ensuite _hroques_, c'est avoir
prouv d'une manire implicite la mme vrit relativement  la
_sagesse d'Homre_. Mais Platon prtend au contraire qu'Homre possda
_la sagesse rflchie_ (_riposta_) _des ges civiliss_; et il a t
suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spcialement par
Plutarque, qui a consacr  ce sujet un livre tout entier. Ce prjug
est trop profondment enracin dans les esprits, pour qu'il ne soit
pas ncessaire d'examiner particulirement _si Homre a jamais t
philosophe_. Longin avait cherch  rsoudre ce problme dans un
ouvrage dont fait mention Diogne Larce dans la vie de Pyrrhon.




CHAPITRE I.

DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUE  HOMRE.


Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'_Homre a d suivre
les sentimens vulgaires_, et par consquent _les moeurs vulgaires de
ses contemporains_ encore barbares; de tels sentimens, de telles
moeurs fournissent  la posie les sujets qui lui sont propres.
Passons-lui donc d'avoir prsent _la force_ comme la mesure de la
grandeur des dieux; laissons Jupiter dmontrer, par la force avec
laquelle il enlverait _la grande chane_ de la fable, qu'il est _le
roi des dieux et des hommes_; laissons _Diomde, second par Minerve,
blesser Vnus et Mars_; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un
pareil systme; laissons Minerve, dans le combat des dieux,
_dpouiller Vnus et frapper Mars d'un coup de pierre_, ce qui peut
faire juger si elle tait la desse de la philosophie dans la croyance
vulgaire; passons encore au pote de nous avoir rappel fidlement
l'usage d'_empoisonner les flches_[71], comme le fait le
hros de l'Odysse, qui va exprs  Ephyre pour y trouver des herbes
vnneuses; l'usage enfin de _ne point ensevelir les ennemis tus dans
les combats_, mais de les laisser _pour tre la pture des chiens et
des vautours_.

[Note 71: Usage barbare dont les nations se seraient constamment
abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont crit sur le droit
des gens, et qui pourtant tait alors pratiqu par ces Grecs auxquels
on attribue la gloire d'avoir rpandu la civilisation dans le monde.
(_Vico_).]

Cependant, la fin de la posie _tant d'adoucir la frocit du
vulgaire_, de l'esprit duquel les potes disposent en matres, _il
n'tait point d'un homme sage_ d'inspirer au vulgaire de l'admiration
pour des _sentimens et des coutumes si barbares_, et de le confirmer
dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait  les
voir si bien peints. _Il n'tait point d'un homme sage_ d'amuser le
peuple _grossier_, de la _grossiret_ des hros et des dieux. Mars,
en combattant Minerve, l'appelle [Grec: kunomua] (_musca canina_);
Minerve donne un coup de poing  Diane; Achille et Agamemnon, le
premier des hros et le roi des rois, se donnent l'pithte de
_chien_, et se traitent comme le feraient  peine des valets de
comdie.

Comment appeler autrement que _sottise_ la prtendue _sagesse_ du
gnral en chef Agamemnon, qui a besoin d'tre forc par Achille 
restituer Chrysis au prtre d'Apollon, son pre, tandis que le dieu,
pour venger Chrysis, ravage l'arme des Grecs par une peste cruelle?
Ensuite le roi des rois, se regardant comme outrag, croit rtablir
son honneur en dployant une _justice_ digne de la _sagesse_
qu'il a montre. Il enlve Brisis  Achille, sans doute afin que ce
hros, _qui portait avec lui le destin de Troie_, s'loigne avec ses
guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector gorge le reste des Grecs que
la peste a pu pargner.... Voil pourtant le pote qu'on a jusqu'ici
regard comme le _fondateur de la civilisation des Grecs_, comme
l'_auteur de la politesse de leurs moeurs_. C'est du rcit que nous
venons de faire qu'il dduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs
sont un tel capitaine, un tel hros! Voil le pote _incomparable dans
la conception des caractres potiques!_ Sans doute il mrite cet
loge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses
caractres les plus sublimes choquent en tout les ides d'un ge
civilis, mais ils sont _pleins de convenance_, si on les rapporte 
la nature _hroque_ des hommes _passionns et irritables_ qu'il a
voulu peindre.

Si Homre est un _sage_, un _philosophe_, que dire de la passion de
ses hros pour le _vin_? Sont-ils affligs, leur consolation c'est de
s'_enivrer_, comme fait particulirement le sage Ulysse. Scaliger
s'indigne de voir toutes ces _comparaisons tires des objets les plus
sauvages, de la nature la plus farouche_. Admettons cependant
qu'Homre a t forc de les choisir ainsi pour se faire mieux
entendre du vulgaire, alors si _farouche_ et si _sauvage_; cependant
le bonheur mme de ces comparaisons, leur mrite incomparable,
n'indique pas certainement un esprit _adouci_ et _humanis
par la philosophie_. Celui en qui les leons des _philosophes_
auraient dvelopp les sentimens de l'_humanit_ et de la _piti_
n'aurait pas eu non plus ce _style si fier et d'un effet si terrible_
avec lequel il dcrit dans toute la varit de leurs accidens, les
plus sanglans _combats_, avec lequel il diversifie de cent manires
bizarres les tableaux de _meurtre_ qui font la sublimit de l'Iliade.
La _constance d'me_ que donne et assure l'tude de la _sagesse
philosophique_ pouvait-elle lui permettre de supposer tant de
_lgret_, tant de _mobilit_ dans les dieux et les hros; de montrer
les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble  un
calme subit; les autres, dans l'accs de la plus violente colre, se
rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au
contraire, navrs de douleur, oubliant tout--coup leurs maux, et
s'abandonnant  la joie,  la premire distraction agrable, comme le
sage Ulysse au banquet d'Alcinos; d'autres enfin, d'abord calmes et
tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur
dplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a
prononce. Ainsi Achille reoit dans sa tente l'infortun Priam, qui
est venu seul pendant la nuit  travers le camp des Grecs,
pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet  sa table, et pour un
mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille
oublie les saintes lois de l'hospitalit, les droits d'une confiance
gnreuse, le respect d  l'ge et au malheur; et dans le transport
d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie.
Le mme Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en
faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les
Grecs massacrs indignement par Hector, que pour venger le
ressentiment particulier que lui inspire contre Pris la mort de
Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlvement de
Brisis; il faut que la belle et malheureuse Polixne soit immole sur
son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres
altres de vengeance.

[Note 72: Au moyen ge, dont l'_Homre toscan_ (Dante) n'a chant
que des _faits rels_, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains
l'oppression dans laquelle ils taient tenus par les nobles, fut
interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie
de Rienzi par un auteur contemporain nous reprsente au naturel les
_moeurs hroques_ de la Grce, telles qu'elles sont peintes dans
Homre. (_Vico_). _Voy._ dans la note du discours le jugement sur
Dante.]

Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut gure comprendre comment _un
esprit grave, un philosophe habitu  combiner ses ides d'une manire
raisonnable_, se serait occup  imaginer ces contes de vieilles, bons
pour amuser les enfans, et dont Homre a rempli l'Odysse.

Ces moeurs _sauvages_ et _grossires_, _fires_ et _farouches_, ces
caractres _draisonnables_ et _draisonnablement obstins_, quoique
souvent _d'une mobilit et d'une lgret puriles_, ne pouvaient
appartenir, comme nous l'avons dmontr (LIVRE II, _Corollaires de la
nature hroque_), qu' des hommes _faibles d'esprit_ comme
des enfans, _dous d'une imagination vive_ comme celle des femmes,
_emports dans leurs passions_ comme les jeunes gens les plus violens.
Il faut donc refuser  Homre toute _sagesse philosophique_.

Voil l'origine des _doutes_ qui nous forcent de rechercher quel fut
le VRITABLE HOMRE.




CHAPITRE II.

DE LA PATRIE D'HOMRE.


Presque toutes les cits de la Grce se disputrent la gloire d'avoir
donn le jour  Homre. Plusieurs auteurs ont mme cherch sa patrie
dans l'Italie, et Lon Allacci (_de Patri Homeri_) s'est donn une
peine inutile pour la dterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point
d'crivain plus ancien qu'Homre, comme Josephe le soutient contre
Appion le grammairien, si les crivains que nous pourrions consulter
ne sont venus que long-temps aprs lui, il faut bien que nous
employions notre _critique mtaphysique_  trouver dans Homre
lui-mme et son sicle et sa patrie, en le considrant moins comme
_auteur de livre_, que comme _auteur_ ou fondateur de _nation_; et en
effet, il a t considr comme le fondateur de la civilisation
grecque.

L'_auteur de l'Odysse_ naquit sans doute dans les parties
occidentales de la Grce, en tirant vers le midi. Un passage prcieux
justifie cette conjecture: Alcinos, roi de l'le des Phaciens,
maintenant Corfou, offre  Ulysse un vaisseau bien quip,
pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets,
_experts dans la marine, seraient en tat, s'il le fallait, de le
conduire jusqu'en Eube_; c'tait, au rapport de ceux que le hasard y
avait conduits, la contre la plus lointaine, la Thul du monde grec
(_ultima Thul_). L'Homre de l'Odysse qui avait une telle ide de
l'Eube, ne fut pas sans doute le mme que celui de l'Iliade, car
l'Eube n'est pas trs loigne de Troie et de l'Asie-Mineure, _o
naquit sans doute le dernier_.

On lit dans Snque, que c'tait une question clbre que dbattaient
les grammairiens grecs, de savoir si _l'Iliade et l'Odysse taient du
mme auteur_.

Si les villes grecques se disputrent l'honneur d'avoir produit
Homre, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odysse
_ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires_. Cette observation
nous servira  _dcouvrir_ le VRITABLE HOMRE.




CHAPITRE III.

DU TEMPS O VCUT HOMRE.


L'ge d'Homre nous est indiqu par les remarques suivantes, tires de
ses pomes:--1. Aux funrailles de Patrocle, Achille donne tous les
_jeux_ que la Grce civilise clbrait  Olympie.--2. L'_art de
fondre_ des bas reliefs et de _graver_ les mtaux tait dj invent,
comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La
_peinture_ n'tait pas encore trouve, ce qui s'explique
naturellement: _l'art du fondeur_ abstrait les superficies, mais il en
conserve une partie par le relief; _l'art du graveur_ ou _ciseleur_ en
fait autant dans un sens oppos; mais la _peinture_ abstrait les
superficies d'une manire absolue; c'est, dans les arts du dessin, le
dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homre ni Mose ne font
mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquit!--3. Les dlicieux
_jardins_ d'Alcinos, la magnificence de son _palais_, la somptuosit
de sa _table_, prouvent que les Grecs admiraient dj le luxe et le
faste.--4. Les Phniciens portaient dj sur les ctes de la
Grce l'_ivoire_, la _pourpre_ et cet _encens_ d'Arabie dont la grotte
de Vnus exhale le parfum; en outre, du lin ou _byssus_ le plus fin,
de riches _vtemens_. Parmi les prsens offerts  Pnlope par ses
amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingnieux travail
ferait honneur au luxe recherch des temps modernes[73].--5. Le char
sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de _cdre_; l'antre de
Calypso en exhala l'agrable odeur. Cette dlicatesse de bon got fut
ignore des Romains aux poques o les Nron et les Hliogabale
aimaient  anantir les choses les plus prcieuses, comme par une
sorte de fureur.--6. Descriptions des _bains_ voluptueux de Circ.--7.
Les _jeunes esclaves_ des amans de Pnlope, avec leur beaut, leurs
grces et leurs blondes chevelures, nous sont reprsents tels que les
recherche la dlicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur
_chevelure_ comme les femmes; Hector et Diomde en font un reproche 
Pris.--9. Homre nous montre toujours ses hros se nourrissant de
_chair rtie_, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande
le moins d'apprt, puisqu'il suffit de braises pour la prparer[74].
Les _viandes bouillies_ ne durent venir qu'ensuite, car elles
exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trpied; Virgile
nourrit ses hros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rtir
avec des broches. Enfin vinrent les _alimens assaisonns_.--Homre
nous prsente comme l'aliment le plus dlicat des hros, _la farine
mle de fromage et de miel_; mais il tire de la _pche_ deux de ses
comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les
habits de l'indigence, demande l'aumne  l'un des amans de Pnlope,
il lui dit que _les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans
des mers abondantes en poissons qui font les dlices des
festins_.--10. Les _hros_ contractent mariage avec des _trangres_;
les _btards succdent_ au trne; observation importante qui
prouverait qu'Homre a paru  l'poque o le _droit hroque_ tombait
en dsutude dans la Grce, pour faire place  la _libert populaire_.

[Note 73:

  . . . . . . [Grec: megan perikallea peplon
  poikilon en d'ar' esan peronai duo kaidecha pasai
  chruseiai, klisin eugnamptois araroiai]. Od. [Grec: Sigma].]

[Note 74: L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains
appelrent toujours _prosficia_ les chairs des victimes rties sur les
autels que l'on partageait entre les convives; dans la suite les
victimes, comme les viandes profanes, furent rties avec des broches.
Lorsqu'Achille reoit Priam  sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite
Patrocle le rtit, prpare la table, et sert le pain dans des
corbeilles; les hros ne clbraient point de banquets qui ne fussent
des sacrifices, o ils taient eux-mmes les prtres. Les Latins en
conservrent _epul_, banquets somptueux, le plus souvent donns par
les grands; _epulum_, repas donn au peuple par la rpublique;
_epulones_, prtres qui prenaient part au repas sacr. Agamemnon tue
lui-mme les deux agneaux dont le sang doit consacrer le trait fait
avec Priam; tant on attachait alors une ide magnifique  une action
qui nous semble maintenant celle d'un boucher! (_Vico_).]

En runissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart
dans l'Odysse, ouvrage de la vieillesse d'Homre au sentiment de
Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'ge d'Homre
_long-temps aprs la guerre de Troie_,  une distance de
quatre sicles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous
pourrions mme le rapprocher encore, car Homre parle de l'gypte, et
l'on dit que Psammtique, dont le rgne est postrieur  celui de
Numa, fut le premier roi d'gypte qui ouvrit cette contre aux Grecs;
mais une foule de passages de l'Odysse montrent que la Grce tait
depuis long-temps ouverte aux marchands phniciens, dont les Grecs
aimaient dj les rcits non moins que les marchandises, -peu-prs
comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il
n'est donc point contradictoire qu'Homre n'ait pas vu l'gypte, et
qu'il raconte tant de choses de l'gypte et de la Lybie, de la
Phnicie et de l'Asie en gnral, de l'Italie et de la Sicile, d'aprs
les rapports que les Phniciens en faisaient aux Grecs.

Il n'est pas si facile d'accorder _cette recherche et cette
dlicatesse dans la manire de vivre_, que nous observions
tout--l'heure, avec les _moeurs sauvages et froces_ qu'il attribue
 ses hros, particulirement dans l'Iliade. Dans l'impuissance
d'accorder ainsi la douceur et la frocit, _ne placidis coeant
immitia_, on est tent de croire que les deux pomes ont t
travaills par plusieurs mains, et continus pendant plusieurs ges.
Nouveau pas que nous faisons dans la _recherche du_ VRITABLE HOMRE.




CHAPITRE IV.

POURQUOI LE GNIE D'HOMRE DANS LA POSIE HROQUE NE PEUT JAMAIS TRE
GAL. OBSERVATIONS SUR LA COMDIE ET LA TRAGDIE.


L'absence _de toute philosophie_ que nous avons remarque dans Homre,
et nos _dcouvertes sur sa patrie et sur l'ge_ o il a vcu, nous
font souponner fortement qu'il pourrait bien n'avoir t qu'_un homme
tout--fait vulgaire_.  l'appui de ce soupon viennent deux
observations.

1. Horace, dans son Art potique, trouve qu'il est trop difficile
d'imaginer de nouveaux _caractres_ aprs Homre, et conseille aux
potes tragiques de les emprunter plutt  l'Iliade (_Rectis iliacum
carmen deducis in actus, Qum si....._). Il n'en est pas de mme pour
la _comdie_: les caractres de la nouvelle comdie  Athnes furent
tous imagins par les potes du temps, auxquels une loi dfendait de
jouer des personnages rels, et ils le furent avec tant de bonheur,
que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supriorit
des Grecs dans la comdie. (Quintilien).

2. Homre, venu si long-temps avant les philosophes, les
critiques et les auteurs d'_Arts potiques_, fut et reste encore _le
plus sublime des potes_ dans le genre le plus sublime, _dans le genre
hroque_; et la _tragdie_ qui naquit aprs fut toute _grossire_
dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore.

La premire de ces difficults et d suffire pour exciter les
recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour
engager tous les matres de l'_art potique_  chercher la raison de
cette diffrence.... Cette raison ne peut se trouver que dans
l'_origine de la posie_ (v. le livre prcdent), et consquemment
dans la _dcouverte des caractres potiques_, qui font toute
l'essence de la posie.

1. L'ancienne comdie prenait des _sujets vritables_ pour les mettre
sur la scne, tels qu'ils taient; ainsi ce misrable Aristophane joua
Socrate sur le thtre, et prpara la ruine du plus vertueux des
Grecs. La _nouvelle comdie peignit les moeurs des ges civiliss_,
dont les philosophes de l'cole de Socrate avaient dj fait l'objet
de leurs mditations; clairs par les _maximes_ dans lesquelles cette
philosophie avait rsum toute la morale, Mnandre et les autres
comiques grecs purent se former des _caractres idaux_, propres 
frapper l'attention du vulgaire, si docile aux _exemples_, tandis
qu'il est si incapable de profiter des _maximes_.

2. La _tragdie_, bien diffrente dans son objet, met sur la scne les
_haines_, les _fureurs_, les _ressentimens_, les _vengeances hroques_,
toutes passions des _natures sublimes_. Les sentimens, le langage, les
actions qui leur sont appropris, ont, par leur violence et leur
atrocit mme, quelque chose de _merveilleux_, et toutes ces choses sont
au plus haut degr _conformes entre elles_, et _uniformes dans leurs
sujets_. Or, ces tableaux passionns ne furent jamais faits avec plus
d'avantage que par les Grecs des _temps hroques_,  la fin desquels
vint Homre..... Aristote dit avec raison dans sa Potique, qu'Homre
est _un pote unique pour les fictions_. C'est que les _caractres
potiques_ dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vrit,
se rapportrent  _ces genres crs par l'imagination_ (_generi
fantastici_), dont nous avons parl dans la _mtaphysique potique_. 
chacun de ces _caractres_ les peuples grecs attachrent toutes les
_ides particulires_ qu'on pouvait y rapporter, en considrant chaque
caractre comme un genre. Au caractre d'Achille, dont la peinture est
le principal sujet de l'Iliade, ils rapportrent toutes les qualits
propres  la _vertu hroque_, les sentimens, les moeurs qui rsultent
de ces qualits, l'irritabilit, la colre implacable, la violence _qui
s'arroge tout par les armes_ (Horace). Dans le caractre d'Ulysse,
principal sujet de l'Odysse, ils firent entrer tous les traits
distinctifs de la _sagesse hroque_, la prudence, la patience, la
dissimulation, la duplicit, la fourberie, cette attention  sauver
l'exactitude du langage, sans gard  la ralit des actions, qui fait
que ceux qui coutent, se trompent eux-mmes. Ils attriburent  ces
deux _caractres_ les actions _particulires_ dont la clbrit pouvait
assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les
ranget dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux _caractres_, ouvrages
d'une nation tout entire, devaient ncessairement prsenter dans leur
conception une heureuse _uniformit_; c'est dans cette _uniformit_,
d'accord avec le sens commun d'une nation entire, que consiste toute la
_convenance_, toute la grce d'une fable. Crs par de si puissantes
imaginations, ces caractres ne pouvaient tre que _sublimes_. De l
deux lois ternelles en posie: d'aprs la premire, le _sublime
potique_ doit toujours avoir quelque chose de _populaire_; en vertu de
la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mmes les _caractres
hroques_, ne peuvent observer leurs contemporains _civiliss_ [et par
consquent si diffrens], sans leur transporter les ides qu'ils
empruntent  ces caractres si renomms.




CHAPITRE V.

OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR  LA DCOUVERTE DU VRITABLE
HOMRE.


1. Rappelons d'abord cet axiome: _Les hommes sont ports naturellement 
consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des
socits auxquelles ils appartiennent._--2. L'_histoire_ naquit d'abord,
ensuite la _posie_. En effet, l'histoire est la simple _nonciation du
vrai_, dont la posie est une _imitation exagre_. Castelvetro a aperu
cette vrit, mais cet ingnieux crivain n'a pas su en profiter pour
trouver la vritable _origine de la posie_; c'est qu'il fallait
combiner ce principe avec le suivant:--3. Les _potes_ ayant
certainement prcd les _historiens vulgaires_, la premire _histoire_
dut tre la _potique_.--4. Les _fables_ furent  leur origine des
rcits vritables et d'un caractre srieux, et ([Grec: mythos] _fable_,
a t dfinie par _vera narratio_). Les fables naquirent, pour la
plupart, _bizarres_, et devinrent successivement _moins appropries_ 
leurs sujets primitifs, _altres, invraisemblables, obscures, d'un
effet choquant_ et surprenant, enfin _incroyables_; voil les sept
sources de la difficult des fables.--5. Nous avons vu dans le second
livre comment Homre reut les fables dj _altres_ et
_corrompues_.--6. Les _caractres potiques_, qui sont l'essence des
_fables_, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes,
incapables d'_abstraire du sujet ses formes et ses proprits_; en
consquence, nous trouvons dans ces _caractres_ une _manire de penser
commande par la nature aux nations entires_,  l'poque de leur plus
profonde barbarie.--C'est le propre des barbares d'agrandir et d'tendre
toujours les _ides particulires_. _Les esprits borns_, dit Aristote
dans sa Morale, _font une maxime_, une rgle gnrale, _de chaque ide
particulire_. La raison doit en tre que l'esprit humain, infini de sa
nature, tant resserr dans la grossiret de ses sens, ne peut exercer
ses facults presque divines qu'en _tendant les ides particulires_
par l'imagination. C'est pour cela peut-tre que dans les potes grecs
et latins les images des dieux et des hros apparaissent toujours plus
grandes que celles des hommes, et qu'aux sicles barbares du moyen ge,
nous voyons dans les tableaux les figures du Pre, de Jsus-Christ et de
la Vierge, d'une grandeur colossale.--7. La _rflexion_, dtourne de
son usage naturel, est _mre du mensonge_ et de la fiction. Les barbares
en sont dpourvus; aussi les premiers potes hroques des Latins
chantrent des histoires vritables, c'est--dire les guerres de Rome.
Quand la barbarie de l'antiquit reparut au moyen ge, les potes
latins de cette poque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne
chantrent que des faits rels. Les romanciers du mme temps
s'imaginaient crire des histoires vritables, et le Boiardo, l'Arioste,
ns dans un sicle clair par la philosophie, tirrent les sujets de
leur pome de la chronique de l'archevque Turpin. C'est par l'effet de
ce _dfaut de rflexion_, qui rend les barbares incapables de _feindre_,
que Dante, tout profond qu'il tait dans la _sagesse philosophique_, a
reprsent dans sa Divine Comdie, des personnages rels et des faits
historiques. Il a donn  son pome le titre de _comdie_, dans le sens
de l'_ancienne comdie_ des Grecs, qui prenait pour sujet des
personnages rels. Dante ressembla sous ce rapport  l'Homre de
l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis
que l'Odysse est toute en rcits. Ptrarque, avec toute sa science, a
pourtant chant dans un pome latin la seconde guerre punique; et dans
ses posies italiennes, les _Triomphes_, o il prend le ton hroque, ne
sont autre chose qu'un _recueil d'histoires_.--Une preuve frappante que
les premires _fables_ furent des _histoires_, c'est que la _satire_
attaquait non-seulement des personnes _relles_, mais les personnes les
plus connues; que la _tragdie_ prenait pour sujets des _personnages de
l'histoire potique_; que l'_ancienne comdie_ jouait sur la scne _des
hommes_ clbres encore _vivans_. Enfin la _nouvelle comdie_, ne 
l'poque o les Grecs taient le plus capables de _rflexion_, _cra_
des personnages tout d'_invention_; de mme, dans l'Italie moderne, la
_nouvelle comdie_ ne reparut qu'au commencement de ce quinzime sicle,
dj si clair. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un
_personnage imaginaire_ pour sujet principal d'une tragdie. Le public
moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opras dont les
sujets sont tragiques, soient _historiques_ pour le fond; et s'il
supporte les _sujets d'invention_ dans la comdie, c'est que ce sont des
aventures particulires qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour
cette raison l'on croit vritables.--8. D'aprs cette explication des
_caractres potiques_, les allgories potiques qui y sont rattaches,
ne doivent avoir qu'un sens relatif  l'_histoire_ des premiers temps de
la Grce.--9. De telles _histoires durent se conserver naturellement
dans la mmoire_ des peuples, en vertu du premier principe observ au
commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considrer
comme reprsentant l'enfance de l'humanit, durent possder  un degr
merveilleux la facult de la _mmoire_, et sans doute il en fut ainsi
par une volont expresse de la Providence; car, au temps d'Homre, et
quelque temps encore aprs lui, l'criture vulgaire n'avait pas encore
t trouve (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les
peuples, qui  cette poque taient pour ainsi dire tout _corps_ sans
_rflexion_, furent tout _sentiment_ pour _sentir_ les particularits,
toute _imagination_ pour les saisir et les agrandir, toute _invention_
pour les rapporter aux genres que l'imagination avait crs (_generi
fantastici_), enfin toute _mmoire_ pour les retenir. Ces facults
appartiennent sans doute  l'esprit, mais tirent du corps leur origine
et leur vigueur. Chez les Latins, _mmoire_ est synonyme d'_imagination_
(_memorabile_, imaginable, dans Trence); ils disent _comminisci_ pour
feindre, imaginer; _commentum_ pour une _fiction_, et en italien
_fantasia_ se prend de mme pour _ingegno_. La _mmoire_ rappelle les
objets, l'_imagination_ en imite et en altre la forme relle, le
_gnie_ ou facult d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme
des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les _potes
thologiens_ ont-ils appel la _mmoire_ la _mre des Muses_.--10. Les
_potes_ furent donc sans doute les premiers _historiens_ des nations.
Ceux qui ont cherch l'_origine de la posie_, depuis Aristote et
Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les _histoires_ des
nations paennes ont des commencemens _fabuleux_.--11. Il est impossible
d'tre -la-fois et au mme degr _pote_ et _mtaphysicien sublimes_.
C'est ce que prouve tout examen de la nature de la posie. La
_mtaphysique_ dtache l'_me_ des _sens_; la _facult potique_ l'y
plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la _mtaphysique_ s'lve aux
_gnralits_, la _facult_ potique descend aux _particularits_.--12.
En posie, l'art est inutile sans la nature: la potique, la critique,
peuvent faire des esprits _cultivs_, mais non pas leur donner de la
_grandeur_; la _dlicatesse_ est un talent pour les petites choses, et
la _grandeur d'esprit_ les ddaigne naturellement. Le torrent imptueux
peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entrane dans son
cours des arbres et des rochers? _Excusons_ donc _les choses basses et
grossires qui se trouvent dans Homre_.--13. Malgr ces dfauts, Homre
n'en est pas moins _le pre, le prince de tous les potes sublimes_.
Aristote trouve qu'il est impossible d'_galer les mensonges potiques
d'Homre_; Horace dit _que ses caractres sont inimitables_; deux loges
qui ont le mme sens.--Il semble s'lever jusqu'au ciel par le _sublime
de la pense_; nous avons expliqu dj ce mrite d'Homre, LIVRE II,
page 225.

