The Project Gutenberg eBook, La pcheuse d'mes, by Leopold von
Sacher-Masoch


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Title: La pcheuse d'mes


Author: Leopold von Sacher-Masoch



Release Date: June 21, 2013  [eBook #43004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PCHEUSE D'MES***


Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895), La pcheuse d'mes (Die Seelenfngerin)(1889)


Produced by Daniel FROMONT


LA PECHEUSE D'AMES


Imprimeries runies, B, rue Mignon, 2.



SACHER-MASOCH



LA
PECHEUSE D'AMES



ROMAN TRADUIT DE L'ALLEMAND
AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

PAR
L.-C. COLOMB


PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1889
Droits de proprit rservs.



LA PECHEUSE D'AMES


I

LA PREDICTION

Devant mon esprit se dvoile tout ce qui sera.
ESCHYLE.


Un cri sauvage et dsespr comme celui d'un tigre bless retentit
dans le silence et le calme du soir. Les chevaux s'arrtrent, sans
que le cocher tirt sur les rnes; et, pendant qu'il se signait, un
jeune officier se levait dans la lgre calche et regardait tout mu
dans la direction d'o tait venu ce cri pouvantable.

"Qu'est-ce?

- On dirait qu'un homme a cri au secours, rpondit le cocher.

- O?

- Si j'ai bien entendu, cela venait de l'eau."

L'officier sauta hors de la calche et s'lana vers la rivire, 
travers les chaumes et les paisses broussailles. Encore un cri, un
dernier, touff, cette fois, un cri de dtresse, suppliant; puis
l'eau fit entendre un sifflement, comme si l'on y avait jet une
pierre brlante.

"Il y a quelqu'un qui se noie," pensa l'officier. Il prit son
revolver, courut  en perdre haleine vers la rive  travers la prairie
et les roseaux. Dans le demi-jour qui suivait le coucher du soleil,
l'eau avait des reflets blafards; les flots roulaient avec des teintes
de plomb fondu entre les berges peu leves. Rien de suspect, ni dans
le petit bois o tait maintenant l'officier, ni dans l'eau qui
murmurait, ni sur le tertre couvert de gazon qui s'levait en face.

Le jeune homme songeait  s'en retourner, lorsque sur l'autre rive
apparut quelques chose de blanc, puis une forme humaine, puis une
deuxime.

"Qui va l?" cria-t-il.

Pas de rponse.

"Halte!"

La blanche apparition s'loigna en flottant en l'air, et en mme temps
les buissons semblrent s'animer.

"Halte! ou je tire!" cria de nouveau l'officier.

Comme les vagues figures prenaient la fuite, il fit feu deux fois avec
son revolver. L'clair et la dtonation traversrent solennellement
les sombres profondeurs du bois, puis tout redevint silencieux. Les
tranges fantmes s'taient vanouis.

Le jeune officier revint mcontent  sa voiture.

"L'avez-vous touch, herr lieutenant? demanda le cocher.

- Malheureusement, je suis arriv trop tard. Les gueux ont chapp.

- Qui sait si c'en taient? dit le cocher. Il se passe des choses peu
rassurantes dans ce pays-ci.

- Quoi donc?"

Le cocher regarda avec inquitude autour de lui. "Ce qu'il y a de
mieux, c'est de nen pas parler. Remontez plutt en voiture, herr
Zsim. Madame votre mre vous attend, et il se fait tard."

Le jeune officier remonta dans la calche, et les chevaux repartirent
 toute vitesse, traversant les flaques d'eau qui rejaillissaient et
les fondrires dans lesquelles il semblait que la voiture allait
s'abmer.

Aprs une longue absence, Zsim Jadewski revenait dans son
pays. Jusqu'alors il avait t garnison  Moscou,  Ptersbourg, et
mme pendant quelque temps dans le Caucase. A peine eut-il foul avec
son rgiment le sol sacr de l'antique Kiew, l'ancienne ville des
czars, qu'il demanda un cong; et maintenant il se rendait en toute
hte chez sa mre, qui possdait un domaine dans le voisinage.

Le soleil avait presque disparu derrire la fort lointaine. Il n'y
avait plus que les cimes des arbres o flottt encore lgre teinte
rouge. Plaines, collines, bois, hameaux, chteaux s'apercevaient
maintenant  travers le voile gris transparent du crpuscule du
soir. Les btes fauves regagnaient leurs tanires, et dans les
broussailles qui bordaient les pturages se montraient des flammes
errantes, feux follets ou yeux brillants de quelque loup, en qute
d'une proie.

Dans leur course rapide, ils franchirent un marais, passrent sur un
pont en ruine, traversrent un petit bois de htres, et arrivrent
enfin au village de Koniatyn. De tous les cts s'levait une fume
bleutre: ici elle sortait d'une chemine de pierre; l elle se
frayait un passage  travers un toit de chaume noirci. Une vapeur
lgre flottait autour des cabanes basses; elle s'levait des haies et
des vergers. Par les portes ouvertes on voyait la lueur rouge des
tres; les chiens aboyaient avec fureur. Auprs du puits se tenaient
des jeunes filles avec de longues tresses et les pieds nus, qui
remplissaient leurs seaux de bois.

Il faisait maintenant tout  fait sombre. Zsim se pencha hors de la
voiture pour dcouvrir la maison paternelle. Elle tait l; l
s'tendait son toit entre les hauts peupliers, et  l'une des petites
fentres brillait une lumire. Le jeune officier sentit un
attendrissement de bonheur dans son me. Dj le vieux chien de chasse
aveugle de son dfunt pre le saluait avec un gmissement de joie. La
porte s'ouvrit; la calche entra dans la cour; il tait dans ses
foyers.

Sa bonne et douce mre descendit les marches du perron. Il se jeta
dans ses bras; elle le regarda, le toucha pour s'assurer que c'tait
bien lui, le cher enfant, le fils dont elle avait si longtemps
prive. Puis elle traa le signe de la croix sur son front et lui
donna un baiser.

"Ah! comme tu as t longtemps loin de moi! dit d'une voix tout mue
la vieille dame, comme tu es grand! comme tu es fort! comme l'uniforme
te va bien! Dieu soit lou! ils ne t'ont pas tu dans le Caucase!"

Mme Jadewska le conduisit dans la maison. Toute la troupe des vieux
serviteurs arriva pour voir le jeune matre et la saluer, mais aucune
main de le toucha et ne le servit que celle de sa mre. Elle lui ta
son bonnet et son pe; elle lui apporta le souper; elle lui remplit
son verre d'un gnreux vin de Hongrie, s'assit prs de la fentre
entre ses fleurs et sa volire, et se mit  le contempler,
silencieuse et heureuse.

C'est qu'aussi Zsim tait bien fait pour rjouir le coeur d'une
mre. De bonne taille, lanc, avec des muscles d'acier, un beau et
noble visage, qu'encadrait une courte barbe blonde, et om brillaient
deux grands yeux bleus enthousiastes, il reprsentait la nature
humaine dans ce qu'elle a d'aimable.

"Combien de temps restes-tu? lui demanda tout d'abord sa mre?

- Deux semaines, mre chrie, mais Kiew est prs; je reviendrai
bientt.

- A Nol?

- Plus tt, aussi souvent que je le pourrai."

Il regarda autour de lui, et une motion silencieuse s'empara de son
coeur. Tout tait comme il l'avait laiss, quand il tait parti, encore
adolescent. Chacune des vieilles armoires, des vieilles tables, des
vieilles chaises tait toujours  la mme place. Le sopha avait
toujours son toffe  fleurs, qu'il connaissait si bien. L'antique
horloge faisait toujours entendre son majestueux tic-tac. Sur le pole
se tenait encore la Diane de pltre, avec son carquois et son arc; et
sur la commode taient les flacons avec les fruits confits dont il
aimait tant  se rgaler.

"Qu'est de venue Dragomira?" demanda tout  coup Zsim.

Mme Jadewska haussa les paules.

"Elle n'a pourtant pas quitt le bon chemin?

- C'est selon colle tu l'entends. Elles sont devenues dvotes, elle et
sa mre. Tu ne reconnatras pas ta joyeuse compagne d'autrefois. On
n'entendu plus chez elles qu'oraisons et psaumes de la pnitence.

- Il faut que j'y aille, aujourd'hui mme.

- Pourquoi tant te presser?

- Je ne sais, je me rjouis de revoir Dragomira. N'tait-elle pas
autrefois ma petite femme, quand nous btissions des maisonnettes
avec des bottes de paille et des branches.

- Je ne t'en empche pas, tu peux y aller, mais tu ne trouveras pas ce
que tu cherches.

- Combien y a-t-il d'ici  Bojary? Un quart de lieue?

- Oui,  peu prs."

Zsim se leva, prit son bonnet, chargea son fusil de chasse, qui tait
pendu  un clou, le mit sur son paule, embrassa sa mre et partit.

La route passait par les champs dont les bls taient coups et par
une prairie o les bergers avaient allum un grand feu autour duquel
ils s'taient installs pendant que les chevaux paissaient, les jambes
de devant entraves. Le croissant de la lune apparaissait au-dessus de
la fort. On entendait de temps en temps les clochettes des chevaux,
les airs mlancoliques du chalumeau et le murmure lointain de la
rivire.

Quand Zsim fut prs du chteau de Bojary, le coeur lui battit avec
force et l'image de sa petite amie d'enfance se dressa vivante devant
lui. Il tait arriv  la porte: il frappa. Les aboiements d'un chien
lui rpondirent; du reste, tout demeura silencieux. Les sombres
peupliers bruissaient d'une faon sinistre. La maison et la cour
taient plonges dans la plus profonde obscurit. Aucune fume ne
sortait des chemines; aucune fentre n'tait claire.

Zsim frappa de nouveau. Enfin des pas lents et tranants
s'approchrent.

"Qui est l?

- Mme Maloutine est-elle  la maison?

- Non.

- Et Mlle Maloutine?

- Non plus."

Zsim haussa les paules, et, de fort mauvaise humeur, se mit en route
pour revenir chez lui.

Cette fois, il prit par la fort. La lumire argente du croissant de
la lune lui montrait le chemin, entre les trous noirs, les arbres
tombs et les paisses broussailles. Tout  coup, une lueur rouge
illumina le sentier, et, au milieu des noisetiers et des buissons de
ronces, des tincelles jaillirent,  travers la nuit, vers le ciel
majestueux. Il tourna  gauche et se trouva bientt en face d'un feu
clair qui flambait. Des coups de sifflet retentirent, de sombres
figures surgirent de diffrents cts.

Zsim abaissa son fusil:

"Qui va l?

- Des bohmiens, monsieur;" rpondit une voix humble, et, du fourr,
sortit un gaillard basan et velu qui s'inclina respectueusement.

Zsim s'approcha du feu, autour duquel tait tabli un fantastique
campement de bohmiens. Des tentes taient dresses, de petits
chariots les entouraient, les chevaux piaffaient; des hommes  la peau
brune taient tendus sur leurs manteaux et dormaient; d'autres
dpouillaient de sa peau un agneau qu'ils avaient certainement
vol. Une jeune mre berait son nourrisson, des enfants nus couraient
 et l, des chiens aboyaient et montraient les dents. Deux femmes
surveillaient les chaudrons qui ronflaient sur les flammes.

Pendant que Zsim, encore tonn, contemplait cet trange tableau, il
vit s'avancer une jeune et jolie femme, aux yeux brillants,  la
chevelure noire et flottante, au corps lanc, de la teinte de
l'bne. Elle avait une robe rouge collante, et, par-dessus, un
vtement blanc, court et sans manches, en peau d'agneau. Elle tait 
cheval sur un ours apprivois, et elle salua Zsim d'un air  la fois
fier et moqueur.

Cette tonnante crature semblait tre la reine de la bande.

"Que cherches-tu chez nous, bel tranger? dit-elle en sautant  bas du
dos velu de sa sauvage monture. Si tu veux me faire un cadeau, je te
prdirai l'avenir, car je vois tout ce qui a t, tout ce qui est, et
tout ce qui sera."

Zsim lui donna en riant une pice d'argent. Elle la regarda, la mit
dans son sein, et prit ensuite la main du jeune homme.

"Du bonheur, beaucoup de bonheur, murmura-t-elle en secouant la tte,
mais tout cela est bien loin. De grands dangers te menacent, et de
puissants obstacles s'entassent autour de toi. Tu triompheras de tout,
si tu es sage, fidle et courageux. Deux femmes se tiennent sur le
chemin de ta vie; tu les aimeras toutes deux, et toutes deux te
donneront leur coeur. Pourtant, il en est une dont tu dois te garder:
elle menacera ta vie, et si tu n'es pas prvoyant, elle t'apportera la
mort. Mais un ange veille sur toi et te montrera le chemin du salut.

- Que vois-tu encore?

- Tout le reste est obscur, confus; mais ta ligne de vie est croise;
prends garde!"

En ce moment on entendit comme une plainte mystrieuse flottant 
travers les cimes des arbres.

"Qu'est-ce?

- Ferme tes oreilles et tes yeux, dit la bohmienne, il n'est pas bon
d'tre dans le voisinage, quand ils passent.

- De qui parles-tu?

- Entends-tu le psaume de la pnitence? Ce sont les dvots plerins de
cette secte que l'on nomme les Dispensateurs du ciel. Il y a une
odeur de sang dans l'air. Prends garde!"

Zsim partit brusquement et de dirigea en hte  travers les fourrs
vers la rivire dont les flots scintillaient entre les troncs
noirs. Des coups de rame retentissaient, et un chant triste  dchirer
le coeur traversait lentement la nuit claire par la douce lueur de la
lune. Une grande barque apparut, des hommes et des femmes y taient
assis par couples, la tte penche et se frappant la poitrine avec le
poing. Une torche brlait avec une lumire terne  l'avant du bateau;
la poix fumeuse dgouttait dans l'eau, pendant que la flamme rougetre
clairait une haute croix de bois dresse au milieu de la
barque. Alors - Zsim crut rver - le Sauveur attach  la croix
ouvrit ses yeux puiss de fatigue, et de ses blessures tomba goutte 
goutte un sang chaud sur les pnitents.


II

MERE ET FILLE

Le monde est un miroir qui montre  chacun son propre visage.
THACKERAY.


Le lendemain,  midi, Zsim renouvela sa visite  Bojary. Cette fois
encore la porte resta ferme; seulement la voix plaignarde de la
veille au soir se fit encore entendre et dclara  l'officier qui
frappait et refrappait que les matres taient partis.

"Ouvre toujours, cria Zsim.

- Je ne dois laisser entrer personne.

- C'est ce que nous allons bien voir."

Zsim s'lana sur le mur et sauta de l'autre ct. Au milieu de la
cour se tenait une vieille bonne femme, en costume de paysanne, qui le
regarda avec pouvante.

"Vous tes donc un brigand? balbutia-t-elle.

- Je suis officier de l'empereur, comme tu vois, rpondit gaiement
Zsim, et en outre un vieil ami de Mme Maloutine. Est-elle dans la
maison?"

La vieille haussa les paules. Zsim, sans s'occuper d'elle plus
longtemps, monta rapidement les marches de pierre couvertes de mousse.

Sur le seuil de la porte une grande et majestueuse personne vint  sa
rencontre.

"Madame Maloutine?

- C'est moi.

- Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Jadewski."

Un sourire fugitif glissa sur le visage immobile et dur de la
matresse de Bojary.

"Soyez le bien-venu, dit-elle, en lui tendant une main qu'il baisa 
deux reprises, Dragomira sera heureuse de vous voir. Vous tes chang,
mais bien  votre avantage.

- Les apparences sont trompeuses, rpondit Zsim, pendant que Mme
Maloutine le conduisait  sa chambre de rception, - je crois bien
que je suis toujours l'ancien garnement qui pillait vos pommiers et
qui drobait vos pis de mas."

La chambre o ils entrrent tait remplie d'une singulire odeur qui
faisait penser  la fois  une glise et  une pharmacie. La
temprature tait celle d'une cave; depuis longtemps sans doute les
fentres n'avaient pas t ouvertes; les meubles et le lustre cachs
dans des enveloppes de toile grise avaient l'air de porter le deuil
avec un sac et des cendres. Evidemment dans cette maison on ne
recevait pas de visites. Mme Maloutine ne faisait pas non plus
supposer qu'on ret. C'tait une dame imposante, d'une grande beaut,
qui n'avait pas plus de quarante-cinq ans, mais dont les cheveux
taient dj tout blancs. Avec son visage svre, au teint dlicat, et
ses grands yeux sombres au regard jeune et vif, elle avait plutt
l'air d'une de ces amazones poudres et  paniers du temps de
Catherine que d'une vieille femme.

La porte s'ouvrit et une grande jeune fille d'un charme tout  fait
singulier, presque glacial, entra dans la chambre.

"Dragomira!

- C'est vous!"

Elle sourit et tendit la main comme sa mre; puis s'assit prs de la
fentre et regarda dehors, sans s'occuper davantage du visiteur. Zsim
put la considrer  son aise. Dragomira pendant son absence s'tait
panouie dans toute la splendeur d'une virginale beaut. Sa taille
haute et lance dnotait une force souple et lastique; et l'lgance
vraiment royale des lignes de son corps s'harmonisait d'une faon
trange avec sa robe grise et plate comme celle d'une nonne. Ses
cheveux blond-dor, d'une rare abondance, taient simplement spars
sur son front blanc et pur et rattachs sur son cou de marbre par un
grand noeud tout uni. Elle n'avait ni ruban, ni fleur, ni bijou
d'aucune espce.

"D'aprs ce que je vois, vous vivez toutes seules, dit Zsim.

- Oui, rpondit la mre.

- Mais Dragomira... est-ce qu'elle s'arrange de cette solitude?

- Je pense comme ma mre, rpondit la belle jeune fille, et elle
attacha ses grands yeux bleus froids sur Zsim.

- Nous savons comment vivent messieurs les officiers, continua la
mre; vous qui tes toujours entrans dans le brillant tourbillon
du grand monde, vous devez trouver notre existence trange, pour ne
pas dire ridicule. Mais nous sommes heureuses ainsi. Le mal remplit
le monde. On a assez  combattre pour se dfendre contre le
tentateur, quand on vit dans la solitude. Au dehors, parmi les
hommes, l o mille bras nous saisissent, o mille voix chantent le
chant des sirnes, il est presque impossible de ne pas succomber.

- Oh! je vous jure que c'est tout  fait charmant  Kiew, reprit
Zsim.

- Vous tes maintenant  Kiew? demanda Dragomira, devenue tout  coup
attentive.

- Oui, je suis  Kiew.

- Et quand y retournez-vous?

- Dans deux semaines, je pense."

Dragomira regarda sa mre, puis Zsim, et enfin le sol.

Une pense tenace l'occupait et s'emparait d'elle de plus en plus. Ses
traits demeuraient immobiles et inanims comme auparavant, mais ses
nergiques sourcils se contractaient, et ses lvres rouges laissaient
un peu voir ses dents.

"Pourquoi ne me dites-vous plus tu? demanda Zsim en se levant pour
s'approcher de sa compagne d'enfance. M'avez-vous donc si compltement
oubli? Ne vous souvenez-vous plus des bons tours que nous jouions
ensemble? Vous suis-je devenue tranger  ce point?

- Non, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi."

Il lui prit la main; elle tait froide et lisse, et lui chappa en
glissant comme un serpent.

"Que vous ai-je fait, Dragomira? Regardez-moi donc.

- Je ne suis plus la mme.

- Si... pour moi.

- Comme vous voudrez."

Dragomira regarda devant elle, dans le vide.

Zsim prouvait une sensation singulire. Son coeur tait mu par
l'ancienne inclination de son enfance; ses sens taient de plus en
plus charms par cette nigmatique beaut, et, en mme temps, il ne
pouvait se dfendre d'une sorte d'effroi devant ces deux femmes.

La mre et la fille taient galement tranges et inquitantes.

Il revint bientt et eut la chance de trouver la jeune fille
seule. Comme il traversait la cour en se dirigeant vers la maison,
Dragomira, qui tait venue  la fentre, le regarda. Il remarqua en
elle un mouvement d'impatience et en mme temps de ddain.

"Ah! vous voil dj de retour! dit-elle avec une indiffrence
blessante.

- Je ne perds pas si facilement courage, rpliqua Zsim, autrement
pourquoi serais-je soldat?

- Mais je suis seule et ne puis vous recevoir.

- Seule? Tant mieux. Quant aux rgles svres de l'tiquette, vous
pouvez bien les enfreindre pour moi.

- Entrez donc," dit Dragomira aprs une courte hsitation.

Zsim traversa le vestibule. Au mur tait suspendu un grand crucifix
devant lequel brlait une petite lampe. Il passa ensuite dans le
corridor, plein de l'odeur de l'encens. Dragomira se tenait sur le
seuil de sa chambre; elle lui tendit la main.

"En vrit, je suis bien enfant, dit-elle, qu'ai-je  craindre de
vous?

- Voil que vous parlez raisonnablement, reprit le jeune officier en
souriant, et puisque vous avez fait le premier pas, je fais le
second et je vous prie de m'appeler comme autrefois, quand vous
tiez ma petite femme dans la tranquille petite maison de gerbes
dores.

- Oui, je le veux bien,  condition que vous promettiez de ne pas me
faire la cour.

- Je vous en donne ma parole, rpondit Zsim, mais ce que je ne peux
pas vous promettre, Dragomira, c'est de forcer mon coeur  se taire;
il parle beaucoup trop haut. Rappelez-vous les vers de Pouschkine:

Mon coeur aimant encore brle et palpite,

Parce qu'il lui est impossible de ne pas t'aimer.

- Je ne peux pas te dfendre de sentir quelque chose pour moi, dit la
belle jeune fille avec calme, mais je ne puis rpondre  tes
sentiments. Jamais je n'aimerai, jamais je n'appartiendrai  un
homme.

- Veux-tu devenir la fiance du ciel?

- Il est plus mritoire de combattre dans le monde que derrire les
murs, l o il n'y a pas de tentation.

- Je crois que tu me traites avec dfiance, parce que je suis soldat.

- Point du tout: la guerre est bonne; grce  elle beaucoup d'hommes 
la fois gagnent le paradis, soit parce qu'ils souffrent cruellement,
soit parce qu'ils meurent sur le champ de bataille."

Zsim la regarda tout surpris. Elle s'tait assise prs de la fentre
grille, ses belles mains modestement jointes sur ses genoux. En ce
moment, elle lui semblait une prisonnire, dans cette chambre blanchie
 la chaux, dont tout l'ameublement consistait en un lit  baldaquin,
une armoire, une table et deux chaises. Le seul ornement tait une
image du Sauveur couronne de fleurs dessches; une discipline y
tait suspendue.

Qu'est-ce que cela voulait dire? Cette jeune fille autrefois si gaie,
si aimable, poussait-elle l'austrit jusqu'au dlire religieux?
Etait-elle son propre bourreau.

De plus en plus il se sentait devant une nigme qui lui serrait le
coeur.

Une autre fois encore il la trouva seule. Elle tait dans le jardin et
avait une robe blanche tout unie, qui la rendait encore plus
charmante. Elle fit un brusque mouvement d'effroi, quand il apparut
devant elle  l'improviste, et elle rougit. C'tait le premier signe
de vie, d'motion humaine qu'elle donnt.

"Je te suis donc bien dsagrable, dit-il, que tu tressailles  mon
aspect?

- Que t'imagines-tu l? rpondit-elle avec calme, il n'y a rien qui
pourrait m'effrayer; pourquoi aurais-je prcisment peur de toi? Je
t'aime autant que je le peux et que je le dois, et je sais que je
n'ai rien  craindre de toi. Tu aurais plutt des motifs d'viter ma
rencontre.

- Tu as raison.

- Oh! pas dans le sens o tu le prends.

- Dans quel sens alors?"

Dragomira arracha une branche de rosier et passa rapidement les pines
sur son bras blanc. Des lignes rouges apparurent et une goutte de sang
tomba  terre.

"Que fais-tu l? demanda Zsim.

- Ce qui me fait du bien, rpondit Dragomira.

- Aimes-tu donc  te martyriser?

- Comme tous ceux qui cherchent le ciel et mprisent la terre.

- Crois-tu que Dieu t'a cre pour le martyre? Je crois que c'est bien
plutt pour donner la flicit et pour en jouir.

- C'est ainsi, rpondit-elle, que parle l'homme dont l'esprit est
emprisonn dans les lourdes et paisses vapeurs de la terre. La
femme est plus pure et plus sage que lui; aussi est-elle moins
l'esclave du pch.

- Si tu es un ange, rpliqua Zsim avec un sourire qui la dconcerta
un peu, alors sois le mien; conduis-moi sur ces pures hauteurs o tu
rsides.

- Ne le souhaite pas, la route qui y mne est pnible et douloureuse."

Elle attacha pour la premire fois sur lui un regard de compassion et
presque de prire. Puis elle eut comme un frisson soudain et elle lui
saisit la main.

"Va-t'en, maintenant, va-t'en. On me cherche."

Elle le salua encore d'un mouvement de tte et le quitta rapidement.

Pendant qu'elle s'loignait et que sa taille lance disparaissait
avec un doux balancement entre les buissons de groseilliers et les
arbres du verger, un sinistre et menaant personnage se montrait  la
porte du jardin. C'tait un homme grand et fort, d'environ quarante
ans,  la chevelure blonde et boucle,  la barbe blonde, vtu d'une
longue robe noire  plis. Sur ses traits se lisait la conscience
froide et impitoyable d'une puissance illimite.

"Est-ce un prtre ou un dmon? se demanda Zsim, et qu'est-ce que tout
cela signifie?"


III

DRAGOMIRA

Une douleur puissante est attache  la vie.  MAHABHARATA.


On tait aux premiers jours de septembre. Les riches campagnes de la
Petite-Russie talaient toute la splendeur d'une vgtation
luxuriante. Le ciel sans nuage ressemblait  une immense pierre
prcieuse; l'air vermeil tait calme et embaum; le soleil tendait
sur tout comme un rseau tincelant. Le feuillage prenait les couleurs
de l'automne, et les gazons avaient des teintes d'or mat. Les branches
des arbres fruitiers se courbaient jusqu' terre, jonchant le sol de
leurs fruits. Dans les jardins, les reines-marguerites et les dahlias
aux nuances varies faisaient penser aux clatantes broderies de
l'Orient, et, au-dessus des haies vives, se dressaient les tournesols
au coeur noir. Les troupeaux de moutons erraient dans les chaumes, et
tout en haut, dans les airs, volaient des bandes de grues et de
cigognes. Autour des gracieux villages on sentait l'cre parfum du
thym et de l'absinthe; le bruit rythm des flaux tombant sur l'aire
retentissait, et, dans chacune des auberges situes sur la route, se
faisait entendre le grincement du violon et la voix des joyeux
chanteurs. Zsim tait sorti avec son fusil et son chien canard
anglais, pour tirer des bcasses, ces fugitifs feux-follets, qui se
moquent si volontiers du chasseur. Quand il eut rempli sa carnassire,
il s'assit pour se reposer sur l'herbe touffue de la berge, et couta
l'antique et mystrieux langage des lments, le murmure des roseaux
et des arbres, la plainte des eaux, toutes ces voix enfin qui semblent
parler  travers les airs. Devant lui, les flots brillants jetaient
des flocons d'une cume scintillante; l'on entendait au loin le cri
mlancolique de quelque oiseau.

Tout  coup un bruit de rames retentit; sur un petit bateau arrivait
Dragomira, vtue d'une longue robe blanche, comme une fe. Elle
avanait  travers le jardin enchant d'algues, de lis d'eau et de
nnuphars, qui venait jusqu' la rive. Quand elle aperut Zsim, elle
resta d'abord interdite, puis elle approcha et lui tendit la main.

"Tu chasses ici?

- Oui, j'ai brl un peu de poudre, rpondit Zsim, et maintenant je
me repose en rvant  toi. Veux-tu me prendre, ange charmant?

- Pourquoi pas? Mais je ne suis pas un ange."

Elle aborda. Il sauta dans la barque et saisit les rames, aprs avoir
appuy son fusil et solidement attach son chien  ses pieds.

"Le monde est pourtant bien beau! dit-il, pendant qu'ils descendaient
lentement la rivire; la nature est une grande cathdrale o toutes
les prires sont leur place et o chacun se sent port au
recueillement.

- C'est l ton ide, dit Dragomira, et au premier coup d'oeil il semble
qu'il en soit ainsi; la terre nous parat un immense et magnifique
autel, d'o ne montent vers le ciel que de suave parfums. Mais quand
nous y voyons mieux, nous dcouvrons bientt que ce sont nos propres
penses, nos sentiments, nos fantaisies que nous introduisons dans
la nature pour la potiser, et que tout cet univers n'est qu'une
gigantesque pierre de sacrifice sur laquelle les cratures souffrent
et versent leur sang pour la gloire de Dieu.

- Quel pouvantable tableau!

- Moi aussi, Zsim, je me suis rjouie de la vie et j'ai regard dans
l'avenir comme dans un pays merveilleux; mais j'ai vu un jour que
j'avais t aveugle. Quand on m'a t le voile de devant les yeux et
que j'ai pu voir les choses comme elles sont, je me suis senti au
coeur une piti profonde et un silencieux effroi pour
moi-mme. C'tait comme si le soleil s'teignait, comme si la terre
et mon coeur s'engourdissaient dans la torpeur d'une glace
ternelle. Tu es heureux, tu peux encore tre gai; pour moi, il n'y
a plus ni joie ni esprance. Je ne puis plus m'abuser sur la valeur
de la vie; je sais que l'existence est une sorte de pnitence, un
purgatoire qui purifie; elle n'est pas un bonheur, mais plutt un
perptuel martyre.

- En vrit, ce sont l des rveries de l'Inde, reprit Zsim, de plus
en plus surpris, elles sont parvenues avec les caravanes jusqu'au
coeur de la Russie, et se retrouvent modifies chez diffrentes
sectes de l'Eglise russe. Appartiens-tu dcidment  l'une d'elles?

- Non; quelle ide! s'cria Dragomira, en essayant de sourire. De quoi
t'avises-tu de me croire capable? On n'a qu' ouvrir les yeux pour
dcouvrir ce que je viens de te faire voir."

Ils dbarqurent et continurent leur route  pied  travers les
prairies et les bois. Au bout de quelque temps, ils trouvrent une
fourmilire qui s'levait comme un chteau fort. Il en sortait de
longues ranges de petits travailleurs noirs qui se rpandaient sur
l'troit sentier, pendant que d'autres revenaient chargs d'oeufs.

"Vois cette petite merveille, dit Zsim en s'arrtant; comme
l'organisation de cette petite rpublique est sage et bonne! C'est un
vrai Lilliput sorti du pays fabuleux des contes et parvenu  la
ralit. Ne crois-tu pas que ces petits tres laborieux et prudents
sont heureux?

- Non, dit Dragomira, car ils ont parmi eux des matres et des
esclaves comme nous, et mme ils ne peuvent vivre qu'en faisant
souffrir et mourir d'autres tres. Vois, cette limace qui se
tortille avec les plus affreuses contractions, tes rpublicaines
l'ont tue; non, elle vit encore, et ils la dvorent toute vive. Et
leur pitoyable bonheur? Un coup de pied peut le dtruire."

Elle s'avana d'un pas rapide vers la fourmilire en pleine
activit. Il n'y avait chez elle ni colre, ni dsir fivreux et
diabolique d'tre cruelle, et elle ensevelit sous des ruines la petite
cit tout entire, crasant et broyant du pied des milliers de
cratures.

Zsim baissa la tte et garda le silence. Ils continurent 
marcher. Elle aussi resta muette jusqu' ce qu'ils fussent arrivs 
un petit bois, o elle dcouvrit un nid de rouge-gorge dans un arbre
creux.

"Qu'il est joli, dit-elle, n'est-ce pas? Une idylle! Mais regarde
cette charmante petite bte, qui revient  tire d'ailes pour nourrir
ses petits! Qu'a-t-elle dans le bec? Quelque insecte qui se tord
douloureusement. Crois-tu que cet insecte soit bien heureux?"

Ils avancrent encore, Ils avaient  peine fait une centaine de pas
qu'un autour s'abattit du haut des airs sur le pauvre petit oiseau
sans inquitude et l'emporta dans ses serres.

Dragomira montra du doigt le ravisseur sans dire un mot. Zsim le visa
et tira. Au moment o la fume se dissipait, l'autour mourant tombait
 terre, les aimes tendues, et prs de lui gisait le rouge-gorge
palpitant.

"Et toi, s'cria Dragomira avec un rire effrayant, que viens-tu de
faire, homme, toi, le matre et l'honneur de la cration? Tu as tu
comme les autres! Ce n'est partout que souffrance, sang vers, mort et
anantissement!"

Ils arrivrent  Bojary, sans s'tre dit un mot de plus. A la porte,
Zsim, trangement mu, prit cong de sa compagne, et pendant qu'il
regagnait la proprit de sa mre,  travers la brume du crpuscule du
soir, des penses troublantes voltigeaient autour de lui, comme de
sombres chauves-souris. Le lendemain, dans l'aprs-midi, attir comme
par une force magique, il revint chez Mme Maloutine, et pour la
premire fois il trouva la porte ouverte. Une voiture, recouverte
d'une bche de toile et attele de trois cheveux maigres, tait dans
la cour. Un petit juif en caftan noir tait assis sur le banc, devant
le fournil, au soleil, et comptait rapidement sur ses doigts crochus.

Zsim fit le tour de la maison en se glissant et regarda par la
fentre ouverte dans la petite salle de rception. Il ne fut pas peu
surpris de voir Dragomira devant la glace, Dragomira richement pare
comme une jeune sultane, dans tout l'clat de sa beaut.

Une jupe  trane, en soie d'un bleu mat, enveloppait sa personne, aux
lignes d'une distinction royale, et laissait voir ses petits pieds
chausss de pantoufles rouges, brodes d'or. Une jaquette en velours
cramoisi, digne d'une princesse et toute garnie de zibeline dore,
s'ajustait lgamment avec son cou orn de perles d'ambre jaune, avec
ses bras magnifiques chargs de bracelets d'or, avec ses hanches
lances comme celles d'une amazone.

Ses cheveux blond dor, rassembls en larges noeuds entrelacs de
ranges de perles, faisaient comme un diadme sur cette tte
admirable.

"Ah! comme tu es belle!" s'cria Zsim. Dragomira eut peur, rougit,
puis plit, et jeta sur lui un long regard de reproche.

"Tu fais donc de la toilette quelquefois, continua-t-il, il n'y a que
pour moi que tu n'en fais pas.

- J'essayais seulement quelque chose, dit Dragomira qui avait
rapidement reconquis son calme, tu vois l-dedans le tailleur juif
qui attend. Ce n'est pas autre chose que cela.

- Oui, mais tu ne t'es pas fait faire cette magnifique toilette pour
la donner  manger aux mites dans cette armoire.

- Es-tu curieux!

- Je ne suis qu'tonn, Dragomira; cette magnificence et ce luxe me
semblent en contradiction avec le masque de sainte que tu portes.

- Je te montre mon vrai visage, rpliqua Dragomira avec un douloureux
- sourire.  Mais le costume d'une despote ou d'une conqurante ne va
- pas avec ce visage.

- On pare aussi la victime, rpondit doucement Dragomira , et la
prtresse dploie galement une pompe royale quand elle brandit le
couteau du sacrifice.

- Laquelle es-tu des deux?

- Peut-tre l'une et l'autre.

- Pour loi, tu es seulement la bien-aime de mes charmants rves de
jeunesse, la plus adorable femme qui respire ici-bas; il n'y a que
les desses de marbre des Grecs, les figures idales de Titien et de
Vronse qui pourraient tre tes rivales!"

Entran par un mouvement subit de passion, le jeune officier sauta
dans le salon par la fentre, entoura Dragomira de ses bras et lui
donna un baiser.

Ce qu'il y eut de remarquable, c'est qu'elle ne montra ni colre, ni
ddain; elle ne le repoussa mme pas, et se borna  attacher sur lui
un regard calme et glacial.

"Je t'avertis, Zsim, dit-elle d'une voix tranquille, presque douce,
reste loin de moi. Je ne crois pas que tu m'aimes, car un feu qu'on ne
nourrit pas doit s'teindre; mais si tu m'aimes,  plus forte raison
loigne-toi. Si je veux, tu m'appartiendras; je le sais mieux que
toi-mme et je pourrais te ptrir comme une cire molle, mais je ne le
veux pas.

- Pourquoi ne le veux-tu pas? C'est toi, prcisment toi, qui as t
cre pour moi, aussi dois-tu devenir ma femme."

Dragomira secoua la tte.

"Tu en aimes un autre?

- Non.

- Alors je ne puis te comprendre.

- Ne souhaite pas de pntrer dans les tnbres de mon me,
rpondit-elle, je te le rpte, reste loin de moi, dans ton propre
intrt. J'ai encore piti de toi et de la gat de ta jeunesse,
peut-tre parce que mon coeur est encore libre, parce que je ne
m'intresse que peu  toi. Mais si tu russissais  gagner enfin mon
amour, alors tu serais perdu, Zsim. Fuis-moi, pendant qu'il est
encore temps.

- Et quand il sera trop tard?

- Alors ce sera ta destine, et je l'accomplirai.

- Tu me donnes donc de l'espoir."

Dragomira s'tait assise dans l'un des petits fauteuils et semblait
plonge dans des rflexions profondes.

"Je suis courageux, continua Zsim, la peur ne me fera reculer devant
rien. Pour te conqurir, pour te conduire dans la maison comme
matresse, j'accepte le combat avec l'enfer tout entier.

- Oui, mais pas avec le ciel, Zsim. Il y a des puissances
mystrieuses, plus fortes que nous. Le chemin que je suis conduit 
la lumire  travers des tourments et des douleurs,  travers des
souffrances indicibles,  travers des tnbres pleines
d'angoisse. Ne dsire pas marcher sur cette route, mme  ct de
moi. Ah! si je pouvais seulement parler!... Mais je n'en ai pas le
droit, mes lvres sont fermes.

- Dis-moi seulement que tu m'aimes.

- Non, je ne t'aime pas, et tu peux remercier Dieu de ce que je ne
t'aime pas."


IV

LA MISSION

On dirait que dans le livre du ciel les plus beaux passages, les plus
saintes lgendes de paix et d'amour qu'enseignent les religions, ont
t biffs de raies noires par les mains des hommes.  ANASTASIUS GRUN.


Pendant que Zsim, triste et l'esprit tourment par les impressions
les plus contradictoires, reprenait le chemin de sa demeure, le soir
tait venu, l'paisse brume d'automne s'tait leve, et, comme une mer
aux vagues silencieuses, s'tait rpandue sur la vaste plaine.

Dragomira, les bras croiss sur la poitrine, se tenait  la fentre et
regardait fixement dans la cour come dans une chaudire de sorcires
bouillonnante, d'o se seraient lancs des fantmes nocturnes
envelopps de linceuls tranants, des dmons aux gigantesques ailes de
chauve-souris, ou des gnomes  barbe grise. Tout  coup, de l'pais
brouillard sortit un paysan petit-russien, d'une taille de gant, avec
une chevelure blonde touffue comme celle d'un Samson. Il s'inclina
profondment devant elle.

"C'est toi, Doliva? demanda Dragomira en se penchant  la fentre.

- Oui, c'est moi, dit le gant  voix basse, le prtre m'envoie, il
attend la noble demoiselle.

- Maintenant, sur-le-champ?

- Oui, sur-le-champ."

Dragomira fit signe de la tte et disparut. Elle changea de vtements
 la hte et descendit dans la cour, o Doliva tenait prt le cheval
qu'il avait sell pour elle pendant ce temps-l. En un clin d'oeil,
elle s'assit sur l'animal fougueux, et franchissant la porte au galop,
le lana droit  travers les champs de chaume, les prairies, les bois,
en lui faisant sauter les ruisseaux et les fosss. On et dit qu'une
troupe de cavaliers fantastiques l'accompagnait dans sa course
furieuse. Devant elle, dans le ciel, semblait se dresser une tte
gigantesque avec une longue barbe grise qui descendait jusqu' terre
en ondoyant.

Sans se soucier des obstacles de la route, ni des formes menaantes
qui sortaient du brouillard, elle poussait toujours en avant son
cheval, sous les pieds duquel tremblait maintenant le pont de
bois. Enfin, rapide comme la tempte, elle arriva  Okosim.

L'ancien chteau des starostes polonais tait bti sur une colline
rocheuse qui s'levait brusquement de l'autre ct du Dnieper, comme
si le feu d'un volcan l'avait fait jaillir de la plaine et de la
fort. Il fallait s'en approcher pour apercevoir ses tours rondes,
couvertes de plaques de mtal, qui maintenant dpassaient  peine les
cimes des chnes et des htres sculaires. Une muraille d'une grande
lvation entourait les btiments isols; elle se dressait
immdiatement sur le haut de la pente qui descendait  pic. De cette
faon, on ne pouvait parvenir  Okosim que par un ct: il fallait
d'abord gravir l'troit sentier qui serpentait  travers les rochers
et les arbres, franchir ensuite le pont jet comme dans les airs
au-dessus d'un prcipice, enfin passer la porte aux lourds battants de
fer.

Dragomira heurta d'une certaine faon  cette porte. On lui ouvrit et
elle pntra dans l'troite et sombre cour du chteau.

Un grand vieillard  la longue blanche, portant un costume bleu sombre
de cosaque, prit son cheval. Elle entra dans le vaste btiment, aux
pierres noircies par les annes, qui se trouvait  sa droite, suivit
un long corridor vot, faiblement clair et frappa  une petite
porte recouverte de fer.

"Qui est l? demanda une belle voix grave et douce.

- C'est moi.

- Entre."

Dragomira ouvrit la porte et la ferma immdiatement derrire
elle. Elle se trouvait maintenant dans une salle mdiocrement grande
qui produisait l'impression d'un cachot. L'unique fentre tait ferme
en bas par des planches et en haut par une grille. Les parois taient
grises et sans aucun ornement. A l'une d'elles tait suspendu un
crucifix colossal; le clou qui traversait les pieds du Sauveur
retenait une discipline. En face, sur le sol mme, tait une couche de
paille, et prs de la couche, un morceau de pain noir et une cruche
d'eau.

Dans une niche, une petite lampe  la lumire rouge tait
allume. Prs de la fentre se trouvait une table grossirement
faonne: le "Nouveau-Testament", dans la langue originale, y tait
ouvert. Des deux cts du Sauveur crucifi brlaient deux cierges.

Sur la chaise, devant l'Evangile, la tte appuye sur la main gauche,
tait assis ce mme homme dont l'apparition avait si trangement
troubl Zsim dans le jardin de Bojary. Sa taille puissante tait
enveloppe d'une ample robe noire dont les plis lourds lui
descendaient jusqu'aux pieds. Sa barbe touffue et son abondante
chevelure tombant en boucles ondoyantes sur ses paules encadraient en
le faisant ressortir un visage qui n'tait pas du tout en rapport avec
les objets environnants. Il n'avait ni la pleur de l'ascte, ni la
rougeur bouffie du prtre. C'tait une figure distingue, au teint
dlicat, aux traits nobles, dont les grands yeux bleus avaient un
regard  la fois doux et imprieux; les lvres pleines et rouges
avaient un clat presque sensuel. C'tait la tte d'un lion, d'un
dominateur, d'un despote.

Dragomira s'tait agenouille devant le personnage mystrieux et, les
bras croiss sur la poitrine, comme une esclave, sa belle tte
humblement incline, elle attendait ses ordres en silence.

"Je t'ai appele, dit-il avec une majest calme attestant qu'il tait
habitu  rencontrer une obissance absolue, parce que j'ai une
nouvelle mission  te confier; cette fois, c'est pour Kiew.

- Tu m'y as dj prpare, aptre!

- Quand peux-tu partir?

- Tout de suite, si tu l'ordonnes.

- Alors, tiens-toi prte  partir dans trois jours. Les instructions
ncessaires sont dj parvenues  Kiew.

- Ne me reconnatra-t-on pas?

- Cette fois, tu paratras sous ton vrai nom. C'est une grande et
importante mission qui t'est confie. Je sais que tu as capable de
l'accomplir comme personne; aussi t'avons-nous choisie. Je comte sur
ta prudence, la force de ton coeur, ta volont inflexible et la
puissance de ta foi. Tu nous en as donn des preuves
suffisantes. Mais es-tu digne d'entreprendre cette sainte mission?
Te sens-tu en ce moment assez pure et innocente pour exercer ta
haute fonction?

- Non, aptre.

- Quel pch pse sur ta conscience?"

Dragomira se prosterna jusqu' terre; ses lvres touchaient presque
les pieds de l'aptre. Elle garda le silence.

"Tu aimes?

- Non, aptre.

- Tu sens qu'il y a quelque chose qui s'meut dans ton coeur pour cet
homme, ton compagnon de jeunesse?"

Dragomira releva la tte et le regarda calme et sans crainte dans les
yeux.

"Non, dit-elle, non, je ne l'aime pas; mais son amour m'a effleure,
comme un rayon de soleil effleure la terre glace par l'hiver. Il y a
eu des instants o des doutes se sont levs en moi, o mon me a t
doucement traverse par des aspirations vers le bonheur de la femme,
de la mre.

- Et il espre t'obtenir?

- Oui, quoique je l'aie repouss.

- Ne lui te pas l'esprance, dit l'aptre, il demeure  Kiew et doit
bientt y retourner; tu peux avoir besoin d'un protecteur dans cette
ville. Il ne serait pas bon de l'offenser; d'ami, il pourrait
devenir ennemi, et certes ennemi dangereux. Sois prudente,
Dragomira.

- Je le serai.

- Mets-toi en route avec lui; il pourrait tre utile que l'on te vt
arriver dans sa compagnie; et,  Kiew, montre-toi souvent aussi avec
lui dans la rue.

- Je t'obirai en tout.

- Cet officier peut en outre nous rendre des services dans le cercle
o tu dois agir  Kiew. Ta mission est cette fois d'une importance
toute particulire. Connais-tu le comte Boguslav Soltyk?

- Non.

- Mais tu as entendu parler de lui?

- Oui; on avertit toutes les jeunes filles et toutes les jeunes femmes
de se dfier de lui.

- On a raison. C'est un grand pcheur. Non seulement il est charg du
poids de ses milliers d'iniquits, mais il a entran une foule
d'autres malheureux  leur perte, et il se joue criminellement des
hommes et de leur bonheur. Tu es choisie pour te mettre en travers
de sa route, pour apporter une fin  ses vices et pour sauver son
me de la damnation ternelle. Il ne te sera pas facile de rsister
 la sduction de cet homme; il est beau, son esprit est lev, il
possde toutes les qualits chevaleresques. Courageux jusqu' la
tmrit, il ne recule devant aucun danger. Avec tout cela, il est
sans conscience et se moque de tout sentiment humain."

L'aptre prit quelques papiers cachets, qui taient devant lui et les
donna  Dragomira.

"Voici tout ce que tu as besoin de savoir sur lui et sur ta mission;
conserve ces papiers avec soin; ne les ouvre qu' Kiew, et quand tu
les auras lus, brle-les. Tout est pes, prvu, calcul. Tu trouveras
des serviteurs et des auxiliaires srs. Ils t'obiront aveuglment et
te fourniront toute l'assistance dont tu auras besoin. S'il survenait
malgr cela quelque chose d'inattendu, ou si tu te sentais n'importe
quels doutes, envoie immdiatement vers moi et attends de nouvelles
instructions.

- J'agirai exactement d'aprs tes prescriptions, aptre; tu seras
content de moi.

- Tu es plus qu'un instrument aveugle, reprit celui-ci, le ciel t'a
comble des plus riches dons et tu as une tte froide et sage. Si tu
trouves  Kiew occasion d'agir encore dans un autre sens, n'hsite
pas, suis ton inspiration. Tu trouveras ce qui est juste; agis
toujours selon les commandements de Dieu et de notre sainte
doctrine; tu ne pourras pas te tromper. Tu mneras l-bas une tout
autre existence qu'ici; tu ne vivras plus comme une pnitente dans
le dsert, mais comme une grande dame d'un monde distingu et
brillant. Toues les portes s'ouvriront pour toi; tu pourras te crer
un grand nombre de nouvelles relations et tendre ton filet sur
toute la ville. Thtres, concerts, cavalcades, bals, courses en
traneau te viendront en aide. On te fera la cour, on te demandera
ta main. J'attache les plus grandes esprances  ce voyage et  ton
sjour l-bas. En dehors de Jadewski, as-tu encore des amis  Kiew?

- Je ne connais moi-mme personne, mais je rechercherai un ami de mon
dfunt pre, si tu le veux, le commissaire de police Bedrosseff.

- Relation importante, qui peut nous tre d'une grande utilit."

L'aptre s'enfona dans ses penses.

"As-tu encore quelque chose  me dire? demanda Dragomira au bout de
quelques instants.

- Non, tu sais tout. Va avec Dieu.

- Et quelle pnitence m'imposes-tu? Je veux partir pure pour ma
mission, le coeur et la conscience libres.

- Tu as raison; viens donc."

Il se leva et marcha devant elle  travers le corridor et la cour
sombre du chteau. Tous les deux entrrent dans la chapelle, dont les
murs portaient encore les traces d'anciennes peintures. De la vote,
soutenue par des piliers massifs, pendait une petite lampe qui jetait,
 travers l'obscurit, une lueur incertaine. En face de l'entre se
dressait un autel de pierre, de grandeur ordinaire, au-dessus duquel
tait suspendu le Sauveur crucifi avec sa couronne d'pines et ses
plaies sanglantes. Une ombre paisse tait rpandue sur la
mlancolique image; sur le visage seul tombait une mystrieuse clart.

"C'est ici que tu dois veiller dans ton coeur le repentir et
l'affliction, dit l'aptre, humilie-toi devant lui qui est notre
matre et notre juge  tous, et attends-moi."

Il disparut et Dragomira resta seule. Elle se jeta  genoux devant
l'autel et s'tendit ensuite sue les dalles du sol, les bras allongs
en croix, le visage contre terre. Elle resta longtemps ainsi et pria
en rpandant des larmes brlantes.

Par intervalles, dans le silence de la nuit, des plaintes douloureuses
comme celles des damns dans les enfers s'levaient en se mlant  un
chant de psaumes faible comme un murmure et d'une tristesse infinie.

Quand ces plaintes et ce chant qui la faisaient frissonner
s'interrompaient, elle entendait le grincement mlancolique de la
vieille girouette sur la tour et le cri du hibou dans la fort.

Enfin, des pas s'approchrent. Dragomira se redressa. Devant elle
tait l'aptre, une discipline  la main. Elle resta devant lui, 
genoux, humble et soumise comme la pnitente devant le matre.

Le Sauveur crucifi laissait tomber sur elle un regard de compassion,
et sur son front dchir par les pines et sur ses lvres  la douce
expression, il sembla que passait un mlancolique sourire.


V

LE FEU FOLLET

Il dirigea ses pas vers de fausses routes, suivant les images du
bonheur mensonger.  DANTE.


Ce fut une grande surprise  Koniatyn, lorsque le lendemain, dans
l'aprs-midi, une voiture entra dans la cour et que de cette voiture
descendirent Mme Maloutine et sa fille.

"Qu'est-ce que cela signifie? murmura Mme Jadewska; il y a des annes
qu'elles ne sont pas venues chez moi."

Elle s'enveloppa rapidement dans un chle de Turquie et se hta
d'aller saluer ses htes. Zsim, qui la suivait de prs, ne fut pas
mdiocrement tonn lorsque Dragomira lui tendit la main avec un
aimable sourire et lui fit un petit signe de tte familier. Que
s'tait-il pass? La belle jeune fille avait chang de peau comme un
serpent; le sombre costume de la nonne avait disparu. Elle portait une
robe blanche comme la neige, serre  la taille par une ceinture bleu
clair, et ses magnifiques cheveux blonds lui tombaient en longues
tresses sur le dos. Son regard tait gai, et sur ses lvres rouges
s'panouissait toute la joie innocente de la jeunesse.

"Faites donc dteler, chre amie, dit Mme Jadewska; on ne laisse pas
repartir tout de suite des htes si rares. Restez  souper avec nous,
je vous en prie."

Madame Maloutine regarda Dragomira, qui lui rpondit par un petit
signe. Elle accepta alors l'invitation et donna  son cocher les
ordres ncessaires.

Lorsqu'on eut pris le caf, Dragomira demanda au jeune officier de
venir au jardin avec elle; et quand ils eurent descendu les marches,
elle lui prit le bras et s'y appuya familirement .

"Qu'as-tu donc? demanda-t-il avec un ton d'aimable badinage, comme tu
es gracieuse aujourd'hui! Il y a quelque chose l-dessous.

- Dis-toi bien, mon ami, rpliqua Dragomira, que quand les femmes sont
aimables, c'est qu'elles ont toujours besoin de quelque chose.

- Alors, que veux-tu?

- Tu le sauras plus tard."

Ils passrent  travers les treilles et les corbeilles de fleurs. Les
papillons voltigeaient et les abeilles bourdonnaient. Ils allrent
s'asseoir auprs du petit bassin, sur le banc de bois. Dragomira avait
cueilli des reines-marguerites et des dahlias avec les dernires
roses. Elle en tressa une couronne qu'elle se mit sur la tte, et des
guirlandes dont elle entoura sa taille lance. Zsim l'admirait avec
une joie muette.

"Voil comme tu me plais, s'cria-t-elle en lui tendant les deux
mains, si tu tais toujours aussi gentil et aussi calme, je t'aimerais
beaucoup plus.

- C'est toujours le mme ordre: Ne m'aime pas.

- Oui, c'est cela, ne m'aime pas; aie seulement de l'affection pour
moi, continua-t-elle, reste mon ami. Je voudrais bien me confier 
toi, mais j'ai peur de ton ardeur imptueuse.

- Avoue-moi donc que tu en aimes un autre, et je ne me plaindrai plus.

- Je n'ai pas d'aveu de ce genre  te faire. Crois-moi, - elle le
regarda, et son regard sincre et loyal n'avait aucune
arrire-pense, - si je pouvais aimer un homme, je ne donnerais mon
coeur  personne qu' toi.

- Ce sont de belles paroles!

- Voici ma main, Zsim. Je te jure que je ne serai jamais la femme
d'un autre. Si je me marie, ce ne sera qu'avec toi. Es-tu satisfait?

- Oui.

- Mais je ne me marierai jamais.

- Exaltation de jeune fille!

- Tu peux essayer de m'amener  d'autres penses, dit-elle en
souriant, je te le permets, mais je suis, comme cette dame, qui est
l-bas... de pierre."

Elle dsignait la statue de la reine de Amazones qui, court-vtue, une
peau de bte sur les paules et la lance  la main, tait place dans
un bosquet, comme dans une niche.

"Et quel service puis-je te rendre?

- J'ai une prire  te faire.

- Pourquoi pas un ordre  me donner?

- Parce que je veux que tu sois mon ami et non mon esclave.

- Alors?

- Je dois partir aprs-demain pour Kiew; veux-tu m'accompagner?

- Tu parais avoir le dessein de me rendre aujourd'hui tout  fait
heureux.

- Alors, tu viendras avec moi?

- Certainement! Et combien de temps penses-tu rester l-bas?

- Peut-tre jusqu'au printemps.

- C'est ravissant!

- J'ai  mettre en ordre d'importantes affaires de famille, qui me
retiendront l-bas quelques mois au moins.

- As-tu un logement?

- Je demeurerai chez une vieille tante, qui a une petite maison. Je
serai bien garde; mais c'est justement  cause de cela que j'aurai
encore besoin de la protection d'un homme. Veux-tu tre mon
chevalier?

- Tu me le demandes? s'cria Zsim. Oh! comme tout  coup le monde me
parat beau! Comme l'avenir est riant! Je me rjouis comme un enfant
de ces intimes soires d'hiver passes avec toi devant la chemine.

- Tu seras content de moi, dit Dragomira, mais promets-moi de ne pas
troubler le repos de mon me.

- Je m'efforcerai d'tre aussi froid que toit.

- Je ne suis pas froide; et toi, tu ne dois pas tre froid, pas plus
que tu ne dois tre ardent. Une douce chaleur, voil la plus
agrable temprature."

Au souper, Dragomira leva son verre et but  Zsim!  l'avenir! Quand
vint le moment du dpart, Dragomira demanda sa jaquette de fourrure,
qui tait reste dans la calche; Zsim la lui apporta et l'aida 
s'en revtir. Puis il mit la mre et la fille en voiture et recommanda
au cocher d'tre bien prudent.

"Alors,  aprs-demain, dit Dragomira, dans l'aprs-midi; je viendrai
te prendre.

- Si tu veux."

Elle sortit encore une fois de la manche d'paisse fourrure parfume
sa petite main blanche et tide et la lui tendit; et quand il l'eut
serre avec tendresse, elle lui dit en souriant:

"Tu peux aussi la baiser, je ne m'y oppose pas."

Zsim la pressa contre ses lvres avec feu, mais elle lui chappa
soudain, et les roues se mirent en mouvement.

"Bonne nuit!"

Les chevaux noirs s'brourent, le long fouet claqua; tout partit
comme un oiseau qui s'envole.

Zsim consacra le lendemain  sa mre. Le soir, il fit ses
paquets. C'tait, encore une fois, la dernire nuit passe sous le
toit de ses parents, puis il fallait se sparer; mais, aujourd'hui,
son coeur n'tait pas trop oppress, un gracieux fantme flottait
devant lui et il le suivait volontiers. Au point du jour, il tait
veill. Il sortit dans le jardin. L,  la mme place o il s'tait
assis la veille avec Dragomira, il trouva sa mre, dont les yeux
taient rouges d'avoir pleur. Il s'assit  ct d'elle, et ils
demeurrent longtemps silencieux, la main dans la main, appuys l'un
contre l'autre.

"Promets-moi, Zsim...

- Quoi, ma mre?

- D'tre prudent avec Dragomira.

- Sans compter qu'elle ne veut pas entendre parler d'amour.

- C'est ce qu'on dit, et je veux bien le croire; mais une voix
intrieure, qui ne m'a jamais trompe, me dit aussi qu'elle vise un
but avec toi et que quelque danger te menace de sa part.

- S'il n'y a pas autre chose, dit Zsim, je te promets bien d'tre sur
les gardes."

Juste  deux heures de l'aprs-midi, Dragomira arrivait devant la
maison. Sa voiture de voyage tait remplie de malles, de cartons et de
petites botes. Elle descendit pour baiser la main de madame
Jadewska. Zsim prit encore une fois cong de sa mre, qui se
suspendait  son cou en pleurant amrement; puis ils montrent en
voiture, le cocher saisit les rnes, et le jeune et beau couple
s'lana dans le monde.

La route traversait de vastes plaines, longeait des chanes de
collines brises, des forts aux teintes bleutres, d'immenses
prairies couvertes de troupeaux de chevaux et de moutons, passait
devant des glises aux coupoles brillantes et des villages au gracieux
aspect. Pendant qu'ils se dirigeaient vers le Nord, des bandes
d'oiseaux de passage, des oies sauvages, des hirondelles, des cailles,
volaient vers le Sud. De temps en temps, une lgre brise apportait
les notes plaintives d'un chalumeau ou la douce mlodie d'un lied
populaire petit-russien.

Zsim parlait, et Dragomira l'coutait; il la servait, et elle
acceptait ses services avec calme; toutes ces prvenances rendaient le
voyage charmant.

Une seule fois elle lui adressa une question; elle tait relative au
comte Soltyk.

Zsim ne le connaissait pas; il avait seulement entendu parler de
lui. On l'avait dpeint, au Casino des officiers, comme une espce de
Monte-Cristo et d'Hamlet.

Le soir venait; dans le lointain resplendissaient les tours et les
couples dores de Kiew.

Le ciel, tout rouge, semblait enflamm, et la terre paraissait inonde
de feu: c'tait comme si l'on avait pass  travers une mer de
sang. Puis les flammes s'teignirent; les nuages se frangrent d'or du
ct du couchant; l'obscurit se rpandit, et la brume s'leva sur les
prairies. Le crpuscule tendit son pais voile sombre, la premire
toile apparut  l'Orient. Il faisait nuit; le cocher alluma ses
lanternes. Ils passrent par une fort touffue.

De temps en temps les arbres s'interrompaient. Dans les intervalles on
apercevait un pays marcageux avec de grands roseaux et des lys
blancs. Tout  coup, sur un des cts de la route, dans les buissons,
apparut une flamme longue et mince: elle s'inclinait et faisait des
mouvements tranges.

"Un feu follet," dit Zsim.

Dragomira posa son bras sur celui de son compagnon et le regarda bien
en face.

"C'est mon portrait, dit-elle, moi aussi je suis un feu follet; ne me
suis pas; et surtout si je te fais signe. Tu pourrais tomber dans un
marais et te noyer.

- Tu tiens d'tranges discours. Es-tu donc une de ces sirnes qui nous
entranent  la mort?

- Il y a aussi des cratures saintes qui tuent."

Ils arrivrent tard  Kiew. La nuit couvrait dj les hauteurs et les
plaines, les rues et les maisons de la ville taient resplendissantes
de lumires.

Le cocher tourna du ct de Podal, ce quartier qui s'avance au bord du
Dnieper et qui est situ sur la pente de ces hauteurs o s'lve la
vieille ville proprement dite. La voiture passa par un certain nombre
de rues dont les magasins taient brillamment illumins et les
trottoirs remplis d'une foule anime. Elle entra dans une rue
silencieuse, sombre et troite, et ensuite dans une ruelle  peine
claire par une lanterne  la lueur douteuse. Le cocher arrta devant
une maison de mince apparence, qui n'avait qu'un tage. Les fentres
taient hermtiquement fermes, la muraille revtue d'un enduit de
couleur sombre; le tout avait un aspect lugubre.

Les deux jeunes gens descendirent, et Zsim sonna. Il se passa un
certain temps avant qu'une faible lumire se montrt au premier; puis
on ouvrit une fentre, une vieille femme regarda dehors et se
retira. On entendit alors des pas lourds, la porte s'ouvrit, et un
petit serviteur maigre avec une chevelure et une barbe blanches sortit
de la maison, une lanterne  la main. Il plia le genou devant
Dragomira et baisa le bord de sa robe, puis il se mit  dcharger les
bagages.

"Pour aujourd'hui, je te dis adieu, dit Dragomira en s'adressant 
Zsim, je suis fatigue et je dsire tre seule. Le cocher te conduira
chez toi. Demain matin, je t'attends pour le th." Elle lui tendit une
main qu'il baisa respectueusement. Puis il remonta sans la voiture et
partit, pendant que Dragomira, conduite par le petit vieux, montait
l'escalier.

En haut, elle trouva une vieille dame simplement habille. Elle avait
un visage rose, presque jeune, des yeux bleus malins et des cheveux
blancs qui sortaient en abondance d'un bonnet de couleur sombre. Elle
s'inclina profondment devant Dragomira et lui baisa humblement le
coude.

"Cirilla?

- Pour vous servir, ma jeune matresse.

- Tu es au courant de tout?

- Oui.

- Pour le monde, tu es dsormais ma tante.

- A vos ordres, et pour tout le reste votre esclave."

Elle conduisit Dragomira  travers plusieurs salles meubles avec un
luxe srieux, jusqu' une petite chambre o se trouvait un lit 
baldaquin.

"C'est ici que vous reposerez, matresse.

- Bien."

Cirilla aida Dragomira  changer de vtements, et celle-ci, bien 
l'aise dans une casaque de fourrure, vint s'asseoir  la table de
th. Cirilla, debout devant elle et les mains croises sur la
poitrine, ne pouvait se rassasier de la regarder.

"Que vous tes belle! disait-elle en soupirant, et si jeune!"

Puis elle partit en secouant tristement la tte. Dragomira ferma la
porte au verrou, prit les papiers que l'aptre lui avait remis, brisa
le cachet et les lut. Quand elle eut fini, elle les jeta un  un dans
la chemine et ne les quitta pas du regard, jusqu' ce que les flammes
eussent tout dvor.


VI

LA VESTALE

La nature, c'est le pch.  FAUST (2e partie).


Dragomira se leva le lendemain de bonne heure et crivit d'abord une
lettre  sa mre, puis un billet de deux lignes au commissaire de
police Bedrosseff, l'ami de son pre. Cela fait, elle sonna; Cirilla
apparut, lui baisa la main et apporta le djeuner. Quelques minutes
plus tard arriva aussi le vieux serviteur qui avait dcharg les
bagages. Il avait une livre. Ses yeux russ erraient sans cesse tout
autour de la chambre.

"Comment te nommes-tu?

- Barichar, pour vous servir.

- Occupe-toi de faire parvenir cette lettre au commissaire de police,
dit Dragomira en lui tendant le billet parfum.

- Ce sera fait, matresse."

Barichar se glissa vers la porte, sans faire de bruit, le dos un peu
vot comme un chat.

"Je dois encore vous faire observer, dit-il en s'arrtant, que pour
tout le monde je suis sourd et muet, ma noble demoiselle."

Dragomira lui rpondit par un signe de tte. Quand Barichar se fut
loign, elle prit son caf, et s'habilla ensuite avec l'aide de
Cirilla.

"Tu m'accompagneras, dit-elle, debout devant la glace.

- Ds que vous le dsirerez.

- As-tu les vtements ncessaires pour avoir l'air d'tre ma tante?

- Tout a t prvu."

Quelques minutes plus tard, les deux femmes quittaient la
maison. Cirilla conduisait, et Dragomira faisait bien attention 
tout, afin de s'orienter le plus tt possible dans cette ville qui lui
tait inconnue.

"O est le cabaret rouge? demanda Dragomira  voix basse.

- Je vais vous faire passer devant; nous y sommes dans un instant,"
rpondit la vieille.

Cirilla tourne dans une rue sombre, sale, peuple surtout de juifs, et
se dirigea du ct du Dnieper. C'est l qu'tait le cabaret. On ne
voyait que son toit rouge et bas derrire un mur lev, dans lequel
tait pratique une porte de couleur noirtre. Cirilla fit un signe 
Dragomira. Celle-ci nota soigneusement dans sa mmoire l'endroit et
tous ses alentours, puis elle continua sa route pour gagner le vieux
Kiew, bti sur la hauteur. L, elle se fit indiquer un lgant magasin
d'objets d'art, examina ce qui tait en montre, et ordonna d'entrer 
la vieille qui ressortit bientt avec une grande enveloppe contenant
une photographie.

Aprs une courte excursion dans les rues les plus animes, Dragomira
revint  la maison avec sa compagne. Elle ta son manteau et son
chapeau, s'installa dans un coin du sopha et tira la photographie de
l'enveloppe.

Elle reprsentait le comte Soltyk.

Dragomira considra l'image avec attention. Elle tudiait l'homme qui
tait l'objet de sa mission, comme un agent de police tudie le
portrait du malfaiteur qu'il est charg de poursuivre.

Le comte, vtu d'une robe de chambre de fourrure, tait assis dans un
fauteuil et tenait  la main une longue pipe turque. C'tait certes un
bel homme, sduisant et intressant. Sur son visage de marbre se
lisait une grande nergie; dans ses yeux brillaient l'esprit et la
passion.

L'image tait sur la table, lorsque Bedrosseff apparut. C'tait un
petit homme vif, approchant de la quarantaine, avec des cheveux
clairsems, une petite moustache blonde, un front large, des pommettes
accentues et un nez tuberculeux. Il baisa la main de Dragomira, la
conduisit  la fentre pour mieux la voir, et entra dans une
vritables extase.

"Non, s'cria-t-il, ce n'est pas possible... Etes-vous devenue grande et
belle! Je peux  peine croire que ce soit la mignonne petite Mira que
je faisais autrefois sauter sur mes genoux, qui me prenait pour son
cheval et m'attelait  sa petite voiture de bois. Que je suis donc
charm de vous voir ici!

- C'est bien plutt  moi d'tre heureuse de trouver ici un si bon, un
si ancien ami, reprit Dragomira en souriant.

- J'accepte "l'ami", s'cria Bedrosseff avec son rire bruyant et
jovial, mais je me dfends trs humblement de "l'ancien". Suis-je
donc dj gris ou dlabr? On peut, ce me semble, m'appeler un homme
 la fleur de l'ge.

- Sans doute, sans doute.

- Oui, mademoiselle, sur ce point-l je ne fais pas de concessions;
comme ami de monsieur votre pre, je rclame le droit de vous
protger de toute faon; mais je ne consacre mes services  la belle
Dragomira qu' la condition de pouvoir aussi lui faire un peu la
cour.

- Je vous prends au mot, dit Dragomira en lui saisissant les mains, et
je vous dclare mon cavalier."

Bedrosseff s'inclina.

"J'espre que vous serez satisfaite de moi, et maintenant j'attends
vos ordres.

- Avant tout, asseyez-vous et bavardons."

Elle l'attira prs d'elle sur le sopha; et Bedrosseff s'empara de ses
mains qu'il ne lcha plus.

"Vraiment, je vous envie, dit Dragomira.

- Et pourquoi donc?

- Parce que dans votre position vous possdez quelque chose qui nous
est malheureusement inaccessible  nous autres enfants des hommes.

- Et c'est?...

- Une bonne part de l'omniscience.

- Bah! notre connaissance des hommes et des choses ne s'tend pas si
loin que cela; d'ordinaire la chance nous aide, et notre meilleur
alli est le hasard.

- Mais vous savez bien que les filles d'Eve sont curieuses!... Et
vous, que d'vnements cachs, que de secrets vous sont dvoils!
Que de coeurs dont vous deveniez les nigmes! Vous tendez vos filets
de rue  rue, de maison  maison, comme la toile d'une araigne
gigantesque.

- C'est vrai jusqu' un certain point.

- Ah! que je serais heureuse de pouvoir un peu pntrer dans ces
mystres?

- Pourquoi pas? Cela peut se faire. De temps en temps, la police s'est
servie d'allis; et les femmes ont, je peux bien le dire, un talent
suprieur pour exercer nos fonctions. Leur instinct, leurs
pressentiments font souvent plus que toute la logique et tous les
calculs du monde.

- Alors prenez-moi comme agent.

- Avec plaisir, s'cria Bedrosseff en riant, et il lui baisa de
nouveau la main.

- Aujourd'hui, j'aimerais bien, pour ma part, mettre un peu votre
omniscience  contribution?

- Ordonnez."

Dragomira tint en l'air le portrait de Soltyk.

"Qui est-ce?

- Le comte Soltyk, dit Bedrosseff immdiatement. Comment avez-vous sa
photographie? Le connaissez-vous?

- Non, je me promenais dans la ville, et je l'ai achete parce qu'elle
m'a plu.

- Vous n'tes pas la premire jeune dame qui se laisse blouir par ce
sultan, continua le commissaire de police; mais je vous en prie,
restez-en  cet enthousiasme pour son image et gardez-vous bien de
faire la connaissance de l'homme.

- Je ne m'enthousiasme pas pour le comte, je m'intresse seulement 
lui.

- Cela mme est dangereux. Soltyk est une nature  la Nron, un
despote, un don Juan, un tre anim du plus brutal gosme, sans
coeur, sans gard pour rien ni personne, sans piti.

- Vous nous donnez l une tonnante mesure de sa moralit.

- Je lui ai dj arrach plus d'une victime, et j'ai l'oeil sur
lui. Vous ne devez pas faire sa connaissance, ce serait votre perte.

- Oh! j'ai beaucoup de sang-froid; il ne me prendra pas dans ses
filets.

- Alors vous seriez la premire femme qui lui aurait rsist."

Dragomira dna avec Bedrosseff dans un des premiers htels; elle
jugeait bon de se faire voir avec lui. Aprs le dner il prit une
voiture et lui fit voir la ville. Quand il commena  faire sombre,
Dragomira tait rentre  la maison, et elle attendait Zsim qui ne
tarda pas  venir. Cirilla joua le rle de la tante et prpara le th,
quand Zsim lui eut t prsent. Le samovar chantait en bouillonnant,
les jeunes gens taient assis devant la chemine et
causaient. Dragomira tait gaie et naturelle comme elle ne l'avait
jamais t. Zsim lui en fit la remarque.

"Tout le mrite t'en revient, dit-elle, ds que tu es raisonnable, je
me sens rassure, et la bonne humeur revient d'elle-mme.

- C'est donc draisonnable de t'aimer?

- Oui, c'est mme plus que cela.

- C'est dangereux?"

Elle fit signe que oui, de la tte.

"Je ne peux pas tout t'expliquer, mais mon amour ne t'apporterait
aucun bonheur, pas du moins dans le sens o tu l'entends.

- Tu veux donc finir ta vie comme une vestale?"

Dragomira sourit tristement.

"J'ai dit adieu  tout ce qui fait soupirer le coeur d'une jeune fille,
et je crois que j'ai eu raison. La terre me semble une valle de
douleurs, la vie un voyage malheureux et lamentable  travers cette
valle, la nature une grande sductrice qui attire nos mes  elle
pour les perdre. Le dmon, qui jadis, sous la forme du serpent, tenta
les premiers hommes dans le paradis, chante maintenant son chant de
sirne dans le murmure des bois verdoyants, dans le chuchotement des
flots argents, dans la musique flatteuse du zphyr et les plaintes
mlodieuses du rossignol. Il nous gouverne nous-mmes sans que nous en
ayons conscience; il cherche  nous persuader par la grce des paroles
humaines;  nous troubler par les caresses des lvres en fleur de la
femme, par le regard loyal de l'ami, par le regard anglique des yeux
de l'enfant. Partout les piges sont tendus; nous sommes envelopps de
filets, et c'est  peine si nous pressentons o commence le pch.

- Alors, selon toi, il vaut mieux renoncer  tout ce qui fait
l'ornement de la vie?

- Oui.

- C'est bien triste.

- Je me sens calme et satisfaite ainsi. Voil pourquoi je veux bien
t'aimer si tu consens  tre mon ami, mon frre; mais jamais un
homme ne m'entranera avec lui dans le tourbillon de ce monde
coupable."

En ce moment on sonna  la porte de la rue; peu aprs on frappa
doucement  la porte de la chambre. Cirilla se leva et sortit. Elle
trouva dans le corridor une femme habille de drap gris. La faible
lueur de la lampe, accroche au mur, lui permit de distinguer un
visage rond, plein, aux traits accentus, et deux yeux noirs o
brillait tout l'clat fascinateur des regards orientaux. Les deux
femmes se parlrent  voix basse quelques instants, puis l'trangre
partit et Cirilla rentra dans la chambre.

Zsim se leva un moment pour allumer sa cigarette  la lampe. La
vieille murmura alors  l'oreille de Dragomira:

"C'tait la juive, la propritaire du cabaret rouge.

- Que voulait-elle?

- Elle a fait une capture et voulait savoir si elle peut compter sur
vous, dit Cirilla mystrieusement.

- Pourquoi ne le fait-elle pas elle-mme?

- Le courage lui manque.

- Alors je prendrai la chose sur moi.

- Dieu vous en rcompensera, matresse.

- Et quand aura-t-on besoin de moi?

- Nous le saurons quand il sera temps."


VII

ANITTA

Le premier regard attache les mes parentes avec des liens de diamant.
SHAKESPEARE.


Zsim n'avait t jusqu'alors occup que de Dragomira. Il se souvint
tout  coup d'une lettre que sa mre lui avait confie pour Mme
Oginska, une de ses amies de jeunesse, qui demeurait  Kiew. La
famille Oginski tait une des plus anciennes et des plus considrables
de la noblesse du pays; elle tait riche, cultive, aimable et
irrprochable  tous gards.

Zsim se rendit au petit palais bti dans le vieux Kiew, donna sa
carte au laquais et fut immdiatement introduit dans un magnifique
salon orn de tableaux anciens, de tapisseries des Gobelins et
d'armes. M. Oginski vint au devant de lui. C'tait un homme de taille
moyenne, d'environ cinquante ans, le type incontestable du magnat
polonais, lanc, un peu brun, vif et affable.

Quand ces messieurs eurent allum un cigare et caus quelque temps,
Mme Oginska vint les retrouver. C'tait une petite dame, trs
corpulente, de quarante ans, qui soupirait sans interruption; on ne
savait pas trop si c'tait  propos de la dpravation du monde moderne
et de l'embonpoint  la Rubens qui la fatiguait. Zsim lui prsenta sa
lettre. Mme Oginska la lut avec une certaine motion et lui adressa
ensuite quelques questions sur sa mre et sur lui-mme.

"Cela se trouve bien que vous soyez venu juste en ce moment, dit Mme
Oginska; notre fille Anitta arrive de sa pension de Varsovie. J'espre
que vous serez bons amis: votre mre et moi nous n'tions qu'un coeur
et qu'une me."

Zsim s'inclina sans dire un mot. La perspective de jouer le rle de
grande poupe vivante pour une jeune fille qui venait  peine de
quitter ses souliers d'enfant, ne lui inspira dans le premier moment
qu'un trs mdiocre enthousiasme. Il ne devant pas tarder  changer
compltement d'avis.

La porte qui donnait sur le jardin s'ouvrir tout  coup, et une petite
brunette potele, en robe rose, un volant dans une main, une raquette
dans l'autre, entra lgre comme un oiseau, jeta un regard rapide et
interrogateur sur le jeune officier, et s'en alla quelque peu
interdite derrire la chaise de sa mre.

"Ma fille Anitta, dit Mme Oginska, et le fils de ma chre Jadewska,
Zsim Jadewski. J'espre que vous vous entendrez et que vous vous
aimerez un peu."

Anitta fit une rvrence et tendit la main  Zsim, qui la porta
respectueusement  ses lvres. La jeune fille resta alors debout
devant lui, rougissante et le regard fix  terre. Zsim, charm, la
dvorait des yeux. C'tait la plus ravissante crature qu'il et
rencontre jusqu' ce jour. Sa jolie taille, ses formes  peine
panouies, son cou blanc et lanc, son visage rond et frais, sa
petite bouche rouge et mutine, son dlicieux petit nez retrouss, ses
cheveux noirs allant et venant sur son dos en deux paisses nattes,
ses yeux noirs  la fois espigles et bons, tout dans sa personne
respirait la grce et le charme irrsistible de la jeune fille qui est
presque encore une enfant.

Et quand elle leva sur lui ses aimables yeux noirs, il fut dcid dans
le livre du destin que ces deux jeunes coeurs tendres et purs
s'appartiendraient l'un  l'autre  tout jamais.

"Venez donc avec moi dans le jardin, dit-elle, - sa voix rsonnait
comme une joyeuse chanson d'alouette - je veux vous montrer mes
fleurs, mes pigeons et mes chats, et mon Kutzig. Tu permets, maman?

- Certainement; amusez-vous, mes grands enfants; les dceptions, la
tristesse, la douleur, viennent bien assez tt."

Anitta passa devant, et Zsim descendit les marches derrire elle. Au
bas de l'escalier elle lui prit navement le bras.

"Jusqu' prsent, dit-elle avec le plus ingnu sourire, j'ai toujours
eu peur des officiers, mais vous, vous ne me faites pas peur du tout.

- C'est qu'aussi vous n'avez rien  craindre, mademoiselle; avec un
seul de vos regards, vous feriez tomber toute une arme  vos pieds.

- Ne me dfiez pas, sinon je commence toute de suite la bataille."

Ils se dirigrent, en passant par des parterres de fleurs artistement
dessins, vers les btiments de derrire o se trouvaient l'curie et
le grenier  foin. A une place bien dgage s'levait le colombier. Un
couple de beaux pigeons blancs y taient perchs, tout brillants dans
la lumire du soleil et roucoulant amoureusement. Quand ils virent
approcher leur jeune matresse, ce fut comme s'ils avaient donn un
ordre  tous les autres. De toutes parts arrivrent soudain des
pigeons blancs qui se posrent sur les paules et les mains d'Anitta
et voltigrent  ses pieds. Elle alla promptement chercher une petite
corbeille remplie de graines et les jeta  pleines mains au milieu de
la bande qui roucoulait et battait des ailes.

"Maintenant, nous allons faire visite  Mitzka et  sa famille,
dit-elle en souriant, mais pour cela il faut monter dans le grenier 
foin. Passez devant et tendez-moi la main."

Zsim dboucla aussitt son pe et l'appuya contre le mur, puis monta
 l'chelle. Anita le suivait, sa petite main flexible tenant
solidement la main du jeune homme. Une fois arrivs en haut, ils
furent reus par Mitzka, une grande chatte tachete qui dressait la
queue et miaulait de la faon la plus tendre.

Elle leur prsenta ses petits; ils taient sept qui accoururent en
bondissant hors de leur foin.

Anitta prit un des petits chats sur son bras, le baisa et le caressa
doucement de la main.

"Comme ils sont mignons et aimables! C'est moi qui leur apporte tous
les jours  manger, et ils me connaissent maintenant. Ds qu'ils
entendent le froufrou de ma robe, ils arrivent."

Quand ils furent descendus, Anitta prit tout  coup l'pe de Zsim et
s'cria, en lanant au jeune homme un regard malicieux:

"Vous tes mon prisonnier!"

Puis elle s'enfuit,  travers les bosquets, dans les fourrs du parc.

"Prenez-moi, dit-elle, ou vous n'aurez jamais plus votre pe."

Zsim la poursuivit, et ce fut une joyeuse et charmante chasse 
travers les broussailles et les branches, autour des vieux arbres
moussus, par-dessus les plates-bandes et les gazons, jusqu' ce que la
robe d'Anitta s'accrocht aux pines d'un rosier.

Le jeune officier la rejoignit alors d'un bond et entoura d'un bras
victorieux sa taille lgante.

Elle riait de tout son coeur, et, dans cet instant d'abandon, elle
semblait encore plus jolie et plus sduisante, car en elle tout tait
noble et distingu; et, plus elle se laissait aller, plus se
rvlaient les charmes de son adorable nature.

Elle s'assit sur le banc le plus rapproch, et c'tait un dlicieux
spectacle que de la voir reprendre haleine; ses petites mains tenaient
toujours l'pe bien serre et ses yeux d'enfant souriaient gaiement 
Zsim.

"Vous ne m'auriez pas attrape, dit-elle enfin, sans ce vilain
rosier."

Il y avait  ct une petite prairie, dore par les rayons du soleil,
dans laquelle paissait un poney noir.

"Voil mon Kutzig, dit la jeune fille. Papa me l'a achet  des
cuyers de cirque, parce que je l'avais pris en affection; il me suit
comme un petit chien, et il sait faire de tours de toute espce."

Elle poussa un cri, et le joli animal vint en effet immdiatement
devant elle et lui flaira amicalement la main.

"Attends, mon ami, il faut montrer tes talents, dit Anitta en lui
tapant sur le cou et en cueillant une baguette. Viens!"

Elle se dirigea vers la haie la plus proche et se mit  animer le
petit cheval.

"En avant! montre ce que tu sais, hopp!"

Le poney obit avec un vritable plaisir et sauta  plusieurs reprises
par-dessus la haie. Puis Anitta lui jeta son mouchoir qu'il rapporta
exactement, enfin elle le fit s'agenouiller au commandement devant
elle. Elle lui donna comme rcompense deux morceaux de sucre de sa
jolie main.

"Il est bien dress, dit Zsim en souriant, mais il n'y a pas grand
mrite  obir  une si charmante matresse; qui donc n'aimerait pas 
se mettre sous ses ordres?

- Pas de compliments, sinon je vous punis.

- Je vous en prie!

- C'est bon, je vous prends au mot, s'cria Anitta avec un petit ton
dlicieusement hautain, nous allons voir si vous tes aussi docile
que mon Kutzig, et si vous obissez aussi bien.

- J'attends votre commandement.

- Allons, en avant! sautez!"

Zsim prit son lan, et d'un bond souple et gracieux franchit la haie.

"Encore, hopp!"

Nouveau bond, nouveau succs. Anitta riait et battait des mains avec
une joie d'enfant.

"Maintenant, le mouchoir. Apporte!"

Zsim l'apporta.

"Et maintenant..."

Anitta s'arrta et rougit.

"J'attends le commandement.

- Eh bien!  genoux!"

Il obit avec plaisir.

"Mais maintenant, je demande aussi du sucre".

Le rire enchanteur de la jeune fille retentit de nouveau dans le
jardin silencieux, et sa jolie voix au timbre argentin trouva un cho
mlodieux dans les cimes des arbres d'o lui rpondirent les pinsons
et les msanges.

"Voil! dit Anitta;"

Et elle poussa avec ses doigts roses un morceau de sucre dans la
bouche de Zsim. Elle releva alors le jeune homme qui tait toujours 
genoux devant elle, et lui demanda s'il tait fch.

"Pourquoi donc?

- Je suis si mal leve! Mais vous verrez bientt que je n'ai pas de
mauvaises intentions et que, malgr tous les tours que je vous joue,
je suis bonne au fond.

- Est-ce vrai aussi?

- Sans doute; pourquoi ne le serait-ce pas?"

Il avait pris sa main et la baisait. Elle la lui retira enfin et lui
tendit son pe.

"Maintenant, allez-vous-en, Zsim, j'ai aujourd'hui une leon de
piano. Mais revenez bientt dans l'aprs-midi; s'il fait beau, pour
qu'on puisse jouer dans le jardin. Demain, peut-tre.

- Je reviendrai, je suis heureux que vous me le permettiez."

Ce jour-l, dans l'aprs-midi, Oginski reut une autre visite, tout
aussi inattendue, celle du pre jsuite Glinski.

C'tait un de ces prtres polonais qui runissent dans une seule
personne l'homme du monde distingu, l'ardent patriote et le zl
serviteur de l'Eglise. Il jouissait d'une grande considration comme
prdicateur et comme ancien prcepteur du comte Soltyk. C'tait en
effet le seul homme qui et quelque influence sur le comte, et il
jouait le rle d'une sorte d'intendant chez ce puissant et riche
magnat.

Son extrieur tait beaucoup plus d'un diplomate que d'un
thologien. Sa taille bien prise, pas trop grande, sa belle tte, son
visage distingu, encadr de cheveux bruns, ses yeux calmes et
intelligents, qui vous pntraient jusqu'au fond de l'me, ses
manires lgantes, son langage choisi, tout en lui indiquait qu'il se
sentait plus chez lui sur le parquet glissant et silencieux des palais
que sur les dalles retentissantes des glises, et qu'il s'entendait
mieux  faire le confident et le conseiller dans un boudoir que dans
son confessionnal vermoulu.

"Je vous croyais encore  Chomtschin, dit Oginski au jsuite qui
entrait.

- Nous sommes revenus hier, rpondit le P. Glinski, le comte
commenait  s'ennuyer; c'est alors le moment de lever le camp.

- Saviez-vous, mon trs rvrend pre, qu'Anitta est de retour.

- En vrit? La chre enfant! Ce doit tre  prsent une grande jeune
fille? O est-elle cache? Puis-je la voir?

- Elle est dans le jardin avec ses amies; je vais la faire appeler.

- Non, non, je veux aller moi-mme la chercher."

Le jsuite prit sans tarder son chapeau aux larges bords retrousss et
descendit en hte l'escalier de pierre qui conduisait au jardin. Il
trouva Anitta et une demi-douzaine d'autres jeunes filles, toutes
fraches, jolies et de joyeuse humeur, qui jouaient au volant sur la
prairie.

Ds qu'Anitta le reconnut, elle courut  lui et lui sauta au cou.

"A quoi pensez-vous, mademoiselle? vous n'tes plus une enfant, lui
dit le jsuite un peu embarrass, pendant que son oeil expriment
examinait cette charmante personne avec une vritable satisfaction.

- Enfant ou non, s'cria Anitta, je vous aime toujours bien, pre
Glinski, et il n'y a pas  dire, vous allez jouer avec nous 
colin-maillard.

- Je... Mais cela ne va pas ...

- Vous allez voir comme cela ira bien;"

La troupe ptulante entoura le pre jsuite malgr sa rsistance. Une
des jeunes dames s'empara de son chapeau, une autre de sa canne, une
troisime donna son mouchoir, une quatrime se plaa devant lui, pour
bien s'assurer qu'il ne pouvait pas y voir, et Anitta lui banda les
yeux. Le Pre tait au milieu de la prairie, et toutes ces jolies
filles sautaient autour de lui et l'agaaient en poussant des clats
de rire foltres. Plus il mettait d'ardeur  en saisir une, plus la
gaiet augmentait. Enfin, au lieu d'Anitta qu'il croyait attraper, il
serra dans bras... qui? le poney! On le fora  monter dessus, et il fut
promen en triomphe  travers le jardin par les jeunes filles qui
l'escortaient en poussant des cris de jubilation.


