Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0051, 17 Fvrier 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0051, 17 Fvrier 1844

Author: Various

Release Date: July 17, 2013 [EBook #43239]

Language: French

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L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

[Illustration.]

        N 51. Vol. II.--SAMEDI 17 FVRIER 1844.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr, 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger.-   ---    10             --   20                 --  40


Sommaire.

Bernadotte, 1764-1844. Notice biographique. _Portraits de Bernadotte et
du prince Oscar_.--Histoire de la Semaine.--Courrier de Paris.
_Costumes, types et scnes de carnaval, sept dessins par
Gavarni_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Chronique
musicale.--Thtre de la Porte-Saint-Martin. Les Mystres de Paris.
_Portrait de M. Eugne Sue; costumes de Fleur-de-Marie, de Rodolphe, de
Rigolette, du Matre-d'cole, du Chourineur et de Ferrand Frdric
Lematre; la rue des pres; la Maison Pipelet; le Pont d'Azatres; la
Patte-d'Oie_.--Acadmie des Sciences. Compte rendu des second et
troisime trimestre de 1843. (Fin.)--Don Graviel l'alfrez. Fantaisie
maritime par M. G. de la Landelle. _Une Gravure_.--De la Chasse et du
Braconnage. _Cinq Gravures_.--Annonces.--Modes. _Costumes de
Cour_.--Caricature. _La Fabrique Cornet_.--Correspondance.--checs.
Solution du problme N 7.--Trois Rbus.


Bernadotte, 1764-1844.

NOTICE BIOGRAPHIQUE.

Bernadotte (Charles-Jean), aujourd'hui roi de Sude et de Norwge sous
le nom de Charles XIV, naquit  Pau dans le Barn, le 26 janvier 1764,
d'une famille honorable de la bourgeoisie de cette ville. Son pre
exerait la profession d'avocat. A peine g du dix-sept ans, se sentant
peu de got pour le barreau, bless d'ailleurs des prfrences marques
que ses parents tmoignaient  son frre an, il s'engagea
volontairement en qualit de soldat dans le rgiment Royal-Marine, et il
se rendit  l'instant mme  Marseille, o il s'embarqua pour la Corse.

[Illustration: Bernadotte, roi de Sude et de Norwge.]

Quand la Rvolution franaise clata, Bernadotte n'tait encore que
sergent-major. Le 7 fvrier 1790, il obtint le grade d'adjudant. Son
rgiment se trouvait alors  Marseille, o le contre-coup des grands
vnements de Paris commenait  se faire sentir. Un jour le peuple se
rvolta au nom de la libert; le colonel de Royal-Marine veut rprimer
l'insurrection par la force. Repouss avec perte, il va payer de sa vie
son imprudente audace, quand deux jeunes gens, s'lanant devant lui,
lui font un rempart de leur corps et calment la foule exaspre. Ces
deux jeunes gens taient Bernadotte et Barbaroux. Ils s'embrassrent
avec effusion sur le perron mme de l'Htel-de-Ville, en se jurant une
amiti ternelle; mais ils ne devaient plus se revoir.

Bernadotte, comme Barbaroux, avait embrass avec ardeur la cause de la
Rvolution. En 1792, il tait colonel; il servit  l'arme du Rhin sous
le gnral Custine et sous Klber, et il s'y fit remarquer par sa
faconde, sa bravoure et ses talents militaires. D'abord il refusa
l'avancement qu'on lui offrit, mais, aprs la bataille de Fleurus (26
mai 1792), au gain de laquelle il avait puissamment contribu, Klber le
fora d'accepter sur le champ de bataille le grade de gnral de
brigade. Nomm peu de temps aprs gnral de division, il prit une part
active et importante aux campagnes de 1795, 1796 et 1797, sur les bords
du Rhin. Ses soldats paraissaient-ils hsiter, il les lectrisait tout 
la fois par sa parole et par ses actions. Un jour il jeta ses paulettes
dans les rangs ennemis: Allons les reprendre! s'cria-t-il: et tous
ceux qui l'avaient vu ou qui l'avaient entendu s'lancrent sur ses pas
 la victoire. Il se distingua surtout au passage du Rhin  Neuwied (18
avril 1797). A la fin de cette campagne, le Directoire lui crivait: La
Rpublique est accoutume  voir triompher ceux de ses dfenseurs qui
vous obissent.

Peu de temps aprs la bataille de Neuwied, Bernadotte fut charg de
conduire  l'arme d'Italie 20,000 hommes de l'arme de Sambre et Meuse;
c'tait la premire fois qu'il se trouvait face  face avec Bonaparte.
Ds qu'ils s'aperurent, ils prouvrent l'un pour l'autre une secrte
antipathie. Je viens de voir, dit Bernadotte en rentrant  son quartier
gnral, un homme de vingt-six  vingt-sept ans qui veut avoir l'air
d'en avoir cinquante, et cela ne me prsage rien de bon pour la
Rpublique. A en croire certains biographes, Bonaparte dit de lui que
c'tait une tte franaise sur le coeur d'un humain. Les _messieurs de
l'arme_ d'Allemagne ne fraternisrent pas d'abord avec les
_sans-culottes_ de l'arme d'Italie; mais quand il s'agit de battre
l'ennemi, toutes ces haines, toutes ces rivalits disparurent dans des
sentiments communs, l'amour de la gloire et la haine de l'tranger.
Pendant la mmorable campagne qui amena la paix de Campo-Formio,
Bernadotte se signala surtout au passage du Tagliamento et  la prise de
la forteresse de Gradisca. Charg de prsenter au Directoire les
drapeaux pris sur l'ennemi, il arriva  Paris quelques jours avant le
coup d'tat du 18 fructidor. Il tait porteur d'une lettre du gnral en
chef de l'arme d'Italie; cette lettre se terminait ainsi: Vous voyez
dans le gnral Bernadotte un des amis les plus solides de la
Rpublique, incapable par principes comme par caractre de capituler
avec les ennemis de la libert, pas plus qu'avec l'honneur.

Seul de tous les gnraux des armes rpublicaines prsents  Paris,
Bernadotte avait refus de jouer un rle dans la rvolution du 18
fructidor. Laissant faire Augereau, il alla rejoindre Bonaparte en
Italie; A peine arrivait-il  l'anne, Bonaparte la quittait. Instruit
des dispositions malveillantes du Directoire  son gard, le gnral en
chef venait de signer le trait de pais de Campo-Formio, et il
retournait  Paris. Leur inimiti mutuelle n'avait fait que s'accrotre.
En partant de Milan, Bonaparte, non content d'enlever  Bernadotte la
moiti des troupes qu'il commandait, lui enjoignit de rentrer en France
avec le reste. Mais le Directoire, heureux de cette rivalit naissante,
s'empressa de nommer le gnral disgraci commandant en chef de l'arme
d'Italie  la place de Berthier, qui exerait cette fonction par
intrim. Il se rendait il son poste quand,  son grand tonnement, il
reut un nouvel arrt qui le nommait ambassadeur  Vienne.

Bernadotte n'tait alors rien moins que diplomate. Ds qu'il fut
install  Vienne, il se dclara l'ennemi du ministre Thugut, et il
engagea avec lui une lutte dans laquelle il eut le dessous. Il avait
choisi, pour arborer les couleurs nationales, le jour o les Viennois
clbraient l'armement des volontaires qui s'taient levs contre la
France. Ameute par Thugut, la populace abattit et dchira le drapeau
tricolore; l'ambassadeur exigea vainement une rparation. Le Directoire
le dsavoua et le rappela  Paris. On a dit, mais nous ne pouvons rien
affirmer, que Bonaparte l'avait fait nommer ambassadeur  Vienne dans le
but de l'loigner de l'Italie et dans l'esprance qu'il romprait
forcment, par quelque dmarche imprudente, une paix trop longue pour
l'ambition du futur empereur des Franais.

[Illustration: Oscar, prince royal de Sude.]

Tandis que l'expdition d'gypte se prparait, Bernadotte, de retour 
Paris, y pousa la belle-soeur de Joseph, mademoiselle Dsire Clary,
fille d'un ngociant de Marseille. Singulire destine que celle de
cette jeune fille, ne pour tre impratrice ou reine! Quelques annes
auparavant, Bonaparte, alors gnral d'artillerie en demi-solde, et sans
emploi, l'avait demande  son pre. Bien que sa passion ft partage,
il essuya un refus, Il y a bien assez d'un Bonaparte dans la famille,
lui rpondit M. Clary. Peut-tre si, lorsqu'elle pousa le gnral
Bernadotte, mademoiselle Clary et su qu'elle devait tre un jour reine
de Sude et de Norwge, eut-elle hsit  contracter cette union; car,
si nous en croyons certaines indiscrtions, elle aimerait mieux tre
simple bourgeoise  Paris que la femme ou la mre d'un roi  Stockholm.

La paix de Campo-Formio ne pouvait tre qu'une trve de courte dure; la
guerre ne tarda pas  se rallumer. Aprs l'assassinat des ministres
franais  Rastadt, Bernadotte fut nomm, par le Directoire commandant
en chef du corps d'observation qui s'tendait de Bale  Dusseldorf.
Aucun engagement srieux n'eut lieu  cette poque sur cette longue
ligne, o ses talents devenaient par consquent inutiles. Aussi, quand
la rvolution du 30 prairial an VII (18 juin 1799) eut remplac les
directeurs Treilhard, Larveillre-Lpaux et Merlin, par Gohier,
Roger-Ducos et Moulins, le nouveau Directoire le nomma ministre de la
guerre. Malheureusement il n'exera pas longtemps ces fonctions, dont il
s'tait acquitt avec autant de bonheur que de zle. Au bout de deux
mois et demi, une intrigue le renversa. Sieys, qui n'aimait plus les
rpublicains et qui ne pouvait lui faire adopter ses projets de
constitution, l'amena, dans une conversation,  exprimer le dsir de
reprendre du service actif, ds que sa mission rorganisatrice serait
remplie. Le lendemain mme, l'arrt suivant, pris en secret par trois
directeurs, fut remis  Bernadotte: La dmission donne par le citoyen
gnral Bernadotte de ses fonctions de ministre de la guerre est
accepte.--Je reois  l'instant, citoyens directeurs, rpondit
Bernadotte, votre arrt d'hier, par lequel vous acceptez, une dmission
que je n'ai pas donne... Et il terminait sa lettre en demandant son
traitement de rforme: J'en ai, disait-il, autant besoin que de repos.

Un mois aprs la _dmission_ de Bernadotte, la rvolution du 18 brumaire
tait accomplie. Un moment, Bernadotte avait manifest l'intention de
dfendre la constitution de l'an III; mais pendant qu'il haranguait
quelques rpublicains, Bonaparte agissait et se nommait premier consul.
D'abord Bernadotte accepta la place de conseiller d'tat, et se chargea
de pacifier l'Ouest, et d'empcher les Anglais de dbarquer  Quiberon;
mais il n'tait pas franchement ralli au nouveau pouvoir. Des
documents _importants_ que j'ai eus sous les yeux, dit _l'homme de
rien_(l), et qui seront un jour publis dans un beau livre, me
permettent d'affirmer positivement que non-seulement Bernadotte a
conspir pour le renversement du premier consul, mais encore qu'il s'est
efforc  plusieurs reprises et vainement de pousser  une rsolution
Moreau, toujours indcis, toujours faible, toujours mcontent, et par
consquent toujours compromis. Une fouis mme,  un bal chez Moreau, 
la suite d'une longue conversation inutile, il s'cria; Vous n'osez
prendre la cause de la libert, eh bien! Bonaparte se jouera de la
libert et de vous; elle prira malgr nos efforts, et vous serez
envelopp dans sa ruine sans avoir combattu. Bernadotte tait bon
prophte; quelques mois aprs, Moreau partait pour l'exil; Bernadotte se
tirait d'affaires, il devenait marchal, prince sudois, et, onze ans
plus tard, tous deux se retrouvaient, sous la mme bannire, aux
confrences de Trachenberg.

      Note 1: _Galerie des Contemporains illustres_, par un Homme de
      Rien, Tome III.

Napolon empereur avait pardonn  Bernadotte ses conspirations contre
le premier consul. En 1804, il le nomma marchal de l'Empire; mais,
dsirant l'loigner de la France, il lui confia, en remplacement du
marchal Mortier, le commandement en chef de l'arme de Hanovre. La vie
militaire de Bernadotte, sous l'Empire, est si connue, et cette notice
doit se renfermer dans des bornes tellement troites, que nous nous
contenterons de rappeler quelques dates. S'tant runi, en 1805, aux
Bavarois contre l'Autriche, Bernadotte fut cr prince de Ponte-Corvo
aprs la bataille d'Austerlitz, dans laquelle il avait eu le bonheur
d'enfoncer le centre de l'arme ennemie. Le 9 octobre de la mme anne,
il dfit,  Schleitz, un corps de 10,000 Prussiens; le lendemain, il
triomphait avec Lannes au combat de Saafeld, o prit le prince Louis de
Prusse.--La _Biographie des Contemporains_ l'accuse d'avoir _lchement_
abandonne Davoust, pendant que Napolon battait Hohenlohe  Ina. Il
rpara, ajoute l'auteur de l'article, sa honteuse conduite  Hall, dont
il s'empara. Parvenu ensuite jusqu' Lubeck, il prit cette ville
d'assaut, importante victoire suivie de la capitulation de Magdebourg.
De Lubeck il se dirigea vers la Vistule, pntra en Pologne, sauva, prs
de Thorn, par une combinaison hardie, le quartier gnral de l'Empereur
et la division du marchal Ney, remporta une nouvelle victoire 
Braumberg, et reut une blessure grave  la tte en repoussant deux
colonnes russes  Spandau.

A la paix de Tilsitt, Napolon confia au prince de Ponte-Corvo le
gouvernement des villes hansatiques. Cette poque de sa vie, a dit un
de ses biographes, est la plus honorable, celle, dont l'clat s'effacera
jamais: une sage administration propre  rparer les maux de la guerre,
sa modration, son humanit sa justice, l'intgrit la plus pure,
inspirrent aux peuples qui taient sous son commandement, et surtout
aus habitants de Hambourg, la plus haute estime pour le gnral
franais, et lui valurent bientt la confiance la plus illimite et le
prix le plus flatteur dont les hommes puissent honorer leurs
semblables. Bernadotte se disposait  envahir la Sude pour rduire 
la raison le fou couronn qui, seul, au milieu de le paix gnrale,
voulait soutenir la guerre contre la France, lorsque les Sudois
dposrent enfin Gustave IV, et lurent  sa place son oncle le duc de
Sudermame, sons le nom de Charles XIII (10 mai 1809) A cette nouvelle,
le prince de Ponte-Corvo suspendit les hostilits; Napolon le blma,
mais la Sude garda un profond souvenir de sa modration. Sa conduite
antrieure envers un corps dtach de l'arme sudoise, fait prisonnier
le 6 novembre 1806, avait dj depuis longtemps rendu son nom populaire
dans ce pays, dont il devait bientt devenir le souverain.

Le 17 mai 1809, Bernadotte battait les Autrichiens au pont de Linz; le 6
juillet, il commandait l'aile gauche de l'arme franaise  la bataille
de Wagram. A en croire ses pangyristes, sa conduite fut irrprochable;
selon Napolon, il fit lit que des fautes. Incomptents pour nous
prononcer sur une pareille question, nous n'osons ni le condamner ni
l'absoudre; mais nous le blmerons de s'tre permis, aprs la victoire,
contre tous les usages reus, d'adresser une proclamation particulire
au corps d'arme qu'il commandait, et d'avoir, en outre, dans cette
inconvenante proclamation, altr l'vidence des faits par ces paroles:
Vos colonnes vivantes sont restes immobiles comme l'airain; car les
troupes saxonnes s'taient laiss enfoncer sous ses ordres. A dater de
ce moment, l'inimiti secrte qui avait loign Napolon de Bernadotte
clata ouvertement. Le prince de Ponte-Corvo revint  Paris, et le
conseil du gouvernement l'envoya  Anvers pour contenir et repousser les
Anglais dbarqus  Walcheren; mais Napolon lui retira bientt ce
nouveau commandement, et l'exila dans sa principaut. Malgr cet ordre,
Bernadotte vivait  Paris au milieu de sa famille, lorsque deux
officiers sudois vinrent lui annoncer que la nation sudoise, par la
voix de ses reprsentants, runis en dite solennelle  Orebro, le 18
aot 1810, l'appelait  la succession du roi rgnant Charles XIII.

Le prince de Ponte-Corvo s'empressa d'accepter avec joie et avec
reconnaissance la couronne qu'on lui offrait, et qui lui tait d'autant
plus prcieuse qu'il ne la devait qu' ses talents et  ses vertus.
Seulement, avant de prendre un parti dcisif, il voulut obtenir
l'autorisation de l'Empereur. lu du peuple, lui rpondit Napolon, je
ne puis m'opposer au choix des autres peuples. Malgr cette rponse,
l'Empereur retardait l'envoi des lettres d'mancipation. Une dernire
entrevue eut lieu entre les deux ennemis.--La discussion fut orageuse.
Eh bien! allez donc, s'cria enfin Napolon; que nos destines
s'accomplissent! En indemnit de la principaut de Ponte-Corvo et de
ses dotations en Pologne, Bernadotte reut la promesse du paiement de
trois millions du francs; mais il ne toucha rellement que le tiers de
cette somme.

Leurs destines s'accomplirent en effet. Napolon mourut 
Sainte-Hlne, et l'Empereur exil dictait ses Mmoires  son fidle ami
le comte de Las Cases, il s'exprimait en ces termes en parlant du roi de
Sude:

Bernadotte a t le serpent nourri dans notre sein. A peine il nous
avait quitts, qu'il tait dans le systme de nos ennemis, et que nous
avions  le surveiller et  le craindre. Plus lard, il a t une des
grandes causes actives de nos malheurs, celui qui a donn  nos ennemis
la clef de notre politique, la tactique de nos armes; celui qui leur a
montr le chemin du sol sacr. Vainement dirait-il pour excuse qu'en
acceptant le trne de Sude, il n'a plus d tre que Sudois; excuse
banale, bonne tout au plus pour le vulgaire des ambitieux. Pour prendre
femme on ne renonce pas  sa mre, encore moins est-on tenu  lui percer
le sein et  lui dchirer les entrailles. On dit qu'il s'en est repenti
plus lard, c'est--dire quand il n'tait plus temps et que le mal tait
accompli. Le fait est qu'en se retrouvant au milieu de nous il s'est
aperu que l'opinion en faisait justice; il s'est senti frapp de mort.
Alors ses yeux se sont dessills; car on ne sait pas, dans son
aveuglement,  quels rves n'auront pas pu le porter sa prsomption et
sa vanit...

Et un Franais a eu en ses mains les destines du monde! s'il avait eu
le jugement et l'me  la hauteur de sa situation, s'il et t bon
Sudois, ainsi qu'il l'a prtendu, il pouvait rtablir le lustre et la
puissance de sa nouvelle patrie, reprendre la Finlande, tre sur
Saint-Ptersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. Mais il a cd  des
ressentiments personnels,  une sotte vanit,  de toutes petites
passions; la tte lui a tourn, A lui ancien jacobin, de se voir
recherch, encens par les lgitimes, de se trouver face  face, en
confrence politique et d'amiti avec un empereur de toutes les Russies,
qui ne lui pargnait aucune cajolerie. On assure qu'il lui fut encore
insinu alors qu'il pouvait prtendre  une de ses soeurs en divorant
d'avec sa femme; et d'un autre ct, un prince franais lui crivait
qu'il se plaisait  remarquer que le Barn tait le berceau de leurs
deux maisons! Bernadotte! sa maison!...

Dans son enivrement, il sacrifie sa nouvelle patrie et l'ancienne, sa
propre gloire, sa vritable puissance, la cause des peuples, le sort du
monde. C'est une faute qu'il paiera chrement. A peine il avait russi
dans ce qu'on attendait de lui, qu'il a pu commencer  le sentir. Il
s'est mme repenti, dit-on, mais il n'a pas encore expi. Il est
dsormais le seul parvenu occupant un trne. Le scandale ne doit pas
rester impuni, il serait d'un exemple trop dangereux.

A ces terribles accusations, qu'ont rpondu les pangyristes de
Bernadotte? Que Napolon s'tait montr injuste et dur envers la Sude,
et que le prince royal avait d venger les injures de sa nouvelle
patrie. Mais les mauvais procds de M. Alquier, l'ambassadeur de
France, les exigences blmables de Napolon, et l'imprudente occupation
de la Pomranie par les troupes franaises, ne nous semblent pas, quant
 nous, des justifications suffisantes. En homme politique et en saine
morale, Bernadotte fut coupable. Dans l'intrt bien entendu de la
Sude, il ne devait pas s'allier avec la Russie; celui de son honneur
exigeait qu'il ne portt jamais les armes contre cette France sur
laquelle il crivit ou il dbita toujours de si belles phrases. Et qu'on
ne l'oublie pas, ce fui lui, l'ex-gnral rpublicain, qui, ligu avec
les allis, nous empcha de prendre Berlin, qui nous fit perdre la
bataille de Leipzig, et qui se montra, aux confrences de Trachenberg,
l'ennemi le plus dangereux de la France, Il avait poursuivi jusqu'au
Rhin ses anciens compagnons d'armes... Un moment il s'arrta sur les
bords de ce fleuve, o il retrouvait de si glorieux souvenirs. Enfin il
le franchit, et, en 1814, aprs l'abdication de Napolon, il vint 
Paris avec les souverains allis. L'accueil qu'il y reut le dtermina 
regagner promptement sa nouvelle patrie. Ses futurs sujets
l'accueillirent avec les plus vifs transports de joie, et le portrent
en triomphe  son palais.--De ces deux rceptions si diffrentes, 
laquelle fut-il le plus sensible?

Soyons juste envers Bernadotte. La dtermination dont nous venons de
rsumer les consquences cota cher au coeur de Charles-Jean, dit
l'ancien instituteur du prince Oscar dans l'_Abrg de l'histoire de
Sude_ qu'il vient de publier; nous en avons t tmoin et nous ne
pouvons le taire; quels vifs regrets il prouva en prenant les armes
contre son ancienne pairie! Que de combats se livrrent dans son me
entre ses premires affections et ses devoirs rcents! on le sait, et
l'histoire doit le dire, ces combats agissant sur son physique, lui
causrent une maladie dangereuse; pendant laquelle on l'entendit
implorer la mort et refuser les remdes qui lui taient prsents! Que
de mnagements, que de prires mme n'employa-t-il pas pour prvenir
cette lutte terrible! Une dtermination honorable est-elle donc si
pnible  prendre?