Joignez  ces rflexions celles que nous avons faites un peu plus haut
(pages 252-257), et qui prouvent -la-fois combien il est pote, et
_combien peu il est philosophe_.--14. Les _inconvenances_, les
_bizarreries_ qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de
l'impuissance, de la _pauvret de la langue_ qui se formait alors. Le
_langage_ se composait encore d'_images_, de _comparaisons_, faute de
_genres_ et _d'espces qui pussent dfinir les choses avec proprit_;
ce langage tait le produit naturel d'une _ncessit, commune  des
nations entires_.--C'tait encore une _ncessit_ que les premires
nations parlassent _en vers hroques_ (LIVRE II, page 158).--15. De
telles _fables_, de telles _penses_ et de telles _moeurs_, un tel
_langage_ et de tels _vers_ s'appelrent galement _hroques_, furent
_communs  des peuples entiers_, et par consquent _aux individus_
dont se composaient ces peuples.




CHAPITRE VI.

OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT  LA DCOUVERTE DE VRITABLE
HOMRE.


1. Nous avons dj dit plus haut que toutes les anciennes _histoires_
profanes commencent par des _fables_; que les peuples barbares, sans
communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et
les Amricains, conservaient _en vers l'histoire_ de leurs premiers
temps; que l'_histoire romaine_ particulirement fut d'abord crite
par des _potes_, et qu'au moyen ge celle de l'Italie le fut aussi
par des potes latins.--2. Manthon, grand _pontife_ d'gypte, avait
donn  l'_histoire_ des premiers ges de sa nation, crite en
hiroglyphes, l'interprtation d'une sublime _thologie naturelle_;
les _philosophes_ grecs donnrent une explication _philosophique_ aux
_fables_ qui contenaient l'_histoire_ des ges les plus anciens de la
Grce. Nous avons, dans le livre prcdent, tenu une marche
tout--fait contraire: nous avons t aux _fables_ leurs sens
_mystique_ ou _philosophique_ pour leur rendre leur vritable sens
_historique_.--3. Dans l'Odysse, on veut louer quelqu'un d'avoir bien
racont une _histoire_, et l'on dit qu'_il l'a raconte comme un
chanteur_ ou _un musicien_. Ces _chanteurs_ n'taient sans doute
autres que les _rapsodes_, ces hommes du peuple qui savaient
chacun par coeur quelque morceau d'Homre, et conservaient ainsi
dans leur mmoire ses pomes, qui n'taient point encore crits.
(_Voy._ Josephe contre Appion.) Ils allaient isolment de ville en
ville en chantant les vers d'Homre dans les ftes et dans les
foires.--4. D'aprs l'tymologie, les _rapsodes_ (de [Grec:
rhaptein], _coudre_, [Grec: das], _des chants_), ne faisaient que
_coudre_, arranger les _chants_ qu'ils avaient recueillis, sans doute
dans le peuple mme. Le mot _Homre_ prsente dans son tymologie un
sens analogue, [Grec: homou], _ensemble_, [Grec: eirein], _lier_.
[Grec: homros] signifie _rpondant_, parce que le _rpondant lie_
ensemble le crancier et le dbiteur. Cette tymologie, applique 
l'Homre que l'on a conu jusqu'ici, est aussi loigne et aussi
force qu'elle est convenable et facile relativement  notre Homre,
qui _liait_, _composait_, c'est--dire mettait ensemble _les
fables_.--5. _Les Pisistratides divisrent et disposrent les pomes
d'Homre en Iliade et en Odysse._ Ceci doit nous faire entendre que
ces pomes n'taient auparavant qu'un amas confus de traditions
potiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffre le style des
deux pomes.--Les mmes Pisistratides ordonnrent qu' l'avenir ces
pomes _seraient chants par les rapsodes_ dans la fte des
Panathnes (Cicron, _De natur deorum_. Elien).--6. Mais les
Pisistratides furent chasss d'Athnes peu de temps avant que les
Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaant Homre au temps
de Numa, comme nous l'avons fait, les _rapsodes conservrent
long-temps encore ses pomes dans leur mmoire_. Cette tradition te
tout crdit  la prcdente, d'aprs laquelle les pomes d'Homre
auraient t _corrigs, diviss et mis en ordre_ du temps des
Pisistratides. Tout cela et suppos l'criture vulgaire, et si cette
criture et exist ds cette poque, on n'aurait plus eu besoin de
rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces pomes.[75]

[Note 75: Rien n'indique qu'Hsiode qui laissa ses ouvrages crits
ait t appris par coeur, comme Homre, par les rapsodes. Les
chronologistes ont donc pris un soin puril en le plaant trente ans
avant Homre, tandis qu'il dut venir aprs les Pisistratides.

On pourrait cependant attaquer cette opinion en considrant Hsiode
comme un de ces potes cycliques, qui chantrent toute l'_histoire
fabuleuse_ des Grecs, depuis l'origine de leur thogonie jusqu'au
retour d'Ulysse  Itaque, et en les plaant dans la mme classe que
les rapsodes homriques. Ces potes dont le nom vient de [Grec:
kyklos], _cercle_, ne purent tre que des hommes du peuple qui, les
jours de ftes, chantaient les fables  la multitude rassemble en
cercle autour d'eux. On les dsigne ordinairement eux-mmes par
l'pithte de [Grec: kyklioi], [Grec: ekyklioi], et les recueils de
leurs ouvrages par [Grec: kyklos epikos, kyklia ep, poima
enkyklikon], ou simplement [Grec: kyklos]. Hsiode, considr comme
un _pote cyclique_, qui raconte toutes les _fables relatives aux
dieux_ de la Grce, aurait prcd Homre.

Ce que nous disions d'abord d'Hsiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il
laissa des ouvrages considrables crits, non en vers, mais en
_prose_, et par consquent _incapables d'tre retenus par coeur_;
nous le placerons au temps d'Hrodote. (_Vico_).]

Ce qui achve de prouver qu'Homre est _antrieur  l'usage de
l'criture_, c'est qu'_il ne fait mention nulle part des lettres de
l'alphabet_. La lettre crite par Prtus pour perdre Bellrophon, le
fut, dit-il, _par des signes_, [Grec: smata].--7. Aristarque
_corrigea_ les pomes d'Homre, et pourtant, sans parler de
cette foule de _licences_ dans la mesure, on trouve encore dans la
varit de ses dialectes, _ce mlange discordant d'expressions
htrognes_, qui taient sans doute autant d'_idiotismes_ des divers
peuples de la Grce.--8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la
patrie et sur l'ge d'Homre. Longin, ne pouvant dissimuler la grande
_diversit de style_ qui se trouve dans les deux pomes, prtend
qu'_Homre fit l'Iliade lorsqu'il tait jeune encore, et qu'il composa
l'Odysse dans sa vieillesse_. Sans doute la colre d'Achille lui
semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du
prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces
particularits de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux
circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui
doit ter toute confiance  la _Vie d'Homre_ qu'a compose Plutarque,
et  celle qu'on attribue souvent  Hrodote, et dans laquelle
l'auteur a rempli un volume de tant de dtails minutieux et de tant de
belles aventures.--9. La tradition veut qu'Homre ait t _aveugle_,
et qu'il ait tir de l son nom (c'tait le sens d'[Grec: Omros]
dans le dialecte ionien). Homre lui-mme nous reprsente _toujours
aveugles_ les potes qui chantent  la table des grands; c'est un
_aveugle_ qui parat au banquet d'Alcinos et  celui des amans de
Pnlope.--_Les aveugles ont une mmoire tonnante._--Enfin, selon la
mme tradition, Homre tait _pauvre, et allait dans les marchs de la
Grce en chantant ses pomes_.




CHAPITRE VII.


. I. DCOUVERTE DU VRITABLE HOMRE.

Ces observations philosophiques et philologiques nous portent  croire
qu'il en est d'_Homre_ comme de la _guerre de Troie_, qui fournit 
l'histoire une fameuse poque chronologique, et dont cependant les
plus sages critiques rvoquent en doute la ralit. Certainement, s'il
ne restait pas plus de traces d'_Homre_ que de la _guerre de Troie_,
nous ne pourrions y voir, aprs tant de difficults, qu'_un tre
idal_, et non pas un homme. Mais _ces deux pomes_ qui nous sont
parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu' demi, et de
dire qu'_Homre a t l'idal ou le_ caractre hroque _du peuple de
la Grce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux_.


. II. _Tout ce qui tait absurde et invraisemblable dans l'Homre que
l'on s'est figur jusqu'ici, devient dans notre Homre convenance et
ncessit._

--1. D'abord l'incertitude de la _patrie_ d'Homre nous oblige de dire
que si les peuples de la Grce se disputrent l'honneur de lui avoir
donn le jour, et le revendiqurent tous pour concitoyen,
c'est qu'ils _taient eux-mmes Homre_.--S'il y a une telle diversit
d'opinion sur l'poque o il a vcu, c'est qu'il vcut en effet dans
la bouche et dans la mmoire des mmes peuples, depuis la guerre de
Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante
ans.--2. La _ccit_, la _pauvret_ d'Homre furent celles des
rapsodes, qui, tant aveugles (d'o leur venait le nom d'[Grec:
homroi]), avaient une plus forte mmoire. C'taient de pauvres gens
qui gagnaient leur vie  chanter par les villes les _pomes
homriques_, dont ils taient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient
partie des peuples qui y avaient consign leur histoire.--3. De cette
manire, Homre composa l'Iliade _dans sa jeunesse_, c'est--dire dans
celle de la Grce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions
sublimes, d'orgueil, de colre et de vengeance. Ces sentimens sont
ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la gnrosit; elle
devait admirer Achille, le _hros de la force_. Homre dj _vieux_
composa l'Odysse, lorsque les passions des Grecs commenaient  tre
refroidies par la rflexion, mre de la prudence. La Grce devait
alors admirer Ulysse, le _hros de la sagesse_. Au temps de la
jeunesse d'Homre, la fiert d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie
d'Achille plaisaient aux peuples de la Grce. Lors de sa vieillesse,
ils aimaient dj le luxe d'Alcinos, les dlices de Calypso, les
volupts de Circ, les chants des Sirnes et les amusemens des amans
de Pnlope. Comment en effet rapporter au mme ge des
moeurs absolument opposes? Cette difficult a tellement frapp
Platon, que, ne sachant comment la rsoudre, il prtend que dans les
divins transports de l'enthousiasme potique, Homre put voir dans
l'avenir ces moeurs effmines et dissolues. Mais n'est-ce pas
attribuer le comble de l'imprudence  celui qu'il nous prsente comme
le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles
moeurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner  les imiter?
Convenons plutt que l'auteur de l'Iliade dut prcder de long-temps
celui de l'Odysse; que le premier, originaire du nord-est de la
Grce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et
que l'autre, n du ct de l'Orient et du Midi, clbre Ulysse qui
rgnait dans ces contres.--4. Le caractre individuel d'Homre,
disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve
justifi de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et
particulirement de la bassesse des penses, de la grossiret des
moeurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences
de versification, de la varit des dialectes qu'il emploie; enfin
d'avoir lev les hommes  la grandeur des dieux, et fait descendre
les dieux au caractre d'hommes. Longin n'ose dfendre de telles
fables qu'en les expliquant par des allgories philosophiques; c'est
dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent
assurer  Homre la gloire d'avoir fond la civilisation
grecque.--Toutes ces imperfections de la posie homrique que l'on a
tant critiques rpondent  autant de caractres des peuples
grecs eux-mmes.--5. Nous assurons  Homre le privilge d'avoir eu
seul la puissance d'inventer les _mensonges potiques_ (Aristote),
_les caractres hroques_ (Horace); le privilge d'une incomparable
loquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de
morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin
le mrite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces
qualits appartenaient  l'ge hroque de la Grce. C'est le gnie de
cet ge qui fit d'Homre un _pote_ incomparable. Dans un temps o la
mmoire et l'imagination taient pleines de force, o la puissance
d'invention tait si grande, il ne pouvait tre _philosophe_. Aussi ni
la philosophie, ni la potique ou la critique, qui vinrent plus tard,
n'ont pu jamais faire un pote qui approcht seulement d'Homre.--6.
Grces  notre dcouverte, Homre est assur dsormais des trois
titres immortels qui lui ont t donns, d'avoir t le _fondateur de
la civilisation grecque_, le _pre de tous les autres potes_, et la
_source des diverses philosophies_ de la Grce. Aucun de ces trois
titres ne convenait  Homre, tel qu'on se l'tait figur jusqu'ici.
Il ne pouvait tre regard comme le _fondateur de la civilisation
grecque_, puisque, ds l'poque de Deucalion et Pyrrha, elle avait t
fonde avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons
dmontr en traitant de la _sagesse potique_ qui fut le principe de
cette civilisation. Il ne pouvait tre regard comme le _pre
des potes_, puisqu'avant lui avaient fleuri les _potes thologiens_,
tels qu'Orphe, Amphion, Linus et Muse; les chronologistes y joignent
Hsiode en le plaant trente ans avant Homre. Il fut mme devanc par
plusieurs potes hroques, au rapport de Cicron (Brutus); Eusbe les
nomme dans sa _prparation vanglique_; ce sont Philamon, Thmiride,
Dmodocus, pimnide, Ariste, etc.--Enfin, on ne pouvait voir en lui
la _source des diverses philosophies_ de la Grce, puisque nous avons
dmontr dans le second Livre que les philosophes ne trouvrent point
leurs doctrines dans les fables homriques, mais qu'ils les y
rattachrent. La _sagesse potique_ avec ses fables fournit seulement
aux philosophes l'occasion de mditer les plus hautes vrits de la
mtaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilit de
les expliquer.


. III. _On doit trouver dans les pomes d'Homre les deux principales
sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considr chez
les Grecs._

Aux loges que nous venons de donner  Homre, ajoutons celui d'avoir
t le _plus ancien historien du paganisme_, qui nous soit parvenu.
Ses pomes sont comme _deux grands trsors o se trouvent conserves
les moeurs des premiers ges de la Grce_. Mais le destin des
_pomes d'Homre_ a t le mme que celui des _lois des douze tables_.
On a rapport ces lois au lgislateur d'Athnes, d'o elles seraient
passes  Rome, et l'on n'y a point vu l'_histoire du droit
naturel des peuples hroques du Latium_; on a cru que les _pomes
d'Homre_ taient la cration du rare gnie d'un individu, et l'on n'y
a pu dcouvrir l'_histoire du droit naturel des peuples hroques de
la Grce_.




APPENDICE.

_Histoire raisonne des potes dramatiques et lyriques._

     Nous avons dj montr qu'antrieurement  Homre il y avait eu
     trois ges de potes: celui des _potes thologiens_, dans les
     chants desquels les fables taient encore des histoires
     vritables et d'un caractre svre; celui des _potes
     hroques_, qui altrrent et corrompirent ces fables; enfin
     l'_ge d'Homre_, qui les reut altres et corrompues.
     Maintenant la mme _critique mtaphysique_ peut, en nous montrant
     la cours d'ides que suivirent les anciens peuples, jeter un jour
     tout nouveau sur l'_histoire des potes dramatiques et lyriques_.

     Cette histoire a t traite par les philologues avec bien de
     l'obscurit et de la confusion. Ils placent parmi les _lyriques_
     Amphion de Mthymne, pote trs ancien des temps hroques. Ils
     disent qu'il trouva le _dityrambe_, et aussi le _choeur_; qu'il
     introduisit des _satyres_ qui chantaient des vers; que le
     _dityrambe_ tait un _choeur_ qui dansait en rond, en chantant
     des vers en l'honneur de Bacchus.  les entendre, le temps des
     _potes lyriques_ vit aussi fleurir des _potes tragiques_
     distingus, et Diogne Larce assure que la premire tragdie fut
     reprsente par le _choeur_ seulement. Ils disent encore
     qu'Eschyle fut le premier pote tragique, et Pausanias raconte
     qu'il reut de Bacchus l'ordre d'crire des tragdies; d'un autre
     ct, Horace qui dans son art potique commence  traiter de la
     tragdie en parlant de la satyre, en attribue l'invention 
     Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la premire satire
     sur des tombereaux. Aprs serait venu Sophocle, que Palmon a
     proclam l'_Homre des tragiques_; enfin la carrire et t
     ferme par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par
     excellence, [Grec: tragiktatos]. Ils placent dans le mme ge
     Aristophane, premier auteur de la _vieille comdie_, dont les
     _nues_ perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route
     de la nouvelle comdie que Mnandre suivit plus tard.

     Pour rsoudre ces difficults, il faut reconnatre qu'il y eut
     deux sortes de _potes tragiques_, et autant de _lyriques_. Les
     anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en
     l'honneur des dieux, analogues  ceux que l'on attribue
      Homre, et crits aussi en vers hroques. Chez les Latins les
     premiers potes furent les auteurs des vers saliens, sorte
     d'hymnes chants dans les ftes des dieux par les prtres
     saliens. Ce dernier mot vient peut tre de _salire_, _saltare_
     danser, de mme que chez les Grecs le premier choeur avait t
     une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les
     hommes des premiers sicles qui taient essentiellement
     religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen ge, les
     prtres qui seuls alors taient lettrs, ne composrent d'autres
     posies que des hymnes.

     Lorsque l'ge hroque succda  l'ge divin, on n'admira, on ne
     clbra que les exploits des hros. Alors parurent les potes
     lyriques semblables  l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur
     sa lyre les _louanges des hros gui ne sont plus_[76]. Les
     nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait _melici_, ceux qui
     crivirent ce genre de vers que nous appelons _arie per musica_;
     le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir
     aprs l'iambique, qui lui-mme, ainsi que nous l'avons vu,
     succda  l'hroque. Pindare vint au temps o la vertu grecque
     clatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un
     peuple admirateur; l chantaient les potes lyriques. De mme
     Horace parut  l'poque de la plus haute splendeur de Rome; et
     chez les Italiens ce genre de posie n'a t connu qu' l'poque
     o les moeurs se sont adoucies et amollies.

[Note 76: Amphion dut appartenir  cette classe. Il fut en outre
l'inventeur du dithyrambe, premire bauche de la tragdie crite en
vers hroques (nous avons dmontr que ce vers fut le premier chez
les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait t la premire
satire; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace
commence  traiter de la tragdie. (_Vico_).]

     Quant aux _tragiques_ et aux _comiques_, on peut tracer ainsi la
     route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties
     diffrentes de la Grce, inventrent pendant la saison des
     vendanges[77] la _satire_, ou tragdie antique joue par des
     satyres. Dans cet ge de grossiret, le premier dguisement
     consista  se couvrir de peaux de chvres[78] les jambes et les
     cuisses,  se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et 
     s'armer le front de cornes[79]. La tragdie dut commencer par un
     choeur de satyres; et la satire conserva pour caractre
     originaire la licence des injures et des insultes, _villanie_,
     parce que les villageois grossirement dguiss se tenaient sur
     les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la
     libert de dire de l toute sorte d'injures aux honntes gens,
     comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la _Campanie_
     appele proverbialement _le sjour de Bacchus_. Le mot _satyre_
     signifiaient originairement en latin, _mets composs de divers
     alimens_ (_Festus_).[80] Dans la satire dramatique, on voyait
     paratre, selon Horace, divers genres de personnages, hros et
     dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle
     resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers.

[Note 77: Il peut tre vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la
vendange, ait command  Eschyle de composer des tragdies. (_Vico_).]

[Note 78: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragdie a tir son
nom de ce genre de dguisement, plutt que du bouc [Grec: Tragos],
qu'on donnait en prix au vainqueur. (_Vico_).]

[Note 79: C'est de l peut-tre que chez nous les vendangeurs sont
encore appels vulgairement cornuti. (_Vico_).]

[Note 80: _Lex per satyram_ signifiait une loi qui comprenait des
matires diverses. (_Vico_).]

     Grces au gnie d'Eschyle, la _tragdie_ antique fit place  la
     tragdie moyenne, et les choeurs de satyre aux choeurs
     d'hommes. La _tragdie moyenne_ dut tre l'origine de la _vieille
     comdie_, dans laquelle les grands personnages taient traduits
     sur la scne; et voil pourquoi le choeur s'y plaait
     naturellement. Ensuite vint Sophocle et aprs lui Euripide qui
     nous laissrent _la tragdie nouvelle_, dans le mme temps o la
     _vieille comdie_ finissait avec Aristophane. Mnandre fut le
     pre de la _comdie nouvelle_, dont les personnages sont de
     simples particuliers, et en mme temps imaginaires; c'est
     prcisment parce qu'ils sont pris dans une condition prive,
     qu'ils pouvaient passer pour rels sans l'tre en effet. Ds-lors
     on ne devait plus placer le choeur dans la comdie; le
     choeur est un _public_ qui raisonne, et qui ne raisonne que de
     choses _publiques_.