VIII

LE CABARET ROUGE

Le jour du jugement est proche.  KRASINSKI.


Dragomira tait dj veille depuis longtemps, quand Cirilla entra
dans la chambre sur la pointe des pieds. Sa chevelure parse autour de
sa tte et de ses paules semblait une crinire d'or ondoyante; elle
tait tendue au milieu des blancs oreillers, et elle se souleva sur
son bras gauche lorsqu'elle aperut la vieille.

"Je ne sais pas, dit-elle, je suis fatigue aujourd'hui; ce que je
voudrais par-dessus tout, ce serait de rester couche et de rver.

- Rien ne vous en empche pour le moment, ma belle matresse, rpondit
Cirilla, seulement il s'agira plus tard d'tre dispos et d'avoir bon
courage... C'est la juive qui tait l.

- Que voulait-elle?

- On a besoin de vous aujourd'hui au cabaret rouge.

- Ce soir?

- Oui, ce soir,  dix heures.

- C'est bien."

Dragomira continua de rver. A midi, Zsim vint et ne fut pas
reu. Aprs le dner, Dragomira sortit avec Cirilla.

Elle alla examiner de nouveau la situation du cabaret mystrieux, et
se fit ensuite montrer la maison du marchand Sergitsch,  qui la
vieille porta un billet de sa matresse.

Barichar vint un peu aprs, avec une grande valise qu'il remit au
marchand.

Le soir, Dragomira sortit de chez elle, soigneusement enveloppe et
voile, et se rendit chez Sergitsch. Elle trouva tout ferm. Pourtant,
ds qu'elle sonna, un jeune garon vit lui ouvrir la porte et la
conduisit silencieusement au premier tage, dans une petite chambre de
derrire, dont les fentres taient bouches avec d'pais volets de
bois. Sergitsch tait l et l'attendait. Il reut Dragomira d'un air
de soumission, la pria de s'asseoir sur le divan et resta lui-mme
respectueusement debout devant elle.

"Vous savez de quoi il s'agit? dit Dragomira.

- Je suis au courant de tout et j'attends vos ordres. Je vous prie de
me considrer comme votre serviteur, ma noble demoiselle.

- Peut-on concevoir quelque soupon, si l'on me voit venir dans votre
maison ou en sortir?

- Pas le moins du monde, rpondit Sergitsch, je suis le prsident de
la confrrie du Coeur de Jsus. Il vient beaucoup de monde chez moi,
surtout des femmes.

- Mes affaires sont-elles ici?

- Oui, certainement."

Il apporta la valise.

"Alors, je vous prie de me laisser seule."

Quand Dragomira quitta la maison du marchand, un quart d'heure plus
tard, comme un papillon qui a secou la poussire diapre de ses
ailes, elle avait dpouill tout son extrieur fminin et s'tait
transforme en un beau jeune homme lanc. Elle avait des bottes
noires  talons hauts, dans lesquelles entrait un large pantalon de
drap bleu fonc,  plis pais et bouffants. Sa longue redingote,
ajuste, de mme toffe,  brandebourgs noirs, tait borde et double
de fourrure brun-fonc. Les cheveux blonds taient habilement ramasss
sous un bonnet rond galement de fourrure brune. Elle avait sur les
paules un long manteau de couleur sombre. Elle avait pris un poignard
et un revolver qu'elle avait charg avant de partir.

Elle trouva la rue devant le cabaret vide et peu claire. La porte
qui se trouvait dans le mur s'ouvrir ds qu'elle la poussa.

Elle traversa la cour, et arrive devant le seuil de la maison, fit
entendre le signal convenu, un bref coup de sifflet. Aussitt la
cabaretire Bassi Rachelles sortit furtivement et s'approcha de
Dragomira, un doigt sur la lvre suprieure.

"Il est l, dit-elle tout bas.

- Le sieur Pikturno.

- Oui, dsirez-vous lui parler?

- C'est mon devoir de faire un essai avant de le sacrifier.

- Entrez donc, reprit Bassi, mais cela n'aboutira  rien. Il faut le
mener  la boucherie comme un boeuf, et c'est mon affaire plus que la
vtre. Il est tellement amourach de moi que je peux tenter avec lui
tout ce que je veux."

Aprs d'tre entendue avec Dragomira, elle rentra dans la maison en se
glissant, et la belle jeune fille s'approcha de la fentre pour
regarder dans l'intrieur qui tait clair.

C'tait une grande salle, aux murailles noircies. C et l taient
suspendues quelques gravures. Le comptoir barrait la porte qui
conduisait dans la chambre d'habitation. Des deux cts taient des
tables et des bancs. Dans un coin, prs du pole, tait assis un jeune
homme d'une vingtaine d'annes, qui avait l'air de sommeiller. C'tait
Juri, comme l'avait fit la Juive, un des membres de leur association,
et certes, un des plus farouches et des plus dtermins. Devant le
comptoir, dans un vieux fauteuil dont l'toupe s'chappait de tous les
cts, tait tendu un jeune homme de haute taille, solidement
conform. Sur son visage rond et encadr de cheveux noirs boucls se
lisait une certaine timidit et une indiffrence apathique. Ses yeux
ronds et noirs regardaient fixement la belle juive aux formes
opulentes, qui tait assise auprs de lui, sur le bras du fauteuil, et
lui abandonnait avec un astucieux sourire ses mains blanches et
charnues.

C'tait Wlastimil Pikturno, fils d'un riche propritaire polonais, et
tudiant  l'Universit de Kiew.

Dragomira entra sans se presser dans la maison, puis dans la salle de
dbit. Bassi quitta Pikturno et vint avec empressement  sa rencontre.

"Bonsoir, mon cher monsieur, dit-elle  voix haute, que faut-il vous
servir? Une bouteille de vin ou un cognac?

- Oui, un cognac," rpondit Dragomira.

Et elle s'assit  la table la plus proche. Quand Bassi eut apport le
cognac, Pikturno lui fit signe de venir prs de lui.

"Qui est-ce? demanda-t-il.

- Je le voix pour la premire fois.

- Tu mens? C'est un nouvel adorateur.

- Quelle absurdit!

- Comment s'appelle-t-il?

- Est-ce que je sais? Demandez-le-lui  lui-mme.

- Vous faites probablement aussi vos tudes  Kiew, monsieur, dit
Pikturno en allongeant ses membres de gant.

- Non, je ne suis ici qu'en passant.

- Vous allez sans doute  Odessa.

- Oui,  Odessa."

Il y eut un moment de silence. La juive faisait semblant de s'occuper
de son comptoir et elle quitta la salle en emportant des verres et des
bouteilles vides.

"Une femme superbe!

- La juive?

- Oui.

- Je suis compltement indiffrent  l'gard des femmes, dit
Dragomira, elles m'ennuient.

- Ah! oui, vous tes un homme de la nouvelle cole. La femme n'est
plus pour nous un sphinx qui nous propose des nigmes mortelles,
mais un animal d'une organisation plus basse que la ntre.

- Prenez garde, il y a aussi des btes froces qui nous dchirent tout
aussi joliment que le sphinx.

- Possible, mais quand on est jeune, on ne s'inquite pas beaucoup des
consquences terribles que peuvent avoir nos passions; on vit, on
jouit, on tue le temps.

- Si cela valait seulement la peine de vivre!

- Trentowski! * [* Le Schopenhauer polonais.]

- Je ne l'ai jamais lu.

- Pourquoi donc mprisez-vous la vie, vous,  votre ge?

- Parce que j'en ai reconnu l'inanit, rpondit Dragomira. Est-ce
autre chose qu'un plerinage? Ne sommes-nos pas ici-bas comme dans
un Purgatoire? Nommez-moi une jouissance, une joie, si petite
qu'elle soit, qu'il ne faille pas acheter au prix de la sueur, des
larmes, du sang des autres? Partout, dans la nature, je ne vois que
vol, brigandage, esclavage, assassinat, et voil pourquoi j'ai
horreur d'elle et de ses dons. Nous n'avons qu'une sagesse et elle
s'appelle renoncement.

- Bah! vous devriez vous faire moine! s'cria Pikturno avec un gros
rire; vous avez du talent, mais ce n'est pas ici l'endroit pour
faire des sermons. H! Bassi! une bouteille de vin! Quant  moi,
vous ne me convertirez pas."

La juive apporta la bouteille, la dboucha et versa.

"Encore un verre pour monsieur. Puis-je vous offrir?...

- J'accepte, si vous acceptez  votre tour.

- Convenu!"

Dragomira trinqua avec Pikturno.

"Vous tes peut-tre bien tudiant en mdecine, avec vos ides
atrabilaires sur la vie?" dit Pikturno.

Et il alluma un cigare.

"Non... philosophe.

- Un Socrate imberbe! il faut aussi, ce me semble, possder une
Xantippe pour devenir un vrai sage.

- Ne raillez pas, dit Dragomira d'un ton grave, en attachant sur lui
le regard glacial de ses yeux bleus; les calamits, la dtresse, les
convulsions des martyrs, les maldictions de ceux qu'on trompe, les
larmes de ceux qu'on abandonne, toutes ces misres qui couvrent
l'immense tapis bariol de la terre ne se laissent pas chasser par
des railleries. Plongez d'abord une fois votre regard dans le
systme de ce monde et ensuite en vous-mme, et vos frissonnerez
d'horreur.

- Mais je ne veux pas frissonner d'horreur, s'cria Pikturno  voix
haute, je veux tre gai. Admettons que vous ayez raison, nous n'en
devrions que nous efforcer davantage d'oublier et de chercher o on
oublie. Dans les coupes cumantes et sur les lvres rouges. Vive la
joie! Trinquons!

- Non.

- A quoi voulez-vous donc trinquer?

- A celle qui nous apporte la dlivrance er la libert, dit Dragomira
en levant son verre: "A la mort!"

- Folie!" dit Pikturno en posant son verre avec bruit sur la table,
pendant que Dragomira vidait le sien lentement comme un calice
consacr.

En ce moment, le cabaret fut envahi par une bande d'ouvriers de
fabrique ivres, qui remplirent toute la salle de la fume de leur
mauvais tabac et de leur odeur d'eau-de-vie.

Dragomira tendit la main  Pikturno.

"Vous partez? lui dit-il.

- Oui, je n'aime pas cette sorte de compagnie.

- Alors, au revoir!"

Dans la cour, Dragomira trouva la juive:

"Eh bien! qu'en pensez-vous? Vous ai-je dit la vrit? Je le connais
mieux que vous. Il n'y a pas moyen de la convertir.

- Je veux pourtant lui parler encore une fois.

- Pour quoi faire? dit la juive en sifflant comme un serpent, nous
perdrons notre temps tout simplement, et  la fin il nous chappera
encore. Aujourd'hui, il est fou de moi et veut m'pouser. Demain,
s'il dcouvre qu'il n'a rien  esprer, ou si une autre lui plat
davantage, il s'envolera. Croyez-moi, si vous tes dcide, il faut
que cela se fasse maintenant, maintenant ou jamais.

- Aujourd'hui?" demanda rapidement Dragomira.

Un lger frisson lui parcourut tous les membres.

"Non, pas aujourd'hui et pas ici; mais au prochain jour. Aurez-vous le
courage de traverser la fort  cheval, quand il fera nuit noire?

- Je n'ai peur de rien, quand il y a une me  sauver.

- Alors, au prochain jour.

- O?

- Vous le saurez par Cirilla.

- C'est bien, rpondit Dragomira, livre-le-moi, et je le sacrifierai."

La juive fit signe que oui de la tte, avec un sourire trange. Si les
tigres pouvaient sourire, c'est ainsi qu'ils souriraient. Dragomira
s'avana avec prcaution dans la rue; il n'y avait personne aux
environs. Elle s'enveloppa dans son manteau, et regagna en toute hte
la maison du marchand Sergitsch. L elle se mtamorphosa rapidement en
lgante dame  la mode, et repartit, s'en allant  travers la lumire
clatante du gaz.

Elle n'avait fait que quelques pas, lorsqu'un beau jeune homme, qui
venait sur le trottoir en sens oppos, la regarda fixement. Captiv
par l'aspect de cette femme  la taille haute et distingue, il se mit
 la suivre.

Elle s'en aperut et s'inquita. Pour lui chapper, elle se dtourna
de sa route, gagna la partie la plus anime du vieux Kiew et acclra
sa marche. Elle esprait pouvoir se drober dans la foule; mais elle
se trompait, elle l'avait toujours sur ses talons. Elle s'arrta
devant un magasin de tabac pour le laisser passer. Il vint se poster
prs d'elle et la regarda de ct. Elle rpondit  son regard par un
regard froid et menaant. Elle comptait l-dessus pour l'intimider,
mais elle comptait mal.

"Si belle et si impitoyable! lui murmura le jeune homme, une desse
d'amour en glace!"

Dragomira ne fit pas attention  ces paroles et continua son
chemin. Mais cette fois elle allait beaucoup plus lentement et se
sentait rassure: elle savait que la poursuite ne s'adressait qu' sa
beaut, et comme elle tait assez brave pour se dfendre contre une
arme d'adorateurs indiscrets, elle se dit qu'elle n'avait rien 
craindre et reprit la direction de Podal.

Le jeune homme la suivit jusqu' sa maison et, quand elle sonna,
attendit respectueusement  une certaine distance qu'on lui et ouvert
la porte et qu'elle et disparu.

Quand elle fut arrive au premier tage, Dragomira dfendit  la
vieille d'apporter de la lumire et s'avana avec prcaution  la
fentre. Le galant enthousiaste tait encore dans la rue, comme s'il
soupirait toujours aprs sa divinit. Dragomira haussa ddaigneusement
les paules.

"Va, rve, murmura-t-elle, rve doucement; le rveil n'en sera que
plus terrible."


IX

LE COMTE SOLTYK

Plus un homme est haut, plus il est sous l'influence des dmons.
GOETHE.


Le doux soleil d'une sereine et froide journe d'octobre clairait le
somptueux palais du comte Soltyk. C'tait une trange et fantastique
construction, devenue un petit monde  travers le cours des
annes. Les styles et les matriaux les plus divers s'y trouvaient
mlangs et confondus; sur des murs cyclopens se dressait un chteau
de vieux vovode polonais, et un hermitage baroque, rococo, tait
accol  un splendide difice byzantin.

Dans une vaste salle orne de statues et de tableaux, un grand nombre
de personnes des conditions les plus diverses attendaient le moment o
le comte voudrait bien les recevoir. C'tait  cette heure-l, en
effet, qu'il donnait audience, comme un monarque. Tous le craignaient;
ils venaient cependant mendier sa protection et cherchaient  savoir,
par le vieux valet de chambre, si le comte se trouvait bien dispos.

Il tait assis dans son cabinet de travail et parcourait les lettres
qui venaient d'arriver. Il offrait l'image d'un jeune sultan, beau et
despote. Sa tte, encadre d'une chevelure noire et d'une barbe coupe
court, faisait penser aux plus belles oeuvres des artistes grecs. Son
visage au teint blanc tait dlicatement color. Ses yeux sombres
avaient une expression d'ardeur et d'orgueil, de force et d'audace;
leur mystrieux regard semblait  la fois pier et menacer. Sa taille
lance ne dpassait que de peu la moyenne; mais ce corps, avec ses
muscles de gladiateur romain d'une beaut divine, avait les
proportions irrprochables d'un Bacchus grec. Il tait chauss de
bottes de maroquin rouge, avait une longue robe de chambre de satin
jaune double et borde de fourrure, et portait un fez sur la tte.

Il jeta ses lettres de ct et sonna. Aussitt apparut un jeune
cosaque qui apportait le caf sur un plateau d'argent. Le pauvre
diable tremblait de peur devant le froid regard de tigre de son
matre; et, dans sa peur mortelle de ne commettre aucune bvue, il
laissa tomber la tasse de porcelaine ancienne, orne du portrait de
Stanislas Auguste. Elle se brisa avec bruit. Un instant il resta
immobile, comme paralys. Puis il se prcipita  genoux devant le
comte.

"Pardon! Excellence, pardon! Je ne l'ai pas fait exprs!" dit-il, en
levant des mains suppliantes.

Le comte le regarda.

"Ne savais-tu pas que cette tasse me vient de a grand'mre?

- Piti, seigneur! dit le cosaque en gmissant.

- Une autre fois, fais un peu plus attention, murmura le comte; et
maintenant, dcampe, fils de chien!"

Un vigoureux coup de pied suivit ces paroles, puis le malheureux se
leva rapidement et disparut.

Quand le vieux valet de chambre lui eut apport une autre tasse et
allum son tchibouck, il demanda quels gens taient l.

"Quelques juifs, le rgisseur de Chomtschin, Brodezki, le joueur de
violon, quelques paysans...

- Fais-les entrer dans l'ordre o ils sont venus; seulement, si le
commissaire de police arrivait, introduis-le tout de suite."

Le comte n'eut pas  attendre. La porte tait  peine entr'ouverte que
quatre juifs se prcipitrent dans le cabinet et s'avancrent avec
force rvrences,  la faon de magots chinois.

"Que voulez-vous? demanda le comte en souriant.

- Je suis Wolf Leiser Rosenstrauch; avec la permission du gracieux
seigneur comte, voici mon beau-pre; voici mon beau-frre; et voil
mon frre. Il y a encore ma belle-mre, ma soeur et ma femme avec mes
sept enfants, tous vivants.

- Et que demandez-vous?

- La faveur de tenir le cabaret sur le domaine de Popaka, du gracieux
seigneur comte, et alors j'ose...

- C'est bon, je te connais, Wolf Rosenstrauch; tu es un homme rang;
tu auras ton cabaret.

- Que Dieu vous bnisse, seigneur comte, vous et vos enfants et vos
petits-enfants...

- Attends un peu, sinon tu n'auras pas le cabaret.

- Que devons-nous faire, Excellence?

- Vous allez  l'instant me danser ici un quadrille.

- Misricorde! danser sans musique!"

Le comte sonna et donna l'ordre de faire venir le cocher avec son
violon. Quand il fut arriv et qu'il eut accord son pauvre
instrument, il se mit  rcler dessus quelque chose qui ressemblait 
une contredanse; et les quatre juifs, dans leurs longs caftans,
commencrent  danser et  sauter  et l comme des cabris, pendant
que le comte repaissait ses yeux de ce spectacle extravagant, et de
temps en temps clatait de rire avec la joie bruyante d'un enfant.

Quand les juifs furent partis, non sans s'tre encore confondus en
remerciements enthousiastes, le rgisseur de Chomtschin entra. Il
tait ple et embarrass, car c'tait le comte qui l'avait mand, et
cela ne prsageait rien de bon.

"J'en apprends de belles sur votre compte, dit Soltyk en s'enfonant
avec une tranquillit nonchalante dans la molle fourrure de sa robe de
chambre. Voil que vous jouez dj au matre dans mon chteau. Qui
vous a ordonn de renvoyer le concierge?

- C'tait un ivrogne, seigneur comte, et alors je croyais...

- Vous n'avez pas  croire, mais  obir. Je ne me rappelle pas non
plus vous avoir command de faire btir une nouvelle grange.

- L'ancienne avait brl, seigneur comte.

- Vous auriez d m'en informer. Vous avez aussi fait abattre cent
chnes...

- Les chnes... je croyais... c'est qu'ils nous ont t bien pays.

- Je vois que vous n'avez plus ce qu'il faut pour tre un serviteur,
conclut Soltyk, et par consquent je vous renvoie.

- Pour l'amour de Dieu, seigneur comte, dit le rgisseur d'une voix
suppliante, ne me jetez pas tout de suite dans la rue avec ma femme
et mon enfant!

- C'est dcid. Allez-vous-en!

- Je n'aurai plus qu' me brler la cervelle; seigneur comte, ayez
piti de moi; punissez-moi, mais ne m'tez pas mon pain.

- Vous punir? Et comment? dit Soltyk. Que je fasse un exemple, et
j'aurai immdiatement les juges sur le dos.

- Je ne me plaindrai pas, je me soumets  tout; seulement gardez-moi 
votre service, seigneur comte."

Soltyk sourit.

"Vous vous promenez aussi en voiture  quatre chevaux, d'aprs ce que
l'on me dit, et votre femme se fait venir des voitures et des chapeaux
de Paris. Comment tout cela peut-il se faire, sans que je sois vol?
Pour vous punir et en mme temps vous rapprendre l'humilit, je vais
faire de vous mon chien de garde."

Soltyk sonna.

"Le monsieur que voici, dit-il au valet de chambre, va se rendre  la
cabane du chien et prendre as chane. On ne le lchera qu' la tombe
de la nuit."

Puis, se tournant vers le rgisseur:

"Vous avez bien une montre?

- Pour vous servir.

- Eh bien! toutes les dix minutes, vous aboierez, et fort! Est-ce
compris?

- Parfaitement, seigneur comte."

Soltyk le congdia d'un signe de tte et le malheureux rgisseur,
presque ananti de confusion et de honte, se glissa humblement du ct
de la porte.

En cet instant, le commissaire de police Bedrosseff arriva et fut
aussitt introduit.

Le comte se leva et lui tendit la main.

"Quelles nouvelles?

- Tout va bien, mais cela a cot cher."

Le comte respira. C'tait une fort mauvaise affaire dans laquelle
l'avait entran son temprament de Nron, et Bedrosseff pouvait bien
lui apparatre comme un ange sauveur. Le cur d'une paroisse situe
sur un des domaines du comte s'tait refus  enterrer un suicid dans
le cimetire. Soltyk avait alors jur de le faire enterrer lui-mme,
et il tait homme  tenir son serment. Par son ordre, la pauvre cur
fut saisi et mis dans une bire; le couvercle fut clou, la bire
descendue dans la fosse et recouverte d'une mince couche de
terre. D'ailleurs, cette bouffonnerie barbare n'tait pas alle plus
loin; le comte avait fait retirer bien vite de la fosse et de la bire
le malheureux enterr vivant. Mais il avait t saisi d'une fivre
chaude et il tait mort au bout de quelques jours des suites de cette
affreuse plaisanterie. Bedrosseff avait heureusement touff cette
fatale affaire, et le grand seigneur l'avait richement rcompens de
ses bons offices.

Le comte couta encore les plaintes de quelques paysans, administra
sans faon un soufflet au jeune violoniste Brodezki, qu'il faisait
instruire  ses frais et qui avait fait quelques dettes 
l'tourderie; puis l'audience fut finie. Alors, comme tous les autres
jours, vint son ancien prcepteur, le pre jsuite Glinski. Il aimait
toujours  causer avec le comte et parfois aussi jouait une partie
d'checs ou de tric-trac. Le Pre tait le seul homme qui possdt
quelque influence sur Soltyk, peut-tre parce qu'il ne le laissait
jamais voir.

"Bonjour, mon rvrend pre, dit le comte en saluant le jsuite; qu'y
a-t-il de nouveau?

- Ce qu'il y a de plus nouveau, c'est qu'Anitta Oginski est revenue
chez ses parents."

Le comte haussa les paules avec un air de ddain trs marqu.

"Mon cher comte, vous jugez trop vite, continua Glinski, cette Anitta,
qui sautille maintenant dans le palais Oginski, joyeuse comme un rayon
de soleil, vous ne la connaissez pas, mais pas du tout. C'est une
crature qui semble tre sortie tout d'un coup d'une fleur ou tombe
d'une toile; elle est accomplie  tous gards. Voyez la jeune fille;
vous me contredirez aprs.

- Aprs tout, c'st possible. Elle promettait de devenir jolie.

- C'est aujourd'hui la plus belle personne de notre noblesse, dit
Glinski, et elle est si brillamment doue du ct de l'esprit et du
coeur, que, si j'tais le comte Soltyk, c'est elle et non pas une
autre qui serait ma femme.

- Vous voulez me marier?

- Je ne m'en cache pas, rpondit le jsuite, vous le savez, mon cher
comte, et je sais tout aussi bien que vous ne suivrez jamais mon
conseil, et n'en ferez qu' votre tte. Mais je n'en dsire pas
moins vous voir prendre femme, et cesser dfinitivement cette
existence sauvage.

- Et pourquoi?

- Pourquoi? dit le jsuite, parce que je vous aime, et parce que j'ai
comme un pressentiment que tout cela finira mal.

- Croyez-vous qu'une telle perspective me fasse peur? dit Soltyk en
redressant sa tte avec un inimitable mouvement d'orgueil, pendant
que sa splendide fourrure craquetait tout autour de lui: je ne veux
pas vieillir, et ne je veux pas finir comme tous ces individus  la
douzaine. Ce que j'aimerais au-dessus de tout, ce serait de monter
au ciel dans un ocan de flammes, comme Sardanapale. La vie n'a de
valeur que quand on la mprise, quand on montre le poing au monde et
qu'on foule les hommes sous les pieds. Et combien dure toute cette
comdie? Est-ce encore la peine de vivre, quand le pouls s'affaiblit
et que les cheveux blanchissent? Merci bien pour ces jours ridicules
de grand-pre, pour toute cette flicit bourgeoise! J'aurais d
natre sur un trne, voir le monde  mes pieds, rgner que des
millions d'esclaves, prts sur un signe de moi  lever la main ou 
courir  la mort. J'aurais alors accompli de grandes choses, dignes
peut-tre de l'immortalit; tandis que je suis emprisonn dans un
cercle qui m'touffe, dans une vie qui m'ennuie. Je me fais l'effet
d'un lion qui rve de bondir  travers les dserts, et qui est
enferm dans une cage, o il a tout juste la place de s'tendre.

- Il y a encore bien assez de bonnes choses et de grandes choses 
faire, rpondit le jsuite au bout d'un instant, et puis vous avez
des devoirs. Votre nom doit-il disparatre, votre famille doit-elle
s'teindre avec vous?"

Soltyk s'absorba dans ses rflexions.

"Une femme n'est pas en tat de remplir ma vie, dit-il enfin, c'est
une fleur que je cueille et que je jette ensuite et voil tout... Mais
je verrai Anitta; pourquoi pas? Je ne risque rien.

- Assurment, vous avez tout  fait raison, dit doucement le jsuite
qui avait peine  ne pas sourire, mais ne faisons-nous pas une
partie d'checs?

- Si fait, jouons."


X

LE LOUP

La rose n'est jamais si belle que quand elle ouvre ses boutons.
WALTER SCOTT.


C'tait une frache aprs-midi; mais il y avait un beau soleil et le
temps tait agrable. Zsim tait venu faire visite aux Oginski. Quand
il eut t son manteau, on le conduisit au jardin o Anitta et ses
jeunes amies jouaient aux grces sur la grande prairie.

Ds que les jeunes dames aperurent le charmant officier, chacune
d'elles eut immdiatement quelque chose  arranger  sa
toilette. Anitta seule n'eut pas l'air d'y songer. Elle vint
rapidement et sans aucune coquetterie  la rencontre de Zsim, et lui
tendit la main. Ses joues taient aussi roses que ses yeux taient
brillants; sa jaquette de velours bleu, double et borde de skung,
craquait aux coutures  chaque mouvement de ce corps vif et agile: on
et dit une rose qui va rompre les murs de as prison parfume.

"Quelle chance de vous avoir! dit-elle, nous allons courir comme il
faut."

Elle le prsenta  ses amies, qui, de leur ct, firent leur plus
belle rvrence. Il y avait l Henryka Monkony, une sylphide lance,
aux paisses nattes blondes et aux yeux bleus enthousiastes; Kathinka
Kalatschenkoff, grande, fire, avec un impertinent petit nez, des
cheveux noirs et le regard d'une gazelle; enfin Livia Dorgwilla, une
blondine potele, avec un profil d'une finesse ravissante.

"Jouez-vous aux grces avec nous? demanda Livia lentement, comme si
les mots taient trop lourds pour as langue.

- Non, nous jouerons au loup, dit Anitta, c'est plus amusant."

Les cercles furent immdiatement accrochs aux branches de l'arbre le
plus proche et les baguettes jetes sur le gazon.

"Qui est-ce qui fera le loup? Demanda Henryka.

- M. Jadewski, naturellement, rpondit Anita.

- Et vous, mesdemoiselles? demanda-t-il en dbouclant son pe.

- Nous sommes les chiens, et nous chassons le loup.

- Et qu'arrive-t-il quand le loup est pris?

- Nous avons le droit de faire de lui ce que nous voulons, s'cria
Anitta, vous avez dix minutes pour vous cacher, et puis la chasse
commence. Vous pouvez employer toutes les ruses pour vous chapper;
mais vous ne devez pas sortir du jardin."

Zsim s'inclina, et les jeunes filles regagnrent la maison en
voltigeant comme une troupe de papillons. L'officier eut vite trouv
une superbe cachette. Devant la serre tait un grand tas de
paillassons empils. Un de ces paillassons formait une espce de
petite tente. Zsim s'y cacha, de manire pourtant  surveiller le
jardin. Ce n'tait qu'un jeu; cependant, il se sentit saisi d'une
motion particulire au moment o un rire clatant lui annona que les
dix minutes taient coules, et que les jeunes filles sortaient de la
maison. Les robes claires et les jaquettes aux vives couleurs se
mirent  courir  et l, derrire les espaliers et les haies, et,
quand il se vit cern de tous cts, le coeur commena  lui battre
bien fort.

L-bas, la personne lance, habille de velours violet avec de la
fourrure brune, qui se dirigeait vers le bassin, c'tait certainement
Henryka; Kathinka, dont la casaque rouge fonc tait borde de
petit-gris argent, se glissait comme un chat  travers les bosquets;
et ce qui brillait tout  fait au loin comme de la neige nouvellement
tombe, c'tait l'hermine de la jaquette de velours vert porte par
Livia. Et Anitta? Elle s'tait d'abord montre  l'entre de la grande
alle, puis elle avait disparu et on ne l'apercevait plus nulle part.

Kathinka approcha, toujours doucement et avec prcaution, regarda tout
autour d'elle, pais passa sans le dcouvrir. Zsim respira; un
meurtrier chappant  ceux qui le poursuivent, n'est pas plus soulag
qu'il ne le fut au moment o la robe s'loignait en flottant au milieu
des dahlias. Henryka s'arrta quelque temps indcise auprs du bassin
et se dirigea ensuite vers le fourr du bois. Ces deux ennemies
n'taient plus  craindre; mais la jaquette d'hermine s'approcha,
s'approcha encore, lentement,  son aise, et par cela mme d'autant
plus menaante. Une fois arrive, Livia ne s'en alla pas tout de
suite; elle semblait bien dcide  faire une inspection
consciencieuse. Aussi Zsim se prparait-il  tre dcouvert et,
cherchant une direction qui ft libre, calculait-il ses chances de
fuite.

En attendant, la jeune fille avec son visage paisible et ses grands
yeux tranquilles commenait  fureter partout devant la serre. Elle
faisait son affaire sans se gner; elle monta tout simplement sur les
paillassons. Elle parvint  celui qui abritait Zsim, sentit qu'il ne
cdait pas au pied comme les autres et essaya de le soulever.

"Vous tes l!" dit-elle, sans s'animer le moins du monde.

Et quand Zsim bondit tout  coup hors de sa cachette et prit la fuite
en franchissant la haie la plus proche, elle le regarda en souriant
et ne songea pas  le poursuivre mme de trs loin. Cependant,
Henryka vint  sa rencontre sur la prairie, et, comme il se tournait
du ct du parc, Kathinka sortit  l'improviste du bosquet de
sapins.  Alors commena une chasse acharne et joyeuse. Zsim se
sauvait  travers les troncs rougetres des sapins et des pins, par
dessus les haies et les plates-bandes, au milieu des buissons et des
vertes cltures; les jeunes filles le poursuivaient, les jupes
flottaient, les nattes voltigeaient. Elles l'avaient dj pouss
dans un coin et le serraient de prs, lorsque, comme un vrai loup,
il s'lana brusquement  travers les broussailles et les arbustes,
brisant les branches sur son passage, et se trouva de nouveau en
libert. Elles se mirent  sa poursuite en poussant de grands cris,
mais elles le perdirent bientt de vue dans le fourr; et il put se
croire sauv. Il s'arrta dans la partie la plus sauvage du parc,
reprit haleine, et,  la faveur d'un pais rideau de sapins, chercha
 gagner le sentier dont il apercevait le sable blanc. Mais au
moment o il s'avanait, deux bras souples l'entourrent et une
jolie voix riante, dans toute la joie du triomphe, s'cria: "Pris!"

Zsim regarda le ravissant visage d'enfant d'Anitta, qui tait
maintenant si prs de lui, avec ses tresses flottantes; ses lvres
rouges, et ses bons yeux brillants. Il s'oublia lui-mme, vaincu par
un charme plus fort que lui, pressa sur son coeur la douce et
frmissante crature, et posa ses lvres de feu sur celles de la jeune
fille. Elle ne se dfendit pas; elle tait  lui; elle se laissait
aller de toute son me  son premier rve printanier d'amour, et elle
ne retira ses bras que lorsque l'hermine apparut derrire les sapins,
et que Livia se montra, cartant lentement les branches.

"J'ai pris le loup!" lui cria Anitta.

Henryka et Kathinka arrivaient en mme temps.

"Alors il t'appartient, s'cria la dernire, qu'en vas-tu faire?

- Il me servira aujourd'hui toute la soire.

- Oh! ce n'est pas une punition, dit galamment Zsim.

- Attendez un peu, je vais bientt vous tourmenter, reprit Anitta; et
elle le regarda, comme si elle voulait lui sauter au cou.

- Oui, mais le froid vient, et nous avons bien chaud, dit Livia.

- Eh bien! nous allons jouer dans la chambre."

Ils regagnaient tous ensemble la maison, quand vinrent  leur
rencontre deux jeunes messieurs, Sessawine et Bellarew.

Ils appartenaient  des familles nobles, amies des Oginski. Le premier
tait grand, blond, avait une vritable crinire de lion et portait
toute sa barbe. Le second avait un visage dlicat, sans caractre, un
regard fatigu, une chevelure fonce, avec une raie, une barbe bien
soigne, taille court et frise. Il semblait avoir de la peine 
traner son corps d'apparence pourtant vigoureuse.

Les jeunes gens changrent leurs noms et quelques paroles de
politesse, puis tous entrrent dans le grand salon o tait le
piano. Un domestique tira les rideaux et apporta deux lampes qui
donnaient une lueur suffisante, mais pas trop clatante. On causa un
peu, les jeunes gens firent la cour aux jeunes filles, les jeunes
filles coquetrent, et enfin on dcida de jouer  quelque chose.

"Deviner au piano!" propose Henryka.

Le projet fut agr. Livia s'assit devant le clavier te se mit 
jouer.

"Qui est-ce qui va dehors le premier? demanda-t-elle.

- M. Jadewski, s'cria Anitta en souriant, je vous l'ordonne, est-ce
entendu?

- J'obis."

Pendant que Zsim attendait dans la chambre  ct, les autres
dlibraient sur ce qu'on allait lui donner  faire.

"Il devra prendre rune rose du bouquet qui est l-bas, dit Kathinka;
et la porter  Anitta.

- Il devra ensuite se mettre  genoux devant moi, ajouta celle-ci.

- Oui, dit Henryka, et puis te baiser la main.

- Parfait! monsieur Jadewski, vous pouvez venir."

Zsim rentra et regarda autour de lui.

Livia jouait une douce mlodie, qui rsonna plus fort quand il
approcha de la table, et qui clata en un accord nergique quand il
prit la rose. Il promena de nouveau ses regards sur l'assistance et
s'approcha rapidement d'Anitta. Nouvel accord parfait, joyeux et
retentissant, quand il se mit  genoux devant elle et lui prsenta la
rose. Il rflchit ensuite de nouveau, mais pas trop longtemps, et
posa ses lvres sur les doigts de la jeune fille.

Livia joua une marche triomphale, et tous applaudirent.

"Vous avez entendu? s'cria Anitta.

- Oh! c'tait facile  deviner, rpondit Zsim; il suffit d'tre
debout devant vous, mademoiselle, le genou flchit de lui-mme."

Anitta rougit. C'tait  Kathinka de deviner. Zsim profita de
l'occasion pour s'asseoir  ct d'Anitta.

"Etes-vous fche contre moi?" demanda-t-il doucement.

Elle secoua la tte.

"Alors donnez-moi un signe, un gage de pardon."

Anitta lui tendit la rose.

Zsim se taisait; mais il respirait l'air qui la touchait; il voyait
la molle fourrure se soulever et s'abaisser avec les battements
prcipits de sa poitrine, ses lvres frmir doucement, sa main jouer
machinalement avec les tresses qui, de ses paules, retombaient sur
son sein. Enfin, elle le regarda, une seule fois, mais ce regard lui
disait tout, plus qu'il n'et os esprer.

Aprs le souper, on fit avancer les voitures, et les jeunes dames se
sparrent en se donnant les plus tendres baisers. Les messieurs
partirent en mme temps. Anitta tendit sa main  Zsim, et pressa
celle du jeune homme, doucement, bien doucement, mais ce fut comme un
torrent de flicit entre ces deux coeurs.

Sessawine et Bellarew emmenrent l'officier et le conduisirent dans un
caf du voisinage, sous prtexte de boire n'importe quoi; en ralit,
leur ide tait de bavarder sur les dames et de les critiquer, comme
c'est la mode.

"A vrai dire, commena Bellarew, cette petite crmonie tait fort
ennuyeuse; il n'y a de vraie socit que l o il y a des
femmes. C'est alors que l'esprit tincelle et jaillit de tous cts,
et que l'amour dcoche trait sur trait.

- Alors Kathinka devrait vous plaire, rpliqua Sessawine, elle a
incontestablement l'air d'une jeune femme.

- Oui, mais elle est par trop... lance.

- A ce point de vue-l, Livia a des formes avantageuses.

- Les blondines sont toujours plus sculpturales que les brunettes.

- Sculpturales? Quel mot! O cherchez-vous ces expressions-l?"

Bellarew haussa les paules.

"A propos, messieurs, entendons-nous pour l'avenir afin qu'il n'y ait
pas de duel, s'cria Sessawine:  laquelle voulez-vous faire la cour,
monsieur Jadewski?"

Zsim sourit.

"Je vous laisse le choix.

- Alors, Bellarew, c'est bien Livia dont vous faites la reine de votre
coeur?

- A vrai dire, il n'y a qu'Henryka qui m'intresse.

- Quoi? Ce grand lis silencieux?

- Il ne faut pas regarder au nombre des paroles, dit Bellarew, mais
elle a un attrait particulier, je dirais presque mlancolique. Avec
votre manire de voir, on pourrait trouver qu'elle penche vers le
romanesque. Je crois qu'elle sera un jour ou l'autre trs
malheureuse, et c'est intressant.

- Henryka, soit! s'cria Sessawine; moi, je me dcide pour Livia,
quoique dans le fond ce soit une tout autre dame que j'aimerais pour
reine et matresse.

- Anitta?

- Non, une dame que j'ai dcouverte rcemment. Elle demeure ici, dans
une maison tout  fait retire, avec une vieille tante."

Zsim prta l'oreille.

"Est-ce que la connais? demanda Bellarew.

- Non, c'est une demoiselle Maloutine, rpondit Sessawine, je
donnerais beaucoup pour lui tre prsent.

- Vraiment? demanda Zsim en souriant.

- Vous la connaissez?

- Sans doute, nous avons grandi ensemble.

- Et..., je vous demande pardon..., cette demoiselle est peut-tre dj
fiance?

- Non,

- Mais vous, vous lui faites la cour?

- Pas du tout, dit Zsim, et mme je ne demande pas mieux que de vous
prsenter  elle.

- En vrit? Oh! je vous remercie, monsieur Jadewski. Vous me rendez
extraordinairement heureux.

- Qui sait? Dragomira - c'est le nom de Mlle Maloutine - est une
espce de sphinx, et les femmes qui nous proposent des nigmes sont
toujours dangereuses.

- Moi, j'aime le danger."

Il y eut un moment de silence, puis Bellarew dit avec un billement:

"Anitta s'est dveloppe d'une faon surprenante, n'est-ce pas?

- Oui, surprenante, dit Sessawine en approuvant, mais aucune de ces
jeunes dames n'est  comparer avec Mlle Maloutine, pas plus que les
beauts mignonnes des peintres de genre hollandais avec une desse
du Titien."


XI

ANGE OU DEMON?

Quand les diables veulent faire commettre les pires pchs, ils
attirent d'abord par des apparences innocentes.  SHAKESPEARE


Dragomira s'tait trouve bien seule dans les derniers temps. Elle
n'avait fait aucun pas vers son but, et l'inactivit  laquelle elle
tait provisoirement condamne lui rendait d'autant plus sensible le
manque de connaissances et de relations. Un soir elle tait assise
dans son petit salon, auprs de la chemine, se chauffait les pieds et
songeait.

De pense en pense, elle tait arrive  une espce d'motion assez
agrable, lorsqu'elle entendit sonner. On ouvrit la porte de la
rue. Peut-tre tait-ce la juive qui venait; on avait besoin de son
bras.

Cirilla se glissa dans chambre, et l'avertit qu'il y avait l un
monsieur qui dsirait parler  Dragomira.

"Qui est-ce?

- Je ne le connais pas, rpondit la vieille, pourtant c'est un des
ntres. Il m'a donn le signe; c'est le prtre qui l'envoie.

- Introduis-le donc."

Quelques instants plus tard entrait un homme fait pour imposer  toute
femme, sauf  celle qui tait l. Lui et Dragomira restrent quelque
temps debout et muets l'un devant l'autre, les yeux dans les yeux, se
considrant rciproquement avec une sorte de curiosit et
d'admiration. La belle jeune fille reprit sa premire place et indiqua
 l'tranger une chaise qu'il ne prit pas. Il se contenta d'appuyer
une main sur le dossier, et remit une lettre  Dragomira. Cette lettre
venait de l'aptre et contenait ce qui suit:

"Je t'envoie Karow, qui nous a dj rendu de grands services; il se
mettra  ta disposition. Tu peux te confier  lui sans rserve."

Dragomira parcourut de nouveau du regard le jeune homme qui se tenait
debout devant elle avec la modestie de la force et du courage. De
moyenne grandeur, taill en athlte, dans la fleur de la beaut et de
la sant, il avait de hautes bottes, un pantalon collant et une courte
tunique de velours qui le faisaient paratre encore plus  son
avantage. Son visage, bien dessin, tait lgrement bruni; son nez,
fin, tait un peu retrouss; il avait la bouche bien accentue, les
cheveux foncs, et des yeux bleus dont le regard vous pntrait avec
une sorte de puissance diabolique. Une autre aurait frissonn sous le
calme rayon de ces yeux ou se serait sentie subjugue pour
toujours. Dragomira se dit: "Enfin! voil donc un homme, un associ,
comme il m'en faut un."

"Vous demeurerez maintenant  Kiew? dit-elle.

- Oui, mademoiselle, et je vous prie de me donner vos ordres pour quoi
que ce soit.

- Je vous remercie. Et... vous tes...?

- Je suis dompteur, attach  la mnagerie Grokoff, qui est arrive
hier dans cette ville.

- Ah! a se trouve bien? Et quels animaux avez-vous dresss?

- Je crois que je les dompterais tous. J'ai ici pour le moment un
lion, deux lionnes, une tigresse, un lopard, deux panthres et un
ours.

- Puis-je les voir une fois?

- Certainement.

- Mais il faudrait que ce ft dans un moment o il n'y a personne.

- Le soir, alors, quand la reprsentation est finie et la mnagerie
ferme.

- Je vous prviendrai par crit."

Karow s'inclina silencieusement.

Un hasard singulier voulut que, le soir mme o Dragomira avait
annonc sa visite  la mnagerie, Sessawine vint la voir. Il avait
dans l'intervalle fait la connaissance de la jeune fille. Elle lui
tendit la main et le pria de l'excuser pour quelques instants.

"J'ai deux mots  crire au compteur Karow, dit-elle, il m'attend ce
soir  la mnagerie.

- Puis-je vous demander pourquoi?

- Pour me faire voir ses btes.

- C'est trs intressant, dit Sessawine, je vous prie de ne pas vous
gner du tout pour moi. Je serais au contraire trs heureux de
pouvoir vous accompagner.

- Bien, alors prenons le th ensemble; nous irons ensuite voir les
btes."

Cirilla vint pour tenir compagnie aux jeunes gens. Elle jouait son
rle de vieille tante vnrable avec beaucoup d'habilet, et avait
tout  fait bon air dans sa robe de soie et sa jaquette de
fourrure. Barichar prpara la table et apporta le samovar. Pendant que
Dragomira faisait le th, Sessawine lui donnait des dtails sur la
socit de Kiew et exprimait ses vifs regrets que Dragomira n'en ft
pas partie.

"Je n'ai pas le sens du monde comme les autres jeunes filles de notre
temps, dit-elle, et je me fais une ide trs srieuse de la vie.

- M. Jadewski m'a parl de cela; il vous appelait une philosophe."

Dragomira sourit.

"C'est ce que je suis le moins; je suis plutt une personne d'un coeur
pieux et je cherche  vivre conformment aux commandements de Dieu. Je
considre cette existence comme un temps d'expiation.

- Pouvez-vous, cre comme vous l'tes pour le triomphe et la joie,
pouvez-vous nourrir d'aussi sombres penses?

- Tout homme voit le monde avec ses yeux; probablement, les miens sont
faits de manire  voir partout la dsolation.

- Voil pourquoi vous devriez sortir de chez vous, vous distraire.

- Je ne dis pas non, rpondit Dragomira, mais qui me prsentera? Ma
tante est toujours souffrante et, depuis bien des annes dj, vit
tout  fait retire.

- Vous n'avez qu' apparatre et l'on vous accueillera  bras
ouverts. En attendant, si vous voulez bien me le permettre, je
parlerai de vous  Mme Oginska; elle se htera de vous conqurir
pour son cercle.

- Ce serait un honneur pour moi d'tre reue chez elle.

- Nous ferons tout pour vous rendre votre sjour  Kiew aussi agrable
que possible, dit Sessawine; vous devriez aussi faire la
connaissance de Soltyk; c'est un homme dangereux, mais intressant.

- J'ai entendu beaucoup parler de lui.

- On vous en a dit beaucoup de mal?

- Oui, beaucoup de mal.

- Et pourtant, vous prcisment, ce me semble, vous sympathiseriez
avec Soltyk. Si diffrents que vous soyez tous les deux, vous avez
un trait commun de caractre, l'orgueil et le mpris du monde.

- Je ne suis pas orgueilleuse.

- Pourtant...

- Oh! vous ne vous doutez pas combien je puis tre humble.

- Devant Dieu, peut-tre.

- Devant les hommes aussi, quand ils vivent et agissent selon l'esprit
de Dieu.

- Vous croyez donc srieusement que l'on peut forcer la destine par
le sacrifice, le renoncement, les bonnes oeuvres?

- Non, je ne le crois pas; on peut seulement obtenir la grce de Dieu
et la vie ternelle. Tant que dure notre plerinage sur cette terre,
nous devons accomplir la destine pour laquelle nous sommes faits.

- Vous tes fataliste.

- Oui et non. Je ne crois pas que rien arrive sans la volont de Dieu.

- Alors le sang qui coule  torrents n'est vers que parce que c'est
la volont de Dieu.

- Oui.

- Vous ne pouvez penser cela srieusement.

- Je veux vous le prouver et entrer aujourd'hui mme au milieu des
animaux froces, quoique je ne sache pas comment on les dompte. Je
suis sre qu'ils ne me dchireront que si ma destine est d'tre
dchire.

- Ce serait dfier Dieu."

Cette fois Dragomira ne rpondit pas, et la conversation prit un autre
tour. Quand il fut temps de partir, Sessawine s'empressa d'envelopper
Dragomira dans son vtement de fourrure. Il lui prit ensuite le bras
pour la conduire,  travers les rues claires et animes, sur le
champ de foire. C'est l que se trouvait la clbre mnagerie dans une
vaste construction en bois. La reprsentation tait finie. Il ne
restait plus que quelques rares flneurs et gamins arrts devant
l'entre, admirant les tableaux suspendis comme enseignes. Un ngre
habill de rouge conduisit Dragomira et Sessawine dans l'intrieur, et
Karow vint avec empressement  leur rencontre pour leur donner, avec
beaucoup d'amabilit, toutes les explications ncessaires. Quand on
eut vu tous les animaux, Dragomira revint  la cage des lions.

"Les fires, les magnifiques btes! dit-elle. Avec quoi vous
protgez-vous contre leur frocit, monsieur Karow? Avec quoi les
matrisez-vous?

- Avec le regard et la voix, rpondit Karow; si vous le dsirez, je
vais vous donner une petite reprsentation de mon savoir faire.

- Non, je vous remercie, rpondit Dragomira d'une voix calme, pendant
qu'elle dvorait des yeux les superbes animaux, mais permettez-moi
d'entrer dans la cage.

- Quelle ide! dit Karow, vous ne savez pas manier les btes, et, 
coup sr, vous seriez mise en pices.

- Je voudrais pourtant essayer.

- Mais vous plaisantez, mademoiselle, dit Sessawine.

- Non, c'est tout ce qu'il y a de plus srieux.

- Je vous en conjure... continua Sessawine, ce serait affreux si, bien
malgr moi, j'tais l'occasion de...

- Je voudrais voir, interrompit Dragomira, si Dieu ne m'a pas
rellement rserve pour quelque grande tche, ou si je ne suis plus
qu'une feuille inutile de l'arbre de la vie.

- On ne doit pas faire des essais de cette sorte, dit Karow, en
regardant fixement Dragomira, ce ne serait pas du courage, mais de
la dmence.

- Moi, je dirais que c'est de la confiance en Dieu, rpliqua
Dragomira.

- Si Dieu veut vous faire mourir, il n'a pas besoin de ces lions.

- Peut-tre, murmura Dragomira. Une force mystrieuse me pousse 
entrer dans cette cage. Qu'est-ce? Ou ma destine est de finir
maintenant, ou Dieu me donnera un signe, et accomplira un miracle en
moi. Laissez-moi entrer, Karow.

- Non, je ne le peux pas.

- Vous ne le pouvez pas? mme si je le veux, mme si je l'ordonne?

- Voulez-vous donc absolument mourir? dit Karow d'une voix basse et
oppresse.

- Je vous ordonne de m'ouvrir la cage.

- Soit, donc! venez, nous allons entrer ensemble.

- Non, dit Dragomira, moi seule."

Karow la regarda. Un rude combat se livrait dans son me.

"Pour l'amour de Dieu, dit Sessawine en la suppliant, n'allez pas plus
loin! Quelle bizarre fantaisie! Vous nous torturez le coeur. Venez,
quittons ce lieu.

- Je veux entrer dans la cage, rpta encore une fois Dragomira,
comprenez-vous bien? toute seule. Donnez-moi votre cravache, et puis
ouvrez!

- Non, non, vous ne devez pas ouvrir, monsieur Karow!" s'cria
Sessawine; mais ses paroles n'eurent aucun effet.

En cet instant, Karow tait compltement sous l'influence de
Dragomira. Elle l'immobilisait et le dirigeait, avec son regard, comme
bon lui semblait. Elle tendit la main et il lui donna la
cravache. Elle posa le pied sur l'escalier menant  la galerie de bois
qui rgnait derrire les cages, et il lui prsenta la main et la
conduisit; elle lui fit signe d'ouvrir la porte de la cage, et il
l'ouvrit. Mais,  peine tait-elle entre, que, se plaant derrire
elle, il tira un revolver de chaque poche de sa tunique de velours,
et, son regard dominateur fix sur les btes, il resta l, prt 
faire feu au moindre danger.

Sessawine, muet et ple, semblait clou devant la cage par la
contemplation de cette belle jeune fille, audacieuse jusqu' la
folie. Elle s'tait avance, fire et calme, au milieu des btes
assoupies.

"Debout! cria-t-elle, en poussant le lion avec son pied. En avant!
Dchirez-moi en morceaux!"

Alors elle se mit  fouailler de sa cravache les trois animaux, le
lion et les lionnes. La cravache sifflait en fendant l'air. Les btes
reculrent d'abord et grondrent, en montrant les dents; puis le lion
se mit  battre le sol de sa queue et se prpara  bondir.

"Allons! viens donc!" s'cria Dragomira.

Karow tait prt  agir; mais, au moment o le lion s'lanait sur
Dragomira, elle se plaa entre la bte et l'homme, si bien qu'il ne
pouvait plus faire feu. Cependant, elle avait jet au loin la cravache
et se tenait debout, les bras tendus, comme une martyre chrtienne
dans l'arne.

"Je suis dans la main de Dieu!" s'cria-t-elle.

Le lion s'arrta soudain devant elle, leva la tte, la regarda
longtemps et se coucha ensuite paisiblement  ses pieds.

Karow ouvrit alors en toute hte et tire Dragomira hors de la
cage. Elle lui sourit.

"Je vous admire, dit le dompteur.

- C'tait effrayant, mais beau, dit Sessawine; cependant, ne tenez pas
le ciel une seconde fois.

- Je voulais avoir un signe, dit Dragomira tranquillement, maintenant
je suis satisfaite; je sais que Dieu a encore besoin de moi. Quand
mon heure sonnera, il m'appellera  lui; pas plus tt."

Elle tendit la main  Karow.

"Je vous remercie; ne soyez pas fch contre moi.

- Ah! cela a t l'heure la plus affreuse de ma vie, rpondit-il, je
ne l'oublierai jamais.

- Eh bien, demanda Dragomira en prenant le bras de Sessawine,
croyez-vous maintenant que rien n'arrive sans avoir t dcid
auparavant?

- Si vous aviez seulement l'intention de faire un proslyte,
rpondit-il, vous avez entirement russi."


XII

FLECHE D'AMOUR

Le monde entier ne vaut point vos appas.  VOLTAIRE (la Pucelle).


Zsim revenait du champ de manoeuvre, un peu fatigu et mcontent, et
passait avec l'indiffrence d'un aveugle le long des brillants
magasins, des lgantes, dont les robes l'effleuraient. Tout  coup,
une voix claire et charmante retentit de l'autre ct de la rue; le
jeune officier s'arrta, et Anitta, suivie de sa vieille femme de
chambre, vint  lui d'un pas rapide et joyeux.

"Que je suis heureuse de vous rencontrer! dit-elle, en lui tendant sa
petite main, nous allons aujourd'hui  l'Opra; vous y viendrez aussi,
n'est-ce pas?

- Pour sr, du moment que je sais que vous y serez.

- Et vous viendrez nous voir dans notre loge?

- Puisque vous le permettez.

- Oh! certainement."

Zsim fit mine de prendre cong de la jeune fille.

"Avez-vous du service? demanda Anitta. Pourquoi partez-vous si vite?
Accompagnez-moi au moins jusqu' la promenade.

- Avec plaisir."

Ils marchaient l'un  ct de l'autre et causaient sans souci et
familirement. Au milieu de la promenade, l o les bosquets touffus
faisaient une espce d'abri contre les regards curieux, Anita
s'arrta.

"Maintenant, vous pouvez vous en aller, mais n'oubliez pas de vous
trouver,  sept heures auprs de l'escalier; j'ai une si jolie
toilette!"

- Zsim lui prit la main, repoussa un peu son manteau, et lui baisa le
bras entre le gant et la manche.

"M'aimez-vous? demanda tout bas Anitta.

- De tout mon coeur.

- Moi aussi, je vous aime bien."

Elle le regarda d'un regard enchanteur, lui dit adieu d'un charmant
petit signe de tte et partit. Zsim la suivit des yeux et soupira; ce
n'tait pas la tristesse, mais l'motion du bonheur qui le faisait
soupirer.

Le soir, Zsim se tenait, le coeur palpitant dans le vestibule du
thtre, au bas de l'escalier recouvert de tapis. Les lgants
chevaliers et les dames en riche toilette dfilaient devant lui. Mais
aucune de ces beauts n'obtenait de lui plus qu'un coup d'oeil fugitif
et indiffrent. Cependant, en passant devant le bel officier, l'une
redressait firement les paules et la tte, l'autre riait d'un rire
forc, une troisime lui lanait des regards provocants; toutes le
remarquaient et cherchaient  en tre remarques.

Enfin arriva celle qu'il attendait. Elle tait avec sa mre. Sa
toilette tait, en effet, trs jolie: elle avait une robe de satin
rose,  trane courte, un manteau de thtre de soie blanche broche,
garni de renard blanc, une rose blanche au corsage, une autre dans les
cheveux. Il ne pouvait y avoir rien de plus ravissant que ce contraste
de l'hiver et du printemps. Anitta sourit et fit un signe de tte 
Zsim en passant devant lui de son pas lger.

Cependant le comte Soltyk tait assis dans sa loge, dj nerv et
ennuy. Il avait envoy des fleurs  la prima donna, mais dans le fond
elle lui tait aussi indiffrente que les dames appuyes au balcon de
velours, qui braquaient leurs lorgnettes sur lui. Mme Oginska et sa
fille entrrent dans le loge qui tait en face de celle du comte. Le
regard de Soltyk effleura la mre; il la reconnut; et comme pour le
moment il n'avait rien de mieux  faire, il regarda fixement la fille.

Anitta resta debout un instant conter le balcon, sans plus se douter
de l'attention du comte que si elle avait t une marchandise vivante
dans un march d'esclaves. Le comte s'tait soudain anim; ses joues
se colorrent, ses lvres frmirent. Ses yeux ardents dvoraient cette
charmante crature,  la grce presque enfantine, et s'arrtrent
longtemps sur ce visage si pur et si dlicieux. On joua l'ouverture,
le choeur chanta et la prima donna fit son entre. C'est en vain
qu'elle essaya, elle si capricieuse et si hautaine d'ordinaire,
d'attirer l'attention du comte; il n'avait d'yeux que pour la loge
d'en face. Des sensations qu'il n'avait jamais connues jusqu'alors
envahissaient son coeur malgr lui, son sang bouillonnait, et son
imagination commenait  travailler violemment. Il tait habitu 
obtenir immdiatement tout ce qui lui plaisait. Cette fois, les
circonstances faisaient que l'objet de ses dsirs tait spar de lui
par un mur infranchissable; c'tait un attrait de plus. Et ce qui
l'excitait presque encore davantage, c'est que la jeune fille n'avait
pas mme l'air de se douter de sa prsence. Lui! le comte Soltyk, le
possesseur de tant de millions, le magnat, le conqurant, l'Adonis, il
n'tait certes pas facile de ne pas le remarquer; et cependant, voil
que cette chose incroyable, impossible, se faisait.

Soltyk, en proie  une vive agitation, perdit tout empire sur lui-mme
lorsque aprs le second acte Zsim apparut dans la loge des Oginski,
prit place derrire Anitta, et que celle-ci, tournant le dos  la
scne et au comte, engagea une conversation vive et familire avec le
jeune officier. Soltyk descendit dans les coulisses, dclara  la
prima donna qu'il trouvait sa toilette abominable, puis il alla au
buffet, avala d'un seul trait un verre de punch brlant et demanda sa
voiture.

Le jsuite tait dans son cabinet de travail tout rempli de
livres. Plong dans un in-folio; il consultait diffrents Pres de
l'Eglise  propos d'une grave question, lorsque la porte s'ouvrit
brusquement. Le comte Soltyk entra, jeta sur un meuble son vtement de
fourrure, et, sans dire un mot, se mit  aller et venir  grands pas
dans l'troit espace qui restait au milieu de la pice.

"Est-ce que l'opra est dj fini? demanda le P. Glinski tonn.

- Non.

- Qu'est-ce qu'il y a donc? vous avez l'air agit."

Le comte attendit longtemps sans rpondre et continua sa
promenade. Enfin il s'arrta devant le jsuite, et le regardant bien
en face:

"Je l'ai vue, murmura-t-il.

- Qui?

- Anitta.

- Ah!... Et c'st ce qui vous dtermin  quitter le thtre?

- Oui, rpondit le comte, j'ai horreur, comme vous savez, de toutes
les sensations vagues, de tous les tats quivoques. Et maintenant
je ne peux pas m'empcher de me demander en vain  moi-mme ce qui
m'est arriv, ce qui m'meut et ce que je veux.

- C'est pourtant bien simple.

- Qu'en pensez-vous?

- Vous tes amoureux.

- Moi?..."

Soltyk le regarda fixement.

"Vous pourriez bien avoir raison. Comme je n'ai jamais encore t
amoureux, je ne peux pas en juger. Mais c'est bien possible. Je suis
agac, mcontent, inquiet; je me fais l'effet d'un enfant maussade.

- Dieu soit lou! vous tes amoureux.

- Je commence moi-mme  le croire, parce que, sans motif aucun, je me
sens une haine ardente contre le jeune officier qui tait assis 
ct d'elle, et avec qui elle causait d'une si aimable faon.

- Jadewski? Ah! quant  celui-l, vous n'avez pas besoin de vous en
inquiter; il ne tire pas  consquence.

- Je ne m'en inquite pas non plus, rpondit Soltyk; s'il me gne, je
m'en dbarrasse tout bonnement en lui brlant la cervelle, et son
compte est rgl. Mais, elle, la jeune fille, Anitta? si elle
l'aime?

- Il n'y a pas encore bien longtemps qu'elle aimait ses poupes; en ce
moment, elle aime ses amies. Ce coeur est jusqu' nouvel ordre une
feuille blanche et sans tache. Heureux celui qui y crira le
premier!

- Je veux faire sa connaissance, dit brusquement Soltyk.

- Cela ne vous sera pas difficile, cher comte, on vous recevra  bras
ouverts.

- Mais c'est que depuis longtemps j'ai singulirement nglig les
Oginski.

- Vous n'en serez que mieux accueilli.

- Advienne que pourra, s'cria Soltyk, il faut que je fasse la
conqute d'Anitta. A quoi me servent mon nom, mon rang, ma richesse
sans cet ange? C'est la premire fois que je peux penser  donner ma
main  une jeune fille sans avoir envie de rire de moi-mme.

- Si vous amenez cette charmante crature comme reine et matresse
dans votre maison, tout le monde vous enviera," dit le jsuite.

Soltyk s'assit sur une chaise et respira profondment.

"Que pourrais-je bien faire maintenant? Je suis incapable de dormir.

- Prenez un peu d'eau gazeuse."

Soltyk se mit  rire, puis sonna et ordonna de seller son cheval
arabe. Quelques minutes plus tard, il s'lanait  travers la nuit
claire et froide. Cependant le jsuite restait assis devant ses Pres
de l'Eglise et souriait comme un homme heureux, en prenant avec
dlices une prise de son excellent tabac d'Espagne.

Le lendemain, dans la matine, il vint en cachette chez M. Oginski,
et, fort content de lui-mme, il annona la visite de Soltyk. Anitta
ne fut pas peu surprise lorsque sa mre, aprs le dner, fit une
inspection mticuleuse de sa toilette, et la baisa ensuite au front
avec une expression d'orgueil.

Quand l'quipage du comte arriva devant la porte, la chre jeune fille
tait dans le jardin avec Livia et ne se doutait de rien. Soltyk vint
accompagn du jsuite. Aprs qu'on eut chang quelques mots de
politesse, il demanda o tait Anitta.

"Elle joue sur la prairie avec une amie, dit Mme Oginska, c'est encore
une enfant, monsieur le comte.

- Nous pourrions bien faire une petite promenade, proposa le
P. Glinski.

- Certainement."

Le comte aida Mme Oginska  mettre sa mantille et lui offrit le bras
pour descendre l'escalier.

"Ne vous attendez pas  des merveilles, lui chuchota-t-elle, on sait
combien vous tes difficile.

- J'ai vu mademoiselle votre fille au thtre, rpondit Soltyk, et
j'ai t ravi de voir  la fois tant de beaut, de noblesse et de
puret.

- Vous tes trop indulgent."

Le P. Glinski marchait en avant, et quand les jeunes filles
l'aperurent, elles accoururent  sa rencontre.

"Vous allez jouer au loup avec nous! dit Anitta.

- Une autre fois, mon enfant, rpondit le pre, aujourd'hui le comte
Soltyk est venu; il dsire vous tre prsent."

Dj Mme Oginska et le comte approchaient.

"Voici ma fille, dit-elle avec des yeux rayonnants; le comte Soltyk
dsire faire ta connaissance... mais quel air tu as, avec les cheveux
bouriffs et les joues rouges comme celles d'une paysanne!"

Anitta se tenait debout, la tte baisse, devant Soltyk; elle
respirait avec une certaine gne sous la fourrure de sa kazabaka, et
ses mains serraient fortement le cerceau avec lequel elle venait de
jouer.

"Je suis bien heureux de faire votre connaissance," dit le comte.

Anitta jeta un regard craintif du ct de sa mre. Celle-ci avait pris
la bras de Glinski et proposait au comte de faire la visite du
jardin. Soltyk tait tout dispos et il suivit avec les deux jeunes
filles la matresse de maison qui avait pris les devants.

"On ne vous a pas encore vue jusqu' prsent, mademoiselle, dit Soltyk
reprenant la parole; vous semblez fuir nos runions.

- J'tais hier au thtre, pour la premire fois, rpondit Anitta,
c'tait trs joli, n'est-ce pas? J'irai probablement aussi  un bal.

- Ce serait uns injustice de la part de vos parents que de vous
drober  nous, continua Soltyk.

- Anitta est encore si jeune! dit la mre en se mlant  la
conversation, elle a bien le temps de faire connaissance avec le
grand monde. Mais j'espre que maintenant vos visites seront moins
rares, monsieur le comte.

- Certainement. J'apprcie  sa valeur tout l'honneur de votre aimable
permission.

- Ce que vous pouvez faire de mieux, dit le jsuite en s'adressant 
Anitta, c'est de proclamer mon cher comte votre Matre de
plaisir. Personne n'approche de lui pour arranger des ftes.

- Vraiment?

- Je me mets entirement  votre disposition, mademoiselle."

Aprs avoir parcouru le jardin, ils regagnrent tous ensemble la
maison. M. Oginski tait encore absent, en vertu d'une combinaison de
sa femme, pour que le comte ne ft pas forc de causer avec lui. Mme
Oginska proposa une partie de dominos au jsuite, et pria Livia de se
mettre au piano. Soltyk resta ainsi seul avec Anitta dans un coin 
moiti sombre. Il fit des efforts inutiles pour l'amener  parler; 
ct de lui elle se sentait gne et intimide, et ne fut vraiment 
son aise qu'au moment o il partit.

"Elle est merveilleusement jolie, dit Soltyk, lorsqu'il se retrouva
dans la voiture  ct du jsuite, mais elle est encore
remarquablement timide, pour ne pas dire peureuse.

Elle a entendu trop parler de vous, mais cela ne peut que vous tre
utile; les hommes que les femmes aiment le plus facilement sont ceux
dont on leur dit de se mfier."

"Eh bien! que dis-tu de Soltyk? demanda Mme Oginska  sa fille quand
elles se trouvrent seules.

- C'est un bel homme."

Mme Oginska la menaa du doigt en souriant.

"Non, maman, non, reprit Anitta, cela n'empche pas que je ne pourrais
jamais l'aimer; il a quelque chose qui me fait peur.

- Cela se passera, mon enfant.

- Jamais, maman, jamais!"


XIII

L'INFIRMIERE

C'est de l'enfer que me vient cette pense.  SILVIO PELLIGO.


Dragomira venait de s'veiller, lorsque Sergitsch arriva avec un
message important.

"Il faut partir sur-le-champ, noble demoiselle, dit-il, c'est une
affaire des plus srieuses; l'aptre ne veut la confier qu' vous,
parce qu'il vous sait prudente et rsolue. Vous vous rendrez
aujourd'hui  Mischkoff, en qualit d'infirmire de notre confrrie,
auprs de Mme Samaky. C'est une veuve d'un certain ge, qui vit
seule. Elle a une fivre typhode. Avez-vous peur de la contagion?

- Non, je ne crains rien. Je sais maintenant que le ciel a besoin de
moi, et je suis partout dans la main de Dieu.

- Alors, venez.

- Laissez-moi seulement deux minutes pour m'habiller."

Sergitsch sortit de la chambre, et, en quelques instants, Dragomira
fut prte  partir. Aprs avoir donn diffrentes instructions 
Cirilla, elle quitta la maison avec Sergitsch et se rendit chez lui
pour prendre la robe et le mouchoir de tte d'une infirmire. Elle
tait trangement belle dans ce costume de religieuse; son visage
surtout, ordinairement austre, avait la douce expression d'une figure
de madone. Quand Sergitsch l'eut enveloppe dans une grande fourrure
de renard qu'il tenait toute prte, il lui remit une lettre cachete
qu'elle ne devait pas ouvrir avant d'tre  destination, et la fit
monter dans une voiture qui attendait et que conduisait le paysan
Doliwa, un de ses affids. Puis Dragomira quitta Kiew. La route,
boueuse et sans fin, traversait un pays dsert o il n'y avait rien 
voir que des bandes de corneilles et des saules rabougris.

Dragomira arriva  midi, se chauffa un peu, ouvrir la lettre de
l'aptre, la lut deux fois avec la plus grande attention et la mit
ensuite dans le pole. Quand elle fut bien sre qu'il n'en restait pas
trace, elle entra tout doucement dans la chambre de la malade.

C'tait une grande salle, o l'on ne voyait pas trs clair,  cause
des rideaux de couleur sombre qui taient ferms. Il y rgnait une
odeur lourde et engourdissante.

Dragomira commena par tirer les rideaux et ouvrir la fentre.

"Le mdecin l'a bien dit, murmura la vieille femme qui tait auprs du
lit, mais nous n'avons pas os."

La malade ouvrit les yeux, s'appuya sur le bras gauche et regarda
Dragomira avec tonnement. C'tait une femme d'environ quarante ans,
maigre, aux joues creuses; sa chevelure embrouille avait des reflets
rouges, et ses grands yeux gris hallucins semblaient percer la jeune
fille qui se tenait tranquillement devant elle.

"Qui tes-vous? demanda-t-elle.

- L'infirmire de Kiew.

- C'est bon. J'en suis bien aise. Et comment vous nommez-vous?

- Soeur Warwara.

- Ah! ce feu!...

- C'est la fivre, dit Dragomira, mais vous allez vous trouver plus 
votre aise, maintenant que j'ai ouvert la fentre.

- Je vous remercie; la lumire fait du bien; j'tais comme dans un
tombeau. On ne m'enterrera pourtant pas vivante? J'ai le temps de
mourir. Faut-il donc que je meure?

- J'espre qu'avec l'aide de Dieu nous triompherons de la maladie,
rpondit Dragomira.

- Oui, vous, c'est Dieu qui vous a envoye, murmura Mme Samaky; vous
avez l'air de son ange."

Elle saisit la main de Dragomira et la baisa, puis elle retomba sur
ses oreillers et tourna son visage du ct de la muraille.

Dragomira renvoya la vieille et s'installa auprs du lit. Elle n'avait
pour le moment qu'une seule chose devant les yeux, faire son devoir;
et elle ne se refusait  aucune besogne, les soins les plus infimes ne
lui rpugnaient pas; chaque jour, vers le soir, le mdecin venait, et
tout ce qu'il prescrivait, Dragomira l'excutait avec conscience et
zle. Elle ne s'cartait ni jour ni nuit du lit de la malade; elle ne
s'absentait mme pas un moment pour prendre sa nourriture; elle
restait l, toujours calme, patiente et de bonne humeur.*

C'tait la troisime nuit. Mme Samaky, qui depuis bien des heures
tait en proie au dlire de la fivre, revint tout  coup  elle,
regarda autour d'elle avec de grands yeux tonns, et saisit la main
de Dragomira.

"Cela va mal pour moi, murmura-t-elle, dites-moi la vrit.

- Jusqu' prsent le mdecin est satisfait de la marche de la maladie.

- Oui... mais il serait peut-tre bon tout de mme de faire venir un
prtre.

- Si vous le dsirez.

- Je n'ai pas non plus fait encore de testament. L'homme doit toujours
tre prt, il ne sait pas quand Dieu l'appellera.

- Si vous le voulez, je suis  votre disposition pour crire ce que
vous me dicterez.

- Nous avons encore le temps, ne croyez-vous pas?

- Certainement.

- Je voudrais bien ne pas mourir."

Dragomira sourit.

"Pourquoi souriez-vous?

- Parce que je ne comprends pas comment on peut craindre la mort. Je
comprends aussi peu l'amour de la vie qui possde la plupart des
hommes. Je donnerais volontiers la mienne pour la vtre.

- Parce que vous tes un ange.

- Non, mais parce que j'estime bien plus l'ternit que les quelques
jours de la vie d'ici-bas. Tout pas que nous faisons sur cette terre
peut nous conduire  notre perte, car partout sont tendus les lacets
invisibles du pch.

- C'est vrai; ce n'est que trop vrai.

- Seule la pnitence peut nous obtenir le pardon; seule la mort peut
nous apporter l'expiation.

- Pourtant vous... Comment, si jeune!... si belle!... vous dsirez
mourir?

- Oui, j'aspire  la mort, rpondit Dragomira, mais non pas  une mort
survenue par hasard; j'aimerais  sacrifier volontairement ma vie,
comme les saints martyrs.

- Vous croyez que nous pouvons ainsi sauver notre me?

- La victime qui tombe avec joie devant l'autel apaise le juge
ternel.

- Vous pouvez bien avoir raison."

Le jour commenait  poindre; Mme Samaky, aprs avoir sommeill
quelque temps, s'veilla, prit sa potion et regarda Dragomira d'un oeil
scrutateur. "Je veux un prtre, murmura-t-elle.

- Tout de suite?

- Tout de suite."

Dragomira envoya chercher un prtre.

La malade se confessa et reut la communion.

Quand le prtre l'eut quitte, elle se trouva bien et causa gament
avec Dragomira.

"Conseillez-moi, dit-elle enfin, qui dois-je faire mon hritier? je
n'ai plus que des parents loigns qui se sont assez mal conduits
envers moi. Ne vaudrait-il pas mieux laisser mon bien  n'importe
quelle institution pieuse?

- Sans aucun doute, rpondit Dragomira, c'est Dieu qui vous a inspir
cette pense. Faites un testament en faveur de notre confrrie: elle
donne  manger  ceux qui ont faim, elle habille ceux qui sont nus,
elle soigne ceux qui sont malades. Ce sont des milliers de bienfaits
dont votre gnrosit sera la source jusque dans l'avenir le plus
recul.

- Oui, c'est ma volont; prenez du papier et de l'encre."

Dragomira fit ce que la malade demandait, et celle-ci se mit 
dicter. Quand le testament fut termin et que Dragomira l'eut relu,
Mme Samaky le signa. "Mettez-le l dans le bureau, dit-elle, ou plutt
non, il vaut mieux que vous le gardiez; c'est sur vous qu'il sera le
plus en scurit. On ne peut pas savoir, il y a de mchantes gens. Ma
famille a pour sr un espion ici."

Vers le soir, l'aptre apparut soudain  la fentre ouverte et fit un
signe  Dragomira. La malade ne pouvait pas le voir; la tte du lit
tait tourne du ct de la fentre; de plus un paravent se trouvait
entre la fentre et le lit.

"Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, lorsque Dragomira se leva.

- Rien, je vais seulement chercher un peu de glace."

Elle attendit que la malade se ft rendormie, et se glissa vers la
fentre sur la pointe des pieds.

"Comment va-t-elle?

- Bien.

- Alors elle ne mourra pas?

- Le mdecin a bon espoir de la sauver.

- A-t-elle fait le testament?

- Oui.

- En faveur de la confrrie?

- Oui."

L'aptre inclina lgrement la tte. Au bout de quelques instants il
regarda Dragomira de ses yeux bleus, puissants et interrogateurs.

"Ta tche n'est pas encore accomplie.

- Je le sais, je resterai ici jusqu' ce qu'elle soit sauve.

- C'est son me qu'il importe de sauver. Ne t'a-t-elle fait aucune
confidence?

- Non.

- Il faut mettre tout en oeuvre pour lui arracher le secret qu'elle
cache si soigneusement. Elle a un lourd pch sur la conscience;
sonde-la, mais sois prudente. Les malades sont toujours dfiants.

- Et quand elle aura avou?

- Alors, cherche  la convertir.

- Je ferai tous mes efforts, mais si je ne russissais pas?

- Alors, vois comment tu pourras sauver son me.

- Tu peux avoir pleine confiance en moi.

- Je le sais, c'est pour cela que je t'ai choisie. Dieu t'a destine 
une grande oeuvre. Sois seulement courageuse et inflexible.

- Tant que Dieu m'assistera, rien ne m'arrtera.

- Adieu."

L'aptre la bnit et disparut dans l'obscurit des arbres et des
buissons qui entouraient la maison de ce ct-l.

Le jour tombait. Au dehors, la brume flottait mystrieusement, et
l'pais crpuscule qui remplissait la chambre prenait des formes
tranges; la malade s'agita.

"Vois-tu... l? s'cria-t-elle tout  coup, en se dressant sur son sant
et en tendant son bras dcharn.

- Oui... je vois, dit tranquillement Dragomira.

- Est-ce que tes cheveux ne se dressent pas sur ta tte? s'cria Mme
Samaky; que veut-il? il me parle...

- Il demande satisfaction.

- Il a raison, car je l'ai fait mourir. J'tais goste, dure, sans
coeur. N'y a-t-il aucune expiation? Dieu ne peut-il pas tre
misricordieux?"

La malade se tordait les mains et regardait Dragomira avec des yeux
suppliants.

"Il y a une expiation.

- Laquelle?

- La mort.

- Si Dieu le veut, je mourrai.

- Il faut mettre fin vous-mme  votre vie, vous offrir comme victime
sur l'autel du Seigneur.

- Moi?... moi-mme?... Non, non! je ne veux pas mourir."

La malade retomba dans son dlie et se roula sur son lit en gmissant
et en frissonnant. Dragomira avait allum la petite lampe et lui avait
mis son abat-jour. Elle jetait une lumire indcise dans la chambre et
faisait de grands cercles brillants au plafond. Les spectres
s'vanouirent; la lune se montra, et devant sa sainte clart
disparurent aussi les nuages qui, comme une vapeur d'enfer, avaient
rempli la maison de fantmes. La malade se calma.

Minuit approchait quand la vieille servante entra sans bruit et
avertit Dragomira qu'un monsieur de Kiew tait l et dsirait lui
parler.

Dragomira passa dans la chambre  ct et trouva Sergitsch.

"Nous ferons mieux de sortir dans le jardin, dit-il  voix basse et en
regardant avec inquitude autour de lui, j'ai de nouvelles
instructions  vous communiquer."

Dragomira passa devant. Ils s'avancrent ente les buissons des
groseilliers tout dnuds et arrivrent  la tonnelle o pendaient
encore quelques feuilles jaunes. Dragomira appuya son bras  un piquet
et regarda Sergitsch avec une sorte d'inquitude.

"Avez-vous les testament?

- Oui.

- Donnez-le-moi; voici l'ordre de l'aptre."

Dragomira lut le billet que Sergitsch lui avait prsent, tira le
testament de son corsage et le lui remit.

"A-t-elle avou?

- Non, mais dans son dlire elle a parl d'un homme dont elle
s'imputait la mort.

- C'tait son mari; son sang retombe sur elle.

- J'essayerai de la sauver.

- Elle vous promettra tout tant qu'elle sera malade; une fois gurie,
elle recommencera son ancienne vie de pchs.

- Que faut-il donc faire?

- Voici une mdecine pour son me."

Sergitsch tire d'une poche avec prcaution une petite fiole contenant
une liqueur brune et la donna  Dragomira.

"Qu'ai-je  faire?

- Il faut qu'elle meure.

- Quand?

- Cette nuit. Etes-vous dcide?

- Que la volont de Dieu soit faite."


XIV

JEUNE AMOUR

L'amour ne s'informe pas du rang des pres; toutes les cratures
humaines sont gales dans son pays.  HOUWALD.


Le plan trouv par Mme Oginska faisait honneur  son habilet de
mre. Quand le comte Soltyk arriva,  la tombe de la nuit, Oginski
tait au Casino, et les dames taient assises dans la serre avec leur
ouvrage.

Mme Oginska faisait les honneurs de chez elle, lorsque la vieille
femme de chambre apparut et l'avertit qu'il y avait l quelqu'un qui
demandait instamment  lui parler. Mme Oginska pria Soltyk de
l'excuser, et sortit avec un grand bruit de jupes.

Le comte et Anitta se trouvaient seuls. En ce moment elle tait bien
heureuse d'avoir son mtier  broder entre elle et lui comme une
barrire contre ses regards ardents et ses paroles
flatteuses. D'ailleurs tout semblait venir en aide  Soltyk: la
pittoresque luxuriance des plantes exotiques qui garnissaient toute la
serre et formaient autour d'eux une sorte de temple verdoyant et
fleuri, le murmure mlodieux du petit jet d'eau, la douce et
mystrieuse lueur de la lampe  globe rouge suspendue  la vote, et
le parfum pntrant qui remplissait l'air et qui excitait et
engourdissait  la fois les sens, comme ces poisons qu'on respire sous
l'ombrage d'un arbre vnneux.

S'il y avait un endroit pour veiller la passion endormie ou pour
sduire l'innocence ignorante, c'tait bien celui-l. Le comte se
penchait sur les fleurs fantastiques qui naissaient sous les doigts de
fe d'Anitta et tenait la pauvre jeune fille comme fascine par ses
yeux sombres, dont elle commenait malgr elle  ressentir la fatale
puissance. Elle avait peur de lui; il lui inspirait une sorte de
haine; et, pourtant, il l'attirait et s'emparait de son imagination
d'enfant.

"Vous avez quelque chose contre moi, Anitta, dit Soltyk  voix basse;
vous me fuyez, vous vitez mon regard.

- Non, certainement non; comment ferais-je, d'ailleurs?

- Vous ne voulez pas entendre que vous tes belle, que vous tes
adorable, du moins quand c'est moi qui le dis.

- Vous tes le premier qui me parle ainsi, rpondit Anitta avec
timidit et douceur (le sang lui tait mont aux joues et elle
pressait secrtement sa main contre son coeur); je ne suis pas
habitue  de pareils compliments, comme les autres dames; je les
prends au srieux et je me sens toute confuse.

- Pour moi aussi c'est srieux, jamais je ne me permettrais de badiner
avec vous.

- Je suis nouvelle pour vous, monsieur le comte, voil tout. Dans deux
jours vous penserez  autre chose.

- Jamais, Anitta, jamais! vous m'avez fait une impression profonde,
ineffaable. Vous tes la premire jeune fille avec qui je trouve
qu'il vaille la peine de causer. Vous m'avez compltement converti,
et vous n'avez qu' vouloir pour me mettre dans vos fers ou
m'atteler  votre char de victoire.

- Je ne suis pas coquette.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire, il y a des chanes qui sont
sacres..."

Anitta eut peur. La conversation prenait un tout auquel elle n'tait
pas prpare le moins du monde. Il lui tait pnible d'conduire
Soltyk; et se donner  lui, non, elle ne le pouvait pas; elle sentait
qu'elle n'tait plus libre, que son coeur appartenait  un
autre. D'ailleurs, quand il n'en et pas t ainsi, elle n'aurait
jamais pu aimer Soltyk, et la pense de lui appartenir sans amour
faisait horreur  sa dlicatesse comme un pch.

Ce n'tait pas une jeune fille  se laisser donner par ses parents.

"Vous ne me dites rien, Anitta, reprit le comte.

- Que puis-je vous dire? Je suis si inexprimente, si sotte
peut-tre."

Par bonheur pour elle, sa mre revint. Le comte se mordit les
lvres. Pour cette fois, l'occasion tait perdue.

Il resta pour le th, mais Oginski tait revenu du Casino, et
l'engagea dans une ennuyeuse conversation politique et conomique. A
un moment, il put adresser la parole  Anitta; elle ne lui rpondit
qu'en hsitant et par monosyllabes. Mme Oginska vit un nuage de
mcontentement sur le front de Soltyk. Aussi, quand le comte fut parti
et qu'Anitta fut rentre chez elle pour se coucher, elle vint
doucement dans la chambre de la sa fille, s'assit sur le bord du lit
et se mit  la questionner.

"Heureuse enfant! dit-elle tout bas, en baisant sa fille sur le front;
 peine entre dans le monde, quelle conqute!

- Qui veux-tu dire, maman?

- Qui? Soltyk. Quel autre pourrait-ce tre? Tu ne penses pas, je
suppose, au jeune officier?"

Anitta rougit.

"Quelle ide!

- Ce serait de la folie de gter une si belle partie, continua Mme
Oginska. Le comte est le plus brillant prtendant que tu puisses
trouver. Il t'a peut-tre dj parl de ses intentions?

- Oui.

- Et toi... qu'es-tu dit?

- Rien."

Mme Oginska frappa ses mains l'une contre l'autre.

"Ah! petite fille! qu'as-tu donc dans la tte? Ta poupe?

- Jamais je n'aimerai Soltyk.

- Mon enfant, on se marie pour avoir une position dans le monde et non
pas pour faire plaisir  son coeur. Une fois comtesse Soltyk, tu peux
jouer un rle, mener un grand train de vie. Ne rejette pas si
lgrement ton bonheur; sois raisonnable."

Anitta garda le silence. Mme Oginska lui caressa les cheveux sur le
front et lui donna un baiser sur son innocente bouche d'enfant.

"Oui, raisonnable, Anitta; pour aujourd'hui, bonne nuit.

- Bonne nuit, maman."

Quand Anitta se leva le lendemain, elle tait beaucoup plus avise,
mais aussi plus rsolue. Elle s'enferma dans sa chambre, jeta quelques
lignes sur une feuille de papier rose, mit le cher petit billet dans
la poche de sa kazabaka, descendit tout doucement l'escalier,
traversa la cour et gagna les btiments de derrire.

C'est l que se trouvait celui qu'elle cherchait, dans une grande
chambre toute tapisse d'image de saintet et de batailles. Il cirait
une paire de grandes bottes. C'tait Tarass, le vieux cosaque qui
l'avait porte sur ses bras quand elle tait encore dans ses langes,
et qui l'avait balance sur ses genoux, au temps o, avec ses cheveux
flottants, elle voltigeait dans toute la maison.

Le grand homme maigre,  la chevelure grise et  la moustache
bouriffe, sourit aussitt qu'il l'aperut, et ses traits,
habituellement svres et durs comme le bronze, prirent une expression
touchante d'amour et de dvouement.

"Tarass, veux-tu me rendre un service? dit la petite enchanteresse.

- Tous les services.

- Mme contre la volont de mes parents?

- Mme contre leur volont.

- Alors, je t'en prie, porte-moi tout ce suite cette lettre au
lieutenant Jadewski, et, s'il peut venir dans l'aprs-midi,
attends-le  la porte et ne le conduis pas dans la maison, mais
amne-le-moi tout de suite dans le jardin.

- Savez-vous quelque chose, mademoiselle, dit Tarass d'un air fin,
c'est que je le ferai plutt entrer tout de suite par la petite
porte; il arrivera dans le parc sans mme tre aperu.

- Oui, fais cela, mon cher, mon gentil petit Tarass.

- Pour vous, je me battrais avec le monde entier, s'il le fallait,"
rpondit le vieux cosaque.

Le ciel favorisa Anitta cette aprs-midi-l. Il tait clair, sans
nuages, et le soleil remplissait de sa chaude lumire d'or le jardin
o Anitta s'tait adroitement esquive. La charmante enfant se tenait
cache dans le fourr comme une biche craintive. A travers les
branches dpouilles des chnes, des htres et des bouleaux,  travers
le sombre petit bois de sapins et les troncs entours de lierre, elle
regardait la petite porte au bout du parc. Enfin, elle aperut les
brillantes couleurs d'un uniforme, et Zsim s'avana.

Anitta courut  sa rencontre et lui saisit les mains. Ses yeux
brillaient d'une joie cleste.

"Ne me jugez pas trop vite; vous vous tromperiez, dit-elle, j'avais
besoin de vous parler pour diffrentes raisons.

- Je vous remercie, mademoiselle, rpondit Zsim, vous me rendez bien
heureux, et je me demande seulement en quoi je mrite tante de
bont.

- Il n'y a pas l de mrite, je crois, dit Anitta, cela vient de
soi-mme, ou pas du tout."

Ils se dirigrent vers un banc en bois de bouleau qu'on apercevait
sous l'ombrage sombre des sapins, et le fit asseoir auprs d'elle.

"Ecoutez, murmura-t-elle avec une gravit d'enfant, le comte Soltyk me
fait la cour, oui, oui, trs srieusement, si incroyable que cela
paraisse.