Lorsque le prince royal apprit la nouvelle du dbarquement de Napolon 
Cannes, il dit  son fils, en prsence de son instituteur: Vois, Oscar,
ce que c'est que la gloire militaire! aussi, depuis Csar, c'est le plus
grand homme qui ait paru sur la terre!... Du reste, pendant les
Cent-Jours, Bernadotte, occup  runir solidement la Norwge  la
Sude, jusqu'alors spares, refusa de se mler en rien des affaires
intrieures de la France. Faire la guerre  une nation contre laquelle
nous n'avons maintenant aucuns griefs, crivait, au reprsentant de la
Sude au congrs de Vienne, le comte de Lowenhelm, ne serait-ce pas
s'interdire les avantages d'un systme que nous prescrivent  la fois
notre position gographique, nos relations commerciales et notre
organisation politique? Il ne s'agit que de replacer les choses dans leur
tat primitif, en partant du trait de Paris, qui a termin la guerre
entre la France et la Sude, et mis fin  la coalition.

Le 5 fvrier 1818 mourut le roi Charles XIII, et Bernadotte fut proclam
sans opposition roi de Sude et de Norwge, sous le nom de Charles XIV
Jean. Il signa devant le conseil d'tat l'acte d'assurance et de
garantie exig par la constitution; puis il se fit couronner roi le 11
mai  Stockholm et le 7 septembre  Drontheim. Au sacre clbr 
Stockholm, dit M. Lemoine, on eut lieu de remarquer une particularit
ingnieuse et touchante. A chacun des degrs qui conduisaient  un trne
fort lev o le nouveau souverain devait recevoir l'hommage et le
serment des tats et des fonctionnaires publics, on lisait sur des
cussons les noms de ses principales victoires, et ces noms semblaient
indiquer que c'taient l les titres de sa grandeur et comme les degrs
qui l'avaient conduit au trne. Malgr l'origine populaire de son
autorit, tous les souverains de droit divin s'empressrent de lui
adresser leurs compliments de flicitations sur son avnement au trne.

Le rgne de Charles XIV, a dit un de ses biographes, comptera dans les
annales de la Sude parmi les plus heureux: sauf des difficults
toujours renaissantes avec les Norwgiens, peuple rude, ombrageux,
pourvu d'une constitution distincte de celle de la Sude, et dont
l'assemble nationale (Storthing) se met souvent en opposition avec les
ides et les plans de Charles XIV, nul orage n'est venu troubler les
jours du Barnais-Sudois, qui est peut-tre en ce moment le plus
populaire des rois de l'Europe, dont il est le doyen d'ge. Sur ce
trne, gagn au grand jeu des destines, il a dvelopp des qualits
qu'on n'et pas attendues d'un soldat. La Sude a vu sous ses auspices
l'agriculture, mise en oubli, natre, prosprer et fleurir, le commerce
tir d'une langueur mortelle, le crdit public restaur, l'industrie
expirante rendue  la vie et encourage; de nombreux travaux d'utilit
publique ont t excuts sur plusieurs points du royaume; une large
route, creuse  travers les Alpes scandinaves, est venue lier
physiquement la Sude et la Norwge; et l'immense canal de Gothie, qui
unit la mer Baltique  la mer du Nord, gigantesque entreprise
aujourd'hui accomplie, restera comme un monument imprissable des
grandes penses de Charles XIV. Malheureusement, sous le point de vue
intellectuel et politique, le progrs est moindre... Ajoutons toutefois
que Charles XIV, bien qu'imbu au fond en matire de gouvernement des
principes de l'cole impriale, n'est pas l'homme le moins libral de
son royaume. Il lui est arriv quelquefois de prendre lui-mme
l'initiative d'innovations gnreuses. A ses gots de harangueur, qui
datent de l'an II, Charles XIV joint aussi, depuis qu'il est roi, un
got assez prononc pour la petite guerre de journaux; ne pouvant plus
se servir de son pe, il se bat avec sa plume contre les journalistes
de l'opposition...

L'opposition, fort nombreuse d'ailleurs, est devenue plus vive d'anne
en anne. On reproche surtout  Bernadotte d'aimer passionnment le
pouvoir absolu, et de se conformer avec une stricte exactitude aux plus
absurdes coutumes de l'tiquette. L'hritier prsomptif, le prince
Oscar, est, selon l'usage, le chef de l'opposition. On raconte  ce
sujet une curieuse anecdote: il y a deux annes, Charles XIV, trouvant
que son fils jouait trop bien son rle, et n'osant pas l'en blmer
ouvertement, recommanda  tous les ministres du royaume de prcher sur
le commandement de Dieu relatif au respect que les enfants doivent 
leurs parents.

Bernadotte et mademoiselle Dsire Clary n'ont eu qu'un fils,
Joseph-Franois Oscar, actuellement prince royal et duc de Sudermame. Il
est n  Paris, le 1 juillet 1799; il a reu une ducation soigne et
parat donc d'videntes qualits; il s'est surtout occup de la rforme
pnitentiaire, et il a mme publi un ouvrage remarquable qui a t
traduit en franais sous ce litre: _Des Peines et des Prisons_. Mari le
19 juillet 1823  la fille ane d'Eugne de Beauharnais, il en a eu
cinq enfants, quatre princes et une princesse, dont l'an, le duc de
Seame, est n le 3 mai 1826.

Benjamin Constant avait trac le portrait suivant de Bernadotte:
Quelque chose de chevaleresque dans la figure, de noble dans les
manires, de trs-fin dans l'esprit, de dclamatoire dans la
conversation, en font un homme remarquable, courageux dans les combats,
hardi dans les propos, timide dans les actions qui ne sont pas
militaires, irrsolu dans ses projets....

Charles XIV a t frapp, le 20 janvier dernier, d'une attaque
d'apoplexie; il entrait ce jour-l dans sa quatre-vingtime anne. Les
dernires nouvelles de Stockholm annoncent que les mdecins conservent
peu d'espoir de le sauver.


Histoire de la Semaine.

Les sances publiques de la Chambre des Dputs; ont t remplies cette
semaine par la discussion fort laborieuse du projet de loi sur la
chasse. La plaie du braconnage, ses fcheux effets pour l'agriculture,
ses dangers pour la socit tout entire, qu'effraient et qu'affligent
trop souvent les crimes nombreux que commettent contre les personnes les
hommes qui se livrent habituellement  cette nature de dlits, ont t
bien haut et  plusieurs reprises signals par les conseils gnraux. En
prsence de rclamations aussi instantes et aussi fondes, une loi et
une pnalit nouvelle sont devenues indispensables. La projet nouveau
a-t-il t assez tudi? Ne s'y est-on pas trop peu occup du
braconnage, et trop proccup du droit de proprit, qui n'tait
nullement menac et ne rclamait peut-tre pas de garanties nouvelles?
C'est ce que la Chambre des Dputs a paru croire, en coutant avec
faveur dans la discussion gnrale des critiques prononces par des
orateurs du centre comme des extrmits, et en ne passant  la
discussion des articles que pour admettre des amendements qui modifient
essentiellement le projet primitif. Si cette discussion aboutit en
dfinitive, ce dont nous doutons, un projet nouveau lui aura donc t en
quelque sorte substitu  l'autre. Il renfermera des dispositions
meilleures sans doute, mais bien probablement il manquera d'ensemble et
sera une preuve nouvelle qu'il ne faut pas laisser  la Chambre le soin
d'improviser une loi.

La proposition sur les incompatibilits a t dpose samedi dernier par
M. de Rmusat. Lundi les bureaux se sont runis pour prononcer sur la
question de savoir si la lecture publique en serait ou non autorise.
Trois bureaux ayant vot pour qu'il en ft donn connaissance  la
Chambre, la lecture, aux termes du rglement, en a t faite mardi par
l'honorable dput de la Haute Garonne, et, sur sa demande, la
discussion pour la prise en considration a t fixe au mercredi 21.
Les statisticiens de la Chambre calculent que dans le vote des bureaux
175 voix se sont montres favorables  la proposition et que 200 lui ont
t contraires. Nous ne savons si le dbat public modifiera ces
chiffres, qui n'ont donn au ministre qu'une majorit plus faible
encore que dans le vote sur l'ensemble de l'adresse; mais ce qui parat
bien probable c'est que la discussion sera vive et la lutte chaudement
engage. Ce qui s'est pass dans les bureaux ne le fait que trop
pressentir. Si l'on doit dplorer l'tat d'animation auquel, dans cette
circonstance, sont arrives les opinions, on doit applaudir du moins 
un mode de voter en usage dans les chambres anglaises, qui s'est
introduit dj dans les bureaux de la Chambre et qui un peu plus tard,
nous l'esprons, sera adopt par le rglement pour les sances
publiques, le vote par division. La reprsentation nationale y gagnera
beaucoup en dignit, en bonne rputation. Sans doute ce mode pourra
mettre a dcouvert quelques jeux doubles assez bien jous jusqu'ici,
mais en en rendant le retour impossible pour l'avenir et en donnant 
chacun la responsabilit, c'est--dire l'honneur comme les charges de
ses opinions, il relvent le caractre et clairera la religion souvent
surprise de l'lecteur.

La Chambre des Pairs a nomm sa commission pour l'examen du projet sur
la libert de l'enseignement, et ses choix, comme la discussion qui les
a prcds, ont prouv qu'elle entendait apporter l'attention la plus
srieuse  ce complment de la Charte de 1830, vainement tent en 1836
et en 1841, et ne pas vouloir, pour sa part, se laisser attribuer un
retard nouveau, si cette loi en avait encore un  subir contre toute
attente.

Une autre question dont on attend galement la solution avec impatience,
c'est celle des chemins de fer, et du parti que le gouvernement adoptera
dfinitivement pour mener  fin le rseau trac en 1842. La loi vote 
cette poque, au milieu de tous les vices qu'on lui peut reprocher, a eu
un mrite et a rendu un service galement incontestables; elle a rtabli
la confiance en des entreprises qui promettent  l'industrie et au pays
tout entier d'immenses avantages, confiance qu'avaient profondment
branle les tristes rsultats de spculations mal conues. Mais cela
fait, et aujourd'hui que l'tat a dpass de beaucoup et sur toutes les
lignes la part de coopration et de dpenses qu'il avait accepte par la
loi de 1842, aujourd'hui qu'il a acquis et fait poser des rails nombreux
sur la ligne du Nord, sur celles d'Orlans  Tours et de Chalon  Dijon,
doit-il appeler des compagnies  recueillir le fruit des peines qu'il
s'est donnes et des avances qu'il a faites et qui ne lui incombaient
point, en leur abandonnant, par des baux de longue dure, des
entreprises dans lesquelles elles ne se seront engages que quand il n'y
aura plus eu que des bnfices de bourse  recevoir? Voil ce que s'est
demande le nouveau ministre des travaux publics avec une sollicitude qui
est une preuve de son patriotisme et de son bon esprit. Soit que l'tat
demeure charg de l'exploitation des chemins de fer, soit que, menant 
fin les travaux de pose de rails et d'ensablement de la voie il afferme
cette exploitation par des baux de courte dure qui trouveront une
grande concurrence de preneurs, il y a l pour la chose publique des
avantages auxquels il serait d'une mauvaise administration de renoncer,
et pour les services de l'tat comme celui de la poste aux lettres par
exemple, des facilits que lui refusent obstinment les compagnies pour
lesquelles les sacrifices les plus grands, nous ne voulons pas dire les
plus inexplicables, ont t faits. Nous faisons donc des voeux pour que
l'opinion de M. Dumont prvale, pour que ses efforts l'emportent dans le
conseil.

Il serait bien impossible de donner en ce moment l'tat au vrai de
l'Espagne. Ou a dit  la tribune de notre Chambre des Dputs que la
fivre que ce pays ressentait depuis plusieurs annes tait une fivre
de croissance. S'il en est ainsi, de tant et de si violents accs il ne
pourra sortir qu'un gant.

A Alicante,  Murcie,  Carthagne, l'insurrection a pris le dessus;
mais des dpches nous ont appris qu'elle avait t maltraite dans une
sortie de la premire de ces villes, et comprime dans quelques
localits voisines de cette mme place. Pendant ce temps-l le ministre
dclare l'Espagne entire en tat de sige et expdie des ordres que la
dpche suivante du ministre de la guerre au capitaine gnral Roncali
met  mme de bien apprcier:

Excellence, S. M. a appris avec la plus grande satisfaction la conduite
loyale qu'ont tenue, pendant la nuit du 29 au 30 du mois pass, le
commandant d'Alcoy et les gardes nationaux. Conformment  la
communication adresse,  V. E., d'ordre de S. M., le 1er du courant, S.
M. _veut que les rvolts qui ont t pris  la suite de la tentative
avorte  Alcoy soient fusills aprs que leur identit aura t
reconnue_, V. E. me rendra compte d'avoir excut cet ordre sans aucune
espce de considration ni de mnagement, afin que j'en instruise S. M.
V. E. ne devra pas tre arrte par des craintes de reprsailles de la
part des rvolts d'Alicante; car bien que S. M. vit avec douleur que
quelques personnes fussent victimes de la fureur des partis, elle
reconnat que la dfense des lois et de la vindicte publique doit tre
une vrit, persuade qu'_un peu de sang, vers avant que les passions
s'enveniment_ empcherait qu'il n'en soit vers davantage par la suite;
et ceux qui, par malheur ou par incurie, seraient victimes, doivent s'y
rsigner, en pensant que leur sacrifice est un grand service rendu  la
patrie.

Madrid, le 3 fvrier 1844. MAZAREDO.

Les ministres capables d'crire de pareils ordres ne pourraient-ils du
moins n'en pas laisser peser la responsabilit sur cette enfant qu'on a
prmaturment assise sur le trne, qui  coup sr est bien trangre aux
volonts cruelles qu'on lui prte ici, et dont le nom devrait tre
rserv pour les actes de clmence, si jamais il peut venir dans la
pense de pareils conseillers de la couronne d'en prsenter  la
signature royale? Du reste, il n'en faut pas douter pour l'avenir de
l'Espagne, personne ne croira aux formules de M. Mazaredo, et il ne se
trouvera pas, dans toute la Pninsule, un Espagnol assez injuste pour
faire retomber sur Isabelle l'odieux de pareilles mesures et d'un
semblable langage.

Cette situation des affaires et des esprits en Espagne ne dtourne pas
l'ex-reine-rgente, Marie-Christine, de se rendre auprs de sa fille. Il
est impossible que les impressions que cette princesse a d recueillir 
Paris sur l'attitude prise par le gouvernement de Madrid, ne la portent
pas  faire entendre des conseils d'une modration moins cruellement
drisoire que celle dont se targue le ministre Bravo.

La dfense prsente par O'Connell tait aussi modre que l'attaque
avait t vive. L'homme de parti sentait bien qu'il n'avait pas besoin
de se montrer agitateur dans cette occasion et que ce qu'il importait 
la cause du rappel, c'est que toutes les manifestations auxquelles on
s'tait livr, et qui taient incrimines, ne fussent pas condamnes
pour le pass, et rendues ainsi impossibles pour l'avenir. Il s'est donc
renferm compltement dans la question de lgalit et a t, par calcul,
aussi froid qu'un professeur de procdure. Aprs l'accomplissement
d'autres formalits, le jury est entr dans la salle de ses
dlibrations et en a rapport un verdict prononant la culpabilit sur
certains chefs, se taisant sur certains autres, rsolvant les questions
relatives  quelques accuss et gardant le silence sur d'autres
coinculps. Le chef de la cour a d inviter le jury  se retirer de
nouveau et  revoir et complter ses rponses. Mais ceci se passait le
samedi soir 10, et l'heure fatale de minuit avant sonn sans que les
jurs eussent accompli leur tche, ils ont t condamns, attendu la
solennit du dimanche, jour o une audience ne saurait tre tenue dans
les trois royaumes,  demeurer enferms jusqu'au lundi matin. On a eu le
soin de prendre toutes les mesures ncessaires pour qu'ils n'eussent
point trop  souffrir de se voir ainsi clotrs et pour qu'ils pussent,
mais toujours sans sortir, satisfaire  leurs devoirs religieux.--Le
lundi 12,  neuf heures du matin, l'audience a t ouverte, et le jury
est venu lire un verdict de culpabilit sur tous les chefs contre tous
les prvenus,  l'exception de M. Tierney, qui n'a t dclar coupable
que sur deux chefs seulement. L'avocat de la couronne a demand
l'ajournement de la Cour, et, le premier jour de sa runion prochaine,
le gouvernement pourra requrir l'application de la peine qui rsultera
de cette dclaration du jury. Aprs en avoir entendu la lecture,
O'Connell est moul en voiture et s'est rendu dans la salle des sances
de l'Association nationale, qu'il devait prsider ce jour-l. Ds le
matin, il avait adress une proclamation au peuple d'Irlande pour qu'il
demeurt calme, en lui donnant l'assurance que ce verdict serait _de la
plus haute utilit  la cause du rappel_. Le _Morning-Advertiser_ dit
qu'il n'est pas probable que le jugement soit rendu avant le 15 avril.
O'Connell va se rendre  Londres pour siger  la Chambre des Communes
et prendre part au vote sur la motion de lord John Russell.

L'Angleterre est toujours vivement proccupe du mouvement de la grande
ligue pour la rforme complte des lois sur les crales. Aux
associations organises dans ce but, on s'efforce d'opposer des
associations pour le maintien de la lgislation existante. D'un ct se
rangent les districts manufacturiers, les radicaux, les chartistes; de
l'autre, les torys et les principaux habitants des pays o l'agriculture
domine.

Des deux parts on lve des souscriptions dont le produit atteint des
chiffres considrables. Une collecte faite dans un meeting de la ligue 
Birmingham a donn 21,000 fr. Dans une runion de douze cents membres de
l'antiligue tenue  Devizes, on a recueilli 30,000 fr.--Dans une des
dernires sances du Parlement, le gouvernement, sur une motion de M.
Baring, a communiqu le compte gnral des recettes et des dpenses de
la Grande-Bretagne pendant l'exercice 1843. La somme totale du revenu a
t de 1,340,862,000 fr., dans laquelle est comprise l'indemnit obtenue
du gouvernement chinois. L'intrt de la dette consolide absorbe  lui
seul 728,817,000 fr., la marine en a cot 168,454,000, l'arme de terre
152,927,000; l'artillerie et le gnie, qui forment un article  part
dans le budget, 18,723,000 fr. L'excdant du revenu sur la dpense a t
d'environ 36,804,000 fr.

Un banquet de trois cents couverts a t offert par le maire et la
corporation de Douvres au prsident et aux directeurs de la compagnie du
chemin de fer de cette ville  Londres. Les municipalits de Calais et
de Boulogne y avaient t invites. Des tostes ont t gracieusement
changs, et le _Morning-Herald_, qui rapporte les speechs qui les ont
accompagns, a le soin d'ajouter: Le banquet a t excellent; les vins
ont t parfaits. Un convoi spcial emmenant les directeurs est parti
de Douvres  dix heures du soir; il est arriv  Londres  une heure
trente-cinq minutes.--Il a t vivement question, au Parlement, de
contraindre les compagnies de chemins de fer  disposer, pour les
classes pauvres, des moyens de transport moins inhumains, surtout par la
saison d'hiver, que ceux qui sont en pratique aujourd'hui. L'ignoble
spculation des wagons dcouverts est fort menace.

Les dernires nouvelles de New-York sont du 21 janvier. Dans la Chambre
des Reprsentants, le comit du commerce avait dpos son rapport sur un
bill tendant  exempter de tout droit le colon import du Texas dans les
tats de l'Union. Avis a t donn que, lorsque le bill relatif au
territoire de l'Orgon serait soumis  la discussion, un amendement
serait prsent  l'effet de demander l'annexation du Texas aux
tats-Unis.--M. Van Buren, qui semblait avoir quelque chance pour la
prsidence, par les efforts que fit son parti dans les lections 
l'ouverture du congrs, est menac aujourd'hui par une coalition
formidable, et parat devoir tre vaincu dans la lutte. Le parti
dmocrate est tellement divis que bien probablement M. Clary sera
nomm. --Nous avons dj dit qu'une proposition avait t faite pour
l'occupation et la fortification de l'Orgon. C'est M. Hughes qui l'a
dpose. On pense que Benton, Van-Buren et les dmocrates du Nord
pousseront de toutes leurs forces  quelques actes vigoureux
relativement  ce territoire. Les vanburenistes sont encore dpasss par
les partisans du prsident Tyler. Ceux-ci disent, dans leur journal
_Madisonian_ que la guerre est ncessaire pour vivifier le
patriotisme.--Il faut attribuer  ces nouvelles et  la position
qu'elles font, aux rflexions qu'elles inspirent au gouvernement
anglais, la modration du langage rcemment tenu  la Chambre des Lords
par lord Aberdeen relativement au droit de visite et  la reprise de la
ngociation avec la France pour la rvision des traits de 1831 et de
1833.

Une norme quantit de neige a couvert les Alpes Suisses et la plaine 
une grande distance. Des avalanches redoutables ont, le 1er fvrier,
port l'pouvante et la ruine dans le village de Netstall (Glaris) et
dans le canton d'Uri. Une maison a t emporte prs de Goeschenen dans
la profondeur de la valle. Les deux familles qui l'habitaient taient
depuis quelques instants de retour de l'glise lorsque la montagne de
neige est venue les envelopper et les ensevelir. Ou a retrouv les
cadavres disperss, loin les uns des autres, d'un pre, d'une mre et de
deux enfants; on tait  la recherche des corps des autres victimes.
Dans l'Oberland bernois, dans l'Oberland saint-gallois, d'autres
dsastres semblables ont jet la mme consternation. En gnral,
crit-on, la quantit de neiges qui couvre les Alpes est prodigieuse; il
y a des endroits o, durant trente heures, elle n'a pas discontinu de
tomber  gros flocons. Si le dgel survenait brusquement, de grands et
incalculables malheurs affligeraient ces contres et celles que
traversent les cours d'eau qui y prennent naissance.

M. le duc de Montpensier se rend en Algrie pour prendre part  une
expdition que prpare le commandant de la province de Constantine, son
frre, M. le duc d'Aumale.--M. le prince de Joinville va s'embarquer 
Toulon, et faire appareiller une escadre pour tre  mme d'offrir
l'intervention de la France dans le dml entre la Sardaigne et la
rgence de Tunis.