LIVRE QUATRIME.

DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.


ARGUMENT.

_L'auteur rcapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant
quelques dveloppemens. Dans ses recherches philosophiques sur la_
sagesse potique, _on a vu ses opinions sur l'ge des_ dieux _et sur
celui des_ hros. _Il les prsente ici sous une forme toute
historique, il ajoute l'indication gnrale des caractres de l'ge
des_ hommes, _et trace ainsi une esquisse complte de l'_histoire
idale _indique dans les axiomes._


_Chapitre I._ INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE
DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENS.--. _I. Introduction._--. _II.
Nature divine, potique ou cratrice, hroque, humaine et
intelligente._--. _III. Moeurs religieuses, violentes, rgles par
le devoir._--. _IV. Droits divin, hroque, humain._--. _V.
Gouvernemens thocratique, aristocratique, dmocratique ou
monarchique._


_Chapitre II._ TROIS ESPCES DE LANGUES ET DE CARACTRES.--_Langues et
caractres hiroglyphiques, symboliques et emblmatiques, vulgaires._


_Chapitre III._ TROIS ESPCES DU JURISPRUDENCE, D'AUTORIT, DE
RAISON.--_Corollaires relatifs  la politique et au droit des
Romains_.--. _I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la
divination; jurisprudence hroque ou aristocratique, attache
rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la rgle est
l'quit naturelle._--. _II. Autorit dans le sens de proprit;
autorit de tutle; autorit de conseil._--. _III. Raison divine,
connue par les auspices; raison d'tat; raison populaire, d'accord
avec l'quit naturelle._--. _IV. Corollaire relatif  la sagesse
politique des anciens Romains._--. _V. Corollaire relatif 
l'histoire fondamentale du droit romain._


_Chapitre IV._ TROIS ESPCES DE JUGEMENS.--. _I. Jugemens divins et
duels. Ce droit imparfait fut ncessaire au repos des nations. Il en
est de mme des jugemens hroques, rigoureusement conformes aux
formules consacres. Jugemens humains, ou discrtionnaires._--. _II.
Trois priodes dans l'histoire des moeurs et de la jurisprudence_
(sect temporum).


_Chapitre V._ AUTRES PREUVES _tires des caractres propres aux
aristocraties hroques._--. _I. De la garde et conservation des
limites._--. _II. De la conservation et distinction des ordres
politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives
prohibaient les mariages entre les nobles et les plbiens. On a mal
entendu les_ connubia _patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi
les empereurs romains favorisrent la confusion des ordres._--.
_III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins svre
selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains  leur
ancienne lgislation fut une des principales causes de leur grandeur._


_Chapitre VI._--. _I._ AUTRES PREUVES _tires de la manire dont
chaque tat nouveau de la socit se combine avec le gouvernement de
l'tat prcdent. La dmocratie conserve quelque chose de l'tat
aristocratique qui a prcd, etc._--. _II. C'est une loi naturelle
que les nations terminent leur carrire politique par la
monarchie._--. _III. Rfutation de Bodin, qui veut que les
gouvernemens aient t d'abord monarchiques, en dernier lieu
aristocratiques._


_Chapitre VII._--. _I._ DERNIRES PREUVES.--. _II. Corollaire: que
l'ancien droit romain  son premier ge fut un pome srieux, et
l'ancienne jurisprudence une posie svre, dans laquelle on trouve la
premire bauche de la mtaphysique lgale. Les formules antiques
taient des espces de drames. Les jurisconsultes ont remarqu
l'indivisibilit des droits, mais non pas leur ternit._

Note. _Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la
lgislation._




LIVRE QUATRIME.

DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.




CHAPITRE I.

INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE DROITS
NATURELS, DE GOUVERNEMENS.


. I. _Introduction_.

Nous avons au livre premier tabli les _principes_ de la Science
nouvelle; au livre second, nous avons recherch et dcouvert dans la
_sagesse potique l'origine de toutes les choses divines et humaines_
que nous prsente l'histoire du paganisme; au troisime, nous avons
trouv que les _pomes d'Homre_ taient pour l'histoire de la Grce,
comme les lois des douze tables pour celle du Latium, _un trsor de
faits relatifs au droit naturel des gens_. Maintenant, clairs sur
tant de points par la philosophie et par la philologie, nous allons
dans ce quatrime livre esquisser l'_histoire idale_ indique dans
les axiomes, et exposer _la marche que suivent ternellement les
nations_. Nous les montrerons, malgr la varit infinie de leurs
moeurs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des TROIS GES,
_divin, hroque et humain_.

Dans cet ordre immuable, qui nous offre un troit
enchanement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de
_natures_ desquelles drivent trois sortes de _moeurs_; de ces
moeurs elles-mmes dcoulent trois espces de _droits naturels_ qui
donnent lieu  autant de _gouvernemens_. Pour que les hommes dj
entrs dans la socit pussent se communiquer les moeurs, droits et
gouvernemens dont nous venons de parler, il se forma trois sortes de
_langues_ et de _caractres_. Aux trois ges rpondirent encore trois
espces de _jurisprudences_ appuyes d'autant d'_autorits_ et de
_raisons_ diverses, donnant lieu  autant d'espces de _jugemens_, et
suivies dans trois _priodes_ (_sect temporum_). Ces trois _units
d'espces_ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se
rassemblent elles-mmes dans une _unit gnrale_, celle de _la
religion honorant une Providence_; c'est l l'_unit d'esprit_ qui
donne la _forme_ et la _vie_ au monde social.

Nous avons dj trait sparment de toutes ces choses dans plusieurs
endroits de cet ouvrage; nous montrerons ici l'ordre qu'elles suivent
dans le cours des affaires humaines.


. II. _Trois espces de natures._

Matrise par les illusions de l'imagination, facult d'autant plus
forte que le raisonnement est plus faible, la premire nature fut
_potique_ ou _cratrice_. Qu'on nous permette de l'appeler _divine_;
elle anima en effet et divinisa les tres matriels selon
l'ide qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des
_potes-thologiens_, les plus anciens sages du paganisme, car toutes
les socits paennes eurent chacune pour base sa croyance en ses
dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes tait
_farouche_ et _barbare_; mais la mme erreur de leur imagination leur
inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'taient faits
eux-mmes, et la religion commenait  dompter leur farouche
indpendance. (_Voy._ l'axiome 31.)

La seconde nature fut _hroque_; les hros se l'attribuaient
eux-mmes, comme un privilge de leur divine origine. Rapportant tout
 l'action des dieux, ils se tenaient pour _fils de Jupiter_;
c'est--dire pour engendrs sous les auspices de Jupiter, et ce
n'tait pas sans raison, qu'ils se regardaient comme suprieurs par
cette noblesse naturelle  ceux qui pour chapper aux querelles sans
cesse renouveles par la promiscuit infme de l'tat bestial se
rfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans
dieux, taient regards par les hros comme de vils animaux.

Le troisime ge fut celui de la nature _humaine intelligente_, et par
cela mme _modre_, _bienveillante et raisonnable_; elle reconnat
pour lois la conscience, la raison, le devoir.


. III. _Trois sortes de moeurs._

Les premires moeurs eurent ce caractre de _pit_ et de
_religion_ que l'on attribue  Deucalion et Pyrrha,  peine
chapps aux eaux du dluge.--Les secondes furent celles d'hommes
_irritables et susceptibles sur le point d'honneur_, tels qu'on nous
reprsente Achille.--Les troisimes furent _rgles par le devoir_;
elles appartiennent  l'poque o l'on fait consister l'honneur dans
l'accomplissement des devoirs civils.


. IV. _Trois espces de droits naturels._

_Droit divin._ Les hommes voyant en toutes choses les dieux ou
l'action des dieux, se regardaient, eux et tout ce qui leur
appartenait, comme dpendant immdiatement de la divinit.

_Droit hroque_, ou droit de la force, mais de la force matrise
d'avance par la religion qui seule peut la contenir dans le devoir,
lorsque les lois humaines n'existent pas encore, ou sont impuissantes
pour la rprimer. La Providence voulut que les premiers peuples
naturellement fiers et froces trouvassent dans leur croyance
religieuse un motif de se soumettre  la force, et qu'incapables
encore de raison, ils jugeassent du droit par le succs, de la raison
par la fortune; c'tait pour prvoir les vnemens que la fortune
amnerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est
le droit d'Achille, qui place toute raison  la pointe de son glaive.

En troisime lieu vint le _droit humain_, dict par la raison humaine
entirement dveloppe.


. V. _Trois espces de gouvernemens._

_Gouvernemens divins_, ou _thocraties_. Sous ces gouvernemens, les
hommes croyaient que toute chose tait commande par les dieux. Ce fut
l'ge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous
fasse connatre.

_Gouvernemens hroques_ ou _aristocratiques_. Le mot _aristocrates_
rpond en latin  _optimates_, pris pour _les plus forts_ (_ops_,
puissance); il rpond en grec  _Hraclides_, c'est--dire, issus
d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces _Hraclides_ furent
rpandus dans toute l'ancienne Grce, et il en resta toujours 
Sparte. Il en est de mme des _curtes_ que les Grecs retrouvrent
dans l'ancienne Italie ou _Saturnie_, dans la Crte et dans l'Asie.
Ces _curtes_ furent  Rome les _quirites_, ou citoyens investis du
caractre sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux
assembles publiques.

_Gouvernemens humains_, dans lesquels l'galit de la nature
intelligente, caractre propre de l'humanit se retrouve dans
l'galit civile et politique. Alors tous les citoyens naissent
libres, soit qu'ils jouissent d'un gouvernement populaire dans lequel
la totalit ou la majorit des citoyens constitue la force lgitime de
la cit, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des
mmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'lve
au-dessus des citoyens par une distinction purement civile.




CHAPITRE II.

TROIS ESPCES DE LANGUES ET DE CARACTRES.


. I. _Trois espces de langues_.

_Langue divine mentale_, dont les signes sont des crmonies sacres,
des actes muets de religion. Le droit romain en conserva ses _acta
legitima_, qui accompagnaient toutes les transactions civiles. Une
telle langue convient aux religions pour la raison que nous avons dj
dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'tre rvres que _raisonnes_.
Cette langue fut ncessaire aux premiers ges, o les hommes ne
pouvaient encore articuler.

La seconde _langue_ fut celle _des signes hroques_; c'est le
_langage des armes_, pour ainsi parler; et il est rest celui de la
discipline militaire.

La troisime est le _langage articul_, que parlent aujourd'hui toutes
les nations.


. II. _Trois espces de caractres._

_Caractres divins_, proprement _hiroglyphes_. Nous avons prouv qu'
leur premier ge, toutes les nations se servirent de tels caractres.
 Jupiter on rapporta tout ce qui regardait les auspices;  Junon
tout ce qui tait relatif aux mariages. En effet _c'est une
proprit inne de l'me humaine d'aimer l'uniformit_; lorsqu'elle
est encore incapable de trouver par l'_abstraction_ des expressions
gnrales, elle y supple par l'_imagination_; elle choisit certaines
images, certains modles, auxquels elle rapporte toutes les espces
particulires qui appartiennent  chaque genre; ce sont pour emprunter
le langage de l'cole, des _universaux potiques_.

_Caractres hroques_, analogues aux prcdens. C'taient encore des
_universaux potiques_ qui servaient  dsigner les diverses espces
d'objets qui occupaient l'esprit des hros; ils attribuaient  Achille
tous les exploits des guerriers vaillans,  Ulysse tous les conseils
des sages.[81]

[Note 81: Lorsque l'esprit humain s'habitua  abstraire les
_formes_ et les _proprits_ des _sujets_, ces _universaux potiques_,
ces genres crs par l'imagination (_generi fantastici_), firent place
 ceux que la raison cra (_generi intelligibili_), c'est alors que
vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs de la
nouvelle comdie, dont l'poque est pour la Grce celle de la plus
haute civilisation, prirent des philosophes l'ide de ces derniers
genres et les personnifirent dans leurs comdies. (_Vico_).]

Les _caractres vulgaires_ parurent avec les _langues vulgaires_. Les
langues vulgaires se composent de paroles qui sont comme des genres
relativement aux expressions particulires dont se composaient les
langues hroques[82]. Les lettres remplacrent aussi les hiroglyphes
d'une manire plus simple et plus gnrale;  cent vingt mille
caractres hiroglyphiques, que les Chinois emploient encore
aujourd'hui, on substitua les lettres si peu nombreuses de
l'alphabet.

[Note 82: Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase
hroque, _le sang me bout dans le coeur_, fut rsume dans la
langue vulgaire par ce mot abstrait et gnral, _je suis en colre_.
(_Vico_).]

Ces langues, ces lettres peuvent tre appeles _vulgaires_, puisque le
vulgaire a sur elles une sorte de souverainet. Le pouvoir absolu du
peuple sur les langues s'tend sous un rapport  la lgislation: le
peuple donne aux lois le sens qui lui plat, et il faut, bon gr
malgr, que les puissans en viennent  observer les lois dans le sens
qu'y attache le peuple. Les monarques ne peuvent ter aux peuples
cette souverainet sur les langues; mais elle est utile  leur
puissance mme. Les grands sont obligs d'observer les lois par
lesquelles les rois fondent la monarchie, dans le sens ordinairement
favorable  l'autorit royale que le peuple donne  ces lois. C'est
une des raisons qui montrent que la dmocratie prcde ncessairement
la monarchie.[83]

[Note 83: Voyez dans Tacite comment la monarchie s'tablit  Rome
 la faveur des titres rpublicains que privent les empereurs, et
auxquels le peuple donna peu--peu un nouveau sens. (_Note du Trad._)]




CHAPITRE III.

TROIS ESPCES DE JURISPRUDENCES, D'AUTORITS, DE RAISONS; COROLLAIRES
RELATIFS  LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS.


. I. _Trois espces de jurisprudences ou sagesses._

_Sagesse divine_ appele _thologie mystique_, mots qui dans leur sens
tymologique veulent dire, science du langage divin, connaissance des
mystres de la _divination_. Cette science de la divination tait la
_sagesse vulgaire_ de laquelle taient _sages_ les _potes
thologiens_, premiers sages du paganisme; de cette thologie
_mystique_, ils s'appelaient eux-mmes _myst_, et Horace traduit ce
mot d'une manire heureuse par _interprtes des dieux_.... Cette
sagesse ou jurisprudence plaait la justice dans l'accomplissement des
crmonies solennelles de la religion; c'est de l que les Romains
conservrent ce respect superstitieux pour les _acta legitima_; chez
eux les noces, le testament taient dits _justa_ lorsque les
crmonies requises avaient t accomplies.

La _jurisprudence hroque_ eut pour caractre de s'entourer de
garantie par l'emploi de paroles prcises. C'est la sagesse
d'Ulysse qui dans Homre approprie si bien son langage au but qu'il se
propose, qu'il ne manque point de l'atteindre. La rputation des
jurisconsultes romains tait fonde sur leur _cavere; rpondre sur le
droit_, ce n'tait pour eux autre chose que prcautionner les
consultans, et les prparer  circonstancier devant les tribunaux le
cas contest de manire que les formules d'action s'y rapportassent de
point en point, et que le prteur ne pt refuser de les appliquer. Il
en fut des docteurs du moyen ge comme des jurisconsultes romains.

La _jurisprudence humaine_ ne considre dans les faits que leur
conformit avec la justice et la vrit; sa _bienveillance_ plie les
lois  tout ce que demande l'intrt gal des causes. Cette
jurisprudence est observe sous les _gouvernemens humains_,
c'est--dire, dans les tats populaires, et surtout dans la monarchie.
La jurisprudence _divine et l'hroque_ propres aux ges de barbarie,
s'attachent au _certain_; la jurisprudence _humaine_ qui caractrise
les ges civiliss, ne se rgle que sur le _vrai_. Tout ceci dcoule
de la dfinition du _certain_ et du _vrai_ que nous avons donne.
(axiomes 9 et 10).


. II. _Trois espces d'autorits._

La premire est _divine_; elle ne comporte point d'explications;
comment demander  la Providence compte de ses dcrets? La deuxime,
l'autorit _hroque_, appartient tout entire aux formules
solennelles des lois. La troisime est l'autorit _humaine_,
laquelle n'est autre que le crdit des personnes exprimentes, des
hommes remarquables par une haute sagesse dans la spculation ou par
une prudence singulire dans la pratique.

 ces trois autorits civiles rpondent trois autorits politiques.

Au premier ge, _autorit_ et _proprit_ furent synonymes. C'est dans
ce sens que la loi des douze tables prend toujours le mot _autorit_;
_auteur_ signifie toujours en terme de droit celui de qui on tient un
_domaine_. Cette autorit tait _divine_, parce qu'alors la proprit
comme tout le reste tait rapporte aux dieux. Cette autorit qui
appartient aux _pres_ dans l'tat de famille, appartient aux _snats
souverains_ dans les aristocraties hroques. Le snat autorisait ce
qui avait t dlibr dans les assembles du peuple.

Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple romain la
libert et la souverainet, le snat n'eut plus qu'une _autorit de
tutle_, analogue  ce droit des tuteurs, d'autoriser en affaires
lgales le pupille matre de ses biens. Le snat assistait le peuple
de sa prsence dans les assembles lgislatives, de peur qu'il ne
rsultt quelque dommage public de son peu de lumires.

Enfin l'tat populaire faisant place  la monarchie, l'_autorit de
tutle_ fut aussi remplace par l'_autorit de conseil_, par celle que
donne la rputation de sagesse; c'est dans ce sens que les
jurisconsultes de l'empire s'appelrent _autores_, auteurs de
conseils. Telle aussi doit tre l'autorit d'un snat sous un
monarque, lequel a pleine libert de suivre ou de rejeter ce qui a t
conseill par le snat.


. III. _Trois espces de raisons._

La premire est la _raison divine_, dont Dieu seul a le secret, et
dont les hommes ne savent que ce qui en a t rvl aux Hbreux et
aux Chrtiens, soit au moyen d'un langage _intrieur_ adress 
l'intelligence par celui qui est lui-mme tout intelligence, soit par
le langage _extrieur_ des prophtes, langage que le Sauveur a parl
aux aptres, qui ont ensuite transmis  l'glise ses enseignemens. Les
Gentils ont cru aussi recevoir les conseils de cette _raison divine_
par les auspices, par les oracles, et autres signes matriels, tels
qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient _corporels_.
Dieu tant toute raison, la _raison_ et l'_autorit_ sont en lui une
mme chose, et pour la saine thologie l'_autorit divine_ quivaut 
la _raison_.--Admirons la Providence, qui dans les premiers temps o
les hommes encore idoltres taient incapables d'entendre la _raison_,
permit qu' son dfaut ils suivissent l'_autorit_ des auspices, et se
gouvernassent par les avis divins qu'ils croyaient en recevoir. En
effet c'est une loi ternelle que lorsque les hommes ne voient point
la _raison_ dans les choses humaines, ou que mme ils les voient
_contraires  la raison_, ils se reposent sur les conseils
impntrables de la Providence.

La seconde sorte de raison fut la _raison d'tat_, appele par les
Romains _civilis quitas_. C'est d'elle qu'Ulpien dit qu'_elle n'est
point connue naturellement  tous les hommes_ (comme l'quit
naturelle), _mais seulement  un petit nombre d'hommes qui ont appris
par la pratique du gouvernement ce qui est ncessaire au maintien de
la socit_. Telle fut la sagesse des snats _hroques_, et
particulirement celle du snat romain, soit dans les temps o
l'aristocratie dcidait seule des intrts publics, soit lorsque le
peuple dj matre se laissait encore guider par le snat, ce qui eut
lieu jusqu'au tribunal des Gracques.


. IV. COROLLAIRE.

_Relatif  la sagesse politique des anciens Romains._

Ici se prsente une question  laquelle il semble bien difficile de
rpondre: lorsque Rome tait encore peu avance dans la civilisation,
ses citoyens passaient pour de sages politiques; et dans le sicle le
plus clair de l'empire, Ulpien se plaint qu'_un petit nombre
d'hommes expriments possdent la science du gouvernement_.

Par un effet des mmes causes qui firent l'_hrosme_ des premiers
peuples, les anciens Romains qui ont t _les hros du monde_, se sont
montrs naturellement fidles  l'_quit civile_. Cette quit
s'attachait religieusement aux paroles de la loi, les suivait avec une
sorte de superstition, et les appliquait aux faits d'une manire
inflexible, quelque _dure_, quelque cruelle mme que pt se trouver la
loi. Ainsi agit encore de nos jours la _raison d'tat_. L'_quit
civile_ soumettait naturellement toute chose  cette loi, reine de
toutes les autres, que Cicron exprime avec une gravit digne de la
matire: _la loi suprme c'est le salut du peuple, suprema lex populi
salus esto_. Dans les temps _hroques_ o les gouvernemens taient
aristocratiques, les hros avaient dans l'intrt public une grande part
d'intrt priv, je parle de leur _monarchie domestique_ que leur
conservait la socit civile. La grandeur de cet intrt particulier
leur en faisait sacrifier sans peine d'autres moins importans. C'est ce
qui explique le courage qu'ils dployaient en dfendant l'tat, et la
prudence avec laquelle ils rglaient les affaires publiques. Sagesse
profonde de la Providence! Sans l'attrait d'un tel intrt priv
identifi avec l'intrt public, comment ces pres de famille  peine
sortis de la vie sauvage, et que Platon reconnat dans le Polyphme
d'Homre, auraient-ils pu tre dtermins  suivre l'ordre civil?

Il en est tout au contraire dans les temps _humains_, o les tats
sont dmocratiques ou monarchiques. Dans les dmocraties, les citoyens
rgnent sur la chose publique qui, se divisant  l'infini, se rpartit
entre tous les citoyens qui composent le peuple souverain. Dans les
monarchies, les sujets sont obligs de s'occuper exclusivement de
leurs intrts particuliers, en laissant au prince le soin de
l'intrt public. Joignez  cela les causes naturelles qui produisent
les gouvernemens _humains_, et qui sont toutes contraires  celles qui
avaient produit l'_hrosme_, puisqu'elles ne sont autres que dsir du
repos, amour paternel et conjugal, attachement  la vie. Voil
pourquoi les hommes d'aujourd'hui sont ports naturellement 
considrer les choses d'aprs les circonstances les plus particulires
qui peuvent rapprocher les intrts privs d'une justice gale; c'est
l'_quum bonum_, l'intrt gal, que cherche la troisime espce de
raison, la raison naturelle, _quitas naturalis_ chez les
jurisconsultes. La multitude n'en peut comprendre d'autre, parce
qu'elle considre les motifs de justice dans leurs applications
directes aux causes selon l'espce individuelle des faits. Dans les
monarchies il faut peu d'hommes d'tat pour traiter des affaires
publiques dans les cabinets en suivant l'quit civile ou raison
d'tat; et un grand nombre de jurisconsultes pour rgler les intrts
privs des peuples d'aprs l'_quit naturelle_.


. V. COROLLAIRE.

_Histoire fondamentale du Droit romain._

Ce que nous venons de dire sur les trois espces de raisons peut
servir de base  l'histoire du Droit romain. En effet _les
gouvernemens doivent tre conformes  la nature des gouverns_ (axiome
69); les gouvernemens sont mme un rsultat de cette nature, et les
lois doivent en consquence tre appliques et interprtes
d'une manire qui s'accorde avec la forme de ce gouvernement. Faute
d'avoir compris cette vrit, les jurisconsultes et les interprtes du
droit sont tombs dans la mme erreur que les historiens de Rome, qui
nous racontent que telles lois ont t faites  telle poque, sans
remarquer les rapports qu'elles devaient avoir avec les diffrens
tats par lesquels passa la rpublique. Ainsi les faits nous
apparaissent tellement spars de leurs causes, que Bodin,
jurisconsulte et politique galement distingu, montre tous les
caractres de l'aristocratie dans les faits que les historiens
rapportent  la prtendue dmocratie des premiers sicles de la
rpublique.--Que l'on demande  tous ceux qui ont crit sur l'histoire
du Droit romain, pourquoi la jurisprudence _antique_, dont la base est
la loi des douze tables, s'y conforme rigoureusement; pourquoi la
jurisprudence _moyenne_, celle que rglaient les dits des prteurs,
commence  s'adoucir, en continuant toutefois de respecter le mme
code; pourquoi enfin la jurisprudence _nouvelle_, sans gard pour
cette loi, eut le courage de ne plus consulter que l'quit naturelle?
Ils ne peuvent rpondre qu'en calomniant la gnrosit romaine, qu'en
prtendant que ces rigueurs, ces solennits, ces scrupules, ces
subtilits verbales, qu'enfin le mystre mme dont on entourait les
lois, taient autant d'impostures des nobles qui voulaient conserver
avec le privilge de la jurisprudence le pouvoir civil qui y est
naturellement attach. Bien loin que ces pratiques aient eu
aucun but d'imposture, c'taient des usages sortis de la nature mme
des hommes de l'poque; une telle nature devait produire de tels
usages, et de tels usages devaient entraner ncessairement de telles
pratiques.