- Je ne le comprends que trop bien.

- Il veut m'pouser et mes parents favorisent son ide.

- Et vous?

- Jamais je ne lui donnerai ma main, jamais!

- Oh! ma chre, ma bonne Anitta.

- Suis-je donc bonne? M'aimez-vous rellement?

- Vous en doutez? Ne savez-vous pas encore lire dans mon me? Et si
vous ne le savez pas, la voix de votre propre coeur ne vous dit-elle
pas ce qui brle et frmit dans mes regards! Je croyais que tout le
monde devait savoir que je vous aime et combien je vous aime.

- Vous m'aimez!"

Anitta le regarda avec ravissement.

"Est-ce bien vrai? Cela peut-il tre vrai?

- Me croyez-vous capable de mentir?" murmura Zsim; il se mit  genoux
devant l'adorable crature et il plongea son regard dans ses yeux
d'une irrsistible douceur, qui brillaient comme un ciel de
printemps.

"Ah! Zsim, c'est peut-tre mal, car mes parents ne le veulent pas;
mais je ne peux pas faire autrement, mon coeur vous appartient. C'est
avec vous que je dois vivre, avec vous et non avec un autre; je vous
jure un ternel amour, une ternelle fidlit.

- Une ternelle fidlit!" rpta le jeune homme.

Elle l'entoura de ses bras dans un mouvement de dbordante et chaste
tendresse; il l'attira  lui et leurs lvres se confondirent. Ce fut
un moment si doux, si pur! Toutes les joies de cette vie et de
l'ternit inondrent ces deux jeunes coeurs, unis dans un rve
dlicieux.

Anitta se dgagea doucement des bras de Zsim.

"Nous n'avons que peu d'instants  nous, dit-elle, ainsi ne perdons
pas de temps. Vous allez peut-tre me trouver folle, et rire de ce que
je me mle de vous donner des conseils, mais si vous trouvez que c'est
srieux, si vous voulez m'obtenir, il faut que vous agissiez
promptement.

- Que dois-je faire?

- Il faut prvenir le comte. Allez tout simplement trouver mon pre,
et demandez-lui ma main!

- Je le ferai, ds que j'aurai parl  ma mre.

- Avez-vous besoin de son consentement?

- Non, Anitta; mais il y a diffrentes choses  arranger, et je veux
pouvoir dire  votre pre quel avenir je pourrai offrir  sa fille.

- Vous avez raison, s'cria Anitta en riant, je n'y ai pas pens; je
croyais que nous pourrions nous btir une demeure dans les branches
verdoyantes d'un arbre, comme les chanteurs de la fort, et vivre
des graines que rpand la main gnreuse de Dieu pour nourrir ses
cratures. Mais ne tardez pas, chaque jour, chaque heure peut amener
un nouveau danger."

Un sifflement aigu avertit le jeune couple. C'tait Tarass qui donnait
ce signal  Anitta.

"Il faut partir, lui dit-elle en se levant c'est certainement une
visite."

Zsim la serra encore une fois contre sa poitrine, lui donna un long
baiser o il mit toute son me, puis partit rapidement, tandis qu'elle
revenait en toute hte  la maison. C'tait le jsuite que Tarass
avait annonc. Anitta le rencontra  moiti chemin.

"Quoi! seule! dit-il. J'ai peur de vous avoir trouble dans vos doux
rves. Puis-je vous demander de qui vous tiez occupe?

- Je ne sais pas c que vous voulez dire, pre Glinski.

- Mon cher comte est plein de votre pense, dit le jsuite, il ne
parle plus que de l'ange qui lui est apparu; et, en effet, vous tes
entre dans sa vie comme un envoy du ciel. Vous tenez dans vos
mains une grande destine. Vous seule tes capable de faire de cet
homme sauvage et sans frein, qui est dou dans le fond des meilleurs
et des plus brillantes qualits, une crature humaine qui donne de
la joie  Dieu et  nous tous et qui remplisse le monde de ses
nobles actions et de ses bonnes oeuvres.

- Vous vous trompez, mon rvrend pre, rpliqua Anitta avec calme et
loyaut, votre comte a besoin d'une main ferme qui le fasse obir,
la mienne est faible et complaisante. Je ne le rendrais pas heureux
non plus. Quant  moi, si je vivais avec lui, je serais aussi
malheureuse qu'une crature humaine peut l'tre.

- Parce que vous en aimez un autre?*

- Non, mais parce que je ne l'aime pas.

- Vous l'aimerez.

- Jamais.

- Il n'est pas un coeur dont il ne soit devenu le matre.

- Il ne pourrait qu'empoisonner et broyer le mien.

- Vous prenez la chose trop au tragique, dit le jsuite en
plaisantant.

- Je la prends simplement au srieux, rpondit Anitta, parce qu'il
s'agit l de tout le bonheur de ma vie. Je ne joue pas avec mon
coeur, et malheur  qui voudrait se risquer  jouer avec lui!"


XV

LA MEDECINE DES BORGIA

N'attends pas de piti de moi.  CALDERON


Quand Sergitsch eut quitt Dragomira, elle se jeta  genoux dans le
jardin, sous la vote du ciel libre, et elle pria; puis elle se releva
et revint vers la maison, bien dcide  excuter l'ordre qu'elle
avait reu. Quand elle rentra dans la chambre de la malade, ses joues
colores par le froid semblaient brlantes; sur ses traits svres se
lisait toute l'nergie d'un fanatisme impitoyable, et ses yeux
d'ordinaire si froids brillaient d'un clat trange.

Elle dit  la vieille d'aller se reposer, ferma la fentre, tira les
rideaux et s'assit auprs du lit de la malade.

"Madame Samaky, dit-elle.

- Oui... qu'est-ce qu'il y a?... Ah! c'est vous. O tiez-vous donc?

- Le mdecin tait l.

- Ah! qu'est-ce qu'il a dit?

- Il a apport une nouvelle mdecine.

- A quoi bon? Il ne peut rien faire pour moi.

- Vous voulez dire qu'il ne peut pas vous enlever le pch qui
oppresse et torture votre conscience.

- Que sais-tu  ce sujet, jeune fille? murmura la malade en serrant le
poignet de Dragomira. Etait-il l? L'as-tu vu?... Non, il n'apparat
qu' moi, quand je suis seule.

- Lui? Celui qui a reu la mort de vos mains?

- Je le vois bien, tu sais tout. Oui, c'tait moi... Je l'ai tu, et
maintenant il me fait mourir en me chuchotant  l'oreille des
histoires effrayantes que je ne veux pas entendre, en s'levant de
la terre jusqu'au ciel comme une fume qui grandit toujours. Il se
tient l debout... un gant... il a le soleil sur le devant de la
poitrine... non... ce n'est pas le soleil, c'est une blessure d'o
jaillit son sang tout chaud... partout du sang... une mer de sang... elle
monte... j'touffe." Elle parlait en levant la voix; enfin, elle
cacha son visage avec pouvante contre l'paule de Dragomira.

"Rconciliez-vous avec Dieu, pendant qu'il en est encore temps.

- Que faut-il faire? Ma vie entire n'a t que prire, sacrifice,
pnitence!

- Il faut vous sacrifier vous-mme.

- Moi?

- Sang pour sang; donnez votre vie en expiation.

- Non, non! je ne peux pas! s'cria Mme Samaky. Je ne veux pas
mourir!"

- Dragomira la regarda longtemps, puis se leva tranquillement, prit le
petit flacon, en versa le contenu dans un verre et se pencha sur la
malade.

"Voici la mdecine."

Mme Samaky se redressa, regarda avec dfiance d'abord la liqueur,
ensuite Dragomira. Elle eut comme un pressentiment mystrieux.

"Quel est votre dessein? demanda-t-elle avec inquitude. Pourquoi
dois-je boire? Qu'est-ce qu'il y a dans ce verre?

- La mdecine.

- Non, c'est du poison!

- Etes-vous folle?

- Jeune fille, qui t'a donn cette mdecine? Tu veux me tuer!

- Allons, prenez-la.

- Non, je ne veux pas.

- Il le faut.

- Il le faut?"

Elle se mit  rire d'un rire horrible.

"Qui me forcera?

- Moi!"

Dragomira se jeta avec une sorte de fureur farouche sur Mme
Samaky. Celle-ci se dfendit en dsespre. Ce fut une lutte sauvage
et silencieuse. Enfin Dragomira russit  serrer troitement les deux
bras de la malade et  poser un genou sur sa poitrine. Elle lui tenait
maintenant la tte immobile comme avec un crampon de fer. Elle lui
ouvrit la bouche, y versa la liqueur brune, puis la lui ferma
rapidement avec le drap.

Quelques instants s'coulrent et l'agonie commena.

Dragomira lcha sa victime. La malheureuse cria au secours; mais
personne ne l'entendit.

"Voici celle qui doit te sauver, dit Dragomira firement et comme
inspire; c'est moi, pauvre pcheresse, qui t'ouvre le chemin du
ciel."

Un dernier rlement, et ce fut tout; Mme Samaky n'tait plus.

Dragomira s'agenouilla auprs du lit et se mit  prier  haute voix:

"Seigneur, sois misricordieux pour sa pauvre me; remets-lui sa
faute, et aie piti de tous ceux qui errent et pchent sur cette
terre."

Au bout de quelques instants, Dragomira ouvrit la fentre et alla dans
le jardin pour enterrer au plus pais des broussailles le mystrieux
flacon et le verre o tait rest un peu de rsidu. Au moment o elle
revenait vers la maison, une forme sombre se dtacha de la muraille.

"Qui est l? demanda Dragomira.

- Moi, Sergitsch.

- C'est fait.

- Elle est morte?

- Oui.

- Est-celle morte volontairement?

- Non, elle s'est dfendue.

- Esprons que Dieu aura piti d'elle et acceptera votre action comme
une expiation de ses pchs.

- Maintenant, je vais m'en aller, dit Dragomira, je n'ai plus rein 
faire ici.

- Non, vous devez rester, il faut veiller la morte jusqu' ce que je
revienne.

- Alors, je reste."

Sergitsch s'loigna et Dragomira rentra dans la maison. Elle ferma la
porte de la chambre o gisait la morte, prit la clef, s'tendit sur un
divan dans l'antichambre, se couvrit de son manteau et
s'endormit. Elle reposa paisiblement, immobile elle-mme comme une
morte, avec l'innocent sourire d'un enfant, jusqu'au matin, jusqu'au
moment o le soleil apparut, clair et chaud. Alors une voiture arriva,
et Sergitsch en descendit.

Il venait afin de prendre possession de la maison et du bien au nom de
la confrrie dont il tait prsident. Peu de temps aprs lui
arrivrent quatre des frres avec un cercueil. Le danger de la
contagion fournit un prtexte commode pour loigner toute autre
personne. Dragomira mit la morte dans la bire qui fut aussitt
ferme. Sergitsch se rendit ensuite chez le directeur de la localit
et chez le prtre. Grce  son loquence sonnante, Sergitsch, "eu
gard au caractre de la maladie qui avait emport Mme Samaky", obtint
l'autorisation de l'enterrer le soir mme.

Quand tout fut termin, Sergitsch revint  la maison de la morte et
rentra dans sa chambre avec Dragomira.

"Je vous prie de rester encore ici, noble demoiselle, dit-il. Vous
aurez encore  faire dans le voisinage, peut-tre cette nuit mme.

- De quoi s'agit-il?

- Vous avez vu le jeune gentilhomme que la juive a pris dans ses
filets?

- Pikturno?

- Oui, cette nuit-ci ou la nuit prochaine, il aura un rendez-vous dans
le cabaret qui se trouve sur la route,  moiti chemin de Kiew.

- Serons-nous l en sret?

- Tout  fait en sret.

- J'attendrai donc ici votre message.

- Parfaitement. La maison nous appartient dsormais, continua-t-il,
vous tes ici la matresse; je vais signifier aux gens de service
qu'ils sont  vos ordres et qu'ils doivent vous obir en tout.

- Mais je ne peux pourtant pas dans ce costume?...

- On y a pens. Vous devez continuer ici  jouer votre rle; mais dans
le cabaret de l-bas, vous trouverez tout ce dont vous avez besoin
pour changer d'habillement.

- Bien.

- Je vous laisse maintenant. L'aptre sera content de vous. Que le
ciel vous bnisse!" dit Sergitsch en terminant; puis il remonta en
voiture et partit.

Dragomira resta seule dans cette maison silencieuse, solitaire,
sinistre. Les gens de service taient runis dans le fournil qui se
trouvait de l'autre ct de la cour. De temps en temps le vent
apportait un murmure de prires et de chants funbres. Au dehors il
faisait noir; quelques rares toiles se montraient dans le ciel
couvert d'pais nuages blanchtres. Puis, quelques lgers flocons
tombrent sur le sol, et tout d'un coup la neige se mit 
tourbillonner autour de la maison et du jardin.

Dragomira allait et venait, les bras croiss sur sa poitrine. Elle
tait dispose  quelque chose de mchant, de cruel. Au moindre bruit
qui se faisait entendre, elle esprait voir arriver le messager qui
devait l'appeler au cabaret. Elle aspirait au mouvement,  l'action,
au combat; la solitude et l'isolement lui devenaient insupportables.

A plusieurs reprises, elle crut entendre la bruyante et lourde
respiration, le rle de la malade; puis sur le mur apparaissait une
ombre qui semblait la menacer.

Elle finit par sortir dans la cour, appela le vieux cocher et demanda
un cheval. Le vieillard, tout courb par l'ge, la regarda avec
tonnement. Il n'avait videmment pas ide d'une infirmire allant 
cheval, et encore allant  cheval par un si mauvais temps et  une
pareille heure. Cependant, comme Dragomira ritrait son ordre, il
obit.

Elle attacha solidement sa chevelure, enroula un mouchoir blanc autour
de sa tte et mit son vtement de fourrure. Quand elle sortit, une
cravache  la main, le cocher amenait dj le cheval. Elle sauta en
selle et fit ouvrir la porte. Le cheval, jeune et ardent, qui tait
rest longtemps  l'curie, se montrait indocile et reculait
effarouch, chaque fois qu'elle tentait de sortir. Cette rsistance
semblait lui plaire; elle tait justement en humeur de lutter et de
briser cette singulire rsistance. Elle l'excita de la voix, fit
siffler sa cravache, et finit par si bien le dompter, qu'il cda  sa
volont et en quelques lgers bonds l'emporta  travers la tempte et
la nuit.

Elle galopait maintenant sur la grand'route, dans une neige profonde,
au milieu des flocons qui tourbillonnaient, pousss contre elle par le
vent. La lutte sauvage des lments lui faisait du bien et calmait
l'excitation de ses sens. Elle tait encore poursuivie par de ples et
plaintifs fantmes qui flottaient  et l sur les sombres prairies,
des deux cts de la route, ou qui l'attendaient en la guettant sur la
lisire du bois de bouleaux.

Devant elle, comme une noire muraille, se dressa la fort de
sapins. Elle s'y lana, sans avoir peur ni de l'obscurit qui rgnait
sous les arbres secous par la tempte, ni des voix qui retentissaient
dans les airs, sortaient des profondeurs de la fort et parfois
semblaient monter de l'abme. Elle ne connaissait pas la crainte. On
et dit bien plutt que son courage impassible se rendait peu  peu
matre de la nature dchane. Les hurlements du vent se perdirent
dans le lointain; la neige cessa de tourbillonner;  peine en
tombait-il maintenant quelques flocons; l'arme des toiles tincela
dans le ciel clair et paisible.

Cependant, de nouveaux ennemis approchaient. Dans les fourrs
apparaissaient des lueurs errantes; des yeux brillaient, une bande de
loups s'lana.

Dragomira sentit son cheval trembler sous elle, mais elle resta
calme. Elle s'avana avec sang-froid en suivant le milieu de la route
et prit son revolver.

Dj le premier loup sautait par-dessus le foss.

Un clair, une dtonation... il roula dans la neige aux pieds de
Dragomira. Elle cravacha vivement son cheval et partit au galop. Il
s'coula quelque temps avant que les loups ne la poursuivissent; elle
les vit dans le lointain accourir comme des chiens qui se runissent
pour chasser une noble bte. Elle avait dj laiss derrire elle la
fort de sapins, et, faisant un long dtour, elle traversait les
plaines couvertes de neige pour revenir  Myschkow.

Les loups s'approchrent de nouveau et firent entendre leurs rauques
hurlements derrire les sabots de son cheval; de nouveau elle fit feu
de son revolver, une fois, deux fois, et prit de l'avance. Enfin, elle
aperut devant elle le toit de la maison couverte de neige, dont la
blancheur apparaissait  travers les sombres peupliers dpouills.

Les hurlements ne s'entendaient plus, les effrayantes formes
s'vanouirent.

Cheval et cuyre reprenaient haleine. Dragomira laissait maintenant
le superbe animal aller au pas, et lui tapait doucement sur le cou
pour le caresser. La porte tait encore ouverte. Elle entra dans la
cour et sauta  terre. A son appel, le vieux cocher arriva et prit le
cheval.

Quand Dragomira pntra dans la maison, elle brillait comme un
chrubin: la gele avait saupoudr ses cheveux, son vtement et sa
fourrure de diamants tincelants qui, dans la chaude atmosphre de la
chambre, se changrent en gouttes d'argent et tombrent lentement 
terre. Maintenant elle se sentait bien; elle jeta sa cravache sur un
meuble et se dbarrassa de ses vtements humides. Fatigue et
chauffe par sa course, elle s'tendit sur le divan. Les fantmes
s'taient vanouis. La maison solitaire avait pris quelque chose de
paisible et de familier.

Dragomira n'tait l que depuis peu de temps, lorsqu'on frappa
doucement  la fentre.

Elle se leva et ouvrit si rapidement que les vitres en tremblrent.

"Qui est l?

- Moi, noble demoiselle."

La juive tait dehors et souriant d'un mchant sourire.

"Nous avons besoin de bous, murmura-t-elle, ma voiture est l, sur la
route; prparez-vous."

XVI

UNE AME SAUVEE

Verser le sang toujours et toujours, voil ta gloire.  ALFIERI.


Deux minutes plus tard, Dragomira sortait de la maison et traversait
la cour avec Bassi. Sur la route tait arrte une petite voiture
juive, recouverte d'une bche de toile; Juri conduisait. Les deux
femmes montrent sans dire un mot, et le misrable quipage se mit en
route.

La tourmente de neige avait tout  fait cess. Quelques toiles
brillaient au ciel; cependant il faisait noir; on n'avanait que
lentement et avec prcaution. Les roues grinaient dans la neige; les
chevaux soufflaient.

"Ne concevra-t-il pas de soupons? demanda enfin Dragomira.

- Il est tout  fait fascin, rpondit Bassi en raillant, il ne nous
chappera pas, et pourquoi se dfierait-il?

- Parce que tu lui as donn rendez-vous bien loin de chez toi.

- Je lui ai dit que c'tait  cause de mon mari, et il faut bien qu'il
le croie."

Il tait tard lorsque la voiture s'arrta devant le cabaret et que les
deux femmes descendirent. A quelque cent pas de la grand'route se
dressait la maison, assez vaste, couverte de chaume et entoure d'une
haie leve. Des chiens aboyaient, devant le porte se balanait
tristement l'arbuste dessch qui servait d'enseigne au cabaret. Le
terrain avoisinant tait plat et dsert; mais  une certaine distance
s'levaient des collines plantes de pins. La juive poussa la porte et
fit traverser  Dragomira la grande salle remplie de la fume du tabac
et de l'odeur de l'eau-de-vie; un vieux juif y disait sa prire. Elle
la conduisit dans une jolie chambre propre, o il y avait un lit, une
glace pendue  la muraille et un coffre contenant les vtements
envoys par Sergitsch.

Bassi alluma une bougie et laissa seule Dragomira qui changea
rapidement de costume. Elle n'tait pas encore prte, qu'elle entendit
le pas d'un cheval et bientt aprs la voix de Pikturno qui
retentissait dans la salle du cabaret. Bassi entra en se glissant par
la porte entr'ouverte, et fit signe  Dragomira en mettant en mme
temps un doigt sur ses lvres.

"Il est l, murmura-t-elle, je le conduis dans la chambre voisine;
vous pourrez voir tout ce qui se passera par une petite fente de la
porte, mais n'oubliez pas d'teindre d'abord la bougie."

Dragomira rpondit par un signe de tte, et la juive se
retira. Dragomira acheva sa toilette, jeta un regard dans la glace et
chargea son revolver.

L'infirmire tait devenue une belle et audacieuse amazone,

On entendit des pas dans la chambre  ct, puis la voix du jeune
gentilhomme, et de petits rires touffs. Dragomira teignit sa
bougie, s'approcha de la porte sur la pointe des pieds et appliqua son
oeil  la fente.

Elle voyait d'un coup d'oeil la petite salle presque tout
entire. Cette salle avait deux issues, l'une conduisant dans la
chambre o elle se trouvait elle-mme, l'autre dans la grande salle du
cabaret. La fentre donnait sur la cour, et avait son pais rideau
vert tir. Au milieu de la paroi que Dragomira voyait en face d'elle,
tait un vieux divan recouvert d'une toffe rouge et d'o le crin
sortait en diffrentes places. D'un ct du divan se trouvait une
armoire sur laquelle taient rangs diffrents flacons de fruits
confits; et de l'autre une commode portant une petite pendule et
quelques figurines de porcelaine. Prs de la fentre, il y avait
encore une chaise, c'tait tout.

Bassi Rachelles, les mains dans les poches de sa jaquette de fourrure,
allait et venait avec un sourire moqueur sur ses lvres charnues,
pendant que Pikturno,  cheval sur la chaise, la regardait d'un air
tonn.

"Vous n'allez pas vous figurer au moins que je suis amoureuse de vous,
dit la juive. Vous m'avez demand un rendez-vous; j'ai bon coeur et je
vous l'ai donn, mais cela ne tire pas  consquence, pas du tout.

- J'aurais cru que vous aviez un peu d'inclination pour moi, balbutia
Pikturno avec timidit.

- De l'inclination? - Bassi s'arrta devant lui et le regarda
effrontment en plein visage. - Pas la moindre!

- Si vous n'aviez que cela  me dire, reprit Pikturno, vous n'aviez
vraiment pas besoin de me donner rendez-vous ici; les occasions ne
vous manquaient pas  Kiew.

- Eh! savez-vous, s'cria Bassi en posant sa main sur sa hanche, dans
quelle intention je vous ai fait venir ici?

- Vous avez des caprices aujourd'hui,  ce qu'il semble, ma chre
Bassi," dit Pikturno.

Il se leva et chercha  la prendre par la taille, mais elle lui
chappa avec l'lasticit d'un serpent.

"Ne me touchez pas! s'cria-t-elle; et elle le repoussa.

- Je vois qu'il vaut mieux que je m'en aille.

- Allez-vous-en, essayez."

Bassi se dirigea vers la fentre et lui tourna le dos.

"Bassi!"

Elle ne bougea pas.

"Etes-vous fche contre moi? Qu'avez-vous donc? l, au fond?"

En ce moment on frappa doucement  la fentre. La juive ouvrit
rapidement le rideau et frappa aux vitres de la mme faon.

"Qu'est-ce que cela signifie? demanda Pikturno.

- Rien, rpondit Bassi, qui alla au divan et s'assit. Venez prs de
moi."

Pikturno obit volontiers et la sduisante crature lui abandonna
maintenant ses mains sans aucune rsistance.

"Ce ne sont donc que des caprices?

- C'est peut-tre une ruse.

- Pour quoi faire?

- Pour vous prendre.

- Moi? Ne suis-je pas depuis longtemps en votre pouvoir, belle Bassi?

- Sans doute, dit-elle en raillant, mais il ne suffit pas que l'oiseau
arrive dans le filet; il faut encore fermer ce filet, et c'est ce
que je veux faire.

- Comment?"

Elle le regarda d'une manire trange, avec une expression de langueur
et de ruse tout  la fois. Il recommenait  l'entourer de ses bras;
alors, rapide comme l'clair, elle tira un lacet de sa large manche,
le lui jeta autour du cou et se releva d'un bond.

"Au nom du ciel!... s'cria Pikturno, vous m'tranglez!"

Au mme instant, les complices de la juive, Juri, Tabisch et Dschika,
se prcipitrent dans la chambre; et avant que le malheureux et
compris de quoi il s'agissait, ils l'avaient renvers par terre, lui
avaient li les mains et les jambes, et lui avaient introduit un
billon dans la bouche.

Pikturno tourna vers Bassi des yeux suppliants; elle lui rpondit par
un regard de froid mpris. Il fut enferm dans un grand sac, puis jet
et solidement attach sur le dos d'un cheval qui partit d'un trot
rapide. Quand le bruit des pas se fut loign, Bassi ouvrit la porte.

"Etes-vous prte, noble demoiselle? demanda-t-elle.

- Oui.

- Avez-vous vu comme j'ai bien fait mon affaire? Faites de mme 
prsent.

- Tu le verras bien.

- Moi, non, reprit Bassi en secouant la tte, je ne peux pas voir de
sang. Juri attend avec les chevaux; il vous montrera la route."

Dragomira mit rapidement ses gants de cheval et sortit, la cravache
sous le bras. Juri s'inclina respectueusement devant elle et baisa le
bord de sa robe. Tous deux sautrent en selle et prirent la direction
du bois.

L, sur une colline dominant tout le pays, les compagnons de la juive
attendaient dans un fourr avec leur victime. Ils avaient attach
Pikturno debout  un grand sapin, qui se dressait au milieu d'une
petite clairire, et allum un feu de broutilles autour duquel ils
taient silencieusement tendus.

Quand Dragomira arriva et sauta  bas de son cheval, Pikturno la
regarda avec un profond tonnement. Ses traits lui taient connus,
mais son costume le trompait. Elle avait encore de hautes bottes
d'hommes, mais elle portait aussi une robe de couleur sombre, une
courte jaquette de fourrure et un bonnet de cosaque.

"Sommes-nous ici en sret? demanda-t-elle.

- Tout  fait en sret, rpondit Tabisch, un vieillard  taille de
gant.

- Je dois faire encore une tentative pour le convertir, dit
Dragomira. Mettez-vous en sentinelles. Nous allons lui ter le
billon; il faut que nous soyons en sret et qu'on ne l'entende pas
dans le cas o il pourrait appeler au secours. Un coup de sifflet
nous avertira que tout est en ordre et que nous pouvons nous mettre
 l'oeuvre. Dschika restera avec moi."

Les hommes s'loignrent. Dragomira s'tait assise sur un tronc
d'arbre abattu et Dschika attisait le feu. Elle tait habille en
paysanne, avait de grosses bottes d'homme, une robe brune qui lui
tombait  peine aux chevilles et une courte casaque en peau de mouton;
autour de ses cheveux roux tait enroul un mouchoir jaune  fleurs;
sa taille de moyenne grandeur donnait  la fois l'ide de la force et
de l'agilit; son visage hl, aux traits massifs et svres, avait
tout autour de la bouche charnue une expression de fiert et de
ddain.

Au bout de quelques instants, on entendit les coups de sifflet.

"Nous pouvons commencer, dit Dschika avec un sourire diabolique.

- Ote-lui le billon, ordonna Dragomira.

- Que signifie cette comdie? demanda Pikturno, une bien mauvaise
farce! Je me croyais d'abord tomb dans les mains de brigands, mais
maintenant, je vous reconnais, j'ai bu avec vous dans le cabaret
rouge.

- Parfaitement.

- Qu'est-ce que ces vtements? Est-ce l'autre fois que vous tiez
dguise, ou bien est-ce maintenant?

- Je suis une jeune fille.

- Alors, pourquoi cette froide plaisanterie? Nous allons tous ensemble
attraper un bon rhume de cerveau.

- Il ne s'agit pas de plaisanterie, reprit Dragomira, s'avanant
devant lui; vous tes dans les mains d'hommes compatissants qui
veulent servir Dieu et sauver votre me en consacrant  la mort ce
qu'il y a de terrestre en vous.

- Etes-vous folle?

- Vous aller mourir, continua Dragomira, personne ne peut vous
arracher  nous; nous tenons solidement notre victime. Mais vous
avez encore la ressource de vous repentir de vos pchs et de mourir
volontairement.

- Volontairement? Mais non; j'aime la vie, s'cria Pikturno, allez
vous promener avec votre extravagante philosophie; dtachez-moi, ou
j'appelle au secours.

- Personne ne vous entendra.

- Au secours! Au secours! cria Pikturno."

Sa voix se perdait peu  peu dans la nuit.

"Allons, dcidez-vous, dit Dragomira en braquant sur lui son revolver.

- Je ne veux pas, je ne veux pas mourir! disait le malheureux en
gmissant et en cherchant  briser les cordes qui le retenaient.

- Confessez-vous.

- Je ne veux pas.

- Priez.

- Non, non!

- Alors, je vous sacrifie au nom de Dieu Pre, Fils et
Saint-Esprit. Amen."

Dragomira visa et fit feu. La belle se logea dans le bras droit. Le
sang se mit  couler lentement sur la neige.

"Repentez-vous de vos pchs, il est encore temps.

- Au secours! au secours!"

La deuxime balle entra dans l'paule gauche, Pikturno essaya de se
mettre  genoux.

"Grce! disait-il en gmissant, piti!

- C'est en Dieu qu'est la piti," reprit Dragomira tranquillement.

Et elle continua  tirer sur Pikturno avec autant de sang-froid que si
elle et vis un but. Un troisime coup le frappa  la cuisse; un
quatrime au ventre; la dernire balle lui entra dans la poitrine.

"Achevez-moi, disait-il d'une voix suppliante, tuez-moi.

- Priez."

Le malheureux fit une courte prire. Il y eut un clair suivi d'une
dtonation, sa tte s'inclina sur sa poitrine, il tait mort.

Dschika appuya son oreille contre le coeur de Pikturno. "Il ne vit
plus", murmura-t-elle. Puis elle introduisit un doigt dans sa bouche
et poussa un sifflement aigu pour rappeler les hommes. Pendant qu'ils
creusaient une fosse sous le sapin, Dragomira sauta sur son cheval et
reprit la route de Kiew.

Elle dormit le lendemain jusqu' midi, et elle tait assise devant sa
table de toilette, occupe  se coiffer, lorsque le commissaire de
police Bedrosseff, qu'il fut impossible d'arrter, se prcipita dans
la chambre.

"Savez-vous, s'cria-t-il, l'aventure mystrieuse qui tient toute la
ville en agitation?

- Non.

- Un jeune gentilhomme, Pikturno, a disparu depuis hier, il a t
probablement assassin. Il doit avoir eu une intrigue avec la juive
du cabaret Rouge; aussi ai-je fait faire une visite domiciliaire
chez cette femme; malheureusement elle n'a donn aucun rsultat.

- Naturellement.

- Comment? savez-vous quelque chose?

- Ne vous disais-je pas que vous devriez me prendre pour agent?

- Avez-vous dcouvert quelque chose qui puisse nous mettre sur la
piste?

- Je vous donnerai seulement le conseil, cher monsieur Bedrosseff, de
ne pas chercher cette piste, car il y a de hauts et puissants
personnages mls  l'affaire.

- Vraiment?

- Il s'agit d'un duel  l'amricaine.

- Avec qui?

- On prtend que c'est avec le comte Soltyk. Pikturno a tir au sort
la balle noire, et il est parti pour l'tranger afin de se brler la
cervelle.

- Dans ce cas, ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas pousser
l'affaire plus loin."


XVII

UN BEAU REVE

Rien ne fait la joie de l'enfer comme de sparer les coeurs.
AUFFENBERG.


Anitta tait  son piano et jouait un nocturne de Chopin, lorsque
Henryka passa d'abord la tte  travers la portire et entra ensuite
rapidement. Anitta interrompit son morceau et sauta au cou de son
amie. Elles s'embrassrent et se tinrent tendrement enlaces.

"Est-ce vrai? demanda Henryka, peut-on t'adresser des souhaits de
bonheur?

- A moi? et pourquoi?

- Pour tes fianailles.

- Avec qui?" Anitta avait un peu rougi.

"Pourquoi t'en dfendre? toute la ville en parle, tout le monde
t'envie.

- Mais, Henryka, je ne sais pas ce que tu veux dire.

- Oh!... tu vas devenir comtesse Soltyk. Ce n'est plus un secret.

- Ah! grand Dieu!... Cela ne peut cependant pas se faire sans mon
consentement, dit Anitta d'un ton srieux, je ne suis pas une poupe
qu'on donne sans plus de crmonies.

- On raconte pourtant que Soltyk t'aurait demande en mariage.

- Le ciel m'en prserve!

- Anitta, tu n'es pas raisonnable; c'est le plus beau des hommes et le
plus riche des magnats.

- C'est possible, mais je ne l'aime pas, et je ne l'aimerai jamais.

- Quelles ides surannes, ma chrie! continua Henryka. Est-ce
qu'aujourd'hui l'on consulte son coeur en pareille matire? On
examine quel effet l'on fera; on se demande si le mari nous
procurera une grande situation dans la socit; s'il est en position
de nous entourer de luxe, de satisfaire nos gots de toilette, de
contenter nos fantaisies. Pour le reste, les choses suivent
tranquillement leur chemin. Une grande dame ne s'ennuiera jamais;
et, si elle est jeune et jolie comme toi, elle peut rassembler toute
une cour autour d'elle."

Anitta considrait son amie, en passant d'un tonnement  un autre.

"Henryka, lui dit-elle, je ne te reconnais plus. Qu'as-tu fait de ton
idal, de ton enthousiasme?

- Oh! c'est bon quand il s'agit d'art et d'amour, mais pas de mariage.

- Le mariage me semble justement quelque chose de si srieux, de si
saint!...

- Ne va donc pas faire rire de toi, interrompit Henryka, applique un
peu ton oreille  la porte, quand des femmes maries sont ensemble
et parlent franchement; c'est alors que tu entendras des choses, ah!
des choses!...

- C'est possible, dit Anitta presque tristement; je veux bien paratre
ridicule et dmode, mais je veux agir et vivre d'aprs mes
sentiments."

Pendant que les deux jeunes filles s'entretenaient dans le salon, le
jsuite tait entr avec un fin et significatif sourire dans le
boudoir de Mme Oginska, qui lui tendit cordialement les deux mains.

"Quelles nouvelles apportez-vous, mon rvrend pre, dit-elle, vous
semblez tout heureux?

- Je le suis en effet, rpondit le P. Glinski, le voeu le plus cher de
mon coeur va s'accomplir: le comte s'est dcid  se marier.

- En vrit? Et sur qui son choix est-il tomb?

- Vous me le demandez? Sur notre enfant bien-aime, sur notre Anitta.

- C'est un grand honneur pour nous.

- Je les regarde tous les deux comme mes enfants, continua le jsuite,
le comte et votre fille, et cette union tait depuis des annes ma
pense de prdilection. Anitta est simple, bonne; elle le conduira,
sans qu'il s'en aperoive; elle dirigera son nergie sauvage dans
des voies o il puisse travailler et o il travaillera au bonheur de
l'humanit et surtout de sa patrie.

- Esprons-le.

- Le comte viendra aujourd'hui pour vous demander la main de votre
fille. Soyez prudente. Anitta a sa tte  elle; son opinitret
pourrait tout gter au dernier moment. Le comte n'a pas besoin de se
douter que je suis venu ici et que j'ai annonc sa visite.

- Certes non; mais Anitta, vous croyez vraiment que?...

- Dans notre jeune fille il y a plus de choses caches que nous n'en
imaginons  nous tous. J'en ai le pressentiment, dit la Pre, faites
bien attention; nous pourrions tre pris au dpourvu.

- Elle se soumettra, rpondit Mme Oginska, mme si elle n'aime pas
Soltyk. Mais pourquoi ne l'aimerait-elle pas?

- Parce qu'elle en aime probablement un autre.

- Non, c'est impossible.

- Plaise  Dieu que je me trompe!

- Vous ne voulez cependant pas dire, pre Glinski, que mon Anitta
pourrait favoriser le jeune officier, le fils de ma chre amie
Jadewska?

- Pourquoi pas?

- En mettant les choses au pis, ce ne serait qu'une fantaisie de jeune
fille, sans consquence. Je connais cela; mais le monde est le
monde, et aucune jeune fille n'a encore pous son idal.

- Esprons le mieux, noble amie, mais attendons-nous toujours au pire;
c'est la vraie, la seule philosophie. N'oubliez jamais que
l'extraordinaire est beaucoup plus habituel que le naturel et le
rgulier, car c'est justement ce dernier qui est le vrai idal.

- Dois-je prvenir Anitta? demanda Mme Oginska aprs une petite pause.

- Non;  quoi pensez-vous?

- Ne sera-ce pas pire, si la jeune enfant apprend  l'improviste
qu'elle est fiance?

- Qui songe  cela? Remettez-vous-en pour tout au comte; il a une
certaine exprience en ces matires, et, croyez-moi, s'il n'obtient
pas Anitta lui-mme, nous russirons encore moins."

Le P. Glinski baisa avec un doucereux sourire la main de Mme Oginska
et partit silencieusement et mystrieusement comme il tait venu. Une
fois dehors, il se glissa le long des maisons pour ne pas tre aperu
d'Anitta, et ne se sentit en sret qu'aprs avoir tourn dans une rue
voisine et populeuse, o il se perdit dans la foule.

A midi sonnant, l'quipage du comte Soltyk s'arrtait devant le palais
des Oginski. Aprs avoir dpos sa prcieuse pelisse de zibeline dans
l'antichambre, le comte, en toilette parisienne des plus lgantes,
entra dans le salon, o M. Oginski vint  sa rencontre. Quelques
instants plus tard, Mme Oginska arrivait avec un grand froufrou de
jupes. On s'assit, on changea quelques formules de politesse; puis il
y eut un moment de silence pnible dans le magnifique salon, tout
rempli d'un parfum distingu. On n'entendait que le tic-tac monotone
de l'antique horloge enferme dans son norme gaine de bois et la
chanson des flammes qui dansaient dans la chemine  l'italienne.

"Je suis venu vous voir aujourd'hui pour une affaire srieuse et
importante, dit enfin le comte, srieuse surtout pour moi, puisque le
bonheur de ma vie est en jeu. J'aime votre fille et je viens vous
demander sa main.

- Je sens tout l'honneur que vous me faites, rpondit Oginski en
s'inclinant, une alliance entre nos deux familles dpasse mes
esprances les plus ambitieuses, et je ne pouvais pas m'attendre...

- Pardonnez-moi, M. Oginski, l'honneur est tout pour moi.

- Je vous en prie... mon cher, mon bien cher comte, je suis vraiment
confus...

- A quoi bon tant de paroles? dit Mme Oginska en interrompant son
mari, il suffit, nous sommes heureux de vous donner notre Anitta."

Soltyk s'inclina respectueusement, prit la main de Mme Oginska et la
baisa.

"Mais o en tes-vous avec notre fille? reprit Oginski, je pense que
vous vous tes quelque peu entendus?

- Au contraire, rpondit le comte, je n'ai encore fait aucune espce
d'aveu  Mlle Anitta, et je dsire que pour le moment, la chose
reste entre nous.

- Ce sera comme vous le dsirez.

- J'ai votre consentement; tout le reste ira de soi-mme; accordez-moi
seulement la permission de me rapprocher de Mlle Anitta.

- C'est trop juste, dit Mme Oginska, il vous faut avoir l'occasion de
vous dclarer; remettez-vous-en  moi pour cela, monsieur le
comte. Je suis heureuse de voir que vous voulez conqurir vous-mme
le coeur de ma fille; elle est un peu entte, et elle aimera mieux
rsister que se soumettre  notre volont.

- N'ayez pas d'inquitude, dit Soltyk en souriant, je ne montrerai que
l'ardent adorateur et je cacherai avec soin le prtendant favoris
par les parents. Cela me sera facile, car j'aime Anitta avec une
passion dont vous ne me croyez peut-tre pas du tout capable.

- Oh! par exemple! Pourquoi pas? dit Mme Oginska.

- On me juge souvent bien  faux.

- Des envieux, mon cher comte! Qui en aurait, sinon vous, que toutes
les femmes adorent, que la nature a combl de ses dons?

- Je vous en prie...

- Mais moi, j'ai toujours pris votre dfense.

- Vous tes trop bonne!"

La portire s'agita avec un lger bruit; Anitta apparut et disparut
immdiatement.

"C'tait elle, la petite friponne, murmura Mme Oginska.

- Je vous le demande encore une fois; que Mlle Anitta ne se doute pas
de notre intelligence, dit Soltyk en prenant son chapeau

- Elle n'en saura rien; nous sommes tout  fait de votre avis."

Sur l'escalier, le comte rencontra Zsim. Il lui adressa un regard
bref et hostile que le jeune officier soutint firement. Pendant qu'il
suspendait son manteau dans l'antichambre, Anitta arriva en toute
hte.

"Je crois que vous venez trop tard, lui dit-elle tout bas; si je ne me
trompe pas compltement, Soltyk vient de demander ma main."

Zsim haussa les paules avec toute la prsomption de la jeunesse.

"Il ne nous est pas permis de nous laisser intimider, Anitta, dit-il;
moi je ne faiblirai jamais, par consquent tout est en votre main. Du
moment que vous opposez votre volont  celle de vos parents, nous
n'avons rien  craindre. Soltyk, tel que je le connais, est trop
orgueilleux pour essayer de vous obtenir, s'il sait que votre coeur
appartient  un autre, et non  lui.

- Je ne sais pas, rpondit Anitta, je ne pressens rien de bon, mais
vous pouvez compter sur moi; quelles que soient les circonstances,
je resterai courageuse et inbranlable."

Ils se serrrent les mains, puis elle disparut aussi rapidement
qu'elle tait venue; et Zsim entra dans le salon, o il fut reu par
Mme Oginska.

"Vous tiez et vous tes encore une fidle amie de ma mre, dit-il
tout d'abord, et vous m'avez donn bien des preuves de bont;
cependant le courage me manque presque pour vous exposer ce que j'ai
dans le coeur."

Mme Oginska commena  devenir nerveuse.

"Parlez, M. Jadewski, s'il dpend de moi de..."

Ce qu'elle et dsir par dessus tout, c'et t de s'chapper
immdiatement du salon.

"J'aime Anitta, et elle rpond  mes sentiments.

- En vrit? La chre enfant! Mais vous ne pensez pas  prendre au
srieux ce petit... arrangement?

- Si, madame, car je suis venu pour vous demander  vous et monsieur
votre mari la main de votre fille.

- Mais... mon cher Zsim (Mme Oginska commenait  rire nerveusement),
on ne peut cependant pas marier ensemble deux enfants. Votre demande
me fait plaisir, car elle me prouve que vous n'tes pas un de ces
jeunes viveurs qui ont des amourettes derrire le dos des parents,
et que vous agissez en cela comme un homme honnte et loyal. Mais
abandonnez cette ide. Qu'est-ce que ces beaux sentiments
romantiques? Nous avons tous pass par l... Un beau rve, rien de
plus. Pour le mariage, il faut tout autre chose. D'ailleurs, Anitta
est dj fiance.

- Fiance? sans qu'elle le sache?

- C'est--dire que c'est comme si elle l'tait, reprit Mme Oginska
quelque peu trouble; le comte Soltyk nous l'a demande et nous
avons donn notre consentement. Anitta regimbera peut-tre un peu
d'abord, mais elle finira bien par dire oui. C'est un trs brillant
mariage.

- Et le coeur? Et le bonheur de votre fille?

- Elle sera heureuse.

- Non, elle ne le sera pas, reprit Zsim avec nergie; mais
pardonnez-moi, je n'ai pas besoin de m'animer, Anitta ne consentira
jamais  cette alliance.

- Nous verrons, dit Mme Oginska froidement, mais dans aucun cas nous
ne prterons les mains  un mariage qui ne serait qu'une comdie
avec un dnouement tragique; et nous comptons bien - je parle 
l'officier,  l'homme d'honneur - que vous cesserez de rechercher
Anitta. Puis-je esprer qu' l'avenir - il m'est bien pnible de
vous dire cela - vous vous abstiendrez de venir chez nous?

- A cet gard, vous n'avez qu' commander, rpondit Zsim en se
levant, mais je ne renoncerai jamais  Anitta."

Il s'inclina et sortit, nullement dcourag, mais plein d'amertume.

Anitta l'attendait sur l'escalier.

"Vite! dit-elle tout mue, on vous a repouss?

- Oui.

- Mes parents veulent me marier  Soltyk?

- Oui, et l'on compte sur votre condescendance.

- Bien, on compte  tort, s'cria Anitta en relevant sa petite tte
d'un air de dfi; on peut nous sparer pour le moment, mais jamais
on ne pourra me forcer  appartenir  un autre. Ayez confiance en
moi, Zsim, comme j'ai confiance en vous. Ne vous laissez pas
troubler par rien; on rpandra toutes sortes de bruits, on tramera
des intrigues, ne vous en occupez pas; tant que vous croirez en moi,
il n'y aura rien de perdu.

- Aurez-vous assez de force, Anitta?..."

Elle sourit.

"On ne me connat pas encore; attendez seulement un peu... Je suis plus
forte que vous ne le croyez tous.

- Mais je ne dois plus mettre les pieds dans votre maison.

- Nous nous verrons et nous nous parlerons tout de mme.

- O?

- Quant  cela, c'est mon affaire; pour le moment restez calme; je
vous donnerai des nouvelles le plus tt possible."

Zsim la regarda longtemps en silence.

"Qu'avez-vous? demanda-t-elle un peu surprise.

- Pourrez-vous rsister  toutes les sductions du luxe et de la
splendeur?

- Quelle pauvre opinion vous avez de moi! rpondit Anitta, avec la
sainte et candide conviction de l'enfant, qu'est-ce que le monde
tout entier pour moi sans vous? Non, Zsim, je ne me laisserai ni
aveugler, ni sduire, simplement parce que je vous aime.

- Vous m'aimez donc rellement?"

Pour rponse, Anitta se mit  rire, pas fort, tout bas et tout
doucement; mais ce rire tait comme une charmante promesse qui valait
tous les serments de la terre. Puis elle prit vaillamment la tte du
grand et bel officier et l'embrassa.


XVIII

LES ROSES SE FANENT

Ravir le bonheur est facile, le rendre est difficile.  HERCER.


Deux jours se passrent sans qu'Anitta donnt signe de vie  Zsim. le
deuxime soir, envelopp dans son manteau, le jeune officier vint dans
la rue o tait la palais Oginski et regarda les fentres
d'Anitta. Aucune lumire. Peut-tre tait-elle  l'Opra. Une voiture
de louage passait. Il siffle le cocher, monta te se fit conduire au
thtre.

"O en est-on? demanda-t-il  un des buralistes.

- Le convive de pierre vient d'entrer en scne."

On jouait Don Juan.

Zsim se promena de long en large dans le vestibule de l'escalier et
attendit la bien-aime. Il s'coula encore quelques minutes qui lui
parurent bien pnibles; puis des applaudissements clatrent, et en
mme temps les portes s'ouvrirent. Le public sortit en foule. Sur
toutes les marches descendaient lentement des dames lgantes avec
leurs cavaliers. De toutes parts ce n'taient que causeries et rires.

Enfin il aperut Anitta. Elle marchait en avant avec le comte. Ses
parents suivaient. Zsim se dissimula derrire un pilier, de faon 
ne pas tre vu de la jeune fille, et observa ses mouvements et sa
physionomie avec une attention douloureuse. Il pouvait tre
satisfait. Anitta si vive, si gaie d'habitude, avait l'air d'une
statue; rien ne remuait en elle; sur son visage se lisait une froide
indiffrence, pendant que le comte se donnait toutes les peines du
monde pour lui arracher un sourire et la dvorait de son regard de
flamme. Zsim vit aussi Soltyk aider la mre  monter en voiture, et
la fille refuser son aide. Il respira, et, tranquillis, entra dans le
caf le plus proche pour parcourir les journaux du soir; puis il
reprit le chemin de sa maison.

Le lendemain au retour de l'exercice, il trouva une lettre d'Anitta
que Tarass avait apporte pendant son absence. Il la baisa, ouvrir
l'enveloppe et lut ce qui suit:

"Venez ce soir pour la bndiction  l'glise catholique, et
attendez-moi  gauche de la grande porte, prs du premier
confessionnal. Votre fidle Anitta."

Quand Zsim vint le soir  l'glise, on commenait  allumer les
cierges  l'autel. Il se posta prs de la chaire derrire une
colonne. De l, il pouvait embrasser d'un coup d'oeil toute
l'glise. Dans sa situation prsente, c'tait dj pour lui un bonheur
indicible que de voir, mme de loin, la bien-aime. Un instant avant
que le prtre sortt de la sacristie, elle apparut accompagne de
Tarass. Elle s'avana d'un pas lent et modeste  travers les ranges
de fidles jusqu'au premier banc, o elle s'assit. Aprs avoir pos
devant elle son livre de prires, elle leva instinctivement les yeux
et aperut Zsim. Il la salua d'une lgre inclinaison de la tte et
elle lui rpondit par un sourire plein de bont et de tendresse.

Le service divin commena. Les fidles agenouills chantaient,
accompagns par l'orgue, ce chant admirable de la bndiction qui,
comme une rvlation consolante, pntre dans les coeurs tourments et
endoloris des hommes. La voix d'Anitta s'levait au dessus des autres,
comme le chant de l'alouette s'lve au dessus des bruits de la
campagne au printemps. Ses yeux attachs  la vote semblaient
apercevoir les toiles ternelles, et, dans un sentiment de nave
reconnaissance, chercher Dieu qui a cr le monde, le printemps, la
jeunesse et l'amour. Jamais Zsim n'avait t si pieux. La bien-aime,
telle un ange, emportait la prire du jeune homme avec la sienne
jusqu'au ciel.

Quand les chants et l'orgue eurent cess et que le prtre eut quitt
l'autel, la foule sortit lentement de la maison de Dieu. Zsim suivit
le flot et arriva heureusement au confessionnal o il devait attendre
Anitta. Elle restait toujours agenouille et plonge dans la
prire. Ce ne fut que quand le sacristain en robe rouge et en blanc
surplis vint teindre les cierges qu'elle se leva, fit un signe de
croix et se dirigea, sans se presser, vers l'endroit o elle esprait
trouver le bien-aim.

Zsim fit deux pas  sa rencontre; ils se serrrent les mains et se
regardrent; puis il releva la manche de la jeune fille et lui baisa
le bras.

"J'ai bien des choses  vous dire, commena-t-elle.

- Avant tout, je dois vous demander pardon, dit Zsim, pour avoir
dout de vous un instant.

- Et aujourd'hui, pensez-vous autrement?

- Oui, je vous ai vue hier au thtre, avec Soltyk."

Anita rougit.

"Zsim, cela ne me plat pas, dit-elle, vous me surveillez...
pourquoi?... Vous me connaissez donc bien peu?

- Oh! ce n'tait pas de la dfiance, c'tait le dsir ardent de vous
voir.

- C'est possible, mais cela me fait de la peine. Vous ne le referez
plus, n'est-ce pas? Vous me le promettez.

- Je vous en donne ma parole."

Elle le fit asseoir auprs d'elle, sur le dernier banc de
l'glise. Sous la haute vote rgnait maintenant une obscurit
mystrieuse. Seule, une petite lampe rouge tait allume dans une nef
latrale, aux pieds de la Mre des douleurs.

"Zsim, dit-elle  voix basse, en lui tenant les mains, j'ai beaucoup
souffert ces jours-ci. Jamais je n'en aimerai un autre: jamais je n'en
suivrai un autre  l'autel; mais je n'ai aucune esprance de vous
appartenir un jour. On ne me forcera pas  devenir la femme du comte
Soltyk, mais on me menace de me dshriter et de me maudire, si je
deviens la vtre. Voil, mon bien-aim, ce qui me tourmente et
m'afflige. Je donnerais toutes les richesses de cette terre pour vous;
mais, avec la maldiction de mes parents, je ne pourrais jamais tre
heureuse, mme auprs de vous.

- Anitta, ne vous laissez pas intimider par des menaces qu'on ne
mettra jamais  excution, rpondit Zsim tout mu; nous ne vivons
plus  l'poque de ces Starostes tout puissants qui enfermaient
entre quatre murs leurs femmes infidles et emprisonnaient dans un
couvent leurs filles dsobissantes. Aujourd'hui, ces choses-l ne
se voient plus qu'au thtre. On ne maudit pas sa fille unique parce
qu'elle suit le penchant de son coeur.

- Vous ne connaissez pas mes parents; ils sont bien plus de l'ancien
temps que vous ne croyez.

- Je vois qu'on vous a dcourage.

- Non, mon bien-aim, certainement non. Que dois-je faire?
Conseillez-moi. Je suis prte  tout ce qui ne sera pas contre mon
honneur."

Zsim la regarda longuement.

"Alors?

- Il n'y a qu'un moyen.

- Lequel?

- C'est un moyen trs dcisif.

- Dites-le donc. Suis-je une enfant?

- Fuyez avec moi.

- C'est impossible, Zsim,  quoi pensez-vous?

- Je ne vois pas d'autres moyens de salut que la fuite et un mariage
secret.

- Oh! Zsim! A quoi me servira la bndiction du prtre, si la
maldiction de mes parents pse sur moi?

- Ce ne sont que des mots, Anitta; on connat votre caractre d'enfant
et l'on cherche  vous effrayer.

- Non, Zsim, non, je ne puis pas, ne me condamnez pas. Je vous aime
plus que tout; mais aprs vous, j'aime et je respecte mes
parents. Je ne peux pas les affliger, non, je ne le peux pas.

- Vous manquez de courage; tout ce qui est contre l'usage vous fait
peur, rpliqua Zsim. Pour l'amour de Dieu, fermez donc les yeux et
abandonnez-vous  ma conduite.

- Non, je ne peux pas tre si goste!

- Oh! justement, l'amour dsintress et dvou consiste  s'arracher
 tout ce qui vous est cher pour suivre le bien-aim!

- Non, Zsim, c'est de l'gosme de ne songer qu' son propre bonheur
et de sacrifier celui des autres.

- Anitta, vous ne voulez pas partir parce que vous ne m'aimez pas.

- Zsim!

- Ce n'est qu'un caprice pour vous, un beau rve, comme disait votre
mre; au premier obstacle srieux, vous avez peur et vous reculez.

- Si vous m'aimez rellement, rpondit Anitta presque suppliante,
prenez patience.

- Je vous aime, s'cria Zsim en se levant, et je vous prouverai avec
quelle ardeur je vous aime. Si vous pouvez supporter d'tre spare
de moi, moi je ne puis survivre  votre perte et je n'y survivrai
pas. Il vaut mieux en finir et se fermer volontairement les yeux que
d'tre condamn  voir comment les flammes s'teignent et comment
les roses se fltrissent.

- Non! A quoi pensez-vous? murmura Anitta. Voulez-vous me punir de mon
amour? Sera-ce la rcompense de ma fidlit?

- Je n'ai plus d'espoir, dit Zsim en soupirant;  quoi bon vivre?

- Est-ce que je ne vous appartiens plus?

- Non, vous appartenez  vos prjugs, Anitta, aux ides de nourrice
et aux opinions de gouvernante qu'on vous a inocules.

- Quelles affreuses paroles me dites-vous l?

- Dans ce monde barbare on ne marche pas sur des fleurs, rpondit
Zsim; nous sommes brutalement attaqus; il faut nous mettre en
dfense sans avoir d'gards pour rien ni pour personne: autrement
nous prirons.

- Mieux vaut prir, dit Anitta tristement, que de faire mal.

- Bien, alors, mourez avec moi."

Zsim attira la pauvre jeune fille sur son coeur palpitant et la
regarda en face avec des yeux ardents de fivre.

"Pourquoi ne mourrais-je pas avec vous? rpondit-elle d'une voix
srieuse et douce, si toute esprance tait perdue? Mais tout peut
encore tourner  bien.

- Le courage vous manque mme pour cela!"

Zsim riait amrement.

"Je ne sais pas, murmura Anitta, vous tes si trange aujourd'hui. Je
ne vous reconnais plus du tout.

- Je suis trange parce que j'ai pris au srieux ce qui n'tait qu'un
jeu, n'est-ce pas?

- Je ne me suis pas joue de vous.

- Certes non, rpondit-il, vous croyez m'aimer, et en ce moment vous
tes encore dcide  me rester fidle. Mais demain peut-tre
aurez-vous d'autres sentiments, et aprs-demain vous serez perdue
pour moi. Puis-je demeurer calme quand on foule au pied mon idal,
quand on me ravit pour toujours la foi, l'esprance? Puis-je
continuer  vivre sans amour, sans confiance, sans dieux? Non, j'ai
horreur des nuages et des tnbres, j'ai besoin d'un ciel pur et
serein, et si on me l'obscurcit, j'aime mieux mourir. Une balle me
donnera la libert. Je ne suis pas fait pour tre esclave. Une
existence dans laquelle je tranerai ternellement les chanes du
doute me parat sans valeur aucune.

- Zsim... vous n'avez pas le droit de vous tuer!... s'cria Anitta en
l'treignant avec angoisse; si je suis si peu de chose pour vous,
souvenez-vous au moins de votre mre. C'est le dlire qui parle par
votre bouche.

- Je suis trs calme, vous le voyez bien.

- Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne vous tuerez pas, dit
Anitta suppliante.

- Vous venez l comme un souverain qui me fait grce de la peine de
mort et qui m'accorde la faveur des travaux forcs 
perptuit. Est-ce la piti?

- Non, ce n'est pas de la piti, dit Anitta; je vous aime te je veux
sauver votre vie pour moi, car elle m'appartient. - Elle le serra
dans ses bras et lui donna un baiser. - Ah! je voudrais seulement
gagner du temps! Mon coeur me dit qu'un amour fidle doit
triompher. Nous serons encore heureux, Zsim, si vous voulez avoir
confiance en moi."

Zsim secoua la tte.

"Avant tout, votre parole d'honneur!

- Voici ma main.

- Vous ne vous tuerez pas!

- Non!"

Il sourit amrement.

"Et vous croirez en moi?

- Oui, en vous; mais je me dfie du temps. C'est une puissance
redoutable qui dtruit tout. Vous ne la connaissez pas encore. Elle
tue d'une manire lente mais irrsistible les sentiments, les
dsirs, les projets, les passions, les souvenirs en les
ptrifiant. Voir devenir indiffrent un tre que l'on aime est bien
plus douloureux que d'tre trahi par lui dans l'enivrement du
bonheur. Je n'espre plus rien; aussi je vous rends votre libert.

- Vous ne m'aimez plus, dit Anitta en se levant brusquement, voil la
vrit!

- Je vous aime d'un amour indicible, rpondit Zsim, mais je ne peux
pas, je ne veux pas voir comment, par de petits et misrables
moyens, on dtournera peu  peu votre coeur de moi, sans que vous
vous en aperceviez et le sachiez. Et le jour viendra o vous-mme
vous trouverez de bon ton de sourire de cette folie de jeunesse.

- Oh! combien vous me connaissez peu!

- Prouvez-moi que je me trompe, continua Zsim; moi, je vous aimerai
toujours. Montrez-vous forte; conservez-moi votre amour et votre
fidlit. Qui vous en empche, mme sans vous enchaner par des
serments? Ce que je ne veux pas, c'est que vous me trahissiez; aussi
ne doit-il y avoir entre nous aucun lien, ni promesse, ni foi
jure. Vous tes libre, et je le suis. Nous n'avons plus aucune
obligation l'un envers l'autre, et tout engagement cesse entre
nous. Puis nous verrons que ce l'avenir apportera.

- Ah! Zsim, vous tes dur pour moi; je ne l'ai pas mrit."

Elle retomba sur le banc, et couvrit son visage de ses mains. Des
larmes brlantes coulaient sur ses joues.

"Je ne puis m'empcher de penser ainsi; condamnez-moi, mais je ne puis
m'en empcher!" s'cria Zsim.

Il lui serra la main et se leva avec effort pour partir.

"Vous m'abandonnez? Vous pouvez m'abandonner?

- Fuyez avec moi, Anitta.

- Non, je ne le peux pas.

- Alors, adieu!"

Il s'loigna rapidement, et elle resta dans l'glise sombre, seule
avec ses larmes et la souffrance de son jeune coeur.


XIX

DANS LE FILET

Je place maintenant ma destine entre tes mains.  POUSCHKINE.


Dragomira fut instruite par Sessawine de la catastrophe qui avait
ananti l'amour de Zsim dans son printemps. Il lui raconta l'histoire
comme une nouveaut piquante dont parlait toute la ville et ne
s'aperut pas le moins du monde de l'effet que ses paroles
produisaient sur la mystrieuse jeune fille.

Cette belle crature, qui paraissait froide et qui savait si bien se
dominer, perdit, pour quelques instants, tout empire sur
elle-mme. Elle poussa d'abord un lger cri, qu'il prit pour
l'expression de son tonnement, tandis que dans ce cri vibraient toute
la douleur et toute la rvolte dsespre d'une me  la torture; puis
elle devint toute blanche; ses lvres mmes plirent, et la seconde
d'aprs, cette pleur de mort disparut sous une rougeur
enflamme. Elle se leva brusquement et se mit  aller et venir, en
proie  une vive motion.

"Racontez-moi donc, murmura-t-elle, racontez-moi tout ce que vous
savez. Les parents l'ont conduit, et elle... elle aussi?... et elle se
marie avec le comte Soltyk? Avez-vous bien compris?

- Oui, certainement," rpondit Sessawine sans s'tonner le moins du
monde des faons de Dragomira.

Il y a des hommes qui ont des yeux pour ne point voir.

"Elle a jou et badin avec lui, voil tout, et le pauvre lieutenant a
cru que c'tait srieux.

- Et elle pend le comte?

- Pourquoi ne le prendrait-elle pas?"

Dragomira s'tait remise; elle avait reconquis son visage calme de
tous les jours, ses couleurs dlicates et son regard froid.

"Qu'ai-je donc? se demanda-t-elle  elle-mme en allant se rasseoir
dans le coin du divan, pendant que Sessawine continuait son
rcit. C'est comme si j'avais la fivre; mon coeur se serre
convulsivement. Pourquoi tout cela? Parce que je sais Zsim
malheureux? Non. Parce qu'il a pu se passer si vite de moi, parce
qu'il a donn son coeur  une autre? Serais-je jalouse? Je l'aime
donc?"

Un frisson lui courut partout le corps  cette pense. Cependant,
lorsque Sessawine l'eut quitte, elle se mit son secrtaire, jeta
quelques lignes sur le papier et les envoya  Zsim.

Il arriva sur le champ. Chose curieuse, lorsqu'elle entendit le
cliquetis de son pe, elle courut  son miroir et arrangea vite ses
cheveux.

On frappa; il entra le coeur serr et l'esprit troubl; elle vint au
devant de lui et lui tendit les deux mains avec une gaiet et une
cordialit qu'elle n'avait jamais eues jusqu' prsent.

"Savez-vous qu'il y a bien longtemps que vous n'tes venu? dit-elle.

- En effet, je me sens coupable  votre gard.

- Je voulais tre fche contre vous, mais quand je vous ai vu entrer,
tout a t pardonn et oubli.

- Je vous remercie bien."

Elle s'assit de nouveau sur le divan, et il prit un fauteuil prs
d'elle. Tous les deux se taisaient. Ils regardaient tristement et
fixement dans le vide, et elle tudiait avec un intrt douloureux son
visage pli et rid par le chagrin.

"Qu'avez-vous? dit-elle enfin, en lui posant une main sur
l'paule. Vous n'tes plus joyeux de vivre comme vous l'tiez."

Zsim la regarda srieusement.

"Vous avez raison, rpondit-il d'une voix qui tremblait, la vie est
vraiment une laide chose, et ce qu'il y a de mieux, c'est de mettre
fin aussi vite que possible  cette triste bouffonnerie.

- On vous a afflig?

- Non, pas du tout.

- On vous a afflig, offense, trahi; je sais tout."

Zsim haussa les paules en souriant amrement.

"Aimez-vous rellement cette jeune fille? continua Dragomira, je ne
sais pas, mais elle me semble borne, enfant et assez peu spirituelle,
bref, insignifiante.

- Pardonnez-moi si je ne vous rponds pas l-dessus.

- Vous avez raison, et cela vous fait honneur de ne vouloir rien dire
de dfavorable au sujet d'une dame pour laquelle vous avez un
sentiment; mais sa conduite  votre gard, sa conduite seule suffit
pour le ma faire condamner."

Zsim garda le silence.

Dragomira le regarda et lui tendit la main.

"Je vous comprends, Zsim, et je vous promets de ne plus vous dire un
mot de cette affaire; mais ne vous abandonnez pas ainsi, arrachez
courageusement le trait de votre blessure, et elle gurira, elle
gurira plus vite que vous ne le pensez et ne l'esprez. Je veux
essayer de vous consoler. Il y eut un temps o vous restiez volontiers
prs de moi.

- Vous me confondez."

Zsim saisit les mains de Dragomira et les baisa.

"Nous recommencerons  tre bons amis comme autrefois.

- Que vous me rendez heureux, Dragomira! Vous ne vous doutez pas
combien tous ces jours-ci j'ai aspir aprs vous!

- En vrit?"

Elle se pencha vers lui, les joues rougissantes et les yeux brillants.

"Sans cela, serais-je venu si vite?

- Je vous crois, Zsim; aussi je veux vous voir maintenant plus
souvent chez moi; je veux vous voir tous les jours, chaque
soir. Viendrez-vous?

- Si je puis, certainement. Vous me faites beaucoup de bien,
Dragomira, avec votre regard affectueux, avec vos bonnes paroles. Il
mes emble que je suis un esclave dont on brise les fers.

- Oui, je veux vous rendre libre, s'cria la belle jeune fille, tout 
fait libre."

Zsim la considra avec un certain tonnement.

"Si vous le voulez, dit-il au bout d'un instant, vous russirez; car
je crois que vous pouvez tout ce que vous voulez srieusement."

Aprs le dpart de Zsim, Dragomira resta ballotte par une tempte de
penses et de sentiments. Elle tait tendue sur son divan, comme une
Madeleine repentante, la tte dans ses mains, et elle mditait
profondment. Elle tait assez courageuse pour ne pas se mentir 
elle-mme. Ce secret dont elle ne s'tait peut-tre pas doute jusqu'
ce jour, se dressait maintenant en pleine lumire devant son me; et
elle se l'avouait  elle-mme tranquillement, et avec une amre et
douloureuse abngation.

Elle aimait Zsim.

Elle ne pouvait plus en douter; elle l'aimait, et cet amour n'tait
pas une passion ardente, un jeu riant et radieux, un enthousiasme de
l'imagination; cet amour l'avait envahie silencieusement et
irrsistiblement; il ne faisait plus qu'un avec elle; elle tait dans
chaque goutte de son sang, dans chaque frmissement de ses nerfs, dans
chacun des sombres et mystrieux replis de son me; cet amour, dans
cette trange jeune fille, n'tait ni une aspiration, ni un dsir,
mais une fatalit plus forte qu'elle-mme, plus forte que sa volont
de fer qui pourtant ne flchissait devant rien. Elle l'aimait;
pourquoi se dfendait-elle contre cet amour? Pourquoi avait-elle
autrefois tenu Zsim loin d'elle, lorsque son propre coeur  elle,
dbordant de tendresse, palpitait de joie et d'esprance? Pourquoi?
Pourquoi maintenant se sentait-elle frissonner  la pense de l'aimer
et d'tre aime de lui?

Parce que cet amour pouvait tre aussi pour lui une fatalit; parce
que, comme ces fiances mises au tombeau avant le jour du mariage, qui
viennent  minuit danser des rondes fantastiques, elle devait donner
la mort dans un baiser.

Elle se sentait de la piti pour lui. En avait-elle le droit? Non,
certes non. Ou elle croyait  l'enseignement de ses prtres, ou elle
n'y croyait pas. Si elle y croyait, c'tait son devoir de sauver l'me
de Zsim, mme quand il lui et t indiffrent,  plus forte raison,
puisqu'elle l'aimait. Etait-ce de l'amour que de laisser son me se
perdre, que de mettre en danger son bonheur ternel pour quelques
vaines et folles joies terrestres? Mais pouvait-elle l'aimer?

Oui, elle le pouvait. Il ne lui tait pas dfendu de donner  un homme
son coeur et sa main. La vie en elle-mme est un pch qui ne peut
s'expier que dans les tourments. Que cette vie s'coule dans un dsert
ou dans un harem, elle n'en est pas moins un malheur et l'expiation
reste la mme. Elle l'aimerait et se rjouirait d'tre aime; elle
irait avec lui devant l'autel; elle deviendrait sa femme et puis... elle
apaiserait Dieu avec lui par un sacrifice aussi sanglant et aussi
saint que ceux d'Abraham et de Jepht.

Le lendemain matin, Zsim envoya  Dragomira un bouquet de camlias
blanc et de violettes. Elle fut heureuse de ce prsent, comme un
enfant, porta le bouquet  ses lvres  plusieurs reprises et le plaa
elle-mme dan un vase.

Zsim tait dans un tat d'esprit qui le surprenait lui-mme et
l'effrayait. Il aimait Anitta, il tait dsol de la perdre, et en
mme temps il sentait que Dragomira l'enveloppait d'un filet magique
et l'attirait  elle avec une force irrsistible.

Nous ne sommes jamais plus disposs  tomber dans un pige enchant
que quand nous aimons, et que nous sommes spars de l'objet de notre
amour. Tel se trouvait Zsim au milieu du vertige du monde, seul avec
ses sentiments, ses rves, ses ardents dsirs, ses brlantes
aspirations. L'tre charmant  qui il aurait voulu confier les plus
secrtes et les meilleurs motions de son me lui semblait disparu
pour toujours; personne n'tait l pour entendre ses serments, ses
paroles passionnes; personne, pour partager sa douleur; personne,
pour dissiper ses doutes.

C'est en ce moment que du nuage qui l'enveloppait il voyait sortir de
nouveau la belle et svre figure de sa compagne d'adolescence, et il
se laissait aller, presque sans en avoir conscience, avec une nouvelle
ardeur, un nouvel enthousiasme,  cette sduisante et trompeuse
impression.

Il n'y a donc pas lieu de s'tonner s'il vint le soir beaucoup plus
tt qu'on ne l'attendait, ce qui l'obligea de se contenter pendant
quelques moments de la socit de Cirilla, qui jouait avec beaucoup
d'habilet son rle de bonne et brave tante. Dragomira tait encore 
sa toilette, elle qui d'habitude ddaignait toute espce de parure et
affectait un mise d'une simplicit et d'une humilit
monastiques. Lorsqu'enfin elle entra un froid et fier sourire sur les
lvres, Zsim se demanda ce qui lui tait arriv. Il lui semblait
qu'il n'avait jamais encore vu Dragomira et qu'il l'apercevait pour la
premire fois, tellement elle lui apparaissait change. La religieuse,
la pnitente tait devenue une dame du monde, richement et
coquettement habille comme si elle partait pour faire des
conqutes. D'un seul coup d'oeil il lui dcouvrit cent nouveaux
attraits. Elle lui paraissait plus grande, d'une taille plus pleine et
plus majestueuse avec la longue robe de soie tranante et la kazabaka
de velours rouge garnie de zibeline, qui, pour la premire fois,
faisait ressortir aux yeux merveills du jeune homme ce beau cou et
ces paules de marbre. Combien tait joli ce petit pied chauss de
pantoufles turques brodes d'or! Combien tait splendide dans son
abondance superbe cette chevelure blonde, retenue et non serre par un
ruban rouge, et pourtant un camlia blanc au milieu de ses flots d'or.

Elle tendit la main  Zsim et le fit asseoir prs de la
chemine. Cirilla allait et venait pour prparer le th et laissait
continuellement les deux jeunes gens seuls ensemble, sans avoir l'air
d'y mettre aucune intention. Dragomira employait chacun de ces
moments-l  envelopper Zsim de nouveaux lacs enchants. Elle voyait
l'effet qu'elle produisait sur lui et elle l'augmentait encore par ses
paroles et ses regards. Elle voulait plaire, ravir, conqurir, et elle
y russissait compltement. C'tait comme si elle avait t emporte
avec Zsim vers l'Ocan, sur une petite barque sans voile ni rames;
mais aucun des deux ne demandait o ils taient entrans.

On prit le th; on se raconta gaiement et sans y attacher, du reste,
aucune importance, les nouvelles de la ville; puis Cirilla sortit de
la chambre.

La tte de Zsim tait remplie des ides les plus contradictoires et
son coeur tait agit par les sentiments les plus tranges. Il se mit 
marcher  grands pas dans la chambre. La pleur et la rougeur se
succdaient sur ses joues, que les motions et les chagrins des
dernires semaines avaient profondment creuses.

Enfin Dragomira se leva lentement. Elle vint se mettre devant lui, et,
le regardant fixement de ses yeux bleus, lui posa ses mains sur les
paules;

"Pauvre ami!" dit-elle doucement.

Il baissa la tte et garda le silence.

"Vous tes malheureux, continua Dragomira, vous vous consumez dans le
chagrin. Ah! si je pouvais faire quelque chose pour adoucir votre
peine!

- Vous pouvez tout faire, reprit-il les yeux toujours baisss, tout.

- Faut-il parler  Anitta?

- Non, pour l'amour de Dieu! non!"

Il leva vers le froid et beau visage de la jeune fille ses yeux
dsesprs et humides de larmes.

Que puis-je faire alors?"

Il baissa de nouveau la tte; alors, Dragomira posa sa petite main sur
son paule et lui effleura le front de ses lvres. Ce ne fut qu'un
lger souffle qui alla d'elle  lui, mais il suffit pour dchaner la
passion que son coeur ne pouvait plus matriser.

"Dragomira!" murmura-t-il. Et il l'attira  lui. Mais elle se dgagea
rapidement de ses bras et recula d'un pas.

"Non! s'cria-t-elle; non! non!"

Mais bientt, avec une dcision soudaine, infernale, elle l'entoura
elle-mme de ses bras et lui donna un baiser.

"Maintenant, partez! ordonna-t-elle en s'cartant de lui avec un
mouvement de pudeur et de confusion virginales; partez!
n'entendez-vous pas? Je le veux."

Zsim demeura un moment immobile et tonn; puis il obit, sortit
rapidement de la chambre et descendit l'escalier. Quand il fut dans la
rue, le bruit d'une fentre qui s'ouvrait se fit entendre, et
Dragomira apparut, se penchant vers lui.

"Bonne nuit! lui cria-t-il.

- Au revoir!" rpondit-elle, en lui jetant le camlia blanc qu'elle
avait rapidement enlev de ses cheveux.

PASTORALE

Le livre le plus merveilleux des livres est le livre de l'amour.
GOETHE.


Depuis des semaines, le comte Soltyk se trouvait dans un tat
absolument nouveau pour lui et qui surexcitait au plus haut point tous
les instincts de sa nature. Un jour lui paraissait d'ailleurs s'enfuir
comme une seconde, et les vnements d'une anne se renfermer dans les
vingt-quatre heures d'une journe. Il lui semblait faire un de ces
rves o l'on s'gare dans une contre qu'on n'a jamais vue, dans un
difice inconnu et mystrieux dont on sent la vote peser sur sa tte;
on cherche avec une indicible angoisse  sortir par des ouvertures qui
deviennent de plus en plus troites; on monte un escalier dont les
marches sont de plus en plus hautes et raides, et une fois parvenu en
haut, on se prcipite dans les airs pour fendre l'espace sans ailes.

Jamais, jusqu' ce jour, il ne lui tait arriv de voir une femme le
ddaigner ou lui rsister: toutes semblaient attendre un signe de lui,
avec un doux sourire, comme des odalisques; et peut-tre tait-ce pour
cela qu'aucune n'avait russi  le conqurir ou  l'enchaner. Et,
maintenant il avait rencontr une jeune fille qui ne s'occupait
nullement de lui, dont la pense le tourmentait et le bouleversait. Il
allait et venait comme si les Furies l'eussent poursuivi; tel qu'une
bte fauve traque par les chiens, il sortait prcipitamment de son
palais pour se rendre au club, du club il allait au caf, du caf sur
la promenade et de la promenade chez quelque brillante dame  la mode;
enfin puis et mcontent, il finissait toujours par revenir 
l'endroit qu'il ne pouvait fuir malgr tous ses efforts, c'est--dire
 la porte du petit palais Oginski.

Il tait toujours occup d'Anitta et rien que d'elle, tout en ne la
voulant pas, tout en raillant et maudissant sa faiblesse. Plus d'une
fois il jeta  terre le bouquet que le jardinier apportait pour elle
et le foula aux pieds. Et c'est justement  cause de cela qu'Anitta
recevait tous les jours les fleurs les plus magnifiques avec sa carte;
 cause de cela que tous les jours elle le voyait passer en voiture ou
 cheval devant ses fentres;  cause de cela qu'elle le rencontrait
toujours sur son chemin. Ds qu'elle mettait le pied dans la rue, il
tait dj l devant elle, apparaissant  l'improviste et semblant
sortir de terre comme un tre surnaturel. Faisait-elle une emplette?
Il restait comme un laquais devant la porte du magasin, pour lui
porter ses paquets. Allait-elle sur la promenade? Il tait  son
ct. Montait-elle en traneau? Il galopait  ct d'elle. Au thtre,
il l'attendait au bas de l'escalier, la conduisait  sa loge, lui
tait son manteau, et se contentait ensuite de la contempler de loin,
jusqu' ce que la reprsentation ft termine. Alors, il apparaissait
de nouveau pour l'aider  s'envelopper et  monter en voiture. Ces
hommages se renouvelaient dans les concerts et les soires. Ce qui
n'empchait pas le comte de faire chaque aprs-midi sa visite au
palais Oginski.

Tout le monde parlait de son choix, de sa passion et, en gnral, on
enviait  Anitta cette brillante conqute. Elle seule ne se montrait
nullement ravie; au contraire, quand elle tait dans la compagnie de
Soltyk, elle tenait sa tte baisse, et s'il lui arrivait de lever ses
beaux yeux si expressifs, ce n'tait certainement pas pour rpondre
aux regards enflamms du comte. Elle restait toujours polie,
crmonieuse, srieuse et laconique.

Toutes les reprsentations de ses parents, tous les discours les plus
persuasifs de ses amies chouaient contre cette volont silencieuse et
simple, mais inbranlable. Les jours succdaient aux jours, les
semaines aux semaines, et Soltyk n'avait pas avanc d'un pas.

Le jsuite voyait cela avec inquitude et dplaisir. Il connaissait
Anitta depuis le berceau; il l'avait toujours traite avec une sorte
d'amour paternel; il croyait tre sr de ses inclinations, et, grce 
son caractre sacr, il se figurait possder sur elle une autorit
plus haute et plus efficace que ses parents eux-mmes. Il rsolut de
faire valoir cette autorit au bon moment, et l'occasion s'en prsenta
plus tt qu'il n'et os l'esprer.

Le P. Glinski vint vers midi chez Oginski, et ne trouva  la maison
qu'Anitta. Elle accourut  sa rencontre, le salua affectueusement, lui
baisa la main; puis elle se remit  son mtier, et reprit sa broderie
interrompue. Le jsuite s'tait plac derrire elle et regardait
par-dessus son paule la broderie  moiti faite.

"Un travail symbolique, dit-il avec un fin sourire.

- Comment cela? demanda Anitta sans changer de position.

- Est-ce que ce ne sera pas une pantoufle?

- Sans doute.

- Eh bien! tu te familiarises dj en imagination avec l'attribut 
venir de ta puissance, mon enfant. Que mon cher comte sera heureux
sous ce joug charmant!

- Votre cher comte?..." murmura Anitta.

Et elle se tourna vers le jsuite d'un air rsolu:

"...Je ne pense nullement  lui imposer mon joug.

- Ah! oui, je connais ce jeu ml de rserve virginale et de
coquetterie fminine; je le connais mieux que tu ne crois. C'est
amusant... pour un temps... puis cela devient ennuyeux et insupportable.

- Si je pouvais arriver  devenir insupportable au comte, rpliqua
Anitta avec un lger sourire, je me tranerais sur les genoux 
Ezenstochau (1) [(1) Plerinage clbre en Pologne.].

- Ne plaisante pas.

- C'est trs srieux.

- As-tu toujours ce lieutenant dans la tte?

- Dans le coeur, Pre Glinski, certainement.

- Folie!

- C'est possible; mais voil pourquoi je ne serai jamais la comtesse
Soltyk."

Le jsuite se rapprocha encore d'Anitta, lui prit les mains et la
regarda affectueusement dans les yeux. Pour lui aussi c'tait
srieux. Ce n'tait pas un intrigant; il voulait le bonheur du comte
et de la jeune fille; il les considrait et les aimait tous les deux
comme ses enfants.

"Anitta, dit-il, la vie n'est pas un amusement, mais une lutte
terrible dans laquelle nous avons des devoirs sacrs  accomplir. Nous
ne devons pas obir  nos gots et  nos dsirs passagers, mais nous
devons agir selon notre raison et notre conscience.

- Eh bien! justement, ma raison et ma conscience m'ordonnent de
choisir un mari que j'aime, car ce n'est qu' ce mari-l que je
pourrai faire les sacrifices que le mariage impose  une femme; ce
n'est qu'avec lui que je pourrai remplir les devoirs que j'ai envers
Dieu et envers les hommes."

Le P. Glinski se trouva dsarm pour un instant, mais pour un instant
seulement.

"Soit, mon enfant, dit-il, mais est-ce que le comte Soltyk n'est pas
digne de ton amour? Y a-t-il une jeune fille qui le regarde avec des
yeux indiffrents? Certes, c'est un conqurant; tous les coeurs battent
plus fort quand il apparat, et cet homme, que toutes voudraient
enchaner, est  tes pieds, et tu serais la premire, la seule qui ne
pourrait pas l'aimer? Non, je ne te crois pas, personne ne te
croira. Ce sont l des imaginations d'enfant, c'est un caprice
blmable; blmable parce qu'il chagrine tes parents, aussi bien que
moi, ton second pre, et doublement blmable parce que tu sacrifies
ton propre bonheur  une fantaisie."

Le jsuite continua  parler sur ce ton. Elle semblait se soumettre
sans combat. Penche sur son mtier, elle ne rpondait pas une
syllabe, ne faisait pas un mouvement; rien ne protestait ni dans son
air, ni dans son regard. Mais lorsqu' la fin le pre lui chuchota 
l'oreille: "N'est-ce pas? tu y vois clair maintenant, et tu ne vas pas
rsister plus longtemps et refuser de dire oui au comte?" Anitta lui
lana un regard rapide et malicieux et se contenta de secouer la tte.

Le jsuite partit en soupirant, avec moins d'espoir qu'il n'en avait
lorsqu'il tait venu. Il se garda bien de parler au comte de sa
tentative manque auprs de la petite mutine; seulement lorsqu'il le
vit dans l'aprs-midi faire soigneusement sa toilette pour sa visite
habituelle chez les Oginski, il haussa les paules avec compassion
comme s'il voulait dire: Puisque je n'ai pas russi , tu ne russiras
pas mieux, malgr ta jolie moustache noire.

Et cependant le hasard sembla favoriser le comte.

Quand il arriva chez Oginski, il trouva Anitta tout en larmes.

"Qu'avez-vous? demanda-t-il avec un empressement et une motion dont
la sincrit ne pouvait tre mise en doute, au nom du ciel,
calmez-vous, mademoiselle!

"Anitta pleure la perte de son favori, monsieur le comte, rpondit Mme
Oginska, elle a trouv son serin mort dans la cage, subitement, sans
qu'il ait t malade."

Anitta tenait le petit cadavre allong dans sa main rose, et elle le
montra au comte, sans pouvoir dire un mot,  cause de son chagrin.

"Pauvre petite bte! dit-il; mais il n'est pas impossible de le
remplacer."

Anita secoua la tte.

"Nous trouverons bien quelque chose qui vous console, continua Soltyk,
mme quand il faudrait dpouille tous les pays pour vous arracher un
sourire, mademoiselle. Ah! Je vous en prie, ne pleurez pas. Je
mettrais le monde entier ou ma tte  vos pieds, pour vous rendre la
gat."

Il prit cong en toute hte et Anitta resta seule avec son petit
favori mort et son chagrin.

Lorsque le comte revint et s'approcha d'Anitta, un sourire heureux,
presque enfantin, se jouait sur ses lvres orgueilleuses, et ses yeux
sombres brillaient d'un clat triomphant. Il prsenta le bras  la
jeune fille, qui avait encore des larmes  ses longs cils soyeux, et,
sans dire un mot, la conduisit dans la serre. L se trouvaient une
demi-douzaine des serviteurs du comte; chacun d'eux tenait un sac, et,
quand le comte, comme un sultan, frappa dans ses mains, tous les sacs
furent grands ouverts. De tous cts, avec des gazouillements sonores,
des serins d'un jaune clatant s'chapprent, se mirent  voltiger
autour des deux jeunes gens, et allrent se percher sur les feuilles
et les branches flexibles des palmiers, des orchides, des lianes, des
orangers et des citronniers, remplissant l'air de leurs sifflements
joyeux et de leurs chants.

Anitta resta toute surprise un moment; puis un doux sourire apparut
sur son visage; elle essuya ses yeux et tendit la main au comte pour
le remercier. Les serviteurs, sur un signe du matre, s'taient
promptement loigns.

"Je vous ai apport, dit le comte en riant, tous les serins que j'ai
pu dcouvrir dans Kiew. Peut-tre, dans la quantit, en trouverez-vous
un qui soit digne de devenir votre favori."

Anitta ouvrit sa bouche vermeille; elle voulut parler, mais la parole
expira sur ses lvres devant le regard enflamm du comte, et elle se
dtourna, intimide et confuse, pour aller sous la vote verdoyante et
sombre des plantes exotiques  travers lesquelles voltigeaient, en
foltrant, les petits oiseaux jaunes comme de l'or. Un d'entre eux,
qui avait une huppe noire et les ailes nuances de noir, voleta autour
de la tte d'Anitta et se posa sur son paule. Elle lui prsenta le
doigt; l'oiseau s'y percha avec confiance, et, comme elle l'approchait
tendrement de ses lvres; il se mit  chanter.

"Il est tout triomphant de la faveur qu'il a obtenue, dit Soltyk. O
combien j'envie  cette petite bte son heureux sort!"

Anitta n'osait pas regarder le comte. Elle prouvait une sorte
d'anxit; elle se sentait dj  moiti en son pouvoir, et se
dfendait contre le charme qui s'emparait d'elle.

"Vous tes bonne, continua le comte en saisissant les mains d'Anitta,
vous avez un coeur pour tous, except pour moi. Pourquoi faut-il que je
reste comme l'ange dchu  la porte du paradis? Pourquoi n'avez-vous
pour moi aucune aimable parole, aucun regard affectueux.

- J'ai de l'affection pour vous, reprit Anitta, en baissant sa jolie
tte, mais ne me demandez pas de l'amour, je ne peux pas vous en
donner.

- Etrange jeune fille!

- Pourquoi ne voulez-vous pas tre mon ami?

- Je serai tout ce que vous voudrez, chre Anitta, dit Soltyk, il
n'est rien en ce monde qui ne puisse s'obtenir par une volont
nergique; rien qui ne se laisse gagner par un dvouement fidle;
pourquoi n'en serait-il pas de mme de l'amour, de votre amour,
Anitta?

- Je ne sais pas, rpondit-elle doucement, quoique avec une grande
fermet, mais je ne crois pas que l'amour puisse tre gagn ni par
des qualits suprieures, ni par des actions ou des
sacrifices. L'amour nous est donn ou refus, sans plus de motif
dans un cas que dans l'autre. Il y a des puissances suprieures
auxquelles nous sommes soumis sans pouvoir les approfondir.

- Alors vous ne me donnez aucune esprance?"

Anita resta muette. Le comte lui fit un profond salut et la quitta
lentement; arriv  la porte, il la regarda encore une fois. Elle lui
tournait le dos et baisait son petit favori. Soltyk partit en poussant
un soupir. Il s'tait enfin dclar, et elle l'avait repouss. En
pareil cas il et ha ne autre femme; elle, il l'aimait encore plus;
mais toute sa fiert, tout son orgueil farouche se cabrait  la pense
qu'un autre pourrait la possder. Il tait rsolu  tuer quiconque se
risquerait  lever le regard sur elle, et il tait homme  excuter
cette rsolution.