_L'Illustration_ rendait compte dernirement d'un bon catalogue
d'autographes. La vogue est aujourd'hui  ces curiosits recherches
avec avidit par les propritaires de collections. Une lettre de La
Fontaine, de trois pages, vient d'tre adjuge moyennant 550 fr.; une de
Galile a t paye 399 fr.; de madame de Svign, 222 fr.; de Fnelon,
307 fr.; de Descartes 105 fr. On a vendu 70 fr. une lettre de
mademoiselle Clairon, qui prouve que l'illustre tragdienne traitait
avec ddain les rgles de l'orthographe: _Cher amis tu ma rendu la vie;
je conte taler remercier._ Quant  un prtendu autographe de Molire,
fort pompeusement annonc  grand renfort de trompettes, il a t mis
sur table  500 fr., et n'a trouv de preneur que le libraire mme qui
faisait la vente, et qui en aura t quitte pour se faire immdiatement
rembourser par le vendeur, comme font du matin au soir ces messieurs
qu'on remarque sur les boulevards auprs des marchands de chanes de
sret, et qu'on appelle _allumeurs_.

La Cour de cassation, qui doit voir avec une double peine mourir un de
ses membres, et pour la perte qu'elle fait, et pour le successeur que
les exigences politiques font donner la plupart du temps au dfunt, la
Cour de cassation vient de rendre les derniers devoirs  M. Legouidec,
un de ses plus anciens conseillers.--L'migration polonaise a vu un vide
bien pnible se former dans ses rangs. M. Fr. Wolowski, ancien nonce 
la dite de Pologne, vient de mourir.


Courrier de Paris.

De quoi voulez-vous que je vous parle, si ce n'est encore de bal, de
concerts et de danses? Vous seriez bien singuliers de vous en tonner.
Qu'est-ce qui occupe toute, la ville, sinon le bal? Quelle est la grande
affaire du moment, sinon la danse? Il ne s'agit pas de savoir comment va
l'Orient ou l'Occident, le Nord ou le Midi; si la Chine accueille note
ambassade ou si l'Espagne continue  s'gorger; si l'Irlande se lve  la
voix d'O'Connell ou si le glaive turc dcime les chrtiens du Liban.
Bagatelles! Le bal d'hier, le bal d'aujourd'hui, le bal de demain, voil
la grande nouvelle! Dans le temps hroque o Napolon couvrait l'Europe
de soldats, le Courrier de Paris n'apportait que des bulletins de
bataille; aujourd'hui, dans notre sicle de galop et de polka, que
pouvez-vous en attendre? Des bulletins de contredanses.--Chaque saison a
ses fleurs et ses fruits: le printemps a le lilas et la rose, et toutes
les familles odorantes qui peuplent les parterres; l'automne a ses
grappes mries et ses pommes dores suspendues aux arbres du verger; les
fruits et fleurs de l'hiver sont la valse et la danse: ils naissent et
s'panouissent en serre-chaude sous le feu des lustres et des ardentes
prunelles. La saison ne finit qu'en avril. Il faut donc vous attendre,
jusque-l,  recevoir de temps en temps, par mon ministre, la
mercuriale de ce produit et de cette denre d'hiver.

Dieu merci! le Paris dansant ne chme pas. A peine un bal est-il fini,
qu'un autre recommence;  peine a-t-on jet des cris d'admiration pour
celui-ci, que celui-l vous contraint de crier encore plus fort au
prodige.--Il est impossible de rien voir de plus splendide, disait la
foule lgante et charme qui sortait des magnifiques salons de l'htel
Lambert. Le lendemain, le bal donn par M. La Riboissire, dans son
immense palais de la rue de Bondi, et le bal de l'ancienne liste civile,
animant de son clat, les magnifiques salons du _Casino-Paganini_, sans
faire oublier la nuit merveilleuse de l'htel Lambert, lui disputaient
le prix de l'lgance et de la splendeur.--Nous n'avons rien de
particulier  dire de la fte de M. de La Riboissire, si ce n'est qu'on
y remarquait surtout les notabilits de la pairie de 1830, et
l'aristocratie de la rvolution de Juillet. Le bal de la liste civile en
a fait, en quelque sorte, la contre-partie. M. de La Riboissire avait
convi le prsent; le bal de la liste civile a invit le pass. Examinez
ces agrables danseurs, suivez des yeux ces valseurs vernis et gants:
chacun d'eux reprsente un regret et une esprance.--Le noble faubourg
tait sorti de ses noirs htels hrditaires, pour assister  cette fte
ddie  la vieillesse ou  la pauvret des serviteurs de l'antique
monarchie exile; les blanches duchesses, les fines marquises, les
comtesses et les baronnes pur sang y brillaient, les unes par la
jeunesse, par les fraches parures et par la beaut; les autres par
l'clat des noms et la vnrable authenticit de la race, --Parmi les
hommes politiques, nous avons aperu M. Berryer, M. le duc de Valmy et
M. de la Rochejacquelin, et au premier rang des voyageurs de
Belgrave-Square, M. le comte de La Ferronnais et M. le duc de Rohan. Peu
 peu, le bal s'chauffant  la lueur des lustres tincelants, les
opinions se sont mises en danse et ont disparu dans l'enivrement de la
valse tourbillonnante; alors il n'y a plus eu d'autre parti que le parti
des aimables tte--tte, des lgantes conversations et du
plaisir.--Tout le monde a lutt de bonne grce et de dvouement dans
cette nuit aristocratique; et pour ne citer qu'un trait de cette
courtoisie gnrale, M. Perregaud, propritaire voisin du
_Casino-Paganini_ a fait jeter bas un vaste mur de son htel, pour faire
un plus libre passage aux quipages nombreux et bruyants qui se
croisaient en tous sens,  la grande douleur des oreilles dlicates de
la rue de la Chausse-d'Antin.

[Illustration: Hussard et Hussarde, par Gavarni.]

[Illustration: Le Galop, par Gavarni.]

Mais il y a bal et bal: toutes les danses ne ressemblent pas  ces
danses coquettes, toutes les valses  ces valses dlicates et
distingues mme dans leur plus vive ardeur, dans leur plus grand
abandon; demandez plutt au bal de l'Opra ce qu'il en pense. C'en est
fait! le bal de l'Opra a jet, comme on dit, son bonnet par-dessus les
moulins, semblable  ces bons et joyeux compres qui finissent par se
moquer du qu'en-dira-t-on, et se livrent,  la face du prochain, aux
clats de leur plus grosse joie; le bal de l'Opra ne garde plus de
mnagements; il s'est fait dbardeur, le plus ardent, le plus intrpide,
le plus infatigable, le plus bruyant, le moins anacrontique des
dbardeurs. Vritable danseur d'enfer, ses nuits se passent dans les
emportements de l'haletante _cachucha_, dans l'effroyable flux et reflux
du galop infernal. Le foyer a tout  fait abdiqu son galant privilge;
ce n'est plus le lieu d'asile des mystrieux tte--tte et des fines
causeries, mais une espce de voie publique trop troite pour contenir
la foule qui s'y presse et s'y entasse btement, sans grce, sans but et
sans plaisir. --Passez du foyer dans la salle, c'est autre chose; l le
coup d'oeil est  la fois effrayant et splendide, blouissant et
diabolique: on se croirait convi  une noce de dmons. Les costumes
bizarres, les masques grotesques, les cris effrns, le dlire de ces
nuits tincelantes de mille feux, ressemblent en effet,  s'y mprendre,
 quelque furieuse fte de damns. On ne danse pas autrement  l'hpital
des fous, ou sur une terre d'anthropophages, autour des idoles que les
naturels du pays encensent par des cris et des rondes cheveles.--Que
diraient, je vous le demande, les petits marquis et les petites
duchesses d'autrefois, nation mouchete et mignarde, qui venait d'un
pied leste et fin, d'une voix tratresse et douce, animer ces nuits
d'Opra de ses piquantes mdisances, de ses guet-apens amoureux, de ses
furtives trahisons? que diraient-ils en se retrouvant tout  coup au
milieu des propos violents et du tumulte brutal de ces horribles bals?
madame la marquise s'vanouirait et demanderait des sels; M. le
chevalier s'chapperait en pirouettant sur son talon rouge, s'criant:
Hol! oh! Lafleur! hol! Dubois! hol! Labranche! o sommes-nous? Qu'on
me dlivre de ces forcens! Oui, le vice raffin, la corruption
parfume de ces petits messieurs, s'enfuiraient aux nergiques clats de
l'orchestre de Musard, en se bouchant les oreilles d'pouvante.

Le bal de l'Opra est,  l'heure o je parle, dans son plus chaud accs
de fivre; c'est que le carnaval touche  sa fin; c'est que le mercredi
des cendres, ce croque-mort des jours de folies, creuse dj la fosse o
le mardi gras doit tre port en terre par les dbardeurs plors. Dans
quelques jours tout sera dit, Musard n'aura plus qu' monter sur son
pupitre pour prononcer l'oraison funbre du carnaval de 1844.

Gavarni, pressentant cette mort prochaine, a voulu sauver quelques
traits de ce carnaval bientt expir; le carnaval ne mourra pas du moins
sans nous laisser un souvenir de sa figure et de sa personne, grce au
spirituel crayon qui vient de le croquer avant son dernier soupir, pour
les menus plaisirs des lecteurs de l'_Illustration_. Sans doute, ce
n'est pas l le carnaval tout entier; il serait difficile, cher lecteur,
de vous l'envoyer sous bande et  domicile. Essayez un peu de mettre
l'Opra et son bal colossal dans la bote du porteur de _l'Illustration_
et de le glisser sous votre porte ou sous votre chevet pour vous
divertir  votre rveil; je vous en dfie, tout habile homme que vous
tes,  lecteur mon ami! Or,  dfaut du carnaval en personne,
acceptez-en ces chantillons; d'une part, ce commis marchand dguis en
Albanais pour rire; de l'autre, ce clerc d'huissier affubl des ailes,
des pattes, des plumes, du bec d'un oiseau fantastique. Voici un hussard
qui certes n'a pas fait ses premires armes dans le rgiment des
hussards de la mort; son uniforme n'annonce ni de terribles coups de
sabre ni de sanglantes batailles; au tuyau de pole qui lui sert de
coiffure,  son dolman orn des glands et des cordons de ses rideaux, on
devine que mondit hussard sort de l'cole militaire des bals masqus, et
qu'il ne connat que la manoeuvre professe de minuit  six heures du
matin, sous le commandement du capitaine gnral Musard; ce n'est certes
pas sa sabretache, si semblable  un cabas, qui dira le contraire et
convertira mon hros nocturne en Csar ou en Napolon.

[Illustration: Un turc par Gavarni.]

[Illustration: Mascarade par Gavarni.]

Dans l'anne de Musard, un hussard n'est au grand complet qu' condition
d'avoir la femme-hussard pour compagne; c'est la consigne; aussi Gavarni
n'y a pas manqu; il connat trop bien la loi du carnaval pour lui faire
un tel affront. Voici donc la femme-hussard dans son lgant costume,
aigrette au front, perons aux jambes. Vraiment, hussard mon ami, tu
n'es pas malheureux; oh! quel galop tu vas danser avec ta gentille
_hussarde_!

Le galop commence en effet, mais Gavarni a cru devoir y mettre des
mnagements; de mme que toute vrit n'est pas bonne  dire, tout galop
n'est pas bon  montrer. Ne montre donc,  Gavarni! que juste ce qui se
peut voir; mnage notre jeunesse et notre candeur. Bien! nous pouvons
risquer les deux yeux: ce dbardeur qui se dandine en s'appuyant sur
l'paule de son voisin, ce malin, ce grenadier, ce lancier polonais, ces
figures burlesques, et cette pantomime qui les accompagne, tout ce
carnaval n'a rien qui me paraisse devoir en arrter l'impression, connue
disaient les visas des censeurs d'autrefois: la fille permettra la vue
de cet innocent galop  sa mre.--Mais assez danser et galoper comme
cela; passons  d'autres exercices.

[Illustration: Le Galop, par Gavarni.]

L'Acadmie franaise ne donne pas de bal, mais elle livre des batailles
 toute outrance; le dernier combat acadmique a t des plus acharns;
_l'Illustration_, dans son dernier numro, en a dj donn un rapide
bulletin. Deux fauteuils, comme on sait, taient le prix de la victoire,
l'un occup nagure par l'honnte M. Campenon, l'autre par notre
regrettable et illustre Casimir Delavigne; la lutte: n'a pas t vive
autour du fauteuil de Campenon: du premier coup, M. Saint-Marc Girardin
l'a emport et s'y est assis, laissant M. Alfred de Vigny et M. mile
Deschamps de huit  dix voix en arrire; la succession de Campenon ne
demandait pas un plus grave engagement: c'tait un hritage de rimes
bucoliques, et les pipeaux champtres invitent aux innocents combats.
L'ombre pastorale du pote aurait souffert d'une bataille plus ardente
et plus prolonge; elle prfre, sans doute, cette simple escarmouche
termine au premier choc, et presque aussi douce qu'un duel entre
Mlibe et Tityre, sous la vote d'un htre, au son de la musette.

Pour Casimir Delavigne, c'tait autre chose; l'auteur des _Messniennes_
et du _Paria_ avait droit  une plus vaillante mle; le clairon martial
et la lyre hroque retentissent dans les posies de Casimir Delavigne,
chantant la libert, clbrant les faits illustres, ou gmissant sur un
mode tragique et sombre; tout, dans ses rimes piques, respire les
passions srieuses et profondes.--Les candidats acadmiques semblaient
s'tre chauffs  l'ardeur du pote; ils se sont pris corps  corps,
dcids  combattre avec acharnement pour savoir  qui reviendrait sa
dpouille. Trois champions,--on l'a vu--ont tenu bon jusqu' la dernire
extrmit: M. Alfred de Vigny, M. Sainte-Beuve et M. Vatout; sept fois
ils sont revenus  la charge, l'un contre l'autre, puiss, haletants,
mais se dfendant toujours, et aucun d'eux ne voulant battre en retraite
devant son rival. Parmi ces trois adversaires acharns, M. Sainte-Beuve a
gard constamment l'avantage, M. Vatout l'a suivi de plus prs, et M.
Alfred de Vigny, le noble pote, n'est venu que sur les talons de M.
Vatout, comme pour attester, une fois encore, que dans ces pugilats
littraires ce n'est pas toujours l'athlte le plus richement et le plus
lgamment arm d'esprit et de gnie qui a pour lui les juges de camp ou
les dieux.--L'Acadmie, lasse de ces sept assauts inutilement livrs par
M. Vatout  M. Sainte-Beuve, par M. Alfred de Vigny  M. Vatout;
l'Acadmie les voyant tous trois debout aprs cette terrible journe,
sans que l'un et pu dcidment tuer les deux autres; l'Acadmie, qui,
d'ailleurs, sentait le besoin de refaire ses forces, a fini par dserter
les bancs pour aller dner.

[Illustration: Un homme-Oiseau, par Gavarni.]

L'affaire recommencera dans deux mois, et comme dans cette mmorable
sance du 8 fvrier, deux fauteuils seront offerts  l'ambition des
concurrents: ce fauteuil de Casimir Delavigne, si vivement disput et
qu'on croirait imprenable, et celui de Charles Nodier, encore vierge de
toute attaque; durant ces deux mois, M. du Vigny, M. Sainte-Beuve, M.
Vatout, auront le temps de reprendre haleine et d'affiler leurs armes
mousses. Mais les Acadmies et les flots sont changeants; qui sait
si M. Vatout, qui voguait hier  la surface, demain ne fera pas un
plongeon; M. du Vigny et M. Sainte-Beuve sont, en effet, les deux
talents vraiment littraires que l'Acadmie devrait srieusement
adopter. Elle se ferait honneur par ces deux choix, en faisant justice 
deux hommes d'un mrite incontestable et incontest; mettez donc l'un
dans le fauteuil de Delavigne, et que l'autre fasse son nid dans celui
de Charles Nodier! on battrait des mains de tous cts. Or l'Acadmie
est peu habitue  recueillir, pour prix de ses suffrages particuliers,
le suffrage universel. Ce sera du fruit nouveau pour elle.

Il est vrai que la question se complique; au lieu de deux crivains
distingus, de deux rares esprits poursuivant le double hritage de
Delavigne et de Nodier, l'Acadmie franaise en comptera, dit-on, un
troisime. M. Mrime, l'auteur si ingnieux et si correct de tant du
petits romans exquis, s'est dcid  se livrer un flux et reflux
acadmique; M. de Vigny et M. Sainte-Beuve l'auront pour adversaire dans
la prochaine rencontre.--Du Vigny, Sainte-Beuve, Mrime, Vatout, voil
les quatre candidats appels  tenir le haut bout dans cette nouvelle
mle; d'autres encore rodent aux portes, pour tcher de se faufiler
dans un moment de confusion et de trouble, et de se glisser au fauteuil
par un tour d'escamotage; nous ne les nommerons point, de peur de les
compromettre. Mais l'histoire de l'hutre et des plaideurs est d'une
application tout acadmique; plus d'une fois, deux tiers champions, se
battant  qui aurait le fauteuil, ont t tout surpris de voir un
monsieur qui flnait paisiblement par l s'y installer  leur barbe: M.
Casimir Bonjour a des chances.

Le trait suivant de moeurs conjugales vient faire diversion aux intrts
acadmiques; c'est prcisment dans le voisinage de l'Institut que le
fait s'est pass, non loin du quai Voltaire.--M. et madame A.... ne
brillent point par un excs de tendresse rciproque; plus d'une fois ils
ont donn  leurs voisins des preuves de l'incompatibilit de leur
humeur; ou accus M. A.... d'tre un peu bourru, et madame d'avoir des
crises de nerfs par trop frquences; quand monsieur gronde, madame
s'vanouit, et quand madame s'vanouit, monsieur tempte de plus belle;
de sorte que les colres de monsieur et les crises de madame arrivant
tous les jours, plutt deux fois qu'une, c'est vritablement un mnage
diabolique.--Vendredi dernier, madame A.... se plaignit de violentes
douleurs d'entrailles: C'est ce monstre, s'cria-t-elle, qui m'aura
empoisonne! le mot monstre dsignait naturellement son mari. Aussitt
l'alarme de se rpandre, dans la maison; M. A.... rentra sur ces
entrefaites: Ah! monsieur, lui dit son portier, en arrivant  lui tout
effar; savez-vous ce qui arrive?--Non!--Madame se plaint d'tre
empoisonne! et devinez qui elle accuse?--Pas davantage! --Vous,
monsieur.--Moi! rpliqua le mari, du plus beau sang-froid du monde, moi!
Eh bien! qu'on la fasse ouvrir!


Fragments d'un voyage en Afrique (2),

(Suite.--Voir t. II, p. 338 et 374.)

      [Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Des chevaux tout sells furent mis  notre disposition, et nous nous
joignmes au cortge de l'mir, qui tait compos d'environ huit cents
hommes, y compris les cinq cents cavaliers rguliers qui forment sa
garde ordinaire. Ces cavaliers ne quittent jamais sa personne, pour
laquelle ils ont montr, dans certaines circonstances, le dvouement le
plus absolu. Au milieu des rguliers je remarquai un kalifat qui portait
l'tendard de l'mir; cet tendard est tout simplement un petit carr de
toile qui a la forme des guidons de nos rgiments; elle est de couleur
bleue, avec un yatagan rouge au milieu.

Nous franchmes au galop la distance qui sparait le douair
d'Abd-el-Kader des douairs de son arme. En arrivant, nous la trouvmes
range en bataille dans la plaine. L'interprte, qui marchait  nos
cts, et devant lequel je n'avais pas jug  propos de faire parade de
ma connaissance de la langue arabe, m'expliquait ce qui se passait
autour de moi; puis, me montrant avec ostentation les bataillons qui se
droulaient devant nous en longues spirales.

Tu vois, me dit-il, les corps commands par les lieutenants de mon
matre: ici sont les troupes de Sidi-Mohammed-el-Berkany, kalifat de
Mdah; l, le kalifat de Milianah, Ben-Oulil, a tabli son camp.
Presque  l'extrmit de la plaine se trouve l'artillerie, compose en
grande partie de dserteurs chrtiens. En reportant ton regard vers
l'ouest, tu retrouveras les milices de Sidi-Mustapha, frre
d'Abd-el-Kader, et du scheik Ben-Salem, dont le terrible yatagan a tant
fait tomber de ttes ennemies; puis les fantassins de Sidi-al-Kraroubi,
premier ministre, enveloppant comme dans un rseau de fer cette arme
formidable; enfin, et comme un vaste cercle qui circonscrit tous les
autres, les cavaliers irrguliers, fournis par toutes les tribus,
fourmillent le long de la valle. Regarde autour de toi, sur les crtes,
des monts, sur les plateaux que tu peux dcouvrir, dans les gorges
troites, partout il y a des hommes dvous, dont l'indpendance est le
premier besoin, et qui ne ngligeront rien pour la reconqurir.

--Ton matre est donc bien puissant? m'criai-je.

--Son bras s'tend sur toute l'Algrie; il gouverne  la fois les
provinces auxquelles tant de beys commandaient jadis. Le descendant
d'Ismal est inspir de Dieu, et la lumire cleste illumine son me.
Comment veux-tu que les Arabes rsistent  l'entranement qu'il leur
inspire? Le serviteur du Prophte runit donc sous sa bannire tous les
Arabes indpendants. Ce que tu aperois d'hommes et de chevaux ne
constitue que la moiti des ressources de mon matre; il y ajouterait au
besoin les vaillants soldats de Ben-Thamy, les deux mille cinq cents
combattants de Bou-Hamidy, et la foule innombrable des volontaires dont
tu ne vois ici qu'un faible dtachement.

Nous arrivions, en cet instant, au milieu de la plaine; Abd-el-Kader et
sa suite se placrent sous l'ombrage de quelques arbres qui tendaient
leurs rameaux protecteurs  quelques pieds du sol, et, tandis que
l'arme se disposait  voluer en notre prsence, l'mir me fit dire
qu'il avait  causer avec moi.

Je m'approchai, non sans crainte, du tertre sur lequel se trouvait
l'mir; mais ma timidit ne tint pas devant son sourire, et ce fut avec
toute l'aisance dont j'tais susceptible que je vins prendre place  ses
cts.

Aprs les saints d'usage, que les Arabes prolongent indfiniment, et
tandis que l'arme dfilait  quelques pas de nous, j'expliquai 
Abd-el-Kader mes vues et mon trait de commerce. Quelques avantages que
je lui fis entrevoir le sduisirent, et il m'accorda sur-le-champ son
appui.