Dans le temps o le genre humain tait encore extrmement farouche, et
o la religion tait le seul moyen puissant de l'adoucir et de le
civiliser, la Providence voulut que les hommes vcussent sous les
gouvernemens _divins_, et que partout rgnassent des lois _sacres_,
c'est--dire _secrtes_, et caches au vulgaire des peuples. Elles
restaient d'autant plus facilement caches dans l'tat de famille,
qu'elles se conservaient dans un _langage muet_, et ne s'expliquaient
que par des crmonies saintes, qui restrent ensuite dans les _acta
legitima_. Ces esprits grossiers encore croyaient de telles crmonies
indispensables, pour s'assurer de la volont des autres, dans les
rapports d'intrt, tandis qu'aujourd'hui que l'intelligence des
hommes est plus ouverte, il suffit de simples paroles et mme de
signes.

Sous les gouvernemens _aristocratiques_ qui vinrent ensuite, les moeurs
tant toujours religieuses, les lois restrent entoures du mystre de
la religion et furent observes avec la svrit et les scrupules qui en
sont insparables; le secret est l'me des aristocraties, et la rigueur
de l'_quit civile_ est ce qui fait leur salut. Puis, lorsque se
formrent les dmocraties, sorte de gouvernement dont le caractre est
plus ouvert et plus gnreux et dans lequel commande la multitude qui a
l'instinct de l'_quit naturelle_, on vit paratre en mme temps les
langues et les lettres vulgaires, dont la multitude est, comme nous
l'avons dit, souveraine absolue. Ce langage et ces caractres servirent
 promulguer,  crire les lois dont le secret fut peu--peu dvoil.
Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit cach, _jus latens_
dont parle Pomponius; et voulut avoir des lois crites sur des tables,
lorsque les caractres vulgaires eurent t apports de Grce  Rome.

Cet ordre de choses se trouva tout prpar pour la monarchie. Les
monarques veulent suivre l'_quit naturelle_ dans l'application des
lois, et se conforment en cela aux opinions de la multitude. Ils
galent en droit les puissans et les faibles, ce que fait la seule
monarchie. L'_quit civile_, ou _raison d'tat_, devient le privilge
d'un petit nombre de politiques et conserve dans le cabinet des rois
son caractre mystrieux.




CHAPITRE IV.

TROIS ESPCES DE JUGEMENS.--COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET AUX
REPRSAILLES.--TROIS PRIODES DANS L'HISTOIRE DES MOEURS ET DE LA
JURISPRUDENCE.


. I. _Trois espces de jugemens._

Les premiers furent les _jugemens divins_. Dans l'tat qu'on appelle
_tat de nature_, et qui fut celui _des familles_, les pres de
familles ne pouvant recourir  la protection des lois qui n'existaient
point encore, en appelaient aux dieux des torts qu'ils souffraient,
_implorabant deorum fidem_; tel fut le premier sens, le sens propre
de cette expression. Ils appelaient les dieux en tmoignage de leur
bon droit, ce qui tait proprement _deos obtestari_. Ces invocations
pour accuser, ou se dfendre, furent les premires _orationes_, mot
qui chez les Latins est rest pour signifier _accusation_ ou
_dfense_; on peut voir  ce sujet plusieurs beaux passages de Plaute
et de Trence, et deux mots de la loi des douze tables: _furto orare_,
et _pacto orare_ (et non point _adorare_, selon la leon de Justo
Lipse), pour _agere_, _excipere_. D'aprs ces _orationes_, les Latins
appelrent _oratores_ ceux qui dfendent les causes devant
les tribunaux. Ces appels aux dieux taient faits d'abord par des
hommes simples et grossiers qui croyaient s'en faire entendre sur la
cime des monts o l'on plaait leur sjour. Homre raconte qu'ils
habitaient sur celle de l'Olympe.  propos d'une guerre entre les
Hermundures et les Cattes, Tacite dit en parlant des sommets des
montagnes: dans l'opinion de ces peuples _preces mortalium nusqum
propis audiuntur_. Les droits que les premiers hommes faisaient
valoir dans ces _jugemens divins_ taient diviniss eux-mmes,
puisqu'ils voyaient des dieux dans tous les objets. _Lar_ signifiait
la proprit de la maison, _dii hospitales_ l'hospitalit, _dii
penates_ la puissance paternelle, _deus genius_ le droit du mariage,
_deus terminus_ le domaine territorial, _dii manes_ la spulture. On
retrouve dans les douze tables une trace curieuse de ce langage, _jus
deorum manium_.

Aprs avoir employ ces invocations (_orationes_, _obsecrationes_,
_implorationes_, et encore _obtestationes_), ils finissaient par
dvouer les coupables. Il y avait  Argos, et sans doute aussi dans
d'autres parties de la Grce, des temples de l'_excration_. Ceux qui
taient ainsi dvous taient appels [Grec: anathmata] nous dirions
_excommunis_; ensuite on les mettait  mort. C'tait le culte des
Scythes qui enfonaient un couteau en terre, l'adoraient comme un
Dieu, et immolaient ensuite une victime humaine. Les Latins
exprimaient cette ide par le verbe _mactare_, dont on se
servait toujours dans les sacrifices, comme d'un terme consacr. Les
Espagnols en ont tir leur _matar_, et les Italiens leur _ammazzare_.
Nous avons dj vu que chez les Grecs, [Grec: ara] signifiait la
chose ou la personne qui porte dommage, le voeu ou action de
dvouer, et la furie  laquelle on dvouait; chez les Latins _ara_
signifiait l'autel et la victime. Ainsi toutes les nations eurent
toujours une espce d'excommunication. Csar nous a laiss beaucoup de
dtails sur celle qui avait lieu chez les Gaulois. Les Romains eurent
leur _interdiction de l'eau et du feu_. Plusieurs conscrations de ce
genre passeront dans la loi des douze tables: quiconque violait la
personne d'un tribun du peuple tait dvou, consacr  Jupiter; le
fils dnatur, aux dieux paternels;  Crs, celui qui avait mis le
feu  la moisson de son voisin; ce dernier tait brl vif.
Rappelons-nous ici ce qui a t dit de l'atrocit des peines dans
l'ge divin (axiome 40). Les hommes ainsi dvous furent sans doute ce
que Plaute appelle _Saturni hosti_.

On trouve le caractre tout religieux de ces jugemens privs dans les
guerres qu'on appelait _pura et pia bella_. Les peuples y combattaient
_pro aris et focis_, expression qui dsignait tout l'ensemble des
rapports sociaux, puisque toutes les choses humaines taient
considres comme _divines_. Les hrauts qui dclaraient la guerre
appelaient les dieux de la cit ennemie hors de ses murs, et
dvouaient le peuple attaqu. Les rois vaincus taient prsents au
capitole  Jupiter Frtrien, et ensuite immols. Les vaincus
taient considrs comme des _hommes sans Dieu_; aussi les esclaves
s'appelaient en latin _mancipia_, comme choses inanimes, et taient
tenus en jurisprudence _loco rerum_.

Les _duels_ durent tre chez les nations barbares une espce de
_jugemens divins_, qui commencrent sous les _gouvernemens divins_ et
furent long-temps en usage sous les _gouvernemens hroques_; on se
rappelle ce passage de la politique d'Aristote (cit dans les axiomes)
o il dit que les _rpubliques hroques n'avaient point de lois qui
punissent l'injustice et rprimassent les violences particulires_[84].
Il est certain que dans la lgislation romaine ce ne sont que les
prteurs qui introduisirent la loi prohibitive contre la violence, et
les actions _de vi bonorum raptorum_. Aux temps de la seconde barbarie
(celle du moyen ge), les reprsailles particulires durrent jusqu'au
temps de Barthole.

[Note 84: On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi  cette vrit tant
que l'on attribuait aux premiers peuples ce parfait hrosme imagin
par les philosophes; prjug qui rsultait d'une opinion exagre que
l'on s'tait forme de la sagesse des anciens. (_Vico_).]

C'est par erreur que quelques-uns ont crit que les duels s'taient
introduits _par dfauts de preuves_; ils devaient dire _par dfauts de
lois judiciaires_. Frotho, roi de Danemarck, ordonna que toutes les
contestations se terminassent par le moyen du duel: c'tait dfendre
qu'on les termint par des jugemens selon le droit. On ne voit
qu'ordonnances du duel dans les lois des Lombards, des Francs, des
Bourguignons, des Allemands, des Anglais, des Normands et des
Danois.

On n'a pas cru que la _barbarie antique_ et aussi connu l'usage du
duel. Mais doit-on penser que ces premiers hommes, que ces _gans_,
ces _cyclopes_, aient su endurer l'injustice. L'absence de lois dont
parle Aristote devait les forcer de recourir aux duels. D'ailleurs
deux traditions fameuses de l'antiquit grecque et latine prouvent que
les peuples commenaient souvent les guerres (_duella_ chez les
anciens Latins), en dcidant par un duel la querelle particulire des
principaux intresss; je parle du combat de Mnlas contre Pris, et
des trois Horaces contre les trois Curiaces (_Voy._ page 208) si le
combat restait indcis, comme dans le premier cas, la guerre
commenait.

Dans ces jugemens par les armes, ils estimaient la raison et le bon
droit, d'aprs le hasard de la victoire. Ils durent tomber dans cette
erreur par un conseil exprs de la Providence: chez des peuples
barbares, encore incapables de raisonnement, les guerres auraient
toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jug que le parti auquel
les dieux se montraient contraires, tait le parti injuste. Nous
voyons que les Gentils insultaient au malheur du saint homme Job,
parce que Dieu s'tait dclar contre lui. Lorsque la barbarie antique
reparut au moyen ge, on coupait la main droite au vaincu, quelque
juste que ft sa cause. C'est cette justice prsume du plus fort qui
 la longue lgitime les conqutes; ce droit imparfait est
ncessaire au repos des nations.

Les jugemens _hroques_, rcemment drivs des jugemens _divins_ ne
faisaient point acception de causes ou de personnes, et s'observaient
avec un respect scrupuleux des paroles. Des jugemens _divins_ resta ce
qu'on appelait la religion des paroles, _religio verborum_;
gnralement les choses divines sont exprimes par des formules
consacres dans lesquelles on ne peut changer une lettre; aussi dans
les anciennes formules de la jurisprudence romaine, imite des
formules sacres, on disait: une virgule de moins, la cause est
perdue; _qui cadit virgul, causs cadit_. Cette rigueur des formules
d'actions et empch les duumvirs, nommes pour juger Horace,
d'absoudre le vainqueur des Albains quand mme il se serait trouv
innocent. Le peuple le renvoya absous, _plutt par admiration pour son
courage, que pour la bont de sa cause_. (Tite-Live.)

Ces jugemens inflexibles taient ncessaires dans des temps o les hros
plaaient dans la force la raison et le bon droit, o ils justifiaient
le mot ingnieux de Plaute: _pactum non pactum, non pactum pactum_. Pour
prvenir des plaintes, des rixes et des meurtres, la Providence voulut
qu'ils fissent consister toute la justice dans l'expression prcise des
formules solennelles. Ce droit naturel des nations hroques a fourni le
sujet de plusieurs comdies de Plaute; on y voit souvent un marchand
d'esclaves dpouill injustement par un jeune homme, qui en lui dressant
un pige le fait tomber  son insu, dans quelque cas prvu par la loi,
et lui enlve ainsi une esclave qu'il aime. Loin de pouvoir intenter
contre le jeune homme une action de dol, le marchand se trouve oblig 
lui rembourser le prix de l'esclave vendue; dans une autre pice, il le
prie de se contenter de la moiti de la peine qu'il a encourue comme
coupable de vol _non manifeste_; dans une troisime enfin, le marchand
s'enfuit du pays, dans la crainte d'tre convaincu d'avoir corrompu
l'esclave d'autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de Plaute
l'quit naturelle rgnait dans les jugemens?

Ce droit rigoureux fond sur la lettre mme de la loi, n'tait pas
seulement en vigueur parmi les hommes; ceux-ci jugeant les dieux d'aprs
eux; croyaient qu'ils l'observaient aussi, et mme dans leurs sermens.
Junon, dans Homre, atteste Jupiter, tmoin et arbitre des sermens,
qu'_elle n'a point sollicit Neptune d'exciter la tempte contre les
Troyens_, parce qu'elle ne l'a fait que par l'intermdiaire du Sommeil;
et Jupiter se contente de cette rponse. Dans Plaute, Mercure sous la
figure de Sosie dit au Sosie vritable: _Si je te trompe, puisse Mercure
tre dsormais contraire  Sosie._ On ne peut croire que Plaute ait
voulu mettre sur le thtre des dieux qui enseignassent le parjure au
peuple; encore bien moins peut-on le croire de Scipion l'Africain et de
Llius, qui, dit-on, aidrent Trence  composer ses comdies; et
toutefois dans l'Andrienne, Dave fait mettre l'enfant devant la porte de
Simon par les mains de Mysis, afin que si par aventure son matre
l'interroge  ce sujet, il puisse en conscience nier de l'avoir mis 
cette place. Mais la preuve la plus forte en faveur de notre explication
du droit hroque, c'est qu' Athnes, lorsqu'on pronona sur le thtre
le vers d'Euripide, ainsi traduit par Cicron,

  _Juravi lingu, mentem injuratam habui,_
   J'ai jur seulement de la bouche, ma conscience n'a pas jur,

Les spectateurs furent scandaliss et murmurrent; on voit qu'ils
partageaient l'opinion exprime dans les douze tables: _uti lingu
nuncupassit, ita jus esto._ Ce respect inflexible de la parole dans
les temps hroques montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le
voeu tmraire qu'il avait fait d'immoler Iphignie. C'est pour
avoir mconnu le dessein de la Providence [qui voulut qu'aux temps
hroques la parole ft considre comme irrvocable] que Lucrce
prononce, au sujet de l'action d'Agamemnon, cette exclamation impie,

  _Tantm religio potuit suadere malorum!_
   Tant la religion peut enfanter de maux!

Ajoutons  tout ceci deux preuves tires de la jurisprudence et de
l'histoire romaines: ce ne fut que vers les derniers temps de la
rpublique que Galius Aquilius introduisit dans la lgislation
l'action (_de dolo_) contre le dol et la mauvaise foi. Auguste
donna aux juges la facult d'absoudre ceux qui avaient t
sduits et tromps.

Nous retrouvons la mme opinion chez les peuples _hroques_ dans la
guerre comme dans la paix. Selon les termes dans lesquels les traits
sont conclus, nous voyons les vaincus tre accabls misrablement, ou
tromper heureusement le courroux du vainqueur. Les Carthaginois se
trouvrent dans le premier cas: le trait qu'ils avaient fait avec les
Romains leur avait assur la conservation de leur vie, de leurs biens
et de leur cit; par ce dernier mot ils entendaient la _ville
matrielle_, les difices, _urbs_ dans la langue latine; mais comme
les Romains s'taient servis dans le trait du mot _civitas_, qui veut
dire la runion des citoyens, la socit, ils s'indignrent que les
Carthaginois refusassent d'abandonner le rivage de la mer pour habiter
dsormais dans les terres, ils les dclarrent rebelles, prirent leur
ville, et la mirent en cendres; en suivant ainsi le droit _hroque_,
ils ne crurent point avoir fait une guerre injuste. Un exemple tir de
l'histoire du moyen ge confirme encore mieux ce que nous avanons.
L'Empereur Conrad III ayant forc  se rendre la ville de Veinsberg
qui avait soutenu son comptiteur, permit aux femmes seules d'en
sortir avec tout ce qu'elles pourraient emporter; elles chargrent sur
leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pres. L'Empereur tait  la
porte, les lances baisses, les pes nues, tout prt  user de la
victoire; cependant malgr sa colre, il laissa chapper
tous les habitans qu'il allait passer au fil de l'pe. Tant il est
peu raisonnable de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqu
par Grotius, Selden et Puffendorf, a t suivi dans tous les temps,
chez toutes les nations!

Tout ce que nous venons de dire, tout ce que nous allons dire encore,
dcoule de cette dfinition que nous avons donne dans les axiomes, du
_vrai_ et du _certain_ dans les lois et conventions. Dans les temps
barbares, on doit trouver une jurisprudence rigoureusement attache
aux paroles; c'est proprement le droit des gens, _fas gentium_. Il
n'est pas moins naturel qu'aux temps _humains_ le droit devenu plus
large et plus bienveillant, ne considre plus que _ce qu'un juge
impartial reconnat tre utile dans chaque cause_ (axiome 112); c'est
alors qu'on peut l'appeler proprement le droit de la nature, _fas
natur_, le droit de l'_humanit_ raisonnable.

Les jugemens _humains_ (discrtionnaires) ne sont point aveugles et
inflexibles comme les jugemens _hroques_. La rgle qu'on y suit,
c'est la vrit des faits. La loi toute bienveillante y interroge la
conscience, et selon sa rponse se plie  tout ce que demande
l'intrt gal des causes. Ces jugemens sont dicts par une sorte de
_pudeur naturelle_, _de respect de nos semblables_, qui accompagnent
les lumires; ils sont garantis par la _bonne foi_, fille de la
civilisation. Ils conviennent  l'esprit de franchise, qui caractrise
les rpubliques populaires, ennemies des mystres dont l'aristocratie
aime  s'envelopper; elles conviennent encore plus  l'esprit
gnreux des monarchies: les monarques dans ces jugemens se font
gloire d'tre suprieurs aux lois et de ne dpendre que de leur
conscience et de Dieu.--Des jugemens _humains_, tels que les modernes
les pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois systmes du
droit de la guerre que nous devons  Grotius,  Selden, et 
Puffendorf.


. II. _Trois priodes dans l'histoire des moeurs et de la
jurisprudence_ (sect temporum).

Nous voyons les jurisconsultes justifier _sect suorum temporum_ leurs
opinions en matire de droit. Ces _sect temporum_ caractrisent la
jurisprudence romaine, d'accord en ceci avec tous les peuples du
monde. Elles n'ont rien de commun avec les _sectes des philosophes_
que certains interprtes rudits du Droit romain voudraient y voir bon
gr malgr. Lorsque les Empereurs exposent les motifs de leurs lois et
constitutions, ils disent que de telles constitutions leur ont t
dictes _sect suorum temporum_; Brisson _de formulis Romanorum_ a
recueilli les passages o l'on trouve cette expression. C'est que
l'tude des moeurs du temps est l'cole des princes. Dans ce passage
de Tacite: _corrumpere et corrumpi seculum vocant_, corrompre et tre
corrompu, voil ce qui s'appelle le train du sicle, _seculum_ rpond
-peu-prs  _secta_. Nous dirions maintenant: c'est la mode.

Toutes les choses dont nous avons parl se sont pratiques
dans trois sectes de temps, _sect temporum_, dans le langage des
jurisconsultes: celle des temps religieux pendant lesquels rgnrent
les gouvernemens divins; celle des temps o les hommes taient
irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'antiquit, et les
duellistes au moyen ge; celle des temps civiliss, o rgne la
modration, celle des temps du droit naturel des nations HUMAINES,
_jus naturale gentium humanorum_, Ulpien. Chez les auteurs latins du
temps de l'Empire, le devoir des sujets se dit _officium civile_, et
toute faute dans laquelle l'interprtation des lois fait voir une
violation de l'quit naturelle, est qualifie de l'pithte
_incivile_. C'est la dernire _secta temporum_ de la jurisprudence
romaine qui commena ds la rpublique. Les prteurs trouvant que les
caractres, que les moeurs et le gouvernement des Romains taient
dj changs, furent obligs pour approprier les lois  ce changement
d'adoucir la rigueur de la loi des douze tables, rigueur conforme aux
moeurs des temps o elle avait t promulgue. Plus tard les
Empereurs durent carter tous les voiles dont les prteurs avaient
envelopp l'quit naturelle, et la laisser paratre tout  dcouvert,
toute gnreuse, comme il convenait  la civilisation o les peuples
taient parvenus.




CHAPITRE V.

AUTRES PREUVES TIRES DES CARACTRES PROPRES AUX ARISTOCRATIES
HROQUES.--GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES LOIS.


La succession constante et non interrompue des rvolutions politiques
lies les unes aux autres par un si troit enchanement de causes et
d'effets, doit nous forcer d'admettre comme vrais les principes de la
Science nouvelle. Mais pour ne laisser aucun doute, nous y joignons
l'explication de plusieurs autres phnomnes sociaux, dont on ne peut
trouver la cause que dans la nature des rpubliques _hroques_,
telles que nous l'avons dcouverte. Les deux traits principaux qui
caractrisent les aristocraties sont la _garde des limites_, et la
_conservation_ et distinction des _ordres politiques_.


. I. _De la garde et conservation des limites._

(_Voyez Livre II, chap. V et VI, particulirement  VI._)


. II. _De la conservation et distinction des ordres politiques._

C'est l'esprit des gouvernemens aristocratiques que les liaisons de
parent, les successions, et par elles les richesses, et avec
les richesses la puissance restent dans l'ordre des nobles. Voil
pourquoi vinrent si tard les lois _testamentaires_. Tacite nous
apprend qu'il n'y avait point de testament chez les anciens Germains.
 Sparte, le roi Agis voulant donner aux pres de famille le pouvoir
de tester, fut trangl par ordre des phores, dfenseurs du
gouvernement aristocratique.[85]

[Note 85: Qu'on voie par-l si les commentateurs de la loi des
douze tables ont t bien aviss de placer dans la onzime le titre
suivant, _auspicia incommunicata plebi sunto_. Tous les droits civils,
publics et privs, taient une dpendance des auspices, et restaient
le privilge des nobles. Les droits privs taient les noces, la
puissance paternelle, la suit, l'agitation, la gentilit, la
succession lgitime, le testament et la tutelle. Aprs avoir dans les
premires tables tabli les lois qui sont propres  une _dmocratie_
(particulirement la loi _testamentaire_) en communiquant tous ces
droits privs au peuple, ils rendent la forme du gouvernement
entirement _aristocratique_ par un seul titre de la onzime table.
Toutefois dans cette confusion, ils rencontrent par hasard une vrit,
c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains reurent le
caractre de lois dans les deux dernires tables; ce qui montre bien
que Rome fut dans les premiers sicles une aristocratie. (_Vico_).]

Lorsque les dmocraties se formrent, et ensuite les monarchies, les
nobles et les plbiens se mlrent au moyen des alliances et des
successions par testament, ce qui fit que les richesses sortirent
peu--peu des maisons nobles. Quant au droit des mariages solennels,
nous avons dj prouv que le peuple romain demanda, non le droit de
contracter des mariages avec les patriciens, mais des mariages
semblables  ceux des patriciens, _connubia patrum_, et non _cum
patribus_.