XXI

EFFET A DISTANCE

De mme que la tte de Mduse, cela le tient immobile, d'une faon
toute puissante.  MICKIEWICZ.


Il y avait soire de jeu au palais Oginski, et comme d'habitude
quelques amis intimes seulement taient invits. Tous taient runis
dans le petit salon blanc et or, dont les rideaux d'un rouge mat et
les meubles en style du premier Empire avaient quelque chose de
pompeux et de guind.

Le milieu de la salle, agrablement chauffe, tait occup par un
billard autour duquel les jeunes dames et les jeunes messieurs
causaient et riaient, tout en dployant leur adresse et leur
grce. Dans un coin, prs de la chemine, tait une table de jeu; le
whist habituel tait install; les joueurs taient M. et Mme Oginski,
le jsuite et un vieux conseiller d'Etat semblable  une momie de roi
gyptien introduite dans un frac. Dans un autre coin silencieux, deux
messieurs jouaient aux checs, deux personnages assez dcrpits,
anciens cavaliers du temps du czar Nicolas.

Le comte Soltyk paraissait rver; seulement l'objet de son rve tait
vivant devant lui. Il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se
passait autour de lui; ses yeux ne quittaient pas Anitta, ses oreilles
buvaient toute parole, tout son qui venait de ses lvres. Elle ne
pouvait ni prendre une attitude, ni faire un mouvement qu'il
n'observt, soit que, la queue lgrement appuye  l'paule et la
main droite sur la hanche, elle suivt des yeux les billes qui
couraient; soit que, sa blanche main pose sur le tapis vert, elle se
pencht sur la bande pour essayer un nouveau coup; soit que, passant
un bras autour de la taille d'Henryka, elle appuyt sa jolie tte sur
l'paule de son amie. La moindre remarque qu'elle ft, sa respiration,
le frou-frou de sa lgre robe de soie suffisaient pour le mettre dans
une sorte d'extase.

Enfin il sortit de son rve. Une bille tait saute hors du
billard. Anitta et Bellarew coururent tous les deux pour la
rattraper. Il y eut un temps d'arrt dans la partie. Henryka, par pur
badinage et nullement par curiosit, se pencha vers Sessawine
au-dessus du billard et le questionna d'un ton espigle.

"Avec qui donc tiez-vous dernirement  la promenade?

- Avec un monsieur? demanda Sessawine.

- Non, avec une dame.

- Avec ma tante?

- Oh! non! Avec une jeune et trs jolie personne. Vous faites semblant
de ne pas vous en souvenir, mais on vous a vu, vous avez beau le
nier, cela ne vous sert  rien.

- Oui, Henryka m'en a parl, dit Anitta avec malice; il parat que
vous avez des connaissances trs intressantes que vous nous cachez,
monsieur Sessawine.

- Ah! je vois qui vous voulez dire, dit Sessawine, qui avait t un
peu embarrass; cette jeune dame, c'est Mlle Dragomira Maloutine.

- Une actrice?

- Au contraire, une dame de la meilleure famille. Sa mre est veuve et
vit sur son domaine. Mlle Maloutine est depuis peu  Kiew, chez une
vieille tante malade,  qui elle se consacre exclusivement.

- Et est-elle rellement si belle? demanda Anitta, Henryka me la
dcrivait comme une figure de roman.

- Mlle Maloutine ne me fait pas penser  une hrone de roman, reprit
Sessawine qui s'animait peu  peu, mais  une hrone de
tragdie. Elle a une grandeur calme, simple, je pourrais dire
classique.

- Ah! vous piquez ma curiosit, dit Anitta, connaissez-vous cette
merveille, cher comte?

- Non.

- Vous connaissez pourtant toutes les jolies femmes."

Le comte haussa les paules en souriant.

"Dragomira est la crature la plus remarquable que j'aie rencontre
jusqu' prsent, continua Sessawine, souvent elle me fait l'effet de
s'tre chappe d'un conte ou d'une ancienne chronique.

- Alors elle n'a pas grand'chose de moderne, dit Henryka.

- Je vous demande pardon; c'est tout  fait la fille de notre temps,
qui pse les toiles au trbuchet, comme le juif les ducats.

- Quant  cela, je ne comprends pas du tout, dit Anitta.

- Vous devriez faire la connaissance de Dragomira, reprit Sessawine,
elle m'a fait assister  une scne... Rien que d'y penser j'en ai
encore le frisson.

- Quelle scne? demanda Henryka.

- Oh! racontez-nous-la! dit Anitta.

- De qui est-il question? demanda Mme Oginska, devenue attentive comme
les autres.

- D'une intressante jeune dame que Sessawine connat depuis peu.

- Une tudiante, sans doute.

- Non, une demoiselle noble, qui vit trs retire chez sa tante, Mlle
Maloutine.

- La fille du colonel Maloutine?

- Oui, je crois.

- C'est une trs bonne famille. Et quel roman y a-t-il avec la jeune
fille?

- Il n'y a pas eu de roman, noble dame, rpondit Sessawine, mais une
aventure comme on en voit dans les lgendes des saints.

- Alors dpchez-vous donc de la raconter, dirent les jeunes dames du
ton le plus pressant."

Sessawine dcrivit simplement, sans exagration ni embellissement, la
scne de la cage aux lions, telle qu'elle s'tait grave pour toujours
dans sa mmoire. A plusieurs reprises, il fut interrompu par des cris
d'tonnement, d'admiration; le comte Soltyk fut seul  ne donner aucun
signe d'intrt  ce rcit. Assis  l'cart, les mains jointes, la
tte penche devant lui, le regard attach au sol, il semblait  cent
lieues de l, tandis qu'en ralit, il tait trs attentif, et
coutait  en perdre la respiration. Quand Sessawine eut fini il ne
fit pas la moindre remarque, il ne dit pas un seul mot; mais de tous
ceux qui avaient cout avec un enthousiasme mle de frisson, aucun
n'avait prouv une impression qui pt seulement approcher de la
sienne.

"C'est tout bonnement de l'enthousiasme pour cette belle Dragomira,
dit Henryka  Sessawine pour le taquiner.

- Je ne m'en dfends pas, rpondit-il, mais je n'ai aucun motif de
rougir de mon enthousiasme. Il est impossible de rester indiffrent
en prsence de Dragomira. Jadewski lui aussi est enthousiaste de
cette jeune fille."

Anita tressaillit et se dtourna, elle se sentait rougir.

"Il faudra que nous fassions la connaissance de ce phnomne, s'cria
Henryka.

- Moi aussi, dit Anitta, je serais bien curieuse de la voir.

- Ce n'est pas difficile, dit Oginski en se mlant  la conversation,
une jeune fille de bonne famille, irrprochable  tous gards...on lui
envoie simplement une invitation.

- Mlle Maloutine est trs sauvage, rpondit Sessawine, mais si vous le
dsirez, je la prviendrai.

- Pourquoi tant de crmonies? dit Mme Oginska. J'irai lui faire une
visite avec Anitta, et je suis bien sre de conqurir cette
princesse de contes de fes pour notre cercle.

- Sans aucun doute, dit Sessawine, si vous y allez vous-mme, Mlle
Maloutine se tiendra pour trs honore."

Les jeunes dames et les messieurs retournrent au billard, et la
partie de whist fut reprise; mais la socit ne retrouva plus sa
tranquillit. On et dit qu'i y avait l un hte non invit, qu'on ne
pouvait ni voir ni entendre, mais dont on sentait la prsence, et qui
vous observait et vous piait. Une trangre et hautaine figure se
tenait prs du billard, suivait  table les aimables jeunes couples et
s'asseyait  ct d'eux comme une ombre menaante.

Le comte Soltyk surtout subissait ce charme sinistre. Ce n'tait pas
la premire fois qu'il faisait la curieuse exprience de l'effet que
des cratures humaines peuvent produire  distance l'une sur l'autre;
il avait dj remarqu combien souvent on est touch et captiv par
des personnes qu'on ne connat que par ou-dire, et dont on est spar
par le temps et par l'espace. Il connaissait ce magntisme; il avait
dj maintes fois subi sa toute-puissance; mme des personnes qui
appartenaient  l'histoire, qui avaient vcu bien des sicles
auparavant, avaient exerc sur lui ce pouvoir magique du fond de la
tombe o elles n'taient plus que poussire. Ainsi, une fois, il tait
devenu amoureux  en mourir de la reine Smiramis. En ce moment, il
tait sous l'influence de Dragomira, qu'il n'avait jamais vue et qui
n'avait peut-tre jamais entendu parler de lui.

Ou bien s'occupait-elle de lui, sans qu'il s'en doutt, et le
forait-elle  enfermer ses penses dans le cercle qu'elle traait
autour de lui.

Oui, elle le dominait; oui, elle l'entourait d'un filet magique, et,
dans le lointain, sa figure semblait sortir d'un nuage d'argent,
encore indcise et confuse, mais d'autant plus attrayante dans ce
vague mystrieux.

Le rire sonore d'Anitta l'arracha de son rve. Il la regarda tout
surpris et se mit  sourire.

"Ce n'est, en vrit, qu'une dlicieuse enfant, et rien de plus,
pensa-t-il; ce qui convient autour d'elle, ce ne sont pas des lions,
mais des serins."

Deux jours aprs, Sessawine arrivait prcipitamment chez Dragomira.

"Les dames Oginski veulent absolument faire votre connaissance,
s'cria-t-il, elles me suivent.

- Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Dragomira, sans tre surprise
le moins du monde.

- J'ai parl de vous avec enthousiasme, et ce que j'ai dit a piqu
leur curiosit."

Dragomira le menaa du doigt.

"Je vous en supplie, ne faites pas voir que leur visite ne vous
surprend pas, dit Sessawine, et puis faites-vous bien prier,
n'acceptez pas trop sans faons leur invitation. Ce n'est qu' cette
condition que vous jouerez dans cette maison-l le rle qui vous
appartient.

- Je suivrai votre conseil.

- Ah! encore une chose...

- Je dois me faire belle, pour ne pas tre trop au-dessous de votre
dithyrambe, n'est-ce pas?

- Vous avez devin... c'est pourtant bien inutile, car vous tes
toujours belle.

- Alors adieu."

Il lui baisa la main et partit en toute hte.

Dragomira resta un moment immobile au milieu de la chambre. Le premier
pas vers le but tait fait; elle avait une occasion merveilleuse de
pntrer dans cde monde que le comte Soltyk frquentait, de le
rencontrer, de lui passer le lacet autour du cou. Tout le reste
dpendait d'elle, et elle ne manquerait pas  sa tche.

Elle fit rapidement sa toilette, arrangea ses cheveux et se regarda
ensuite dans la glace, sans coquetterie et sans orgueil, srieuse
comme un artiste qui contemple son oeuvre, ou comme le soldat qui
examine son arme avant la bataille.

L'instant d'aprs, Barichar annonait Mme Oginska et sa
fille. Dragomira vint au devant d'elles avec un air de satisfaction
modeste.

"Je suis trs agrablement surprise de votre visite, dit-elle, je ne
puis comprendre ce qui me vaut cet honneur."

Elle invita les dames  prendre place sur le sopha et s'assit
elle-mme  ct d'Anitta.

"Nous avons appris sur vous, ma chre demoiselle, tant de belles
choses, si extraordinaires, dit Mme Oginska, que nous n'avons pu
rsister plus longtemps au dsir de faire votre connaissance. Et je le
vois bien, cette fois, la renomme n'a rien exagr. Que vous tes
belle, mon enfant! C'est une vraie joie de vous regarder; et quelle
intelligence, quel courage intrpide dans votre regard! Je n'ai pas de
peine  croire que les lions vous obissent; vous tes vous-mme une
lionne. Oh! que votre mre doit tre heureuse et fire!"

Pendant que sa mre parlait, Anitta dvorait des yeux
Dragomira. Celle-ci, au contraire, n'eut pas besoin de regarder
longtemps Anitta. D'un seul coup d'oeil elle avait saisi la grandeur et
la puissance inconscientes de cette jeune fille su simple; d'un seul
coup d'oeil elle avait mesur le danger quelle pourrait faire courir 
ses plans. Elle savait en ce moment qu'il lui serait difficile
d'arracher le comte Soltyk  cette enfant, mais elle se disait en mme
temps que la lutte pour conqurir Zsim serait une lutte  mort, et
elle ne s'tait pas sans inquitude sur l'issue du combat.

Ce ne fut qu'au moment du dpart, lorsqu'elles se tendirent la main,
qu'elles se regardrent toutes les deux bien en face, d'un oeil ferme
et interrogateur, comme si elles eussent voulu se sonder l'une
l'autre. Puis elles sourirent et s'embrassrent.

Quand le comte vint le soir chez Oginski, sa premire question fut:

"Eh bien! comment est-elle?

- Etrange et intressante au-del de toute expression, rpondit Mme
Oginska.

- Elle est surtout rellement belle," dit Anitta.

Soltyk sourit ironiquement.

"Oh! vous n'avez pas besoin de vous moquer, continua Anitta, j'ai
pens  vous tout le temps que je regardais Dragomira. Quel couple
magnifique vous feriez!"

Mme Oginska lana  sa fille un regard de reproche, pendant que Soltyk
continuait  sourire.

"Je ne sais pas, continua Anitta avec son sans-gne d'enfant, mais
j'ai ide que Dragomira est faite pour vous, et que vous aurez un
roman avec elle.

- Vous avez entendu qu'elle n'est propre qu' tre une hrone de
tragdie.

- Eh bien! soit, une tragdie."


XXII

LE REGARD DU TIGRE

Il est un dsert sans bornes, dsol, nu, sans source, sans rose;
seule, la Pyramide s'y dresse comme un dieu, mais il est solitaire,
morne, gris et sans vie.  ANASTASIUS GRUN.


Le comte Soltyk revenait du thtre. Anitta avait assist  l'Opra
avec sa mre, dans la loge qui tait en face de lui. Il avait rendu
visite  ces dames pendant l'entracte et les avait aides  monter en
voiture aprs la reprsentation. Puis il avait renvoy son cocher et
marchait  pied au milieu de la foule qui sortait du thtre et se
rpandait dans diffrentes directions. Il tait agit, inquiet; il
prouvait le besoin de se fatiguer et de s'exposer au froid pour se
calmer. Quand il fut arriv prs de son palais, il rebroussa chemin et
prit une rue de ct par o il descendit dans le quartier sombre et
resserr situ le long du fleuve.

Il se trouva bientt dans un fouillis de maisons troites o il devint
impossible de s'orienter, et il erra  tout hasard dans ce ddale de
ruelles obscures claires seulement par quelques misrables
lanternes. Il pressentait qu'il allait lui arriver une aventure;
peut-tre la cherchait-il; en tout cas, cet homme aux muscles et aux
nerfs d'acier n'avait pas la moindre peur. Du reste, l'aventure ne se
fit pas attendre longtemps.

Le silence de la nuit fut tout  coup interrompu par des jurons
touffs et de grossiers clats de rire que dominait une sonore et
fire voix de femme. Le comte se dirigea rapidement du ct du
bruit. A la lueur tremblante d'une lanterne brise, il vit dans un
angle de la rue une femme de haute taille, entoure d'une bande de
jeunes gens contre qui elle se dfendait courageusement par ses
paroles et par son attitude.

Au moment o Soltyk prcipitait ses pas pour porter secours  la
femme attaque, celle-ci, d'un coup violent, tendit par terre un de
ses agresseurs; et, pendant que les autres reculaient effrays, elle
dirigea sur eux un revolver.

"Celui qui approche, je le tue comme un chien," cria-t-elle d'une voix
qui ne laissait rien  dsirer en fait d'nergie.

Soltyk continua nanmoins  s'avancer vers elle et ta son chapeau.

"Permettez-moi, mademoiselle, de vous offrir mes services. Vous avez
besoin de secours  ce qu'il me semble.

- J'ai appris  me dfendre moi-mme, rpondit-elle, pendant que ses
grands yeux qui brillaient  travers son voile s'attachaient sur le
comte avec un intrt particulier. Toutefois j'accepte volontiers
votre assistance. Donnez-moi le bras."

Cependant l'homme qui avait t renvers s'tait relev, et ses
camarades revenaient  la charge contre la jeune femme et le comte.

"Voil pourquoi elle faisait la bgueule, cria l'un de la bande, il
parat que notre coeur est dj donn!

- Ou que le chevalier que nous avons trouv tout  coup nous plat
mieux! ajouta un autre.

- Au moins nous aurons l quelqu'un qui pourra nous rendre des
comptes, s'cria un troisime.

- Vous rendre des comptes? s'cria Soltyk, vous tes bien heureux
qu'on ne vous en demande pas. Au large, ou gare  mon poing!

- Allons-y!"

Le comte n'attendit pas un deuxime dfi; il brandit sa canne, et
aprs une mle de quelques instants, la route fut dgage. Un des
assaillants se blottissait dans la neige; un autre, dont le front
saignait, s'appuyait  la maison. Les autres s'taient enfuis
pouvants.

Soltyk offrit son bras  l'inconnue, et l'accompagna dans la direction
qu'elle lui indiqua. Cette personne de haute taille, qui marchait 
ct de lui avec une majest pleine d'aisance, lui faisait une
impression particulire, qui le surprenait et le charmait  la
fois. Jamais, jusqu' prsent, il n'avait vu une femme runir tant de
vritable dignit, tant d'indpendance, tant d'assurance. De temps en
temps il jetait un furtif et rapide regard sur son profil lgant et
sur la riche chevelure blonde qui, de son petit bonnet d'astrakan,
tombait jusque sur ses paules.

A un moment, le regard calme de la jeune femme rencontra le sien; il
prouva une sensation tout  fait nouvelle pour lui; pour la premire
fois, une femme ne faisait natre en lui ni ide de passion, ni ide
de plaisir; il lui semblait que c'tait une compagne qu'il avait tout
 coup rencontre dans la tempte de la vie et dont il ne voulait plus
se sparer.

A un coin de rue, l'trangre s'arrta, quitta le bras du comte, et
lui tendit la main en le remerciant.

"N'avez-vous pas besoin de moi? demanda le comte d'un ton discret,
pendant que ses yeux priaient avec loquence.

- Je demeure tout prs d'ici; je n'ai plus que quelques pas  faire;
je puis m'en aller seule.

- Du moment que vous l'ordonnez, je n'ai qu' me sparer de vous,
rpondit Soltyk; je vous avoue pourtant que je suis constern 
l'ide de ne plus vous revoir.

- Vous me reverrez.

- Puis-je vous demander?...

- Non, non, dit l'trangre d'une voix nette et dcide, pour
aujourd'hui contentez-vous de savoir que je suis une jeune fille
d'honnte famille, qui, revenant de visiter une amie malade, a t
attaque par une bande de rdeurs de nuit, et qui n'est pas indigne
de votre protection, comte Soltyk.

- Vous me connaissez?

- Oui, que cela vous suffise. Vous entendrez bientt parler de moi. Au
revoir."

Soltyk ta son chapeau, et elle disparut aprs lui avoir adress un
salut d'une distinction suprme. Il regarda du ct o elle tait
partie et se frappa le front.

"Etais-je donc aveugle? murmura-t-il, c'est elle, ce ne peut tre
qu'elle, l'trange et audacieuse jeune fille dont Sessawine nous a
parl. Des femmes de ce genre ne sont pas nombreuses; c'est la
premire que j'aie rencontre. Est-ce pour mon bonheur ou pour mon
malheur?"

Il revint lentement chez lui et resta longtemps assis dans sa chambre
 coucher, auprs de son feu qui s'teignait peu  peu, et plong dans
d'tranges rveries.

Le lendemain matin, il s'veilla avec la pense qu'il allait la
revoir, et cette pense l'accompagna au mange, au club, au dner, et
dans l'aprs-midi chez Oginski.

Quand il entra dans le salon, Dragomira y tait.

La matresse de la maison les prsenta l'un  l'autre, mais c'tait
prcisment  ce moment du jour que les Polonais appellent l'heure
grise, et o l'on aime  se trouver runis et  causer sans
lumire. Dans le petit salon rgnait un crpuscule argent; les lourds
et sombres rideaux augmentaient encore l'obscurit. Le comte
s'efforait, mais en vain, de pntrer avec ses yeux d'aigle le voile
qui enveloppait Dragomira tout en laissant deviner de charmantes
choses. Dragomira, d'ailleurs, tait assise  ct d'Anitta,  une
certaine distance de lui. Il ne parvint  distinguer que les contours
de sa personne; mais en revanche, il entendait, de temps en temps, sa
belle voix fire et musicale, et il l'coutait comme dans un rve. Il
lui semblait retrouver le vague souvenir d'un ancien conte du temps de
son enfance. Avait-il dj entendu cette voix ou tait-il le jouet
d'une illusion?

Il respira quand le vieux valet de chambre entra doucement et posa la
grande lampe sur la table. Le comte voyait maintenant parfaitement la
belle jeune fille.

Dragomira avait une robe de velours noir sans ornement et garnie de
dentelles blanches au bout des manches et autour du cou. Sa chevelure
d'or, aux souples ondulations, simplement partage par devant, tait
rassemble par derrire en un gros noeud. La distinction paisible et la
noble simplicit de cette toilette rendaient encore plus attrayante la
tte dj si remarquable de cette trange jeune fille. Elle causait
avec Anitta, et on la voyait presque de dos. Une seule fois, elle
tourna lentement la tte vers le comte et le regarda de ses grands
yeux bleus interrogateurs.

Le jsuite observait avec une inquitude croissante l'effet que
l'trangre produisait sur Soltyk, et il vit avec contrarit le comte
saisir la premire occasion de s'approcher d'elle.

"Vous avez tenu parole, dit-il  voix basse.

- Je profite de votre prsence, monsieur le comte, pour vous remercier
de nouveau, rpondit Dragomira, et elle lui tendit la main.

- Oh! combien je suis heureux de vous revoir!" murmura Soltyk.

Le P. Glinski s'approcha.

"Ecoutez, cher comte, dit-il, une pouvantable histoire qui est vraie
et que je viens d'apprendre. Cet atroce vnement s'est pass dans le
pays de Kamieniec Podolski. On a trouv l, dans un bois, une jeune
femme  moiti carbonise sur les restes d'un bcher.

- Oh! c'est affreux! Et qui est-ce qui a commis cette horreur?
s'cria-t-on de tous cts.

- On souponne ces gens qu'on appelle les "dispensateurs du ciel" ou
"paradisiaques" d'y avoir mis la main.

- Cette abominable secte? murmura Sessawine.

- Que savez-vous des doctrines et du culte de ces modernes assassins?
demanda Mme Oginska.

- Peu de choses, mais un peu plus peut-tre qu'on n'en sait
d'habitude, dit le jsuite.

- Oh! racontez-le donc, dit Anitta.

- Racontez tout ce que vous savez, tout! s'cria Henryka.

- Ce n'est pas beaucoup, comme je vous l'ai dit. Cette secte, mieux
que toute autre, s'entend  envelopper des tnbres du mystre les
horreurs qu'elle commet au nom d'un Dieu qui n'a aucun rapport ni
avec elle ni avec les misrables qui la composent. Jamais jusqu'
prsent la police, malgr sa vigilance, n'est parvenue  livrer aux
tribunaux un seul membre de cette association sanguinaire.

- Peut-tre tout cela n'est-il qu'un conte, dit Soltyk.

- Non, on ne peut pas douter de l'existence de ces malfaiteurs; tous
les jours on en a des preuves, reprit le P. Glinski; leurs articles
de foi et leurs actes font penser aux trangleurs de l'Inde. Comme
ceux-ci, ils voient dans l'existence une expiation, un supplice qui
nous est inflig pour nos pchs antrieurs, et ils croient que
ceux-l seuls vont  Dieu et obtiennent la flicit ternelle qui
terminent cette existence par une mort accompagne de
souffrances. Ceux qui subissent volontairement des pnitences
cruelles et qui dans leur exaltation se soumettent aux tortures sans
nom du martyre s'acquirent des mrites particuliers. Cependant les
mes sauves de cette faon ne suffisent pas aux dispensateurs du
ciel. Il est une oeuvre particulirement mritoire  leurs yeux:
c'est de s'emparer soit par ruse, soit par force, de ceux qui ne se
laissent pas convertir  leur excrable doctrine, et de les livrer
au couteau de leurs prtres; sinon, ils leur donnent la mort l o
ils en trouvent l'occasion. Aussi les dispensateurs du ciel font-ils
une chasse perptuelle aux mes, pour avoir de nouvelles
victimes. Ds qu'ils en ont pris une, ils l'entranent dans une de
leurs tanires caches, et l, ils lui infligent une pnitence et
des souffrances varies selon la mesure de ses pchs. Enfin arrive
le jour o la victime est immole solennellement par le prtre,
devant l'autel, en prsence du crucifix.

- Tout cela semble incroyable, dit Sessawine.

- Soyez sr que je m'en tiens  la stricte vrit, rpondit le
jsuite, et ce n'est pas tout, j'ai bien plus trange que cela 
vous raconter. De mme que dans la plupart des sectes russes, la
femme, chez les dispensateurs du ciel, est considre comme un tre
plus pur, plus haut, meilleur que l'homme, et elle joue le principal
rle. Il y a trois types de femmes dans cette secte, la Pnitente,
qui cherche  regagner le ciel par le renoncement et les souffrances
volontaires; la Pcheuse d'mes, qui attire les victimes dans le
filet, et la Sacrificatrice, qui se consacre au culte sanglant et
qui immole au nom de Dieu ceux qui ont t vous  la mort. De ces
trois espces de femmes, la Pcheuse d'mes est la plus intressante
et la plus dangereuse; car elle vit au milieu de nous sans que nous
nous doutions de sa mission, attendu que son tnbreux fanatisme se
cache sous le masque d'une lgante dame du monde."

A ces dernires paroles, Anitta, cdant  un mouvement instinctif de
peur, regarda involontairement Dragomira. Celle-ci, qui jusqu'alors
tait reste calme et n'avait nullement paru s'intresser  ce qui se
disait, leva lentement ses grands yeux bleus et dirigea sur le
P. Glinski un regard qui fit frissonner Anitta. C'tait le regard
froid et sanguinaire d'un tigre.

Personne ne l'avait remarqu, personne except Anitta. Dragomira
reprit alors son visage indiffrent, impassible, o l'on cherchait en
vain  lire; mais Anitta ne pouvait plus oublier cet unique regard,
et, sans tre en tat de se rendre compte de son impression, elle
pensa  Zsim avec une angoisse profonde et un douloureux
pressentiment.


XXIII

OU ALLONS-NOUS?

O femme, comment te comprendre?  PAN THADDOEUS.


"Enfin!" s'cria Zsim, en entrant un soir chez Dragomira, qu'il
trouva chez elle. Il jeta son bonnet sur un meuble, s'agenouilla
devant elle, tel qu'il tait, en manteau et l'pe au ct, et couvrit
ses froides mains de baisers brlants. "Ah! qu'il y a longtemps que je
ne t'ai vue! Peux-tu bien avoir le courage de me faire tant souffrir?
O tais-tu? Quels nouveaux amis as-tu trouvs qui te soient plus
chers que moi?"

Dragomira sourit:

"Je crois qu'il y a bien un jour que nous ne nous sommes vus.

- Trois jours, Dragomira!

- Tu exagres.

- Trois jours, qui m'ont paru trois annes, une ternit!

- J'avais une malade  soigner, rpondit-elle, et de plus j'avais 
rendre la visite que m'avaient faite Mme Oginska et sa fille.

- Tu les connais donc? Tu vas chez elles? Qu'est-ce que cela signifie?
Qu'est-ce qu'elles te veulent?

- Rien, mon ami, et je ne suis pas non plus femme  me prter 
n'importe quoi. Doutes-tu de mon indpendance, de l'nergie de ma
volont?

- Pas le moins du monde, rpondit Zsim, mais je me sens inquiet, je
ne sais pas pourquoi. Tu as d rencontrer Soltyk, l-bas?

- Sans doute.

- Et quelle impression t'a-t-il produite?

- A moi? pas la moindre; mais relve-toi; ma tante ou toute autre
personne peut venir; il ne faut pas qu'on te voie ainsi?"

Zsim se releva, ta son manteau, dboucla son pe et s'assit en face
de Dragomira.

"Comme tu es belle!" murmurait-il.

En effet, un charme indescriptible manait de toute la personne de
Dragomira comme d'un paysage de printemps, o tout vit et va
fleurir. Et elle avait bien aussi le printemps en elle; elle aimait
pour la premire fois, elle prouvait ce sentiment tout nouveau pour
elle, cette angoisse mystrieuse, ce vague dsir qui rend si
douloureusement heureux et prpare de si chres souffrances.

Le parfum lourd et engourdissant dont la chambre tait remplie, la
lumire indcise qui l'clairait doucement contribuaient encore 
troubler Zsim. La lueur verte de la lampe pose sur la table se
mlait aux reflets rouges du feu de la chemine et colorait de nuances
magiques et charmantes les riches coussins du divan, les rideaux et
les tapis dont les fleurs fantastiques semblaient se
dresser. Dragomira avait une longue robe blanche et une ceinture
bleue; un ruban de mme couleur retenait sur ses paules ses chevaux
blonds,  moiti dnous.

A la pointe de ses pantoufles turques de velours bleu brillait un
croissant qui avait t brod par quelque esclave du harem.

"M'aimes-tu encore? demanda Zsim, aprs l'avoir longuement contemple
en silence.

- Oui, rpondit-elle d'une voix qui venait du fond de l'me et qui
bannissait tout doute, je t'aime, je n'aime que toi, tu es le
premier homme que j'aime, et tu seras le dernier.

- Oh! merci! murmura Zsim en lui baisant les mains; je puis donc
esprer qu'un jour tu m'appartiendras, que tu me donneras ta main.

- Oui... un jour... mais pas si tt, reprit-elle.

- A quoi songes-tu?

- Nous nous aimons, c'est un bonheur, mais c'est aussi un danger, dit
Dragomira; pour se marier il faut plus que de l'amour, il faut tre
sur que l'on sera d'accord, que l'on pourra vivre ensemble.

- Tu as raison.

- Nous ne pouvons pas nous laisser entraner les yeux ferms par nos
sentiments, nos dsirs, sans nous demander: o arriverons-nous  la
fin?

- O? Oui, cette question, la vie ne cesse de nous la poser sans
jamais y rpondre, dit Zsim; l'existence tout entire se rsume en
dernier lieu  se demander avec anxit: "O allons-nous?" Et la
rponse dfinitive qui nous est faite quand nos yeux se sont ferms
et que nous ne pouvons plus entendre la voix qui nous dlivrerait de
nos incertitudes, c'est... la tombe. Faut-il attendre si longtemps,
Dragomira?

- Non, non, certes non."

Elle avait peur. Elle frissonnait encore lorsque Zsim l'entoura de
son bras et l'attira  lui.

"Ne me touche pas, murmura-t-elle avec un nouvel effroi, je t'en
prie."

Il la quitta et la considra avec une surprise presque enfantine; il
cherchait  lire dans ses yeux, mais en vain; il y avait comme un
voile pais devant l'me de Dragomira; il ne la comprenait pas; il se
mettait l'esprit  la torture pour la deviner et n'y russissait pas
le moins du monde.

"J'ai un projet pour demain, dit-elle au bout de quelques moments de
silence, veux-tu m'accompagner?

- Oui, certes, et o vas-tu?

- A Myschkow,  cheval.

- Par ce froid?

- Pourquoi pas?

- Comme tu voudras."

Cirilla entra et prpara le th. On parla de choses indiffrentes, du
thtre, de la politique, de la mnagerie et des tudiants de
l'Universit. Lorsque Zsim prit cong de Dragomira et qu'elle le
reconduisit jusqu' l'escalier, deux yeux se dirigrent sur lui 
travers l'obscurit, sans qu'il le remarqut, deux yeux qui piaient
et brillaient comme ceux d'un loup. Quand il se fut loign, la juive
sortit de l'ombre o elle tait cache et suivit Dragomira dans sa
chambre.

"Tu l'as vu?" demanda Dragomira.

Bassi fit signe que oui.

"Le reconnatrais-tu?

- Je le pense; un homme tel que lui ne s'oublie pas si facilement.

- Ecoute donc ce que je vais te dire, continua Dragomira. Je veux tre
instruite de tous les pas de cet homme, de tous, tu comprends bien!
Tu l'observeras et tu le feras surveiller par tes gens.

- A tes ordres.

- Du reste, rien de nouveau?

- Si; dans le cas o vous verriez l'aptre  Myschkow, dites-lui que
le commissaire de police Bedrosseff est venu dans le cabaret et m'a
fait subir un interrogatoire.

- A propos de quoi?

- Pour savoir si Pikturno venait chez moi, et s'il ne s'y tait pas
rencontr avec une dame trangre.

- Et qu'as-u dit?

- Que j'avais trs bien connu Pikturno et qu'il tait devenu amoureux
de moi  en perdre la tte; que, quant aux dames, il n'en venait pas
gnralement chez moi.

- Bien, mais c'est un avis d'tre encore plus prudent  l'avenir.

- Je n'y manquerai pas, rpondit Bassi, ma tte est en jeu aussi bien
que la tienne. Bonne nuit.

- Bonne nuit."

Le lendemain, dans la matine,  l'heure convenue, Zsim arrivait 
cheval avec son domestique devant la maison de Dragomira. Une fentre
s'ouvrit, un joli visage de jeune fille se pencha en souriant et
disparut aussitt. Quelques minutes aprs, Dragomira apparaissait en
amazone de drap bleu. Elle avait sur sa robe une jaquette courte de
mme toffe, garnie de fourrure noire. Elle tait coiffe d'un bonnet
rond en fourrure, d'o tombait un voile; elle avait des gants  revers
et tenait une cravache. Elle regarda gaiement Zsim et lui tendit la
main.

"Quelle belle journe!

- Oui, mais froide.

- Nous nous rchaufferons  cheval."

Barichar amena le cheval de Dragomira. Zsim descendit pour aider la
jeune fille  se mettre en selle. Elle posa lgrement le pied dans sa
main, et s'lana avec un mouvement de reine sur le dos du fier et
ardent animal. Zsim l'imita et ils se mirent en route par les rues
populeuses de la ville. Les deux jeune gens n'changeaient que de
rares paroles. Dragomira regardait curieusement autour d'elle; tout
semblait lui faire plaisir, les brillants magasins, les gens en
toilette, les paysans ivres et les juifs,  qui leurs noirs caftans
donnaient l'air de corneilles sautillant dans la neige.

Quand ils furent en pleine campagne, Dragomira leva firement la tte
et monta  Zsim avec une sorte de joie sauvage la vaste plaine de
neige qui s'tendait devant leurs yeux et dont l'clat blouissant
semblait form du scintillement de millions de petites toiles. Ils
commencrent alors  trotter, traversant les villages et les petits
bois, longeant les grandes forts au feuillage sombre, ainsi que le
fleuve qui, semblable  un immense serpent aux cailles tincelantes,
promenaient ses replis entre les saules rabougris, les tertres
dissmins  et l et les moulins solitaires.

Au loin, une brume grise se massait, et l'on voyait flotter des nuages
blancs frangs par le soleil d'un or blouissant.

Des corneilles fendaient les airs en bandes silencieuses ou se
perchaient sur les arbres dpouills de la route, guettant quelque
proie.

Derrire les nuages brillait un disque rouge comme celui de la pleine
lune, quand elle commence  apparatre au bord de l'horizon.

Dragomira et Zsim rencontrrent un traneau o se trouvait une
paysanne. C'tait un pauvre quipage, avec ses trois chevaux maigres
et le jeune garon qui les conduisait; mais la paysanne tendue sur la
paille, avec sa tte brune de Romaine et sa peau de mouton aux
broderies de couleurs varies, avait quelque chose d'une souveraine.

"C'est remarquable combien les femmes russes ont grand air, dit Zsim.

- Je dirais plutt qu'elles ont une grande nergie, rpondit
Dragomira; la femme russe, au premier coup d'oeil, fait l'effet d'une
odalisque; dans le fond, c'est toujours l'amazone scythe, qui ne
connat ni la crainte, ni la fatigue, non plus que la piti, s'il le
faut."

Quand ils arrivrent  Myschkow ils remirent leurs chevaux au pas.

"Je reste ici jusqu' ce soir, dit Dragomira; veux-tu m'attendre 
l'auberge, jusqu' ce que j'aie besoin de toi?

- A tes ordres."

Ils approchaient de l'ancien manoir. Dragomira arrta tout  coup son
cheval.

"Retourne maintenant sur tes pas, murmura-t-elle, laisse-moi seule."

Zsim aperut dans le cour un homme vtu d'une longe pelisse sombre,
qui ressemblait  un rabbin. Il connaissait cet homme, c'tait le mme
qui, une fois dj, dans le jardin de Dragomira, lui avait produit une
impression trange, presque sinistre.

"Quel est cet homme qui t'attend? demanda-t-il.

- C'est un prtre, rpondit Dragomira, ne m'en demande pas plus;
attends-moi  l'auberge. Adieu."

Pendant que Zsim se rendait  l'auberge, Dragomira descendait de
cheval devant la porte de l'ancien manoir. Un vieillard vtu comme un
paysan l'attendait et prit son cheval. Elle entra dans le cour et
s'approcha de l'aptre.

"Tu as command, dit-elle, me voici.

- Je t'ai appele pour que tu me fasses ton rapport, rpondit le
prtre, entrons dans la maison, viens."

Il passa le premier, et elle le suivit, avec une soumission
silencieuse.

La chambre o ils se trouvaient maintenant tait vaste et
confortable. Les meubles taient rests  la place qu'ils avaient du
temps de l'ancien propritaire. Une lampe avec un abat-jour rouge,
pose sur une table ente les deux fentres, n'clairait que les objets
les plus rapprochs, mais d'une lumire vive et nette. Dans le reste
de la salle rgnait une demi-obscurit mystrieuse.

L'aptre s'tait assis dans un fauteuil plac prs d'une grande
chemine hollandaise. Son beau visage, lgrement color, se dtachait
avec une sorte de clart sur le fond sombre des tentures; la pelisse
noire qui dessinait mollement sa taille majestueuse ajoutait encore 
cet effet. Ses pieds reposaient sur une peau d'ours. A sa main
brillait un anneau o tait enchsse une pierre rouge comme une
goutte de sang.

Dragomira se tint debout devant lui et fit son rapport. Il coutait
avec calme et attention, et quand elle eut fini, il tmoigna sa
satisfaction par un signe de tte.

"Je ne comptais pas sur un si prompt rsultat, dit-il; aussi
devons-nous prendre les plus grandes prcautions. N'as-tu pas encore
une demande  me faire?

- Tu le devines, rpondit Dragomira. Qu'est-ce qui pourrait chapper 
ton regard? Tu vois jusqu'au fond de toute me humaine.

- Tu veux te confesser  moi?"

Dragomira ne rpondit rien, mais elle tomba  genoux et se mit 
pleurer silencieusement.


XXIV

LA CONFESSION

Une puissance suprme a t accorde  la beaut; captiv par elle,
l'homme abandonne la terre.  SPENZER.


"Parle, qu'as-tu sur le coeur? demanda la prtre avec indulgence, en
posant sa main sur la tte de Dragomira.

- Je suis une grande pcheresse.

- Peut-tre te trompes-tu. Nous ne pouvons rien contre la volont de
Dieu. Qu'est-ce qui t'afflige? Qu'est-ce qui te tourmente, jeune
fille? Dis-le.

- J'aime!"

Cet aveu sortit comme un souffle des lvres de Dragomira. La tte
incline, les mains croises sur la poitrine, elle tait l,
prosterne comme une criminelle qui attend sa condamnation  mort.

"Je le savais, rpondit l'aptre avec douceur,  un moment o tu ne
t'en doutais pas toi-mme.

- Ma faute est grande, murmura Dragomira; j'en ai pleinement
conscience; juge-moi, chtie-moi; je le mrite, et j'expirerai mon
pch de ma vie si tu l'ordonnes.

- Comment juger, quand il n'y a rien qui rclame le juge? rpondit
l'aptre. Comment punir, quand il n'y a pas de mauvaise action?  La
volont de Dieu arrive toujours et partout, et nous devons nous y
soumettre. Il serait tmraire de vouloir pntrer ses desseins. Tu
n'as pas cherch cet amour comme une joie, un plaisir; il est venu
sur toi, malgr toi, comme une fatalit. Tu as lutt contre lui, et
il te prpare maintenant de la douleur et de l'angoisse. Un pareil
amour peut-il tre coupable? C'est Dieu qui te l'a donn; nous
sommes incapables de connatre quelles voies veut suivre sa
sagesse. Notre affaire, c'est d'obir  ses dcrets. Tu n'as pas
pch, Dragomira, je t'absous.

- Je puis donc l'aimer? demanda Dragomira.

- Oui.

- Mais cela ne lui suffit pas, continua-t-elle; il veut que je lui
donne ma main. Il me presse, il me tourmente; jusqu' prsent je
l'ai tenu loign de moi par toutes sortes de motifs. Que dois-je
faire s'il me demande une rponse dfinitive?

- Il n'y a aucune loi de notre sainte croyance qui t'interdise de
devenir sa femme.

- Ne parle pas ainsi, rponds-moi, dit Dragomira d'un ton suppliant,
dcide. Dois-je cder  sa prire, oui ou non? Je ne ferai jamais
rien sans ton approbation.

- Fais ce que ton coeur te pousse  faire; deviens sa femme, mais sauve
son me et la tienne, quand il sera temps.

- C'est ma volont.

- Et remplis tes devoirs comme auparavant.

- Jamais je ne serai infidle  notre doctrine, rpondit Dragomira;
jamais je ne manquerai  tes commandements, jamais  la mission qui
m'est chue.

- Mais comment entends-tu concilier tes devoirs avec ceux que tu auras
envers ton poux?

- En tant loyale envers lui.

- Veux-tu le convertir  notre croyance?

- J'espre y russir

- En attendant garde ton secret fidlement, comme tu l'as fait
jusqu'ici.

- Je l'ai jur, dit Dragomira, et je teindrai mon serment. S'il
m'aime, il doit se fier  moi sans rserve; il doit se laisser
conduire par moi comme un aveugle. S'il ne veut pas m'accorder sa
confiance pleine et entire, alors qu'il me quitte pendant qu'il en
est encore temps; il vaut mieux que nos routes se sparent pour
toujours.

- Oui, dit l'aptre, je le vois, tu es anime de l'esprit de vrit et
tu ne t'gareras pas. Dieu t'a bnie et t'a choisie pour une grande
tche. Tu obtiendras par l les joies ternelles du paradis et la
communion des saints. Relve-toi."

Dragomira se releva.

"Il y a longtemps que je n'ai assist au service divin, dit-elle au
bout de quelques instants; quand pourrai-je de nouveau prier et faire
pnitence avec nos frres et nos soeurs?

- J'y ai pens, rpondit l'aptre, et je t'ai appele un jour o nous
implorons le pardon de nos pchs et o nous chantons les louanges
de Dieu. Apprte-toi. On t'appellera quand le moment sera venu."

Dragomira quitta la salle et trouva dans le vestibule une vieille
femme affable qui la conduisit dans une petite chambre et l'engagea 
se mettre  son aise. Quelques instants aprs elle reparut, apportant
de quoi manger et boire, ainsi que le vtement avec lequel Dragomira
devait venir devant l'autel.

Quand le jour commena  tomber, on entendit des claquements de fouets
et des bruits de grelots. De sombres figures traversaient rapidement
la cour; on marchait sans bruit dans les corridors de la maison, Enfin
la vieille femme revint annoncer que tout tait prt.

Dragomira la suivit et entra dans une petite salle o se trouvaient
une trentaine d'hommes et de femmes runis,  genoux et en prire. Le
milieu de la paroi principale tait occup par un autel tout simple,
au-dessus duquel se dressait le crucifix.

Dragomira resta prs de l'entre, prosterne dans l'attitude du plus
profond recueillement, jusqu' ce que l'aptre, accompagn de deux
beaux jeunes garons, appart et montt les marches de l'autel.

Il se tourna alors vers la petite communaut et, dans un langage
austre et majestueux, exhorta les fidles  se repentir,  s'affliger
et  faire pnitence. Tous les assistants avaient de longues robes
grises serres par des ceintures de corde. Le prtre se retourna vers
l'autel et commena  chanter un des psaumes de la pnitence; tous
l'accompagnrent  haute voix. Quelques-uns se frappaient la poitrine
avec le poing, d'autres touchaient le plancher avec leur front. Enfin
un vieillard d'une vigoureuse structure se leva pour aller s'tendre
en forme de croix devant l'autel.

"Vous, mes frres et mes soeurs, s'cria-t-il, et toi, prtre du
Seigneur, aidez-moi  expier mes pchs, sauvez mon me de Satan,
sauvez mon me de la perdition ternelle!"

Tous les autres se levrent aussitt pendant que l'aptre descendait
les marches de l'autel. Les deux jeunes garons dpouillrent les
paules du pnitent; le prtre lui mit le pied sur le cou et marcha
trois fois sur lui en disant:

"Que le Seigneur me pardonne ainsi qu' toi et bnisse ton humilit!"

Puis l'un des jeunes garons prsenta uns discipline  l'aptre qui en
frappa trois fois le pnitent tendu  ses pieds, en lui disant trois
fois:

"Accepte ces coups que ton Sauveur Jsus-Christ, le fils unique de
Dieu, a reus pour toi. Qu'il daigne, lui qui a pris sur lui les
pchs du monde, prendre aussi sur lui tes pchs!"

Les autres l'imitrent chacun  son tour.

Quand le pnitent se releva, un autre vint le remplacer et se
prosterner devant l'autel. C'tait un jeune homme au visage ple et
mystique, aux yeux gars et brillants du feu de la fivre.

"Couronnez-moi d'pines! s'cria-t-il, comme autrefois fut couronn
mon Rdempteur! Frappez-moi au visage! Insultez-moi! Faites-moi
souffrir tous les tourments que mon Sauveur a soufferts pour moi!"

Dj deux hommes dnouaient leurs ceintures de corde pour lui lier les
mains derrire le dos. Cela fait, une des jeunes filles approcha une
couronne d'pines et la lui posa sur la tte en appuyant. Aussitt une
douzaine de mains continurent  l'enfoncer jusqu' ce que le sang
ruisselt sur le front du malheureux. Un troisime se fit attacher sur
une croix de bois, et on lui donna un coup de lance dans le ct. Une
vieille femme, sans pousser la moindre plainte, se fit tracer le signe
du Christ aux pieds et aux mains avec un fer chaud. Peu  peu le pieux
dlire se calma; tous s'taient silencieusement remis  genoux et
priaient. L'aptre retourna  l'autel, tendit les bras et dit:
"Maintenant que chacun s'est repenti et a fait pnitence,
rjouissons-nous de la grce de Dieu et louons tous le Seigneur."

Il dpouilla rapidement sa robe de prtre et apparut avec une longue
tunique blanche comme celle des Chrubins. Tous se relevrent en mme
temps, laissrent tomber leur robe grise de pnitent et restrent
debout, vtus de blanc comme le prtre. Les jeunes filles se mirent
des couronnes de fleurs et distriburent des branches d'arbres verts
qui devaient servir de palmes.

Tous entonnrent ensemble un cantique de louanges. Les jeunes filles
jouaient des cymbales et du tambourin, et excutrent une espce de
danse devant l'autel.

Il faisait nuit quand Dragomira arrta son cheval devant
l'auberge. Elle frappa  la fentre avec sa cravache; Zsim se hta de
sortir et la salua, pendant que son domestique sellait leurs chevaux.

"Es-tu satisfaite du rsultat de ta visite? demanda le jeune officier.

- Oui, et j'espre que toi aussi tu seras satisfait.

- Que dois-je entendre par l?

- Patiente un peu de temps encore et tu sauras tout."

Quand Zsim fut en selle, ils repartirent d'un bon trot pour la
ville. Le domestique suivait  une certaine distance. A moiti chemin,
Dragomira mit son cheval au pas, et Zsim fit comme elle.

"J'ai beaucoup de choses  te dire, commena-t-elle.

- Bonnes ou mauvaises?

- Cela dpend de toi, Zsim.

- Toujours de nouvelles nigmes.

- Non, cette fois je veux te parler ouvertement, comme jamais encore
je ne l'ai fait. M'aimes-tu; Zsim?

- Tu le demandes encore?

- Et tu me veux pour femme?

- Oui.

- Alors, prends-moi, je suis  toi.

- A moi, Dragomira? Parles-tu srieusement? s'cria-t-il. Quel
bonheur! Je suis  peine y croire!

- Je consens  te suivre  l'autel, mais sous des conditions que tu es
libre d'accepter ou de refuser.

- J'accepte toutes les conditions.

- Ecoute seulement. Te souviens-tu de ces esprits qui apparaissent
souvent dans les vieux contes et les antiques ballades, dont on ne
sait s'ils sont dmons ou anges, et qui, en change de certains
services, vous promettent aide et protection? Si j'tais un tre de
cette espce, t'abandonnerais-tu  ma conduite?

- Oui, car tu es mon bon ange.

- Je t'aime, Zsim, continua Dragomira; aussi je ne veux pas seulement
te rendre heureux sur la terre, autant que je le pourrai, mais je
veux encore sauver ton me et t'aider  obtenir le ciel.

- Mais alors tu appartiens  une secte, comme je m'en tais dout.

- Si tu veux m'avoir pour femme, reprit Dragomira sans s'arrter  son
observation, il faut que tu suives la route que je te
montrerai. Elle te conduira au bonheur, et, quand l'heure sonnera, 
la rdemption,  la flicit ternelle.

- Je veux tout ce que tu veux, Dragomira."

Elle attacha sur lui un regard mystrieux, plein d'amour et de piti,
et resta silencieuse.

"Tu as encore quelque chose sur le coeur, dit Zsim au bout de quelques
moments.

- Oui. Tu ne me tourmenteras pas avec des rflexions mesquines?

- Jamais, je te le jure!

- Tu ne... - Dragomira souriait - tu ne seras pas jaloux non plus?

- Jaloux? De qui?

- Du comte Soltyk, par exemple.

- Encore une nigme, mon beau sphinx.

- Ne m'interroge pas, dit Dragomira avec une majest tranquille, je ne
rclame ni ton amour, ni ta confiance; je suis capable de renoncer 
tout. Si tu te dfies de moi le moins du monde, va-t'en, il en est
temps encore, je ne te retiens pas. Si tu m'aimes, si tu veux
m'obtenir et me possder, il faut que tu aies en moi une confiance
aveugle. Tu peux encore choisir; ensuite, il sera trop tard, car
alors j'exigerai ce qui dpend aujourd'hui de ta libre
volont. Pense bien  tout cela et ne te dcide que quand tu y auras
bien pens.

- C'est tout dcid, rpondit Zsim, rien au monde ne peut nous
sparer."

Cette fois elle ne lui rpondit pas, et ils continurent leur route en
silence sous la vote majestueuse du ciel tincelant d'toiles.

XXV

LA VENUS DE GLACE

Je veux triompher de cet homme, ou je consens  n'avoir jamais eu
d'intelligence.  MORETO.


Le comte Soltyka avait invit la belle socit de Kiew  une fte
masque qu'il donnait dans son palais. Tous les jeunes coeurs battaient
joyeusement, mais les messieurs et les dames d'un ge plus avanc
attendaient aussi la soire avec impatience, car on savait qu'avec
Soltyk on pouvait esprer non seulement une rception brillante et
somptueuse, mais encore des inventions originales et mme bizarres, et
une srie de surprises charmantes.

Il tait  peu prs huit heures du soir. Les premiers quipages
arrivaient, et le comte Soltyk, en toilette parisienne irrprochable,
avait donn les derniers ordres. Bientt apparurent toutes les zones
de la terre et toutes les saisons de l'anne qui semblaient s'tre
runies pour transformer les vastes et splendides salons du palais en
un monde ferique.

Le comte, en haut du large escalier de marbre, recevait ses htes et
laissait  un de ses parents, M. de Tarajewitsch, au P. Glinski et 
son majordome, le soin de les conduire dans l'intrieur du palais. Les
arrivants taient littralement blouis, et l'admiration, le
ravissement augmentaient  chaque pas.

Aussitt qu'un des cosaques posts  l'entre eut donn un signal
convenu avec un sifflet d'argent, Soltyk descendit rapidement
l'escalier pour recevoir la famille Oginska dans le vestibule, et
l'introduire lui-mme dans son monde enchant. Dragomira tait venue
avec les Oginski; le comte la remercia avec quelques mots aimables et
offrit ensuite le bras  madame Oginska. M. Oginski conduisait
Dragomira; Anitta suivait avec Sessawine.

L'escalier tait dcor de plantes magnifiques. On marchait sur de
moelleux tapis de Perse, o des mains de fes semblaient avoir sem
des fleurs; l'air, doucement chauff, tait rempli de lumire et de
parfums.

Mme Oginska, en robe de velours noir et charge de ses prcieux bijoux
de famille, tait enveloppe d'une longue pelisse de zibeline. Anitta
avait une splendide toilette parisienne, robe de crpe bouton d'or,
toute papillotante de fils d'or; queue de velours de la mme couleur,
double de satin jaune paille, releve derrire par des pingles d'or;
charpe de moire jaune d'or garnie de franges d'or. Une nue de petits
colibris, au cou tincelant, semblaient voltiger sur la queue de la
robe. Dans ses cheveux, Anitta avait de ces mmes petits oiseaux avec
une pingle de diamants. Une sortie de bal en peluche rouge rubis,
garnie de renard bleu et de plumes de colibris qui brillaient comme
des pierres prcieuses, compltait cet ensemble ravissant.

Dragomira avait une robe de crpe rose garnie de petites touffes de
marabout rose. La queue de velours rose, double de satin de la mme
couleur, tait toute couverte de bouquets de roses. Elle portait au
cou un collier de sept rangs de perles magnifiques; Sa taille de
desse tait enveloppe d'un manteau princier de satin rose richement
doubl et garni d'hermine.

Quand les dames eurent t leurs manteaux, le comte Soltyk les
conduisit par un vestibule orn de peintures et de sculptures dans une
grande salle qui avait t transforme en un rve de printemps. Les
murs taient tapisss de frache verdure et de fleurs, les colonnes
mtamorphoses en arbres fleuris. Au milieu de haies artificielles
murmuraient des petites fontaines; des poissons aux cailles d'or et
d'argent se jouaient gaiement dans les bassins, et, derrire les
murailles de fleurs, le gazouillement d'une arme de petits oiseaux
chanteurs se faisait entendre sans interruption. Un orchestre
invisible jouait une polonaise de Chopin. A ces doux et mlancoliques
accents, les dames et les messieurs, en lgante toilette, et les
masques richement costums, se promenaient, bavardaient et
s'intriguaient.

La grande salle de bal tait entoure de cinq salons plus petits, qui,
par une disposition ingnieuse, figuraient les cinq parties du
monde. Ceux qui voulaient fuir la foule et se retirer  l'cart y
trouvaient de fort agrables abris. On traversait ensuite la salle 
manger, garnie de tableaux de fruits et d'animaux, de bois de cerfs,
de ttes de btes, d'armes et de tout l'attirail de la chasse. Un
buffet gigantesque offrait les rafrachissements et les friandises de
tous les pays de la terre. On arrivait dans l'antichambre, o
plusieurs domestiques attendaient avec les manteaux. Soltyk enveloppa
soigneusement les dames de leurs molles et chaudes fourrures et les
conduisit sur la terrasse. A leurs pieds s'tendait le vaste jardin
o, par un contraste ravissant avec la grande salle de danse, se
dployait une nouvelle merveille, une ferie d'hiver. Des deux cts
de la terrasse, deux ours blancs, empaills et dbout, taient en
faction et tenaient des torches dans leurs puissantes pattes.

Quand le comte et ses invits eurent descendu les marches recouvertes
de fourrures d'ours, ils entrrent dans une large alle d'arbres verts
transforms en autant d'arbres de Nol. Sur chaque branche taient
plantes de petites bougies en porcelaine d'o jaillissaient des
flammes de gaz. On s'avanait comme dans un bois ferique,  travers
un ocan de lumire, sur de molles peaux de rennes qui recouvraient la
terre glace. L'air, embaum de senteurs rsineuses, tait rempli de
lgers nuages roses.

Au bout de l'alle s'tendait un tang considrable, dont les bords
taient galement garnis de peaux. Sur sa brillant surface, solidement
gele, s'levait un petit temple bti en blocs de glace, comme le
clbre palais construit sur la Nwa du temps de la czarine Anne. Dans
ce temple, sur un autel lev, se dressait une Vnus de glace,
couronne de fleurs. Tout autour du temple allaient et venaient
joyeusement les patineurs et deux traneaux attels, l'un de rennes,
l'autre de grands chiens. Le premier tait dirig par un Esquimau, le
second par un Kamtschadale. Un choeur de chanteurs, compos d'ours
blancs installs dans une tribune de bois toute revtue de branches de
sapin, accompagnait de ses airs les plus agrables les bats des
masques sur la glace, pendant qu'un cordon de dauphins de glace, qui
encadraient l'tang et vomissaient sans relche du ptrole enflamm,
clairait ce tableau d'une lumire magique et faisait de temps en
temps briller le petit temple comme un difice de diamants aux mille
feux.

Pendant que la musique et les voix aux joyeux clats produisaient un
aimable chaos, de petites huttes de Kamtschadales, construites en
peaux, dissmines dans les fourrs voisins et agrablement chauffes,
invitaient les couples amoureux  de paisibles et charmants
rendez-vous.

Entour, entran par les masques foltres, le comte avait t spar
des Oginski. Il dcouvrir tout  coup Dragomira qui seule se trouvait
aussi sur la rive de l'tang et promenait ses regards au loin sur la
foule, comme si elle cherchait quelqu'un.

"Vous avez perdu votre cavalier, dit Soltyk en s'approchant d'elle,
puis-je vous offrir mes services?"

Dragomira prit sans faon le bras du comte qui lui montra le temple en
souriant.

"Votre image, dit-il  voix basse.

- En quoi?

- Vous aussi, vous tes une Vnus de glace.

- Ah! cher comte, ne savez-vous pas combien la glace fond rapidement
quand vient le printemps?

- Oui, certes, rpondit Soltyk; mais ce printemps, dont la chaude
haleine doit vous vaincre, o est-il?

- Je ne le connais que par ou-dire, ce grand enchanteur auquel tout
coeur doit cder, dit Dragomira avec un fin sourire.

- Et cet enchanteur, c'est l'amour?

- Oui.

- Mais vous n'tes pas capable d'aimer.

- Je le crois presque moi-mme.

- Vous n'avez pas de coeur.

- Si... mais un coeur de glace!

- Oh! si je pouvais l'chauffer? murmura Soltyk avec un regard d'o
semblaient jaillir des flammes.

- Vous?"

Dragomira le regarda bien en face.

"Vous ne savez que vous jouer des femmes, et je ne suis pas un jouet."

Le comte se mordit les lvres; au mme moment Anitta approchait et la
conversation prit fin. Dragomira prit le bras d'Anitta; puis toute les
deux retournrent dans l'antichambre pour ter leurs fourrures et se
perdirent ensuite dans le tourbillon des danseurs.

"Il sera  moi, se disait Dragomira, ds que je le voudrai; il ne me
semble pas bien difficile  conqurir; mais il s'agit ici de quelque
chose de plus; aussi la ruse et la prudence doivent donner la main 
la coquetterie. La rsistance parat le sduire et lui troubler la
tte plus que tout le reste. Pauvre comte! J'ai bien facilement
l'avantage sur lui, puisque je n'prouve rien pour lui."

Au milieu de ses rflexions, elle aperut Zsim, qui tait l, appuy
 une colonne. Il lui vint aussitt une ide badine, et elle profita
du moment o un danseur emmenait Anitta, pour se glisser comme un
serpent, vite et sans faire aucun bruit, hors de la salle.

Dans le corridor, prs des vestiaires, se trouvaient aussi quelques
petits cabinets, disposs pour ceux qui voudraient se masquer pendant
la fte. Dragomira fit signe  Barichar qui tait avec les autres
domestiques et gardait un grand panier. Mais au moment o elle allait
entrer dans un de ces cabinets, deux bras souples l'enlacrent presque
tendrement et les yeux bleus d'Henryka la regardrent avec un sourire
malicieux.

"Enfin! Je vous tiens, s'cria l'aimable jeune fille, et maintenant
vous ne m'chapperez pas.

- Si, rpondit Dragomira en souriant, car j'ai une petite intrigue en
tte, et vous ne voudriez certainement pas me gter cet innocent
plaisir.

- Vous vous masquez?

- Oui.

- Oh! je ne vous trahirai pas, continua Henryka, permettez-moi de vous
accompagner et de vous aider."

Toutes les deux entrrent dans le cabinet. Quand Barichar fut parti
aprs avoir dpos son panier dans un coin, Henryka ferma la
porte. Dragomira s'tait assise devant la table de toilette et
commena  ter sa parure pendant qu'Henryka enlevait le contenu du
panier avec des cris d'admiration enfantine. Quand ce fut fini, elle
s'approcha de Dragomira, et, debout devant elle, se mit  la
considrer avec un intrt extraordinaire.

"Je ne sais ce qu'ont les gens, dit-elle, ils vous trouvent tous
nigmatique; et Anitta pense mme que vous avez quelque chose
d'inquitant. Moi, au contraire, je me sens une grande sympathie pour
vous.

- Prenez garde, rpondit Dragomira, vous dcouvrirez peut-tre  la
fin sous cette robe un corps de serpent ou une queue de poisson.

- Vous n'tes pas non plus une crature ordinaire, continua Henryka;
je sens qu'une puissance mystrieuse vous entoure, mais ce sentiment
ne fait qu'augmenter encore l'attrait magique qui m'entrane vers
vous. Faites de moi votre allie; je vous aimerai comme une soeur et
je vous couterai comme une colire docile.

- Rellement?"

Dragomira tourna lentement la tte vers elle et la regarda d'un oeil
interrogateur.

"Conduisez-moi, je vous suivrai comme une aveugle, sans peur et sans
aucune rflexion, rpondit Henryka.

- Nous verrons.

- Aujourd'hui, permettez-moi de vous aider.

- Pourquoi non? rpondit tranquillement Dragomira, le premier pas dans
la voie de la lumire ternelle que vous voyez devant vous par un
pieux pressentiment, c'est l'humilit; servez-moi donc."

Henryka s'agenouilla devant Dragomira et lui baisa les mains, puis
elle lui ta ses chaussures et lui mit les pantoufles turques brodes
d'or qu'elle avait tires du panier. Dragomira se laissa faire avec la
majestueuse indiffrence d'une souveraine.


XXVI

SOUS LE MASQUE

On peut draisonner sur un point et tre sage pour tout le reste.
WIELAND.


Quelques instants aprs, une sultane, habille avec toute la
magnificence de l'Orient entrait dans la salle.

Grande et d'une taille lance, elle s'avanait avec dignit. Elle
tait chausse de babouches de velours rouge brodes d'or, et avait un
large pantalon et une jupe courte de satin jaune sur laquelle tombait
un long caftan de soie bleu-clair, brod d'argent et garni
d'hermine. Ce caftan laissait voir une veste ouverte de velours rouge;
la poitrine couverte de colliers de corail, de perles et de sequins
apparaissait  travers une gaze d'argent. La tte fire de la sultane
tait couronne d'un petit turban tout garni de pierreries. Au lieu de
masque elle avait un voile pais de harem, au travers duquel on ne
pouvait distinguer que de grands yeux bleus et froids, au regard
dominateur.

Une troupe de messieurs s'tait attache aux pas de la nouvelle
arrive. Plus d'un se risqua  lui chuchoter  l'oreille quelque
compliment; mais elle semblait insensible  toutes les tentatives que
l'on faisait pour attirer son attention.

Elle promena longtemps ses regards pntrants par toute la salle,
jusqu' ce qu'elle et dcouvert celui quelle cherchait. Il venait
d'aller au buffet, sans intention, comme un automate inconscient que
fait marcher un mouvement d'horlogerie. Les domestiques lui offraient
divers rafrachissements; il secouait la tte et tait sur le point de
s'en aller, lorsque la sultane entra et lui posa sa pette main sur
l'paule.

"Je te salue, Zsim Jadewski, dit-elle, pourquoi donc baisses-tu ainsi
la tte, aujourd'hui?

- Je n'ai gure de motifs d'tre joyeux.

- Il y a bien des moyens de chasser les soucis, en voici justement un
des meilleurs."

La belle sultane prit un verre de vin sur le buffet, y trempa ses
lvres et le prsenta  Zsim.

"Que me donnes-tu? Un doux poison, un philtre?

- J'arriverais trop tard.

- A ta sant!"

Zsim vida le verre.

"Maintenant, un deuxime moyen.

- Lequel?

- Fais-moi la cour.

- je n'en aurais pas le talent.

- Parce que tu aimes?

- Peut-tre.

- Il y a ici deux dames  qui tu as donn ton coeur. A laquelle
appartient-il maintenant?

- Tu me questionnes comme un inquisiteur."

La sultane se mit  rire, tout doucement, mais ce rire argentin suffit
 la trahir.

"Maintenant je te connais."

Elle rit de nouveau.

"Tu es Dragomira."

Une petite main saisit rapidement la sienne et un souffle doux et
tide effleura sa joue.

"Ne me trahis pas; on nous observe; le comte Soltyk est l; je veux
lui parler et lui faire peur."

En effet, le comte se tenait  l'entre, et ses yeux sombres, pleins
d'une flamme diabolique, taient arrts sur la belle personne, qui
murmurait coquettement  l'oreille de Zsim. L'envie et la jalousie
bouleversaient le coeur de Soltyk et faisaient bouillonner son sang
indomptable. En mme temps, d'autres yeux se dirigeaient vers le
couple occup  chuchoter, mais ceux-l taient timides, tristes et
pleins d'angoisse. C'tait Anitta qui avait aussi reconnu Dragomira et
qui tremblait pour son bien-aim.

La sultane avait dj congdi Zsim et se prparait  aller trouver
Soltyk, lorsque le jsuite la prvint et entrana rapidement le comte
avec lui.

"Qu'avez-vous? demanda Soltyk.

- Il faut que je vous avertisse, lui dit tout bas le P. Glinski; la
sultane est Mlle Maloutine. Avez-vous vu comme elle changeait avec
ce jeune officier des poignes de main et des paroles tout  fait
tendres?

- Aprs, aprs?

- Vous tes au moment de tomber dans les filets d'une coquette.

- Cette fois votre connaissance des hommes fait fausse route, reprit
le comte d'un ton railleur, elle est au contraire froide comme
glace.

- Mais je sais que Jadewski va chez elle.

- Sessawine aussi.

- Et elle se joue de tout le monde.

- Tant mieux.

- Il n'y a pas moyen de vous sauver, je le vois.

- Si les abmes de l'enfer taient aussi beaux que cette Dragomira,
cher Pre, le ciel resterait vide et vous-mme finiriez par rendre
votre me au diable."

Soltyk le quitta en riant et se mit aussitt  la recherche de la
sultane qui avait brusquement disparu dans le tourbillon des
masques. Il la trouva  l'entre de la petite salle qui figurait
l'Asie. Elle semblait l'attendre.

"C'est ici ton empire, dit-il en s'inclinant devant elle; ton esclave
peut-il entrer avec toi?"

Il releva la portire et la suivit dans le petit salon dcor avec
toute la somptuosit de l'Orient.

Des tentures persanes d'une rare magnificence, brodes d'or et
d'argent, tombaient en plis larges et lourds et figuraient les parois,
le plafond, les fentres et les portes d'un pavillon dont le sommet
tait form par un croissant d'or constell de pierreries. Le sol de
cette mystrieuse retraite tait couvert d'un tissu de l'Inde, blanc
et souple comme du duvet; le pied s'y enfonait comme dans la neige
nouvellement tombe. Une seule lampe,  globe rouge, tait suspendue
au plafond comme un rubis lumineux d'une grosseur fabuleuse. C et l
taient des coussins qui invitaient au repos,  la rverie, 
l'amour. Un parfum trange et subtil embaumait l'air et troublait les
sens comme une caresse.

Dragomira s'assit sur le divan plac au milieu du pavillon aux
couleurs chatoyantes. Elle tait sur une peau de panthre, et ses
pieds reposaient sur la tte majestueuse d'un tigre.

Le comte restait debout devant elle, dans toute l'ardente extase de la
passion.

"Vous m'avez attendu? dit-il enfin.

- Oui.

- Vous savez que j'ai quelque chose  vous dire?

- Oui.

- Et vous tes dispose  m'entendre?

- Oui.

- Je vous remercie. Vous me rendez le courage qui commenait  me
manquer.

- Il faut donc du courage pour causer avec une jeune fille?

- Avec vous, oui, Dragomira.

- Dragomira? moi? vous vous trompez.

- Comment! me tromper? interrompit le comte Soltyk; qui pourrait
jamais vous avoir vue et ne pas vous reconnatre entre mille? Qui
pourrait avoir vu le regard de vos yeux et l'oublier? Qui pourrait
ne pas le dcouvrir, mme sous le masque? Oui, c'est vous,
Dragomira, vous, avec toute votre puissance, votre froideur, votre
cruaut!

- Moi, cruelle? parce que je ne vous crois pas? Je ne suis pas
cruelle; je suis un peu prudente, voil tout.

- Qu'avez-vous contre moi?

- Rien.

- En ce moment, vous ne dites pas la vrit.

- Si; je ne puis pas dire que quoi que [ce] soit me dplaise en vous.

- Oui, mais vous vous dfiez de moi."

Un lger sourire fut la rponse de Dragomira.

"Et pourquoi vous dfiez-vous de moi?

- Ah! l'innocent! Avez-vous oubli ce que vous avez fait? La liste des
pchs de Don Juan  ct de la vtre est la confession d'un
colier."

Soltyk sourit.

"Je connais ma rputation, dit-il, mais je vous donne ma parole
d'honneur que la renomme a bien exagr.

- Bien; mais en tant ce qu'il y a de trop, dit Dragomira, je crois
qu'il en reste encore assez pour rendre votre canonisation
invraisemblable.

- Je ne suis pas un saint; je n'ai jamais prtendu  cette gloire.

- Mais faut-il tre le contraire?

- Que suis-je donc?

- Un sclrat, rpondit Dragomira. Vous aimez Anitta et vous me faites
la cour.

- On veut me marier avec Mlle Oginska, voil tout.

- Tactique de jsuite. On veut unir deux familles puissantes et faire
de vous un instrument politique.

- Vous pouvez bien avoir raison, murmura Soltyk, surpris au plus haut
point de cette remarque, mais je ne suis pas bon  faire un
instrument.

- Alors vous n'aimez pas Anitta?

- Non."

Le comte tait encore debout devant Dragomira; il s'assit alors sur un
divan, auprs d'elle, de faon  avoir un genou en terre, et il lui
saisit les mains en lui disant:

"Je vous aime!"

Dragomira rit de nouveau.

"Vous pouvez rire, je vous aime pourtant, et je vous jure que vous
tes la premire que j'aime. Jusqu' prsent je n'ai connu que des
fantaisies passagres, parfois un court enivrement, mais mon coeur
tait libre, et surtout ma tte. Ce que j'prouve en face de vous, je
le ressens pour la premire fois. Je ne suis pas exalt, je ne suis
pas amoureux, je ne suis pas du tout ivre de votre beaut. J'ai le
sentiment que vous avez t cre pour moi, que votre me est de la
mme essence que la mienne, que la vie sans vous n'a aucune valeur, et
que la vie  ct de vous serait le paradis. Si ce n'est pas l de
l'amour qu'est-ce donc?"

Pendant qu'il parlait, les yeux de Dragomira s'attachaient sur son
beau et mle visage.

"Pauvre comte! dit-elle en relevant lentement la manche de son caftan,
mais, en vrit, je commence  croire que vous m'aimez.

- Et vous me plaignez, s'cria Soltyk avec animation, parce que vous
ne pouvez pas rpondre  cet amour.

- Je ne vous aime pas...

- Parce qu'un autre possde votre coeur?

- Quelle impatience! Ne m'interrompez pas.

- Alors, je vous demande en grce...

- Je ne vous aime pas, mais mon coeur est encore libre; essayez de le
conqurir. De tous ceux qui y prtendent vous tes le seul qui ne me
dplaise pas."

Elle avait dtach une petite chane d'or qui entourait son beau bras
et elle jouait avec.

"Vous me permettez donc d'esprer?

- Oui.

- Oh! que je suis heureux!"

Le comte avait saisi ses mains et les couvrait de baisers. Elle le
laissa faire pendant quelque temps, puis elle retira une de ses mains
et lui passa la petite chane autour du bras.

"Que faites-vous? Voulez-vous faire de moi votre chevalier?

- Non, mon esclave. Vous voyez bien que je vous mets  la chane."

Cependant un domino rose s'tait approch de Zsim.

"Quoi! seul! lui dit-il; o est l'enchanteresse qui t'a mis dans ses
fers?

- De qui parles-tu? Je suis encore libre, rpliqua Zsim.

- N'essaye pas de me tromper, tu n'y russirais pas, continua le
domino; il n'y a dj pas si longtemps, tu as jur  une autre que
tu l'aimais. L'aurais-tu si vite oublie, si un nouvel astre ne
s'tait pas lev sur ta vie?

- Qui es-tu?... Zsim parcourut du regard cette taille lance, saisit
les mains de l'inconnue, qui tressaillit, et les retint fortement en
cherchant  lire dans ses yeux sombres.

- Non, ce n'est pas possible, murmura-t-elle enfin; je me suis tromp.

- Lche-moi, dit le domino en suppliant.

- Pas encore; j'ai une autre question  t'adresser.

- Eh bien?

- Qui t'a envoye?

- Personne.

- Alors, dans quelle intention viens-tu?

- Pour t'avertir. Un danger te menace.

- Un danger?... De la part de qui?

- De la part de celle que tu aimes.

- Si tu veux que je te crois, dit Zsim mu, dis m'en davantage,
dis-moi tout ce que tu sais."

Les yeux sombres se reposrent un instant sur lui avec une expression
presque douloureuse.

"Soit, mais ce n'est pas ici le lieu. Tu entendras bientt parler de
moi."

Les mains tremblantes se dgagrent d'un mouvement nergique, et le
domino  la taille lance comme celle d'une jeune fille disparut
rapidement au milieu du tourbillon de la fte.



DEUXIEME PARTIE

I

CIEL ET ENFER

... Belle comme la premire femme, la pcheresse, sduite par le mauvais
serpent, qui depuis n'a cess de tromper, en tant trompe elle-mme.
LORD BYRON


Deux jours aprs la fte du comte Soltyk; qui occupa longtemps encore
toutes les socits de la ville, Zsim reut une lettre sans
signature. On lui donnait rendez-vous dans la mme glise o il avait
eu son dernier entretien avec Anitta.

Il pensa immdiatement  elle. Sans aucun doute c'tait elle qui
voulait l'avertir; mais sa conversation avec le domino lui avait
inspir de la dfiance, et il lui vint encore  l'esprit une autre
pense. Si Dragomira avait des vues srieuses sur le comte, et
cherchait  l'intimider, lui Zsim, au moyen d'une personne de
confiance, uniquement parce qu'il tait devenu tout  coup gnant?

Ce qu'il y avait d'nigmatique dans l'existence et les relations de
Dragomira tait pour lui une source d'inquitudes toujours nouvelles;
il ne pouvait parvenir  avoir en elle confiance pleine et entire. Il
la croyait, quand il la voyait; il doutait d'elle, ds qu'elle tait
loin.

Quand le jour commena  baisser, Zsim se rendit  l'glise
indique. Devant la porte, il lui vint une nouvelle ide. Si Dragomira
voulait seulement l'prouver; si elle l'attendait elle-mme?

Il hsita une minute, puis entra rapidement, bien dcid  mettre une
fin  tous ses doutes.

L'glise paraissait vide. Mais quand il s'approcha du matre-autel, il
vit une dame agenouille qui se releva au bruit de ses pas et vint 
sa rencontre.

"Je vous remercie d'tre venu, dit-elle en lui tendant la main.

- Est-ce possible? C'est vous, Anitta? murmura Zsim.

- C'est moi", rpondit-elle avec tristesse, et elle carta son voile.

Zsim regarda avec motion son visage srieux et pli.

"J'ai peur pour vous, Zsim, dit-elle. Je ne sais pas ce que c'est, et
je suis incapable de vous dire quelque chose de prcis, mais, je le
sens, un grand danger vous menace. Dragomira a quelque mystrieuse
mission  accomplir; c'est une voix intrieure, un sombre
pressentiment qui me le dit. Est-elle affilie  une conspiration?
appartient-elle  une secte de fanatiques? Je ne peux pas le
dcouvrir; mais je sais qu'elle a jet ses filets de votre ct et que
vous deviendrez sa victime, et je ne russis pas vous sauver.

- Vous voyez les choses beaucoup trop en noir; je connais la famille,
la mre de Dragomira...

- Qu'est-ce que cela peut prouver? Il y a des socits secrtes, des
sectes religieuses fanatiques qui cherchent prcisment des
adhrents et des instruments dans le monde le plus distingu; et,
croyez-moi, Dragomira est un de ces instruments.

- C'est possible; mais qu'importe que je prisse, puisque vous ne
m'aimez pas, Anitta?

- Ne blasphmez pas, Zsim.

- Dragomira ne peut pas me trahir plus que vous.

- Elle vous poussera  la mort, s'cria Anitta. O Zsim! Ayez piti de
moi! Ayez piti de votre mre! Au nom de cet amour qui remplit mon
coeur, tout mon tre..."

Elle s'arrta; les larmes touffaient sa voix; elle ne pouvait plus
que lever vers lui les yeux et les mains avec une expression
suppliante.

"Comment dois-je vous comprendre? dit Zsim amrement. Quelle valeur
ma vie peut-elle encore avoir pour la future comtesse Soltyk.

- Jamais je ne donnerai ma main au comte.

- Vous lui tes pourtant fiance.

- Qui vous l'a dit? Il m'a demande et je l'ai refus.

- Anitta! Est-ce vrai? mon Dieu! pourquoi ne me dites-vous cela
qu'aujourd'hui?

- Je vous ai jur de vous rester fidle.

- Vous avez raison; le coupable, c'est moi, continua Zsim, je ne vous
ai pas cru tant de fermet. Une vanit purile m'a pouss  renoncer
 un trsor dont la possession ne me paraissait pas assure; je ne
voulais pas tre trahi par vous et alors c'est moi qui vous ai
trahie.

- Je ne vous en veux pas, murmura Anitta en lui prenant la main, je
vous ai pardonn. Dites-moi seulement de quelle faon je pourrai
vous sauver. Ce n'est pas votre amour que je veux; il ne s'agit que
de votre vie.

- Ce sont des imaginations.

- Non, non. Je vous en supplie, brisez vos liens.

- Je ne peux pas; il est trop tard.

- Dites donc plutt que vous ne voulez pas, que Dragomira vous a
compltement aveugl, que votre passion pour cette crature sinistre
est plus forte que vous.

- Vous vivez dans un monde romanesque, dit Zsim en souriant; les
dangers que vous voyez, vous les avez tout bonnement vus en rve. Je
vous assure que la ralit est loin d'avoir un aspect si
terrible. Dragomira est sincre et loyale envers moi.

- Vous le croyez.

- Si cela peut vous tranquilliser, je vous promets d'tre prudent.

- Oui, la prudence d'un somnambule! s'cria Anitta; je le vois, vous
tes tout  fait aveugle, et ce serait inutile de persister  vous
avertir. J'y renonce, mais je vous protgerai, Zsim, malgr
vous-mme. J'accepte la lutte avec Dragomira et Dieu ne me refusera
pas son assistance.

- Je ne vous comprends pas, Anitta; comment en tes-vous arrive  ces
ides fantastiques?

- Il n'y a l rien de fantastique, dit-elle d'un ton srieux et
rsolu, je suis une jeune fille toute simple, qui vous aime, et
c'est tout. Adieu et soyez sur vos gardes.

- Vous reverrai-je, Anitta?

- A quoi bon? Maintenant, non. Plus tard peut-tre... quand vous aurez
- bris vos chanes.  Adieu."

Zsim lui baisa la main et elle partit en hte. Il resta immobile
quelques instants, abm dans ses penses, sous ces votes sombres.

Qu'tait-ce donc que ce mystre dans lequel une volont trangre
emprisonnait Dragomira? se demandait-il. Elle en tait convenue
elle-mme et Anitta l'avait pntre; Qui taient ces autres qui la
menaient et l'employaient comme un instrument? Appartenait-elle  une
secte et  laquelle? Pourquoi se dfiait-elle, et pourquoi ne
pouvait-il la quitter, s'il doutait d'elle? L'aimait-il vritablement
autant que cela? Et Anitta? Est6il possible d'aimer deux femmes en
mme temps? "Tu es le lien des deux natures qui se sont unies dans
l'espace et dans le temps", chante Derschavine dans son ode 
Dieu. Ces deux natures si souvent en dsaccord se combattaient aussi
en lui. L'une l'levait vers la lumire, vers Anitta, l'autre
l'entranait dans cette obscurit sinistre o Dragomira vivait et
rgnait. Penses contradictoires, motions, projets, tout se croisait
dans sa tte, dans son coeur, et il n'aboutissait  aucune rsolution,
 aucun acte. En ce moment encore, il ne savait  quoi s'en tenir. Les
flots le poussaient en avant et il se demandait de nouveau o il
allait.

Une heure aprs le dpart d'Anitta, Bassi Rachelles se glissait dj
dans la chambre de Dragomira pour l'informer du rendez-vous des deux
jeunes gens.

"Tu es sre que c'tait lui? demanda Dragomira.

- Le lieutenant Jadewski, aussi vrai que je suis ici.

- Et de quoi ont-ils parl?

- De vous, noble matresse.

- De moi?

- Elle l'a averti de se tenir sur ses gardes, mais il n'a pas ajout
foi  ses paroles.

- Et n'ont-ils pas parl d'amour?

- Non. Seulement, quand elle est partie, il lui a demand s'il la
reverrait, et elle a rpondu: "A quoi on? Maintenant, non."

- Bien, tu peux t'en aller."

Immdiatement aprs le dpart de la Juive, Dragomira crivit deux
lettres, l'une au comte, signe des initiales de son nom, l'autre 
Zsim, sans signature, avec une criture contrefaite. Elle leur
donnait rendez-vous  tous les deux  l'Opra. Barichar se chargea
personnellement de la lettre adresse  Soltyk, et confia  un facteur
juif celle qui tait destine  Zsim.

Le comte tait eu thtre avant le commencement de la reprsentation,
et attendait avec impatience au pied de l'escalier qui conduisait aux
loges. Son regard effleurait  peine les amis et les dames lgantes
qui arrivaient. Mais lorsqu'il aperut Dragomira  l'entre du
vestibule, son coeur se mit  battre avec imptuosit, et ses yeux
restrent fixs comme par l'effet d'un charme sur cette taille souple
et lance, sur cette tte entoure et illumine de cheveux blonds.

Celle que Soltyk attendait avec une si ardente impatience tait venue
accompagne de Cirilla qui s'tait habille avec un luxe  l'ancienne
mode et reprsentait fort bien une dame de la noblesse de
campagne. Soltyk se contenta d'ter son chapeau, de saluer
profondment et de dvorer des yeux Dragomira. Celle-ci de son ct
lui fit un petit signe de tte avec une amabilit pleine d'aisance et
passa devant lui comme devant une simple connaissance.

Zsim, qui tait assis au parquet, vit Dragomira entrer dans sa loge
et ter son manteau de thtre, tout brod d'or scintillant. Elle
resta debout un instant contre le rebord, et tous les regards se
dirigrent sur elle. En mme temps le comte la contemplait avec une
admiration muette.

"O a-t-elle appris, pensait-il,  s'habiller ainsi? Je sais pourtant
qu'elle n'a pas t  Paris."

Et, en effet, Dragomira tait ravissante dans sa robe de soie broche
couleur hliotrope, richement garnie de dentelles jaune-ple. La
parure, merveilleusement simple, consistait en un petit bouquet de
violettes naturelles, plac dans ses cheveux d'or et un autre attach
 son corsage.

Aprs le premier acte Zsim voulut lui rendre visite, mais le comte le
prvint. Avec une fureur concentre le jeune et bouillant officier le
vit entrer dans la loge et porter  ses lvres la main que Dragomira
lui tendait en souriant. La conversation anime qui s'tablit ensuite
entre Dragomira et Soltyk augmenta de minute en minute le supplice de
Zsim.

"Que se passe-t-il donc en moi? se demandait-il; je crois que je suis
jaloux."

Tous les doutes qu'Anitta avait remus en lui, toutes les sombres
penses que d'ordinaire un regard de Dragomira domptait et endormait,
se rveillrent et reprirent leur puissance.

Il crut qu'il allait touffer, il sortit de l'atmosphre chaude et
suffocante de la salle pour aller respirer l'air frais; puis il
rentra, mais il ne reprit pas as premire place. Il se mit derrire
une colonne de parterre; de l, il pouvait mieux observer
Dragomira. Il esprait que le comte la quitterait au commencement de
l'acte suivant, mais il avait eu tort d'esprer. Soltyk resta, et la
conversation devint de plus en plus anime, de plus en plus intime. Ce
ne fut qu'au moment o le rideau se levait pour la troisime fois que
le comte la salua, et partit. Zsim monta l'escalier en courant et
entra dans la loge de Dragomira, les joues rouges et les yeux
enflamms.

Elle n'eut pas l'air de remarquer son agitation. Elle lui tendit
gaiement les deux mains avec un mouvement d'une grce exquise.

"Pourquoi si tard? lui demanda-t-elle; tu n'as donc pas reu mon
billet?

- Tu m'as crit?

- Sans doute."

Il sortit le billet doux anonyme... "Cette lettre...

- Est de moi; un badinage... Je voulais te surprendre, me faire bien
belle et te tourner un peu la tte.

- Je suis ici depuis le commencement.

- Est-ce possible? dit Dragomira d'un air innocent. Je ne t'ai pas
remarqu."

Zsim lui adressa un regard moiti fch, moiti reconnaissant, et
porta sa main froide  ses lvres brlantes. Cependant, elle clbra
son triomphe avec un sourire silencieux. Le bien-aim lui appartenait
de nouveau, et n'appartenait qu' elle.


II

LA ROUTE DU PARADIS

Mme quand je marcherais par la valle de l'ombre de la mort, je ne
craindrais aucun mal; car tu es avec moi, Seigneur.  PSAUM. XXIII, 4.


Une visite inattendue. Dragomira, la calme, la froide, la courageuse,
ne put rprimer un tressaillement lorsque Barichar lui prsenta la
carte du P. Glinski. Elle se remit pourtant aussitt et cria:
"Entrez!"

Barichar ouvrit la porte, et le jsuite s'approcha avec sa plus
lgante rvrence et son plus gracieux sourire.

"J'ai peur de vous importuner, dit-il, pendant que Dragomira
s'asseyait sur un divan, et, d'un geste vraiment royal de sa main,
l'invitait  prendre place prs d'elle, mais l'intrt qui m'amne est
si srieux, si important, pour ne pas dire si sacr, que j'ose compter
sur votre pardon. Il s'agit du bonheur de mon cher comte, de celui que
j'ai lev, de celui que je considre comme mon enfant."

Le P. Glinski fit une pause; il attendait une question, une objection
qui lui et facilit le moyen d'arriver au vritable but de sa
visite. Mais Dragomira ne vint nullement  son aide; elle le
regardait, au contraire, avec une certaine indiffrence distraite qui
semblait dire: "En quoi votre comte peut-il m'intresser?"

Le P. Glinski se passa la main droite sur la main gauche, puis la main
gauche sur la main droite.

"Vous devinez bien, noble demoiselle, dit-il, de quoi il s'agit?

- Non, je n'en ai aucune ide, rpondit Dragomira avec une candeur qui
dconcerta un instant Glinski, le fin diplomate de l'ordre de Jsus.

- Je voulais... oui... Avant tout, il faut que je vous fasse mon
compliment, quoique j'arrive un peu tard. L'autre jour vous tiez
superbe en sultane."

Dragomira sourit.

"Je vous suis bien oblige, dit-elle, mais vous n'tes pas venu chez
moi, mon rvrend pre, pour me faire cette communication?

- Non, certainement, non, murmura le jsuite. J'ai seulement voulu
faire la remarque que mon cher comte, lui aussi, semblait ravi de
vous.