La revue se termina enfin; je pris cong de mon protecteur, et je
rentrai en ville avec le seul de mes compagnons de route qui ft rest 
mon service, le fidle Ben-Oulil.

Depuis ce jour, j'eus souvent l'occasion de voir Abd-el-Kader, qui ne
cessa de me tmoigner le vif intrt qu'il portait  la russite de mes
desseins. J'obtins mme de lui un sauf-conduit revtu de son sceau; et,
aprs un assez long sjour  Milianah, je fis mes prparatifs pour un
long voyage  travers des populations inconnues.

J'avais le droit d'exploiter, sans exception, tous les points du
territoire arabe; et l o j'oprais, il n'tait permis  personne de me
faire concurrence. L'mir en avait fait publier l'ordre dans tous les
marchs. Mdah fut le lieu o j'tablis le centre de mes oprations;
cette ville me convenait d'autant mieux, qu'elle tait plus rapproche
des possessions franaises, et que ses laines et celles de la province
sont d'une qualit suprieure  toutes les autres.

Le trait que j'avais conclu fut excut malgr les obstacles que
m'opposrent le bey et les notables de la ville. On me soumit au
contrle du chef; mais, chaque fois que j'tais menac d'un acte
arbitraire, j'crivais  l'mir, qui me rendait toujours justice.
J'allai dans l'intrieur des terres, afin d'obtenir des laines  des
prix modiques. Je passai deux mois au milieu des tribus arabes,
assistant  tous les marchs, sans avoir eu  supporter la moindre
injure. C'tait, au contraire,  qui me livrerait ses produits, et ils
se battaient quelquefois pour m'offrir l'hospitalit. L'empressement
avec lequel j'tais accueilli partout paratra d'autant plus
extraordinaire, que je n'avais pour toute escorte que mon juif Ben-Oulil
(un juif est la plus triste des recommandations en Afrique). Jamais le
moindre incident fcheux ne troubla mon repos, et pourtant je parlais
sans cesse aux Arabes de ma patrie, de la valeur de nos soldats, de la
supriorit de nos armes. Loin d'exciter leur colre, j'tais coul
avec intrt; je leur faisais dsirer d'tre gouverns par cette nation
qu'ils nomment, dans leur mtaphorique langage, la sultane des nations.

C'est avec la mme scurit que je visitai successivement des lieux qui
touchent au dsert: le Ziben, Ghronat et Boural. Je parcourus les
aghalicks des Beni-Bonyacoub, Tittery, Douaier, Habedy, o les
populations me parurent pencher du ct de la France; mais la crainte
que leur inspire l'mir est plus forte que leur dsir. Plus tard (en
1840) ils furent, comme tous les Arabes, appels  la guerre sainte.
Force leur fut de marcher; mais ils combattirent avec tant de mollesse,
qu'Abd-el-Kader les frappa d'une contribution de cent mille houdjous.

Ds que j'eus coul mes laines, je me rendis  Tekedempt. L, je
trouvai les ouvriers franais qui taient venus fonder une manufacture
d'armes. Je me liai d'amiti avec l'un de mes jeunes compatriotes, et
nous nous mmes  visiter la place, qui allait devenir bientt la
capitale de l'empire arabe.

Tekedempt est d'une importance incontestablement suprieure  toutes les
villes de l'intrieur de l'Afrique. Situe non loin du dsert, au milieu
de montagnes leves, elle semble inexpugnable  l'mir. Un fort assez
mal bti, peu considrable (il a cent mtres de tour environ) auquel on
travaille depuis quatre ans, lve  peine  quelques pieds du sol ses
murs inachevs. L'intrieur du fort a t divis en magasins et en
casernes; quatre canons de 1 sont placs sur une esplanade  l'entre du
fort; en dehors est un grand hangar o l'on met l'orge. Comme celui de
Tazza, le fort de Tekedempt possde des cachots o les prisonniers ne
sont pas trop maltraits.

L'Htel des monnaies d'Abd-el-Kader est aussi  Tekedempt. On y frappe
de petites pices en cuivre d'une valeur conventionnelle de trois
liards, et qui ont tout au plus la valeur intrinsque du tiers. L'mir
n'a jamais frapp de monnaies d'or ni d'argent, mais il a mis en
circulation quelques pices blanchies auxquelles il a donn une valeur
assez leve. Les outils dont on se sert  la monnaie proviennent de
France.

La ville Tekedempt est non seulement le dpt particulier de Mascara,
mais encore le dpt gnral de l'Arabie indpendante. L'mir y
entretenait constamment cinq cents chameaux et deux cents mulets
affects aux transports de la guerre. D'immenses approvisionnements y
sont amoncels; c'est l qu'aboutissent les caravanes charges d'armes
et de poudre qu'expdie le Maroc, et qu'on distribue  toutes les places
de l'intrieur, suivant les besoins du moment.

A ct du fort principal est un fortin  demi ruin; c'est l qu'ont t
tablis les ouvriers, envoys par le gouvernement Franais. A droite, au
fond de la valle et sur les bords d'un ruisseau, a t bti un bel
difice qui devait leur servir d'atelier. Les travaux s'excutent 
l'aide d'une machine hydraulique. Durant mon voyage  Mdah, j'appris
que la fabrication des fusils avait commenc et qu'on en livrait trois
par jour  l'mir. On avait dsign, sur la demande des ouvriers, une
cinquantaine d'Arabes, pour faire l'apprentissage du mtier; car, 
l'expiration de leur engagement nos compatriotes devaient rentrer dans
leurs foyers. Abd-el-Kader les payait fort mal. Le chef de ces ouvriers,
M. Guillemin, avait t assassin; un second tait mort de la fivre;
les autres ont revu la France.

Tekedempt possde une garnison de deux cents rguliers, une compagnie,
de canonniers et quatre pices de petit calibre, rpares par nos
ouvriers. A trois cents pas du fort s'lvent une multitude de cabanes
en chaume et en maonnerie. L'mir engagea les habitants  btir des
maisons; ceux-ci ne tenant pas compte de l'invitation, il s'avisa de
mettre le feu  leurs huttes, et renouvela trois fois la plaisanterie.
Les arabes obirent alors et se mirent  jouer de la truelle. Une
mosque brille au milieu de la ville. Tous les dimanches il s'y tient un
grand march; les tribus y apportent leurs rcoltes; on y vend des
raisins de Mdah et de Milianah  un prix excessif. De hautes montagnes
enserrent Tekedempt; la Mina l'arrose de ses eaux bienfaisantes. La
rivire est trs-dangereuse pendant l'hiver, qui est ordinairement
rigoureux dans cette contre. L't s'y distingue, au contraire, par des
chaleurs excessives, d'o naissant des fivres mortelles.

Les lions y sont nombreux et portent leurs ravages jusqu'aux portes de
la ville. Ds que le soleil se couche, on entend rugir ces animaux qui
mettent la population en moi et enlvent des nes sous le fort mme.
Les hynes et les panthres rdent aussi en grand nombre aux alentours.
Du reste, les jardins de Tekedempt sont charmants, et le sol de la
province est fertile.

Le gouverneur, Hadji-Adb-el-Kader-Bou-Krelekra est un homme dans la
force de l'ge, petit et vigoureux; ses traits sont loin d'annoncer le
talent qu'il possde. Il est beau-pre de Mouloud-Ben-Aratch. Son
influence sur les indignes est trs-tendue; tous prennent les armes 
son appel, et il n'a qu' se montrer pour qu'on lui paie l'impt.
Abd-el-Kader lui a fait don de la maison qu'il habite. Il assiste aux
_conseils d'tat_, et jouit d'un grand crdit auprs de l'mir. Quoique
sous les ordres du kalifat de Milianah, il commande en souverain dans
son district, Krelekra ne va jamais  la guerre et ne quitte point son
gouvernement: il est moins fanatique que les autres chefs et bon diable
au fond, quoique un peu brusque.

On remarque, tout prs de la ville, une montagne colossale et taille 
pic d'un ct, tandis que l'autre a la forme d'une scie; c'est
l'Ouenseris: elle a donn son nom  la tribu qui l'habile. Vers le
milieu de la pente, est une grande caverne d'o l'on extrait 80 pour
cent de plomb et 2 pour 100 d'argent. Les Ouenseris ont le monopole de
l'exploitation; ils retirent le mtal en allumant de grands feux dans la
caverne et en le faisant fondre; ils fabriquent beaucoup de balles avec
ce plomb.

(La suite  un prochain numro.)


Chronique musicale.

La Socit des Concerts, qui a repris ses belles sances au
Conservatoire, a dbut cette anne par une oeuvre, sinon nouvelle, du
moins inconnue  Paris. C'est une symphonie de M. Mendelshon-Bartholdy,
laquelle passe, en Allemagne, pour une des productions les plus
remarquables de ce matre. Elle atteste, en effet, un grand savoir, un
sentiment trs-dlicat de l'harmonie, une habilet de contre-pointiste,
que peu de musiciens vivants pourraient galer, que nul ne pourrait
surpasser peut-tre. Les dtails ingnieux y abondent, et les fines
nuances, et les piquantes dispositions d'orchestre; seulement il nous
semble que la pense premire n'est pas toujours au niveau de tout ce
savoir-faire, et qu' cette oeuvre si habilement travaille
l'inspiration manque quelquefois. Sans cela. M. Mendelshon devrait tre
plac sur le mme rang que Haydn, Mozart et Beethoven, ces rois de la
symphonie. M. Mendelshon occupe du moins le premier degr au-dessous
d'eux, et c'est encore une place assez leve pour satisfaire les plus
ardentes ambitions.

Deux autres morceaux inconnus ont t essays dans les deux premiers
concerts. Ce sont deux choeurs de Beethoven. L'un, intitul sur le
programme _le Calme de la Mer_, ne rpond gure  ce titre, sauf
quelques dtails. C'est une composition bruyante, violente, tourmente.
L'effet vocal est dur et peu harmonieux. On est tout surpris de n'y
rencontrer aucune de ces grandes penses, aucun de ces lans de passion
qui sont comme le cachet du gnie de Beethoven.

L'autre est, sous tous les rapports, digne de ce grand homme. C'est un
choeur compos pour un drame allemand intitul _les Ruines d'Athnes_.
Souvent, de l'autre ct du Rhin, on intercale dans une oeuvre potique,
ou mme dans une pice en prose, quelques morceaux de musique vocale ou
instrumentale; on sait que les Allemands ne trouvent la musique de trop
nulle part. Cela mme s'est fait quelquefois en France, et notamment 
l'ancien Odon, o l'on reprsenta, il y a quinze ans, un ouvrage
intitul la _Prise de Missolonghi_, pour lequel Hrold avait compos une
ouverture et des choeurs d'une beaut remarquable. Le morceau intercal
dans _les Ruines d'Athnes_ est une marche instrumentale au milieu de
laquelle le choeur intervient de la manire la plus originale et la plus
imprvue. On dirait une population enivre d'enthousiasme, qui mle tout
 coup ses acclamations  un chant de triomphe. Rien de plus neuf et de
plus saisissant que la pense premire de cette composition, laquelle
est excute d'ailleurs avec cette vigueur de main, cette largeur de
dveloppements, cette riche sobrit de dtails, cette habilet
souveraine, cet clat et cette puissance qui ont lev si haut la gloire
de Beethoven.

Les autres morceaux excuts dans ces trois premiers concerts, qu'ils
soient de Beethoven, de Mozart, de Haydn ou de Weber, sont connus depuis
longtemps, et nous sommes dispenss d'en parler. Mais nous devons
remarquer une innovation fort inattendue qui a signal la dernire
sance. On y a excut le dbut de l'introduction du _Mose_ franais.

Il semblait jusqu'ici que la Socit des Concerts ne juget point
Rossini digne de son attention. On avait bien vu, une fois ou deux, le
nom de cet homme illustre inscrit sur son programme, mais c'tait sans
tirer  consquence, et on et dit une concession faite au talent de
quelque cantatrice en renom. Il y a deux ans, par exemple, il avait t
permis  madame Viardot de faire entendre le rondeau final de
_Cenerentola_ Cette faveur tait accorde non au mrite de l'auteur,
mais  la brillante excution de son interprte. Aujourd'hui, c'est tout
autre chose; c'est bien  Rossini lui-mme que la salle de la rue
Bergre vient d'ouvrir ses portes. Quoiqu'il soit vivant, et qu'il porte
un nom italien, Rossini vient d'tre admis enfin au rang des grands
matres de l'art, et nous flicitons sincrement la Socit des Concerts
de cet acte de justice.

Elle n'a pas eu lieu de s'en repentir: l'introduction de _Mose_ a
produit un effet immense. Les vastes proportions de ce morceau,
l'lvation des ides, la magnificence du style, l'clat de
l'instrumentation, ont fait sur l'auditoire une impression profonde. Ce
succs encouragera sans doute la Socit des Concerts  ne plus ngliger
dsormais cette mine si opulente, qui est tout entire  sa disposition.

Trois excutants se sont fait entendre dans ces trois sances. Dans la
premire, M. Belke, premier trombone de la musique de sa majest
prussienne. C'est un artiste d'un talent remarquable, qui engage
firement la lutte avec son instrument rebelle, et qui russit presque
toujours  le dompter. Mais  quoi bon ces batailles sans but et ces
striles exploits? Le trombone ne parat-il pas un peu prtentieux quand
il lutte avec le galoubet, et ne ressemble-t-il pas au gant Polyphme
faisant l'aimable auprs de Galathe, que ses tendres attentions mettent
en fuite?

M. Dorus a prouv pour la centime fois, ce qui est dj connu de tout
le monde, et n'est contest par personne, savoir qu'il n'aurait point de
rival sur la flte, si M. Tulou n'existait pas.

Mademoiselle Louise Maliman a excut dans le troisime concert un
concerto de Beethoven pour piano et orchestre. Elle a montr une
nettet, une fermet, un aplomb que l'on rencontre rarement chez les
matres les plus expriments, et mademoiselle Maliman n'a pas dix-huit
ans! Telle est dj la perfection de son excution, la rigoureuse
prcision de ses allures, la puret de son got, l'lgante simplicit
de son style; tel est enfin son respect pour le texte qu'elle excute et
pour les intentions du matre qui l'a crit, qu'on peut sans hsiter
ranger son talent au nombre des plus srieux, des plus solides de ce
temps-ci.

Tel est aussi le caractre du talent de M. Charles Dancla, lve de
Baillot, et galement recommandable comme violoniste, ou violiniste, et
comme compositeur. M. Dancla a donn dernirement un concert o il a
fait entendre plusieurs morceaux de sa composition, des tudes pour le
violon d'une trs-habile facture, une ballade vocale d'un style tort
distingu, un trio pour piano, violon et violoncelle, et un fragment de
quatuor. Tout cela atteste  la fois de l'imagination, du got et
beaucoup de savoir. Dans cette sance, M. Charles Dancla tait assist
de mademoiselle Laure Dancla, sa soeur, et de MM. Arnaud et Lopold
Dancla, ses deux frres. Charmant et touchant spectacle que celui de ces
quatre jeunes artistes, enfants de la mme mre, vivant ensemble,
travaillant ensemble, et s'appuyant l'un sur l'autre le long de ce
chemin raboteux et escarp qui mne  la renomme!

Le second concert de M. Berlioz a eu lieu le 3 fvrier dernier. La
seconde partie tait compose des quatre morceaux de la symphonie
dramatique o l'auteur s'est efforc de traiter  sa manire ce
magnifique sujet de _Romo et Juliette_, qui a dj inspir tant de
potes, de peintres et de musiciens. C'est une composition instrumentale
o interviennent parfois des voix humaines, comme dans la dernire
symphonie du Beethoven. Cette oeuvre parat gnralement moins
heureusement inspire que la _Symphonie fantastique_ et la symphonie
d'Harold, sauf toutefois le _Scherzo_ connu sous le nom de _Scherzo de
la reine Mab_, lequel est l'ouvrage le plus singulier, le plus bizarre,
le plus piquant, le plus fantastique et le plus curieux peut-tre qu'ait
jamais enfant le cerveau d'un musicien. L'auteur y a pris pour thme la
clbre tirade de Mercurio, dans la cinquime scne du premier acte de
_Romeo and Juliet_: La reine Mab est la sage-femme des fes; elle n'est
pas plus grosse que l'agate qui orne le doigt d'un alderman; son char
est une noisette creuse par un cureuil ou par un vieux ver;--ce sont
l, de temps immmorial, les carrossiers des fes.--Les roues de ce char
sont faites de longues pattes d'araigne;--la couverture, d'ailes de
sauterelles;--les traits, des fils d'araigne les plus dlis;--son
fouet et compos d'un os et d'une membrane de grillon; son cocher est un
petit moucheron habill de gris....--En cet quipage, elle vient galoper
chaque nuit  travers le cerveau des amoureux, qui alors rvent d'amour;
elle se pose sur les genoux des courtisans, et ils rvent de faveurs
royales;--sur les doigts des avocats, et ils rvent d'honoraires;--sur
les lvres des grandes dames, et elles rvent de baisers, etc., etc.
Voil ce que M. Berlioz a voulu traduire par des combinaisons
d'intonations, de rhythme et de sonorits.--A-t-il russi compltement?
nous n'oserions l'affirmer. Devait-il raisonnablement se flatter de
russir, et la musique peut-elle revtir d'une forme distincte et
apprciable ces bizarres caprices de l'imagination, auxquels toute la
prcision du langage parl ne suffit pas toujours  donner un sens? nous
ne le pensons pas. Mais M. Berlioz n'en a pas moins produit une oeuvre
fort remarquable, pleine d'effets inattendus, de dispositions
instrumentales toutes nouvelles; une oeuvre, enfin, qui n'est, sous
aucun rapport, celle d'un musicien ordinaire.

L'ouverture du _Carnaval romain_ est un morceau tout neuf, ou du moins
que son auteur faisait entendre pour la premire fois. Ici nous n'avons
rien, ou presque rien  critiquer, et nous avons beaucoup  applaudir.
Mlodies simples et parfaitement distingues, travail harmonique,
combinaisons instrumentales, tout est d'un homme suprieur. Ce morceau
est crit d'un bout  l'autre avec une verve, un feu, une fougue
singulire; il a lectris l'auditoire, qui l'a redemand tout d'une
voix, et nous regrettons que les bornes de cet article ne nous
permettent pas d'en donner une analyse dtaille.

Quant aux autres compositions nouvelles que M. Berlioz a fait, ce
soir-l, connatre au public, n'en parlons pas... Et qu'importe  un
gnral d'tre battu dans une escarmouche, pourvu qu'il reste vainqueur
en bataille range?

On nous annonce, du fond de la Russie, des succs bien brillants aussi
et des victoires bien clatantes. C'est madame Viardot qui est le
triomphateur; l'arme moscovite suit son char avec enthousiasme, et
vient de lui dcerner, par souscription, une couronne d'or rehausse de
pierres prcieuses. Voil ce qu'on peut appeler, sans mtaphore et sans
hyperbole, d'imprissables lauriers.


Thtres.

THTRE DE LA. PORTE-SAINT-MARTIN: _Les Mystres de Paris_, roman en
cinq actes et onze tableaux, par MM. Eugne Sue et Dinaux, dcors de MM.
Devoir, Philastre et Cambon.

Enfin le voici, ce fameux drame si impatiemment attendu!--Le
verrons-nous ou ne le verrons-nous pas? disait-on depuis deux mois; et
puis, c'tait la censure qui le taillait, le mutilait, lui portait des
coups mortels. Comment fera-t-il pour marcher aprs de telles entailles?
Pourra-t-il vivre encore? Ne sera-t-il pas rduit  l'tat d'un moribond
qui n'a plus que le souffle? Et cent questions de cette espce qui
tmoignaient de la curiosit publique et de l'importance que les
gourmets et amateurs de sensations fortes et de denres pices,
mettaient  voir le roman de M. Eugne Sue assaisonn en drame et servi
sur le thtre. Enfin, la censure a lch sa proie; mardi dernier,
l'affiche portait bien positivement ces mots crits en lettres
majuscules: Aujourd'hui, premire reprsentation des _Mystres de
Paris_.

Non, jamais vnement ne causa une plus vive motion; ds l'aprs-midi,
le boulevard Saint-Martin tait encombr d'une foule immense; une queue
formidable et bruyante s'agitait aux portes du thtre en replis
tortueux; toutes les avenues taient obstrues, et les passants, tonns
de cette affluence, s'arrtaient sur les dalles du boulevard en formant
un vaste amphithtre de curieux bahis; au bureau de location, on se
disputait les stalles et les loges; supposez la salle vaste comme la
place du Carrousel, tout au plus aurait-elle suffi  contenir et 
satisfaire les tumultueux amateurs qui se succdaient par douzaines,
demandant une stalle ou une loge. On aurait cot les billets  cinquante
francs, que les acheteurs n'auraient pas recul. A voir cette multitude
se ruant de tous cts, on pouvait craindre que le thtre ne s'croult
sous ses violents efforts; il semblait que la reprsentation dt tre
pleine de trouble et de cris; il n'en a rien t; sauf le flux et le
reflux invitable dans une telle circonstance, je veux dire la
bourrasque des applaudissements luttant contre tes sifflets, cette
soire, ou plutt cette nuit (le drame a fini  une heure du matin),
s'est accomplie trs-honorablement, sans hurlements et sans blessures; 
vrai dire, le public tait, en gnral, gant et verni, et les plus
jolies femmes, les plus brillantes toilettes donnaient au thtre
Saint-Martin un clat d'lgance et de coquetterie auquel il n'est pas
tous les jours accoutum.

Mais silence! ouvrons les yeux, prtons l'oreille, la toile se
lve.--Nous voici dans la rue aux Fves, rue sombre et tortueuse,
lugubrement claire par des rverbres au reflet sinistre et blafard; 
droite, le fameux cabaret du _Lapin-Blanc_, lieu d'asile frquent par
tous les bandits de la cit; cette dcoration est d'un effet original et
saisissant; on la doit au pinceau de Devoir; ce n'est pas le seul loge
que nous aurons  faire de cet habile artiste.