Si l'on considre ensuite les _successions lgitimes_ dans
cette disposition de la loi des douze tables par laquelle la
succession du pre de famille revient d'abord _aux siens_, _suis_, 
leur dfaut aux agnats, et s'il n'y en a point,  ses autres parens,
la loi des douze tables semblera avoir t prcisment une _loi
salique_ pour les Romains. La Germanie suivit la mme rgle dans les
premiers temps, et l'on peut conjecturer la mme chose des autres
nations primitives du moyen ge. En dernier lieu, elle resta dans la
France et dans la Savoie. Baldus favorise notre opinion en appelant ce
droit de succession, _jus gentium Gallorum_; chez les Romains il peut
trs bien s'appeler _jus gentium Romanarum_, en ajoutant l'pithte
_herocarum_, et avec plus de prcision _jus Romanum_. Ce droit
rpondrait tout--fait au _jus quiritium Romanorum_, que nous avons
prouv avoir t le droit naturel commun  toutes les nations
hroques. Nous avons les plus fortes raisons de douter que dans les
premiers sicles de Rome, les filles succdassent. Nulle probabilit
que les pres de famille de ces temps eussent connu la tendresse
paternelle. La loi des douze tables appelait un agnat, mme au
septime degr,  exclure le fils mancip de la succession de son
pre. Les pres de famille avaient un droit souverain de vie et de
mort sur leurs fils, et la proprit absolue de leurs _acquts_. Ils
les mariaient pour leur propre avantage, c'est--dire, pour faire
entrer dans leurs maisons les femmes qu'ils en jugeaient dignes. Ce
caractre historique des premiers pres de famille nous est
conserv par l'expression _spondere_, qui dans son propre sens, veut
dire, promettre pour autrui; de ce mot fut driv celui de
_sponsalia_, les fianailles. Ils considraient de mme les
_adoptions_, comme des moyens de soutenir des familles prs de
s'teindre, en y introduisant les rejetons gnreux des familles
trangres. Ils regardaient l'mancipation comme une peine et un
chtiment. Ils ne savaient ce que c'tait que la _lgitimation_, parce
qu'ils ne prenaient pour concubines que des affranchies ou des
trangres, avec lesquelles on ne contractait point de mariages
solennels dans les temps hroques, de peur que les fils ne
dgnrassent de la noblesse de leurs aeux. Pour la cause la plus
frivole les _testamens_ taient nuls, ou s'annulaient, ou se
rompaient, ou n'atteignaient point leur effet, (_nulla, irrita, rupta,
destituta_), afin que les successions lgitimes reprissent leur cours.
Tant ces patriciens, des premiers sicles, taient passionns pour la
gloire de leur nom; passion qui les enflammait encore pour la gloire
du nom romain! tout ce que nous venons de dire caractrise les
moeurs des cits _aristocratiques_ ou _hroques_.

Une erreur digne de remarque est celle des commentateurs de la loi des
douze tables: ils prtendent qu'avant que cette loi et t porte
d'Athnes  Rome, et qu'elle et rgl les successions testamentaires
et lgitimes, les successions _ab intestat_ rentraient dans la classe
des choses _qu sunt nullius_. Il n'en fut pas ainsi: la Providence
empcha que le monde ne retombt dans la communaut des biens
qui avait caractris la barbarie de premiers ges, en assurant par la
forme mme du gouvernement aristocratique la certitude et la
distinction des proprits. Les successions lgitimes durent
naturellement avoir lieu chez toutes les premires nations avant
qu'elles connussent les testamens. Cette dernire institution
appartient  la lgislation des dmocraties, et surtout des
monarchies. Le passage de Tacite que nous avons cit plus haut, nous
porte  croire qu'il en fut de mme chez tous les peuples barbares de
l'antiquit, et par suite,  conjecturer que la _loi salique_ qui
tait certainement en vigueur dans la Germanie, fut aussi observe
gnralement par les peuples du moyen ge.

Jugeant de l'antiquit par leur temps (axiome 2), les jurisconsultes
romains du dernier ge ont cru que la loi des douze tables avait
appel les filles  hriter du pre mort _intestat_, et les avait
comprises sous le mot _sui_, en vertu de la rgle d'aprs laquelle le
genre masculin dsigne aussi les femmes. Mais on a vu combien la
jurisprudence hroque s'attachait  la proprit des termes; et si
l'on doutait que _suus_ ne dsignt pas exclusivement le fils de
famille, on en trouverait une preuve invincible dans la formule de
l'_institution des posthumes_, introduite tant de sicles aprs par
_Gallus Aquilius_: _si quis natus natave erit_. Il craignait que dans
le mot _natus_ on ne comprit point la fille posthume. C'est pour
avoir ignor ceci que Justinien prtend dans les institutes
que la loi des douze tables aurait dsign par le seul mot _adgnatus_
les agnats des deux sexes, et qu'ensuite la jurisprudence _moyenne_
aurait ajout  la rigueur de la loi en la restreignant aux soeurs
consanguines. Il dut arriver tout le contraire. Cette jurisprudence
dut tendre d'abord le sens de _suus_ aux filles, et plus tard le sens
d'_adgnatus_ aux soeurs consanguines. Elle fut appele _moyenne_,
prcisment pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi des douze
tables.

Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les plbiens qui
faisaient consister toutes leurs forces, toutes leurs richesses, toute
leur puissance dans la multitude de leurs fils, commencrent  sentir
la tendresse paternelle. Ce sentiment avait d rester inconnu aux
plbiens des cits hroques qui n'engendraient des fils que pour les
voir esclaves des nobles. Autant la multitude des plbiens avait t
dangereuse aux aristocraties, aux gouvernemens _du petit nombre_,
autant elle tait capable d'agrandir les dmocraties et les
monarchies. De l tant de faveurs accordes aux femmes par les lois
impriales pour compenser les dangers et les douleurs de
l'enfantement. Ds le temps de la rpublique, les prteurs
commencrent  faire attention aux droits du sang, et  leur prter
secours au moyen des _possessions de biens_. Ils commencrent 
remdier aux _vices_, aux _dfauts_ des testamens, afin de favoriser
la division des richesses qui font toute l'ambition du peuple.

Les Empereurs allrent bien plus loin. Comme l'clat de la
noblesse leur faisait ombrage, ils se montrrent favorables aux
_droits de la nature humaine_, commune aux nobles et aux plbiens.
Auguste commena  protger les fidi-commis, qui auparavant ne
passaient aux personnes incapables d'hriter que grce  la
dlicatesse des hritiers grevs; il fit tant pour les fidi-commis,
qu'avant sa mort ils donnrent le droit de contraindre les hritiers 
les excuter. Puis vinrent tant de snatus-consultes, par lesquels les
cognats furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ta la
diffrence des legs et des fidi-commis, confondit _les quartes
Falcidianienne_ et _Trebellianique_, mit peu de distinction entre les
testamens et les codicilles, et dans les successions _ab intestat_
gala les agnats et les cognats en tout et pour tout. Ainsi les lois
romaines de l'Empire se montrrent si attentives  favoriser les
_dernires volonts_, que, tandis qu'autrefois le plus lger dfaut
les annulait, elles doivent aujourd'hui tre toujours interprtes de
manire  les rendre valables s'il est possible.

Les dmocraties sont bienveillantes pour les fils, les monarchies
veulent que les pres soient occups par l'amour de leurs enfans;
aussi les progrs de l'_humanit_ ayant aboli le droit barbare des
premiers pres de familles sur la personne de leurs fils, les
Empereurs voulurent abolir aussi le droit qu'ils conservaient sur
leurs acquts, et introduisirent d'abord le _peculium castrense_,
pour inviter les fils de famille au service militaire; puis
ils en tendirent les avantages au _peculium quasi castrense_, pour
les inviter  entrer dans le service du palais; enfin pour contenter
les fils qui n'taient ni soldats ni lettrs, ils introduisirent le
_peculium adventitium_. Ils trent les effets de la puissance
paternelle  l'_adoption_ qui n'est pas faite par un des ascendans de
l'adopt. Ils approuvrent universellement les _adrogations_,
difficiles en ce qu'un citoyen, de pre de famille, devient dpendant
de celui dans la famille duquel il passe. Ils regardrent les
_mancipations_ comme avantageuses; donnrent aux _lgitimations_ par
mariage subsquent tout l'effet du mariage solennel. Enfin, comme le
terme d'_imperium paternum_ semblait diminuer la majest impriale,
ils introduisirent le mot de _puissance_ paternelle, _patria
potestas_.[86]

[Note 86: En cela l'habilet d'Auguste leur avait donn l'exemple.
De crainte d'veiller la jalousie du peuple en lui enlevant le
privilge nominal de l'empire, _imperium_, il prit le titre de la
puissance tribunitienne, _potestas tribunitia_, se dclarant ainsi le
protecteur de la libert romaine.

Le tribunat avait t simplement une puissance de fait; les tribuns
n'eurent jamais dans la rpublique ce qu'on appelait _imperium_. Sous
le mme Auguste, un tribun du peuple ayant ordonn  Labon de
comparatre devant lui, ce jurisconsulte clbre, le chef d'une des
deux coles de la jurisprudence romaine, refusa d'obir; et il tait
dans son droit, puisque les tribuns n'avaient point l'_imperium_.

Une observation a chapp aux grammairiens, aux politiques et aux
jurisconsultes, c'est que dans la lutte des plbiens contre les
patriciens pour obtenir le consulat, ces derniers voulant satisfaire
le peuple sans tablir de prcdens relativement au partage de
l'_empire_, crrent des tribuns militaires en partie plbiens, _cum
consulari potestate_, et non point cum IMPERIO _consulari_. Aussi tout
le systme de la rpublique romaine fut compris dans cette triple
formule: SENATUS AUTORITAS, POPULI IMPERIUM, PLEBIS POTESTAS.
_Imperium_ s'entend des grandes magistratures, du consulat, de la
prture qui donnaient le droit de condamner  mort; _potestas_, des
magistratures infrieures, telles que l'dilit, et _modic
coercitione continetur_. (_Vico_).]

En dernier lieu, la bienveillance des Empereurs dtendant 
toute l'humanit, ils commencrent  favoriser les esclaves. Ils
rprimrent la cruaut des matres. Ils tendirent les effets de
l'affranchissement, en mme temps qu'ils en diminuaient les
formalits. Le droit de cit ne s'tait donn dans les temps anciens
qu' d'illustres trangers qui avaient bien mrit du peuple romain;
ils l'accordrent  quiconque tait n  Rome d'un pre esclave, mais
d'une mre libre, ne le ft-elle que par affranchissement. La loi
reconnaissant libre quiconque _naissait_ dans la cit; sous de telles
circonstances, le _droit naturel_ changea de dnomination; dans les
aristocraties, il tait appel DROIT DES GENS, dans le sens du latin
_gentes_, maisons nobles [pour lesquelles ce droit tait une sorte de
proprit]; mais lorsque s'tablirent les dmocraties, o les nations
entires sont souveraines, et ensuite les monarchies, o les monarques
reprsentent les nations entires dont leurs sujets sont les membres,
il fut nomm DROIT NATUREL DES NATIONS.


. III. _De la conservation des lois._

La conservation _des ordres_ entrane avec elle celle des
magistratures et des sacerdoces, et par suite celle des lois et de la
jurisprudence. Voil pourquoi nous lisons dans l'histoire
romaine que tant que le gouvernement de Rome fut aristocratique, le
droit des mariages solennels, le consulat, le sacerdoce ne sortaient
point de l'ordre des snateurs, dans lequel n'entraient que les
nobles; et que la science des lois restait _sacre_ ou _secrte_ (car
c'est la mme chose) dans le collge des pontifes, compos des seuls
nobles chez toutes les nations _hroques_. Cet tat dura un sicle
encore aprs la loi des douze tables, au rapport du jurisconsulte
Pomponius. La connaissance des lois fut le dernier privilge que les
patriciens cdrent aux plbiens.

Dans l'ge _divin_, les lois taient gardes avec scrupule et
svrit. L'observation des _lois divines_ a continu de s'appeler
_religion_. Ces lois doivent tre observes, en suivant certaines
_formules inaltrables de paroles consacres et de crmonies
solennelles_.--Cette observation svre _des lois_ est l'essence de
l'aristocratie. Voulons-nous savoir pourquoi Athnes et presque toutes
les cits de la Grce passrent si promptement  la dmocratie? Le mot
connu des Spartiates nous en apprend la cause: _les Athniens
conservent par crit des lois innombrables; les lois de Sparte sont
peu nombreuses, mais elles s'observent_.--Tant que le gouvernement de
Rome fut aristocratique, les Romains se montrrent observateurs
rigides de la loi des douze tables, en sorte que Tacite l'appelle
_finis omnis qui juris_. En effet, aprs celles qui furent juges
suffisantes pour assurer la libert et l'galit civile[87],
les lois consulaires relatives au droit priv furent peu nombreuses,
si mme il en exista. Tite-Live dit que la loi des douze tables fut la
source de toute la jurisprudence.--Lorsque le gouvernement devint
dmocratique, le petit peuple de Rome, comme celui d'Athnes, ne
cessait de faire des lois d'intrt priv, incapable qu'il tait de
s'lever  des ides gnrales. Sylla, le chef du parti des nobles,
aprs sa victoire sur Marius, chef du parti du peuple, remdia un peu
au dsordre par l'tablissement des _qustiones perpetu_; mais ds
qu'il eut abdiqu la dictature, les lois d'intrt priv
recommencrent  se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude
des lois est, comme le remarquent les politiques, la route la plus
prompte qui conduise les tats  la monarchie; aussi Auguste pour
l'tablir en fit un grand nombre; et les princes qui suivirent,
employrent surtout le snat  faire des snatus-consultes d'intrt
priv. Nanmoins dans le temps mme o le gouvernement romain tait
dj devenu dmocratique, les _formules d'actions_ taient suivies si
rigoureusement qu'il fallut toute l'loquence de Crassus (que Cicron
appelait le Dmosthnes romain), pour que la _substitution pupillaire
expresse_ ft regarde comme contenant la _vulgaire_ qui n'tait pas
exprime. Il fallut tout le talent de Cicron pour empcher
Sextus Ebutius de garder la terre de Cecina, parce qu'il manquait une
lettre  la formule. Mais avec le temps les choses changrent au point
que Constantin abolit entirement les formules, et qu'il fut reconnu
que _tout motif particulier d'quit prvaut sur la loi_. Tant les
esprits sont disposs  reconnatre docilement l'quit naturelle sous
les gouvernemens _humains_! Ainsi tandis que sous l'aristocratie, l'on
avait observ si rigoureusement le _privilegia ne irroganto_, de la
loi des douze tables, on fit sous la dmocratie une foule de lois
d'intrt priv, et sous la monarchie les princes ne cessrent
d'accorder des _privilges_. Or rien de plus conforme  l'quit
naturelle que les _privilges_ qui sont mrits. On peut mme dire
avec vrit que toutes les exceptions faites aux lois chez les
modernes, sont des _privilges_ voulus par le mrite particulier des
faits, qui les sort de la disposition commune.

[Note 87: Ces lois doivent avoir t postrieures aux dcemvirs,
auxquels les anciens peuples les ont rapportes, comme au type idal
du lgislateur. (_Vico_).]

Peut-tre est-ce pour cette raison que les nations barbares du moyen
ge repoussrent les lois romaines. En France on tait puni
svrement, en Espagne mis  mort, lorsqu'on osait les allguer. Ce
qui est sr, c'est qu'en Italie, les nobles auraient rougi de suivre
les rois romaines, et se faisaient honneur de n'tre soumis qu'
celles des Lombards; les gens du peuple au contraire qui ne quittent
point facilement leurs usages, observaient plusieurs lois romaines qui
avaient conserv force de coutumes. C'est ce qui explique comment
furent en quelque sorte ensevelies dans l'oubli chez les
Latins les lois de Justinien, chez les Grecs les Basiliques. Mais
lorsqu'ensuite se formrent les monarchies modernes, lorsque reparut
dans plusieurs cits la libert populaire, le droit romain compris
dans les livres de Justinien fut reu gnralement, en sorte que
Grotius affirme que c'est _un droit naturel des gens_ pour les
Europens.

Admirons la sagesse et la gravit romaines, en voyant au milieu de ces
rvolutions politiques les prteurs et les jurisconsultes employer
tous leurs efforts pour que les termes de la loi des douze tables, ne
perdent que lentement et le moins possible le sens qui leur tait
propre. Ainsi en changeant de forme de gouvernement, Rome eut
l'avantage de s'appuyer toujours sur les mmes principes, lesquels
n'taient autres que ceux de la socit humaine. Ce qui donna aux
Romains la plus sage de toutes les jurisprudences, est aussi ce qui
fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du monde. Voil la
principale cause de la grandeur romaine que Polybe et Machiavel
expliquent d'une manire trop gnrale, l'un par l'esprit religieux
des nobles, l'autre par la magnanimit des plbiens, et que Plutarque
attribue par envie  la fortune de Rome. La noble rponse du Tasso 
l'ouvrage de Plutarque le rfute moins directement que nous ne le
faisons ici.




CHAPITRE VI.

AUTRES PREUVES TIRES DE LA MANIRE DONT CHAQUE FORME DE LA SOCIT SE
COMBINE AVEC LA PRCDENTE.--RFUTATION DE BODIN.


. I.

Nous avons montr dans ce Livre jusqu' l'vidence que dans toute leur
vie politique les nations passent par trois sortes d'tats civils
(aristocratie, dmocratie, monarchie), dont l'origine commune est le
gouvernement _divin_. _Une quatrime forme_, dit Tacite, _soit
distincte, soit mle des trois, est plus dsirable que possible, et
si elle se rencontre, elle n'est point durable_. Mais pour ne point
laisser de doute sur cette succession naturelle, nous examinerons
comment chaque tat se combine avec le gouvernement de l'tat
prcdent; mlange fond sur l'axiome: lorsque les hommes changent,
ils conservent quelque temps l'impression de leurs premires
habitudes.

Les pres de familles desquels devaient sortir les nations paennes,
ayant pass de la vie _bestiale_  la vie _humaine_, gardrent dans
l'_tat de nature_, o il n'existait encore d'autre gouvernement que
celui _des dieux_, leur caractre originaire de frocit et de barbarie;
et conservrent  la formation des _premires aristocraties_ le
souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes et leurs enfans dans
l'tat de nature. Tous gaux, trop orgueilleux pour cder l'un 
l'autre, ils ne se soumirent qu' l'empire souverain des corps
aristocratiques dont ils taient membres; leur _domaine_ priv,
jusque-l _minent_, forma en se runissant le _domaine_ public
galement _minent_ du snat qui gouvernait, de mme que la runion de
leurs _souverainets_ prives composa la _souverainet_ publique des
ordres auxquels ils appartenaient. Les cits furent donc dans l'origine
des _aristocraties mles  la monarchie domestique des pres de
famille_. Autrement, il est impossible de comprendre comment la socit
civile sortit de la socit de la famille.

Tant que les pres conservrent le domaine _minent_ dans le sein de
leurs compagnies souveraines, tant que les plbiens ne leur eurent
pas arrach le droit d'acqurir des proprits, de contracter des
mariages solennels, d'aspirer aux magistratures, au sacerdoce, enfin
de connatre les lois (ce qui tait encore un privilge du sacerdoce),
_les gouvernemens furent aristocratiques_. Mais lorsque les plbiens
des cits hroques devinrent assez nombreux, assez aguerris pour
effrayer les pres (qui dans une _oligarchie_ devaient tre peu
nombreux, comme le mot l'indique), et que, forts de leur
nombre, ils commencrent  faire des lois sans l'autorisation du
snat, les rpubliques devinrent _dmocratiques_. Aucun tat n'aurait
pu subsister avec deux _pouvoirs lgislatifs_ souverains, sans se
diviser en deux tats. Dans cette rvolution, l'autorit de _domaine_
devint naturellement autorit de _tutelle_; le peuple souverain,
faible encore sous le rapport de la sagesse politique se confiait 
son snat, comme un roi dans sa minorit  un tuteur. Ainsi _les tats
populaires furent gouverns par un corps aristocratique_.

Enfin lorsque les puissans dirigrent le conseil public dans l'intrt
de leur puissance, lorsque le peuple corrompu par l'intrt priv
consentit  assujettir la libert publique  l'ambition des puissans,
et que du choc des partis rsultrent les guerres civiles, _la
monarchie s'leva sur les ruines de la dmocratie_.


. II. _D'une loi royale, ternelle et fonde en nature, en vertu de
laquelle les nations vont se reposer dans la monarchie._

Cette loi a chapp aux interprtes modernes du droit romain. Ils
taient proccups par cette fable de la _loi royale_ de Tribonien,
qu'il attribue  Ulpien dans les Pandectes, et dont il s'avoue l'auteur
dans les Institutes. Mais les jurisconsultes romains avaient bien
compris la _loi royale_ dont nous parlons. Pomponius dans son histoire
abrge du droit romain caractrise cette loi par un mot plein de sens,
_rebus ipsis dictantibus regna condita_.--Voici la formule ternelle
dans laquelle l'a conue la nature: lorsque les citoyens des dmocraties
ne considrent plus que leurs intrts particuliers, et que, pour
atteindre ce but, ils tournent les forces nationales  la ruine de leur
patrie, alors il s'lve un seul homme, comme Auguste chez les Romains,
qui se rendant matre par la force des armes, prend pour lui tous les
soins publics, et ne laisse aux sujets que le soin de leurs affaires
particulires. Cette rvolution fait le salut des peuples qui autrement
marcheraient  leur destruction.--Cette vrit semble admise par les
docteurs du droit moderne, lorsqu'ils disent: _universitates sub rege
habentur loco privatorum_; c'est qu'en effet la plus grande partie des
citoyens ne s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre trs bien
dans ses annales le progrs de cette funeste indiffrence;
lorsqu'Auguste fut prs de mourir, quelques-uns discouraient vainement
sur le bonheur de la libert, _pauci bona libertatis incassum
disserere_; Tibre arrive au pouvoir, et tous, les yeux fixs sur le
prince, attendent pour obir, _omnes principis jussa adspectare_. Sous
les trois Csars qui suivent, les Romains d'abord indiffrens pour la
rpublique, finissent par ignorer mme ses intrts, comme s'ils y
taient trangers, _incuri et ignoranti reipublic, tanquam alien_.
Lorsque les citoyens sont ainsi devenus trangers  leur propre pays, il
est ncessaire que les monarques les dirigent et les reprsentent. Or
comme dans les rpubliques, un puissant ne se fraie le chemin  la
monarchie, qu'en se faisant un parti, il est naturel qu'_un monarque
gouverne d'une manire populaire_. D'abord il veut que tous ses sujets
soient gaux, et il humilie les puissans de faon que les petits n'aient
rien  craindre de leur oppression. Ensuite il a intrt  ce que la
multitude n'ait point  se plaindre en ce qui touche la subsistance et
la libert naturelle. Enfin il accorde des privilges ou  des ordres
entiers (ce qu'on appelle des _privilges de libert_), ou  des
individus d'un mrite extraordinaire qu'il tire de la foule pour les
lever aux honneurs civils. Ces privilges sont des _lois d'intrt
priv_, dictes par l'quit naturelle. Aussi la monarchie est-elle le
gouvernement le plus conforme  la nature humaine, aux poques o la
raison est le plus dveloppe.


. III. _Rfutation des principes de la politique de Bodin._

Bodin suppose que les gouvernemens, d'abord _monarchiques_, ont pass
par la _tyrannie_  la _dmocratie_ et enfin  l'_aristocratie_.
Quoique nous lui ayons assez rpondu indirectement, nous voulons, _ad
exuberantiam_, le rfuter par l'_impossible_ et par l'_absurde_.

Il ne disconvient point que les familles n'aient t les lmens dont
se composrent les cits. Mais d'un autre ct il partage le prjug
vulgaire selon lequel les familles auraient t composes seulement
des parens et des enfans [et non en outre des serviteurs,
_famuli_]. Maintenant nous lui demandons comment la _monarchie_ put
sortir d'un tel _tat de famille_. Deux moyens se prsentent seuls, la
force et la ruse. La force? Comment un pre de famille pouvait-il
soumettre les autres? On conoit que dans les dmocraties les citoyens
aient consacr  la patrie et leur personne et leur famille dont elle
assurait la conservation, et que par l ils aient t apprivoiss  la
monarchie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fiert originaire
d'une libert farouche, les pres de famille auraient plutt pri tous
avec les leurs, que de supporter l'ingalit? Quant  la ruse, elle
est employe par les dmagogues, lorsqu'ils promettent  la multitude
la _libert_, la _puissance_ ou la _richesse_. Aurait-on promis la
_libert_ aux premiers pres de famille? ils taient tous
non-seulement _libres_, mais _souverains_ dans leur domestique.... La
_puissance_?  des solitaires, qui, tels que le Polyphme d'Homre, se
tenaient dans leurs cavernes avec leur famille, sans se mler des
affaires d'autrui? La _richesse_? on ne savait ce que c'tait que
richesses, dans un tel tat de simplicit.--La difficult devient plus
grande encore, lorsqu'on songe que dans la haute antiquit il n'y
avait point de _forteresse_, et que les cits _hroques_ formes par
la runion des familles n'eurent point de murs pendant long-temps,
comme nous le certifie Thucydide[88]. Mais elle est vraiment
insurmontable, si l'on considre avec Bodin les familles
comme composes seulement des fils. Dans cette hypothse, qu'on
explique l'tablissement de la monarchie par la force ou par la ruse,
les fils auraient t les instrumens d'une ambition trangre, et
auraient trahi ou mis  mort leurs propres pres; en sorte que ces
gouvernemens eussent t moins des monarchies, que des tyrannies
impies et parricides.