- C'est vrai, il m'a beaucoup fait la cour, dit Dragomira trs
naturellement.

- Alors, je ne me suis pas tromp, continua le P. Glinski; certes, on
comprend trs bien que le comte vous adresse ses hommages et que cet
innocent triomphe vous soit agrable; mais ce qui vous fait plaisir
 tous les deux prpare  d'autres des chagrins, de l'inquitude, 
moi particulirement,  moi qui aime le comte comme un fils et qui
ne veux que son bonheur.

- Maintenant, je ne vous comprends pas, mais pas du tout, c'est comme
si vous me parliez une langue trangre.

- Vous savez, pourtant, ma noble demoiselle, que le comte est fianc.

- Oui, sans doute.

- Que cette alliance entre deux familles si honorables est dsire par
tout le pays.

- Oui, je le sais aussi.

- Alors, pourquoi vous mettez-vous si cruellement en travers de nos
beaux projets?

- Moi! Dragomira leva ma tte et se mit  rire. Je n'y pense pas.

- Vous souffrez toutefois que le comte vous adresse ses hommages.

- Puis-je le lui dfendre? Je serais tout simplement ridicule. Tant
qu'il ne fait rien qui, d'aprs l'opinion du monde, soit blmable ou
inconvenant, je suis dsarme en face de lui.

- Vous dtournez la question, rpliqua Glinski; je suis sr que vous
encouragez le comte.

- Pas le moins du monde.

- Je vous en prie, mademoiselle, restons dans le sujet. Je n'ai pas 
engager une dispute de mots. Ce serait un malheur pour nous tous si
le mariage du comte et de Mlle Oginski n'avait pas lieu; et en ce
moment vous tes un obstacle  ce mariage. Je ne m'y trompe pas;
voil o en sont les choses; aussi, je vous supplie de renoncer au
comte.

- Comment puis-je renoncer  ce qui n'est pas  moi? Le comte, jusqu'
prsent, ne m'a adress aucune parole d'amour; et soyez bien
convaincu que s'il le faisait, je ne l'couterais pas.

- Ce sont encore de pures dfaites, mademoiselle; vous ne voulez pas
du tout me rpondre directement. J'y vois mieux que vous ne le
croyez, et je suis bien sr maintenant que vous avez des desseins
arrts sur le comte.

- Faites-moi grce, je vous en prie, de vos imaginations, dit
Dragomira d'un ton froid et srieux; je n'aime pas le comte; cela
suffit, ce me semble.

- Pardonnez-moi, noble demoiselle, vous me comprenez mal. Je ne crois
pas que vous ayez de projets sur son coeur.

- Encore moins sur sa main, dit-elle firement.

- Non plus que sur sa main, reprit le P. Glinski; vous avez d'autres
desseins.

- Quels desseins?

- Je veux tre de bonne foi, dit le jsuite.

- Ce sera difficile avec cette robe, rpliqua-t-elle en raillant.

- Je vous le dis sincrement, continua Glinski, je ne vois pas clair
dans les desseins dont vous poursuivez la ralisation; mais ce dont
je suis sr, c'est que vous avez un but devant les yeux; et j'ai le
pressentiment que ce que vous rservez au comte n'est rien de bon.

- Si j'ai vraiment des projets, dit Dragomira avec un calme glacial,
ne vous donnez pas tant de peine; il est clair que je ne les
abandonnerai pas si facilement.

- Voil tout ce que je voulais savoir, reprit le jsuite; vous avouez
donc que vous [avez] un plan arrt  l'gard du comte.

- De grce... Vous me mettez dans la bouche vos propres penses. Je n'ai
rien dit.

- Encore des mots, je ne joue pas sur les mots. Je suis forc de voir
dsormais en vous le mauvais ange du comte, et j'ai le devoir de
mettre tout en oeuvre pour l'arracher  votre puissance. Je veux son
bonheur, tandis que vous...

- Qui vous dit, interrompit Dragomira, que je ne le veux pas, moi
aussi? Chacun croit connatre la route du paradis; quelle est la
vraie? Vous suivez la vtre; moi, la mienne; et tous les deux nous
esprons sincrement arriver  la lumire ternelle."

Le P. Glinski regarda Dragomira avec surprise.

"Vous voulez me barrer le passage, continua-t-elle, j'accepte le
combat; je ne crains rien en ce monde, car Dieu est avec moi."

Le jsuite resta muet. Si jusqu' prsent il avait cru pntrer
Dragomira, pour le moment il se trouvait tout  coup en face d'une
nigme. Il eut de la peine  dissimuler son trouble. Il respira quand
Henryka Monkony entra et mit fin  l'entretien. Pendant qu'elle
embrassait Dragomira avec tous les transports d'une tendresse exalte,
il se leva et prit son chapeau.

"Vous partez dj? Dit Dragomira en souriant.

- Je pense que nous n'avons plus rien  nous dire, rpondit Glinski en
l'observant du coin de l'oeil.

- Alors, c'est la guerre?

- Comme vous voudrez."

Le jsuite s'inclina en jetant un regard de compassion sur Henryka
qui, un bras pass autour de Dragomira, restait tout tonne.

"Que voulait-il donc? demanda-t-elle, quand le jsuite fut parti.

- Il s'imagine que je veux enlever le comte  Anitta?

- Vous?"

Henryka clata de rire.

"Comme si vous pouviez empcher que tous les hommes perdent la tte
ds qu'ils approchent de vous! Je crois sans peine que Soltyk brle
pour vous; mais cela vous est parfaitement indiffrent, n'est-ce pas?

- Bien sr.

- Vous tes ne pour tre aime, continua Henryka, mais vous tes bien
au-dessus de toute faiblesse terrestre; je le sens, et c'est
justement ce qui m'entrane vers vous avec une force surnaturelle."

Dragomira s'tait assise dans un fauteuil, prs de la
chemine. Henryka se mit  genoux devant elle, et, levant ses yeux
bleus enthousiastes, la regarda comme en extase.

"Oui, je vous adore comme un tre suprieur, comme une sainte,
continua-t-elle; auprs de vous toutes les autres me paraissent
communes, vulgaires, mme Anitta, que j'aimais auparavant comme une
soeur.

- Ce n'est pas juste.

- Je ne peux pas faire autrement. Ne me repoussez pas, et, si je ne
suis pas digne d'tre appele votre amie, laissez-moi du moins tre
votre servante.

- Quelle fantaisie, petite folle! lui rpondit Dragomira, en la
frappant lgrement sur la joue.

- Voulez-vous me rendre heureuse? Oui, n'est-ce pas?

- Certainement, si c'est en mon pouvoir.

- Alors, tutoyez-moi.

- Si vous le dsirez, de tout mon coeur."

Henryka l'enlaa dans ses bras et lui donna un baiser.

"M'aimes-tu aussi un peu? demanda-t-elle  voix basse.

- Oui.

- Alors je peux toujours rester auprs de toi?

- Que diraient tes parents? rpondit Dragomira. Et puis... tu es une
enfant, Henryka, ignorante, sans exprience; moi, au contraire, je
suis initie  des choses qui glaceraient plus d'un coeur d'homme. Tu
ne connais pas la vie; le monde t'apparat encore avec tout l'clat
et les parfums du printemps; moi, j'ai plong mon regard dans
l'abme de l'existence; d'pouvantables mystres m'ont t
rvls. Ah! crois-moi, c'est un plus grand malheur de natre que de
mourir. Tu ne sais pas combien est horrible la destine de l'homme
ici-bas; tu ne t'en doutes mme pas; mais moi, je... je n'en sais que
trop touchant cette misre.

- Et pourtant tu n'es pas dcourage.

- Je ne crains rien en ce monde, car Dieu est avec moi!"

La voix de Dragomira, en prononant ces paroles, vibrait comme une
corde d'airain, et dans ses yeux brillait la flamme d'un fanatisme
exalt et entranant.

"Oui, tu n'es pas de la mme espce que nous, murmura Henryka toujours
 genoux devant elle et la contemplant avec une sorte de crainte
sacre, tu m'apparais  la fois comme une prophtesse et comme un juge
de l'Ancien-Testament, inspire, pleine de Dieu et en mme temps
svre et toute-puissante. Tu suis d'autres voies que nous. C'est une
voix intrieure qui me le dit. Prends-moi comme compagne de ton
plerinage; je te suivrai partout o tu voudras. Je dois devant moi le
paradis perdu, et je ne puis en trouver la route; tu la connais,
prends-moi avec toi."

Dragomira la considra longtemps avec des yeux srieux et tristes;
puis elle caressa lgrement de la main ses tresses brunes souples
comme de la soie.

"Pauvre enfant, murmurait-elle, sais-tu seulement ce que tu dsires?
La route que je suis est pnible et seme d'pines, riche en douleurs,
riche en larmes. Eloigne-toi de moi; je te le conseille.

- Non, non, dit Henryka d'une voix suppliante, je veux vivre et mourir
 tes cts.

- Toi, avec ce coeur si tendre?

- Je veux tre ta servante, ton colire, ton allie!

- Penses-y bien.

- Je le veux, Dragomira, je le veux.

- Soit, je te mettrai  l'preuve.

- Mets-moi  l'preuve.

- Ecoute-moi donc."

Henryka se redressa un peu, et, les bras appuys sur les genoux de
Dragomira, les yeux fixs sur ce visage froid et rayonnant, attendit
avec motion ce qu'elle allait dire.

"La premire chose que tu dois apprendre, continua Dragomira, c'est
l'humilit; car l'orgueilleux ne peut pas comprendre Dieu et
participer  son amour. Ce n'est que du plus profond abaissement que
tu peux t'lever  la vraie croyance; voil pourquoi le Christ a
choisi autrefois ses disciples parmi les pauvres et les petits. Ta
vanit supportera-t-elle de rejeter ces riches vtements, de renoncer
aux ornements de ta chevelure? Ton orgueil ne regimbera-t-il pas quand
il te faudra servir chacun de tes frres et n'tre servie par aucun;
quand il te faudra n'offenser personne et subir avec calme les
offenses de tous pour l'amour de ton sauveur?

- Oui.

- Seras-tu obissante, mme quand les ordres qu'on te donnera te
causeront de la honte et de la douleur?

- Oui.

- Pourras-tu renoncer aux joies de ce monde?

- Je suis prte  partir avec toi pour le dsert.

- Si c'est l ta vraie et srieuse rsolution, Henryka, dit Dragomira
avec la majest d'une prtresse, je consens  te nommer ma soeur au
nom de Dieu, et tu devras me servir et m'obir, jusqu' ce que
vienne le jour o tu auras assez fait pour Dieu et o il te recevra
dans sa Nouvelle-Alliance. Et maintenant, je fais de toi la
servante."

Elle se releva et lui donna un coup sur la joue:

"Tiens, baise la main qui t'a chtie."

Henryka obit de bon coeur, et, toute transporte, elle se prcipita
aux pieds de Dragomira pour les couvrir de baisers.

"Je veux tre ton esclave, murmura-t-elle; il est si facile et si doux
de t'obir.

- Crois-tu! rpondit Dragomira; pour le commencement je suis contente
de toi. Tu entres sans hsiter dans ta nouvelle destine. Mais il
faut d'abord que tu me connaisses. Que Dieu te soit en aide, si tu
t'appuies sur moi! Dsormais, tu n'as plus  penser, je pense pour
toi; tu n'as plus d'autre volont que la mienne. Tu n'es rien et je
suis tout."

Elle releva la tte comme une souveraine et posa lentement le pied sur
le cou d'Henryka, pendant que celle-ci, saisie d'une mystrieuse
angoisse, pleurait doucement et en secret.


III

CARTES VIVANTES

L'araigne tisse une toile pour prendre le coeur des hommes.
SHAKESPEARE, Le Marchand de Venise.


"Tu comprends bien, dit un matin Mme Oginska  son mari, pendant
qu'ils prenaient leur caf, que nous devons donner la revanche 
Soltyk."

Du moment que sa femme le dsirait, Oginski prouva aussitt le mme
sentiment qu'elle.

"Tu penses, ma chre, que nous aussi nous devons donner une fte?

- Oui certainement.

- Mais comment pourrons-nous jamais rivaliser de magnificence avec
Soltyk?

- C'est sans doute fort difficile, rpondit Mme Oginska; voil
pourquoi il faut imaginer quelque chose de tout--fait
original. C'est ton affaire.

- Quelque chose d'original, oui; mais comment trouver ce quelque chose
d'original? Je n'ai pas la tte inventive qu'il faudrait en cette
occasion.

- Consulte les livres de ta bibliothque; ce sera une occasion de les
pousseter."

Oginski soupira, alluma sa pipe et se rendit dans sa bibliothque.

Dans les ouvrages qu'il feuilleta, il ne trouva rien, il est vrai;
mais il lui vint une bonne ide, l, au milieu de ces hautes
armoires. Il se souvint d'un vieil ami de collge qui avait eu la
malheureuse fantaisie de devenir pote, et qui,  moiti mourant de
faim, demeurait dans un galetas de la vieille ville, en compagnie d'un
grand corbeau et de deux chats. Le vieux monsieur apparut triomphant
devant sa femme et sa fille et s'cria:

"J'ai mon affaire!

- Quoi donc? Fais-nous en part, que nous l'examinions.

- Non, non; ce n'est qu'une ide qui n'est pas encore mre. Je vais
sortir et ruminer la chose."

Il s'habilla et alla dans la ville. Il prit d'abord la prcaution
d'entrer chez un restaurateur franais,  qui il commanda de porter au
pote un grand pt et une demi-douzaine de bouteilles de bon
bordeaux. Puis il arriva lui-mme, embrassa affectueusement son ancien
compagnon d'tudes et lui prsenta sa requte. Le pote avait dj
entam le pt et dbouch une bouteille dont il avait bu la moiti;
aussi tait-il de bonne humeur. Semblable  la prtresse,  qui l'on
allait demander des oracles, il s'enveloppa d'un nuage de fume, qu'il
tira de son chibouk, et se posa un doigt sur le nez.

Il rflchit  peine quelques minutes, et ce fut une vraie pluie de
fantaisies de toute espce, abondantes comme les fleurs au printemps,
grandioses, baroques et sentimentales.

Oginski avait de la peine  aller assez vite pour tout noter sur son
calepin. Aprs une nouvelle embrassade et deux baisers retentissants
sur les deux joues, Oginski pleinement satisfait quitta la petite
chambre. Un quart d'heure plus tard il entrait tout fier chez sa
femme.

"Eh bien! c'est fait?

- Non, pas encore.

- Tu disais pourtant que tu avais une ide.

- Ah! bien, oui, une ide! J'ai vingt ides, toutes superbes; coute
seulement."

Il tira son calepin et se mit  lire. Sa femme le regarda, d'abord
avec tonnement, ensuite - et pour la premire fois - avec un certain
respect.

"Joli! trs joli! disait-elle de temps en temps, dlicieux! J'aurai de
la peine  choisir."

Enfin, on finit par s'entendre; et aprs deux autres visites d'Oginski
 son vieil ami, il se chargea lui-mme de l'excution du plan
arrt. Il choisit parmi les jeunes gens les personnes sont on avait
besoin, indiqua les costumes, s'entendit avec les tailleurs, et quand
tout fut en rgle, organisa les rptitions ncessaires.

Le jour de la fte arriva. Anitta n'tait pas du tout dans la
disposition d'esprit d'une jeune fille heureuse de vivre, qui
s'apprte  consacrer une nuit au plaisir. Elle n'en tait pas moins
occupe, avec l'aide de sa femme de chambre,  mettre la dernire main
 sa toilette, quand sa mre entra et l'inspecta avec calme et par
mesure de prudence, comme on examine une arme une dernire fois avant
le duel ou la bataille.

"Tu es bien, mon enfant, dit-elle enfin, mais il faut mettre un peu de
rouge; tu es ple."

Anitta haussa ddaigneusement les paules.

"Qu'as-tu? Il te manque quelque chose?

- Tu le vois pour la premire fois?

- Ah! toujours la mme fantaisie; murmura Mme Oginska, il te manque
Jadewski? Nous ne pouvions pourtant pas l'inviter. Et c'est bien ce
qu'il y a de mieux: tu n'en seras que plus  ton aise pour t'occuper
du comte. Ne vois-tu pas que Dragomira veut te l'enlever? Ne le
permets pas."

Anitta eut un sourire ironique.

"Je lui cde Soltyk de tout mon coeur.

- Folle!"

Les premires voitures arrivaient. Oginski tait dj en haut de
l'escalier et introduisit en gmissant ses vastes mains dans des gants
blancs trop justes. Les dames entraient. Le premier qui apparut fut le
comte Soltyk.

"Quelle ponctualit, cher comte? dit Mme Oginska de sa voix la plus
douce, avec son plus gracieux sourire.

- Quand on vient l o on est heureux de venir, on ne perd pas une
minute.

- Je suis heureuse de voir que vous vous plaisez chez nous."

Anitta ne disait pas un mot. Elle se tenait prs de sa mre, immobile
comme une morte; ses yeux sombres regardaient dans le vide, fixes
comme des yeux sans vie.

Il s'coula un assez long temps avant que la socit ft
complte. Pendant la polonaise que Soltyk conduisit avec la matresse
de la maison, il arriva encore quelques invits en retard. Dragomira
s'arrta en outre dans la garde robe, o Henryka l'attendait. Elle
entra dans la grande salle aprs la fin de la premire valse. Elle
tait tout en blanc: robe de soie blanche garnie de dentelles
blanches, et parure de grosses perles. A peine Soltyk l'eut-il aperue
qu'il reconduisit la danseuse  sa place et se dirigea vers Dragomira.

"Toilette symbolique, dit-il avec un amer sourire. Glace et neige!

- Et larmes, ajouta-t-elle, en faisant glisser entre ses doigts les
perles qui entouraient son beau bras.

- Puis-je vous demander la faveur d'un tour?

- Je vous remercie, je ne danse pas.

- Pas mme une franaise?

- Une seulement... en costume. Je ne pouvais pas m'en dispenser; mais
pour celle-l, je suis engage d'avance.

- Alors vous tes dans la surprise qui nous attend.

- Oui.

- Je n'en suis que plus curieux.

- De pareilles choses ont donc encore quelque intrt pour vous?

- Pourquoi pas? reprit le comte, j'aime la magnificence, l'clat, la
lumire, la couleur, tout ce qui nous offre un clat inaccoutum, et
nous fait oublier, pendant quelques instants, la monotone et terne
ralit qui menace de nous touffer.

- Je comprends, nous vous servons d'opium.

- Pourquoi pas? Un beau rve n'est pas  ddaigner. La vie aussi n'est
qu'un rve, mais il est laid.

- Vous trouvez? Dragomira lui lana un regard pntrant.

- Oui.

- Et est-ce l une pense srieuse de votre part, ou une de vos
sauvages et capricieuses ides de sultan?

- C'est tout  fait srieux, trop tristement srieux.

- Alors donnez-moi votre main, mon frre en douleur."

Soltyk saisit rapidement la main que lui tendait le beau sphinx et une
lgre pression fit passer de l'un  l'autre comme une dcharge
lectrique.

Quand la valse fut termine, Oginski traversa la salle, et, par un
lger signe  la manire des francs-maons, appela dans la garde-robe
tous ceux qui participaient  la mise en scne de son ide. Il y eut
une petite pause, puis on vit entrer douze couples en costume national
polonais, qui se mirent  danser une mazurka. Les couleurs diffraient
par deux couples; aussi les mouvements rapides des figures, les alles
et venues des Kontuschi et des Konfdratki rouges, bleus, verts,
jaunes, blancs et lilas qui s'entrecroisaient et se mlaient,
produisaient un charmant tableau et faisaient prendre patience aux
spectateurs ravis, pendant le temps dont les absents avaient besoin
pour se costumer. Il y eut une nouvelle pause. Puis, les portes
s'ouvrirent  deux battants et un splendide cortge fit son entre
dans la salle. En tte marchait Oginski, vtu du magnifique costume
des marchaux du palais de l'ancienne Pologne, le bton  la main,
comme un hrault de fte; ensuite venait une troupe de musiciens avec
le costume turc du sicle dernier; enfin s'avanait un jeu de cartes
franaises vivantes, qui reprsentaient les quatre nations les plus
considrables ayant pris part  la guerre de Sept Ans.

D'abord la France figure par le Coeur. L'as tait un page portant le
drapeau du royaume. Venait ensuite le roi Louis XV, conduisant par la
main Anitta, en marquise de Pompadour. Derrire eux, le duc de Soubise
faisait le valet. Il tait immdiatement suivi de neuf gardes
franaises figurant les neuf autres cartes. Chaque personnage portait
sur la poitrine la carte dont il jouait le rle.

Pique suivait, reprsent par la Prusse. Un jeune courtisan avec le
drapeau prussien faisait l'as, le grand Frdric faisait le roi,
Henryka la reine, Ziethen le valet, des grenadiers prussiens les
autres cartes de deux  dix.

Carreau tait figur par l'Autriche. La grande et blonde Livia, aux
formes opulentes, reprsentait Marie-Thrse d'une faon
splendide. Elle s'avanait firement, sa main pose sur celle de son
poux Franois Ier; derrire, l'tendard autrichien. Le marchal Daun
suivait comme valet,  la tte des pandours en manteau rouge.

Enfin venait le Trfle figur par la Russie. Un soldat de la garde de
Probraschenski portait le drapeau. Dragomira reprsentait la czarine
Elisabeth, dont le favori, Alexis Rasumowki, tenait la place du
roi. Le gnral comte Apraxin et des cosaques fermaient la marche.

L'effet produit fut immense. Sur les visages des spectateurs se
peignaient l'tonnement, le plaisir, l'admiration. De temps en temps
un murmure flatteur se faisait entendre. Quand le cortge eut dfil
trois fois autour du grand salon, les cartes vivantes se grouprent le
long de la paroi principale et formrent des tableaux blouissants de
couleurs; les rois et les reines se tenaient au premier rang.

Ce fut alors une vritable tempte d'applaudissements; on battait des
mains et l'on criait bravo comme au thtre.

Les gardes franaises et les grenadiers prussiens reprsentrent une
espce de pas d'armes; puis les Russes et les Autrichiens runis
dansrent la sauvage et pittoresque Cosaque; enfin les quatre couples
royaux excutrent un menuet. Aprs quoi tous ces personnages se
sparrent, et les messieurs se pressrent autour des quatre reines
pour leur prsenter leurs hommages.

Dragomira fur la premire qui se droba  ce feu d'artifice de
galanteries. Son regard cherchait Soltyk, qui se tenait  l'cart et
se contentait de la contempler avec une muette admiration. Elle lui
fit signe avec son ventail, et il arriva immdiatement auprs d'elle.

L'orchestre fit alors retentir de nouveau ses airs entranants 
travers les vastes salons, magnifiquement dcors; de nouveau
recommencrent les lgres dclarations, les fugitives promesses, les
volages refus, les tendres regards des yeux jaseurs, les charmants
bavardages des lvres panouies, le tourbillon de la danse
chevele. Mais il y avait deux cratures humaines qui s'taient
loignes de cet ardent tumulte et qui ne semblaient respirer que
l'une pour l'autre, comme si elles s'taient trouves dans une le
dserte. Le comte et Dragomira s'taient rfugis dans un petit
cabinet o le bruit de la musique, des voix joyeuses, des robes
frmissantes ne parvenaient plus qu'adouci comme le lointain murmure
de la mer. Elle tait assise sur un petit sofa, dans un coin, et lui,
sur un tabouret, en face d'elle. De temps en temps ils changeaient
deux ou trois mots, pas plus, mais ils se regardaient et chacun lisait
dans les yeux de l'autre. Il se penchait vers elle; son ventail seul
les sparait; mais elle n'avait pas besoin de protection; elle ne
savait pas ce que c'est qu'une faiblesse. Mais  travers cette glace
dont elle tait enveloppe s'chappait une douce chaleur qui
encourageait le comte. Il sentait qu'elle ne le regardait pas comme
tous les autres et il commenait  esprer.

Il lui prit la main  l'improviste. Elle ne la retira pas et laissa
mme tomber l'autre avec l'ventail; mais ses yeux froids le tenaient
immobile comme par l'effet d'un charme.

"Dragomira... murmura-t-il?

- Que voulez-vous? demanda-t-elle avec calme.

- Que vous m'coutiez.

- A quoi bon? Je sais ce que vous me direz. Et vous devez connatre
aussi ma rponse.

- Quand vous me l'aurez faite.

- Je n'ai qu'une rponse  vous faire: Souvenez-vous de vos devoirs.

- Vous ne croyez pourtant pas que je sois homme  supporter des
chanes qui me psent?

- Non, je ne le crois pas! dit Dragomira aprs l'avoir regard un
instant d'un oeil interrogateur; mais, pour cette fois, cela
suffit. Laissez-moi, maintenant."

Le comte obit sans mme risquer un regard de protestation, et
Dragomira resta seule mais pas longtemps. La portire s'carta
brusquement et Anitta entra.

"Je vous demande pardon, dit-elle, je croyais trouver le comte ici.

- Etrange ide! rpliqua Dragomira avec un mauvais sourire.

- Avec vous, c'est justement ce qu'il y a de plus trange qui est le
plus ordinaire.

- Comment dois-je vous entendre?

- Ne croyez toujours pas que je vous dispute Soltyk."

Dragomira se leva, saisit la main d'Anitta et attache son froid regard
menaant sur la pauvre jeune fille tremblante.

"Ne vous trouvez pas sur mon chemin, murmura-t-elle, je vous en
avertis, j'ai encore piti de vous, mais ne me dfiez pas."

Elle sortit lentement pendant qu'Anitta, muette d'effroi, la suivait
des yeux?


IV

DANS LE LABYRINTHE DE L'AMOUR

"Il nourrit les serpents qui lui rongent le coeur."  (SHELLEY, la Reine
Mab.)


Aprs M. Oginski, ce fut au tour de M. Monkony, pre d'Henryka, de
donner une fte. On devait se rendre en traneau  sa proprit de
Romschin, situe au-del de Myschkow,  quatre lieurs de Kiew, au bord
de la grand'route.

Vers midi, les traneaux se rassemblrent devant la maison de Monkony
 Kiew. Les arrivants montaient l'escalier et faisaient, debout, un
vrai djeuner  la polonaise dans la salle  manger o rgnait une
agrable chaleur. On y faisait surtout honneur aux diffrentes
varits de masurki (tartes polonaises) et aux liqueurs. Chaque
traneau devait contenir une dame et son cavalier. Les costumes
rappelant le temps de Stanislas-Auguste unissaient le style rococo 
l'ancienne somptuosit polonaise.

Zsim Jadewski fut au nombre des invits. Dragomira l'avait exig, et
Henryka s'tait empresse de mettre son nom sur la liste. Il trouva
Dragomira sur le palier du premier tage. Il ne la reconnut que quand
ses yeux froids lui sourirent tendrement et que sa petite main sortit,
pour le saluer, de la large manche de la jaquette de velours vert 
passementeries d'or, garnie de zibeline. Elle tait, en effet, d'une
beaut vraiment trange sous la poudre blanche qui couvrait, comme une
neige blouissante, ses cheveux tags en hautes frisures. Zsim
hsita  prendre sa main.

"Il parat que tu ne me connais plus, dit la belle jeune fille avec un
ton d'aimable badinage.

- C'est vrai, rpondit Zsim. Comment dois-je comprendre ce qu'on me
raconte de toi? Qu'est devenue la nonne de Bojary?

- Eh bien, qu'est-elle donc devenue?

- Une dame du monde.

- C'est toi qui le voulais.

- Une coquette triomphante.

- Naturellement.

- L'idole du comte Soltyk.

- C'est vrai aussi. Qu'est-ce qu'il y a encore?

- Dragomira, veux-tu me faire souffrir, ou bien ne m'aimes-tu plus?

- Tu es tout bonnement fou, dit-elle avec une grce inimitable;
donne-moi le bras."

Zsim obit.

"Et si je veux ensorceler Soltyk; continua-t-elle, j'ai un but bien
dtermin. Il n'est pas question d'amour dans tout cela.

- Prouve-le-moi en me prenant aujourd'hui pour ton cavalier.

- Volontiers. Cependant cela ne dpend pas de moi, mais du
P. Glinski."

Une fois entr, Zsim prit le jsuite  part et lui prsenta sa
requte. Celui-ci sourit finement.

"Je ne puis rien faire, rpondit-il; c'est le sort qui doit en
dcider.

- Si vous le voulez bien, mon rvrend pre, le sort me sera
favorable."

Glinski sourit de nouveau et serra furtivement la main de Zsim.

Deux vases qui contenaient les billets du tirage furent apports par
des cosaques. Anitta et Dragomira furent charges de tirer les billets
qui devaient aller ensemble.

Le P. Glinski les lisait et les jetait dans un troisime vase, si bien
que tout contrle tait impossible. Il arriva donc que Soltyk fut le
cavalier d'Anitta et Zsim celui de Dragomira/

Quand les derniers billets eurent t ouverts, on se hta de
s'envelopper; puis toute la brillante socit descendit prcipitamment
l'escalier et monta dans les traneaux. Il fallut quelque temps pour
se mettre en route. En tte chevauchait un hrault vtu de l'ancien
costume polonais aux armes de Monkony. Venaient ensuite six trompettes
et deux timbaliers, vingt cosaques, un grand traneau avec un
orchestre de musiciens habills  la turque, un deuxime traneau
rempli de masques grotesques de toute espce, ours, juifs polonais,
moines mendiants, coqs gigantesques et personnages de la pantomime
italienne. Puis venaient les traneaux avec les messieurs et les
dames: Oginski et madame Monkony, Monkony et madame Oginska, Soltyk et
Anitta, Henryka et Bellarew, Zsim et Dragomira. Les traneaux taient
escorts de jeunes cavaliers en costume polonais. La marche tait
ferme par des Cracoviens coiffs du bonnet rouge carr, orn de
plumes de paon, et monts sur de petits chevaux dont les crinires
taient dcores de rubans de diverses couleurs.

A peine tait-on sorti de la vielle que chevaux et traneaux se mirent
 courir, comme s'ils volaient, sur la magnifique couche de neige qui
recouvrait la route. Villages, hameaux, bois, collines disparaissaient
rapidement derrire le cortge qui semblait entran par quelque bonne
fe et qui arriva en un clin d'oeil  Romschin, o les paysans
l'attendaient en habits des dimanches et l'accueillirent par de
joyeuses acclamations.

Au bas de l'escalier se tenait le marchal du palais, vtu 
l'ancienne mode polonaise, avec son bton. Il tait entour de
domestiques portant le costume du sicle dernier. Derrire le chteau,
les petits canons de fer, nobles joujoux du temps des menuets et de la
queue, tiraient des salves de bienvenue.

On monta deux  deux. Quand on se fut dbarrass des vtements d'hiver
et que les dames eurent rajust leurs toilettes devant le miroir, on
passa  table. La vieille et massive argenterie de famille s'talait
dans toute sa splendeur et les babi (gteaux) s'levaient en forme de
tour de Babel  une hauteur incroyable.

Pendant le dner le ciel s'obscurcit et peu de temps avant le dessert
la neige se mit subitement  tomber, non pas en flocons, mais en
masses normes. C'tait comme si le ciel blanc de l'hiver se ft
prcipit tout d'un coup sur la terre. En mme temps il s'levait une
violente tempte qui ne tarda pas  souffler avec rage  travers les
fentres et les portes; les murs en taient branls, et dans les
chemines retentissait un bruit comparable  celui des trompettes du
jugement dernier.

Le marchal annona avec une mine toute dconfite qu'un ouragan de
neige, ce simoun d'hiver des plaines sarmates, tait en marche. Dans
le premier moment tous se regardrent avec perplexit, car plus d'une
fois (et les exemples ne manquaient pas); cet hte sauvage des steppes
avait littralement enseveli pour bien des jours de vastes tendues de
pays sous son lourd et blouissant linceul; si bien que les habitants
avaient t emprisonns dans leurs maisons par des murailles de glace
et de neige. Mais Monkony prit immdiatement la chose par le ct
amusant.

"Que pourrais-je souhaiter de mieux, comme matre de maison,
s'cria-t-il, que de vous voir touts, mes chers htes, devenus mes
prisonniers pour une semaine? Nous ne risquons de mourir ni de faim ni
de soif, la musique ne nous manquera pas non plus. Le seul malheur, je
vous en prviens tout de suite, c'est que les jeunes gens seront
forcs de coucher tous ensemble dans la salle de bal, sur la paille."

Les rires et les applaudissements clatrent. Personne ne songea plus
 s'attrister. Chacun s'abandonna sans souci au plaisir et laissa la
tempte continuer  faire rage.

On sortit de table, par consquent, beaucoup plus tard qu'on n'y avait
compt. Un rideau blanc sparait le chteau du reste du monde, et la
nuit vint, naturellement, plus tt que d'habitude. On alluma les
bougies des candlabres et des appliques dores, et comme on trouva
qu'il tait trop tt pour danser, la jeunesse organisa diffrents
amusements, pendant que les personnes plus ges se faisaient dresser
des tables de jeu.

Quand Zsim, Soltyk et Sessawine eurent puis toute leur verve, le
P. Glinski proposa de reprsenter des tableaux vivants. Cette
proposition fut trs favorablement accueillie, et l'on se mit tout de
suite  l'excution.

On improvisa une scne dans la chambre d' ct; les battants de la
porte furent enlevs et remplacs par des portires; les chaises
furent disposes en rang pour les spectateurs.

Le premier tableau reprsenta Judith et Holopherne. Soltyk faisait le
gnral assyrien. Il tait tendu et dormait sur un divan turc. Devant
lui, debout, se tenait Dragomira, drape dans un tapis de table brod
d'or. Ses cheveux dnous tombaient autour d'elle en flots d'or; elle
avait une riche parure de perles; le bras lev et tenant un kandgiar,
elle semblait prte  lui trancher la tte.

Quand le rideau fut ferm, Dragomira s'assit rapidement  ct du
comte.

"Avez-vous compris? lui murmura-t-elle en souriant, on vous avertit de
vous dfier de moi; prenez garde  votre tte.

- L'avertissement vient trop tard.

- Vous dites cela d'un air bien tragique.

- C'est que j'prouve aussi quelque chose de bien trange. Je suis
comme si un corsaire turc m'avait enchan sur sa galre. Je sens
que je me perds auprs de vous, et pourtant je ne puis m'affranchir
de vous."

Le jsuite commenait  s'occuper du second tableau. Dragomira se
retira dans un coin, o se trouvait un vieux fauteuil, et Soltyk la
suivit.

"Vous me faites des reproches, dit-elle; en avez-vous bien le droit?

- Certainement; vous m'appelez votre frre en douleur; j'ose esprer
qu'il existe entre nous un lien mystrieux qui nous spare des
autres hommes, et il me faut dcouvrir que vous avez pour un jeune
officier insignifiant un sourire incomparablement plus aimable et
des regards beaucoup plus ardents que pour moi.

- Ah! vous tes jaloux?

- Oui certainement, je le suis.

- C'est tout  fait charmant; cela m'amuse beaucoup."

La sonnette annona le deuxime tableau. C'taient les Quatre
Saisons. Anitta reprsentait le Printemps, Henryka l'Et, Kathinka
l'Automne et Livia l'Hiver.

Le P. Glinski appela Soltyk pour le troisime tableau.

"Laissez-moi en repos, dit tout bas le comte.

- Oh! pas pour le moment, rpondit la jsuite de la mme faon; ne
voyez-vous donc pas que votre conduite est faite pour surprendre et
blesser?"

Soltyk le suivit  contre-coeur.

"Vous avez peut-tre en tte quelque nouvelle allgorie? demanda-t-il
ironiquement.

- Alors vous m'avez compris, rpondit le P. Glinski; vous avez besoin
d'un ange gardien, et c'est moi qui suis le vtre. Je ne sais pas
encore ce que projette cette jeune fille; mais je souponne, je
pressens qu'un danger vous menace de sa part.

- Un danger? Et pourquoi pas? dit Soltyk d'un ton de souverain
orgueil; mais ce qui m'attire, c'est ce danger, et par consquent
aussi cette tigresse."

Le troisime tableau reprsentait une scne du pome de Grazyna,
d'Adam Mickiewicz. Livia, en Grazyna, vtue d'une peau d'ours et
arme, meurt victorieuse et est retrouve sur le champ de bataille par
ses fidles, qui la pleurent.

Une vraie tempte d'applaudissements accueillit ce tableau, qui dut
tre montr une seconde fois. On vit encore Kathinka en conductrice
d'ours, et Bellarew en ours suprieurement dress. Puis les musiciens
accordrent leurs instruments, et la danse commena par une polonaise
que Monkony conduisit avec Mme Oginska. Le cortge, aux brillants
costumes, se pliant et se dpliant comme un serpent gigantesque,
suivait de salle en salle, de palier en palier, d'tage en tage.

Soltyk conduisait Anitta, pour sauver les apparences. Mais  peine la
polonaise tait-elle finie, qu'il alla rejoindre Dragomira, assise 
moiti dans l'ombre, derrire une colonne.

"Quoi! seule?

- Je vous ai attendu, dit-elle.

- Qu'tes-vous donc rellement, Dragomira? un ange, un dmon, une
tigresse, une coquette?

- Peut-tre tout cela ensemble.

- Et que voulez-vous de moi?

- Vous ne le savez pas encore?"

Elle attacha sur lui un regard noble et calme, un regard de ces yeux
mystrieux auquel nul coeur ne rsistait.

"Non, je ne le sais pas.

- Je ne vous aimerai jamais, car je ne peux pas aimer, dit-elle, mais
je veux que vous m'aimiez.

- Et si je vous aime, qu'arrivera-t-il ensuite?

- Ensuite?... Vous le saurez toujours  temps."

On dansa toute la nuit jusqu'au matin. Cependant la tempte s'tait
calme, et des milliers de paysans commencrent immdiatement 
creuser des tranches dans la neige et  dblayer la route. Le soleil
rougissait dj les cimes couvertes de neige des peupliers qui
entouraient le chteau de Romschin, lorsqu'on alla se reposer au
milieu d'une nuit artificielle obtenue  l'aide de sombres rideaux et
d'paisses tapisseries. Quant aux jeunes gens, comme le leur avait
annonc Monkony, ils couchrent dans la salle  manger, sur la paille.


V

LE PURGATOIRE

"Disciplines, veilles, jenes, voil mes armes contre l'enfer."
RICHENDORFF.


On s'veilla  midi, par un beau soleil. Quad le marchal du palais,
suivi de nombreux domestiques arms de grands balais, eut expuls les
jeunes gens de la salle  manger, la paille fut balaye et la table
rapidement mise. Peu  peu, toute la socit en belle humeur se trouva
runie pour le djeuner. Dragomira seule manquait. Elle ne se sentait
pas  son aise, comme l'annona Henryka, et dsirait se reposer
encore. Pour ne dranger personne, Henryka offrit de rester auprs de
Dragomira, ce  quoi ses parents consentirent. Aprs le djeuner, le
cortge des traneaux revint  Kiew dans l'ordre de la veille.

Henryka et Dragomira restrent seules  Romschin, comme elles
l'avaient prmdit.

Quand Henryka s'approcha du lit de Dragomira pour lui annoncer le
dpart des autres, Dragomira se mit  sourire.

"Ils se sont donc rellement laiss tromper, dit-elle.

- Ils n'ont t que trop bien tromps, rpondit Henryka; Soltyk en
tait ple et m'a demand secrtement si tu tais srieusement
souffrante."

Dragomira s'assit dans son lit.

"Maintenant je veux me lever; viens, esclave, sers-moi.

- Ne veux-tu pas d'abord djeuner?

- Si, je le veux, mais promptement;"

Elle donna  Henryka un lger coup avec la main.

"Mais toi, tu dois jener rigoureusement, entends-tu?"

Henryka fit signe que oui de la tte, et quitta la chambre pour
revenir bientt avec un plateau sur lequel elle apportait le caf de
Dragomira. Elle se mit  genoux devant le lit et tint le plateau
pendant que Dragomira prenait lentement son caf.

"Puis-je avoir un bain? demanda Dragomira quand elle eut fini.

- Certainement.

- Alors, occupe-t'en; dpche-toi."

Henryka sortit en toute hte de la chambre. Quand elle revint annoncer
que le bain tait prt, Dragomira s'assit au bord du lit et Henryka, 
genoux, lui mit ses pantoufles. Puis elle l'aida  passer sa pelisse
et la conduisit dans la salle de bain, dont le sol tait recouvert de
tapis, et dont les fentres taient fermes par des rideaux d'un rouge
sombre. Dragomira agit absolument comme une sultane: elle se laissa
dshabiller par Henryka, qui l'aida  entrer dans le bain, et, quand
elle en sortit, Henryka l'essuya avec de grandes serviettes turques,
douces et souples. Puis, enveloppe d'une molle fourrure, elle s'assit
dans un fauteuil, auprs du pole, pendant qu'Henryka, comme une
servante du srail,  genoux sur le tapis, lui essuyait les pieds et
lui remettait ses pantoufles. De retour dans sa chambre, elle ordonna
 Henryka de la coiffer. Celle-ci avait dj peur d'elle, et dans son
agitation n'tait pas tout  fait matresse des mouvements de ses
mains tremblantes. Dragomira lui adressa d'abord une svre
remontrance, et ensuite la frappa violemment  la joue. Henryka devint
rouge comme la pourpre et ses beaux yeux se remplirent de
larmes. Dragomira lui donna aussitt un second coup. Henryka se
prosterna  ses pieds et baisa la main qui venait de la frapper.

"Punis-moi, murmurait-elle, je le mrite, j'ai agi comme un enfant."

Dragomira la regarda.

"Va-t'en, si tu ne veux pas obir ni servir.

- Si, je le veux! dit Henryka en levant des mains suppliantes.

- Tu es encore beaucoup trop orgueilleuse; il faut devenir bien plus
humble que tu ne l'es. Mais je veux te fouler aux pieds. Prends
patience, ma tourterelle."

Quand Dragomira, avec l'aide d'Henryka, eut termin sa coiffure et sa
toilette, elle demanda  manger.

Henryka dressa immdiatement la table dans le chambre d' ct et
servit Dragomira. Puis leur traneau s'avana devant la porte du
chteau, et les deux jeunes filles partirent pour Myschkow.

Le soleil tait couch; des brouillards gris, aux formes de spectres,
montaient et se massaient autour du manoir. Elles entrrent comme par
la porte sombre et fumeuse de l'enfer.

Il n'y avait personne quand elles descendirent du traneau.

La maison semblait dvaste par la mort. Le cocher appela; il vint une
vieille femme qui ouvrit la porte.

Pendant que le traneau, sur l'ordre d'Henryka, continuait sa route
vers Kiew et que le son de ses clochettes s'vanouissait dans le
lointain, Dragomira faisait passer la novice  travers plusieurs
chambres vaguement claires, et l'introduisait dans une petite salle
dont les murs taient nus et dont les fentres taient fermes par des
volets de bois. La vieille posa une lampe sur la table qui tait dans
un coin et disparut. Henryka remarqua alors une trappe mnage dans le
plancher, et un lger frisson lui parcourut le corps.

"Tu as peur, dit Dragomira tranquillement, si tu manques de courage,
tu es encore  temps pour retourner sur tes pas. Je ne te force pas.

- Non, je n'ai pas peur; je te suivrai partout o tu m'ordonneras
d'aller."

Dragomira ordonna alors  sa victime d'ter les riches vtements et
les bijoux qu'elle portait et de mettre une grossire robe grise de
pnitente qui tait toute prte sur une chaise. Puis elle leva la
trappe et ordonna  Henryka de passer devant elle. Aprs avoir
descendu une srie de marches, elles se trouvrent dans un caveau
souterrain qui n'tait que faiblement clair par une lampe. Dans un
coin tait une botte de paille, et prs de cette botte un anneau de
fer attach au mur. Dragomira mit de lourdes chanes aux mains et aux
pieds d'Henryka qui tremblait, et l'attacha ensuite  l'anneau de la
muraille.

"Prie et fais pnitence, dit-elle avec une svrit impitoyable dans
le regard et dans la voix. Je reviendrai quand il sera temps."

Elle remonta rapidement l'escalier et ferma la trappe. Puis elle tira
la corde d'une cloche et l'aptre apparut.

"As-tu amen une nouvelle disciple? demanda-t-il.

- Oui, elle est en bas; elle vient de commencer sa pnitence.

- A-t-elle du courage?

- Oui, mais elle est fire. Il faut d'abord briser son orgueil.

- Qui pourrait y russir, sinon toi? reprit l'aptre. Maintenant elle
est dans ta main; ne la mnage pas. Les cratures humaines doivent
tre dresses comme les chiens, si l'on veut qu'elles vaillent
quelque chose. En tout homme se cache le diable. Chasse-le de la
pnitente, foule-le aux pieds; le serpent que tu auras cras se
changera bientt en ange. Montre-toi forte et Dieu sera avec toi."

Quand Henryka eut pass quelques heures  pleurer et  prier dans la
plus profonde solitude, Dragomira apparut de nouveau, lui ta ses
chanes et la ramena en haut dans la petite salle.

"Es-tu prte pour le second degr de la pnitence? demanda-t-elle en
l'observant avec soin?

- Je suis prte," lui rpondit Henryka, tout  fait soumise, en
tombant  genoux devant elle. Dragomira lui enleva sa robe de
pnitente de dessus les paules et saisit une discipline. Mais,
lorsqu'elle vit Henryka frissonner, elle ta elle-mme ses riches
vtements.

"Je vais te donner du courage, dit-elle avec un sourire ddaigneux,
prends la discipline, et frappe-moi. Je suis aussi coupable que
toi. Frappe!" Pendant qu'Henryka se levait et saisissait machinalement
la discipline, Dragomira, le visage tourn vers le ciel avec une
expression d'extase, s'agenouillait devant elle et murmurait un des
psaumes de la pnitence.

"Chtie-moi donc! es-tu lche!"

Henryka leva la discipline et frappa, une fois, deux fois, puis elle
laissa retomber son bras.

"Je ne peux pas, murmura-t-elle, donne-moi une autre victime; mais
toi, je ne peux pas te maltraiter.

- Folle!"

Dragomira se releva et s'enveloppa lentement de sa pelisse.

"Lche pour faire faire pnitence aux autres! Je le vois bien; pour la
premire fois il faut t'attacher.

- Enchane-moi."

Henryka tendit ses mains; Dragomira les lui lia derrire le dos en un
instant, puis saisit la discipline.

"Prie, repens-toi de tes pchs, implore la misricorde de Dieu!"

Henryka commena  murmurer un psaume que Dragomira lui avait appris,
et Dragomira leva la discipline. Henryka frmissait de
douleur. Pendant longtemps on n'entendit rien que les coups qui
tombaient et les gmissements de la pnitente. "Pour l'amour de Dieu,
piti! piti! s'cria-t-elle tout  coup, en se prosternant le visage
contre terre devant Dragomira.

- J'ai piti de toi, quand je t'aide  expier tes pchs," rpondit
Dragomira.

En mme temps, elle mettait son pied sur la nuque de sa victime, pour
qui commena seulement alors le vritable purgatoire. C'est en vain
qu'Henryka se tordait devant elle dans la poussire; Dragomira n'avait
ni coeur ni nerfs; elle tait possde par une seule pense, celle de
servir son Dieu, un Dieu aussi terrible que le Moloch des Phniciens.

Enfin elle s'arrta. Henryka tait tendue devant elle, dans la
poussire, compltement anantie, dans l'tat o elle la dsirait. Un
signe d'elle suffisait; la pauvre crature obissait avec autant de
peur que d'humilit.

"Baise la main qui t'a fait du bien," ordonna Dragomira.

Et Henryka baisa cette main cruelle.

"Baise le pied qui t'a humilie."

Henryka baisa le pied.

Dragomira lui dlia les mains. Henryka n'osait pas encore se relever.

"Habille-toi!"

Henryka recouvrit ses paules qui saignaient.

"Le troisime degr de la pnitence, continua Dragomira, montrera si
tu es capable de crucifier ton coeur, de vaincre ta compassion, et si
tu as le courage d'excuter les commandements de notre
croyance. Prends ta pelisse, et suis-moi."

Dragomira descendit pour la seconde fois avec la novice dans les
souterrains de cette maison mystrieuse.

Elles arrivrent d'abord dans le caveau o Henryka avait commenc sa
pnitence. Dragomira ouvrit une porte de fer et elles suivirent un
troit corridor jusqu' une deuxime porte,  laquelle Dragomira
frappa trois fois. On ouvrit, et les deux jeunes filles entrrent dans
une vaste salle vote, faiblement claire par une lampe rouge. Un
homme d'ge mr, la barbe et les cheveux en dsordre, tait tendu sur
de la paille et retenu par une chane. Devant lui, l'aptre tait
assis dans un fauteuil; deux hommes portant le costume de paysans se
tenaient  l'cart et attendaient ses ordres.

"La voici, dit Dragomira, pendant qu'Henryka s'approchait de l'aptre
et s'agenouilla devant lui.

- As-tu du courage? demanda-t-il en la considrant avec attention.

- Oui."

L'aptre lui ordonna de se relever et se tourna vers le prisonnier:

"Pour la dernire fois, veux-tu te confesser et faire pnitence?

- Non; vous m'avez amen ici par ruse et par force, misrables!
Coquins hypocrites! s'cria le prisonnier en tirant sur ses chanes,
assassinez-moi, mais ne me demandez pas de m'humilier devant vous.

- Ce n'est pas devant nous, c'est devant Dieu.

- Votre Dieu, c'est Satan! Vous reniez Jsus-Christ, car sa doctrine,
c'est l'amour.

- Tu es possd du dmon, reprit l'aptre en se levant, sauvez son
me, jeunes filles!"

Il tait l, dans sa longue pelisse sombre, comme l'ange de la
vengeance. Sur son ordre les deux hommes saisirent le malheureux, le
dtachrent et l'enchanrent de nouveau, mais debout, contre le
mur. Sur un tre, dans un ardent brasier, rougissaient des fers longs
et pointus. Dragomira fit signe  Henryka d'approcher.

"Que faut-il que je fasse? demanda celle-ci.

- Tu dois avec ce fer chasser Satan de cet homme.

- Comment?" demanda Henryka avec une sorte d'emportement.

Dans ses yeux ordinairement si doux s'alluma soudain une flamme
homicide.

" Torture-le sans piti, dit l'aptre, tu fais une oeuvre pieuse et
agrable  Dieu.

- Enfonce-lui les fers dans la poitrine et dans les bras," dit
Dragomira.

Henryka saisit un des instruments de supplice qui taient tout rouges,
et, furieuse comme une bacchante en dlire, s'approcha de la victime.

"Veux-tu te confesser? demanda encore le prtre.

- Non."

Le fer entra dans la chair en sifflant et le malheureux laisse
chapper un profond gmissement.

"Bien, ma fille!" dit le prtre  Henryka pour l'encourager.

Et celle-ci, avec une ardeur nerveuse et une joie sinistre, continua
son horrible tche. Le prisonnier se tordait  ses pieds en gmissant;
enfin, il se mit  pousser des cris pouvantables. Le fer siffla
encore deux fois, et le malheureux, puis, vaincu, ayant  peine la
force de demander grce, se laissa tomber dans la poussire, devant le
prtre. On pouvait maintenant lui faire tout ce qu'on voudrait.

Quand l'aptre eut bni Henryka, les deux jeunes filles et les hommes
quittrent le souterrain, et le malheureux resta seul avec son prtre,
son bourreau.

VI

LE VOILE SE SOULEVE UN PEU

Je te suivrai fidlement, mme  travers les flammes de l'enfer.
MOORE.


Il tait environ midi lorsque le jsuite entra dans le cabinet du
comte. Ce dernier venait de se lever. Assis dans un fauteuil, il tait
enfonc dans sa robe de chambre de Perse brode d'or et double d'une
molle fourrure de zibeline. Il tenait  la main un billet crit sur du
papier  la dernire mode.

"Une nouvelle aventure? dit le P. Glinski en badinant.

- Vous vous trompez; ce sont deux lignes de Dragomira, froides comme
un matin de fvrier, par lesquelles elle m'annonce qu'elle est tout
 fait remise.

- Alors, vous avez fait demander de ses nouvelles.

- Oui.

- Tant mieux.

- C'est vous qui parlez ainsi, mon rvrend pre?

- Sans doute. Elle ne doit pas se douter que nous sommes sur sa trace
et que nous commenons enfin  percer les tnbres dont s'enveloppe
sa mystrieuse personnalit.

- Comment cela?

- Je suis tout  fait sr maintenant que Dragomira a un plan  votre
gard, continua le pre, et qu'elle en poursuit l'excution avec une
volont nergique et inflexible. Dfiez-vous de cette jeune
fille. Avec elle, il n'y a pas de galants lauriers  cueillir.

- Je n'y pense pas.

- Dragomira est plus dangereuse que vous ne croyez."

Soltyk se mit  rire.

"Toujours les mmes imaginations!

- Des imaginations? Jamais! rpondit le jsuite, des pressentiments,
oui; mais en ce moment c'est une certitude que j'ai.

- Vous piquez ma curiosit.

- Dragomira n'est pas une coquette, dit le P. Glinski, et elle n'a en
vue ni votre main ni votre coeur.

- Quoi donc alors?

- Dragomira a je ne sais quelle mission importante  remplir ici, 
Kiew. Peut-tre est-ce une mission politique; mais je n'en suis pas
encore absolument sr. Ce qui est toutefois hors de doute, c'est
qu'elle a des frquentations secrtes, qu'elle a  sa disposition
des instruments dociles et qu'elle disparat de temps en temps pour
aller sans aucun doute rendre des comptes  un suprieur  qui elle
obit. Mon ordre a toujours eu la meilleure police et dans le cas
prsent il est encore mieux inform que n'importe qui. L'entre de
Dragomira dans la socit de cette ville a un rapport intime avec sa
mission. Personnellement, elle n'a ni intrts nu sympathies. Elle
sert exclusivement une ide. Pendant que son propre coeur reste
libre, elle russit mieux que n'importe quelle femme dsireuse de
conqutes  conqurir les coeurs des autres. Elle entoure de ses
filets non pas un homme, mais plusieurs hommes;  tous elle donne
les mmes esprances, et elle les fait tous servir  ses
desseins. Zsim Jadewski, lui aussi, est une de ses victimes. Mais
elle ne se donne pas moins de peine pour faire des conqutes parmi
les personnes de son sexe. Henryka Monkony est aujourd'hui tout
simplement son esclave; elle la fait obir d'un clignement d'oeil.

- Quel magnifique tableau de fantaisie! dit Soltyk ironiquement.

- Je le rpte, dit le jsuite, je suis sr de ce que je vous dis et
de bien d'autres choses encore; et si vous le dsirez, je vous
donnerai immdiatement la preuve qu'en dehors de la Dragomira que
vous connaissez, il y a une seconde Dragomira qui, la nuit...

- Il suffit!" s'cria Soltyk.

Le souvenir de sa premire rencontre avec Dragomira lui traversa le
cerveau comme un clair.

"En cela, vous pourriez bien avoir raison; il m'est arriv  moi-mme,
avec cette jeune fille, une aventure passablement extraordinaire.

- Racontez-la-moi. Que savez-vous de ses prgrinations nocturnes?

- Plus tard. Donnez-moi d'abord la preuve que vous ne m'avez pas
rgal de quelque fantaisie.

- Volontiers, aujourd'hui mme, ds que vous voudrez bien pour une
heure vous confier  ma conduite.

- A quel moment?

- Cette nuit; mais je ne peux pas encore fixer l'heure bien
exactement.

- Je serai  la maison ds qu'il fera nuit, dit Soltyk pour clore
l'entretien, et je vous attendrai."

L jsuite s'inclina en signe d'assentiment et disparut.

Il tait dix heures du soir quand le P. Glinski et le comte sortirent
du chteau. Tous les deux s'taient habills en paysans
petits-russiens; et, dans ces deux hommes vtus de gros drap velu et
de longues pelisses en peau de mouton, personne n'aurait souponn le
plus riche magnat de la ville, le favori des femmes, et un membre de
la fine et intelligente Socit de Jsus. Glinski conduisit le comte,
en faisant des dtours, par des ruelles troites et solitaires, dans
la rue o se trouvait la maison du marchand Sergitsch. Il y avait en
face de cette maison un petit dbit d'eau-de-vie. Les deux hommes y
entrrent et s'assirent sur un banc de bois vermoulu, dans un nuage de
fume de tabac, au milieu de cochers et d'ouvriers  moiti ivres. Ils
restrent l jusqu'au moment o un petit juif maigre, vte d'un caftan
noir, entra et fit un signe au jsuite. Celui-ci se leva aussitt et
sortit avec Soltyk. Ils se postrent alors sur le trottoir, tout
contre le mur de la maison, debout dans l'ombre et l'oeil fix sur la
porte du marchand devant laquelle brlait une lampe.

Une dame ne tarda pas  arriver. Elle marchait d'un pas rapide. Une
longue pelisse dissimulait sa haute taille lance et un voile pais
couvrait son visage. Pourtant le comte ne douta pas un seul moment que
ce ft Dragomira. Elle seule avait ce port de tte fier et triomphant;
elle seule avait cette dmarche exquise,  la fois majestueuse et
lastique. Quand elle eut disparu dans la maison du marchand, le
P. Glinski se tourna vers Soltyk en l'interrogeant du regard.

"C'est elle, sans aucun doute, murmura le comte, mais cela ne me
suffit pas; je veux tre absolument sr. Venez."

Les deux hommes traversrent la rue et s'arrtrent juste devant la
maison de Sergitsch. Pour ne pas veiller de soupons, le P. Glinski
tira de sa poche une petite pipe, la bourra avec du tabac et tint tout
prts son briquet et son amadou. Au bout de quelque temps la porte
s'ouvrit; alors il tourna le dos, battit le briquet et posa l'amadou
allum sur sa pipe, pendant que le comte, les cheveux rabattus sur le
front, regardait Dragomira en plein visage. C'tait bien elle qui
sortait habille en homme. A la vue des deux hommes, elle resta un
instant interdite, puis elle partit  grands pas dans la rue.

"Que signifie ce travestissement? murmura Soltyk, quelque aventure
d'amour?

- Non, rpliqua Glinski  voix basse, cette jeune fille est de pierre,
et la pierre ne prend pas feu si facilement. Il s'agit ici de tout
autre chose.

- Je veux la suivre, dit Soltyk.

- Gardez-vous en bien, dit le jsuite, vous gteriez peut-tre tout ce
que je suis parvenu  faire  force de sagacit et de peine.

- Je serai trs prudent, rpondit le comte, mais je veux une
certitude."

Il quitta le jsuite et suivit Dragomira en toute hte. Malgr
l'avance qu'elle avait, il l'eut bientt rejointe. Elle ne le remarqua
que lorsqu'ils furent arrivs prs du cabaret Rouge. Elle s'arrta
subitement pour le laisser passer et le regarda bien en face. Soltyk
eut l'heureuse ide de faire l'ivrogne. Il se mit  tituber et 
chanter d'une voix contrefaite et rauque une chanson de
Cosaque. Dragomira s'y laissa tromper. Elle entra dans le cabaret et
ne conut pas plus de soupon lorsque le comte entra derrire elle,
et, frappant du poing sur la table, demande de l'eau-de-vie.

Il n'y avait avec eux dans le cabaret que Bassi Rachelles, qui
disparut aussitt qu'elle eut chang quelques paroles avec Dragomira,
et immdiatement le dompteur Karow entra dans la salle.

A la vue de ce bel athlte, Soltyk eut un mouvement de rage; mais il
se contint, vida son verre d'eau-de-vie, laissa tomber sa tte dans
ses bras croiss sur la table et fit semblant de dormir.

Karow s'tait assis prs de Dragomira et causait avec elle  voix
basse.

"Depuis quelque temps, on observe chacun de vos pas, dit-il, je ne
suis venu que vous en avertit.

- Qui est-ce qui m'observe? demanda Dragomira, la police?

- Non. On a vu  plusieurs reprises dans le voisinage de votre maison
et devant celle de Sergitsch un juif qui nos est connu comme agent
des jsuites.

- Le P. Glinski est l-dessous.

- Trs probablement. Je ne puis que vous conseiller de rester quelque
temps sans venir dans ce cabaret et sans recevoir la juive chez
vous.

- Vous avez raison. Je vous remercie."

Quand Dragomira fut sortie du cabaret pour retourner chez Sergitsch,
elle entendit tout  coup des pas lourds derrire elle. Elle s'arrta,
et, lorsqu'elle eut reconnu le paysan ivre, voulut continuer son
chemin. Mais une main se posa brusquement sur son bras, et deux yeux
sombres et interrogateurs la regardrent en plein visage.

"Dragomira!" dit une voix connue.

La courageuse et fire jeune fille reprit immdiatement possession
d'elle-mme.

"C'est vous? dit-elle d'une voix calme; dans quelle intention me
poursuivez-vous sous cet accoutrement?

- Vous me le demandez? reprit le comte; vous ne savez donc pas encore
ce que je ressens pour vous?

- Alors vous tes jaloux?

- Oui."

Dragomira se mit  rire.

"Quel est cet homme, continua Soltyk, avec qui vous aviez un
rendez-vous? On m'a dit que vous aimiez Jadewski, mais maintenant je
vois que votre coeur appartient  un tout autre homme. Nommez-le-moi;
un de nous deux doit mourir."

Dragomira rit de nouveau.

"Voici ma main. Cet homme n'est ni mon adorateur ni mon ami.

- Si ce que vous dites est vrai, je comprends pourquoi on m'engage 
me dfier de vous. Qu'est-ce que toutes ces relations mystrieuses?
Quel est ce secret que vous mettez tant de soin  cacher, au monde
et  moi?

- Cela m'a tout l'air d'un interrogatoire. Mais qui vous dit que je
sois dispose  vous rpondre? On vous avertit de vous dfier de
moi? Vous ai-je jamais demand de vous fier  moi? Ai-je pris la
peine de vous lier  moi? Vous tes libre; allez-vous-en, je ne vous
retiens pas.

- Dragomira, s'cria le comte en lui saisissant les mains, est-ce que
je mrite ces reproches, ce langage? Vous savez, vous devez savoir
que rien au monde ne pourrait me dterminer  vous fuir. Je ne suis
pas un des ces fats qui se contentent de voltiger  et l comme des
mouches dans les salons. J'espre que vous me regardez comme un
homme et que vous me reconnaissez le courage de vous aimer, mme
quand vous seriez une conspiratrice.

- Je ne conspire pas.

- Que faites-vous alors, Dragomira? Laissez donc enfin tomber le
masque; est-ce que je ne mrite pas votre confiance? Ne voulez-vous
pas de moi pour votre alli? Et si vous ne me trouvez pas digne de
ce rle, ne voulez-vous pas me prendre pour instrument? Je suis
capable d'obir; oui, je vous suivrais partout o vous voudriez me
conduire, dans tous les dangers,  la mort, s'il le fallait."

Dragomira le regarda longtemps, puis elle lui tendit la main.

"Je vous remercie, dit-elle, mais pour le moment, contentez-vous de
savoir que je crois en vous et que je ne me dfie pas de vous. Je sais
que vous ne me trahirez pas, mais le secret que je tiens cach, mme
pour vous, ne m'appartient pas. Patientez encore trois jours, puis je
vous rpondrai. Ets-vous satisfait?

- Oui."

Soltyk accompagna Dragomira pendant quelque temps, et la quitta sur
son ordre formel.

Le lendemain matin, elle partait de chez elle avec Karow. Ils
portaient des costumes de paysans. Un chariot rustique les attendait
dans le voisinage; ils y montrent et se mirent en route  travers la
brume blanche et scintillante de l'hiver, pour aller trouver l'aptre
 Myschkow.


VII

NOUVEAU PAS VERS LE BUT

"Tout visage est comme un livre o se trouvent d'tranges choses."
SHAKESPEARE (Macbeth.)


Pendant trois longs jours, qui lui parurent une ternit, le comte
attendit un message de Dragomira. Le soir du troisime jour, Barichar,
sous la livre d'un domestique de grande maison, apparut au noble club
o jouait Soltyk et lui remit une lettre. Le comte la parcourut.

"J'y vais;" dit-il. Il glissa une pice de monnaie dans la main de
Barichar, descendit promptement l'escalier, sauta dans sa voiture,
rentra chez lui et fit sa toilette avec un soin mticuleux.

Une heure plus tard, sa voiture s'arrtait devant la maison de
Dragomira. Il la renvoya et monta l'escalier conduit par
Barichar. Celui-ci ouvrit la porte et Soltyk se trouva dans une
chambre de rception. Au moment o il tait sa pelisse, Dragomira vint
 lui et lui tendit la main.

"Etes-vous seule? demanda-t-il en portant la main de la jeune fille 
ses lvres.

- Oui."

Dragomira retira doucement sa main et s'assit devant la chemine. Le
comte, les deux mains poses sur le dossier du fauteuil qu'elle lui
avait indiqu, cherchait  lire sur son visage. Mais ce visage tait
froid et ferm comme d'habitude, et les beaux yeux bleus avaient
pareillement leur clat glacial.

Malgr son motion, Soltyk remarqua que Dragomira s'tait faite belle
pour lui. C'tait la premire fois qu'il la voyait  la maison en
nglig, dans cette mise que les jolies femmes soignent avec un art
raffin. On et dit qu'elle avait t surprise et drange au milieu
de son repos, et que, pour le recevoir, elle avait pass  la hte le
premier vtement venu. Et cependant l'harmonie la plus exquise rgnait
dans sa toilette, dont toutes les parties allaient ensemble comme les
accords de la plus sduisante mlodie. Sous le velours rouge de sang
et la zibeline brun-dor de sa jaquette aux larges manches qu'elle
avait laisse ouverte, la soie bleue de son peignoir et les dentelles
blanches qui la garnissaient apparaissaient lgres et vaporeuses
comme un duvet de fleur ou comme une neige dlicate. Rien de plus
dlicieux que l'arrangement de sa riche chevelure blonde qui
descendait jusque sur ses paules dans le plus opulent dsordre. Ce
n'tait pas par hasard qu'elle avait choisi de petites pantoufles de
satin noir brodes de perles; ce n'tait pas par hasard que son bras
avait pour tout ornement un large bracelet d'or tout uni; ce n'tait
pas par hasard non plus qu'elle n'avait rien dans les cheveux qu'un
camlia rouge.

Elle aussi dcouvrit immdiatement qu'il avait d faire une station
devant le miroir, si vite qu'il voult venir chez elle. Mais si la
pense qu'elle avait eu l'intention de lui paratre belle fit
concevoir des esprances au comte, Dragomira fut bien prs de rire en
voyant sa chevelure frise et sa cravate bizarre et en sentant le
parfum que ses vtements exhalaient avec surabondance. A ce moment,
pour la premire fois, il lui parut faible, et aussitt elle se sentit
assez forte pour se jouer de lui.

"M'expliquerez-vous enfin l'nigme qui me tourmente depuis des
semaines? dit Soltyk.

- Oui, rpondit-elle avec calme.

- Vous tes la plus belle femme que j'aie jamais vue, et en mme temps
la plus trange. Vous tes aussi mystrieuse que le Sphinx,
peut-tre aussi cruelle que lui.

- C'est vrai: je n'ai pas de coeur."

Elle promena ses doigts dans la fourrure sombre de sa jaquette,
pendant qu'elle arrtait sur lui son regard pntrant.

"Vous ne me ferez pourtant jamais croire, dit-il, que vous tes un
dmon.

- Je ne suis ni bonne ni mauvaise.

- Qu'tes-vous donc?

- Je sers une ide, sans haine et sans amour.

- Et cette ide...?

- Je me fie  vous, comte Soltyk, quoique j'aie dcouvert en vous
aujourd'hui une mauvaise qualit, doublement mauvaise en ce quelle
dnote de la mesquinerie et de la faiblesse.

- Quelle est cette qualit?

- Vous tes vaniteux, mon cher comte, vous vous donnez la peine de me
plaire; cela m'inspire de la gaiet."

Un sourire fugitif passa sur son visage de marbre.

Soltyk tait devenu rouge.

"Ah! vous tes cruelle, murmura-t-il, cruelle comme une belle
tigresse, qui joue avec la victime dont elle est sre.

- Oui, vous tes vaniteux, continua Dragomira, et malgr cela, au
milieu des poupes du monde, vous tes un homme; au milieu des
masques, vous tes une figure humaine. Aussi, je crois en vous et je
me fie  vous.

- Vous le pouvez. Je n'ai pas besoin de vous dire quel pouvoir
incomprhensible, surnaturel, vous avez sur moi. Vous n'tes pas la
jeune fille  qui l'on fait des aveux. Vous devinez la pense, vous
lisez les motions sur les visages. Vous savez depuis longtemps que
je vous aime.

- Oui, je le sais.

- Et savez-vous aussi combien je vous aime?

- Oui, je le sais aussi.

- Savez-vous, Dragomira, qu'il n'y a pas un mouvement de mon me qui
ne vous appartienne, que je ne m'occupe que de vous, que je rve de
vous, que votre pense me fait dlirer? Savez-vous que je suis prt
 tout abandonner, tout sacrifier pour vous?"

Elle fit un lger signe de tte pour dire qu'elle le savait.

"Et savez-vous que votre froideur, votre ironie me rendent fou?

- Mon ironie? interrompit-elle, comment pourrais-je me moquer de votre
passion, quand je veux que vous m'aimiez ardemment, follement, comme
 cette heure? Non, je ne ris pas de vous; je me rjouis de cette
flamme que j'ai allume.

- Dans quelle intention?

- Vous l'apprendrez.

- Pour faire de moi votre instrument? s'cria Soltyk, soit! Je veux
vous servir; je veux servir vos plans; mais  une seule condition,
c'est que vous serez  moi. Vous ne m'aimez pas. Vous n'avez pas de
coeur. C'est bien; je ne vous demande pas d'prouver quoi que ce soit
 mon gard; mais dites-moi que vous consentez  devenir ma femme.

- Jamais.

- Vous tes donc absolument insensible?"

Le comte se jeta  ses pieds et la serra passionnment dans ses bras,
cachant son visage en feu dans les flots de soie, de dentelle, de
fourrure et de velours qui enveloppaient cette froide
crature. Dragomira irrite se dgagea brusquement de son treinte.

"Comte, murmura-t-elle, si vous vous approchez de moi encore une fois,
une seule fois, tout est fini entre nous.

- Pardon! dit-il d'une voix suppliante et toujours  genoux devant
elle, je ne voulais pas vous offenser. Vous tes injuste envers moi,
si vous m'attribuez quelque intention qui pt blesser votre
orgueil. Je le jure devant Dieu, je n'ai rien dans l'esprit qui
puisse vous offenser.

- Vous n'avez pas besoin de le dire.

- Je n'ai qu'une pense, faire de vous la matresse de tout ce qui
m'appartient, faire de vous ma femme.

- Je le sais, dit Dragomira, et c'est l prcisment l'erreur fatale
qui est entre nous comme un abme. Vous voyez en moi une femme
ordinaire. Je ne suis pas cette femme-l. Jamais, je ne donnerai 
un homme mon coeur, et encore moins ma main.

- Quelle fantaisie?

- C'est absolument srieux.

- Et vous tes rellement inflexible?

- Vous le voyez. Relevez-vous donc, cher comte, vous attendririez une
vieille statue de saint avant de m'attendrir. Relevez-vous."

Soltyk se releva.

"Et maintenant, asseyez-vous prs de moi et coutez-moi."

Soltyk obit.

"Oubliez ce milieu dans lequel vous me voyez, continua Dragomira,
oubliez ces meubles modernes, ce pole russe, supprimez par la pense
cette toilette, ces vtements sarmates, ces dentelles, ces pantoufles
qui rappellent le srail; imaginez-vous que je porte une longue robe
blanche, un voile, des sandales aux pieds, et vous comprendrez ce que
je suis.

- Une vestale?

- Une prtresse.

- Vous avez raison. Il ne vous manque que le contenu du sacrifice; la
victime est prte."

Qu'y eut-il dans les paroles du comte qui fit tressaillir ce marbre
virginal et passer un clair dans ces yeux fiers et froids? Ce fut un
regard que Soltyk ne comprit pas. Tel devait tre le regard de la
lionne au milieu de l'arne brlante, quand le martyr chrtien dsarm
allait au devant d'elle.

"Qu'avez-vous donc? demanda Soltyk.

- Rien, rien."

Elle se pencha en arrire, er ferma les yeux  demi.

"Vous appartenez donc  une secte religieuse? dit le comte, au bout de
quelques instants.

- J'appartiens  une petite communaut, rpondit Dragomira en ouvrant
lentement les yeux, et cette communaut a une grande et sainte
mission  remplir.

Reprsentez-vous le monde d'aujourd'hui, reprit Dragomira, l'tat
gnral des esprits. D'un ct vous avez la foi religieuse aveugle,
morte, qui s'attache  des formes dnues de sens, qui murmure des
prires que personne n'entend et qui confie les mes  des prtres
dont toute la vocation consiste  songer  leur bien-tre corporel. De
l'autre ct vous voyez l'incrdulit, pour laquelle il n'y a plus
rien de sacr; l'incrdulit qui applique son compas aux toiles comme
aux crnes des animaux et des hommes, qui pse tout, calcule tout,
analyse tout; qui suit de l'oeil la croissance des plantes; qui connat
les pierres, les plantes et qui ne sait rien de Dieu parce qu'elle ne
l'a pas dcouvert au bout de son tlescope. Eh bien, au milieu de
cette hypocrisie et de cette adoration qui s'adresse  la lettre et
non  l'esprit; en prsence de cet avilissement de l'homme, raval au
niveau de la bte, et de cet amoindrissement de la nature dpouille
de Dieu,  la vue du dgot, du vide, du dsespoir d'ici-bas, ne
comprenez-vous pas qu'il y ait des mes qui aspirent  Dieu, qui le
cherchent au del des toiles, au del de la cellule et du mucus
primitifs, et qui s'efforcent d'entrer en relation avec le monde des
esprits dont elles ont le pressentiment?

- Vous croyez qu'il y a un Dieu?

- Oui, je le crois.

- Et qu'il y a un monde suprieur au-dessus de ce monde terrestre?

- Oui.

- Et qu'il est possible de pntrer dans ce monde-l?

- Non seulement je le crois, mais je le sais, j'en suis convaincue.

- Alors vous tes spirite?

- Non, on ne joue pas avec de pareilles choses. Malheur  celui qui
tend une main tmraire vers le voile qui nous spare de l'autre
monde! La foi seule peut nous montrer le chemin qui conduit  la
lumire ternelle.

- Et vous avez cette foi?

- Oui, je l'ai.

- Vous croyez que Dieu vous a choisie?

- Oui.

- Qu'il vous rvle  vous des choses qui demeurent caches pour les
autres yeux mortels?

- Oui.

- Maintenant je commence  vous comprendre, dit Soltyk que la surprise
rendait ple, pendant que ses yeux apparaissaient plus grands et
plus brillants. Et vous voulez que je vous aime uniquement pour que
je me confie  vous, pour que je suive avec vous la route qui seule,
d'aprs vous, conduit au salut?

- Oui.

- Prouvez-moi qu'il y a un Dieu.

- Je ne le puis pas.

- Qu'il y a un monde en dehors de celui o nous respirons; des esprits
qui obissent  l'Eternel et avec qui nous pouvons entrer en
relation, grce  votre foi.

- Je le puis.

- Je vous en conjure, Dragomira, ne me trompez pas. Ce serait affreux
de badiner avec de pareilles choses.

- Je ne badine pas, rpondit-elle avec calme, vous me demandez des
preuves; je vous les donnerai.

- Quand?

- Bientt; peut-tre ds demain.

- Votre parole?

- Ma parole! Je la tiendrai, et...?

- Alors je vous appartiendra, Dragomira."


VIII

DE L'AUTRE MONDE

Le monde des esprits n'est pas ferm.  GOETHE, Faust.


Le lendemain matin, le comte Soltyk reut un billet de Dragomira:

"Je suis chez Monkony ce soir. Venez-y sans faute. Nous pourrons
causer ensemble sans tre drangs."

On prparait chez Monkony une reprsentation thtrale. La rptition
avait lieu ce soir-l. En dehors des acteurs il n'y avait que
Dragomira; Soltyk pouvait donc facilement s'approcher d'elle. Pendant
qu'on jouait un proverbe de Musser, ils se retirrent dans un coin peu
clair de la salle o se trouvait un petit divan.

"Qu'avez-vous  me dire? demanda le comte tout mu.

- Je suis prte  vous conduire dans le monde des esprits, dit
Dragomira  voix basse, mais il faut quelque prparation de votre
ct. Retirez-vous pour quelque temps du brillant tourbillon de ce
monde o vous vivez et tournez votre me de toutes forces vers le
ciel.

- Comment? Que faut-il faire?

- Allez vous enfermer pendant trois jours dans n'importe quel couvent,
et l, loin du monde, des hommes, du luxe et des plaisirs,
appliquez-vous  de srieuses mditations et  la prire; jenez,
faites pnitence, et le troisime jour confessez-vous et communiez.

- Quoi! J'irai trouver un prtre catholique?

- Pourquoi non? La forme n'est rien, le fond est tout. Il faut vous
humilier devant Dieu. Il faut veiller la douleur en votre me. Ce
qui est important et ncessaire, c'est que vous vous repentiez. O?
peu importe."

Soltyk, qui tait dj compltement sous l'influence de la belle
prtresse, obit  ses instructions et se retira pendant trois jours
dans le couvent des Carmlites, o il se livra  de svres exercices
de pnitence. Quand il revint chez lui, le quatrime jour, il reut un
billet de Dragomira qui lui donnait rendez-vous, chez elle,  onze
heures du soir.

Il arriva  l'heure dite, Barichar se tenait auprs de la porte
ouverte et monta devant lui au premier tage. Dragomira tait
prte. Elle prit son bras, quitta la maison avec lui et le conduisit
par plusieurs rues  une petite place assez solitaire o une voiture
les attendait. Une fois monts, la voiture les emmena rapidement 
travers la ville dans un faubourg loign.

Ils s'arrtrent devant un vieux btiment isol et entour d'un mur
lev. Le cocher descendit et frappa trois fois. Un vieillard en
costume de paysan vint ouvrir. Dragomira entra avec Soltyk et renvoya
la voiture. Le vieillard fit traverser un jardin inculte pour entrer
dans la maison, qui avait l'air compltement inhabite. On ne voyait
aucune lumire; les fentres taient fermes avec des volets de bois;
on n'entendait rien, pas mme un chien. A la lueur douteuse d'une
lanterne que le vieux portait  la main, le comte vit des murs
blanchis  la chaux, crevasss et couverts de mousse, et un escalier
vermoulu et  demi ruin. Quand ils l'eurent mont, il distingua dans
le corridor le portrait d'une dame en toilette rococo. Le tableau
accroch au mur n'avait pas de cadre.

Le vieillard poussa la porte d'une petite salle dont le plafond
offrait des restes d'ornements en stuc, alluma les bougies d'un
candlabre en cuivre plac sur une commode de temps de nos
grands-pres, jeta deux normes bches dans une grande chemine
hollandaise o flambait un bon feu, et resta ensuite prs de la porte,
attendant des ordres.

"Tu peux t'en aller, Apollon, dit Dragomira, si j'ai besoin de toi, je
sonnerai."

Le vieillard partit, et Dragomira s'assit sur une chaise, prs de la
chemine, telle quelle tait, avec sa pelisse sombre et son bachelick
de soie noire brod d'or, car l'air de la salle tait froid et humide
et avait une odeur de moisi. La salle elle-mme tait presque
entirement vide. Avec la commode qui portait le candlabre et la
chaise de Dragomira il y avait en tout autre chaise et une table. Sur
la chemine se trouvait une pendule qui marquait onze heures et
demie. La salle avait trois fentres devant lesquelles pendaient
d'pais rideaux, et deux portes dont l'une donnait videmment dans une
chambre voisine.

A la muraille taient suspendues deux images: une Mre de Dieu
byzantine toute noircie et sainte Olga. Entre les deux se trouvait un
crucifix.

Un rideau blanc sparait une partie de la salle de celle o taient
Dragomira te le comte.

Soltyk demanda  sa compagne ce que signifiait ce rideau.

"Il spare le sanctuaire du monde profane, rpondit Dragomira. Ds
qu'il est minuit, et que les choses qui ne sont perceptibles ni pour
les yeux ni pour les oreilles se font voir et entendre, cet espace qui
est l devient leur asile et personne ne doit oser y mettre le
pied. En ce moment, vous pouvez encore l'examiner."

Soltyk ouvrit le rideau et vit un espace entirement vide, des murs
nus, sans fentre ni porte; rien qui pt paratre surprenant ou
provoquer le soupon.

"Vous n'avez pourtant pas pleine confiance en moi, dit Dragomira
lorsqu'il revint auprs d'elle.

- J'ai la srieuse intention, l'ardent dsir de me laisser convaincre
par vous, rpondit le comte, et voil justement ce qui me dtermine
 m'enlever  moi-mme tout terrain o le doute pourrait plus tard
pousser des racines."

La pendule marquait le quart avant minuit.

Dragomira laissa glisser sa pelisse et ta son bachelick. Et
maintenant, debout, dans sa logue robe de velours noir, elle avait
quelque chose de surhumain, de surnaturel. Toute couleur avait disparu
de son beau visage svre; seuls, ses grands yeux bleus brillaient
d'une lueur trange. Elle se prosterna devant l'image du Christ en
croix et pria longtemps avec ferveur; puis elle se releva subitement,
saisit Soltyk par la main et l'entrana avec elle devant la
chemine. L, elle s'assit de nouveau; quant  lui, il resta debout en
proie  une motion indicible.

Les aiguilles taient sur minuit. Presque au mme instant, le bruit
lointain de douze coups sonnant  quelque horloge de la ville se fit
entendre. Les bougies du candlabre s'teignirent soudain
d'elles-mmes. Une profonde obscurit et un silence sinistre rgnrent
dans la salle.

Quelque chose d'incomprhensible se mit alors  flotter lentement dans
la salle et  la remplir. C'tait  la fois une scintillation douce et
tremblante, un murmure  peine perceptible et un parfum lger et
subtil qui caressait les sens. Une brume diaphane montait du sol et se
massait peu  peu. Enfin une forme  grands contours indcis se
dressa, s'approcha, s'leva en l'air et s'vanouit.

"Qu'est-ce que cela? demanda Soltyk  voix basse.

- Je ne sais pas.

- Peut-on forcer les morts qui nous taient chers  apparatre devant
nous?

- Oui.

- De quelle manire?

- Concentrez toutes vos penses, tous vos sentiments, toute votre
volont sur cette personne que vous voulez voir."

Il y eut un moment de silence, puis le rideau s'ouvrit et l'on
distingua une haute forme d'homme.

"Mon pre, murmura Soltyk.

- Parlez-lui.

- Puis-je m'approcher de lui?

- Vous pouvez tout ce que vous voulez."

Soltyk sortit un revolver de sa poche.

"Me permettez-vous de tirer sur l'apparition? demanda-t-il.

- Pourquoi non? rpondit Dragomira. Tirez!"

Un clair, une dtonation, un peu de fume. La forme tait toujours l
debout.

"Incrdule!" s'cria une voix sourde qui semblait venir de la tombe.

Soltyk s'avana d'un pas rsolu vers l'apparition et cherche  saisir
la blanche et ondoyante draperie; mais elle fuyait comme un brouillard
entre ses doigts, et la figure disparut  ses regards.

"J'ai offens l'esprit, dit-il.

- Il semble."

Soltyk revint prs de Dragomira.

"C'est en vain que je me mets en dfense contre ce que je vois et
entends ici, murmurait-il, il faut que j'y croie, malgr moi. Si je ne
deviens pas fou auparavant, vous russirez sans aucun doute  me
convertir."

Alors apparut une deuxime figure, celle d'une femme dont les yeux
taient attachs sur le comte avec l'expression d'un amour cleste.

"Oh! ma mre! s'cria-t-il.

- M'entends-tu, mon enfant?

- Oui.

- Pourquoi t'es-tu dtourn de Dieu? Retourne  lui, pendant qu'il en
est encore temps. Je prie pour toi auprs du Tout-Puissant. Il aura
piti de toi.

- D'o viens-tu? demanda Soltyk d'une voix tremblante.

- De bien loin.

- Et o vas-tu?

- Dans les sphres suprieures. Je suis emporte loin des lourdes
vapeurs de la terre vers les espaces sacrs des toiles. Adieu, mon
enfant, adieu!

- Adieu!"

L'apparition s'vanouit et avec elle la lueur mystrieuse et le
parfum. De nouveau rgnrent l'obscurit et le silence.

"A quoi pensez-vous maintenant? demanda Dragomira.

- A ma soeur."

Soudain la lueur apparut de nouveau, et l'on et dit qu'un jardin en
fleurs exhalait tous ses parfums dans la salle. Un petit nuage tait
tendu sur le sol, devant le rideau. Il s'entr'ouvrit doucement et un
enfant en sortit, une petite fille d'environ dix ans, vtue d'une robe
blanche garnie de rubans bleus. Elle levait d'un air joyeux sa jolie
tte entoure de boucles noires flottantes, et attachait sur Soltyk
ses grands yeux sombres. Elle lui tendit ses bras nus, et, avec un
charmant sourire, lui cria d'une voix frache et mlodieuse:

"Boguslaw, tu es l! Il y a si longtemps que tu n'as jou avec moi!
Viens, viens donc! Il faut que je parte bientt."

L'effet fut tout puissant. Le comte fit deux pas en avant, tomba 
genoux, se cacha le visage dans les mains et se mit  pleurer. Il
sentit deux bras qui l'entouraient lgrement, comme dans un rve o
les corps n'existent pas, et deux petites mains qui le touchaient,
parfumes et froides comme des feuille de roses couvertes du givre du
printemps. Un frisson lui parcourut le corps; ce n'tait pas un
frisson d'pouvante, mais un doux frmissement de joie et d'esprance.

"Reste prs de moi, dit-il en suppliant.

- Je ne peux pas, rpondit l'apparition, mais tu as l celle qui ne
t'abandonnera pas.

- Dragomira?

- Oui. Elle te montrera la route du bonheur terrestre et celle du
salut ternel. Adieu. Ne m'oublie pas. Je pense souvent  toi."

L'apparition s'leva lentement, comme un nuage qui plane. C'est en
vain que Soltyk cherchait  l'atteindre et  la serrer dans ses
bras. Elle riait doucement et lui chappait comme un insaisissable
papillon. Sa robe flottait toujours; ses boucles ondulaient encore
vaguement. Puis tout se retrouva soudain plong dans les tnbres. La
mlodie mystrieuse qui vibrait doucement dans la salle s'arrta, le
parfum des fleurs s'vanouit.

"C'est assez, dit le comte, en revenant lentement et pas  pas vers
Dragomira. Je suis dans un tat qui touche  la folie.

- Cela ne dpend pas de moi.

- Faites apporter de la lumire."

Dragomira sonna. Le vieillard arriva aussitt avec sa lanterne et
ralluma les bougies du candlabre qui donnrent de nouveau une lumire
tranquille et claire.

"Ecarte le rideau, ordonna le comte."

Le vieillard changea un regard imperceptible avec Dragomira et fit ce
qu'on lui avait command.

"Va-t'en maintenant."

A peine le vieillard s'tait-il loign qu'une musique douce et
plaintive recommenait  vibrer dans la salle. Une blanche figure
s'leva du sol  la lueur brillante des bougies.

"Doutes-tu encore? demanda une belle voix, pleine et majestueuse comme
les notes d'un orgue.

- Non! non!" rpondit Soltyk d'une voix touffe.

L'apparition s'tait au mme instant dissipe comme une vapeur.

"Croyez-vous en moi, maintenant?" demanda Dragomira.

Au lieu de rpondre, le comte tomba  genoux devant elle et cacha son
visage tout ple dans le sein de la jeune fille. Dragomira le regarda
paisiblement, sans raillerie, mais aussi sans piti.


IX

A BAS LE MASQUE

"Oh! tu es cruelle! tu fais mourir tout ce qui t'aime."  LOPE DE VEGA.