Dans cette terrible rue aux Fves, nous retrouvons dj tous les
principaux personnages du roman; le prince Rodolphe protgeant
Fleur-de-Marie, la ple Fleur-de-Marie aux mains froces de la Chouette
et du Matre-d'cole; le Matre-d'cole, Jacques Ferrand. Rigolette et
le Chourineur.--Jacques Ferrand mdite ses assassinats et ses tnbreux
complots; ce n'est plus  Ccily qu'il en veut, mais  Fleur-de-Marie;
il la couve des yeux, il la convoite, il faut  tout prix qu'il
assouvisse cet amour forcen; oui, l'or et Fleur-de-Marie, voil tes
deux passions de Jacques Ferrand. Le Matre-d'cole est l'instrument de
Jacques Ferrand dans ces infmes entreprises; il est galement prt pour
le rapt, pour le vol et pour le meurtre; il vient de frapper le
malheureux client de Jacques Ferrand, et voici qu'il se retourne contre
Fleur-de-Marie et l'accable de menaces et de violences; mais le prince
Rodolphe et le Chourineur veillent sur l'infortune; la Goualetise se
rfugie sous la protection du prince, tandis que le Chourineur, arm de
ses deux poings et de son bras de fer, tient le Matre-d'cole en
respect; pour cette fois, Fleur-de-Marie chappe aux griffes de la bte
froce.

En sortant de la rue aux Fves, nous entrons dans la maison Pipelet. Je
vous prsente la tendre madame Pipelet et son gros chri M. Pipelet,
portier et savetier tout  la fois, l'infortun Pipelet, victime de
l'infme Cabrion. Cabrion est son cauchemar; il le poursuit, il lui tire
le nez, il lui enlve sa perruque, il joue avec lui des scnes de
Mphistophls et le magntise. Plaignez Pipelet!--Mais ce n'est pas
tout que de rire; Cabrion, Rigolette et Pipelet ne sont pas toujours l.
L'orchestre joue un air farouche et lamentable: c'est Jacques Ferrand,
c'est le Matre-d'cole qui reviennent; le Matre-d'cole menaant
toujours Fleur-de-Marie, et Jacques Ferrand prenant la pauvre fille 
son service, vritable vautour planant sur sa proie et n'attendant que
le moment de tomber sur elle et de la dvorer. Plus loin je reconnais
l'honnte Germain et le malheureux Morel, l'ouvrier lapidaire; Germain,
l'ami de Rigolette; Morel, ple, triste, succombant sous le faix du
travail et de la misre. Qui sauvera Morel? qui donnera du pain  la
vieille mre, prive de la raison,  ses enfants amaigris,  sa femme
mine par la maladie? Hlas! pour surcrot d'infortune, un bandit vient
de voter au lapidaire un diamant de trois mille francs qu'un joaillier
lui avait remis pour le tailler. C'en est fait de Morel; s'il ne meurt
pas du faim, il mourra de dsespoir. A qui s'adressera le pauvre diable?
A Jacques Ferrand, qui passe pour un si honnte homme.

Ici Jacques Ferrand joue une de ces horribles scnes d'hypocrisie
auxquelles il est habitu: il prte cinq cents francs  Morel. Le brave
homme! s'crie-t-on. Oui, mais, attendez: Morel a sign une obligation 
trois mois dchance; dans trois mois il ne paiera pas, et Jacques te
philanthrope le fera mettre en prison. N'a-t-il pas besoin de se dfaire
de ce pauvre Morel, qui a, sans le savoir, entre les mains, la preuve,
d'un assassinat autrefois commis par Penaud.

En public, Jacques Ferrand joue admirablement l'homme de bien, mais,
seul, il jette le masque. Voyez-le comptant son or d'un oeil cupide et
sanglant; entendez-le raillant ses victimes et supputent les
pouvantables bnfices que lui rapportent ses crimes: puis, quand il a
enfoui sa cassette, Jacques reprend son air bnin, sa voix de sainte
nitouche, et fait venir Fleur-de-Marie. Mais comme sa voix tremble!
comme la passion perce sous ce masque d'hypocrisie! Fleur-de-Marie
commence  prouver de funestes pressentiments! Il ne faut rien moins
qu'une seconde intervention du Chourineur et de Rodolphe pour la sauver
encore de la concupiscence de Jacques et de la frocit du
Matre-d'cole.

Pntrez maintenant dans cette pouvantable mansarde. Une femme livide,
des enfants malades, une folle, un malheureux dsespr; c'est
l'intrieur de la famille Morel. Germain, le bon Germain, apporte mille
francs  cette misre pour l'arracher aux poursuites des huissiers. Le
prott, en effet, vient disputer  cette famille affame ce grabat qui
lui reste et ce dernier morceau du pain. Le prott, c'est Jacques
Ferrand qui l'envoie; et quand Germain offre ses mille francs,
Monsieur, je vous arrte, dit Jacques Ferrand; vous avez vol cela dans
ma caisse! Germain proteste de son innocence, Rigolette dfend Germain,
Morel se dsespre; mais qu'importe! on trane Morel et Germain en
prison, et Jacques Ferrand, profilant de ce dsordre, fait disparatre
cette preuve d'un de ses forfaits qu'il poursuivait dans Morel.

Ainsi le drame s'engage dans tous les noirs mystres, dans toutes les
douleurs, dans tous les crimes du roman.

Fleur-de-Marie, sauve par Rodolphe, s'est retire  la campagne dans un
pays charmant; l elle est heureuse, l elle recouvre la sant et la
paix de l'me. Les beaux sites, ces vertes pelouses la ravissent; tout
le monde l'aime, tout le monde la bnit, tout le momie la respecte.
C'est un ange, dit-on, mais le Matre-d'cole et Jacques Ferrand ne
sont-ils pas toujours sur ses traces? Le Matre-d'cole la retrouve,
l'pie et n'attend que l'heure de la ressaisir; c'est peu! La pauvre
Fleur-de-Marie est reconnue par une fermire dont le mari a t
assassin dans la rue aux Fves; elle a vu Fleur-de-Marie parmi les
bandits et la croit leur complice. La voil! s'crie t-elle, c'est la
Goualeuse! Et Fleur-de-Marie est chasse honteusement par ces honntes
villageois qui tout  l'heure l'adoraient et la bnissaient.

Elle s'enfuit; le Matre-d'cole, qui la guette, la happe au passage.
L'infortune retombe entre ses horribles mains; et d'ailleurs Jacques
Ferrand n'est pas loin. O Rodolphe!  mon brave Chourineur! que
faites-vous? Venez, il est temps; venez au secours de Fleur-de-Marie!

Rodolphe ne vient pas, et le Chourineur est en prison. Le brave homme
s'est fait mettre  la Force pour un crime imaginaire, afin de veiller
sur le malheureux Germain. Ceci nous procure l'occasion d'assister  un
intrieur de prison: les visages froces et repoussants, la violence, le
crime, les haillons, les sombres et sanguinaires complots, rien n'y
manque. Le Chourineur arrive  temps, en effet, pour sauver Germain de
la fureur de ces horribles bandits qui veulent le tuer, attendu son
honntet et son innocence; c'est un espion, pensent-ils. Sans le
Chourineur, c'en serait fait de Germain; mais notre brave terrasse les
plus vigoureux et fait peur aux plus hardis. Aprs quoi, on nous donne
le spectacle d'une vasion de prisonniers; le Matre-d'cole, qui s'est
laiss prendre, est du nombre.

(Illustration: Fleur-de-Marie; mademoiselle Grave.)

(Illustration: Rodolphe; M. Clarence.)

(Illustration: Rigolette: mademoiselle Amant)

(Illustration: 1er Tableau.--La Rue aux Fves.)

(Illustration: M. Eugne Sue.)

(Illustration: 2e Tableau.--La Maison de la rue du Temple.)

(Illustration: 3e Tableau.--Le Pont d'Austre.)

Ds qu'il est libre, il rejoint avec ses complices Jacques Ferrand au
pont d'Asnires. Cette dcoration du pont d'Asnires est d'une rare
beaut, d'un pittoresque merveilleux; elle est encore de M. Devoir. L
le Matre-d'cole retrouve Fleur-de-Marie, et cette fois il a rsolu de
s'en dfaire; mais le Chourineur vient  passer, descend sous l'arche du
pont, et vient au secours de Fleur-de-Marie. Le Matre-d'cole recule
devant ce terrible Chourineur, qui, saisissant Fleur-de-Marie, la jette
sur sa barque et rame  tours de bras. La barque chavire: Au secours!
Fleur-de-Marie va se noyer. Non pas; le Chourineur la saisit et l'lve
d'une main vigoureuse au-dessus des eaux, tandis que de l'autre il se
cramponne de toutes ses forces  un anneau de fer attach  une des
arches du pont. On crie, on accourt; un batelier arrive avec sa nacelle;
le Chourineur y jette Fleur-de-Marie vanouie. Quant  lui, il se
prcipite au milieu des flots et s'chappe  la nage. Ce tableau a
produit un grand effet.

(Illustration: Le Matre-d'cole: M Rancourt.)

(Illustration: Jacques Ferrand: M. Frdric-Lematre.)

(Illustration; Le Chourineur et Tortillard; M. Jemans, Mademoiselle
Lerry.)

(Illustration: 11e et dernier Tableau.--La Patte-d'Oie.)

N'avez-vous pas reconnu ce batelier? C'est Jacques Ferrand, Jacques qui
prend tous les costumes et tous les visages. Ainsi Fleur-de-Marie est en
son pouvoir. Jacques emporte sa victime  l'le des Ravageurs. Il y
trouve le Matre-d'cole et sa bande; alors il se fait un horrible pacte
entre eux: Ferrand livrera  ces bandits Rodolphe, qui va quitter la
France avec trois millions; il ne s'agit que de s'embusquer sur la route
o le prince doit passer, et puis on l'assassinera. C'est bien! dit le
Matre-d'cole.--J'y mets une condition, rplique Jacques Ferrand: tu
m'abandonneras Fleur-de-Marie.--March conclu. Il reste seul en effet
avec la pauvre fille; et maintenant sa passion ne se contient plus;
l'infme supplie et menace; Fleur-de-Marie rsiste: Eh bien! tu
mourras! Et il se prpare  la frapper: garde  toi, Ferrand! voici le
Chourineur; une lutte affreuse commence entre ces deux hommes; enfin le
Chourineur, frapp d'une balle au bras, succombe  la douleur de sa
blessure; Ferrand le terrasse, le charge de liens, et met le feu  la
chaumire pour touffer le Chourineur dans les flammes; aprs ce
monstrueux exploit, il s'chappe.

Le Chourineur sera-t-il rti? Non pas: nous le retrouvons  la
Patte-d'Oie, debout et ferme sur ses jarrets, attendant le passage de
Rodolphe, qu'il veut sauver du poignard du Matre-d'cole, et Ferrand,
qu'il surveille pour le livrer  la justice; les gendarmes sont avertis
et sur leurs gardes.

Tandis que tous ces vnements s'accomplissaient, le prince Rodolphe
retrouvait dans Fleur-de-Marie la fille qu'il avait perdue et qu'il
croyait morte; maintenant le bonheur commence pour Fleur-de-Marie; elle
a un pre, un bon et gnreux pre! Et sa mre, l'ambitieuse Sarah
Mac-Grgor? Sa mre vient d'expirer en demandant pardon au prince et 
Fleur-de-Marie, que cette martre avait abandonne; le poignard du
Matre-d'cole a mis fin  la vie et aux remords de Sarah.

Mais revenons  la Patte-d'Oie, c'est l que le drame se dnoue. Nous
avons encore  louer ici un admirable dcor de M. Philastre et Cambon,
dignes associs de M. Devoir; une fort, des alles  perte de vue, de
longues haies d'arbres se perdant  l'horizon, un ciel charg d'azur et
de nuages lgers; l'effet est superbe et au-dessus de toute ide.

Jacques Ferrand et le Matre-d'cole arrivent avec leurs complices;
alors se passe une terrible scne; le Matre-d'cole demande  Ferrand
la moiti du trsor qu'il a enfoui dans la fort; Ferrand refuse;
furieux, le Matre-d'cole l'entrane dans une sombre cabane: on entend
un cri; Ferrand sort  ttons, et les yeux sanglants; le Matre-d'cole
l'a priv de la vue: il a appliqu  Ferrand le chtiment de
l'aveuglement qu'il subit lui-mme dans le roman de M. Sue. Dans cette
atroce situation, le malheureux Ferrand gmit, se dsespre,
s'agenouille, demande pardon  Dieu; cependant, le Chourineur et les
gendarmes le saisissent, lui, le Matre-d'cole et les autres assassins,
tandis que Fleur-de-Marie et Rodolphe passent dans une lgante calche,
escorts de Rigolette, de Germain, de Morel, et de tous les heureux
qu'ils ont faits et qui les bnissent.

Tel est  peu prs ce drame; nous disons  peu prs, car il est
impossible d'entrer dans tous les dtails de cette monstrueuse pice,
dont la reprsentation a dur six heures. Maintenant qu'en dire? Que les
auteurs ont besoin d'ter le superflu des premiers actes, et que cette
sage opration faite, les _Mystres de Paris_ obtiendront,  la
Porte-Saint-Martin, une longue vogue de curiosit due  la popularit du
livre,  la singularit du drame, aux terreurs qu'il excite,  la
magnificence des dcors, qui sont d'une grande hardiesse, d'une grande
nouveaut, et enfin, au talent de Frdric Lematre. N'oublions pas
mademoiselle Grave, Rancourt, Clarence et Eugne Grailly.


Acadmie des Sciences.

COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIME TRIMESTRES

DE 1843.

(Voir t. I, p. 247, 254, 258; t. II, p. 182, 198 et 346.)

III.--Sciences mathmatiques pures.

La nature de notre journal ne nous permet pas de suivre dans tous leurs
dtails les communications qui su rattachent  ce titre; mais nous
devons donner un rsum, ou au moins une indication de celles qui
offrent le plus d'intrt.

_Sujets divers_.--Mentionnons d'abord un mmoire d  un jeune
professeur, M. Amyot, sur les _surfaces du second ordre_. Le lecteur se
formera une ide des surfaces de ce genre, lorsque nous lui dirons que
la sphre, que l'ellipsode terrestre, que les rflecteurs paraboliques
des rverbres et des lampes d'applique, et que mme la surface gauche
de l'aile d'un moulin  vent n'en sont que des cas particuliers. M Amyot
est arriv, par l'application de l'algbre  la gomtrie,  des
rsultats qu'une commission dont M. Cauchy tait le rapporteur a trouvs
trs-dignes d'intrt. L'Acadmie, suivant les conclusions du rapport, a
adress des remerciements  M. Amyot, et a approuv son travail.

M. Cauchy a communiqu  l'Acadmie un grand nombre de rsultats de ses
fcondes mditations. La mcanique molculaire, le dveloppement des
fonctions en sries, la mtaphysique du calcul infinitsimal, et les
parties les plus leves de l'analyse mathmatique ont successivement
fourni  l'illustre gomtre le sujet de mmoires tendus. Mais ses
recherches sur la synthse algbrique, pour tre plus lmentaires et 
la porte d'un plus grand nombre de lecteurs, ne nous paraissent pas eu
avoir moins de prix.

Mentionnons encore les mmoires de M. Serret sur les fonctions
elliptiques, de M. Binet sur le calcul intgral, de M. Libri sur les
quations numriques, de M. Lam sur les surfaces isothermes, et une
note de M. Delaunay sur un problme de _maximum_.

Mais, parmi ces travaux, ceux qui nous paraissent offrir le plus
d'intrt  raison de l'ge de leurs auteurs aussi bien qu' cause de
leur importance, sont dus  deux jeunes gomtres qui donnent dj mieux
que des esprances. M. Liouville s'est charg de faire les rapports sur
ces travaux, et il s'en est acquitt avec la bienveillance et
l'attention les plus propres  encourager ceux qui entrent dans la
carrire. Citons textuellement quelques passages de ces rapports.

L'Acadmie nous a chargs, M. Lame et moi, de lui rendre compte du
mmoire relatif  une des parties les plus abstraites de l'analyse, la
division des fonctions abliennes ou ultra-elliptiques, dont l'auteur,
M. Hermite, figure depuis quelques mois seulement parmi les lves de
l'cole Polytechnique. C'est avec un vif plaisir que nous venons
prsenter aujourd'hui les rsultats de l'examen auquel nous nous sommes
livrs. Peu de mots en effet suffiront pour faire comprendre toute
l'importance du travail de notre jeune compatriote.
...................................................
...................................................

En rsum, vos commissaires pensent que le mmoire de M. Hermite est
trs-digne de l'approbation de l'Acadmie, et qu'il doit tre imprim
dans le _Recueil des Savants trangers_.

M. Bertrand, ingnieur des mines, est l'un des auteurs dont nous
parlons. Ses dveloppements sur quelques points de la thorie des sut
faces isothermes orthogonales ont motiv un rapport dont nous extrayons
le passage suivant:

M. Bertrand a dbut, bien jeune encore, par des recherches fort
remarquables sur la thorie mathmatique de l'lectricit, en prouvant
le premier, d'une manire  la fois gnrale et simple, 1 que l'absence
de l'lectricit statique dans l'intrieur des corps conducteurs est une
consquence ncessaire de la loi du carr des distances; 2 que
l'paisseur de la couche en quilibre doit tre nulle aux points o deux
corps conducteurs se touchent. Il a depuis publi divers travaux de
mcanique et d'analyse pure. Au mrite d'avoir rsolu avec sagacit les
questions dont il s'est occup, il a su joindre celui de bien choisir
ces questions elles-mmes. C'est la marque d'un excellent, esprit.

Le mmoire qu'il a soumis en dernier lieu au jugement de l'Acadmie
nous parat digne d'tre approuv par elle, et d'tre insr dans le
_Recueil des Savants trangers_.

Certains passages du rapport sur le mmoire de M. Hermite ont t, pour
M. Libri, l'occasion de soulever une rclamation de priorit  la suite
de laquelle a eu lieu entre lui et M. Liouville un dbat des plus vifs,
qui a occup la majeure partie de plusieurs sances. Nous regrettons que
les acadmiciens qui, en trs-petit nombre, sont en tat de porter le
flambeau de la vrit dans une discussion de ce genre, ne l'aient pas
fait d'une manire explicite. Il est vraiment dplorable que le pour et
le contre puissent tre soutenus presque avec la mme vraisemblance, 
en juger par les comptes rendus, aux yeux de la plupart des acadmiciens
eux-mmes tout aussi bien qu' ceux du public.

_Origine de notre arithmtique_.--Il y a dj plusieurs annes que M.
Chasles, habile gomtre non moins que savant bibliophile, avait
expliqu un passage fort obscur du clbre Boce, de manire  rendre
fort probable que les chiffres taient employs avec une valeur de
position, comme dans notre systme ordinaire de numration, ds le
quatrime sicle de l're chrtienne. Quoique cette opinion ne ft pas
nouvelle, puisqu'elle se trouve exprime dans l'histoire des
mathmatiques de Montuela, M. Chasles la prsentait avec tant de
dveloppements, la discutait d'une manire si plausible qu'elle attira
au plus haut degr l'attention de toutes les personnes qui portent
quelque intrt  l'histoire des sciences. Cependant elle fut loin
d'tre admise sans contradiction. Parmi les adversaires les plus
persistants de M, Chasles, il faut ranger M. Libri, qui, dans son
_Histoire des sciences mathmatiques en Italie_, avait signal  la
reconnaissance des Europens Fibonacci, connu sous le nom de Lonard de
Pise, comme le premier qui et, en 1202, publi dans son trait de
l'Abacus et fait connatre aux chrtiens d'Occident la numration arabe.
Mais depuis l'poque o cette question historique si importante a t
souleve, pas une anne, ne s'est coule sans que de nouvelles preuves,
chaque fois plus convaincantes, n'aient t apportes en faveur de
l'opinion de M. Chasles. La communication faite par ce savant 
l'Acadmie, au commencement de 1843, avait prouv que, ds la fin du
dixime sicle, notre compatriote Gerbert vulgarisait le systme de
numration expos d'une manire si obscure par Boce. Il est revenu sur
ce sujet dans le courant de l'anne, et voici ce qui rsulte de sa plus
rcente lecture  l'Acadmie:

1 Nos chiffres actuels drivent des _apices_ de Boce, lesquels ont t
en usage dans les traits du moyen ge; les Arabes et les Hindous, au
contraire, ont des chiffres trs-diffrents des ntres.


2 La mthode de l'_Abacus_, telle qu'on la trouve dans le trait de
Gerbert, tait pratique sur des tables couvertes de poudre; aussi
quelques auteurs modernes ont-ils appel mthode _l'art de compter sur
la table couverte de poudre_, en ignorant toutefois ce qu'tait cette
mthode, et la signification des textes obscurs qui la dcrivent.

3 Cette mme mthode  une parfaite analogie avec deux procds de
calcul qui ont t en usage vulgaire chez les anciens, et qui se
pratiquaient, l'un, avec des jetons qu'on plaait sur des lignes
parallles, o ils prenaient des valeurs de position en progression
dcuple; et, l'autre, avec l'instrument appel _saian-pan_ chez les
Chinois, et _abacus_ chez les Romains.

4 La tradition attribue  Pythagore le systme de l'abacus. Boce dit
que les disciples de ce grand philosophe ont appel en son honneur table
de Pythagore le tableau sur lequel se pratiquait cette mthode de
calcul. Cette dnomination, table de Pythagore, qui s'est conserve dans
plusieurs auteurs du moyen ge, nous a t transmise avec un sens tout
diffrent. C'est donc, probablement  tort que nous attribuons 
Pythagore la petite table de multiplication que l'on trouve dans tous
les traits d'arithmtique ordinaire; mais nous devons, avec plus de
probabilit encore, lui rapporter l'honneur du systme de numration que
l'on attribue si mal  propos aux Arabes.

5 L'abacus n'a pas t une simple spculation arithmtique; les
mathmaticiens s'en servaient rellement pour leurs calculs. Cette
mthode tait dj devenue d'un usage vulgaire, dans certaines contres,
 la fin du dixime sicle ou au commencement du onzime.

6 Dans le cours du douzime sicle, le systme de l'abacus a prouv
plusieurs modifications. Le terme _abacus_ a t remplac par celui
d'_algorisme_; plusieurs auteurs ont nomm les Indous, dans leurs
ouvrages, comme les premiers inventeurs de cette arithmtique. Les
traces de l'ancien systme de l'abacus se sont effaces insensiblement
dans les ouvrages des chrtiens, pendant que quelques notions empruntes
 la littrature arabe s'y sont introduites; les anciennes expressions
ont disparu, tandis que celles de _cifra_ (chiffre) et de _figuria
Indorum_ se sont conserves. Ce sont ces expressions principalement qui
ont paru offrir des preuves que l'arithmtique nous venait de l'Orient,
et qu'elle nous avait t importe vers le treizime sicle. Quant aux
anciens traits de l'abacus qui subsistaient, mme en grand nombre, ils
n'ont plus t compris, et l'on a refus d'y rien voir d'analogue aux
principes de notre arithmtique actuelle. Mais M. Chasles a trouv que,
dans tous les temps, jusqu'au seizime sicle, et qu' cette poque
notamment, il a exist des traces de l'abacus, et qu'on a toujours su
que cette ancienne mthode tait l'origine de l'arithmtique vulgaire.