[Note 88: La jalousie aristocratique empchait qu'on en levt. On
sait que Valrius Publicola ne se justifia du reproche d'avoir
construit une maison dans un lieu lev, qu'en la rasant en une
nuit.--Les nations les plus belliqueuses et les plus farouches sont
celles qui conservrent le plus long-temps l'usage de ne point
fortifier les villes. En Allemagne, ce fut, dit-on, Henri-l'Oiseleur
qui le premier runit dans des cits le peuple dispers jusque-l dans
les villages, et qui entoura les villes de murs.--Qu'on dise aprs
cela que les premiers fondateurs des villes furent ceux qui marqurent
par un sillon le contour des murs; qu'on juge si les tymologistes ont
raison de faire venir le mot porte, _ portando aratro_, de la charrue
qu'on portait pour interrompre le sillon  l'endroit o devaient tre
les portes. (_Vico_).]

Il faut donc que Bodin, et tous les politiques avec lui, reconnaissent
les _monarchies domestiques_ dont nous avons prouv l'existence dans
l'tat de famille, et conviennent que les familles se composrent
non-seulement des fils, mais encore des serviteurs (_famuli_), dont la
condition tait une image imparfaite de celle des esclaves, qui se
firent dans les guerres aprs la fondation des cits. C'est dans ce
sens que l'on peut dire, comme lui, _que les rpubliques se sont
formes d'hommes libres et d'un caractre svre_. Les premiers
citoyens de Bodin ne peuvent prsenter ce caractre.

Si, comme il le prtend, l'aristocratie est la dernire
forme par laquelle passent les gouvernemens, comment se fait-il qu'il
ne nous reste du moyen ge qu'un si petit nombre de rpubliques
aristocratiques? On compte en Italie Venise, Gnes et Lucques, Raguse
en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres rpubliques sont
des tats populaires avec un gouvernement aristocratique.

Le mme Bodin qui veut conformment  son systme, que la royaut
romaine ait t monarchique, et qu' l'expulsion des tyrans la libert
populaire ait t tablie  Rome, ne voyant pas les faits rpondre 
ses principes, dit d'abord que Rome fut un tat populaire gouvern par
une aristocratie; plus loin, vaincu par la force de la vrit, il
avoue, sans chercher  pallier son inconsquence, que la constitution
et le gouvernement de Rome taient galement aristocratiques. L'erreur
est venue de ce qu'on n'avait pas bien dfini les trois mots _peuple,
royaut, libert_.[89]

[Note 89: Voyez livre II, pag. 214.]




CHAPITRE VII.

DERNIRES PREUVES  L'APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE DES
SOCITS.


. I.

1. Dans l'_tat de famille_ les peines furent atroces. C'est l'ge des
Cyclopes et du Polyphme d'Homre. C'est alors qu'Apollon corche tout
vivant le satyre Marsyas.--La mme barbarie continua dans les
rpubliques aristocratiques ou _hroques_. Au moyen ge on disait
_peine ordinaire_ pour peine de mort. Les lois de Sparte sont accuses
de cruaut par Platon et par Aristote.  Rome, le vainqueur des
Curiaces fut condamn  tre battu de verges et attach  l'arbre de
malheur (_arbori infelici_). Mtius Suffetius, roi d'Albe, fut
cartel, Romulus lui-mme mis en pices par les snateurs. La loi des
douze tables condamne  tre brl vif celui qui met le feu  la
moisson de son voisin; elle ordonne que le faux tmoin soit prcipit
de la Roche Tarpienne; enfin que le dbiteur insolvable soit mis en
quartiers.--Les peines s'adoucissent sous la _dmocratie_. La
faiblesse mme de la multitude la rend plus porte  la
compassion. Enfin dans les _monarchies_, les princes s'honorent du
titre de _clmens_.

2. Dans les guerres barbares des temps _hroques_, les cits vaincues
taient ruines, et leurs habitans, rduits  un tat de servage,
taient disperss par troupeaux dans les campagnes pour les cultiver
au profit du peuple vainqueur. Les _dmocraties_ plus gnreuses
n'trent aux vaincus que les droits politiques, et leur laissrent le
libre usage du droit naturel (_jus naturale gentium humanarum_,
Ulpien). Ainsi les conqutes s'tendant, tous les droits qui furent
dsigns plus tard comme _rationes propri civium Romanorum_,
devinrent le privilge des citoyens romains (tels que le mariage, la
puissance paternelle, le domaine _quiritaire_, l'mancipation, etc.)
Les nations vaincues avaient aussi possd ces droits au temps de leur
indpendance.--Enfin vient la _monarchie_, et Antonin veut faire une
seule Rome de tout le monde romain. Tel est le voeu des plus grands
monarques[90]. Le droit naturel des nations, appliqu et autoris dans
les provinces par les prteurs romains, finit, avec le temps, par
gouverner Rome elle-mme. Ainsi fut aboli le droit _hroque_ que les
Romains avaient eu sur les provinces; les monarques veulent que tous
les sujets soient gaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine, qui
dans les temps _hroques_ n'avait eu pour base que la loi
des douze tables, commena ds le temps de Cicron[91],  suivre dans
la pratique l'dit du prteur. Enfin, depuis Adrien, elle se rgla sur
l'_dit perptuel_, compos presqu'entirement des _dits provinciaux_
par Salvius Julianus.

[Note 90: Alexandre-le-Grand disait que le monde n'tait pour lui
qu'une cit, dont la citadelle tait sa phalange. (_Vico_).]

[Note 91: De legibus.]

3. Les territoires borns dans lesquels se resserrent les
_aristocraties_ pour la facilit du gouvernement, sont tendus par
l'esprit conqurant de la _dmocratie_; puis viennent les monarchies,
qui sont plus belles et plus magnifiques  proportion de leur
grandeur.

4. Du gouvernement souponneux de l'_aristocratie_ les peuples passent
aux orages de la _dmocratie_, pour trouver le repos sous la
_monarchie_.

5. Ils partent de l'_unit_ de la monarchie domestique, pour traverser
les gouvernemens du plus _petit nombre_, du _plus grand nombre_, et
_de tous_, et retrouver l'_unit_ dans la monarchie civile.


. II. COROLLAIRE.

_Que l'ancien droit romain  son premier ge fut un pome srieux, et
l'ancienne jurisprudence une posie svre, dans laquelle on trouve la
premire bauche de la mtaphysique lgale.--Comment chez les Grecs la
philosophie sortit de la lgislation._

Il y a bien d'autres effets importans, surtout dans la
jurisprudence romaine, dont on ne peut trouver la cause que dans nos
principes, et surtout dans le 9e axiome [lorsque les hommes ne
peuvent atteindre le _vrai_, ils s'en tiennent au _certain_].

Ainsi les _mancipations_ (_capere manu_) se firent d'abord _ver
manu_, c'est--dire, _avec une force relle_. La _force_ est un mot
abstrait, la _main_ est chose sensible, et chez toutes les nations
elle a signifi la _puissance_[92]. Cette _mancipation_ relle n'est
autre que l'_occupation_, source naturelle de tous les _domaines_. Les
Romains continurent d'employer ce mot pour l'_occupation_ d'une chose
par la guerre; les esclaves furent appels _mancipia_, le butin et les
conqutes furent pour les Romains _res mancipi_, tandis qu'elles
devenaient pour les vaincus _res nec mancipi_. Qu'on voie donc combien
il est raisonnable de croire que la _mancipation_ prit naissance dans
les murs de la seule ville de Rome, comme un mode d'acqurir le
_domaine civil_ usit dans les affaires prives des citoyens!

[Note 92: De l les [Grec: cheirothesiai] et les [Grec:
cheirotoniai] des Grecs: le premier mot dsigne l'_imposition des
mains_ sur la tte du magistrat qu'on allait lire; le second les
acclamations des lecteurs qui _levaient les mains_. (_Vico_).]

Il en fut de mme de la vritable _usucapion_, autre manire d'acqurir
le _domaine_, mot qui rpond  _capio cum vero usu_, en prenant _usus_
pour possession. D'abord on prit possession en couvrant de son corps la
chose possde; _possessio_ fut dit pour _porro sessio_.--Dans les
rpubliques _hroques_ qui selon Aristote n'_avaient point de lois
pour redresser les torts particuliers_, nous avons vu que les
_revendications_ s'exeraient _par une force_, par une violence
_vritable_. Ce furent l les premiers duels, ou guerres prives. Les
_actions personnelles_ (_condictiones_) durent tre les _reprsailles
prives_, qui au moyen ge durrent jusqu'au temps de Barthole.

Les moeurs devenant moins farouches avec le temps, les violences
particulires commenant  tre rprimes par les lois judiciaires,
enfin la runion des forces particulires ayant form la force
publique, les premiers peuples, par un effet de l'instinct potique
que leur avait donn la nature, durent imiter cette _force relle_ par
laquelle ils avaient auparavant dfendu leurs droits. Au moyen d'une
fiction de ce genre, la _mancipation_ naturelle devint la _tradition
civile_ solennelle, qui se reprsentait en simulant un noeud. Ils
employrent cette fiction dans les _acta legitima_ qui consacraient
tous leurs rapports lgaux, et qui devaient tre les crmonies
solennelles des peuples avant l'usage des langues vulgaires. Puis
lorsqu'il y eut un langage articul, les contractans s'assurrent de
la volont l'un de l'autre en joignant au noeud des paroles
solennelles qui exprimassent d'une manire certaine et prcise les
stipulations du contrat.

Par suite, les conditions (_leges_) auxquelles se rendaient les
villes, taient exprimes par des formules analogues, qui se sont
appeles _paces_ (de _pacio_) mot qui rpond  celui de _pactum_. Il
en est rest un vestige remarquable dans la formule du trait
par lequel se rendit Collatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est
une vritable stipulation (_contratto recettizio_) fait avec les
interrogations et les rponses solennelles; aussi ceux qui se
rendaient taient appels, dans toute la proprit du mot, _recepti_;
_et ego recipio_, dit le hraut romain aux dputs de Collatie. Tant
il est peu exact de dire que dans les temps _hroques_ la
_stipulation_ fut particulire aux citoyens romains! On jugera aussi
si l'un a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin-l'Ancien prtendit
donner aux nations dans la formule dont nous venons de parler, un
modle pour les cas semblables.--Ainsi le _droit des gens hroques_
du Latium resta grav dans ce titre de la loi des douze tables: SI
QUIS NEXUM FACIET MANCIPIUMQUE UTI LINGUA NUNCUPASSIT ITA JUS ESTO.
C'est la grande source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont
rapproch les lois athniennes de celle des douze tables, conviennent
que ce titre n'a pu tre import d'Athnes  Rome.

L'_usucapion_ fut d'abord une _prise de possession_ au moyen du corps,
et fut cense continuer par la seule intention. En mme temps on porta
la mme fiction de l'emploi de la force dans les _revendications_, et
les _reprsailles hroques_ se transformrent en _actions
personnelles_; on conserva l'usage de les dnoncer solennellement aux
dbiteurs. Il tait impossible que l'enfance de l'humanit suivit une
marche diffrente; on a remarqu dans un axiome que les enfans ont au
plus haut degr la facult d'imiter _le vrai_ dans les choses
qui ne sont point au-dessus de leur porte; c'est en quoi consiste la
posie, laquelle n'est qu'imitation.

Par un effet du mme esprit, toutes les _personnes_ qui paraissaient
au forum, taient distingues par des _masques_ ou _emblmes_
particuliers (_person_). Ces emblmes propres aux familles taient,
si je puis le dire, des _noms rels_, antrieurs  l'usage des
langues vulgaires. Le signe distinctif du pre de famille dsignait
collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples dj
cits (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins
franais, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une arme plutt que
ceux d'un individu; ces paladins taient des souverains, comme le
sont encore les _palatins_ d'Allemagne. Ceci drive des principes
de notre potique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant
s'lever encore par l'abstraction aux ides gnrales, crrent
pour y suppler des caractres potiques, par lesquels ils
dsignaient les genres. De mme que les potes guids par leur art
portrent les personnages et les masques sur le thtre, les
fondateurs du droit, conduits par la nature, avaient dans des temps
plus anciens, port sur le forum les _personnes_ (_personas_) et les
emblmes[93].--Incapables de se crer par l'intelligence des _formes
abstraites_, ils en imaginrent de _corporelles_, et les
supposrent _animes_ d'aprs leur propre nature. Ils ralisrent
dans leur imagination l'hrdit, _hereditas_, comme souveraine des
hritages, et ils la placrent tout entire dans chacun des effets
dont ils se composaient; ainsi quand ils prsentaient aux juges une
motte de terre dans l'acte de la _revendication_, ils disaient _hunc
fundum_, etc. Ainsi ils _sentirent_ imparfaitement, s'ils ne purent
le _comprendre_, que _les droits sont indivisibles_. Les hommes
tant alors naturellement potes, la premire jurisprudence fut
toute _potique_; par une suite de fictions, elle supposait _que ce
qui n'tait pas fait l'tait dj_, que ce _qui tait n, tait 
natre_, que le _mort tait vivant_, et _vice vers_. Elle
introduisait une foule de dguisemens, de voiles qui ne couvraient
rien, _jura imaginaria_; de droits traduits en fable par
l'imagination. Elle faisait consister tout son mrite  trouver des
fables assez heureusement imagines pour sauver la gravit de la
loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de
l'ancienne jurisprudence furent donc des vrits sous le masque, et
les formules dans lesquelles s'exprimaient les lois, furent appeles
_carmina_,  cause de la mesure prcise de leurs paroles auxquelles
on ne pouvait ni ajouter, ni retrancher[94]. Ainsi tout l'_ancien_
droit romain fut un _pome srieux_ que les Romains reprsentaient
sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une _posie svre_.
Dans l'introduction des Institutes, Justinien parle des fables du
droit antique, _antiqui juris fabulas_; son but est de les tourner
en ridicule, mais il doit avoir emprunt ce mot  quelqu'ancien
jurisconsulte qui aura compris ce que nous exposons ici. C'est  ces
_fables antiques_ que la jurisprudence romaine rapporte ses premiers
principes. De ces _person_, de ces _masques_ qu'employaient les
fables dramatiques si vraies et si svres du droit, drivent les
premires origines de la doctrine du _droit personnel_.

[Note 93: La quantit prouve que _persona_ ne vient point, comme
on le prtend, de _personare_. (_Vico_).]

[Note 94: Tite-Live dit en parlant de la sentence prononce contre
Horace: _Lex horrendi carminis erat._--Dans l'_Asinaria_ de Plaute,
Diabolus dit que le parasite _est un grand pote_, parce qu'il sait
mieux que tout autre trouver ces subtilits verbales qui
caractrisaient les formules, ou _carmina_. (_Vico_).]

Lorsque vinrent les ges de civilisation avec les gouvernemens
populaires, l'intelligence s'veilla dans ces grandes assembles[95].
Les droits abstraits et gnraux furent dits _consistere in
intellectu juris_. L'_intelligence_ consiste ici  comprendre
l'intention que le lgislateur a exprime dans la loi, intention que
dsigne le mot _jus_. En effet cette intention fut celle _des citoyens
qui s'accordaient dans la conception d'un intrt raisonnable qui leur
ft commun  tous_. Ils durent comprendre que cet intrt tait
_spirituel_ de sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent
point sur des choses corporelles, _nuda jura_, furent dits par eux _in
intellectu juris consistere_. Puis donc que les droits sont des modes
de la substance spirituelle, ils sont _indivisibles_, et par
consquent _ternels_; car la corruption n'est autre chose que la
division des parties. Les interprtes du droit romain ont fait
consister toute la gloire de la mtaphysique lgale dans l'examen de
l'indivisibilit des droits en traitant la fameuse matire _de
dividuis et individuis_. Mais ils n'ont point considr l'autre
caractre des droits, non moins important que le premier, leur
ternit. Il aurait d pourtant les frapper dans ces deux rgles
qu'ils tablissent 1 _cessante fine legis, cessat lex_; ils
ne disent point _cessante ratione_; en effet le but, la fin de la loi,
c'est l'intrt des causes trait avec galit; cette fin peut
changer, mais _la raison de la loi_ tant une conformit de la loi au
fait entour de telles circonstances, toutes les fois que les mmes
circonstances se reprsentent, la _raison de la loi_ les domine,
vivante, imprissable; 2 _tempus non est modus constituendi, vel
dissolvendi juris_; en effet le temps ne peut commencer ni finir ce
qui est ternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le temps
ne finit point les droits, pas plus qu'il ne les a produits, il prouve
seulement que celui qui les avait a voulu s'en dpouiller. Quoiqu'on
dise que l'_usufruit prend fin_, il ne faut pas croire que le droit
finisse pour cela, il ne fait que se dgager d'une servitude pour
retourner  sa libert premire.--De l nous tirerons deux corollaires
de la plus haute importance. Premirement les droits tant _ternels_
dans l'intelligence, autrement dit dans leur idal, et les hommes
existant _dans le temps_, les droits ne peuvent venir aux hommes que
de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont t, qui sont ou
seront, dans leur nombre, dans leur varit _infinis_, sont les
modifications diverses de la _puissance_ du premier homme, et du
_domaine_, du droit de proprit, qu'il eut sur toute la terre.

[Note 95: S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il
existt des philosophes, on doit en infrer que le spectacle des
citoyens d'Athnes s'unissant par l'acte de la lgislation dans l'ide
d'un intrt gal qui ft commun  tous, aida Socrate  former les
_genres intelligibles_, ou les _universaux abstraits_, au moyen de
l'_induction_, opration de l'esprit qui recueille les particularits
uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur
uniformit. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assembles, les
esprits des individus, passionns chacun pour son intrt, se
runissaient dans l'ide non passionne de l'utilit commune. On l'a
dit souvent, les hommes, pris sparment, sont conduits par l'intrt
personnel; pris en masse, ils veulent la justice. C'est ainsi qu'il en
vint  mditer les ides intelligibles et parfaites des esprits (ides
distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en Dieu
mme), et s'leva jusqu' la conception du _hros de la philosophie_,
qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut prpare la
dfinition vraiment divine qu'Aristote nous a laisse de la loi:
_Volont libre de passion_; ce qui est le caractre de la volont
_hroque_. Aristote comprit la _justice_, _reine_ des vertus, qui
habite dans le coeur du _hros_, parce qu'il avait vu la _justice
lgale_, qui habite dans l'me du lgislateur et de l'homme d'tat,
commander  la _prudence_ dans le snat, au _courage_ dans les armes,
 la _temprance_ dans les ftes,  la _justice particulire_, tantt
_commutative_, comme au forum, tantt _distributive_, comme au trsor
public, _rarium_ [o les impts rpartis quitablement donnent des
droits proportionnels aux honneurs]. D'o il rsulte que c'est de la
place d'Athnes que sortirent les principes de la mtaphysique, de la
logique et de la morale. La libert fit la lgislation, et de la
lgislation sortit la philosophie.

Tout ceci est une nouvelle rfutation du mot de Polybe que nous avons
dj cit (_Si les hommes taient philosophes, il n'y aurait plus
besoin de religion_). Sans religion point de socit, sans socit
point de philosophes. Si la _Providence_ n'et ainsi conduit les
choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre ide ni de _science_ ni
de vertu. (_Vico_).]

Sous les gouvernemens aristocratiques, la _cause_ (c'est--dire la
forme extrieure) des obligations consistait dans une formule o l'on
cherchait une garantie dans la prcision des paroles et la
proprit des termes[96]. Mais dans les temps civiliss o se
formrent les dmocraties et ensuite les monarchies, la _cause_ du
contrat fut prise pour la volont des parties et pour le contrat mme.
Aujourd'hui c'est la volont qui rend le pacte obligatoire, et par
cela seul qu'on a voulu contracter, la convention produit une action.
Dans les cas o il s'agit de transfrer la proprit, c'est cette mme
volont qui valide la tradition naturelle et opre l'alination; ce ne
fut que dans les contrats verbaux, comme la stipulation, que la
garantie du contrat conserva le nom de _cause_ pris dans son ancienne
acception. Ceci jette un nouveau jour sur les principes des
obligations qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les
avons tablis plus haut.

[Note 96: _A cavendo, caviss_; puis, par contraction, _causs_.
(_Vico_).]

Concluons: l'homme n'tant proprement qu'_intelligence_, _corps_ et
_langage_, et le langage tant comme l'intermdiaire des deux
substances qui constituent sa nature, le CERTAIN en matire de justice
fut dtermin par _des actes du corps_ dans les temps qui prcdrent
l'invention du langage articul. Aprs cette invention, il le fut par
des _formules verbales_. Enfin la raison humaine ayant pris tout son
dveloppement, le certain alla se confondre avec le VRAI des ides
relatives  la justice, lesquelles furent dtermines par la raison
d'aprs les circonstances les plus particulires des faits;
_formule ternelle qui n'est sujette  aucune forme particulire_,
mais qui claire toutes les formes diverses des faits, comme la
lumire qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques
dans les moindres parties de leur superficie. C'est elle que le docte
Varron appelait la FORMULE DE LA NATURE.




LIVRE CINQUIME.

RETOUR DES MMES RVOLUTIONS

LORSQUE LES SOCITS DTRUITES SE RELVENT DE LEURS RUINES.


ARGUMENT.

_La plupart des preuves historiques donnes jusqu'ici par l'auteur 
l'appui de ses principes, tant empruntes  l'antiquit, la Science
nouvelle ne mriterait pas le nom d'_histoire ternelle de l'humanit,
_si l'auteur ne montrait que les caractres observs dans les temps
antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen ge.
Il suit dans ces rapprochemens sa division des ges divin, hroque et
humain. Il conclut en dmontrant que c'est la Providence qui conduit
les choses humaines, puisque dans tout gouvernement ce sont les_
meilleurs _qui ont domin_. (_Il prend le mot_ meilleurs _dans un sens
trs gnral._)


_Chapitre I._ OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'GE DIVIN.--_Pourquoi
Dieu permit qu'un ordre de choses analogue  celui de l'antiquit
repart au moyen ge. Ignorance de l'criture; caractre religieux des
guerres et des jugemens, asiles, etc._


_Chapitre II._ COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIRE
QU'ELLES ONT FOURNIE CONFORMMENT A LA NATURE TERNELLE DES FIEFS.
QUE L'ANCIEN DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE
DROIT FODAL. (RETOUR DE L'GE HROQUE.)--_Comparaison des vassaux du
moyen ge avec les cliens de l'antiquit, des parlemens avec les
comices. Remarques sur les mots_ hommage, baron, _sur les prcaires,
sur la recommandation personnelle, et sur les alleux_.


_Chapitre III._ COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET
MODERNE, _considr relativement au but de la Science nouvelle._ (GE
HUMAIN.)--_Rome, n'tant arrte par aucun obstacle extrieur, a
fourni toute la carrire politique que suivent les nations, passant de
l'aristocratie  la dmocratie, et de la dmocratie  la
monarchie.--Conformment aux principes de la Science nouvelle, on
trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, quelques
dmocraties, presque plus d'aristocraties._


_Chapitre IV._ CONCLUSION. D'UNE RPUBLIQUE TERNELLE FONDE DANS LA
NATURE PAR LA PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS
CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.--_C'est le rsum de tout le systme,
et son explication morale et religieuse._




LIVRE CINQUIME.

RETOUR DES MMES RVOLUTIONS

LORSQUE LES SOCITS DTRUITES SE RELVENT DE LEURS RUINES.




CHAPITRE I.

OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'GE DIVIN.