M. Oginski remarquait avec chagrin que les joues de sa fille
plissaient de jour en jour. Elle, qui autrefois badinait, riait,
chantait du matin au soir, restait maintenant toujours silencieuse et
srieuse. Il tint conseil avec sa femme qui chercha  le consoler;
mais ils furent aussi heureux l'un que l'autre, lorsque Anitta leur
demanda la permission de prendre des leons de peinture. Ils virent
avec plaisir qu'elle cherchait  se distraire. Elle passa ainsi bien
des matines chez son matre, espce de vieil original polonais. Il ne
leur vint pas non plus le moindre soupon  l'occasion des frquentes
sorties qu'elle fit le soir sous prtexte d'aller visiter le vieux
peintre. N'tait-ce pas Tarass, le vieux, le fidle, le sr Tarass qui
l'accompagnait chaque fois?

Personne ne se doutait que ces leons n'taient pour Anitta qu'un
moyen d'tre plus libre, et que le temps qu'elle passait hors de chez
ses parents, elle l'employait surtout  observer Dragomira, de concert
avec son fidle Cosaque, et  la surveiller dans ses alles et venues.

Un soir, ils l'avaient suivie jusqu'au cabaret Rouge. Dragomira, qui
se croyait espionne par des agents du jsuite, s'arrta subitement et
vint droit  eux.

"Qu'y a-t-il pour votre service? dit-elle en regardant Anitta bien en
face. Depuis quelque temps vous tes toujours sur mes talons? Que
dsirez-vous...?"

Elle s'interrompit tout  coup.

"Serait-ce possible? s'cria-t-elle. Anitta? vous ici?

- Oui, moi! rpondit Anna, encore tremblante de surprise, mais elle se
remit rapidement.

- Et vous dsirez?...

- Je veux vous dire, reprit Anitta, de plus en plus dcide et calme,
que l'on voit dans votre jeu. Je vous tiens pour une coquette; je
sais maintenant que vous poursuivez des plans qui craignent la
lumire, que vous...

- Qu'en savez-vous? murmura Dragomira en saisissant brusquement Anitta
par le poignet.

- Lchez-moi, dit Anitta avec nergie, vous ne me ferez pas peur."

Elle repoussa Dragomira et recula d'un pas.

"Que savez-vous de mes plans, demanda de nouveau Dragomira.

- Peu de chose, mais assez pour comprendre que par votre fait Zsim
Jadewski court un danger srieux. Vous avez aussi tendu vos filets
autour du comte Soltyk. C'est bien, celui-l je vous l'abandonne;
mais cessez de vouloir faire votre victime de Zsim.

- En vrit? dit Dragomira d'un ton railleur. Vous me faites cadeau de
Soltyk comme s'il tait votre esclave; et je dois vous donner Zsim
en change. Malheureusement, je ne peux pas plus disposer de lui que
vous du comte.

- Ne dplacez pas la question, dit Anitta avec vivacit, vous ne me
comprenez que trop bien. Je veux que vous renonciez  Zsim, non pas
pour m'tre agrable,  moi, mais parce que vous ne pouvez que
causer sa perte comme celle de bien d'autres. Il y a quelques chose
en jeu, que je ne comprends pas encore; mais je sens que Zsim est
en danger tant qu'il respire le mme air que vous.

- Tu prends une peine inutile, rpondit Dragomira avec une froide
majest, tu ne comprends pas, pauvre jeune fille, mais il est une
chose que tu comprendras peut-tre, c'est que je l'aime et qu'alors
je veux le sauver, car c'est toi qui perds son me, et non pas moi.

- Tu l'aimes? s'cria Anitta. Toi!... toi, autour de qui flotte une
odeur de sang!

- Tais-toi!

- Non, je ne me tairai pas. C'est toi qui as tu Pikturno. Quiconque
t'aime, tu le tues. Tu immoleras aussi Zsim. Dans quelle intention?
je ne le sais; mais tu dsires son sang. C'est mon coeur qui me le
dit; aussi je briserai le filet dans lequel tu le tiens
prisonnier. Il est encore temps. Dlivre-le.

- Jamais.

- Alors prends garde!

- Folle! C'est  toi  prendre garde.

- A bas le masque! s'cria Anitta, laisse le monde voir ce visage avec
lequel tu te glisses la nuit comme une louve  travers les
rues. Avoue donc tes actes!"

Dragomira se demanda un moment si elle n'tendrait pas  l'instant
mme Anitta  ses pieds, si elle ne fermerait pas d'un coup du froid
acier la bouche qui l'accusait avec tant de violence. Mais elle se dit
qu'Anitta ne savait rien et ne pouvait rien savoir, que rien n'tait
encore perdu, que cette jeune fille ne faisait qu'obir  un vague
pressentiment, tandis qu'un coup de poignard, donn ne pleine rue,
perdrait tout et pourrait bien la livrer elle-mme au couteau de
l'excuteur.

"Quels actes? rpondit-elle d'un ton redevenu tout  coup froid et
tranquille. Quelles folles ides te tourmentent? Si j'appartenais par
hasard  une socit secrte qui veuille le bien de notre peuple,
serait-il gnreux de me trahir? Qui peut affirmer que c'est moi qui
ai entran Pikturno  la mort? S'il m'avait aime; si, dsespr de
ma froideur, il avait mis fin  sa vie, en serais-je responsable? Il
peut tout aussi bien avoir t un tratre que ses compagnons ont jug.

- C'est possible, dit Anitta, je veux bien le croire et respecter ton
secret; mais rends la libert  Zsim.

- Je ne le peux pas.

- Alors je le sauverai, malgr toi.

- Essaye.

- Tu veux la guerre? continua Anitta, soit! Tu ne me connais pas; je
ne crains rien, pas mme la mort. Une de nous prira, toi ou moi.

- Dieu est avec moi! s'cria Dragomira.

- Ne blasphme pas!"

Anitta se retournait pour s'en aller.

"Encore un mot!"

Dragomira la suivit et la prit par la main.

"Ne dis rien; j'ai piti de toi; ce serait une douleur pour moi si tu
devenais la victime de ton amour.

- Tu ne m'intimideras pas, dit Anitta; j'ai autant  perdre que toi,
pas plus, pas moins."

Elle s'loigna avec Tarass. Dragomira la suivit longtemps du regard;
puis, au lieu d'entrer dans le cabaret Rouge comme elle en avait eu le
dessein, elle revint chez Sergitsch, en faisant un dtour. L elle
redevint la brillante et coquette femme du monde aux pieds de laquelle
se prosternait toute la jeunesse de Kiew. Anitta rentra chez elle,
quoique peu mue et anime, mais satisfaite d'elle-mme. Elle sentait
tout d'un coup toute sa force. La courageuse et pure enfant n'eut pas
peur un seul instant  l'ide de la lutte qu'elle avait engage. Mais
elle tait prudente; elle examina toutes les chances, pour ou contre,
et songea  ses allis. Avant tout, il y avait le P. Glinski. Elle lui
crivit immdiatement un billet qu'elle confia  Tarass, et le
lendemain, pendant que ses parents taient en soire, elle attendit
son vieil ami dans son petit boudoir.

"Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau? demanda le jsuite en souriant,
t'es-tu enfin convertie? Puis-je fliciter mon cher comte?

- Fliciter le comte?... Mais il ne pense plus  moi.

- A qui donc?

- Ne plaisantez pas, reprit Anita, j'ai  vous parler srieusement. Il
faut nous donner la main, agir d'un commun accord.

- Dans quelle intention?

- Contre une ennemie commune, contre Dragomira Maloutine."

Glinski resta muet de surprise un moment.

"Que sais-tu sur son compte?

- Elle a tendu ses filets autour de Soltyk et de Zsim en mme
temps. Il s'agit pour vous de sauver le comte, pour moi de sauver
Zsim  qui appartiennent mon coeur et ma vie. Si Dragomira tait
tout simplement une coquette, je serais trop fire pour le lui
disputer. Mais elle appartient  une socit secrte, qui poursuit
l'excution de plans politiques considrables et dangereux. Elle
ensorcelle les hommes qui l'approchent, uniquement pour les faire
servir aux desseins de sa socit. Pikturno est devenu la victime de
cette association mystrieuse, et Dragomira n'hsitera pas davantage
 faire prie le comte et Zsim, si elle le juge ncessaire  ses
projets.

- D'o sais-tu que Pikturno est mort de la main de Dragomira?

- Je ne dis pas cela; mais elle est pour quelque chose dans sa fin
sanglante.

- Ce sont des ides que tu te fais.

- Non, j'en suis convaincue. Un hasard m'a mise sur la voie, et
Dragomira me l'a pour ainsi dire avou elle-mme.

- C'est bon  retenir.

- J'ai encore plus que cela  vous dire, mais je dsire que vous ne
fassiez riens sans moi; et, avant tout, il faut que vous me
promettiez de ne plus me tourmenter avec Soltyk.

- Je t'en donne ma parole."

Le jsuite tendit sa main  Anitta, et elle la lui baisa dans un
transport de joie enfantine.

Le P. Glinski, attentif  en perdre la respiration, couta le rcit
qu'elle lui fit de son trange aventure, et quand elle eut termin, il
se flicita d'avoir trouv une allie si avise et si nergique.

De retour  la maison; le P. Glinski rsolut de faire une dernire
tentative auprs du comte.

"Permettez-moi, lui dit-il, d'appeler votre attention sur le danger o
vous tes.

- Vieilles histoires.

- Je vous ai dj dit que Dragomira avait des plans bien arrts par
rapport  votre personne.

- Pouvez-vous me dire quelque chose de plus sur ces plans? dit Soltyk
d'un ton moqueur.

- Oui.

- Eh bien, clairez-moi.

- Dragomira appartient  une socit secrte."

Soltyk frona le sourcil.

"Il faut que je vous rendre avertissement pour avertissement, cher
pre Glinski, dit-il d'un air srieux; il n'est pas bon de parler de
ces choses-l, et il est encore plus dangereux de chercher  pntrer
dans les secrets d'autrui. Si Dragomira, ce que je ne crois pas, est
rellement mle  une entreprise de ce genre, cela prouve qu'elle
n'est pas une jeune fille ordinaire, et nous n'avons aucune raison de
la trahir et de provoquer la vengeance de ses associs.

- Comme Pikturno.

- Eh bien, Pikturno?...

- On l'a tu, parce qu'il ne savait pas se taire. Peut-tre son sang
a-t-il souill cette petite main blanche que vous aimez tant 
baiser.

- Quelle absurdit!

- Je ne suis pas seul  connatre ces tnbreux manges. On chuchote
dj  et l. Ce serait effrayant si vous tombiez dans ces piges.

- Eh bien que dit-on?

- On parle d'une conspiration?"

Soltyk regarda le jsuite et se mit  rire.

" Pourquoi riez-vous?

- Je ris de vous voir si bien inform.

- Ce n'est donc pas une conspiration.

- Vous me tenez pour initi,  ce que je vois, dit le comte: je ne le
suis pas, mais je puis vous dire que Dragomira n'est engage dans
aucune affaire qui puisse la mettre en conflit avec les lois
existantes. En voil assez sur ce sujet."

Le comte le congdia firement d'un signe de la main, et le jsuite se
retira.

"Donc, pas de conspiration, se disait-il  lui-mme. Alors, qu'est-ce?
Oui, qu'est-ce?"

Glinski s'assit prs de sa chemine et se mit  rflchir. Tout 
coup, il lui vint une pense dont il eut lui-mme peur. Il appuya sa
main sur son front. Et pourquoi pas? Dans ce pays, o l'on voit les
plus incroyables contrastes, les plus singulires aberrations, o la
nature semble un sphinx qui propose tous les jours aux hommes de
nouvelles nigmes, tout est possible.

Mais une jeune fille d'ancienne et bonne famille, une jeune fille
distingus, riche, belle, bien doue, faite pour tre heureuse et
rendre heureux, tait-ce possible qu'elle et adopt ces doctrines
extravagantes, confinant  la folie, qu'elle se ft engage dans cette
route tnbreuse et souille de sang? Non, ce n'tait pas possible. Et
pourtant? N'avait-on pas vu, au milieu de ce sicle, une noble dame,
une demoiselle d'honneur de l'impratrice, devenir la Mre de Dieu des
Adamites de Hlistow, cette secte de fous frntiques? Dragomira
pouvait suivre la mme voie. Mais n'tait-il pas dangereux de soulever
une si effroyable accusation avant d'avoir des preuves prcises? Et
pour le moment ces preuves manquaient.

Le P. Glinski pesa tout; il ne laissa de ct aucune circonstance, si
petite qu'elle ft. Il en arriva finalement  cette conclusion que
rien n'tait perdu, et il s'arrta  l'opinion d'Anitta.

Une conspiration? N'tait-ce pas suffisant pour exciter la vigilance
de la police et pour faire entourer Dragomira et ses associs d'un
rseau d'espions prts, quand viendrait le moment dcisif,  les
livrer tous aux tribunaux?

Le but pouvait de cette faon tre atteint srement et promptement. Il
ne fallait donc pas avoir recours  d'autres moyens qui seraient
peut-tre illusoires et dangereux.

Il tait dsormais bien dcid. Il crivit  la hte l'indispensable
sur une feuille de papier et l'envoya immdiatement par un homme sr
au commissaire de police Bedrosseff.


X

NOUVELLES MINES

Maintenant,  l'aide, formules magiques et amulettes!  SHAKESPEARE,
Henri IV.


C'tait un petit cabinet intime que celui o Bedrosseff reut le
jsuite. Il lui tendit la main et lui offrit un cigare que Glinski
prit et alluma; puis ils s'assirent l'un prs de l'autre sur un petit
sopha de cuir et causrent.

"Je viens vous parler d'une affaire trs dlicate, dit le jsuite
doucement, et je compte sur votre discrtion.

- J'espre que vous la connaissez? S'agit-il de quelque nouveau tour
de votre comte? Faut-il arriver comme un ange sauveur?

- Ma foi, il s'agit bien de quelque chose comme cela. Le comte Soltyk
est possd depuis quelque temps par une passion insense pour une
jeune dame, qui est certainement de bonne famille et qui pourrait 
la rigueur lui faire une femme convenable. Mais elle est dangereuse
pour lui  un autre point de vue.

- Quelle est cette dame?

- Une demoiselle Maloutine.

- Dragomira,

- Vous la connaissez?

- Si je la connais? Je connais ses parents; elle, je la connais ds
l'enfance, et je suis mme en relation avec elle, ici,  Kiew.

- Ainsi, vous la connaissez bien?

- Oui."

Glinski regarda le commissaire de police bien en face.

"La croyez-vous capable d'un assassinat?"

Bedrosseff clata de rire.

"Comment une ide aussi folle vous est-elle venue?

- Vous la regardez donc comme incapable d'accomplir ou de provoquer un
pareil acte, mme sous l'empire de motifs qui peuvent garer une me
exalte et l'entraner au fanatisme?

- Mais, mon rvrend pre, Dragomira n'est ni fanatique ni
gare. Elle est au contraire trs froide, trs prudente et trs
raisonnable.

- Vous tes convaincu qu'elle est incapable d'exaltation?

- Tout  fait incapable.

- D'exaltation politique aussi?

- De toute espce d'exaltation.

- Mais il est dmontr qu'elle a des frquentations secrtes.

- Avec qui?

- Avec le marchand Sergitsch.

- Je le connais; c'est un ami de sa mre, un brave homme, tranquille,
inoffensif.

- Elle s'habille en homme chez lui et fait des visites nocturnes au
cabaret Rouge.

- C'est bien possible.

- N'est-ce pas un lieu suspect?

- Oui, mais cela ne prouve rien. Le lieutenant Jadewski adore
Dragomira. Elle lui laisse esprer sa main; mais elle essaye d'abord
adroitement de voir si elle ne pourrait pas devenir comtesse
Soltyk. Elle favorise le comte ouvertement devant le monde; elle lui
cache ses relations avec Zsim, et par consquent ne peut voir
l'officier qu'en cachette. D'o ses promenades nocturnes. Vous voyez
que tout cela est aussi innocent que possible. Dragomira est
irrprochable  tous gards. Ce n'est pas mme une coquette dans le
sens ordinaire du mot. Elle est tout bonnement assez avise pour
vouloir conqurir la main d'un magnat riche et considrable. Ce
n'est pas un crime.

- Mais on ne la croit pas trangre  la mort de Pikturno.

- Je connais aussi cette histoire-l. Il est probable que Dragomira a
t l'occasion d'un duel  l'amricaine entre Soltyk et Pikturno, et
que le dernier a eu la boule noire.

- Malgr tout ce que vous me dites, je crains des machinations
politiques dans lesquelles on pourrait bien entraner le comte.

- Je vous rpte qu'il s'agit d'affaires d'amour, rpliqua Bedrosseff
en souriant, nanmoins je ferai tout mon possible pour tirer la
chose au clair, et je prends bonne note de votre avertissement.

- Vous ferez surveiller Dragomira?

- Oui.

- Ne feriez-vous pas bien aussi de demander quelques explications  la
jeune fille elle-mme, comme ami de sa mre? Votre regard perant
dmlerait peut-tre bien des choses qui nous chappent  nous
autres.

- Je ne demande pas mieux. De votre ct essayez tout de suite de
dtourner autant que possible le comte de Dragomira; occupez-le,
donnez-lui des distractions.

- Je n'y manquerai pas, et ds que je saurai du nouveau, je vous en
prviendrai immdiatement."

Les deux hommes se sparrent en se donnant une chaude poigne de
main, avec un sourire qui, chez le commissaire de police, voulait
dire: Tu es quelque peu naf, mon ami, pour un jsuite; et cher le
Pre: Tu n'as pas la vue bien longue, mon ami, pour un commissaire de
police. Cependant Bedrosseff fit appeler sur-le-champ le plus adroit
et le plus expriment de ses agents, pour bien s'entendre avec lui et
lui donner les instructions ncessaires.

A la mme heure, le jsuite expdiait un courrier  Tarajewitsch, un
parent du comte. Soltyk le voyait autrefois avec plaisir et avait
pass avec lui mainte nuit joyeuse. Tarajewitsch arriva aussitt et
trouva l'htel de l'Europe, o il descendait, le jsuite qui
l'attendait dj. Les deux hommes s'entendirent promptement et
conclurent sur-le-champ une alliance intime; car Tarajewitsch tait
toujours  la disposition de quiconque avait de l'argent  lui donner
et de belles promesses  lui faire; et le jsuite ne regardait pas 
appuyer son loquence de quelques banknotes de roubles  l'effigie de
Catherine II.

Une heure plus tard, l'honnte Tarajewitsch se prcipitait avec tout
l'empressement d'un parent affectueux dans le cabinet du comte.

"Cher Bogislaw, s'cria-t-il en le serrant dans ses bras et en lui
donnant deux baisers retentissants, nous voil encore ensemble  Kiew!
Je voulais te faire un grand plaisir et voil pourquoi je suis venu 
l'improviste. Naturellement, je demeure chez toi, et nous allons
firement nous amuser pendant quelques jours."

Quand Soltyk fut sr que Tarajewitsch ne voulait rester que quelques
jours, il respira. Son cher parent donna immdiatement sans plus de
faons l'ordre d'aller chercher sa malle  l'htel.

"Maintenant, par quoi commenons-nous? dit-il une fois install; avant
tout il faut un programme.

- Fais  ton ide.

- Voici pour aujourd'hui. D'abord dner au club. Puis une petite
partie. Ensuite thtre. Que joue-t-on?

- La Traviata.

- Parfait! s'cria Tarajewitsch; aprs l'opra, nous allons aux
Tziganes. Il parat qu'il y a avec eux une femme magnifique,
Zmira. Est-ce que tu ne la connais pas?

- J'en ai entendu parler.

- Belle! sauvage! Une panthre humaine, la bayadre pur sang!"

Soltyk commenait  se rconcilier avec le programme de son
cousin. Une belle femme valait toujours la peine qu'on se dranget
pour aller la voir. Ils dnrent au club, puis commencrent une partie
de makao. Tarajewitsch eut un jeu si extravagant que Soltyk sentit la
mauvaise humeur lui venir; et cdant au mcontentement et  l'ennui,
il finit par donner le signal du dpart. Tarajewitsch s'attacha  son
bras, mis en belle humeur par le vin, et les poches pleines d'argent.

Ils s'habillrent et se rendirent au thtre.

Tarajewitsch se conduisit comme un fou. Il lana sur la scne un
cornet de bonbons  la prima donna, et cria bis aprs chaque morceau.

Soltyk se sentit littralement soulag quand ils furent de nouveau en
voiture et qu'ils partirent pour les Tziganes.

"Ecoute un peu, dit-il  Tarajewitsch, prends bien garde  ne pas
faire l'extravagant avec les jeunes Tziganes. Elles sont coquettes, 
ce qu'on dit, et ne demandent pas mieux que de recevoir des
compliments; mais leur vertu est hors de doute. La moindre bvue qui
t'chappera fera scandale, si le poignard de leurs noirs chevaliers ne
s'en mle pas.

- Je sais, je sais," marmotta Tarajewitsch.

Le caf o ils arrivrent tait un grand kiosque oriental, dcor come
un palais des Mille et une Nuits. La partie centrale de la rotonde
figurait une espce de salle de danse, o un orchestre de Tziganes
jouait des airs d'une mlancolie sauvage. Le long des murs, sous des
palmiers et autres plantes des pays chauds, rgnait une longue range
de divans bas et mous. Sur ces divans taient assises ou tendues,
dans des poses pittoresques, les brunes filles de l'Inde aux yeux de
gazelle, vtues de blanc et charges de bijoux magnifiques. Elles
riaient et causaient avec les lgants messieurs et les officiers qui
leur faisaient la cour.

De temps en temps, une demi-douzaine de ces jeunes beauts s'lanait
dans la salle et excutait une danse fantastique en s'accompagnant de
tambours de basque.

Tarajewitsch laisse le comte appuy contre une colonne et entama une
confrence secrte avec une vieille bohmienne que Glinski lui avait
indique et recommande.

La plus belle des houris de ce ferique paradis de Mahomet s'avana
bientt vers le comte et lui tendit la main. Elle tait lance, bien
proportionne, et pouvait rivaliser avec n'importe quelle statue de
Vnus. Son visage, lgrement bruni, aux lignes distingues, tait
clair par deux grands yeux noirs o brillait une flamme trange. Ses
cheveux, entrelacs de perles et de corail, tombaient en boucles
opulentes sur ses paules. Elle avait des pantoufles brodes d'or, un
pantalon turc bouffant, une jupe courte bigarre, un corsage parsem
de pierreries. Tout son costume tait en soie rouge paisse. Chacun de
ses bras nus tait orn de plusieurs anneaux d'or.

"Bonsoir, comte, dit-elle en souriant.

- Tu me connais?

- Et toi, ne me connais-tu pas? Je suis Zmira; on m'appelle l'toile
de Kiew. Est-ce que je te plais?

- Demande cela  ton amoureux.

- Je n'en ai pas, Dieu le sait!

- Si tu veux attraper quelqu'un, adresse-toi  qui croit encore aux
serments des bohmiennes.

- Oh! tu es fin; mais cette fois tu te trompes. Toi qui fais battre le
coeur de toutes les femmes, ne serais-tu pas capable de sduire celui
d'une pauvre petite bohmienne? Viens, dis-moi que tu me trouves
belle.

- C'est vrai, tu es belle.

- Et on aime ce qui est beau, n'st-ce pas? Alors aime-moi."

Soltyk se mit  rire.

"Ne ris pas, s'cria Zmira en frappant du pied, je veux que tu
m'aimes. Tiens, prends et bois, et tu brleras d'amour pour moi."

Elle tira un petit flacon et le lui donna.

"Non, tu m'ensorcelleras pas, reprit Soltyk, ni avec tes yeux ni avec
ton philtre."

Zmira le regarda dans les yeux, recula de trois pas, allongea les
bras vers lui et les ramena lentement  elle comme si elle voulait
attirer l'me du comte par un pouvoir magique, et murmura quelques
paroles inintelligibles.

"Une incantation! dit Soltyk ironiquement, cela n'a d'effet que quand
on y croit.

- Es-tu donc de pierre? demanda la jeune fille avec surprise;
laisse-moi un peu lire dan ta main."

Elle s'empara de la main du comte, y jeta un coup d'oeil rapide, puis
regarda Soltyk et secoua la tte d'un air effray. Cette fois, ce
n'tait pas une comdie que jouait la brune beaut.

"Que lis-tu de mauvais dans ma main? demanda Soltyk.

- Il vaut mieux ne pas savoir tout ce qui est crit dans le livre du
destin.

- Je veux pourtant que tu parles.

- La ligne de ta vie est coupe, murmura Zmira, ici, brusquement. Ta
mort est plus proche que tu ne crois. Ce sera une mort violente,
horrible."

Soltyk haussa les paules et donna une pice d'or  la bohmienne,
puis il fit signe  Tarajewitsch.

"Tu veux dj partir? demanda ce dernier.

- Non, mais buvons, rpondit Soltyk, le vin chasse les mauvais
esprits. Je trouve tout sinistre ici, ce jardin enchant, ces fleurs
absurdes avec leur parfum narcotique, ces violons qui murmurent,
gmissent et pleurent comme des anges dchus, et surtout ces belles
femmes brunes avec leurs yeux de pcheresses. Je me figure qu'elles
vont se transformer en serpents ou en n'importe quels autres
reptiles."

Pendant que le comte et Tarajewitsch vidaient bouteille sur bouteille,
l'agent de police faisait au commissaire Bedrosseff le rapport
suivant:

"Il est certain que Dragomira va au cabaret Rouge habille en homme,
et que Pikturno y allait tous les jours. Il est galement hors de
doute qu'il faisait la cour  la juive Bassi Rachelles. Enfin, il a
t bien tabli qu'au moment o Pikturno disparaissait, Dragomira
tait absente de Kiew et que la juive n'tait pas non plus  Kiew dans
la nuit o Pikturno a t vu pour la dernire fois."


XI

CHASSE A L'HOMME

"Te voil dans ton propre pige."  OEHLENSCHLAGER.


Aprs avoir fait plusieurs tentatives pour rencontrer Dragomira, Zsim
lui envoya une lettre de reproches. Elle lui rpondit dans un style
passablement ironique, en l'invitant  venir dans l'aprs-midi. Il
arriva au moment o le jour baissait. Elle vint  sa rencontre avec un
rire sonore, plus belle et plus sduisante que jamais.

- Encore une fois jaloux, mon ami? lui dit-elle d'une ton badin et
comme une femme sre d'avoir raison.

- Tu sembles prouver du plaisir  me voir souffrir, rpondit Zsim.

- Non, certes non, dit-elle. En somme, tu n'as pas le droit de
m'accuser. Je t'ai dit loyalement ce que tu as et ce que tu n'as
pas  attendre de moi. Lorsque nous revenions de Myschkow, je t'ai
sincrement donn ma main, pour toujours, mais  des conditions
bien dtermines, que tu n'observes pas, parce que tu n'as pas
pleine et entire confiance en moi.

- Cependant, Dragomira... s'cria Zsim, en l'entourant de ses bras et
la serrant contre sa poitrine, mais je t'aime tant! Aussi...

- L'amour a confiance, rpondit-elle, et tu te tourmentes, et tu me
tourmentes moi aussi, aves tes imaginations.

- Tes relations avec le comte...

- C'est ncessaire. J'ai une tche srieuse  remplir envers lui.

- Toujours les mmes motifs, les mmes prtextes.

- C'est la preuve que je suis consquente avec moi-mme.

- Ne vois-tu pas combien je souffre?

- Est-ce ma faute? T'ai-je fait des promesses que je ne tienne pas? Ne
t'ai-je pas tout dit d'avance?

- Tu as raison, dit Zsim, je suis fou, pardonne-moi."

Il se mit  genoux devant elle et lui baisa les mains.

Elle souriait, et il tait heureux encore une fois. Mais ce bonheur ne
dura pas longtemps. Bedrosseff entra, et avec son rire sec le fit
tomber de son ciel.

"Je vous drange? demanda-t-il en clignant de l'oeil  Dragomira, cela
m'en a tout l'air; j'en suis fch; mais j'ai  vous parler d'une
affaire importante, mademoiselle; deux mots seulement...

- Laisse-moi seule avec lui, dit tout bas Dragomira  Zsim, c'est un
vieil ami de ma famille, il a sans doute quelque commission pour
moi."

Zsim sortit, mais bien  contre-coeur et avec une imprcation sur les
lvres  l'adresse du commissaire de police.

Dragomira s'assit dans un coin du sopha, et Bedrosseff prit un
fauteuil en face d'elle. Elle avait eu la prcaution de se placer dans
l'ombre, tandis que la lumire tombait en plein sur le
commissaire. Elle voulait l'observer, et, autant que possible, se
soustraire  son regard pntrant.

"Vous avez connu Pikturno? dit-il d'un ton indiffrent. Il me semble
que vous m'en avez parl.

- Oui, je l'ai vu une ou deux fois.

- Vous m'avez dit aussi qu'il avait t la victime d'un duel 
l'amricaine.

- Je le crois.

- Son adversaire tait le comte Soltyk?

- C'tait une conjecture.

- Je puis dire aujourd'hui de la faon la plus certaine que vous vous
trompiez, rpliqua Bedrosseff brusquement, dans l'intention de
troubler Dragomira, Pikturno a t assassin.

- Ah! c'est vraiment curieux. Et les assassins, les a-t-on dcouverts?

- Je suis sur leurs traces.

- On ne pouvait moins attendre de votre pntration et de votre
habilet. Et quels mobiles donne-t-on de ce meurtre? A-t-on vol
Pikturno?

- Quant  cela, je dois encore ma taire.

- Pourquoi? Je ne trahis jamais un secret."

Dragomira se pencha et prit les mains de Bedrosseff.

"Ce n'est pas gentil de piquer ma curiosit et de me laisser ensuite
derrire la porte ferme.

- Nous avons  Kiew, dit alors le commissaire de police, un lieu mal
fam, o vont toutes sortes de canailles. On l'appelle le cabaret
Rouge."

Dragomira se mit  rire.

"Qu'avez-vous? Qu'est-ce qui vous rend si gaie!

- Je me figurais... dans cet endroit-l... que c'est bien plutt des
couples d'amoureux qui s'y rencontrent, des jeunes filles qui ont
donn leur coeur contre la volont de leurs parents, des femmes...

- Je sais aussi cela, continua Bedrosseff; mais l'aubergiste, une
juive roue, et ses associs sont souponns de faire quelque
commerce interlope, et d'tre en rapport avec des voleurs. Cette
bande est bien capable de dvaliser quelqu'un et de le tuer.

- Vraiment? Je suis bien aise de la savoir.

- Pourquoi? demanda le commissaire de police intrigu. Vous n'avez
jamais, que je sache, mis le pied sur le seuil de ce cabaret?"

Dragomira recommena  rire.

"Mais alors?...

- Oui, mais que cela ne sorte jamais de nous deux, rpondit Dragomira;
j'y suis alle plusieurs fois. Ma tante a peur de tout et me garde
trs svrement. Vous comprenez?...

- Parfaitement. Vous y avez rencontr Zsim?

- Je ne dis pas cela.

- Oh! j'en sais plus que vous ne pensez.

- Quoi, par exemple?

- Que vous vous promenez parfois la nuit dans les rues et que vous
vous dguisez de faon  tre mconnaissable."

Nouveau rire sonore de Dragomira.

"Alors je comprends, s'cria-t-elle, que les voleurs et les assassins
ne soient pas dcouverts, puisque la police ne sait rien faire de
mieux que de s'occuper des jeunes filles amoureuses. C'est on ne peut
plus charmant."

Son rire clatant recommena et durait encore lorsque Henryka entra et
lui sauta au cou.

"C'est encore moi qui ai raison, pensa le commissaire de police,
l'affaire est aussi innocente que possible, et le jsuite qui a la
prtention d'tre plus fin que moi, voit tout bonnement des fantmes
en plein midi.

- Qu'as-tu? demanda Henryka, tu sembles singulirement gaie.

- M. Bedrosseff vient de me raconter une histoire des plus comiques,
reprit Dragomira. Mais revenons  notre sujet.

- Pardon, ma communication tait absolument confidentielle.

- Cette petite-l; reprit Dragomira, en caressant les cheveux
d'Henryka, n'a pas besoin non plus de savoir de quoi il s'agit; mais
moi, la chose m'intresse au plus haut point. Le mtier d'agent de
police me semble la forme la plus amusante, l'expression suprme de
la chasse: n'est-ce pas la chasse  l'homme? Comme je suis une
chasseresse dtermine, vous comprenez l'intrt que j'y prends. Je
ne connais pas de plus grand plaisir que de chevaucher  travers la
steppe, et de poursuivre les livres et les renards avec une meute
de lvriers. Mais combien ce doit tre plus beau, plus passionnant
de suivre des hommes  la piste, de les relancer, de les pousser
dans le filet! Faites-moi participer  ce plaisir diabolique dont
vous jouissez.

- Vous vous trompez, dit Bedrosseff, c'est souvent un pnible, un
triste devoir.

- Pour vous, peut-tre, rpliqua Dragomira; pour moi, ce serait une
jouissance mle de peur; et voil pourquoi je vous prie trs
srieusement de me prendre comme agent de police. Croyez-moi; vous y
aurez double profit. Pour moi, je ne serais pas fche de voir un
homme qui aurait plus de sang-froid, de rsolution, de finesse que
moi.

- Un agent de police dou par la nature d'autant d'attraits serait
vritablement impayable, dit Bedrosseff en riant.

- Alors, c'est une affaire dcide, dit Dragomira en lui tendant la
main.

- C'est dcid, rpondit le commissaire de police en lui touchant dans
la main: voil une bien bonne plaisanterie, en vrit...

- C'est trs srieux pour moi.

- Prenez-moi aussi  votre service, dit Henryka, je me figure que ce
doit tre extraordinairement intressant.

- Comment? vous aussi? dit Bedrosseff en riant, alors je vais enrler
toutes les belles dames de Kiew, puisque je commence si
glorieusement."

"Quelle folie, se disait-il  lui-mme en descendant l'escalier,
quelle folie d'aller souponner une jeune fille si inoffensive!
Pikturno tait peut-tre bien son adorateur et elle a t la cause
innocente de sa mort. Toute autre supposition serait une absurdit."

Cependant Dragomira se tenait debout et muette prs de la fentre et
coutait en tenant serre la main d'Henryka. Quand la porte se fut
referme et qu'elle se sentit en sret, son beau visage prit tout 
coup une sombre expression de fanatisme, et ses yeux brillrent d'un
feu sinistre et cruel.

"Il est sur nos traces, dit-elle tout bas  Henryka.

- Comment? qu'a-t-il dcouvert? demanda Henryka dont les lvres mmes
devinrent ples.

- Il sait que Pikturno a t tu, et ses soupons tombent sur nos gens
du cabaret Rouge. Il sait aussi que je suis alle dans ce
cabaret. Pour l'instant, le voil tranquillis, mais qui peut nous
garantir, que, dans un jour, dans une heure, nous ne serons pas
surpris et livrs au bourreau?"

Dragomira allait et venait  grands pas.

"Que veux-tu faire? demanda Henryka, aprs un silence.

- Avant que tout soit dcouvert, il faut frapper un coup prompt et
dcisif.

- Tu veux le tuer?

- Oui.

- N'est-ce pas un ami de tes parents, ton ami  toi?

- A partir de maintenant, ce n'est plus pour moi que l'ennemi de notre
sainte communaut, l'ennemi de Dieu. Je ne peux pas l'pargner, ce
serait un crime que d'avoir piti de lui, ce serait nous perdre
tous.

- Tu as raison.

- Sa mort est dcide, continua Dragomira, sa sentence prononce,
c'est moi-mme qui l'excuterai; c'est toi qui l'attireras dans le
filet.

- Tu peux compter sur moi, dit Henryka. Qu'ai-je  faire?

- Tu le sauras quand il en sera temps. Le chasseur d'hommes va devenir
gibier  son tour. Il ne m'chappera pas. Ds qu'il sera entre mes
mains, je l'immolerai sans piti  la grande cause que nous servons
tous."


XII

DANS LE FILET

Le crime poursuit sa marche rapide:  chaque pas sa course redouble de
vitesse.  KRUMMACHER.


Le lendemain, une dame voile vint le soir au bureau de police et
demanda  parler  Bedrosseff. Comme elle avait l'air distingu, elle
fut immdiatement annonce et introduite. Au moment o elle entrait
dans son cabinet; Bedrosseff se leva galamment pour lui offrir une
chaise. Elle ferma rapidement la porte derrire elle et poussa le
verrou.

"Personne ne peut nous entendre?" demanda une voix connue. Bedrosseff
dut lui assurer qu'il n'y avait personne qui pt couter, avant
qu'elle cartt son voile, et il aperut le visage ple et mu
d'Henryka.

"Vous, mademoiselle? dit Bedrosseff; mais qu'avez-vous? vous tes hors
de vous."

Il la conduisit  la chaise qu'il avait approche de la sienne.

"Je suis venue pour vous faire part d'une importante dcouverte, dit
Henryka, mais promettez-moi que personne ne saura que je vous ai
renseign. Il ne faut pas que Dragomira se doute en rien de la visite
que je vous fais. Je veux avoir seule le mrite de vous mettre sur la
piste.

- Quelle piste?

- J'ai dcouvert les assassins de Pikturno.

- Ah! vous voulez parler des gens du cabaret Rouge.

- Non! Ce ne sont pas eux.

- Qui alors?

- Ne m'interrogez pas. Venez avec moi, et sur-le-champ. Mais il faut
vous habiller en paysan.

- Bon. Permettez-moi seulement de prendre quelques dispositions et
d'emmener avec moi un de mes agents.

- Sans doute. Il faut qu'il s'habille comme vous.

- Rien de plus facile.

- Je vous attends dans le voisinage de notre maison et le plus tt
possible.

- Dans une demi-heure"

Henryka fit un signe d'assentiment. Elle tendit la main  Bedrosseff
et partit pour changer de vtements chez Sergitsch.

La demi-heure n'tait pas encore coule que Bedrosseff arrivait prs
de la maison de M. Monkony en compagnie de Mirow, un de ses agents. A
une cinquantaine de pas de la maison tait arrt un simple traneau
de campagne attel de trois petits chevaux maigres. Dans le traneau
une femme  la taille lance se leva et fit signe au commissaire de
police qui approcha rapidement. C'tait Henryka, avec les bottes, la
jupe courte de percale, la pelisse en peau de mouton et le mouchoir de
tte bariol d'une paysanne petite-russienne. Elle l'accueillit en lui
serrant la main. Bedrosseff et son compagnon montrent dans le
traneau. Ils taient habills tous les deux en paysans
petits-russiens, avec de grandes bottes, des pantalons bouffants et de
longues redingotes en drap brun, grossier et velu, coiffs de bonnets
en peau d'agneau et arms de poignards et de revolvers.

Henryka donna un signal au paysan Doliva qui conduisait et l'attelage
se mit en mouvement.

Quand ils eurent laiss Kiew derrire eux, Bedrosseff commena 
interroger Henryka avec son ton lger et enjou. Celle-ci tait
prpare et elle rpondit avec tant de finesse et de prcision 
toutes ses demandes, qu'il lui tait impossible de concevoir le plus
petite soupon.

"Qu'est-ce qui vous a dtermine, ma chre et noble demoiselle, dit
Bedrosseff,  me rendre un service si important?

- Votre dernire conversation avec Dragomira, dit-elle en souriant,
l'envie de voir quelque chose de nouveau, d'extraordinaire,
l'attrait qu'il y a  chercher le danger.

- Pour une jeune dame, ce n'est pas un motif absolument
extraordinaire.

- Oh! c'est que j'ai du courage!

- Et comment avez-vous trouv la piste des meurtriers?

- Par un hasard.

- Le hasard a t de tout temps le meilleur alli de la police.

- Une jeune fille de notre village, continua Henryka, allait un soir
retrouver d'autres jeunes filles et des garons qui se runissaient
pour filer, raconter des histoires et chanter. Elle vit, sans tre
aperue, un jeune homme d'apparence distingue qu'on emportait
garrott et billonn hors du cabaret situ prs de Myschkow, sur la
route de Kiew. Le jeune homme fut attach sur un cheval et emmen du
ct de la colline qu'on rencontre la premire quand on va dans la
fort. Puis, on entendit plusieurs coups de feu. Un peu plus tard,
les bandits revinrent sans le jeune homme. Ils avaient le visage
noirci. De retour au cabaret, ils se mirent  boire tant et plus. Un
d'eux donna un anneau d'or  la cabaretire.

- Cette femme tait donc d'intelligence avec eux?

- Elle semblait connatre ces gens-l.

- Quel est son nom?

- Palachna Wotrubeschko.

- Et ka jeune fille... de votre village?

- Elle vous confirmera tout ce que je viens de vous dire, si vus lui
demandez adroitement des explications.

- Croyez-vous que Pikturno soit enterr l-bas dans la fort?

- Sans doute, puisque les assassins sont revenus sans lui et ont
ensuite pris le large dans la nuit et le brouillard.

- Et vous croyez que c'taient des voleurs?

- Non.

- Des conspirateurs?

- Peut-tre que oui, peut-tre que non.

- Alors quel pouvait bien tre leur dessein?

- N'avez-vous jamais entendu parler des Dispensateurs du ciel?

- Oh! si, rpondit Bedrosseff surpris; depuis des annes, je poursuis
cette secte cruelle et extravagante sans avoir jamais russi 
dcouvrir un de ses adeptes et  le faire chtier comme ils le
mritent tous. Ces monstres-l sont sanguinaires comme des tigres et
russ comme des serpents.

- Maintenant, si vous prenez bien toutes vos prcautions, et si vous
procdez exactement comme je vous le dirai, vous russirez  saisir
les fils de cette horrible association.

- Vous tes donc bien convaincue que Pikturno a t une des victimes
de cette secte?

- Oui, pour ma part, j'en suis convaincue.

- Mais la jeune paysanne parlait de brigands.

- Pourquoi le coup n'aurait-il pas t fait par quelques sclrats
pays pour cela? rpondit Henryka; les instigateurs du meurtre
peuvent bien ne pas tre forcment les meurtriers.

- C'est juste, dit Bedrosseff, je vous remercie et je me mets
entirement sous votre direction.

- Et vous ne direz jamais que c'est moi qui vous ai rvl?...

- Jamais, pour aucun motif."

Cependant le traneau continuait sa route. Ce n'tait,  perte de vus,
que champs couverts de neige, saules rabougris, misrables chaumires,
ruisseaux et tangs glacs.

Enfin on approcha de la fort et du cabaret suspect.

"Nous ferons mieux de ne pas nous arrter devant la maison, dit
Henryka. Nous pourrions veiller des soupons; sans compter qu'il ne
serait pas impossible que l'on me reconnt, malgr mon
dguisement. Voici quel serait mon plan: quitte la route ici et faire
halte dans la fort. Moi, je reste  garder les chevaux. Pendant ce
temps-l, vous, votre agent et mon cocher, qui est bien connu dans
l'endroit, vous vous rendez  pied au cabaret. Du moment que vous
serez avec lui, on vous prendra tous les deux pour des paysans des
environs. Mais n'oubliez pas d'allumer vos pipes auparavant. Dans
cette saison, un paysan qui n'a pas sa pipe allume n'est pas un
paysan.

- J'admire votre prudence, qui pense  tout, dit galamment
Bedrosseff. Il est facile d'obir  une conductrice si intelligente
et si habile."

Tout se passa exactement comme le voulait Henryka. Le traneau quitta
la route et tourna dans le bois. On ne pouvait plus avancer qu'au pas,
car la nuit tait venue et les toiles et la neige ne donnaient qu'une
faible clart. Doliva arrta les chevaux au milieu d'un fourr;
Henryka prit les rnes et les trois hommes descendirent du traneau.

"Je voudrais pourtant prendre d'autres dispositions, dit le
commissaire de police; il n'est pas possible de vous laisser seule en
cet endroit. Un malheur pourrait si facilement vous arriver!  - Je
n'ai pas peur, rpondit Henryka.

- Cela ne fait rien; je veux vous laisser mon agent, dit Bedrosseff,
il suffit que votre cocher m'accompagne.

- A votre ide," rpondit Henryka/

Elle avait aussi prvu cette modification  son plan.

L'agent lui prit les rnes. Bedrosseff tira son briquet et alluma sa
pipe.

"Si je le trouve ncessaire, je donnerai un signal, dit-il; ds que
vous entendrez un coup de feu, arrivez vite  mon aide."

L'agent fit signe que c'tait entendu. Bedrosseff tendit encore une
fois la main  Henryka et se dirigea avec Doliva vers le cabaret. Il
n'y avait de suspect  remarquer dans le voisinage. Un grand chien 
chasser le loup qui gardait la maison accueillit les arrivants par des
aboiements sonores. La salle de dbit s'claira. Ce fut tout. Aucune
crature humaine; rien mme qui en annont la prsence. Bedrosseff
s'approcha d'une fentre entrebille et regarda dans la salle
claire. C'tait un cabaret comme tous ceux o vont les juifs et les
paysans. Une lampe  ptrole, fumeuse, donnait une lumire triste et
verdtre. A une des tables de bois brut tait assis un paysan. Il
appuyait sur ses deux bras sa tte bouriffe et dormait devant son
verre d'eau-de-vie vide. La cabaretire, assise derrire son comptoir,
comptait de l'argent. Sur le grand pole dormait un chat tigr.

Bedrosseff fit signe  Doliva et entra avec lui.

Pendant que le commissaire prenait place  une table dans un coin peu
clair, Doliva demandait de l'eau-de-vie d'une voix retentissante et
s'asseyait en face de Bedrosseff, le dos tourn au comptoir. La
cabaretire se leva, posa deux verres pleins de kontuschuwka devant
les nouveaux arrivs et resta debout, prs de la table, les mains sur
les hanches. Elle causait familirement avec Doliva  qui elle donnait
de temps en temps un bon coup sur l'paule. De cette manire,
Bedrosseff avait le temps de l'examiner  son aise. C'tait une forte
femme d'environ trente ans, d'une taille un peu au-dessus de la
moyenne, avec des formes pleines et arrondies. Elle avait des
pantoufles, une jupe de couleur, une courte jaquette de peau d'agneau,
un collier de corail, et sur la tte un mouchoir blanc, d'o
s'chappait une abondante chevelure noire. Le nez camus surmontant une
lvre un peu courte donnait  la figure un caractre de duret
hautaine.

"Comment s'appelle donc ton camarade? dit-elle enfin, en regardant
Bedrosseff dans les yeux; il me semble que je l'ai vu, mais je ne sais
vraiment pas quel est son nom.

- Iwan Klutschanko.

- Est-il de Romschin?

- Oui, de Romschin.

- Vous venez sans doute de la ville.

- Justement."

Bedrosseff commena alors  questionner la cabaretire.

"On nous a assigns devant le juge, dit-il; voil ce que c'est: Un
jeune homme riche a t tu ici dans ce cabaret, et ces messieurs de
la justice qui sont curieux et fourrent leur nez partout, nous ont
demand si nous n'avions pas eu vent de l'affaire.

- Comment sauriez-vous quelque chose? dit la cabaretire, si quelqu'un
pouvait dposer, ce serait moi.

- L'affaire est donc vraie?

- Mais oui. Une nuit, un jeune gentilhomme est venu ici, de Kiew, et
il est arriv en mme temps que lui une dame comme il faut, avec un
voile pais sur la figure. Puis des trangers sont entrs
brusquement. Ils m'ont attache; ils m'ont band les yeux et ils
sont tombs sur le jeune homme. Je l'entendais appeler au secours;
puis je n'entendis plus rien; ils taient tous partis 
cheval. Quand ils revinrent, ils me dlirent. Ils avaient la figure
noircie. Il y en eut un qui me donna une bague pour payer la
dpense."

Pendant que Bedrosseff interrogeait la cabaretire, Henryka et l'agent
Mirow attendaient dans la fort. Ils restrent assez longtemps sans
changer une parole. Henryka avait les mains jointes et demandait 
Dieu force et courage. Et, en effet, elle avait besoin de beaucoup de
courage et de rsolution, car, dans ce drame, c'est  elle qu'tait
peut-tre rserv le rle le plus dangereux.

"Il parat que tout va bien dans le cabaret, dit enfin l'agent de
police.

- Je l'espre. Pourvu que Bedrosseff ne se presse pas trop ou ne
laisse chapper quelque mot ou quelque geste imprudent!

- Vous tes lie avec Mlle Dragomira Maloutine? demanda l'agent en se
tournant vers Henryka.

- Oui, je la connais assez bien.

- La croyez-vous capable de prendre part  des choses comme celle qui
nous occupe en ce moment?"

Henryka garda le silence.

"Vous tes tonne que je me permette d'exprimer un pareil soupon?
continua l'agent de police, mais je surveille Mlle Maloutine depuis
pas mal de temps, et j'ai toutes sortes de motifs de supposer qu'elle
est au courant de la mort de Pikturno et peut-tre qu'elle y a pris
part.

- Ce n'est pas impossible.

- Alors vous tes d'avis qu'elle pourrait bien avoir des rapports avec
cette secte et participer  ces actes sanguinaires?

- Oui.

- Avez-vous remarqu quelque chose en ce sens.

- Non, mais Dragomira est une exalte, et je ne crois pas que l'ide
de verser le sang lui ferait peur."

En ce moment une forme de femme  cheval sortit dans le lointain de
derrire les arbres et fit un signe  Henryka avec le mouchoir blanc
qu'elle tenait  la main. L'agent de police n'aperut point ce signe,
parce qu'il tait tourn du ct d'Henryka et l'observait avec la plus
grande attention.

"Qu'est-ce que c'est? murmura Henryka, il ya l-bas quelqu'un qui se
dirige vers nous."

L'agent de police tourna la tte. Au mme instant Henryka sortit un
revolver et fit feu sur lui. Le coup retentit presque solennellement
dans le silence de la nuit. L'agent de police se retourna comme par un
mouvement machinal vers Henryka et tomba du traneau, la figure en
avant, dans la neige.

Henryka sauta  bas du traneau et le releva. Il ne pouvait pas
parler, car des flots de sang lui sortaient de la bouche; mais il
vivait encore et la regardait fixement avec des yeux tout grands
ouverts.

"Rconcilie-toi avec Dieu, lui dit Henryka, tu es entre mes mains et
je vais t'immoler en expiation de tes pchs."

L'agent de police leva les deux poings, puis retomba en
arrire. Henryka lui appliqua sur le front la gueule de son revolver
et tira. Le premier acte de ce drame sanglant tait termin.

En entendant le premier coup, Bedrosseff s'tait lev et, son revolver
 la main:

"Viens vite!" avait-il cri  Doliva.  Puis il s'tait prcipit hors
du cabaret pour s'lancer dans la direction de la fort. A moiti
chemin, Karow  cheval arrivait  sa rencontre.

"Halte! cria Bedrosseff en s'arrtant, le revolver braqu sur lui,
halte! ou je fais feu!"

Karow s'arrta, mais au mme moment, Dragomira arrivait au
galop. Vtue en paysanne, avec des bottes de maroquin rouge, une
longue pelisse blanche en peau de mouton,  broderies de couleur, des
colliers de corail autour du cou et sur la poitrine, un mouchoir rouge
sur la tte, elle tait  cheval comme un homme, semblable  la
vritable amazone scythe, et, de mme qu'elle, tenant un lacet qu'elle
lana  Bedrosseff avec la rapidit de l'clair. A peine celui-ci
l'avait-il autour du cou qu'elle repartit au galop, tranant le
malheureux derrire elle. Il voulut appeler au secours, mais la voix
lui mourut dans la gorge. Au bout de quelques pas, il tait prcipit
par terre et rlait. Cependant,  travers la neige et la glace, se
continuait la course de la chasse sauvage, de l'effroyable chasse 
l'homme; et la chasseresse n'prouvait aucun sentiment de piti.


XIII

TISSU DE MENSONGES

Le mal s'apprend facilement, le bien difficilement.  Proverbe chinois.


Le lendemain matin, de bonne heure, M. Monkony vint avec sa fille au
bureau de police. Henryka, ple et les yeux enflamms, s'tait laisse
tomber sur une chaise. Elle dclara que la veille au soir elle tait
alle  Myschkow avec Bedrosseff et Mirow; qu'ils avaient t attaqus
par des inconnus masqus, et que ceux-ci s'taient empars de
Bedrosseff et de l'agent.

On lui adressa diffrentes questions auxquelles elle rpondit avec
calme et nettet.

A l'occasion d'une visite que Bedrosseff avait faite  Dragomira,
dit-elle, les deux amies s'taient offertes  lui par badinage en
qualit d'agents. Ils taient donc partis tous, habilles en paysans,
pour Myschkow, dans le traneau de Doliva. A peu de distance du
cabaret, ils avaient t attaqus par une troupe de cavaliers qui
portaient des masques sur la figure; ils avaient forc Bedrosseff et
l'agent  descendre du traneau, les avaient garrotts tous les deux
et les avaient emmens, en ordonnant au cocher de retourner  Kiew.

On avait interrog la paysan Doliva qui avait fait exactement la mme
dclaration.

Le chef de la police se mit en route avec plusieurs employs, Doliva
et un piquet de cosaques. Ils trouvrent la porte du cabaret ferme et
firent sauter la serrure pour entrer. Il n'y avait
personne. Evidemment, la cabaretire avait gagn le large. Sur la
table tait un billet crit. Le chef de la police le prit et lut ce
qui suit:

"Peine perdue. Vous ne dcouvrirez jamais les juges svres et
quitables. Pikturno tait un tratre et il a reu le chtiment qu'il
mritait."

Le chef de la police fit fouiller le bois par ses hommes. On trouva le
commissaire Bedrosseff et l'agent Mirow pendus tous deux aux branches
solides d'un grand chne. Sur le tronc norme de l'arbre on avait
coll une affiche avec cette inscription:

"Arrt de mort, Bedrosseff, commissaire de police  Kiew, Mirow, agent
de police dans la mme ville, condamns  mort par le tribunal de la
rvolution, ont t excuts ici. Le comit secret pour le
gouvernement de Kew."

Le chef de la police fit dtacher les corps. On les plaa sur un
traneau de paysan rquisitionn dans le village et on les rapporta 
la ville. Il y revint galement avec tout son monde, convaincu que
c'tait l qu'on pourrait trouver quelque chose concernant les
conjurs.

Le P. Glinski, lui-mme, fut stupfait de ces vnements. Il vint
annoncer  Soltyk qu'on tait sur les traces d'une conspiration. Il
ajouta qu'on russirait sans aucun doute  prouver la participation de
Dragomira  toutes ces manoeuvres criminelles; par consquent, il
ferait bien de rompre avec elle le plus tt possible.

Soltyk accueillit ces paroles avec indignation.

"Dragomira, dit-il, n'est pour rien dans de pareils actes. Je le sais
mieux que n'importe qui. Cessez donc de l'accuser et de la
souponner."

Depuis plusieurs jours il ne l'avait pas vue. Il tait dcid
maintenant,  ne reprendre sa libert  aucun prix et il songeait 
aller la trouver en toute hte.

"Il est absolument ncessaire que j'aille avertir Dragomira, dit-il 
Tarajewitsch; dans une heure je serai de retour.

- Non, non, je ne te lche pas, dit l'alli du jsuite; si tu veux
sortir tout de suite, je t'accompagnerai.

- C'est trop fort! Je te dis qu'il faut que je lui parle seul.

- Des histoires!

- Bref, tu as la prtention de me tenir en tutelle. C'est bon pour
deux ou trois jours; mais il ne faut pas que cela dure.

- Si tu crois, s'cria Tarajewitsch, que je te laisserai
tranquillement aller  ta perte, tu ne me connais pas. Au besoin je
convoquerai un conseil de famille, ou je rclamerai le secours des
tribunaux.

- Je crois que tu es fou.

- Je connais mon devoir.

- Fais ce que tu veux, je n'en irai pas moins chez elle."

Soltyk commena  s'habiller. Tarajewitsch rflchissait.

"Tu m'as pourtant promis, dit-il, de me conduire dans un de tes
domaines pour y chasser le loup.

- Oui.

- Alors, c'est bien. Va chez cette sirne. Je ne m'y oppose pas. Mais
demain nous partons pour Chomtschin et nous chasserons pendant deux
ou trois jours.

- Convenu," dit Soltyk.

Un quart d'heure plus tard, il tait auprs de Dragomira.

"Il y a une vritable conspiration contre nous, dit-il; Tarajewitsch
est devenu l'alli de Glinski. Je suis gard comme un malfaiteur, et
l'on me tient en tutelle comme un enfant. Demain on veut m'emmener 
Chomtschin o j'ai un chteau. Nous y chasserons. Cela me fournit un
excellent motif pour vous inviter. J'inviterai aussi Monkony. Venez
avec lui ou avec votre tante. Si vous acceptez seulement mon
hospitalit  Chomtschin, nous trouverons bien le moyen de nous
entendre.

- J'ai horreur de toute espce d'intrigues, rpondit Dragomira;
pourquoi ne renvoyez-vous pas tout bonnement Tarajewitsch?

- Je ne le peux pas. C'est un homme  me mettre sur le dos tous mes
parents et mme la justice."

Dragomira rflchissait.

"Cela veut dire qu'il faut tout simplement le mettre hors d'tat de
nuire, et le plus tt possible.

- Avez-vous un plan?

- On en trouvera un, une fois que nous serons  Chomtschin. Si vous
avez autant de courage et d'nergie que moi, nous n'avons rien 
craindre.

- Vous pouvez compter sur moi.

- Alors,  demain.

- Je vous remercie."

Soltyk baisa sa belle main, qui tait froide comme du marbre, et
laissa Dragomira pour aller prendre les dispositions ncessaires.

Dragomira jeta  la hte quelques lignes sur le papier, et les envoya
 Henryka par Barichar.

Un quart d'heure aprs, un messager  cheval partait avec une lettre
de Dragomira pour Mme Maloutine.

En l'tat des choses, Dragomira avait besoin de sa mre. Elle ne
pouvait pas aller seule  Chomtschin; et si elle y allait avec
Monkony, elle tait oblige de revenir avec lui et sa femme. Mais n'y
avait-il pas telles circonstances qui devaient absolument la forcer de
rester  Chomtschin? Elle attendit avec une impatience fbrile la
rponse de sa mre, et passa une nuit trs agite.

Le lendemain matin, Soltyk partit avec Tarajewitsch pour son vieux
chteau qui n'tait qu' deux lieues de Kiew. Il y avait tout autour
de grandes et magnifiques forts. Soltyk eut immdiatement une
consultation avec son forestier et donna les ordres ncessaires pour
qu'on pt chasser le lendemain. Les deux messieurs passrent le reste
de la journe  visiter le domaine qui tait trs tendu, et  jouer
aux cartes. Tarajewitsch tait un joueur passionn, au point d'en
perdre la raison. Soltyk restait toujours froid et calme; mais cette
fois il tait distrait, ce qui fit gagner Tarajewitsch sans
interruption et le mit en belle humeur.

Cependant Dragomira avait un entretien avec Zsim. Elle lui dclara
qu'elle devait aller  Chomtschin; quant  lui, dans le cas o il
serait invit, il n'avait pas  profiter de cette invitation. Zsim
lui fit de vifs reproches, mais finit par se laisser calmer. Quand
elle l'eut seulement entour de ses beaux bras comme d'un lacet
magique, il fut compltement dompt et fit tout ce qu'elle voulut. Le
messager revint, annonant que Mme Maloutine le suivait de prs. En
effet, elle arriva au bout d'une heure et elle eut encore le temps de
s'entendre avec sa fille sur les points essentiels. Dans l'aprs-midi,
Monkony et Mme Maloutine, Sessawine et Mme Monkony, Dragomira et
Henryka partirent pour Chomtschin dans trois traneaux. Il faisait
noir quand ils arrivrent. Le comte Soltyk les reut au bas du
perron. Aprs avoir salu les dames et serr la main aux hommes, il
offrit le bras  Mme Maloutine pour monter l'escalier. Les autres
suivaient. Tarajewitsch devint ple quand il aperut Dragomira. Un
mauvais pressentiment lui vint et ne le quitta plus.

Une fois la premire installation termine, les nouveaux htes se
rassemblrent tous dans le salon pour prendre le th et causer. Soltyk
se tenait loin de Dragomira. Deux mots qu'elle lui avait dits tout
bas, au moment de son arrive, lui avaient indiqu la conduite 
tenir. Personne ne fut tonn, en revanche, de le voir s'approcher
d'Henryka et avoir avec elle une conversation anime. On ne remarqua
pas non plus qu'Henryka lui glissait un petit billet dans la main.

Pendant le souper, Soltyk trouva un prtexte pour sortir de la salle 
manger. Il alla s'enfermer dans sa chambre  coucher et lut ce que
Dragomira lui avait fait remettre.

"Il faut que je vous parle aujourd'hui et en secret. Comment faire?"

Soltyk rflchit un moment, puis il fit venir le rgisseur du chteau
et lui ordonna de changer, sans qu'on s'en apert, les chambres de
Mme Maloutine et de sa fille. Quand ce fut rgl, il crivit un mot
pour Dragomira, retourna  table, et glissa avec prcaution sous la
nappe le billet  Henryka, qui tait assise  ct de lui.

On repassa au salon. Henryka alla pour un instant  la fentre avec
Dragomira et lui glissa  son tour le billet dans la main.

Mme Maloutine, en considration de la chasse du lendemain, proposa
d'aller se coucher se bonne heure. Tous furent de son avis et l'on se
spara en se souhaitant une excellente nuit.

Une fois dans leur appartement, Mme Maloutine et Dragomira se
concertrent en quelques mots. La premire resta dans sa chambre,
pendant que Dragomira s'enfermait dans la sienne. Les deux chambres
taient spares par un petit salon dont Dragomira ferma galement la
porte  clef.

On frappa doucement.

"Qui est l? demanda Dragomira.

- Moi, Henryka, ta servante."

Dragomira ouvrit. Henryka entra et donna un tour de clef.

"Je viens pour te dshabiller.

- Je ne me couche pas encore, j'attends Soltyk.

- Faut-il m'en aller?

- Je veux me mettre  mon aise, dit Dragomira, tu peux m'aider et te
tenir ensuite dans la chambre  cot."

Henryka aida Dragomira  ter sa robe de velours. Elle lui prsenta
ensuite un peignoir de soie  queue, une jaquette de fourrure et
s'agenouilla pour lui mettre ses pantoufles. Pendant ce temps-l, les
lumires s'teignaient et le silence se faisait dans le chteau. On
frappa de nouveau trs doucement, cette fois derrire la boiserie de
la chambre. Dragomira mit un doigt sur sa bouche et Henryka sortit
sans faire de bruit. Dragomira pressa alors un bouton cach que Soltyk
lui avait indiqu dans son billet; une porte secrte s'ouvrir et le
comte se trouva devant elle.

"Puis-je entrer?

- Certainement."

Il entra et ferma la porte derrire lui.

"Qu'avez-vous  me dire?" demanda-t-il.

Dragomira s'assit auprs de la chemine et lui en face d'elle.

"Vous m'aimez, dit-elle, et vous voulez m'obtenir  tout prix?

- Oui.

- Voici ma main. Je vous permets d'esprer ce que vous souhaitez, tout
ce que vous souhaitez, ds que vous m'aurez prouv que vous tes un
homme comme je suis une femme, et que vous ne reculez devant rien
quand il s'agit d'atteindre un but lev et saint.

- Je vous donnerai toute les preuves que vous exigez de moi, dit
Soltyk; et alors cette main sera  moi?

- Oui?

- Que dsirez-vous donc de moi?

- J'ai appris et je sais positivement que Tarajewitsch manoeuvre par
l'ordre de votre famille et dans l'intrt des jsuites. On fera
tout ce qu'il est possible de faire pour vous sparer de moi et vous
marier avec Anitta. Si cela ne russit pas, on aura recours aux
pires moyens. On vous dnoncera d'abord comme dissipateur, et l'on
vous interdira la libre disposition de vos biens.

- Ce n'est pas possible!

- Si, c'est mme certain, croyez-moi, et si alors vous ne renoncez pas
 moi, on vous dclarera fou et on vous enfermera dans une maison de
sant."

Soltyk bondit tout indign.

"Mais, c'est un plan diabolique! s'cria-t-il.

- Il nous faut prendre les devants, continua Dragomira; vous avez en
moi une allie fidle et courageuse. Nous devons agir sans tarder et
anantir vos ennemis.

- Oh! vous tes mon bon ange!" murmura Soltyk en tombant  genoux
devant Dragomira dont il couvrit les mains de baisers.


XIV

TRAITE D'ALLIANCE

Le voir prisonnier, tel est monde dsir.  CALDERON, Smiramis.


C'tait une magnifique journe d'hiver, froide, mais claire et
brillante de soleil. Seulement, dans le lointain, autour de la fort
et sur le fleuve, s'tendait une lgre brume blanche, pareille  un
voile de fe brod d'or. Le ciel tait serein, d'un bleu doux; le
soleil avait un clat joyeux; sa chaude lumire ruisselait en millions
de gouttes tincelantes sur la neige qui couvrait la terre, les arbres
et les toits des chaumires, sur les glaons suspendus aux gouttires
et aux branches. Les rabatteurs, paysans des villages du comte,
taient partis ds l'aube, dirigs par les gardes. Ils cernaient la
fort et avaient allum de grands feux pour effrayer et repousser les
loups et les empcher de s'chapper.

Dans la cour, les veneurs taient rassembls sous la conduite du
forestier; et les grands dogues coupls, tendus  et l, poussaient
de temps en temps un aboiement de joie et d'impatience.

Dans la salle  manger, dcore de bois de cerfs, de ttes d'ours et
de loups, de grands hiboux empaills, d'armes et de tableaux de
chasse, la socit s'tait runie pour le djeuner. Mme Maloutine
dclara qu'elle aimait mieux rester  la maison. Mme Monkony, jolie
femme de trente-six ans au plus et d'une beaut opulente, devait
prendre part  la chasse avec sa fille et Dragomira.

On avait dcid d'adjoindre un cavalier  chaque dame et de tirer au
sort pour former les couples. Mais Dragomira rclama.

"Laissez-nous choisir nous-mmes! s'cria-t-elle, et que le sort
dcide seulement dans quel ordre nous choisirons."

Mme Monkony et sa fille appuyrent vivement la proposition. Les
messieurs n'avaient plus qu' s'incliner. Henryka crivit les noms des
trois dames sur des billets, les jeta dans son bonnet et dit 
Tarajewitsch de tirer.

Ce fut le nom de Dragomira qui sortit le premier. Elle choisit
Soltyk. Mme Monkony fit  Tarajewitsch l'honneur de le dsigner comme
son protecteur, et Henryka prit Sessawine pour chevalier.

On but encore un petit verre de kontuschuwka, puis les traneaux
s'avancrent au milieu des joyeux aboiements des chiens, des
claquements des fouets et des hourras des veneurs, et toute la socit
se mit en route.

Mme Monkony avait un costume de velours vert et une jaquette de mme
toffe, borde et double de zibeline. La jupe courte laissait voir
ses bottes molles, en cuir noir. Un lgant bonnet de zibeline,  la
Catherine II, un fusil et un yatagan compltaient l'quipement de la
sduisante amazone. Les deux autres jeunes dames taient costumes de
la mme faon; seulement Henryka avait mis avec intention sur ses
cheveux noirs un bonnet de velours rouge fonc garni de renard bleu,
tandis que la blonde Dragomira tait coiffe d'un bonnet de velours
bleu avec du skung. Chacun des trois couples prit un traneau pour
lui. Monkony et les messieurs du voisinage qui prenaient part  la
chasse suivaient dans un quatrime, attel de six chevaux et dont les
dimensions faisaient penser  l'arche de No.

Le traneau de Soltyk et de Dragomira reprsentait un dragon.

"Est-ce un hasard? demanda Dragomira avec un fin sourire en montrant
la terrible bte fabuleuse.

- Non, rpondit le comte, c'est un symbole. Il convient 
l'enchanteresse qui commande aux lments et aux forces secrtes de
la nature et qui fait des hommes ses esclaves.

- Le comte Soltyk ne sera jamais l'esclave d'une femme.

- Ne raillez pas; il porte dj votre joug et ne connat de volont
que la vtre.

- C'est ce que l'on verra.

- Faites-en l'preuve.

- Pas plus tard qu'aujourd'hui, vous pouvez y compter."

Les traneaux, rapides comme l'oiseau qui vole, traversaient les
plaines couvertes de neige. On arriva bientt  la lisire de la
fort. On descendit et on prit les places que le forestier
indiqua. Dragomira et Soltyk s'enfoncrent dans le bois et se
postrent devant un grand chne. Ils avaient devant eux une petite
clairire, derrire eux et des deux cts du tout jeune bois qui
permettait  la vue de s'tendre au loin. Soltyk chargea d'abord le
fusil  deux coups de Dragomira, ensuite le sien. A une dizaine de pas
derrire eux se tenaient un veneur avec une carabine  baonnette et
un paysan avec une pique. On avait  prvoir le cas o un ours
pourrait tre rabattu, et toutes les prcautions que la poltronnerie
du loup rendaient inutiles, il fallait les prendre contre ce brun
personnage, hros velu des solitudes.

Pendant quelque temps le silence le plus complet rgna dans la fort
et sous les branches dpouilles du vieux chne. Personne ne bougeait,
personne ne soufflait mot. Dans le lointain brillait un des feux
allums par les paysans. Un grand corbeau planait dans les airs en
silence, ses ailes noires tendues sur le ciel, d'un bleu
blouissant. Il disparut entre les cimes des chnes et des htres.

Enfin le signal fut donn: c'tait une sonnerie de trompette, Alors
commena le vacarme des rabatteurs; leurs cris retentissaient 
travers la fort, accompagns du claquement des fouets, du bruit des
grelots et du tapage des coups de bton contre les arbres. On lcha
alors les chiens. Deux d'entre eux arrivrent en faisant des bonds
magnifiques de souplesse et disparurent dans l'paisseur du bois. Il y
eut de nouveau un court silence, puis une tte fauve se montra au
milieu des feuilles sches. Un grand renard approchait lentement en se
glissant  travers les branchages et les broussailles.

Dragomira se prparait  tirer, mais le comte l'arrta.

"Il est dfendu de tirer sur les renards, lui dit-il tout bas.

- Et pourquoi? demanda-t-elle toute frmissante.

- Parce que les loups seraient avertis par des coups de feu
prmaturs; et alors, au lieu de venir dans notre direction, ils
pourraient s'chapper d'un autre ct ou  travers les rabatteurs."

Le renard avait l'air de savoir qu'il tait en sret, car il passa
lentement, sans s'occuper beaucoup des chasseurs. Quelques instants
aprs, un grand animal gris et velu,  poils sauvages et hrisss,
avec des yeux tincelants, arrivait par bonds prcipits.

"Est-ce un loup?" demanda Dragomira.

Soltyk fit signe que oui.

La belle fille se prpara. L'animal froce fit encore deux ou trois
bonds; on vit un clair, on entendit une dtonation, et le loup roula
dans son sang. Il se releva presque immdiatement sur ses pattes de
devant et poussa un hurlement pouvantable.

Soltyk s'avana vers lui.

"Que voulez-vous faire? demanda Dragomira.

- Je veux l'achever d'un second coup.

- Non, laissez-moi!" dit Dragomira.

Et, suivie de Soltyk, elle s'approcha rapidement du loup qui
mourait. D'un mouvement presque sauvage elle tira du fourreau le
yatagan qu'elle portait au ct et l'enfona dans le corps de la
vilaine bte, qui montrait des dents menaantes. Presque aussitt le
loup tombait  ses pieds et exhalait son dernier souffle.

Le comte Soltyk contemplait le beau visage de Dragomira avec un
ravissement indescriptible auquel se mlait un vague effroi. Les joues
de la jeune fille taient brillantes; dans ses yeux tincelait une
joie homicide d'une expression trange.

"La chasse semble vous faire plaisir, dit le comte.

- Oh! oui! rpondit-elle en mettant une nouvelle cartouche dans son
fusil. Je crois qu'au fond de tout homme il y a quelque chose de
divin et quelque chose de diabolique. Voil pourquoi nous prouvons
un tout aussi grand plaisir  tuer,  anantir, qu' crer.

- Quels grands, quels extraordinaires sentiments vous avez!

- Dcouvrez-vous aujourd'hui pour la premire fois que je ne suis pas
une jeune fille comme on en voit tous les jours?

- Non, certes non.

- Je ne rougis pas non plus de vous avouer, continua Dragomira, que
cette manire de tuer une bte me fait moins de plaisir que la
chasse  courre. Avant tout, c'est trop vite fini. Un coup de fusil,
un coup de couteau tout au plus, et voil la bte  bas; tandis
qu'autrement on jouit du plaisir de dpister d'abord l'animal, puis
de le poursuivre et enfin de le rduire aux abois.

- Vous tes cruelle.

- Non. Souffrir des supplices me parat au moins aussi beau qu'ordonne
le supplice des autres. Je serais capable de descendre sur le sable
brlant de l'arne et de braver les btes froces du dsert,
l'enthousiasme au coeur et l'hymne du triomphe sur les lvres, comme
jadis les martyrs chrtiens. La mort n'est effrayante qu'autant que
nous la craignons. Je ris de son horreur et de ses menaces."

A ce moment on entendit un coup de feu, puis un second. Une bande de
loups arrivait, emporte par une course furibonde. Le chiens les
poursuivaient et les foraient  passer devant la ligne des
chasseurs. Le comte et Dragomira leur barrrent le chemin et firent
feu sur eux; le veneur du comte suivit leur exemple lorsque ces
animaux, traqus de tous cts, cherchrent  s'chapper du bois. Le
plus grand nombre russit  se sauver. Trois grands loups teignirent
la neige de leur sang. Les autres, poursuivis par les chiens,
disparurent bientt dans le lointain.

La chasse tait termine.

Soltyk donna un signal. Son traneau apparut. Le comte aida rapidement
Dragomira  monter, et l'attelage partit au galop pour le chteau. Ils
taient arrivs, que les autres, le fusil sur le bras, attendaient
encore le signal qui devait annoncer la fin de l'expdition. Et quand
le forestier le donna, le comte et Dragomira s'taient dj mis  leur
aise et taient assis en face l'un de l'autre, prs de la chemine,
savourant du th bien chaud. Ils offraient l'aspect d'un jeune couple
princier des pays orientaux, tous deux beaux, tous deux fiers et
dominateurs, les pieds poss sur une grande peau d'ours
blanc. Envelopp d'une longue robe de chambre fourre, en toffe de
Perse, brode d'or et garnie d'hermine, il avait un fez sur ses
cheveux noirs et boucls. Elle avait une kazabaka de velours rouge
orne de zibeline dore; ses cheveux blonds taient ceints d'un
mouchoir de soie rouge enroul en faon de turban.

"Nous sommes donc d'accord?" dit-il doucement. Elle fit un lger signe
de tte.

"Ce ct de votre caractre que j'ai dcouvert aujourd'hui nous a
rapprochs.

- Je vous rpte, dit Dragomira, qu'il n'y a rien de diabolique en
moi. Je ne suis pas cruelle.

- Si, vous l'tes. Combien ce devrait tre merveilleux de vous voir,
si vous aviez en votre puissance un ennemi que vous hariez!

- Fournissez-moi cette occasion.

- Vous songez ... Tarajewitsch?

- Oui...  lui, votre ennemi et le mien. J'aimerais  l'avoir entre mes
mains.

- Ce sera facile, Dragomira; vous n'aurez qu' vouloir.

- Non, je ne veux rien entreprendre contre lui; on pourrait avoir des
soupons. Mais vous... c'est vous qui me le livrerez.

- Volontiers, rpondit le comte avec un regard presque sinistre, mais
comment?

- C'est votre affaire."

Il rflchissait.

"Notre alliance, dit Dragomira au bout d'un instant, est donc conclue
contre Tarajewitsch...

- Contre l'univers entier, dit Soltyk en saisissant la main qu'elle
tendait. Comptez en tout sur moi.

- Il faut que Tarajewitsch soit mis aujourd'hui mme hors d'tat de
nuire.

- J'ai une ide, dit Soltyk; on peut en tirer un plan pour l'excution
de nos projets. Reposez-vous-en sur moi.

- Je veux bien.

- Et si je vous livre Tarajewitsch, qu'en ferez-vous?"

En adressant cette question  Dragomira, il tait comme aux aguets. Sa
nature de Nron s'veillait tout  coup dans son infernale grandeur.

"Je ne sais pas encore, rpondit-elle.

- Dragomira sait toujours ce qu'elle veut.

- Alors, c'est que je ne veux peut-tre pas le dire."

On entendit le bruit des grelots et le claquement des fouets. Les
chasseurs revenaient.

"Je vous demande bien pardon, mesdames, dit Soltyk, en baisant la main
de Mme Monkony et en s'inclinant devant Henryka, nous tions
absolument gels et nous nous sommes envelopps aussi chaudement que
possible. Je ne me croirai justifi que si vous vous mettez  votre
aise exactement de la mme faon.

- C'est entendu!" dit la belle Mme Monkony.

Et tous se retirrent pour changer de costume.

Quand toute la socit s'assit ensuite autour de la table richement
servie, personne ne se serait dout que de tnbreuses et infernales
puissances tissaient les fils invisibles et menaants de la fatalit,
au milieu de ces plaisirs brillants et de cette gaiet si naturelle.

On badinait, on riait, on causait sans souci; et le soir arrivait, et
la nuit arriva  son tour.

Les messieurs du voisinage taient partis depuis longtemps; les dames
taient runies dans le salon. Les hommes taient encore assis autour
de la table et buvaient.

Tout  coup, Tarajewitsch, passablement chauff par le vin, se leva
et s'cria:

"Jouons!"

Soltyk le regarda.

"Pourquoi pas? dit-il. Jouons!"


XV

PERDU

La Fortune ne connat pas la fidlit.  ULRICH DE HUTTEN.


Aprs le dpart de Mme Maloutine et de Mme Monkony, Dragomira et
Henryka restrent dans le petit salon turc attenant  la chambre 
coucher. Dragomira s'tendit  moiti sur le divan et Henryka, assise
 ses pieds sur une peau de panthre, appuya sa tte sur les genoux de
son amie.

"Eh bien, o en es-tu avec lui? demanda-t-elle.

- A prsent, il est  moi.

- Comment l'as-tu gagn?

- C'est une pure imagination qui l'amne  mes pieds, dit
Dragomira. Je ne suis souvent demand comment il se fait que les
tres sans piti sont presque toujours diviniss, ds qu'ils ont une
certaine grandeur. Cela se voit dans l'histoire comme dans la vie de
tous les jours. Un personnage tel qu'Iwan le Terrible sera toujours
plus populaire qu'un Titus, et une femme comme Smiramis plus
sduisante que la mre des Gracques. Pour le comte, je suis cruelle,
et c'est ce qui l'enivre.

- Tu l'es bien aussi.

- Moi? non, rpondit Dragomira tranquillement; je n'ai aucune espce
de plaisir  martyriser ou  tuer des hommes; au contraire, j'ai
toujours peur que la compassion ne me joue un mauvais tour. Toi...
oui... toi, tu ressens une joie fbrile quand on te livre une
victime humaine. Je l'ai bien remarqu. Aussi, n'es-tu pas non plus
libre et pure comme doit l'tre une prtresse. Il faut te vaincre
toi-mme. Tandis que j'accomplis un pnible, mais saint devoir, toi,
tu prouves une joie de bourreau.

- Que puis-je faire  cela? dit Henryka. Pourquoi Dieu m'a-t-il cre
telle que je suis? Oui, c'est un plaisir pour moi de voir un corps
humain palpiter sous mon couteau. Le sang m'enivre.

- Ce que tu es, dit Dragomira, il l'est aussi. Je ne suis pas cruelle,
tandis qu'il l'est. C'est un despote qui ne connat pas la
piti. Son bonheur, ce serait de pouvoir faire tomber, d'un signe,
des ttes tous les jours; ce serait de fouler aux pieds des fronts
jusqu'alors hauts et fiers; ce serait de prendre pour jouets toutes
les femmes. Au temps de la puissance polonaise, c'et t un second
Pan Kanioski. Je suis sre qu'il n'hsiterait pas une minute  faire
mourir sous le fouet un homme qui ne lui aurait rien fait, s'il
croyait ainsi pouvoir se procurer un lger chatouillement. Les
hommes de cette espce sont  moiti fous; l'excs de force vitale
produit sur eux le dsir ardent de tuer et de torturer.

- Et moi aussi, je?...

- Et toi aussi, tu es malade."

Henryka baissa la tte et garda la silence.

Cependant les messieurs jouaient dans le petit salon de jeu et
vidaient les bouteilles que le valet de chambre apportait
frquemment. Seul, Soltyk ne buvait pas. Tarajewitsch, au contraire,
se trouvait dj dans un tat d'excitation qui ne promettait rien de
bon. Un sentiment de malaise s'emparait peu  peu des autres. Monkony
partit le premier pour aller se coucher. Puis Sessawine se retira
doucement et sans qu'on s'en apert. Enfin Soltyk se trouvait seul
avec Tarajewitsch. Il jeta les cartes sur la table, se leva, ouvrit un
instant la fentre et la referma. Puis il alla jusqu'au seuil de la
porte et fit un signe  Dragomira.

"Est-ce que tu ne veux plus jouer?" lui cria Tarajewitsch qui n'avait
cess de gagner.

Un monceau d'or tait devant lui.

"Il faut pourtant que je te donne ta revanche.

- Merci!" dit Soltyk en revenant  la table de jeu.

Il remplit le verre vide de Tarajewitsch.

"Ce jeu de rien m'ennuie. Du reste, les dames sont l et nous avons
l'agrable devoir de leur faire passer le temps de notre mieux.

- Continuez de jouer, dit Dragomira, nous vous regarderons avec
plaisir."

Elle vint s'asseoir auprs de la table et cacha ses mains dans les
larges manches de sa jaquette de zibeline.

"Du moment que vous l'ordonnez, nous allons jouer," rpondit Soltyk,
et il se mit  battre les cartes.

Il se fit immdiatement un profond silence. Soltyk et Tarajewitsch
taient en face l'une de l'autre. Henryka se tenait  ct du second,
le bras appuy sur la table, le haut du corps pench en avant, les
yeux grands ouverts et les lvres toutes tremblantes d'un frmissement
nerveux. Dragomira tait immobile, et ses yeux froids considraient
avec indiffrence les cartes qui tombaient. Ils jouaient au "Onze et
demi". La chance qui, jusqu'alors, n'avait cess de favoriser
Tarajewitsch changea ds la premire carte. Il se mit  sourire,
perdit encore, continua  sourire et perdit sans arrter. Enfin, il
cessa de sourire, et prit alors la mine d'un homme  qui le gain ou la
perte sont tout  fait indiffrents. L'or, qui prcdemment avait
afflu du ct de Tarajewitsch, retourna bientt  Soltyk. Maintenant
Tarajewitsch semblait inquiet. Il ne tarda pas  devenir agit, et le
devint de plus en plus, d'autant mieux qu'Henryka,  chaque fois qu'il
vidait son verre, le lui remplissait rapidement et sans qu'il s'en
apert, d'un gnreux vin de Hongrie. Enfin Tarajewitsch en arriva 
ne plus savoir ce qu'il faisait; ses mises taient toujours plus
fortes, plus audacieuses, plus extravagantes. Il eut bientt perdu
tout ce qu'il avait gagn. Il joua encore un coup, puis encore un, et
son propre argent passa en la possession de Soltyk. Tarajewitsch, le
visage rouge, enflamm et l'oeil vitreux, se renversa sur le dossier de
sa chaise et enfona ses mains dans ses poches.

"Tu ne veux plus continuer  jouer? demanda Soltyk froidement.

- Quelle question? Je n'ai plus rien. Tu m'as compltement dvalis.

- Tu peux naturellement jouer sur parole avec moi.

- Je l'espre, dit Tarajewitsch. Alors je joue mon attelage de quatre
chevaux. Au plus bas prix, il vaut bien cinq cents
ducats. L'acceptes-tu pour cette somme?

- Je le prends pour mille ducats, rpondit Soltyk, et il donna les
cartes.

- Les dames sont tmoins," dit Tarajewitsch.

Il y eut un moment d'attente o l'on ne respirait plus. Le coup fut
jou. Tarajewitsch perdit encore.

"Maintenant, que le diable emporte aussi le reste! s'cria-t-il; je
mets sur cette carte ma fort de Zborki. Elle est libre de toute
hypothque, comme tu le sais, et vaut quatre mille roubles.

- Accept."

Soltyk donna les cartes. Tarajewitsch en demanda encore une. Il la
prit, regarda son jeu lentement et comme avec hsitation; puis
l'abattit sur la table.

"Eh bien! dit Soltyk, tu en as assez?

- Absolument. J'ai encore perdu. Cette fois, je mets sur une carte
tout ce qui me reste, mon domaine, mon troupeau de moutons et ma
part du puits de ptrole de Skol. Quel est l'enjeu?

- Tout ce qui est l sur la table et dix mille roubles en plus.

- C'est entendu! murmura Tarajewitsch. Mesdames, vous tes tmoins."

Les cartes tombrent. Tarajewitsch poussa un profond soupir; il avait
tout perdu. Il resta muet un moment; puis, frappant du poing sur la
table de faon  faire rsonner les verres, il s'cria:

"Que suis-je  prsent? Un mendiant! Et c'est toi qui m'as fait ce que
je suis. C'est vraiment quelque chose de noble de m'attirer ici avec
l'intention bien arrte de me dpouiller!

- Ne mens pas. Qui est-ce qui s'est attach  moi? C'est toi, rpondit
froidement Soltyk. J'ai tout essay pour me dbarrasser de toi.

- Tu n'as jou avec moi que pour me ruiner.

- J'ai interrompu le jeu lorsque tu avais gagn. C'est toi qui m'as
forc  continuer."

Tarajewitsch se leva; Il tait ple, chancelant, et regardait fixement
son adversaire.

"Certainement, parce que je croyais que le jeu serait loyal. Mais tu
t'entends  merveille  "corriger la fortune"."

C'en tait trop. Soltyk bondit, saisit l'insolent  la poitrine, le
jeta par terre et mit le pied sur lui comme sur un ennemi vaincu.

"T'en faut-il davantage? lui demanda-t-il ironiquement. Je pourrais te
chtier comme un chien; mais je veux tre gnreux et te lcher."

Soltyk retira son pied, et Tarajewitsch se releva. Tout son corps
tremblait.

"Tu te vantes de ta gnrosit, dit-il en bgayant, eh bien!
montre-la; rends-moi ce que tu m'as vol.

- C'est bien. Un dernier coup."

Et Soltyk s'assit  la table, comme s'il ne s'tait rien pass.

"Avec quoi donc puis-je jouer? dit Tarajewitsch d'une voix dsespre,
je n'ai plus rien. La seule ressource qui me reste c'est de m loger
une balle dans la tte.

- Si tu en es l, rpondit Soltyk en l'observant, je vais te faire
proposition, c'est unes espce de duel  l'amricaine... J'ai fait de
toi un mendiant, comme tu dis, et tu m'as outrag. Je joue tout ce
que je t'ai gagn et dix mille roubles de plus; ton enjeu sera ta
vie. Si tu perds, je pourrai disposer de toi  ma fantaisie."

Tarajewitsch regarda Soltyk quelque temps les yeux fixes, puis il fit
un signe de la main.

"Aprs tout, je n'avais plus qu' me brler la cervelle, murmura-t-il;
cela doit donc m'tre bien gal.

- Ainsi, c'est accept?

- Accept.

- Mesdames, vous tes tmoins, dit Soltyk.

- Mais ce n'est pas toi qui donneras les cartes, ni moi, dit
Tarajewitsch; nous jouons trop gros jeu. Je prie une de ces dames de
vouloir bien s'en charger."

Dragomira prit les cartes et les battit.

Tous taient ples d'motion et en mme temps muets et immobiles,
malgr la fivre de l'attente. Soltyk, sentant tout  coup un lger
frisson qui lui parcourait le corps, serra sa robe de chambre et
croisa les bras sur sa poitrine, pendant que Tarajewitsch ne pouvait
dtacher des mains de Dragomira ses yeux pleins d'une flamme
sinistre. Elle donna les cartes. Soltyk dclara qu'il ne demandait
rien. Tarajewitsch demanda encore une carte. C'tait le moment
dcisif. Les coeurs battaient  se rompre.

Soudain, Tarajewitsch tomba en arrire sur le dossier de sa chaise, sa
tte se pencha sur sa poitrine, les cartes lui glissrent des
mains. Il avait perdu.