Au commencement du treizime sicle, en 1202. Fibonacci lui-mme met la
_mthode de Pythagore_ au nombre des mthodes arithmtiques qu'il a
tudies. Et le passage le plus rcent, qui soit relatif  ce sujet, a
t extrait par M. Chasles de la _Bibliothque historiale_ de Nicolas
Vignier, 3 vol. in-fol. Paris, 1588 (2e vol., p. 612:)

Gerbert et encore un autre sien compagnon ou disciple s sciences
gomtriques et mathmatiques, nomm Bernelinus, qui composa quatre
livres: _De abaco et numeris_ desquels se peut apprendre l'origine du
chiffre dont nous usons aujourd'hui s comptes d'arithmtique. Lesquels
livres M. Savoye Pithou m'a assur avoir en sa bibliothque, et
recognoitre en iceux un savoir et intelligence admirable de la science
qu'ils traitent.

A tous ces faits si prcis,  tous ces arguments si convaincants, on n'a
plus rpondu mme par des dngations vagues; les adversaires de M.
Chasles ont gard un silence absolu. Nous devons donc regarder comme un
fait dsormais, acquis  l'histoire, l'origine purement occidentale de
notre systme actuel d'arithmtique. L'importance de ce fait, si
contraire aux ides gnralement reues, motive suffisamment le
dveloppement que nous avons donn  l'examen des beaux travaux par
lesquels il se trouve tabli d'une manire irrfragable.

IV.--Sciences mathmatiques appliques.

_Perspective pratique_.--M. Jump avait prsent  l'Acadmie une chelle
de perspective, sur laquelle M. Mathieu a fait un rapport dont voici les
conclusions: Nous pensons que l'chelle de perspective de M. Jump
pourra servir  former avec une prcision suffisante, pour les besoins
ordinaires des arts, la perspective des objets, surtout quand on aura
souvent occasion d'en faire usage, et que l'on sera dispos d'en tudier
l'explication, qui n'a pas toute la simplicit dsirable.

_Reprsentation graphique de diverses lois_.--Toutes les personnes qui
ont eu sous les yeux des plans topographiques excuts avec soin, savent
comment on y reprsente le relief du terrain. On imagine que les
surfaces de niveau quidistantes, telles que le seraient celles de
l'Ocan si ses eaux venaient  s'lever successivement  diverses
hauteurs au-dessus du sol, aient laiss leurs traces sur le relief; et
on projette sur la carte les courbes de niveau ainsi traces, en y
affectant des cotes ou nombres, qui expriment  quelles hauteurs sont
places respectivement les unes par rapport aux autres ces coupes de
niveau faites dans le relief du sol.

C'est en 1780 nue Ducarla, de Genve, imagina cette notation aussi
simple qu'expressive. Il parat qu'Halley, contemporain du grand Newton,
avait imagin de runir sur la mappemonde, par des courbes continues,
les points o la dclinaison de l'aiguille aimante est la mme. Au
commencement de ce sicle, M. de Humboldt a vulgaris l'emploi de cette
notation, au moyen de ses _isothermes_, ou lignes d'gale temprature.
On doit aussi  un savant navigateur. M. Duperrey, des cartes fort
intressantes des mridiens et des parallles magntiques. Mais ce qu'il
y a de remarquable, c'est que cette notation peut tre employe avec
succs pour exprimer des lois mathmatiques, et une foule de lois
naturelles, aussi bien que des surfaces et les proprits de certains
points de l'corce terrestre; on peut donc s'en servie pour remplacer
des tables numriques, souvent plus longues  construire, et d'un usage
moins commode. M. Pouchet, dans son _Arithmtique linaire_, publie en
1797, a eu le premier cette heureuse ide, qui a t employe aussi par
M. d'Obenheim, dans sa planchette du canonnier; par M. Piobert, par M.
Allix, etc.; seulement, aucun de ces auteurs n'avait pens  combiner la
notation des plans topographiques avec un certain systme de graduation,
au moyen duquel des courbes difficiles  construire peuvent souvent se
rduire  de simples lignes droites. On n'avait pas non plus pens 
appliquer la notation de Ducarla aux lois de la mtorologie, C'est ce
qui a t fait dans un travail prsent  l'Acadmie par un ingnieur
des ponts et chausses, travail pour lequel M. Gauchy a fait un rapport,
dont voici les conclusions favorables  l'auteur:

L'Acadmie a approuv le mmoire prsent, et a dcid qu'il serait
insr dans le _Recueil des Savants Etrangers_.

L'appendice  la traduction que M. Martins a donne de la _Mtorologie
de Kaemtz_, renferme un grand nombre de figures, et les principes de la
partie de ce Mmoire qui est relative aux lois naturelles. Nous y
renvoyons le lecteur (3).

      [Note 3: Cours complet de Mtorologie de M. F. Kaemtz, professeur
      de physique  l'Universit de Malle; traduit et annot par Ch.
      Martins, professeur agrg d'histoire naturelle  la Facult de
      mdecine de Paris. (Paulin, libraire-diteur, 57, rue de Seine. 1
      fort vol. in-12 avec 40 planches graves.]

_Latitude de Fomentera_.--La dtermination de la latitude d'un lieu,
par les hauteurs des astres  leur passage au mridien, est une des
oprations les plus simples qui puissent se prsenter  l'astronome
praticien. Cependant lorsque l'on examine dans tous leurs dtails les
observations qu'elle exige, on reconnat qu'elle rclame les soins les
plus minutieux, les corrections les plus dlicates, les instruments les
plus parfaits. M. Biot, dont le nom restera attach, ainsi que celui de
M. Arago,  la mesure la plus prcise qu'on ait encore obtenue des
dimensions de sphrode terrestre, a donn un mmoire tendu du plus vif
intrt pour tous les amateurs de la haute prcision, sur la latitude de
l'extrmit australe de l'arc mridien de France et d'Espagne. Il faut
lire ce mmoire pour voir quelle sagacit doit dployer un observateur
dsireux d'viter ou de reconnatre toutes les causes d'erreurs qui ne
manquent pas de se prsenter en assez grand nombre, lors mme qu'il est
muni des instruments les plus prcis.

_Comtes_.--Ces astres singuliers ont t le sujet de travaux nombreux
pendant le cours de l'anne dernire. Nous avons dj rendu compte de
plusieurs d'entre eux  propos de la grande comte (v. 1, p. 64 et 259).
Parlons de quelques autres qui ont aussi beaucoup d'intrt.(4)

M. Matthiessen a fait,  l'aide d'un de ces instruments si sensibles que
les proprits des courants thermo-lectriques permettent d'employer
avec succs  la dtermination des plus lgres variations de
temprature, des expriences fort curieuses, desquelles il rsulte que
la grande comte n'envoyait,  la surface terrestre, qu'une chaleur 
peine apprciable  l'aide de ces instruments eux-mmes. Car en braquant
sa pile thermo-lectrique, munie de son cne condensateur, sur la queue
de la comte au-dessous d'Orion, l'aiguille du galvanomtre restait sur
zro, absolument comme lorsque l'instrument tait braqu sur l'toile
polaire. Le noyau de l'astre donna une dviation angulaire de 2 degrs,
sous les pliades on obtint 10, vers la base de la lumire zodiacale
12.

L'exprience avait lieu dans une ondulation lgrement concave du
terrain entre l'arc de l'toile et le bois de Boulogne, le 27 mars
dernier, vers huit heures du soir. Pour donner une ide de la
sensibilit de l'appareil, il suffit de dire que la temprature de la
main de l'observateur, refroidie par le contact de l'herbe humide,
envoya l'aiguille indicatrice frapper contre la pointe  90 degrs,  la
distance d'un mtre; qu'une petite maison blanche,  800 mtres de
distance, mais chauffer par les rayons du soleil avant son coucher,
fixa l'aiguille  26 degrs, et  huit heures et demie  21 degrs; et
qu'une chandelle qui brillait  la croise de cette maison ayant t
teinte, l'aiguille descendit  19 degrs.

M. Qutelet a signal l'tendue de la lumire zodiacale vers la mme
poque, et l'apparition d'un assez grand nombre de mtores lumineux qui
se sont montrs du 18 au 24 mars,  Bruxelles  Brimes, etc.

Ds les premiers jours de l'apparition de la grande comte du mois de
mars, M. Edward Cooper, habile astronome anglais, avait signal un
passage d'un livre bien connu (_l'Usage des globes de Bion_) duquel
semblait rsulter que cette comte avait dj t vue plusieurs fois et
qu'elle se meut autour du soleil suivant une courbe ferme dans l'espace
de 54  55 ans. Les recherches de MM. Laugier et Mauvais, loin
d'infirmer cette ide, y ont donn un fort degr de probabilit. En
attribuant une orbite elliptique  la comte, ces messieurs ont trouv
que la plus grande diffrence entre les positions observes et calcules
tait de 12 secondes en longitude, et de 18 en latitude. M. Valz,
directeur de l'observatoire de Marseille, est parvenu de son ct  un
rsultat analogue. Ainsi la belle comte de 1843 est assez probablement
identique avec celles de 1702, de 1668, de 1528, de 1191, de 1157, de
1106, de 1003, de 685, de 582, de 379, de 336, de 193, de 161, et de 371
avant notre re.

Nous devons encore mentionner ici,  cause de sa singularit, le
rapprochement fait par M. Laisn entre la hauteur baromtrique releve 
l'observatoire de Paris et la position de la comte par rapport  la
terre  la fin du mois de fvrier. Cette hauteur a t constamment en
dcroissant du 26  neuf heures du matin, o elle tait de 747 mm. 2,
jusqu'au 27  neuf heures du soir, o elle est descendue  727 mm. 2,
puis en augmentant de nouveau jusqu'au 28  neuf heures du soir, o elle
atteignait 742 mm. 4. Or, c'est le 27 fvrier, aprs dix heures du soir,
que la comte a pass  son prihlie, et vers minuit, qu'elle a t en
conjonction infrieure avec le soleil.

Ajoutons, du reste, que rien, jusqu' ce jour, ne permet de croire qu'il
y ait eu autre chose qu'une concidence fortuite entre ces deux
phnomnes; et M. Laisn lui-mme a eu soin d'viter le sophisme: _cum
hoc, ergo propter hoc_.

Une autre comte dcouverte par M. Mauvais, l'un des astronomes attachs
 l'observatoire de Paris, dans la nuit du 2 au 5 mai, a beaucoup moins
attir l'attention, sinon des astronomes, au moins des gens du monde, 
cause de son extrme petitesse. Ce qu'elle offre de remarquable, c'est
la grandeur de sa distance prihlie, qui atteint 1.613; c'est--dire
que la distance moyenne de la terre au soleil tant prise pour unit, la
comte ne s'est approche du soleil qu' une distance gale  plus d'une
fois et demi de la premire. Les trois comtes de 1729, 1747 et 1876,
dont les distances _prihlies_ ont t trouves respectivement de
4,070; de 2,294 et de 2,008, sont les seules qui, sous ce rapport,
puissent tre classes avant la comte de M. Mauvais.

      [Note 4: Cours complet de Mtorologie de M. F. Kaemtz, professeur
      de physique  l'Universit de Malle; traduit et annot par Ch.
      Martins, professeur agrg d'histoire naturelle  la Facult de
      mdecine de Paris. (Paulin, libraire-diteur, 57, rue de Seine. 1
      fort vol. in-12 avec 40 planches graves.]

_Mcanique cleste_.--On doit  M. Damoiseau un travail capital sur les
perturbations de Junon et de Cres. M. Leverrier a aussi communiqu les
rsultats trs-importants d'une dtermination nouvelle de l'orbite de
Mercure et de ses perturbations, des tables numriques pour servir  la
construction des phmrides de cette plante, et un mmoire sur la
grande ingalit du mouvement moyen de Pallas. M. Delaunay a repris
toute la thorie des mares, et a cherch  expliquer plusieurs
circonstances fondamentales qui n'avaient pas encore t dduites
rigoureusement du principe de la gravitation universelle.

_Travaux relatifs  l'histoire de l'astronomie_.--On attribue
gnralement  l'astronome allemand Apian (milieu du seizime sicle) la
premire observation de la queue des comtes en sens oppos au soleil.
M. Edouard Biot, dans le cours de ses recherches sur les anciennes
apparitions de la comte d'Halley, a trouv dans un ouvrage chinois
l'observation suivante relative  une comte observe le 22 mars et
jours suivants de l'an 857; En gnral, quand _un balai_ (une comte)
parat le matin, alors il est dirig vers l'occident; quand il parat le
soir, il est dirig vers l'orient. C'est une rgle constante. Le
curieux renseignement, qui prendra dornavant sa place dans l'histoire
de l'astronomie, n'effacera pas l'observation d'Apian, ainsi que M.
Arago l'a fait remarquer; car l'astronome allemand a, de plus que le
chinois, annonc que l'axe de la queue prolonge passe par le soleil.

Il y a dj sept ans qu'un habile orientaliste, M. Sdillot, avait cru
reconnatre, dans un paysage d'Aboul-Wefa, astronome arabe de Bagdad qui
crivait vers la fin du Xe sicle, la dcouverte d'une ingalit lunaire
comme sous le nom de _variation_, dcouverte qui tait gnralement
attribue  Tycho-Brah. Le rsultat annonc par M. Sdillot tait
gnralement admis, car on n'y avait oppos que des dngations vagues,
sans preuves dcisives. Mais aujourd'hui, un autre orientaliste
distingu, M. Munk, tout en rendant hommage  l'authenticit du chapitre
communiqu par M. Sdillot, comme  la fidlit de sa traduction
franaise, vient annoncer que l'on s'est fait illusion en attribuant aux
Arabes l'importante dcouverte de l'astronome danois, et que l'ingalit
signale pur Aboul-Wefa n'est pas la _variation_, mais bien la
_prosneuse_ qui est dcrite dans Ptolme.--L'Acadmie avait d'abord
nomm une commission pour dcider entre ces deux assertions opposes;
mais on a bientt reconnu que la question litigieuse n'tait pas de la
nature de celles qui doivent tre tranches par l'Acadmie, et on a
laiss aux recherches individuelles le soin de dcouvrir et de signaler
la vrit.--M. Biot est le seul qui soit entr dans l'arne: il a pris
parti pour M. Munk, et nous reconnaissons que les raisons allgues par
M. Sdillot ne nous ont pas paru assez fortes pour infirmer les
rsultats de ses savants adversaires.

L'annonce faite par M. Albri de la dcouverte de certains manuscrits
qui renferment tous les travaux de Galile et de son disciple Remeri sur
les satellites de Jupiter, a t l'occasion de dbats tellement
personnels qu'il nous a paru convenable de ne pas nous y arrter.


Don Graviel l'Alfrez.

FANTAISIE MARITIME.

I.

S'appeler don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez; avoir au juste
vingt-cinq uns, cinq pieds quatre pouces, deux beaux yeux, un air
martial rehauss d'une magnifique paire de moustaches noires, plus le
grade d'enseigne de frgate dans l'arme navale de Sa Majest catholique
( raison de 50 piastres fortes par mois, ce qui ferait
incontestablement 600 piastres par an, si on nous payait); avoir titres
et qualits de crancier de la couronne pour trois annes de cette
superbe solde; devoir, du reste, six fois autant; et d'autre part, tre
la fleur des cavaliers d'Estramadure, la perle des manoeuvriers de
l'escadre, le rubis des acadmistes de toutes les Espagnes, et sans
contredit le plus amoureux des mortels jets par le sort dans la cit de
la Havane, c'est, parbleu, bien quelque chose!...--C'est mme un peu
plus que rien, attendu la ration que le manutentionnaire royal nous
dlivre matin et soir.--Mais, pour tout blason, patrimoine, meubles et
immeubles prsents et  venir, ne possder que sa bonne mine et l'pe
d'un officier de fortune, si bien tremps que soient l'homme et la lame,
il faut, hlas! en convenir, ce n'est pas le Prou! Non! me croira qui
voudra, les esprances ne sont pas belles, lorsqu'au rsum l'on n'a pas
un _maracedi_ vaillant  offrir  la fille unique de l'illustrissime don
Antonio Barzon, marquis de las Ermaduras y Famaroles, grand d'Espagne,
brigadier des annes de sa Majest, commandeur de ses ordres et
gouverneur gnral de l'le de Cuba et dpendances.--Il est vrai, par
exempte, que ledit seigneur est bien le pre le plus brutal et le plus
maussade des hommes qu'ait produits notre chre patrie;--mais il est
encore plus vrai que je suis empress, galant, bien fait de ma personne,
et fort amusant auprs des jeunes filles, surtout quand je les aime. A
quoi servirait une sotte modestie? De Pampelune  Cadix, de la Trinit
Espagnole  Mexico, Juana chercherait inutilement mon pareil. Or, sur
mon me, je crois qu'elle le sait! Comment d'ailleurs expliquer
autrement sa tirade de ce soir en faveur des aventuriers, des
flibustiers et des corsaire?... Grave sujet livr  mes mditations, et
qui me dcide  jouer quitte ou double le plus tt possible.

Tel est l'exorde et l'chantillon d'un long monologue que s'adressait
don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez, au sortir du palais de son
excellence le gouverneur de la Havane.

Il tait environ une heure du matin; les carrosses et les _rolantes_
roulaient  grand bruit dans les rues, claires seulement par les
torches des noirs esclaves qui accompagnaient leurs matres au logis. Ou
sait par quels motifs notre enseigne de frgate allait  pied et sans
escorte; aussi avait-il prudemment dgain son sabre, suivant l'usage
des pitons; plus prudemment encore, il se tenait au milieu de la rue,
l'oeil et l'oreille au guet, surtout quand il s'agissait de traverser
quelque carrefour. D'paisses vapeurs cachaient les toiles, la lune
tait nouvelle, et la police fort mal faite; autant de raisons pour ne
rver que de l'esprit. Un bandit peu au fait des usages du Trsor royal
aurait pu esprer que la poche d'un officier de marine contenait, sinon
des quadruples et des doubles pistoles, au moins un nombre honnte de
gourdes et de picettes  colonnes. Don Graviel tenait  n'exposer aucun
industriel nocturne  un triste mcompte, lui qui s'tait vu dans
l'impossibilit de risquer un pauvre douro sur le tapis vert du
gouverneur. Cette cruelle ncessit l'avait rang parmi les
infatigables: il n'avait pas manqu une seule danse havanaise, espagnole
ou franaise, pas un bolro, pas un fandango, pas un quadrille. Dona
Juanita lui en lit compliment:

Je vous flicite, seigneur Badajoz, dit-elle, de votre brillante
ardeur, et je suis aise de vous voir renoncer au jeu.

--Comment pourrais-je chercher d'autres motions lorsque j'ai le bonheur
d'tre prs de vous? Tous les trsors du monde ne valent pas un de vos
sourires, divine Juana; si j'avais les galions d'Espagne en mon pouvoir,
je les donnerais pour un de vos regards.

--Il fut nu temps, rpondit Juanita en faisant allusion  une
conversation prcdente, il fut un temps o les cavaliers ne se
bornaient pas  parler de galions dans les bals; ils savaient leur
courir sus en pleine mer.

--Si, pour vous plaire, il suffit d'tre forban, j'y perdrai mon nom ou
je le serai avant huit jours, rpliqua don Graviel en retroussant sa
moustache.

Juana repart il d'un petit clat de rire;

Caramba! dit-elle, pour la raret du fait, je vous mettrais volontiers
au dfi, monsieur le matamore.

--Et je l'accepterais, aussi vrai que vous tes la reine du bal et la
plus digne d'tre adore.

--Prenez garde qu'on vous entende, interrompit Juana en baissant la
voix; on croirait que je vous autorise  tant d'audace.

--Ne craignez rien, me de ma vie, reprit don Graviel avec chaleur; on
me prendrait pour un fou d'oser parler ainsi  la fille du marquis de
las Ermaduras, et l'on ne se tromperait pas; je suis fou d'amour, fou 
lier! Je ne pense qu' vous, je ne vis que de l'esprance de vous voir.
La nuit,  bord de la frgate, c'est  vous que j'adresse toutes mes
penses, tous mes vieux, tous mes soupirs. J'ai fait en votre honneur
plus de cinquante sonnets que je ne vous offrirai pas, car ils ne valent
rien; mais j'ai fait aussi une petite romance que vous me permettrez de
vous apporter, n'est-il pas vrai, Juanita?

--Savez-vous, seigneur cavalier, murmura la jeune fille effraye,
savez-vous que si mon pre vous entendait, votre vie mme serait en
pril?

--Et savez-vous, rpliqua don Graviel, que lorsqu'on a rsolu de se
faire forban, on se rit des colres de tous les gouverneurs du monde,
fussent-ils dix fois grands d'Espagne, et vingt fois plus svres que
son excellence don Barzon?

--Comment? demanda Juanita.

--Ne faisiez-vous pas  l'instant l'loge des aventuriers et des
corsaires? ne parliez-vous pas avec enthousiasme, il n'y a pas une
heure, des exploits des frres de la Cte? n'avez-vous pas soupir en
disant: Ah! si les Castillans d'aujourd'hui taient gens de coeur, ils
prendraient leur revanche, et ce serait leur tour d'cumer la mer aux
dpens des ennemis! Ces paroles, je vous jure, n'ont pas t perdues.

--Srieusement? reprit la jeune fille d'un air moqueur.

--Srieusement, Juana, comme je vous aime de l'amour le plus passionn!

--Silence donc! vous dpassez toutes les bornes ce soir; si vous
continuez, je ne danserai plus avec vous.

--Mille pardons, senorita, poursuivit l'enseigne d'un ton dgag; ne
prenez pas votre mine boudeuse, vous savez que j'en raffole. Pour peu
une vous fronciez encore ce sourcil de madone, il n'y a pas
d'extravagances que je ne fasse... dt le seigneur don Barzon me couper
en quatre quartiers comme une pastque!

--Vous tes bien toujours le mme, rpliqua la rieuse jeune fille en
levant sur l'alfrez ses grands yeux noirs; vous plaisantez quand vous
devriez tre confus et repentant.