D'aprs les rapports innombrables que nous avons indiqus dans cet
ouvrage entre les temps barbares de l'antiquit et ceux du moyen ge,
on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et
saisir les lois qui rgissent les socits, lorsque sortant de leurs
ruines elles recommencent une vie nouvelle. Nanmoins nous
consacrerons  ce sujet un livre particulier, afin d'clairer les
temps de la _barbarie moderne_, qui taient rests plus obscurs que
ceux de la _barbarie antique_, appels eux-mmes _obscurs_ par le
docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en mme temps
comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa
_Providence_, qui dirigeaient la marche des socits, aux dcrets
ineffables de sa _grce_.

Lorsqu'il eut par des voies _surnaturelles_ clair et affermi la
vrit du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des
martyrs, contre la vaine sagesse des Grecs par la doctrine
des Pres et par les miracles des Saints, alors s'levrent des
nations armes, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins
mahomtans, qui attaquaient de toutes parts la divinit de
Jsus-Christ. Afin d'tablir cette vrit d'une manire inbranlable
selon le cours _naturel_ des choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel
ordre de choses naqut parmi les nations.

Dans ce conseil ternel, il ramena les moeurs du premier ge qui
mritrent mieux alors le nom de _divines_. Partout les rois
catholiques, protecteurs de la religion, revtaient les habits de
diacres et consacraient  Dieu leurs personnes royales[97]. Ils
avaient des dignits ecclsiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte
et abb de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en gnral
que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les
titres de ducs et abbs, de comtes et abbs.--Les premiers rois
chrtiens fondrent des ordres religieux et militaires pour combattre
les infidles.--Alors revinrent avec plus de vrit le _pura et pia
bella_ des peuples hroques. Les rois mirent la croix sur leurs
bannires, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un
globe surmont d'une croix.--Chez les anciens, le hraut qui dclarait
la guerre, invitait les dieux  quitter la cit ennemie (_evocabat
deos_). De mme au moyen ge, on cherchait toujours  enlever les
reliques des cits assiges. Aussi les peuples mettaient-ils
leurs soins  les cacher,  les enfouir sous terre; on voit dans
toutes les glises que le lieu o on les conserve est le plus recul,
le plus secret.

[Note 97: Ils en ont conserv le titre de _sacre majest_.
(_Vico_).]

 partir du commencement du cinquime sicle, o les barbares
inondrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec
les vaincus. Dans cet ge de fer, on ne trouve d'criture en langue
vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Franais, ni chez les
Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent  crire d'actes
dans leur langue qu'au temps de Frdric de Souabe, et, selon
quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces
nations on ne trouve rien d'crit qu'en latin barbare, langue
qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui taient
ecclsiastiques. Faute de caractres vulgaires, les hiroglyphes des
anciens reparurent dans les emblmes, dans les armoiries. Ces signes
servaient  assurer les proprits, et le plus souvent indiquaient les
droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les
troupeaux et sur les terres.

Certaines espces de _jugemens divins_ reparurent sous le nom de
_purgations canoniques_; les _duels_ furent une espce de ces
jugemens, quoique non autoriss par les canons. On revit aussi les
brigandages hroques. Les anciens hros avaient tenu  honneur d'tre
appels _brigands_; le nom de _corsale_ fut un titre de seigneurie.
Les _reprsailles_ de l'antiquit, la duret des _servitudes
hroques_ se renouvelrent, et durent encore entre les
infidles et les chrtiens. La victoire passant pour le jugement du
ciel, les vainqueurs croyaient _que les vaincus n'avaient point de
Dieu_, et les traitaient comme de vils animaux.

Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquit et le moyen ge,
c'est que l'on vit se rouvrir les _asiles_, qui, selon Tite-Live,
avaient t l'_origine de toutes les premires cits_. Partout avaient
recommenc les violences, les rapines, les meurtres, et comme _la
religion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis du joug
des lois humaines_ (axiome 31), les hommes moins barbares qui
craignaient l'oppression se rfugiaient chez les vques, chez les
abbs, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et
leurs biens; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart
des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au
moyen ge le plus barbare de toute l'Europe, il est rest, pour ainsi
dire, plus de souverains ecclsiastiques que de sculiers.--De l le
nombre prodigieux de cits et de forteresses qui portent des noms de
saints.--Dans des lieux difficiles ou carts, l'on ouvrait de petites
chapelles o se clbrait la messe, et s'accomplissaient les autres
devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les
_asiles_ naturels des chrtiens; les fidles levaient autour leurs
habitations. Les monumens les plus anciens qui nous restent du moyen
ge, sont des chapelles situes ainsi, et le plus souvent
ruines. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de
Saint-Laurent d'Averse,  laquelle fut incorpore l'abbaye de
Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie, le Samnium, l'Appulie et
dans l'ancienne Calabre, du Vulture au golfe de Tarente, elle gouverna
cent dix glises, soit immdiatement, soit par des abbs ou moines qui
en taient dpendans, et dans presque tous ces lieux les abbs de
Saint-Laurent taient en mme temps les barons.




CHAPITRE II.

COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIRE QU'ELLES ONT
FOURNIE, CONFORMMENT  LA NATURE TERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN
DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FODAL. (RETOUR
DE L'GE HROQUE.)


 l'ge _divin_ ou thocratique dont nous venons de parler, succda
l'ge _hroque_ avec la mme distinction de _natures_ qui avait
caractris dans l'antiquit les _hros_ et les _hommes_. C'est ce qui
explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent _homines_ dans la
langue du droit fodal. D'_homines_ vinrent _hominium_ et _homagium_.
Le premier est pour _hominis dominium_, le domaine du seigneur sur la
personne du vassal; _homagium_ est pour _hominis agium_, le droit qu'a
le seigneur de mener le vassal o il veut. Les feudistes traduisent
lgamment le mot barbare _homagium_ par _obsequium_, qui dans le
principe dut avoir le mme sens en latin. Chez les anciens Romains,
l'_obsequium_ tait insparable de ce qu'ils appelaient _opera
militaris_, et de ce que nos feudistes appellent _militare servitium_;
long-temps les plbiens romains servirent  leurs dpens
les nobles  la guerre. Cet _obsequium_ avec les charges qui en
taient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis,
_liberti_, qui restaient  l'gard de leur patron dans une sorte de
dpendance; mais il avait commenc avec Rome mme, puisque
l'institution fondamentale de cette cit fut le _patronage_,
c'est--dire, la protection des malheureux qui s'taient rfugis dans
l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers, les terres
des patriciens. Nous avons dj remarqu que dans l'histoire ancienne,
le mot _clientela_ ne peut mieux se traduire que par celui de _fiefs_.
L'origine du mot _opera_ nous prouve la vrit de ces principes.
_Opera_ dans sa signification primitive est le travail d'un paysan
pendant un jour. Les Latins appellent _operarius_ ce que nous
entendons par _journalier_.--On disait chez les Latins _greges
operarum_, comme _greges servorum_, parce que de tels ouvriers, ainsi
que les esclaves des temps plus rcens taient regards comme les
btes de somme que l'on disait _pasci gregatim_. Par analogie on
appelait les hros _pasteurs_; Homre ne manque jamais de leur donner
l'pithte de _pasteurs des peuples_. [Grec: Nomos, nomos],
signifient _loi_ et _pturage_.

L'_obsequium_ des affranchis, ayant peu--peu disparu, et la puissance
des patrons ou seigneurs s'tant en quelque sorte _disperse_ dans les
guerres civiles, _o les puissans deviennent dpendans des peuples_,
cette puissance se _runit_ sans peine dans la personne des
monarques, et il ne resta plus que l'_obsequium principis_,
dans lequel, selon Tacite, consiste tout le _devoir des sujets d'une
monarchie_. Par opposition  leurs vassaux ou _homines_, les seigneurs
des fiefs furent appels _barons_ dans le sens o les Grecs prenaient
_hros_, et les anciens Latins _viri_; les Espagnols disent encore
_baron_ pour signifier le _vir_ des Latins. Cette dnomination
d'_hommes_, leur fut donne sans doute par opposition  la faiblesse
des vassaux, faiblesse dont l'ide tait dans les temps hroques
jointe  celle du sexe _fminin_. Les barons furent appels
_seigneurs_, du latin _seniores_. Les anciens parlemens du moyen ge
durent se composer des _seigneurs_, prcisment comme le snat de Rome
avait t compos par Romulus des nobles les plus gs. De ces
_patres_, on dut appeler _patroni_ ceux qui affranchissaient des
esclaves, de mme que chez nous _patron_ signifie _protecteur_ dans le
sens le plus lgant et le plus conforme  l'tymologie.  cette
expression rpond celle de _clientes_ dans le sens de _vassaux
roturiers_, tels que purent tre les _cliens_, lorsque Servius Tullius
par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs.
(_Voy. la pag._ suivante.)

Les fiefs roturiers du moyen ge, d'abord _personnels_ reprsentrent
les clientles de l'antiquit. Au temps o brillait de tout son clat
la libert populaire de Rome, les plbiens vtus de toges allaient
tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre
des anciens hros, _ave rex_, les menaient au forum, et les
ramenaient le soir  la maison. Les grands, conformment 
l'ancien titre hroque de _pasteurs des peuples_, leur donnaient 
souper. Ceux qui taient soumis  cette sorte de vasselage
_personnel_, furent sans doute chez les anciens Romains les premiers
_vades_, nom qui resta  ceux qui taient obligs de suivre leurs
_actores_ devant les tribunaux; cette obligation s'appelait
_vadimonium_. En appliquant nos principes aux tymologies latines,
nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif _vas_, chez les Grecs
[Grec: Bas], et chez les barbares _was_, d'o _wassus_, et enfin
_vassalus_.

 la suite des fiefs roturiers _personnels_, vinrent les _rels_. Nous
les avons vu commencer chez les Romains avec l'institution du _cens_.
Les plbiens qui reurent alors le domaine bonitaire des champs que
les nobles leur avaient assigns, et qui furent ds-lors sujets  des
charges non-seulement _personnelles_, mais _relles_, durent tre
dsigns les premiers par le nom de _mancipes_, lequel resta ensuite 
ceux qui sont _obligs sur biens immeubles envers le trsor public_.
Ces plbiens qui furent ainsi lis, _nexi_, jusqu' la loi Petilia,
rpondent prcisment aux _vassaux_ que l'on nommait _hommes liges_,
_ligati_. L'homme _lige_ est, selon la dfinition des feudistes,
_celui qui doit reconnatre pour amis et pour ennemis tous les amis et
ennemis de son seigneur_. Cette forme de serment est analogue  celle
que les anciens vassaux germains prtaient  leur chef, au rapport de
Tacite; ils juraient _de se dvouer  sa gloire_. Les rois vaincus
auxquels le peuple romain _regna dono dabat_ (ce qui quivaut
 _beneficio dabat_), pouvaient tre considrs comme ses _hommes
liges_; s'ils devenaient ses allis, c'tait de cette sorte d'alliance
que les Latins appelaient _foedus inquale_. Ils taient _amis du
peuple romain_ dans le sens o les Empereurs donnaient le nom d'_amis_
aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance ingale n'tait
autre chose que l'_investiture d'un fief souverain_. Cette investiture
tait donne avec la formule que nous a laisse Tite-Live, savoir, que
le roi alli _servaret majestatem populi Romani_; prcisment de la
mme manire que le jurisconsulte Paulus dit que le prteur rend la
justice _servat majestate populi Romani_. Ainsi ces allis taient
_seigneurs de fiefs souverains soumis  une plus haute souverainet_.

On vit reparatre les _clientles_ des Romains sous le nom de
_recommandation personnelle_.--Les _cens seigneuriaux_ n'taient pas
sans analogie avec le _cens_ institu par Servius Tullius, puisqu'en
vertu de cette dernire institution les plbiens furent long-temps
assujettis  servir les nobles dans la guerre  leurs propres dpens,
comme dans les temps modernes les vassaux appels _angarii_ et
_perangarii_.--Les _prcaires_ du moyen ge taient encore renouvels
de l'antiquit. C'tait dans l'origine des terres accordes par les
seigneurs aux prires des _pauvres_ qui vivaient du produit de la
culture.--(_Voy._ aussi pag. 183.)

Nous avons dit que ceux qui par l'institution du _cens_ obtinrent le
domaine bonitaire des champs qu'ils cultivaient, furent les
premiers _mancipes_ des Romains. La _mancipation_ revint au moyen ge;
le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer
foi et obissance. Dans l'acte de la _mancipation_ les stipulations se
reprsentrent _sous la forme des infestucations_ ou _investitures_,
ce qui tait la mme chose. Avec les stipulations revint ce qui dans
l'ancienne jurisprudence romaine avait t appel proprement
_caviss_, par contraction _causs_; au moyen ge, on tira de la mme
tymologie le mot _cautel_. Avec ces _cautel_ reparurent dans l'acte
de la _mancipation_, les pactes que les jurisconsultes romains
appelaient _stipulata_, de _stipula_, la paille qui revt le grain;
c'est dans le mme sens que les docteurs du moyen ge dirent d'aprs
les _investitures_ ou _infestucations_, _pacta vestita_, et _pacta
nuda_.--On retrouve encore au moyen ge les deux sortes de domaines,
_direct_ et _utile_, qui rpondent au domaine _quiritaire_, et
_bonitaire_ des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens _ex
jure optimo_ que les feudistes rudits dfinissent de la manire
suivante: _biens allodiaux, libres de toute charge publique et
prive_. Cicron remarque que de son temps il restait  Rome bien peu
de choses qui fussent _ex jure optimo_; et dans les lois romaines du
dernier ge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre.
De mme il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les
biens _ex jure optimo_ des Romains, les alleux du moyen ge, ont fini
galement par tre des _biens immeubles libres de toute
charge prive_, mais sujets aux charges publiques.

Dans les premiers parlemens, dans les _cours armes_, composes de
barons, de pairs, on revoit les assembles hroques, o les
_quirites_ de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous
raconte que dans l'origine les rois taient les chefs du parlement, et
qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de
mme chez les Romains qu'au premier jugement o, selon Cicron, il
s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des
commissaires ou duumvirs pour juger Horace. Ils devaient employer
contre le fratricide la formule que cite Tite-Live, _in Horatium
perduellionem dicerent_. C'est que dans la svrit des temps
hroques o la cit se composait des seuls hros, tout meurtre de
citoyen tait un acte d'hostilit contre la patrie, _perduellio_. Tout
meurtre tait appel _parricidium_, meurtre d'un pre, c'est--dire,
d'un noble. Mais lorsque les plbiens, les _hommes_ dans la langue
fodale, commencrent  faire partie de la cit, le meurtre de tout
homme fut appel _homicide_.

Lorsque les universits d'Italie commencrent  enseigner les lois
romaines d'aprs les livres de Justinien, qui les prsente d'une manire
conforme au _droit naturel des peuples civiliss_, les esprits dj plus
ouverts s'attachrent aux rgles de l'quit naturelle dans l'tude de
la jurisprudence, cette quit gale les nobles et les plbiens dans la
socit, comme ils sont gaux dans la nature. Depuis que Tibrius
Coruncanius eut commenc  Rome d'enseigner publiquement la science des
lois, la jurisprudence jusqu'alors secrte chappa aux nobles, et leur
puissance s'en trouva peu--peu affaiblie. La mme chose arriva aux
nobles des nouveaux royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient
t d'abord aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires
et monarchiques.[98][99]

[Note 98: Ces deux dernires formes, convenant galement aux
gouvernemens des ges civiliss, peuvent sans peine se changer l'une
pour l'autre. Mais revenir  l'aristocratie, c'est ce qui est
inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de
Syracuse, l'ami du divin Platon, avait dlivr sa patrie de la
tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassin pour avoir
essay de rtablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient
toute l'aristocratie de la grande Grce, tentrent d'oprer la mme
rvolution, et furent massacrs ou brls vifs. En effet, ds qu'une
fois les plbiens ont reconnu qu'ils sont gaux en nature aux nobles,
ils ne se rsignent point  leur tre infrieurs sous le rapport des
droits politiques, et ils obtiennent cette galit dans l'tat
populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de
gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec
un soin inquiet et une sage prvoyance,  contenir la multitude et 
prvenir de dangereux mcontentemens. (_Vico_).]

[Note 99: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un
gouvernement, comme nous le prtendons, mais au moins une constitution
_aristocratique_ sous les races mrovingienne et carlovingienne. Nous
demanderons alors  Bodin comment ce royaume s'est trouv soumis,
comme il l'est,  une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une _loi
royale_ par laquelle les paladins franais se sont dpouills de leur
puissance en faveur des Captiens, de mme que le peuple romain
abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de
la _loi royale_ dbite par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France
a t conquise par quelqu'un des Captiens?... Il faut plutt que
Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes,
reconnaissent cette _loi royale_, _fonde en nature sur un principe
ternel_; c'est que la puissance libre d'un tat, par cela mme
qu'elle est libre, doit en quelque sorte se raliser. Ainsi, toute la
force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu' ce qu'il
devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit
des rois, qui finissent par acqurir un pouvoir monarchique. Le droit
naturel des moralistes est celui de la _raison_; le droit naturel des
gens est celui de l'_utilit_ et de la _force_. Ce droit, comme disent
les jurisconsultes, a t suivi par les nations, _usu exigente
humanisque necessitatibus expostulantibus_. (_Vico_).]

Aprs les remarques diverses que nous avons faites dans ce
chapitre sur tant d'expressions lgantes de l'ancienne jurisprudence
romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la
langue fodale, Oldendorp et tous les autres crivains de son opinion
doivent voir si le droit fodal est sorti, comme ils le disent, _des
tincelles de l'incendie dans lequel les barbares dtruisirent le
droit romain_. Le droit romain au contraire est n de la fodalit; je
parle de cette fodalit primitive que nous avons observe
particulirement dans la barbarie antique du Latium, et qui a t la
base commune de toutes les socits humaines.




CHAPITRE III.

COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDR
RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE.


La marche que nous avons trace ne fut point suivie par Carthage,
Capoue et Numance, ces trois cits qui firent craindre  Rome d'tre
supplante dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrts de
bonne heure dans cette carrire par la subtilit naturelle de l'esprit
africain, encore augmente par les habitudes du commerce maritime. Les
Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la
fertilit de la Campanie _heureuse_. Enfin Numance commenait  peine
son ge _hroque_, lorsqu'elle fut accable par la puissance romaine,
par le gnie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du
monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles,
marchrent d'un pas gal, guids dans cette marche par la Providence
qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois
formes de gouvernement se succdrent chez eux conformment  l'ordre
naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois _publilia_ et _petilia_,
la libert populaire jusqu' Auguste, la monarchie tant qu'il
fut humainement possible de rsister aux causes intrieures et
extrieures qui dtruisent un tel tat politique.

Aujourd'hui la plus complte civilisation semble rpandue chez les
peuples, soumis la plupart  un petit nombre de grands monarques. S'il
est encore des nations barbares dans les parties les plus recules du
nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espce humaine,
et que l'instinct naturel de l'humanit y a t long-temps domin par
des religions farouches et bizarres.--Nous voyons d'abord au
septentrion le czar de Moscovie qui est  la vrit chrtien, mais qui
commande  des hommes d'un esprit lent et paresseux.--Le kan de
Tartarie, qui a runi  son vaste empire celui de la Chine, gouverne
un peuple effmin, tels que le furent les _seres_ des anciens.--Le
ngus d'thiopie, et les rois de Fez et de Maroc rgnent sur des
peuples faibles et peu nombreux.

Mais sous la zone tempre, o la nature a mis dans les facults de
l'homme un plus heureux quilibre, nous trouvons, en partant des
extrmits de l'Orient, l'empire du Japon, dont les moeurs ont quelque
analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques; c'est le
mme esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans voyageurs la
langue japonaise prsente  l'oreille une certaine analogie avec le
latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans l'tat _hroque_ par
une religion pleine de croyances effrayantes, et dont les dieux tout
couverts d'armes menaantes inspirent la terreur. Les missionnaires
assurent que le plus grand obstacle qu'ils aient trouv dans ce pays 
la foi chrtienne, c'est qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens
du peuple sont hommes comme eux.--L'empire de la Chine avec sa religion
douce et sa culture des lettres, est trs polic.--Il en est de mme de
l'Inde, voue en gnral aux arts de la paix.--La Perse et la Turquie
ont ml  la mollesse de l'Asie les croyances grossires de leur
religion. Chez les Turcs particulirement, l'orgueil du caractre
national, est tempr par une libralit fastueuse, et par la
reconnaissance.

L'Europe entire est soumise  la religion chrtienne, qui nous donne
l'ide la plus pure et la plus parfaite de la divinit, et qui nous fait
un devoir de la charit envers tout le genre humain. De l sa haute
civilisation.--Les principaux tats europens sont de grandes
monarchies. Celles du nord, comme la Sude et le Danemark il y a un
sicle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et l'Angleterre,
semblent soumises  un gouvernement aristocratique; mais si quelque
obstacle extraordinaire n'arrte la marche naturelle des choses, elles
deviendront des monarchies pures.--Cette partie du monde plus claire a
aussi plus d'tats populaires que nous n'en voyons dans les trois
autres. Le retour des mmes besoins politiques y a renouvel la forme
du gouvernement des Achens et des toliens. Les Grecs avaient t
amens  concevoir cette forme de gouvernement par la ncessit de se
prmunir contre l'ambition d'une puissance colossale. Telle a t aussi
l'origine des cantons Suisses et des Provinces-Unies. Ces ligues
perptuelles d'un grand nombre de cits libres ont form deux
aristocraties. L'Empire germanique est aussi un systme compos d'un
grand nombre de cits libres et de princes souverains. La tte de ce
corps est l'Empereur, et dans ce qui concerne les intrts communs de
l'Empire il se gouverne aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en
Europe que cinq aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gnes
et Lucques, Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont
pour la plupart qu'un territoire peu tendu.[100]

[Note 100: Si nous traversons l'Ocan pour passer dans le
Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amrique et parcouru la mme
carrire sans l'arrive des Europens. (_Vico_).]

Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de
tous les biens qui composent la flicit de la vie humaine; on y
trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces
avantages, nous les devons  la religion. La religion nous fait un
devoir de la charit envers tout le genre humain; elle admet  la
seconder dans l'enseignement de ses prceptes sublimes les plus doctes
philosophies de l'antiquit payenne; elle a adopt, elle cultive
trois langues, la plus ancienne, la plus dlicate et la plus
noble, l'hbreu, le grec, et le latin. Ainsi, mme pour les fins
humaines, le christianisme est suprieur  toutes les religions: il
unit la sagesse de l'autorit  celle de la raison, et cette dernire,
il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'rudition la plus
profonde.

Aprs avoir observ dans ce Livre comment les socits recommencent la
mme carrire, rflchissons sur les nombreux rapprochemens que nous
prsente cet ouvrage entre l'antiquit et les temps modernes, et nous
y trouverons explique non plus l'histoire particulire et temporelle
des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'_histoire
idale_ des lois ternelles que suivent toutes les nations dans leurs
commencemens et leurs progrs, dans leur dcadence et leur fin, et
qu'elles suivraient toujours quand mme (ce qui n'est point) des
mondes infinis natraient successivement dans toute l'ternit. 
travers la diversit des formes extrieures, nous saisirons
l'_identit de substance_ de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous
refuser  cet ouvrage le titre orgueilleux peut-tre de _Science
Nouvelle_. Il y a droit par son sujet: _la nature commune des
nations_; sujet vraiment universel, dont l'ide embrasse toute science
digne de ce nom. Cette ide est indique dans la vaste expression de
Snque: _Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod querit, omnis
mundus habeat._




CHAPITRE IV.

CONCLUSION.--D'UNE RPUBLIQUE TERNELLE FONDE DANS LA NATURE PAR LA
PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE
SES FORMES DIVERSES.


Concluons en rappelant l'ide de Platon, qui ajoute aux trois formes
de rpubliques une quatrime, dans laquelle rgneraient les meilleurs,
ce qui serait la vritable aristocratie naturelle. Cette rpublique
que voulait Platon, elle a exist ds la premire origine des
socits. Examinons en ceci la conduite de la Providence.