"Mesdames, vous tes tmoins, dit le comte en se levant
lentement. Tarajewitsch, dans une partie loyale joue avec moi, a
perdu sa vie. Je puis maintenant disposer de lui  mon gr."

Dragomira considrait avec une curiosit froide le visage terreux de
l'infortun, qui restait clou sur sa chaise, comme ananti.

Tout  coup, il se leva d'un bond, et se frappant le front des deux
poings:

"Oh! imbcile! fou que j'tais d'aller me jeter ainsi dans les mains
de mes ennemis! s'cria-t-il; riez maintenant, mademoiselle,
triomphez! Personne ne vous empchera plus de devenir la comtesse
Soltyk!

- Tais-toi! dit le comte d'un ton imprieux.

- C'est bon, je me tais, rpondit Tarajewitsch, mais si l'on veut me
tuer, qu'on se dpche! Donnez-moi un pistolet, finissons-en tout de
suite, tout de suite!

- Je ne songe pas  te tuer, dit Soltyk avec un sourire plus effrayant
qu'une menace; tu es en mon pouvoir, cela me suffit.

- Alors tu me fais grce de la vie?

- Je ne te fais pas non plus grce de la vie, rpondit le comte; je
peux disposer de toi  ma fantaisie, n'est-ce pas, mesdames? Tu
resteras ici et tu attendras ce que je dciderai."

Tarajewitsch clata de rire.

"Oh! je vois maintenant que tout cela n'tait qu'un badinage. Comment
allais-je croire aussi qu'on a envie de verser mon sang? Mais pourquoi
me faire une telle peur? Certes, c'tait ma punition. Ma foi, je l'ai
bien mrite; je ne me mlerai plus jamais d'intrigues... une mauvaise
plaisanterie... Versez-moi  boire, charmante Hb; oubliions cette
vilaine histoire."

Pendant qu'Henryka lui remplissait son verre, le comte et Dragomira
changeaient un regard. Tarajewitsch but et se mit  chanceler. Le
verre tomba  terre, et Tarajewitsch glissa lui-mme sur sa chaise,
ensuite sur le plancher. Le vin de Tokai l'avait compltement
matris.

Le comte sonna et ordonna d'emporter le malheureux qui n'avait plus
conscience de rien. Puis il entra avec les deux jeunes filles dans le
petit salon turc et alluma tranquillement une cigarette.

"Cher comte, dit Henryka, puisque vous pouvez disposer de Tarajewitsch
 votre gr, c'est qu'il vous appartient en toute proprit?

- Sans doute.

- Ce qui est votre proprit, vous pouvez le donner?

- Certainement.

- Alors donnez-le-loi, je vous en prie."

- Le comte lui dit en souriant:

"Qu'en feriez-vous?

- Ne me questionnez pas; donnez-le-moi.

- Je regrette de ne pouvoir satisfaire votre dsir.

- Pourquoi non? voulez-vous l'pargner?

- Au contraire. Et voil pourquoi je disposerai de lui, moi-mme.

- Oh! vous ne dites pas la vrit. Maintenant, je sais tout. Vous le
livrerez  Dragomira, vous le lui avez promis."

Soltyk se mit  sourire.

"C'est vrai, dit Dragomira, j'ai votre parole. Tarajewitsch
m'appartient."

Soltyk s'inclina.

"J'pargnerai sa prcieuse existence aussi longtemps que possible,
continua-t-elle; n'ayez donc pas de scrupules  cet gard.

- Moi?"

Soltyk se remit  sourire.

"Mettez-le sur le gril si bon vous semble, je ne m'y oppose pas du
tout; mais j'aime mieux que vous le laissiez vivre.

- Et pourquoi?

- Moi, pour mon compte, j'aimerais mieux tre mort que vivant entre
vos mains," rpondit le comte.

Dragomira haussa les paules.

"Je ne suis pas le personnage de fantaisie  qui vous donnez mon nom,
dit-elle; si vous voulez faire votre idal de Smiramis, elle est l
devant vous: c'est Henryka.

- Cette tourterelle?"

Henryka tait devenue rouge; mais elle se remit et regarda Soltyk en
plein visage.

"Vous ne me connaissez pas, murmura-t-elle; prenez garde que je ne
vous surprenne un beau jour plus que vous ne le voudriez.

- Savez-vous que vous commencez  devenir dangereux pour moi, mon
doux, mon joli dmon?"

Henryka lana un rapide regard  Dragomira.

"Abandonne-le-moi, dit-elle avec un gracieux mouvement de tte, tu
seras contente de moi."


XVI

LA DEESSE DE LA VENGEANCE

Aucune des btes sauvages qui courent dans les bois, nuit et jour,
aprs leur proie, n'est aussi cruelle que toi.  PETRARQUE.


"Abandonne-le-moi, rpta Henryka, lorsque le lendemain matin elle se
mit  genoux devant le lit de Dragomira, je le livrerai  l'Aptre
aussi bien que toi.

- Qu'y a-t-il donc? demanda Dragomira, est-ce que tu l'aimes?

- Non, je voudrais seulement le punir de me croire par trop nave.

- Toujours des motifs gostes! Henryka, rpondit Dragomira; tu es
encore bien loin de comprendre notre sublime doctrine. Dans ce que
nous faisons par foi en notre sainte croyance et par piti, toi, tu
vois une agrable motion. Je comprends maintenant pourquoi ce sont
justement les femmes qui aiment  assister aux excutions. Matrise
ce mauvais dsir, cet amour du sang. Il te perdra.

- Je t'obirai, car tu as raison; alors, abandonne-moi Soltyk.

- Ce n'est pas une tche pour toi; tu n'es pas assez calme.

- Et toi? Es-tu donc absolument sre de lui?

- Oui.

- Tu le convertiras, et il s'offrira volontairement au sacrifice?

- Je l'espre.

- Ne vaudrait-il pas mieux en faire un de nos associs? Il est beau,
riche, courageux, plein d'intelligence. Il semble cr pour faire
passer les autres sous le joug de fer de sa volont.

- Oui, sans doute; mais c'est un dmon  figure humaine, dit
Dragomira, et notre association n'a pas pour but de le mettre  mme
de satisfaire ses instincts qui sont les instincts d'un tigre. C'est
avec la joie infernale d'un inquisiteur ou d'un pacha qu'il
torturerait, qu'il ferait souffrir, qu'il tuerait; et, pour le
service de la religion, il amoncellerait pchs sur pchs.

- Il y a des moments o je ne te comprends pas. Peut-il y avoir pch
 faire avec joie ce qui plat  Dieu?

- C'est avec enthousiasme et ferveur que nous devons servir Dieu, et
non pas avec un plaisir cruel, et des convoitises dans le coeur.

- Es-tu donc humaine?

- Oui, je le suis. Dieu voit dans mon coeur. J'accomplis ses
commandements comme un pnible devoir. S'il y avait un autre moyen
d'arracher  la damnation ternelle les malheureux que j'immole,
jamais je ne toucherais une discipline, jamais je ne ferais couler
une goutte de sang.

- Et Tarajewitsch? Ne triomphes-tu pas de l'avoir entre tes mains?

- Oui; seulement ce n'est pas parce qu'il est mon ennemi, mais parce
qu'il a os se mettre en travers de nos projets sur Soltyk. Si je le
hassais, je serais indigne de le chtier et je supplierais l'Aptre
de me dgager de ce devoir."

Henryka garda le silence. Elle s'efforait vainement de comprendre
Dragomira qui restait une nigme pour elle, comme pour tous les
autres, comme pour elle-mme peut-tre.

Les invits s'veillrent lentement et se runirent peu  peu pour le
djeuner. Tarajewitsch se demandait et se redemandait s'il avait
rv. Quand Henryka entra, il la prit  part:

"Pardonnez-moi, mademoiselle, mais je vous prierai de me dire
seulement une chose: Ai-je rellement hier perdu tout au jeu, mon
argent, mes chevaux, mon domaine?"

Henryka fit signe que oui.

"Et finalement ma vie aussi?

- Cela, vous l'avez rv!

- Alors, bien; c'est que je me le figurais aussi."

Aprs le djeuner, M. et Mme Monkony repartirent pour la
ville. Sessawine se joignit  eux. Les autres leur firent la conduite
jusqu' la statue de pierre de la Mre de Dieu,  l'endroit o les
routes se sparent, et prirent ensuite la direction de
Myschkow. Henryka et Tarajewitsch taient en tte. Dans le second
traneau, conduit par Soltyk, se trouvaient Mme Maloutine et
Dragomira. A Myschkow, les traneaux s'arrtrent devant le manoir. La
vieille ouvrit la porte comme d'habitude; la maison avait comme
toujours son air mort. Soltyk confia les rnes  la main solide de Mme
Maloutine, aida Dragomira  descendre du traneau et lui offrit le
bras pour la conduire dans la maison. Tarajewitsch suivait avec
Henryka. Ils entrrent dans le petit salon o Mme Samaky recevait
ordinairement ses htes. Dragomira s'assit sur une chaise, Soltyk
s'appuya le dos  la porte, et Henryka garda la porte, un pistolet 
la main.

"Tu te souviens bien de notre jeu d'hier? dit le comte en attachant
sur Tarajewitsch le regard ironique de ses yeux sombres.

- Oui, je sais, j'ai tout perdu.

- Et ta vie aussi.

- Ma vie? Mais cela, je l'ai rv, vous me le disiez vous-mme,
mademoiselle Henryka.

- Pour vous tranquilliser, rpondit-elle; nous sommes tmoins,
Dragomira et moi, que vous avez perdu votre vie en jouant avec le
comte, et il peut dsormais disposer de vous  son gr.

- En effet, je me souviens... Un badinage...

- Pas du tout, s'cria Soltyk, tu m'as outrag et tu es entre mes
mains.

- Alors, tue-moi, je suis prt.

- Je ne te tuerai point, rpondit Soltyk, et comme d'ailleurs je ne
saurais que faire d'une vie inutile comme la tienne, j'en fais
cadeau  Mlle Maloutine.

- Voil une nouvelle plaisanterie! Je ne suis pourtant pas un esclave
qu'on achte et qu'on vend selon son bon plaisir, rpondit
Tarajewitsch avec hauteur.

- Tu es libre, rpondit Soltyk en souriant, seulement ta vie
appartient  Dragomira, elle en disposera. Attends ses ordres."

Il salua les dames et sortit de la maison. Tarajewitsch resta seul
avec les deux jeunes filles.

"Alors, que dcidez-vous? dit-il en baissant dj passablement le ton.

- Je vous laisse le choix, rpondit Dragomira; voulez-vous dsormais
m'obir aveuglment, sans rserve et sans protestation, ou
prfrez-vous mourir?"

Elle tira un poignard et s'approcha de Tarajewitsch.

"J'obirai, dit-il d'une voix mal assure, considrez-moi absolument
comme votre esclave.

- Alors, vous resterez ici, dit Dragomira, en cachant son poignard, je
pars pour Kiew. Jusqu' mon retour, c'est Henryka qui vous
gardera. Vous lui obriez exactement comme  moi."

Tarajewitsch s'inclina.

"Vous tes maintenant mon prisonnier, s'cria Henryka, gardez-vous
bien de faire quoi que ce soit qui ressemble  de la dsobissance ou
de la trahison. Je suis femme  vous brler la cervelle sur-le-champ;"

Elle leva son pistolet et le braqua sur lui avec un geste de menace.

"Encore un mot, dit le malheureux d'un ton suppliant quand il vit
Dragomira s'avancer vers la porte, que vous proposez-vous de faire de
moi?

- Vous l'apprendrez  mon retour.

- Vous voulez me tuer, murmura Tarajewitsch, parce que je suis votre
adversaire? Vengez-vous, mais laissez-moi la vie."

Dragomira le regarda avec mpris et haussa les paules.

"Grce! dit-il en l'implorant et en se jetant  ses pieds. Ayez piti
de moi!

- Vous tes un alli des jsuites, lui rpondit Dragomira d'un ton
fier, je devrais tre sans piti pour vous; mais il n'est pas
impossible que je tire de vous quelque service. Aussi je consens 
vous pargner provisoirement, mais ce n'est que provisoirement et
par calcul, vous me comprenez bien, n'est-ce pas?

- Je vus remercie.

- Ne me remerciez pas, je ne vous ai rien promis."

Elle sortit d'un pas de souveraine, impassible, avec une froide
majest, le laissant en proie  un morne dsespoir. Quelques instants
aprs, le fouet du comte retentissait dehors et les deux traneaux
s'loignaient.

"Vous tes confi  ma garde, dit Henryka  Tarajewitsch, et je
rponds de vous. Soyez bien convaincu que vous n'avez ici aucun
secours  attendre et qu'on vous tuera si vous essayez de fuir."

Tarajewitsch alla presque machinalement  la fentre et vit dans la
cour deux hommes arms de fusils.

"Alors, voulez-vous m'obir? dit Henryka, le pistolet toujours  la
main.

- Oui.

- Venez donc."

Tarajewitsch ta sa pelisse. Henryka le fit passer par plusieurs
chambres et le conduisit dans la salle o se trouvait la trappe. Elle
lui ordonna de l'ouvrir et lui fit descendre les marches de l'escalier
qui aboutissait au caveau o elle avait elle-mme trembl, pleur et
pri. Elle frappa  la paroi. Celle-ci s'ouvrit et on aperut un
deuxime caveau plus troit et plus sombre que le premier. Il s'y
trouvait deux grandes jeunes filles  la taille lance, en costume de
paysannes, avec des bottes de maroquin rouge et de longues pelisses en
peau de mouton ornes de broderies de couleur. Elles attendaient la
nouvelle victime et l'examinrent avec des yeux calmes et
indiffrents.

"Attachez-le, ordonna Henryka.

- Est-ce que vous voulez me tuer? s'cria Tarajewitsch.

- N'essayez pas de vous dfendre," lui dit Henryka d'un ton imprieux
en lui appuyant le pistolet sur la poitrine.

En mme temps une des jeunes filles, avec l'agilit d'un chat, l'avait
pris par le cou, tandis que la seconde, qui tait derrire lui, lui
jetait une corde autour des jambes et serrait le noeud coulant.

Il tomba comme un bloc de bois, le visage sur le sol, et une des
jeunes filles posa un genou sur lui. Il se dbattait un instant, mais
fut promptement attach par les mains et par les pieds  la chane qui
tait fixe  la muraille.

"Ne vous ai-je pas interdit de vous dfendre?" dit Henryka en posant
sur lui son petit pied.

Tarajewitsch garda le silence.

"Chtiez-le, continua-t-elle, en se tournant vers les jeunes filles,
et apprenez-lui en mme temps  prier. Il a grivement pch toute sa
vie."

Les deux jeunes filles lui arrachrent son vtement et prirent ensuite
des disciplines qu'elles portaient  la ceinture, sous leurs pelisses,
avec des chapelets.

Soltyk conduisit Dragomira  Kiew et revint avec Mme Maloutine 
Chomtschin, o l'attendait le P. Glinski. Dragomira se rendit
immdiatement auprs de Karow, avec qui elle eut un court entretien,
puis elle crivit  Zsim.

"Deux mots seulement, lui dit-elle lorsqu'il entra, nous avons fait
aujourd'hui un grand pas vers notre bonheur. Encore quelques jours, et
j'espre pouvoir te dire que je suis prte  te suivre  l'autel."

Zsim eut bien vite oubli ses doutes et sa colre. Il tomba encore
vaincu aux pieds de Dragomira et lui jura de nouveau amour et
fidlit. Quand il fit noir, elle le renvoya, et il s'en alla cette
fois sans lui adresser de reproches, le soleil et le printemps dans le
coeur, une chanson sur les lvres.

Quelques instants aprs, Dragomira partait en traneau. Doliva
l'attendait avec un cheval dans le voisinage de la maison o elle
avait fait apparatre  Soltyk les ombres de ses chers morts. Elle
sauta en selle et s'lana au galop  travers la nuit, le froid et la
neige. Elle ne vit pas qu'elle tait suivie de loin par une sombre
figure, un cavalier qui avait quitt Kiew en mme temps qu'elle.

A Myschkow, Henryka et Karow l'attendaient.

"S'est-il soumis? demanda Dragomira.

- Oui, rpondit Henryka, mais seulement aprs que je l'ai fait
fouetter.

- Tu y as encore trouv un plaisir diabolique, Henryka.

- Non, je n'ai song qu' sa pauvre me.

- Je te connais trop."

Dragomira fit un signe  Karow et descendit avec lui et Henryka dans
les souterrains du manoir, devenus le sanctuaire d'une pouvantable
idole et le temple o d'extravagants fanatiques adoraient leur
dieu. Quand ils entrrent dans l'troite salle vote o Tarajewitsch
tait tendu sur de la paille, les deux servantes du temple, vtues en
paysannes, entrrent aussi. L'une fixa une torche allume au crochet
de fer plant dans la muraille. L'autre dtacha les chanes et dlia
le prisonnier. Tarajewitsch,  la fois surpris et pouvant,
contemplait Dragomira qui s'approcha, les bras croiss sur la
poitrine, et qui attacha sur lui le regard svre et menaant de ses
beaux yeux.

"Vous vouliez, dit-elle, faire sortir Soltyk de la voie du salut que
je lui ai montre, pour l'entraner de nouveau dans les tnbres du
vice. Le ciel vous a puni. Vos vouliez me perdre,  prsent vous tes
entre mes mains.

- Chtiez-moi, rpondit Tarajewitsch, mais pargnez ma vie; vos me
l'avez promis...

- Je n'ai rien promis, dit Dragomira en lui coupant la parole,
n'attendez de moi aucune piti, ds qu'il s'agit du service de Dieu.

- Ce que vous voulez, c'est vous venger, reprit-il.

- Je ne suis pas une femme ordinaire qui cherche l'amour et remue ciel
et terre dans son dsir de vengeance, quand on s'oppose  ses voeux;
je suis une prtresse et je sers le Tout-Puissant. Pourquoi vous
tes-vous jet dans ma toile et avez-vous bris mes fils? Maintenant
vous tes dans mon filet, et je vous immolerai, non pour me venger,
mais uniquement pour vous arracher aux supplices ternels en vous
punissant sur terre. Vos mourrez aujourd'hui mme.

- Grce! grce! criait d'une voix suppliante et les mains tendues vers
Dragomira Tarajewitsch  genoux.

- Relevez-vous, lui rpondit-elle, suivez-nous. Faites au prtre qui
vous attend un aveu repentant de vos pchs et expiez-les par une
immolation volontaire.

- Suis-je en proie au dlire? s'cria Tarajewitsch.

- Si vous voulez vus rconcilier avec Dieu, prenez la route que je
vous montre, continua Dragomira. Si vous restez dans
l'endurcissement et l'impnitence, alors j'essayerai de sauver votre
me en vous tranant de force  l'autel, et l je vous sacrifierai
comme autrefois Abraham voulait sacrifier Isaac.

- Non, je ne veux pas mourir! murmurait Tarajewitsch tremblant de tous
ses membres. Je veux faire pnitence! Mais je ne sacrifie pas ma
vie; Dieu ne peut pas me la demander; c'est de la folie!

- Vous tes encore libre, dit Dragomira, choisissez, la route vers la
lumire ternelle est ouverte devant vous.

- Non, non, je ne veux pas mourir! criait Tarajewitsch.

- Alors, en avant! ordonna Dragomira, nous n'avons plus de temps 
perdre."

Karow, rapide comme l'clair, s'lana sur le prisonnier. Il le jeta
par terre avec sa force de gant et lui mit le genou sur la nuque. Les
deux jeunes filles vtues en paysannes purent facilement attacher la
victime tremblante. Elles lirent les mains et les pieds de
Tarajewitsch et le tranrent dans la vaste salle vote, claire par
des torches, o le prtre l'attendait. Les autres suivaient.

Lorsque le malheureux se trouva tendu aux pieds de l'aptre et que
celui-ci commena  l'exhorter, il espra encore se sauver par
l'humilit et la soumission. Il fit une confession complte et demanda
lui-mme une pnitence svre et une rigoureuse punition.

"Tu seras satisfait, dit l'aptre; prends-le, Dragomira.

- Non, non pas elle! Elle me tuera! dit Tarajewitsch en gmissant.

- Personne ne portera la main sur toi, rpondit l'aptre, c'est Dieu
lui-mme qui dcidera si tu es suffisamment prpar pour aller dans
l'autre monde, ou si tu as besoin d'une plus longue pnitence sur
terre."

Dragomira fit un signe aux deux jeunes paysannes, qui saisirent
aussitt Tarajewitsch et le tranrent par un corridor faiblement
clair dans une autre vaste salle vote, dont une des parois tait
une massive grille en fer.

Pendant que les jeunes filles dbarrassaient promptement Tarajewitsch
de ses liens, Karow ouvrit une porte pratique dans la grille, et
quatre bras vigoureux poussrent la victime dans un rduit
compltement obscur.

La porte se referma. Deux torches allumes furent fixes  la
grille. La lueur rougetre de ces torches permit de voir les
magnifiques tigres et panthres qui taient couchs tout autour de la
vaste cage.

Tarajewitsch tait debout au milieu des btes froces, comme un martyr
chrtien dans l'arne au temps des empereurs romains. Les animaux se
tinrent d'abord tranquilles, mais lorsque Tarajewitsch commena 
invoquer Dieu  haute voix et  demander grce, ils se relevrent
lentement, allongrent leurs membres lastiques et dirigrent sur lui
le regard sinistre de leurs yeux ardents.

"Je veux entrer," dit Dragomira  Karow.

C'est en vain qu'il essaya de la retenir. Elle fit ouvrir la porte de
la cage, et s'avana au milieu des animaux, un revolver dans une main,
une cravache en fils de mtal dans l'autre.

"Veillez-vous, dormeurs, en avant! Faites votre devoir!"
s'cria-t-elle d'une voix retentissante et imprieuse.

En mme temps elle frappait les btes de toutes ses forces. Celles-ci,
d'abord effrayes, reculrent; puis elles se mirent  grincer des
dents,  agiter leurs queues et enfin poussrent un bref et rauque
rugissement. Dragomira frappa de nouveau le grand tigre avec sa
cravache. Au lieu de se prcipiter sur elle, il se sauva comme un
esclave poltron devant son regard dominateur jusqu' la grille et se
jeta sur Tarajewitsch au premier mouvement de terreur que fit le
malheureux. On entendit un cri pouvantable, et les autres btes
suivirent l'exemple du tigre. On ne vit plus alors qu'un monceau de
corps qui roulaient sur le sol, dans une mare de sang fumant;
d'atroces cris de douleur sortis d'une poitrine humaine dominaient le
grondement furieux des tigres et des panthres. Cependant Dragomira,
dans sa pelisse de velours noir qui lui tombait jusqu'aux pieds, le
pistolet  la main, se tenait l, debout, semblable  la desse de la
vengeance.

"Venez, cria Karow, avant qu'il ne soit trop tard. Venez!"

Dragomira s'approcha lentement de la grille. Une panthre se trouvait
sur son chemin, elle la repoussa du pied. Puis, le visage toujours
tourn vers les btes qu'elle matrisait de son regard, elle sortit
tranquillement de la cage o sa victime venait d'expirer.


XVII

COEURS DE MARBRE

Maintenant tu es dans mes serres.  MICKIEWICZ.


Quand Dragomira revint  Chomtschin avec Henryka dans l'aprs-midi du
lendemain, le comte Soltyk tait  la chasse. Mme Maloutine jouait aux
checs avec le P. Glinski. Dragomira embrassa sa mre et salua le
jsuite avec une froide politesse. D'un coup d'oeil elle avait saisi
tous les avantages de la situation; un second coup d'oeil lui suffit
pour s'entendre avec sa mre. Elle dit encore deux ou trois mots 
Henryka; et un plan fut combin, et les trois femmes se mirent 
tisser un filet pour prendre le Pre, qui ne se doutait de rien.

"Vous avez l'air gel! dit Mme Maloutine; je vais voir  vous procurer
du th bien chaud, mes pauvres colombes.

- Permettez-moi de..., dit galamment le jsuite.

- Non, non, reprit Mme Maloutine en l'interrompant, c'est mon affaire;
il y a ici d'autres devoirs de chevalier  remplir, cher pre, je
vous les abandonne."

Elle sortit de la chambre, et Glinski s'empressa de dbarrasser les
deux jeunes filles de leurs manteaux et de leurs bachelicks.

Dragomira remercia d'un lger signe de tte.

"Viens, dit-elle  Henryka, nous allons changer de vtements. Je ne me
sens pas  mon aise.

- Patiente un moment, dit Henryka, je vais t'apporter tout ce dont tu
as besoin."

Sans attendre de rponse, elle sortit d'un pas lger et
rapide. Dragomira s'assit prs de la chemine et se chauffa.

"Il fait froid dehors, dit-elle, on est positivement gel."

Le P. Glinski alla prendre une peau de tigre et lui enveloppa les
pieds.

"Je vous remercie, dit Dragomira en souriant, des ennemis si galants,
on peut les accepter?

- Je ne suis pas votre ennemi, rpondit Glinski, j'ai seulement en vue
le bonheur de Soltyk, que j'aime comme mon fils.

- Croyez-vous que je veuille sa perte? s'cria Dragomira en le
regardant bien en face, je veux son bonheur tout comme vous, et la
question est de savoir lequel atteindra plus tt ce but, vous ou
moi.

- Vous avez de l'avance.

- Soit, mais est-ce bien sage de s'attaquer quand on aspire au mme
but? Il serait plus simple, ce me semble, de faire alliance. Vous
devez pourtant finir par voir bien clairement que ce n'est pas avec
Anitta que vous pourrez tenir votre comte en bride.

- Hlas!

- Cherchez donc avec moi ce qu'il y aurait  faire?

- On peut causer l-dessus."

Henryka revint, elle avait sur le bras la jaquette de fourrure de
Dragomira et tenait ses pantoufles  la main.

"Puis-je t'aider? demanda-t-elle.

- Non. Pourquoi y aurait-il alors de galants jsuites en ce monde?
rpondit Dragomira avec le ton lgrement badin d'une dame du monde
coquette. Va, va aussi changer de vtements, ou tu te rendras
malade."

Henryka baisa la main de Dragomira et se hta de sortir.

"Eh bien, non, dit Dragomira, je ne peux vraiment pas vous
employer. Veuillez passer un instant dans la chambre  ct."

Glinski obit. Quand il revint au bout de deux minutes, Dragomira
avait t son corsage et pass sa jaquette. Elle tait de nouveau
assise prs de la chemine. Les flammes rouges qui s'levaient en
languettes semblaient caresser sa nuque, son buste virginal d'amazone
et ses beaux bras plongs dans la molle fourrure.

Dans la vaste salle, le crpuscule tendait ses ombres grises, au
milieu desquelles resplendissaient les bras de la jeune fille, ainsi
que son cou blanc et son paisse chevelure d'or aux souples
ondulations.

Le jsuite en tait tout surpris; il le fut bien davantage lorsque
Dragomira tourna vers lui ses grands yeux enchanteurs et, avec un
sourire ravissant, lui tendit la main. Il ne dit pas un mot, mais se
pencha sur cette main froide comme le marbre et la baisa.

"Nous serons donc amis?

- Cela dpend de vous, rpondit Glinski, vous poursuivez des plans...
des plans politiques... Soltyk pourrait tre entran dans d'immenses
dangers. Si vous voulez renoncer  vos frquentations secrtes...

- Je n'en ai pas.

- Pardonnez-moi; j'en sais l-dessus plus que qui que ce soit en
dehors de vos conjurs.

- Alors vous nous avez livrs  la police?

- Non... seulement j'ai... donn quelques avis... par prcaution.

- Pre Glinski, dit Dragomira tranquillement, en le menaant du doigt,
ne vous occupez pas de choses qui ne vous regardent pas, si vous
tenez  votre tte."

Glinski plit.

"Vous ne me livrerez pourtant pas au couteau, murmura-t-il, je sais
que je puis me confier  vous.

- Vous pouvez tre sans crainte, rpondit Dragomira, mais renoncez 
vos intrigues.

- Je vous le promets.

- Et je vous promets de me retirer de toutes machinations politiques.

- Alors, rien ne s'oppose plus  notre alliance.

- Vous renoncez  Anitta?

- Oui.

- Et vous me choisissez comme votre allie; vous m'entendez bien, pre
Glinski, comme votre allie et non pas comme votre instrument?

- J'entends bien."

Dragomira sentit un lger frisson.

"Je vous prie, appelez quelqu'un, dit-elle subitement, il faut que je
quitte ces vilaines bottes humides; je me refroidirai si j'attends
encore.

- Veuillez me permettre...

- Et pourquoi pas?"

Elle lui tendit un pied, puis l'autre, et le P. Glinski, avec un
empressement tout  fait galant, lui tira ses larges bottes de
maroquin; puis, comme un page amoureux, il plia un genou  terre
devant elle et lui mit ses chaudes petites pantoufles de fourrure. Au
moment o il venait de terminer son service d'esclave, un sonore clat
de rire retentit, et Henryka entra conduisant le comte, qui fit au
jsuite une ironique rvrence.

"Voil, s'cria-t-il, vous prchiez dans le dsert. Si j'avais pu
deviner que vous tiez un si bon apprciateur de la beaut et que vous
saviez lui rendre de si chevaleresques hommages, j'aurais certainement
cout vos conseils avec de meilleures dispositions."

Le jsuite, rouge et tremblant, s'tait relev, et d'un air ananti
regardait tantt Dragomira, tantt le comte.

La jeune fille eut l'habilet de venir  son aide quand il en tait
encore temps.

"Laissez donc le Pre en repos, s'cria-t-elle; je l'aime bien mieux
que vous; nous nous entendons maintenant parfaitement, n'est-ce pas?
et rien ne pourra troubler notre amiti, ni vos railleries, cher
comte, ni votre jalousie.

- Oui, pour vous faire enrager, dit Glinski, je veux me mettre  faire
srieusement la cour  Dragomira."

Il lui prit la main, et y appuya deux fois ses lvres avec passion.

Dragomira se leva, prit son bras, et le conduisit  la fentre.

"Laissez-nous, dit-elle  Soltyk, nous avons un petit secret entre
nous.

- Vous ordonnez?... demanda doucement Glinski.

- Ce qui est convenu est convenu.

- Dans un mois, vous serez comtesse Soltyk."

Dragomira serra la main de Glinski.

"Et, maintenant, lui murmura-t-elle  l'oreille, occupez ma mre et
Henryka: jouez aux checs avec ma mre; quant  Henryka, dites-lui de
rciter son chapelet.

- Comptez sur moi."

Glinski baisa encore cette charmante main qu'il pressait maintenant
dans les siennes, et conduisit Henryka hors de la chambre.

Dragomira resta seule avec le comte.

Sans avoir l'air de le remarquer, elle alla lentement vers la
chemine, s'assit sur la chaise, posa ses pieds sur la peau de tigre
et regarda fixement le feu.

"Dragomira, dit le comte qui s'tait avanc doucement derrire elle.

- Vous tes encore l?

- Quelle question! Quand je suis rest si longtemps sans vous voir,
quand vous me faites si cruellement languir...

- Des phrases! murmura Dragomira en jetant sa tte de ct.

- Vous tes de mauvaise humeur.

- Au contraire."

Soltyk s'assit en face d'elle et prit ses mains dans les siennes.

"Tarajewitsch vous a peut-tre chapp?

- Oh! on ne m'chappe pas si facilement!

- Qu'avez-vous donc fait de lui?"

Dragomira garda le silence, seulement un sourire erra sur son beau et
froid visage, un sourire qui donna le frisson  Soltyk.

"Vous l'avez tu?"

Dragomira fit signe que oui.

"Pourquoi ne pouvais-je pas tre l?

- Parce que vous faites souffrir par cruaut, tandis que moi je chtie
et je tue au nom de Dieu, sans piti, mais sans haine.

- Je suis donc condamn pour toujours  rester  la porte du
sanctuaire?

- Avec quelle ardeur vous dsirez qu'on vous livre une victime!

- Non, je voudrais seulement tre l, quand vous remplissez votre
office de prtresse et de juge.

- Cela mme est un dsir inhumain, rpondit Dragomira. Vous auriez d
natre au temps des invasions des Tartares; vous eussiez t un de
ces khans qui poussaient devant eux des nations comme des troupeaux,
faisant des hommes leurs esclaves et enfermant les femmes dans leurs
harems. Alors on faisait des tambours avec des peaux humaines et
l'on levait des pyramides de crnes.

- Je ne peux pas le nier; je vous aime encore plus, depuis que je sais
que vous avez du sang aux mains.

- C'est de la pure folie!

- Nommez cela comme vous voudrez, c'est pourtant ce qui fait que je
vous aime, et j'aime en vous la Scythe et la tigresse plus encore
que le pur et virginal ange de la mort.

- Mais moi, je ne vous aimerai jamais, dit Dragomira, tant que vous
serez domin par d'aussi abominables passions. On vous a dpeint 
moi comme un dmon; vous tes encore pire: vous avez un coeur de
pierre.

- Comme vous!

- Comme moi?

- Oui, comme vous, Dragomira, continua le comte; ne jouons pas plus
longtemps l'un pour l'autre cette ridicule comdie. Je vous connais
maintenant aussi bien que vous me connaissez. Soyez sincre comme je
le suis. Vous avez comme moi dans le fond de votre tre les
aspirations d'un Nron; comme moi vous tes possde par un dsir
titanique de dominer, d'assujettir les hommes, de les fouler sous
vos pieds, et d'anantir ceux qui rsistent. Tous les deux nous
avons des coeurs de marbre, et,  vous parler franchement, je suis
aussi peu capable d'aimer que vous. Je ne vous fais pas une
dclaration d'amour. Ce que j'prouve pour vous, c'est plus que de
l'amour. C'est l'admiration, c'est la voix du sang, c'est l'harmonie
des mes qui m'entrane vers vous. La langue des hommes n'a pas de
mots pour exprimer ce que je ressens pour vous. J'ai trouv en vous
une compagne de ma race; une crature capable comme moi de braver
Dieu et l'univers et d'tendre la main vers les toiles sans
craindre d'tre frappe par la foudre du vengeur ternel."

Dragomira, pour la premire fois de sa vie bouleverse jusqu'au fond
de l'me, restait frmissante et ravie sous le regard de cet homme. Et
lorsque le comte se jeta  genoux devant elle et la serra dans ses
bras avec une volont sauvage, elle ne rsista pas, elle ne le
repoussa pas. Les sensations les plus contraires faisaient palpiter
son coeur. Mais aucune parole, aucun son ne sortait de sa bouche, et
lorsque le comte appliqua ses lvres brlantes de dsirs sur celles de
Dragomira, elle aussi l'entoura de ses bras et lui rendit baiser pour
baiser. Elle oubliait et elle-mme et l'univers.

"A moi? murmura Soltyk, revenant  lui.

- Oui.

- Pour toujours?

- Pour toujours.

- Vous voulez bien tre ma femme?

- Oui.

- Vous me permettez de parler aujourd'hui mme  votre mre?

- Je vous en prie.

- Ah! Dragomira, quel bonheur vous m'avez donn!"

Elle le regarda, prit sa belle tte de despote dans ses mains et lui
donna encore un baiser. Elle tait tout  coup mtamorphose.

Soltyk se releva vivement et sortit pour aller parler  Mme Maloutine.

Dragomira resta seule.

"Que s'est-il pass? se demanda-t-elle. Est-ce que je l'aime? Non,
non. Qu'est-ce alors? Qu'est-ce donc qui lui a donn cette puissance
sur moi? A-t-il vu dans la nuit de mon me, l o jamais n'avait
pntr un rayon de lumire? M'a-t-il rvl  moi-mme ce dont je
n'avais jamais eu conscience? Etait-ce cela? Je ne sais pas; je sais
seulement que j'tais calme et sans crainte et qu'il m'a emporte avec
lui dans un tourbillon, au-dessus d'abmes qui me donnent le
vertige. O suis-je entrane? Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonne
pas!"


XVIII

LA PECHEUSE D'AMES

Pour tout homme vient le moment o le conducteur de son toile lui
remet  lui-mme les rnes de sa destine.  FR. HEBBEL.


Mme Maloutine avait donn son consentement au mariage de sa fille avec
Soltyk. Le comte touchait enfin au but; il allait possder la belle
adore et jouir de la suprme flicit sur cette terre.

Le lendemain matin, Dragomira prit les dispositions ncessaires. Elle
jouait dj compltement son rle de matresse et de souveraine, et
tous lui obissaient, comme s'il ne pouvait pas en tre autrement.

Pendant le djeuner, alors que le comte pouvait  peine dtourner
d'elle un moment ses regards enflamms et ravis, elle donna l'ordre
d'atteler un traneau et pria le jsuite de l'accompagner 
Kiew. Glinski avait pour mission d'avertir la famille Oginski et de la
calmer. Dragomira voulait s'entretenir avec Zsim.

"Vous, restez ici, dit-elle  Soltyk. Ma mre et Henryka vous
tiendront compagnie. Je reviendrai ce soir, au plus tard demain
matin."

Le comte soupira, affirma qu'une sparation de quelques heures lui
semblait dj longue comme une ternit, demanda en suppliant la
permission d'aller aussi  Kiew, et jura qu'il ne gnerait en rien
Dragomira. Mais elle resta inbranlable, et il finit par se soumettre,
quoique avec le coeur serr.

Le traneau tait avanc. Dragomira baisa la main de sa mre et
descendit l'escalier au bras de Soltyk. Quand elle fut assise  ct
de Glinski, au milieu des molles et prcieuses fourrures qui
garnissaient l'quipage, elle tendit au comte ses lvres rouges et
brlantes; un baiser fut chang; puis le fouet retentit, et
l'attelage partit au galop.

Quand ils furent arrivs  Kiew, Dragomira congdia le jsuite et
envoya Barichar  Zsim.

L'officier vint immdiatement.

"Qu'avez-vous  me dire? demanda-t-il, je suis surpris que vous vous
souciiez encore de savoir si je suis ou non de ce monde.

- Toujours des reproches, rpondit Dragomira en lui mettant lentement
un bras autour du cou, que veux-tu, tu es pourtant  moi, je te
tiens et je ne te lcherai plus.

- Tu te trompes.

- Ah! si tu ne m'aimes plus?

- C'est moi que tu veux accuser? Moi? Et quand tu viens de passer une
srie de jours avec Soltyk, dans son chteau?

- Oui, en compagnie de ma mre.

- En tout cas, pour me trahir en sa faveur.

- Tu n'as pas le droit de me parler ainsi, rpondit Dragomira avec
calme; je ne t'ai jamais tromp; je t'ai toujours dit sincrement
que je poursuis un plan au sujet du comte; je t'ai encore dclar il
y a quelque temps que je suis prs du but et que rien ne s'oppose
plus  notre union. Aie confiance en moi, mme maintenant que j'ai
fait, parce qu'il fallait le faire, le pas le plus audacieux, le
plus risqu en apparence.

- Qu'as-tu encore  m'avouer?

- Je me suis fiance hier soir  Soltyk.

- Dragomira!

- Ne m'interromps pas; coute-moi jusqu' la fin. J'ai une grande, une
sainte mission  remplir. Il fallait jouer cette comdie pour
rassurer compltement le comte. A prsent il est en mon pouvoir. Je
te donne ma parole que jamais le mariage n'aura lieu. Dans quelques
jours, je pars avec ma mre et Soltyk pour Bojary. C'est l que tout
se dcidera. A mon retour je t'appartiendrai et je te suivrai 
l'autel.

- Comment croire un pareil conte? s'cria Zsim en se levant
brusquement. Tu veux me tromper, pour que je ne vienne pas gner ton
mariage. Une fois comtesse Soltyk, tu te moqueras du malheureux qui
t'aimait, qui t'adorait.

- Su tu te dfies de moi, dit Dragomira, alors tout est fini entre
nous."

Elle se leva et alla  la fentre:

"Va, je sais maintenant ce que j'ai  attendre de ton amour. Un amour
sans confiance n'est qu'une ivresse; il n'est pas digne d'un nom si
noble, si saint.

- Il faudrait que j'eusse perdu le sens pour avoir plus longtemps
confiance en toi!" s'cria Zsim.

Dragomira n'tait pas prpare  cette rsistance, mais en une seconde
elle conut un nouveau plan. Il lui fallait s'emparer de Zsim 
l'instant mme, si elle ne voulait pas le perdre pour toujours; il
fallait le garder comme prisonnier pendant quelque temps, jusqu' ce
que les accusations dont Soltyk tait la cause eussent perdu toute
raison d'tre.

Elle n'avait peur de rien, et tout moyen qui la conduisait  son but
lui paraissait lgitime et bon.

"Et si je te donne des preuves de mon amour? dit-elle en se tournant
tout  coup vers lui; si je me mets compltement en ton pouvoir?"

Zsim la regarda fixement, il ne comprenait pas encore.

"Je ne peux pas te recevoir ici, continua-t-elle, nous y sommes
entours d'espions. Mais j'ai une amie intime qui habite,  elle
seule, une maison dans le faubourg. C'est l que je t'attendrai ce
soir. Veux-tu?"

Zsim se jeta  ses pieds et couvrit ses mains de baisers.

"Veux-tu venir?

- Oui.

- Alors,  dix heures, ce soir, trouve-toi dans le rue."

Elle lui nomma la rue et lui dcrivit la maison.

"Une personne de confiance sera l et te conduira auprs de moi.

- Pardonne-moi," dit Zsim d'une voix suppliante en se relevant pour
serrer Dragomira sur sa poitrine. Elle souriait, au milieu de ses
baisers, avec la charmante pudeur d'une fiance.

Quand Zsim fut parti, elle envoya Barichar chez la juive. Bassi vint
en prenant toutes les prcautions ncessaires, et Dragomira s'enferma
avec elle dans sa chambre.

"Cette nuit, dit Dragomira, il faut s'emparer de Jadewski, le jeune
officier que tu connais, et le mettre pour quelque temps hors d'tat
de nous nuire.

- S'il n'y a pas de sang  verser, vous pouvez vous en remettre  moi,
rpondit la juive.

- Je t'attendrai. Tu seras dans la rue et tu me l'amneras. Il faut
que tes gens soient  leur poste une heure avant et se cachent dans
la maison mme. Il tera son pe. Pendant qu'il m'embrassera, je
lui jetterai le lacet autour du cou. On le portera dans le caveau
souterrain, et on l'y retiendra prisonnier, jusqu' ce que vienne
moi-mme le dlivrer. Mais dis bien  tous qu'on ne doit ni le
blesser ni le maltraiter.

- Je comprends."

Dragomira lui donna encore quelques instructions, et la juive partit.

Le P. Glinski ne vint pas aussi vite  bout de sa mission. Il combina
une douzaine de plans qu'il rejeta; il composa diffrents discours
qu'il se proposait de dbiter, et en dernier lieu les trouva communs
et insignifiants. Enfin, il trouva ce qu'il fallait. Il se dcida 
parler d'abord  Anitta, convaincu qu'elle accueillerait son message
sans se fcher, et mme avec une certaine joie. Il ne se trompait pas.

Il vint dans l'aprs-midi chez Oginski. Aprs bien des circonlocutions
et prcautions oratoires, il arriva enfin  la grande nouvelle. A
l'instant, Anitta lui sauta au cou et l'embrassa; puis elle courut
auprs de ses parents et leur cria d'une voix triomphante:

"Le comte Soltyk vous rend votre parole! Il a bien vu que jamais il
n'obtiendrait ni mon coeur ni mon consentement. Il renonce  ma main et
il pouse Dragomira!"

Oginski fit un visage fort tonn, pendant que Mme Oginska se
disposait  adresser des reproches au jsuite, qui s'tait gliss
doucement dans la chambre. Mais Anitta coupa nergiquement court 
tout.

"Je ne l'aurais jamais accept, s'cria-t-elle; j'aime Zsim Jadewski,
et je serai sa femme ou j'irai dans un couvent. Dites au comte, mon
rvrend pre, que je lui suis trs reconnaissante et que j'espre que
nous resterons bons amis."

L'affaire tait donc rgle, et Glinski pouvait, le coeur lger, se
hter d'aller retrouver Dragomira. Anitta s'effora d'obtenir alors le
consentement de ses parents  son mariage avec Zsim. Son pre
semblait dispos  consentir, mais sa mre persistait  opposer  ses
voeux tout l'orgueil des magnats polonais. Cependant Anitta ne se
dcouragea pas. Maintenant, elle tait libre, et les plus douces
esprances remplissaient son coeur. Elle pensa que la premire chose 
faire, c'tait de s'entendre avec Zsim. Elle lui crivit et fit
porter sa lettre chez lui par le vieux cosaque Tarass. Quand Tarass
revint, il tait nuit. M. Oginski tait au Casino, Mme Oginska au
thtre. Anitta se trouvait donc seule.

Tarass rapporta, avec un visage srieux et soucieux, qu'il n'avait pas
rencontr Zsim et que le domestique du jeune officier avait fini par
lui avouer que son matre tait ce soir-l attendu par une dame.

"Par Dragomira! s'cria Anitta.

- Il n'y a plus qu' la suivre  la piste, dit le vieux cosaque; elle
est en ce moment au cabaret Rouge, et j'ai appris de plus que la
juive est venue chez elle aujourd'hui. J'ai peur pour M. Jadewski,
car par ailleurs, on raconte que Mlle Maloutine s'est fiance au
comte Soltyk.

- Oui, il faut la suivre, dit Anitta, je vais avec toi."

Quelques minutes aprs, vtue en paysanne et accompagne de Tarass qui
s'tait transform en paysan petit-russien, Anitta quittait le palais
de ses parents. Elle tait ple, mais dcide et courageuse.

"Elle a pris la prcaution d'viter les rues, dit Tarass; elle est
venue dans un canot et ne peut manquer de s'en retourner par le mme
chemin. Ce qu'il y a de mieux  faire, c'est de louer aussi une
embarcation."

Ils descendirent donc vers le fleuve qui tait dbarrass de ses
glaces. L'hiver touchait  sa fin. Le printemps s'annonait, non pas
par des violettes et des perce-neige, ni par le ramage des oiseaux,
mais par des temptes furieuses, de la neige et des pluies froides. Ce
soir-l, cependant, le ciel tait clair et sans nuages, la lune
blouissante. Le fleuve roulait ses flots cumeux sur lesquels le vent
soufflait en hurlant.

"Faut-il nous y risquer? Demanda Tarass.

- Pour lui, je brave tout," rpondit Anitta.

Ils trouvrent un canot, s'embarqurent et longrent lentement la
rive. Quad ils furent arrivs prs du cabaret Rouge, ils remarqurent
une barque retenue par une chane, qui se balanait sur l'eau avec un
bruit plaintif. Les fentres du cabaret taient claires.

"Elle est encore l, dit Tarass, nous allons nous poster dans
l'obscurit, et l'attendre."

Il rama jusqu'au mur le plus proche et s'arrta l. Tous les deux
restrent immobiles et silencieux. Pendant longtemps on n'entendit que
le murmure des flots et le mugissement de la tempte autour des
vieilles tours de l'ancienne ville des czars.

Enfin deux formes humaines sortirent du cabaret et s'approchrent du
bateau retenu par une chane. L'un tait un homme  tournure de
pcheur. Il dtacha le bateau et prit les rames. L'autre personne
s'embarqua aussi. C'tait une femme d'une taille haute et lance
portant la pelisse en peau d'agneau  broderies de couleurs des
paysannes de la Petite-Russie. Elle tourna son visage du ct de la
lune, et, malgr le mouchoir de tte blanc qui enveloppait sa
chevelure blonde, Anitta reconnut Dragomira. Le bateau s'loigna de la
rive et descendit le fleuve. Tarass le suivit  une certaine
distance. Au bout de peu de temps, Dragomira aborda au
faubourg. Tarass se hta pareillement de gagner la rive, attacha le
canot au poteau le plus proche et aida sa jeune matresse  dbarquer.

Dragomira descendit la rue  grands pas. L'endroit tait compltement
solitaire. Il n'y avait pas une seule lanterne allume; aucun tre
humain ne se montrait; les maisons avaient l'air d'tre
abandonnes. Quand elle fut devant la maison d'aspect sinistre o elle
avait voqu avec Soltyk les mes de ses chers morts, Dragomira
s'arrta et frappa trois fois dans ses mains. La porte s'ouvrit, mais
au mme moment Anitta saisit Dragomira par le bras.

"Que voulez-vous? demanda cette dernire avec clame et fiert.

- Enfin je te tiens, s'cria Anitta; ton masque est tomb; tu as pris
dans tes filets Soltyk et Zsim. Faut-il te dire dans quelle
intention?

- Vous tes folle, ce me semble, rpliqua Dragomira.

- Tu aimes Zsim, dis-tu? continua Anitta, non, tu ne l'aimes pas; tu
as seulement soif de son sang, tigresse; tes complices t'attendent
pour le livrer au couteau.

- Lchez-moi!"

Dragomira essaya de se dgager, mais Anitta la retint solidement.

"Oseras-tu nier? s'cria-t-elle. C'est toi qui as tu Pikturno! C'est
toi qui as jet Tarajewitsch aux btes froces,  Myschkow? C'est toi
qui gorgeras encore Soltyk et Zsim, si je ne t'en empche pas! Ton
coeur ne dsire que le meurtre et le sang, prtresse de l'enfer,
pcheuse d'mes!"

Dragomira frmit des pieds  la tte et poussa un cri sauvage
inarticul, le cri d'une lionne blesse. Puis, rapide comme l'clair,
elle tira son yatagan et rassembla toutes ses forces pour frapper
Anitta  la poitrine.

Mais au mme moment Tarass se prcipita entre elle et Anitta et la
dsarma.

Dragomira, se voyant perdue, se sauva de l'autre ct du mur
protecteur. La porte se ferma derrire elle. Pour le moment, elle
tait en sret.

La situation tait des plus dangereuses, mais Dragomira ne perdit pas
la tte un seul instant. Elle rassembla en toute hte tous les gens
de la maison et leur donna les ordres ncessaires.

Elle fit passer Juri par dessus les murs du jardin voisin et l'envoya
 Bassi pour l'avertir. Dschika s'esquiva par la porte de derrire et
partit  la rencontre de Zsim pour le conduire  l'Image de la Mre
de Dieu, sur la route de Chomtschin, pendant que Tabisch sellait le
cheval prpar pour Dragomira.

Juri arriva sans encombre auprs de la juive, qui faisait le guet 
l'angle de la rue, et tous les deux gagnrent le cabaret en faisant un
dtour. En revanche, le traneau de Zsim arriva avant que Dschika et
pu le rencontrer, et fut arrt par Tarass.

"Qu'est-ce qu'il y a? demanda le jeune officier avec impatience.

- On a dcouvert un complot dirig contre votre vie, rpondit le vieux
cosaque; dans cette maison qui est l, la prtresse et le couteau du
sacrifice vous attendent.

- De qui parles-tu?

- De Dragomira."

Une femme  la taille svelte s'approcha.

"C'est moi, dit une douce et aimable voix, je l'ai dmasque; et j'ai
failli expier par ma mort mon amour pour vous.

- C'est avec ce poignard qu'elle a voulu tuer ma chre demoiselle, dit
Tarass, en prsentant le yatagan  Zsim.

- Tarass a par le coup.

- Dragomira! est-ce possible? murmurait Zsim. Elle? Une prtresse de
cette secte abominable?

- Oui, Dragomira, rpondit Anitta, ce dmon  figure d'ange. Elle ne
vous a attir  elle que pour vous immoler sur l'autel de son
dieu. Vous vous croyiez aim et vous tiez dans les mains sanglantes
d'une pcheuse d'mes.

- Mon Dieu! mon Dieu! s'cria Zsim, et il cacha sa tte dans ses
mains.

- Il nous faut partir d'ici, dit Tarass, ses gens sont dans le
voisinage. Qui sait ce qui peut arriver?"

Anitta monta rapidement dans le traneau, prs de Zsim, et Tarass
monta sur le sige  ct du cocher.

"O dois-je aller? demanda ce dernier.

- Chez mes parents, dit Anitta.

- Non,  la police, s'cria Tarass, et le plus vite possible; sans
quoi cette bande de meurtriers nous chappe."


XIX

LA FUITE

Je te conduis  la cit des damns.  DANTE.


Quand Dschika revint avec la nouvelle que Zsim et Anitta taient
partis ensemble dans le traneau et que la route tait libre,
Dragomira sauta sur le cheval qu'on lui amenait. Elle envoya Tabisch 
Cirilla et Dschika  Sergitsch, pour les avertir. Le vieillard qui,
jusqu'alors, avait gard la maison solitaire, ouvrit la porte et la
ferma du dehors quand Dragomira fut partie. Elle prit la direction de
Chomtschin, pendant qu'il se htait de descendre vers la rive du
fleuve o le bateau tait toujours attach.

Dragomira traversa la faubourg au galop et se lana  toute bride sur
la grand'route qui conduisait au chteau de Soltyk. Dans sa course
furieuse elle avait l'air de fuir des ennemis qu'elle aurait eus sur
les talons. De temps en temps elle excitait encore son ardent cheval
de l'Ukraine, de la voix et du fouet. Autour d'elle, le vent
mugissait; au-dessus d'elle s'tendait la vote du ciel tincelant
d'toiles; devant elle apparaissait au-dessus de l'horizon le disque
de la lune comme un but blouissant.

Elle ne rencontra personne. Il n'y avait sur la route ni village ni
cabaret. Aussi loin que la vue pouvait s'tendre, on ne distinguait
que de vastes plaines blanches, au-dessus desquelles flottait une
brume que traversait la lueur argente de la lune.

Dragomira livrait le dernier combat, le combat dcisif. Elle se voyait
dcouverte; elle savait que maintenant il fallait agir, que le temps
de la ruse et de la tromperie tait pass. Le masque tait tomb pour
Zsim lui-mme. Si elle n'avait pas le courage de tout risquer, il
tait perdu pour elle. Elle se demanda si elle l'aimait rellement, et
une voix plus forte que sa froide prudence et sa volont de fer lui
rpondit oui. Et Soltyk? Qu'prouvait-elle pour lui? Lui non plus ne
lui tait pas indiffrent; elle se sentait entrane vers lui par une
force presque mystrieuse. Oui, elle le comprenait maintenant, Soltyk
tait un homme de la mme race qu'elle; mais son coeur parlait haut
pour Zsim, peut-tre justement parce qu'elle se voyait suprieure 
lui, parce qu'il lui paraissait faible et indcis. Elle ressentait une
sorte de tendre piti pour lui, et la jalousie, l'orgueil fminin
froiss transformaient cette tendresse en passion, en fureur.

Pendant que les tincelles jaillissaient sous les sabots de son
cheval, elle levait son poing ferm vers le ciel, et jurait que tant
qu'il lui resterait un souffle de vie, Zsim n'appartiendrait  aucune
autre femme. Chose trange, la pense de la mort, avec laquelle elle
tait si familiarise, l'effrayait en ce moment; elle frissonnait,
elle avait le coeur serr par l'angoisse. Elle n'avait jamais encore
aim; jamais encore elle n'avait t aime. Tous ces rves charmants
qui voltigent autour des jeunes filles lui taient jusqu'alors rests
trangers. Un dsir ardent come une fivre s'tait empar d'elle tout
 coup: elle ne voulait pas mourir sans connatre le bonheur de
l'amour. Elle avait encore conscience de son pouvoir: si elle allait
au-devant de lui et si elle lui avouait tout, pourrait-il rester
froid? Pourrait-il lui rsister? Non. Elle voulait, elle devait le
conqurir; elle voulait devenir sa femme, pcher avec lui et mourir
avec lui. Mais auparavant il fallait livrer le comte au couteau.

Ds qu'elle aurait rempli sa mission, elle serait libre. Alors elle
appartiendrait au bien-aim; et qui oserait lui arracher Zsim une
fois qu'elle le tiendrait dans ses bras?

Il faisait nuit quand elle arriva  Chomtschin. Le comte tait dans
son cabinet. Elle se garda bien d'aller le trouver
immdiatement. Avant tout, elle informa sa mre de ce qui venait de se
passer et du danger qui les menaait tous. Puis elle prit les
dispositions ncessaires.

Il fallait drouter au plus tt ceux qui la poursuivaient; elle eut
bientt imagin un moyen. Il y a avait l un secrtaire; elle s'y
assit et crivit  Zsim une lettre destine  tomber entre les mains
de ses ennemis. Cette lettre tait rdige de faon  avertir Zsim
des intentions de Dragomira, et  le tromper ainsi que tous les autres
sur l'endroit de sa retraite. Elle chargea un messager  cheval de
porter immdiatement cette lettre  la ville; et elle tait sur le
point d'aller retrouver Soltyk, quand Henryka et Karow entrrent.

Ils avaient tous les deux des costumes de paysans, et taient ples,
mus et puiss de fatigue. Henryka tomba sur une chaise sans pouvoir
dire un mot, tandis que Karow,  mots prcipits, informait Dragomira
que tout tait dcouvert, que la police se mettait en mouvement et
tait sur leurs traces.

"Je le sais, rpondit tranquillement Dragomira; votre avis ne pourrait
gure nous servir  cette heure. Dieu m'a protge, et grce  lui,
j'ai pu les avertir tous  temps et les sauver. Je ne crois pas qu'en
ce moment un seul des ntres soit encore en danger."

Karow regardait avec admiration la courageuse jeune fille, si sre de
la victoire.

"Mais qui vous garantit, dit-il, que vous-mme tes ici en sret?
Pensez avant tout  votre propre salut. A vous seule vous valez plus
que nous tous ensemble.

- Je sais que je n'ai pas de temps  perdre, dit-elle doucement; mais
je ne quitterai pas ce chteau avant d'avoir accompli ma tche. Je
veux, cette nuit mme, emmener le comte avec moi comme mon
prisonnier.

- Disposez de moi, rpondit Karow, en s'inclinant respectueusement
devant elle, je suis entirement  vos ordres.

- Moi aussi, dit Henryka, qu'y a-t-il  faire? Quel rle comptes-tu me
confier?

- Ici, il n'y a que moi qui puisse d'abord agir, dit Dragomira; je
vais le trouver  l'instant mme. Ne vous loignez pas, pour le cas
o j'aurais besoin de vous."

Quand Dragomira entra dans le cabinet du comte, il tait debout prs
d'une fentre, et plongeait son regard dans la nuit sombre. L'pais
tapis de Perse touffait le bruit des pas. Il ne l'entendit point et
ne la vit que quand elle lui posa la main sur l'paule. Il se retourna
vers elle tout surpris.

"C'est vous! dit-il d'une voix balbutiante et en appuyant ses lvres
sur la main de la jeune fille. Si tard? je ne vous attendais plus.

- C'est une heure srieuse que celle qui m'amne vers vous, rpondit
Dragomira, je suis venue pour vous dire adieu, peut-tre pour
toujours.

- Adieu? Et pour toujours? s'cria Soltyk; non, Dragomira, avez-vous
oubli que rien ne peut plus nous sparer, que je vous suivrai
jusqu'au bout du monde?

- Vous ne connaissez mon secret qu'en partie, reprit Dragomira en
s'asseyant sur la chaise qui tait prs de la fentre; je ne peux
pas, pour l'instant, vous en dire davantage; aussi aurai-je de la
peine  vous convaincre qu'il me faut quitter ce chteau, ce pays,
dans une heure.

- Je n'ai besoin d'aucune preuve, d'aucune explication, dit Soltyk; je
ne vous fais aucune question. Il faut? Vous voulez? Il suffit. Je ne
vous demande que la permission de vous accompagner.

- A quel titre? Vous comprenez que ce n'est pas possible.

- Pourquoi non? Comme votre serviteur, comme votre esclave.

- Ce serait encore inconvenant.

- Alors comme votre poux.

- Bien; admettons que j'y consente. Comment voulez-vous, dans l'espace
d'une heure, prendre toutes les dispositions ncessaires?

- Il n'y a aucune disposition  prendre, rpondit Soltyk, dites-moi
seulement que vous renoncez enfin au jeu cruel que vous jouez; dites
que vous exaucez mes voeux les plus ardents, que vous consentez  me
prendre pour poux, et le chapelain du chteau va nous unir 
l'instant mme.

- Je suis prte, dit Dragomira en attachant sur le comte un regard
ferme et calme.

- Ne plaisantez pas, je vous en conjure.

- Je ne plaisante pas, continua Dragomira, je veux au contraire que
vous donniez immdiatement les ordres ncessaires. Je veux dans un
quart d'heure tre comtesse Soltyk, et, en descendant de l'autel,
monter aussitt en traneau et partir avec vous.

- Dragomira! Je n'y puis croire! s'cria le comte en se jetant 
genoux devant elle. Vous... vous tes  moi et pour toujours!...

- Pas un mot de plus, htez-vous: faites venir le chapelain, ordonna
Dragomira en repoussant le comte, relevez-vous; obissez."

Soltyk sonna, donna ses ordres  son valet de chambre de confiance,
qui tait accouru en hte; puis il retourna aux pieds de Dragomira,
qui maintenant lui sourit d'un air gracieux.

"C'est pourtant beau d'tre ainsi aime, murmura-t-elle, surtout quand
on garde soi-mme sa tte bien froide.

- Alors, vous ne m'aimez pas?

- Non... et cependant j'prouve pour vous quelque chose que je n'ai
encore prouv pour aucun homme."

Elle lui caressa doucement les cheveux avec la main.

"Mme pour Zsim?

- Mme pour lui.

- Vraiment?

- Vraiment."

Elle attacha sur lui un long et trange regard, puis, subitement, elle
l'enlaa de ses bras et l'attira  elle pour lui donner des baisers,
non pas de femme, mais de tigresse.

"Tu ne m'aimes pas? disait le comte d'une voix qui n'tait plus qu'un
souffle, si c'est l de la haine, ah! ta haine me rend plus heureux
que l'amour des autres femmes.

- Que sais-je? rpondit-elle, peut-tre que je t'aime! Une femme
aime-t-elle comme une autre femme? Peut-tre est-ce ma manire
d'aimer, ce dsir ardent de te faire mourir dans mes bras, cette
fureur de t'touffer sous mes baisers. Mais toi, n'as-tu pas peur de
mon amour? Ne trembles-tu pas devant ces vagues de feu qui menacent
de te dvorer?

- Je ne crains rien, dit Soltyk, pas mme toi; prends mon sang si cela
te fait plaisir.

- Je t'en ferai souvenir.

- Comme tu voudras."

Il la serra contre sa poitrine et la couvrir de baisers, jusqu' ce
que le vieux valet de chambre vnt annoncer que tout tait prt.

"Les traneaux aussi? demanda Dragomira.

- La neige tombe de nouveau, rpondit le vieux serviteur; un vent
furieux souffle sur la steppe. On a prpar deux traneaux couverts,
et j'ai fait mettre  chacun une demi-douzaine de chevaux.

- Tu as bien fait."

Dragomira prit le bras du comte et se rendit avec lui dans la salle o
attendaient Henryka et Karow. Pendant que Soltyk allait prvenir Mme
Maloutine de ce qui devait avoir lieu, Dragomira changea quelques
mots  voix basse avec Karow et se retira ensuite avec Henryka dans
l'embrasure d'une fentre, pour lui donner les instructions que
ncessitait l'tat des choses. Henryka descendit rapidement dans la
cour du chteau, sauta sur le cheval qui l'avait amene  Chomtschin,
et partit en toute hte pour Okozyn, afin d'y prendre les dispositions
qu'exigeaient les circonstances.

Soltyk revint avec Mme Maloutine  son bras, et invita Karow 
conduire Dragomira. Le rgisseur, vieux gentilhomme ruin,
suivait. Lui et Karow devaient servir de tmoins. Dans la petite
chapelle du chteau, toute clatante de lumires, le chapelain
attendait les tranges fiancs. En quelques minutes, la crmonie
religieuse fut termine; les anneaux furent changs, le comte et
Dragomira unis par le prtre d'un lien indissoluble. Encore une courte
prire, et Dragomira, devenue comtesse Soltyk, quittait la chapelle au
bras de son poux.

Le jeune et fier couple revint encore une fois dans le cabinet du
comte.

"Maintenant tu es  moi, Dragomira, s'cria Soltyk, et il entoura de
son bras la taille lance de sa charmante femme, tu es  moi pour
toujours."

Elle ne rpondit rien. Elle lui donna un baiser et le regarda, puis
lui ordonna de s'asseoir  son secrtaire et d'crire ce qu'elle lui
dicterait.

C'tait une lettre destine au jsuite et qu'elle regardait comme
ncessaire pour la protger contre ceux qui la poursuivaient. Le comte
informait Glinski qu'il avait pous Dragomira et qu'il tait en route
avec elle pour Moscou. Il avait l'intention de partir de cette ville
pour faire avec sa femme un voyage  l'tranger. A la fin de sa
lettre, il priait le jsuite de ne pas le trahir et de rpandre le
bruit que Dragomira s'tait enfuie du ct de la Moldavie.

La lettre fut confie  un piqueur du comte qui devait la porter 
Kiew. Les deux poux descendirent alors l'escalier. Karow suivait avec
Mme Maloutine.

Deux traneaux couverts attendaient dans la cour du chteau. Dans le
premier montrent Mme Maloutine et Karow, qui s'installa sur le sige
du cocher et prit lui-mme les rnes. Tabisch conduisait le second
traneau o Soltyk avait aid sa jeune femme  monter. Ils ne
risquaient donc pas d'tre dcouverts. Personne au chteau ne pouvait
savoir quelle direction ils avaient prise. Ils taient partis
ostensiblement pour Kiew, mais ils tournrent vers le sud et suivirent
la route d'Okozyn par Kasinka Mala.

Le traneau de Soltyk et de Dragomira faisait penser  une de ces
gondoles vnitiennes munies d'une cabine noire ferme o les amoureux
aiment  se donner rendez-vous entre le ciel et l'eau. Rapide aussi
comme une gondole, il filait  travers l'ocan de neige qui recouvrait
la steppe.

Le plancher de la petite chambre dans laquelle les deux poux taient
tendus sur de moelleux coussins disparaissait sous de riches
fourrures: d'paisses tentures formaient autour d'eux une sorte de
tente et les protgeaient contre le froid et la neige.

Pendant quelque temps ils restrent silencieux; puis la main de Soltyk
chercha celle de sa femme. Il la trouva tide et dispose  rpondre
tendrement  la pression de la sienne, sous la peau d'ours dont il
avait envelopp Dragomira.

"Es-tu heureux? demanda-t-elle.

- Heureux d'un bonheur ineffable!

- Je te rendrai plus heureux encore," dit-elle tout bas, en appuyant
son adorable tte sur l'paule de son mari et en lui tendant ses
lvres rouges qu'entr'ouvrait un dlicieux sourire. Il l'attira
contre lui et ils confondirent leurs mes en un long baiser. Aucune
parole ne sortait de leur bouche. Ils s'abandonnrent tout entiers 
cette sensation de bonheur infini qui les inondait come une lumire
et comme une flamme et qui faisait vibrer toutes leurs fibres. Au
dehors,  la lueur fantastique de la une, volaient et croassaient
les corbeaux, ces messagers de mort. Ils ne les entendirent pas:
devant eux taient la vie, la joie, le bonheur.


XX

REVE D'AMOUR

Laisse-moi plier les genoux devant toi et baiser le bord de ta robe.
Comte KRASINSKI.


Quand les traneaux se furent arrts dans la cour du vieux chteau
d'Okozyn et que le comte, prenant Dragomira dans ses bras; l'eut aid
 sortir des chaudes fourrures qui l'enveloppaient, il regarda autour
de lui avec tonnement:

"O sommes-nous? demanda-t-il. Est-ce une proprit de ta mre?

- Oui, rpondit Dragomira; mais notre rsidence est Bojary, et c'est
l que nous avons toujours demeur. Okozyn est un chteau  demi
ruin o sjournaient des brigands et qui, depuis longtemps, n'tait
habit par personne. Ici, personne ne nous cherchera; ici, nous
serons heureux."

Elle prit son bras et entra avec lui dans une galerie vote et
brillamment claire, aux murs de laquelle taient suspendus des
portraits de dignitaires ecclsiastiques, de magnats et de grandes
dames des sicles passs. Henryka, toujours en paysanne, vint  leur
rencontre, et, prenant  part Dragomira, lui chuchota quelques mots 
l'oreille. Dragomira fit un signe d'assentiment, et se tourna vers le
comte.

"J'ai encore quelques ordres  donner, dit-elle avec un aimable
sourire; il faut donc que tu patientes encore un peu. Ensuite, je suis
 toi. Suis Henryka qui te conduira et te tiendra compagnie."

Soltyk prit cong de Mme Maloutine  qui il baisa respectueusement la
main, et, guid par Henryka, monta ensuite le vaste escalier qui
menait au premier tage. Ils suivirent un long corridor garni de tapis
et orn de tableaux. Au bout du corridor tait une porte qu'ouvrit
Henryka. Ils entrrent dans une vaste salle dont la dcoration tait 
la fois riche et antique. Dans la chemine brlait un bon feu. Un
candlabre plac sur cette chemine clairait toute la salle. Henryka
s'assit sur un petit fauteuil, et, les pieds tendus sur une peau
d'ours, regarda le comte qui allait et venait d'un pas agit, avec une
sorte de curiosit farouche.

"L'amour vous fait oublier d'tre galant,  ce qu'il parat, finit par
dire Henryka en faisant une moue railleuse et en montrant ses petites
dents blanches.

- Pardonnez-moi, Henryka, rpondit Soltyk; il me semble que j'ai la
fivre.

- Je le vois bien. Il vous tarde de sentir le pied de Dragomira sur
votre cou orgueilleux.

- C'est vrai.

- Est-ce que vous serez si heureux que cela?

- Si vous aimez un jour, Henryka, vous me comprendrez.

- Oh! je suis dj un peu amoureuse.

- En vrit?

- Oui, et de vous.

- Vous raillez, Henryka?

- Je ne raille pas. J'ai pri, et pri srieusement Dragomira de vous
laisser  moi; mais elle n'a pas voulu. Il faut dire qu'un si beau
coup de filet ne se fait pas tous les jours.

- Je ne vous comprends pas.

- Vous me comprendrez bien assez avant qu'il soit longtemps.

- Qu'avez-vous, Henryka? vous tes trange.

- Jouissez de votre bonheur, et ne faites pas de questions;
enivrez-vous de votre flicit! L'heure viendra o vous
m'appartiendrez aussi;  moi aussi bien qu' elle. Oh! comme je me
rjouis  l'ide de ce moment o vous tremblerez  mes pieds et o
je n'aurai aucune piti de vous!

- Vous me croyez donc toujours frivole et sans foi?

- Non, ce n'est pas l ma pense.

- Alors qu'est-ce?

- Vous le saurez quand il sera temps.

- Vous parlez par nigmes.

- Je joue avec vous, comme le chat avec la souris, voil tout.

- Vous tes une enfant."

Henryka clata de rire.

"Comme vous me connaissez peu! Si vous pouviez lire dans mon me, vous
seriez tonn et peut-tre effray..."

Cependant Dragomira tait descendue dans la chambre du
rez-de-chausse, o l'Aptre l'attendait. Il la regarda avec surprise,
Elle tait debout, le voile blanc autour de la tte, enveloppe
jusqu'aux pieds d'une longue pelisse rouge garnie de zibeline, le
front haut et fier, ses grands yeux brillants attachs sur lui. Ce
n'tait plus l'humble colire, la pnitente tremblante d'autrefois;
c'tait la femme, belle, souveraine, ayant conscience de son pouvoir.

"Tu tais dans une situation difficile, dangereuse, dit-il; tu t'es
montre prudente et courageuse comme toujours. C'est toi, toi seule
qu'il faut remercier si tous ceux des ntres qui taient  Kiew ont pu
se sauver  temps. La rcompense de Dieu t'est assure.

- Mais il faut que tu en envoies d'autres sur-le-champ  Kiew,
rpondit Dragomira avec calme; choisis des hommes dcids, des
hommes de confiance. Nous avons besoin de savoir ce qui se passe
l-bas.

- Sergitsch est encore dans la ville.

- Ce n'est pas assez, continua Dragomira, il faut tendre un nouveau
filet autour de Zsim et d'Anitta; ne les laissons pas chapper.

- Je vais m'en occuper."

L'Aptre abaissa les yeux vers le sol et garda le silence. Au bout
d'un instant, il les releva, observa Dragomira d'un air interrogateur
et se mit  sourire.

"Tu as pous Soltyk?

- Oui.

- Pour me le livrer d'autant plus facilement pieds et poings lis?

- Oui, mais pas tout de suite.

- Pourquoi?

- Parce que je l'aime, rpondit firement Dragomira; il m'appartient,
personne ne peut me le disputer; il est mon poux. Ne crains pas que
je faiblisse et que je cherche  le sauver; ne crains pas que je te
le garde longtemps. Tu l'auras, et bientt, mais pas avant que je ne
le veuille moi-mme.

- Tu as l'intention de rester ici,  Okozyn, avec lui?

- Oui.

- Alors, agis comme bon te semble.

- Je te remercie, dit Dragomira d'une voix attendrie, accorde-moi ce
court rve de bonheur. Il va finir, d'ailleurs, avec nous, mon coeur
me le dit. C'est nous qui terminerons la longue srie des
victimes. Mais avant l'arrive du jour o nous glorifierons Dieu par
notre mort, nous ne nous rendrons pas. Aprs avoir immol Soltyk, je
veux te livrer aussi Zsim. Toi, tu me remettras Anitta. Je veux
punir moi-mme la tratresse. Promets-le-moi.

- Voici ma main, rpondit l'Aptre; j'envoie  Kiew un homme sr. Il
s'emparera de cette colombe, et tu en useras avec elle selon ton bon
plaisir.

- Oh! quel bien cela me fera! s'cria Dragomira avec une flamme dans
les yeux; elle sera d'abord mon esclave; elle se tordra sous mon
pied, sous mon fouet; et, quand elle se sera entirement soumise 
moi, j'inventerai pour elle des supplices  confondre l'esprit
d'invention du diable.

- Je vais faire disposer sur-le-champ tout ce qui est ncessaire, dit
l'Aptre pour conclure; je partirai ensuite pour Myschkow. Que le
ciel te bnisse!"

Un faible coup de cloche appela Henryka hors de la chambre. Soltyk
resta seul quelque temps. Henryka revint et le conduisit dans une
petite salle brillamment claire, o rgnait une chaleur agrable et
o tait dresse une table pour deux personnes.

"Dragomira vient  l'instant," dit-elle, et elle disparut derrire la
portire.

Presque au mme moment la jeune et charmante femme arrivait de la
chambre voisine. Souriante et satisfaite elle tendit  son mari une
main qu'il baisa galamment, et l'invita ensuite  prendre place en
face d'elle.

"J'ai renvoy tous les gens de service, dit-elle, pour que rien ne
trouble notre joie. C'est donc toi qui seras mon serviteur?

- De tout mon coeur!"

Le comte lui prsentait les plats et remplissait les verres. Chaque
geste de Dragomira trouvait en lui un esclave obissant. Ils
mangrent, burent et causrent avec la bonne humeur et l'aimable
abandon de deux amants. Une musique invisible jouait des airs doux et
tendres.

Tout  coup, Dragomira leva son verre rempli d'un vin dor pour boire
 la sant de son mari.

"A l'avenir!" s'cria Soltyk.

Elle frona imperceptiblement les sourcils.

"Non, au prsent! dit-elle avec un mouvement imprieux de sa belle
tte; cette heure-ci nous appartient. Usons-en, jouissons-en. Qui sait
ce que la prochaine nous apportera?"

Les verres se choqurent. Dragomira vida le sien d'un coup et le comte
suivit son exemple. Puis il les remplit de nouveau.

"M'aimes-tu encore? dit Dragomira  Soltyk en lui tendant la main par
dessus la table. Il contemplait ce bras admirable qui semblait de
marbre tide, ces yeux bleus o brillait comme une cleste rvlation.

- Tu me le demandes?

- J'aime  l'entendre dire.

- Je sais aujourd'hui que je n'ai pas encore aim. Tu es la premire
qui m'ait entirement subjugu."

Les verres rsonnrent encore une fois; encore une fois Dragomira but
avidement le vin de feu, comme une tigresse aurait bu du sang chaud;
puis elle se renversa sur le dossier de sa chaise et ptrit des
boulettes de pain qu'elle lana  Soltyk.

"Je vais maintenant changer de toilette, dit-elle; cette robe me
serre. Henryka t'appellera quand je serai prte. Nous prendrons le th
ensemble."

Elle sonna. Aussitt la musique cessa, et Henryka apparut  la
porte. Sur un signe de commandement de la comtesse, elle la suivit
dans la chambre  ct.

Il y eut quelques instants de silence; puis Soltyk entendit un
bruissement gracieux de vtements de femme, ml de rires touffs. Le
feu chantait dans la chemine; la neige frappait aux vitres, et de
temps en temps les faisait rsonner. Dans la chambre voisine, Henryka
baisait les pieds nus de Dragomira et lui mettait ses petites
pantoufles de fourrure.

Quand la toilette fut termine, Dragomira se regarda longuement dans
la grande glace fixe au mur.

"Suis-je belle? demanda-t-elle; lui plairai-je?

- Tu es toujours belle, rpondit Henryka, qui,  genoux devant elle,
la contemplait avec adoration comme une auguste statue d'Aphrodite
dans son temple, sais-tu que je l'envie?

- Pourquoi pas moi?

- Parce qu'il y a bien des hommes comme lui, mais qu'il n'y a qu'une
femme comme toi. Et puis, tre aim de toi, quel miracle! C'est
comme si le marbre s'animait.

- Va maintenant, va lui dire que je l'attends."

Dragomira passa dans une autre chambre, et Henryka fit signe  Soltyk
d'entrer.

"O est-elle? demanda-t-il quand il vit Henryka seule.

- L."

Elle lui montra la portire qui cachait la porte par o Dragomira
avait disparu et se glissa dehors, silencieuse et souple comme un
serpent.

Soltyk souleva la portire et s'arrta tout bloui.

Dans une chambre de moyenne grandeur transforme en une sorte de
pavillon turc par des tapis et des tentures de Perse qui recouvraient
les murs, les fentres, les portes et le plafond, et claire par une
lampe  globe rouge suspendue au milieu de la pice, Dragomira, sous
un riche baldaquin, tait tendue sur de grands coussins de soie et
des peaux de tigre et lui souriait. Avec ses pantoufles turques, sa
pelisse brode d'or comme en portent les femmes du harem; dans sa pose
molle et nonchalante au milieu de ses royales fourrures d'hermine; les
cheveux, le cou et les bras orns de sequins et d'anneaux d'or, elle
ressemblait  une jeune sultane qui attend son esclave. Le comte tait
tout tremblant; son coeur palpitait quand il entra dans ce petit
sanctuaire baign d'une lumire rose et embaum d'un enivrant parfum
de fleurs.

Il tomba silencieusement aux pieds de Dragomira.

"Oh! comme tu es belle!" murmura-t-il.

Elle souriait toujours. Elle sortit lentement ses bras adorables de
ses larges manches d'une gaze tincelante comme le soleil et vaporeuse
comme des flocons de neige, et elle l'attira contre sa poitrine.

Puis ce furent de nouveau des baisers sauvages, des baisers de feu,
comme en donne non pas une femme mais une tigresse. Soltyk s'affaissa
et appuya ses mains sur son coeur.

"Qu'as-tu? demanda-t-elle.

- J'ai senti... c'tait comme si tu avais des griffes aux mains et comme
si tu voulais m'arracher le coeur", rpondit-il.

Elle se mit  rire.

Il releva sa belle tte et la contempla longuement; puis il se pencha
et porta  ses lvres le bord de sa pelisse. Elle se redressa
brusquement, jeta sa pantoufle et puis posa le pied sur la nuque.

Il se laissa faire avec bonheur et murmura comme dans un rve des vers
o un amant suppliait sa matresse de mettre son pied nu sur le cou de
son esclave.

"De qui sont ces vers? dit-elle.

- De Chateaubriand.

- Lui aussi doit avoir connu l'amour, dit-elle, le seul vrai, qui dans
un doux oubli de nous-mmes nous livre  un autre tre, nous soumet
 une volont trangre; l'amour qui ne prend rien, qui se contente
de toujours donner."

Au lieu de rpondre, Soltyk retint prisonnier le petit pied qui
cherchait  lui chapper et le couvrit de baisers.

"Allons, disait Dragomira, mets-moi ma pantoufle et tchons d'tre
raisonnables.

- Raisonnables? J'ai depuis longtemps perdu auprs de toi le peu qui
me restait de raison, s'cria Soltyk en riant, et je te remercie de
me l'avoir ravi, car tant qu'on est raisonnable, on ne peut tre
heureux; mais aujourd'hui je tiens le bonheur dans mes bras. Le sort
nous a donn cette heure-ci. Que m'importe ce que l'heure prochaine
m'apportera!"

Dragomira frmit lgrement; cela ne dura pas plus qu'un
clair. L'instant d'aprs, ses lvres cherchaient celles du comte et
ses mains se jouaient inconsciemment dans les cheveux de son jeune
poux.

XXI

SAUVES!

Les tnbres s'enfuient, le jour apparat.  POUSCHKINE.


Cette mme nuit, il arriva  Kiew des choses tranges et
inattendues. Anitta et Zsim taient en route pour aller trouver le
directeur de la police. A moiti chemin, la jeune fille demanda
subitement  l'officier de retourner sur ses pas; avant de prendre un
parti dfinitif, elle avait  lui parler.

"O voulez-vous que je vous conduise? demanda-t-il; chez vos parents?

- Non, chez vous."

Zsim donna l'ordre au cocher de les conduire  sa maison. Ils
arrivrent bientt. Il lui dit ensuite d'attendre devant la porte, et
monta l'escalier en prcdant Anitta. Tarass,  qui sa jeune matresse
avait fait un signe, les suivait. Une fois en haut, Anitta se
dbarrassa de sa pelisse en peau d'agneau et s'assit sur une
chaise. Avec ses bottes de maroquin rouge, sa jupe de couleur, son
corsage, sa chemise blanche brode, son cou et sa poitrine orns de
colliers de corail, sans longues nattes paisses attaches par de
larges rubans bleus, elle offrait absolument l'image de la simplicit
et de l'innocence la plus touchante. Zsim debout devant elle la
considrait dans un muet ravissement.

"Ecoutez-moi, dit-elle d'une voix douce et confiante, j'ai  vous
demander pardon. C'est moi qui suis coupable de tout ce qui est
arriv; c'est moi qui vous ai pouss dans les filets de Dragomira. Si
j'avais eu plus de courage, j'aurais brav la volont de mes parents,
je me serais enfuie avec vous; cette prophtesse sanguinaire n'aurait
jamais russi  vous faire tomber dans ses piges.

- Ce n'est pas vous qui tes coupable, rpondit Zsim, c'st moi, moi
seul. J'aurais d me fier  vous; je n'aurais jamais d me dcider 
vous abandonner. Pardonnez-moi, si vous pouvez.

- Je n'ai rien  vous pardonner, Zsim; je ne sais qu'une chose, c'est
que je vous ai toujours aim, et que je n'ai jamais eu qu'une seule
pense au coeur, celle de vous sauver. Et je veux vous sauver, et je
vous sauverai, du moment que vous m'aimerez encore; car cela me
serait impossible autrement."

Zsim plia le genou devant elle et couvrir ses mains de baisers.

"Je vous le dis encore une fois, j'tais aveugl, j'tais ivre; mais
je n'aime que vous; pardonnez-moi.

- Eh bien, maintenant, s'cria Anitta en le serrant tendrement dans
ses bras, je vous sauverai, je vous dirai que je vous aime, que je
vous appartiens, que je veux vous suivre partout o vous le
dsirerez. Rien ne peut plus nous sparer; j'aurai le courage de
tout souffrir."

Zsim l'attira  lui et lui donna un baiser, puis il se releva et se
mit  aller et venir  grands pas dans la chambre.

"Maintenant, dit-il, dlibrons sur ce qu'il y a  faire.

- Avant tout, allons  la police, monsieur l'officier, dit Tarass,
prenant part  la conversation, autrement les assassins nous
chappent.

- Non, non, s'cria Anitta. Quoique Dragomira soit dmasque et
qu'elle ait pris la fuite, comme je l'espre, elle a ici, dans la
ville, des complices qui poursuivront son oeuvre. On vous tuera,
Zsim.

- Ce n'est pas moi que le danger menace, mais vous, Anitta, rpondit
le jeune officier; vous avez provoqu Dragomira; vous avez dcouvert
son secret; elle ne reculera devant aucun moyen pour se venger. Il
vous faut vous loigner, et sur-le-champ. Je vous conduirai chez ma
bonne vieille nourrice,  Kasinka Mala. L, vous serez en sret,
surtout si vous continuez  jouer votre rle de jeune paysanne et si
vous ne vous montrez pas hors de la maison avant que tout danger
soit pass.

- Je ferai tout ce que vous jugerez bon, dit Anitta; mais vous... vous
voulez rester ici, o la mort vous menace? Je mourrai d'effroi.

- Ne craignez rien, rpondit Zsim; ds que vous serez en sret, on
fera tout ce qu'il faut pour mettre cette bande d'assassins hors
d'tat de nuire. Au surplus, elle se le tient pour dit et a peur
pour le moment; elle ne se risquera pas de sitt  commettre quelque
nouvel assassinat. Alors voulez-vous me suivre?

- Je suis prte, dit Anitta.

- Eh bien, en route, dit Zsim, nous n'avons pas temps  perdre."

Il aida Anitta  remettre sa pelisse, la prcda en descendant
l'escalier, et lui donna la main pour monter dans le traneau qui
attendait. Pour prvenir toute trahison, il congdia le cocher et
ordonna  Tarass de prendre sa place.

"O? demanda le Cosaque d'un clignement d'yeux.

- D'abord  la police."

Le traneau se mit en marche. Tarass prit en apparence la direction du
btiment de la police; mais une fois dans la rue voisine, il fit un
dtour, et partit au galop pour Kasinka Mala par la route qui passe 
Chomtschin.

Zsim et Anitta, appuys l'un contre l'autre, taient silencieux et
immobiles, comme dans un rve. Ils avaient tant  se dire! et ils ne
trouvaient aucune parole.

Zsim tenait la main d'Anitta dans la sienne; il sentait sa tide
haleine. La bien-aime tait prs de lui; cela lui suffisait pour tre
absolument heureux.

Il faisait encore nuit quand ils arrivrent  Kasinka.

La maison qui appartenait  Kachna Beskorod, la nourrice de Zsim,
semblait faite exprs pour cacher un secret. Situe  l'entre du
village,  l'cart de la toute, elle tait isole au milieu d'un grand
verger enclos d'une haute haie.

Tarass s'arrta devant la porte, remit les guides  Zsim et passa
par-dessus la haie pour attirer l'attention aussi peu que possible.

Un chien de garde s'lana sur lui avec des aboiements furieux; mais
Tarass, grce  quelques bons coups de fouet, russit  le tenir 
distance. Il arriva  la maison, frappa  la fentre et veilla
Kachna.

"Qui est l? demanda-t-elle.

- Ton jeune matre.

- Qui?

- M. Zsim Jadewski.

- Serait-ce possible? Si tard! Il lui est arriv quelque chose?
J'ouvre tout de suite."

Kachna ne tarda pas  sortir, vtue d'une grande pelisse en peau de
mouton et tenant un clat de pin allum. Elle pouvait toucher  la
cinquantaine, mais elle tait encore frache et rose comme une jeune
femme. De grande taille, de noble tournure, elle avait une belle tte
imposante, une riche chevelure brune et de grands yeux brillants et
fins de la mme couleur que les cheveux.

"O est-il? demanda-t-elle.

- Ne fais pas de bruit, lui dit Tarass  l'oreille, il s'agit d'une
affaire trs grave; M. Jadewski a enlev une demoiselle qu'il aime
et que ses parents ne veulent pas lui donner pour femme.

- Mon Dieu!

- Elle restera quelque temps cache chez toi, et personne ne doit
savoir qu'elle est ici, personne.

- Je comprends."

Elle s'approcha de la haie, ouvrir la porte et le traneau entra.

"Que Dieu te garde, Kachna!

- Que le ciel te bnisse, mon enfant!" rpondit-elle.

Zsim sauta  terre et la serra dans ses bras; elle le prit sans plus
de faons par la tte et lui donna un baiser. Puis ils entrrent dans
la maison.