--En me et conscience, si nous n'tions pas entours de monde, je me
jetterais  vos pieds, j'implorerais  genoux mon pardon en portant 
mes lvres cette jolie main que vous n'osez me retirer, car c'est  nous
d'aller en avant. Et, ma foi! j'aimerais encore mieux cette altitude que
celle dont il faut bien me contenter  prsent.

--C'en est trop! taisez-vous! je l'ordonne!

--Quand je serai capitaine corsaire, vous serez, j'espre, moins cruelle
envers votre esclave.

--Peut-tre, dit imprudemment la jeune fille, que la pantomime plaisante
de don Graviel dsarmait malgr tous ses efforts pour lui imposer une
certaine retenue.

--Peut tre! Je prends note de la rponse; d'ici  la fin de la semaine
il pourra tre utile de vous la rappeler.

--Allons donc! trve de menteries!

--Trs-bien! dit lgrement don Graviel;  la messe de minuit, le jour
de Nol, vous verrez si je mens.

--Ah! c'est dcidment le jour de Nol que vous passez capitaine
corsaire!

--Jusque-l permis  Votre Grce d'en douter, mais alors...

--Alors, qu'adviendra-t-il, s'il vous plat? demanda ironiquement la
jeune fille.

--Qui vivra verra! rpondit gravement don Graviel en la reconduisant 
sa place.

Puis comme les riches habitants, les dignitaires coloniaux et les dames
de la Havane se retiraient avec le crmonial d'usage, le jeune alfrez
s'esquiva discrtement, non sans avoir salu d'un amoureux regard la
charmante Juanita, qui fit semblant de ne l'avoir pas remarqu.

Aprs une multitude de digressions, don Graviel, qui poursuivait sa
route en brandissant son sabre, conclut en ces termes:

Forban, corsaire, flibustier, soit! l'on ne peut tre pendu qu'une
fois, et Juanita vaut bien qu'on en coure la chance!

Le problme tait loin d'tre rsolu, mais la dtermination tait prise;
restaient  trouver les moyens d'excution. Or, le jeune enseigne
s'ingniait  dbrouiller un chaos de projets tranges, lorsqu'il crut
apercevoir dans l'ombre un individu cach sous un porche  peu de
distance du quai.

Hol! cria don Graviel.

--Ah! c'est le lieutenant, dit avec humeur un homme qui remit dans sa
ceinture un norme coutelas.

--Que diable faisais-tu l, maudit coquin? reprit l'officier; tu devrais
tre au canot  m'attendre.

--Je vous attendais aussi, mon lieutenant; j'tais bien sr que vous
passeriez par ici pour rallier l'embarcation.

--Mais enfin que faisais-tu sous cette porte cochre, matre Brimbollio?

--Rien, oh! rien du tout, seigneur Badajoz.

--Je parierais, brigand, que tu guettais l'occasion de dvaliser quelque
honnte bourgeois, Que signifie ce long couteau?

--Vous croyez donc qu'il y a des bourgeois honntes dans ce pays-ci? dit
le marin; ma foi, tant pis pour eux. S'il faut vous dire le vrai, je
cherchais le moyen de me procurer un peu de tabac. tre  la Havane, mon
officier, et n'avoir pas un misrable cigare  fumer une fois le temps,
ce serait capable de damner un saint du paradis. Si encore l'on nous
payait seulement un mois sur quatre, ou bien si l'on nous envoyait
croiser au large contre les Anglais, on prendrait patience.

--Camarade, dit l'officier qui se radoucit tout  coup, tu m'as l'air
d'avoir la conscience large.

--Sauf meilleur avis, mon lieutenant, le Trsor, qui ne nous paie pas,
doit l'avoir plus large encore. Je me serais content, je vous jure, de
la moindre chose, d'un demi-duro, d'une couple de picettes, d'un real
au pis-aller. Il n'est pas dfendu de demander l'aumne quand on est
pauvre.

--Oui! reprit don Graviel en riant, demander l'aumne un poignard  la
main,  deux heures de la nuit!

--C'est que les riches ont l'oreille et le coeur si durs!

Matre Brimbollio tait un vigoureux marin, taill en Hercule, carr,
bronz, velu, barbe et cheveux noirs tirant sur le roux, oeil fauve,
physionomie renfrogne; au demeurant excellent matelot et en possession
d'une grande influence sur le gaillard d'avant. Il faisait office de
second contre-matre  bord de la frgate la _Santa-F_, dont l'enseigne
don Graviel tait quatrime lieutenant.

Et tu aimerais, dis-tu, continua ce dernier, tu aimerais  appuyer la
chasse aux Anglais?

--Aux Anglais ou  d'autres, je n'ai pas de prfrences. Si je parle des
Anglais, c'est parce qu'on est en guerre avec eux.

--Mais crois-tu que dans la frgate tu trouverais une quarantaine de
gaillards de ton avis?

--Je n'aurais qu' lever le pouce pour en emmener cent cette nuit mme.

Don Graviel, pour toute rponse, lcha un juron admirablement guttural.

Oui, seigneur Badajoz, continua Brimbollio, d'un mot, d'un signe,
j'entranerais les cent plus solides de l'quipage. Ah! mon Dieu! si
nous avions trouv un officier pour nous commander, depuis longtemps
nous serions  courir bon bord avec ou sans la frgate: par malheur,
nous ne savons pas calculer le point, nous autres. Alors on se rsigne,
on fait son petit service, et l'on attend.

Chacun des deux interlocuteurs et t bien aise de pouvoir lire sur les
traits de l'autre; mais il faisait nuit noire. Don Graviel en savait
assez, il restait sur ses gardes; matre Brimbollio s'tait suffisamment
avanc.

[Illustration.]

Si pour son mauvais destin, pensait-il, l'alfrez Badajoz tourne contre
moi ce que je viens de lui dire, son indiscrtion lui cotera cher!

Un coup d'oeil jet sur le coutelas fut le commentaire de cette agrable
rflexion, aprs laquelle le patron et l'officier embarqurent dans le
canot.

La _Santa-F_ tait mouille fort loin de l'embarcadre; pour s'y
rendre, il fallait passer au milieu d'une foule de btiments marchands,
de ngriers et de lgers navires sur lesquels l'alfrez laissait errer
des regards de convoitise. Il examinait surtout d'un oeil d'envie un
long brick-golette ancr  l'cart. Le _Caprichoso_,--tel tait son
nom,--avait l'avant effil comme un poignard, le corps ras sur l'eau, la
mture audacieusement incline sur l'arrire, le corsage noir, la
ceinture rouge. Il prsentait on ne sait quelle analogie avec un reptile
ou un oiseau de proie, mais on aurait dit d'un dragon, d'un milan ou
d'une aigle de mer. La lueur phosphorescente de la mare montante qui se
brisait  son trave permettait d'admirer la finesse de ses formes.

Joli morceau de bois! murmura matre Brimbollio.

--Ses voiles sont-elles envergues? demanda l'officier voix basse.

--Oui, capitaine, rpondit avec affectation le patron du canot.

L'enseigne tressaillit en s'entendant donner ce titre inaccoutum.

Une demi-heure aprs, il faisait rveiller son ami Fernando Riballosa,
garde-marine, qui remplissait les fonctions de cinquime lieutenant sur
la _Santa-F_.

Fernando avait vingt-huit ans passs.  son dbut dans la carrire, il
s'tait berc de l'espoir de faire son chemin; comme tant d'autres, il
avait rv d'paulettes d'amiral; plus tard, il s'tait content de
dsirer le grade d'enseigne de corvette; depuis six ans qu'il
n'ambitionnait plus rien, il occupait ses loisirs  pcher  la ligne:
il fallait, comme on voit, qu'il et pass par tous les dsenchantements
du mtier. C'tait du reste un garon plus froid que glace, temprament
nervoso-bilieux qui dfiait la fivre jaune; maigre et sec, ne riant
jamais; il n'en tait pas moins dvou corps et biens au plus joyeux des
cervels, c'est--dire  don Graviel Badajoz.

As-tu peur d'tre pendu? lui demanda brusquement celui-ci.

--Est-ce pour m'adresser cette sotte question que tu me fais monter ici
 pareille heure?

--Ma question n'est pas si sotte qu'elle en a l'air; rponds-moi
catgoriquement.

--Eh bien! non! dit le garde-marine. Aprs?

--C'est que j'ai un projet o tu figures en premire ligne, et qui peut
mener droit  ta potence.

--Ah!

--Il ne s'agit de rien moins que de dbaucher une partie de l'quipage,
de s'emparer du brick-golette que tu vois l-bas, d'aller avec faire ta
course, et avant tout d'enlever la fille du gouverneur, dona Juanita de
las Esmaduras, dont je suis amoureux fou.

--Tiens! c'est drle, dit Fernando.

--Veux-tu me donner un coup de main?

--Pour la golette, oui; pour la fillette, non! que diable ferions-nous
d'elle  bord? Ne me parle pas des femmes, j'aime mieux les poissons,
ils sont muets.

--Je suis amoureux, te dis-je!

--Tant pis!

--Et je n'ai combin toute cette affaire que pour parvenir  la conqute
de Juanita.

Fernando haussa les paules.

C'est--dire que tu m'abandonnes!

--Tu m'insultes?

--Alors, tu consens  tout?

--Il le faut parbleu bien!

--Tu es un ami sans pareil! s'crie don Graviel enchant, qui voulut se
jeter au col de Fernando.

L'autre le repoussa carrment. Quand un Espagnol est flegmatique, il
dconcerterait un Hollandais.

As-tu un cigare? demanda le garde-marine.

--Hlas, non!

--Eh bien, bonsoir!

--Ne t'en va pas, reprit vivement Graviel; attends donc, causons un peu
de nos prparatifs.

--A quoi bon?

--Plaisante demande! Que diable! il faut un plan.

--Fais-le tout seul; tu donneras la consigne, j'excuterai.

L-dessus Fernando retourna se coucher, et s'endormit du sommeil du
juste; quant  don Graviel, il ne put fermer l'oeil.

G. DE LA LANDELLE.

(La suite  un prochain numro.)


De la Chasse et du Braconnage.

Que de choses ont exist autrefois, et ne vivent plus pour ainsi dire
aujourd'hui que dans les souvenirs du l'histoire! Grce  la mode, qui
les a quelquefois t chercher dans les limbes o elles taient
ensevelies, et couvertes de son phmre protection, quelques unes ont
surnag: d'autres, moins favorises, ont disparu... sans retour
peut-tre.

Au nombre de ces dernires il nous faut compter la chasse. La vritable
chasse est passe  l'tat de mythe; quelques esprits mme la regardent
comme un anachronisme au sein de notre socit. Enfin le chasseur, comme
une foule d'individualits plus ou moins clbres, et qui ont eu leur
poque de gloire et d'illustration, le chasseur, lui aussi, a disparu.

Mais comme au fond rien ne prit dans ce monde, le chasseur a t
remplac par qui? par le braconnier.

Le braconnier occupe dans notre hirarchie sociale une place minemment
respectable, en effet, il n'a su rien moins qu'lever un dlit  l'tat
d'industrie, on pourrait mme dire de monopole, car, la plupart du
temps, il n'y a de gibier que pour lui. Personne, du reste, ne connat
mieux que lui, dans un canton, l'existence de tous les terriers, ne sait
mieux reconnatre le passage d'un livre; il sait  point nomm o
remise telle compagnie de perdrix. C'est un homme universel; en fait de
topographie, il n'y a pas d'ingnieur du cadastre ou d'arpenteur jur
qui soit capable de lutter avec lui.

Le soir, vous le voyez dans le cabaret du village, causant de la pluie
et du beau temps, se plaignant de ses fatigues et annonant  haute voix
qu'il va retourner se reposer  son logis. Mais n'en croyez rien: il
sait que dans une heure la lune va se lever; aussi il arrange son fusil,
fait sa provision et, quelques instants aprs, vous pouvez le voir se
glisser derrire les habitations; il se dirige vers les bois qui sont 
peu de distance du village, et l il attend, cach dans un fourr, au
bord d'une alle ou d'une petite clairire, que quelque imprudent lapin
vienne y prendre ses bats et se placer au bout de son fusil. La
proximit de sa proie et la clart de la lune, qui, dans l'intervalle,
s'est leve, et lui vient en aide, lui permettant d'ajuster avec
certitude. Aussi lui arrive-t-il rarement de manquer son coup; plus d'un
lapin prit ainsi victime du sa jeunesse et de son imprvoyance.

[Illustration: L'afft.]

Quand il a effectu sa razzia, le braconnier retourne tranquillement
chez lui pour recommencer le lendemain sur un autre point. Au lever du
jour, le garde du bois, en faisant sa tourne, trouve dans les herbes
des bourres de fusil, des poils, du sang, et sur le sol des traces de
pas empreints sur la rose. Il surveille, il guette, il rde pendant
quelques jours, mais il ne peut rien voir, rien entendre. Le braconnier,
plus fin ou mieux instruit, s'est transporte les nuits suivantes sur un
autre point du canton, o il continue tranquillement ses exploits peu
trop bruyants de l'afft, il change d'occupation et va chercher ses
poches et son furet, petit animal du genre belette, et qui est trop
connu pour que nous en fassions la description. C'est la sangsue du
lapin. Comme les terriers n'ont point de secret pour notre industriel
sans patente, il se dirige aussitt vers celui qui est le plus fourni,
celui qui contient la plus nombreuse porte; il en bouche, avec des
mottes de gazon, toutes les ouvertures, except une ou deux qu'il ferme
hermtiquement avec ses poches, aprs avoir toutefois lanc son furet
dans les galeries souterraines. Le lapin, pour viter les poursuites de
son ennemi, cherche une issue par une des ouvertures du terrier, mais il
les trouve toutes fermes, toutes, except celles qui sont garnies de
poches ou de filets.

Traqu par le furet, il n'a d'autre ressource que de s'y prcipiter et
de tomber ainsi au pouvoir d'un ennemi non moins impitoyable que celui
auquel il vient d'chapper.

[Chasse au furet et au filet.]

Quelquefois cependant, aprs une longue attente, le braconnier ne voit
rien venir; la poche reste bante, le filet vide. Bien plus, il a beau
prter l'oreille, il n'entend aucun bruit souterrain. Que s'est-il alors
pass? Le furet, infidle  sa mission, s'est fait braconnier  son tour
et s'est amus  chasser pour son compte; il a piqu le lapin, a suc
son sang et ensuite s'est endormi sur sa victime. Il est alors assez
rare qu'il en revienne; ou il est touff, ou il est perdu. La chasse au
livre, si elle demande un peu plus d'attention, n'est pas plus
difficile. Un braconnier expriment doit connatre non-seulement le
nombre des livres qui peuvent exister sur un canton, mais encore le
gte et la tourne de chacun; il sait qu' tel endroit,  tel moment, il
en est pass un, et qu'il repassera un peu plus tard. C'est  ces places
dsignes d'avance qu'il a soin de tendre ses collets: un collet est une
espce de collier en laiton ou en fil de fer, que souvent, pour mieux
dpister et les livres et ceux qui les protgent, on dissimule en
tournant autour une tresse d'herbes; ce collet est attach  un ou deux
petits morceaux de bois fichs en terre, de manire  rencontrer la tte
du livre, qui vient s'y enfoncer et s'y trangler; si par hasard il
court un peu trop fort  ce moment, ce n'est pas par le cou qu'il se
prend, mais par les pattes, qu'il se casse ou se tord presque toujours
dans les efforts qu'il fait pour se dgager; quelquefois cependant il y
parvient, mais le plus souvent il ne sort de ses liens que pour passer
dans la gibecire du braconnier.

Presque toutes ces chasses se pratiquent isolment; il en est d'autres,
comme celle des perdrix, qui demandent le secours de l'association;
quant  celles-ci, elles ont, outre l'attrait, commun du reste  toutes
les autres, du fruit dfendu, l'avantage de ne pouvoir se faire avec
succs qu'avant l'ouverture lgale de la chasse. Plusieurs braconniers,
parfaitement instruits de l'existence de toutes les compagnies qui
peuvent se trouver sur un territoire, du lieu o elles remisent
d'habitude, du nombre de ttes qui les composent, se mettent en campagne
la nuit, munis d'normes filets ou panneaux que, dans leur langue, ils
ont insolemment nomms le drap mortuaire; ils se placent d'abord contre
le vent, et dans l'endroit qui leur semble le plus propice; ils tendent
leurs filets  l'aide de longues perches,  l'une desquelles est
attache une corde tenue par un des chasseurs. Cette opration termine,
les rabatteurs tournent la compagnie et la font lever. Ordinairement,
les malheureuses btes, ainsi troubles, effarouches, effrayes par le
bruit qu'elles entendent derrire elles, n'ont d'autre ressource que de
fuir du ct oppos au bruit; elles vont alors se prcipiter dans les
panneaux; tout aussitt le braconnier aux aguets tire la corde qui
entrane les perches oui soutenaient les filets; le drap mortuaire tombe
et ensevelit sous ses replis une compagnie tout entire de perdrix qu'on
n'a plus qu' ramasser avec la main.

[Illustration: Le drap mortuaire.]

Quand une compagnie est dtruite, on passe  une autre, et on enlve
ainsi tout le gibier que peut contenir un canton. Il n'est pas rare de
voir plusieurs centaines de perdrix tre le fruit ou le butin d'une
seule de ces expditions nocturnes.

Quelquefois on varie ses plaisirs, et pour tre plus sr du succs, pour
endormir au besoin la vigilance des perdrix, tromper cet instinct de la
conservation qui est naturel  tous les animaux, les braconniers ont
avec eux une _chanterelle_ ou perdrix _qui rappelle_, et sert ainsi,
soit  attirer les perdrix, soit  les runir de nouveau, lorsque
quelque coup manqu les a disperses.

Au moyen des procds mis en usage par les braconniers, il n'est pas
difficile de dpeupler un canton en fort peu de temps; du moins ce qui
reste  glaner aprs le passage de ces chasseurs sans port d'armes est
bien peu de chose. Nous avions donc raison de dire, en commenant, que
la chasse n'existait plus; le braconnage l'a dtruite et remplace; d'un
amusement, il a fait un dlit. Il n'y a plus de chasseurs, il n'y a plus
que des braconniers.

Comme tout se perfectionne, on ne se contente plus de braconner
isolment; il s'est form dernirement des socits qui ont leur sige 
Paris, et qui exploitent  tour de rle, soit par leurs propres membres,
soit par des affids, tous les dpartements voisins de la capitale. Ces
socits, comme on le voit, fonctionnent en grand, et un jour viendra
peut-tre o elles se mettront en actions.

La Chambre des Dputs s'occupe actuellement de discuter une loi qui,
tout en ayant pour but de rgler l'exercice de la chasse, a surtout la
prtention de mettre pour l'avenir un terme au braconnage. Nous estimons
trop nos lgislateurs pour mdire de leur capacit ou mme de leurs
bonnes intentions mais nous pouvons assurer d'avance que la loi qu'ils
vont incessamment voter n'aboutira pas  grand'chose. On a cru trouver
un remde en levant le prix des ports d'armes, mais on n'a sans doute
pas rflchi que les braconniers, qui ne demandent pas de permis de port
d'armes quand ils cotent quinze francs, sauront bien s'en passer quand
le prix en sera port  vingt-cinq.

[Illustration: Livre pris au collet.]

Enfin, en terminant, nous prendrons la libert grande de donner  nos
honorables lgislateurs un petit conseil que nous ne croyons pas
entirement dpourvu d'utilit: la loi qu'ils projettent n'aura un but
rel que lorsque ses dispositions autoriseront tout gendarme, tout garde
champtre et tout autre agent de l'autorit publique  saisir, partout
o ils se trouveront, les filets, panneaux et autres engins destins 
la destruction du gibier.

Une semblable autorisation, comme sanction de la loi future, n'aurait
rien d'exorbitant et trouverait, du reste, des prcdents dans notre
lgislation. On permet aux commis des contributions indirectes d'exercer
le dbitant de liquides, de pntrer chez lui, de fouiller jusque dans
son lit,  toute heure du jour et de la nuit; pour protger quelquefois
l'indolence d'un fabricant contre le stimulant de la concurrence
trangre, on autorise les prposs des douanes  rechercher et  saisir
des cotons, des mousselines, d'autres produits qui se trouvent dans les
magasins d'un marchand; et on refuserait  un agent de l'autorit
publique le droit de saisir des instruments qui ne sont en la possession
de leur propritaire que dans le but de violer la loi ou d'empcher son
excution! Il est vident qu'une loi qui concderait de pareils pouvoirs
ne pourrait tre taxe d'illogisme ou d'arbitraire. En votant une loi,
le premier devoir du lgislateur est d'en assurer l'excution, et de se
ressouvenir qu'il y a quelque chose de pire qu'une mauvaise loi, c'est
celle qui n'a pas de sanction pnale et qu'on peut violer impunment.

[Illustration: La chanterelle.]

Bibliographie.

[Illustration.]

_Abrg de l'Histoire de Sude_; par M. L. Lemoine, chevalier de l'ordre
de l'toile-Polaire, ancien instituteur de S. A. R. le prince Oscar,
prince royal de Sude et de Norwge. 2 vol. in-8.--Paris, 1844. _Arthus
Bertrand_. 14 fr.

_Histoire des tats Europens depuis le Congrs de Vienne_; par le
vicomte de BEAUMONT-VASSY. Tome II: Sude et Norwge, Danemark, Prusse.
1 vol. in-8, 1844.--Amyot. 7 fr. 50 c.

La maladie grave dont vient d'tre atteint,  l'ge de quatre-vingts
ans, le roi de Sude et de Norwge actuel, Charles XIV, donne un intrt
d'actualit  ces deux ouvrages, qui n'avaient cependant t ni crits
ni publics dans la prvision d'un semblable vnement. Au moment o le
prince Oscar va, selon toute probabilit, tre appel  succder  son
illustre pre, l'ex-gnral rpublicain franais Bernadotte, on sera
plus que jamais curieux de connatre l'histoire passe et la condition
prsentes de ces deux royaumes, spars pendant tant d'annes, et runis
aujourd'hui sous le mme sceptre.