D'abord elle voulut que les gans qui erraient dans les montagnes,
effrays des premiers orages qui eurent lieu aprs le dluge,
cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgr leur orgueil ils
s'humiliassent devant la divinit qu'ils se craient, et
s'assujtissent  une force suprieure qu'ils appelrent Jupiter.
C'est  la lueur des clairs qu'ils virent cette grande vrit, _que
Dieu gouverne le genre humain_. Ainsi se forma une premire socit
que j'appellerai _monastique_ dans le sens de l'tymologie, parce
qu'elle tait en effet compose de _souverains solitaires_
sous le gouvernement d'un tre trs bon et trs puissant, OPTIMUS
MAXIMUS. Excits ensuite par les plus puissans aiguillons d'une
passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur
donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencrent  rprimer
l'imptuosit de leurs dsirs et  faire usage de la libert humaine.
Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils
firent les compagnes de leur vie. Avec ces premires unions
_humaines_, c'est--dire conformes  la pudeur et  la religion,
commencrent les mariages qui dterminrent les rapports d'poux, de
fils et de pres. Ainsi ils fondrent les familles, et les
gouvernrent avec la duret des cyclopes dont parle Homre; la duret
de ce premier gouvernement tait ncessaire, pour que les hommes se
trouvassent prpars au gouvernement civil, lorsque s'lveraient les
cits. La premire rpublique se trouve donc dans la famille; la forme
en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pres de famille, qui
avait la supriorit du sexe, de l'ge et de la vertu.

Aussi vaillans que chastes et pieux, ils ne fuyaient plus comme
auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se dfendaient, eux et
les leurs, tuaient les btes sauvages qui infestaient leurs champs, et
au lieu d'errer pour trouver leur pture, ils soutenaient leurs
familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurrent le salut
du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui taient rests
dans les plaines, sentirent les maux attachs  la communaut
des biens et des femmes, et vinrent se rfugier dans les asiles
ouverts par les pres de famille. Ceux-ci les recevant sous leur
protection, la monarchie domestique s'tendit par les clientles.
C'tait encore les meilleurs qui rgnaient, OPTIMI. Les rfugis,
impies et sans dieu, obissaient  des hommes pieux, qui adoraient la
divinit, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se
figurassent les dieux d'aprs la varit de leurs manires de voir;
trangers  la pudeur, ils obissaient  des hommes qui se
contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donne
la religion; faibles et jusque-l errans au hasard, ils obissaient 
des hommes prudens qui cherchaient  connatre par les auspices la
volont des dieux,  des hros qui _domptaient la terre_ par leurs
travaux, tuaient les btes farouches, et secouraient le faible en
danger.

Les pres de famille devenus puissans par la pit et la vertu de
leurs anctres et par les travaux de leurs cliens, oublirent les
conditions auxquelles ceux-ci s'taient livrs  eux, et au lieu de
les protger, ils les opprimrent. Sortis ainsi de l'_ordre naturel_
qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se rvolter
contre eux. Mais comme la socit humaine ne peut subsister un moment
sans ordre, c'est--dire sans dieu, la Providence fit natre l'_ordre
civil_ avec la formation des cits. Les pres de famille s'unirent
pour rsister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnrent le
domaine bonitaire des champs dont ils se rservaient le
domaine minent. Ainsi naquit la cit, fonde sur un corps souverain
de nobles. Cette noblesse consistait  sortir d'un mariage solennel,
et clbr avec les auspices. Par elle les nobles rgnaient sur les
plbiens, dont les unions n'taient pas ainsi consacres.--Au
gouvernement thocratique o les dieux gouvernaient les familles par
les auspices, succda le gouvernement hroque o les hros rgnaient
eux-mmes, et dont la base principale fut la religion, privilge du
corps des pres qui leur assurait celui de tous les droits civils.
Mais comme la noblesse tait devenue un don de la fortune, du milieu
des nobles mme s'leva l'ordre des _pres_ qui par leur ge taient
les plus dignes de gouverner; et entre les pres eux-mmes, les plus
courageux, les plus robustes furent pris pour _rois_, afin de conduire
les autres, et d'assurer leur rsistance contre leurs cliens
mutins.[101]

[Note 101: Ces rois des aristocraties ne doivent pas tre
confondus avec les _monarques_. (_Note du Traducteur_).]

Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plbiens se
dveloppa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'taient forme de
l'hrosme et de la noblesse, et comprirent qu'ils taient hommes
aussi bien que les nobles. Ils voulurent donc entrer aussi dans
l'ordre des citoyens. Comme la souverainet devait avec le temps tre
tendue  tout le peuple, la Providence permit que les plbiens
rivalisassent long-temps avec les nobles de pit et de
religion, dans ces longues luttes qu'ils soutenaient contre eux, avant
d'avoir part au droit des auspices, et  tous les droits publics et
privs, qui en taient regards comme autant de dpendances. Ainsi le
zle mme du peuple pour la religion le conduisait  la souverainet
civile. C'est en cela que le peuple romain surpassa tous les autres,
c'est par-l qu'il mrita d'tre le _peuple roi_. L'ordre naturel se
mlant ainsi de plus en plus  l'ordre civil, on vit natre les
rpubliques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener  l'urne du
sort ou  la balance, la Providence empcha que le hasard ou la
fatalit n'y rgnt en ordonnant que le cens y serait la rgle des
honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, conomes et prvoyans
plutt que les prodigues ou les indolens, que les hommes gnreux et
magnanimes plutt que ceux dont l'me est rtrcie par le besoin,
qu'en un mot les riches dous de quelque vertu, ou de quelque image de
vertu, plutt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent
point rougir, fussent regards comme les plus dignes de gouverner,
comme les meilleurs.[102]

[Note 102: Le peuple pris en gnral veut la justice. Lorsque le
peuple tout entier constitue la cit, il fait des lois justes,
c'est--dire _gnralement bonnes_. Si donc, comme le dit Aristote, de
bonnes lois sont des volonts sans passion, en d'autres termes, des
volonts dignes du _sage_, du _hros de la morale_ qui commande aux
passions, c'est dans les rpubliques populaires que naquit la
philosophie; la nature mme de ces rpubliques conduisait la
philosophie  former le sage, et dans ce but  chercher la vrit. Les
secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence 
ceux de la religion. Au dfaut des _sentimens_ religieux qui faisaient
pratiquer la vertu aux hommes, les _rflexions_ de la philosophie leur
apprirent  considrer la vertu en elle-mme, de sorte que, s'ils
n'taient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice.

 la suite de la philosophie naquit l'loquence, mais telle qu'il
convient dans des tats o se font des lois _gnralement bonnes_, une
loquence passionne pour la justice, et capable d'enflammer le peuple
par des ides de vertu qui le portent  faire de telles lois. Voil, 
ce qu'il semble, le caractre de l'loquence romaine au temps de
Scipion-l'Africain; mais les tats populaires venant  se corrompre,
la philosophie suit cette corruption, tombe dans le scepticisme, et se
met, par un cart de la science,  calomnier la vrit. De l nat une
fausse loquence, prte  soutenir le pour et le contre sur tous les
sujets. (_Vico_).]

Lorsque les citoyens, ne se contentant plus de trouver dans
les richesses des moyens de distinction, voulurent en faire des
instrumens de puissance, alors, comme les vents furieux agitent la
mer, ils troublrent les rpubliques par la guerre civile, les
jetrent dans un dsordre universel, et d'un tat de libert les
firent tomber dans la pire des tyrannies; je veux dire, dans
l'anarchie.  cette affreuse maladie sociale, la Providence applique
les trois grands remdes dont nous allons parler. D'abord il s'lve
du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y tablit la
monarchie. Les lois, les institutions sociales fondes par la libert
populaire n'ont point suffi  la rgler; le monarque devient matre
par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme mme
de la monarchie retient la volont du monarque tout infinie qu'est sa
puissance, dans les limites de l'ordre naturel, parce que son
gouvernement n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point
satisfaire ses peuples sous le rapport de la religion et de
la libert naturelle.

Si la Providence ne trouve point un tel remde au-dedans, elle le fait
venir du dehors. Le peuple corrompu tait devenu _par la nature_
esclave de ses passions effrnes, du luxe, de la molesse, de
l'avarice, de l'envie, de l'orgueil et du faste. Il devient esclave
_par une loi du droit des gens_ qui rsulte de sa nature mme; et il
est assujti  des peuples _meilleurs_, qui le soumettent par les
armes. En quoi nous voyons briller deux lumires qui clairent l'ordre
naturel; d'abord: _qui ne peut se gouverner lui-mme se laissera
gouverner par un autre qui en sera plus capable._ Ensuite: _ceux-l
gouverneront toujours le monde qui sont d'une nature meilleure._

Mais si les peuples restent long-temps livrs  l'anarchie, s'ils ne
s'accordent pas  prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont
point conquis par une nation meilleure qui les sauve en les
soumettant; alors au dernier des maux, la Providence applique un
remde extrme. Ces hommes se sont accoutums  ne penser qu'
l'intrt priv; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans
une profonde solitude d'me et de volont. Semblables aux btes
sauvages, on peut  peine en trouver deux qui s'accordent, chacun
suivant son plaisir ou son caprice. C'est pourquoi les factions les
plus obstines, les guerres civiles les plus acharnes changeront les
cits en forts et les forts en repaires d'hommes, et les sicles
couvriront de la rouille de la barbarie leur ingnieuse
malice et leur subtilit perverse. En effet ils sont devenus plus
froces par la _barbarie rflchie_, qu'ils ne l'avaient t par
_celle de nature_. La seconde montrait une frocit gnreuse dont on
pouvait se dfendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie
est jointe  une lche frocit, qui au milieu des caresses et des
embrassemens en veut aux biens et  la vie de l'ami le plus cher.
Guris par un si terrible remde, les peuples deviennent comme
engourdis et stupides, ne connaissent plus les rafinemens, les
plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus ncessaires 
la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent  la fin, se trouvant
dans l'abondance des choses ncessaires, redeviennent naturellement
sociables; l'antique simplicit des premiers ges reparaissant parmi
eux, ils connaissent de nouveau la religion, la vracit, la bonne
foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la
beaut, la grce ternelle de l'ordre tabli par la Providence.

Aprs l'observation si simple que nous venons de faire sur l'histoire
du genre humain, quand nous n'aurions point pour l'appuyer tout ce que
nous en ont appris les philosophes et les historiens, les grammairiens
et les jurisconsultes, on pourrait dire avec certitude que c'est bien
l la grande cit des nations fonde et gouverne par Dieu mme. On a
lev jusqu'au ciel comme de sages lgislateurs les Lycurgue, les
Solon, les dcemvirs, parce qu'on a cru jusqu'ici qu'ils
avaient foul par leurs institutions les trois cits les plus
illustres, celles qui brillrent de tout l'clat des vertus civiles;
et pourtant, que sont Athnes, Sparte et Rome pour la dure et pour
l'tendue, en comparaison de cette rpublique de l'univers, fonde sur
des institutions qui tirent de leur corruption mme la forme nouvelle
qui peut seule en assurer la perptuit? Ne devons-nous pas y
reconnatre le conseil d'une sagesse suprieure  celle de l'homme?
Dion Cassius assimile la loi  un tyran, la coutume  un roi. Mais la
sagesse divine n'a pas besoin de la force des lois; elle aime mieux
nous conduire par les coutumes que nous observons librement, puisque
les suivre, c'est suivre notre nature. Sans doute _les hommes ont fait
eux-mmes le monde social_, c'est le principe incontestable de la
science nouvelle; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une
intelligence qui souvent s'carte des fins particulires que les
hommes s'taient proposes, qui leur est quelquefois contraire et
toujours suprieure. Ces fins bornes sont pour elle des moyens
d'atteindre les fins plus nobles, qui assurent le salut de la race
humaine sur cette terre. Ainsi les hommes veulent jouir du plaisir
brutal, au risque de perdre les enfans qui natront, et il en rsulte
la saintet des mariages, premire origine des familles. Les pres de
famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont tendu sur les
cliens, et la cit prend naissance. Les corps souverains des nobles
veulent appesantir leur souverainet sur les plbiens, et ils
subissent la servitude des lois, qui tablissent la libert
populaire. Les peuples libres _veulent_ secouer le frein des lois, et
ils tombent sous la sujtion des monarques. Les monarques _veulent_
avilir leurs sujets en les livrant aux vices et  la dissolution, par
lesquels ils croient assurer leur trne; et ils les disposent 
supporter le joug de nations plus courageuses. Les nations _tendent_
par la corruption  se diviser,  se dtruire elles-mmes, et de leurs
dbris disperss dans les solitudes, elles renaissent, et se
renouvellent, semblables au phnix de la fable.--Qui put faire tout
cela? ce fut sans doute l'_esprit_, puisque les hommes le firent avec
intelligence. Ce ne fut point la _fatalit_, puisqu'ils le firent avec
choix. Ce ne fut point le _hasard_, puisque les mmes faits se
renouvelant produisent rgulirement les mmes rsultats.

Ainsi se trouvent rfuts par le fait picure, et ses partisans,
Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde au hasard. Znon et
Spinosa le sont aussi, eux qui livrent le monde  la fatalit. Au
contraire nous tablissons avec les philosophes politiques, dont le
prince est le divin Platon, que _c'est la providence qui rgle les
choses humaines_. Puffendorf mconnat cette providence; Selden la
suppose; Grotius en veut rendre son systme indpendant. Mais les
jurisconsultes romains l'ont prise pour premier principe du droit
naturel.

On a pleinement dmontr dans cet ouvrage que les premiers gouvernemens
du monde, fonds sur la croyance en une providence, ont eu la religion
pour leur _forme entire_, et qu'elle fut la seule base de l'tat de
famille. La religion fut encore le fondement principal des gouvernemens
hroques. Elle fut pour les peuples un moyen de parvenir aux
gouvernemens populaires. Enfin, lorsque la marche des socits s'arrta
dans la monarchie, elle devint comme le rempart, comme le bouclier des
princes. Si la religion se perd parmi les peuples, il ne leur reste plus
de moyen de vivre en socit; ils perdent -la-fois le lien, le
fondement, le rempart de l'tat social, la _forme mme_ de peuple sans
laquelle ils ne peuvent exister. Que Bayle voie maintenant s'il est
possible qu'_il existe rellement des socits sans aucune connaissance
de Dieu_! et Polybe, s'il est vrai, comme il l'a dit, qu'_on n'aura plus
besoin de religion, quand les hommes seront philosophes_. Les religions
au contraire peuvent seules exciter les peuples  faire _par sentiment_
des actions vertueuses. Les _thories_ des philosophes relativement  la
vertu fournissent seulement des motifs  l'loquence pour enflammer le
sentiment, et le porter  suivre le devoir.[103]

[Note 103: Mais il est une diffrence essentielle entre la vraie
religion et les fausses. La premire nous porte par la grce aux
actions vertueuses pour atteindre un bien infini et ternel, qui ne
peut tomber sous les sens; c'est ici l'intelligence qui commande aux
sens des actions vertueuses. Au contraire dans les fausses religions
qui nous proposent pour cette vie et pour l'autre des biens borns et
prissables, tels que les plaisirs du corps, ce sont les sens qui
excitent l'me  bien agir. (_Vico_).]

La Providence se fait sentir  nous d'une manire bien
frappante dans le respect et l'admiration que tous les savans ont eus
jusqu'ici pour la sagesse de l'antiquit, et dans leur ardent dsir
d'en chercher et d'en pntrer les mystres. Ce sentiment n'tait que
l'instinct qui portait tous les hommes clairs  admirer,  respecter
la sagesse infinie de Dieu,  vouloir s'unir avec elle; sentiment qui
a t dprav par la vanit des savans et par celle des nations
(axiomes 3 et 4.)

On peut donc conclure de tout ce qui s'est dit dans cet ouvrage, que
la Science nouvelle porte ncessairement avec elle le got de la
pit, et que sans la religion il n'est point de vritable sagesse.




ADDITION

AU SECOND LIVRE.

_Explication historique de la Mythologie_ (Voyez l'Appendice du
Discours, p. LX.)


Lorsque l'ide d'une puissance suprieure, matresse du ciel et
arme de la foudre, a t personnifie par les premiers hommes sous le
nom de JUPITER, la seconde divinit qu'ils se crent est le symbole,
l'expression potique du mariage. JUNON est soeur et femme de Jupiter,
parce que les premiers mariages consacrs par les auspices eurent lieu
entre frres et soeurs. Du mot [Grec: Hra], Junon, viennent ceux de
[Grec: Hers], hros, [Grec: Hrakls], Hercule, [Grec: Eros], amour,
_hereditas_, etc. Junon impose  Hercule de grands travaux; cette
phrase traduite de la langue hroque en langue vulgaire signifie, que
la pit accompagne de la saintet des mariages, forme les hommes aux
grandes vertus.

DIANE est le symbole de la vie plus pure que menrent les premiers
hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle cherche les
tnbres pour s'unir  Endymion. Elle punit Acton d'avoir viol la
religion des eaux sacres (qui avec le feu constituent la solennit
des mariages). Couvert de l'eau qu'elle lui a jete, _lymphatus_,
devenu _cerf_, c'est--dire le plus timide des animaux, il est dchir
par ses propres chiens, autrement dit, par ses remords. Les nymphes de
la desse, _nymph_ ou _lymph_, ne sont autre chose que les eaux
pures et caches dont elle carte le profane Acton, _puri latices_,
de _latere_.

Aprs l'institution des auspices et du mariage vient celle des
spultures; aprs Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux MANES.
[Grec: fylax], _cippus_, signifient tombeau; de l _ceppo_, en
italien, arbre gnalogique, [Grec: fyl], tribu, _filius_ (et par
_filus_, et _temen_, _subtemen_), _stemmata_, gnalogie, lignes
gnalogiques. La grossiret des premiers monumens funraires qui
marquaient -la-fois la possession des terres, et la perptuit des
familles, donna lieu aux mtaphores de _stirps_, de _propago_, de
_lignage_. Les enfans des fondateurs de la socit humaine pouvaient
donc se dire _duro robore nati_, ou fils de la terre, gans, _ingenui_
(quasi ind geniti), aborignes, [Grec: autochthones].--_Humanitas, ab
humando._

APOLLON est le dieu de la lumire, de la lumire sociale, qui
environne les hros ns des mariages solennels, des unions consacres
par les auspices. Aussi prside-t-il  la divination,  la _muse_,
qu'Homre dfinit la science du bien et du mal. Apollon poursuit
Daphn, symbole de l'humanit encore errante, mais c'est pour l'amener
 la vie sdentaire et  la civilisation; elle implore l'aide des
dieux (qui prsident aux auspices et  l'hymne). Elle devient
laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant par ses
lgitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d'une ternelle
jeunesse.

Dans l'tat de famille, les fruits spontans de la terre ne suffisant
plus, les hommes mettent le feu aux forts et commencent  cultiver la
terre. Ils sment le froment dont les grains brls leur ont sembl
une nourriture agrable. Voil le grand travail d'Hercule,
c'est--dire, de l'hrosme antique. Les serpens qu'touffe Hercule au
berceau, l'hydre, le lion de Nme, le tigre de Bacchus, la chimre de
Bellrophon, le dragon de Cadmus, et celui des Hesprides, sont autant
de mtaphores que l'indigence du langage fora les premiers hommes
d'employer pour dsigner _la terre_. Le serpent qui dans l'Iliade
dvore les huit petits oiseaux avec leur mre est interprt par
Calchas comme signifiant _la terre troyenne_. En effet les hommes
durent se reprsenter la terre comme un grand dragon couvert
d'cailles, c'est--dire d'pines; comme une hydre sortie des eaux (du
dluge), et dont les ttes, dont les forts renaissent  mesure
qu'elles sont coupes; la peau changeante de cette hydre passe du noir
au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents du serpent que
Cadmus enfonce dans la terre expriment potiquement les instrumens de
bois durci dont on se servit pour le labourage avant l'usage du fer
(comme _dente tenaci_ pour une ancre, dans Virgile). Enfin Cadmus
devient lui-mme serpent; les Latins auraient dit en terme de droit,
_fundus factus est_.

Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les pis; le bl fut le
premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune dont il
est dchu, Job rappelle qu'il mangeait du pain de froment. On donnait
du grain pour rcompense aux soldats victorieux, _adorea_. [Le nom
d'_or_ passa ensuite aux belles laines. Sans parler de la toison d'or
des Argonautes, Atre se plaint dans Homre de ce que Thyeste lui a
vol ses _brebis d'or_. Le mme pote donne toujours aux rois
l'pithte de [Grec: polymlous], riches en troupeaux. Les anciens
Latins appelaient le patrimoine, _pecunia_, _ pecude_. Chez les Grecs
le mme mot, [Grec: mlon], signifie pomme et troupeau, peut-tre
parce qu'on attachait un grand prix  ce fruit]. L'or du premier ge
n'tant plus un mtal, on conoit le rameau de Proserpine dont parle
Virgile, et tous les trsors que roulaient dans leurs eaux le Nil, le
Pactole, le Gange et le Tage.

Les premiers essais de l'agriculture furent exprims symboliquement
par trois nouveaux dieux, savoir: VULCAIN, le feu qui avait fcond la
terre; _Saturne_, ainsi nomm de _sata_, semences [ce qui explique
pourquoi l'ge de Saturne du Latium, rpond  l'ge d'or des Grecs];
en troisime lieu CYBLE, ou la terre cultive. On la reprsente
ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre qui n'est pas
encore dompte par la culture. La mme divinit fut pour les Romains
VESTA, desse des crmonies sacres. En effet le premier sens du mot
_colere_ fut _cultiver la terre_; la terre fut le premier autel,
l'agriculture fut le premier culte. Ce culte consista originairement 
mettre le feu aux forts et  immoler sur les terres cultives les
vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacres,
_Saturni hosti_. Vesta, toujours arme de la religion farouche des
premiers ges, continua de garder le feu et le froment. Les noces se
clbraient _aqu_, _igni et farre_; les noces appeles _nupti
confarreat_ devinrent particulires aux prtres, mais dans l'origine
il n'y avait eu que des familles de prtres.--Les combats livrs par
les pres de famille aux vagabonds qui envahissaient leurs terres,
donnrent lieu  la cration du dieu MARS.

Mais les hros reoivent ceux qui se prsentent en supplians. La
comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la socit
naissante, fait natre l'ide de VNUS, desse de la beaut civile, de
la noblesse. _Honestas_ signifie -la-fois noblesse, beaut et vertu.
Les enfans, ns hors les mariages solennels, taient lgalement
parlant, des _monstres_.

Mais les plbiens prtendent bientt au droit des mariages qui
entrane tous les droits civils. On distingue alors Vnus patricienne
et Vnus plbienne: la premire est trane par des cigues, l'autre
par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette raison
souvent opposes par les potes,  l'aigle,  l'oiseau de Jupiter. Les
prtentions des plbiens sont marques par les fables d'Ixion,
amoureux de Junon; de Tantale toujours altr au milieu des eaux; de
Marsyas et de Linus qui dfient Apollon au combat du chant,
c'est--dire qui lui disputent le privilge des auspices (_cancre_,
chanter et prdire.) Le succs ne rpond pas toujours  leurs efforts.
Phaton est prcipit du char du soleil, Hercule touffe Ante, Ulysse
tue Irus, et punit les amans de Pnlope. Mais selon une autre
tradition Pnlope, se livre  eux, comme Pasipha  son taureau (les
plbiens obtiennent le privilge des mariages solennels), et de ces
unions criminelles rsultent des _monstres_, tels que Pan et le
Minotaure. Hercule s'effmine et file sous Iole et Omphale; il se
souille du sang de Nessus, entre en fureur et expire.

La rvolution qui termine cette lutte est aussi exprime par le
symbole de MINERVE. Vulcain fend la tte de Jupiter, d'o sort la
desse, _minuit caput_, tymologie de _Minerva_. _Caput_ signifie la
tte, et la partie la plus leve, _celle qui domine_. Les Latins
dirent toujours _capitis deminutio_ pour _changement d'tat_; Minerve
substitue l'tat civil  l'tat de famille. Plus tard on donna un sens
mtaphysique  cette fable de la naissance de Minerve, et on y vit la
dcouverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que l'ide
ternelle est engendre en Dieu par Dieu mme, tandis que les ides
cres sont produites par Dieu dans l'intelligence humaine.

La transaction qui termine cette rvolution, est caractrise par
MERCURE, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, _porte aux
hommes les messages des dieux_...........


FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de
l'Histoire, by Giambattista Vico

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE ***

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