"Voil donc ta future? dit la nourrice en regardant Anitta avec
admiration. Dieu! qu'elle est jeune et qu'elle est belle! une vraie
enfant! tu es toute gele, ma tourterelle. Oh! pauvre petite me! par
une nuit pareille te faire sortir de ton nid bien chaud et t'emmener 
travers le froid glacial et la neige!"

Kachna alluma du feu en hte et fit du th, pendant que les amants
parlaient de ce qu'il y aurait  faire. Zsim insistait pour que le
fidle Cosaque restt auprs d'Anitta afin de la protger, et celle-ci
finit par y consentir, bien qu'elle ft trs inquite  l'ide que
Zsim s'en retournerait seul  Kiew. Finalement, l'intrpidit du
jeune homme la tranquillisa. Quand il se fut rchauff avec un verre
de th, ils se dirent adieu dans un long baiser, puis Zsim s'arracha
 la douce treinte d'Anitta, sauta dans le traneau et partit. Il
revint heureusement  Kiew, veilla son domestique et se rendit avec
lui  la maison o Dragomira avait demeur jusqu'alors. Il la trouva
silencieuse et sans aucune lumire, et sonna  plusieurs reprises sans
qu'on ouvrt. Il frappa et appela: mme insuccs. Enfin il renona 
rveiller les habitants de la maison, et partit pour le cabaret
Rouge. L ce fut la mme crmonie: profond silence, aucune fentre
claire, personne pour rpondre?

"Evidemment ils se sont tous enfuis," se dit-il, et il retourna chez
lui. Il trouva  la porte un homme vtu en paysan qui vint  lui et
lui remit une lettre.

"Qui t'envoie? demanda Zsim avec dfiance.

- Je ne sais pas.

- Qui donc t'a donn cette lettre?

- Une jeune et jolie dame.

- C'est bien.

- Je dois rapporter une rponde.

- Alors, viens avec moi."

Ils montrent l'escalier; le domestique alluma une bougie et Zsim lut
la lettre, qui tait de Dragomira. Elle crivait en toute sincrit et
avouait qu'elle appartenait  la secte des Dispensateurs du ciel. Elle
tait et serait toujours fidle  sa doctrine comme  la seule
vraie. Elle avait eu  conserver un secret sacr qui ne lui
appartenait pas. Mais maintenant, bien des choses qui, dans sa
conduite, avaient pu sembler jusqu'alors nigmatiques et peut-tre
quivoques  Zsim, allaient lui apparatre sous un autre jour. Sa foi
n'tait cependant pas un obstacle  ce qu'elle lui appartnt. Quand
elle trouverait l'occasion de lui expliquer tout, il lui pardonnerait
tout. Elle l'aimait, elle n'aimait que lui. S'il prouvait encore
quelque chose pour elle, il pouvait la suivre. Elle l'attendait au
prochain jour,  Moscou, o il lui fallait se tenir cache. Elle lui
ferait connatre le reste, ds qu'il lui aurait rpondu qu'il l'aimait
encore et qu'il consentait  aller la rejoindre pour fuir avec elle 
l'tranger.

Zsim rpondit ce que suit:

"Tout est dcouvert. Le devoir de quiconque a encore des sentiments
humains est de se dclarer contre une secte qui, guide par le dsir
du meurtre et la soif du sang, menace la socit. Vos compagnons sont
poursuivis. Si je vous pargne, c'est parce que je vous ai aime, et
parce que je crois que vous n'avez pas conscience des crimes que vous
avez commis. Je regarde votre participation  ces horribles forfaits
comme une aberration morbide. Vous, personnellement, n'tes pas pour
moi une criminelle, mais une folle abuse par des hypocrites et des
fanatiques. Vous comprendrez que je ne rponde pas  votre appel. Je
ne trahirai pas votre retraite; mais vous ne serez pas longtemps en
sret, mme  Moscou. Fuyez aussi promptement que possible 
l'tranger avant que d'autres ne suivent vos traces et vous
dcouvrent. Songez  ce qui vous attendrait.

"Zsim."

Il donna cette lettre au messager qui partit en l'emportant, puis il
se rendit  la police. Il fit au directeur de la police une
communication dtaille sur l'existence et les actes de la secte qui
jusqu'alors avait jet en secret ses filets mystrieux dans Kiew, y
avait fait tomber ses victimes et les avait livres au couteau.

Il indiqua ses repaires et nomma plusieurs de ses membres. Mais il
garda le silence sur le rle que jouait Dragomira dans cette horrible
association.

Le directeur de la police prit sur-le-champ toutes ses dispositions et
envoya des hommes de confiance dans toutes les directions. D'abord le
cabaret Rouge fut cern. Un bateau, garni de soldats de police,
surveilla le ct de l'eau, pendant qu'un chef suivi d'agents frappait
 la porte. Personne ne rpondit. On envoya chercher un serrurier qui
ouvrit. La cour tait vide; la maison semblait inhabite. Quand la
porte fut ouverte et que la police pntra dans le cabaret, il fut
bien vident que les habitants s'taient enfuis en toute hte et dans
le plus grand dsordre. Tout tait ple-mle; un certain nombre
d'objets gisaient mme parpills sur le plancher. On interrogea les
voisins; ils rpondirent que la cabaretire et ses compagnons taient
partis en barque et avaient remont le fleuve.

La maison o Dragomira avait fait apparatre au comte les mes de ses
parents tait galement vide.

Un employ de la police s'tait rendu auprs du marchand Sergitsch et
l'avait questionn. Sergitsch fit comme si toutes ces aventures lui
taient inconnues: il montra un naf tonnement  quelques-unes des
questions qu'on lui adressa; il en accueillit d'autres avec un air de
parfaite incrdulit, comme si on lui dbitait des contes.

"Il est pourtant bien constat, dit l'employ, qu'une jeune dame
venait chez vous de temps en temps, qu'elle s'habillait en homme et
qu'elle allait ensuite au cabaret Rouge.

- Ah! on sait cela? dit Sergitsch, alors je n'ai plus rien 
dissimuler. C'tait Mlle Maloutine. Je suis en relations avec sa
mre depuis des annes. Elle s'habillait positivement chez moi quand
elle avait des rendez-vous avec le comte Soltyk. Ces rendez-vous se
donnaient-ils au cabaret Rouge? c'est ce que je ne sais pas."

L'employ fit des perquisitions dans toute la maison, mais il ne
trouva rien de suspect.

La dposition du marchand donna l'ide d'envoyer un agent  la maison
de Dragomira. Il trouva la porte ferme et apprit des voisins que les
habitants de cette maison taient partis. Le directeur de la police
donna l'ordre d'ouvrir la porte de force. L encore on trouva le nid
vide; l encore on ne dcouvrit absolument rien de suspect.

Pour le moment, la police tait fort embarrasse, d'autant plus que,
le lendemain au soir, elle eut deux fortes preuves que les compagnons
de Dragomira n'avaient pas du tout quitt la place.

Zsim revenait du Casino des officiers et rentrait chez lui. Il
passait par une rue dserte et sombre. Une jeune fille maquille et en
toilette tapageuse vint  sa rencontre. Il voulut continuer son chemin
sans faire attention  elle, mais elle s'arrta et lui demanda du feu
pour allumer une cigarette. Pendant que Zsim lui prsentait la
sienne, il reut  l'improviste un coup violent dans la poitrine, et
l'clair d'une large lame d'acier lui passa devant les yeux. Le jeune
officier fit instinctivement deux pas en arrire et tira son sabre,
mais l'audacieuse crature avait dj disparu au coin d'une maison, et
quand il se mit  sa poursuite, il ne trouva trace de rien ni de
personne.

Le coup, d'ailleurs, avait t arrt par son porte-cigarettes en
argent.

Le mme soir, un agent de police charg de surveiller le cabaret Rouge
fut attaqu par deux hommes, qui s'approchrent en faisant les
ivrognes et l'assaillirent  coups de gourdin. Il montra son revolver;
alors ils reculrent et tirrent sur lui plusieurs coups de feu qui ne
l'atteignirent pas.

Ils s'enfuirent quand il courut aprs eux, longrent le fleuve et
disparurent tout  coup comme si la terre les avait engloutis.


XXII

LES TOURMENTS DES DAMNES

Laissez toute esprance, vous qui entrez.  DANTE.


Les jours de dlices et de douce ivresse se succdaient.

Dragomira, dans les bras de son mari, semblait avoir compltement
oubli l'univers, les dangers qui la menaaient, sa mission et ses
horribles devoirs.

Un soir, Henryka apparut. Elle revenait de Kiew, o l'Aptre l'avait
envoye pour prendre connaissance de la situation et lui en faire son
rapport. Elle frappa doucement  la porte; Dragomira eut peur; il lui
sembla qu'un srieux et sinistre avertissement rsonnait  son
oreille. Elle s'arracha  Soltyk, rajusta sa chevelure qui couvrait
ses paules du ruissellement de ses molles ondes d'or, et sortit.

"Quelles nouvelles apportes-tu?" demanda-t-elle  Henryka.

Celle-ci se jeta  son cou et l'embrassa passionnment; puis elles
s'assirent toutes les deux prs de la chemine et causrent  voix
basse.

"Je viens de la ville, dit Henryka qui tenait dans sa main la main de
Dragomira, cela va mal; jusqu' prsent on n'a dcouvert aucun des
ntres; mais ils errent  et l dans les environs comme du gibier
fugitif; la police est sur leurs traces, et, ce qui est encore pire,
sur les ntres. Anitta a disparu, on ne sait pas o, et Zsim est un
de nos plus acharns perscuteurs."

Dragomira regarda la flamme rouge du foyer et ne dit rien.

"Allons! du courage, continua Henryka, c'est le moment d'agir, si nous
ne voulons pas que tout soit perdu. Le danger est grand. Tu ne peux
pas rver et foltrer plus longtemps."

Dragomira tressaillit comme secoue par le frisson de la fivre.

"Tu as raison, dit-elle, nous ne sommes pas ns pour le bonheur, mais
pour le renoncement, pour la douleur, pour la souffrance. Dis 
l'Aptre de m'accorder encore cette seule nuit. Demain, je lui
appartiens de nouveau; je lui livrerai Soltyk, ds que le jour
commencera  poindre."

La nuit s'coula rapidement, nuit de chres joies et de charmantes
tendresses; et quand le jour commena  apparatre, quand les
premires lueurs grises de l'aube se montrrent  travers les sombres
rideaux, Dragomira se leva, revtit lentement sa pelisse brode d'or,
qui lui tombait jusqu'aux pieds, enroula un ruban rouge autour de ses
blonds cheveux, ranima dans la chemine la braise qui s'teignait,
jeta dans le foyer un gros morceau de bois et appela son poux.

"Que veux-tu? demanda Soltyk en venant se mettre aux pieds de
Dragomira, sur la fourrure d'ours.

- Nous avons assez rv, dit-elle, maintenant nous devons nous
veiller. Nous tions heureux, mais le bonheur n'est qu'une ombre
fugitive dans cette valle de larmes. Prpare-toi  la douleur et 
la souffrance, mon bien-aim; elles sont notre vraie part en cette
vie; et c'et pas elles, si nous nous y soumettons volontairement,
que nous obtenons la flicit ternelle.

- Est-ce l ce qu'enseigne l'association  laquelle tu appartiens?

- Oui, cela, et quelque chose de plus, continua Dragomira; nous avons
pch en tant heureux; nous pchons rien qu'en respirant. Aussi
devons-nous expier notre bonheur comme notre existence, par le
renoncement, la souffrance, le martyre, et enfin par la mort.

- Ne parle pas de mort, dit Soltyk.

- Tu ne pressens donc pas, mon ami, combien elle est proche de toi?

- De moi? Perds-tu la raison?

- Prpare-toi, rpondit Dragomira avec calme, je suis la prtresse et
tu es la victime. Tu vas expier tes pchs; et quand l'humilit et
la souffrance auront purifi ton me, je t'offrirai  Dieu, comme
autrefois Abraham offrit Isaac.

- Tu veux me tuer?

- Oui, je vais te sacrifier.

- Est-ce que je rve? s'cria Soltyk en se relevant d'un bond; suis-je
fou? ou es-tu folle? O suis-je?

- Tu es entre mes mains.

- Et tu veux me trahir? A qui veux-tu me livrer?

- Tu m'as dit: prends mon sang, si cela te fait plaisir. Je le prends
maintenant; je le dsire.

- Quelle plaisanterie!"

Soltyk se mit  rire. Dragomira le regarda, se leva et appuya sur un
bouton qui se trouvait dans le mur.

"Que fais-tu? demanda-t-il.

- J'appelle mes compagnons.

- Dans quelle intention?

- Parce que je vois que tu ne te soumettras pas volontairement  ton
sort.

- Tu veux employer la violence? s'cria le comte; la violence contre
moi, que tu aimes? Contre ton poux?

- Oui.

- D'o te vient cette haine subite, ce dsir homicide?

- Ce n'est pas de la haine, c'est de l'amour. C'est parce que je
t'aime que je veux sauver ton me de la damnation ternelle.

- Suis-je donc sans dfense? s'cria Soltyk; je suis encore libre, je
ne me laisserai pas gorger comme un agneau.

- Tu es mon prisonnier; tu n'as plus aucun moyen de te sauver.

- Femme! serpent! ne me rends pas fou!"

Le comte poussa Dragomira dans un coin et la saisit  la gorge avec
les deux mains. Il l'aurait trangle, bien qu'elle rsistt de toutes
ses forces, sans Karow, qui le saisit  l'improviste par derrire et
le terrassa.

Presque au mme instant, deux autres hommes se prcipitaient sur lui;
et, pendant qu'ils le mettaient hors d'tat de remuer, Karow lui
posait le genou sur la nuque, et, rapidement, avec la dextrit d'un
bourreau, lui attachait les pieds et les mains.

Ils relevrent alors Soltyk, qui jeta un regard plein d'une haine
sauvage sur Dragomira. Elle le considrait tranquillement, sans piti.

"O faut-il le conduire? demanda Karow  voix basse.

- Devant l'Aptre."

La portire fut souleve au mme moment et le prtre apparut sur le
seuil de la chambre.

"Voici la victime que tu as demande, dit Dragomira; prends-la. Ma
mission est remplie. J'attends les nouveaux ordres que tu voudras me
donner."

L'Aptre fit d'abord conduire le comte dans un des caveaux
souterrains; et l, charg de chanes, dans la nuit et dans la
solitude, le malheureux resta jusqu'au lendemain sans manger ni
boire. Alors l'aptre apparut lui-mme pour exhorter le pcheur au
repentir et  la pnitence.

Soltyk ne daigna pas d'abord rpondre un seul mot; et lorsque
l'Aptre, de plus en plus pressant, s'adressa  sa conscience, il se
redressa firement et dit:

"C'est par la ruse, la trahison, la violence, que je suis tomb entre
tes mains, et tu peux me faire ce que tu voudras. Mais personne ne me
forcera  m'abaisser devant toi,  me soumettre volontairement  tes
ordres sanguinaires. Le comte Soltyk peut tre un pcheur, mais jamais
personne ne le verra poltron ni lche!"

Quand le prtre eut puis, sans russir, son talent de persuasion
avec le prisonnier, il remonta  l'tage suprieur du temple.

"Il est orgueilleux comme ne l'a jamais encore t aucun de ceux que
nous avons eus ici, dit-il  ses fidles, il faut le ployer avant de
songer  sa pnitence.

- Laisse-moi briser son orgueil, dit Henryka.

- Non, rpondit l'Aptre; le danger crot de jour en jour. Nous
n'avons pas de temps  perdre. Pour triompher de ce criminel, il
faut des bras plus forts que les tiens, jeune fille."

Il fit un signe: Karow et Tabisch, ayant chacun un fouet  la main,
descendirent dans le caveau.

Au bout d'une heure Karow revint annoncer qu'ils avaient tout fait,
mais qu'il ne cdait pas.

L'Aptre frona les sourcils.

"C'est ce que nous allons voir," murmura-t-il.

Il descendit lui-mme dans les rgions souterraines de l'ancien
chteau des Starostes, et ordonna d'amener le comte devant lui. On le
conduisit tout enchan dans une salle vote, o une lampe suspendue
au plafond et un bassin rempli de charbons allums rpandaient une
lueur sinistre. L'Aptre tait assis sur une chaise adosse  la
muraille; ses pieds reposaient sur une peau d'ours. A l'cart et dans
l'ombre se tenaient ses aides, prts  obir au premier signe.

"Veux-tu persister dans ton arrogance? demanda-t-il au comte qui se
tenait debout devant lui tout enchan, je suis ici  la place de
Dieu; je suis ton seigneur et ton juge. Agenouille-toi et adore Dieu
dans son prtre."

Soltyk ne rpondit rien.

"Tu ne veux pas?

- Non."

L'Aptre fit un signe. Deux hommes saisirent Soltyk et l'tendirent
sur une planche parseme de pointes de fer et soutenue par de grands
blocs de bois. Aprs avoir attach aux pieds du malheureux condamn un
poids d'un quintal, ils se mirent  l'allonger lentement sur la
planche du martyre en le tirant par les mains qui taient
lies. Soltyk rsista avec un orgueil diabolique  cet horrible
supplice. Pas un mot, pas un son ne sortit de ses lvres. Quand la
torture eut dur assez longtemps, le prtre donna l'ordre de laisser
quelques instants de repos  la victime.

"Il faut prendre un moyen plus nergique, s'cria l'Aptre, le diable
est plus fort en toi que je ne le pensais."

Il fit signe  Karow d'avancer et lui donna les instructions
ncessaires. Il y avait un anneau de fer attach au plafond. On y
suspendit Soltyk par les bras. Alors Dragomira et Henryka sortirent de
l'ombre et saisirent les fers rouges qui taient dans les charbons
ardents.

"Ne sois pas irrit contre moi, dit Dragomira en cartant avec
tendresse les cheveux de Soltyk qui couvraient son front baign de
sueur, je fais ce qu'il faut que je fasse; nous te faisons souffrir
les tourments des damns, ici, sur cette terre o ils durent peu, pour
te sauver des supplices ternels de l'enfer. C'est par amour qu'il
faut que je te fasse mal, par amour qu'il faut que j'augmente tes
souffrances, jusqu' ce que la vraie humilit chrtienne pntre dans
ton coeur."

Henryka lui donna le premier coup. La joie d'un fanatisme infernal
brillait dans ses yeux ordinairement si doux. Puis le fer de Dragomira
siffla  son tour au contact de la chair.

L'orgueil de Soltyk rsista encore  cet pouvantable torture, mais
pas longtemps. Un soupir s'chappa de la poitrine du malheureux
supplici; puis ce fut un gmissement, et enfin un grand cri.

Les deux femmes interrompirent leur horrible besogne de bourreau.

"Veux-tu humilier ton orgueil? demanda l'Aptre d'un ton calme;
veux-tu veiller dans ton me le repentir et la douleur, et me
confesser tes pchs?

- Non."

Le prtre fit un signe, et les deux jeunes filles recommencrent  le
torturer.

Soltyk poussa de nouveau un grand cri, un cri effrayant.

"Piti, dit-il d'une voix suppliante.

- Te soumettras-tu?

- Oui.

- Es-tu dispos  t'humilier?

- Oui."

L'Aptre ordonna de le dtacher. Quand Soltyk fut l devant lui, le
regard abaiss vers la terre, les mains lies derrire le dos, ce
n'tait plus que l'ombre de cet homme si fier que Kiew admirait
autrefois.

"La pnitence que nous imposons de force, continua l'Aptre, n'a pas
la valeur de la soumission volontaire aux ordres de Dieu. Penses-y
bien. L'humilit me semble tre pour toi une pnitence
incomparablement plus grande que n'importe quelle terrible torture. Je
veux voir si tu es capable de dompter ton orgueil au point de
t'humilier devant moi de ta pleine volont. Si tu le fais avec joie et
enthousiasme, tant mieux pour toi et pour le salut de ton me!"

On dbarrassa Soltyk de ses chanes.

"Viens ici, dit l'Aptre avec un froide majest et semblable dans sa
longue pelisse  un despote asiatique assis sur son trne, je suis 
la place de Dieu et tu dois te prosterner devant moi, pauvre pcheur."

Soltyk hsita un instant, puis se jeta  genoux devant le prtre.

"Plus prs, mon fils, continua l'Aptre, mets-moi  mes pieds, le
visage contre terre, pour que je puisse faire plier ton cou
orgueilleux."

Soltyk fit ce qui lui tait ordonn.

"Je suis ton matre, dit le prtre en posant son pied sur la nuque du
comte, et tu es mon esclave."

Au moment om le pied du prtre le touchait, Soltyk sentit son orgueil
d'homme se rveiller. Il se releva d'un bond et se prcipita sur le
prtre avec fureur. Mais celui-ci, qui tait toujours prpar  de
pareilles attaques, le frappa au visage avec la tte du fouet cach
prs de lui. Soltyk recula en chancelant. Au mme moment, les hommes
le saisissaient et l'enchanaient de nouveau.  "Pas encore converti,
s'cria l'Aptre; essayez donc de nouveau les fers rouges."

Le martyre recommena, mais cette fois Soltyk fut bientt vaincu.

Il gmit, il cria, il demanda grce, et quand son supplice cessa et
qu'on lui ta ses liens, il tomba par terre comme un corps sans
vie. On le laissa tendu pendant quelque temps. Karow et les hommes
s'loignrent sur l'ordre de l'Aptre. Il ne resta avec le prtre que
les deux jeunes filles et la victime.

Lorsque le comte revint  lui, Dragomira et Henryka le relevrent et
le conduisirent au prtre qui tait assis.

"Ecoute-moi, dit le prtre, ma patience est puise. Au moindre signe
de rsistance ou de dsobissance que tu donnes, je te fais infliger
des supplices auprs desquels ceux que tu as soufferts jusqu' prsent
en sont rien. A genoux!"

Soltyk se jeta  ses pieds sans dire un mot.

"Tu m'as menac, murmura l'Aptre, esclave que tu es, moi, le
reprsentant de Dieu, moi, ton prtre, ton juge, ton matre! Aussi, tu
seras chti comme un chien."

Il le frappa au visage.

"Tiens, baise la main qui te punit!"

Soltyk lui baisa la main.

"Prosterne-toi devant moi!"

Le comte obit, et l'Aptre se mit  le pitiner comme un sultan
irrit fait  son esclave indocile, comme le matre fait  son
chien. Et quand il lui ordonna ensuite de baiser le pied qui l'avait
foul, Soltyk, humble et rampant comme un chien, appuya ses lvres sur
le pied du prtre. Il tait maintenant tout  fait soumis.

Dragomira ne put s'empcher de tressaillir lorsqu'elle vit ainsi
humili et maltrait l'homme avec qui elle venait de faire le plus
doux rve de bonheur. Mais ce n'tait pas de la piti: tous ses nerfs
frmissaient par l'effet d'une sensation mystrieuse,  la fois
ravissement et horreur, et ce qu'elle prouvait tait tellement
surhumain que lorsqu'on eut reconduit Soltyk dans son cachot, elle se
prosterna aussi devant l'Aptre, pour lui baiser le pied.


XXIII

LA DERNIERE CARTE

Les dieux vengeurs agissent en silence.  SCHILLER.


Zsim arrivait du champ de manoeuvres, lorsque le P. Glinski entra chez
lui.

Le jsuite, autrefois si lgant, si aimable, si parfait homme du
monde, s'tait singulirement transform dans les derniers jours. Il
paraissait vieilli de plusieurs annes; son visage tourment tait
ple et sillonn de rides profondes; sa chevelure, d'ordinaire si
soigneusement arrange, tombait en dsordre sur son front; ses yeux
avaient perdu leur sourire pour prendre une expression inquite et
soucieuse. Sa toilette dnotait une certaine ngligence. Evidemment,
il tait rest plusieurs jours et plusieurs nuits dans se dshabiller.

Il tomba puis sur une chaise et regarda le jeune officier d'un air
triste et dsespr.

"A quoi dois-je l'honneur de votre visite? dit enfin Zsim.

- Ne savez-vous pas ce qui est arriv? rpondit Glinski.

- Que voulez-vous dire? Tous ces jours-ci un vnement chasse l'autre.

- J'tais depuis longtemps dj sur la piste de ces abominables
intrigues, de ces crimes que vous savez, dit le jsuite; mais au
moment dcisif, j'ai faibli, j'ai t aveugl, je me suis laiss
garer. Jamais je ne me le pardonnerai. O mon pauvre comte!

- Quoi! il est arriv malheur  Soltyk?

- J'en ai peur, rpondit Glinski. C'est une vritable fatalit! Elle a
fondu sur nous si brusquement que j'en ai perdu toute espce de
sang-froid. Dragomira appartient  cette pouvantable secte qui
cherche  apaiser la colre de Dieu par des sacrifices
humains. C'est une Pcheuse d'mes, une sductrice, sduite toute la
premire, qui attire les victimes dans le filet, pour les livrer
ensuite au couteau de ses prtres. Elle a entour Soltyk de piges,
elle a gagn son coeur, elle l'a enivr d'amour et finalement elle
s'est hte de se marier en secret avec lui. A l'heure qu'il est,
ils se sont enfuis ensemble  Moscou, et dj se proposent de se
sauver  l'tranger. C'est ce qu'crit le comte.

- C'est aussi ce que Dragomira m'a fait savoir, rpondit Zsim.

- Et vous y croyez?

- Jusqu' prsent, je n'avais aucun motif d'en douter."

Le jsuite secoua la tte.

"Oui, voil ce qu'on nous a crit, mais c'est pour nous tromper. S'ils
taient partis pour Moscou et pour l'tranger, ils nous auraient
racont tout autre chose. Ah! j'ai bien peur, et j'ai de trop bonnes
raisons d'avoir peur, que Dragomira n'ait entran le comte dans
quelque repaire de cette bande d'assassins, et qu'on ne le tue aprs
lui avoir fait souffrir d'horribles supplices."

Le vieillard se mit  pleurer.

"Je crois que vous voyez les choses trop en noir, dit Zsim pour le
consoler.

- Oh! mon coeur me le dit, s'cria Glinski, il est perdu! Personne ne
peut plus le sauver!"

Zsim tout mu allait et venait dans la chambre. Il s'arrta devant
Glinski.

"Je dois vous avouer, dit-il, que je dsirerais sauver Dragomira, car
je l'ai aime. Si vous voulez me promettre de l'pargner, je pourrai
peut-tre vous mettre sur la vraie piste.

- Je vous donne ma parole, je vous jure, s'cria Glinski, que je ne
ferai rien contre votre volont. Parlez donc, que savez-vous?

- Un jour, j'ai accompagn Dragomira  Myschkow. Elle eu dans l'ancien
manoir un entretien avec un prtre de sa secte. Peut-tre
existe-t-il dans cet endroit un repaire des Dispensateurs du ciel;
peut-tre est-ce l qu'on a conduit Soltyk.

- C'est trs possible, dit le jsuite avec motion; on a tu
Tarajewitsch  Myschkow et Pikturno dans le voisinage.

- Alors mes soupons peuvent tre fonds, continua Zsim; c'est sur le
domaine de Mme Maloutine  Bojary, et dans le chteau d'Okozyn qui
n'en est pas loign, que cette secte doit exercer ses sinistres
pratiques.

- Mais alors, comment pntrer dans ces endroits sans perdre
Dragomira?" demanda Glinski tout perplexe.

Zsim garda le silence pendant quelques instants. Un pnible combat se
livrait dans son coeur. Enfin il tendit la main  Glinski et dit: "Je
ne puis pas prendre la responsabilit de sacrifier une vie humaine par
gard pour Dragomira. Je lui ai rpondu, je l'ai avertie, je lui ai
conseill de fuir. Si elle est reste l, je n'ai aucun reproche  me
faire. L'pargner plus longtemps, c'est devenir complice de ses
forfaits. Venez, allons  la police et prenons sur-le-champ toutes les
dispositions qui peuvent servir  dlivrer le comte des mains de ces
fanatiques.

- Je vous remercie, rpondit Glinski, je respire. Voil enfin un rayon
d'esprance! Je suis prt. Partons."

Les deux hommes descendirent rapidement l'escalier, appelrent un
cocher qui passait, sautrent dans le traneau et se rendirent  la
police, o ils furent immdiatement reus par le directeur. Zsim lui
communiqua tout ce qu'il savait, en grande hte, et l'on combina
aussitt les mesures les plus compltes. Il fallait s'attendre  une
vive rsistance; aussi runit-on toutes les forces disponibles; les
agents furent arms jusqu'aux dents. Au bout d'un quart d'heure 
peine, trois expditions diffrentes se mettaient en mouvement, l'une
vers Myschkow, la deuxime vers Bojary, la troisime vers Okozyn.

Cependant, au mme moment, des messagers  cheval, envoys par
Sergitsch, partaient au galop dans les mmes directions, pour avertir
du danger qui menaait les frres et les soeurs de la sanguinaire
association.

Le jsuite et Zsim s'taient joints  l'employ qui, avec une
demi-douzaine d'agents et autant de soldats de police, se rendait
rapidement  Myschkow. Ils y arrivrent  midi, se postrent autour du
manoir et demandrent  entrer. Pendant longtemps personne ne se
montra. Enfin, aprs avoir frapp  coups redoubls, ils virent
apparatre une vieille femme habille en paysanne qui leur ouvrit. On
lui demanda s'il y avait quelqu'un dans la maison. "Il n'y a personne,
dit la bonne femme, personne absolument: la maison appartient  une
confrrie pieuse."

"Nous connaissons cette bande d'assassins," s'cria le jsuite.

La vieille fit un signe de croix. "Ce sont de braves gens, dit-elle,
des gens bienfaisants, des amis des malheureux, qui soignent les
malades, qui donnent  manger  ceux qui ont faim.

- Ouvre la maison," dit l'employ.

La vieille ouvrir la porte. L'employ, Glinski, Zsim et trois agents
se prcipitrent  l'intrieur, le revolver  la main. On visita
toutes les chambres sans trouver rien de suspect. Les gens de police
taient fort embarrasss.

"Il doit y avoir des chambres souterraines," dit tout bas l jsuite 
l'employ.

Celui-ci questionna de nouveau la vieille.

"Je ne sais rien, je vous le jure, dit-elle, il y a l une cave, et
voil tout."

L'employ descendit dans la cave avec Zsim et un des agents, pendant
que le jsuite, avec les deux autres, inspectait le sol. Il enleva les
fourrures et les tapis et finit par trouver dessous un plancher
recouvert de cuir tout neuf, ce qui excita ses soupons. Il frappa
dessus en diffrents endroits et dcouvrit une place qui sonnait
creux. Les agents arrachrent le cuir, qui tait solidement clou, et
aperurent une trappe dont on avait t la poigne de fer. Les autres
agents furent appels; on souleva la trappe qui tourna sur ses gonds;
on alluma toutes les lanternes qui se trouvaient l, et l'on descendit
lentement avec toutes sortes de prcautions.

En avant marchaient deux agents; venait ensuite l'employ avec Zsim
et Glinski. Le troisime agent gardait l'entre de l'escalier. Le
cortge qui pntrait dans ces sombres et mystrieux souterrains
arriva d'abord dans le petit cachot noir o Henryka avait subi son
preuve. Il y avait dans ce cachot une porte de fer qui tait
ferme. La serrure rsista  tous les efforts. Un des agents remonta
et rapporta des leviers et des haches. On finit par russir, mais avec
beaucoup de peine,  enfoncer la porte. Elle ouvrait sur un corridor
qui conduisait aux autres cachots et  la salle vote o les
condamns avaient t mis  la torture. On ne trouva rien dans cette
salle que des instruments de supplice de toutes sortes. Les autres
portes furent alors brises et un horrible spectacle s'offrit aux
regards.

Dans le premier cachot tait une fosse nouvellement creuse; dans le
second, un homme  qui l'on avait crev les yeux et arrach la langue
gisait sur de la paille pourrie. Il leva des bras suppliants et fit
entendre des sons inarticuls, semblables  des cris de bte. Il y
avait plusieurs cachots vides. Dans l'avant-dernier se trouvait une
femme enchane et  moiti nue; elle tait devenue folle pendant les
affreux supplices qu'elle avait videmment d souffrir. Ses paules
portaient les traces des coups de fouet; sur ses mains et ses pieds on
voyait des marques sanglantes. Elle chantait une chanson joyeuse et se
mit  rire bruyamment lorsqu'on entra dans sa prison. Dans le dernier
cachot un homme tait tendu sur une planche de torture, garnie de
pointes de fer. Ce fut le seul dont on tira quelques rponses. Mais il
ne dit rien qui pt mettre sur la piste des pieux assassins. Une belle
jeune fille avait sduit son coeur et ses sens, finalement elle l'avait
attir dans ce lieu, o on l'avait forc d'avouer ses pchs et de
faire pnitence au milieu d'affreux tourments. Il dpeignait la
Pcheuse d'mes comme une femme de petite taille, opulente de formes,
avec des cheveux noirs. Ce n'tait donc pas Dragomira. Par contre, la
description qu'il fit du prtre rpondait parfaitement  l'image que
Zsim avait encore devant les yeux.

L'employ fit tout d'abord transporter et installer le malheureux dans
une chambre du manoir. Puis on ouvrit la fosse. Glinski avait peur
qu'on n'et tu Soltyk et qu'on ne l'et enterr dans cet endroit. Il
n'en tait rien. Ce qu'on trouva, c'tait le corps d'une femme tout
cribl de coups de couteau. La vieille fut mise en tat
d'arrestation. Les soldats de police restrent pour garder le
manoir. L'employ revint  Kiew avec deux agents, pendant que les
autres, avec Glinski et Zsim, traversaient Chomtschin et se rendaient
 Bojary. Ils y trouvrent l'employ qui venait de fouiller la maison
et d'interroger les gens du village. On n'avait absolument rien
dcouvert de suspect. Les serviteurs de manoir et les paysans avaient
tous dclar que les matres taient partis pour Moscou. Une seconde
inspection des caves ne donna aucun nouveau rsultat.

Ceux qui taient alls  Okozyn revinrent sans avoir rien
dcouvert. Ils avaient aussi fouill les caves, mais bien inutilement.

"Je commence  croire qu'ils sont rellement partis pour l'tranger en
passant par Moscou, dit enfin Zsim.

- Il nous faut bien le croire, rpondit Glinski; en tout cas, nous
avons fait notre devoir. Pour le moment, nous n'avons aucun
renseignement prcis pour nous guider dans vos recherches. Peut-tre
le hasard nous viendra-t-il en aide et apportera-t-il un peu de
clart dans ces horribles tnbres."

Ils revinrent tous ensemble  Kiew. Glinski alla immdiatement chez le
directeur de la police, et obtint l'envoi  Moscou d'un agent
habile. Zsim retourna chez lui, et,  sa grande surprise, trouva
Henryka qui l'attendait depuis deux heures.

"Qu'est-ce qui vous amne ici? demanda-t-il tout d'abord.

- Ces pouvantables vnements des jours derniers, rpondit-elle; je
voulais vous avertir, et je tremble pour Anitta. Savez-vous qu'elle
a disparu? que personne ne sait rien  son sujet? Ne craignez-vous
pas qu'elle soit tombe dans les mains de Dragomira comme Soltyk?

- Non, vous pouvez tre tranquille l-dessus?

- Alors, vous savez o se trouve Anitta?

- Oui.

- J'en suis bien heureuse; je respire. Et o est Dragomira? Avez-vous
de ses nouvelles?

- Elle m'a crit qu'elle partait pour Moscou, d'o elle comptait fuir
 l'tranger.

- Encore des mensonges et des fourberies! s'cria Henryka; elle
voulait simplement vous tromper. J'tais  Chomtschin la nuit o
elle s'est marie avec Soltyk. Elle se dfiait dj de moi, parce
que je n'tais plus aveugle, et que j'avais dcouvert son vrai
visage sous son masque de saintet. Je sais tout de mme qu'elle
n'est pas partie pour Moscou, mais pour la Moldavie.

- Avec le comte?

- Oui.

- Vous ne croyez pas qu'elle l'ait tu?

- Dragomira est capable de tout, s'cria Henryka; c'est tout
simplement une bte froce, un tigre altr de sang. Oh! comme je
l'ai aime, et comme elle m'a trompe et maltraite! - Henryka se
cacha le visage dans les mains et se mit  pleurer avec une motion
nerveuse. - Je croyais  sa mission. Je ne me doutais pas de la
route qu'elle voulait me faire prendre, et j'tais son colire, sa
servante, son esclave. Elle m'a foule aux pieds, elle m'a battue,
comme l'aurait fait une arrogante sultane. Je porte encore les
marques des coups de fouet qu'elle m'a donns. J'tais si humble! si
obissante! Je l'ai adore comme une divinit. Enfin, j'ai dcouvert
avec horreur qu'elle appartient  cette secte qui veut noyer les
pchs du monde dans des flots de sang.

- Et vous ne connaissez aucun moyen de sauver le comte?

- Non, je le regarde comme perdu, dit Henryka. Ah! si nous pouvions
seulement protger Anitta contre sa vengeance! Je sais qu'elle a
jur sa mort. O est-elle la pauvre enfant? Est-elle en sret?
Partout Dragomira a des agents, des expions; elle saura bien la
trouver, et alors Anitta sera perdue.

- Votre peur me gagne, murmura Zsim; il faut que je prenne
immdiatement des mesures.

- Anitta est donc prs d'ici?

- Oui.

- Alors emmenez-la  l'tranger, si c'est possible; ici, elle n'est
pas en sret. Je vous en conjure, ne perdez pas une minute."

Quelques instants plus tard, Henryka et Zsim quittaient la
maison. Une fois dans la rue, elle prit cong de lui et fit mine de
s'loigner; mais elle le suivit de loin et le vit prendre un traneau
et partir.

Le cocher tait de retour er venait de dteler ses chevaux, lorsqu'une
dame en toilette lgante s'approcha de lui.

"O as-tu conduit le lieutenant Jadewski? demanda-t-elle.

- Je ne peux pas le dire.

- Mme si je te donne vingt roubles.

- O sont-ils?"

La dame lui donna l'argent.

"J'ai conduit le jeune monsieur  Kasinka Mala, dit le cocher, mais ne
rvlez  personne que je vous l'ai dit."


XXIV

LE SACRIFICE

"Je ne trouve aucune piti!... Les cris de douleur que m'arrachent mes
horribles souffrances meurent au loin sans rponse."  KOLZOW.


Henryka, habille en paysanne, prit un traneau de campagnards et se
rendit de Kiew  Kasinka Mala. Aprs une inspection attentive et
prudente, elle partit pour Okozyn. Quand elle annona  Dragomira
qu'elle avait dcouvert la retraite d'Anitta, la crature de marbre
s'anima, sa poitrine se souleva, les ailes de son nez frmirent comme
les narines d'une bte de proie qui flaire le sang; se yeux bleus
froids et ses joues s'animrent.

"Enfin! s'cria Dragomira, enfin! elle est en mon pouvoir! Je te
remercie, Henryka; tu me rends bien heureuse!"

Elle l'attira  elle et l'embrassa tendrement.

"Ce n'est pas assez d'avoir Anitta entre nos mains, dit Henryka, il
faut qu'elle serve d'appt pour prendre Zsim. Tu as l'esprit inventif
pour imaginer des piges. Trouve un plan, et vite  l'oeuvre!

- D'abord, offrons  Dieu la victime que nous avons, rpondit
Dragomira; nous songerons ensuite  de nouvelles entreprises.

- Tu as raison, dit l'Aptre, qui tait entr sans qu'on s'en apert;
hsiter plus longtemps serait nous perdre tous. Le danger grandit 
chaque heure. Qui sait combien de temps encore nous serons ici en
scurit? Nous avons russi une fois  tromper ceux qui nous
poursuivaient; une seconde fois nous pourrions chouer. Je vais
rassembler tout de suite la communaut; nous communierons
solennellement et nous offrirons un sacrifice  Dieu. Peut-tre
sera-ce le dernier. Chacun pourra alors s'en aller l o l'Esprit le
poussera. Pour moi, je reste ici et j'attends la fin.

- Moi aussi," dit Dragomira. Et Henryka exalte l'entoura de ses bras,
dcide  unir  tout jamais sa destine  celle de son amie.

"Soltyk doit mourir, dit Dragomira aprs quelques instants de silence,
je suis prte  l'offrir  Dieu, mais accorde-moi une heure pour le
prparer.

- Fais ce que tu juges bon de faire, rpondit le prtre, je vais
ordonner qu'on t'obisse en tout. Je vous attends dans une heure,
toi et lui, dans le temple, devant l'autel de l'Eternel que nous
voulons clbrer et apaiser.

- C'est lui que j'immolerai d'abord, dit Dragomira; ensuite ce sera le
tout de Zsim et d'Anitta.

- Que le ciel te bnisse!"

L'Aptre partit et Dragomira se fit parer en toute hte par
Henryka. Magnifique et sduisante  la fois comme une jeune et belle
sultane, elle entra dans le cachot o le comte tait couch sur de la
paille, fixa  la muraille la torche qu'elle tenait  la main et
veilla le malheureux qui rvait et qui la considra avec tonnement.

"Toi ici? murmura-t-il, viens-tu pour te railler de moi? Ou as-tu
imagin de nouvelles tortures?

- Non, tu as assez expi tes pchs.

- Ne me trompe pas, ce serait trop cruel, rpondit-il. Est-ce que je
te comprends bien? M'apportes-tu la libert et la dlivrance?

- Les deux, dit-elle, mais pas comme tu l'entends, mon bien-aim. Dans
une heure, tu mourras.

- Je mourrai? Dragomira, c'est l ton amour?

- Je t'immolerai moi-mme, parce que je t'aime, et parce qu'il n'y a
pas d'autre route pour aller au paradis.

- Horrible!

- Calme-toi; nous avons encore une heure; pendant ce temps-l je
t'appartiens encore.

- Et aucun espoir de dlivrance?

- Aucun.

- Et c'est toi-mme qui veux me tuer?

- Moi-mme, et je crois que la mort, venant de moi, te sera douce.

- Soit! je me remets entre tes mains."

Dragomira lui ta ses chanes pesantes et le conduisit en haut,  la
lumire. Deux jeunes hommes, couronns de fleurs et vtus de longues
robes blanches, les attendaient.

"Suis-les, dit Dragomira, ils te pareront et t'amneront ensuite vers
moi."

Soltyk la regarda avec dfiance.

"Ne crains rien, dit-elle vivement, je ne te tromperai pas."

Les deux jeunes hommes conduisirent le comte dans une petite salle,
richement dcore, o l'on avait prpar un bain. Ils le servirent
comme des esclaves, le dshabillrent, et, quand il sortit du bain,
lui parfumrent le corps et les cheveux avec des essences d'une odeur
exquise. Puis ils lui mirent des sandales dores, lui passrent une
robe blanche, semblable  une tunique grecque, qui lui tombait
jusqu'aux pieds et qui avait pour ceinture un ruban dor, et enfin lui
posrent sur la tte une couronne de roses fraches. Ils le
conduisirent alors dans une salle orne avec tout le luxe de
l'Asie. Dragomira l'y attendait. Ils s'loignrent en silence.

Dragomira tait mollement tendue sur un lit de repos recouvert d'une
peau de tigre. Elle avait autour de son opulente chevelure blonde une
sorte de turban blanc brod d'or. Sa taille lance, son corps aux
merveilleux contours taient envelopps et dessins par une pelisse de
soie bleu clair brode d'or, double et garnie  profusion de
magnifique hermine. Elle avait aux pieds des babouches de velours
rouge galement brodes d'or. Elle tendit la main  Soltyk avec un
sourire  la fois triste et heureux.

"Comme tu es beau! murmura-t-elle.

- Et toi!"

Il tomba enivr  ses pieds et la contempla avec une extase
indicible. Elle carta ses cheveux noirs qui lui couvraient le front
et lui passa autour du cou ses beaux bras semblables  du marbre
vivant,  de l'ivoire tide et anim.

"Es-tu heureux maintenant?

- Laisse-moi l'tre encore une fois, murmura-t-il dans son
ravissement, et que la mort arrive! De ta main elle sera la
bienvenue."

Elle ne rpondit rien, mais elle l'attira doucement contre sa
poitrine, et leurs lvres se confondirent dans un ardent baiser.

"Est-il temps?" demanda-t-il au bout de quelques instants.

Elle fit signe que oui.

"Promets-moi une chose, dit Soltyk; ne me livre pas aux autres,
immole-moi, tue-moi de tes mains.

- Je te le promets, rpondit-elle avec une sorte de transport
farouche, et je te promets encore davantage. Ma mission n'est pas
encore termine. Aussitt que mon oeuvre sera accomplie, et j'espre
l'accomplir en peu de jours, j'irai te rejoindre.

- Tu veux mourir?

- Oui, j'aspire  quitter ce monde de misre et de pch et  monter
vers la lumire. Va devant moi, je te suivrai.

"Jure-le-moi."

Elle leva la main solennellement.

"Devant Dieu, qui sait tout et qui peut tout, je le jure!"

Soltyk la serra contre son coeur, et ils restrent longtemps ainsi,
perdus dans une muette flicit.

Une cloche d'airain,  la sonorit menaante, sonna trois
coups. L'autel sanglant rclamait une nouvelle victime.

Une vaste salle, dont la vote reposait sur de hautes colonnes,
servait de temple aux Dispensateurs du ciel.

Les murs et les fentres taient cachs par des tentures de soie bleu
clair parsemes d'toiles d'argent. Trois lustres rpandaient une
lumire clatante comme celle du soleil. Le milieu de la paroi
principale tait occup par un autel qui n'avait pas d'autre ornement
qu'une croix colossale supportant le Sauveur mourant: "Tout est
consomm!" Devant cet autel, il y en avait un second, plus bas, qui
faisait penser  la pierre des sacrifices paens. Il tait dcor de
guirlandes de fleurs et de branches de sapin et entour des plantes
exotiques les plus splendides, d'o s'exhalait une odeur douce et
enivrante. Au milieu de la salle se trouvait une grande table en forme
de fer  cheval, recouverte d'une nappe blanche comme la neige garnie
de vaisselle prcieuse, de riches pices d'argenterie, de cruches et
de coupes, et entoure de siges antiques. Le sige du prtre tait
plus lev que les autres.

Une douzaine de jeunes hommes taient occups  disposer sur la table
ce qu'il fallait pour manger et pour boire. Mme Maloutine les
dirigeait. Elle donna enfin le signal que tout tait prt. Des
trompettes rsonnrent; la communaut pouvait venir pour la communion
et le sacrifice. Les tentures qui cachaient les portes furent
cartes; les frres et les soeurs entrrent deux  deux, tous vtus de
longues robes blanches, avec des ceintures rouges. Ila avaient des
couronnes de fleurs sur la tte, des sandales aux pieds, des palmes 
la main. Ils dfilrent une fois autour de la salle et se placrent
ensuite des deux cts de la table.

Les trompettes annoncrent l'apparition du prtre.

Les tentures s'cartrent de nouveau; et de jeunes garons d'une
grande beaut, vtus de robes blanches et couronns de fleurs,
entrrent dans la salle. En tte marchaient des joueurs de luth et de
flte; les suivants semaient des fleurs et balanaient des
encensoirs. Venait ensuite un jeune homme tenant la Bible; un second
portait la croix. Enfin s'avanait l'Aptre en robe blanche brode
d'or. Il portait un long manteau tranant de soie bleue garni de
zibeline dore, et avait sur la tte une tiare tincelante d'or et de
pierreries. Il bnit la communaut qui s'tait mise  genoux, s'assit
en haut de la table, sur son sige lev, majestueux comme Sardanapale
sur son trne. Puis il fit un signe et les frres et les soeurs se
relevrent et s'assirent.

"Mes bien-aims, dit-il, c'est peut-tre le dernier repas que nous
faisons ensemble, en mmoire de notre Sauveur Jsus-Christ, dans son
esprit et selon son commandement. Elevez donc vos mes  Dieu avec
ferveur, et souvenez-vous de son Fils qui est mort en croix pour
nous. Jurez encore une fois de chercher  l'imiter, et, quand l'heure
sonnera, de sacrifier votre vie, comme il a sacrifi la sienne, avec
soumission et joie!"

Sur un signe de l'Aptre deux jeunes hommes s'approchrent de
lui. L'un portait un pain blanc sans levain sur un plat d'argent;
l'autre, une haute coupe de forme antique, remplie de vin rouge.

Le prtre prit le pain et le rompit.

"Je fais comme le Christ a fait et je dis en son nom: Ceci est mon
corps."

Il porta ensuite la coupe  ses lvres:

"Et ceci est mon sang. Mangez et buvez en mmoire de moi."

Le pain et le vin passrent de main en main, de bouche en bouche,
pendant qu'une musique invisible et solennelle se faisait entendre et
que tous chantaient un psaume  la gloire de Dieu.

Quand le pain et la coupe symboliques furent revenus au prtre, il
bnit les mets qui taient sur la table et dit:

"Maintenant, mangez et buvez ce que Dieu nous a donn, avec un coeur
pur et une joie pieuse."

Le repas commena. Les coupes furent remplies; de gais propos
s'changrent; personne ne songeait au sanglant spectacle qui se
prparait. De joyeuses mlodies accompagnaient cette fte trange.

L'Aptre donna un signal. Les assistants se levrent tous ensemble, et
les frres et les soeurs se placrent en deux longues ranges des deux
cts de l'autel. La table fut rapidement enleve. Les trompettes
retentirent de nouveau, et ce fut comme un cortge de bacchantes et de
corybantes qui se prcipita dans la salle. En tte s'avanaient de
belles jeunes filles, chausses de sandales dores et vtues de
longues robes blanches  franges d'or. Les paules et les bras nus,
elles avaient des guirlandes enlaces dans leurs opulentes chevelures,
et jouaient de la flte et des cymbales. Une deuxime troupe, avec des
peaux de panthre autour des paules et des thyrses dors dans les
mains, chantait et dansait. Venaient ensuite les pnitentes avec les
pieds et les bras nus, vtues de sombres peaux de btes, coiffes de
ttes d'animaux, ayant des cordes de soie rouge pour ceintures et
brandissant des disciplines.

Les sacrificatrices taient conduites par Henryka. Elles avaient des
sandales dores, de longues robes de soie blanche garnies d'hermine,
des lis dans leur chevelure dnoue qui tombait en ondes dsordonnes
et brillantes sur leurs paules. Dans leurs mains tincelait le
couteau du sacrifice. Elles entouraient Soltyk. Enfin venait
Dragomira, vtue d'une robe blanche trainante et d'une pelisse rouge,
garnie d'hermine et d'une richesse royale. Une tiare d'or, couverte de
pierreries, couronnait sa tte fire et dominatrice.

Toutes les jeunes filles, d'une beaut enchanteresse, tordaient leurs
corps lancs et charmants dans les transports d'une danse digne des
Bacchantes, pendant que leurs lvres rouges, qui semblaient altres
de sang, poussaient de joyeuses acclamations et que leurs grands yeux
brillaient d'un sourire cruel. Dragomira s'avanait pas  pas avec la
majest froide et silencieuse d'une statue de marbre et le sombre
regard de la prtresse svre et inexorable. Quand le cortge fut
devant l'autel, l'Aptre se tourna vers la croix et pria Dieu
d'accepter le sang qui allait couler en expiation des pchs de celui
qu'on immolait comme de ceux de l'humanit tout entire. Puis il bnit
la victime et toute la communaut qui tait tombe  genoux, et
pronona la prire du sacrifice,  laquelle tous s'unirent dans un
profond recueillement et en se frappant la poitrine avec le
poing. Quand l'Amen eut t rpt trois fois, le prtre livra Soltyk
 la prtresse. Elle s'avana vers l'autel et fit un signe  son
cortge. Aussitt retentit une musique farouche et triomphante, et la
danse des Bacchantes recommena.

En mme temps, quatre des jeunes filles vtues de peaux de btes
s'approchrent doucement du comte,  la faon des chats; puis elles se
prcipitrent brusquement sur lui en poussant un cri sauvage. Pendant
que l'une, rapide comme l'clair, lui jetait un lacet autour du cou,
une autre lui attachait promptement les pieds avec sa corde de
soie. Il tomba sur les genoux et les deux autres lui lirent
immdiatement les bras derrire le dos. Les sacrificatrices le
saisirent et le placrent sur l'autel.

"Piti! murmura-t-il.

- C'est Dieu, qui a piti!" rpondit Dragomira, et elle releva
lentement sa large manche double d'hermine. Sa pelisse tombait
autour d'elle comme un ruisseau de sang; le couteau du sacrifice
tincela dans sa main et ses lvres entr'ouvertes laissrent voir
ses dents.

De nouveau la musique se fit entendre, de nouveau les jeunes filles
reprirent leurs danses en agitant leurs thyrses dors, leurs
disciplines et leurs couteaux autour de l'autel.

Dragomira se pencha tendrement vers le bien-aim et lui passa un bras
autour du cou. Pendant qu'elle collait ses lvres  celles de Soltyk,
sa main droite lui donnait le premier coup. La victime frissonna et
fit entendre un soupir. Les fltes et les cymbales retentirent en
suivant un rythme encore plus sauvage, et tous ces beaux corps
s'agitrent, en proie au dlire des Mnades et  l'ivresse que donne
l'odeur du sang.


XXV

EN CROIX

Le loup meurt silencieusement.  Lord BYRON.


Il tait encore grand matin lorsqu'on veilla le P. Glinski. Le juif
qui lui servait d'espion depuis des annes demandait avec insistance 
entrer. Il apportait, disait-il, d'intressantes nouvelles. Le jsuite
s'habilla  la hte, et le domestique introduisit le fidle Hbreu
vtu d'un long caftan.

"Sais-tu quelque chose sur le comte? demanda Glinski tout agit.

- Non, rpondit le juif, mais j'ai dcouvert une piste importante qui
peut nous conduire vers le comte.

- Qu'as-tu dcouvert?

- J'ai quelques raisons de croire que Bassi, Rachelles, la
propritaire du cabaret Rouge, se tient cache  Romschin, dans le
manoir de M. Monkony.

- C'est impossible!

- C'est pourtant vrai. Du moment que Mlle Maloutine est une Pcheuse
d'mes, pourquoi Mlle Henryka, qui n'est qu'un coeur et qu'une me
avec elle, n'appartiendrait-elle pas aussi  cette secte?

- Tu as raison, mais Bassi avouera-t-elle, si nous russissons  la
prendre?

- C'est une femme peureuse, qui ne peut pas voir le sang, dit le juif;
elle a certainement aid  ces mfaits; mais elle ne s'attend pas 
une trop rigoureuse punition. Elle avouera. Si elle ne parle pas, on
la fera parler, car elle est trs poltronne."

Le P. Glinski s'empressa d'aller  la police, et de l chez Zsim.

Tous les deux accompagnrent l'employ, qui partit pour Romschin avec
plusieurs agents. Ils eurent la prcaution de s'arrter dans un petit
bois,  quelque distance du manoir, et d'expdier en avant les agents,
qui s'approchrent de diffrents cts et cernrent le maison.

Alors ils les rejoignirent et demandrent  entrer.

Le concierge arriva tout en moi et jura qu'il n'y avait personne au
manoir.

L'employ le suivit avec Glinski dans la maison, pendant que Zsim
gardait la porte.

Tout  coup on entendit un cri d'effroi pouss par une femme. Ce cri
venait du jardin. Ce furent alors des jurements, des prires, des
gmissements o l'on dmlait des larmes.

Bientt deux agents de police amenrent une jeune et jolie paysanne
qu'ils avaient saisie au moment o elle essayait de s'enfuir par le
jardin.

"Je suis du village, disait-elle en protestant.

- Ah! vraiment? dit d'un ton ironique un des agents. Il n'y a qu'un
petit malheur, c'est que je te connais. Tu es Bassi Rachelles."

En mme temps, il arracha le mouchoir rouge qu'elle avait autour de la
tte. Elle se jeta  genoux, se tordant les mains avec dsespoir.

"Je n'ai rien fait! criait-elle; je ne sais rien de rien, je suis
innocente!

- C'est ce qu'on verra, dit l'agent de police; allons, marchons, en
avant!"

On la conduisit dans une chambre du rez-de-chausse, o entrrent
aussi l'employ et le jsuite.

"Ah! te voil, dit l'employ; pourquoi te caches-tu ici? Quel crime
as-tu commis?

- Je n'ai rien fait, je suis innocente!

- Tais-toi, sclrate!"

Bassi se jeta  ses pieds.

"Je n'ai pas vers de sang; je ne suis pas coupable!

- O sont tes complices?

- Je ne suis pas une criminelle. Que Dieu me punisse si j'ai [fait]
quelque chose de mal.

- Connais-tu Mlle Dragomira Maloutine?

- Oui.

- Elle est venue chez toi, au cabaret Rouge?

- Oui.

- Pourquoi y venait-elle?

- Elle s'y est rencontre avec diffrents messieurs.

- Avec Pikturno et Soltyk?

- Je crois... oui.

- Tu savais que c'est une Pcheuse d'mes?

- Non, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne l'ai pas su.

- Tu mens. Tu connais aussi les autres. Tu sais que Mlle Henryka
Monkony appartient galement  cette secte sanguinaire. Tu connais
les associs; tu connais leurs repaires. Allons, avoue!

- Je ne sais rien. Je connais Mlle Henryka, voil tout.

- O se trouve Dragomira en ce moment?

- Je ne sais pas.

- Tu ne veux pas parler, s'cria l'employ; c'est bon, nous avons des
moyens de te dlier la langue."

Bassi lui embrassa las genoux en tremblant.

"Piti! je ne sais rien, je ne peux rien dire!

- Assez caus! cria d'employ en frappant la terre du pied; le knout!
Et deux femmes qui sauront s'en servir!"

Un des agents sortit.

"Grce! dit Bassi d'une voix suppliante et toute secoue par une
terreur mortelle; grce! je suis une femme! Comment pouvez-vous
frapper une femme!

- Ces sont des femmes qui te frapperont/

- Non, non! s'cria-telle, jamais personne ne m'a touche!

- Tant mieux! Tu n'en avoueras que plus vite."

L'agent revint avec deux jeunes paysannes solides, qui tenaient des
cordes et des knouts. Elles considrrent avec un sourire froce
Bassi, qui tremblait et qui se jeta, tout en larmes, aux pieds de
l'employ.

"Attachez-la!

- Piti! piti!"

Bassi se mit en dfense; mais ce fut bien inutile. Elle fut garrotte
et attache au pole; puis les deux jeunes filles se postrent
derrire elle, le knout  la main.

"Combien de coups?

- Jusqu' ce qu'elle avoue."

Les knouts commencrent leur abominable besogne. Au bout de cinq
coups, Bassi capitula.

"Assez! assez! j'avoue tout, dtachez-moi.

- Encore cinq coups, pour la rendre tout  fait gentille," dit
l'employ.

Les knouts continurent  travailler. Bassi criait et pleurait. Son
dsespoir ne touchait personne, ni l'employ qui fumait son cigare
avec un air de parfaite satisfaction, ni les jeunes filles, qui
n'taient pas disposes  lcher une victime de cette raret.

Une fois dlivre, Bassi avoua tout, ses relations avec l'Aptre et
Dragomira, la part qu'elle avait prise au meurtre de Pikturno et 
d'autres forfaits qui taient jusqu'alors rests cachs. Elle rvla
que la secte avait eu ses repaires au cabaret Rouge,  Myschkow et 
Okozyn, et que Dragomira avait emmen le comte pour l'immoler.

"O l'a-t-elle emmen? demanda le jsuite.

- Je ne sais pas.

- Alors, le knout!

- Piti! Comment le saurais-je? Elle peut le retenir prisonnier 
Myschkow ou  Okozyn."

L'employ se consulta avec Glinski. Ils dcidrent d'en rester l pour
l'interrogatoire, de retourner  Kiew et de se rendre en toute hte 
Okozyn avec toutes les forces disponibles. La juive fut attache sur
l'un des traneaux, et l'on se mit immdiatement en route.

Cependant la nouvelle de cette arrestation tait  peine connue dans
le village que Juri partait  cheval pour Kiew, afin d'avertir
Sergitsch; et celui-ci se rendait immdiatement en traneau 
Okozyn. Quand il arriva, les sectateurs de l'Aptre s'taient dj
disperss dans toutes les directions. La plupart s'taient enfuis du
ct de la Galicie ou de la Moldavie.

Dragomira, Henryka, Karow et Tabisch taient seuls rests auprs de
l'Aptre qui attendait courageusement le danger.

"Fuyez! fuyez! leur dit Sergitsch avec prcipitation.

- Qu'est-il arriv? demanda l'Aptre s'une voix calme.

- Bassi a t dcouverte  Chomtschin et arrte, continua Sergitsch;
on a employ le knout et elle a tout avou. Vous n'avez plus ici un
seul jour de sret. Si ceux qui nous poursuivent se htent, ils
arriveront dans deux heures. Sauvez-vous pendant qu'il en est encore
temps.

- Je laisse chacun libre de s'en aller, dit l'Aptre; moi, je reste.

- Moi aussi, s'cria Dragomira, je ne t'abandonne pas."

Henryka entoura silencieusement son amie de ses bras.

"Moi aussi, je reste, dit Karow.

- Soit! dit l'Aptre avec un sourire de tristesse, restez. Peut-tre
aurai-je encore besoin de vous. Toi, Sergitsch, tu vas partir pour
Iassy, o beaucoup des ntres se sont rfugis. L, tu prendras la
conduite de notre sainte association, jusqu' ce qu'on ait trouv un
prtre. Que Dieu te protge!"

Sergitsch s'agenouilla devant le prtre. Celui-ci le bnit et le baisa
au front, puis se dtourna.

"Maintenant, laissez-moi seul, dit-il, et attendez tout prs d'ici que
je vous appelle."

Tous sortirent de la chambre. Sergitsch remonta en traneau et partit
vers le Sud.

Il s'coula quelques instants dans l'attente et l'anxit; puis
l'Aptre appela Dragomira. Tous pressentaient quelque chose
d'extraordinaire. Henryka tait  genoux et priait.

Quand Dragomira entra, l'Aptre, calme et majestueux, tait assis dans
un fauteuil. Il lui fit signe d'approcher. Elle obit et tomba 
genoux devant lui.

"C'est fini! Dragomira, dit l'Aptre, nous sommes vaincus et nous
n'avons plus rien  faire qu' mourir avec courage. Je veux vous
prcder et vous donner l'exemple.

- Tu veux nous quitter?" demanda Dragomira avec un effroi profond: les
paroles expirrent sur ses lvres.

"Il le faut. Je ne fuirai pas. Dois-je me livrer aux mains de nos
ennemis, des ennemis de Dieu? Dois-je finir sans gloire dans les
steppes de la Sibrie? non; il est encore temps de choisir la route
qui nous mne  Dieu apais et qui me conduira en Paradis. Il est
encore temps d'inspirer un nouveau courage et de nouvelles esprances
 tous ceux qui reconnaissent le vrai Dieu. Ma mort convaincra ceux
qui doutent, raffermira ceux qui chancellent, allumera un feu sacr
dans les mes de ceux qui sont froids ou tides. C'est dcid. Renonce
 me dissuader de mon projet; ne me plains pas; plains ceux qui
restent aprs moi dans cette valle de larmes et de pchs.

- Fais ce que Dieu t'inspire; mais moi je te vengerai sur ceux qui
t'ont pouss dans la mort. Je te le jure.

- Tu ne dois pas me venger, Dragomira, reprit l'Aptre en lui posant
la main sur l'paule. Ce n'est pas la haine, mais l'amour qui doit
tre dans ton coeur. C'est par amour que tu dois punir ceux qui
blasphment Dieu et perscutent ses serviteurs. Punis-les pour leur
gagner,  eux qui sont aveugles et sourds, le royaume des cieux et
la flicit ternelle, pour les sauver de la puissance du mal.

- Je t'obirai jusqu'au dernier soupir, dit Dragomira, et j'agirai
dans ton esprit. Avec l'aide de Dieu, j'espre accomplir ma
mission. Puis je n'aurai plus rien  chercher sur cette terre, et je
te suivrai sur la route de la lumire ternelle.

- Ma bndiction est avec toi, dit l'Aptre, et maintenant je compte
sur toi, sur ton courage et ta force, dans cette heure de joie et de
dlivrance.

- Il faut que je te tue? murmura Dragomira pouvante. Non! non!
Demande-moi ce que tu voudras, mais pas cela."

L'Aptre sourit douloureusement.

"Non, la mort, c'est de Dieu que je l'attends, rpondit-il avec calme;
 toi je ne demande rien de plus que de m'assister au moment suprme
et de m'obir. Veux-tu faire ce que je t'ordonnerai?

- Oui.

- Alors, appelle les autres et tiens-toi prte."

Pendant que Dragomira faisait ce qu'il avait command, l'Aptre se
prosternait devant le crucifix et priait avec ferveur. Il ne se releva
que quand ses derniers fidles entrrent. Il fit signe  Tabisch
d'approcher et lui dit tout bas quelques mots. Tabisch plit, mais il
inclina silencieusement la tte et sortit de la salle pour excuter
l'ordre qu'il avait reu. L'Aptre se rendit alors avec les autres
dans le temple o il pria encore  genoux devant l'autel.

Tabisch ne tarda pas  revenir. Il portait une grande croix de bois
grossirement taill, qu'il posa sur le sol devant l'autel. Il alla
chercher ensuite des clous et un lourd marteau. Tous les assistants
contemplaient ces prparatifs en silence, les lvres ples et le
regard pouvant. L'Aptre se leva, tendit les bras et cria: "Que la
volont de Dieu soit faite! Crucifiez-moi!"

Dragomira et Henryka se prcipitrent tout en pleurs  ses pieds.

"Courage! mes amis, continua l'Aptre, calmez-vous et ne m'abandonnez
pas  la porte de la mort."

Dragomira se releva et essuya ses larmes. Henryka suivit son exemple.

"Au nom de Dieu, mettez-vous  l'oeuvre!" dit l'Aptre, et il se coucha
tranquillement sur la croix de bois en tendant les bras.

"Dragomira, dit-il, avec une gravit religieuse, je veux que ta main
m'enfonce le premier clou."

Elle le regarda longtemps, puis, d'un mouvement presque machinal,
saisit le marteau et un clou.

- "O?" demanda-t-elle.

Elle tait  la fois calme et dcide.

"A la main droite."

Dragomira carta sa longue pelisse de zibeline et se mit 
genoux. Puis elle retroussa ses larges manches, de manire  mettre 
nu ses beaux bras. Elle hsitait encore.

"Courage!" dit l'Aptre.

Elle posa le clou sur la main et donna le premier coup. Un sang rouge
jaillit. L'Aptre lui souriait. Elle frappa encore trois coups et la
main fut cloue sur la croix.

"A toi, maintenant, Henryka, la main gauche."

Henryka se mit  genoux  son tour. Dragomira lui prsenta le marteau
et Karow un clou. Elle, d'ordinaire si avide de sang, elle qui,  la
vue des souffrances des autres, prouvait un sinistre plaisir, elle
manqua le clou, tant ses yeux taient voils par les larmes, et frappa
le poignet du martyr volontaire.

"Tu me fais bien mal, murmura-t-il, c'est encore la volont de Dieu."

Henryka fit un effort, respira et acheva rapidement son horrible
besogne.

"Maintenant, Karow, mets le dernier clou, dit l'Aptre. Aide-le,
Dragomira."

Elle tint solidement les pieds sur la croix, pendant que Karow
enfonait rapidement,  grands coups, un norme clou d'abord dans les
chairs et ensuite dans le bois.

"Dressez-moi, continua l'Aptre, je veux mourir, comme autrefois mon
Sauveur est mort."

Les deux hommes et les jeunes filles runissant leurs efforts mirent
la croix debout et la placrent devant l'autel du sacrifice, auquel
Tabisch l'attacha solidement avec des cordes. L'Aptre restait calme
et silencieux; mais ses lvres tremblantes indiquaient qu'il souffrait
d'pouvantables douleurs et qu'il priait. Les autres l'entouraient
muets et dsesprs. Dragomira tait  ses pieds, son ple visage
contre la croix; Henryka avait cach sa tte dans le sein de
Dragomira. Karow s'appuyait  la muraille; Tabisch,  genoux derrire
l'autel, priait silencieusement.

Une heure s'coula ainsi. L'Aptre releva tout  coup la tte.

"C'est assez, mes amis, dit-il; il est temps de fuir. Laissez-moi.

- Je resterai auprs de toi tant que tu vivras! s'cria Dragomira avec
exaltation.

- Pense  ta mission, fuis!

- Et tu tomberais aux mains de tes ennemis? s'cria-t-elle, non!"

Et alors, saisie d'une inspiration soudaine, comme une prophtesse:

"Dieu m'a claire, dit-elle, je veux lui obir et te livrer  la
mort, Aptre!

- Si c'est la volont de Dieu, rpondit-il, obis-lui."

Dragomira saisit le couteau du sacrifice, qui tait sur l'autel, et
s'approcha de l'Aptre en montant les marches.

"Va devant moi  la lumire ternelle, lui dit-elle tout bas, je te
suis."

Et alors, l'entourant d'un bras, pendant que ses lvres touchaient
pour la premire fois celles de l'Aptre, elle lui enfona le couteau
dans le coeur.

Aucun cri ne s'chappa de la bouche du martyr. Sa tte retomba sur sa
poitrine et un sourire de flicit demeura sur ses traits inanims.

"Tout est consomm! s'cria Dragomira avec une majest farouche. Que
son sang retombe sur eux!"


XXVI

DEVANT LE JUGE ETERNEL

"L'heure de la sparation a sonn."  FRIEDRICH HALM.


"O veux-tu fuir? demanda Henryka; o pouvons-nous encore nous cacher?
Ne vaut-il pas mieux suivre l'exemple de l'Aptre et mourir comme lui?

- Oui, allons ensemble au devant de la mort!" s'cria Karow.

Tous taient possds par un enthousiasme sauvage, par un dsir exalt
et fou de la mort.

"Non, dit Dragomira qui prenait le commandement, non; notre mission
n'est pas encore remplie. Zsim et Anitta doivent tomber d'abord sous
le couteau du sacrifice. Ne craignez pas que l'on nous fasse
prisonniers. Je vous conduirai hors de ce chteau et je connais un
endroit o personne ne nous trouvera. Mais, avant de fuir, il faut
tuer les pcheurs qui sont prisonniers. Personne ne doit sortir vivant
de cette maison. Amenez-les tous ici."

Henryka et les deux hommes descendirent rapidement dans les sombres
souterrains du chteau et firent monter dans le temple les prisonniers
hommes et femmes, jeunes filles, jeunes hommes et vieillards. Les
malheureux, chargs de chanes, regardaient avec pouvante le mort
tendu sur la croix et attendaient leur sort en tremblant.

Ils taient tous runis, au nombre de vingt et un. Dragomira monta 
l'autel et supplia Dieu d'accepter les victimes avec clmence. Alors
Henryka et elle saisirent les couteaux du sacrifice et se mirent 
gorger sans piti les infortuns vous  la mort.

En vain, secous par les angoisses de la mort, demandaient-ils grce;
Karow et Tabisch les saisissaient l'un aprs l'autre et les plaaient
sur l'autel. Les prtresses taient l, debout, les manches
retrousses, les bras nus, le fer tincelant  la main. Pendant
longtemps on n'entendit que les plaintes, les sanglots, les cris de
douleur des mourants. Une sorte de pieuse rage s'emparait des
prtresses pendant que le sang rouge et chaud ruisselait sur les
mains. Elles poussaient des cris d'allgresse, comme des lionnes en
dlire, riaient aux clats dans des transports de joie pouvantable et
chantaient un hymne sauvage, un hymne de fous. C'tait comme une
ivresse de sang; leurs narines s'ouvraient, leurs lvres frmissaient,
leurs yeux brillaient de l'ardeur du meurtre. L'odeur du sang mle 
celles des fourrures qui enveloppaient leurs corps, cette atmosphre
d'arne romaine semblait les enivrer. Elles ne se reposrent pas avant
d'avoir frapp de leurs mains la dernire victime, avant d'avoir
achev l'horrible hcatombe offerte au dieu de colre et de vengeance,
le seul dieu qu'elles connaissaient et qu'elles adoraient.

Alors elles rejetrent leurs couteaux, lavrent leurs mains
ensanglantes et trent leurs vtements souills de sang.

Un quart d'heure plus tard, ils descendaient tous les quatre, habills
en paysans, dans les souterrains du chteau.

Dragomira les conduisait, une torche  la main. Ils fermrent toutes
les portes derrire eux, et barricadrent la dernire avec des barres
de fer et des pierres.

Ils taient arrivs dans une vaste salle vote, o l'on n'apercevait
aucune issue. Dragomira dsigna une pierre place tout en bas de la
muraille. Ils runirent tous leurs efforts, russirent  la pousser de
ct; et alors s'ouvrit devant eux un nouveau corridor souterrain que
personne n'avait connu, except Dragomira et l'Aptre.

Quand ils eurent pass en rampant par cette ouverture et remis la
pierre  sa place, ils taient sauvs.

Personne ne pouvait dcouvrir cette issue. L devrait s'arrter toute
poursuite.

Ils s'avancrent dans une galerie spacieuse et leve qui tait
taille dans le roc et qui remontait aux temps o Mongols et Tartares,
Turcs et Cosaques envahissaient, pillaient et dvastaient cette partie
de la Russie.

La galerie aboutissait,  une lieue environ du chteau, au milieu
d'une paisse fort. L'ouverture, pratique dans un rocher lev,
tait encore ferme par une dalle de pierre.

Ils arrivrent enfin en plein air, et se trouvrent sur une espce
d'observatoire d'o ils apercevaient les vastes plaines de la campagne
par dessus les cimes des arbres sculaires. Devant eux brillaient les
cinq coupoles de l'glise grecque du village de Kasinka Mala.

Tabisch fut charg d'aller aux nouvelles. Il revint bientt annonant
que les gendarmes avaient investi le chteau, mais que la route par le
bois tait libre.

Pendant que les agents de police et les soldats dirigs par l'employ
et le jsuite enfonaient la porte du chteau et pntraient dans les
btiments, les fugitifs se glissaient avec prcaution  travers
l'paisseur du bois dans la direction du village. Non loin du village,
et dans le bois mme, sur une espce de presqu'le entoure de
marcages et d'eau se trouvait un autre grand rocher, o, du temps des
Tartares, des gens du pays fuyant devant eux s'taient pratiqu une
retraite sre. Dragomira l'avait fait prparer depuis longtemps dj
comme un dernier asile pour elle et ses compagnons. Seuls l'Aptre et
Mme Maloutine, qui s'tait enfuie en Moldavie, connaissaient cette
cachette. L, ils taient compltement  l'abri. On y parvenait par
une porte faite d'une roche habilement dissimule derrire les
broussailles et le lierre. Cette porte ne s'ouvrait que sous la main
d'un initi et se refermait derrire lui. Une galerie sombre
conduisait  l'intrieur. Puis un escalier taill dans la pierre se
dressait brusquement. En haut,  droite et  gauche, s'ouvraient deux
chambres mnages dans le roc et recevant le jour par de petites
ouvertures caches sous le lierre.

Les murs et le sol taient recouverts de tapis, ainsi que les portes
et les fentres. Des lits forms de matelas et de peaux de btes, des
lampes suspendues au plafond, taient tout le mobilier. Des niches
creuses dans le roc renfermaient tout ce dont on ne pouvait se
passer. Quelques marches de plus conduisaient au sommet du rocher,
d'o la vue s'tendait au loin sur tout le pays environnant comme du
haut d'un donjon.

Peu de jours auparavant, Dragomira avait elle-mme transport
secrtement en ce lieu des vivres, des armes et des munitions. On
pouvait  la rigueur s'y cacher pendant plusieurs semaines et mme y
soutenir un sige. Les fugitifs s'y installrent. Les deux jeunes
filles prirent une chambre, Karow et Tabisch prirent l'autre. Puis
Dragomira appela Tabisch pour lui donner ses ordres. Quand il se fut
un peu repos, il repartit et s'en alla au village,  travers la fort
d'un pas tranquille, la pipe  la bouche, le bton  la main, comme un
bon paysan.

Il trouva dans un cabaret un grand garon de la campagne, qui,
moyennant deux roubles et un petit verre d'eau-de-vie, se chargea
volontiers d'un message pour Zsim. Quand le jeune campagnard fut 
cheval, Tabisch lui demanda encore s'il avait bien compris.

"Certainement, rpondit-il, la demoiselle qui est chez la nourrice du
monsieur est en danger; monsieur l'officier fera bien de venir tout de
suite; seulement, pas chez Kachna, mais ici, au cabaret.

- Bien, je vois que tu es un garon avis."

Le messager partit. Tabisch calcula que Zsim ne pourrait pas arriver
avant le point du jour, et se remit en route pour le rocher. Il
retraversa la fort sans accident et fit son rapport  Dragomira.

La police avait trouv vide le nid des Dispensateurs du ciel, et tait
revenue  Kiew aprs avoir laiss quelques gendarmes pour garder la
maison. La poursuite n'avait pas t plus loin et les fugitifs
pouvaient jouir d'un peu de repos. La nuit tait venue; l'arme des
toiles brillait au ciel; un silence religieux rgnait au-dessus des
cimes des chnes sculaires. Bientt tout dormit; seule, une louve aux
yeux ardents errait dans les profondeurs de la fort, et Dragomira,
que fuyait le sommeil, restait assise sur ses molles fourrures et
songeait. Enfin, elle s'endormit, elle aussi. Mais ce ne fut pas pour
longtemps: le premier chant d'oiseau l'veilla de grand matin.

Cependant, le messager tait arriv  Kiew, avait rveill Zsim et
s'tait acquitt de la commission. Zsim le renvoya sur-le-champ avec
un autre message. Seulement, quand le garon revint, au lieu d'aller
au cabaret, il se rendit  la maison de la nourrice et lui annona
que: "Monsieur l'officier le suivait de prs et serait au cabaret dans
un quart d'heure au plus tard."

Ce message parut singulier  la paysanne, qui s'tait rveille la
premire et qui causait avec le jeune homme par la fentre. Elle lui
dit d'attendre et veilla Anitta.

"Mon enfant, dit-elle, avez-vous envoy un message  Zsim?

- Moi...? Non.

- Il y a l un garon qui apporte une rponse de lui. Parlez-lui
vous-mme."

Anitta s'habilla  la hte. Un triste pressentiment s'tait empar
d'elle et la poussait.

"Entre, dpche-toi! cria-t-elle au messager, quand il apparut sur le
seuil avec une contenance embarrasse.

- Qui t'a envoy? demanda-t-elle.

- M. Jadewski.

- Et qui t'a envoy  lui?

- Vous-mme, mademoiselle.

- Je ne t'ai donn aucune commission.

- Mais si, hier soir, vous me l'avez fait dire par un paysan, qui m'a
pay deux roubles.

- Raconte, dit-elle rapidement, raconte tout."

Quand le jeune campagnard eut fini son rcit, Anitta comprit qu'on
avait attir Zsim  Kasinka pour s'emparer de lui. Il n'y avait que
Dragomira qui pt lui avoir tendu un pige. Il tait en danger d'tre
tu. Il s'agissait d'agir avec courage et promptitude.

"Eveille les voisins, dit-elle au jeune paysan, qu'ils s'arment et
viennent ici avec nous. Mais dpche-toi; il y va de la vie d'un
homme."

Kachna veilla les gens de sa maison. Anitta appela Tarass et fit
seller le cheval qui tait l exprs pour elle.

Zsim avait quitt Kiew peu de temps aprs avoir renvoy le
messager. Il arriva  Kasinka Mala au petit jour. Il sauta de son
cheval, le remit au cabaretier juif qui s'tait empress de venir
au-devant de lui, et entra dans le cabaret. Au moment o il posait le
pied sur le seuil, il fut saisi par Karow et Tabisch. En mme temps,
Henryka lui arrachait son pe du fourreau; et, pendant que les deux
hommes luttaient avec lui, elle lui jetait un lacet autour du cou. Peu
d'instants aprs, Zsim, les mains et les pieds garrotts, tait pos
 genoux au milieu de la chambre, devant Dragomira. Celle-ci, habille
en paysanne, avec des bottes de maroquin rouge aux pieds, un mouchoir
rouge autour de la tte, une pelisse blanche de peau de mouton brode
en couleur, tait assise sur un banc de bois et le considrait d'un
air de triomphe.

"Enfin, te voil entre mes mains!" dit-elle en faisant signe aux
autres de s'loigner.

Zsim ne rpondit rien.

"Tu te tais? continua-t-elle. Est-ce que tu ne m'aimes plus? Ce serait
fcheux pour toi si tu avais change de sentiment, car voici l'heure o
je vais tenir ma parole. Je suis prte  devenir ta femme. Puis aprs
avoir t heureux, nous apaiserons Dieu et nous mourrons ensemble.

- Tu peux me ruer, rpondit Zsim, mais jamais je ne mettrai ma main
dans cette main souille de sang; jamais je ne presserai sur mon
coeur une rprouve comme toi. Je t'ai aime, mais en ce moment, tu
me fais horreur.

- Je vous immolerai, toi et Anitta, en expiation du sang des justes
qui retombe sur vos ttes.

- Ce n'est pas nous qui sommes les coupables, rpondit Zsim, c'est
toi qui es la criminelle, la sclrate! Le bras vengeur de Dieu, que
tu as si souvent offens, t'atteindra tt ou tard.

- C'est ce que nous verrons, dit-elle avec calme; en attendant, tu es
mon prisonnier, et Anitta ne tardera pas  tre en mon
pouvoir. Alors j'imaginerai pour vous des tortures auxquelles on n'a
pas encore song. Ne t'attends  aucune piti de ma part.

- Je n'ai pas peur de toi, et je ne te demanderai pas grce, s'cria
Zsim; je suis fier de ta haine. Si je dois mourir, c'est que Dieu
le veut. Je suis prt  me soumettre  sa volont."

Dragomira riait. Ce rire, froid et cruel comme celui d'un dmon,
faisait tressaillir Zsim lui-mme, malgr son courage. Il frissonnait
devant cette belle enchanteresse qui avait autrefois troubl tous ses
sens et exerc sur son coeur un empire despotique.

"Nous verrons si tu restes toujours aussi ferme, dit-elle avec la
majestueuse tranquillit d'une souveraine qui n'est pas habitue 
rencontrer de rsistance; d'abord tu prouveras encore une fois le
charme qui t'a si souvent vaincu; et, quand au milieu des plus doux
tourments, tu te traneras  mes pieds en me demandant grce, comme un
paen  son idole, comme un esclave  son matre, Anitta verra comme
je me raille de toi, comme je te repousse du pied, et comme je te
livre  la mort sans piti.

- Tu peux me torturer et me tuer; tu ne m'aviliras pas. Je mprise ta
puissance."

Dragomira se leva et prit un fouet qui tait sur une table. Au mme
instant Henryka se prcipita dans la chambre en criant:

"Fuyez! Ils arrivent! Anitta  cheval, suivie de gens arms!"

Dragomira plit un moment. Mais elle eut bientt recouvr son calme et
sa dcision.

"Fuis! dit-elle d'u ton de commandement nergique, votre affaire est
de continuer l'oeuvre sainte! Sauvez-vous!

- Je reste avec toi, s'cria Henryka.

- Non, fuis, je te l'ordonne, en toute hte,  cheval! Je reste ici
pour juger au nom du Tout-Puissant!"

Henryka se jeta dans les bras de Dragomira et lui donna un baiser;
puis elle sortit rapidement, sauta sur le cheval de Zsim et partit au
galop. Karow et Tabisch se sauvrent par le jardin, passrent
par-dessus la clture de planches et disparurent dans la fort.

Dragomira prit son revolver et attendit Anitta de sang-froid.

On entendit le trpignement des pieds des chevaux, des pas lourds, le
cliquetis des armes, une voix claire qui donnait des ordres. Puis le
silence se fit, et Anitta entra, accompagne de Tarass. Elle portait,
elle aussi, la jupe courte, les bottes d'homme, la pelisse de mouton
et le mouchoir de tte d'une paysanne petite-russienne. Elle avait un
pistolet  la main; Tarass tait arm d'un fusil de chasse.

"Rends-toi, sclrate! cria Anitta; le cabaret est entour par mes
gens. Tu es entre mes mains. Tu ne peux t'chapper."

Dragomira dressa firement la tte.

"Je t'ai attendue, rpondit-elle, pour rgler mon compte avec
toi. Cette heure est celle du chtiment que je veux vous infliger au
nom de Dieu,  toi et  celui qui est l!

- Tu blasphmes Dieu quand tu prononces son nom, dit Anitta, il a
horreur de toi et de ta doctrine homicide.

- Dieu dcidera entre toi et moi.

- Qu'il dcide! rpondit Anitta, regardant avec calme son ennemie bien
en face, nous sommes toutes les deux devant le Juge ternel. Qu'il
prononce!"

Un sourire triomphant passa sur le beau et fier visage de la Pcheuse
d'mes, pendant qu'Anitta faisait  voix basse une courte prire.

Toutes les deux levrent en mme temps leurs pistolets. Il y eut un
instant d'anxieuse attente, puis Dragomira pressa la dtente.

Le coup ne partit pas.

L'autre chien s'abattit. On vit un clair, on entendit une
dtonation. Dragomira fit encore un pas vers Anitta et tomba tout 
coup en avant le visage contre terre.

"Est-elle morte?" demanda Anitta.

Tarass s'approcha de Dragomira et la retourna:

"Dieu a jug, dit-il, son me est devant lui."

Anitta se mit  genoux et leva en pleurant ses bras vers le
ciel. Puis elle se releva, tira le poignard qu'elle portait  sa
ceinture, coupa rapidement les cordes qui liaient son bien-aim, et,
sanglotant de joie, le serra contre sa poitrine.

"Sauv! murmura Zsim, sauv par toi!"

La nourrice se prcipita alors dans la salle, et se suspendit en
pleurant au cou de Zsim.

"Mon enfant! s'cria-t-elle, mon cher enfant! Le ciel t'a protg et
cet ange t'a sauv!"

Le traneau de Kachna fut bientt attel. Zsim aida Anitta  y
monter, et Tarass sauta sur le sige du cocher. On partit au galop
pour Kiew et l'on alla droit au palais Oginski.

Zsim, tout triomphant, rendit la bien-aime  son pre et  sa mre,
qui bnirent le jeune couple en versant des larmes de joie et
rendirent grces  Dieu par un voeu solennel.

Aujourd'hui,  Kasinka Mala,  la place o tait jadis le cabaret et
o Dragomira mourut, s'lve une chapelle ddie  la Vierge. Tous les
ans, au jour anniversaire de celui o Zsim fut sauv par Anitta d'une
faon si merveilleuse, un prtre y dit une messe basse pour l'me de
la malheureuse, victime d'une pouvantable superstition.



FIN



TABLE DES MATIERES


PREMIERE PARTIE

I. La Prdiction
II. Mre et Fille
III. Dragomira
IV. La Mission
V. Le Feu follet
VI. La Vestale
VII. Anitta
VIII. Le Cabaret rouge
IX. Le comte Soltyk
X. Le loup
XI. Ange ou dmon?
XII. Flche d'amour
XIII. L'infirmire
XIV. Jeune amour
XV. La mdecine des Borgia
XVI. Une me sauve
XVII. Un beau rve
XVIII. Les roses se fanent
XIX. Dans le filet
XX. Pastorale
XXI. Effet  distance
XXII. Le regard du tigre
XXIII. O allons-nous?
XXIV. La confession
XXV. La Vnus de glace
XXVI. Sous le masque

DEUXIEME PARTIE

I. Ciel et Enfer
II. La route du paradis
III. Cartes vivantes
IV. Dans le labyrinthe de l'amour
V. Le purgatoire
VI. Le voile se soulve un peu
VII. Nouveau pas vers le but
VIII. De l'autre monde
IX. A bas le masque
X. Nouvelles mines
XI. Chasse  l'homme
XII. Dans le filet
XIII. Tissu de mensonges
XIV. Trait d'alliance
XV. Perdu
XVI. La Desse de la vengeance
XVII. Coeurs de marbre
XVIII. La Pcheuse d'mes
XIX. La fuite
XX. Rve d'amour
XXI. Sauvs!
XXII. Les tourments des damns
XXIII. La dernire carte
XXIV. Le sacrifice
XXV. En croix
XXVI. Devant le Juge ternel




Imprimeries runies, B, rue Mignon, 2.



















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