M. L. Lemoine appartient  l'ancienne cole historique. Ce n'est pas
l'histoire de la Sude qu'il crit, encore moins celle du peuple
sudois, mais l'histoire de ses amis, des diverses familles qui ont
rgn sur cette province de la Scandinavie. De la nation proprement
dite, de ses moeurs, de ses lois, de ses coutumes, de ses ressources, de
sa littrature, de sa civilisation, il ne s'en occupe jamais. Pour lui
l'histoire se compose uniquement d'avnements et de morts de souverains,
de changements de dynasties, de guerres, de ngociations et de traits
de paix. A peine mme si, dans son premier volume, il nous donne un
court prcis de la mythologie Scandinave. Mieux que personne cependant,
M. Lemoine aurait pu nous faire connatre la Sude et ses habitants, car
il a t pendant plusieurs annes l'instituteur du prince Oscar,
hritier prsomptif du roi rgnant. Pourquoi s'est-il born 
enregistrer des dates ou  raconter des faits sans en tirer jamais les
consquences?--Quoi qu'il en soit, son ouvrage, estimable  divers
titres, peut tre, sinon fort agrable  lire, du moins utile 
consulter. On y trouvera un rsum correctement crit de tous les
vnements importants qui ont eu lieu en Sude sous les dynasties de
Forniother, Vugve ou Odin, Hvar et Sigurd ou Ivar et Lodbrok, Stenkil,
Sverker et Erik le Saint, des Folkungars ou Folkungiens, de l'union des
Calmas, de Vasa, Deux-Ponts, Hesse-Cassel, Holstein-Gottorp et
Ponte-Corvo.

M. le vicomte de Beaumont-Vassy mriterait peut-tre les mmes
reproches. Son second volume de _l'Histoire des tats Europens depuis
le Congrs de Vienne_, qui renferme et Sude et la Norwge, le Danemark
et la Prusse, nous semble infrieur au premier, consacr exclusivement 
la Belgique et  la Hollande. Comme M. Lemoine, M. le vicomte de
Beaumont-Vassy s'occupe un peu trop des faits. L'histoire contemporaine,
plus encore que celle des sicles passs, a besoin d'explications et de
commentaires. Pour l'crire comme elle doit tre crite, il ne suffit
pas de la bien connatre, il faut la comprendre. Si nous ne nous
trompons, M. Je vicomte de Beaumont-Vassy s'est un peu trop ht de
publier ce second volume. Esprons que les tomes III et IV, qui doivent
paratre prochainement, et qui auront pour titre: la _Grande-Bretagne_,
seront plus dignes du beau sujet que leur auteur a eu l'heureuse ide de
traiter.

Le nouveau volume de M. de Beaumont-Vassy ne supporterait pas plus
l'analyse que l'abrg de M. Lemoine: son titre seul indique
suffisamment ce qu'il contient, c'est--dire l'histoire politique de la
Sude et de la Norwge, du Danemark et de la Prusse, depuis le congrs
de Vienne jusqu' l'anne 1844.

Oeuvres compltes de J. Racine, avec les notes de tous les
commentateurs; cinquime dition, publie par L. Aim Martin. Tome
1er.--Paris, 1844. Chez _Lefevre_ et chez _Furne_, libraires, in-8.

Voici un des plus beaux livres qu'on ait publis depuis longtemps. Un
des doyens de la librairie, qui a vou sa carrire entire  l'lgante
et soigneuse reproduction de nos classiques, et un de ses ardents et
ingnieux confrres, qui a su ouvrir,  l'aide de la gravure, une voie
toute nouvelle  la librairie franaise, se sont runis pour lever 
Racine un vritable monument typographique. Chacun d'eux aura rivalis
d'efforts et de soins avec son coassoci pour faire atteindre la
perfection  la partie de l'oeuvre artistique et matrielle dont il
s'est trouv charg. Aussi, nous le rptons, nous ne croyons pas que
jamais vignettes aussi admirablement graves aient t jointes  un plus
magnifique papier, imprim de plus beaux caractres.

M. Aim Martin, dont on rimprimait le _Variorum_, a voulu lutter
d'efforts et de soins avec ses diteurs. Il annonce, dans sa prface,
que vingt ans d'une vie toute consacre  l'tude ont ncessairement
profit  son commentaire, et que parmi les amliorations qu'on y
remarquera se trouvrent plusieurs notes rectifis;--un grand nombre de
notes nouvelles;--le nom des acteurs qui ont jou d'original les pices
de Racine:--la musique des choeurs d'_Esther_ et d'_Athalie_, celle des
hymnes, des cantiques, etc., telles qu'elles furent chantes devant
Louis XIV; les essais indits de Racine sur les odes de Pindare et sur
les premiers livres de l'Odysse;--une rvision complte du
texte;--enfin, un dictionnaire critique des locutions et des tours
nouveaux crs par Racine.

Ce programme sera accompli avec soin, nous n'en doutons pas.

Le critique, le philologue, l'annotateur historique ne ngligera aucune
recherche pour que le travail qu'il a publi pour la premire fois il y
a vingt-quatre ans soit purg des erreurs qui avaient pu s'y glisser, et
pour que ses notes nouvelles soient toutes galement irrprochables.
Nous l'engageons, pour toute la partie historique,  recourir aux
autorits contemporaines,  ne pas citer sur la foi d'un tiers, et  ne
pas s'exposer ainsi  des inexactitudes qui ont quelquefois pris
naissance dans une faute d'impression commise il y a cent soixante ans.

Ces rflexions sont suggres, ces conseils nous sont dicts par la
partie nouvelle du travail de M. Aim Martin, qui se trouve dans le tome
premier, le seul qui ait encore paru. Ce volume ne renferme que trois
pices: _la Thbade, Alexandre et Andromaque_.

Les archives de la Comdie-Franaise auraient fourni  M. Aim Martin la
date de la premire reprsentation de la premire pice de Racine, _la
Thbade_, que ne donne nul diteur, et que M. Aim Martin laisse
galement ignorer  ses lecteurs. Il dit bien, comme ses devanciers,
qu'elle est de 1664; mais, en mettant  profit les notes historiques de
la Comdie, il aurait t  mme d'ajouter qu'elle fut joue pour la
premire fois le 20 juin, qu'elle n'obtint que quatorze reprsentations
peu productives  la ville; que Molire, par intrt pour le jeune
auteur qu'il protgeait et  qui il avait mme indiqu ce sujet, en lui
donnant ou en lui avanant cent louis (1,100 livres alors), la
reprsenta sur le thtre de la cour,  Fontainebleau, devant Louis XlV
et le lgat, et au chteau de Villers-Cotterts, devant Monsieur, et
qu'enfin Racine toucha comme auteur deux parts d'acteur, ce qui ne lui
valut que 6 livres pour la quatrime reprsentation o sa pice, joue
seule, ne produisit que 150 livres de recette.--Les mmes archives
auraient encore empch M Aim Martin d'imprimer que le rle d'Hemon fut
cr par _Hbert_. C'tait _Hubert_ qu'il fallait dire.

Pour _Alexandre_, il et, par le mme moyen, vit des erreurs toutes
semblables. C'est encore par cet _Hubert_, qui excellait en mme temps
dans les travestissements en femme et qui cra les rles de madame
Peruelle, madame Jourdain, Belise et la comtesse d'Escarbaguas; c'est
encore par cet Hubert, et non, connue l'imprime l'diteur, par un
_Imbert_, qui n'a jamais figur dans la troupe de Molire, que fut cr
le rle de Tavile.--Quant  la date de la premire apparition de cette
tragdie et  la simultanit des reprsentations qu'en donnrent la
troupe du Palais-Royal et celle de l'htel de Bourgogne, l'diteur
commet encore plusieurs erreurs et confusions, dont il se ft aperu
comme nous en puisant  cette mme source, la seule  laquelle on se
doive fier. L. Racine avait dit que l'_Alexandre_ fut jou par la troupe
de Molire, et que son pre donna ensuite cette mme pice aux comdiens
de l'htel de Bourgogne. M. Aime Martin se livre  des raisonnements et
 une interprtation peu exacte d'un passage du gazetier Robinet, pour
chercher  prouver que Louis Racine  tort. En cherchant l o nous lui
disons, il aurait vu que l'assertion du fils de son auteur tait
parfaitement fonde, et il n'aurait point imprim que cette pice fut
joue, pour la premire fois, le mme jour, 15 dcembre 1665, au
Palais-Royal et  l'htel de Bourgogne. Cette date du 15 dcembre est
purement d'imagination. C'est le 4 dcembre qu'_Alexandre_ fut
reprsent, pour la premire fois, sur le thtre de Molire, le
registre de sa troupe en fait foi; ce n'est que le 18 qu'il fut donn 
l'htel de Bourgogne. Voici la mention qu'on lit,  la date du vendredi
18 dcembre, jour de la sixime reprsentation, sur ce registre, tenu
par La Grange: Ce mme jour, la troupe fut surprise que la mme pice
d'_Alexandre_ ft joue sur le thtre de l'htel de Bourgogne. Comme la
chose s'tait faite de complot avec M. Racine, la troupe ne crut pas
devoir les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usait si mal que
d'avoir donn et fait apprendre la pice aux autres comdiens. Lesdites
parts d'auteur furent partages, et chacun des douze acteurs eut pour sa
part 17 livres.

Aprs quoi on ne donna plus que trois fois la pice au Palais-Royal.
Tout ceci, on le voit, offrait de l'intrt et mettait  l'abri
d'erreurs dont on ne saurait toujours se prserver en histoire
littraire, quant on procde par des conjectures, mme en apparence
logiques.

A l'aide de trois cartons, M. Aim Martin pourra faire disparatre ces
erreurs, qui dpareraient le beau travail qu'on est en droit d'attendre
de lui. Nous l'engageons en mme temps  uniformiser les appellations
dont il se sert pour dnommer les actrices Il dit: _Mademoiselle_ Du
Parc et _madame_ Molire, _mademoiselle_ De Brie et _madame_ d'Ennehaut.
Il faut tre consquent. Ces quatre actrices taient aussi bien maries
les unes que les autres, et il doit  son choix les appeler, mais l'une
comme l'autre, _madame_, comme on le ferait aujourd'hui, ou
_mademoiselle_, comme on le faisait alors pour toutes les femmes dont
les maris n'taient pas nobles. Molire dit, en parlant de sa femme,
dans l'Impromptu de Versailles: mademoiselle Molire. Que M. Aim
Martin prenne donc le mme parti que Molire.

Tout ceci, on le voit, est facilement remdiable, et nous ne l'avons
signal que parce que nous trouvions l en mme temps l'occasion de
fournir  l'auteur du travail annonc une indication qui peut lui tre
utile. Nous aussi nous avons voulu, ouvrier indigne, apporter notre
pierre au beau monument qu'il promet d'lever.

T.

_La Kabbale_, ou la Philosophie religieuse de Hbreux; par A. FRANCK.
1 vol. in-8.--Paris, 1843. _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.

Une doctrine qui a plus d'un point de ressemblance avec celles de
Platon et de Spinosa; qui, par sa forme, s'lve quelquefois jusqu'au
ton majestueux de la posie religieuse; qui a pris naissance sur la mme
terre, et  peu prs dans le mme temps que le christianisme; qui,
pendant une priode de plus de douze sicles, sans autre preuve que
l'hypothse d'une ancienne tradition, sans autre mobile apparent que le
dsir de pntrer plus intimement dans le sens des livres saints, s'est
dveloppe et propage  l'ombre du plus profond mystre; voil ce que
l'on trouve, aprs les avoir purs de toute alliage, dans les monuments
originaux et dans les anciens dbris de la Kabbale. C'est ainsi que M.
Franck caractrise, au dbut de son ouvrage, la doctrine dont il s'est
fait l'historien. Ces quelques lignes que nous venons de citer prouvent
assez de quel intrt doit tre pour l'histoire de la philosophie
l'tude de cette doctrine. Et pourtant, malgr de nombreux et importants
travaux, cette page curieuse tait encore  crire dans l'histoire de la
pense philosophique. Les principaux lments de la Kabbale taient, 
la vrit, connus des savants, et l'on savait sur quels principes et
quelle mthode s'appuyait cette mystrieuse doctrine, qui enseignait
l'manation perptuelle et infinie de la Divinit dans tout l'tre du
monde; mais personne, jusqu'ici, n'avait entrepris de donner une
exposition rgulire et complte du systme kabbalistique, de la fonder
sur une tude srieuse des monuments les plus authentiques, et de
l'clairer en la rapprochant de toutes les doctrines qui offrent quelque
ressemblance avec elle, comme la doctrine de Platon, celle de l'cole
d'Alexandrie, celle du christianisme, etc.

M Cousin, prsentant le livre du M. Franck  l'Acadmie des Sciences
morales et politiques, disait: C'est un travail entirement nouveau. II
n'existe en Europe aucun ouvrage sur la Kabbale qui soit digne de faire
autorit en France; on n'avait rien crit jusqu'alors sur cette
mystrieuse philosophie. L'un des premiers historiens de la philosophie,
Tennemann, faute de connatre les langues hbraques et syriaques, a t
oblig de s'en rapporter  des renseignements quelque peu infidles M.
Franck, qui est isralite, et  qui ces deux langues sont parfaitement
familires, a pu tudier dans ces sources le systme mtaphysique
dsign sous le nom de Kabbale...

L'ouvrage le plus important qui ait t crit sur la Kabbale, avant
celui de M. Franck, la _Cabala denudata_ du baron de Rosenroth, tait
une oeuvre respectable par les travaux et les fatigues qu'elle avait
cotes, utile par les renseignements qu'elle prsente, mais bien
imparfaite encore. L'auteur se bornait  tablir les principes de la
doctrine; mais la Kabbale et ses livres ayant t, jusqu' nos jours,
chargs de commentaires, et d'amplifications souvent confondus avec des
doctrines trangres, et enfin faussement interprts par les dystiques
religieux, il y avait  faire un travail d'claircissement que la
critique encore n'avait point entrepris. On chercherait vainement dans
les historiens de la philosophie, Brucker, Tennemann et les autres, des
donnes plus exactes et plus compltes que celles du baron Rosenroth.

Il faut donc reconnatre que, sur ce point obscur et intressant de
_l'histoire de la pense philosophique_, il existait une grande lacune,
et nous devons remercier M. Franck de l'avoir si bien comble. Cette
sret de mthode et de critique, cette clart et cette rgularit
d'exposition qu'on chercherait en vain dans tous les travaux qu'a dj
suscits la Kabbale, se rencontrent ici au plus haut degr. M. Franck a
puis aux sources les plus pures, et il examine en dtail les deux
livres, qui sont les monuments les plus authentiques de la Kabbale,
c'est--dire le Sepher ietzirah (livre de la Gense) et le Zohar la
lumire. Aprs avoir discut l'authenticit de ces livres, l'auteur nous
en donne de longues et lumineuses analyses, et, par l, nous fait
connatre la doctrine kabbalistique dans tout ce qu'elle a d'essentiel
et d'original.--Telles sont les parties les plus importantes du travail
de M. Franck. Mais le savant historien ne s'est pas born l:  ces deux
premires parties, il en a ajout une troisime sur l'origine et
l'influence de la Kabbale aux diverses poques qu'elle a traverses.
Nous y trouvons cette doctrine compare successivement aux systmes
antrieurs et contemporains qui ont avec elle quelques points communs;
d'abord la religion des Chaldens et des Perses, puis la philosophie de
Platon, celle des alexandrins, et enfin les doctrines religieuses du
christianisme.

Donc d'un esprit minemment critique, d'une grande intelligence dans
les matires de philosophie, M. Franck a pu discuter l'authenticit des
pages qu'il dchiffrt, rechercher l'origine des opinions dont il s'est
fait l'interprte, et en apprcier la valeur philosophique. Nous
n'ajouterons rien  cet loge que M. Cousin a donn  l'auteur du livre
sur la Kabbale. M. Franck ne pouvait en esprer un qui ft plus flatteur
pour son livre et pour lui.

L'Acadmie des Sciences morales et politiques avait entendu dj, sous
la forme de mmoire, les deux premires parties du travail de M. Franck.
Elle avait donc pu apprcier par elle-mme la valeur et la science de
l'auteur; et, lorsqu'une place s'est trouve vacante dans son sein, elle
a fait un acte de justice en y appelant M Franck, dont la rputation de
savant est dj populaire, et dont le nom va s'attacher  l'importante
publication de l'Histoire des Sciences philosophiques.

O. G.

_Les Duranti_ par M. LEROYER DE CHANTEPIE. 2 vol. in-8.

_Hippolyte Souverain_, diteur, rue des Beaux-Arts, 5.

Le titre de ces volumes n'indique pas ce qu'ils contiennent. _Les
Duranti_ sont un petit roman qui n'occupe que la moiti du tome premier.
Cinq autres nouvelles compltent les deux volumes; en voici les titres:
_Zinetta, Karl Sand, les Deux Soeurs, Leona, Rose et Gatien_. On ne sait
pas le motif qui a pu engager l'auteur  dissimuler la varit de cette
publication,  moins qu'il n'attache  ce titre de Duranti une valeur
commerciale suprieure  celle des titres que nous venons de citer.
C'est un calcul bien profond; nous avons aujourd'hui des libraires qui
feraient des hommes d'tat incomparables. Il serait  souhaiter que
toute cette habilet ne se dpenst point uniquement  composer deux
volumes de romans varis, n'ayant aucun rapport entre eux, sous un titre
aussi piquant que _Les Duranti_. Un peu de cette habilet mnage pour
la surveillance de leurs preuves et la correction des bvues
grammaticales des imprimeurs au rabais qui fabriquent des livres aux
environs de Paris, serait un service  rendre aux auteurs et au public,
mme  ce public peu grammairien qui s'abonne aux cabinets de lecture.
L'auteur des deux volumes que nous annonons ne peut tre rendu
responsable des fautes qui dparent son ouvrage. Ce n'est pas lui,
assurment, qui crit _tant qu'_, au lieu de _quant _. Son style est
correct et annonce un crivain qui sait sa langue, comme ses nouvelles
attestent en lui de l'invention, de l'esprit, et tout ce qui donne de
l'intrt  ce genre de composition, si abondant et  la fois si strile
dans le temps prsent.

O.

_Le Journal des conomistes_, revue mensuelle de l'conomie publique des
questions agricoles, manufacturires et commerciales. 3e anne, n.
I.--Paris, dcembre 1843. _Guillemin_, 30 fr. par un.

_Le Journal des conomistes_ commence sa troisime anne avec le mois de
dcembre 1843. Le nouveau recueil mensuel a tenu les promesses, de
l'introduction de son premier numro. Il s'est ml  toutes les
discussions des questions agricoles, manufacturires et commerciales qui
ont agit le pays et les chambres; il a pris un rang distingu dans la
presse parisienne. Le numro de dcembre, 1er de la 3e anne, contenant
outre une introduction, un bulletin conomique, un bulletin
bibliographique, et une revue des travaux de l'Acadmie des Sciences
morales et politiques, les articles suivants. _Formation d'un projet de
loi relatif aux brevets d'invention, par M. Renouard..............

      [Note du transcripteur: Le reste de cette colonne, soit environ 8
      lignes, est tellement endommag dans le document qui nous a t
      fourni, qu'il est impossible  dchiffrer.]

Mode.

[Illustration.]

Le grand costume de cour n'est plus en usage en France; cependant, il en
reste encore quelques souvenirs dans la toilette de prsentation. Ainsi
la robe ouverte  demi-queue arrondie n'est qu'un diminutif de la grande
robe tranante.

Nous avons reproduit ici la toilette d'une jeune femme prsente aux
dernires rceptions du jour de l'an.

Le costume de bal pour les hommes est un uniforme de fantaisie, collet,
parements brods, etc. Malheureusement, le deuil de la cour est venu
interrompre pour peu de jours les ftes du chteau, et nous n'avons eu
que les bals particuliers pour centre d'observation.

Parmi les plus belles et les plus gracieuses parures, citons-en
quelques-unes d'une fracheur et d'une recherche exquise:

--Robe de satin rose entoure d'un bouillonn de gaze rose continu
autour du revers du corsage; petit bord en velours pingl rose avec une
seule plume tombant derrire la tte.

--Robe de velours royal bleu de ciel, ouverte des cts avec des chefs
d'argent d'une grande berthe de dentelle d'argent.

--Robe de damas rose couverte de deux volants de guipure poss  plat;
petit turban en velours vert couvert de pierreries.

--Robe de tulle blanc  trois jupes, la dernire ouverte devant, 
quatre ouvertures attaches par des bouquets, au nombre de cinq;
demi-couronne de fleurs poses de ct sur la natte; cheveux en bandeaux
onds.

--Robe de satin blanc ouverte tout autour en cinq morceaux attachs
chacun par trois petits noeuds-choux en rubans; dessous en pkin rose;
coiffure en dentelle et fleurs.

--Robe de satin rose orne d'une passementerie d'argent; un dessus en
crpe rose forme tunique entour de biais de crpe lisse, au bord
desquels rgne un petit chef d'argent; coiffure et feuillage d'argent.


Caricature sur le Boeuf-Gras, par Bertal.

[Illustration.]

_L'Illustration_ est parvenue  se procurer une vue des ateliers Cornet.
Cette maison, seule approuve par l'Acadmie de Poissy, se charge
d'engraisser au plus juste prix tous ceux qui voudront l'honorer de leur
pratique, et s'engage  prparer au concours annuel les boeufs qui
dsireront figurer  la solennit des jours gras.--La mthode est aussi
sre que facile, comme on peut le voir dans ce tableau. Un des cornets
vous reprsente le boeuf de 1843 dj prs d'clore; le boeuf de 1846
est moins avanc que celui-ci, il l'est plus que son frre de 1847.
Celui de 1844 vient d'tre reu dans les bras de ses bienfaiteurs.


Correspondance..

_A M. L.,  Paris._--L'ide est excellente et rentre parfaitement dans le
plan de _l'Illustration_. Nous y viendrons aprs les deux expositions.

_A M. O.,  Orlans_.--La varit vaut mieux; elle rpond  la varit
des gots et des esprits. Il y a des gens singuliers qui n'aiment que la
guitare; les vritables amateurs profrent les concerts du
Conservatoire.

_A M. F. D.,  Rouen._--Vous tes le contraire de M. O.; mettez, si vous
voulez, une grosse-caisse  la place de la guitare et arrangez la
rponse  votre usage.

_A M. H.,  Bruxelles._--Cela va sans dire.

_A M. D.,  Paris._--Voyez plus bas la solution.

_A M. B.,  Paris._--Faites vous-mme le calcul en divisant par 52.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:

L'adresse de janvier 1844 a fait donner  cinq dputs marquant leur
dmission.

[Illustrations: Nouveaux rbus I, II et III.]





End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0051, 17 Fvrier
1844, by Various

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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